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Détail
Liste
1
p. 146-164
Détail curieux, contenant tout ce qui s'est passé en Sorbonne lorsque Monsieur le Cardinal de Noailles a esté receu Proviseur de cette Societé. [titre d'après la table]
Début :
Je passe à un Article bien digne de la curiosité publique, [...]
Mots clefs :
Sorbonne, Cardinal de Noailles, Doyens, Faculté, Recteur, Église, Maison, Université, Docteurs, Société
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texteReconnaissance textuelle : Détail curieux, contenant tout ce qui s'est passé en Sorbonne lorsque Monsieur le Cardinal de Noailles a esté receu Proviseur de cette Societé. [titre d'après la table]
Je paffe à un Article bien
digne de la curiofité publique ,
& de l'attention de ceux qui le
liront. Il eft de la nature de
ceux dont on ne parle pas fouvent , parce qu'il ſe paſſe preſque toûjours un grand nom-
GALANT 147
bre d'années d'un de ces Articles à l'autre. Vous y trouverez quantité de faits hiftoriques
tres- curieux , & fept Difcours
differens prononcez dans la
même Affemblée , dans lef
quels vous trouverez un tour
finguliet , & beaucoup de finéffe d'efprit. Enfin ce font de
ces fortes de Difcours qui réveillent l'attention , qui inſtruifent les Lecteurs de beaucoup
de chofes qui regardent le Ceremonial , & dont on parle fi
rarement qu'on doit avoir toû
jours beaucoup d'empreffement pour les lire.
Nij
148 MERCURE
Vous avez fçû que les Docteurs de la Maifon & Societé
de Sorbonne avoient au mois
de Mars nommé d'un confentement unanime Monfieur le
Cardinal de Noailles Archevêque de Paris pour leur Provifeur , à la place de feu Mr
F'Archevêque de Reims . Le
neuvième du mois paffé cette
nomination fut folemnellement confirmée dans la grande Salle des Actes de la même Maifon. Le Recteur de
l'Univerfité , invité quelques
jours auparavant par des Députez de ladite Societé , s'y
*
GALANT 149
rendit fur les quatre heures
aprés midy , accompagné des
trois Doyens des Facultez , des
quatreProcureurs des Nations,
du Syndic , du Greffier de l'Univerfité & de fes autres Offciers. L'Archidiacre &le Chan--
celier de l'Eglife de Paris s'y
trouverent pareillement felon
l'ancien ufage. L'Affemblée fut
des plus nombreuſes. Outre
les Docteurs de la Maifon dont
il ne manqua que les malades
& ceux qui font abfens , un
tres grand nombre de Mrs de
Noftre-Dame & de l'Univerfité fe firent un plaifir d'y avoir
N iij
150 MERCURE
place. Au fond de la Salle , devant un grand Bureau eftoient
rangez onze fieges de front.
Le Recteur de Univerfité
eftoit au milieu , ayant à fa
droite l'Archidiacre, le Chancelier de l'Eglife de Paris , le
Doyen de la Faculté de Medecine , & les Procureurs des Nations de Picardie & d'Allema→
gne. Sur les cinq autres Sieges.
a fa gauche cftoient les Doyens
de Theologie , & des Droits ;
les Procureurs des Nations de
France & de Normandie &
le Syndic de l'Univerfité. Le
Greffer avoit unBureau fepa-
GALANT 151
ré vis - à- vis le Recteur.
37 Mr Vivant l'aîné, Chanoine
de Nôtre Dame & Docteur de
la Maifon de Sorbonne , fit
l'ouverture. Il adreffa la parole au Recteur , fur quoy l'Archidiacre fit fes proteftations
à l'ordinaire , ce qui n'empêcha point l'Orateur de continuër. Il fit un éloge achevé de
Monfieur le Cardinal. La pieté,
la vigilance , la ſcience , la fermeté, & la fuperiorité d'efprit
de cé Prelat furent mifes dans
leur jour , par les traits de la
plus vive éloquence. La netteté de la compofition fut foûteN iiij
152 MERCURE
nuë par une prononciation naturelle & diftincte. Les loüanges de feu Mr de Reims , ne
furent pas oubliées. Enfin les
Auditeurs eurent lieu d'être
pleinement fatisfaits , puifqu'il
leur fut aifé d'entendre , defuivre & de retenir tout le Dif
cours.
Aprés qu'il eut fini , le Recteur propofa le fujet de l'Af
femblée. L'Archidiacre l'interrompit pour réiterer encore
fes proteftations , & le Syndic
de l'Univerfité proteſta reciproquementcontre l'interrup
tion de l'Archidiacre. Tout ce
GALANT 153
fes
Ceremonial eft de l'ancien ufage. Le Difcours du Recteur
fut tel qu'on le devoit attendre d'un homme confommé
dans l'éloquence qu'il a profeffée long- temps avec éclar.
Ses expreffions furent de la
Latinité le plus pure
penfées les plus délicates , l'ordre & le tour qu'il donna à
tout ce qu'il dit parut plein
d'efprit & de jufteffe. Il commença par les louanges de la
Maifon de Sorbonne. Il s'étendit fur l'efprit de fimplicité
& de defintereffement qui
yregne aujourd'huy comme
154 MERCURE
dans les temps de fon Inftitu
tion. Il fit voir que les Docteurs de cette Societé fe confacroient tous felon leurs talens differens , au fervice de
l'Eglife & du Public. Les uns
à compofer des Livres , les au
tres à refoudre les Cas , les autres à diriger les confciences ,
ceux-là à élever une infinité de
pauvres Ecoliers pour lesquels
ils prodiguent tous leurs biens
& tous leurs foins , & tous à
veiller continuellement à la
confervation de l'ancienne &
pure Doctrine. Il dit qu'il eftoit
important dedonner à de fidi-
GALANT 155
gnes Ouvriers un Provifeur
fous la protection duquel ils
continuaffent leurs travaux en
fûreté. Il paffa enfuite à l'éloge
de Mr de Reims dernier Provifeur. Ille reprefenta comme
une des plus vives lumieres de
l'Eglife , le Deffenfeur des Loix
Canoniques, &l'ennemi de la
fourberie & des flatteurs. Il
parla de tous fes beaux Reglemens pour fon Dioceſe , & de
fes fçavantes Ordonnances. Il
dit que ce Prelat avoit efté dans
l'Eglife , ce que fon illuftre pere Mr le Chancelier le Tellier
& Mr de Louvois fon frere ,
156 MERCURE
que
avoient efté dans les premiers
Emplois de l'Etat. Il s'étendit
enfuite fur les louanges de
Monfieur le Cardinal. Il dit
la Sorbonne n'avoit pas eu
longtemps à delibererfur le choix
qu'elle avoit àfe faire d'un nouveau Provifeur. Que l'affabilité
de ce Prelat , fes manieres aimablese bienfaifantes avoient attiré
furluy lesfuffrages de tant d'bommes de Lettres , bien plus fortement que la confideration de fa
haute naiffance &defes éminentes dignitez. Quefon éducation
prife dans le fein de l'Univerfué
avoit eftéfortifiée par la pratique
GALANT 157
affiduë de toutes les vertus convenables àfonétat; & quefes mœurs
irreprochables ,fon zele ardent
éclairé l'avoientélevéfurle Siege
le plus important de l'Eglife de
France. Comme Mrle Recteur
eft du Dioceſe de Chalons, il ne
pût s'empêcher de parler de ce
que la charité de Monfieur le
Cardinal , luy fit faire eſtant Evêque de cette Ville. La maladie fe mit entre les prifonniers
de la Bataille de Fleurus , qui
eftoient en fort grand nombre
à Chalons. Monfieur le Cardinal ne ceffoit de les voir &
de les affifter en perfonne , il
158 MERCURE
en tomba malade fa dangereufement qu'on le crut mort. Ce
fic eft à prefent ancien , mais
Mr le Recteur luy donna un
tour nouveau qui plut extrêmement.
Mt Pirot le Chancelier parla
enfuite avec la facilité qui luy
eft fi connue.Il nommatous les
Provifeurs que la Sorbonne a
cus ; fçavoir quinze Cardinaux,
autant d'Archevêques ou Evêques, &il fit voir que Monfieur
le Cardinal étoit le feul qui cuft
efté en même temps Proviſeur
de Sorbonne, Cardinal, Archevêque, &Archevêque de Paris.
GALANT 159
Les uns eftoient Cardinaux ,
mais ils n'eftoient pas Archevêd'autres eftoient Archevêques ,
mais ils n'eftoient pas Car
dinaux & d'autres n'estoient
qu'Evêques & Cardinaux. Il raporta fort à propos l'exemple
de l'Eglife de Sarragoffe en Efpagne , & cita avec la Doctrine
ordinaire , un Concile tenu à
Troyes. Il s'étendit ſur la naiffance illuftre de Monfieur le
Cardinal , & fic efperer aux
Docteurs de Sorbonne qu'ils
feroient protegez en tout à
caufe du credit que Son Eminence a l'honneur d'avoir au-
160 MERCURE
prés du Roy. Il finit par quelques proteftations contre le
premier falut fait au Recteur,
de méme qu'avoit fait l'Archidiacre.
Les trois Doyens des Facultez & les quatre Procureurs des
Nations en donnant leurs fuf.
frages , ajoûtérent chacun un
éloge de Monfieur le Cardinal.
Celuy de Theologie témoigna
la reconnoiffance de la Faculté ·
envers S, E. à cauſe de la protection dont elle l'honore >
& qu'elle employe les Docteurs
lors qu'elle a beſoin de fecours pour le gouvernement
GALANT 161
A
d'un fi grand Dioceſe. Celuy
des Droits à caufe que Monfieur le Cardinal a bien voulu
eftre Docteur honoraire de fa
Faculté. Celuy de Medecine
promit que la Faculté épuiferoit les fecrets de fon Art, afin
que Son Eminence joüît long .
temps du Titre de Provifeur
de Sorbonne.
le
Le Procureur de la Nation
de France felicita la Sorbonne
fur fon nouveau choix par
concours & les fuffrages unanimes de tous les Docteurs qui
avoient pû fe rendre à l'Affemblée , où s'eftoient trouvez
Avril 1710.
O
162 MERCURE
deux Archevêques & fix Eveques , & par la fatisfaction que
que Son Eminence en avoir
témoignée ; celuy de Picardie
affura la Sorbonne que fon
nouveau Proviſeur luy donneroit fon attention. Que fa vie
laborieuſe & ennemie des plaifirs luy ménagoit du temps
pour fournir à tous fes Emplois ; celuy de Normandie dit
qu'il venoit moins pour don
donner fon fuffrage que pour
applaudir à la fageffe de la Sorbonne.Que cette Societé ne fe
trompoit jamais , &que le Public eftoit d'autant plus con-
GALANT 103
tent de fon choix , qu'il avoit
prévû qu'elle le feroit , & qu'il
aimoit generalementMonfieur
le Cardinal ; celuy d'Allema
gne témoigna la reconnoiffance de fa Nation pour les feCours que Monfieur le Cardinal accorde charitablement à
une partie de ceux qui la compofent. Ces fept diſcours furent les uns plus longs les autres plus courts , mais tous d'u
ne Latinité exquife & d'une
grande fineffe d'efprit. Le
Recteur aprés avoir recueilli
les voix conclut felon la coû
tume , fans qu'il y euft de proOij
164 MERCURE
teftation & d'interruption
digne de la curiofité publique ,
& de l'attention de ceux qui le
liront. Il eft de la nature de
ceux dont on ne parle pas fouvent , parce qu'il ſe paſſe preſque toûjours un grand nom-
GALANT 147
bre d'années d'un de ces Articles à l'autre. Vous y trouverez quantité de faits hiftoriques
tres- curieux , & fept Difcours
differens prononcez dans la
même Affemblée , dans lef
quels vous trouverez un tour
finguliet , & beaucoup de finéffe d'efprit. Enfin ce font de
ces fortes de Difcours qui réveillent l'attention , qui inſtruifent les Lecteurs de beaucoup
de chofes qui regardent le Ceremonial , & dont on parle fi
rarement qu'on doit avoir toû
jours beaucoup d'empreffement pour les lire.
Nij
148 MERCURE
Vous avez fçû que les Docteurs de la Maifon & Societé
de Sorbonne avoient au mois
de Mars nommé d'un confentement unanime Monfieur le
Cardinal de Noailles Archevêque de Paris pour leur Provifeur , à la place de feu Mr
F'Archevêque de Reims . Le
neuvième du mois paffé cette
nomination fut folemnellement confirmée dans la grande Salle des Actes de la même Maifon. Le Recteur de
l'Univerfité , invité quelques
jours auparavant par des Députez de ladite Societé , s'y
*
GALANT 149
rendit fur les quatre heures
aprés midy , accompagné des
trois Doyens des Facultez , des
quatreProcureurs des Nations,
du Syndic , du Greffier de l'Univerfité & de fes autres Offciers. L'Archidiacre &le Chan--
celier de l'Eglife de Paris s'y
trouverent pareillement felon
l'ancien ufage. L'Affemblée fut
des plus nombreuſes. Outre
les Docteurs de la Maifon dont
il ne manqua que les malades
& ceux qui font abfens , un
tres grand nombre de Mrs de
Noftre-Dame & de l'Univerfité fe firent un plaifir d'y avoir
N iij
150 MERCURE
place. Au fond de la Salle , devant un grand Bureau eftoient
rangez onze fieges de front.
Le Recteur de Univerfité
eftoit au milieu , ayant à fa
droite l'Archidiacre, le Chancelier de l'Eglife de Paris , le
Doyen de la Faculté de Medecine , & les Procureurs des Nations de Picardie & d'Allema→
gne. Sur les cinq autres Sieges.
a fa gauche cftoient les Doyens
de Theologie , & des Droits ;
les Procureurs des Nations de
France & de Normandie &
le Syndic de l'Univerfité. Le
Greffer avoit unBureau fepa-
GALANT 151
ré vis - à- vis le Recteur.
37 Mr Vivant l'aîné, Chanoine
de Nôtre Dame & Docteur de
la Maifon de Sorbonne , fit
l'ouverture. Il adreffa la parole au Recteur , fur quoy l'Archidiacre fit fes proteftations
à l'ordinaire , ce qui n'empêcha point l'Orateur de continuër. Il fit un éloge achevé de
Monfieur le Cardinal. La pieté,
la vigilance , la ſcience , la fermeté, & la fuperiorité d'efprit
de cé Prelat furent mifes dans
leur jour , par les traits de la
plus vive éloquence. La netteté de la compofition fut foûteN iiij
152 MERCURE
nuë par une prononciation naturelle & diftincte. Les loüanges de feu Mr de Reims , ne
furent pas oubliées. Enfin les
Auditeurs eurent lieu d'être
pleinement fatisfaits , puifqu'il
leur fut aifé d'entendre , defuivre & de retenir tout le Dif
cours.
Aprés qu'il eut fini , le Recteur propofa le fujet de l'Af
femblée. L'Archidiacre l'interrompit pour réiterer encore
fes proteftations , & le Syndic
de l'Univerfité proteſta reciproquementcontre l'interrup
tion de l'Archidiacre. Tout ce
GALANT 153
fes
Ceremonial eft de l'ancien ufage. Le Difcours du Recteur
fut tel qu'on le devoit attendre d'un homme confommé
dans l'éloquence qu'il a profeffée long- temps avec éclar.
Ses expreffions furent de la
Latinité le plus pure
penfées les plus délicates , l'ordre & le tour qu'il donna à
tout ce qu'il dit parut plein
d'efprit & de jufteffe. Il commença par les louanges de la
Maifon de Sorbonne. Il s'étendit fur l'efprit de fimplicité
& de defintereffement qui
yregne aujourd'huy comme
154 MERCURE
dans les temps de fon Inftitu
tion. Il fit voir que les Docteurs de cette Societé fe confacroient tous felon leurs talens differens , au fervice de
l'Eglife & du Public. Les uns
à compofer des Livres , les au
tres à refoudre les Cas , les autres à diriger les confciences ,
ceux-là à élever une infinité de
pauvres Ecoliers pour lesquels
ils prodiguent tous leurs biens
& tous leurs foins , & tous à
veiller continuellement à la
confervation de l'ancienne &
pure Doctrine. Il dit qu'il eftoit
important dedonner à de fidi-
GALANT 155
gnes Ouvriers un Provifeur
fous la protection duquel ils
continuaffent leurs travaux en
fûreté. Il paffa enfuite à l'éloge
de Mr de Reims dernier Provifeur. Ille reprefenta comme
une des plus vives lumieres de
l'Eglife , le Deffenfeur des Loix
Canoniques, &l'ennemi de la
fourberie & des flatteurs. Il
parla de tous fes beaux Reglemens pour fon Dioceſe , & de
fes fçavantes Ordonnances. Il
dit que ce Prelat avoit efté dans
l'Eglife , ce que fon illuftre pere Mr le Chancelier le Tellier
& Mr de Louvois fon frere ,
156 MERCURE
que
avoient efté dans les premiers
Emplois de l'Etat. Il s'étendit
enfuite fur les louanges de
Monfieur le Cardinal. Il dit
la Sorbonne n'avoit pas eu
longtemps à delibererfur le choix
qu'elle avoit àfe faire d'un nouveau Provifeur. Que l'affabilité
de ce Prelat , fes manieres aimablese bienfaifantes avoient attiré
furluy lesfuffrages de tant d'bommes de Lettres , bien plus fortement que la confideration de fa
haute naiffance &defes éminentes dignitez. Quefon éducation
prife dans le fein de l'Univerfué
avoit eftéfortifiée par la pratique
GALANT 157
affiduë de toutes les vertus convenables àfonétat; & quefes mœurs
irreprochables ,fon zele ardent
éclairé l'avoientélevéfurle Siege
le plus important de l'Eglife de
France. Comme Mrle Recteur
eft du Dioceſe de Chalons, il ne
pût s'empêcher de parler de ce
que la charité de Monfieur le
Cardinal , luy fit faire eſtant Evêque de cette Ville. La maladie fe mit entre les prifonniers
de la Bataille de Fleurus , qui
eftoient en fort grand nombre
à Chalons. Monfieur le Cardinal ne ceffoit de les voir &
de les affifter en perfonne , il
158 MERCURE
en tomba malade fa dangereufement qu'on le crut mort. Ce
fic eft à prefent ancien , mais
Mr le Recteur luy donna un
tour nouveau qui plut extrêmement.
Mt Pirot le Chancelier parla
enfuite avec la facilité qui luy
eft fi connue.Il nommatous les
Provifeurs que la Sorbonne a
cus ; fçavoir quinze Cardinaux,
autant d'Archevêques ou Evêques, &il fit voir que Monfieur
le Cardinal étoit le feul qui cuft
efté en même temps Proviſeur
de Sorbonne, Cardinal, Archevêque, &Archevêque de Paris.
GALANT 159
Les uns eftoient Cardinaux ,
mais ils n'eftoient pas Archevêd'autres eftoient Archevêques ,
mais ils n'eftoient pas Car
dinaux & d'autres n'estoient
qu'Evêques & Cardinaux. Il raporta fort à propos l'exemple
de l'Eglife de Sarragoffe en Efpagne , & cita avec la Doctrine
ordinaire , un Concile tenu à
Troyes. Il s'étendit ſur la naiffance illuftre de Monfieur le
Cardinal , & fic efperer aux
Docteurs de Sorbonne qu'ils
feroient protegez en tout à
caufe du credit que Son Eminence a l'honneur d'avoir au-
160 MERCURE
prés du Roy. Il finit par quelques proteftations contre le
premier falut fait au Recteur,
de méme qu'avoit fait l'Archidiacre.
Les trois Doyens des Facultez & les quatre Procureurs des
Nations en donnant leurs fuf.
frages , ajoûtérent chacun un
éloge de Monfieur le Cardinal.
Celuy de Theologie témoigna
la reconnoiffance de la Faculté ·
envers S, E. à cauſe de la protection dont elle l'honore >
& qu'elle employe les Docteurs
lors qu'elle a beſoin de fecours pour le gouvernement
GALANT 161
A
d'un fi grand Dioceſe. Celuy
des Droits à caufe que Monfieur le Cardinal a bien voulu
eftre Docteur honoraire de fa
Faculté. Celuy de Medecine
promit que la Faculté épuiferoit les fecrets de fon Art, afin
que Son Eminence joüît long .
temps du Titre de Provifeur
de Sorbonne.
le
Le Procureur de la Nation
de France felicita la Sorbonne
fur fon nouveau choix par
concours & les fuffrages unanimes de tous les Docteurs qui
avoient pû fe rendre à l'Affemblée , où s'eftoient trouvez
Avril 1710.
O
162 MERCURE
deux Archevêques & fix Eveques , & par la fatisfaction que
que Son Eminence en avoir
témoignée ; celuy de Picardie
affura la Sorbonne que fon
nouveau Proviſeur luy donneroit fon attention. Que fa vie
laborieuſe & ennemie des plaifirs luy ménagoit du temps
pour fournir à tous fes Emplois ; celuy de Normandie dit
qu'il venoit moins pour don
donner fon fuffrage que pour
applaudir à la fageffe de la Sorbonne.Que cette Societé ne fe
trompoit jamais , &que le Public eftoit d'autant plus con-
GALANT 103
tent de fon choix , qu'il avoit
prévû qu'elle le feroit , & qu'il
aimoit generalementMonfieur
le Cardinal ; celuy d'Allema
gne témoigna la reconnoiffance de fa Nation pour les feCours que Monfieur le Cardinal accorde charitablement à
une partie de ceux qui la compofent. Ces fept diſcours furent les uns plus longs les autres plus courts , mais tous d'u
ne Latinité exquife & d'une
grande fineffe d'efprit. Le
Recteur aprés avoir recueilli
les voix conclut felon la coû
tume , fans qu'il y euft de proOij
164 MERCURE
teftation & d'interruption
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Résumé : Détail curieux, contenant tout ce qui s'est passé en Sorbonne lorsque Monsieur le Cardinal de Noailles a esté receu Proviseur de cette Societé. [titre d'après la table]
Le texte relate la nomination du Cardinal de Noailles au poste de Proviseur de la Maison et Société de Sorbonne. En mars 1710, les Docteurs de la Sorbonne ont unanimement choisi le Cardinal de Noailles pour succéder à l'Archevêque de Reims. Cette nomination a été confirmée solennellement le 9 avril 1710 dans la grande Salle des Actes de la Sorbonne. L'assemblée, présidée par le Recteur de l'Université, a réuni de nombreux Docteurs, ainsi que des représentants de Notre-Dame et de l'Université. L'Archidiacre et le Chancelier de l'Église de Paris étaient présents, conformément à l'ancien usage. Monsieur Vivant l'aîné, Chanoine de Notre-Dame, a ouvert la séance en élogeant le Cardinal de Noailles, mettant en avant sa piété, sa vigilance, sa science et sa supériorité d'esprit. Le Recteur a ensuite pris la parole pour louer la Sorbonne pour son esprit de simplicité et de désintéressement, et pour souligner l'importance de la nomination d'un Proviseur pour protéger les travaux des Docteurs. Le Chancelier Pirot a ensuite parlé, mentionnant les précédents Proviseurs de la Sorbonne et soulignant l'unicité du Cardinal de Noailles, qui cumule les titres de Cardinal, Archevêque et Proviseur. Les Doyens des Facultés et les Procureurs des Nations ont également exprimé leur soutien et leur reconnaissance envers le Cardinal, promettant leur dévouement et leur protection. Les discours, tous prononcés en latin, ont été marqués par une grande finesse d'esprit et une élégance rhétorique.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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2
s. p.
EXTRAIT D'un Discours Latin sur la Satyre.
Début :
Le Pere Porrée prend dans son Exorde un juste milieu [...]
Mots clefs :
Satire, Société, Société civile, Morale, Magistrats
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : EXTRAIT D'un Discours Latin sur la Satyre.
EXTRA IZ
D'un Difcours Latin
fur la Satyre.
Le Pere Porrée prend
dans fon Exorde un juſte
12 MERCURE
milieu entre les Partifans
trop zelez de la Satire & , les
Cenfeurs outrez qui la condamnent.
Il prouve dans fon premier
Point l'utilité de la
Jans focieté civile.
{
Il prefcrit dans fon fe
cond Point , les bornes de
fa Satire , & les moyens de
s'en fervit utilement , fans
violer les loix de la focieté
civile.u
EXORDE
Les Partifans outrez de
fa Satire , difent que les
Orateurs Chreftrens prêchent
GALANT * }
chent une Morale plus incompatible
avec les moeurs
du ficcle que la Satire , &
que par confequent
, la Satire
fait plus de fruit que les
Sermons ; ils
préferent encore
la Satire aux loix écrites
qui ne font
connues que par
les Juges & les Avocats
ils preferent la Satire à la
Morale des
Philofophes qui
n'eft connue que des Sçavans
ou pluftor qui eft em
brouillée par les idées particulieres
que chaque Sçavant
fe fait des differens fiftêmes
des Philofophes. La Satire
Février
1711 . B
14 MERGURE
a fur tout cela l'avantage
d'eftre lûe & compriſe par
tout le monde , elle engage
par fes agréments les hommes
à faire des réflexions
utiles pour eux , fur les défauts
qu'ils voyent blâmer
dans les autres .
Ceux au contraire qui
condamnent la Satire la
croye tres dangereufe parce
qu'elle ne s'occupe que des
défauts d'autruy , & qu'ainfi
elle entretient la vanité , &
la malignité humaine tres
contraire aux principes du
Chriftianifme , le P. Porre
A
GALANT
prend entre ces deux extremitez
un jufte milieu qu'il
défigne parfaitement dans
la feconde Partie de fon
Difcours.
I. POINT. J
Tout ce qui contribue à
maintenir la focieté entre les
Hommes eft bon , & par
le même principe tout ce
qui tent à troubler la paix &
l'union eft mauvais.
Tous les vices & les dé
fauts des hommes nuifent à
cette union , & commeil y
en a de plufieurs fortes il y a
auffi differents moyens pour
les
reprimer.
Bij
ya
16 MERGURE
Les vols les incendies les
meurtres & les crimes femblables
, font punis par la
loy , c'eft l'affaire des Juges
de punir les coupables..
Les médifances , l'envie ,
les haines fecrettes , &c . peuvent'être
attaquées & combatues
par les Prédicateurs
& par les Livres de Morale.
Mais il eft d'autres dé
fauts contraires à la focieté ,
qui ne peuvent être corigez
que par la Satire. Il eſt des
caracteres. infuportables
dans le commerce des honGALANT.
17
neftes gens ; des indifcrets ;
des taciturnes , des grands
parleurs , des precicufes
des fanfarons, des indolents,
des difputeurs , des complai
fants fades , des efprits de
contradiction , & c .
La Juftice ne peut pas
faire le procés à ces pertur
bateurs de la focieté civile ,
il faut bien que la Satire les
puniffe , & les corrige.
H. POIN T.
la
La Satire n'eft permife ,
que lorfqu'elle n'eft animée
ni par la jaloufie , ni par
haine mais feulement par un
Biij
18 MERCURE
zele ardent & reglé pour la
perfection.
Il ne faut jamais faire de
portraits où le public puiſſe
reconnoître un homme en
particulier , mais il faut que
chaque particulier puiffe fe
reconnoître dans la peinture
generale des vices & des
ridicules de fon fiecle.
La perfection de la Satire
& même de la raillerie confifte
à la rendre fi innocente
& fi agréable qu'elle réjoüiffe
celuy même qu'elle veuc
corriger.
Il fit un crime aux Satiri
GALANT. 19
ques non feulement de nommer
, mais de défigner ceux
qu'on veut reprendre .
Si c'eft une perfection dans
les Satires d'attaquer les vices
fans nommer perfonne ,
c'en eft une dans les Panegyriques
de ne point nommer
ceux qu'on louë , mais de les
defigner fi parfaitement par
des louanges convenables ,
que tout le monde les reconnoiffe.
C'eft avec cet art que
le P. Porée defigna , noſtre
grand Monarque par un affemblage
de vertus , dont il
fit la peinture
.
20 MERCURE
Enfuite il nous fit fentir par´
une defcription ingenieu
fe du cahos & du tumulte
de la ville de Paris , l'excellence
& la fuperiorité de geniè
d'un Magiftrat , qui peut la
contenir & la regler , pour
ainfi dire , en ſe jouant.
Enfuite il donna quel
que traits de loüange , ou de
blâme à quelques Auteurs
Satiriques , par raport au
bon ou au mauvais . ufage
qu'ils avoient fait de la Satil
re.
Il ne fuffit pas dit le R. P.
Porrée que la Satire foirjufte
GALANT. 21
& moderée , il faut encore
pour eftre utile & loüable
qu'elle foit bien placée , &
par raport aux occafions
& par raport aux perfonnes ,
il fit voir en peu de mots
les occafions ou la Satire
• eft déplacée , & prouva
qu'elle eft toujours un crime
par exemple contre
Souverains , les Magiftrats ,
les
en un mot contre tous ceux
à qui nous devons du refpect
ou des égards .
D'un Difcours Latin
fur la Satyre.
Le Pere Porrée prend
dans fon Exorde un juſte
12 MERCURE
milieu entre les Partifans
trop zelez de la Satire & , les
Cenfeurs outrez qui la condamnent.
Il prouve dans fon premier
Point l'utilité de la
Jans focieté civile.
{
Il prefcrit dans fon fe
cond Point , les bornes de
fa Satire , & les moyens de
s'en fervit utilement , fans
violer les loix de la focieté
civile.u
EXORDE
Les Partifans outrez de
fa Satire , difent que les
Orateurs Chreftrens prêchent
GALANT * }
chent une Morale plus incompatible
avec les moeurs
du ficcle que la Satire , &
que par confequent
, la Satire
fait plus de fruit que les
Sermons ; ils
préferent encore
la Satire aux loix écrites
qui ne font
connues que par
les Juges & les Avocats
ils preferent la Satire à la
Morale des
Philofophes qui
n'eft connue que des Sçavans
ou pluftor qui eft em
brouillée par les idées particulieres
que chaque Sçavant
fe fait des differens fiftêmes
des Philofophes. La Satire
Février
1711 . B
14 MERGURE
a fur tout cela l'avantage
d'eftre lûe & compriſe par
tout le monde , elle engage
par fes agréments les hommes
à faire des réflexions
utiles pour eux , fur les défauts
qu'ils voyent blâmer
dans les autres .
Ceux au contraire qui
condamnent la Satire la
croye tres dangereufe parce
qu'elle ne s'occupe que des
défauts d'autruy , & qu'ainfi
elle entretient la vanité , &
la malignité humaine tres
contraire aux principes du
Chriftianifme , le P. Porre
A
GALANT
prend entre ces deux extremitez
un jufte milieu qu'il
défigne parfaitement dans
la feconde Partie de fon
Difcours.
I. POINT. J
Tout ce qui contribue à
maintenir la focieté entre les
Hommes eft bon , & par
le même principe tout ce
qui tent à troubler la paix &
l'union eft mauvais.
Tous les vices & les dé
fauts des hommes nuifent à
cette union , & commeil y
en a de plufieurs fortes il y a
auffi differents moyens pour
les
reprimer.
Bij
ya
16 MERGURE
Les vols les incendies les
meurtres & les crimes femblables
, font punis par la
loy , c'eft l'affaire des Juges
de punir les coupables..
Les médifances , l'envie ,
les haines fecrettes , &c . peuvent'être
attaquées & combatues
par les Prédicateurs
& par les Livres de Morale.
Mais il eft d'autres dé
fauts contraires à la focieté ,
qui ne peuvent être corigez
que par la Satire. Il eſt des
caracteres. infuportables
dans le commerce des honGALANT.
17
neftes gens ; des indifcrets ;
des taciturnes , des grands
parleurs , des precicufes
des fanfarons, des indolents,
des difputeurs , des complai
fants fades , des efprits de
contradiction , & c .
La Juftice ne peut pas
faire le procés à ces pertur
bateurs de la focieté civile ,
il faut bien que la Satire les
puniffe , & les corrige.
H. POIN T.
la
La Satire n'eft permife ,
que lorfqu'elle n'eft animée
ni par la jaloufie , ni par
haine mais feulement par un
Biij
18 MERCURE
zele ardent & reglé pour la
perfection.
Il ne faut jamais faire de
portraits où le public puiſſe
reconnoître un homme en
particulier , mais il faut que
chaque particulier puiffe fe
reconnoître dans la peinture
generale des vices & des
ridicules de fon fiecle.
La perfection de la Satire
& même de la raillerie confifte
à la rendre fi innocente
& fi agréable qu'elle réjoüiffe
celuy même qu'elle veuc
corriger.
Il fit un crime aux Satiri
GALANT. 19
ques non feulement de nommer
, mais de défigner ceux
qu'on veut reprendre .
Si c'eft une perfection dans
les Satires d'attaquer les vices
fans nommer perfonne ,
c'en eft une dans les Panegyriques
de ne point nommer
ceux qu'on louë , mais de les
defigner fi parfaitement par
des louanges convenables ,
que tout le monde les reconnoiffe.
C'eft avec cet art que
le P. Porée defigna , noſtre
grand Monarque par un affemblage
de vertus , dont il
fit la peinture
.
20 MERCURE
Enfuite il nous fit fentir par´
une defcription ingenieu
fe du cahos & du tumulte
de la ville de Paris , l'excellence
& la fuperiorité de geniè
d'un Magiftrat , qui peut la
contenir & la regler , pour
ainfi dire , en ſe jouant.
Enfuite il donna quel
que traits de loüange , ou de
blâme à quelques Auteurs
Satiriques , par raport au
bon ou au mauvais . ufage
qu'ils avoient fait de la Satil
re.
Il ne fuffit pas dit le R. P.
Porrée que la Satire foirjufte
GALANT. 21
& moderée , il faut encore
pour eftre utile & loüable
qu'elle foit bien placée , &
par raport aux occafions
& par raport aux perfonnes ,
il fit voir en peu de mots
les occafions ou la Satire
• eft déplacée , & prouva
qu'elle eft toujours un crime
par exemple contre
Souverains , les Magiftrats ,
les
en un mot contre tous ceux
à qui nous devons du refpect
ou des égards .
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Résumé : EXTRAIT D'un Discours Latin sur la Satyre.
Dans un discours latin sur la satire, le Père Porrée se positionne entre les partisans excessifs de la satire et ses censeurs. Il reconnaît l'utilité de la satire pour la société civile, tout en définissant ses limites et les moyens de l'utiliser de manière constructive. Les partisans de la satire la considèrent plus efficace que les sermons, les lois écrites et la morale des philosophes, car elle est accessible et compréhensible par tous. Elle incite les hommes à réfléchir sur les défauts qu'ils observent chez les autres. En revanche, les opposants la jugent dangereuse, car elle se concentre sur les défauts des autres, nourrissant ainsi la vanité et la malignité. Porrée soutient que tout ce qui maintient la société est bon, et que les vices nuisent à cette union. Les lois punissent les crimes graves, les prédicateurs et les livres de morale combattent les médisances et l'envie, mais la satire corrige les défauts qui perturbent la société civile, comme les caractères insupportables dans les relations sociales. Dans son second point, Porrée précise que la satire doit être animée par un zèle pour la perfection, sans jalousie ou haine. Elle ne doit pas nommer des individus spécifiques, mais peindre des vices de manière générale. La satire parfaite est innocente et agréable, même pour ceux qu'elle cherche à corriger. Porrée illustre ces principes par des exemples et des louanges adressées à certains auteurs satiriques, tout en soulignant l'importance de la modération et du respect dans l'usage de la satire.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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3
p. 49-123
Les Fourmis.
Début :
Vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, Monsieur [...]
Mots clefs :
Fourmis, Mercure, Fourmilière, Soleil, Curiosité, Expérience, Terre, Grain, Génie, Grenier, Société, Maison, Sagesse, Pinces, Travaux, Particules, Temps
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Les Fourmis.
Les Fourmis.
Vous m'avez fait l'honneurde
m'écrire, Monsieur,
pour apprendre de
moy ce qu'un de mes amis
vous avoitdesja dit de
quelques observations
que j'ay faites sur un des
plus petits insectes de la
nature ,
je voudrois pouvoir
satisfaire entièrement
vostre curiosite par
une description exacte,&
pourainsi dire,parl'anatomie
de ce petit animal
vous parler de la maniéré
dont les fourmis s'engendrent,
leurs differentes especes,
comme elles font
rangées dans leurs fourmillieres
& mille autres
particularitez trés-curieuses,
dont je pourray un
jour vous faire part. Comme
je n'ay eu ni assez de
temps, ni d'assez bons microfcopes
pour considererexactementrout
cela,
vous vous contenterez
s'il vous plaist, de ce que
je puis en dire aujourd'huy
,
& dela promesse
que je vous fais de vous en
dire un jour davantage,
sij'ay assez de loisir pour
en faire des nouvelles experiences
, ausquelles je
feray moins engagé par
ma curiosité particuliere
que par l'envie que j'ay
de vous faire plaisir.
Je fis ces observations
à la campagne, où je
passay l'Estéfort solitairement
dans un lieu assez
triste pour moy,ilsemble
que Dieu voulut me susciter
lafourmy pour me réveiller
de la paresse
j compagne
inseparable del'ennuy
yôcme faire entendre
la voix delaSagesse qui
dît:nadeadformicamopiger
Allez à la fourmy, pares.
feux. En effet elle merite
bien quelque attention
parciculiere,puisque la Sagesse
en fait l'éloge
, &
que telle curiosité peut
sèrvirà nous rendre meilleurs
; c en: ainsiqu'en examinant
de prés les plus
petits ouvrages de la nature
on y découvre sans
cesse de nouveaux motifs
d'admirer & de louer
Dieu, & on voit plus d'ordre
dans leur conduire,&,
si je l'ose dire, de sujets
d'édification qu'on ne
trouve pas tousjours parmy
les hommes.
Dans une Chambre à
costé de la mienne que
personne n'occupoit de- rpuislongtemps,til y avoit
à la fenestre une caisse,
avancée de deux piedsde
profondeur, propre à entretenir
des fleurs. Comme
il y avoir long-temps
qu'on n'avoit point cultivé
cette espece de parterre
,
il s'estoit couvert de
platrars
,
& de plusieurs
autres immondices détachées
dutoit,& desmurailles;,
quitoutes reünies
ensemble avec cette terre
par l'eau qui y avoit esté,
formoient un terrain sterile
& sec; d'ailleurs l'exposition
au midy , l'abry
duvent,&dela pluie,&
sur tout le voiGnage d'un
grenier, rendoientcet endroit
un lieu de delice &
d'abondance à des fourniis,
c'estoit-là auni où
elles s'estoient establies en
trois ou quatre fourmillieres
différentes; sans
doute par la mesme raison
qui nous fait bastir
des Villes en des lieux
fertiles & commodes
prés des sources , & des
ruisseaux.
L'envie que j'avois de
cultiverquel que fleur, me
fit examiner cet endroit,
& je transplantay dans un
coin de cette caisse, où 11
terre estoit meilleure,une
tulipe du jardin; mais ayant
jetté les yeux sur les
fourmis que je vis occupées
sans relache à mille
petits soins difterens
, petits
par rapport ànous
mais tousjours tres-utiles,,
& de tres-grande importance
pour elles
,
je les
trouvay plus dignes de
ma curiosité que toutes
les fleurs du monde;j'ostay
bien-tost ma tulipe
pour estre l'admirateur&
le restaurateur de cetre
petite Republique ; voita
tout ce donc elles pouvoient
avoir besoin, car
pour leur police, & l'ordre
qui regne dans leur
societé, il est plus parfait
que celuy des Republiques
les mieux policées,
ainsi elles n'auroient à
craindre que quelque
nouveau Legislateur qui
en voulust changer la forme.
Je m'occupay à leur
procurer toutes leurs petites
commoditez,'ostay
de cette caisse ce qui pouvoit
leur nuire, & j'allois
souveut visitermes fourmis,
& estudier leurs
moindres actions. Comme
je me couchois fort
tard j'allois les voir travaillerau
clair dela Lune,
& je me fuis souvent levé
la nuit pour examiner
leurs travaux, j'envoyois
tousjours quelques unes
aller & venir ça & là, &
tousjours occupées,il semble
qu'il n'y ait point de
sommeil pourelles. Tout
le monde sçait que la fourmy
sort de sa fourmilliere,
& expose au Soleil le bled
qu'e lle tenoit enfermé la
nuit ; ceux qui ont veu des
fourmillieres ont peu remarquer
aisément ces petits
tas de bled autour de
leurs trous.Ce qui m'estonna
d'abord c'est que mes
fourmis ne sortoient leur
bled que la nuit au clair
de la lune, & qu'elles l'enfermoient
le jour, ce qui
estoit contraire à ce que
j'avois vu,&que jevoyois
faire aux Fourmis des au-
, tres endroits:J'en découvris
bien-tost la cause,
c'est qu'il y avoit assez
prez de la un pigeonier,
& que les pigeons, & les
oyseaux seroient venus
manger leur bled si elles
l'eurentexposépendant
le jour,apparam-mcntelles
avoient esté attrapées,&
j'en trouvois souvent lorsque
j'y allois le matin.
Je les delivray bien tost
decesvoleurs,enmetcanc
des morceaux de papier
aubouc d'un fil que le vent
faisoit jouer, & qui'cftoient
attachez audessus
de la fenestre, cela les
delivra des oiseaux; Pour
les pigeons comme ilsvivenr
en societé, dez que
je les eus chassez plusieurs
fois de cet endroit
,
&
qu'ils le virent plus frequente
qu'auparavant, Ils
furent tous bien-tost avertis
qu'il ny avoit pas de
seureté pour eux à y aller.
Aussi je ne les vis jamais
depuis se venir poser sur
cetre caisse: ce qu'il y a
d'admirable, &: que je
n'oserois avancer, ny
peut-estre mesme croire,
si je n'en avois fait l'experience
,c'est que les fourmis
connurent quelques
jours a prés qu'e lles n'avoient
plus à craindre.
Elles commencerent à
estaller leur bled pendant
le jour: je remarquay
pourtant bien qu'elles
n'estoient pas entierement
convaincuës de leur
delivrance, car elles n'oferent
avanturer leurs
biens tout à coup,mais
peu à peu, d'abord en petite
quantité, ôc sans
beaucoup d'ordre, pour
estre prestes à le rentrer
en cas de malheur, observant,
& faisant sentinelle
à l'entour; Enfin
persuadées qu'elles n'avoient
rien à craindre,
elles exposerent tout leur
bled au Soleil, presque
tous les jours avec ordre,
&le renfermoientlanuit
en la maniere que je vais
raconter.
Le trou de la fourmilliere
est percé d'abord en
droite ligne de la profondeur
environ d'un de-
,1llY pouce, ensuite cela
descend en ligne oblique
où elles ont sans doute
leur magazin que je croy
tout à fait distingué de
l'endroit où elles sereposent,
& où elles mangent,
caril n'est pas possible
que la fourmy qui est
propre, & rangée dans
son ménage, & qui jette
hors de sa fourmilliere
toutes les plus minces, &
les plus petites peaux qui
restent du bled dont elle
se nourrit, comme je l'ay
remarquémille sois;voulust
remplirson magazin,
& fouiller son bled de
toutes ces immondices.
Comme la Fourmi enferme
son bled dans la
terre , & que le bled ne
manqueroit pas d'y germer,
nier ,
puisque cela arrive
mesme dans les greniers
si l'on n'a foin de le remuer,
elle pourvoie àcet
inconvenient,& avant de
ferrer son bled dans la
fourmilliere , elle a soin
d'en couper le germe ainsi , tout le bled qui a
estédans unefourmilliere
ne scauroitrienproduire,
c'estuneexperience qu'on
peut faire aisément, il suffit
mesme de ses propres
yeux pour voir qu'il n'y
a plus de germe. Mais
quoyque ce germe soit
cou peil y a encore un autre
inconvénient ; comme
tout ce qui ne produit
pas se ramolit ou se corrompt
dans le sein de la
terre, & d'ailleurs la nature
d'elle mesme tend
toujours à l'accroissement
& à la propagation, le
bled sentant l'humidité se
gonfle
,
se remplit d'humeur,
& ne seroit plus bon
pour nourrir la fourmy
qui le veut sec, & bien
appresté de la mesme maniere
que nous ; la fourmy
par son industrie ,'&
son travail remedie à cet
inconvenient, & elle fait
tant par ses soins que le
bled le conserveaussi sec,
& aussi pur dans sa fourmilliere
que nous le conservons
dans nos greniers
voioy donc comme elle
si prend.
Elles rassemblent certaines
petites particules
de terre seche qu'elles
sortent tous les jours de
leur fourmilliere,& qu'elles
rangent tout autour
pour la faire cuire au Soleil,
chacune en porteun
petit fc\rïn avec lès
-
jtirpces,
la pose auprès de son
trou, & va ensuite en
chercher autant,ainsi à
force d'assiduité, detravaH-,
& d'ouvriers, en
moinsdun quart d'heure
vous voyez entasséautour
efe ce trou une infinitéde
petites parties de cette
terre sec he,quiest celle
sur laquelle elles- posent
Peur bîexi, & dont elles
le couvren-r dans leur Mkgazin;
j'aivû qu'elles faisoientce
manege presque
tous les jours, pendant
Fardeur du Soleil,&lorsque
sur les trois ou quatre
heures le Soleil ne
donnoic plus sur cette fenestre,
comme la cerreeproic
chaude & bruslante,
elles ne l'ostoient point
encore jusqu'à ceque l'humidité
de l'om bre, &de
la nuit commençoit tant
foit peu à se faire sentir,
pour lors elles renfermoient
leur bled & leurs
particules de terre cuire.
Comme rien nVft exempt
de censure, &que
quelqu'un pourroit bien
pouffer sa critiquejusques
sur les fourmis, je croy
qu'il est necessaire icy de
la justifier dans sa conduite,&
d'en faire voir la
sagesse
; on pourroit dir
qu'il paroist ridicule que
la fourmi se serve de cette
terre sèchequ'elle fait encore
cuire au Soleil avec
tant de peine; plustost
que de sable,ou des brins
de pierre ou de brique. A
cela je reponds
,
qu'en
cette occasion rien ne
peut mieux convenir à la
Fourmi, que cette terre
cuite au Soleil. Car outre
que le bled se gaste
sur le sable, & qu'un bled
dont le germe est coupé,
êc qui est entamé se rempliroit
de petites parties
graveleuses tres difficiles
àoster, & se gafteroit bien
davantage, c'est encore
que le sable eslansdivisé,
& se divisant toûjours en
des parties trop petites,
les pinces des fourmis ne
sont pas assez delicates
pour les rassembler ainsi
brin à brin, ce travail fèroit
bien plus pénible
pour elles; C'est pourquoi
on voit rarement des
Fourmis, auprès de rivieres,&
dans un rerrain fort
sablonneux,
Pour cequi est des petites
particules de brique ou
de pierre, la moindre humidité
ne manqueroit pas
de les joindre, d'en faire
une espece de mastic que
les fourmis ne pourroienc
diviser, ce feroit un ouvrage
trop embarrassant
pour elles, quand elles se
seroient ainsi colées dans
leur fourmilliere elles ne
pourroienc
pourroient plusen sortir , &cela en troubleroit l'arrangemeht.
Silapluspart
de ces petits autheurs qui
fourmillent aujourd'huy
se conduisoient , en tout ce
qu'ils font avec autant de
raison & de sagesse que les
fourmis, il seroit glorieux
pour eux que l'on critiquast
leurs ouvrages, ôc
jquu"onslets iofbliigeeastrà.les
Apres que la fourmy a
ainsi sorti de sa fourmilliere,
& exposé au Soleil
toutes ces particules de
terre seche, elle sort ensuite
son bled delamefme
maniéré grainagrain
elle le range à l'entour de
cette terre,ainsi l'on voit
deux tas en rond autour
de leur trou, l'un de cette
terre seche ; & l'autrede
bled;& apres qu'elles ont
forci & rangé toutleur
bled, elles sortent encore
un reiïe de cette terre seche
sur laquellesans doute
leur bled estoit estendu,
ce qui fait inferer tres-ju-.
stement de quellemaniére
tout cela doit estre ran-
-¡
gé dans leur lnagafin,
Au reste la rourmy ne
fait cette manoeuvre que
quand le temps elt ferain,
& le Soleil bien chaud
,
car personne ne se connoist
mieux au temps que
la fourmy. Je remarquay
qu'un jour les Fourmis
ayant expose leur bled au
Soleil à onze heures du
matin,elles l'osterent contre
leur ordinaire avant
une heure après midy
lorsque le Soleil estant,
encore ardent,&leCiel
fort serain,il ne paroissoit
aucune raisond'une telle
conduite;mais une demiheure
après le Cielsecouvrit
,
ôc je vis tomber une
petite pluie,que la Fourmy
avoit bien mieux prévûquel'Almanach
deMilan
qui avoit prédit qu'il
ne pleuvcroit pas jour-là.
, J'ay desja dit que ces
fourmis dont je prenois
soin, &qui avoient toute
mon attention, alloient
chercher du bled dans un
grenier à costé.duquel elles
s'estoientetfablies,;iil
n'y avoic pas
actuellement
du bled, mais
comme il yen avoit eu
autrefois
,
il y en avoit
encore assez pour qu'elles
trouvaient à glaner,
j'allois souvent les voir
faire dans ce grenier,
comme il y avoit de vieux
bled, & qu'il n'estoit pas
égalementbon, je remarquay
qu'elles ne prenoient
pas tout indifféremment,
& qu'elleschoisissoient
lemeilleur.
J'ay veu par plusieurs
experiences dont le détail
seroit trop long , que la
fourmy ne fait gueres
provision .que
-
defroment
quand elle en trouve,ôc
elle choisit toujours le
plus beau ; mais elle est
sage, & sçait s'accommoder
au temps, quand elle
n'a pas de froment,elle
prend du seigle, de l'avoijie,
du millet, & mesme
des miettes de croûte de
pain., mais rarement de
l'orge, il faut que la disette
foit grande, & qu'elle
n'ait pas trouve d'autre
grain lorsqu'elle enimporte
dans sa fourmilière.
Comme je voulois estre
de plus prez témoin de
leur prévoyance, & de
leurs travaux, je mis un
petit tas de bled dans un
coin de cette chambre où
elles estoient, qui n'estoit
habitée de personne, ë.;.
afinqu'elles n a llalîenc
plus en chercher dans ce
grenier j'en ferma y lafenedre,
6e en bouchay bien
les fentes
;
Cependant
comme rien ne pouvoit
les avertir du bled que
l'avois mis dans cette chambrer qu'elles n'en
pouvoient deviner l'endroit,
carquoyque je leur
connoisse beaucou p de
genie je ne croy pas qu'il
y ait des forciers parmy
elles;Je m'apperceus pendant
plusieurs jours de
leur embarras, & qu'elles
alloient chercherfortloin
leurs provisions, je les
laiffayquelque temps
dans cette peine, car je
voulois voir si à force de
chercher elles feroienc la
découverte.,du petit tresor
que j'avois caché pour
elles, &m'éclaircir si la
fourmy comme les autres
animaux pouvoir connoistre
par l'odorat ce qui
sert à sa nourriture,& si
sa veuë portoit assez loin
pour le voir; elles furent
ainsi quelque temps
moins à leur aise, elles se
donnoient bien de la peine,
je les voyoisvenir de
fort loin, & aller l'une
d'un costé,l'autre d'un
autre chercher quelque
grain qu'elles ne trouvoient
pas toujours, ou
qui ne se trouvoit pas à
leur gré aprèsdepenibles
&longues courses; ce
qu'il y a de merveilleux
dans ces petits animaux,
c'est que leurs courses
n'estoient jamais inutiles,
pas une ne revenoitau
giste sans apporter quelque
choce, quand ce n'auroic
esté qu'un brin de
terre seche pour l'entretien
de leur bled:lorsqu'elles
n'avoienc rien trouvé
de mieux
,
l'une portoit
un grain defroment, l'autre
de seigle
,
d'avoine,
enfin chacune ce qu'elle
avoir peu trouver, mais il
n'yen avoit presque jamais
aucune qui revint les
mains vuidesà la maison,
& qui eust fait absolumentun
voyage inutile.
La fenestre sur laquelle
estoient ces fourmis,
donnoit surun jardin, &
estoit au secondestage
les unes alloient jusqu'au
bout de ce jardin, les autres
au cinquiéme estage,
pour chercher à trouver
quelque grain;c'estoitun
penible voyage pour eltes
, sur tout quand il falloit
revenir chargée d'un
grain de bled assez gros,
qui doit estre une charge
bien pesance à une fourmy,
&tout autant qu'elle
en peut porter. Or pour
aille porter ce grain du
miiieu du jardinàsa fourmilliere
elle mettoit environ
quatre heures; ainsi
on peut sçavoir par là la
juste mesure de sa force,
& de son infatigable ardeur
pour le travail, &
asseurer quelle fait la
mesme chose qu'un hom-
Dle) qui presque tous les
jours feroit quatre lieuës
à pied, portant fils ses épaules
un fardeau des plus
pesans qu'il puisse porter;
Il est vray que la fourmy
traisne un peu son fardeau,
& se fatigue moins
quand elle est sur un terrain
plat. Mais aussi qu"elle
peine n'eil: ce pas pour
cette pauvre fourmy lors
qu'il faut monter ce grain
de bled au second estage,
grimpant tour le long
d'une muraille la teste en
bas & le derriereen haut,
il auroit fallu la voir pour
juger de son embarras,
& la penible situation où
elle est enmarchant ainsi
à reculons, les pauses
qu'elles font alors prefqu'à
tous les endroits
commodes qu'elles rencontrent,
font bien juger
de leur lassitude: j'en ay
veu ainsi detres-embarassées)
& qui ne pouvoient
absolument en venir
à bout; en ce cas elies
s'arrestent, & leurs compagnes
plus sortes, ou
moins fatiguées, après
avoir monté leur bled à
leur fou rmilliere, descent
-
dent ensuite pour les aider
: Ily en a que le poids
du fardeau entraifne
,
ôc
qui sur le point d'arriver
au but, tombent de fort
haut avec leur bled;quand
cela arrive elles ne laissent
gueres échapper leur
grain, & se trouvant en
bas avec luy le remontent
encore.
J'en ay veu un jour une
des plus petites,qui avec
plus d'ardeur ôc de courage
que de force, montoit
un grain de froment des
plus gros avec des efforts
incroyables; estant arrivée
enfin au bois de cette
caise avancéeoùestoit la
fourmilliere,& sur lepoint
de finir une coursesipenible,
pour trop se presser,
trébuchaavec son fardeau
: voila un contretem
ps bien fâcheux
,
qui
auroir fait pester un Philosophe.
Je vis à peu prés
l'endroit où elle estoit
tombée, j'y descendis,&
je la trouvay avec son met
me grain dans ses pinces,
qui alloit commencer à
grimper de nouveau comme
mé siderien n'estoit. Cela
luy arriva jusqu'à trois
fois, tantostelle tomboit
au milieu de la course,tantost
un peu plus haut, mais
ellene quittoit jamais prise,&
ne serebutoit poinr;
àla fin les forces luy man- quèrent elle s'arrefta en
unendroit, & une autre
fourmy luy aida à porter
son grain
,
qu'elle estoit
bien mortifiée de ne pouvoir
porter seu le
,
sans
doute pour se signaler par
quelque chose de grand ;
c'est peut-estre ce qui l'animoit
si fort, car c'estoit
un grain de fromenc des
plus beaux ôc des plus gros
qu'une fourmy puisse porter.
Il y en a à qui le bled
échappe des pinces lors
qu'elles le montent, pour
lors elles se précipitent
aprés leur proye & la reprennent
pour la remonter
; que si par malheur elles
ne trouvoient pas le
grain qui leur est ainsi échappé
,
elles en cherchent
un autre ou quelque
autre chose, honteuses
de retourner à leur
fourmilliere sans rien apporter
, c'est ce que j'ay
experimente en leur oc.
tant le bled qu'elles cherchoient.
Toutes ces experiences
sont aisées à faire;
si l'on a assez de patience,il
l'afaut bien moindre que
celle des fourmis, mais
peu de gens en font capables.
Elles furent ainsi reduites
à chercher leur vie à
l'aventure. depuis que
j'eus fermé rentrée de ce
grenier si commode & si
fertilepour elles ; enfin
comme sans mon secours
ellesn'eussent découvert
de long-temps les fonds
que j'avois establis pour
elles dam lachambre où
elles eftoienr,/:
Pour voir lufquou pouvoit
aller leur genie je me
servis d'un moyen qui me
reüssit, & qui pourra paroistre
incroyable à ceux
qui n'ont jamis fait attention
que les animaux de
mesme especes qui forment
une societé, sont
plus raisonnables que les
autres. Je pris donc une
des dlus grosses fourmis
que je jettaysurde J>eîk
tas defrom~n~
de sevoirprise,~ala ,.
qu'elle eut d'eftfS^rctàfi
chée
,
fit quelle ne songea
qu'à s'enfuir, & qu'elle
ne s'avisa pas de prendre
du bled, mais elle le
remarqua bien, car estant
retournée à sa fourmilliere,
une heure apréstoutes
mes fourmis furent
averties de cette provision,
& je les vis presque
toutes aller charierle bled
que j'avois mis en cet en:
droit: je laisse à penser 'si
l'on ne doit pas inferer de
là qu'elles ont une maniere
de se communiquer
entr'elles ce qu'elles veulent
s'apprendre; car il
n'est paspossible qu'une
heure ou deux aprés elles
çuflênt peu estre autrement
averties du bled que
j'avois mis en cet endroit;
elles n'allerent point enfuite
en chercher ailleurs,
JÔC elles l'épuiserent bientost
,desorte qu'il fallut
en remettre, ce que je
faisois en petite quantité,
pour connoistre la juste
mesure de leurappetitou
de leur avarice énorme ;
car je ne doute point qu
elles ne fassent des provisions
pour l'hiver & pour
les temps facheux
,
l'Ecriture
nous l'enseigne, mille
experiences le font
voir, & je ne crois pas
qu'on en ait jamis fait qui
montrent raifonnablement
le contraire. J'ay
desjaditqu'il y avoit ci-&
cet endroit trois fourmillieres
quiformoient corn*
me trois Villes differentes,
mais gouvernées fé-
Ion les mesmes loix, & où
l'on voyoir observer à peu
prés le mesme ordre, &
les mesmes coustumes ; il
y avoic pourtant cette difference
que les habitants
d'un endroit sembloient
avoir plus d'industrie &
de genie que ceux des au*,
tres : les fourmis paroissoient
mieux rangées dans
cette fourmilliere, leur
bled estoit plus beau,leurs
provisions plus abondantes
, leur fourmilliere
mieux peuplée, & les Citoyens
toyens en estoient plus
gros & plus forts, c'estoitlà
la principale&comme
la capitale des deux autres
} j'ay mesme remarque
que ceux de cet endroit
estoient distinguez
des autres, & avoient
mesme quelque prééminence
sur eux.
Quoyque cette caisse
où estoient les fourmis
fust ordinairement à l'abry,
il pleuvoit quelquefois
d'un certainvent qui
coup,car la fourmy craint
l'eau, & lorsqu'elles vont
loin chercher leur provision,
& que la pluye les
surprend
,
elles s'arrestent
ôc semettent à l'abry sous
quelque tuile ou ailleurs,
& ne sortent qu'aprés la
pluyepassée. Lesfourmis
de cette principale fourmilliere
se servoient d'un
expedient merveilleux
pour s'en garantir chez
elles; il y avoir un petit
morceau d'ardoise plat
qu'elles traisnoient sur le
trou de leur fourmilliere
lorsqu'elleprévoyoient la
pluye, & l'en couvroient
presque toutes les nuits,
elles se mettoient plus de
cinquante aprés ce morceau
d'ardoisesurtout les
plus grosses & les plus fortes
,& tiroient touteségalement
avec un ordre
merveilleux, elles lot
toient ensuite le matin, &
rien n'estoit plus curieux
que de voir cette petite
manoeuvre ,
elles avoient
rendule terrain raboteux
autour de leur trou, de
forte que ce morceau
d'ardoise n'appuïoit point
à prtat sur leur fourmilliere,&
leur laissoit un espace
libre pour aller 6c
venir par dessous; celles
des deux autres fourmillieres
ne reüssissoient pas
si bien à se garantir de
l'eau, elles mettoient sur
leurs trous plusieursplatrats
l'un sur l'autre, mais
la pluye les incommodoit
tousjours le lendemain
elles se donnoient des
loinsôe des peines incroyables
pour reparer le
dommage des eaux: c'est
ce qui fait qu'on trouve si
souvent des fourmis sous -
destuilesoù ellesestablissent
leur fourmilliercs
pour se mettre à l'abry de
la pluye,mais les tuiles
couvrent tousjours leur
fourmilliere de maniere
que cela ne les embarasse
en rien, & elles vont exposer
leur bled & leur
terre seche au Soleil au
dehors & à l'entour du
tuilé qui les couvre,
c'est ce qu'on peut voir
tous les jours:je couvrois
les deux fourmillieres qui
ne pouvoient peut-estre
se donner du secours d'elles
melmes,pour celles de
la fourmilliere principale
c'eust elleuncharité Inal
employée,elles estoient
assez grandes pour pouvoir
se mettreal'abry.
Mr.dela LoubereAinbassadeur
à Siam, dans la
Relation qu'il a donnée
au public, rapporte que
dans un canton de ce Royaume,
sujet à de grandes
inondations, toutes les
fourmies en cet endroit
ne s'establissent que sur
les arbres, on ne voit
point ailleurs de fourmillieres
, elles les placent
assez haut pour estre tousjours
au dessus des inondations.
Il seroit inutile
de rapporter icy tout ce
qu'en dit Mr. de la Loubere,
il n'y a qu'à lire la
Relation de Siam.
Voicy une experience
assez curieuse que je fis
sur le mesme terrain ou
estoient mes trois fourmillieres,
j'entrepris d'en
establir une quatrième, &
je le fis de cette maniere.
Dans le coin d'une espece
de terrasse assezéloigner
de là, je découvris une
fourmilliere nombreuse
en citoyens, & dont les
fourmis estoient beaucoup
plus grotesque toutes
celles que j'avois desja
veuës
,
mais il s'en falloit
bien qu'elles fussent si riches
en bled, & si bien
policées que mes fourmis;
je fis d'abord un trou sur
cette caisse qui avoit la
mesme forme qu'un trou
de fourmilliere. Je jerray
là, pour ainsi dire, les son
demens d'une nouvelle
Ville,je pris ensuite toutes
les fourmis que je pus
decette fourmilliere de la
terrasse
,
& les mis dans
une bouteille pour les verfer
à l'endroit où efioient.
mes trois,fourmillieres,&
où je leur avois trace le
plan d'une nouvelle maison.
Commeil m'estoit
impossible de prendre
toutes celles qui y eitoient,
& que je ne voulois
pas que celles que je prenoisyretournassent,
ceque
pavois lieu de craindre
je detruisis leur ancienne
demeure
,
j'y jerray de
l'eau boüillanre pour faire
mourir toutes celles qui
restoient, & je renversay
tout l'édifice, je répandis
ensuite toutes ces fourmis
dans le lieu où je voulois
les establir, mais pas une
ne voulut se tenir dans ce
nouveau trou , elles s'en
allerent & disparurent
toutes en moins de deux
heures
,
cela me fit perdre
esperance de faire une
quatrième fourmilliere en
cet endroit.
Deux ou trois jours apres
ayant paffé par halard
sur cette terrasse
,
je
fus rout surpris de voir la
fourmilliere que j'avois
renversée,restablie avec
autant ¿' d'arrangement
r> que s'il n'y estoit jamais
rien arrive; je m'obstinay
pour lors à les chasser
de cet endroit,&àles establir
au près de mes trois
fourmillieres
,
je reconimençay
donc ce que j'avois
desja fait,avec cette
différence que la seconde
fois je mis de la poudrer
& du souffre dans leur
trou, & fit jouer une petire
mine qui renversa
tout, ensuite ayant porte
toutes les fourmis que j'avois
prises,anprés de mes
trois fourmillieres dans
l'endroit destiné. Comme
il pleuvoit très-fort pour
lors, & qu'il plut toute la
nuit, elles s'y refugierent
pendant tout ce temps,&:
le matin lorsque la pluie
eut cesse, la moitié&metiés
trois quarts de mes
fourmis décampercnt
pour aller rétablir leur dsmeure
ruinée ; mais en
ayant trouve apparemment
le dommage irréparable
à cause de cetre odeur
de souffre& depou--
dre qu'elles detestent, ôc
qui leur est mortelle :elles
revinrent, & s'eftablirenc
à l'endroit que je leur a-"
voistracé qu'elles accomr
moderent à merveille, elles
eurent bien-tost fait
alliance avec leurs voifi- *
nes qui leur aiderent en
tout dans leurs travaux
exterieurs, car pour ceux
du dedans il n'y avoit qiiÓ'
7 jt.
elles qui s'en messassent
suivant les loix inviolables
establies entre elles. jà
, ,,
Jamais une fourmy
n'entre dans une fourmilliere
étrangerelles ne frequentent
d'autre maison
que la leur; si une d'entreelles
vouloit hazarder
d'y entrer,elle en (eroie
cha(Te'e& severement punie
;
j'en ay souvent pris
d'une fourmilliereque j'ai
fait entrer dans une autre
à costé
,
mais elle en sortoit
bien viste ayantà ses
rrousses deux ou trois
fourmis qui la poursui,
voient vivement, je voulus
faire plusieurs fois ce
manege avec la même
fourmy, mais à la fin les
autres s'impatienterent
&ladechirerent , par morceaux
; jay souvent fait
peur avec mes doigts à
une fourmy ,& l'ay poursuivie
jusqu'au prés d'une
autre fourmilliereque la
sienne, lui fermant tous
les passages par où elle
pouvoit aller à son gifle,
il estoit naturel qu'elle se
réfugiaitoùelles se trouvoie
alors, car il y a bien
des hommes qui ne raisonneroient
pastant êc
qui se jetteroient dans un
puics ou par une fenestre
pour éviter des assassins
qui les poursuivroient
mais pour la fourmy en
question elle se détour'w'
noit d'un trouqui n'estoit
pas le fien
,
& avoirtant
de peine à y entrer qu'elle
tentoit plustot toutes
fortes de moyens les plus
difficiles, &: ne le faisoit
que dans la derniere excremité
,&quelquefois
1
1
à mesme
mesme elles aimoient
mieux se laisser prendre,
c'estune experience que
jay souvent faire. Ainsi
c'estune couflume inviolable
parmy elles de n'entrer
jamais dans la maison
d'autruy : elles n'exercent
point l'hospitalité
., mais d'ailleurs elles sont
fort secourables les unes
envers les autres, & s'aident
dans tous leurs travaux
exterieurs, mais elles
posent les fardeaux à la
porte & les laissent entrer
à ceux de la maison.
Elles entretiennent entre
elles un petit commerce,
& l'on a tort de dire
que la fourmy n'est pas
presteuseycar j'ay veu que
les fourmis se preftoienc
du grain. Elles font des
éc hanges, se préviennent
par toutes sortes d'offices
mutuels; & je puisaneurer
que si j'avois eu assez
de loisir & de patience
j'aurois remarqué une infinité
de choses plus admirables&
plus curieuses
que tout ce que je viens
de dire ; par exemple la
maniere dont elles se prestent&
se rendent leurs
prests, si c'est en la mesme
quantité, ousi elles
n'exigent pas quelque usure,
si elles payent les
estrangeres qu'elles employent,&
qui les aident
dans leurstravaux.Je croy
qu'il n'estpointimpossible
d'examiner toutes ces
choses& il seroit ensuite
bien curieux de voir leurs
maximes de Droit, peutestre
en tirerions-nous de
grands avantages pour
nostre police, comme la
Sagesse nous les propose
pour modeles de nos
mou s.
Elles n'ont point d'ennemis
qui aillent les attaquer
en corps d'armée,-
comme on le dit desabeilles;
tout ce quilesinquiette
ce sont les oiseaux. qui
vont quelquefois manger
leur bled quand elles l'estallent.
au Soleil, mais elles
le tiennent enfermé
lorsqu'elles ont des voleurs
à craindre, on dit
mesme qu'il ya des oiseaux
qui lesmangent,
mais c'est ce que je n'ay
pas veu arriver en l'endroit
où estoient mes
fourmis; les petits vermisseaux
& les vers de
terre les inquiettent aussi,
mais pour ceux la elles en
viennentaisémentàbout,
& les chassent de leur
fourmilliere lorsqu'il sen
trouve ,,
les traisnent, Se.
les tuent. J'ay remarqué
qu'e lles se punissoient ,
& qu'elles chastioient.
cel es qui sans doute avoient
manqué à leur de-;
voir, ôc mesme elles en
tuoient quelquefois ,ce
qui se faisoit en Ce 111ec- quisefaisoitensemettant
trois ou quatre aprés
elles, l'une la tiroit d'un
costéavec les pinces, l'autred'un
autre, & elles la
déchiroient ainsi
: d'ailleurs
on ne remarque
point de differens parmy
elles, ce qui me fait croire.
qu'il faut, ou que leur
discipline soit bien severe
pour entretenir un tel ordre
, ou qu'elles ayent
bien l'esprit de l'ordre 8c
de societé pour n'avoir
pas besoin d'une discipline
severe.
Dans quelleRepublique
a-ton jamais remarque
plus d'union,tout est
commun parmy elles ce
qu'on n'a jamais vû nulle
part, les Abeilles dont on
raconte des choses si merveilleuses
ont chacune
leur petite celule dans
leur ruche, le miel qu'elles
y font leur est propre ,
chacune en p-articulers1eanourrit,&
a sa petite affaire
à part, tous les autres
animaux en font de
mesme,&: s'arrachent souvent
les uns aux autres
leur portion; chez les
fourmis il n'en eil: pas
ainsi
, parmy elles tous
les biens sont communs
ellesn'ontrien en propre,
ce grain de bled que la
fourmy apporte chez elle
,
se met dans une masse
commune, ce n'est
point pour elle en particulier
c'est pour route la
communauté , l'interest
commun ,
& particulier
n'y sont distingués en
rien; jamais une fourmy
netravaille pour elle feuîe,
elle travailletousjours
pour
pourla societé en tout ce
qu'ellefait.
Il ne sçauroit leurarriver
aucun facheux accident
que leur soin, & leur industrie
ne repare, rien ne
les décourage,rienneles
rebutte;on n a qu'adc~.
truire leur fourmilliere,
êc tout bouleverser chez
elles, deux jours aprés
tout est réparé, & rétably
dans le mesme ordre
sans qu'il y paroisse la
moindre c hose,c'e st ce que
chacun peust voir tous les
jours
, & experimenter
qu'il est tres difficile dé
leschasser de leur demeure
quo) qu'on fasse sans
en faire mourir les habitans;
car tant qu'il y en
restera un petit nombre
elles se restabliront tousjours.
J'oubliois de vous dire,
Monsieur,que jusques icy
le Mercure a esté pourelles
un poison mortel, &
que cest le meilleur moyen
de les détruire; jay
quelque ressource à leur
fournir sur cet Article:
encore quelque temps, &
vous entendrez peut-estre
dire que j'ai recommodé
le Mercure avec les fourmis.
Vous m'avez fait l'honneurde
m'écrire, Monsieur,
pour apprendre de
moy ce qu'un de mes amis
vous avoitdesja dit de
quelques observations
que j'ay faites sur un des
plus petits insectes de la
nature ,
je voudrois pouvoir
satisfaire entièrement
vostre curiosite par
une description exacte,&
pourainsi dire,parl'anatomie
de ce petit animal
vous parler de la maniéré
dont les fourmis s'engendrent,
leurs differentes especes,
comme elles font
rangées dans leurs fourmillieres
& mille autres
particularitez trés-curieuses,
dont je pourray un
jour vous faire part. Comme
je n'ay eu ni assez de
temps, ni d'assez bons microfcopes
pour considererexactementrout
cela,
vous vous contenterez
s'il vous plaist, de ce que
je puis en dire aujourd'huy
,
& dela promesse
que je vous fais de vous en
dire un jour davantage,
sij'ay assez de loisir pour
en faire des nouvelles experiences
, ausquelles je
feray moins engagé par
ma curiosité particuliere
que par l'envie que j'ay
de vous faire plaisir.
Je fis ces observations
à la campagne, où je
passay l'Estéfort solitairement
dans un lieu assez
triste pour moy,ilsemble
que Dieu voulut me susciter
lafourmy pour me réveiller
de la paresse
j compagne
inseparable del'ennuy
yôcme faire entendre
la voix delaSagesse qui
dît:nadeadformicamopiger
Allez à la fourmy, pares.
feux. En effet elle merite
bien quelque attention
parciculiere,puisque la Sagesse
en fait l'éloge
, &
que telle curiosité peut
sèrvirà nous rendre meilleurs
; c en: ainsiqu'en examinant
de prés les plus
petits ouvrages de la nature
on y découvre sans
cesse de nouveaux motifs
d'admirer & de louer
Dieu, & on voit plus d'ordre
dans leur conduire,&,
si je l'ose dire, de sujets
d'édification qu'on ne
trouve pas tousjours parmy
les hommes.
Dans une Chambre à
costé de la mienne que
personne n'occupoit de- rpuislongtemps,til y avoit
à la fenestre une caisse,
avancée de deux piedsde
profondeur, propre à entretenir
des fleurs. Comme
il y avoir long-temps
qu'on n'avoit point cultivé
cette espece de parterre
,
il s'estoit couvert de
platrars
,
& de plusieurs
autres immondices détachées
dutoit,& desmurailles;,
quitoutes reünies
ensemble avec cette terre
par l'eau qui y avoit esté,
formoient un terrain sterile
& sec; d'ailleurs l'exposition
au midy , l'abry
duvent,&dela pluie,&
sur tout le voiGnage d'un
grenier, rendoientcet endroit
un lieu de delice &
d'abondance à des fourniis,
c'estoit-là auni où
elles s'estoient establies en
trois ou quatre fourmillieres
différentes; sans
doute par la mesme raison
qui nous fait bastir
des Villes en des lieux
fertiles & commodes
prés des sources , & des
ruisseaux.
L'envie que j'avois de
cultiverquel que fleur, me
fit examiner cet endroit,
& je transplantay dans un
coin de cette caisse, où 11
terre estoit meilleure,une
tulipe du jardin; mais ayant
jetté les yeux sur les
fourmis que je vis occupées
sans relache à mille
petits soins difterens
, petits
par rapport ànous
mais tousjours tres-utiles,,
& de tres-grande importance
pour elles
,
je les
trouvay plus dignes de
ma curiosité que toutes
les fleurs du monde;j'ostay
bien-tost ma tulipe
pour estre l'admirateur&
le restaurateur de cetre
petite Republique ; voita
tout ce donc elles pouvoient
avoir besoin, car
pour leur police, & l'ordre
qui regne dans leur
societé, il est plus parfait
que celuy des Republiques
les mieux policées,
ainsi elles n'auroient à
craindre que quelque
nouveau Legislateur qui
en voulust changer la forme.
Je m'occupay à leur
procurer toutes leurs petites
commoditez,'ostay
de cette caisse ce qui pouvoit
leur nuire, & j'allois
souveut visitermes fourmis,
& estudier leurs
moindres actions. Comme
je me couchois fort
tard j'allois les voir travaillerau
clair dela Lune,
& je me fuis souvent levé
la nuit pour examiner
leurs travaux, j'envoyois
tousjours quelques unes
aller & venir ça & là, &
tousjours occupées,il semble
qu'il n'y ait point de
sommeil pourelles. Tout
le monde sçait que la fourmy
sort de sa fourmilliere,
& expose au Soleil le bled
qu'e lle tenoit enfermé la
nuit ; ceux qui ont veu des
fourmillieres ont peu remarquer
aisément ces petits
tas de bled autour de
leurs trous.Ce qui m'estonna
d'abord c'est que mes
fourmis ne sortoient leur
bled que la nuit au clair
de la lune, & qu'elles l'enfermoient
le jour, ce qui
estoit contraire à ce que
j'avois vu,&que jevoyois
faire aux Fourmis des au-
, tres endroits:J'en découvris
bien-tost la cause,
c'est qu'il y avoit assez
prez de la un pigeonier,
& que les pigeons, & les
oyseaux seroient venus
manger leur bled si elles
l'eurentexposépendant
le jour,apparam-mcntelles
avoient esté attrapées,&
j'en trouvois souvent lorsque
j'y allois le matin.
Je les delivray bien tost
decesvoleurs,enmetcanc
des morceaux de papier
aubouc d'un fil que le vent
faisoit jouer, & qui'cftoient
attachez audessus
de la fenestre, cela les
delivra des oiseaux; Pour
les pigeons comme ilsvivenr
en societé, dez que
je les eus chassez plusieurs
fois de cet endroit
,
&
qu'ils le virent plus frequente
qu'auparavant, Ils
furent tous bien-tost avertis
qu'il ny avoit pas de
seureté pour eux à y aller.
Aussi je ne les vis jamais
depuis se venir poser sur
cetre caisse: ce qu'il y a
d'admirable, &: que je
n'oserois avancer, ny
peut-estre mesme croire,
si je n'en avois fait l'experience
,c'est que les fourmis
connurent quelques
jours a prés qu'e lles n'avoient
plus à craindre.
Elles commencerent à
estaller leur bled pendant
le jour: je remarquay
pourtant bien qu'elles
n'estoient pas entierement
convaincuës de leur
delivrance, car elles n'oferent
avanturer leurs
biens tout à coup,mais
peu à peu, d'abord en petite
quantité, ôc sans
beaucoup d'ordre, pour
estre prestes à le rentrer
en cas de malheur, observant,
& faisant sentinelle
à l'entour; Enfin
persuadées qu'elles n'avoient
rien à craindre,
elles exposerent tout leur
bled au Soleil, presque
tous les jours avec ordre,
&le renfermoientlanuit
en la maniere que je vais
raconter.
Le trou de la fourmilliere
est percé d'abord en
droite ligne de la profondeur
environ d'un de-
,1llY pouce, ensuite cela
descend en ligne oblique
où elles ont sans doute
leur magazin que je croy
tout à fait distingué de
l'endroit où elles sereposent,
& où elles mangent,
caril n'est pas possible
que la fourmy qui est
propre, & rangée dans
son ménage, & qui jette
hors de sa fourmilliere
toutes les plus minces, &
les plus petites peaux qui
restent du bled dont elle
se nourrit, comme je l'ay
remarquémille sois;voulust
remplirson magazin,
& fouiller son bled de
toutes ces immondices.
Comme la Fourmi enferme
son bled dans la
terre , & que le bled ne
manqueroit pas d'y germer,
nier ,
puisque cela arrive
mesme dans les greniers
si l'on n'a foin de le remuer,
elle pourvoie àcet
inconvenient,& avant de
ferrer son bled dans la
fourmilliere , elle a soin
d'en couper le germe ainsi , tout le bled qui a
estédans unefourmilliere
ne scauroitrienproduire,
c'estuneexperience qu'on
peut faire aisément, il suffit
mesme de ses propres
yeux pour voir qu'il n'y
a plus de germe. Mais
quoyque ce germe soit
cou peil y a encore un autre
inconvénient ; comme
tout ce qui ne produit
pas se ramolit ou se corrompt
dans le sein de la
terre, & d'ailleurs la nature
d'elle mesme tend
toujours à l'accroissement
& à la propagation, le
bled sentant l'humidité se
gonfle
,
se remplit d'humeur,
& ne seroit plus bon
pour nourrir la fourmy
qui le veut sec, & bien
appresté de la mesme maniere
que nous ; la fourmy
par son industrie ,'&
son travail remedie à cet
inconvenient, & elle fait
tant par ses soins que le
bled le conserveaussi sec,
& aussi pur dans sa fourmilliere
que nous le conservons
dans nos greniers
voioy donc comme elle
si prend.
Elles rassemblent certaines
petites particules
de terre seche qu'elles
sortent tous les jours de
leur fourmilliere,& qu'elles
rangent tout autour
pour la faire cuire au Soleil,
chacune en porteun
petit fc\rïn avec lès
-
jtirpces,
la pose auprès de son
trou, & va ensuite en
chercher autant,ainsi à
force d'assiduité, detravaH-,
& d'ouvriers, en
moinsdun quart d'heure
vous voyez entasséautour
efe ce trou une infinitéde
petites parties de cette
terre sec he,quiest celle
sur laquelle elles- posent
Peur bîexi, & dont elles
le couvren-r dans leur Mkgazin;
j'aivû qu'elles faisoientce
manege presque
tous les jours, pendant
Fardeur du Soleil,&lorsque
sur les trois ou quatre
heures le Soleil ne
donnoic plus sur cette fenestre,
comme la cerreeproic
chaude & bruslante,
elles ne l'ostoient point
encore jusqu'à ceque l'humidité
de l'om bre, &de
la nuit commençoit tant
foit peu à se faire sentir,
pour lors elles renfermoient
leur bled & leurs
particules de terre cuire.
Comme rien nVft exempt
de censure, &que
quelqu'un pourroit bien
pouffer sa critiquejusques
sur les fourmis, je croy
qu'il est necessaire icy de
la justifier dans sa conduite,&
d'en faire voir la
sagesse
; on pourroit dir
qu'il paroist ridicule que
la fourmi se serve de cette
terre sèchequ'elle fait encore
cuire au Soleil avec
tant de peine; plustost
que de sable,ou des brins
de pierre ou de brique. A
cela je reponds
,
qu'en
cette occasion rien ne
peut mieux convenir à la
Fourmi, que cette terre
cuite au Soleil. Car outre
que le bled se gaste
sur le sable, & qu'un bled
dont le germe est coupé,
êc qui est entamé se rempliroit
de petites parties
graveleuses tres difficiles
àoster, & se gafteroit bien
davantage, c'est encore
que le sable eslansdivisé,
& se divisant toûjours en
des parties trop petites,
les pinces des fourmis ne
sont pas assez delicates
pour les rassembler ainsi
brin à brin, ce travail fèroit
bien plus pénible
pour elles; C'est pourquoi
on voit rarement des
Fourmis, auprès de rivieres,&
dans un rerrain fort
sablonneux,
Pour cequi est des petites
particules de brique ou
de pierre, la moindre humidité
ne manqueroit pas
de les joindre, d'en faire
une espece de mastic que
les fourmis ne pourroienc
diviser, ce feroit un ouvrage
trop embarrassant
pour elles, quand elles se
seroient ainsi colées dans
leur fourmilliere elles ne
pourroienc
pourroient plusen sortir , &cela en troubleroit l'arrangemeht.
Silapluspart
de ces petits autheurs qui
fourmillent aujourd'huy
se conduisoient , en tout ce
qu'ils font avec autant de
raison & de sagesse que les
fourmis, il seroit glorieux
pour eux que l'on critiquast
leurs ouvrages, ôc
jquu"onslets iofbliigeeastrà.les
Apres que la fourmy a
ainsi sorti de sa fourmilliere,
& exposé au Soleil
toutes ces particules de
terre seche, elle sort ensuite
son bled delamefme
maniéré grainagrain
elle le range à l'entour de
cette terre,ainsi l'on voit
deux tas en rond autour
de leur trou, l'un de cette
terre seche ; & l'autrede
bled;& apres qu'elles ont
forci & rangé toutleur
bled, elles sortent encore
un reiïe de cette terre seche
sur laquellesans doute
leur bled estoit estendu,
ce qui fait inferer tres-ju-.
stement de quellemaniére
tout cela doit estre ran-
-¡
gé dans leur lnagafin,
Au reste la rourmy ne
fait cette manoeuvre que
quand le temps elt ferain,
& le Soleil bien chaud
,
car personne ne se connoist
mieux au temps que
la fourmy. Je remarquay
qu'un jour les Fourmis
ayant expose leur bled au
Soleil à onze heures du
matin,elles l'osterent contre
leur ordinaire avant
une heure après midy
lorsque le Soleil estant,
encore ardent,&leCiel
fort serain,il ne paroissoit
aucune raisond'une telle
conduite;mais une demiheure
après le Cielsecouvrit
,
ôc je vis tomber une
petite pluie,que la Fourmy
avoit bien mieux prévûquel'Almanach
deMilan
qui avoit prédit qu'il
ne pleuvcroit pas jour-là.
, J'ay desja dit que ces
fourmis dont je prenois
soin, &qui avoient toute
mon attention, alloient
chercher du bled dans un
grenier à costé.duquel elles
s'estoientetfablies,;iil
n'y avoic pas
actuellement
du bled, mais
comme il yen avoit eu
autrefois
,
il y en avoit
encore assez pour qu'elles
trouvaient à glaner,
j'allois souvent les voir
faire dans ce grenier,
comme il y avoit de vieux
bled, & qu'il n'estoit pas
égalementbon, je remarquay
qu'elles ne prenoient
pas tout indifféremment,
& qu'elleschoisissoient
lemeilleur.
J'ay veu par plusieurs
experiences dont le détail
seroit trop long , que la
fourmy ne fait gueres
provision .que
-
defroment
quand elle en trouve,ôc
elle choisit toujours le
plus beau ; mais elle est
sage, & sçait s'accommoder
au temps, quand elle
n'a pas de froment,elle
prend du seigle, de l'avoijie,
du millet, & mesme
des miettes de croûte de
pain., mais rarement de
l'orge, il faut que la disette
foit grande, & qu'elle
n'ait pas trouve d'autre
grain lorsqu'elle enimporte
dans sa fourmilière.
Comme je voulois estre
de plus prez témoin de
leur prévoyance, & de
leurs travaux, je mis un
petit tas de bled dans un
coin de cette chambre où
elles estoient, qui n'estoit
habitée de personne, ë.;.
afinqu'elles n a llalîenc
plus en chercher dans ce
grenier j'en ferma y lafenedre,
6e en bouchay bien
les fentes
;
Cependant
comme rien ne pouvoit
les avertir du bled que
l'avois mis dans cette chambrer qu'elles n'en
pouvoient deviner l'endroit,
carquoyque je leur
connoisse beaucou p de
genie je ne croy pas qu'il
y ait des forciers parmy
elles;Je m'apperceus pendant
plusieurs jours de
leur embarras, & qu'elles
alloient chercherfortloin
leurs provisions, je les
laiffayquelque temps
dans cette peine, car je
voulois voir si à force de
chercher elles feroienc la
découverte.,du petit tresor
que j'avois caché pour
elles, &m'éclaircir si la
fourmy comme les autres
animaux pouvoir connoistre
par l'odorat ce qui
sert à sa nourriture,& si
sa veuë portoit assez loin
pour le voir; elles furent
ainsi quelque temps
moins à leur aise, elles se
donnoient bien de la peine,
je les voyoisvenir de
fort loin, & aller l'une
d'un costé,l'autre d'un
autre chercher quelque
grain qu'elles ne trouvoient
pas toujours, ou
qui ne se trouvoit pas à
leur gré aprèsdepenibles
&longues courses; ce
qu'il y a de merveilleux
dans ces petits animaux,
c'est que leurs courses
n'estoient jamais inutiles,
pas une ne revenoitau
giste sans apporter quelque
choce, quand ce n'auroic
esté qu'un brin de
terre seche pour l'entretien
de leur bled:lorsqu'elles
n'avoienc rien trouvé
de mieux
,
l'une portoit
un grain defroment, l'autre
de seigle
,
d'avoine,
enfin chacune ce qu'elle
avoir peu trouver, mais il
n'yen avoit presque jamais
aucune qui revint les
mains vuidesà la maison,
& qui eust fait absolumentun
voyage inutile.
La fenestre sur laquelle
estoient ces fourmis,
donnoit surun jardin, &
estoit au secondestage
les unes alloient jusqu'au
bout de ce jardin, les autres
au cinquiéme estage,
pour chercher à trouver
quelque grain;c'estoitun
penible voyage pour eltes
, sur tout quand il falloit
revenir chargée d'un
grain de bled assez gros,
qui doit estre une charge
bien pesance à une fourmy,
&tout autant qu'elle
en peut porter. Or pour
aille porter ce grain du
miiieu du jardinàsa fourmilliere
elle mettoit environ
quatre heures; ainsi
on peut sçavoir par là la
juste mesure de sa force,
& de son infatigable ardeur
pour le travail, &
asseurer quelle fait la
mesme chose qu'un hom-
Dle) qui presque tous les
jours feroit quatre lieuës
à pied, portant fils ses épaules
un fardeau des plus
pesans qu'il puisse porter;
Il est vray que la fourmy
traisne un peu son fardeau,
& se fatigue moins
quand elle est sur un terrain
plat. Mais aussi qu"elle
peine n'eil: ce pas pour
cette pauvre fourmy lors
qu'il faut monter ce grain
de bled au second estage,
grimpant tour le long
d'une muraille la teste en
bas & le derriereen haut,
il auroit fallu la voir pour
juger de son embarras,
& la penible situation où
elle est enmarchant ainsi
à reculons, les pauses
qu'elles font alors prefqu'à
tous les endroits
commodes qu'elles rencontrent,
font bien juger
de leur lassitude: j'en ay
veu ainsi detres-embarassées)
& qui ne pouvoient
absolument en venir
à bout; en ce cas elies
s'arrestent, & leurs compagnes
plus sortes, ou
moins fatiguées, après
avoir monté leur bled à
leur fou rmilliere, descent
-
dent ensuite pour les aider
: Ily en a que le poids
du fardeau entraifne
,
ôc
qui sur le point d'arriver
au but, tombent de fort
haut avec leur bled;quand
cela arrive elles ne laissent
gueres échapper leur
grain, & se trouvant en
bas avec luy le remontent
encore.
J'en ay veu un jour une
des plus petites,qui avec
plus d'ardeur ôc de courage
que de force, montoit
un grain de froment des
plus gros avec des efforts
incroyables; estant arrivée
enfin au bois de cette
caise avancéeoùestoit la
fourmilliere,& sur lepoint
de finir une coursesipenible,
pour trop se presser,
trébuchaavec son fardeau
: voila un contretem
ps bien fâcheux
,
qui
auroir fait pester un Philosophe.
Je vis à peu prés
l'endroit où elle estoit
tombée, j'y descendis,&
je la trouvay avec son met
me grain dans ses pinces,
qui alloit commencer à
grimper de nouveau comme
mé siderien n'estoit. Cela
luy arriva jusqu'à trois
fois, tantostelle tomboit
au milieu de la course,tantost
un peu plus haut, mais
ellene quittoit jamais prise,&
ne serebutoit poinr;
àla fin les forces luy man- quèrent elle s'arrefta en
unendroit, & une autre
fourmy luy aida à porter
son grain
,
qu'elle estoit
bien mortifiée de ne pouvoir
porter seu le
,
sans
doute pour se signaler par
quelque chose de grand ;
c'est peut-estre ce qui l'animoit
si fort, car c'estoit
un grain de fromenc des
plus beaux ôc des plus gros
qu'une fourmy puisse porter.
Il y en a à qui le bled
échappe des pinces lors
qu'elles le montent, pour
lors elles se précipitent
aprés leur proye & la reprennent
pour la remonter
; que si par malheur elles
ne trouvoient pas le
grain qui leur est ainsi échappé
,
elles en cherchent
un autre ou quelque
autre chose, honteuses
de retourner à leur
fourmilliere sans rien apporter
, c'est ce que j'ay
experimente en leur oc.
tant le bled qu'elles cherchoient.
Toutes ces experiences
sont aisées à faire;
si l'on a assez de patience,il
l'afaut bien moindre que
celle des fourmis, mais
peu de gens en font capables.
Elles furent ainsi reduites
à chercher leur vie à
l'aventure. depuis que
j'eus fermé rentrée de ce
grenier si commode & si
fertilepour elles ; enfin
comme sans mon secours
ellesn'eussent découvert
de long-temps les fonds
que j'avois establis pour
elles dam lachambre où
elles eftoienr,/:
Pour voir lufquou pouvoit
aller leur genie je me
servis d'un moyen qui me
reüssit, & qui pourra paroistre
incroyable à ceux
qui n'ont jamis fait attention
que les animaux de
mesme especes qui forment
une societé, sont
plus raisonnables que les
autres. Je pris donc une
des dlus grosses fourmis
que je jettaysurde J>eîk
tas defrom~n~
de sevoirprise,~ala ,.
qu'elle eut d'eftfS^rctàfi
chée
,
fit quelle ne songea
qu'à s'enfuir, & qu'elle
ne s'avisa pas de prendre
du bled, mais elle le
remarqua bien, car estant
retournée à sa fourmilliere,
une heure apréstoutes
mes fourmis furent
averties de cette provision,
& je les vis presque
toutes aller charierle bled
que j'avois mis en cet en:
droit: je laisse à penser 'si
l'on ne doit pas inferer de
là qu'elles ont une maniere
de se communiquer
entr'elles ce qu'elles veulent
s'apprendre; car il
n'est paspossible qu'une
heure ou deux aprés elles
çuflênt peu estre autrement
averties du bled que
j'avois mis en cet endroit;
elles n'allerent point enfuite
en chercher ailleurs,
JÔC elles l'épuiserent bientost
,desorte qu'il fallut
en remettre, ce que je
faisois en petite quantité,
pour connoistre la juste
mesure de leurappetitou
de leur avarice énorme ;
car je ne doute point qu
elles ne fassent des provisions
pour l'hiver & pour
les temps facheux
,
l'Ecriture
nous l'enseigne, mille
experiences le font
voir, & je ne crois pas
qu'on en ait jamis fait qui
montrent raifonnablement
le contraire. J'ay
desjaditqu'il y avoit ci-&
cet endroit trois fourmillieres
quiformoient corn*
me trois Villes differentes,
mais gouvernées fé-
Ion les mesmes loix, & où
l'on voyoir observer à peu
prés le mesme ordre, &
les mesmes coustumes ; il
y avoic pourtant cette difference
que les habitants
d'un endroit sembloient
avoir plus d'industrie &
de genie que ceux des au*,
tres : les fourmis paroissoient
mieux rangées dans
cette fourmilliere, leur
bled estoit plus beau,leurs
provisions plus abondantes
, leur fourmilliere
mieux peuplée, & les Citoyens
toyens en estoient plus
gros & plus forts, c'estoitlà
la principale&comme
la capitale des deux autres
} j'ay mesme remarque
que ceux de cet endroit
estoient distinguez
des autres, & avoient
mesme quelque prééminence
sur eux.
Quoyque cette caisse
où estoient les fourmis
fust ordinairement à l'abry,
il pleuvoit quelquefois
d'un certainvent qui
coup,car la fourmy craint
l'eau, & lorsqu'elles vont
loin chercher leur provision,
& que la pluye les
surprend
,
elles s'arrestent
ôc semettent à l'abry sous
quelque tuile ou ailleurs,
& ne sortent qu'aprés la
pluyepassée. Lesfourmis
de cette principale fourmilliere
se servoient d'un
expedient merveilleux
pour s'en garantir chez
elles; il y avoir un petit
morceau d'ardoise plat
qu'elles traisnoient sur le
trou de leur fourmilliere
lorsqu'elleprévoyoient la
pluye, & l'en couvroient
presque toutes les nuits,
elles se mettoient plus de
cinquante aprés ce morceau
d'ardoisesurtout les
plus grosses & les plus fortes
,& tiroient touteségalement
avec un ordre
merveilleux, elles lot
toient ensuite le matin, &
rien n'estoit plus curieux
que de voir cette petite
manoeuvre ,
elles avoient
rendule terrain raboteux
autour de leur trou, de
forte que ce morceau
d'ardoise n'appuïoit point
à prtat sur leur fourmilliere,&
leur laissoit un espace
libre pour aller 6c
venir par dessous; celles
des deux autres fourmillieres
ne reüssissoient pas
si bien à se garantir de
l'eau, elles mettoient sur
leurs trous plusieursplatrats
l'un sur l'autre, mais
la pluye les incommodoit
tousjours le lendemain
elles se donnoient des
loinsôe des peines incroyables
pour reparer le
dommage des eaux: c'est
ce qui fait qu'on trouve si
souvent des fourmis sous -
destuilesoù ellesestablissent
leur fourmilliercs
pour se mettre à l'abry de
la pluye,mais les tuiles
couvrent tousjours leur
fourmilliere de maniere
que cela ne les embarasse
en rien, & elles vont exposer
leur bled & leur
terre seche au Soleil au
dehors & à l'entour du
tuilé qui les couvre,
c'est ce qu'on peut voir
tous les jours:je couvrois
les deux fourmillieres qui
ne pouvoient peut-estre
se donner du secours d'elles
melmes,pour celles de
la fourmilliere principale
c'eust elleuncharité Inal
employée,elles estoient
assez grandes pour pouvoir
se mettreal'abry.
Mr.dela LoubereAinbassadeur
à Siam, dans la
Relation qu'il a donnée
au public, rapporte que
dans un canton de ce Royaume,
sujet à de grandes
inondations, toutes les
fourmies en cet endroit
ne s'establissent que sur
les arbres, on ne voit
point ailleurs de fourmillieres
, elles les placent
assez haut pour estre tousjours
au dessus des inondations.
Il seroit inutile
de rapporter icy tout ce
qu'en dit Mr. de la Loubere,
il n'y a qu'à lire la
Relation de Siam.
Voicy une experience
assez curieuse que je fis
sur le mesme terrain ou
estoient mes trois fourmillieres,
j'entrepris d'en
establir une quatrième, &
je le fis de cette maniere.
Dans le coin d'une espece
de terrasse assezéloigner
de là, je découvris une
fourmilliere nombreuse
en citoyens, & dont les
fourmis estoient beaucoup
plus grotesque toutes
celles que j'avois desja
veuës
,
mais il s'en falloit
bien qu'elles fussent si riches
en bled, & si bien
policées que mes fourmis;
je fis d'abord un trou sur
cette caisse qui avoit la
mesme forme qu'un trou
de fourmilliere. Je jerray
là, pour ainsi dire, les son
demens d'une nouvelle
Ville,je pris ensuite toutes
les fourmis que je pus
decette fourmilliere de la
terrasse
,
& les mis dans
une bouteille pour les verfer
à l'endroit où efioient.
mes trois,fourmillieres,&
où je leur avois trace le
plan d'une nouvelle maison.
Commeil m'estoit
impossible de prendre
toutes celles qui y eitoient,
& que je ne voulois
pas que celles que je prenoisyretournassent,
ceque
pavois lieu de craindre
je detruisis leur ancienne
demeure
,
j'y jerray de
l'eau boüillanre pour faire
mourir toutes celles qui
restoient, & je renversay
tout l'édifice, je répandis
ensuite toutes ces fourmis
dans le lieu où je voulois
les establir, mais pas une
ne voulut se tenir dans ce
nouveau trou , elles s'en
allerent & disparurent
toutes en moins de deux
heures
,
cela me fit perdre
esperance de faire une
quatrième fourmilliere en
cet endroit.
Deux ou trois jours apres
ayant paffé par halard
sur cette terrasse
,
je
fus rout surpris de voir la
fourmilliere que j'avois
renversée,restablie avec
autant ¿' d'arrangement
r> que s'il n'y estoit jamais
rien arrive; je m'obstinay
pour lors à les chasser
de cet endroit,&àles establir
au près de mes trois
fourmillieres
,
je reconimençay
donc ce que j'avois
desja fait,avec cette
différence que la seconde
fois je mis de la poudrer
& du souffre dans leur
trou, & fit jouer une petire
mine qui renversa
tout, ensuite ayant porte
toutes les fourmis que j'avois
prises,anprés de mes
trois fourmillieres dans
l'endroit destiné. Comme
il pleuvoit très-fort pour
lors, & qu'il plut toute la
nuit, elles s'y refugierent
pendant tout ce temps,&:
le matin lorsque la pluie
eut cesse, la moitié&metiés
trois quarts de mes
fourmis décampercnt
pour aller rétablir leur dsmeure
ruinée ; mais en
ayant trouve apparemment
le dommage irréparable
à cause de cetre odeur
de souffre& depou--
dre qu'elles detestent, ôc
qui leur est mortelle :elles
revinrent, & s'eftablirenc
à l'endroit que je leur a-"
voistracé qu'elles accomr
moderent à merveille, elles
eurent bien-tost fait
alliance avec leurs voifi- *
nes qui leur aiderent en
tout dans leurs travaux
exterieurs, car pour ceux
du dedans il n'y avoit qiiÓ'
7 jt.
elles qui s'en messassent
suivant les loix inviolables
establies entre elles. jà
, ,,
Jamais une fourmy
n'entre dans une fourmilliere
étrangerelles ne frequentent
d'autre maison
que la leur; si une d'entreelles
vouloit hazarder
d'y entrer,elle en (eroie
cha(Te'e& severement punie
;
j'en ay souvent pris
d'une fourmilliereque j'ai
fait entrer dans une autre
à costé
,
mais elle en sortoit
bien viste ayantà ses
rrousses deux ou trois
fourmis qui la poursui,
voient vivement, je voulus
faire plusieurs fois ce
manege avec la même
fourmy, mais à la fin les
autres s'impatienterent
&ladechirerent , par morceaux
; jay souvent fait
peur avec mes doigts à
une fourmy ,& l'ay poursuivie
jusqu'au prés d'une
autre fourmilliereque la
sienne, lui fermant tous
les passages par où elle
pouvoit aller à son gifle,
il estoit naturel qu'elle se
réfugiaitoùelles se trouvoie
alors, car il y a bien
des hommes qui ne raisonneroient
pastant êc
qui se jetteroient dans un
puics ou par une fenestre
pour éviter des assassins
qui les poursuivroient
mais pour la fourmy en
question elle se détour'w'
noit d'un trouqui n'estoit
pas le fien
,
& avoirtant
de peine à y entrer qu'elle
tentoit plustot toutes
fortes de moyens les plus
difficiles, &: ne le faisoit
que dans la derniere excremité
,&quelquefois
1
1
à mesme
mesme elles aimoient
mieux se laisser prendre,
c'estune experience que
jay souvent faire. Ainsi
c'estune couflume inviolable
parmy elles de n'entrer
jamais dans la maison
d'autruy : elles n'exercent
point l'hospitalité
., mais d'ailleurs elles sont
fort secourables les unes
envers les autres, & s'aident
dans tous leurs travaux
exterieurs, mais elles
posent les fardeaux à la
porte & les laissent entrer
à ceux de la maison.
Elles entretiennent entre
elles un petit commerce,
& l'on a tort de dire
que la fourmy n'est pas
presteuseycar j'ay veu que
les fourmis se preftoienc
du grain. Elles font des
éc hanges, se préviennent
par toutes sortes d'offices
mutuels; & je puisaneurer
que si j'avois eu assez
de loisir & de patience
j'aurois remarqué une infinité
de choses plus admirables&
plus curieuses
que tout ce que je viens
de dire ; par exemple la
maniere dont elles se prestent&
se rendent leurs
prests, si c'est en la mesme
quantité, ousi elles
n'exigent pas quelque usure,
si elles payent les
estrangeres qu'elles employent,&
qui les aident
dans leurstravaux.Je croy
qu'il n'estpointimpossible
d'examiner toutes ces
choses& il seroit ensuite
bien curieux de voir leurs
maximes de Droit, peutestre
en tirerions-nous de
grands avantages pour
nostre police, comme la
Sagesse nous les propose
pour modeles de nos
mou s.
Elles n'ont point d'ennemis
qui aillent les attaquer
en corps d'armée,-
comme on le dit desabeilles;
tout ce quilesinquiette
ce sont les oiseaux. qui
vont quelquefois manger
leur bled quand elles l'estallent.
au Soleil, mais elles
le tiennent enfermé
lorsqu'elles ont des voleurs
à craindre, on dit
mesme qu'il ya des oiseaux
qui lesmangent,
mais c'est ce que je n'ay
pas veu arriver en l'endroit
où estoient mes
fourmis; les petits vermisseaux
& les vers de
terre les inquiettent aussi,
mais pour ceux la elles en
viennentaisémentàbout,
& les chassent de leur
fourmilliere lorsqu'il sen
trouve ,,
les traisnent, Se.
les tuent. J'ay remarqué
qu'e lles se punissoient ,
& qu'elles chastioient.
cel es qui sans doute avoient
manqué à leur de-;
voir, ôc mesme elles en
tuoient quelquefois ,ce
qui se faisoit en Ce 111ec- quisefaisoitensemettant
trois ou quatre aprés
elles, l'une la tiroit d'un
costéavec les pinces, l'autred'un
autre, & elles la
déchiroient ainsi
: d'ailleurs
on ne remarque
point de differens parmy
elles, ce qui me fait croire.
qu'il faut, ou que leur
discipline soit bien severe
pour entretenir un tel ordre
, ou qu'elles ayent
bien l'esprit de l'ordre 8c
de societé pour n'avoir
pas besoin d'une discipline
severe.
Dans quelleRepublique
a-ton jamais remarque
plus d'union,tout est
commun parmy elles ce
qu'on n'a jamais vû nulle
part, les Abeilles dont on
raconte des choses si merveilleuses
ont chacune
leur petite celule dans
leur ruche, le miel qu'elles
y font leur est propre ,
chacune en p-articulers1eanourrit,&
a sa petite affaire
à part, tous les autres
animaux en font de
mesme,&: s'arrachent souvent
les uns aux autres
leur portion; chez les
fourmis il n'en eil: pas
ainsi
, parmy elles tous
les biens sont communs
ellesn'ontrien en propre,
ce grain de bled que la
fourmy apporte chez elle
,
se met dans une masse
commune, ce n'est
point pour elle en particulier
c'est pour route la
communauté , l'interest
commun ,
& particulier
n'y sont distingués en
rien; jamais une fourmy
netravaille pour elle feuîe,
elle travailletousjours
pour
pourla societé en tout ce
qu'ellefait.
Il ne sçauroit leurarriver
aucun facheux accident
que leur soin, & leur industrie
ne repare, rien ne
les décourage,rienneles
rebutte;on n a qu'adc~.
truire leur fourmilliere,
êc tout bouleverser chez
elles, deux jours aprés
tout est réparé, & rétably
dans le mesme ordre
sans qu'il y paroisse la
moindre c hose,c'e st ce que
chacun peust voir tous les
jours
, & experimenter
qu'il est tres difficile dé
leschasser de leur demeure
quo) qu'on fasse sans
en faire mourir les habitans;
car tant qu'il y en
restera un petit nombre
elles se restabliront tousjours.
J'oubliois de vous dire,
Monsieur,que jusques icy
le Mercure a esté pourelles
un poison mortel, &
que cest le meilleur moyen
de les détruire; jay
quelque ressource à leur
fournir sur cet Article:
encore quelque temps, &
vous entendrez peut-estre
dire que j'ai recommodé
le Mercure avec les fourmis.
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Résumé : Les Fourmis.
L'auteur reçoit une lettre l'interrogeant sur ses observations concernant les fourmis. Il regrette de ne pas pouvoir fournir une description complète et précise, faute de temps et de bons microscopes. Il promet de partager davantage d'informations à l'avenir. L'auteur a observé les fourmis lors d'un séjour solitaire à la campagne, où il a été inspiré par leur activité pour surmonter son ennui. Il décrit leur habitat dans une caisse à fleurs abandonnée, où elles ont établi plusieurs fourmilières. Intrigué par leur comportement, il a décidé de les étudier plutôt que de cultiver des fleurs. Les fourmis travaillent sans relâche, même la nuit, et exposent leur blé au clair de lune pour éviter les oiseaux. L'auteur a protégé les fourmis en effrayant les pigeons et en les chassant. Les fourmis ont progressivement recommencé à exposer leur blé au soleil pendant la journée, montrant une adaptation prudente. L'auteur détaille l'organisation interne de la fourmilière, la gestion du blé, et les mesures prises pour éviter la germination et la détérioration des grains. Il justifie les choix des fourmis concernant l'utilisation de terre sèche plutôt que du sable ou des particules de brique. Les fourmis montrent une grande sagesse et prévoyance dans leurs actions, adaptant leurs comportements aux conditions météorologiques. Elles choisissent toujours les meilleurs grains et savent s'accommoder en cas de disette. L'auteur a caché des provisions dans une chambre pour observer le comportement des fourmis. Malgré leurs efforts, les fourmis n'ont pas découvert immédiatement les provisions, ce qui a permis à l'auteur d'observer leurs stratégies de recherche de nourriture. Les fourmis parcourent de longues distances pour trouver des grains, même s'ils n'étaient pas toujours de leur goût. Elles ne reviennent jamais sans quelque chose, même si ce n'était qu'un brin de terre sèche. Les fourmis transportent des grains lourds sur de longues distances et surmontent des obstacles, comme grimper sur des murs. Elles travaillent souvent en groupe pour aider celles qui sont en difficulté. L'auteur a observé une petite fourmi particulièrement déterminée à transporter un grain de blé gros, malgré plusieurs chutes. Les fourmis ont des stratégies pour se protéger de la pluie, comme utiliser un morceau d'ardoise pour couvrir leur fourmilière. L'auteur mentionne des observations faites par Mr. de la Loubere à Siam, où les fourmis s'établissent sur les arbres pour éviter les inondations. L'auteur a tenté d'établir une quatrième fourmilière en déplaçant des fourmis d'une autre fourmilière, mais sans succès. Les fourmis ont reconstruit leur ancienne fourmilière malgré les efforts de l'auteur pour les en empêcher. Les fourmis établissent des colonies et respectent des lois inviolables, comme ne jamais entrer dans une fourmilière étrangère. Elles sont très protectrices de leur territoire et punissent sévèrement toute intrusion. Les fourmis collaborent étroitement pour les travaux extérieurs, mais chaque fourmilière gère ses tâches intérieures de manière autonome. Elles n'exercent pas l'hospitalité mais sont très solidaires entre elles, aidant dans les travaux extérieurs et partageant les ressources. Les fourmis entretiennent un petit commerce entre elles, échangeant des grains et d'autres ressources. Elles n'ont pas d'ennemis majeurs, à l'exception des oiseaux et des petits vermisseaux, qu'elles parviennent à repousser ou à tuer. Leur discipline est sévère, et elles punissent celles qui manquent à leurs devoirs, parfois jusqu'à les tuer. Les fourmis vivent en communauté où tout est commun, contrairement aux abeilles ou à d'autres animaux. Elles travaillent toujours pour le bien de la société et non pour elles-mêmes. Leur industrie et leur soin leur permettent de réparer rapidement tout dommage subi. Le mercure est mentionné comme un poison mortel pour elles, mais l'auteur suggère avoir trouvé un moyen de les protéger contre ce poison.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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4
p. 3-9
Contre le silentieux
Début :
La conversation fait tout l'agrément & l'utilité de la table. [...]
Mots clefs :
Table, Silence, Compagnie, Société, Conversation
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texteReconnaissance textuelle : Contre le silentieux
RESPONSE
à la premiere Queſtion
du Mercuredernier.
S'il eft plus dangereux £5.
plus blamable de parler trop à table, que d'y
parler trop peu.
Juillet 1712.
A ij
MERCURE
Contre le filentieux,
LA converfation fait
tout l'agrément & l'uti
lité de la table. Souper
du ventre non, de l'ame
& de l'efprit , felon l'expreffion de Plutarque ,
c'eſt ſouper en beſte. La
table femble n'avoir efté
inftituée que pour la converfation ; s'affemble-t'on
pour ſe voir repaiſtre les
uns les autres ? le groffier
fpectacle ! Ciceron en
1
GALANT.
fon traité de la Vieilleffe ,
parle de ſes converfations
& de fes foupers avec les
gens de fon âge, & avec
les jeunes gens , comme
de la chofe du monde
qui luy faifoit le plus de
plaifir , & qui luy eftoit
le plus utile. Le filentieux femble fefouftraire
à l'utile & à l'agreable
que la focieté procure ,
femble mefprifer les au
tres , parce qu'il croit fe
fuffire à luy mefme. S'il
it
A iij
MERCURE
les écoute il femble leur
declarer par fon filence
qu'il les croit faits pour
le réjouir comme muſiciens à gages , qu'on fait
chanter aux repas d.s
grands.
Peut-on trop recommander l'uſage des converfations de table , c'eſt
ce qui met en mouve
ment & en évidence tout
ce qu'il y ade joye , de
fincérité & d'amitié dans
l'ame , qui en fait forti
GALANT,
tous les fentimens que la
politique , la bienfeance ,
& l'hypocrifie , fouvent
neceffaire , contraignent
& refferrent le reste du
temps ; c'eſt la converfation de table , qui amoliffant & attendriffant les
cœurs , les rend fufceptibles d'une amitié reciproque, & fait par là le plus
doux lien de la focieté.
La table eftant donc le
lieu affigné à la franchife , le taciturne qui n'y
A iiij
营 MERCURE
dit mot, & n'y découvre
fon cœur en aucune façon , y eft regardé com
meun efpion ou comme
unfot & un ſtupide. Socrate dans Xenophon interroge un femblable taciturne, & luy demande
ce que c'eft que fe mat
gouverner dans unrepas;
c'eft faire quelque chofe
de defagreable à la com
pagnie , refpond le taciturne forcé dans fon retranchement. Voilà juſ
GALANT.
tement , dit Socrate , ce
que vous faites en nous
choquant tous par voſtre
filence.
à la premiere Queſtion
du Mercuredernier.
S'il eft plus dangereux £5.
plus blamable de parler trop à table, que d'y
parler trop peu.
Juillet 1712.
A ij
MERCURE
Contre le filentieux,
LA converfation fait
tout l'agrément & l'uti
lité de la table. Souper
du ventre non, de l'ame
& de l'efprit , felon l'expreffion de Plutarque ,
c'eſt ſouper en beſte. La
table femble n'avoir efté
inftituée que pour la converfation ; s'affemble-t'on
pour ſe voir repaiſtre les
uns les autres ? le groffier
fpectacle ! Ciceron en
1
GALANT.
fon traité de la Vieilleffe ,
parle de ſes converfations
& de fes foupers avec les
gens de fon âge, & avec
les jeunes gens , comme
de la chofe du monde
qui luy faifoit le plus de
plaifir , & qui luy eftoit
le plus utile. Le filentieux femble fefouftraire
à l'utile & à l'agreable
que la focieté procure ,
femble mefprifer les au
tres , parce qu'il croit fe
fuffire à luy mefme. S'il
it
A iij
MERCURE
les écoute il femble leur
declarer par fon filence
qu'il les croit faits pour
le réjouir comme muſiciens à gages , qu'on fait
chanter aux repas d.s
grands.
Peut-on trop recommander l'uſage des converfations de table , c'eſt
ce qui met en mouve
ment & en évidence tout
ce qu'il y ade joye , de
fincérité & d'amitié dans
l'ame , qui en fait forti
GALANT,
tous les fentimens que la
politique , la bienfeance ,
& l'hypocrifie , fouvent
neceffaire , contraignent
& refferrent le reste du
temps ; c'eſt la converfation de table , qui amoliffant & attendriffant les
cœurs , les rend fufceptibles d'une amitié reciproque, & fait par là le plus
doux lien de la focieté.
La table eftant donc le
lieu affigné à la franchife , le taciturne qui n'y
A iiij
营 MERCURE
dit mot, & n'y découvre
fon cœur en aucune façon , y eft regardé com
meun efpion ou comme
unfot & un ſtupide. Socrate dans Xenophon interroge un femblable taciturne, & luy demande
ce que c'eft que fe mat
gouverner dans unrepas;
c'eft faire quelque chofe
de defagreable à la com
pagnie , refpond le taciturne forcé dans fon retranchement. Voilà juſ
GALANT.
tement , dit Socrate , ce
que vous faites en nous
choquant tous par voſtre
filence.
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Résumé : Contre le silentieux
Le texte du Mercure de juillet 1712 met en avant l'importance de la conversation à table. Selon Plutarque, manger sans converser est comparable à un comportement animal. Cicéron appréciait les conversations et les soupers pour leur plaisir et leur utilité. Le texte critique les personnes taciturnes, qui refusent la conversation utile et agréable, se suffisant à elles-mêmes et méprisant les autres. La conversation à table est essentielle pour exprimer la joie, la sincérité et l'amitié, adoucissant les cœurs et favorisant une amitié réciproque. Le taciturne est perçu comme un espion ou un sot, choquant la compagnie par son silence. Xenophon illustre cela à travers un exemple où Socrate interroge un taciturne.
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5
p. 145-214
Suite de la Dissertation Philosophique sur l'ame des bestes.
Début :
Une personne de ma connoissance qui a vescu pendant 9. [...]
Mots clefs :
Dissertation philosophique, Âme, Bêtes, Castors, Sociétés animales , Éducation des petits , Remèdes naturels , Prévoyance , Société, Instinct, Architectures animales, Médecine animale , Machines, Liberté, Intelligence, Fidélité, Reconnaissance, Chien, Observation, Vertus animales, Chasse, Perfection, Construction, Architecture, Géométrie, Abeilles, Taons , Fourmis, Pigeons, Mouches à miel, Diligence, Enfants animaux, Jeux, Éducation, Perception
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texteReconnaissance textuelle : Suite de la Dissertation Philosophique sur l'ame des bestes.
Suite de la DijjertationPhilofopbiquesur
lame des befles.
w Une personne de ma
connoissance qui a vescu
pendant9.années dans la
Loüiziane au Canada,m'a
assuré que rien n'etf plus
certain,que ce que Lahontan
& autres Auteurs rapportent
des Castors de ce
Pays; sçavoir
, que ces
animaux s'assemblent en
quantité, & rongent par le
pied,des arbres qui font le
long des bords des ruisseaux
, en telle forte qu'ils
les font tomber dans le
travers de l'eau pour en arrester
le cours, & soustenir
la terre qu'ils jettent
ensuite dedans au devant
de ces arbres,& dontils
font des Chaussées. Et pour
cet effet la societé de ces..,
ouvriers est commandée
par un chef; les uns cernent
& arrachent à belles
dents des gazons, & les
chargent ensuite sur les
queuës des autres ,
qui
font faites comme une
fole ; ceux-cy marchant
gravement & droits sur
leurs jambes de derriere,
traifnent leur charge jusques
surces arbres, &la
déchargent ensuite dans
l'eau. A mesure que la digue
s'esleve il y a des ouvriers
qui ont soin d'y pratiquer
des appartements
pour se loger
,
des greniers
pour conserverl'écorce
d'arbre qu'ils y amassent
pour leur nourriture; & des
galleries souterraines pour
aller à la pesche dans les
estangs formez par ces digues.
Ily a jusqu'à des hospitaux
pour retirer leurs
malades fatiguez du travail
; & d'un autre costéles
faineants qui se couchent
sur le dos pour sereposer,
sans avoir le dessous de la
queuë écorché,à force de
charier des gazons, y sont
rigoureusement punis &
chassez. Les digues sontartissement
recouverres de
gazon,ensorteque la pluye
ne peut les endommager,
&qu'on passe aifémenc desfus
sans se douter de rien.
Beaux exemples que les
stupides bestes nous fournissent,
nonseulement pour
avoir soin des malheureux,
mais encore pour ne point
souffrir dans les Etats de
ces gens qui se croyent
uniquement faits pour vivre
& joüir du travail d'autruy.
f
4. On sçait assez que les
bestes ontaussil'instinctde
chercher des remedes pour
leurs malades; que les
Chiens mangent du chiendant
pour s'exciter à vomir;
que les Gruës se donnent
des lavements;que
les Macreuses qui n'ont
pointde jabot avalent force
petits cailloux, pour broyer
dans leur gozier les petits
coquillages dont elles se
nourrissent
, & quantité
d'autres singularitez qui
regardent leur santé. Et
peut estre les hommessont
ils encore redevables aux
bestes des premieres régles,
de la Medecine.
Prétendra-t-on donc en-»
core que les machines font
aussi capables de prévoyance
& de crainte, de former
des societez, de bastir des
domicilles, d'avoir pitié
des malheureux,de punir
les vauriens,& en un mot
1
de trouver des remedes
contre ce qui peut les endommager?
Il vaut mieux
penser que les premiersAuteurs
de ce beau systesme
n'avoient pasune parfaite
connoissance des proprietez
des bestes, & que leurs
Sectateurs ont mieux aimé
s'attacher servilement à
leur opinion; que dese
donner la peine d'examiner
eux mêmes la question
avec toute rexaaitlldeù'loo
elle demande,comme ce
n'est que trop l'ordinaire.
5. A l'égard de rinfiind:
des belles pour ce qui regarde
l'éducation de leurs
petits, qu'yac-il de plus
admirable que de voir cette
méprisable & stupide
Araignée, dont nousavons
déjà parle, s'ourdir un sac
d'une toiletres-fine& trèsforte,
pour y pondre & y
conserver ses oeufs. & ses
petits : Un Loriot suspendre
son nid à 3. branches
d'arbre par trois fils de plus
d'une demie aulne-de longueur
chacun, de crainte
apparemment que les Ecureuils
ou les Belettes ne.
viennent manger les oeufs,
ou ses petits; & qui fçaic
aussi si ce n'est point en^-
core pour bercer ces nouveaux
nez, & les endor*-
mir, tandis que leurs pa.
rens leur cherchent la vie?
UnTirarache ou Moineau
aquatique attache le ben
librement à deux ou trois
roseaux
,
afin qu'il puisse
flotter sur l'eau-, hausser &
baisser comme eUe, rani
en estré emporré, c'estce
que j'ay vû plusieurs fois
avec beaucoup d'admiration.
On raconteaussi
Jes stupides Hiboux ont
foin decasser les pattesaux
souris qu'ils apportent à
leurs petits, & qu'ils la-if.
sent en reserve dans leurs
trous, ôc mesme d'appor.
ter dubledà ces souris pour
vivre, afin que leurs jeunes
éleves ayent le plaisir de
lescroquertoutesvivantes^
quand la faim les prend
e qu'ils trouvent tousjours,
par ce moyen dela viande
fraischeàmanger.Sur tout
les Aigles ont grand foin
de plumer ôc çl'a^acher le
poil des animaux qu'ils apportent
à leurs petits, de
crainte qu'un peu trop de
gloutonnerie ne les sasse
étrangler. Jeneparle point
des Guenons qui portent
leurs petits sur leurs épau*
les jusques au haut des
toits & des arbres, pour
leur apprendre à grimperr
& peut estreaussiàmépris
ser les dangers.
Mais je ne fçauroisassez
admirerlirft'nd: qui don
ne une intrépidité & un
courage surprenant
, ( &
qui va quelquefois jusqu'à
la sureur)aux animaux qui
ont des petits, pourenoser
attaquer d'autres d'ailleurs
beaucoup plus méchants
qu'eux,& les chasser, lorsqu'ils
s'en veulent approcher
; ny cette tendresse
plus que maternelle qui
porte les Perd rix à se jetter
pour ainsi dire dans la
gueule des chiens de chasse
pour les amuser,& don
ner lieu à leur petits de
sévader; cVil ce que j'ay
veu cent fois, non
lins
un
veritible estonnement.
Qu'y a t il deplusconstante.
& en mesme temps
de plus inconcevable que
l'histoire des Pigeons qu'on
emporte d'Alep à Alexandrette
en Syrie( ou tout au
contraire) par l'espace de
50. ou 60. lieuës, & qu'on
lasche ensuite avec une lettre
aucol, sitostqu'on est
arrive; car ces courriers
de l'air prennent aussitost
leur essor jurques au dessus
des nuées, & montent tant
qu'ils apperçoivent leur
chere patrie, & le lieu de
leurs petits,& de leurcompagne,
où ils se rendent en
trois ou quatre heures de
temps au plus. Par ce moyen
on apprend des nouvelles
toutes recentes, quon
ne pourroit sçavoir,que
plusieurs jours aprés. Ilest
évident aussi que les différentes
especes de Mouches
à miel, comme les Abeilles,
lesGuespes, les Freflons
,
Bourdons) Taons
,
&c. doivent avoir une sagacité
pareille à celle des
oiseaux,pourreconnoistre
le lieu de leur domicile &
leurs rusches. Goedart écrit
dans son Livre des insectes,
qu'il a eu chez luy
unetaniereouil aobserve
que les Taons, lorsqu'ils
travaillent aux cellules devinées
pour leurs oeufs, ont
aussi un Commandant
comme les Castors, lequel
a soind'eveillerles ouvriers
dès la pointe du jour par le
bruit de Ces ailes. Qu'auuitost
chacun s'en va à son
ouvrage , ceux qui ont un
an paffé vont chercher la
cire & le miel, pour bastir
les cellules ou nids, & pour
vivre, & outre cela de l'eau
pour détrem per de la terre
& en former des voûtes.
Les jeunes Taons comme
aides maçons,détrempent
cette terre, & en font des
boulins ou rouleaux qu'ils
roulent ensuite avec leurs
pieds dederrière jusqu'aux
sommets des ouvrages, ou
les plus anciens qui ne sont
plus propres qu'à bastir les
reçoivent, & en forment
des voutes au dessus deces
nids, de crainte qu'il ne
tombe de la terre dedans.
Les plus vigoureux ont foin
de faire la chatTe) & d'étrangler
sans misericorde
les vauriens, qui non contens
tens dene pointtravailler,
vont encore manger la
nourriture des leur, ouvriers en absence,;
Sil'ontraittoit ainsitous
ceux qui en usent de mesme
dans les Estars policez,
il n'y auroit pas tant
de faineants& de voleurs
& l'abondance y regneroic
en la place du brigandage.
Au reste quoyque je n'aye
pas de témoin oculaire des
merveilles des Taons, il
n'y a pas
@
cependant plus
de peine à les-croire que
celles des;Fourmis& dee
Castors dont je suis certain,
ou que celles des Abeilles
qui les surpassent
peut-estre encore de bien
loin, comme on laveudans
le Mercure de Paris de fan.
née1712.. au mois d'Avril.
Car on peut asseurer qu'il
n'y a peut-estrepasd'animal
si brute qu'il foit
;
qui ne devienne comme
sensé &intelligent lorsqu'il
s'agit de sa conservation,
ou de la production
de ses petits. Est- il rien
qi4i paroiiflcplustbFute ql.Í.
ui* Limaçon?ilcreuse cc*
pendant un nid en terre
pour y pondte ses oettfs; il
les couvre ensuite d'une
especedecole quise durcit
extrêmement, & qui les
conserve contre les insectes
& contre toutes les injures
du temps. Qu'estildeplus
pefanc qu'une Tortue, elle
fort néanmoins du fond de
la mer, elle vient creuser
un nid dans le fable où elle
fait sa ponte,& recouvre
ensuite ses oeufs de ce met
me fable,afin que la chaleur
du soleil suppléé au
deffaut de lasienne
, qui
ne feroit pas suffisante pour
les faire éclorre. Les Saumons
& plusieurs autres
poissons remontent les ri.
vieres jusqu'à leur source,
& fouvenc par. respace de
plus de cent cinquante
lieues
, pour femer leurs
oeufs sur la bouë Ôc dans
une eau peu profonde afin
que la chaleur du Soleil
puisse les faire éclorre.
Faut-il que desbestes
pour qui nous avons tant
de mépris., surpassent la
,
pluspart des Peres & Meres
en tendresse &.. en soins
1
pour l'éducation de leurs
enfants?
•
Quoy donc les Machines
opereront-elles aussi des
prodiges pour enfanter
d'autres Machines, pour
les conserver, & pour leur
sauverla vie; & a pprendront-
elles à nos amesraisonnables
à avoir des sentimens
de rendresse & de
crainte;àestrelaborieuses,
soigneuses , courageuses ,
& tantd'autres vertus necessaires
à l'éducation des
pietits?Mais auparavant que
de quitter ce sujet,considerons
un peu quel plaisir
nos bestes brutes prennent
à exercer leurs jeunes adul.A
Ks, désqu'ils commencent
à courir, voler, ou
nager. Ne diroit-on pas
qu'elles ont recouvert une
nouvelle jeunesse pour
jouër & folastreravec eux?
Que ne doit.on point penser
aussi des jeux de ces
jeunes animaux,qui sont
remplis de feintises,d'imitations
,
& de singeries ;
tantost ils feignent d'estre
fort en colere ; & dese
mordre tantost de fuïr tantost de poursuivre,tan-r
tost de flatter
,
tantost
-
de
craindre,en un mot ils imitent
parfaitement les jeux
des enfants, qui ne font
jeux qu'en ce qu'ils ne sont,
comme ceux- là
, que de
pures fictions. Il n'est pas
jusques aux plus stupides
animaux,dont les amufementis
de jeunesse ne eausent
beaucou p d'admiration
,
& de plaisir à ceux
qui les observent. Si quelqu'un
en doute,iln'a qu'à
considerer pendant quelque
beau jour de Printems,
les jeux des jeunes Arai-r gnées des jardins. On les
trouve au iixleil contre les
muraillesqui selivrent mita
le combats,moitié feints,
moitié san g lants
; là elles
(e mordent
,
se précipitent.
s'arrachent les pattes, 5e..
tranglent, & surpassent de
bien loin,tout ce qu'on rapporte
des gladiateuts sur les
arenes.
Les Machines seront-elles
donc encore capables
de fictions
,
& d'imitation
comme les enfants, & produiront-
elles
duiront-elles des opera»
tions pour lesquelles e lles
ne sont pas veritablement
montées? Une montre par
exemple qui est montée
pour marquer deux fois
douze heures par jour, s'a).
visera-t-elle, pour se divertir
, & pour nous jouër, de
les marquer en une heure,
& reprendra telle ensuite
d'elle-mesme son serieux,
& son veritable train. J'avouë
qu'on entrevoit des
étincelles de liberté dans le
delire des enfants, par la
communication qu'ils ont
avec nous de leurs pensées
, & que nous ne pouvons
rien appercevoir de
semblable dans les animaux,
avec lesquels nous ne
pouvons point avoir cette
sorte de commerce. Mais
avantd'entrer plus avant
dans cette discussion, examinons
encore quc!qucs
vertus des bef.l:e)q.ui nous
aideront à prendre parti
plusseurement.
7. Tout le monde sçait
assez l'arrache,la fidélité,
la soumission & la reconnoissance
, que les Chiens
ont pour leurs maistres,leur
docilité,l'impatience qu'ils
ont de les revoir quand
ils sont absens
,
la tristesse
que cette absence leurcause
,& la joye qu'ils marquent
quand ils les retrouvent,
ou lorsqu'ils peuvent
leur rendre quelque service;
avec quelle chaleur ils
prennent leur deffense,
leur patience à en souffrir,
leur perseverance à leur
estresoumis,leur contrain- te&leurcomplaisance pour
eux. Undemesamisayant
fait emporter à dix lieuës
de Paris un vilain Chien ,
qui s'estoit addonné chez
luy
5
& qu'on n'avoit pû en
estranger à force de coups
de baston; ce Chien revintà
samaison aprésquelques
jours.Le maistre las de
lemaltraiter luy fit lier les
quatre pattes, attacher une
pierre au col, & lefit jetter
de dessus le pont Marie
dans la Seine. Le Chien ne
laissa pas de se sauver, ( ce
que j'aurois toutes les peines
du monde à croire,s'il
ne m'estoit arrivé une chose
toute pareille, ) & s en
revint au plus viste donner
de nouveaux tefmoignages
d'une fidélité & d'une foumission
inviolables à son
maistre adoptif, lequel en
fut tellement touché d'estonnement,
qu'il changea
dans le moment toute sa
rigueur enaffection.Tout
Paris a veu avec surprise, il
y a eennYvilrroonncfi.:nlnqquuaannttec 'ilnn's)
la constanceinvincible
d'un Chien,qui demeura
pendant plusieurs années
collé sur la fosse de son maistre,
dans le cimetiere des
saints Innocens , sans que
"Dy flatteries, ny nlrnaces.
ny lâFhecelïite peussent l'en
tirer. Ayantblesséunefois
un Lievre,il k sauva dans
tuàfe vigne
y
oùje le suivis
à lâ vbix de mes Chiens;
peu dete-n, psaprês;les voix
ayant etffé-,jc&urav
qu'ils*T-avoientafrêïïé-,<K
comme je les clltrèhÓisa
costé & d'autre
,
j'en ap -
perceus un qui venoit à
moyen grande diligence;
me flattant & thc caressant
,
aprés quoy il s'en
retourna avec beaucoup
-V
d'em pressement,ce qui me
fit comprendre qu'il falloir
le suivre: pendant que je
marchois, il prenoit le devant,
& revenoit fouvenc
sur ses pas, marquant tousjours
de l'im patience; à la
fin il ne revint plus, &
m'estant un peu avancé,
j'entendis mes deuxChiens
( d'ailleurs tousjours tresbons
amis) qui se mangeoient
l'un l'autre.Dés que
le second m'aperceut il prit
aussitost la suite
,
fentané
apparemment que ficatifë
n'estoit pas bonne. 1c vis
effectivement que le sujet
de leur querelle estoit que
le second avoit fort endommage
le Lievre pendantl'absence
dupremier,
lequel au contraire me caressoit
avec beaucoup de
confiance,comme pour me
marquer son innocence de
sa Cfiodmélibtiée.n
de belles regles
de morale ne peut-on
pas tirer de tousces exemples
; mais il vaut mieux
que chacun aitle plaisir de
les endeduire, que d'ennuyer
icy le kdieur par des
reflexions qu'il peut faire
aisément luy-mesme.
Je ne sçaurois cependant
m'empescher de luy
faire observer,que ces marques
de fidelité, de complaisance
& de retenuë,
n'ont gueres de compatibilité
avec l'idée que nous
avons d'une machine, qui
doit tousjours aller son
train, & tendre droit à sa
fin, dez qu'elle est une fois
desmontée d'une certaine
façon.
8. Que ne devons. nous
point penser encore de la
réglé que la pluspart des
belles observent dans toutes
leurs actions; les unes
ne sortent jamais qu'à une
certaine heure de nuit pour
chercher leur vie, ou une
com pagne,comme les Becasses,
les Lapins,les Limaces
,
les Herissons
,
les
Hiboux, & quantité d'autres
animaufc nocturnes
& sauvages qui rentrent
tous constamment à une
certaine heure du matin;
D'autres au contraire tid
manquent jamais de s'éJ
Veiller au lever du soleilJ
&de se rendormir à ion
coucher, ne perdanr pas
pour ainsi dire un seul ravon
de sa lumiere. En
Jquoy certes ils font beaucoup
plus dignes de louanges
que tant d'hommes déréglées,
qui paissentléurvie
comme les Hiboux, veillant
toute la nuit, & dormant
tout le jour.
On sçaicaussi que quan
tité d'oiseauxpassent tous
les ans des pays chauds:
dans des contrées plus temperées,
pour se sauver de
l'ardeurdusoleil. D'autres
au contraire
, vont des
paysfroids dans les mesmes
comrees, pour eviter
la rigueur de l'hyver, & les
uns & les autres s'en retournent
tous les ans d'où
ils font venus; sans que la
distance decinq ousixcens,
lieuës de pays, ny les trajets
des mers,soient capables
de leur faire Interrompre
leur réglé ( passant airtsi
toute leur vie comme des
voyageurs .& des étrangers
sur la rerre) Entre les differens
oisèaux les uns se
marient pour un temps,
d'autres mesme pour toute
leur vie) comme les
Tourterelles. Ils ne connoissent
point le divorce,
&. leurs mariages demeurent
inviolables, jusques à
ce que leurs petits n'ayent
plus besoin de leur secours.
Quel sujet de confusion
pour tant d'hommes d'ailleurs
raisonnables, mais
certainement inférieurs en
cecy aux bestes. De plus
le mariage n'est point en
eux une lubricitépuisqu'il
ne se contracte unique.
ment que pour la generation.
C'est pour cela que
leur rut dure si peu,&qu'il
ne vient que dans des tems
reglez& propres pour l'é.
ducatiori des petits; au lieu
que la lubricité des hommes
débauchez est perpetuelle.
«>. Disons encore un mot
de la chanté, de l'honnes.
teté & de lajustice que les
belles exercent entre elles,
outre ce que nous avons
remarqué des Cerfs à l'égard
de leurs compagnons
fatiguez, des Castors, des
Taons,& des peres &meres
a regard de leurs petits.
Plusieurs, ont apparemment
entendu dire un ancien
Proverbe, asinus asinum
fricat, mais peu en
gavent la vericable raison,
& peut estre que çeluy qui
la mis au jour ne la sçavoit
pas bien IUY.tesme. Pour
donc l'entendre
,
il faut
considererque quandun
Cheval, Asne ouMulet ne
sçauroit se gratter en quel.
que partie de son corps qui
: hlY démange, comme sur
le dos, le col, ou la teste, ils'approche de son cama.
rade, & le grate al'endroit
pareil à celuy quiluy démange.
Aussitost ce compagnon
charitable ne manque
pas, comme comprenant
le besoin de son camarade
, de le grater au
mesme endroit où il a esté
graté, & souventmesme
de l'avertir d'un endroit
qui luy demange aussi
> ôc
c'est alors qu'il est vray de
dire (qu'un Cheval grate
un autre Cheval, ) ces animaux
se prellant alors un
secours mutuel, dont chacun
a bes•oin, & dans l'en. k droic
droit qu'il souhaine. Qui
est-ce qui n'a pas veu les
Chiens d'un logis, & mesme
d'une rue, courir à la
deffense d'un de leurs camarades
attaque par quelqu'autre?
Qui ne sçait pas
la complaisance & les égards
qu'un animal a pour
un autre de mesme espece
plus jeune, ou plus foible
que luy
, & celle que les
masles en general ont pour
toutes les femelles? Qui
est:ce qui n'a pas remarque
le soin que les Chats
ont de cacher leur ordure,
ôc de nettoyer leur toison ?
Les oiseaux ont le mesme
foin de nettoyer les nids de
leurs petits, & les fourmis
leurs fourmillieresOnsçait
assez que les animaux corrigent
leurs perirs,-& quemesme
cespetits ont pour
létor^merèstoute'sa fbumissionpossible,
mais peutestre
tout le rriendenè sçait
f>rs queles Fôùrrftfa àidenif
courêS en : tbminun 'ccllè&:.
quiviennent s'estabmordans
fëurvôisinàge^Icdnftrmfé
fài/tfelji^iltiere*, qu'elfes
tfeÂir1 ^rêft?entdateur'graiiï
pendant ce temps-là, &
que celles-cy le leur rendent
fidellement
,
quand
leurestablissement est fini.
Que les Fourmis exercent
en rigoureux supplice contre
les Fourmis larronnefses
ou paresseuses, en les
déchirant à quatre. Mais
on ne finiroit jamais, si l'on
vouloit ra pporter toutes les
singularitez morales qu'on
remarque dans la conduite
des animaux;& peut-estre
arriveroit- on à s'asseurer
un repos & un bonheur
parfait dés cette vie, si on
estoit allez prudent pour
en bien profiter.
Qui pourra penser aprés
cela que les belles soient
de pures Machines, toutes
matérielles, meuës feule-
X ment par des loix du mouvement
générales & estoignées
J
dépendemment
d'une organisation de parties.
Il vaudroit autant faire
tout d'un cou p de la raison
& de la prudence hu-,
maine une espece de Ma-,
chine, necessitée aussipar
les mesmes loix, & par consequent
aveugle & sans li.
berté; mais dans quel excez
d'aveuglement faudroit-
il tomber pour imaginer
une telle chimere;
& quand mesme uneraison
dérangée pourroit y consentir,
nostre sentiment intérieur
ladementiroittousjours.
10. Que penser donc
maintenant sur la nature
du principe qui meut les
bestes, voyant qu'il est
pourveu de tant de belles
& bonnes qualirez ; qu'il
cft si judicieux, si vigilant,
si prudent, & si reglé dans
toutes ses opérations; tandis
que nostre amé au contraire
est sujette à tant
d'imperëfdibns&devices;
à T-éVréur5 à linjtTftice; à
l'ingràtitude, à l'infidélité,
àl'oisivetéà l'inhumanité,
à: l'impicte,a I'hypocrifie&
au dereglementdes moeurs.
Mais cette différence est
encore peu de chose, (s'il
rit permis de le dire) en
comparaison de cettequi
setire de la sagacité des
bestes à executer leursou.
vrages sans aucune estude,
&mesme sans aucun inftrument
étranger; tandis
que nos ouvriers font au
contraire obligez de faire
dé longs apprentissages,
d'où souvent ils sortent encore
fort ignorants, quelquefois
mesme font-ils
tout-à-fair incapables dé
rien apprendre. Nos Architectes
( par exemple) ne
sçatiroient bastirsansavoir
âppris avec bien du temps
&des peines les réglés dé
la Geornerrie& de l'Archirecture.
Cependant les Gac.
tors duCanada font des
digues&desappartements
pourse loger, conformes
à la droite architeaure sans
avoirappris aucunes réglés.;
Les Taons font de
mesme leurs voûtes sans le.
secours d'aucuns precepres,
que de leur bon genie. En
un mot les animaux construisent
leurs ouvrages de
la maniere qu! est tousjours
la plus parfaite en
chaque espece, comme
nous l'avons fait voir par
l'examen des raïons des Abeilles;
dans le mémoire
cite cy- devant, article l.
J'avoue qu'en cela mesme
me les bestes paroissent
bornées dans leurs operations;
elles ne sçavent point
varier leurs ouvrages en
uneinfinité de manieres.
comme l'homme, elles
sont, pour ainsi dire, asservies
à leur sujet ;au lieu que
l'homme travailleen maistre
dans ce qu'il possede.
Outre qu'il rassemble, pour
ainsi dire, éminemment en
luy toutes les inventions
dont les différents animaux
sont capables;& quoyqu'ii
n'y parvienne qu'à force
de travail&de temps,cela
ne laisse pas de prouver
parfaitement la fecondité
de son genie. Mais cette
secondité ne suffit pas pour
luy donner la Préférence
du codé de la perfection;
d'autant plus que les bestes
sont aussi capables par leur
docilité, d'apprendre une
infinité dechosestrès singuliere,
outre celles qu'elles
tiennent de leur inClinét
naturel. Ensorte que si les
bestes pouvoient le communiquer
leurs idées comme
les hommes font entre
eux, & si elles avoient des
mains, & des instruments
propres à tout executer
comme nous, peut-estre
auroient-elles aussi chez elles
des arts beaucoup plus
parfairs que lesnostres.J'ay
veu il y a environ dix ans
à la foire de saint Germain
un animal appelle Fecan,
assez semblable à un Renard
,
excepté qu'il a les
pattes d'un Singe, il se fervoit
de celles de devant
avec une adresse surprenante.
Au contraire les animaux
les plus stupides ont
les pieds ordinairement les
moins divitez. Il y a plusieurs
animaux qui ont la
partie de l'oreille appellée
le labyrinthe, semblable à
celle de l'homme, comme
les Chiens
J
les Chevaux,
les Elephans, les oiseaux
,
&c. lesquels sont tres- sensïbles
à la musique;ôc ceux
au contraire qui en font
privez y sont tout-a-fait in.
sensibles, furquoy l'on peut
voir nostre discours de l'oreille
imprimé en 1711.
dans le Mercure de Février,
d'où l'on pourroit inferer,
que si les bestes paroissent
si bornées, c'est du moins
en partie, parce que les instruments
leur manquent.
Mais du costé de la perfection
il ne faut qu'examiner
leurs ouvrages avec exactitude
, pour voir qu'elles
remportent de bien loin
sur nous. Si l'on se donne
la peine, par exemple,de
considerer la figure du
fond des cellules des Abeil.
les, & de quelle maniere
cescellules sontassemble'es
&oppocées les unes aux autres,
on fera forcé d'avouer
que l'intelligence qui les
conduit,est naturellement
pourveuë des connoissances
de la Géométrie,& de
l'Architeâure, & que pour
donner la mesure la plus
parfaite aux angles plans
ôc solides qui s'y rencontrent,
il faut qu'ellesçache
non seulementle calcu l des
triangles, mais mesme l'Algebre
; qu'elle possede les
proprietez de la sphere, &
des polyedres in scrits ôc
circonscrits; & en un mot
tout ce que nos plus habiles
Architectes ne sçavent
que fort mediocrement;
puisque ces cellules admirables
renferment toute la
perfeaion quecessciences
demandent,tant pour avoir
de la solidité & de la régularité
, que pour s'assembler
les unes avec les autres,&
pour s'y loger commodément
& seurement j ôc je
ne douté nullement que si
l'on faisoit un examen pareil
à celuy-cy des ouvrages
des Castors, des Taons ôc
des autres animaux archicettes)
on y trouveroit la
mesme perfection que dans
les raïons desAbeilles.
11. Nous voicy donc forcez
par nostre propre experience
d'avouer que l'intelligence
qui guide les animaux,
de quelque nature
qu'elle foit, est infiniment
plus parfaite en son essence
, que l'esprit de l'homme.
Maisenmesmetemps
quelle honte n'est
- ce pas
pour nous, si nous faisons
cet aveu en faveur de créatures,
que nous traittons de
stupides, & pour lesquelles
nous avons le dernier mépris-
N'est-ce pas la nous
précipiter nous-mesmes de
ce throne de gloire ou nous
nous estions placez au def-
-
fus detoutce quirespire?
- Quel parti prendré dans
une telle conjoncture,ne
pouvant ny osterla raison
aux belles pour en faire de
pures Machines, sans tomber
dans un ridicule intolérable
; ny leur donner un
principe spirituel sans estre
obligezd'abbaisser nostre
amour proprejusquà consentir
de le faire infiniment
plus parfait que nostre
ame.
Je ne voy plus d'autre
parti que de reconnoistre
dans tous ces effets singuliers,
oùla raison & le jugement
reluisent, le doigt
de l'Autheur de la nature,
( vereeniimdigitus Dei hi,cess )
ôc d'avouer que c'est sa
main qui se fert alors librement
des bestes, comme
d'un instrument sensible
pour se faire admirer, 0&
pour nous enseigner les leçons
de sa sagesse & de sa
justice. Voilàcetteintelligence
toujours libre, & infiniment
estevée au dessus
dela nostre, qui n'a besoin
ny de regles,ny d'apprentissage,
ny d'instruments,
pour operer tous ses miracles;
qui est toute en toutes
ses créatures,& toute en
chacune, sans leur estre aucunement
asservie,,& sans
estre déterminée par leurs
organizations presentes,
comme les Carthesiens le
prétendent, puisque c'est
elle au contraire qui en
produit librement tous les
mouven ens judicieux,selon
les differentes conjonétures
où elles se trouvent; le
tout uniquement pour leur
conservation
, pour nostre
utilité, 6c pour sa gloire.
Et si elle ne tire pas de chaque
sujettout ce qu'elle
pourroiten tirer, c'est quelle
a voulu manifester sa
secondité, en multipliant
& variant ses sujets indefiniment,
afin d'exciter davantage
nostre admiration,
&de lareveiller continuellement
; au lieu qu'elle languiroit
bien tost, si nous
trouvions les mesmes operations
dans coures les bestes.
Par ce moyen toutes
les difficultez sont levées;
nous nous délivrons du ridicule,
de vouloir tirer une
raison ( & une raison tressuperieure
à la nostre ) d'une
Machine purement materielle;
& ceux à quila propre
conscience de leur libertédans
les operations
intellectuelles,nefuflitpas
pour les sauver de la terreur
panique de devenir aussi de
pures Machines,files bestes
estoient telles, font entièrement
rasseurez. Nous
ne nous dégradons point
de nostre estat,en nous mettant
au dessous de l'intelli*
gence qui meut les bestes;
puisque nous y reconnoissons
l'Auteur de la nature,
qui se dévoile, pour ainsi
dire, librement & de luymesme
à nos yeux; nous
confondons aussi l'endurcissement
des Athées, en
adorant sa providence, &
nous trouvons un moyen
facile pour expliquer tout
ce qui paroist de plusmerveilleux
dans les actions
des bestes, sans qu'il nous
en couste aucun travail, ny
aucune estude.
12. Je ne prérends pas
cependant par là osteraux
belles une espece d'ame
materielle
,
qui préside à
leurs operations vitales, &
qui soit mesme susceptible
desentiments,&de perceptions,
de plaisir,de douleur,
de joye,de tristesse,de colere,
d'amour,decrainte, de
haine, de jalousie,&de toutes
les autres passionsqu'on
remarque dans les bestes;
même encore si on le veut,
d'imagination, de memoire&
d'action,parce que ces
operations sont encore infiniment
esloignées de la raison.
Je soustiens au contraire
que toutes ces passions
ou actions se passent
uniquement dans les esprits
animaux,qui sont contenus
dans leur cerveau, ans leurs nerfs, & dans
leurs membranes. Car il
suffit pour cela que ces cCprits
coulent continuellement
dans le sang, dans les
autres humeurs, & dans
toutes les parties de leur
corps; & que de plus ils
soient capables de recevoir
les impressions des objets
extérieurs par les sens, d'en
conserver
conserver les motions ou
images, & que ces images
ayenc communication les
unes avec les autres, pour
produire toutes les actions
destituées de jugement ôc
de raison
, ce que je n'ay
pas entrepris d'expliquer
icy en détail. Je dis seulement
icy que ces esprits
animaux sont la feule ame
matérielle
,
sensitive & animale,
Ôc la forme substantielle
des bestes, dont l'Autheur
de la nature se sert librement
pour produire
tout ce qui est au dessus de
la nature, je veux dire ce
qui tient de la raison & du
jugementsans qu'il soitnecessaire
de leur donner encoreune
ame spirituelle,qui
compare ces images formées
dans les esprits,qui
conçoive des idées & des
partions à leuroccasionqui
reflechissesur elle
-
mesme,
& sursesoperations,qui soit
capabledese déterminer la
première,&quisoitsusceptible
de rtgles.)ou de connoissances
universelles &
âb'ftriiittcs,comme la nostre,&
cela par lesraisons
que nous avons rapportées.
Il est évident que nous
ostons par là toute connoissance
aux bestes, pour leur
laisser feulement la vie, la
perception, & le mouvement
, comme font les CarteGens;
parce que cela
suffit pour leurs opérations
naturelles & vitales; &
qu'à l'égard des autres ope- A rations, cette âme materielle
,
sensitive & animale
, cette forme substantielle
n'enest que l'organe
& l'instrument
,
qui bien
loin de déterminer l'Auteur
de la nature à agir d'ue maniere
machinale&fcrvile,
comme le prétendent ces
Messieurs,est au contraire
déterminée par ce mesme
Auteur àsuivre ses impressions,
& à produire les actions
dont la matière est incapable
par elle.'-mefnJc.
Ainsi nous devons bien distinguer
deux especes d'operations
de Dieu dans les
bestes; la premiere qui est
leur vie est generale& éloignée
,
elle est déterminée
par les loix qu'il a establies
en formant le monde&a
parconsequent une connexion
necessaire avec tous
les autres mouvemens qui
s'y font; on peut l'appeller
à cause de cela naturelle &
necessaire; la secon de au
contraire estlibre & comme
surnaturelle,elle ne dépend
au plus que des conjonctures
presentes, & nullement
des organes ou des
loix gencrales. La première
est ce qu'on entend par
le simple concours de Dieu;
la feconde est l'effet d'une
Providence qui ne differe
du miracle, qu'en ce
qu'il ne produit aucun dé..
rangement sensible dans la
nature, &qu'il ne manque
jamais de se faire dans IC4
mesmescirconstances, parce
que Dieu est toujours le,
mesme;c'est si l'on veut un*
miracle naturel & ordinaire>
qui n'est méconnu ôc
ignoré
, que parce qu'il est
tousjours present aux yeux
detous les hommes.
lame des befles.
w Une personne de ma
connoissance qui a vescu
pendant9.années dans la
Loüiziane au Canada,m'a
assuré que rien n'etf plus
certain,que ce que Lahontan
& autres Auteurs rapportent
des Castors de ce
Pays; sçavoir
, que ces
animaux s'assemblent en
quantité, & rongent par le
pied,des arbres qui font le
long des bords des ruisseaux
, en telle forte qu'ils
les font tomber dans le
travers de l'eau pour en arrester
le cours, & soustenir
la terre qu'ils jettent
ensuite dedans au devant
de ces arbres,& dontils
font des Chaussées. Et pour
cet effet la societé de ces..,
ouvriers est commandée
par un chef; les uns cernent
& arrachent à belles
dents des gazons, & les
chargent ensuite sur les
queuës des autres ,
qui
font faites comme une
fole ; ceux-cy marchant
gravement & droits sur
leurs jambes de derriere,
traifnent leur charge jusques
surces arbres, &la
déchargent ensuite dans
l'eau. A mesure que la digue
s'esleve il y a des ouvriers
qui ont soin d'y pratiquer
des appartements
pour se loger
,
des greniers
pour conserverl'écorce
d'arbre qu'ils y amassent
pour leur nourriture; & des
galleries souterraines pour
aller à la pesche dans les
estangs formez par ces digues.
Ily a jusqu'à des hospitaux
pour retirer leurs
malades fatiguez du travail
; & d'un autre costéles
faineants qui se couchent
sur le dos pour sereposer,
sans avoir le dessous de la
queuë écorché,à force de
charier des gazons, y sont
rigoureusement punis &
chassez. Les digues sontartissement
recouverres de
gazon,ensorteque la pluye
ne peut les endommager,
&qu'on passe aifémenc desfus
sans se douter de rien.
Beaux exemples que les
stupides bestes nous fournissent,
nonseulement pour
avoir soin des malheureux,
mais encore pour ne point
souffrir dans les Etats de
ces gens qui se croyent
uniquement faits pour vivre
& joüir du travail d'autruy.
f
4. On sçait assez que les
bestes ontaussil'instinctde
chercher des remedes pour
leurs malades; que les
Chiens mangent du chiendant
pour s'exciter à vomir;
que les Gruës se donnent
des lavements;que
les Macreuses qui n'ont
pointde jabot avalent force
petits cailloux, pour broyer
dans leur gozier les petits
coquillages dont elles se
nourrissent
, & quantité
d'autres singularitez qui
regardent leur santé. Et
peut estre les hommessont
ils encore redevables aux
bestes des premieres régles,
de la Medecine.
Prétendra-t-on donc en-»
core que les machines font
aussi capables de prévoyance
& de crainte, de former
des societez, de bastir des
domicilles, d'avoir pitié
des malheureux,de punir
les vauriens,& en un mot
1
de trouver des remedes
contre ce qui peut les endommager?
Il vaut mieux
penser que les premiersAuteurs
de ce beau systesme
n'avoient pasune parfaite
connoissance des proprietez
des bestes, & que leurs
Sectateurs ont mieux aimé
s'attacher servilement à
leur opinion; que dese
donner la peine d'examiner
eux mêmes la question
avec toute rexaaitlldeù'loo
elle demande,comme ce
n'est que trop l'ordinaire.
5. A l'égard de rinfiind:
des belles pour ce qui regarde
l'éducation de leurs
petits, qu'yac-il de plus
admirable que de voir cette
méprisable & stupide
Araignée, dont nousavons
déjà parle, s'ourdir un sac
d'une toiletres-fine& trèsforte,
pour y pondre & y
conserver ses oeufs. & ses
petits : Un Loriot suspendre
son nid à 3. branches
d'arbre par trois fils de plus
d'une demie aulne-de longueur
chacun, de crainte
apparemment que les Ecureuils
ou les Belettes ne.
viennent manger les oeufs,
ou ses petits; & qui fçaic
aussi si ce n'est point en^-
core pour bercer ces nouveaux
nez, & les endor*-
mir, tandis que leurs pa.
rens leur cherchent la vie?
UnTirarache ou Moineau
aquatique attache le ben
librement à deux ou trois
roseaux
,
afin qu'il puisse
flotter sur l'eau-, hausser &
baisser comme eUe, rani
en estré emporré, c'estce
que j'ay vû plusieurs fois
avec beaucoup d'admiration.
On raconteaussi
Jes stupides Hiboux ont
foin decasser les pattesaux
souris qu'ils apportent à
leurs petits, & qu'ils la-if.
sent en reserve dans leurs
trous, ôc mesme d'appor.
ter dubledà ces souris pour
vivre, afin que leurs jeunes
éleves ayent le plaisir de
lescroquertoutesvivantes^
quand la faim les prend
e qu'ils trouvent tousjours,
par ce moyen dela viande
fraischeàmanger.Sur tout
les Aigles ont grand foin
de plumer ôc çl'a^acher le
poil des animaux qu'ils apportent
à leurs petits, de
crainte qu'un peu trop de
gloutonnerie ne les sasse
étrangler. Jeneparle point
des Guenons qui portent
leurs petits sur leurs épau*
les jusques au haut des
toits & des arbres, pour
leur apprendre à grimperr
& peut estreaussiàmépris
ser les dangers.
Mais je ne fçauroisassez
admirerlirft'nd: qui don
ne une intrépidité & un
courage surprenant
, ( &
qui va quelquefois jusqu'à
la sureur)aux animaux qui
ont des petits, pourenoser
attaquer d'autres d'ailleurs
beaucoup plus méchants
qu'eux,& les chasser, lorsqu'ils
s'en veulent approcher
; ny cette tendresse
plus que maternelle qui
porte les Perd rix à se jetter
pour ainsi dire dans la
gueule des chiens de chasse
pour les amuser,& don
ner lieu à leur petits de
sévader; cVil ce que j'ay
veu cent fois, non
lins
un
veritible estonnement.
Qu'y a t il deplusconstante.
& en mesme temps
de plus inconcevable que
l'histoire des Pigeons qu'on
emporte d'Alep à Alexandrette
en Syrie( ou tout au
contraire) par l'espace de
50. ou 60. lieuës, & qu'on
lasche ensuite avec une lettre
aucol, sitostqu'on est
arrive; car ces courriers
de l'air prennent aussitost
leur essor jurques au dessus
des nuées, & montent tant
qu'ils apperçoivent leur
chere patrie, & le lieu de
leurs petits,& de leurcompagne,
où ils se rendent en
trois ou quatre heures de
temps au plus. Par ce moyen
on apprend des nouvelles
toutes recentes, quon
ne pourroit sçavoir,que
plusieurs jours aprés. Ilest
évident aussi que les différentes
especes de Mouches
à miel, comme les Abeilles,
lesGuespes, les Freflons
,
Bourdons) Taons
,
&c. doivent avoir une sagacité
pareille à celle des
oiseaux,pourreconnoistre
le lieu de leur domicile &
leurs rusches. Goedart écrit
dans son Livre des insectes,
qu'il a eu chez luy
unetaniereouil aobserve
que les Taons, lorsqu'ils
travaillent aux cellules devinées
pour leurs oeufs, ont
aussi un Commandant
comme les Castors, lequel
a soind'eveillerles ouvriers
dès la pointe du jour par le
bruit de Ces ailes. Qu'auuitost
chacun s'en va à son
ouvrage , ceux qui ont un
an paffé vont chercher la
cire & le miel, pour bastir
les cellules ou nids, & pour
vivre, & outre cela de l'eau
pour détrem per de la terre
& en former des voûtes.
Les jeunes Taons comme
aides maçons,détrempent
cette terre, & en font des
boulins ou rouleaux qu'ils
roulent ensuite avec leurs
pieds dederrière jusqu'aux
sommets des ouvrages, ou
les plus anciens qui ne sont
plus propres qu'à bastir les
reçoivent, & en forment
des voutes au dessus deces
nids, de crainte qu'il ne
tombe de la terre dedans.
Les plus vigoureux ont foin
de faire la chatTe) & d'étrangler
sans misericorde
les vauriens, qui non contens
tens dene pointtravailler,
vont encore manger la
nourriture des leur, ouvriers en absence,;
Sil'ontraittoit ainsitous
ceux qui en usent de mesme
dans les Estars policez,
il n'y auroit pas tant
de faineants& de voleurs
& l'abondance y regneroic
en la place du brigandage.
Au reste quoyque je n'aye
pas de témoin oculaire des
merveilles des Taons, il
n'y a pas
@
cependant plus
de peine à les-croire que
celles des;Fourmis& dee
Castors dont je suis certain,
ou que celles des Abeilles
qui les surpassent
peut-estre encore de bien
loin, comme on laveudans
le Mercure de Paris de fan.
née1712.. au mois d'Avril.
Car on peut asseurer qu'il
n'y a peut-estrepasd'animal
si brute qu'il foit
;
qui ne devienne comme
sensé &intelligent lorsqu'il
s'agit de sa conservation,
ou de la production
de ses petits. Est- il rien
qi4i paroiiflcplustbFute ql.Í.
ui* Limaçon?ilcreuse cc*
pendant un nid en terre
pour y pondte ses oettfs; il
les couvre ensuite d'une
especedecole quise durcit
extrêmement, & qui les
conserve contre les insectes
& contre toutes les injures
du temps. Qu'estildeplus
pefanc qu'une Tortue, elle
fort néanmoins du fond de
la mer, elle vient creuser
un nid dans le fable où elle
fait sa ponte,& recouvre
ensuite ses oeufs de ce met
me fable,afin que la chaleur
du soleil suppléé au
deffaut de lasienne
, qui
ne feroit pas suffisante pour
les faire éclorre. Les Saumons
& plusieurs autres
poissons remontent les ri.
vieres jusqu'à leur source,
& fouvenc par. respace de
plus de cent cinquante
lieues
, pour femer leurs
oeufs sur la bouë Ôc dans
une eau peu profonde afin
que la chaleur du Soleil
puisse les faire éclorre.
Faut-il que desbestes
pour qui nous avons tant
de mépris., surpassent la
,
pluspart des Peres & Meres
en tendresse &.. en soins
1
pour l'éducation de leurs
enfants?
•
Quoy donc les Machines
opereront-elles aussi des
prodiges pour enfanter
d'autres Machines, pour
les conserver, & pour leur
sauverla vie; & a pprendront-
elles à nos amesraisonnables
à avoir des sentimens
de rendresse & de
crainte;àestrelaborieuses,
soigneuses , courageuses ,
& tantd'autres vertus necessaires
à l'éducation des
pietits?Mais auparavant que
de quitter ce sujet,considerons
un peu quel plaisir
nos bestes brutes prennent
à exercer leurs jeunes adul.A
Ks, désqu'ils commencent
à courir, voler, ou
nager. Ne diroit-on pas
qu'elles ont recouvert une
nouvelle jeunesse pour
jouër & folastreravec eux?
Que ne doit.on point penser
aussi des jeux de ces
jeunes animaux,qui sont
remplis de feintises,d'imitations
,
& de singeries ;
tantost ils feignent d'estre
fort en colere ; & dese
mordre tantost de fuïr tantost de poursuivre,tan-r
tost de flatter
,
tantost
-
de
craindre,en un mot ils imitent
parfaitement les jeux
des enfants, qui ne font
jeux qu'en ce qu'ils ne sont,
comme ceux- là
, que de
pures fictions. Il n'est pas
jusques aux plus stupides
animaux,dont les amufementis
de jeunesse ne eausent
beaucou p d'admiration
,
& de plaisir à ceux
qui les observent. Si quelqu'un
en doute,iln'a qu'à
considerer pendant quelque
beau jour de Printems,
les jeux des jeunes Arai-r gnées des jardins. On les
trouve au iixleil contre les
muraillesqui selivrent mita
le combats,moitié feints,
moitié san g lants
; là elles
(e mordent
,
se précipitent.
s'arrachent les pattes, 5e..
tranglent, & surpassent de
bien loin,tout ce qu'on rapporte
des gladiateuts sur les
arenes.
Les Machines seront-elles
donc encore capables
de fictions
,
& d'imitation
comme les enfants, & produiront-
elles
duiront-elles des opera»
tions pour lesquelles e lles
ne sont pas veritablement
montées? Une montre par
exemple qui est montée
pour marquer deux fois
douze heures par jour, s'a).
visera-t-elle, pour se divertir
, & pour nous jouër, de
les marquer en une heure,
& reprendra telle ensuite
d'elle-mesme son serieux,
& son veritable train. J'avouë
qu'on entrevoit des
étincelles de liberté dans le
delire des enfants, par la
communication qu'ils ont
avec nous de leurs pensées
, & que nous ne pouvons
rien appercevoir de
semblable dans les animaux,
avec lesquels nous ne
pouvons point avoir cette
sorte de commerce. Mais
avantd'entrer plus avant
dans cette discussion, examinons
encore quc!qucs
vertus des bef.l:e)q.ui nous
aideront à prendre parti
plusseurement.
7. Tout le monde sçait
assez l'arrache,la fidélité,
la soumission & la reconnoissance
, que les Chiens
ont pour leurs maistres,leur
docilité,l'impatience qu'ils
ont de les revoir quand
ils sont absens
,
la tristesse
que cette absence leurcause
,& la joye qu'ils marquent
quand ils les retrouvent,
ou lorsqu'ils peuvent
leur rendre quelque service;
avec quelle chaleur ils
prennent leur deffense,
leur patience à en souffrir,
leur perseverance à leur
estresoumis,leur contrain- te&leurcomplaisance pour
eux. Undemesamisayant
fait emporter à dix lieuës
de Paris un vilain Chien ,
qui s'estoit addonné chez
luy
5
& qu'on n'avoit pû en
estranger à force de coups
de baston; ce Chien revintà
samaison aprésquelques
jours.Le maistre las de
lemaltraiter luy fit lier les
quatre pattes, attacher une
pierre au col, & lefit jetter
de dessus le pont Marie
dans la Seine. Le Chien ne
laissa pas de se sauver, ( ce
que j'aurois toutes les peines
du monde à croire,s'il
ne m'estoit arrivé une chose
toute pareille, ) & s en
revint au plus viste donner
de nouveaux tefmoignages
d'une fidélité & d'une foumission
inviolables à son
maistre adoptif, lequel en
fut tellement touché d'estonnement,
qu'il changea
dans le moment toute sa
rigueur enaffection.Tout
Paris a veu avec surprise, il
y a eennYvilrroonncfi.:nlnqquuaannttec 'ilnn's)
la constanceinvincible
d'un Chien,qui demeura
pendant plusieurs années
collé sur la fosse de son maistre,
dans le cimetiere des
saints Innocens , sans que
"Dy flatteries, ny nlrnaces.
ny lâFhecelïite peussent l'en
tirer. Ayantblesséunefois
un Lievre,il k sauva dans
tuàfe vigne
y
oùje le suivis
à lâ vbix de mes Chiens;
peu dete-n, psaprês;les voix
ayant etffé-,jc&urav
qu'ils*T-avoientafrêïïé-,<K
comme je les clltrèhÓisa
costé & d'autre
,
j'en ap -
perceus un qui venoit à
moyen grande diligence;
me flattant & thc caressant
,
aprés quoy il s'en
retourna avec beaucoup
-V
d'em pressement,ce qui me
fit comprendre qu'il falloir
le suivre: pendant que je
marchois, il prenoit le devant,
& revenoit fouvenc
sur ses pas, marquant tousjours
de l'im patience; à la
fin il ne revint plus, &
m'estant un peu avancé,
j'entendis mes deuxChiens
( d'ailleurs tousjours tresbons
amis) qui se mangeoient
l'un l'autre.Dés que
le second m'aperceut il prit
aussitost la suite
,
fentané
apparemment que ficatifë
n'estoit pas bonne. 1c vis
effectivement que le sujet
de leur querelle estoit que
le second avoit fort endommage
le Lievre pendantl'absence
dupremier,
lequel au contraire me caressoit
avec beaucoup de
confiance,comme pour me
marquer son innocence de
sa Cfiodmélibtiée.n
de belles regles
de morale ne peut-on
pas tirer de tousces exemples
; mais il vaut mieux
que chacun aitle plaisir de
les endeduire, que d'ennuyer
icy le kdieur par des
reflexions qu'il peut faire
aisément luy-mesme.
Je ne sçaurois cependant
m'empescher de luy
faire observer,que ces marques
de fidelité, de complaisance
& de retenuë,
n'ont gueres de compatibilité
avec l'idée que nous
avons d'une machine, qui
doit tousjours aller son
train, & tendre droit à sa
fin, dez qu'elle est une fois
desmontée d'une certaine
façon.
8. Que ne devons. nous
point penser encore de la
réglé que la pluspart des
belles observent dans toutes
leurs actions; les unes
ne sortent jamais qu'à une
certaine heure de nuit pour
chercher leur vie, ou une
com pagne,comme les Becasses,
les Lapins,les Limaces
,
les Herissons
,
les
Hiboux, & quantité d'autres
animaufc nocturnes
& sauvages qui rentrent
tous constamment à une
certaine heure du matin;
D'autres au contraire tid
manquent jamais de s'éJ
Veiller au lever du soleilJ
&de se rendormir à ion
coucher, ne perdanr pas
pour ainsi dire un seul ravon
de sa lumiere. En
Jquoy certes ils font beaucoup
plus dignes de louanges
que tant d'hommes déréglées,
qui paissentléurvie
comme les Hiboux, veillant
toute la nuit, & dormant
tout le jour.
On sçaicaussi que quan
tité d'oiseauxpassent tous
les ans des pays chauds:
dans des contrées plus temperées,
pour se sauver de
l'ardeurdusoleil. D'autres
au contraire
, vont des
paysfroids dans les mesmes
comrees, pour eviter
la rigueur de l'hyver, & les
uns & les autres s'en retournent
tous les ans d'où
ils font venus; sans que la
distance decinq ousixcens,
lieuës de pays, ny les trajets
des mers,soient capables
de leur faire Interrompre
leur réglé ( passant airtsi
toute leur vie comme des
voyageurs .& des étrangers
sur la rerre) Entre les differens
oisèaux les uns se
marient pour un temps,
d'autres mesme pour toute
leur vie) comme les
Tourterelles. Ils ne connoissent
point le divorce,
&. leurs mariages demeurent
inviolables, jusques à
ce que leurs petits n'ayent
plus besoin de leur secours.
Quel sujet de confusion
pour tant d'hommes d'ailleurs
raisonnables, mais
certainement inférieurs en
cecy aux bestes. De plus
le mariage n'est point en
eux une lubricitépuisqu'il
ne se contracte unique.
ment que pour la generation.
C'est pour cela que
leur rut dure si peu,&qu'il
ne vient que dans des tems
reglez& propres pour l'é.
ducatiori des petits; au lieu
que la lubricité des hommes
débauchez est perpetuelle.
«>. Disons encore un mot
de la chanté, de l'honnes.
teté & de lajustice que les
belles exercent entre elles,
outre ce que nous avons
remarqué des Cerfs à l'égard
de leurs compagnons
fatiguez, des Castors, des
Taons,& des peres &meres
a regard de leurs petits.
Plusieurs, ont apparemment
entendu dire un ancien
Proverbe, asinus asinum
fricat, mais peu en
gavent la vericable raison,
& peut estre que çeluy qui
la mis au jour ne la sçavoit
pas bien IUY.tesme. Pour
donc l'entendre
,
il faut
considererque quandun
Cheval, Asne ouMulet ne
sçauroit se gratter en quel.
que partie de son corps qui
: hlY démange, comme sur
le dos, le col, ou la teste, ils'approche de son cama.
rade, & le grate al'endroit
pareil à celuy quiluy démange.
Aussitost ce compagnon
charitable ne manque
pas, comme comprenant
le besoin de son camarade
, de le grater au
mesme endroit où il a esté
graté, & souventmesme
de l'avertir d'un endroit
qui luy demange aussi
> ôc
c'est alors qu'il est vray de
dire (qu'un Cheval grate
un autre Cheval, ) ces animaux
se prellant alors un
secours mutuel, dont chacun
a bes•oin, & dans l'en. k droic
droit qu'il souhaine. Qui
est-ce qui n'a pas veu les
Chiens d'un logis, & mesme
d'une rue, courir à la
deffense d'un de leurs camarades
attaque par quelqu'autre?
Qui ne sçait pas
la complaisance & les égards
qu'un animal a pour
un autre de mesme espece
plus jeune, ou plus foible
que luy
, & celle que les
masles en general ont pour
toutes les femelles? Qui
est:ce qui n'a pas remarque
le soin que les Chats
ont de cacher leur ordure,
ôc de nettoyer leur toison ?
Les oiseaux ont le mesme
foin de nettoyer les nids de
leurs petits, & les fourmis
leurs fourmillieresOnsçait
assez que les animaux corrigent
leurs perirs,-& quemesme
cespetits ont pour
létor^merèstoute'sa fbumissionpossible,
mais peutestre
tout le rriendenè sçait
f>rs queles Fôùrrftfa àidenif
courêS en : tbminun 'ccllè&:.
quiviennent s'estabmordans
fëurvôisinàge^Icdnftrmfé
fài/tfelji^iltiere*, qu'elfes
tfeÂir1 ^rêft?entdateur'graiiï
pendant ce temps-là, &
que celles-cy le leur rendent
fidellement
,
quand
leurestablissement est fini.
Que les Fourmis exercent
en rigoureux supplice contre
les Fourmis larronnefses
ou paresseuses, en les
déchirant à quatre. Mais
on ne finiroit jamais, si l'on
vouloit ra pporter toutes les
singularitez morales qu'on
remarque dans la conduite
des animaux;& peut-estre
arriveroit- on à s'asseurer
un repos & un bonheur
parfait dés cette vie, si on
estoit allez prudent pour
en bien profiter.
Qui pourra penser aprés
cela que les belles soient
de pures Machines, toutes
matérielles, meuës feule-
X ment par des loix du mouvement
générales & estoignées
J
dépendemment
d'une organisation de parties.
Il vaudroit autant faire
tout d'un cou p de la raison
& de la prudence hu-,
maine une espece de Ma-,
chine, necessitée aussipar
les mesmes loix, & par consequent
aveugle & sans li.
berté; mais dans quel excez
d'aveuglement faudroit-
il tomber pour imaginer
une telle chimere;
& quand mesme uneraison
dérangée pourroit y consentir,
nostre sentiment intérieur
ladementiroittousjours.
10. Que penser donc
maintenant sur la nature
du principe qui meut les
bestes, voyant qu'il est
pourveu de tant de belles
& bonnes qualirez ; qu'il
cft si judicieux, si vigilant,
si prudent, & si reglé dans
toutes ses opérations; tandis
que nostre amé au contraire
est sujette à tant
d'imperëfdibns&devices;
à T-éVréur5 à linjtTftice; à
l'ingràtitude, à l'infidélité,
àl'oisivetéà l'inhumanité,
à: l'impicte,a I'hypocrifie&
au dereglementdes moeurs.
Mais cette différence est
encore peu de chose, (s'il
rit permis de le dire) en
comparaison de cettequi
setire de la sagacité des
bestes à executer leursou.
vrages sans aucune estude,
&mesme sans aucun inftrument
étranger; tandis
que nos ouvriers font au
contraire obligez de faire
dé longs apprentissages,
d'où souvent ils sortent encore
fort ignorants, quelquefois
mesme font-ils
tout-à-fair incapables dé
rien apprendre. Nos Architectes
( par exemple) ne
sçatiroient bastirsansavoir
âppris avec bien du temps
&des peines les réglés dé
la Geornerrie& de l'Archirecture.
Cependant les Gac.
tors duCanada font des
digues&desappartements
pourse loger, conformes
à la droite architeaure sans
avoirappris aucunes réglés.;
Les Taons font de
mesme leurs voûtes sans le.
secours d'aucuns precepres,
que de leur bon genie. En
un mot les animaux construisent
leurs ouvrages de
la maniere qu! est tousjours
la plus parfaite en
chaque espece, comme
nous l'avons fait voir par
l'examen des raïons des Abeilles;
dans le mémoire
cite cy- devant, article l.
J'avoue qu'en cela mesme
me les bestes paroissent
bornées dans leurs operations;
elles ne sçavent point
varier leurs ouvrages en
uneinfinité de manieres.
comme l'homme, elles
sont, pour ainsi dire, asservies
à leur sujet ;au lieu que
l'homme travailleen maistre
dans ce qu'il possede.
Outre qu'il rassemble, pour
ainsi dire, éminemment en
luy toutes les inventions
dont les différents animaux
sont capables;& quoyqu'ii
n'y parvienne qu'à force
de travail&de temps,cela
ne laisse pas de prouver
parfaitement la fecondité
de son genie. Mais cette
secondité ne suffit pas pour
luy donner la Préférence
du codé de la perfection;
d'autant plus que les bestes
sont aussi capables par leur
docilité, d'apprendre une
infinité dechosestrès singuliere,
outre celles qu'elles
tiennent de leur inClinét
naturel. Ensorte que si les
bestes pouvoient le communiquer
leurs idées comme
les hommes font entre
eux, & si elles avoient des
mains, & des instruments
propres à tout executer
comme nous, peut-estre
auroient-elles aussi chez elles
des arts beaucoup plus
parfairs que lesnostres.J'ay
veu il y a environ dix ans
à la foire de saint Germain
un animal appelle Fecan,
assez semblable à un Renard
,
excepté qu'il a les
pattes d'un Singe, il se fervoit
de celles de devant
avec une adresse surprenante.
Au contraire les animaux
les plus stupides ont
les pieds ordinairement les
moins divitez. Il y a plusieurs
animaux qui ont la
partie de l'oreille appellée
le labyrinthe, semblable à
celle de l'homme, comme
les Chiens
J
les Chevaux,
les Elephans, les oiseaux
,
&c. lesquels sont tres- sensïbles
à la musique;ôc ceux
au contraire qui en font
privez y sont tout-a-fait in.
sensibles, furquoy l'on peut
voir nostre discours de l'oreille
imprimé en 1711.
dans le Mercure de Février,
d'où l'on pourroit inferer,
que si les bestes paroissent
si bornées, c'est du moins
en partie, parce que les instruments
leur manquent.
Mais du costé de la perfection
il ne faut qu'examiner
leurs ouvrages avec exactitude
, pour voir qu'elles
remportent de bien loin
sur nous. Si l'on se donne
la peine, par exemple,de
considerer la figure du
fond des cellules des Abeil.
les, & de quelle maniere
cescellules sontassemble'es
&oppocées les unes aux autres,
on fera forcé d'avouer
que l'intelligence qui les
conduit,est naturellement
pourveuë des connoissances
de la Géométrie,& de
l'Architeâure, & que pour
donner la mesure la plus
parfaite aux angles plans
ôc solides qui s'y rencontrent,
il faut qu'ellesçache
non seulementle calcu l des
triangles, mais mesme l'Algebre
; qu'elle possede les
proprietez de la sphere, &
des polyedres in scrits ôc
circonscrits; & en un mot
tout ce que nos plus habiles
Architectes ne sçavent
que fort mediocrement;
puisque ces cellules admirables
renferment toute la
perfeaion quecessciences
demandent,tant pour avoir
de la solidité & de la régularité
, que pour s'assembler
les unes avec les autres,&
pour s'y loger commodément
& seurement j ôc je
ne douté nullement que si
l'on faisoit un examen pareil
à celuy-cy des ouvrages
des Castors, des Taons ôc
des autres animaux archicettes)
on y trouveroit la
mesme perfection que dans
les raïons desAbeilles.
11. Nous voicy donc forcez
par nostre propre experience
d'avouer que l'intelligence
qui guide les animaux,
de quelque nature
qu'elle foit, est infiniment
plus parfaite en son essence
, que l'esprit de l'homme.
Maisenmesmetemps
quelle honte n'est
- ce pas
pour nous, si nous faisons
cet aveu en faveur de créatures,
que nous traittons de
stupides, & pour lesquelles
nous avons le dernier mépris-
N'est-ce pas la nous
précipiter nous-mesmes de
ce throne de gloire ou nous
nous estions placez au def-
-
fus detoutce quirespire?
- Quel parti prendré dans
une telle conjoncture,ne
pouvant ny osterla raison
aux belles pour en faire de
pures Machines, sans tomber
dans un ridicule intolérable
; ny leur donner un
principe spirituel sans estre
obligezd'abbaisser nostre
amour proprejusquà consentir
de le faire infiniment
plus parfait que nostre
ame.
Je ne voy plus d'autre
parti que de reconnoistre
dans tous ces effets singuliers,
oùla raison & le jugement
reluisent, le doigt
de l'Autheur de la nature,
( vereeniimdigitus Dei hi,cess )
ôc d'avouer que c'est sa
main qui se fert alors librement
des bestes, comme
d'un instrument sensible
pour se faire admirer, 0&
pour nous enseigner les leçons
de sa sagesse & de sa
justice. Voilàcetteintelligence
toujours libre, & infiniment
estevée au dessus
dela nostre, qui n'a besoin
ny de regles,ny d'apprentissage,
ny d'instruments,
pour operer tous ses miracles;
qui est toute en toutes
ses créatures,& toute en
chacune, sans leur estre aucunement
asservie,,& sans
estre déterminée par leurs
organizations presentes,
comme les Carthesiens le
prétendent, puisque c'est
elle au contraire qui en
produit librement tous les
mouven ens judicieux,selon
les differentes conjonétures
où elles se trouvent; le
tout uniquement pour leur
conservation
, pour nostre
utilité, 6c pour sa gloire.
Et si elle ne tire pas de chaque
sujettout ce qu'elle
pourroiten tirer, c'est quelle
a voulu manifester sa
secondité, en multipliant
& variant ses sujets indefiniment,
afin d'exciter davantage
nostre admiration,
&de lareveiller continuellement
; au lieu qu'elle languiroit
bien tost, si nous
trouvions les mesmes operations
dans coures les bestes.
Par ce moyen toutes
les difficultez sont levées;
nous nous délivrons du ridicule,
de vouloir tirer une
raison ( & une raison tressuperieure
à la nostre ) d'une
Machine purement materielle;
& ceux à quila propre
conscience de leur libertédans
les operations
intellectuelles,nefuflitpas
pour les sauver de la terreur
panique de devenir aussi de
pures Machines,files bestes
estoient telles, font entièrement
rasseurez. Nous
ne nous dégradons point
de nostre estat,en nous mettant
au dessous de l'intelli*
gence qui meut les bestes;
puisque nous y reconnoissons
l'Auteur de la nature,
qui se dévoile, pour ainsi
dire, librement & de luymesme
à nos yeux; nous
confondons aussi l'endurcissement
des Athées, en
adorant sa providence, &
nous trouvons un moyen
facile pour expliquer tout
ce qui paroist de plusmerveilleux
dans les actions
des bestes, sans qu'il nous
en couste aucun travail, ny
aucune estude.
12. Je ne prérends pas
cependant par là osteraux
belles une espece d'ame
materielle
,
qui préside à
leurs operations vitales, &
qui soit mesme susceptible
desentiments,&de perceptions,
de plaisir,de douleur,
de joye,de tristesse,de colere,
d'amour,decrainte, de
haine, de jalousie,&de toutes
les autres passionsqu'on
remarque dans les bestes;
même encore si on le veut,
d'imagination, de memoire&
d'action,parce que ces
operations sont encore infiniment
esloignées de la raison.
Je soustiens au contraire
que toutes ces passions
ou actions se passent
uniquement dans les esprits
animaux,qui sont contenus
dans leur cerveau, ans leurs nerfs, & dans
leurs membranes. Car il
suffit pour cela que ces cCprits
coulent continuellement
dans le sang, dans les
autres humeurs, & dans
toutes les parties de leur
corps; & que de plus ils
soient capables de recevoir
les impressions des objets
extérieurs par les sens, d'en
conserver
conserver les motions ou
images, & que ces images
ayenc communication les
unes avec les autres, pour
produire toutes les actions
destituées de jugement ôc
de raison
, ce que je n'ay
pas entrepris d'expliquer
icy en détail. Je dis seulement
icy que ces esprits
animaux sont la feule ame
matérielle
,
sensitive & animale,
Ôc la forme substantielle
des bestes, dont l'Autheur
de la nature se sert librement
pour produire
tout ce qui est au dessus de
la nature, je veux dire ce
qui tient de la raison & du
jugementsans qu'il soitnecessaire
de leur donner encoreune
ame spirituelle,qui
compare ces images formées
dans les esprits,qui
conçoive des idées & des
partions à leuroccasionqui
reflechissesur elle
-
mesme,
& sursesoperations,qui soit
capabledese déterminer la
première,&quisoitsusceptible
de rtgles.)ou de connoissances
universelles &
âb'ftriiittcs,comme la nostre,&
cela par lesraisons
que nous avons rapportées.
Il est évident que nous
ostons par là toute connoissance
aux bestes, pour leur
laisser feulement la vie, la
perception, & le mouvement
, comme font les CarteGens;
parce que cela
suffit pour leurs opérations
naturelles & vitales; &
qu'à l'égard des autres ope- A rations, cette âme materielle
,
sensitive & animale
, cette forme substantielle
n'enest que l'organe
& l'instrument
,
qui bien
loin de déterminer l'Auteur
de la nature à agir d'ue maniere
machinale&fcrvile,
comme le prétendent ces
Messieurs,est au contraire
déterminée par ce mesme
Auteur àsuivre ses impressions,
& à produire les actions
dont la matière est incapable
par elle.'-mefnJc.
Ainsi nous devons bien distinguer
deux especes d'operations
de Dieu dans les
bestes; la premiere qui est
leur vie est generale& éloignée
,
elle est déterminée
par les loix qu'il a establies
en formant le monde&a
parconsequent une connexion
necessaire avec tous
les autres mouvemens qui
s'y font; on peut l'appeller
à cause de cela naturelle &
necessaire; la secon de au
contraire estlibre & comme
surnaturelle,elle ne dépend
au plus que des conjonctures
presentes, & nullement
des organes ou des
loix gencrales. La première
est ce qu'on entend par
le simple concours de Dieu;
la feconde est l'effet d'une
Providence qui ne differe
du miracle, qu'en ce
qu'il ne produit aucun dé..
rangement sensible dans la
nature, &qu'il ne manque
jamais de se faire dans IC4
mesmescirconstances, parce
que Dieu est toujours le,
mesme;c'est si l'on veut un*
miracle naturel & ordinaire>
qui n'est méconnu ôc
ignoré
, que parce qu'il est
tousjours present aux yeux
detous les hommes.
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Résumé : Suite de la Dissertation Philosophique sur l'ame des bestes.
Le texte explore les comportements remarquables et les capacités des animaux, illustrant leur intelligence et leur organisation sociale. Les castors, par exemple, construisent des digues et des logements en abattant des arbres et en travaillant en société organisée. Ils prennent soin de leurs malades et punissent les fainéants. Les animaux cherchent également des remèdes pour leurs maladies, comme les chiens qui mangent du chiendent pour vomir. Les araignées construisent des sacs pour leurs œufs, les loriots suspendent leurs nids pour protéger leurs petits, et les hiboux cassent les pattes des souris pour les conserver. Les pigeons voyageurs sont capables de retrouver leur domicile après avoir été transportés sur de longues distances. Les fourmis et les abeilles démontrent une organisation sociale complexe, avec des rôles spécifiques pour chaque membre de la colonie. Le texte souligne la fidélité et la soumission des chiens envers leurs maîtres, illustrées par des exemples de chiens revenant chez eux malgré les obstacles. Les animaux montrent également des comportements admirables dans l'éducation de leurs petits, comme les chats qui cachent leur ordure et nettoient leur toison, et les oiseaux et les fourmis qui entretiennent leurs nids et fourmilières. Les animaux corrigent leurs petits et leur montrent de la soumission. Les fourmis, par exemple, aident celles qui déménagent et punissent les paresseuses. Le texte insiste sur le fait que les animaux ne sont pas de simples machines, mais possèdent des qualités morales et une intelligence remarquable. Ils construisent des ouvrages parfaits sans étude ni instruments, comme les castors et les taons. Les abeilles, par exemple, construisent des cellules géométriquement parfaites, démontrant une connaissance avancée de la géométrie et de l'architecture. Le texte conclut que l'intelligence qui guide les animaux est supérieure à celle des humains, qui sont sujets à des imperfections morales. Il propose que cette intelligence est l'œuvre de l'Auteur de la nature, qui se manifeste librement à travers les animaux. Enfin, il reconnaît que les animaux possèdent une âme matérielle capable de sentiments et de perceptions, mais sans raison ni jugement.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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6
p. 50-92
Erudition sur le vin.
Début :
Que le vin soit l'appas le plus doux de la vie, [...]
Mots clefs :
Vin, Chagrin, Esprit, Courage, Joie, Amour, Santé, Médecine, Compagnon, Festivités, Société, Divinité, Poésie, Guerre, Alcool, Humeur, Vieillesse, Guérison, Mélancolie, Nature
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texteReconnaissance textuelle : Erudition sur le vin.
Eruditionsur le vin.
Que le vin soit l'appas
leplusdouxdela vie,1
Qa'il^ bannisse l'ennui,
dissipe le chagrin,
2,
3 Enchante les esprits,
charme le coeur ,;
humain,
Enlevé tous les sens,rende
l'ameravie;
Qu'il fournisse au bûveur
du coeur & de
Feipric, 4
1.
1 Non ejl vivere jfed
valerevita. Martial.
2. Date vinum his qui
amarosuntanimo. Prov.
c. 31.
3 Ex bonovinoplusquam
ex alio quocumque
potu generantur e5 multiplicanturspiritus
fenues.
Avicen.
4 Ingenium acuit.Scola
Saler. '-
Qu'il épanche l'odeur du
plusfin ambre-gris, 5
6 Qu'il inspire la joye,
augmente le courage,
7.
Qu'il deride le front des
Catons de nôtre
âge, 8
Qu'il soit de tous les
5 Vinum priusquam
degustetur quintâ parte
suinectarisprocessus mamillares
jam imbuit.
Tl"uf Rem.
6 Vinum e5 musica
latificant cor hominis-
Eccl. 40.
7; Vina parant anitnos.
Ovid. Add;, cornua
pauperi. Horat.
8 Narratur e5 prisci
Catonis sæpe mero caluissevirtus.
Idem.
dons que Dieu fait
aux mortels
Leplusprecieux, leplus
digne 9
Que par une faveur in-
.,
signe
Il destine pour les autels:
C'cft une verité que la
Sagessemême.
Nous a laissée empreinte
en ses divins écrits.
Un homme de bon sens ,
de bon goût&d'esprit
9 Natura nihilquicquam
eJito penu largita
est præstantius vino.
Gunter. Hyg. p. 76.
Peut-il ia recevoir comme
un nouveau problême?
C'est nier de sens froid
un principearrêté
10
Par les graves Auteurs
de la Latinité,
Comme de la sçavante
Grece.
C'est l'aimable lien de
la societé, Il
Charmantauteurdel'allegresse
;
Il fournit les bons mots,
10 Ire contra omnes in*
sanire est.
11 Non habet amaritudinemconversatio
illius,
nec tædium cowviitus illius,
sed lætitiam (S?gaule
sel, l'urbanité;
C'est le grand sceau des
mariages,
C'efl l'ame des fefiins..
des bals, des comperages,
12
L'ennemi du divorce &
des divisions,
L'arc-boutant des reünions;
Agreable tyran, puissant
moteur de l'ame,
Qui d'un vieillard usé
, sçait ranimer la
flame. ri
dium. Sap.c.8.
12Revera voluptas
mensarum atque delitiæ
semper habitus estvini
potus , ex cujus suavitate
convivii festivitas
omnis Qf elegantiavenit
æstimanda. Gunter.
15 Vino sublato non
Voulez-vous dissiper ces
rigoureux ennuis
Qui vous obsedent jour
&nuit,
Et mettre fin à vos disgraces,
14
Bûvez du vin à pleines
tasses.
Infortuné client, qui
crains que ce procés
Ne te fasse dans peu tonv
ber en decadence,
D'un vin delicieux tâte
sans faire exees, is
fjl tpenUi. Eurip.
14 Dissipatcujuscuras
edales. Horat. FiniþJ.
re memento tristitiam
molli mero. Idem.
IS Hute calix tnul;
Et laisse agir la Providence
Sur le bon ou mauvais
succés.
Languissante beauté
J
- donc l'humeur hif-
-, terique,
indigeûe,mélancolique16
Agice un petit corps a
chaque lunaison,
Laissez poudre ,.eau ,bolus
& sel diureyrvôusprdnrets-
d^Vin
impingendus est, utplorare
desinat. Cic. Tusc.
3.
16 Vis vinipræcipua
ad crassos humores
,
ad
obstructiones,ad morbos
frigidos
, ac diuturnos
ad , quæ quovis syrupo
vel medicato liquore præftantius.
Fernel. Meentiere
guerison;
Contre les douleurs de
colique,
D'un rhumatisme affreux
ou goutte sciatiq
ue,
Il vaut mieux que les
eauxnid'Aix ni de
Bourbon:
Car pour brifer l'acide il
est seur,il est bon.
Un vin leger & vifvainc
la douleur cruelle 17
Du calcul & de la gravelle;
thod.
thod. lib. 4. c. 11.
-
17 Tenuenjinumcien*
dæ urinæ magis idoneum
capitinullaminsert noC'est
un doux vehicule
, aalf) insinuant,
18.
A qui cedent Aix,Spa-
Plombiere & saint
Amand.
Pauvre convalescent ,
veux-tu que l'on rabatte
Par un moyen facile Se
doux
Les grossieres vapeurs
du foye& de la ratte,
Qui frapant le cerveau
yfont'/e-ntir coups, kurs - :
xam. Galen. lib. 1. de
euchym.
18 Qjtmm vinum sit
naturæ jucundum acfamiliare,
per omnia JeJe
insinuansvires in ßn84
gulas 'Ell abilitissimas
corporis partes diffundit
atque impertit, estque
optimum medicinæ vin.
culum. Ferel ibid.
Congedie à presentGalien,
Hippocrate,
19Avicene& Fernel > le
bon vin mieux qu'eux
tous,
Sitôt qu'il a changé sa
nature de moût,
Sçauradesopiler
,
bannir
l'humeur ingrate.
Vous qui devenus languissans
Par l'effort imprévud'une
paralysie,
20 Ne goutez qu'à demi
lesplaisirsdelavie,
19Bacchus ab antiquis
dicebatur Medicus uuU
gi, eò quòd vinomorbos
omnes fugaret. Moreau
ad Scol. Sal.
20 Vis vinipræcipua
ad morbosfrigidos. Fernel.
Le vin ranimera tous
les nerfs im puissans.
21 Beau sexe, rejettez
ces boissons meurtrieres
Qui changean,t vôtre
teint,retranchent le
beau cours
Du printemps fleuride
vos jours;
Brifez tasses & caffetieres,
22 Et d'un vin petillant
emplissez vos aiguieres:
Vina omnia 'Vircs roborant.
Gal.
21 Centis ociosæ nugamenta.
22 Bibat t'[}inum in jUcunditate.
Judith c. 12.
Il accroîtra le feu de vos
vivespaupieres,
23 Le vin vous tiendra
lieu de parure &
d'atours.
Il purge les humeurs que
dans la solitude
24 Contractent les hommes
d'étude,
Et d'un flegme importun
sçait les débarasser:
Avecque son secours ils
sçavent retracer
Tant de traits enchassez
tj Son
23 Son jus pris par
compas redonne la con*
leur. Dubaitois.
24 Muniteadhibe vim
fàpientiæ. Hor.
Sapientium curas fu«
gat. Idem.
dans leur vaftc memoire
Et de politique & d'hiss"-'
roire.
z5 Sans le vin des arts liberaux
Verroit-on de nobles travaux?
x6 Et si nous en croyons
Horace,
Lut-on jamais sur le Parnasle
25 Nam si bono 'vino
moderatè utantur,longè
seipsis CJr ad excogitandum
acutiores
, f5 ad explicandum
orandumque
uberiores
,
FlJ ad memoriam
denique firmores
evadunt. Moreau.
2.6 Carmina vino ingeniumfaciente
canunt.
Ovid.
2.7 Des xtth faits par un
buveur d'eau
Qui valussent ceux de
Boileau?
28Nos zelezOrateurs
tonnent mieux dans
les chaires,
Lors qu'ils s'en vont munis
de quatre ou cinq
bons verres.
Ces mortels enfoncez
dans la devotion,
Qui boivent par compas
<
6C sans81ffettion)
29 Gardantles voeux les
27 Sanèmagnus equeis
lepidosunt vinaPoëtæ,
2S Foecundi cælices non
feceredisertum. Horat.
19 Severioris est virplus
austeres
A saine Thierry
,
saint
Bâle,Hautvillers&
Cumicres,
Sententcroître la voix,
la force & 30l'onction,
31 Lors qu'ils boivent les
jours de jubilation
De ce pieux nectar qui
provient sur leurs
terres.
Les Dames en beguin
de Reims & d'Avenay
tutis calcar 69 stimulus
vinum. Thes. Rem.
30 Vatasti nos rvino
compunctionis. Ps. 59.
31iVfl/z ille, quan.
quam Socraticis madet
sermonibus
j te negligit
horridus. Horat.
31, Sentent ceder d'abord
-
à la liq ueurdivine
Qui croît sur leurs côteaux
ou bienà Verzenay,
Foiblesse d'estomach, ftbriibniefeïc de poi- , I
33 Qui les tourmente si
souvent,
Et qui levur ientenrdittle. Enfin quiconque veut l
dans l'extreme vieil-
Je/Iè,
32 Stomachitædia diF
€Uttt. Thes. Rem.
33
Vinumin ventriculo
perfusum ciborum cofiionem
f5 distributionent
juvat.
Lacsenum.
Libre d'esprit & sain de
corps
54 Braver les horreurs de
la mort,
Et seconserver en liesse,
Qu'il ait en son cellier
un foudre de fin vin,
- t un recipé tout divin.
jj Avecque lui le pauvre
oublie ses disgraces
;
( Quatre rasades les effacent)
L'artïsan son travail, le
34Vinum remedium
adversùssenectutis duritiem.
Plato de kg,
35 Bibant obliviscantur
egestatis j'uæ. Eccles.
soldat tous ses
maux, 36
Le pelerin ses pas,le gasantsesrivaux,
L'homme convalescent
la douleur si cruelle
Que lui causa l'effortd'une
fievrerebelle, 37
Le prude sourcilleux les
rides de son front,38
Le vindicatifun affront.
Enfin c'est le tombeau
de toutes les miseres,
Des chagrins, des ennuis
qu'ici nous desesperent
;
36 Vinum laborum
pharmacumest. Limpid*
in Troad.
37 Etdoloris sui non
recordenturampliùs. Eccles.
38 PrAceliens est antipharmacum
; siquidem
caperatam mirèfrontem
exporrigitsuave clarumque
vinum. Rhodig.
C'est l'ame des plus doux
desirs,
Et l'innocent objet des
Colides.plaisirs.39
Sur ce pied je soûtiens,
& contre la Sorbonne,
Que le vin fut toujours
une chose trés
bonne.40
Le vin, me direz-vous,
est l'auteur des querelles.
Oui, quand il s'introduit
dansde foibles
cervelles,
39 Tristissobrietas est
remo'venda. Senec.
40 Tanturn vino crtditur
attribuisse Æfèulapius
, ut aqua id cum
numinibus,lance latHe-
,rif, Rhodig.
Qu'ilrencontre un bûveur
chagrin ou rioteux,
41
Ou quelque jeune furieux,
42, Qui boitavec excès &C
se plaît à l'yvresse,
Que le moindre mot
choque &C blesse. 43
44 Quoy? parce que
Noëenyvra saraison,
Le vin passera pour poi-
Ion?
41 Fel
41 Fel draconum wnumcorum.
Deuter.
42 Vinum multum
meracum infaniæcauft.
Hippoc.
43 Natis in usum latitiæ
Sapphis pugnare
Thracum ejl.Horat.
-
44 Vinum in jucunditatem
ereaturnejl, non inebrietatem ab initio.
hdt ce principe vain la
beauté, les attraits,
Les charmes de l'esprit,
le feu de 1éloquence,
L'érudition
,
la science
Contre l'ordre de Dieu
font reputez mauvais.
Point depresent du Ciel
dont le méchant n'abufe;
La prudence en lui de"
vient ruse
Pour surprendre les innocens
; L'éloquence mondaine
avec ses doux accens
Devient l'art dangereux
d'appuyer le mensonge
;
La politique prend la vé- ritépour songe:
Avecque les atours cette
femme au filet
Prend l'homme comme
on fait un timide
oiselet,
Et ces attraits charmans
dont chacun fait
estime.
Lui fervent d'échelons
au crime.
Faudra-t-il pour cela
proscrire ces talens
Qui font les hommes
excellens?
Que le vin soit l'appas
leplusdouxdela vie,1
Qa'il^ bannisse l'ennui,
dissipe le chagrin,
2,
3 Enchante les esprits,
charme le coeur ,;
humain,
Enlevé tous les sens,rende
l'ameravie;
Qu'il fournisse au bûveur
du coeur & de
Feipric, 4
1.
1 Non ejl vivere jfed
valerevita. Martial.
2. Date vinum his qui
amarosuntanimo. Prov.
c. 31.
3 Ex bonovinoplusquam
ex alio quocumque
potu generantur e5 multiplicanturspiritus
fenues.
Avicen.
4 Ingenium acuit.Scola
Saler. '-
Qu'il épanche l'odeur du
plusfin ambre-gris, 5
6 Qu'il inspire la joye,
augmente le courage,
7.
Qu'il deride le front des
Catons de nôtre
âge, 8
Qu'il soit de tous les
5 Vinum priusquam
degustetur quintâ parte
suinectarisprocessus mamillares
jam imbuit.
Tl"uf Rem.
6 Vinum e5 musica
latificant cor hominis-
Eccl. 40.
7; Vina parant anitnos.
Ovid. Add;, cornua
pauperi. Horat.
8 Narratur e5 prisci
Catonis sæpe mero caluissevirtus.
Idem.
dons que Dieu fait
aux mortels
Leplusprecieux, leplus
digne 9
Que par une faveur in-
.,
signe
Il destine pour les autels:
C'cft une verité que la
Sagessemême.
Nous a laissée empreinte
en ses divins écrits.
Un homme de bon sens ,
de bon goût&d'esprit
9 Natura nihilquicquam
eJito penu largita
est præstantius vino.
Gunter. Hyg. p. 76.
Peut-il ia recevoir comme
un nouveau problême?
C'est nier de sens froid
un principearrêté
10
Par les graves Auteurs
de la Latinité,
Comme de la sçavante
Grece.
C'est l'aimable lien de
la societé, Il
Charmantauteurdel'allegresse
;
Il fournit les bons mots,
10 Ire contra omnes in*
sanire est.
11 Non habet amaritudinemconversatio
illius,
nec tædium cowviitus illius,
sed lætitiam (S?gaule
sel, l'urbanité;
C'est le grand sceau des
mariages,
C'efl l'ame des fefiins..
des bals, des comperages,
12
L'ennemi du divorce &
des divisions,
L'arc-boutant des reünions;
Agreable tyran, puissant
moteur de l'ame,
Qui d'un vieillard usé
, sçait ranimer la
flame. ri
dium. Sap.c.8.
12Revera voluptas
mensarum atque delitiæ
semper habitus estvini
potus , ex cujus suavitate
convivii festivitas
omnis Qf elegantiavenit
æstimanda. Gunter.
15 Vino sublato non
Voulez-vous dissiper ces
rigoureux ennuis
Qui vous obsedent jour
&nuit,
Et mettre fin à vos disgraces,
14
Bûvez du vin à pleines
tasses.
Infortuné client, qui
crains que ce procés
Ne te fasse dans peu tonv
ber en decadence,
D'un vin delicieux tâte
sans faire exees, is
fjl tpenUi. Eurip.
14 Dissipatcujuscuras
edales. Horat. FiniþJ.
re memento tristitiam
molli mero. Idem.
IS Hute calix tnul;
Et laisse agir la Providence
Sur le bon ou mauvais
succés.
Languissante beauté
J
- donc l'humeur hif-
-, terique,
indigeûe,mélancolique16
Agice un petit corps a
chaque lunaison,
Laissez poudre ,.eau ,bolus
& sel diureyrvôusprdnrets-
d^Vin
impingendus est, utplorare
desinat. Cic. Tusc.
3.
16 Vis vinipræcipua
ad crassos humores
,
ad
obstructiones,ad morbos
frigidos
, ac diuturnos
ad , quæ quovis syrupo
vel medicato liquore præftantius.
Fernel. Meentiere
guerison;
Contre les douleurs de
colique,
D'un rhumatisme affreux
ou goutte sciatiq
ue,
Il vaut mieux que les
eauxnid'Aix ni de
Bourbon:
Car pour brifer l'acide il
est seur,il est bon.
Un vin leger & vifvainc
la douleur cruelle 17
Du calcul & de la gravelle;
thod.
thod. lib. 4. c. 11.
-
17 Tenuenjinumcien*
dæ urinæ magis idoneum
capitinullaminsert noC'est
un doux vehicule
, aalf) insinuant,
18.
A qui cedent Aix,Spa-
Plombiere & saint
Amand.
Pauvre convalescent ,
veux-tu que l'on rabatte
Par un moyen facile Se
doux
Les grossieres vapeurs
du foye& de la ratte,
Qui frapant le cerveau
yfont'/e-ntir coups, kurs - :
xam. Galen. lib. 1. de
euchym.
18 Qjtmm vinum sit
naturæ jucundum acfamiliare,
per omnia JeJe
insinuansvires in ßn84
gulas 'Ell abilitissimas
corporis partes diffundit
atque impertit, estque
optimum medicinæ vin.
culum. Ferel ibid.
Congedie à presentGalien,
Hippocrate,
19Avicene& Fernel > le
bon vin mieux qu'eux
tous,
Sitôt qu'il a changé sa
nature de moût,
Sçauradesopiler
,
bannir
l'humeur ingrate.
Vous qui devenus languissans
Par l'effort imprévud'une
paralysie,
20 Ne goutez qu'à demi
lesplaisirsdelavie,
19Bacchus ab antiquis
dicebatur Medicus uuU
gi, eò quòd vinomorbos
omnes fugaret. Moreau
ad Scol. Sal.
20 Vis vinipræcipua
ad morbosfrigidos. Fernel.
Le vin ranimera tous
les nerfs im puissans.
21 Beau sexe, rejettez
ces boissons meurtrieres
Qui changean,t vôtre
teint,retranchent le
beau cours
Du printemps fleuride
vos jours;
Brifez tasses & caffetieres,
22 Et d'un vin petillant
emplissez vos aiguieres:
Vina omnia 'Vircs roborant.
Gal.
21 Centis ociosæ nugamenta.
22 Bibat t'[}inum in jUcunditate.
Judith c. 12.
Il accroîtra le feu de vos
vivespaupieres,
23 Le vin vous tiendra
lieu de parure &
d'atours.
Il purge les humeurs que
dans la solitude
24 Contractent les hommes
d'étude,
Et d'un flegme importun
sçait les débarasser:
Avecque son secours ils
sçavent retracer
Tant de traits enchassez
tj Son
23 Son jus pris par
compas redonne la con*
leur. Dubaitois.
24 Muniteadhibe vim
fàpientiæ. Hor.
Sapientium curas fu«
gat. Idem.
dans leur vaftc memoire
Et de politique & d'hiss"-'
roire.
z5 Sans le vin des arts liberaux
Verroit-on de nobles travaux?
x6 Et si nous en croyons
Horace,
Lut-on jamais sur le Parnasle
25 Nam si bono 'vino
moderatè utantur,longè
seipsis CJr ad excogitandum
acutiores
, f5 ad explicandum
orandumque
uberiores
,
FlJ ad memoriam
denique firmores
evadunt. Moreau.
2.6 Carmina vino ingeniumfaciente
canunt.
Ovid.
2.7 Des xtth faits par un
buveur d'eau
Qui valussent ceux de
Boileau?
28Nos zelezOrateurs
tonnent mieux dans
les chaires,
Lors qu'ils s'en vont munis
de quatre ou cinq
bons verres.
Ces mortels enfoncez
dans la devotion,
Qui boivent par compas
<
6C sans81ffettion)
29 Gardantles voeux les
27 Sanèmagnus equeis
lepidosunt vinaPoëtæ,
2S Foecundi cælices non
feceredisertum. Horat.
19 Severioris est virplus
austeres
A saine Thierry
,
saint
Bâle,Hautvillers&
Cumicres,
Sententcroître la voix,
la force & 30l'onction,
31 Lors qu'ils boivent les
jours de jubilation
De ce pieux nectar qui
provient sur leurs
terres.
Les Dames en beguin
de Reims & d'Avenay
tutis calcar 69 stimulus
vinum. Thes. Rem.
30 Vatasti nos rvino
compunctionis. Ps. 59.
31iVfl/z ille, quan.
quam Socraticis madet
sermonibus
j te negligit
horridus. Horat.
31, Sentent ceder d'abord
-
à la liq ueurdivine
Qui croît sur leurs côteaux
ou bienà Verzenay,
Foiblesse d'estomach, ftbriibniefeïc de poi- , I
33 Qui les tourmente si
souvent,
Et qui levur ientenrdittle. Enfin quiconque veut l
dans l'extreme vieil-
Je/Iè,
32 Stomachitædia diF
€Uttt. Thes. Rem.
33
Vinumin ventriculo
perfusum ciborum cofiionem
f5 distributionent
juvat.
Lacsenum.
Libre d'esprit & sain de
corps
54 Braver les horreurs de
la mort,
Et seconserver en liesse,
Qu'il ait en son cellier
un foudre de fin vin,
- t un recipé tout divin.
jj Avecque lui le pauvre
oublie ses disgraces
;
( Quatre rasades les effacent)
L'artïsan son travail, le
34Vinum remedium
adversùssenectutis duritiem.
Plato de kg,
35 Bibant obliviscantur
egestatis j'uæ. Eccles.
soldat tous ses
maux, 36
Le pelerin ses pas,le gasantsesrivaux,
L'homme convalescent
la douleur si cruelle
Que lui causa l'effortd'une
fievrerebelle, 37
Le prude sourcilleux les
rides de son front,38
Le vindicatifun affront.
Enfin c'est le tombeau
de toutes les miseres,
Des chagrins, des ennuis
qu'ici nous desesperent
;
36 Vinum laborum
pharmacumest. Limpid*
in Troad.
37 Etdoloris sui non
recordenturampliùs. Eccles.
38 PrAceliens est antipharmacum
; siquidem
caperatam mirèfrontem
exporrigitsuave clarumque
vinum. Rhodig.
C'est l'ame des plus doux
desirs,
Et l'innocent objet des
Colides.plaisirs.39
Sur ce pied je soûtiens,
& contre la Sorbonne,
Que le vin fut toujours
une chose trés
bonne.40
Le vin, me direz-vous,
est l'auteur des querelles.
Oui, quand il s'introduit
dansde foibles
cervelles,
39 Tristissobrietas est
remo'venda. Senec.
40 Tanturn vino crtditur
attribuisse Æfèulapius
, ut aqua id cum
numinibus,lance latHe-
,rif, Rhodig.
Qu'ilrencontre un bûveur
chagrin ou rioteux,
41
Ou quelque jeune furieux,
42, Qui boitavec excès &C
se plaît à l'yvresse,
Que le moindre mot
choque &C blesse. 43
44 Quoy? parce que
Noëenyvra saraison,
Le vin passera pour poi-
Ion?
41 Fel
41 Fel draconum wnumcorum.
Deuter.
42 Vinum multum
meracum infaniæcauft.
Hippoc.
43 Natis in usum latitiæ
Sapphis pugnare
Thracum ejl.Horat.
-
44 Vinum in jucunditatem
ereaturnejl, non inebrietatem ab initio.
hdt ce principe vain la
beauté, les attraits,
Les charmes de l'esprit,
le feu de 1éloquence,
L'érudition
,
la science
Contre l'ordre de Dieu
font reputez mauvais.
Point depresent du Ciel
dont le méchant n'abufe;
La prudence en lui de"
vient ruse
Pour surprendre les innocens
; L'éloquence mondaine
avec ses doux accens
Devient l'art dangereux
d'appuyer le mensonge
;
La politique prend la vé- ritépour songe:
Avecque les atours cette
femme au filet
Prend l'homme comme
on fait un timide
oiselet,
Et ces attraits charmans
dont chacun fait
estime.
Lui fervent d'échelons
au crime.
Faudra-t-il pour cela
proscrire ces talens
Qui font les hommes
excellens?
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Résumé : Erudition sur le vin.
Le texte 'Eruditionsur le vin' met en avant les nombreux bienfaits du vin. Il est décrit comme un remède contre l'ennui et le chagrin, capable d'enchanter les esprits et de charmer le cœur humain. Le vin est présenté comme un moyen de fournir du courage et de la joie, et de dissiper les rigoureux ennuis. Il est également loué pour ses vertus médicinales, aidant à traiter diverses maladies telles que les douleurs de colique, les rhumatismes, et les affections du foie. Le vin est considéré comme un lien social, charmant auteur d'allégresse, et grand sceau des mariages. Il est également vu comme un ennemi du divorce et des divisions, et un moteur puissant de l'âme. Le vin est recommandé pour les convalescents, les personnes mélancoliques, et ceux souffrant de paralysie. Il est également vanté pour ses effets bénéfiques sur les arts libéraux et l'éloquence. Cependant, le texte avertit contre les dangers de l'abus du vin, notamment chez les personnes à l'esprit faible ou les jeunes furieux. Malgré ces mises en garde, le vin est globalement présenté comme une chose très bonne, capable de dissiper les misères et les chagrins.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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7
p. 536-553
Discours sur les avantages et la nécessité de l'Union, [titre d'après la table]
Début :
Discours sur les avantages et la nécessité de l'Union ; prononcé [...]
Mots clefs :
Lyon, Union, Discours, Prévôt, Concorde, Discorde, Magistrats, Justice, Société, Gouverneur
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texteReconnaissance textuelle : Discours sur les avantages et la nécessité de l'Union, [titre d'après la table]
DISCOURS sur les avantages et la né
cessité de l'Union ; prononcé dans l'Hôtel
de Ville de Lyon , le 21 Decembre 1730.
jour de S. Thomas , la premiere année de
la Prevoté de M. Camille Perrichon , par
Me A. G. Boucher d'Argis , Avocat au
Parlement. A Lyon , chez André Laurent,
Imprimeur de M. le Duc de Villeroy & de
ta Ville , rue Raifin , à la Vérité , 1731 .
in 4.
Tous les ans , le 21 Decembre , il se
fait à Lyon , dans l'Hôtel de Ville , un
Discours public , où assistent en ceremonie
l'Archevêque , le Gouverneur de
la Ville , le Lieutenant de Roy , l'Intendant
, les Comtes de Lyon , la Cour des
Monnoyes , le Bureau des Finances , l'Election
, le Prevôt des Marchans et les
Echevins , les anciens Prevôts des Marchands
et Echevins.
Ce Discours qui roule sur tel sujet qu'il
plaît à l'Orateur de choisir , se termine
par des complimens addressez à chacune
des et à chacune des Compapersonnes
gnies que nous venons de nommer ,
il est précédé d'un Discours au Roy ,
et à present d'un autre à la Reine , et
d'un troisiéme au Dauphin.
६
M. Boucher d'Argis , Avccat au Parlement
de Paris , déja connu par quelques
Plaidoyers qui ont été goutez , fut
choisi
MAR S. 1731. 537
choisi pour faire le Discours du mois de
Decembre dernier , qui est celui dont
nous allons rendre compte.
L'Orateur y prend pour texte ces mots
de Salluste, dans son histoire de la guerre
des Romains contre Jugurtha.
› Concordia parve res crescunt . discordia
maxime dilabuntur. Et après avoir apos
trophé le Roy , la Reine , et Monseigneur
le Dauphin , dont les Portraits étoient
présens ; il apostrophe tout de suite M. le
Duc de Villeroy , Gouverneur de Lyons
M. le Duc de Retz , Lieutenant de Roy ;
M. Pouletier , Intendant ; Messieurs les
Comtes de Lyon , la Cour des Monnoyes ,
le Bureau des Finances,l'Election , M.Perrichon
, Prevôt des Marchands , Mess . les
Echevins , actuellement en charge , et
enfin Mrs les anciens Prevôts des Marchands
et Echevins.
Nous n'avons point nommé M. l'Archevêque
, parce que sa maladie ne lui
permit pas d'être présent.
Quoique le Discours soit françois , les
Apostrophes sont en latin , comme c'ess
Fusage : Les voici.
Rex Christianissime ,
Regina Christianissima.
Serenissime Delphine.
'Summe Provinciæ moderator,
1
Fiij Digni
538 MERCURE DE FRANCE
Dignissime Pro -Rex.
Amplissime Dicoearcha.
Nobilissimi Lugduni Comites.
Præses et Senatores integerrimi.
Præses et Regii Questores ornatissimi,
Tributorum Descriptores sapientissimi,
Clarissime Mercatorum Præses , nec non civitas
tis Præfecte .
Lectissimi ac Providentissimi Consules.
Viri de Patriâ quàm optime meriti.
Caterique Auditores omnium Ordinum commendatissimi.
c'est
Après ces saluts , M. Boucher d'Argis
commence son Discours, où il se propose
de montrer le prix inestimable de l'Union
. Son début est que de tous les avantages
qui contribuent à la splendeur d'un
Etat et au bonheur des Peuples , il n'en
est point de comparable à l'Union , que
par elle
que la fortune des particu
liers s'accroît et se conserve , que les
forces d'un Etat s'augmentent et se perpetuent
, que se forme cette Puissance qui
fait redouter un Empire à tous les autres
Peuples , et les force à le respecter ; que
sans l'Union,toute Société , quelque puissante
qu'elle paroisse à nos yeux , éprouve
bien-tôt que toute cette force apparente
n'étoit qu'une veritable foiblesse , enfin
que
MARS. 1731. $39
que sans l'Union l'on ne peut s'attendre
de voir subsister ni les Coutumes les
mieux établies , ni les Empires les plus
florissans.
,
Pour faire sentir la vérité de ces maximes
M. d'Argis demande quel autre
motif que celui des secours qu'on doit
attendre de l'Union , a engagé les hom
mes dans les siècles les plus reculez à for--
mer entr'eux ces Sociétez , que le temps
et l'experience n'ont pas encore cessé de
perfectionner. N'est- ce pas , dit-il , ce qui
Les a obligez de s'assembler , de bâtir des
Villes , de se faire des Loix pour y amener
FOrdre et la Justice parmi eux. L'Homme,,
continuë- t- il , ce chef- d'oeuvre de la naș
ture , si parfait , si achevé , et que ses prox
pres perfections rendent incompréhensible à
Ini-même; cet être , dont l'intelligence s'étend
·au-delà des bornes de l'Univers ; le croiroiton
, Messieurs , ne peut cependant se suffire
à lui-même il ne sçauroit fournir à tous ses
differens besoins , le secours de ses semblables:
lui est nécessaire ; je ne dis
pas
seulement
pour soutenir la foiblesse de l'enfance , mais
pour suppléer dans tous les âges , aux défauts
qui sont inséparables de sa nature ; ainsi l'a
ordonné le Créateur. Est-ce pour humilier
Homme et lui faire sentir qu'il n'est pas
encore tout àfait hors du neant ? N'est- cepas
plutôt pour lier ensemble les hommes par des
Fij noeuds
$40 MERCURE DE FRANCE.
noeuds d'autant plus indissolubles qu'un inferêt
commun les forme et les serre ? On peut
donc dire de l'Union , qu'elle est aussi nécessaire
qu'avantageuse , puisqu'elle est le
principe et la source de la grandeur d'un
Etat et de la félicité des Peuples .
M.d'Argis prévoit icy l'erreur où pourroit
conduire le mot équivoque d'Union,
et comme rien n'est plus important dans
un point de la conséquence de celui - cy
que de bien définir un terme essentiel sur
lequel roule tout ce qu'on avance , l'Orateur
a soin d'en éloigner jusqu'à la
moindre ambiguité. A
Mais quelle est , dit- il , cette Union désirable
qui peut seule procurer de si grands
avantages ? Ce n'est pas seulement une Sosiété
formée au hazard entre plusieurs hommes
qui se rassembleroient en un même lien
pour réunir leurs forces , leurs talens , leur
industrie, et se préter un secours mutuel.L’Vnion
dans ce point de vûë , ne laisseroit pas
de leur être utile et même nécessaire , mais
elle seroit encore imparfaite ce ne seroit
qu'une assemblée formée par l'interêt à laquelle
souvent le coeur n'auroit point de
part. Ceux qui seroient ainsi rassen.ble ,.
pourroient être divisez interieurement. Ils ne
seroient même que plus à plaindre d'être
réunis dans un même lieu , s'ils n'étoient
encore plus unis de coeur et d'affection.
A
MARS. 1731.
541
A ces trairs l'Auteur en ajoute d'autres
qui ne permettent pas de se méprendre
sur la véritable Union dont il parle .
•
La concorde , dit- il , qui doit nécessairement
procurer la gloire de l'Etat et la félicité
des Peuples , n'est autre chose qu'une société
formée par des liaisons de bienveillance
contractée entre un Peuple entier , qui semble
être convenu de ne composer qu'une simple
famille sous un même Chef: Cette société
est fondée sur les Loix qui reglent les devoirs
de chaque membre de cette famille . L
zele et l'application qu'ils ont à s'acquitter
chacun des fonctions qui leur ont été destinées
, l'attention qu'ils ont de ne point se
troubler les uns les autres , forment cett ?
union parfaite qui procure des avantages
considérables à la société , qu'elle se voit en
état de résister à tous ceux qui voudroient
La détruire. Chaque Membre de cette Société
voit augmenter chaque jour sa fortune et
fouit en paix du fruit de ses travaux et de
son industrie.
si
Après cette explication , M. d'Argis expose
ce que c'est qu'un Etat . Il remarque
que c'est un Corps , et que les Citoyens
en sont les membres ; que le rapport mutuel
que ces Citoyens ont entr'eux,donne
à ce Corps l'ame et la vie , et forme un
composé merveilleux qui ne peut subsiter,
ni conserver son être sans cette heu
F v reuse
$42 MERCURE DE FRANCE
reuse harmonie que l'on admire dans l'U
nivers et dans toutes les Parties qui le
composent.
Il appuye de l'expérience sa réfléxion.
11 demande si l'on n'éprouve pas tous les
jours dans l'éxécution des projets , même
les plus ordinaires , l'avantage et la nécessité
de se réünir plusieurs pour y
réüssir ; il fait observer que souvent un
seul se rebuteroit, et que deux s'animent ;
que l'un a le conseil et l'autre l'exécu
tion ; l'un la force et l'autre l'adresse ;
le se- les talens sont partagez et que que
Cours mutuel vient about de tout, ensorte
que l'Union conduit au succès des entreprises
les plus difficiles.
Nous passons quelques autres refléxions
pour venir à la peinture que M. Boucher
d'Argis, qui ne perd jamais de vûë
son objet , trouve occasion de faire du
bonheur complet d'un Etat. Peinture ,
dont les traits bien considerez , offrent
d'utiles leçons .
Le bonheur de l'Etat , dit-il , est parfait
Lorsque chaque Citoyen se renferme dans de
justes bornes , s'applique uniquement à remplir
ses devoirs , et ne contrevient point aux
Loix qui sont le fondement de la société civile
; car cette douce paix que la concorde
procure aux Peuples , est le fruit de lajus→
tice et l'ouvrage de ceux qui en sont les dér
posiMARS.
1731. 543
›
positaires ; c'est la justice qui apporte par
tout cet ordre , et cette simetrie politique qui
unit les personnes de différentes conditions
les différens corps , les differens états ; c'est
elle qui entretient cette liaison si utile et si
nécessaire entre les différentes nations , c'est
elle qui concilie par la modération l'inégalité
des humeurs et des esprits , et qui entretient
chacun dans son rang et ses droits , c'est
elle qui établit la subordination ; enfin qui
réprime la licence et le désordre enprotegeant
l'innocence et soutenant la vérité.
L'Orateur ajoute que les troubles , les
dissentions , qui interrompent quelquefois
la tranquillité d'un Etat , ou des par
ticuliers , ne viennent que des excès que
la Justice n'a point réprimez ; après quoi
il conclud que ce sont donc les Loix qui
forment et qui entretiennent cette Union
si avantageuse et si nécessaire pour la
gloire et le bonheur des Peuples , que pat
conséquent il est de l'attention des Magis
trats qui sont chargez du soin de faire
exécuter ces Loix , qu'on doit attendre la
conservation d'un bien si précieux, puis
que ce sont eux qui par leur autorité, et
plus encore par leur prudence , doivent
entretenir dans un Etat cet accord , cette
harmonie , cette subordination si désirables
, sans quoi les peuples ne peuvent
être sensibles aux autres biens..
Fvj Telle
་ ་
t
544 MERCURE DE FRANCE
Telle est l'idée que M. Boucher d'Argis
veut qu'on se fasse de la concorde et
de l'Union qui doit regner entre les differens
Peuples d'un même Etat. Tels sont
les fondemens qu'il pose de leur grandeu
er de leur félicité ? Il en appelle icy aux
exemples que fournit là- dessus l'Histoire.
Il veut que l'on jette les yeux sur les
Empires les plus florissans , qu'on les
considere dans leur origine , qu'on les
suive dans leurs différens progrès jusqu'au
dégré de Puissance et de Grandeur où ils
sont parvenus , et il soutient qu'on n'en
découvrira pas un seul qui dans toutes les
occasions importantes ne se soit soutena
et ne se soit élevé par l'effet de l'Union.
Il cite sur ce point l'ancienne Rome
qui par la force de ses armes , soumit
presque toute la terre.
Ce n'étoit d'abord , dit-il , qu'une assemblée
de quelques Bergers & les Nations voisines
étoient puissantes et redoutables ; il paroissoit
difficile qu'une Ville naissante comme
celle- là , pût jamais s'élever au milieu de
tant de Peuples , jaloux de son établissement
; cependant malgré tous les avantages
que les Peuples de l'Italie avoient sur elle ;
P'Union des Romains la rendit plus puissan
te que cette multitude de Nations ennemis
qui l'environnoient de toutes parts. Unis
pour le bien de la Patrie , animez d'un même
zele
MARS. 1731. 545
zéle pour la gloire , ilsfurent toujours invincibles
, et la posterité de cette petite troupe
Bergers conquit tout l'Univers.A
de
Notre Orateur ne manque pas icy
l'occasion qui se présente de rapporter ce
que firent les Romains , pour marquer
combien ils s'estimoient redevables à la-
Concorde. Comme leur Empire , remarque-
t- il , devoit tous ses progrès à l'Union
, ils la regarderent comme un présent
du ciel , et s'en firent une Divinité
qu'ils adorerent sous le nom de la Concorde.
Camille voulut qu'on lui rendit
un culte solennel , et lui éleva un Temple
, où l'on faisoit des Sacrifices pour
la
coujurer de répandre dans tous les coeurs
des sentimens de paix et d'union.
Mais sans s'arrêter à des exemples
étrangers pour faire voir ce que peut
l'Union , M.d'Argis n'en veut point d'autres
que le bonheur dont la France joüit
depuis son origine. Bonheur , dit - il ,
qui n'a souffert d'alteration que dans ces
tems orageux où les furies , je veux dire , les
passions , je veux dire cette ambition qui
rompt les attachemens les plus naturels, vint
soufler dans tous les coeurs le trouble et la
discorde , et causer des désordres que
la sagesse
et la valeur de nos Rois ont tellement
fait évanouir , que nous ne les connoissons
plus que par l'Histoire.
Ainsi
146 MERCURE DE FRANCE
Ainsi la Concorde, continuë notre Orateur
, ( lequel fait toujours servir ses réfléxions
de preuve à son texte, et ne sçait
ce que s'est que de s'écarter à de vaines
digressions. ) Ainsi la Concorde qui avoit
uni pendant tant de siécles toutes les Villes
et toutes les Provinces dont est composé
cet Etat si vaste et si floritsant, cette
même Concorde les réunit encore aujourd'hui
et les lie entr'elles par des liens
d'autant plus parfaits , qu'elles ont mieux
reconnu par une fatale experience, les mal .
heurs qu'entraîne après soi la Discorde.
Ici M. d'Argis , par une de ces tran
sitions, où il y a quelquefois d'autant plus
d'art qu'il y en paroît moins , trouve
moyen , en se tenant toujours renfermé
dans son sujet , de passer à l'éloge de la
Ville de Lyon.
Quelbonheur pour cette Ville , s'écrie - t-il,
de n'avoirjamais éprouvé que les avantages
de l'Union, et qu'il lui est glorieux de s'êtra
toujours élevée par sa sagesse et sa constance ,
au- dessus des exemples pernicieux que lui
donnerent dans les malheureux temps , dont
nous venons de parler , la pluspart des Villes
du Royaume , et d'avoir ainsi surpassé la
Ville même à laquelle seule elle peut ceder le
rang dans l'Etat.
Tout ne paroît- il pas annoncer icy cette
Union désirable , et ne dirait- on pas que la
natura
MARS. 1731. $47
"
nature même y porte les habitans fortune
de cette Ville.
M. d'Argis en appelle là- dessus à la
seule situation de la Ville dont il parle..
- Deux Fleuves superbes et majestueux ,
dit-il , qui après avoir arrosé diverses contrées
, viennent mêler leurs eaux aux pieds
des murs de cette Ville , pour ne faire plus
qu'un Fleuve , malgré l'extrême difference de
leur cours ; ne semblent - ils pas nous appren
dre quel est l'heureux caractere et la disposi
tion naturelle de ceux qui en habitent les
bords.
Cette Ville , située au centre de l'Europe,
ne paroît-elle pas faite pour réunir les diffé
rens Peuples que son commerce florissant y
attire ?
Après ces réfléxions sur la situation
du lieu , l'Orateur entre dans le détail de
plusieurs circonstances glorieuses à la
Ville de Lyon.
·
Il remarque que les Romains distin
guerent toujours cette Ville de tout le
reste de leur domination , qu'ils firent
gloire de contribuer à sa grandeur , et
qu'en reconnoissance
des avantages que
son commerce leur procuroit , ils voulurent
qu'elle fût , pour ainsi dire , unieavec
Rome , et qu'elle fût reconnue pour
Colonie Romaine; que l'Empereur Clau
de qui y étoit né , le proposa lui-même
348 MERCURE DE FRANCE
*
*
au Sénat , et fit à cette occasion la Ha
rangue que cette Ville conserve encore ,
dans laquelle il representa de quelle importance
il étoit pour l'Empire , d'attacher
de plus en plus à la Patrie de tant
d'Illustres Sénateurs , une Alliée fidelle incapable
de manquer à ses engagemens.
Que le Sénat qui connoissoit les avantages
et la nécessité de l'Union , reçut avec
empressement la proposition de l'Empereur,
et fit gloire d'associer Lyon à Rome.
Que ce n'est pas seulement avec les
Peuples voisins que les habitans de cette
celebre Ville sçavent entretenir des liaisons
utiles à leur Commerce , mais que
le succès de ce Commerce dépend encore
bien plus de la bonne intelligence dans
laquelle ces mêmes Habitans vivent entre
eux , et sur tout de ces societez particulieres
qui font l'union des fonds er
des soins de plusieurs Négocians ; societez
qui rendent le Commerce de Lyon
plus considerable et en même tems plus
facile , par le secours mutuel que ceux
qui les composent se prétent en travail,
lant de concert au bien commun.
M.d'Argis n'oublie pas de mettre ici sous
les yeux la justice et l'équité qui président
à ce Commerce ; l'attention des Magistrats
à maintenir par tout le bon ordre ,
l'empressement des Citoyens à observer
les
MARS. 1731. 549
les Loix , leur attachement au Prince 1
qu'ils regardent comme le lien de leur
union , enfin les épreuves que dans les
situations les plus difficiles nos Rois ont
faites de cet inviolable attachement , et
sur lesquelles est fondée cette confiance
singuliere qui se repose de la garde d'u
ne Ville si importante , sur ses seuls Citoyens
, & c.
Tout ce qu'a dit jusqu'ici l'Orateur ;
aboutit à cette conclusion , qu'il n'est rien
de plus avantageux que l'union , et que
c'est elle qui contribuë le plus à la gran,
deur d'un Etat et au bonheur des Peuples.
Concordia parva res crescunt.
Reste à montrer les malheurs qu'entraîne
avec soi la funeste discorde , selon
ces autres paroles du Texte : Discordia
maxima dilabuntur. Et c'est ce que M.d'Argis
fait voir par plusieurs Refléxions et
par plusieurs exemples.
Il veut qu'on se représente d'abord un
Monstre conduit par la rage , les yeux enflammez
, le front couvert de sang , secoüant
dans ses mains de noirs flambeaux,
répandant en tous lieux les soupçons , la
frayeur , les allarmes , traînant après lui
la haîne et l'inhumanité .
Telle est , dit-il , et plus affreuse encore
la Discorde qui ravage un Etat ; on n'y
voit que fuaestes, ligues , qu'intrigues crimi
nelles
5 MERCURE DE FRANCE
nelles , qu'odieuses conspirations ; les Peu
ples , au lieu de réunir leurs forces contre les
ennemis de l'Etat , les tournent contre euxmêmes
et se détruisent. La gloire de l'Etat
s'obscurcit , et bientôt sa grandeur et sa puissance
s'évanoüissent ; mais le plus terrible
effet de la desunion ce sont les Guerres civiless:
ces Guerres qui font frémir la Nature , et qui
pourtant l'échauffent. On suit aveuglément
differens partis , l'unjuste , si l'on veut , l'autre
injuste ; mais ils sont également violens
également cruels ; l'un et l'autre cherche à
verser le sang qu'il devroit deffendre. Le
fils armé contre le pere , le frere contre le freres.
tous aspirent à une victoire dont ils devroient
rongir; le parti que la fortune aveugle favorise,
ne triomphe que sur les ruines de la
Patrie.
M. d'Argis représente ici combien legere
est souvent la cause de tant de maux;
et remontant à l'Histoire Romaine , ildemande
combien les démêlez de Marius:
et de Sylla , devenus une dissension publique
, ne couterent pas de sang à Rome,
tour-à-tour esclave de ces deux Tyrans
? Il remarque comme elle se livre ensuite
à l'ambition de César et de Pompée,
non pour deffendre sa liberté , mais pour
servir la jalousie de deux Rivaux , et
comme le Trophée que César éleve à
Pharsale , devient le tombeau de la liberté
>
· pu
MARS. 1731. $52
publique ; mais une observation essen
tielle qu'il fait à ce sujet , c'est que le
sort de l'Empire fût le même que celui
de la République ; il soutint toute sa
gloire , il conserva toute son étendue
tant qu'il n'eut qu'un Maître absolu
dont l'autorité réunissoit tant de Peuples.
Au lieu le que partage l'affoiblit , en
avilit la majesté , et le rendit la conquête
facile des Barbares qu'il avoit autrefois.
subjuguez .
L'Orateur descend ensuite à la Monar
chie Françoise ; mais c'est pour déclarer
qu'il ne peut se résoudre à parler des périls
où la discorde a mis autrefois cette
Monarchie , qu'à la verité la fidélité de
Lyon paroîtroit avec éclat ; mais que
cette Ville veut bien renoncer à la gloire
qui lui en reviendroit , pourvû qu'on lui
épargne un souvenir si douloureux.
Si des Etats l'on passe à l'interieur des
Familles ; quels maux n'y cause pas la discorde
? Cet article n'échappe pas à M.d'Argis
, il expose aux yeux les desordres qui
surviennent , lorsque l'union , si necessaire
entre ceux que la Nature unit déja par
les liens du sang , cesse de regler leurs dé
marches , et qu'une haine implacable formée
par l'intérêt ou par quelqu'autre pas+
sion aussi funeste , s'empare de leurs es
prits. Plus l'union , dit- il , et l'amitié sant
natu
352 MERCURE DE FRANCE
naturelles entre ces personnes , plus il semble
qu'il soit difficile de les reunir lorsqu'elles
sont malheureusement divisées. La déroute
se met alors dans les fortunes les mieux établies
, les Maisons les plus brillantes et les
plus illustres périssent on voit avec douleur
ceux qui sont particulierement nez pour
se prêter un secours mutuel, prendre plaisir à
se détruire réciproquement delà ces inimitiez
irréconciliables qui se perpetuent dans
et qui se soutiennent encore
sur les ruines même des Maisons qu'elles
ont renversées.
les Familles
--
,
- Notre Auteur , après une suite d'autres
Refléxions sur les malheurs qu'entraîne
la discorde , finit en ces termes :
: Mais ne nous arrêtons pas davantage à
ses objets odieux , écartons ces images funespes
, qui ne doivent servir qu'à nous apprendre
la necessité de l'union. Je n'ai pas
besoin de faire envisager à cette Ville ," les
malheurs de la desunion qu'elle ne connut
jamais. Elle est , au contraire , le modele
d'union le plus parfait qu'on puisse proposer
à toutes les Villes du Royaume . Enfaut- il
d'autre preuve que cette auguste Assemblée
où j'ai l'honneur de voir tant de grands hom
mes et tant de Corps illustres réunis , qui
concourent tous à entretenir l'union parfaite
qui regne dans cette Ville..
Au Discours de M.d'Argis en succedent
qua-
养
MAR S. 1731 .
553
quatorze autres du même Orateur, comme
nous l'avons marqué ; le premier au Roi ,
le second à la Reine , le troisiéme au Dau
phin , et les autres aux differentes personnes
et aux differentes Compagnies que
nous avons nommées au commencement.
Ces Discours ont tous rapport à l'union;
et quoique très - differens entr'eux par
leurs differens sujets , ausquels ils sont si
propres , qu'ils ne peuvent être appliquez
à d'autres , l'Auteur a pris soin de
les tourner de maniere , que nonobstant
cette difference essentielle et absolument
requise,ils se réunissent tous à representer
F'excellence de l'union , ce qui n'est pas
l'effet d'un Art médiocre . Il conviendroit
d'en citer ici quelques uns , mais l'étendue
de notre Extrait ne le comporte pas.
cessité de l'Union ; prononcé dans l'Hôtel
de Ville de Lyon , le 21 Decembre 1730.
jour de S. Thomas , la premiere année de
la Prevoté de M. Camille Perrichon , par
Me A. G. Boucher d'Argis , Avocat au
Parlement. A Lyon , chez André Laurent,
Imprimeur de M. le Duc de Villeroy & de
ta Ville , rue Raifin , à la Vérité , 1731 .
in 4.
Tous les ans , le 21 Decembre , il se
fait à Lyon , dans l'Hôtel de Ville , un
Discours public , où assistent en ceremonie
l'Archevêque , le Gouverneur de
la Ville , le Lieutenant de Roy , l'Intendant
, les Comtes de Lyon , la Cour des
Monnoyes , le Bureau des Finances , l'Election
, le Prevôt des Marchans et les
Echevins , les anciens Prevôts des Marchands
et Echevins.
Ce Discours qui roule sur tel sujet qu'il
plaît à l'Orateur de choisir , se termine
par des complimens addressez à chacune
des et à chacune des Compapersonnes
gnies que nous venons de nommer ,
il est précédé d'un Discours au Roy ,
et à present d'un autre à la Reine , et
d'un troisiéme au Dauphin.
६
M. Boucher d'Argis , Avccat au Parlement
de Paris , déja connu par quelques
Plaidoyers qui ont été goutez , fut
choisi
MAR S. 1731. 537
choisi pour faire le Discours du mois de
Decembre dernier , qui est celui dont
nous allons rendre compte.
L'Orateur y prend pour texte ces mots
de Salluste, dans son histoire de la guerre
des Romains contre Jugurtha.
› Concordia parve res crescunt . discordia
maxime dilabuntur. Et après avoir apos
trophé le Roy , la Reine , et Monseigneur
le Dauphin , dont les Portraits étoient
présens ; il apostrophe tout de suite M. le
Duc de Villeroy , Gouverneur de Lyons
M. le Duc de Retz , Lieutenant de Roy ;
M. Pouletier , Intendant ; Messieurs les
Comtes de Lyon , la Cour des Monnoyes ,
le Bureau des Finances,l'Election , M.Perrichon
, Prevôt des Marchands , Mess . les
Echevins , actuellement en charge , et
enfin Mrs les anciens Prevôts des Marchands
et Echevins.
Nous n'avons point nommé M. l'Archevêque
, parce que sa maladie ne lui
permit pas d'être présent.
Quoique le Discours soit françois , les
Apostrophes sont en latin , comme c'ess
Fusage : Les voici.
Rex Christianissime ,
Regina Christianissima.
Serenissime Delphine.
'Summe Provinciæ moderator,
1
Fiij Digni
538 MERCURE DE FRANCE
Dignissime Pro -Rex.
Amplissime Dicoearcha.
Nobilissimi Lugduni Comites.
Præses et Senatores integerrimi.
Præses et Regii Questores ornatissimi,
Tributorum Descriptores sapientissimi,
Clarissime Mercatorum Præses , nec non civitas
tis Præfecte .
Lectissimi ac Providentissimi Consules.
Viri de Patriâ quàm optime meriti.
Caterique Auditores omnium Ordinum commendatissimi.
c'est
Après ces saluts , M. Boucher d'Argis
commence son Discours, où il se propose
de montrer le prix inestimable de l'Union
. Son début est que de tous les avantages
qui contribuent à la splendeur d'un
Etat et au bonheur des Peuples , il n'en
est point de comparable à l'Union , que
par elle
que la fortune des particu
liers s'accroît et se conserve , que les
forces d'un Etat s'augmentent et se perpetuent
, que se forme cette Puissance qui
fait redouter un Empire à tous les autres
Peuples , et les force à le respecter ; que
sans l'Union,toute Société , quelque puissante
qu'elle paroisse à nos yeux , éprouve
bien-tôt que toute cette force apparente
n'étoit qu'une veritable foiblesse , enfin
que
MARS. 1731. $39
que sans l'Union l'on ne peut s'attendre
de voir subsister ni les Coutumes les
mieux établies , ni les Empires les plus
florissans.
,
Pour faire sentir la vérité de ces maximes
M. d'Argis demande quel autre
motif que celui des secours qu'on doit
attendre de l'Union , a engagé les hom
mes dans les siècles les plus reculez à for--
mer entr'eux ces Sociétez , que le temps
et l'experience n'ont pas encore cessé de
perfectionner. N'est- ce pas , dit-il , ce qui
Les a obligez de s'assembler , de bâtir des
Villes , de se faire des Loix pour y amener
FOrdre et la Justice parmi eux. L'Homme,,
continuë- t- il , ce chef- d'oeuvre de la naș
ture , si parfait , si achevé , et que ses prox
pres perfections rendent incompréhensible à
Ini-même; cet être , dont l'intelligence s'étend
·au-delà des bornes de l'Univers ; le croiroiton
, Messieurs , ne peut cependant se suffire
à lui-même il ne sçauroit fournir à tous ses
differens besoins , le secours de ses semblables:
lui est nécessaire ; je ne dis
pas
seulement
pour soutenir la foiblesse de l'enfance , mais
pour suppléer dans tous les âges , aux défauts
qui sont inséparables de sa nature ; ainsi l'a
ordonné le Créateur. Est-ce pour humilier
Homme et lui faire sentir qu'il n'est pas
encore tout àfait hors du neant ? N'est- cepas
plutôt pour lier ensemble les hommes par des
Fij noeuds
$40 MERCURE DE FRANCE.
noeuds d'autant plus indissolubles qu'un inferêt
commun les forme et les serre ? On peut
donc dire de l'Union , qu'elle est aussi nécessaire
qu'avantageuse , puisqu'elle est le
principe et la source de la grandeur d'un
Etat et de la félicité des Peuples .
M.d'Argis prévoit icy l'erreur où pourroit
conduire le mot équivoque d'Union,
et comme rien n'est plus important dans
un point de la conséquence de celui - cy
que de bien définir un terme essentiel sur
lequel roule tout ce qu'on avance , l'Orateur
a soin d'en éloigner jusqu'à la
moindre ambiguité. A
Mais quelle est , dit- il , cette Union désirable
qui peut seule procurer de si grands
avantages ? Ce n'est pas seulement une Sosiété
formée au hazard entre plusieurs hommes
qui se rassembleroient en un même lien
pour réunir leurs forces , leurs talens , leur
industrie, et se préter un secours mutuel.L’Vnion
dans ce point de vûë , ne laisseroit pas
de leur être utile et même nécessaire , mais
elle seroit encore imparfaite ce ne seroit
qu'une assemblée formée par l'interêt à laquelle
souvent le coeur n'auroit point de
part. Ceux qui seroient ainsi rassen.ble ,.
pourroient être divisez interieurement. Ils ne
seroient même que plus à plaindre d'être
réunis dans un même lieu , s'ils n'étoient
encore plus unis de coeur et d'affection.
A
MARS. 1731.
541
A ces trairs l'Auteur en ajoute d'autres
qui ne permettent pas de se méprendre
sur la véritable Union dont il parle .
•
La concorde , dit- il , qui doit nécessairement
procurer la gloire de l'Etat et la félicité
des Peuples , n'est autre chose qu'une société
formée par des liaisons de bienveillance
contractée entre un Peuple entier , qui semble
être convenu de ne composer qu'une simple
famille sous un même Chef: Cette société
est fondée sur les Loix qui reglent les devoirs
de chaque membre de cette famille . L
zele et l'application qu'ils ont à s'acquitter
chacun des fonctions qui leur ont été destinées
, l'attention qu'ils ont de ne point se
troubler les uns les autres , forment cett ?
union parfaite qui procure des avantages
considérables à la société , qu'elle se voit en
état de résister à tous ceux qui voudroient
La détruire. Chaque Membre de cette Société
voit augmenter chaque jour sa fortune et
fouit en paix du fruit de ses travaux et de
son industrie.
si
Après cette explication , M. d'Argis expose
ce que c'est qu'un Etat . Il remarque
que c'est un Corps , et que les Citoyens
en sont les membres ; que le rapport mutuel
que ces Citoyens ont entr'eux,donne
à ce Corps l'ame et la vie , et forme un
composé merveilleux qui ne peut subsiter,
ni conserver son être sans cette heu
F v reuse
$42 MERCURE DE FRANCE
reuse harmonie que l'on admire dans l'U
nivers et dans toutes les Parties qui le
composent.
Il appuye de l'expérience sa réfléxion.
11 demande si l'on n'éprouve pas tous les
jours dans l'éxécution des projets , même
les plus ordinaires , l'avantage et la nécessité
de se réünir plusieurs pour y
réüssir ; il fait observer que souvent un
seul se rebuteroit, et que deux s'animent ;
que l'un a le conseil et l'autre l'exécu
tion ; l'un la force et l'autre l'adresse ;
le se- les talens sont partagez et que que
Cours mutuel vient about de tout, ensorte
que l'Union conduit au succès des entreprises
les plus difficiles.
Nous passons quelques autres refléxions
pour venir à la peinture que M. Boucher
d'Argis, qui ne perd jamais de vûë
son objet , trouve occasion de faire du
bonheur complet d'un Etat. Peinture ,
dont les traits bien considerez , offrent
d'utiles leçons .
Le bonheur de l'Etat , dit-il , est parfait
Lorsque chaque Citoyen se renferme dans de
justes bornes , s'applique uniquement à remplir
ses devoirs , et ne contrevient point aux
Loix qui sont le fondement de la société civile
; car cette douce paix que la concorde
procure aux Peuples , est le fruit de lajus→
tice et l'ouvrage de ceux qui en sont les dér
posiMARS.
1731. 543
›
positaires ; c'est la justice qui apporte par
tout cet ordre , et cette simetrie politique qui
unit les personnes de différentes conditions
les différens corps , les differens états ; c'est
elle qui entretient cette liaison si utile et si
nécessaire entre les différentes nations , c'est
elle qui concilie par la modération l'inégalité
des humeurs et des esprits , et qui entretient
chacun dans son rang et ses droits , c'est
elle qui établit la subordination ; enfin qui
réprime la licence et le désordre enprotegeant
l'innocence et soutenant la vérité.
L'Orateur ajoute que les troubles , les
dissentions , qui interrompent quelquefois
la tranquillité d'un Etat , ou des par
ticuliers , ne viennent que des excès que
la Justice n'a point réprimez ; après quoi
il conclud que ce sont donc les Loix qui
forment et qui entretiennent cette Union
si avantageuse et si nécessaire pour la
gloire et le bonheur des Peuples , que pat
conséquent il est de l'attention des Magis
trats qui sont chargez du soin de faire
exécuter ces Loix , qu'on doit attendre la
conservation d'un bien si précieux, puis
que ce sont eux qui par leur autorité, et
plus encore par leur prudence , doivent
entretenir dans un Etat cet accord , cette
harmonie , cette subordination si désirables
, sans quoi les peuples ne peuvent
être sensibles aux autres biens..
Fvj Telle
་ ་
t
544 MERCURE DE FRANCE
Telle est l'idée que M. Boucher d'Argis
veut qu'on se fasse de la concorde et
de l'Union qui doit regner entre les differens
Peuples d'un même Etat. Tels sont
les fondemens qu'il pose de leur grandeu
er de leur félicité ? Il en appelle icy aux
exemples que fournit là- dessus l'Histoire.
Il veut que l'on jette les yeux sur les
Empires les plus florissans , qu'on les
considere dans leur origine , qu'on les
suive dans leurs différens progrès jusqu'au
dégré de Puissance et de Grandeur où ils
sont parvenus , et il soutient qu'on n'en
découvrira pas un seul qui dans toutes les
occasions importantes ne se soit soutena
et ne se soit élevé par l'effet de l'Union.
Il cite sur ce point l'ancienne Rome
qui par la force de ses armes , soumit
presque toute la terre.
Ce n'étoit d'abord , dit-il , qu'une assemblée
de quelques Bergers & les Nations voisines
étoient puissantes et redoutables ; il paroissoit
difficile qu'une Ville naissante comme
celle- là , pût jamais s'élever au milieu de
tant de Peuples , jaloux de son établissement
; cependant malgré tous les avantages
que les Peuples de l'Italie avoient sur elle ;
P'Union des Romains la rendit plus puissan
te que cette multitude de Nations ennemis
qui l'environnoient de toutes parts. Unis
pour le bien de la Patrie , animez d'un même
zele
MARS. 1731. 545
zéle pour la gloire , ilsfurent toujours invincibles
, et la posterité de cette petite troupe
Bergers conquit tout l'Univers.A
de
Notre Orateur ne manque pas icy
l'occasion qui se présente de rapporter ce
que firent les Romains , pour marquer
combien ils s'estimoient redevables à la-
Concorde. Comme leur Empire , remarque-
t- il , devoit tous ses progrès à l'Union
, ils la regarderent comme un présent
du ciel , et s'en firent une Divinité
qu'ils adorerent sous le nom de la Concorde.
Camille voulut qu'on lui rendit
un culte solennel , et lui éleva un Temple
, où l'on faisoit des Sacrifices pour
la
coujurer de répandre dans tous les coeurs
des sentimens de paix et d'union.
Mais sans s'arrêter à des exemples
étrangers pour faire voir ce que peut
l'Union , M.d'Argis n'en veut point d'autres
que le bonheur dont la France joüit
depuis son origine. Bonheur , dit - il ,
qui n'a souffert d'alteration que dans ces
tems orageux où les furies , je veux dire , les
passions , je veux dire cette ambition qui
rompt les attachemens les plus naturels, vint
soufler dans tous les coeurs le trouble et la
discorde , et causer des désordres que
la sagesse
et la valeur de nos Rois ont tellement
fait évanouir , que nous ne les connoissons
plus que par l'Histoire.
Ainsi
146 MERCURE DE FRANCE
Ainsi la Concorde, continuë notre Orateur
, ( lequel fait toujours servir ses réfléxions
de preuve à son texte, et ne sçait
ce que s'est que de s'écarter à de vaines
digressions. ) Ainsi la Concorde qui avoit
uni pendant tant de siécles toutes les Villes
et toutes les Provinces dont est composé
cet Etat si vaste et si floritsant, cette
même Concorde les réunit encore aujourd'hui
et les lie entr'elles par des liens
d'autant plus parfaits , qu'elles ont mieux
reconnu par une fatale experience, les mal .
heurs qu'entraîne après soi la Discorde.
Ici M. d'Argis , par une de ces tran
sitions, où il y a quelquefois d'autant plus
d'art qu'il y en paroît moins , trouve
moyen , en se tenant toujours renfermé
dans son sujet , de passer à l'éloge de la
Ville de Lyon.
Quelbonheur pour cette Ville , s'écrie - t-il,
de n'avoirjamais éprouvé que les avantages
de l'Union, et qu'il lui est glorieux de s'êtra
toujours élevée par sa sagesse et sa constance ,
au- dessus des exemples pernicieux que lui
donnerent dans les malheureux temps , dont
nous venons de parler , la pluspart des Villes
du Royaume , et d'avoir ainsi surpassé la
Ville même à laquelle seule elle peut ceder le
rang dans l'Etat.
Tout ne paroît- il pas annoncer icy cette
Union désirable , et ne dirait- on pas que la
natura
MARS. 1731. $47
"
nature même y porte les habitans fortune
de cette Ville.
M. d'Argis en appelle là- dessus à la
seule situation de la Ville dont il parle..
- Deux Fleuves superbes et majestueux ,
dit-il , qui après avoir arrosé diverses contrées
, viennent mêler leurs eaux aux pieds
des murs de cette Ville , pour ne faire plus
qu'un Fleuve , malgré l'extrême difference de
leur cours ; ne semblent - ils pas nous appren
dre quel est l'heureux caractere et la disposi
tion naturelle de ceux qui en habitent les
bords.
Cette Ville , située au centre de l'Europe,
ne paroît-elle pas faite pour réunir les diffé
rens Peuples que son commerce florissant y
attire ?
Après ces réfléxions sur la situation
du lieu , l'Orateur entre dans le détail de
plusieurs circonstances glorieuses à la
Ville de Lyon.
·
Il remarque que les Romains distin
guerent toujours cette Ville de tout le
reste de leur domination , qu'ils firent
gloire de contribuer à sa grandeur , et
qu'en reconnoissance
des avantages que
son commerce leur procuroit , ils voulurent
qu'elle fût , pour ainsi dire , unieavec
Rome , et qu'elle fût reconnue pour
Colonie Romaine; que l'Empereur Clau
de qui y étoit né , le proposa lui-même
348 MERCURE DE FRANCE
*
*
au Sénat , et fit à cette occasion la Ha
rangue que cette Ville conserve encore ,
dans laquelle il representa de quelle importance
il étoit pour l'Empire , d'attacher
de plus en plus à la Patrie de tant
d'Illustres Sénateurs , une Alliée fidelle incapable
de manquer à ses engagemens.
Que le Sénat qui connoissoit les avantages
et la nécessité de l'Union , reçut avec
empressement la proposition de l'Empereur,
et fit gloire d'associer Lyon à Rome.
Que ce n'est pas seulement avec les
Peuples voisins que les habitans de cette
celebre Ville sçavent entretenir des liaisons
utiles à leur Commerce , mais que
le succès de ce Commerce dépend encore
bien plus de la bonne intelligence dans
laquelle ces mêmes Habitans vivent entre
eux , et sur tout de ces societez particulieres
qui font l'union des fonds er
des soins de plusieurs Négocians ; societez
qui rendent le Commerce de Lyon
plus considerable et en même tems plus
facile , par le secours mutuel que ceux
qui les composent se prétent en travail,
lant de concert au bien commun.
M.d'Argis n'oublie pas de mettre ici sous
les yeux la justice et l'équité qui président
à ce Commerce ; l'attention des Magistrats
à maintenir par tout le bon ordre ,
l'empressement des Citoyens à observer
les
MARS. 1731. 549
les Loix , leur attachement au Prince 1
qu'ils regardent comme le lien de leur
union , enfin les épreuves que dans les
situations les plus difficiles nos Rois ont
faites de cet inviolable attachement , et
sur lesquelles est fondée cette confiance
singuliere qui se repose de la garde d'u
ne Ville si importante , sur ses seuls Citoyens
, & c.
Tout ce qu'a dit jusqu'ici l'Orateur ;
aboutit à cette conclusion , qu'il n'est rien
de plus avantageux que l'union , et que
c'est elle qui contribuë le plus à la gran,
deur d'un Etat et au bonheur des Peuples.
Concordia parva res crescunt.
Reste à montrer les malheurs qu'entraîne
avec soi la funeste discorde , selon
ces autres paroles du Texte : Discordia
maxima dilabuntur. Et c'est ce que M.d'Argis
fait voir par plusieurs Refléxions et
par plusieurs exemples.
Il veut qu'on se représente d'abord un
Monstre conduit par la rage , les yeux enflammez
, le front couvert de sang , secoüant
dans ses mains de noirs flambeaux,
répandant en tous lieux les soupçons , la
frayeur , les allarmes , traînant après lui
la haîne et l'inhumanité .
Telle est , dit-il , et plus affreuse encore
la Discorde qui ravage un Etat ; on n'y
voit que fuaestes, ligues , qu'intrigues crimi
nelles
5 MERCURE DE FRANCE
nelles , qu'odieuses conspirations ; les Peu
ples , au lieu de réunir leurs forces contre les
ennemis de l'Etat , les tournent contre euxmêmes
et se détruisent. La gloire de l'Etat
s'obscurcit , et bientôt sa grandeur et sa puissance
s'évanoüissent ; mais le plus terrible
effet de la desunion ce sont les Guerres civiless:
ces Guerres qui font frémir la Nature , et qui
pourtant l'échauffent. On suit aveuglément
differens partis , l'unjuste , si l'on veut , l'autre
injuste ; mais ils sont également violens
également cruels ; l'un et l'autre cherche à
verser le sang qu'il devroit deffendre. Le
fils armé contre le pere , le frere contre le freres.
tous aspirent à une victoire dont ils devroient
rongir; le parti que la fortune aveugle favorise,
ne triomphe que sur les ruines de la
Patrie.
M. d'Argis représente ici combien legere
est souvent la cause de tant de maux;
et remontant à l'Histoire Romaine , ildemande
combien les démêlez de Marius:
et de Sylla , devenus une dissension publique
, ne couterent pas de sang à Rome,
tour-à-tour esclave de ces deux Tyrans
? Il remarque comme elle se livre ensuite
à l'ambition de César et de Pompée,
non pour deffendre sa liberté , mais pour
servir la jalousie de deux Rivaux , et
comme le Trophée que César éleve à
Pharsale , devient le tombeau de la liberté
>
· pu
MARS. 1731. $52
publique ; mais une observation essen
tielle qu'il fait à ce sujet , c'est que le
sort de l'Empire fût le même que celui
de la République ; il soutint toute sa
gloire , il conserva toute son étendue
tant qu'il n'eut qu'un Maître absolu
dont l'autorité réunissoit tant de Peuples.
Au lieu le que partage l'affoiblit , en
avilit la majesté , et le rendit la conquête
facile des Barbares qu'il avoit autrefois.
subjuguez .
L'Orateur descend ensuite à la Monar
chie Françoise ; mais c'est pour déclarer
qu'il ne peut se résoudre à parler des périls
où la discorde a mis autrefois cette
Monarchie , qu'à la verité la fidélité de
Lyon paroîtroit avec éclat ; mais que
cette Ville veut bien renoncer à la gloire
qui lui en reviendroit , pourvû qu'on lui
épargne un souvenir si douloureux.
Si des Etats l'on passe à l'interieur des
Familles ; quels maux n'y cause pas la discorde
? Cet article n'échappe pas à M.d'Argis
, il expose aux yeux les desordres qui
surviennent , lorsque l'union , si necessaire
entre ceux que la Nature unit déja par
les liens du sang , cesse de regler leurs dé
marches , et qu'une haine implacable formée
par l'intérêt ou par quelqu'autre pas+
sion aussi funeste , s'empare de leurs es
prits. Plus l'union , dit- il , et l'amitié sant
natu
352 MERCURE DE FRANCE
naturelles entre ces personnes , plus il semble
qu'il soit difficile de les reunir lorsqu'elles
sont malheureusement divisées. La déroute
se met alors dans les fortunes les mieux établies
, les Maisons les plus brillantes et les
plus illustres périssent on voit avec douleur
ceux qui sont particulierement nez pour
se prêter un secours mutuel, prendre plaisir à
se détruire réciproquement delà ces inimitiez
irréconciliables qui se perpetuent dans
et qui se soutiennent encore
sur les ruines même des Maisons qu'elles
ont renversées.
les Familles
--
,
- Notre Auteur , après une suite d'autres
Refléxions sur les malheurs qu'entraîne
la discorde , finit en ces termes :
: Mais ne nous arrêtons pas davantage à
ses objets odieux , écartons ces images funespes
, qui ne doivent servir qu'à nous apprendre
la necessité de l'union. Je n'ai pas
besoin de faire envisager à cette Ville ," les
malheurs de la desunion qu'elle ne connut
jamais. Elle est , au contraire , le modele
d'union le plus parfait qu'on puisse proposer
à toutes les Villes du Royaume . Enfaut- il
d'autre preuve que cette auguste Assemblée
où j'ai l'honneur de voir tant de grands hom
mes et tant de Corps illustres réunis , qui
concourent tous à entretenir l'union parfaite
qui regne dans cette Ville..
Au Discours de M.d'Argis en succedent
qua-
养
MAR S. 1731 .
553
quatorze autres du même Orateur, comme
nous l'avons marqué ; le premier au Roi ,
le second à la Reine , le troisiéme au Dau
phin , et les autres aux differentes personnes
et aux differentes Compagnies que
nous avons nommées au commencement.
Ces Discours ont tous rapport à l'union;
et quoique très - differens entr'eux par
leurs differens sujets , ausquels ils sont si
propres , qu'ils ne peuvent être appliquez
à d'autres , l'Auteur a pris soin de
les tourner de maniere , que nonobstant
cette difference essentielle et absolument
requise,ils se réunissent tous à representer
F'excellence de l'union , ce qui n'est pas
l'effet d'un Art médiocre . Il conviendroit
d'en citer ici quelques uns , mais l'étendue
de notre Extrait ne le comporte pas.
Fermer
Résumé : Discours sur les avantages et la nécessité de l'Union, [titre d'après la table]
Le 21 décembre 1730, Me A. G. Boucher d'Argis, avocat au Parlement de Paris, prononça un discours à Lyon sur l'importance de l'union. Cet événement annuel se déroulait à l'Hôtel de Ville de Lyon en présence de diverses autorités, dont l'archevêque, le gouverneur, le lieutenant du roi, l'intendant, les comtes de Lyon, et d'autres dignitaires. Le discours, intitulé 'Discours sur les avantages et la nécessité de l'Union', s'inspirait d'une citation de Salluste : 'Concordia parve res crescunt. discordia maxime dilabuntur.' Boucher d'Argis souligna que l'union est essentielle pour la grandeur d'un État et le bonheur des peuples. Il expliqua que l'union permet l'accroissement et la conservation de la fortune des individus, ainsi que l'augmentation et la pérennité des forces d'un État. Sans union, même les sociétés les plus puissantes risquent de s'effondrer. L'orateur définissait l'union non seulement comme une association d'intérêts, mais aussi comme une société fondée sur la bienveillance et les lois, où chaque membre contribue à la prospérité commune. Il illustra son propos par des exemples historiques, notamment l'ascension de Rome grâce à l'union de ses citoyens. Boucher d'Argis conclut en affirmant que les lois et les magistrats sont cruciaux pour maintenir cette union et assurer la paix et la justice dans l'État. Il cita également l'exemple de la France, dont le bonheur et la stabilité étaient attribués à la concorde entre ses provinces et villes. Le discours loua Lyon pour avoir toujours bénéficié des avantages de l'union et pour avoir su se maintenir au-dessus des exemples pernicieux donnés par d'autres villes du royaume. La situation géographique de Lyon, au centre de l'Europe et traversée par deux fleuves majestueux, symbolise l'union et la disposition naturelle de ses habitants à l'harmonie. L'orateur rappela que les Romains avaient distingué Lyon et l'avaient associée à Rome en raison de son importance commerciale et stratégique. Il insista sur la nécessité de l'union pour le succès du commerce lyonnais, qui repose sur la bonne intelligence entre les habitants et les sociétés de négociants. Boucher d'Argis décrivit ensuite les ravages de la discorde, qu'il compara à un monstre semant la haine et l'inhumanité. Il illustra ses propos par des exemples historiques, comme les guerres civiles romaines et les divisions au sein de la monarchie française. Il conclut en soulignant que Lyon, modèle d'union parfaite, doit continuer à promouvoir cette valeur essentielle pour éviter les malheurs de la désunion.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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8
p. 2552-2568
LETTRE de M. Simonnet d'Heurgeville, au sujet des Réflexions sur la Politesse, publiées dans le II . Volume du Mercure de Juin dernier.
Début :
Il m'a paru, Monsieur, que plusieurs des Réflexions sur la Politesse, inserées [...]
Mots clefs :
Lettre, Prieur, Politesse, Dérèglements, Société, Noble, Manière fine, Bienséance, Solide, Essentiel
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE de M. Simonnet d'Heurgeville, au sujet des Réflexions sur la Politesse, publiées dans le II . Volume du Mercure de Juin dernier.
LETTRE de M. Simonnet
d'Heurgeville , au sujet des Réflexions
sur la Politesse , publiées dans le II . V9-
lume du Mercure de Juin dernier.
I
L m'a paru , Monsieur , que plusieurs
des Réflexions sur la Politesse ,
rées dans le Mercure de Juin dernier
étoient ou peu justes , ou même d'une
dangereuse conséquence , parce qu'elles
semblent autoriser certains déreglemens
qui ne regnent que trop dans le commerce
du monde mais qui n'en sont
pas moins contraires au bon ordre et au
bien de la Societé. Je crois très-fort que
ce n'est pas le dessein de l'Anonime , qui
' en est l'Auteur ; mais comme on pour-
,
roit › contre son intention , abuser de
ses Principes , il ne trouvera pas mauvais
que j'essaye d'en faire voir le foible
de les combatre sans blesser personne.
et
$
La Politesse est une matiere très-délicate
à traiter : il est aussi difficile d'en
parler bien juste , que de la pratiquer
dans toute sa perfection. Les Réflexions
dont il s'agit ici , en sont une preuve.
On voit qu'elles partent d'une bonne
P
main.
NOVEMBRE . 1731. 2553
main. Le style en est ordinairement pur ,
et il y a , dans le fond , beaucoup à profiter
; mais toutes ne sont pas également
judicieuses.
L'Auteur fait avec raison consister le
point capital de la Politesse dans un air
une façon , une maniere de parler et d'agir
qui plaît , maniere noble aisće ,
fine , délicate. » Un homme ; ajoute -t'il,
>
auroit beau être obligeant , serviable ,
» complaisant , civil même sans une
» certaine maniere d'être tout cela , il ne
passeroit que pour un honnête homme,
» et point du- tout pour un homme poli.
Je ne sçai si beaucoup de personnes
seroient d'humeur de souscrire à cette
Proposition si exclusive : ce point du- tout
est un peu fort. Le moyen de concevoir
qu'un homme , quelque obligeant qu'il
soit , quoiqu'on le trouve toujours prêt
à faire plaisir , à rendre de bons offices
facile à se prêter aux differentes inclinations
, et à se conformer à la volonté des
autres , ( c'est ce que veut dire complaisant
, ) quoiqu'il soit instruit de toutes
les bienséances du monde , et exact à les
observer ce qui s'appelle civil ; le
moyen , dis je , de concevoir qu'un tel
homme puisse ne passer point du - tout
pour un homme poli , qu'il puisse ne
Ꭰ rien
2554 MERCURE DE FRANCE
rien avoir de cette maniere qui plaît , et
qui est le point le plus important.
,
Ce qui le caracterise , semble être , au
contraire , le solide , l'essentiel de la Politesse
; le surplus n'en est que l'accessoire
, ou , si l'on veut , la plus grande
perfection, Parce que cet honnête homme
n'aura pas tout le sublime de la Politesse
est-il juste d'assurer qu'il n'est
point du-tout poli ? Pour peu qu'on le
pratique , on sentira aisément qu'il l'est
du moins dans quelques degrés , qu'il
l'est même plus veritablement et plus
naturellement que beaucoup d'autres
qui n'ont que du fard et des apparences
trompeuses quoiqu'ils brillent peutêtre
davantage.
و
Prenons l'Auteur des Réflexions par
ses principes. Il distingue être poli posi
tivement , c'est - à - dire , faire et dire des
choses polies ; et être poli négativement ,
c'est-à- dire , ne rien faire et ne rien dire
d'impoli. Ces termes positivement , négativement
seroienr , peut- être , mieux placés
sur les bancs , mais il s'agit moins ici
des mots que des choses. L'Honnête-
Homme , le bon Homme dont nous par
lons , ne sera- t'il pas , du moins , dans
la seconde Categorie ; car il faut parler
lé langage de l'Ecole , puisqu'on nous
met
NOVEMBRE . 1731. 2555
靈
met dans ce goût ? Suivons l'Auteur
c'est lui-même qui décidera . » Telle est ,
» dit- il , la Politesse de beaucoup de Per-
» sonnes d'un esprit mediocre , qui ne
» laissent pas de se faire aimer , et d'être
» de bonne compagnie jusqu'à un certain
» point , par leur complaisance , leurs
» attentions , & c. Voila tout juste mon
homme complaisant , attentif à rendre
service , et le reste ; il ne laissera pas de
se faire aimer , et d'être de bonne compagnie
jusqu'à un certain point. Il sera
donc poli du moins negativement. Il aura
même une grande partie de la Politesse
qui selon nôtre Auteur , consiste à souffrir
l'impolitesse des autres. Sa bonté
complaisance , sa civilité , ne lui permettront
pas de relever dans les autres les
traits d'impolitesse qu'il y remarquera ,
encore moins de s'en fâcher.
>
sa
Supposons cependant que cet honnête
homme ne passe point du - tout pour
poli ; il passera donc pour impoli il ?
n'y a point de milieu. C'est à l'Auteur
à nous dire dans quel genre d'impolitesse
il faut mettre la vertu officieuse
la complaisance , la civilité. Lui - même
distingue deux sortes d'impolitesse : l'une
de malice , qui attire la haine , l'autre de
grossiereté , qui attire le mépris. Laquelle
Dij des
2556 MERCURE DE FRANCE
des deux convient à un si honnête homme?
Il n'y paroît point tant de malice :
bien éloigné de vouloir faire de la peine ,
il est tout obligeant , tout serviable. La
grossiereté qui attire le mépris , ne se
trouve pas non plus dans un homme complaisant
et civil : où est donc l'impoli
tesse et s'il n'y en a point , comment
peut-on dire qu'il ne passera point dutout
pour un homme poli ?
L'impolitesse est toûjours choquante¸
et ne peut jamais plaire ; le caractere dont
nous parlons , plaît du moins quelquefois
, et ne blesse pas toujours ; seroit-ce
trop dire que d'avancer qu'il est des
plus aimables ?
Selon l'Auteur , l'accusation d'impolitesse
est une des plus grandes injures.
Etre appellé impoli , est , à mon avis , ditil
, une plus grande injure , que d'être appellé
malin et satyrique . Peut-être trouvera-
t'on qu'il outre un peu ; mais soit :
dans sa pensée , quelle insulte ne fait - il
pas à cet honnête homme , à cet homme
officieux , toûjours prêt à rendre service ,
à cet homme prévenant par ses complaisances
et ses civilitez , quand il assure
hardiment qu'il a beau être tel , qu'il ne
passera point du- tout pour un homme poli ?
Une injure pareille dans l'opinion de
celui
NOVEMBRE. 1731. 2559
celui qui l'a fait , l'obligeroit à répara
tion d'honneur par quel endroit un
homme d'un si bon caractere se l'est- il
attirée ?
Franchement il seroit à plaindre , si
tout le monde , sur la parole de l'inconnu
, consentoit à le regarder comme un
homme qui n'a aucune politesse. Le Public
est trop équitable pour donner dans
cet excès. Quoiqu'en dise l'Anonime ,
il verra de bon ceil tour homme qui
sçaura joindre à un air obligeant et serviable
, beaucoup de complaisance et
de civilité. Il y trouvera sûrement de
la Politesse.
,
,
Qui ne s'étonnera que lAuteur des Réflexions
, après avoir élevé si haut la po.
litesse , que que très peu de personnes y pourroient
atteindre la rabaisse tout d'un
coup , et la dégrade jusqu'à la rendre
vicieuse nécessairement ou au moins
défectueuse ? Si on l'en croit , on ne
peut être poli sans déguisement et sans
adulation. Il regarde la difficulté de feindre
et de dissimuler comme un grand
obstacle à la Politesse . A l'entendre , cette
difficulté est universelle. L'Homme , ditil
, est naturellement sincere il aime à dire
ce qu'il pense , et à témoigner ce qu'il sent.
On ne voit pas comment une Proposi-
Diij tion
2558 MERCURE DE FRANCE
tion si generale s'accorde avec le genie
et le caractere de plus d'une Nation , et
des Peuples de quelques-unes de nos Provinces.
Je ne les nomme pas : ils sont
assez connus par leur penchant naturel
au déguisement et à la duplicité. Le François
même n'est pas toujours si franc.
C'est souvent l'yvresse de quelque passion
, plutôt que le naturel ,
qui fait
qu'on se montre par son foible , et qu'on
parle plus qu'on ne voudroit. L'Homme
de sang froid est ordinairement plus réservé
et plus circonspect.
deو
Il s'en faut bien que M. l'Abbé de
Bellegarde soit du sentiment de nôtre
Auteur , lui qui avance qu'on ne trouve
sinceres
gens que ceux qui n'ont pas
assez d'esprit pour être fourbes. M. Esprit
prend un juste milieu entre ces deux
opinions si opposées. » Comme il y a ,
» dit- il , des gens qui naissent courageux,
» d'autres chastes , il y a aussi des natu-
» rels sinceres , et des gens qui se font
» une vraie violence quand ils sont con-
>> traints d'user de dissimulation . Il y en
» a d'autres tout-à- fait opposés à ceux ci ,
» qui ne peuvent jamais parler avec fran
» chise , et à qui il est toûjours agréable
de se déguiser.
23
De ces deux sortes de personnes , les
derNOVEMBRE
1731. 2559
dernieres sont les seules que nôtre Auteur
croit être de mise pour la Politesse : les
autres , à son jugement , n'en sont pas
succeptibles. Disons tout , ( c'est lui qui
» parle , ) le seul penchant à la sincerité
» le grand éloignement de tout déguise
ment et de toute dissimulation suffic
» pour rendre impoli : il va plus loin .
On ne se bornera pas même , ( ajoûte-
» t'il , à accuser la sincerité d'impoli
» tesse .... celui qui parleroit toûjours
avec une entiere sincerité
» pour malin.
passeroit
Voilà donc la candeur , la bonne foi ,
la sincerité exclues nécessairement du
commerce du beau monde et des Personnes
polies. Tout homme qui aimera
la droiture , qui aura un coeur ouvert ,
une parfaite ingenuité , n'y sera pas bien
venu ; on l'exclura des cercles et des
compagnies comme un homme grossier ,
rustique , impoli , malin même , ou bien
il n'y sera qu'à charge. Chacun ne paroîtra
poli qu'à mesure qu'il aura d'adresse
à feindre à se déguiser , à dissimuler,
Cette honnête liberté cette aimable
franchise , cette communication mutuelle
et entiere de pensées et de sentimens ,
qui formoient autrefois les plus doux
fiens de l'amitié , qui faisoient l'agrément
Diiij des
2560 MERCURE DE FRANCE
des conversations n'étoient bonnes apparamment
que pour nos vieux Peres : Il
faudra d'autres rafinemens pour un siécle
aussi poli que le notre. La Politesse ne
sera qu'hypocrisie , la societé qu'un commerce
de mensonges , officieux, ou, comme
dit M. Flechier , l'on se fera une politesse
de tromper , et un plaisir d'être trompé.
C'est l'idée précise de cette Politesse
trop en regne , qui exclud la sincerité ,
dont l'ame est le déguisement et la dissimulation
; mais doit-on l'autoriser ?
N'y a- t'il pas une Politesse plus saine ,
plus vraïe seule digne d'approbation ;
une politesse qui n'exclud aucune des
vertus , mais qui les rend plus agréables ;
une Politesse qui tempere les rigueurs de
la sincerité , et qui la fait paroître avec
graces et avec noblesse.
>
Ce qui trompe l'Auteur des Refléxions
, c'est qu'il confond la sincerité
avec l'indiscretion et la témerité , qui
porteroient un homme à dire tout ce
qu'il penseroit , ou à faire tout ce qu'il
voudroit. Il y a , dit M. l'Abbé de Belle-
» garde , une grande difference entre la
>> sincerité et une certaine démangeaison
» de parler , qui fair qu'on s'ouvte à
>> tout le monde. La sincerité ne doit
être ni indiscrette , ni étourdie .
Ainsi
NOVEMBRE. 1731. 2561
'Ainsi , renfermons la sincerité dans
ses justes bornes , considerons- la dans
ce milieu , dans ce point fixe , qui la
tient comme en équilibre entre l'indiscretion
et la dissimulation vices dont
l'un la détruit absolument , et l'autre la
fait dégenerer nous trouverons que
pour être très- sincere on n'en est pas
moins poli.
›
La sincerité consiste à dire toûjours
vrai quand on est obligé de parler , mais
elle n'oblige pas à le faire d'une maniere
choquante , imperieuse , passionnée. La
sincerité consiste encore à mettre simplement
au jour ses pensées , à découvrir
ses sentimens , lorsque la necessité ,
l'utilité , les circonstances le demandent,
ou du moins le permettent , mais elle
ne veut pas qu'on le fasse avec imprudence
et sans discernement ; c'est une
vertu qui n'a rien de commun avec la
contagion du vice. Jamais personne ne
dira qu'on manque de sincerité pour tenir
caché dans le secret du coeur ce qui
doit l'être , du consentement de tout le
monde ; ce n'est- là ni déguisement , ni
dissimulation . On ne regarde comme déguisé
, comme dissimulé , que celui qui
se cache lorsqu'il devroit se montrer , ou
qu'il le pourroit sans aucun risque.
Dv C'est
2562 MERCURE DE FRANCE
›
C'est donc avoir une idée trop desavantageuse
de la politesse , que d'en exclure
la sincerité , la franchise , la naïveté,
qui n'en sont pas les moindres agrémens
, et d'y faire entrer la feinte le
déguisement , la dissimulation , qui la
rendroient même odieuse . En effet il y
a peu de personnes que le deffaut de
sincerité , le déguisement , la dissimulàtion
, conius , noffensent ; or , comme
malgré toutes les ruses et les belles démonstrations
, on pourroit souvent s'en
appercevoir , il arriveroit que cette prétendue
politesse elle-même seroit offensante
, bien loin d'être agréable , marque évidente
de sa defectuosité et de sa fausseté.
Le pis est qu'on y fait entrer l'adulation
, comme partie principale . « La
» politesse ( dit - on ) consiste sur tout à
» témoigner aux autres de la considera-
>tion et de l'estime, à flater leur orgueil.
» La vanité est la source , l'assaisonne-
» ment de nos plus grands plaisirs ; il
faut l'avouer , il n'y a que trop de personnes
qui sont de ce goût- là, et qui mettent
leurs délices à se repaître de vanité
; mais il s'en trouve aussi beaucoup
qui puisent leurs plus grands plaisirs dans
des sources plus pures et qui veulent dư
solide.
Quoiqu'il
NOVEMBRE. 1731 .
2563
Quoiqu'il en soit, n'est- ce pas toûjours
une lâche , une indigne condescendance
que de s'asservir à faire le personnage d'adulateur
, si finement qu'on s'y méprenne
de s'occuper sur tout à flatter l'orgueil
, la plus funeste de toutes les passions
? La politesse engage à ne le pas
blesser , à le menager , à l'épargner autant
que le devoir et la conscience n'y
sont point interressez , dans la crainte de
le révolter ; mais elle n'exige pas qu'on
le fomente , qu'on le flatte , qu'on le caresse
; la Religion , l'équité , la verité le
deffendent. On a toûjours regardé la flaterie
comme une honteuse bassesse indigne
d'un honnête homme , comment
donc s'imaginer qu'elle entre dans la politesse
, qui , selon l'Auteur , doit avoir
quelque chose de noble dans ses manieres
?
On peut , on doit même en bien des
Occasions travailler à détruire le regne de
Ia vanité ; abaisser l'orgueil , mortifier
F'amour propre , souvent l'avantage du
Prochain , les interêts de la justice et de
la verité l'exigent. Le tout est de s'y
prendre finement , avec délicatesse', d'une
maniere qui n'ait rien de rude , rien
de choquant , desorte que les personnes
les plus hautes et les plus fieres , ne puis-
D vj seng
&
2564 MERCURE DE FRANCE
sent s'en aigrir ; et c'est le grand art de
la politesse. Jamais elle n'est plus d'usage
que quand il faut blâmer, reprendre ,
dětromper , contredire ; elle enseigne à
le faire comme à regret , et avec tant de
ménagement et d'adresse , avec taat d'agrément
même , qu'on ne peut s'en offenser.
Il s'en faut donc bien qu'elle soit l'esclave
de la vanité , assujettie à la nourrir
par la flatterie ; elle en est au contraire
la maîtresse , elle sçait la gouverner avec
dexterité , la moderer , la tourner contre
elle-même , y jetter à propos un certain
ridicule qui la rend insensiblement hon- ·
teuse et méprisable aux yeux même des
personnes qui en sont les plus entêtées.
L'Auteur des Refléxions n'a gueres
mieux réussi dans quelques - uns des
moyens qu'il indique pour acquerir ou
perfectionner la politesse. » Pour se perfectionner
( dit- il ) et se fortifier dans la
» pratique de la politesse , il seroit peut-
» être utile quelquefois de se trouver avec
» des gens impolis .... leur impolitesse,
» déplaît , l'on voit en quoi ils manquent
» et par là l'on n'y tombe pas.
Voilà un secret admirable et tout nouveau
de se perfectionner dans la pratique
de la politesse ! Il est vrai que l'Auteur
paroît
NOVEMBRE . 1731. 2563
paroît ne le proposer qu'en tremblant ,
il en sent peut- être lui - même le foible.
la raison qu'il apporte , prouve tout au
plus qu'on se tiendra en garde pour ne
pas faire les fautes grossieres qui déplaisent
dans les gens impolis ; qu'à la vûë
de leurs deffauts les plus frappants , on
pourra sentir les avantages de la politesse
et s'y affectionner ; mais de dire que leur
fréquentation puisse être plus utile que
celle des personnes polies pour se pèrfectionner
et se fortifier dans la pratique
de la politesse , c'est ce qui ne paroît
pas probable et ce qui est contraire à l'experience.
Le mauvais exemple favorisé
par le mauvais penchant, a plus de force
pour nous corrompre , que
le bon exemple
pour nous soutenir ou nous redresser.
Ecoutons encore parler l'Auteur :» Des
» occasions fréquentes d'agir ( dit- il ) et
» de surmonter une difficulté considera-
» ble , avancent bien mieux que de sim
ples exemples . » L'application de ce
principe au sujet dont il s'agit , n'est pas
des plus claires. On sçait qu'il y a bien
des occasions de souffrir des grossieretez ,
de l'impolitesse ; mais il n'est pas aisé de
deviner
ce que l'Auteur entend
Occasions fréquentes d'agir , et par cette
difficulté considerable qu'il faudra sur-
-·
par ces
monter
2566 MERCURE DE FRANCE
monter , dont il tire plus d'avancement
pour la politesse , que des simples exemples
; c'est une Enigme un peu obscure ,
dont il faut attendre de lui - même l'explication
, s'il juge à propos de la donner.
Je doute que tout le monde soit de son
sentiment, lorsqu'il avance qu'il n'y a pas
tant à profiter des exemples de politesse que
nous donnent les femmes , que de la necessité
où nous sommes d'en avoir beaucoup à leur
égard. La difficulté consiste à sçavoir si
la necessité d'être poli avec les Dames
rendra un homme effectivement plus poli,
que tous les exemples de politesse qu'elles
peuvent lui donner. Je comprens que
la necessité l'obligera de s'étudier avec
soin à être poli ; mais son étude sera vaine,
et il n'y fera aucun progrès , s'il n'a d'excellens
modeles pour se former. Comme
dit fort bien l'Auteur : La politesse est
une chose d'experience et d'usage ; or dans
toutes les choses d'experience et d'usage,
il faut necessairement avoir devant lesyeux
quelque modele qui guide et qui
dirige , sans quoi on n'y réussiroit jamais
et on n'y comprendroit rien . En genrede
politesse où trouvera- t'on des modeles
plus accomplis que chez les Dames ?
Mais je laisse cette discussion aux personnes
du monde qui sont plus au fair
de
NOVEMBRE . 1731. 2567
de ce qui les concerne , et je finis par
l'Observation suivante .
›
L'Auteur , après avoir dit que la réputation
d'homme poli attire tout ensemble l'estime
et l'amour , semble dans la suite se
rétracter. Il distingue trois sortes de mérites
: le mérite estimable , le mérite aimable ,
le mérite agréable. Et il ajoûte : le mérite
agréable est proprement celui de la politesse
Ce qui donne à entendre que le propre
mérite de la politesse n'est pas tant d'attirer
l'estime et l'amour , que de paroître
agréable. Ne fera- t'on pas mieux de
dire que ces trois mérites conviennent
proprement à la politesse ? Par son air
noble elle est estimable , par sa douceur
et sa complaisance elle est aimable , par
ses manieres aisées , fines , délicates , elle
est agréable.
Si pour se déclarer amateur de la jusresse
et de la sincerité , ennemi du déguisement
, de la dissimulation , de la
flaterie , on encouroit necessairement le
blâme d'impolitesse , j'aurois tout à crain
dre de ce côté- là . Je m'abandonne au jugement
du Public , et sans me flater ni
prévenir ses suffrages , je crois lui devoir
la justice de penser qu'il me sera favorable
dans le parti que j'embrasse , et j'espere
qu'en consideration de la bonté de
ina
ا ی ک
2568 MERCURE DE FRANCE
ma cause, il me fera grace, si je ne l'ai pas
deffendue avec assez d'agrément et de
plaisir. Je suis , Monsieur , &c.
d'Heurgeville , au sujet des Réflexions
sur la Politesse , publiées dans le II . V9-
lume du Mercure de Juin dernier.
I
L m'a paru , Monsieur , que plusieurs
des Réflexions sur la Politesse ,
rées dans le Mercure de Juin dernier
étoient ou peu justes , ou même d'une
dangereuse conséquence , parce qu'elles
semblent autoriser certains déreglemens
qui ne regnent que trop dans le commerce
du monde mais qui n'en sont
pas moins contraires au bon ordre et au
bien de la Societé. Je crois très-fort que
ce n'est pas le dessein de l'Anonime , qui
' en est l'Auteur ; mais comme on pour-
,
roit › contre son intention , abuser de
ses Principes , il ne trouvera pas mauvais
que j'essaye d'en faire voir le foible
de les combatre sans blesser personne.
et
$
La Politesse est une matiere très-délicate
à traiter : il est aussi difficile d'en
parler bien juste , que de la pratiquer
dans toute sa perfection. Les Réflexions
dont il s'agit ici , en sont une preuve.
On voit qu'elles partent d'une bonne
P
main.
NOVEMBRE . 1731. 2553
main. Le style en est ordinairement pur ,
et il y a , dans le fond , beaucoup à profiter
; mais toutes ne sont pas également
judicieuses.
L'Auteur fait avec raison consister le
point capital de la Politesse dans un air
une façon , une maniere de parler et d'agir
qui plaît , maniere noble aisće ,
fine , délicate. » Un homme ; ajoute -t'il,
>
auroit beau être obligeant , serviable ,
» complaisant , civil même sans une
» certaine maniere d'être tout cela , il ne
passeroit que pour un honnête homme,
» et point du- tout pour un homme poli.
Je ne sçai si beaucoup de personnes
seroient d'humeur de souscrire à cette
Proposition si exclusive : ce point du- tout
est un peu fort. Le moyen de concevoir
qu'un homme , quelque obligeant qu'il
soit , quoiqu'on le trouve toujours prêt
à faire plaisir , à rendre de bons offices
facile à se prêter aux differentes inclinations
, et à se conformer à la volonté des
autres , ( c'est ce que veut dire complaisant
, ) quoiqu'il soit instruit de toutes
les bienséances du monde , et exact à les
observer ce qui s'appelle civil ; le
moyen , dis je , de concevoir qu'un tel
homme puisse ne passer point du - tout
pour un homme poli , qu'il puisse ne
Ꭰ rien
2554 MERCURE DE FRANCE
rien avoir de cette maniere qui plaît , et
qui est le point le plus important.
,
Ce qui le caracterise , semble être , au
contraire , le solide , l'essentiel de la Politesse
; le surplus n'en est que l'accessoire
, ou , si l'on veut , la plus grande
perfection, Parce que cet honnête homme
n'aura pas tout le sublime de la Politesse
est-il juste d'assurer qu'il n'est
point du-tout poli ? Pour peu qu'on le
pratique , on sentira aisément qu'il l'est
du moins dans quelques degrés , qu'il
l'est même plus veritablement et plus
naturellement que beaucoup d'autres
qui n'ont que du fard et des apparences
trompeuses quoiqu'ils brillent peutêtre
davantage.
و
Prenons l'Auteur des Réflexions par
ses principes. Il distingue être poli posi
tivement , c'est - à - dire , faire et dire des
choses polies ; et être poli négativement ,
c'est-à- dire , ne rien faire et ne rien dire
d'impoli. Ces termes positivement , négativement
seroienr , peut- être , mieux placés
sur les bancs , mais il s'agit moins ici
des mots que des choses. L'Honnête-
Homme , le bon Homme dont nous par
lons , ne sera- t'il pas , du moins , dans
la seconde Categorie ; car il faut parler
lé langage de l'Ecole , puisqu'on nous
met
NOVEMBRE . 1731. 2555
靈
met dans ce goût ? Suivons l'Auteur
c'est lui-même qui décidera . » Telle est ,
» dit- il , la Politesse de beaucoup de Per-
» sonnes d'un esprit mediocre , qui ne
» laissent pas de se faire aimer , et d'être
» de bonne compagnie jusqu'à un certain
» point , par leur complaisance , leurs
» attentions , & c. Voila tout juste mon
homme complaisant , attentif à rendre
service , et le reste ; il ne laissera pas de
se faire aimer , et d'être de bonne compagnie
jusqu'à un certain point. Il sera
donc poli du moins negativement. Il aura
même une grande partie de la Politesse
qui selon nôtre Auteur , consiste à souffrir
l'impolitesse des autres. Sa bonté
complaisance , sa civilité , ne lui permettront
pas de relever dans les autres les
traits d'impolitesse qu'il y remarquera ,
encore moins de s'en fâcher.
>
sa
Supposons cependant que cet honnête
homme ne passe point du - tout pour
poli ; il passera donc pour impoli il ?
n'y a point de milieu. C'est à l'Auteur
à nous dire dans quel genre d'impolitesse
il faut mettre la vertu officieuse
la complaisance , la civilité. Lui - même
distingue deux sortes d'impolitesse : l'une
de malice , qui attire la haine , l'autre de
grossiereté , qui attire le mépris. Laquelle
Dij des
2556 MERCURE DE FRANCE
des deux convient à un si honnête homme?
Il n'y paroît point tant de malice :
bien éloigné de vouloir faire de la peine ,
il est tout obligeant , tout serviable. La
grossiereté qui attire le mépris , ne se
trouve pas non plus dans un homme complaisant
et civil : où est donc l'impoli
tesse et s'il n'y en a point , comment
peut-on dire qu'il ne passera point dutout
pour un homme poli ?
L'impolitesse est toûjours choquante¸
et ne peut jamais plaire ; le caractere dont
nous parlons , plaît du moins quelquefois
, et ne blesse pas toujours ; seroit-ce
trop dire que d'avancer qu'il est des
plus aimables ?
Selon l'Auteur , l'accusation d'impolitesse
est une des plus grandes injures.
Etre appellé impoli , est , à mon avis , ditil
, une plus grande injure , que d'être appellé
malin et satyrique . Peut-être trouvera-
t'on qu'il outre un peu ; mais soit :
dans sa pensée , quelle insulte ne fait - il
pas à cet honnête homme , à cet homme
officieux , toûjours prêt à rendre service ,
à cet homme prévenant par ses complaisances
et ses civilitez , quand il assure
hardiment qu'il a beau être tel , qu'il ne
passera point du- tout pour un homme poli ?
Une injure pareille dans l'opinion de
celui
NOVEMBRE. 1731. 2559
celui qui l'a fait , l'obligeroit à répara
tion d'honneur par quel endroit un
homme d'un si bon caractere se l'est- il
attirée ?
Franchement il seroit à plaindre , si
tout le monde , sur la parole de l'inconnu
, consentoit à le regarder comme un
homme qui n'a aucune politesse. Le Public
est trop équitable pour donner dans
cet excès. Quoiqu'en dise l'Anonime ,
il verra de bon ceil tour homme qui
sçaura joindre à un air obligeant et serviable
, beaucoup de complaisance et
de civilité. Il y trouvera sûrement de
la Politesse.
,
,
Qui ne s'étonnera que lAuteur des Réflexions
, après avoir élevé si haut la po.
litesse , que que très peu de personnes y pourroient
atteindre la rabaisse tout d'un
coup , et la dégrade jusqu'à la rendre
vicieuse nécessairement ou au moins
défectueuse ? Si on l'en croit , on ne
peut être poli sans déguisement et sans
adulation. Il regarde la difficulté de feindre
et de dissimuler comme un grand
obstacle à la Politesse . A l'entendre , cette
difficulté est universelle. L'Homme , ditil
, est naturellement sincere il aime à dire
ce qu'il pense , et à témoigner ce qu'il sent.
On ne voit pas comment une Proposi-
Diij tion
2558 MERCURE DE FRANCE
tion si generale s'accorde avec le genie
et le caractere de plus d'une Nation , et
des Peuples de quelques-unes de nos Provinces.
Je ne les nomme pas : ils sont
assez connus par leur penchant naturel
au déguisement et à la duplicité. Le François
même n'est pas toujours si franc.
C'est souvent l'yvresse de quelque passion
, plutôt que le naturel ,
qui fait
qu'on se montre par son foible , et qu'on
parle plus qu'on ne voudroit. L'Homme
de sang froid est ordinairement plus réservé
et plus circonspect.
deو
Il s'en faut bien que M. l'Abbé de
Bellegarde soit du sentiment de nôtre
Auteur , lui qui avance qu'on ne trouve
sinceres
gens que ceux qui n'ont pas
assez d'esprit pour être fourbes. M. Esprit
prend un juste milieu entre ces deux
opinions si opposées. » Comme il y a ,
» dit- il , des gens qui naissent courageux,
» d'autres chastes , il y a aussi des natu-
» rels sinceres , et des gens qui se font
» une vraie violence quand ils sont con-
>> traints d'user de dissimulation . Il y en
» a d'autres tout-à- fait opposés à ceux ci ,
» qui ne peuvent jamais parler avec fran
» chise , et à qui il est toûjours agréable
de se déguiser.
23
De ces deux sortes de personnes , les
derNOVEMBRE
1731. 2559
dernieres sont les seules que nôtre Auteur
croit être de mise pour la Politesse : les
autres , à son jugement , n'en sont pas
succeptibles. Disons tout , ( c'est lui qui
» parle , ) le seul penchant à la sincerité
» le grand éloignement de tout déguise
ment et de toute dissimulation suffic
» pour rendre impoli : il va plus loin .
On ne se bornera pas même , ( ajoûte-
» t'il , à accuser la sincerité d'impoli
» tesse .... celui qui parleroit toûjours
avec une entiere sincerité
» pour malin.
passeroit
Voilà donc la candeur , la bonne foi ,
la sincerité exclues nécessairement du
commerce du beau monde et des Personnes
polies. Tout homme qui aimera
la droiture , qui aura un coeur ouvert ,
une parfaite ingenuité , n'y sera pas bien
venu ; on l'exclura des cercles et des
compagnies comme un homme grossier ,
rustique , impoli , malin même , ou bien
il n'y sera qu'à charge. Chacun ne paroîtra
poli qu'à mesure qu'il aura d'adresse
à feindre à se déguiser , à dissimuler,
Cette honnête liberté cette aimable
franchise , cette communication mutuelle
et entiere de pensées et de sentimens ,
qui formoient autrefois les plus doux
fiens de l'amitié , qui faisoient l'agrément
Diiij des
2560 MERCURE DE FRANCE
des conversations n'étoient bonnes apparamment
que pour nos vieux Peres : Il
faudra d'autres rafinemens pour un siécle
aussi poli que le notre. La Politesse ne
sera qu'hypocrisie , la societé qu'un commerce
de mensonges , officieux, ou, comme
dit M. Flechier , l'on se fera une politesse
de tromper , et un plaisir d'être trompé.
C'est l'idée précise de cette Politesse
trop en regne , qui exclud la sincerité ,
dont l'ame est le déguisement et la dissimulation
; mais doit-on l'autoriser ?
N'y a- t'il pas une Politesse plus saine ,
plus vraïe seule digne d'approbation ;
une politesse qui n'exclud aucune des
vertus , mais qui les rend plus agréables ;
une Politesse qui tempere les rigueurs de
la sincerité , et qui la fait paroître avec
graces et avec noblesse.
>
Ce qui trompe l'Auteur des Refléxions
, c'est qu'il confond la sincerité
avec l'indiscretion et la témerité , qui
porteroient un homme à dire tout ce
qu'il penseroit , ou à faire tout ce qu'il
voudroit. Il y a , dit M. l'Abbé de Belle-
» garde , une grande difference entre la
>> sincerité et une certaine démangeaison
» de parler , qui fair qu'on s'ouvte à
>> tout le monde. La sincerité ne doit
être ni indiscrette , ni étourdie .
Ainsi
NOVEMBRE. 1731. 2561
'Ainsi , renfermons la sincerité dans
ses justes bornes , considerons- la dans
ce milieu , dans ce point fixe , qui la
tient comme en équilibre entre l'indiscretion
et la dissimulation vices dont
l'un la détruit absolument , et l'autre la
fait dégenerer nous trouverons que
pour être très- sincere on n'en est pas
moins poli.
›
La sincerité consiste à dire toûjours
vrai quand on est obligé de parler , mais
elle n'oblige pas à le faire d'une maniere
choquante , imperieuse , passionnée. La
sincerité consiste encore à mettre simplement
au jour ses pensées , à découvrir
ses sentimens , lorsque la necessité ,
l'utilité , les circonstances le demandent,
ou du moins le permettent , mais elle
ne veut pas qu'on le fasse avec imprudence
et sans discernement ; c'est une
vertu qui n'a rien de commun avec la
contagion du vice. Jamais personne ne
dira qu'on manque de sincerité pour tenir
caché dans le secret du coeur ce qui
doit l'être , du consentement de tout le
monde ; ce n'est- là ni déguisement , ni
dissimulation . On ne regarde comme déguisé
, comme dissimulé , que celui qui
se cache lorsqu'il devroit se montrer , ou
qu'il le pourroit sans aucun risque.
Dv C'est
2562 MERCURE DE FRANCE
›
C'est donc avoir une idée trop desavantageuse
de la politesse , que d'en exclure
la sincerité , la franchise , la naïveté,
qui n'en sont pas les moindres agrémens
, et d'y faire entrer la feinte le
déguisement , la dissimulation , qui la
rendroient même odieuse . En effet il y
a peu de personnes que le deffaut de
sincerité , le déguisement , la dissimulàtion
, conius , noffensent ; or , comme
malgré toutes les ruses et les belles démonstrations
, on pourroit souvent s'en
appercevoir , il arriveroit que cette prétendue
politesse elle-même seroit offensante
, bien loin d'être agréable , marque évidente
de sa defectuosité et de sa fausseté.
Le pis est qu'on y fait entrer l'adulation
, comme partie principale . « La
» politesse ( dit - on ) consiste sur tout à
» témoigner aux autres de la considera-
>tion et de l'estime, à flater leur orgueil.
» La vanité est la source , l'assaisonne-
» ment de nos plus grands plaisirs ; il
faut l'avouer , il n'y a que trop de personnes
qui sont de ce goût- là, et qui mettent
leurs délices à se repaître de vanité
; mais il s'en trouve aussi beaucoup
qui puisent leurs plus grands plaisirs dans
des sources plus pures et qui veulent dư
solide.
Quoiqu'il
NOVEMBRE. 1731 .
2563
Quoiqu'il en soit, n'est- ce pas toûjours
une lâche , une indigne condescendance
que de s'asservir à faire le personnage d'adulateur
, si finement qu'on s'y méprenne
de s'occuper sur tout à flatter l'orgueil
, la plus funeste de toutes les passions
? La politesse engage à ne le pas
blesser , à le menager , à l'épargner autant
que le devoir et la conscience n'y
sont point interressez , dans la crainte de
le révolter ; mais elle n'exige pas qu'on
le fomente , qu'on le flatte , qu'on le caresse
; la Religion , l'équité , la verité le
deffendent. On a toûjours regardé la flaterie
comme une honteuse bassesse indigne
d'un honnête homme , comment
donc s'imaginer qu'elle entre dans la politesse
, qui , selon l'Auteur , doit avoir
quelque chose de noble dans ses manieres
?
On peut , on doit même en bien des
Occasions travailler à détruire le regne de
Ia vanité ; abaisser l'orgueil , mortifier
F'amour propre , souvent l'avantage du
Prochain , les interêts de la justice et de
la verité l'exigent. Le tout est de s'y
prendre finement , avec délicatesse', d'une
maniere qui n'ait rien de rude , rien
de choquant , desorte que les personnes
les plus hautes et les plus fieres , ne puis-
D vj seng
&
2564 MERCURE DE FRANCE
sent s'en aigrir ; et c'est le grand art de
la politesse. Jamais elle n'est plus d'usage
que quand il faut blâmer, reprendre ,
dětromper , contredire ; elle enseigne à
le faire comme à regret , et avec tant de
ménagement et d'adresse , avec taat d'agrément
même , qu'on ne peut s'en offenser.
Il s'en faut donc bien qu'elle soit l'esclave
de la vanité , assujettie à la nourrir
par la flatterie ; elle en est au contraire
la maîtresse , elle sçait la gouverner avec
dexterité , la moderer , la tourner contre
elle-même , y jetter à propos un certain
ridicule qui la rend insensiblement hon- ·
teuse et méprisable aux yeux même des
personnes qui en sont les plus entêtées.
L'Auteur des Refléxions n'a gueres
mieux réussi dans quelques - uns des
moyens qu'il indique pour acquerir ou
perfectionner la politesse. » Pour se perfectionner
( dit- il ) et se fortifier dans la
» pratique de la politesse , il seroit peut-
» être utile quelquefois de se trouver avec
» des gens impolis .... leur impolitesse,
» déplaît , l'on voit en quoi ils manquent
» et par là l'on n'y tombe pas.
Voilà un secret admirable et tout nouveau
de se perfectionner dans la pratique
de la politesse ! Il est vrai que l'Auteur
paroît
NOVEMBRE . 1731. 2563
paroît ne le proposer qu'en tremblant ,
il en sent peut- être lui - même le foible.
la raison qu'il apporte , prouve tout au
plus qu'on se tiendra en garde pour ne
pas faire les fautes grossieres qui déplaisent
dans les gens impolis ; qu'à la vûë
de leurs deffauts les plus frappants , on
pourra sentir les avantages de la politesse
et s'y affectionner ; mais de dire que leur
fréquentation puisse être plus utile que
celle des personnes polies pour se pèrfectionner
et se fortifier dans la pratique
de la politesse , c'est ce qui ne paroît
pas probable et ce qui est contraire à l'experience.
Le mauvais exemple favorisé
par le mauvais penchant, a plus de force
pour nous corrompre , que
le bon exemple
pour nous soutenir ou nous redresser.
Ecoutons encore parler l'Auteur :» Des
» occasions fréquentes d'agir ( dit- il ) et
» de surmonter une difficulté considera-
» ble , avancent bien mieux que de sim
ples exemples . » L'application de ce
principe au sujet dont il s'agit , n'est pas
des plus claires. On sçait qu'il y a bien
des occasions de souffrir des grossieretez ,
de l'impolitesse ; mais il n'est pas aisé de
deviner
ce que l'Auteur entend
Occasions fréquentes d'agir , et par cette
difficulté considerable qu'il faudra sur-
-·
par ces
monter
2566 MERCURE DE FRANCE
monter , dont il tire plus d'avancement
pour la politesse , que des simples exemples
; c'est une Enigme un peu obscure ,
dont il faut attendre de lui - même l'explication
, s'il juge à propos de la donner.
Je doute que tout le monde soit de son
sentiment, lorsqu'il avance qu'il n'y a pas
tant à profiter des exemples de politesse que
nous donnent les femmes , que de la necessité
où nous sommes d'en avoir beaucoup à leur
égard. La difficulté consiste à sçavoir si
la necessité d'être poli avec les Dames
rendra un homme effectivement plus poli,
que tous les exemples de politesse qu'elles
peuvent lui donner. Je comprens que
la necessité l'obligera de s'étudier avec
soin à être poli ; mais son étude sera vaine,
et il n'y fera aucun progrès , s'il n'a d'excellens
modeles pour se former. Comme
dit fort bien l'Auteur : La politesse est
une chose d'experience et d'usage ; or dans
toutes les choses d'experience et d'usage,
il faut necessairement avoir devant lesyeux
quelque modele qui guide et qui
dirige , sans quoi on n'y réussiroit jamais
et on n'y comprendroit rien . En genrede
politesse où trouvera- t'on des modeles
plus accomplis que chez les Dames ?
Mais je laisse cette discussion aux personnes
du monde qui sont plus au fair
de
NOVEMBRE . 1731. 2567
de ce qui les concerne , et je finis par
l'Observation suivante .
›
L'Auteur , après avoir dit que la réputation
d'homme poli attire tout ensemble l'estime
et l'amour , semble dans la suite se
rétracter. Il distingue trois sortes de mérites
: le mérite estimable , le mérite aimable ,
le mérite agréable. Et il ajoûte : le mérite
agréable est proprement celui de la politesse
Ce qui donne à entendre que le propre
mérite de la politesse n'est pas tant d'attirer
l'estime et l'amour , que de paroître
agréable. Ne fera- t'on pas mieux de
dire que ces trois mérites conviennent
proprement à la politesse ? Par son air
noble elle est estimable , par sa douceur
et sa complaisance elle est aimable , par
ses manieres aisées , fines , délicates , elle
est agréable.
Si pour se déclarer amateur de la jusresse
et de la sincerité , ennemi du déguisement
, de la dissimulation , de la
flaterie , on encouroit necessairement le
blâme d'impolitesse , j'aurois tout à crain
dre de ce côté- là . Je m'abandonne au jugement
du Public , et sans me flater ni
prévenir ses suffrages , je crois lui devoir
la justice de penser qu'il me sera favorable
dans le parti que j'embrasse , et j'espere
qu'en consideration de la bonté de
ina
ا ی ک
2568 MERCURE DE FRANCE
ma cause, il me fera grace, si je ne l'ai pas
deffendue avec assez d'agrément et de
plaisir. Je suis , Monsieur , &c.
Fermer
Résumé : LETTRE de M. Simonnet d'Heurgeville, au sujet des Réflexions sur la Politesse, publiées dans le II . Volume du Mercure de Juin dernier.
M. Simonnet d'Heurgeville critique les Réflexions sur la Politesse publiées dans le Mercure de Juin, estimant qu'elles autorisent des dérèglements contraires au bon ordre et au bien de la société. Il reconnaît que la politesse est une matière délicate et que les réflexions, bien que souvent judicieuses, ne le sont pas toujours. L'auteur des Réflexions définit la politesse par un air, une façon et une manière de parler et d'agir qui plaît, noble, aisée, fine et délicate. M. Simonnet conteste cette définition exclusive, arguant qu'un homme obligeant, serviable, complaisant et civil peut également être poli, même s'il manque du 'sublime' de la politesse. Il distingue deux types de politesse : positive (faire et dire des choses polies) et négative (ne rien faire et ne rien dire d'impoli). Selon lui, un honnête homme, bien que peut-être impoli au sens positif, est poli au sens négatif et possède une grande partie de la politesse qui consiste à souffrir l'impolitesse des autres. M. Simonnet critique également l'idée que la politesse nécessite du déguisement et de l'adulation, et qu'elle exclut la sincérité. Il argue que la sincérité, bien encadrée, n'est pas incompatible avec la politesse. Il conclut que la politesse véritable doit tempérer les rigueurs de la sincérité et la faire apparaître avec grâce et noblesse, sans nécessiter de feinte ou de dissimulation. Le texte, daté de novembre 1731, discute de la politesse et de la flatterie, qualifiant cette dernière de 'honteuse bassesse' incompatible avec la véritable politesse. La politesse est décrite comme un art permettant de gérer l'orgueil et la vanité sans les alimenter. Elle doit être utilisée pour blâmer ou reprendre avec délicatesse et adresse, afin de ne pas offenser. L'auteur conteste certaines méthodes proposées pour perfectionner la politesse, notamment l'idée de fréquenter des gens impolis pour mieux apprécier la politesse. Il souligne que le mauvais exemple corrompt plus facilement que le bon exemple ne redresse. Le texte aborde également la question des modèles de politesse, suggérant que les femmes offrent des exemples accomplis en la matière. Il distingue trois types de mérites associés à la politesse : estimable, aimable et agréable, et conclut en se déclarant amateur de justice et de sincérité, tout en espérant la faveur du public.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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9
p. 109-115
SEANCE PUBLIQUE De l'Académie des Sciences & Belles-Lettres de Dijon.
Début :
Le 18 du mois d'Août 1754 , l'Académie tint à l'ordinaire fon affemblée [...]
Mots clefs :
Séance publique, Académie des sciences et belles-lettres de Dijon, Société, Discours, Inégalités des conditions, Homme
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texteReconnaissance textuelle : SEANCE PUBLIQUE De l'Académie des Sciences & Belles-Lettres de Dijon.
SEANCE PUBLIQUE
De l'Académie des Sciences & Belles- Lettres
de Dijon.
E 18 du mois d'Août 1754 , l'Académie
tint à l'ordinaire fon affemblée LE
publique pour la diftribution du prix.
>
La féance fut ouverte par M. Lantin
de Damerci , Académicien honoraire .
qui fit l'éloge de M. Hector - Bernard Pouffier
, Doyen du Parlement de Bourgogne
& fondateur de l'Académie. Ce difcours
fait autant d'honneur au coeur qu'à l'efprit
de M. de Damerci , qui s'y montre partout
auffi bon citoyen qu'Académicien zélé.
En louant fon héros de ce qu'il a fait
pour la patrie , par deux établiſſemens auffi
nobles qu'ils font avantageux ( la donation
faite au Doyenné du Parlement , & la
fondation de l'Académie ) , il rend un tribut
légitime de louanges aux Bourguignons
célebres qui ont tenu un rang diftingué
dans la république des Lettres , & aux citoyens
illuftres , qui plus encore par leurs
vertus que par les places éminentes qu'ils
occupent, font l'honneur & la gloire de leur
pays . Parmi ces noms refpectables on voit
110 MERCURE DE FRANCE.
avec plaifir ceux de M. de Berbifey , ancien
premier Préſident du Parlement , qui
après avoir été trente ans à la tête de cette
compagnie , plein de jours & comblé de
gloire , réfolut de paffer fes jours dans une
heureufe tranquillité , en défignant pour
le remplacer , le grand Magiftrat qui eft
aujourd'hui le chef du Parlement ; de M.
Vitte , Doyen du Parlement , & premier
Directeur de l'Académie , & de M. Joly
de Fleury , Intendant de Bourgogne , dont
les ancêtres ont rempli avec éclat les places
les plus diftinguées du Parlement de
Dijon. L'Orateur le loue avec autant de
difcernement que de délicateffe , & le peint
d'un feul trait en lui appliquant ce vers de:
Boileau ...
Soutient tout par lui-même , & voit tout par fes
yeux.
Ce difcours imprimé à Dijon in-4° . chez
J. Cofte , Imprimeur de l'Académie , eft
digne de la curiofité des Lettres & des
Arts. Outre l'érudition diftinguée qui y
regne , on y trouve plufieurs anecdotes
intéreffantes , & des réflexions fages fur les
établiffemens publics.
M. Gelot , Procureur du Roi du Domaine
, Académicien penfionnaire de la claſſe
de morale , chargé de la diftribution du
FEVRIER. 1755 111
prix , lut enfuite un difcours fur le fujer
propofé ; fçavoir quelle eft la fource de
Pinégalité parmi les hommes , & fi elle eft approuvée
par la loi naturelle.
Il y fait la critique de la méthode qu'ont
fuivie le grand nombre d'Auteurs qui ont
concouru , & dont les piéces ont été rejettées.
7
» Les Auteurs , dit M. G. qui ont traité
» de l'inégalité des conditions , plus ingé-
» nieux qu'exacts , ont orné leurs fujets ,
» mais ils ont manqué la reffemblance.
» Leurs écrits forment , fi l'on veut , une
» fuite d'idées brillantes ; mais on ne peut
» fe diffimuler que l'expérience de tous les
» fiécles & l'hiftoire de toutes les nations
» les démentent : .... La liberté qu'ils ac-
» cordent à l'homme , dégénere en licence
» effrénée ; il n'eft aucune fubordination
qu'ils ne traitent d'efclavage intoléra-
»ble... Aucun d'eux n'a daigné recourir
à l'Hiftoire : quel guide plus éclairé pouvoit
mieux leur indiquer la route qu'ils
» devoient fuivre pour parvenir à la vérité ?
Ainfi la cenfure de M. G. tombe fur
tous les difcours qui ont concouru ș fans
cependant avoir pour objet celui qui a été
couronné , & celui qui l'a approché de
plus près , dont il fera parlé plus bas .
Il dit enfuite qu'il a exifté & qu'il
"
112 MERCURE DE FRANCE.
exifte encore des fociétés où la nature fe
montre fans nuages , que fes reffources &
fes foibleffes s'y laiffent aifément faifir par
l'obfervateur impartial. Les Scythes & les
Germains , dans des fiécles plus reculés ; de
nos jours , les peuples de l'Amérique of
frent une multitude de preuves , de faits ,
de circonstances , qui apprennent à connoître
l'état primitif de la fociété ja les
défauts vifibles & groffiers où le manque
de fubordination précipita autrefois , & retient
encore les nations barbares citées en
exemple , forment autant de principes ,
defquels il eſt naturel de conclure avec
M. G. » que dans toute fociété perfection-
» née , je veux dire celle où les loix , les
" fciences & les arts fleutiffent , l'inégali-
» té des conditions eft néceffaire , qu'elle
» eft liée à la conftitution de cette fociété ,
» qu'elle en eft la bafe & le foutien ; &
par une feconde conféquence de ce prin-
» cipe fondée fur l'expérience de toutes
» les nations , que cette inégalité de condition
eft conforme à la loi naturelle.
Il va plus loin ; il expofe les dangers
continuels de cet état de barbarie , où l'on
ne peut efperer ni fûreté ni agrémens ,
d'où les talens & les arts fort bannis , &
où l'efprit & l'intelligence, qui font la meil
leure portion de notre exiſtence , éprouveFEVRIER.
1755. II}
و د
roient bientôt le même fort. » Ceux donc
qui ont regardé l'inégalité des conditions
comme contraire à la loi naturel-
» le , ne font tombés dans cette erreur que
» faute d'avoir connu la loi naturelle , &
» de lui avoir donné toute l'étendue qu'elle
>> doit avoir.
» L'homme eft né pour la fociété ; la
négative de cette propofition feroit une
» abfurdité ... S'il eft un cas où un hom-
"
"
me exifte fans faire partie d'aucune fo
» ciété , il eft fingulier , & ne peut être ici
» d'aucune confidération ... Mais donnez
» à cet homme un compagnon de folitude ,
≫ vous verrez bientôt les préceptes & les
obligations de la loi naturelle s'accroître
» à leurs égards. Multipliez ce nombre
» d'hommes , cette même loi naturelle reçoit
de nouvelles explications , prefcrit
» de nouveaux devoirs , qui fe combinent
» & fe multiplient conformément à tous
» les cas & à toutes les fituations où les
» membres de la fociété peuvent fe trou
» ver ... De là fe forment les rangs & les
» diſtinctions , en un mot l'inégalité des
» conditions .
و ر
"
·
» La fociété n'eft peut-être pas auffi par
» faite qu'elle pourroit l'être ; mais il feroit
injufte de la juger fur les abus qu'elle
» tolere , plutôt que fur les biens qu'elle
*
114 MERCURE DE FRANCE.
procure... Ce font des hommes qui la
»compofent & qui la régiffent ; ils ne peu-
» vent toujours le dépouiller de leurs paf-
» fions , de leurs foibleffes & de leurs erreurs
; les loix de cette fociété font leurs
» ouvrages , quelquefois ils portent le ſceau
» de l'humanité.
La différence des caracteres eft une des
preuves naturelles dont M. G. fe fert pour
établir l'inégalité des conditions ; il fait
fentir aux Philofophes orgueilleux , qui
ont déclamé contre ce principe fondamental
de toute fociété , combien eux-mêmes
ils feroient à plaindre fi leurs fophifmes
acqueroient affez de crédit pour changer
l'état des chofes. Il termine fon difcours
par cette fage conclufion : » Que chaque
membre de la fociété jouiffe avec modé-
» ration des avantages qu'elle lui procure ,
qu'il évite avec prudence l'effet de quel-
» ques abus qu'elle eft forcée de tolérer ,
» mais que dans tous les cas il refpecte
l'ordre établi.
Le problème intéreffant de l'inégalité
des conditions l'eft devenu davantage , par
la maniere ingénieufe & fage avec laquelle
M. Talbert , Chanoine de l'Eglife de Befançon,
& membre de l'Académie de la même
ville , l'a développé dans le difcours
que l'Académie couronne aujourd'hui. Son
FEVRIER. 1755. IIS
ftyle , fes preuves & fes réflexions annoncent
par-tout un philofophe éclairé , un auteur
chrétien , & un orateur élégant.
Sa religion a aidé fa raifon dans fes
»recherches , & leurs lumieres réunies lui
» ont fait trouver dans le coeur de l'hom-
» me même la folution du problême.
Pour ne rien ôter aux beautés de ce difcours
, il faudroit le rapporter en entier;
mais comme M. Talbert eft difpofé à le
faire imprimer , le public jugera par luimême
des talens de l'auteur & des motifs
qui ont déterminé l'Académie à le cou-
Fonner:
M. Etaffe , étudiant en Droit à Rennes ,
eft le feul concurrent que l'Académie ait
jugé digne d'entrer en lice avec M. Talbert.
Son difcours a pour devife , Urget
amor patria laudumque immenfa cupido.Pour
faire fon éloge , il fuffit d'annoncer qu'iba
fuivi le même plan , & faifi les mêmes
idées que fon rival ; mais il a été moins
heureux dans l'expofition , & n'a pas feu
répandre fur fon fujet autant de beautés
réelles que M. l'Abbé Talbert.
De l'Académie des Sciences & Belles- Lettres
de Dijon.
E 18 du mois d'Août 1754 , l'Académie
tint à l'ordinaire fon affemblée LE
publique pour la diftribution du prix.
>
La féance fut ouverte par M. Lantin
de Damerci , Académicien honoraire .
qui fit l'éloge de M. Hector - Bernard Pouffier
, Doyen du Parlement de Bourgogne
& fondateur de l'Académie. Ce difcours
fait autant d'honneur au coeur qu'à l'efprit
de M. de Damerci , qui s'y montre partout
auffi bon citoyen qu'Académicien zélé.
En louant fon héros de ce qu'il a fait
pour la patrie , par deux établiſſemens auffi
nobles qu'ils font avantageux ( la donation
faite au Doyenné du Parlement , & la
fondation de l'Académie ) , il rend un tribut
légitime de louanges aux Bourguignons
célebres qui ont tenu un rang diftingué
dans la république des Lettres , & aux citoyens
illuftres , qui plus encore par leurs
vertus que par les places éminentes qu'ils
occupent, font l'honneur & la gloire de leur
pays . Parmi ces noms refpectables on voit
110 MERCURE DE FRANCE.
avec plaifir ceux de M. de Berbifey , ancien
premier Préſident du Parlement , qui
après avoir été trente ans à la tête de cette
compagnie , plein de jours & comblé de
gloire , réfolut de paffer fes jours dans une
heureufe tranquillité , en défignant pour
le remplacer , le grand Magiftrat qui eft
aujourd'hui le chef du Parlement ; de M.
Vitte , Doyen du Parlement , & premier
Directeur de l'Académie , & de M. Joly
de Fleury , Intendant de Bourgogne , dont
les ancêtres ont rempli avec éclat les places
les plus diftinguées du Parlement de
Dijon. L'Orateur le loue avec autant de
difcernement que de délicateffe , & le peint
d'un feul trait en lui appliquant ce vers de:
Boileau ...
Soutient tout par lui-même , & voit tout par fes
yeux.
Ce difcours imprimé à Dijon in-4° . chez
J. Cofte , Imprimeur de l'Académie , eft
digne de la curiofité des Lettres & des
Arts. Outre l'érudition diftinguée qui y
regne , on y trouve plufieurs anecdotes
intéreffantes , & des réflexions fages fur les
établiffemens publics.
M. Gelot , Procureur du Roi du Domaine
, Académicien penfionnaire de la claſſe
de morale , chargé de la diftribution du
FEVRIER. 1755 111
prix , lut enfuite un difcours fur le fujer
propofé ; fçavoir quelle eft la fource de
Pinégalité parmi les hommes , & fi elle eft approuvée
par la loi naturelle.
Il y fait la critique de la méthode qu'ont
fuivie le grand nombre d'Auteurs qui ont
concouru , & dont les piéces ont été rejettées.
7
» Les Auteurs , dit M. G. qui ont traité
» de l'inégalité des conditions , plus ingé-
» nieux qu'exacts , ont orné leurs fujets ,
» mais ils ont manqué la reffemblance.
» Leurs écrits forment , fi l'on veut , une
» fuite d'idées brillantes ; mais on ne peut
» fe diffimuler que l'expérience de tous les
» fiécles & l'hiftoire de toutes les nations
» les démentent : .... La liberté qu'ils ac-
» cordent à l'homme , dégénere en licence
» effrénée ; il n'eft aucune fubordination
qu'ils ne traitent d'efclavage intoléra-
»ble... Aucun d'eux n'a daigné recourir
à l'Hiftoire : quel guide plus éclairé pouvoit
mieux leur indiquer la route qu'ils
» devoient fuivre pour parvenir à la vérité ?
Ainfi la cenfure de M. G. tombe fur
tous les difcours qui ont concouru ș fans
cependant avoir pour objet celui qui a été
couronné , & celui qui l'a approché de
plus près , dont il fera parlé plus bas .
Il dit enfuite qu'il a exifté & qu'il
"
112 MERCURE DE FRANCE.
exifte encore des fociétés où la nature fe
montre fans nuages , que fes reffources &
fes foibleffes s'y laiffent aifément faifir par
l'obfervateur impartial. Les Scythes & les
Germains , dans des fiécles plus reculés ; de
nos jours , les peuples de l'Amérique of
frent une multitude de preuves , de faits ,
de circonstances , qui apprennent à connoître
l'état primitif de la fociété ja les
défauts vifibles & groffiers où le manque
de fubordination précipita autrefois , & retient
encore les nations barbares citées en
exemple , forment autant de principes ,
defquels il eſt naturel de conclure avec
M. G. » que dans toute fociété perfection-
» née , je veux dire celle où les loix , les
" fciences & les arts fleutiffent , l'inégali-
» té des conditions eft néceffaire , qu'elle
» eft liée à la conftitution de cette fociété ,
» qu'elle en eft la bafe & le foutien ; &
par une feconde conféquence de ce prin-
» cipe fondée fur l'expérience de toutes
» les nations , que cette inégalité de condition
eft conforme à la loi naturelle.
Il va plus loin ; il expofe les dangers
continuels de cet état de barbarie , où l'on
ne peut efperer ni fûreté ni agrémens ,
d'où les talens & les arts fort bannis , &
où l'efprit & l'intelligence, qui font la meil
leure portion de notre exiſtence , éprouveFEVRIER.
1755. II}
و د
roient bientôt le même fort. » Ceux donc
qui ont regardé l'inégalité des conditions
comme contraire à la loi naturel-
» le , ne font tombés dans cette erreur que
» faute d'avoir connu la loi naturelle , &
» de lui avoir donné toute l'étendue qu'elle
>> doit avoir.
» L'homme eft né pour la fociété ; la
négative de cette propofition feroit une
» abfurdité ... S'il eft un cas où un hom-
"
"
me exifte fans faire partie d'aucune fo
» ciété , il eft fingulier , & ne peut être ici
» d'aucune confidération ... Mais donnez
» à cet homme un compagnon de folitude ,
≫ vous verrez bientôt les préceptes & les
obligations de la loi naturelle s'accroître
» à leurs égards. Multipliez ce nombre
» d'hommes , cette même loi naturelle reçoit
de nouvelles explications , prefcrit
» de nouveaux devoirs , qui fe combinent
» & fe multiplient conformément à tous
» les cas & à toutes les fituations où les
» membres de la fociété peuvent fe trou
» ver ... De là fe forment les rangs & les
» diſtinctions , en un mot l'inégalité des
» conditions .
و ر
"
·
» La fociété n'eft peut-être pas auffi par
» faite qu'elle pourroit l'être ; mais il feroit
injufte de la juger fur les abus qu'elle
» tolere , plutôt que fur les biens qu'elle
*
114 MERCURE DE FRANCE.
procure... Ce font des hommes qui la
»compofent & qui la régiffent ; ils ne peu-
» vent toujours le dépouiller de leurs paf-
» fions , de leurs foibleffes & de leurs erreurs
; les loix de cette fociété font leurs
» ouvrages , quelquefois ils portent le ſceau
» de l'humanité.
La différence des caracteres eft une des
preuves naturelles dont M. G. fe fert pour
établir l'inégalité des conditions ; il fait
fentir aux Philofophes orgueilleux , qui
ont déclamé contre ce principe fondamental
de toute fociété , combien eux-mêmes
ils feroient à plaindre fi leurs fophifmes
acqueroient affez de crédit pour changer
l'état des chofes. Il termine fon difcours
par cette fage conclufion : » Que chaque
membre de la fociété jouiffe avec modé-
» ration des avantages qu'elle lui procure ,
qu'il évite avec prudence l'effet de quel-
» ques abus qu'elle eft forcée de tolérer ,
» mais que dans tous les cas il refpecte
l'ordre établi.
Le problème intéreffant de l'inégalité
des conditions l'eft devenu davantage , par
la maniere ingénieufe & fage avec laquelle
M. Talbert , Chanoine de l'Eglife de Befançon,
& membre de l'Académie de la même
ville , l'a développé dans le difcours
que l'Académie couronne aujourd'hui. Son
FEVRIER. 1755. IIS
ftyle , fes preuves & fes réflexions annoncent
par-tout un philofophe éclairé , un auteur
chrétien , & un orateur élégant.
Sa religion a aidé fa raifon dans fes
»recherches , & leurs lumieres réunies lui
» ont fait trouver dans le coeur de l'hom-
» me même la folution du problême.
Pour ne rien ôter aux beautés de ce difcours
, il faudroit le rapporter en entier;
mais comme M. Talbert eft difpofé à le
faire imprimer , le public jugera par luimême
des talens de l'auteur & des motifs
qui ont déterminé l'Académie à le cou-
Fonner:
M. Etaffe , étudiant en Droit à Rennes ,
eft le feul concurrent que l'Académie ait
jugé digne d'entrer en lice avec M. Talbert.
Son difcours a pour devife , Urget
amor patria laudumque immenfa cupido.Pour
faire fon éloge , il fuffit d'annoncer qu'iba
fuivi le même plan , & faifi les mêmes
idées que fon rival ; mais il a été moins
heureux dans l'expofition , & n'a pas feu
répandre fur fon fujet autant de beautés
réelles que M. l'Abbé Talbert.
Fermer
Résumé : SEANCE PUBLIQUE De l'Académie des Sciences & Belles-Lettres de Dijon.
Le 18 août 1754, l'Académie des Sciences et Belles-Lettres de Dijon organisa une séance publique pour la distribution du prix. La séance débuta par un discours de M. Lantin de Damerci, académicien honoraire, qui rendit hommage à M. Hector-Bernard Pouffier, doyen du Parlement de Bourgogne et fondateur de l'Académie. De Damerci souligna les contributions de Pouffier à la patrie, notamment par la donation au Doyenné du Parlement et la fondation de l'Académie. Il loua également des figures illustres de Bourgogne, telles que M. de Berbisey, ancien premier Président du Parlement, M. Vitte, doyen du Parlement et premier directeur de l'Académie, et M. Joly de Fleury, intendant de Bourgogne. Ensuite, M. Gelot, procureur du Roi du Domaine et académicien pensionnaire, lut un discours sur l'inégalité parmi les hommes et sa conformité avec la loi naturelle. Il critiqua les auteurs ayant traité de l'inégalité des conditions, les jugeant plus ingénieux qu'exacts, et souligna que leurs écrits étaient démentis par l'expérience des siècles et l'histoire des nations. Gelot affirma que l'inégalité des conditions est nécessaire dans une société perfectionnée, où les lois, les sciences et les arts fleurissent. Il conclut en exhortant chaque membre de la société à respecter l'ordre établi. Le problème de l'inégalité des conditions fut également développé par M. Talbert, chanoine de l'Église de Besançon et membre de l'Académie de la même ville, dont le discours fut couronné par l'Académie. Son style, ses preuves et ses réflexions témoignèrent d'un philosophe éclairé, d'un auteur chrétien et d'un orateur élégant. M. Etaffe, étudiant en droit à Rennes, fut le seul concurrent jugé digne d'entrer en lice avec M. Talbert, mais son discours fut moins réussi dans l'exposition.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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10
p. 109-115
SEANCE PUBLIQUE De l'Académie des Sciences & Belles-Lettres de Dijon.
Début :
Le 18 du mois d'Août 1754 , l'Académie tint à l'ordinaire fon affemblée [...]
Mots clefs :
Séance publique, Académie des sciences et belles-lettres de Dijon, Société, Discours, Inégalités des conditions, Homme
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SEANCE PUBLIQUE De l'Académie des Sciences & Belles-Lettres de Dijon.
SEANCE PUBLIQUE
De l'Académie des Sciences & Belles- Lettres
de Dijon.
E 18 du mois d'Août 1754 , l'Académie
tint à l'ordinaire fon affemblée LE
publique pour la diftribution du prix.
>
La féance fut ouverte par M. Lantin
de Damerci , Académicien honoraire .
qui fit l'éloge de M. Hector - Bernard Pouffier
, Doyen du Parlement de Bourgogne
& fondateur de l'Académie. Ce difcours
fait autant d'honneur au coeur qu'à l'efprit
de M. de Damerci , qui s'y montre partout
auffi bon citoyen qu'Académicien zélé.
En louant fon héros de ce qu'il a fait
pour la patrie , par deux établiſſemens auffi
nobles qu'ils font avantageux ( la donation
faite au Doyenné du Parlement , & la
fondation de l'Académie ) , il rend un tribut
légitime de louanges aux Bourguignons
célebres qui ont tenu un rang diftingué
dans la république des Lettres , & aux citoyens
illuftres , qui plus encore par leurs
vertus que par les places éminentes qu'ils
occupent, font l'honneur & la gloire de leur
pays . Parmi ces noms refpectables on voit
110 MERCURE DE FRANCE.
avec plaifir ceux de M. de Berbifey , ancien
premier Préſident du Parlement , qui
après avoir été trente ans à la tête de cette
compagnie , plein de jours & comblé de
gloire , réfolut de paffer fes jours dans une
heureufe tranquillité , en défignant pour
le remplacer , le grand Magiftrat qui eft
aujourd'hui le chef du Parlement ; de M.
Vitte , Doyen du Parlement , & premier
Directeur de l'Académie , & de M. Joly
de Fleury , Intendant de Bourgogne , dont
les ancêtres ont rempli avec éclat les places
les plus diftinguées du Parlement de
Dijon. L'Orateur le loue avec autant de
difcernement que de délicateffe , & le peint
d'un feul trait en lui appliquant ce vers de:
Boileau ...
Soutient tout par lui-même , & voit tout par fes
yeux.
Ce difcours imprimé à Dijon in-4° . chez
J. Cofte , Imprimeur de l'Académie , eft
digne de la curiofité des Lettres & des
Arts. Outre l'érudition diftinguée qui y
regne , on y trouve plufieurs anecdotes
intéreffantes , & des réflexions fages fur les
établiffemens publics.
M. Gelot , Procureur du Roi du Domaine
, Académicien penfionnaire de la claſſe
de morale , chargé de la diftribution du
FEVRIER. 1755 111
prix , lut enfuite un difcours fur le fujer
propofé ; fçavoir quelle eft la fource de
Pinégalité parmi les hommes , & fi elle eft approuvée
par la loi naturelle.
Il y fait la critique de la méthode qu'ont
fuivie le grand nombre d'Auteurs qui ont
concouru , & dont les piéces ont été rejettées.
7
» Les Auteurs , dit M. G. qui ont traité
» de l'inégalité des conditions , plus ingé-
» nieux qu'exacts , ont orné leurs fujets ,
» mais ils ont manqué la reffemblance.
» Leurs écrits forment , fi l'on veut , une
» fuite d'idées brillantes ; mais on ne peut
» fe diffimuler que l'expérience de tous les
» fiécles & l'hiftoire de toutes les nations
» les démentent : .... La liberté qu'ils ac-
» cordent à l'homme , dégénere en licence
» effrénée ; il n'eft aucune fubordination
qu'ils ne traitent d'efclavage intoléra-
»ble... Aucun d'eux n'a daigné recourir
à l'Hiftoire : quel guide plus éclairé pouvoit
mieux leur indiquer la route qu'ils
» devoient fuivre pour parvenir à la vérité ?
Ainfi la cenfure de M. G. tombe fur
tous les difcours qui ont concouru ș fans
cependant avoir pour objet celui qui a été
couronné , & celui qui l'a approché de
plus près , dont il fera parlé plus bas .
Il dit enfuite qu'il a exifté & qu'il
"
112 MERCURE DE FRANCE.
exifte encore des fociétés où la nature fe
montre fans nuages , que fes reffources &
fes foibleffes s'y laiffent aifément faifir par
l'obfervateur impartial. Les Scythes & les
Germains , dans des fiécles plus reculés ; de
nos jours , les peuples de l'Amérique of
frent une multitude de preuves , de faits ,
de circonstances , qui apprennent à connoître
l'état primitif de la fociété ja les
défauts vifibles & groffiers où le manque
de fubordination précipita autrefois , & retient
encore les nations barbares citées en
exemple , forment autant de principes ,
defquels il eſt naturel de conclure avec
M. G. » que dans toute fociété perfection-
» née , je veux dire celle où les loix , les
" fciences & les arts fleutiffent , l'inégali-
» té des conditions eft néceffaire , qu'elle
» eft liée à la conftitution de cette fociété ,
» qu'elle en eft la bafe & le foutien ; &
par une feconde conféquence de ce prin-
» cipe fondée fur l'expérience de toutes
» les nations , que cette inégalité de condition
eft conforme à la loi naturelle.
Il va plus loin ; il expofe les dangers
continuels de cet état de barbarie , où l'on
ne peut efperer ni fûreté ni agrémens ,
d'où les talens & les arts fort bannis , &
où l'efprit & l'intelligence, qui font la meil
leure portion de notre exiſtence , éprouveFEVRIER.
1755. II}
و د
roient bientôt le même fort. » Ceux donc
qui ont regardé l'inégalité des conditions
comme contraire à la loi naturel-
» le , ne font tombés dans cette erreur que
» faute d'avoir connu la loi naturelle , &
» de lui avoir donné toute l'étendue qu'elle
>> doit avoir.
» L'homme eft né pour la fociété ; la
négative de cette propofition feroit une
» abfurdité ... S'il eft un cas où un hom-
"
"
me exifte fans faire partie d'aucune fo
» ciété , il eft fingulier , & ne peut être ici
» d'aucune confidération ... Mais donnez
» à cet homme un compagnon de folitude ,
≫ vous verrez bientôt les préceptes & les
obligations de la loi naturelle s'accroître
» à leurs égards. Multipliez ce nombre
» d'hommes , cette même loi naturelle reçoit
de nouvelles explications , prefcrit
» de nouveaux devoirs , qui fe combinent
» & fe multiplient conformément à tous
» les cas & à toutes les fituations où les
» membres de la fociété peuvent fe trou
» ver ... De là fe forment les rangs & les
» diſtinctions , en un mot l'inégalité des
» conditions .
و ر
"
·
» La fociété n'eft peut-être pas auffi par
» faite qu'elle pourroit l'être ; mais il feroit
injufte de la juger fur les abus qu'elle
» tolere , plutôt que fur les biens qu'elle
*
114 MERCURE DE FRANCE.
procure... Ce font des hommes qui la
»compofent & qui la régiffent ; ils ne peu-
» vent toujours le dépouiller de leurs paf-
» fions , de leurs foibleffes & de leurs erreurs
; les loix de cette fociété font leurs
» ouvrages , quelquefois ils portent le ſceau
» de l'humanité.
La différence des caracteres eft une des
preuves naturelles dont M. G. fe fert pour
établir l'inégalité des conditions ; il fait
fentir aux Philofophes orgueilleux , qui
ont déclamé contre ce principe fondamental
de toute fociété , combien eux-mêmes
ils feroient à plaindre fi leurs fophifmes
acqueroient affez de crédit pour changer
l'état des chofes. Il termine fon difcours
par cette fage conclufion : » Que chaque
membre de la fociété jouiffe avec modé-
» ration des avantages qu'elle lui procure ,
qu'il évite avec prudence l'effet de quel-
» ques abus qu'elle eft forcée de tolérer ,
» mais que dans tous les cas il refpecte
l'ordre établi.
Le problème intéreffant de l'inégalité
des conditions l'eft devenu davantage , par
la maniere ingénieufe & fage avec laquelle
M. Talbert , Chanoine de l'Eglife de Befançon,
& membre de l'Académie de la même
ville , l'a développé dans le difcours
que l'Académie couronne aujourd'hui. Son
FEVRIER. 1755. IIS
ftyle , fes preuves & fes réflexions annoncent
par-tout un philofophe éclairé , un auteur
chrétien , & un orateur élégant.
Sa religion a aidé fa raifon dans fes
»recherches , & leurs lumieres réunies lui
» ont fait trouver dans le coeur de l'hom-
» me même la folution du problême.
Pour ne rien ôter aux beautés de ce difcours
, il faudroit le rapporter en entier;
mais comme M. Talbert eft difpofé à le
faire imprimer , le public jugera par luimême
des talens de l'auteur & des motifs
qui ont déterminé l'Académie à le cou-
Fonner:
M. Etaffe , étudiant en Droit à Rennes ,
eft le feul concurrent que l'Académie ait
jugé digne d'entrer en lice avec M. Talbert.
Son difcours a pour devife , Urget
amor patria laudumque immenfa cupido.Pour
faire fon éloge , il fuffit d'annoncer qu'iba
fuivi le même plan , & faifi les mêmes
idées que fon rival ; mais il a été moins
heureux dans l'expofition , & n'a pas feu
répandre fur fon fujet autant de beautés
réelles que M. l'Abbé Talbert.
De l'Académie des Sciences & Belles- Lettres
de Dijon.
E 18 du mois d'Août 1754 , l'Académie
tint à l'ordinaire fon affemblée LE
publique pour la diftribution du prix.
>
La féance fut ouverte par M. Lantin
de Damerci , Académicien honoraire .
qui fit l'éloge de M. Hector - Bernard Pouffier
, Doyen du Parlement de Bourgogne
& fondateur de l'Académie. Ce difcours
fait autant d'honneur au coeur qu'à l'efprit
de M. de Damerci , qui s'y montre partout
auffi bon citoyen qu'Académicien zélé.
En louant fon héros de ce qu'il a fait
pour la patrie , par deux établiſſemens auffi
nobles qu'ils font avantageux ( la donation
faite au Doyenné du Parlement , & la
fondation de l'Académie ) , il rend un tribut
légitime de louanges aux Bourguignons
célebres qui ont tenu un rang diftingué
dans la république des Lettres , & aux citoyens
illuftres , qui plus encore par leurs
vertus que par les places éminentes qu'ils
occupent, font l'honneur & la gloire de leur
pays . Parmi ces noms refpectables on voit
110 MERCURE DE FRANCE.
avec plaifir ceux de M. de Berbifey , ancien
premier Préſident du Parlement , qui
après avoir été trente ans à la tête de cette
compagnie , plein de jours & comblé de
gloire , réfolut de paffer fes jours dans une
heureufe tranquillité , en défignant pour
le remplacer , le grand Magiftrat qui eft
aujourd'hui le chef du Parlement ; de M.
Vitte , Doyen du Parlement , & premier
Directeur de l'Académie , & de M. Joly
de Fleury , Intendant de Bourgogne , dont
les ancêtres ont rempli avec éclat les places
les plus diftinguées du Parlement de
Dijon. L'Orateur le loue avec autant de
difcernement que de délicateffe , & le peint
d'un feul trait en lui appliquant ce vers de:
Boileau ...
Soutient tout par lui-même , & voit tout par fes
yeux.
Ce difcours imprimé à Dijon in-4° . chez
J. Cofte , Imprimeur de l'Académie , eft
digne de la curiofité des Lettres & des
Arts. Outre l'érudition diftinguée qui y
regne , on y trouve plufieurs anecdotes
intéreffantes , & des réflexions fages fur les
établiffemens publics.
M. Gelot , Procureur du Roi du Domaine
, Académicien penfionnaire de la claſſe
de morale , chargé de la diftribution du
FEVRIER. 1755 111
prix , lut enfuite un difcours fur le fujer
propofé ; fçavoir quelle eft la fource de
Pinégalité parmi les hommes , & fi elle eft approuvée
par la loi naturelle.
Il y fait la critique de la méthode qu'ont
fuivie le grand nombre d'Auteurs qui ont
concouru , & dont les piéces ont été rejettées.
7
» Les Auteurs , dit M. G. qui ont traité
» de l'inégalité des conditions , plus ingé-
» nieux qu'exacts , ont orné leurs fujets ,
» mais ils ont manqué la reffemblance.
» Leurs écrits forment , fi l'on veut , une
» fuite d'idées brillantes ; mais on ne peut
» fe diffimuler que l'expérience de tous les
» fiécles & l'hiftoire de toutes les nations
» les démentent : .... La liberté qu'ils ac-
» cordent à l'homme , dégénere en licence
» effrénée ; il n'eft aucune fubordination
qu'ils ne traitent d'efclavage intoléra-
»ble... Aucun d'eux n'a daigné recourir
à l'Hiftoire : quel guide plus éclairé pouvoit
mieux leur indiquer la route qu'ils
» devoient fuivre pour parvenir à la vérité ?
Ainfi la cenfure de M. G. tombe fur
tous les difcours qui ont concouru ș fans
cependant avoir pour objet celui qui a été
couronné , & celui qui l'a approché de
plus près , dont il fera parlé plus bas .
Il dit enfuite qu'il a exifté & qu'il
"
112 MERCURE DE FRANCE.
exifte encore des fociétés où la nature fe
montre fans nuages , que fes reffources &
fes foibleffes s'y laiffent aifément faifir par
l'obfervateur impartial. Les Scythes & les
Germains , dans des fiécles plus reculés ; de
nos jours , les peuples de l'Amérique of
frent une multitude de preuves , de faits ,
de circonstances , qui apprennent à connoître
l'état primitif de la fociété ja les
défauts vifibles & groffiers où le manque
de fubordination précipita autrefois , & retient
encore les nations barbares citées en
exemple , forment autant de principes ,
defquels il eſt naturel de conclure avec
M. G. » que dans toute fociété perfection-
» née , je veux dire celle où les loix , les
" fciences & les arts fleutiffent , l'inégali-
» té des conditions eft néceffaire , qu'elle
» eft liée à la conftitution de cette fociété ,
» qu'elle en eft la bafe & le foutien ; &
par une feconde conféquence de ce prin-
» cipe fondée fur l'expérience de toutes
» les nations , que cette inégalité de condition
eft conforme à la loi naturelle.
Il va plus loin ; il expofe les dangers
continuels de cet état de barbarie , où l'on
ne peut efperer ni fûreté ni agrémens ,
d'où les talens & les arts fort bannis , &
où l'efprit & l'intelligence, qui font la meil
leure portion de notre exiſtence , éprouveFEVRIER.
1755. II}
و د
roient bientôt le même fort. » Ceux donc
qui ont regardé l'inégalité des conditions
comme contraire à la loi naturel-
» le , ne font tombés dans cette erreur que
» faute d'avoir connu la loi naturelle , &
» de lui avoir donné toute l'étendue qu'elle
>> doit avoir.
» L'homme eft né pour la fociété ; la
négative de cette propofition feroit une
» abfurdité ... S'il eft un cas où un hom-
"
"
me exifte fans faire partie d'aucune fo
» ciété , il eft fingulier , & ne peut être ici
» d'aucune confidération ... Mais donnez
» à cet homme un compagnon de folitude ,
≫ vous verrez bientôt les préceptes & les
obligations de la loi naturelle s'accroître
» à leurs égards. Multipliez ce nombre
» d'hommes , cette même loi naturelle reçoit
de nouvelles explications , prefcrit
» de nouveaux devoirs , qui fe combinent
» & fe multiplient conformément à tous
» les cas & à toutes les fituations où les
» membres de la fociété peuvent fe trou
» ver ... De là fe forment les rangs & les
» diſtinctions , en un mot l'inégalité des
» conditions .
و ر
"
·
» La fociété n'eft peut-être pas auffi par
» faite qu'elle pourroit l'être ; mais il feroit
injufte de la juger fur les abus qu'elle
» tolere , plutôt que fur les biens qu'elle
*
114 MERCURE DE FRANCE.
procure... Ce font des hommes qui la
»compofent & qui la régiffent ; ils ne peu-
» vent toujours le dépouiller de leurs paf-
» fions , de leurs foibleffes & de leurs erreurs
; les loix de cette fociété font leurs
» ouvrages , quelquefois ils portent le ſceau
» de l'humanité.
La différence des caracteres eft une des
preuves naturelles dont M. G. fe fert pour
établir l'inégalité des conditions ; il fait
fentir aux Philofophes orgueilleux , qui
ont déclamé contre ce principe fondamental
de toute fociété , combien eux-mêmes
ils feroient à plaindre fi leurs fophifmes
acqueroient affez de crédit pour changer
l'état des chofes. Il termine fon difcours
par cette fage conclufion : » Que chaque
membre de la fociété jouiffe avec modé-
» ration des avantages qu'elle lui procure ,
qu'il évite avec prudence l'effet de quel-
» ques abus qu'elle eft forcée de tolérer ,
» mais que dans tous les cas il refpecte
l'ordre établi.
Le problème intéreffant de l'inégalité
des conditions l'eft devenu davantage , par
la maniere ingénieufe & fage avec laquelle
M. Talbert , Chanoine de l'Eglife de Befançon,
& membre de l'Académie de la même
ville , l'a développé dans le difcours
que l'Académie couronne aujourd'hui. Son
FEVRIER. 1755. IIS
ftyle , fes preuves & fes réflexions annoncent
par-tout un philofophe éclairé , un auteur
chrétien , & un orateur élégant.
Sa religion a aidé fa raifon dans fes
»recherches , & leurs lumieres réunies lui
» ont fait trouver dans le coeur de l'hom-
» me même la folution du problême.
Pour ne rien ôter aux beautés de ce difcours
, il faudroit le rapporter en entier;
mais comme M. Talbert eft difpofé à le
faire imprimer , le public jugera par luimême
des talens de l'auteur & des motifs
qui ont déterminé l'Académie à le cou-
Fonner:
M. Etaffe , étudiant en Droit à Rennes ,
eft le feul concurrent que l'Académie ait
jugé digne d'entrer en lice avec M. Talbert.
Son difcours a pour devife , Urget
amor patria laudumque immenfa cupido.Pour
faire fon éloge , il fuffit d'annoncer qu'iba
fuivi le même plan , & faifi les mêmes
idées que fon rival ; mais il a été moins
heureux dans l'expofition , & n'a pas feu
répandre fur fon fujet autant de beautés
réelles que M. l'Abbé Talbert.
Fermer
11
p. 31-44
FRAGMENT D'un Ouvrage de M. de Marivaux, qui a pour titre : Réflexions sur l'esprit humain, à l'occasion de Corneille & de Racine.
Début :
Il y a deux sortes de grands hommes à qui l'humanité doit ses connoissances & [...]
Mots clefs :
Corneille, Racine, Science, Sciences, Esprit, Esprit humain, Beaux esprits, Génie, Savoir, Société, Vérité, Hommes
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : FRAGMENT D'un Ouvrage de M. de Marivaux, qui a pour titre : Réflexions sur l'esprit humain, à l'occasion de Corneille & de Racine.
FRAGMENT
D'un Ouvrage de M. de Marivaux ,
qui a pour titre : Réflexions fur
l'efprit humain , à l'occafion de
Corneille & de Racine.
L
Il y
a deux fortes de grands hommes à
qui l'humanité doit fes connoiffances &
fes moeurs , & fans qui le paffage de tant
de conquérans auroit condamné la terre
à refter ignorante & féroce : deux fortes
de grands hommes , qu'on peut appeller les
bienfaicteurs du monde , & les répara
teurs de fes vraies pertes.
J'entends par les uns , ces hommes immortels
qui ont pénétré dans la connoiffance
de la vérité , & dont les erreurs mê
me ont fouvent conduit à la lumiere. Ces
Philofophes , tant ceux de l'antiquité dont
les noms font affez connus , que ceux de
notre âge , tels que Defcartes , Newton ,
Mallebranche , Locke , &c .
J'entends par les autres , ces grands génies
qu'on appelle quelquefois beaux efprits
; ces critiques férieux ou badins de
ce que nous fommes ; ces peintres fubli-
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
-
mes des grandeurs & des miferes de l'ame
humaine , & qui même en nous inftruifant
dans leurs ouvrages , nous perfuadent à
force de plaifir , qu'ils n'ont pour objet
que de nous plaire , & de charmer notre
loifir ; & je mets Corneille & Racine parmi
ce qu'il y a de plus refpectable dans
l'ordre de ceux- ci , fans parler de ceux de
nos jours , qu'il n'eft pas tems de nommer
en public , que la postérité dédommagera
du filence qu'il faut qu'on obſerve
aujourd'hui fur eux , & dont l'envie contemporaine
qui les loue à fa maniere , les
dédommage dès à préfent en s'irritant contre
eux.
Communément dans le monde , ce n'eſt
qu'avec une extrême admiration qu'on
parle de ceux que je nomme Philofophes ;
on va jufqu'à la vénération pour eux , &
c'eſt un hommage qui leur eft dû .
On ne va pas fi loin pour ces génies
entre lefquels j'ai compté Corneille &
Racine ; on leur donne cependant de trèsgrands
éloges : on a même auffi de l'admiration
pour eux , mais une admiration
bien moins férieuſe , bien plus familiere
qui les honore beaucoup moins que celle
dont on eft pénétré pour les Philofophes.
Et ce n'eft pas là leur rendre juftice ;
s'il n'y avoit que la raifon qui fe mêlât de
AVRIL. 1755 33
nos jugemens , elle defavoueroit cette inégalité
de ppaarrttaaggee qquuee les Philofophes même
, tout Philofophes qu'ils font , ne rejettent
pas , qu'il leur fiéroit pourtant
de rejetter , & qu'on ne peut attribuer
qu'à l'ignorance du commun des hommes.
Ces hommes , en général , ne cultivent
pas les fciences , ils n'en connoiffent que
le nom qui leur en impofe , & leur imagination
, refpectueufement étonnée des
grandes matieres qu'elles traitent , acheve
de leur tendre ces matieres encore plus
inacceffibles .
De là vient qu'ils regardent les Philofophes
comme des intelligences qui ont
approfondi des myfteres , & à qui feuls
il appartient de nous donner le merveil
leux fpectacle des forces & de la dignité
de l'efprit humain .
A l'égard des autres grands génies ,
pourquoi les met - on dans un ordre inférieur
pourquoi n'a- t-on pas la même
idée de la capacité dont ils ont befoin ?
'C'eft que leurs ouvrages ne font une
énigme pour perfonne ; c'eft que le fujet
fur lequel ils travaillent
, a le défaut d'être
à la portée de tous les hommes.
Il ne s'y agit que de nous , c'est -à - dire
de l'ame humaine que nous connoiffons
Bv .
34
MERCURE
DE FRANCE
.
tant par le moyen de la nôtre , qui nous
explique celle des autres .
Toutes les ames , depuis la plus foible
jufqu'à la plus forte , depuis la plus vile
jufqu'à la plus noble ; toutes les ames ont
une reffemblance générale : il y a de tout
dans chacune d'elles , nous avons tous des
commencemens de ce qui nous manque ,
par où nous fommes plus ou moins en
état de fentir & d'entendre les différences
qui nous diftinguent .
Et c'est là ce qui nous procurant quelques
lumieres communes avec les génies
dont je parle , nous mene à penfer que
leur fcience n'eft pas un grand myftere ,
& n'eft dans le fond que la fcience de
tout le monde.
Il eft vrai qu'on n'a pas comme eux l'heureux
talent d'écrire ce qu'on fçait ; mais à
ce talent près , qui n'eft qu'une maniere
d'avoir de l'efprit , rien n'empêche qu'on
n'en fçache autant qu'eux ; & on voit combien
ils perdent à cette opinion- là .
Auffi tout lecteur ou tout fpectateur ,
avant qu'il les admire , commence- t- il par
être leur juge , & prefque toujours leur
critique ; & de pareilles fonctions ne difpofent
pas l'admirateur à bien fentir la
fupériorité qu'ils ont fur lui ; il a fait trop
de comparaiſon avec eux pour être fort
A V RIL. 1755. 35
étonné de ce qu'ils valent. Et d'ailleurs
de quoi les loue- t- il ? ce n'eſt pas de l'inftruction
qu'il en tire , elle paffe en lui fans
qu'il s'en apperçoive ; c'eft de l'extrême
plaifir qu'ils lui font , & il eft fûr que
ce plaifir là leur nuit encore , ils en paroiffent
moins importans ; il n'y a point
affez de dignité à plaire : c'eft bien le
mérite le plus aimable , mais en général ,
ce n'eft pas le plus honoré.
On voit même des gens qui tiennent
au- deffons d'eux de s'occuper d'un ouvrage
d'efprit qui plaît ; c'eft à cette marque
là qu'ils le dédaignent comme frivole ,
& nos grands hommes pourroient bien devoir
à tout ce que je viens de dire , le titre
familier , & fouvent moqueur , de beaux
efprits , qu'on leur donne pendant qu'ils
vivent , qui , à la vérité , s'annoblit beaucoup
quand ils ne font plus , & qui d'ordinaire
fe convertit en celui de grands
génies , qu'on ne leur difpute pas alors.
Non qu'ils ayent enrichi le monde d'aucune
découverte , ce n'eft pas là ce qu'on
entend les belles chofes qu'ils nous difent
ne nous frappent pas même comme
nouvelles ; on croit toujours les reconnoître
, on les avoit déja entrevues , mais
jufqu'à eux on en étoit refté là , & jamais
on ne les avoit vûes d'affez près , ni affez
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
fixément pour pouvoir les dire ; eux feuls
ont fçu les faifir & les exprimer avec ane
vérité qui nous pénétre , & les ont rendues
conformément aux expériences les plus
intimes de notre ame : ce qui fait un accident
bien neuf & bien original . Voilà
ce qu'on leur attribue .
Ainfi ils ne font fublimes que d'après
nous qui le fommes foncierement autant
qu'eux , & c'eft dans leur fublimité que
nous nous imaginons contempler la nôtre.
Ainfi ils ne nous apprennent rien de nous
qui nous foit inconnu ; mais le portrait le
plus frappant qu'on nous ait donné de ce
que nous fommes , celui où nous voyons le
mieux combien nous fommes grands dans
nos vertus , terribles dans nos paſſions ,
celui où nous avons l'honneur de démêler
nos foibleſſes avec la fagacité la plus fine ,
& par conféquent la plus confolante ; celui
où nous nous fentons le plus fuperbement
étonnés de l'audace , & du courage
, de la fierté , de la fageffe , j'ofe
dire auffi de la redoutable iniquité dont
nous fommes capables ( car cette iniquité ,
même en nous faifant frémir , nous entretient
encore de nos forces ) ; enfin le portrait
qui nous peint le mieux l'importance
& la fingularité de cet être qu'on appelle
homme , & qui eft chacun de nous , c'eſt
AVRIL.' 1755 .
37
deux à qui nous le devons.
Ce font eux , à notre avis , qui nous
avertiffent de tout l'efprit qui eft en nous ,
qui y repofoit à notre infçu , & qui eft
une fecrette acquifition de lumiere & de
fentiment que nous croyons avoir faite ,
& dont nous ne jouiffons qu'avec eux ;
voilà ce que nous en penfons.
De forte que ce n'eft pas précisément
leur efprit qui nous furprend, c'eft l'induftrie
qu'ils ont de nous rappeller le nôtre
; voilà en quoi ils nous charment.
C'est-à-dire que nous les chériffons
parce qu'ils nous vantent , ou que nous
les admirons parce qu'ils nous valent ; au
lieu que nous refpectons les Philofophes
parce qu'ils nous humilient.
Et je n'attaque point ce refpect là , qui
n'eſt d'ailleurs fi humiliant qu'il le pa
pas.
roît.
Ce n'eft pas précisément devant les
Philofophes que nous nous humilions , ilne
faut pas qu'ils l'entendent ainfi ; c'eft
à l'efprit humain , dont chacun de nous a
fa portion , que nous entendons rendre
hommage.
Nous reffemblons à ces cadets qui ;
quoique réduits à une légitime , s'enorgueilliffent
pourtant dans leurs aînés de la
grandeur & des richeffes de leur maison.
38 MERCURE DE FRANCE.
Mais les autres grands génies font- ils
moins dans ce fens nos aînés que les Philofophes
& pour quitter toute comparaifon
, font- ils en effet partagés d'une capacité
de moindre valeur , ou d'une efpéce
inférieure ?
Nous le croyons , j'ai déja dit en paffant
ce qui nous mène à le croire ; ne ferionsnous
pas dans l'erreur ? il y a des choſes
qui ont un air de vérité , mais qui n'en
ont que l'air , & il fe pourroit bien que
nous fiffions injure au don d'efprit peutêtre
le plus rare , au genre de penfée qui
caractériſe le plus un être intelligent.
Je doute du moins que le vrai Philofophe
, & je ne parle pas du pur Géometre
ou du fimple Mathématicien , mais de
l'homme qui penfe , de l'homme capable
de mefurer la fublimité de ces deux différens
ordres d'efprit ; je doute que cet homme
fût de notre fentiment .
Au défaut des réflexions qu'il feroit
là - deffus , tenons- nous en à celles que le
plus fimple bon fens
dicter , & que je
vais rapporter , après avoir encore une fois
établi bien exactement la.queftion.
peut
Une ſcience , je dis celle de nos grands
génies , où nous fommes tous , difonsnous
, plus ou moins initiés , qui n'eft une
énigme pour perfonne , pas même dans fes
A V RI- L. ∙1755 .
39
>
profondeurs qu'on ne nous apprend point ,
qu'on ne fait que nous rappeller comme
fublimes , quand on nous les préfente , &
jamais comme inconnues ; une fcience , au
moyen de laquelle on peut bien nous charmer
mais non pas nous inftruire ; une
fcience qu'on apprend fans qu'on y penſe ,
fans qu'on fçache qu'on l'étudie , ne le cede-
t- elle pas à des fciences fi difficiles , que
le commun des hommes eft réduit à n'en
connoître que le nom , qui donnent à ceux
qui les fçavent , des connoiffances d'une
utilité admirable ; à des fciences apparemment
plus étrangeres à l'efprit humain en
général , puifqu'il faut expreffément & péniblement
les apprendre pour les fçavoir ,
& que peu de gens , après une étude même
affidue , y font du progrès ?
Voilà des objections qui paroiffent fortes
, & c'eſt leur force apparente qui fait
qu'on s'y repofe , & qu'on s'y fie.
Tâchons d'en démêler la valeur.
Le vrai Philofophe dont je parlois toutà-
l'heure , ne voudroit pas qu'on s'y trompât
même en fa faveur : une impoſture de
notre imagination , fi ce que nous penfons
en eft une , n'eft pas digne de lui,
A l'égard de ces hommes qui nous abandonneroient
volontiers à notre illufion làdeffus
, pour profiter de l'injufte & faux
40 MERCURE DE FRANCE.
honneur qu'elle leur feroit , ils ne méri
tent pas qu'on les ménage examinons
donc.
La fcience du coeur humain , qui eft
celle des grands génies , appellés d'abord
beaux efprits , n'eft , dit -on , une énigme
pour perfonne ; tout le monde l'entend
& qui plus eft , on l'apprend fans qu'on y
penſe d'accord. :
Mais de ce qu'il nous eft plus aifé de
l'apprendre que les autres fciences , en
doit-on conclure qu'elle eft par elle-même
moins difficile ou moins profonde que ces
autres fciences ? non , & c'eft ici où eft le
fophifme.
Car cette facilité que nous trouvons
a
l'apprendre
plus ou moins , & qui nous
diffimule fa profondeur
, ne vient point de
fa nature , mais bien de la nature de la
fociété que nous avons enfemble
.
Ce n'eft pas que cette fcience foit effectivement
plus aifée que les autres , c'eſt la
maniere dont nous l'apprenons , qui nous
la fait paroître telle , comme nous le verrons
dans un moment .
D'un autre côté , il faut étudier trèsexpreffément
& très- péniblement les autres
fciences , pour les fçavoir ; d'accord auffi .
Mais ce n'eft pas non plus qu'à force de
profondeur elles ayent par elles-mêmes le
AVRIL. 1755. 41
·
privilege particulier , & comme excluff ,
d'être plus difficiles que la fcience de nos
grands génies . C'eft encore la nature de
notre fociété qui produit cette difficulté
accidentelle , & le travail folitaire & affidu
qu'elles exigent ; on pourroit les acquerir
à moins de frais.
En un mot , c'eſt cette fociété qui nous
oblige à de très-grands efforts pour les fçavoir
, & qui ne nous ouvre point d'autre
voie.
C'eft auffi cette fociété qui nous difpen
fe de ces mêmes efforts pour fçavoir l'autre,
& je vais m'expliquer.
Figurons- nous une fcience d'une pratique
fi urgente , qu'il faut abfolument que
tout homme , quel qu'il foit , la fçache
plus ou moins & de très- bonne heure , fous
peine de ne pouvoir être admis à ce concours
d'intérêts , de relations , & de befoins
réciproques qui nous uniffent les uns & les
autres.
Mais en même tems figurons - nous une
fcience que par bonheur tous les hommes
apprennent inévitablement entr'eux.
Telle eft la fcience du coeur humain ,
celle des grands hommes dont il eft queftion
.
D'une part , la néceffité abfolue de la
fçavoir ; de l'autre , la continuité inévita42
MERCURE DE FRANCE.
ble des leçons qu'on en reçoit de toutes
parts , font qu'elle ne fçauroit refter une
énigme pour perſonne.
Comment , en effet , feroit - il poffible
qu'on ne la fçût pas plus ou moins.
Ce n'eft pas dans les livres qu'on l'apprend
, c'eft elle au contraire qui nous
explique les livres , & qui nous met en
état d'en profiter ; il faut d'avance la fçavoir
un peu pour les entendre .
pour vous en
Elle n'a pas non plus fes profeffeurs à
part , à peine fuffiroient - ils
donner la plus légere idée , & rien de ce
que je dis là n'en feroit une connoiffance
inévitable . C'eft la fociété , c'est toute l'humanité
même qui en tient la feule école
qui foit convenable , école toujours ouverte
, où tout homme étudie les autres ,
& en eft étudié à fon tour ; où tout homme
eſt tour à tour écolier & maître.
Cette fcience réfide dans le commerce
que nous avons tous , & fans exception ;
enfemble.
Nous en commençons l'infenfible & continuelle
étude prefqu'en voyant le jour.
t
Nous vivons avec les fujets de la fcience
, avec les hommes qui ne traitent que
d'elle , avec leurs paffions , qui l'enfeignent
aux nôtres , & qui même en nous
trompant nous l'enfeignent encore ; car c'eſt
AVRIL. 1755. 43
une inftruction de plus que d'y avoir été
trompé il n'y a rien à cet égard là de
perdu avec les hommes.
Voilà donc tout citoyen du monde , né
avec le fens commun , le plus fimple & le
plus médiocre ; le voilà prefque dans l'impoffibilité
d'ignorer totalement la fcience
dont il eft queſtion , puifqu'il en reçoit
des leçons continuelles , puifqu'elles le
pourfuivent , & qu'il ne peut les fuir.
Ce n'eft pas là tout , c'eft qu'à l'impoffibilité
comme infurmontable de ne pas
s'inftruire plus ou moins de cette fcience
qui n'eft que la connoiffance des hommes ,
fe joint pour lui une autre caufe d'inftruc
tion
que je crois encore plus fure , & c'eſt
une néceffité abfolue d'être attentif aux leçons
qu'on lui en donne .
Car où pourroit être fa place ? & que
deviendroit-il dans cette humanité affemblée
, s'il n'y pouvoit ni conquérir ni correfpondre
à rien de ce qui s'y paffe , s'il
n'entendoit rien aux moeurs de l'ame humaine
, ni à tant d'intérêts férieux ou frivoles
, généraux ou particuliers qui , tour
à tour , nous uniffent ou nous divifent ?
Que deviendroit- il fi faute de ces notions
de fentiment que nous prenons entre
nous & qui nous dirigent , fi dans l'ignorance
de ce qui nuit ou de ce qui fert
44 MERCURE DE FRANCE.
dans le monde , & fi par conféquent ex
pofé par là à n'agir prefque jamais qu'à
contre- fens , il alloit miferablement heurtant
tous les efprits , comme un aveugle
va heurtant tous les corps.
Il faut donc néceffairement qu'il con
noiffe les hommes , il ne fçauroit fe foute
tenir parmi eux qu'à cette condition là.
Il y va de tour pour lui d'être à certain
point au fait de ce qu'ils font pour ſçavoir
y accommoder ce qu'il eft , pour ju→
ger d'eux , finon finement , du moins au
dégré fuffifant de jufteffe qui convient à
fon état , & à la forte de liaifon ordinaire
ou fortuite qu'il a avec eux.
•
Ily ya toujours de fa fortune , toujours
de fon repos , fouvent de fon honneur
quelquefois de ſa vie ; quelquefois du re-
'pos , de l'honneur , de la fortune & de la
vie des autres.
D'un Ouvrage de M. de Marivaux ,
qui a pour titre : Réflexions fur
l'efprit humain , à l'occafion de
Corneille & de Racine.
L
Il y
a deux fortes de grands hommes à
qui l'humanité doit fes connoiffances &
fes moeurs , & fans qui le paffage de tant
de conquérans auroit condamné la terre
à refter ignorante & féroce : deux fortes
de grands hommes , qu'on peut appeller les
bienfaicteurs du monde , & les répara
teurs de fes vraies pertes.
J'entends par les uns , ces hommes immortels
qui ont pénétré dans la connoiffance
de la vérité , & dont les erreurs mê
me ont fouvent conduit à la lumiere. Ces
Philofophes , tant ceux de l'antiquité dont
les noms font affez connus , que ceux de
notre âge , tels que Defcartes , Newton ,
Mallebranche , Locke , &c .
J'entends par les autres , ces grands génies
qu'on appelle quelquefois beaux efprits
; ces critiques férieux ou badins de
ce que nous fommes ; ces peintres fubli-
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
-
mes des grandeurs & des miferes de l'ame
humaine , & qui même en nous inftruifant
dans leurs ouvrages , nous perfuadent à
force de plaifir , qu'ils n'ont pour objet
que de nous plaire , & de charmer notre
loifir ; & je mets Corneille & Racine parmi
ce qu'il y a de plus refpectable dans
l'ordre de ceux- ci , fans parler de ceux de
nos jours , qu'il n'eft pas tems de nommer
en public , que la postérité dédommagera
du filence qu'il faut qu'on obſerve
aujourd'hui fur eux , & dont l'envie contemporaine
qui les loue à fa maniere , les
dédommage dès à préfent en s'irritant contre
eux.
Communément dans le monde , ce n'eſt
qu'avec une extrême admiration qu'on
parle de ceux que je nomme Philofophes ;
on va jufqu'à la vénération pour eux , &
c'eſt un hommage qui leur eft dû .
On ne va pas fi loin pour ces génies
entre lefquels j'ai compté Corneille &
Racine ; on leur donne cependant de trèsgrands
éloges : on a même auffi de l'admiration
pour eux , mais une admiration
bien moins férieuſe , bien plus familiere
qui les honore beaucoup moins que celle
dont on eft pénétré pour les Philofophes.
Et ce n'eft pas là leur rendre juftice ;
s'il n'y avoit que la raifon qui fe mêlât de
AVRIL. 1755 33
nos jugemens , elle defavoueroit cette inégalité
de ppaarrttaaggee qquuee les Philofophes même
, tout Philofophes qu'ils font , ne rejettent
pas , qu'il leur fiéroit pourtant
de rejetter , & qu'on ne peut attribuer
qu'à l'ignorance du commun des hommes.
Ces hommes , en général , ne cultivent
pas les fciences , ils n'en connoiffent que
le nom qui leur en impofe , & leur imagination
, refpectueufement étonnée des
grandes matieres qu'elles traitent , acheve
de leur tendre ces matieres encore plus
inacceffibles .
De là vient qu'ils regardent les Philofophes
comme des intelligences qui ont
approfondi des myfteres , & à qui feuls
il appartient de nous donner le merveil
leux fpectacle des forces & de la dignité
de l'efprit humain .
A l'égard des autres grands génies ,
pourquoi les met - on dans un ordre inférieur
pourquoi n'a- t-on pas la même
idée de la capacité dont ils ont befoin ?
'C'eft que leurs ouvrages ne font une
énigme pour perfonne ; c'eft que le fujet
fur lequel ils travaillent
, a le défaut d'être
à la portée de tous les hommes.
Il ne s'y agit que de nous , c'est -à - dire
de l'ame humaine que nous connoiffons
Bv .
34
MERCURE
DE FRANCE
.
tant par le moyen de la nôtre , qui nous
explique celle des autres .
Toutes les ames , depuis la plus foible
jufqu'à la plus forte , depuis la plus vile
jufqu'à la plus noble ; toutes les ames ont
une reffemblance générale : il y a de tout
dans chacune d'elles , nous avons tous des
commencemens de ce qui nous manque ,
par où nous fommes plus ou moins en
état de fentir & d'entendre les différences
qui nous diftinguent .
Et c'est là ce qui nous procurant quelques
lumieres communes avec les génies
dont je parle , nous mene à penfer que
leur fcience n'eft pas un grand myftere ,
& n'eft dans le fond que la fcience de
tout le monde.
Il eft vrai qu'on n'a pas comme eux l'heureux
talent d'écrire ce qu'on fçait ; mais à
ce talent près , qui n'eft qu'une maniere
d'avoir de l'efprit , rien n'empêche qu'on
n'en fçache autant qu'eux ; & on voit combien
ils perdent à cette opinion- là .
Auffi tout lecteur ou tout fpectateur ,
avant qu'il les admire , commence- t- il par
être leur juge , & prefque toujours leur
critique ; & de pareilles fonctions ne difpofent
pas l'admirateur à bien fentir la
fupériorité qu'ils ont fur lui ; il a fait trop
de comparaiſon avec eux pour être fort
A V RIL. 1755. 35
étonné de ce qu'ils valent. Et d'ailleurs
de quoi les loue- t- il ? ce n'eſt pas de l'inftruction
qu'il en tire , elle paffe en lui fans
qu'il s'en apperçoive ; c'eft de l'extrême
plaifir qu'ils lui font , & il eft fûr que
ce plaifir là leur nuit encore , ils en paroiffent
moins importans ; il n'y a point
affez de dignité à plaire : c'eft bien le
mérite le plus aimable , mais en général ,
ce n'eft pas le plus honoré.
On voit même des gens qui tiennent
au- deffons d'eux de s'occuper d'un ouvrage
d'efprit qui plaît ; c'eft à cette marque
là qu'ils le dédaignent comme frivole ,
& nos grands hommes pourroient bien devoir
à tout ce que je viens de dire , le titre
familier , & fouvent moqueur , de beaux
efprits , qu'on leur donne pendant qu'ils
vivent , qui , à la vérité , s'annoblit beaucoup
quand ils ne font plus , & qui d'ordinaire
fe convertit en celui de grands
génies , qu'on ne leur difpute pas alors.
Non qu'ils ayent enrichi le monde d'aucune
découverte , ce n'eft pas là ce qu'on
entend les belles chofes qu'ils nous difent
ne nous frappent pas même comme
nouvelles ; on croit toujours les reconnoître
, on les avoit déja entrevues , mais
jufqu'à eux on en étoit refté là , & jamais
on ne les avoit vûes d'affez près , ni affez
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
fixément pour pouvoir les dire ; eux feuls
ont fçu les faifir & les exprimer avec ane
vérité qui nous pénétre , & les ont rendues
conformément aux expériences les plus
intimes de notre ame : ce qui fait un accident
bien neuf & bien original . Voilà
ce qu'on leur attribue .
Ainfi ils ne font fublimes que d'après
nous qui le fommes foncierement autant
qu'eux , & c'eft dans leur fublimité que
nous nous imaginons contempler la nôtre.
Ainfi ils ne nous apprennent rien de nous
qui nous foit inconnu ; mais le portrait le
plus frappant qu'on nous ait donné de ce
que nous fommes , celui où nous voyons le
mieux combien nous fommes grands dans
nos vertus , terribles dans nos paſſions ,
celui où nous avons l'honneur de démêler
nos foibleſſes avec la fagacité la plus fine ,
& par conféquent la plus confolante ; celui
où nous nous fentons le plus fuperbement
étonnés de l'audace , & du courage
, de la fierté , de la fageffe , j'ofe
dire auffi de la redoutable iniquité dont
nous fommes capables ( car cette iniquité ,
même en nous faifant frémir , nous entretient
encore de nos forces ) ; enfin le portrait
qui nous peint le mieux l'importance
& la fingularité de cet être qu'on appelle
homme , & qui eft chacun de nous , c'eſt
AVRIL.' 1755 .
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deux à qui nous le devons.
Ce font eux , à notre avis , qui nous
avertiffent de tout l'efprit qui eft en nous ,
qui y repofoit à notre infçu , & qui eft
une fecrette acquifition de lumiere & de
fentiment que nous croyons avoir faite ,
& dont nous ne jouiffons qu'avec eux ;
voilà ce que nous en penfons.
De forte que ce n'eft pas précisément
leur efprit qui nous furprend, c'eft l'induftrie
qu'ils ont de nous rappeller le nôtre
; voilà en quoi ils nous charment.
C'est-à-dire que nous les chériffons
parce qu'ils nous vantent , ou que nous
les admirons parce qu'ils nous valent ; au
lieu que nous refpectons les Philofophes
parce qu'ils nous humilient.
Et je n'attaque point ce refpect là , qui
n'eſt d'ailleurs fi humiliant qu'il le pa
pas.
roît.
Ce n'eft pas précisément devant les
Philofophes que nous nous humilions , ilne
faut pas qu'ils l'entendent ainfi ; c'eft
à l'efprit humain , dont chacun de nous a
fa portion , que nous entendons rendre
hommage.
Nous reffemblons à ces cadets qui ;
quoique réduits à une légitime , s'enorgueilliffent
pourtant dans leurs aînés de la
grandeur & des richeffes de leur maison.
38 MERCURE DE FRANCE.
Mais les autres grands génies font- ils
moins dans ce fens nos aînés que les Philofophes
& pour quitter toute comparaifon
, font- ils en effet partagés d'une capacité
de moindre valeur , ou d'une efpéce
inférieure ?
Nous le croyons , j'ai déja dit en paffant
ce qui nous mène à le croire ; ne ferionsnous
pas dans l'erreur ? il y a des choſes
qui ont un air de vérité , mais qui n'en
ont que l'air , & il fe pourroit bien que
nous fiffions injure au don d'efprit peutêtre
le plus rare , au genre de penfée qui
caractériſe le plus un être intelligent.
Je doute du moins que le vrai Philofophe
, & je ne parle pas du pur Géometre
ou du fimple Mathématicien , mais de
l'homme qui penfe , de l'homme capable
de mefurer la fublimité de ces deux différens
ordres d'efprit ; je doute que cet homme
fût de notre fentiment .
Au défaut des réflexions qu'il feroit
là - deffus , tenons- nous en à celles que le
plus fimple bon fens
dicter , & que je
vais rapporter , après avoir encore une fois
établi bien exactement la.queftion.
peut
Une ſcience , je dis celle de nos grands
génies , où nous fommes tous , difonsnous
, plus ou moins initiés , qui n'eft une
énigme pour perfonne , pas même dans fes
A V RI- L. ∙1755 .
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profondeurs qu'on ne nous apprend point ,
qu'on ne fait que nous rappeller comme
fublimes , quand on nous les préfente , &
jamais comme inconnues ; une fcience , au
moyen de laquelle on peut bien nous charmer
mais non pas nous inftruire ; une
fcience qu'on apprend fans qu'on y penſe ,
fans qu'on fçache qu'on l'étudie , ne le cede-
t- elle pas à des fciences fi difficiles , que
le commun des hommes eft réduit à n'en
connoître que le nom , qui donnent à ceux
qui les fçavent , des connoiffances d'une
utilité admirable ; à des fciences apparemment
plus étrangeres à l'efprit humain en
général , puifqu'il faut expreffément & péniblement
les apprendre pour les fçavoir ,
& que peu de gens , après une étude même
affidue , y font du progrès ?
Voilà des objections qui paroiffent fortes
, & c'eſt leur force apparente qui fait
qu'on s'y repofe , & qu'on s'y fie.
Tâchons d'en démêler la valeur.
Le vrai Philofophe dont je parlois toutà-
l'heure , ne voudroit pas qu'on s'y trompât
même en fa faveur : une impoſture de
notre imagination , fi ce que nous penfons
en eft une , n'eft pas digne de lui,
A l'égard de ces hommes qui nous abandonneroient
volontiers à notre illufion làdeffus
, pour profiter de l'injufte & faux
40 MERCURE DE FRANCE.
honneur qu'elle leur feroit , ils ne méri
tent pas qu'on les ménage examinons
donc.
La fcience du coeur humain , qui eft
celle des grands génies , appellés d'abord
beaux efprits , n'eft , dit -on , une énigme
pour perfonne ; tout le monde l'entend
& qui plus eft , on l'apprend fans qu'on y
penſe d'accord. :
Mais de ce qu'il nous eft plus aifé de
l'apprendre que les autres fciences , en
doit-on conclure qu'elle eft par elle-même
moins difficile ou moins profonde que ces
autres fciences ? non , & c'eft ici où eft le
fophifme.
Car cette facilité que nous trouvons
a
l'apprendre
plus ou moins , & qui nous
diffimule fa profondeur
, ne vient point de
fa nature , mais bien de la nature de la
fociété que nous avons enfemble
.
Ce n'eft pas que cette fcience foit effectivement
plus aifée que les autres , c'eſt la
maniere dont nous l'apprenons , qui nous
la fait paroître telle , comme nous le verrons
dans un moment .
D'un autre côté , il faut étudier trèsexpreffément
& très- péniblement les autres
fciences , pour les fçavoir ; d'accord auffi .
Mais ce n'eft pas non plus qu'à force de
profondeur elles ayent par elles-mêmes le
AVRIL. 1755. 41
·
privilege particulier , & comme excluff ,
d'être plus difficiles que la fcience de nos
grands génies . C'eft encore la nature de
notre fociété qui produit cette difficulté
accidentelle , & le travail folitaire & affidu
qu'elles exigent ; on pourroit les acquerir
à moins de frais.
En un mot , c'eſt cette fociété qui nous
oblige à de très-grands efforts pour les fçavoir
, & qui ne nous ouvre point d'autre
voie.
C'eft auffi cette fociété qui nous difpen
fe de ces mêmes efforts pour fçavoir l'autre,
& je vais m'expliquer.
Figurons- nous une fcience d'une pratique
fi urgente , qu'il faut abfolument que
tout homme , quel qu'il foit , la fçache
plus ou moins & de très- bonne heure , fous
peine de ne pouvoir être admis à ce concours
d'intérêts , de relations , & de befoins
réciproques qui nous uniffent les uns & les
autres.
Mais en même tems figurons - nous une
fcience que par bonheur tous les hommes
apprennent inévitablement entr'eux.
Telle eft la fcience du coeur humain ,
celle des grands hommes dont il eft queftion
.
D'une part , la néceffité abfolue de la
fçavoir ; de l'autre , la continuité inévita42
MERCURE DE FRANCE.
ble des leçons qu'on en reçoit de toutes
parts , font qu'elle ne fçauroit refter une
énigme pour perſonne.
Comment , en effet , feroit - il poffible
qu'on ne la fçût pas plus ou moins.
Ce n'eft pas dans les livres qu'on l'apprend
, c'eft elle au contraire qui nous
explique les livres , & qui nous met en
état d'en profiter ; il faut d'avance la fçavoir
un peu pour les entendre .
pour vous en
Elle n'a pas non plus fes profeffeurs à
part , à peine fuffiroient - ils
donner la plus légere idée , & rien de ce
que je dis là n'en feroit une connoiffance
inévitable . C'eft la fociété , c'est toute l'humanité
même qui en tient la feule école
qui foit convenable , école toujours ouverte
, où tout homme étudie les autres ,
& en eft étudié à fon tour ; où tout homme
eſt tour à tour écolier & maître.
Cette fcience réfide dans le commerce
que nous avons tous , & fans exception ;
enfemble.
Nous en commençons l'infenfible & continuelle
étude prefqu'en voyant le jour.
t
Nous vivons avec les fujets de la fcience
, avec les hommes qui ne traitent que
d'elle , avec leurs paffions , qui l'enfeignent
aux nôtres , & qui même en nous
trompant nous l'enfeignent encore ; car c'eſt
AVRIL. 1755. 43
une inftruction de plus que d'y avoir été
trompé il n'y a rien à cet égard là de
perdu avec les hommes.
Voilà donc tout citoyen du monde , né
avec le fens commun , le plus fimple & le
plus médiocre ; le voilà prefque dans l'impoffibilité
d'ignorer totalement la fcience
dont il eft queſtion , puifqu'il en reçoit
des leçons continuelles , puifqu'elles le
pourfuivent , & qu'il ne peut les fuir.
Ce n'eft pas là tout , c'eft qu'à l'impoffibilité
comme infurmontable de ne pas
s'inftruire plus ou moins de cette fcience
qui n'eft que la connoiffance des hommes ,
fe joint pour lui une autre caufe d'inftruc
tion
que je crois encore plus fure , & c'eſt
une néceffité abfolue d'être attentif aux leçons
qu'on lui en donne .
Car où pourroit être fa place ? & que
deviendroit-il dans cette humanité affemblée
, s'il n'y pouvoit ni conquérir ni correfpondre
à rien de ce qui s'y paffe , s'il
n'entendoit rien aux moeurs de l'ame humaine
, ni à tant d'intérêts férieux ou frivoles
, généraux ou particuliers qui , tour
à tour , nous uniffent ou nous divifent ?
Que deviendroit- il fi faute de ces notions
de fentiment que nous prenons entre
nous & qui nous dirigent , fi dans l'ignorance
de ce qui nuit ou de ce qui fert
44 MERCURE DE FRANCE.
dans le monde , & fi par conféquent ex
pofé par là à n'agir prefque jamais qu'à
contre- fens , il alloit miferablement heurtant
tous les efprits , comme un aveugle
va heurtant tous les corps.
Il faut donc néceffairement qu'il con
noiffe les hommes , il ne fçauroit fe foute
tenir parmi eux qu'à cette condition là.
Il y va de tour pour lui d'être à certain
point au fait de ce qu'ils font pour ſçavoir
y accommoder ce qu'il eft , pour ju→
ger d'eux , finon finement , du moins au
dégré fuffifant de jufteffe qui convient à
fon état , & à la forte de liaifon ordinaire
ou fortuite qu'il a avec eux.
•
Ily ya toujours de fa fortune , toujours
de fon repos , fouvent de fon honneur
quelquefois de ſa vie ; quelquefois du re-
'pos , de l'honneur , de la fortune & de la
vie des autres.
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Résumé : FRAGMENT D'un Ouvrage de M. de Marivaux, qui a pour titre : Réflexions sur l'esprit humain, à l'occasion de Corneille & de Racine.
Dans son ouvrage 'Réflexions sur l'esprit humain, à l'occasion de Corneille et de Racine', Marivaux distingue deux catégories de grands hommes ayant contribué aux connaissances et aux mœurs humaines : les philosophes et les génies littéraires. Les philosophes, tels que Descartes, Newton, Malebranche et Locke, sont admirés pour leurs contributions intellectuelles et leurs découvertes de la vérité, même si leurs erreurs ont parfois conduit à la lumière. Les génies littéraires, que Marivaux appelle 'beaux esprits', sont des critiques sérieux ou badins de la condition humaine. Ils instruisent et plaisent à travers leurs œuvres, charmant les lecteurs par leur capacité à peindre les grandeurs et les misères de l'âme humaine. Corneille et Racine sont cités comme exemples éminents de cette catégorie. Cependant, le commun des hommes tend à admirer moins les génies littéraires que les philosophes, en raison de l'ignorance des sciences et de l'imagination respectueuse qu'ils inspirent. Les œuvres des génies littéraires ne sont pas perçues comme des énigmes, car elles traitent de sujets accessibles à tous, comme l'âme humaine. Marivaux souligne que cette distinction est injuste et découle de l'ignorance du public. Il argue que les génies littéraires, bien qu'ils ne découvrent pas de nouvelles vérités, ont le talent de formuler et d'exprimer avec vérité les expériences intimes de l'âme humaine, créant ainsi des œuvres originales et frappantes. En conclusion, Marivaux suggère que les génies littéraires, en rappelant aux hommes leur propre esprit, méritent autant de respect que les philosophes. Il invite à reconsidérer la valeur de ces deux types de contributions à la connaissance humaine.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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12
p. 12-22
DE L'INDIFFERENCE EN MORALE, Par M. M***.
Début :
Les indifférens en morale se divisent en plusieurs classes : les uns n'envisagent [...]
Mots clefs :
Indifférence, Morale, Vertu, Société, Plaisanterie, Courage, Moeurs, Innocence, Principes
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texteReconnaissance textuelle : DE L'INDIFFERENCE EN MORALE, Par M. M***.
DE L'INDIFFERENCE
LE
EN MORALE ,
Par M. M ***.
Es indifférens en morale fe divifent
en plufieurs claffes : les uns n'envifagent
dans le bien & le mal que leur préjudice
ou leur avantage perfonnel , & font
de l'un & de l'autre la régle de leur conduite
, n'admettant d'autre principe de
moeurs que l'intérêt particulier cette
efpece de caractere a pour baſe l'amour
aveugle de foi-même. Commençons par
exclure ces premiers du nombre des gens
de bien ; il ne leur faut que l'occafion &
du courage pour devenir des fcélerats.
La feconde claffe , plus voifine qu'on ne
penſe de la premiere , eftcompofée de ceux
qui ne s'attachent à rien , & qui s'amufent
de tout. Trop foibles , ou trop peu paffionnés
pour attenter à la fociété par de grands
crimes , ils fe contentent de la regarder
comme une fcéne qui fe joue pour eux
& à laquelle ils ne font intéreffés que par
le plaifir malin qu'ils y prennent : c'eft le
fyftême de ces prétendus philofophes , dif
ciples d'un infenfé qui rioit de tout. Héraclite
n'étoit digne que de pitié ; mais il
JUIN. 1755 ig
en étoit digne. Démocrite , au contraire
méritoit l'indignation publique , & fes
concitoyens lui firent grace en ne lui
envoyant qu'un Médecin . N'y avoit - il
donc du tems de Démocrite , ni des malheureux
à plaindre , ni des méchans à détefter
? Dans quel climat barbare fouffriroit-
on l'infenfibilité brutale de celui qui
feroit d'un patient l'objet de fa plaifanterie
? Or le crime fur l'échafaud eft-il plus
intéreffant que la vertu dans le malheur ,
ou que l'innocence dans l'oppreffion ?
Les hommes , dit - on , ne valent pas
qu'on prenne à leur fort un intérêt plus
vif ; le meilleur parti eft de s'en défendre
& de s'en amufer. S'en défendre , c'eſt
fageffe ; s'en amufer , c'eft infolence &
cruauté. Il eft peu de chofe dans la vie
dont puiffe rire un honnête homme : la
vertu lui infpire du refpect ; le crime , de
la haine ; le vice , de l'horreur & du mépris
; & peu de folies font affez indifférentes
pour ne lui paroître qu'un jeu . Je
fuis bien loin de profcrire la Comédie :
telle qu'elle eft , je la crois utile aux bonnes
moeurs ; mais la forme qu'on a été
obligé de lui donner pour plaire eft bien
honteuse à l'humanité ! plaifanter fur le
vice , j'aimerois prefqu'autant qu'on plaifantât
fur la vertu . Un fat qui s'aime &
14 MERCURE DE FRANCE.
qui s'admire tout feul , peut n'être que
ridicule ; mais l'avare qui arrête la circulation
du fang de l'état , qui dévore la
fubftance du peuple , eft-il un perfonnage
rifible : l'homme à bonnes fortunes , qui
met fa gloire à féduire les femmes pour
les deshonorer , le glorieux qui eft fort
étonné que fon femblable lui adreffe la
parole , & qui rougit en retrouvant fon
pere , devroient - ils être plaifans fur la
fcene ? paffe encore fi les fpectateurs ou les
acteurs étoient des finges ; mais rire de
fon femblable caractérisé par ces traits !
Cette façon de plaifanter fur ce que la
fociété a de plus honteux & de plus funeſte ,
a paffé du monde au théatre , car le monde
a fes farceurs ambulans .
On y voit de ces gens à bons mots , qui
fe moquent in promptu de tout ce qui fe
préfente. Mais comme la plaifanterie délicate
exige de l'efprit , & qu'on n'en a pas
quand on veut , la bêtife & la méchanceté
ont imaginé à la place l'art de dire d'un
air fat & d'un ton faux des contre - vérités
groffieres ; c'eft la fineffe des fots , & combien
n'eft- elle pas en ufage ?
Il fe trouve par hazard quelques railleurs
plaifans & fins ; mais comme ils fe rendent
les plus dangereux , ils font auffi les plus
mépriſables :- je dis méprifables , quoique
1
1
JUIN. 1755. 15
•
dangereux ; car la crainte & le mépris ne
font pas incompatibles. Je fçais qu'ils font
gloire d'être craints ; mais qu'ils confiderent
combien ce fentiment qu'ils infpirent
les rapproche des infectes vénimeux
& ils préféreront l'oubli à cette célébrité
odieufe .
Le fruit le moins amer de la plaifanterie
, c'eſt le ridicule , & le ridicule touche
au mépris : or , ou celui fur lequel vous
vous plaifez à le répandre a droit à l'ef-
-time publique , & vous voulez la lui ravir ;
ou il en eft indigne par fes vices , & vous
-vous complaifez à fes vices même , puiſque
vous en faites un jeu : complaiſance
cruelle & baffe , qui eft incompatible avec
la vertu.
Il fe paffe parmi nous des cruautés dans
ce genre que les fauvages auroient peine
à concevoir. Un homme qu'on a cru longtems
heureux , tombe tout - à - coup dans
l'infortune ; c'eft peu de s'en réjouir en
fecret , on le rend la fable publique , on
l'infulte par des bons mots : ce font là les
moeurs , non pas de la groffiere populace ,
mais d'un monde honnête & poli . Le peuple
va voir les exécutions , mais il n'y rit
pas . On me répondra que celui qu'on infulte
dans le malheur , infultoit les autres
du fein de la profpérité ; s'il eſt vrai , c'é16
MERCURE DE FRANCE.
toit un méchant de plus . S'il n'a pas mérité
fon fort , il faut le plaindre ; s'il l'a mérité
, il faut le plaindre doublement : il eft
malheureux , il n'eft plus tems de s'en venger.
Quand & comment faut- il donc fe
déclarer contre les méchans ? férieufement
& fur le fait : la fociété doit juger prévotablement
, & punir de même. On fe retranche
à dire qu'on n'attaque point l'honneur
de celui qu'on plaifante ; mais faut- il être
deshonoré pour être perdu ? Les méchans
fçavent mieux que perfonne que le ridicule
nuit plus que le vice. Je ne mets donc
entr'eux & des brigans , tels qu'on en punit
, d'autre différence que celle du prix du
larcin. » Le voleur qui prend ma bour fe ,
» a dit un Poëte anglois , ne me prend rien
» de réel ; c'eſt un bien de convention qui
» eft aujourd'hui à moi , demain à un au-
» tre ; c'eft peu de chofe , ce n'eft rien ;
»mais celui qui attaque ma réputation ,
» attente àmon être , à la fubftance de mon
» ame , à ce qui m'eft plus cher que la vie .
Je laiffe aux parties intéreffées à fe diſputer
l'avantage de la comparaifon. Les plai-
Lans ne manqueront pas de tourner en ridicule
mes principes , & ceux de Sakhrefpear
; ils ne me furprendront pas , ils m'offenferont
encore moins.
Je ne condamne point la plaifanterie
JUIN. 1755 17
douce , innocente & légere , telle qu'on
peut la faire à fon ami préfent , dont les
limites font fi difficiles à marquer , & le
milieu fi délicat à faifir : elle fuppofe un
bon efprit , & n'exclut pas un bon coeur. Je
condamne la plaifanterie perfonnelle , humiliante
& cruelle , qui eft à la portée des
hommes les plus dépourvus de délicateſſe
& de fentiment , & qui n'exige pour ta
Iens que de la méchanceté & de l'effronterie
; en un mot , la plaifanterie à la mode ,
efpece de poignard dont fe fervent avec
grace une bande d'honnêtes affaffins , contre
l'honneur des femmes & la probité des
hommes .
Il eſt dans la fociété une autre efpece
d'indifférens , dont le vice eft dans la foibleffe
; hommes fans caractere & fans principes
, qui , comme l'eau , n'ont ni goût ni
couleur , & qui contractent comme elle la
couleur & le goût de tout ce qu'ils touchent.
Vicieux fans malice , parce que le
vice domine , ils feroient vertueux fans.
courage fi la vertu dominoit ; l'ufage eft,
leur loi , l'exemple leur mobile , la honte
leur tyran leurs penchans font des impulfions
, leurs defirs des complaifances
feur ame même leur eft étrangere . On a
fait avec de l'argile des pyramides durables ;
on ne fera jamais de ces caracteres une
18 MERCURE DE FRANCE.
fubftance folide. Leur fluidité échappe aux
plus fortes impreffions , & fe prête aux.
plus légeres ; c'eft la matiere fubrile de
Defcartes , qui reçoit toutes les formes , &
qui n'en retient aucune. Tout ce qu'on
peut fouhaiter à cette nature mouvante
d'eft de tomber dans de bons moules & de
n'en fortir jamais. Ce n'eft point à cette
efpece d'indifférens que j'adreffe mes reproches
, ils rougiroient avec moi de les
avoir mérités , pour rougir un moment
après avec un autre qui leur reprocheroit
d'en avoir rougi ; car leur vie fe paffe à
fe defavouer eux - mêmes , & à détracter
leurs defaveus.
1.
Mais je reproche une indifférence plus
condamnable , parce qu'elle eft réfléchie &
raifonnée , à ceux qui fatisfaits de ne pas
contribuer au mal , fe difpenfent de contribuer
au bien , & qui renfermés en euxmêmes
fe mettent peu en peine de ce qui
fe paffe au dehors. L'amour du repos & le
mépris de tout le refte font les principes.
de cette efpece d'indifférence , qu'on a honorée
du nom de philofophie.
S'envelopper dans fa vertu voilà une
belle image , qui n'eſt pas toujours un beau
fentiment. Il eft des orages où l'on a befoin
de tout fon manteau ; mais lorsqu'on
n'eft plus fous la nue , il faut le prêter à
JUI N. 1755. 19
ceux qu'elle menace ou qu'elle inonde. La
retraite abfolue d'un homme utile à la fociété
, eft un homicide pour elle . Combien
celui qui a le courage de fe réfoudre à vivre
feul , ne feroit- il pas de bien à fes fentblables
s'il employoit ce courage à vivre
avec eux & pour eux ? puifqu'il eft en état
de fe fuffire , il ne dépendroit de perfonne
; car la fervitude mutuelle naît du befoin
d'être unis. Il auroit donc fur les autres
l'avantage & l'afcendant d'une ame
-libre. Déterminé à mourir à la fociété dès
"qu'il ne pourroit plus lui être utile , fa rẻ-
folution l'armeroit contre le vice d'une
force & d'une intrépidité nouvelle.
Fortis & afperas tractare ferpentes ,
Deliberata morte ferocior.
Deux raifons déterminent la retraite de
ce prétendu fage. La premiere eft l'inutilité
dont il croit être au parti duquel il peut
fe ranger lâche & dangereufe modeftie
d'un foldat qui prend la fuite au moment
de l'action , fur le prétexte que ce n'eſt
pas de lui que dépend le fort de la bataille.
La feconde raifon eft la force & le nombre
des méchans , auxquels l'homme de
bien qui leur réfifte , ne peur enfin que
20 MERCURE DE FRANCE.
fuccomber. Qu'eft ce à dire , fuccomber ?
Y a-t-il des échafauds dreffés pour les défenfeurs
de la juftice ou de l'innocence ? &
quand il y en auroit , c'eft le découragement
des bons qui fait la force des méchans
; la crainte qu'on a de ceux - ci en
exagere le nombre. Mais fût- il auffi grand
qu'on le fuppofe , comment eft compofé
ce parti fi redoutable ? d'une foule de fots
& de lâches , d'hommes fans lumieres &
fans principes , que la vérité fait pâlir , &
que la vertu fait trembler. Voilà les ennemis
qui font abandonner à de faux fages
les étendards de la vérité & de la vertu .
Je ne demande pas un grand effort aux
gens de bien ; qu'ils foient feulement auf
unis , auffi ardens , auffi conftans à ſe défendre
que leurs ennemis le font à les
attaquer ; la victoire n'eft pas douteufe .
N'avez- vous jamais remarqué combien de
méchans interdits au feul afpect d'un homme
connu pour être vertueux & ferme ?
Eh ! qui nous a rendus les réformateurs
du genre humain ? Qui l'intérêt de la vertu
, de la vérité , de l'innocence , dont
vous êtes , les uns pour les autres , les défenfeurs
& les garans. Votre ame n'appartient-
elle pas à la fociété comme les bras du
Laboureur ? & quel ufage ferez- vous de
votre ame , fi vous n'employez fa force &
JUIN. 1755. 21
fes lumieres en faveur du vrai , de l'honnête
& du jufte ?
Il eft deux fortes de retraite avantageufe
à la fociété : la retraite de celui qui fe recueille
en lui- même pour amaffer des tréfors
dont il enrichira fes femblables , & la
retraite de celui qui ferme fon ame à la
contagion du mal , fans interrompte la
communication du bien entre lui & la fociété
: la premiere convient plus particulierement
aux gens d'étude , & la feconde
aux gens d'affaires.
Pope , dans fon féjour à la campagne ,
fe compare à un fleuve qui fe groffit dans
fon cours de toutes les eaux qu'il rencontre
, pour en offrir le tribut à la cité où il
doit fe rendre. Sans m'éloigner de cette
image , ne puis- je point comparer un Magiftrat
, un Miniftre , un homme en place
dans fa retraite , à ces fontaines qu'on tient
fermées , de peur que quelque furieux en
empoiſonne le réfervoir , mais aufquelles
on laiffe une iffue , afin que leurs eaux
s'épanchent au befoin pour l'utilité publi
que ? Ainfi l'éloignement même de la fociété
doit tourner à fon avantage,
Je ne puis donc vivre pour moi feul
Non , fans être ingrat ; puifque vous ne
fçauriez être auffi étranger à la fociété
qu'elle vous feroit étrangere. N'euffiez22
MERCURE DE FRANCE.
vous que ce coin de terre qu'Horace demandoit
aux Dieux , la poffeffion ne vous
en eft acquife ou confervée que par ces
loix , cet ordre , cette diftribution , cet
enchaînement de dépendance & d'offices
auquel vous voulez vous fouftraire . Vos
befoins font les titres de vos devoirs ; il
n'eft qu'un afyle pour l'indépendance abfolue
, ce font les déferts , où chacun broute
& combat pour foi.
e
Ma vertu , dites-vous , m'eft plus chere
que tout le refte , & je veux la garantir
des écueils dont elle eft environnée . Mais
ne pouvez vous l'en garantir que par la
fuite ? Quelle eft cette vertu qui , pour être
en fûreté , a befoin d'être inacceffible !
Sçavez-vous ce que c'eft qu'être vertueux
dans le calme de la folitude ? c'eft être
brave dans la paix.
LE
EN MORALE ,
Par M. M ***.
Es indifférens en morale fe divifent
en plufieurs claffes : les uns n'envifagent
dans le bien & le mal que leur préjudice
ou leur avantage perfonnel , & font
de l'un & de l'autre la régle de leur conduite
, n'admettant d'autre principe de
moeurs que l'intérêt particulier cette
efpece de caractere a pour baſe l'amour
aveugle de foi-même. Commençons par
exclure ces premiers du nombre des gens
de bien ; il ne leur faut que l'occafion &
du courage pour devenir des fcélerats.
La feconde claffe , plus voifine qu'on ne
penſe de la premiere , eftcompofée de ceux
qui ne s'attachent à rien , & qui s'amufent
de tout. Trop foibles , ou trop peu paffionnés
pour attenter à la fociété par de grands
crimes , ils fe contentent de la regarder
comme une fcéne qui fe joue pour eux
& à laquelle ils ne font intéreffés que par
le plaifir malin qu'ils y prennent : c'eft le
fyftême de ces prétendus philofophes , dif
ciples d'un infenfé qui rioit de tout. Héraclite
n'étoit digne que de pitié ; mais il
JUIN. 1755 ig
en étoit digne. Démocrite , au contraire
méritoit l'indignation publique , & fes
concitoyens lui firent grace en ne lui
envoyant qu'un Médecin . N'y avoit - il
donc du tems de Démocrite , ni des malheureux
à plaindre , ni des méchans à détefter
? Dans quel climat barbare fouffriroit-
on l'infenfibilité brutale de celui qui
feroit d'un patient l'objet de fa plaifanterie
? Or le crime fur l'échafaud eft-il plus
intéreffant que la vertu dans le malheur ,
ou que l'innocence dans l'oppreffion ?
Les hommes , dit - on , ne valent pas
qu'on prenne à leur fort un intérêt plus
vif ; le meilleur parti eft de s'en défendre
& de s'en amufer. S'en défendre , c'eſt
fageffe ; s'en amufer , c'eft infolence &
cruauté. Il eft peu de chofe dans la vie
dont puiffe rire un honnête homme : la
vertu lui infpire du refpect ; le crime , de
la haine ; le vice , de l'horreur & du mépris
; & peu de folies font affez indifférentes
pour ne lui paroître qu'un jeu . Je
fuis bien loin de profcrire la Comédie :
telle qu'elle eft , je la crois utile aux bonnes
moeurs ; mais la forme qu'on a été
obligé de lui donner pour plaire eft bien
honteuse à l'humanité ! plaifanter fur le
vice , j'aimerois prefqu'autant qu'on plaifantât
fur la vertu . Un fat qui s'aime &
14 MERCURE DE FRANCE.
qui s'admire tout feul , peut n'être que
ridicule ; mais l'avare qui arrête la circulation
du fang de l'état , qui dévore la
fubftance du peuple , eft-il un perfonnage
rifible : l'homme à bonnes fortunes , qui
met fa gloire à féduire les femmes pour
les deshonorer , le glorieux qui eft fort
étonné que fon femblable lui adreffe la
parole , & qui rougit en retrouvant fon
pere , devroient - ils être plaifans fur la
fcene ? paffe encore fi les fpectateurs ou les
acteurs étoient des finges ; mais rire de
fon femblable caractérisé par ces traits !
Cette façon de plaifanter fur ce que la
fociété a de plus honteux & de plus funeſte ,
a paffé du monde au théatre , car le monde
a fes farceurs ambulans .
On y voit de ces gens à bons mots , qui
fe moquent in promptu de tout ce qui fe
préfente. Mais comme la plaifanterie délicate
exige de l'efprit , & qu'on n'en a pas
quand on veut , la bêtife & la méchanceté
ont imaginé à la place l'art de dire d'un
air fat & d'un ton faux des contre - vérités
groffieres ; c'eft la fineffe des fots , & combien
n'eft- elle pas en ufage ?
Il fe trouve par hazard quelques railleurs
plaifans & fins ; mais comme ils fe rendent
les plus dangereux , ils font auffi les plus
mépriſables :- je dis méprifables , quoique
1
1
JUIN. 1755. 15
•
dangereux ; car la crainte & le mépris ne
font pas incompatibles. Je fçais qu'ils font
gloire d'être craints ; mais qu'ils confiderent
combien ce fentiment qu'ils infpirent
les rapproche des infectes vénimeux
& ils préféreront l'oubli à cette célébrité
odieufe .
Le fruit le moins amer de la plaifanterie
, c'eſt le ridicule , & le ridicule touche
au mépris : or , ou celui fur lequel vous
vous plaifez à le répandre a droit à l'ef-
-time publique , & vous voulez la lui ravir ;
ou il en eft indigne par fes vices , & vous
-vous complaifez à fes vices même , puiſque
vous en faites un jeu : complaiſance
cruelle & baffe , qui eft incompatible avec
la vertu.
Il fe paffe parmi nous des cruautés dans
ce genre que les fauvages auroient peine
à concevoir. Un homme qu'on a cru longtems
heureux , tombe tout - à - coup dans
l'infortune ; c'eft peu de s'en réjouir en
fecret , on le rend la fable publique , on
l'infulte par des bons mots : ce font là les
moeurs , non pas de la groffiere populace ,
mais d'un monde honnête & poli . Le peuple
va voir les exécutions , mais il n'y rit
pas . On me répondra que celui qu'on infulte
dans le malheur , infultoit les autres
du fein de la profpérité ; s'il eſt vrai , c'é16
MERCURE DE FRANCE.
toit un méchant de plus . S'il n'a pas mérité
fon fort , il faut le plaindre ; s'il l'a mérité
, il faut le plaindre doublement : il eft
malheureux , il n'eft plus tems de s'en venger.
Quand & comment faut- il donc fe
déclarer contre les méchans ? férieufement
& fur le fait : la fociété doit juger prévotablement
, & punir de même. On fe retranche
à dire qu'on n'attaque point l'honneur
de celui qu'on plaifante ; mais faut- il être
deshonoré pour être perdu ? Les méchans
fçavent mieux que perfonne que le ridicule
nuit plus que le vice. Je ne mets donc
entr'eux & des brigans , tels qu'on en punit
, d'autre différence que celle du prix du
larcin. » Le voleur qui prend ma bour fe ,
» a dit un Poëte anglois , ne me prend rien
» de réel ; c'eſt un bien de convention qui
» eft aujourd'hui à moi , demain à un au-
» tre ; c'eft peu de chofe , ce n'eft rien ;
»mais celui qui attaque ma réputation ,
» attente àmon être , à la fubftance de mon
» ame , à ce qui m'eft plus cher que la vie .
Je laiffe aux parties intéreffées à fe diſputer
l'avantage de la comparaifon. Les plai-
Lans ne manqueront pas de tourner en ridicule
mes principes , & ceux de Sakhrefpear
; ils ne me furprendront pas , ils m'offenferont
encore moins.
Je ne condamne point la plaifanterie
JUIN. 1755 17
douce , innocente & légere , telle qu'on
peut la faire à fon ami préfent , dont les
limites font fi difficiles à marquer , & le
milieu fi délicat à faifir : elle fuppofe un
bon efprit , & n'exclut pas un bon coeur. Je
condamne la plaifanterie perfonnelle , humiliante
& cruelle , qui eft à la portée des
hommes les plus dépourvus de délicateſſe
& de fentiment , & qui n'exige pour ta
Iens que de la méchanceté & de l'effronterie
; en un mot , la plaifanterie à la mode ,
efpece de poignard dont fe fervent avec
grace une bande d'honnêtes affaffins , contre
l'honneur des femmes & la probité des
hommes .
Il eſt dans la fociété une autre efpece
d'indifférens , dont le vice eft dans la foibleffe
; hommes fans caractere & fans principes
, qui , comme l'eau , n'ont ni goût ni
couleur , & qui contractent comme elle la
couleur & le goût de tout ce qu'ils touchent.
Vicieux fans malice , parce que le
vice domine , ils feroient vertueux fans.
courage fi la vertu dominoit ; l'ufage eft,
leur loi , l'exemple leur mobile , la honte
leur tyran leurs penchans font des impulfions
, leurs defirs des complaifances
feur ame même leur eft étrangere . On a
fait avec de l'argile des pyramides durables ;
on ne fera jamais de ces caracteres une
18 MERCURE DE FRANCE.
fubftance folide. Leur fluidité échappe aux
plus fortes impreffions , & fe prête aux.
plus légeres ; c'eft la matiere fubrile de
Defcartes , qui reçoit toutes les formes , &
qui n'en retient aucune. Tout ce qu'on
peut fouhaiter à cette nature mouvante
d'eft de tomber dans de bons moules & de
n'en fortir jamais. Ce n'eft point à cette
efpece d'indifférens que j'adreffe mes reproches
, ils rougiroient avec moi de les
avoir mérités , pour rougir un moment
après avec un autre qui leur reprocheroit
d'en avoir rougi ; car leur vie fe paffe à
fe defavouer eux - mêmes , & à détracter
leurs defaveus.
1.
Mais je reproche une indifférence plus
condamnable , parce qu'elle eft réfléchie &
raifonnée , à ceux qui fatisfaits de ne pas
contribuer au mal , fe difpenfent de contribuer
au bien , & qui renfermés en euxmêmes
fe mettent peu en peine de ce qui
fe paffe au dehors. L'amour du repos & le
mépris de tout le refte font les principes.
de cette efpece d'indifférence , qu'on a honorée
du nom de philofophie.
S'envelopper dans fa vertu voilà une
belle image , qui n'eſt pas toujours un beau
fentiment. Il eft des orages où l'on a befoin
de tout fon manteau ; mais lorsqu'on
n'eft plus fous la nue , il faut le prêter à
JUI N. 1755. 19
ceux qu'elle menace ou qu'elle inonde. La
retraite abfolue d'un homme utile à la fociété
, eft un homicide pour elle . Combien
celui qui a le courage de fe réfoudre à vivre
feul , ne feroit- il pas de bien à fes fentblables
s'il employoit ce courage à vivre
avec eux & pour eux ? puifqu'il eft en état
de fe fuffire , il ne dépendroit de perfonne
; car la fervitude mutuelle naît du befoin
d'être unis. Il auroit donc fur les autres
l'avantage & l'afcendant d'une ame
-libre. Déterminé à mourir à la fociété dès
"qu'il ne pourroit plus lui être utile , fa rẻ-
folution l'armeroit contre le vice d'une
force & d'une intrépidité nouvelle.
Fortis & afperas tractare ferpentes ,
Deliberata morte ferocior.
Deux raifons déterminent la retraite de
ce prétendu fage. La premiere eft l'inutilité
dont il croit être au parti duquel il peut
fe ranger lâche & dangereufe modeftie
d'un foldat qui prend la fuite au moment
de l'action , fur le prétexte que ce n'eſt
pas de lui que dépend le fort de la bataille.
La feconde raifon eft la force & le nombre
des méchans , auxquels l'homme de
bien qui leur réfifte , ne peur enfin que
20 MERCURE DE FRANCE.
fuccomber. Qu'eft ce à dire , fuccomber ?
Y a-t-il des échafauds dreffés pour les défenfeurs
de la juftice ou de l'innocence ? &
quand il y en auroit , c'eft le découragement
des bons qui fait la force des méchans
; la crainte qu'on a de ceux - ci en
exagere le nombre. Mais fût- il auffi grand
qu'on le fuppofe , comment eft compofé
ce parti fi redoutable ? d'une foule de fots
& de lâches , d'hommes fans lumieres &
fans principes , que la vérité fait pâlir , &
que la vertu fait trembler. Voilà les ennemis
qui font abandonner à de faux fages
les étendards de la vérité & de la vertu .
Je ne demande pas un grand effort aux
gens de bien ; qu'ils foient feulement auf
unis , auffi ardens , auffi conftans à ſe défendre
que leurs ennemis le font à les
attaquer ; la victoire n'eft pas douteufe .
N'avez- vous jamais remarqué combien de
méchans interdits au feul afpect d'un homme
connu pour être vertueux & ferme ?
Eh ! qui nous a rendus les réformateurs
du genre humain ? Qui l'intérêt de la vertu
, de la vérité , de l'innocence , dont
vous êtes , les uns pour les autres , les défenfeurs
& les garans. Votre ame n'appartient-
elle pas à la fociété comme les bras du
Laboureur ? & quel ufage ferez- vous de
votre ame , fi vous n'employez fa force &
JUIN. 1755. 21
fes lumieres en faveur du vrai , de l'honnête
& du jufte ?
Il eft deux fortes de retraite avantageufe
à la fociété : la retraite de celui qui fe recueille
en lui- même pour amaffer des tréfors
dont il enrichira fes femblables , & la
retraite de celui qui ferme fon ame à la
contagion du mal , fans interrompte la
communication du bien entre lui & la fociété
: la premiere convient plus particulierement
aux gens d'étude , & la feconde
aux gens d'affaires.
Pope , dans fon féjour à la campagne ,
fe compare à un fleuve qui fe groffit dans
fon cours de toutes les eaux qu'il rencontre
, pour en offrir le tribut à la cité où il
doit fe rendre. Sans m'éloigner de cette
image , ne puis- je point comparer un Magiftrat
, un Miniftre , un homme en place
dans fa retraite , à ces fontaines qu'on tient
fermées , de peur que quelque furieux en
empoiſonne le réfervoir , mais aufquelles
on laiffe une iffue , afin que leurs eaux
s'épanchent au befoin pour l'utilité publi
que ? Ainfi l'éloignement même de la fociété
doit tourner à fon avantage,
Je ne puis donc vivre pour moi feul
Non , fans être ingrat ; puifque vous ne
fçauriez être auffi étranger à la fociété
qu'elle vous feroit étrangere. N'euffiez22
MERCURE DE FRANCE.
vous que ce coin de terre qu'Horace demandoit
aux Dieux , la poffeffion ne vous
en eft acquife ou confervée que par ces
loix , cet ordre , cette diftribution , cet
enchaînement de dépendance & d'offices
auquel vous voulez vous fouftraire . Vos
befoins font les titres de vos devoirs ; il
n'eft qu'un afyle pour l'indépendance abfolue
, ce font les déferts , où chacun broute
& combat pour foi.
e
Ma vertu , dites-vous , m'eft plus chere
que tout le refte , & je veux la garantir
des écueils dont elle eft environnée . Mais
ne pouvez vous l'en garantir que par la
fuite ? Quelle eft cette vertu qui , pour être
en fûreté , a befoin d'être inacceffible !
Sçavez-vous ce que c'eft qu'être vertueux
dans le calme de la folitude ? c'eft être
brave dans la paix.
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Résumé : DE L'INDIFFERENCE EN MORALE, Par M. M***.
Le texte 'De l'indifférence en morale' analyse diverses formes d'indifférence morale et distingue plusieurs catégories d'indifférents. La première classe regroupe ceux qui agissent par intérêt personnel, sans principes moraux, et peuvent devenir des criminels si l'occasion se présente. La seconde classe comprend ceux qui se désintéressent de tout et voient la société comme une scène de divertissement, se moquant des malheurs et des vertus des autres. Cette attitude est comparée à celle de philosophes comme Démocrite, qui riait des malheurs humains. Le texte critique la plaisanterie cruelle et méprisante, qui se moque des vices et des malheurs des autres. Il condamne ceux qui se réjouissent des infortunes des autres et qui ne prennent pas parti contre les méchants. Il distingue la plaisanterie innocente et légère de celle qui est personnelle, humiliante et cruelle. Une autre forme d'indifférence est celle des individus sans caractère ni principes, qui s'adaptent à leur environnement sans conviction. Le texte reproche également à ceux qui, satisfaits de ne pas contribuer au mal, se dispensent de contribuer au bien, se retranchant dans une indifférence réfléchie et raisonnée. Le texte appelle les gens de bien à s'unir et à défendre la vérité et la vertu contre les méchants. Il compare la retraite utile à celle des gens d'étude ou des gens d'affaires, qui peuvent enrichir la société de leurs connaissances ou de leur intégrité. Enfin, il souligne que la vertu ne peut être protégée par la fuite, mais doit être pratiquée dans la société pour être véritablement utile.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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13
p. 71-77
LETTRE Au sujet du Discours de M. J. J. ROUSSEAU de Genève, sur l'origine & les fondemens de l'inégalité parmi les Hommes.
Début :
Je viens, Monsieur, de lire le Discours de M. JEAN-JACQUES ROUSSEAU de [...]
Mots clefs :
Rousseau, Société, Inégalité, Idées, Dieu, Discours, Hommes, Homme
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE Au sujet du Discours de M. J. J. ROUSSEAU de Genève, sur l'origine & les fondemens de l'inégalité parmi les Hommes.
LETTRE
Au fujet du Difcours de M. J. J.
ROUSSEAU de Genève , fur l'origine
& les fondemens de l'inégalité parmi les
Hommes.
E viens , Monfieur , de lire le Difcours
JEde M. JEAN - JACQUES ROUSSEAU de
Genève , fur l'origine & les fondemens de
l'inégalité parmi les hommes . J'ai admiré le
coloris de cet étrange tableau ; mais je n'ai
pu en admirer de même le deffein & la
repréſentation . Je fais grand cas du mérite
& des talens de M. ROUSSEAU , & je félicite
Genève qui eft auffi ma patrie, de le compter
parmi les hommes célebres aufquels elle a
donné le jour : mais je regrette qu'il ait
adopté des idées qui me paroiffent fi oppofées
au vrai , & fi peu propres à faire des
heureux .
On écrira fans doute beaucoup contre
ce nouveau Difcours , comme on a beaucoup
écrit contre celui qui a remporté le
72 MERCURE DE FRANCE.
Prix de l'Académie de Dijon : & parce
qu'on a beaucoup écrit & qu'on écrira
beaucoup encore contre M. ROUSSEAU , on
lui rendra plus cher un paradoxe qu'il n'a
que trop careffé . Pour moi , qui n'ai nulle
envie de faire un livre contre M. Rous-
SEAU , & qui fuis très- convaincu que la
difpute eft de tous les moyens celui qui
peut le moins fur ce génie hardi & indépendant
, je me borne à lui propofer d'approfondir
un raifonnement tout fimple , &
qui me femble renfermer ce qu'il y a de
plus effentiel dans la queftion.
Voici ce raifonnement.
Tout ce qui réfulte immédiatement des
facultés de l'homme ne doit- il pas être dit
réfulter de fa nature ? Or , je crois que l'on
démontre fort bien que l'état de fociété réfulte
immédiatement des facultés de l'homme
je n'en veux point alléguer d'autres
preuves à notre fçavant, Auteur que fes
propres idées fur l'établiffement des fociétés
; idées ingénieufes & qu'il a fi élégamment
exprimées dans la feconde partie de
fon Difcours. Si donc l'état de fociété découle
des facultés de l'homme , il eft naturel
à l'homme. Il feroit donc auffi déraifonnable
de fe plaindre de ce que ces facultés
en fe développant ont donné naiſſance
à cet état , qu'il le feroit de fe plaindre de
OCTOBRE . 1755 . 73
ce que Dieu a donné à l'homme de telles
facultés.
L'homme eft tel que l'exigeoit la place
qu'il devoit occuper dans l'Univers . Il у
falloit apparemment des hommes qui bâtiffent
des villes , comme il y falloit des
caftors qui conftruififfent des cabannes. -
Cette perfectibilité dans laquelle M. Rous-
SEAU fait conſiſter le caractere qui diftingue
éternellement l'homme de la brute, devoit
du propre aveu de l'Auteur , conduire
l'homme au point où nous le voyons aujourd'hui.
Vouloir que cela ne fut point ,
ce feroit vouloir que l'homme ne fut point
homme. L'aigle qui fe perd dans la nue ,
rampera- t-il dans la pouffiere comme le
ferpent ?
L'HommeSauvage de M. ROUSSEAU , cet
homme qu'il chérit avec tant de complaifance
, n'eft point du tout l'homme que DIEU a
voulu faire mais DIEU a fait des Orangoutangs
& des finges qui ne font pas hommes.
:
Quand donc M. ROUSSEAU déclame
avec tant de véhémence & d'obftination
contre l'état de fociété , il s'éleve fans y
penfer contre la vOLONTÉ de CELUI qui a
fait l'homme , & qui a ordonné cet étar.
Les faits font- ils autre chofe que l'expreffion
de cette VOLONTÉ ADORABLE ?
Lorfqu'avec le pinceau d'un LE BRUN ,
D
74
MERCURE DE FRANCE.
l'Auteur trace à nos yeux
l'effroyable peinture
des maux que l'Etat civil a enfantés ,
il oublie que la planette où l'on voit ces
chofes , fait partie d'un Tout immenſe qué
nous ne connoiffons point ; mais que nous
fçavons être l'ouvrage d'une SAGESSE
PARFAITE.
Aini , reconçons pour toujours à la chimérique
entrepriſe de prouver que l'homme
feroit mieux s'il étoit autrement : l'abeille
qui conftruit des cellules fi régulieres
voudra-t-elle juger de la façade du
Louvre ? Au nom du Bon- fens & de la
Raifon , prenons l'homme tel qu'il eft ,
avec toutes fes dépendances : laiffons aller
le monde comme il va ; & foyons fûrs qu'il
va auffi bien qu'il pouvoit aller.
S'il s'agiffoit de juftifier la PROVIDENCE
aux yeux des hommes , Leibnits & Pope
l'ont fait ; & les ouvrages immortels de
ces génies fublimes font des monumens
élevés à la gloire de la Raifon. Le Difcours
de M. ROUSSEAU eft un monument
élevé à l'efprit , mais à l'efprit chagrin &
mécontent de lui- même & des autres .
Lorfque notre Philofophe voudra confacrer
fes lumieres & fes talens à nous découvrir
les origines des chofes , à nous
montrer les développemens plus ou moins
lents des biens & des maux ; en un mot
OCTOBRE. 1755. 75
à fuivre l'humanité dans la courbe tortueufe
qu'elle décrit ; les tentatives de ce
génie original & fécond , pourront nous
valoir des connoiffances précieufes fur ces
fujets intéreffans. Nous nous emprefferons
alors à recueillir ces connoiffances , & à
offrir à l'Auteur le tribut de reconnoiffance
& d'éloges qu'elles lui auront mérité ,
& qui n'aura pas été , je m'affure , la
principale fin de fes recherches .
Il y a lieu , Monfieur , de s'étonner , &
je m'en étonnerois davantage , fi j'avois
moins été appellé à réfléchir fur les fources
de la diverfité des opinions des hommes
; il y a , dis- je , lieu de s'étonner qu'un
écrivain qui a fi bien connu les avantages
d'un bon gouvernement , & qui les a fi
bien peints dans fa belle dédicace à notre
République , où il a cru voir tous ces
avantages réunis , les ait fi- tôt & fi parfaitement
perdus de vûe dans fon Difcours.
On fait des efforts inutiles pour fe perfuader
qu'un écrivain qui feroit , fans doute,
fâché que l'on ne le crut pas judicieux
préférât férieufement d'aller paffer fa vie
dans les bois , fi fa fanté le lui permettoit ,
à vivre au milieu de concitoyens chéris &
dignes de l'être. Eut-on jamais préfumé
qu'un écrivain qui penfe avanceroit dans
un fiécle tel que le nôtre cet étrange para-
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
doxe qui tenferme feul une fi grande foule
d'incontéquences , pour ne rien dire de
plus fou ? Si la nature reus a destinés à être
fainis , jaje presque affurer que l'état de
reqion est un état contre nature , త que
l'hom qui medite if an animal dépravé.
22 .
Janué en
commençant cette
Icture ; non deffein n'eft point de prouver
à Monfieur ROUSSEAU par des argumens
, qu'allez d'autres feront fans moi ,
& qu'il feroit peur être mieux que l'on ne
fit point , la fupériorité de l'état du Citoyen
fur l'état de l'homme fauvage ; qui eût
jamais imaginé que cela feroit mis en
queftion ! mon but eft uniquement d'ef-
Layer de faire fentir à notre Auteur combien
fes plaintes continuelles font fuper-
Alues & déplacées : & combien il eſt évident
que la focieté entroit dans la deftination
de notre être.
J'ai parlé à M. ROUSSEAU avec toute la
franchife que la relation de compatriote
authorife. J'ai une fi grande idée des qualités
de fon coeur , que je n'ai pas fongé
un inftant qu'il put ne pas prendre en bonne
part ces réflexions . L'amour feul de la
vérité me les a dictées . Si pourtant en les
faifant , il m'étoit échappé quelque chofe
qui pût déplaire à M. ROUSSEAU , je le
OCTOBRE. 1755 . 77
prie de me le pardonner , & d'être perfuadé
de la pureté de mes intentions .
Je ne dis plus qu'un mot ; c'eft fur la
pitié , cette vertu fi célébrée par notre Auteur
, & qui fut felon lui , le plus bel appade
l'homme dans l'enfance du monde.
Je prie M. ROUSSEAU de vouloir bien
réfléchir fur les queftions fuivantes .
nage
Un homme , ou tout autre être fenfible ,
qui n'auroit jamais connu la douleur ,
auroit il de la pitié , & feroit- il ému à la
vue d'un enfant qu'on égorgeroit ?
Pourquoi la populace , à qui M. Rous-
SEAU accorde une fi grande dofe de pitié ,
fe repaît-elle avec tant d'avidité du fpectacle
d'un malheureux expirant fur la roue ?
ha-
L'affection que les femelles des animaux
témoignent pour leurs petits , a -t- elle ces
petits pour objet , ou la mere ? Si par
fard c'étoit celle - ci , le bien être des petits
n'en auroit été que mieux affuré.
J'ai l'honneur d'être , & c.
PHILOPOLIS , Citoyen de Genève.
A Genève , le 25 Août 1755 .
Au fujet du Difcours de M. J. J.
ROUSSEAU de Genève , fur l'origine
& les fondemens de l'inégalité parmi les
Hommes.
E viens , Monfieur , de lire le Difcours
JEde M. JEAN - JACQUES ROUSSEAU de
Genève , fur l'origine & les fondemens de
l'inégalité parmi les hommes . J'ai admiré le
coloris de cet étrange tableau ; mais je n'ai
pu en admirer de même le deffein & la
repréſentation . Je fais grand cas du mérite
& des talens de M. ROUSSEAU , & je félicite
Genève qui eft auffi ma patrie, de le compter
parmi les hommes célebres aufquels elle a
donné le jour : mais je regrette qu'il ait
adopté des idées qui me paroiffent fi oppofées
au vrai , & fi peu propres à faire des
heureux .
On écrira fans doute beaucoup contre
ce nouveau Difcours , comme on a beaucoup
écrit contre celui qui a remporté le
72 MERCURE DE FRANCE.
Prix de l'Académie de Dijon : & parce
qu'on a beaucoup écrit & qu'on écrira
beaucoup encore contre M. ROUSSEAU , on
lui rendra plus cher un paradoxe qu'il n'a
que trop careffé . Pour moi , qui n'ai nulle
envie de faire un livre contre M. Rous-
SEAU , & qui fuis très- convaincu que la
difpute eft de tous les moyens celui qui
peut le moins fur ce génie hardi & indépendant
, je me borne à lui propofer d'approfondir
un raifonnement tout fimple , &
qui me femble renfermer ce qu'il y a de
plus effentiel dans la queftion.
Voici ce raifonnement.
Tout ce qui réfulte immédiatement des
facultés de l'homme ne doit- il pas être dit
réfulter de fa nature ? Or , je crois que l'on
démontre fort bien que l'état de fociété réfulte
immédiatement des facultés de l'homme
je n'en veux point alléguer d'autres
preuves à notre fçavant, Auteur que fes
propres idées fur l'établiffement des fociétés
; idées ingénieufes & qu'il a fi élégamment
exprimées dans la feconde partie de
fon Difcours. Si donc l'état de fociété découle
des facultés de l'homme , il eft naturel
à l'homme. Il feroit donc auffi déraifonnable
de fe plaindre de ce que ces facultés
en fe développant ont donné naiſſance
à cet état , qu'il le feroit de fe plaindre de
OCTOBRE . 1755 . 73
ce que Dieu a donné à l'homme de telles
facultés.
L'homme eft tel que l'exigeoit la place
qu'il devoit occuper dans l'Univers . Il у
falloit apparemment des hommes qui bâtiffent
des villes , comme il y falloit des
caftors qui conftruififfent des cabannes. -
Cette perfectibilité dans laquelle M. Rous-
SEAU fait conſiſter le caractere qui diftingue
éternellement l'homme de la brute, devoit
du propre aveu de l'Auteur , conduire
l'homme au point où nous le voyons aujourd'hui.
Vouloir que cela ne fut point ,
ce feroit vouloir que l'homme ne fut point
homme. L'aigle qui fe perd dans la nue ,
rampera- t-il dans la pouffiere comme le
ferpent ?
L'HommeSauvage de M. ROUSSEAU , cet
homme qu'il chérit avec tant de complaifance
, n'eft point du tout l'homme que DIEU a
voulu faire mais DIEU a fait des Orangoutangs
& des finges qui ne font pas hommes.
:
Quand donc M. ROUSSEAU déclame
avec tant de véhémence & d'obftination
contre l'état de fociété , il s'éleve fans y
penfer contre la vOLONTÉ de CELUI qui a
fait l'homme , & qui a ordonné cet étar.
Les faits font- ils autre chofe que l'expreffion
de cette VOLONTÉ ADORABLE ?
Lorfqu'avec le pinceau d'un LE BRUN ,
D
74
MERCURE DE FRANCE.
l'Auteur trace à nos yeux
l'effroyable peinture
des maux que l'Etat civil a enfantés ,
il oublie que la planette où l'on voit ces
chofes , fait partie d'un Tout immenſe qué
nous ne connoiffons point ; mais que nous
fçavons être l'ouvrage d'une SAGESSE
PARFAITE.
Aini , reconçons pour toujours à la chimérique
entrepriſe de prouver que l'homme
feroit mieux s'il étoit autrement : l'abeille
qui conftruit des cellules fi régulieres
voudra-t-elle juger de la façade du
Louvre ? Au nom du Bon- fens & de la
Raifon , prenons l'homme tel qu'il eft ,
avec toutes fes dépendances : laiffons aller
le monde comme il va ; & foyons fûrs qu'il
va auffi bien qu'il pouvoit aller.
S'il s'agiffoit de juftifier la PROVIDENCE
aux yeux des hommes , Leibnits & Pope
l'ont fait ; & les ouvrages immortels de
ces génies fublimes font des monumens
élevés à la gloire de la Raifon. Le Difcours
de M. ROUSSEAU eft un monument
élevé à l'efprit , mais à l'efprit chagrin &
mécontent de lui- même & des autres .
Lorfque notre Philofophe voudra confacrer
fes lumieres & fes talens à nous découvrir
les origines des chofes , à nous
montrer les développemens plus ou moins
lents des biens & des maux ; en un mot
OCTOBRE. 1755. 75
à fuivre l'humanité dans la courbe tortueufe
qu'elle décrit ; les tentatives de ce
génie original & fécond , pourront nous
valoir des connoiffances précieufes fur ces
fujets intéreffans. Nous nous emprefferons
alors à recueillir ces connoiffances , & à
offrir à l'Auteur le tribut de reconnoiffance
& d'éloges qu'elles lui auront mérité ,
& qui n'aura pas été , je m'affure , la
principale fin de fes recherches .
Il y a lieu , Monfieur , de s'étonner , &
je m'en étonnerois davantage , fi j'avois
moins été appellé à réfléchir fur les fources
de la diverfité des opinions des hommes
; il y a , dis- je , lieu de s'étonner qu'un
écrivain qui a fi bien connu les avantages
d'un bon gouvernement , & qui les a fi
bien peints dans fa belle dédicace à notre
République , où il a cru voir tous ces
avantages réunis , les ait fi- tôt & fi parfaitement
perdus de vûe dans fon Difcours.
On fait des efforts inutiles pour fe perfuader
qu'un écrivain qui feroit , fans doute,
fâché que l'on ne le crut pas judicieux
préférât férieufement d'aller paffer fa vie
dans les bois , fi fa fanté le lui permettoit ,
à vivre au milieu de concitoyens chéris &
dignes de l'être. Eut-on jamais préfumé
qu'un écrivain qui penfe avanceroit dans
un fiécle tel que le nôtre cet étrange para-
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
doxe qui tenferme feul une fi grande foule
d'incontéquences , pour ne rien dire de
plus fou ? Si la nature reus a destinés à être
fainis , jaje presque affurer que l'état de
reqion est un état contre nature , త que
l'hom qui medite if an animal dépravé.
22 .
Janué en
commençant cette
Icture ; non deffein n'eft point de prouver
à Monfieur ROUSSEAU par des argumens
, qu'allez d'autres feront fans moi ,
& qu'il feroit peur être mieux que l'on ne
fit point , la fupériorité de l'état du Citoyen
fur l'état de l'homme fauvage ; qui eût
jamais imaginé que cela feroit mis en
queftion ! mon but eft uniquement d'ef-
Layer de faire fentir à notre Auteur combien
fes plaintes continuelles font fuper-
Alues & déplacées : & combien il eſt évident
que la focieté entroit dans la deftination
de notre être.
J'ai parlé à M. ROUSSEAU avec toute la
franchife que la relation de compatriote
authorife. J'ai une fi grande idée des qualités
de fon coeur , que je n'ai pas fongé
un inftant qu'il put ne pas prendre en bonne
part ces réflexions . L'amour feul de la
vérité me les a dictées . Si pourtant en les
faifant , il m'étoit échappé quelque chofe
qui pût déplaire à M. ROUSSEAU , je le
OCTOBRE. 1755 . 77
prie de me le pardonner , & d'être perfuadé
de la pureté de mes intentions .
Je ne dis plus qu'un mot ; c'eft fur la
pitié , cette vertu fi célébrée par notre Auteur
, & qui fut felon lui , le plus bel appade
l'homme dans l'enfance du monde.
Je prie M. ROUSSEAU de vouloir bien
réfléchir fur les queftions fuivantes .
nage
Un homme , ou tout autre être fenfible ,
qui n'auroit jamais connu la douleur ,
auroit il de la pitié , & feroit- il ému à la
vue d'un enfant qu'on égorgeroit ?
Pourquoi la populace , à qui M. Rous-
SEAU accorde une fi grande dofe de pitié ,
fe repaît-elle avec tant d'avidité du fpectacle
d'un malheureux expirant fur la roue ?
ha-
L'affection que les femelles des animaux
témoignent pour leurs petits , a -t- elle ces
petits pour objet , ou la mere ? Si par
fard c'étoit celle - ci , le bien être des petits
n'en auroit été que mieux affuré.
J'ai l'honneur d'être , & c.
PHILOPOLIS , Citoyen de Genève.
A Genève , le 25 Août 1755 .
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Résumé : LETTRE Au sujet du Discours de M. J. J. ROUSSEAU de Genève, sur l'origine & les fondemens de l'inégalité parmi les Hommes.
La lettre discute du 'Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes' de Jean-Jacques Rousseau. L'auteur apprécie le style de Rousseau mais rejette ses idées, qu'il considère opposées à la vérité et nuisibles au bonheur. Il anticipe que le discours provoquera de nombreuses critiques, similaires à celles suscitées par un précédent discours primé par l'Académie de Dijon. Plutôt que de polémiquer, l'auteur propose un raisonnement simple : tout ce qui découle des facultés humaines est naturel. Par conséquent, l'état de société, résultant de ces facultés, est naturel et ne doit pas être regretté. L'auteur soutient que la perfectibilité humaine, soulignée par Rousseau, conduit naturellement à l'état actuel de l'humanité. Il critique également la vision idéalisée de l'homme sauvage de Rousseau, affirmant que cet état n'est pas celui voulu par Dieu. L'auteur conclut en appelant à accepter l'homme tel qu'il est et à reconnaître la sagesse divine dans l'ordre du monde. Il exprime son admiration pour les qualités de cœur de Rousseau et pose des questions sur la pitié, une vertu chère à Rousseau.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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14
p. 56-63
COPIE d'une lettre écrite par M. de Voltaire à M. Rousseau, de Genève, datée du 30 Août, 1755.
Début :
J'ai reçu, Monsieur, votre nouveau livre contre le genre humain : je vous [...]
Mots clefs :
Société, Hommes, Jean-Jacques Rousseau, Voltaire, Ignorance
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : COPIE d'une lettre écrite par M. de Voltaire à M. Rousseau, de Genève, datée du 30 Août, 1755.
Nous inferons une feconde fois la lettre de
M. de Voltaire à M. Rouſſeau de Genève :
trois raifons nous y déterminent . 1º . Pour la
donner plus correcte. 2 ° . Pourl'accompagner
de notes , où l'on trouvera les corrections &·
les additions qui ont été faites à cette même
lettre , telle qu'elle paroît imprimée à la fuite
de l'Orphelin . On fera par là plus à portés
de comparer les deux leçons , & de juger
quelle eft la meilleure . 3. Nous la redonnons
pour la commodité du Lecteur , qui pourra
la parcourir fans changer de volume , avant
que de lire la réponse de M. Rouſſeau , que
nous allons y joindre , afin de ne rien laiſſer à
défirer fur ce sujet à la curiofité du public .
COPIE d'une lettre écrite par M. de Voltaire
à M. Rouffeau , de Genève , datée du
30 Août , 1755.
J'Ai :
'Ai
reçu , Monfieur
, votre
nouveau
livre
contre
le genre
humain
: je vous
en remercie
. Vous
plairez
aux hommes
à
qui vous
dites
leurs
vérités
, & vous
ne
NOVEMBRE. 1755. 57
les corrigerez pas. Vous peignez avec des
couleurs bien vraies les horreurs de la
fociété humaine , dont l'ignorance & la
foibleffe fe promettent tant de douceurs ,
On n'a jamais employé tant d'efprit à vou→
loir nous rendre bêtes.
Il prend envie de marcher à quatre
pattes , quand on lit votre ouvrage ; cependant
comme il y a plus de foixante ans
que j'en ai perdu l'habitude , je fens malheureufement
qu'il m'eft impoffible de la
reprendre , & je laiffe cette allure naturelle
à ceux qui en font plus dignes que vous
& moi. Je ne peux non plus m'embarquer
pour aller trouver les fauvages du
Canada , premierement , parce que les maladies
aufquelles je fuis condamné , me rendent
un médecin ( a ) d'Europe néceffaire ;
Secondement , parce que la guerre eft portée
dans ce païs - là ; & que les exemples
de nos nations ont rendu ces fauvages
prefque auffi méchans que nous . Je me
borne à être un fauvage paifible dans la
folitude que j'ai choifie auprès de votre
patrie , où vous devriez être ( b ).
•
(4) Il y a dans la copie imprimée chez Lam
bert ; me rétiennent auprès du plus grand Medecin
de l'Europe , & que je ne trouverois pas Les
mêmes fecours chez les Miflouris.
(b ) Qu yous êtes tant défiré.
Cv
58 MERCURE DE FRANCE.
J'avoue avec vous que les Belles- Lettres
& les Sciences ont caufé quelquefois beaucoup
de mal. Les ennemis du Taffe firent
de fa vie un tiffu de malheurs. Ceux de
Galilée le firent gémir dans les priſons à
70 ans , pour avoir connu le mouvement
de la terre ; & ce qu'il y a de plus honteux
, c'eft qu'ils l'obligerent à fe rétracter.
: Dès que vos amis eurent commencé le
Dictionnaire Encyclopédique , ceux qui
oferent être leurs rivaux , les traiterent de
Déiftes , d'Athées & même de Janféniſtes .
Si j'ofois me compter parmi ceux dont les
travaux n'ont eu que la perfécution pour
récompenfe , je vous ferois voir une troupe
de miférables acharnés à me perdre , du
jour que je donnai la Tragédie d'Edipe ,
une bibliothéque de calomnies ridicules
imprimées contre moi ( c ) , un Prêtre ex-
(r) Un homme , qui m'avoit des obligations
affez connues , me payant de mon fervice par
vingt libelles ; un autre beaucoup plus coupable
encore , faifant imprimer mon propre ouvrage du
fiecle de Louis XIV. avec des notes dans lefquelles
l'ignorance la plus craffe vomit les plus infâmes
impoftures : un autre qui vend à un Libraire
quelques chapitres d'une prétendue hiſtoire univerfelle
fous mon nom , le Libraire affez avide
pour imprimer ce tiffu informe de bévues , de
fauffes dates , de faits & de noms eftropiés ; & enfin
des hommes affez injuftes pour m'imputer la
publication de cette raplodie.
NOVEMBRE. 1755 . 19
Jéfuite que j'avois fauvé du dernier fupplice
, me payant par des libelles diffamatoires
, du fervice que je lui avois rendu ;
un homme plus coupable encore , faifant
imprimer mon propre ouvrage du fiecle
de Louis XIV. avec des notes où la plus
craffe ignorance débite les impoftures les
plus effrontées , un autre qui vend à un
Libraire une prétendue hiftoire univerfelle
fous mon nom , & le Libraire affez
avide & affez fot pour imprimer ce tiffa
informe de bévues , de fauffes dattes , de
faits & de noms eftropiés ; & enfin des
hommes affez lâches & affez méchans pour
m'imputer certe rapfodie ; je vous ferois
voir la fociété infectée de ce nouveau genre
d'hommes inconnus à toute l'antiquité,
qui ne pouvant embraffer une profeffion
honnête , foit de laquais , foit de manoeuvre
, & fçachant malheureufement lire &
écrire , fe font courtiers de littérature , volent
des manufcrits , les défigurent & les
vendent.
(d ) Je pourrois me plaindre qu'une
plaifanterie faite il y a près de trente ans
(d) Je pourrois me plaindre que des fragmens
d'une plaifanterie faite il y a près de trente ans
fur le même fojet , que Chapelain eut la bêtife de
traiter férieufement , courent aujourd'hui le monde
par l'infidélité & l'ayarice de ces malheureux ,
C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
ans fur le même fujet , que Chapelain eut
la bêtife de traiter férieufement , court
aujourd'hui le monde par l'infidélité &
l'avarice de ces malheureux qui l'ont défigurée
avec autant de fottife que
de mafice
, & qui , au bout de trente ans , vendent
partout cet ouvrage , lequel , certainement
, n'eft plus le mien , & qui eft
devenu le leur. J'ajouterois qu'en dernier
lieu , on a ofé fouiller dans les archives
les plus refpectables , & y voler une partie
des mémoires que j'y avois mis en dépôt
, lorsque j'étois hiftoriographe de France
, & qu'on a vendu à un Libraire de Paris
le fruit de mes travaux. Je vous peindrois
l'ingratitude , l'impofture & la rapine
me pourſuivant jufqu'aux pieds des Alpes
, & jufqu'au bord de mon tombeau (e) .
qui ont mêlé leurs groffieretés à ce badinage ,
qui en ont rempli les vuides avec autant de fottife
que de malice , & qui enfin au bout de trente ans,
vendent partout en manufcrit ce qui n'appartient
qu'à eux , & qui n'eft digne que d'eux. J'ajouterai
qu'en dernier lieu on a volé une partie des maté
riaux que j'avois raffemblés dans les archives publiques
, pour fervir à l'hiftoire de la guerre de
1741. lorfque j'étois hiftoriographe de France ;
qu'on a vendu à un Libraire ce fruit de mon travail
; qu'on fe faifit à l'envi de mon bien , comme
j'étois déja mort , & qu'on le dénature pour le
mettre à l'encan .
(e) Mais que concluerai-je de toutes ces tribuNOVEMBRE.
1755. 61
Mais , Monfieur , avouez auffi que ces
épines attachées à la littérature & à la
reputation , ne font que des fleurs en comparaifon
des maux qui , de tout tems , ont
inondé la terre .
Avouez que ni Cicéron , ni Lucrece ,
ni Virgile , ni Horace , ne furent les Aulations
? Que je ne dois pas me plaindre. Que
Pope , Deſcartes , Bayle , le Camoëns , & cent
autres ont effuié les mêmes injuftices , & de plus
grandes ; que cette deftinée eft celle de prefque
Tous ceux que l'amour des lettres a trop féduits .'
Avouez , en effet , que ce font là de ces petits
malheurs particuliers , dont à peine la fociété s'apperçoit.
Qu'importe au genre humain que quelques
frelons pillent le miel de quelques abeilles . Les
gens de lettres font grand bruit de toutes ces petites
querelles : le refte du monde les ignore , ou en rit.
De toutes les amertumes répandues fur la vie humaine
, ce font là les moins funeftes. Les épines .
attachées à la littérature & à un peu de réputation ,
ne font que des fleurs en comparaifon des autres
maux , qui de tout tems ont inondé la terre.
Avouez que ni Cicéron , ni Varron , ni Lucrece ,
ni Virgile, ni Horace , n'eurent la moindre part
aux profcriptions. Marius étoit un ignorant , le
barbare Sylla , le crapuleux Antoine , l'imbécile
Lépide , lífoient peu Platon & Sophocle ; & pour
ce tyran fans courage , Octave Cépias , furnommé
fi lâchement Augufte , il ne fut un déteftable
affaffin , que dans le tems où il fut privé de la fociété
des gens de lettres . Avouez que Pétrarque
& Bocace ne firent pas naître les troubles d'Italie.
Avouez que le badinage de Marot , &c.
62 MERCURE DE FRANCE.
teurs des profcriptions de Silla , de ce débauché
d'Antoine , de cet imbécile Lépide
, de ce tyran fans courage , Octave
Cépias furnommé fi lâchement Augufte.
Avouez que le badinage de Marot n'a
pas produit la faint Barthelemi , & que la
tragédie du Cid ne caufa pas lesguerres
de la fronde . Les grands crimes n'ont été
commis que par de célébres ignorans. Cel
qui fait & ce qui fera toujours de ce monde
une vallée de larmes , c'eſt l'infatiable
cupidité de l'indomptable orgueil des hom
mes , depuis Thamas - Koulikan qui ne
fçavoit pas lire , jufqu'à un commis de la
Douanne , qui ne fçait que chiffrer. Les
Lettres nourriffent l'ame , la rectifient
la confolent , & elles font même votre
gloire dans le tems que vous écrivez
contr'elles. Vous êtes comme Achille , qui
s'emporte contre la gloire , & comme le
P. Mallebranche dont l'imagination brillante
écrivoit.contre l'imagination (ƒ).
M. Chappuis m'apprend que votre fan-
"
(f) Si quelqu'un doit fe plaindre des lettres
c'eft moi , puifque dans tous les tems & dans tous
les lieux ; elles ont fervi à me perfécuter. Mais il
faut les aimer malgré l'abus qu'on en fait , comme
il faut aimer la fociété , dont tant d'hommes
méchans corrompent les douceurs ; comme il
faut aimer fa patrie , quelques injuſtices qu'on
y effuye.
NOVEMBRE . 1755. 63
ré eft bien mauvaife ; il faudroit la venir
rétablir dans l'air natal , jouir de la liberté,
boire avec moi du lait de nos vaches &
brouter nos herbes.
Je fuis très- philofophiquement , & avec
la plus tendre eftime. &c.
M. de Voltaire à M. Rouſſeau de Genève :
trois raifons nous y déterminent . 1º . Pour la
donner plus correcte. 2 ° . Pourl'accompagner
de notes , où l'on trouvera les corrections &·
les additions qui ont été faites à cette même
lettre , telle qu'elle paroît imprimée à la fuite
de l'Orphelin . On fera par là plus à portés
de comparer les deux leçons , & de juger
quelle eft la meilleure . 3. Nous la redonnons
pour la commodité du Lecteur , qui pourra
la parcourir fans changer de volume , avant
que de lire la réponse de M. Rouſſeau , que
nous allons y joindre , afin de ne rien laiſſer à
défirer fur ce sujet à la curiofité du public .
COPIE d'une lettre écrite par M. de Voltaire
à M. Rouffeau , de Genève , datée du
30 Août , 1755.
J'Ai :
'Ai
reçu , Monfieur
, votre
nouveau
livre
contre
le genre
humain
: je vous
en remercie
. Vous
plairez
aux hommes
à
qui vous
dites
leurs
vérités
, & vous
ne
NOVEMBRE. 1755. 57
les corrigerez pas. Vous peignez avec des
couleurs bien vraies les horreurs de la
fociété humaine , dont l'ignorance & la
foibleffe fe promettent tant de douceurs ,
On n'a jamais employé tant d'efprit à vou→
loir nous rendre bêtes.
Il prend envie de marcher à quatre
pattes , quand on lit votre ouvrage ; cependant
comme il y a plus de foixante ans
que j'en ai perdu l'habitude , je fens malheureufement
qu'il m'eft impoffible de la
reprendre , & je laiffe cette allure naturelle
à ceux qui en font plus dignes que vous
& moi. Je ne peux non plus m'embarquer
pour aller trouver les fauvages du
Canada , premierement , parce que les maladies
aufquelles je fuis condamné , me rendent
un médecin ( a ) d'Europe néceffaire ;
Secondement , parce que la guerre eft portée
dans ce païs - là ; & que les exemples
de nos nations ont rendu ces fauvages
prefque auffi méchans que nous . Je me
borne à être un fauvage paifible dans la
folitude que j'ai choifie auprès de votre
patrie , où vous devriez être ( b ).
•
(4) Il y a dans la copie imprimée chez Lam
bert ; me rétiennent auprès du plus grand Medecin
de l'Europe , & que je ne trouverois pas Les
mêmes fecours chez les Miflouris.
(b ) Qu yous êtes tant défiré.
Cv
58 MERCURE DE FRANCE.
J'avoue avec vous que les Belles- Lettres
& les Sciences ont caufé quelquefois beaucoup
de mal. Les ennemis du Taffe firent
de fa vie un tiffu de malheurs. Ceux de
Galilée le firent gémir dans les priſons à
70 ans , pour avoir connu le mouvement
de la terre ; & ce qu'il y a de plus honteux
, c'eft qu'ils l'obligerent à fe rétracter.
: Dès que vos amis eurent commencé le
Dictionnaire Encyclopédique , ceux qui
oferent être leurs rivaux , les traiterent de
Déiftes , d'Athées & même de Janféniſtes .
Si j'ofois me compter parmi ceux dont les
travaux n'ont eu que la perfécution pour
récompenfe , je vous ferois voir une troupe
de miférables acharnés à me perdre , du
jour que je donnai la Tragédie d'Edipe ,
une bibliothéque de calomnies ridicules
imprimées contre moi ( c ) , un Prêtre ex-
(r) Un homme , qui m'avoit des obligations
affez connues , me payant de mon fervice par
vingt libelles ; un autre beaucoup plus coupable
encore , faifant imprimer mon propre ouvrage du
fiecle de Louis XIV. avec des notes dans lefquelles
l'ignorance la plus craffe vomit les plus infâmes
impoftures : un autre qui vend à un Libraire
quelques chapitres d'une prétendue hiſtoire univerfelle
fous mon nom , le Libraire affez avide
pour imprimer ce tiffu informe de bévues , de
fauffes dates , de faits & de noms eftropiés ; & enfin
des hommes affez injuftes pour m'imputer la
publication de cette raplodie.
NOVEMBRE. 1755 . 19
Jéfuite que j'avois fauvé du dernier fupplice
, me payant par des libelles diffamatoires
, du fervice que je lui avois rendu ;
un homme plus coupable encore , faifant
imprimer mon propre ouvrage du fiecle
de Louis XIV. avec des notes où la plus
craffe ignorance débite les impoftures les
plus effrontées , un autre qui vend à un
Libraire une prétendue hiftoire univerfelle
fous mon nom , & le Libraire affez
avide & affez fot pour imprimer ce tiffa
informe de bévues , de fauffes dattes , de
faits & de noms eftropiés ; & enfin des
hommes affez lâches & affez méchans pour
m'imputer certe rapfodie ; je vous ferois
voir la fociété infectée de ce nouveau genre
d'hommes inconnus à toute l'antiquité,
qui ne pouvant embraffer une profeffion
honnête , foit de laquais , foit de manoeuvre
, & fçachant malheureufement lire &
écrire , fe font courtiers de littérature , volent
des manufcrits , les défigurent & les
vendent.
(d ) Je pourrois me plaindre qu'une
plaifanterie faite il y a près de trente ans
(d) Je pourrois me plaindre que des fragmens
d'une plaifanterie faite il y a près de trente ans
fur le même fojet , que Chapelain eut la bêtife de
traiter férieufement , courent aujourd'hui le monde
par l'infidélité & l'ayarice de ces malheureux ,
C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
ans fur le même fujet , que Chapelain eut
la bêtife de traiter férieufement , court
aujourd'hui le monde par l'infidélité &
l'avarice de ces malheureux qui l'ont défigurée
avec autant de fottife que
de mafice
, & qui , au bout de trente ans , vendent
partout cet ouvrage , lequel , certainement
, n'eft plus le mien , & qui eft
devenu le leur. J'ajouterois qu'en dernier
lieu , on a ofé fouiller dans les archives
les plus refpectables , & y voler une partie
des mémoires que j'y avois mis en dépôt
, lorsque j'étois hiftoriographe de France
, & qu'on a vendu à un Libraire de Paris
le fruit de mes travaux. Je vous peindrois
l'ingratitude , l'impofture & la rapine
me pourſuivant jufqu'aux pieds des Alpes
, & jufqu'au bord de mon tombeau (e) .
qui ont mêlé leurs groffieretés à ce badinage ,
qui en ont rempli les vuides avec autant de fottife
que de malice , & qui enfin au bout de trente ans,
vendent partout en manufcrit ce qui n'appartient
qu'à eux , & qui n'eft digne que d'eux. J'ajouterai
qu'en dernier lieu on a volé une partie des maté
riaux que j'avois raffemblés dans les archives publiques
, pour fervir à l'hiftoire de la guerre de
1741. lorfque j'étois hiftoriographe de France ;
qu'on a vendu à un Libraire ce fruit de mon travail
; qu'on fe faifit à l'envi de mon bien , comme
j'étois déja mort , & qu'on le dénature pour le
mettre à l'encan .
(e) Mais que concluerai-je de toutes ces tribuNOVEMBRE.
1755. 61
Mais , Monfieur , avouez auffi que ces
épines attachées à la littérature & à la
reputation , ne font que des fleurs en comparaifon
des maux qui , de tout tems , ont
inondé la terre .
Avouez que ni Cicéron , ni Lucrece ,
ni Virgile , ni Horace , ne furent les Aulations
? Que je ne dois pas me plaindre. Que
Pope , Deſcartes , Bayle , le Camoëns , & cent
autres ont effuié les mêmes injuftices , & de plus
grandes ; que cette deftinée eft celle de prefque
Tous ceux que l'amour des lettres a trop féduits .'
Avouez , en effet , que ce font là de ces petits
malheurs particuliers , dont à peine la fociété s'apperçoit.
Qu'importe au genre humain que quelques
frelons pillent le miel de quelques abeilles . Les
gens de lettres font grand bruit de toutes ces petites
querelles : le refte du monde les ignore , ou en rit.
De toutes les amertumes répandues fur la vie humaine
, ce font là les moins funeftes. Les épines .
attachées à la littérature & à un peu de réputation ,
ne font que des fleurs en comparaifon des autres
maux , qui de tout tems ont inondé la terre.
Avouez que ni Cicéron , ni Varron , ni Lucrece ,
ni Virgile, ni Horace , n'eurent la moindre part
aux profcriptions. Marius étoit un ignorant , le
barbare Sylla , le crapuleux Antoine , l'imbécile
Lépide , lífoient peu Platon & Sophocle ; & pour
ce tyran fans courage , Octave Cépias , furnommé
fi lâchement Augufte , il ne fut un déteftable
affaffin , que dans le tems où il fut privé de la fociété
des gens de lettres . Avouez que Pétrarque
& Bocace ne firent pas naître les troubles d'Italie.
Avouez que le badinage de Marot , &c.
62 MERCURE DE FRANCE.
teurs des profcriptions de Silla , de ce débauché
d'Antoine , de cet imbécile Lépide
, de ce tyran fans courage , Octave
Cépias furnommé fi lâchement Augufte.
Avouez que le badinage de Marot n'a
pas produit la faint Barthelemi , & que la
tragédie du Cid ne caufa pas lesguerres
de la fronde . Les grands crimes n'ont été
commis que par de célébres ignorans. Cel
qui fait & ce qui fera toujours de ce monde
une vallée de larmes , c'eſt l'infatiable
cupidité de l'indomptable orgueil des hom
mes , depuis Thamas - Koulikan qui ne
fçavoit pas lire , jufqu'à un commis de la
Douanne , qui ne fçait que chiffrer. Les
Lettres nourriffent l'ame , la rectifient
la confolent , & elles font même votre
gloire dans le tems que vous écrivez
contr'elles. Vous êtes comme Achille , qui
s'emporte contre la gloire , & comme le
P. Mallebranche dont l'imagination brillante
écrivoit.contre l'imagination (ƒ).
M. Chappuis m'apprend que votre fan-
"
(f) Si quelqu'un doit fe plaindre des lettres
c'eft moi , puifque dans tous les tems & dans tous
les lieux ; elles ont fervi à me perfécuter. Mais il
faut les aimer malgré l'abus qu'on en fait , comme
il faut aimer la fociété , dont tant d'hommes
méchans corrompent les douceurs ; comme il
faut aimer fa patrie , quelques injuſtices qu'on
y effuye.
NOVEMBRE . 1755. 63
ré eft bien mauvaife ; il faudroit la venir
rétablir dans l'air natal , jouir de la liberté,
boire avec moi du lait de nos vaches &
brouter nos herbes.
Je fuis très- philofophiquement , & avec
la plus tendre eftime. &c.
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Résumé : COPIE d'une lettre écrite par M. de Voltaire à M. Rousseau, de Genève, datée du 30 Août, 1755.
Le texte présente une lettre de Voltaire à Rousseau, datée du 30 août 1755, republiée pour corriger des erreurs, ajouter des notes explicatives et offrir une lecture continue avant la réponse de Rousseau. Dans cette lettre, Voltaire exprime sa réception du livre de Rousseau, intitulé 'contre le genre humain'. Il reconnaît la vérité des horreurs de la société humaine décrites par Rousseau. Voltaire mentionne qu'il est impossible pour lui de revenir à un état plus naturel ou de vivre parmi les sauvages du Canada en raison de sa santé et des guerres. Il évoque également les persécutions subies par les intellectuels, y compris lui-même, et les calomnies dont il a été victime. Voltaire compare ces épreuves aux maux plus grands qui affligent l'humanité et conclut que les lettres, malgré les abus, nourrissent et consolent l'âme. Il exprime finalement son amour pour les lettres et la société, malgré leurs défauts.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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15
p. 46-55
Portrait d'un honnête homme.
Début :
C'est moi-même qui me dépeins ici, non pas par ostentation, mais par [...]
Mots clefs :
Coeur, Vertu, Plaisir, Esprit, Homme, Bonté, Bonheur, Société, Amour, Goût
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Portrait d'un honnête homme.
Portrait d'un honnête homme.
' Eft moi - même qui me dépeins ici ,
non pas par oftentation , mais par
franchife : auffi ce n'eft pas l'efprit , mais
le coeur feul , qui a part à ce portrait.
Je commence , où j'ai commencé à être
homme.
Nous apportons tous en naiffant une
efpece de vertu , les uns plus , les autres
moins , fuivant les occurrences. Cette vertu
eft fauvage ; il faut la rectifier par le
goût , & la plier aux moeurs du fiecle , fi
on veut faire membre dans la fociété. La
vertu que le ciel m'a donné en partage , eft
un fonds de bonté inaltérable . Si j'avois eu
une éducation telle que je me fens en état de
la donner , j'aurois connu ce caractere , &
je ne me ferois pas égaré dans ma philofophie.
J'ai eu des paffions que je prenois
fans doute pour des goûts , & des caprices
que j'appellois peut- être vivacité d'efprit
; ajoutons à ces défauts une inconftance
invincible , un dégoût pour ce que j'avois
le plus aimé. Avec de telles imperfections
, je n'étois guere bon à rien de folide
ni d'agréable : avec de la vertu de la bonté,
du génie & de l'efprit , n'être d'aucun
DECEMBRE. 1755. 47
avantage pour la fociété ni pour foi , on
trouvera cela fingulier : auffi mon caractere
eft- il un vrai paradoxe .
Ce que j'avois de bon eft resté en friche :
le mauvais a pris le deffus , & m'a entraîné.
Les ſciences ont eu de l'attrait pour
mon efprit. Je m'y fuis livré fans jugement.
Je les dévorois. Je les ai effleurées prefque
toutes . Mais enfin j'en ai connu le vuide,
Ma raiſon a paru , & a diffipé ce goût
prématuré. A préfent , c'eft dans le fond
de mon coeur que je cherche la nature :
c'eſt- là où fe place le vrai bonheur . J'ai
profcrit mes livres de fciences ; je ne lis
que ceux qui peuvent me former le
coeur & l'efprit.
Je me fuis fait un fiftême de bonheur: aimer
& être aimé. J'ai cru qu'il étoit facile de
fe faire aimer , quand on aimoit facile
ment. J'agiffois en conféquence . J'aimois
dans toute la franchiſe de mon coeur , &
je n'étois pas aimé , parce que j'aimois
trop. C'eft quelquefois un défaut de laiffer
voir le fond de fon coeur , quand il
péche par un excès de bonté.
Comme je n'ai ni ambition , ni pru
dence , ni politique , on me tourne comme
l'on veut . On me trompe fans que je
m'en apperçoive. Je ne fçais pas primer ;
je n'ai jamais pu attraper ce ton d'impor
48 MERCURE DE FRANCE.
tance , ces airs fuffifans , enfans de la fublime
vanité , cet art délicat de fe faire
craindre & défirer tout à la fois.
Cependant ces petits défauts galans , ce
mérite ridicule eft effentiel pour la fociété.
( La belle fociété s'entend ce qu'on appelle
le grand monde. ) J'euſſe brillé , ſi j'avois
voulu ceffer d'être bon , & acquérir un
peu de fauffeté & d'amour-propre ; mais
ce ne pouvoit être qu'aux dépens des
biens que la nature a mis dans mon coeur.
Que le ciel me puniffe , fi jamais je facrifie
ces tréfors précieux ! On m'appellera
bizarre , mifantrope , fauvage , j'aurai
toujours quelques amis qui penferont comme
moi , & à qui je m'ouvrirai fans paroître
ridicule. Je négligerai ma fortune ,
il eft vrai . Hé ! n'eft- on pas affez riche ,
quand on fçait fe contenter ? Je n'ai point
l'art de donner , ni de recevoir , ni de
demander ; cela empêche- t'il que je ne fois
libéral , reconnoiffant ? & c.
Avec un coeur fi tendre , on penſe bien
que j'ai fenti quelquefois les impreffions
de l'amour ; mais on penfe auffi que je
ne fuis pas un homme à bonnes fortunes.
Ce n'eft plus l'amour qui fait les intrigues.
amoureufes. Je penfe trop , pour être aimé
des femmes , & je fuis trop digne d'en être
aimé pour en être haï. Avare de mon tems ,
je
DECEMBRE . 1755 . 49
je néglige l'art des mines , & j'avoue tout
net que je ne fuis pas galant. Je ne laiffe
pourtant pas que d'eflayer la galanterie
avec fuccès , furtout quand l'humeur m'y
porte. Ce n'eft pas par goût , mais le devoir
focial l'exige : il m'eft facré . Ainſi je
fçais me conformer aux ufages les plus frivoles
, fans les adopter.
Je ne fuis pas pédant , mais j'ai du bon
fens ;je ne fuis pas fat ,mais je fçais le copier
; je ne fuis pas bel efprit , mais j'ai
des faillies heureuſes . Tout ce que je dis eft
utile : je ne fçais pas employer les termes
inutilement ; je m'en apperçois , lorfque
je fuis obligé de flatter une femme , & de
lui faire une déclaration d'amour fans
l'aimer.
Ma converfation avec les petits maîtres,
tarit tout de fuite , parce que je ne fçais
pas médire & faifir les ridicules : mon
caractere eft un emblême pour eux ; ils
y voyent une bonté qu'ils ne connoiffent
pas. Au contraire , je me plais avec le
Philofophe , & il fe plaît avec moi : c'eſt
ce qui m'a fait voir que je l'étois moimême.
Je parle également à l'homme de lettres
comme au fat , au riche comme au pauvre
, à l'heureux comme au malheureux :
il n'y a que le fot vraiment fot , & le fou
I. Vol. C
30 MERCURE DE FRANCE.
vraiment fou , que j'évite foigneufement.
Je ne me flatte jamais ; au contraire , il
m'en coute , pour convenir de mon mérite.
Ce n'eft pas par modeftie , mais par
défaut d'amour-propre . Que fçai -je ? Peutêtre
que je vaux bien des gens qui valent
quelque chofe. A l'âge de vingt- deux ans,
on ne s'eft point encore affez connu , on
n'a pas appris tout ce qu'on doit fçavoir ,
la raifon n'a pas atteint fon dégré de vigueur
, on n'a pas encore formě fon caractere.
La trop grande fougue des paffions
, le defir trop violent d'avoir da
plaifir , font qu'on néglige la ſcience de
la raifon , & qu'on court après la perte du
tems . On cherche à s'enlevelir dans la
volupté , non pas dans les réflexions . Ce
n'eft pas à mon âge que Platon réfléchiffoit
fi bien. Il fut peintre & poëte , &
fans doute voluptueux , avant que d'être
philofophe. Je l'imite peut-être, fans m'en
appercevoir. Quand on a des femences
de bonté , qu'on defire la vertu , &
qu'on fuce de bons principes , la fageffe
fe gliffe infenfiblement dans le coeur , &
l'on eft tout furpris de fe fentir embrafé
de ce feu divin .
Cependant je ne fuis pas en tour point
Thomme que j'ai nommé. Le bonheur
qu'il propofe , me paroît équivoque , à
DECEMBRE. 1755. S.E
moins que certains
plaifirs , que je me
permets
, ne foient les grades requis pour
parvenir
à fon bonheur
. En vain je m'abîme
dans l'étude , en vain j'approfondis
mon coeur , & je tâche d'y déchirer
le voile
qui m'en dérobe la connoiffance
, ce coeur
fe refuſe toujours
à mes réflexions
: je me
trouve caché à moi - même dans la profondeur
que j'y creufe. On connoît
la matiere
dont la nature fe fert , pour créer les
différens
êtres , on apperçoit
cette fage
mere, jufques
dans l'infecte
le plus abject;
on découvre
tous les jours des portions
de
notre globe , on découvre
des nouveaux
globes dans le ciel ; notre coeur feul nous
eſt inconnu
, & le fera toujours
, felon
toute apparence
, à moins que la bonté
fouveraine
ne prenne pitié de notre mifere.
La morale que j'avois embraffée , m'entraînoit
dans une mélancolie trop funefte ,
pour ne pas m'en dégager. Mais en fottant
de ce labyrinthe , il falloit craindre un
contraire. Le pas eft gliffant , comme on
fçait . L'homme en quittant un extrême ,
tombe dans un autre extrême. La raifon
qui l'avoit guidé pour fe débarraffer d'une
vertu trop auftere , le quitte dans le beau
chemin ; il craint , s'égare , chancele , tombe
dans le tolérantiſme.
Peut- être fais je là le récit de mon
·
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
crime. Je puis protefter du moins que j'ai
fait mon poffible pour m'aflurer dans ce
fentier étroit , qui fe trouve entre les deux
gouffres. Les amis de la vertu pourront
m'avertir fi j'ai failli : il leur importe
autant qu'à moi que je fois parfait ; à
eux , pour avoir en moi un modele de fageffe
; à moi , pour mon bonheur. Faſſe le
monarque de nos amis , qu'on puiffe dire
de moi , qu'il a exifté un fage en France
comme à Athenes .
Dorénavant je fuivrai volontiers Montagne.
Ce fage voluptueux pénetre mon
ame d'une rofée qui me rend toujours
content. Je puife chez lui , ( du moins je
le crois ) des fentimens élevés , dont le
progrès m'étonne. Voici la maniere d'être.
heureux , qu'il m'a comme infinuée : ni
Stoïcien , ni parfait Epicurien , je regarde
le malheur d'un oeil ftoïque , & le bonheur
d'un oeil épicurien . Plus fenfible au
plaifir qu'à la peine , & plus à la pitié qu'au
plaifir , je fçais jouir de ce dernier , maist
jamais aux dépens de la vertu je fçais
m'en arracher quand mon devoir l'exige .
Je fuis la peine & cherche le plaifir : mais
pour moi , la privation du plaifir n'eft pas
une peine , & l'exemption de la peine eft
un plaifir. Je ne connois que les plaifirs
du coeur & de l'efprit ; je fuis affez EpicuDECEMBRE
. 1755. 53
rien pour les préparer , les compofer , les
étudier , les raffiner. Quelquefois le fens
s'y mêle , mais ce n'eft que comme l'agent
de l'ame : je ne cherche que la tranquillité
de la mienne , & je crois que le plaifir en
eft la compagne inféparable ; il faut en
calculer les dégrés de vivacité , fuivant fa
propre fenfibilité . Quoiqu'extrême , par
rapport à l'imagination , un petit plaifit
varié à propos & avec goût , me tient dans
la douce férénité qui me convient. Pourrendre
un peuple parfaitement heureux ,
il devroit y avoir dans l'Etat une conftitution
fondamentale , qui commît des Philofophes
pour combiner ce rapport du climat
au plaifir , & en difpenfer au peuple
une qualité gratuite. Je fçais par ma propre
expérience , que ce plaifir au lieu d'énerver
l'ame , l'éleve au contraire , & la
rend plus propre à fes devoirs. Suivant.ce
plan , je fuis à l'abri des traits de la fortune.
Sans m'affujettir à la méthode des voluptueux
du fiecle , je trouve le moyen de
diminuer mes peines , & de doubler mes
plaifirs ; & par - là , je me rapproche de la
pureté de la nature . Enfin je refpecte la
vertu , la patrie , la fociété ; j'adore la
juftice , l'égalité , la liberté ; j'aime la fanté
, les plaifirs , mes amis ; je ne hais que
le vice.
' Eft moi - même qui me dépeins ici ,
non pas par oftentation , mais par
franchife : auffi ce n'eft pas l'efprit , mais
le coeur feul , qui a part à ce portrait.
Je commence , où j'ai commencé à être
homme.
Nous apportons tous en naiffant une
efpece de vertu , les uns plus , les autres
moins , fuivant les occurrences. Cette vertu
eft fauvage ; il faut la rectifier par le
goût , & la plier aux moeurs du fiecle , fi
on veut faire membre dans la fociété. La
vertu que le ciel m'a donné en partage , eft
un fonds de bonté inaltérable . Si j'avois eu
une éducation telle que je me fens en état de
la donner , j'aurois connu ce caractere , &
je ne me ferois pas égaré dans ma philofophie.
J'ai eu des paffions que je prenois
fans doute pour des goûts , & des caprices
que j'appellois peut- être vivacité d'efprit
; ajoutons à ces défauts une inconftance
invincible , un dégoût pour ce que j'avois
le plus aimé. Avec de telles imperfections
, je n'étois guere bon à rien de folide
ni d'agréable : avec de la vertu de la bonté,
du génie & de l'efprit , n'être d'aucun
DECEMBRE. 1755. 47
avantage pour la fociété ni pour foi , on
trouvera cela fingulier : auffi mon caractere
eft- il un vrai paradoxe .
Ce que j'avois de bon eft resté en friche :
le mauvais a pris le deffus , & m'a entraîné.
Les ſciences ont eu de l'attrait pour
mon efprit. Je m'y fuis livré fans jugement.
Je les dévorois. Je les ai effleurées prefque
toutes . Mais enfin j'en ai connu le vuide,
Ma raiſon a paru , & a diffipé ce goût
prématuré. A préfent , c'eft dans le fond
de mon coeur que je cherche la nature :
c'eſt- là où fe place le vrai bonheur . J'ai
profcrit mes livres de fciences ; je ne lis
que ceux qui peuvent me former le
coeur & l'efprit.
Je me fuis fait un fiftême de bonheur: aimer
& être aimé. J'ai cru qu'il étoit facile de
fe faire aimer , quand on aimoit facile
ment. J'agiffois en conféquence . J'aimois
dans toute la franchiſe de mon coeur , &
je n'étois pas aimé , parce que j'aimois
trop. C'eft quelquefois un défaut de laiffer
voir le fond de fon coeur , quand il
péche par un excès de bonté.
Comme je n'ai ni ambition , ni pru
dence , ni politique , on me tourne comme
l'on veut . On me trompe fans que je
m'en apperçoive. Je ne fçais pas primer ;
je n'ai jamais pu attraper ce ton d'impor
48 MERCURE DE FRANCE.
tance , ces airs fuffifans , enfans de la fublime
vanité , cet art délicat de fe faire
craindre & défirer tout à la fois.
Cependant ces petits défauts galans , ce
mérite ridicule eft effentiel pour la fociété.
( La belle fociété s'entend ce qu'on appelle
le grand monde. ) J'euſſe brillé , ſi j'avois
voulu ceffer d'être bon , & acquérir un
peu de fauffeté & d'amour-propre ; mais
ce ne pouvoit être qu'aux dépens des
biens que la nature a mis dans mon coeur.
Que le ciel me puniffe , fi jamais je facrifie
ces tréfors précieux ! On m'appellera
bizarre , mifantrope , fauvage , j'aurai
toujours quelques amis qui penferont comme
moi , & à qui je m'ouvrirai fans paroître
ridicule. Je négligerai ma fortune ,
il eft vrai . Hé ! n'eft- on pas affez riche ,
quand on fçait fe contenter ? Je n'ai point
l'art de donner , ni de recevoir , ni de
demander ; cela empêche- t'il que je ne fois
libéral , reconnoiffant ? & c.
Avec un coeur fi tendre , on penſe bien
que j'ai fenti quelquefois les impreffions
de l'amour ; mais on penfe auffi que je
ne fuis pas un homme à bonnes fortunes.
Ce n'eft plus l'amour qui fait les intrigues.
amoureufes. Je penfe trop , pour être aimé
des femmes , & je fuis trop digne d'en être
aimé pour en être haï. Avare de mon tems ,
je
DECEMBRE . 1755 . 49
je néglige l'art des mines , & j'avoue tout
net que je ne fuis pas galant. Je ne laiffe
pourtant pas que d'eflayer la galanterie
avec fuccès , furtout quand l'humeur m'y
porte. Ce n'eft pas par goût , mais le devoir
focial l'exige : il m'eft facré . Ainſi je
fçais me conformer aux ufages les plus frivoles
, fans les adopter.
Je ne fuis pas pédant , mais j'ai du bon
fens ;je ne fuis pas fat ,mais je fçais le copier
; je ne fuis pas bel efprit , mais j'ai
des faillies heureuſes . Tout ce que je dis eft
utile : je ne fçais pas employer les termes
inutilement ; je m'en apperçois , lorfque
je fuis obligé de flatter une femme , & de
lui faire une déclaration d'amour fans
l'aimer.
Ma converfation avec les petits maîtres,
tarit tout de fuite , parce que je ne fçais
pas médire & faifir les ridicules : mon
caractere eft un emblême pour eux ; ils
y voyent une bonté qu'ils ne connoiffent
pas. Au contraire , je me plais avec le
Philofophe , & il fe plaît avec moi : c'eſt
ce qui m'a fait voir que je l'étois moimême.
Je parle également à l'homme de lettres
comme au fat , au riche comme au pauvre
, à l'heureux comme au malheureux :
il n'y a que le fot vraiment fot , & le fou
I. Vol. C
30 MERCURE DE FRANCE.
vraiment fou , que j'évite foigneufement.
Je ne me flatte jamais ; au contraire , il
m'en coute , pour convenir de mon mérite.
Ce n'eft pas par modeftie , mais par
défaut d'amour-propre . Que fçai -je ? Peutêtre
que je vaux bien des gens qui valent
quelque chofe. A l'âge de vingt- deux ans,
on ne s'eft point encore affez connu , on
n'a pas appris tout ce qu'on doit fçavoir ,
la raifon n'a pas atteint fon dégré de vigueur
, on n'a pas encore formě fon caractere.
La trop grande fougue des paffions
, le defir trop violent d'avoir da
plaifir , font qu'on néglige la ſcience de
la raifon , & qu'on court après la perte du
tems . On cherche à s'enlevelir dans la
volupté , non pas dans les réflexions . Ce
n'eft pas à mon âge que Platon réfléchiffoit
fi bien. Il fut peintre & poëte , &
fans doute voluptueux , avant que d'être
philofophe. Je l'imite peut-être, fans m'en
appercevoir. Quand on a des femences
de bonté , qu'on defire la vertu , &
qu'on fuce de bons principes , la fageffe
fe gliffe infenfiblement dans le coeur , &
l'on eft tout furpris de fe fentir embrafé
de ce feu divin .
Cependant je ne fuis pas en tour point
Thomme que j'ai nommé. Le bonheur
qu'il propofe , me paroît équivoque , à
DECEMBRE. 1755. S.E
moins que certains
plaifirs , que je me
permets
, ne foient les grades requis pour
parvenir
à fon bonheur
. En vain je m'abîme
dans l'étude , en vain j'approfondis
mon coeur , & je tâche d'y déchirer
le voile
qui m'en dérobe la connoiffance
, ce coeur
fe refuſe toujours
à mes réflexions
: je me
trouve caché à moi - même dans la profondeur
que j'y creufe. On connoît
la matiere
dont la nature fe fert , pour créer les
différens
êtres , on apperçoit
cette fage
mere, jufques
dans l'infecte
le plus abject;
on découvre
tous les jours des portions
de
notre globe , on découvre
des nouveaux
globes dans le ciel ; notre coeur feul nous
eſt inconnu
, & le fera toujours
, felon
toute apparence
, à moins que la bonté
fouveraine
ne prenne pitié de notre mifere.
La morale que j'avois embraffée , m'entraînoit
dans une mélancolie trop funefte ,
pour ne pas m'en dégager. Mais en fottant
de ce labyrinthe , il falloit craindre un
contraire. Le pas eft gliffant , comme on
fçait . L'homme en quittant un extrême ,
tombe dans un autre extrême. La raifon
qui l'avoit guidé pour fe débarraffer d'une
vertu trop auftere , le quitte dans le beau
chemin ; il craint , s'égare , chancele , tombe
dans le tolérantiſme.
Peut- être fais je là le récit de mon
·
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
crime. Je puis protefter du moins que j'ai
fait mon poffible pour m'aflurer dans ce
fentier étroit , qui fe trouve entre les deux
gouffres. Les amis de la vertu pourront
m'avertir fi j'ai failli : il leur importe
autant qu'à moi que je fois parfait ; à
eux , pour avoir en moi un modele de fageffe
; à moi , pour mon bonheur. Faſſe le
monarque de nos amis , qu'on puiffe dire
de moi , qu'il a exifté un fage en France
comme à Athenes .
Dorénavant je fuivrai volontiers Montagne.
Ce fage voluptueux pénetre mon
ame d'une rofée qui me rend toujours
content. Je puife chez lui , ( du moins je
le crois ) des fentimens élevés , dont le
progrès m'étonne. Voici la maniere d'être.
heureux , qu'il m'a comme infinuée : ni
Stoïcien , ni parfait Epicurien , je regarde
le malheur d'un oeil ftoïque , & le bonheur
d'un oeil épicurien . Plus fenfible au
plaifir qu'à la peine , & plus à la pitié qu'au
plaifir , je fçais jouir de ce dernier , maist
jamais aux dépens de la vertu je fçais
m'en arracher quand mon devoir l'exige .
Je fuis la peine & cherche le plaifir : mais
pour moi , la privation du plaifir n'eft pas
une peine , & l'exemption de la peine eft
un plaifir. Je ne connois que les plaifirs
du coeur & de l'efprit ; je fuis affez EpicuDECEMBRE
. 1755. 53
rien pour les préparer , les compofer , les
étudier , les raffiner. Quelquefois le fens
s'y mêle , mais ce n'eft que comme l'agent
de l'ame : je ne cherche que la tranquillité
de la mienne , & je crois que le plaifir en
eft la compagne inféparable ; il faut en
calculer les dégrés de vivacité , fuivant fa
propre fenfibilité . Quoiqu'extrême , par
rapport à l'imagination , un petit plaifit
varié à propos & avec goût , me tient dans
la douce férénité qui me convient. Pourrendre
un peuple parfaitement heureux ,
il devroit y avoir dans l'Etat une conftitution
fondamentale , qui commît des Philofophes
pour combiner ce rapport du climat
au plaifir , & en difpenfer au peuple
une qualité gratuite. Je fçais par ma propre
expérience , que ce plaifir au lieu d'énerver
l'ame , l'éleve au contraire , & la
rend plus propre à fes devoirs. Suivant.ce
plan , je fuis à l'abri des traits de la fortune.
Sans m'affujettir à la méthode des voluptueux
du fiecle , je trouve le moyen de
diminuer mes peines , & de doubler mes
plaifirs ; & par - là , je me rapproche de la
pureté de la nature . Enfin je refpecte la
vertu , la patrie , la fociété ; j'adore la
juftice , l'égalité , la liberté ; j'aime la fanté
, les plaifirs , mes amis ; je ne hais que
le vice.
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Résumé : Portrait d'un honnête homme.
Le texte présente un portrait introspectif d'un individu qui se décrit avec franchise. Il affirme que son portrait est guidé par le cœur plutôt que par l'esprit. Il reconnaît une vertu innée, sauvage, nécessitant d'être rectifiée par les mœurs du siècle pour s'intégrer à la société. Sa vertu principale est une bonté inaltérable, mais il admet des passions, des caprices et une inconsistance qui l'ont rendu inapte à des rôles solides ou agréables dans la société. L'auteur a été attiré par les sciences, mais les a trouvées vides. Il cherche désormais le bonheur dans le fond de son cœur, préférant les livres qui forment le cœur et l'esprit. Il s'est fixé un système de bonheur basé sur l'amour et le fait d'être aimé, bien qu'il ait souvent été déçu dans ses attentes. Il se décrit comme quelqu'un sans ambition, prudence ou politique, facilement manipulable et trompé. Il ne possède pas les qualités nécessaires pour briller dans la société, préférant rester bon et authentique. Il évite les médisances et les ridicules, se plaisant davantage en compagnie de philosophes. L'auteur reconnaît ses limites et ses défauts, tout en affirmant sa bonté et sa dignité. Il évite les flatteries inutiles et les déclarations d'amour insincères. Il parle à tous avec respect, évitant seulement les fous véritables. Il réfléchit sur sa jeunesse, marquée par la fougue des passions et le désir de plaisir, au détriment de la raison. Il aspire à une sagesse qui se glisse insensiblement dans le cœur. Cependant, il se trouve encore caché à lui-même, son cœur restant inconnu. Il critique la morale austère qui l'a conduit à une mélancolie funeste, et il craint de tomber dans le tolérantisme en cherchant à éviter les extrêmes. Il suit désormais Montaigne, cherchant un bonheur modéré, ni stoïcien ni épicurien extrême. Il privilégie les plaisirs du cœur et de l'esprit, calculant leur vivacité selon sa sensibilité. L'auteur respecte la vertu, la patrie, la société, la justice, l'égalité et la liberté, aimant la santé, les plaisirs et ses amis, tout en haïssant le vice.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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16
p. 72-73
AUTRE. Dédié à Madame ***.
Début :
Heureuse Eglé, tu fus faite pour moi : [...]
Mots clefs :
Société