Résultats : 715 texte(s)
Détail
Liste
602
p. 52-54
AUTRE.
Début :
Quoique sans yeux, sans bouche & sans visage, [...]
Mots clefs :
Notes de musique
604
p. 205-208
I.
Début :
Méthode de musique sur un nouveau plan, par M. Jacob, de l'académie royale de [...]
Mots clefs :
Auteur, Musique, Modes, Notes, Portée, Clef, Clefs, Article, Lignes, Mode
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texteReconnaissance textuelle : I.
I.
Méthode de mufique fur un nouveau plan ;
par M. Jacob , de l'académie royale de
Mufique ; le prix eft de 36 fols. A Paris
chez l'auteur rue des Moineaux-
Butte-Saint- Roch , chez un tapiffier ;
Madame la veuve Leclerc rue St Honoré
à Sainte Cécile ; la Chevardiere , rue
du Roule ; & aux adreffes ordinaires
de mufique..
L'USAGE de faire connoître fuccceffivement
toutes les clefs , n'ayant d'autre ré206
MERCURE DE FRANCE.
fultat
que de faire
rencontrer
chacune
des fept
notes
fur toutes
les lignes
&
tous les espaces
de la portée
; l'auteur
, en
partant
de ce résultat
, propofe
de folfier
par toutes
les notes
prifes
alternativement
pour
premiers
degrés
de l'un
& l'autre
mode
, fans
le fecours
d'aucune
clef.
L'ordre
entre
les notes
étant
connu
, &
les lignes
ou les efpaces
de la portée
fe
trouvant
toujours
à la même
diſtance
les
uns des autres
, il eſt viſible
que la nomination
des notes
eft très- indépendante
des
clefs
, puifqu'en
fuppofant
telle
notte
donnée
fur une
des lignes
ou fur
l'un
des efpaces
, toutes
les autres
nottes
font
connues
.
L'ufage que l'auteur fait des clefs eft
relatif au diapafon des voix , en forte
que chacun doit choifir la clef qui convient
au genre de fa voix ; car felon la
définition donnée par M. Rouffeau dans
fon- dictionnaire de mufique & rapportée
par l'auteur , la clef fe met au commencement
de la Portée pour déterminer le degré
d'élévation de cette Portée dans le clavier
général. L'auteur traite enfuite des tons ,
pour les différentes gammes pour les modes
majeurs & mineurs ; de la manierede
connoître le mode & le ton à l'infpec
FEVRIER . 1769. 207
tion de la clef & des premieres meſures
d'un chant. On verra avec plaifir l'origi
ne des diézes ou des bémols qui doivent
entrer dans certains modes , & celle de
ces modes mêmes.
Dans l'article IX , l'auteur traite des
mefures ; cet article eft fuivi d'une obfervation
fur la maniere de battre la mefure
, & fur l'ufage où eft le célèbre Tartini
de faire marquer les portions de
temps à fes élèves , d'où l'auteur tire une
méthode propre à donner la précifion de
la mefure à ceux qui en feront ufage en
obfervant ce qu'il prefcrit à cet égard &
c'eft ce qui fait la matiere de l'article X.
L'onzième roule fur la diftinction des
temps & des portions de temps en fort
& en foible. Enfin , dans le douzième
article , qui eft le dernier de l'ouvrage
l'auteur traite de la modulation , de fes
regles , de la relation des modes & de la
maniere dont ces modes font entrelacés
dans une pièce de mufique ; objets dont
la connoiffance , dit l'auteur , eſt trèsimportant
dans la mufique vocale
puifque c'eft par cette connoiffance que
le chanteur peut fe prévenir & , pour
ainfi dire , fe préparer à l'intonation des
diézes , bémols ou béquarres , que les
P
108 MERCURE DE FRANCE.
divers relatifs d'un mode donné doivent
amener néceffairement dans un chant.
Méthode de mufique fur un nouveau plan ;
par M. Jacob , de l'académie royale de
Mufique ; le prix eft de 36 fols. A Paris
chez l'auteur rue des Moineaux-
Butte-Saint- Roch , chez un tapiffier ;
Madame la veuve Leclerc rue St Honoré
à Sainte Cécile ; la Chevardiere , rue
du Roule ; & aux adreffes ordinaires
de mufique..
L'USAGE de faire connoître fuccceffivement
toutes les clefs , n'ayant d'autre ré206
MERCURE DE FRANCE.
fultat
que de faire
rencontrer
chacune
des fept
notes
fur toutes
les lignes
&
tous les espaces
de la portée
; l'auteur
, en
partant
de ce résultat
, propofe
de folfier
par toutes
les notes
prifes
alternativement
pour
premiers
degrés
de l'un
& l'autre
mode
, fans
le fecours
d'aucune
clef.
L'ordre
entre
les notes
étant
connu
, &
les lignes
ou les efpaces
de la portée
fe
trouvant
toujours
à la même
diſtance
les
uns des autres
, il eſt viſible
que la nomination
des notes
eft très- indépendante
des
clefs
, puifqu'en
fuppofant
telle
notte
donnée
fur une
des lignes
ou fur
l'un
des efpaces
, toutes
les autres
nottes
font
connues
.
L'ufage que l'auteur fait des clefs eft
relatif au diapafon des voix , en forte
que chacun doit choifir la clef qui convient
au genre de fa voix ; car felon la
définition donnée par M. Rouffeau dans
fon- dictionnaire de mufique & rapportée
par l'auteur , la clef fe met au commencement
de la Portée pour déterminer le degré
d'élévation de cette Portée dans le clavier
général. L'auteur traite enfuite des tons ,
pour les différentes gammes pour les modes
majeurs & mineurs ; de la manierede
connoître le mode & le ton à l'infpec
FEVRIER . 1769. 207
tion de la clef & des premieres meſures
d'un chant. On verra avec plaifir l'origi
ne des diézes ou des bémols qui doivent
entrer dans certains modes , & celle de
ces modes mêmes.
Dans l'article IX , l'auteur traite des
mefures ; cet article eft fuivi d'une obfervation
fur la maniere de battre la mefure
, & fur l'ufage où eft le célèbre Tartini
de faire marquer les portions de
temps à fes élèves , d'où l'auteur tire une
méthode propre à donner la précifion de
la mefure à ceux qui en feront ufage en
obfervant ce qu'il prefcrit à cet égard &
c'eft ce qui fait la matiere de l'article X.
L'onzième roule fur la diftinction des
temps & des portions de temps en fort
& en foible. Enfin , dans le douzième
article , qui eft le dernier de l'ouvrage
l'auteur traite de la modulation , de fes
regles , de la relation des modes & de la
maniere dont ces modes font entrelacés
dans une pièce de mufique ; objets dont
la connoiffance , dit l'auteur , eſt trèsimportant
dans la mufique vocale
puifque c'eft par cette connoiffance que
le chanteur peut fe prévenir & , pour
ainfi dire , fe préparer à l'intonation des
diézes , bémols ou béquarres , que les
P
108 MERCURE DE FRANCE.
divers relatifs d'un mode donné doivent
amener néceffairement dans un chant.
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Résumé : I.
Le texte expose une méthode musicale proposée par M. Jacob, membre de l'Académie royale de Musique, visant à enseigner les notes sans utiliser de clefs traditionnelles. Cette méthode utilise les notes comme premiers degrés des modes majeur et mineur. L'ouvrage aborde l'utilisation des clefs en fonction du diapason des voix, permettant à chaque chanteur de choisir la clef appropriée. Il traite également des tons et des gammes pour les modes majeurs et mineurs, ainsi que de la détermination du mode et du ton à partir de la clef et des premières mesures d'un chant. Le texte mentionne l'origine des dièses et des bémols dans certains modes. L'article IX discute des mesures et des pratiques de battement, incluant celles de Tartini. L'article X précise la méthode pour déterminer la mesure, tandis que l'article XI distingue les temps forts et faibles. Enfin, l'article XII traite de la modulation, des règles des modes et de leur enchaînement dans une pièce musicale, soulignant l'importance de cette connaissance pour les chanteurs afin de se préparer aux intonations nécessaires.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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605
p. 208
II.
Début :
Quatre concerts pour le clavecin ou pour l'orgue avec accompagnement de [...]
Mots clefs :
Concerts, Clavecin, Orgue, Violon
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : II.
IL
Quatre concerts pour le clavecin ou
pour l'orgue avec accompagnement de
deux violons , alto - baffe , contre - baffe
& deux cors ad libitum , dédiés à for
Alteffe Monfeigneur le Duc d'U **
Compofés par J. P. van den Bofch , au
vre troiliéme , prix 12 liv. A Paris chez
M. le Menu , Auteur , Editeur & Mar
chand de mufique de feue Madame la
Dauphine , rue du Roule , à la Clef d'or.
Quatre concerts pour le clavecin ou
pour l'orgue avec accompagnement de
deux violons , alto - baffe , contre - baffe
& deux cors ad libitum , dédiés à for
Alteffe Monfeigneur le Duc d'U **
Compofés par J. P. van den Bofch , au
vre troiliéme , prix 12 liv. A Paris chez
M. le Menu , Auteur , Editeur & Mar
chand de mufique de feue Madame la
Dauphine , rue du Roule , à la Clef d'or.
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606
p. 208
III.
Début :
Sei sonate di cembalo e violino, dedicate a Madama Brillon de Jouy, da [...]
Mots clefs :
Clavecin, Violon, Anne-Louise Brillon de Jouy, Luigi Boccherini
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : III.
III.
Sei fonate di cembalo e violino , dedicate
à Madama Brillon de Jouy , da
Luigi Boccherini di Lucca . Gravées par
Madame la veuve Leclair . Opera quinta
Hovamente ftampata à fpefe di G. B
Venier. Prix 9 liv. Plufieurs de ces piéces
peuvent s'exécuter fur la harpe. A
Paris chez M. Venier , Editeur de plufieur
ouvrages de mufique , à l'entrée de
la rue St Thomas - du - Louvre , vis - à - vis
le Château d'Eau , & à Lyon chez M.
Caftaud , Place de la Comédie , avec pri
vilége du Roi .
On trouve à la même adreffe les quatuor
& les derniers trios du même auteur.
Sei fonate di cembalo e violino , dedicate
à Madama Brillon de Jouy , da
Luigi Boccherini di Lucca . Gravées par
Madame la veuve Leclair . Opera quinta
Hovamente ftampata à fpefe di G. B
Venier. Prix 9 liv. Plufieurs de ces piéces
peuvent s'exécuter fur la harpe. A
Paris chez M. Venier , Editeur de plufieur
ouvrages de mufique , à l'entrée de
la rue St Thomas - du - Louvre , vis - à - vis
le Château d'Eau , & à Lyon chez M.
Caftaud , Place de la Comédie , avec pri
vilége du Roi .
On trouve à la même adreffe les quatuor
& les derniers trios du même auteur.
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Résumé : III.
Le document décrit l'œuvre 'Sei fonate di cembalo e violino' de Luigi Boccherini, dédiée à Madame Brillon de Jouy. Gravée par Madame la veuve Leclair et publiée sous le titre 'Opera quinta', elle est imprimée par G. B. Venier et vendue 9 livres. Certaines pièces sont jouables à la harpe. L'œuvre est disponible à Paris chez M. Venier et à Lyon chez M. Castaud. Les quatuors et derniers trios de Boccherini sont aussi disponibles à ces adresses.
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607
p. 209
IV.
Début :
Les Soirées de Paris, dix-huitiéme livre de Guitarre, contenant des airs d'Opéra [...]
Mots clefs :
Guitare, Opéra-Comique, Soirées de Paris
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : IV.
I V.
Les Soirées de Paris , dix - huitiéme li
vre de Guitarre , contenant des airs d'O
péra Comique avec des accompagnemens
d'un nouveau goût , des préludes & des
ritournelles , par M. Merchi. , oeuvre
vingt- deuxième , prix 9 livres . A Paris ,
chez l'auteur , rue St Thomas- du - Louvre,
en entrant du côté du Château d'Eau
à côté de M. Grodin & aux adreffes ordinaires
de mufique ; à Lyon , chez M.
Caftaud , Place de la Comédie
privilége du Roi.
Les Soirées de Paris , dix - huitiéme li
vre de Guitarre , contenant des airs d'O
péra Comique avec des accompagnemens
d'un nouveau goût , des préludes & des
ritournelles , par M. Merchi. , oeuvre
vingt- deuxième , prix 9 livres . A Paris ,
chez l'auteur , rue St Thomas- du - Louvre,
en entrant du côté du Château d'Eau
à côté de M. Grodin & aux adreffes ordinaires
de mufique ; à Lyon , chez M.
Caftaud , Place de la Comédie
privilége du Roi.
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608
p. 63-64
AUTRE.
Début :
Je suis percé dans chaque bout, [...]
Mots clefs :
Trompette
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : AUTRE.
AUTRE..
Jz fuis percé dans chaque bout,
On me trouve , on m'entend par- tout ,
Dans les villes , pompes, & fêtes ,
Aux champs de Mars , au milieu des mufetes ,
Dans les convois . Virgile m'a chanté
En la quatrième énéidee ;
64 MERCURE DE FRANCE.
Plus d'un artiſte m'a placé
Au plus haut de fa pyramide ;
Dans le fait , je ne fuis pourtant
Qu'un morceau de leton , de fer , d'étain , d'argent
,
Même de bois : au refte on trouve en mes huit
lettres
Le plus commun , le plus noble des êtres.
On trouve auffi dans ma diflection
Certaine jurifdiction ;
Ce métal brillant & ductile ;
Uninftrument de chaffe ; une allure ; un afyle ;
Un arbre ; un fleuve ; une note ; un vaiſſeau ;
La cour d'un empereur fans trône & fans caveau ;
Un paffage ; une veine ; un mot ; une partie ;
Une espéce de voûte , une clef fort hardie ;
Un élément ; un Africain ;
Un membre creux qui fert de main ;
Le chef- lieu de la prélature ;
Une loi jufte , & qui vous ſemble dure ;
Ces amis précieux , qu'on doit fi fort chérir ,
Refpecter , honorer , contenter , fecourir ;
Ces deux ventofités , dont la race ftoïque
Se foulageoit par-tout , même fous le portique ;
Une perte , un dommage ; un écart , un travers ;
Le bout d'une durée & la fin de ces vers.
Par M. de Buffanelle , Meftre de camp , Capi
taine au régiment du Commiſſaire- Général.
Jz fuis percé dans chaque bout,
On me trouve , on m'entend par- tout ,
Dans les villes , pompes, & fêtes ,
Aux champs de Mars , au milieu des mufetes ,
Dans les convois . Virgile m'a chanté
En la quatrième énéidee ;
64 MERCURE DE FRANCE.
Plus d'un artiſte m'a placé
Au plus haut de fa pyramide ;
Dans le fait , je ne fuis pourtant
Qu'un morceau de leton , de fer , d'étain , d'argent
,
Même de bois : au refte on trouve en mes huit
lettres
Le plus commun , le plus noble des êtres.
On trouve auffi dans ma diflection
Certaine jurifdiction ;
Ce métal brillant & ductile ;
Uninftrument de chaffe ; une allure ; un afyle ;
Un arbre ; un fleuve ; une note ; un vaiſſeau ;
La cour d'un empereur fans trône & fans caveau ;
Un paffage ; une veine ; un mot ; une partie ;
Une espéce de voûte , une clef fort hardie ;
Un élément ; un Africain ;
Un membre creux qui fert de main ;
Le chef- lieu de la prélature ;
Une loi jufte , & qui vous ſemble dure ;
Ces amis précieux , qu'on doit fi fort chérir ,
Refpecter , honorer , contenter , fecourir ;
Ces deux ventofités , dont la race ftoïque
Se foulageoit par-tout , même fous le portique ;
Une perte , un dommage ; un écart , un travers ;
Le bout d'une durée & la fin de ces vers.
Par M. de Buffanelle , Meftre de camp , Capi
taine au régiment du Commiſſaire- Général.
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609
p. 195-198
IX. Nouvelle méthode pour désigner les accords.
Début :
Au commencement du dix-septiéme siécle les musiciens françois ne composoient [...]
Mots clefs :
Accords, Signes, Chiffres, Méthodes, Pièces, Jean-Philippe Rameau, Nombre, Accompagnement, Jean-Jacques Rousseau
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : IX. Nouvelle méthode pour désigner les accords.
1 X.
Nouvelle méthode pour défigner les !
accords.
Au commencement du dix - feptiéme
hécle les muficiens françois ne compo
foient que dans les modes les plus fim
ples; ils traitoient de chromatiques & de
bizarres les rufiques dans les tos de diézes
& de bémols ; mais inftruits enfin &
animés par les Opéra & autres piéces de
Lambert & Lulli , ils commencerent
à faire des Cantates & des Sonates .
Alors le goût de la Mulique s'étendit
fenfiblement. Les amateurs de cet art ,
en France , parurent fe multiplier de plus
en plus , & après avoir reconnu que l'oc
tave muficale peut fe divifer en douze
femi - tons , fur chacun defquels on peut
établir un mode majeur & un mode mineur
, ce qui donne quatre modes
les plus habiles commencerent à établir
les régles , tant de la mélodie , que de
l'harmonie.
Nous devons à Maltot , Théorbifte de
l'Opéra , & à Campion fon fucceffeur ,
la faculté de connoître la marche ou progreffion
des fons & de leurs accords dans
les différentes octaves , & à l'illuftre Rameau
, la connoiffance de la baffe fonda-
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
mentale & la théorie de l'harmonie pour
la fixation , le choix & l'extenfion des
accords ,
Mais l'habitude ancienne de défigner
chacun des différens accords parfaits ou
imparfaits , au nombre de plus de vingtcinq,
par
des chiffres arabes , comme fi
c'étoit une affaire de calcul , a laiffé fubfifter
dans l'enfeignement de la musique
françoife , des obfcurités & des difficultés,
qui ont infenfiblement découragé la plûpart
des amateurs , au point , qu'après
avoir fait quelques progrès , ils ont eftimé,
les uns plutôt , les autres plus tard
devoir renoncer à une étude auffi compliquée.
?
On voit à ce fujet dans la differtation
de l'illuftre Rameau , de l'année
1731 , fur les différentes méthodes d'accompagnement
, que ces chiffres font en
trop grand nombre ; qu'ils font pleins de
confufion , d'équivoques & de contradictions
, & que les différentes méthodes
d'accompagnement par ces chiffres ,
forment un labyrinthe d'autant plus impraticable
, qu'elles ne donnent pas de
moyens sûrs de connoître promptement ,
lę ton & fes acceffoires , dans le moment
précis où il change.
C'eft auffi ce qui a engagé les auteurs
SEPTEMBRE . 1769. 197
de l'Encyclopédie , à s'en expliquer de
même à l'article accord ; ils y ont même
ajouté , qu'il faudroit inventer & y fubftituer
de nouveaux fignes , pour la défignation
des différens accords.
Enfin , M. le Dran , après avoir eu fur
ce fujet divers entretiens avec feu M.
Rameau , a eu le bonheur de remplir le
projet des auteurs de l'encyclopédie , en
fubftituant au grand nombre & à la com
plication des fignes ufités felon les anciennes
méthodes, les trois fyllabes Do ,
Di , Ca , & les fept premieres lettres de
l'alphabeth , relatives aux fept degrés des
octaves musicales.
Les amateurs peuvent voir l'expofition
de cette méthode fi fimple dans l'édition
que l'auteur en a donnée , en 1764 , * der.
niere année de la vie de Rameau , qui
n'y avoit pas oppofé d'objection , fi ce
n'eft que cette nouveauté , fi elle étoit
conçue & adoptée rendroit inutiles
prefque tous les livres & recueils des
compofitions muficales chiffrées felon les
anciennes méthodes ; objection qui n'a
pas empêché M. le Dran de faire au pu
* On trouve des exemplaires de cet ouvrage
chez la Chevardiere , marchand de mufique , rue
du Roule. Prix 3 liv . 12 fols.
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
blic le don d'une invention , qui naturellement
doit rendre la fcience & l'exé
cution de la mufique plus facile.
En conféquence M. le Dran a depuis
compofé plufieurs piéces muficales dans
les différens tons avec les fimples fignes
Do , Di , Ca , pour fervir d'exemples
dans l'accompagnement fur le clavecin
& fur les autres inftrumens , & même
dans le jeu des pièces , tant fur la guittare
, que fur le théorbe , dont l'exécution
jufqu'à préfent s'eft faite par tablature
en letites alphabétiques ou en chiffres
arabes,avec beaucoup d'obfcurité dans
les tons accidentels diézés ou bémolifés.
Ces deux méthodes , jointes à ces pièces ,
tant pour la guittare que pont lethéorbe,
donnent l'indication facile des différens
accords dans la pofition de la main fur
ces deux inftrumens par les feuls fignes
Do , Di , Ca , & les fept premieres letties
de l'alphabeth .
L'on voit fur le même fujet dans le
dictionnaire de mufique , donné au public
en 1768 , par M. Rouffeau , à l'article
du mot Accompagnement , ce qui
fuit.
>
» Les fignes dont on fe fert pour chif-
» frer les baffes , font en trop grand nombre
; il
93 fi y a peu d'accords fondamenSEPTEMBRE.
1769. 199
» taux ; pourquoi faut- il tant de chiffres
» pour les exprimer ? Ces mêmes fignes
» font équivoques , obfcurs , infuffifans .
30
Par exemple , ils ne déterminent pref-
" que jamais l'efpéce des intervalles
qu'ils expriment , ou qui pis eft , ils
» en indiquent d'une autre efpéce . On
» barre les uns pour marquer des diézes ;
» on en barre d'autres pour marquer des
bémols ; les intervalles majeurs & les
fuperflus , même les diminués s'expri-
» ment fouvent de la même maniere.
Quand les chiffres font doubles , ils
» font trop confus , quand ils font fim-
» ples , ils n'offrent prefque jamais , que
» l'idée d'un feul intervalle , de forte
qu'on en a toujours plufieurs à fous-
» entendre & à déterminer. »
Nouvelle méthode pour défigner les !
accords.
Au commencement du dix - feptiéme
hécle les muficiens françois ne compo
foient que dans les modes les plus fim
ples; ils traitoient de chromatiques & de
bizarres les rufiques dans les tos de diézes
& de bémols ; mais inftruits enfin &
animés par les Opéra & autres piéces de
Lambert & Lulli , ils commencerent
à faire des Cantates & des Sonates .
Alors le goût de la Mulique s'étendit
fenfiblement. Les amateurs de cet art ,
en France , parurent fe multiplier de plus
en plus , & après avoir reconnu que l'oc
tave muficale peut fe divifer en douze
femi - tons , fur chacun defquels on peut
établir un mode majeur & un mode mineur
, ce qui donne quatre modes
les plus habiles commencerent à établir
les régles , tant de la mélodie , que de
l'harmonie.
Nous devons à Maltot , Théorbifte de
l'Opéra , & à Campion fon fucceffeur ,
la faculté de connoître la marche ou progreffion
des fons & de leurs accords dans
les différentes octaves , & à l'illuftre Rameau
, la connoiffance de la baffe fonda-
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
mentale & la théorie de l'harmonie pour
la fixation , le choix & l'extenfion des
accords ,
Mais l'habitude ancienne de défigner
chacun des différens accords parfaits ou
imparfaits , au nombre de plus de vingtcinq,
par
des chiffres arabes , comme fi
c'étoit une affaire de calcul , a laiffé fubfifter
dans l'enfeignement de la musique
françoife , des obfcurités & des difficultés,
qui ont infenfiblement découragé la plûpart
des amateurs , au point , qu'après
avoir fait quelques progrès , ils ont eftimé,
les uns plutôt , les autres plus tard
devoir renoncer à une étude auffi compliquée.
?
On voit à ce fujet dans la differtation
de l'illuftre Rameau , de l'année
1731 , fur les différentes méthodes d'accompagnement
, que ces chiffres font en
trop grand nombre ; qu'ils font pleins de
confufion , d'équivoques & de contradictions
, & que les différentes méthodes
d'accompagnement par ces chiffres ,
forment un labyrinthe d'autant plus impraticable
, qu'elles ne donnent pas de
moyens sûrs de connoître promptement ,
lę ton & fes acceffoires , dans le moment
précis où il change.
C'eft auffi ce qui a engagé les auteurs
SEPTEMBRE . 1769. 197
de l'Encyclopédie , à s'en expliquer de
même à l'article accord ; ils y ont même
ajouté , qu'il faudroit inventer & y fubftituer
de nouveaux fignes , pour la défignation
des différens accords.
Enfin , M. le Dran , après avoir eu fur
ce fujet divers entretiens avec feu M.
Rameau , a eu le bonheur de remplir le
projet des auteurs de l'encyclopédie , en
fubftituant au grand nombre & à la com
plication des fignes ufités felon les anciennes
méthodes, les trois fyllabes Do ,
Di , Ca , & les fept premieres lettres de
l'alphabeth , relatives aux fept degrés des
octaves musicales.
Les amateurs peuvent voir l'expofition
de cette méthode fi fimple dans l'édition
que l'auteur en a donnée , en 1764 , * der.
niere année de la vie de Rameau , qui
n'y avoit pas oppofé d'objection , fi ce
n'eft que cette nouveauté , fi elle étoit
conçue & adoptée rendroit inutiles
prefque tous les livres & recueils des
compofitions muficales chiffrées felon les
anciennes méthodes ; objection qui n'a
pas empêché M. le Dran de faire au pu
* On trouve des exemplaires de cet ouvrage
chez la Chevardiere , marchand de mufique , rue
du Roule. Prix 3 liv . 12 fols.
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
blic le don d'une invention , qui naturellement
doit rendre la fcience & l'exé
cution de la mufique plus facile.
En conféquence M. le Dran a depuis
compofé plufieurs piéces muficales dans
les différens tons avec les fimples fignes
Do , Di , Ca , pour fervir d'exemples
dans l'accompagnement fur le clavecin
& fur les autres inftrumens , & même
dans le jeu des pièces , tant fur la guittare
, que fur le théorbe , dont l'exécution
jufqu'à préfent s'eft faite par tablature
en letites alphabétiques ou en chiffres
arabes,avec beaucoup d'obfcurité dans
les tons accidentels diézés ou bémolifés.
Ces deux méthodes , jointes à ces pièces ,
tant pour la guittare que pont lethéorbe,
donnent l'indication facile des différens
accords dans la pofition de la main fur
ces deux inftrumens par les feuls fignes
Do , Di , Ca , & les fept premieres letties
de l'alphabeth .
L'on voit fur le même fujet dans le
dictionnaire de mufique , donné au public
en 1768 , par M. Rouffeau , à l'article
du mot Accompagnement , ce qui
fuit.
>
» Les fignes dont on fe fert pour chif-
» frer les baffes , font en trop grand nombre
; il
93 fi y a peu d'accords fondamenSEPTEMBRE.
1769. 199
» taux ; pourquoi faut- il tant de chiffres
» pour les exprimer ? Ces mêmes fignes
» font équivoques , obfcurs , infuffifans .
30
Par exemple , ils ne déterminent pref-
" que jamais l'efpéce des intervalles
qu'ils expriment , ou qui pis eft , ils
» en indiquent d'une autre efpéce . On
» barre les uns pour marquer des diézes ;
» on en barre d'autres pour marquer des
bémols ; les intervalles majeurs & les
fuperflus , même les diminués s'expri-
» ment fouvent de la même maniere.
Quand les chiffres font doubles , ils
» font trop confus , quand ils font fim-
» ples , ils n'offrent prefque jamais , que
» l'idée d'un feul intervalle , de forte
qu'on en a toujours plufieurs à fous-
» entendre & à déterminer. »
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Résumé : IX. Nouvelle méthode pour désigner les accords.
Au XVIIIe siècle, les musiciens français se limitaient principalement aux modes simples, jugeant les musiques chromatiques étranges. Influencés par les œuvres de Lambert et Lully, ils commencèrent à composer des cantates et des sonates, contribuant ainsi à la popularisation de la musique. Les amateurs découvrirent que l'octave musicale se divise en douze demi-tons, permettant l'établissement des modes majeurs et mineurs. Des théoriciens tels que Maltot, Campion et Rameau apportèrent des contributions significatives à l'élaboration des règles de la mélodie et de l'harmonie. Cependant, la notation des accords par des chiffres arabes posait des problèmes de clarté et de compréhension, décourageant les amateurs. Rameau et les auteurs de l'Encyclopédie critiquèrent cette méthode, la trouvant confuse et équivoque. En 1764, M. le Dran proposa une nouvelle méthode de notation utilisant les syllabes 'Do', 'Di', 'Ca' et les sept premières lettres de l'alphabet pour simplifier la notation des accords. Cette innovation fut bien accueillie, malgré les objections de Rameau concernant la mise au rebut des anciens recueils musicaux. M. le Dran composa ensuite des pièces musicales utilisant cette nouvelle notation, facilitant ainsi l'apprentissage et l'exécution sur divers instruments comme le clavecin, la guitare et le théorbe.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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610
p. 62
LOGOGRYPHE.
Début :
Mon corps, en son entier instrument de musique, [...]
Mots clefs :
Cor
612
p. 64-66
AUTRE.
Début :
De sept soeurs je suis la derniere. [...]
Mots clefs :
Si et les autres notes de musique
613
p. 197-205
LETTRE de M. Commerson, docteur en médecine, & médecin botaniste du Roi à l'Isle de France, le 25 Février 1769. SUR LA DÉCOUVERTE DE LA NOUVELLE ISLE DE CYTHÈRE OU TAÏTI.
Début :
Le voyage que j'ai entrepris avec M. de Bougainville, autour du monde, pour le progrès de [...]
Mots clefs :
Île, Île de France, Île de Cythère, Tahiti, Peuple, Tahitien, Hommes, Forme, Nom, Nation, Langue, Mots, Émigrations, Femmes, Usages
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texteReconnaissance textuelle : LETTRE de M. Commerson, docteur en médecine, & médecin botaniste du Roi à l'Isle de France, le 25 Février 1769. SUR LA DÉCOUVERTE DE LA NOUVELLE ISLE DE CYTHÈRE OU TAÏTI.
LETTRE de M. Commerfon , docteur en
médecine , & médecin botaniſte du Roi
à l'Ile de France , le 25 Février 1769 .
SUR LA DÉCOUVERTE DE LA NOUVELLE
ISLE DE CYTHÈRE OU TAÏTI ,
2
Le voyage que j'ai entrepris avec M. de Bou-
E
gainville , autour du monde , pour le progrès de
I'Hiftoire Naturelle , m'a fourni la matiere d'un
nombre immenfe d'obſervations : mais parmi les
chofes fingulières & qui doivent le plus intéreffer
le public , il n'y a rien de plus remarquable que la
découverte d'une Ifle nouvelle de la mer du Sud.
d'où M. de Bougainville a emmené un des principaux
habitans.
Cette Ifle me parut telle , que je lui avois déjà
appliqué le nom d'Utopie ou de fortunée , que
1 iij
198 MERCURE DE FRANCE .
Thomas Morus avoit donné à fa République
idéale : je ne favois pas encore que M. de Bougainville
l'avoit nommée la nouvelle Cythère , &
ce n'eft que poftérieurement encore qu'un des princes
de cette nation , [ celui que l'on a conduit en
Europe , nous a appris qu'elle étoit nommée
TAITI, par fes propres habitans. Le nom que
je lui deftinois convenoit à un pays , le feul peutêtre
de la terre , où habitent des hommes fans
vices , fans préjugés , fans befoins , fans diffentions.
1
Nés fous le plus beau ciel , nourris des fruits
d'une terre qui eft féconde fans culture , régis par
des peres de famille plutôt que par des Rois , ils
ne connoiflent d'autre Dieu que l'amour ; tous les
jours lui font confacrés , toute l'Ifle eft fon temple
, toutes les femmes en font les idoles , tous les
hommes les adorateurs. Et quelles femmes encore
! Les rivales des Géorgiennes pour la beauté
& les foeurs des Graces fans voile. La honte ni la
pudeur n'exercent point leur tyrannie ; la plus
légère des gazes flotte toujours au gré du vent &
des defirs. L'acte de créer fon femblable eſt un acte
de religion ; les préludes en font encouragés par
les voeux & les chants de tout le peuple aflemblé
& la fin eft célébrée par des applaudiffemens univerfels
; tout étranger eft admis à participer à ces
heureux mystères ; c'eft même un des devoirs de
l'hofpitalité que de les y inviter , de forte que le
bon Taïtien , jouit fans ceffe ou du fentiment de
fes propres plaifirs , ou du fpectacle de ceux des
autres. Quelque cenfeur auftère ne verra peut être
en celaqu'un débordement de maurs , une horrible
proftitution, le cynifie le plus effronté ; mais n'eftce
point l'état de l'homme naturel , né ellentielNOVEMBRE.
1759. 199
lement bon , exempt de tout préjugé , & fuivant
lans défiance comme lans remords , les douces
impulfions d'un inftinct toujours fûr , parce qu'il
n'a pas encore dégénéré en raison.
འ་་ འ
Une langue très - lonore , très- harmonieuſe ,
compofée d'environ quatre ou cinq cens mots
indéclinables & inconjugables , c'est - à - dire fans
aucune fyntaxe , leur fuffit pour rendre toutes leurs
idées , & pour exprimer tous leurs beſoins . Noble
fimplicité , qui n'excluant ni les modifications des
tons , ni la pantomime des paffions , les garantit
de cette ſuperbe batrologia
Sue nous appelions la
richelle des langues , & qui nous fait perdre dans
le labyrinthe des mots , la netteté des perceptions
& la promptitude du jugement. Le Taïtien , au
contraire , nomme fon objet auffi- tôt qu'il l'apperçoit.
Le ton dont il a prononcé le nom de cet objer
, a déjà rendu la maniere dont il en eft
affecté. Peu de paroles font une converſation rapide.
Les opérations de l'ame , les mouvemens du
coeur font ifochrones avec le remuement des
lèvres. Celui qui parle , & celui qui écoute font
toujours à l'unifloa. Notre Prince Taïtien qui
depuis fept ou buit mois qu'il étoit avec nous ,
n'avoit pas encore appris dix de nos paroles ,
étourdi le plus fouvent de leur volubilité , n'avoit
d'autre refource que celle de ſe boucher les oreilles
, & de nous rire au nez .
Ce n'est point ici une horde de fauvages grof.
fiers & ftupides ; tout chez ce peuple eft marqué
au coin de la plus parfaite intelligence . Leurs pirogues
font d'une conſtruction qui n'a point de modèle
connu , leur navigation eft dirigée par l'infpection
des aftres , leurs cafes font vaftes, de forme
élégante , commodes & régulières ; ils ont
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
Fart , non pas de tiffer fil à fil de la toile , mais de
la faire fortir fubitement toute faite de deffous le
battoir , & de la colorer de gouttes de pourpre. Les
arbres fruitiers y font judicieufement elpacés ,
dans des champs qui ont tout l'agrément de nos
vergers, lans en avoir l'ennuyeufe fymmétrie ; tous
les écueils de leurs côtes , font balifés & éclairés
de nuit , en faveur de ceux qui tiennent la mer :
toutes leurs plantes font connues , & diftinguées
par des noms qui vont jufqu'à en indiquer les
affinités : les inftrumens de leurs arts , quoique
irés des matiéres brutes , font dignes cependant
d'être comparés aux nôtres par le choix des formes
, & la fùreté de leurs opérations.
Avec quelle induftrie ne traitoient-ils pas déjà
le fer , ce métal fi précieux pour eux qui ne le
tournent qu'en des ufages utiles , fi vil pour
nous qui en avons fait les inftrumens du délefpoir
& de la mort ! Avec quelle horreur ne repouffoient
ils pas les coucaux & les cifeaux que nous
leur offrions , parce qu'ils fembloient deviner
l'abus qu'on en pouvoit faire ! Avec quel empreffement
au contraire , ne font- ils pas venus
de nos
prendre les dimenfions de nos canots ,
chaloupes , de nos voiles , de nos tentes , de nos
bariques , en un mot de tout ce qu'ils ont cru
pouvoir avantageufement imiter !
Nous avons admiré la fimplicité de leurs moeurs,
l'honnêteté de leurs procédés , fur- tout envers
leurs femmes qui ne font nullement fubjuguées
chez eux comme chez les fauvages , leur philadelphie
entre eux tous , leur horreur pour l'effufion
du fang humain , leur reſpect idolâtre pour
leurs morts qu'ils ne regardent que comme des
gens endormis , enfin leur hofpitalité pour les
étrangers.
NOVEMBRE . 1769. 201
On a admis leurs chefs à nos repas ; tout ce
qui a paru fur les tables a excité leur curiofité. Ils
ont voulu qu'on leur rendît raifon de chaque plat.
Un légume leur fembloitil-bonells en demandoient
auffi- tôt de la graine ; en la recevant , ils s'informoient
où , & comment il falloit la planter , dans
combien de tems elle viendroit en rapport. Notre
pain leur a paru excellent , mais il leur a falhu
montrer le grain dont on le faifoit , les moyens
de le pulvérifer , la maniere de mettre la farine en
pâte , de la faire fermenter & de la cuire. Tous
ces procédés ont été fuivis & faifis dans le détail ;
le plus fouvent même il fuffifoit de leur dire la
moitié de la chofe , l'autre étoit déjà prévue &
devinée . Leur averfion pour le vin & les liqueurs
étoit invincible. Hommes fages en tout , ils reçoivent
fidellement des mains de la nature leursalimens
& leurs boiffons ; il n'y a chez eux ni liqueurs
fermentées ,ni pots à cuire : auffi n'a tonjamais vu
de plus belles dents, ni de plus belle carnation . Il eft
bien dommage que le feul homme qu'on puiffe
montrer de cette nation , en foit peut -être le plus
laid ; qu'on fe garde bien d'en juger fur cette
montre: mais fi je fuis obligé de le déprécier à cet
égard , je lui dois rendre la juftice, qu'il mérite
d'être étudié & connu ; individu vraiment intéreflant,
digne de toutes les attentions du miniftère
, & auquel il eft même dût , à titre de juftice ,
bien des dédommagemens pour tous les facrifices
volontaires qu'il nous a faits dans l'enthouſiaſme
de fon attachement pour nous.
On demandera fans doute de quel continent ,
de quel penple font venus ces infulaires ? Comme
fi ce n'étoit que d'émigrations en émigrations que
Ies continens , & les Ifles euflent pu fe peupler.
Comme fil'on ne pouvoit pas dans l'hypothèle
I v
202. MERCURE DE FRANCE.
*
même des émigrations , qu'on ne fçauroit fe dif
penfer d'admettre de tems en tems , fuppofer par
Toute terre un peuple primitif, qui a reçu & incorporé
le peuple émigrant , ou qui en a été chaflé
ou détruit . Pour moi en ne confidérant cette queftion
qu'en Naturalifte , j'admettrois volontiers
par-tout , ces peuples Protoplaftes , dont malgré
les révolutions phyfiques arrivées fur les différentes
parties de notre globe , il s'eft toujours confervé
au moins un couple fur chacune de celles qui
font reftées habitées , & je ne traiterois qu'en
hiftorien des révolutions humaines , toutes ces
émigrations vraies ou prétendues ; je vois , d'ailleurs
, des races d'hommes très - diftinctes . Ces
races mêlées enſemble ont bien pu produire des
nuances ; mais il n'y a qu'un mythologifte qui
puifle expliquer comment le tout feroit forti d'une
fouche commune : ainfi je ne vois pas pourquoi
les bons Taïtiens , ne feroient pas les propres fils
de leur terre je veux dire defcendus de leurs
aïeux toujours Taïtiens , en remontant auffi haut
que le peuple le plus jaloux de fon ancienneté . Je
vois encore moins à quelle nation il faudroit faire
honneur de la peuplade de Taïti , toujours maintenue
dans les termes de la fimple nature . Une
fociété d'hommes une fois corrompue , ne peut
fe régénérer en entier. Les Colonies portent partout
avec elles les vices de leur métropole. Que
l'on trouve de l'analogie dans la langue , dans les
moeurs , dans les utages de quelque peuple voisin,
ou éloigné de Taïti ? Je n'aurai rien à répliquer
& dans ce cas encore la queftion ne feroit que
rétorquée , & non pas réfolue . Je forme feule
ment une conjecture que je foumets bien volonriers
à ceux qui fe plaifent à difcuter ces fortes de
fujets. Je trouve dans la langue Taïtienne quatre
ou cinq mots dérivés de l'Eſpagnol , entr'autres
*
NOVEMBRE . 1769. 20 ;
celui d'haouri , qui vient évidemment d'hierro ,
fer , & Mattar, Matté , qui veut dire tuer ou tué.
Seroient- ce quelques Elpagnols échoués dans les
premieres navigations de la mer du Sud , qui leur
auroient fourni ces mots en leur donnant la premiere
connoiffance de la chofe ? La langue Taïtienne
feroit- elle donc auffi glorieuse de n'avoir
point eu jufqu'alors de mot propre à exprimer
l'action de ruer , que les anciennes loix de Lacédémone
de n'avoir point prononcé de peine contre
le parricide pour n'en avoir pas imaginé la poffibilité.
Si l'on m'admettoit cette fuppofition , queje
ne voudrois cependant pas faire au préjudice d'une
nation que je refpecte , j'en tirerois bientôt l'explication
de quelques ufages , & de l'origine de
quelques animaux , qui me femblent empruntés
des Européens. Ce feroit ainsi qu'une chienne &
une truie , pleines , auroient procuré à cette Ifle la
race des cochons , & des petits chiens d'Europe.
Ce feroit ainfi que l'art de mailler des tramails ,
ou filets à poiffon , & de les monter comme nous ,
la pratique de la faignée faite avec des efquilles.
de nacre , aiguifés en forme de lancettes , la reffemblance
de leurs fiéges avec ceux que nos nienuifiers
font très bas fur quatre pieds & fans
doffier pour les enfans , leurs cordes , leurs lignes
faites de fibres de végétaux , leurs trefles de cheveux
, leurs paniers , leurs hachés faites en
forme d'herminette , leurs pagnes paflées aut
cou des homines , en forme de dalmatique , leur
paflion pour les pendans d'oreilles & les bracelets,
& quelques autres ufages , qui pris diftributivement
n'établiſſent rien , indiqueroieur collecti
vement une fuite d'imitations de modes Européennes
: enfin le peu de fer échappé au naufrage
·
I vj
204
MERCURE DE FRANCE.
auroit depuis lors été détruit par la rouille, enforte
qu'il n'eft pas furprenant que nous n'en ayons pas
trouvé les moindres veftiges ; mais la tradition &
le nom , quoiqu'un peu corrompu s'en feroient
confervés ; fi mieux on n'aime fuppofer qu'une
Ifle éloignée d'environ cent ou deux cens lieues
avec laquelle le prince Taïtien nous a afluré qu'ils
communiquoient , ne leur ait donné ces notions
fans qu'ils ayent jamais eu aucune communication
immédiate avec les Européens
9"
Je ne quitterai pas ces chers Taïtiens fans les
avoir lavés d'une injure qu'on leur fait en les traitant
de voleurs : il eft vrai qu'ils nous ont enlevé
beaucoup de chofes , & cela même avec une dextérité
qui feroit honneur au plus habile filou de
Paris ; mais méritent - ils pour cela le nom de voleurs
? Qu'eft- ce que le vol ? C'est l'enlèvement
d'une chofe qui eft en propriété à un autre ; i
faut donc pour que l'an fe plaigne juftement
d'avoir été volé , qu'il lui ait été enlevé un effet
furlequel fon droit de propriété étoit préétabli &
avoué ; mais ce droit de propriété eft - il dans la
nature ? Non ; il eft de pure convention. Aucune .
convention n'oblige , à moins qu'elle ne foit connue
& acceptée. Le Taïtien qui n'a rien à lui , qui
offre & donne généreufement tout ce qu'il voit
défirer , ne l'a point connue ce droit exclufif ; donc
l'acte d'enlevement qu'il nous fait d'une chofe qui
excite fa curiofité , n'eft , felon lui qu'un acte
d'équité naturelle par lequel il fçait nous faire
exécuter ce qu'il exécuteroit lui-même . C'eſt une
inverſe du talion , par lequel on s'applique tout
le bien qu'on auroit fait aux autres. Notre prince
Taïtien étoit un plaifant voleur , il prenoit d'une
main un clou , ou un verre , ou un bifcuit , mais
NOVEMBRE. 1769. 205
J
c'étoit pour le donner de l'autre au premier des
fiens qu'il rencontroit , en leur enlevant canards ,
poules & cochons , qu'il nous apportoit. J'ai vu
la canne d'un officier levée fur lui , comme on le
furprenoit dans cette efpèce de fupercherie dont
on n'ignoroit pas le motif généreux . Je me jettai
avec indignation entre deux au hazard d'en rece
voir le coup moi - même : telle eft l'ame dure de la
plupart des marins , fur laquelle Jean - Jacques.
Rouffeau place fi plaisamment un point de doute,..
& d'interrogation ?
Je joins ici un double de l'infcription que j'ai
laiflée dans cette Ifle , gravée fur des médaillons
de plomb dans l'Ifle de Taïti : ne l'examinez point
Monfieur , avec la fcrupuleufe rigueur des critiques
en ftyle lapidaire. Si on y reconnoît feulefement
l'expreffion d'une ame touchée & reconaoiflante
, j'ai rempli le but que je me propofois.
médecine , & médecin botaniſte du Roi
à l'Ile de France , le 25 Février 1769 .
SUR LA DÉCOUVERTE DE LA NOUVELLE
ISLE DE CYTHÈRE OU TAÏTI ,
2
Le voyage que j'ai entrepris avec M. de Bou-
E
gainville , autour du monde , pour le progrès de
I'Hiftoire Naturelle , m'a fourni la matiere d'un
nombre immenfe d'obſervations : mais parmi les
chofes fingulières & qui doivent le plus intéreffer
le public , il n'y a rien de plus remarquable que la
découverte d'une Ifle nouvelle de la mer du Sud.
d'où M. de Bougainville a emmené un des principaux
habitans.
Cette Ifle me parut telle , que je lui avois déjà
appliqué le nom d'Utopie ou de fortunée , que
1 iij
198 MERCURE DE FRANCE .
Thomas Morus avoit donné à fa République
idéale : je ne favois pas encore que M. de Bougainville
l'avoit nommée la nouvelle Cythère , &
ce n'eft que poftérieurement encore qu'un des princes
de cette nation , [ celui que l'on a conduit en
Europe , nous a appris qu'elle étoit nommée
TAITI, par fes propres habitans. Le nom que
je lui deftinois convenoit à un pays , le feul peutêtre
de la terre , où habitent des hommes fans
vices , fans préjugés , fans befoins , fans diffentions.
1
Nés fous le plus beau ciel , nourris des fruits
d'une terre qui eft féconde fans culture , régis par
des peres de famille plutôt que par des Rois , ils
ne connoiflent d'autre Dieu que l'amour ; tous les
jours lui font confacrés , toute l'Ifle eft fon temple
, toutes les femmes en font les idoles , tous les
hommes les adorateurs. Et quelles femmes encore
! Les rivales des Géorgiennes pour la beauté
& les foeurs des Graces fans voile. La honte ni la
pudeur n'exercent point leur tyrannie ; la plus
légère des gazes flotte toujours au gré du vent &
des defirs. L'acte de créer fon femblable eſt un acte
de religion ; les préludes en font encouragés par
les voeux & les chants de tout le peuple aflemblé
& la fin eft célébrée par des applaudiffemens univerfels
; tout étranger eft admis à participer à ces
heureux mystères ; c'eft même un des devoirs de
l'hofpitalité que de les y inviter , de forte que le
bon Taïtien , jouit fans ceffe ou du fentiment de
fes propres plaifirs , ou du fpectacle de ceux des
autres. Quelque cenfeur auftère ne verra peut être
en celaqu'un débordement de maurs , une horrible
proftitution, le cynifie le plus effronté ; mais n'eftce
point l'état de l'homme naturel , né ellentielNOVEMBRE.
1759. 199
lement bon , exempt de tout préjugé , & fuivant
lans défiance comme lans remords , les douces
impulfions d'un inftinct toujours fûr , parce qu'il
n'a pas encore dégénéré en raison.
འ་་ འ
Une langue très - lonore , très- harmonieuſe ,
compofée d'environ quatre ou cinq cens mots
indéclinables & inconjugables , c'est - à - dire fans
aucune fyntaxe , leur fuffit pour rendre toutes leurs
idées , & pour exprimer tous leurs beſoins . Noble
fimplicité , qui n'excluant ni les modifications des
tons , ni la pantomime des paffions , les garantit
de cette ſuperbe batrologia
Sue nous appelions la
richelle des langues , & qui nous fait perdre dans
le labyrinthe des mots , la netteté des perceptions
& la promptitude du jugement. Le Taïtien , au
contraire , nomme fon objet auffi- tôt qu'il l'apperçoit.
Le ton dont il a prononcé le nom de cet objer
, a déjà rendu la maniere dont il en eft
affecté. Peu de paroles font une converſation rapide.
Les opérations de l'ame , les mouvemens du
coeur font ifochrones avec le remuement des
lèvres. Celui qui parle , & celui qui écoute font
toujours à l'unifloa. Notre Prince Taïtien qui
depuis fept ou buit mois qu'il étoit avec nous ,
n'avoit pas encore appris dix de nos paroles ,
étourdi le plus fouvent de leur volubilité , n'avoit
d'autre refource que celle de ſe boucher les oreilles
, & de nous rire au nez .
Ce n'est point ici une horde de fauvages grof.
fiers & ftupides ; tout chez ce peuple eft marqué
au coin de la plus parfaite intelligence . Leurs pirogues
font d'une conſtruction qui n'a point de modèle
connu , leur navigation eft dirigée par l'infpection
des aftres , leurs cafes font vaftes, de forme
élégante , commodes & régulières ; ils ont
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
Fart , non pas de tiffer fil à fil de la toile , mais de
la faire fortir fubitement toute faite de deffous le
battoir , & de la colorer de gouttes de pourpre. Les
arbres fruitiers y font judicieufement elpacés ,
dans des champs qui ont tout l'agrément de nos
vergers, lans en avoir l'ennuyeufe fymmétrie ; tous
les écueils de leurs côtes , font balifés & éclairés
de nuit , en faveur de ceux qui tiennent la mer :
toutes leurs plantes font connues , & diftinguées
par des noms qui vont jufqu'à en indiquer les
affinités : les inftrumens de leurs arts , quoique
irés des matiéres brutes , font dignes cependant
d'être comparés aux nôtres par le choix des formes
, & la fùreté de leurs opérations.
Avec quelle induftrie ne traitoient-ils pas déjà
le fer , ce métal fi précieux pour eux qui ne le
tournent qu'en des ufages utiles , fi vil pour
nous qui en avons fait les inftrumens du délefpoir
& de la mort ! Avec quelle horreur ne repouffoient
ils pas les coucaux & les cifeaux que nous
leur offrions , parce qu'ils fembloient deviner
l'abus qu'on en pouvoit faire ! Avec quel empreffement
au contraire , ne font- ils pas venus
de nos
prendre les dimenfions de nos canots ,
chaloupes , de nos voiles , de nos tentes , de nos
bariques , en un mot de tout ce qu'ils ont cru
pouvoir avantageufement imiter !
Nous avons admiré la fimplicité de leurs moeurs,
l'honnêteté de leurs procédés , fur- tout envers
leurs femmes qui ne font nullement fubjuguées
chez eux comme chez les fauvages , leur philadelphie
entre eux tous , leur horreur pour l'effufion
du fang humain , leur reſpect idolâtre pour
leurs morts qu'ils ne regardent que comme des
gens endormis , enfin leur hofpitalité pour les
étrangers.
NOVEMBRE . 1769. 201
On a admis leurs chefs à nos repas ; tout ce
qui a paru fur les tables a excité leur curiofité. Ils
ont voulu qu'on leur rendît raifon de chaque plat.
Un légume leur fembloitil-bonells en demandoient
auffi- tôt de la graine ; en la recevant , ils s'informoient
où , & comment il falloit la planter , dans
combien de tems elle viendroit en rapport. Notre
pain leur a paru excellent , mais il leur a falhu
montrer le grain dont on le faifoit , les moyens
de le pulvérifer , la maniere de mettre la farine en
pâte , de la faire fermenter & de la cuire. Tous
ces procédés ont été fuivis & faifis dans le détail ;
le plus fouvent même il fuffifoit de leur dire la
moitié de la chofe , l'autre étoit déjà prévue &
devinée . Leur averfion pour le vin & les liqueurs
étoit invincible. Hommes fages en tout , ils reçoivent
fidellement des mains de la nature leursalimens
& leurs boiffons ; il n'y a chez eux ni liqueurs
fermentées ,ni pots à cuire : auffi n'a tonjamais vu
de plus belles dents, ni de plus belle carnation . Il eft
bien dommage que le feul homme qu'on puiffe
montrer de cette nation , en foit peut -être le plus
laid ; qu'on fe garde bien d'en juger fur cette
montre: mais fi je fuis obligé de le déprécier à cet
égard , je lui dois rendre la juftice, qu'il mérite
d'être étudié & connu ; individu vraiment intéreflant,
digne de toutes les attentions du miniftère
, & auquel il eft même dût , à titre de juftice ,
bien des dédommagemens pour tous les facrifices
volontaires qu'il nous a faits dans l'enthouſiaſme
de fon attachement pour nous.
On demandera fans doute de quel continent ,
de quel penple font venus ces infulaires ? Comme
fi ce n'étoit que d'émigrations en émigrations que
Ies continens , & les Ifles euflent pu fe peupler.
Comme fil'on ne pouvoit pas dans l'hypothèle
I v
202. MERCURE DE FRANCE.
*
même des émigrations , qu'on ne fçauroit fe dif
penfer d'admettre de tems en tems , fuppofer par
Toute terre un peuple primitif, qui a reçu & incorporé
le peuple émigrant , ou qui en a été chaflé
ou détruit . Pour moi en ne confidérant cette queftion
qu'en Naturalifte , j'admettrois volontiers
par-tout , ces peuples Protoplaftes , dont malgré
les révolutions phyfiques arrivées fur les différentes
parties de notre globe , il s'eft toujours confervé
au moins un couple fur chacune de celles qui
font reftées habitées , & je ne traiterois qu'en
hiftorien des révolutions humaines , toutes ces
émigrations vraies ou prétendues ; je vois , d'ailleurs
, des races d'hommes très - diftinctes . Ces
races mêlées enſemble ont bien pu produire des
nuances ; mais il n'y a qu'un mythologifte qui
puifle expliquer comment le tout feroit forti d'une
fouche commune : ainfi je ne vois pas pourquoi
les bons Taïtiens , ne feroient pas les propres fils
de leur terre je veux dire defcendus de leurs
aïeux toujours Taïtiens , en remontant auffi haut
que le peuple le plus jaloux de fon ancienneté . Je
vois encore moins à quelle nation il faudroit faire
honneur de la peuplade de Taïti , toujours maintenue
dans les termes de la fimple nature . Une
fociété d'hommes une fois corrompue , ne peut
fe régénérer en entier. Les Colonies portent partout
avec elles les vices de leur métropole. Que
l'on trouve de l'analogie dans la langue , dans les
moeurs , dans les utages de quelque peuple voisin,
ou éloigné de Taïti ? Je n'aurai rien à répliquer
& dans ce cas encore la queftion ne feroit que
rétorquée , & non pas réfolue . Je forme feule
ment une conjecture que je foumets bien volonriers
à ceux qui fe plaifent à difcuter ces fortes de
fujets. Je trouve dans la langue Taïtienne quatre
ou cinq mots dérivés de l'Eſpagnol , entr'autres
*
NOVEMBRE . 1769. 20 ;
celui d'haouri , qui vient évidemment d'hierro ,
fer , & Mattar, Matté , qui veut dire tuer ou tué.
Seroient- ce quelques Elpagnols échoués dans les
premieres navigations de la mer du Sud , qui leur
auroient fourni ces mots en leur donnant la premiere
connoiffance de la chofe ? La langue Taïtienne
feroit- elle donc auffi glorieuse de n'avoir
point eu jufqu'alors de mot propre à exprimer
l'action de ruer , que les anciennes loix de Lacédémone
de n'avoir point prononcé de peine contre
le parricide pour n'en avoir pas imaginé la poffibilité.
Si l'on m'admettoit cette fuppofition , queje
ne voudrois cependant pas faire au préjudice d'une
nation que je refpecte , j'en tirerois bientôt l'explication
de quelques ufages , & de l'origine de
quelques animaux , qui me femblent empruntés
des Européens. Ce feroit ainsi qu'une chienne &
une truie , pleines , auroient procuré à cette Ifle la
race des cochons , & des petits chiens d'Europe.
Ce feroit ainfi que l'art de mailler des tramails ,
ou filets à poiffon , & de les monter comme nous ,
la pratique de la faignée faite avec des efquilles.
de nacre , aiguifés en forme de lancettes , la reffemblance
de leurs fiéges avec ceux que nos nienuifiers
font très bas fur quatre pieds & fans
doffier pour les enfans , leurs cordes , leurs lignes
faites de fibres de végétaux , leurs trefles de cheveux
, leurs paniers , leurs hachés faites en
forme d'herminette , leurs pagnes paflées aut
cou des homines , en forme de dalmatique , leur
paflion pour les pendans d'oreilles & les bracelets,
& quelques autres ufages , qui pris diftributivement
n'établiſſent rien , indiqueroieur collecti
vement une fuite d'imitations de modes Européennes
: enfin le peu de fer échappé au naufrage
·
I vj
204
MERCURE DE FRANCE.
auroit depuis lors été détruit par la rouille, enforte
qu'il n'eft pas furprenant que nous n'en ayons pas
trouvé les moindres veftiges ; mais la tradition &
le nom , quoiqu'un peu corrompu s'en feroient
confervés ; fi mieux on n'aime fuppofer qu'une
Ifle éloignée d'environ cent ou deux cens lieues
avec laquelle le prince Taïtien nous a afluré qu'ils
communiquoient , ne leur ait donné ces notions
fans qu'ils ayent jamais eu aucune communication
immédiate avec les Européens
9"
Je ne quitterai pas ces chers Taïtiens fans les
avoir lavés d'une injure qu'on leur fait en les traitant
de voleurs : il eft vrai qu'ils nous ont enlevé
beaucoup de chofes , & cela même avec une dextérité
qui feroit honneur au plus habile filou de
Paris ; mais méritent - ils pour cela le nom de voleurs
? Qu'eft- ce que le vol ? C'est l'enlèvement
d'une chofe qui eft en propriété à un autre ; i
faut donc pour que l'an fe plaigne juftement
d'avoir été volé , qu'il lui ait été enlevé un effet
furlequel fon droit de propriété étoit préétabli &
avoué ; mais ce droit de propriété eft - il dans la
nature ? Non ; il eft de pure convention. Aucune .
convention n'oblige , à moins qu'elle ne foit connue
& acceptée. Le Taïtien qui n'a rien à lui , qui
offre & donne généreufement tout ce qu'il voit
défirer , ne l'a point connue ce droit exclufif ; donc
l'acte d'enlevement qu'il nous fait d'une chofe qui
excite fa curiofité , n'eft , felon lui qu'un acte
d'équité naturelle par lequel il fçait nous faire
exécuter ce qu'il exécuteroit lui-même . C'eſt une
inverſe du talion , par lequel on s'applique tout
le bien qu'on auroit fait aux autres. Notre prince
Taïtien étoit un plaifant voleur , il prenoit d'une
main un clou , ou un verre , ou un bifcuit , mais
NOVEMBRE. 1769. 205
J
c'étoit pour le donner de l'autre au premier des
fiens qu'il rencontroit , en leur enlevant canards ,
poules & cochons , qu'il nous apportoit. J'ai vu
la canne d'un officier levée fur lui , comme on le
furprenoit dans cette efpèce de fupercherie dont
on n'ignoroit pas le motif généreux . Je me jettai
avec indignation entre deux au hazard d'en rece
voir le coup moi - même : telle eft l'ame dure de la
plupart des marins , fur laquelle Jean - Jacques.
Rouffeau place fi plaisamment un point de doute,..
& d'interrogation ?
Je joins ici un double de l'infcription que j'ai
laiflée dans cette Ifle , gravée fur des médaillons
de plomb dans l'Ifle de Taïti : ne l'examinez point
Monfieur , avec la fcrupuleufe rigueur des critiques
en ftyle lapidaire. Si on y reconnoît feulefement
l'expreffion d'une ame touchée & reconaoiflante
, j'ai rempli le but que je me propofois.
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Résumé : LETTRE de M. Commerson, docteur en médecine, & médecin botaniste du Roi à l'Isle de France, le 25 Février 1769. SUR LA DÉCOUVERTE DE LA NOUVELLE ISLE DE CYTHÈRE OU TAÏTI.
La lettre de M. Commerfon, médecin et botaniste du Roi, datée du 25 février 1769, relate la découverte d'une nouvelle île lors d'un voyage autour du monde avec M. de Bougainville. Cette île, nommée Nouvelle Cythère par Bougainville et Taïti par ses habitants, se trouve dans la mer du Sud. Les Taïtiens vivent dans un environnement idyllique et sont décrits comme exempts de vices et de préjugés. Leur société est organisée autour de pères de famille plutôt que de rois, et ils vénèrent l'amour comme unique divinité. La sexualité y est libre et intégrée dans la vie quotidienne. Les Taïtiens possèdent une langue simple mais expressive et montrent une grande intelligence et savoir-faire dans divers domaines tels que la construction de pirogues, la navigation, l'agriculture et l'artisanat. Ils manifestent un grand intérêt pour les objets et techniques européens, notamment le fer. Leur société est marquée par la simplicité des mœurs, l'honnêteté, le respect mutuel et une hospitalité exemplaire. Ils refusent les armes et montrent une aversion pour la violence. En novembre 1769, des chefs taïtiens ont montré une grande curiosité pour les aliments européens, posant des questions détaillées sur divers plats et demandant des graines pour les cultiver. Ils ont refusé le vin et les liqueurs, préférant les aliments naturels. Leur santé dentaire et leur teint étaient remarquables. L'auteur discute de l'origine des habitants de Taïti, suggérant qu'ils pourraient être des peuples autochtones ayant évolué sur place. Il note des similitudes linguistiques avec l'espagnol et émet l'hypothèse que des Espagnols naufragés auraient pu introduire certains termes et usages. Plusieurs pratiques et objets taïtiens montrent des influences européennes, comme les filets de pêche et les vêtements. L'auteur défend les Tahitiens contre l'accusation de vol, expliquant que leur comportement est dicté par une compréhension différente de la propriété. Ils partagent généreusement leurs biens et prennent des objets européens par curiosité et pour les redistribuer. L'auteur raconte un incident où il a empêché une punition injustifiée et mentionne une inscription laissée sur l'île, exprimant sa reconnaissance envers les Tahitiens.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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615
p. 123-127
« L'Observateur françois à Londres, ou Lettres sur l'état présent de l'Angleterre, [...] »
Début :
L'Observateur françois à Londres, ou Lettres sur l'état présent de l'Angleterre, [...]
Mots clefs :
Écho, Anglais, Musique, Punch, Maison, Répéter, Londres
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « L'Observateur françois à Londres, ou Lettres sur l'état présent de l'Angleterre, [...] »
L'Obfervateur françois à Londres ,
Lettres fur l'état préfent de l'Angleterre
, relativement à fes forces , à fon
commerce & à fes moeurs , avec des
notes fur les papiers Anglois & des
remarques hiftoriques , critiques & po.
Fi
124 MERCURE DE FRANCE.
litiques de l'éditeur. A Londres & fe
trouve à Paris , chez Lacombe , rue
Chriſtine , près la rue Dauphine ; Didot
l'aîné , Libraire & Imprimeur , rue
pavée , au coin du quai des Auguf
ting.
Nous avons rendu compte dans le dernier
Mercure du numero premier de cet
ouvrage périodique. Les numeros 2 , 3
& 4 viennent de paroître , & prefentent
le même agrément , le même intérêt , la
même variété. Les Anglois prétendent
que nous n'avons pas de Mufique. Ils
croient en trouver la caufe principale dans
le génie de notre langue & dans la frivolité
de notre goût : cependant , fuivant le
témoignage d'un voyageur Anglois , qui
a vu exécuter à Lyon l'acte de Pygmalion
de M. Rouffeau , on peut faire de
bonne mufique fur des paroles françoiſes .
Selon lui les paroles & la mufique de ce
drame , qui font du même Auteur , font
également fublimes. Ce qui l'a frappé le
plus , eft l'expreffion du premier fentiment
qu'éprouve la ftatue c'eft celui de
fon existence . Dès qu'elle fe touche , elle
s'écrie : c'est moi ! Elle touche fon piedeftal
& dit ce n'eft pas moi ! Pygmalion la
preffe dans fes bras & elle s'écrie : c'eft
NOVEMBRE . 1776. 125
encore moi ! Cette manière naïve de peindre
eft fimple & néanmoins neuve & fublime
.
Un Gentilhomme a offert , pendant la
dernière courfe de chevaux de la Province
d'lorck , trois mille guinées d'un
cheval nommé l'Eclipfe & fa propofition
a été rejetée.
Rameau difoit , ( fans doute en plaifantant
) , qu'il mettroit en mufique , &
avec fuccès , la gazette d'Hollande . Des
membres de la fociété du Bill des droits
fe propofent de faire aujourd'hui la
même chofe en Angleterre . Leur projet
eft de mettre d'abord en vers une lettre
que leur a écrit un des membres les plus
celèbres de cettes fociété ; d'en faire enfuite
une chanfon fur un air très connu ,
afin que l'on puiffe chanter cette fublime
production du patriotifme dans toutes les
occafions intéreffantes .
Trois filous , qui avoient l'air d'honnêtes
gens , arrivèrent il y a quelques jours
dans une hôtellerie à Putney. Toutes les
chambres étoient occupées à l'exception
d'une feule qu'on leur donna . Ils demandèrent
un bol de punch , & pour qu'on
les fervit plus promptement , l'un d'eux
sefta fur l'efcalier & jura qu'aucun do-
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE
meftique de la maifon n'y pafferoit que
lorfqu'on leur auroit apporté le punch :
tandis qu'on le préparoit , les deux autres
ouvrirent la porte de la chambre où
ils favoient que l'hôteffe ferroit fon argent,
crochetèrent l'armoire où il étoit enfermé
, y prirent environ 300 liv. fterlings
( 6750 liv. tournois ) , burent leur
punch, le payèrent & fortirent de la maifon
, fans qu'on pût fe douter de leur
larcin.
AWorkington , dans le Cumberland,
une mine de charbon ; s'eft tout-à - coup
enflammée & fon explofion à été fi forte
qu'elle s'eft fait entendre à fix lieues . Six
perfonnes y ont perdu la vie , quelquesunes
la vue , & plufieurs ont été bleffées.
Près de Rofneath , belle maifon de
campagne , à l'oueft d'un lac d'eau falée ,
qui fe perd dans la rivière de Clyde , à .
dix - fept milles au- deffous de Glafcow
il y a un écho très fingulier. Ce lac eft
environné de collines , dont quelques
unes font des rochers arides : les autres
font couvertes de bois . Quelques perfonnes
curieufes d'entendre l'écho célèbre
qui fe trouve dans ce lieu fauvage , y ont
mené unhomme qui fonnoit parfaitement
de la trompette il s'eft placé fur une poinNOVEMBRE.
1770. 127
te de terre , que l'eau laiffe à découvert ,
& s'étant retourné du coté du nord , il a
fonné un air & s'eft arrêté :auffitôt un écho
a repris l'air qu'il a répété très - diftin &tement
& très-fidélement , mais d'un ton
plus bas que la trompette. Quand cet écho
a ceffé , un autre écho ,d'un ton encore plus
bas , a répété le même air avec la même
exactitude : ce fecond a été fuivi d'un troifième
qui a été auffi fidèle que les deux autres
, à l'exception du ton qui étoit , à
l'égard du fecond , ce que celui- ci étoit
à l'égard du premier ; & l'on n'a plus rien
entendu . On a répété plufieursfois la même
expérience qui a toujours été également
heureuſe .
L'Obfervateur continue de nous faire
connoître les moeurs des Anglois , leurs
loix , leurs ufages , leur caractère , leurs
forces , leur génie , leurs finances , leur
littérature , leur commerce enfin ce
qui conftitue la Nation Angloife dans le
moral , le physique & le politique ; mais
il faut voir tout ceci dans l'ouvrage même
auffi inftructif qu'amufant.
Lettres fur l'état préfent de l'Angleterre
, relativement à fes forces , à fon
commerce & à fes moeurs , avec des
notes fur les papiers Anglois & des
remarques hiftoriques , critiques & po.
Fi
124 MERCURE DE FRANCE.
litiques de l'éditeur. A Londres & fe
trouve à Paris , chez Lacombe , rue
Chriſtine , près la rue Dauphine ; Didot
l'aîné , Libraire & Imprimeur , rue
pavée , au coin du quai des Auguf
ting.
Nous avons rendu compte dans le dernier
Mercure du numero premier de cet
ouvrage périodique. Les numeros 2 , 3
& 4 viennent de paroître , & prefentent
le même agrément , le même intérêt , la
même variété. Les Anglois prétendent
que nous n'avons pas de Mufique. Ils
croient en trouver la caufe principale dans
le génie de notre langue & dans la frivolité
de notre goût : cependant , fuivant le
témoignage d'un voyageur Anglois , qui
a vu exécuter à Lyon l'acte de Pygmalion
de M. Rouffeau , on peut faire de
bonne mufique fur des paroles françoiſes .
Selon lui les paroles & la mufique de ce
drame , qui font du même Auteur , font
également fublimes. Ce qui l'a frappé le
plus , eft l'expreffion du premier fentiment
qu'éprouve la ftatue c'eft celui de
fon existence . Dès qu'elle fe touche , elle
s'écrie : c'est moi ! Elle touche fon piedeftal
& dit ce n'eft pas moi ! Pygmalion la
preffe dans fes bras & elle s'écrie : c'eft
NOVEMBRE . 1776. 125
encore moi ! Cette manière naïve de peindre
eft fimple & néanmoins neuve & fublime
.
Un Gentilhomme a offert , pendant la
dernière courfe de chevaux de la Province
d'lorck , trois mille guinées d'un
cheval nommé l'Eclipfe & fa propofition
a été rejetée.
Rameau difoit , ( fans doute en plaifantant
) , qu'il mettroit en mufique , &
avec fuccès , la gazette d'Hollande . Des
membres de la fociété du Bill des droits
fe propofent de faire aujourd'hui la
même chofe en Angleterre . Leur projet
eft de mettre d'abord en vers une lettre
que leur a écrit un des membres les plus
celèbres de cettes fociété ; d'en faire enfuite
une chanfon fur un air très connu ,
afin que l'on puiffe chanter cette fublime
production du patriotifme dans toutes les
occafions intéreffantes .
Trois filous , qui avoient l'air d'honnêtes
gens , arrivèrent il y a quelques jours
dans une hôtellerie à Putney. Toutes les
chambres étoient occupées à l'exception
d'une feule qu'on leur donna . Ils demandèrent
un bol de punch , & pour qu'on
les fervit plus promptement , l'un d'eux
sefta fur l'efcalier & jura qu'aucun do-
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE
meftique de la maifon n'y pafferoit que
lorfqu'on leur auroit apporté le punch :
tandis qu'on le préparoit , les deux autres
ouvrirent la porte de la chambre où
ils favoient que l'hôteffe ferroit fon argent,
crochetèrent l'armoire où il étoit enfermé
, y prirent environ 300 liv. fterlings
( 6750 liv. tournois ) , burent leur
punch, le payèrent & fortirent de la maifon
, fans qu'on pût fe douter de leur
larcin.
AWorkington , dans le Cumberland,
une mine de charbon ; s'eft tout-à - coup
enflammée & fon explofion à été fi forte
qu'elle s'eft fait entendre à fix lieues . Six
perfonnes y ont perdu la vie , quelquesunes
la vue , & plufieurs ont été bleffées.
Près de Rofneath , belle maifon de
campagne , à l'oueft d'un lac d'eau falée ,
qui fe perd dans la rivière de Clyde , à .
dix - fept milles au- deffous de Glafcow
il y a un écho très fingulier. Ce lac eft
environné de collines , dont quelques
unes font des rochers arides : les autres
font couvertes de bois . Quelques perfonnes
curieufes d'entendre l'écho célèbre
qui fe trouve dans ce lieu fauvage , y ont
mené unhomme qui fonnoit parfaitement
de la trompette il s'eft placé fur une poinNOVEMBRE.
1770. 127
te de terre , que l'eau laiffe à découvert ,
& s'étant retourné du coté du nord , il a
fonné un air & s'eft arrêté :auffitôt un écho
a repris l'air qu'il a répété très - diftin &tement
& très-fidélement , mais d'un ton
plus bas que la trompette. Quand cet écho
a ceffé , un autre écho ,d'un ton encore plus
bas , a répété le même air avec la même
exactitude : ce fecond a été fuivi d'un troifième
qui a été auffi fidèle que les deux autres
, à l'exception du ton qui étoit , à
l'égard du fecond , ce que celui- ci étoit
à l'égard du premier ; & l'on n'a plus rien
entendu . On a répété plufieursfois la même
expérience qui a toujours été également
heureuſe .
L'Obfervateur continue de nous faire
connoître les moeurs des Anglois , leurs
loix , leurs ufages , leur caractère , leurs
forces , leur génie , leurs finances , leur
littérature , leur commerce enfin ce
qui conftitue la Nation Angloife dans le
moral , le physique & le politique ; mais
il faut voir tout ceci dans l'ouvrage même
auffi inftructif qu'amufant.
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Résumé : « L'Observateur françois à Londres, ou Lettres sur l'état présent de l'Angleterre, [...] »
'L'Observateur françois à Londres' est une publication périodique qui traite divers aspects de l'Angleterre, incluant ses forces, son commerce et ses mœurs. Les derniers numéros de cette revue sont appréciés pour leur agrément et leur contenu varié. Le texte évoque la perception des Anglais sur la musique française, relatant l'impression d'un voyageur anglais lors d'une représentation de 'Pygmalion' de Rousseau à Lyon. Un incident est mentionné où un gentleman a tenté d'acheter un cheval nommé 'l'Éclipse' pour trois mille guinées, mais sa proposition a été rejetée. Par ailleurs, des membres de la société du Bill des droits envisagent de mettre en musique une lettre patriotique. Le texte rapporte également un vol dans une auberge à Putney et un accident minier à Workington. Un phénomène acoustique singulier près de Rosneath est décrit, où plusieurs échos successifs reproduisent fidèlement un air de trompette. La publication continue d'explorer les dimensions culturelles, légales et économiques de la nation anglaise.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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617
p. 198-200
LETTRE sur le Pygmalion de M. J. J. Rousseau. A Lyon, le 26 Novembre 1770.
Début :
Permettez-moi, Monsieur, de relever une petite erreur, qui s'est glissée dans votre [...]
Mots clefs :
Musique, Paroles, Spectacle, Pygmalion, Drame
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE sur le Pygmalion de M. J. J. Rousseau. A Lyon, le 26 Novembre 1770.
LETTRE fur le Pygmalion de M. J.
J. Rouffeau.
ALyon , le 26 Novembre 1770.
PERMETTEZ-MOI , Monfieur , de relever une
petite erreur qui s'eft gliflée dans votre
Mercure de ce mois , page 124 , dans l'extrait
que vous y donnez des feuilles 3 & 4 de
l'Obfervateur François à Londres. Vous dites
d'après lui lans doute pour prouver la
poſſibilité de faire de bonne Muſique ſur des
paroles françoiſes , qu'un voyageur Anglais a
vu à Lyon une repréſentation du ſpectacle de
Pygmalion , drame de M. J. J. Rousseau , qui ,
dites-vous , en a fait la Musique , & les paroles
Ségalement fublimes: il ſeroit bien flatteur pour
moi, qui fuis l'Auteur de la Muſique , de pouJANVIER.
1771. 199
voir imaginer qu'elle approche de la fublimité
des paroles ; je n'en ai jamais attribué le ſuccès
qu'au genre neuf & diftingué de ce ſpectacle ; à
la ſupériorité avec laquelle ce grand homme a
traité ce ſujet , & à celle des talens des deux
Acteurs de ſociété , qui ont bien voulu ſe charger
de le repréſenter ; mais ce n'eſt point un opéra :
il l'a intitulé , Scène Lyrique. Les paroles ne ſe
chantent point , & la Muſique ne ſert qu'à remplir
les intervalles des repos néceſſaires à ladéclamation.
M. Rouſleau vouloit donner , par ce
ſpectacle , une idée de la Mélopé des Grecs ,
de leur ancienne déclamation théâtrale ; il defiroit
que la Muſique fût expreſſive , qu'elle
peignît la ſituation , &, pour ainſi dire , le genre
d'affection que reflentoit l'Acteur. J'ai fait
mon poffible pour remplir ſes vues : il parut
content de mes efforts ; ſon fuffrage m'a valu
ceux du public. Je dois cependant à l'exacte vérité
d'annoncer , que dans les vingt- fix.ritournelles
qui compoſent la Muſique de ce drame
il y en a deux que M. Rouſſeau a faites lui-même.
Je n'aurois pas beſoin de les indiquer à quiconque
verra ou entendra cet ouvrage ; mais , comme
tout le monde ns ſera pas à portée d'en juger , par
la difficulté de repréſenter ce ſpectacle , je déclare
que l'Andante de l'ouverture , & que le premier
morceau de l'interlocution qui caractériſe le travail
de Pygmalion , appartiennent à M. Roufleau.
Je ſuis trop flatté que le reſte de la Muſique que
j'ai faite puiſſe aller auprès des ouvrages de c:
grand homme. Il faudroit lire celui- ci tout entier
, pour en connoître les beautés : il n'y a perſonne
qui ne convienne qu'il n'est pas une des
moindres productions de cette plume célèbre. Je
,
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
n'entreprendrai pas de vous en faire un extraits
il ſeroit à defirer que M. Rouſſeau ſe déterminat
à le donner au public , qui le defire ; vous ſeriez
à même alors de parler de ce drame , & de lui
rendre la juſtice qui lui eſt due. Vous me devez
celled'inférer la préſente dans le plus prochain
Mercure. J'attends ce procédé de votre honnêteté
&de votre complaiſance.
COIGNET , Négociant àLyon.
J. Rouffeau.
ALyon , le 26 Novembre 1770.
PERMETTEZ-MOI , Monfieur , de relever une
petite erreur qui s'eft gliflée dans votre
Mercure de ce mois , page 124 , dans l'extrait
que vous y donnez des feuilles 3 & 4 de
l'Obfervateur François à Londres. Vous dites
d'après lui lans doute pour prouver la
poſſibilité de faire de bonne Muſique ſur des
paroles françoiſes , qu'un voyageur Anglais a
vu à Lyon une repréſentation du ſpectacle de
Pygmalion , drame de M. J. J. Rousseau , qui ,
dites-vous , en a fait la Musique , & les paroles
Ségalement fublimes: il ſeroit bien flatteur pour
moi, qui fuis l'Auteur de la Muſique , de pouJANVIER.
1771. 199
voir imaginer qu'elle approche de la fublimité
des paroles ; je n'en ai jamais attribué le ſuccès
qu'au genre neuf & diftingué de ce ſpectacle ; à
la ſupériorité avec laquelle ce grand homme a
traité ce ſujet , & à celle des talens des deux
Acteurs de ſociété , qui ont bien voulu ſe charger
de le repréſenter ; mais ce n'eſt point un opéra :
il l'a intitulé , Scène Lyrique. Les paroles ne ſe
chantent point , & la Muſique ne ſert qu'à remplir
les intervalles des repos néceſſaires à ladéclamation.
M. Rouſleau vouloit donner , par ce
ſpectacle , une idée de la Mélopé des Grecs ,
de leur ancienne déclamation théâtrale ; il defiroit
que la Muſique fût expreſſive , qu'elle
peignît la ſituation , &, pour ainſi dire , le genre
d'affection que reflentoit l'Acteur. J'ai fait
mon poffible pour remplir ſes vues : il parut
content de mes efforts ; ſon fuffrage m'a valu
ceux du public. Je dois cependant à l'exacte vérité
d'annoncer , que dans les vingt- fix.ritournelles
qui compoſent la Muſique de ce drame
il y en a deux que M. Rouſſeau a faites lui-même.
Je n'aurois pas beſoin de les indiquer à quiconque
verra ou entendra cet ouvrage ; mais , comme
tout le monde ns ſera pas à portée d'en juger , par
la difficulté de repréſenter ce ſpectacle , je déclare
que l'Andante de l'ouverture , & que le premier
morceau de l'interlocution qui caractériſe le travail
de Pygmalion , appartiennent à M. Roufleau.
Je ſuis trop flatté que le reſte de la Muſique que
j'ai faite puiſſe aller auprès des ouvrages de c:
grand homme. Il faudroit lire celui- ci tout entier
, pour en connoître les beautés : il n'y a perſonne
qui ne convienne qu'il n'est pas une des
moindres productions de cette plume célèbre. Je
,
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
n'entreprendrai pas de vous en faire un extraits
il ſeroit à defirer que M. Rouſſeau ſe déterminat
à le donner au public , qui le defire ; vous ſeriez
à même alors de parler de ce drame , & de lui
rendre la juſtice qui lui eſt due. Vous me devez
celled'inférer la préſente dans le plus prochain
Mercure. J'attends ce procédé de votre honnêteté
&de votre complaiſance.
COIGNET , Négociant àLyon.
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Résumé : LETTRE sur le Pygmalion de M. J. J. Rousseau. A Lyon, le 26 Novembre 1770.
Dans une lettre datée du 26 novembre 1770, Coignet, un négociant à Lyon, adresse une missive à un destinataire non nommé pour rectifier une erreur publiée dans le Mercure de France concernant le spectacle 'Pygmalion' de Jean-Jacques Rousseau. Coignet précise que la musique de 'Pygmalion' n'est pas chantée mais sert à remplir les intervalles des déclarations des acteurs. Rousseau visait à recréer la mélopée grecque et l'ancienne déclamation théâtrale, et Coignet affirme avoir respecté cette intention. Il mentionne que deux des vingt-six ritournelles sont composées par Rousseau lui-même : l'Andante de l'ouverture et le premier morceau de l'interlocution caractérisant le travail de Pygmalion. Coignet exprime sa satisfaction que le reste de la musique soit comparé aux œuvres de Rousseau et souhaite que ce dernier publie intégralement 'Pygmalion' pour permettre au public d'apprécier pleinement ses beautés. Il demande au destinataire de corriger l'erreur dans le prochain numéro du Mercure de France.
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618
p. 76
LOGOGRYPHE.
Début :
Si l'on me coupe en deux, par égales moitiés, [...]
Mots clefs :
Hautbois
622
p. 133-159
Observations sur un ouvrage nouveau, intitulé : Traité du Mélo-Drame, [titre d'après la table]
Début :
OBSERVATIONS sur un ouvrage nouveau, intitulé, Traité du Melo-Drame [...]
Mots clefs :
Musique, Mélodrame, Nature, Auteur, Idées, Goût, Ouvrage, Plaisir, Esprit, Temps, Chant, Mélodie, Formes, Imagination, Théâtre, Période, Sensations, Homme, Moyens, Idée, Charme, Drame, Réflexions, Français, Public, Principe, Concert, Beaux-arts, Jean-Jacques Rousseau, Musique italienne
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Observations sur un ouvrage nouveau, intitulé : Traité du Mélo-Drame, [titre d'après la table]
* OBSERVATIONSfur un ouvrage nouveau,
intitulé , Traité du Melo-Drame
ou Réflexions ſur la muſique dramati.
que. A Paris , chez Vallat la Chapelle,
libraire,fur le perron de la Ste Chapelle,
1771 ; in-80. Prix , s liv . relié.
Ona coutume de qualifier de nations rivales
celles que des intérêts oppoſés mettent ſouvent
aux priſes & précipitent dans des guerres longues
&obſtinées ; mais en y regardant de plus près ,
on s'appercevra aisément que ſi les Princes combattent
pourdéfendre ou augmenter leurs états ,
les nations ne connoiſſent guères de véritable rivalité
que dans les choſes qui intéreſſent leur vanité
; ce qui comprend toute eſpèce de gloire ,
cellequi vientdes talens comme celle qui naît des
fuccès à laguerre. En effet, la vanité comme la
lumière peur ſe diftribuer à l'infini ſans s'affoiblir
par le partage; elle eſt toujours active , toujours
éclairée ſur ſes intérêts , & c'eſt ce qui fait que la
jaloufie nationale peut encore exiſter lors même
*Ce morceau qui eſt rrès- intéreſlanr eft l'ouvraged'un
homme auſſi diſtingué par fon rang &
ſa naiſſance que par les talens&fes fumières , &
nous lui avons beaucoup d'obligation d'avoir
bienvoulu ea enrichir le Mercure.
134 MERCURE DE FRANCE.
que l'eſprit du Patriotiſme eſt détruit. Une
guerre perpétuelle s'eſt donc allumée dans l'empire
de l'opinion ; & comme les plus importantes
poſſeſſions de l'ennemi ſont toujours expoſées à la
premiere agreffion , de même dans les rivalités
littéraires les découvertes ſont toujours l'objet
des plus grands débats. Eh! quel François animé
decettenoble ambition,apu ſe contenter de lagloireque
nous avons acquiſe depuis deux fiècles ,& n'a
pas jetté des regards d'envie ſur les Galilées , les
Bacons , les Newtons ? Nous contemplons notre
puiſſance politique , & en nous rappelant la foibleſſedes
premiers Capétiens , nous remarquons
que c'eſt àde riches ſucceſſions que leurs deſcendans
ont dû l'augmentation de leurs domaines :
Craignons d'appliquer ces réflexions à notre empire
littéraire , ou plutôt , en avouant que nous
avons hérité de beaucoup de tréfors dont la découverte
eſt due à l'Etranger , cherchons à nous
confoler par une confidération qui paroît avoir
échappé à la philoſophie de notre âge; c'eſt que
lesnations qui ont le plus inventé ſont peut- être
les moins capables , nonſeulementde perfectionner
, mais de contenir les arts& les talens dans les
meſures qu'un goût ſage& épuré eft en droit de
leur preſcrite. On s'en convaincra facilement ſi
l'on obſerveque chez les peuples qui ont le plus de
découvertes à vanter, il eſt arrivé de deux choſes
l'une ; ou le goût général de la nation a réveillé
l'émulation& provoqué les découvertes , ou les
inventeurs eux-mêmes ont fait naître le goût des
arts qu'ils avoient créés : or dans le premier cas la
paffion dégénère ſouvent en manie ; & dans le
Lecond la doctrine ſe change en dogmatiſme , &
SEPTEMBRE. 1771. 135
l'on voit s'élever une ſecte au lieu d'une école.
Ainſi chez les Grecs l'éloquence dégénéra bientôt
en unevaine déclamation; ainſi chez les Anglois
Melpomène n'eſt encore queShakeſpéar traveſti,&
ce grand homme ſemble n'avoir laiſſé après lui
quedes barrieres au lieu des pierres d'attente qu'il
avoit poſées. Maintenant qu'un peuple ingénieux,
ſenſible & même appliqué s'empare de ces richefſes
étrangères ; qu'il épure dans le creuſet du goût
ces minéraux brutes , mais précieux , nés dans les
flancs de quelque montagne embratée; quellaalime
ou le ciſeau leur donnent la forme& l'éclar ,
&qu'un Public avide, mais difficile & précautionné
, vient enſuite à juger; alors & alors ſeulement,
les choſes ſeront apréciées à leur juſte valeur
, pouflées à leur dernière perfection & furtout
conſervées dansleur intégrité. Tel eſt le for
de la France ; à cette différence ſeulement que c'eſt
fans renoncer à l'honneur de pluſieurs découvertes
qu'elleprétend à la palme du goût , & qu'à la fois
juge & ouvrière , elle peut être pour les autres
peuples ce qu'eſt l'Académie Françoiſe pour elle
même.
Parmi nombre de preuves qui pourroient juſtifier
cette opinion , je me bornerai à un des objets
qui lui tiennentde plus près &dont l'examen nous
aconduits à ces réflexions,je veux parler de la mufique
, celui de tous les arts ſur lequel nous ayons
le moins de droits à réclamer à titre d'inventeurs.
Que diroit le reſte de l'Europe ſi , au bout de vinget
ans à peine écoulés depuis que la muſique italienne
, ou pour mieux m'exprimer , la véritable mufiquea
été implantée en France , nous étions tout
près d'en atteindre la perfection ; fi nous étions
même parvenus à en connoître & les moyens &
Ies effers ; àlui aſſigner ſon domaine & àlui pref
136 MERCURE DE FRANCE.
,
en
crire ſes différens emplois , foit que livrée à ellemême,
elle voulût briller de fon propre éclat , ſoit
qu'unic à la poéfie , elle en développât, elle en exagérât
pour ainſi dire les produits ; ſoit enfin qu'attachée
au drame elle en ſuivit la marche
multipliât l'action&en fortifiât l'intérét ?Ce tableau
féduiſant n'eſt pourtant point un rêve , ſi l'on en
croit l'auteur d'un livre intitulé , Traitédu Melo-
Drame , ouvrage que nous annonçons au Public
avec une confiance à laquelle les productions
récentes ne nous ontguères accoutumés. Ce fera
ſansdoute avec plaifir qu'on y verra nos compofiteurs
comparés , préférés même aux premiers maîtres
d'Italie , & nos eſſais de muſique dramatique
propoſés pour modèle à toutes les Nations.
Allertions hardies ſans doute , mais flatteuſes &
encourageantes , & fur-tout intéreſſantes par les
raiſons auſſi ſavantes qu'ingénieuſes ſur leſquelles
elle eſt établie . Pénétré comme notre auteur
d'eſtime &de reconnoiſſance pour les maîtres qui
ont enrichi depuis quelque tems notre ſcène italienne
, devenu le vrai théâtre lyrique , fi nous
différons d'opinions avec lui ſur quelques objets ,
c'eſt parce que nous croyons qu'un ouvrage commele
fien étoit encore néceflaire pour développer
nombre didées abſtraites & fugitives qui embarraſſoient
les routes de l'art ; pour prévenir furtout
l'inconvénient de l'imitation & de la dégénération
du genre en manière , en un mot pour mettre
les préceptes à la place des exemples. Nous
penfons encore que pour conduire la muſique àſa
dernière perfection , il faut joindre la ſcience qui
éclaire au goût qui aprécie ; c'eſt- à- dire , qu'il
faut ſavoircompoſer , &cependant avoir plus entendu
que compofé; qu'il eſt encore important
den'êtredans aucun parti , ni dans celui des Ita
SEPTEMBRE. 1771. 137
liensdont les principes ſont peut-être trop exclufifs
, ni dans celui des François qui répugnent
quelquefois à l'aveu de la ſupériorité dans autrui;
qu'on doit encore connoître le génie des différens
peuples & la manière dont ils ſont affectés
par les ſons ; qu'à toutes ces connoiſlances préliminaires
il faut joindre l'eſprit philoſophique
qui ſert de guide dans la diſcuſſion , & fur-tout ce
talent ſans lequel on n'enſeigne , on ne perfuade
rien , celui d'écrire avec chaleur , intérêt & clarté.
Enfin après avoir tout exigé , nous reconnoiffons
avec non moins de ſurpriſe que de plaiſir que toutes
ces conditions ſe trouvent remplies par l'auteur
dont l'ouvrage va nous occuper , non dans la
formed'un extrait ordinaire , parce que toutes les
vérités qui s'y trouvent renfermées perdroient à
être déplacées , mais en nous attachant aux idées
lesplus importantes , c'est-à-dire celles qui méritent
leplusd'êtrediſcutées&même refutées.En effet
ceux qui voudront voit en quoi l'auteur a eu raifon
ne peuvent mieux le trouver que dans ſon
livre , tandis que nous concourrons avec lui aux
progrès de l'art , ſi nous parvenons à rectifier celles
de ſes idées qui nous en paroiſſent ſuſcepti
bles.
Il ne s'agira pas ici de reveiller les diſputes po
lémiques qui ont agité la capitale depuis la fameulemiſſionde
1752, pendant laquelle on vitde
pauvres ultramontains ſimples & ſans lettres, prêcher
, convertir & faire des miracles ; mais il ſera
néceſſaire de ſe rappeler avec notre auteur quelle
fut la marchede nos connoiſſances en muſique ;
car nos idées ne ſe ſont pas toujours étendues aufſi
rapidementque notre goût , & la véritê mêmen'a
pu établir ſon empire ſans contracter quelques
dettes avec la mode & le préjugé ; nous direns
138 MERCURE DE FRANCE.
donc enpeu de mots qu'une lettre ſur l'opérad'Oma
phale avoit déjà donné le ſignal d'une révolution
prochaine à- peu-près comme les météores & les
comètes annoncent la chûte des Empires , lorſque
la muſique italienne fit ſa première invaſion dans
lacapitale. Il eſt paflé en uſage, de nos jours , que
lesmanifeſtes&les déclarations de guerre ſuivent
les armées au lieu de les précéder ; la même choſe
arriva dans cette occafion . On reconnut dans un
écrit plein de ſel,intitulé ,lepetit Prophéte , &c.
l'auteur de la lettre ſur Omphale , ou plutôt on
reconnut un homme d'eſprit qui en ſavoit plus
qu'il n'en avoitdit , & qui ne vouloit parler que
parparabole.
favoix
Mais déjà les exemples ſuffiſoient aux préceptes&
il étoit tems que ceux - là entendiſſent qui
avoient des oreilles pour entendre. C'étoit cependant
le plus petit nombre , & M. Roufleau jugea
que la vérné avoit encore affez d'ennemis pour
qu'il lui convînt de la défendre : mais en lui prêlui
donna ſa livrée: préſentée ſous
la forme du paradoxe , elle eut plus de célébrité
que de crédit; elle convainquit & révolta , & l'affaire
fut appointée. M. Roufleau ne le contentoit
pas de profcrire notre ancienne muſique , il ne
vouloit pas nous laifler l'eſpérance d'en avoir une
meilleure; notre langue même àl'entendre fe refuſoit
abſolument aux puiſſances de la mélodie.
Quels cris ne s'élevèrent pas alors! on ne prévoicit
pas fans doute les heureuſes reftitutions dont cette
injustice feroit ſuivie , autrement ont eût defire
qu'il continuât de nous injurier &de nous enrichir,
& on l'eût comparé à ce magiſtrat ſi ſouvent
applaudi au théâtre qui répare de ſes propres fonds
l'erreur qu'il a commiſe. Quelquetems après un
homme de génie , dont tous les ouvrages concou
SEPTEMBRE . 1771. 139
rent à prouver cette vérité , que la même préciſion
qui dirige l'eſprit dans les calculs les plus fublimes
eſt encore l'inſtrument caché du goût le plus
fin& le plus délicat , ne dédaigna pas de s'occuper
de la muſique , &ſes regards y répandirent la
lumière. M. d'Alembert , en condaminant en général
la muſique françoiſe , lui laifla deux motifs
de confolation en lui enſeignant les moyens de
s'améliorer & en dévoilant en même tems les erreurs
de la rivale. Inſenſiblement les eſprits ſe
rapprochoient ; le goût ſe perfectionnoit. Des
compoſiteurs , remplis de talens & d'émulation
avoient profité de certains lieux de franchiſe pour
introduire cette contrebande précieuſe à laquelle
le régime prohibitifde l'opéra étoit fi fort oppoſé.
Mais la verve qui nous précipite dans la carrière
ne nous poufle pas toujours vers le but ; ſouvent
même nous ignorons l'endroit où il ſe trouve ,
tandisque la critique aſſiſe à l'écart a ſes yeux fixés
fur lui ,&rit detous les efforts qui en éloignent.
Un amateur s'aviſa donc unjour d'obſerver que fi
les Coimpofiteurs François imitoient le faire des
Compoſiteurs Italiens , les poëtes lyriques reſteroient
encore attachés aux anciennes formes ; de.
forte qu'il s'introduiroit une contradiction marquée
entre l'intention du poëte & celle du muficien.
C'eſt que les premiers étudioient Jyomelli
&Galuppi , & que les autres n'étudioient pas Métaſtaſe.
Il s'apperçut encore que le Public tomboit
dans une plus grande erreur lorſqu'il attribuoit
aux poëmes modernes tout le dégoût qu'il
éprouvoit à l'opéra , & lorſqu'il demandoit qu'on
composât des chants nouveaux ſur des paroles
anciennes ; choſe abſolument impoffible ! ces obſervations
lui inſpirerent l'idée de ſcruter davanta
geles effets de la muſique &de chercher quel étoit
140 MERCURE DE FRANCE.
le caractère diſtinctifde la bonne muſique. Il erut
l'avoir trouvé dans la forme périodique qui fait
le charme de tout langage en proſe, en vers ou en
muſique , & il fit un rapprochement aflez heureux
de la période oratoire&de la période muſicale. Il
reconnutque ſi la muſique étoit eſſentiellement un
chant , ce chant devoit être une vraie période ,
ayant ſes membres aflortis , ſes repos balancés ,
ſamarche conféquente &ſon rhytme reflenti. Il
obſerva que l'expreſſion muſicale étant beaucoup
plus ſenſible&beaucoup moins rapide que celle
dudiſcours, les périodes en muſique ne pouvoient
pas ſe ſuivre& s'enchaîner les unes aux autres , ce
qui obligeoit les muſiciens à ſe concentrer pour
ainſi dire dans une idée qui feroit à elle ſeule un
petit dilcours ou un petit poëme dont le chant &
les accompagnemens ſeroient à la fois le ſujer& le
commentaire , &dont la muſique feroit en mêmetems
l'expoſition & le développement. En effet
L'expreffion muſicale étant agréable par elle-même
&par fon concours avec les paroles , l'oreilles'y
arrête avceplaifir , &l'etprit qui est d'intelligence
avecelle ne ſe plaint pas de voir la marche retardée.
C'eſt ainſi qu'une penſée exprimée avec ſimplícité,
développée avec génie ,ornée avec goût
& répétée avecgrace forme un ouvrage qui a reçu
le nom d'air , aria. Il ſurvoit dela qu'un poëte qui
compoſoit des vers deſtinés à être mis en muſique
devoit aflujettir ſa marche aux formes indiquées
ci -deſſus , qu'il ne lui ſuffifoit plus d'écrire
en vers libres des ſcènes de tragédie , mais qu'il
devoit s'occuper encore de réſerver une fituation,
unmouvement , une penſée propres à être renfermés
dans une période muſicale , & cette période
muſicale exigeoit qu'on lui donnât pour baſe une
période poëtique , ou plutôt une période dont l'en.
SEPTEMBRE. 1771 : 141
lemble&lesdétails fuſſent ſoumis aux vrais princi
pesde la rhytmopée ; il falloir donc, s'il étoit poſſio
ble , écrire comme l'immortel Métaſtaſe , ou du
moins tâcher de l'imiter. Mais d'un autre côté,
les auteurs qui compoſoient des drames pour la
comédie italienne ſe contentoient en écrivant leurs
ſcènes de quitter le langage de la proſe dans les
endroits qu'ils croyoient les plus favorables à la
muſique , & ſe livroient enſuite à leur facilité,
ſans craindre d'embaraſler le muſicien , ſoiten lui
offrant trop d'idées à la fois , ſoit en les lui préſentant
au hafard , tantôt d'un façon trop complexe
, tantôt avec trop de développement ; d'où
il arrivoit que la nouvelle muſique portoit un caractère
métif qui la décréditoit ſouvent aux yeux
des amateurs. Toutes ces réflexions jettées ſur le
papier formèrent une brochure de cent pages au
plus , mais qui fut accueillie par les artiſtes &les
gens de lettres , & qui obtint entr'autres le fufrage
de M. l'AbbéMétaſtaſio,de MM. Gyomelli Gre.
tri & Philidor . Elle eut un autre ſuccès non meins
flatteur , qui tourna au profit du Public; c'eſt que
les principes qu'elle renfermoit ayant été adoptés
parunhomme très- diftingué dans la littérature ,
il voulut bien les juſtifier par des exemples dont
aucun précepte ne peut approcher & auxquels le
Public applaudit tous les jours avec tranſport &
reconnoiſſance.
C'étoit le fort de ce petit ouvrage de produire
beaucoup mieux que lui- même , ſoit qu'il fût approuvé
, foit qu'il fût refuré ; car c'eſt particulièrementàlui
que nous devons le traité du Mélodrame
, comme l'auteur a bien voulu nous le
diredans ſa préface. Il ya long-tems que ces idées
toutes raiſonnables ſur la muſique ſe trouvoient
en contradiction avec les ſenſations du Public ,
142 MERCURE DE FRANCE.
peut-être même avec les ſiennes , lorſque cet ou
vrage-ci lui donna occafion de les publier. Il crut,
dit-il , que tout principe de goût éroit détruit , &
qu'on étoit retourné à ces tems de barbarie où les
arts neconnoifloient d'autres loisque le caprice des
artiſtes . * Sans doute ſon mécontentement aug-
* Il ne ſera peut-être pas hors de propos de rapprocher
ici le jugement que M. l'Abbé Métaſtaſio
àporté de cet ouvragedans une lettre qu'il a écriteà
l'auteur , & qui a été inférée dans la Gazette
Littéraire , tome vi°. « Je n'ai pu lire votre ou-
>>> vrage , dit cet illuſtre lyrique , ſans le plus grand
>>>étonnement. On peut , par ce ſeul eſlai ,jugerde
>> la fineſſe de votre eſprit , de la ſolidité de votre
>>>goût & de la profondeur de vos connoiſſances
>>dans les arts: il n'eſt point d'Italien qui ait porté
>> ſes vues & ſes réflexions auſſi près des premières
>>ſ>ources du plaifir vif&délicat que produit , &
>> que pourroit produire encore plus efficacement
35notre drame muſical L'analyſe ingénieuſe que
> vous faites du rhytme &du chant périodique de
nos airs ; la manière adroite & neuve dont vous
faites ſentir l'obligation de n'enſevelir jamais
le motif principal dans les ornemens accefſoires
; l'heureuſe comparaiſon que vous éta-
→bliflez à ce ſujet entre l'art de la muſique & celui
du deſſin , où le nud doit toujours ſe faire ſentir
au travers des draperies ; vos remarques ſur les
progreffions au moyen deſquelles ondoit en paffant
du ſimple récitatif au récitatif compofé,
>> imiter les altérations qui naiſſent du jeu des paf-
>> ſſions violentes , & pluſieurs autres endroits de
>votre diflertation que je ne cite pas pour ne pas
>>la tranſcrire en entier, font encore moins pré
SEPTEMBRE. 1771. 143
menta & ſon zèle redoubla en voyant paroître le
dictionnaire de muſique de M. Roufleau, car on ne
peut ſe diffimuler que par une fatalité fingulière, il
le trouve que cet illuſtre auteur eſt tombé dans la
même barbarie , & que les principes ſur l'unité de
la mélodie ſont ſi conformes àceux de l'eſſai qu'il
les a appuyés ſur les mêmes exemples, témoins les
articles duo , récitatif, &c. Ce n'eſt pas tout , le
Journal Etranger & la Gazette Littéraire avoient
répandu ſucceſſivement les germes les plus féconds
de tout ce qu'une pratique induſtrieuſe peut
apprendre d'une imagination brillante & philoſophique
; déjà même ces principes étoient auroriſés
par le ſuccès de pluſieurs ouvrages récens : il
faut donc en convenir , a tout cela n'étoit qu'erreur
, jamais il ne fut plus néceſſaire de reveiller
la critique &de venger le bon goûτ .
Une choſedevoit cependant embarraſſer notre
auteur ; verſé comme il l'eſt dans la muſique, connoiflant
tout le mérite de la muſique italienne &
toute la défectuoſité , ou plutôt toute la nullité
>> cieux par la vérité qui leur eſt propre que par
>> les avantages immenfes que pourront y puiſer
>> les artistes , &c. >> L'auteur du Traité du Mélodrame
a omis à deſſein ce témoignage flatteur
pour ne s'occuper que de l'article où M. l'Abbé
Métaſtaſio ſe plaint avec les graces qui lui font
naturelles , de la préférence donnée à la muſique
fur la poësie , mais il n'a pas pris garde que cet article
eſt rélatifà un paſſage où l'auteur de l'eflai
attribuoit les progrès de la muſique chez les Grecs
àun effort qu'elle fit pour ſe ſéparer des paroles
auxquelles elle étoit plutôt enchaînée qu'attachée.
144 MERCURE DE FRANCE.
de ce que nous appelons la muſique françoiſe ; indigné
fur-toutde la barbarie dans laquelle notre
opéra eſt encore plongé , comment pouvoit - il
n'avoir pas beaucoup d'idées communes avec les
auteurs qu'il critiquoit ? N'étoit- il pas même aflez
probable que le plus grand tort qu'ils avoient á
ſes yeux étoit de l'avoir prévenu ? Il eſt vrai que
c'eſt celui qu'on pardonne le moins. Pour réſoudre
toutes ces difficultés, il faut paffer tout de
ſuite à ſon idée favorite; c'eſt l'enfant chéri de
fon imagination , &qu'il préfère à une nombreuſe
familledont nous croions cependant qu'il pourroit
tirer plus de fatisfaction .
aJe
Faiſons - le parler lui - même , afin de donner
plusde force&de conciſion à ſes opinions. Il s'adrefle
aux François italianiſans&leur dit :
vous félicite d'avoir abandonné vos vieilles plalmodies
pour vous faire initier dans la bonne mufique
dont les Pergolèze , les Galluppi vous ont
facilité l'accès , mais je ne puis m'empêcher de
vous plaindre d'avoir pouflé l'enthousiasme juſqu'à
prendre vos maîtres pour des modèles. Qui
fans doute , la muſique italienne eſt belle & touchante;
elle connoît ſeule toute la puiſſance de
Pharmonie & de la mélodie; ſa marche , ſes
moyens , ſes formes habituelles font très-propres
àlui donner tout le charme dont elle eſt ſuſceptible
: fimple & préciſe dans le récit ordinaire
hardie & pittoreſque dans le récit obligé ; mélodieuſe
, périodique , cadencée , une enfin dans
Tair, ellenous offre des procédés méthodiques &
fondés ſur ſa propre nature. Mais tout cela ,
qu'est-ce en derniere analyſe ? De la muſique , un
concert. Que ſi vous tranſportez ſur un théâtre
toutes ces formules nouvelles , fi vous voulez les
employer
SEPTEMBRE. 1771. 145
employer pour faire mieux qu'un drame ordinaire
, pour exagérer dans votre aine toutes les
impreſſions que la ſcène , que la déclamation fimpleont
coutume de lui faire éprouver , vous
verrez que votre art ſera contradictoire à votre
objet & vos moyens à votre fin. J'adopterai avec
plaifir tous vos principes ſur l'unité de la mélodie
&ſur la période muſicale ; mais je m'appercevrai
bientôt que tandis que les accens de lexpreffion
théâtrale ſont ſans liaiſon , ſans méthode , fans
ordre encyclique , vous ne cherchez à charmer
mes oreilles que par des chants ſuivis , qui ont
leur rhytmopée preſcrite , leurs membres balancés
, leurs retours marqués : J'admire votre inftrument
, mais plus je l'admire , &moins je trouve
qu'il cadre avec ſon objet. Auſſi vous eſt-il impoſſible
de diſſimuler le principe de vos erreurs.
La muſique , une fois tranſportée ſur le théâtre
vous voulez qu'elle y règne ; vous ne craignez pas
de lui ſoumettre la poësie; vous oſez même dire
à celle- ci , aflujettiflez - vous à certaines formes ;
reflerrez vos penſées , réduiſez vos tropes , vos
figures afſortiſſez vos metres ; enfin
ceſſez jamais de prévoir la muſique.... Erreur
monstrueuſe ! fubordonner le fond à la forme &
facrifier l'orateur à l'interpréte ! Ne ſoyez donc
plus étonnés ſi de tels principes produiſent des
fruits dignes d'eux. Vous en jugerez aisément ſi
vous aſſiſtez à un de ces opéras que vous admirez
le plus. Inutilement le cigne de l'Italie réuniſſant
Pélégance de Racine à la nobleſſe de Corneille ſe
ſera montré l'Emule de Voltaire ; inutilement un
Jomelli , un Gallupi auront développé toute la
magie de leur art ; des actrices froides & ridicules,
descaftrats inanimés , de longs récitatifs débités
G
ne
146 MERCURE DE FRANCE.
àl'inſçu d'un parterre bruyant , des points d'or
gues, des diminutions , des roulades auront bientôt
fait diſparoître Caton & Regulus , & vous
n'aurez vu qu'un concert groteſque où quelques
momens de raviſſement font achetés par cinq heu
res d'ennui &de mécontentement... & n'allez pas
dire que c'eſt la faute du genre en lui-même , ou
de la forme que le Melo -drame a reçue en Italie;
car , prenez un air en duo , ou tout autre morceau
iſolé , vous verrez que la paſſion pour la
mélodie vous fait facrifier à chaque inſtant la vé
rité de l'expreffion au charme de la muſique. Souvent
les deux premiers vers de votre air vous auront
fourni le ſujet de votre chant ; eh bien! quoiqu'il
y ait variété d'expreſſion dans ceux qui fuivent
, la mélodie conſerve fon motif& reſte conféquente
à elle-même. Bien plus, fi vous compoſez
un duo dialogué , vous ne craindrez pas d'appliquerlamêmemélodie
à la demande&àla réponſe
comme
Nei giorni tuoi felici
Ricorda ti di me.
Perchè cosi mi dici
Anima mea , perchè ?
Ainfi le vice dubeau chant, ou dela musique
telleque vous la conſervez , eft un vice inhérent ,
&que vous ne parviendrez jamais à détruire tant
que vous vous occuperez de la muſique en ellemême
,&que vous ne la conſidérerez pas comme
le ſimple interpréte de la ſcène . Mais direz vous,
comment cette muſique fi belle & fi touchante
mériteroit- elle d'être proſcrite , & comment ac
SEPTEMBRE. 1771. 147
corder lejugement que vous en portez avec les
effets qu'elle a produits tant de fois fur vous? C'eft
icı levéritable myſtère de ma critique , & je vais
vous le dévoiler. Ily a deux fortes de muſique ,
unemufique fimple& une muſique compoſée, une
mufique qui chante & une muſique qui peint , ou
fi l'on veut ure muſique de concert & une mufique
de théâtre. Pour la muſique de concert , fuivez
les principes de M. l'Abbé Arnaud , de l'autour
de l'Eflai ,de M. Rouſſeau , &c.; choiſulez
debeaux motifs , ſuivez bien vos chants , phrafés
- les exactement & rendés - les périodiques ,
rien ne ſera meilleur. Mais pour la muſique de
théâtre , n'ayons égard qu'aux paroles & conten
tons-nous d'en renforcer l'expreſſion par toutes
les puiſſances de notre art. Ici j'oublie tous les
principes analogiques , auxquels j'avoue que la
muſique eft redevable de ſes plus grands effets . Je
ne m'embarafle plus des formes du recit ni de cellesque
vous donnez à l'air ; je néglige enfin toute
idée de rhytme& de proportion : je ne veux qu'exprimer
chaque penſée , que rendre avec exactitudetout
ce que je voudrai peindre. Je quitterai
mes motifs , je les multiplierai , je les tronquerai ,
je mêterai l'air & le recit , je changerai les rhytmes
, je mutilerai les phraſes , mais je ſaurai bien
vous en dédommager ; car il ne paflera ici tonnerre
, ni torrent , ni ramage, ni murmure que
je ne fois en état de vous le décrire , ut pictura
poëfis , ut pictura muſica. "
Le moment est enfin arrivé d'interrompre notre
auteur, & comme c'eſt à notre tour de parler
nous obſerverons qu'il vient de décéler la cauſe
de tout ce mal-entendu. Il a cru avec bien d'autres
que l'imitation étoit l'objet des beaux arts ,
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
&que c'eſt d'elle ſeule qu'ils tiennent l'empire
qu'ils exercent ſur nos fens, principe que je crois
abſolument faux. Ceci tient à des idées un peu
abſtraites & qui demanderoient un ouvrage ad
hoc; mais qu'importe que ces idées ſoient déve
loppées , pourvû qu'elles ſoient ſaiſies ! D'ailleurs
nous vivons dans un tems ou quiconque a quelque
choſe de bon à dire, doit ſe preſler , de crainte
d'être prévenu.
La nature étant le ſyſtême complet de tous les
êtres , &les hommes qui n'ont d'idée que par l'entremiſe
des ſens ne pouvant rien imaginer , mais
ſeulement abſtraire & cumuler , diſtribuer & fe
xeſſouvenir , il eſt impoſſible d'exciter en eux des
ſenſations qui ne ſoient pas priſes dans la nature.
Il eſt une autre acception du mot nature qui renferme
l'abſtraction de tout concours de l'art dans
les êtres que nous voulons conſidérer , mais cette
acception eſt toujours très-vague & ne peut avoir
Lieu ici ; car un arbre enté n'eſt pas l'ouvrage de
la nature , & cependant le tableau qui le repréfente
eft appelé une imitation de la nature. Qui
eſt-ce donc qui ſera hors de la nature ? c'eſt tout
ce qui eft contradictoire ; comme , par exemple ,
qu'un tyrandéclare ſon amour dans le même ſtyle
qu'un berger; qu'un homme paſſionné differte
&qu'un homme froid s'exprime avec enthouſiaſme,
tout cela est contre nature , non pas en foimême;
car un diſcours paſſionné ni un raiſonnement
ſuivi ne font pas contre nature , mais en
conféquence de quelques données précédentes. Il
fuitdelà que comme toutes nos ſenſations font
dans la nature , tout ce qui ne ſera pas contradictoire
à des idées antérieures & auxquelles norre
eſprit auradéjà confenti ſera exactement dans la
SEPTEMBRE. 1771. 149
nature , de forte qu'il ſera impoſſible d'écrire ou
de parler raiſonnablement ſans imiter la nature ,
ou plutôt ſans être la nature même. Mais les
hommes ont bientôt reconnu que l'habitude ou le
ſpectacle de ces actions naturelles & raiſonnables
ne ſuffiſoit pas à leur bonheur ; il leur falloit de
nouveaux plaiſirs ,& ils en ont trouvédeux ſources
fécondes , 1º. La nature leur offroit quelques ſenſations
plus agréables que les autres ; ils ont cherché
à les multiplier ou à ſe les rappeler. 2°. Les
organes de leur entendement plus fins , plus déliés
que ceux des animaux , fur- tout dans l'état ſocial
, exigeoient de tems en tems certaines émotions
propres ày renouveller le mouvement & à
faciliter la circulation néceſſaire à ce confluent
mystérieux où aboutiſſent toutes les ſenſations :
c'eſt là l'origine de la curioſité &de l'amour des.
ſpectacles . La douleur d'une mère éplorée qui
croit avoir perdu ſon fils , ſa joie au retour inopiné :
decet enfant , les révolutions ſubites d'un amour
forcené , les élans de l'ambition ou les faillies de
la colère , tout cela parut aux hommes un moyen
de ſentir , de renouveller pour ainſi dire leur exiftence.
Delà deux ordres de plaiſir , les ſenſations
agréables , les ſenſations fortes. Celles - ci ſont
fuffisamment connues , mais les premières ſe dérobent
abſolument à la théorie , parce qu'on ne
connoît le rapport des objets avec nous que par
l'impreſſion qui en réſulte. Ileſt impoſſible de di--
re pourquoi le criſtal des eaux , oppoſé à la ten- ,
dre verdure des gaſons & aux maſles plus
rembrunies des ombrages produit une ſenſation
agréable : c'eſt une affaire de mécanil-
& ce mécanisme , ce n'est pas nous qui
l'avons inventé. Or, ſi je ne puis connoître que
me
Giij
150 MERCURE DE FRANCE.
commeun fait le plaifir que je goûte en voyant
unbeau payſage, comment pourrai -je me rendre
compte de celui que j'éprouve lorſque j'entends
les fons ſucceſſifs de la mélodie, ou les fons fimultanés
de l'harmonie ? J'en dirai autant du rhytme,
foiten mufique , foit en poësie : j'en dirai autant
del'éclatd'un marbre uni , de la ſymmétrie d'une
colonade , de la variété des couleurs dans une
marquetterie , &c: &c.
Cependant les hommes avoient à peine nombré
cesdifférens effets dont ils ne pouvoient affigner
les cauſes , qu'ils commencerent à les rapprocher
&àles comparer. L'aſpect d'un beau viſage&
celui d'une belle vallée font , quoiqu'à un degré
différent , deux ſources de volupté pour les yeux
qui les confidèrent. Mais cette bouche charmante
dont j'admirois la fraîcheur va redoubler d'attraits
fi elle vient à ſourire ; car qu'est-ce que la
beauté fi elle ne promet pas les plaiſirs ? Rempli
de ces douces émotions , je cours contempler la
vallée prochaine; le printems vient de renaître ,
elle eſt émaillée de fleurs & couverte de verdure ;
mais tandis que je la conſidére , le ſoleil qui perce
un nuage lui prête un éclat inattendu : ce furcroit
de charmes modifiant mon ame d'une façon àpeu-
près ſemblable à celle que je viens d'éprouver
quelques momens plutôt ; ma nouvelle ſenſation
reveille ma première idée , &je ſalue cette riante
vallée où je retournerai avec empreflement tant
que le fourire de la beauté me fera defirer celui de
la nature. Ici la nature imite la nature ; un plaîfir
, un ſentiment en reveille un autre & les impreſſions
légères acquièrent de l'importance en ſe
joignant à celles qui ſont ſenſibles & profondes .
C'eſtainſi que les bois, les fleuves , les forêts dont
SEPTEMBRE. 1771. 191I
Taſpect eſt agréable pour tout le monde , ont un
charme particulier pour les amans & pour tous
les hommes paſſionnés.
Ce qu'eſt la nature aux paſſions de notre ame,
les beaux arts le font à la nature & aux pallions à
lafois , c'est- à-dire qu'ils offrent un plaifir poſitif
&un plaisir de relation. N'en doutons pas ; de
même qu'un beau payſage attire & charme nos regards,
de même des accens mélodieux , une ſuite
de mots cadencés portent dans nos ſens un plaiſir
qui leur eft inhérent & qui eſt antérieur à toute
unitation . Telle est la véritable originede la poéfie
&de la musique , & c'eſt de leur propre fond
quecesarts ont tiré les formules , les lois mêmes
qui les retenantdans de juſtes proportions commencerent
déjà a joindre le ſentiment réfléchi de
tadifficulté vaincue au plaifir immédiat de la ſenfarion.
Mais plus l'eſprit des homines ſe perfectionnoit,
plus il devenoie avide de ſenſation : ce
ne fut doncpas affez pour les beaux arts de plaire
par eux-mêmes , il fallut qu'ils s'animaſſent pour
ainſi dire , & qu'ils s'uniflent au ſyſtême entier de
nos perceptions : on exigea qu'ils réveillaſſent en
nous le plusgrandnombre d'idées qu'il feroit pof
fable, fans toute fois que l'occupation de notre
entendement dégénérât en fatigue. Ici commence
leur troiſième progrès : d'abord ils ont produit un
plaifir fumple & immédiat , enfuite ils ſe ſont affervis
à des formes priſes auſſi dans leur propre
eflence, &le plaisir de juger a été ajouté au plaifir
de fentir ; enfin ils ſe ſont efforcés de reveiller en
nous un grand nombre d'idées , & alors l'effer
qu'ils ont produit a été composé de l'impreſſion
immédiate , du jugement réfléchi & du charme
attaché à la variéré , ou plutôtà l'exercice doux &c
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
facile de notre entendement. Ce n'eſt pas tout encore;
il faut examiner attentivement ce dernier
principe; car nous trouverons qu'il peut nous
modifier de quatre façons différentes : par la ſeule
variété , par l'intérêt , par la ſurpriſe&par l'imagination.
Par la variété , parce que la ſucceſſion
feuledes idées produit un effet agréable ; par l'intérêt
, prce que l'homme étant un être ſenſible
par excellence , toute ſon exiſtence eſt liée à ſes
paffions, & que de toutes les idées celles qui le
Hattent le plus font celles qui le rappelent plus
fortement à lui-même ; par la ſurpriſe , parce que
moins les ſenſations ſont attendues , plus leur impreffion
eſt vive & profonde ; par l'imagination ,
parceque tous les objets s'embelliffent par elle ,
foit que l'abſtraction nous permette de les dégager
de tout alliage impur , loit que le plaifir de
les produire ajoute à leur prix , en intéreſlant notre
amour- propre qui ſe mêle de tout. Ainfi ne
foyez plus ſurpris de voir notre oreille ſuperbe
sepouffer l'artiſte qui nous définit ce que nous
voulons concevoir,& qui nous décrit ce que nous
voulons imaginer. Tels ſont les poëtes Allemands
qui, pour trop détailler , me donnent la fatigue
que j'éprouve en lifant une démonstration géométrique
ſans être aidé de la figure , & ne m'offrent
ſouvent qu'un plan au lieu d'un tableau.
Tels étoient encore les anciens compofiteurs François
lorſque pour imiter le ramage des oiſeaux ils
introduifoient dans leur orcheſtre ces petites flûtes
qu'ils nommoient des tailles , & dont l'effet
diſparate faifoit oublier la muſique ſans rappeller
legazouillementdes oiſeaux.
Réſumons donc , & reconnoiſſons qu'au lieu
d'attribuer l'effetdes beaux arts à un ſeulprincipe
SEPTEMBRE. 1771. 153
comme on l'a tenté dans un ouvrage très-eſtimable
d'ailleurs ; on peut en compter fix , favoir , la
fenſation immédiate , lejugement ou le ſentiment
de la difficulté vaincue , la variété ou les idées
reveillées , l'intérêt ou les paffions , enfin la furpriſe
& l'imagination. Il n'est pas beſoin de dire
que ces principes peuvent ſe combiner de différentes
manières ; que la ſurpriſe peut naître auſſi de
ladifficulté vaincue , & que ce ſentiment peut encore
ſe répandre ſur tous les autres effets. Nous ,
nous ſommes contentés de les placer ici dans un
ordre finthétique , ſuivant qu'ils nous ont paru
pouvoir exiſter indépendamment les uns des autres.
Maintenant appliquons ces principes à la muſique;
nous nous appercevrons aisément que ecr
art ne conſiſte pas ſeulement dans l'imitation : en
effet un muſicien qui voudroit nous repréſenter le
point du jour n'auroit rien de mieux à faire que ,
d'employer quelqu'un de ces poliflons qui gagnent
leur vieà contrefaire ſur les boullevards le
chant de l'alouette ou celui du roſſignol ; de même
pour imiter un bruit de guerre ou celui d'une
tempête , un organiſte fouleroit aux pieds toutes
ſes pédales & appuieroit le bras entier ſur ſon clavier
; invention ingénieuſe d'un muſicien François
qui eſt conſtamment applaudi au même lieu
où l'inimitable Pagin fut fifflé. Tous ces vains
efforts font rejettés par le goût avant que d'être
condamnés par la critique; mais fi un compoſiteur
habile , en ſuivant les formes générales ,
c'est -à-dire , en conſervant le rhytme de la mélodie,
fait par des fons analogiques , par des impreffions
détournées & fugitives me retracer le
bruit des flots agités , ou l'incertitude du pilote
: Gv
154 MERCURE DE FRANCE.
effrayé , mon eſprit ſe reveille , mon imagination
s'échauffe , je me tranſporte au loin ſur un promontoire
, d'où je confidère le vaiſſeau battu par
les vents , je vois briller l'éclair, j'entends les cris
des matelots , & déjà le tableau animé n'eſt plus
l'ouvrage du muficien , c'eſt celui de mon imagination,
Que ſera-ce fi tandis que mon ame eſt
trompée par ce preſtige , une petite partie demon
intelligence reſte pour ainſi dire en fentinelle ;
obſerve l'artiſte & s'écrie de tems en tems : exceltent
paſſage du fecond violon , bravo l'alto , belle
modulation , &c Alors rien ne manquera à mon
plaifir , & certainementje ne le dois pas à la ſeule
imitation.
Avançons & tâchons d'atteindre notre auteur.
Vous avouez , lui dirai - je , que l'auteur de l'Effaifur
l'union de la Poëfie & de la Mufique a bien
connu&bien développé les principes de la muſique
mélodieuſe & chantante que vous appelez
muſique fimple & que vous réléguez dans les
concerts , parce qu'elle est bonne ; mais s'il eft de
l'eſſence de la muſique d'être mélodieuſe; fi les
formes de cette muſique , qu'il vous plait d'appeler
muſique de concert, ſont les plus belles que
l'art puifle vous préſenter , comment voulez-vous
compoſer votre prétendue muſique dramatique
fans ceflerde faire de la muſique ? J'infifterai , &
je vous demanderai encore pourquoi cette mufiquede
concert m'arrache des larmes , me ravit ,
me tranſporte , m'enchante C'eſt ſans doute',
parce qu'elle exprime des paſſions, le tout dans la
manière qui lui eft propre , c'est-à -dire ſans que
l'expreffion miſe au chant , fans que la muſique
cefle d'être de la muſique. Sur quoi fondez vous
donc la différence des deux gentes? .. Mais ces
xitournelles qui refroidiſſent l'action , mais ces da
SEPTEMBRE. 1771. 15ς
troutapo
fréquens , ces roulades , ces diminutions, ces
points d'orgues éternels.... Eh ! mon Dieu! qui
vous le difpute? Lifez l'Eſſai , lifez Algaroti ,
lifez le dictionnaire deM. Roufleau ,vousy
verez tous ces excès relevés & condamnés. Mais
vous avez quelque principe caché , quelque choſe
demieux ànous dire. Eh! juſtement , vous nous
avez mis ſur la voie , fans vouloir toutefois vous
expliquer. Il eſt, dites - vous quelque part , un
cliant composé qui est moins mélodieux , moins
rhytmique , moins agréable que le chant fimple ,
maisplus ſavant &plus difficile à ſaiſir : ce chane
négligeant les formes connues de l'air , des deux
récitatifs , &c. s'applique uniquement à rendre les
idées du poère , à ſuivre ſes paroles pas-à-pas.
Celui- ci ne ſera plus gêné dans la marche , je ne
lui ferai pas l'outrage fanglant de vouloir qu'en
écrivant fa pièce , il ſe ſouvienne qu'elle doit
êtremiſe en muſique', ( quorque , àla vérité, j'aie
dit ailleurs tout le contraire , voyez pag. 132 ,
144 , &c. ) & je në ferai que traduire des vers
dans le langage d'Euterpe. Pour toute répanfe
nous nous contenterons d'avertir les Etrangers
que la comédie françoiſe eſttrès -bienplacée aux
Thuilleries ,qu'on y entre & qu'on en fort trèscommodément
, qu'on y joue tous les jours les
piéces des trois grands tragiques , le tour à juſte
prix, &qu'en couléquence,nous penfons, qu'ils fer
ront encore mieux d'aller là qu'à l'opéra . Mais fi
notre auteur perſiſtoit & s'émancipoit juſqu'à convenir
que l'opéra eft le théâtre de la muſique , on
reprendroit ce qui dit ci-deſſus par rapport
aux beaux. arts ; & er Les moyens
qu'ils emploient pour nous plaire , on verroit d'abord
que le premier de tous eſt l'inftrument ca
a épé
Le rappelant
Gvj
156 MERCURE DE FRANCE.
lui - même ou la ſenſation première : or , on a
peine à croire que pour en tirer le meilleur parti
poſſible , il faillecommencer par le gâter. 2°.On
s'appercevra que le ſecond effet , qui eft le ſentiment
de la difficulté vaincue fe perd du moment
que les moyens ſont trop multipliés , & que l'imitation
, ou pour mieux dire la copie, s'eſt aſſez
emparée de notre imagination pour chaffer tout
à-fait l'idée de l'art imitateur ; c'eſt ainſi qu'une
effigie colorée& habillée ne fait qu'une illufion
déſagréable, tandis qu'un tableau de Vandeck
me charme fans me tromper. 3 °. On obſervera
que fi dans le genre propolé , la quantité d'idées
fuggérées reſte la même, ces idées ſont plutôt
offertes que reveillées , & plutôt déterminées
qu'indiquées; de façon que l'eſprit qui connoîtra
l'étendue des moyens & qui ſe verra commandé
dans ſes perceptions perdra à la fois le plaifir de
laſurpriſe &ceux de l'imagination ; d'où je conclus
que la musique ne vaudra rien pour avoir
voulu trop peindre , & c'est ainſi que le principe
ut p tura poëfis a causé de grandes mépriſes toutes
les fois qu'on a voulu l'étendre au- delà de ſes
Jimites.
D'un autre côté , il n'eſt pas moins évident que
Jumoment que nous avons iimmaaginé d'animerla
muſique pour la mettre fur la ſcène , c'eſt une
neceflité pour elle de ne point contredire l'illufiondu
théâtre&de prendre garde qu'un effet n'en
détruiſe pas un autre : mais apprenez - nous quel
eft le terme de cette illufion ,& définiflez - nous
ceque doit pafler à la vraiſemblance lyrique celui
qur a paflé le vers hexamètre, le rouge & les lampions
à la vraiſemblance tragique, & eris miht
magnusApollo. Je crois que fur cet article,l'ex
SEPTEMBRE. 1771. 157
périence exempte de manie &d'enthousiasme, eft
lemeilleur des maîtres. Quelques réflexions qu'on
trouve dans le petit ouvrage ſur l'union de la
poësie & de la muſique avoient déjà mis ſur la
voie,&pluſieurs eſlais qui ont paru dans ce genre
ont déjà prouvé qu'on peut atteindre le but. Je ne
parle pas des drammes charmans de M. de M.
parce qu'ils font mêlés de chant&de proſe ; mais
il me ſemble que M. Philidor n'en étoit guère
éloigné lorſqu'il a donné ſon opéra d'Ernelinde;
car , à deux morceaux près , cetre muſique étoit
parfaitement théâtrale,& les défaurs du poëme
qui en ont empêché le ſuccès auroient été choquans
dans tous les tems , & avec quelque muſique
qu'on y eut adaptée.
J Nous ne quitterons pas notre ſujet ſans nous
donner la latisfaction de dire à quel point nous
partageons l'eſtime que notre auteur témoigne
pour cet excellent compoſiteur , qui n'a certainement
pas perdu de ſon prix pour avoir trouvé un
émuledigne de lui ; nous le louerons même avec
d'autant plus de plaiſir qu'il nous a fait connoître
ſouvent combien il étoit attaché à nos principes ,
dont il connoifloit bien mieux que nous la juſteſſe
& l'étendue . Nous lui avons entendu dire lorfqu'il
donna Tom Jones : Pour cette fois cij'efpère
avoir réuffi. Jamais je n'ai donné plus d'attention
à lafimplicité de mes motifs & à l'unité
de ma mélodie ; c'est ce quej'ai fait de mieux ; &
il ne changea pas d'avis lorſquil vit cet admirable
ouvrage ſi voiſin de ſa chute. Dans Einelinde
il ſuivit les mêmes principes , & c'eſt là - deſſus
qu'il fondoit ſes eſpérances. Parmi les muficiens
M. Jomelli , Galluppi , Piccini , Grétry , &c.&
parmi lesgens de lettresM. Rouſleau , M. l'Abbé
158 MERCURE DE FRANCE.
Arnaud, tous ceux enfin qui ſe ſont occupés de
cette matière n'ont eu qu'un avis. Cominent fel
fait-il quedes hommes d'efprit , & même deshommes
de beaucoup d'eſprit , ayent ſaivi une route
toure opposée ? C'eſt que l'eſprit ne peut que dérai
fonner fur les beaux arts toutes les fois qu'il parlera
ſeul. A ce proposje me rappele une histoire qui
m'a été contée par un Marfeillois , qui avoit fait
du commerce toute fon occupation & qui avoit
paflé ſa,jeuneſle dans les Echellesdu Levanti
Le Bacha , qui gouvernoit la Syrie avant la révolte
d'Aly-Bey , aimoit beaucoup les femmes ,
mais il étoit très difficile , peut-être parce qu'il
les avoit trop aimées. Un Eunuque Egyptien ,
nommé Oſmin , grand connoiffeur en pareilles
denrées, lui ſervoit de pourvoyeur & fréquentoit
tous les marchés de l'Afie , ne ménageant rien ,
ramenant toujours des eſclaves , & ne contentand
jamais fon maître , qui ne manquoit pas de s'é
crier en le voyant revenir avec ſes emplettes , vous
me ruinez , & cela enpure perte. Un jour , dit mon
Marſeillois , je le rencontrai à Smyrne , il étoir
dans le plus grand embarras parce qu'il marchandoitdes
Circaffiennes parmi leſquelles il vouloit
en choisir une qui fut digne de fon maître ; mais
plus il examinoit , moins il pouvoit fixer fon
choix. Je l'abordai , il daigna me confulter.Crois
moi , mon cher Olmin, lui répondis-je , cen'eſt
aucunedecelles-là que je choiſirois : vois-tu cette
petite brune aux yeux bleux que tu parois négli
ger prends- là forma parole & conduis là biett
vîte à ton bacha. Il ſe laiſſa perfuader , & à fix
mois delà de retrouvant à Alep , il vint à moi les
bras ouverts: Nous avons fair merveille, s'écriatik;
elle eft, apréfent la favorite , &j'aireçu une
SEPTEMBRE. 1771. 159
bonne récompense. Mais comment diable as - tu
faitpour devinerſi juſte ? Voici plus de trente ans
queje nefais d'autre métier que d'acheter desfemmes
,&jefais là- deſſus tout ce qu'on peutfavoir...
Ecoute , mon ami , lui répliquaije : lorſque je te
rencontrai à Smyrne , il y avoit trois jours que
j'avois vu débarquer cette jeune eſclave : depuis
ce moment- là , je l'avois toujours révée, toujours
defirée:mon ami , je ne dormois plus ; & fois bien
aſſuré que ſi j'avois eu soo ſequins , ton bacha
n'en auroit jamais été poflefleur. Voilà mon fecret
, voilà toute ma ſcience. J'avois à peine fini
deparler que je m'apperçus que l'Eunuque m'avoit
déjà tourné le dos , mais je crus l'entendre dire en
s'éloignant : Non , je ne m'y connoîtraijamais.
intitulé , Traité du Melo-Drame
ou Réflexions ſur la muſique dramati.
que. A Paris , chez Vallat la Chapelle,
libraire,fur le perron de la Ste Chapelle,
1771 ; in-80. Prix , s liv . relié.
Ona coutume de qualifier de nations rivales
celles que des intérêts oppoſés mettent ſouvent
aux priſes & précipitent dans des guerres longues
&obſtinées ; mais en y regardant de plus près ,
on s'appercevra aisément que ſi les Princes combattent
pourdéfendre ou augmenter leurs états ,
les nations ne connoiſſent guères de véritable rivalité
que dans les choſes qui intéreſſent leur vanité
; ce qui comprend toute eſpèce de gloire ,
cellequi vientdes talens comme celle qui naît des
fuccès à laguerre. En effet, la vanité comme la
lumière peur ſe diftribuer à l'infini ſans s'affoiblir
par le partage; elle eſt toujours active , toujours
éclairée ſur ſes intérêts , & c'eſt ce qui fait que la
jaloufie nationale peut encore exiſter lors même
*Ce morceau qui eſt rrès- intéreſlanr eft l'ouvraged'un
homme auſſi diſtingué par fon rang &
ſa naiſſance que par les talens&fes fumières , &
nous lui avons beaucoup d'obligation d'avoir
bienvoulu ea enrichir le Mercure.
134 MERCURE DE FRANCE.
que l'eſprit du Patriotiſme eſt détruit. Une
guerre perpétuelle s'eſt donc allumée dans l'empire
de l'opinion ; & comme les plus importantes
poſſeſſions de l'ennemi ſont toujours expoſées à la
premiere agreffion , de même dans les rivalités
littéraires les découvertes ſont toujours l'objet
des plus grands débats. Eh! quel François animé
decettenoble ambition,apu ſe contenter de lagloireque
nous avons acquiſe depuis deux fiècles ,& n'a
pas jetté des regards d'envie ſur les Galilées , les
Bacons , les Newtons ? Nous contemplons notre
puiſſance politique , & en nous rappelant la foibleſſedes
premiers Capétiens , nous remarquons
que c'eſt àde riches ſucceſſions que leurs deſcendans
ont dû l'augmentation de leurs domaines :
Craignons d'appliquer ces réflexions à notre empire
littéraire , ou plutôt , en avouant que nous
avons hérité de beaucoup de tréfors dont la découverte
eſt due à l'Etranger , cherchons à nous
confoler par une confidération qui paroît avoir
échappé à la philoſophie de notre âge; c'eſt que
lesnations qui ont le plus inventé ſont peut- être
les moins capables , nonſeulementde perfectionner
, mais de contenir les arts& les talens dans les
meſures qu'un goût ſage& épuré eft en droit de
leur preſcrite. On s'en convaincra facilement ſi
l'on obſerveque chez les peuples qui ont le plus de
découvertes à vanter, il eſt arrivé de deux choſes
l'une ; ou le goût général de la nation a réveillé
l'émulation& provoqué les découvertes , ou les
inventeurs eux-mêmes ont fait naître le goût des
arts qu'ils avoient créés : or dans le premier cas la
paffion dégénère ſouvent en manie ; & dans le
Lecond la doctrine ſe change en dogmatiſme , &
SEPTEMBRE. 1771. 135
l'on voit s'élever une ſecte au lieu d'une école.
Ainſi chez les Grecs l'éloquence dégénéra bientôt
en unevaine déclamation; ainſi chez les Anglois
Melpomène n'eſt encore queShakeſpéar traveſti,&
ce grand homme ſemble n'avoir laiſſé après lui
quedes barrieres au lieu des pierres d'attente qu'il
avoit poſées. Maintenant qu'un peuple ingénieux,
ſenſible & même appliqué s'empare de ces richefſes
étrangères ; qu'il épure dans le creuſet du goût
ces minéraux brutes , mais précieux , nés dans les
flancs de quelque montagne embratée; quellaalime
ou le ciſeau leur donnent la forme& l'éclar ,
&qu'un Public avide, mais difficile & précautionné
, vient enſuite à juger; alors & alors ſeulement,
les choſes ſeront apréciées à leur juſte valeur
, pouflées à leur dernière perfection & furtout
conſervées dansleur intégrité. Tel eſt le for
de la France ; à cette différence ſeulement que c'eſt
fans renoncer à l'honneur de pluſieurs découvertes
qu'elleprétend à la palme du goût , & qu'à la fois
juge & ouvrière , elle peut être pour les autres
peuples ce qu'eſt l'Académie Françoiſe pour elle
même.
Parmi nombre de preuves qui pourroient juſtifier
cette opinion , je me bornerai à un des objets
qui lui tiennentde plus près &dont l'examen nous
aconduits à ces réflexions,je veux parler de la mufique
, celui de tous les arts ſur lequel nous ayons
le moins de droits à réclamer à titre d'inventeurs.
Que diroit le reſte de l'Europe ſi , au bout de vinget
ans à peine écoulés depuis que la muſique italienne
, ou pour mieux m'exprimer , la véritable mufiquea
été implantée en France , nous étions tout
près d'en atteindre la perfection ; fi nous étions
même parvenus à en connoître & les moyens &
Ies effers ; àlui aſſigner ſon domaine & àlui pref
136 MERCURE DE FRANCE.
,
en
crire ſes différens emplois , foit que livrée à ellemême,
elle voulût briller de fon propre éclat , ſoit
qu'unic à la poéfie , elle en développât, elle en exagérât
pour ainſi dire les produits ; ſoit enfin qu'attachée
au drame elle en ſuivit la marche
multipliât l'action&en fortifiât l'intérét ?Ce tableau
féduiſant n'eſt pourtant point un rêve , ſi l'on en
croit l'auteur d'un livre intitulé , Traitédu Melo-
Drame , ouvrage que nous annonçons au Public
avec une confiance à laquelle les productions
récentes ne nous ontguères accoutumés. Ce fera
ſansdoute avec plaifir qu'on y verra nos compofiteurs
comparés , préférés même aux premiers maîtres
d'Italie , & nos eſſais de muſique dramatique
propoſés pour modèle à toutes les Nations.
Allertions hardies ſans doute , mais flatteuſes &
encourageantes , & fur-tout intéreſſantes par les
raiſons auſſi ſavantes qu'ingénieuſes ſur leſquelles
elle eſt établie . Pénétré comme notre auteur
d'eſtime &de reconnoiſſance pour les maîtres qui
ont enrichi depuis quelque tems notre ſcène italienne
, devenu le vrai théâtre lyrique , fi nous
différons d'opinions avec lui ſur quelques objets ,
c'eſt parce que nous croyons qu'un ouvrage commele
fien étoit encore néceflaire pour développer
nombre didées abſtraites & fugitives qui embarraſſoient
les routes de l'art ; pour prévenir furtout
l'inconvénient de l'imitation & de la dégénération
du genre en manière , en un mot pour mettre
les préceptes à la place des exemples. Nous
penfons encore que pour conduire la muſique àſa
dernière perfection , il faut joindre la ſcience qui
éclaire au goût qui aprécie ; c'eſt- à- dire , qu'il
faut ſavoircompoſer , &cependant avoir plus entendu
que compofé; qu'il eſt encore important
den'êtredans aucun parti , ni dans celui des Ita
SEPTEMBRE. 1771. 137
liensdont les principes ſont peut-être trop exclufifs
, ni dans celui des François qui répugnent
quelquefois à l'aveu de la ſupériorité dans autrui;
qu'on doit encore connoître le génie des différens
peuples & la manière dont ils ſont affectés
par les ſons ; qu'à toutes ces connoiſlances préliminaires
il faut joindre l'eſprit philoſophique
qui ſert de guide dans la diſcuſſion , & fur-tout ce
talent ſans lequel on n'enſeigne , on ne perfuade
rien , celui d'écrire avec chaleur , intérêt & clarté.
Enfin après avoir tout exigé , nous reconnoiffons
avec non moins de ſurpriſe que de plaiſir que toutes
ces conditions ſe trouvent remplies par l'auteur
dont l'ouvrage va nous occuper , non dans la
formed'un extrait ordinaire , parce que toutes les
vérités qui s'y trouvent renfermées perdroient à
être déplacées , mais en nous attachant aux idées
lesplus importantes , c'est-à-dire celles qui méritent
leplusd'êtrediſcutées&même refutées.En effet
ceux qui voudront voit en quoi l'auteur a eu raifon
ne peuvent mieux le trouver que dans ſon
livre , tandis que nous concourrons avec lui aux
progrès de l'art , ſi nous parvenons à rectifier celles
de ſes idées qui nous en paroiſſent ſuſcepti
bles.
Il ne s'agira pas ici de reveiller les diſputes po
lémiques qui ont agité la capitale depuis la fameulemiſſionde
1752, pendant laquelle on vitde
pauvres ultramontains ſimples & ſans lettres, prêcher
, convertir & faire des miracles ; mais il ſera
néceſſaire de ſe rappeler avec notre auteur quelle
fut la marchede nos connoiſſances en muſique ;
car nos idées ne ſe ſont pas toujours étendues aufſi
rapidementque notre goût , & la véritê mêmen'a
pu établir ſon empire ſans contracter quelques
dettes avec la mode & le préjugé ; nous direns
138 MERCURE DE FRANCE.
donc enpeu de mots qu'une lettre ſur l'opérad'Oma
phale avoit déjà donné le ſignal d'une révolution
prochaine à- peu-près comme les météores & les
comètes annoncent la chûte des Empires , lorſque
la muſique italienne fit ſa première invaſion dans
lacapitale. Il eſt paflé en uſage, de nos jours , que
lesmanifeſtes&les déclarations de guerre ſuivent
les armées au lieu de les précéder ; la même choſe
arriva dans cette occafion . On reconnut dans un
écrit plein de ſel,intitulé ,lepetit Prophéte , &c.
l'auteur de la lettre ſur Omphale , ou plutôt on
reconnut un homme d'eſprit qui en ſavoit plus
qu'il n'en avoitdit , & qui ne vouloit parler que
parparabole.
favoix
Mais déjà les exemples ſuffiſoient aux préceptes&
il étoit tems que ceux - là entendiſſent qui
avoient des oreilles pour entendre. C'étoit cependant
le plus petit nombre , & M. Roufleau jugea
que la vérné avoit encore affez d'ennemis pour
qu'il lui convînt de la défendre : mais en lui prêlui
donna ſa livrée: préſentée ſous
la forme du paradoxe , elle eut plus de célébrité
que de crédit; elle convainquit & révolta , & l'affaire
fut appointée. M. Roufleau ne le contentoit
pas de profcrire notre ancienne muſique , il ne
vouloit pas nous laifler l'eſpérance d'en avoir une
meilleure; notre langue même àl'entendre fe refuſoit
abſolument aux puiſſances de la mélodie.
Quels cris ne s'élevèrent pas alors! on ne prévoicit
pas fans doute les heureuſes reftitutions dont cette
injustice feroit ſuivie , autrement ont eût defire
qu'il continuât de nous injurier &de nous enrichir,
& on l'eût comparé à ce magiſtrat ſi ſouvent
applaudi au théâtre qui répare de ſes propres fonds
l'erreur qu'il a commiſe. Quelquetems après un
homme de génie , dont tous les ouvrages concou
SEPTEMBRE . 1771. 139
rent à prouver cette vérité , que la même préciſion
qui dirige l'eſprit dans les calculs les plus fublimes
eſt encore l'inſtrument caché du goût le plus
fin& le plus délicat , ne dédaigna pas de s'occuper
de la muſique , &ſes regards y répandirent la
lumière. M. d'Alembert , en condaminant en général
la muſique françoiſe , lui laifla deux motifs
de confolation en lui enſeignant les moyens de
s'améliorer & en dévoilant en même tems les erreurs
de la rivale. Inſenſiblement les eſprits ſe
rapprochoient ; le goût ſe perfectionnoit. Des
compoſiteurs , remplis de talens & d'émulation
avoient profité de certains lieux de franchiſe pour
introduire cette contrebande précieuſe à laquelle
le régime prohibitifde l'opéra étoit fi fort oppoſé.
Mais la verve qui nous précipite dans la carrière
ne nous poufle pas toujours vers le but ; ſouvent
même nous ignorons l'endroit où il ſe trouve ,
tandisque la critique aſſiſe à l'écart a ſes yeux fixés
fur lui ,&rit detous les efforts qui en éloignent.
Un amateur s'aviſa donc unjour d'obſerver que fi
les Coimpofiteurs François imitoient le faire des
Compoſiteurs Italiens , les poëtes lyriques reſteroient
encore attachés aux anciennes formes ; de.
forte qu'il s'introduiroit une contradiction marquée
entre l'intention du poëte & celle du muficien.
C'eſt que les premiers étudioient Jyomelli
&Galuppi , & que les autres n'étudioient pas Métaſtaſe.
Il s'apperçut encore que le Public tomboit
dans une plus grande erreur lorſqu'il attribuoit
aux poëmes modernes tout le dégoût qu'il
éprouvoit à l'opéra , & lorſqu'il demandoit qu'on
composât des chants nouveaux ſur des paroles
anciennes ; choſe abſolument impoffible ! ces obſervations
lui inſpirerent l'idée de ſcruter davanta
geles effets de la muſique &de chercher quel étoit
140 MERCURE DE FRANCE.
le caractère diſtinctifde la bonne muſique. Il erut
l'avoir trouvé dans la forme périodique qui fait
le charme de tout langage en proſe, en vers ou en
muſique , & il fit un rapprochement aflez heureux
de la période oratoire&de la période muſicale. Il
reconnutque ſi la muſique étoit eſſentiellement un
chant , ce chant devoit être une vraie période ,
ayant ſes membres aflortis , ſes repos balancés ,
ſamarche conféquente &ſon rhytme reflenti. Il
obſerva que l'expreſſion muſicale étant beaucoup
plus ſenſible&beaucoup moins rapide que celle
dudiſcours, les périodes en muſique ne pouvoient
pas ſe ſuivre& s'enchaîner les unes aux autres , ce
qui obligeoit les muſiciens à ſe concentrer pour
ainſi dire dans une idée qui feroit à elle ſeule un
petit dilcours ou un petit poëme dont le chant &
les accompagnemens ſeroient à la fois le ſujer& le
commentaire , &dont la muſique feroit en mêmetems
l'expoſition & le développement. En effet
L'expreffion muſicale étant agréable par elle-même
&par fon concours avec les paroles , l'oreilles'y
arrête avceplaifir , &l'etprit qui est d'intelligence
avecelle ne ſe plaint pas de voir la marche retardée.
C'eſt ainſi qu'une penſée exprimée avec ſimplícité,
développée avec génie ,ornée avec goût
& répétée avecgrace forme un ouvrage qui a reçu
le nom d'air , aria. Il ſurvoit dela qu'un poëte qui
compoſoit des vers deſtinés à être mis en muſique
devoit aflujettir ſa marche aux formes indiquées
ci -deſſus , qu'il ne lui ſuffifoit plus d'écrire
en vers libres des ſcènes de tragédie , mais qu'il
devoit s'occuper encore de réſerver une fituation,
unmouvement , une penſée propres à être renfermés
dans une période muſicale , & cette période
muſicale exigeoit qu'on lui donnât pour baſe une
période poëtique , ou plutôt une période dont l'en.
SEPTEMBRE. 1771 : 141
lemble&lesdétails fuſſent ſoumis aux vrais princi
pesde la rhytmopée ; il falloir donc, s'il étoit poſſio
ble , écrire comme l'immortel Métaſtaſe , ou du
moins tâcher de l'imiter. Mais d'un autre côté,
les auteurs qui compoſoient des drames pour la
comédie italienne ſe contentoient en écrivant leurs
ſcènes de quitter le langage de la proſe dans les
endroits qu'ils croyoient les plus favorables à la
muſique , & ſe livroient enſuite à leur facilité,
ſans craindre d'embaraſler le muſicien , ſoiten lui
offrant trop d'idées à la fois , ſoit en les lui préſentant
au hafard , tantôt d'un façon trop complexe
, tantôt avec trop de développement ; d'où
il arrivoit que la nouvelle muſique portoit un caractère
métif qui la décréditoit ſouvent aux yeux
des amateurs. Toutes ces réflexions jettées ſur le
papier formèrent une brochure de cent pages au
plus , mais qui fut accueillie par les artiſtes &les
gens de lettres , & qui obtint entr'autres le fufrage
de M. l'AbbéMétaſtaſio,de MM. Gyomelli Gre.
tri & Philidor . Elle eut un autre ſuccès non meins
flatteur , qui tourna au profit du Public; c'eſt que
les principes qu'elle renfermoit ayant été adoptés
parunhomme très- diftingué dans la littérature ,
il voulut bien les juſtifier par des exemples dont
aucun précepte ne peut approcher & auxquels le
Public applaudit tous les jours avec tranſport &
reconnoiſſance.
C'étoit le fort de ce petit ouvrage de produire
beaucoup mieux que lui- même , ſoit qu'il fût approuvé
, foit qu'il fût refuré ; car c'eſt particulièrementàlui
que nous devons le traité du Mélodrame
, comme l'auteur a bien voulu nous le
diredans ſa préface. Il ya long-tems que ces idées
toutes raiſonnables ſur la muſique ſe trouvoient
en contradiction avec les ſenſations du Public ,
142 MERCURE DE FRANCE.
peut-être même avec les ſiennes , lorſque cet ou
vrage-ci lui donna occafion de les publier. Il crut,
dit-il , que tout principe de goût éroit détruit , &
qu'on étoit retourné à ces tems de barbarie où les
arts neconnoifloient d'autres loisque le caprice des
artiſtes . * Sans doute ſon mécontentement aug-
* Il ne ſera peut-être pas hors de propos de rapprocher
ici le jugement que M. l'Abbé Métaſtaſio
àporté de cet ouvragedans une lettre qu'il a écriteà
l'auteur , & qui a été inférée dans la Gazette
Littéraire , tome vi°. « Je n'ai pu lire votre ou-
>>> vrage , dit cet illuſtre lyrique , ſans le plus grand
>>>étonnement. On peut , par ce ſeul eſlai ,jugerde
>> la fineſſe de votre eſprit , de la ſolidité de votre
>>>goût & de la profondeur de vos connoiſſances
>>dans les arts: il n'eſt point d'Italien qui ait porté
>> ſes vues & ſes réflexions auſſi près des premières
>>ſ>ources du plaifir vif&délicat que produit , &
>> que pourroit produire encore plus efficacement
35notre drame muſical L'analyſe ingénieuſe que
> vous faites du rhytme &du chant périodique de
nos airs ; la manière adroite & neuve dont vous
faites ſentir l'obligation de n'enſevelir jamais
le motif principal dans les ornemens accefſoires
; l'heureuſe comparaiſon que vous éta-
→bliflez à ce ſujet entre l'art de la muſique & celui
du deſſin , où le nud doit toujours ſe faire ſentir
au travers des draperies ; vos remarques ſur les
progreffions au moyen deſquelles ondoit en paffant
du ſimple récitatif au récitatif compofé,
>> imiter les altérations qui naiſſent du jeu des paf-
>> ſſions violentes , & pluſieurs autres endroits de
>votre diflertation que je ne cite pas pour ne pas
>>la tranſcrire en entier, font encore moins pré
SEPTEMBRE. 1771. 143
menta & ſon zèle redoubla en voyant paroître le
dictionnaire de muſique de M. Roufleau, car on ne
peut ſe diffimuler que par une fatalité fingulière, il
le trouve que cet illuſtre auteur eſt tombé dans la
même barbarie , & que les principes ſur l'unité de
la mélodie ſont ſi conformes àceux de l'eſſai qu'il
les a appuyés ſur les mêmes exemples, témoins les
articles duo , récitatif, &c. Ce n'eſt pas tout , le
Journal Etranger & la Gazette Littéraire avoient
répandu ſucceſſivement les germes les plus féconds
de tout ce qu'une pratique induſtrieuſe peut
apprendre d'une imagination brillante & philoſophique
; déjà même ces principes étoient auroriſés
par le ſuccès de pluſieurs ouvrages récens : il
faut donc en convenir , a tout cela n'étoit qu'erreur
, jamais il ne fut plus néceſſaire de reveiller
la critique &de venger le bon goûτ .
Une choſedevoit cependant embarraſſer notre
auteur ; verſé comme il l'eſt dans la muſique, connoiflant
tout le mérite de la muſique italienne &
toute la défectuoſité , ou plutôt toute la nullité
>> cieux par la vérité qui leur eſt propre que par
>> les avantages immenfes que pourront y puiſer
>> les artistes , &c. >> L'auteur du Traité du Mélodrame
a omis à deſſein ce témoignage flatteur
pour ne s'occuper que de l'article où M. l'Abbé
Métaſtaſio ſe plaint avec les graces qui lui font
naturelles , de la préférence donnée à la muſique
fur la poësie , mais il n'a pas pris garde que cet article
eſt rélatifà un paſſage où l'auteur de l'eflai
attribuoit les progrès de la muſique chez les Grecs
àun effort qu'elle fit pour ſe ſéparer des paroles
auxquelles elle étoit plutôt enchaînée qu'attachée.
144 MERCURE DE FRANCE.
de ce que nous appelons la muſique françoiſe ; indigné
fur-toutde la barbarie dans laquelle notre
opéra eſt encore plongé , comment pouvoit - il
n'avoir pas beaucoup d'idées communes avec les
auteurs qu'il critiquoit ? N'étoit- il pas même aflez
probable que le plus grand tort qu'ils avoient á
ſes yeux étoit de l'avoir prévenu ? Il eſt vrai que
c'eſt celui qu'on pardonne le moins. Pour réſoudre
toutes ces difficultés, il faut paffer tout de
ſuite à ſon idée favorite; c'eſt l'enfant chéri de
fon imagination , &qu'il préfère à une nombreuſe
familledont nous croions cependant qu'il pourroit
tirer plus de fatisfaction .
aJe
Faiſons - le parler lui - même , afin de donner
plusde force&de conciſion à ſes opinions. Il s'adrefle
aux François italianiſans&leur dit :
vous félicite d'avoir abandonné vos vieilles plalmodies
pour vous faire initier dans la bonne mufique
dont les Pergolèze , les Galluppi vous ont
facilité l'accès , mais je ne puis m'empêcher de
vous plaindre d'avoir pouflé l'enthousiasme juſqu'à
prendre vos maîtres pour des modèles. Qui
fans doute , la muſique italienne eſt belle & touchante;
elle connoît ſeule toute la puiſſance de
Pharmonie & de la mélodie; ſa marche , ſes
moyens , ſes formes habituelles font très-propres
àlui donner tout le charme dont elle eſt ſuſceptible
: fimple & préciſe dans le récit ordinaire
hardie & pittoreſque dans le récit obligé ; mélodieuſe
, périodique , cadencée , une enfin dans
Tair, ellenous offre des procédés méthodiques &
fondés ſur ſa propre nature. Mais tout cela ,
qu'est-ce en derniere analyſe ? De la muſique , un
concert. Que ſi vous tranſportez ſur un théâtre
toutes ces formules nouvelles , fi vous voulez les
employer
SEPTEMBRE. 1771. 145
employer pour faire mieux qu'un drame ordinaire
, pour exagérer dans votre aine toutes les
impreſſions que la ſcène , que la déclamation fimpleont
coutume de lui faire éprouver , vous
verrez que votre art ſera contradictoire à votre
objet & vos moyens à votre fin. J'adopterai avec
plaifir tous vos principes ſur l'unité de la mélodie
&ſur la période muſicale ; mais je m'appercevrai
bientôt que tandis que les accens de lexpreffion
théâtrale ſont ſans liaiſon , ſans méthode , fans
ordre encyclique , vous ne cherchez à charmer
mes oreilles que par des chants ſuivis , qui ont
leur rhytmopée preſcrite , leurs membres balancés
, leurs retours marqués : J'admire votre inftrument
, mais plus je l'admire , &moins je trouve
qu'il cadre avec ſon objet. Auſſi vous eſt-il impoſſible
de diſſimuler le principe de vos erreurs.
La muſique , une fois tranſportée ſur le théâtre
vous voulez qu'elle y règne ; vous ne craignez pas
de lui ſoumettre la poësie; vous oſez même dire
à celle- ci , aflujettiflez - vous à certaines formes ;
reflerrez vos penſées , réduiſez vos tropes , vos
figures afſortiſſez vos metres ; enfin
ceſſez jamais de prévoir la muſique.... Erreur
monstrueuſe ! fubordonner le fond à la forme &
facrifier l'orateur à l'interpréte ! Ne ſoyez donc
plus étonnés ſi de tels principes produiſent des
fruits dignes d'eux. Vous en jugerez aisément ſi
vous aſſiſtez à un de ces opéras que vous admirez
le plus. Inutilement le cigne de l'Italie réuniſſant
Pélégance de Racine à la nobleſſe de Corneille ſe
ſera montré l'Emule de Voltaire ; inutilement un
Jomelli , un Gallupi auront développé toute la
magie de leur art ; des actrices froides & ridicules,
descaftrats inanimés , de longs récitatifs débités
G
ne
146 MERCURE DE FRANCE.
àl'inſçu d'un parterre bruyant , des points d'or
gues, des diminutions , des roulades auront bientôt
fait diſparoître Caton & Regulus , & vous
n'aurez vu qu'un concert groteſque où quelques
momens de raviſſement font achetés par cinq heu
res d'ennui &de mécontentement... & n'allez pas
dire que c'eſt la faute du genre en lui-même , ou
de la forme que le Melo -drame a reçue en Italie;
car , prenez un air en duo , ou tout autre morceau
iſolé , vous verrez que la paſſion pour la
mélodie vous fait facrifier à chaque inſtant la vé
rité de l'expreffion au charme de la muſique. Souvent
les deux premiers vers de votre air vous auront
fourni le ſujet de votre chant ; eh bien! quoiqu'il
y ait variété d'expreſſion dans ceux qui fuivent
, la mélodie conſerve fon motif& reſte conféquente
à elle-même. Bien plus, fi vous compoſez
un duo dialogué , vous ne craindrez pas d'appliquerlamêmemélodie
à la demande&àla réponſe
comme
Nei giorni tuoi felici
Ricorda ti di me.
Perchè cosi mi dici
Anima mea , perchè ?
Ainfi le vice dubeau chant, ou dela musique
telleque vous la conſervez , eft un vice inhérent ,
&que vous ne parviendrez jamais à détruire tant
que vous vous occuperez de la muſique en ellemême
,&que vous ne la conſidérerez pas comme
le ſimple interpréte de la ſcène . Mais direz vous,
comment cette muſique fi belle & fi touchante
mériteroit- elle d'être proſcrite , & comment ac
SEPTEMBRE. 1771. 147
corder lejugement que vous en portez avec les
effets qu'elle a produits tant de fois fur vous? C'eft
icı levéritable myſtère de ma critique , & je vais
vous le dévoiler. Ily a deux fortes de muſique ,
unemufique fimple& une muſique compoſée, une
mufique qui chante & une muſique qui peint , ou
fi l'on veut ure muſique de concert & une mufique
de théâtre. Pour la muſique de concert , fuivez
les principes de M. l'Abbé Arnaud , de l'autour
de l'Eflai ,de M. Rouſſeau , &c.; choiſulez
debeaux motifs , ſuivez bien vos chants , phrafés
- les exactement & rendés - les périodiques ,
rien ne ſera meilleur. Mais pour la muſique de
théâtre , n'ayons égard qu'aux paroles & conten
tons-nous d'en renforcer l'expreſſion par toutes
les puiſſances de notre art. Ici j'oublie tous les
principes analogiques , auxquels j'avoue que la
muſique eft redevable de ſes plus grands effets . Je
ne m'embarafle plus des formes du recit ni de cellesque
vous donnez à l'air ; je néglige enfin toute
idée de rhytme& de proportion : je ne veux qu'exprimer
chaque penſée , que rendre avec exactitudetout
ce que je voudrai peindre. Je quitterai
mes motifs , je les multiplierai , je les tronquerai ,
je mêterai l'air & le recit , je changerai les rhytmes
, je mutilerai les phraſes , mais je ſaurai bien
vous en dédommager ; car il ne paflera ici tonnerre
, ni torrent , ni ramage, ni murmure que
je ne fois en état de vous le décrire , ut pictura
poëfis , ut pictura muſica. "
Le moment est enfin arrivé d'interrompre notre
auteur, & comme c'eſt à notre tour de parler
nous obſerverons qu'il vient de décéler la cauſe
de tout ce mal-entendu. Il a cru avec bien d'autres
que l'imitation étoit l'objet des beaux arts ,
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
&que c'eſt d'elle ſeule qu'ils tiennent l'empire
qu'ils exercent ſur nos fens, principe que je crois
abſolument faux. Ceci tient à des idées un peu
abſtraites & qui demanderoient un ouvrage ad
hoc; mais qu'importe que ces idées ſoient déve
loppées , pourvû qu'elles ſoient ſaiſies ! D'ailleurs
nous vivons dans un tems ou quiconque a quelque
choſe de bon à dire, doit ſe preſler , de crainte
d'être prévenu.
La nature étant le ſyſtême complet de tous les
êtres , &les hommes qui n'ont d'idée que par l'entremiſe
des ſens ne pouvant rien imaginer , mais
ſeulement abſtraire & cumuler , diſtribuer & fe
xeſſouvenir , il eſt impoſſible d'exciter en eux des
ſenſations qui ne ſoient pas priſes dans la nature.
Il eſt une autre acception du mot nature qui renferme
l'abſtraction de tout concours de l'art dans
les êtres que nous voulons conſidérer , mais cette
acception eſt toujours très-vague & ne peut avoir
Lieu ici ; car un arbre enté n'eſt pas l'ouvrage de
la nature , & cependant le tableau qui le repréfente
eft appelé une imitation de la nature. Qui
eſt-ce donc qui ſera hors de la nature ? c'eſt tout
ce qui eft contradictoire ; comme , par exemple ,
qu'un tyrandéclare ſon amour dans le même ſtyle
qu'un berger; qu'un homme paſſionné differte
&qu'un homme froid s'exprime avec enthouſiaſme,
tout cela est contre nature , non pas en foimême;
car un diſcours paſſionné ni un raiſonnement
ſuivi ne font pas contre nature , mais en
conféquence de quelques données précédentes. Il
fuitdelà que comme toutes nos ſenſations font
dans la nature , tout ce qui ne ſera pas contradictoire
à des idées antérieures & auxquelles norre
eſprit auradéjà confenti ſera exactement dans la
SEPTEMBRE. 1771. 149
nature , de forte qu'il ſera impoſſible d'écrire ou
de parler raiſonnablement ſans imiter la nature ,
ou plutôt ſans être la nature même. Mais les
hommes ont bientôt reconnu que l'habitude ou le
ſpectacle de ces actions naturelles & raiſonnables
ne ſuffiſoit pas à leur bonheur ; il leur falloit de
nouveaux plaiſirs ,& ils en ont trouvédeux ſources
fécondes , 1º. La nature leur offroit quelques ſenſations
plus agréables que les autres ; ils ont cherché
à les multiplier ou à ſe les rappeler. 2°. Les
organes de leur entendement plus fins , plus déliés
que ceux des animaux , fur- tout dans l'état ſocial
, exigeoient de tems en tems certaines émotions
propres ày renouveller le mouvement & à
faciliter la circulation néceſſaire à ce confluent
mystérieux où aboutiſſent toutes les ſenſations :
c'eſt là l'origine de la curioſité &de l'amour des.
ſpectacles . La douleur d'une mère éplorée qui
croit avoir perdu ſon fils , ſa joie au retour inopiné :
decet enfant , les révolutions ſubites d'un amour
forcené , les élans de l'ambition ou les faillies de
la colère , tout cela parut aux hommes un moyen
de ſentir , de renouveller pour ainſi dire leur exiftence.
Delà deux ordres de plaiſir , les ſenſations
agréables , les ſenſations fortes. Celles - ci ſont
fuffisamment connues , mais les premières ſe dérobent
abſolument à la théorie , parce qu'on ne
connoît le rapport des objets avec nous que par
l'impreſſion qui en réſulte. Ileſt impoſſible de di--
re pourquoi le criſtal des eaux , oppoſé à la ten- ,
dre verdure des gaſons & aux maſles plus
rembrunies des ombrages produit une ſenſation
agréable : c'eſt une affaire de mécanil-
& ce mécanisme , ce n'est pas nous qui
l'avons inventé. Or, ſi je ne puis connoître que
me
Giij
150 MERCURE DE FRANCE.
commeun fait le plaifir que je goûte en voyant
unbeau payſage, comment pourrai -je me rendre
compte de celui que j'éprouve lorſque j'entends
les fons ſucceſſifs de la mélodie, ou les fons fimultanés
de l'harmonie ? J'en dirai autant du rhytme,
foiten mufique , foit en poësie : j'en dirai autant
del'éclatd'un marbre uni , de la ſymmétrie d'une
colonade , de la variété des couleurs dans une
marquetterie , &c: &c.
Cependant les hommes avoient à peine nombré
cesdifférens effets dont ils ne pouvoient affigner
les cauſes , qu'ils commencerent à les rapprocher
&àles comparer. L'aſpect d'un beau viſage&
celui d'une belle vallée font , quoiqu'à un degré
différent , deux ſources de volupté pour les yeux
qui les confidèrent. Mais cette bouche charmante
dont j'admirois la fraîcheur va redoubler d'attraits
fi elle vient à ſourire ; car qu'est-ce que la
beauté fi elle ne promet pas les plaiſirs ? Rempli
de ces douces émotions , je cours contempler la
vallée prochaine; le printems vient de renaître ,
elle eſt émaillée de fleurs & couverte de verdure ;
mais tandis que je la conſidére , le ſoleil qui perce
un nuage lui prête un éclat inattendu : ce furcroit
de charmes modifiant mon ame d'une façon àpeu-
près ſemblable à celle que je viens d'éprouver
quelques momens plutôt ; ma nouvelle ſenſation
reveille ma première idée , &je ſalue cette riante
vallée où je retournerai avec empreflement tant
que le fourire de la beauté me fera defirer celui de
la nature. Ici la nature imite la nature ; un plaîfir
, un ſentiment en reveille un autre & les impreſſions
légères acquièrent de l'importance en ſe
joignant à celles qui ſont ſenſibles & profondes .
C'eſtainſi que les bois, les fleuves , les forêts dont
SEPTEMBRE. 1771. 191I
Taſpect eſt agréable pour tout le monde , ont un
charme particulier pour les amans & pour tous
les hommes paſſionnés.
Ce qu'eſt la nature aux paſſions de notre ame,
les beaux arts le font à la nature & aux pallions à
lafois , c'est- à-dire qu'ils offrent un plaifir poſitif
&un plaisir de relation. N'en doutons pas ; de
même qu'un beau payſage attire & charme nos regards,
de même des accens mélodieux , une ſuite
de mots cadencés portent dans nos ſens un plaiſir
qui leur eft inhérent & qui eſt antérieur à toute
unitation . Telle est la véritable originede la poéfie
&de la musique , & c'eſt de leur propre fond
quecesarts ont tiré les formules , les lois mêmes
qui les retenantdans de juſtes proportions commencerent
déjà a joindre le ſentiment réfléchi de
tadifficulté vaincue au plaifir immédiat de la ſenfarion.
Mais plus l'eſprit des homines ſe perfectionnoit,
plus il devenoie avide de ſenſation : ce
ne fut doncpas affez pour les beaux arts de plaire
par eux-mêmes , il fallut qu'ils s'animaſſent pour
ainſi dire , & qu'ils s'uniflent au ſyſtême entier de
nos perceptions : on exigea qu'ils réveillaſſent en
nous le plusgrandnombre d'idées qu'il feroit pof
fable, fans toute fois que l'occupation de notre
entendement dégénérât en fatigue. Ici commence
leur troiſième progrès : d'abord ils ont produit un
plaifir fumple & immédiat , enfuite ils ſe ſont affervis
à des formes priſes auſſi dans leur propre
eflence, &le plaisir de juger a été ajouté au plaifir
de fentir ; enfin ils ſe ſont efforcés de reveiller en
nous un grand nombre d'idées , & alors l'effer
qu'ils ont produit a été composé de l'impreſſion
immédiate , du jugement réfléchi & du charme
attaché à la variéré , ou plutôtà l'exercice doux &c
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
facile de notre entendement. Ce n'eſt pas tout encore;
il faut examiner attentivement ce dernier
principe; car nous trouverons qu'il peut nous
modifier de quatre façons différentes : par la ſeule
variété , par l'intérêt , par la ſurpriſe&par l'imagination.
Par la variété , parce que la ſucceſſion
feuledes idées produit un effet agréable ; par l'intérêt
, prce que l'homme étant un être ſenſible
par excellence , toute ſon exiſtence eſt liée à ſes
paffions, & que de toutes les idées celles qui le
Hattent le plus font celles qui le rappelent plus
fortement à lui-même ; par la ſurpriſe , parce que
moins les ſenſations ſont attendues , plus leur impreffion
eſt vive & profonde ; par l'imagination ,
parceque tous les objets s'embelliffent par elle ,
foit que l'abſtraction nous permette de les dégager
de tout alliage impur , loit que le plaifir de
les produire ajoute à leur prix , en intéreſlant notre
amour- propre qui ſe mêle de tout. Ainfi ne
foyez plus ſurpris de voir notre oreille ſuperbe
sepouffer l'artiſte qui nous définit ce que nous
voulons concevoir,& qui nous décrit ce que nous
voulons imaginer. Tels ſont les poëtes Allemands
qui, pour trop détailler , me donnent la fatigue
que j'éprouve en lifant une démonstration géométrique
ſans être aidé de la figure , & ne m'offrent
ſouvent qu'un plan au lieu d'un tableau.
Tels étoient encore les anciens compofiteurs François
lorſque pour imiter le ramage des oiſeaux ils
introduifoient dans leur orcheſtre ces petites flûtes
qu'ils nommoient des tailles , & dont l'effet
diſparate faifoit oublier la muſique ſans rappeller
legazouillementdes oiſeaux.
Réſumons donc , & reconnoiſſons qu'au lieu
d'attribuer l'effetdes beaux arts à un ſeulprincipe
SEPTEMBRE. 1771. 153
comme on l'a tenté dans un ouvrage très-eſtimable
d'ailleurs ; on peut en compter fix , favoir , la
fenſation immédiate , lejugement ou le ſentiment
de la difficulté vaincue , la variété ou les idées
reveillées , l'intérêt ou les paffions , enfin la furpriſe
& l'imagination. Il n'est pas beſoin de dire
que ces principes peuvent ſe combiner de différentes
manières ; que la ſurpriſe peut naître auſſi de
ladifficulté vaincue , & que ce ſentiment peut encore
ſe répandre ſur tous les autres effets. Nous ,
nous ſommes contentés de les placer ici dans un
ordre finthétique , ſuivant qu'ils nous ont paru
pouvoir exiſter indépendamment les uns des autres.
Maintenant appliquons ces principes à la muſique;
nous nous appercevrons aisément que ecr
art ne conſiſte pas ſeulement dans l'imitation : en
effet un muſicien qui voudroit nous repréſenter le
point du jour n'auroit rien de mieux à faire que ,
d'employer quelqu'un de ces poliflons qui gagnent
leur vieà contrefaire ſur les boullevards le
chant de l'alouette ou celui du roſſignol ; de même
pour imiter un bruit de guerre ou celui d'une
tempête , un organiſte fouleroit aux pieds toutes
ſes pédales & appuieroit le bras entier ſur ſon clavier
; invention ingénieuſe d'un muſicien François
qui eſt conſtamment applaudi au même lieu
où l'inimitable Pagin fut fifflé. Tous ces vains
efforts font rejettés par le goût avant que d'être
condamnés par la critique; mais fi un compoſiteur
habile , en ſuivant les formes générales ,
c'est -à-dire , en conſervant le rhytme de la mélodie,
fait par des fons analogiques , par des impreffions
détournées & fugitives me retracer le
bruit des flots agités , ou l'incertitude du pilote
: Gv
154 MERCURE DE FRANCE.
effrayé , mon eſprit ſe reveille , mon imagination
s'échauffe , je me tranſporte au loin ſur un promontoire
, d'où je confidère le vaiſſeau battu par
les vents , je vois briller l'éclair, j'entends les cris
des matelots , & déjà le tableau animé n'eſt plus
l'ouvrage du muficien , c'eſt celui de mon imagination,
Que ſera-ce fi tandis que mon ame eſt
trompée par ce preſtige , une petite partie demon
intelligence reſte pour ainſi dire en fentinelle ;
obſerve l'artiſte & s'écrie de tems en tems : exceltent
paſſage du fecond violon , bravo l'alto , belle
modulation , &c Alors rien ne manquera à mon
plaifir , & certainementje ne le dois pas à la ſeule
imitation.
Avançons & tâchons d'atteindre notre auteur.
Vous avouez , lui dirai - je , que l'auteur de l'Effaifur
l'union de la Poëfie & de la Mufique a bien
connu&bien développé les principes de la muſique
mélodieuſe & chantante que vous appelez
muſique fimple & que vous réléguez dans les
concerts , parce qu'elle est bonne ; mais s'il eft de
l'eſſence de la muſique d'être mélodieuſe; fi les
formes de cette muſique , qu'il vous plait d'appeler
muſique de concert, ſont les plus belles que
l'art puifle vous préſenter , comment voulez-vous
compoſer votre prétendue muſique dramatique
fans ceflerde faire de la muſique ? J'infifterai , &
je vous demanderai encore pourquoi cette mufiquede
concert m'arrache des larmes , me ravit ,
me tranſporte , m'enchante C'eſt ſans doute',
parce qu'elle exprime des paſſions, le tout dans la
manière qui lui eft propre , c'est-à -dire ſans que
l'expreffion miſe au chant , fans que la muſique
cefle d'être de la muſique. Sur quoi fondez vous
donc la différence des deux gentes? .. Mais ces
xitournelles qui refroidiſſent l'action , mais ces da
SEPTEMBRE. 1771. 15ς
troutapo
fréquens , ces roulades , ces diminutions, ces
points d'orgues éternels.... Eh ! mon Dieu! qui
vous le difpute? Lifez l'Eſſai , lifez Algaroti ,
lifez le dictionnaire deM. Roufleau ,vousy
verez tous ces excès relevés & condamnés. Mais
vous avez quelque principe caché , quelque choſe
demieux ànous dire. Eh! juſtement , vous nous
avez mis ſur la voie , fans vouloir toutefois vous
expliquer. Il eſt, dites - vous quelque part , un
cliant composé qui est moins mélodieux , moins
rhytmique , moins agréable que le chant fimple ,
maisplus ſavant &plus difficile à ſaiſir : ce chane
négligeant les formes connues de l'air , des deux
récitatifs , &c. s'applique uniquement à rendre les
idées du poère , à ſuivre ſes paroles pas-à-pas.
Celui- ci ne ſera plus gêné dans la marche , je ne
lui ferai pas l'outrage fanglant de vouloir qu'en
écrivant fa pièce , il ſe ſouvienne qu'elle doit
êtremiſe en muſique', ( quorque , àla vérité, j'aie
dit ailleurs tout le contraire , voyez pag. 132 ,
144 , &c. ) & je në ferai que traduire des vers
dans le langage d'Euterpe. Pour toute répanfe
nous nous contenterons d'avertir les Etrangers
que la comédie françoiſe eſttrès -bienplacée aux
Thuilleries ,qu'on y entre & qu'on en fort trèscommodément
, qu'on y joue tous les jours les
piéces des trois grands tragiques , le tour à juſte
prix, &qu'en couléquence,nous penfons, qu'ils fer
ront encore mieux d'aller là qu'à l'opéra . Mais fi
notre auteur perſiſtoit & s'émancipoit juſqu'à convenir
que l'opéra eft le théâtre de la muſique , on
reprendroit ce qui dit ci-deſſus par rapport
aux beaux. arts ; & er Les moyens
qu'ils emploient pour nous plaire , on verroit d'abord
que le premier de tous eſt l'inftrument ca
a épé
Le rappelant
Gvj
156 MERCURE DE FRANCE.
lui - même ou la ſenſation première : or , on a
peine à croire que pour en tirer le meilleur parti
poſſible , il faillecommencer par le gâter. 2°.On
s'appercevra que le ſecond effet , qui eft le ſentiment
de la difficulté vaincue fe perd du moment
que les moyens ſont trop multipliés , & que l'imitation
, ou pour mieux dire la copie, s'eſt aſſez
emparée de notre imagination pour chaffer tout
à-fait l'idée de l'art imitateur ; c'eſt ainſi qu'une
effigie colorée& habillée ne fait qu'une illufion
déſagréable, tandis qu'un tableau de Vandeck
me charme fans me tromper. 3 °. On obſervera
que fi dans le genre propolé , la quantité d'idées
fuggérées reſte la même, ces idées ſont plutôt
offertes que reveillées , & plutôt déterminées
qu'indiquées; de façon que l'eſprit qui connoîtra
l'étendue des moyens & qui ſe verra commandé
dans ſes perceptions perdra à la fois le plaifir de
laſurpriſe &ceux de l'imagination ; d'où je conclus
que la musique ne vaudra rien pour avoir
voulu trop peindre , & c'est ainſi que le principe
ut p tura poëfis a causé de grandes mépriſes toutes
les fois qu'on a voulu l'étendre au- delà de ſes
Jimites.
D'un autre côté , il n'eſt pas moins évident que
Jumoment que nous avons iimmaaginé d'animerla
muſique pour la mettre fur la ſcène , c'eſt une
neceflité pour elle de ne point contredire l'illufiondu
théâtre&de prendre garde qu'un effet n'en
détruiſe pas un autre : mais apprenez - nous quel
eft le terme de cette illufion ,& définiflez - nous
ceque doit pafler à la vraiſemblance lyrique celui
qur a paflé le vers hexamètre, le rouge & les lampions
à la vraiſemblance tragique, & eris miht
magnusApollo. Je crois que fur cet article,l'ex
SEPTEMBRE. 1771. 157
périence exempte de manie &d'enthousiasme, eft
lemeilleur des maîtres. Quelques réflexions qu'on
trouve dans le petit ouvrage ſur l'union de la
poësie & de la muſique avoient déjà mis ſur la
voie,&pluſieurs eſlais qui ont paru dans ce genre
ont déjà prouvé qu'on peut atteindre le but. Je ne
parle pas des drammes charmans de M. de M.
parce qu'ils font mêlés de chant&de proſe ; mais
il me ſemble que M. Philidor n'en étoit guère
éloigné lorſqu'il a donné ſon opéra d'Ernelinde;
car , à deux morceaux près , cetre muſique étoit
parfaitement théâtrale,& les défaurs du poëme
qui en ont empêché le ſuccès auroient été choquans
dans tous les tems , & avec quelque muſique
qu'on y eut adaptée.
J Nous ne quitterons pas notre ſujet ſans nous
donner la latisfaction de dire à quel point nous
partageons l'eſtime que notre auteur témoigne
pour cet excellent compoſiteur , qui n'a certainement
pas perdu de ſon prix pour avoir trouvé un
émuledigne de lui ; nous le louerons même avec
d'autant plus de plaiſir qu'il nous a fait connoître
ſouvent combien il étoit attaché à nos principes ,
dont il connoifloit bien mieux que nous la juſteſſe
& l'étendue . Nous lui avons entendu dire lorfqu'il
donna Tom Jones : Pour cette fois cij'efpère
avoir réuffi. Jamais je n'ai donné plus d'attention
à lafimplicité de mes motifs & à l'unité
de ma mélodie ; c'est ce quej'ai fait de mieux ; &
il ne changea pas d'avis lorſquil vit cet admirable
ouvrage ſi voiſin de ſa chute. Dans Einelinde
il ſuivit les mêmes principes , & c'eſt là - deſſus
qu'il fondoit ſes eſpérances. Parmi les muficiens
M. Jomelli , Galluppi , Piccini , Grétry , &c.&
parmi lesgens de lettresM. Rouſleau , M. l'Abbé
158 MERCURE DE FRANCE.
Arnaud, tous ceux enfin qui ſe ſont occupés de
cette matière n'ont eu qu'un avis. Cominent fel
fait-il quedes hommes d'efprit , & même deshommes
de beaucoup d'eſprit , ayent ſaivi une route
toure opposée ? C'eſt que l'eſprit ne peut que dérai
fonner fur les beaux arts toutes les fois qu'il parlera
ſeul. A ce proposje me rappele une histoire qui
m'a été contée par un Marfeillois , qui avoit fait
du commerce toute fon occupation & qui avoit
paflé ſa,jeuneſle dans les Echellesdu Levanti
Le Bacha , qui gouvernoit la Syrie avant la révolte
d'Aly-Bey , aimoit beaucoup les femmes ,
mais il étoit très difficile , peut-être parce qu'il
les avoit trop aimées. Un Eunuque Egyptien ,
nommé Oſmin , grand connoiffeur en pareilles
denrées, lui ſervoit de pourvoyeur & fréquentoit
tous les marchés de l'Afie , ne ménageant rien ,
ramenant toujours des eſclaves , & ne contentand
jamais fon maître , qui ne manquoit pas de s'é
crier en le voyant revenir avec ſes emplettes , vous
me ruinez , & cela enpure perte. Un jour , dit mon
Marſeillois , je le rencontrai à Smyrne , il étoir
dans le plus grand embarras parce qu'il marchandoitdes
Circaffiennes parmi leſquelles il vouloit
en choisir une qui fut digne de fon maître ; mais
plus il examinoit , moins il pouvoit fixer fon
choix. Je l'abordai , il daigna me confulter.Crois
moi , mon cher Olmin, lui répondis-je , cen'eſt
aucunedecelles-là que je choiſirois : vois-tu cette
petite brune aux yeux bleux que tu parois négli
ger prends- là forma parole & conduis là biett
vîte à ton bacha. Il ſe laiſſa perfuader , & à fix
mois delà de retrouvant à Alep , il vint à moi les
bras ouverts: Nous avons fair merveille, s'écriatik;
elle eft, apréfent la favorite , &j'aireçu une
SEPTEMBRE. 1771. 159
bonne récompense. Mais comment diable as - tu
faitpour devinerſi juſte ? Voici plus de trente ans
queje nefais d'autre métier que d'acheter desfemmes
,&jefais là- deſſus tout ce qu'on peutfavoir...
Ecoute , mon ami , lui répliquaije : lorſque je te
rencontrai à Smyrne , il y avoit trois jours que
j'avois vu débarquer cette jeune eſclave : depuis
ce moment- là , je l'avois toujours révée, toujours
defirée:mon ami , je ne dormois plus ; & fois bien
aſſuré que ſi j'avois eu soo ſequins , ton bacha
n'en auroit jamais été poflefleur. Voilà mon fecret
, voilà toute ma ſcience. J'avois à peine fini
deparler que je m'apperçus que l'Eunuque m'avoit
déjà tourné le dos , mais je crus l'entendre dire en
s'éloignant : Non , je ne m'y connoîtraijamais.
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Résumé : Observations sur un ouvrage nouveau, intitulé : Traité du Mélo-Drame, [titre d'après la table]
Le texte est une critique du 'Traité du Mélo-Drame' publié à Paris en 1771, qui traite de la rivalité nationale dans les arts et la musique. L'auteur souligne la nécessité pour la France de s'inspirer des autres nations pour améliorer ses arts, bien que la France ait peu contribué à l'invention de la musique. Il affirme que la France peut épurer et perfectionner la musique grâce à son goût raffiné. Le traité compare favorablement les compositeurs français aux maîtres italiens et propose des modèles pour la musique dramatique. L'évolution de la musique en France est marquée par l'influence italienne et les controverses subséquentes. Des figures comme Rousseau et d'Alembert ont critiqué ou proposé des améliorations pour la musique française. Une discordance existe entre les compositeurs français, influencés par les Italiens, et les poètes lyriques, attachés aux anciennes formes. Le texte explore la relation entre la musique et la poésie, critiquant ceux qui attribuent leur dégoût de l'opéra aux poèmes modernes. Il souligne l'importance de la structure périodique dans la musique, comparable à la période oratoire. L'expression musicale doit être agréable et en accord avec les paroles, structurée selon des formes musicales inspirées de Métastase. L'auteur critique le dictionnaire de musique de M. Roufleau et d'autres œuvres musicales, notant des erreurs communes sur l'unité de la mélodie. Il dénonce la subordination de la poésie à la musique dans les opéras, produisant des spectacles médiocres malgré quelques moments de ravissement. Le texte distingue la musique de concert de la musique de théâtre. Pour la première, il préconise de suivre les principes de compositeurs comme l'Abbé Arnaud et Rousseau, en privilégiant de beaux motifs et des structures musicales cohérentes. Pour la seconde, il insiste sur l'expression précise des paroles et des émotions, adaptant la musique pour renforcer l'impact scénique. L'auteur rejette l'idée que l'imitation soit l'objectif principal des arts, affirmant que les sensations artistiques doivent être naturelles et harmonieuses. Les arts imitent la nature et les passions, offrant un plaisir à la fois immédiat et relationnel. La poésie et la musique tirent leurs lois de leur essence propre et ajoutent un plaisir réfléchi à la sensation immédiate. Les arts ont intégré des principes comme la variété, l'intérêt, la surprise et l'imagination pour engager davantage l'entendement.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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624
p. 140-142
Tableau annuel des progrès de la physique, de l'histoire naturelle & des arts, [titre d'après la table]
Début :
Tableau annuel des progrès de la physique, de l'histoire naturelle & des arts. [...]
Mots clefs :
Histoire naturelle, Physique, Progrès, Cours, Jardins, Stowe House, Arts
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texteReconnaissance textuelle : Tableau annuel des progrès de la physique, de l'histoire naturelle & des arts, [titre d'après la table]
Tableau annuel des progrès de la phyfi
que, de l'hiftoire naturelle & des erts.
Année 1772 , contenant 1 ° . les obfervations
aftronomiques les plus effenOCTOBRE
. 1772 . 141
tielles à faire pendant le cours de 1772 ;
2º. Piuſieurs mémoires relatifs à la phyfique
, à l'hiftoire naturelle & aux arts .
3. La notice critique des livres de
physique , d'hiftoire naturelle , & c. qui
ont paru pendant le cours de 1771 .
4 ° . Les peintures , fculptures , gravures
& les ouvrages de mulique de 1771 .
5 °. Les annales de la phylique , de l'hiftoire
naturelle & des arts de la même
année . 6°. Plufieurs articles des fciences
& des arts ; fçavoir , pour cette année
, la chymie , la danfe & la mofaïque.
7 °. Des variétés amufantes , la
defcription des jardins de Stowe, & un
effai fur les femmes Turques. 8 ° . La
notice des cours de phyfique , d'hiſtoire
naturelle , & c . qui fe font à Paris , celle
des cabinets de phyfique , d'hiftoire na❤
turelle , & c. les plus curieux & les plus
intéreffans . Par M. Dubois .
Le befoin éleva les trônes : les fciences & les arts
les ont affermis.
J. J. ROUSSEAU.
vol. in- 8° . A Paris , chez Coſtard , libraire
, rue St Jean de Beauvais .
L'auteur nous prévient que ce tableau
doit paroître annuellement dans les pre142
MERCURE DE FRANCE.
miers jours du mois de Janvier . Il fe propofe
de nous faire connoître les progrès
de la phyfique , de l'hiſtoire naturelle &
des arts ; mais cet objet eft déjà rempli
avec fuccès par M. l'Abbé Rozier dans fes
Obfervations périodiques. Le tableau annuel
néanmoins auroit pu avoir fon utili
té , ſi l'auteur ſe fût appliqué à nous rappeller
fous un point de vue raifonné &
facile à faifir , les nouvelles idées ou les
nouvelles découvertes des naturaliſtes ,
des phyficiens & des artiftes . Mais il n'a
formé qu'un recueil ou une espèce de
compilation dans laquelle il a inféré un
effai fur les femmes Turques , écrit qui
n'a aucun rapport avec les progrès de nos
connoiffances , & une defcription bien
connue des jardins de Stowe. Ces jardins
offrent peut-être plus de variété que le tableau
annuel ; mais l'on voit , pour nous
fervir de l'expreffion de Pope , une eſpèce
d'ordre, dans cette variété même, où tous
les objets , quoique différens , le rappor
tent à un feul tout ; ce que l'on ne peut
dire du tableau annuel .
que, de l'hiftoire naturelle & des erts.
Année 1772 , contenant 1 ° . les obfervations
aftronomiques les plus effenOCTOBRE
. 1772 . 141
tielles à faire pendant le cours de 1772 ;
2º. Piuſieurs mémoires relatifs à la phyfique
, à l'hiftoire naturelle & aux arts .
3. La notice critique des livres de
physique , d'hiftoire naturelle , & c. qui
ont paru pendant le cours de 1771 .
4 ° . Les peintures , fculptures , gravures
& les ouvrages de mulique de 1771 .
5 °. Les annales de la phylique , de l'hiftoire
naturelle & des arts de la même
année . 6°. Plufieurs articles des fciences
& des arts ; fçavoir , pour cette année
, la chymie , la danfe & la mofaïque.
7 °. Des variétés amufantes , la
defcription des jardins de Stowe, & un
effai fur les femmes Turques. 8 ° . La
notice des cours de phyfique , d'hiſtoire
naturelle , & c . qui fe font à Paris , celle
des cabinets de phyfique , d'hiftoire na❤
turelle , & c. les plus curieux & les plus
intéreffans . Par M. Dubois .
Le befoin éleva les trônes : les fciences & les arts
les ont affermis.
J. J. ROUSSEAU.
vol. in- 8° . A Paris , chez Coſtard , libraire
, rue St Jean de Beauvais .
L'auteur nous prévient que ce tableau
doit paroître annuellement dans les pre142
MERCURE DE FRANCE.
miers jours du mois de Janvier . Il fe propofe
de nous faire connoître les progrès
de la phyfique , de l'hiſtoire naturelle &
des arts ; mais cet objet eft déjà rempli
avec fuccès par M. l'Abbé Rozier dans fes
Obfervations périodiques. Le tableau annuel
néanmoins auroit pu avoir fon utili
té , ſi l'auteur ſe fût appliqué à nous rappeller
fous un point de vue raifonné &
facile à faifir , les nouvelles idées ou les
nouvelles découvertes des naturaliſtes ,
des phyficiens & des artiftes . Mais il n'a
formé qu'un recueil ou une espèce de
compilation dans laquelle il a inféré un
effai fur les femmes Turques , écrit qui
n'a aucun rapport avec les progrès de nos
connoiffances , & une defcription bien
connue des jardins de Stowe. Ces jardins
offrent peut-être plus de variété que le tableau
annuel ; mais l'on voit , pour nous
fervir de l'expreffion de Pope , une eſpèce
d'ordre, dans cette variété même, où tous
les objets , quoique différens , le rappor
tent à un feul tout ; ce que l'on ne peut
dire du tableau annuel .
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Résumé : Tableau annuel des progrès de la physique, de l'histoire naturelle & des arts, [titre d'après la table]
Le document intitulé 'Tableau annuel des progrès de la physique, de l'histoire naturelle et des arts' pour l'année 1772 comprend plusieurs sections. Il présente les observations astronomiques essentielles de 1772, divers mémoires sur la physique, l'histoire naturelle et les arts, ainsi qu'une notice critique des livres publiés en 1771. Il inclut également des descriptions des œuvres artistiques et musicales de 1771, les annales scientifiques et artistiques de la même année, et des articles sur la chimie, la danse et la mosaïque. Parmi les sujets variés, on trouve la description des jardins de Stowe et un essai sur les femmes turques. Le document mentionne aussi les cours et cabinets de physique et d'histoire naturelle à Paris. L'auteur, M. Dubois, souligne que ce tableau devait paraître annuellement en janvier, mais reconnaît que cet objectif est déjà atteint par les 'Observations périodiques' de l'Abbé Rozier. Le tableau est critiqué pour être une simple compilation sans structuration des nouvelles idées ou découvertes.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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625
p. 46-47
AUTRE.
Début :
Je ne suis qu'une, & me divise en sept, [...]
Mots clefs :
Note de musique
626
p. 167-168
A M. L. auteur du Mercure de France. Sur la Musique.
Début :
J'ai lu, Monsieur, avec le plus grand plaisir dans votre Mercure d'Avril dernier, une dissertation [...]
Mots clefs :
Musique, Langue, Talents
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : A M. L. auteur du Mercure de France. Sur la Musique.
A M. L. auteur du Mercure de France,
Sur la Mufique.
J'ai lu , Monfieur , avec le plus grand plaifir ,
dans votre Mercure d'Avril dernier , une differtation
auffi intéreflante que favante fur la Mufique, *
à l'occafion de Caftor. Je ne fuis point muficien ;
mais la bonne mufique à toujours produit beaucoup
d'effet fur moi . Senfible aux progrès de cet
art charmant , il m'a ſemblé que les confeils par
lefquels l'amateur termine cette diflertation pouvoient
y contribuer ; permettez - moi de les rappeller.
20
"
" C'est donc à nos écrivains diftingués à favorifer
les progrès de la mufique. C'eſt à nos muficiens
les plus avoués de la nation , à faire taire
l'aveugle prévention qui relegue leurs talens
dans un genre inférieur à celui de la tragédie.
Flufieurs de leurs airs démentent cette prélomption
injufte. Malgré l'anathême porté contre la
langue de Racine , que l'on juge anti- muficale,
» Paris fourmille de muficiens étrangers qui ne
» demandent qu'à confacrer leurs talens a nos
5 théâtres , nous en connoiflons d'Allemands , d'Italiens
, qui n'attendent que des poëmes pour
travailler. Mais notre langue , demande -t- on
03
* Par M. de Chabanon ,de l'académie des infcriptions
& belles- lettres , amateur très diftingué &
très - connu de la muſique , de la poëfie & de la
littérature.
168 MERCURE DE FRANCE.
leur eft- elle familière ? Il y a une queſtion bica
» plus importante à faire : Ont-ils du génie ? celle-
» ci réfolue à leur avantage , l'autre ne doit pas
30 inquiéter.
Puiflions -nous voir bientôt tant de talens divers
occupés du foin de nos plaifirs , & l'opéra
»francois ( malgré cette dénomination aujour
d'hui prefqu'injurieufe ) jouir de la même fupé.
riorité que la fcène françoife s'eft acquife fur tous
les théâtres de l'Europe !
Ce vou m'a paru d'un patriote, homme de goût,
qui connoît les refources de notre langue & qui
l'aime , & m'a déterminé à vous faire part , Monfieur
, d'une lettre qui m'eſt tombée entre les
mains , écrite par un homme de qualité à un des
directeurs de l'opéra ; cette lettre annonce qu'un
muficien Allemand , très-fameux , donne la préférence
à notre langue , même fur l'italienne pour
la compofition muficale , & fe difpofe à convaincre
les incrédules que le génie s'approprie tout ,
& que les difficultés ne font , en l'irritant , qu'en
attifer le feu. Je crois que le Public lira avec plai
fir une lettre qui lui en promet beaucoup , fi vous
voulez bien l'inférer dans le prochain Mercure
avec la mienne .
J'ai l'honneur d'être , &c.
L, D. L. , Affocié de l'Académie
de Villefranche.
Sur la Mufique.
J'ai lu , Monfieur , avec le plus grand plaifir ,
dans votre Mercure d'Avril dernier , une differtation
auffi intéreflante que favante fur la Mufique, *
à l'occafion de Caftor. Je ne fuis point muficien ;
mais la bonne mufique à toujours produit beaucoup
d'effet fur moi . Senfible aux progrès de cet
art charmant , il m'a ſemblé que les confeils par
lefquels l'amateur termine cette diflertation pouvoient
y contribuer ; permettez - moi de les rappeller.
20
"
" C'est donc à nos écrivains diftingués à favorifer
les progrès de la mufique. C'eſt à nos muficiens
les plus avoués de la nation , à faire taire
l'aveugle prévention qui relegue leurs talens
dans un genre inférieur à celui de la tragédie.
Flufieurs de leurs airs démentent cette prélomption
injufte. Malgré l'anathême porté contre la
langue de Racine , que l'on juge anti- muficale,
» Paris fourmille de muficiens étrangers qui ne
» demandent qu'à confacrer leurs talens a nos
5 théâtres , nous en connoiflons d'Allemands , d'Italiens
, qui n'attendent que des poëmes pour
travailler. Mais notre langue , demande -t- on
03
* Par M. de Chabanon ,de l'académie des infcriptions
& belles- lettres , amateur très diftingué &
très - connu de la muſique , de la poëfie & de la
littérature.
168 MERCURE DE FRANCE.
leur eft- elle familière ? Il y a une queſtion bica
» plus importante à faire : Ont-ils du génie ? celle-
» ci réfolue à leur avantage , l'autre ne doit pas
30 inquiéter.
Puiflions -nous voir bientôt tant de talens divers
occupés du foin de nos plaifirs , & l'opéra
»francois ( malgré cette dénomination aujour
d'hui prefqu'injurieufe ) jouir de la même fupé.
riorité que la fcène françoife s'eft acquife fur tous
les théâtres de l'Europe !
Ce vou m'a paru d'un patriote, homme de goût,
qui connoît les refources de notre langue & qui
l'aime , & m'a déterminé à vous faire part , Monfieur
, d'une lettre qui m'eſt tombée entre les
mains , écrite par un homme de qualité à un des
directeurs de l'opéra ; cette lettre annonce qu'un
muficien Allemand , très-fameux , donne la préférence
à notre langue , même fur l'italienne pour
la compofition muficale , & fe difpofe à convaincre
les incrédules que le génie s'approprie tout ,
& que les difficultés ne font , en l'irritant , qu'en
attifer le feu. Je crois que le Public lira avec plai
fir une lettre qui lui en promet beaucoup , fi vous
voulez bien l'inférer dans le prochain Mercure
avec la mienne .
J'ai l'honneur d'être , &c.
L, D. L. , Affocié de l'Académie
de Villefranche.
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627
p. 169-174
LETTRE à M. D., un des Directeurs de l'Opéra de Paris. A Vienne en Autriche, le Ir Août 1772.
Début :
L'estime qui vous est due, Monsieur, & pour vos talens, certainement très-distingués, & pour [...]
Mots clefs :
Opéra, Christoph Willibald Gluck, Genre, Langue, Homme, Ouvrage, Talents, Iphigénie, Action, Italiens, Opéra de Paris
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE à M. D., un des Directeurs de l'Opéra de Paris. A Vienne en Autriche, le Ir Août 1772.
LETTRE à M. D. , un des Directeurs
de l'Opéra de Paris.
A Vienne en Autriche , le 1 ' Août 1772.
L'eftime qui vous eft due , Monfieur , & pour
vos talens , certainement très - diftingués , & pour
l'honnêteté de votre caractère, qui n'eft particu
lièrement connue , m'a déterminé à me charger
de vous écrire , pour vous faire part que le fa
meux M. Glouch , fi connu dans toute 1 Europe
a fait un opéra français qu'il defireront qui fût
donné fur le théâtre de Paris . Ce grand homme ,
après avoir fait plus de quarante opéras italiens
qui ont eu le plus grand fuccès fur tous les théâtres
où cette langue eft admife , s'eft convaincu par
une lecture réfléchie des anciens & des modernes
& par de profondes méditations fur fon art , que
les Italiens s'étoient écartés da la véritable route
dans leurs compofitions théâtrales ; que le genre
français étoit le véritable genre dramatique mufical
; que s'il n'étoit pas parvenu jusqu'ici à fa perfection
, c'étoit moins aux talens des muficiens
Français vraiment eftimabiesqu'il falloit s'en pren
dre, qu'aux auteurs des poëmes , qui , ne connoiffant
point la portée de l'art mufical , avoient , dans
leurs compofitions , préféré l'efprit au fentiment ,
la galanterie aux paffions , & la douceur & le
coloris de la verfification au pathétique de
ftyle & de fituation . D'après ces réflexions
ayant communiqué fes idées à un homme de
beaucoup d'efprit , de talent & de goût , il en a
II. Vol. H
170 MERCURE DE FRANCE
obtenu deux poëmes italiens qu'il a mis en mufique.
Il a fait exécuter lui- même ces deux opéras
fur les théâtres de Parme , Milan , Naples , & c.
Ils y ont cu un fuccès incroyable , & ont produit
en Italie une révolution dans le genre. L'hiver
dernier, la ville de Boulogne, en l'abſence de
M. Glouch , a fait représenter un de ces opé: as.
Son fuccès , dans cette ville , a attiré plus de vingt
mille étrangers empreffés à en voir les repréfentations
; & ,de compte fait , Boulogne a gagné , par
ce spectacle , au delà de quatre-vingt mille ducats
, environ 90c000 livres de France. De retour
içi, M. Glouch , éclairé par ſa propre expérience , a
cru s'appercevoir que la langue italienne , plus
propie , par la repétition fréquente des voyelles , à
le prêter à ce que les Italiens appellent des paflages
, n'avoit pas la clarté & l'énergie de la langue
françoife ; que l'avantage que nous venors d'accorder
à la première étoit même deſtructif du véiable
genre dramatique mufical , dans lequel
tout pallage étoit difparate ou du moins affoibliffoit
l'expreffion . D'après ces obfervations , M.
Glouch s'eft indigné contre les affertions hardies,
de ceux de nos écrivains fameux qui ont ofé calonnier
la langue françaife , en foutenant qu'elle
n'étoit pas fufceptible de fe prêter à la grande
compofition musicale. Perfonne , fur cette matiè
re, ne peut être juge plus compétent que M.
Glouch : il possède parfaitement les deux langues,
& , quoiqu'il parle la françaiſe avec difficulté , il
la fait à fond ; il en a fait une étude particulière ;
il en connoît enfin toutes les fineffes , & fur tour,
Ja profodie , dont il est très -fcrupuleur obfervateur.
Depuis long- tems il a cflayé les talens fur
les deux langues dans différens genres , & a obtema
des luccès dans une cour où elles font égale,
OCTOBRE. 1772 .. 171
·
poument
familières , quoique la françaiſe y foit pré-.
férée pour l'ufage ; dans une cour d'autant plus
en état de juger des talens de ce genre , que les
oreilles & le goût y lont continuellement exercés.
Depuis ces oblervations, M. Glouch defiroit
voir appuyer fon opinion en faveur de la langue
françaite fur la démonftration que produit l'expérience
; lorfque le hafard a fait tomber entre
fes mains la tragédie opéra d'Iphigénie en
Aulide. Il a cru trouver , dans cet ouvrage , cè
qu'il cherchoit. L'auteur , ou , pour parler plus
exactement , le rédacteur de ce poëne me paroît
avoir ſuivi Racine avec la plus fcrupuleufe attention.
C'eſt fon Iphigénie même mile en opéra.
Pour parvenir à ce point , il a fallu qu'on abrégeât
l'expofition , & qu'on fit difparoître l'Epifode
d'Eriphile . On a introduit Calcas au premier
acte , à la place du confident Arcas ; par ce moyen
l'expofition s'eft trouvée en action : le fujet a été
fimplifié , & l'action , plus refferrée , a marché plus
rapidement au but . L'intérêt n'a point été altéré
par ces changemens ; il m'a paru même auffi entier
que dans la tragédie de Racine. Par le retranchement
de l'Epiſode d'Eriphile , le dénoûment
de la pièce de ce grand homme n'ayant pu
fervir pour l'opéra dont il s'agit , il y a été fuppléé
par un dénoûment en action , qui doit faire
un très bon effet , & dont l'idée a été fournie à
l'auteur , tant par les tragiques Grecs que par Ra
cine lui-même , dans la préface de fon Iphigénie.
Tout l'ouvrage a été divifé en trois actes , divifion
qui me paroît la plus favorable au genre qu
exige une grande rapidité d'action . On a tir
fans efforts du fujet , & l'on a amené naturelle
ment dans chaque acte un divertiflement brillant
Hij
172 MERCURE DE FRANCE .
hé au fujer de manière , qu'il en fait partie , en
augmente l'action ou la complette . On a eu grand
foin de mettre en oppofition les fituations & les
caractères , ce qui produit une variété piquante &
néceffaire pour tenir le fpectateur attentif, & pour
l'intérefler pendant tout le tems de la repréfentation
. On a trouvé moyen , fans avoir recours aux
machines , & fans exiger des dépenſes confidéra.
bles , de préfenter aux yeux un fpectacle noble
& magnifique . Je ne crois pas qu'on ait jamais
mis au théâtre un opéra nouveau qui demande
moins de frais , & qui cependant foit plus pompeux.
L'auteur de ce poë ue , dont la repréſentation
entière ne doit durer au plus que deux heures
& demie , y compris les divertiffemens , s'eft
fait un devoir de fe fervir des penſées & même
des vers de Racine , lorfque le genre , quoique
différent, l'a pu permettre . Ces vers ont été enchaflés
avec aflez d'art , pour qu'on ne puiffe pas
appercevoir trop de difparité dans la totalité du
ftyle de l'ouvrage. Le fujet de l'Iphigénie en Auli,
de m'a paru d'autant mieux choifi , que l'auteur ,
en fuivant Racine , autant qu'il a été poffible , s'eſt
affuré de l'effet de fon ouvrage, & que, par la certitude
du fuccès , il eft amplement dédommagé de ce
qu'il peut perdre du côté de l'amour- propre.
Le nom feul de M. Glouch me difpenferoit ,
Monfieur , de vous parler de la mufique de cet
opéra , fi le plaifir qu'elle m'a fait à plufieurs répetitions
, me permettoit de garder le filence. Il
m'a paru que ce grand homme avoit épuilé toutes
les reflources de l'art dans cette compofition ,
Un chant fimple, naturel , toujours guidé par l'expreffion
la plus vraie , la plus fenfiblespar la mélodie
la plus flatteufe ; une variété inépuisable dans
les fujets & dans les tours ; les plus grands effets
OCTOBRE. 1772. 173
de l'harmonie employés également dans le terri
ble , le pathétique & le gracieux ; un récitatif ra
pide , mais noble & expreffif du gen e ; enfin des
morceaux de notre récitatif françois de la plus
parfaite déclamation ; des airs danfans de la plus
grande variété,d'un genre neuf & de la plus agréable
fraîcheur ; des choeurs , des duo , des trio, des
quatuor également expreffifs , touchans & déclamés
; la profodie de la langue fcrupuleuſement
obfervée , tout , dans cette compofition , m'a paru
dans notre genre; rien ne m'y a femblé étranger
aux oreilles françaifes ; mais c'eft l'ouvrage du talent
: par.1tout M. Glouch eft poëte & muficien ,
par -tout on y reconnoît l'homme de génie & en
mème tems l'home de goût: rien n'y cft foible, ni
négligé.
Vous favez , Monfieur , que je ne fuis point
enthouſiaſte , & que dans les querelles qui fe font
élevées fur la préférence des genres de musique ,
j'ai gardé une neutralité abfolue : je me flatte donc
que vous ne vous préviendrez pas contre l'éloge
que je vous fais ici de la mufique de l'opéra d'Iphigénie.
Je fuis convaincu que vous ferez empretlé
à y applaudir ; je fais que perfonne ne defire
plus que vous les progrès de votre art ; vous y
avez déjà beaucoup contribué par vos productions
& les applaudiflemens que je vous ai vu
donner à ceux qui s'y diftinguoient. Vous verrez
donc avec plaifir , & comme homme de talent , &
comme bon citoyen , qu'un étranger auffi fameux
que M. Glouch , s'occupe à travailler fur notre langue
& la venge, aux yeux , de toute l'Europe des
imputations calomnieufes de nos propres auteurs.
· M. Glouch defire favoir fi la direction de l'Aca .
démie de Mufique auroit allez de confiance dans
-Hijj
174 MERCURE DE FRANCE.
les talens pour ſe déterminer à donner fon opéra.
Il eft prét a faire le voyage de France ; mais il veut
préalablement être afluré , & que fon opéra fera
repréfenté, & dans quel tems à peu près il pourra
l'être. Si vous n'aviez rien de fixé pour l'hiver , le
carême ou la rentrée après Pâques , je crois que
vous ne pourriez mieux faire que de lui affigner
une de ces époques . M. Glouch eſt demandé avec
beaucoup dempreffement à Naples pour le mois
de Mai prochain ; il n'a voulu prendre, de ce côté,
aucun engagement , & il eft déterminé à faire le
facrifice des avantages qu'on lui propofe , s'il peut
être alluré que fon opéra fera agréé par votre Académie
, à laquelle je vous prie de communiquer
cette lettre , & de me faire paffer fa détermination
qui fixera celle de M. Glouch . Je ferois bien flatté
de partager avec vous , Monfieur , l'avantage de
faire connoître à notre nation tour ce qu'elle peut
promettre en faveur de fa langue , embellie paz
l'art que vous profeflez. C'eft dans ces fentimens
que je fuis , avec la plus véritable eftime ,
fe
MONSIEUR ,
Votre très - humble & trèsobéiflant
ferviteur.
PS. Si la direction n'avoit pas affez de confiance
dans le jugement que j'ai porté des paroles de cet
opéra , je vous le ferois paffer par la première occafion
.
,
J'oubliois de vous dire , Monfieur , que M.
Glouch , naturellement très défutéreflé , n'exige
point , pourfon ouvrage , au delà de ce que la direction
a fixé pour les auteurs des opéra nouveaux.
de l'Opéra de Paris.
A Vienne en Autriche , le 1 ' Août 1772.
L'eftime qui vous eft due , Monfieur , & pour
vos talens , certainement très - diftingués , & pour
l'honnêteté de votre caractère, qui n'eft particu
lièrement connue , m'a déterminé à me charger
de vous écrire , pour vous faire part que le fa
meux M. Glouch , fi connu dans toute 1 Europe
a fait un opéra français qu'il defireront qui fût
donné fur le théâtre de Paris . Ce grand homme ,
après avoir fait plus de quarante opéras italiens
qui ont eu le plus grand fuccès fur tous les théâtres
où cette langue eft admife , s'eft convaincu par
une lecture réfléchie des anciens & des modernes
& par de profondes méditations fur fon art , que
les Italiens s'étoient écartés da la véritable route
dans leurs compofitions théâtrales ; que le genre
français étoit le véritable genre dramatique mufical
; que s'il n'étoit pas parvenu jusqu'ici à fa perfection
, c'étoit moins aux talens des muficiens
Français vraiment eftimabiesqu'il falloit s'en pren
dre, qu'aux auteurs des poëmes , qui , ne connoiffant
point la portée de l'art mufical , avoient , dans
leurs compofitions , préféré l'efprit au fentiment ,
la galanterie aux paffions , & la douceur & le
coloris de la verfification au pathétique de
ftyle & de fituation . D'après ces réflexions
ayant communiqué fes idées à un homme de
beaucoup d'efprit , de talent & de goût , il en a
II. Vol. H
170 MERCURE DE FRANCE
obtenu deux poëmes italiens qu'il a mis en mufique.
Il a fait exécuter lui- même ces deux opéras
fur les théâtres de Parme , Milan , Naples , & c.
Ils y ont cu un fuccès incroyable , & ont produit
en Italie une révolution dans le genre. L'hiver
dernier, la ville de Boulogne, en l'abſence de
M. Glouch , a fait représenter un de ces opé: as.
Son fuccès , dans cette ville , a attiré plus de vingt
mille étrangers empreffés à en voir les repréfentations
; & ,de compte fait , Boulogne a gagné , par
ce spectacle , au delà de quatre-vingt mille ducats
, environ 90c000 livres de France. De retour
içi, M. Glouch , éclairé par ſa propre expérience , a
cru s'appercevoir que la langue italienne , plus
propie , par la repétition fréquente des voyelles , à
le prêter à ce que les Italiens appellent des paflages
, n'avoit pas la clarté & l'énergie de la langue
françoife ; que l'avantage que nous venors d'accorder
à la première étoit même deſtructif du véiable
genre dramatique mufical , dans lequel
tout pallage étoit difparate ou du moins affoibliffoit
l'expreffion . D'après ces obfervations , M.
Glouch s'eft indigné contre les affertions hardies,
de ceux de nos écrivains fameux qui ont ofé calonnier
la langue françaife , en foutenant qu'elle
n'étoit pas fufceptible de fe prêter à la grande
compofition musicale. Perfonne , fur cette matiè
re, ne peut être juge plus compétent que M.
Glouch : il possède parfaitement les deux langues,
& , quoiqu'il parle la françaiſe avec difficulté , il
la fait à fond ; il en a fait une étude particulière ;
il en connoît enfin toutes les fineffes , & fur tour,
Ja profodie , dont il est très -fcrupuleur obfervateur.
Depuis long- tems il a cflayé les talens fur
les deux langues dans différens genres , & a obtema
des luccès dans une cour où elles font égale,
OCTOBRE. 1772 .. 171
·
poument
familières , quoique la françaiſe y foit pré-.
férée pour l'ufage ; dans une cour d'autant plus
en état de juger des talens de ce genre , que les
oreilles & le goût y lont continuellement exercés.
Depuis ces oblervations, M. Glouch defiroit
voir appuyer fon opinion en faveur de la langue
françaite fur la démonftration que produit l'expérience
; lorfque le hafard a fait tomber entre
fes mains la tragédie opéra d'Iphigénie en
Aulide. Il a cru trouver , dans cet ouvrage , cè
qu'il cherchoit. L'auteur , ou , pour parler plus
exactement , le rédacteur de ce poëne me paroît
avoir ſuivi Racine avec la plus fcrupuleufe attention.
C'eſt fon Iphigénie même mile en opéra.
Pour parvenir à ce point , il a fallu qu'on abrégeât
l'expofition , & qu'on fit difparoître l'Epifode
d'Eriphile . On a introduit Calcas au premier
acte , à la place du confident Arcas ; par ce moyen
l'expofition s'eft trouvée en action : le fujet a été
fimplifié , & l'action , plus refferrée , a marché plus
rapidement au but . L'intérêt n'a point été altéré
par ces changemens ; il m'a paru même auffi entier
que dans la tragédie de Racine. Par le retranchement
de l'Epiſode d'Eriphile , le dénoûment
de la pièce de ce grand homme n'ayant pu
fervir pour l'opéra dont il s'agit , il y a été fuppléé
par un dénoûment en action , qui doit faire
un très bon effet , & dont l'idée a été fournie à
l'auteur , tant par les tragiques Grecs que par Ra
cine lui-même , dans la préface de fon Iphigénie.
Tout l'ouvrage a été divifé en trois actes , divifion
qui me paroît la plus favorable au genre qu
exige une grande rapidité d'action . On a tir
fans efforts du fujet , & l'on a amené naturelle
ment dans chaque acte un divertiflement brillant
Hij
172 MERCURE DE FRANCE .
hé au fujer de manière , qu'il en fait partie , en
augmente l'action ou la complette . On a eu grand
foin de mettre en oppofition les fituations & les
caractères , ce qui produit une variété piquante &
néceffaire pour tenir le fpectateur attentif, & pour
l'intérefler pendant tout le tems de la repréfentation
. On a trouvé moyen , fans avoir recours aux
machines , & fans exiger des dépenſes confidéra.
bles , de préfenter aux yeux un fpectacle noble
& magnifique . Je ne crois pas qu'on ait jamais
mis au théâtre un opéra nouveau qui demande
moins de frais , & qui cependant foit plus pompeux.
L'auteur de ce poë ue , dont la repréſentation
entière ne doit durer au plus que deux heures
& demie , y compris les divertiffemens , s'eft
fait un devoir de fe fervir des penſées & même
des vers de Racine , lorfque le genre , quoique
différent, l'a pu permettre . Ces vers ont été enchaflés
avec aflez d'art , pour qu'on ne puiffe pas
appercevoir trop de difparité dans la totalité du
ftyle de l'ouvrage. Le fujet de l'Iphigénie en Auli,
de m'a paru d'autant mieux choifi , que l'auteur ,
en fuivant Racine , autant qu'il a été poffible , s'eſt
affuré de l'effet de fon ouvrage, & que, par la certitude
du fuccès , il eft amplement dédommagé de ce
qu'il peut perdre du côté de l'amour- propre.
Le nom feul de M. Glouch me difpenferoit ,
Monfieur , de vous parler de la mufique de cet
opéra , fi le plaifir qu'elle m'a fait à plufieurs répetitions
, me permettoit de garder le filence. Il
m'a paru que ce grand homme avoit épuilé toutes
les reflources de l'art dans cette compofition ,
Un chant fimple, naturel , toujours guidé par l'expreffion
la plus vraie , la plus fenfiblespar la mélodie
la plus flatteufe ; une variété inépuisable dans
les fujets & dans les tours ; les plus grands effets
OCTOBRE. 1772. 173
de l'harmonie employés également dans le terri
ble , le pathétique & le gracieux ; un récitatif ra
pide , mais noble & expreffif du gen e ; enfin des
morceaux de notre récitatif françois de la plus
parfaite déclamation ; des airs danfans de la plus
grande variété,d'un genre neuf & de la plus agréable
fraîcheur ; des choeurs , des duo , des trio, des
quatuor également expreffifs , touchans & déclamés
; la profodie de la langue fcrupuleuſement
obfervée , tout , dans cette compofition , m'a paru
dans notre genre; rien ne m'y a femblé étranger
aux oreilles françaifes ; mais c'eft l'ouvrage du talent
: par.1tout M. Glouch eft poëte & muficien ,
par -tout on y reconnoît l'homme de génie & en
mème tems l'home de goût: rien n'y cft foible, ni
négligé.
Vous favez , Monfieur , que je ne fuis point
enthouſiaſte , & que dans les querelles qui fe font
élevées fur la préférence des genres de musique ,
j'ai gardé une neutralité abfolue : je me flatte donc
que vous ne vous préviendrez pas contre l'éloge
que je vous fais ici de la mufique de l'opéra d'Iphigénie.
Je fuis convaincu que vous ferez empretlé
à y applaudir ; je fais que perfonne ne defire
plus que vous les progrès de votre art ; vous y
avez déjà beaucoup contribué par vos productions
& les applaudiflemens que je vous ai vu
donner à ceux qui s'y diftinguoient. Vous verrez
donc avec plaifir , & comme homme de talent , &
comme bon citoyen , qu'un étranger auffi fameux
que M. Glouch , s'occupe à travailler fur notre langue
& la venge, aux yeux , de toute l'Europe des
imputations calomnieufes de nos propres auteurs.
· M. Glouch defire favoir fi la direction de l'Aca .
démie de Mufique auroit allez de confiance dans
-Hijj
174 MERCURE DE FRANCE.
les talens pour ſe déterminer à donner fon opéra.
Il eft prét a faire le voyage de France ; mais il veut
préalablement être afluré , & que fon opéra fera
repréfenté, & dans quel tems à peu près il pourra
l'être. Si vous n'aviez rien de fixé pour l'hiver , le
carême ou la rentrée après Pâques , je crois que
vous ne pourriez mieux faire que de lui affigner
une de ces époques . M. Glouch eſt demandé avec
beaucoup dempreffement à Naples pour le mois
de Mai prochain ; il n'a voulu prendre, de ce côté,
aucun engagement , & il eft déterminé à faire le
facrifice des avantages qu'on lui propofe , s'il peut
être alluré que fon opéra fera agréé par votre Académie
, à laquelle je vous prie de communiquer
cette lettre , & de me faire paffer fa détermination
qui fixera celle de M. Glouch . Je ferois bien flatté
de partager avec vous , Monfieur , l'avantage de
faire connoître à notre nation tour ce qu'elle peut
promettre en faveur de fa langue , embellie paz
l'art que vous profeflez. C'eft dans ces fentimens
que je fuis , avec la plus véritable eftime ,
fe
MONSIEUR ,
Votre très - humble & trèsobéiflant
ferviteur.
PS. Si la direction n'avoit pas affez de confiance
dans le jugement que j'ai porté des paroles de cet
opéra , je vous le ferois paffer par la première occafion
.
,
J'oubliois de vous dire , Monfieur , que M.
Glouch , naturellement très défutéreflé , n'exige
point , pourfon ouvrage , au delà de ce que la direction
a fixé pour les auteurs des opéra nouveaux.
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628
p. 171-191
LETTRE de M. de Chabanon, sur les propriétés musicales de la langue françoise.
Début :
J'ai lu, Monsieur, dans le second Mercure d'Octobre, que M. Glouck, célèbre par les Opéras [...]
Mots clefs :
Langue, Musique, Son, Chant, Longues, Brèves, Syllabes, Caractère, Français, Jean-Jacques Rousseau, Genre, Ouvrages, Prosodie, Auteur, Goût, Sens, Christoph Willibald Gluck, Paroles, Opinion, Moderne
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE de M. de Chabanon, sur les propriétés musicales de la langue françoise.
LETTRE de M. de Chabanon , fur les
propriétés musicales de la langue françoife.
J'AI la , ' AI lu , Monfieur , dans le fecond Mercure
d'Octobre , que M. Glouck , célèbre par les Opéras
italiens qu'il a mis en mufique , vient de jeter
un coup- d'oeil d'adoption fur notre langue , &
d'exercer fon talent fur un poëme françois.
L'entreprise de M. Glouck a cela de remarqua
ble , qu'elle contredit les termes les plus forts de
l'affertion portée par M. Roufleau ( 1 ) . L'artiſte
étranger vient , après l'auteur d'Ernelinde , de
lever l'interdit jeté fur notre langue ; mais ce
n'eft point affez qu'il la croie digne de favorifer
fon art , il lui accorde cet avantage de préférence
à toutes les autres langues. Cette opinion faite
pour étonner , fur- tout de la part d'un étranger
que le préjugé national n'aveugle point , m'a fait
naître l'idée de difcuter les raifons qui peuvent
la juftifier , & celles qu'on a fait valoir en faveur
de l'opinion contraire. Avant d'entrer dans cette
difcuffion , permettez - moi quelques réflexions
générales.
On a dit que tous les hommes font mécontens
de leur fort ; tous les peuples le font de leur langue
: nous autres peuples modernes , nous envions
( 1 ) Je prédis que le genre tragique ne fera pas
même tenté. Lettre fur la Mufique,
Hij
172 MERCURE DE FRANCE .
celle des Romains , les Romains envioient celle
des Grecs. Tout le monde fe plaint de fon partage.
J'ai entendu fouvent affirmer la prééminence
d'une langue fur une autre; mais de telles décifions
, qui ne font au fonds que des jugemens de
fociété , en ont toute la légèreté . Elles portent
communément fur des aperçus plus que fur un
examen approfondi , & fur des apparences plus
que fur des preuves raifonnées J'aimerais qu'on
jugeât des langues comme des hommes , par les
oeuvres . Si la langue la plus riche en beaux ouvrages
de toute eſpèce n'eft pas la plus belle , je
ne fais pas du moins ce qu'elle peut envier à celle
qu'on lui préfère. Mais fi l'on fuit la règle de dé
cifion que je propofe , la langue de Virgile paroî
tra-t-elle inférieure à celle d'Homère , d'Héfiode ,
de Théocrite que le poëte latin a imitée ? Qu'on
étende fi l'on veut ce parallèle à Cicéron & Dé,
mofthène , à Sallufte & Thucidide , & c . la balance
pourra flotter dans un état d'égalité ; mais quel
contrepoids donner à Tacite ?
Je voudrois que ceux qui jugent d'une langue
fur fon matériel , en fixaflent , d'après leurs obfer
vations , le caractère eflentiel ; car enfin fi ce caractère
exifte , donné par le technique de la langue
, inhérant à elle par fa nature , il eſt évident
que chaque écrivain doit s'y conformer & le fuivre.
On blâmeroit , je penfe , un écrivain qui ,
avec une langue faite pour être concile , s'effor
ceroit d'être abondant. Ce feroit s'enfler comme
la grenouille dans une peau trop étroite , & qui
ne pourroit obéir.
Mais quelle eft la langue dont on fixera le
caractère & les propriétés , tellement qu'on ne
JANVIE R. 1773. 173
puifle y trouver des propriétés toutes contraires
& un caractère tout différent ? Cicéron eft
abondant , Tacite eft concis . Qui des deux a le
mieux connu le caractère de fa langue ? Tous
deux , avec un fuccès égal , lui ont prêté le caractère
de leur génie.
Que dire de notre idiome françois ? Fait pour
être obfcur par l'embarras & l'équivoque de fes
pronoms relatifs , il s'eft renda recommandable
par fon extrême clarté. C'eft un avantage que
perfonne ne lui contefte ; il eft l'idiome des philofophes
, & par conféquent celui de la raifon.
Comment expliquer cette contradiction du vice
radical de la langue avec le mérite principal qu'elle
s'eft acquis ? C'est que tout l'effort des écrivains
s'eft porté vers le côté foible de cette langue ; de
fon vice originel , ils ont tiré un de fes moyens
de perfection. La langue eft ce que les écrivains
la font.
Ce n'est pas d'aujourdhui que la nôtre eft en
butte à des contradictions , à des foupçons défavorables
. Le fage Patru craignit autre fois qu'elle ne
pût pas fe prêter aux graces naïves du genre de la
fable . Il confioit fes doutes & fes craintes à la Fontaine
qui , en écrivant , le guérit bientôt des uns
& des autres. Ce même Patru , toujours timide &
défiant , alléguoit des doutes femblables à Boileau
, occupé du genre didactique. Boileau lui répondit
, en faisant l'art poëtique. L'auteur de la
Henriade a détruit un préjugé plus fort & plus gé
néral , un préjugé qui déclaroit notre langue &
notre goût anti - épiques . Le fuccès de deux poëmes
géorgiques vient encore d'accroître le domaine
de notre poëfie , en lui appropriant un genre
dont on ne la croyoit pas fufceptible . Ainfi cha-
H iij
174 MERCURE DE FRANCE.
que effort d'un écrivain habile immole , pour ainfi
dire , à la langue un préjugé qui lui étoit contraire
; & cette langue , telle qu'un fleuve qui
s'éloigne de fa fource , étend par degrés fa furface .
Entre elle & le chant moderne , il fubfifte encore
une foible digue ; ce dernier obftacle fera bientôt
furmonté.
Sur les propriétés muſicales de la langue françoife
, il le préfente trois opinions qui partagent
entre elles le Public.
1º . Notre langue eft muficale ; mais Lulli a créé
la feule mufique dont elle foit fufceptible .
2º. Cette langue fe prête aux tournures du
chant moderne ; mais ces tournures ne fiéroient
pas à la dignité de l'opéra .
3º. Aucune bonne mufique ne peut nous convenir
, & nous lommes condannés à ne jamais
chanter.
Quand nous aurons difcuté ces trois opinions ,
il ne nous reftera plus qu'à propofer la nôtre qui
fervira de réponſe à celle de M. Glouck.
Je ne fais , Monfieur , fi l'on doit craindre d'avancer
que Lulli n'a point créé le genre de mufique
dont il paffe pour être l'inventeur : il ne fit
que l'apporter d'Italie, où ce genre étoit pour lors
en ufage. Ceux que cette propofition pourroit
étonner n'ont qu'à fe rappeler la mufique de Corelli
; le ftyle françois de cet auteur nous apprend
ce que fut autrefois la mufique italienne : pour
devenir françoile , il lui a fuffi de vieillir , parce
que les Italiens avoient changé leur idiome mufical
lorfque nous Y tenions encore.
Qu'importe , après tout , que cette mufique
foit adoptée ou créée parmi nous ? Eft ce la feule
qui nous convienne ? voilà le point à réfoudre.
JANVIER. 1773. 175
Le Public lui-même fournit la folution. Il faut
bien que la mufique de Lulli ait perdu de fes charmes
, puifqu'on en laiffe fubfifter fi peu de chofe,
lorfqu'on remet au théâtre les ouvrages de Qui
naut. Etrange alternative dans la deftinée de ces
deux auteurs ! autrefois on fupportoit Quinaut
en faveur de fon muficien , du moins on le croyoit
ainfi . Aujourd'hui ce font les ouvrages de Quinaut
qui , s'échappant des ténèbres , emportent
avec eux quelques fragmens de l'ancienne mufique
, fans eux deſtinée à périr. *
Je fais que les partifans du goût antique crient
à la dépravation ; mais outre qu'ils ont à récla
mer contre l'Europe entière , qu'il me foit permis
de leur obferver que la dépravation du goût peut
bien faire fubfifter des monftres à côté des chefd'oeuvres
, mais non pas faire rejeter ceux - ci .
Que le théâtre françois épreuve toutes les révolutions
poffibles , les ouvrages de nos grands
maîtres s'y maintiendront toujours avec fupériorité.
Si l'on paroît leur préférer un moment
des ouvrages moins bons , mais qui préfentent
l'attrait de la nouveauté , c'eft en quelque forte.
par un goût libertin , qu'on défapprouve même
alors qu'on le fatisfait ; & le Public , à cet égard ,
* Ce que l'on conferve principalement des ouvrages
de Lulli , c'eſt le récitatif des ſcènes ; mais
le récitatif n'eft point de la mufique proprement
dite. Au refte , nous convenons avec plaifir qu'on
trouve dans Lulli des morceaux de muſique d'une
fimplicité intéreſſante , tels que le commencement
du prologue d'Amadis. Nous ne croyons pas faire
tort à cet artiſte en le comparant à Corelli.
•
· Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
fe conduit comme ces maris infidèles , par occafion,
à des femmes aimables & vertueufes ; au fond
de leur coeur ils diftinguent à merveille de l'objet
de leur caprice , l'objet d'un goût plus vrai & plus
durable . Concluons que fi les ouvrages de Lalli
perdent à vieillir , il faut bien s'en prendre à euxmêmes
.
Paflons à la feconde opinion , à celle qui ne
veut pas qu'on applaudifle à l'opéra ce qu'on applaudit
à là comédie italienne .
Il peut fembler étonnant , Monfieur , que pour
la mufique on établifle entre deux quartiers de
Paris , la différence qu'on établiroit à peine entre
deux climats oppofés..... Mais j'oubliois qu'il
eft queftion de fpectacles différens , & que c'elt
de la dignité de l'opéra qu'il s'agit. Prenons garde
qu'une idée de noblefle mal entendue ne nous
égare ; ne traitons pas l'opéra comme ces enfans
de bonne maifon dont on fait des ignorans & des
fots , en leur exagérant les prérogatives de leur
rang.
Je prie feulement qu'on veuille bien répondre
aux queftions fuivantes .
La fituation d'un fils vertueux désherité , chaſſé
de la maifon paternelle , & prêt à reparoître aux
yeux de fon père , eft- elle noble ? Les vers mis dans
la bouche de Sylvain manquent- ils de noblefle ?
Je puis braver les coups du fort ,
Mais non pas les regards d'un père.
Pour un fils fenfible & rebelle ,
Un père est un Dieu menaçant.
JANVIER. 1773. 177
Ces vers mefiéroient- ils à la dignité d'un héros ,
& peut- on y joindre une mufique plus noble , plus
vraie , plus pathétique que celle de M. Grettri ?
J'obferve une petite fingularité , Monfieur ; on
relègue la mufique moderne dans le genre familier
, & même bas ; mais l'opéra comique , népour
ce genre , & qui l'a confervé fi long- tems , n'a
commencé d'en fortir , que depuis qu'il s'eft approprié
la mufique moderne . Loin qu'elle répugne
au caractère de noblefle , elle le communique à
ce qui l'approche. Quel indice plus fûr de fes reffources
, & même de les befoins ?
Il nous refte à difcuter une troisième opinion.
Celle - ci eft la plus redoutable ; non que je la croie
la plus vraie , mais le mérite & la célébrité de
fon auteur lui prêtent une force prefque égale
à celle de la vérité . Si notre langue le relève des
coups d'un tel adverfaire , fi l'opinion de M. Rouf
feau défendue avec fon éloquence , n'a pas pris
force de loi , fon fort eft de ne s'accréditer jamais.
Il eft inutile d'avertir qu'en attaquant quelques
propofitions de M. Roufleau , je prétends ne m'écarter
en rien du refpect que je dois à fon mérite.
Si j'avois l'honneur de le connoître , je lui communiquerois
cet écrit avant de le publier , & je le
ferois juge dans la propre caufe.
* Notre langue , dit M. Roufleau , compelée
» de fons mixtes & de fyllabes muettes , fourdes
» ou nazales , ayant peu de voyelles fonores , &
* M. Roufleau.
* Lettre fur la mufique.
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
» beaucoup de confones & d'articulations , eft
tout-à -fait contraire à la mufique. >>
Je voudrois caufer avec M. Rouſſeau pour favoir
aujufte ce qu'il entend par des fons mixtes ;
je n'ai pas une idée aflez pofitive du fens de ces
mots pour y répondre. Notre langue fans doute a
beaucoup de fyllabes muettes . Elles contribuent
à répandre de la grace & de la variété dans notre
prononciation ; je leur crois même un rapport
aflez exact avec certaines parties du chant , c'eſt
ce que je m'efforcerai de prouver un peu plus loin.
Ici je me contente d'obferver que M. Roufleau ,
qui trouve la langue italienne fi douce , parce
qu'elle élide à tout moment une voyelle contre une
autre , devroit trouver la nôtre plus douce encore
, parce qu'il s'y fait continuellement une forte
d'élifion plus agréable & plus naturelle , entre une
fyllabe muette & une voyelle fonore . Réduifons
ceci en exemple , & citons celui que M. Rouleau
nous fournit.
Teneri sdegni , è placide è tranquille
Repulfe , è cari vezzi , è liete paci.
Si vous prononcez toutes ces voyelles fans les
élider , vous marchez d'hiatus en hiatus , & rendez
la prononciation cahoteufe . Elidez - vous ?
vous tronquez , vous défigurez les mots en leur
ótant une des fyllabes qui les compofent ; &
d'ailleurs vous fatiguez l'oreille par le retour continuel
des définences en E.
1
Oppofons à ceci une élifion de fyllabe muette.
Oui ,je viens dans fon temple adorer l'Eternel.
Les mots temple & adorer confervent leur proJANVIE
R. 1773. 179
nonciation entière & correcte ; & la muette , par
une élifion douce , va fe perdre mollement , & fe
confondre avec la voyelle , qui la fuit.
«M. Roufleau prétend enfuite que le défaut
d'éclat dans les voyelles oblige à en donner aux
» notes , & que la langue fourde rend la mufique
>> criarde . >>
Il me femble que la conféquence devoit être
toute autre.
Le défaut d'éclat dans les voyelles , avertit de
n'en pas mettre dans les fons de la mufique. C'eſt
ainfi que M. Rouffeau lui - même , dans d'autres
endroits de fa lettre , conclut du caractère d'une
langue au caractère de mufique qui lui eft propre.
<< La marche de notre muſique doit être lente &
ennuyeufe. Pour peu qu'on voulûr en précipiter
le mouvement , la vîtefle reflembleroit à
» celle d'un corps dur & anguleux qui roule fur
» le pavé. »
39
23
Je cherche dans notre langue les raisons qui
néceffitent notre mufique à être lente . Je trouve
que cette langue eft furabondante en fyllabes brèves.
Comment une pronenciation légère & préci
pitée produit- elle néceflairement un chant tardif
& parelleux ? Eft - ce toujours à contrario qu'il
faut conclure de la langue à la mufique ? Mais
pourquoi le fert-on pour nous feuls de ces conféquences
inverſes ?
2
« Je fuppofe , pourſuit M. Roufleau , que le
» même langue eût une mauvaiſe profodie , peu
» marquée , fans exactitude , fans précifion ; que
les longues & les brèves n'euffent pas entre elles
en durée & en nombre des rapports fimples &
»propres à rendre le rhythme agréable , exact &
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
و د
22
ככ
régulier , qu'elle eût des longues plus ou moins
longues , des brèves plus ou moins brèves , des
fyllabes ni brèves ni longues , & c.»
M. Roufleau, dans ce paffage, ne fait que mettre
en fuppofition tout ce qu'il reproche effecti
vement à la langue françoife. Ce qui pourra vous
étonner, c'eft que les moyens d'accufation font
fairs pour devenir des moyens de défenſe . S'il
falloit attribuer à notre langue la prééminence
fur toutes les autres en mufique , il ne s'agiroit
peut - être pour cela que de répéter à fon avantage
ce que fon adverfaire a dit contre elle . Mais nous
n'en fommes pas là ; n'anticipons point fur l'ordre
des raifonnemens .
כ כ
«Notre profodie , dit - on , n'eft point marquée
: -Cependant il eft impoffible d'altérer
la valeur d'une fyllabe fans que l'oreille en foit
bleflée.
"Notre profodie , dit on encore ,
eft mauvaife.--
Cependant des vers de Racine , deM deVolraire
, de Quinaut bien prononcés , il réfulte pour
l'oreille un plaifir que M. Rouleau a fûrement
fenti auffi vivement que perfonne.
Mais , ajoute - t- on encore , nous avons des longues
plus ou moins longues , des breves plus ou
moins breves , des fyllabes ni breves ni longues.
Denis d'Halycarnafle * , Monfieur , en a dit autant
du grec . Si ces mots indiquent un vice radical
, un vice antilyrique de la langue , que deviennent
les éloges prodigués par M. Roufleau à
la langue grecque , qu'il trouve fi muſicale & fi
harmonieufe ? D'ailleurs , la mufique elle- même
a les longues plus ou moins longues , les breves
* De Synth.
2
T
JANVIER . 1773. 181
plus ou moins breves , la ronde , la blanche , la
noire , la croche , & c. Comment un rapport fi
marqué entre la langue & la mufique les rendroit
il incompatibles ?
Paflons à une nouvelle accufation . Nous gardons
dans nos conſtructions un ordre didactique
; M. Rouleau prétend que la phraſe muſi
cale le développe d'une manière plus agréable
»& plus intéreflante , quand le fens du difcouts ,
long tems fufpendu , fe réíoud fur le verbe avec
la cadence , que lorsqu'il le développe à mefu-
» re. Cette objection me fournira plus d'une réponſe.
ל כ
1º. J'ai beau y réfléchir , je ne puis fentir le
mérite musical de l'inverfion , & l'analogie du
verbe à la fin avec la cadence.
2º. Je croirois volontiers que dans les paroles
faites pour être chantées , loin qu'on doive fulpendre
le fens du difcours , on ne peut trop
l'expliquer , afin d'épargner à l'efprit de là réflexion
& du travail .
tôt
3. Le verbe rejeté à la fin ne tient pas le fens
de la phrafe plus fufpendu que fi c'étoit le fubftantif
qui la terminât.
Mifero Pargoletto
Il tuo deftin non ſai.
Quand on mettroit le verbe avant le ſubſtantif ,
Ye fens du difcours n'en feroit pas plutôt expliqué.
4°. Il me semble que M. Metaſtaſe , dont les
paroles ont fourni de fi beaux airs , fait un ulage
très-modéré de l'inverfion , que les tours de
phrafe font aflez femblables aux nôtres.
182 MERCURE DE FRANCE.
5º . Enfin files longues périodes où le ſens eft
fufpendu, conviennent particulièrement à la mufique
, nos vers de huit fyllabes font fufceptibles
de ces périodes ; & , dans les ouvrages de M Gref
fet , on en trouveroit de vingt , ving - cinq vers.
Notre langue , même à cet égard , n'eft donc pas
antilyrique.
Ne vous femble- t-il pas , Monfieur , qu'on s'en
prend trop à la langue des défauts qu'on trouve
à la mufique ? M, Glouck commet lui même cette
injuftice : il attribue à la fréquence des voyelles ,
la fréquence des roulades qu'il blâme dans le
chant italien : Mais il n'y a point de néceffité de
rouler fur des voyelles , & la langue eft innocente
de ce tort qu'on lui impute. Si le chant italien
dégénère en roulades , c'eft parce que les compofiteurs
défèrent au goût des exécutans jaloux de
faire briller leur habileté , c'eft encore parce que
les fpectateurs en Italie fe font accoutumés à regarder
le fpectacle comme une espèce de concert
dont ils n'écoutent que des parties . Dès lors ils
fentent moins à quel point les roulades font déplacées
dans un air tragique ; dès lors , on fair
chanter longuement un acteur , fans s'inquiéter
de ce que devient à côté de lui fon interlocuteur,
qui , tant que l'air dure , n'eft qu'un ſpectateur
de plus dans la falle ; dès lors on prolonge les
ritournelles , on multiplie les da capo fans égard
pour l'action , ni pour le jeu de l'acteur , ni pour
fon maintien. Tous ces vices de l'opéra italien
ne feroient pas fupportés en France. Notre goût
délicat & févère mefure les parties à l'enfemble ,
affervit la mufique à l'action théâtrale . C'eſt ce
qui me fait penfer que nous devons porter le
fpectacle de l'opéra plus loin qu'il n'a été chez
les Etrangers , c'eft peut - être auffi ce qui a fait
JANVIER . 1773. 183
naître à M. Glouck le defir de nous confacrer les
talens .
Mais notre langue ſe prête - t - elle à un genre de
mufique qui puifle plaite aux Etrangers & à nousmêmes
? Cette queſtion me fait rentrer dans mon
fujet , & me conduit à propoler mon opinion.
Je crois , Monfieur , la mufique plus indépendante
des langues qu'on ne l'imagine . Je la confidère
comme une langue elle- même , à part de
toutes les autres , langue univerfelle , invariable
pour le fonds , & à laquelle les idiomes n'apportent
que de légères différences , fi toutefois ils y
en apportent quelqu'une.
Comme cette opinion doit étonner , je n'omettrai
rien de ce qui peut la juſtifier .
La langue la plus profodiée , la plus accentuée
ne fournit dans la prononciation que peu d'intervalles
commenfurables ; tous ceux de la mufique
le font & le doivent être , tous les tons font al
fervis aux loix de l'harmonie & de la mélodie :
comment fait on dépendre ce qui chante toujours
de ce qui ne chante jamais ?
Appliquons à la langue grecque le principe
qu'on voudroit nous faire adopter ; nous verrons
ce qu'il produira.
Prefque tous les mots grecs portent un accent
aigu , grave ou circonflexe , c'eſt à - dire , fuivant
la définition que Denis d'Halicarnaffe nous a
tranfmile , que fur chaque mot la voix hauſloit
ou baifloit d'une quinte , ou bien parcouroit l'intervalle
entier renfermé dans les deux accens oppolés.
Penfez vous que les muficiens fuffent alfervis
à cette loi des accens ? Eh ! dans ce cas
quelle eût été leur mélodie ? il auroit donc fallu
qu'elle procédât néceflairement par une fuite de
184 MERCURE DE FRANCE.
quintes hautes & balles répétées à chaque mot !
Cette idée eft deftructive de toute mélodie.
Si le chant eft aßervi aux inflexions de la pa.
role , on ne peut être un grand muticien qu'on
ne foit préalablement un grand déclamateur . Penfez-
vous que cela puifle fe foutenir ?
M. Rouleau , dans les airs charmans du Devin
de village , a - t-il cherché à fe rapprocher de la
déclamation ? prononcez ces vers ,
Si des galans de la ville , &c.
& chantez les enfuite , vous faurez à . quoi vous
en tenir.
Si la mufique de chaque peuple eft une dépendance
naturelle , une conféquence néceffaire de
la langue qu'il parle , pourquoi la mufique change-
telle , quand la langue fubfifte la même ? Les
Italiens ont chanté d'un ftyle françois ; & nous ,
qui parlons la langue de Quinaut , nous fommes
loin de celle de Lulli.
Je crois le commencement du Stabat un des
plus beaux morceaux de mufique qui puifle exif-,
ter. En eft- on redevable aux accens de la langue ?
En eft - il une dans le monde entier dont les inflexions
fe rapportent aux intonations du Stabat
?
J'ai recueilli plufieurs chanfons des Sauvages
du Canada. Leur mélodie eft la même que la nôtre:
dira ton que leur langue eft auſſi la même ?
Eh ! qui ne voit , Monfieur , que la mufique
comme je l'ai dit , eft une langue à part de toutes
les autres chaque peuple pour s'entendre s'eft
fait un langage conventionel , dont la formation
eft l'effet du halard ; car il n'y a point de raiſon
JANVIER. 1773. 185
>
pour que le pain s'appelle plutôt pain qu'artos
comme il s'appelle en grec. Les formes principales
de la mufique au contraire , ne naiflent ni
du hafard ni de la convention ; ' elles dérivent des
loix de la nature , c'est - à - dire , de notre organifation
; ce qui les rend néceffaires , invariables ,
univerfelles. Le rapport que les fons musicalement
combinés ont avec nos fens , eft un mystère
qui fe dérobe aux yeux de la raiſon . Perfonne
ne peut expliquer pourquoi tel enchaînement de
fons produit un chant mélodieux pourquoi
du rhythme exprimé par ce chant , il réfulte un
mouvement qui néceffite notre corps à le fuivre:
on ne rend point raifon de ces effets ; mais dans
tout pays , dans tout climat , tout homme bien
organifé les reflent. Le payſan le plus groffier , le
plus brut , a le fentiment du chant & de la me
fure les enfans l'apportent en naiflant . Eh ! ne
les voyez-vous pas dès le maillot s'agiter aux
chants d'une nourrice , oublier à la voix leur impatience
& leurs douleurs , changer les larmes
qu'ils verfoient en un fourire de joie ? La langue
n'existe pas pour eux encore ; ils entendent déjà
celle de la mufique , ils y font fenfibles , ils enont
une notion infufe : fi l'on pouvoit croire aux
idées innées , c'eft en faveur de la mufique qu'il
faudroit y croire .
La mufique eft indépendante des langues , puifqu'elle
exifte fans elles . Je ne.conçois pas , je l'avouerai
, la différence eflentielle qu'on voudroit
établir entre le chant vocal & l'inftrumental.
Quoi ! celui - ci émaneroit des feules loix de l'harmonie
& de la mélodie , & l'autre dépendant des
inflexions de la parole , en feroit une imitation ?
Il feroit un enfant de la langue c'eſt créer deux
arts au lieu d'un .
186 MERCURE DE FRANCE.
La preuve que le chant ne tire pas fon charme
& fa puiflance de fon rapport avec la langue ,
c'eft qu'on peut ignorer la langue d'un pays , & en
aimer la mufique . L'Armenien , cité par M. Rouffeau
dans fa lettre , n'entendoit point l'italien ;
il fut entendre & goûter les airs italiens qu'on lui
chanta .
Ne cherchons pas des différences où il n'y en
a point. Le chant vocal ne différe de l'inftrumental
qu'autant qu'un inftrument différe d'un autre.
La mufique eft la déefle aux mille voix ; chaque
inftrument lui en prête une. Entre tous ces orga
nes par lefquels elle s'exprime , la voix humaine.
moins étendue , moins hardie , plus contrainte
que les inftrumens , fimplifie ce qu'ils exécutent.
La voix donne le texte pur , les inftrumens l'ornent
& l'embelliflent en fe jouant autour du fujet.
Le chant repréfente le nu ; l'inftrumental qui s'y
joint & l'accompagne, imite ces draperies dont les
contours ondoyans parent le nu fans en déguiſer
les formes.
•
Mais , dira-t on , d'où vient la différence du
chant italien au chant françois même moderne
fielle ne réfulte pas du caractère des deux langues
? Mais d'où vient la différence du chant
italien moderne à l'ancien , fi le caractère de la
mufique eft déterminé par celui de la langue ?
-
Entre deux violons , tels que Tartini & Ferrari ,
par exemple, il exifte plus de différence pour les
inflexions , le ftyle , la façon de faire chanter ,
qu'il n'y en a entre le chant italien & le chant
françois moderne . Il n'eft donc pas néceffaire de
chercher dans la langue les raifons d'une différente
expreffion muficale ; & la mufique fufceptible
d'être rendue un peu diverſement , n'en eft pas
JANVIE R. 1773. 187
moins
pour
cela une langue univerfelle comme
l'art de la peinture n'en eft pas moins un , quoique
chaque peintre ait fa manière.
Je vais plus loin. Certains acteurs de la comédie
italienne ont , depuis quelques années , italianife
leur chant d'une manière très- fenfible pour
les oreilles exercées ; ou le Public ne s'eft point
apperçu de l'innovation , ou , s'il l'a fentie , il y
applaudit ; l'un & l'autre revient au même , &
prouve que l'expreffion du chant italien appartient
plus à la mufique qu'aux paroles qu'on y
joint.
Au moment où j'écrivois ceci , Monfieur , le
hafard m'a fait entendre un air de M. Grettri exé
cuté par un Italien qui met dans fon chant l'expreffion
la plus vive & la plus forte . Il n'en a rien
adouci pour exécuter l'air françois , & jamais cet
air n'a produit un effet plus grand. L'auteur , qui
étoit préfent , fut enchanté de cette exécution ;
les auditeurs l'étoient tous , je l'étois plus qu'eux ;
car il fe joignoit à mon plaifir , celui de voir réduire
en démonftration ce que je foupçonnois depuis
fi long- tems.
Avec du goût , de l'intelligence , & ( ce qui
n'eft pas moins néceffaire ) avec de la bonne foi
on pourroit faire diverfes expériences qui confir
meroient ce que je viens d'avancer.
Qu'on prenne les airs de nos opéras - comiques
vraiment beaux , qu'on y joigne avec art des paroles
italiennes , & vice verfâ , qu'on traduife ha--
bilement en françois de très - beaux airs italiens ;
que les uns & les autres foient exécutés dans le
vrai fens de la mufique , je parie pour le fuccès de
l'une & de l'autre traduction . Un beau chant eft
un effet commerçable par toute la terre ; c'eſt un
188
MERCURE
DE FRANCE
.
diamant qui conferve fon prix , & que chacun accommode
à la parure.
Dans l'alliance de la mufique & des paroles ,
Monfieur , la mufique joue le rôle de ces favoris
que tout le monde traite de fujets , mais qui en
fecret gouvernent leur maître. C'est par une fuite
de cet allerviflement de la langue , que dans un
air on répéte fi fouvent les mêmes paroles. Je fais
que la raison réclame contre cet ufage qu'elle
nomme abus , mais la mufique le juftifie . Comme
il eft de l'effence de fes procédés de revenir fur les
mêmes phrafes de chant , de les faire entendre
plufieurs fois dans le même mode , & dans des
modes différens , les mêmes paroles fe trouvent
naturellement ramenées par le même chant ; &
l'oreille , une fois féduite par le charme des fons ,
rend moins fcrupuleux fur les privilèges de la
langue & fur ceux de la raifon .
Il est un point cependant où la langue gêne la
mufique , fi elle ne l'aflervit pas , c'eft l'obfervation
des breves & des longues : donnons à cet atticle
l'étendue dont il eft fufceptible.
,
Le précepte de la quantité en mufique femble à
la première infpection , d'une néceffité abfolue
puifqu'il porte fur la néceffité même de le faire
entendre ; en altérant la valeur des fyllabes on
court rifque de n'être pas entendu . Obſervez ce
pendant , Monfieur , combien ce précepte , ti rigoureux
dans la théorie , prête & obéit dans la
pratique. On en pourroit dire , comme de la vraifemblance
au théâtre , que c'eft le fecret des
maîtres de favoir jufqu'à quel point on peut y
déroger.
Faut- il vous citer des exemples de bonne mufique
infidèle à la profodie ? J'en trouverai dans
toutes les langues.
JANVIER. 1773 . 189
Le premier couplet du Stabat fait les mots laerymofa
, dolorofa de quatre fyllabes égales entre
elles. Le fecond couplet eft fcandé ainfi
Cüjus ănīmăm gēnten .
Dans le premier air de la Serva padrona , vous
trouverez ces mers fcandés fyllabiquement ,
fon tre cofe , quoique tre foit fenfiblement bref
dans la prononciation . ( Je cite au hafard & fans
recherches ; j'indique plus que je ne cite , de peur
d'allonger trop cet écrit . )
Le Devin de village eft plein de fautes contre
la profodie. Je choifis cet ouvrage de préférence ,
parce que fon auteur eft celui qu'on peut le moins
foupçonner de pécher par ignorance . Il faut bien
que M. Rouffeau , zélateur ardent du privilège
des langues , ait fenti que la mufique a auffi fes
privilèges , & que ceux- ci peuvent quelque fois
être préférés , puifqu'il manque à la quantité
d'une langue qu'il parle & qu'il écrit fi bien .
De tout ceci , que peut- on réfumer ? Que l'obfervation
de la quantité eft , pour la mufique ,
une entrave , dont elle cherche à s'affranchir le
plus qu'elle peut. Mais cette entrave ne feroit
rien s'il exiftoit une langue dont la profodie vágue
, indéterminée , flexible & changeante , fe
prêtât aux befoins de l'Artifte qui compofe. Les
mots de cette langue n'auroient point de valeur
fixe & réelle. Ses longues feroient plus ou moins
longues , fes breves plus ou moins breves , beaucoup
de fes fyllabes ne feroient ni breves ni longues
; elles reflembleroient aux fyllabes ut , re ,
mi,fa ,fol , la ,fi , ut , que les Muficiens Italiens ,
François , Allemands , prononcent longues ou
breves , felon que la mélodie l'exige. i
190 MERCURE DE FRANCE.
t
Avez - vous remarqué , Monfieur, qu'en traçant
tous les caractères d'une profodie vraiment defirable
pour la mufique , je n'ai fait que répéter
mot pour mot ce que M. Rouleau a dit de notre
profodie ; Mais je crains bien que M. Rouſſeau
( qui , en parlant ainfi , croyoit nous ôter des
avantages ) ne nous en ait fuppolés que nous
n'avons pas . Je l'ai déjà dit , je ne puis reconnoître
que notre profodie foit indéterminée , puilqu'il
eft vrai qu'on ne fauroit altérer la valeur
de nos fyllabes , fans que l'oreille s'en offenſe.
Auffi ne penfé - je pas comme M. Glouck , que
notre langue eft plus muficale que toutes les autres
, mais feulement qu'elle peut , auffi - bien
qu'une autre , s'adapter à de bonne mufique .
S'il falloit lui affigner quelques propriétés particulières
, convenables à l'art du chant , je pourrois
les trouver dans les qualités mêmes qu'on
lui a reprochées comme contraires à la mufique.
Ses définences muettes , par exemple , ont un rap
port direct avec les fons perdus que la mufique
emploie , & fur lefquels la voix s'atténuant ,
s'exhale enfin comme une vapeur.
L'ordre grammatical de nos conftructions favorife
encore la mufique en ce qu'il favorife la
clarté du difcours. Plus le fens de la phraſe eft
prompt à s'expliquer , plus l'efprit faifit facilement
le rapport du chant aux paroles.
Telles font , Monfieur , les obfervations que je
voulois vous communiquer. Puifle cet écrit , s'il
doit être contredit , n'attirer du moins à fon auteur
que des critiques qui l'éclairent fans l'affliger
! Il feroit trifte que , fur les matières les
moins importantes , on ne pût haſarder fon avis
fans compromettrefon.repos.
JANVIER. 1773. 191
L'hiver dernier on me fit , avec autant d'humeur
que d'injuftice , le reproche de m'être élevé
en détracteur contre Rameau : je fais cette occafion
de répondre à ce reproche , en renouvelant
ma profeffion de foi fur ce grand artiſte. Je le
confidère comme un des hommes les plus étonnans
qui aient jamais paru ; & nul peut - être
dans
quelque
art que ce foit , n'a mieux
mérité
le titre d homme de génie . Loin qu'en
défapprou
vant quelques
parties de fes ouvrages , j'aie démenti
ce que j'avois
imprimé
dans fon éloge , je
n'ai hafardé fur lui aucune
cenfure
qui ne foit
contenue
implicitement
dans cet éloge même.
Le refpect que mérite un grand homme , doit ,
tant qu'il vit , fermer la bouche à la critique fur
les
imperfections
de fon talent ; mais une cenfure
honnête , lorfque
l'auteur ne peut plus s'en
offenfer, honore fa mémoire
plus qu'elle ne l'outrage
, parce
qu'elle met le fceau de la vérité aux
éloges
qu'on lui a juftement
prodigués.
J'ai l'honneur d'être , & c.
propriétés musicales de la langue françoife.
J'AI la , ' AI lu , Monfieur , dans le fecond Mercure
d'Octobre , que M. Glouck , célèbre par les Opéras
italiens qu'il a mis en mufique , vient de jeter
un coup- d'oeil d'adoption fur notre langue , &
d'exercer fon talent fur un poëme françois.
L'entreprise de M. Glouck a cela de remarqua
ble , qu'elle contredit les termes les plus forts de
l'affertion portée par M. Roufleau ( 1 ) . L'artiſte
étranger vient , après l'auteur d'Ernelinde , de
lever l'interdit jeté fur notre langue ; mais ce
n'eft point affez qu'il la croie digne de favorifer
fon art , il lui accorde cet avantage de préférence
à toutes les autres langues. Cette opinion faite
pour étonner , fur- tout de la part d'un étranger
que le préjugé national n'aveugle point , m'a fait
naître l'idée de difcuter les raifons qui peuvent
la juftifier , & celles qu'on a fait valoir en faveur
de l'opinion contraire. Avant d'entrer dans cette
difcuffion , permettez - moi quelques réflexions
générales.
On a dit que tous les hommes font mécontens
de leur fort ; tous les peuples le font de leur langue
: nous autres peuples modernes , nous envions
( 1 ) Je prédis que le genre tragique ne fera pas
même tenté. Lettre fur la Mufique,
Hij
172 MERCURE DE FRANCE .
celle des Romains , les Romains envioient celle
des Grecs. Tout le monde fe plaint de fon partage.
J'ai entendu fouvent affirmer la prééminence
d'une langue fur une autre; mais de telles décifions
, qui ne font au fonds que des jugemens de
fociété , en ont toute la légèreté . Elles portent
communément fur des aperçus plus que fur un
examen approfondi , & fur des apparences plus
que fur des preuves raifonnées J'aimerais qu'on
jugeât des langues comme des hommes , par les
oeuvres . Si la langue la plus riche en beaux ouvrages
de toute eſpèce n'eft pas la plus belle , je
ne fais pas du moins ce qu'elle peut envier à celle
qu'on lui préfère. Mais fi l'on fuit la règle de dé
cifion que je propofe , la langue de Virgile paroî
tra-t-elle inférieure à celle d'Homère , d'Héfiode ,
de Théocrite que le poëte latin a imitée ? Qu'on
étende fi l'on veut ce parallèle à Cicéron & Dé,
mofthène , à Sallufte & Thucidide , & c . la balance
pourra flotter dans un état d'égalité ; mais quel
contrepoids donner à Tacite ?
Je voudrois que ceux qui jugent d'une langue
fur fon matériel , en fixaflent , d'après leurs obfer
vations , le caractère eflentiel ; car enfin fi ce caractère
exifte , donné par le technique de la langue
, inhérant à elle par fa nature , il eſt évident
que chaque écrivain doit s'y conformer & le fuivre.
On blâmeroit , je penfe , un écrivain qui ,
avec une langue faite pour être concile , s'effor
ceroit d'être abondant. Ce feroit s'enfler comme
la grenouille dans une peau trop étroite , & qui
ne pourroit obéir.
Mais quelle eft la langue dont on fixera le
caractère & les propriétés , tellement qu'on ne
JANVIE R. 1773. 173
puifle y trouver des propriétés toutes contraires
& un caractère tout différent ? Cicéron eft
abondant , Tacite eft concis . Qui des deux a le
mieux connu le caractère de fa langue ? Tous
deux , avec un fuccès égal , lui ont prêté le caractère
de leur génie.
Que dire de notre idiome françois ? Fait pour
être obfcur par l'embarras & l'équivoque de fes
pronoms relatifs , il s'eft renda recommandable
par fon extrême clarté. C'eft un avantage que
perfonne ne lui contefte ; il eft l'idiome des philofophes
, & par conféquent celui de la raifon.
Comment expliquer cette contradiction du vice
radical de la langue avec le mérite principal qu'elle
s'eft acquis ? C'est que tout l'effort des écrivains
s'eft porté vers le côté foible de cette langue ; de
fon vice originel , ils ont tiré un de fes moyens
de perfection. La langue eft ce que les écrivains
la font.
Ce n'est pas d'aujourdhui que la nôtre eft en
butte à des contradictions , à des foupçons défavorables
. Le fage Patru craignit autre fois qu'elle ne
pût pas fe prêter aux graces naïves du genre de la
fable . Il confioit fes doutes & fes craintes à la Fontaine
qui , en écrivant , le guérit bientôt des uns
& des autres. Ce même Patru , toujours timide &
défiant , alléguoit des doutes femblables à Boileau
, occupé du genre didactique. Boileau lui répondit
, en faisant l'art poëtique. L'auteur de la
Henriade a détruit un préjugé plus fort & plus gé
néral , un préjugé qui déclaroit notre langue &
notre goût anti - épiques . Le fuccès de deux poëmes
géorgiques vient encore d'accroître le domaine
de notre poëfie , en lui appropriant un genre
dont on ne la croyoit pas fufceptible . Ainfi cha-
H iij
174 MERCURE DE FRANCE.
que effort d'un écrivain habile immole , pour ainfi
dire , à la langue un préjugé qui lui étoit contraire
; & cette langue , telle qu'un fleuve qui
s'éloigne de fa fource , étend par degrés fa furface .
Entre elle & le chant moderne , il fubfifte encore
une foible digue ; ce dernier obftacle fera bientôt
furmonté.
Sur les propriétés muſicales de la langue françoife
, il le préfente trois opinions qui partagent
entre elles le Public.
1º . Notre langue eft muficale ; mais Lulli a créé
la feule mufique dont elle foit fufceptible .
2º. Cette langue fe prête aux tournures du
chant moderne ; mais ces tournures ne fiéroient
pas à la dignité de l'opéra .
3º. Aucune bonne mufique ne peut nous convenir
, & nous lommes condannés à ne jamais
chanter.
Quand nous aurons difcuté ces trois opinions ,
il ne nous reftera plus qu'à propofer la nôtre qui
fervira de réponſe à celle de M. Glouck.
Je ne fais , Monfieur , fi l'on doit craindre d'avancer
que Lulli n'a point créé le genre de mufique
dont il paffe pour être l'inventeur : il ne fit
que l'apporter d'Italie, où ce genre étoit pour lors
en ufage. Ceux que cette propofition pourroit
étonner n'ont qu'à fe rappeler la mufique de Corelli
; le ftyle françois de cet auteur nous apprend
ce que fut autrefois la mufique italienne : pour
devenir françoile , il lui a fuffi de vieillir , parce
que les Italiens avoient changé leur idiome mufical
lorfque nous Y tenions encore.
Qu'importe , après tout , que cette mufique
foit adoptée ou créée parmi nous ? Eft ce la feule
qui nous convienne ? voilà le point à réfoudre.
JANVIER. 1773. 175
Le Public lui-même fournit la folution. Il faut
bien que la mufique de Lulli ait perdu de fes charmes
, puifqu'on en laiffe fubfifter fi peu de chofe,
lorfqu'on remet au théâtre les ouvrages de Qui
naut. Etrange alternative dans la deftinée de ces
deux auteurs ! autrefois on fupportoit Quinaut
en faveur de fon muficien , du moins on le croyoit
ainfi . Aujourd'hui ce font les ouvrages de Quinaut
qui , s'échappant des ténèbres , emportent
avec eux quelques fragmens de l'ancienne mufique
, fans eux deſtinée à périr. *
Je fais que les partifans du goût antique crient
à la dépravation ; mais outre qu'ils ont à récla
mer contre l'Europe entière , qu'il me foit permis
de leur obferver que la dépravation du goût peut
bien faire fubfifter des monftres à côté des chefd'oeuvres
, mais non pas faire rejeter ceux - ci .
Que le théâtre françois épreuve toutes les révolutions
poffibles , les ouvrages de nos grands
maîtres s'y maintiendront toujours avec fupériorité.
Si l'on paroît leur préférer un moment
des ouvrages moins bons , mais qui préfentent
l'attrait de la nouveauté , c'eft en quelque forte.
par un goût libertin , qu'on défapprouve même
alors qu'on le fatisfait ; & le Public , à cet égard ,
* Ce que l'on conferve principalement des ouvrages
de Lulli , c'eſt le récitatif des ſcènes ; mais
le récitatif n'eft point de la mufique proprement
dite. Au refte , nous convenons avec plaifir qu'on
trouve dans Lulli des morceaux de muſique d'une
fimplicité intéreſſante , tels que le commencement
du prologue d'Amadis. Nous ne croyons pas faire
tort à cet artiſte en le comparant à Corelli.
•
· Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
fe conduit comme ces maris infidèles , par occafion,
à des femmes aimables & vertueufes ; au fond
de leur coeur ils diftinguent à merveille de l'objet
de leur caprice , l'objet d'un goût plus vrai & plus
durable . Concluons que fi les ouvrages de Lalli
perdent à vieillir , il faut bien s'en prendre à euxmêmes
.
Paflons à la feconde opinion , à celle qui ne
veut pas qu'on applaudifle à l'opéra ce qu'on applaudit
à là comédie italienne .
Il peut fembler étonnant , Monfieur , que pour
la mufique on établifle entre deux quartiers de
Paris , la différence qu'on établiroit à peine entre
deux climats oppofés..... Mais j'oubliois qu'il
eft queftion de fpectacles différens , & que c'elt
de la dignité de l'opéra qu'il s'agit. Prenons garde
qu'une idée de noblefle mal entendue ne nous
égare ; ne traitons pas l'opéra comme ces enfans
de bonne maifon dont on fait des ignorans & des
fots , en leur exagérant les prérogatives de leur
rang.
Je prie feulement qu'on veuille bien répondre
aux queftions fuivantes .
La fituation d'un fils vertueux désherité , chaſſé
de la maifon paternelle , & prêt à reparoître aux
yeux de fon père , eft- elle noble ? Les vers mis dans
la bouche de Sylvain manquent- ils de noblefle ?
Je puis braver les coups du fort ,
Mais non pas les regards d'un père.
Pour un fils fenfible & rebelle ,
Un père est un Dieu menaçant.
JANVIER. 1773. 177
Ces vers mefiéroient- ils à la dignité d'un héros ,
& peut- on y joindre une mufique plus noble , plus
vraie , plus pathétique que celle de M. Grettri ?
J'obferve une petite fingularité , Monfieur ; on
relègue la mufique moderne dans le genre familier
, & même bas ; mais l'opéra comique , népour
ce genre , & qui l'a confervé fi long- tems , n'a
commencé d'en fortir , que depuis qu'il s'eft approprié
la mufique moderne . Loin qu'elle répugne
au caractère de noblefle , elle le communique à
ce qui l'approche. Quel indice plus fûr de fes reffources
, & même de les befoins ?
Il nous refte à difcuter une troisième opinion.
Celle - ci eft la plus redoutable ; non que je la croie
la plus vraie , mais le mérite & la célébrité de
fon auteur lui prêtent une force prefque égale
à celle de la vérité . Si notre langue le relève des
coups d'un tel adverfaire , fi l'opinion de M. Rouf
feau défendue avec fon éloquence , n'a pas pris
force de loi , fon fort eft de ne s'accréditer jamais.
Il eft inutile d'avertir qu'en attaquant quelques
propofitions de M. Roufleau , je prétends ne m'écarter
en rien du refpect que je dois à fon mérite.
Si j'avois l'honneur de le connoître , je lui communiquerois
cet écrit avant de le publier , & je le
ferois juge dans la propre caufe.
* Notre langue , dit M. Roufleau , compelée
» de fons mixtes & de fyllabes muettes , fourdes
» ou nazales , ayant peu de voyelles fonores , &
* M. Roufleau.
* Lettre fur la mufique.
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
» beaucoup de confones & d'articulations , eft
tout-à -fait contraire à la mufique. >>
Je voudrois caufer avec M. Rouſſeau pour favoir
aujufte ce qu'il entend par des fons mixtes ;
je n'ai pas une idée aflez pofitive du fens de ces
mots pour y répondre. Notre langue fans doute a
beaucoup de fyllabes muettes . Elles contribuent
à répandre de la grace & de la variété dans notre
prononciation ; je leur crois même un rapport
aflez exact avec certaines parties du chant , c'eſt
ce que je m'efforcerai de prouver un peu plus loin.
Ici je me contente d'obferver que M. Roufleau ,
qui trouve la langue italienne fi douce , parce
qu'elle élide à tout moment une voyelle contre une
autre , devroit trouver la nôtre plus douce encore
, parce qu'il s'y fait continuellement une forte
d'élifion plus agréable & plus naturelle , entre une
fyllabe muette & une voyelle fonore . Réduifons
ceci en exemple , & citons celui que M. Rouleau
nous fournit.
Teneri sdegni , è placide è tranquille
Repulfe , è cari vezzi , è liete paci.
Si vous prononcez toutes ces voyelles fans les
élider , vous marchez d'hiatus en hiatus , & rendez
la prononciation cahoteufe . Elidez - vous ?
vous tronquez , vous défigurez les mots en leur
ótant une des fyllabes qui les compofent ; &
d'ailleurs vous fatiguez l'oreille par le retour continuel
des définences en E.
1
Oppofons à ceci une élifion de fyllabe muette.
Oui ,je viens dans fon temple adorer l'Eternel.
Les mots temple & adorer confervent leur proJANVIE
R. 1773. 179
nonciation entière & correcte ; & la muette , par
une élifion douce , va fe perdre mollement , & fe
confondre avec la voyelle , qui la fuit.
«M. Roufleau prétend enfuite que le défaut
d'éclat dans les voyelles oblige à en donner aux
» notes , & que la langue fourde rend la mufique
>> criarde . >>
Il me femble que la conféquence devoit être
toute autre.
Le défaut d'éclat dans les voyelles , avertit de
n'en pas mettre dans les fons de la mufique. C'eſt
ainfi que M. Rouffeau lui - même , dans d'autres
endroits de fa lettre , conclut du caractère d'une
langue au caractère de mufique qui lui eft propre.
<< La marche de notre muſique doit être lente &
ennuyeufe. Pour peu qu'on voulûr en précipiter
le mouvement , la vîtefle reflembleroit à
» celle d'un corps dur & anguleux qui roule fur
» le pavé. »
39
23
Je cherche dans notre langue les raisons qui
néceffitent notre mufique à être lente . Je trouve
que cette langue eft furabondante en fyllabes brèves.
Comment une pronenciation légère & préci
pitée produit- elle néceflairement un chant tardif
& parelleux ? Eft - ce toujours à contrario qu'il
faut conclure de la langue à la mufique ? Mais
pourquoi le fert-on pour nous feuls de ces conféquences
inverſes ?
2
« Je fuppofe , pourſuit M. Roufleau , que le
» même langue eût une mauvaiſe profodie , peu
» marquée , fans exactitude , fans précifion ; que
les longues & les brèves n'euffent pas entre elles
en durée & en nombre des rapports fimples &
»propres à rendre le rhythme agréable , exact &
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
و د
22
ככ
régulier , qu'elle eût des longues plus ou moins
longues , des brèves plus ou moins brèves , des
fyllabes ni brèves ni longues , & c.»
M. Roufleau, dans ce paffage, ne fait que mettre
en fuppofition tout ce qu'il reproche effecti
vement à la langue françoife. Ce qui pourra vous
étonner, c'eft que les moyens d'accufation font
fairs pour devenir des moyens de défenſe . S'il
falloit attribuer à notre langue la prééminence
fur toutes les autres en mufique , il ne s'agiroit
peut - être pour cela que de répéter à fon avantage
ce que fon adverfaire a dit contre elle . Mais nous
n'en fommes pas là ; n'anticipons point fur l'ordre
des raifonnemens .
כ כ
«Notre profodie , dit - on , n'eft point marquée
: -Cependant il eft impoffible d'altérer
la valeur d'une fyllabe fans que l'oreille en foit
bleflée.
"Notre profodie , dit on encore ,
eft mauvaife.--
Cependant des vers de Racine , deM deVolraire
, de Quinaut bien prononcés , il réfulte pour
l'oreille un plaifir que M. Rouleau a fûrement
fenti auffi vivement que perfonne.
Mais , ajoute - t- on encore , nous avons des longues
plus ou moins longues , des breves plus ou
moins breves , des fyllabes ni breves ni longues.
Denis d'Halycarnafle * , Monfieur , en a dit autant
du grec . Si ces mots indiquent un vice radical
, un vice antilyrique de la langue , que deviennent
les éloges prodigués par M. Roufleau à
la langue grecque , qu'il trouve fi muſicale & fi
harmonieufe ? D'ailleurs , la mufique elle- même
a les longues plus ou moins longues , les breves
* De Synth.
2
T
JANVIER . 1773. 181
plus ou moins breves , la ronde , la blanche , la
noire , la croche , & c. Comment un rapport fi
marqué entre la langue & la mufique les rendroit
il incompatibles ?
Paflons à une nouvelle accufation . Nous gardons
dans nos conſtructions un ordre didactique
; M. Rouleau prétend que la phraſe muſi
cale le développe d'une manière plus agréable
»& plus intéreflante , quand le fens du difcouts ,
long tems fufpendu , fe réíoud fur le verbe avec
la cadence , que lorsqu'il le développe à mefu-
» re. Cette objection me fournira plus d'une réponſe.
ל כ
1º. J'ai beau y réfléchir , je ne puis fentir le
mérite musical de l'inverfion , & l'analogie du
verbe à la fin avec la cadence.
2º. Je croirois volontiers que dans les paroles
faites pour être chantées , loin qu'on doive fulpendre
le fens du difcours , on ne peut trop
l'expliquer , afin d'épargner à l'efprit de là réflexion
& du travail .
tôt
3. Le verbe rejeté à la fin ne tient pas le fens
de la phrafe plus fufpendu que fi c'étoit le fubftantif
qui la terminât.
Mifero Pargoletto
Il tuo deftin non ſai.
Quand on mettroit le verbe avant le ſubſtantif ,
Ye fens du difcours n'en feroit pas plutôt expliqué.
4°. Il me semble que M. Metaſtaſe , dont les
paroles ont fourni de fi beaux airs , fait un ulage
très-modéré de l'inverfion , que les tours de
phrafe font aflez femblables aux nôtres.
182 MERCURE DE FRANCE.
5º . Enfin files longues périodes où le ſens eft
fufpendu, conviennent particulièrement à la mufique
, nos vers de huit fyllabes font fufceptibles
de ces périodes ; & , dans les ouvrages de M Gref
fet , on en trouveroit de vingt , ving - cinq vers.
Notre langue , même à cet égard , n'eft donc pas
antilyrique.
Ne vous femble- t-il pas , Monfieur , qu'on s'en
prend trop à la langue des défauts qu'on trouve
à la mufique ? M, Glouck commet lui même cette
injuftice : il attribue à la fréquence des voyelles ,
la fréquence des roulades qu'il blâme dans le
chant italien : Mais il n'y a point de néceffité de
rouler fur des voyelles , & la langue eft innocente
de ce tort qu'on lui impute. Si le chant italien
dégénère en roulades , c'eft parce que les compofiteurs
défèrent au goût des exécutans jaloux de
faire briller leur habileté , c'eft encore parce que
les fpectateurs en Italie fe font accoutumés à regarder
le fpectacle comme une espèce de concert
dont ils n'écoutent que des parties . Dès lors ils
fentent moins à quel point les roulades font déplacées
dans un air tragique ; dès lors , on fair
chanter longuement un acteur , fans s'inquiéter
de ce que devient à côté de lui fon interlocuteur,
qui , tant que l'air dure , n'eft qu'un ſpectateur
de plus dans la falle ; dès lors on prolonge les
ritournelles , on multiplie les da capo fans égard
pour l'action , ni pour le jeu de l'acteur , ni pour
fon maintien. Tous ces vices de l'opéra italien
ne feroient pas fupportés en France. Notre goût
délicat & févère mefure les parties à l'enfemble ,
affervit la mufique à l'action théâtrale . C'eſt ce
qui me fait penfer que nous devons porter le
fpectacle de l'opéra plus loin qu'il n'a été chez
les Etrangers , c'eft peut - être auffi ce qui a fait
JANVIER . 1773. 183
naître à M. Glouck le defir de nous confacrer les
talens .
Mais notre langue ſe prête - t - elle à un genre de
mufique qui puifle plaite aux Etrangers & à nousmêmes
? Cette queſtion me fait rentrer dans mon
fujet , & me conduit à propoler mon opinion.
Je crois , Monfieur , la mufique plus indépendante
des langues qu'on ne l'imagine . Je la confidère
comme une langue elle- même , à part de
toutes les autres , langue univerfelle , invariable
pour le fonds , & à laquelle les idiomes n'apportent
que de légères différences , fi toutefois ils y
en apportent quelqu'une.
Comme cette opinion doit étonner , je n'omettrai
rien de ce qui peut la juſtifier .
La langue la plus profodiée , la plus accentuée
ne fournit dans la prononciation que peu d'intervalles
commenfurables ; tous ceux de la mufique
le font & le doivent être , tous les tons font al
fervis aux loix de l'harmonie & de la mélodie :
comment fait on dépendre ce qui chante toujours
de ce qui ne chante jamais ?
Appliquons à la langue grecque le principe
qu'on voudroit nous faire adopter ; nous verrons
ce qu'il produira.
Prefque tous les mots grecs portent un accent
aigu , grave ou circonflexe , c'eſt à - dire , fuivant
la définition que Denis d'Halicarnaffe nous a
tranfmile , que fur chaque mot la voix hauſloit
ou baifloit d'une quinte , ou bien parcouroit l'intervalle
entier renfermé dans les deux accens oppolés.
Penfez vous que les muficiens fuffent alfervis
à cette loi des accens ? Eh ! dans ce cas
quelle eût été leur mélodie ? il auroit donc fallu
qu'elle procédât néceflairement par une fuite de
184 MERCURE DE FRANCE.
quintes hautes & balles répétées à chaque mot !
Cette idée eft deftructive de toute mélodie.
Si le chant eft aßervi aux inflexions de la pa.
role , on ne peut être un grand muticien qu'on
ne foit préalablement un grand déclamateur . Penfez-
vous que cela puifle fe foutenir ?
M. Rouleau , dans les airs charmans du Devin
de village , a - t-il cherché à fe rapprocher de la
déclamation ? prononcez ces vers ,
Si des galans de la ville , &c.
& chantez les enfuite , vous faurez à . quoi vous
en tenir.
Si la mufique de chaque peuple eft une dépendance
naturelle , une conféquence néceffaire de
la langue qu'il parle , pourquoi la mufique change-
telle , quand la langue fubfifte la même ? Les
Italiens ont chanté d'un ftyle françois ; & nous ,
qui parlons la langue de Quinaut , nous fommes
loin de celle de Lulli.
Je crois le commencement du Stabat un des
plus beaux morceaux de mufique qui puifle exif-,
ter. En eft- on redevable aux accens de la langue ?
En eft - il une dans le monde entier dont les inflexions
fe rapportent aux intonations du Stabat
?
J'ai recueilli plufieurs chanfons des Sauvages
du Canada. Leur mélodie eft la même que la nôtre:
dira ton que leur langue eft auſſi la même ?
Eh ! qui ne voit , Monfieur , que la mufique
comme je l'ai dit , eft une langue à part de toutes
les autres chaque peuple pour s'entendre s'eft
fait un langage conventionel , dont la formation
eft l'effet du halard ; car il n'y a point de raiſon
JANVIER. 1773. 185
>
pour que le pain s'appelle plutôt pain qu'artos
comme il s'appelle en grec. Les formes principales
de la mufique au contraire , ne naiflent ni
du hafard ni de la convention ; ' elles dérivent des
loix de la nature , c'est - à - dire , de notre organifation
; ce qui les rend néceffaires , invariables ,
univerfelles. Le rapport que les fons musicalement
combinés ont avec nos fens , eft un mystère
qui fe dérobe aux yeux de la raiſon . Perfonne
ne peut expliquer pourquoi tel enchaînement de
fons produit un chant mélodieux pourquoi
du rhythme exprimé par ce chant , il réfulte un
mouvement qui néceffite notre corps à le fuivre:
on ne rend point raifon de ces effets ; mais dans
tout pays , dans tout climat , tout homme bien
organifé les reflent. Le payſan le plus groffier , le
plus brut , a le fentiment du chant & de la me
fure les enfans l'apportent en naiflant . Eh ! ne
les voyez-vous pas dès le maillot s'agiter aux
chants d'une nourrice , oublier à la voix leur impatience
& leurs douleurs , changer les larmes
qu'ils verfoient en un fourire de joie ? La langue
n'existe pas pour eux encore ; ils entendent déjà
celle de la mufique , ils y font fenfibles , ils enont
une notion infufe : fi l'on pouvoit croire aux
idées innées , c'eft en faveur de la mufique qu'il
faudroit y croire .
La mufique eft indépendante des langues , puifqu'elle
exifte fans elles . Je ne.conçois pas , je l'avouerai
, la différence eflentielle qu'on voudroit
établir entre le chant vocal & l'inftrumental.
Quoi ! celui - ci émaneroit des feules loix de l'harmonie
& de la mélodie , & l'autre dépendant des
inflexions de la parole , en feroit une imitation ?
Il feroit un enfant de la langue c'eſt créer deux
arts au lieu d'un .
186 MERCURE DE FRANCE.
La preuve que le chant ne tire pas fon charme
& fa puiflance de fon rapport avec la langue ,
c'eft qu'on peut ignorer la langue d'un pays , & en
aimer la mufique . L'Armenien , cité par M. Rouffeau
dans fa lettre , n'entendoit point l'italien ;
il fut entendre & goûter les airs italiens qu'on lui
chanta .
Ne cherchons pas des différences où il n'y en
a point. Le chant vocal ne différe de l'inftrumental
qu'autant qu'un inftrument différe d'un autre.
La mufique eft la déefle aux mille voix ; chaque
inftrument lui en prête une. Entre tous ces orga
nes par lefquels elle s'exprime , la voix humaine.
moins étendue , moins hardie , plus contrainte
que les inftrumens , fimplifie ce qu'ils exécutent.
La voix donne le texte pur , les inftrumens l'ornent
& l'embelliflent en fe jouant autour du fujet.
Le chant repréfente le nu ; l'inftrumental qui s'y
joint & l'accompagne, imite ces draperies dont les
contours ondoyans parent le nu fans en déguiſer
les formes.
•
Mais , dira-t on , d'où vient la différence du
chant italien au chant françois même moderne
fielle ne réfulte pas du caractère des deux langues
? Mais d'où vient la différence du chant
italien moderne à l'ancien , fi le caractère de la
mufique eft déterminé par celui de la langue ?
-
Entre deux violons , tels que Tartini & Ferrari ,
par exemple, il exifte plus de différence pour les
inflexions , le ftyle , la façon de faire chanter ,
qu'il n'y en a entre le chant italien & le chant
françois moderne . Il n'eft donc pas néceffaire de
chercher dans la langue les raifons d'une différente
expreffion muficale ; & la mufique fufceptible
d'être rendue un peu diverſement , n'en eft pas
JANVIE R. 1773. 187
moins
pour
cela une langue univerfelle comme
l'art de la peinture n'en eft pas moins un , quoique
chaque peintre ait fa manière.
Je vais plus loin. Certains acteurs de la comédie
italienne ont , depuis quelques années , italianife
leur chant d'une manière très- fenfible pour
les oreilles exercées ; ou le Public ne s'eft point
apperçu de l'innovation , ou , s'il l'a fentie , il y
applaudit ; l'un & l'autre revient au même , &
prouve que l'expreffion du chant italien appartient
plus à la mufique qu'aux paroles qu'on y
joint.
Au moment où j'écrivois ceci , Monfieur , le
hafard m'a fait entendre un air de M. Grettri exé
cuté par un Italien qui met dans fon chant l'expreffion
la plus vive & la plus forte . Il n'en a rien
adouci pour exécuter l'air françois , & jamais cet
air n'a produit un effet plus grand. L'auteur , qui
étoit préfent , fut enchanté de cette exécution ;
les auditeurs l'étoient tous , je l'étois plus qu'eux ;
car il fe joignoit à mon plaifir , celui de voir réduire
en démonftration ce que je foupçonnois depuis
fi long- tems.
Avec du goût , de l'intelligence , & ( ce qui
n'eft pas moins néceffaire ) avec de la bonne foi
on pourroit faire diverfes expériences qui confir
meroient ce que je viens d'avancer.
Qu'on prenne les airs de nos opéras - comiques
vraiment beaux , qu'on y joigne avec art des paroles
italiennes , & vice verfâ , qu'on traduife ha--
bilement en françois de très - beaux airs italiens ;
que les uns & les autres foient exécutés dans le
vrai fens de la mufique , je parie pour le fuccès de
l'une & de l'autre traduction . Un beau chant eft
un effet commerçable par toute la terre ; c'eſt un
188
MERCURE
DE FRANCE
.
diamant qui conferve fon prix , & que chacun accommode
à la parure.
Dans l'alliance de la mufique & des paroles ,
Monfieur , la mufique joue le rôle de ces favoris
que tout le monde traite de fujets , mais qui en
fecret gouvernent leur maître. C'est par une fuite
de cet allerviflement de la langue , que dans un
air on répéte fi fouvent les mêmes paroles. Je fais
que la raison réclame contre cet ufage qu'elle
nomme abus , mais la mufique le juftifie . Comme
il eft de l'effence de fes procédés de revenir fur les
mêmes phrafes de chant , de les faire entendre
plufieurs fois dans le même mode , & dans des
modes différens , les mêmes paroles fe trouvent
naturellement ramenées par le même chant ; &
l'oreille , une fois féduite par le charme des fons ,
rend moins fcrupuleux fur les privilèges de la
langue & fur ceux de la raifon .
Il est un point cependant où la langue gêne la
mufique , fi elle ne l'aflervit pas , c'eft l'obfervation
des breves & des longues : donnons à cet atticle
l'étendue dont il eft fufceptible.
,
Le précepte de la quantité en mufique femble à
la première infpection , d'une néceffité abfolue
puifqu'il porte fur la néceffité même de le faire
entendre ; en altérant la valeur des fyllabes on
court rifque de n'être pas entendu . Obſervez ce
pendant , Monfieur , combien ce précepte , ti rigoureux
dans la théorie , prête & obéit dans la
pratique. On en pourroit dire , comme de la vraifemblance
au théâtre , que c'eft le fecret des
maîtres de favoir jufqu'à quel point on peut y
déroger.
Faut- il vous citer des exemples de bonne mufique
infidèle à la profodie ? J'en trouverai dans
toutes les langues.
JANVIER. 1773 . 189
Le premier couplet du Stabat fait les mots laerymofa
, dolorofa de quatre fyllabes égales entre
elles. Le fecond couplet eft fcandé ainfi
Cüjus ănīmăm gēnten .
Dans le premier air de la Serva padrona , vous
trouverez ces mers fcandés fyllabiquement ,
fon tre cofe , quoique tre foit fenfiblement bref
dans la prononciation . ( Je cite au hafard & fans
recherches ; j'indique plus que je ne cite , de peur
d'allonger trop cet écrit . )
Le Devin de village eft plein de fautes contre
la profodie. Je choifis cet ouvrage de préférence ,
parce que fon auteur eft celui qu'on peut le moins
foupçonner de pécher par ignorance . Il faut bien
que M. Rouffeau , zélateur ardent du privilège
des langues , ait fenti que la mufique a auffi fes
privilèges , & que ceux- ci peuvent quelque fois
être préférés , puifqu'il manque à la quantité
d'une langue qu'il parle & qu'il écrit fi bien .
De tout ceci , que peut- on réfumer ? Que l'obfervation
de la quantité eft , pour la mufique ,
une entrave , dont elle cherche à s'affranchir le
plus qu'elle peut. Mais cette entrave ne feroit
rien s'il exiftoit une langue dont la profodie vágue
, indéterminée , flexible & changeante , fe
prêtât aux befoins de l'Artifte qui compofe. Les
mots de cette langue n'auroient point de valeur
fixe & réelle. Ses longues feroient plus ou moins
longues , fes breves plus ou moins breves , beaucoup
de fes fyllabes ne feroient ni breves ni longues
; elles reflembleroient aux fyllabes ut , re ,
mi,fa ,fol , la ,fi , ut , que les Muficiens Italiens ,
François , Allemands , prononcent longues ou
breves , felon que la mélodie l'exige. i
190 MERCURE DE FRANCE.
t
Avez - vous remarqué , Monfieur, qu'en traçant
tous les caractères d'une profodie vraiment defirable
pour la mufique , je n'ai fait que répéter
mot pour mot ce que M. Rouleau a dit de notre
profodie ; Mais je crains bien que M. Rouſſeau
( qui , en parlant ainfi , croyoit nous ôter des
avantages ) ne nous en ait fuppolés que nous
n'avons pas . Je l'ai déjà dit , je ne puis reconnoître
que notre profodie foit indéterminée , puilqu'il
eft vrai qu'on ne fauroit altérer la valeur
de nos fyllabes , fans que l'oreille s'en offenſe.
Auffi ne penfé - je pas comme M. Glouck , que
notre langue eft plus muficale que toutes les autres
, mais feulement qu'elle peut , auffi - bien
qu'une autre , s'adapter à de bonne mufique .
S'il falloit lui affigner quelques propriétés particulières
, convenables à l'art du chant , je pourrois
les trouver dans les qualités mêmes qu'on
lui a reprochées comme contraires à la mufique.
Ses définences muettes , par exemple , ont un rap
port direct avec les fons perdus que la mufique
emploie , & fur lefquels la voix s'atténuant ,
s'exhale enfin comme une vapeur.
L'ordre grammatical de nos conftructions favorife
encore la mufique en ce qu'il favorife la
clarté du difcours. Plus le fens de la phraſe eft
prompt à s'expliquer , plus l'efprit faifit facilement
le rapport du chant aux paroles.
Telles font , Monfieur , les obfervations que je
voulois vous communiquer. Puifle cet écrit , s'il
doit être contredit , n'attirer du moins à fon auteur
que des critiques qui l'éclairent fans l'affliger
! Il feroit trifte que , fur les matières les
moins importantes , on ne pût haſarder fon avis
fans compromettrefon.repos.
JANVIER. 1773. 191
L'hiver dernier on me fit , avec autant d'humeur
que d'injuftice , le reproche de m'être élevé
en détracteur contre Rameau : je fais cette occafion
de répondre à ce reproche , en renouvelant
ma profeffion de foi fur ce grand artiſte. Je le
confidère comme un des hommes les plus étonnans
qui aient jamais paru ; & nul peut - être
dans
quelque
art que ce foit , n'a mieux
mérité
le titre d homme de génie . Loin qu'en
défapprou
vant quelques
parties de fes ouvrages , j'aie démenti
ce que j'avois
imprimé
dans fon éloge , je
n'ai hafardé fur lui aucune
cenfure
qui ne foit
contenue
implicitement
dans cet éloge même.
Le refpect que mérite un grand homme , doit ,
tant qu'il vit , fermer la bouche à la critique fur
les
imperfections
de fon talent ; mais une cenfure
honnête , lorfque
l'auteur ne peut plus s'en
offenfer, honore fa mémoire
plus qu'elle ne l'outrage
, parce
qu'elle met le fceau de la vérité aux
éloges
qu'on lui a juftement
prodigués.
J'ai l'honneur d'être , & c.
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Résumé : LETTRE de M. de Chabanon, sur les propriétés musicales de la langue françoise.
La lettre de M. de Chabanon examine les propriétés musicales de la langue française en réponse aux doutes de Jean-Baptiste Rousseau sur son adaptabilité à l'opéra. Chabanon souligne la préférence de Christoph Willibald Gluck pour la langue française et critique les jugements superficiels sur la supériorité des langues. Il compare les langues anciennes comme le latin et le grec et note les contradictions de la langue française, telle que son obscurité due aux pronoms relatifs et sa clarté philosophique. Il cite des écrivains comme La Fontaine, Boileau et Voltaire. Le texte explore trois opinions sur les propriétés musicales de la langue française : son adaptation à la musique de Lully, son inadaptation à l'opéra, et l'impossibilité de créer une bonne musique en français. Il discute de l'évolution de la musique française et italienne au XVIIIe siècle, soulignant l'influence de Corelli sur Lully et la préférence actuelle pour les œuvres de Quinault. Chabanon critique les partisans du goût antique et compare le public à des maris infidèles. Chabanon distingue la musique de l'opéra de celle de la comédie italienne et conteste l'opinion de Jean-Jacques Rousseau sur l'inadaptabilité de la langue française à la musique. Il explore les caractéristiques de la langue française, comme l'élision des syllabes muettes et la prosodie, et critique ceux qui attribuent les défauts de la musique aux caractéristiques linguistiques. Il soutient que la musique est une langue universelle, indépendante des langues parlées, illustrant cela par des exemples de chants universels. L'auteur affirme que la musique peut être appréciée indépendamment de la compréhension de la langue et compare la voix humaine aux instruments. Il soutient que les différences entre le chant italien et français proviennent des styles musicaux plutôt que des langues elles-mêmes. Il mentionne des exemples d'acteurs italiens modifiant leur chant sans que le public s'en rende compte, illustrant ainsi que l'expression musicale dépend davantage de la musique que des paroles. Pour démontrer l'universalité de la beauté musicale, l'auteur propose des expériences et conclut que la musique domine dans l'alliance avec les paroles, justifiant parfois la répétition des paroles pour des raisons musicales. Il reconnaît que la langue peut contraindre la musique, notamment en matière de prosodie, mais que les maîtres savent naviguer ces contraintes. Des exemples de musique infidèle à la prosodie, incluant des œuvres de Rousseau et de Grétry, sont cités. Le texte discute des privilèges de la musique et des langues, soulignant que la musique cherche à se libérer des contraintes linguistiques.
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629
p. 182-184
LETTRE de M. le Chevalier Gluck, sur la Musique.
Début :
M. On auroit de justes reproches à me faire, & je [...]
Mots clefs :
Musique, Lettre, Langue, Iphigénie, Opéra, Ouvrages, Directeurs
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE de M. le Chevalier Gluck, sur la Musique.
LETTRE de M. le Chevalier Gluck ,
fur la Musique.
M.
On auroit de juſtes reproches à me faire , & je
m'en ferois moi - même de très - graves , ſi, après
avoir lu la lettre écrite d'ici , à un des directeurs
de l'Académie royale de muſique , que vous avez
inférée dans le Mercure d'Octobre dernier , &
dont l'Iphigénie opéra eſt l'objet ; ſi , dis-je , après
avoir témoigné ma reconnoiſſance à l'auteur de
cette lettre , des louanges qu'il lui a plû de me
prodiguer , je ne m'empreſſois pas de déclarer que
ſon amitié & une prévention trop favorable , ſans
doute, l'ont entraîné , & que je ſuis bien loin de
me flatter de mériter les éloges qu'il me donne.
Je me ferois un reproche encore plus ſenſible aje
conſentois à me laiſſer attribuer l'invention du
nouveau genre d'opéra italien dont le ſuccès a
juſtifié la tentative : c'eſt à M. de Calzabigi qu'en
appartient le principal mérite ; & fi ma muſique
a eu quelqu'éclat , je crois devoir reconnoître
que c'eſt à lui que j'en ſuis redevable , puiſque
c'eſt lui qui m'a mis à portée de développer les
reflources de mon art. Cet auteur , plein de génie
&de talent , a ſuivi une route peu connue des
Italiens dans ſes poëmes d'Orphée , d'Alceſte &
de Pâris. Ces ouvrages ſont remplis dé ces fituations
heureuſes , de ces traits terribles & pathétiques
qui fourniffent au compofiteur le moyen
d'exprimer de grandes paſſions , & de créerune
FEVRIER . 1773 . 183
muſique énergique & touchante. Quelque talent
qu'ait le compoſiteur , il ne fera jamais quede la
muſique médiocre , ſi le poëte n'excite pas en lui
cet enthouſiaſine, ſans lequel les productions de
tous les arts font foibles & languiſlantes ; l'imitation
de la nature eſt le but reconnu qu'ils doiventtous
ſe propoſer. C'eſt celui auquel je tâche
d'atteindre : toujours ſimple & naturel , autant
qu'il m'eſt poſſible , ma muſique ne tend qu'à la
plus grande expreſſion & au renforcement de la
déclamation de la poësie. C'eſt la raiſon pour
laquelle je n'emploie point les trilles , les paffages
ni les cadences que prodiguent les Italiens.
Leur langue , qui s'y prête avec facilité , n'a donc
àcet égard aucun avantage pour moi; elle en a
fans doute beaucoup d'autres : mais , né en Allemagne
, quelqu'étude que j'aie pu faire de la
langue italienne , ainſi que de la langue françoiſe,
je ne crois pas qu'il me ſoit permis d'apprécier
les nuances délicates qui peuvent faire donner la
préférence à l'une des deux , &je pense que tout
etranger doit s'abſtenir de juger entr'elles ; mais
ce que je crois qu'il m'eſt permis de dire , c'eſt
que celle qui me conviendra toujours le mieux,
ſera celle où le poëte me fournira le plus de
moyens variés d'exprimer les paſſions : c'eſt l'avantage
que j'ai cru trouver dans les paroles de
l'opéra d'Iphigénie , dont la poëſie m'a paru avoir
toute l'énergie propre à m'inſpirer de la bonne
muſique. Qnoique je n'aie jamais été dans le cas
d'offrir mes ouvrages à aucun théâtre , je ne peux
ſavoir mauvais gré à l'auteur de la lettre à un des
Directeurs , d'avoir propoſé mon Iphigénie à votre
Académie de muſique. J'avoue que je l'aurois
produite avec plaifir à Paris , parce que par fon
184 MERCURE DE FRANCE.
effet & avec l'aide du fameux M. Rouficau de
Genève , que je me propoſois de conſulter , nous
aurions peut- être enſemble , en cherchant une
mélodie noble , ſenſible & naturelle , avec une
déclamation exacte ſelon la proſodie de chaque
langue& le caractère de chaque peuple , pû fixer
le moyen que j'enviſage de produire une muſique
propre à toutes les Nations , &de faire diſparoître
la ridicule diſtinction des muſiques nationales.
L'étude que j'ai faite des ouvrages de ce
grand homme ſur la muſique , la lettre entr'autres
dans laquelle il fait l'analyſe du monologue
de l'Armide de Lully , prouvent la ſublimité
de ſes connoiſſances&la fûreté de ton goût , &
m'ont pénétré d'admiration. Il m'en eſt demeuré
la perfuafion intime que s'il avoit voulu donner
ſon application à l'exercice de cet art , il aureit
pu réaliſer les effets prodigieux que l'antiquité
attribue à la muſique. Je ſuis charmé de trouver
ici l'occaſion de lui rendre publiquement ce tribut
d'éloges que je crois qu'il mérite.
Je vous prie , Monfieur , de vouloir bien inférer
cette lettre dans votre prochain Mercure.
J'ai l'honneur d'être , &c .
Chevalier GLUCK.
fur la Musique.
M.
On auroit de juſtes reproches à me faire , & je
m'en ferois moi - même de très - graves , ſi, après
avoir lu la lettre écrite d'ici , à un des directeurs
de l'Académie royale de muſique , que vous avez
inférée dans le Mercure d'Octobre dernier , &
dont l'Iphigénie opéra eſt l'objet ; ſi , dis-je , après
avoir témoigné ma reconnoiſſance à l'auteur de
cette lettre , des louanges qu'il lui a plû de me
prodiguer , je ne m'empreſſois pas de déclarer que
ſon amitié & une prévention trop favorable , ſans
doute, l'ont entraîné , & que je ſuis bien loin de
me flatter de mériter les éloges qu'il me donne.
Je me ferois un reproche encore plus ſenſible aje
conſentois à me laiſſer attribuer l'invention du
nouveau genre d'opéra italien dont le ſuccès a
juſtifié la tentative : c'eſt à M. de Calzabigi qu'en
appartient le principal mérite ; & fi ma muſique
a eu quelqu'éclat , je crois devoir reconnoître
que c'eſt à lui que j'en ſuis redevable , puiſque
c'eſt lui qui m'a mis à portée de développer les
reflources de mon art. Cet auteur , plein de génie
&de talent , a ſuivi une route peu connue des
Italiens dans ſes poëmes d'Orphée , d'Alceſte &
de Pâris. Ces ouvrages ſont remplis dé ces fituations
heureuſes , de ces traits terribles & pathétiques
qui fourniffent au compofiteur le moyen
d'exprimer de grandes paſſions , & de créerune
FEVRIER . 1773 . 183
muſique énergique & touchante. Quelque talent
qu'ait le compoſiteur , il ne fera jamais quede la
muſique médiocre , ſi le poëte n'excite pas en lui
cet enthouſiaſine, ſans lequel les productions de
tous les arts font foibles & languiſlantes ; l'imitation
de la nature eſt le but reconnu qu'ils doiventtous
ſe propoſer. C'eſt celui auquel je tâche
d'atteindre : toujours ſimple & naturel , autant
qu'il m'eſt poſſible , ma muſique ne tend qu'à la
plus grande expreſſion & au renforcement de la
déclamation de la poësie. C'eſt la raiſon pour
laquelle je n'emploie point les trilles , les paffages
ni les cadences que prodiguent les Italiens.
Leur langue , qui s'y prête avec facilité , n'a donc
àcet égard aucun avantage pour moi; elle en a
fans doute beaucoup d'autres : mais , né en Allemagne
, quelqu'étude que j'aie pu faire de la
langue italienne , ainſi que de la langue françoiſe,
je ne crois pas qu'il me ſoit permis d'apprécier
les nuances délicates qui peuvent faire donner la
préférence à l'une des deux , &je pense que tout
etranger doit s'abſtenir de juger entr'elles ; mais
ce que je crois qu'il m'eſt permis de dire , c'eſt
que celle qui me conviendra toujours le mieux,
ſera celle où le poëte me fournira le plus de
moyens variés d'exprimer les paſſions : c'eſt l'avantage
que j'ai cru trouver dans les paroles de
l'opéra d'Iphigénie , dont la poëſie m'a paru avoir
toute l'énergie propre à m'inſpirer de la bonne
muſique. Qnoique je n'aie jamais été dans le cas
d'offrir mes ouvrages à aucun théâtre , je ne peux
ſavoir mauvais gré à l'auteur de la lettre à un des
Directeurs , d'avoir propoſé mon Iphigénie à votre
Académie de muſique. J'avoue que je l'aurois
produite avec plaifir à Paris , parce que par fon
184 MERCURE DE FRANCE.
effet & avec l'aide du fameux M. Rouficau de
Genève , que je me propoſois de conſulter , nous
aurions peut- être enſemble , en cherchant une
mélodie noble , ſenſible & naturelle , avec une
déclamation exacte ſelon la proſodie de chaque
langue& le caractère de chaque peuple , pû fixer
le moyen que j'enviſage de produire une muſique
propre à toutes les Nations , &de faire diſparoître
la ridicule diſtinction des muſiques nationales.
L'étude que j'ai faite des ouvrages de ce
grand homme ſur la muſique , la lettre entr'autres
dans laquelle il fait l'analyſe du monologue
de l'Armide de Lully , prouvent la ſublimité
de ſes connoiſſances&la fûreté de ton goût , &
m'ont pénétré d'admiration. Il m'en eſt demeuré
la perfuafion intime que s'il avoit voulu donner
ſon application à l'exercice de cet art , il aureit
pu réaliſer les effets prodigieux que l'antiquité
attribue à la muſique. Je ſuis charmé de trouver
ici l'occaſion de lui rendre publiquement ce tribut
d'éloges que je crois qu'il mérite.
Je vous prie , Monfieur , de vouloir bien inférer
cette lettre dans votre prochain Mercure.
J'ai l'honneur d'être , &c .
Chevalier GLUCK.
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Résumé : LETTRE de M. le Chevalier Gluck, sur la Musique.
Dans cette lettre, le Chevalier Gluck répond à une critique élogieuse de son opéra 'Iphigénie' parue dans le Mercure d'octobre précédent. Il remercie l'auteur tout en soulignant que leur amitié et une certaine bienveillance ont pu influencer les éloges reçus. Gluck refuse de s'attribuer l'invention du nouveau genre d'opéra italien, attribuant principalement ce mérite à M. de Calzabigi, l'auteur des poèmes d''Orphée', 'Alceste' et 'Pâris'. Ces œuvres présentent des situations et des traits pathétiques qui inspirent une musique énergique et touchante. Gluck insiste sur le rôle crucial du poète dans l'éveil de l'enthousiasme nécessaire à la création musicale. Il évite les ornements tels que les trilles et les cadences, privilégiant une musique simple et naturelle qui renforce la déclamation poétique. Bien qu'il maîtrise plusieurs langues, il reconnaît ne pas pouvoir juger des nuances entre elles, appréciant celles qui offrent le plus de moyens d'exprimer les passions. Gluck aurait souhaité produire 'Iphigénie' à Paris avec l'aide de Jean-Jacques Rousseau pour créer une musique universelle. Il admire profondément les connaissances et le goût de Rousseau, convaincu que ce dernier aurait pu réaliser des effets musicaux prodigieux s'il s'était consacré à cet art. Gluck conclut en demandant la publication de cette lettre dans le prochain numéro du Mercure.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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632
p. 172-174
OPÉRA.
Début :
L'Académie royale de Musique a donné, le mardi 25 Janvier, la première représentation [...]
Mots clefs :
Académie royale de musique, Fragments, Musique, Jean-Jacques Rousseau, Pierre-Charles Roy
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : OPÉRA.
OPERA.
L'ACADÉMIE royale de Muſique a donné
, le mardi 25 Janvier , la première reFEVRIER.
1774 73
préſentation de la reprife des fragmens
compofés de l'acte du Feu ou la Veftale ,
de l'acte de la Terre ou Vertumne & Pomone
, & du Devin du Village.
Les deux premiers actes font tirés du
ballet des Elémens , paroles de M. Roi ,
mufique de Deftouches & Lalande ; le
Devin du Village eft de M. Rouffeau
pour le poëme & la mufique.
-
Ces fragmens ont été fort bien remis,
& quoique très-connus , ils ont fait encore
beaucoup de plaifir . M. l'Arrivée &
Mile Duplant font très - applaudis dans
l'acte de la Veftale ; M. le Gros & Mile
Arnould jouent & chantent , à la fatisfaction
des amateurs , les rôles de Vertumne
& Pomone dans l'acte de la Terre . Mlle
Rofalie , MM . Tirot & Gelin ont réuni
tous les fuffrages dans le Devin du Village
. Les ballets font très agréables .
Dans le premier acte M. Veftris & Mlle
Heinel danfent avec la perfection que
l'on attend de leurs talens. Miles Guimard
& Peflin , & M. Gardel paroiffent
avec diftinction dans le fecond acte , ainfi
que Miles le Clerc, Heidous , & Mrs d'Auberval
, Malter & Defpréaux dans le 3º.
acte. Il y a plusieurs morceaux de mufique
ajoutés aux fragmens, qui ont été remar-
H iij
174 MERCURE DE FRANCE.
qués , particulièrement une belle farabande
& une chaconne de main de maître
dans l'acte du Feu.
L'ACADÉMIE royale de Muſique a donné
, le mardi 25 Janvier , la première reFEVRIER.
1774 73
préſentation de la reprife des fragmens
compofés de l'acte du Feu ou la Veftale ,
de l'acte de la Terre ou Vertumne & Pomone
, & du Devin du Village.
Les deux premiers actes font tirés du
ballet des Elémens , paroles de M. Roi ,
mufique de Deftouches & Lalande ; le
Devin du Village eft de M. Rouffeau
pour le poëme & la mufique.
-
Ces fragmens ont été fort bien remis,
& quoique très-connus , ils ont fait encore
beaucoup de plaifir . M. l'Arrivée &
Mile Duplant font très - applaudis dans
l'acte de la Veftale ; M. le Gros & Mile
Arnould jouent & chantent , à la fatisfaction
des amateurs , les rôles de Vertumne
& Pomone dans l'acte de la Terre . Mlle
Rofalie , MM . Tirot & Gelin ont réuni
tous les fuffrages dans le Devin du Village
. Les ballets font très agréables .
Dans le premier acte M. Veftris & Mlle
Heinel danfent avec la perfection que
l'on attend de leurs talens. Miles Guimard
& Peflin , & M. Gardel paroiffent
avec diftinction dans le fecond acte , ainfi
que Miles le Clerc, Heidous , & Mrs d'Auberval
, Malter & Defpréaux dans le 3º.
acte. Il y a plusieurs morceaux de mufique
ajoutés aux fragmens, qui ont été remar-
H iij
174 MERCURE DE FRANCE.
qués , particulièrement une belle farabande
& une chaconne de main de maître
dans l'acte du Feu.
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Résumé : OPÉRA.
Le 25 janvier 1774, l'Académie royale de Musique a présenté des fragments d'œuvres musicales. Les extraits incluaient 'l'acte du Feu ou la Vestale' et 'l'acte de la Terre ou Vertumne & Pomone' du ballet 'les Éléments', avec des paroles de M. Roi et la musique de Destouches et Lalande. Le troisième fragment était 'le Devin du Village', dont le poème et la musique étaient de M. Rousseau. Les représentations ont été bien accueillies malgré la familiarité du public avec ces œuvres. Les artistes M. l'Arrivée et Mlle Duplant ont été applaudis dans 'la Vestale', tandis que M. le Gros et Mlle Arnould ont interprété avec succès les rôles de Vertumne et Pomone dans 'la Terre'. Dans 'le Devin du Village', Mlle Rosalie, MM. Tirot et Gelin ont reçu tous les suffrages. Les ballets ont également été appréciés, avec des danseurs comme M. Vestris, Mlle Heinel, Mlles Guimard et Peslin, ainsi que M. Gardel dans le second acte, et Mlles le Clerc, Heidous, et MM. d'Auberval, Malter et Despréaux dans le troisième acte. Plusieurs morceaux de musique ajoutés aux fragments ont été remarqués, notamment une sarabande et une chaconne dans 'l'acte du Feu'.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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635
p. 159-163
Dialogues sur la musique, [titre d'après la table]
Début :
Dialogues sur la Musique, par Mademoiselle de Villers, adressés à son amie, [...]
Mots clefs :
Musique, Voix, Langue, Goût, Temps, Maîtres, Prosodie
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texteReconnaissance textuelle : Dialogues sur la musique, [titre d'après la table]
la muſique , & inventèrent les arriettes
&le récitatif. Peu de temps après ces
contemporains de Lulli , les Scarlatti
Porpora , Vinci , enrichirent l'orchestre
d'images brillantes , mais toujours analogues
au ſujet , & fubordonnées aux paroles
quel'Acteur chantoit. Après cesgrands
Maîtres, vinrent Sarri , Leo, Haffe, trois
grands Compoſiteurs qui ſuivirent exactement
la déclamation chantante & la
proſodie de la langue Italienne. Vivaldi ,
fameux violon , qui parut en Lombardie,
forma une Chanteuſe, nommée la Fauftina
, à qui il fit exécuter avec la voix
tout ce qu'un violon , une fûte , un hautbois
pouvoient exécuter de ſon temps.
Le Public força , pour ainſi dire , tous
les Chanteurs à fuivre cette route. C'eſt
l'époque de la décadence de la muſique
en Italie. Depuis l'extinction de la famille
des Médicis , iln'y a plus aucun théâ
tre foutenu dans la patrie de la muſique.
L'Entrepreneur d'un opéra paſſager' eſt
dès-lors obligé de ſacrifier au goût dominant
; il fupprime les choeurs & les
objets de dépenſe , & les Compofiteurs
abandonnent l'expreffion pour faire bril.
ler leur orchestre . C'eſt la conduite qu'ont
tenue Jacomelli , Latilla , Gallupi, Perez
JANVIER. 1775. 161
&d'autres; cette dépravation du goût a été
portée ſi loin, que les opéra des Pergoleze,
un des hommes qui a eu le plus de talent,
n'eurent aucun ſuccès à Rome& à Naples .
En France, Rameau, célèbre Compofiteur,
a brillé dans les airs de danſe & dans les
choeurs , mais le goût qu'il a eu pour
T'harmonie lui a trop fait négliger la mélodie:
fon chant eſt preſque toujours dur
& déſagréable. Le plus grand défaut des
Compoſiteurs François , eſt d'avoir méconnu
la profodie de notre langue. M.
Rouſſeau lui-même, écrivain ſi ſupérieur,
a négligé abfolument la proſodie dans ſon
Devin de Village , quoiqu'il ait fait les
paroles & la muſique. Il n'y a aucun de
ſes airs qui n'en préſente des exemples
choquans ; c'eſt qu'il n'a connu la muſique
en fralie que dans ces derniers temps
où l'on n'obſervoir plus la proſodie de la
langue Italienne. Nous ajouterons à cette
occafion qu'il eſt bien étonnant que M.
Gretry, quoique étranger , & ayant été
élevé en Italie , ait mis en muſique depuis
le peu d'années qu'il eſt en France ,
douze poëmes lyriques, & que dans aucun
il n'y ait pas une feule faute deprofo.
die contre la langue qu'il a ſu accentuer
& articuler mieux qu'aucun naturel Fran162
MERCURE DE FRANCE.
çois , indépendamment de l'exprefion
toujours vraie& toujours piquante , qu'il
donne aux paffions & aux ſentimens don E
il eſt l'interprête le plus fidèle . :
Mile. Villers inſiſte ſur une École de
muſique , dans laquelle d'habiles maîtres
apprendroient l'art du chant. Il s'agic
d'abord de bien diftinguer le caractère
des voix : il n'y en a que de quatre eſpèces.
Tous les hommes en général n'ont que
des voix de baffe & de taille ; la haute
contre&le deſſus ſont toujours l'appanage
des femmes & des caftrats: ces quatre
voix forment l'harmonie complette. Si la
baſſe donne le ton , la taille eſt à la tierce ,
la haute-contre à la quinte & le deſſus à
l'octave. Les voix qu'on appelle hautecontre
chez les hommes , ſont ordinairement
des voix forcées , qui n'ont rien de
naturel , & qui rendent des fons inégaux ,
& criards , toutes les fois qu'elles paffent
an-deſſus de leurs tons naturels. Le
maître ne doit faire chanter un tel élève ,
que dans le ton qui lui eſt propre ; il évitera
de le faire crier , ſous prétexte d'augmenter
le volume de ſa voix ; il ne lui
laiſſera pas même donner toute ſa voix ,
juſqu'à qu'il foit bien sûr de ſon intona-
⚫tion.
JANVIER. 1775. 163
Mile. Villers fait dans un ſecond dialogue
, d'excellentes obſervations ſur le
travail du Poëte lyrique , & fur celui du
Muficien. Ce dernier doit s'attacher à
augmenter de beaucoup par le chant&
par l'orcheſtre l'expreſſion du ſentiment ,
ou de l'image que préſentent les vers . Il
doit par conféquent examiner d'abord ce
qu'ils expriment; quelle paſſion ils veu
lent peindre ; y adapter le genre de mue
ſique le plus propre à l'exprimer , en fai
fir l'enſemble , & unir tout le morceau
en un ſeul motif : car il n'eſt rien de ſi
abſurde que d'entendre dans un même
air , des meſures &des mouvemens différens
. Le Muſicien tombe dans un défaut
inſupportable , lorſqu'il emploie les
mots en détail , & non pas la choſe : mais
c'eſt dans ces dialogues même que nous
invitons les maîtres & les amateurs , de
puiſer les vrais principes du goût , & de
la compoſition de la bonne muſique.
&le récitatif. Peu de temps après ces
contemporains de Lulli , les Scarlatti
Porpora , Vinci , enrichirent l'orchestre
d'images brillantes , mais toujours analogues
au ſujet , & fubordonnées aux paroles
quel'Acteur chantoit. Après cesgrands
Maîtres, vinrent Sarri , Leo, Haffe, trois
grands Compoſiteurs qui ſuivirent exactement
la déclamation chantante & la
proſodie de la langue Italienne. Vivaldi ,
fameux violon , qui parut en Lombardie,
forma une Chanteuſe, nommée la Fauftina
, à qui il fit exécuter avec la voix
tout ce qu'un violon , une fûte , un hautbois
pouvoient exécuter de ſon temps.
Le Public força , pour ainſi dire , tous
les Chanteurs à fuivre cette route. C'eſt
l'époque de la décadence de la muſique
en Italie. Depuis l'extinction de la famille
des Médicis , iln'y a plus aucun théâ
tre foutenu dans la patrie de la muſique.
L'Entrepreneur d'un opéra paſſager' eſt
dès-lors obligé de ſacrifier au goût dominant
; il fupprime les choeurs & les
objets de dépenſe , & les Compofiteurs
abandonnent l'expreffion pour faire bril.
ler leur orchestre . C'eſt la conduite qu'ont
tenue Jacomelli , Latilla , Gallupi, Perez
JANVIER. 1775. 161
&d'autres; cette dépravation du goût a été
portée ſi loin, que les opéra des Pergoleze,
un des hommes qui a eu le plus de talent,
n'eurent aucun ſuccès à Rome& à Naples .
En France, Rameau, célèbre Compofiteur,
a brillé dans les airs de danſe & dans les
choeurs , mais le goût qu'il a eu pour
T'harmonie lui a trop fait négliger la mélodie:
fon chant eſt preſque toujours dur
& déſagréable. Le plus grand défaut des
Compoſiteurs François , eſt d'avoir méconnu
la profodie de notre langue. M.
Rouſſeau lui-même, écrivain ſi ſupérieur,
a négligé abfolument la proſodie dans ſon
Devin de Village , quoiqu'il ait fait les
paroles & la muſique. Il n'y a aucun de
ſes airs qui n'en préſente des exemples
choquans ; c'eſt qu'il n'a connu la muſique
en fralie que dans ces derniers temps
où l'on n'obſervoir plus la proſodie de la
langue Italienne. Nous ajouterons à cette
occafion qu'il eſt bien étonnant que M.
Gretry, quoique étranger , & ayant été
élevé en Italie , ait mis en muſique depuis
le peu d'années qu'il eſt en France ,
douze poëmes lyriques, & que dans aucun
il n'y ait pas une feule faute deprofo.
die contre la langue qu'il a ſu accentuer
& articuler mieux qu'aucun naturel Fran162
MERCURE DE FRANCE.
çois , indépendamment de l'exprefion
toujours vraie& toujours piquante , qu'il
donne aux paffions & aux ſentimens don E
il eſt l'interprête le plus fidèle . :
Mile. Villers inſiſte ſur une École de
muſique , dans laquelle d'habiles maîtres
apprendroient l'art du chant. Il s'agic
d'abord de bien diftinguer le caractère
des voix : il n'y en a que de quatre eſpèces.
Tous les hommes en général n'ont que
des voix de baffe & de taille ; la haute
contre&le deſſus ſont toujours l'appanage
des femmes & des caftrats: ces quatre
voix forment l'harmonie complette. Si la
baſſe donne le ton , la taille eſt à la tierce ,
la haute-contre à la quinte & le deſſus à
l'octave. Les voix qu'on appelle hautecontre
chez les hommes , ſont ordinairement
des voix forcées , qui n'ont rien de
naturel , & qui rendent des fons inégaux ,
& criards , toutes les fois qu'elles paffent
an-deſſus de leurs tons naturels. Le
maître ne doit faire chanter un tel élève ,
que dans le ton qui lui eſt propre ; il évitera
de le faire crier , ſous prétexte d'augmenter
le volume de ſa voix ; il ne lui
laiſſera pas même donner toute ſa voix ,
juſqu'à qu'il foit bien sûr de ſon intona-
⚫tion.
JANVIER. 1775. 163
Mile. Villers fait dans un ſecond dialogue
, d'excellentes obſervations ſur le
travail du Poëte lyrique , & fur celui du
Muficien. Ce dernier doit s'attacher à
augmenter de beaucoup par le chant&
par l'orcheſtre l'expreſſion du ſentiment ,
ou de l'image que préſentent les vers . Il
doit par conféquent examiner d'abord ce
qu'ils expriment; quelle paſſion ils veu
lent peindre ; y adapter le genre de mue
ſique le plus propre à l'exprimer , en fai
fir l'enſemble , & unir tout le morceau
en un ſeul motif : car il n'eſt rien de ſi
abſurde que d'entendre dans un même
air , des meſures &des mouvemens différens
. Le Muſicien tombe dans un défaut
inſupportable , lorſqu'il emploie les
mots en détail , & non pas la choſe : mais
c'eſt dans ces dialogues même que nous
invitons les maîtres & les amateurs , de
puiſer les vrais principes du goût , & de
la compoſition de la bonne muſique.
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Résumé : Dialogues sur la musique, [titre d'après la table]
Au XVIIIe siècle, la musique évolua de manière significative en Italie et en France. En Italie, après les contributions de compositeurs tels que Lully, Scarlatti, Porpora et Vinci, qui enrichirent l'orchestre tout en restant fidèles aux paroles, la musique entra dans une phase de déclin. Vivaldi, par exemple, introduisit des techniques vocales innovantes, mais cette innovation conduisit à une simplification des œuvres, marquée par la suppression des chœurs et des éléments coûteux. En France, Rameau se distingua par ses airs de danse et ses chœurs, mais il négligea l'aspect mélodique. Rousseau, malgré son talent, omit la prosodie dans son œuvre 'Le Devin du Village'. Gretry, bien qu'étranger, respecta la prosodie française dans ses compositions. Mile. Villers proposa la création d'une école de musique pour enseigner correctement le chant, en distinguant les différentes voix et en évitant de forcer les élèves. Elle insista également sur l'importance pour les musiciens de bien comprendre les textes qu'ils mettaient en musique afin d'exprimer correctement les sentiments et les images présentés par les vers.
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636
p. 192-208
Lettre à M. de Chabanon, pour servir de réponse à celle qu'il a écrite sur les propriétés musicales de la langue Françoise. Par M. le C. de S. A.
Début :
A mon retour d'un voyage très-long, j'ai été frappé, Monsieur, de la Lettre que vous avez [...]
Mots clefs :
Langue, Musique, Chant, Sons, Son, Oreille, Genre, Sons mixtes, Force, Homme, Verbe, Paroles, Ordre, Goût, Dignité, Voyelle, Mixte, Élision, Raison, Caractère, Jean-Jacques Rousseau
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texteReconnaissance textuelle : Lettre à M. de Chabanon, pour servir de réponse à celle qu'il a écrite sur les propriétés musicales de la langue Françoise. Par M. le C. de S. A.
Lettre à M. de Chabanon , pourfervir de
réponse à celle qu'il a écrite fur les propriétés
musicales de la langue Françoise.
Par M. le C. de S. A.
A mon retour d'un voyage très - long , j'ai été
frappé , Monfieur , de la Lettre que vous avez
inférée dans le Mercure du mois de Janvier 1774 .
Voici les réflexions qu'elle m'a fait faire , & que
je prends la liberté de vous communiquer.
Sans entrer dans des détails inutiles , vous me
paroiſlez très perfuadé de l'aptitude de notre
langue àlamuſique. Vos remarques ſur la contra-.
diction exiſtante entre les ſtyles différens des Au- .
teurs & l'unité de caractère qui ſembleroit devoir
être inhérente à la Langue , ſont très judicieuſes .
Vous ajoutez que notre idiome François s'eſt
particulièrement diftingué par l'avantage directement
oppoſé au vice qu'on lui reproche , & de
tout
FÉVRIER . 1775 . 193
tout cela vous tirez cette conféquence : la Langue
eſt ce que les Ecrivains la font.
Je pourrois partir du même point pour conelure
de même à l'égard de la Muſique. Elle eſt,
ſelon vous , une langue à part , & peut- être indépendante
des paroles ; en ce cas , elle eft ce que
lesCompoſiteurs la font. Cette idée confondroit
abſolument toutes les différences de genre national
, & je n'en aurois pas un regret bien vif. Je
ne connois que le beau ; il m'eſt fort égalde quel
pays il peut être. Vous allez me demander ce que
c'eſt que lebeau ; vous ſentez aſſez que ce n'eſt
point ici le lieu de traiter une queſtion purement
métaphysique , &que cette diſcuſſion nous meneroit
trop loin. Revenons.
Sur les propriétés muſicales de notre Langue ,
il ſe préſente , dites- vous , trois opinions qui partagent
également le Public.
1°. Notre Langue eſt muſicale; mais Lulli a
créé le ſeul genre dont elle ſoit ſuſceptible. II
eſt aſſez égal , comme vous l'obſervez trèsbien
, que Lulli ait créé ce genre , que l'on dit
convenir ſeul à notre Langue , ou qu'il l'ait apportéd'Italie.
Eſt-ce le ſeul qui nous convienne?
Voilà le fait. Je ne dis pas que cela ſoit; mais je
ne ſuis point effrayé de l'objection que vous préſentez
contre cette opinion. Le diſcredit on eſt
tombé le chantde Lulli ne me paroît pas une raifon
ſuffiſante pour la nier. A-t- on jamais conclu
du droit par le fait ? C'eſt renverſer l'ordre des
choſes. S'il eſt vrai , comme on n'en peut douter,
que le goût ait changé depuis Lulli , ſoit en bien ,
foiten mal , on n'en doit pas tirer la conféquence
que la muſique de cet Auteur a été reconnue
inalliable au rithme de la Langue Françoile. On
1
194 MERCURE DE FRANCE.
devroit tout au plus en induire qu'elle n'eſt pas
la ſeule qui puiſle s'unir aux mots françois. J'efpère
vous prouver plus loin que l'on ne peut
même avancer cette propoſition. En attendant ,
je vous obſerve qu'avant de conclure par les
changemens faits au goût , il faudroit établir
comme certain que le goût s'eſt perfectionné.
Cette preuve n'eſt point aiſée.
J'ajoute que je regarde , comme très - poſſible ,
que la corruption du goût aille , non- feulement
juſqu'à faire ſubſiſter des monftres à côté des chefsd'oeuvre
, mais encore faire préférer les monſtres
aux chefs - d'oeuvre. La corruption du goût ne
vientque d'un ſentiment faux , &par conséquent
d'un jugement faux ;puiſqu'il eſt clair en méraphyſique
, que le jugement n'est qu'une modificationde
ſentiment. Pourquoi donc vouloir borner
cette corruption , puiſque l'on ne ſauroit
fixer le degré d'organiſation qui règle le ſentiment,
& dont elle dépend ſeule ? Corneille , Ra .
cine, Crébillon font actuellement une impreſſion
moins vive qu'autrefois. On ſe contente d'une
admiration ſtérile , &, à la honte du Théâtre &
de la Nation , on met en parallele avec eux des
génies médiocres , & ſouvent même on les leur
préfère. Un genre qui n'eût jamais olé paroître
dans ces fiècles heureux où brilloient ces grands
hommes , les éteint aujourd'hui. Peut - être dans
quelque temps verra- t-on ce genre , qui n'est pas
le véritable quoiqu'il ait ſes beautés particulières,
devenir le ſeul exiſtant , & plonger dansun
un oubli éternel les Pères & les Héros du Théâcre.
Vous voyez donc qu'on ne peut fixer ledegré
de la dépravation du goût. Au reſte , vous avez
fenti la foibleſſede votre argument ,& vous pafſez
de ſuite à la ſeconde opinion.
FÉVRIER. 1775. 195
2. Notre Langue ſe prête aux touraures du
chant moderne ; mais ces tournures ne ſiéroient
pasà la dignité de l'Opéra.
mon
Avant de diſcuter cette dernière opinion , je
crois qu'il ſeroit à propos de définir ce que l'on
entend par dignité; ſeroit- ce ſimplicité ? En ce
cas , il eſt clair que la Muſique Italienne étant
moins ſimple que celle de l'Opéra , cette dernière
doit être plus d'accord avec notre Langue , dont
le principal mérite eſt cette même ſimplicité. Qui
peut donc empêcher qu'elle ne ſe prête à la ſimplicité,
ni à la dignité de l'Opéra ? J'irai encore plus
loin. De tous les genres poſſibles , celui de Lulli
étoit certainement le plus fimple. Ce genre doit
donc convenir uniquement à la Langue Françoiſe
, qui eſt la plus ſimple des Langues modernes.
Qu'a- t- on à répliquer à cela de ſolide ? Rien ,à
moins que pour faire crouler l'édifice de
raiſonnement , vous ne donniez au mot dignité
une autre idée que celle que je vous ai offerte, &
qui m'a paru la plus naturelle. Par dignité, entendrez
-vous force ? Je ne fais ce que c'eſt qu'une
muſique forte. D'ailleurs , cette force ne peut être
continue , puiſqu'elle dépend des images avec leſquelles
elle doit s'allier. Au reſte , il faudroit encore
expliquer ce que c'eſt que force , & alors
nous nous engagerions dans un dédale , dont ni
vous , ni moi ne pourrions ſortir. Cette dignité
d'ailleurs , quelle qu'elle ſoit , doit être un caractère
décidé ; or , la force ne pouvant exiſter que
par contraſte avec la foibleſſe , ne peut produire
cet effet. Expliquez - moi donc ce mot dignité, &
alors je vous répondrai.
1. Vous regardez avec raiſon la troiſième opinion
comme la plus redoutable , & ce n'eſt pas tant ,
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
dires-vous , par la force des raiſonnemens qui la
ſoutiennent que par la célébrité du grand homme
qui s'en eſt déclaré le protecteur. J'ai peut - être
tort , mais je penſe le contraire. Je crois que c'eſt
encore plus par les preuves ſolides qui la conſtatent
, que par le nom du fameux Jean - Jacques
Rouſleau , qu'elle doit en impoſer.
3 °. Aucune bonne muſique ne peut nous convenir
, & nous ſommes condamnés à ne jamais
chanter.
J'avoue que cette déciſion eſt un peu ſévère ;
mais c'eſt moins ſa ſévérité que ſa juſteſle qu'il
faut examiner. Les accuſations intentées contre
notre Langue ſe peuvent réduire à trois . 1 °. La
quantitéde ſons perdus & indiſtincts qui s'y trouvent.
2º. L'ordre trop didactique de nos conftructions.
3º . Le défaut de proſodie marquée. Allons
par ordre.
Voici , ſur le premier chef, les paroles de M.
Roufieau. Notre Langue, dit- il , compoſée de
>fons mixtes &de ſyllabes muettes , ſourdes on
naſales , ayant très-peu-de voyelles ſonores , &
>>beaucoup de conſonnes & d'articulations , eſt
> entièrement contraire à la muſique. »
Vous voudriez , dites - vous , cauſer avec M.
Rouſſeau pour ſavoir ce qu'il entend par des ſons
mixtes. Je vais tâcher de vous fatisfaire fur cet
article , à condition toutefois que vous aurez la
bonté de m'expliquer à votre tour ce que vous
entendez par dignité ; nous ferons compenfazion.
Pour revenir à notre question , je crois qu'il
faut d'abord avoir recours à l'idée la plus naturelle
que pourroit préſenter le mot mixte. En
FÉVRIER . 1775. 197
chimie, en phyſique , & dans toutes les ſciences
poſſibles , on appelle mixte tout ce qui tient de
deux natures. Ainsi , un corps mixte eſt un corps
compoſé de pluſieurs êtres de différens genres.
Une ſenſation mixte eſt une ſenſation qui n'eſt
pas décidée , & en embraſle pluſieurs. En politique,
unGouvernement mixte eſt celui qui ſe reſſent
de pluſieurs Gouvernemens différens ; il ſembledonc
que l'idée de mixte ſoit abſolument contraire
à l'idée d'unité , puiſqu'on ne peut l'enviſager
ſans diftinguer en même-temps plus d'une
unité. :
Qu'est- ce donc qu'un ſon mixte ? C'eſt un ſon
qui n'eſt point décidé. Toute Langue morte ou
moderne eſt compoſée de voyelles & de confonnes.
Tous ceux qui ont une oreille ſenſible conviendront
que le ſon d'une voyelle eſt plus diftinct
que celui d'une conſonne,qui n'eſt lui-même
formé que par la déſinence imparfaite d'une
voyelle. Ainfi τὸ , qui , en grec répond à l'article
le, François , eſt un ſon plus décidé que τον , acculatif
du même article, attendu qu'il ſe termine
par une voyelle appuyée , & que τον ne ſe termine
que par une voyelle coulée très rapidement , &
perdue dans l'air. Autre raiſon favorable à mon
idée. To , étant ſonore & marqué , peut s'adapter
àun chant marqué , au lieu que Tov ne peut au
contraire ſe lier qu'à un chant incertain. Cette
conféquence eſt tirée d'un principe que vous ne
combattrez fûrement pas. C'eſt que les ſons vocaux
doivent toujours exprimer la même idée que
les ſons muſicaux , ou , pour parler plus exactement
, la même idée doit être rendue par l'union
du chant & de la parole.
Voilà , Monfieur , ce que je regarde commedes
I iij
198 MRECURE DE FRANCE.
fons mixtes. Pour affirmer s'ils font contraires ou
favorables à la muſique , il faudroit qu'il fût démontré
que la musique ne peut peindre qu'un certain
nombre d'idées ; & , pour fixer le degré où
cette forte de ſons ſeroit contraire ou favorable
àlamuſique , il faudroit compter combien d'idées
elle pourroit peindre. Vous ſentez où cela nous
meneroit ; n'embrouillons point les objets. Il eſt
queſtion de ſavoir ſi , en général , les fons mixtes
conviennent ou non à la muſique. A cela je réponds
que ces fons peuvent très-bien convenir ,
ainſi que vous le remarquez judicieuſement à
loccafion des ſyllabes muettes , à ces parties de
chant où la voix doit mourir , & preſque s'anéantir
entièrement ; mais ce n'eſt point affez pour
conclure abſolument en leur faveur. On doit
avouer , bien loin delà , que ces ſons ſeront déplacés
toutes les fois qu'il ſera queſtion de former
un chant uni & marqué . Or , comme il eſt vraifemblable
que ce chant marqué doit être le vrai
caractère de la muſique , & qu'elle ne peut s'en
éloigner que par licence; on pourroit déduire au
contraire que les fons mixtes font en général peu
propres à la muſique , puiſqu'ils ne conviennent
qu'à ungenre.
Je conçois encore une autre eſpèce de fons
mixtes; ce ſont , par exemple , ceux où deux
voyelles expriment le même ſon , àpeu de choſe
près , qu'une ſeule ,& dont le ſon par conséquent
peut s'appeler mixte , puiſqu'il tient de l'intonation
de deux voyelles. Le mot pair eſt dans ce
cas; il ſe prononceroit preſque de même, s'il étoit
écritper; mais il retient un peu de la voyelle a,
&de la voyelle i, autrement il ſe prononceroie
paroupir. Ces forres de fons mixtes ne fontau
FÉVRIER . 1775. 199
cuntort à la mufique , & nous n'en parlerons pas
davantage.
Quant aux ſyllabes muettes, commes elles pof
sèdent les mêmes qualités que les ſons mixtes , &
qu'elles y reflemblent aſſez d'ailleurs , la conclu
ſion que j'en tirerai ſera donc qu'elles ne peuvent
convenir qu'à un genre , & que par là-même elles
ſont peu favorables à la muſique , qui doit tout
peindre. Au reſte , je puis le dire en paſſant : un
défaut attaché non- ſeulement à notre Langue ,
mais encore à celle des autres nations , eſt qu'on
n'y rencontre preſque jamais cette harmonie fi
defirable entre les mots & le chant. L'expreſſion
n'est jamais fondue ni identifiée avec eux. Les
ſons perdus dans la muſique, & les fons mixtes
ou muets dans la langue , exprimeront à merveilles
l'indéciſion , le trouble , l'agonie ou la mort;
mais rendront-t- ils d'autres idées que celles qui
auront quelque fimilitude avec les images dont
jeviens de parler ? N'importe , on les emploie à
tout dans la muſique françoife , ainſi que dans la
proſodie vocale , qui exigeroit la même délicarefle;
& par là on confond tout , on mêle tout ,
&l'on n'offre aux yeux du ſpectateur qu'un tableau
monstrueux , dont le deſſin eft étouffé ſous
un coloris uniforme & fatiguant .
Pour éviter ce triſte inconvénient , on devroit
ſe bien perfuader que jamais un morceau de mu.
ſique chanté ne peut réuffir, s'il unanque cette
union admirable entre les paroles& le chant. Si
l'on a à peindre une imagegrande & fublime , il
ne faut pas , en gardant l'ordre dans la muſique
feule, détruire la magie de l'expreſſion muſicale
par des ſons vocaux'éteints & (ans valeur. De
même, il ne faut point adapter à des mots har-
Liv
200 MERCURE DE FRANCE.
monieux & ſonores un chant incertain qui en abforbe
la mâle énergie ; mais c'eſt en vain que l'on
répète les leçons de la Nature; les hommes ont
oublié ſa voix , & l'art ingénieux & fubtil a enfin
réufi à éclipſer celle dont il emprunte ſa grandeur.
Vous donnez un exemple d'éliſion italienne &
d'éliſion françoiſe , & vous croyez par- là prouver
que notre éliſion qui fe fait d'une ſyllabe
muette contre une voyelle ſonore eſt bien plus
agréable & plus naturelle que l'autre. Vous citez
ces deux vers italiens fi connus :
Teneri sdegni , e placide , e tranquille
Repulſe , e cari vezzi , e liete paci .
On ne peut , dites vous , ſéparer ces voyelles
ſans marcher d'hiatusen hiatus , & rendre la pro.
nonciation cahoteule ; & on ne peut les unir au
contraire , fans tronquer , ſans défigurer les mots,
en leur ôtant une des ſyllabes qui les compoſent,
&d'ailleurs , vous fatiguez l'oreille par le retour
continuel des déſinences en e. On ne peut mettre
en queſtionſi on doit les féparer ou les unir.
L'oreille indique le dernier parti. Pourquoi, dans
ce cas , fatigueroit - t . on l'oreille par le retour
déſagréable des déſinences en e ? Ne vous rappelez-
vous plus ce que nous venons de dire fur
l'harmonie qui doit ſubſiſter entre l'expreffion
muſicale & l'expreſſion vocale ? Repréſentez-vous
un inftant l'idée que repréſentent ces deux vers
italiens. Elle eſt une , & en camayeu , ſi je puis
parler ainfi . Une idée une doit naturellement enfanter
une unité d'expreſſion . En ce cas , il faut
que l'idée , la muſique& les paroles nous préſen
FÉVRIER . 1775 . 201
tent l'uniformité. Ainsi , l'Auteur a très-bien réuſſi,
&le traînant que vous remarquez dans ces deux
vers charmans eſt une perfection & non un défaut
, puiſqu'il exprime ce qu'il doit exprimer.
Je paſſe à l'autre exemple d'éliſion françoiſe
que vous citez enfuite , pour la relever infiniment
au-deſſus de l'éliſion italienne. N'appercevezvous
pas que ce n'eſt point une voyelle qui la
forme, mais une conſonne ? On ne peut donc
proprement l'appeler éliſion. C'eſt plutôt une
eſpèced'union entre deux ſons différens, qui, loin
de les faire glifler l'un ſur l'autre comme dans
l'Italien , conſolident au contraire la prononciation
, & paroit plus propre à peindre un repos
majestueux qu'uire uniformité voluptueuſe , auſſi
levers françois :
Oui , je viensdans ſon Temple adorer l'Eternel ,
préſente-t-il une image bien différente de lapremière.
C'eſt , comme je viens de l'obſerver, une
pauſe noble & majestueule , qui eſt très-bien expriméepar
cette ſuſpenſion entre le mot Temple
&le commencement du mot adører .
Je crois ceci pris dans l'eſſence des choſes.
Je ne prétends point du tout dire pour cela que
cette union ou éliſion , ainſi que vous voudrez
Pappeler , foit moins agréable que l'autre , mais
je veux ſeulement dire que c'eſt une forte d'agrément
abſolument différente , & , par conféquent
, adaptable à un autre genre de peinture,
Je conclus de tout cela que les Vers Italiens&
François ſont très - bien choifis, & rendent trèsbien,
chacundans leurgenre , le ſentimentqu'il
faut rendre ; mais qu'ils ne prouvent rien , ni
pour , ni contre,
Iv
202 MERCURE DE FRANCE.
Je ne m'étendrai pas davantage fur le reproche
que l'on fait à notre Langue , d'être remplie de
conſones & d'articulations. Tout cela peut être
rangé dans la clafle des ſons- mixtes , & doit ,
par conséquent , avoir les mêmes défauts. Il eſt
ailé de voir , par les paroles mêmes de M.
Rouſleau , que le vice effentiel qu'il trouve àla
Langue Françoite , eſt de n'offrir qu'un genre
indécis , peu marqué , & propre à un ſeul genre ,
qui eſt celui que vous nommez perdu & indil
tinct.
1 Pafions à la ſeconde objection. L'ordre didac
tique de nos conſtructions , ( c'eſt encore M.
Rouſleau qui parle ) , empêche la phrafe muſicalede
ſe développer ; aulieu qu'elle ſe développe
beaucoup mieux , quand le ſens du diſcours,
long-temps ſuſpendu , ſe réſoud ſur le verbe
avec la cadence.
Vous ne ſentez point, Monfieur , le mérite
muſical de l'inverfion. Setoit- il poſſible que , connoiffant
les charmes de la Langue Latine , vous
neconveniez pas qu'un de ſes principaux agrémens
eſt cette inverſion dont vous vous plaignez
? Il est vrai que pour un homme qui en
ignoreroit entièrement les principes , elle paroît
d'abord plus obſcure. L'habitude , d'ailleurs , que
nous avons contractée , de parler & d'écrire un
idiome dans lequel l'ordre grammatical n'eſt
preſque jamais interrompu , doit nous prévenir
contre l'inverfion ; mais , en réfléchiſſant bien ,
vous trouverez ſûrement que la raiſon & le
goût justifient cette affertion de M. Roufleau.
Je ne dis rien de trop fort , & je vais vous
faire juge en votre propre cauſe. Les lumières
que vous avez acquiſes , en travaillant fur la
FEVRIER. 1775. 203
Muſique , ſont trop étendues & trop générales ,
pour ne pas être frappé de ce que je vais vous
dire à ce lujet.
Je ne parlerai point du plaiſir que toute oreille
exercée éprouve à la lecture des phraſes latines ,
où l'inverſion eſt la plus marquée. Quelque vif
qu'il puifle être , il ne concluroit rien pour
moi , & vous auriez toujours la reſſource de
répondre que ce n'eſt point l'homme corrompu
par mille conventions qui lui tiennent lieu de
réalités , que l'on doit citer ici; mais au contraire
l'homme qui n'auroit nulle connoiſſance
de la Muſique , &, autant qu'il ſeroit poſſible ,
dans l'état de nature. Il faut donc chercher
d'autres raiſons , & vous prouver que le goût ,
le ſentiment & la lumière naturelle de l'homme .
fans aucune réflexion , le porteront toujours à
préférer l'inverſion à l'ordre grammatical des
phrales. Vous ferez ſurpris de ce paradoxe ;
mais il eſt queſtion de vous convaincre, &
j'eſpère y réuſſir.
Je commence par établir un fait connu de tout
le monde , & pris dans la nature. C'eſt que de
deux idées de force égale , celle qui ſe préſente
la dernière à l'eſprit l'emporte preſque toujours
fur l'autre. Sans m'amuſer à prouver cette vérité
Métaphysique , par des objets peu connus,
je ferai ſentir à tout homine raiſonnable que
de tout ce qu'il voit , de tout ce qu'il entend ,
c'eſt le dernier tableau , c'eſt le dernier ſon qui
lui refte dans la tête . Delà vient cet amour
général de la nouveauté ; delà cette inconſtance
naturelle de l'homme , qui l'entraîne fans ceffe
vers tout ce qui a frappé le plus récemment
ſes ſens ou ſoname. Je dis plus; les attachemens
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
les plus longs & les plus anciens , les préjugés
les plus forts fur certains points , la plus conftante
obſervation de certains préceptes , ne viennent
d'autre choſe, finon de ce que ces attachemens,
ces préjugés , cette obſervation , le préfentent
fans cefle à nous , avec les graces de la nouvauté.
Nous croyons y découvrir de nouveaux charmes ,
& ce n'eſt que dans l'inconftance qu'il faut
chercher la raiſon de la fermeté.
D'après ces notions , vous ſentez toute la
fuite de mon raiſonnement & ne pouvez vous
y oppofer. De toute la phrafe , le verbe eſt ,
ſans nulle difficulté, le mot le plus frappant ,
celui qui doit produire le plus grand effet &
exciter la plus forte émotion. Que toute la
phraſe paroîtroit foible & languiſlante , fi le
verbe la commençoit toujours ! Voilà pourquoi
notre Langue eſt ſi peu énergique , & ſe prête
fi gauchement aux divins tranſports de la Poéfie.
Quelle impreffion peut faire dans les coeurs un
mot ſans force , après un mot plein d'harmonie ?
Raiſonnons de même à l'égard du verbe. C'eſt
de lui que l'on attend tout l'effet du morceau ;
on doit le defirer ardeinment , & il ne ſemble fait
que pour mettre le ſceau au caractère de la
phrafe. Au contraire , dans notre langue , ce
verbe ſi précieux paroît au commencement de la
période, fans qu'on ait eu le temps de ſe reconnoître
& de graduer ſes ſenſations ; & dela il
acrive un triſte effet. Outre qu'il ne produit pas
le quarr de l'ébranlement qu'il eût caufé , s'il
cût donné au coeur le temps de fouhaiter ſa
préſence il éteint toute la phrafe & en ôte
abfolument l'intérêt. La choſe eſt décidée ; il
n'eſt plus de retour : l'eſprit & le coeur , égale-
,
FÉVRIER . 1775.205
ment fatisfaits par l'harmonie impoſante da
verbe , ne parcourent qu'avec nonchalance le
reſte de la période qui ne ſert qu'à éclaircir l'idée ,
& qui ne peut plus que l'affoiblir. On ne produit
pas deux fois un grand effer. Toute la phraſe
devenue traînante , ennuyeuſe , ſans ame, ſans
force , ſans projet , ſans énergie , eſt écraſée par
la comparaiſon du verbe avec elle. Tels font les
inconvéniens de ce bel ordre didactique dont
vous nous vantez les avantages.
Voyez à préſent le triomphe du ſens ſuſpendu.
Repréſentez- vous , d'un côté , l'Orateur prêt à
déployer ſon éloquence par un tableau intéreflant
, & de l'autre , l'auditeur dont l'ouie
avide ſaiſit rapidement toutes les réflexions de
l'Orateur. Il commence , l'attention s'éveille ;
elle croit par degrés. Les participes , rangés avec
art après les noms , ont fait naître un intérêt plus
vif; l'auditeur attend , avec une impatience étonnante
, l'inſtant déciſif de la période : il l'attend
en frémiſſant , ſoit de defir , ſoit de crainte ,
ſuivant l'idée qu'offre le morceau . Enfin le verbe
paroît , frappe &décide le caractère de la phraſe.
Il ne frappe pas; mais il tonne , & l'effet qu'il
a produit eſt quelquefois fi fort qu'il ne fauroit
être détruit par une phrafe même auſſi harmonieuſe
que la première.
Tout mon ſyſtême eſt bâti ſur ceci. Point de
bonheur ſans deſir. Les choſes les plus ardemment
ſouhaitées ſont celles qui nous charment
le plus. D'après cela , je crois que tout le
monde conviendra que , puiſqu'il doit exiſter un
rapport harmonique entre les paroles& le chant,
puiſque c'eſt dans ce rapport , de votre aveu
même,que conſiſtent les plus grands effets de
206 MERCURE DE FRANCE.
Da Muſique, il s'enfuit très - naturellement que
la même raiſon qui donne au verbe , long tems
attendu , un attrait ſi puiſſant , meſuré à la force
du defir de l'auditeur , doit auſſi lui donner le
même attrait , quand on joint de la Muſique à
des paroles. La Muſique , dites- vous , Monfieur ,
eſt une Langue comme une autre , & peut- être
même moins arbitraire. En ce cas , toutes les
beautés grammaticales font auſſi des beautés
pour elle En ce cas , l'inverſion , qui produit
une impreſſion ſi profonde dans les Langues où
elle eſt en uſage , doit auſſi la produire dans
la Muſique. Je ne vois pas que l'on puifle empêcher
la conféquence que j'en tire.
J'abandonne cette ſeconde objection , pour
pafler à la troiſième qui eft certainement la
plus forte. C'eſt là le vice radical de notre
Langue , & je doute qu'elle ſe relève jamais de
la prévention funeſte où l'on eſt contr'elle à
cet égard : car enfin vous avez beau me parler
de l'oreille , vous avez beau me répéter qu'on
ne peut altérer la valeur d'une ſillabe , ſans
qu'elle en ſoit bleſſée ; quelque fort , quelque
puiſlant que foit ce préjugé , vous ne réuffirez
jamais à faire paſſer l'oreille pour une règle.
Donnez-vous la peine d'examiner toutes les
Langues anciennes , ſi harmonieuſes , ſi variées ,
ſi riches ; vous trouverez partout l'accent indiqué
d'unemanière claire&préciſe. La langue grecque
que vous citez vous- même , cette langue , ſi chère
à toute oreille ſenſible , avoit une profodie
marquée bien distinctement Comment , d'après
cela , pouvez-vous citer l'oreille comme une
règle Vous auriez raiſon , ſi vous me parliez
de l'homme naturel , en qui les conventions &
FÉVRIER . 1775. 207.
.
les images empruntées n'ont point encore gâté
cette pureté d'organes ſi précieuſe pour le
bonheur ; alors je vous dirois : Oui , l'oreille
de cet homme eſt un guide sûr , & toutes les
règles doivent être bâties fur celles - là ; mais il eſt
queſtion d'une oreille gâtée , pervertie, dépravée,
d'un ſens qui a perdu ſa netteté originaire ; je
vous demande qu'elle règle on doit attendre
d'elle; Elle doit , au contraire , ſe conformer à
cequi eſt établi ; & fi elle a droit de le cenſurer ,
ce ne ſera que lorſqu'on approchera le plus de
ſon ancienne fumplicité. Il eſt donc clair que
laMuſique Françoiſe n'a point de proſodie.
D'après une preuve auſſi évidente , vous ne
pouvez regarder comme une faute de quantité
leVers de M. Rouſleau : Si des galanis de la
Ville , &c. Il n'y a jamais eu d'accent qui ait déter.
miné la prononciation de la fillabe ga. L'uſage
a prévalu , à la vérité , & on la fait brève ;
mais M. Roufieau n'a pu faire une faute contre
la proſodie , puiſqu'il n'y en a point.
De plus longs raiſonnemens ſeroient ici ſuperflus
; la choſe parle d'elle- même , & il eſt
temps que cette lettre finifle. Je la terminerai ,
Monfieur , par l'aſſurance des ſentimens que
vous m'avez inſpirés par vos lumières & la
juſteſle de quelques-unes de vos vues. J'ai répondu
au defir que vous me paroiſlez avoir de
connoître le vrai , & je vous ai dit ce que je
penſois. Trop heureux ſi vous approuvez l'émulation
que m'a donné un talent auſi marqué
que le vôtre, & me communiquez les nouvelles
découvertes que vous pourrez faire en ce gente.
Encore un mot , & je finis. Toute mon intention
a été de vous démontrer qu'il s'en fallois
208 MERCURE DE FRANCE.
de beaucoup que la Langue Françoiſe fût auſſi
propre que l'Italienne à la Muſique , &je crois
avoit réuili ; mais après avoir vu tout ce que
vous avez avancé à ce ſujet , qui m'a paru
foible à tant d'égards , j'ai lu, avec autant d'étonnement
que dejoie , votre nouvelle opinon ,
qui nous offre la Langue de la Muſique comme
abſolument indépendante des paroles , & capable
d'exprimer, fans ſon ſecours , les paffions les
plus chères à l'homme. Il y a quelque temps
que je roule dans ma tête la même idée , quoiqu'un
peu plus étendue & plus générale. Mon
deſlein eſt de détailler mon ſyſtême à ce ſujet ,
dans un petit ouvrage que je compte donner ,
quand cette idée ſe ſera aſlez mûrie chez moi.
En attendant , recevez les témoignages de l'eſtime
fincère que m'a inſpiré l'étendue de vos
connoiſſances & la grandeur de votre projet.
J'ai l'honneur d'être , Monfieur , &c.
réponse à celle qu'il a écrite fur les propriétés
musicales de la langue Françoise.
Par M. le C. de S. A.
A mon retour d'un voyage très - long , j'ai été
frappé , Monfieur , de la Lettre que vous avez
inférée dans le Mercure du mois de Janvier 1774 .
Voici les réflexions qu'elle m'a fait faire , & que
je prends la liberté de vous communiquer.
Sans entrer dans des détails inutiles , vous me
paroiſlez très perfuadé de l'aptitude de notre
langue àlamuſique. Vos remarques ſur la contra-.
diction exiſtante entre les ſtyles différens des Au- .
teurs & l'unité de caractère qui ſembleroit devoir
être inhérente à la Langue , ſont très judicieuſes .
Vous ajoutez que notre idiome François s'eſt
particulièrement diftingué par l'avantage directement
oppoſé au vice qu'on lui reproche , & de
tout
FÉVRIER . 1775 . 193
tout cela vous tirez cette conféquence : la Langue
eſt ce que les Ecrivains la font.
Je pourrois partir du même point pour conelure
de même à l'égard de la Muſique. Elle eſt,
ſelon vous , une langue à part , & peut- être indépendante
des paroles ; en ce cas , elle eft ce que
lesCompoſiteurs la font. Cette idée confondroit
abſolument toutes les différences de genre national
, & je n'en aurois pas un regret bien vif. Je
ne connois que le beau ; il m'eſt fort égalde quel
pays il peut être. Vous allez me demander ce que
c'eſt que lebeau ; vous ſentez aſſez que ce n'eſt
point ici le lieu de traiter une queſtion purement
métaphysique , &que cette diſcuſſion nous meneroit
trop loin. Revenons.
Sur les propriétés muſicales de notre Langue ,
il ſe préſente , dites- vous , trois opinions qui partagent
également le Public.
1°. Notre Langue eſt muſicale; mais Lulli a
créé le ſeul genre dont elle ſoit ſuſceptible. II
eſt aſſez égal , comme vous l'obſervez trèsbien
, que Lulli ait créé ce genre , que l'on dit
convenir ſeul à notre Langue , ou qu'il l'ait apportéd'Italie.
Eſt-ce le ſeul qui nous convienne?
Voilà le fait. Je ne dis pas que cela ſoit; mais je
ne ſuis point effrayé de l'objection que vous préſentez
contre cette opinion. Le diſcredit on eſt
tombé le chantde Lulli ne me paroît pas une raifon
ſuffiſante pour la nier. A-t- on jamais conclu
du droit par le fait ? C'eſt renverſer l'ordre des
choſes. S'il eſt vrai , comme on n'en peut douter,
que le goût ait changé depuis Lulli , ſoit en bien ,
foiten mal , on n'en doit pas tirer la conféquence
que la muſique de cet Auteur a été reconnue
inalliable au rithme de la Langue Françoile. On
1
194 MERCURE DE FRANCE.
devroit tout au plus en induire qu'elle n'eſt pas
la ſeule qui puiſle s'unir aux mots françois. J'efpère
vous prouver plus loin que l'on ne peut
même avancer cette propoſition. En attendant ,
je vous obſerve qu'avant de conclure par les
changemens faits au goût , il faudroit établir
comme certain que le goût s'eſt perfectionné.
Cette preuve n'eſt point aiſée.
J'ajoute que je regarde , comme très - poſſible ,
que la corruption du goût aille , non- feulement
juſqu'à faire ſubſiſter des monftres à côté des chefsd'oeuvre
, mais encore faire préférer les monſtres
aux chefs - d'oeuvre. La corruption du goût ne
vientque d'un ſentiment faux , &par conséquent
d'un jugement faux ;puiſqu'il eſt clair en méraphyſique
, que le jugement n'est qu'une modificationde
ſentiment. Pourquoi donc vouloir borner
cette corruption , puiſque l'on ne ſauroit
fixer le degré d'organiſation qui règle le ſentiment,
& dont elle dépend ſeule ? Corneille , Ra .
cine, Crébillon font actuellement une impreſſion
moins vive qu'autrefois. On ſe contente d'une
admiration ſtérile , &, à la honte du Théâtre &
de la Nation , on met en parallele avec eux des
génies médiocres , & ſouvent même on les leur
préfère. Un genre qui n'eût jamais olé paroître
dans ces fiècles heureux où brilloient ces grands
hommes , les éteint aujourd'hui. Peut - être dans
quelque temps verra- t-on ce genre , qui n'est pas
le véritable quoiqu'il ait ſes beautés particulières,
devenir le ſeul exiſtant , & plonger dansun
un oubli éternel les Pères & les Héros du Théâcre.
Vous voyez donc qu'on ne peut fixer ledegré
de la dépravation du goût. Au reſte , vous avez
fenti la foibleſſede votre argument ,& vous pafſez
de ſuite à la ſeconde opinion.
FÉVRIER. 1775. 195
2. Notre Langue ſe prête aux touraures du
chant moderne ; mais ces tournures ne ſiéroient
pasà la dignité de l'Opéra.
mon
Avant de diſcuter cette dernière opinion , je
crois qu'il ſeroit à propos de définir ce que l'on
entend par dignité; ſeroit- ce ſimplicité ? En ce
cas , il eſt clair que la Muſique Italienne étant
moins ſimple que celle de l'Opéra , cette dernière
doit être plus d'accord avec notre Langue , dont
le principal mérite eſt cette même ſimplicité. Qui
peut donc empêcher qu'elle ne ſe prête à la ſimplicité,
ni à la dignité de l'Opéra ? J'irai encore plus
loin. De tous les genres poſſibles , celui de Lulli
étoit certainement le plus fimple. Ce genre doit
donc convenir uniquement à la Langue Françoiſe
, qui eſt la plus ſimple des Langues modernes.
Qu'a- t- on à répliquer à cela de ſolide ? Rien ,à
moins que pour faire crouler l'édifice de
raiſonnement , vous ne donniez au mot dignité
une autre idée que celle que je vous ai offerte, &
qui m'a paru la plus naturelle. Par dignité, entendrez
-vous force ? Je ne fais ce que c'eſt qu'une
muſique forte. D'ailleurs , cette force ne peut être
continue , puiſqu'elle dépend des images avec leſquelles
elle doit s'allier. Au reſte , il faudroit encore
expliquer ce que c'eſt que force , & alors
nous nous engagerions dans un dédale , dont ni
vous , ni moi ne pourrions ſortir. Cette dignité
d'ailleurs , quelle qu'elle ſoit , doit être un caractère
décidé ; or , la force ne pouvant exiſter que
par contraſte avec la foibleſſe , ne peut produire
cet effet. Expliquez - moi donc ce mot dignité, &
alors je vous répondrai.
1. Vous regardez avec raiſon la troiſième opinion
comme la plus redoutable , & ce n'eſt pas tant ,
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
dires-vous , par la force des raiſonnemens qui la
ſoutiennent que par la célébrité du grand homme
qui s'en eſt déclaré le protecteur. J'ai peut - être
tort , mais je penſe le contraire. Je crois que c'eſt
encore plus par les preuves ſolides qui la conſtatent
, que par le nom du fameux Jean - Jacques
Rouſleau , qu'elle doit en impoſer.
3 °. Aucune bonne muſique ne peut nous convenir
, & nous ſommes condamnés à ne jamais
chanter.
J'avoue que cette déciſion eſt un peu ſévère ;
mais c'eſt moins ſa ſévérité que ſa juſteſle qu'il
faut examiner. Les accuſations intentées contre
notre Langue ſe peuvent réduire à trois . 1 °. La
quantitéde ſons perdus & indiſtincts qui s'y trouvent.
2º. L'ordre trop didactique de nos conftructions.
3º . Le défaut de proſodie marquée. Allons
par ordre.
Voici , ſur le premier chef, les paroles de M.
Roufieau. Notre Langue, dit- il , compoſée de
>fons mixtes &de ſyllabes muettes , ſourdes on
naſales , ayant très-peu-de voyelles ſonores , &
>>beaucoup de conſonnes & d'articulations , eſt
> entièrement contraire à la muſique. »
Vous voudriez , dites - vous , cauſer avec M.
Rouſſeau pour ſavoir ce qu'il entend par des ſons
mixtes. Je vais tâcher de vous fatisfaire fur cet
article , à condition toutefois que vous aurez la
bonté de m'expliquer à votre tour ce que vous
entendez par dignité ; nous ferons compenfazion.
Pour revenir à notre question , je crois qu'il
faut d'abord avoir recours à l'idée la plus naturelle
que pourroit préſenter le mot mixte. En
FÉVRIER . 1775. 197
chimie, en phyſique , & dans toutes les ſciences
poſſibles , on appelle mixte tout ce qui tient de
deux natures. Ainsi , un corps mixte eſt un corps
compoſé de pluſieurs êtres de différens genres.
Une ſenſation mixte eſt une ſenſation qui n'eſt
pas décidée , & en embraſle pluſieurs. En politique,
unGouvernement mixte eſt celui qui ſe reſſent
de pluſieurs Gouvernemens différens ; il ſembledonc
que l'idée de mixte ſoit abſolument contraire
à l'idée d'unité , puiſqu'on ne peut l'enviſager
ſans diftinguer en même-temps plus d'une
unité. :
Qu'est- ce donc qu'un ſon mixte ? C'eſt un ſon
qui n'eſt point décidé. Toute Langue morte ou
moderne eſt compoſée de voyelles & de confonnes.
Tous ceux qui ont une oreille ſenſible conviendront
que le ſon d'une voyelle eſt plus diftinct
que celui d'une conſonne,qui n'eſt lui-même
formé que par la déſinence imparfaite d'une
voyelle. Ainfi τὸ , qui , en grec répond à l'article
le, François , eſt un ſon plus décidé que τον , acculatif
du même article, attendu qu'il ſe termine
par une voyelle appuyée , & que τον ne ſe termine
que par une voyelle coulée très rapidement , &
perdue dans l'air. Autre raiſon favorable à mon
idée. To , étant ſonore & marqué , peut s'adapter
àun chant marqué , au lieu que Tov ne peut au
contraire ſe lier qu'à un chant incertain. Cette
conféquence eſt tirée d'un principe que vous ne
combattrez fûrement pas. C'eſt que les ſons vocaux
doivent toujours exprimer la même idée que
les ſons muſicaux , ou , pour parler plus exactement
, la même idée doit être rendue par l'union
du chant & de la parole.
Voilà , Monfieur , ce que je regarde commedes
I iij
198 MRECURE DE FRANCE.
fons mixtes. Pour affirmer s'ils font contraires ou
favorables à la muſique , il faudroit qu'il fût démontré
que la musique ne peut peindre qu'un certain
nombre d'idées ; & , pour fixer le degré où
cette forte de ſons ſeroit contraire ou favorable
àlamuſique , il faudroit compter combien d'idées
elle pourroit peindre. Vous ſentez où cela nous
meneroit ; n'embrouillons point les objets. Il eſt
queſtion de ſavoir ſi , en général , les fons mixtes
conviennent ou non à la muſique. A cela je réponds
que ces fons peuvent très-bien convenir ,
ainſi que vous le remarquez judicieuſement à
loccafion des ſyllabes muettes , à ces parties de
chant où la voix doit mourir , & preſque s'anéantir
entièrement ; mais ce n'eſt point affez pour
conclure abſolument en leur faveur. On doit
avouer , bien loin delà , que ces ſons ſeront déplacés
toutes les fois qu'il ſera queſtion de former
un chant uni & marqué . Or , comme il eſt vraifemblable
que ce chant marqué doit être le vrai
caractère de la muſique , & qu'elle ne peut s'en
éloigner que par licence; on pourroit déduire au
contraire que les fons mixtes font en général peu
propres à la muſique , puiſqu'ils ne conviennent
qu'à ungenre.
Je conçois encore une autre eſpèce de fons
mixtes; ce ſont , par exemple , ceux où deux
voyelles expriment le même ſon , àpeu de choſe
près , qu'une ſeule ,& dont le ſon par conséquent
peut s'appeler mixte , puiſqu'il tient de l'intonation
de deux voyelles. Le mot pair eſt dans ce
cas; il ſe prononceroit preſque de même, s'il étoit
écritper; mais il retient un peu de la voyelle a,
&de la voyelle i, autrement il ſe prononceroie
paroupir. Ces forres de fons mixtes ne fontau
FÉVRIER . 1775. 199
cuntort à la mufique , & nous n'en parlerons pas
davantage.
Quant aux ſyllabes muettes, commes elles pof
sèdent les mêmes qualités que les ſons mixtes , &
qu'elles y reflemblent aſſez d'ailleurs , la conclu
ſion que j'en tirerai ſera donc qu'elles ne peuvent
convenir qu'à un genre , & que par là-même elles
ſont peu favorables à la muſique , qui doit tout
peindre. Au reſte , je puis le dire en paſſant : un
défaut attaché non- ſeulement à notre Langue ,
mais encore à celle des autres nations , eſt qu'on
n'y rencontre preſque jamais cette harmonie fi
defirable entre les mots & le chant. L'expreſſion
n'est jamais fondue ni identifiée avec eux. Les
ſons perdus dans la muſique, & les fons mixtes
ou muets dans la langue , exprimeront à merveilles
l'indéciſion , le trouble , l'agonie ou la mort;
mais rendront-t- ils d'autres idées que celles qui
auront quelque fimilitude avec les images dont
jeviens de parler ? N'importe , on les emploie à
tout dans la muſique françoife , ainſi que dans la
proſodie vocale , qui exigeroit la même délicarefle;
& par là on confond tout , on mêle tout ,
&l'on n'offre aux yeux du ſpectateur qu'un tableau
monstrueux , dont le deſſin eft étouffé ſous
un coloris uniforme & fatiguant .
Pour éviter ce triſte inconvénient , on devroit
ſe bien perfuader que jamais un morceau de mu.
ſique chanté ne peut réuffir, s'il unanque cette
union admirable entre les paroles& le chant. Si
l'on a à peindre une imagegrande & fublime , il
ne faut pas , en gardant l'ordre dans la muſique
feule, détruire la magie de l'expreſſion muſicale
par des ſons vocaux'éteints & (ans valeur. De
même, il ne faut point adapter à des mots har-
Liv
200 MERCURE DE FRANCE.
monieux & ſonores un chant incertain qui en abforbe
la mâle énergie ; mais c'eſt en vain que l'on
répète les leçons de la Nature; les hommes ont
oublié ſa voix , & l'art ingénieux & fubtil a enfin
réufi à éclipſer celle dont il emprunte ſa grandeur.
Vous donnez un exemple d'éliſion italienne &
d'éliſion françoiſe , & vous croyez par- là prouver
que notre éliſion qui fe fait d'une ſyllabe
muette contre une voyelle ſonore eſt bien plus
agréable & plus naturelle que l'autre. Vous citez
ces deux vers italiens fi connus :
Teneri sdegni , e placide , e tranquille
Repulſe , e cari vezzi , e liete paci .
On ne peut , dites vous , ſéparer ces voyelles
ſans marcher d'hiatusen hiatus , & rendre la pro.
nonciation cahoteule ; & on ne peut les unir au
contraire , fans tronquer , ſans défigurer les mots,
en leur ôtant une des ſyllabes qui les compoſent,
&d'ailleurs , vous fatiguez l'oreille par le retour
continuel des déſinences en e. On ne peut mettre
en queſtionſi on doit les féparer ou les unir.
L'oreille indique le dernier parti. Pourquoi, dans
ce cas , fatigueroit - t . on l'oreille par le retour
déſagréable des déſinences en e ? Ne vous rappelez-
vous plus ce que nous venons de dire fur
l'harmonie qui doit ſubſiſter entre l'expreffion
muſicale & l'expreſſion vocale ? Repréſentez-vous
un inftant l'idée que repréſentent ces deux vers
italiens. Elle eſt une , & en camayeu , ſi je puis
parler ainfi . Une idée une doit naturellement enfanter
une unité d'expreſſion . En ce cas , il faut
que l'idée , la muſique& les paroles nous préſen
FÉVRIER . 1775 . 201
tent l'uniformité. Ainsi , l'Auteur a très-bien réuſſi,
&le traînant que vous remarquez dans ces deux
vers charmans eſt une perfection & non un défaut
, puiſqu'il exprime ce qu'il doit exprimer.
Je paſſe à l'autre exemple d'éliſion françoiſe
que vous citez enfuite , pour la relever infiniment
au-deſſus de l'éliſion italienne. N'appercevezvous
pas que ce n'eſt point une voyelle qui la
forme, mais une conſonne ? On ne peut donc
proprement l'appeler éliſion. C'eſt plutôt une
eſpèced'union entre deux ſons différens, qui, loin
de les faire glifler l'un ſur l'autre comme dans
l'Italien , conſolident au contraire la prononciation
, & paroit plus propre à peindre un repos
majestueux qu'uire uniformité voluptueuſe , auſſi
levers françois :
Oui , je viensdans ſon Temple adorer l'Eternel ,
préſente-t-il une image bien différente de lapremière.
C'eſt , comme je viens de l'obſerver, une
pauſe noble & majestueule , qui eſt très-bien expriméepar
cette ſuſpenſion entre le mot Temple
&le commencement du mot adører .
Je crois ceci pris dans l'eſſence des choſes.
Je ne prétends point du tout dire pour cela que
cette union ou éliſion , ainſi que vous voudrez
Pappeler , foit moins agréable que l'autre , mais
je veux ſeulement dire que c'eſt une forte d'agrément
abſolument différente , & , par conféquent
, adaptable à un autre genre de peinture,
Je conclus de tout cela que les Vers Italiens&
François ſont très - bien choifis, & rendent trèsbien,
chacundans leurgenre , le ſentimentqu'il
faut rendre ; mais qu'ils ne prouvent rien , ni
pour , ni contre,
Iv
202 MERCURE DE FRANCE.
Je ne m'étendrai pas davantage fur le reproche
que l'on fait à notre Langue , d'être remplie de
conſones & d'articulations. Tout cela peut être
rangé dans la clafle des ſons- mixtes , & doit ,
par conséquent , avoir les mêmes défauts. Il eſt
ailé de voir , par les paroles mêmes de M.
Rouſleau , que le vice effentiel qu'il trouve àla
Langue Françoite , eſt de n'offrir qu'un genre
indécis , peu marqué , & propre à un ſeul genre ,
qui eſt celui que vous nommez perdu & indil
tinct.
1 Pafions à la ſeconde objection. L'ordre didac
tique de nos conſtructions , ( c'eſt encore M.
Rouſleau qui parle ) , empêche la phrafe muſicalede
ſe développer ; aulieu qu'elle ſe développe
beaucoup mieux , quand le ſens du diſcours,
long-temps ſuſpendu , ſe réſoud ſur le verbe
avec la cadence.
Vous ne ſentez point, Monfieur , le mérite
muſical de l'inverfion. Setoit- il poſſible que , connoiffant
les charmes de la Langue Latine , vous
neconveniez pas qu'un de ſes principaux agrémens
eſt cette inverſion dont vous vous plaignez
? Il est vrai que pour un homme qui en
ignoreroit entièrement les principes , elle paroît
d'abord plus obſcure. L'habitude , d'ailleurs , que
nous avons contractée , de parler & d'écrire un
idiome dans lequel l'ordre grammatical n'eſt
preſque jamais interrompu , doit nous prévenir
contre l'inverfion ; mais , en réfléchiſſant bien ,
vous trouverez ſûrement que la raiſon & le
goût justifient cette affertion de M. Roufleau.
Je ne dis rien de trop fort , & je vais vous
faire juge en votre propre cauſe. Les lumières
que vous avez acquiſes , en travaillant fur la
FEVRIER. 1775. 203
Muſique , ſont trop étendues & trop générales ,
pour ne pas être frappé de ce que je vais vous
dire à ce lujet.
Je ne parlerai point du plaiſir que toute oreille
exercée éprouve à la lecture des phraſes latines ,
où l'inverſion eſt la plus marquée. Quelque vif
qu'il puifle être , il ne concluroit rien pour
moi , & vous auriez toujours la reſſource de
répondre que ce n'eſt point l'homme corrompu
par mille conventions qui lui tiennent lieu de
réalités , que l'on doit citer ici; mais au contraire
l'homme qui n'auroit nulle connoiſſance
de la Muſique , &, autant qu'il ſeroit poſſible ,
dans l'état de nature. Il faut donc chercher
d'autres raiſons , & vous prouver que le goût ,
le ſentiment & la lumière naturelle de l'homme .
fans aucune réflexion , le porteront toujours à
préférer l'inverſion à l'ordre grammatical des
phrales. Vous ferez ſurpris de ce paradoxe ;
mais il eſt queſtion de vous convaincre, &
j'eſpère y réuſſir.
Je commence par établir un fait connu de tout
le monde , & pris dans la nature. C'eſt que de
deux idées de force égale , celle qui ſe préſente
la dernière à l'eſprit l'emporte preſque toujours
fur l'autre. Sans m'amuſer à prouver cette vérité
Métaphysique , par des objets peu connus,
je ferai ſentir à tout homine raiſonnable que
de tout ce qu'il voit , de tout ce qu'il entend ,
c'eſt le dernier tableau , c'eſt le dernier ſon qui
lui refte dans la tête . Delà vient cet amour
général de la nouveauté ; delà cette inconſtance
naturelle de l'homme , qui l'entraîne fans ceffe
vers tout ce qui a frappé le plus récemment
ſes ſens ou ſoname. Je dis plus; les attachemens
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
les plus longs & les plus anciens , les préjugés
les plus forts fur certains points , la plus conftante
obſervation de certains préceptes , ne viennent
d'autre choſe, finon de ce que ces attachemens,
ces préjugés , cette obſervation , le préfentent
fans cefle à nous , avec les graces de la nouvauté.
Nous croyons y découvrir de nouveaux charmes ,
& ce n'eſt que dans l'inconftance qu'il faut
chercher la raiſon de la fermeté.
D'après ces notions , vous ſentez toute la
fuite de mon raiſonnement & ne pouvez vous
y oppofer. De toute la phrafe , le verbe eſt ,
ſans nulle difficulté, le mot le plus frappant ,
celui qui doit produire le plus grand effet &
exciter la plus forte émotion. Que toute la
phraſe paroîtroit foible & languiſlante , fi le
verbe la commençoit toujours ! Voilà pourquoi
notre Langue eſt ſi peu énergique , & ſe prête
fi gauchement aux divins tranſports de la Poéfie.
Quelle impreffion peut faire dans les coeurs un
mot ſans force , après un mot plein d'harmonie ?
Raiſonnons de même à l'égard du verbe. C'eſt
de lui que l'on attend tout l'effet du morceau ;
on doit le defirer ardeinment , & il ne ſemble fait
que pour mettre le ſceau au caractère de la
phrafe. Au contraire , dans notre langue , ce
verbe ſi précieux paroît au commencement de la
période, fans qu'on ait eu le temps de ſe reconnoître
& de graduer ſes ſenſations ; & dela il
acrive un triſte effet. Outre qu'il ne produit pas
le quarr de l'ébranlement qu'il eût caufé , s'il
cût donné au coeur le temps de fouhaiter ſa
préſence il éteint toute la phrafe & en ôte
abfolument l'intérêt. La choſe eſt décidée ; il
n'eſt plus de retour : l'eſprit & le coeur , égale-
,
FÉVRIER . 1775.205
ment fatisfaits par l'harmonie impoſante da
verbe , ne parcourent qu'avec nonchalance le
reſte de la période qui ne ſert qu'à éclaircir l'idée ,
& qui ne peut plus que l'affoiblir. On ne produit
pas deux fois un grand effer. Toute la phraſe
devenue traînante , ennuyeuſe , ſans ame, ſans
force , ſans projet , ſans énergie , eſt écraſée par
la comparaiſon du verbe avec elle. Tels font les
inconvéniens de ce bel ordre didactique dont
vous nous vantez les avantages.
Voyez à préſent le triomphe du ſens ſuſpendu.
Repréſentez- vous , d'un côté , l'Orateur prêt à
déployer ſon éloquence par un tableau intéreflant
, & de l'autre , l'auditeur dont l'ouie
avide ſaiſit rapidement toutes les réflexions de
l'Orateur. Il commence , l'attention s'éveille ;
elle croit par degrés. Les participes , rangés avec
art après les noms , ont fait naître un intérêt plus
vif; l'auditeur attend , avec une impatience étonnante
, l'inſtant déciſif de la période : il l'attend
en frémiſſant , ſoit de defir , ſoit de crainte ,
ſuivant l'idée qu'offre le morceau . Enfin le verbe
paroît , frappe &décide le caractère de la phraſe.
Il ne frappe pas; mais il tonne , & l'effet qu'il
a produit eſt quelquefois fi fort qu'il ne fauroit
être détruit par une phrafe même auſſi harmonieuſe
que la première.
Tout mon ſyſtême eſt bâti ſur ceci. Point de
bonheur ſans deſir. Les choſes les plus ardemment
ſouhaitées ſont celles qui nous charment
le plus. D'après cela , je crois que tout le
monde conviendra que , puiſqu'il doit exiſter un
rapport harmonique entre les paroles& le chant,
puiſque c'eſt dans ce rapport , de votre aveu
même,que conſiſtent les plus grands effets de
206 MERCURE DE FRANCE.
Da Muſique, il s'enfuit très - naturellement que
la même raiſon qui donne au verbe , long tems
attendu , un attrait ſi puiſſant , meſuré à la force
du defir de l'auditeur , doit auſſi lui donner le
même attrait , quand on joint de la Muſique à
des paroles. La Muſique , dites- vous , Monfieur ,
eſt une Langue comme une autre , & peut- être
même moins arbitraire. En ce cas , toutes les
beautés grammaticales font auſſi des beautés
pour elle En ce cas , l'inverſion , qui produit
une impreſſion ſi profonde dans les Langues où
elle eſt en uſage , doit auſſi la produire dans
la Muſique. Je ne vois pas que l'on puifle empêcher
la conféquence que j'en tire.
J'abandonne cette ſeconde objection , pour
pafler à la troiſième qui eft certainement la
plus forte. C'eſt là le vice radical de notre
Langue , & je doute qu'elle ſe relève jamais de
la prévention funeſte où l'on eſt contr'elle à
cet égard : car enfin vous avez beau me parler
de l'oreille , vous avez beau me répéter qu'on
ne peut altérer la valeur d'une ſillabe , ſans
qu'elle en ſoit bleſſée ; quelque fort , quelque
puiſlant que foit ce préjugé , vous ne réuffirez
jamais à faire paſſer l'oreille pour une règle.
Donnez-vous la peine d'examiner toutes les
Langues anciennes , ſi harmonieuſes , ſi variées ,
ſi riches ; vous trouverez partout l'accent indiqué
d'unemanière claire&préciſe. La langue grecque
que vous citez vous- même , cette langue , ſi chère
à toute oreille ſenſible , avoit une profodie
marquée bien distinctement Comment , d'après
cela , pouvez-vous citer l'oreille comme une
règle Vous auriez raiſon , ſi vous me parliez
de l'homme naturel , en qui les conventions &
FÉVRIER . 1775. 207.
.
les images empruntées n'ont point encore gâté
cette pureté d'organes ſi précieuſe pour le
bonheur ; alors je vous dirois : Oui , l'oreille
de cet homme eſt un guide sûr , & toutes les
règles doivent être bâties fur celles - là ; mais il eſt
queſtion d'une oreille gâtée , pervertie, dépravée,
d'un ſens qui a perdu ſa netteté originaire ; je
vous demande qu'elle règle on doit attendre
d'elle; Elle doit , au contraire , ſe conformer à
cequi eſt établi ; & fi elle a droit de le cenſurer ,
ce ne ſera que lorſqu'on approchera le plus de
ſon ancienne fumplicité. Il eſt donc clair que
laMuſique Françoiſe n'a point de proſodie.
D'après une preuve auſſi évidente , vous ne
pouvez regarder comme une faute de quantité
leVers de M. Rouſleau : Si des galanis de la
Ville , &c. Il n'y a jamais eu d'accent qui ait déter.
miné la prononciation de la fillabe ga. L'uſage
a prévalu , à la vérité , & on la fait brève ;
mais M. Roufieau n'a pu faire une faute contre
la proſodie , puiſqu'il n'y en a point.
De plus longs raiſonnemens ſeroient ici ſuperflus
; la choſe parle d'elle- même , & il eſt
temps que cette lettre finifle. Je la terminerai ,
Monfieur , par l'aſſurance des ſentimens que
vous m'avez inſpirés par vos lumières & la
juſteſle de quelques-unes de vos vues. J'ai répondu
au defir que vous me paroiſlez avoir de
connoître le vrai , & je vous ai dit ce que je
penſois. Trop heureux ſi vous approuvez l'émulation
que m'a donné un talent auſi marqué
que le vôtre, & me communiquez les nouvelles
découvertes que vous pourrez faire en ce gente.
Encore un mot , & je finis. Toute mon intention
a été de vous démontrer qu'il s'en fallois
208 MERCURE DE FRANCE.
de beaucoup que la Langue Françoiſe fût auſſi
propre que l'Italienne à la Muſique , &je crois
avoit réuili ; mais après avoir vu tout ce que
vous avez avancé à ce ſujet , qui m'a paru
foible à tant d'égards , j'ai lu, avec autant d'étonnement
que dejoie , votre nouvelle opinon ,
qui nous offre la Langue de la Muſique comme
abſolument indépendante des paroles , & capable
d'exprimer, fans ſon ſecours , les paffions les
plus chères à l'homme. Il y a quelque temps
que je roule dans ma tête la même idée , quoiqu'un
peu plus étendue & plus générale. Mon
deſlein eſt de détailler mon ſyſtême à ce ſujet ,
dans un petit ouvrage que je compte donner ,
quand cette idée ſe ſera aſlez mûrie chez moi.
En attendant , recevez les témoignages de l'eſtime
fincère que m'a inſpiré l'étendue de vos
connoiſſances & la grandeur de votre projet.
J'ai l'honneur d'être , Monfieur , &c.
Fermer
Résumé : Lettre à M. de Chabanon, pour servir de réponse à celle qu'il a écrite sur les propriétés musicales de la langue Françoise. Par M. le C. de S. A.
La lettre traite des propriétés musicales de la langue française en réponse à M. de Chabanon. L'auteur reconnaît la diversité des styles des écrivains tout en soulignant l'unité de la langue, comparant cette dynamique à celle entre compositeurs et musique. Trois opinions sur la musicalité du français sont examinées : la première restreint cette musicalité au style de Lully, la deuxième affirme que la langue convient au chant moderne mais manque de dignité pour l'opéra, et la troisième, jugée pertinente, n'est pas détaillée. L'auteur aborde également les critiques de Jean-Jacques Rousseau, qui souligne la présence de sons mixtes et indistincts dans la langue française, un ordre trop didactique des constructions, et un défaut de prosodie marquée. Les sons mixtes sont jugés contraires à la musique en raison de leur nature confuse et monotone, bien qu'ils puissent exprimer des idées comme l'indécision ou la mort. L'auteur défend l'inversion grammaticale en français, soulignant son mérite musical et son rôle dans le développement de la phrase musicale. Il conteste l'idée que l'oreille puisse définir les règles linguistiques, affirmant que les langues anciennes avaient une prosodie bien définie. L'auteur conclut en admirant les connaissances de son interlocuteur et annonce un futur ouvrage sur l'indépendance de la musique par rapport aux paroles.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
637
p. 69
AUTRE. A Mademoiselle Rom***, à Nantes.
Début :
Je suis battu par deux femelles ; [...]
Mots clefs :
Tambour
641
p. 90-98
Dictionnaire des Origines, [titre d'après la table]
Début :
Dictionnaire des Origines, chez Bastien, Libraire, rue du Petit-Lion, Fauxb. [...]
Mots clefs :
Génie, Nature, Grands hommes, Imitation, Dictionnaire, Auteur, Silence, Talents, Autorité, Esprit
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Dictionnaire des Origines, [titre d'après la table]
Dictionnaire des Origines , chez Baftien ,
Libraire , rue du Petit- Lion , Fauxb.
St Germain.
On a beau dire que l'Auteur d'un
Dictionnaire n'a befoin que de copier
& d'abréger ce qu'il trouve en abondance
dans les grands Ouvrages qui
font fous fa main; celui qui fe borne
à ce genre de travail n'eft jamais qu'un
Compilateur fans goût & fans difcernement.
Il copie au hafard les erreurs &
les vérités , & puife également dans les
mauvaiſes comme dans les bonnes fources.
Il devient un guide qui ne fait que
nous égarer. Pour éviter ces écueils , il
faut , comme l'Auteur de l'Ouvrage que
JUILLET. 1777. 21
nous annouçons , avoir une certaine mefure
d'érudition , favoir difcerner les
meilleurs Ecrivains qui ont traité les
matières dont on fe propofe de parler ,"
& réunir , autant qu'il eft poffible , les
principales qualités qui forment le bon
Critique. Sans cela , on n'a ni exactitude ,
ni jufteffe dans fes idées , & l'on ne
donne que de fauffes notions , plus dangereufes
que l'ignorance . On loue la
modeſtie d'un homme qui garde le
filence , parce qu'il craint de fe trompet,
faute d'inftruction , & l'on fe moque de
celui qui emploie le ton dogmatique
dans les matières qu'il n'a pas étudiées.
L'extrait de quelques articles , tirés du
troifième volume du Dictionnaire des
Origines , prouvera clairement que l'Au- ·
teur ne doit pas être mis au nombre des
Compilateurs qui manquent de goût &
de difcernement , & que fon Dictionnaire
, où l'on trouve de la préciſion &
du choix , mérite d'être bien accueilli.
"On fe plaint quelquefois de la difette
» des Grands Hommes , remarque cet
Auteur , d'après M. le Préfident Hénault
, & l'on regrette les fiécles qui
» en ont produit plufieurs à la fois . C'eſt
" en effet un beau fpectacle dans l'Hif
»
"
92 MERCURE DE FRANCE .
30
ود
» toire , que de voir des événemens finguliers
préparés par des efprits fupérieurs
, & foutenus par des courages
héroïques ; mais les Peuples en font- ils
plus heureux ? Je crois bien que des
» Grands Hommes réunis fous une au-
» torité légitime , & dont les talens ne
font employés qu'au bien de l'État ,
» peuvent & doivent produire de grandes
chofes; mais comme ces circonstances
» fe trouvent rarement enfemble , il n'y
a pas de plus grand malheur pour les
» États
que ce concours de perfonnages
illuftres & puiffans , qui prétendant
tous à l'autorité , commencent par la
» divifer & finiffent par l'anéantir.
Tel fut le règne de François II .
» Ce règne d'une courte durée , puifqu'il
ne fut que dix- fept mois , fit
éclorre tous les maux qui , depuis ,
» défolèrent la France , & dont la caufe
» principale fut le nombre des Grands
» Hommes qui vivoient alors. Les Gui-
» fes , qui abufoient de l'autorité que
le
Roi leur avoit confié , étoient affez
» grands pour fe maintenir contre les
» Princes du Sang , qui prétendoient
» avoir droit au Gouvernement , à cauſe
» de la jeuneſſe du Roi. Le Roi de NaJUILLET.
1777- 93.
ود
גכ
22
"
" varre & le Prince de Condé avoient
affez de reffources pour former un
parti contre eux , & les Grands du
Royaume affez d'ambition pour entre-
» tenir les divifions & pour vouloir profiter
des troubles . Les querelles de
Religion étoient un prétexte trop fpé-
» cieux pour n'être pas employé par les
» deux partis : l'attachement de la plu-
» part des Peuples pour l'ancien & véri-
» table culte , tint lieu aux Gaifes de ce
qui leur manquoit , pour appuyer une
» autorité qu'on fentoit bien qu'ils ne,
devoient qu'à la féduction ; & l'amour
» de la nouveauté tint lieu aux Princes
» du Sang de l'autorité qui étoit entre
» les mains des Guifes » .
ן כ
2
Peut-on dire que des perfonnages illuftres
& puiffans , qui auront occafionné
des fecouffes toujours nuifibles au
bonheur des États , aient pu mériter le
nom de Grands Hommes , parce qu'ils
auront eu du génie & des talens , &
qu'ils ne les auront employés qu'à fatisfaire
leur ambition ? Ce feroit proftituer.
un titre fi glorieux que de le leur donner.
Le véritablement Grand Homme join
toujours aux talens les vertus morales ,
qui lui montrent continuellement le
94
MERCURE DE FRANCE .
bien public & la gloire de fon Prince ,
comme l'unique but qu'il doit fe propofer
dans toutes les entrepriſes . C'eſt le
patriotiſme , réuni aux talens , qui forme
le Grand Homme ; or l'on peut , dans
tous les états , mériter ce titre fublime ;
& c'eft à la difette de ces Hommes , qui
favent allier les qualités du coeur & de
l'efprit , que l'on doit attribuer les malheurs
d'un Etat , & fouvent fa décadence
.
Voici comme l'Auteur traite les articles
littéraires . Au mot Imitation , il
obferve « que le génie n'a pu produire
les arts que par l'imitation. L'efprit
» humain , dit M. l'Abbé Batteux , ne
» peut créer qu'improprement. Toutes
fes productions portent l'empreinte
» d'un modèle. Les monftres même
qu'une imagination déréglée fe figure
» dans fes délires , ne peuvent être com-
» pofés que de parties prifes dans la
Nature; & fi le génie , par caprice ,
fait de ces parties un affemblage contraite
aux loix naturelles , en dégradant
la Nature il fe dégrade lui-même, &
» fe change en une eſpèce de folie . Les
limites font marquées : dès qu'on les
palle , ou fe perd; on fait un chaos
JUILLE T. 1777.
95
» plutôt qu'un monde , & on caufe du
défagrément plutôt que du plaifir.
»
» Le génie qui travaille pour plaire ,
» ne doit donc ni ne peut fortir des
» bornes de la Nature même . Sa fonction
» confiſte , non à imaginer ce qui peut
» être , mais à trouver ce qui eft. Inven-
» ter dans les arts n'eft point donner
» l'être à un objet ; c'est le reconnoître
» où il eft , & comme il eft ; & les Hom-
» mes de génie qui creufent le plus , ne
» découvrent que ce qui exiſtoit aupa-
» vant ils ne font créateurs que pour
» avoir obfervé , & réciproquement ils
» ne font obfervateurs que pour être en
» état de créer. Les moindres objets les
appellent ils s'y livrent , parce qu'ils
» en remportent toujours de nouvelles
» connoiffances , qui étendent le fond
de leur efprit & en préparent la fécon-
» dité, Le génie eft comme la terre , qui
» ne produit rien qu'elle n'en ait reçu
» la femence. Cette comparaifon , bien
» loin d'appauvrir les Artiftes , ne fert
qu'à leur faire connoître la fource &
l'étendue de leurs véritables richeſſes ,
qui , par-là , font immenfes , puifque
toutes les connoiffances que l'efprit
» peus acquérir dans la Nature , devenant
19
96
MERCURE
DE
FRANCE
. " le germe de fes productions dans les
» arts , le génie n'a d'autres bornes , du
» côté de fon objet , que celle de l'Uni-
» vers..
1
"9
ود
"
»
» Le génie doit donc avoir un appui
» pour s'élever & fe foutenir , & cet
appui eft la Nature. Il ne peut la créer ;
» il ne doit point la détruire : il ne peut
» donc que la fuivre & l'imiter , & par
conféquent tout ce qu'il produit ne
peut être qu'imitation . La mufique
dramatique ou théâtrale concourt à
l'imitation , ainfi que la poefie & la
» peinture : c'eft à ce principe commun
que fe rapportent tous les beaux - arts.
» Mais , comme l'obferve M. Rouffeau ,
» cette imitation n'a pas pour tous la
» même étendue . Tout ce que l'imagi-
» nation peut fe repréfenter eft du reffort
» de la poéfie. La peinture , qui n'offre
point fes tableaux à l'imagination ;
mais aux fens , & à un feul fens , ne
peint que les objets foumis à la vile.
La mulique fembleroit avoir les mêmes
bornes par rapport à l'ouie : cependant
Pelle peint tout , même les objets qui
» ne font pas vifibles par un preftige
prefque inconcevable elle femble
mettre l'oeil dans l'oreille ; & la plus
» grande
32
JUILLET . 1777 . 97
» grande merveille d'un art qui n'agit
que par le mouvement eft d'en '
"
99
"
>
pouvoir former jufqu'à l'image du
" repos . La nuit , le fommeil , la folitude
& le filence , entrent dans le
" nonibre des grands tableaux de la
mufique. On fait que le bruit peut
produire l'effet du filence , & le filence
"l'effet du bruit , comme quand on s'en-
» dort à une lecture égale & monotone ,
» & qu'on s'éveille à l'inftant qu'elle
celle . Mais la mufique agit plus inti-
» mement fur nous , en excitant , par un
» fens , des affections ſemblables à celles
"3
qu'on peut exciter par un autre ; &
»comme le rapport ne peut être fenfible
"que l'impreffion ne foit forte , la pein-
» ture , dénuée de cette force , ne peut
» rendre à la mufique les imitations que
-celle- ci tire d'elle. Que toute la Nature
» foit endormie , celui qui la contemple
» ne dort pas ; & l'art du Muficien con-
» fifte à fubftituer à l'image infenfible
» de l'objet, celle des mouvemens que
» fa préfence excite dans le coeur da
» Contemplateur : non -feulement il agi
tera la mer , animera la flamme d'un
incendie , fera couler les ruiffeaux ,
tomber la pluie & groffir les torrens ; "
I. Vol. E
9.8. MERCURE DE FRANCE .
mais il peindra l'horreur d'un défert
» affreux , rembrunira les murs d'une
»prifon fouterraine , calmera la tem-.
» pête , rendra l'air tranquille & ferein ,
, & répandra de l'orchestre une fraîcheur.
nouvelle fur les bocages. Il ne repré-
» fentera pas directement ces chofes ;
» mais il excitera dans l'ame les mêmes.
mouvemens qu'on éprouve en les
» voyant.".
Libraire , rue du Petit- Lion , Fauxb.
St Germain.
On a beau dire que l'Auteur d'un
Dictionnaire n'a befoin que de copier
& d'abréger ce qu'il trouve en abondance
dans les grands Ouvrages qui
font fous fa main; celui qui fe borne
à ce genre de travail n'eft jamais qu'un
Compilateur fans goût & fans difcernement.
Il copie au hafard les erreurs &
les vérités , & puife également dans les
mauvaiſes comme dans les bonnes fources.
Il devient un guide qui ne fait que
nous égarer. Pour éviter ces écueils , il
faut , comme l'Auteur de l'Ouvrage que
JUILLET. 1777. 21
nous annouçons , avoir une certaine mefure
d'érudition , favoir difcerner les
meilleurs Ecrivains qui ont traité les
matières dont on fe propofe de parler ,"
& réunir , autant qu'il eft poffible , les
principales qualités qui forment le bon
Critique. Sans cela , on n'a ni exactitude ,
ni jufteffe dans fes idées , & l'on ne
donne que de fauffes notions , plus dangereufes
que l'ignorance . On loue la
modeſtie d'un homme qui garde le
filence , parce qu'il craint de fe trompet,
faute d'inftruction , & l'on fe moque de
celui qui emploie le ton dogmatique
dans les matières qu'il n'a pas étudiées.
L'extrait de quelques articles , tirés du
troifième volume du Dictionnaire des
Origines , prouvera clairement que l'Au- ·
teur ne doit pas être mis au nombre des
Compilateurs qui manquent de goût &
de difcernement , & que fon Dictionnaire
, où l'on trouve de la préciſion &
du choix , mérite d'être bien accueilli.
"On fe plaint quelquefois de la difette
» des Grands Hommes , remarque cet
Auteur , d'après M. le Préfident Hénault
, & l'on regrette les fiécles qui
» en ont produit plufieurs à la fois . C'eſt
" en effet un beau fpectacle dans l'Hif
»
"
92 MERCURE DE FRANCE .
30
ود
» toire , que de voir des événemens finguliers
préparés par des efprits fupérieurs
, & foutenus par des courages
héroïques ; mais les Peuples en font- ils
plus heureux ? Je crois bien que des
» Grands Hommes réunis fous une au-
» torité légitime , & dont les talens ne
font employés qu'au bien de l'État ,
» peuvent & doivent produire de grandes
chofes; mais comme ces circonstances
» fe trouvent rarement enfemble , il n'y
a pas de plus grand malheur pour les
» États
que ce concours de perfonnages
illuftres & puiffans , qui prétendant
tous à l'autorité , commencent par la
» divifer & finiffent par l'anéantir.
Tel fut le règne de François II .
» Ce règne d'une courte durée , puifqu'il
ne fut que dix- fept mois , fit
éclorre tous les maux qui , depuis ,
» défolèrent la France , & dont la caufe
» principale fut le nombre des Grands
» Hommes qui vivoient alors. Les Gui-
» fes , qui abufoient de l'autorité que
le
Roi leur avoit confié , étoient affez
» grands pour fe maintenir contre les
» Princes du Sang , qui prétendoient
» avoir droit au Gouvernement , à cauſe
» de la jeuneſſe du Roi. Le Roi de NaJUILLET.
1777- 93.
ود
גכ
22
"
" varre & le Prince de Condé avoient
affez de reffources pour former un
parti contre eux , & les Grands du
Royaume affez d'ambition pour entre-
» tenir les divifions & pour vouloir profiter
des troubles . Les querelles de
Religion étoient un prétexte trop fpé-
» cieux pour n'être pas employé par les
» deux partis : l'attachement de la plu-
» part des Peuples pour l'ancien & véri-
» table culte , tint lieu aux Gaifes de ce
qui leur manquoit , pour appuyer une
» autorité qu'on fentoit bien qu'ils ne,
devoient qu'à la féduction ; & l'amour
» de la nouveauté tint lieu aux Princes
» du Sang de l'autorité qui étoit entre
» les mains des Guifes » .
ן כ
2
Peut-on dire que des perfonnages illuftres
& puiffans , qui auront occafionné
des fecouffes toujours nuifibles au
bonheur des États , aient pu mériter le
nom de Grands Hommes , parce qu'ils
auront eu du génie & des talens , &
qu'ils ne les auront employés qu'à fatisfaire
leur ambition ? Ce feroit proftituer.
un titre fi glorieux que de le leur donner.
Le véritablement Grand Homme join
toujours aux talens les vertus morales ,
qui lui montrent continuellement le
94
MERCURE DE FRANCE .
bien public & la gloire de fon Prince ,
comme l'unique but qu'il doit fe propofer
dans toutes les entrepriſes . C'eſt le
patriotiſme , réuni aux talens , qui forme
le Grand Homme ; or l'on peut , dans
tous les états , mériter ce titre fublime ;
& c'eft à la difette de ces Hommes , qui
favent allier les qualités du coeur & de
l'efprit , que l'on doit attribuer les malheurs
d'un Etat , & fouvent fa décadence
.
Voici comme l'Auteur traite les articles
littéraires . Au mot Imitation , il
obferve « que le génie n'a pu produire
les arts que par l'imitation. L'efprit
» humain , dit M. l'Abbé Batteux , ne
» peut créer qu'improprement. Toutes
fes productions portent l'empreinte
» d'un modèle. Les monftres même
qu'une imagination déréglée fe figure
» dans fes délires , ne peuvent être com-
» pofés que de parties prifes dans la
Nature; & fi le génie , par caprice ,
fait de ces parties un affemblage contraite
aux loix naturelles , en dégradant
la Nature il fe dégrade lui-même, &
» fe change en une eſpèce de folie . Les
limites font marquées : dès qu'on les
palle , ou fe perd; on fait un chaos
JUILLE T. 1777.
95
» plutôt qu'un monde , & on caufe du
défagrément plutôt que du plaifir.
»
» Le génie qui travaille pour plaire ,
» ne doit donc ni ne peut fortir des
» bornes de la Nature même . Sa fonction
» confiſte , non à imaginer ce qui peut
» être , mais à trouver ce qui eft. Inven-
» ter dans les arts n'eft point donner
» l'être à un objet ; c'est le reconnoître
» où il eft , & comme il eft ; & les Hom-
» mes de génie qui creufent le plus , ne
» découvrent que ce qui exiſtoit aupa-
» vant ils ne font créateurs que pour
» avoir obfervé , & réciproquement ils
» ne font obfervateurs que pour être en
» état de créer. Les moindres objets les
appellent ils s'y livrent , parce qu'ils
» en remportent toujours de nouvelles
» connoiffances , qui étendent le fond
de leur efprit & en préparent la fécon-
» dité, Le génie eft comme la terre , qui
» ne produit rien qu'elle n'en ait reçu
» la femence. Cette comparaifon , bien
» loin d'appauvrir les Artiftes , ne fert
qu'à leur faire connoître la fource &
l'étendue de leurs véritables richeſſes ,
qui , par-là , font immenfes , puifque
toutes les connoiffances que l'efprit
» peus acquérir dans la Nature , devenant
19
96
MERCURE
DE
FRANCE
. " le germe de fes productions dans les
» arts , le génie n'a d'autres bornes , du
» côté de fon objet , que celle de l'Uni-
» vers..
1
"9
ود
"
»
» Le génie doit donc avoir un appui
» pour s'élever & fe foutenir , & cet
appui eft la Nature. Il ne peut la créer ;
» il ne doit point la détruire : il ne peut
» donc que la fuivre & l'imiter , & par
conféquent tout ce qu'il produit ne
peut être qu'imitation . La mufique
dramatique ou théâtrale concourt à
l'imitation , ainfi que la poefie & la
» peinture : c'eft à ce principe commun
que fe rapportent tous les beaux - arts.
» Mais , comme l'obferve M. Rouffeau ,
» cette imitation n'a pas pour tous la
» même étendue . Tout ce que l'imagi-
» nation peut fe repréfenter eft du reffort
» de la poéfie. La peinture , qui n'offre
point fes tableaux à l'imagination ;
mais aux fens , & à un feul fens , ne
peint que les objets foumis à la vile.
La mulique fembleroit avoir les mêmes
bornes par rapport à l'ouie : cependant
Pelle peint tout , même les objets qui
» ne font pas vifibles par un preftige
prefque inconcevable elle femble
mettre l'oeil dans l'oreille ; & la plus
» grande
32
JUILLET . 1777 . 97
» grande merveille d'un art qui n'agit
que par le mouvement eft d'en '
"
99
"
>
pouvoir former jufqu'à l'image du
" repos . La nuit , le fommeil , la folitude
& le filence , entrent dans le
" nonibre des grands tableaux de la
mufique. On fait que le bruit peut
produire l'effet du filence , & le filence
"l'effet du bruit , comme quand on s'en-
» dort à une lecture égale & monotone ,
» & qu'on s'éveille à l'inftant qu'elle
celle . Mais la mufique agit plus inti-
» mement fur nous , en excitant , par un
» fens , des affections ſemblables à celles
"3
qu'on peut exciter par un autre ; &
»comme le rapport ne peut être fenfible
"que l'impreffion ne foit forte , la pein-
» ture , dénuée de cette force , ne peut
» rendre à la mufique les imitations que
-celle- ci tire d'elle. Que toute la Nature
» foit endormie , celui qui la contemple
» ne dort pas ; & l'art du Muficien con-
» fifte à fubftituer à l'image infenfible
» de l'objet, celle des mouvemens que
» fa préfence excite dans le coeur da
» Contemplateur : non -feulement il agi
tera la mer , animera la flamme d'un
incendie , fera couler les ruiffeaux ,
tomber la pluie & groffir les torrens ; "
I. Vol. E
9.8. MERCURE DE FRANCE .
mais il peindra l'horreur d'un défert
» affreux , rembrunira les murs d'une
»prifon fouterraine , calmera la tem-.
» pête , rendra l'air tranquille & ferein ,
, & répandra de l'orchestre une fraîcheur.
nouvelle fur les bocages. Il ne repré-
» fentera pas directement ces chofes ;
» mais il excitera dans l'ame les mêmes.
mouvemens qu'on éprouve en les
» voyant.".
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Résumé : Dictionnaire des Origines, [titre d'après la table]
Le Mercure de France de juillet 1777 critique le 'Dictionnaire des Origines' publié chez Baftien, reprochant aux compilateurs de copier sans discernement, ce qui engendre des erreurs et des notions fausses. L'auteur souligne la nécessité d'une érudition et d'un jugement critique pour produire un ouvrage précis. Le texte explore la notion de 'Grands Hommes', citant le Président Hénault. Il note que les grands hommes peuvent accomplir de grandes choses sous une autorité légitime, mais leur présence en grand nombre peut causer des divisions et des troubles, comme lors du règne de François II. Les conflits entre les Guises, les Princes du Sang et les troubles religieux ont contribué à la déstabilisation du royaume. L'auteur se demande si des personnages illustres et puissants, dont l'ambition cause des troubles, méritent le titre de 'Grands Hommes'. Il conclut que le véritable grand homme allie talents et vertus morales, visant le bien public et la gloire de son prince. Le texte aborde également l'imitation dans les arts, affirmant que le génie crée en s'inspirant de la nature. Sortir des limites naturelles conduit à la confusion et au désagrément. Le génie observe et imite la nature, car il ne peut ni la créer ni la détruire. Les artistes observent les moindres objets pour acquérir de nouvelles connaissances, étendant ainsi leur esprit et sa fécondité. La musique dramatique, la poésie et la peinture sont des arts qui imitent la nature, mais avec des étendues différentes. La poésie représente tout ce que l'imagination peut concevoir, tandis que la peinture se limite aux objets visibles. La musique agit principalement sur l'ouïe mais peut aussi évoquer des images et des émotions complexes, comme le repos ou le mouvement. Elle suscite des affections similaires à celles provoquées par d'autres sens et peut représenter des scènes variées, telles que la tempête, la tranquillité ou l'horreur d'un désert.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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642
p. 52
AUTRE.
Début :
Notre sort est, Lecteur, assez brillant & doux : [...]
Mots clefs :
Notes de musique
645
p. 65-67
ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE.
Début :
Ernélinde qui fut reprise l'année dernière, à-peu-près à pareil temps, a toujours [...]
Mots clefs :
Rôle, Temps, M. Le Gros, Mlle Le Vasseur, Jean-Jacques Rousseau
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE.
ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE.
ERNELINDE qui fut repriſe l'année der
nière , à-peu-près à pareil temps , a tou
jours été accueillie du public. Il règne , dans
cet Ouvrage , un appareil de guerre , dont
l'exécution produit un grand effet , & les
connoiffeurs ont remarqué dans la Mufi
que des beautés du premier ordre , qui
réchauffent de temps- en- temps la froideur
du Poëme. Mrs. Gelin , l'Arrivée , le Gros ,
& Mile. Durancy ont rempli les princi
paux perfonnages avec le fuccès qu'on dǝir
attendre de leurs talens.
Peu de temps après la mort du célèbre
Rouffeau de Genève , on donna une repréfentation
du Devin du Village , dans
laquelle M. le Gros & Mlle. le Vaffeur
jouerent les rôles de Colin & de Colette .
Cet Ouvrage qui a joui d'un fuccès fi conftant
& fi unanime , fut plus goûté & plus
applaudi qu'il ne l'avoit jamais été ; car
fes applaudiffemens ne font jamais plus
vifs que lorsqu'ils font mêlés de regrets ,
& le talent n'intéreffe jamais plus qu'au
moment où il difparoît fans retour. Lorf
66 MERCURE
que l'Auteur donna autrefois fa lettre fur
le Spectacle , fe fentant déjà affoibli par
l'âge & la maladie , il difoita Lecteur vous
accueillerez mon ombre , car pour moi, je
ne fuis plus. Il a depuis donné des produc
tions pleines de vie & qui ont été accueillies
de fon vivant. Nous nous propofons
dans un des numéros prochains de jeter
un coup d'oeil rapide fur les Ouvrages de
cet éloquent Ecrivain.
Orphée , Drame héroïque en 3 Actes ,
parodié de l'Italien par M. Moline , & mis
en mufique par M. le Chevalier Gluck ,
donné pour la première fois au mois
d'Août 1774 , & repris depuis en 1775 ,
1776 & 1777 , a été remis le Mardi 28.
C'eft Melle. Laguerre qui a joué le rôle
d'Euridice , & la beauté de fon organe ,
la netteté de fon chant & les progrès de
fon jeu , font toujours un nouveau plaifir.
M. l'Ainé a joué le rôle d'Orphée ; il ne
manque ni d'intelligence ni de chaleur :
mais on fent combien il eſt difficile de lutter
dans ce rôle contre la voix brillante &
les moyens fupérieurs de l'Acteur que M.
l'Ainé remplaçoit . Melle. St. Huberty a
chanté le rôle de l'Amour ; le pas de trois
du ballet des champs élifées a été dánfé par
M. Veftris , Melle. Guimard & Melle.
Heinel , & c'eſt donner l'idée d'une exécution
à laquelle on ne pourroit rien trouver
DE FRANCE. 67
de femblable dans l'Europe. Les talens
naiſſans du jeune M. Veftris ont été vivement
applaudis : il eft impoflible de donner
de plus grandes efpérances , & quand
on porte ce nom , on doit afpirer à la perfection
.
ERNELINDE qui fut repriſe l'année der
nière , à-peu-près à pareil temps , a tou
jours été accueillie du public. Il règne , dans
cet Ouvrage , un appareil de guerre , dont
l'exécution produit un grand effet , & les
connoiffeurs ont remarqué dans la Mufi
que des beautés du premier ordre , qui
réchauffent de temps- en- temps la froideur
du Poëme. Mrs. Gelin , l'Arrivée , le Gros ,
& Mile. Durancy ont rempli les princi
paux perfonnages avec le fuccès qu'on dǝir
attendre de leurs talens.
Peu de temps après la mort du célèbre
Rouffeau de Genève , on donna une repréfentation
du Devin du Village , dans
laquelle M. le Gros & Mlle. le Vaffeur
jouerent les rôles de Colin & de Colette .
Cet Ouvrage qui a joui d'un fuccès fi conftant
& fi unanime , fut plus goûté & plus
applaudi qu'il ne l'avoit jamais été ; car
fes applaudiffemens ne font jamais plus
vifs que lorsqu'ils font mêlés de regrets ,
& le talent n'intéreffe jamais plus qu'au
moment où il difparoît fans retour. Lorf
66 MERCURE
que l'Auteur donna autrefois fa lettre fur
le Spectacle , fe fentant déjà affoibli par
l'âge & la maladie , il difoita Lecteur vous
accueillerez mon ombre , car pour moi, je
ne fuis plus. Il a depuis donné des produc
tions pleines de vie & qui ont été accueillies
de fon vivant. Nous nous propofons
dans un des numéros prochains de jeter
un coup d'oeil rapide fur les Ouvrages de
cet éloquent Ecrivain.
Orphée , Drame héroïque en 3 Actes ,
parodié de l'Italien par M. Moline , & mis
en mufique par M. le Chevalier Gluck ,
donné pour la première fois au mois
d'Août 1774 , & repris depuis en 1775 ,
1776 & 1777 , a été remis le Mardi 28.
C'eft Melle. Laguerre qui a joué le rôle
d'Euridice , & la beauté de fon organe ,
la netteté de fon chant & les progrès de
fon jeu , font toujours un nouveau plaifir.
M. l'Ainé a joué le rôle d'Orphée ; il ne
manque ni d'intelligence ni de chaleur :
mais on fent combien il eſt difficile de lutter
dans ce rôle contre la voix brillante &
les moyens fupérieurs de l'Acteur que M.
l'Ainé remplaçoit . Melle. St. Huberty a
chanté le rôle de l'Amour ; le pas de trois
du ballet des champs élifées a été dánfé par
M. Veftris , Melle. Guimard & Melle.
Heinel , & c'eſt donner l'idée d'une exécution
à laquelle on ne pourroit rien trouver
DE FRANCE. 67
de femblable dans l'Europe. Les talens
naiſſans du jeune M. Veftris ont été vivement
applaudis : il eft impoflible de donner
de plus grandes efpérances , & quand
on porte ce nom , on doit afpirer à la perfection
.
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Résumé : ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE.
L'Académie Royale de Musique a récemment repris 'Ernelinde', saluée pour ses effets spectaculaires et ses qualités musicales. Les rôles principaux étaient interprétés par Mme Gelin, l'Arrivée, le Gros et Mlle Durancy. Après le décès de Rousseau de Genève, 'Le Devin du Village' a été représenté avec M. le Gros et Mlle le Vasseur, rencontrant un succès constant et unanime, marqué par les regrets de la perte de l'auteur. L'œuvre 'Orphée', un drame héroïque en trois actes, a été créée en août 1774 et reprise jusqu'en 1777. La dernière représentation a eu lieu le 28 du mois, avec Mlle Laguerre en Eurydice, M. l'Aîné en Orphée et Mlle St. Huberty en Amour. Le ballet des champs élyséens, dansé par M. Vestris, Mlle Guimard et Mlle Heinel, a été particulièrement acclamé pour son exécution exceptionnelle, tout comme les talents émergents de M. Vestris.
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646
p. 161-186
LETTRE de M. Marmontel à M. de la Harpe.
Début :
Je l'avois bien prévu, Monsieur, que l'Essai du Prince Beloselski, sur la musique [...]
Mots clefs :
Alexandr Mikhailovitch Bieloselskii-Bieloserskii, Musique, Christoph Willibald Gluck, Musique italienne, Critique, Opéra, Compositeurs, Italie, Genre, Opéras, Goût, Monde, Monologue, Heureux, Âme, Voix, Père Martini, Théâtre, Critique, Morceaux, Italiens, Paris, Théâtres, Caractère, Amant, Quinault, Expression, Jean-Philippe Rameau, Impatience
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE de M. Marmontel à M. de la Harpe.
LETTRE de M. Marmontel à M. de la Harpe.
JeE l'avois bien prévu , Monfieur , que
l'Effai du Prince Belofelski , fur la mufique
Italienne , ne feroit pas du goût de tout le
monde . Vous voyez comme le plus poli & le
162 MERCURE
plus modéré des partifans de M.Gluck mutile
ce petit Ouvrage , & avec quelle adreffe il
le réduit à rien. Paffons cette page d'extrait
où il l'a fi bien découpé , & jetons un coupd'oeil
fur quelques endroits de fa critique.
n
" Vinci a plus d'un trait de reffemblance
avec Corneille , a dit le Prince : l'un &
» l'autre ont été créateurs dans leur genre.
» Le Muficien fit le premier Opéra- Comique
, qui eft le Joueur , comine le Poëte
compofa la première bonne Comédie.
» Tous deux ont à peu-près la même élé-
» vation dans les idées tragiques , la même
» chaleur , la même rapidité dans le ſtyle :
» les deux Opéras d'Artaxerce & de Didon
» en font des exemples fublimes , comme
le Cid & Cinna » .
Voici comment ce paffage eft rendu :
M. le Prince Belofelski , dit que Vinci eft
créateur comme Corneille , parce qu'il a fait
Le premier Opéra- Comique . On fentira dif
ficilement la jufteffe de cette comparaifon.
A qui la faute , fi on ne la fent pas ?
Cette façon de critiquer eft fort aifée , auffi
eft- elle fort commune ; mais le Cenfeur
n'a plus auffi beau jeu lorfqu'il cite fidèlement.
Le Prince à dit de Pergolèfe , qu'il fut
le plus éloquent des Compofiteurs ; & il
ajoute : Rien de plus fimple que fa mélodie
, fes moyens ; fes motifs ; rien de
6
DE FRANCE: 163
plus harmonieux que fes accompagne-
» mens ».
>
Le Critique demande dans quel Ouvrage
Pergolèfe a été éloquent ? Le premier Couplet
du Stabat eft dit-il , un morceau des
plus pathétiques & des plus fublimes qu'il y
ait en mufique ; mais le pathétique n'eft pas
de l'éloquence ; & il n'y a rien defi rare que
l'éloquence en mufique.
D'abord n'y a-t-il dans le Stabat , que
le
premier Couplet de pathétique & de fublime
? Et , par exemple , le Verfet Viditfuum
dulcem natum , ne l'eft-il pas ? Ne fait-il
pas couler des larmes ? N'y a-t-il pas auffi
dans l'Olimpiade de Pergolèfe des morceaux
déchirants , comme l'air , Se cerca , fe dice ?
Qu'on nous dife donc où fera l'éloquence ,
fi elle n'eft pas dans le pathétique ?
Je fuppofe que le Prince eût dit : Pergolefe
eft de tous les Compofiteurs celui qui
a le mieux poffédé l'art de faire paffer rapidement
& d'imprimer avec force dans l'âme
des autres le fentiment profond dont il eft
pénétré. N'eût-il pas dit une vérité que l'Europe
entière a reconnue , au moins dans le
Stabat ? Or , cette définition du pathétique
, dans l'expreffion muficale , eft précifément
celle que M. d'Alembert nous a
donnée de l'éloquence : je n'y change pas
un feul mot. ›
Mais le Prince Belofelski a donné la
164 MERCURE
palme de l'éloquence , à Pergolefe & on
la réſerve à M. Gluck. Il a donné à Vinci
le titre de créateur dans la mufique drainatique
, il l'a comparé à Corneille ; & cette
reffemblance & ce titre n'appartiennent
qu'à M. Gluck. Le Critique n'en fait pas
myſtère ; il le décide formellement.
M. Gluck , dit- il , aura la gloire d'avoir
fait en mufique ce que Corneille a fait en
poéfie: il a conçu,il acréé la véritable Tragédie
lyrique. Son rang eft déformais fixé
parmi le petit nombre des génies créateurs
dans les Arts.
....
Et qui l'a fixé ce haut rang ? Qui la dif
penfe cette gloire ? Deux ou trois Ecrivains
anonymes , qui , dans les Journaux , dans
les Gazettes , dans les Feuilles volantes , fe
répétent l'un l'autre , & le répondent par
échos ? Voilà les voix de la renommée.
Les Poëmes d'Alcefte , d'Iphigénie &
d'Orphée , font tragiques fans doute , &
d'un intérêt plus preffant que ceux d'Hippolyte
, de Dardanus & de Caftor ; mais
eft- ce là un nouveau genre ? La mufique
de M. Gluck, foit par la véhémence de la déclamation
, foit par la force de l'harmonie ,
foit par quelques morceaux de chant . Itam
lien , eft préférable à celle de Rameau ,
quoiqu'on y trouve dans l'accent plus de
rudeffe & d'âpreté ; mais cette mufique
Françoife renforcée , eft- elle une création ?
DE FRANCE. 165
Et entre le monologue de Dardanus dans
fa prifon , fa fcène avec Iphife , celles de
Teucer , au fecond & au cinquième Acte , la
prière de Théfée à Pluton , dans l'Opera
d'Hippolyte , le monologue de Télaire , le
choeur des Funérailles , celui des Démons
le Tableau des champs élifées , les belies Scè
nes du quatrième & du cinquième Acte de
l'Opéra de Caftor ; entre ces morceaux ,
disje
, & les morceaux les plus vantés de l'Orphée
, de l'Iphigénie , & de l'Alcefte de M.
Gluck , y a-t-il le même intervalle qu'entre
les Tragédies de Hardi , & le Cid , Horace
& Cinna? Y a- t-il même affez de diſtance ,
pour que Rameau ne foit compté pour rien
dans la mufique théâtrale , & que Gluck en
foit l'inventeur ? Ceci regarde les François ;
& ils font juges dans cette partie.
Mais qu'on demande aux Italiens , aux Ef
pagnols , aux Anglois , aux Allemands euxmêmes
, fi dans les Opéras de Métaftafe tous
les morceaux tragiques n'ont pas été rendus
vingt fois , par les Compofiteurs, maîtres de
M. Gluck , avec une expreffion plus vraie ,
plus déchirante la fenne ? Il n'y a pas
que
une de ces Nations qui ne déclare avoir
entendu cent morceaux pathétiques dont il
n'approchera jamais.
Pour les ignorans tout eft nouveau ; &
nous le fommes en mufique. Ce qui nous
paroît un prodige de l'art , n'eft donc peut166
MERCURE
être qu'une choſe commune . Rappelonsnous
le Rat voyageur , à qui nous reflemblons
affez :
Si -tôt qu'il fut hors de fa cafe ,
Que le monde , dit-il , eft grand & fpacieux !
Voilà les Appennins , & voici le Caucaſe .
La moindre taupinée étoit mont à fes yeux.
C'eft aux Sçavans , c'eft aux Artiſtes , c'eft
à la voix publique chez un peuple éclairé , à
dire: un tel eft créateur. Les Géomètres
l'ont dit de Newton , les Gens de Lettres
l'ont dit de Corneille , & la Nation l'a répété.
Mais qui l'a dit de M. Gluck ? Deux
ou trois hommes , fort habiles dans toute
autre chofe fans doute , mais fort neufs
encoré en mufique , & qui , comme moi ,
n'en ont jamais entendu que fur les Théâ
tres François & dans les Concerts de Paris.
Voilà pourquoi il feroit à fouhaiter que
chacun fe nommât dans les difputes fur les
Arts , afin que le nom déterminât le poids
de l'opinion perfonnelle. A celui qui
comme moi , n'auroit que de l'inſtinct , il
feroit permis d'avoir un fentiment ; mais
pour lui- même & pour lui feul . A celui
qui , par habitude & par comparaiſon ,
auroit un peu plus exercé fon oreille &
formé fon goût , il feroit permis de dire
fon avis avec un peu plus d'affurance , mais
toujours avec modeftie . A celui qui auroit
DE FRANCE. 167
fait quelque progrès dans l'art , & qui , par
exemple, en mufique, auroit quelques mois
de leçons, on tiendroit compte de fes études;
& s'il exécutoit , tant bien que mal , un
accompagnement de baffe , on lui accorderoir
le droit de parler , en raifon de fon
favoir faire. A celui qui fe croiroit doué
par la nature du don de juger de tout fans
avoir rien appris , il feroit permis de fe féliciter
de ce rare préfent du Ciel ; mais fi , dans
fon enthouſiafine , il refufoit de l'âme &
de l'intelligence à quiconque auroit le malheur
de ne pas admirer ce qu'il admire ,
ou d'aimer ce qu'il n'aime pas ; fi d'une
main il vouloit renverfer les ftatues des
Artiftes les plus célèbres , & de l'autre élever
un coloffe à la gloire de celui qu'il auroit
pris pour fon idole ; fon nom diroit fi
ce fanatifme feroit fincère ou fimulé. Enfin ,
à celui qui , verfé dans l'art & dans l'étude
des modèles , auroit fait fon cours de théâtres
& recueilli , pour s'éclairer , les fuffrages
des Nations , on accorderoit plus de confiance
, mais jamais le droit de prononcer
du ton abfolu & tranchant de nos prétendus
connoiffeurs. Ainfi chacun feroit mis à
fa place ; & je faurois dans ce moment
quel eft le degré d'autorité du Critique à qui
je réponds. Affurément je n'invite perfonne
à imiter Guillot le Sycophante ; mais pourquoi
ne pas écrire fon vrai nom , lorsqu'on
n'eft pas le Loup berger ?
168 MERCURE
Le Prince Belofelski trouve Piccini admirable
, fur-tout à exprimer le fens des
paroles ; & jufqu'à préfent toute l'Europe
a été de ce fentiment .
L'anonyme François fe diftingue , &
veut faire voir que toute l'Europe n'y entend
rien.
On peut juger , dit - il , par Roland , fi
M. Piccini a recherché avec tant de foin le
mérite qu'on lui attribue. Je ne parle pas de
fon récitatif; ( quel excès d'indulgence ! )
Je ne parle pas du caractère trop paftoral de
plufieurs Airs qui étoient fufceptibles de
l'expreffion la plus héroïque . ( Il auroit bien
dû les citer ! ) Si l'on fe rappelle , ajoutet-
il , l'Air de Médor , Je la verrai : c'eft
affez pour ma flamme ; on s'appercevra que
dans ce vers , ponctué ainſi par le Poëte ,
Efclave , heureux de fervir tant d'appas .
Le Compofiteur, pour conferver la fymmétrie
de fa phrafe muficale , a été obligéde mettre
& de un repos après le mot heureux , ponctuer
ainfi :
Efclave heureux ; de fervir tant d'appas .
Ce qui ne fait plus aucun fens.
Le Compofiteur n'a point fait de faute :
il a écrit en homme intelligent & plein de
goût. C'eft le Critique qui fe trompe , & l en va juger lui-même. Le Compofiteur
n'a point détaché ces mots , de fervir tant
d'appas
DE FRANCE. 169
d'appas. Il a écrit , Heureux de fervir tant
d'appas , de fuite & fans aucun repos . Les
deux mots qu'il s'eft permis de détacher
une fois , parce qu'ils forment une idée
complette , font , efclave heureux ; & j'aurois
pu les détacher. moi - même , en faisant
ainfi le vers :
Efclave heureux , heureux de fervir tant d'appas.
Or , ce n'eft point là une fauté ; c'eft , en
mufique , une grâce de ftyle & un nouveau
degré de force ajouté à l'expreffion . Voilà
donc une critique évidemment fauffe ; &
cependant les partifans de M. Gluck n'ont
cellé de la répéter depuis que cet Air de
Roland a été entendu au Clavecin , & plus
de trois mois avant qu'on l'eût chanté fur
le théâtre.
Dans l'air d'Angélique , ajoute l'Anonyme
:
Oui , je le dois : je fuis Reine.
Du doux penchant qui m'entraîne ,
Oui , je dois me garantir.
on voit auffi que le fecond vers ,
Du doux penchant qui m'entraîne,
eft terminé, comme le premier , par un repos
final , ce qui le fépare du versfuivant, & rend
les paroles inintelligibles .
La réponſe eft facile : il n'y a point de
15 Septembre 1778 .
H
170
MERCURE
repos final après le fecond vers ; il fuffit
d'avoir de l'oreille pour s'appercevoir que
l'accent de la voix y eft fufpendu à la virgule
; & M. Piccini , qui fait ce que c'eft
qu'un repos final en muſique , affure qu'il
n'y en a point.
Tout le monde a remarqué ( c'eft le Critique
qui pourfuit ) que dans le monologue
de Roland , Ah ! j'attendrai long - temps ,
le Muficien a peint le calme de la nuit & la
férénité de l'espérance , tandis que le Poëte !
a voulu exprimer l'impatience d'un Amant
forcené , & l'absence de la nuit.
Tout le monde , dirai- je à mon tour ,
a trouvé ce monologue raviffant & du caractère
le plus vrai , le plus fenfible , le plus
analogue à la fituation : témoins les applaudiffemens
redoublés qui l'interrompent toutes
les fois qu'il eft chanté . Mais laiffons- là ces
formules d'affertion & de difpute , &
voyons le monologue en lui-même.
Le Muficien a voulu peindre , non pas
le calme de la nuit , mais le calme de l'efpérance
; non pas l'impatience d'un Amant
forcené , car Roland ne l'eft pas encore ;
mais l'impatience d'un Amant heureux déjà
par le preffentiment du bonheur qui lui eft
promis .
a
Voyons à préfent fi l'intention du Poëte
été que ce monologue fût doux & tendre ,
ou qu'il exprimât , comme dit le Critique ,
l'impatience d'un Amant forcèné.
DE FRANCE. 1712
Le caractère de la Poéfie décide celui de
la Mufique ; & je demande quel eft le caractère
du monologue de Quinault ? L'on
me répondra peut - être que cela dépend de
la façon de le déclamer ; & l'on foutiendra
que Roland doit dire en amant forcené :
O nuit ! favorifez mes defirs amoureux .
Preffez l'aftre du jour de defcendre dans l'onde.
Je ne troublerai plus , par mes cris douloureux ,
Votre tranquillité profonde.
Le charmant objet de mes voeux
N'attend que vous pour rendre heureux
Le plus fidèle amant du monde.
J'avoue que fi Quinault lui- même m'a
voit dit que dans ces vers fi doux , il a
voulu peindre l'impatience d'un amant forcené
, je ne l'aurois pas cru . Mais il a dit
tout le contraire ; & à qui l'a- t-il dit ? à
Lully , au confident de fes penfées , qui travailloit
avec lui , fous fes yeux. Ouvrez, Monfeur
, la partition de l'ancien Roland ; &
à la tête du monologue , qui n'eft que tendre,
& voluptueux , vous trouverez un prélude
qui exprime auffi la férénité de l'efpérance
; & à la tête du prélude , Lully a écrit
ce mot , Doux , afin que l'on n'en doutât
pas.
A préfent , que MM . tels & tels aillent
crier dans tout Paris que ce monologue eft
Hij
172
MERCURE
un contre-fens d'un bout à l'autre , & que
c'est la preuve évidente que M. Piccini eft
dénué de goût , de talent & d'intelligence.
On examine à la rigueur le ſtyle d'un Muficien
qui a fait un Opéra François avant
de favoir le François ; on croit y découvrir
trois fautes ; & il fe trouve que les trois
fautes font trois méprifes du Critique. Affurément
c'eft louer un Artifte d'une manière
peu commune , que de montrer fi clairement
l'impuiffance de le reprendre un
flatteur n'auroit pas mieux fait.
Comment fe fait-il que tant de chefd'oeuvres
, pourfuit le Critique , en parlant
avec ironie des Opéras Italiens , faffent fur
les Italiens mêmes des impreffions tellement
fuperficielles & fugitives , qu'après un petit
nombre de repréfentations du plus bel Opera ,
ce peuple , fi fenfible aux charmes de la mufique
, n'éprouve plus que la fatiété & l'ennui
? Et ce fait fuppofé , voici la raiſon
qu'il en donne, Dans tous les Arts , ce qui
n'a pour objet que d'affecter agréablement
les fens , & de n'exciter dans l'âme que des
fentimens vagues & fuperficiels , ne peut
produire que des impreffions également vagies
& fuperficielles , dont l'effet eft bien
près de la fatiété. Au lieu que les ouvrages
d'un effet durable & toujours croiffant , font
ceux qui attachent l'efprit par de grandes
combinaifons , qui élevent & agrandiffent les
DE FRANCE
. 173
idées, qui , en reproduifant avec vérité tous les
mouvemens des paffions , excitent dans l'âme
des émotions touchantes & profondes , &c .
( comme la mufique de M. Gluck ) .
Voilà certainement une favante & belle
théorie ; & fi l'application en étoit`juſte`,
rien ne feroit plus concluant.
Mais qu'en Italie on change d'Opéra
tous les ans , & qu'en France on remette
au Théâtre les Opéras qui ont réuffi , on
doit voir clairement que la différence eft
locale. En Italie c'eft le luxe de l'abondance ,
& à Paris c'eft l'économie de la pauvreté.
On change d'Opéra comme on change de
parure , quand la richeffe en donne les
moyens ; on ufe fes fpectacles comme on
ufe fes vêtemens , lorfqu'on n'en a pas à
choifir.
L'Italie a des Compofiteurs en foule : il
s'en forme fans ceffe de nouveaux dans fes
Écoles ; il faut ou les décourager , ou les
entendre fucceffivement ; & fi on laiffoit
languir ceux qui s'élèvent , on tariroit bientôt
la fource & des talens & des plaifits.
La curiofité ſe joint à cette raifon politique ,
des & ce doit être un attrait puiffant pour
oreilles fenfibles , qu'une mufique toujours
nouvelle , fur des paroles déjà connues &
modifiées de mille manières par le génie des
Compofiteurs. Cet affaut des talens dans
une même lice anime & réveille fans cele
H iij
174
MERCURE
l'émulation des athlètes & l'intérêt des fpee-
- tateurs. Ce n'eſt
pas tout.
Il faut pour des oreilles délicates que
la mufique ait une analogie parfaite avec la
voix qui l'exécute : dès qu'on la tranfpofe ,
on l'altère. Les Muficiens , en compofant ,
adaptent le chant à l'organe auquel le chant
-eft deftinė : ils en confultent les moyens ,
ils en mefurent l'étendue , ils en choififfent
les beaux fons. Toutes les voix du même
genre n'ont pas le même caractère de flexibilité
, de fenfibilité ; toutes n'ont pas les
mênies tons , ou ne les ont pas auffi pleins ,
> auffi & auffi faciles. Or , la concurpurs
rence de vingt théâtres qui fe difputent les
belles voix , fait que dans aucun lieu elles
ne font deux ans les mêmes. Voilà pourquoi
en changeant d'inftrumens , on aime
a changer de mufique ; & on en change à
& peu
de frais : nouvelle caufe d'inconftance.
Ce n'eft pas tout encore .
Toutes les Villes d'Italie ont des théâtres
; mais excepté Naples & Venife , où ils
font ouverts toute l'année , on n'a l'Opéra
que trois mois ; & c'eft le feul amuſement
public. On l'a fix jours de la ſemaine ; la
Ville entière y affifte tous les jours ; & lorf
que le Spectacle ceffe , les beaux morceaux
qu'on en arecueillis , fe chantent dans tous les
Concerts ; tout le monde les fait par coeur.
-Seroit- il étonnant que l'on en fût rallafié è
DE FRANCE. 177
femble en rien à la mufique dramatique de
M. Gluck : c'cft purement de la mufique
Italienne , adaptée à des paroles françoiles ;
il y a dix ans que cette mufique foutient &
enrichit l'un des Théâtres de Paris : on ne
s'en laffe point encore. Comment expliquer
ce phénomène ? C'eſt un autre genre ,
dira-t- on ; mais fi ce genre n'excite dans
l'âme que des fentimens vagues & fuperficiels
, il ne peut produire que des impreffions
également vagues & fuperficielles. Que le
Critique tâche de fe tirer de ce labyrinthe .
En attendant qu'il ait accordé fon fyftême
avec les faits que je lui oppoſe , je dirai la
vérité fimple : c'eft qu'en France , comme
par- tout ailleurs , on jouit de ce que l'on a .
Comme il n'y a point d'école pour les Compofiteurs
, les bons Compofiteurs font rares .
Les bons Poëtes le font moins ; mais ils
dédaignent de s'appliquer à un genre difficile
& infructueux , qui a fait le tourment
de Metaftafe , & dans lequel Quinault luimême
, l'inimitable Quinault , fut toute fa
vie plutôt l'esclave que le compagnon de
Lully. Voilà pourquoi , privés de nouveautés
, que nous aimerions autant qu'aucun
peuple du monde , nous nous accommodons
à notre indigence , & triftement fidèles
, nous tâchons d'être encore fenfibles à
nos vieux plaifirs. Heureufement nous n'a-
HY
7176 MERCURE
effets durables de la mufique de Lully , de
Campra , de Deftouche , de Mondonville ,
& fur- tout de Rameau. On ne fe laffoit
point , il y a quarante ans , de revoir les
Talens Lyriques , les Indes Galantes , Pigmalion
& Caftor . Ces deux derniers Opéras
fur-tout revenoient fans ceffe au théâtre.
Il n'y a perfonne de mon âge qui ne les ait
entendus cent fois , & on ne s'en dégoûtoit
jamais.
Les admirateurs de M. Gluck , qui
étoient alors les admirateurs de Mondonville
& de Rameau , & qui écrivoient des
feuilles pour exalter l'excellence de leur
mufique , auroient donc pu dire en faveur de
Rameau & de Mondonville, précisément la
même chofe qu'ils difent en faveur de
Gluck: Les Italiens changent tous les ans
de mufique ; les François aiment à revoir
P'Opéra qu'ils ont applaudi ; la mufique
Italienne eft donc une production fuperficielle
du talent , & la mufique Françoife porte
•fente le caractère du génie. Les enthoufiaftes
de Mondonville feroient- ils devenus infaillibles
depuis qu'ils fe font déclarés les enthoufiaftes
de M. Gluck? Mais , pour les
mettre plus à leur aife , oublions le paſké ,
& raifonnons fur le préfent.
}
La mufique de la Colonie , celle de la
Bonne-Fille, celle de l'Ami de la Maifon ,
de Zémire & Azor , de Sylvain , ne refDE
FRANCE. 177
femble en rien à la mufique dramatiqué de
M. Gluck : c'eft purement de la mufique
Italienne , adaptée à des paroles françoiles ;
il y a dix ans que cette mufique foutient &
enrichit l'un des Théâtres de Paris : on ne
s'en laffe point encore . Comment expliquer
ce phénomène ? C'eſt un autre genre ,
dira-t-on ; mais fi ce genre n'excite dans
l'âme que des fentimens vagues & fuperficiels
, il ne peut produire que des impreffions
également vagues & fuperficielles. Que le
Critique tâche de fe tirer de ce labyrinthe.
En attendant qu'il ait accordé fon fyftême
avec les faits que je lui oppoſe , je dirai la
vérité fimple : c'eft qu'en France , comme
par-tout ailleurs , on jouit de ce que l'on a .
Comme il n'y a point d'école pour les Compofiteurs
, les bons Compofiteurs font rares.
Les bons Poëtes le font moins ; mais ils
dédaignent de s'appliquer à un genre difficile
& infructueux , qui a fait le tourment
de Metaftafe , & dans lequel Quinault luimême
, l'inimitable Quinault , fut toute fa
vie plutôt l'efclave que le compagnon de
Lully. Voilà pourquoi , privés de nouveautés
, que nous aimerions autant qu'aucun
peuple du monde , nous nous accommodons
à notre indigence , & triftement fidèles
, nous tâchons d'être encore fenfibles à
nos vieux plaifirs . Heureufement nous n'a-
Hv
178 MERCURE
vons pas l'oreille auffi févère que les Italiens
fur l'analogie de la mufique avec la voix
qui l'exécute ; & jufqu'à préfent le chant
François n'a pas eu de ces difficultés , de ces
nuances délicates , qui demandent précifément
telle étendue , ou telle qualité de voix .
Heureufement encore le plaifir du Spectacle
ne doit pas s'ufer à Paris , comme dans les
Villes d'Italie: la continuité des diflipations,
la diverfité des théâtres , la multitude des
fpectateurs , font que chacun , dans la nouveauté
d'un Opéra , ne le voit ni de fuite ,
ni affez fouvent pour en être raffafié. On
ne le donne guère que deux fois la femaine ;
ce qu'on appelle le public , s'y fuccéde &
s'y renouvelle ; & , lorfqu'on y revient , le
fouvenir en eft prefque effacé. Si au contraire
on le voit trop fouvent , on s'en dégoûte
comme par tout ailleurs. Ainfi l'Orphée
, l'un de ces ouvrages qu'on ne doit
jamais fe laffer de voir , ne laiffe pas d'erre
réduit à des recettes de quatre ou cinq cens
livres ; & on ne l'en eftime pas moins.
Qu'il vienne un temps où notre goût
perfectionné , foit difficile en fait de mufique
, comme il l'eft en fait de parure , où
le génie des Poëtes & des Muficiens foit
auffi fertile que l'induftrie des fabriquans ,
nous aurons tous les ans des Opéras nou-
*veaux comme de nouvelles étoffes ; & ceux
DE FRANCE. 179
4
de M. Gluck , comme ceux de Lully , de
Campra , de Rameau , de Mondonville ,
&c. , feront oubliés à leur tour.
Prenons l'inverfe , & fuppofons que la
fource de la bonne mufique tariffe un jour
>en Italie. N'arrivera- t-il pas tout naturellement
que les entrepreneurs puiferont dans
leur magafin , & feront revivre fucceffivement
les anciens Opéras , ou en formeront
des paftiches ? L'inconftance des Italiens &
Ja conftance des François ne tiennent donc
pas aux deux genres de leur mufique . Et de
bonne foi peut-on dire , efpére-t- on perfuader
que par amour pour la mufique de
M. Gluck , les François la préfèrent à des
nouveautés qu'ils n'ont pas ? Ne fembleeroit-
il pas qu'on ne ceffe d'y aller en foule ,
& qu'on ne veut rien de nouveau qui ne
foit de la même main? Voilà pourtant ce
qui réfulte de la diftinction imaginée par
l'anonyme , entre les beautés durables des
Opéras de M. Gluck & les beautés fragiles
de la mufique Italienne & de l'Opéra de
Roland.
Roland , l'un des plus foibles Opéras de
Quinault , a eu le plus grand fuccès ; il l'a
eu malgré les efforts de la plus indécente
cabale ; illa eu malgré les foins qu'on a
pris de le déprifer fix mois d'avance , dans les
Cafés , dans les Journaux , dans les Gazettes.
H vj
180 MERCURE
Roland a attiré pendant deux mois la plus
grande affluence , à travers les diffipations &
les fatigues du Carnaval , qui font tant de
tort au Spectacle , & en concurrence avec la
capitation des Acteurs , plus nuifible encore
à l'ouvrage dont elle croife le fuccès.
Roland eſt déjà fu par coeur de tout ce qui
chante à Paris ; il eft fur tous les Clavecins
l'étude de notre jeuneffe , & au Théâtre il
n'a ceffé d'être applaudi d'un bout à l'autre
toutes les fois qu'on l'a donné. Qu'importe ,
après cela , fi à la rentrée du Spectacle , l'impatience
de jouir des premiers beaux jours
du printemps , l'attrait de la campagne &
de la promenade , & d'autres circonstances
accidentelles ( que je pafferai fous filence
pour ne défobliger perfonne ) ont fait baiſfer
la recette de la reprife de Roland ?
Quel eft l'ouvrage qui depuis Pâques s'eft
foutenu à ce Théâtre ? Armide , Alcefte ,
Orphée s'y font traînés languiffamment l'un
après l'autre. Iphigénie , l'un de nos plus
beaux Opéras , parce qu'il eft formé des débris
de la plus belle de nos Tragédies , Iphigénie
dont la pantomime feroit feule un
fpectacle intéreffant & magnifique , a été
délaiffée ; il a fallu la retirer. Roland qui ,
après feize repréfentations pleines , n'avoit
plus l'attrait de la nouveauté , a produit des
recettes bonnes pour la faifon , mais peu
DE FRANCE. 181
"
confidérables on l'a réfervé pour l'hiver ;
& il fera long - temps , quoiqu'on en
dife , une des reffources du Théâtre lyrique.
Au furplus , eft-ce par l'état momentané
de la recette d'une faifon , qu'on doit juger
idu fuccès plus ou moins durable d'un genre
qui vient de s'établir ? Et quand même un
peuple , accoutumé à une mufique dont la
force confiftoit dans le bruit , & l'expreffion
dans les cris , auroit été moins fenfible à
l'harmonie lucide & pure , à la mélodie
naturelle & touchante de la mufique Italienne
, en feroit-elle moins la mufique par
excellence , de l'aveu de toute l'Europe ?
- L'habitude , le préjugé , le mauvais goût ,
dès long-temps établis , cèdent- ils donc fi
aifément la place ? Un parti nombreux &
puiffant que s'étoit fait la mufique Allemande
, & qui tenoit au moins par vanité à
l'objet de fon enthouſiaſme , dévoit - il être
tout- à- coup diffuadé ou diffipé ? Ne devoitpas
même redoubler de chaleur & d'obftination
dans ce moment de crife ? Et au
milieu de tant d'obftacles , n'eft-il pas étonnant
que cette mufique nouvelle , qu'on
déclaroit fi hautement indigne d'occuper le
Théâtre héroïque , s'y foit établie en un
jour ? Le public fage & impartial , qui ne
demande que du plaifir , l'a accueillie avec
transport & comme naturalifée. C'en eft
*
il
182 MERCURE
affez : le temps fera le refte. Ce fera lorſque
plufieurs ouvrages du même genre auront
habitué nos oreilles aux charmes de cette
mufique , c'eft alors qu'on verra fi elle a fur
nous les mêmes droits que fur le reste de
l'Europe , qu'elle enchante depuis un fiècle ,
& qui ne paroît pas encore difpofée à lui
préférer la Mufique de M. Gluck.
J
1
On a voulu nous faire croire que les Italiens
eux-mêmes étoient raffafiés , excédés ,
ennuyés de leur mufique ;. & parmi ceux
qui l'avoient profcrite, on a cité le Père Martini.
J'ai cru devoir le citer à mon tour ;
& l'on a vu s'il avoit jamais entendu exclure
du Théâtre la mufique Italienne , & yſubftituer
la mufique Allemande. Mais comment
le concilier avec lui -même ? Comme
l'on concilie la colère & la tendreffe d'un
père qui veut bien châtier fon enfant lorfqu'il
donne dans des écarts , mais qui ne
veut pas le bannir.
"
*
Le chant Italien , trop brillanté , trop
maniéré , déplaît au Père Martini : il nous
déplaît de même. Il blâme les Compofiteurs
modernes d'avoir trop adhéré aux fantaiſies
des chanteurs , & félicite M. Gluck
de n'avoir pas eu cette complaifance , & il
a bien raifon. Mais comme tout n'eft pas
maniéré, brillanté dans la mufique Italienne ,
& qu'elle a des beautés fans nombre du
genrele plus fimple & le plus fublime, il ne
DE FRANCE. 183
les confond pas avec les faux brillans ; & il
demande en même- temps qu'on la corrige
& qu'on la préfère à toutes les mufiques
du monde. On va le voir dans cette même
lettre qu'il a écrite à un zélateur paffionné de
M. Gluck , & qu'on nous a tant - annoncée
comme un arrêt foudroyant pour la muſique
Italienne.
•
" Dans le temps paffé , dit le Père Martini
, on n'avoit pas la même complaifance
pour les chanteurs. Vinci , Bononcini ,
» Scarlati , Marcello , Porpora , étoient
» parvenus , fur- tout dans leur récitatif d'une
expreffion vive & forte , par la feule éner-
» gie de la modulation , à exciter des émo-
» tions extraordinaires , juſques à faire pâ-
» lir les auditeurs , & à leur arracher des
» larmes ..
"
Voilà d'abord , felon le Père Martini ,
la mufique tragique inventée & floriffante
en Italie , fort long- temps avant M. Gluck.
« Si de nos jours , ajoute - t-il , on réu-
» niffoit ce mérite de la mufique vocale ,
» avec la vivacité de la mufique inftrumen-
» tale moderne , ô le bel enfemble que cela
» feroit ! & quel plaifir il en résulteroit
pour les auditeurs !
Ce fouhait du bon Père n'étoit donc pas
encore rempli le 17 Février 1777 , quoique
M. Gluck eût déjà compofé fes chefd'oeuvres
: Phomme que demandoit le Père
•
184
MERCURE
Martini , pour procurer à la mufique Italienne
tous les avantages qu'avoit celle des
Grecs , n'étoit donc pas encore trouvé
quoique l'un de nos oracles eût annoncé
fon avènement.
>
Ecoutons à préfent 1 Père Martini parlant
du caractère effent ; & diftinctif de la
mufique Italienne , de cette mufique qu'il
avoit procrite , s'il eût fallu en croire les partifans
de M. Gluck ,
و د
و د
« Parmi les avantages de notre mufique
» Italienne , il y a trois qualités qui la dif
tinguent particulièrement ; favoir , la mé-
» lodie , l'harmonie & les modulations. La
» mélodie Italienne de nos jours eft plus
» infinuante & plus propre que la Françoiſe
» à émouvoir les paffions , parce que celle-
» ci conferve en grande partie le ftyle & le
goût de la mélodie qui étoit en ufage , il
» y a plus de cent ans , en Italie. Et en
» effet , comment fe font rendus fi fameux
» les deux grands Compofiteurs & Maîtres
» Saxons , je veux dire George- Frederick
» Handel & Jean- Adolphe Haffe , fi ce n'eft
après avoir tous les deux épuré leur ftyle
» en Italie , & l'avoir accommodé au génie
» Italien ? ( Avis à M. Gluck ) . On fait la
و د
"
réputation que le premier s'eft acquife
» dans les Opéras qu'il a compofés à Rome ,
» àFlorence & à Naples , après s'être formé
» le goût en Italie . On connoît auffi le fucDE
FRANCE. 185
:.
"
» cès qu'ont eu le grand nombre d'ouvrages
compofés par le fecond , pour les diffé-
» rens Théâtres d'Italie , depuis qu'il fut allé
à Naples & qu'il fe fut perfectionné à
» l'école du célèbre Alexandre Scarlati ».
Voilà deux Compofiteurs Allemands ,
fort différents de M. Gluck, loués par le Père
Martini , pour avoir pris en Italie le ftyle & le
goût Italien , & cela dans la lettre écrite au
grand Ami de M. Gluck.:
ود
30
"
11
Perimettez- moi , Monfieur , lui dit- il
» encore , de vous expofer une difficulté
qui me roule depuis long - temps dans
l'efprit , & qui , relativement à ce qui fe
fait de nos jours , mérite une très-férieufe
» réflexion . Je veux parler de l'ufage im-
» modéré des diffonnances.... Je penfe
» que les diffonnances font & ont du toujours
être tudes & déplaifantes à l'oreille ,
» parce que de leur nature elles font difcordantes
; & que de notre temps elles
» aient changé de nature & feient devenues
agréables , je ne puis me le perfuader.
» Les diffonnances ne font bonnes qu'à exprimet
les fentimens les plus amers , &
les mouvemens de l'âme les plus violens
» & les plus douloureux. Comment donc fe
» fait il , que pour exprimer les affections
» de l'âme les plus délicates & les plus
» tendres , on emploie diffonnances fur dif-
» fonnances ? Ce fcrupule n'a jamais ceffé
"
186
MERCURE
» de m'affliger , & je le foumets à la fageſſe
» de votre jugement profond
"".
C'eft ainfi que le Père Martini prend
congé de l'admirateur de M. Gluck ; & le
bon Père a dit lui -même à M. le Comte
Marcelli , que cet article fur les diffonnances
n'étoit rien moins que favorable au Compofiteur
Allemand. Le compliment qu'il
lui a fait dans une vifite qu'il en a reçue ,
ni les éloges qu'il lui donne , en répondant
à l'un de fes Amis , ne devoient donc pas
être pris à la lettre , & en les citant , il
n'auroit pas fallu diffimuler ce qui les réduifoit
à leur jufte valeur.
Voilà , Monfieur , une lettre bien longue
; mais il faut plus de temps pour démêler
un fophifme que pour le faire ; &
lorfqu'on n'a pas le droit d'être tranchant ,
on ne peut guère être laconique. Si l'on
m'en croit , nous laifferons déformais les
deux genres de mufique fe difputer la faveur
du public , qui feul en doit être l'arbitre
& le jufte appréciateur.
J'ai l'honneur d'être , &c.
JeE l'avois bien prévu , Monfieur , que
l'Effai du Prince Belofelski , fur la mufique
Italienne , ne feroit pas du goût de tout le
monde . Vous voyez comme le plus poli & le
162 MERCURE
plus modéré des partifans de M.Gluck mutile
ce petit Ouvrage , & avec quelle adreffe il
le réduit à rien. Paffons cette page d'extrait
où il l'a fi bien découpé , & jetons un coupd'oeil
fur quelques endroits de fa critique.
n
" Vinci a plus d'un trait de reffemblance
avec Corneille , a dit le Prince : l'un &
» l'autre ont été créateurs dans leur genre.
» Le Muficien fit le premier Opéra- Comique
, qui eft le Joueur , comine le Poëte
compofa la première bonne Comédie.
» Tous deux ont à peu-près la même élé-
» vation dans les idées tragiques , la même
» chaleur , la même rapidité dans le ſtyle :
» les deux Opéras d'Artaxerce & de Didon
» en font des exemples fublimes , comme
le Cid & Cinna » .
Voici comment ce paffage eft rendu :
M. le Prince Belofelski , dit que Vinci eft
créateur comme Corneille , parce qu'il a fait
Le premier Opéra- Comique . On fentira dif
ficilement la jufteffe de cette comparaifon.
A qui la faute , fi on ne la fent pas ?
Cette façon de critiquer eft fort aifée , auffi
eft- elle fort commune ; mais le Cenfeur
n'a plus auffi beau jeu lorfqu'il cite fidèlement.
Le Prince à dit de Pergolèfe , qu'il fut
le plus éloquent des Compofiteurs ; & il
ajoute : Rien de plus fimple que fa mélodie
, fes moyens ; fes motifs ; rien de
6
DE FRANCE: 163
plus harmonieux que fes accompagne-
» mens ».
>
Le Critique demande dans quel Ouvrage
Pergolèfe a été éloquent ? Le premier Couplet
du Stabat eft dit-il , un morceau des
plus pathétiques & des plus fublimes qu'il y
ait en mufique ; mais le pathétique n'eft pas
de l'éloquence ; & il n'y a rien defi rare que
l'éloquence en mufique.
D'abord n'y a-t-il dans le Stabat , que
le
premier Couplet de pathétique & de fublime
? Et , par exemple , le Verfet Viditfuum
dulcem natum , ne l'eft-il pas ? Ne fait-il
pas couler des larmes ? N'y a-t-il pas auffi
dans l'Olimpiade de Pergolèfe des morceaux
déchirants , comme l'air , Se cerca , fe dice ?
Qu'on nous dife donc où fera l'éloquence ,
fi elle n'eft pas dans le pathétique ?
Je fuppofe que le Prince eût dit : Pergolefe
eft de tous les Compofiteurs celui qui
a le mieux poffédé l'art de faire paffer rapidement
& d'imprimer avec force dans l'âme
des autres le fentiment profond dont il eft
pénétré. N'eût-il pas dit une vérité que l'Europe
entière a reconnue , au moins dans le
Stabat ? Or , cette définition du pathétique
, dans l'expreffion muficale , eft précifément
celle que M. d'Alembert nous a
donnée de l'éloquence : je n'y change pas
un feul mot. ›
Mais le Prince Belofelski a donné la
164 MERCURE
palme de l'éloquence , à Pergolefe & on
la réſerve à M. Gluck. Il a donné à Vinci
le titre de créateur dans la mufique drainatique
, il l'a comparé à Corneille ; & cette
reffemblance & ce titre n'appartiennent
qu'à M. Gluck. Le Critique n'en fait pas
myſtère ; il le décide formellement.
M. Gluck , dit- il , aura la gloire d'avoir
fait en mufique ce que Corneille a fait en
poéfie: il a conçu,il acréé la véritable Tragédie
lyrique. Son rang eft déformais fixé
parmi le petit nombre des génies créateurs
dans les Arts.
....
Et qui l'a fixé ce haut rang ? Qui la dif
penfe cette gloire ? Deux ou trois Ecrivains
anonymes , qui , dans les Journaux , dans
les Gazettes , dans les Feuilles volantes , fe
répétent l'un l'autre , & le répondent par
échos ? Voilà les voix de la renommée.
Les Poëmes d'Alcefte , d'Iphigénie &
d'Orphée , font tragiques fans doute , &
d'un intérêt plus preffant que ceux d'Hippolyte
, de Dardanus & de Caftor ; mais
eft- ce là un nouveau genre ? La mufique
de M. Gluck, foit par la véhémence de la déclamation
, foit par la force de l'harmonie ,
foit par quelques morceaux de chant . Itam
lien , eft préférable à celle de Rameau ,
quoiqu'on y trouve dans l'accent plus de
rudeffe & d'âpreté ; mais cette mufique
Françoife renforcée , eft- elle une création ?
DE FRANCE. 165
Et entre le monologue de Dardanus dans
fa prifon , fa fcène avec Iphife , celles de
Teucer , au fecond & au cinquième Acte , la
prière de Théfée à Pluton , dans l'Opera
d'Hippolyte , le monologue de Télaire , le
choeur des Funérailles , celui des Démons
le Tableau des champs élifées , les belies Scè
nes du quatrième & du cinquième Acte de
l'Opéra de Caftor ; entre ces morceaux ,
disje
, & les morceaux les plus vantés de l'Orphée
, de l'Iphigénie , & de l'Alcefte de M.
Gluck , y a-t-il le même intervalle qu'entre
les Tragédies de Hardi , & le Cid , Horace
& Cinna? Y a- t-il même affez de diſtance ,
pour que Rameau ne foit compté pour rien
dans la mufique théâtrale , & que Gluck en
foit l'inventeur ? Ceci regarde les François ;
& ils font juges dans cette partie.
Mais qu'on demande aux Italiens , aux Ef
pagnols , aux Anglois , aux Allemands euxmêmes
, fi dans les Opéras de Métaftafe tous
les morceaux tragiques n'ont pas été rendus
vingt fois , par les Compofiteurs, maîtres de
M. Gluck , avec une expreffion plus vraie ,
plus déchirante la fenne ? Il n'y a pas
que
une de ces Nations qui ne déclare avoir
entendu cent morceaux pathétiques dont il
n'approchera jamais.
Pour les ignorans tout eft nouveau ; &
nous le fommes en mufique. Ce qui nous
paroît un prodige de l'art , n'eft donc peut166
MERCURE
être qu'une choſe commune . Rappelonsnous
le Rat voyageur , à qui nous reflemblons
affez :
Si -tôt qu'il fut hors de fa cafe ,
Que le monde , dit-il , eft grand & fpacieux !
Voilà les Appennins , & voici le Caucaſe .
La moindre taupinée étoit mont à fes yeux.
C'eft aux Sçavans , c'eft aux Artiſtes , c'eft
à la voix publique chez un peuple éclairé , à
dire: un tel eft créateur. Les Géomètres
l'ont dit de Newton , les Gens de Lettres
l'ont dit de Corneille , & la Nation l'a répété.
Mais qui l'a dit de M. Gluck ? Deux
ou trois hommes , fort habiles dans toute
autre chofe fans doute , mais fort neufs
encoré en mufique , & qui , comme moi ,
n'en ont jamais entendu que fur les Théâ
tres François & dans les Concerts de Paris.
Voilà pourquoi il feroit à fouhaiter que
chacun fe nommât dans les difputes fur les
Arts , afin que le nom déterminât le poids
de l'opinion perfonnelle. A celui qui
comme moi , n'auroit que de l'inſtinct , il
feroit permis d'avoir un fentiment ; mais
pour lui- même & pour lui feul . A celui
qui , par habitude & par comparaiſon ,
auroit un peu plus exercé fon oreille &
formé fon goût , il feroit permis de dire
fon avis avec un peu plus d'affurance , mais
toujours avec modeftie . A celui qui auroit
DE FRANCE. 167
fait quelque progrès dans l'art , & qui , par
exemple, en mufique, auroit quelques mois
de leçons, on tiendroit compte de fes études;
& s'il exécutoit , tant bien que mal , un
accompagnement de baffe , on lui accorderoir
le droit de parler , en raifon de fon
favoir faire. A celui qui fe croiroit doué
par la nature du don de juger de tout fans
avoir rien appris , il feroit permis de fe féliciter
de ce rare préfent du Ciel ; mais fi , dans
fon enthouſiafine , il refufoit de l'âme &
de l'intelligence à quiconque auroit le malheur
de ne pas admirer ce qu'il admire ,
ou d'aimer ce qu'il n'aime pas ; fi d'une
main il vouloit renverfer les ftatues des
Artiftes les plus célèbres , & de l'autre élever
un coloffe à la gloire de celui qu'il auroit
pris pour fon idole ; fon nom diroit fi
ce fanatifme feroit fincère ou fimulé. Enfin ,
à celui qui , verfé dans l'art & dans l'étude
des modèles , auroit fait fon cours de théâtres
& recueilli , pour s'éclairer , les fuffrages
des Nations , on accorderoit plus de confiance
, mais jamais le droit de prononcer
du ton abfolu & tranchant de nos prétendus
connoiffeurs. Ainfi chacun feroit mis à
fa place ; & je faurois dans ce moment
quel eft le degré d'autorité du Critique à qui
je réponds. Affurément je n'invite perfonne
à imiter Guillot le Sycophante ; mais pourquoi
ne pas écrire fon vrai nom , lorsqu'on
n'eft pas le Loup berger ?
168 MERCURE
Le Prince Belofelski trouve Piccini admirable
, fur-tout à exprimer le fens des
paroles ; & jufqu'à préfent toute l'Europe
a été de ce fentiment .
L'anonyme François fe diftingue , &
veut faire voir que toute l'Europe n'y entend
rien.
On peut juger , dit - il , par Roland , fi
M. Piccini a recherché avec tant de foin le
mérite qu'on lui attribue. Je ne parle pas de
fon récitatif; ( quel excès d'indulgence ! )
Je ne parle pas du caractère trop paftoral de
plufieurs Airs qui étoient fufceptibles de
l'expreffion la plus héroïque . ( Il auroit bien
dû les citer ! ) Si l'on fe rappelle , ajoutet-
il , l'Air de Médor , Je la verrai : c'eft
affez pour ma flamme ; on s'appercevra que
dans ce vers , ponctué ainſi par le Poëte ,
Efclave , heureux de fervir tant d'appas .
Le Compofiteur, pour conferver la fymmétrie
de fa phrafe muficale , a été obligéde mettre
& de un repos après le mot heureux , ponctuer
ainfi :
Efclave heureux ; de fervir tant d'appas .
Ce qui ne fait plus aucun fens.
Le Compofiteur n'a point fait de faute :
il a écrit en homme intelligent & plein de
goût. C'eft le Critique qui fe trompe , & l en va juger lui-même. Le Compofiteur
n'a point détaché ces mots , de fervir tant
d'appas
DE FRANCE. 169
d'appas. Il a écrit , Heureux de fervir tant
d'appas , de fuite & fans aucun repos . Les
deux mots qu'il s'eft permis de détacher
une fois , parce qu'ils forment une idée
complette , font , efclave heureux ; & j'aurois
pu les détacher. moi - même , en faisant
ainfi le vers :
Efclave heureux , heureux de fervir tant d'appas.
Or , ce n'eft point là une fauté ; c'eft , en
mufique , une grâce de ftyle & un nouveau
degré de force ajouté à l'expreffion . Voilà
donc une critique évidemment fauffe ; &
cependant les partifans de M. Gluck n'ont
cellé de la répéter depuis que cet Air de
Roland a été entendu au Clavecin , & plus
de trois mois avant qu'on l'eût chanté fur
le théâtre.
Dans l'air d'Angélique , ajoute l'Anonyme
:
Oui , je le dois : je fuis Reine.
Du doux penchant qui m'entraîne ,
Oui , je dois me garantir.
on voit auffi que le fecond vers ,
Du doux penchant qui m'entraîne,
eft terminé, comme le premier , par un repos
final , ce qui le fépare du versfuivant, & rend
les paroles inintelligibles .
La réponſe eft facile : il n'y a point de
15 Septembre 1778 .
H
170
MERCURE
repos final après le fecond vers ; il fuffit
d'avoir de l'oreille pour s'appercevoir que
l'accent de la voix y eft fufpendu à la virgule
; & M. Piccini , qui fait ce que c'eft
qu'un repos final en muſique , affure qu'il
n'y en a point.
Tout le monde a remarqué ( c'eft le Critique
qui pourfuit ) que dans le monologue
de Roland , Ah ! j'attendrai long - temps ,
le Muficien a peint le calme de la nuit & la
férénité de l'espérance , tandis que le Poëte !
a voulu exprimer l'impatience d'un Amant
forcené , & l'absence de la nuit.
Tout le monde , dirai- je à mon tour ,
a trouvé ce monologue raviffant & du caractère
le plus vrai , le plus fenfible , le plus
analogue à la fituation : témoins les applaudiffemens
redoublés qui l'interrompent toutes
les fois qu'il eft chanté . Mais laiffons- là ces
formules d'affertion & de difpute , &
voyons le monologue en lui-même.
Le Muficien a voulu peindre , non pas
le calme de la nuit , mais le calme de l'efpérance
; non pas l'impatience d'un Amant
forcené , car Roland ne l'eft pas encore ;
mais l'impatience d'un Amant heureux déjà
par le preffentiment du bonheur qui lui eft
promis .
a
Voyons à préfent fi l'intention du Poëte
été que ce monologue fût doux & tendre ,
ou qu'il exprimât , comme dit le Critique ,
l'impatience d'un Amant forcèné.
DE FRANCE. 1712
Le caractère de la Poéfie décide celui de
la Mufique ; & je demande quel eft le caractère
du monologue de Quinault ? L'on
me répondra peut - être que cela dépend de
la façon de le déclamer ; & l'on foutiendra
que Roland doit dire en amant forcené :
O nuit ! favorifez mes defirs amoureux .
Preffez l'aftre du jour de defcendre dans l'onde.
Je ne troublerai plus , par mes cris douloureux ,
Votre tranquillité profonde.
Le charmant objet de mes voeux
N'attend que vous pour rendre heureux
Le plus fidèle amant du monde.
J'avoue que fi Quinault lui- même m'a
voit dit que dans ces vers fi doux , il a
voulu peindre l'impatience d'un amant forcené
, je ne l'aurois pas cru . Mais il a dit
tout le contraire ; & à qui l'a- t-il dit ? à
Lully , au confident de fes penfées , qui travailloit
avec lui , fous fes yeux. Ouvrez, Monfeur
, la partition de l'ancien Roland ; &
à la tête du monologue , qui n'eft que tendre,
& voluptueux , vous trouverez un prélude
qui exprime auffi la férénité de l'efpérance
; & à la tête du prélude , Lully a écrit
ce mot , Doux , afin que l'on n'en doutât
pas.
A préfent , que MM . tels & tels aillent
crier dans tout Paris que ce monologue eft
Hij
172
MERCURE
un contre-fens d'un bout à l'autre , & que
c'est la preuve évidente que M. Piccini eft
dénué de goût , de talent & d'intelligence.
On examine à la rigueur le ſtyle d'un Muficien
qui a fait un Opéra François avant
de favoir le François ; on croit y découvrir
trois fautes ; & il fe trouve que les trois
fautes font trois méprifes du Critique. Affurément
c'eft louer un Artifte d'une manière
peu commune , que de montrer fi clairement
l'impuiffance de le reprendre un
flatteur n'auroit pas mieux fait.
Comment fe fait-il que tant de chefd'oeuvres
, pourfuit le Critique , en parlant
avec ironie des Opéras Italiens , faffent fur
les Italiens mêmes des impreffions tellement
fuperficielles & fugitives , qu'après un petit
nombre de repréfentations du plus bel Opera ,
ce peuple , fi fenfible aux charmes de la mufique
, n'éprouve plus que la fatiété & l'ennui
? Et ce fait fuppofé , voici la raiſon
qu'il en donne, Dans tous les Arts , ce qui
n'a pour objet que d'affecter agréablement
les fens , & de n'exciter dans l'âme que des
fentimens vagues & fuperficiels , ne peut
produire que des impreffions également vagies
& fuperficielles , dont l'effet eft bien
près de la fatiété. Au lieu que les ouvrages
d'un effet durable & toujours croiffant , font
ceux qui attachent l'efprit par de grandes
combinaifons , qui élevent & agrandiffent les
DE FRANCE
. 173
idées, qui , en reproduifant avec vérité tous les
mouvemens des paffions , excitent dans l'âme
des émotions touchantes & profondes , &c .
( comme la mufique de M. Gluck ) .
Voilà certainement une favante & belle
théorie ; & fi l'application en étoit`juſte`,
rien ne feroit plus concluant.
Mais qu'en Italie on change d'Opéra
tous les ans , & qu'en France on remette
au Théâtre les Opéras qui ont réuffi , on
doit voir clairement que la différence eft
locale. En Italie c'eft le luxe de l'abondance ,
& à Paris c'eft l'économie de la pauvreté.
On change d'Opéra comme on change de
parure , quand la richeffe en donne les
moyens ; on ufe fes fpectacles comme on
ufe fes vêtemens , lorfqu'on n'en a pas à
choifir.
L'Italie a des Compofiteurs en foule : il
s'en forme fans ceffe de nouveaux dans fes
Écoles ; il faut ou les décourager , ou les
entendre fucceffivement ; & fi on laiffoit
languir ceux qui s'élèvent , on tariroit bientôt
la fource & des talens & des plaifits.
La curiofité ſe joint à cette raifon politique ,
des & ce doit être un attrait puiffant pour
oreilles fenfibles , qu'une mufique toujours
nouvelle , fur des paroles déjà connues &
modifiées de mille manières par le génie des
Compofiteurs. Cet affaut des talens dans
une même lice anime & réveille fans cele
H iij
174
MERCURE
l'émulation des athlètes & l'intérêt des fpee-
- tateurs. Ce n'eſt
pas tout.
Il faut pour des oreilles délicates que
la mufique ait une analogie parfaite avec la
voix qui l'exécute : dès qu'on la tranfpofe ,
on l'altère. Les Muficiens , en compofant ,
adaptent le chant à l'organe auquel le chant
-eft deftinė : ils en confultent les moyens ,
ils en mefurent l'étendue , ils en choififfent
les beaux fons. Toutes les voix du même
genre n'ont pas le même caractère de flexibilité
, de fenfibilité ; toutes n'ont pas les
mênies tons , ou ne les ont pas auffi pleins ,
> auffi & auffi faciles. Or , la concurpurs
rence de vingt théâtres qui fe difputent les
belles voix , fait que dans aucun lieu elles
ne font deux ans les mêmes. Voilà pourquoi
en changeant d'inftrumens , on aime
a changer de mufique ; & on en change à
& peu
de frais : nouvelle caufe d'inconftance.
Ce n'eft pas tout encore .
Toutes les Villes d'Italie ont des théâtres
; mais excepté Naples & Venife , où ils
font ouverts toute l'année , on n'a l'Opéra
que trois mois ; & c'eft le feul amuſement
public. On l'a fix jours de la ſemaine ; la
Ville entière y affifte tous les jours ; & lorf
que le Spectacle ceffe , les beaux morceaux
qu'on en arecueillis , fe chantent dans tous les
Concerts ; tout le monde les fait par coeur.
-Seroit- il étonnant que l'on en fût rallafié è
DE FRANCE. 177
femble en rien à la mufique dramatique de
M. Gluck : c'cft purement de la mufique
Italienne , adaptée à des paroles françoiles ;
il y a dix ans que cette mufique foutient &
enrichit l'un des Théâtres de Paris : on ne
s'en laffe point encore. Comment expliquer
ce phénomène ? C'eſt un autre genre ,
dira-t- on ; mais fi ce genre n'excite dans
l'âme que des fentimens vagues & fuperficiels
, il ne peut produire que des impreffions
également vagues & fuperficielles. Que le
Critique tâche de fe tirer de ce labyrinthe .
En attendant qu'il ait accordé fon fyftême
avec les faits que je lui oppoſe , je dirai la
vérité fimple : c'eft qu'en France , comme
par- tout ailleurs , on jouit de ce que l'on a .
Comme il n'y a point d'école pour les Compofiteurs
, les bons Compofiteurs font rares .
Les bons Poëtes le font moins ; mais ils
dédaignent de s'appliquer à un genre difficile
& infructueux , qui a fait le tourment
de Metaftafe , & dans lequel Quinault luimême
, l'inimitable Quinault , fut toute fa
vie plutôt l'esclave que le compagnon de
Lully. Voilà pourquoi , privés de nouveautés
, que nous aimerions autant qu'aucun
peuple du monde , nous nous accommodons
à notre indigence , & triftement fidèles
, nous tâchons d'être encore fenfibles à
nos vieux plaifirs. Heureufement nous n'a-
HY
7176 MERCURE
effets durables de la mufique de Lully , de
Campra , de Deftouche , de Mondonville ,
& fur- tout de Rameau. On ne fe laffoit
point , il y a quarante ans , de revoir les
Talens Lyriques , les Indes Galantes , Pigmalion
& Caftor . Ces deux derniers Opéras
fur-tout revenoient fans ceffe au théâtre.
Il n'y a perfonne de mon âge qui ne les ait
entendus cent fois , & on ne s'en dégoûtoit
jamais.
Les admirateurs de M. Gluck , qui
étoient alors les admirateurs de Mondonville
& de Rameau , & qui écrivoient des
feuilles pour exalter l'excellence de leur
mufique , auroient donc pu dire en faveur de
Rameau & de Mondonville, précisément la
même chofe qu'ils difent en faveur de
Gluck: Les Italiens changent tous les ans
de mufique ; les François aiment à revoir
P'Opéra qu'ils ont applaudi ; la mufique
Italienne eft donc une production fuperficielle
du talent , & la mufique Françoife porte
•fente le caractère du génie. Les enthoufiaftes
de Mondonville feroient- ils devenus infaillibles
depuis qu'ils fe font déclarés les enthoufiaftes
de M. Gluck? Mais , pour les
mettre plus à leur aife , oublions le paſké ,
& raifonnons fur le préfent.
}
La mufique de la Colonie , celle de la
Bonne-Fille, celle de l'Ami de la Maifon ,
de Zémire & Azor , de Sylvain , ne refDE
FRANCE. 177
femble en rien à la mufique dramatiqué de
M. Gluck : c'eft purement de la mufique
Italienne , adaptée à des paroles françoiles ;
il y a dix ans que cette mufique foutient &
enrichit l'un des Théâtres de Paris : on ne
s'en laffe point encore . Comment expliquer
ce phénomène ? C'eſt un autre genre ,
dira-t-on ; mais fi ce genre n'excite dans
l'âme que des fentimens vagues & fuperficiels
, il ne peut produire que des impreffions
également vagues & fuperficielles. Que le
Critique tâche de fe tirer de ce labyrinthe.
En attendant qu'il ait accordé fon fyftême
avec les faits que je lui oppoſe , je dirai la
vérité fimple : c'eft qu'en France , comme
par-tout ailleurs , on jouit de ce que l'on a .
Comme il n'y a point d'école pour les Compofiteurs
, les bons Compofiteurs font rares.
Les bons Poëtes le font moins ; mais ils
dédaignent de s'appliquer à un genre difficile
& infructueux , qui a fait le tourment
de Metaftafe , & dans lequel Quinault luimême
, l'inimitable Quinault , fut toute fa
vie plutôt l'efclave que le compagnon de
Lully. Voilà pourquoi , privés de nouveautés
, que nous aimerions autant qu'aucun
peuple du monde , nous nous accommodons
à notre indigence , & triftement fidèles
, nous tâchons d'être encore fenfibles à
nos vieux plaifirs . Heureufement nous n'a-
Hv
178 MERCURE
vons pas l'oreille auffi févère que les Italiens
fur l'analogie de la mufique avec la voix
qui l'exécute ; & jufqu'à préfent le chant
François n'a pas eu de ces difficultés , de ces
nuances délicates , qui demandent précifément
telle étendue , ou telle qualité de voix .
Heureufement encore le plaifir du Spectacle
ne doit pas s'ufer à Paris , comme dans les
Villes d'Italie: la continuité des diflipations,
la diverfité des théâtres , la multitude des
fpectateurs , font que chacun , dans la nouveauté
d'un Opéra , ne le voit ni de fuite ,
ni affez fouvent pour en être raffafié. On
ne le donne guère que deux fois la femaine ;
ce qu'on appelle le public , s'y fuccéde &
s'y renouvelle ; & , lorfqu'on y revient , le
fouvenir en eft prefque effacé. Si au contraire
on le voit trop fouvent , on s'en dégoûte
comme par tout ailleurs. Ainfi l'Orphée
, l'un de ces ouvrages qu'on ne doit
jamais fe laffer de voir , ne laiffe pas d'erre
réduit à des recettes de quatre ou cinq cens
livres ; & on ne l'en eftime pas moins.
Qu'il vienne un temps où notre goût
perfectionné , foit difficile en fait de mufique
, comme il l'eft en fait de parure , où
le génie des Poëtes & des Muficiens foit
auffi fertile que l'induftrie des fabriquans ,
nous aurons tous les ans des Opéras nou-
*veaux comme de nouvelles étoffes ; & ceux
DE FRANCE. 179
4
de M. Gluck , comme ceux de Lully , de
Campra , de Rameau , de Mondonville ,
&c. , feront oubliés à leur tour.
Prenons l'inverfe , & fuppofons que la
fource de la bonne mufique tariffe un jour
>en Italie. N'arrivera- t-il pas tout naturellement
que les entrepreneurs puiferont dans
leur magafin , & feront revivre fucceffivement
les anciens Opéras , ou en formeront
des paftiches ? L'inconftance des Italiens &
Ja conftance des François ne tiennent donc
pas aux deux genres de leur mufique . Et de
bonne foi peut-on dire , efpére-t- on perfuader
que par amour pour la mufique de
M. Gluck , les François la préfèrent à des
nouveautés qu'ils n'ont pas ? Ne fembleeroit-
il pas qu'on ne ceffe d'y aller en foule ,
& qu'on ne veut rien de nouveau qui ne
foit de la même main? Voilà pourtant ce
qui réfulte de la diftinction imaginée par
l'anonyme , entre les beautés durables des
Opéras de M. Gluck & les beautés fragiles
de la mufique Italienne & de l'Opéra de
Roland.
Roland , l'un des plus foibles Opéras de
Quinault , a eu le plus grand fuccès ; il l'a
eu malgré les efforts de la plus indécente
cabale ; illa eu malgré les foins qu'on a
pris de le déprifer fix mois d'avance , dans les
Cafés , dans les Journaux , dans les Gazettes.
H vj
180 MERCURE
Roland a attiré pendant deux mois la plus
grande affluence , à travers les diffipations &
les fatigues du Carnaval , qui font tant de
tort au Spectacle , & en concurrence avec la
capitation des Acteurs , plus nuifible encore
à l'ouvrage dont elle croife le fuccès.
Roland eſt déjà fu par coeur de tout ce qui
chante à Paris ; il eft fur tous les Clavecins
l'étude de notre jeuneffe , & au Théâtre il
n'a ceffé d'être applaudi d'un bout à l'autre
toutes les fois qu'on l'a donné. Qu'importe ,
après cela , fi à la rentrée du Spectacle , l'impatience
de jouir des premiers beaux jours
du printemps , l'attrait de la campagne &
de la promenade , & d'autres circonstances
accidentelles ( que je pafferai fous filence
pour ne défobliger perfonne ) ont fait baiſfer
la recette de la reprife de Roland ?
Quel eft l'ouvrage qui depuis Pâques s'eft
foutenu à ce Théâtre ? Armide , Alcefte ,
Orphée s'y font traînés languiffamment l'un
après l'autre. Iphigénie , l'un de nos plus
beaux Opéras , parce qu'il eft formé des débris
de la plus belle de nos Tragédies , Iphigénie
dont la pantomime feroit feule un
fpectacle intéreffant & magnifique , a été
délaiffée ; il a fallu la retirer. Roland qui ,
après feize repréfentations pleines , n'avoit
plus l'attrait de la nouveauté , a produit des
recettes bonnes pour la faifon , mais peu
DE FRANCE. 181
"
confidérables on l'a réfervé pour l'hiver ;
& il fera long - temps , quoiqu'on en
dife , une des reffources du Théâtre lyrique.
Au furplus , eft-ce par l'état momentané
de la recette d'une faifon , qu'on doit juger
idu fuccès plus ou moins durable d'un genre
qui vient de s'établir ? Et quand même un
peuple , accoutumé à une mufique dont la
force confiftoit dans le bruit , & l'expreffion
dans les cris , auroit été moins fenfible à
l'harmonie lucide & pure , à la mélodie
naturelle & touchante de la mufique Italienne
, en feroit-elle moins la mufique par
excellence , de l'aveu de toute l'Europe ?
- L'habitude , le préjugé , le mauvais goût ,
dès long-temps établis , cèdent- ils donc fi
aifément la place ? Un parti nombreux &
puiffant que s'étoit fait la mufique Allemande
, & qui tenoit au moins par vanité à
l'objet de fon enthouſiaſme , dévoit - il être
tout- à- coup diffuadé ou diffipé ? Ne devoitpas
même redoubler de chaleur & d'obftination
dans ce moment de crife ? Et au
milieu de tant d'obftacles , n'eft-il pas étonnant
que cette mufique nouvelle , qu'on
déclaroit fi hautement indigne d'occuper le
Théâtre héroïque , s'y foit établie en un
jour ? Le public fage & impartial , qui ne
demande que du plaifir , l'a accueillie avec
transport & comme naturalifée. C'en eft
*
il
182 MERCURE
affez : le temps fera le refte. Ce fera lorſque
plufieurs ouvrages du même genre auront
habitué nos oreilles aux charmes de cette
mufique , c'eft alors qu'on verra fi elle a fur
nous les mêmes droits que fur le reste de
l'Europe , qu'elle enchante depuis un fiècle ,
& qui ne paroît pas encore difpofée à lui
préférer la Mufique de M. Gluck.
J
1
On a voulu nous faire croire que les Italiens
eux-mêmes étoient raffafiés , excédés ,
ennuyés de leur mufique ;. & parmi ceux
qui l'avoient profcrite, on a cité le Père Martini.
J'ai cru devoir le citer à mon tour ;
& l'on a vu s'il avoit jamais entendu exclure
du Théâtre la mufique Italienne , & yſubftituer
la mufique Allemande. Mais comment
le concilier avec lui -même ? Comme
l'on concilie la colère & la tendreffe d'un
père qui veut bien châtier fon enfant lorfqu'il
donne dans des écarts , mais qui ne
veut pas le bannir.
"
*
Le chant Italien , trop brillanté , trop
maniéré , déplaît au Père Martini : il nous
déplaît de même. Il blâme les Compofiteurs
modernes d'avoir trop adhéré aux fantaiſies
des chanteurs , & félicite M. Gluck
de n'avoir pas eu cette complaifance , & il
a bien raifon. Mais comme tout n'eft pas
maniéré, brillanté dans la mufique Italienne ,
& qu'elle a des beautés fans nombre du
genrele plus fimple & le plus fublime, il ne
DE FRANCE. 183
les confond pas avec les faux brillans ; & il
demande en même- temps qu'on la corrige
& qu'on la préfère à toutes les mufiques
du monde. On va le voir dans cette même
lettre qu'il a écrite à un zélateur paffionné de
M. Gluck , & qu'on nous a tant - annoncée
comme un arrêt foudroyant pour la muſique
Italienne.
•
" Dans le temps paffé , dit le Père Martini
, on n'avoit pas la même complaifance
pour les chanteurs. Vinci , Bononcini ,
» Scarlati , Marcello , Porpora , étoient
» parvenus , fur- tout dans leur récitatif d'une
expreffion vive & forte , par la feule éner-
» gie de la modulation , à exciter des émo-
» tions extraordinaires , juſques à faire pâ-
» lir les auditeurs , & à leur arracher des
» larmes ..
"
Voilà d'abord , felon le Père Martini ,
la mufique tragique inventée & floriffante
en Italie , fort long- temps avant M. Gluck.
« Si de nos jours , ajoute - t-il , on réu-
» niffoit ce mérite de la mufique vocale ,
» avec la vivacité de la mufique inftrumen-
» tale moderne , ô le bel enfemble que cela
» feroit ! & quel plaifir il en résulteroit
pour les auditeurs !
Ce fouhait du bon Père n'étoit donc pas
encore rempli le 17 Février 1777 , quoique
M. Gluck eût déjà compofé fes chefd'oeuvres
: Phomme que demandoit le Père
•
184
MERCURE
Martini , pour procurer à la mufique Italienne
tous les avantages qu'avoit celle des
Grecs , n'étoit donc pas encore trouvé
quoique l'un de nos oracles eût annoncé
fon avènement.
>
Ecoutons à préfent 1 Père Martini parlant
du caractère effent ; & diftinctif de la
mufique Italienne , de cette mufique qu'il
avoit procrite , s'il eût fallu en croire les partifans
de M. Gluck ,
و د
و د
« Parmi les avantages de notre mufique
» Italienne , il y a trois qualités qui la dif
tinguent particulièrement ; favoir , la mé-
» lodie , l'harmonie & les modulations. La
» mélodie Italienne de nos jours eft plus
» infinuante & plus propre que la Françoiſe
» à émouvoir les paffions , parce que celle-
» ci conferve en grande partie le ftyle & le
goût de la mélodie qui étoit en ufage , il
» y a plus de cent ans , en Italie. Et en
» effet , comment fe font rendus fi fameux
» les deux grands Compofiteurs & Maîtres
» Saxons , je veux dire George- Frederick
» Handel & Jean- Adolphe Haffe , fi ce n'eft
après avoir tous les deux épuré leur ftyle
» en Italie , & l'avoir accommodé au génie
» Italien ? ( Avis à M. Gluck ) . On fait la
و د
"
réputation que le premier s'eft acquife
» dans les Opéras qu'il a compofés à Rome ,
» àFlorence & à Naples , après s'être formé
» le goût en Italie . On connoît auffi le fucDE
FRANCE. 185
:.
"
» cès qu'ont eu le grand nombre d'ouvrages
compofés par le fecond , pour les diffé-
» rens Théâtres d'Italie , depuis qu'il fut allé
à Naples & qu'il fe fut perfectionné à
» l'école du célèbre Alexandre Scarlati ».
Voilà deux Compofiteurs Allemands ,
fort différents de M. Gluck, loués par le Père
Martini , pour avoir pris en Italie le ftyle & le
goût Italien , & cela dans la lettre écrite au
grand Ami de M. Gluck.:
ود
30
"
11
Perimettez- moi , Monfieur , lui dit- il
» encore , de vous expofer une difficulté
qui me roule depuis long - temps dans
l'efprit , & qui , relativement à ce qui fe
fait de nos jours , mérite une très-férieufe
» réflexion . Je veux parler de l'ufage im-
» modéré des diffonnances.... Je penfe
» que les diffonnances font & ont du toujours
être tudes & déplaifantes à l'oreille ,
» parce que de leur nature elles font difcordantes
; & que de notre temps elles
» aient changé de nature & feient devenues
agréables , je ne puis me le perfuader.
» Les diffonnances ne font bonnes qu'à exprimet
les fentimens les plus amers , &
les mouvemens de l'âme les plus violens
» & les plus douloureux. Comment donc fe
» fait il , que pour exprimer les affections
» de l'âme les plus délicates & les plus
» tendres , on emploie diffonnances fur dif-
» fonnances ? Ce fcrupule n'a jamais ceffé
"
186
MERCURE
» de m'affliger , & je le foumets à la fageſſe
» de votre jugement profond
"".
C'eft ainfi que le Père Martini prend
congé de l'admirateur de M. Gluck ; & le
bon Père a dit lui -même à M. le Comte
Marcelli , que cet article fur les diffonnances
n'étoit rien moins que favorable au Compofiteur
Allemand. Le compliment qu'il
lui a fait dans une vifite qu'il en a reçue ,
ni les éloges qu'il lui donne , en répondant
à l'un de fes Amis , ne devoient donc pas
être pris à la lettre , & en les citant , il
n'auroit pas fallu diffimuler ce qui les réduifoit
à leur jufte valeur.
Voilà , Monfieur , une lettre bien longue
; mais il faut plus de temps pour démêler
un fophifme que pour le faire ; &
lorfqu'on n'a pas le droit d'être tranchant ,
on ne peut guère être laconique. Si l'on
m'en croit , nous laifferons déformais les
deux genres de mufique fe difputer la faveur
du public , qui feul en doit être l'arbitre
& le jufte appréciateur.
J'ai l'honneur d'être , &c.
Fermer
Résumé : LETTRE de M. Marmontel à M. de la Harpe.
Dans sa lettre à M. de la Harpe, M. Marmontel traite de la réception critique de l'essai du Prince Belofelski sur la musique italienne, qui a provoqué des débats, notamment parmi les partisans de Christoph Willibald Gluck. Un critique anonyme remet en question les comparaisons entre compositeurs italiens et dramaturges français, ainsi que la qualification de Pergolèse comme le plus éloquent des compositeurs. Marmontel définit l'éloquence musicale comme la capacité de transmettre rapidement et fortement des sentiments profonds. Il conteste également l'attribution à Gluck de la création de la véritable tragédie lyrique, affirmant que ce titre revient à Jean-Baptiste Lully et Jean-Philippe Rameau. Marmontel compare les œuvres de Gluck et Rameau, notant que la musique de Gluck est appréciée pour sa véhémence et sa force harmonique, mais pas nécessairement pour son innovation. Le texte souligne l'importance de connaître le niveau d'expertise des critiques pour évaluer la valeur de leurs avis. Le critique réfute diverses critiques sur des œuvres de Piccini, expliquant les intentions musicales et poétiques derrière ces compositions. Il discute également de la relation entre la poésie et la musique, en prenant pour exemple un monologue de Quinault mis en musique par Lully. Le texte compare les pratiques théâtrales en Italie et en France, soulignant que la musique italienne, même adaptée à des paroles françaises, peut être appréciée durablement. Il note que les Français apprécient les œuvres anciennes et que la rareté des nouveautés les pousse à rester fidèles à celles-ci. Le succès de l'opéra 'Roland' de Quinault à Paris est mentionné, ainsi que la comparaison des goûts musicaux en France et en Italie. Le Père Martini critique le chant italien trop maniéré mais reconnaît ses beautés et souhaite une fusion avec la vivacité de la musique instrumentale moderne. Il admire les compositeurs italiens comme Vinci et Scarlatti pour leur expression vive et forte. Le texte met en avant les caractéristiques distinctives de la musique italienne, telles que la mélodie, l'harmonie et les modulations, qui la rendent plus apte à émouvoir les passions comparée à la musique française. Deux compositeurs allemands, George-Frederick Haendel et Jean-Adolphe Hasse, ont perfectionné leur style en Italie sous l'influence de maîtres italiens comme Alessandro Scarlatti. Le Père Martini exprime des réserves sur l'usage des dissonances dans la musique moderne, les jugeant inappropriées pour exprimer des sentiments délicats et tendres.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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647
p. 286-293
Essai sur la Musique, [titre d'après la table]
Début :
Essai sur la Musique, deux volumes in-4o. orné d'un grand nombre de Figures & [...]
Mots clefs :
Musique, Ouvrage, Grecs, Chansons, Livre, Temps, Romains, Nombre, Poètes, Musiciens
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Essai sur la Musique, [titre d'après la table]
Efai fur la Mufique , deux volumes in- 40.
orné d'un grand nombre de Figures &
de Chanfons notées , propofé par foufcription
. L'Ouvrage fera divifé en cinq
Livres.
LIVRE PREMIER .
CH. Ier, De la Mufique en général .
CH. II. Sa Divifion.
CH. III.
CH . IV .
CH. V.
CH . VI .
CH. VII.
CH . VIII.
CH, IX .
CH. X.
CH . XI .
CH. XII.
Divifion de la Mufique inftrumentale
ou pratique.
Antiquité de la Mufique.
Comment elle fut trouvée.
Des premiers Chants confacrés
à Dieu.
De la Mufique après le Déluge.
Dans les Funérailles des Hébreux
& des Égyptiens.
Quelle connoiffance Moïfe eut
de la Mufique.
De la Mufique du temps de
David.
Du temps de Salomon.
Depuis Salomon jufqu'à Cyrus.
DE FRANCE. 287
CH. XIII. De la Mufique dans les Repas ,
les Vendanges & les Obféques.
CH. XIV. De la Mufique des Chaldéens
CH. XV .
CH. XVI.
& autres Orientaux .
De celle des Égyptiens.
De celle des Grecs.
CH. XVII. De celle des Romains.
CH. XVIII . De la Mufique en Italie .
CH. XIX. De la Saltation , ou Art de la
Pantomime.
CH. XX.
CH. XXI.
Des Jeux publics des Grecs &
des Romains.
Des Acclamations & Applau
diffemens chez les Anciens,
CH. XXII . De la Mufique depuis les Gau
lois jufqu'à nous,
CH. XXIII . Explication des Signes & Caractères
de la Mufique an
cienne , depuis le quatorzième
Siècle environ , juf
qu'au feizième .
CH. XXIV . De la Mufique & des Inftru-
CH. Ier,
CH. II.
mens des Chinois.
LIVRE SE CON D,
Poëtes Muficiens , Grecs &
Romains , avec une Notice
de leurs Vies & de leurs
Ouvrages.
Muficiens Grecs & Romains,
28 . MERCURE
CH. III .
CH. IV .
CH. V.
CH . VI
CH. VII.
CH. VIII.
CH. IX .
Auteurs Grecs & Romains ,
qui ont écrit fur la Mufique.
Poëtes Lyriques , Italiens &
François.
Troubadours & autres Poëtes
Provençaux , avec quelques,
unes de leurs Chanfons.
Compofiteurs Italiens.
Compofiteurs François.
Muficiens Italiens & François,
Auteurs Italiens & François ,
qui ont écrit fur la Mufique,
LIVRE TROISIÈME.
Ce Livre renfermera un Traité de compofition
à l'ufage des Gens du Monde , pour
les mettre à portée d'entendre cette matière ,
abftraite par elle- même , & quelquefois fort
embrouillée par les Gens de l'Art .
pas
Il faut excepter de cette Claffe : 1 ° . L'Ouvrage
d'un fameux Géomètre , qui n'a
dédaigné d'éclaircir plufieurs Principes obfcurs
de Rameau. Cet excellent Ouvrage de
M. d'Alembert, doit être le Guide des jeunes
Compofiteurs. 2 ° . Les favantes Differtations
de M. l'Abbé Arnaud , de l'Académie
Françoiſe & de celle des Infcriptions &
Belles- Lettres , qui fait allier le goût le plus
délicat , aux plus profondes connoiffances
dans plufieurs genres ; & que l'on preſſe en
vain depuis long-temps de mettre au jour
les
DE FRANCE. 289
les fruits de fes laborieufes recherches.
3º. Les Ouvrages de M. l'Abbé Rouſſier , à
connu par la clarté qu'il répand dans fes
Ecrits , & particulièrement dans fon excellent
Mémoire fur la mufique des Anciens.
1 eût été plus heureux pour le Public , qu'il
eût voulu remplir la tâche que nous avons
hafardée ; perfonne ne pouvoit mieux s'en
acquitter que lui , & nous aurions été les
premiers à l'en remercier. 40. L'Effai fut
' Union de la Poéfie & de la Mufique , pat
M. le Chevalier de Chaftellux , de l'Académie
Françoife ; Ouvrage auffi bien fenti
que raifonné , & qui a fervi de fignal à la
dernière révolution de la mufique en France.
C'eft à lui que l'on doit , peut- être , les réflexions
que nos Poëtes lyriques & nos nouveaux
Muficiens , ont commencé à faire fut
un Art , qui , malgré les chef- d'oeuvres.de
Quinault , de Lully & du grand Rameau ,
n'étoit encore qu'à fon enfance , & depuis
ce temps-là s'aggrandit de jour en jour.
5º. L'Ellai fur la révolution de la Mufique
en Françe , par M. de Marmontel , de l'Académie
Françoife ; Ouvrage que l'on n'a tant
critiqué , que parce qu'on ne l'a pas affez
médité , & qui mérite , à tant de titres ,
l'eftime & les éloges des Lecteurs fans par
tialité , & c.
as Septembre 1778.
N
290
MERCURE
LIVRE QUATRIÈME,
Il comprendra l'Hiftoire des Chanfons
depuis celles des Anciens jufqu'aux nôtres.
On y en a inféré un grand nombre , qui ont
paru dignes d'être fauvées de l'oubli, & on en
trouvera de plufieurs fiècles , afin de pouvoir
juger de l'efprit qui régnoit aux temps de
ces différentes époques des Arts : on en
trouvera auffi une grande quantité de Provençales
, dont plufieurs remontent jufqu'au
temps des Troubadours. On a déchiffré les
anciens Airs du mieux qu'on a pu´, & cè
n'eft pas fans peine qu'on y eft parvenu.
Plufieurs de ces Airs font charmans , & au
ront le mérite de la nouveauté. Pour en faire
fentir l'harmonie , on en a mis le plus grand
nombre à quatre parties , & on efe affuret
que l'effet en eft agréable , lorfqu'on les
exécute avec précifion , & fur- tout à demivoix.
Les trois parties ajoutées , ne font
point obligées ; ainfi ces Chanfons pour ~
font fe chanter à voix feule , quand on le
voudra.
On y trouvera plufieurs exemples de la
mufique des Grecs. Les Airs ont été déchiffrés
par le favant M. Burette , & on
pourra les exécuter à quatre parties , quoique
les Grecs ne les aient jamais entendus
de cette manière. Par- là , on a voulu prouver
que cette mufique étoit fufceptible de.
DE FRANCE.
la plus belle harmonie ; qu'il est étonnant
que les Grecs ne l'aient pas connue , &
qu'ils font impardonnables s'ils l'ont connue
& rejettée .
On n'a épargné ni peines ni foins , pour
que cette partie de l'Ouvrage parut intéreſ
fante aux Lecteurs.
LIVRE CINQUIÈME.
Ce dernier Livre renfermera l'Hiftoire
de tous les Inftrumens de mufique , connus
depuis plus de deux mille ans. Il fera orné
d'Eftampes faites avec foin , qui repréſenteront
tous ces Inftrumens , & enfeigneront
à les monter & à les accorder. L'Auteur a
reçu les plus grands fecours en ce genre ,
des plus habiles Maîtres pour les Inftrumens
connus de notre temps , & s'empreffera de
publier la reconnoiffance qu'il leur doir.
Enfin , on n'a rien négligé pour rendre
cet Effai digne des bontés du Public . L'envie
feule d'être utile , a pu réfoudre l'Auteur
à dépouiller tous les Livres & Manufcrits
de la Bibliothèque du Roi , qui traitent
de la mufique , ainfi que toutes les richeſſes
de M. le Duc de la Vallière , & de M. le
Marquis de Paulmy , en ce genre. La feule
récompenfe qu'il ofe en attendre , c'eſt la
gloire d'avoir été utile.
Les frais qu'entraîne une pareille Edition ,
ornée de beaucoup de Figures , & d'une
Nij
291 MERCURE
grande quantité de Chanfons gravées avec
le plus grand foin , ont déterminé les Édireurs
à propofer cet Ouvrage par foufcription.
Le Public peut compter fur la plus
grande exactitude à remplir les conditions
que l'on va lui propofer.
Il y aura deux volumes in -4° , ornés de
figures & d'un grand nombre de Chanfons
à quatre parties ; & pour la commodité
de ceux qui voudront les exécuter , on
joindra à chaque exemplaire quatre Parties
féparées de ces Chanfons.
Les deux volumes & les quatre parties
féparées , coûteront aux Soufcripteurs la
fomme de quarante- huit livres , dont un
louis en foufcrivant , & un louis en recevant
l'Ouvrage , au plus tard à Pâques prochain ,
& peut-être beaucoup plus tôt,
Ceux qui n'auront pas fouferit paieront
foixante & douze livres , & il ne fera tiré
que très-peu d'exemplaires par de - là le
nombre néceffaire pour remplir les foufcriptions.
On pourra foufcrire pour la France jufqu'au
premier Novembre prochain , & pour
Etranger jufqu'au premier Décembre faivant.
Ceux qui foufcriront pour douze exemplaires
, auront le treizième fans payer.
On ſouſcrit à Rome , chez M. Lefevre de
Revel , chez M, Digne , Conful de France ;
DE FRANCE. 293
à Londres, chez M. Swinton & Compagnie ,
Editeur du Courrier de l'Europe; aux Deux-
Ponts , à l'Imprimerie Ducale ; & à Paris
chez MM. Née & Mafquelier , Graveurs ,
rue des Francs - Bourgeois , Place Saint - Michel
; de la Foffe , Graveur , rue du Petit-
Caroufel ; Ruault , Libraire , rue de la
Harpe.
Cet Ouvrage eft de M. de Laborde. Ses
talens & fes connoiffances en mufique , lui
donnent bien le droit d'être l'Hiftorien d'un
Art qu'il a cultivé toute fa vie avec fuccès ,
& fon amour pour les Arts doit intéreffer
tous les Artiftes à fes travaux.
orné d'un grand nombre de Figures &
de Chanfons notées , propofé par foufcription
. L'Ouvrage fera divifé en cinq
Livres.
LIVRE PREMIER .
CH. Ier, De la Mufique en général .
CH. II. Sa Divifion.
CH. III.
CH . IV .
CH. V.
CH . VI .
CH. VII.
CH . VIII.
CH, IX .
CH. X.
CH . XI .
CH. XII.
Divifion de la Mufique inftrumentale
ou pratique.
Antiquité de la Mufique.
Comment elle fut trouvée.
Des premiers Chants confacrés
à Dieu.
De la Mufique après le Déluge.
Dans les Funérailles des Hébreux
& des Égyptiens.
Quelle connoiffance Moïfe eut
de la Mufique.
De la Mufique du temps de
David.
Du temps de Salomon.
Depuis Salomon jufqu'à Cyrus.
DE FRANCE. 287
CH. XIII. De la Mufique dans les Repas ,
les Vendanges & les Obféques.
CH. XIV. De la Mufique des Chaldéens
CH. XV .
CH. XVI.
& autres Orientaux .
De celle des Égyptiens.
De celle des Grecs.
CH. XVII. De celle des Romains.
CH. XVIII . De la Mufique en Italie .
CH. XIX. De la Saltation , ou Art de la
Pantomime.
CH. XX.
CH. XXI.
Des Jeux publics des Grecs &
des Romains.
Des Acclamations & Applau
diffemens chez les Anciens,
CH. XXII . De la Mufique depuis les Gau
lois jufqu'à nous,
CH. XXIII . Explication des Signes & Caractères
de la Mufique an
cienne , depuis le quatorzième
Siècle environ , juf
qu'au feizième .
CH. XXIV . De la Mufique & des Inftru-
CH. Ier,
CH. II.
mens des Chinois.
LIVRE SE CON D,
Poëtes Muficiens , Grecs &
Romains , avec une Notice
de leurs Vies & de leurs
Ouvrages.
Muficiens Grecs & Romains,
28 . MERCURE
CH. III .
CH. IV .
CH. V.
CH . VI
CH. VII.
CH. VIII.
CH. IX .
Auteurs Grecs & Romains ,
qui ont écrit fur la Mufique.
Poëtes Lyriques , Italiens &
François.
Troubadours & autres Poëtes
Provençaux , avec quelques,
unes de leurs Chanfons.
Compofiteurs Italiens.
Compofiteurs François.
Muficiens Italiens & François,
Auteurs Italiens & François ,
qui ont écrit fur la Mufique,
LIVRE TROISIÈME.
Ce Livre renfermera un Traité de compofition
à l'ufage des Gens du Monde , pour
les mettre à portée d'entendre cette matière ,
abftraite par elle- même , & quelquefois fort
embrouillée par les Gens de l'Art .
pas
Il faut excepter de cette Claffe : 1 ° . L'Ouvrage
d'un fameux Géomètre , qui n'a
dédaigné d'éclaircir plufieurs Principes obfcurs
de Rameau. Cet excellent Ouvrage de
M. d'Alembert, doit être le Guide des jeunes
Compofiteurs. 2 ° . Les favantes Differtations
de M. l'Abbé Arnaud , de l'Académie
Françoiſe & de celle des Infcriptions &
Belles- Lettres , qui fait allier le goût le plus
délicat , aux plus profondes connoiffances
dans plufieurs genres ; & que l'on preſſe en
vain depuis long-temps de mettre au jour
les
DE FRANCE. 289
les fruits de fes laborieufes recherches.
3º. Les Ouvrages de M. l'Abbé Rouſſier , à
connu par la clarté qu'il répand dans fes
Ecrits , & particulièrement dans fon excellent
Mémoire fur la mufique des Anciens.
1 eût été plus heureux pour le Public , qu'il
eût voulu remplir la tâche que nous avons
hafardée ; perfonne ne pouvoit mieux s'en
acquitter que lui , & nous aurions été les
premiers à l'en remercier. 40. L'Effai fut
' Union de la Poéfie & de la Mufique , pat
M. le Chevalier de Chaftellux , de l'Académie
Françoife ; Ouvrage auffi bien fenti
que raifonné , & qui a fervi de fignal à la
dernière révolution de la mufique en France.
C'eft à lui que l'on doit , peut- être , les réflexions
que nos Poëtes lyriques & nos nouveaux
Muficiens , ont commencé à faire fut
un Art , qui , malgré les chef- d'oeuvres.de
Quinault , de Lully & du grand Rameau ,
n'étoit encore qu'à fon enfance , & depuis
ce temps-là s'aggrandit de jour en jour.
5º. L'Ellai fur la révolution de la Mufique
en Françe , par M. de Marmontel , de l'Académie
Françoife ; Ouvrage que l'on n'a tant
critiqué , que parce qu'on ne l'a pas affez
médité , & qui mérite , à tant de titres ,
l'eftime & les éloges des Lecteurs fans par
tialité , & c.
as Septembre 1778.
N
290
MERCURE
LIVRE QUATRIÈME,
Il comprendra l'Hiftoire des Chanfons
depuis celles des Anciens jufqu'aux nôtres.
On y en a inféré un grand nombre , qui ont
paru dignes d'être fauvées de l'oubli, & on en
trouvera de plufieurs fiècles , afin de pouvoir
juger de l'efprit qui régnoit aux temps de
ces différentes époques des Arts : on en
trouvera auffi une grande quantité de Provençales
, dont plufieurs remontent jufqu'au
temps des Troubadours. On a déchiffré les
anciens Airs du mieux qu'on a pu´, & cè
n'eft pas fans peine qu'on y eft parvenu.
Plufieurs de ces Airs font charmans , & au
ront le mérite de la nouveauté. Pour en faire
fentir l'harmonie , on en a mis le plus grand
nombre à quatre parties , & on efe affuret
que l'effet en eft agréable , lorfqu'on les
exécute avec précifion , & fur- tout à demivoix.
Les trois parties ajoutées , ne font
point obligées ; ainfi ces Chanfons pour ~
font fe chanter à voix feule , quand on le
voudra.
On y trouvera plufieurs exemples de la
mufique des Grecs. Les Airs ont été déchiffrés
par le favant M. Burette , & on
pourra les exécuter à quatre parties , quoique
les Grecs ne les aient jamais entendus
de cette manière. Par- là , on a voulu prouver
que cette mufique étoit fufceptible de.
DE FRANCE.
la plus belle harmonie ; qu'il est étonnant
que les Grecs ne l'aient pas connue , &
qu'ils font impardonnables s'ils l'ont connue
& rejettée .
On n'a épargné ni peines ni foins , pour
que cette partie de l'Ouvrage parut intéreſ
fante aux Lecteurs.
LIVRE CINQUIÈME.
Ce dernier Livre renfermera l'Hiftoire
de tous les Inftrumens de mufique , connus
depuis plus de deux mille ans. Il fera orné
d'Eftampes faites avec foin , qui repréſenteront
tous ces Inftrumens , & enfeigneront
à les monter & à les accorder. L'Auteur a
reçu les plus grands fecours en ce genre ,
des plus habiles Maîtres pour les Inftrumens
connus de notre temps , & s'empreffera de
publier la reconnoiffance qu'il leur doir.
Enfin , on n'a rien négligé pour rendre
cet Effai digne des bontés du Public . L'envie
feule d'être utile , a pu réfoudre l'Auteur
à dépouiller tous les Livres & Manufcrits
de la Bibliothèque du Roi , qui traitent
de la mufique , ainfi que toutes les richeſſes
de M. le Duc de la Vallière , & de M. le
Marquis de Paulmy , en ce genre. La feule
récompenfe qu'il ofe en attendre , c'eſt la
gloire d'avoir été utile.
Les frais qu'entraîne une pareille Edition ,
ornée de beaucoup de Figures , & d'une
Nij
291 MERCURE
grande quantité de Chanfons gravées avec
le plus grand foin , ont déterminé les Édireurs
à propofer cet Ouvrage par foufcription.
Le Public peut compter fur la plus
grande exactitude à remplir les conditions
que l'on va lui propofer.
Il y aura deux volumes in -4° , ornés de
figures & d'un grand nombre de Chanfons
à quatre parties ; & pour la commodité
de ceux qui voudront les exécuter , on
joindra à chaque exemplaire quatre Parties
féparées de ces Chanfons.
Les deux volumes & les quatre parties
féparées , coûteront aux Soufcripteurs la
fomme de quarante- huit livres , dont un
louis en foufcrivant , & un louis en recevant
l'Ouvrage , au plus tard à Pâques prochain ,
& peut-être beaucoup plus tôt,
Ceux qui n'auront pas fouferit paieront
foixante & douze livres , & il ne fera tiré
que très-peu d'exemplaires par de - là le
nombre néceffaire pour remplir les foufcriptions.
On pourra foufcrire pour la France jufqu'au
premier Novembre prochain , & pour
Etranger jufqu'au premier Décembre faivant.
Ceux qui foufcriront pour douze exemplaires
, auront le treizième fans payer.
On ſouſcrit à Rome , chez M. Lefevre de
Revel , chez M, Digne , Conful de France ;
DE FRANCE. 293
à Londres, chez M. Swinton & Compagnie ,
Editeur du Courrier de l'Europe; aux Deux-
Ponts , à l'Imprimerie Ducale ; & à Paris
chez MM. Née & Mafquelier , Graveurs ,
rue des Francs - Bourgeois , Place Saint - Michel
; de la Foffe , Graveur , rue du Petit-
Caroufel ; Ruault , Libraire , rue de la
Harpe.
Cet Ouvrage eft de M. de Laborde. Ses
talens & fes connoiffances en mufique , lui
donnent bien le droit d'être l'Hiftorien d'un
Art qu'il a cultivé toute fa vie avec fuccès ,
& fon amour pour les Arts doit intéreffer
tous les Artiftes à fes travaux.
Fermer
Résumé : Essai sur la Musique, [titre d'après la table]
L'ouvrage 'Efai fur la Mufique' est structuré en deux volumes et cinq livres. Le premier livre analyse l'histoire et les pratiques musicales à travers différentes époques et cultures, couvrant la musique instrumentale, religieuse, funéraire, ainsi que celle associée aux repas, vendanges et obsèques. Il explore également la musique des Chaldéens, Égyptiens, Grecs, Romains et autres civilisations anciennes. Le deuxième livre se focalise sur les poètes musiciens grecs et romains, ainsi que sur les compositeurs italiens et français. Le troisième livre offre un traité de composition musicale accessible au grand public, recommandant des ouvrages de d'Alembert, l'abbé Arnaud, l'abbé Roussier, le chevalier de Chastellux et Marmontel. Le quatrième livre retrace l'histoire des chansons depuis l'Antiquité jusqu'aux époques modernes, incluant des airs grecs et des chansons provençales. Le cinquième livre traite de l'histoire des instruments de musique connus depuis plus de deux mille ans, accompagné d'illustrations et de conseils techniques d'experts. L'auteur, M. de Laborde, a consulté divers livres et manuscrits de la Bibliothèque du Roi, ainsi que les collections du Duc de la Vallière et du Marquis de Paulmy. L'ouvrage est enrichi de nombreuses figures et chansons gravées avec soin. Pour couvrir les frais d'édition, l'ouvrage est proposé par souscription à un coût de quarante-huit livres pour les souscripteurs, payables en deux fois, et soixante-douze livres pour les non-souscripteurs. Les souscriptions sont ouvertes jusqu'au 1er novembre en France et jusqu'au 1er décembre à l'étranger, avec des réductions pour les achats de douze exemplaires. Les souscriptions peuvent être effectuées à Rome, Londres, Deux-Ponts et Paris auprès de plusieurs libraires et graveurs mentionnés.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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648
p. 7-28
DE J. J. ROUSSEAU.
Début :
Ce seroit une chose également curieuse & intéressante, de suivre, dans tout le [...]
Mots clefs :
Jean-Jacques Rousseau, Homme, Perfectibilité, Hommes, Discours, Lettres, Musique, Société, Paradoxe, Nature, Auteur, Livre, Droit, Vérité, Esprit, Idées, Force, Philosophie, Éloquence, Écrivain, Raison, Chaleur, Émile, Imagination, Sentiment
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texteReconnaissance textuelle : DE J. J. ROUSSEAU.
DE J. J. ROUSSEAU.
CE SEROIT une chofe également curieuſe
& intéreffante , de fuivre , dans tout le
cours de la vie de Rouffeau , les rapports
de fon caractère avec fes Ouvrages , d'étu
dier à la fois l'homme & l'écrivain , d'obferver
à quel point l'humeur & la myfantropie
de l'un a pu influer fur le ftyle de
l'autre , & combien cette fenfibilité d'imagination
qui , dans la conduite , fait fi
fouvent reffembler l'homme à un enfant ,
fert à l'élever au- deffus des autres hommes
dans fes écrits. C'eft fous ce point de vue
que le Philofophe fe plaît à étudier les
perfonnages extraordinaires , & s'il préfère
cette recherche inftructive à la
pompe
menfongère du Panégyrique , ce n'eft pas
que la louange lui foit importune , c'eft que
la vérité lui eft chère. S'il veut être le juge
des hommes célèbres , ce n'eft pas pour en
être le détracteur ; c'eft pour apprendre à
connoître l'humanité , qu'il faut fur- tout
obferver dans ce qu'elle a produit de grand..
Ce n'eft pas par un fentiment d'orgueil ou
d'envie qu'il obferve les fautes & les foibleffes
, c'eft au contraire pour en montrer
la caufe & l'excufe ; & le réfultat de cet
examen , qui fait voir le bien & le mal ,
A iv
8 MERCURE
nés tous deux de la inême fource , eft une
leçon d'indulgence .
Mais quand on feroit sûr d'être exactement
inftruit des faits , & de ne rien don
ner à l'efprit de parti , ( deux conditions
indifpenfables pour toute efpèce de jugement
, & dont pourtant on s'embarraffe
fort peu , tant on eft preffé de juger ) il
ne faudroit pas encore choifir le moment
où l'on vient de perdre un Ecrivain célèbre
, pour foumettre fa mémoire à cet examen
philofophique , qui ne fépare point
la perfonne & les ouvrages. Le talent
comme on l'a dit ailleurs , n'eft jamais plus
intéreffant qu'au moment où il difparoît
pour toujours. Auparavant on fouffroit qu'il
fût déchiré pour l'amufement de la malignité
; à peine alors veut-on permettre qu'il
foit jugé pour l'inftruction ; & fi , pendant
la vie , les torts de l'homme nuifent à la
renommée de l'Écrivain , c'eft tout le contraire
après la mort : cette renommée
couvre tout de fon éclat , & la poftérité qui
jonit des écrits , prend fous fa protection
l'Auteur dont elle a recueilli l'héritage.
D'ailleurs , il faut l'avouer , ce fentiment
eft équitable. A l'inftant où l'homme fupérieur
nous eft enlevé par la mort , il
femble qu'on ne doit rien fentir que fa
perte. La tombe follicite l'indulgence en
infpirant la douleur , & il y a un temps
DE FRANCE. 2
à donner au deuil du Génie , avant de
fonger à le juger.
Bornons - nous donc à jeter un coup - d'oeil
rapide fur les productions du Citoyen de
Genève , devenu l'un des ornemens de la
Littérature françoife.
. Il commença tard à écrire , & ce fut
pour lui un avantage réel qu'il dut à des
circonftances malheureuſes. Condamné depuis
l'enfance à mener une vie pauvre , laborieufe
& agitée, il eut tout le tems d'exercer
fon efprit par l'étude , & fon coeur
par les paffions ; & l'un & l'autre débordoient
, pour ainfi dire , d'idées & de fentimens
, forfqu'il fe préfenta une occafion
de les répandre. Aufli parut- il riche , parce
qu'il avoit amaffé long- temps , & cette terre
qui étoit neuve n'en fut que plus féconde.
Communément on écrit trop tôt ; & , fi
l'on en excepte les ouvrages d'imagination ,
dans lefquels les effais font pardonnables
à la jeuneffe , comme les premières études
à un Peintre , il faudroit d'ailleurs étudier
lorfqu'on eft jeune , & compofer lorſqu'on
eft mûr. L'efprit des jeunes Auteurs n'eft
guères que de la mémoire ; leur jugement
n'eſt pas formé , & leur goût n'eft pas fûr.
Ils affoibliffent les idées d'autrui ou exagèrent
les leurs , parce qu'ils manquent également
de meſure & de choix. Auffi , tandis
qu'il eft affez commun de voir à cet
A v
101 MERCURE
âge du talent pour la poéfie , rien n'eft plus
rare que de voir un jeune homme en état
d'écrire une bonne page de profe.
Le premier ouvrage de Rouffeau eft ce
lui qu'il a le plus élégamment écrit, & c'eſt
le moins eftimable de tous. On fait qu'une
queftion fingulière , propofée par une Académie
, & qui peut-être n'auroit pas dû
l'être , donna lieu à ce fameux Difcours
qui commença la réputation de Rouffeau ,.
& qui ne prouvoit que le talent affez facile.
de mettre de l'efprit dans un paradoxe . Ce
Difcours , où l'on prétendoit que les arts
& les fciences avoient corrompu les incurs
n'étoit qu'un fophifme continuel , fondé fure
cet artifice ſi commun & fiaifé , de ne pré .
fenter qu'un côté des objets & de les mon
trer fous un faux jour. Il eft ridicule d'ima
giner que l'on puiffe corrompre fon âme
en cultivant fa raifon. Le principe d'erreut
qui règne dans tout le Difcours , confifte à
fuppofer que le progrès des arts & la cor
ruption des moeurs , qui vont ordinairement
enfemble , font l'un à l'autre comme lá
caufe eft à l'effet ..Point du tout. L'homme
neft point corrompu parce qu'il eft éclairés ;
mais quand il eft corrompu , il peut fe fer
vir , pour ajouter à fes vices , de ces mêmes
lumières qui pouvoient ajouter à fes vertus
La corruption vient à la fuite de la puif
fance & des richeffes , & la puiflance &c less
1
•
DE FRANCE.
richeffes produifent en même temps les
arts qui embelliffent la fociété . Or , il eft.
de la nature de l'homme d'ufer de fa force
en tout fens . Ainfi les moyens de dépravation
ont dû fe multiplier avec fes connoiffances
, comme la chaleur qui fait circuler
la fève , forme en même temps les
vapeurs qui font naître les orages. Ce fujet ,
ainfi confidéré , pouvoit être très - philoſophique.
Mais l'Auteur ne vouloit être que
fingulier. C'étoit le confeil que lui avoit
donné un Homme de Lettres célèbre , avec
lequel il étoit alors fort lié. Quel parti
prendrez-vous ? dit il au Génevois , qui alloit
compofer pour l'Académie de Dijon .
Celui des Lettres, dit Rouffeau : Non
o'eft le pont aux- ânes. Prenez le parti con
traire , & vous verrez quel bruit vous ferez
Il en fit beaucoup en effet. Il eut l'honneur
affez rare d'être d'abord réfuté par
un Souverain * ; enfuite il ent le bonheur
de trouver dans un Profeffeur de Nancy un
adverfaire très - mal-adroit : ainfi il lui arriva
ce qu'il y a de plus heureux dans une
mauvaife caufe ; fathèfe fut célèbre & mall
combattue. Il battit avec l'arme du ridicule
des Adverfaires qui avoient raifon de mauvaife
grâce. D'ailleurs , la difcuffion valoit
mieux que le difcours , & Rouffeau fee
* Le feu Roi de Pologne , Staniflas
A vjj
12 MERCURE
trouvoit dans fon élément , qui étoit la
controverfe. Il vint pourtant un dernier
Adverfaire , ( M. Bordes , de Lyon ) qui
défendit la vérité avec éloquence ; mais le
Public fit moins d'accueil à fes raiſons qu'aux
paradoxes de Rouleau. La même chofe arriva
depuis, lorfque deux excellens Ecrivains,
réfutèrent , d'une manière victorieufe , fa
· Lettrefur les Spectacles. Malgré tout leur mé
rite , fuffifamment prouvé d'ailleurs par tant
de titres reconnus , le Public, qui aime mieux
être amufé qu'inftruit, & remué que convaincu,
parut goûter plus les écarts & l'enthoufiafme
de Rouffeau, que la raifon fupérieure de
fes Adverfaires. En général, le paradoxe doit
avoir cette eſpèce de vogue , & entre les
mains d'un homme de talent , il offre de
grands attraits à la multitude ; d'abord celui
de la nouveauté ; enfuite il eft affez naturel
que l'Auteur à paradoxe mette plus de
chaleur & d'intérêt dans fa caufe , que n'en
peuvent mettre dans la leur ceux qui le
réfutent. On fe paffionne volontiers pour
T'opinion qu'on a créée ; on la défend comme
fon propre bien ; au - lieu que la vérité eft
à tout le monde.
Cependant , tel fut l'effet de la première
difpute de Rouffeau fur les Arts & les
Sciences , que cette opinion , qui d'abord
n'étoit pas la fienne , & qu'il n'avoit embraffée
que pour être extraordinaire , lui
devint
propre à force de la foutenir . Après
DE FRANCE. ་ 3
avoir commencé par écrire contre les Lettres
, il prit de l'humeur contre ceux qui les
cultivoient. Il étoit poffible qu'il eût déjà
contre eux un levain d'animofité & d'aigreur.
Ce premier fuccès , plus grand qu'il
ne l'avoit attendu , lui avoit fait fentir fa
force , qui ne fe développoit qu'après avoir
été vingt ans étouffée dans l'obfcurité &
la misère . Ces vingt ans paffés à n'être rien ,
pouvoient tourmenter alors fon amour- propre
dans fes premières jouiffances ; car pour
l'homme qui fe fent au- deffus des autres ,
c'eſt un fardeau , fans doute , que d'en être
long-temps méconnu . Rouffeau ne commen
çoit que bien tardà être à fa place , & peutêtre
eft- ce là le principe de cette efpèce de
mifantropie , qui depuis ne fit que s'accroître
& fe fortifier. Il fe fouvenoit ( & cette
anecdote eft auffi certaine qu'elle eft remar
quable ) que lorfqu'il étoit Commis chez
M. D*** , il ne dînoit pas à table le jour
que les Gens de Lettres s'y raffemblaient.
Ainfi , Rouffeau entroit dans le champ de
la Littérature , comme Marius rentroit dans
Rome, refpirant la vengeance , & fe fouvenant
des marais de Minturnes .
Le Difcours fur l'inégalité n'étoit encore
qu'une fuite & un développement de fes
premiers paradoxes , & de la haine qui fembloit
l'animer contre les Lettres & les Arts.
C'est là qu'il foutint cet étrange fophifme
14 MERCURE
que
que
bon
l'homme a contredit la nature en éterre
dant & perfectionnant l'ufage des facul
tés qu'il en a reçues. Cette affertion étoit
d'autant plus extraordinaire , que Rouffeau
lui-même avouoit que la perfectibilité étoit
la différence fpécifique qui diftinguoit l'hom
me des autres animaux. Après cet aveu
comment pouvoit- il avancer que l'homme
qui penfe eft un animal dépravé ? Il n'eft pas
que l'homme foit feul , dit l'Être Suprê
me , dans les livres de Moïfe . Rouſſeau eſt
d'un avis bien différent. Il prétend que
Fhomme a été rébelle à la nature , lorfqu'il
a commencé à vivre en fociété. Il prouve:
Très bien & très-éloquemment qu'en établif
fant de nouveaux rapports avec fes fembla
bles , l'homme s'eft fait de nouveaux be
foins , qui ontproduit de nouveaux crimes ;
mais il oublie que l'homme , en mêmetemps
, s'eft ouvert une fource de nouvelles
jouiffances & de nouvelles vertus. Il oublie
que l'homme ne vit nulle part feul , & que
dans les peuplades les plus ifolées & les
plus fauvages , il y a des rapports néceffaires
& inévitables, d'où il faudroit conclure
que ceux mêmes que nous appelons fauva+
ges , font comme nous hors de la nature..
Aufli eft- il forcé d'en convenir ; mais alors.
comment prouver que l'homme étoit eſſen--
tiellement né pour vivre feul Comment
prouver qu'un état , qui peut-être n'a jamais
DE FRANCE.
eu lieu ,, dont au moins nous n'avons ni
aucun exemple , ni aucune preuve , étoit
Vetar naturel de l'homme ? D'ailleurs , e
mor de nature , qui eft très - oratoire , eft:
très- peu philofophique. Il préfente à l'ima
gination ce qu'on veut , & il échappe trop
à la définition . Il n'eft pas fait pour être
employé lorsqu'on raiforine en rigueur , part
ce qu'alors on s'apperçoit que fon accept
tion eft vague , & que c'eft prefque tou
jours un fynonyme imparfait. Rouffeau ;.
frappé des vices & des malheurs de l'hom
me en fociété , imagina qu'il eût été meil
leur & plus heureux , qu'il eût mieux reme
pli fa deftination , fi la terre eût été couverte
d'individus ifolés. Il n'examine pas
même fi cette fuppofition eft dans l'ordre
des poflibles ; & , dans le fait , fi on l'examioit
, elle fe trouveroit évidemment ab
furde. Il n'examine pas fi l'homme ayant
une tendance irréfiftible à exercer plus ou
moins fes facultés , il eft poffible de mar
quer précisément les limites où cet exercice.
doit s'arrêter , pour n'être pas ce qu'il ap
pelle une dépravation, & f , preffe lui- même:
de tracer le modèle abfolu de l'homme dè :
la nature , il feroit bien sûr d'en venit
about. Rouffeau femble dire : le mal
» eft parmi les hommes : c'eft leur faute.
A
Pourquoi les hommes font-ils enfemble
• Certes , fi chacun étoit feul , il ne feroit,
16 MERCURE
n pas de mal à autrui ». Je demande fi
ce font là des idées raiſonñables ?
Il n'y a de rapine , de brigandage , de
violence , que parce qu'il y a des proprié
tés. Rouffeau , qui veut que ce foit toujours
l'homme qui ait tort , & jamais la
nature ( comme fi , philofophiquement parlant
, l'homme & tout ce qui eft de l'homme
n'étoit
pas dans la nature , c'est- à- dire ,
dans l'ordre effentiel des chofes ) Rouffeau
prétend que la propriété eft un droit de
convention. Certes d'eft un droit naturel >
ou jamais ce mot n'a eu de fens. Quand
il n'y auroit que deux hommes fur la
terre , & que l'un des deux , rencontrant
l'autre , voudroit lui ôter le fruit qu'il auroit
cueilli , le gibier qu'il auroit tué , &
peau de bêre qui le couvriroit , celui
qui défendroit fes propriétés , les défendroit
en vertu d'un droit très- naturel , antérieur
à toute police , & né feulement du
fens intime. Rouffeau démontre très bien
que de la propriété naiffent de très grands
maux ; mais il oublie ce qui eſt tout auffi
évident ,,
que s'il n'y avoit point de propriété
, il y auroit de bien plus grands maux
encore ; que non- feulement toute fociété
feroit diffoute , ce qui , à la vérité , ne ſeroit
pas un très grand mal dans fon fyftême
; mais que les hommes ne fe rencon
treroient plus que pour fe faire la guerre ,
la
DE FRANCE.
17
se qui eft juftement le mal qu'il voudroit
éviter.
Quelle est l'origine de tous ces paradoxes
infoutenables ? L'oubli d'une vérité trèsfimple
, à laquelle ne peuvent pas s'accoutumer
les imaginations ardentes , entêtées
de la chimère d'un optimifme poffible ,
mais à laquelle pourtant la réflexion ramène
toujours : c'eft que l'homme étant à la fois
effentiellement perfectible & effentiellement
imparfait, doit également être porté
à acquérir , & néceffité à abufer. S'il lui
étoit donné d'avoir quelque chofe d'incorruptible
, ce ne feroit plus une qualité humaine
, ce feroit un attribut de la divinité.
Il réfulte que , bien loin de vouloir remédier
à l'abus en détruifant l'ufage , il faut
au contraire effayer de réformer l'abus par
un ufage mieux entendu ; & c'eft l'ouvrage
de la vraie Philofophie , non celle qui égaroit
Rouffeau , lorfqu'il employoit tant
d'art & d'efprit à foutenir fes hypothèſes
brillantes & erronnées ; mais celle qui l'enflammoit
de l'amour du genre humain ,
lorfqu'il compofoit fon chef d'oeuvre d'Emile.
节
Lé monde est bien vieux , difent les
Phyficiens cela peut - être ; mais à confidérer
les révolutions que le globe a dû
éprouver , l'homme eft peut-être encore
bien neuf. A voir combien il y a peu de
48 MERCURE
temps qu'une partie des Nations connues,
eft fortie de la barbarie , combien crow
piffent encore dans l'ignorance ; combien
parmi celles mêmes qui ont fait le plus de
progrès , on s'eft peu occupé jufqu'ici des
moyens de rendre l'homme meilleur &
plus heureux ? On
peut croire que la Philofophie
a beaucoup à efpérer , parce qu'il
lui refte beaucoup à faire.
Au furplus , le Difcours fur l'inégalité,
quoique fondé fur un fyftême d'erreurs ,
comme le Difcours fur les Sciences , étoit
bien fupérieur à ce premier effai de l'Auteur.
Ici fe faifoit fentir une bien plus
grande force d'idées & de ftyle. Le morceau
fur la formation des Sociétés étoit
d'une tête penfante , & l'on appercevait
déjà ce mêlange d'une philofophie vigou
reufe & d'une éloquence entraînante , qui
depuis ont caractérifé les ouvrages de
Rouffeau. A la fuite d'un faux principe , il
amène une foule de vérités particulières ,
dont il porte le fentiment dans l'âme de
fes Lecteurs. En le lifant il faut s'embar
raffer peu du fond de la queftion , & faifir
toutes les beautés qui fe préfentent à l'ene
tour ; & ce feroit le lire comme il a écrit
s'il étoit vrai , comme on le lui a reproché
d'après fes premiers paradoxes , qu'en
effet il fe jouât de la vérité , & qu'il ne
fangeât qu'à faire briller fon efprit; mais
DE FRANCE.
fat peine à fuppofer dans un fi grand
Ecrivain ce défaut de bonne-foi qui diminueroit
trop le plaifir que j'ai à le lire. Il fe
peut qu'en effet l'amour de la fingularité
ait infué fur le choix de fes premières opimions
; mais il eft très- poffible qu'en les
foutenant , il s'y foit fincèrement attaché ,
& que la contradiction même n'ait fervi
qu'à l'y affermir. Pour les têtes auffi vives
que la fienne , s'échauffer , c'eft fe con
vaincre.
N'oublions pas que ce Difcours fur l'inégalité
, quoique fort au- deffus du Dif
cours für les fciences , ne fut point couronné.
Ce fur M. l'Abbé Talbert qui eut le Prix..
Je ne connois point fon ouvrage ; mais
fans vouloir lui rien difputer de fon mérite,
en lifant les Difcours qui lui ont valu des
couronnes dans les Académies de Province
, il eſt difficile de croire qu'il ait fait un
meilleur ouvrage que celui de Rouffeau.
La Lettre fur la Mufique avoit encore
pour bafe un paradoxe. Il y foutenoit que
les François ne pouvoient pas avoir de Mu
fique. Il donnoit en même- temps le Devin:
de Village , petit Drame plein de grâce &
de mélodie , qui , eut un fuccès prodigieux..
On a remarqué que le charme de cet ou
vrage naiffoit furtout de l'accord le plus par
fait entre les paroles & la mufique , accord
qui fembleroit ne pouvoir fe trouver auk
20
MERCURE
même degré que dans un Auteur qui , comme
Rouffeau, auroit conçu à la fois les vers
& le chant ; mais ceux qui favent que le fa
meux duo de Sylvain , l'un des beaux morceaux
d'expreflion dont notre Mufique
Théâtrale puiffe fe glorifier , n'eft pourtant
qu'une parodie , & que le Poëte travailla fur
des notes , ceux- là concevront qu'il eft poffible
que le Poëte & le Muficien n'aient qu'une
même âme , fans être réunis dans la même
perfonne.
1
Quoique la Lettre fur la Mufique eut le
défaut de porter tout à l'extrême ; quoi
que les compofitions de Duni , de Phili
dor , de Monfigni , les chef- d'oeuvres de
Grétri chantés dans toute l'Europe , &
admirés en Italie , & en dernier lieu les
Opéras de M. Gluk , aient réfuté le
fyftême de Rouffeau ; cependant cette
lettre que produifit la querelle des Bouffons
, contribua , ainfi qu'eux , à faire con
noître , en France , les principes de la bonne
Mufique , & les défauts de la nôtre . Elle
excita un grand foulèvement parmi les partifans
de l'Opéra François ; & l'animofité
fut pouffée jufqu'à ôter les entrées de ce
Spectacle à l'Auteur du Devin de Village ,
quoiqu'on n'en eût pas le droit. On fut
fur le point d'intéreffer le Gouvernement
dans la querelle ; & ne pouvant faire traiter
Rouffeau en criminel d'Etat , on le brûla
DE FRANCE. 21
du moins en effigie fur le Théâtre de l'Opéra
, & la haine applaudiffoit à ces farces ,
auffi indécentes que ridicules..
On fait qu'il compofa depuis un Diction
naire de Mufique , dans lequel il refondit
les articles qu'il avoit inférés ſur cette Science
, dans le grand ouvrage de l'Encyclopédie.
Il y prouve en plus d'un endroit que lorf
qu'on a du génie , on en peut mettre même
dans un livre élémentaire. A l'égard de fa
doctrine fur la Mufique Théâtrale , elle eſt
précisément l'oppofé de celle que veulent
introduire aujourd'hui de nouveaux Légiflateurs
, qui n'ont pas tout-à-fait les mêmes
droits ni la même autorité que lui . Il veut
abfolument faire régner fur le Théâtre ce
genre de Mufique qu'ils veulent reléguer
dans les Concerts . Il foutient d'un bout
à l'autre de fon livre , avec toute la cha
leur de la perfuafion intime , que la puif
fance de la Mufique réfide principalement
dans le chant régulier , dans la mélodie
des airs dramatiques . On a prétendu qu'il
s'étoit rétracté depuis ; mais ce qu'il a im
primé eft un peu plus fûr que ce qu'on
lui fait dire.
Après ces différentes excurfions , Rouf
feau parut vouloir raffembler fa Philofo
phie , fes querelles & fes amours dans
l'efpèce d'Ouvrage qu'on lit le plus , dans
Roman ; car en effet la Nouvelle Héloïfe
22 MERCURE
"
fembloit n'être qu'un prétexte pour réunir
dans un même cadre les lambeaux d'un
porte-feuille. Il eft vrai qu'il y en a de
bien précieux ; on yremarque des morceaux
de paflion & de philofophie également ad
mirables ; & M. de Voltaire , grand- maî
tre & grand connoiffeur en fait de pa
thétique , M. de Voltaire , qui ne regardoit
pas la Nouvelle Héloïfe comme un
bon livre , avoit diftingué plufieurs Lettres
qu'il eût voulu , difoit- il , en arracher. J'ai
dir ailleurs * ce que je penfois de cet ou
vrage , confidéré comme Roman. Il fut lu
ou plutôt dévoré avec une extrême avidité .
C'eft de tous ceux de l'Auteur celui qui eut
le plus de vogue , & qui prête le plus à
la critique. Le mariage de l'Héroïne eft
révoltant , le caractère de Mylord Edouard
eft une caricature , & fes amours enItalie
une énigme. La fatyre de l'Opéra de Paris ,
& furtout celle des femmes Françoiſes , eft
outrée , & tombe dans la déclamation.
L'ouvrage en lui - même eft un tout indi
gefte ; mais puifque fes défauts ne l'ont pas
fait oublier , fes beautés le feront vivre.
2
Emile eft d'un ordre plus élevé ; c'eſt- là ,
fur-tout , ( en mettant à part ce que le Chriſtianifme
peut y trouver de répréhenſible }
* Tome III des OEuvres de M. de là Harpe ,
Article des Romans.
DE FRANCE. 23
qu'il a mis le plus de véritable éloquence
& de bonne philofophie . Ce n'eft pas que
fon fyftême d'éducation foit praticable en
tour ; mais dans les diverfes fituations où
il place Emile , depuis l'enfance jufqu'à
la maturité, il donne d'excellentes leçons ,
& par-tout la morale eft en action & animée
de l'intérêt le plus touchant. Son ſtyle
n'eft nulle part plus beau que dans Emile.
Les Prêtres , qui avoient cru voir leur
ennemidans Rouſſeau , s'étoient bien trompés
, & ils s'en font apperçus depuis. Les
imaginations fenfibles font naturellement
religieufes, & Rouffeau l'a prouvé plus que
perfonne. Cette qualité domine dans tous
fes Ecrits. C'eft elle qui , dans la Nouvelle
Héloïfe , donne à l'appareil des cérémonies
& à la fainteté d'un Temple , tant de pouvoir
fur l'âme de Julie ; qui , dans la profeffion
de foi du Vicaire Savoyard , le
ramène fentiment à des mystères que
fa raifon ne peut admettre ; qui , dans tour
ce morceau , répand tant de charmes furles
confolations attachées aux idées d'un avenir.
par
Cette même fenfibilité femble éclairer
fa raifon & la rendre plus puiffante ,
lorfqu'il plaide dans ce même livre la cauſe
de l'enfance trop long-temps opprimée
parmi nous. Quoique j'aye déjà rendu témoignage
ailleurs aux obligations impor
tantes que nous lui avons à cet égard ,
24
MERCURE
je ne puis me refufer au plaifir de rappeler
ici un des titres qui doivent rendre la mémoire
chère & refpectable , & le placer:
parmi les bienfaiteurs de l'humanité. Il ne
m'arrive jamais de rencontrer de ces enfans
, qui femblent d'autant plus aimables
qu'ils font plus heureux , que je ne béniſſe le
nom de Roulfeau, qui nous a procuré un des
plus doux afpects dont nous puiffions jouir ,;
celui de l'innocence & du bonheur. C'eſt
Rouffeau qui a délivré des plus ridicules
entraves & de la plus trifte contrainte , un
âge qui ne peut avoir toutes fes grâces que
lorfqu'il a toute liberté , & de qui l'on
peut dire ( avec les reftrictions convenables
qu'on peut lui laiffer tout faire , parce qu'il
ne peut pas nuire , & tout dire parce qu'il
ne peut pas tromper.
Emile caufa tous les malheurs de Rouffeau.
Il paroît que le plus fenfible de tous
fut la condamnation de fon livre , & celle
du Contrat Social , par le Confeil de Genève.
Bien des gens mettent ce Contrat,
Social au- deffus de tout ce qu'a fait Rouffeau
, pour la force de tête & la profonfondeur
des idées. Quoi qu'il en foit , ces
deux ouvrages parurent dangereux à la
République dont il étoit Citoyen , & Rouf
feau fe croyant injuftement outragé par fa
Patrie, qu'il fe flattoit , non fans fondement ,
d'avoir honorée, abdiqua fon droit de Bourgeoifie
,
DE FRANCE.
25
geoifie , & fon titre de Citoyen , vengeance
légitime & noble , & qui appartenoit à
un homme fupérieur. Il ne parut pas également
irréprochable , lorfqu'il publia dans
la fuite les Lettres de la Montagne , qui fomentèrent
les troubles de Genève , & aigrirent
des efprits déjà trop échauffés.
Son livre devint l'étendard de la difcorde,
& l'évangile des mécontents. On prétendit
qu'ayant renoncé à fa Patrie , il n'avoit
plus le droit de prendre parti dans les querelles
qui la divifoient. Mais cette interdiction
abfolue n'eft-elle pas un peu rigoureufe
? Si Rouffeau voyoit des vices effentiels
dans l'adminiftration de la République
fi fon livre pouvoit contribuer à la réformation
de l'État, étoit il coupable de l'avoir
publié ? La difcorde eftun mal , fans doute ;
mais quand elle doit produire la liberté
c'eft un mal néceffaire chez les peuples qui
ont le droit d'être libres. Rouffeau écouta
fans doute la vengeance qui l'animoit contre
ceux qui l'avoient condamné ; mais fi
en effet cette condamnation fut illégale ,
fi les Citoyens proteftèrent contre l'Arrêt
du Confeil , fi cet Arrêt & les Lettres de
la Montagne hâtèrent le moment d'une
révolution qui tendoit à améliorer le Gouvernement
, Rouffeau a fait un bien réel ,
& fes Lettres de la Montagne font alors
5 Octobre 1778.
B
26 MERCURE
l'ouvrage que les Genevois doivent le plus
aimer.
Je ne parlerai point de quelques autres
morceaux détachés fur l'imitation Théâtrale
, fur la Paix perpétuelle , fur l'économie
Politique ; d'une Lettre à M. de Voltaire
fur la Providence , &c. Il n'y a rien de ce
qu'a fait Rouffeau qui ne mérite d'être lu ,
& qui ne le foit avec plus ou moins de
plaifir,
Cet Ecrivain dût avoir , & il a encore
beaucoup d'enthoufiaftes parmi les femmes
& les jeunes gens , parce qu'il parle
beaucoup à l'imagination . Il eft jugé plus
févèrement par laraifon des hommes mûrs ;
mais fa place eft belle , même au jugement
de ces derniers, Il plaît aux femmes quoiqu'il
les ait fort maltraitées. Comme elles
ne le font guères que par des hommes trèspaffionnés
pour elles , le pardon eft dans la
faute même. Rouffeau , malgré les injures
qu'il leur dit , a près d'elles le premier de
de tous les mérites , celui de les aimer
& fatisfait le premier de leurs befoins
celui des émotions,
On a voulu comparer Rouffeau à Vol
taire , à qui l'on comparoit auffi , pendant
un temps , Crébillon , Piron & d'autres
Ecrivains. Celui à qui l'on oppoſe tous
les autres , eft inconteftablement le premier.
Laiffons- là cette manie trop commune ,
DE FRANCE.
27
de rapprocher des hommes qui n'ont aucunpoint
de contact. Laiffons Voltaire dans
une place qui fera long - temps unique :
contentons- nous de placer Rouffeau parmi
nos plus grands Profateurs. C'eft au temps ,
à la pofterité , à marquer le rang qu'il doit
occuper dans le petit nombre d'hommes
qui ont joint à une tête penfante une
imagination fenfible , & l'éloquence à la
philofophie.
Les deux Auteurs dont Rouffeau paroît
avoir le plus profité, font Sénèque & Montagne.
Il a quelquefois les tournures franches
& naïves de l'un, & l'ingénieufe abondance
de l'autre ; mais en général , ce qui
diftingue fon ftyle , c'eſt la chaleur & l'énergie
; cette chaleur véritable a fait une
foule de mauvais imitateurs, qui n'en avoient
que l'affectation & la grimace , & qui en
répétant fans ceffe ce mot devenu parafite ,
ne mettoient plus aucune différence entré
la déraifon & la chaleur ; & l'on ne fait
jufqu'où cet abus autoit été porté , fi l'on
n'en eût pas fait fentir le ridicule.
Rouffeau a compofé les mémoires de
fa vie. Beaucoup de gens en ont entendu
la lecture. On dit que plufieurs perfonnes
y font maltraitées ; mais pas une autant que
lui. I fe peut que l'on mette à avouer fes
fautes , l'amour- propre que l'on met communément
à les diffimuler , & médire de
Bij
28 MERCURE
foi eft encore une manière d'être extraordinaire
, concevable dans un homme qui a
voulu être fingulier.
CE SEROIT une chofe également curieuſe
& intéreffante , de fuivre , dans tout le
cours de la vie de Rouffeau , les rapports
de fon caractère avec fes Ouvrages , d'étu
dier à la fois l'homme & l'écrivain , d'obferver
à quel point l'humeur & la myfantropie
de l'un a pu influer fur le ftyle de
l'autre , & combien cette fenfibilité d'imagination
qui , dans la conduite , fait fi
fouvent reffembler l'homme à un enfant ,
fert à l'élever au- deffus des autres hommes
dans fes écrits. C'eft fous ce point de vue
que le Philofophe fe plaît à étudier les
perfonnages extraordinaires , & s'il préfère
cette recherche inftructive à la
pompe
menfongère du Panégyrique , ce n'eft pas
que la louange lui foit importune , c'eft que
la vérité lui eft chère. S'il veut être le juge
des hommes célèbres , ce n'eft pas pour en
être le détracteur ; c'eft pour apprendre à
connoître l'humanité , qu'il faut fur- tout
obferver dans ce qu'elle a produit de grand..
Ce n'eft pas par un fentiment d'orgueil ou
d'envie qu'il obferve les fautes & les foibleffes
, c'eft au contraire pour en montrer
la caufe & l'excufe ; & le réfultat de cet
examen , qui fait voir le bien & le mal ,
A iv
8 MERCURE
nés tous deux de la inême fource , eft une
leçon d'indulgence .
Mais quand on feroit sûr d'être exactement
inftruit des faits , & de ne rien don
ner à l'efprit de parti , ( deux conditions
indifpenfables pour toute efpèce de jugement
, & dont pourtant on s'embarraffe
fort peu , tant on eft preffé de juger ) il
ne faudroit pas encore choifir le moment
où l'on vient de perdre un Ecrivain célèbre
, pour foumettre fa mémoire à cet examen
philofophique , qui ne fépare point
la perfonne & les ouvrages. Le talent
comme on l'a dit ailleurs , n'eft jamais plus
intéreffant qu'au moment où il difparoît
pour toujours. Auparavant on fouffroit qu'il
fût déchiré pour l'amufement de la malignité
; à peine alors veut-on permettre qu'il
foit jugé pour l'inftruction ; & fi , pendant
la vie , les torts de l'homme nuifent à la
renommée de l'Écrivain , c'eft tout le contraire
après la mort : cette renommée
couvre tout de fon éclat , & la poftérité qui
jonit des écrits , prend fous fa protection
l'Auteur dont elle a recueilli l'héritage.
D'ailleurs , il faut l'avouer , ce fentiment
eft équitable. A l'inftant où l'homme fupérieur
nous eft enlevé par la mort , il
femble qu'on ne doit rien fentir que fa
perte. La tombe follicite l'indulgence en
infpirant la douleur , & il y a un temps
DE FRANCE. 2
à donner au deuil du Génie , avant de
fonger à le juger.
Bornons - nous donc à jeter un coup - d'oeil
rapide fur les productions du Citoyen de
Genève , devenu l'un des ornemens de la
Littérature françoife.
. Il commença tard à écrire , & ce fut
pour lui un avantage réel qu'il dut à des
circonftances malheureuſes. Condamné depuis
l'enfance à mener une vie pauvre , laborieufe
& agitée, il eut tout le tems d'exercer
fon efprit par l'étude , & fon coeur
par les paffions ; & l'un & l'autre débordoient
, pour ainfi dire , d'idées & de fentimens
, forfqu'il fe préfenta une occafion
de les répandre. Aufli parut- il riche , parce
qu'il avoit amaffé long- temps , & cette terre
qui étoit neuve n'en fut que plus féconde.
Communément on écrit trop tôt ; & , fi
l'on en excepte les ouvrages d'imagination ,
dans lefquels les effais font pardonnables
à la jeuneffe , comme les premières études
à un Peintre , il faudroit d'ailleurs étudier
lorfqu'on eft jeune , & compofer lorſqu'on
eft mûr. L'efprit des jeunes Auteurs n'eft
guères que de la mémoire ; leur jugement
n'eſt pas formé , & leur goût n'eft pas fûr.
Ils affoibliffent les idées d'autrui ou exagèrent
les leurs , parce qu'ils manquent également
de meſure & de choix. Auffi , tandis
qu'il eft affez commun de voir à cet
A v
101 MERCURE
âge du talent pour la poéfie , rien n'eft plus
rare que de voir un jeune homme en état
d'écrire une bonne page de profe.
Le premier ouvrage de Rouffeau eft ce
lui qu'il a le plus élégamment écrit, & c'eſt
le moins eftimable de tous. On fait qu'une
queftion fingulière , propofée par une Académie
, & qui peut-être n'auroit pas dû
l'être , donna lieu à ce fameux Difcours
qui commença la réputation de Rouffeau ,.
& qui ne prouvoit que le talent affez facile.
de mettre de l'efprit dans un paradoxe . Ce
Difcours , où l'on prétendoit que les arts
& les fciences avoient corrompu les incurs
n'étoit qu'un fophifme continuel , fondé fure
cet artifice ſi commun & fiaifé , de ne pré .
fenter qu'un côté des objets & de les mon
trer fous un faux jour. Il eft ridicule d'ima
giner que l'on puiffe corrompre fon âme
en cultivant fa raifon. Le principe d'erreut
qui règne dans tout le Difcours , confifte à
fuppofer que le progrès des arts & la cor
ruption des moeurs , qui vont ordinairement
enfemble , font l'un à l'autre comme lá
caufe eft à l'effet ..Point du tout. L'homme
neft point corrompu parce qu'il eft éclairés ;
mais quand il eft corrompu , il peut fe fer
vir , pour ajouter à fes vices , de ces mêmes
lumières qui pouvoient ajouter à fes vertus
La corruption vient à la fuite de la puif
fance & des richeffes , & la puiflance &c less
1
•
DE FRANCE.
richeffes produifent en même temps les
arts qui embelliffent la fociété . Or , il eft.
de la nature de l'homme d'ufer de fa force
en tout fens . Ainfi les moyens de dépravation
ont dû fe multiplier avec fes connoiffances
, comme la chaleur qui fait circuler
la fève , forme en même temps les
vapeurs qui font naître les orages. Ce fujet ,
ainfi confidéré , pouvoit être très - philoſophique.
Mais l'Auteur ne vouloit être que
fingulier. C'étoit le confeil que lui avoit
donné un Homme de Lettres célèbre , avec
lequel il étoit alors fort lié. Quel parti
prendrez-vous ? dit il au Génevois , qui alloit
compofer pour l'Académie de Dijon .
Celui des Lettres, dit Rouffeau : Non
o'eft le pont aux- ânes. Prenez le parti con
traire , & vous verrez quel bruit vous ferez
Il en fit beaucoup en effet. Il eut l'honneur
affez rare d'être d'abord réfuté par
un Souverain * ; enfuite il ent le bonheur
de trouver dans un Profeffeur de Nancy un
adverfaire très - mal-adroit : ainfi il lui arriva
ce qu'il y a de plus heureux dans une
mauvaife caufe ; fathèfe fut célèbre & mall
combattue. Il battit avec l'arme du ridicule
des Adverfaires qui avoient raifon de mauvaife
grâce. D'ailleurs , la difcuffion valoit
mieux que le difcours , & Rouffeau fee
* Le feu Roi de Pologne , Staniflas
A vjj
12 MERCURE
trouvoit dans fon élément , qui étoit la
controverfe. Il vint pourtant un dernier
Adverfaire , ( M. Bordes , de Lyon ) qui
défendit la vérité avec éloquence ; mais le
Public fit moins d'accueil à fes raiſons qu'aux
paradoxes de Rouleau. La même chofe arriva
depuis, lorfque deux excellens Ecrivains,
réfutèrent , d'une manière victorieufe , fa
· Lettrefur les Spectacles. Malgré tout leur mé
rite , fuffifamment prouvé d'ailleurs par tant
de titres reconnus , le Public, qui aime mieux
être amufé qu'inftruit, & remué que convaincu,
parut goûter plus les écarts & l'enthoufiafme
de Rouffeau, que la raifon fupérieure de
fes Adverfaires. En général, le paradoxe doit
avoir cette eſpèce de vogue , & entre les
mains d'un homme de talent , il offre de
grands attraits à la multitude ; d'abord celui
de la nouveauté ; enfuite il eft affez naturel
que l'Auteur à paradoxe mette plus de
chaleur & d'intérêt dans fa caufe , que n'en
peuvent mettre dans la leur ceux qui le
réfutent. On fe paffionne volontiers pour
T'opinion qu'on a créée ; on la défend comme
fon propre bien ; au - lieu que la vérité eft
à tout le monde.
Cependant , tel fut l'effet de la première
difpute de Rouffeau fur les Arts & les
Sciences , que cette opinion , qui d'abord
n'étoit pas la fienne , & qu'il n'avoit embraffée
que pour être extraordinaire , lui
devint
propre à force de la foutenir . Après
DE FRANCE. ་ 3
avoir commencé par écrire contre les Lettres
, il prit de l'humeur contre ceux qui les
cultivoient. Il étoit poffible qu'il eût déjà
contre eux un levain d'animofité & d'aigreur.
Ce premier fuccès , plus grand qu'il
ne l'avoit attendu , lui avoit fait fentir fa
force , qui ne fe développoit qu'après avoir
été vingt ans étouffée dans l'obfcurité &
la misère . Ces vingt ans paffés à n'être rien ,
pouvoient tourmenter alors fon amour- propre
dans fes premières jouiffances ; car pour
l'homme qui fe fent au- deffus des autres ,
c'eſt un fardeau , fans doute , que d'en être
long-temps méconnu . Rouffeau ne commen
çoit que bien tardà être à fa place , & peutêtre
eft- ce là le principe de cette efpèce de
mifantropie , qui depuis ne fit que s'accroître
& fe fortifier. Il fe fouvenoit ( & cette
anecdote eft auffi certaine qu'elle eft remar
quable ) que lorfqu'il étoit Commis chez
M. D*** , il ne dînoit pas à table le jour
que les Gens de Lettres s'y raffemblaient.
Ainfi , Rouffeau entroit dans le champ de
la Littérature , comme Marius rentroit dans
Rome, refpirant la vengeance , & fe fouvenant
des marais de Minturnes .
Le Difcours fur l'inégalité n'étoit encore
qu'une fuite & un développement de fes
premiers paradoxes , & de la haine qui fembloit
l'animer contre les Lettres & les Arts.
C'est là qu'il foutint cet étrange fophifme
14 MERCURE
que
que
bon
l'homme a contredit la nature en éterre
dant & perfectionnant l'ufage des facul
tés qu'il en a reçues. Cette affertion étoit
d'autant plus extraordinaire , que Rouffeau
lui-même avouoit que la perfectibilité étoit
la différence fpécifique qui diftinguoit l'hom
me des autres animaux. Après cet aveu
comment pouvoit- il avancer que l'homme
qui penfe eft un animal dépravé ? Il n'eft pas
que l'homme foit feul , dit l'Être Suprê
me , dans les livres de Moïfe . Rouſſeau eſt
d'un avis bien différent. Il prétend que
Fhomme a été rébelle à la nature , lorfqu'il
a commencé à vivre en fociété. Il prouve:
Très bien & très-éloquemment qu'en établif
fant de nouveaux rapports avec fes fembla
bles , l'homme s'eft fait de nouveaux be
foins , qui ontproduit de nouveaux crimes ;
mais il oublie que l'homme , en mêmetemps
, s'eft ouvert une fource de nouvelles
jouiffances & de nouvelles vertus. Il oublie
que l'homme ne vit nulle part feul , & que
dans les peuplades les plus ifolées & les
plus fauvages , il y a des rapports néceffaires
& inévitables, d'où il faudroit conclure
que ceux mêmes que nous appelons fauva+
ges , font comme nous hors de la nature..
Aufli eft- il forcé d'en convenir ; mais alors.
comment prouver que l'homme étoit eſſen--
tiellement né pour vivre feul Comment
prouver qu'un état , qui peut-être n'a jamais
DE FRANCE.
eu lieu ,, dont au moins nous n'avons ni
aucun exemple , ni aucune preuve , étoit
Vetar naturel de l'homme ? D'ailleurs , e
mor de nature , qui eft très - oratoire , eft:
très- peu philofophique. Il préfente à l'ima
gination ce qu'on veut , & il échappe trop
à la définition . Il n'eft pas fait pour être
employé lorsqu'on raiforine en rigueur , part
ce qu'alors on s'apperçoit que fon accept
tion eft vague , & que c'eft prefque tou
jours un fynonyme imparfait. Rouffeau ;.
frappé des vices & des malheurs de l'hom
me en fociété , imagina qu'il eût été meil
leur & plus heureux , qu'il eût mieux reme
pli fa deftination , fi la terre eût été couverte
d'individus ifolés. Il n'examine pas
même fi cette fuppofition eft dans l'ordre
des poflibles ; & , dans le fait , fi on l'examioit
, elle fe trouveroit évidemment ab
furde. Il n'examine pas fi l'homme ayant
une tendance irréfiftible à exercer plus ou
moins fes facultés , il eft poffible de mar
quer précisément les limites où cet exercice.
doit s'arrêter , pour n'être pas ce qu'il ap
pelle une dépravation, & f , preffe lui- même:
de tracer le modèle abfolu de l'homme dè :
la nature , il feroit bien sûr d'en venit
about. Rouffeau femble dire : le mal
» eft parmi les hommes : c'eft leur faute.
A
Pourquoi les hommes font-ils enfemble
• Certes , fi chacun étoit feul , il ne feroit,
16 MERCURE
n pas de mal à autrui ». Je demande fi
ce font là des idées raiſonñables ?
Il n'y a de rapine , de brigandage , de
violence , que parce qu'il y a des proprié
tés. Rouffeau , qui veut que ce foit toujours
l'homme qui ait tort , & jamais la
nature ( comme fi , philofophiquement parlant
, l'homme & tout ce qui eft de l'homme
n'étoit
pas dans la nature , c'est- à- dire ,
dans l'ordre effentiel des chofes ) Rouffeau
prétend que la propriété eft un droit de
convention. Certes d'eft un droit naturel >
ou jamais ce mot n'a eu de fens. Quand
il n'y auroit que deux hommes fur la
terre , & que l'un des deux , rencontrant
l'autre , voudroit lui ôter le fruit qu'il auroit
cueilli , le gibier qu'il auroit tué , &
peau de bêre qui le couvriroit , celui
qui défendroit fes propriétés , les défendroit
en vertu d'un droit très- naturel , antérieur
à toute police , & né feulement du
fens intime. Rouffeau démontre très bien
que de la propriété naiffent de très grands
maux ; mais il oublie ce qui eſt tout auffi
évident ,,
que s'il n'y avoit point de propriété
, il y auroit de bien plus grands maux
encore ; que non- feulement toute fociété
feroit diffoute , ce qui , à la vérité , ne ſeroit
pas un très grand mal dans fon fyftême
; mais que les hommes ne fe rencon
treroient plus que pour fe faire la guerre ,
la
DE FRANCE.
17
se qui eft juftement le mal qu'il voudroit
éviter.
Quelle est l'origine de tous ces paradoxes
infoutenables ? L'oubli d'une vérité trèsfimple
, à laquelle ne peuvent pas s'accoutumer
les imaginations ardentes , entêtées
de la chimère d'un optimifme poffible ,
mais à laquelle pourtant la réflexion ramène
toujours : c'eft que l'homme étant à la fois
effentiellement perfectible & effentiellement
imparfait, doit également être porté
à acquérir , & néceffité à abufer. S'il lui
étoit donné d'avoir quelque chofe d'incorruptible
, ce ne feroit plus une qualité humaine
, ce feroit un attribut de la divinité.
Il réfulte que , bien loin de vouloir remédier
à l'abus en détruifant l'ufage , il faut
au contraire effayer de réformer l'abus par
un ufage mieux entendu ; & c'eft l'ouvrage
de la vraie Philofophie , non celle qui égaroit
Rouffeau , lorfqu'il employoit tant
d'art & d'efprit à foutenir fes hypothèſes
brillantes & erronnées ; mais celle qui l'enflammoit
de l'amour du genre humain ,
lorfqu'il compofoit fon chef d'oeuvre d'Emile.
节
Lé monde est bien vieux , difent les
Phyficiens cela peut - être ; mais à confidérer
les révolutions que le globe a dû
éprouver , l'homme eft peut-être encore
bien neuf. A voir combien il y a peu de
48 MERCURE
temps qu'une partie des Nations connues,
eft fortie de la barbarie , combien crow
piffent encore dans l'ignorance ; combien
parmi celles mêmes qui ont fait le plus de
progrès , on s'eft peu occupé jufqu'ici des
moyens de rendre l'homme meilleur &
plus heureux ? On
peut croire que la Philofophie
a beaucoup à efpérer , parce qu'il
lui refte beaucoup à faire.
Au furplus , le Difcours fur l'inégalité,
quoique fondé fur un fyftême d'erreurs ,
comme le Difcours fur les Sciences , étoit
bien fupérieur à ce premier effai de l'Auteur.
Ici fe faifoit fentir une bien plus
grande force d'idées & de ftyle. Le morceau
fur la formation des Sociétés étoit
d'une tête penfante , & l'on appercevait
déjà ce mêlange d'une philofophie vigou
reufe & d'une éloquence entraînante , qui
depuis ont caractérifé les ouvrages de
Rouffeau. A la fuite d'un faux principe , il
amène une foule de vérités particulières ,
dont il porte le fentiment dans l'âme de
fes Lecteurs. En le lifant il faut s'embar
raffer peu du fond de la queftion , & faifir
toutes les beautés qui fe préfentent à l'ene
tour ; & ce feroit le lire comme il a écrit
s'il étoit vrai , comme on le lui a reproché
d'après fes premiers paradoxes , qu'en
effet il fe jouât de la vérité , & qu'il ne
fangeât qu'à faire briller fon efprit; mais
DE FRANCE.
fat peine à fuppofer dans un fi grand
Ecrivain ce défaut de bonne-foi qui diminueroit
trop le plaifir que j'ai à le lire. Il fe
peut qu'en effet l'amour de la fingularité
ait infué fur le choix de fes premières opimions
; mais il eft très- poffible qu'en les
foutenant , il s'y foit fincèrement attaché ,
& que la contradiction même n'ait fervi
qu'à l'y affermir. Pour les têtes auffi vives
que la fienne , s'échauffer , c'eft fe con
vaincre.
N'oublions pas que ce Difcours fur l'inégalité
, quoique fort au- deffus du Dif
cours für les fciences , ne fut point couronné.
Ce fur M. l'Abbé Talbert qui eut le Prix..
Je ne connois point fon ouvrage ; mais
fans vouloir lui rien difputer de fon mérite,
en lifant les Difcours qui lui ont valu des
couronnes dans les Académies de Province
, il eſt difficile de croire qu'il ait fait un
meilleur ouvrage que celui de Rouffeau.
La Lettre fur la Mufique avoit encore
pour bafe un paradoxe. Il y foutenoit que
les François ne pouvoient pas avoir de Mu
fique. Il donnoit en même- temps le Devin:
de Village , petit Drame plein de grâce &
de mélodie , qui , eut un fuccès prodigieux..
On a remarqué que le charme de cet ou
vrage naiffoit furtout de l'accord le plus par
fait entre les paroles & la mufique , accord
qui fembleroit ne pouvoir fe trouver auk
20
MERCURE
même degré que dans un Auteur qui , comme
Rouffeau, auroit conçu à la fois les vers
& le chant ; mais ceux qui favent que le fa
meux duo de Sylvain , l'un des beaux morceaux
d'expreflion dont notre Mufique
Théâtrale puiffe fe glorifier , n'eft pourtant
qu'une parodie , & que le Poëte travailla fur
des notes , ceux- là concevront qu'il eft poffible
que le Poëte & le Muficien n'aient qu'une
même âme , fans être réunis dans la même
perfonne.
1
Quoique la Lettre fur la Mufique eut le
défaut de porter tout à l'extrême ; quoi
que les compofitions de Duni , de Phili
dor , de Monfigni , les chef- d'oeuvres de
Grétri chantés dans toute l'Europe , &
admirés en Italie , & en dernier lieu les
Opéras de M. Gluk , aient réfuté le
fyftême de Rouffeau ; cependant cette
lettre que produifit la querelle des Bouffons
, contribua , ainfi qu'eux , à faire con
noître , en France , les principes de la bonne
Mufique , & les défauts de la nôtre . Elle
excita un grand foulèvement parmi les partifans
de l'Opéra François ; & l'animofité
fut pouffée jufqu'à ôter les entrées de ce
Spectacle à l'Auteur du Devin de Village ,
quoiqu'on n'en eût pas le droit. On fut
fur le point d'intéreffer le Gouvernement
dans la querelle ; & ne pouvant faire traiter
Rouffeau en criminel d'Etat , on le brûla
DE FRANCE. 21
du moins en effigie fur le Théâtre de l'Opéra
, & la haine applaudiffoit à ces farces ,
auffi indécentes que ridicules..
On fait qu'il compofa depuis un Diction
naire de Mufique , dans lequel il refondit
les articles qu'il avoit inférés ſur cette Science
, dans le grand ouvrage de l'Encyclopédie.
Il y prouve en plus d'un endroit que lorf
qu'on a du génie , on en peut mettre même
dans un livre élémentaire. A l'égard de fa
doctrine fur la Mufique Théâtrale , elle eſt
précisément l'oppofé de celle que veulent
introduire aujourd'hui de nouveaux Légiflateurs
, qui n'ont pas tout-à-fait les mêmes
droits ni la même autorité que lui . Il veut
abfolument faire régner fur le Théâtre ce
genre de Mufique qu'ils veulent reléguer
dans les Concerts . Il foutient d'un bout
à l'autre de fon livre , avec toute la cha
leur de la perfuafion intime , que la puif
fance de la Mufique réfide principalement
dans le chant régulier , dans la mélodie
des airs dramatiques . On a prétendu qu'il
s'étoit rétracté depuis ; mais ce qu'il a im
primé eft un peu plus fûr que ce qu'on
lui fait dire.
Après ces différentes excurfions , Rouf
feau parut vouloir raffembler fa Philofo
phie , fes querelles & fes amours dans
l'efpèce d'Ouvrage qu'on lit le plus , dans
Roman ; car en effet la Nouvelle Héloïfe
22 MERCURE
"
fembloit n'être qu'un prétexte pour réunir
dans un même cadre les lambeaux d'un
porte-feuille. Il eft vrai qu'il y en a de
bien précieux ; on yremarque des morceaux
de paflion & de philofophie également ad
mirables ; & M. de Voltaire , grand- maî
tre & grand connoiffeur en fait de pa
thétique , M. de Voltaire , qui ne regardoit
pas la Nouvelle Héloïfe comme un
bon livre , avoit diftingué plufieurs Lettres
qu'il eût voulu , difoit- il , en arracher. J'ai
dir ailleurs * ce que je penfois de cet ou
vrage , confidéré comme Roman. Il fut lu
ou plutôt dévoré avec une extrême avidité .
C'eft de tous ceux de l'Auteur celui qui eut
le plus de vogue , & qui prête le plus à
la critique. Le mariage de l'Héroïne eft
révoltant , le caractère de Mylord Edouard
eft une caricature , & fes amours enItalie
une énigme. La fatyre de l'Opéra de Paris ,
& furtout celle des femmes Françoiſes , eft
outrée , & tombe dans la déclamation.
L'ouvrage en lui - même eft un tout indi
gefte ; mais puifque fes défauts ne l'ont pas
fait oublier , fes beautés le feront vivre.
2
Emile eft d'un ordre plus élevé ; c'eſt- là ,
fur-tout , ( en mettant à part ce que le Chriſtianifme
peut y trouver de répréhenſible }
* Tome III des OEuvres de M. de là Harpe ,
Article des Romans.
DE FRANCE. 23
qu'il a mis le plus de véritable éloquence
& de bonne philofophie . Ce n'eft pas que
fon fyftême d'éducation foit praticable en
tour ; mais dans les diverfes fituations où
il place Emile , depuis l'enfance jufqu'à
la maturité, il donne d'excellentes leçons ,
& par-tout la morale eft en action & animée
de l'intérêt le plus touchant. Son ſtyle
n'eft nulle part plus beau que dans Emile.
Les Prêtres , qui avoient cru voir leur
ennemidans Rouſſeau , s'étoient bien trompés
, & ils s'en font apperçus depuis. Les
imaginations fenfibles font naturellement
religieufes, & Rouffeau l'a prouvé plus que
perfonne. Cette qualité domine dans tous
fes Ecrits. C'eft elle qui , dans la Nouvelle
Héloïfe , donne à l'appareil des cérémonies
& à la fainteté d'un Temple , tant de pouvoir
fur l'âme de Julie ; qui , dans la profeffion
de foi du Vicaire Savoyard , le
ramène fentiment à des mystères que
fa raifon ne peut admettre ; qui , dans tour
ce morceau , répand tant de charmes furles
confolations attachées aux idées d'un avenir.
par
Cette même fenfibilité femble éclairer
fa raifon & la rendre plus puiffante ,
lorfqu'il plaide dans ce même livre la cauſe
de l'enfance trop long-temps opprimée
parmi nous. Quoique j'aye déjà rendu témoignage
ailleurs aux obligations impor
tantes que nous lui avons à cet égard ,
24
MERCURE
je ne puis me refufer au plaifir de rappeler
ici un des titres qui doivent rendre la mémoire
chère & refpectable , & le placer:
parmi les bienfaiteurs de l'humanité. Il ne
m'arrive jamais de rencontrer de ces enfans
, qui femblent d'autant plus aimables
qu'ils font plus heureux , que je ne béniſſe le
nom de Roulfeau, qui nous a procuré un des
plus doux afpects dont nous puiffions jouir ,;
celui de l'innocence & du bonheur. C'eſt
Rouffeau qui a délivré des plus ridicules
entraves & de la plus trifte contrainte , un
âge qui ne peut avoir toutes fes grâces que
lorfqu'il a toute liberté , & de qui l'on
peut dire ( avec les reftrictions convenables
qu'on peut lui laiffer tout faire , parce qu'il
ne peut pas nuire , & tout dire parce qu'il
ne peut pas tromper.
Emile caufa tous les malheurs de Rouffeau.
Il paroît que le plus fenfible de tous
fut la condamnation de fon livre , & celle
du Contrat Social , par le Confeil de Genève.
Bien des gens mettent ce Contrat,
Social au- deffus de tout ce qu'a fait Rouffeau
, pour la force de tête & la profonfondeur
des idées. Quoi qu'il en foit , ces
deux ouvrages parurent dangereux à la
République dont il étoit Citoyen , & Rouf
feau fe croyant injuftement outragé par fa
Patrie, qu'il fe flattoit , non fans fondement ,
d'avoir honorée, abdiqua fon droit de Bourgeoifie
,
DE FRANCE.
25
geoifie , & fon titre de Citoyen , vengeance
légitime & noble , & qui appartenoit à
un homme fupérieur. Il ne parut pas également
irréprochable , lorfqu'il publia dans
la fuite les Lettres de la Montagne , qui fomentèrent
les troubles de Genève , & aigrirent
des efprits déjà trop échauffés.
Son livre devint l'étendard de la difcorde,
& l'évangile des mécontents. On prétendit
qu'ayant renoncé à fa Patrie , il n'avoit
plus le droit de prendre parti dans les querelles
qui la divifoient. Mais cette interdiction
abfolue n'eft-elle pas un peu rigoureufe
? Si Rouffeau voyoit des vices effentiels
dans l'adminiftration de la République
fi fon livre pouvoit contribuer à la réformation
de l'État, étoit il coupable de l'avoir
publié ? La difcorde eftun mal , fans doute ;
mais quand elle doit produire la liberté
c'eft un mal néceffaire chez les peuples qui
ont le droit d'être libres. Rouffeau écouta
fans doute la vengeance qui l'animoit contre
ceux qui l'avoient condamné ; mais fi
en effet cette condamnation fut illégale ,
fi les Citoyens proteftèrent contre l'Arrêt
du Confeil , fi cet Arrêt & les Lettres de
la Montagne hâtèrent le moment d'une
révolution qui tendoit à améliorer le Gouvernement
, Rouffeau a fait un bien réel ,
& fes Lettres de la Montagne font alors
5 Octobre 1778.
B
26 MERCURE
l'ouvrage que les Genevois doivent le plus
aimer.
Je ne parlerai point de quelques autres
morceaux détachés fur l'imitation Théâtrale
, fur la Paix perpétuelle , fur l'économie
Politique ; d'une Lettre à M. de Voltaire
fur la Providence , &c. Il n'y a rien de ce
qu'a fait Rouffeau qui ne mérite d'être lu ,
& qui ne le foit avec plus ou moins de
plaifir,
Cet Ecrivain dût avoir , & il a encore
beaucoup d'enthoufiaftes parmi les femmes
& les jeunes gens , parce qu'il parle
beaucoup à l'imagination . Il eft jugé plus
févèrement par laraifon des hommes mûrs ;
mais fa place eft belle , même au jugement
de ces derniers, Il plaît aux femmes quoiqu'il
les ait fort maltraitées. Comme elles
ne le font guères que par des hommes trèspaffionnés
pour elles , le pardon eft dans la
faute même. Rouffeau , malgré les injures
qu'il leur dit , a près d'elles le premier de
de tous les mérites , celui de les aimer
& fatisfait le premier de leurs befoins
celui des émotions,
On a voulu comparer Rouffeau à Vol
taire , à qui l'on comparoit auffi , pendant
un temps , Crébillon , Piron & d'autres
Ecrivains. Celui à qui l'on oppoſe tous
les autres , eft inconteftablement le premier.
Laiffons- là cette manie trop commune ,
DE FRANCE.
27
de rapprocher des hommes qui n'ont aucunpoint
de contact. Laiffons Voltaire dans
une place qui fera long - temps unique :
contentons- nous de placer Rouffeau parmi
nos plus grands Profateurs. C'eft au temps ,
à la pofterité , à marquer le rang qu'il doit
occuper dans le petit nombre d'hommes
qui ont joint à une tête penfante une
imagination fenfible , & l'éloquence à la
philofophie.
Les deux Auteurs dont Rouffeau paroît
avoir le plus profité, font Sénèque & Montagne.
Il a quelquefois les tournures franches
& naïves de l'un, & l'ingénieufe abondance
de l'autre ; mais en général , ce qui
diftingue fon ftyle , c'eſt la chaleur & l'énergie
; cette chaleur véritable a fait une
foule de mauvais imitateurs, qui n'en avoient
que l'affectation & la grimace , & qui en
répétant fans ceffe ce mot devenu parafite ,
ne mettoient plus aucune différence entré
la déraifon & la chaleur ; & l'on ne fait
jufqu'où cet abus autoit été porté , fi l'on
n'en eût pas fait fentir le ridicule.
Rouffeau a compofé les mémoires de
fa vie. Beaucoup de gens en ont entendu
la lecture. On dit que plufieurs perfonnes
y font maltraitées ; mais pas une autant que
lui. I fe peut que l'on mette à avouer fes
fautes , l'amour- propre que l'on met communément
à les diffimuler , & médire de
Bij
28 MERCURE
foi eft encore une manière d'être extraordinaire
, concevable dans un homme qui a
voulu être fingulier.
Fermer
Résumé : DE J. J. ROUSSEAU.
Le texte examine l'influence du caractère de Jean-Jacques Rousseau sur ses œuvres, en particulier sa misanthropie et sa sensibilité imaginative. Rousseau avait une préférence pour l'analyse des personnages exceptionnels afin de comprendre l'humanité et évitait les éloges excessifs. Il a commencé à écrire tardivement, accumulant ainsi de nombreuses idées et sentiments. Son premier ouvrage, le 'Discours sur les sciences et les arts', bien que bien écrit, est critiqué pour son sophisme et sa vision partielle des arts et des sciences. Ce discours a suscité des controverses et lui a valu une notoriété grâce à son style provocateur. Le 'Discours sur l'inégalité' de Rousseau affirme que l'homme a corrompu la nature en développant ses facultés, une vision critiquée pour son manque de rigueur. Rousseau, marqué par une jeunesse difficile, cultivait une misanthropie croissante et une animosité envers les lettrés. Ses idées sur la propriété et la société sont également critiquées, bien que ses écrits montrent une grande force d'idées et de style. Il a également contribué à la musique avec des œuvres comme 'Le Devin du village' et a participé à la 'querelle des Bouffons' avec sa 'Lettre sur la musique française'. En littérature, Rousseau est connu pour 'La Nouvelle Héloïse' et 'Émile'. Ce dernier est loué pour son éloquence et sa philosophie éducative, mais a causé des problèmes avec les autorités religieuses. Condamné par la République de Genève pour ses œuvres jugées dangereuses, Rousseau a renoncé à ses droits de bourgeois et de citoyen. Il a publié les 'Lettres de la Montagne', intensifiant les troubles à Genève. 'Du contrat social' est souvent considéré comme son œuvre majeure, appréciée pour sa profondeur et sa force intellectuelle. Rousseau est reconnu pour son style passionné et énergique, influencé par Sénèque et Montaigne. Ses écrits suscitent des opinions diverses et il est comparé à Voltaire, bien qu'il soit recommandé de les considérer séparément. Dans ses 'Confessions', Rousseau se montre critique envers lui-même et d'autres personnes.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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649
p. 56-69
Réponse à la Lettre de M. MARMONTEL, insérée dans le Mercure du 5 Septembre.
Début :
Je ne sais pas si Mallebranche a mis la dispute au nombre des moyens qui servent à la recherche de [...]
Mots clefs :
Musique, Jean-François Marmontel, Repos, Opéras, Arts, Christoph Willibald Gluck, Paroles, Niccolò Piccinni, Phrase, Écrit, Public, Question, Phrases, Italie, Juger, Critique, Compositeurs, Sensibles, Pathétique, Heureux, Note, Italiens, Esprit polémique
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Réponse à la Lettre de M. MARMONTEL, insérée dans le Mercure du 5 Septembre.
Réponse à la Lettre de M. MARMONTEL ,
inférée dans le Mercure du 5 Septembre..
JEE ne fais pas fi Mallebranche a mis la difpute au
nombre des moyens qui fervent à la recherche de
la vérité ; mais ſi c'eſt un chemin pour y arriver , je
crains bien que ce ne foit pas le plus court.
Le public aime les difputes , & il aime à les blâmer.
C'eft que la plupart des hommes s'en amufent
par malignité , & qu'en les blâmant ils fe donnent
un air de raiſon & de modération qui ne coûte
rien.
Il eft difficile fans doute que des difcuffions fuivies
fur des objets de raifonnement ou de goût , ne fervent
à éclaircir quelques points de la queftion qu'on
traite ; mais il y a un terme où il faut s'arrêter. Un
moyen für de fatiguer le public fans l'éclairer , c'eſt
de prolonger ces difcuffions.
DE FRANCE.
57
Il en eft des hommes qui difputent comme des
voyageurs celui qui a pris une fauffe route ,
chaque pas qu'il fait , s'écarte davantage du ter
me où il veut aller.
:
On commence par diſcuter la queſtion ; on finit
par ne plus difcuter que fes opinions & fes phrafes.
C'eft ce qui m'arriveroit fi je voulois répondre à
tous les points de la Lettre de M. Marmontel. Je
n'y aurois même point répondu , fi je n'avois eu que
mes opinions & mon goût à défendre. Mais on me
fait des reproches que je dois repouffer , parce que
ee feroit les autorifer que de garder le filence .
J'aime la mufique. Je fuis , puifqu'on le veut ,
enthoufiafte des Opéras de M. Gluck ; je le regarde
comme le créateur du véritable fyftême de musique
dramatique ; je lui dois les plus grands plaifirs & les
plus douces émotions que j'aye éprouvés au Théâtre
; je ne crois pas que l'amour fincère des arts
puiffe aller fans un vif fentiment d'affection & de
reconnoiffance pour ceux qui enrichiffent & perfectionnent
ces arts ; j'ai vu M. Gluck attaqué fans modération
& fans juftice , dans un moment où , même
avec moins de génie & de célébrité , il ne méritoit
que d'être encouragé & applaudi ; j'ai pris la
plume pour le défendre. Il n'en avoit pas befoin ; le
public le vengeoit mieux que mes éloges ne pouvoient
le faire ; mais je fatisfaifois un fentiment qui
m'étoit doux & qui me paroiffoit un devoir.
Depuis long-temps M. Gluck jouifloit en paix de
fes triomphes conftans & multipliés , lorfque M.
Marmontel , en rendant compte d'une brochure fur
la mufique , a jugé à- propos de renouveller une
attaque un peu gratuite contre le mérite de ce Compofiteur.
Pour prouver que M. Gluck n'avoit pas
une grande réputation en Italie , il a cité une Lettre
du P. Martini , qui cependant louoit beaucoup M.
"
Cv
MERCURE
Gluck , quoiqu'avec des reftrictions. J'ai cru devoir
citer une Lettre plus ancienne , dans laquelle le Pèrė
Martini louoit d'une manière encore plus forte &
plus abfolue M. Gluck , en lui accordant le mérite
d'avoir réuni tout ce que la mufique Italienne a de
plus beau , avec ce que la mufique Françoiſe & Alle
mande a de meilleur , ce qu'il n'a jamais dit & ne
peut jamais dire d'aucun Compofiteur Italien.
Ce n'étoit-là qu'une queftion de fait. J'ai tâché de
la relever un peu par quelques obfervations générales
fur la mufique , propres à faire naître , je ne dis
des idées nouvelles , mais du moins des réflexions
intéreffantes fur l'art. C'eft, à ce qu'il me femble , le
feul moyende rendre les difputes Littéraires plus utiles
& plus piquantes.
pas
Je ne me fuis pas permis dans ma réponſe un
feul mot qui , directement ni indirectement, puiffe défobliger
M. Marmontel . Il n'a pas cru me devoir
les mêmes ménagemens. Il s'eft un peu moqué de
quelques-unes de mes phrafes. Je n'en fuis point
bleffè fi j'ai eu tort , c'eft fort bien fait ; fi j'ai eu
raiſon , je n'en aurai pas moins raiſon.
En citant l'Effai de M. le Prince Belofelski , j'ai
parlé de fon ouvrage avec eftime , & de fa perfonne
avec les plus grands égards. J'ai obfervé feulement
qu'il employoit trop fouvent des expreffions vagues
& générales , des figures & des comparaifons
empruntées des autres arts , peu propres à donner
des idées préciſes fur les Artiftes & fur les productions
qu'il vouloit caractériſer ; j'ai cru l'obſervation
d'autant plus utile , que cet abus d'expreffions
figurées on abftraites eft devenu familier à des beauxefprits
, qui fachant arranger des phrafes & ne fachaut
pas l'alphabet des Arts , fe croyent faits pour
juger de tout , parce qu'il leur plaît de parler de tour,
& écrivent fur ces Arts , qu'ils n'ont pas étudiés ,
avec un ton de confiance qu'il ne faudroit pas preaDE
FRANCE.
59
•
dre en écrivant fur ce qu'on fait le mieux. M. le
Prince Belofelski n'avoit pas beſoin de cette petite
reffource de l'ignorance capable pour écrire d'une
manière intéreffante fur la mufique , qu'il avoit étu
diée dans la patrie de la mufique.
En rapportant pour exemples quelques phraſes de
fon Effai , j'en ai tranfcrit les paroles avec la plus
grande fidélité , fans en tirer aucune induction , fans
y voir autre chofe que ce qui y eft ; M. Marmon
tel m'accufe cependant d'avoir mutilé cet effai
mais il ne cite & ne peut citer aucune de ces phraſes
mutilées.
J'ai trouvé peu jufte ce qu'a dit M. le Prince Belo
felski, que Vinciifut créateur comme Corneille ; l'Auteu ?
ajoute , il eft vrai , que le Muficien fit le premier
bon Opéra - Comique , comme le Poëte compofa la
première bonne Tragédie , & que tous deux ont à
peu près la même élévation dans les idées tragiques ,
la même chaleur & la même rapidité dans le ftyle.
Mais fi j'avois rapporté ces raifons , j'aurois été obli
gé d'ajouter que jamais Corneille n'a été regardé
comme créateur de la Comédie ; que le Menteur
n'eft point une création , mais un Comédie imitée
de l'Efpagnol ; qu'on peut avoir de l'élévation dans
tes idées , & de la rapidité dans le ftyle , fans avoit
rien créé , &c. Je n'ai pas infifté là-deffas , parce
que je ne voulois pas faire la critique de l'Efai. Et
aujourd'hui qu'on m'oppofe ces phrafes , ne pourroisje
pas prier ceux qui les citent de me dire en quoi
confiftent l'élévation des idées & la rapidité du ſtyle
dans les Ariettes de Vinci ? Tous ces motss--là fent
bien aifés à écrire & à lire , & tout le monde croit
les entendre ; mais il feroit peut- être bien embarralfant
d'en faire une application claire à un air de
Artaxerce ou de la Didon.
Encore une fois , quand on parle d'un art , on
ne fe fait bien entendre qu'en parlant la langue de
Cvj
60 MERCURE
cet art ; les comparaiſons & les métaphores ne font
faites que pour rendre les idées plus fenfibles & plus
frappantes ; mais elles doivent venir à l'appui du terme
propre , & non pas en tenir lieu .
C'eſt par le même principe que j'avois penfé que
ce n'étoit pas s'exprimer avec affez de précifion , que
d'appeler Pergolèle le plus éloquent des Compofiteurs.
Je trouve le premier couplet du Stabat fublime &
pathétique ; mais , avois-je ajouté, lepathétique n'eft
pas de l'éloquence , & il n'y a rien de fi rare que de
l'éloquence en Mufique.
M. M. m'objecte que le premier couplet du Stabat
n'eft pas le feul qui foit fublime & pathétique ;
ce que je n'ai pas envie de contefter . Il ajoute, oùfera
donc l'éloquence , fi elle n'eft pas dans le pathétique ?
Ne peut-on pas répondre , dans Démosthène qui
n'eft point pathétique, dans Boffuet qui ne l'eft guère,
dans plufieurs autres Ecrivains qui ne fongent pas à
l'être ? D'un autre côté les cris de Philoctete dans fa
caverne , ne font-ils pas pathétiques fans être éloquents
; le mot naïf d'un enfant affligé , le difcours
incohérent d'un maniaque peuvent toucher jufqu'aux
larmes , & ne font point de l'éloquence. Mais enfin
fi , comme le fait entendre M. Marmontel , pathétique
& éloquent font fynonymes , pourquoi n'avoir
pas dit que Pergolèle étoit le plus pathétique
des Compofiteurs ? Čela auroit été auffi élégant, & entendu
de tout le monde.
Je n'ai pas cru, comme M. le P. B.que M. Picinni fut
admirable fur-tout à exprimer le fens des paroles. M.
Marmontel dit que ,jufqu'à préfent, toute l'Europe a été
de cefentiment , & ajoute, pour me rendre bien ridicule
, queje veux faire voir que toute l'Europe n'y
entend rien. Je pourrois demander où & quandtoute
l'Europe a dit cela. En attendant qu'on produife au
public ce Certificat de toute l'Europe , je dois juftifier
la critique que j'ai faite de trois morceaux de
DE FRANCE. Gr
2
Roland, où j'ai prétendu que le fens de la mufique
étoit peu d'accord avec celui des paroles. C'eſt le feul
point de toute cette difcuffion qui me tienne au coeur
& le feul qui m'ait déterminé à répondre , parce que
je ne veux pas être foupçonné d'avoir attaqué légè
rement un Compofiteur auffi célèbre que M. Piccini,
dont j'admire & j'aime les beaux ouvrages auffi
fincèrement qu'aucun de fes plus zélés Prôneurs ,
quoique ce ne foit pas au même degré.
J'ai dit que M. Piccini , ainfi que les plus grands
Maîtres d'Italie , facrifioit quelquefois le fens & la
ponctuation de la phrafe verbale à la fymétrie &
aux développemens de la phrafe muſicale . J'en ai
cité pour exemple l'air , je la verrai , & j'ai dit que
dans ce vers , ponctué ainfi par le Poëte :
Efclave , heureux de fervir tant d'appas.
Le Muficien avoit ponctué ainfi :
Efclave heureux; de fervir tant d'appas.
se qui ne fait plus aucun fens.
M. Marmontel me répond que je me trompe ;
que le Compofiteur n'a point détaché ces mots, de fervir
tant d'appas ; qu'il a écrit, heureux de fervirtant
d'appas, defuite &fans aucun repos.
Comme je n'avois cité que de fouvenir , j'ai
craint, en lifant un affertion fi pofitive , que ma mémoire
ou mon oreille ne m'euffent trompé. Je me
fais procuré la partition , & j'y ai trouvé écrit ce
que j'avois entendu chanter. Efclave heureux eft
répété trois fois dans l'air. Dans ces trois endroits
efclave eft toujours lié avec heureux par des doubles
croches ; heureux tombe fur une noire qui forme le
premier temps de la meſure , & donne avec la baſſe
une cadence parfaite ; ce qui conftitue un repos trèsfenfible
: defer vir tant d'appas eft donc détaché ,
& n'eft pas écrit de fuite.
62 MERCURE
Ceci n'eft point une affaire de goût ou de fèntiment
; c'eft une queſtion de fait : il fuffit de favoir
ce qu'on entend par repos dans une phraſe muſicale.
C'eft ce que je vais tâcher d'expliquer clairement en
reprenant la feconde critique que j'avois faite de l'ai
d'Angélique ,
j'ai dit
Oui, je le dois ; je fuis Reine.
Du doux penchant qui m'entraîne
Oui , je dois me garantir.
que le fecond vers eft terminé par un repos
final , qui le fépare du vers fuivant , auquel il devroit
être lié.
La réponse eft facile , dit M. M. Il n'y a point de
repos final apres le fecond vers ; & M. Piccini , qui
fait ce que c'est qu'un repos final en muſique , aſſure
qu'il n'y en a point.
Voila une affertion bien nette & une autorité bien
impofante. Qui croiroit cependant que je n'ai avancé
qu'une vérité fimple & claire pour quiconque enend
feulement les termes de l'art ? Je vais les expli
quer le plus fuccinctement qu'il me fera potfible.
Le difcours muſical fe divife comme le difcours
oratoire, en phrafes & en portions de phrafes plus ou
moins étendues,& féparées par des repos plus ou moins
fenfibles , plus ou moins abfolus ; ces repos font
indiqués par la nature, la valeur & la place de la note
où ils tombent. Ainfi lorfqu'une phrafe de chant fe
termine à la note principale du mode de l'air ; que
cette note eft fur le terns fort de la meſure ; que la
baffe , procédant par la dominante à la tonique , s'arrête
fur la confonnance duton , c'est ce que les compofiteurs
appellent cadence parfaite , & c'est ce qui
-conftitue un repos final. Tous ces caractères fe trouvent
incontestablement réunis dans le paffage dont
il eft queftion. L'air eft en fi bémol ; à ces mots , du
doux penchant qui nous entraine , le chant donne fors
DE FRANCE 63
entraîne , trois noires, dont la première eft le la , note
fenfible , faifant partie de la feptième de dominante ,
& les deux autres font le fi bémol , note du ton. La
baffle frappe la même note au tems fort de la meſure ,
& tous les inftrumens donnent l'accord parfait. Enfin,
en furérogation de preuve , la phrafe eft terminée
par un filence de la moitié de la meſure , qui la ſépare
d'une manière plus marquée de la phrafe fuivante.
Je demande pardon au Lecteur d'entrer dans ces
détails ſcolaſtiques , & je le prie de ne pas croire que
je veuille me donner un air de connoiffeur ou de fa
vant ; je ne fuis qu'un écolier très-peu avancé; mes
connoiffances fe bornent à avoir lu les ouvrages des
Maîtres , avec affez d'application pour entendre les
élémens de la Science. Comme j'avois à défendre ma
critique contre une affertion tranchante & pofitive de
M. Marmontel , appuyée du témoignage de M.
Piccini , je n'avois à oppofer à de fi grandes autorités
que des raifons & des noms célèbres. Auffi ce que
je viens de dire n'eft point ma doctrine; c'eſt la doctrine
fimple, & fidélement exposée de tous les Auteurs
qui ont écrit fur la compofition, de Rameau, de J. J.
Rouffeau , du P. Martini même & de plufieurs autres ,
dont je ne rapporte pas les paroles , pour ne pas furcharger
cet écrit de citations , inutiles pour les hommes
inftruits , plus inutiles encore pour ceux qui ne
Je font pas. J'ai confulté quatre Compofiteurs fur le
même objet , tous ont paru étonnés qu'on pût élever
une pareille queftion ; tous m'ont offert de figner leur
avis : il réſulte de ces témoignages accumulés & uni-
* Voy.les différens ouvrages de Rameau , & particulièrement
fon Code de Mafique , Ch. X. Rouffeau , Dictionn. de
Muf. art. Cadence & Phrafe. M. Bemetz Rieder , Traité
de Mufique Théori -pratique , p. 243. M. Mercadier de Belefta
, nouveau fyfteme de Mufique Théorique &pratique , p.
190. D. Eximeno , Regole della Mafica. P. Martini, Sag
giofondamentale pratico di contrapunto , parte prima , &c.
64
MERCURE
formes, que le vers, du douxpenchant qui m'entraîne,
eft évidemment terminé par un repos final , & tellement
final que l'air pourroit fe terminer par la même
phrafe de chant. L'oreille fuffit pour en juger; mais on
peut difputer fur le fentiment de l'oreille , & il eſt
difficile de difputer fur des principes clairs , -établis
& reçus par tous les Maîtres de l'Art .
On demandera à préfent comment il peut fe faire
qu'un auffi grand Maître que M. Piccini contefte ces
mêmes principes. Je n'ai rien à répondre , finon que
la queftion ne lui aura pas été préſentée telle que je
l'avois expofée, ou qu'il n'attache pas aux mêmes mots
les mêmes idées qu'y attachent les compofiteurs françois
; mais s'il prenoit la peine de lire ce que je viens
d'écrire , je fuis perfuadé qu'il ne figneroit pas le contraire
, à moins qu'il n'eût fur cette partie de la
compofition une théorie nouvelle , qu'on devroit alors
l'inviter à publier.
Il reste une troiſième critique à juftifier , c'eſt celle
du monologue de Roland. J'ai écrit que le muficien
avoit peint le calme de la nuit & la férénité de l'efpérance.
M. M. m'apprend que le muſicien n'a pas
voulu peindre le calme de la nuit , mais le calme de
l'efpérance. J'en demande pardon à M. Piccini ; c'eſt
M. de la Harpe qui m'a induit en erreur ; ce font
fes propres paroles quej'ai tranfcrites. ( Voy. le Journ.
de Littérature du 5 Février ) ; & je les ai citées avec
confiance , le croyant dans le fecret du compofiteur.
C'eſt à lui de défendre fa phraſe ; comme on ne peut
pas douter qu'il n'ait eu bonne intention , je fuis perfuadé
qu'on ne le chicanera pas trop durement fur
ce petit incident.
Pour moi je crois , comme M. de la Harpe , que
le muficien a peint la nuit , & qu'il eût mieux valu
peindre le foleil ; & en me rappelant les quatres premiers
vers du monologue qui en expriment clairement
l'intention :
DE FRANCE.
65
Ah ! J'attendrai toujours ! la nuit eft loin encore !
Quoi , le foleil veut- il luire toujours !
Jaloux de mon bonheur , il prolonge fon cours
Pour retarder la beauté que j'adore.
Je ne trouve pas plus dans ces vers le calme de
l'efpérance , que le calme de la nuit ; je perfifte à y
voir l'impatience d'un amant pour qui les heures coulent
bien lentement ; & quand je pense que cet amant
eft le paladin Roland , qui voudroit éteindre les feux
du foleil pour avancer le moment d'un rendez -vous ,
&qui tombe enfuite dans un accès de phrénéfie quand
il fevoit trahi , je crois qu'on peut l'appeler un amant
forcené. Voilà mon fentiment & mes raifons , je les
livre aujugement qu'on en voudra porter ; c'eft s'arrê
tér trop long-temps fur une difcuffion fi frivole.
Ici je ne puis m'empêcher de faire une réflexion
fur la redoutable influence de l'efprit polémique.
J'ai fait fur deux phraſes de mufique deux obfervations
critiques , qui me paroiffent auffi fenfibles à
l'oreille qu'évidentes pour l'efprit : M. Marmontel
les trouve évidemment fauffes . Il m'oppofe l'autorité
d'un grand Maître , celle de M. Piccini ; je lui cite
les autorités réunies des plus grands Maîtres qui
ayent écrit fur la compofition , & celles de tous les
Muficiens que je connois. Il faut qu'il y ait de part
ou d'autre quelque illufion bien étrange. C'eſt aux
Lecteurs à en juger .
Je ne rappellerai plus que quelques-unes des animadverfions
de M. M. fur ma lettre. J'avois dit que
les Italiens , tout fenfibles qu'ils font à la Mufique ,
étoient à jamais raffafiés du plus bel Opéra ,
après un petit nombre de repréfentations , & ne
defiroient plus de le revoir für le même Théâtre.
C'eſt un fait ; j'en ai donné cette raiſon , puiſée dans
les principes communs de tous les arts . Ce qui n'eft
deftiné qu'à flatter les fens , & à faire fur l'âme des
impreffions vagues & fuperficielles , ne peut plaire
66 MERCURE
long-temps , ne fe foutient que par la variété , &
ne laiffe après foi aucun defir de le revoir . Cette
raifon peut être triviale , mais elle eft claire , &
facile à appliquer aux Opéras Italiens . M. Marmontel
la trouve mauvaiſe : à la bonne - heure . Celles qu'il
donne de ce phénomène font - elles plus fatisfaifantes?
M. M. croit qu'il entre beaucoup de politique
dans l'inconftance des Italiens en fait de Mufique ,
& dans le dégoût qui leur prend du plus bel Opéra
Jorfqu'ils l'ont entendu cinq à fix fois ; & cette poli
tique eft d'encourager les grands Compofiteurs qui
naiffent en foule en Italie. Il y a long- temps qu'on
vante la politique Italienne ; on ne favoit peut- être
pas qu'elle allât jufques-là .
M. M. dit enfuite que pour des oreilles fenfibles ,
eft un attrait puiffant qu'une Mufique toujours nouvelle
fur des paroles anciennes . J'ai peine à croire
que ces oreilles fenfibles trouvaffent un attrait bien
puiffant à entendre une Mufique nouvelle fur les
anciennes paroles du Stabat
M. Marmontel ajoute qu'il faut pour des oreilles
délicates , que la Mufique ait une analogie parfaite
avec la voix qui l'exécute ; & comme fur les Théâtres
d'Italie on change fans ceffe de voix , on aime
à changer de Mufique. Tout cela me paroît prouver
invinciblement ce que j'ai voulu dire , que les Italiens
ne cherchent guères dans la Mufique que le
plaifir de l'oreille..
M. Marmontel dit encore que fi notre goût en
mulique fe perfectionne , nous voudrons avoir tous
les ans des Opéras nouveaux comme de nouvelles étoffes .
Voilà l'effet de la mufique réduit clairement à depures
fenfations ; je n'aurois jamais imaginé que le fuccès
des ouvrages de génie ne fût qu'une affaire de mode
& que le plus touchant & le plus aimable de tous les
arts pût être comparé à l'induftrie de nos fabricans.
M. M. réfume enfin de ces différentes confidéra
DE FRANCE. 67
tions , que c'eft par l'abondance des belles chofes que
les Italiens fe dégoûtent des belles chofes , & que c'eft
par indigence que nous ne nous laffons pas d'applau--
dir ce que nous trouvons beau.
Il réfulte de cette théorie , que l'innombrable multitude
de fonnets dont l'Italie abonde , doit dégoûter
des fonnets de Pétrarque les oreilles délicates des
Italiens ; & que dans le tems où l'Italie avoit plus de
grands peintres qu'elle n'a aujourd'hui de grands
muficiens , les tableaux nouveaux devroient leur faire
oublier ceux de Michel- Ange & de Raphaël.
On fait tous les ans à Paris plus de tragédies
que les Comédiens n'en peuvent ou n'en veulent
jouer ; mais quoique nous aimions la nouveauté autant
qu'aucun peuple du monde , j'efpère que notre
goût en poéfie ne fe perfectionnera jamais au point
de préférer ce qui eft nouveau à ce qui eft beau
jufqu'à oublier les tragédies de Racine & de Voltaire
, & à ne vouloir plus voir au théâtre François
que ces tragédies modernes , fi fort vantées par leurs
auteurs & applaudies par leurs amis.
M. M. compare les fuccès des Opéras de M. Gluck ,
à ceux qu'avoient nos anciens Opéras quand nous ne
connoifions que notre mufique; il ne fait pas attention
que ceux qui applaudiffent aujourd'hui Iphigénie &
Orphée, ont entendu Ernelinde, Céphale, Roland, &
nos meilleurs Opéras Comiques, qui tous, ſelon lui, ſont
purement de la musique Italienne adaptée à des paro-
Les françoifes.
M. M. répond qu'on a été obligé cet Eté de retirer
Iphigénie , & qu'Orphée a été réduit à des recettes
de 4 & de soo liv. ; cela pourroit arriver à des Opéras
joués en étépour la centième ou la cent- cinquantième
fois. Cependant Iphigénie & Orphée foutiennent
encore l'Opéra , & jamais il n'y a eu une recette
de 400 liv., ni même de 700 liv. Je fuis étonné
que M. M. fe permette de pareils moyens de critique.
68 MERCURE
Je ne fuis pas moins étonné qu'il perſiſte à vouloir
que chacunfe nomme en difputant fur les arts. Il voudroit
favoir fi je n'ai , comme lui , que de l'instinct ,
ou fi je fais accompagner une baffe , afin de juger
quel eft le degré d'autorité que je mérite.
Eh ! qu'importe le nom de celui qui ne demande
point qu'on l'en croie en rien fur fa parole, qui ne dogmatife
point,qui motive fes opinions & difcute des faits?
Quoi! le public aura befoin de ſavoir ſi je fuis favant
ou ignorant pour juger fi j'ai tort ou raiſon ? Et mes
Lecteurs ayant néceffairement des opinions trèsdiverfes
fur mon favoir faire , chacun d'eux aura
donc néceffairement , fur le fond de la queftion , une
opinion différente de celle de tous les autres ! Voilà
un moyen tout nouveau d'éclaircir les difputes.
Si j'avois la puérile vanité, ou, fi l'on veut, l'humilité
de mettre mon nom à quelques pages écrites à la hâte
fur une querelle paffagère de Mufique , M. M. pourroit
favoir que ce n'eft pas feulement dans les Concerts
de Paris que j'ai entendu de la Mufique Italienne
, comme il le dit ; mais que j'ai vu exécuter
de beaux Opéras de Sacchini , de Bach , &c . par de
très-habiles virtuofes, fur le théâtre d'une des grandes
capitales de l'Europe ; il fauroit que je n'ai jamais
été , comme il le fait entendre , enthoufiafte de Rameau
& de Mondonville ; il pourroit même fe fouvenir
qu'en difputant quelquefois avec lui fur la
Mufique Italienne & la Mufique Françoife , ce
n'étoit pas moi qui défendois les opéras de Rameau
& de Mondenville. Mais le Public n'en feroit pas
plus à portée de nous juger, & j'aurois le défavantage
de n'oppofer qu'un nom obfcur au nom juftement
célèbre de M. Marmontel ; ce feroit combattre avec
des armes trop inégales.
Dans la littérature comme au barreau , il me
femble que fi les Juges ne connoiffoient point le
nom des plaideurs , les procès n'en feroient pas plus
DE FRANCE. 69
mal jugés. C'est ce que je me propofe d'examiner
dans une autre occafion. En attendant, je prendrai la
liberté de dire à M. M. comme Nicomède ,
Seigneur , fi j'ai raifon , qu'importe qui je fois ?
inférée dans le Mercure du 5 Septembre..
JEE ne fais pas fi Mallebranche a mis la difpute au
nombre des moyens qui fervent à la recherche de
la vérité ; mais ſi c'eſt un chemin pour y arriver , je
crains bien que ce ne foit pas le plus court.
Le public aime les difputes , & il aime à les blâmer.
C'eft que la plupart des hommes s'en amufent
par malignité , & qu'en les blâmant ils fe donnent
un air de raiſon & de modération qui ne coûte
rien.
Il eft difficile fans doute que des difcuffions fuivies
fur des objets de raifonnement ou de goût , ne fervent
à éclaircir quelques points de la queftion qu'on
traite ; mais il y a un terme où il faut s'arrêter. Un
moyen für de fatiguer le public fans l'éclairer , c'eſt
de prolonger ces difcuffions.
DE FRANCE.
57
Il en eft des hommes qui difputent comme des
voyageurs celui qui a pris une fauffe route ,
chaque pas qu'il fait , s'écarte davantage du ter
me où il veut aller.
:
On commence par diſcuter la queſtion ; on finit
par ne plus difcuter que fes opinions & fes phrafes.
C'eft ce qui m'arriveroit fi je voulois répondre à
tous les points de la Lettre de M. Marmontel. Je
n'y aurois même point répondu , fi je n'avois eu que
mes opinions & mon goût à défendre. Mais on me
fait des reproches que je dois repouffer , parce que
ee feroit les autorifer que de garder le filence .
J'aime la mufique. Je fuis , puifqu'on le veut ,
enthoufiafte des Opéras de M. Gluck ; je le regarde
comme le créateur du véritable fyftême de musique
dramatique ; je lui dois les plus grands plaifirs & les
plus douces émotions que j'aye éprouvés au Théâtre
; je ne crois pas que l'amour fincère des arts
puiffe aller fans un vif fentiment d'affection & de
reconnoiffance pour ceux qui enrichiffent & perfectionnent
ces arts ; j'ai vu M. Gluck attaqué fans modération
& fans juftice , dans un moment où , même
avec moins de génie & de célébrité , il ne méritoit
que d'être encouragé & applaudi ; j'ai pris la
plume pour le défendre. Il n'en avoit pas befoin ; le
public le vengeoit mieux que mes éloges ne pouvoient
le faire ; mais je fatisfaifois un fentiment qui
m'étoit doux & qui me paroiffoit un devoir.
Depuis long-temps M. Gluck jouifloit en paix de
fes triomphes conftans & multipliés , lorfque M.
Marmontel , en rendant compte d'une brochure fur
la mufique , a jugé à- propos de renouveller une
attaque un peu gratuite contre le mérite de ce Compofiteur.
Pour prouver que M. Gluck n'avoit pas
une grande réputation en Italie , il a cité une Lettre
du P. Martini , qui cependant louoit beaucoup M.
"
Cv
MERCURE
Gluck , quoiqu'avec des reftrictions. J'ai cru devoir
citer une Lettre plus ancienne , dans laquelle le Pèrė
Martini louoit d'une manière encore plus forte &
plus abfolue M. Gluck , en lui accordant le mérite
d'avoir réuni tout ce que la mufique Italienne a de
plus beau , avec ce que la mufique Françoiſe & Alle
mande a de meilleur , ce qu'il n'a jamais dit & ne
peut jamais dire d'aucun Compofiteur Italien.
Ce n'étoit-là qu'une queftion de fait. J'ai tâché de
la relever un peu par quelques obfervations générales
fur la mufique , propres à faire naître , je ne dis
des idées nouvelles , mais du moins des réflexions
intéreffantes fur l'art. C'eft, à ce qu'il me femble , le
feul moyende rendre les difputes Littéraires plus utiles
& plus piquantes.
pas
Je ne me fuis pas permis dans ma réponſe un
feul mot qui , directement ni indirectement, puiffe défobliger
M. Marmontel . Il n'a pas cru me devoir
les mêmes ménagemens. Il s'eft un peu moqué de
quelques-unes de mes phrafes. Je n'en fuis point
bleffè fi j'ai eu tort , c'eft fort bien fait ; fi j'ai eu
raiſon , je n'en aurai pas moins raiſon.
En citant l'Effai de M. le Prince Belofelski , j'ai
parlé de fon ouvrage avec eftime , & de fa perfonne
avec les plus grands égards. J'ai obfervé feulement
qu'il employoit trop fouvent des expreffions vagues
& générales , des figures & des comparaifons
empruntées des autres arts , peu propres à donner
des idées préciſes fur les Artiftes & fur les productions
qu'il vouloit caractériſer ; j'ai cru l'obſervation
d'autant plus utile , que cet abus d'expreffions
figurées on abftraites eft devenu familier à des beauxefprits
, qui fachant arranger des phrafes & ne fachaut
pas l'alphabet des Arts , fe croyent faits pour
juger de tout , parce qu'il leur plaît de parler de tour,
& écrivent fur ces Arts , qu'ils n'ont pas étudiés ,
avec un ton de confiance qu'il ne faudroit pas preaDE
FRANCE.
59
•
dre en écrivant fur ce qu'on fait le mieux. M. le
Prince Belofelski n'avoit pas beſoin de cette petite
reffource de l'ignorance capable pour écrire d'une
manière intéreffante fur la mufique , qu'il avoit étu
diée dans la patrie de la mufique.
En rapportant pour exemples quelques phraſes de
fon Effai , j'en ai tranfcrit les paroles avec la plus
grande fidélité , fans en tirer aucune induction , fans
y voir autre chofe que ce qui y eft ; M. Marmon
tel m'accufe cependant d'avoir mutilé cet effai
mais il ne cite & ne peut citer aucune de ces phraſes
mutilées.
J'ai trouvé peu jufte ce qu'a dit M. le Prince Belo
felski, que Vinciifut créateur comme Corneille ; l'Auteu ?
ajoute , il eft vrai , que le Muficien fit le premier
bon Opéra - Comique , comme le Poëte compofa la
première bonne Tragédie , & que tous deux ont à
peu près la même élévation dans les idées tragiques ,
la même chaleur & la même rapidité dans le ftyle.
Mais fi j'avois rapporté ces raifons , j'aurois été obli
gé d'ajouter que jamais Corneille n'a été regardé
comme créateur de la Comédie ; que le Menteur
n'eft point une création , mais un Comédie imitée
de l'Efpagnol ; qu'on peut avoir de l'élévation dans
tes idées , & de la rapidité dans le ftyle , fans avoit
rien créé , &c. Je n'ai pas infifté là-deffas , parce
que je ne voulois pas faire la critique de l'Efai. Et
aujourd'hui qu'on m'oppofe ces phrafes , ne pourroisje
pas prier ceux qui les citent de me dire en quoi
confiftent l'élévation des idées & la rapidité du ſtyle
dans les Ariettes de Vinci ? Tous ces motss--là fent
bien aifés à écrire & à lire , & tout le monde croit
les entendre ; mais il feroit peut- être bien embarralfant
d'en faire une application claire à un air de
Artaxerce ou de la Didon.
Encore une fois , quand on parle d'un art , on
ne fe fait bien entendre qu'en parlant la langue de
Cvj
60 MERCURE
cet art ; les comparaiſons & les métaphores ne font
faites que pour rendre les idées plus fenfibles & plus
frappantes ; mais elles doivent venir à l'appui du terme
propre , & non pas en tenir lieu .
C'eſt par le même principe que j'avois penfé que
ce n'étoit pas s'exprimer avec affez de précifion , que
d'appeler Pergolèle le plus éloquent des Compofiteurs.
Je trouve le premier couplet du Stabat fublime &
pathétique ; mais , avois-je ajouté, lepathétique n'eft
pas de l'éloquence , & il n'y a rien de fi rare que de
l'éloquence en Mufique.
M. M. m'objecte que le premier couplet du Stabat
n'eft pas le feul qui foit fublime & pathétique ;
ce que je n'ai pas envie de contefter . Il ajoute, oùfera
donc l'éloquence , fi elle n'eft pas dans le pathétique ?
Ne peut-on pas répondre , dans Démosthène qui
n'eft point pathétique, dans Boffuet qui ne l'eft guère,
dans plufieurs autres Ecrivains qui ne fongent pas à
l'être ? D'un autre côté les cris de Philoctete dans fa
caverne , ne font-ils pas pathétiques fans être éloquents
; le mot naïf d'un enfant affligé , le difcours
incohérent d'un maniaque peuvent toucher jufqu'aux
larmes , & ne font point de l'éloquence. Mais enfin
fi , comme le fait entendre M. Marmontel , pathétique
& éloquent font fynonymes , pourquoi n'avoir
pas dit que Pergolèle étoit le plus pathétique
des Compofiteurs ? Čela auroit été auffi élégant, & entendu
de tout le monde.
Je n'ai pas cru, comme M. le P. B.que M. Picinni fut
admirable fur-tout à exprimer le fens des paroles. M.
Marmontel dit que ,jufqu'à préfent, toute l'Europe a été
de cefentiment , & ajoute, pour me rendre bien ridicule
, queje veux faire voir que toute l'Europe n'y
entend rien. Je pourrois demander où & quandtoute
l'Europe a dit cela. En attendant qu'on produife au
public ce Certificat de toute l'Europe , je dois juftifier
la critique que j'ai faite de trois morceaux de
DE FRANCE. Gr
2
Roland, où j'ai prétendu que le fens de la mufique
étoit peu d'accord avec celui des paroles. C'eſt le feul
point de toute cette difcuffion qui me tienne au coeur
& le feul qui m'ait déterminé à répondre , parce que
je ne veux pas être foupçonné d'avoir attaqué légè
rement un Compofiteur auffi célèbre que M. Piccini,
dont j'admire & j'aime les beaux ouvrages auffi
fincèrement qu'aucun de fes plus zélés Prôneurs ,
quoique ce ne foit pas au même degré.
J'ai dit que M. Piccini , ainfi que les plus grands
Maîtres d'Italie , facrifioit quelquefois le fens & la
ponctuation de la phrafe verbale à la fymétrie &
aux développemens de la phrafe muſicale . J'en ai
cité pour exemple l'air , je la verrai , & j'ai dit que
dans ce vers , ponctué ainfi par le Poëte :
Efclave , heureux de fervir tant d'appas.
Le Muficien avoit ponctué ainfi :
Efclave heureux; de fervir tant d'appas.
se qui ne fait plus aucun fens.
M. Marmontel me répond que je me trompe ;
que le Compofiteur n'a point détaché ces mots, de fervir
tant d'appas ; qu'il a écrit, heureux de fervirtant
d'appas, defuite &fans aucun repos.
Comme je n'avois cité que de fouvenir , j'ai
craint, en lifant un affertion fi pofitive , que ma mémoire
ou mon oreille ne m'euffent trompé. Je me
fais procuré la partition , & j'y ai trouvé écrit ce
que j'avois entendu chanter. Efclave heureux eft
répété trois fois dans l'air. Dans ces trois endroits
efclave eft toujours lié avec heureux par des doubles
croches ; heureux tombe fur une noire qui forme le
premier temps de la meſure , & donne avec la baſſe
une cadence parfaite ; ce qui conftitue un repos trèsfenfible
: defer vir tant d'appas eft donc détaché ,
& n'eft pas écrit de fuite.
62 MERCURE
Ceci n'eft point une affaire de goût ou de fèntiment
; c'eft une queſtion de fait : il fuffit de favoir
ce qu'on entend par repos dans une phraſe muſicale.
C'eft ce que je vais tâcher d'expliquer clairement en
reprenant la feconde critique que j'avois faite de l'ai
d'Angélique ,
j'ai dit
Oui, je le dois ; je fuis Reine.
Du doux penchant qui m'entraîne
Oui , je dois me garantir.
que le fecond vers eft terminé par un repos
final , qui le fépare du vers fuivant , auquel il devroit
être lié.
La réponse eft facile , dit M. M. Il n'y a point de
repos final apres le fecond vers ; & M. Piccini , qui
fait ce que c'est qu'un repos final en muſique , aſſure
qu'il n'y en a point.
Voila une affertion bien nette & une autorité bien
impofante. Qui croiroit cependant que je n'ai avancé
qu'une vérité fimple & claire pour quiconque enend
feulement les termes de l'art ? Je vais les expli
quer le plus fuccinctement qu'il me fera potfible.
Le difcours muſical fe divife comme le difcours
oratoire, en phrafes & en portions de phrafes plus ou
moins étendues,& féparées par des repos plus ou moins
fenfibles , plus ou moins abfolus ; ces repos font
indiqués par la nature, la valeur & la place de la note
où ils tombent. Ainfi lorfqu'une phrafe de chant fe
termine à la note principale du mode de l'air ; que
cette note eft fur le terns fort de la meſure ; que la
baffe , procédant par la dominante à la tonique , s'arrête
fur la confonnance duton , c'est ce que les compofiteurs
appellent cadence parfaite , & c'est ce qui
-conftitue un repos final. Tous ces caractères fe trouvent
incontestablement réunis dans le paffage dont
il eft queftion. L'air eft en fi bémol ; à ces mots , du
doux penchant qui nous entraine , le chant donne fors
DE FRANCE 63
entraîne , trois noires, dont la première eft le la , note
fenfible , faifant partie de la feptième de dominante ,
& les deux autres font le fi bémol , note du ton. La
baffle frappe la même note au tems fort de la meſure ,
& tous les inftrumens donnent l'accord parfait. Enfin,
en furérogation de preuve , la phrafe eft terminée
par un filence de la moitié de la meſure , qui la ſépare
d'une manière plus marquée de la phrafe fuivante.
Je demande pardon au Lecteur d'entrer dans ces
détails ſcolaſtiques , & je le prie de ne pas croire que
je veuille me donner un air de connoiffeur ou de fa
vant ; je ne fuis qu'un écolier très-peu avancé; mes
connoiffances fe bornent à avoir lu les ouvrages des
Maîtres , avec affez d'application pour entendre les
élémens de la Science. Comme j'avois à défendre ma
critique contre une affertion tranchante & pofitive de
M. Marmontel , appuyée du témoignage de M.
Piccini , je n'avois à oppofer à de fi grandes autorités
que des raifons & des noms célèbres. Auffi ce que
je viens de dire n'eft point ma doctrine; c'eſt la doctrine
fimple, & fidélement exposée de tous les Auteurs
qui ont écrit fur la compofition, de Rameau, de J. J.
Rouffeau , du P. Martini même & de plufieurs autres ,
dont je ne rapporte pas les paroles , pour ne pas furcharger
cet écrit de citations , inutiles pour les hommes
inftruits , plus inutiles encore pour ceux qui ne
Je font pas. J'ai confulté quatre Compofiteurs fur le
même objet , tous ont paru étonnés qu'on pût élever
une pareille queftion ; tous m'ont offert de figner leur
avis : il réſulte de ces témoignages accumulés & uni-
* Voy.les différens ouvrages de Rameau , & particulièrement
fon Code de Mafique , Ch. X. Rouffeau , Dictionn. de
Muf. art. Cadence & Phrafe. M. Bemetz Rieder , Traité
de Mufique Théori -pratique , p. 243. M. Mercadier de Belefta
, nouveau fyfteme de Mufique Théorique &pratique , p.
190. D. Eximeno , Regole della Mafica. P. Martini, Sag
giofondamentale pratico di contrapunto , parte prima , &c.
64
MERCURE
formes, que le vers, du douxpenchant qui m'entraîne,
eft évidemment terminé par un repos final , & tellement
final que l'air pourroit fe terminer par la même
phrafe de chant. L'oreille fuffit pour en juger; mais on
peut difputer fur le fentiment de l'oreille , & il eſt
difficile de difputer fur des principes clairs , -établis
& reçus par tous les Maîtres de l'Art .
On demandera à préfent comment il peut fe faire
qu'un auffi grand Maître que M. Piccini contefte ces
mêmes principes. Je n'ai rien à répondre , finon que
la queftion ne lui aura pas été préſentée telle que je
l'avois expofée, ou qu'il n'attache pas aux mêmes mots
les mêmes idées qu'y attachent les compofiteurs françois
; mais s'il prenoit la peine de lire ce que je viens
d'écrire , je fuis perfuadé qu'il ne figneroit pas le contraire
, à moins qu'il n'eût fur cette partie de la
compofition une théorie nouvelle , qu'on devroit alors
l'inviter à publier.
Il reste une troiſième critique à juftifier , c'eſt celle
du monologue de Roland. J'ai écrit que le muficien
avoit peint le calme de la nuit & la férénité de l'efpérance.
M. M. m'apprend que le muſicien n'a pas
voulu peindre le calme de la nuit , mais le calme de
l'efpérance. J'en demande pardon à M. Piccini ; c'eſt
M. de la Harpe qui m'a induit en erreur ; ce font
fes propres paroles quej'ai tranfcrites. ( Voy. le Journ.
de Littérature du 5 Février ) ; & je les ai citées avec
confiance , le croyant dans le fecret du compofiteur.
C'eſt à lui de défendre fa phraſe ; comme on ne peut
pas douter qu'il n'ait eu bonne intention , je fuis perfuadé
qu'on ne le chicanera pas trop durement fur
ce petit incident.
Pour moi je crois , comme M. de la Harpe , que
le muficien a peint la nuit , & qu'il eût mieux valu
peindre le foleil ; & en me rappelant les quatres premiers
vers du monologue qui en expriment clairement
l'intention :
DE FRANCE.
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Ah ! J'attendrai toujours ! la nuit eft loin encore !
Quoi , le foleil veut- il luire toujours !
Jaloux de mon bonheur , il prolonge fon cours
Pour retarder la beauté que j'adore.
Je ne trouve pas plus dans ces vers le calme de
l'efpérance , que le calme de la nuit ; je perfifte à y
voir l'impatience d'un amant pour qui les heures coulent
bien lentement ; & quand je pense que cet amant
eft le paladin Roland , qui voudroit éteindre les feux
du foleil pour avancer le moment d'un rendez -vous ,
&qui tombe enfuite dans un accès de phrénéfie quand
il fevoit trahi , je crois qu'on peut l'appeler un amant
forcené. Voilà mon fentiment & mes raifons , je les
livre aujugement qu'on en voudra porter ; c'eft s'arrê
tér trop long-temps fur une difcuffion fi frivole.
Ici je ne puis m'empêcher de faire une réflexion
fur la redoutable influence de l'efprit polémique.
J'ai fait fur deux phraſes de mufique deux obfervations
critiques , qui me paroiffent auffi fenfibles à
l'oreille qu'évidentes pour l'efprit : M. Marmontel
les trouve évidemment fauffes . Il m'oppofe l'autorité
d'un grand Maître , celle de M. Piccini ; je lui cite
les autorités réunies des plus grands Maîtres qui
ayent écrit fur la compofition , & celles de tous les
Muficiens que je connois. Il faut qu'il y ait de part
ou d'autre quelque illufion bien étrange. C'eſt aux
Lecteurs à en juger .
Je ne rappellerai plus que quelques-unes des animadverfions
de M. M. fur ma lettre. J'avois dit que
les Italiens , tout fenfibles qu'ils font à la Mufique ,
étoient à jamais raffafiés du plus bel Opéra ,
après un petit nombre de repréfentations , & ne
defiroient plus de le revoir für le même Théâtre.
C'eſt un fait ; j'en ai donné cette raiſon , puiſée dans
les principes communs de tous les arts . Ce qui n'eft
deftiné qu'à flatter les fens , & à faire fur l'âme des
impreffions vagues & fuperficielles , ne peut plaire
66 MERCURE
long-temps , ne fe foutient que par la variété , &
ne laiffe après foi aucun defir de le revoir . Cette
raifon peut être triviale , mais elle eft claire , &
facile à appliquer aux Opéras Italiens . M. Marmontel
la trouve mauvaiſe : à la bonne - heure . Celles qu'il
donne de ce phénomène font - elles plus fatisfaifantes?
M. M. croit qu'il entre beaucoup de politique
dans l'inconftance des Italiens en fait de Mufique ,
& dans le dégoût qui leur prend du plus bel Opéra
Jorfqu'ils l'ont entendu cinq à fix fois ; & cette poli
tique eft d'encourager les grands Compofiteurs qui
naiffent en foule en Italie. Il y a long- temps qu'on
vante la politique Italienne ; on ne favoit peut- être
pas qu'elle allât jufques-là .
M. M. dit enfuite que pour des oreilles fenfibles ,
eft un attrait puiffant qu'une Mufique toujours nouvelle
fur des paroles anciennes . J'ai peine à croire
que ces oreilles fenfibles trouvaffent un attrait bien
puiffant à entendre une Mufique nouvelle fur les
anciennes paroles du Stabat
M. Marmontel ajoute qu'il faut pour des oreilles
délicates , que la Mufique ait une analogie parfaite
avec la voix qui l'exécute ; & comme fur les Théâtres
d'Italie on change fans ceffe de voix , on aime
à changer de Mufique. Tout cela me paroît prouver
invinciblement ce que j'ai voulu dire , que les Italiens
ne cherchent guères dans la Mufique que le
plaifir de l'oreille..
M. Marmontel dit encore que fi notre goût en
mulique fe perfectionne , nous voudrons avoir tous
les ans des Opéras nouveaux comme de nouvelles étoffes .
Voilà l'effet de la mufique réduit clairement à depures
fenfations ; je n'aurois jamais imaginé que le fuccès
des ouvrages de génie ne fût qu'une affaire de mode
& que le plus touchant & le plus aimable de tous les
arts pût être comparé à l'induftrie de nos fabricans.
M. M. réfume enfin de ces différentes confidéra
DE FRANCE. 67
tions , que c'eft par l'abondance des belles chofes que
les Italiens fe dégoûtent des belles chofes , & que c'eft
par indigence que nous ne nous laffons pas d'applau--
dir ce que nous trouvons beau.
Il réfulte de cette théorie , que l'innombrable multitude
de fonnets dont l'Italie abonde , doit dégoûter
des fonnets de Pétrarque les oreilles délicates des
Italiens ; & que dans le tems où l'Italie avoit plus de
grands peintres qu'elle n'a aujourd'hui de grands
muficiens , les tableaux nouveaux devroient leur faire
oublier ceux de Michel- Ange & de Raphaël.
On fait tous les ans à Paris plus de tragédies
que les Comédiens n'en peuvent ou n'en veulent
jouer ; mais quoique nous aimions la nouveauté autant
qu'aucun peuple du monde , j'efpère que notre
goût en poéfie ne fe perfectionnera jamais au point
de préférer ce qui eft nouveau à ce qui eft beau
jufqu'à oublier les tragédies de Racine & de Voltaire
, & à ne vouloir plus voir au théâtre François
que ces tragédies modernes , fi fort vantées par leurs
auteurs & applaudies par leurs amis.
M. M. compare les fuccès des Opéras de M. Gluck ,
à ceux qu'avoient nos anciens Opéras quand nous ne
connoifions que notre mufique; il ne fait pas attention
que ceux qui applaudiffent aujourd'hui Iphigénie &
Orphée, ont entendu Ernelinde, Céphale, Roland, &
nos meilleurs Opéras Comiques, qui tous, ſelon lui, ſont
purement de la musique Italienne adaptée à des paro-
Les françoifes.
M. M. répond qu'on a été obligé cet Eté de retirer
Iphigénie , & qu'Orphée a été réduit à des recettes
de 4 & de soo liv. ; cela pourroit arriver à des Opéras
joués en étépour la centième ou la cent- cinquantième
fois. Cependant Iphigénie & Orphée foutiennent
encore l'Opéra , & jamais il n'y a eu une recette
de 400 liv., ni même de 700 liv. Je fuis étonné
que M. M. fe permette de pareils moyens de critique.
68 MERCURE
Je ne fuis pas moins étonné qu'il perſiſte à vouloir
que chacunfe nomme en difputant fur les arts. Il voudroit
favoir fi je n'ai , comme lui , que de l'instinct ,
ou fi je fais accompagner une baffe , afin de juger
quel eft le degré d'autorité que je mérite.
Eh ! qu'importe le nom de celui qui ne demande
point qu'on l'en croie en rien fur fa parole, qui ne dogmatife
point,qui motive fes opinions & difcute des faits?
Quoi! le public aura befoin de ſavoir ſi je fuis favant
ou ignorant pour juger fi j'ai tort ou raiſon ? Et mes
Lecteurs ayant néceffairement des opinions trèsdiverfes
fur mon favoir faire , chacun d'eux aura
donc néceffairement , fur le fond de la queftion , une
opinion différente de celle de tous les autres ! Voilà
un moyen tout nouveau d'éclaircir les difputes.
Si j'avois la puérile vanité, ou, fi l'on veut, l'humilité
de mettre mon nom à quelques pages écrites à la hâte
fur une querelle paffagère de Mufique , M. M. pourroit
favoir que ce n'eft pas feulement dans les Concerts
de Paris que j'ai entendu de la Mufique Italienne
, comme il le dit ; mais que j'ai vu exécuter
de beaux Opéras de Sacchini , de Bach , &c . par de
très-habiles virtuofes, fur le théâtre d'une des grandes
capitales de l'Europe ; il fauroit que je n'ai jamais
été , comme il le fait entendre , enthoufiafte de Rameau
& de Mondonville ; il pourroit même fe fouvenir
qu'en difputant quelquefois avec lui fur la
Mufique Italienne & la Mufique Françoife , ce
n'étoit pas moi qui défendois les opéras de Rameau
& de Mondenville. Mais le Public n'en feroit pas
plus à portée de nous juger, & j'aurois le défavantage
de n'oppofer qu'un nom obfcur au nom juftement
célèbre de M. Marmontel ; ce feroit combattre avec
des armes trop inégales.
Dans la littérature comme au barreau , il me
femble que fi les Juges ne connoiffoient point le
nom des plaideurs , les procès n'en feroient pas plus
DE FRANCE. 69
mal jugés. C'est ce que je me propofe d'examiner
dans une autre occafion. En attendant, je prendrai la
liberté de dire à M. M. comme Nicomède ,
Seigneur , fi j'ai raifon , qu'importe qui je fois ?
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Résumé : Réponse à la Lettre de M. MARMONTEL, insérée dans le Mercure du 5 Septembre.
La lettre répond à une critique de M. Marmontel publiée dans le Mercure du 5 septembre. L'auteur reconnaît l'utilité des disputes pour éclaircir certains points, mais craint qu'elles ne fatiguent le public sans l'éclairer. Il défend Christoph Willibald Gluck, considéré comme le créateur du véritable système de musique dramatique, après des attaques injustes. La controverse a été relancée par Marmontel, qui a cité une lettre du Père Martini critiquant Gluck. L'auteur cite une lettre plus ancienne de Martini louant Gluck de manière élogieuse. Il souligne que ses observations sur la musique visaient à rendre les disputes littéraires plus utiles et intéressantes. L'auteur se défend des accusations de Marmontel, affirmant qu'il n'a jamais cherché à le désobliger. Il critique l'usage excessif de figures de style et de comparaisons vagues dans l'essai du Prince Beloselski sur la musique, tout en reconnaissant la compétence de ce dernier. La discussion porte également sur des critiques des œuvres de compositeurs tels que Vinci, Pergolèse et Piccinni. L'auteur refuse de critiquer l'œuvre de Vinci et conteste l'utilisation de comparaisons et de métaphores pour évaluer la musique. Il affirme que le pathétique et l'éloquence ne sont pas synonymes, citant des exemples comme Démosthène et Bossuet. L'auteur critique Piccinni, affirmant que ce dernier sacrifie parfois le sens des paroles à la symétrie musicale. La controverse se concentre aussi sur la définition des repos dans la phrase musicale, l'auteur expliquant que le second vers de l'air 'Oui, je le dois' est séparé par un repos final. Il aborde également une critique concernant un monologue de Roland, corrigeant une erreur attribuée à M. de la Harpe. L'auteur souligne la divergence d'opinions entre lui-même et Marmontel, qui s'appuie sur l'autorité de Piccinni. La discussion porte sur la perception de la musique italienne et française, soutenant que les œuvres musicales qui ne visent qu'à flatter les sens ne plaisent pas longtemps. Il critique la théorie de Marmontel sur l'inconstance des Italiens envers la musique et exprime son inquiétude que le goût musical en France puisse se perfectionner au point de privilégier la nouveauté. Enfin, l'auteur refuse de se nommer dans cette dispute, estimant que les opinions doivent être jugées sur leur mérite.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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