Résultats : 3 texte(s)
Accéder à la liste des mots clefs.
Détail
Liste
1
p. 139-141
A Rome ce 3 Mars 1717
Début :
Le Carnaval nous a fourni des amusemens de toute espece, [...]
Mots clefs :
Carnaval, Opéras, Réjouissances, Princes, Altesse sérénissime, Gouverneur, Comtesse, Curiosité, Marquis, Chevalier, Bal
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : A Rome ce 3 Mars 1717
A Rome ce 3 Mars 1717
Le Carnaval nous a fourni des
amuſemens de toute elpece , jamais
le Cours n'a été plus brillant , nos
Dames Romaines plus magnifiques,
les Comedies , Operas plus fre- .
quents , les Réjoüiffances plus uniLE
NOUVEAU
140
*
verfelles , ce fera bien autre chofe
l'année prochaine , fi l'on vient à
bout de rembarer le Turc. Les Prin-
Clement & Philippe de Baviere
font arrivez ici affez à tems,
pour jouïr des divertiffemens du
Carnaval , leurs Altele s Sereniffimes
fe firent voir Lundy incognito
au Cours , & virent enfuite d'un
Balcon du Comte de Bolognetti
la courfe des Chevaux ; Mr Santini
leur Gouverneur , qui avoit
accompagné l'an paffé le Prince
Electoral leur frere, a régalé de la
part de ce Prince , d'un Diamant
de prix , la Comteffe Bolognetti ,
en reconnoiffance du bon accueil
qu'il en a reçû pendant fon féjour
à Rome .
Il faut convenir que le Carnaval
de Rome mérite la curiofité des
Etrangers , & que c'eft fans contredit
le plus beau & le plus galant
de toute la Chrêtienté.
Le Marquis de Saint Pieri eft aux
Arrêts dans fa maifon & condamécus
d'amande , pour avoir né à
500
MERCURE. 141
fait jouer chez lui une Comedie
& donné le Bal enfuite un Vendredy
, ce jour étant le feul de la
femaine où les fpectacles font interdits
, cela s'apelle payer les violons
bien cher.
Le Chevalier de S. Georges ne
vient plus à Rome , & les prépa-.
paratifs qu'avoit fait le Cardinal
Gualterio pour le recevoir, devienent
inutils , l'apartement étoit difpofé
à la Royale: en y changeant peu de
chofe , il conviendra à Mr le Duc
de la Feüillade. S. S. a eû avis
qué ce Prince étoit forti d'Avignon
le 6 de Février , qu'il a paffé par le
Piémond , où il a reçû tous les honneurs
imaginables du Roy de Sicile ,
par le Parmefan & le Boulonois ,
pour fe rendre à Pefaro. Dom Carlo
Albani Neveu du Pape eft nommé
pour aller audevant de lui & le
conduire jufqu'au lieu deſtiné à fa
retraite .
Le Carnaval nous a fourni des
amuſemens de toute elpece , jamais
le Cours n'a été plus brillant , nos
Dames Romaines plus magnifiques,
les Comedies , Operas plus fre- .
quents , les Réjoüiffances plus uniLE
NOUVEAU
140
*
verfelles , ce fera bien autre chofe
l'année prochaine , fi l'on vient à
bout de rembarer le Turc. Les Prin-
Clement & Philippe de Baviere
font arrivez ici affez à tems,
pour jouïr des divertiffemens du
Carnaval , leurs Altele s Sereniffimes
fe firent voir Lundy incognito
au Cours , & virent enfuite d'un
Balcon du Comte de Bolognetti
la courfe des Chevaux ; Mr Santini
leur Gouverneur , qui avoit
accompagné l'an paffé le Prince
Electoral leur frere, a régalé de la
part de ce Prince , d'un Diamant
de prix , la Comteffe Bolognetti ,
en reconnoiffance du bon accueil
qu'il en a reçû pendant fon féjour
à Rome .
Il faut convenir que le Carnaval
de Rome mérite la curiofité des
Etrangers , & que c'eft fans contredit
le plus beau & le plus galant
de toute la Chrêtienté.
Le Marquis de Saint Pieri eft aux
Arrêts dans fa maifon & condamécus
d'amande , pour avoir né à
500
MERCURE. 141
fait jouer chez lui une Comedie
& donné le Bal enfuite un Vendredy
, ce jour étant le feul de la
femaine où les fpectacles font interdits
, cela s'apelle payer les violons
bien cher.
Le Chevalier de S. Georges ne
vient plus à Rome , & les prépa-.
paratifs qu'avoit fait le Cardinal
Gualterio pour le recevoir, devienent
inutils , l'apartement étoit difpofé
à la Royale: en y changeant peu de
chofe , il conviendra à Mr le Duc
de la Feüillade. S. S. a eû avis
qué ce Prince étoit forti d'Avignon
le 6 de Février , qu'il a paffé par le
Piémond , où il a reçû tous les honneurs
imaginables du Roy de Sicile ,
par le Parmefan & le Boulonois ,
pour fe rendre à Pefaro. Dom Carlo
Albani Neveu du Pape eft nommé
pour aller audevant de lui & le
conduire jufqu'au lieu deſtiné à fa
retraite .
Fermer
2
p. 161-186
LETTRE de M. Marmontel à M. de la Harpe.
Début :
Je l'avois bien prévu, Monsieur, que l'Essai du Prince Beloselski, sur la musique [...]
Mots clefs :
Alexandr Mikhailovitch Bieloselskii-Bieloserskii, Musique, Christoph Willibald Gluck, Musique italienne, Critique, Opéra, Compositeurs, Italie, Genre, Opéras, Goût, Monde, Monologue, Heureux, Âme, Voix, Père Martini, Théâtre, Critique, Morceaux, Italiens, Paris, Théâtres, Caractère, Amant, Quinault, Expression, Jean-Philippe Rameau, Impatience
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE de M. Marmontel à M. de la Harpe.
LETTRE de M. Marmontel à M. de la Harpe.
JeE l'avois bien prévu , Monfieur , que
l'Effai du Prince Belofelski , fur la mufique
Italienne , ne feroit pas du goût de tout le
monde . Vous voyez comme le plus poli & le
162 MERCURE
plus modéré des partifans de M.Gluck mutile
ce petit Ouvrage , & avec quelle adreffe il
le réduit à rien. Paffons cette page d'extrait
où il l'a fi bien découpé , & jetons un coupd'oeil
fur quelques endroits de fa critique.
n
" Vinci a plus d'un trait de reffemblance
avec Corneille , a dit le Prince : l'un &
» l'autre ont été créateurs dans leur genre.
» Le Muficien fit le premier Opéra- Comique
, qui eft le Joueur , comine le Poëte
compofa la première bonne Comédie.
» Tous deux ont à peu-près la même élé-
» vation dans les idées tragiques , la même
» chaleur , la même rapidité dans le ſtyle :
» les deux Opéras d'Artaxerce & de Didon
» en font des exemples fublimes , comme
le Cid & Cinna » .
Voici comment ce paffage eft rendu :
M. le Prince Belofelski , dit que Vinci eft
créateur comme Corneille , parce qu'il a fait
Le premier Opéra- Comique . On fentira dif
ficilement la jufteffe de cette comparaifon.
A qui la faute , fi on ne la fent pas ?
Cette façon de critiquer eft fort aifée , auffi
eft- elle fort commune ; mais le Cenfeur
n'a plus auffi beau jeu lorfqu'il cite fidèlement.
Le Prince à dit de Pergolèfe , qu'il fut
le plus éloquent des Compofiteurs ; & il
ajoute : Rien de plus fimple que fa mélodie
, fes moyens ; fes motifs ; rien de
6
DE FRANCE: 163
plus harmonieux que fes accompagne-
» mens ».
>
Le Critique demande dans quel Ouvrage
Pergolèfe a été éloquent ? Le premier Couplet
du Stabat eft dit-il , un morceau des
plus pathétiques & des plus fublimes qu'il y
ait en mufique ; mais le pathétique n'eft pas
de l'éloquence ; & il n'y a rien defi rare que
l'éloquence en mufique.
D'abord n'y a-t-il dans le Stabat , que
le
premier Couplet de pathétique & de fublime
? Et , par exemple , le Verfet Viditfuum
dulcem natum , ne l'eft-il pas ? Ne fait-il
pas couler des larmes ? N'y a-t-il pas auffi
dans l'Olimpiade de Pergolèfe des morceaux
déchirants , comme l'air , Se cerca , fe dice ?
Qu'on nous dife donc où fera l'éloquence ,
fi elle n'eft pas dans le pathétique ?
Je fuppofe que le Prince eût dit : Pergolefe
eft de tous les Compofiteurs celui qui
a le mieux poffédé l'art de faire paffer rapidement
& d'imprimer avec force dans l'âme
des autres le fentiment profond dont il eft
pénétré. N'eût-il pas dit une vérité que l'Europe
entière a reconnue , au moins dans le
Stabat ? Or , cette définition du pathétique
, dans l'expreffion muficale , eft précifément
celle que M. d'Alembert nous a
donnée de l'éloquence : je n'y change pas
un feul mot. ›
Mais le Prince Belofelski a donné la
164 MERCURE
palme de l'éloquence , à Pergolefe & on
la réſerve à M. Gluck. Il a donné à Vinci
le titre de créateur dans la mufique drainatique
, il l'a comparé à Corneille ; & cette
reffemblance & ce titre n'appartiennent
qu'à M. Gluck. Le Critique n'en fait pas
myſtère ; il le décide formellement.
M. Gluck , dit- il , aura la gloire d'avoir
fait en mufique ce que Corneille a fait en
poéfie: il a conçu,il acréé la véritable Tragédie
lyrique. Son rang eft déformais fixé
parmi le petit nombre des génies créateurs
dans les Arts.
....
Et qui l'a fixé ce haut rang ? Qui la dif
penfe cette gloire ? Deux ou trois Ecrivains
anonymes , qui , dans les Journaux , dans
les Gazettes , dans les Feuilles volantes , fe
répétent l'un l'autre , & le répondent par
échos ? Voilà les voix de la renommée.
Les Poëmes d'Alcefte , d'Iphigénie &
d'Orphée , font tragiques fans doute , &
d'un intérêt plus preffant que ceux d'Hippolyte
, de Dardanus & de Caftor ; mais
eft- ce là un nouveau genre ? La mufique
de M. Gluck, foit par la véhémence de la déclamation
, foit par la force de l'harmonie ,
foit par quelques morceaux de chant . Itam
lien , eft préférable à celle de Rameau ,
quoiqu'on y trouve dans l'accent plus de
rudeffe & d'âpreté ; mais cette mufique
Françoife renforcée , eft- elle une création ?
DE FRANCE. 165
Et entre le monologue de Dardanus dans
fa prifon , fa fcène avec Iphife , celles de
Teucer , au fecond & au cinquième Acte , la
prière de Théfée à Pluton , dans l'Opera
d'Hippolyte , le monologue de Télaire , le
choeur des Funérailles , celui des Démons
le Tableau des champs élifées , les belies Scè
nes du quatrième & du cinquième Acte de
l'Opéra de Caftor ; entre ces morceaux ,
disje
, & les morceaux les plus vantés de l'Orphée
, de l'Iphigénie , & de l'Alcefte de M.
Gluck , y a-t-il le même intervalle qu'entre
les Tragédies de Hardi , & le Cid , Horace
& Cinna? Y a- t-il même affez de diſtance ,
pour que Rameau ne foit compté pour rien
dans la mufique théâtrale , & que Gluck en
foit l'inventeur ? Ceci regarde les François ;
& ils font juges dans cette partie.
Mais qu'on demande aux Italiens , aux Ef
pagnols , aux Anglois , aux Allemands euxmêmes
, fi dans les Opéras de Métaftafe tous
les morceaux tragiques n'ont pas été rendus
vingt fois , par les Compofiteurs, maîtres de
M. Gluck , avec une expreffion plus vraie ,
plus déchirante la fenne ? Il n'y a pas
que
une de ces Nations qui ne déclare avoir
entendu cent morceaux pathétiques dont il
n'approchera jamais.
Pour les ignorans tout eft nouveau ; &
nous le fommes en mufique. Ce qui nous
paroît un prodige de l'art , n'eft donc peut166
MERCURE
être qu'une choſe commune . Rappelonsnous
le Rat voyageur , à qui nous reflemblons
affez :
Si -tôt qu'il fut hors de fa cafe ,
Que le monde , dit-il , eft grand & fpacieux !
Voilà les Appennins , & voici le Caucaſe .
La moindre taupinée étoit mont à fes yeux.
C'eft aux Sçavans , c'eft aux Artiſtes , c'eft
à la voix publique chez un peuple éclairé , à
dire: un tel eft créateur. Les Géomètres
l'ont dit de Newton , les Gens de Lettres
l'ont dit de Corneille , & la Nation l'a répété.
Mais qui l'a dit de M. Gluck ? Deux
ou trois hommes , fort habiles dans toute
autre chofe fans doute , mais fort neufs
encoré en mufique , & qui , comme moi ,
n'en ont jamais entendu que fur les Théâ
tres François & dans les Concerts de Paris.
Voilà pourquoi il feroit à fouhaiter que
chacun fe nommât dans les difputes fur les
Arts , afin que le nom déterminât le poids
de l'opinion perfonnelle. A celui qui
comme moi , n'auroit que de l'inſtinct , il
feroit permis d'avoir un fentiment ; mais
pour lui- même & pour lui feul . A celui
qui , par habitude & par comparaiſon ,
auroit un peu plus exercé fon oreille &
formé fon goût , il feroit permis de dire
fon avis avec un peu plus d'affurance , mais
toujours avec modeftie . A celui qui auroit
DE FRANCE. 167
fait quelque progrès dans l'art , & qui , par
exemple, en mufique, auroit quelques mois
de leçons, on tiendroit compte de fes études;
& s'il exécutoit , tant bien que mal , un
accompagnement de baffe , on lui accorderoir
le droit de parler , en raifon de fon
favoir faire. A celui qui fe croiroit doué
par la nature du don de juger de tout fans
avoir rien appris , il feroit permis de fe féliciter
de ce rare préfent du Ciel ; mais fi , dans
fon enthouſiafine , il refufoit de l'âme &
de l'intelligence à quiconque auroit le malheur
de ne pas admirer ce qu'il admire ,
ou d'aimer ce qu'il n'aime pas ; fi d'une
main il vouloit renverfer les ftatues des
Artiftes les plus célèbres , & de l'autre élever
un coloffe à la gloire de celui qu'il auroit
pris pour fon idole ; fon nom diroit fi
ce fanatifme feroit fincère ou fimulé. Enfin ,
à celui qui , verfé dans l'art & dans l'étude
des modèles , auroit fait fon cours de théâtres
& recueilli , pour s'éclairer , les fuffrages
des Nations , on accorderoit plus de confiance
, mais jamais le droit de prononcer
du ton abfolu & tranchant de nos prétendus
connoiffeurs. Ainfi chacun feroit mis à
fa place ; & je faurois dans ce moment
quel eft le degré d'autorité du Critique à qui
je réponds. Affurément je n'invite perfonne
à imiter Guillot le Sycophante ; mais pourquoi
ne pas écrire fon vrai nom , lorsqu'on
n'eft pas le Loup berger ?
168 MERCURE
Le Prince Belofelski trouve Piccini admirable
, fur-tout à exprimer le fens des
paroles ; & jufqu'à préfent toute l'Europe
a été de ce fentiment .
L'anonyme François fe diftingue , &
veut faire voir que toute l'Europe n'y entend
rien.
On peut juger , dit - il , par Roland , fi
M. Piccini a recherché avec tant de foin le
mérite qu'on lui attribue. Je ne parle pas de
fon récitatif; ( quel excès d'indulgence ! )
Je ne parle pas du caractère trop paftoral de
plufieurs Airs qui étoient fufceptibles de
l'expreffion la plus héroïque . ( Il auroit bien
dû les citer ! ) Si l'on fe rappelle , ajoutet-
il , l'Air de Médor , Je la verrai : c'eft
affez pour ma flamme ; on s'appercevra que
dans ce vers , ponctué ainſi par le Poëte ,
Efclave , heureux de fervir tant d'appas .
Le Compofiteur, pour conferver la fymmétrie
de fa phrafe muficale , a été obligéde mettre
& de un repos après le mot heureux , ponctuer
ainfi :
Efclave heureux ; de fervir tant d'appas .
Ce qui ne fait plus aucun fens.
Le Compofiteur n'a point fait de faute :
il a écrit en homme intelligent & plein de
goût. C'eft le Critique qui fe trompe , & l en va juger lui-même. Le Compofiteur
n'a point détaché ces mots , de fervir tant
d'appas
DE FRANCE. 169
d'appas. Il a écrit , Heureux de fervir tant
d'appas , de fuite & fans aucun repos . Les
deux mots qu'il s'eft permis de détacher
une fois , parce qu'ils forment une idée
complette , font , efclave heureux ; & j'aurois
pu les détacher. moi - même , en faisant
ainfi le vers :
Efclave heureux , heureux de fervir tant d'appas.
Or , ce n'eft point là une fauté ; c'eft , en
mufique , une grâce de ftyle & un nouveau
degré de force ajouté à l'expreffion . Voilà
donc une critique évidemment fauffe ; &
cependant les partifans de M. Gluck n'ont
cellé de la répéter depuis que cet Air de
Roland a été entendu au Clavecin , & plus
de trois mois avant qu'on l'eût chanté fur
le théâtre.
Dans l'air d'Angélique , ajoute l'Anonyme
:
Oui , je le dois : je fuis Reine.
Du doux penchant qui m'entraîne ,
Oui , je dois me garantir.
on voit auffi que le fecond vers ,
Du doux penchant qui m'entraîne,
eft terminé, comme le premier , par un repos
final , ce qui le fépare du versfuivant, & rend
les paroles inintelligibles .
La réponſe eft facile : il n'y a point de
15 Septembre 1778 .
H
170
MERCURE
repos final après le fecond vers ; il fuffit
d'avoir de l'oreille pour s'appercevoir que
l'accent de la voix y eft fufpendu à la virgule
; & M. Piccini , qui fait ce que c'eft
qu'un repos final en muſique , affure qu'il
n'y en a point.
Tout le monde a remarqué ( c'eft le Critique
qui pourfuit ) que dans le monologue
de Roland , Ah ! j'attendrai long - temps ,
le Muficien a peint le calme de la nuit & la
férénité de l'espérance , tandis que le Poëte !
a voulu exprimer l'impatience d'un Amant
forcené , & l'absence de la nuit.
Tout le monde , dirai- je à mon tour ,
a trouvé ce monologue raviffant & du caractère
le plus vrai , le plus fenfible , le plus
analogue à la fituation : témoins les applaudiffemens
redoublés qui l'interrompent toutes
les fois qu'il eft chanté . Mais laiffons- là ces
formules d'affertion & de difpute , &
voyons le monologue en lui-même.
Le Muficien a voulu peindre , non pas
le calme de la nuit , mais le calme de l'efpérance
; non pas l'impatience d'un Amant
forcené , car Roland ne l'eft pas encore ;
mais l'impatience d'un Amant heureux déjà
par le preffentiment du bonheur qui lui eft
promis .
a
Voyons à préfent fi l'intention du Poëte
été que ce monologue fût doux & tendre ,
ou qu'il exprimât , comme dit le Critique ,
l'impatience d'un Amant forcèné.
DE FRANCE. 1712
Le caractère de la Poéfie décide celui de
la Mufique ; & je demande quel eft le caractère
du monologue de Quinault ? L'on
me répondra peut - être que cela dépend de
la façon de le déclamer ; & l'on foutiendra
que Roland doit dire en amant forcené :
O nuit ! favorifez mes defirs amoureux .
Preffez l'aftre du jour de defcendre dans l'onde.
Je ne troublerai plus , par mes cris douloureux ,
Votre tranquillité profonde.
Le charmant objet de mes voeux
N'attend que vous pour rendre heureux
Le plus fidèle amant du monde.
J'avoue que fi Quinault lui- même m'a
voit dit que dans ces vers fi doux , il a
voulu peindre l'impatience d'un amant forcené
, je ne l'aurois pas cru . Mais il a dit
tout le contraire ; & à qui l'a- t-il dit ? à
Lully , au confident de fes penfées , qui travailloit
avec lui , fous fes yeux. Ouvrez, Monfeur
, la partition de l'ancien Roland ; &
à la tête du monologue , qui n'eft que tendre,
& voluptueux , vous trouverez un prélude
qui exprime auffi la férénité de l'efpérance
; & à la tête du prélude , Lully a écrit
ce mot , Doux , afin que l'on n'en doutât
pas.
A préfent , que MM . tels & tels aillent
crier dans tout Paris que ce monologue eft
Hij
172
MERCURE
un contre-fens d'un bout à l'autre , & que
c'est la preuve évidente que M. Piccini eft
dénué de goût , de talent & d'intelligence.
On examine à la rigueur le ſtyle d'un Muficien
qui a fait un Opéra François avant
de favoir le François ; on croit y découvrir
trois fautes ; & il fe trouve que les trois
fautes font trois méprifes du Critique. Affurément
c'eft louer un Artifte d'une manière
peu commune , que de montrer fi clairement
l'impuiffance de le reprendre un
flatteur n'auroit pas mieux fait.
Comment fe fait-il que tant de chefd'oeuvres
, pourfuit le Critique , en parlant
avec ironie des Opéras Italiens , faffent fur
les Italiens mêmes des impreffions tellement
fuperficielles & fugitives , qu'après un petit
nombre de repréfentations du plus bel Opera ,
ce peuple , fi fenfible aux charmes de la mufique
, n'éprouve plus que la fatiété & l'ennui
? Et ce fait fuppofé , voici la raiſon
qu'il en donne, Dans tous les Arts , ce qui
n'a pour objet que d'affecter agréablement
les fens , & de n'exciter dans l'âme que des
fentimens vagues & fuperficiels , ne peut
produire que des impreffions également vagies
& fuperficielles , dont l'effet eft bien
près de la fatiété. Au lieu que les ouvrages
d'un effet durable & toujours croiffant , font
ceux qui attachent l'efprit par de grandes
combinaifons , qui élevent & agrandiffent les
DE FRANCE
. 173
idées, qui , en reproduifant avec vérité tous les
mouvemens des paffions , excitent dans l'âme
des émotions touchantes & profondes , &c .
( comme la mufique de M. Gluck ) .
Voilà certainement une favante & belle
théorie ; & fi l'application en étoit`juſte`,
rien ne feroit plus concluant.
Mais qu'en Italie on change d'Opéra
tous les ans , & qu'en France on remette
au Théâtre les Opéras qui ont réuffi , on
doit voir clairement que la différence eft
locale. En Italie c'eft le luxe de l'abondance ,
& à Paris c'eft l'économie de la pauvreté.
On change d'Opéra comme on change de
parure , quand la richeffe en donne les
moyens ; on ufe fes fpectacles comme on
ufe fes vêtemens , lorfqu'on n'en a pas à
choifir.
L'Italie a des Compofiteurs en foule : il
s'en forme fans ceffe de nouveaux dans fes
Écoles ; il faut ou les décourager , ou les
entendre fucceffivement ; & fi on laiffoit
languir ceux qui s'élèvent , on tariroit bientôt
la fource & des talens & des plaifits.
La curiofité ſe joint à cette raifon politique ,
des & ce doit être un attrait puiffant pour
oreilles fenfibles , qu'une mufique toujours
nouvelle , fur des paroles déjà connues &
modifiées de mille manières par le génie des
Compofiteurs. Cet affaut des talens dans
une même lice anime & réveille fans cele
H iij
174
MERCURE
l'émulation des athlètes & l'intérêt des fpee-
- tateurs. Ce n'eſt
pas tout.
Il faut pour des oreilles délicates que
la mufique ait une analogie parfaite avec la
voix qui l'exécute : dès qu'on la tranfpofe ,
on l'altère. Les Muficiens , en compofant ,
adaptent le chant à l'organe auquel le chant
-eft deftinė : ils en confultent les moyens ,
ils en mefurent l'étendue , ils en choififfent
les beaux fons. Toutes les voix du même
genre n'ont pas le même caractère de flexibilité
, de fenfibilité ; toutes n'ont pas les
mênies tons , ou ne les ont pas auffi pleins ,
> auffi & auffi faciles. Or , la concurpurs
rence de vingt théâtres qui fe difputent les
belles voix , fait que dans aucun lieu elles
ne font deux ans les mêmes. Voilà pourquoi
en changeant d'inftrumens , on aime
a changer de mufique ; & on en change à
& peu
de frais : nouvelle caufe d'inconftance.
Ce n'eft pas tout encore .
Toutes les Villes d'Italie ont des théâtres
; mais excepté Naples & Venife , où ils
font ouverts toute l'année , on n'a l'Opéra
que trois mois ; & c'eft le feul amuſement
public. On l'a fix jours de la ſemaine ; la
Ville entière y affifte tous les jours ; & lorf
que le Spectacle ceffe , les beaux morceaux
qu'on en arecueillis , fe chantent dans tous les
Concerts ; tout le monde les fait par coeur.
-Seroit- il étonnant que l'on en fût rallafié è
DE FRANCE. 177
femble en rien à la mufique dramatique de
M. Gluck : c'cft purement de la mufique
Italienne , adaptée à des paroles françoiles ;
il y a dix ans que cette mufique foutient &
enrichit l'un des Théâtres de Paris : on ne
s'en laffe point encore. Comment expliquer
ce phénomène ? C'eſt un autre genre ,
dira-t- on ; mais fi ce genre n'excite dans
l'âme que des fentimens vagues & fuperficiels
, il ne peut produire que des impreffions
également vagues & fuperficielles. Que le
Critique tâche de fe tirer de ce labyrinthe .
En attendant qu'il ait accordé fon fyftême
avec les faits que je lui oppoſe , je dirai la
vérité fimple : c'eft qu'en France , comme
par- tout ailleurs , on jouit de ce que l'on a .
Comme il n'y a point d'école pour les Compofiteurs
, les bons Compofiteurs font rares .
Les bons Poëtes le font moins ; mais ils
dédaignent de s'appliquer à un genre difficile
& infructueux , qui a fait le tourment
de Metaftafe , & dans lequel Quinault luimême
, l'inimitable Quinault , fut toute fa
vie plutôt l'esclave que le compagnon de
Lully. Voilà pourquoi , privés de nouveautés
, que nous aimerions autant qu'aucun
peuple du monde , nous nous accommodons
à notre indigence , & triftement fidèles
, nous tâchons d'être encore fenfibles à
nos vieux plaifirs. Heureufement nous n'a-
HY
7176 MERCURE
effets durables de la mufique de Lully , de
Campra , de Deftouche , de Mondonville ,
& fur- tout de Rameau. On ne fe laffoit
point , il y a quarante ans , de revoir les
Talens Lyriques , les Indes Galantes , Pigmalion
& Caftor . Ces deux derniers Opéras
fur-tout revenoient fans ceffe au théâtre.
Il n'y a perfonne de mon âge qui ne les ait
entendus cent fois , & on ne s'en dégoûtoit
jamais.
Les admirateurs de M. Gluck , qui
étoient alors les admirateurs de Mondonville
& de Rameau , & qui écrivoient des
feuilles pour exalter l'excellence de leur
mufique , auroient donc pu dire en faveur de
Rameau & de Mondonville, précisément la
même chofe qu'ils difent en faveur de
Gluck: Les Italiens changent tous les ans
de mufique ; les François aiment à revoir
P'Opéra qu'ils ont applaudi ; la mufique
Italienne eft donc une production fuperficielle
du talent , & la mufique Françoife porte
•fente le caractère du génie. Les enthoufiaftes
de Mondonville feroient- ils devenus infaillibles
depuis qu'ils fe font déclarés les enthoufiaftes
de M. Gluck? Mais , pour les
mettre plus à leur aife , oublions le paſké ,
& raifonnons fur le préfent.
}
La mufique de la Colonie , celle de la
Bonne-Fille, celle de l'Ami de la Maifon ,
de Zémire & Azor , de Sylvain , ne refDE
FRANCE. 177
femble en rien à la mufique dramatiqué de
M. Gluck : c'eft purement de la mufique
Italienne , adaptée à des paroles françoiles ;
il y a dix ans que cette mufique foutient &
enrichit l'un des Théâtres de Paris : on ne
s'en laffe point encore . Comment expliquer
ce phénomène ? C'eſt un autre genre ,
dira-t-on ; mais fi ce genre n'excite dans
l'âme que des fentimens vagues & fuperficiels
, il ne peut produire que des impreffions
également vagues & fuperficielles. Que le
Critique tâche de fe tirer de ce labyrinthe.
En attendant qu'il ait accordé fon fyftême
avec les faits que je lui oppoſe , je dirai la
vérité fimple : c'eft qu'en France , comme
par-tout ailleurs , on jouit de ce que l'on a .
Comme il n'y a point d'école pour les Compofiteurs
, les bons Compofiteurs font rares.
Les bons Poëtes le font moins ; mais ils
dédaignent de s'appliquer à un genre difficile
& infructueux , qui a fait le tourment
de Metaftafe , & dans lequel Quinault luimême
, l'inimitable Quinault , fut toute fa
vie plutôt l'efclave que le compagnon de
Lully. Voilà pourquoi , privés de nouveautés
, que nous aimerions autant qu'aucun
peuple du monde , nous nous accommodons
à notre indigence , & triftement fidèles
, nous tâchons d'être encore fenfibles à
nos vieux plaifirs . Heureufement nous n'a-
Hv
178 MERCURE
vons pas l'oreille auffi févère que les Italiens
fur l'analogie de la mufique avec la voix
qui l'exécute ; & jufqu'à préfent le chant
François n'a pas eu de ces difficultés , de ces
nuances délicates , qui demandent précifément
telle étendue , ou telle qualité de voix .
Heureufement encore le plaifir du Spectacle
ne doit pas s'ufer à Paris , comme dans les
Villes d'Italie: la continuité des diflipations,
la diverfité des théâtres , la multitude des
fpectateurs , font que chacun , dans la nouveauté
d'un Opéra , ne le voit ni de fuite ,
ni affez fouvent pour en être raffafié. On
ne le donne guère que deux fois la femaine ;
ce qu'on appelle le public , s'y fuccéde &
s'y renouvelle ; & , lorfqu'on y revient , le
fouvenir en eft prefque effacé. Si au contraire
on le voit trop fouvent , on s'en dégoûte
comme par tout ailleurs. Ainfi l'Orphée
, l'un de ces ouvrages qu'on ne doit
jamais fe laffer de voir , ne laiffe pas d'erre
réduit à des recettes de quatre ou cinq cens
livres ; & on ne l'en eftime pas moins.
Qu'il vienne un temps où notre goût
perfectionné , foit difficile en fait de mufique
, comme il l'eft en fait de parure , où
le génie des Poëtes & des Muficiens foit
auffi fertile que l'induftrie des fabriquans ,
nous aurons tous les ans des Opéras nou-
*veaux comme de nouvelles étoffes ; & ceux
DE FRANCE. 179
4
de M. Gluck , comme ceux de Lully , de
Campra , de Rameau , de Mondonville ,
&c. , feront oubliés à leur tour.
Prenons l'inverfe , & fuppofons que la
fource de la bonne mufique tariffe un jour
>en Italie. N'arrivera- t-il pas tout naturellement
que les entrepreneurs puiferont dans
leur magafin , & feront revivre fucceffivement
les anciens Opéras , ou en formeront
des paftiches ? L'inconftance des Italiens &
Ja conftance des François ne tiennent donc
pas aux deux genres de leur mufique . Et de
bonne foi peut-on dire , efpére-t- on perfuader
que par amour pour la mufique de
M. Gluck , les François la préfèrent à des
nouveautés qu'ils n'ont pas ? Ne fembleeroit-
il pas qu'on ne ceffe d'y aller en foule ,
& qu'on ne veut rien de nouveau qui ne
foit de la même main? Voilà pourtant ce
qui réfulte de la diftinction imaginée par
l'anonyme , entre les beautés durables des
Opéras de M. Gluck & les beautés fragiles
de la mufique Italienne & de l'Opéra de
Roland.
Roland , l'un des plus foibles Opéras de
Quinault , a eu le plus grand fuccès ; il l'a
eu malgré les efforts de la plus indécente
cabale ; illa eu malgré les foins qu'on a
pris de le déprifer fix mois d'avance , dans les
Cafés , dans les Journaux , dans les Gazettes.
H vj
180 MERCURE
Roland a attiré pendant deux mois la plus
grande affluence , à travers les diffipations &
les fatigues du Carnaval , qui font tant de
tort au Spectacle , & en concurrence avec la
capitation des Acteurs , plus nuifible encore
à l'ouvrage dont elle croife le fuccès.
Roland eſt déjà fu par coeur de tout ce qui
chante à Paris ; il eft fur tous les Clavecins
l'étude de notre jeuneffe , & au Théâtre il
n'a ceffé d'être applaudi d'un bout à l'autre
toutes les fois qu'on l'a donné. Qu'importe ,
après cela , fi à la rentrée du Spectacle , l'impatience
de jouir des premiers beaux jours
du printemps , l'attrait de la campagne &
de la promenade , & d'autres circonstances
accidentelles ( que je pafferai fous filence
pour ne défobliger perfonne ) ont fait baiſfer
la recette de la reprife de Roland ?
Quel eft l'ouvrage qui depuis Pâques s'eft
foutenu à ce Théâtre ? Armide , Alcefte ,
Orphée s'y font traînés languiffamment l'un
après l'autre. Iphigénie , l'un de nos plus
beaux Opéras , parce qu'il eft formé des débris
de la plus belle de nos Tragédies , Iphigénie
dont la pantomime feroit feule un
fpectacle intéreffant & magnifique , a été
délaiffée ; il a fallu la retirer. Roland qui ,
après feize repréfentations pleines , n'avoit
plus l'attrait de la nouveauté , a produit des
recettes bonnes pour la faifon , mais peu
DE FRANCE. 181
"
confidérables on l'a réfervé pour l'hiver ;
& il fera long - temps , quoiqu'on en
dife , une des reffources du Théâtre lyrique.
Au furplus , eft-ce par l'état momentané
de la recette d'une faifon , qu'on doit juger
idu fuccès plus ou moins durable d'un genre
qui vient de s'établir ? Et quand même un
peuple , accoutumé à une mufique dont la
force confiftoit dans le bruit , & l'expreffion
dans les cris , auroit été moins fenfible à
l'harmonie lucide & pure , à la mélodie
naturelle & touchante de la mufique Italienne
, en feroit-elle moins la mufique par
excellence , de l'aveu de toute l'Europe ?
- L'habitude , le préjugé , le mauvais goût ,
dès long-temps établis , cèdent- ils donc fi
aifément la place ? Un parti nombreux &
puiffant que s'étoit fait la mufique Allemande
, & qui tenoit au moins par vanité à
l'objet de fon enthouſiaſme , dévoit - il être
tout- à- coup diffuadé ou diffipé ? Ne devoitpas
même redoubler de chaleur & d'obftination
dans ce moment de crife ? Et au
milieu de tant d'obftacles , n'eft-il pas étonnant
que cette mufique nouvelle , qu'on
déclaroit fi hautement indigne d'occuper le
Théâtre héroïque , s'y foit établie en un
jour ? Le public fage & impartial , qui ne
demande que du plaifir , l'a accueillie avec
transport & comme naturalifée. C'en eft
*
il
182 MERCURE
affez : le temps fera le refte. Ce fera lorſque
plufieurs ouvrages du même genre auront
habitué nos oreilles aux charmes de cette
mufique , c'eft alors qu'on verra fi elle a fur
nous les mêmes droits que fur le reste de
l'Europe , qu'elle enchante depuis un fiècle ,
& qui ne paroît pas encore difpofée à lui
préférer la Mufique de M. Gluck.
J
1
On a voulu nous faire croire que les Italiens
eux-mêmes étoient raffafiés , excédés ,
ennuyés de leur mufique ;. & parmi ceux
qui l'avoient profcrite, on a cité le Père Martini.
J'ai cru devoir le citer à mon tour ;
& l'on a vu s'il avoit jamais entendu exclure
du Théâtre la mufique Italienne , & yſubftituer
la mufique Allemande. Mais comment
le concilier avec lui -même ? Comme
l'on concilie la colère & la tendreffe d'un
père qui veut bien châtier fon enfant lorfqu'il
donne dans des écarts , mais qui ne
veut pas le bannir.
"
*
Le chant Italien , trop brillanté , trop
maniéré , déplaît au Père Martini : il nous
déplaît de même. Il blâme les Compofiteurs
modernes d'avoir trop adhéré aux fantaiſies
des chanteurs , & félicite M. Gluck
de n'avoir pas eu cette complaifance , & il
a bien raifon. Mais comme tout n'eft pas
maniéré, brillanté dans la mufique Italienne ,
& qu'elle a des beautés fans nombre du
genrele plus fimple & le plus fublime, il ne
DE FRANCE. 183
les confond pas avec les faux brillans ; & il
demande en même- temps qu'on la corrige
& qu'on la préfère à toutes les mufiques
du monde. On va le voir dans cette même
lettre qu'il a écrite à un zélateur paffionné de
M. Gluck , & qu'on nous a tant - annoncée
comme un arrêt foudroyant pour la muſique
Italienne.
•
" Dans le temps paffé , dit le Père Martini
, on n'avoit pas la même complaifance
pour les chanteurs. Vinci , Bononcini ,
» Scarlati , Marcello , Porpora , étoient
» parvenus , fur- tout dans leur récitatif d'une
expreffion vive & forte , par la feule éner-
» gie de la modulation , à exciter des émo-
» tions extraordinaires , juſques à faire pâ-
» lir les auditeurs , & à leur arracher des
» larmes ..
"
Voilà d'abord , felon le Père Martini ,
la mufique tragique inventée & floriffante
en Italie , fort long- temps avant M. Gluck.
« Si de nos jours , ajoute - t-il , on réu-
» niffoit ce mérite de la mufique vocale ,
» avec la vivacité de la mufique inftrumen-
» tale moderne , ô le bel enfemble que cela
» feroit ! & quel plaifir il en résulteroit
pour les auditeurs !
Ce fouhait du bon Père n'étoit donc pas
encore rempli le 17 Février 1777 , quoique
M. Gluck eût déjà compofé fes chefd'oeuvres
: Phomme que demandoit le Père
•
184
MERCURE
Martini , pour procurer à la mufique Italienne
tous les avantages qu'avoit celle des
Grecs , n'étoit donc pas encore trouvé
quoique l'un de nos oracles eût annoncé
fon avènement.
>
Ecoutons à préfent 1 Père Martini parlant
du caractère effent ; & diftinctif de la
mufique Italienne , de cette mufique qu'il
avoit procrite , s'il eût fallu en croire les partifans
de M. Gluck ,
و د
و د
« Parmi les avantages de notre mufique
» Italienne , il y a trois qualités qui la dif
tinguent particulièrement ; favoir , la mé-
» lodie , l'harmonie & les modulations. La
» mélodie Italienne de nos jours eft plus
» infinuante & plus propre que la Françoiſe
» à émouvoir les paffions , parce que celle-
» ci conferve en grande partie le ftyle & le
goût de la mélodie qui étoit en ufage , il
» y a plus de cent ans , en Italie. Et en
» effet , comment fe font rendus fi fameux
» les deux grands Compofiteurs & Maîtres
» Saxons , je veux dire George- Frederick
» Handel & Jean- Adolphe Haffe , fi ce n'eft
après avoir tous les deux épuré leur ftyle
» en Italie , & l'avoir accommodé au génie
» Italien ? ( Avis à M. Gluck ) . On fait la
و د
"
réputation que le premier s'eft acquife
» dans les Opéras qu'il a compofés à Rome ,
» àFlorence & à Naples , après s'être formé
» le goût en Italie . On connoît auffi le fucDE
FRANCE. 185
:.
"
» cès qu'ont eu le grand nombre d'ouvrages
compofés par le fecond , pour les diffé-
» rens Théâtres d'Italie , depuis qu'il fut allé
à Naples & qu'il fe fut perfectionné à
» l'école du célèbre Alexandre Scarlati ».
Voilà deux Compofiteurs Allemands ,
fort différents de M. Gluck, loués par le Père
Martini , pour avoir pris en Italie le ftyle & le
goût Italien , & cela dans la lettre écrite au
grand Ami de M. Gluck.:
ود
30
"
11
Perimettez- moi , Monfieur , lui dit- il
» encore , de vous expofer une difficulté
qui me roule depuis long - temps dans
l'efprit , & qui , relativement à ce qui fe
fait de nos jours , mérite une très-férieufe
» réflexion . Je veux parler de l'ufage im-
» modéré des diffonnances.... Je penfe
» que les diffonnances font & ont du toujours
être tudes & déplaifantes à l'oreille ,
» parce que de leur nature elles font difcordantes
; & que de notre temps elles
» aient changé de nature & feient devenues
agréables , je ne puis me le perfuader.
» Les diffonnances ne font bonnes qu'à exprimet
les fentimens les plus amers , &
les mouvemens de l'âme les plus violens
» & les plus douloureux. Comment donc fe
» fait il , que pour exprimer les affections
» de l'âme les plus délicates & les plus
» tendres , on emploie diffonnances fur dif-
» fonnances ? Ce fcrupule n'a jamais ceffé
"
186
MERCURE
» de m'affliger , & je le foumets à la fageſſe
» de votre jugement profond
"".
C'eft ainfi que le Père Martini prend
congé de l'admirateur de M. Gluck ; & le
bon Père a dit lui -même à M. le Comte
Marcelli , que cet article fur les diffonnances
n'étoit rien moins que favorable au Compofiteur
Allemand. Le compliment qu'il
lui a fait dans une vifite qu'il en a reçue ,
ni les éloges qu'il lui donne , en répondant
à l'un de fes Amis , ne devoient donc pas
être pris à la lettre , & en les citant , il
n'auroit pas fallu diffimuler ce qui les réduifoit
à leur jufte valeur.
Voilà , Monfieur , une lettre bien longue
; mais il faut plus de temps pour démêler
un fophifme que pour le faire ; &
lorfqu'on n'a pas le droit d'être tranchant ,
on ne peut guère être laconique. Si l'on
m'en croit , nous laifferons déformais les
deux genres de mufique fe difputer la faveur
du public , qui feul en doit être l'arbitre
& le jufte appréciateur.
J'ai l'honneur d'être , &c.
JeE l'avois bien prévu , Monfieur , que
l'Effai du Prince Belofelski , fur la mufique
Italienne , ne feroit pas du goût de tout le
monde . Vous voyez comme le plus poli & le
162 MERCURE
plus modéré des partifans de M.Gluck mutile
ce petit Ouvrage , & avec quelle adreffe il
le réduit à rien. Paffons cette page d'extrait
où il l'a fi bien découpé , & jetons un coupd'oeil
fur quelques endroits de fa critique.
n
" Vinci a plus d'un trait de reffemblance
avec Corneille , a dit le Prince : l'un &
» l'autre ont été créateurs dans leur genre.
» Le Muficien fit le premier Opéra- Comique
, qui eft le Joueur , comine le Poëte
compofa la première bonne Comédie.
» Tous deux ont à peu-près la même élé-
» vation dans les idées tragiques , la même
» chaleur , la même rapidité dans le ſtyle :
» les deux Opéras d'Artaxerce & de Didon
» en font des exemples fublimes , comme
le Cid & Cinna » .
Voici comment ce paffage eft rendu :
M. le Prince Belofelski , dit que Vinci eft
créateur comme Corneille , parce qu'il a fait
Le premier Opéra- Comique . On fentira dif
ficilement la jufteffe de cette comparaifon.
A qui la faute , fi on ne la fent pas ?
Cette façon de critiquer eft fort aifée , auffi
eft- elle fort commune ; mais le Cenfeur
n'a plus auffi beau jeu lorfqu'il cite fidèlement.
Le Prince à dit de Pergolèfe , qu'il fut
le plus éloquent des Compofiteurs ; & il
ajoute : Rien de plus fimple que fa mélodie
, fes moyens ; fes motifs ; rien de
6
DE FRANCE: 163
plus harmonieux que fes accompagne-
» mens ».
>
Le Critique demande dans quel Ouvrage
Pergolèfe a été éloquent ? Le premier Couplet
du Stabat eft dit-il , un morceau des
plus pathétiques & des plus fublimes qu'il y
ait en mufique ; mais le pathétique n'eft pas
de l'éloquence ; & il n'y a rien defi rare que
l'éloquence en mufique.
D'abord n'y a-t-il dans le Stabat , que
le
premier Couplet de pathétique & de fublime
? Et , par exemple , le Verfet Viditfuum
dulcem natum , ne l'eft-il pas ? Ne fait-il
pas couler des larmes ? N'y a-t-il pas auffi
dans l'Olimpiade de Pergolèfe des morceaux
déchirants , comme l'air , Se cerca , fe dice ?
Qu'on nous dife donc où fera l'éloquence ,
fi elle n'eft pas dans le pathétique ?
Je fuppofe que le Prince eût dit : Pergolefe
eft de tous les Compofiteurs celui qui
a le mieux poffédé l'art de faire paffer rapidement
& d'imprimer avec force dans l'âme
des autres le fentiment profond dont il eft
pénétré. N'eût-il pas dit une vérité que l'Europe
entière a reconnue , au moins dans le
Stabat ? Or , cette définition du pathétique
, dans l'expreffion muficale , eft précifément
celle que M. d'Alembert nous a
donnée de l'éloquence : je n'y change pas
un feul mot. ›
Mais le Prince Belofelski a donné la
164 MERCURE
palme de l'éloquence , à Pergolefe & on
la réſerve à M. Gluck. Il a donné à Vinci
le titre de créateur dans la mufique drainatique
, il l'a comparé à Corneille ; & cette
reffemblance & ce titre n'appartiennent
qu'à M. Gluck. Le Critique n'en fait pas
myſtère ; il le décide formellement.
M. Gluck , dit- il , aura la gloire d'avoir
fait en mufique ce que Corneille a fait en
poéfie: il a conçu,il acréé la véritable Tragédie
lyrique. Son rang eft déformais fixé
parmi le petit nombre des génies créateurs
dans les Arts.
....
Et qui l'a fixé ce haut rang ? Qui la dif
penfe cette gloire ? Deux ou trois Ecrivains
anonymes , qui , dans les Journaux , dans
les Gazettes , dans les Feuilles volantes , fe
répétent l'un l'autre , & le répondent par
échos ? Voilà les voix de la renommée.
Les Poëmes d'Alcefte , d'Iphigénie &
d'Orphée , font tragiques fans doute , &
d'un intérêt plus preffant que ceux d'Hippolyte
, de Dardanus & de Caftor ; mais
eft- ce là un nouveau genre ? La mufique
de M. Gluck, foit par la véhémence de la déclamation
, foit par la force de l'harmonie ,
foit par quelques morceaux de chant . Itam
lien , eft préférable à celle de Rameau ,
quoiqu'on y trouve dans l'accent plus de
rudeffe & d'âpreté ; mais cette mufique
Françoife renforcée , eft- elle une création ?
DE FRANCE. 165
Et entre le monologue de Dardanus dans
fa prifon , fa fcène avec Iphife , celles de
Teucer , au fecond & au cinquième Acte , la
prière de Théfée à Pluton , dans l'Opera
d'Hippolyte , le monologue de Télaire , le
choeur des Funérailles , celui des Démons
le Tableau des champs élifées , les belies Scè
nes du quatrième & du cinquième Acte de
l'Opéra de Caftor ; entre ces morceaux ,
disje
, & les morceaux les plus vantés de l'Orphée
, de l'Iphigénie , & de l'Alcefte de M.
Gluck , y a-t-il le même intervalle qu'entre
les Tragédies de Hardi , & le Cid , Horace
& Cinna? Y a- t-il même affez de diſtance ,
pour que Rameau ne foit compté pour rien
dans la mufique théâtrale , & que Gluck en
foit l'inventeur ? Ceci regarde les François ;
& ils font juges dans cette partie.
Mais qu'on demande aux Italiens , aux Ef
pagnols , aux Anglois , aux Allemands euxmêmes
, fi dans les Opéras de Métaftafe tous
les morceaux tragiques n'ont pas été rendus
vingt fois , par les Compofiteurs, maîtres de
M. Gluck , avec une expreffion plus vraie ,
plus déchirante la fenne ? Il n'y a pas
que
une de ces Nations qui ne déclare avoir
entendu cent morceaux pathétiques dont il
n'approchera jamais.
Pour les ignorans tout eft nouveau ; &
nous le fommes en mufique. Ce qui nous
paroît un prodige de l'art , n'eft donc peut166
MERCURE
être qu'une choſe commune . Rappelonsnous
le Rat voyageur , à qui nous reflemblons
affez :
Si -tôt qu'il fut hors de fa cafe ,
Que le monde , dit-il , eft grand & fpacieux !
Voilà les Appennins , & voici le Caucaſe .
La moindre taupinée étoit mont à fes yeux.
C'eft aux Sçavans , c'eft aux Artiſtes , c'eft
à la voix publique chez un peuple éclairé , à
dire: un tel eft créateur. Les Géomètres
l'ont dit de Newton , les Gens de Lettres
l'ont dit de Corneille , & la Nation l'a répété.
Mais qui l'a dit de M. Gluck ? Deux
ou trois hommes , fort habiles dans toute
autre chofe fans doute , mais fort neufs
encoré en mufique , & qui , comme moi ,
n'en ont jamais entendu que fur les Théâ
tres François & dans les Concerts de Paris.
Voilà pourquoi il feroit à fouhaiter que
chacun fe nommât dans les difputes fur les
Arts , afin que le nom déterminât le poids
de l'opinion perfonnelle. A celui qui
comme moi , n'auroit que de l'inſtinct , il
feroit permis d'avoir un fentiment ; mais
pour lui- même & pour lui feul . A celui
qui , par habitude & par comparaiſon ,
auroit un peu plus exercé fon oreille &
formé fon goût , il feroit permis de dire
fon avis avec un peu plus d'affurance , mais
toujours avec modeftie . A celui qui auroit
DE FRANCE. 167
fait quelque progrès dans l'art , & qui , par
exemple, en mufique, auroit quelques mois
de leçons, on tiendroit compte de fes études;
& s'il exécutoit , tant bien que mal , un
accompagnement de baffe , on lui accorderoir
le droit de parler , en raifon de fon
favoir faire. A celui qui fe croiroit doué
par la nature du don de juger de tout fans
avoir rien appris , il feroit permis de fe féliciter
de ce rare préfent du Ciel ; mais fi , dans
fon enthouſiafine , il refufoit de l'âme &
de l'intelligence à quiconque auroit le malheur
de ne pas admirer ce qu'il admire ,
ou d'aimer ce qu'il n'aime pas ; fi d'une
main il vouloit renverfer les ftatues des
Artiftes les plus célèbres , & de l'autre élever
un coloffe à la gloire de celui qu'il auroit
pris pour fon idole ; fon nom diroit fi
ce fanatifme feroit fincère ou fimulé. Enfin ,
à celui qui , verfé dans l'art & dans l'étude
des modèles , auroit fait fon cours de théâtres
& recueilli , pour s'éclairer , les fuffrages
des Nations , on accorderoit plus de confiance
, mais jamais le droit de prononcer
du ton abfolu & tranchant de nos prétendus
connoiffeurs. Ainfi chacun feroit mis à
fa place ; & je faurois dans ce moment
quel eft le degré d'autorité du Critique à qui
je réponds. Affurément je n'invite perfonne
à imiter Guillot le Sycophante ; mais pourquoi
ne pas écrire fon vrai nom , lorsqu'on
n'eft pas le Loup berger ?
168 MERCURE
Le Prince Belofelski trouve Piccini admirable
, fur-tout à exprimer le fens des
paroles ; & jufqu'à préfent toute l'Europe
a été de ce fentiment .
L'anonyme François fe diftingue , &
veut faire voir que toute l'Europe n'y entend
rien.
On peut juger , dit - il , par Roland , fi
M. Piccini a recherché avec tant de foin le
mérite qu'on lui attribue. Je ne parle pas de
fon récitatif; ( quel excès d'indulgence ! )
Je ne parle pas du caractère trop paftoral de
plufieurs Airs qui étoient fufceptibles de
l'expreffion la plus héroïque . ( Il auroit bien
dû les citer ! ) Si l'on fe rappelle , ajoutet-
il , l'Air de Médor , Je la verrai : c'eft
affez pour ma flamme ; on s'appercevra que
dans ce vers , ponctué ainſi par le Poëte ,
Efclave , heureux de fervir tant d'appas .
Le Compofiteur, pour conferver la fymmétrie
de fa phrafe muficale , a été obligéde mettre
& de un repos après le mot heureux , ponctuer
ainfi :
Efclave heureux ; de fervir tant d'appas .
Ce qui ne fait plus aucun fens.
Le Compofiteur n'a point fait de faute :
il a écrit en homme intelligent & plein de
goût. C'eft le Critique qui fe trompe , & l en va juger lui-même. Le Compofiteur
n'a point détaché ces mots , de fervir tant
d'appas
DE FRANCE. 169
d'appas. Il a écrit , Heureux de fervir tant
d'appas , de fuite & fans aucun repos . Les
deux mots qu'il s'eft permis de détacher
une fois , parce qu'ils forment une idée
complette , font , efclave heureux ; & j'aurois
pu les détacher. moi - même , en faisant
ainfi le vers :
Efclave heureux , heureux de fervir tant d'appas.
Or , ce n'eft point là une fauté ; c'eft , en
mufique , une grâce de ftyle & un nouveau
degré de force ajouté à l'expreffion . Voilà
donc une critique évidemment fauffe ; &
cependant les partifans de M. Gluck n'ont
cellé de la répéter depuis que cet Air de
Roland a été entendu au Clavecin , & plus
de trois mois avant qu'on l'eût chanté fur
le théâtre.
Dans l'air d'Angélique , ajoute l'Anonyme
:
Oui , je le dois : je fuis Reine.
Du doux penchant qui m'entraîne ,
Oui , je dois me garantir.
on voit auffi que le fecond vers ,
Du doux penchant qui m'entraîne,
eft terminé, comme le premier , par un repos
final , ce qui le fépare du versfuivant, & rend
les paroles inintelligibles .
La réponſe eft facile : il n'y a point de
15 Septembre 1778 .
H
170
MERCURE
repos final après le fecond vers ; il fuffit
d'avoir de l'oreille pour s'appercevoir que
l'accent de la voix y eft fufpendu à la virgule
; & M. Piccini , qui fait ce que c'eft
qu'un repos final en muſique , affure qu'il
n'y en a point.
Tout le monde a remarqué ( c'eft le Critique
qui pourfuit ) que dans le monologue
de Roland , Ah ! j'attendrai long - temps ,
le Muficien a peint le calme de la nuit & la
férénité de l'espérance , tandis que le Poëte !
a voulu exprimer l'impatience d'un Amant
forcené , & l'absence de la nuit.
Tout le monde , dirai- je à mon tour ,
a trouvé ce monologue raviffant & du caractère
le plus vrai , le plus fenfible , le plus
analogue à la fituation : témoins les applaudiffemens
redoublés qui l'interrompent toutes
les fois qu'il eft chanté . Mais laiffons- là ces
formules d'affertion & de difpute , &
voyons le monologue en lui-même.
Le Muficien a voulu peindre , non pas
le calme de la nuit , mais le calme de l'efpérance
; non pas l'impatience d'un Amant
forcené , car Roland ne l'eft pas encore ;
mais l'impatience d'un Amant heureux déjà
par le preffentiment du bonheur qui lui eft
promis .
a
Voyons à préfent fi l'intention du Poëte
été que ce monologue fût doux & tendre ,
ou qu'il exprimât , comme dit le Critique ,
l'impatience d'un Amant forcèné.
DE FRANCE. 1712
Le caractère de la Poéfie décide celui de
la Mufique ; & je demande quel eft le caractère
du monologue de Quinault ? L'on
me répondra peut - être que cela dépend de
la façon de le déclamer ; & l'on foutiendra
que Roland doit dire en amant forcené :
O nuit ! favorifez mes defirs amoureux .
Preffez l'aftre du jour de defcendre dans l'onde.
Je ne troublerai plus , par mes cris douloureux ,
Votre tranquillité profonde.
Le charmant objet de mes voeux
N'attend que vous pour rendre heureux
Le plus fidèle amant du monde.
J'avoue que fi Quinault lui- même m'a
voit dit que dans ces vers fi doux , il a
voulu peindre l'impatience d'un amant forcené
, je ne l'aurois pas cru . Mais il a dit
tout le contraire ; & à qui l'a- t-il dit ? à
Lully , au confident de fes penfées , qui travailloit
avec lui , fous fes yeux. Ouvrez, Monfeur
, la partition de l'ancien Roland ; &
à la tête du monologue , qui n'eft que tendre,
& voluptueux , vous trouverez un prélude
qui exprime auffi la férénité de l'efpérance
; & à la tête du prélude , Lully a écrit
ce mot , Doux , afin que l'on n'en doutât
pas.
A préfent , que MM . tels & tels aillent
crier dans tout Paris que ce monologue eft
Hij
172
MERCURE
un contre-fens d'un bout à l'autre , & que
c'est la preuve évidente que M. Piccini eft
dénué de goût , de talent & d'intelligence.
On examine à la rigueur le ſtyle d'un Muficien
qui a fait un Opéra François avant
de favoir le François ; on croit y découvrir
trois fautes ; & il fe trouve que les trois
fautes font trois méprifes du Critique. Affurément
c'eft louer un Artifte d'une manière
peu commune , que de montrer fi clairement
l'impuiffance de le reprendre un
flatteur n'auroit pas mieux fait.
Comment fe fait-il que tant de chefd'oeuvres
, pourfuit le Critique , en parlant
avec ironie des Opéras Italiens , faffent fur
les Italiens mêmes des impreffions tellement
fuperficielles & fugitives , qu'après un petit
nombre de repréfentations du plus bel Opera ,
ce peuple , fi fenfible aux charmes de la mufique
, n'éprouve plus que la fatiété & l'ennui
? Et ce fait fuppofé , voici la raiſon
qu'il en donne, Dans tous les Arts , ce qui
n'a pour objet que d'affecter agréablement
les fens , & de n'exciter dans l'âme que des
fentimens vagues & fuperficiels , ne peut
produire que des impreffions également vagies
& fuperficielles , dont l'effet eft bien
près de la fatiété. Au lieu que les ouvrages
d'un effet durable & toujours croiffant , font
ceux qui attachent l'efprit par de grandes
combinaifons , qui élevent & agrandiffent les
DE FRANCE
. 173
idées, qui , en reproduifant avec vérité tous les
mouvemens des paffions , excitent dans l'âme
des émotions touchantes & profondes , &c .
( comme la mufique de M. Gluck ) .
Voilà certainement une favante & belle
théorie ; & fi l'application en étoit`juſte`,
rien ne feroit plus concluant.
Mais qu'en Italie on change d'Opéra
tous les ans , & qu'en France on remette
au Théâtre les Opéras qui ont réuffi , on
doit voir clairement que la différence eft
locale. En Italie c'eft le luxe de l'abondance ,
& à Paris c'eft l'économie de la pauvreté.
On change d'Opéra comme on change de
parure , quand la richeffe en donne les
moyens ; on ufe fes fpectacles comme on
ufe fes vêtemens , lorfqu'on n'en a pas à
choifir.
L'Italie a des Compofiteurs en foule : il
s'en forme fans ceffe de nouveaux dans fes
Écoles ; il faut ou les décourager , ou les
entendre fucceffivement ; & fi on laiffoit
languir ceux qui s'élèvent , on tariroit bientôt
la fource & des talens & des plaifits.
La curiofité ſe joint à cette raifon politique ,
des & ce doit être un attrait puiffant pour
oreilles fenfibles , qu'une mufique toujours
nouvelle , fur des paroles déjà connues &
modifiées de mille manières par le génie des
Compofiteurs. Cet affaut des talens dans
une même lice anime & réveille fans cele
H iij
174
MERCURE
l'émulation des athlètes & l'intérêt des fpee-
- tateurs. Ce n'eſt
pas tout.
Il faut pour des oreilles délicates que
la mufique ait une analogie parfaite avec la
voix qui l'exécute : dès qu'on la tranfpofe ,
on l'altère. Les Muficiens , en compofant ,
adaptent le chant à l'organe auquel le chant
-eft deftinė : ils en confultent les moyens ,
ils en mefurent l'étendue , ils en choififfent
les beaux fons. Toutes les voix du même
genre n'ont pas le même caractère de flexibilité
, de fenfibilité ; toutes n'ont pas les
mênies tons , ou ne les ont pas auffi pleins ,
> auffi & auffi faciles. Or , la concurpurs
rence de vingt théâtres qui fe difputent les
belles voix , fait que dans aucun lieu elles
ne font deux ans les mêmes. Voilà pourquoi
en changeant d'inftrumens , on aime
a changer de mufique ; & on en change à
& peu
de frais : nouvelle caufe d'inconftance.
Ce n'eft pas tout encore .
Toutes les Villes d'Italie ont des théâtres
; mais excepté Naples & Venife , où ils
font ouverts toute l'année , on n'a l'Opéra
que trois mois ; & c'eft le feul amuſement
public. On l'a fix jours de la ſemaine ; la
Ville entière y affifte tous les jours ; & lorf
que le Spectacle ceffe , les beaux morceaux
qu'on en arecueillis , fe chantent dans tous les
Concerts ; tout le monde les fait par coeur.
-Seroit- il étonnant que l'on en fût rallafié è
DE FRANCE. 177
femble en rien à la mufique dramatique de
M. Gluck : c'cft purement de la mufique
Italienne , adaptée à des paroles françoiles ;
il y a dix ans que cette mufique foutient &
enrichit l'un des Théâtres de Paris : on ne
s'en laffe point encore. Comment expliquer
ce phénomène ? C'eſt un autre genre ,
dira-t- on ; mais fi ce genre n'excite dans
l'âme que des fentimens vagues & fuperficiels
, il ne peut produire que des impreffions
également vagues & fuperficielles. Que le
Critique tâche de fe tirer de ce labyrinthe .
En attendant qu'il ait accordé fon fyftême
avec les faits que je lui oppoſe , je dirai la
vérité fimple : c'eft qu'en France , comme
par- tout ailleurs , on jouit de ce que l'on a .
Comme il n'y a point d'école pour les Compofiteurs
, les bons Compofiteurs font rares .
Les bons Poëtes le font moins ; mais ils
dédaignent de s'appliquer à un genre difficile
& infructueux , qui a fait le tourment
de Metaftafe , & dans lequel Quinault luimême
, l'inimitable Quinault , fut toute fa
vie plutôt l'esclave que le compagnon de
Lully. Voilà pourquoi , privés de nouveautés
, que nous aimerions autant qu'aucun
peuple du monde , nous nous accommodons
à notre indigence , & triftement fidèles
, nous tâchons d'être encore fenfibles à
nos vieux plaifirs. Heureufement nous n'a-
HY
7176 MERCURE
effets durables de la mufique de Lully , de
Campra , de Deftouche , de Mondonville ,
& fur- tout de Rameau. On ne fe laffoit
point , il y a quarante ans , de revoir les
Talens Lyriques , les Indes Galantes , Pigmalion
& Caftor . Ces deux derniers Opéras
fur-tout revenoient fans ceffe au théâtre.
Il n'y a perfonne de mon âge qui ne les ait
entendus cent fois , & on ne s'en dégoûtoit
jamais.
Les admirateurs de M. Gluck , qui
étoient alors les admirateurs de Mondonville
& de Rameau , & qui écrivoient des
feuilles pour exalter l'excellence de leur
mufique , auroient donc pu dire en faveur de
Rameau & de Mondonville, précisément la
même chofe qu'ils difent en faveur de
Gluck: Les Italiens changent tous les ans
de mufique ; les François aiment à revoir
P'Opéra qu'ils ont applaudi ; la mufique
Italienne eft donc une production fuperficielle
du talent , & la mufique Françoife porte
•fente le caractère du génie. Les enthoufiaftes
de Mondonville feroient- ils devenus infaillibles
depuis qu'ils fe font déclarés les enthoufiaftes
de M. Gluck? Mais , pour les
mettre plus à leur aife , oublions le paſké ,
& raifonnons fur le préfent.
}
La mufique de la Colonie , celle de la
Bonne-Fille, celle de l'Ami de la Maifon ,
de Zémire & Azor , de Sylvain , ne refDE
FRANCE. 177
femble en rien à la mufique dramatiqué de
M. Gluck : c'eft purement de la mufique
Italienne , adaptée à des paroles françoiles ;
il y a dix ans que cette mufique foutient &
enrichit l'un des Théâtres de Paris : on ne
s'en laffe point encore . Comment expliquer
ce phénomène ? C'eſt un autre genre ,
dira-t-on ; mais fi ce genre n'excite dans
l'âme que des fentimens vagues & fuperficiels
, il ne peut produire que des impreffions
également vagues & fuperficielles. Que le
Critique tâche de fe tirer de ce labyrinthe.
En attendant qu'il ait accordé fon fyftême
avec les faits que je lui oppoſe , je dirai la
vérité fimple : c'eft qu'en France , comme
par-tout ailleurs , on jouit de ce que l'on a .
Comme il n'y a point d'école pour les Compofiteurs
, les bons Compofiteurs font rares.
Les bons Poëtes le font moins ; mais ils
dédaignent de s'appliquer à un genre difficile
& infructueux , qui a fait le tourment
de Metaftafe , & dans lequel Quinault luimême
, l'inimitable Quinault , fut toute fa
vie plutôt l'efclave que le compagnon de
Lully. Voilà pourquoi , privés de nouveautés
, que nous aimerions autant qu'aucun
peuple du monde , nous nous accommodons
à notre indigence , & triftement fidèles
, nous tâchons d'être encore fenfibles à
nos vieux plaifirs . Heureufement nous n'a-
Hv
178 MERCURE
vons pas l'oreille auffi févère que les Italiens
fur l'analogie de la mufique avec la voix
qui l'exécute ; & jufqu'à préfent le chant
François n'a pas eu de ces difficultés , de ces
nuances délicates , qui demandent précifément
telle étendue , ou telle qualité de voix .
Heureufement encore le plaifir du Spectacle
ne doit pas s'ufer à Paris , comme dans les
Villes d'Italie: la continuité des diflipations,
la diverfité des théâtres , la multitude des
fpectateurs , font que chacun , dans la nouveauté
d'un Opéra , ne le voit ni de fuite ,
ni affez fouvent pour en être raffafié. On
ne le donne guère que deux fois la femaine ;
ce qu'on appelle le public , s'y fuccéde &
s'y renouvelle ; & , lorfqu'on y revient , le
fouvenir en eft prefque effacé. Si au contraire
on le voit trop fouvent , on s'en dégoûte
comme par tout ailleurs. Ainfi l'Orphée
, l'un de ces ouvrages qu'on ne doit
jamais fe laffer de voir , ne laiffe pas d'erre
réduit à des recettes de quatre ou cinq cens
livres ; & on ne l'en eftime pas moins.
Qu'il vienne un temps où notre goût
perfectionné , foit difficile en fait de mufique
, comme il l'eft en fait de parure , où
le génie des Poëtes & des Muficiens foit
auffi fertile que l'induftrie des fabriquans ,
nous aurons tous les ans des Opéras nou-
*veaux comme de nouvelles étoffes ; & ceux
DE FRANCE. 179
4
de M. Gluck , comme ceux de Lully , de
Campra , de Rameau , de Mondonville ,
&c. , feront oubliés à leur tour.
Prenons l'inverfe , & fuppofons que la
fource de la bonne mufique tariffe un jour
>en Italie. N'arrivera- t-il pas tout naturellement
que les entrepreneurs puiferont dans
leur magafin , & feront revivre fucceffivement
les anciens Opéras , ou en formeront
des paftiches ? L'inconftance des Italiens &
Ja conftance des François ne tiennent donc
pas aux deux genres de leur mufique . Et de
bonne foi peut-on dire , efpére-t- on perfuader
que par amour pour la mufique de
M. Gluck , les François la préfèrent à des
nouveautés qu'ils n'ont pas ? Ne fembleeroit-
il pas qu'on ne ceffe d'y aller en foule ,
& qu'on ne veut rien de nouveau qui ne
foit de la même main? Voilà pourtant ce
qui réfulte de la diftinction imaginée par
l'anonyme , entre les beautés durables des
Opéras de M. Gluck & les beautés fragiles
de la mufique Italienne & de l'Opéra de
Roland.
Roland , l'un des plus foibles Opéras de
Quinault , a eu le plus grand fuccès ; il l'a
eu malgré les efforts de la plus indécente
cabale ; illa eu malgré les foins qu'on a
pris de le déprifer fix mois d'avance , dans les
Cafés , dans les Journaux , dans les Gazettes.
H vj
180 MERCURE
Roland a attiré pendant deux mois la plus
grande affluence , à travers les diffipations &
les fatigues du Carnaval , qui font tant de
tort au Spectacle , & en concurrence avec la
capitation des Acteurs , plus nuifible encore
à l'ouvrage dont elle croife le fuccès.
Roland eſt déjà fu par coeur de tout ce qui
chante à Paris ; il eft fur tous les Clavecins
l'étude de notre jeuneffe , & au Théâtre il
n'a ceffé d'être applaudi d'un bout à l'autre
toutes les fois qu'on l'a donné. Qu'importe ,
après cela , fi à la rentrée du Spectacle , l'impatience
de jouir des premiers beaux jours
du printemps , l'attrait de la campagne &
de la promenade , & d'autres circonstances
accidentelles ( que je pafferai fous filence
pour ne défobliger perfonne ) ont fait baiſfer
la recette de la reprife de Roland ?
Quel eft l'ouvrage qui depuis Pâques s'eft
foutenu à ce Théâtre ? Armide , Alcefte ,
Orphée s'y font traînés languiffamment l'un
après l'autre. Iphigénie , l'un de nos plus
beaux Opéras , parce qu'il eft formé des débris
de la plus belle de nos Tragédies , Iphigénie
dont la pantomime feroit feule un
fpectacle intéreffant & magnifique , a été
délaiffée ; il a fallu la retirer. Roland qui ,
après feize repréfentations pleines , n'avoit
plus l'attrait de la nouveauté , a produit des
recettes bonnes pour la faifon , mais peu
DE FRANCE. 181
"
confidérables on l'a réfervé pour l'hiver ;
& il fera long - temps , quoiqu'on en
dife , une des reffources du Théâtre lyrique.
Au furplus , eft-ce par l'état momentané
de la recette d'une faifon , qu'on doit juger
idu fuccès plus ou moins durable d'un genre
qui vient de s'établir ? Et quand même un
peuple , accoutumé à une mufique dont la
force confiftoit dans le bruit , & l'expreffion
dans les cris , auroit été moins fenfible à
l'harmonie lucide & pure , à la mélodie
naturelle & touchante de la mufique Italienne
, en feroit-elle moins la mufique par
excellence , de l'aveu de toute l'Europe ?
- L'habitude , le préjugé , le mauvais goût ,
dès long-temps établis , cèdent- ils donc fi
aifément la place ? Un parti nombreux &
puiffant que s'étoit fait la mufique Allemande
, & qui tenoit au moins par vanité à
l'objet de fon enthouſiaſme , dévoit - il être
tout- à- coup diffuadé ou diffipé ? Ne devoitpas
même redoubler de chaleur & d'obftination
dans ce moment de crife ? Et au
milieu de tant d'obftacles , n'eft-il pas étonnant
que cette mufique nouvelle , qu'on
déclaroit fi hautement indigne d'occuper le
Théâtre héroïque , s'y foit établie en un
jour ? Le public fage & impartial , qui ne
demande que du plaifir , l'a accueillie avec
transport & comme naturalifée. C'en eft
*
il
182 MERCURE
affez : le temps fera le refte. Ce fera lorſque
plufieurs ouvrages du même genre auront
habitué nos oreilles aux charmes de cette
mufique , c'eft alors qu'on verra fi elle a fur
nous les mêmes droits que fur le reste de
l'Europe , qu'elle enchante depuis un fiècle ,
& qui ne paroît pas encore difpofée à lui
préférer la Mufique de M. Gluck.
J
1
On a voulu nous faire croire que les Italiens
eux-mêmes étoient raffafiés , excédés ,
ennuyés de leur mufique ;. & parmi ceux
qui l'avoient profcrite, on a cité le Père Martini.
J'ai cru devoir le citer à mon tour ;
& l'on a vu s'il avoit jamais entendu exclure
du Théâtre la mufique Italienne , & yſubftituer
la mufique Allemande. Mais comment
le concilier avec lui -même ? Comme
l'on concilie la colère & la tendreffe d'un
père qui veut bien châtier fon enfant lorfqu'il
donne dans des écarts , mais qui ne
veut pas le bannir.
"
*
Le chant Italien , trop brillanté , trop
maniéré , déplaît au Père Martini : il nous
déplaît de même. Il blâme les Compofiteurs
modernes d'avoir trop adhéré aux fantaiſies
des chanteurs , & félicite M. Gluck
de n'avoir pas eu cette complaifance , & il
a bien raifon. Mais comme tout n'eft pas
maniéré, brillanté dans la mufique Italienne ,
& qu'elle a des beautés fans nombre du
genrele plus fimple & le plus fublime, il ne
DE FRANCE. 183
les confond pas avec les faux brillans ; & il
demande en même- temps qu'on la corrige
& qu'on la préfère à toutes les mufiques
du monde. On va le voir dans cette même
lettre qu'il a écrite à un zélateur paffionné de
M. Gluck , & qu'on nous a tant - annoncée
comme un arrêt foudroyant pour la muſique
Italienne.
•
" Dans le temps paffé , dit le Père Martini
, on n'avoit pas la même complaifance
pour les chanteurs. Vinci , Bononcini ,
» Scarlati , Marcello , Porpora , étoient
» parvenus , fur- tout dans leur récitatif d'une
expreffion vive & forte , par la feule éner-
» gie de la modulation , à exciter des émo-
» tions extraordinaires , juſques à faire pâ-
» lir les auditeurs , & à leur arracher des
» larmes ..
"
Voilà d'abord , felon le Père Martini ,
la mufique tragique inventée & floriffante
en Italie , fort long- temps avant M. Gluck.
« Si de nos jours , ajoute - t-il , on réu-
» niffoit ce mérite de la mufique vocale ,
» avec la vivacité de la mufique inftrumen-
» tale moderne , ô le bel enfemble que cela
» feroit ! & quel plaifir il en résulteroit
pour les auditeurs !
Ce fouhait du bon Père n'étoit donc pas
encore rempli le 17 Février 1777 , quoique
M. Gluck eût déjà compofé fes chefd'oeuvres
: Phomme que demandoit le Père
•
184
MERCURE
Martini , pour procurer à la mufique Italienne
tous les avantages qu'avoit celle des
Grecs , n'étoit donc pas encore trouvé
quoique l'un de nos oracles eût annoncé
fon avènement.
>
Ecoutons à préfent 1 Père Martini parlant
du caractère effent ; & diftinctif de la
mufique Italienne , de cette mufique qu'il
avoit procrite , s'il eût fallu en croire les partifans
de M. Gluck ,
و د
و د
« Parmi les avantages de notre mufique
» Italienne , il y a trois qualités qui la dif
tinguent particulièrement ; favoir , la mé-
» lodie , l'harmonie & les modulations. La
» mélodie Italienne de nos jours eft plus
» infinuante & plus propre que la Françoiſe
» à émouvoir les paffions , parce que celle-
» ci conferve en grande partie le ftyle & le
goût de la mélodie qui étoit en ufage , il
» y a plus de cent ans , en Italie. Et en
» effet , comment fe font rendus fi fameux
» les deux grands Compofiteurs & Maîtres
» Saxons , je veux dire George- Frederick
» Handel & Jean- Adolphe Haffe , fi ce n'eft
après avoir tous les deux épuré leur ftyle
» en Italie , & l'avoir accommodé au génie
» Italien ? ( Avis à M. Gluck ) . On fait la
و د
"
réputation que le premier s'eft acquife
» dans les Opéras qu'il a compofés à Rome ,
» àFlorence & à Naples , après s'être formé
» le goût en Italie . On connoît auffi le fucDE
FRANCE. 185
:.
"
» cès qu'ont eu le grand nombre d'ouvrages
compofés par le fecond , pour les diffé-
» rens Théâtres d'Italie , depuis qu'il fut allé
à Naples & qu'il fe fut perfectionné à
» l'école du célèbre Alexandre Scarlati ».
Voilà deux Compofiteurs Allemands ,
fort différents de M. Gluck, loués par le Père
Martini , pour avoir pris en Italie le ftyle & le
goût Italien , & cela dans la lettre écrite au
grand Ami de M. Gluck.:
ود
30
"
11
Perimettez- moi , Monfieur , lui dit- il
» encore , de vous expofer une difficulté
qui me roule depuis long - temps dans
l'efprit , & qui , relativement à ce qui fe
fait de nos jours , mérite une très-férieufe
» réflexion . Je veux parler de l'ufage im-
» modéré des diffonnances.... Je penfe
» que les diffonnances font & ont du toujours
être tudes & déplaifantes à l'oreille ,
» parce que de leur nature elles font difcordantes
; & que de notre temps elles
» aient changé de nature & feient devenues
agréables , je ne puis me le perfuader.
» Les diffonnances ne font bonnes qu'à exprimet
les fentimens les plus amers , &
les mouvemens de l'âme les plus violens
» & les plus douloureux. Comment donc fe
» fait il , que pour exprimer les affections
» de l'âme les plus délicates & les plus
» tendres , on emploie diffonnances fur dif-
» fonnances ? Ce fcrupule n'a jamais ceffé
"
186
MERCURE
» de m'affliger , & je le foumets à la fageſſe
» de votre jugement profond
"".
C'eft ainfi que le Père Martini prend
congé de l'admirateur de M. Gluck ; & le
bon Père a dit lui -même à M. le Comte
Marcelli , que cet article fur les diffonnances
n'étoit rien moins que favorable au Compofiteur
Allemand. Le compliment qu'il
lui a fait dans une vifite qu'il en a reçue ,
ni les éloges qu'il lui donne , en répondant
à l'un de fes Amis , ne devoient donc pas
être pris à la lettre , & en les citant , il
n'auroit pas fallu diffimuler ce qui les réduifoit
à leur jufte valeur.
Voilà , Monfieur , une lettre bien longue
; mais il faut plus de temps pour démêler
un fophifme que pour le faire ; &
lorfqu'on n'a pas le droit d'être tranchant ,
on ne peut guère être laconique. Si l'on
m'en croit , nous laifferons déformais les
deux genres de mufique fe difputer la faveur
du public , qui feul en doit être l'arbitre
& le jufte appréciateur.
J'ai l'honneur d'être , &c.
Fermer
Résumé : LETTRE de M. Marmontel à M. de la Harpe.
Dans sa lettre à M. de la Harpe, M. Marmontel traite de la réception critique de l'essai du Prince Belofelski sur la musique italienne, qui a provoqué des débats, notamment parmi les partisans de Christoph Willibald Gluck. Un critique anonyme remet en question les comparaisons entre compositeurs italiens et dramaturges français, ainsi que la qualification de Pergolèse comme le plus éloquent des compositeurs. Marmontel définit l'éloquence musicale comme la capacité de transmettre rapidement et fortement des sentiments profonds. Il conteste également l'attribution à Gluck de la création de la véritable tragédie lyrique, affirmant que ce titre revient à Jean-Baptiste Lully et Jean-Philippe Rameau. Marmontel compare les œuvres de Gluck et Rameau, notant que la musique de Gluck est appréciée pour sa véhémence et sa force harmonique, mais pas nécessairement pour son innovation. Le texte souligne l'importance de connaître le niveau d'expertise des critiques pour évaluer la valeur de leurs avis. Le critique réfute diverses critiques sur des œuvres de Piccini, expliquant les intentions musicales et poétiques derrière ces compositions. Il discute également de la relation entre la poésie et la musique, en prenant pour exemple un monologue de Quinault mis en musique par Lully. Le texte compare les pratiques théâtrales en Italie et en France, soulignant que la musique italienne, même adaptée à des paroles françaises, peut être appréciée durablement. Il note que les Français apprécient les œuvres anciennes et que la rareté des nouveautés les pousse à rester fidèles à celles-ci. Le succès de l'opéra 'Roland' de Quinault à Paris est mentionné, ainsi que la comparaison des goûts musicaux en France et en Italie. Le Père Martini critique le chant italien trop maniéré mais reconnaît ses beautés et souhaite une fusion avec la vivacité de la musique instrumentale moderne. Il admire les compositeurs italiens comme Vinci et Scarlatti pour leur expression vive et forte. Le texte met en avant les caractéristiques distinctives de la musique italienne, telles que la mélodie, l'harmonie et les modulations, qui la rendent plus apte à émouvoir les passions comparée à la musique française. Deux compositeurs allemands, George-Frederick Haendel et Jean-Adolphe Hasse, ont perfectionné leur style en Italie sous l'influence de maîtres italiens comme Alessandro Scarlatti. Le Père Martini exprime des réserves sur l'usage des dissonances dans la musique moderne, les jugeant inappropriées pour exprimer des sentiments délicats et tendres.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
3
p. 56-69
Réponse à la Lettre de M. MARMONTEL, insérée dans le Mercure du 5 Septembre.
Début :
Je ne sais pas si Mallebranche a mis la dispute au nombre des moyens qui servent à la recherche de [...]
Mots clefs :
Musique, Jean-François Marmontel, Repos, Opéras, Arts, Christoph Willibald Gluck, Paroles, Niccolò Piccinni, Phrase, Écrit, Public, Question, Phrases, Italie, Juger, Critique, Compositeurs, Sensibles, Pathétique, Heureux, Note, Italiens, Esprit polémique
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Réponse à la Lettre de M. MARMONTEL, insérée dans le Mercure du 5 Septembre.
Réponse à la Lettre de M. MARMONTEL ,
inférée dans le Mercure du 5 Septembre..
JEE ne fais pas fi Mallebranche a mis la difpute au
nombre des moyens qui fervent à la recherche de
la vérité ; mais ſi c'eſt un chemin pour y arriver , je
crains bien que ce ne foit pas le plus court.
Le public aime les difputes , & il aime à les blâmer.
C'eft que la plupart des hommes s'en amufent
par malignité , & qu'en les blâmant ils fe donnent
un air de raiſon & de modération qui ne coûte
rien.
Il eft difficile fans doute que des difcuffions fuivies
fur des objets de raifonnement ou de goût , ne fervent
à éclaircir quelques points de la queftion qu'on
traite ; mais il y a un terme où il faut s'arrêter. Un
moyen für de fatiguer le public fans l'éclairer , c'eſt
de prolonger ces difcuffions.
DE FRANCE.
57
Il en eft des hommes qui difputent comme des
voyageurs celui qui a pris une fauffe route ,
chaque pas qu'il fait , s'écarte davantage du ter
me où il veut aller.
:
On commence par diſcuter la queſtion ; on finit
par ne plus difcuter que fes opinions & fes phrafes.
C'eft ce qui m'arriveroit fi je voulois répondre à
tous les points de la Lettre de M. Marmontel. Je
n'y aurois même point répondu , fi je n'avois eu que
mes opinions & mon goût à défendre. Mais on me
fait des reproches que je dois repouffer , parce que
ee feroit les autorifer que de garder le filence .
J'aime la mufique. Je fuis , puifqu'on le veut ,
enthoufiafte des Opéras de M. Gluck ; je le regarde
comme le créateur du véritable fyftême de musique
dramatique ; je lui dois les plus grands plaifirs & les
plus douces émotions que j'aye éprouvés au Théâtre
; je ne crois pas que l'amour fincère des arts
puiffe aller fans un vif fentiment d'affection & de
reconnoiffance pour ceux qui enrichiffent & perfectionnent
ces arts ; j'ai vu M. Gluck attaqué fans modération
& fans juftice , dans un moment où , même
avec moins de génie & de célébrité , il ne méritoit
que d'être encouragé & applaudi ; j'ai pris la
plume pour le défendre. Il n'en avoit pas befoin ; le
public le vengeoit mieux que mes éloges ne pouvoient
le faire ; mais je fatisfaifois un fentiment qui
m'étoit doux & qui me paroiffoit un devoir.
Depuis long-temps M. Gluck jouifloit en paix de
fes triomphes conftans & multipliés , lorfque M.
Marmontel , en rendant compte d'une brochure fur
la mufique , a jugé à- propos de renouveller une
attaque un peu gratuite contre le mérite de ce Compofiteur.
Pour prouver que M. Gluck n'avoit pas
une grande réputation en Italie , il a cité une Lettre
du P. Martini , qui cependant louoit beaucoup M.
"
Cv
MERCURE
Gluck , quoiqu'avec des reftrictions. J'ai cru devoir
citer une Lettre plus ancienne , dans laquelle le Pèrė
Martini louoit d'une manière encore plus forte &
plus abfolue M. Gluck , en lui accordant le mérite
d'avoir réuni tout ce que la mufique Italienne a de
plus beau , avec ce que la mufique Françoiſe & Alle
mande a de meilleur , ce qu'il n'a jamais dit & ne
peut jamais dire d'aucun Compofiteur Italien.
Ce n'étoit-là qu'une queftion de fait. J'ai tâché de
la relever un peu par quelques obfervations générales
fur la mufique , propres à faire naître , je ne dis
des idées nouvelles , mais du moins des réflexions
intéreffantes fur l'art. C'eft, à ce qu'il me femble , le
feul moyende rendre les difputes Littéraires plus utiles
& plus piquantes.
pas
Je ne me fuis pas permis dans ma réponſe un
feul mot qui , directement ni indirectement, puiffe défobliger
M. Marmontel . Il n'a pas cru me devoir
les mêmes ménagemens. Il s'eft un peu moqué de
quelques-unes de mes phrafes. Je n'en fuis point
bleffè fi j'ai eu tort , c'eft fort bien fait ; fi j'ai eu
raiſon , je n'en aurai pas moins raiſon.
En citant l'Effai de M. le Prince Belofelski , j'ai
parlé de fon ouvrage avec eftime , & de fa perfonne
avec les plus grands égards. J'ai obfervé feulement
qu'il employoit trop fouvent des expreffions vagues
& générales , des figures & des comparaifons
empruntées des autres arts , peu propres à donner
des idées préciſes fur les Artiftes & fur les productions
qu'il vouloit caractériſer ; j'ai cru l'obſervation
d'autant plus utile , que cet abus d'expreffions
figurées on abftraites eft devenu familier à des beauxefprits
, qui fachant arranger des phrafes & ne fachaut
pas l'alphabet des Arts , fe croyent faits pour
juger de tout , parce qu'il leur plaît de parler de tour,
& écrivent fur ces Arts , qu'ils n'ont pas étudiés ,
avec un ton de confiance qu'il ne faudroit pas preaDE
FRANCE.
59
•
dre en écrivant fur ce qu'on fait le mieux. M. le
Prince Belofelski n'avoit pas beſoin de cette petite
reffource de l'ignorance capable pour écrire d'une
manière intéreffante fur la mufique , qu'il avoit étu
diée dans la patrie de la mufique.
En rapportant pour exemples quelques phraſes de
fon Effai , j'en ai tranfcrit les paroles avec la plus
grande fidélité , fans en tirer aucune induction , fans
y voir autre chofe que ce qui y eft ; M. Marmon
tel m'accufe cependant d'avoir mutilé cet effai
mais il ne cite & ne peut citer aucune de ces phraſes
mutilées.
J'ai trouvé peu jufte ce qu'a dit M. le Prince Belo
felski, que Vinciifut créateur comme Corneille ; l'Auteu ?
ajoute , il eft vrai , que le Muficien fit le premier
bon Opéra - Comique , comme le Poëte compofa la
première bonne Tragédie , & que tous deux ont à
peu près la même élévation dans les idées tragiques ,
la même chaleur & la même rapidité dans le ftyle.
Mais fi j'avois rapporté ces raifons , j'aurois été obli
gé d'ajouter que jamais Corneille n'a été regardé
comme créateur de la Comédie ; que le Menteur
n'eft point une création , mais un Comédie imitée
de l'Efpagnol ; qu'on peut avoir de l'élévation dans
tes idées , & de la rapidité dans le ftyle , fans avoit
rien créé , &c. Je n'ai pas infifté là-deffas , parce
que je ne voulois pas faire la critique de l'Efai. Et
aujourd'hui qu'on m'oppofe ces phrafes , ne pourroisje
pas prier ceux qui les citent de me dire en quoi
confiftent l'élévation des idées & la rapidité du ſtyle
dans les Ariettes de Vinci ? Tous ces motss--là fent
bien aifés à écrire & à lire , & tout le monde croit
les entendre ; mais il feroit peut- être bien embarralfant
d'en faire une application claire à un air de
Artaxerce ou de la Didon.
Encore une fois , quand on parle d'un art , on
ne fe fait bien entendre qu'en parlant la langue de
Cvj
60 MERCURE
cet art ; les comparaiſons & les métaphores ne font
faites que pour rendre les idées plus fenfibles & plus
frappantes ; mais elles doivent venir à l'appui du terme
propre , & non pas en tenir lieu .
C'eſt par le même principe que j'avois penfé que
ce n'étoit pas s'exprimer avec affez de précifion , que
d'appeler Pergolèle le plus éloquent des Compofiteurs.
Je trouve le premier couplet du Stabat fublime &
pathétique ; mais , avois-je ajouté, lepathétique n'eft
pas de l'éloquence , & il n'y a rien de fi rare que de
l'éloquence en Mufique.
M. M. m'objecte que le premier couplet du Stabat
n'eft pas le feul qui foit fublime & pathétique ;
ce que je n'ai pas envie de contefter . Il ajoute, oùfera
donc l'éloquence , fi elle n'eft pas dans le pathétique ?
Ne peut-on pas répondre , dans Démosthène qui
n'eft point pathétique, dans Boffuet qui ne l'eft guère,
dans plufieurs autres Ecrivains qui ne fongent pas à
l'être ? D'un autre côté les cris de Philoctete dans fa
caverne , ne font-ils pas pathétiques fans être éloquents
; le mot naïf d'un enfant affligé , le difcours
incohérent d'un maniaque peuvent toucher jufqu'aux
larmes , & ne font point de l'éloquence. Mais enfin
fi , comme le fait entendre M. Marmontel , pathétique
& éloquent font fynonymes , pourquoi n'avoir
pas dit que Pergolèle étoit le plus pathétique
des Compofiteurs ? Čela auroit été auffi élégant, & entendu
de tout le monde.
Je n'ai pas cru, comme M. le P. B.que M. Picinni fut
admirable fur-tout à exprimer le fens des paroles. M.
Marmontel dit que ,jufqu'à préfent, toute l'Europe a été
de cefentiment , & ajoute, pour me rendre bien ridicule
, queje veux faire voir que toute l'Europe n'y
entend rien. Je pourrois demander où & quandtoute
l'Europe a dit cela. En attendant qu'on produife au
public ce Certificat de toute l'Europe , je dois juftifier
la critique que j'ai faite de trois morceaux de
DE FRANCE. Gr
2
Roland, où j'ai prétendu que le fens de la mufique
étoit peu d'accord avec celui des paroles. C'eſt le feul
point de toute cette difcuffion qui me tienne au coeur
& le feul qui m'ait déterminé à répondre , parce que
je ne veux pas être foupçonné d'avoir attaqué légè
rement un Compofiteur auffi célèbre que M. Piccini,
dont j'admire & j'aime les beaux ouvrages auffi
fincèrement qu'aucun de fes plus zélés Prôneurs ,
quoique ce ne foit pas au même degré.
J'ai dit que M. Piccini , ainfi que les plus grands
Maîtres d'Italie , facrifioit quelquefois le fens & la
ponctuation de la phrafe verbale à la fymétrie &
aux développemens de la phrafe muſicale . J'en ai
cité pour exemple l'air , je la verrai , & j'ai dit que
dans ce vers , ponctué ainfi par le Poëte :
Efclave , heureux de fervir tant d'appas.
Le Muficien avoit ponctué ainfi :
Efclave heureux; de fervir tant d'appas.
se qui ne fait plus aucun fens.
M. Marmontel me répond que je me trompe ;
que le Compofiteur n'a point détaché ces mots, de fervir
tant d'appas ; qu'il a écrit, heureux de fervirtant
d'appas, defuite &fans aucun repos.
Comme je n'avois cité que de fouvenir , j'ai
craint, en lifant un affertion fi pofitive , que ma mémoire
ou mon oreille ne m'euffent trompé. Je me
fais procuré la partition , & j'y ai trouvé écrit ce
que j'avois entendu chanter. Efclave heureux eft
répété trois fois dans l'air. Dans ces trois endroits
efclave eft toujours lié avec heureux par des doubles
croches ; heureux tombe fur une noire qui forme le
premier temps de la meſure , & donne avec la baſſe
une cadence parfaite ; ce qui conftitue un repos trèsfenfible
: defer vir tant d'appas eft donc détaché ,
& n'eft pas écrit de fuite.
62 MERCURE
Ceci n'eft point une affaire de goût ou de fèntiment
; c'eft une queſtion de fait : il fuffit de favoir
ce qu'on entend par repos dans une phraſe muſicale.
C'eft ce que je vais tâcher d'expliquer clairement en
reprenant la feconde critique que j'avois faite de l'ai
d'Angélique ,
j'ai dit
Oui, je le dois ; je fuis Reine.
Du doux penchant qui m'entraîne
Oui , je dois me garantir.
que le fecond vers eft terminé par un repos
final , qui le fépare du vers fuivant , auquel il devroit
être lié.
La réponse eft facile , dit M. M. Il n'y a point de
repos final apres le fecond vers ; & M. Piccini , qui
fait ce que c'est qu'un repos final en muſique , aſſure
qu'il n'y en a point.
Voila une affertion bien nette & une autorité bien
impofante. Qui croiroit cependant que je n'ai avancé
qu'une vérité fimple & claire pour quiconque enend
feulement les termes de l'art ? Je vais les expli
quer le plus fuccinctement qu'il me fera potfible.
Le difcours muſical fe divife comme le difcours
oratoire, en phrafes & en portions de phrafes plus ou
moins étendues,& féparées par des repos plus ou moins
fenfibles , plus ou moins abfolus ; ces repos font
indiqués par la nature, la valeur & la place de la note
où ils tombent. Ainfi lorfqu'une phrafe de chant fe
termine à la note principale du mode de l'air ; que
cette note eft fur le terns fort de la meſure ; que la
baffe , procédant par la dominante à la tonique , s'arrête
fur la confonnance duton , c'est ce que les compofiteurs
appellent cadence parfaite , & c'est ce qui
-conftitue un repos final. Tous ces caractères fe trouvent
incontestablement réunis dans le paffage dont
il eft queftion. L'air eft en fi bémol ; à ces mots , du
doux penchant qui nous entraine , le chant donne fors
DE FRANCE 63
entraîne , trois noires, dont la première eft le la , note
fenfible , faifant partie de la feptième de dominante ,
& les deux autres font le fi bémol , note du ton. La
baffle frappe la même note au tems fort de la meſure ,
& tous les inftrumens donnent l'accord parfait. Enfin,
en furérogation de preuve , la phrafe eft terminée
par un filence de la moitié de la meſure , qui la ſépare
d'une manière plus marquée de la phrafe fuivante.
Je demande pardon au Lecteur d'entrer dans ces
détails ſcolaſtiques , & je le prie de ne pas croire que
je veuille me donner un air de connoiffeur ou de fa
vant ; je ne fuis qu'un écolier très-peu avancé; mes
connoiffances fe bornent à avoir lu les ouvrages des
Maîtres , avec affez d'application pour entendre les
élémens de la Science. Comme j'avois à défendre ma
critique contre une affertion tranchante & pofitive de
M. Marmontel , appuyée du témoignage de M.
Piccini , je n'avois à oppofer à de fi grandes autorités
que des raifons & des noms célèbres. Auffi ce que
je viens de dire n'eft point ma doctrine; c'eſt la doctrine
fimple, & fidélement exposée de tous les Auteurs
qui ont écrit fur la compofition, de Rameau, de J. J.
Rouffeau , du P. Martini même & de plufieurs autres ,
dont je ne rapporte pas les paroles , pour ne pas furcharger
cet écrit de citations , inutiles pour les hommes
inftruits , plus inutiles encore pour ceux qui ne
Je font pas. J'ai confulté quatre Compofiteurs fur le
même objet , tous ont paru étonnés qu'on pût élever
une pareille queftion ; tous m'ont offert de figner leur
avis : il réſulte de ces témoignages accumulés & uni-
* Voy.les différens ouvrages de Rameau , & particulièrement
fon Code de Mafique , Ch. X. Rouffeau , Dictionn. de
Muf. art. Cadence & Phrafe. M. Bemetz Rieder , Traité
de Mufique Théori -pratique , p. 243. M. Mercadier de Belefta
, nouveau fyfteme de Mufique Théorique &pratique , p.
190. D. Eximeno , Regole della Mafica. P. Martini, Sag
giofondamentale pratico di contrapunto , parte prima , &c.
64
MERCURE
formes, que le vers, du douxpenchant qui m'entraîne,
eft évidemment terminé par un repos final , & tellement
final que l'air pourroit fe terminer par la même
phrafe de chant. L'oreille fuffit pour en juger; mais on
peut difputer fur le fentiment de l'oreille , & il eſt
difficile de difputer fur des principes clairs , -établis
& reçus par tous les Maîtres de l'Art .
On demandera à préfent comment il peut fe faire
qu'un auffi grand Maître que M. Piccini contefte ces
mêmes principes. Je n'ai rien à répondre , finon que
la queftion ne lui aura pas été préſentée telle que je
l'avois expofée, ou qu'il n'attache pas aux mêmes mots
les mêmes idées qu'y attachent les compofiteurs françois
; mais s'il prenoit la peine de lire ce que je viens
d'écrire , je fuis perfuadé qu'il ne figneroit pas le contraire
, à moins qu'il n'eût fur cette partie de la
compofition une théorie nouvelle , qu'on devroit alors
l'inviter à publier.
Il reste une troiſième critique à juftifier , c'eſt celle
du monologue de Roland. J'ai écrit que le muficien
avoit peint le calme de la nuit & la férénité de l'efpérance.
M. M. m'apprend que le muſicien n'a pas
voulu peindre le calme de la nuit , mais le calme de
l'efpérance. J'en demande pardon à M. Piccini ; c'eſt
M. de la Harpe qui m'a induit en erreur ; ce font
fes propres paroles quej'ai tranfcrites. ( Voy. le Journ.
de Littérature du 5 Février ) ; & je les ai citées avec
confiance , le croyant dans le fecret du compofiteur.
C'eſt à lui de défendre fa phraſe ; comme on ne peut
pas douter qu'il n'ait eu bonne intention , je fuis perfuadé
qu'on ne le chicanera pas trop durement fur
ce petit incident.
Pour moi je crois , comme M. de la Harpe , que
le muficien a peint la nuit , & qu'il eût mieux valu
peindre le foleil ; & en me rappelant les quatres premiers
vers du monologue qui en expriment clairement
l'intention :
DE FRANCE.
65
Ah ! J'attendrai toujours ! la nuit eft loin encore !
Quoi , le foleil veut- il luire toujours !
Jaloux de mon bonheur , il prolonge fon cours
Pour retarder la beauté que j'adore.
Je ne trouve pas plus dans ces vers le calme de
l'efpérance , que le calme de la nuit ; je perfifte à y
voir l'impatience d'un amant pour qui les heures coulent
bien lentement ; & quand je pense que cet amant
eft le paladin Roland , qui voudroit éteindre les feux
du foleil pour avancer le moment d'un rendez -vous ,
&qui tombe enfuite dans un accès de phrénéfie quand
il fevoit trahi , je crois qu'on peut l'appeler un amant
forcené. Voilà mon fentiment & mes raifons , je les
livre aujugement qu'on en voudra porter ; c'eft s'arrê
tér trop long-temps fur une difcuffion fi frivole.
Ici je ne puis m'empêcher de faire une réflexion
fur la redoutable influence de l'efprit polémique.
J'ai fait fur deux phraſes de mufique deux obfervations
critiques , qui me paroiffent auffi fenfibles à
l'oreille qu'évidentes pour l'efprit : M. Marmontel
les trouve évidemment fauffes . Il m'oppofe l'autorité
d'un grand Maître , celle de M. Piccini ; je lui cite
les autorités réunies des plus grands Maîtres qui
ayent écrit fur la compofition , & celles de tous les
Muficiens que je connois. Il faut qu'il y ait de part
ou d'autre quelque illufion bien étrange. C'eſt aux
Lecteurs à en juger .
Je ne rappellerai plus que quelques-unes des animadverfions
de M. M. fur ma lettre. J'avois dit que
les Italiens , tout fenfibles qu'ils font à la Mufique ,
étoient à jamais raffafiés du plus bel Opéra ,
après un petit nombre de repréfentations , & ne
defiroient plus de le revoir für le même Théâtre.
C'eſt un fait ; j'en ai donné cette raiſon , puiſée dans
les principes communs de tous les arts . Ce qui n'eft
deftiné qu'à flatter les fens , & à faire fur l'âme des
impreffions vagues & fuperficielles , ne peut plaire
66 MERCURE
long-temps , ne fe foutient que par la variété , &
ne laiffe après foi aucun defir de le revoir . Cette
raifon peut être triviale , mais elle eft claire , &
facile à appliquer aux Opéras Italiens . M. Marmontel
la trouve mauvaiſe : à la bonne - heure . Celles qu'il
donne de ce phénomène font - elles plus fatisfaifantes?
M. M. croit qu'il entre beaucoup de politique
dans l'inconftance des Italiens en fait de Mufique ,
& dans le dégoût qui leur prend du plus bel Opéra
Jorfqu'ils l'ont entendu cinq à fix fois ; & cette poli
tique eft d'encourager les grands Compofiteurs qui
naiffent en foule en Italie. Il y a long- temps qu'on
vante la politique Italienne ; on ne favoit peut- être
pas qu'elle allât jufques-là .
M. M. dit enfuite que pour des oreilles fenfibles ,
eft un attrait puiffant qu'une Mufique toujours nouvelle
fur des paroles anciennes . J'ai peine à croire
que ces oreilles fenfibles trouvaffent un attrait bien
puiffant à entendre une Mufique nouvelle fur les
anciennes paroles du Stabat
M. Marmontel ajoute qu'il faut pour des oreilles
délicates , que la Mufique ait une analogie parfaite
avec la voix qui l'exécute ; & comme fur les Théâtres
d'Italie on change fans ceffe de voix , on aime
à changer de Mufique. Tout cela me paroît prouver
invinciblement ce que j'ai voulu dire , que les Italiens
ne cherchent guères dans la Mufique que le
plaifir de l'oreille..
M. Marmontel dit encore que fi notre goût en
mulique fe perfectionne , nous voudrons avoir tous
les ans des Opéras nouveaux comme de nouvelles étoffes .
Voilà l'effet de la mufique réduit clairement à depures
fenfations ; je n'aurois jamais imaginé que le fuccès
des ouvrages de génie ne fût qu'une affaire de mode
& que le plus touchant & le plus aimable de tous les
arts pût être comparé à l'induftrie de nos fabricans.
M. M. réfume enfin de ces différentes confidéra
DE FRANCE. 67
tions , que c'eft par l'abondance des belles chofes que
les Italiens fe dégoûtent des belles chofes , & que c'eft
par indigence que nous ne nous laffons pas d'applau--
dir ce que nous trouvons beau.
Il réfulte de cette théorie , que l'innombrable multitude
de fonnets dont l'Italie abonde , doit dégoûter
des fonnets de Pétrarque les oreilles délicates des
Italiens ; & que dans le tems où l'Italie avoit plus de
grands peintres qu'elle n'a aujourd'hui de grands
muficiens , les tableaux nouveaux devroient leur faire
oublier ceux de Michel- Ange & de Raphaël.
On fait tous les ans à Paris plus de tragédies
que les Comédiens n'en peuvent ou n'en veulent
jouer ; mais quoique nous aimions la nouveauté autant
qu'aucun peuple du monde , j'efpère que notre
goût en poéfie ne fe perfectionnera jamais au point
de préférer ce qui eft nouveau à ce qui eft beau
jufqu'à oublier les tragédies de Racine & de Voltaire
, & à ne vouloir plus voir au théâtre François
que ces tragédies modernes , fi fort vantées par leurs
auteurs & applaudies par leurs amis.
M. M. compare les fuccès des Opéras de M. Gluck ,
à ceux qu'avoient nos anciens Opéras quand nous ne
connoifions que notre mufique; il ne fait pas attention
que ceux qui applaudiffent aujourd'hui Iphigénie &
Orphée, ont entendu Ernelinde, Céphale, Roland, &
nos meilleurs Opéras Comiques, qui tous, ſelon lui, ſont
purement de la musique Italienne adaptée à des paro-
Les françoifes.
M. M. répond qu'on a été obligé cet Eté de retirer
Iphigénie , & qu'Orphée a été réduit à des recettes
de 4 & de soo liv. ; cela pourroit arriver à des Opéras
joués en étépour la centième ou la cent- cinquantième
fois. Cependant Iphigénie & Orphée foutiennent
encore l'Opéra , & jamais il n'y a eu une recette
de 400 liv., ni même de 700 liv. Je fuis étonné
que M. M. fe permette de pareils moyens de critique.
68 MERCURE
Je ne fuis pas moins étonné qu'il perſiſte à vouloir
que chacunfe nomme en difputant fur les arts. Il voudroit
favoir fi je n'ai , comme lui , que de l'instinct ,
ou fi je fais accompagner une baffe , afin de juger
quel eft le degré d'autorité que je mérite.
Eh ! qu'importe le nom de celui qui ne demande
point qu'on l'en croie en rien fur fa parole, qui ne dogmatife
point,qui motive fes opinions & difcute des faits?
Quoi! le public aura befoin de ſavoir ſi je fuis favant
ou ignorant pour juger fi j'ai tort ou raiſon ? Et mes
Lecteurs ayant néceffairement des opinions trèsdiverfes
fur mon favoir faire , chacun d'eux aura
donc néceffairement , fur le fond de la queftion , une
opinion différente de celle de tous les autres ! Voilà
un moyen tout nouveau d'éclaircir les difputes.
Si j'avois la puérile vanité, ou, fi l'on veut, l'humilité
de mettre mon nom à quelques pages écrites à la hâte
fur une querelle paffagère de Mufique , M. M. pourroit
favoir que ce n'eft pas feulement dans les Concerts
de Paris que j'ai entendu de la Mufique Italienne
, comme il le dit ; mais que j'ai vu exécuter
de beaux Opéras de Sacchini , de Bach , &c . par de
très-habiles virtuofes, fur le théâtre d'une des grandes
capitales de l'Europe ; il fauroit que je n'ai jamais
été , comme il le fait entendre , enthoufiafte de Rameau
& de Mondonville ; il pourroit même fe fouvenir
qu'en difputant quelquefois avec lui fur la
Mufique Italienne & la Mufique Françoife , ce
n'étoit pas moi qui défendois les opéras de Rameau
& de Mondenville. Mais le Public n'en feroit pas
plus à portée de nous juger, & j'aurois le défavantage
de n'oppofer qu'un nom obfcur au nom juftement
célèbre de M. Marmontel ; ce feroit combattre avec
des armes trop inégales.
Dans la littérature comme au barreau , il me
femble que fi les Juges ne connoiffoient point le
nom des plaideurs , les procès n'en feroient pas plus
DE FRANCE. 69
mal jugés. C'est ce que je me propofe d'examiner
dans une autre occafion. En attendant, je prendrai la
liberté de dire à M. M. comme Nicomède ,
Seigneur , fi j'ai raifon , qu'importe qui je fois ?
inférée dans le Mercure du 5 Septembre..
JEE ne fais pas fi Mallebranche a mis la difpute au
nombre des moyens qui fervent à la recherche de
la vérité ; mais ſi c'eſt un chemin pour y arriver , je
crains bien que ce ne foit pas le plus court.
Le public aime les difputes , & il aime à les blâmer.
C'eft que la plupart des hommes s'en amufent
par malignité , & qu'en les blâmant ils fe donnent
un air de raiſon & de modération qui ne coûte
rien.
Il eft difficile fans doute que des difcuffions fuivies
fur des objets de raifonnement ou de goût , ne fervent
à éclaircir quelques points de la queftion qu'on
traite ; mais il y a un terme où il faut s'arrêter. Un
moyen für de fatiguer le public fans l'éclairer , c'eſt
de prolonger ces difcuffions.
DE FRANCE.
57
Il en eft des hommes qui difputent comme des
voyageurs celui qui a pris une fauffe route ,
chaque pas qu'il fait , s'écarte davantage du ter
me où il veut aller.
:
On commence par diſcuter la queſtion ; on finit
par ne plus difcuter que fes opinions & fes phrafes.
C'eft ce qui m'arriveroit fi je voulois répondre à
tous les points de la Lettre de M. Marmontel. Je
n'y aurois même point répondu , fi je n'avois eu que
mes opinions & mon goût à défendre. Mais on me
fait des reproches que je dois repouffer , parce que
ee feroit les autorifer que de garder le filence .
J'aime la mufique. Je fuis , puifqu'on le veut ,
enthoufiafte des Opéras de M. Gluck ; je le regarde
comme le créateur du véritable fyftême de musique
dramatique ; je lui dois les plus grands plaifirs & les
plus douces émotions que j'aye éprouvés au Théâtre
; je ne crois pas que l'amour fincère des arts
puiffe aller fans un vif fentiment d'affection & de
reconnoiffance pour ceux qui enrichiffent & perfectionnent
ces arts ; j'ai vu M. Gluck attaqué fans modération
& fans juftice , dans un moment où , même
avec moins de génie & de célébrité , il ne méritoit
que d'être encouragé & applaudi ; j'ai pris la
plume pour le défendre. Il n'en avoit pas befoin ; le
public le vengeoit mieux que mes éloges ne pouvoient
le faire ; mais je fatisfaifois un fentiment qui
m'étoit doux & qui me paroiffoit un devoir.
Depuis long-temps M. Gluck jouifloit en paix de
fes triomphes conftans & multipliés , lorfque M.
Marmontel , en rendant compte d'une brochure fur
la mufique , a jugé à- propos de renouveller une
attaque un peu gratuite contre le mérite de ce Compofiteur.
Pour prouver que M. Gluck n'avoit pas
une grande réputation en Italie , il a cité une Lettre
du P. Martini , qui cependant louoit beaucoup M.
"
Cv
MERCURE
Gluck , quoiqu'avec des reftrictions. J'ai cru devoir
citer une Lettre plus ancienne , dans laquelle le Pèrė
Martini louoit d'une manière encore plus forte &
plus abfolue M. Gluck , en lui accordant le mérite
d'avoir réuni tout ce que la mufique Italienne a de
plus beau , avec ce que la mufique Françoiſe & Alle
mande a de meilleur , ce qu'il n'a jamais dit & ne
peut jamais dire d'aucun Compofiteur Italien.
Ce n'étoit-là qu'une queftion de fait. J'ai tâché de
la relever un peu par quelques obfervations générales
fur la mufique , propres à faire naître , je ne dis
des idées nouvelles , mais du moins des réflexions
intéreffantes fur l'art. C'eft, à ce qu'il me femble , le
feul moyende rendre les difputes Littéraires plus utiles
& plus piquantes.
pas
Je ne me fuis pas permis dans ma réponſe un
feul mot qui , directement ni indirectement, puiffe défobliger
M. Marmontel . Il n'a pas cru me devoir
les mêmes ménagemens. Il s'eft un peu moqué de
quelques-unes de mes phrafes. Je n'en fuis point
bleffè fi j'ai eu tort , c'eft fort bien fait ; fi j'ai eu
raiſon , je n'en aurai pas moins raiſon.
En citant l'Effai de M. le Prince Belofelski , j'ai
parlé de fon ouvrage avec eftime , & de fa perfonne
avec les plus grands égards. J'ai obfervé feulement
qu'il employoit trop fouvent des expreffions vagues
& générales , des figures & des comparaifons
empruntées des autres arts , peu propres à donner
des idées préciſes fur les Artiftes & fur les productions
qu'il vouloit caractériſer ; j'ai cru l'obſervation
d'autant plus utile , que cet abus d'expreffions
figurées on abftraites eft devenu familier à des beauxefprits
, qui fachant arranger des phrafes & ne fachaut
pas l'alphabet des Arts , fe croyent faits pour
juger de tout , parce qu'il leur plaît de parler de tour,
& écrivent fur ces Arts , qu'ils n'ont pas étudiés ,
avec un ton de confiance qu'il ne faudroit pas preaDE
FRANCE.
59
•
dre en écrivant fur ce qu'on fait le mieux. M. le
Prince Belofelski n'avoit pas beſoin de cette petite
reffource de l'ignorance capable pour écrire d'une
manière intéreffante fur la mufique , qu'il avoit étu
diée dans la patrie de la mufique.
En rapportant pour exemples quelques phraſes de
fon Effai , j'en ai tranfcrit les paroles avec la plus
grande fidélité , fans en tirer aucune induction , fans
y voir autre chofe que ce qui y eft ; M. Marmon
tel m'accufe cependant d'avoir mutilé cet effai
mais il ne cite & ne peut citer aucune de ces phraſes
mutilées.
J'ai trouvé peu jufte ce qu'a dit M. le Prince Belo
felski, que Vinciifut créateur comme Corneille ; l'Auteu ?
ajoute , il eft vrai , que le Muficien fit le premier
bon Opéra - Comique , comme le Poëte compofa la
première bonne Tragédie , & que tous deux ont à
peu près la même élévation dans les idées tragiques ,
la même chaleur & la même rapidité dans le ftyle.
Mais fi j'avois rapporté ces raifons , j'aurois été obli
gé d'ajouter que jamais Corneille n'a été regardé
comme créateur de la Comédie ; que le Menteur
n'eft point une création , mais un Comédie imitée
de l'Efpagnol ; qu'on peut avoir de l'élévation dans
tes idées , & de la rapidité dans le ftyle , fans avoit
rien créé , &c. Je n'ai pas infifté là-deffas , parce
que je ne voulois pas faire la critique de l'Efai. Et
aujourd'hui qu'on m'oppofe ces phrafes , ne pourroisje
pas prier ceux qui les citent de me dire en quoi
confiftent l'élévation des idées & la rapidité du ſtyle
dans les Ariettes de Vinci ? Tous ces motss--là fent
bien aifés à écrire & à lire , & tout le monde croit
les entendre ; mais il feroit peut- être bien embarralfant
d'en faire une application claire à un air de
Artaxerce ou de la Didon.
Encore une fois , quand on parle d'un art , on
ne fe fait bien entendre qu'en parlant la langue de
Cvj
60 MERCURE
cet art ; les comparaiſons & les métaphores ne font
faites que pour rendre les idées plus fenfibles & plus
frappantes ; mais elles doivent venir à l'appui du terme
propre , & non pas en tenir lieu .
C'eſt par le même principe que j'avois penfé que
ce n'étoit pas s'exprimer avec affez de précifion , que
d'appeler Pergolèle le plus éloquent des Compofiteurs.
Je trouve le premier couplet du Stabat fublime &
pathétique ; mais , avois-je ajouté, lepathétique n'eft
pas de l'éloquence , & il n'y a rien de fi rare que de
l'éloquence en Mufique.
M. M. m'objecte que le premier couplet du Stabat
n'eft pas le feul qui foit fublime & pathétique ;
ce que je n'ai pas envie de contefter . Il ajoute, oùfera
donc l'éloquence , fi elle n'eft pas dans le pathétique ?
Ne peut-on pas répondre , dans Démosthène qui
n'eft point pathétique, dans Boffuet qui ne l'eft guère,
dans plufieurs autres Ecrivains qui ne fongent pas à
l'être ? D'un autre côté les cris de Philoctete dans fa
caverne , ne font-ils pas pathétiques fans être éloquents
; le mot naïf d'un enfant affligé , le difcours
incohérent d'un maniaque peuvent toucher jufqu'aux
larmes , & ne font point de l'éloquence. Mais enfin
fi , comme le fait entendre M. Marmontel , pathétique
& éloquent font fynonymes , pourquoi n'avoir
pas dit que Pergolèle étoit le plus pathétique
des Compofiteurs ? Čela auroit été auffi élégant, & entendu
de tout le monde.
Je n'ai pas cru, comme M. le P. B.que M. Picinni fut
admirable fur-tout à exprimer le fens des paroles. M.
Marmontel dit que ,jufqu'à préfent, toute l'Europe a été
de cefentiment , & ajoute, pour me rendre bien ridicule
, queje veux faire voir que toute l'Europe n'y
entend rien. Je pourrois demander où & quandtoute
l'Europe a dit cela. En attendant qu'on produife au
public ce Certificat de toute l'Europe , je dois juftifier
la critique que j'ai faite de trois morceaux de
DE FRANCE. Gr
2
Roland, où j'ai prétendu que le fens de la mufique
étoit peu d'accord avec celui des paroles. C'eſt le feul
point de toute cette difcuffion qui me tienne au coeur
& le feul qui m'ait déterminé à répondre , parce que
je ne veux pas être foupçonné d'avoir attaqué légè
rement un Compofiteur auffi célèbre que M. Piccini,
dont j'admire & j'aime les beaux ouvrages auffi
fincèrement qu'aucun de fes plus zélés Prôneurs ,
quoique ce ne foit pas au même degré.
J'ai dit que M. Piccini , ainfi que les plus grands
Maîtres d'Italie , facrifioit quelquefois le fens & la
ponctuation de la phrafe verbale à la fymétrie &
aux développemens de la phrafe muſicale . J'en ai
cité pour exemple l'air , je la verrai , & j'ai dit que
dans ce vers , ponctué ainfi par le Poëte :
Efclave , heureux de fervir tant d'appas.
Le Muficien avoit ponctué ainfi :
Efclave heureux; de fervir tant d'appas.
se qui ne fait plus aucun fens.
M. Marmontel me répond que je me trompe ;
que le Compofiteur n'a point détaché ces mots, de fervir
tant d'appas ; qu'il a écrit, heureux de fervirtant
d'appas, defuite &fans aucun repos.
Comme je n'avois cité que de fouvenir , j'ai
craint, en lifant un affertion fi pofitive , que ma mémoire
ou mon oreille ne m'euffent trompé. Je me
fais procuré la partition , & j'y ai trouvé écrit ce
que j'avois entendu chanter. Efclave heureux eft
répété trois fois dans l'air. Dans ces trois endroits
efclave eft toujours lié avec heureux par des doubles
croches ; heureux tombe fur une noire qui forme le
premier temps de la meſure , & donne avec la baſſe
une cadence parfaite ; ce qui conftitue un repos trèsfenfible
: defer vir tant d'appas eft donc détaché ,
& n'eft pas écrit de fuite.
62 MERCURE
Ceci n'eft point une affaire de goût ou de fèntiment
; c'eft une queſtion de fait : il fuffit de favoir
ce qu'on entend par repos dans une phraſe muſicale.
C'eft ce que je vais tâcher d'expliquer clairement en
reprenant la feconde critique que j'avois faite de l'ai
d'Angélique ,
j'ai dit
Oui, je le dois ; je fuis Reine.
Du doux penchant qui m'entraîne
Oui , je dois me garantir.
que le fecond vers eft terminé par un repos
final , qui le fépare du vers fuivant , auquel il devroit
être lié.
La réponse eft facile , dit M. M. Il n'y a point de
repos final apres le fecond vers ; & M. Piccini , qui
fait ce que c'est qu'un repos final en muſique , aſſure
qu'il n'y en a point.
Voila une affertion bien nette & une autorité bien
impofante. Qui croiroit cependant que je n'ai avancé
qu'une vérité fimple & claire pour quiconque enend
feulement les termes de l'art ? Je vais les expli
quer le plus fuccinctement qu'il me fera potfible.
Le difcours muſical fe divife comme le difcours
oratoire, en phrafes & en portions de phrafes plus ou
moins étendues,& féparées par des repos plus ou moins
fenfibles , plus ou moins abfolus ; ces repos font
indiqués par la nature, la valeur & la place de la note
où ils tombent. Ainfi lorfqu'une phrafe de chant fe
termine à la note principale du mode de l'air ; que
cette note eft fur le terns fort de la meſure ; que la
baffe , procédant par la dominante à la tonique , s'arrête
fur la confonnance duton , c'est ce que les compofiteurs
appellent cadence parfaite , & c'est ce qui
-conftitue un repos final. Tous ces caractères fe trouvent
incontestablement réunis dans le paffage dont
il eft queftion. L'air eft en fi bémol ; à ces mots , du
doux penchant qui nous entraine , le chant donne fors
DE FRANCE 63
entraîne , trois noires, dont la première eft le la , note
fenfible , faifant partie de la feptième de dominante ,
& les deux autres font le fi bémol , note du ton. La
baffle frappe la même note au tems fort de la meſure ,
& tous les inftrumens donnent l'accord parfait. Enfin,
en furérogation de preuve , la phrafe eft terminée
par un filence de la moitié de la meſure , qui la ſépare
d'une manière plus marquée de la phrafe fuivante.
Je demande pardon au Lecteur d'entrer dans ces
détails ſcolaſtiques , & je le prie de ne pas croire que
je veuille me donner un air de connoiffeur ou de fa
vant ; je ne fuis qu'un écolier très-peu avancé; mes
connoiffances fe bornent à avoir lu les ouvrages des
Maîtres , avec affez d'application pour entendre les
élémens de la Science. Comme j'avois à défendre ma
critique contre une affertion tranchante & pofitive de
M. Marmontel , appuyée du témoignage de M.
Piccini , je n'avois à oppofer à de fi grandes autorités
que des raifons & des noms célèbres. Auffi ce que
je viens de dire n'eft point ma doctrine; c'eſt la doctrine
fimple, & fidélement exposée de tous les Auteurs
qui ont écrit fur la compofition, de Rameau, de J. J.
Rouffeau , du P. Martini même & de plufieurs autres ,
dont je ne rapporte pas les paroles , pour ne pas furcharger
cet écrit de citations , inutiles pour les hommes
inftruits , plus inutiles encore pour ceux qui ne
Je font pas. J'ai confulté quatre Compofiteurs fur le
même objet , tous ont paru étonnés qu'on pût élever
une pareille queftion ; tous m'ont offert de figner leur
avis : il réſulte de ces témoignages accumulés & uni-
* Voy.les différens ouvrages de Rameau , & particulièrement
fon Code de Mafique , Ch. X. Rouffeau , Dictionn. de
Muf. art. Cadence & Phrafe. M. Bemetz Rieder , Traité
de Mufique Théori -pratique , p. 243. M. Mercadier de Belefta
, nouveau fyfteme de Mufique Théorique &pratique , p.
190. D. Eximeno , Regole della Mafica. P. Martini, Sag
giofondamentale pratico di contrapunto , parte prima , &c.
64
MERCURE
formes, que le vers, du douxpenchant qui m'entraîne,
eft évidemment terminé par un repos final , & tellement
final que l'air pourroit fe terminer par la même
phrafe de chant. L'oreille fuffit pour en juger; mais on
peut difputer fur le fentiment de l'oreille , & il eſt
difficile de difputer fur des principes clairs , -établis
& reçus par tous les Maîtres de l'Art .
On demandera à préfent comment il peut fe faire
qu'un auffi grand Maître que M. Piccini contefte ces
mêmes principes. Je n'ai rien à répondre , finon que
la queftion ne lui aura pas été préſentée telle que je
l'avois expofée, ou qu'il n'attache pas aux mêmes mots
les mêmes idées qu'y attachent les compofiteurs françois
; mais s'il prenoit la peine de lire ce que je viens
d'écrire , je fuis perfuadé qu'il ne figneroit pas le contraire
, à moins qu'il n'eût fur cette partie de la
compofition une théorie nouvelle , qu'on devroit alors
l'inviter à publier.
Il reste une troiſième critique à juftifier , c'eſt celle
du monologue de Roland. J'ai écrit que le muficien
avoit peint le calme de la nuit & la férénité de l'efpérance.
M. M. m'apprend que le muſicien n'a pas
voulu peindre le calme de la nuit , mais le calme de
l'efpérance. J'en demande pardon à M. Piccini ; c'eſt
M. de la Harpe qui m'a induit en erreur ; ce font
fes propres paroles quej'ai tranfcrites. ( Voy. le Journ.
de Littérature du 5 Février ) ; & je les ai citées avec
confiance , le croyant dans le fecret du compofiteur.
C'eſt à lui de défendre fa phraſe ; comme on ne peut
pas douter qu'il n'ait eu bonne intention , je fuis perfuadé
qu'on ne le chicanera pas trop durement fur
ce petit incident.
Pour moi je crois , comme M. de la Harpe , que
le muficien a peint la nuit , & qu'il eût mieux valu
peindre le foleil ; & en me rappelant les quatres premiers
vers du monologue qui en expriment clairement
l'intention :
DE FRANCE.
65
Ah ! J'attendrai toujours ! la nuit eft loin encore !
Quoi , le foleil veut- il luire toujours !
Jaloux de mon bonheur , il prolonge fon cours
Pour retarder la beauté que j'adore.
Je ne trouve pas plus dans ces vers le calme de
l'efpérance , que le calme de la nuit ; je perfifte à y
voir l'impatience d'un amant pour qui les heures coulent
bien lentement ; & quand je pense que cet amant
eft le paladin Roland , qui voudroit éteindre les feux
du foleil pour avancer le moment d'un rendez -vous ,
&qui tombe enfuite dans un accès de phrénéfie quand
il fevoit trahi , je crois qu'on peut l'appeler un amant
forcené. Voilà mon fentiment & mes raifons , je les
livre aujugement qu'on en voudra porter ; c'eft s'arrê
tér trop long-temps fur une difcuffion fi frivole.
Ici je ne puis m'empêcher de faire une réflexion
fur la redoutable influence de l'efprit polémique.
J'ai fait fur deux phraſes de mufique deux obfervations
critiques , qui me paroiffent auffi fenfibles à
l'oreille qu'évidentes pour l'efprit : M. Marmontel
les trouve évidemment fauffes . Il m'oppofe l'autorité
d'un grand Maître , celle de M. Piccini ; je lui cite
les autorités réunies des plus grands Maîtres qui
ayent écrit fur la compofition , & celles de tous les
Muficiens que je connois. Il faut qu'il y ait de part
ou d'autre quelque illufion bien étrange. C'eſt aux
Lecteurs à en juger .
Je ne rappellerai plus que quelques-unes des animadverfions
de M. M. fur ma lettre. J'avois dit que
les Italiens , tout fenfibles qu'ils font à la Mufique ,
étoient à jamais raffafiés du plus bel Opéra ,
après un petit nombre de repréfentations , & ne
defiroient plus de le revoir für le même Théâtre.
C'eſt un fait ; j'en ai donné cette raiſon , puiſée dans
les principes communs de tous les arts . Ce qui n'eft
deftiné qu'à flatter les fens , & à faire fur l'âme des
impreffions vagues & fuperficielles , ne peut plaire
66 MERCURE
long-temps , ne fe foutient que par la variété , &
ne laiffe après foi aucun defir de le revoir . Cette
raifon peut être triviale , mais elle eft claire , &
facile à appliquer aux Opéras Italiens . M. Marmontel
la trouve mauvaiſe : à la bonne - heure . Celles qu'il
donne de ce phénomène font - elles plus fatisfaifantes?
M. M. croit qu'il entre beaucoup de politique
dans l'inconftance des Italiens en fait de Mufique ,
& dans le dégoût qui leur prend du plus bel Opéra
Jorfqu'ils l'ont entendu cinq à fix fois ; & cette poli
tique eft d'encourager les grands Compofiteurs qui
naiffent en foule en Italie. Il y a long- temps qu'on
vante la politique Italienne ; on ne favoit peut- être
pas qu'elle allât jufques-là .
M. M. dit enfuite que pour des oreilles fenfibles ,
eft un attrait puiffant qu'une Mufique toujours nouvelle
fur des paroles anciennes . J'ai peine à croire
que ces oreilles fenfibles trouvaffent un attrait bien
puiffant à entendre une Mufique nouvelle fur les
anciennes paroles du Stabat
M. Marmontel ajoute qu'il faut pour des oreilles
délicates , que la Mufique ait une analogie parfaite
avec la voix qui l'exécute ; & comme fur les Théâtres
d'Italie on change fans ceffe de voix , on aime
à changer de Mufique. Tout cela me paroît prouver
invinciblement ce que j'ai voulu dire , que les Italiens
ne cherchent guères dans la Mufique que le
plaifir de l'oreille..
M. Marmontel dit encore que fi notre goût en
mulique fe perfectionne , nous voudrons avoir tous
les ans des Opéras nouveaux comme de nouvelles étoffes .
Voilà l'effet de la mufique réduit clairement à depures
fenfations ; je n'aurois jamais imaginé que le fuccès
des ouvrages de génie ne fût qu'une affaire de mode
& que le plus touchant & le plus aimable de tous les
arts pût être comparé à l'induftrie de nos fabricans.
M. M. réfume enfin de ces différentes confidéra
DE FRANCE. 67
tions , que c'eft par l'abondance des belles chofes que
les Italiens fe dégoûtent des belles chofes , & que c'eft
par indigence que nous ne nous laffons pas d'applau--
dir ce que nous trouvons beau.
Il réfulte de cette théorie , que l'innombrable multitude
de fonnets dont l'Italie abonde , doit dégoûter
des fonnets de Pétrarque les oreilles délicates des
Italiens ; & que dans le tems où l'Italie avoit plus de
grands peintres qu'elle n'a aujourd'hui de grands
muficiens , les tableaux nouveaux devroient leur faire
oublier ceux de Michel- Ange & de Raphaël.
On fait tous les ans à Paris plus de tragédies
que les Comédiens n'en peuvent ou n'en veulent
jouer ; mais quoique nous aimions la nouveauté autant
qu'aucun peuple du monde , j'efpère que notre
goût en poéfie ne fe perfectionnera jamais au point
de préférer ce qui eft nouveau à ce qui eft beau
jufqu'à oublier les tragédies de Racine & de Voltaire
, & à ne vouloir plus voir au théâtre François
que ces tragédies modernes , fi fort vantées par leurs
auteurs & applaudies par leurs amis.
M. M. compare les fuccès des Opéras de M. Gluck ,
à ceux qu'avoient nos anciens Opéras quand nous ne
connoifions que notre mufique; il ne fait pas attention
que ceux qui applaudiffent aujourd'hui Iphigénie &
Orphée, ont entendu Ernelinde, Céphale, Roland, &
nos meilleurs Opéras Comiques, qui tous, ſelon lui, ſont
purement de la musique Italienne adaptée à des paro-
Les françoifes.
M. M. répond qu'on a été obligé cet Eté de retirer
Iphigénie , & qu'Orphée a été réduit à des recettes
de 4 & de soo liv. ; cela pourroit arriver à des Opéras
joués en étépour la centième ou la cent- cinquantième
fois. Cependant Iphigénie & Orphée foutiennent
encore l'Opéra , & jamais il n'y a eu une recette
de 400 liv., ni même de 700 liv. Je fuis étonné
que M. M. fe permette de pareils moyens de critique.
68 MERCURE
Je ne fuis pas moins étonné qu'il perſiſte à vouloir
que chacunfe nomme en difputant fur les arts. Il voudroit
favoir fi je n'ai , comme lui , que de l'instinct ,
ou fi je fais accompagner une baffe , afin de juger
quel eft le degré d'autorité que je mérite.
Eh ! qu'importe le nom de celui qui ne demande
point qu'on l'en croie en rien fur fa parole, qui ne dogmatife
point,qui motive fes opinions & difcute des faits?
Quoi! le public aura befoin de ſavoir ſi je fuis favant
ou ignorant pour juger fi j'ai tort ou raiſon ? Et mes
Lecteurs ayant néceffairement des opinions trèsdiverfes
fur mon favoir faire , chacun d'eux aura
donc néceffairement , fur le fond de la queftion , une
opinion différente de celle de tous les autres ! Voilà
un moyen tout nouveau d'éclaircir les difputes.
Si j'avois la puérile vanité, ou, fi l'on veut, l'humilité
de mettre mon nom à quelques pages écrites à la hâte
fur une querelle paffagère de Mufique , M. M. pourroit
favoir que ce n'eft pas feulement dans les Concerts
de Paris que j'ai entendu de la Mufique Italienne
, comme il le dit ; mais que j'ai vu exécuter
de beaux Opéras de Sacchini , de Bach , &c . par de
très-habiles virtuofes, fur le théâtre d'une des grandes
capitales de l'Europe ; il fauroit que je n'ai jamais
été , comme il le fait entendre , enthoufiafte de Rameau
& de Mondonville ; il pourroit même fe fouvenir
qu'en difputant quelquefois avec lui fur la
Mufique Italienne & la Mufique Françoife , ce
n'étoit pas moi qui défendois les opéras de Rameau
& de Mondenville. Mais le Public n'en feroit pas
plus à portée de nous juger, & j'aurois le défavantage
de n'oppofer qu'un nom obfcur au nom juftement
célèbre de M. Marmontel ; ce feroit combattre avec
des armes trop inégales.
Dans la littérature comme au barreau , il me
femble que fi les Juges ne connoiffoient point le
nom des plaideurs , les procès n'en feroient pas plus
DE FRANCE. 69
mal jugés. C'est ce que je me propofe d'examiner
dans une autre occafion. En attendant, je prendrai la
liberté de dire à M. M. comme Nicomède ,
Seigneur , fi j'ai raifon , qu'importe qui je fois ?
Fermer
Résumé : Réponse à la Lettre de M. MARMONTEL, insérée dans le Mercure du 5 Septembre.
La lettre répond à une critique de M. Marmontel publiée dans le Mercure du 5 septembre. L'auteur reconnaît l'utilité des disputes pour éclaircir certains points, mais craint qu'elles ne fatiguent le public sans l'éclairer. Il défend Christoph Willibald Gluck, considéré comme le créateur du véritable système de musique dramatique, après des attaques injustes. La controverse a été relancée par Marmontel, qui a cité une lettre du Père Martini critiquant Gluck. L'auteur cite une lettre plus ancienne de Martini louant Gluck de manière élogieuse. Il souligne que ses observations sur la musique visaient à rendre les disputes littéraires plus utiles et intéressantes. L'auteur se défend des accusations de Marmontel, affirmant qu'il n'a jamais cherché à le désobliger. Il critique l'usage excessif de figures de style et de comparaisons vagues dans l'essai du Prince Beloselski sur la musique, tout en reconnaissant la compétence de ce dernier. La discussion porte également sur des critiques des œuvres de compositeurs tels que Vinci, Pergolèse et Piccinni. L'auteur refuse de critiquer l'œuvre de Vinci et conteste l'utilisation de comparaisons et de métaphores pour évaluer la musique. Il affirme que le pathétique et l'éloquence ne sont pas synonymes, citant des exemples comme Démosthène et Bossuet. L'auteur critique Piccinni, affirmant que ce dernier sacrifie parfois le sens des paroles à la symétrie musicale. La controverse se concentre aussi sur la définition des repos dans la phrase musicale, l'auteur expliquant que le second vers de l'air 'Oui, je le dois' est séparé par un repos final. Il aborde également une critique concernant un monologue de Roland, corrigeant une erreur attribuée à M. de la Harpe. L'auteur souligne la divergence d'opinions entre lui-même et Marmontel, qui s'appuie sur l'autorité de Piccinni. La discussion porte sur la perception de la musique italienne et française, soutenant que les œuvres musicales qui ne visent qu'à flatter les sens ne plaisent pas longtemps. Il critique la théorie de Marmontel sur l'inconstance des Italiens envers la musique et exprime son inquiétude que le goût musical en France puisse se perfectionner au point de privilégier la nouveauté. Enfin, l'auteur refuse de se nommer dans cette dispute, estimant que les opinions doivent être jugées sur leur mérite.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer