Depuis les trois feuilles des Reflexions
diverses , il en a paru plusieurs autres :
dans une quatriéme feüille , sur la maniere de reprendre les hommes pour les corriger ,
&c.
C'est unart tres- difficile dans la Théorie , dit l'Auteur , et tres- pénible dans la
pratique, que celui de reprendre les hommes à propos ; le soin de les étudier sans
cesse , l'attention continuelle à saisir les
circonstances favorables , pour placer des
avis qui puissent avoir l'utilité qu'on se propose ; les dégouts du peu de progrez
que l'on fait , les chagrins que donnent
les travers de celui qu'on veut corriger
il n'y a qu'une générosité extraordinaire,
ou une forte inclination , qui puisse faire
entreprendre de vaincre tant de difficultez.
Le penchant que nous avons à juger de
nous favorablement , nous fait méconnoître nos ressemblances , si elles ne sont
tout-à-fait marquées. Lorsqu'on nous represente des défauts qui surpassent de
beaucoup les nôtres ; au lieu de chercher
à nous corriger , nous nous applaudissons
de ce prétendu avantage. Cet inconvenient me fait juger qu'il y a peu de Piéces de Théatre qui soient propres à réformer les mœurs ; la plupart des carac- F v teres
326 MERCURE DE FRANCE
teres en sont si chargez , qu'ils n'offrent
que des vertus au dessus de la force humaine , ou des vices rares à trouver. Ce
n'est point icy le lieu de décider si celles
de ces Pieces , qui approchent le plus du
vrai-semblable, ne sont point aussi les
meilleurs ; mais il est constant qu'elles
nous sont plus profitables , étant plus à
notre portée. Je ne voudrois pourtant
pas assuter que les évenemens de la Tragédie ne détournent l'attention de la Mo
rale, et que la plaisanterie continuelle
qui regne dans la Comédie , ne lui ôte
de son poids ; on ne met guere de concurrence entre le plaisir de s'attendrir ou
de rire , et l'embarras de refléchir sur
soi- même.
L'un des plus grands fleaux du vice et
du ridicule , c'est sans doute la Satyre ,
lorsqu'elle est bien maniée. Dans ce genre d'ouvrage tout est direct et tout tend
à un but principal , qui est d'instruire et
de corriger il rassemble toute l'attention sur un même objet ; au contraire
de la Comédie , qui l'affoiblit en le partageant. Son Stile plus, vif et plus serré
fait une impression plus forte et plus durable. La plupart des hommes ont besoin
d'être frappez avec vigueur , pour sortir
de l'assoupissement ou de l'indolence.
Quoi-
FEVRIER. 1732. 327
Quoique la Comédie demande plus de talens que la Satyre , peut- être que les
ouvrages d'Horace et de Juvenal, ont
plus contribué aux bonnes mœurs et au
goût de ceux de Plaute et de Terence , et
que la même chose est arrivée parmi nous
à Despreaux et à Moliere , &c.
Quelle leçon ne doivent pas tirer de
là quelques-uns des Auteurs qui écrivent
aujourd'hui ? particulierement ceux dont
l'état semble demander plus de douceur
et de modération ; les invectives dans un
homme qui reprend l'erreur , sont des
marques d'un esprit injuste ou d'une mauvaise éducation ; ne sçauroit - on relever
des fautes sans abattre ceux qui les commettent et pour prendre le parti de la
verité ou du bon sens , faut-il s'éloigner
de l'un et de l'autre ?
Il n'y a rien de si ennuyeux et de moins
instructif que ces Ouvrages pleins de fiel,
ou un Auteur emporté , veut vous faire
entrer dans ses vûës et dans ses ressentimens; ces sortes de productions , bien
loin de corriger les hommes , ne servent
qu'à leur gâter l'imagination ; quand même, par une supposition hazardée , il s'agiroit de soutenir le parti de la verité. Elle
n'a que faire de ces dffenseurs furieux; ils
la de honorent par leurs emportemens, et
lus donnent l'air du mensonge.
F vj Cex-
328 MERCURE DE FRANCE
Certains esprits nez malins et envieux ,
sous le spécieux prétexte de déclamer
contre les vices , cherchent continuellement à déchirer et à nuire. De- là viennent ces Satyres sanglantes , qui souvent
attaquent le merite même ; supposé qu'il
se trouve de l'esprit dans ces sortes de
Pieces , ( ce qui arrive tres- rarement) c'est un talent bien malheureux que celui qui
ne sçait se produire que par de si méchans
côtez , et qui ne peut ni instruire ni amu- ser les honnêtes gens.