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1
p. 15-87
A Paris ce 5. Juin 1709. LETTRE En forme de Manifeste, touchant les Propositions de Paix faites par les Alliez, & rejettées par le Roy, ainsi que sur la situation des affaires de la Guerre.
Début :
Pour répondre, Monsieur, a ce que vous me demandez, je [...]
Mots clefs :
Guerre, France, Hommes, Paix, Alliés, Argent, Temps, Troupes, Roi, Europe, Allemagne, Lieu, Puissances, Hollandais, Angleterre, Propositions, Moyens, Foi, Fournir, Nouvelles, Croire, Sujets, Ennemis, Raisons, Monarque, Armées, Gloire, Empêcher, Empereur, Anglais
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texteReconnaissance textuelle : A Paris ce 5. Juin 1709. LETTRE En forme de Manifeste, touchant les Propositions de Paix faites par les Alliez, & rejettées par le Roy, ainsi que sur la situation des affaires de la Guerre.
A Paris ce 5. Juin 1709.
LETTRE
En forme de Manifeste,
touchant les Propositions
de Paix faites par les
Alliez, & rejettées par le
Roy, ainsi que sur la situation
des affaires de la
Guerre.
Pour répondre, Monsieur,
a ce que vous me
demandez, je dois vous dire
d'abord, que Sa Majesté a
16
RECUEIL
rejetté d'une manière aussi
genereuse, les Articles de
Paix proposez, par les Al-
liez, qu'elle avoit genereu-
sement commence a en pro-
poser Elle-même. Je dis ge-
nereusement, parce que je
vais vous faire connoître
que ce Monarque les devoit
moins craindre, qu'ils ne
devvoient l'apprehender. Les
raisons qu'il avoit de propo-
ser des moyens pour pacifier
l'Europe, estoient que Dieu
paroist visiblement
irrité
DE DIVERSES PIECES. 17
d'une Guerre qui détruit
d'autant plus ses Autels,
qu'elle se fait entre des
Puissances qui professent des
Religions contraires, & que
les Guerres sont toujours
accompagnées d'une grande
effusion de sang, sans compter
les incendies, les vols, la
ruine de plusieurs familles,
les risques que court souvent
l'honneur des femmes les
plus vertueuses, la Famine
& la Peste, & une infinite
d'autres maux qu elles trai-
B
RECUEIL
18
nent toujours aprés elles.
D'ailleurs, tant de sang
répandu dans les dernières
guerres, & dans celle qui
anime aujourd huy tant de
Puissances armées, pouvant
enfin épuiser l'Europe en
peu d'années, d'hommes ca-
pables de porter les armes,
& la mettre en proye aux
Barbares, dans le temps
qu'elle ne pourroit s'opposer
à leurs Armées formida-
bles, avoit aussi excité le
Roy à proposer le premier
DE DIVERSES PIECES. 19
des moyens de faire la Paix,
aussi bien que la calamite
publique causee par le plus
affreux hyver qui se soit
fait sentir en Europe depuis
plus d'un siecle, & qui rend
pendant la Guerre cette ca-
lamité publique, encore plus
grande à cause de la disette
d'une infinité de choses ne-
cessaires à la vie, qu'elle
nauroit esté dans un autre
temps.
Ce sont la les raisons qui
avoient engage le Roy à fai-
Bij
20
RECUEIL
re des propositions de Paix,
& d'envoyer aprés les pre-
mieres Conferences tenues en
Hollande a ce sujet, un Mi-
nistre a la Haye, sage, estimé,
& profond dans les affaires
étrangeres, parce qu'elles
font en France le principal
sujet de son Ministere, &
que son affabilité luy ayant
attire les cœeurs de tous les
Ministres étrangers qui ont
traite avec luy à la Cour
de France, il en pourroit
trouver be aucoup à la Haye,
DE DIVERSES PIECES. LI
qui connoissant la aroiture
de son ame, & la foy que
l'on doit avoir en sa parole,
traiteroient volontiers avec
luy, & acheveroient le grand
ouvrage qu'un autre Mi-
nistre dont la sagesse & les
lumieres sont connues, avoit
ébauché. Toutes ces choses
font connoistre la penetra-
tion du Roy & fes bonnes
intentions pour terminer un
ouvrage qui devoit faire
rétablir des Autels renver-
sez, en beaucoup d'endroits,
RECUEIL
22
tarir le sang humain dont
la terre estoit arrosee, faire
en quelque façon cesser la
famine qui regne presque
dans toute l'Europe, & luy
redonner des hommes pour
la culture de la Terre. En-
fin l'envoy de ce Ministre
estoit un pur effet de la ge-
nereuse bonte du Roy, qui
vouloit bien pour le repos de
l'Europe faire un pas qui
au lien de donner de la va-
nité aux Hollandois, qui
paroissant agir de bonne
DEDIVERSES PIECES. 23
dans cette Affaire, devoient
s'en trouver honorez, loin
d'en estre enorgueillis.
Pendant que le Roy cher-
choit tous les moyens de pro-
curer veritablement la Paix
à l'Europe, par le choix d'un
Ministre que toutes sortes
de raisons devoient engager
d'employer toutes ses lumie-
res & toute son attention,
tant pour répondre à la bon-
ne opinion qu'on a de luy,
que pour avoir la gloire d'a-
voir consommé un si grand
RECUEIL
24
ouvrage, les Alliez, avoient
tout au contraire choisi des
Plenipotentiatres dont il
estoit de l'interest & de la
Politique d'en empêcher la
consommation. Les hommes
sont toujours hommes, &
ne peuvent s'empecher, lors
qu il s'agit de leurs interests,
de travailler premierement
pour eux, & de detour-
ner tout ce qui peut faire
tort à leur fortune, & les
em pecher de briller dans le
Monde. La plupart des
hommes
it
DE DIVERSES PIECES. 25
hommes sont si accoutumez
d'en user de la forte, qua
peine s'apperçoivent- ils en
de pareilles occasions, qu ils
n'ont dans tout ce qu'ils font
que leur interest pour objet.
Il estoit difficile que le
Prince Eugene en usat au-
trement la Paix, nonobstant
sa grande naissance, devvoit
le mettre hors d'etat de la
soutenir, n'ayant pas en
Allemagne. plus de biens en
fond quun Gentilhomme
qui ne seroit pas des plus
26
RECUEIL
qualifiez. La Paix ne de-
voit pas seulement rendre ce
Prince inutile, & l'empê-
cher d'acquerir de nouvelle
gloire, mais elle devoit aussi
reduire sa Presidence du
Conseil de guerre de l'Em-
pereur, a se voir sans fonc-
tion ; & toutes ces cho-
ses , jointes aux ordres
de S. M. I. d'empecher la
conclusion de la Paix au-
tant qui il luy seroit possi-
ble, ne devoient pas la fai-
re avancer.
DEDIVERSES PIECES. 27
Quant a ce qui regarde
Milord Marlborough, il
n'y a personne qui ne se soit
dit a soy-même en le voyant
nommer Plenipotentiaire
que ce n'estoit pas le moyen
d'avoir une prompte Paix.
Ce n'est pas qu il nait mieux
caché son jeu que le Prin-
ce Eugene, & que quoy
qu'étant peut-estre plus éloi-
gné de conclure la Paix, il
nait plus paru y donner les
mains; mais il se represen-
toit souvent à luy-mesme,
Ci
28
RECUEIL
que la Paix estant une fois
conclue, que se trouvant
hors d'état d'acquerir de la
gloire, & des richesses en
commandant, (carpersonne
n'ignore ce que luy ont vallu
les contributions) que n'é-
tant pas aime en Angleterre,
& que la Princesse qui en
occupe aujourd' hui le Trone,
devant par cette Paix se
trouver hors d'état de s'ac-
querir des Creatures, & de
soutenir celles qu'elle avoit
faites ; cette Paix pouvoit
DE DIVERSES PIECES. 29
causer sa ruine totale, &
luy couter peut-estre encore
davantage ; on peut juger
par là, si ne se trouvant
quun seul Plenipotentiaire
a la Haye, qui agit de bon-
ne foy, on pouvoit y voir
finir le grand ouvrage de la
Paix: ce n'est pas que les
intentions des Hollandois
ne fussent bonnes; mais elles
ne suffisoient pas pour faire
conclure une Paix qu'ils pa-
roissent souhaiter de bon-
ne foy.
Ciij
30
RECUEIL
Aprés avoir fait voir les
raisons que le Plenipoten-
tiaire de l'Empereur & ce-
luy d' Angleterre avoient de
travailler a eloigner la Paix,
au lieu de fournir des
moyens qui pussent la faire
avancer, voyons les raisons
qui les empéchoient de la
soubaiter, & mesme de fai-
re travailler à la reculer.
L'Empereur a pour but
dans cette Guerre l'affoi-
blissement de toutes les Puis-
Jances d' Allemagne, qui
DE DIVERSES PIECES. 31
peuvent l'empescher d'y re-
gner arbitrairement, & il
en viendra sans doute à bout
si la guerre continue, puis
quil s'en faut déja peu que
ces Puissances ne soient épui-
sées d'hommes & d'argent.
D'ailleurs l'Empereur dont
les revenus comme Empe-
reur ne fournissent pas de-
quoy entretenir sa Maison,
& qui ne tire plus rien du
Royaume d'Hongrie, & à
qui celiy de Boheme rap-
porte peu, seroit fâché que
C iiij
32
RECUEIL
la Guerrefinit, puis que bien
loin qu'elle luy conte un sol
il la fait non seulement aux
depens des Puissances qu'il
subjugie; mais qu'outre les
frais qu'il en tire pour la
continuation de la guerre,
il en tire assez, pour ses au-
tres besoins. On sçait que les
Colonels Allemans n'ont de
revenu que ce qu'ils pillent;
que l'Empereur se fait non
sculement payer des droits de
Souverain par les Peuples
quil a forcez, d'entrer sous
DE DIVERSES PIECES. 33
sa domination;, & que de
plus il leur demande inces-
samment des sommes pour
les frais de la guerre. Ce sont
des faits constans, & dont
les nouvelles publiques im-
primees mesme chez, les Al-
liez sont tous les jours rem-
plies.
Outre cela la Maison
d' Autriche a en vue, si elle
devenoit un jour maistresse
de l'Espagne, de dire aux
Hollandois, lorsquelle se
verra toute-puissante en Es-
34
RECUEIL
pagne (ce qu'il n'y a pour-
tant pas lieu de croire de
voir jamais arriver) lors-
qu'elle aura quelques Pla-
ces fortes en Flandre, &
qu'elle gouvernera tou-
te l'Allemagne arbitraire
ment ; la Maison d'Au-
triche, dis-je, ne manquera
pas de faire une querelle
d' Allemand aux Hollan-
dois, & de leur dire que leurs
Etats luy appartiennent,
les ayant usurpez, sur la
Couronne d Espagne; &
DEDIVERSES PIECES. 35
ainsi les Hollandois qui na-
voient plus ce malheur a
craindre des Espagnols qui
les avoient reconnus comme
Souverains, se trouveroient
alors dans un état terrible,
& dont il leur seroit diffi-
cile, pour ne pas dire impos-
sible, de sortir.
Ce sont là les raisons qui
empechent l'Empereur de
consentir à la Paix, & qui
l'obligent mesme à la dé-
tourner autant qu'il luy est
vossible.
36
RECUEIL
Quant aux raisons qui
sont cause que la Princesse
qui regne en Angleterre ne
veut pas consentir a la
Paix, elles sont si connues
& si rebattues, quil est
presque inutile d'en parler.
Cette Princesse ne touche-
roit pendant la Paix, que
ce que l'on appelle la Liste
civile, qui nest que pour
l'entr tien de sa Maison.
Ainsi-elle ne pourroit faire
de Creatures ny a force
d'argent, ny en leur don-
DE DIVERSES PIECES. 37
nant des Emplois, puisque
la guerre ne luy en fourni-
roit plus à donner. Elle fe-
roit cesser l'indigence de ses
Peuples, qui les abat telle-
ment qu'ils ne sont pas en
état d'agir contr'elle, en
travaillant à reconnoitre
leur veritable Souverain;
& enfin, il ne paroit pas
quune Paix quelque avan-
tageuse qu'elle put estre put
l'empêcher d'estre obligee de
descendre d'un Trone qui
ne luy appartient pas.
38
RECUEIL
Il ne me reste plus a vous
parler dans cette Lettre, que
de deux Articles qui sont
les plus importans.
Les Alliez disent non-
seulement; mais ils s'effor-
cent mesme de faire croire,
que la France par toutes
sortes de raisons, se trouve
dans une si mauvaise situa-
tion qu'elle doit estre obligée
de recevoir toutes les proposi-
tions de Paix qu'on luy fait,
quelques onereuses qu'elles
soient, & je prétends au
DE DIVERSESPIECES. 39
contraire vous faire, voir
qu'ils sont bien moins en
estat de soustenir longtemps
la guerre, ce que je ne pré-
tends vous prouver que par
des faits.
Il est constant que l'An-
gleterre, de l'aveu mesme de
tous les Anglois, ne peut
trouver assez, d'hommes ny
d'argent pour soustenir la
guerre encore deux ans. Les
preuves en sont manifestes,
& pour en estre convaincu,
il ny quà faire reflexion à
40 RECUEIL
ce qui s'y est paße depuis la
fin de la derniere Campagne.
Il a esté question de la
levee de 16000. hommes
pour remplacer les Trou-
pes qui ont peri en Flan-
dres pendant la Campa-
gne. On y a cru d'abord
que rien n'estoit plus facile
que cette levee, & pour em-
ployer les propres termes dont
on s'est servy, & qui ont
même esté imprimèz, dans
toutes les nouvelles publi-
ques, le Parlement a ordon-
DE DIVERSES PIECES. 41
ne qu'on mit quatre livres
sterlin sur la main de ceux
qui s'enrolleroient volontai-
rement, & l'on crut que ces
offres feroient levver autant
d'hommes que l'on en auroit
besoin. Cependant la Ville
de Londres & le Comte
de Midelsex qui devoient
fournir seulement 2300.
hommes pour leur cotte-part
des 16000. hommes, n'ayant
pu les lever, le Parlement a
esté obligé de permettre qu on
enlevât des hommes par
D
RECUEIL
force pour remplir le nom-
bre de soldats qui man-
quoit, mais ceux qui avoient
esté enlevez, de la sorte s'é-
tant mutinez, ce Parlement
a esté obligé de passerun Bil
pour punir les mutins. Ce
sont des faits publics, &
imprimez, mesme en An-
gleterre. Les levées n'ont pas
este plus heureuses dans le
reste du Royaume, puis
qu'excepté Londres, il y a
peude Villes considerables en
Angleterre. A l'égard de
DEDIVERSES PIECES. 45
l'argent toute l'Europe sçait
que les Anglois levent 20.
pour 100. non seulement au
revenu des Terres & des
Maisons; mais aussi des
Pensions, des Appointe-
mens, & des profits que les
Avocats, les Medecins &
autres font dans leurs Pro-
essions. Il est public par les
Actes du Parlement, que
l'Angleterre doit à sa Flotte
cinq cens millions de France,
plusieurs centaines de
millions a la Banque Roya-
D
RECUEIL
44
le ; aux Compagnies reunies
des Indes Orientales; en
Billets de l'Echiquier; en
Fonds qui ont manque; &
quils avoient assignez, en
payement a ceux qui a-
voient fait des avances sur
ces Fonds, à qui on doit la
plus grande partie du capi-
tal & des interests; & l'on
sçait que le Parlement pour
remplir le Subside a este obli-
ge d'emprunter cette annee
environ cinquante millions.
Ainsi il ne trouve plus que
DE DIVERSES PIECES. 45
des moyens extraordinaires
pour lever de l'argent, &
qui sont fort à charge au
Public, & tout ce qu'il im-
pose chaque annee pour au-
gmenter les Fonds n'est tiré
que des augmentations qu'il
fait tous les ans presque de-
puis cette derniere guerre, sur
toutes les choses necessaires
à la vie, & qui sont deja
chargées d'Imposts. Cepen-
dant nonobstant tant d'ar-
gent levé de toutes sortes de
manieres, la Hollande n'a
RECUEIL
465
encore pu estre payée de ce qui
luy est di pour les sept Re-
gimens qu'elle leva pour
l'Angleterre dans la guerre
precedente. Enfin on rem-
pliroit un Volume de tout ce
que l'Angleterre doit, &
l'on en peut juger par ce que
j'en viens de raporter, & ce
qui fait que l'espece man-
que en Angleterre, est que
vargent qui s'y leve pour
la guerre ne s'y consomme
pas, les Troupes Angloises
lorsqu elles ont paße la mer,
DEDIVERSES PIECES. 47
tirant presque toutes les cho-
ses dont elles ont besoin des
lieux ou elles se trouvent,
au lieu que les Troupes
Françoises agissant dans des
Pais contigus aux Provin-
ces de France, tout l'argent
qui est employé pour la guer-
re ne sort point du Royau-
me.
Les Hollandois ne sont
pas moins endettez que les
Anglois; mais avec cette
difference qu'ils l'avouent
de meilleure foy, & l'on
RECUEIL
48
sçait qu il y a plus de vingi
ans que les taxes imposees
sur les Maisons de Campa-
gne estoient si fortes que tous
les Proprietaires les auroient
abandonnées plutot que de
payer leurs taxes s'il neleur
avoit point este defendie de
le faire. Il y a long-temps
que plusieurs Villes, & me-
me quelques Provinces en-
tieres ne contribuent presque
plus aux besoins de l'Etat,
& qu'elles ne sont point in-
quietées pour y contribuer,
DEDIVERSES PIECES. 49
vu que l'impossibilité ou el-
les sont de le faire, est con-
nue, & que la disette d'ar-
gent y vegne depuis long-
temps, nonobstant les deux
centièmes aeniers multi-
pliez, que l'Etat leve sur
tous ses Sujets, ce qui mon-
te a la moitié du revenu de
chaque Particulier sans ex-
ception. Cependant cet Etat
doit vingt-trois millions
d'interest, ce qui fait plus
de cinq cens millions de ca-
pital.
E
RECUEIL
Personne n'ignore que le
Commerce de Mer de l'An-
gleterre & de la Hollande,
qui est presque la seule res-
source de ces deux Etats
est en décadence, & que
pour quelques Armateurs
& quelques Navires quils
nous prennent, & sur les-
quels la France ne fonde
pas sa subsistance, on leur
enleve presque tous les jours
des Vaisseaux tres-riche-
ment chargez. Cependant
dans l'Etat ou se trouven
DE DIVERSES PIECES. 5I
aujourd huy ces deux Puis-
sances, il faut, si la guerre
continue, qu'elles en fassent
seules tous les frais; qu'elles
payent tous les Subsides que
l'on est convenu de payer au
Duc de Savoye, qui n'est
pas un Peince qui veuille
attendre longtemps, quoy
qu'il put s'en passer. Il faut
qu'elles payent aussi huit ou
dix Puissances d'Allema-
gne qui secourent les Alliez,
pour de l'argent, & en leur
vendant bien leurs Troupes.
E i
RECUEIL
52
fugež apres cela s'il est pos-
sible qu'elles puissent soute-
nir long-temps la guerre.
Je ne dis rien de l'Empe-
reur qui ne fournit que quel-
ques Generaux, & tres-
peu de Troupes aux Al-
liez, a qui il coute cher, pen-
dant que ses Troupes sont
employez, en Hongrie & en
Italie, & qu'il profite de la
dépense que font les Anglois
& les Hollandois pour sou-
tenir la guerre. Ainsi il fe-
ra la guerre ou la paix selon
DE DIVERSES PIECES §
qu'il plaira a ces deux Puis-
sances de faire l'une ou l'au-
tre; mais comme elles tra-
vaillent plus pour luy que
pour elles en faisant la guer-
re, il mettra toujours tout
en usage pour empêcher la
Paix.
Voilà la situation, ou plu-
tost l'accablement où se trou-
vent les Puissances, qui di-
sent que la France sera obli-
gee de recevoir les Proposi-
tions qu'elles luy font, quel-
ques dures qu'elles soient;
E ii
RECUEIL
a quoy je dois ajouter, que
les affaires des Alliez, ne
sont pas en meilleur estat du
costé de l'Allemagne, &
qu'aprés avoir répandu
dans le monde des Listes de
80. mille hommes que de-
voient fournir pour leur
contingent, les Puissances
d Allemagne, ces 80. mille
hommes sont reduits presque
à rien, puis qu' il ne paroist
qu à peine que nous devions
avoir une petite Armée en
teste de ce costé-là, & que
DE DIVERSES PIECES.
la saison est si avancée, qu il
semble que nos Troupes qui
sont nombreuses sur le Rhin,
seront beaucoup superieures
a celles que les Ennemis
pourront mettre en Cam-
pagne; & d'ailleurs rien ne
manque aux notres pour
louvrir avantageusement.
Il ne sera pas difficile de
faire connoître que la Fran-
ce ne sera pas en moins bon
état de faire la guerre en
Flandre quen Allemagne.
Nos Troupes y seront tres-
E ii
56
RECUEIL
nombreuses, & il s'est pre-
senté depuis prés de deux
mois plus d'hommes que
l'on nen a eu besoin pour
les Recruës. Ces Troupes
sont lestes, de bonne volon-
té, & ne respirent que le
combat, & si l'argent n'apas
circulé en France depuis un
temps, ce n'a esté que pour
produire un bien considera-
ble, & en attendant qu'on
y battit de nouvelles especes
qui commencent d'estre d'un
grand secours à l'Etat & à
DE DIVERSES PIECES. 57
produire de grands avan-
tages. On navoit d'abord
compte que sur des sommes
quon avoit amaßées pour
fabriquer de nouvelles Espe-
ces, & l'on ne s'attendoit
pas que le Public porteroit
des Especes & de l'Argen-
terie en foule à nos Mon-
noyes pour estre converties
en nouvelles Especes. Et
comme on travaille dans
23. Villes du Royaume oùil
y a des Monnoyes établies,
elles répandront l'argent en
RECUEIL
peu de temps dans tous les
lieux où nous avons des
Troupes, & cet argent sera
cause que l'on trouvera au-
tant d'hommes que l'on vou-
dra. fe n'avance rien qui ne
soit generalement connu, &
mesme dont les yeux du Pu-
blic ne puissent estre témoins.
Ainsi il est constant que
nous aurons plus d'hom-
mes & plus d'argent que
les Alliez, & que loin
que nous soyons en estat de
les apprehender, ce sont eux
DE DIVERSES PIECES. 59
qui doivent nous craindre.
L'argent est toujours rare
parmy les Allemans, aussi
bien que les Magazins dont
ils ni ont presque jamais, &
vous venez, de voir que les
Anglois, & les Hollandois
qui ont peu de forces par
eux-mesmes, sont peu en
état de payer les Troupes qui
leur viennent d'Allemagne;
& comme il s'en trouva il y
a quelque temps qui avoient
dessein de se rendre en Flan-
dres, on les pria de ne pas
60
RECUEIL
hater leur marche, parce que
lonn'avoit encore ny argent
à leur donner, ny vivres à
leur fournir. Il est vray que
la gelée a également ruiné
les biens de la Terre en
France & en Allemagne;
mais l'Allemagne etant
dans un climat plus froid, les
biens de la Terre y ont este
beaucoup plus endommagez,
& l'on n'y trouvera pas les
ressources que l'orge, & ce
qu'on appelle aussi Menus
grains, vont donner a la
DE DIVERSES PIECES. 61
France dans quelques se-
maines, & sur lesquels le
Ciel a verse ses benedictions,
aussi bien que sur le bled qui
a poußé en quelques endroits
avec ces Menus grains, &
qui se trouve si beau que
l'on a chante le Te Deum
pour en rendre graces à Dieu
en plusieurs endroits, ou cet-
te espece de Miracle est ar
Fivé.
fe dois ajouter a cela,
qu'outre une grande quan-
tiré de bled caché en diver-
RECUEII
6
ses Provinces, & que l'on
continue de découvrir tous
les jours, & les prises qu on
a faites de plusieurs Basti-
mens Ennemis remplis de
bled, il nous en vient de tous
les lieux de l'Europe où il
s'en trouve en abondance.
D'ailleurs, il est certain que
les bleds sont tres-beaux en
Alsace & dans le Roussillon,
& que ces Provinces estant
frontières, elles feront sub-
sister les Armées que nous
avons. La recolte sera auss
DE DIVERSES PIECES. 63
tres-belle dans la basse Nor-
mandie, en Bretagne, en
Anjou, dans le bas Lan-
guedoc, en Auvergne, & en
plusieurs autres lieux. On
doit inferer de toutes ces cho-
ses que nous ferons beaucoup
plus aisement subsister tou
tes nos Armées, que les
Alliez,, qui faute de sub-
Jistance se trouveront obli-
gez, d'avoir moins de Trou-
pes en Flandre, où nos
Magasins sont asseurément
mieux fournis que les leurs.
RECUEIL
64
Tout ce que je vous ay
marque à cet egard, ainsi
qu'a l'égard de toutes les
autres choses que les Alliez
publient au desavantage de
la France, & sur lesquelles il
y a lieu de croire qu'ils ne
parlent pas de bonne foy;
mais quils veulent seule-
ment tromper leurs Sujets
pour les engager à fournir
aux frais de la guerre qu'ils
ont dessein de continuer pour
les raisons que je vous ay
déja marquées. Si, dis-je,
DE DIVERSES PIECES.65
tout ce que je vous ay fait
voir touchant l'état ou se
trouve la France dans le
moment que je vous écris,
& sur tout a l'égard des
Finances, ne suffisoit pas
pour fournir au Roy les
moyens de continuer avan-
tageusement la guerre, Sa
Majesté n'auroit en cas
qu Elle le jugeât a propos,
& qu'Elle se trouvat extre-
mement preßée, qu à imi-
ter ses Ennemis pour trou-
ver des fonds immenses
RECUEIL
66
puisque ce qu Elle feroit en
France, en se servant des
mesmes moyens qu'ils font
dans leurs Etats, luy four-
niroit des sommes infini-
ment plus considerables. Je
veux dire, si au lieu
comme je vous ay déja
fait voir que font les An-
glois & les Hollandois, le
Roy vouloit se resoudre à le
ver, non pas la cinquième
partie ou la moitié du reve-
nu des personnes aisees, &
qui ne payent point de tail-
DEDIVERSES PIECES. 67
le; mais seulement la dixie
me ou la vingtième partie,
il est facile pour peu que l'on
connoisse la France, de ju-
ger que S. M. en tireroit des
fonds qui pourroient luy
fournir dequoy souteni
long-temps les efforts d'un
nombre d'Ennemis encore
plus grand que ceux qu Elle
a en teste, ce qui n'arrivera
pas, la France ayant d'au-
tres ressources que les Allie
nont pas.
Ils se flatent indiscretie-
Fi
RECUEIL
60
ment sur les heureux Eve-
nemens de quelques Cam-
pagnes, qui outre qu'ils
leur ont couté infiniment
d'hommes & d'argent, sont
moins dus à leur valeur,
qu'a de certaines fatalitez,
& ils devroient faire refle-
xion que des Troupes qui
les ont presque toujours bat-
tus, & remporté sur cux un
nombre infiny de Places, &
mesme plusieurs Provinces
entieres, depuis l'année
1667. pourrotent encore,
DEDIVERSES PIECES.69
pour peu que la Fortune qui
se plait à changer, aban-
donnât leur party, repren-
dre l'ascendent qu'elles ont
toujours ei sur eux. Enfin
lon doit considerer que les
Alliez, tiennent en mesme
temps un langage bien dif-
ferent, & qu ils se demen-
tent a tous momens dans
toutes les choses qu'ils a
vancent contre la France
& qu'il faut qu'ils croyent
que leurs Sujets soient bien
depourvus d'esprit & de
RECUEIL
lumieres, s'ils ne font pas
reflexion sur le different lan.
gage qu'ils tiennent souvent
presqu'en mesme temps. La
France, selon leurs Ecrits,
& selon qu'ils s'efforcent de
publier dans tout le monde,
est un jour dans un si grand
accablement, & manque
tellement de toutes choses,
qu'elle n'est plus en état de
soutenir les moindres de
leurs efforts, & qu'elle est
sur le penchant de sa ruine,
& le lendemain on entend
DE DIVERSES PIECES.7
des discours entierement op-
posez, & l'on ne parle que
du pouvoir exhorbitant de
la France quil faut abat-
tre, comme si un Prince
estoit criminel, parce quil
est puissant, quoy qu'il ne
jouisse que de ce qui luy ap-
partient par les droits du
Sang, ou qu'il a eu le bon-
heur de conquerir en cher-
chant à se rendre Maistre
de ce qui luy devoit appar-
tenir, ou du moins a son
Sang. On doit considerer
RECUEIL
que les Conquestes qui se
font pour des raisons pareil
les, ne sont point des ufur-
pations, & que les Vain-
queurs n'en jouissent pas
seulement a droit de Con-
queste; mais parce qu'elles
leur tiennent lieu de ce qui
leur appartient, & dont ils
n'ont pu encore se rendre
Maistres, & que d'ailleurs
ayant entrepris une guerre
que les Loix ont de tout
temps autorisée, il est juste
que les Places dont les Con-
questes
DE DIVERSES PIECES. 73
questes leur ont couté beau-
coup, tiennent lieu de dé-
dommagement.
Aprés vous avoir parlé de
lespoir que quelques évene-
mens heureux fait concevoir
aux Alliez, qu'ils passeront
a des conquestes nouvelles,
comme si la fortune devoit
estre toujours attachée à leur
party, je dois vous faire ob-
server que la France étant
aujourd'huy puissamment
armée, & ne manquant de
rien, non seulement pourse
RECUEIL
74
defendre; mais aussi pour
attaquer, ce qui arriveroit
aux Alliez,, s'ils avoient
seulement un ou deux may-
vais succés, & ce que de-
viendroit leur credit, quiest
presque le seul fond qui les
fait subsister. Cependant,
dans un état aussi incertain
que celuy où ils doivent être,
& n'ayant pas moins a
craindre qu a esperer, ils ont
pour éblouir toute l'Europe,
pour faire croire qu'ils
sont dans une situation beau
DE DIVERSES PIECES.75
coup plus avantageuse que
celle où ils se trouvent, ose
demander, dans les Confe-
rences qui se sont tenues
pour travailler à la Paix,
des Provinces & des Places
qu'ils ne pourroient prendre
pendant un fort grand nom-
bre d'années, quand mesme
Sa Majeste voudroit se te-
nir seulement sur la défen-
sive; mais la justice de la
cause qu'elle défend contre
des Puissances qui n'ont au-
cun droit ny prétention legi-
Gij
RECUEIL
time Jur la France ny sur
l'Espagne, luy donne lieu
d'esperer la protection du
Ciel, & que l'état où sont
nos Armees & nos Places,
pourra leur faire connoître
avant la fin de la Campa-
gne, que la France a plus de
ressources qu'ils ne pensent,
ou plutost qu'ils affectent de
ne pas croire, afin que leurs
sujets ne s'opposent pas à la
suite d'une guerre qu'ils ne
font que pour leurs interests
particuliers, & pourles rai-
DE DIVERSES PIECES. 77
sons que je vous ay déja mar-
quees.
Enfin les demandes des
Alliez, sont si exhorbitan-
tes, si injustes, fondées sur
si peu de vrai-semblance, &
mesme si opposees a ce que
demandent les droits de la
nature & du sang qui peu-
vent paßer pour des aroits
sacrez,, & ausquels les plus
barbares ont souvent égard,
que des personnes les plus
attachées aux Alliez, &
qui sont entierement dans
G iij
78
RECUEIL
leur party, ont écrit que
l'avenir ne pourroit croire
que ces demandes eussent
pû entrer dans l'esprit de
tout homme raisonnable.
Aussi ont-elles produit un
effet merveilleux, & qui
fait voir que Diet protege
visiblement un Monarque
qui a toujours travaillé pour
sa gloire, & pour retablir
le Culte de ses Autels, puis-
que dans le temps que tous
les François redoubloient
leurs vœux pour la Paix,
DE DIVERSES PIECES. 79
& la demandoient haute-
ment, comme l'on fait ordi-
nairement lorsque les cala-
mitez, publiques, & Jur
tout la disette, sont jointes
a tous les maux que causent
la guerre; mais ils ont esté
tellement irrite des deman-
des des Alliez, qu'au lieu de
demander la Paix comme
ils faisoient peu aupara-
vant, ils ont unanimement
faitvoirle (ele qu'ils avoient
pour le Roy, & l'indigna-
tion que leur causoient les
G 111
80
RECUEIL
propositions des Ennemis,
& en demandant la conti-
nuation de la guerre d'une
maniere qui fait connoître
qu'ils parlent de bonne foy,
& qui fait voir qu'ils font
prests de donner leurs biens,
& de répandre leur sang
pour faire repentir les Al-
liez, d'avoir eis la hardiesse
de faire des Propositions si
insultantes que l'on peut
dire quau lieu d'avoir esté
faites pour servir d'achemi-
nement à la Paix, elles n'ont
DE DIVERSES PIECES. 81
esté delivrées qu afin de per-
petuer la guerre. Aussi ces
Propositions ne dementent-
elles pas le caractere de
ceux qui les ont faites, &
elles font connoitre que la
peinture que je viens de vous
en faire est juste, & ressem-
ble parfaitement. Les sujets
des Puiffances liguées ne
doivent pas leur avoir obli-
gation, puisque ces Souve-
rains & leurs Generaux ont
contribué , n'ayant égarà
qui à leur interest particu-
RECUEIL
82
lier, à la continuation d'u-
ne guerre, qui selon toutes
les apparences, doit estre des
plus sanglantes; mais ily a
lieu d'esperer que le Ciel fa-
vorisera les Armes d'un
Monarque qui a cherché de
bonne foy à contribuer à la
Paix, & qui quoy quil ne
soit pas moins en etat que
ses Ennemis de soutenir la
guerre, a bien voulu faire
les premiers pas, dans la
pensee que cette Paix ren-
droit le calme à toute l'Eu-
DE DIVERSES PIECES. 8,
rope ; qu'elle rétabliroit le
Culte des Autels tous les
jours abbatus, & qu'elle
arresteroit l'effusion du sang
humain, & tous les maux
que la guerre traine aprés
elle.
On doit aprés avoir re-
marque la genereuse bonté
de ce Monarque, admirer
sa fermeté, & la grandeur
de son Ame, en rejettant
avec le mépris qui leur estoit
du, & sans consulter un
moment des propositions qui
RECUEIL
84
dans tous les siecles couvri-
ront de honte la memoire de
ceux qui ont esté assez in-
discrets & assez aveuglez,
pour ne pas dire davanta-
ge, pour les faire. Aussi la
maniere dont ce Monarque
s'est comporté, tant pour
faire la Paix à des condi-
tions raisonnables, que pour
refuser avec une hauteur di-
gne de sa grande ame & de
sa naissance, celles qui luy
ont esté proposees, a-t-elle
fait redoubler l'estime, le
DE DIVERSES PIECES. 85
zele, & l'amour de tous ses
Sujets, qui animez, d'un
mesme esprit, n oublieront
rien pour se vanger de l'in-
sulte qu on luy a voulu fai-
re, ainsi qu'à tous les Fran-
oois, en luy faisant des pro-
sitions qui n'auroient ja-
mais du sortir de la bouche
de ceux qui les ont faites.
Je n'entre point dans le
détail de ces propositions,
vous les apprendrez, d'une
personne plus habile que
moy, plus éclairée, qui les
86
RECUEIL
çait parfaitement, & qui
enfin vous fera mieux con-
noître tout ce que l'on en
peut penser, & tout ce que
l'on en doit dire.
Vous ne devez, pas regar.
der cette Lettre comme un
Ouvrageachevé; mais com.
me un travail d'une imagi-
nation échauffée, & d'un
François, qui outré du pro-
cedé des Alliez, a mis en
24. heures, sur le papier,
ce que son zele luy a inspire
pour la gloire de son Roy,
DEDIVERSES PIECES. 87
& pour celle de sa Patrie.
le suis, Monsieur, vostre,
&c.
LETTRE
En forme de Manifeste,
touchant les Propositions
de Paix faites par les
Alliez, & rejettées par le
Roy, ainsi que sur la situation
des affaires de la
Guerre.
Pour répondre, Monsieur,
a ce que vous me
demandez, je dois vous dire
d'abord, que Sa Majesté a
16
RECUEIL
rejetté d'une manière aussi
genereuse, les Articles de
Paix proposez, par les Al-
liez, qu'elle avoit genereu-
sement commence a en pro-
poser Elle-même. Je dis ge-
nereusement, parce que je
vais vous faire connoître
que ce Monarque les devoit
moins craindre, qu'ils ne
devvoient l'apprehender. Les
raisons qu'il avoit de propo-
ser des moyens pour pacifier
l'Europe, estoient que Dieu
paroist visiblement
irrité
DE DIVERSES PIECES. 17
d'une Guerre qui détruit
d'autant plus ses Autels,
qu'elle se fait entre des
Puissances qui professent des
Religions contraires, & que
les Guerres sont toujours
accompagnées d'une grande
effusion de sang, sans compter
les incendies, les vols, la
ruine de plusieurs familles,
les risques que court souvent
l'honneur des femmes les
plus vertueuses, la Famine
& la Peste, & une infinite
d'autres maux qu elles trai-
B
RECUEIL
18
nent toujours aprés elles.
D'ailleurs, tant de sang
répandu dans les dernières
guerres, & dans celle qui
anime aujourd huy tant de
Puissances armées, pouvant
enfin épuiser l'Europe en
peu d'années, d'hommes ca-
pables de porter les armes,
& la mettre en proye aux
Barbares, dans le temps
qu'elle ne pourroit s'opposer
à leurs Armées formida-
bles, avoit aussi excité le
Roy à proposer le premier
DE DIVERSES PIECES. 19
des moyens de faire la Paix,
aussi bien que la calamite
publique causee par le plus
affreux hyver qui se soit
fait sentir en Europe depuis
plus d'un siecle, & qui rend
pendant la Guerre cette ca-
lamité publique, encore plus
grande à cause de la disette
d'une infinité de choses ne-
cessaires à la vie, qu'elle
nauroit esté dans un autre
temps.
Ce sont la les raisons qui
avoient engage le Roy à fai-
Bij
20
RECUEIL
re des propositions de Paix,
& d'envoyer aprés les pre-
mieres Conferences tenues en
Hollande a ce sujet, un Mi-
nistre a la Haye, sage, estimé,
& profond dans les affaires
étrangeres, parce qu'elles
font en France le principal
sujet de son Ministere, &
que son affabilité luy ayant
attire les cœeurs de tous les
Ministres étrangers qui ont
traite avec luy à la Cour
de France, il en pourroit
trouver be aucoup à la Haye,
DE DIVERSES PIECES. LI
qui connoissant la aroiture
de son ame, & la foy que
l'on doit avoir en sa parole,
traiteroient volontiers avec
luy, & acheveroient le grand
ouvrage qu'un autre Mi-
nistre dont la sagesse & les
lumieres sont connues, avoit
ébauché. Toutes ces choses
font connoistre la penetra-
tion du Roy & fes bonnes
intentions pour terminer un
ouvrage qui devoit faire
rétablir des Autels renver-
sez, en beaucoup d'endroits,
RECUEIL
22
tarir le sang humain dont
la terre estoit arrosee, faire
en quelque façon cesser la
famine qui regne presque
dans toute l'Europe, & luy
redonner des hommes pour
la culture de la Terre. En-
fin l'envoy de ce Ministre
estoit un pur effet de la ge-
nereuse bonte du Roy, qui
vouloit bien pour le repos de
l'Europe faire un pas qui
au lien de donner de la va-
nité aux Hollandois, qui
paroissant agir de bonne
DEDIVERSES PIECES. 23
dans cette Affaire, devoient
s'en trouver honorez, loin
d'en estre enorgueillis.
Pendant que le Roy cher-
choit tous les moyens de pro-
curer veritablement la Paix
à l'Europe, par le choix d'un
Ministre que toutes sortes
de raisons devoient engager
d'employer toutes ses lumie-
res & toute son attention,
tant pour répondre à la bon-
ne opinion qu'on a de luy,
que pour avoir la gloire d'a-
voir consommé un si grand
RECUEIL
24
ouvrage, les Alliez, avoient
tout au contraire choisi des
Plenipotentiatres dont il
estoit de l'interest & de la
Politique d'en empêcher la
consommation. Les hommes
sont toujours hommes, &
ne peuvent s'empecher, lors
qu il s'agit de leurs interests,
de travailler premierement
pour eux, & de detour-
ner tout ce qui peut faire
tort à leur fortune, & les
em pecher de briller dans le
Monde. La plupart des
hommes
it
DE DIVERSES PIECES. 25
hommes sont si accoutumez
d'en user de la forte, qua
peine s'apperçoivent- ils en
de pareilles occasions, qu ils
n'ont dans tout ce qu'ils font
que leur interest pour objet.
Il estoit difficile que le
Prince Eugene en usat au-
trement la Paix, nonobstant
sa grande naissance, devvoit
le mettre hors d'etat de la
soutenir, n'ayant pas en
Allemagne. plus de biens en
fond quun Gentilhomme
qui ne seroit pas des plus
26
RECUEIL
qualifiez. La Paix ne de-
voit pas seulement rendre ce
Prince inutile, & l'empê-
cher d'acquerir de nouvelle
gloire, mais elle devoit aussi
reduire sa Presidence du
Conseil de guerre de l'Em-
pereur, a se voir sans fonc-
tion ; & toutes ces cho-
ses , jointes aux ordres
de S. M. I. d'empecher la
conclusion de la Paix au-
tant qui il luy seroit possi-
ble, ne devoient pas la fai-
re avancer.
DEDIVERSES PIECES. 27
Quant a ce qui regarde
Milord Marlborough, il
n'y a personne qui ne se soit
dit a soy-même en le voyant
nommer Plenipotentiaire
que ce n'estoit pas le moyen
d'avoir une prompte Paix.
Ce n'est pas qu il nait mieux
caché son jeu que le Prin-
ce Eugene, & que quoy
qu'étant peut-estre plus éloi-
gné de conclure la Paix, il
nait plus paru y donner les
mains; mais il se represen-
toit souvent à luy-mesme,
Ci
28
RECUEIL
que la Paix estant une fois
conclue, que se trouvant
hors d'état d'acquerir de la
gloire, & des richesses en
commandant, (carpersonne
n'ignore ce que luy ont vallu
les contributions) que n'é-
tant pas aime en Angleterre,
& que la Princesse qui en
occupe aujourd' hui le Trone,
devant par cette Paix se
trouver hors d'état de s'ac-
querir des Creatures, & de
soutenir celles qu'elle avoit
faites ; cette Paix pouvoit
DE DIVERSES PIECES. 29
causer sa ruine totale, &
luy couter peut-estre encore
davantage ; on peut juger
par là, si ne se trouvant
quun seul Plenipotentiaire
a la Haye, qui agit de bon-
ne foy, on pouvoit y voir
finir le grand ouvrage de la
Paix: ce n'est pas que les
intentions des Hollandois
ne fussent bonnes; mais elles
ne suffisoient pas pour faire
conclure une Paix qu'ils pa-
roissent souhaiter de bon-
ne foy.
Ciij
30
RECUEIL
Aprés avoir fait voir les
raisons que le Plenipoten-
tiaire de l'Empereur & ce-
luy d' Angleterre avoient de
travailler a eloigner la Paix,
au lieu de fournir des
moyens qui pussent la faire
avancer, voyons les raisons
qui les empéchoient de la
soubaiter, & mesme de fai-
re travailler à la reculer.
L'Empereur a pour but
dans cette Guerre l'affoi-
blissement de toutes les Puis-
Jances d' Allemagne, qui
DE DIVERSES PIECES. 31
peuvent l'empescher d'y re-
gner arbitrairement, & il
en viendra sans doute à bout
si la guerre continue, puis
quil s'en faut déja peu que
ces Puissances ne soient épui-
sées d'hommes & d'argent.
D'ailleurs l'Empereur dont
les revenus comme Empe-
reur ne fournissent pas de-
quoy entretenir sa Maison,
& qui ne tire plus rien du
Royaume d'Hongrie, & à
qui celiy de Boheme rap-
porte peu, seroit fâché que
C iiij
32
RECUEIL
la Guerrefinit, puis que bien
loin qu'elle luy conte un sol
il la fait non seulement aux
depens des Puissances qu'il
subjugie; mais qu'outre les
frais qu'il en tire pour la
continuation de la guerre,
il en tire assez, pour ses au-
tres besoins. On sçait que les
Colonels Allemans n'ont de
revenu que ce qu'ils pillent;
que l'Empereur se fait non
sculement payer des droits de
Souverain par les Peuples
quil a forcez, d'entrer sous
DE DIVERSES PIECES. 33
sa domination;, & que de
plus il leur demande inces-
samment des sommes pour
les frais de la guerre. Ce sont
des faits constans, & dont
les nouvelles publiques im-
primees mesme chez, les Al-
liez sont tous les jours rem-
plies.
Outre cela la Maison
d' Autriche a en vue, si elle
devenoit un jour maistresse
de l'Espagne, de dire aux
Hollandois, lorsquelle se
verra toute-puissante en Es-
34
RECUEIL
pagne (ce qu'il n'y a pour-
tant pas lieu de croire de
voir jamais arriver) lors-
qu'elle aura quelques Pla-
ces fortes en Flandre, &
qu'elle gouvernera tou-
te l'Allemagne arbitraire
ment ; la Maison d'Au-
triche, dis-je, ne manquera
pas de faire une querelle
d' Allemand aux Hollan-
dois, & de leur dire que leurs
Etats luy appartiennent,
les ayant usurpez, sur la
Couronne d Espagne; &
DEDIVERSES PIECES. 35
ainsi les Hollandois qui na-
voient plus ce malheur a
craindre des Espagnols qui
les avoient reconnus comme
Souverains, se trouveroient
alors dans un état terrible,
& dont il leur seroit diffi-
cile, pour ne pas dire impos-
sible, de sortir.
Ce sont là les raisons qui
empechent l'Empereur de
consentir à la Paix, & qui
l'obligent mesme à la dé-
tourner autant qu'il luy est
vossible.
36
RECUEIL
Quant aux raisons qui
sont cause que la Princesse
qui regne en Angleterre ne
veut pas consentir a la
Paix, elles sont si connues
& si rebattues, quil est
presque inutile d'en parler.
Cette Princesse ne touche-
roit pendant la Paix, que
ce que l'on appelle la Liste
civile, qui nest que pour
l'entr tien de sa Maison.
Ainsi-elle ne pourroit faire
de Creatures ny a force
d'argent, ny en leur don-
DE DIVERSES PIECES. 37
nant des Emplois, puisque
la guerre ne luy en fourni-
roit plus à donner. Elle fe-
roit cesser l'indigence de ses
Peuples, qui les abat telle-
ment qu'ils ne sont pas en
état d'agir contr'elle, en
travaillant à reconnoitre
leur veritable Souverain;
& enfin, il ne paroit pas
quune Paix quelque avan-
tageuse qu'elle put estre put
l'empêcher d'estre obligee de
descendre d'un Trone qui
ne luy appartient pas.
38
RECUEIL
Il ne me reste plus a vous
parler dans cette Lettre, que
de deux Articles qui sont
les plus importans.
Les Alliez disent non-
seulement; mais ils s'effor-
cent mesme de faire croire,
que la France par toutes
sortes de raisons, se trouve
dans une si mauvaise situa-
tion qu'elle doit estre obligée
de recevoir toutes les proposi-
tions de Paix qu'on luy fait,
quelques onereuses qu'elles
soient, & je prétends au
DE DIVERSESPIECES. 39
contraire vous faire, voir
qu'ils sont bien moins en
estat de soustenir longtemps
la guerre, ce que je ne pré-
tends vous prouver que par
des faits.
Il est constant que l'An-
gleterre, de l'aveu mesme de
tous les Anglois, ne peut
trouver assez, d'hommes ny
d'argent pour soustenir la
guerre encore deux ans. Les
preuves en sont manifestes,
& pour en estre convaincu,
il ny quà faire reflexion à
40 RECUEIL
ce qui s'y est paße depuis la
fin de la derniere Campagne.
Il a esté question de la
levee de 16000. hommes
pour remplacer les Trou-
pes qui ont peri en Flan-
dres pendant la Campa-
gne. On y a cru d'abord
que rien n'estoit plus facile
que cette levee, & pour em-
ployer les propres termes dont
on s'est servy, & qui ont
même esté imprimèz, dans
toutes les nouvelles publi-
ques, le Parlement a ordon-
DE DIVERSES PIECES. 41
ne qu'on mit quatre livres
sterlin sur la main de ceux
qui s'enrolleroient volontai-
rement, & l'on crut que ces
offres feroient levver autant
d'hommes que l'on en auroit
besoin. Cependant la Ville
de Londres & le Comte
de Midelsex qui devoient
fournir seulement 2300.
hommes pour leur cotte-part
des 16000. hommes, n'ayant
pu les lever, le Parlement a
esté obligé de permettre qu on
enlevât des hommes par
D
RECUEIL
force pour remplir le nom-
bre de soldats qui man-
quoit, mais ceux qui avoient
esté enlevez, de la sorte s'é-
tant mutinez, ce Parlement
a esté obligé de passerun Bil
pour punir les mutins. Ce
sont des faits publics, &
imprimez, mesme en An-
gleterre. Les levées n'ont pas
este plus heureuses dans le
reste du Royaume, puis
qu'excepté Londres, il y a
peude Villes considerables en
Angleterre. A l'égard de
DEDIVERSES PIECES. 45
l'argent toute l'Europe sçait
que les Anglois levent 20.
pour 100. non seulement au
revenu des Terres & des
Maisons; mais aussi des
Pensions, des Appointe-
mens, & des profits que les
Avocats, les Medecins &
autres font dans leurs Pro-
essions. Il est public par les
Actes du Parlement, que
l'Angleterre doit à sa Flotte
cinq cens millions de France,
plusieurs centaines de
millions a la Banque Roya-
D
RECUEIL
44
le ; aux Compagnies reunies
des Indes Orientales; en
Billets de l'Echiquier; en
Fonds qui ont manque; &
quils avoient assignez, en
payement a ceux qui a-
voient fait des avances sur
ces Fonds, à qui on doit la
plus grande partie du capi-
tal & des interests; & l'on
sçait que le Parlement pour
remplir le Subside a este obli-
ge d'emprunter cette annee
environ cinquante millions.
Ainsi il ne trouve plus que
DE DIVERSES PIECES. 45
des moyens extraordinaires
pour lever de l'argent, &
qui sont fort à charge au
Public, & tout ce qu'il im-
pose chaque annee pour au-
gmenter les Fonds n'est tiré
que des augmentations qu'il
fait tous les ans presque de-
puis cette derniere guerre, sur
toutes les choses necessaires
à la vie, & qui sont deja
chargées d'Imposts. Cepen-
dant nonobstant tant d'ar-
gent levé de toutes sortes de
manieres, la Hollande n'a
RECUEIL
465
encore pu estre payée de ce qui
luy est di pour les sept Re-
gimens qu'elle leva pour
l'Angleterre dans la guerre
precedente. Enfin on rem-
pliroit un Volume de tout ce
que l'Angleterre doit, &
l'on en peut juger par ce que
j'en viens de raporter, & ce
qui fait que l'espece man-
que en Angleterre, est que
vargent qui s'y leve pour
la guerre ne s'y consomme
pas, les Troupes Angloises
lorsqu elles ont paße la mer,
DEDIVERSES PIECES. 47
tirant presque toutes les cho-
ses dont elles ont besoin des
lieux ou elles se trouvent,
au lieu que les Troupes
Françoises agissant dans des
Pais contigus aux Provin-
ces de France, tout l'argent
qui est employé pour la guer-
re ne sort point du Royau-
me.
Les Hollandois ne sont
pas moins endettez que les
Anglois; mais avec cette
difference qu'ils l'avouent
de meilleure foy, & l'on
RECUEIL
48
sçait qu il y a plus de vingi
ans que les taxes imposees
sur les Maisons de Campa-
gne estoient si fortes que tous
les Proprietaires les auroient
abandonnées plutot que de
payer leurs taxes s'il neleur
avoit point este defendie de
le faire. Il y a long-temps
que plusieurs Villes, & me-
me quelques Provinces en-
tieres ne contribuent presque
plus aux besoins de l'Etat,
& qu'elles ne sont point in-
quietées pour y contribuer,
DEDIVERSES PIECES. 49
vu que l'impossibilité ou el-
les sont de le faire, est con-
nue, & que la disette d'ar-
gent y vegne depuis long-
temps, nonobstant les deux
centièmes aeniers multi-
pliez, que l'Etat leve sur
tous ses Sujets, ce qui mon-
te a la moitié du revenu de
chaque Particulier sans ex-
ception. Cependant cet Etat
doit vingt-trois millions
d'interest, ce qui fait plus
de cinq cens millions de ca-
pital.
E
RECUEIL
Personne n'ignore que le
Commerce de Mer de l'An-
gleterre & de la Hollande,
qui est presque la seule res-
source de ces deux Etats
est en décadence, & que
pour quelques Armateurs
& quelques Navires quils
nous prennent, & sur les-
quels la France ne fonde
pas sa subsistance, on leur
enleve presque tous les jours
des Vaisseaux tres-riche-
ment chargez. Cependant
dans l'Etat ou se trouven
DE DIVERSES PIECES. 5I
aujourd huy ces deux Puis-
sances, il faut, si la guerre
continue, qu'elles en fassent
seules tous les frais; qu'elles
payent tous les Subsides que
l'on est convenu de payer au
Duc de Savoye, qui n'est
pas un Peince qui veuille
attendre longtemps, quoy
qu'il put s'en passer. Il faut
qu'elles payent aussi huit ou
dix Puissances d'Allema-
gne qui secourent les Alliez,
pour de l'argent, & en leur
vendant bien leurs Troupes.
E i
RECUEIL
52
fugež apres cela s'il est pos-
sible qu'elles puissent soute-
nir long-temps la guerre.
Je ne dis rien de l'Empe-
reur qui ne fournit que quel-
ques Generaux, & tres-
peu de Troupes aux Al-
liez, a qui il coute cher, pen-
dant que ses Troupes sont
employez, en Hongrie & en
Italie, & qu'il profite de la
dépense que font les Anglois
& les Hollandois pour sou-
tenir la guerre. Ainsi il fe-
ra la guerre ou la paix selon
DE DIVERSES PIECES §
qu'il plaira a ces deux Puis-
sances de faire l'une ou l'au-
tre; mais comme elles tra-
vaillent plus pour luy que
pour elles en faisant la guer-
re, il mettra toujours tout
en usage pour empêcher la
Paix.
Voilà la situation, ou plu-
tost l'accablement où se trou-
vent les Puissances, qui di-
sent que la France sera obli-
gee de recevoir les Proposi-
tions qu'elles luy font, quel-
ques dures qu'elles soient;
E ii
RECUEIL
a quoy je dois ajouter, que
les affaires des Alliez, ne
sont pas en meilleur estat du
costé de l'Allemagne, &
qu'aprés avoir répandu
dans le monde des Listes de
80. mille hommes que de-
voient fournir pour leur
contingent, les Puissances
d Allemagne, ces 80. mille
hommes sont reduits presque
à rien, puis qu' il ne paroist
qu à peine que nous devions
avoir une petite Armée en
teste de ce costé-là, & que
DE DIVERSES PIECES.
la saison est si avancée, qu il
semble que nos Troupes qui
sont nombreuses sur le Rhin,
seront beaucoup superieures
a celles que les Ennemis
pourront mettre en Cam-
pagne; & d'ailleurs rien ne
manque aux notres pour
louvrir avantageusement.
Il ne sera pas difficile de
faire connoître que la Fran-
ce ne sera pas en moins bon
état de faire la guerre en
Flandre quen Allemagne.
Nos Troupes y seront tres-
E ii
56
RECUEIL
nombreuses, & il s'est pre-
senté depuis prés de deux
mois plus d'hommes que
l'on nen a eu besoin pour
les Recruës. Ces Troupes
sont lestes, de bonne volon-
té, & ne respirent que le
combat, & si l'argent n'apas
circulé en France depuis un
temps, ce n'a esté que pour
produire un bien considera-
ble, & en attendant qu'on
y battit de nouvelles especes
qui commencent d'estre d'un
grand secours à l'Etat & à
DE DIVERSES PIECES. 57
produire de grands avan-
tages. On navoit d'abord
compte que sur des sommes
quon avoit amaßées pour
fabriquer de nouvelles Espe-
ces, & l'on ne s'attendoit
pas que le Public porteroit
des Especes & de l'Argen-
terie en foule à nos Mon-
noyes pour estre converties
en nouvelles Especes. Et
comme on travaille dans
23. Villes du Royaume oùil
y a des Monnoyes établies,
elles répandront l'argent en
RECUEIL
peu de temps dans tous les
lieux où nous avons des
Troupes, & cet argent sera
cause que l'on trouvera au-
tant d'hommes que l'on vou-
dra. fe n'avance rien qui ne
soit generalement connu, &
mesme dont les yeux du Pu-
blic ne puissent estre témoins.
Ainsi il est constant que
nous aurons plus d'hom-
mes & plus d'argent que
les Alliez, & que loin
que nous soyons en estat de
les apprehender, ce sont eux
DE DIVERSES PIECES. 59
qui doivent nous craindre.
L'argent est toujours rare
parmy les Allemans, aussi
bien que les Magazins dont
ils ni ont presque jamais, &
vous venez, de voir que les
Anglois, & les Hollandois
qui ont peu de forces par
eux-mesmes, sont peu en
état de payer les Troupes qui
leur viennent d'Allemagne;
& comme il s'en trouva il y
a quelque temps qui avoient
dessein de se rendre en Flan-
dres, on les pria de ne pas
60
RECUEIL
hater leur marche, parce que
lonn'avoit encore ny argent
à leur donner, ny vivres à
leur fournir. Il est vray que
la gelée a également ruiné
les biens de la Terre en
France & en Allemagne;
mais l'Allemagne etant
dans un climat plus froid, les
biens de la Terre y ont este
beaucoup plus endommagez,
& l'on n'y trouvera pas les
ressources que l'orge, & ce
qu'on appelle aussi Menus
grains, vont donner a la
DE DIVERSES PIECES. 61
France dans quelques se-
maines, & sur lesquels le
Ciel a verse ses benedictions,
aussi bien que sur le bled qui
a poußé en quelques endroits
avec ces Menus grains, &
qui se trouve si beau que
l'on a chante le Te Deum
pour en rendre graces à Dieu
en plusieurs endroits, ou cet-
te espece de Miracle est ar
Fivé.
fe dois ajouter a cela,
qu'outre une grande quan-
tiré de bled caché en diver-
RECUEII
6
ses Provinces, & que l'on
continue de découvrir tous
les jours, & les prises qu on
a faites de plusieurs Basti-
mens Ennemis remplis de
bled, il nous en vient de tous
les lieux de l'Europe où il
s'en trouve en abondance.
D'ailleurs, il est certain que
les bleds sont tres-beaux en
Alsace & dans le Roussillon,
& que ces Provinces estant
frontières, elles feront sub-
sister les Armées que nous
avons. La recolte sera auss
DE DIVERSES PIECES. 63
tres-belle dans la basse Nor-
mandie, en Bretagne, en
Anjou, dans le bas Lan-
guedoc, en Auvergne, & en
plusieurs autres lieux. On
doit inferer de toutes ces cho-
ses que nous ferons beaucoup
plus aisement subsister tou
tes nos Armées, que les
Alliez,, qui faute de sub-
Jistance se trouveront obli-
gez, d'avoir moins de Trou-
pes en Flandre, où nos
Magasins sont asseurément
mieux fournis que les leurs.
RECUEIL
64
Tout ce que je vous ay
marque à cet egard, ainsi
qu'a l'égard de toutes les
autres choses que les Alliez
publient au desavantage de
la France, & sur lesquelles il
y a lieu de croire qu'ils ne
parlent pas de bonne foy;
mais quils veulent seule-
ment tromper leurs Sujets
pour les engager à fournir
aux frais de la guerre qu'ils
ont dessein de continuer pour
les raisons que je vous ay
déja marquées. Si, dis-je,
DE DIVERSES PIECES.65
tout ce que je vous ay fait
voir touchant l'état ou se
trouve la France dans le
moment que je vous écris,
& sur tout a l'égard des
Finances, ne suffisoit pas
pour fournir au Roy les
moyens de continuer avan-
tageusement la guerre, Sa
Majesté n'auroit en cas
qu Elle le jugeât a propos,
& qu'Elle se trouvat extre-
mement preßée, qu à imi-
ter ses Ennemis pour trou-
ver des fonds immenses
RECUEIL
66
puisque ce qu Elle feroit en
France, en se servant des
mesmes moyens qu'ils font
dans leurs Etats, luy four-
niroit des sommes infini-
ment plus considerables. Je
veux dire, si au lieu
comme je vous ay déja
fait voir que font les An-
glois & les Hollandois, le
Roy vouloit se resoudre à le
ver, non pas la cinquième
partie ou la moitié du reve-
nu des personnes aisees, &
qui ne payent point de tail-
DEDIVERSES PIECES. 67
le; mais seulement la dixie
me ou la vingtième partie,
il est facile pour peu que l'on
connoisse la France, de ju-
ger que S. M. en tireroit des
fonds qui pourroient luy
fournir dequoy souteni
long-temps les efforts d'un
nombre d'Ennemis encore
plus grand que ceux qu Elle
a en teste, ce qui n'arrivera
pas, la France ayant d'au-
tres ressources que les Allie
nont pas.
Ils se flatent indiscretie-
Fi
RECUEIL
60
ment sur les heureux Eve-
nemens de quelques Cam-
pagnes, qui outre qu'ils
leur ont couté infiniment
d'hommes & d'argent, sont
moins dus à leur valeur,
qu'a de certaines fatalitez,
& ils devroient faire refle-
xion que des Troupes qui
les ont presque toujours bat-
tus, & remporté sur cux un
nombre infiny de Places, &
mesme plusieurs Provinces
entieres, depuis l'année
1667. pourrotent encore,
DEDIVERSES PIECES.69
pour peu que la Fortune qui
se plait à changer, aban-
donnât leur party, repren-
dre l'ascendent qu'elles ont
toujours ei sur eux. Enfin
lon doit considerer que les
Alliez, tiennent en mesme
temps un langage bien dif-
ferent, & qu ils se demen-
tent a tous momens dans
toutes les choses qu'ils a
vancent contre la France
& qu'il faut qu'ils croyent
que leurs Sujets soient bien
depourvus d'esprit & de
RECUEIL
lumieres, s'ils ne font pas
reflexion sur le different lan.
gage qu'ils tiennent souvent
presqu'en mesme temps. La
France, selon leurs Ecrits,
& selon qu'ils s'efforcent de
publier dans tout le monde,
est un jour dans un si grand
accablement, & manque
tellement de toutes choses,
qu'elle n'est plus en état de
soutenir les moindres de
leurs efforts, & qu'elle est
sur le penchant de sa ruine,
& le lendemain on entend
DE DIVERSES PIECES.7
des discours entierement op-
posez, & l'on ne parle que
du pouvoir exhorbitant de
la France quil faut abat-
tre, comme si un Prince
estoit criminel, parce quil
est puissant, quoy qu'il ne
jouisse que de ce qui luy ap-
partient par les droits du
Sang, ou qu'il a eu le bon-
heur de conquerir en cher-
chant à se rendre Maistre
de ce qui luy devoit appar-
tenir, ou du moins a son
Sang. On doit considerer
RECUEIL
que les Conquestes qui se
font pour des raisons pareil
les, ne sont point des ufur-
pations, & que les Vain-
queurs n'en jouissent pas
seulement a droit de Con-
queste; mais parce qu'elles
leur tiennent lieu de ce qui
leur appartient, & dont ils
n'ont pu encore se rendre
Maistres, & que d'ailleurs
ayant entrepris une guerre
que les Loix ont de tout
temps autorisée, il est juste
que les Places dont les Con-
questes
DE DIVERSES PIECES. 73
questes leur ont couté beau-
coup, tiennent lieu de dé-
dommagement.
Aprés vous avoir parlé de
lespoir que quelques évene-
mens heureux fait concevoir
aux Alliez, qu'ils passeront
a des conquestes nouvelles,
comme si la fortune devoit
estre toujours attachée à leur
party, je dois vous faire ob-
server que la France étant
aujourd'huy puissamment
armée, & ne manquant de
rien, non seulement pourse
RECUEIL
74
defendre; mais aussi pour
attaquer, ce qui arriveroit
aux Alliez,, s'ils avoient
seulement un ou deux may-
vais succés, & ce que de-
viendroit leur credit, quiest
presque le seul fond qui les
fait subsister. Cependant,
dans un état aussi incertain
que celuy où ils doivent être,
& n'ayant pas moins a
craindre qu a esperer, ils ont
pour éblouir toute l'Europe,
pour faire croire qu'ils
sont dans une situation beau
DE DIVERSES PIECES.75
coup plus avantageuse que
celle où ils se trouvent, ose
demander, dans les Confe-
rences qui se sont tenues
pour travailler à la Paix,
des Provinces & des Places
qu'ils ne pourroient prendre
pendant un fort grand nom-
bre d'années, quand mesme
Sa Majeste voudroit se te-
nir seulement sur la défen-
sive; mais la justice de la
cause qu'elle défend contre
des Puissances qui n'ont au-
cun droit ny prétention legi-
Gij
RECUEIL
time Jur la France ny sur
l'Espagne, luy donne lieu
d'esperer la protection du
Ciel, & que l'état où sont
nos Armees & nos Places,
pourra leur faire connoître
avant la fin de la Campa-
gne, que la France a plus de
ressources qu'ils ne pensent,
ou plutost qu'ils affectent de
ne pas croire, afin que leurs
sujets ne s'opposent pas à la
suite d'une guerre qu'ils ne
font que pour leurs interests
particuliers, & pourles rai-
DE DIVERSES PIECES. 77
sons que je vous ay déja mar-
quees.
Enfin les demandes des
Alliez, sont si exhorbitan-
tes, si injustes, fondées sur
si peu de vrai-semblance, &
mesme si opposees a ce que
demandent les droits de la
nature & du sang qui peu-
vent paßer pour des aroits
sacrez,, & ausquels les plus
barbares ont souvent égard,
que des personnes les plus
attachées aux Alliez, &
qui sont entierement dans
G iij
78
RECUEIL
leur party, ont écrit que
l'avenir ne pourroit croire
que ces demandes eussent
pû entrer dans l'esprit de
tout homme raisonnable.
Aussi ont-elles produit un
effet merveilleux, & qui
fait voir que Diet protege
visiblement un Monarque
qui a toujours travaillé pour
sa gloire, & pour retablir
le Culte de ses Autels, puis-
que dans le temps que tous
les François redoubloient
leurs vœux pour la Paix,
DE DIVERSES PIECES. 79
& la demandoient haute-
ment, comme l'on fait ordi-
nairement lorsque les cala-
mitez, publiques, & Jur
tout la disette, sont jointes
a tous les maux que causent
la guerre; mais ils ont esté
tellement irrite des deman-
des des Alliez, qu'au lieu de
demander la Paix comme
ils faisoient peu aupara-
vant, ils ont unanimement
faitvoirle (ele qu'ils avoient
pour le Roy, & l'indigna-
tion que leur causoient les
G 111
80
RECUEIL
propositions des Ennemis,
& en demandant la conti-
nuation de la guerre d'une
maniere qui fait connoître
qu'ils parlent de bonne foy,
& qui fait voir qu'ils font
prests de donner leurs biens,
& de répandre leur sang
pour faire repentir les Al-
liez, d'avoir eis la hardiesse
de faire des Propositions si
insultantes que l'on peut
dire quau lieu d'avoir esté
faites pour servir d'achemi-
nement à la Paix, elles n'ont
DE DIVERSES PIECES. 81
esté delivrées qu afin de per-
petuer la guerre. Aussi ces
Propositions ne dementent-
elles pas le caractere de
ceux qui les ont faites, &
elles font connoitre que la
peinture que je viens de vous
en faire est juste, & ressem-
ble parfaitement. Les sujets
des Puiffances liguées ne
doivent pas leur avoir obli-
gation, puisque ces Souve-
rains & leurs Generaux ont
contribué , n'ayant égarà
qui à leur interest particu-
RECUEIL
82
lier, à la continuation d'u-
ne guerre, qui selon toutes
les apparences, doit estre des
plus sanglantes; mais ily a
lieu d'esperer que le Ciel fa-
vorisera les Armes d'un
Monarque qui a cherché de
bonne foy à contribuer à la
Paix, & qui quoy quil ne
soit pas moins en etat que
ses Ennemis de soutenir la
guerre, a bien voulu faire
les premiers pas, dans la
pensee que cette Paix ren-
droit le calme à toute l'Eu-
DE DIVERSES PIECES. 8,
rope ; qu'elle rétabliroit le
Culte des Autels tous les
jours abbatus, & qu'elle
arresteroit l'effusion du sang
humain, & tous les maux
que la guerre traine aprés
elle.
On doit aprés avoir re-
marque la genereuse bonté
de ce Monarque, admirer
sa fermeté, & la grandeur
de son Ame, en rejettant
avec le mépris qui leur estoit
du, & sans consulter un
moment des propositions qui
RECUEIL
84
dans tous les siecles couvri-
ront de honte la memoire de
ceux qui ont esté assez in-
discrets & assez aveuglez,
pour ne pas dire davanta-
ge, pour les faire. Aussi la
maniere dont ce Monarque
s'est comporté, tant pour
faire la Paix à des condi-
tions raisonnables, que pour
refuser avec une hauteur di-
gne de sa grande ame & de
sa naissance, celles qui luy
ont esté proposees, a-t-elle
fait redoubler l'estime, le
DE DIVERSES PIECES. 85
zele, & l'amour de tous ses
Sujets, qui animez, d'un
mesme esprit, n oublieront
rien pour se vanger de l'in-
sulte qu on luy a voulu fai-
re, ainsi qu'à tous les Fran-
oois, en luy faisant des pro-
sitions qui n'auroient ja-
mais du sortir de la bouche
de ceux qui les ont faites.
Je n'entre point dans le
détail de ces propositions,
vous les apprendrez, d'une
personne plus habile que
moy, plus éclairée, qui les
86
RECUEIL
çait parfaitement, & qui
enfin vous fera mieux con-
noître tout ce que l'on en
peut penser, & tout ce que
l'on en doit dire.
Vous ne devez, pas regar.
der cette Lettre comme un
Ouvrageachevé; mais com.
me un travail d'une imagi-
nation échauffée, & d'un
François, qui outré du pro-
cedé des Alliez, a mis en
24. heures, sur le papier,
ce que son zele luy a inspire
pour la gloire de son Roy,
DEDIVERSES PIECES. 87
& pour celle de sa Patrie.
le suis, Monsieur, vostre,
&c.
Fermer
2
p. 1991-1993
Dictionnaire Economique, &c. [titre d'après la table]
Début :
DICTIONNAIRE ECONOMIQUE, contenant divers moyens d'augmenter son bien, [...]
Mots clefs :
Dictionnaire économique, Moyens, Augmenter
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Dictionnaire Economique, &c. [titre d'après la table]
DICTIONNAIRE ECONOMIQUE conte
nant divers moyens d'augmenter son bien
et de conserver sa santé , avec plusieurs
Remedes assurez et approuvez pour un
très-grand nombre de maladies , et de
beaux secrets pour parvenir à une lonE、 vj que
1992 MERCURE DE FRANCE
>
gue et heureuse vieillesse. Quantité de
moyens pour élever , nourrir , guerir et
faire profiter toutes sortes d'Animaux domestiques , comme Brebis , Moutons
Boeufs , Chevaux , Mulets , Abeilles et
Vers à Soye. Differen filets pour la Pêche,
de toutes sortes de Poissons et pour la
Chasse de toutes sortes d'Oiseaux et d'Animaux. Une infinité de secrets découverts dans le Jardinage , la Botanique ,
l'Agriculture , les Terres , les Vigne , les
Arbres ; comme aussi la connoissance des
Plantes des Pay Etrangers et leurs qualit z specifiques. Les moy ns de tirer tout
l'avantage des Fabriques de Savon , d'Amidon , filer le Coron , de faire à peu
de frais des Pierreries artificielles , fort
ressemblantes aux na urelles ; de peindre
en Miniature sans sçavoir le De sein , et
travailler Bayettes ou Eroffes établies nouvellement en ce Royaume , pour l'usage
de ce Pays et pour l'Espagne. Les moyens
dont se servent les Marchands pour faire
de gros établissemens ; ceux par lesquels
les Anglois et les Hollandois se sont enrichis , en trafiquant des Chevaux , des
Chevres et des Brebis. Tout ce que doi
vent faire les Artisans , Jardiniers , Vignerons , Marchands , Négocians , Banquiers , Commissionnaires , Magistrats ,
•
Officiers
SEPTEMBRE. 1732 1993
Officiers de Justice , Gentilshommes et
autres d'une qualité ou d'un emploi plus
relevé , pour s'enrichir. Chacun pourra
se convaincre de toutes ces veritez en
cherchant ce qui peut lui convenir , chaque chose étant rangée par ordre alphabetique , comme dans les autres Dictionnaires. Par M. Nel Chomel¸ Prêtre , Curé
de la Paroisse de S. Vincent de Lyon.
Troisiéme Edition , revûë , corrigée et
augmenté d'un très-grand nombre de
nouvelles Découvertes et Secrets utiles
à tout le monde. Par M Danjou , Prêtre ,
enrichie d'un grand nombre de figures.
A Lyon , et se vend à Paris , ruë S Jacques , chez Etienne Gineau , et ch z la
veuve Elienne. 2. vol. in folio . Prix 40.
livres relié.
nant divers moyens d'augmenter son bien
et de conserver sa santé , avec plusieurs
Remedes assurez et approuvez pour un
très-grand nombre de maladies , et de
beaux secrets pour parvenir à une lonE、 vj que
1992 MERCURE DE FRANCE
>
gue et heureuse vieillesse. Quantité de
moyens pour élever , nourrir , guerir et
faire profiter toutes sortes d'Animaux domestiques , comme Brebis , Moutons
Boeufs , Chevaux , Mulets , Abeilles et
Vers à Soye. Differen filets pour la Pêche,
de toutes sortes de Poissons et pour la
Chasse de toutes sortes d'Oiseaux et d'Animaux. Une infinité de secrets découverts dans le Jardinage , la Botanique ,
l'Agriculture , les Terres , les Vigne , les
Arbres ; comme aussi la connoissance des
Plantes des Pay Etrangers et leurs qualit z specifiques. Les moy ns de tirer tout
l'avantage des Fabriques de Savon , d'Amidon , filer le Coron , de faire à peu
de frais des Pierreries artificielles , fort
ressemblantes aux na urelles ; de peindre
en Miniature sans sçavoir le De sein , et
travailler Bayettes ou Eroffes établies nouvellement en ce Royaume , pour l'usage
de ce Pays et pour l'Espagne. Les moyens
dont se servent les Marchands pour faire
de gros établissemens ; ceux par lesquels
les Anglois et les Hollandois se sont enrichis , en trafiquant des Chevaux , des
Chevres et des Brebis. Tout ce que doi
vent faire les Artisans , Jardiniers , Vignerons , Marchands , Négocians , Banquiers , Commissionnaires , Magistrats ,
•
Officiers
SEPTEMBRE. 1732 1993
Officiers de Justice , Gentilshommes et
autres d'une qualité ou d'un emploi plus
relevé , pour s'enrichir. Chacun pourra
se convaincre de toutes ces veritez en
cherchant ce qui peut lui convenir , chaque chose étant rangée par ordre alphabetique , comme dans les autres Dictionnaires. Par M. Nel Chomel¸ Prêtre , Curé
de la Paroisse de S. Vincent de Lyon.
Troisiéme Edition , revûë , corrigée et
augmenté d'un très-grand nombre de
nouvelles Découvertes et Secrets utiles
à tout le monde. Par M Danjou , Prêtre ,
enrichie d'un grand nombre de figures.
A Lyon , et se vend à Paris , ruë S Jacques , chez Etienne Gineau , et ch z la
veuve Elienne. 2. vol. in folio . Prix 40.
livres relié.
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Résumé : Dictionnaire Economique, &c. [titre d'après la table]
Le texte décrit un dictionnaire économique intitulé 'Dictionnaire économique contenant divers moyens d'augmenter son bien et de conserver sa santé'. Cet ouvrage propose des remèdes pour traiter diverses maladies et des conseils pour une vieillesse longue et heureuse. Il inclut des méthodes pour élever, nourrir et soigner des animaux domestiques comme les brebis, moutons, bœufs, chevaux, mulets, abeilles et vers à soie. Le dictionnaire offre également des techniques de pêche et de chasse pour différentes espèces de poissons, oiseaux et animaux. Il explore les secrets du jardinage, de la botanique, de l'agriculture et les connaissances sur les plantes étrangères. Le texte mentionne des moyens de profit dans diverses fabriques, comme celles de savon, d'amidon, de filer le corail, de créer des pierreries artificielles, de peindre en miniature et de travailler des étoffes. Il détaille les stratégies des marchands et les méthodes des Anglais et Hollandais pour s'enrichir en trafiquant des animaux. Le dictionnaire s'adresse à divers professionnels, y compris artisans, jardiniers, vignerons, marchands, négociants, banquiers, magistrats, officiers de justice, gentilshommes et autres personnes de qualité. L'ouvrage est rédigé par M. Nel Chomel, prêtre et curé de la paroisse de Saint-Vincent de Lyon, et enrichi par M. Danjou, prêtre. La troisième édition, revue, corrigée et augmentée, est disponible en deux volumes in-folio au prix de 40 livres reliés.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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3
p. 2641-2647
LETTRE écrite de Paris ce 23. Novembre 1733. au sujet de la Memoire.
Début :
J'ay lû, Monsieur, dans votre Journal du mois de Septembre dernier, [...]
Mots clefs :
Mémoire, Images, Cerveau, Conserver , Tempérament, Moyens, Fonctions, Qualités, Organe
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE écrite de Paris ce 23. Novembre 1733. au sujet de la Memoire.
LETTRE écrite de Paris cé 23. Novembre
1733. au sujet de la Memoire.
Ay lû , Monsieur , dans votre Jour
nal du mois de Septembre dernier ,
article où il est parlé de la Mémoire ,
I. Vol.
E iij par
2642 MERCURE DE FRANCE
par lequel on demande ce qu'elle contient
, et les differens moyens qu'on peut
mettre en usage pour la cultiver , la conserver
et prévenir ce qui pourroit l'affoiblir
; mais avant que de faire part au
Public de ces moyens , il est nécessaire
de sçavoir quelle est sa nature, où elle réside
, et quel est le temperament qui lui
est plus propre , delà les conséquences
seront faciles à suivre, et à faire parvenir
l'Auteur de cette demande au but qu'il
se propose.
Nature de la Mémoire
La Nature a donné à l'ame la vertu
de conserver les images qu'elle s'est faites
afin de les représenter aux facultez con◄
noissantes quand il seroit nécessaire ,
cette vertu s'appelle Mémoire.
Mais avant que de parler de l'organe
et des dispositions qui sont nécessaires
à la Mémoire , il faut observer qu'il
en a de plusieurs sortes dans l'homme
car comme c'est la gardienne et la depositaire
des images qui sont dans l'ame
il est certain qu'il y a des images qui sont
spirituelles , comme sont toutes celles de
l'entendement , et que les accidens spirituels
doivent avoir un sujet spirituel ,
ne pouvant être reçûs dans la matiere ,
I. Vat.
d:
DECEMBRE . 1733. 2643-
de sorte que c'est une nécessité qu'ou
tre la Mémoire sensitive que nous avons
commune avec les animaux , il y en ait
une intellectuelle qui garde les images
que l'entendement produit.-
Etant donc constant qu'il y a unè
Mémoire sensitive qui doit être organique
comme toutes les autres facultez
animales , il faut voir où elle réside et
quel doit être son organe .
2
Résidence de la Mémoire.
Je ne veux pas perdre le temps à
examiner si le cerveau est le siege de
cette puissance de l'ame , on s'apperçoit
bien que c'est là où se forme le souvenir
, que les maladies de cette partic
blessent la Mémoire , et que l'on y applique
les remedes qui la soulagent et
qui la fortifient ; et certainement comme
les pensées se forment là , il falloit
qu'elles y fussent conservées et devant
servir d'exemplaires pour de nouvelles
connoissances , elles devoient être proches
de la puissance qui les doit produire.
Or , quoique le cerveau puisse retenir
les images et être par conséquent le
siege de la Mémoire , il a neanmoins quelques
parties qui sont plus propres à les
conserver , et sans doute celle qui est
I. Vol.
E
誓au2644
MERCURE DE FRANCE
au-dessus et qui est comme l'écorce qui
environne les autres , est principalement
destinée pour céla , parce que n'étant
point occupée aux fonctions des autres..
facultez , il semble qu'elle n'a point d'autre
usage que de garder les images qu'elles
produisent , et que les détours et les
circonvolutions dont elle est pleine , sont
les galleries et les réduits où elles sont
renfermées et placées chacune en , son
ordre. Si cela est ainsi on se persuadera
facilement que le petit cerveau a le même
emploi , et que sa consistence étant
même plus ferme, est capable d'en conser→ ›
ver quelques - unes plus long- temps que
l'autre ; car c'est pour cela qu'on se gratte
le derriere de la tête quand on a de la peine
à se ressouvenir de quelque chose , la
Nature nous montrant par instinct que
c'est là le fond du magazin , où ces ima
ges se perdent les dernieres .
La principale fonction de la Mémoireest
de conserver , les images , et neanmoins
elle ne peut les conserver, qu'elle ,
ne les ait reçûës auparavant , de maniere
qu'il est nécessaire que l'organe dont elle
se sert ait les qualitez qui sont propres
pour recevoir et pour conserver ; on sçait
que l'humidité reçoit facilement , parce
qu'elle est mobile et qu'elle cede , et que
J. Ve!. la
DECEMBRE . 1733. 2645
la secheresse au contraire conserve les
choses qui ont fait impression sur elle
dautant qu'elle est constante et qu'elle
résiste mais comme ces qualitez sont
ennemies et ne peuvent être ensemble
en un souverain degré , il faut qu'elles
soient temperées pour satisfaire à ces
deux fonctions de la Mémoire ; car si
le cerveau est trop humide , il a beau
recevoir facilement les images , il ne les
garde pas long-temps , et l'impression
qu'elles y font ressemble à celle qui se
fait sur l'eau , où les figures qu'on lul
donne se corrompent et s'effacent incontinent
d'où vient que les Enfants et
tous ceux qui ont cette partie trop hu
mide , ne se souviennent de rien , qu'au
contraire ceux qui l'ont seche , comme
les vieillards et les mélancoliques , manquent
de Mémoire, dautant que les imagues
n'y entrent qu'avec peine , la dureté
résistant à l'impression qu'elles y devroient
faire.
,
Le tempéramment qui est donc propre
à la Mémoire est celui qui participe également
de ces deux qualitez et peutêtre
que cest une des raisons pour lesquel
les l'Homme est le plus excellent de tous
les animaux,parce qu'outre qu'il a plus de
cervelle qu'aucun autre , il n'y en a poinc
Ja Kolam Ev
2645 MERCURE DE FRANCE
à qui la médiocrité du temperament
soit plus naturelle.
Pour venir aux moyens de la conserver
dans cette modération de temperament
, on me dira peut- être, si j'ai le cerveau
naturellement sec , les images ne
s'imprimeront pas facilement dans ma
Mémoire ; au contraire, si je l'ai trop hu-.
mide , la fluidité des especes lâchera fa-.
cilement ce que mon imagination me
présentera : j'avoue qu'il est difficile de
décider sans faire naître des doutes .
Cependant si chacun étudioiť son temperament
, et qu'il y remediât suivant
les circonstances , il ne se verroit pas privé
des fonctions qui lui sont nécessaires ;
le Tabac peut contribuer à faire trouver
cette température que je viens d'expliquer
, car érant par lui-même attractif,
en même tems qu'il résout les humeurs
acres et mordicantes du cerveau , et qu'il
en procure les écoulemens perpetuels ,
ses opérations ne peuvent porter aucun
dommage à celui qui en a les parties naturellement
humides , avec d'autant plus
de raison , qu'il le décharge d'autant
de ces mêmes humeurs qui remplissent
toute la capacité des vaisseaux propres à
retenir ; mais il n'en sera pas de même.
de cui qui a trop de sécheresse ; en ce
1. Vol. Cas
DECEMBRE . 1733. 264
·
cas le Tabac lui feroit un effet tout contraire
, en même tems qu'il pourroit
donner atteinte à sa santé , par le détachement
qu'il feroit peu à peu de l'humide
radical dont la fonction est nécessaire
au cerveau.
•
Au reste, la conservation de la Mémoire
demande beaucoup d'usage : l'étude
continuelle contribue beaucoup à la former
, surtout quand les objets dont on
la charge sont en petit nombre , afin ,
qu'elle ne soit point surchargée, et qu'elle
se dissipe moins l'expérience a fait voir
que ceux qui étudioient le jour ne s'en
souvenoient plus le lendemain , tandis
que ceux qui l'ont pratiqué quelques
moments auparavant leur repos , ont confirmé
l'avantage qu'on y trouvoit. Voilà,
Monsieur , je l'avoue , de foibles moyens ,
pour satisfaire à ce que vous demandez ,
ce ne sont que des conjectures capables
de déterminer les Sçavans à écrire -
dessus , et c'est aussi dans ce dessein là
que je vous les adresse.
1733. au sujet de la Memoire.
Ay lû , Monsieur , dans votre Jour
nal du mois de Septembre dernier ,
article où il est parlé de la Mémoire ,
I. Vol.
E iij par
2642 MERCURE DE FRANCE
par lequel on demande ce qu'elle contient
, et les differens moyens qu'on peut
mettre en usage pour la cultiver , la conserver
et prévenir ce qui pourroit l'affoiblir
; mais avant que de faire part au
Public de ces moyens , il est nécessaire
de sçavoir quelle est sa nature, où elle réside
, et quel est le temperament qui lui
est plus propre , delà les conséquences
seront faciles à suivre, et à faire parvenir
l'Auteur de cette demande au but qu'il
se propose.
Nature de la Mémoire
La Nature a donné à l'ame la vertu
de conserver les images qu'elle s'est faites
afin de les représenter aux facultez con◄
noissantes quand il seroit nécessaire ,
cette vertu s'appelle Mémoire.
Mais avant que de parler de l'organe
et des dispositions qui sont nécessaires
à la Mémoire , il faut observer qu'il
en a de plusieurs sortes dans l'homme
car comme c'est la gardienne et la depositaire
des images qui sont dans l'ame
il est certain qu'il y a des images qui sont
spirituelles , comme sont toutes celles de
l'entendement , et que les accidens spirituels
doivent avoir un sujet spirituel ,
ne pouvant être reçûs dans la matiere ,
I. Vat.
d:
DECEMBRE . 1733. 2643-
de sorte que c'est une nécessité qu'ou
tre la Mémoire sensitive que nous avons
commune avec les animaux , il y en ait
une intellectuelle qui garde les images
que l'entendement produit.-
Etant donc constant qu'il y a unè
Mémoire sensitive qui doit être organique
comme toutes les autres facultez
animales , il faut voir où elle réside et
quel doit être son organe .
2
Résidence de la Mémoire.
Je ne veux pas perdre le temps à
examiner si le cerveau est le siege de
cette puissance de l'ame , on s'apperçoit
bien que c'est là où se forme le souvenir
, que les maladies de cette partic
blessent la Mémoire , et que l'on y applique
les remedes qui la soulagent et
qui la fortifient ; et certainement comme
les pensées se forment là , il falloit
qu'elles y fussent conservées et devant
servir d'exemplaires pour de nouvelles
connoissances , elles devoient être proches
de la puissance qui les doit produire.
Or , quoique le cerveau puisse retenir
les images et être par conséquent le
siege de la Mémoire , il a neanmoins quelques
parties qui sont plus propres à les
conserver , et sans doute celle qui est
I. Vol.
E
誓au2644
MERCURE DE FRANCE
au-dessus et qui est comme l'écorce qui
environne les autres , est principalement
destinée pour céla , parce que n'étant
point occupée aux fonctions des autres..
facultez , il semble qu'elle n'a point d'autre
usage que de garder les images qu'elles
produisent , et que les détours et les
circonvolutions dont elle est pleine , sont
les galleries et les réduits où elles sont
renfermées et placées chacune en , son
ordre. Si cela est ainsi on se persuadera
facilement que le petit cerveau a le même
emploi , et que sa consistence étant
même plus ferme, est capable d'en conser→ ›
ver quelques - unes plus long- temps que
l'autre ; car c'est pour cela qu'on se gratte
le derriere de la tête quand on a de la peine
à se ressouvenir de quelque chose , la
Nature nous montrant par instinct que
c'est là le fond du magazin , où ces ima
ges se perdent les dernieres .
La principale fonction de la Mémoireest
de conserver , les images , et neanmoins
elle ne peut les conserver, qu'elle ,
ne les ait reçûës auparavant , de maniere
qu'il est nécessaire que l'organe dont elle
se sert ait les qualitez qui sont propres
pour recevoir et pour conserver ; on sçait
que l'humidité reçoit facilement , parce
qu'elle est mobile et qu'elle cede , et que
J. Ve!. la
DECEMBRE . 1733. 2645
la secheresse au contraire conserve les
choses qui ont fait impression sur elle
dautant qu'elle est constante et qu'elle
résiste mais comme ces qualitez sont
ennemies et ne peuvent être ensemble
en un souverain degré , il faut qu'elles
soient temperées pour satisfaire à ces
deux fonctions de la Mémoire ; car si
le cerveau est trop humide , il a beau
recevoir facilement les images , il ne les
garde pas long-temps , et l'impression
qu'elles y font ressemble à celle qui se
fait sur l'eau , où les figures qu'on lul
donne se corrompent et s'effacent incontinent
d'où vient que les Enfants et
tous ceux qui ont cette partie trop hu
mide , ne se souviennent de rien , qu'au
contraire ceux qui l'ont seche , comme
les vieillards et les mélancoliques , manquent
de Mémoire, dautant que les imagues
n'y entrent qu'avec peine , la dureté
résistant à l'impression qu'elles y devroient
faire.
,
Le tempéramment qui est donc propre
à la Mémoire est celui qui participe également
de ces deux qualitez et peutêtre
que cest une des raisons pour lesquel
les l'Homme est le plus excellent de tous
les animaux,parce qu'outre qu'il a plus de
cervelle qu'aucun autre , il n'y en a poinc
Ja Kolam Ev
2645 MERCURE DE FRANCE
à qui la médiocrité du temperament
soit plus naturelle.
Pour venir aux moyens de la conserver
dans cette modération de temperament
, on me dira peut- être, si j'ai le cerveau
naturellement sec , les images ne
s'imprimeront pas facilement dans ma
Mémoire ; au contraire, si je l'ai trop hu-.
mide , la fluidité des especes lâchera fa-.
cilement ce que mon imagination me
présentera : j'avoue qu'il est difficile de
décider sans faire naître des doutes .
Cependant si chacun étudioiť son temperament
, et qu'il y remediât suivant
les circonstances , il ne se verroit pas privé
des fonctions qui lui sont nécessaires ;
le Tabac peut contribuer à faire trouver
cette température que je viens d'expliquer
, car érant par lui-même attractif,
en même tems qu'il résout les humeurs
acres et mordicantes du cerveau , et qu'il
en procure les écoulemens perpetuels ,
ses opérations ne peuvent porter aucun
dommage à celui qui en a les parties naturellement
humides , avec d'autant plus
de raison , qu'il le décharge d'autant
de ces mêmes humeurs qui remplissent
toute la capacité des vaisseaux propres à
retenir ; mais il n'en sera pas de même.
de cui qui a trop de sécheresse ; en ce
1. Vol. Cas
DECEMBRE . 1733. 264
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cas le Tabac lui feroit un effet tout contraire
, en même tems qu'il pourroit
donner atteinte à sa santé , par le détachement
qu'il feroit peu à peu de l'humide
radical dont la fonction est nécessaire
au cerveau.
•
Au reste, la conservation de la Mémoire
demande beaucoup d'usage : l'étude
continuelle contribue beaucoup à la former
, surtout quand les objets dont on
la charge sont en petit nombre , afin ,
qu'elle ne soit point surchargée, et qu'elle
se dissipe moins l'expérience a fait voir
que ceux qui étudioient le jour ne s'en
souvenoient plus le lendemain , tandis
que ceux qui l'ont pratiqué quelques
moments auparavant leur repos , ont confirmé
l'avantage qu'on y trouvoit. Voilà,
Monsieur , je l'avoue , de foibles moyens ,
pour satisfaire à ce que vous demandez ,
ce ne sont que des conjectures capables
de déterminer les Sçavans à écrire -
dessus , et c'est aussi dans ce dessein là
que je vous les adresse.
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Résumé : LETTRE écrite de Paris ce 23. Novembre 1733. au sujet de la Memoire.
La lettre du 23 novembre 1733 explore la mémoire et ses diverses manifestations. L'auteur commence par insister sur la nécessité de comprendre la mémoire avant de proposer des méthodes pour la cultiver et la préserver. Il identifie deux types de mémoire : la mémoire sensitive, partagée avec les animaux, et la mémoire intellectuelle, exclusive à l'homme, qui conserve les images produites par l'entendement. L'auteur situe la mémoire principalement dans le cerveau, spécifiquement dans sa partie supérieure, moins sollicitée par d'autres fonctions et mieux adaptée pour conserver les images. Il souligne également le rôle du petit cerveau (cérébelle) dans la rétention à long terme des souvenirs. Pour un fonctionnement optimal de la mémoire, le cerveau doit maintenir un équilibre entre humidité et sécheresse. Un cerveau trop humide ou trop sec nuit à la mémoire. Les enfants, avec leur cerveau trop humide, oublient facilement, tandis que les vieillards et les mélancoliques, avec un cerveau trop sec, ont du mal à enregistrer de nouvelles informations. L'auteur recommande l'usage du tabac pour équilibrer le tempérament cérébral, mais avertit des effets néfastes sur les personnes ayant un cerveau naturellement sec. Il conclut en soulignant que l'étude continue et la pratique avant le repos sont bénéfiques pour la mémoire.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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4
p. 133-159
Observations sur un ouvrage nouveau, intitulé : Traité du Mélo-Drame, [titre d'après la table]
Début :
OBSERVATIONS sur un ouvrage nouveau, intitulé, Traité du Melo-Drame [...]
Mots clefs :
Musique, Mélodrame, Nature, Auteur, Idées, Goût, Ouvrage, Plaisir, Esprit, Temps, Chant, Mélodie, Formes, Imagination, Théâtre, Période, Sensations, Homme, Moyens, Idée, Charme, Drame, Réflexions, Français, Public, Principe, Concert, Beaux-arts, Jean-Jacques Rousseau, Musique italienne
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Observations sur un ouvrage nouveau, intitulé : Traité du Mélo-Drame, [titre d'après la table]
* OBSERVATIONSfur un ouvrage nouveau,
intitulé , Traité du Melo-Drame
ou Réflexions ſur la muſique dramati.
que. A Paris , chez Vallat la Chapelle,
libraire,fur le perron de la Ste Chapelle,
1771 ; in-80. Prix , s liv . relié.
Ona coutume de qualifier de nations rivales
celles que des intérêts oppoſés mettent ſouvent
aux priſes & précipitent dans des guerres longues
&obſtinées ; mais en y regardant de plus près ,
on s'appercevra aisément que ſi les Princes combattent
pourdéfendre ou augmenter leurs états ,
les nations ne connoiſſent guères de véritable rivalité
que dans les choſes qui intéreſſent leur vanité
; ce qui comprend toute eſpèce de gloire ,
cellequi vientdes talens comme celle qui naît des
fuccès à laguerre. En effet, la vanité comme la
lumière peur ſe diftribuer à l'infini ſans s'affoiblir
par le partage; elle eſt toujours active , toujours
éclairée ſur ſes intérêts , & c'eſt ce qui fait que la
jaloufie nationale peut encore exiſter lors même
*Ce morceau qui eſt rrès- intéreſlanr eft l'ouvraged'un
homme auſſi diſtingué par fon rang &
ſa naiſſance que par les talens&fes fumières , &
nous lui avons beaucoup d'obligation d'avoir
bienvoulu ea enrichir le Mercure.
134 MERCURE DE FRANCE.
que l'eſprit du Patriotiſme eſt détruit. Une
guerre perpétuelle s'eſt donc allumée dans l'empire
de l'opinion ; & comme les plus importantes
poſſeſſions de l'ennemi ſont toujours expoſées à la
premiere agreffion , de même dans les rivalités
littéraires les découvertes ſont toujours l'objet
des plus grands débats. Eh! quel François animé
decettenoble ambition,apu ſe contenter de lagloireque
nous avons acquiſe depuis deux fiècles ,& n'a
pas jetté des regards d'envie ſur les Galilées , les
Bacons , les Newtons ? Nous contemplons notre
puiſſance politique , & en nous rappelant la foibleſſedes
premiers Capétiens , nous remarquons
que c'eſt àde riches ſucceſſions que leurs deſcendans
ont dû l'augmentation de leurs domaines :
Craignons d'appliquer ces réflexions à notre empire
littéraire , ou plutôt , en avouant que nous
avons hérité de beaucoup de tréfors dont la découverte
eſt due à l'Etranger , cherchons à nous
confoler par une confidération qui paroît avoir
échappé à la philoſophie de notre âge; c'eſt que
lesnations qui ont le plus inventé ſont peut- être
les moins capables , nonſeulementde perfectionner
, mais de contenir les arts& les talens dans les
meſures qu'un goût ſage& épuré eft en droit de
leur preſcrite. On s'en convaincra facilement ſi
l'on obſerveque chez les peuples qui ont le plus de
découvertes à vanter, il eſt arrivé de deux choſes
l'une ; ou le goût général de la nation a réveillé
l'émulation& provoqué les découvertes , ou les
inventeurs eux-mêmes ont fait naître le goût des
arts qu'ils avoient créés : or dans le premier cas la
paffion dégénère ſouvent en manie ; & dans le
Lecond la doctrine ſe change en dogmatiſme , &
SEPTEMBRE. 1771. 135
l'on voit s'élever une ſecte au lieu d'une école.
Ainſi chez les Grecs l'éloquence dégénéra bientôt
en unevaine déclamation; ainſi chez les Anglois
Melpomène n'eſt encore queShakeſpéar traveſti,&
ce grand homme ſemble n'avoir laiſſé après lui
quedes barrieres au lieu des pierres d'attente qu'il
avoit poſées. Maintenant qu'un peuple ingénieux,
ſenſible & même appliqué s'empare de ces richefſes
étrangères ; qu'il épure dans le creuſet du goût
ces minéraux brutes , mais précieux , nés dans les
flancs de quelque montagne embratée; quellaalime
ou le ciſeau leur donnent la forme& l'éclar ,
&qu'un Public avide, mais difficile & précautionné
, vient enſuite à juger; alors & alors ſeulement,
les choſes ſeront apréciées à leur juſte valeur
, pouflées à leur dernière perfection & furtout
conſervées dansleur intégrité. Tel eſt le for
de la France ; à cette différence ſeulement que c'eſt
fans renoncer à l'honneur de pluſieurs découvertes
qu'elleprétend à la palme du goût , & qu'à la fois
juge & ouvrière , elle peut être pour les autres
peuples ce qu'eſt l'Académie Françoiſe pour elle
même.
Parmi nombre de preuves qui pourroient juſtifier
cette opinion , je me bornerai à un des objets
qui lui tiennentde plus près &dont l'examen nous
aconduits à ces réflexions,je veux parler de la mufique
, celui de tous les arts ſur lequel nous ayons
le moins de droits à réclamer à titre d'inventeurs.
Que diroit le reſte de l'Europe ſi , au bout de vinget
ans à peine écoulés depuis que la muſique italienne
, ou pour mieux m'exprimer , la véritable mufiquea
été implantée en France , nous étions tout
près d'en atteindre la perfection ; fi nous étions
même parvenus à en connoître & les moyens &
Ies effers ; àlui aſſigner ſon domaine & àlui pref
136 MERCURE DE FRANCE.
,
en
crire ſes différens emplois , foit que livrée à ellemême,
elle voulût briller de fon propre éclat , ſoit
qu'unic à la poéfie , elle en développât, elle en exagérât
pour ainſi dire les produits ; ſoit enfin qu'attachée
au drame elle en ſuivit la marche
multipliât l'action&en fortifiât l'intérét ?Ce tableau
féduiſant n'eſt pourtant point un rêve , ſi l'on en
croit l'auteur d'un livre intitulé , Traitédu Melo-
Drame , ouvrage que nous annonçons au Public
avec une confiance à laquelle les productions
récentes ne nous ontguères accoutumés. Ce fera
ſansdoute avec plaifir qu'on y verra nos compofiteurs
comparés , préférés même aux premiers maîtres
d'Italie , & nos eſſais de muſique dramatique
propoſés pour modèle à toutes les Nations.
Allertions hardies ſans doute , mais flatteuſes &
encourageantes , & fur-tout intéreſſantes par les
raiſons auſſi ſavantes qu'ingénieuſes ſur leſquelles
elle eſt établie . Pénétré comme notre auteur
d'eſtime &de reconnoiſſance pour les maîtres qui
ont enrichi depuis quelque tems notre ſcène italienne
, devenu le vrai théâtre lyrique , fi nous
différons d'opinions avec lui ſur quelques objets ,
c'eſt parce que nous croyons qu'un ouvrage commele
fien étoit encore néceflaire pour développer
nombre didées abſtraites & fugitives qui embarraſſoient
les routes de l'art ; pour prévenir furtout
l'inconvénient de l'imitation & de la dégénération
du genre en manière , en un mot pour mettre
les préceptes à la place des exemples. Nous
penfons encore que pour conduire la muſique àſa
dernière perfection , il faut joindre la ſcience qui
éclaire au goût qui aprécie ; c'eſt- à- dire , qu'il
faut ſavoircompoſer , &cependant avoir plus entendu
que compofé; qu'il eſt encore important
den'êtredans aucun parti , ni dans celui des Ita
SEPTEMBRE. 1771. 137
liensdont les principes ſont peut-être trop exclufifs
, ni dans celui des François qui répugnent
quelquefois à l'aveu de la ſupériorité dans autrui;
qu'on doit encore connoître le génie des différens
peuples & la manière dont ils ſont affectés
par les ſons ; qu'à toutes ces connoiſlances préliminaires
il faut joindre l'eſprit philoſophique
qui ſert de guide dans la diſcuſſion , & fur-tout ce
talent ſans lequel on n'enſeigne , on ne perfuade
rien , celui d'écrire avec chaleur , intérêt & clarté.
Enfin après avoir tout exigé , nous reconnoiffons
avec non moins de ſurpriſe que de plaiſir que toutes
ces conditions ſe trouvent remplies par l'auteur
dont l'ouvrage va nous occuper , non dans la
formed'un extrait ordinaire , parce que toutes les
vérités qui s'y trouvent renfermées perdroient à
être déplacées , mais en nous attachant aux idées
lesplus importantes , c'est-à-dire celles qui méritent
leplusd'êtrediſcutées&même refutées.En effet
ceux qui voudront voit en quoi l'auteur a eu raifon
ne peuvent mieux le trouver que dans ſon
livre , tandis que nous concourrons avec lui aux
progrès de l'art , ſi nous parvenons à rectifier celles
de ſes idées qui nous en paroiſſent ſuſcepti
bles.
Il ne s'agira pas ici de reveiller les diſputes po
lémiques qui ont agité la capitale depuis la fameulemiſſionde
1752, pendant laquelle on vitde
pauvres ultramontains ſimples & ſans lettres, prêcher
, convertir & faire des miracles ; mais il ſera
néceſſaire de ſe rappeler avec notre auteur quelle
fut la marchede nos connoiſſances en muſique ;
car nos idées ne ſe ſont pas toujours étendues aufſi
rapidementque notre goût , & la véritê mêmen'a
pu établir ſon empire ſans contracter quelques
dettes avec la mode & le préjugé ; nous direns
138 MERCURE DE FRANCE.
donc enpeu de mots qu'une lettre ſur l'opérad'Oma
phale avoit déjà donné le ſignal d'une révolution
prochaine à- peu-près comme les météores & les
comètes annoncent la chûte des Empires , lorſque
la muſique italienne fit ſa première invaſion dans
lacapitale. Il eſt paflé en uſage, de nos jours , que
lesmanifeſtes&les déclarations de guerre ſuivent
les armées au lieu de les précéder ; la même choſe
arriva dans cette occafion . On reconnut dans un
écrit plein de ſel,intitulé ,lepetit Prophéte , &c.
l'auteur de la lettre ſur Omphale , ou plutôt on
reconnut un homme d'eſprit qui en ſavoit plus
qu'il n'en avoitdit , & qui ne vouloit parler que
parparabole.
favoix
Mais déjà les exemples ſuffiſoient aux préceptes&
il étoit tems que ceux - là entendiſſent qui
avoient des oreilles pour entendre. C'étoit cependant
le plus petit nombre , & M. Roufleau jugea
que la vérné avoit encore affez d'ennemis pour
qu'il lui convînt de la défendre : mais en lui prêlui
donna ſa livrée: préſentée ſous
la forme du paradoxe , elle eut plus de célébrité
que de crédit; elle convainquit & révolta , & l'affaire
fut appointée. M. Roufleau ne le contentoit
pas de profcrire notre ancienne muſique , il ne
vouloit pas nous laifler l'eſpérance d'en avoir une
meilleure; notre langue même àl'entendre fe refuſoit
abſolument aux puiſſances de la mélodie.
Quels cris ne s'élevèrent pas alors! on ne prévoicit
pas fans doute les heureuſes reftitutions dont cette
injustice feroit ſuivie , autrement ont eût defire
qu'il continuât de nous injurier &de nous enrichir,
& on l'eût comparé à ce magiſtrat ſi ſouvent
applaudi au théâtre qui répare de ſes propres fonds
l'erreur qu'il a commiſe. Quelquetems après un
homme de génie , dont tous les ouvrages concou
SEPTEMBRE . 1771. 139
rent à prouver cette vérité , que la même préciſion
qui dirige l'eſprit dans les calculs les plus fublimes
eſt encore l'inſtrument caché du goût le plus
fin& le plus délicat , ne dédaigna pas de s'occuper
de la muſique , &ſes regards y répandirent la
lumière. M. d'Alembert , en condaminant en général
la muſique françoiſe , lui laifla deux motifs
de confolation en lui enſeignant les moyens de
s'améliorer & en dévoilant en même tems les erreurs
de la rivale. Inſenſiblement les eſprits ſe
rapprochoient ; le goût ſe perfectionnoit. Des
compoſiteurs , remplis de talens & d'émulation
avoient profité de certains lieux de franchiſe pour
introduire cette contrebande précieuſe à laquelle
le régime prohibitifde l'opéra étoit fi fort oppoſé.
Mais la verve qui nous précipite dans la carrière
ne nous poufle pas toujours vers le but ; ſouvent
même nous ignorons l'endroit où il ſe trouve ,
tandisque la critique aſſiſe à l'écart a ſes yeux fixés
fur lui ,&rit detous les efforts qui en éloignent.
Un amateur s'aviſa donc unjour d'obſerver que fi
les Coimpofiteurs François imitoient le faire des
Compoſiteurs Italiens , les poëtes lyriques reſteroient
encore attachés aux anciennes formes ; de.
forte qu'il s'introduiroit une contradiction marquée
entre l'intention du poëte & celle du muficien.
C'eſt que les premiers étudioient Jyomelli
&Galuppi , & que les autres n'étudioient pas Métaſtaſe.
Il s'apperçut encore que le Public tomboit
dans une plus grande erreur lorſqu'il attribuoit
aux poëmes modernes tout le dégoût qu'il
éprouvoit à l'opéra , & lorſqu'il demandoit qu'on
composât des chants nouveaux ſur des paroles
anciennes ; choſe abſolument impoffible ! ces obſervations
lui inſpirerent l'idée de ſcruter davanta
geles effets de la muſique &de chercher quel étoit
140 MERCURE DE FRANCE.
le caractère diſtinctifde la bonne muſique. Il erut
l'avoir trouvé dans la forme périodique qui fait
le charme de tout langage en proſe, en vers ou en
muſique , & il fit un rapprochement aflez heureux
de la période oratoire&de la période muſicale. Il
reconnutque ſi la muſique étoit eſſentiellement un
chant , ce chant devoit être une vraie période ,
ayant ſes membres aflortis , ſes repos balancés ,
ſamarche conféquente &ſon rhytme reflenti. Il
obſerva que l'expreſſion muſicale étant beaucoup
plus ſenſible&beaucoup moins rapide que celle
dudiſcours, les périodes en muſique ne pouvoient
pas ſe ſuivre& s'enchaîner les unes aux autres , ce
qui obligeoit les muſiciens à ſe concentrer pour
ainſi dire dans une idée qui feroit à elle ſeule un
petit dilcours ou un petit poëme dont le chant &
les accompagnemens ſeroient à la fois le ſujer& le
commentaire , &dont la muſique feroit en mêmetems
l'expoſition & le développement. En effet
L'expreffion muſicale étant agréable par elle-même
&par fon concours avec les paroles , l'oreilles'y
arrête avceplaifir , &l'etprit qui est d'intelligence
avecelle ne ſe plaint pas de voir la marche retardée.
C'eſt ainſi qu'une penſée exprimée avec ſimplícité,
développée avec génie ,ornée avec goût
& répétée avecgrace forme un ouvrage qui a reçu
le nom d'air , aria. Il ſurvoit dela qu'un poëte qui
compoſoit des vers deſtinés à être mis en muſique
devoit aflujettir ſa marche aux formes indiquées
ci -deſſus , qu'il ne lui ſuffifoit plus d'écrire
en vers libres des ſcènes de tragédie , mais qu'il
devoit s'occuper encore de réſerver une fituation,
unmouvement , une penſée propres à être renfermés
dans une période muſicale , & cette période
muſicale exigeoit qu'on lui donnât pour baſe une
période poëtique , ou plutôt une période dont l'en.
SEPTEMBRE. 1771 : 141
lemble&lesdétails fuſſent ſoumis aux vrais princi
pesde la rhytmopée ; il falloir donc, s'il étoit poſſio
ble , écrire comme l'immortel Métaſtaſe , ou du
moins tâcher de l'imiter. Mais d'un autre côté,
les auteurs qui compoſoient des drames pour la
comédie italienne ſe contentoient en écrivant leurs
ſcènes de quitter le langage de la proſe dans les
endroits qu'ils croyoient les plus favorables à la
muſique , & ſe livroient enſuite à leur facilité,
ſans craindre d'embaraſler le muſicien , ſoiten lui
offrant trop d'idées à la fois , ſoit en les lui préſentant
au hafard , tantôt d'un façon trop complexe
, tantôt avec trop de développement ; d'où
il arrivoit que la nouvelle muſique portoit un caractère
métif qui la décréditoit ſouvent aux yeux
des amateurs. Toutes ces réflexions jettées ſur le
papier formèrent une brochure de cent pages au
plus , mais qui fut accueillie par les artiſtes &les
gens de lettres , & qui obtint entr'autres le fufrage
de M. l'AbbéMétaſtaſio,de MM. Gyomelli Gre.
tri & Philidor . Elle eut un autre ſuccès non meins
flatteur , qui tourna au profit du Public; c'eſt que
les principes qu'elle renfermoit ayant été adoptés
parunhomme très- diftingué dans la littérature ,
il voulut bien les juſtifier par des exemples dont
aucun précepte ne peut approcher & auxquels le
Public applaudit tous les jours avec tranſport &
reconnoiſſance.
C'étoit le fort de ce petit ouvrage de produire
beaucoup mieux que lui- même , ſoit qu'il fût approuvé
, foit qu'il fût refuré ; car c'eſt particulièrementàlui
que nous devons le traité du Mélodrame
, comme l'auteur a bien voulu nous le
diredans ſa préface. Il ya long-tems que ces idées
toutes raiſonnables ſur la muſique ſe trouvoient
en contradiction avec les ſenſations du Public ,
142 MERCURE DE FRANCE.
peut-être même avec les ſiennes , lorſque cet ou
vrage-ci lui donna occafion de les publier. Il crut,
dit-il , que tout principe de goût éroit détruit , &
qu'on étoit retourné à ces tems de barbarie où les
arts neconnoifloient d'autres loisque le caprice des
artiſtes . * Sans doute ſon mécontentement aug-
* Il ne ſera peut-être pas hors de propos de rapprocher
ici le jugement que M. l'Abbé Métaſtaſio
àporté de cet ouvragedans une lettre qu'il a écriteà
l'auteur , & qui a été inférée dans la Gazette
Littéraire , tome vi°. « Je n'ai pu lire votre ou-
>>> vrage , dit cet illuſtre lyrique , ſans le plus grand
>>>étonnement. On peut , par ce ſeul eſlai ,jugerde
>> la fineſſe de votre eſprit , de la ſolidité de votre
>>>goût & de la profondeur de vos connoiſſances
>>dans les arts: il n'eſt point d'Italien qui ait porté
>> ſes vues & ſes réflexions auſſi près des premières
>>ſ>ources du plaifir vif&délicat que produit , &
>> que pourroit produire encore plus efficacement
35notre drame muſical L'analyſe ingénieuſe que
> vous faites du rhytme &du chant périodique de
nos airs ; la manière adroite & neuve dont vous
faites ſentir l'obligation de n'enſevelir jamais
le motif principal dans les ornemens accefſoires
; l'heureuſe comparaiſon que vous éta-
→bliflez à ce ſujet entre l'art de la muſique & celui
du deſſin , où le nud doit toujours ſe faire ſentir
au travers des draperies ; vos remarques ſur les
progreffions au moyen deſquelles ondoit en paffant
du ſimple récitatif au récitatif compofé,
>> imiter les altérations qui naiſſent du jeu des paf-
>> ſſions violentes , & pluſieurs autres endroits de
>votre diflertation que je ne cite pas pour ne pas
>>la tranſcrire en entier, font encore moins pré
SEPTEMBRE. 1771. 143
menta & ſon zèle redoubla en voyant paroître le
dictionnaire de muſique de M. Roufleau, car on ne
peut ſe diffimuler que par une fatalité fingulière, il
le trouve que cet illuſtre auteur eſt tombé dans la
même barbarie , & que les principes ſur l'unité de
la mélodie ſont ſi conformes àceux de l'eſſai qu'il
les a appuyés ſur les mêmes exemples, témoins les
articles duo , récitatif, &c. Ce n'eſt pas tout , le
Journal Etranger & la Gazette Littéraire avoient
répandu ſucceſſivement les germes les plus féconds
de tout ce qu'une pratique induſtrieuſe peut
apprendre d'une imagination brillante & philoſophique
; déjà même ces principes étoient auroriſés
par le ſuccès de pluſieurs ouvrages récens : il
faut donc en convenir , a tout cela n'étoit qu'erreur
, jamais il ne fut plus néceſſaire de reveiller
la critique &de venger le bon goûτ .
Une choſedevoit cependant embarraſſer notre
auteur ; verſé comme il l'eſt dans la muſique, connoiflant
tout le mérite de la muſique italienne &
toute la défectuoſité , ou plutôt toute la nullité
>> cieux par la vérité qui leur eſt propre que par
>> les avantages immenfes que pourront y puiſer
>> les artistes , &c. >> L'auteur du Traité du Mélodrame
a omis à deſſein ce témoignage flatteur
pour ne s'occuper que de l'article où M. l'Abbé
Métaſtaſio ſe plaint avec les graces qui lui font
naturelles , de la préférence donnée à la muſique
fur la poësie , mais il n'a pas pris garde que cet article
eſt rélatifà un paſſage où l'auteur de l'eflai
attribuoit les progrès de la muſique chez les Grecs
àun effort qu'elle fit pour ſe ſéparer des paroles
auxquelles elle étoit plutôt enchaînée qu'attachée.
144 MERCURE DE FRANCE.
de ce que nous appelons la muſique françoiſe ; indigné
fur-toutde la barbarie dans laquelle notre
opéra eſt encore plongé , comment pouvoit - il
n'avoir pas beaucoup d'idées communes avec les
auteurs qu'il critiquoit ? N'étoit- il pas même aflez
probable que le plus grand tort qu'ils avoient á
ſes yeux étoit de l'avoir prévenu ? Il eſt vrai que
c'eſt celui qu'on pardonne le moins. Pour réſoudre
toutes ces difficultés, il faut paffer tout de
ſuite à ſon idée favorite; c'eſt l'enfant chéri de
fon imagination , &qu'il préfère à une nombreuſe
familledont nous croions cependant qu'il pourroit
tirer plus de fatisfaction .
aJe
Faiſons - le parler lui - même , afin de donner
plusde force&de conciſion à ſes opinions. Il s'adrefle
aux François italianiſans&leur dit :
vous félicite d'avoir abandonné vos vieilles plalmodies
pour vous faire initier dans la bonne mufique
dont les Pergolèze , les Galluppi vous ont
facilité l'accès , mais je ne puis m'empêcher de
vous plaindre d'avoir pouflé l'enthousiasme juſqu'à
prendre vos maîtres pour des modèles. Qui
fans doute , la muſique italienne eſt belle & touchante;
elle connoît ſeule toute la puiſſance de
Pharmonie & de la mélodie; ſa marche , ſes
moyens , ſes formes habituelles font très-propres
àlui donner tout le charme dont elle eſt ſuſceptible
: fimple & préciſe dans le récit ordinaire
hardie & pittoreſque dans le récit obligé ; mélodieuſe
, périodique , cadencée , une enfin dans
Tair, ellenous offre des procédés méthodiques &
fondés ſur ſa propre nature. Mais tout cela ,
qu'est-ce en derniere analyſe ? De la muſique , un
concert. Que ſi vous tranſportez ſur un théâtre
toutes ces formules nouvelles , fi vous voulez les
employer
SEPTEMBRE. 1771. 145
employer pour faire mieux qu'un drame ordinaire
, pour exagérer dans votre aine toutes les
impreſſions que la ſcène , que la déclamation fimpleont
coutume de lui faire éprouver , vous
verrez que votre art ſera contradictoire à votre
objet & vos moyens à votre fin. J'adopterai avec
plaifir tous vos principes ſur l'unité de la mélodie
&ſur la période muſicale ; mais je m'appercevrai
bientôt que tandis que les accens de lexpreffion
théâtrale ſont ſans liaiſon , ſans méthode , fans
ordre encyclique , vous ne cherchez à charmer
mes oreilles que par des chants ſuivis , qui ont
leur rhytmopée preſcrite , leurs membres balancés
, leurs retours marqués : J'admire votre inftrument
, mais plus je l'admire , &moins je trouve
qu'il cadre avec ſon objet. Auſſi vous eſt-il impoſſible
de diſſimuler le principe de vos erreurs.
La muſique , une fois tranſportée ſur le théâtre
vous voulez qu'elle y règne ; vous ne craignez pas
de lui ſoumettre la poësie; vous oſez même dire
à celle- ci , aflujettiflez - vous à certaines formes ;
reflerrez vos penſées , réduiſez vos tropes , vos
figures afſortiſſez vos metres ; enfin
ceſſez jamais de prévoir la muſique.... Erreur
monstrueuſe ! fubordonner le fond à la forme &
facrifier l'orateur à l'interpréte ! Ne ſoyez donc
plus étonnés ſi de tels principes produiſent des
fruits dignes d'eux. Vous en jugerez aisément ſi
vous aſſiſtez à un de ces opéras que vous admirez
le plus. Inutilement le cigne de l'Italie réuniſſant
Pélégance de Racine à la nobleſſe de Corneille ſe
ſera montré l'Emule de Voltaire ; inutilement un
Jomelli , un Gallupi auront développé toute la
magie de leur art ; des actrices froides & ridicules,
descaftrats inanimés , de longs récitatifs débités
G
ne
146 MERCURE DE FRANCE.
àl'inſçu d'un parterre bruyant , des points d'or
gues, des diminutions , des roulades auront bientôt
fait diſparoître Caton & Regulus , & vous
n'aurez vu qu'un concert groteſque où quelques
momens de raviſſement font achetés par cinq heu
res d'ennui &de mécontentement... & n'allez pas
dire que c'eſt la faute du genre en lui-même , ou
de la forme que le Melo -drame a reçue en Italie;
car , prenez un air en duo , ou tout autre morceau
iſolé , vous verrez que la paſſion pour la
mélodie vous fait facrifier à chaque inſtant la vé
rité de l'expreffion au charme de la muſique. Souvent
les deux premiers vers de votre air vous auront
fourni le ſujet de votre chant ; eh bien! quoiqu'il
y ait variété d'expreſſion dans ceux qui fuivent
, la mélodie conſerve fon motif& reſte conféquente
à elle-même. Bien plus, fi vous compoſez
un duo dialogué , vous ne craindrez pas d'appliquerlamêmemélodie
à la demande&àla réponſe
comme
Nei giorni tuoi felici
Ricorda ti di me.
Perchè cosi mi dici
Anima mea , perchè ?
Ainfi le vice dubeau chant, ou dela musique
telleque vous la conſervez , eft un vice inhérent ,
&que vous ne parviendrez jamais à détruire tant
que vous vous occuperez de la muſique en ellemême
,&que vous ne la conſidérerez pas comme
le ſimple interpréte de la ſcène . Mais direz vous,
comment cette muſique fi belle & fi touchante
mériteroit- elle d'être proſcrite , & comment ac
SEPTEMBRE. 1771. 147
corder lejugement que vous en portez avec les
effets qu'elle a produits tant de fois fur vous? C'eft
icı levéritable myſtère de ma critique , & je vais
vous le dévoiler. Ily a deux fortes de muſique ,
unemufique fimple& une muſique compoſée, une
mufique qui chante & une muſique qui peint , ou
fi l'on veut ure muſique de concert & une mufique
de théâtre. Pour la muſique de concert , fuivez
les principes de M. l'Abbé Arnaud , de l'autour
de l'Eflai ,de M. Rouſſeau , &c.; choiſulez
debeaux motifs , ſuivez bien vos chants , phrafés
- les exactement & rendés - les périodiques ,
rien ne ſera meilleur. Mais pour la muſique de
théâtre , n'ayons égard qu'aux paroles & conten
tons-nous d'en renforcer l'expreſſion par toutes
les puiſſances de notre art. Ici j'oublie tous les
principes analogiques , auxquels j'avoue que la
muſique eft redevable de ſes plus grands effets . Je
ne m'embarafle plus des formes du recit ni de cellesque
vous donnez à l'air ; je néglige enfin toute
idée de rhytme& de proportion : je ne veux qu'exprimer
chaque penſée , que rendre avec exactitudetout
ce que je voudrai peindre. Je quitterai
mes motifs , je les multiplierai , je les tronquerai ,
je mêterai l'air & le recit , je changerai les rhytmes
, je mutilerai les phraſes , mais je ſaurai bien
vous en dédommager ; car il ne paflera ici tonnerre
, ni torrent , ni ramage, ni murmure que
je ne fois en état de vous le décrire , ut pictura
poëfis , ut pictura muſica. "
Le moment est enfin arrivé d'interrompre notre
auteur, & comme c'eſt à notre tour de parler
nous obſerverons qu'il vient de décéler la cauſe
de tout ce mal-entendu. Il a cru avec bien d'autres
que l'imitation étoit l'objet des beaux arts ,
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
&que c'eſt d'elle ſeule qu'ils tiennent l'empire
qu'ils exercent ſur nos fens, principe que je crois
abſolument faux. Ceci tient à des idées un peu
abſtraites & qui demanderoient un ouvrage ad
hoc; mais qu'importe que ces idées ſoient déve
loppées , pourvû qu'elles ſoient ſaiſies ! D'ailleurs
nous vivons dans un tems ou quiconque a quelque
choſe de bon à dire, doit ſe preſler , de crainte
d'être prévenu.
La nature étant le ſyſtême complet de tous les
êtres , &les hommes qui n'ont d'idée que par l'entremiſe
des ſens ne pouvant rien imaginer , mais
ſeulement abſtraire & cumuler , diſtribuer & fe
xeſſouvenir , il eſt impoſſible d'exciter en eux des
ſenſations qui ne ſoient pas priſes dans la nature.
Il eſt une autre acception du mot nature qui renferme
l'abſtraction de tout concours de l'art dans
les êtres que nous voulons conſidérer , mais cette
acception eſt toujours très-vague & ne peut avoir
Lieu ici ; car un arbre enté n'eſt pas l'ouvrage de
la nature , & cependant le tableau qui le repréfente
eft appelé une imitation de la nature. Qui
eſt-ce donc qui ſera hors de la nature ? c'eſt tout
ce qui eft contradictoire ; comme , par exemple ,
qu'un tyrandéclare ſon amour dans le même ſtyle
qu'un berger; qu'un homme paſſionné differte
&qu'un homme froid s'exprime avec enthouſiaſme,
tout cela est contre nature , non pas en foimême;
car un diſcours paſſionné ni un raiſonnement
ſuivi ne font pas contre nature , mais en
conféquence de quelques données précédentes. Il
fuitdelà que comme toutes nos ſenſations font
dans la nature , tout ce qui ne ſera pas contradictoire
à des idées antérieures & auxquelles norre
eſprit auradéjà confenti ſera exactement dans la
SEPTEMBRE. 1771. 149
nature , de forte qu'il ſera impoſſible d'écrire ou
de parler raiſonnablement ſans imiter la nature ,
ou plutôt ſans être la nature même. Mais les
hommes ont bientôt reconnu que l'habitude ou le
ſpectacle de ces actions naturelles & raiſonnables
ne ſuffiſoit pas à leur bonheur ; il leur falloit de
nouveaux plaiſirs ,& ils en ont trouvédeux ſources
fécondes , 1º. La nature leur offroit quelques ſenſations
plus agréables que les autres ; ils ont cherché
à les multiplier ou à ſe les rappeler. 2°. Les
organes de leur entendement plus fins , plus déliés
que ceux des animaux , fur- tout dans l'état ſocial
, exigeoient de tems en tems certaines émotions
propres ày renouveller le mouvement & à
faciliter la circulation néceſſaire à ce confluent
mystérieux où aboutiſſent toutes les ſenſations :
c'eſt là l'origine de la curioſité &de l'amour des.
ſpectacles . La douleur d'une mère éplorée qui
croit avoir perdu ſon fils , ſa joie au retour inopiné :
decet enfant , les révolutions ſubites d'un amour
forcené , les élans de l'ambition ou les faillies de
la colère , tout cela parut aux hommes un moyen
de ſentir , de renouveller pour ainſi dire leur exiftence.
Delà deux ordres de plaiſir , les ſenſations
agréables , les ſenſations fortes. Celles - ci ſont
fuffisamment connues , mais les premières ſe dérobent
abſolument à la théorie , parce qu'on ne
connoît le rapport des objets avec nous que par
l'impreſſion qui en réſulte. Ileſt impoſſible de di--
re pourquoi le criſtal des eaux , oppoſé à la ten- ,
dre verdure des gaſons & aux maſles plus
rembrunies des ombrages produit une ſenſation
agréable : c'eſt une affaire de mécanil-
& ce mécanisme , ce n'est pas nous qui
l'avons inventé. Or, ſi je ne puis connoître que
me
Giij
150 MERCURE DE FRANCE.
commeun fait le plaifir que je goûte en voyant
unbeau payſage, comment pourrai -je me rendre
compte de celui que j'éprouve lorſque j'entends
les fons ſucceſſifs de la mélodie, ou les fons fimultanés
de l'harmonie ? J'en dirai autant du rhytme,
foiten mufique , foit en poësie : j'en dirai autant
del'éclatd'un marbre uni , de la ſymmétrie d'une
colonade , de la variété des couleurs dans une
marquetterie , &c: &c.
Cependant les hommes avoient à peine nombré
cesdifférens effets dont ils ne pouvoient affigner
les cauſes , qu'ils commencerent à les rapprocher
&àles comparer. L'aſpect d'un beau viſage&
celui d'une belle vallée font , quoiqu'à un degré
différent , deux ſources de volupté pour les yeux
qui les confidèrent. Mais cette bouche charmante
dont j'admirois la fraîcheur va redoubler d'attraits
fi elle vient à ſourire ; car qu'est-ce que la
beauté fi elle ne promet pas les plaiſirs ? Rempli
de ces douces émotions , je cours contempler la
vallée prochaine; le printems vient de renaître ,
elle eſt émaillée de fleurs & couverte de verdure ;
mais tandis que je la conſidére , le ſoleil qui perce
un nuage lui prête un éclat inattendu : ce furcroit
de charmes modifiant mon ame d'une façon àpeu-
près ſemblable à celle que je viens d'éprouver
quelques momens plutôt ; ma nouvelle ſenſation
reveille ma première idée , &je ſalue cette riante
vallée où je retournerai avec empreflement tant
que le fourire de la beauté me fera defirer celui de
la nature. Ici la nature imite la nature ; un plaîfir
, un ſentiment en reveille un autre & les impreſſions
légères acquièrent de l'importance en ſe
joignant à celles qui ſont ſenſibles & profondes .
C'eſtainſi que les bois, les fleuves , les forêts dont
SEPTEMBRE. 1771. 191I
Taſpect eſt agréable pour tout le monde , ont un
charme particulier pour les amans & pour tous
les hommes paſſionnés.
Ce qu'eſt la nature aux paſſions de notre ame,
les beaux arts le font à la nature & aux pallions à
lafois , c'est- à-dire qu'ils offrent un plaifir poſitif
&un plaisir de relation. N'en doutons pas ; de
même qu'un beau payſage attire & charme nos regards,
de même des accens mélodieux , une ſuite
de mots cadencés portent dans nos ſens un plaiſir
qui leur eft inhérent & qui eſt antérieur à toute
unitation . Telle est la véritable originede la poéfie
&de la musique , & c'eſt de leur propre fond
quecesarts ont tiré les formules , les lois mêmes
qui les retenantdans de juſtes proportions commencerent
déjà a joindre le ſentiment réfléchi de
tadifficulté vaincue au plaifir immédiat de la ſenfarion.
Mais plus l'eſprit des homines ſe perfectionnoit,
plus il devenoie avide de ſenſation : ce
ne fut doncpas affez pour les beaux arts de plaire
par eux-mêmes , il fallut qu'ils s'animaſſent pour
ainſi dire , & qu'ils s'uniflent au ſyſtême entier de
nos perceptions : on exigea qu'ils réveillaſſent en
nous le plusgrandnombre d'idées qu'il feroit pof
fable, fans toute fois que l'occupation de notre
entendement dégénérât en fatigue. Ici commence
leur troiſième progrès : d'abord ils ont produit un
plaifir fumple & immédiat , enfuite ils ſe ſont affervis
à des formes priſes auſſi dans leur propre
eflence, &le plaisir de juger a été ajouté au plaifir
de fentir ; enfin ils ſe ſont efforcés de reveiller en
nous un grand nombre d'idées , & alors l'effer
qu'ils ont produit a été composé de l'impreſſion
immédiate , du jugement réfléchi & du charme
attaché à la variéré , ou plutôtà l'exercice doux &c
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
facile de notre entendement. Ce n'eſt pas tout encore;
il faut examiner attentivement ce dernier
principe; car nous trouverons qu'il peut nous
modifier de quatre façons différentes : par la ſeule
variété , par l'intérêt , par la ſurpriſe&par l'imagination.
Par la variété , parce que la ſucceſſion
feuledes idées produit un effet agréable ; par l'intérêt
, prce que l'homme étant un être ſenſible
par excellence , toute ſon exiſtence eſt liée à ſes
paffions, & que de toutes les idées celles qui le
Hattent le plus font celles qui le rappelent plus
fortement à lui-même ; par la ſurpriſe , parce que
moins les ſenſations ſont attendues , plus leur impreffion
eſt vive & profonde ; par l'imagination ,
parceque tous les objets s'embelliffent par elle ,
foit que l'abſtraction nous permette de les dégager
de tout alliage impur , loit que le plaifir de
les produire ajoute à leur prix , en intéreſlant notre
amour- propre qui ſe mêle de tout. Ainfi ne
foyez plus ſurpris de voir notre oreille ſuperbe
sepouffer l'artiſte qui nous définit ce que nous
voulons concevoir,& qui nous décrit ce que nous
voulons imaginer. Tels ſont les poëtes Allemands
qui, pour trop détailler , me donnent la fatigue
que j'éprouve en lifant une démonstration géométrique
ſans être aidé de la figure , & ne m'offrent
ſouvent qu'un plan au lieu d'un tableau.
Tels étoient encore les anciens compofiteurs François
lorſque pour imiter le ramage des oiſeaux ils
introduifoient dans leur orcheſtre ces petites flûtes
qu'ils nommoient des tailles , & dont l'effet
diſparate faifoit oublier la muſique ſans rappeller
legazouillementdes oiſeaux.
Réſumons donc , & reconnoiſſons qu'au lieu
d'attribuer l'effetdes beaux arts à un ſeulprincipe
SEPTEMBRE. 1771. 153
comme on l'a tenté dans un ouvrage très-eſtimable
d'ailleurs ; on peut en compter fix , favoir , la
fenſation immédiate , lejugement ou le ſentiment
de la difficulté vaincue , la variété ou les idées
reveillées , l'intérêt ou les paffions , enfin la furpriſe
& l'imagination. Il n'est pas beſoin de dire
que ces principes peuvent ſe combiner de différentes
manières ; que la ſurpriſe peut naître auſſi de
ladifficulté vaincue , & que ce ſentiment peut encore
ſe répandre ſur tous les autres effets. Nous ,
nous ſommes contentés de les placer ici dans un
ordre finthétique , ſuivant qu'ils nous ont paru
pouvoir exiſter indépendamment les uns des autres.
Maintenant appliquons ces principes à la muſique;
nous nous appercevrons aisément que ecr
art ne conſiſte pas ſeulement dans l'imitation : en
effet un muſicien qui voudroit nous repréſenter le
point du jour n'auroit rien de mieux à faire que ,
d'employer quelqu'un de ces poliflons qui gagnent
leur vieà contrefaire ſur les boullevards le
chant de l'alouette ou celui du roſſignol ; de même
pour imiter un bruit de guerre ou celui d'une
tempête , un organiſte fouleroit aux pieds toutes
ſes pédales & appuieroit le bras entier ſur ſon clavier
; invention ingénieuſe d'un muſicien François
qui eſt conſtamment applaudi au même lieu
où l'inimitable Pagin fut fifflé. Tous ces vains
efforts font rejettés par le goût avant que d'être
condamnés par la critique; mais fi un compoſiteur
habile , en ſuivant les formes générales ,
c'est -à-dire , en conſervant le rhytme de la mélodie,
fait par des fons analogiques , par des impreffions
détournées & fugitives me retracer le
bruit des flots agités , ou l'incertitude du pilote
: Gv
154 MERCURE DE FRANCE.
effrayé , mon eſprit ſe reveille , mon imagination
s'échauffe , je me tranſporte au loin ſur un promontoire
, d'où je confidère le vaiſſeau battu par
les vents , je vois briller l'éclair, j'entends les cris
des matelots , & déjà le tableau animé n'eſt plus
l'ouvrage du muficien , c'eſt celui de mon imagination,
Que ſera-ce fi tandis que mon ame eſt
trompée par ce preſtige , une petite partie demon
intelligence reſte pour ainſi dire en fentinelle ;
obſerve l'artiſte & s'écrie de tems en tems : exceltent
paſſage du fecond violon , bravo l'alto , belle
modulation , &c Alors rien ne manquera à mon
plaifir , & certainementje ne le dois pas à la ſeule
imitation.
Avançons & tâchons d'atteindre notre auteur.
Vous avouez , lui dirai - je , que l'auteur de l'Effaifur
l'union de la Poëfie & de la Mufique a bien
connu&bien développé les principes de la muſique
mélodieuſe & chantante que vous appelez
muſique fimple & que vous réléguez dans les
concerts , parce qu'elle est bonne ; mais s'il eft de
l'eſſence de la muſique d'être mélodieuſe; fi les
formes de cette muſique , qu'il vous plait d'appeler
muſique de concert, ſont les plus belles que
l'art puifle vous préſenter , comment voulez-vous
compoſer votre prétendue muſique dramatique
fans ceflerde faire de la muſique ? J'infifterai , &
je vous demanderai encore pourquoi cette mufiquede
concert m'arrache des larmes , me ravit ,
me tranſporte , m'enchante C'eſt ſans doute',
parce qu'elle exprime des paſſions, le tout dans la
manière qui lui eft propre , c'est-à -dire ſans que
l'expreffion miſe au chant , fans que la muſique
cefle d'être de la muſique. Sur quoi fondez vous
donc la différence des deux gentes? .. Mais ces
xitournelles qui refroidiſſent l'action , mais ces da
SEPTEMBRE. 1771. 15ς
troutapo
fréquens , ces roulades , ces diminutions, ces
points d'orgues éternels.... Eh ! mon Dieu! qui
vous le difpute? Lifez l'Eſſai , lifez Algaroti ,
lifez le dictionnaire deM. Roufleau ,vousy
verez tous ces excès relevés & condamnés. Mais
vous avez quelque principe caché , quelque choſe
demieux ànous dire. Eh! juſtement , vous nous
avez mis ſur la voie , fans vouloir toutefois vous
expliquer. Il eſt, dites - vous quelque part , un
cliant composé qui est moins mélodieux , moins
rhytmique , moins agréable que le chant fimple ,
maisplus ſavant &plus difficile à ſaiſir : ce chane
négligeant les formes connues de l'air , des deux
récitatifs , &c. s'applique uniquement à rendre les
idées du poère , à ſuivre ſes paroles pas-à-pas.
Celui- ci ne ſera plus gêné dans la marche , je ne
lui ferai pas l'outrage fanglant de vouloir qu'en
écrivant fa pièce , il ſe ſouvienne qu'elle doit
êtremiſe en muſique', ( quorque , àla vérité, j'aie
dit ailleurs tout le contraire , voyez pag. 132 ,
144 , &c. ) & je në ferai que traduire des vers
dans le langage d'Euterpe. Pour toute répanfe
nous nous contenterons d'avertir les Etrangers
que la comédie françoiſe eſttrès -bienplacée aux
Thuilleries ,qu'on y entre & qu'on en fort trèscommodément
, qu'on y joue tous les jours les
piéces des trois grands tragiques , le tour à juſte
prix, &qu'en couléquence,nous penfons, qu'ils fer
ront encore mieux d'aller là qu'à l'opéra . Mais fi
notre auteur perſiſtoit & s'émancipoit juſqu'à convenir
que l'opéra eft le théâtre de la muſique , on
reprendroit ce qui dit ci-deſſus par rapport
aux beaux. arts ; & er Les moyens
qu'ils emploient pour nous plaire , on verroit d'abord
que le premier de tous eſt l'inftrument ca
a épé
Le rappelant
Gvj
156 MERCURE DE FRANCE.
lui - même ou la ſenſation première : or , on a
peine à croire que pour en tirer le meilleur parti
poſſible , il faillecommencer par le gâter. 2°.On
s'appercevra que le ſecond effet , qui eft le ſentiment
de la difficulté vaincue fe perd du moment
que les moyens ſont trop multipliés , & que l'imitation
, ou pour mieux dire la copie, s'eſt aſſez
emparée de notre imagination pour chaffer tout
à-fait l'idée de l'art imitateur ; c'eſt ainſi qu'une
effigie colorée& habillée ne fait qu'une illufion
déſagréable, tandis qu'un tableau de Vandeck
me charme fans me tromper. 3 °. On obſervera
que fi dans le genre propolé , la quantité d'idées
fuggérées reſte la même, ces idées ſont plutôt
offertes que reveillées , & plutôt déterminées
qu'indiquées; de façon que l'eſprit qui connoîtra
l'étendue des moyens & qui ſe verra commandé
dans ſes perceptions perdra à la fois le plaifir de
laſurpriſe &ceux de l'imagination ; d'où je conclus
que la musique ne vaudra rien pour avoir
voulu trop peindre , & c'est ainſi que le principe
ut p tura poëfis a causé de grandes mépriſes toutes
les fois qu'on a voulu l'étendre au- delà de ſes
Jimites.
D'un autre côté , il n'eſt pas moins évident que
Jumoment que nous avons iimmaaginé d'animerla
muſique pour la mettre fur la ſcène , c'eſt une
neceflité pour elle de ne point contredire l'illufiondu
théâtre&de prendre garde qu'un effet n'en
détruiſe pas un autre : mais apprenez - nous quel
eft le terme de cette illufion ,& définiflez - nous
ceque doit pafler à la vraiſemblance lyrique celui
qur a paflé le vers hexamètre, le rouge & les lampions
à la vraiſemblance tragique, & eris miht
magnusApollo. Je crois que fur cet article,l'ex
SEPTEMBRE. 1771. 157
périence exempte de manie &d'enthousiasme, eft
lemeilleur des maîtres. Quelques réflexions qu'on
trouve dans le petit ouvrage ſur l'union de la
poësie & de la muſique avoient déjà mis ſur la
voie,&pluſieurs eſlais qui ont paru dans ce genre
ont déjà prouvé qu'on peut atteindre le but. Je ne
parle pas des drammes charmans de M. de M.
parce qu'ils font mêlés de chant&de proſe ; mais
il me ſemble que M. Philidor n'en étoit guère
éloigné lorſqu'il a donné ſon opéra d'Ernelinde;
car , à deux morceaux près , cetre muſique étoit
parfaitement théâtrale,& les défaurs du poëme
qui en ont empêché le ſuccès auroient été choquans
dans tous les tems , & avec quelque muſique
qu'on y eut adaptée.
J Nous ne quitterons pas notre ſujet ſans nous
donner la latisfaction de dire à quel point nous
partageons l'eſtime que notre auteur témoigne
pour cet excellent compoſiteur , qui n'a certainement
pas perdu de ſon prix pour avoir trouvé un
émuledigne de lui ; nous le louerons même avec
d'autant plus de plaiſir qu'il nous a fait connoître
ſouvent combien il étoit attaché à nos principes ,
dont il connoifloit bien mieux que nous la juſteſſe
& l'étendue . Nous lui avons entendu dire lorfqu'il
donna Tom Jones : Pour cette fois cij'efpère
avoir réuffi. Jamais je n'ai donné plus d'attention
à lafimplicité de mes motifs & à l'unité
de ma mélodie ; c'est ce quej'ai fait de mieux ; &
il ne changea pas d'avis lorſquil vit cet admirable
ouvrage ſi voiſin de ſa chute. Dans Einelinde
il ſuivit les mêmes principes , & c'eſt là - deſſus
qu'il fondoit ſes eſpérances. Parmi les muficiens
M. Jomelli , Galluppi , Piccini , Grétry , &c.&
parmi lesgens de lettresM. Rouſleau , M. l'Abbé
158 MERCURE DE FRANCE.
Arnaud, tous ceux enfin qui ſe ſont occupés de
cette matière n'ont eu qu'un avis. Cominent fel
fait-il quedes hommes d'efprit , & même deshommes
de beaucoup d'eſprit , ayent ſaivi une route
toure opposée ? C'eſt que l'eſprit ne peut que dérai
fonner fur les beaux arts toutes les fois qu'il parlera
ſeul. A ce proposje me rappele une histoire qui
m'a été contée par un Marfeillois , qui avoit fait
du commerce toute fon occupation & qui avoit
paflé ſa,jeuneſle dans les Echellesdu Levanti
Le Bacha , qui gouvernoit la Syrie avant la révolte
d'Aly-Bey , aimoit beaucoup les femmes ,
mais il étoit très difficile , peut-être parce qu'il
les avoit trop aimées. Un Eunuque Egyptien ,
nommé Oſmin , grand connoiffeur en pareilles
denrées, lui ſervoit de pourvoyeur & fréquentoit
tous les marchés de l'Afie , ne ménageant rien ,
ramenant toujours des eſclaves , & ne contentand
jamais fon maître , qui ne manquoit pas de s'é
crier en le voyant revenir avec ſes emplettes , vous
me ruinez , & cela enpure perte. Un jour , dit mon
Marſeillois , je le rencontrai à Smyrne , il étoir
dans le plus grand embarras parce qu'il marchandoitdes
Circaffiennes parmi leſquelles il vouloit
en choisir une qui fut digne de fon maître ; mais
plus il examinoit , moins il pouvoit fixer fon
choix. Je l'abordai , il daigna me confulter.Crois
moi , mon cher Olmin, lui répondis-je , cen'eſt
aucunedecelles-là que je choiſirois : vois-tu cette
petite brune aux yeux bleux que tu parois négli
ger prends- là forma parole & conduis là biett
vîte à ton bacha. Il ſe laiſſa perfuader , & à fix
mois delà de retrouvant à Alep , il vint à moi les
bras ouverts: Nous avons fair merveille, s'écriatik;
elle eft, apréfent la favorite , &j'aireçu une
SEPTEMBRE. 1771. 159
bonne récompense. Mais comment diable as - tu
faitpour devinerſi juſte ? Voici plus de trente ans
queje nefais d'autre métier que d'acheter desfemmes
,&jefais là- deſſus tout ce qu'on peutfavoir...
Ecoute , mon ami , lui répliquaije : lorſque je te
rencontrai à Smyrne , il y avoit trois jours que
j'avois vu débarquer cette jeune eſclave : depuis
ce moment- là , je l'avois toujours révée, toujours
defirée:mon ami , je ne dormois plus ; & fois bien
aſſuré que ſi j'avois eu soo ſequins , ton bacha
n'en auroit jamais été poflefleur. Voilà mon fecret
, voilà toute ma ſcience. J'avois à peine fini
deparler que je m'apperçus que l'Eunuque m'avoit
déjà tourné le dos , mais je crus l'entendre dire en
s'éloignant : Non , je ne m'y connoîtraijamais.
intitulé , Traité du Melo-Drame
ou Réflexions ſur la muſique dramati.
que. A Paris , chez Vallat la Chapelle,
libraire,fur le perron de la Ste Chapelle,
1771 ; in-80. Prix , s liv . relié.
Ona coutume de qualifier de nations rivales
celles que des intérêts oppoſés mettent ſouvent
aux priſes & précipitent dans des guerres longues
&obſtinées ; mais en y regardant de plus près ,
on s'appercevra aisément que ſi les Princes combattent
pourdéfendre ou augmenter leurs états ,
les nations ne connoiſſent guères de véritable rivalité
que dans les choſes qui intéreſſent leur vanité
; ce qui comprend toute eſpèce de gloire ,
cellequi vientdes talens comme celle qui naît des
fuccès à laguerre. En effet, la vanité comme la
lumière peur ſe diftribuer à l'infini ſans s'affoiblir
par le partage; elle eſt toujours active , toujours
éclairée ſur ſes intérêts , & c'eſt ce qui fait que la
jaloufie nationale peut encore exiſter lors même
*Ce morceau qui eſt rrès- intéreſlanr eft l'ouvraged'un
homme auſſi diſtingué par fon rang &
ſa naiſſance que par les talens&fes fumières , &
nous lui avons beaucoup d'obligation d'avoir
bienvoulu ea enrichir le Mercure.
134 MERCURE DE FRANCE.
que l'eſprit du Patriotiſme eſt détruit. Une
guerre perpétuelle s'eſt donc allumée dans l'empire
de l'opinion ; & comme les plus importantes
poſſeſſions de l'ennemi ſont toujours expoſées à la
premiere agreffion , de même dans les rivalités
littéraires les découvertes ſont toujours l'objet
des plus grands débats. Eh! quel François animé
decettenoble ambition,apu ſe contenter de lagloireque
nous avons acquiſe depuis deux fiècles ,& n'a
pas jetté des regards d'envie ſur les Galilées , les
Bacons , les Newtons ? Nous contemplons notre
puiſſance politique , & en nous rappelant la foibleſſedes
premiers Capétiens , nous remarquons
que c'eſt àde riches ſucceſſions que leurs deſcendans
ont dû l'augmentation de leurs domaines :
Craignons d'appliquer ces réflexions à notre empire
littéraire , ou plutôt , en avouant que nous
avons hérité de beaucoup de tréfors dont la découverte
eſt due à l'Etranger , cherchons à nous
confoler par une confidération qui paroît avoir
échappé à la philoſophie de notre âge; c'eſt que
lesnations qui ont le plus inventé ſont peut- être
les moins capables , nonſeulementde perfectionner
, mais de contenir les arts& les talens dans les
meſures qu'un goût ſage& épuré eft en droit de
leur preſcrite. On s'en convaincra facilement ſi
l'on obſerveque chez les peuples qui ont le plus de
découvertes à vanter, il eſt arrivé de deux choſes
l'une ; ou le goût général de la nation a réveillé
l'émulation& provoqué les découvertes , ou les
inventeurs eux-mêmes ont fait naître le goût des
arts qu'ils avoient créés : or dans le premier cas la
paffion dégénère ſouvent en manie ; & dans le
Lecond la doctrine ſe change en dogmatiſme , &
SEPTEMBRE. 1771. 135
l'on voit s'élever une ſecte au lieu d'une école.
Ainſi chez les Grecs l'éloquence dégénéra bientôt
en unevaine déclamation; ainſi chez les Anglois
Melpomène n'eſt encore queShakeſpéar traveſti,&
ce grand homme ſemble n'avoir laiſſé après lui
quedes barrieres au lieu des pierres d'attente qu'il
avoit poſées. Maintenant qu'un peuple ingénieux,
ſenſible & même appliqué s'empare de ces richefſes
étrangères ; qu'il épure dans le creuſet du goût
ces minéraux brutes , mais précieux , nés dans les
flancs de quelque montagne embratée; quellaalime
ou le ciſeau leur donnent la forme& l'éclar ,
&qu'un Public avide, mais difficile & précautionné
, vient enſuite à juger; alors & alors ſeulement,
les choſes ſeront apréciées à leur juſte valeur
, pouflées à leur dernière perfection & furtout
conſervées dansleur intégrité. Tel eſt le for
de la France ; à cette différence ſeulement que c'eſt
fans renoncer à l'honneur de pluſieurs découvertes
qu'elleprétend à la palme du goût , & qu'à la fois
juge & ouvrière , elle peut être pour les autres
peuples ce qu'eſt l'Académie Françoiſe pour elle
même.
Parmi nombre de preuves qui pourroient juſtifier
cette opinion , je me bornerai à un des objets
qui lui tiennentde plus près &dont l'examen nous
aconduits à ces réflexions,je veux parler de la mufique
, celui de tous les arts ſur lequel nous ayons
le moins de droits à réclamer à titre d'inventeurs.
Que diroit le reſte de l'Europe ſi , au bout de vinget
ans à peine écoulés depuis que la muſique italienne
, ou pour mieux m'exprimer , la véritable mufiquea
été implantée en France , nous étions tout
près d'en atteindre la perfection ; fi nous étions
même parvenus à en connoître & les moyens &
Ies effers ; àlui aſſigner ſon domaine & àlui pref
136 MERCURE DE FRANCE.
,
en
crire ſes différens emplois , foit que livrée à ellemême,
elle voulût briller de fon propre éclat , ſoit
qu'unic à la poéfie , elle en développât, elle en exagérât
pour ainſi dire les produits ; ſoit enfin qu'attachée
au drame elle en ſuivit la marche
multipliât l'action&en fortifiât l'intérét ?Ce tableau
féduiſant n'eſt pourtant point un rêve , ſi l'on en
croit l'auteur d'un livre intitulé , Traitédu Melo-
Drame , ouvrage que nous annonçons au Public
avec une confiance à laquelle les productions
récentes ne nous ontguères accoutumés. Ce fera
ſansdoute avec plaifir qu'on y verra nos compofiteurs
comparés , préférés même aux premiers maîtres
d'Italie , & nos eſſais de muſique dramatique
propoſés pour modèle à toutes les Nations.
Allertions hardies ſans doute , mais flatteuſes &
encourageantes , & fur-tout intéreſſantes par les
raiſons auſſi ſavantes qu'ingénieuſes ſur leſquelles
elle eſt établie . Pénétré comme notre auteur
d'eſtime &de reconnoiſſance pour les maîtres qui
ont enrichi depuis quelque tems notre ſcène italienne
, devenu le vrai théâtre lyrique , fi nous
différons d'opinions avec lui ſur quelques objets ,
c'eſt parce que nous croyons qu'un ouvrage commele
fien étoit encore néceflaire pour développer
nombre didées abſtraites & fugitives qui embarraſſoient
les routes de l'art ; pour prévenir furtout
l'inconvénient de l'imitation & de la dégénération
du genre en manière , en un mot pour mettre
les préceptes à la place des exemples. Nous
penfons encore que pour conduire la muſique àſa
dernière perfection , il faut joindre la ſcience qui
éclaire au goût qui aprécie ; c'eſt- à- dire , qu'il
faut ſavoircompoſer , &cependant avoir plus entendu
que compofé; qu'il eſt encore important
den'êtredans aucun parti , ni dans celui des Ita
SEPTEMBRE. 1771. 137
liensdont les principes ſont peut-être trop exclufifs
, ni dans celui des François qui répugnent
quelquefois à l'aveu de la ſupériorité dans autrui;
qu'on doit encore connoître le génie des différens
peuples & la manière dont ils ſont affectés
par les ſons ; qu'à toutes ces connoiſlances préliminaires
il faut joindre l'eſprit philoſophique
qui ſert de guide dans la diſcuſſion , & fur-tout ce
talent ſans lequel on n'enſeigne , on ne perfuade
rien , celui d'écrire avec chaleur , intérêt & clarté.
Enfin après avoir tout exigé , nous reconnoiffons
avec non moins de ſurpriſe que de plaiſir que toutes
ces conditions ſe trouvent remplies par l'auteur
dont l'ouvrage va nous occuper , non dans la
formed'un extrait ordinaire , parce que toutes les
vérités qui s'y trouvent renfermées perdroient à
être déplacées , mais en nous attachant aux idées
lesplus importantes , c'est-à-dire celles qui méritent
leplusd'êtrediſcutées&même refutées.En effet
ceux qui voudront voit en quoi l'auteur a eu raifon
ne peuvent mieux le trouver que dans ſon
livre , tandis que nous concourrons avec lui aux
progrès de l'art , ſi nous parvenons à rectifier celles
de ſes idées qui nous en paroiſſent ſuſcepti
bles.
Il ne s'agira pas ici de reveiller les diſputes po
lémiques qui ont agité la capitale depuis la fameulemiſſionde
1752, pendant laquelle on vitde
pauvres ultramontains ſimples & ſans lettres, prêcher
, convertir & faire des miracles ; mais il ſera
néceſſaire de ſe rappeler avec notre auteur quelle
fut la marchede nos connoiſſances en muſique ;
car nos idées ne ſe ſont pas toujours étendues aufſi
rapidementque notre goût , & la véritê mêmen'a
pu établir ſon empire ſans contracter quelques
dettes avec la mode & le préjugé ; nous direns
138 MERCURE DE FRANCE.
donc enpeu de mots qu'une lettre ſur l'opérad'Oma
phale avoit déjà donné le ſignal d'une révolution
prochaine à- peu-près comme les météores & les
comètes annoncent la chûte des Empires , lorſque
la muſique italienne fit ſa première invaſion dans
lacapitale. Il eſt paflé en uſage, de nos jours , que
lesmanifeſtes&les déclarations de guerre ſuivent
les armées au lieu de les précéder ; la même choſe
arriva dans cette occafion . On reconnut dans un
écrit plein de ſel,intitulé ,lepetit Prophéte , &c.
l'auteur de la lettre ſur Omphale , ou plutôt on
reconnut un homme d'eſprit qui en ſavoit plus
qu'il n'en avoitdit , & qui ne vouloit parler que
parparabole.
favoix
Mais déjà les exemples ſuffiſoient aux préceptes&
il étoit tems que ceux - là entendiſſent qui
avoient des oreilles pour entendre. C'étoit cependant
le plus petit nombre , & M. Roufleau jugea
que la vérné avoit encore affez d'ennemis pour
qu'il lui convînt de la défendre : mais en lui prêlui
donna ſa livrée: préſentée ſous
la forme du paradoxe , elle eut plus de célébrité
que de crédit; elle convainquit & révolta , & l'affaire
fut appointée. M. Roufleau ne le contentoit
pas de profcrire notre ancienne muſique , il ne
vouloit pas nous laifler l'eſpérance d'en avoir une
meilleure; notre langue même àl'entendre fe refuſoit
abſolument aux puiſſances de la mélodie.
Quels cris ne s'élevèrent pas alors! on ne prévoicit
pas fans doute les heureuſes reftitutions dont cette
injustice feroit ſuivie , autrement ont eût defire
qu'il continuât de nous injurier &de nous enrichir,
& on l'eût comparé à ce magiſtrat ſi ſouvent
applaudi au théâtre qui répare de ſes propres fonds
l'erreur qu'il a commiſe. Quelquetems après un
homme de génie , dont tous les ouvrages concou
SEPTEMBRE . 1771. 139
rent à prouver cette vérité , que la même préciſion
qui dirige l'eſprit dans les calculs les plus fublimes
eſt encore l'inſtrument caché du goût le plus
fin& le plus délicat , ne dédaigna pas de s'occuper
de la muſique , &ſes regards y répandirent la
lumière. M. d'Alembert , en condaminant en général
la muſique françoiſe , lui laifla deux motifs
de confolation en lui enſeignant les moyens de
s'améliorer & en dévoilant en même tems les erreurs
de la rivale. Inſenſiblement les eſprits ſe
rapprochoient ; le goût ſe perfectionnoit. Des
compoſiteurs , remplis de talens & d'émulation
avoient profité de certains lieux de franchiſe pour
introduire cette contrebande précieuſe à laquelle
le régime prohibitifde l'opéra étoit fi fort oppoſé.
Mais la verve qui nous précipite dans la carrière
ne nous poufle pas toujours vers le but ; ſouvent
même nous ignorons l'endroit où il ſe trouve ,
tandisque la critique aſſiſe à l'écart a ſes yeux fixés
fur lui ,&rit detous les efforts qui en éloignent.
Un amateur s'aviſa donc unjour d'obſerver que fi
les Coimpofiteurs François imitoient le faire des
Compoſiteurs Italiens , les poëtes lyriques reſteroient
encore attachés aux anciennes formes ; de.
forte qu'il s'introduiroit une contradiction marquée
entre l'intention du poëte & celle du muficien.
C'eſt que les premiers étudioient Jyomelli
&Galuppi , & que les autres n'étudioient pas Métaſtaſe.
Il s'apperçut encore que le Public tomboit
dans une plus grande erreur lorſqu'il attribuoit
aux poëmes modernes tout le dégoût qu'il
éprouvoit à l'opéra , & lorſqu'il demandoit qu'on
composât des chants nouveaux ſur des paroles
anciennes ; choſe abſolument impoffible ! ces obſervations
lui inſpirerent l'idée de ſcruter davanta
geles effets de la muſique &de chercher quel étoit
140 MERCURE DE FRANCE.
le caractère diſtinctifde la bonne muſique. Il erut
l'avoir trouvé dans la forme périodique qui fait
le charme de tout langage en proſe, en vers ou en
muſique , & il fit un rapprochement aflez heureux
de la période oratoire&de la période muſicale. Il
reconnutque ſi la muſique étoit eſſentiellement un
chant , ce chant devoit être une vraie période ,
ayant ſes membres aflortis , ſes repos balancés ,
ſamarche conféquente &ſon rhytme reflenti. Il
obſerva que l'expreſſion muſicale étant beaucoup
plus ſenſible&beaucoup moins rapide que celle
dudiſcours, les périodes en muſique ne pouvoient
pas ſe ſuivre& s'enchaîner les unes aux autres , ce
qui obligeoit les muſiciens à ſe concentrer pour
ainſi dire dans une idée qui feroit à elle ſeule un
petit dilcours ou un petit poëme dont le chant &
les accompagnemens ſeroient à la fois le ſujer& le
commentaire , &dont la muſique feroit en mêmetems
l'expoſition & le développement. En effet
L'expreffion muſicale étant agréable par elle-même
&par fon concours avec les paroles , l'oreilles'y
arrête avceplaifir , &l'etprit qui est d'intelligence
avecelle ne ſe plaint pas de voir la marche retardée.
C'eſt ainſi qu'une penſée exprimée avec ſimplícité,
développée avec génie ,ornée avec goût
& répétée avecgrace forme un ouvrage qui a reçu
le nom d'air , aria. Il ſurvoit dela qu'un poëte qui
compoſoit des vers deſtinés à être mis en muſique
devoit aflujettir ſa marche aux formes indiquées
ci -deſſus , qu'il ne lui ſuffifoit plus d'écrire
en vers libres des ſcènes de tragédie , mais qu'il
devoit s'occuper encore de réſerver une fituation,
unmouvement , une penſée propres à être renfermés
dans une période muſicale , & cette période
muſicale exigeoit qu'on lui donnât pour baſe une
période poëtique , ou plutôt une période dont l'en.
SEPTEMBRE. 1771 : 141
lemble&lesdétails fuſſent ſoumis aux vrais princi
pesde la rhytmopée ; il falloir donc, s'il étoit poſſio
ble , écrire comme l'immortel Métaſtaſe , ou du
moins tâcher de l'imiter. Mais d'un autre côté,
les auteurs qui compoſoient des drames pour la
comédie italienne ſe contentoient en écrivant leurs
ſcènes de quitter le langage de la proſe dans les
endroits qu'ils croyoient les plus favorables à la
muſique , & ſe livroient enſuite à leur facilité,
ſans craindre d'embaraſler le muſicien , ſoiten lui
offrant trop d'idées à la fois , ſoit en les lui préſentant
au hafard , tantôt d'un façon trop complexe
, tantôt avec trop de développement ; d'où
il arrivoit que la nouvelle muſique portoit un caractère
métif qui la décréditoit ſouvent aux yeux
des amateurs. Toutes ces réflexions jettées ſur le
papier formèrent une brochure de cent pages au
plus , mais qui fut accueillie par les artiſtes &les
gens de lettres , & qui obtint entr'autres le fufrage
de M. l'AbbéMétaſtaſio,de MM. Gyomelli Gre.
tri & Philidor . Elle eut un autre ſuccès non meins
flatteur , qui tourna au profit du Public; c'eſt que
les principes qu'elle renfermoit ayant été adoptés
parunhomme très- diftingué dans la littérature ,
il voulut bien les juſtifier par des exemples dont
aucun précepte ne peut approcher & auxquels le
Public applaudit tous les jours avec tranſport &
reconnoiſſance.
C'étoit le fort de ce petit ouvrage de produire
beaucoup mieux que lui- même , ſoit qu'il fût approuvé
, foit qu'il fût refuré ; car c'eſt particulièrementàlui
que nous devons le traité du Mélodrame
, comme l'auteur a bien voulu nous le
diredans ſa préface. Il ya long-tems que ces idées
toutes raiſonnables ſur la muſique ſe trouvoient
en contradiction avec les ſenſations du Public ,
142 MERCURE DE FRANCE.
peut-être même avec les ſiennes , lorſque cet ou
vrage-ci lui donna occafion de les publier. Il crut,
dit-il , que tout principe de goût éroit détruit , &
qu'on étoit retourné à ces tems de barbarie où les
arts neconnoifloient d'autres loisque le caprice des
artiſtes . * Sans doute ſon mécontentement aug-
* Il ne ſera peut-être pas hors de propos de rapprocher
ici le jugement que M. l'Abbé Métaſtaſio
àporté de cet ouvragedans une lettre qu'il a écriteà
l'auteur , & qui a été inférée dans la Gazette
Littéraire , tome vi°. « Je n'ai pu lire votre ou-
>>> vrage , dit cet illuſtre lyrique , ſans le plus grand
>>>étonnement. On peut , par ce ſeul eſlai ,jugerde
>> la fineſſe de votre eſprit , de la ſolidité de votre
>>>goût & de la profondeur de vos connoiſſances
>>dans les arts: il n'eſt point d'Italien qui ait porté
>> ſes vues & ſes réflexions auſſi près des premières
>>ſ>ources du plaifir vif&délicat que produit , &
>> que pourroit produire encore plus efficacement
35notre drame muſical L'analyſe ingénieuſe que
> vous faites du rhytme &du chant périodique de
nos airs ; la manière adroite & neuve dont vous
faites ſentir l'obligation de n'enſevelir jamais
le motif principal dans les ornemens accefſoires
; l'heureuſe comparaiſon que vous éta-
→bliflez à ce ſujet entre l'art de la muſique & celui
du deſſin , où le nud doit toujours ſe faire ſentir
au travers des draperies ; vos remarques ſur les
progreffions au moyen deſquelles ondoit en paffant
du ſimple récitatif au récitatif compofé,
>> imiter les altérations qui naiſſent du jeu des paf-
>> ſſions violentes , & pluſieurs autres endroits de
>votre diflertation que je ne cite pas pour ne pas
>>la tranſcrire en entier, font encore moins pré
SEPTEMBRE. 1771. 143
menta & ſon zèle redoubla en voyant paroître le
dictionnaire de muſique de M. Roufleau, car on ne
peut ſe diffimuler que par une fatalité fingulière, il
le trouve que cet illuſtre auteur eſt tombé dans la
même barbarie , & que les principes ſur l'unité de
la mélodie ſont ſi conformes àceux de l'eſſai qu'il
les a appuyés ſur les mêmes exemples, témoins les
articles duo , récitatif, &c. Ce n'eſt pas tout , le
Journal Etranger & la Gazette Littéraire avoient
répandu ſucceſſivement les germes les plus féconds
de tout ce qu'une pratique induſtrieuſe peut
apprendre d'une imagination brillante & philoſophique
; déjà même ces principes étoient auroriſés
par le ſuccès de pluſieurs ouvrages récens : il
faut donc en convenir , a tout cela n'étoit qu'erreur
, jamais il ne fut plus néceſſaire de reveiller
la critique &de venger le bon goûτ .
Une choſedevoit cependant embarraſſer notre
auteur ; verſé comme il l'eſt dans la muſique, connoiflant
tout le mérite de la muſique italienne &
toute la défectuoſité , ou plutôt toute la nullité
>> cieux par la vérité qui leur eſt propre que par
>> les avantages immenfes que pourront y puiſer
>> les artistes , &c. >> L'auteur du Traité du Mélodrame
a omis à deſſein ce témoignage flatteur
pour ne s'occuper que de l'article où M. l'Abbé
Métaſtaſio ſe plaint avec les graces qui lui font
naturelles , de la préférence donnée à la muſique
fur la poësie , mais il n'a pas pris garde que cet article
eſt rélatifà un paſſage où l'auteur de l'eflai
attribuoit les progrès de la muſique chez les Grecs
àun effort qu'elle fit pour ſe ſéparer des paroles
auxquelles elle étoit plutôt enchaînée qu'attachée.
144 MERCURE DE FRANCE.
de ce que nous appelons la muſique françoiſe ; indigné
fur-toutde la barbarie dans laquelle notre
opéra eſt encore plongé , comment pouvoit - il
n'avoir pas beaucoup d'idées communes avec les
auteurs qu'il critiquoit ? N'étoit- il pas même aflez
probable que le plus grand tort qu'ils avoient á
ſes yeux étoit de l'avoir prévenu ? Il eſt vrai que
c'eſt celui qu'on pardonne le moins. Pour réſoudre
toutes ces difficultés, il faut paffer tout de
ſuite à ſon idée favorite; c'eſt l'enfant chéri de
fon imagination , &qu'il préfère à une nombreuſe
familledont nous croions cependant qu'il pourroit
tirer plus de fatisfaction .
aJe
Faiſons - le parler lui - même , afin de donner
plusde force&de conciſion à ſes opinions. Il s'adrefle
aux François italianiſans&leur dit :
vous félicite d'avoir abandonné vos vieilles plalmodies
pour vous faire initier dans la bonne mufique
dont les Pergolèze , les Galluppi vous ont
facilité l'accès , mais je ne puis m'empêcher de
vous plaindre d'avoir pouflé l'enthousiasme juſqu'à
prendre vos maîtres pour des modèles. Qui
fans doute , la muſique italienne eſt belle & touchante;
elle connoît ſeule toute la puiſſance de
Pharmonie & de la mélodie; ſa marche , ſes
moyens , ſes formes habituelles font très-propres
àlui donner tout le charme dont elle eſt ſuſceptible
: fimple & préciſe dans le récit ordinaire
hardie & pittoreſque dans le récit obligé ; mélodieuſe
, périodique , cadencée , une enfin dans
Tair, ellenous offre des procédés méthodiques &
fondés ſur ſa propre nature. Mais tout cela ,
qu'est-ce en derniere analyſe ? De la muſique , un
concert. Que ſi vous tranſportez ſur un théâtre
toutes ces formules nouvelles , fi vous voulez les
employer
SEPTEMBRE. 1771. 145
employer pour faire mieux qu'un drame ordinaire
, pour exagérer dans votre aine toutes les
impreſſions que la ſcène , que la déclamation fimpleont
coutume de lui faire éprouver , vous
verrez que votre art ſera contradictoire à votre
objet & vos moyens à votre fin. J'adopterai avec
plaifir tous vos principes ſur l'unité de la mélodie
&ſur la période muſicale ; mais je m'appercevrai
bientôt que tandis que les accens de lexpreffion
théâtrale ſont ſans liaiſon , ſans méthode , fans
ordre encyclique , vous ne cherchez à charmer
mes oreilles que par des chants ſuivis , qui ont
leur rhytmopée preſcrite , leurs membres balancés
, leurs retours marqués : J'admire votre inftrument
, mais plus je l'admire , &moins je trouve
qu'il cadre avec ſon objet. Auſſi vous eſt-il impoſſible
de diſſimuler le principe de vos erreurs.
La muſique , une fois tranſportée ſur le théâtre
vous voulez qu'elle y règne ; vous ne craignez pas
de lui ſoumettre la poësie; vous oſez même dire
à celle- ci , aflujettiflez - vous à certaines formes ;
reflerrez vos penſées , réduiſez vos tropes , vos
figures afſortiſſez vos metres ; enfin
ceſſez jamais de prévoir la muſique.... Erreur
monstrueuſe ! fubordonner le fond à la forme &
facrifier l'orateur à l'interpréte ! Ne ſoyez donc
plus étonnés ſi de tels principes produiſent des
fruits dignes d'eux. Vous en jugerez aisément ſi
vous aſſiſtez à un de ces opéras que vous admirez
le plus. Inutilement le cigne de l'Italie réuniſſant
Pélégance de Racine à la nobleſſe de Corneille ſe
ſera montré l'Emule de Voltaire ; inutilement un
Jomelli , un Gallupi auront développé toute la
magie de leur art ; des actrices froides & ridicules,
descaftrats inanimés , de longs récitatifs débités
G
ne
146 MERCURE DE FRANCE.
àl'inſçu d'un parterre bruyant , des points d'or
gues, des diminutions , des roulades auront bientôt
fait diſparoître Caton & Regulus , & vous
n'aurez vu qu'un concert groteſque où quelques
momens de raviſſement font achetés par cinq heu
res d'ennui &de mécontentement... & n'allez pas
dire que c'eſt la faute du genre en lui-même , ou
de la forme que le Melo -drame a reçue en Italie;
car , prenez un air en duo , ou tout autre morceau
iſolé , vous verrez que la paſſion pour la
mélodie vous fait facrifier à chaque inſtant la vé
rité de l'expreffion au charme de la muſique. Souvent
les deux premiers vers de votre air vous auront
fourni le ſujet de votre chant ; eh bien! quoiqu'il
y ait variété d'expreſſion dans ceux qui fuivent
, la mélodie conſerve fon motif& reſte conféquente
à elle-même. Bien plus, fi vous compoſez
un duo dialogué , vous ne craindrez pas d'appliquerlamêmemélodie
à la demande&àla réponſe
comme
Nei giorni tuoi felici
Ricorda ti di me.
Perchè cosi mi dici
Anima mea , perchè ?
Ainfi le vice dubeau chant, ou dela musique
telleque vous la conſervez , eft un vice inhérent ,
&que vous ne parviendrez jamais à détruire tant
que vous vous occuperez de la muſique en ellemême
,&que vous ne la conſidérerez pas comme
le ſimple interpréte de la ſcène . Mais direz vous,
comment cette muſique fi belle & fi touchante
mériteroit- elle d'être proſcrite , & comment ac
SEPTEMBRE. 1771. 147
corder lejugement que vous en portez avec les
effets qu'elle a produits tant de fois fur vous? C'eft
icı levéritable myſtère de ma critique , & je vais
vous le dévoiler. Ily a deux fortes de muſique ,
unemufique fimple& une muſique compoſée, une
mufique qui chante & une muſique qui peint , ou
fi l'on veut ure muſique de concert & une mufique
de théâtre. Pour la muſique de concert , fuivez
les principes de M. l'Abbé Arnaud , de l'autour
de l'Eflai ,de M. Rouſſeau , &c.; choiſulez
debeaux motifs , ſuivez bien vos chants , phrafés
- les exactement & rendés - les périodiques ,
rien ne ſera meilleur. Mais pour la muſique de
théâtre , n'ayons égard qu'aux paroles & conten
tons-nous d'en renforcer l'expreſſion par toutes
les puiſſances de notre art. Ici j'oublie tous les
principes analogiques , auxquels j'avoue que la
muſique eft redevable de ſes plus grands effets . Je
ne m'embarafle plus des formes du recit ni de cellesque
vous donnez à l'air ; je néglige enfin toute
idée de rhytme& de proportion : je ne veux qu'exprimer
chaque penſée , que rendre avec exactitudetout
ce que je voudrai peindre. Je quitterai
mes motifs , je les multiplierai , je les tronquerai ,
je mêterai l'air & le recit , je changerai les rhytmes
, je mutilerai les phraſes , mais je ſaurai bien
vous en dédommager ; car il ne paflera ici tonnerre
, ni torrent , ni ramage, ni murmure que
je ne fois en état de vous le décrire , ut pictura
poëfis , ut pictura muſica. "
Le moment est enfin arrivé d'interrompre notre
auteur, & comme c'eſt à notre tour de parler
nous obſerverons qu'il vient de décéler la cauſe
de tout ce mal-entendu. Il a cru avec bien d'autres
que l'imitation étoit l'objet des beaux arts ,
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
&que c'eſt d'elle ſeule qu'ils tiennent l'empire
qu'ils exercent ſur nos fens, principe que je crois
abſolument faux. Ceci tient à des idées un peu
abſtraites & qui demanderoient un ouvrage ad
hoc; mais qu'importe que ces idées ſoient déve
loppées , pourvû qu'elles ſoient ſaiſies ! D'ailleurs
nous vivons dans un tems ou quiconque a quelque
choſe de bon à dire, doit ſe preſler , de crainte
d'être prévenu.
La nature étant le ſyſtême complet de tous les
êtres , &les hommes qui n'ont d'idée que par l'entremiſe
des ſens ne pouvant rien imaginer , mais
ſeulement abſtraire & cumuler , diſtribuer & fe
xeſſouvenir , il eſt impoſſible d'exciter en eux des
ſenſations qui ne ſoient pas priſes dans la nature.
Il eſt une autre acception du mot nature qui renferme
l'abſtraction de tout concours de l'art dans
les êtres que nous voulons conſidérer , mais cette
acception eſt toujours très-vague & ne peut avoir
Lieu ici ; car un arbre enté n'eſt pas l'ouvrage de
la nature , & cependant le tableau qui le repréfente
eft appelé une imitation de la nature. Qui
eſt-ce donc qui ſera hors de la nature ? c'eſt tout
ce qui eft contradictoire ; comme , par exemple ,
qu'un tyrandéclare ſon amour dans le même ſtyle
qu'un berger; qu'un homme paſſionné differte
&qu'un homme froid s'exprime avec enthouſiaſme,
tout cela est contre nature , non pas en foimême;
car un diſcours paſſionné ni un raiſonnement
ſuivi ne font pas contre nature , mais en
conféquence de quelques données précédentes. Il
fuitdelà que comme toutes nos ſenſations font
dans la nature , tout ce qui ne ſera pas contradictoire
à des idées antérieures & auxquelles norre
eſprit auradéjà confenti ſera exactement dans la
SEPTEMBRE. 1771. 149
nature , de forte qu'il ſera impoſſible d'écrire ou
de parler raiſonnablement ſans imiter la nature ,
ou plutôt ſans être la nature même. Mais les
hommes ont bientôt reconnu que l'habitude ou le
ſpectacle de ces actions naturelles & raiſonnables
ne ſuffiſoit pas à leur bonheur ; il leur falloit de
nouveaux plaiſirs ,& ils en ont trouvédeux ſources
fécondes , 1º. La nature leur offroit quelques ſenſations
plus agréables que les autres ; ils ont cherché
à les multiplier ou à ſe les rappeler. 2°. Les
organes de leur entendement plus fins , plus déliés
que ceux des animaux , fur- tout dans l'état ſocial
, exigeoient de tems en tems certaines émotions
propres ày renouveller le mouvement & à
faciliter la circulation néceſſaire à ce confluent
mystérieux où aboutiſſent toutes les ſenſations :
c'eſt là l'origine de la curioſité &de l'amour des.
ſpectacles . La douleur d'une mère éplorée qui
croit avoir perdu ſon fils , ſa joie au retour inopiné :
decet enfant , les révolutions ſubites d'un amour
forcené , les élans de l'ambition ou les faillies de
la colère , tout cela parut aux hommes un moyen
de ſentir , de renouveller pour ainſi dire leur exiftence.
Delà deux ordres de plaiſir , les ſenſations
agréables , les ſenſations fortes. Celles - ci ſont
fuffisamment connues , mais les premières ſe dérobent
abſolument à la théorie , parce qu'on ne
connoît le rapport des objets avec nous que par
l'impreſſion qui en réſulte. Ileſt impoſſible de di--
re pourquoi le criſtal des eaux , oppoſé à la ten- ,
dre verdure des gaſons & aux maſles plus
rembrunies des ombrages produit une ſenſation
agréable : c'eſt une affaire de mécanil-
& ce mécanisme , ce n'est pas nous qui
l'avons inventé. Or, ſi je ne puis connoître que
me
Giij
150 MERCURE DE FRANCE.
commeun fait le plaifir que je goûte en voyant
unbeau payſage, comment pourrai -je me rendre
compte de celui que j'éprouve lorſque j'entends
les fons ſucceſſifs de la mélodie, ou les fons fimultanés
de l'harmonie ? J'en dirai autant du rhytme,
foiten mufique , foit en poësie : j'en dirai autant
del'éclatd'un marbre uni , de la ſymmétrie d'une
colonade , de la variété des couleurs dans une
marquetterie , &c: &c.
Cependant les hommes avoient à peine nombré
cesdifférens effets dont ils ne pouvoient affigner
les cauſes , qu'ils commencerent à les rapprocher
&àles comparer. L'aſpect d'un beau viſage&
celui d'une belle vallée font , quoiqu'à un degré
différent , deux ſources de volupté pour les yeux
qui les confidèrent. Mais cette bouche charmante
dont j'admirois la fraîcheur va redoubler d'attraits
fi elle vient à ſourire ; car qu'est-ce que la
beauté fi elle ne promet pas les plaiſirs ? Rempli
de ces douces émotions , je cours contempler la
vallée prochaine; le printems vient de renaître ,
elle eſt émaillée de fleurs & couverte de verdure ;
mais tandis que je la conſidére , le ſoleil qui perce
un nuage lui prête un éclat inattendu : ce furcroit
de charmes modifiant mon ame d'une façon àpeu-
près ſemblable à celle que je viens d'éprouver
quelques momens plutôt ; ma nouvelle ſenſation
reveille ma première idée , &je ſalue cette riante
vallée où je retournerai avec empreflement tant
que le fourire de la beauté me fera defirer celui de
la nature. Ici la nature imite la nature ; un plaîfir
, un ſentiment en reveille un autre & les impreſſions
légères acquièrent de l'importance en ſe
joignant à celles qui ſont ſenſibles & profondes .
C'eſtainſi que les bois, les fleuves , les forêts dont
SEPTEMBRE. 1771. 191I
Taſpect eſt agréable pour tout le monde , ont un
charme particulier pour les amans & pour tous
les hommes paſſionnés.
Ce qu'eſt la nature aux paſſions de notre ame,
les beaux arts le font à la nature & aux pallions à
lafois , c'est- à-dire qu'ils offrent un plaifir poſitif
&un plaisir de relation. N'en doutons pas ; de
même qu'un beau payſage attire & charme nos regards,
de même des accens mélodieux , une ſuite
de mots cadencés portent dans nos ſens un plaiſir
qui leur eft inhérent & qui eſt antérieur à toute
unitation . Telle est la véritable originede la poéfie
&de la musique , & c'eſt de leur propre fond
quecesarts ont tiré les formules , les lois mêmes
qui les retenantdans de juſtes proportions commencerent
déjà a joindre le ſentiment réfléchi de
tadifficulté vaincue au plaifir immédiat de la ſenfarion.
Mais plus l'eſprit des homines ſe perfectionnoit,
plus il devenoie avide de ſenſation : ce
ne fut doncpas affez pour les beaux arts de plaire
par eux-mêmes , il fallut qu'ils s'animaſſent pour
ainſi dire , & qu'ils s'uniflent au ſyſtême entier de
nos perceptions : on exigea qu'ils réveillaſſent en
nous le plusgrandnombre d'idées qu'il feroit pof
fable, fans toute fois que l'occupation de notre
entendement dégénérât en fatigue. Ici commence
leur troiſième progrès : d'abord ils ont produit un
plaifir fumple & immédiat , enfuite ils ſe ſont affervis
à des formes priſes auſſi dans leur propre
eflence, &le plaisir de juger a été ajouté au plaifir
de fentir ; enfin ils ſe ſont efforcés de reveiller en
nous un grand nombre d'idées , & alors l'effer
qu'ils ont produit a été composé de l'impreſſion
immédiate , du jugement réfléchi & du charme
attaché à la variéré , ou plutôtà l'exercice doux &c
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
facile de notre entendement. Ce n'eſt pas tout encore;
il faut examiner attentivement ce dernier
principe; car nous trouverons qu'il peut nous
modifier de quatre façons différentes : par la ſeule
variété , par l'intérêt , par la ſurpriſe&par l'imagination.
Par la variété , parce que la ſucceſſion
feuledes idées produit un effet agréable ; par l'intérêt
, prce que l'homme étant un être ſenſible
par excellence , toute ſon exiſtence eſt liée à ſes
paffions, & que de toutes les idées celles qui le
Hattent le plus font celles qui le rappelent plus
fortement à lui-même ; par la ſurpriſe , parce que
moins les ſenſations ſont attendues , plus leur impreffion
eſt vive & profonde ; par l'imagination ,
parceque tous les objets s'embelliffent par elle ,
foit que l'abſtraction nous permette de les dégager
de tout alliage impur , loit que le plaifir de
les produire ajoute à leur prix , en intéreſlant notre
amour- propre qui ſe mêle de tout. Ainfi ne
foyez plus ſurpris de voir notre oreille ſuperbe
sepouffer l'artiſte qui nous définit ce que nous
voulons concevoir,& qui nous décrit ce que nous
voulons imaginer. Tels ſont les poëtes Allemands
qui, pour trop détailler , me donnent la fatigue
que j'éprouve en lifant une démonstration géométrique
ſans être aidé de la figure , & ne m'offrent
ſouvent qu'un plan au lieu d'un tableau.
Tels étoient encore les anciens compofiteurs François
lorſque pour imiter le ramage des oiſeaux ils
introduifoient dans leur orcheſtre ces petites flûtes
qu'ils nommoient des tailles , & dont l'effet
diſparate faifoit oublier la muſique ſans rappeller
legazouillementdes oiſeaux.
Réſumons donc , & reconnoiſſons qu'au lieu
d'attribuer l'effetdes beaux arts à un ſeulprincipe
SEPTEMBRE. 1771. 153
comme on l'a tenté dans un ouvrage très-eſtimable
d'ailleurs ; on peut en compter fix , favoir , la
fenſation immédiate , lejugement ou le ſentiment
de la difficulté vaincue , la variété ou les idées
reveillées , l'intérêt ou les paffions , enfin la furpriſe
& l'imagination. Il n'est pas beſoin de dire
que ces principes peuvent ſe combiner de différentes
manières ; que la ſurpriſe peut naître auſſi de
ladifficulté vaincue , & que ce ſentiment peut encore
ſe répandre ſur tous les autres effets. Nous ,
nous ſommes contentés de les placer ici dans un
ordre finthétique , ſuivant qu'ils nous ont paru
pouvoir exiſter indépendamment les uns des autres.
Maintenant appliquons ces principes à la muſique;
nous nous appercevrons aisément que ecr
art ne conſiſte pas ſeulement dans l'imitation : en
effet un muſicien qui voudroit nous repréſenter le
point du jour n'auroit rien de mieux à faire que ,
d'employer quelqu'un de ces poliflons qui gagnent
leur vieà contrefaire ſur les boullevards le
chant de l'alouette ou celui du roſſignol ; de même
pour imiter un bruit de guerre ou celui d'une
tempête , un organiſte fouleroit aux pieds toutes
ſes pédales & appuieroit le bras entier ſur ſon clavier
; invention ingénieuſe d'un muſicien François
qui eſt conſtamment applaudi au même lieu
où l'inimitable Pagin fut fifflé. Tous ces vains
efforts font rejettés par le goût avant que d'être
condamnés par la critique; mais fi un compoſiteur
habile , en ſuivant les formes générales ,
c'est -à-dire , en conſervant le rhytme de la mélodie,
fait par des fons analogiques , par des impreffions
détournées & fugitives me retracer le
bruit des flots agités , ou l'incertitude du pilote
: Gv
154 MERCURE DE FRANCE.
effrayé , mon eſprit ſe reveille , mon imagination
s'échauffe , je me tranſporte au loin ſur un promontoire
, d'où je confidère le vaiſſeau battu par
les vents , je vois briller l'éclair, j'entends les cris
des matelots , & déjà le tableau animé n'eſt plus
l'ouvrage du muficien , c'eſt celui de mon imagination,
Que ſera-ce fi tandis que mon ame eſt
trompée par ce preſtige , une petite partie demon
intelligence reſte pour ainſi dire en fentinelle ;
obſerve l'artiſte & s'écrie de tems en tems : exceltent
paſſage du fecond violon , bravo l'alto , belle
modulation , &c Alors rien ne manquera à mon
plaifir , & certainementje ne le dois pas à la ſeule
imitation.
Avançons & tâchons d'atteindre notre auteur.
Vous avouez , lui dirai - je , que l'auteur de l'Effaifur
l'union de la Poëfie & de la Mufique a bien
connu&bien développé les principes de la muſique
mélodieuſe & chantante que vous appelez
muſique fimple & que vous réléguez dans les
concerts , parce qu'elle est bonne ; mais s'il eft de
l'eſſence de la muſique d'être mélodieuſe; fi les
formes de cette muſique , qu'il vous plait d'appeler
muſique de concert, ſont les plus belles que
l'art puifle vous préſenter , comment voulez-vous
compoſer votre prétendue muſique dramatique
fans ceflerde faire de la muſique ? J'infifterai , &
je vous demanderai encore pourquoi cette mufiquede
concert m'arrache des larmes , me ravit ,
me tranſporte , m'enchante C'eſt ſans doute',
parce qu'elle exprime des paſſions, le tout dans la
manière qui lui eft propre , c'est-à -dire ſans que
l'expreffion miſe au chant , fans que la muſique
cefle d'être de la muſique. Sur quoi fondez vous
donc la différence des deux gentes? .. Mais ces
xitournelles qui refroidiſſent l'action , mais ces da
SEPTEMBRE. 1771. 15ς
troutapo
fréquens , ces roulades , ces diminutions, ces
points d'orgues éternels.... Eh ! mon Dieu! qui
vous le difpute? Lifez l'Eſſai , lifez Algaroti ,
lifez le dictionnaire deM. Roufleau ,vousy
verez tous ces excès relevés & condamnés. Mais
vous avez quelque principe caché , quelque choſe
demieux ànous dire. Eh! juſtement , vous nous
avez mis ſur la voie , fans vouloir toutefois vous
expliquer. Il eſt, dites - vous quelque part , un
cliant composé qui est moins mélodieux , moins
rhytmique , moins agréable que le chant fimple ,
maisplus ſavant &plus difficile à ſaiſir : ce chane
négligeant les formes connues de l'air , des deux
récitatifs , &c. s'applique uniquement à rendre les
idées du poère , à ſuivre ſes paroles pas-à-pas.
Celui- ci ne ſera plus gêné dans la marche , je ne
lui ferai pas l'outrage fanglant de vouloir qu'en
écrivant fa pièce , il ſe ſouvienne qu'elle doit
êtremiſe en muſique', ( quorque , àla vérité, j'aie
dit ailleurs tout le contraire , voyez pag. 132 ,
144 , &c. ) & je në ferai que traduire des vers
dans le langage d'Euterpe. Pour toute répanfe
nous nous contenterons d'avertir les Etrangers
que la comédie françoiſe eſttrès -bienplacée aux
Thuilleries ,qu'on y entre & qu'on en fort trèscommodément
, qu'on y joue tous les jours les
piéces des trois grands tragiques , le tour à juſte
prix, &qu'en couléquence,nous penfons, qu'ils fer
ront encore mieux d'aller là qu'à l'opéra . Mais fi
notre auteur perſiſtoit & s'émancipoit juſqu'à convenir
que l'opéra eft le théâtre de la muſique , on
reprendroit ce qui dit ci-deſſus par rapport
aux beaux. arts ; & er Les moyens
qu'ils emploient pour nous plaire , on verroit d'abord
que le premier de tous eſt l'inftrument ca
a épé
Le rappelant
Gvj
156 MERCURE DE FRANCE.
lui - même ou la ſenſation première : or , on a
peine à croire que pour en tirer le meilleur parti
poſſible , il faillecommencer par le gâter. 2°.On
s'appercevra que le ſecond effet , qui eft le ſentiment
de la difficulté vaincue fe perd du moment
que les moyens ſont trop multipliés , & que l'imitation
, ou pour mieux dire la copie, s'eſt aſſez
emparée de notre imagination pour chaffer tout
à-fait l'idée de l'art imitateur ; c'eſt ainſi qu'une
effigie colorée& habillée ne fait qu'une illufion
déſagréable, tandis qu'un tableau de Vandeck
me charme fans me tromper. 3 °. On obſervera
que fi dans le genre propolé , la quantité d'idées
fuggérées reſte la même, ces idées ſont plutôt
offertes que reveillées , & plutôt déterminées
qu'indiquées; de façon que l'eſprit qui connoîtra
l'étendue des moyens & qui ſe verra commandé
dans ſes perceptions perdra à la fois le plaifir de
laſurpriſe &ceux de l'imagination ; d'où je conclus
que la musique ne vaudra rien pour avoir
voulu trop peindre , & c'est ainſi que le principe
ut p tura poëfis a causé de grandes mépriſes toutes
les fois qu'on a voulu l'étendre au- delà de ſes
Jimites.
D'un autre côté , il n'eſt pas moins évident que
Jumoment que nous avons iimmaaginé d'animerla
muſique pour la mettre fur la ſcène , c'eſt une
neceflité pour elle de ne point contredire l'illufiondu
théâtre&de prendre garde qu'un effet n'en
détruiſe pas un autre : mais apprenez - nous quel
eft le terme de cette illufion ,& définiflez - nous
ceque doit pafler à la vraiſemblance lyrique celui
qur a paflé le vers hexamètre, le rouge & les lampions
à la vraiſemblance tragique, & eris miht
magnusApollo. Je crois que fur cet article,l'ex
SEPTEMBRE. 1771. 157
périence exempte de manie &d'enthousiasme, eft
lemeilleur des maîtres. Quelques réflexions qu'on
trouve dans le petit ouvrage ſur l'union de la
poësie & de la muſique avoient déjà mis ſur la
voie,&pluſieurs eſlais qui ont paru dans ce genre
ont déjà prouvé qu'on peut atteindre le but. Je ne
parle pas des drammes charmans de M. de M.
parce qu'ils font mêlés de chant&de proſe ; mais
il me ſemble que M. Philidor n'en étoit guère
éloigné lorſqu'il a donné ſon opéra d'Ernelinde;
car , à deux morceaux près , cetre muſique étoit
parfaitement théâtrale,& les défaurs du poëme
qui en ont empêché le ſuccès auroient été choquans
dans tous les tems , & avec quelque muſique
qu'on y eut adaptée.
J Nous ne quitterons pas notre ſujet ſans nous
donner la latisfaction de dire à quel point nous
partageons l'eſtime que notre auteur témoigne
pour cet excellent compoſiteur , qui n'a certainement
pas perdu de ſon prix pour avoir trouvé un
émuledigne de lui ; nous le louerons même avec
d'autant plus de plaiſir qu'il nous a fait connoître
ſouvent combien il étoit attaché à nos principes ,
dont il connoifloit bien mieux que nous la juſteſſe
& l'étendue . Nous lui avons entendu dire lorfqu'il
donna Tom Jones : Pour cette fois cij'efpère
avoir réuffi. Jamais je n'ai donné plus d'attention
à lafimplicité de mes motifs & à l'unité
de ma mélodie ; c'est ce quej'ai fait de mieux ; &
il ne changea pas d'avis lorſquil vit cet admirable
ouvrage ſi voiſin de ſa chute. Dans Einelinde
il ſuivit les mêmes principes , & c'eſt là - deſſus
qu'il fondoit ſes eſpérances. Parmi les muficiens
M. Jomelli , Galluppi , Piccini , Grétry , &c.&
parmi lesgens de lettresM. Rouſleau , M. l'Abbé
158 MERCURE DE FRANCE.
Arnaud, tous ceux enfin qui ſe ſont occupés de
cette matière n'ont eu qu'un avis. Cominent fel
fait-il quedes hommes d'efprit , & même deshommes
de beaucoup d'eſprit , ayent ſaivi une route
toure opposée ? C'eſt que l'eſprit ne peut que dérai
fonner fur les beaux arts toutes les fois qu'il parlera
ſeul. A ce proposje me rappele une histoire qui
m'a été contée par un Marfeillois , qui avoit fait
du commerce toute fon occupation & qui avoit
paflé ſa,jeuneſle dans les Echellesdu Levanti
Le Bacha , qui gouvernoit la Syrie avant la révolte
d'Aly-Bey , aimoit beaucoup les femmes ,
mais il étoit très difficile , peut-être parce qu'il
les avoit trop aimées. Un Eunuque Egyptien ,
nommé Oſmin , grand connoiffeur en pareilles
denrées, lui ſervoit de pourvoyeur & fréquentoit
tous les marchés de l'Afie , ne ménageant rien ,
ramenant toujours des eſclaves , & ne contentand
jamais fon maître , qui ne manquoit pas de s'é
crier en le voyant revenir avec ſes emplettes , vous
me ruinez , & cela enpure perte. Un jour , dit mon
Marſeillois , je le rencontrai à Smyrne , il étoir
dans le plus grand embarras parce qu'il marchandoitdes
Circaffiennes parmi leſquelles il vouloit
en choisir une qui fut digne de fon maître ; mais
plus il examinoit , moins il pouvoit fixer fon
choix. Je l'abordai , il daigna me confulter.Crois
moi , mon cher Olmin, lui répondis-je , cen'eſt
aucunedecelles-là que je choiſirois : vois-tu cette
petite brune aux yeux bleux que tu parois négli
ger prends- là forma parole & conduis là biett
vîte à ton bacha. Il ſe laiſſa perfuader , & à fix
mois delà de retrouvant à Alep , il vint à moi les
bras ouverts: Nous avons fair merveille, s'écriatik;
elle eft, apréfent la favorite , &j'aireçu une
SEPTEMBRE. 1771. 159
bonne récompense. Mais comment diable as - tu
faitpour devinerſi juſte ? Voici plus de trente ans
queje nefais d'autre métier que d'acheter desfemmes
,&jefais là- deſſus tout ce qu'on peutfavoir...
Ecoute , mon ami , lui répliquaije : lorſque je te
rencontrai à Smyrne , il y avoit trois jours que
j'avois vu débarquer cette jeune eſclave : depuis
ce moment- là , je l'avois toujours révée, toujours
defirée:mon ami , je ne dormois plus ; & fois bien
aſſuré que ſi j'avois eu soo ſequins , ton bacha
n'en auroit jamais été poflefleur. Voilà mon fecret
, voilà toute ma ſcience. J'avois à peine fini
deparler que je m'apperçus que l'Eunuque m'avoit
déjà tourné le dos , mais je crus l'entendre dire en
s'éloignant : Non , je ne m'y connoîtraijamais.
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Résumé : Observations sur un ouvrage nouveau, intitulé : Traité du Mélo-Drame, [titre d'après la table]
Le texte est une critique du 'Traité du Mélo-Drame' publié à Paris en 1771, qui traite de la rivalité nationale dans les arts et la musique. L'auteur souligne la nécessité pour la France de s'inspirer des autres nations pour améliorer ses arts, bien que la France ait peu contribué à l'invention de la musique. Il affirme que la France peut épurer et perfectionner la musique grâce à son goût raffiné. Le traité compare favorablement les compositeurs français aux maîtres italiens et propose des modèles pour la musique dramatique. L'évolution de la musique en France est marquée par l'influence italienne et les controverses subséquentes. Des figures comme Rousseau et d'Alembert ont critiqué ou proposé des améliorations pour la musique française. Une discordance existe entre les compositeurs français, influencés par les Italiens, et les poètes lyriques, attachés aux anciennes formes. Le texte explore la relation entre la musique et la poésie, critiquant ceux qui attribuent leur dégoût de l'opéra aux poèmes modernes. Il souligne l'importance de la structure périodique dans la musique, comparable à la période oratoire. L'expression musicale doit être agréable et en accord avec les paroles, structurée selon des formes musicales inspirées de Métastase. L'auteur critique le dictionnaire de musique de M. Roufleau et d'autres œuvres musicales, notant des erreurs communes sur l'unité de la mélodie. Il dénonce la subordination de la poésie à la musique dans les opéras, produisant des spectacles médiocres malgré quelques moments de ravissement. Le texte distingue la musique de concert de la musique de théâtre. Pour la première, il préconise de suivre les principes de compositeurs comme l'Abbé Arnaud et Rousseau, en privilégiant de beaux motifs et des structures musicales cohérentes. Pour la seconde, il insiste sur l'expression précise des paroles et des émotions, adaptant la musique pour renforcer l'impact scénique. L'auteur rejette l'idée que l'imitation soit l'objectif principal des arts, affirmant que les sensations artistiques doivent être naturelles et harmonieuses. Les arts imitent la nature et les passions, offrant un plaisir à la fois immédiat et relationnel. La poésie et la musique tirent leurs lois de leur essence propre et ajoutent un plaisir réfléchi à la sensation immédiate. Les arts ont intégré des principes comme la variété, l'intérêt, la surprise et l'imagination pour engager davantage l'entendement.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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