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Observations sur un ouvrage nouveau, intitulé : Traité du Mélo-Drame, [titre d'après la table]
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OBSERVATIONS sur un ouvrage nouveau, intitulé, Traité du Melo-Drame [...]
Mots clefs :
Musique, Mélodrame, Nature, Auteur, Idées, Goût, Ouvrage, Plaisir, Esprit, Temps, Chant, Mélodie, Formes, Imagination, Théâtre, Période, Sensations, Homme, Moyens, Idée, Charme, Drame, Réflexions, Français, Public, Principe, Concert, Beaux-arts, Jean-Jacques Rousseau, Musique italienne
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texteReconnaissance textuelle : Observations sur un ouvrage nouveau, intitulé : Traité du Mélo-Drame, [titre d'après la table]
* OBSERVATIONSfur un ouvrage nouveau,
intitulé , Traité du Melo-Drame
ou Réflexions ſur la muſique dramati.
que. A Paris , chez Vallat la Chapelle,
libraire,fur le perron de la Ste Chapelle,
1771 ; in-80. Prix , s liv . relié.
Ona coutume de qualifier de nations rivales
celles que des intérêts oppoſés mettent ſouvent
aux priſes & précipitent dans des guerres longues
&obſtinées ; mais en y regardant de plus près ,
on s'appercevra aisément que ſi les Princes combattent
pourdéfendre ou augmenter leurs états ,
les nations ne connoiſſent guères de véritable rivalité
que dans les choſes qui intéreſſent leur vanité
; ce qui comprend toute eſpèce de gloire ,
cellequi vientdes talens comme celle qui naît des
fuccès à laguerre. En effet, la vanité comme la
lumière peur ſe diftribuer à l'infini ſans s'affoiblir
par le partage; elle eſt toujours active , toujours
éclairée ſur ſes intérêts , & c'eſt ce qui fait que la
jaloufie nationale peut encore exiſter lors même
*Ce morceau qui eſt rrès- intéreſlanr eft l'ouvraged'un
homme auſſi diſtingué par fon rang &
ſa naiſſance que par les talens&fes fumières , &
nous lui avons beaucoup d'obligation d'avoir
bienvoulu ea enrichir le Mercure.
134 MERCURE DE FRANCE.
que l'eſprit du Patriotiſme eſt détruit. Une
guerre perpétuelle s'eſt donc allumée dans l'empire
de l'opinion ; & comme les plus importantes
poſſeſſions de l'ennemi ſont toujours expoſées à la
premiere agreffion , de même dans les rivalités
littéraires les découvertes ſont toujours l'objet
des plus grands débats. Eh! quel François animé
decettenoble ambition,apu ſe contenter de lagloireque
nous avons acquiſe depuis deux fiècles ,& n'a
pas jetté des regards d'envie ſur les Galilées , les
Bacons , les Newtons ? Nous contemplons notre
puiſſance politique , & en nous rappelant la foibleſſedes
premiers Capétiens , nous remarquons
que c'eſt àde riches ſucceſſions que leurs deſcendans
ont dû l'augmentation de leurs domaines :
Craignons d'appliquer ces réflexions à notre empire
littéraire , ou plutôt , en avouant que nous
avons hérité de beaucoup de tréfors dont la découverte
eſt due à l'Etranger , cherchons à nous
confoler par une confidération qui paroît avoir
échappé à la philoſophie de notre âge; c'eſt que
lesnations qui ont le plus inventé ſont peut- être
les moins capables , nonſeulementde perfectionner
, mais de contenir les arts& les talens dans les
meſures qu'un goût ſage& épuré eft en droit de
leur preſcrite. On s'en convaincra facilement ſi
l'on obſerveque chez les peuples qui ont le plus de
découvertes à vanter, il eſt arrivé de deux choſes
l'une ; ou le goût général de la nation a réveillé
l'émulation& provoqué les découvertes , ou les
inventeurs eux-mêmes ont fait naître le goût des
arts qu'ils avoient créés : or dans le premier cas la
paffion dégénère ſouvent en manie ; & dans le
Lecond la doctrine ſe change en dogmatiſme , &
SEPTEMBRE. 1771. 135
l'on voit s'élever une ſecte au lieu d'une école.
Ainſi chez les Grecs l'éloquence dégénéra bientôt
en unevaine déclamation; ainſi chez les Anglois
Melpomène n'eſt encore queShakeſpéar traveſti,&
ce grand homme ſemble n'avoir laiſſé après lui
quedes barrieres au lieu des pierres d'attente qu'il
avoit poſées. Maintenant qu'un peuple ingénieux,
ſenſible & même appliqué s'empare de ces richefſes
étrangères ; qu'il épure dans le creuſet du goût
ces minéraux brutes , mais précieux , nés dans les
flancs de quelque montagne embratée; quellaalime
ou le ciſeau leur donnent la forme& l'éclar ,
&qu'un Public avide, mais difficile & précautionné
, vient enſuite à juger; alors & alors ſeulement,
les choſes ſeront apréciées à leur juſte valeur
, pouflées à leur dernière perfection & furtout
conſervées dansleur intégrité. Tel eſt le for
de la France ; à cette différence ſeulement que c'eſt
fans renoncer à l'honneur de pluſieurs découvertes
qu'elleprétend à la palme du goût , & qu'à la fois
juge & ouvrière , elle peut être pour les autres
peuples ce qu'eſt l'Académie Françoiſe pour elle
même.
Parmi nombre de preuves qui pourroient juſtifier
cette opinion , je me bornerai à un des objets
qui lui tiennentde plus près &dont l'examen nous
aconduits à ces réflexions,je veux parler de la mufique
, celui de tous les arts ſur lequel nous ayons
le moins de droits à réclamer à titre d'inventeurs.
Que diroit le reſte de l'Europe ſi , au bout de vinget
ans à peine écoulés depuis que la muſique italienne
, ou pour mieux m'exprimer , la véritable mufiquea
été implantée en France , nous étions tout
près d'en atteindre la perfection ; fi nous étions
même parvenus à en connoître & les moyens &
Ies effers ; àlui aſſigner ſon domaine & àlui pref
136 MERCURE DE FRANCE.
,
en
crire ſes différens emplois , foit que livrée à ellemême,
elle voulût briller de fon propre éclat , ſoit
qu'unic à la poéfie , elle en développât, elle en exagérât
pour ainſi dire les produits ; ſoit enfin qu'attachée
au drame elle en ſuivit la marche
multipliât l'action&en fortifiât l'intérét ?Ce tableau
féduiſant n'eſt pourtant point un rêve , ſi l'on en
croit l'auteur d'un livre intitulé , Traitédu Melo-
Drame , ouvrage que nous annonçons au Public
avec une confiance à laquelle les productions
récentes ne nous ontguères accoutumés. Ce fera
ſansdoute avec plaifir qu'on y verra nos compofiteurs
comparés , préférés même aux premiers maîtres
d'Italie , & nos eſſais de muſique dramatique
propoſés pour modèle à toutes les Nations.
Allertions hardies ſans doute , mais flatteuſes &
encourageantes , & fur-tout intéreſſantes par les
raiſons auſſi ſavantes qu'ingénieuſes ſur leſquelles
elle eſt établie . Pénétré comme notre auteur
d'eſtime &de reconnoiſſance pour les maîtres qui
ont enrichi depuis quelque tems notre ſcène italienne
, devenu le vrai théâtre lyrique , fi nous
différons d'opinions avec lui ſur quelques objets ,
c'eſt parce que nous croyons qu'un ouvrage commele
fien étoit encore néceflaire pour développer
nombre didées abſtraites & fugitives qui embarraſſoient
les routes de l'art ; pour prévenir furtout
l'inconvénient de l'imitation & de la dégénération
du genre en manière , en un mot pour mettre
les préceptes à la place des exemples. Nous
penfons encore que pour conduire la muſique àſa
dernière perfection , il faut joindre la ſcience qui
éclaire au goût qui aprécie ; c'eſt- à- dire , qu'il
faut ſavoircompoſer , &cependant avoir plus entendu
que compofé; qu'il eſt encore important
den'êtredans aucun parti , ni dans celui des Ita
SEPTEMBRE. 1771. 137
liensdont les principes ſont peut-être trop exclufifs
, ni dans celui des François qui répugnent
quelquefois à l'aveu de la ſupériorité dans autrui;
qu'on doit encore connoître le génie des différens
peuples & la manière dont ils ſont affectés
par les ſons ; qu'à toutes ces connoiſlances préliminaires
il faut joindre l'eſprit philoſophique
qui ſert de guide dans la diſcuſſion , & fur-tout ce
talent ſans lequel on n'enſeigne , on ne perfuade
rien , celui d'écrire avec chaleur , intérêt & clarté.
Enfin après avoir tout exigé , nous reconnoiffons
avec non moins de ſurpriſe que de plaiſir que toutes
ces conditions ſe trouvent remplies par l'auteur
dont l'ouvrage va nous occuper , non dans la
formed'un extrait ordinaire , parce que toutes les
vérités qui s'y trouvent renfermées perdroient à
être déplacées , mais en nous attachant aux idées
lesplus importantes , c'est-à-dire celles qui méritent
leplusd'êtrediſcutées&même refutées.En effet
ceux qui voudront voit en quoi l'auteur a eu raifon
ne peuvent mieux le trouver que dans ſon
livre , tandis que nous concourrons avec lui aux
progrès de l'art , ſi nous parvenons à rectifier celles
de ſes idées qui nous en paroiſſent ſuſcepti
bles.
Il ne s'agira pas ici de reveiller les diſputes po
lémiques qui ont agité la capitale depuis la fameulemiſſionde
1752, pendant laquelle on vitde
pauvres ultramontains ſimples & ſans lettres, prêcher
, convertir & faire des miracles ; mais il ſera
néceſſaire de ſe rappeler avec notre auteur quelle
fut la marchede nos connoiſſances en muſique ;
car nos idées ne ſe ſont pas toujours étendues aufſi
rapidementque notre goût , & la véritê mêmen'a
pu établir ſon empire ſans contracter quelques
dettes avec la mode & le préjugé ; nous direns
138 MERCURE DE FRANCE.
donc enpeu de mots qu'une lettre ſur l'opérad'Oma
phale avoit déjà donné le ſignal d'une révolution
prochaine à- peu-près comme les météores & les
comètes annoncent la chûte des Empires , lorſque
la muſique italienne fit ſa première invaſion dans
lacapitale. Il eſt paflé en uſage, de nos jours , que
lesmanifeſtes&les déclarations de guerre ſuivent
les armées au lieu de les précéder ; la même choſe
arriva dans cette occafion . On reconnut dans un
écrit plein de ſel,intitulé ,lepetit Prophéte , &c.
l'auteur de la lettre ſur Omphale , ou plutôt on
reconnut un homme d'eſprit qui en ſavoit plus
qu'il n'en avoitdit , & qui ne vouloit parler que
parparabole.
favoix
Mais déjà les exemples ſuffiſoient aux préceptes&
il étoit tems que ceux - là entendiſſent qui
avoient des oreilles pour entendre. C'étoit cependant
le plus petit nombre , & M. Roufleau jugea
que la vérné avoit encore affez d'ennemis pour
qu'il lui convînt de la défendre : mais en lui prêlui
donna ſa livrée: préſentée ſous
la forme du paradoxe , elle eut plus de célébrité
que de crédit; elle convainquit & révolta , & l'affaire
fut appointée. M. Roufleau ne le contentoit
pas de profcrire notre ancienne muſique , il ne
vouloit pas nous laifler l'eſpérance d'en avoir une
meilleure; notre langue même àl'entendre fe refuſoit
abſolument aux puiſſances de la mélodie.
Quels cris ne s'élevèrent pas alors! on ne prévoicit
pas fans doute les heureuſes reftitutions dont cette
injustice feroit ſuivie , autrement ont eût defire
qu'il continuât de nous injurier &de nous enrichir,
& on l'eût comparé à ce magiſtrat ſi ſouvent
applaudi au théâtre qui répare de ſes propres fonds
l'erreur qu'il a commiſe. Quelquetems après un
homme de génie , dont tous les ouvrages concou
SEPTEMBRE . 1771. 139
rent à prouver cette vérité , que la même préciſion
qui dirige l'eſprit dans les calculs les plus fublimes
eſt encore l'inſtrument caché du goût le plus
fin& le plus délicat , ne dédaigna pas de s'occuper
de la muſique , &ſes regards y répandirent la
lumière. M. d'Alembert , en condaminant en général
la muſique françoiſe , lui laifla deux motifs
de confolation en lui enſeignant les moyens de
s'améliorer & en dévoilant en même tems les erreurs
de la rivale. Inſenſiblement les eſprits ſe
rapprochoient ; le goût ſe perfectionnoit. Des
compoſiteurs , remplis de talens & d'émulation
avoient profité de certains lieux de franchiſe pour
introduire cette contrebande précieuſe à laquelle
le régime prohibitifde l'opéra étoit fi fort oppoſé.
Mais la verve qui nous précipite dans la carrière
ne nous poufle pas toujours vers le but ; ſouvent
même nous ignorons l'endroit où il ſe trouve ,
tandisque la critique aſſiſe à l'écart a ſes yeux fixés
fur lui ,&rit detous les efforts qui en éloignent.
Un amateur s'aviſa donc unjour d'obſerver que fi
les Coimpofiteurs François imitoient le faire des
Compoſiteurs Italiens , les poëtes lyriques reſteroient
encore attachés aux anciennes formes ; de.
forte qu'il s'introduiroit une contradiction marquée
entre l'intention du poëte & celle du muficien.
C'eſt que les premiers étudioient Jyomelli
&Galuppi , & que les autres n'étudioient pas Métaſtaſe.
Il s'apperçut encore que le Public tomboit
dans une plus grande erreur lorſqu'il attribuoit
aux poëmes modernes tout le dégoût qu'il
éprouvoit à l'opéra , & lorſqu'il demandoit qu'on
composât des chants nouveaux ſur des paroles
anciennes ; choſe abſolument impoffible ! ces obſervations
lui inſpirerent l'idée de ſcruter davanta
geles effets de la muſique &de chercher quel étoit
140 MERCURE DE FRANCE.
le caractère diſtinctifde la bonne muſique. Il erut
l'avoir trouvé dans la forme périodique qui fait
le charme de tout langage en proſe, en vers ou en
muſique , & il fit un rapprochement aflez heureux
de la période oratoire&de la période muſicale. Il
reconnutque ſi la muſique étoit eſſentiellement un
chant , ce chant devoit être une vraie période ,
ayant ſes membres aflortis , ſes repos balancés ,
ſamarche conféquente &ſon rhytme reflenti. Il
obſerva que l'expreſſion muſicale étant beaucoup
plus ſenſible&beaucoup moins rapide que celle
dudiſcours, les périodes en muſique ne pouvoient
pas ſe ſuivre& s'enchaîner les unes aux autres , ce
qui obligeoit les muſiciens à ſe concentrer pour
ainſi dire dans une idée qui feroit à elle ſeule un
petit dilcours ou un petit poëme dont le chant &
les accompagnemens ſeroient à la fois le ſujer& le
commentaire , &dont la muſique feroit en mêmetems
l'expoſition & le développement. En effet
L'expreffion muſicale étant agréable par elle-même
&par fon concours avec les paroles , l'oreilles'y
arrête avceplaifir , &l'etprit qui est d'intelligence
avecelle ne ſe plaint pas de voir la marche retardée.
C'eſt ainſi qu'une penſée exprimée avec ſimplícité,
développée avec génie ,ornée avec goût
& répétée avecgrace forme un ouvrage qui a reçu
le nom d'air , aria. Il ſurvoit dela qu'un poëte qui
compoſoit des vers deſtinés à être mis en muſique
devoit aflujettir ſa marche aux formes indiquées
ci -deſſus , qu'il ne lui ſuffifoit plus d'écrire
en vers libres des ſcènes de tragédie , mais qu'il
devoit s'occuper encore de réſerver une fituation,
unmouvement , une penſée propres à être renfermés
dans une période muſicale , & cette période
muſicale exigeoit qu'on lui donnât pour baſe une
période poëtique , ou plutôt une période dont l'en.
SEPTEMBRE. 1771 : 141
lemble&lesdétails fuſſent ſoumis aux vrais princi
pesde la rhytmopée ; il falloir donc, s'il étoit poſſio
ble , écrire comme l'immortel Métaſtaſe , ou du
moins tâcher de l'imiter. Mais d'un autre côté,
les auteurs qui compoſoient des drames pour la
comédie italienne ſe contentoient en écrivant leurs
ſcènes de quitter le langage de la proſe dans les
endroits qu'ils croyoient les plus favorables à la
muſique , & ſe livroient enſuite à leur facilité,
ſans craindre d'embaraſler le muſicien , ſoiten lui
offrant trop d'idées à la fois , ſoit en les lui préſentant
au hafard , tantôt d'un façon trop complexe
, tantôt avec trop de développement ; d'où
il arrivoit que la nouvelle muſique portoit un caractère
métif qui la décréditoit ſouvent aux yeux
des amateurs. Toutes ces réflexions jettées ſur le
papier formèrent une brochure de cent pages au
plus , mais qui fut accueillie par les artiſtes &les
gens de lettres , & qui obtint entr'autres le fufrage
de M. l'AbbéMétaſtaſio,de MM. Gyomelli Gre.
tri & Philidor . Elle eut un autre ſuccès non meins
flatteur , qui tourna au profit du Public; c'eſt que
les principes qu'elle renfermoit ayant été adoptés
parunhomme très- diftingué dans la littérature ,
il voulut bien les juſtifier par des exemples dont
aucun précepte ne peut approcher & auxquels le
Public applaudit tous les jours avec tranſport &
reconnoiſſance.
C'étoit le fort de ce petit ouvrage de produire
beaucoup mieux que lui- même , ſoit qu'il fût approuvé
, foit qu'il fût refuré ; car c'eſt particulièrementàlui
que nous devons le traité du Mélodrame
, comme l'auteur a bien voulu nous le
diredans ſa préface. Il ya long-tems que ces idées
toutes raiſonnables ſur la muſique ſe trouvoient
en contradiction avec les ſenſations du Public ,
142 MERCURE DE FRANCE.
peut-être même avec les ſiennes , lorſque cet ou
vrage-ci lui donna occafion de les publier. Il crut,
dit-il , que tout principe de goût éroit détruit , &
qu'on étoit retourné à ces tems de barbarie où les
arts neconnoifloient d'autres loisque le caprice des
artiſtes . * Sans doute ſon mécontentement aug-
* Il ne ſera peut-être pas hors de propos de rapprocher
ici le jugement que M. l'Abbé Métaſtaſio
àporté de cet ouvragedans une lettre qu'il a écriteà
l'auteur , & qui a été inférée dans la Gazette
Littéraire , tome vi°. « Je n'ai pu lire votre ou-
>>> vrage , dit cet illuſtre lyrique , ſans le plus grand
>>>étonnement. On peut , par ce ſeul eſlai ,jugerde
>> la fineſſe de votre eſprit , de la ſolidité de votre
>>>goût & de la profondeur de vos connoiſſances
>>dans les arts: il n'eſt point d'Italien qui ait porté
>> ſes vues & ſes réflexions auſſi près des premières
>>ſ>ources du plaifir vif&délicat que produit , &
>> que pourroit produire encore plus efficacement
35notre drame muſical L'analyſe ingénieuſe que
> vous faites du rhytme &du chant périodique de
nos airs ; la manière adroite & neuve dont vous
faites ſentir l'obligation de n'enſevelir jamais
le motif principal dans les ornemens accefſoires
; l'heureuſe comparaiſon que vous éta-
→bliflez à ce ſujet entre l'art de la muſique & celui
du deſſin , où le nud doit toujours ſe faire ſentir
au travers des draperies ; vos remarques ſur les
progreffions au moyen deſquelles ondoit en paffant
du ſimple récitatif au récitatif compofé,
>> imiter les altérations qui naiſſent du jeu des paf-
>> ſſions violentes , & pluſieurs autres endroits de
>votre diflertation que je ne cite pas pour ne pas
>>la tranſcrire en entier, font encore moins pré
SEPTEMBRE. 1771. 143
menta & ſon zèle redoubla en voyant paroître le
dictionnaire de muſique de M. Roufleau, car on ne
peut ſe diffimuler que par une fatalité fingulière, il
le trouve que cet illuſtre auteur eſt tombé dans la
même barbarie , & que les principes ſur l'unité de
la mélodie ſont ſi conformes àceux de l'eſſai qu'il
les a appuyés ſur les mêmes exemples, témoins les
articles duo , récitatif, &c. Ce n'eſt pas tout , le
Journal Etranger & la Gazette Littéraire avoient
répandu ſucceſſivement les germes les plus féconds
de tout ce qu'une pratique induſtrieuſe peut
apprendre d'une imagination brillante & philoſophique
; déjà même ces principes étoient auroriſés
par le ſuccès de pluſieurs ouvrages récens : il
faut donc en convenir , a tout cela n'étoit qu'erreur
, jamais il ne fut plus néceſſaire de reveiller
la critique &de venger le bon goûτ .
Une choſedevoit cependant embarraſſer notre
auteur ; verſé comme il l'eſt dans la muſique, connoiflant
tout le mérite de la muſique italienne &
toute la défectuoſité , ou plutôt toute la nullité
>> cieux par la vérité qui leur eſt propre que par
>> les avantages immenfes que pourront y puiſer
>> les artistes , &c. >> L'auteur du Traité du Mélodrame
a omis à deſſein ce témoignage flatteur
pour ne s'occuper que de l'article où M. l'Abbé
Métaſtaſio ſe plaint avec les graces qui lui font
naturelles , de la préférence donnée à la muſique
fur la poësie , mais il n'a pas pris garde que cet article
eſt rélatifà un paſſage où l'auteur de l'eflai
attribuoit les progrès de la muſique chez les Grecs
àun effort qu'elle fit pour ſe ſéparer des paroles
auxquelles elle étoit plutôt enchaînée qu'attachée.
144 MERCURE DE FRANCE.
de ce que nous appelons la muſique françoiſe ; indigné
fur-toutde la barbarie dans laquelle notre
opéra eſt encore plongé , comment pouvoit - il
n'avoir pas beaucoup d'idées communes avec les
auteurs qu'il critiquoit ? N'étoit- il pas même aflez
probable que le plus grand tort qu'ils avoient á
ſes yeux étoit de l'avoir prévenu ? Il eſt vrai que
c'eſt celui qu'on pardonne le moins. Pour réſoudre
toutes ces difficultés, il faut paffer tout de
ſuite à ſon idée favorite; c'eſt l'enfant chéri de
fon imagination , &qu'il préfère à une nombreuſe
familledont nous croions cependant qu'il pourroit
tirer plus de fatisfaction .
aJe
Faiſons - le parler lui - même , afin de donner
plusde force&de conciſion à ſes opinions. Il s'adrefle
aux François italianiſans&leur dit :
vous félicite d'avoir abandonné vos vieilles plalmodies
pour vous faire initier dans la bonne mufique
dont les Pergolèze , les Galluppi vous ont
facilité l'accès , mais je ne puis m'empêcher de
vous plaindre d'avoir pouflé l'enthousiasme juſqu'à
prendre vos maîtres pour des modèles. Qui
fans doute , la muſique italienne eſt belle & touchante;
elle connoît ſeule toute la puiſſance de
Pharmonie & de la mélodie; ſa marche , ſes
moyens , ſes formes habituelles font très-propres
àlui donner tout le charme dont elle eſt ſuſceptible
: fimple & préciſe dans le récit ordinaire
hardie & pittoreſque dans le récit obligé ; mélodieuſe
, périodique , cadencée , une enfin dans
Tair, ellenous offre des procédés méthodiques &
fondés ſur ſa propre nature. Mais tout cela ,
qu'est-ce en derniere analyſe ? De la muſique , un
concert. Que ſi vous tranſportez ſur un théâtre
toutes ces formules nouvelles , fi vous voulez les
employer
SEPTEMBRE. 1771. 145
employer pour faire mieux qu'un drame ordinaire
, pour exagérer dans votre aine toutes les
impreſſions que la ſcène , que la déclamation fimpleont
coutume de lui faire éprouver , vous
verrez que votre art ſera contradictoire à votre
objet & vos moyens à votre fin. J'adopterai avec
plaifir tous vos principes ſur l'unité de la mélodie
&ſur la période muſicale ; mais je m'appercevrai
bientôt que tandis que les accens de lexpreffion
théâtrale ſont ſans liaiſon , ſans méthode , fans
ordre encyclique , vous ne cherchez à charmer
mes oreilles que par des chants ſuivis , qui ont
leur rhytmopée preſcrite , leurs membres balancés
, leurs retours marqués : J'admire votre inftrument
, mais plus je l'admire , &moins je trouve
qu'il cadre avec ſon objet. Auſſi vous eſt-il impoſſible
de diſſimuler le principe de vos erreurs.
La muſique , une fois tranſportée ſur le théâtre
vous voulez qu'elle y règne ; vous ne craignez pas
de lui ſoumettre la poësie; vous oſez même dire
à celle- ci , aflujettiflez - vous à certaines formes ;
reflerrez vos penſées , réduiſez vos tropes , vos
figures afſortiſſez vos metres ; enfin
ceſſez jamais de prévoir la muſique.... Erreur
monstrueuſe ! fubordonner le fond à la forme &
facrifier l'orateur à l'interpréte ! Ne ſoyez donc
plus étonnés ſi de tels principes produiſent des
fruits dignes d'eux. Vous en jugerez aisément ſi
vous aſſiſtez à un de ces opéras que vous admirez
le plus. Inutilement le cigne de l'Italie réuniſſant
Pélégance de Racine à la nobleſſe de Corneille ſe
ſera montré l'Emule de Voltaire ; inutilement un
Jomelli , un Gallupi auront développé toute la
magie de leur art ; des actrices froides & ridicules,
descaftrats inanimés , de longs récitatifs débités
G
ne
146 MERCURE DE FRANCE.
àl'inſçu d'un parterre bruyant , des points d'or
gues, des diminutions , des roulades auront bientôt
fait diſparoître Caton & Regulus , & vous
n'aurez vu qu'un concert groteſque où quelques
momens de raviſſement font achetés par cinq heu
res d'ennui &de mécontentement... & n'allez pas
dire que c'eſt la faute du genre en lui-même , ou
de la forme que le Melo -drame a reçue en Italie;
car , prenez un air en duo , ou tout autre morceau
iſolé , vous verrez que la paſſion pour la
mélodie vous fait facrifier à chaque inſtant la vé
rité de l'expreffion au charme de la muſique. Souvent
les deux premiers vers de votre air vous auront
fourni le ſujet de votre chant ; eh bien! quoiqu'il
y ait variété d'expreſſion dans ceux qui fuivent
, la mélodie conſerve fon motif& reſte conféquente
à elle-même. Bien plus, fi vous compoſez
un duo dialogué , vous ne craindrez pas d'appliquerlamêmemélodie
à la demande&àla réponſe
comme
Nei giorni tuoi felici
Ricorda ti di me.
Perchè cosi mi dici
Anima mea , perchè ?
Ainfi le vice dubeau chant, ou dela musique
telleque vous la conſervez , eft un vice inhérent ,
&que vous ne parviendrez jamais à détruire tant
que vous vous occuperez de la muſique en ellemême
,&que vous ne la conſidérerez pas comme
le ſimple interpréte de la ſcène . Mais direz vous,
comment cette muſique fi belle & fi touchante
mériteroit- elle d'être proſcrite , & comment ac
SEPTEMBRE. 1771. 147
corder lejugement que vous en portez avec les
effets qu'elle a produits tant de fois fur vous? C'eft
icı levéritable myſtère de ma critique , & je vais
vous le dévoiler. Ily a deux fortes de muſique ,
unemufique fimple& une muſique compoſée, une
mufique qui chante & une muſique qui peint , ou
fi l'on veut ure muſique de concert & une mufique
de théâtre. Pour la muſique de concert , fuivez
les principes de M. l'Abbé Arnaud , de l'autour
de l'Eflai ,de M. Rouſſeau , &c.; choiſulez
debeaux motifs , ſuivez bien vos chants , phrafés
- les exactement & rendés - les périodiques ,
rien ne ſera meilleur. Mais pour la muſique de
théâtre , n'ayons égard qu'aux paroles & conten
tons-nous d'en renforcer l'expreſſion par toutes
les puiſſances de notre art. Ici j'oublie tous les
principes analogiques , auxquels j'avoue que la
muſique eft redevable de ſes plus grands effets . Je
ne m'embarafle plus des formes du recit ni de cellesque
vous donnez à l'air ; je néglige enfin toute
idée de rhytme& de proportion : je ne veux qu'exprimer
chaque penſée , que rendre avec exactitudetout
ce que je voudrai peindre. Je quitterai
mes motifs , je les multiplierai , je les tronquerai ,
je mêterai l'air & le recit , je changerai les rhytmes
, je mutilerai les phraſes , mais je ſaurai bien
vous en dédommager ; car il ne paflera ici tonnerre
, ni torrent , ni ramage, ni murmure que
je ne fois en état de vous le décrire , ut pictura
poëfis , ut pictura muſica. "
Le moment est enfin arrivé d'interrompre notre
auteur, & comme c'eſt à notre tour de parler
nous obſerverons qu'il vient de décéler la cauſe
de tout ce mal-entendu. Il a cru avec bien d'autres
que l'imitation étoit l'objet des beaux arts ,
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
&que c'eſt d'elle ſeule qu'ils tiennent l'empire
qu'ils exercent ſur nos fens, principe que je crois
abſolument faux. Ceci tient à des idées un peu
abſtraites & qui demanderoient un ouvrage ad
hoc; mais qu'importe que ces idées ſoient déve
loppées , pourvû qu'elles ſoient ſaiſies ! D'ailleurs
nous vivons dans un tems ou quiconque a quelque
choſe de bon à dire, doit ſe preſler , de crainte
d'être prévenu.
La nature étant le ſyſtême complet de tous les
êtres , &les hommes qui n'ont d'idée que par l'entremiſe
des ſens ne pouvant rien imaginer , mais
ſeulement abſtraire & cumuler , diſtribuer & fe
xeſſouvenir , il eſt impoſſible d'exciter en eux des
ſenſations qui ne ſoient pas priſes dans la nature.
Il eſt une autre acception du mot nature qui renferme
l'abſtraction de tout concours de l'art dans
les êtres que nous voulons conſidérer , mais cette
acception eſt toujours très-vague & ne peut avoir
Lieu ici ; car un arbre enté n'eſt pas l'ouvrage de
la nature , & cependant le tableau qui le repréfente
eft appelé une imitation de la nature. Qui
eſt-ce donc qui ſera hors de la nature ? c'eſt tout
ce qui eft contradictoire ; comme , par exemple ,
qu'un tyrandéclare ſon amour dans le même ſtyle
qu'un berger; qu'un homme paſſionné differte
&qu'un homme froid s'exprime avec enthouſiaſme,
tout cela est contre nature , non pas en foimême;
car un diſcours paſſionné ni un raiſonnement
ſuivi ne font pas contre nature , mais en
conféquence de quelques données précédentes. Il
fuitdelà que comme toutes nos ſenſations font
dans la nature , tout ce qui ne ſera pas contradictoire
à des idées antérieures & auxquelles norre
eſprit auradéjà confenti ſera exactement dans la
SEPTEMBRE. 1771. 149
nature , de forte qu'il ſera impoſſible d'écrire ou
de parler raiſonnablement ſans imiter la nature ,
ou plutôt ſans être la nature même. Mais les
hommes ont bientôt reconnu que l'habitude ou le
ſpectacle de ces actions naturelles & raiſonnables
ne ſuffiſoit pas à leur bonheur ; il leur falloit de
nouveaux plaiſirs ,& ils en ont trouvédeux ſources
fécondes , 1º. La nature leur offroit quelques ſenſations
plus agréables que les autres ; ils ont cherché
à les multiplier ou à ſe les rappeler. 2°. Les
organes de leur entendement plus fins , plus déliés
que ceux des animaux , fur- tout dans l'état ſocial
, exigeoient de tems en tems certaines émotions
propres ày renouveller le mouvement & à
faciliter la circulation néceſſaire à ce confluent
mystérieux où aboutiſſent toutes les ſenſations :
c'eſt là l'origine de la curioſité &de l'amour des.
ſpectacles . La douleur d'une mère éplorée qui
croit avoir perdu ſon fils , ſa joie au retour inopiné :
decet enfant , les révolutions ſubites d'un amour
forcené , les élans de l'ambition ou les faillies de
la colère , tout cela parut aux hommes un moyen
de ſentir , de renouveller pour ainſi dire leur exiftence.
Delà deux ordres de plaiſir , les ſenſations
agréables , les ſenſations fortes. Celles - ci ſont
fuffisamment connues , mais les premières ſe dérobent
abſolument à la théorie , parce qu'on ne
connoît le rapport des objets avec nous que par
l'impreſſion qui en réſulte. Ileſt impoſſible de di--
re pourquoi le criſtal des eaux , oppoſé à la ten- ,
dre verdure des gaſons & aux maſles plus
rembrunies des ombrages produit une ſenſation
agréable : c'eſt une affaire de mécanil-
& ce mécanisme , ce n'est pas nous qui
l'avons inventé. Or, ſi je ne puis connoître que
me
Giij
150 MERCURE DE FRANCE.
commeun fait le plaifir que je goûte en voyant
unbeau payſage, comment pourrai -je me rendre
compte de celui que j'éprouve lorſque j'entends
les fons ſucceſſifs de la mélodie, ou les fons fimultanés
de l'harmonie ? J'en dirai autant du rhytme,
foiten mufique , foit en poësie : j'en dirai autant
del'éclatd'un marbre uni , de la ſymmétrie d'une
colonade , de la variété des couleurs dans une
marquetterie , &c: &c.
Cependant les hommes avoient à peine nombré
cesdifférens effets dont ils ne pouvoient affigner
les cauſes , qu'ils commencerent à les rapprocher
&àles comparer. L'aſpect d'un beau viſage&
celui d'une belle vallée font , quoiqu'à un degré
différent , deux ſources de volupté pour les yeux
qui les confidèrent. Mais cette bouche charmante
dont j'admirois la fraîcheur va redoubler d'attraits
fi elle vient à ſourire ; car qu'est-ce que la
beauté fi elle ne promet pas les plaiſirs ? Rempli
de ces douces émotions , je cours contempler la
vallée prochaine; le printems vient de renaître ,
elle eſt émaillée de fleurs & couverte de verdure ;
mais tandis que je la conſidére , le ſoleil qui perce
un nuage lui prête un éclat inattendu : ce furcroit
de charmes modifiant mon ame d'une façon àpeu-
près ſemblable à celle que je viens d'éprouver
quelques momens plutôt ; ma nouvelle ſenſation
reveille ma première idée , &je ſalue cette riante
vallée où je retournerai avec empreflement tant
que le fourire de la beauté me fera defirer celui de
la nature. Ici la nature imite la nature ; un plaîfir
, un ſentiment en reveille un autre & les impreſſions
légères acquièrent de l'importance en ſe
joignant à celles qui ſont ſenſibles & profondes .
C'eſtainſi que les bois, les fleuves , les forêts dont
SEPTEMBRE. 1771. 191I
Taſpect eſt agréable pour tout le monde , ont un
charme particulier pour les amans & pour tous
les hommes paſſionnés.
Ce qu'eſt la nature aux paſſions de notre ame,
les beaux arts le font à la nature & aux pallions à
lafois , c'est- à-dire qu'ils offrent un plaifir poſitif
&un plaisir de relation. N'en doutons pas ; de
même qu'un beau payſage attire & charme nos regards,
de même des accens mélodieux , une ſuite
de mots cadencés portent dans nos ſens un plaiſir
qui leur eft inhérent & qui eſt antérieur à toute
unitation . Telle est la véritable originede la poéfie
&de la musique , & c'eſt de leur propre fond
quecesarts ont tiré les formules , les lois mêmes
qui les retenantdans de juſtes proportions commencerent
déjà a joindre le ſentiment réfléchi de
tadifficulté vaincue au plaifir immédiat de la ſenfarion.
Mais plus l'eſprit des homines ſe perfectionnoit,
plus il devenoie avide de ſenſation : ce
ne fut doncpas affez pour les beaux arts de plaire
par eux-mêmes , il fallut qu'ils s'animaſſent pour
ainſi dire , & qu'ils s'uniflent au ſyſtême entier de
nos perceptions : on exigea qu'ils réveillaſſent en
nous le plusgrandnombre d'idées qu'il feroit pof
fable, fans toute fois que l'occupation de notre
entendement dégénérât en fatigue. Ici commence
leur troiſième progrès : d'abord ils ont produit un
plaifir fumple & immédiat , enfuite ils ſe ſont affervis
à des formes priſes auſſi dans leur propre
eflence, &le plaisir de juger a été ajouté au plaifir
de fentir ; enfin ils ſe ſont efforcés de reveiller en
nous un grand nombre d'idées , & alors l'effer
qu'ils ont produit a été composé de l'impreſſion
immédiate , du jugement réfléchi & du charme
attaché à la variéré , ou plutôtà l'exercice doux &c
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
facile de notre entendement. Ce n'eſt pas tout encore;
il faut examiner attentivement ce dernier
principe; car nous trouverons qu'il peut nous
modifier de quatre façons différentes : par la ſeule
variété , par l'intérêt , par la ſurpriſe&par l'imagination.
Par la variété , parce que la ſucceſſion
feuledes idées produit un effet agréable ; par l'intérêt
, prce que l'homme étant un être ſenſible
par excellence , toute ſon exiſtence eſt liée à ſes
paffions, & que de toutes les idées celles qui le
Hattent le plus font celles qui le rappelent plus
fortement à lui-même ; par la ſurpriſe , parce que
moins les ſenſations ſont attendues , plus leur impreffion
eſt vive & profonde ; par l'imagination ,
parceque tous les objets s'embelliffent par elle ,
foit que l'abſtraction nous permette de les dégager
de tout alliage impur , loit que le plaifir de
les produire ajoute à leur prix , en intéreſlant notre
amour- propre qui ſe mêle de tout. Ainfi ne
foyez plus ſurpris de voir notre oreille ſuperbe
sepouffer l'artiſte qui nous définit ce que nous
voulons concevoir,& qui nous décrit ce que nous
voulons imaginer. Tels ſont les poëtes Allemands
qui, pour trop détailler , me donnent la fatigue
que j'éprouve en lifant une démonstration géométrique
ſans être aidé de la figure , & ne m'offrent
ſouvent qu'un plan au lieu d'un tableau.
Tels étoient encore les anciens compofiteurs François
lorſque pour imiter le ramage des oiſeaux ils
introduifoient dans leur orcheſtre ces petites flûtes
qu'ils nommoient des tailles , & dont l'effet
diſparate faifoit oublier la muſique ſans rappeller
legazouillementdes oiſeaux.
Réſumons donc , & reconnoiſſons qu'au lieu
d'attribuer l'effetdes beaux arts à un ſeulprincipe
SEPTEMBRE. 1771. 153
comme on l'a tenté dans un ouvrage très-eſtimable
d'ailleurs ; on peut en compter fix , favoir , la
fenſation immédiate , lejugement ou le ſentiment
de la difficulté vaincue , la variété ou les idées
reveillées , l'intérêt ou les paffions , enfin la furpriſe
& l'imagination. Il n'est pas beſoin de dire
que ces principes peuvent ſe combiner de différentes
manières ; que la ſurpriſe peut naître auſſi de
ladifficulté vaincue , & que ce ſentiment peut encore
ſe répandre ſur tous les autres effets. Nous ,
nous ſommes contentés de les placer ici dans un
ordre finthétique , ſuivant qu'ils nous ont paru
pouvoir exiſter indépendamment les uns des autres.
Maintenant appliquons ces principes à la muſique;
nous nous appercevrons aisément que ecr
art ne conſiſte pas ſeulement dans l'imitation : en
effet un muſicien qui voudroit nous repréſenter le
point du jour n'auroit rien de mieux à faire que ,
d'employer quelqu'un de ces poliflons qui gagnent
leur vieà contrefaire ſur les boullevards le
chant de l'alouette ou celui du roſſignol ; de même
pour imiter un bruit de guerre ou celui d'une
tempête , un organiſte fouleroit aux pieds toutes
ſes pédales & appuieroit le bras entier ſur ſon clavier
; invention ingénieuſe d'un muſicien François
qui eſt conſtamment applaudi au même lieu
où l'inimitable Pagin fut fifflé. Tous ces vains
efforts font rejettés par le goût avant que d'être
condamnés par la critique; mais fi un compoſiteur
habile , en ſuivant les formes générales ,
c'est -à-dire , en conſervant le rhytme de la mélodie,
fait par des fons analogiques , par des impreffions
détournées & fugitives me retracer le
bruit des flots agités , ou l'incertitude du pilote
: Gv
154 MERCURE DE FRANCE.
effrayé , mon eſprit ſe reveille , mon imagination
s'échauffe , je me tranſporte au loin ſur un promontoire
, d'où je confidère le vaiſſeau battu par
les vents , je vois briller l'éclair, j'entends les cris
des matelots , & déjà le tableau animé n'eſt plus
l'ouvrage du muficien , c'eſt celui de mon imagination,
Que ſera-ce fi tandis que mon ame eſt
trompée par ce preſtige , une petite partie demon
intelligence reſte pour ainſi dire en fentinelle ;
obſerve l'artiſte & s'écrie de tems en tems : exceltent
paſſage du fecond violon , bravo l'alto , belle
modulation , &c Alors rien ne manquera à mon
plaifir , & certainementje ne le dois pas à la ſeule
imitation.
Avançons & tâchons d'atteindre notre auteur.
Vous avouez , lui dirai - je , que l'auteur de l'Effaifur
l'union de la Poëfie & de la Mufique a bien
connu&bien développé les principes de la muſique
mélodieuſe & chantante que vous appelez
muſique fimple & que vous réléguez dans les
concerts , parce qu'elle est bonne ; mais s'il eft de
l'eſſence de la muſique d'être mélodieuſe; fi les
formes de cette muſique , qu'il vous plait d'appeler
muſique de concert, ſont les plus belles que
l'art puifle vous préſenter , comment voulez-vous
compoſer votre prétendue muſique dramatique
fans ceflerde faire de la muſique ? J'infifterai , &
je vous demanderai encore pourquoi cette mufiquede
concert m'arrache des larmes , me ravit ,
me tranſporte , m'enchante C'eſt ſans doute',
parce qu'elle exprime des paſſions, le tout dans la
manière qui lui eft propre , c'est-à -dire ſans que
l'expreffion miſe au chant , fans que la muſique
cefle d'être de la muſique. Sur quoi fondez vous
donc la différence des deux gentes? .. Mais ces
xitournelles qui refroidiſſent l'action , mais ces da
SEPTEMBRE. 1771. 15ς
troutapo
fréquens , ces roulades , ces diminutions, ces
points d'orgues éternels.... Eh ! mon Dieu! qui
vous le difpute? Lifez l'Eſſai , lifez Algaroti ,
lifez le dictionnaire deM. Roufleau ,vousy
verez tous ces excès relevés & condamnés. Mais
vous avez quelque principe caché , quelque choſe
demieux ànous dire. Eh! juſtement , vous nous
avez mis ſur la voie , fans vouloir toutefois vous
expliquer. Il eſt, dites - vous quelque part , un
cliant composé qui est moins mélodieux , moins
rhytmique , moins agréable que le chant fimple ,
maisplus ſavant &plus difficile à ſaiſir : ce chane
négligeant les formes connues de l'air , des deux
récitatifs , &c. s'applique uniquement à rendre les
idées du poère , à ſuivre ſes paroles pas-à-pas.
Celui- ci ne ſera plus gêné dans la marche , je ne
lui ferai pas l'outrage fanglant de vouloir qu'en
écrivant fa pièce , il ſe ſouvienne qu'elle doit
êtremiſe en muſique', ( quorque , àla vérité, j'aie
dit ailleurs tout le contraire , voyez pag. 132 ,
144 , &c. ) & je në ferai que traduire des vers
dans le langage d'Euterpe. Pour toute répanfe
nous nous contenterons d'avertir les Etrangers
que la comédie françoiſe eſttrès -bienplacée aux
Thuilleries ,qu'on y entre & qu'on en fort trèscommodément
, qu'on y joue tous les jours les
piéces des trois grands tragiques , le tour à juſte
prix, &qu'en couléquence,nous penfons, qu'ils fer
ront encore mieux d'aller là qu'à l'opéra . Mais fi
notre auteur perſiſtoit & s'émancipoit juſqu'à convenir
que l'opéra eft le théâtre de la muſique , on
reprendroit ce qui dit ci-deſſus par rapport
aux beaux. arts ; & er Les moyens
qu'ils emploient pour nous plaire , on verroit d'abord
que le premier de tous eſt l'inftrument ca
a épé
Le rappelant
Gvj
156 MERCURE DE FRANCE.
lui - même ou la ſenſation première : or , on a
peine à croire que pour en tirer le meilleur parti
poſſible , il faillecommencer par le gâter. 2°.On
s'appercevra que le ſecond effet , qui eft le ſentiment
de la difficulté vaincue fe perd du moment
que les moyens ſont trop multipliés , & que l'imitation
, ou pour mieux dire la copie, s'eſt aſſez
emparée de notre imagination pour chaffer tout
à-fait l'idée de l'art imitateur ; c'eſt ainſi qu'une
effigie colorée& habillée ne fait qu'une illufion
déſagréable, tandis qu'un tableau de Vandeck
me charme fans me tromper. 3 °. On obſervera
que fi dans le genre propolé , la quantité d'idées
fuggérées reſte la même, ces idées ſont plutôt
offertes que reveillées , & plutôt déterminées
qu'indiquées; de façon que l'eſprit qui connoîtra
l'étendue des moyens & qui ſe verra commandé
dans ſes perceptions perdra à la fois le plaifir de
laſurpriſe &ceux de l'imagination ; d'où je conclus
que la musique ne vaudra rien pour avoir
voulu trop peindre , & c'est ainſi que le principe
ut p tura poëfis a causé de grandes mépriſes toutes
les fois qu'on a voulu l'étendre au- delà de ſes
Jimites.
D'un autre côté , il n'eſt pas moins évident que
Jumoment que nous avons iimmaaginé d'animerla
muſique pour la mettre fur la ſcène , c'eſt une
neceflité pour elle de ne point contredire l'illufiondu
théâtre&de prendre garde qu'un effet n'en
détruiſe pas un autre : mais apprenez - nous quel
eft le terme de cette illufion ,& définiflez - nous
ceque doit pafler à la vraiſemblance lyrique celui
qur a paflé le vers hexamètre, le rouge & les lampions
à la vraiſemblance tragique, & eris miht
magnusApollo. Je crois que fur cet article,l'ex
SEPTEMBRE. 1771. 157
périence exempte de manie &d'enthousiasme, eft
lemeilleur des maîtres. Quelques réflexions qu'on
trouve dans le petit ouvrage ſur l'union de la
poësie & de la muſique avoient déjà mis ſur la
voie,&pluſieurs eſlais qui ont paru dans ce genre
ont déjà prouvé qu'on peut atteindre le but. Je ne
parle pas des drammes charmans de M. de M.
parce qu'ils font mêlés de chant&de proſe ; mais
il me ſemble que M. Philidor n'en étoit guère
éloigné lorſqu'il a donné ſon opéra d'Ernelinde;
car , à deux morceaux près , cetre muſique étoit
parfaitement théâtrale,& les défaurs du poëme
qui en ont empêché le ſuccès auroient été choquans
dans tous les tems , & avec quelque muſique
qu'on y eut adaptée.
J Nous ne quitterons pas notre ſujet ſans nous
donner la latisfaction de dire à quel point nous
partageons l'eſtime que notre auteur témoigne
pour cet excellent compoſiteur , qui n'a certainement
pas perdu de ſon prix pour avoir trouvé un
émuledigne de lui ; nous le louerons même avec
d'autant plus de plaiſir qu'il nous a fait connoître
ſouvent combien il étoit attaché à nos principes ,
dont il connoifloit bien mieux que nous la juſteſſe
& l'étendue . Nous lui avons entendu dire lorfqu'il
donna Tom Jones : Pour cette fois cij'efpère
avoir réuffi. Jamais je n'ai donné plus d'attention
à lafimplicité de mes motifs & à l'unité
de ma mélodie ; c'est ce quej'ai fait de mieux ; &
il ne changea pas d'avis lorſquil vit cet admirable
ouvrage ſi voiſin de ſa chute. Dans Einelinde
il ſuivit les mêmes principes , & c'eſt là - deſſus
qu'il fondoit ſes eſpérances. Parmi les muficiens
M. Jomelli , Galluppi , Piccini , Grétry , &c.&
parmi lesgens de lettresM. Rouſleau , M. l'Abbé
158 MERCURE DE FRANCE.
Arnaud, tous ceux enfin qui ſe ſont occupés de
cette matière n'ont eu qu'un avis. Cominent fel
fait-il quedes hommes d'efprit , & même deshommes
de beaucoup d'eſprit , ayent ſaivi une route
toure opposée ? C'eſt que l'eſprit ne peut que dérai
fonner fur les beaux arts toutes les fois qu'il parlera
ſeul. A ce proposje me rappele une histoire qui
m'a été contée par un Marfeillois , qui avoit fait
du commerce toute fon occupation & qui avoit
paflé ſa,jeuneſle dans les Echellesdu Levanti
Le Bacha , qui gouvernoit la Syrie avant la révolte
d'Aly-Bey , aimoit beaucoup les femmes ,
mais il étoit très difficile , peut-être parce qu'il
les avoit trop aimées. Un Eunuque Egyptien ,
nommé Oſmin , grand connoiffeur en pareilles
denrées, lui ſervoit de pourvoyeur & fréquentoit
tous les marchés de l'Afie , ne ménageant rien ,
ramenant toujours des eſclaves , & ne contentand
jamais fon maître , qui ne manquoit pas de s'é
crier en le voyant revenir avec ſes emplettes , vous
me ruinez , & cela enpure perte. Un jour , dit mon
Marſeillois , je le rencontrai à Smyrne , il étoir
dans le plus grand embarras parce qu'il marchandoitdes
Circaffiennes parmi leſquelles il vouloit
en choisir une qui fut digne de fon maître ; mais
plus il examinoit , moins il pouvoit fixer fon
choix. Je l'abordai , il daigna me confulter.Crois
moi , mon cher Olmin, lui répondis-je , cen'eſt
aucunedecelles-là que je choiſirois : vois-tu cette
petite brune aux yeux bleux que tu parois négli
ger prends- là forma parole & conduis là biett
vîte à ton bacha. Il ſe laiſſa perfuader , & à fix
mois delà de retrouvant à Alep , il vint à moi les
bras ouverts: Nous avons fair merveille, s'écriatik;
elle eft, apréfent la favorite , &j'aireçu une
SEPTEMBRE. 1771. 159
bonne récompense. Mais comment diable as - tu
faitpour devinerſi juſte ? Voici plus de trente ans
queje nefais d'autre métier que d'acheter desfemmes
,&jefais là- deſſus tout ce qu'on peutfavoir...
Ecoute , mon ami , lui répliquaije : lorſque je te
rencontrai à Smyrne , il y avoit trois jours que
j'avois vu débarquer cette jeune eſclave : depuis
ce moment- là , je l'avois toujours révée, toujours
defirée:mon ami , je ne dormois plus ; & fois bien
aſſuré que ſi j'avois eu soo ſequins , ton bacha
n'en auroit jamais été poflefleur. Voilà mon fecret
, voilà toute ma ſcience. J'avois à peine fini
deparler que je m'apperçus que l'Eunuque m'avoit
déjà tourné le dos , mais je crus l'entendre dire en
s'éloignant : Non , je ne m'y connoîtraijamais.
intitulé , Traité du Melo-Drame
ou Réflexions ſur la muſique dramati.
que. A Paris , chez Vallat la Chapelle,
libraire,fur le perron de la Ste Chapelle,
1771 ; in-80. Prix , s liv . relié.
Ona coutume de qualifier de nations rivales
celles que des intérêts oppoſés mettent ſouvent
aux priſes & précipitent dans des guerres longues
&obſtinées ; mais en y regardant de plus près ,
on s'appercevra aisément que ſi les Princes combattent
pourdéfendre ou augmenter leurs états ,
les nations ne connoiſſent guères de véritable rivalité
que dans les choſes qui intéreſſent leur vanité
; ce qui comprend toute eſpèce de gloire ,
cellequi vientdes talens comme celle qui naît des
fuccès à laguerre. En effet, la vanité comme la
lumière peur ſe diftribuer à l'infini ſans s'affoiblir
par le partage; elle eſt toujours active , toujours
éclairée ſur ſes intérêts , & c'eſt ce qui fait que la
jaloufie nationale peut encore exiſter lors même
*Ce morceau qui eſt rrès- intéreſlanr eft l'ouvraged'un
homme auſſi diſtingué par fon rang &
ſa naiſſance que par les talens&fes fumières , &
nous lui avons beaucoup d'obligation d'avoir
bienvoulu ea enrichir le Mercure.
134 MERCURE DE FRANCE.
que l'eſprit du Patriotiſme eſt détruit. Une
guerre perpétuelle s'eſt donc allumée dans l'empire
de l'opinion ; & comme les plus importantes
poſſeſſions de l'ennemi ſont toujours expoſées à la
premiere agreffion , de même dans les rivalités
littéraires les découvertes ſont toujours l'objet
des plus grands débats. Eh! quel François animé
decettenoble ambition,apu ſe contenter de lagloireque
nous avons acquiſe depuis deux fiècles ,& n'a
pas jetté des regards d'envie ſur les Galilées , les
Bacons , les Newtons ? Nous contemplons notre
puiſſance politique , & en nous rappelant la foibleſſedes
premiers Capétiens , nous remarquons
que c'eſt àde riches ſucceſſions que leurs deſcendans
ont dû l'augmentation de leurs domaines :
Craignons d'appliquer ces réflexions à notre empire
littéraire , ou plutôt , en avouant que nous
avons hérité de beaucoup de tréfors dont la découverte
eſt due à l'Etranger , cherchons à nous
confoler par une confidération qui paroît avoir
échappé à la philoſophie de notre âge; c'eſt que
lesnations qui ont le plus inventé ſont peut- être
les moins capables , nonſeulementde perfectionner
, mais de contenir les arts& les talens dans les
meſures qu'un goût ſage& épuré eft en droit de
leur preſcrite. On s'en convaincra facilement ſi
l'on obſerveque chez les peuples qui ont le plus de
découvertes à vanter, il eſt arrivé de deux choſes
l'une ; ou le goût général de la nation a réveillé
l'émulation& provoqué les découvertes , ou les
inventeurs eux-mêmes ont fait naître le goût des
arts qu'ils avoient créés : or dans le premier cas la
paffion dégénère ſouvent en manie ; & dans le
Lecond la doctrine ſe change en dogmatiſme , &
SEPTEMBRE. 1771. 135
l'on voit s'élever une ſecte au lieu d'une école.
Ainſi chez les Grecs l'éloquence dégénéra bientôt
en unevaine déclamation; ainſi chez les Anglois
Melpomène n'eſt encore queShakeſpéar traveſti,&
ce grand homme ſemble n'avoir laiſſé après lui
quedes barrieres au lieu des pierres d'attente qu'il
avoit poſées. Maintenant qu'un peuple ingénieux,
ſenſible & même appliqué s'empare de ces richefſes
étrangères ; qu'il épure dans le creuſet du goût
ces minéraux brutes , mais précieux , nés dans les
flancs de quelque montagne embratée; quellaalime
ou le ciſeau leur donnent la forme& l'éclar ,
&qu'un Public avide, mais difficile & précautionné
, vient enſuite à juger; alors & alors ſeulement,
les choſes ſeront apréciées à leur juſte valeur
, pouflées à leur dernière perfection & furtout
conſervées dansleur intégrité. Tel eſt le for
de la France ; à cette différence ſeulement que c'eſt
fans renoncer à l'honneur de pluſieurs découvertes
qu'elleprétend à la palme du goût , & qu'à la fois
juge & ouvrière , elle peut être pour les autres
peuples ce qu'eſt l'Académie Françoiſe pour elle
même.
Parmi nombre de preuves qui pourroient juſtifier
cette opinion , je me bornerai à un des objets
qui lui tiennentde plus près &dont l'examen nous
aconduits à ces réflexions,je veux parler de la mufique
, celui de tous les arts ſur lequel nous ayons
le moins de droits à réclamer à titre d'inventeurs.
Que diroit le reſte de l'Europe ſi , au bout de vinget
ans à peine écoulés depuis que la muſique italienne
, ou pour mieux m'exprimer , la véritable mufiquea
été implantée en France , nous étions tout
près d'en atteindre la perfection ; fi nous étions
même parvenus à en connoître & les moyens &
Ies effers ; àlui aſſigner ſon domaine & àlui pref
136 MERCURE DE FRANCE.
,
en
crire ſes différens emplois , foit que livrée à ellemême,
elle voulût briller de fon propre éclat , ſoit
qu'unic à la poéfie , elle en développât, elle en exagérât
pour ainſi dire les produits ; ſoit enfin qu'attachée
au drame elle en ſuivit la marche
multipliât l'action&en fortifiât l'intérét ?Ce tableau
féduiſant n'eſt pourtant point un rêve , ſi l'on en
croit l'auteur d'un livre intitulé , Traitédu Melo-
Drame , ouvrage que nous annonçons au Public
avec une confiance à laquelle les productions
récentes ne nous ontguères accoutumés. Ce fera
ſansdoute avec plaifir qu'on y verra nos compofiteurs
comparés , préférés même aux premiers maîtres
d'Italie , & nos eſſais de muſique dramatique
propoſés pour modèle à toutes les Nations.
Allertions hardies ſans doute , mais flatteuſes &
encourageantes , & fur-tout intéreſſantes par les
raiſons auſſi ſavantes qu'ingénieuſes ſur leſquelles
elle eſt établie . Pénétré comme notre auteur
d'eſtime &de reconnoiſſance pour les maîtres qui
ont enrichi depuis quelque tems notre ſcène italienne
, devenu le vrai théâtre lyrique , fi nous
différons d'opinions avec lui ſur quelques objets ,
c'eſt parce que nous croyons qu'un ouvrage commele
fien étoit encore néceflaire pour développer
nombre didées abſtraites & fugitives qui embarraſſoient
les routes de l'art ; pour prévenir furtout
l'inconvénient de l'imitation & de la dégénération
du genre en manière , en un mot pour mettre
les préceptes à la place des exemples. Nous
penfons encore que pour conduire la muſique àſa
dernière perfection , il faut joindre la ſcience qui
éclaire au goût qui aprécie ; c'eſt- à- dire , qu'il
faut ſavoircompoſer , &cependant avoir plus entendu
que compofé; qu'il eſt encore important
den'êtredans aucun parti , ni dans celui des Ita
SEPTEMBRE. 1771. 137
liensdont les principes ſont peut-être trop exclufifs
, ni dans celui des François qui répugnent
quelquefois à l'aveu de la ſupériorité dans autrui;
qu'on doit encore connoître le génie des différens
peuples & la manière dont ils ſont affectés
par les ſons ; qu'à toutes ces connoiſlances préliminaires
il faut joindre l'eſprit philoſophique
qui ſert de guide dans la diſcuſſion , & fur-tout ce
talent ſans lequel on n'enſeigne , on ne perfuade
rien , celui d'écrire avec chaleur , intérêt & clarté.
Enfin après avoir tout exigé , nous reconnoiffons
avec non moins de ſurpriſe que de plaiſir que toutes
ces conditions ſe trouvent remplies par l'auteur
dont l'ouvrage va nous occuper , non dans la
formed'un extrait ordinaire , parce que toutes les
vérités qui s'y trouvent renfermées perdroient à
être déplacées , mais en nous attachant aux idées
lesplus importantes , c'est-à-dire celles qui méritent
leplusd'êtrediſcutées&même refutées.En effet
ceux qui voudront voit en quoi l'auteur a eu raifon
ne peuvent mieux le trouver que dans ſon
livre , tandis que nous concourrons avec lui aux
progrès de l'art , ſi nous parvenons à rectifier celles
de ſes idées qui nous en paroiſſent ſuſcepti
bles.
Il ne s'agira pas ici de reveiller les diſputes po
lémiques qui ont agité la capitale depuis la fameulemiſſionde
1752, pendant laquelle on vitde
pauvres ultramontains ſimples & ſans lettres, prêcher
, convertir & faire des miracles ; mais il ſera
néceſſaire de ſe rappeler avec notre auteur quelle
fut la marchede nos connoiſſances en muſique ;
car nos idées ne ſe ſont pas toujours étendues aufſi
rapidementque notre goût , & la véritê mêmen'a
pu établir ſon empire ſans contracter quelques
dettes avec la mode & le préjugé ; nous direns
138 MERCURE DE FRANCE.
donc enpeu de mots qu'une lettre ſur l'opérad'Oma
phale avoit déjà donné le ſignal d'une révolution
prochaine à- peu-près comme les météores & les
comètes annoncent la chûte des Empires , lorſque
la muſique italienne fit ſa première invaſion dans
lacapitale. Il eſt paflé en uſage, de nos jours , que
lesmanifeſtes&les déclarations de guerre ſuivent
les armées au lieu de les précéder ; la même choſe
arriva dans cette occafion . On reconnut dans un
écrit plein de ſel,intitulé ,lepetit Prophéte , &c.
l'auteur de la lettre ſur Omphale , ou plutôt on
reconnut un homme d'eſprit qui en ſavoit plus
qu'il n'en avoitdit , & qui ne vouloit parler que
parparabole.
favoix
Mais déjà les exemples ſuffiſoient aux préceptes&
il étoit tems que ceux - là entendiſſent qui
avoient des oreilles pour entendre. C'étoit cependant
le plus petit nombre , & M. Roufleau jugea
que la vérné avoit encore affez d'ennemis pour
qu'il lui convînt de la défendre : mais en lui prêlui
donna ſa livrée: préſentée ſous
la forme du paradoxe , elle eut plus de célébrité
que de crédit; elle convainquit & révolta , & l'affaire
fut appointée. M. Roufleau ne le contentoit
pas de profcrire notre ancienne muſique , il ne
vouloit pas nous laifler l'eſpérance d'en avoir une
meilleure; notre langue même àl'entendre fe refuſoit
abſolument aux puiſſances de la mélodie.
Quels cris ne s'élevèrent pas alors! on ne prévoicit
pas fans doute les heureuſes reftitutions dont cette
injustice feroit ſuivie , autrement ont eût defire
qu'il continuât de nous injurier &de nous enrichir,
& on l'eût comparé à ce magiſtrat ſi ſouvent
applaudi au théâtre qui répare de ſes propres fonds
l'erreur qu'il a commiſe. Quelquetems après un
homme de génie , dont tous les ouvrages concou
SEPTEMBRE . 1771. 139
rent à prouver cette vérité , que la même préciſion
qui dirige l'eſprit dans les calculs les plus fublimes
eſt encore l'inſtrument caché du goût le plus
fin& le plus délicat , ne dédaigna pas de s'occuper
de la muſique , &ſes regards y répandirent la
lumière. M. d'Alembert , en condaminant en général
la muſique françoiſe , lui laifla deux motifs
de confolation en lui enſeignant les moyens de
s'améliorer & en dévoilant en même tems les erreurs
de la rivale. Inſenſiblement les eſprits ſe
rapprochoient ; le goût ſe perfectionnoit. Des
compoſiteurs , remplis de talens & d'émulation
avoient profité de certains lieux de franchiſe pour
introduire cette contrebande précieuſe à laquelle
le régime prohibitifde l'opéra étoit fi fort oppoſé.
Mais la verve qui nous précipite dans la carrière
ne nous poufle pas toujours vers le but ; ſouvent
même nous ignorons l'endroit où il ſe trouve ,
tandisque la critique aſſiſe à l'écart a ſes yeux fixés
fur lui ,&rit detous les efforts qui en éloignent.
Un amateur s'aviſa donc unjour d'obſerver que fi
les Coimpofiteurs François imitoient le faire des
Compoſiteurs Italiens , les poëtes lyriques reſteroient
encore attachés aux anciennes formes ; de.
forte qu'il s'introduiroit une contradiction marquée
entre l'intention du poëte & celle du muficien.
C'eſt que les premiers étudioient Jyomelli
&Galuppi , & que les autres n'étudioient pas Métaſtaſe.
Il s'apperçut encore que le Public tomboit
dans une plus grande erreur lorſqu'il attribuoit
aux poëmes modernes tout le dégoût qu'il
éprouvoit à l'opéra , & lorſqu'il demandoit qu'on
composât des chants nouveaux ſur des paroles
anciennes ; choſe abſolument impoffible ! ces obſervations
lui inſpirerent l'idée de ſcruter davanta
geles effets de la muſique &de chercher quel étoit
140 MERCURE DE FRANCE.
le caractère diſtinctifde la bonne muſique. Il erut
l'avoir trouvé dans la forme périodique qui fait
le charme de tout langage en proſe, en vers ou en
muſique , & il fit un rapprochement aflez heureux
de la période oratoire&de la période muſicale. Il
reconnutque ſi la muſique étoit eſſentiellement un
chant , ce chant devoit être une vraie période ,
ayant ſes membres aflortis , ſes repos balancés ,
ſamarche conféquente &ſon rhytme reflenti. Il
obſerva que l'expreſſion muſicale étant beaucoup
plus ſenſible&beaucoup moins rapide que celle
dudiſcours, les périodes en muſique ne pouvoient
pas ſe ſuivre& s'enchaîner les unes aux autres , ce
qui obligeoit les muſiciens à ſe concentrer pour
ainſi dire dans une idée qui feroit à elle ſeule un
petit dilcours ou un petit poëme dont le chant &
les accompagnemens ſeroient à la fois le ſujer& le
commentaire , &dont la muſique feroit en mêmetems
l'expoſition & le développement. En effet
L'expreffion muſicale étant agréable par elle-même
&par fon concours avec les paroles , l'oreilles'y
arrête avceplaifir , &l'etprit qui est d'intelligence
avecelle ne ſe plaint pas de voir la marche retardée.
C'eſt ainſi qu'une penſée exprimée avec ſimplícité,
développée avec génie ,ornée avec goût
& répétée avecgrace forme un ouvrage qui a reçu
le nom d'air , aria. Il ſurvoit dela qu'un poëte qui
compoſoit des vers deſtinés à être mis en muſique
devoit aflujettir ſa marche aux formes indiquées
ci -deſſus , qu'il ne lui ſuffifoit plus d'écrire
en vers libres des ſcènes de tragédie , mais qu'il
devoit s'occuper encore de réſerver une fituation,
unmouvement , une penſée propres à être renfermés
dans une période muſicale , & cette période
muſicale exigeoit qu'on lui donnât pour baſe une
période poëtique , ou plutôt une période dont l'en.
SEPTEMBRE. 1771 : 141
lemble&lesdétails fuſſent ſoumis aux vrais princi
pesde la rhytmopée ; il falloir donc, s'il étoit poſſio
ble , écrire comme l'immortel Métaſtaſe , ou du
moins tâcher de l'imiter. Mais d'un autre côté,
les auteurs qui compoſoient des drames pour la
comédie italienne ſe contentoient en écrivant leurs
ſcènes de quitter le langage de la proſe dans les
endroits qu'ils croyoient les plus favorables à la
muſique , & ſe livroient enſuite à leur facilité,
ſans craindre d'embaraſler le muſicien , ſoiten lui
offrant trop d'idées à la fois , ſoit en les lui préſentant
au hafard , tantôt d'un façon trop complexe
, tantôt avec trop de développement ; d'où
il arrivoit que la nouvelle muſique portoit un caractère
métif qui la décréditoit ſouvent aux yeux
des amateurs. Toutes ces réflexions jettées ſur le
papier formèrent une brochure de cent pages au
plus , mais qui fut accueillie par les artiſtes &les
gens de lettres , & qui obtint entr'autres le fufrage
de M. l'AbbéMétaſtaſio,de MM. Gyomelli Gre.
tri & Philidor . Elle eut un autre ſuccès non meins
flatteur , qui tourna au profit du Public; c'eſt que
les principes qu'elle renfermoit ayant été adoptés
parunhomme très- diftingué dans la littérature ,
il voulut bien les juſtifier par des exemples dont
aucun précepte ne peut approcher & auxquels le
Public applaudit tous les jours avec tranſport &
reconnoiſſance.
C'étoit le fort de ce petit ouvrage de produire
beaucoup mieux que lui- même , ſoit qu'il fût approuvé
, foit qu'il fût refuré ; car c'eſt particulièrementàlui
que nous devons le traité du Mélodrame
, comme l'auteur a bien voulu nous le
diredans ſa préface. Il ya long-tems que ces idées
toutes raiſonnables ſur la muſique ſe trouvoient
en contradiction avec les ſenſations du Public ,
142 MERCURE DE FRANCE.
peut-être même avec les ſiennes , lorſque cet ou
vrage-ci lui donna occafion de les publier. Il crut,
dit-il , que tout principe de goût éroit détruit , &
qu'on étoit retourné à ces tems de barbarie où les
arts neconnoifloient d'autres loisque le caprice des
artiſtes . * Sans doute ſon mécontentement aug-
* Il ne ſera peut-être pas hors de propos de rapprocher
ici le jugement que M. l'Abbé Métaſtaſio
àporté de cet ouvragedans une lettre qu'il a écriteà
l'auteur , & qui a été inférée dans la Gazette
Littéraire , tome vi°. « Je n'ai pu lire votre ou-
>>> vrage , dit cet illuſtre lyrique , ſans le plus grand
>>>étonnement. On peut , par ce ſeul eſlai ,jugerde
>> la fineſſe de votre eſprit , de la ſolidité de votre
>>>goût & de la profondeur de vos connoiſſances
>>dans les arts: il n'eſt point d'Italien qui ait porté
>> ſes vues & ſes réflexions auſſi près des premières
>>ſ>ources du plaifir vif&délicat que produit , &
>> que pourroit produire encore plus efficacement
35notre drame muſical L'analyſe ingénieuſe que
> vous faites du rhytme &du chant périodique de
nos airs ; la manière adroite & neuve dont vous
faites ſentir l'obligation de n'enſevelir jamais
le motif principal dans les ornemens accefſoires
; l'heureuſe comparaiſon que vous éta-
→bliflez à ce ſujet entre l'art de la muſique & celui
du deſſin , où le nud doit toujours ſe faire ſentir
au travers des draperies ; vos remarques ſur les
progreffions au moyen deſquelles ondoit en paffant
du ſimple récitatif au récitatif compofé,
>> imiter les altérations qui naiſſent du jeu des paf-
>> ſſions violentes , & pluſieurs autres endroits de
>votre diflertation que je ne cite pas pour ne pas
>>la tranſcrire en entier, font encore moins pré
SEPTEMBRE. 1771. 143
menta & ſon zèle redoubla en voyant paroître le
dictionnaire de muſique de M. Roufleau, car on ne
peut ſe diffimuler que par une fatalité fingulière, il
le trouve que cet illuſtre auteur eſt tombé dans la
même barbarie , & que les principes ſur l'unité de
la mélodie ſont ſi conformes àceux de l'eſſai qu'il
les a appuyés ſur les mêmes exemples, témoins les
articles duo , récitatif, &c. Ce n'eſt pas tout , le
Journal Etranger & la Gazette Littéraire avoient
répandu ſucceſſivement les germes les plus féconds
de tout ce qu'une pratique induſtrieuſe peut
apprendre d'une imagination brillante & philoſophique
; déjà même ces principes étoient auroriſés
par le ſuccès de pluſieurs ouvrages récens : il
faut donc en convenir , a tout cela n'étoit qu'erreur
, jamais il ne fut plus néceſſaire de reveiller
la critique &de venger le bon goûτ .
Une choſedevoit cependant embarraſſer notre
auteur ; verſé comme il l'eſt dans la muſique, connoiflant
tout le mérite de la muſique italienne &
toute la défectuoſité , ou plutôt toute la nullité
>> cieux par la vérité qui leur eſt propre que par
>> les avantages immenfes que pourront y puiſer
>> les artistes , &c. >> L'auteur du Traité du Mélodrame
a omis à deſſein ce témoignage flatteur
pour ne s'occuper que de l'article où M. l'Abbé
Métaſtaſio ſe plaint avec les graces qui lui font
naturelles , de la préférence donnée à la muſique
fur la poësie , mais il n'a pas pris garde que cet article
eſt rélatifà un paſſage où l'auteur de l'eflai
attribuoit les progrès de la muſique chez les Grecs
àun effort qu'elle fit pour ſe ſéparer des paroles
auxquelles elle étoit plutôt enchaînée qu'attachée.
144 MERCURE DE FRANCE.
de ce que nous appelons la muſique françoiſe ; indigné
fur-toutde la barbarie dans laquelle notre
opéra eſt encore plongé , comment pouvoit - il
n'avoir pas beaucoup d'idées communes avec les
auteurs qu'il critiquoit ? N'étoit- il pas même aflez
probable que le plus grand tort qu'ils avoient á
ſes yeux étoit de l'avoir prévenu ? Il eſt vrai que
c'eſt celui qu'on pardonne le moins. Pour réſoudre
toutes ces difficultés, il faut paffer tout de
ſuite à ſon idée favorite; c'eſt l'enfant chéri de
fon imagination , &qu'il préfère à une nombreuſe
familledont nous croions cependant qu'il pourroit
tirer plus de fatisfaction .
aJe
Faiſons - le parler lui - même , afin de donner
plusde force&de conciſion à ſes opinions. Il s'adrefle
aux François italianiſans&leur dit :
vous félicite d'avoir abandonné vos vieilles plalmodies
pour vous faire initier dans la bonne mufique
dont les Pergolèze , les Galluppi vous ont
facilité l'accès , mais je ne puis m'empêcher de
vous plaindre d'avoir pouflé l'enthousiasme juſqu'à
prendre vos maîtres pour des modèles. Qui
fans doute , la muſique italienne eſt belle & touchante;
elle connoît ſeule toute la puiſſance de
Pharmonie & de la mélodie; ſa marche , ſes
moyens , ſes formes habituelles font très-propres
àlui donner tout le charme dont elle eſt ſuſceptible
: fimple & préciſe dans le récit ordinaire
hardie & pittoreſque dans le récit obligé ; mélodieuſe
, périodique , cadencée , une enfin dans
Tair, ellenous offre des procédés méthodiques &
fondés ſur ſa propre nature. Mais tout cela ,
qu'est-ce en derniere analyſe ? De la muſique , un
concert. Que ſi vous tranſportez ſur un théâtre
toutes ces formules nouvelles , fi vous voulez les
employer
SEPTEMBRE. 1771. 145
employer pour faire mieux qu'un drame ordinaire
, pour exagérer dans votre aine toutes les
impreſſions que la ſcène , que la déclamation fimpleont
coutume de lui faire éprouver , vous
verrez que votre art ſera contradictoire à votre
objet & vos moyens à votre fin. J'adopterai avec
plaifir tous vos principes ſur l'unité de la mélodie
&ſur la période muſicale ; mais je m'appercevrai
bientôt que tandis que les accens de lexpreffion
théâtrale ſont ſans liaiſon , ſans méthode , fans
ordre encyclique , vous ne cherchez à charmer
mes oreilles que par des chants ſuivis , qui ont
leur rhytmopée preſcrite , leurs membres balancés
, leurs retours marqués : J'admire votre inftrument
, mais plus je l'admire , &moins je trouve
qu'il cadre avec ſon objet. Auſſi vous eſt-il impoſſible
de diſſimuler le principe de vos erreurs.
La muſique , une fois tranſportée ſur le théâtre
vous voulez qu'elle y règne ; vous ne craignez pas
de lui ſoumettre la poësie; vous oſez même dire
à celle- ci , aflujettiflez - vous à certaines formes ;
reflerrez vos penſées , réduiſez vos tropes , vos
figures afſortiſſez vos metres ; enfin
ceſſez jamais de prévoir la muſique.... Erreur
monstrueuſe ! fubordonner le fond à la forme &
facrifier l'orateur à l'interpréte ! Ne ſoyez donc
plus étonnés ſi de tels principes produiſent des
fruits dignes d'eux. Vous en jugerez aisément ſi
vous aſſiſtez à un de ces opéras que vous admirez
le plus. Inutilement le cigne de l'Italie réuniſſant
Pélégance de Racine à la nobleſſe de Corneille ſe
ſera montré l'Emule de Voltaire ; inutilement un
Jomelli , un Gallupi auront développé toute la
magie de leur art ; des actrices froides & ridicules,
descaftrats inanimés , de longs récitatifs débités
G
ne
146 MERCURE DE FRANCE.
àl'inſçu d'un parterre bruyant , des points d'or
gues, des diminutions , des roulades auront bientôt
fait diſparoître Caton & Regulus , & vous
n'aurez vu qu'un concert groteſque où quelques
momens de raviſſement font achetés par cinq heu
res d'ennui &de mécontentement... & n'allez pas
dire que c'eſt la faute du genre en lui-même , ou
de la forme que le Melo -drame a reçue en Italie;
car , prenez un air en duo , ou tout autre morceau
iſolé , vous verrez que la paſſion pour la
mélodie vous fait facrifier à chaque inſtant la vé
rité de l'expreffion au charme de la muſique. Souvent
les deux premiers vers de votre air vous auront
fourni le ſujet de votre chant ; eh bien! quoiqu'il
y ait variété d'expreſſion dans ceux qui fuivent
, la mélodie conſerve fon motif& reſte conféquente
à elle-même. Bien plus, fi vous compoſez
un duo dialogué , vous ne craindrez pas d'appliquerlamêmemélodie
à la demande&àla réponſe
comme
Nei giorni tuoi felici
Ricorda ti di me.
Perchè cosi mi dici
Anima mea , perchè ?
Ainfi le vice dubeau chant, ou dela musique
telleque vous la conſervez , eft un vice inhérent ,
&que vous ne parviendrez jamais à détruire tant
que vous vous occuperez de la muſique en ellemême
,&que vous ne la conſidérerez pas comme
le ſimple interpréte de la ſcène . Mais direz vous,
comment cette muſique fi belle & fi touchante
mériteroit- elle d'être proſcrite , & comment ac
SEPTEMBRE. 1771. 147
corder lejugement que vous en portez avec les
effets qu'elle a produits tant de fois fur vous? C'eft
icı levéritable myſtère de ma critique , & je vais
vous le dévoiler. Ily a deux fortes de muſique ,
unemufique fimple& une muſique compoſée, une
mufique qui chante & une muſique qui peint , ou
fi l'on veut ure muſique de concert & une mufique
de théâtre. Pour la muſique de concert , fuivez
les principes de M. l'Abbé Arnaud , de l'autour
de l'Eflai ,de M. Rouſſeau , &c.; choiſulez
debeaux motifs , ſuivez bien vos chants , phrafés
- les exactement & rendés - les périodiques ,
rien ne ſera meilleur. Mais pour la muſique de
théâtre , n'ayons égard qu'aux paroles & conten
tons-nous d'en renforcer l'expreſſion par toutes
les puiſſances de notre art. Ici j'oublie tous les
principes analogiques , auxquels j'avoue que la
muſique eft redevable de ſes plus grands effets . Je
ne m'embarafle plus des formes du recit ni de cellesque
vous donnez à l'air ; je néglige enfin toute
idée de rhytme& de proportion : je ne veux qu'exprimer
chaque penſée , que rendre avec exactitudetout
ce que je voudrai peindre. Je quitterai
mes motifs , je les multiplierai , je les tronquerai ,
je mêterai l'air & le recit , je changerai les rhytmes
, je mutilerai les phraſes , mais je ſaurai bien
vous en dédommager ; car il ne paflera ici tonnerre
, ni torrent , ni ramage, ni murmure que
je ne fois en état de vous le décrire , ut pictura
poëfis , ut pictura muſica. "
Le moment est enfin arrivé d'interrompre notre
auteur, & comme c'eſt à notre tour de parler
nous obſerverons qu'il vient de décéler la cauſe
de tout ce mal-entendu. Il a cru avec bien d'autres
que l'imitation étoit l'objet des beaux arts ,
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
&que c'eſt d'elle ſeule qu'ils tiennent l'empire
qu'ils exercent ſur nos fens, principe que je crois
abſolument faux. Ceci tient à des idées un peu
abſtraites & qui demanderoient un ouvrage ad
hoc; mais qu'importe que ces idées ſoient déve
loppées , pourvû qu'elles ſoient ſaiſies ! D'ailleurs
nous vivons dans un tems ou quiconque a quelque
choſe de bon à dire, doit ſe preſler , de crainte
d'être prévenu.
La nature étant le ſyſtême complet de tous les
êtres , &les hommes qui n'ont d'idée que par l'entremiſe
des ſens ne pouvant rien imaginer , mais
ſeulement abſtraire & cumuler , diſtribuer & fe
xeſſouvenir , il eſt impoſſible d'exciter en eux des
ſenſations qui ne ſoient pas priſes dans la nature.
Il eſt une autre acception du mot nature qui renferme
l'abſtraction de tout concours de l'art dans
les êtres que nous voulons conſidérer , mais cette
acception eſt toujours très-vague & ne peut avoir
Lieu ici ; car un arbre enté n'eſt pas l'ouvrage de
la nature , & cependant le tableau qui le repréfente
eft appelé une imitation de la nature. Qui
eſt-ce donc qui ſera hors de la nature ? c'eſt tout
ce qui eft contradictoire ; comme , par exemple ,
qu'un tyrandéclare ſon amour dans le même ſtyle
qu'un berger; qu'un homme paſſionné differte
&qu'un homme froid s'exprime avec enthouſiaſme,
tout cela est contre nature , non pas en foimême;
car un diſcours paſſionné ni un raiſonnement
ſuivi ne font pas contre nature , mais en
conféquence de quelques données précédentes. Il
fuitdelà que comme toutes nos ſenſations font
dans la nature , tout ce qui ne ſera pas contradictoire
à des idées antérieures & auxquelles norre
eſprit auradéjà confenti ſera exactement dans la
SEPTEMBRE. 1771. 149
nature , de forte qu'il ſera impoſſible d'écrire ou
de parler raiſonnablement ſans imiter la nature ,
ou plutôt ſans être la nature même. Mais les
hommes ont bientôt reconnu que l'habitude ou le
ſpectacle de ces actions naturelles & raiſonnables
ne ſuffiſoit pas à leur bonheur ; il leur falloit de
nouveaux plaiſirs ,& ils en ont trouvédeux ſources
fécondes , 1º. La nature leur offroit quelques ſenſations
plus agréables que les autres ; ils ont cherché
à les multiplier ou à ſe les rappeler. 2°. Les
organes de leur entendement plus fins , plus déliés
que ceux des animaux , fur- tout dans l'état ſocial
, exigeoient de tems en tems certaines émotions
propres ày renouveller le mouvement & à
faciliter la circulation néceſſaire à ce confluent
mystérieux où aboutiſſent toutes les ſenſations :
c'eſt là l'origine de la curioſité &de l'amour des.
ſpectacles . La douleur d'une mère éplorée qui
croit avoir perdu ſon fils , ſa joie au retour inopiné :
decet enfant , les révolutions ſubites d'un amour
forcené , les élans de l'ambition ou les faillies de
la colère , tout cela parut aux hommes un moyen
de ſentir , de renouveller pour ainſi dire leur exiftence.
Delà deux ordres de plaiſir , les ſenſations
agréables , les ſenſations fortes. Celles - ci ſont
fuffisamment connues , mais les premières ſe dérobent
abſolument à la théorie , parce qu'on ne
connoît le rapport des objets avec nous que par
l'impreſſion qui en réſulte. Ileſt impoſſible de di--
re pourquoi le criſtal des eaux , oppoſé à la ten- ,
dre verdure des gaſons & aux maſles plus
rembrunies des ombrages produit une ſenſation
agréable : c'eſt une affaire de mécanil-
& ce mécanisme , ce n'est pas nous qui
l'avons inventé. Or, ſi je ne puis connoître que
me
Giij
150 MERCURE DE FRANCE.
commeun fait le plaifir que je goûte en voyant
unbeau payſage, comment pourrai -je me rendre
compte de celui que j'éprouve lorſque j'entends
les fons ſucceſſifs de la mélodie, ou les fons fimultanés
de l'harmonie ? J'en dirai autant du rhytme,
foiten mufique , foit en poësie : j'en dirai autant
del'éclatd'un marbre uni , de la ſymmétrie d'une
colonade , de la variété des couleurs dans une
marquetterie , &c: &c.
Cependant les hommes avoient à peine nombré
cesdifférens effets dont ils ne pouvoient affigner
les cauſes , qu'ils commencerent à les rapprocher
&àles comparer. L'aſpect d'un beau viſage&
celui d'une belle vallée font , quoiqu'à un degré
différent , deux ſources de volupté pour les yeux
qui les confidèrent. Mais cette bouche charmante
dont j'admirois la fraîcheur va redoubler d'attraits
fi elle vient à ſourire ; car qu'est-ce que la
beauté fi elle ne promet pas les plaiſirs ? Rempli
de ces douces émotions , je cours contempler la
vallée prochaine; le printems vient de renaître ,
elle eſt émaillée de fleurs & couverte de verdure ;
mais tandis que je la conſidére , le ſoleil qui perce
un nuage lui prête un éclat inattendu : ce furcroit
de charmes modifiant mon ame d'une façon àpeu-
près ſemblable à celle que je viens d'éprouver
quelques momens plutôt ; ma nouvelle ſenſation
reveille ma première idée , &je ſalue cette riante
vallée où je retournerai avec empreflement tant
que le fourire de la beauté me fera defirer celui de
la nature. Ici la nature imite la nature ; un plaîfir
, un ſentiment en reveille un autre & les impreſſions
légères acquièrent de l'importance en ſe
joignant à celles qui ſont ſenſibles & profondes .
C'eſtainſi que les bois, les fleuves , les forêts dont
SEPTEMBRE. 1771. 191I
Taſpect eſt agréable pour tout le monde , ont un
charme particulier pour les amans & pour tous
les hommes paſſionnés.
Ce qu'eſt la nature aux paſſions de notre ame,
les beaux arts le font à la nature & aux pallions à
lafois , c'est- à-dire qu'ils offrent un plaifir poſitif
&un plaisir de relation. N'en doutons pas ; de
même qu'un beau payſage attire & charme nos regards,
de même des accens mélodieux , une ſuite
de mots cadencés portent dans nos ſens un plaiſir
qui leur eft inhérent & qui eſt antérieur à toute
unitation . Telle est la véritable originede la poéfie
&de la musique , & c'eſt de leur propre fond
quecesarts ont tiré les formules , les lois mêmes
qui les retenantdans de juſtes proportions commencerent
déjà a joindre le ſentiment réfléchi de
tadifficulté vaincue au plaifir immédiat de la ſenfarion.
Mais plus l'eſprit des homines ſe perfectionnoit,
plus il devenoie avide de ſenſation : ce
ne fut doncpas affez pour les beaux arts de plaire
par eux-mêmes , il fallut qu'ils s'animaſſent pour
ainſi dire , & qu'ils s'uniflent au ſyſtême entier de
nos perceptions : on exigea qu'ils réveillaſſent en
nous le plusgrandnombre d'idées qu'il feroit pof
fable, fans toute fois que l'occupation de notre
entendement dégénérât en fatigue. Ici commence
leur troiſième progrès : d'abord ils ont produit un
plaifir fumple & immédiat , enfuite ils ſe ſont affervis
à des formes priſes auſſi dans leur propre
eflence, &le plaisir de juger a été ajouté au plaifir
de fentir ; enfin ils ſe ſont efforcés de reveiller en
nous un grand nombre d'idées , & alors l'effer
qu'ils ont produit a été composé de l'impreſſion
immédiate , du jugement réfléchi & du charme
attaché à la variéré , ou plutôtà l'exercice doux &c
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
facile de notre entendement. Ce n'eſt pas tout encore;
il faut examiner attentivement ce dernier
principe; car nous trouverons qu'il peut nous
modifier de quatre façons différentes : par la ſeule
variété , par l'intérêt , par la ſurpriſe&par l'imagination.
Par la variété , parce que la ſucceſſion
feuledes idées produit un effet agréable ; par l'intérêt
, prce que l'homme étant un être ſenſible
par excellence , toute ſon exiſtence eſt liée à ſes
paffions, & que de toutes les idées celles qui le
Hattent le plus font celles qui le rappelent plus
fortement à lui-même ; par la ſurpriſe , parce que
moins les ſenſations ſont attendues , plus leur impreffion
eſt vive & profonde ; par l'imagination ,
parceque tous les objets s'embelliffent par elle ,
foit que l'abſtraction nous permette de les dégager
de tout alliage impur , loit que le plaifir de
les produire ajoute à leur prix , en intéreſlant notre
amour- propre qui ſe mêle de tout. Ainfi ne
foyez plus ſurpris de voir notre oreille ſuperbe
sepouffer l'artiſte qui nous définit ce que nous
voulons concevoir,& qui nous décrit ce que nous
voulons imaginer. Tels ſont les poëtes Allemands
qui, pour trop détailler , me donnent la fatigue
que j'éprouve en lifant une démonstration géométrique
ſans être aidé de la figure , & ne m'offrent
ſouvent qu'un plan au lieu d'un tableau.
Tels étoient encore les anciens compofiteurs François
lorſque pour imiter le ramage des oiſeaux ils
introduifoient dans leur orcheſtre ces petites flûtes
qu'ils nommoient des tailles , & dont l'effet
diſparate faifoit oublier la muſique ſans rappeller
legazouillementdes oiſeaux.
Réſumons donc , & reconnoiſſons qu'au lieu
d'attribuer l'effetdes beaux arts à un ſeulprincipe
SEPTEMBRE. 1771. 153
comme on l'a tenté dans un ouvrage très-eſtimable
d'ailleurs ; on peut en compter fix , favoir , la
fenſation immédiate , lejugement ou le ſentiment
de la difficulté vaincue , la variété ou les idées
reveillées , l'intérêt ou les paffions , enfin la furpriſe
& l'imagination. Il n'est pas beſoin de dire
que ces principes peuvent ſe combiner de différentes
manières ; que la ſurpriſe peut naître auſſi de
ladifficulté vaincue , & que ce ſentiment peut encore
ſe répandre ſur tous les autres effets. Nous ,
nous ſommes contentés de les placer ici dans un
ordre finthétique , ſuivant qu'ils nous ont paru
pouvoir exiſter indépendamment les uns des autres.
Maintenant appliquons ces principes à la muſique;
nous nous appercevrons aisément que ecr
art ne conſiſte pas ſeulement dans l'imitation : en
effet un muſicien qui voudroit nous repréſenter le
point du jour n'auroit rien de mieux à faire que ,
d'employer quelqu'un de ces poliflons qui gagnent
leur vieà contrefaire ſur les boullevards le
chant de l'alouette ou celui du roſſignol ; de même
pour imiter un bruit de guerre ou celui d'une
tempête , un organiſte fouleroit aux pieds toutes
ſes pédales & appuieroit le bras entier ſur ſon clavier
; invention ingénieuſe d'un muſicien François
qui eſt conſtamment applaudi au même lieu
où l'inimitable Pagin fut fifflé. Tous ces vains
efforts font rejettés par le goût avant que d'être
condamnés par la critique; mais fi un compoſiteur
habile , en ſuivant les formes générales ,
c'est -à-dire , en conſervant le rhytme de la mélodie,
fait par des fons analogiques , par des impreffions
détournées & fugitives me retracer le
bruit des flots agités , ou l'incertitude du pilote
: Gv
154 MERCURE DE FRANCE.
effrayé , mon eſprit ſe reveille , mon imagination
s'échauffe , je me tranſporte au loin ſur un promontoire
, d'où je confidère le vaiſſeau battu par
les vents , je vois briller l'éclair, j'entends les cris
des matelots , & déjà le tableau animé n'eſt plus
l'ouvrage du muficien , c'eſt celui de mon imagination,
Que ſera-ce fi tandis que mon ame eſt
trompée par ce preſtige , une petite partie demon
intelligence reſte pour ainſi dire en fentinelle ;
obſerve l'artiſte & s'écrie de tems en tems : exceltent
paſſage du fecond violon , bravo l'alto , belle
modulation , &c Alors rien ne manquera à mon
plaifir , & certainementje ne le dois pas à la ſeule
imitation.
Avançons & tâchons d'atteindre notre auteur.
Vous avouez , lui dirai - je , que l'auteur de l'Effaifur
l'union de la Poëfie & de la Mufique a bien
connu&bien développé les principes de la muſique
mélodieuſe & chantante que vous appelez
muſique fimple & que vous réléguez dans les
concerts , parce qu'elle est bonne ; mais s'il eft de
l'eſſence de la muſique d'être mélodieuſe; fi les
formes de cette muſique , qu'il vous plait d'appeler
muſique de concert, ſont les plus belles que
l'art puifle vous préſenter , comment voulez-vous
compoſer votre prétendue muſique dramatique
fans ceflerde faire de la muſique ? J'infifterai , &
je vous demanderai encore pourquoi cette mufiquede
concert m'arrache des larmes , me ravit ,
me tranſporte , m'enchante C'eſt ſans doute',
parce qu'elle exprime des paſſions, le tout dans la
manière qui lui eft propre , c'est-à -dire ſans que
l'expreffion miſe au chant , fans que la muſique
cefle d'être de la muſique. Sur quoi fondez vous
donc la différence des deux gentes? .. Mais ces
xitournelles qui refroidiſſent l'action , mais ces da
SEPTEMBRE. 1771. 15ς
troutapo
fréquens , ces roulades , ces diminutions, ces
points d'orgues éternels.... Eh ! mon Dieu! qui
vous le difpute? Lifez l'Eſſai , lifez Algaroti ,
lifez le dictionnaire deM. Roufleau ,vousy
verez tous ces excès relevés & condamnés. Mais
vous avez quelque principe caché , quelque choſe
demieux ànous dire. Eh! juſtement , vous nous
avez mis ſur la voie , fans vouloir toutefois vous
expliquer. Il eſt, dites - vous quelque part , un
cliant composé qui est moins mélodieux , moins
rhytmique , moins agréable que le chant fimple ,
maisplus ſavant &plus difficile à ſaiſir : ce chane
négligeant les formes connues de l'air , des deux
récitatifs , &c. s'applique uniquement à rendre les
idées du poère , à ſuivre ſes paroles pas-à-pas.
Celui- ci ne ſera plus gêné dans la marche , je ne
lui ferai pas l'outrage fanglant de vouloir qu'en
écrivant fa pièce , il ſe ſouvienne qu'elle doit
êtremiſe en muſique', ( quorque , àla vérité, j'aie
dit ailleurs tout le contraire , voyez pag. 132 ,
144 , &c. ) & je në ferai que traduire des vers
dans le langage d'Euterpe. Pour toute répanfe
nous nous contenterons d'avertir les Etrangers
que la comédie françoiſe eſttrès -bienplacée aux
Thuilleries ,qu'on y entre & qu'on en fort trèscommodément
, qu'on y joue tous les jours les
piéces des trois grands tragiques , le tour à juſte
prix, &qu'en couléquence,nous penfons, qu'ils fer
ront encore mieux d'aller là qu'à l'opéra . Mais fi
notre auteur perſiſtoit & s'émancipoit juſqu'à convenir
que l'opéra eft le théâtre de la muſique , on
reprendroit ce qui dit ci-deſſus par rapport
aux beaux. arts ; & er Les moyens
qu'ils emploient pour nous plaire , on verroit d'abord
que le premier de tous eſt l'inftrument ca
a épé
Le rappelant
Gvj
156 MERCURE DE FRANCE.
lui - même ou la ſenſation première : or , on a
peine à croire que pour en tirer le meilleur parti
poſſible , il faillecommencer par le gâter. 2°.On
s'appercevra que le ſecond effet , qui eft le ſentiment
de la difficulté vaincue fe perd du moment
que les moyens ſont trop multipliés , & que l'imitation
, ou pour mieux dire la copie, s'eſt aſſez
emparée de notre imagination pour chaffer tout
à-fait l'idée de l'art imitateur ; c'eſt ainſi qu'une
effigie colorée& habillée ne fait qu'une illufion
déſagréable, tandis qu'un tableau de Vandeck
me charme fans me tromper. 3 °. On obſervera
que fi dans le genre propolé , la quantité d'idées
fuggérées reſte la même, ces idées ſont plutôt
offertes que reveillées , & plutôt déterminées
qu'indiquées; de façon que l'eſprit qui connoîtra
l'étendue des moyens & qui ſe verra commandé
dans ſes perceptions perdra à la fois le plaifir de
laſurpriſe &ceux de l'imagination ; d'où je conclus
que la musique ne vaudra rien pour avoir
voulu trop peindre , & c'est ainſi que le principe
ut p tura poëfis a causé de grandes mépriſes toutes
les fois qu'on a voulu l'étendre au- delà de ſes
Jimites.
D'un autre côté , il n'eſt pas moins évident que
Jumoment que nous avons iimmaaginé d'animerla
muſique pour la mettre fur la ſcène , c'eſt une
neceflité pour elle de ne point contredire l'illufiondu
théâtre&de prendre garde qu'un effet n'en
détruiſe pas un autre : mais apprenez - nous quel
eft le terme de cette illufion ,& définiflez - nous
ceque doit pafler à la vraiſemblance lyrique celui
qur a paflé le vers hexamètre, le rouge & les lampions
à la vraiſemblance tragique, & eris miht
magnusApollo. Je crois que fur cet article,l'ex
SEPTEMBRE. 1771. 157
périence exempte de manie &d'enthousiasme, eft
lemeilleur des maîtres. Quelques réflexions qu'on
trouve dans le petit ouvrage ſur l'union de la
poësie & de la muſique avoient déjà mis ſur la
voie,&pluſieurs eſlais qui ont paru dans ce genre
ont déjà prouvé qu'on peut atteindre le but. Je ne
parle pas des drammes charmans de M. de M.
parce qu'ils font mêlés de chant&de proſe ; mais
il me ſemble que M. Philidor n'en étoit guère
éloigné lorſqu'il a donné ſon opéra d'Ernelinde;
car , à deux morceaux près , cetre muſique étoit
parfaitement théâtrale,& les défaurs du poëme
qui en ont empêché le ſuccès auroient été choquans
dans tous les tems , & avec quelque muſique
qu'on y eut adaptée.
J Nous ne quitterons pas notre ſujet ſans nous
donner la latisfaction de dire à quel point nous
partageons l'eſtime que notre auteur témoigne
pour cet excellent compoſiteur , qui n'a certainement
pas perdu de ſon prix pour avoir trouvé un
émuledigne de lui ; nous le louerons même avec
d'autant plus de plaiſir qu'il nous a fait connoître
ſouvent combien il étoit attaché à nos principes ,
dont il connoifloit bien mieux que nous la juſteſſe
& l'étendue . Nous lui avons entendu dire lorfqu'il
donna Tom Jones : Pour cette fois cij'efpère
avoir réuffi. Jamais je n'ai donné plus d'attention
à lafimplicité de mes motifs & à l'unité
de ma mélodie ; c'est ce quej'ai fait de mieux ; &
il ne changea pas d'avis lorſquil vit cet admirable
ouvrage ſi voiſin de ſa chute. Dans Einelinde
il ſuivit les mêmes principes , & c'eſt là - deſſus
qu'il fondoit ſes eſpérances. Parmi les muficiens
M. Jomelli , Galluppi , Piccini , Grétry , &c.&
parmi lesgens de lettresM. Rouſleau , M. l'Abbé
158 MERCURE DE FRANCE.
Arnaud, tous ceux enfin qui ſe ſont occupés de
cette matière n'ont eu qu'un avis. Cominent fel
fait-il quedes hommes d'efprit , & même deshommes
de beaucoup d'eſprit , ayent ſaivi une route
toure opposée ? C'eſt que l'eſprit ne peut que dérai
fonner fur les beaux arts toutes les fois qu'il parlera
ſeul. A ce proposje me rappele une histoire qui
m'a été contée par un Marfeillois , qui avoit fait
du commerce toute fon occupation & qui avoit
paflé ſa,jeuneſle dans les Echellesdu Levanti
Le Bacha , qui gouvernoit la Syrie avant la révolte
d'Aly-Bey , aimoit beaucoup les femmes ,
mais il étoit très difficile , peut-être parce qu'il
les avoit trop aimées. Un Eunuque Egyptien ,
nommé Oſmin , grand connoiffeur en pareilles
denrées, lui ſervoit de pourvoyeur & fréquentoit
tous les marchés de l'Afie , ne ménageant rien ,
ramenant toujours des eſclaves , & ne contentand
jamais fon maître , qui ne manquoit pas de s'é
crier en le voyant revenir avec ſes emplettes , vous
me ruinez , & cela enpure perte. Un jour , dit mon
Marſeillois , je le rencontrai à Smyrne , il étoir
dans le plus grand embarras parce qu'il marchandoitdes
Circaffiennes parmi leſquelles il vouloit
en choisir une qui fut digne de fon maître ; mais
plus il examinoit , moins il pouvoit fixer fon
choix. Je l'abordai , il daigna me confulter.Crois
moi , mon cher Olmin, lui répondis-je , cen'eſt
aucunedecelles-là que je choiſirois : vois-tu cette
petite brune aux yeux bleux que tu parois négli
ger prends- là forma parole & conduis là biett
vîte à ton bacha. Il ſe laiſſa perfuader , & à fix
mois delà de retrouvant à Alep , il vint à moi les
bras ouverts: Nous avons fair merveille, s'écriatik;
elle eft, apréfent la favorite , &j'aireçu une
SEPTEMBRE. 1771. 159
bonne récompense. Mais comment diable as - tu
faitpour devinerſi juſte ? Voici plus de trente ans
queje nefais d'autre métier que d'acheter desfemmes
,&jefais là- deſſus tout ce qu'on peutfavoir...
Ecoute , mon ami , lui répliquaije : lorſque je te
rencontrai à Smyrne , il y avoit trois jours que
j'avois vu débarquer cette jeune eſclave : depuis
ce moment- là , je l'avois toujours révée, toujours
defirée:mon ami , je ne dormois plus ; & fois bien
aſſuré que ſi j'avois eu soo ſequins , ton bacha
n'en auroit jamais été poflefleur. Voilà mon fecret
, voilà toute ma ſcience. J'avois à peine fini
deparler que je m'apperçus que l'Eunuque m'avoit
déjà tourné le dos , mais je crus l'entendre dire en
s'éloignant : Non , je ne m'y connoîtraijamais.
Fermer
Résumé : Observations sur un ouvrage nouveau, intitulé : Traité du Mélo-Drame, [titre d'après la table]
Le texte est une critique du 'Traité du Mélo-Drame' publié à Paris en 1771, qui traite de la rivalité nationale dans les arts et la musique. L'auteur souligne la nécessité pour la France de s'inspirer des autres nations pour améliorer ses arts, bien que la France ait peu contribué à l'invention de la musique. Il affirme que la France peut épurer et perfectionner la musique grâce à son goût raffiné. Le traité compare favorablement les compositeurs français aux maîtres italiens et propose des modèles pour la musique dramatique. L'évolution de la musique en France est marquée par l'influence italienne et les controverses subséquentes. Des figures comme Rousseau et d'Alembert ont critiqué ou proposé des améliorations pour la musique française. Une discordance existe entre les compositeurs français, influencés par les Italiens, et les poètes lyriques, attachés aux anciennes formes. Le texte explore la relation entre la musique et la poésie, critiquant ceux qui attribuent leur dégoût de l'opéra aux poèmes modernes. Il souligne l'importance de la structure périodique dans la musique, comparable à la période oratoire. L'expression musicale doit être agréable et en accord avec les paroles, structurée selon des formes musicales inspirées de Métastase. L'auteur critique le dictionnaire de musique de M. Roufleau et d'autres œuvres musicales, notant des erreurs communes sur l'unité de la mélodie. Il dénonce la subordination de la poésie à la musique dans les opéras, produisant des spectacles médiocres malgré quelques moments de ravissement. Le texte distingue la musique de concert de la musique de théâtre. Pour la première, il préconise de suivre les principes de compositeurs comme l'Abbé Arnaud et Rousseau, en privilégiant de beaux motifs et des structures musicales cohérentes. Pour la seconde, il insiste sur l'expression précise des paroles et des émotions, adaptant la musique pour renforcer l'impact scénique. L'auteur rejette l'idée que l'imitation soit l'objectif principal des arts, affirmant que les sensations artistiques doivent être naturelles et harmonieuses. Les arts imitent la nature et les passions, offrant un plaisir à la fois immédiat et relationnel. La poésie et la musique tirent leurs lois de leur essence propre et ajoutent un plaisir réfléchi à la sensation immédiate. Les arts ont intégré des principes comme la variété, l'intérêt, la surprise et l'imagination pour engager davantage l'entendement.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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2
p. 176-202
EXPOSITION au Salon du Louvre des Peintures, Sculptures & Gravures de MM. de l'Académie Royale.
Début :
Les tableaux d'histoire ont fixé les premiers regards des Amateurs instruits. [...]
Mots clefs :
Artiste, Tableaux, Nature, Salon du Louvre, Salon, Coloris, Portrait, Spectateur, Figures, Histoire, Relief, Détails, Marbre, Roi, Dessin, Proportion, Formes, Composition, Mérite, Lumière
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : EXPOSITION au Salon du Louvre des Peintures, Sculptures & Gravures de MM. de l'Académie Royale.
EXPOSITION au Salon du Louvre des
Peintures , Sculptures & Gravures de
ES
MM. del'AcadémieRoyale.
Les tableaux d'hiſtoire ont fixé les
premiers regards des Amateurs inſtruits.
Siles compoſitionsdeces tableaux n'ont
pastoujours répondu àce que leſujet
annoncé ſembloit leur promettre , ils
n'enont pas moins admiré les beautés
qui s'y trouvoientrépandues. Leur indul
genceeſtfondéeſurlaconnoiſſance qu'ils
ontdeladifficulté dugenrede l'hiſtoire,
lepremier ſansdoutedetous lesgenres,
puiſque le Peintred'hiſtoire eſt le Pein
tredel'ame, &que lesautresnepeignent
ordinairementquepourles yeux. N'est-il
pas juſte d'ailleurs de tenir compte au
Peintre hiſtorien du courage qui lui eſt
néceſſairepour cultiver un champ ſtérile,
grâce au goût frivole &meſquinde la
plupartdenos richesAmateurs pour les
bambochades & lespetits tableaux froi
dementterminésdesPeintres Flamands?
OCTOBRE. 1775. 177
UnArtiſte François, qui, par l'élévation
de ſes penſées, eſt entraîné vers l'hif
toire, ſe voit aujourd'hui réduit à quel
ques ouvrages pour lesEgliſes, les Go
belins , ou àquelques tableauxdecheva
let,quel'ona mêmeencorede lapeine
d'admettre dans les ameublemens , de
peur d'interrompre l'infipide uniformité
d'une tapiſſerie de foie.
Ungrandtableau, peintparM. Vien
&deſtiné à êtreplacédans la Chapelle
dunouveau Trianon , s'eſt d'abord fait
remarquer par lanouveautédu ſujet. On
yvoitSaintThibault, de laMaiſonde
Montmorency , qui offre auRoi St Louis
&àlaReine Margueritede Provence ,
une corbeillede fleurs&de fruits, dans
laquelle s'élèvent onze tigesde lis. Le
Roi n'avoit point encore eu d'enfant:
St Thibaultlui annonce parcetemblême
qu'il en aura onze, & par la tige qui
s'élève le plus haut, luidéſigne Robe ,
Chefde la Maiſonde Bourbon. La for
me ingrate de ce tableau, qui a huit
pieds fix pouces dehautfur cinq pieds
neufpouces de large, paroît avoir gêné
l'Artiſtedans l'ordonnancede ſa compo
fition. Mais où trouver un deſſin plus
précis, une exécutionplus nette & plus
facile?
Hy
178 MERCUREDE FRANCE.
1
Le tableaudu même Artiſte, dont le
fujet eſt tiré de l'Iliade , a réuni plus
généraleinent les fuffrages par l'heureuſe
diſpoſition du ſujet, l'intelligence du
clair-obfcur & la vigueur du coloris.
Vénus , bleſſée par Diomède à la guerre
de Troye , eſt ſecourue parIris, & Mars
l'aide à monterdans ſon char: c'eſt du
moins ce dernier moment que l'Artiſte
avoulu rendre , mais qui n'eſt peut-être
pas aſſez indiqué par l'attitude de la
Déeffe; cette attitude eſt tranquille &
n'annonce point l'action quidoit ſuivre.
Un tableau deM. Hallé,le ſeul que
cetArtiſte ait expoſé au Salon, nous re
préſente Jéſus Chriſt qui fait approcher
delui les petits enfans pour lesbénir. Il
y adans l'expreſſion de Jésus-Chriſt un
caractère de bonté; mais l'on pourroit
exiger que ce caractèreeût plus de no.
bleſſe. Cette figure principale eſt d'ail
learsd'une proportion un peu courte.En
général, ces fortesdeſujetsfont toujours
ingrats à traiter, parce que ce n'eſt que
d'après les formes d'un beau idéal que
l'Artiſtepeut tracercelles que l'imagina
tion exaltéedu ſpectateur exigedans la
figure de l'homme-Dieu.
M. Durameau s'est fait honneur en
:
OCTOBRE. 1775. 179
traitantun ſujetde l'hiſtoiredeBéliſaire.
CeGénéral,après avoir commandé avec
gloire les armées de Juſtinien , tomba
dans la diſgrâce de ce Prince, qui lui fic
crever les yeux. On le voit icideretour
dans le ſeinde ſa famille. Eudoxe ſa
fille embraſſe ſes genoux; & Antonine
ſa femme, qui étoit malade, faiſantun
effort pour ſe lever , tombe évanouie
entrelesbrasd'unedeſes femmes &du
jeuneTibère.Cette ſcène eſt pathétique;
elle ne faitcependantqu'une impreſſion
pallagère ſur le Spectateur, parce que
l'Artiſte s'eſt moins occupé de la partie
du ſentiment &de l'expreffion que des
formes cadencées &pittoreſques de ſa
compoſition.
Onavu auSalon, dumêmeAtriſte,
ſon morceau de réception, tableau de
dix-huitpieds de large fur neufpieds fix
pouces de haut , qui repréſente l'été.
Cérès & ſes Compagnes implorent le
Soleil , & attendent, pour moiffonner ,
qu'il aitatteint le ſigne de la Vierge. La
Canicule ou chienne céleste vomit des
flammes & des vapeurs peſtilentielles.
Les Zéphirs, par leurs ſouffles, dimi
nuent fon ardeur & purifient les airs,
L'idée de laCanicule jetant du feu &
Hvj
180 MERCURE DE FRANCE.
rafraîchie parles Zéphirs, eſt une fiction
qui peut réuſſir en poësie , & qui n'eſt
pas auffi heureuſe en peinture; mais il
règne dans cette compofitionune belle
harmonie de couleur. Le toneſt lumi
4
neux & doré. L'Artiſte a voulu fans
doute exprimer par ce coloris ardent
l'aridité& laféchereſſe de laſaiſon. Le
charduSoleil eſt attelé de quatre che
vauxblancs. Une draperie légère voltige
autour duDieu de la lumière, ce qui
étend lamaſſede cette figure, qui fans
cela auroit paru trop maigre. Cérès &
fes Compagnes ,placées ſur ledevantde
lacompoſition,n'ontpointcette élégance
deformeque l'on a droit d'exiger dans
des Déeſſes. Le deſſin en eſt même un
peulourd: maisellesfontdiſpoſées favo
rablement pour l'effetdutout enſemble.
Cettegrandecompoſition eſtdeſtinée à
orner laGalerie d'Apollon.
L'Hiver, tableaude lamêmegrandeur
&lemorceauderéceptiondeM.Lagre
née lejeune, doitpareillement décorer
la Galerie d'Apollon. Les figures de ce
dernier tableau font d'une proportion
beaucoup plus forte,ce quidoit nécef
fairement nuire àl'enſemble deladéco
xation dela Galerie. Eole,dans ceta
OCTOBRE. 1775. 181
bleau,eſt repréſentédéchaînantlesvents,
qui couvrent les montagnes de neige.
Les eaux des fleuves fontglacées, & la
végétationparoîtenquelquefortearrêtée.
Mais onignorequia pu autoriſerl'Artiſte
à repréſenter dans ce tableau la figure
allégorique duTemps endormi. L'hiver ,
qui eſt laſaiſonoùlavégétationestmoins
active , a été quelquefois dépeint ſous la
figure d'un vieillard dormant ou aſſoupi;
mais jamais le Temps,dontla marche
eſt toujours égale & rapide; auſſi les
Poëtes l'ont dépeint ſous la figured'un
vieillard , ayantdeux grandesailesaudos,
une faulx à la main, &fuyant d'un vol
agile ſansjamais être arrêté. Ce tableau
de l'hiver offre néanmoins des parties
étudiées & qui font honneur àl'Artiſte.
Onjugeraencoreplus favorablementde
fongéniepour lacompoſitiond'après un
autrede ſes tableaux expoſé au Salon ,
&repréſentant un repos en Egypte La
compoſition eneſtriche, bien ordonnée
&d'unbon ſtyle; le coloris tranfparent
&harmonieux: mais ce tableau, fait
pour être vu de près,ainſi qu'un autre
tableau repréſentant l'homme entre le
vice& la vertu qui l'abandonne, de
manderoit à être terminé avec plus de
182 MERCURE DE FRANCE.
foin, fur-toutdans la partie des mains ,
qui ſont trop négligées. Pluſieurs deſſins
du même Artiſte, dont les ſujets font
tirés de l'hiſtoire ancienne , ne ferontpas
regardés avec des yeux indifférens. Ces
deſſins ſont exécutés à la plume & lavés
au biſtre ſur papier bleu, rehauffé de
blanc aupinceau.
Degrands tableaux de M. Vanloo,
deſtinés à être exécutés en tapiſſeries ,
nous ont misdevant les yeux différens
momens de la journée d'une Sultane.
Ici onvoit les préparatifs de ſa toilette;
plus loin, des Lunuques noirs & des
Eunuquesblancs qui lui fervent des ra
fraîchiſſemens. Un troiſième tableau la
repréſente commandantdes ouvragesaux
Odaliſques ; dans un quatrième , ces
Odaliſquesdonnent une fête champêtre
enpréſence du Sultan & de laSultane. Il
yadanscesdifférens tableauxdes parties
bien étudiées , & d'autres qui nele font
peut-être pas affez. Dans le premier ta
bleau , par exemple, le Spectateur a de
la peine à ſe rendre compte des règles
de perspective que l'Artiſte a adoptées.
Les piédeſtaux des colonnes ſont d'une
proportion beaucoup trop haute ; & le
baldaquin, ſous lequel eſt placé la Sul
1
OCTOBRE. 1775. 183
tane, paroît trop meſquin pourl'éléva
tion de l'édifice que ces colonnes indi
quent. Aureſte, ces compoſitions très
riches enétoffes, préſententdans leurs
différentes parties , des détails agréables
quidoivent réuſſir entapiſſetie.
Onavuavecſatisfactionles nouveaux
efforts qu'a faits M. Brenet pour nous
rappelerdans ſestableauxdeStPierre&
de St Paul , de l'AſſomptiondelaSainte
Vierge , de la Réſurrection de Jéſus
Chriſt , la manière de compoſer des
grands Maîtres. L'Artiſte cependant au
roitpu répandredanscettedernière com.
poſition plus de grandeur, plus de no
bleſle& mêmeplus deconvenance , en
donnantmoinsde mouvementauChriſt ,
qui doit s'élever par le ſeul actede ſa
volonté , cequ'auroientindiqué ſesjam
bes plus rapprochées & ſes bras moins
étendus. Un autretableau du même Ar
tifte, tiré del'Histoire Romaine , &dont
le ſujer eftCreſſinus juſtifiédevant l'Edi
le, eſt ſagement ordonné. Lecoſtumey
eſt fidèlement obſervé, & la ſcène eft
diſpoſée de façon àproduitele meilleur
effer. Un ciel bleu, qui fertde fond au
ſujet , pourra paroître d'un ton un peu
tropégal;cetteſcène d'ailleurs ſe paſſant
184 MERCURE DE FRANCE.
au milieu de la ville, ſembloit devoir
être entourée d'édifices..
Cybèle ayant découvert qu'Atys, le
Grand-Prêtre de ſes Autels, lui faifoit
infidélité pour la Nymphe Sangaride ,
fufcite contre elle Alecton : cette Furie
ſecoue ſon flambeau & ſesſerpens ſurla
tête d'Atys , & excite enluiun ſi furieux
délire , que prenant ſa Maîtreſſe pour un
monſtre, il la poignarde. Célénus, Roi
de Phrygie, eſt irrité de cettevengeance
horrible : le Peuple , les Sacrificateurs
font effrayés : lesAmours & les Plaifirs
s'enfuient. C'eſt le ſujet d'un grand ta
bleau de 15 pieds de large ſur 10 de
haut, exécuté parM.Robin.Cettegrande
machine aunbeaumouvement,les maf
ſes en fontbien décidées, & il règne
dans la compoſition uneforte d'enthou
ſiaſme qui échauffe le Spectateur; mais
ce n'eſt pas affez pour réunirles ſuffrages
desAmateurs , qui ne les accordentque
d'après l'impreſſion que font fur eux le
charmeducoloris,lacorrectiondudeſſin
&uneexécutionnette & facile.
Uneffettrèsbrillant,desdétails ren
dus avec ſoin, l'intérêt même du ſujet ,
ont fixé les yeux du Spectateur fur un
petit tableau de M. Lépicié, qui repré
OCTOBRE. 1775.
185
fentoit MgrleDucdeValois auberceau.
On aégalement remarqué l'attelier d'un
Menuifier , tableaudechevalet, où l'Ar
tiſte avoit repréſenté, avec une naïveté
aimable,unejeune fillequi ſembleoublier
l'ouvrage qu'elle tient dans ſes mains
pourécouterlesdiſcoursd'unjeune gar
çonmenuifier.L'Artiſte aaffectéde placer
danscetableau, &dans quelques autres
du mêmegenre,des maſſes de lumière
très-larges& très-brillantes; mais qui ,
par leur éclat & leurlargeur même , nui
fent au reliefdes figures &à cettedouce
harmonieque l'oncherche dansun ta
bleau. Nous ne citerons point ici tous
les ouvrages de cet Artiſte expofés au
Salon;ilsétoientengrand nombre; le plus
conſidérableétoit l'intérieur d'une Doua
ne, tableau des pieds de large fur 3
pieds de haut. La compoſition en eſt
riche &bien ordonnée. Les figures qui
l'animent ont lemouvement&lavariété
que l'on defire dans un ſujetpareil. Le
coloris eſt d'ailleurs ici beaucoup plus
doux, plus harmonieux que dans les
autres tableaux du même Artiſte. On
pourroit ſeulementdeſirer, pour lemeil
leur effet del'enſemble , que ladégrada
tion de lalumière fût plusſenſible dans
186 MERCURE DE FRANCE.
lesdifférentes parties d'architecture qui
ſerventde fond au ſujet.
M. Lagrenée l'aîné continuedeplaire
auplusgrandnombre des Amateurs, par
de petites compoſitions empruntées de
l'hiſtoire ou de la fable, & dont le prin
cipal mérite conſiſte dans la propretéde
l'exécution & la ſuavitédu pinceau.
Le Peintre de la nature, M. Vernet,
s'eſt plu à nous rappeler, dansdifférens
tableaux , les ſcèneslespluspathétiques
dela mer en courroux, ou les momens
les plus tranquilles & les plus délicieux
d'une belle journée. Ses deux tableaux
repréſentant l'un la conſtruction d'un
chemin,&l'autre l'abord d'une foire ,
ont, par la richeſle de lacompoſition ,
la variété& lavie qu'un pinceau ſpirituel
arépandu dans les différens grouppes de
figures, tranſportéle Spectateur au milieu
dela ſcènerepréſentée.
La curioſité du Public eſt toujours
Aattée par les compoſitions de M. le
Prince dans le coſtume Ruſſe. SonAva
re, fon Jaloux, ſon Négromantien &
autres compofitions pareilles ,préſentent
des têtesbienétudiées, debeaux effetsde
lumière , des détails d'étoffe , de métal,
d'ornemens,rendusavecune intelligence
OCTOBRE. 1775. 187
dans la couleur locale, & une certaine
adreſſe dansla touche ,qui caractériſent
l'objet. Ses payſages ſontornésde petites
figures tout à faitſpirituelles.Le feuiller
desarbres eſt touchédegoût, mais point
affez rendu. Cettepratique n'eſt ſuppor
tableque dansdesdeſſinsoudeseſquiſſes;
onexigedeplus,dansuntableau fini ,que
latouche indique l'eſpèce mêmed'arbre.
quel'onrepréſente.Onavoueraencoreque
lestons des arbres , des eaux , des terraf
ſes,desciels fonttrès frais, très-brillans
dans les payſagesde M.lePrince, mais
quecebrillant nuit quelquefois à l'har
monie du tableau;nouspourrionsmême
ajouter, à la vérité de la nature, vérité
que l'Artiſte ne doit jamais perdre de
vue: autrement iltombe dans cequ'on
appelle manière , & ſes tableaux n'ont
plusqu'un mérite de mode ou de con
vention. Onregretteencore que cetAr
tiſte ne variepasdavantage ſesſites.Une
vue annoncée d'après nature,tableau de
spieds ſix poucesde large ſur 4pieds 6
pouces de haut, ne préſentequ'un bou
quetd'arbresdans les formes peuvariées
de Ruyſdal, qui ſontcelles quel'Artiſte
paroît avoir adoptéesdepréférence.
M.Willelefils,nouvelAgréé,donne
188 MERCURE DE FRANCE.
les plus heureuſes eſpérances. On a vu
de lui deux têtes d'étude, celle d'un
Vieillard villageois & celle d'un Suiffe ,
quiannoncent unArtiſtequi fait ſe ren
dre compte des moindres détails de la
nature. Ces têtes , très bien touchées,
ontd'ailleursbeaucoupde relief. Sadanſe
villageoiſe, un autre tableau où il a re
préſenté une jeune fille qui, après avoir
reconnuſeségaremens,vientſejeter aux
genoux de fonpère, préſentent des ſcè
nesqui nefontpointſansintérêt. Elles
ne font pointtraitées avec toutes les ref
fourcesdu clair obſcur , pour donner du
relief aux figures , & empêcherqu'elles
ne paroiſſent ſemées &découpées ſurle
fond;maisonyremarqueavecplaifir un
Artiſte qui s'étudie àrendre les différens
mouvemens de la nature. Ces tableaux
peuvent doncêtreregardéscommed'heu
reux efſfais dans l'art difficile de rendre
les ſcènes naïves du ſentiment.
Une petite fille répétantſa leçon, une
famille faiſant des confitures , une mère
engageant ſa fille à prendre uneméde
cine ; voilà à peuprès lesſujets des com
poſitions de M. Bounieu.Ces tableaux
peuvent plaire par de petitsdétails co
piés ſcrupuleuſementd'après nature , par
OCTOBRE. 1775. 189
deseffets de lumière ménagésavec art,
&par la manœuvre d'unpinceautrès
foigné. Ona auſſivu de cetArtiſte , de
petits payſages, où l'on trouve , ainſi que
dans ſestableaux de compoſition, des
reintes noirâtres, qui ne fontpointdans
lanature.
Les tableauxdeM. Theaulon,nouvel
Agréé,ſerontrecherchés parleplus grand
nombredes Amateurs; les compoſitions
enſontenjouées & agréables. Dans l'un
decestableaux,on voit une jeune fille
furunlit,endéſordre;un jeunehomme
luidemandepardonde lui avoir arraché
unbouquetderoſes, qu'on voit éparpil
léesà ſes pieds. Le tableau qui lui fert
de pendant, offre un heureux ménage.
Deuxjeunesépouxparoiſſenttendrement
unis; le père appelle avec complaiſance
un enfantqui, foible encore, s'eſſaye à
former ſespremierspasdansunchariot,
enluitendantles bras. La mère quitte
fon occupation , & cherche à lire dans
lestraitsdeſon marilesmarques de fon
amour paternel. Unvieillard,ſon père,
regarde cette ſcène, qui fixe toute fon
attention.C'eſt lanoticequia étédonnée
dansl'explicationdespeinturesduSalon,
&qui paroiſſoit néceſſaire pour faire
190 MERCURE DE FRANCE.
connoîtretoutcequel'Artiſtes'étoitpropo.
ſéencompoſantcetableau.Onyreinarque
dumoinsunetouche fine&légère , des
figures agréables,dejolistonsdecouleur.
DeuxautrespetitstableauxdecesArtiſte
repréſentantdesBaigneuſes &de jeunes
Nymphes danſantdansunegrotte, méri
tent auffid'être cités. Onpourroitdefirer
plusdecorrectiondans ledeſſindes figu
res; mais elles ſont touchées avec ef
prit, & les rochesqui ſerventde fond à
ces figures, ſont coloriées avec intelli
gence.
Parmi les productions deM. Robert,
on a fur-tout remarqué les reſtes d'un
Temple de Jupiter; le Temple de la
Concorde, aveclapyramidedeCeftius ;
les ruinesduPalais des Céſars; & deux
autres tableaux où l'on voyoitdans l'un
l'effet d'un Soleil couchant , &dans l'au
tre, le portique d'une maiſonde cam
pagne prèsde Florence. Pluſieurs autres
tableaux dans le même genre annoncent
unArtiſte qui faittirerleplusgrandparti
dujeu des oppoſitions. Sa touche eſt
légère, ſon coloris tranſparent, ſonfaire
facile & fpirituel.Son grand tableau du
décintrement du Pont de Neuilly
eſt très- intéreſſant; il offre le por
OCTOBRE. 1775. 191
trait fidèled'une fêre que tout Paris a
vueaveclaplusgrande ſatisfaction.
M. deMachy, qui s'eſt auſſi appliqué
peindredes morceaux d'architecture&
de perſpective, a ſu attirer les regards
par des points de vue pris au milieu
mêmedeParis : ici c'eſt lavue du nou
velHôtel des Monnoies, plus loin celle
du Louvre & duquai. L'Artiſte aquel
quefois ajouté à ſon pointde vuedes
acceſſoires étrangers qui la rendent plus
pittoresque, mais dépayſent un peu le
Spectateur Parifien. Son faire eſt très
ſoigné;ſatoucheliſſene paroîtpas tou
jours propre à rendre le caractère brut
delapierre;maisily adans ſesdifférens
tableaux une belleentente d'effet & de
perſpective.
La nobleſſe des compofitionsde M.
Cleriſſeau,& lecaractère granddel'anti
que qu'il fait réunit à des effets confor
mes àceux de lanature, font aisément
diftinguer ſes tableauxde tuines. Ily en
avoit ſeptde lui auSalon. Ils font peints
àgouache, d'une touche large&graffe,
avec une préciſiondans les détails, quia
mérité l'approbation de tous ceux qui
ontvulesmonumens antiques.
M.Perignon, nouvelAgréé , nousد
1
192 MERCURE DE FRANCE.
donnédanscemême genredepeinture,
ノ
différentes vues où l'on a remarqué de
beaux lointains. Leseffets enſont vrais,
harmonieux , &leSpectateuryjouitavec
plaiſir de cette doucedégradationde lu
mière qui eſt amie del'œil &dans la
nature.
:
On a remarquépluſieurs tableaux de
chevaletdeM. Jollain, entreautres,deux
ſujets tirés de l'hiſtoire de Pyrrhus , &
deux autres repréſentant la toilette de
Pſyché, & l'indifcrétion deCandaule,
Roi de Lydie. Il y a peu d'expreffions
danslesfigures : maisellesſontdiſpoſées
agréablement & peintes d'un pinceau
moëlleux & foigné.
Deux femmes Grecques , dont une
brodeau métier;uneMagdeleinedansle
déſert; l'incrédulité de Saint Thomas
autre tableau de chevaler, peintpar M.
Beaufort, morceau qu'il paroît avoir étu
dié , ont auffi attiré les regards duPu
blic, qui a également accordé fon ap
probation encourageante à quelques ta
bleauxde MM Guerin, Renoux,Caref
me,Martin,Monnet&Houel, nouvel
Agréé. Onavu delui au Salon différens
pointsde vued'après nature, prisprinci
palement enItalien
Les
OCTOBRE. 1775. 193
Les tableaux de payſages ornés d'ani
maux , par M. Huet, font touchés de
goût. Son coloris eſt vigoureux , & l'har
monie en eſt très brillante, parce que
l'Artiſte l'a montée ſur le ton le plus
haut; mais ce n'eſt pas celui que donne
lanature.
Mile Vallayer s'eſtconciliédenouveau
les fuffrages des connoiffeurs, par des
tableaux repréſentantdes fruits , des lé
gumes, des vaſes de fleurs toucheés
librement & grouppées avec toute l'in
telligence pottible pour produire le meil
leureffer.
Ona auſſi admiré de Mlle Vallayer le
portrait de l'Abbé le Monier. Le ſuccès
decette Virtuoſedans cette partie diffi
cile de la peinture, doit rendre moins
ſurprenant celui avec lequelelle peintles
buſtes, les fleurs &autres objets inani
mésde ſonatelier.
M. Van-Spaendonck nousa faitvoir
pour la première fois, dans le même
genre, des tableaux d'un coloris vif &
d'une touche précieuſe. Cet Artiſté a
placédans quelques-uns de ſes tableaux
des vaſesd'agathe, de crystal , toujours
très-difficiles àbientraiter , ſans nuire à
l'éclat des fleurs: mais ſon pinceau a ſu
vaincre cesdifficultés.
1. Vol.
1
194 MERCURE DE FRANCE.
Lesportraits font toutours en grand
nombre au Salon. Leconcours des Spec
tateurs s'eſt arrêté devantle beau portrait
de S. M. Louis XVI, peint àl'huile par
M. Dupleſſis. Ce portrait , ainſique ceux
deM. Allegrain,Sculpteur ,& de M. le
ChevalierGluck parlemêmeArtiſte,font
rendus avec une vérité dans la couleur ,
une fermetédans la touche & une finelle
dans la partie des détails,qui ne laiſſe
rien à defirer.C'eſt la nature même, mais
la nature animée&ſaiſie dans ſon mo
ment le plus heureux.On apuremarquer
danslatêteducélèbre MuſicienAllemand
l'expreffion du génie inſpiré.
Le Public a vu auſſi avec intérêt le
portrait en piedde Monfieur, ceux de
Madame laComteſſed'Artois, de Ma
dameClotilde, Princeſſe de Piémont ,
&deMadeunoiſelle , parM. Drouais.
Les portraits en émail& enminiature
par MM. Hall , Paſquier , Courtois ,
Weiler, ontgénéralementplu àceux qui
aiment àvoirla nature en petit, &parée
detous les charmesque peuvent lui prê
ter la fineſle du coloris & ladélicateſſe
dupinceau. Les miniatures de M. Hall
ſe font fur tout remarquer par la fran
chiſe de la touche;ſesdraperies, large
OCTOBRE. 1775. 195
menttraitées , font valoir avec beaucoup
d'avantage le pointillé des chairs. Ces
miniatures étoient renfermées dans une
bordure ſculptée en bois par M. Boutry '
&quiaétéremarquéepourla légéreté des
ornemens & ladélicateſſe de la main
d'œuvre. MM. Hall & Weiler nousont
auſſi fait voirpluſieurs têtes enpaſtel de
grandeur naturelle Le portraiten paſtel
deM. Robert, Peintre du Roi , peint
par M. Hall , eſt d'une reſſemblance &
d'une magie étonnante: il eſt, ainſi que
celui de cet Artiſte, peint d'après lui
même, comparable à toutce que nous
avonsde mieux encegenre. 1
M. Aubry ne s'eſt pas moinsdiſtingué
par pluſieurs portraits à l'huile, rendus
avecbeaucoupdevérité, entreautres par
celui de M.Hallé, PeintreduRoi: mais
M. Aubrya mérité particulièrementl'at
tention du Public, par différentes ſcènes
copiées d'après nature. Dans l'une, on
voitunpère qui carelleſesenfans; dans
l'autre,unpetitenfantdemandantpardon
àſamère; ici c'eſt une femme qui tire
des cartes; plus loin,la Bergère des Al
pes.On remarquedans ces différens ta
bleaux unpinceaularge &pleindegoût,
des détails étudiés, un deſſin correct,
I ij
J
196 MERCURE DE FRANCE.
&, ce qui eſt encore plus précieux, de
la vérité , du ſentiment, de l'expreffion.
CetArtiſte eſt done fait pour réuſſirdans
ce genre, fur tout s'il étudie mieux les
couleurs locales, & s'il évite de faire
dominer unton decouleur verdâtre , qui
peutcontribuer à l'harmoniedutableau ,
mais qui détruit néceſſairement l'illa
fion.
Une imitation parfaite de la nature,
rendue d'une touche libre , ſavante &
pleine d'effet , a fixé depuis long-temps
le rangde M.Chardindansl'Ecole Fran
çoiſe. Troistêtesd'étude au paſtel , qu'il
acompoſées au Salon, ont le relief & la
véritéde la nature.
Les productions delaSculpture n'ont
point été bien nombreuſes cette année.
Différens modèles en plâtre,quelques
terres cuites , & beaucoup de portraits ,
voilà ce qui a orné le Salon. Le beau
portrait du Roi, modèle en plâtre par
M. Pajou , un autre portraitde Sa Ma
jeſté par M. Bridan, celui de la Reine
parM.Boizot, font ceuxquelePublic a
vusavecleplusd'intérêt.On s'eſt plu auſſi
àconſidérerlebuſte de M. le Comte de
Buffon, par M.Pajou, morceaudecarac
tère&d'une expreſſionforte; lesportraits
OCTOBRE. 1771. 197
de MM. de Miromenil & Turgot,par
M. Houdon , celui de M.le Chevalier
Gluk , &un autre de MileArnoulddans
le tôle d'Iphigénie, parle mêmeArtiſte.
M.Houdon nousaauſſi fait voirle mo
dèle d'une Chapelle ſépulcrale , en mé
moiredeLouiſe-Dorothée,Ducheſſe de
Saxe Gotha. Le caractère de ce monu
ment eſt ſimple, &cependant produit
un grand effer. On voit aufond d'une
Chapelle laportedu Temple de la Mort
qui, ſous la figured'un ſquelette , lève ,
pour en fortir , lesrideaux dont elle eſt
en partie voilée, & ſe ſaiſit avec préci
pitation de la Ducheſſe qui,les cheveux
épars , eſtcouverte d'un linceul;elledoit
exprimer ſon attachement pour tous
ceux qui lui étoient alliés , & fon affec.
tion pour le Peuple.
La Vierge en plâtredecinq pieds fix
pouces, que M. Mouchydoit exécuter
en marbre pour l'Egliſe de Brunoy , eſt
dela plus belle proportion. Latêre rieſt
pas modelée ſur les formes ſevères de
l'antique , mais elle eſt agréable. L'En
fantJéſus qu'elletientdans ſes bras eſt
traité avec un ſentiment de chair , & la
figure en général eſt bien compofée &
drapée noblement.
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
Unautre modèlede la Ste Vierge &
de l'Enfant Jésus , deſtiné pour la Ca
thédrale de Rouen, a été expoſé par M.
le Comte. L'Enfant Jéfus eft repréſenté
couché ſurlesbras de laVierge& tenant
unde ſesdoigtsdans ſabouche.
Jésus Chriſt mort , pleuré parlestrois
Maries, bas relief qui doit être exécuté
par le même Artiſte, ne laiſſe pas le
Spectateur indifférent. Diverſes nuances
de la douleur y fonttrès bien rendues.
Diane qui terraſſe un ſanglier, petit
morceau enterre cuite par M. Monor,
eſt un morceau pleinde mouvement ; le
deſſin en eſt pur, élégant. Une autreterre
cuite du même Artiſte,qui nousrepré
ſente l'Amourdépoſant ſes armes dans
leſeinde l'Amitié, a paru traitée avec
fentiment.
L'Hymenqui couronne l'Amour , joli
grouppe en marbre, parM. Bridan , eſt
aſſaiſonné des fineſſes que peut donner
un ciſeau délicar. La Fidélité lifant une
lettre& careffant fon chien; une petite
figure ſe coëffant d'une guirlande de
fleurs , auſſi en marbre ; leſquiſſe du
tombeau du Marquis d'Argens, par le
même Artiſte, ont également mérité les
fuffrages des Connoiffeurs.
1
OCTOBRE. 1775. 199
M.Caffiery n'a expoſé cetteannée au
Salon que le portrait en marbre deM.
Piron; ce portrait, ſupérieurement exé
curé, doit être placé dans le Foyerde la
Comédie Françoiſe. On peutvoir de ce
.
même Artiſte une très belle figure en
marbre de ſeptpieds de proportion , qui
eſt dans unedes niches de la Chapelle
de Saint Grégoire,dans l'Eglife Royale
des Invalides. Cette figure repréſenteSte
Sylvie , femme de Gordien, Sénateur
Romain, mèredeSaintGrégoire,Pape.
Elle et dans l'action de remercier Dieu
d'avoir donné lejouràundes plusgrands
Pontifes. Cette figure eſt vêtue d'une
longue tunique & d'un manteau très
ample ,habillementordinairedes Dames
Romaines. /
Le Prométhée de M. Boizot eſt un
morceau d'unecompoſition agréable, in
génieuſe , pleine de ſentiment, & qui
nepeut manquerde réuſſir dansl'exécn
tionqui en ſerafaite en marbre.L'Artif
te a repréſenté l'inſtant où l'homme ,
éprouvant les premiers ſentimens de fon
cœur,élève ſes regards vers laDivinité :
Prométhée admire le ſuccès de ſonen
trepriſe : le génie de Minerve le couvre
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
de ſon égide, ſymbole de la protection
que lui accorde cette Déeſſe.
Différentes eſquiſſes de M. Berruer
ontété auſſi vues avec ſatisfaction. Mais
le morceau de ſculpturele plus confidé
rableannoncédans l'explicationduSalon,
eſt un bas relief de M. Gois, de trente
pieds de large fur cinq pieds fix pouces
de haut, repréſentant St Jacques & St
Philippe prêchant& guériſſant les mala
des. Ce bas relief , offre deux actions
différentes, mais qui ſe trouvent liées
en quelque forte par le mêmeeſprit de
bienfaiſance. Ici StJacques , par ſes inf
tructions , guérit les maladiesde l'ame;
plus loin, Saint Philippe guérit celles du
corps. Ces deux Apôtres font aifés à re
connoître par ladignité de leur attitude ,
par lanobleſſede leur expreffion , & par
l'attention qu'a eue l'Artiſtede les laiſſer
dominer ſur les différens grouppes de
figures qui les environnent. Ces group
pes font variés non-feulement par les
formes , mais encore par les différentes
expreſſions de caractère & de ſentimens
répandues fur toutes les figures. L'âge,
P'habillementmême contribuentà rendre
cette variété plus intéreſſante. L'Artiſte a
donné, avec raiſon,aux jeunes gens, des
:
5
に
P
OCTOBRE. 1775. 201
draperies beaucoup plusſouples & plus
légères qu'aux vieillards, afin de laiſſer
mieux appercevoir les contours coulans
&gracieuxde cettebelle nature.Comme
ce bas relief étoit trop grand pour être
placé dans le Salon , il a été expoſédans
l'attelier de l'Auteur , cour du Louvre,
où lesAmateurs pourront encore levoir.
Ils feront également fatisfaits de deux
grands deſſins exécutés au biſtre , parM.
Gois ,dontl'un repréſenteCorefus, l'un
des Prêtres de Bacchus, qui ſe ſacrifie
pour ſon Amante; l'autre eſt un ſujet
tiré de l'hiſtoire d'Eurypide, Capitaine
Grec. Ces deſſins ſont traités dans le
grand ſtyle de l'hiſtoire , & avecun effet
dans la couleurqui décèle l'Artiſte intel
ligent.
Les médailles de MM. Roettiers &
Duvivier ont reçu les plus juſtes applau
diſſemens. Avec quelle fatisfaction fur
tout n'aton pas vu le portrait de Sa
Majesté LouisXVI , les médaillesde fon
facre &autres relatives à notre hiſtoire ,
gravées par M. Duvivier avec une
,
fineſſe de deſſin & une pureté d'exécu
tionqui ne laiſſent rien àdeſirer.
Nons ne ferons pointici mentiondes
gravures expoſées au Salon, parce que
Iv
202 MERCURE DE FRANCE.
nous lesavons annoncées dans leMercure
àmeſurequ'elles ont été publiées. On
eſt d'ailleurs unpeu tropdiſtrait par les
peintures &ſculptures pour s'enoccuper
pendantl'expoſition.Différens Amateurs
néanmoins ont pris plaifir à comparer
pluſieurs gravures exécutées d'après les
compoſitions de M. Cochin , avec les
deſſins originaux de cet Artiſte, dont on
avu une très-belle ſuite au Salon , exé
cutée avec une pureté & une préciſion
très propres à conduire leburindu Gra
veur.
Peintures , Sculptures & Gravures de
ES
MM. del'AcadémieRoyale.
Les tableaux d'hiſtoire ont fixé les
premiers regards des Amateurs inſtruits.
Siles compoſitionsdeces tableaux n'ont
pastoujours répondu àce que leſujet
annoncé ſembloit leur promettre , ils
n'enont pas moins admiré les beautés
qui s'y trouvoientrépandues. Leur indul
genceeſtfondéeſurlaconnoiſſance qu'ils
ontdeladifficulté dugenrede l'hiſtoire,
lepremier ſansdoutedetous lesgenres,
puiſque le Peintred'hiſtoire eſt le Pein
tredel'ame, &que lesautresnepeignent
ordinairementquepourles yeux. N'est-il
pas juſte d'ailleurs de tenir compte au
Peintre hiſtorien du courage qui lui eſt
néceſſairepour cultiver un champ ſtérile,
grâce au goût frivole &meſquinde la
plupartdenos richesAmateurs pour les
bambochades & lespetits tableaux froi
dementterminésdesPeintres Flamands?
OCTOBRE. 1775. 177
UnArtiſte François, qui, par l'élévation
de ſes penſées, eſt entraîné vers l'hif
toire, ſe voit aujourd'hui réduit à quel
ques ouvrages pour lesEgliſes, les Go
belins , ou àquelques tableauxdecheva
let,quel'ona mêmeencorede lapeine
d'admettre dans les ameublemens , de
peur d'interrompre l'infipide uniformité
d'une tapiſſerie de foie.
Ungrandtableau, peintparM. Vien
&deſtiné à êtreplacédans la Chapelle
dunouveau Trianon , s'eſt d'abord fait
remarquer par lanouveautédu ſujet. On
yvoitSaintThibault, de laMaiſonde
Montmorency , qui offre auRoi St Louis
&àlaReine Margueritede Provence ,
une corbeillede fleurs&de fruits, dans
laquelle s'élèvent onze tigesde lis. Le
Roi n'avoit point encore eu d'enfant:
St Thibaultlui annonce parcetemblême
qu'il en aura onze, & par la tige qui
s'élève le plus haut, luidéſigne Robe ,
Chefde la Maiſonde Bourbon. La for
me ingrate de ce tableau, qui a huit
pieds fix pouces dehautfur cinq pieds
neufpouces de large, paroît avoir gêné
l'Artiſtedans l'ordonnancede ſa compo
fition. Mais où trouver un deſſin plus
précis, une exécutionplus nette & plus
facile?
Hy
178 MERCUREDE FRANCE.
1
Le tableaudu même Artiſte, dont le
fujet eſt tiré de l'Iliade , a réuni plus
généraleinent les fuffrages par l'heureuſe
diſpoſition du ſujet, l'intelligence du
clair-obfcur & la vigueur du coloris.
Vénus , bleſſée par Diomède à la guerre
de Troye , eſt ſecourue parIris, & Mars
l'aide à monterdans ſon char: c'eſt du
moins ce dernier moment que l'Artiſte
avoulu rendre , mais qui n'eſt peut-être
pas aſſez indiqué par l'attitude de la
Déeffe; cette attitude eſt tranquille &
n'annonce point l'action quidoit ſuivre.
Un tableau deM. Hallé,le ſeul que
cetArtiſte ait expoſé au Salon, nous re
préſente Jéſus Chriſt qui fait approcher
delui les petits enfans pour lesbénir. Il
y adans l'expreſſion de Jésus-Chriſt un
caractère de bonté; mais l'on pourroit
exiger que ce caractèreeût plus de no.
bleſſe. Cette figure principale eſt d'ail
learsd'une proportion un peu courte.En
général, ces fortesdeſujetsfont toujours
ingrats à traiter, parce que ce n'eſt que
d'après les formes d'un beau idéal que
l'Artiſtepeut tracercelles que l'imagina
tion exaltéedu ſpectateur exigedans la
figure de l'homme-Dieu.
M. Durameau s'est fait honneur en
:
OCTOBRE. 1775. 179
traitantun ſujetde l'hiſtoiredeBéliſaire.
CeGénéral,après avoir commandé avec
gloire les armées de Juſtinien , tomba
dans la diſgrâce de ce Prince, qui lui fic
crever les yeux. On le voit icideretour
dans le ſeinde ſa famille. Eudoxe ſa
fille embraſſe ſes genoux; & Antonine
ſa femme, qui étoit malade, faiſantun
effort pour ſe lever , tombe évanouie
entrelesbrasd'unedeſes femmes &du
jeuneTibère.Cette ſcène eſt pathétique;
elle ne faitcependantqu'une impreſſion
pallagère ſur le Spectateur, parce que
l'Artiſte s'eſt moins occupé de la partie
du ſentiment &de l'expreffion que des
formes cadencées &pittoreſques de ſa
compoſition.
Onavu auSalon, dumêmeAtriſte,
ſon morceau de réception, tableau de
dix-huitpieds de large fur neufpieds fix
pouces de haut , qui repréſente l'été.
Cérès & ſes Compagnes implorent le
Soleil , & attendent, pour moiffonner ,
qu'il aitatteint le ſigne de la Vierge. La
Canicule ou chienne céleste vomit des
flammes & des vapeurs peſtilentielles.
Les Zéphirs, par leurs ſouffles, dimi
nuent fon ardeur & purifient les airs,
L'idée de laCanicule jetant du feu &
Hvj
180 MERCURE DE FRANCE.
rafraîchie parles Zéphirs, eſt une fiction
qui peut réuſſir en poësie , & qui n'eſt
pas auffi heureuſe en peinture; mais il
règne dans cette compofitionune belle
harmonie de couleur. Le toneſt lumi
4
neux & doré. L'Artiſte a voulu fans
doute exprimer par ce coloris ardent
l'aridité& laféchereſſe de laſaiſon. Le
charduSoleil eſt attelé de quatre che
vauxblancs. Une draperie légère voltige
autour duDieu de la lumière, ce qui
étend lamaſſede cette figure, qui fans
cela auroit paru trop maigre. Cérès &
fes Compagnes ,placées ſur ledevantde
lacompoſition,n'ontpointcette élégance
deformeque l'on a droit d'exiger dans
des Déeſſes. Le deſſin en eſt même un
peulourd: maisellesfontdiſpoſées favo
rablement pour l'effetdutout enſemble.
Cettegrandecompoſition eſtdeſtinée à
orner laGalerie d'Apollon.
L'Hiver, tableaude lamêmegrandeur
&lemorceauderéceptiondeM.Lagre
née lejeune, doitpareillement décorer
la Galerie d'Apollon. Les figures de ce
dernier tableau font d'une proportion
beaucoup plus forte,ce quidoit nécef
fairement nuire àl'enſemble deladéco
xation dela Galerie. Eole,dans ceta
OCTOBRE. 1775. 181
bleau,eſt repréſentédéchaînantlesvents,
qui couvrent les montagnes de neige.
Les eaux des fleuves fontglacées, & la
végétationparoîtenquelquefortearrêtée.
Mais onignorequia pu autoriſerl'Artiſte
à repréſenter dans ce tableau la figure
allégorique duTemps endormi. L'hiver ,
qui eſt laſaiſonoùlavégétationestmoins
active , a été quelquefois dépeint ſous la
figure d'un vieillard dormant ou aſſoupi;
mais jamais le Temps,dontla marche
eſt toujours égale & rapide; auſſi les
Poëtes l'ont dépeint ſous la figured'un
vieillard , ayantdeux grandesailesaudos,
une faulx à la main, &fuyant d'un vol
agile ſansjamais être arrêté. Ce tableau
de l'hiver offre néanmoins des parties
étudiées & qui font honneur àl'Artiſte.
Onjugeraencoreplus favorablementde
fongéniepour lacompoſitiond'après un
autrede ſes tableaux expoſé au Salon ,
&repréſentant un repos en Egypte La
compoſition eneſtriche, bien ordonnée
&d'unbon ſtyle; le coloris tranfparent
&harmonieux: mais ce tableau, fait
pour être vu de près,ainſi qu'un autre
tableau repréſentant l'homme entre le
vice& la vertu qui l'abandonne, de
manderoit à être terminé avec plus de
182 MERCURE DE FRANCE.
foin, fur-toutdans la partie des mains ,
qui ſont trop négligées. Pluſieurs deſſins
du même Artiſte, dont les ſujets font
tirés de l'hiſtoire ancienne , ne ferontpas
regardés avec des yeux indifférens. Ces
deſſins ſont exécutés à la plume & lavés
au biſtre ſur papier bleu, rehauffé de
blanc aupinceau.
Degrands tableaux de M. Vanloo,
deſtinés à être exécutés en tapiſſeries ,
nous ont misdevant les yeux différens
momens de la journée d'une Sultane.
Ici onvoit les préparatifs de ſa toilette;
plus loin, des Lunuques noirs & des
Eunuquesblancs qui lui fervent des ra
fraîchiſſemens. Un troiſième tableau la
repréſente commandantdes ouvragesaux
Odaliſques ; dans un quatrième , ces
Odaliſquesdonnent une fête champêtre
enpréſence du Sultan & de laSultane. Il
yadanscesdifférens tableauxdes parties
bien étudiées , & d'autres qui nele font
peut-être pas affez. Dans le premier ta
bleau , par exemple, le Spectateur a de
la peine à ſe rendre compte des règles
de perspective que l'Artiſte a adoptées.
Les piédeſtaux des colonnes ſont d'une
proportion beaucoup trop haute ; & le
baldaquin, ſous lequel eſt placé la Sul
1
OCTOBRE. 1775. 183
tane, paroît trop meſquin pourl'éléva
tion de l'édifice que ces colonnes indi
quent. Aureſte, ces compoſitions très
riches enétoffes, préſententdans leurs
différentes parties , des détails agréables
quidoivent réuſſir entapiſſetie.
Onavuavecſatisfactionles nouveaux
efforts qu'a faits M. Brenet pour nous
rappelerdans ſestableauxdeStPierre&
de St Paul , de l'AſſomptiondelaSainte
Vierge , de la Réſurrection de Jéſus
Chriſt , la manière de compoſer des
grands Maîtres. L'Artiſte cependant au
roitpu répandredanscettedernière com.
poſition plus de grandeur, plus de no
bleſle& mêmeplus deconvenance , en
donnantmoinsde mouvementauChriſt ,
qui doit s'élever par le ſeul actede ſa
volonté , cequ'auroientindiqué ſesjam
bes plus rapprochées & ſes bras moins
étendus. Un autretableau du même Ar
tifte, tiré del'Histoire Romaine , &dont
le ſujer eftCreſſinus juſtifiédevant l'Edi
le, eſt ſagement ordonné. Lecoſtumey
eſt fidèlement obſervé, & la ſcène eft
diſpoſée de façon àproduitele meilleur
effer. Un ciel bleu, qui fertde fond au
ſujet , pourra paroître d'un ton un peu
tropégal;cetteſcène d'ailleurs ſe paſſant
184 MERCURE DE FRANCE.
au milieu de la ville, ſembloit devoir
être entourée d'édifices..
Cybèle ayant découvert qu'Atys, le
Grand-Prêtre de ſes Autels, lui faifoit
infidélité pour la Nymphe Sangaride ,
fufcite contre elle Alecton : cette Furie
ſecoue ſon flambeau & ſesſerpens ſurla
tête d'Atys , & excite enluiun ſi furieux
délire , que prenant ſa Maîtreſſe pour un
monſtre, il la poignarde. Célénus, Roi
de Phrygie, eſt irrité de cettevengeance
horrible : le Peuple , les Sacrificateurs
font effrayés : lesAmours & les Plaifirs
s'enfuient. C'eſt le ſujet d'un grand ta
bleau de 15 pieds de large ſur 10 de
haut, exécuté parM.Robin.Cettegrande
machine aunbeaumouvement,les maf
ſes en fontbien décidées, & il règne
dans la compoſition uneforte d'enthou
ſiaſme qui échauffe le Spectateur; mais
ce n'eſt pas affez pour réunirles ſuffrages
desAmateurs , qui ne les accordentque
d'après l'impreſſion que font fur eux le
charmeducoloris,lacorrectiondudeſſin
&uneexécutionnette & facile.
Uneffettrèsbrillant,desdétails ren
dus avec ſoin, l'intérêt même du ſujet ,
ont fixé les yeux du Spectateur fur un
petit tableau de M. Lépicié, qui repré
OCTOBRE. 1775.
185
fentoit MgrleDucdeValois auberceau.
On aégalement remarqué l'attelier d'un
Menuifier , tableaudechevalet, où l'Ar
tiſte avoit repréſenté, avec une naïveté
aimable,unejeune fillequi ſembleoublier
l'ouvrage qu'elle tient dans ſes mains
pourécouterlesdiſcoursd'unjeune gar
çonmenuifier.L'Artiſte aaffectéde placer
danscetableau, &dans quelques autres
du mêmegenre,des maſſes de lumière
très-larges& très-brillantes; mais qui ,
par leur éclat & leurlargeur même , nui
fent au reliefdes figures &à cettedouce
harmonieque l'oncherche dansun ta
bleau. Nous ne citerons point ici tous
les ouvrages de cet Artiſte expofés au
Salon;ilsétoientengrand nombre; le plus
conſidérableétoit l'intérieur d'une Doua
ne, tableau des pieds de large fur 3
pieds de haut. La compoſition en eſt
riche &bien ordonnée. Les figures qui
l'animent ont lemouvement&lavariété
que l'on defire dans un ſujetpareil. Le
coloris eſt d'ailleurs ici beaucoup plus
doux, plus harmonieux que dans les
autres tableaux du même Artiſte. On
pourroit ſeulementdeſirer, pour lemeil
leur effet del'enſemble , que ladégrada
tion de lalumière fût plusſenſible dans
186 MERCURE DE FRANCE.
lesdifférentes parties d'architecture qui
ſerventde fond au ſujet.
M. Lagrenée l'aîné continuedeplaire
auplusgrandnombre des Amateurs, par
de petites compoſitions empruntées de
l'hiſtoire ou de la fable, & dont le prin
cipal mérite conſiſte dans la propretéde
l'exécution & la ſuavitédu pinceau.
Le Peintre de la nature, M. Vernet,
s'eſt plu à nous rappeler, dansdifférens
tableaux , les ſcèneslespluspathétiques
dela mer en courroux, ou les momens
les plus tranquilles & les plus délicieux
d'une belle journée. Ses deux tableaux
repréſentant l'un la conſtruction d'un
chemin,&l'autre l'abord d'une foire ,
ont, par la richeſle de lacompoſition ,
la variété& lavie qu'un pinceau ſpirituel
arépandu dans les différens grouppes de
figures, tranſportéle Spectateur au milieu
dela ſcènerepréſentée.
La curioſité du Public eſt toujours
Aattée par les compoſitions de M. le
Prince dans le coſtume Ruſſe. SonAva
re, fon Jaloux, ſon Négromantien &
autres compofitions pareilles ,préſentent
des têtesbienétudiées, debeaux effetsde
lumière , des détails d'étoffe , de métal,
d'ornemens,rendusavecune intelligence
OCTOBRE. 1775. 187
dans la couleur locale, & une certaine
adreſſe dansla touche ,qui caractériſent
l'objet. Ses payſages ſontornésde petites
figures tout à faitſpirituelles.Le feuiller
desarbres eſt touchédegoût, mais point
affez rendu. Cettepratique n'eſt ſuppor
tableque dansdesdeſſinsoudeseſquiſſes;
onexigedeplus,dansuntableau fini ,que
latouche indique l'eſpèce mêmed'arbre.
quel'onrepréſente.Onavoueraencoreque
lestons des arbres , des eaux , des terraf
ſes,desciels fonttrès frais, très-brillans
dans les payſagesde M.lePrince, mais
quecebrillant nuit quelquefois à l'har
monie du tableau;nouspourrionsmême
ajouter, à la vérité de la nature, vérité
que l'Artiſte ne doit jamais perdre de
vue: autrement iltombe dans cequ'on
appelle manière , & ſes tableaux n'ont
plusqu'un mérite de mode ou de con
vention. Onregretteencore que cetAr
tiſte ne variepasdavantage ſesſites.Une
vue annoncée d'après nature,tableau de
spieds ſix poucesde large ſur 4pieds 6
pouces de haut, ne préſentequ'un bou
quetd'arbresdans les formes peuvariées
de Ruyſdal, qui ſontcelles quel'Artiſte
paroît avoir adoptéesdepréférence.
M.Willelefils,nouvelAgréé,donne
188 MERCURE DE FRANCE.
les plus heureuſes eſpérances. On a vu
de lui deux têtes d'étude, celle d'un
Vieillard villageois & celle d'un Suiffe ,
quiannoncent unArtiſtequi fait ſe ren
dre compte des moindres détails de la
nature. Ces têtes , très bien touchées,
ontd'ailleursbeaucoupde relief. Sadanſe
villageoiſe, un autre tableau où il a re
préſenté une jeune fille qui, après avoir
reconnuſeségaremens,vientſejeter aux
genoux de fonpère, préſentent des ſcè
nesqui nefontpointſansintérêt. Elles
ne font pointtraitées avec toutes les ref
fourcesdu clair obſcur , pour donner du
relief aux figures , & empêcherqu'elles
ne paroiſſent ſemées &découpées ſurle
fond;maisonyremarqueavecplaifir un
Artiſte qui s'étudie àrendre les différens
mouvemens de la nature. Ces tableaux
peuvent doncêtreregardéscommed'heu
reux efſfais dans l'art difficile de rendre
les ſcènes naïves du ſentiment.
Une petite fille répétantſa leçon, une
famille faiſant des confitures , une mère
engageant ſa fille à prendre uneméde
cine ; voilà à peuprès lesſujets des com
poſitions de M. Bounieu.Ces tableaux
peuvent plaire par de petitsdétails co
piés ſcrupuleuſementd'après nature , par
OCTOBRE. 1775. 189
deseffets de lumière ménagésavec art,
&par la manœuvre d'unpinceautrès
foigné. Ona auſſivu de cetArtiſte , de
petits payſages, où l'on trouve , ainſi que
dans ſestableaux de compoſition, des
reintes noirâtres, qui ne fontpointdans
lanature.
Les tableauxdeM. Theaulon,nouvel
Agréé,ſerontrecherchés parleplus grand
nombredes Amateurs; les compoſitions
enſontenjouées & agréables. Dans l'un
decestableaux,on voit une jeune fille
furunlit,endéſordre;un jeunehomme
luidemandepardonde lui avoir arraché
unbouquetderoſes, qu'on voit éparpil
léesà ſes pieds. Le tableau qui lui fert
de pendant, offre un heureux ménage.
Deuxjeunesépouxparoiſſenttendrement
unis; le père appelle avec complaiſance
un enfantqui, foible encore, s'eſſaye à
former ſespremierspasdansunchariot,
enluitendantles bras. La mère quitte
fon occupation , & cherche à lire dans
lestraitsdeſon marilesmarques de fon
amour paternel. Unvieillard,ſon père,
regarde cette ſcène, qui fixe toute fon
attention.C'eſt lanoticequia étédonnée
dansl'explicationdespeinturesduSalon,
&qui paroiſſoit néceſſaire pour faire
190 MERCURE DE FRANCE.
connoîtretoutcequel'Artiſtes'étoitpropo.
ſéencompoſantcetableau.Onyreinarque
dumoinsunetouche fine&légère , des
figures agréables,dejolistonsdecouleur.
DeuxautrespetitstableauxdecesArtiſte
repréſentantdesBaigneuſes &de jeunes
Nymphes danſantdansunegrotte, méri
tent auffid'être cités. Onpourroitdefirer
plusdecorrectiondans ledeſſindes figu
res; mais elles ſont touchées avec ef
prit, & les rochesqui ſerventde fond à
ces figures, ſont coloriées avec intelli
gence.
Parmi les productions deM. Robert,
on a fur-tout remarqué les reſtes d'un
Temple de Jupiter; le Temple de la
Concorde, aveclapyramidedeCeftius ;
les ruinesduPalais des Céſars; & deux
autres tableaux où l'on voyoitdans l'un
l'effet d'un Soleil couchant , &dans l'au
tre, le portique d'une maiſonde cam
pagne prèsde Florence. Pluſieurs autres
tableaux dans le même genre annoncent
unArtiſte qui faittirerleplusgrandparti
dujeu des oppoſitions. Sa touche eſt
légère, ſon coloris tranſparent, ſonfaire
facile & fpirituel.Son grand tableau du
décintrement du Pont de Neuilly
eſt très- intéreſſant; il offre le por
OCTOBRE. 1775. 191
trait fidèled'une fêre que tout Paris a
vueaveclaplusgrande ſatisfaction.
M. deMachy, qui s'eſt auſſi appliqué
peindredes morceaux d'architecture&
de perſpective, a ſu attirer les regards
par des points de vue pris au milieu
mêmedeParis : ici c'eſt lavue du nou
velHôtel des Monnoies, plus loin celle
du Louvre & duquai. L'Artiſte aquel
quefois ajouté à ſon pointde vuedes
acceſſoires étrangers qui la rendent plus
pittoresque, mais dépayſent un peu le
Spectateur Parifien. Son faire eſt très
ſoigné;ſatoucheliſſene paroîtpas tou
jours propre à rendre le caractère brut
delapierre;maisily adans ſesdifférens
tableaux une belleentente d'effet & de
perſpective.
La nobleſſe des compofitionsde M.
Cleriſſeau,& lecaractère granddel'anti
que qu'il fait réunit à des effets confor
mes àceux de lanature, font aisément
diftinguer ſes tableauxde tuines. Ily en
avoit ſeptde lui auSalon. Ils font peints
àgouache, d'une touche large&graffe,
avec une préciſiondans les détails, quia
mérité l'approbation de tous ceux qui
ontvulesmonumens antiques.
M.Perignon, nouvelAgréé , nousد
1
192 MERCURE DE FRANCE.
donnédanscemême genredepeinture,
ノ
différentes vues où l'on a remarqué de
beaux lointains. Leseffets enſont vrais,
harmonieux , &leSpectateuryjouitavec
plaiſir de cette doucedégradationde lu
mière qui eſt amie del'œil &dans la
nature.
:
On a remarquépluſieurs tableaux de
chevaletdeM. Jollain, entreautres,deux
ſujets tirés de l'hiſtoire de Pyrrhus , &
deux autres repréſentant la toilette de
Pſyché, & l'indifcrétion deCandaule,
Roi de Lydie. Il y a peu d'expreffions
danslesfigures : maisellesſontdiſpoſées
agréablement & peintes d'un pinceau
moëlleux & foigné.
Deux femmes Grecques , dont une
brodeau métier;uneMagdeleinedansle
déſert; l'incrédulité de Saint Thomas
autre tableau de chevaler, peintpar M.
Beaufort, morceau qu'il paroît avoir étu
dié , ont auffi attiré les regards duPu
blic, qui a également accordé fon ap
probation encourageante à quelques ta
bleauxde MM Guerin, Renoux,Caref
me,Martin,Monnet&Houel, nouvel
Agréé. Onavu delui au Salon différens
pointsde vued'après nature, prisprinci
palement enItalien
Les
OCTOBRE. 1775. 193
Les tableaux de payſages ornés d'ani
maux , par M. Huet, font touchés de
goût. Son coloris eſt vigoureux , & l'har
monie en eſt très brillante, parce que
l'Artiſte l'a montée ſur le ton le plus
haut; mais ce n'eſt pas celui que donne
lanature.
Mile Vallayer s'eſtconciliédenouveau
les fuffrages des connoiffeurs, par des
tableaux repréſentantdes fruits , des lé
gumes, des vaſes de fleurs toucheés
librement & grouppées avec toute l'in
telligence pottible pour produire le meil
leureffer.
Ona auſſi admiré de Mlle Vallayer le
portrait de l'Abbé le Monier. Le ſuccès
decette Virtuoſedans cette partie diffi
cile de la peinture, doit rendre moins
ſurprenant celui avec lequelelle peintles
buſtes, les fleurs &autres objets inani
mésde ſonatelier.
M. Van-Spaendonck nousa faitvoir
pour la première fois, dans le même
genre, des tableaux d'un coloris vif &
d'une touche précieuſe. Cet Artiſté a
placédans quelques-uns de ſes tableaux
des vaſesd'agathe, de crystal , toujours
très-difficiles àbientraiter , ſans nuire à
l'éclat des fleurs: mais ſon pinceau a ſu
vaincre cesdifficultés.
1. Vol.
1
194 MERCURE DE FRANCE.
Lesportraits font toutours en grand
nombre au Salon. Leconcours des Spec
tateurs s'eſt arrêté devantle beau portrait
de S. M. Louis XVI, peint àl'huile par
M. Dupleſſis. Ce portrait , ainſique ceux
deM. Allegrain,Sculpteur ,& de M. le
ChevalierGluck parlemêmeArtiſte,font
rendus avec une vérité dans la couleur ,
une fermetédans la touche & une finelle
dans la partie des détails,qui ne laiſſe
rien à defirer.C'eſt la nature même, mais
la nature animée&ſaiſie dans ſon mo
ment le plus heureux.On apuremarquer
danslatêteducélèbre MuſicienAllemand
l'expreffion du génie inſpiré.
Le Public a vu auſſi avec intérêt le
portrait en piedde Monfieur, ceux de
Madame laComteſſed'Artois, de Ma
dameClotilde, Princeſſe de Piémont ,
&deMadeunoiſelle , parM. Drouais.
Les portraits en émail& enminiature
par MM. Hall , Paſquier , Courtois ,
Weiler, ontgénéralementplu àceux qui
aiment àvoirla nature en petit, &parée
detous les charmesque peuvent lui prê
ter la fineſle du coloris & ladélicateſſe
dupinceau. Les miniatures de M. Hall
ſe font fur tout remarquer par la fran
chiſe de la touche;ſesdraperies, large
OCTOBRE. 1775. 195
menttraitées , font valoir avec beaucoup
d'avantage le pointillé des chairs. Ces
miniatures étoient renfermées dans une
bordure ſculptée en bois par M. Boutry '
&quiaétéremarquéepourla légéreté des
ornemens & ladélicateſſe de la main
d'œuvre. MM. Hall & Weiler nousont
auſſi fait voirpluſieurs têtes enpaſtel de
grandeur naturelle Le portraiten paſtel
deM. Robert, Peintre du Roi , peint
par M. Hall , eſt d'une reſſemblance &
d'une magie étonnante: il eſt, ainſi que
celui de cet Artiſte, peint d'après lui
même, comparable à toutce que nous
avonsde mieux encegenre. 1
M. Aubry ne s'eſt pas moinsdiſtingué
par pluſieurs portraits à l'huile, rendus
avecbeaucoupdevérité, entreautres par
celui de M.Hallé, PeintreduRoi: mais
M. Aubrya mérité particulièrementl'at
tention du Public, par différentes ſcènes
copiées d'après nature. Dans l'une, on
voitunpère qui carelleſesenfans; dans
l'autre,unpetitenfantdemandantpardon
àſamère; ici c'eſt une femme qui tire
des cartes; plus loin,la Bergère des Al
pes.On remarquedans ces différens ta
bleaux unpinceaularge &pleindegoût,
des détails étudiés, un deſſin correct,
I ij
J
196 MERCURE DE FRANCE.
&, ce qui eſt encore plus précieux, de
la vérité , du ſentiment, de l'expreffion.
CetArtiſte eſt done fait pour réuſſirdans
ce genre, fur tout s'il étudie mieux les
couleurs locales, & s'il évite de faire
dominer unton decouleur verdâtre , qui
peutcontribuer à l'harmoniedutableau ,
mais qui détruit néceſſairement l'illa
fion.
Une imitation parfaite de la nature,
rendue d'une touche libre , ſavante &
pleine d'effet , a fixé depuis long-temps
le rangde M.Chardindansl'Ecole Fran
çoiſe. Troistêtesd'étude au paſtel , qu'il
acompoſées au Salon, ont le relief & la
véritéde la nature.
Les productions delaSculpture n'ont
point été bien nombreuſes cette année.
Différens modèles en plâtre,quelques
terres cuites , & beaucoup de portraits ,
voilà ce qui a orné le Salon. Le beau
portrait du Roi, modèle en plâtre par
M. Pajou , un autre portraitde Sa Ma
jeſté par M. Bridan, celui de la Reine
parM.Boizot, font ceuxquelePublic a
vusavecleplusd'intérêt.On s'eſt plu auſſi
àconſidérerlebuſte de M. le Comte de
Buffon, par M.Pajou, morceaudecarac
tère&d'une expreſſionforte; lesportraits
OCTOBRE. 1771. 197
de MM. de Miromenil & Turgot,par
M. Houdon , celui de M.le Chevalier
Gluk , &un autre de MileArnoulddans
le tôle d'Iphigénie, parle mêmeArtiſte.
M.Houdon nousaauſſi fait voirle mo
dèle d'une Chapelle ſépulcrale , en mé
moiredeLouiſe-Dorothée,Ducheſſe de
Saxe Gotha. Le caractère de ce monu
ment eſt ſimple, &cependant produit
un grand effer. On voit aufond d'une
Chapelle laportedu Temple de la Mort
qui, ſous la figured'un ſquelette , lève ,
pour en fortir , lesrideaux dont elle eſt
en partie voilée, & ſe ſaiſit avec préci
pitation de la Ducheſſe qui,les cheveux
épars , eſtcouverte d'un linceul;elledoit
exprimer ſon attachement pour tous
ceux qui lui étoient alliés , & fon affec.
tion pour le Peuple.
La Vierge en plâtredecinq pieds fix
pouces, que M. Mouchydoit exécuter
en marbre pour l'Egliſe de Brunoy , eſt
dela plus belle proportion. Latêre rieſt
pas modelée ſur les formes ſevères de
l'antique , mais elle eſt agréable. L'En
fantJéſus qu'elletientdans ſes bras eſt
traité avec un ſentiment de chair , & la
figure en général eſt bien compofée &
drapée noblement.
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
Unautre modèlede la Ste Vierge &
de l'Enfant Jésus , deſtiné pour la Ca
thédrale de Rouen, a été expoſé par M.
le Comte. L'Enfant Jéfus eft repréſenté
couché ſurlesbras de laVierge& tenant
unde ſesdoigtsdans ſabouche.
Jésus Chriſt mort , pleuré parlestrois
Maries, bas relief qui doit être exécuté
par le même Artiſte, ne laiſſe pas le
Spectateur indifférent. Diverſes nuances
de la douleur y fonttrès bien rendues.
Diane qui terraſſe un ſanglier, petit
morceau enterre cuite par M. Monor,
eſt un morceau pleinde mouvement ; le
deſſin en eſt pur, élégant. Une autreterre
cuite du même Artiſte,qui nousrepré
ſente l'Amourdépoſant ſes armes dans
leſeinde l'Amitié, a paru traitée avec
fentiment.
L'Hymenqui couronne l'Amour , joli
grouppe en marbre, parM. Bridan , eſt
aſſaiſonné des fineſſes que peut donner
un ciſeau délicar. La Fidélité lifant une
lettre& careffant fon chien; une petite
figure ſe coëffant d'une guirlande de
fleurs , auſſi en marbre ; leſquiſſe du
tombeau du Marquis d'Argens, par le
même Artiſte, ont également mérité les
fuffrages des Connoiffeurs.
1
OCTOBRE. 1775. 199
M.Caffiery n'a expoſé cetteannée au
Salon que le portrait en marbre deM.
Piron; ce portrait, ſupérieurement exé
curé, doit être placé dans le Foyerde la
Comédie Françoiſe. On peutvoir de ce
.
même Artiſte une très belle figure en
marbre de ſeptpieds de proportion , qui
eſt dans unedes niches de la Chapelle
de Saint Grégoire,dans l'Eglife Royale
des Invalides. Cette figure repréſenteSte
Sylvie , femme de Gordien, Sénateur
Romain, mèredeSaintGrégoire,Pape.
Elle et dans l'action de remercier Dieu
d'avoir donné lejouràundes plusgrands
Pontifes. Cette figure eſt vêtue d'une
longue tunique & d'un manteau très
ample ,habillementordinairedes Dames
Romaines. /
Le Prométhée de M. Boizot eſt un
morceau d'unecompoſition agréable, in
génieuſe , pleine de ſentiment, & qui
nepeut manquerde réuſſir dansl'exécn
tionqui en ſerafaite en marbre.L'Artif
te a repréſenté l'inſtant où l'homme ,
éprouvant les premiers ſentimens de fon
cœur,élève ſes regards vers laDivinité :
Prométhée admire le ſuccès de ſonen
trepriſe : le génie de Minerve le couvre
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
de ſon égide, ſymbole de la protection
que lui accorde cette Déeſſe.
Différentes eſquiſſes de M. Berruer
ontété auſſi vues avec ſatisfaction. Mais
le morceau de ſculpturele plus confidé
rableannoncédans l'explicationduSalon,
eſt un bas relief de M. Gois, de trente
pieds de large fur cinq pieds fix pouces
de haut, repréſentant St Jacques & St
Philippe prêchant& guériſſant les mala
des. Ce bas relief , offre deux actions
différentes, mais qui ſe trouvent liées
en quelque forte par le mêmeeſprit de
bienfaiſance. Ici StJacques , par ſes inf
tructions , guérit les maladiesde l'ame;
plus loin, Saint Philippe guérit celles du
corps. Ces deux Apôtres font aifés à re
connoître par ladignité de leur attitude ,
par lanobleſſede leur expreffion , & par
l'attention qu'a eue l'Artiſtede les laiſſer
dominer ſur les différens grouppes de
figures qui les environnent. Ces group
pes font variés non-feulement par les
formes , mais encore par les différentes
expreſſions de caractère & de ſentimens
répandues fur toutes les figures. L'âge,
P'habillementmême contribuentà rendre
cette variété plus intéreſſante. L'Artiſte a
donné, avec raiſon,aux jeunes gens, des
:
5
に
P
OCTOBRE. 1775. 201
draperies beaucoup plusſouples & plus
légères qu'aux vieillards, afin de laiſſer
mieux appercevoir les contours coulans
&gracieuxde cettebelle nature.Comme
ce bas relief étoit trop grand pour être
placé dans le Salon , il a été expoſédans
l'attelier de l'Auteur , cour du Louvre,
où lesAmateurs pourront encore levoir.
Ils feront également fatisfaits de deux
grands deſſins exécutés au biſtre , parM.
Gois ,dontl'un repréſenteCorefus, l'un
des Prêtres de Bacchus, qui ſe ſacrifie
pour ſon Amante; l'autre eſt un ſujet
tiré de l'hiſtoire d'Eurypide, Capitaine
Grec. Ces deſſins ſont traités dans le
grand ſtyle de l'hiſtoire , & avecun effet
dans la couleurqui décèle l'Artiſte intel
ligent.
Les médailles de MM. Roettiers &
Duvivier ont reçu les plus juſtes applau
diſſemens. Avec quelle fatisfaction fur
tout n'aton pas vu le portrait de Sa
Majesté LouisXVI , les médaillesde fon
facre &autres relatives à notre hiſtoire ,
gravées par M. Duvivier avec une
,
fineſſe de deſſin & une pureté d'exécu
tionqui ne laiſſent rien àdeſirer.
Nons ne ferons pointici mentiondes
gravures expoſées au Salon, parce que
Iv
202 MERCURE DE FRANCE.
nous lesavons annoncées dans leMercure
àmeſurequ'elles ont été publiées. On
eſt d'ailleurs unpeu tropdiſtrait par les
peintures &ſculptures pour s'enoccuper
pendantl'expoſition.Différens Amateurs
néanmoins ont pris plaifir à comparer
pluſieurs gravures exécutées d'après les
compoſitions de M. Cochin , avec les
deſſins originaux de cet Artiſte, dont on
avu une très-belle ſuite au Salon , exé
cutée avec une pureté & une préciſion
très propres à conduire leburindu Gra
veur.
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Résumé : EXPOSITION au Salon du Louvre des Peintures, Sculptures & Gravures de MM. de l'Académie Royale.
En octobre 1775, le Salon du Louvre a exposé des œuvres de peintres de l'Académie Royale, avec une attention particulière aux tableaux d'histoire. Ces œuvres, bien que parfois décevantes dans leur composition, ont été appréciées pour leurs qualités artistiques. Les amateurs reconnaissent la difficulté du genre historique, qui nécessite de peindre non seulement pour les yeux, mais aussi pour l'âme. Parmi les œuvres notables, M. Vien a présenté deux tableaux : l'un représentant Saint Thibault offrant une corbeille de fleurs et de fruits au roi Saint Louis et à la reine Marguerite de Provence, et l'autre montrant Vénus blessée par Diomède et secourue par Iris et Mars. M. Hallé a exposé un tableau de Jésus-Christ bénissant des enfants, mais la proportion de la figure principale a été critiquée. M. Durameau a traité un sujet historique avec Bélisaire, général déchu et aveuglé, accueilli par sa famille, mais cette scène manque d'impact émotionnel. Des compositions destinées à la Galerie d'Apollon ont également été présentées, telles que 'L'Été' et 'L'Hiver'. Le texte mentionne aussi des dessins à la plume et au bistre sur papier bleu, inspirés de l'histoire ancienne. Les tableaux de M. Vanloo illustrent différents moments de la journée d'une sultane. M. Brenet est salué pour ses œuvres religieuses, bien que certaines compositions puissent être améliorées. Un tableau de M. Robin sur le mythe d'Atys et Sangaride est apprécié pour son mouvement, mais critiqué pour son manque de charme. Un petit tableau de M. Lépicié représentant le Duc de Valois au berceau attire l'attention par son effet brillant. Joseph Vernet est loué pour ses représentations des scènes marines et rurales. Le Prince de Liechtenstein est apprécié pour ses compositions en costumes russes et ses portraits. Wille le fils montre un talent prometteur avec des études de têtes et des scènes villageoises. Bounieu se distingue par ses scènes de genre détaillées et ses paysages. Théaulon présente des compositions agréables et des figures touchantes. Robert et Machy sont reconnus pour leurs tableaux architecturaux et de perspective. Parmi les autres artistes notables, Clerisseau se distingue par la noblesse de ses compositions et son habileté à représenter des monuments antiques. Perignon est apprécié pour ses vues avec des lointains harmonieux. Jollain présente plusieurs tableaux historiques, bien que les expressions des figures soient limitées. Beaufort expose des scènes religieuses et mythologiques. Les paysages animaliers de Huet sont remarqués pour leur goût et leur harmonie. Mlle Vallayer excelle dans les natures mortes et les portraits. Van Spaendonck impressionne par ses tableaux de fleurs et de vases.
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