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101
p. 125-126
Le Roi est complimenté par le Parlement, [titre d'après la table]
Début :
Le même jour, Sa Majesté avoit été complimentée le matin par le Parlement, à [...]
Mots clefs :
Parlement, René-Charles de Maupeou, Université, Pierre Fromentin, Académie française, Prosper de Crébillon, Pierre-Claude La Chaussée, Vers, Convalescence, Public
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texteReconnaissance textuelle : Le Roi est complimenté par le Parlement, [titre d'après la table]
Le même jour , Sa Majesté avoit été complimentée
le matin par le Parlement , à
la tête duquel étoit M. de Maupcou , Premier
Préfident ; la Chambre des Comptes
, la Cour des Aides , la Cour des Monnoyes
& le Corps de Ville eurent auſſi le
même honneur. M. de Nicolaï , Premier
Préſident de la Chambre des Comptes ,
M. le Camus , Premier Préſident de la Cour
des Aides , M. Choppin de Gouſangré ,
premier Préſidentde la Cour des Monnoyes,
& M. de Bernage , Prevôt des Marchands ,
porterent la parole. L'après-midi , le Grand
Conſeil , à la tête duquel étoit M. Gilbert
de Voiſins , Conſeiller d'Etat nommé par
S. M. pour préſider cette année à cette
Compagnie , s'acquitta de ce devoir ; le Roi
fut enfuite complimenté par l'Univerſité &
par l'Académie Françoiſe. M. Fromentin
, Recteur , portant la parole pour l'Univerſité
, & M. de Crebillon , Directeur
de l'Académie pour cette Compagnie ; ils
furent tous préſentés par le Comte de Maurepas
,Miniftre & Sécretaire d'Etat , & con126
MERCURE DE FRANCE.
duits par M. Deſgranges , Maître des Cérémonies.
د
S. M. qui ſçavoit que M. de Crebillon
avoit compoſé des Vers ſur ſa Convaleſcence
, eut la bonté d'ordonner à cet
Académicien de les reciter. Les Vers ne démentirent
point la réputationde ce célébre
Ecrivain & ceux que recita M. de la
Chauffée,répondirent auffi à l'opinion avantageuſe
que le Public a de ſes productions :
ces deux piéces de Vers ont été imprimées
; M. de la Chauffée eut le ſurlendemain
l'honneur de préſenter un Exemplaire
de la ſienne au Roi ,qui le reçut
avec bonté , & deux jours après M. de
Crebillon eut le même honneur.
Ce recit auroit excité inutilement la curioſité
de nos Lecteurs , ſi nous ne joignions
ici ces deux Piéces , qu'on ne trouvera
pas dans les Provinces , ainſi nous
avons cru fervir le Public & travailler pour
la gloire des deux Auteurs , en joignant ici
leurs Ouvrages.
le matin par le Parlement , à
la tête duquel étoit M. de Maupcou , Premier
Préfident ; la Chambre des Comptes
, la Cour des Aides , la Cour des Monnoyes
& le Corps de Ville eurent auſſi le
même honneur. M. de Nicolaï , Premier
Préſident de la Chambre des Comptes ,
M. le Camus , Premier Préſident de la Cour
des Aides , M. Choppin de Gouſangré ,
premier Préſidentde la Cour des Monnoyes,
& M. de Bernage , Prevôt des Marchands ,
porterent la parole. L'après-midi , le Grand
Conſeil , à la tête duquel étoit M. Gilbert
de Voiſins , Conſeiller d'Etat nommé par
S. M. pour préſider cette année à cette
Compagnie , s'acquitta de ce devoir ; le Roi
fut enfuite complimenté par l'Univerſité &
par l'Académie Françoiſe. M. Fromentin
, Recteur , portant la parole pour l'Univerſité
, & M. de Crebillon , Directeur
de l'Académie pour cette Compagnie ; ils
furent tous préſentés par le Comte de Maurepas
,Miniftre & Sécretaire d'Etat , & con126
MERCURE DE FRANCE.
duits par M. Deſgranges , Maître des Cérémonies.
د
S. M. qui ſçavoit que M. de Crebillon
avoit compoſé des Vers ſur ſa Convaleſcence
, eut la bonté d'ordonner à cet
Académicien de les reciter. Les Vers ne démentirent
point la réputationde ce célébre
Ecrivain & ceux que recita M. de la
Chauffée,répondirent auffi à l'opinion avantageuſe
que le Public a de ſes productions :
ces deux piéces de Vers ont été imprimées
; M. de la Chauffée eut le ſurlendemain
l'honneur de préſenter un Exemplaire
de la ſienne au Roi ,qui le reçut
avec bonté , & deux jours après M. de
Crebillon eut le même honneur.
Ce recit auroit excité inutilement la curioſité
de nos Lecteurs , ſi nous ne joignions
ici ces deux Piéces , qu'on ne trouvera
pas dans les Provinces , ainſi nous
avons cru fervir le Public & travailler pour
la gloire des deux Auteurs , en joignant ici
leurs Ouvrages.
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102
p. 154-164
LETTRE de M. L. A. [à] M. de L. B. au sujet des illuminations qui ont été faites à Paris pendant le séjour du Roi dans cette Ville.
Début :
J'AI vû les illuminations & j'en ai été assés content ; quand elle auroient [...]
Mots clefs :
Inscriptions latines, Langue, Latin, Inscriptions, Romains, Français, Monuments, Vers, Gloire, Europe, Postérité, Nation
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texteReconnaissance textuelle : LETTRE de M. L. A. [à] M. de L. B. au sujet des illuminations qui ont été faites à Paris pendant le séjour du Roi dans cette Ville.
LETTRE de M. L. A. àM. de L. B. au
Sujet des illuminations qui ont été faites à
Paris pendant leséjour du Roi dans cette
J
Ville.
'Ai vû les illuminations & j'en ai été
affés content ; quand elles auroient
éré toutes de mauvais goût , elles avoient
un titre pour plaire aux François , mais elles
n'ont pas laiſſé de me plaire , à moi qui
ne ſuis point François , & qui ne regarde
Paris&fon Roi qu'avec les yeux d'un CuNOVEMBRE.
1744. 155
rieux & d'un Voyageur. Outre l'Arc de
Triomphe vis- à-vis de l'Hôtel de Ville ,
qui mérite d'être tiré du pair , il y avoit
chés pluſieurs particuliers des deſſeins d'un
fort bon goût. J'ai vû auſſi avec plaiſir plufieurs
Deviſes très-ingénieuſes & entr'autres-
celles de M. le Duc de S. Aignan. (a)
Mais , Meſſieurs , je ne ſçai comment vous
l'entendez ici , vous faites toutes vos Infcriptions
en Latin, comme ſi vous ne faiſiez
aucun cas de votre propre Langue. Cela
me paroît ridicule , & je ſens que ſi j'étois
François , cela me paroîtroit humiliant. La
poſtérité vous confondra donc avec ces
Nations barbares chés qui les Arts n'ont pu
s'établir. Les Monumens que vous lui laifſerez
lui ſembleront des Monumens d'emprunt
, pour ainſi dire , & vous ne paſſerez
pas pour en être leurs Auteurs , comme vos
Poëtes ne vous feroient aucun honneur s'ils
n'avoient fait que des Vers Latins &qu'ils
les euffent donnés ſous un nom Latiniſé.
Je vois bien comment cet uſage s'eſt établi
autrefois , mais je ne comprends pas comment
il ſe maintient aujourd'hui ; anciennement
la Langue Latine étoit preſque la
i
(a) Hic ames dici pater atque princeps
Nunc redit ante oculos , aderatqui mentibus anter
Cernimus, & vultu non exfatiamur amato.
156 MERCURE DE FRANCE.
dominante chés vous. Les Rois la parloient,
les femmes l'écrivoient , les peuples l'entendoient.
Cependant vos différentes Provinces
avoient leur Jargon , mais celui
d'une telle Province n'étoit pas entendu
dans une telle autre , & la Langue Latine
étoit l'univerſelle, parce que quoiqu'elle ne
fut pas entendue par tous les Habitans de
tous les lieux , il n'y avoit point de lieu où
pluſieurs Habitans ne l'entendiffent , & en
conféquence elle regnoit dans preſque tous
les Actes publics & particuliers. Il étoit tout
ſimple alors que vos Inſcriptions fuſſent
Latines , puiſque le Latin étoit votre Langue.
Que ne l'avez- vous confervée , peutêtre
auriez-vous bien fait ; & tout Italien
que je fuis , je trouve qu'il ne vous fieroit
pas mal de parler le langage des Romains.
Mais du débris de la Langue Romaine affujettie
à votre Grammaire , dont s'étoit déja
formé le Provençal qu'ont parlé vos Troubateurs
, yous avez enfin , en y joignant
l'ancienne Langue du Nord de votre
Royaume , conftruit celle que vous parlez
à préſent. Alors vos Poctes , vos Hiſtoriens
, vos Philofophes ont écrit en François
, & les Arts ont été naturaliſés chés
vous , auffi- tôt qu'ils eurent commencé à
renaître chés nous . Bien-tôt votre Langue ,
augmentée & perfectionnée par d'excellens
Ecrivains ,
NOVEMBRE. 1744. 157
Ecrivains , n'a plus été reſſerrée dans les
bornes; de votre domination elle s'eſt étendue
dans toute l'Europe ; elle eſt devenue
la Langue reſpective des Etrangers entr'eux ;
elle eſt l'organe de la politique dans tous
les Cabinets des Princes. Je ne me ſouviens
point ſans une admiration mêlée de refpect
pour votre Nation ,de cette famenſe
Conférence où toute l'Europe liguée contre
la France fût obligée d'emprunter la
Langue de ce Peuple envié , pour exprimer
les engagemens que leur faifoit prendre la
haine qui les animoit contre lui. Ce Traité
ne paroîtra-t- il pas aux yeux de la poſtérité
une confédération coupable entre des
Sujets révoltés contre un Maître , plûtôt
qu'une ligue légitime entre des Nations
réunies contre un ennemi ? Ainſi votre
Langue a porté votre gloire plus loin que
n'ont fait vos Conquêtes , & elle vous a
donné fur vos voifins une ſupériorité,d'autant
plus fûre, que l'envie ne peut ni la détruire
ni la méconnoître .
Les Romains , ces Peuples ſi fiers & qui
entendoient fibien les intérêts de leur vanité,
étoient avec raiſon bien attachésà ce genre
de ſupériorité ; une Province conquiſe
perdoit avec fesTerres la liberté de parler ſa
Langue. Il falloit qu'elle apprit celle de ſes
nouveaux Maîtres,& c'eſt peut- être, pour le
I. Vol. H
138 MERCURE DE FRANCE.
dire en paſſant,ce qui nous a fait perdre jufqu'aux
traces de la Langue Punique , parce
que ſans douteRome,envenimée contreCarthage
, fut foigneuſe d'anéantir tout ce qui
auroit pû conſerver honorablement les Carthaginois
dans la mémoire des hommes,
Sous les Empereurs,le Latin étoit le Langage
de toutes les Cours de l'Orient , &
les Princes qui n'étoient qu'Alliés des Romains,
étoient obligés d'envoyer leurs Héritiers
àRome pour y apprendre cette Langue,
& rendre par-là une forte d'hommage que
les Romains ſçavoient bien apprecier. C'eſt
àpeu près ainſi que Paris eſt devenu une
Ecole publique , où la Jeuneſſe illuftre de
toute l'Europe vient apprendre votre Langue
,&ſe former à votre politeſſe. Je puis
vous aſſurer que tous ces Etrangers qui paffent
continuellement chés vous , dans l'efpérance
d'y prendre la teinture de vos
moeurs aimables , font fort étonnés de voir
que vous fafliez moins de cas de votre propre
Langue qu'ils n'en font eux-mêmes.J'ai
été choqué en arrivant à Paris , & je le
ſuis encore de ne rencontrer par tout que,
des Inſcriptions Latines. Comme il ſe peut
faire que les Livres durent moins que les
Monumens , on pourra fort bien ignorer
un jour que vous ayez eu d'autre Langue
que celle dont on trouvera vos Monumens
1
NOVEMBRE. 1744. 159.
chargés ; & alors on vous regardera ou
comme une Colonie ou comme un Peuple
Tributaire des Romains. Ne regardez pas
cette ſuppoſition de l'anéantiſſement de vos
Livres comme une idée totalement chimérique.
Ce malheur n'eſt pas ſans exemple ;
il eſt arrivé aux Egyptiens , & c'eſt ſeulement
à leurs bas reliefs qu'ils doivent notre
ſouvenir. On ne ſçauroit voir à Rome l'Obéliſque
de S. Jean de Latran , celui de la
Porte du Peuple , & les autres, fans fe ſentir
ſaiſi de reſpect pour les Peuples par qui
ces merveilles ont été conſtruites. Les Egyptiens
ont très-bien faitde les charger de
leurs ſignes caractériſtiques , & l'on peut
croire que fans cela les Romains n'euſſent
pas manqué de s'attribuer l'honneur de ces
Monumens , comme ils ont fait , lorſqu'ils
ſe ſont donné la gloire d'avoir creuſé cet
étonnant Canal , qui facilitoit aux Egyptiens
par la Mer Rouge , le commerce des
Grandes Indes. Les Gouverneurs Romains
ne firent que le réparer , & il étoit de la
même Antiquité que les Pyramides. Mais
comme ce ſuperbe Ouvrage n'avoit pû être
orné d'Inſcriptions Hyerogliphiques , l'é
poquede ſa conſtruction & la gloire de ſes
Conſtructeurs furent dérobées à l'Egypte
par la vanité de Rome , dont les Citoyens
aimoient mieux ufurper l'admiration , que
T
Hij
160 MERCURE DE FRANCE.
1
de ne la pas obtenir. Je vous aſſure qu'ils ſe
glorifient beaucoup à préſent dans l'Eliſée ,
s'ils y ont appris que Louis XIV & Louis
XV ont dédaigné la Langue Françoiſe , &
empruntent la leur pour en parer leurs Monumens.
On dit que le Latin eſt plus propre
aux Inſcriptions que le François : je ne ſçais
pas affés votre Langue pour décider cette
queſtion. Mais cette queſtion , doit-on
la difcuter ? il faut prendre garde à une
choſe ; une Inſcription n'est pas une Epigramme
; quand cela ſe peut à la bonneheure
, & peut- être n'en est- ce pas mieux,
Dans le vrai , pourquoi une Inſcription eftelle
faite ? Pour marquer à la poſtérité telle
époque intéreſſante , qui a fait éléver tel
Monument. Qu'importe à cette poſtérité
de trouver dans les deux lignes de l'Infcriptionune
penſée reſſerrée & taillée de façon
qu'il en réſulte un bon mot ? il ſuffit qu'il
en réſulte un fait, ou l'indication d'un fait.
Il faut de la ſimplicité , de la clarté ; l'élégance
eſt comptée pour rien. Ces Romains
dont la Langue étoit ſi bien faite à votre
avis pour les Inſcriptions , qu'ont-ils mis
dans les leurs ? elles ſont ſimples , contiennent
des faits& n'étalent point d'eſprit. Les
Grecs dont la Langue étoit ſi ſuperieure à
celle des Romains , que la vanité de ceuxci
l'avouoit ſans honte , les Grecs ont fait
NOVEMBRE. 1744. 161
leurs Infcriptions dans le même goût ; la
lecture de Paufanias n'en laiſſe pas douter.
Seriez- vous honteux de ſuivre cet exemple,
& rougiriez-vous de mettre fur un Arc de
Triomphe, dans cette occafion-ci, par exem
ple, une Inſcription ſimple comme celle-ci ?
Paris heureuse &triomphante éléve ce Monument
à LouisXVguéri &Victorieux, 1744.
D'ailleurs votre Langue eſt peut - être
moins propre à tous les genres d'écrire
que le Latin ; vous écrivez pourtant
dans tous les genres & dans tous vous
avez d'excellens Ecrivains. Ofez prendre
l'effor dans le genre des Inſcriptions , & je
vous garantis le ſuccès. Ceux qui défendent
la Theſe contraire à celle que je foutiens
, ne manquent pas de propoſer des
Inſcriptions Latines dont ils demandent la
Traduction ; alors ils croyent avoir cauſe
gagnée , parce qu'en effet l'Original étoit
bon&la copie ne vaut rien ; mais cela ne
fignifie rien , & cette maniere de diſputer
naît de l'ignorance ou de la mauvaiſe for.
Outre le défavantage général de la Traduction,
ne doit- on pas ſçavoir que le genie des
Langues diverſes étant très-différent , telle
idée rendue par un tour concis dans une
Langue , demandera un tour allongé dans
une autre ? mais cela eſt réciproque , & je
ne crois pas qu'un Diſcours de M. Boffuet
Hiij
162 MERCURE DE FRANCE.
fût plus aiſé à mettre en Latin qu'une Harangue
de Ciceron à mettre en François.
Tout Etranger que je ſuis , je connois &je
faisgloire de connoître vos bons Auteurs :
il me vient à l'eſprit quelques exemples ;
penſez -vous qu'il foit facile de traduire en
Latin certe juſte & ingenieuſe maxime de
Ja Rochefoucaut ? l'esprit eſtſouvent la dupe
du coeur. Traduiſez encore ee beau Vers de
Voltaire.
:
:
:
Tel brille au ſecondrang,qui s'éclipfe au premier.
La difficulté de la Traduction ne sçauroit
prouver la moindre choſe : il y a des
penſées qui ne ſçauroient ſe traduire ſans
périphrafe ou fans équivalent : il y ena
d'autres qui ſe traduiſent à merveille.
Le Maſque tombe , l'Homme reſte..
Eſt-il moins fort,ou moins élégant que l'Original
Latin , cadit larva , manet res? Tout le
monde ſçait ces deux beaux Vers d'Horace.
Regum timendorum in proprios greges ;
Reges in ipfos imperium est Jovis.
: Rouſſeau les a traduits ainſi.
:
:
Les Rois font les Maîtres du Monde;
Les Dieux font les Maîtres des Rois.
NOVEMBRE. 1744. 163
* Ceci est-il moins précis ? moins fort ,
moins noble que le Latin ? Je crois bien
qu'en effet il eſt plus difficile de faire des
Inſcriptions Françoiſes que Latines ,pourquoi
? C'eſt que les Latines ſont tou
tes faites. Ce font des Santons ramaffes çà
& là; mais faites la même choſe en François
ſans ſcrupule ; vous avez d'excellens
Poëtes pour cela. Croyez-vous qu'en 1735
lorſque votre Roi triomphant par tout ,
aima mieux être l'Arbitre que le Vainqueur
de l'Europe , il eut été déplacé de lire autour
d'une Médaille frappée à cette occafion
ces deux Vers de Quinault ?
Il eſt armédu Tonnerre ,
Mais c'eſt pour donner la paix.
Un autre Vers de Quinault a fourni dans
ces dernieres Fêtes publiques une Inſcription
fort heureuſe , dont votre Miniſtre de
la Marine a embelli ſon illumination . On y
liſoit ſous la figure du Roi , il veut le bonheur
d'être aimé. J'aime mieux cela que des
louanges données par Horace à Auguſte.
Ce Vers a ſans doute intéreſſé tous les Citoyens
qui l'ont lû , & j'ai affés bonne opinion
du Peuple de Paris , pour croire qu'il
s'eſt enyvré du vin de M. de Maurepas ,
qui couloit à côté de cette Inſcription, plus
Hinj
164 MERCURE DE FRANCE .
volontiers que d'aucun autre. Cette fatisfaction
du Peuple eſt encore un point qui
mérite d'être conſidéré. Quoi ! les chofes
qui flarent le plus une Nation , doiventelles
être ignorées par les trois quarts de
cette Nation ? J'avoue que d'un autre côté
on trouve en cela même un avantage à faire
des Inſcriptions Latines ; c'eſt qu'elles font
jugées par moins de gens , mais cet avantage
prétendu eſt undéſavantage réel , car
enfin il eſt ridicule que la gloire d'un Peuple
ſoit un myſtére pour lui . Je m'apperçois
M. qu'il eſt tems de finir cette Lettre ,
qui devient preſqu'une une Differtation.
Vous me ferez plaiſir de la rendre publique
, &je ferai fort aiſe d'apprendre à vos
Compatriotes l'intérêt que je prends à la
gloire de leur Nation , dont je reſpecte autant
les Vertus , que j'aime ſes agrémens.
Sujet des illuminations qui ont été faites à
Paris pendant leséjour du Roi dans cette
J
Ville.
'Ai vû les illuminations & j'en ai été
affés content ; quand elles auroient
éré toutes de mauvais goût , elles avoient
un titre pour plaire aux François , mais elles
n'ont pas laiſſé de me plaire , à moi qui
ne ſuis point François , & qui ne regarde
Paris&fon Roi qu'avec les yeux d'un CuNOVEMBRE.
1744. 155
rieux & d'un Voyageur. Outre l'Arc de
Triomphe vis- à-vis de l'Hôtel de Ville ,
qui mérite d'être tiré du pair , il y avoit
chés pluſieurs particuliers des deſſeins d'un
fort bon goût. J'ai vû auſſi avec plaiſir plufieurs
Deviſes très-ingénieuſes & entr'autres-
celles de M. le Duc de S. Aignan. (a)
Mais , Meſſieurs , je ne ſçai comment vous
l'entendez ici , vous faites toutes vos Infcriptions
en Latin, comme ſi vous ne faiſiez
aucun cas de votre propre Langue. Cela
me paroît ridicule , & je ſens que ſi j'étois
François , cela me paroîtroit humiliant. La
poſtérité vous confondra donc avec ces
Nations barbares chés qui les Arts n'ont pu
s'établir. Les Monumens que vous lui laifſerez
lui ſembleront des Monumens d'emprunt
, pour ainſi dire , & vous ne paſſerez
pas pour en être leurs Auteurs , comme vos
Poëtes ne vous feroient aucun honneur s'ils
n'avoient fait que des Vers Latins &qu'ils
les euffent donnés ſous un nom Latiniſé.
Je vois bien comment cet uſage s'eſt établi
autrefois , mais je ne comprends pas comment
il ſe maintient aujourd'hui ; anciennement
la Langue Latine étoit preſque la
i
(a) Hic ames dici pater atque princeps
Nunc redit ante oculos , aderatqui mentibus anter
Cernimus, & vultu non exfatiamur amato.
156 MERCURE DE FRANCE.
dominante chés vous. Les Rois la parloient,
les femmes l'écrivoient , les peuples l'entendoient.
Cependant vos différentes Provinces
avoient leur Jargon , mais celui
d'une telle Province n'étoit pas entendu
dans une telle autre , & la Langue Latine
étoit l'univerſelle, parce que quoiqu'elle ne
fut pas entendue par tous les Habitans de
tous les lieux , il n'y avoit point de lieu où
pluſieurs Habitans ne l'entendiffent , & en
conféquence elle regnoit dans preſque tous
les Actes publics & particuliers. Il étoit tout
ſimple alors que vos Inſcriptions fuſſent
Latines , puiſque le Latin étoit votre Langue.
Que ne l'avez- vous confervée , peutêtre
auriez-vous bien fait ; & tout Italien
que je fuis , je trouve qu'il ne vous fieroit
pas mal de parler le langage des Romains.
Mais du débris de la Langue Romaine affujettie
à votre Grammaire , dont s'étoit déja
formé le Provençal qu'ont parlé vos Troubateurs
, yous avez enfin , en y joignant
l'ancienne Langue du Nord de votre
Royaume , conftruit celle que vous parlez
à préſent. Alors vos Poctes , vos Hiſtoriens
, vos Philofophes ont écrit en François
, & les Arts ont été naturaliſés chés
vous , auffi- tôt qu'ils eurent commencé à
renaître chés nous . Bien-tôt votre Langue ,
augmentée & perfectionnée par d'excellens
Ecrivains ,
NOVEMBRE. 1744. 157
Ecrivains , n'a plus été reſſerrée dans les
bornes; de votre domination elle s'eſt étendue
dans toute l'Europe ; elle eſt devenue
la Langue reſpective des Etrangers entr'eux ;
elle eſt l'organe de la politique dans tous
les Cabinets des Princes. Je ne me ſouviens
point ſans une admiration mêlée de refpect
pour votre Nation ,de cette famenſe
Conférence où toute l'Europe liguée contre
la France fût obligée d'emprunter la
Langue de ce Peuple envié , pour exprimer
les engagemens que leur faifoit prendre la
haine qui les animoit contre lui. Ce Traité
ne paroîtra-t- il pas aux yeux de la poſtérité
une confédération coupable entre des
Sujets révoltés contre un Maître , plûtôt
qu'une ligue légitime entre des Nations
réunies contre un ennemi ? Ainſi votre
Langue a porté votre gloire plus loin que
n'ont fait vos Conquêtes , & elle vous a
donné fur vos voifins une ſupériorité,d'autant
plus fûre, que l'envie ne peut ni la détruire
ni la méconnoître .
Les Romains , ces Peuples ſi fiers & qui
entendoient fibien les intérêts de leur vanité,
étoient avec raiſon bien attachésà ce genre
de ſupériorité ; une Province conquiſe
perdoit avec fesTerres la liberté de parler ſa
Langue. Il falloit qu'elle apprit celle de ſes
nouveaux Maîtres,& c'eſt peut- être, pour le
I. Vol. H
138 MERCURE DE FRANCE.
dire en paſſant,ce qui nous a fait perdre jufqu'aux
traces de la Langue Punique , parce
que ſans douteRome,envenimée contreCarthage
, fut foigneuſe d'anéantir tout ce qui
auroit pû conſerver honorablement les Carthaginois
dans la mémoire des hommes,
Sous les Empereurs,le Latin étoit le Langage
de toutes les Cours de l'Orient , &
les Princes qui n'étoient qu'Alliés des Romains,
étoient obligés d'envoyer leurs Héritiers
àRome pour y apprendre cette Langue,
& rendre par-là une forte d'hommage que
les Romains ſçavoient bien apprecier. C'eſt
àpeu près ainſi que Paris eſt devenu une
Ecole publique , où la Jeuneſſe illuftre de
toute l'Europe vient apprendre votre Langue
,&ſe former à votre politeſſe. Je puis
vous aſſurer que tous ces Etrangers qui paffent
continuellement chés vous , dans l'efpérance
d'y prendre la teinture de vos
moeurs aimables , font fort étonnés de voir
que vous fafliez moins de cas de votre propre
Langue qu'ils n'en font eux-mêmes.J'ai
été choqué en arrivant à Paris , & je le
ſuis encore de ne rencontrer par tout que,
des Inſcriptions Latines. Comme il ſe peut
faire que les Livres durent moins que les
Monumens , on pourra fort bien ignorer
un jour que vous ayez eu d'autre Langue
que celle dont on trouvera vos Monumens
1
NOVEMBRE. 1744. 159.
chargés ; & alors on vous regardera ou
comme une Colonie ou comme un Peuple
Tributaire des Romains. Ne regardez pas
cette ſuppoſition de l'anéantiſſement de vos
Livres comme une idée totalement chimérique.
Ce malheur n'eſt pas ſans exemple ;
il eſt arrivé aux Egyptiens , & c'eſt ſeulement
à leurs bas reliefs qu'ils doivent notre
ſouvenir. On ne ſçauroit voir à Rome l'Obéliſque
de S. Jean de Latran , celui de la
Porte du Peuple , & les autres, fans fe ſentir
ſaiſi de reſpect pour les Peuples par qui
ces merveilles ont été conſtruites. Les Egyptiens
ont très-bien faitde les charger de
leurs ſignes caractériſtiques , & l'on peut
croire que fans cela les Romains n'euſſent
pas manqué de s'attribuer l'honneur de ces
Monumens , comme ils ont fait , lorſqu'ils
ſe ſont donné la gloire d'avoir creuſé cet
étonnant Canal , qui facilitoit aux Egyptiens
par la Mer Rouge , le commerce des
Grandes Indes. Les Gouverneurs Romains
ne firent que le réparer , & il étoit de la
même Antiquité que les Pyramides. Mais
comme ce ſuperbe Ouvrage n'avoit pû être
orné d'Inſcriptions Hyerogliphiques , l'é
poquede ſa conſtruction & la gloire de ſes
Conſtructeurs furent dérobées à l'Egypte
par la vanité de Rome , dont les Citoyens
aimoient mieux ufurper l'admiration , que
T
Hij
160 MERCURE DE FRANCE.
1
de ne la pas obtenir. Je vous aſſure qu'ils ſe
glorifient beaucoup à préſent dans l'Eliſée ,
s'ils y ont appris que Louis XIV & Louis
XV ont dédaigné la Langue Françoiſe , &
empruntent la leur pour en parer leurs Monumens.
On dit que le Latin eſt plus propre
aux Inſcriptions que le François : je ne ſçais
pas affés votre Langue pour décider cette
queſtion. Mais cette queſtion , doit-on
la difcuter ? il faut prendre garde à une
choſe ; une Inſcription n'est pas une Epigramme
; quand cela ſe peut à la bonneheure
, & peut- être n'en est- ce pas mieux,
Dans le vrai , pourquoi une Inſcription eftelle
faite ? Pour marquer à la poſtérité telle
époque intéreſſante , qui a fait éléver tel
Monument. Qu'importe à cette poſtérité
de trouver dans les deux lignes de l'Infcriptionune
penſée reſſerrée & taillée de façon
qu'il en réſulte un bon mot ? il ſuffit qu'il
en réſulte un fait, ou l'indication d'un fait.
Il faut de la ſimplicité , de la clarté ; l'élégance
eſt comptée pour rien. Ces Romains
dont la Langue étoit ſi bien faite à votre
avis pour les Inſcriptions , qu'ont-ils mis
dans les leurs ? elles ſont ſimples , contiennent
des faits& n'étalent point d'eſprit. Les
Grecs dont la Langue étoit ſi ſuperieure à
celle des Romains , que la vanité de ceuxci
l'avouoit ſans honte , les Grecs ont fait
NOVEMBRE. 1744. 161
leurs Infcriptions dans le même goût ; la
lecture de Paufanias n'en laiſſe pas douter.
Seriez- vous honteux de ſuivre cet exemple,
& rougiriez-vous de mettre fur un Arc de
Triomphe, dans cette occafion-ci, par exem
ple, une Inſcription ſimple comme celle-ci ?
Paris heureuse &triomphante éléve ce Monument
à LouisXVguéri &Victorieux, 1744.
D'ailleurs votre Langue eſt peut - être
moins propre à tous les genres d'écrire
que le Latin ; vous écrivez pourtant
dans tous les genres & dans tous vous
avez d'excellens Ecrivains. Ofez prendre
l'effor dans le genre des Inſcriptions , & je
vous garantis le ſuccès. Ceux qui défendent
la Theſe contraire à celle que je foutiens
, ne manquent pas de propoſer des
Inſcriptions Latines dont ils demandent la
Traduction ; alors ils croyent avoir cauſe
gagnée , parce qu'en effet l'Original étoit
bon&la copie ne vaut rien ; mais cela ne
fignifie rien , & cette maniere de diſputer
naît de l'ignorance ou de la mauvaiſe for.
Outre le défavantage général de la Traduction,
ne doit- on pas ſçavoir que le genie des
Langues diverſes étant très-différent , telle
idée rendue par un tour concis dans une
Langue , demandera un tour allongé dans
une autre ? mais cela eſt réciproque , & je
ne crois pas qu'un Diſcours de M. Boffuet
Hiij
162 MERCURE DE FRANCE.
fût plus aiſé à mettre en Latin qu'une Harangue
de Ciceron à mettre en François.
Tout Etranger que je ſuis , je connois &je
faisgloire de connoître vos bons Auteurs :
il me vient à l'eſprit quelques exemples ;
penſez -vous qu'il foit facile de traduire en
Latin certe juſte & ingenieuſe maxime de
Ja Rochefoucaut ? l'esprit eſtſouvent la dupe
du coeur. Traduiſez encore ee beau Vers de
Voltaire.
:
:
:
Tel brille au ſecondrang,qui s'éclipfe au premier.
La difficulté de la Traduction ne sçauroit
prouver la moindre choſe : il y a des
penſées qui ne ſçauroient ſe traduire ſans
périphrafe ou fans équivalent : il y ena
d'autres qui ſe traduiſent à merveille.
Le Maſque tombe , l'Homme reſte..
Eſt-il moins fort,ou moins élégant que l'Original
Latin , cadit larva , manet res? Tout le
monde ſçait ces deux beaux Vers d'Horace.
Regum timendorum in proprios greges ;
Reges in ipfos imperium est Jovis.
: Rouſſeau les a traduits ainſi.
:
:
Les Rois font les Maîtres du Monde;
Les Dieux font les Maîtres des Rois.
NOVEMBRE. 1744. 163
* Ceci est-il moins précis ? moins fort ,
moins noble que le Latin ? Je crois bien
qu'en effet il eſt plus difficile de faire des
Inſcriptions Françoiſes que Latines ,pourquoi
? C'eſt que les Latines ſont tou
tes faites. Ce font des Santons ramaffes çà
& là; mais faites la même choſe en François
ſans ſcrupule ; vous avez d'excellens
Poëtes pour cela. Croyez-vous qu'en 1735
lorſque votre Roi triomphant par tout ,
aima mieux être l'Arbitre que le Vainqueur
de l'Europe , il eut été déplacé de lire autour
d'une Médaille frappée à cette occafion
ces deux Vers de Quinault ?
Il eſt armédu Tonnerre ,
Mais c'eſt pour donner la paix.
Un autre Vers de Quinault a fourni dans
ces dernieres Fêtes publiques une Inſcription
fort heureuſe , dont votre Miniſtre de
la Marine a embelli ſon illumination . On y
liſoit ſous la figure du Roi , il veut le bonheur
d'être aimé. J'aime mieux cela que des
louanges données par Horace à Auguſte.
Ce Vers a ſans doute intéreſſé tous les Citoyens
qui l'ont lû , & j'ai affés bonne opinion
du Peuple de Paris , pour croire qu'il
s'eſt enyvré du vin de M. de Maurepas ,
qui couloit à côté de cette Inſcription, plus
Hinj
164 MERCURE DE FRANCE .
volontiers que d'aucun autre. Cette fatisfaction
du Peuple eſt encore un point qui
mérite d'être conſidéré. Quoi ! les chofes
qui flarent le plus une Nation , doiventelles
être ignorées par les trois quarts de
cette Nation ? J'avoue que d'un autre côté
on trouve en cela même un avantage à faire
des Inſcriptions Latines ; c'eſt qu'elles font
jugées par moins de gens , mais cet avantage
prétendu eſt undéſavantage réel , car
enfin il eſt ridicule que la gloire d'un Peuple
ſoit un myſtére pour lui . Je m'apperçois
M. qu'il eſt tems de finir cette Lettre ,
qui devient preſqu'une une Differtation.
Vous me ferez plaiſir de la rendre publique
, &je ferai fort aiſe d'apprendre à vos
Compatriotes l'intérêt que je prends à la
gloire de leur Nation , dont je reſpecte autant
les Vertus , que j'aime ſes agrémens.
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103
p. 171
« Le Vendredi 6 Novembre, on a donné à la Comédie Françoise la premiere représentation [...] »
Début :
Le Vendredi 6 Novembre, on a donné à la Comédie Françoise la premiere représentation [...]
Mots clefs :
Comédie-Française, Vers, Roi, Rétablissement de la santé, Arrivée
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texteReconnaissance textuelle : « Le Vendredi 6 Novembre, on a donné à la Comédie Françoise la premiere représentation [...] »
Le Vendredi 6 Novembre, on a donné à la
Comédie Françoiſe la premiere repréfentation
de l'Heureux Retour , Piéce nouvelle
d'un Acte, en Vers , de la Compoſition de
Mrs Fagan & Pannard ; elle eſt ornée de
Divertiſſemens qui ont été fort applaudis ,
& dont la Muſique eſt de M. Granval , On
en donnera l'Extrait le mois prochain. Le
rétabliſſement de la ſanté du Roi , & fon
arrivée à Paris , ont fourni le ſujet de cette
Comédie. Le même ſujet a produit
bien des Vers. S'ils ne font pas tous loiiables
, le zéle qui les a fait naître l'eft , &
mérite au moins de l'indulgence.
Comédie Françoiſe la premiere repréfentation
de l'Heureux Retour , Piéce nouvelle
d'un Acte, en Vers , de la Compoſition de
Mrs Fagan & Pannard ; elle eſt ornée de
Divertiſſemens qui ont été fort applaudis ,
& dont la Muſique eſt de M. Granval , On
en donnera l'Extrait le mois prochain. Le
rétabliſſement de la ſanté du Roi , & fon
arrivée à Paris , ont fourni le ſujet de cette
Comédie. Le même ſujet a produit
bien des Vers. S'ils ne font pas tous loiiables
, le zéle qui les a fait naître l'eft , &
mérite au moins de l'indulgence.
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104
p. 59-60
EPITRE De M. de la Soriniere à M. des Forges Maillard à l'occasion de sa Piéce au Roi, insérée dans le Mercure de Novembre I vol.
Début :
AMI Maillard, l'honneur de ta Province, [...]
Mots clefs :
Vers, Aimable, Vive le roi
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texteReconnaissance textuelle : EPITRE De M. de la Soriniere à M. des Forges Maillard à l'occasion de sa Piéce au Roi, insérée dans le Mercure de Novembre I vol.
EPITRE
De M. de la Soriniere à M. des Forges
Maillard à l'occafion de fa Piéce au Roi , inferée
dans le Mercure de Novembre 1I vol.
A Mi Maillard , l'honneur de ta Province ,
L'Horace du Climat Breton ,
Lorfque tu célébres ton Prince ,
Que tu prens un aimable ton !
Ce mot , enfant de l'allégreffe ,
Que je repete d'après toi ,
Eft plein d'amour & de tendreffe :
Et je repeterai fans ceffe
VIVE LE ROI , VIVE LE ROI.
Que d'Ecrivains au Temple de mémoire
Comptant porter leurs quolibets tortus ,
Vont l'ennuier du recit de fa gloire ,
Et le punir de ſes vertus !
Ils feroient bien mieux de fe taire :
Dans un champ fi vafte & fi beau
Quand ils furpafferoient Rouffeau
Ils n'égaleroient pas Voltaire .
"
C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
Je hais ces vers entortillés ,
Je hais ces écrits faméliques ,
Que plus d'un rimeur a pillés
Et fuperbement habillés
D'Epithetes hyperboliques.
Non , je n'eftime que très peu
Ces vers dont la burleſque enflure
A plus de phlegme que de feu ,
Et femblent abhorrer la nature .
Pour toi rimer ce n'eft qu'un jeu
Où fe plaît ta Mufe docile ,
Et dans ta diction facile
J'aime ce doux enchaînement
Qui lie avec les tendres graces
La force du raiſonnement .
Quand pourrai-je , en ſuivant tes traces ,
Errer dans le facré Vallon ,
Au gré de l'aimable caprice
Qu'infpire le docte Apollon ,
Et confacrer à ma Clarice
De ces immortelles Chanfons
Que t'apprit l'Amant de Lefbie ,
Et que la divine Uranie
Ne dicte qu'à fes Nouriffons ?
A la Soriniere en Anjou.
De M. de la Soriniere à M. des Forges
Maillard à l'occafion de fa Piéce au Roi , inferée
dans le Mercure de Novembre 1I vol.
A Mi Maillard , l'honneur de ta Province ,
L'Horace du Climat Breton ,
Lorfque tu célébres ton Prince ,
Que tu prens un aimable ton !
Ce mot , enfant de l'allégreffe ,
Que je repete d'après toi ,
Eft plein d'amour & de tendreffe :
Et je repeterai fans ceffe
VIVE LE ROI , VIVE LE ROI.
Que d'Ecrivains au Temple de mémoire
Comptant porter leurs quolibets tortus ,
Vont l'ennuier du recit de fa gloire ,
Et le punir de ſes vertus !
Ils feroient bien mieux de fe taire :
Dans un champ fi vafte & fi beau
Quand ils furpafferoient Rouffeau
Ils n'égaleroient pas Voltaire .
"
C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
Je hais ces vers entortillés ,
Je hais ces écrits faméliques ,
Que plus d'un rimeur a pillés
Et fuperbement habillés
D'Epithetes hyperboliques.
Non , je n'eftime que très peu
Ces vers dont la burleſque enflure
A plus de phlegme que de feu ,
Et femblent abhorrer la nature .
Pour toi rimer ce n'eft qu'un jeu
Où fe plaît ta Mufe docile ,
Et dans ta diction facile
J'aime ce doux enchaînement
Qui lie avec les tendres graces
La force du raiſonnement .
Quand pourrai-je , en ſuivant tes traces ,
Errer dans le facré Vallon ,
Au gré de l'aimable caprice
Qu'infpire le docte Apollon ,
Et confacrer à ma Clarice
De ces immortelles Chanfons
Que t'apprit l'Amant de Lefbie ,
Et que la divine Uranie
Ne dicte qu'à fes Nouriffons ?
A la Soriniere en Anjou.
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105
p. 137
Vers présentés au Roi. [titre d'après la table]
Début :
VERS présentés au Roi sur ses conquêtes, sa convalescence, son retour & son entrée [...]
Mots clefs :
Vers, Roi
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texteReconnaissance textuelle : Vers présentés au Roi. [titre d'après la table]
VER s préfentés au Roi fur fes conquê
tes , fa convalefcence , fon retour & fon entrée
à Verfailles , par M. Laffichard , Paris
in- 12 1745 , chés Gonichon.
tes , fa convalefcence , fon retour & fon entrée
à Verfailles , par M. Laffichard , Paris
in- 12 1745 , chés Gonichon.
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106
p. 10-64
HISTOIRE Ou Romance, d'Aucassin & de Nicolette, tirée d'un ancien Manuscrit.
Début :
AVERTISSEMENT. Cet Ouvrage se trouve dans un Manuscrit qui a / Qui de vous veut bon vers ouir [...]
Mots clefs :
Aucassin, Nicolette, Romance, Dieu, Père, Ami, Douce amie, Belle, Terre, Fils, Beau, Cheval, Roi, Conte, Sire, Chanter, Pays, Homme, Château, Vers, Amour, Doux, Chambre, Forêt, Mal, Fille, Yeux, Garins de Beaucaire, Mots, Vicomte
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : HISTOIRE Ou Romance, d'Aucassin & de Nicolette, tirée d'un ancien Manuscrit.
HISTOIRE
Ou Romance, d'Aucassin & de Nicolette,
tiree d'un ancien Manuscrit.
AVERTISSEMENT.
Cet Ouvrage se trouve dans un Manuscrit
qui a près de 500 ans d'ancien-
neté. Il fut composé veis le tems de S.
Louis pour être reciré & chanté dans les
Cours des Rois, des Princes & des
Scigneurs. Le Trouverre ou Jongleur qui
faisoit le premier rôle, récitoit à voix hau-
te & sonore l'histoire ou la fable en prose
qui est toujours précédée par ces mots,
On dit, on conte, on fabloye. Ce qui est en
vers, précedé des mots on chante, étoit mis
en musique, & se chantoit sans doute en
chœeur par la troupe des Chanteurs à qui le
chef donnoit le ton. Un nombre infini
d'instrumens de toutes espéces joués par
les Jongleurs & les Menestriers de la mê-
me bande, formoit l'accompagnement.
Tous les vers d'un même chant ou d'une
même suite rimoient ensemble, hormis le
dernier vers; mais les rimes n'en setoient
pas de mise aujourd'hui: outre que la pro-
nonciation étoit fort differente de la nôtre;
(car Aucassin rimoit à is, & se prononçoit
Aucassin ou Aucassis) nos Peres se conten-
toient des assonances, ou de la plus legere
ressemblance dans, la finale des mots.
FEVRIER.
1752.
11
L'attention de ne point faire rimer le
dernier vers de 'chaque reprise avec les
précédens, semble indiquer un dessein
formel d'avertir le Trouverre qu'il devoit
se préparer à commencer son récit en prose;
c'étoit une espéce de réclame pour le Dé-
clamateur qui avoit à reprendre son rôle
lorsque le chanteur alloit finir le sien.
Le Traducteur n a fait que mettre dans
un François intelligible le texte original
qui ne pourroit être entendu que d'un
petit nombre de personnes qui ont pris la
peine de se rendre celangage familier. Il
a rendu scrupuleusement dans la Prose la
simplicité & la naiveté du dialogue; mais à
l'égard de la versification, il n en a pas tou-
jours conservé aussi exactement la mesure
& les rimes.
On a long. tems délibéré s'il ne seroit
pas à propos de faire quelques retranche-
mens dans cet ouvrage, & si, par mena-
gement pour la délicatesse des Lecteurs, il
ne falloit pas supprimer l'épisode du Bou-
vier, & celle du Roi de Torelore; mais
enfin on s'est déterminé à conserver l'un &
l'autre. Il ne s'agit pas de donner un ou-
vrage sans défaut, celui ci en a beancoup
quon ne prétend pas dissimuler; il est
question de faire connoître au vrai nos an-
ciennes mœurs; & comme rien n est plus
AV
30
13 MERCUREDE FRANCE.
propre à les représenter au naturel que cet-
te composition, on a cru ne pouvoir con-
server avec trop de fidelité, dans la copie,
tous les traits de l'original.
Une autre raison, peut-être plus impor-
tante, s'est jointe à celle-là pour détermi-
ner le traducteur à prendre ce parti; il a
lû avec satisfaction dans le dix-septième
volume du recuoil de l'Académie des Bel-
les-Lettres, un Mémoire sur l'utilité de la
lecture des anciens Romans de Chevalerie
où l'Auteur prétend qu'il y a presque tou-
jours un but moral dans tous les ouvrages
de ce genre. Le Roman d'Aucassin & de
Nicolette vient à merveille à l'appui de
son sentiment; le traducteur croit y voit
d'un bout à l'autre une intention sensible
d'y repandre d'utiles moralités. L'Amour,
tant recommandé par tous nos anciens Au-
teurs, n est presque jamais presentè ici que
comme une passion, qui, renfermée dans
de justes bornes, peut être le principe des
plus éclatantes vertus & des plus grandes
actions; mais qui en même tems, peut être
aussi la source d'une infinité de désordres
& de calamités lorsqu'on s'y laisse telle-
ment alservir que l'on oublie tout ce qu'on
doit à sa naissance, à sa famille, à son état
& à sa Patrie. Le discours du Berger, qui
daigne à peine répondre au jeune Aucas-
sin, quoique son Damoiseau, c est à dire,
13
FEVRIER. 1752.
au fils de son Seigneur, parceque la divi-
sion du Pere & du fils les met l'un & l'au-
tre hors d'état de lui faire sentir leur auto-
rité, ce discours insolent n'a pas fait d'im-
pression sur Aucassin, toujours aveuglé par
son amour; le Bouvier revient à la charge.
Pouvoit-on encore rien imaginer de plus
touchant pour faire rentrer en lui même
ce fils dénaturé, que les tendres sentimens
de cet homme grossiet qui compte pour
peu tous ses maux, en comparaison de l'é-
tat où est réduite sa malheurense mere? La
valeur recommandée dans tout le roman,
est une leçon continuelle aux Seigneurs de
Fiefs pour leur apprendre qu'ils se doivent
à la défense de leurs Sujets, que se mon-
trer seulement à leur tête dans les Guer-
res qu'ils ont à soutenir, c'est en assurer
le succès, & qu'il n est pour eux d'autre
moyen de conserver leur bien, leur fief,
& leut honneur. L'épisode du Roi de To-
relore est une correction encore plus forte
pour les Princes & les Seigneurs de Fiess:
si elle se sent de la dureté du siécle, elle
sert à leur montrer tout l'opprobre attaché
à une vie molle & effeminée; elle les aver-
tit que dans le besoin il faut qu'ils se char-
gent du poids de la guerre, & que quand
ils l'ont entreprise une fois, il ne faut pas
y perdre du tems, mais la poursuivre à tou-
te outrance. Telle est la morale qu'on a
14 MERCUREDE FRANCE.
eru voir dans cette pièce, & qui a fait con-
server deux Episodes que, sans cela, il cût
été aisé de retrancher.
COMMENCEMENT DE LA ROMANCE;
C'est d'Aucassin & de Nicolette.
Qui de vous veut bon vers ouir
De vieux & d'antiques déduits
De deux enfans beaux & petits
C'est Nicolette & Aucassis:
Des grands peines qu'il souffrit
Et des provesses qu'il sit
Pour sa mie au teint de lis.
D'eux fut ce chant & ce recit
Qui courtois est & bien assis.
Nul homme n'est si esbahi
Tant dolant ni tant entreptis
De grand mal & malade au lit
Qui de l'ouir ne fut gueri
Et de joye regaillardi
Taur doux il est....
Ici l'on dit, l'on conte, & l'on fabloie.
Le Comte Bongars de Valens faisoit une
si cruelle guerre au Comte Garins de Beau-
caire qu'il ne passoit pas un jour sans être
aux portes, aux murs, & aux barrieres de
sa Ville avec cent Chevaliers & avec mille
Sergens, tant à pied qu'à cheval, brulant
sa terre, ravageant son Pays, & tuant ses
FEVRIER.
1752.
15
hommes. Garins vieux & foible avoit fait
son tems, & n'avoit pour héritier ni fils
ni fille, hormis un jeune enfant beau,
grand, bien fait, & en tout point propor-
tionné à merveille, ayant cheveux blonds,
& frisés en petites boucles, les yeux vairs
& rians, la physionomie ouverte & pré-
venante, & enfin si rempli d'excellentes
qualités & de perfections qu'en lui n'y
avoit rien à reprendre, sinon que tant
estoit épris d'amour, qui tout surmonte
qu'il ne vouloit point être chevalier, pren-
dre les ar mes, allor aux Tournois, ni faire
ce qui convenoit à sa naissance.
Son pere & sa mere lui disoient, cher
fils, prens tes armes, monte à cheval, dé-
fends ta terre & secoure tes hommes: s'ils
te voyent parmi eux, ils en deffendront
mieux leur vie, leurs biens, leurs terres,
& leurs murailles.
De quoi me parlez vous, mon pere, dit
Aucassin (c'étoit le nom de l'enfant) que
Dien ne maccorde jamais rien de ce que
je lui demande, si l'on me voit armer Che-
valiet, monter à cheval & me mêler dans
aucun Tournoi, ni combat où je fasse sen-
tir la vigueur de mes bras aux Chevaliers,
& où jeprouve la force des leurs, avant
que vous m'ayez donné Nicolette ma dou-
ce amie que tant j aime. Cher fils, dit le
itized by Goog
16 MERCUREDE FRANCE.
pere, cela ne se peut, laissez-là cette che-
tive créature; c'est une esclave tirée de
terre étrangere que le Vicomte de cette
ville acheta des Sarrazins, qu'il amena ici,
qu'il a élevée & baptisée, & dont il a fait
sa filleule: il lui donnera quelqu'un de
ces jours un jeune garçon qui gagnera sa
vie à labourer; la tienne est toute gagnée,
& si tu veux prendre femme, je te donne-
rai fille de Roi, ou de Comte; car il ny
a en France si riche Seigneur dont tu vou-
lusses avoir la fille, que tu ne l'ayes aussi-
tot pour femme.
Mon Pere, dit Aucassin, est-il au mon-
de tant belle Seigneurie qui ne fût bien
occupée, si Nicolette ma douce amie la pos-
sedoit. Ce seroit peu pour elle d'être Im-
pératrice de Constantinople ou d'Allema-
gne, ou Reine de France ou d'Angleterre,
tant elle est franche, courtoise, debon-
naire & de toutes vertus accomplie.
On chante.
Aucassin fut de Beaucaire
D'un Château de belle retraite,
Quoique son pere fasse
De Nicolette la bien faite
Il ne se peut qu'il le détache,
Et qu'épouser ne la lui laisse.
Sa mere ainsi le meuace
by Goc
1752.
FEVRIER.
Méchant que veux-tu faire:
Aucassin répond tout en rage
Ma Nicolette est gente & gaye.
Ta Nicole esclave à Carthage
Fut d'un Sarazin achetée,
Lui dit sa mere irritée:
Si tu veux semme épouser,
Prens femme de haut parage.
Mere; je n'y puis que faite,
Nicolette est debonnaire;
Son gentil corps, son visage,
Sa beauté ont surpris mon ame,
Il est juste que son amour j'aye.
Ici l'on dit, l'on conte & l'on fabloie.
Quand le Comte Garins de Beaucaire
vit qu'il ne pourroit détourner Aucassin
son fils de l'amour de Nicolette, il alla
trouver le Vicomte de la Ville son Vassal;
il l'appella, & lui dit, Seigneur Comte,
chassez Nicolette votre filleule; que mau-
dite soit la Terre d'où elle fut amenée en
ce Pays; par elle je perds Aucassin, il ne
veut point être chevalier, ni rien faire de
ce qu il doit faire; sçachez que si je puis
la tenir, je la ferai jetter au feu, & bruler,
& à vous-même je ferai du pis que je
pourrai. Sire, fait le Vicomte, je suis
bien fâché s'il va & vient la voir & lui
a
17
18 MERCURE DE FRANCE.
parler. Je l'avois achetée de mes deniers,
élevée, baptisée, & fait ma filleule. Je lui
aurois donné un jeune garçon qui auroit
gagné sa vie à labourer. Votre fils n'a que
faire de gagner la sienne; mais puisque
c'est votre plaisir & vorre volonte, j'en-
verrai Nicolette en telle Terre & en tel
Pays que jamais de ses yeux il ne la verra.
Prenez-y bien garde, fait le Comte Ga-
rins, grand mal pourroit vous en arriver.
Ils se separent.
Le Vicomte étoit très riche homme, &
avoit un riche Palais. Dans une chamère
vers le jardin il fit mettre Nicolette au plus
haut étage, & lui laissa une vieille pour
compagne, qui devoit la garder à vue. Il
leur donna pain, viande, vin, & tout ce
qu'il leur falloit, & fit la porte si bien mu-
rer qu'on ne pouvoit entrer ni sortir; Un
seul petit jour y venoit du jardin par une
étroite fenêtre.
Ici on chante.
Nicolette est en prison mise
En une chambre à voste grise
Bâtie par grand artisice
Peinte à la Mosaique;
A la fenestre marbrine
S'appuya la Mesquine.
Cherelute blonde & poupine
jitized by Goog
FEVRIER.
1752.
Elle avoit, & la rose au matiu
N'étoit si fraische que son teint.
Jamais plus belle on ne vit.
Elle regarde par la grille
Et voit la rose épanouie
Et les Oiseaux qui se dégoisent;
Lors se plaint ainsi l'orseline:
Helas, malheureuse que je suis
Et pourquoi suis-je en prison mise
Aucassin Damoiseau Sire,
Je suis votre fidele amie
Et de vous ne suis point haie;
Pour vous je suis en prison mise,
En cette chambre à vostte grise
Où je trainerai ma malheureuse vic
Sans que jamais mon cœur varie;
Car toujours serai-je sa mie.
Ici on dit, on conte & on fabloye.
Nicolette fut en prison dans la chambre
ainsi que vous l'avez oui. Le bruit se ré-
pandit dans toute la terre & par tout le
Pays que Nicolette étoit perdue. Les uns
disent qu'elle est en fuite, & d'autres, que
le Comte Garins de Beaucaire l'a fait tuer.
Qui qu'en put avoir joie, Aucassin n en
eut point; il alla au Vicomte de la Ville,
& l'appella: Sire Vicomte, demanda t-il,
qu'avez-vous fait de Nicolette ma très-
19
20 MERCURE DE FRANCE.
douce amie, la chose du monde que plus
j'aimois? me l'avez-vous ôtée & eulevée?
Sçachez que si j'en meure, la faute en re-
tombera sur vous, & vous en répondrez.
Pour le seur, ce sera vous qui de vos mains
m'aurez arraché la vie, puisque c'est vous
qui m'avez enlevé ce que dans tout le mon-
de j'aimois le plus. Beau Sire, fait le Vi-
Comte, laissez-là cette Nicolette, cette
Esclave que j'amenai de terre étrangere,
que j'achetai de mes deniers, des Sarra-
zins, que j'ai élevée, baptisée, fait ma
filleule; je l'ai nourrie, & je lui donnerai
l'un de ces jours un jeune garçon qui ga-
gnera son pain à labourer. Vous n avez que
faire de travailler; mais prenez la fille d'un
Roi, ou pour le moins d'un Comte. Que
croiriez- vous avoir gagné si vous en aviez
fait une Dame, & l'aviez mise dans votre
lict? vous seriez bien avancé. Aucassin eut
beau repliquer, jurer & tempester dans des
termes qu'il n'est pas permis de repeter
ici....
Cessez, fait le Vicomte, tout ce que
vous direz ne servira de rien, jamais vous
ne la reverrez; si vous en parlez davanta-
ge, & que votre pere le sçache, il nous
fera jetter dans le feu, & bruler elle &
moi; vous même devez vous attendre à
tout dans la fureur qui le transporte. J'en
21
FEVRIER.
1752.
suis au désespoir, dit Aucassin, en quittant
le Vicomte qui n'étoit guére moins affligé
que lui.
Ici en chante.
Aucassin s'en est retourné
De douleur absmé
Pour l'absence de sa mie
On ne peut le consoler
Et nu lle assistance lui donner;
Vers le Palais s'en est allés
Dont il monte les degrez;
Dans une chambre est entré
Et de pleurer a commencé
Grand'douleur a demenée
De sa mie s'est lamenté;
Nicolette ma toute belle,
Belle debout, assise encore plus belle,
Allant & venant toujours belle;
Belle à repondre & à parler,
Belle à rire & à jouer,
Belle à baiser & embrasser,
Pour vous je suis désolé
Et si cruellement mené
Que j'en suis près d'expiret
Ma soeur, ma douce amie.
Ici on dit, on conte & on fabloie,
Tandis qu'Aucassin étoit en la cham-
brę à regretter Nicolette sa mie, le Com-
30
22 MERCUREDEFRANCE.
te Bongars de Valence qui avoit sa guer-
re à terminer ne s'y oublia point. Il avoi
mandé ses hommes à pied & à cheval, &
s'étoit avancé vers le Château pour y don-
ner l'assaut. Aux bruits mêlés de cris qui
s'élevent partout aux environs, les Che-
valiers & les Ecuyers du Château pren-
nent les armes, & accoutent aux portes
& aux murs pour les defendre. Les Bour-
geois montent aux galeries & aux cré-
naux, d'où ils lancent dards & pieux ai-
guisés; tandis que l'assaut se donne de
toutes parts avec la derniere violence
le Comte Garins de Beaucaire vient dans
la chambre, où Aucassin se livroit à ses
regrets & à ses gémissemens pour Nico-
lette sa très-douce amie que tant aimoit.
Malheureux, que fais-tu la? dit-il, lâ-
che que tu es ! tu vois qu'on attaque ton
Château, le meilleur & se plus fort qui
soit: sache que si tu se perds, il ne te reste
plus rien dont tu ne sois dépouillé: prens
les armes, mon fils, monte à cheval
défens ta terre, & va joindre tes sujets
au combat. Quand tu n'y ferois rien, il
suffit de ta présence: qu'ils te voyent seu-
lement parmi eux, ils en défendront
mieux, & leurs biens & leurs vies, & la
terre & toi-même; grand & fort comme
tu es, tu le peux, & tu le dois.
uas hO
FEVRIER.
1752.
13
Mon pere, fait Aucassin, à quoi sert
de m'en parlet encore: que Dieu ne m'ac-
corde rien de ce que je lui demande, si
je deviens Chevalier, fi je monte à che-
val, & si je vais au combat donner ni
recevoir un seul coup, à moins que vous
ne me donniez Nicolette ma douce amie
que tant j'aime.
Cela ne se peut, mon fils, dit le pere,
je souffrirois pluntôt la perte de tous mes
biens que de consentir à la voir ta femme
& ton épouse: il le laisse en disant ces
mots.
Quand Aucassin vit son pere qui s'en
alloit, il le rapella: mon pere, dit Au-
cassin, revenez; je ferai un marché avec
vous: quel marché, beau-fils? Je prendrai
les armes, & j'irai au combat; mais je
mets dans mon marché, que si Dieu me
ramene sain & sauf, vous me laisserez
voir Nicolette ma douce amie que tant
j'aime; je ne vous demande que le temps
de lui dire deux ou trois paroles & de
la baiser une fois. Le pere accorde sa
demande, lui en donne sa foi, & Au-
cassin part aussi tôt.
Ici l'on chante.
Aucassin transporté du baiset
Qui l'attend au retoutuer
ized by Goo
24 MERCURE DE FRANCE.
Pour cent marcs d'or qu'il edt gagné
N'eut pas été aussi enchanté.
Belles armures d'acier
On lui a appareillées:
Il vestit un double aubert
Lace son heaume dans son chef:
Epée d'or met à son côté,
Et monte sur son destrier.
L'Ecu & la lance empoignée
Il se regarde à ses deux piedo
Si bien lui vont ses estriers
Et se trouve ainsi à merveilles.
De sa mie alors lui souvient
Il esperonne son destrier
Qui court moult volontiers
Tout droit à la porte il vient
A la Bataille.
Ici on dit & on conte.
Aucassin fut armé sur son cheval, com-
me vous avez oui & entendu. Dieu, que
l'Escu au col lui sied bien, le heaume au
chef, & l'épée sur la hanche gauche. Le
jeune homme étoit grand, fort, beau,
gentil, & bien conformé: son cheval le-
ger, ardent & impetueux, il le pousse
droit à la porte.
Ne croyez pas qu'il songe à prendre ni
bœeufs.
FEVRIER.
1752.
2
boeufs, ni vaches, ni chévres, & qu'il
porte aucun coup aux Chevaliers, ni qu'il
en reçoive: nenni; onques il ne s'en avisa,
mais tant resva à Nicolette sa douce amie
qu'il oublia de tenit ses resnes; il ne son-
geoit à rien moins qu'à ce qu'il devoit
taire.
Le cheval qui avoit senti l'éperon l'em-
porte dans la foule tout au milieu des en-
nemis qui l'envelopent de toutes parts. Ils
le prennent, se faisissent de son écu & de
sa lance, & l'emmenant prisonnier sans
résistance, parloient déja entr'eux de quel
genre de mort ils le feroient périr.
Ah Dieu! fait il, entendant ces mots,
où suis-je? mes ennemis m'enmenent
ainsi; ils vont donc me couper la tête; &
puis quand j'aurai la tête coupée, je ne
parlerai plus jamais à Nicolette ma douce
amie que tant j'aime. J'ay encore, dit-il,
uhe bonne épée, & je monte un bon des-
trier frais & sejourné, s'il ne me deffend
en ce jour, qu'à jamais soit- il maudit.
L'enfant étoit grand & fort, monté sut
un cheval, qui n'étoit pas moins souple &
agile, il met l'épée à la main, & le voilà
qui commence à frapper à droite & à gau-
che; il tranche, taille, fait voler têtes, bras
& jambes, & fait la place vuide ou san-
glante tout autour de sui, comme un San-
Mes
26 MERCUREDÉFRANCE.
glier que les chiens assaillent dans la fo-
rêt: dix Chevaliers ennemis resterent es-
tendus morts & 7 blessez: il se tire de la
messée & tevient au galop, toujours son
épée à la main.
Le Vicomte Bongars de Valence qui
avoit oui dite qu'on pendroit Aucassin son
ennemi, accouroit de ce côté. Aucassin le
reconnoissant, & levant aussi-tôt son épéc,
lui en porta sur le heaume un si furieux
coup, qu'il lui entâma la tênte, & le jetta
par terre tout étourdi. Aucassin tend la
main, le prend, & le tirant par le nés de
son heaume, le livre prisonnier à son pere.
Mon Pere, dit Aucassin, voici votre
ennemi qui tant vous a fait de maux & de
tourmens depuis dix ans que dure certe
guerre sans que personne ait pu en venir
à bout.
Beau fils, dit le Pere, ce sont là de ces
tours de jeunesse qui conviennent à vo-
tre âge sans songer davantage à vos folles
amours. N'allez vous pas encore me pres-
cher, mon Pere: dit Aueassin, songez
plustot à me tenir la parole que vous m'a-
vez donnée. Quelle parole, beau fils! Quoi,
mon pere, l'auriez vous deja oubliée? Par
mon chef l'oublieta qui voudra, pour
moi je ne la veux pas oubliet, mais je l'ai
fort à cœeur. Comment ne m'avez vous pas
3o
FEVRIER. 1752.
27
promis, quand je pris les armes & quand
j'allai au combat, que si Dieu me rame-
noit sain & sauf, vous me laisseriez voir
Nicolette ma douce amie, que j'aime tant,
tant voir que je pourrois lui dire deux ou
trois paroles, & la baiser une fois. Ainsi
me l'avez vous promis, & je veux que
vous la teniez.
Dieu me punisse, dit le Pere, si j'en fals
rien, & si elle étoit ici, je la brulerois
dans un feu, & vous même auriez tout à
craindre de moi. Est ce là tout, dit Aucas-
sin. Qui par Dicu, oui, fait le pere. Certes,
répond Aucassin, je suis faché de voir men-
tir un homme de votre âge. Puis, s'adres-
sant au Comte de Valence, n'estes vous
pas mon prisonnier, lui dit-il? oui certes,
fait le Comte. Donnez-moi donc votre
main, dit Aucassin. Très volontiets, fait
le Comte, en mettant sa main dans celle
d'Aucassin qui exige sa foi d'accomplir
tout ce qu'il lui dira de faire. Jurez moi,
dit Aucassin, que toutes les fois qu'il vous
prendra envie, ou que vous serez en pou-
voir de faire honte ou dommage à mon
pere, soit en sa personne, soit dans ses
biens, vous ne vous y épargnerez pas. Ces-
sez de vous mocquer de moi, Sire, dit-il,
imposez moi telle rançon qu'il vous plaira,
vous ne sçauriez me demander or; argent,
B1
a8 MERCUREDE FRANCE.
chevaux, palestois, fourures de vait ou
de gris, chiens & oiseaux, que je ne vous
les donne. Comment, fait Aucassin, ne
vous reconnoissez vous donc pas pour mon
prisonniet? Je l'avoue, fait le Comte Bon-
gars. Dieu me damne, fait Aucassin, vous me
donnerez votre foi, ou je vous fais sauter
la cervelle. Je vous jurerai par Dieu tout
ge qu'il vus plaita, repond-il, & lui en
donne sa parole. Aucassin alors le fait mon-
ter sur un cheval, en monte un autte, &
le conduit en lieu de sureté.
Ici l'on chante.
Quand se Comte Gatins
Voit que son enfant Aucassin
Il ne peut détacher pour rien
De Nicolette au joli minois
En prison il l'a mis
Dans un caveau soutertain
Fait de marbre gris.
Quand Aucassin s'y vit,
Jamais ne fut si marri
A lamenter alors se prit,
Comme ici vous pourrez l'ouit,
Nicolette fleur de lis
Douce amie au clait vis,
Plus êtes douce que raisis
Et que soupe en vin.
PEVRIER.
1752.
L'autre jour vis un Peleria
Natis de Limousin
Couché dedans son lit
Du mal de l'esvertin.
Fortement estoit entrepris
Du mal que je dis,
Tu passas devant son lit
Et tout aussi- tôt fut gueri
Plus que jamais le Pelerin.
Aussi sauta t-il de son lit,
S'en retourna dans son Pays
Tout fain & tout gueri.
Douce amie, Fleur de lis,
Belle à voir aller & venit,
Se jouer & se divertir
Converser & s'entretenir,
Belle à baiser & à semit
Nul ne vous pourroit hair;
En prison pour vous fuis mis
Dans ce caveau soutertain
Où je fais si triste fin
Qu'il m'y faudra moutit
Pour vous ma deuce amie.
Iei on dit, on conte, ou fabloie.
Aucassin fut mis en prison, comme vouo
avez oui & entendu, & d'autre part Ni-
colette étoit dans sa chambre étroitement
Biij
Te
2
30 MERCUREDE FRANCE.
gardée. Ce fut au tems d'Eté dans le mois
de Mai que les jours sont si clairs & si
longs, & les nuits si douces & si sereines.
Nicolette une nuit dans son lit couchée
apperceut à travers la fenestre la Lune qui
luisoit, & entendit au jardin le Rossignol
qui chantoit; si lui souvint d'Aucassin son
ami que tant aimoit. Lors commence
à penser au Comte Garins de Beaucaire
qui à mort la haissoit, & ne douta point
qu elle ne fust perdue du moment qu'elle
étoit accusée, & que Garius en estant ins-
truit, ne la fit aussi tôt mourir de mort
cruelle.
Elle entendit que la vieille qui la gar-
doit étoit alors endormie: à l'instant elle
se leve, met dans ses bras son manteau de
soye, tire les draps de son lit, les nouë
l'un à l'autre, & en fait une corde la plus
longue qu'elle peut, elle l'attache au pilier
de la fenestre, & la jette en dehors, puis
prenant sa robe à deux mains, l'une de-
vant, l'autre derriere, se laisse couler sur
la rosée dont le gazon estoit couvert, &
descendit ainsi dans le jardin.
Les cheveux elle avoit blonds, & en pe-
tites boucles frisés, ses yeux étoient vairs
& rians, son visage bien proportionné,
son nez droit & élevé, & ses petites lé-
vres plus vermeilles que n est cerise & rose
ted by Goc
FEVRIER. 1752.
31
en temps d'Esté, les dents blanches & pe-
tites, & ses dures pomelettes qui sa robe
foulevoient, surpassoient la blancheur de
deux noix nouvelles fraischement écossées.
Sa taille étoit si déliée qu'à deux mains
vous l'eussiez embrassée, & les fleurs des
marguerites qu'elle rompoit en les foul-
lant, & qui lui revenoient sur le col de
pied, paroissoient noires auprès de ses
jambes & de ses pieds, tant blanche étoit
la fillette.
A la porte elle arriva, l'ouvrit & sortit
dans les ruës de Beaucaite à l'ombre de la
Lune qui étoit claire alors, & brillante;
tant chemina qu'elle vint à la Tour où son
ami estoit. La Tour estoit fendue d'espace
en espace. Vers un des pilliers la pauvrette
se tapit, se serre dans son manteau, &
met sa teste contre la Tour qui étoit vieille
& antique; elle entend son Aucassin qui
pleuroit & faisoit grand deuil pour son
amie que tant aimoit, & que tant regret-
toit. Quand elle l'eut assez écouté, elle
commence à dire:
Ici l'on chante.
Nicolette au visage clait
S'appuie à un pilier,
Elle entend Ancassin pleurer
It sa mie regretter.
B iiij
32 MERCUREDEFRANCE.
Or elle dit sa pensée:
Aucassin gentil Bachelier,
Franc Damoiseau honoré,
Que vous sert de lamenter
De vous plaindre & de pleurer
Quand point de moi ne jouirez;
Puisque votre pere me hait.
Et toute votre parenté
Pour vous je passerai les mers
J'irai en autre contrée.
De ses cheveux elle a couper
Là dedans les a jettea.
Aucassin le Bachelier
Les a pris & caressez,
Embrassez & baisez,
Et dans son sein les a cachez,
Si recommence à pleurer
Tout pour sa mie.
Ici l'on dit, l'on conte & l'on fabloye.
Quand Aucassin à Nicolette entendit
dire qu elle s'en vouloit aller en lointaine
contrée, il se livre à son désespoir. Belle
douce amie, fait-il, non, vous ne vous
en irez point; aussi tont vous m'auriez don-
né la mort. Le premier venu qui vous ver-
toit, & qui le pourroit, vous prendroit sut
le champ, dans son lit il vous mettroit, &
de vous se satisferoit; & si-tost que vous
auriez couché en lit d'autre homme que le
Co
FEVRIER. 1752.
33
mien, n'imaginez pas que j'attendisse un
cousteau pour me le plonger dans le coeur
& me tuer, nenni vrayment, je ne l'atten-
drois point; mais de si loin que je vertois
une muraille on une pierre dure, je pren-
drois mon escousse pour m'élancer, & j'y-
rois si rudement me heurter la teste que
j'en ferois sortit les yeux & la cervelle.
Encore aimerois-je mieux une telle mort
que de sçavoir que vous eussiez couché dans
le lit d'un autre homme que moi.
Ah! fait-elle, je ne crois pas que vous
m'aimiez autant que vous dites; c'est moi
qui vous aime plus que vous ne m'aimez.
Non, belle douce amie, fait Aucassin, il
ne se peut pas que vous m'aimiez autant
que je vous aime. Nulle femme ne sçau-
roit aimer un homme autant qu'un homme
fçait l'aimer. L'amour de la femme n'est
que dans ses yeux, dans l'extrémité de son
sein, & au bout de ses pieds; mais l'amour
de l'homme est enfoncé au beau milieu de
son cœur, de façon que rien ne peut P'en-
arracher.
Tandis qu'Aucassin & Nicolette par-
loient ensemble, voici venit le long de la
rue les Soldats du Guet de la Ville qui
avoient seurs épées nues cachées sous leurs
capotes. Lè Comte Garins leur avoit bien
recommandé, s'ils pouvoient prendre Ni-
BV
ed by Go
34 MERCUREDEFRANCE.
colerte, de ne pas manquer à la tuer. Le
Sentinelle placé au haut de la Tour les vit
venit, & les entendit parler d'elle, disant
entre eux, qu'ils la mettroient à mort. Ha
Dieu! fait-il, quel dommage s'ils tuoient
une si gentille pucelle! Et que ce seroit
une belle charité si je pouvois, sans qu'ils
s'en apperçussent, l'avertir de prendre
garde à eux. Ils ne l'auront pas tuée, qu'Au-
cassin mon Damoiscau en mourra sans
fante, & ce seroit grand dommage.
lei l'on ehante.
Le Sentinelle fut vaillant
Preux, courtois & prudent.
Si a commencé un chant
Qui beau fut & avenant.
Pucelle avec un cœeur franc,
Un cors tu as gentil, plaisant,
Les cheveux blonds & avenans
Les yeux & vairs & rians
Bien voit- on à ton semblant
Que parlé tu as à ton Amant
Qui pour toi s'en va mourant.
Je te le dis, & tu m'entens;
Garde toi de ces Seldats méchans
Qui sous leurs capes vont cachans
Leurs glaives nuds & trenchans
Et qui te vont menaçant
FEVRIER. 1752.
35
D'un tour cruel & sanglant,
Si garde tu n'y prens.
Ici l'on dit. l'on conte & l'on sabloie.
Helas! fait Nicoletre, que F'ame de ton
pere & de ta mere soient en doux repos,
puisque si charitablement & si courtoise-
ment tu mas avertie. S'il plaît à Dieu je
me garderai bien d'eux. Que Dieu mo
soit en aide Elle se resserre dans son man-
teau à l'on bre du pillier jusqu'à ce qu'ils
fussent passez bien loin, & prend congé
d'Aucassin. Tant chemina qu'elle vint aux
murs du Chateau. Le mur estoit percé &
fendu: elle grimpa dessus & fit st bien,
qu elle arriva entre le mur & le fossé. Elle
regarde à ses pieds, & fremit de voir com-
bien il étoit profond & escarpé. Ah Dieu,
fait elle, doux Créateur, si je me laisse
tomber je me casserai le col; cepen-
dant si je reste ici, on me prendra, &
l'on me fera bruler dans un feu ardent: en-
core vaut il mieux mourir ici que d'estre
en spectacle à tout un peuple. Elle fait le
signe de la croix & se laisse couler au sonds
du fossé. Quand elle y fut descendue, ses
beaux petiis pieds, & ses belles mains qui
n'avoient appris à être blessés, furent tous
meurtris & escorchés, tant que le sang en
Bvj
36 MERCUREDEFRANCE.
ruisseloit en douze endroits, mais l'extrêm-
me frayeur qu' elle avoit fit qu'elle ne sen-
tit mi mal ni douleur.
Ce n'étoit pas tout que d'y être entrée,
il falloit en sortit, & sa peine redoubloit;
mais elle pensa qu'il ny faisoit pas bon
pour elle. De bonne fortune, elle trouva
un des pieux aiguisez que ceux du dedans
avoient jettez en deffendant le Château;
elle s'en aida pout y monter pied-à pied,
faisant un pas, puis un autre, non sans
grande peine, enfin elle en sit tant qu'elle
parvint jusqu en haut.
La Forest n'étoit éloignée que de deux
portées d'arbalestres elle avoit vingt une
lieues en long & en large, & elle étoit si
farcie de bestes feroces & de serpens de
toute espece, que Nicoletre tremble d'y en-
tret dans la crainte d'y perdre la vie, ou
d'estre remenée dans la Ville si on la ren-
controit, & d'y être brussée toute vive.
Ici l'on chante.
Nicolette au visage clair
Estant au haut du fossé
Se met à lamenter,
Et Jesus Dieu implorer,
Pere Roi de Majesté
Je ne sçai plus où allez;
S je vais an Bois feuillé,
FEVRIER.
1752.
Des vilains Lions & Sanglieri,
Dont il y a si grande quantité,
Je serai tantôt dévorée.
Si j'attens à la matinée,
Qu'ici je sois trouvée,
Le seu sera allumé
Dont je serai embraséo.
Mais par le Dieu de Majesté
Encore mieux j'aimerai.
Qu'affreux Lions & Sangliere
De moi soient rassasiés
Que de retourner à la Cité.
Non je n'irai jamais.
Ici. l'on dit, l'on conte & l'an fabloye.
Nicolette douloureuscment se lamen-
toit comme vous avez oui, & se recom-
mandoit à Dieu. Tant alla qu'elle vint à la-
forest; mais elle n'osa trop s'avancer dans
la frayeur qu'elle avoit des bestes féroces
& des serpens. Elle se tapit sous un buisson
épais, & à force d'accablement s'y eudor-
mit jusqu'au lendemain à la premiere heu-
re du jour lorsque les Pastres sortoient de
la Ville, & menoient leurs bestes aux
champs entre le bois & la riviere.
Les Pastoureaux se retirerent à l'écart au-
bord d'une claire fontaine qui couloit le
long de la forest. Là ils étenditent une de
yGoo
3
38 MERCURE DE FRANCE.
lurs cappes & y mirent leur pain Tandis
qu'ils étoient à manger, Nicolette s'étoit
éveillée au bruit des oiseaux & des Pastou-
reaux; elle s'approcha d'eux & leur dit,
Dieu vous assiste mes enfans. Dieu vous
benisse, répondit l'un d'eux qui avoit la
parole à la main plus que les autres. Beaux
enfans, dit-elle, connoissez vous Aucassin,
le fils du Comre Garins de Beaucaire ? Si
nous le connoissons, & par Dieu oui. .Eh
bien mes enfans, les pria t elle, ne man-
quez pas de l'avertir qu'il y a une Biche
dans la forest; qu'il vienne la chasser, &
que s'il la peur prendre, il n'y a pas un de
ses membres, dont il ne donnast pour l'a-
voir, cent, & cinq cens marcs d'or, &
même tout l'or & le bien du monde. A ces
mots ils jettent les yeux sur elle, & la vi-
rent si belle qu'ils en futent éblouis. Je n'y
manquerai pis, répondit en riant celui
qui avoit la parole le plus à la main, mau-
dit soit qui lui en parlera. Vous mocquez-
vous de nous charget d'une si sotte com-
mission. Il nya pas dans toute la forest
une beste si rare, ni cerf, ni lion, ni san-
glier dont le quartier vaille plus de deux
deniers ou trois au plus. Que nous contez-
vous donc? Maudit soit encore, vous dis-
je qui vous en croira, & qui lui en dira
rien: Allea, vous n'estes qu'une sorciere;
d by Goc
FEVRIER. 1752.
39
nous n'avons que faire de votre compa-
gnie, passez votte chemin. Ah! bel En-
fant, dit elle, je vous en prie La beste a
telle vertu qu'Aucassin en sera gueri de
son mal. Tenez voici cinque sols que j'ai dans
ma bourse, allez lui dire qu'il vienne la
chasset dans trois jours au plus, & que s'il
ne la trouve pas d'ici à ce temps-là, il peut
renoncer à jamais guerit de son mal. Par
ma foi, dit-il, les deniers sont toujours
bons à prendre. Qui, nous le lui dirons,
s'il vient; mais nous n'irons pas le cher-
cher pour çela. A la bonne heure, fait Ni-
colette; puis prenant congé des Pastou-
reaux, elle se retire.
.
Ici l'on chanto.
Nicolette au teint de lis
Des Pastoureaux se départit.
Son chemin aux Bois elle a pris
Par un vieux sentier antique
Jusqu'au lieu où deux chemins
Se partageoient par le pays.
Or à penser se mit
Qu'elle éptouveroit son ami
Et sçaura s'il l'aime autant qu'il dit.
Elle cueille des fleurs de lys
De l'herbe de Narcisse
Et des feuilles aussi.
(0
MERCUREDEFRANCE.
Une loge elle en sit
Plus gente que jamais ou n'en vit.
Jure Dieu qui point ne mentit
Que si par-là vint Aucossio
Et qu'il ne s'y reposat un petit.
Pour l'amout d'elle, poins ne sera son ami
Ni elle son amie.
Ici l'on dit, l'on conte & l'on fabloye.
Nicolette ayant fait sa loge, comme
vous aven oui & entendu, très-belle &
très-gentille, la garnit pat dehors & par
dedans de fleurs & de feuilles, puis s'é
carte sous un épais buisson pour observer
ce que feroit Aucassin.
Le bruit & les cris se répandirent dans
toute la terre & la contrée de la perte de
Nicolette. Les uns disoient qu'elle s'étoit
enfure, les autres, que le Comte Garins
l'avoit fait mourir. Qui qui en fur bien-
aise, Aucassin ne le fut point du tout. Le
Comte Garins son Pere (delivré de ses
craintes) se fit mettre hots de prison,
manda tous les Chevaliers de sa terre, &
les Damoiseaux. Il tint une feste somptueu-
se dans l'intention de consoler Aucassin
fon fils. Au moment ou la Cour étoit la
plus nombreuse, le triste Aucassin se tenoit
appuyé à un piliet, dolent, plongé dans
la douleux & dans la mélancolie; quel-
FEVRIER. 1752.
41
que fust la joie d'un chacun, il n'en étoit
nulle pour Aucassin, il n'y voyoit tien de
ce qu il aimoit.
Un Chevalier l'ayant confideré s'appro-
cha de lui, l'appella: Aucassin, fait- il, de
pareil mal que vous avez j'ai aussi été ma-
lade: aussi je vous donnetai un bon con-
seil si vous m'en voulez croire. Sire, grand
merci, dit Aucassin, de bon conseil j'au-
rois grand befoin. Montez à cheval, fait
le Chevalier, allez vous promener le long
de cette forest, vous verrez ces fleurs, &
ces herbages, vous entendrea ces oisillons
chanter; peut- estre entendrez vous choses
qui vous soulageront. Sire grand merci,
dit Aucassin. Aussi-tost se dérobant de la
salle, il descend les degrés, va dans l'écu-
rie où estoit son cheval, il le fait seller &
brider, met le pied à l'estrier, monte, &
le voilà parti du chasteau.
Tant chemina qu'il arriva dans la forest,
& tant il courut qu'il se trouva à la fontai-
ne où il rencontra les Pastoureaux sur le
midi qui avoient estendu leuis capotes sur
l'herbe, mangeoient leur pain, & deme-
noient grande joie.
Ici l'on chante.
Or les Pasteurs sout assemblea
Usmerez & Mattinea
42 MERCUREDE FRANCE
Fruelins & Johannès.
Lucas dit, compaznons guais
Dicu gatde Aucassinet:
Vraiment oui le gentil valet,
Ee la pucelle au corps bien fait
Qui chevelure blonde avoit,
Et nous donna de ses deniers
Dont gasteaux avons achetés.
Avec gu ines & coustelets.
Et fluttes & cornets
Pipeaux & petits maillets,
Dieu le garde.
Ici l'on dit, l'on conte & l'on fabloye.
Qiand Aucassin entendit les Pastoureaux,
il lui souvint de Nicolette sa très-douce
amie que tant aimoit, & il pensoit que
la elle avoit été; il piqua des deux, & sa-
vança vers les Pastoureaux.
Dieu vous soit en aide, beaux enfans,
leur dit- il; Dicu vous benisse, répond cę
lui qui avoit plus que les autres le talent de
parler. Beaux enfans, reprend Aucassin, par
grace, repetez-moi la chanson que vous ve-
nez de dire. Nous n'en ferons rien, répondit
celui qui parloit toujours pout les autres,
maudit soit qui vous chantera, beau Sire.
Ne me connoissez-vous pas, mes enfans, re-
pliqua Aucassin: vraiment oui, nous sçavons
bien que vous êtes Aucassin notre Damoi-
100
1ed0
FEVRIER.
1732.
45
seau. Nous ne sommes point à vous, mais
au Comte (votre pere). Accor dez moi ma
demande, Enfans, je vous en prie; Oui
parbleu, oui, & pourquoi chanterois je
pour vous s'il ne le me plaisoit pas. Il ny
a si riche homme dans le Pays à la verité
que le Comte Garins, mais que nous im-
porte? S'il crouvoit mes boeufs, mes va-
ches, mes berbis dans ses prez & dans ses
fromens, il ne seroit pas si hardi de les sai-
sir, & il noseroit les en chasser. A quoi
bon chanterois je pour vous s'il ne me plai-
soit pas de chanter. Pour l'amour de Dieu
bel enfant, vous ne me refuserez pas: te-
nez, voilà dix sols que j'ai dans ma bourse.
Pour les deniers, Sire, nous ne les refuse-
rons pas, mais je ne chanterai pas, car j'en ai
fait serment; je vous conterai si vous voulez.
Par Dieu, fait Aucassin, encore aime- je mieux
entendre conter que de ne rien sçavoir.
Sire, nous estions ici tantôt entre Pri-
me & None, à peu près comme vous nous
voyez à manger notre pain au bord de
cette sontaine, quand une Pucelle vint à
nous la plus belle du monde, tant que
nous croyions que ce fût une Fée, & que
tout le bois en tut éclairé. Elle nous donna
tant de ses deniers, que nous lui promis-
mes si vous veniez ici, de vous dire d'aller
chasser dans cette forest, & qu'il y avoit
d by Go
44 MERCURE DE FRANCE.
une beste telle que si vous pouviez la pren-
dre, vous n'en donneriez pas un quartier
pour 500 marcs d'argent, ni pour tout l'ot
du monde: car elle a une si merveilleuse
proprieté que si vous la pouviez prendre,
vous seriez gueri de votre mal; il faut que
dans trois jours vous l'ayez prise, sans ce-
la vous ne la reverrea jamais. Allez donc
la chasser si vous voulez, smon n'y allez
pas. Ma commission est faite. C'est assez
enfans, dit Aucassin, Dieu me la fasse ren-
contrer.
Ici l'on chante.
Aucassin ouit les mots
De son amie au gentil corps
Qui le percent jusqu'au coeut,
Il entre au fond du boic.
Le Destrier au trot
L'emporte & au galop:
Or il a dit ces ttois mots.
Nicolette au gentil cors,
Pour vous suis venu au bois,
Je ne chasse ni cerf ni porc,
Mais je suis sur vos talons
Pour vois vos yeux & votre cots.
Votre deux tire, vos doux mots
Ont mon coeut blessé à mort.
plaist à Dieu le Seigneut sort
100
FEVRIER.
1752.
4.
Je vous revertai encore,
Douce sour, m'amour.
Ici l'on dit, l'on conte, & l'on fabloye.
Aucassin par la forest alla, son destrier
grand train l'emportoit. Ne vous imaginez
pas que les ronces & les espines l'espar-
gnassent, point du tout. Ses habits en fu-
rent tous déchirés, & il n'en restoit pas un
morceau à recoudre l'un par dessus l'autre.
Le sang lui coule des bras, des contés & des
jambes en vingt ou trente endroits, & s'on
auroit pu le suivre à la trace du sang, dont
n couvroit l'herbe où il passoit: mais de
Nicolette il étoit tant occupé, de Ni-
colette sa douce amie, qu'il ne sentoit ni
mal ni douleur. Il erra ainsi dans la forest
toute la journée sans en avoir aucune nou-
velle. Quand il vit la nuit approcher, il se
prit à pleurer de ce qu'il ne la rrouvoit
point.
Comme il suivoit une ancienne route
où l'herbe étoit haute, il voit dans le mi-
lieu un homme tel que je vais vous le des-
peindre. Il estoit grand, terrible, laid &
hideux; il avoit une face large, plus noire
qu'un chartbon, l'entre deux de ses yeux
avoit une pleine paume de travers: avec
cela il avoit des jouës d'une grandeu
énorme, le nez prodigieusement gros &
nad
46 MERCURE DE FRANCE.
écrasé, d'amples narines tout ouvertes,
de grosses levres plus rouges qu une escar-
boucle, de grandes dents jaunes & affren-
ses. Sa chaussure estoit des souliers de cuit
de bœeuf avec des bottes de bois de tilleul
qui lui montoient jusqu'au dessus du ge-
nouil. Il étoit vestu d'une capotte à deur
envers, & appuyoit son corps hideux sur
une grande massue.
Aucassin l'ayant rencontré fut saisi d'ef-
froy. Dieu t'assiste, beau frere, lui dit-il.
Dieu vous benisse, respondit le Monstre.
Que fais- tu ici, dit Aucassin: que vous
importe, fait l'autre? tien, dit Aucassin,
je ne vous le demande qu'à bonne inten-
tention. Qu'avez- vous à pleurer, dit
l'homme, & de quoi vous affligez-vous
tant? Certes, si j'estois aussi riche que vous
estes, tout le monde ne seroit capable de
me faire pleurer. Et comment me con-
noissez- vous si bien, fait Aucassin: Qui; je
sçais que vous estes Aucassin le fils du Com-
te, & si vous me dites pourquoi vous pleu-
rez, je vous dirai ce que je fais ici. Certes
fait Aucassin, je vous le ditai très-volon-
tiers. Je suis venu ce matin chasser dans
cette forest avec un levrier blanc le plus
beau du monde, j'ai eu le malheur de le
perdre, c'est le sujet de mes pleurs. Oui
vraiment, & l'on dit mesme que c'est
by Go
*- -
FEVRIER 1752.
47
pour un vilain chien puant que vous pleu-
rez ainsi. Mandit soit qui ne le mocquera
de vous, puisque votre pere est si grand
Seigneur, que s'il en demandoir dix, quin-
ze ou vingt autres, on se feroit un plaisit
de les lui donner. J'ai bien un autre sujet
de pleurer, & de m'affliger, quoi donc,
frere; Je vous le dirai, Sire.
Je fervois un riche Paysan, qui m'avoit
loué pour mener sa charrue, & me confia
quatre bœeufs; il y a trois jours que j'ai
perdu le meilleur Roger, le meilleur
bœeuf de ma charrue. Je vais par tout le
cherchant depuis trois jours sans boire ni
manger, & je n'ose rentrer dans le villa-
ge, de crainte qu'on ne me fourre en pri-
son, car je n'ai pas un sol pour le payer :
je n'ai vaillant dans le monde que ce que
vous voyez sur moi: ma pauvre mere n'a-
voit aussi qu'une meschante cotte, on la
lui a arrachée de dessus le dos, actuelle-
ment elle est sur la paille, & son estat
m'afflige encore plus que le mien. L'ar-
gent va & vient; si j'ai perdu cette fois-
ci, un autre jour je regagnerai, & je re-
couvrerai mon boeuf quand je pourrai.
Ce n'est pas pour cela que je pleurerois:
mais quoi, vous, c'est pour un chien que
vous pleurez depuis si long tems? maudit
soit qui de vous ne se mocqueroit, & qui
48 MERCUREDEFRANCE.
seroit assez sot pour vous plaindre. Beu
frere, Dieu vous benisse; que pouvoit va-
loit ton bœeuf? On en veut avoir ving
sols; & je n'en puis faire rabbatre unt
seule maille. Tiens, dit Aucassin, les vor
ci dans ma bourse, va payer ton boeuf
Grand merci, Seigneur: le bon Dieu vous
fasse trouver ce que vous cherchez. Le
Bouvier s'en va, & Aucassin continue de
marcher.
La nuit estoit belle & sercine, & tant il
chemina qu'il atriva à la feuillée de Ni-
colette si bien tapissée de fleurs, & par
dedans & par dehors, qu'on ne pouvoit
rien de plus beau. Aucassin en la voyant,
s'arresta tout court. Ah! Dieu, dir-il,
il faut que Nicolette ait surement été ici
c'est ma douce amie, ce ne peut estre une
autre, qui de ses belles mains a tissu cette
loge. Je veux pour l'amour d'elle descen-
dre ici, & y passer la nuit. Comme il
mettoit le pied hors de l'estrier pour des-
cendre du cheval qui étoit grand & haut,
il vint à penser à Nicolette sa très douce
amie, & se laissa tomber si rudement sur
une roche, qu'il se desmit l'espaule, Quoi-
qu'il se sentit bien blesse, il fit tant que de
l'autre main il attacha son cheval à un buis-
son d'espines du mieux qu'il put; ensuite
se destournant un peu, il entra en se bais-
sant
d by Goo
FEVRIER.
1752.
49
sant dans la loge. Il considera les estoiles
qui luisoient au Firmament
& dont une
brilloit sur toutes les autres: à l'instant il
commen ce à dire.
Ici l'on chante.
Estoile qu'ici j'apperçois,
Que la Lune tire après toi,
Ma Nicolette est avec toi;
Nicolette celle au blond poil.
(Lacune.)
Qu'à la distance où je te voi
La haut je fusse près de toi !
Ah! combien je te baiserois!
Quand je serois fils de Roi,
Tu serois trop bonne pour moi
Ma soeur, ma douce amie.
Quand Nicolette, qui n'estoit pas loin,
eut entendu Aucassin, elle courut à la lo-
ge les bras ouverts, se jetta à son col, le
baisa, & l'embrassa. Beau doux ami,
soyez le bien retrouvé; & vous, belle
douce amie, soyez la bien retrouvée; &
tout en disant ces mots, de se baiser & de
s'embrasser. Rien de si beau que de voir la
joye qu'ils se faisoient. Ah! douce amie,
fait Aucassin, tout à l'heure j'estois bien
blesse à l'espaule, je ne sens plus ni mal ni
50 MERCUREDEFRANCE.
douleur depuis que je vous tiens. Elle le
taste par tout, & trouve qu'il a l'espaule
déboctée. Elle le mania tant avec ses belles
mains, & fit tant, avec l'aide de Dieu,
qui assiste toujours les Amans, que l'es-
paule fut remise à sa place; puis prenant
des fleurs & de l'herbe fraiche, & des
feuilles vertes qu elle enveloppa, & atta-
cha avec un pan de sa chemise, elle le
guerit parfaitement. Aucassin, beau doux
ami, fait- elle alors, il faut songer mainte-
nant à ce que vous ferez. Si demain votre
pere fait visiter cette forest, & qu'on my
trouve, quoique de vous on fasse, il n'est
pas douteux que pour moi on me fera mou-
rit. Certes, belle douce amie, j'en serois
au desespoir; mais si je puis, ils ne vous
attraperont pas. Il monte sur son cheval,
prend sa mie devant lui en la baisant &
l'embrassant, & ils s'en vont à travers
champs.
Ici l'on chante.
Aucassin le beau, le blond,
Rempli de sa passion,
Sort du bois profond
Tenant dans ses bras ses amours
Devant lui sur son arçon.
Les yeux lui haise & le front,
La bouche & le menton.
FEVRIER.
1752.
Aucassin, mon ami doux
En quelle terre irons-nous
Dit la Belle; Aucassin respond,
Que m'importe où nous irons,
Puisqu'ensemble nous allons:
Tant vont pat vaux & par monts
Traversant les villes & les bourgs
Qu'à la mer ils arrivent au jour,
Et descendent sur sablon
Près du rivage.
Ici l'on dit, l'on conte & l'on fabloie.
Aucassin lui & sa mie au rivage sont des-
cendus, comme vous l'avez oùi & enten-
du; il tient son cheval par la bride, & sa
mie par la main: ils vont ainsi suivant le
rivage, tant qu'ils apperçoivent des Mar-
chands qui naviguoient. Aucassin leur fit
signe d'approcher, & la barque vint à lui,
il fit tant par ses prieres qu'ils l'y receu-
rent.
A peine avoient- ils gagné la haute mer,
qu'ils furent accueillis d'une horrible tem-
peste, qui, les jettant d'une coste en une
autre, les poussa enfin dans une terre
estrangere, & les mit dans le Port du
Chasteau de Torelore. Ils demanderent en
quelle terre ils estoient, & on leur re-
pondit que c'estoit la terre du Roi de Tore-
lore. Quel homme est-ce, demanda en-
Ci
OO
50
52 MERCUREDE FRANCE.
core Aucassin? Seroit il en guerre? vrai-
ment oui, respondit on, & très-cruelle.
A l'instant il prend congé des Marchands
qui le recommanderent à Dien: il monte
sur son cheval, l'espée sur le flanc, sa mie
devant lui, & tant chemina qu'il arriva
au Château. Où est le Roi, demanda-t- il ?
il est en conche, respondit on, & sa fem-
me à la guerre, elle y a mené tous les gens
du pays, respondit-on. Aucassin à ce pro-
pos fut dans le plus grand estonnement:
il vient au Palais, descend de cheval avec
sa mie qui tient son cheval, monte au Pa-
lais l'espée au costé, & traversant les ap-
partemens, arrive à la chambre où le Roy
estoit en couche.
Ici l'on chante.
Dans la chambre entre Aucassin,
Le courtois, le gentil.
Il est venu jusqu'au lit,
Au lit od le Roy gist.
Devant lui P'arreste surptis;
Or es coutez ce qu'il lui dit.
Faux Roy, que fais-tu ici :
Je suis en couche d'un fils,
Dit le Roy, quand jautai accompli
Mon terme, jo serai gueri,
Puis j'irai la messe ouir
It après contre mes ennemis
FEVRIER.
1752.
53
Pirai en guerre me divertit,
Je n'y manquerai pas.
Ici l'on conte l'on di-, & l'on fabloie.
Quand Aucassin entendit le Roy ainsi
parler, il prit toutes les couvertures qui
sur lui estoient, les éparpilla au milieu de la
chambre, & trouvant derriere le lit un bas-
ton, le prit, se retourna, & rossa le Roy
de façon à le laisser mort sur la place. Ah !
beau Sire, dit le Roy, que voulez vous
de moi? Avez-vous perdu l'esprit de ve-
nir me battre dans ma maison? Ce que je
veux, dit Aucassin! Je vous tuerai par-
bleu, mauvais fils de P. si vous ne me ju-
rez que jamais homme dans votre terre
ne sera plus en couche d'enfant. Quand le
Roy le lui eut promis; maintenant dit Au-
cassin, menez mot à l'armée où est votre
femme: volontiers, fait le Roy, qui mon-
te aussi-tost sur son cheval: Aucassin va sut
le fien avec lui, laissant Nicolette dans la
chambre de la Reyne. Tant cheminerent
le Roy & Aucassin, qu'ils arriverent où
la Reyne estoit, & la trouverent au fort
de la bataille qui se donnoit à coups de
pommes, d'oeuts frais, & de fromages:
Aucassin tegarde, & ne revient pas d'es;
tonnement.
Ciij
gines ud
34 MERCUREDE FRANCE.
Ici l'on chaute.
Ancassin tout court s'est arresté
Et commence à regarder
Ce fier combat en champ mortel
Entre ces braves guerriers.
Qui pommes, œufs & fromages frés
Aux champs avoient apportés.
Celui qui mieux trouble l'eau d'un gué
Est pour meilleur champion prisé.
Aucassin vaillant & altier
Commence à les regarder,
De rite se met à éclatet.
Ici l'on dit, k' on conte, & Pon fabloye.
Quand Aucassin vit cette merveille; il
vient au Roy, l'appelle, & lui dit, Sire,
sont-ce-là vos ennemis? oui vraiment, dit
le Roy. Voulez-vous que je vous vange
d'eux, ajousta Aucassin: je ne demande
pas mieux. Aussi- tôt Aucassin met l'espée
a la main, se jette à travers les rangs,
frappe à droite & à gauche, & en estend
plusieurs morts sur la place. Que faites-
vous donc là, lui crie le Roy, en sautant
à la bride de son cheval! Ah! beau Sire, ne
les tuez pas comme vous faites. Comment
donc voulez-vous que je vous vange d'eux,
demande Aucassin? vous, en faites trop,
dit le Roy, nous n'avons pas accoutumé
FEVRIER. 1752.
de nous tuer de la sorte, nous nous enten-
dons de nous mettre en fuite réciproque-
ment. Le Roy & Aucassin s en retourne-
rent au Chasteau de Torelore, où les gens
du pays dirent au Roy de chasser Aucassin
de sa terre, & de retenit Nicolette pour
son fils, car elle leur sembloit bien fille de
haut parage. Nicolette qui les entendit,
n'en fut point contente, & commença à
dire.
Ici l'on chante.
Sire, Roi de Torelore
Dit la Belle Nicole
Vos gens me tiennent pour folle
Quand mon doux ami me cajole.
Que toujours je sois à l'escole
D'Aucassin qui de moi raffole !
Ni bal, ni danse, ni carolle
Harpe, vielle, ni violle,
Ni le jeu de l'escarpole
Ne m'en arracheroient pas.
Ici l'on dit, l'on conte, & l'on fabloye.
Aucassin fut au Château de To relore
avec Nicolette sa mie en grande joye,
en grand deduit, car avec lui estoit Ni-
colette sa douce awie que tant aimoit.
Tandis qu'ils estorent dans ces trans-
ports d'allégresse & de joye, voici venir
Cii
56 MERCUREDE FRANCE.
une escadre de Sarrazins qui fondent sur le
Château, l'attaquent de toutes parts, &
l'emportent de vive force; ils pillerent tout
ce qui se trouva, sirent tout prisonnier,
& prirent Nicolette & Aucassin. Ils lie-
rent Aucassin par les mains & par les
pieds, le jetterent dans une barque: Ni-
colette dans une autre fut aussi enlevée.
Une hotrible tourmente les surprit en
chemin. La barque qui portoit Aucassin,
après avoir long-tems vogué cà & là à tra-
vers les mers, fut enfin poussée contre le
Château de Baucaire. Tout le pays accoure
sur la rive, & reconnoit Aucassin. Les peu-
ples à la vue de leur Damoiseau furent
transportés de joye, car il avoit bien se-
journé trois ans au Château de Torelore.
Son pere & sa mere estorent morts pendant
tout ce tems là : c'est à qui le meneroit au
Château de Baucaire! Tous le reconnu-
rent pour leur maître, & il tint sa terre
en bonne paix.
Ici l'on chante.
Aucassin s'en est allé
A Beaucaite sa cité.
Le pays & la Comté
Gouverna par franche autorité,
Il jure le Dieu de majesté,
eO
FEVRIER. 1752.
37
Que beaucoup plus il est faché
De sa Nicolette au teint clair,
Que de toute sa parentée,
Si elle est de mort trépassée.
Douce amie au teint si clair
Je ne sçais où vous chercher ;
Il n'est pays de Dieu créé,
Que par terre & par marée
Tantost pour te retrouvet
Je ne parcourusse,
Ici l'en dit, l'on conte, & l'on fabloye.
Nous laisserons là Aucassin, & nous
parlerons de Nicolette. La nef sur laquelle
on l'avoit enlevée, estoit celle la même que
montoit le Roi de Carthage, pays de Ni-
colette qu'i ne connoissoit point, & qui
avoit douze freres tous Rois ou Princes.
Quand ils virent Nicolette si belle, ils lui
porterent tous grand respect, lui firent
grande fête, & lui demanderent qui elle
estoit, car elle leur paroissoit bien très-
noble Dame, & de haut estat; elle ne sçut
que leur dire, sinon qu'elle avoit esté enle-
vée enfant en très bas âge. Tant navigerent
qu'ils arriverent dans la Cité de Carthage.
A la vue des murs du Château, & à la-
vue du pays, Nicolerte se reconnut, &
se ressouvint qu'elle y avoit été nourrie en-
CV
BENVO
58 MERCUREDEFRANCE.
fant, toute petite, & qu'elle y avoit esté
prise & en menée. Else sçavoit bien aussi
que fille au Roy de Carthage elle avoit
esté, & que nourrie dans la cité elle avoit
esté autrefois.
Ici l'on chante.
Nicolette la bonne, la sage
Est abordée au rivage,
Voit les murs & les estages,
Les Palais & les salles.
Elle fait de grands helas:
Fille au Roy de Carthage
Moi de si haut parentage,
Estre ainsi dans l'esclavage
Traisnée par gent sauvage:
Aucassin gentil & sage,
Frane Damoiseau & honorable
Votre amour m'encourage,
Et nuit & jour me travaille.
Qu'encore un coup je t'embrasse,
Et qu'un doux baiser il me fasse
A ma bouche & à mon visage
Le gentil sire Damoiseau.
Ici l'on dit, l'on conte, & l'on fabloye.
Quand le Roi de Carthage entendit Ni-
colette ainsi parler, & pleurer, ses deux
bras il lui jette au col. Qui estes vous,
FEVRIER.
1752.
59
dites-le moi, fait-il? belle douce amie,
n'ayez pas peur de moi: Sire, fait elle,
fille au Roy de Carthage je suis. Je fus
prise enfant, il y a bien quinze ans pas-
sés. Quand ils l'entendirent ainsi parler,
ils virent bien qu elle disoit vrai; ils l'ac-
cablerent de caresses, lui firent feste, & la
menerent au l'alais en grande cérémonie
comme fille de Roi qu'elle estoit. Ils vou-
lurent lui donner pour espoux le fils du
Roy d'une Nation payenne, mais d'estre
mariée el le n'avoit nul souci.
Après avoir passé trois ou quatre jours
dans ce lieu & dans cette situation, elle
pensa en elle mesme par quel moyen elle
pourroit aller cherchet Aucassin. Elle prit
un violon, apprit à en jouer, & voyant
qu on vouloit un jour la marier à un riche
Roy payen, elle se defroba la nuit, vint
à un port de mer, & se logea chez une
pauvre femme sur le rivage. Là, prenant
d'une herbe, elle s'en frotra la tête & le
visage, si bien qu'elle se rendit toute noi-
ie, ayant ensuite fait faire cotte, man-
reau, chemise, & brayes, elle s'ajusta en
guise de Jongleur, prit son violon, vint à
un Marinier, & le pria tant qu'il la mit
dans sa nef. Les voiles sont tendues; on
navigue tant pat haute mer, qu'on aborde
en terre de Provence. Nicolette débarque,
Cvj
60 MERCURE DEFRANCE.
prend son violon, & s'en va par le pays
en violonnant, tant qu'enfin elle arrive
au Château où Aucassin estoit.
Ici l'en chante.
A Baucaire sur la tour-
Estoit Aucassin un jour
Assis sur le perron
Environné de ses Batons.
Il voit les herbes & les flours,
Entend chanter les oisillons
Il lui souvient de ses amours
De Nicolette la donce;
Qu'il a aimé tant de jours.
Lots jette soupits & pleurs.
Voici que Nicole au perron
Tire du sac son violon,
Or parle & dit sa leçon.
Ecoutez-moi, Seigneurs Barons,
Ceux d'aval & d'amoat
Vous pla roit il ouir chauson
D'Aucassin le franc Baron,
Et de Nicolette sa bonne ?
Tant durerent leurs amours
Qu'il la chercha au bois profond,
A Torelore au donjon
Les prirent des Payens un jout.
D'Aucassin rien ne savons,
FEVRIER.
1752. 6h
Mais de Nicolette la bonne,
Elle est à Carthage au dosion.
Sou pere Roi du canton
Pour elle a le coeut si bon,
Qu'il lui veut faire don
D'un Roi, mais pryen & felon :
Elle lui en dit toujours non
Et ne veut d'autre Baton
Qu'un damoiseau, qui Aucassin a nom
Et mille fois la tueroit-on
Elle n'aura d'autre Baron.
Sinon ce tant joli garçon,
Son amoureux que tant desire.
Ici l'on dit, l'an conte, & l'on fabloy e,
Quand Aucassin entendit ainsi parler de
Nicolette, il fut joyeux tant que rien
plus; il se retira à l'écart, & lui demanda,
oeau doux ami, fait il, de cette Nicolette
ne scavea vous rien ? de cette Nicolette
dont vous avtz oui conter. Qui Sire, ce
que j'en fçais, c'est que c'est bien la plus
franche & la plus loyale créature, la plus
gentille & la plus sage qui oncques fut
née. C'est la fille au Roi de Carthage qui
la prit dans le mesme tems qu'Aucassin fut
enlevé, & qui l'amena dans la cité de
Carthage; quand il sceut que c'estoit sa
Vigisined hidO
62 MERCURE DE FRANCE
fille il en fit grande feste. A present il ne
cesse de la presset tous les jours d'accepter
pour mari un des plus hauts Roys de toute
l'Espagne; mais elle se laisseroit plutot bru-
ler toute vive que d'en prendre aucun,
tant riche fut il. Ha! beau doux ami,
fait le Comte Aucassin, si vous voulicz re-
tourner dans cette terre, & dire à Nico-
lette de venir me parler, je vous donne-
rois tant d'argent que vous oseriez m'en
demander & en prendre. Scachez que
pour l'amour d'elle je ne veux prendre
femme de tant haut parage que ce soit
mais je s'attend toujours, & je n'autai
point de femme si ce n'est elle. Si je sça-
vois où la trouver je ne serois pas à prè-
sent à la chercher. Sire, fait elle si vous
aviez réellement cette envie j'irois la cher-
cher pour vous, & pour elle que j'aime
tendrement; il l'en conjure & lui fait dé-
livrer 20 marcs d'argent. Elle part & le
laisse en pleurs, tout pour la douceur de
Nicolette: puis le voyant pleurer, Sire
fait elle, revenant sur ses pas, ne vous
de lesperez pas encore, dans peu je vous
l'aurai amenée dans cette ville, & je vous
la ferai voir. Aucassin à ces douces pro-
messes fut attendri & transporiè de joye;
elle le quitte & va à la ville dans la mai-
de la Vicomtesse, cat le Vicomte son
FEVRIER. 1752. 63
parrain estoit mort, elle logea chez elle,
eut avec elle quelques entretiens; enfin
lui declara ce qui l'y avoit amenée. La Vi-
comtesse la reconnut, scut que c'estoit
cette mesme Nicolette qu elle avoit élevée,
elle la fit baigner, laver, & reposer
huit jours durant. Nicolette prit une her-
be qu'on appelle esclaire, s'en frotta, &
redevint aussi belle qu elle avoit jamais été
dans aucun tems de sa vie. Elle s'affubla
de belles & riches étoffes de soie, dont la
Dame avoit profusion, puis s'estant assise
dans la chambre sur un lit de repos d'une
étoffe toute de soie; elle appella la Dame,
& la pria d'aller trouver Aucassin son ami,
ce qu'elle executa fur le champ.
La Vicomtesse étant arrivée au palais
trouva Aucassin pleurant & regrettant Ni-
colette sa mie, qui tant tardoit à venir.
La Dame l'appella, & lui dit Aucassin,
cessez de vous désoler davantage; venez-
vous en avec moi, & je vous montterai
la chose du moode que vous aimez le
mieux; c'est Nicolette votre douce anie,
qui des lointaines terres est venue vous
chercher. Aucassin en saute d'aise.
Ici Von chante,
Quand Aucassinet eut oui
Que Nicolette au teim de lys,
jitized by God
64 MERCUREDEFRANCE.
Estoit de retour au pays;
Jamais il ne fut si ravi.
Avec elle en chemin se mit
Jusqu'à l'hostel cesse ne sit.
Dedans la chambre se sont mis.
Aucassin, qui tous ses plaisirs
Avoit dans Nicolette assis
D'aise avoit son coeur tout saisi;
Elle qui tient son doux ami
Telle joye onques ne sentit.
Vers lui saute en pieds & bondit,
Et contemple son Aucassis.
Ses deux bras elle lui tendit
Et doucettement l'accueillit,
Les yeux lui baise & lui sourit.
La nuit les trouve encore ainsi,
Jusqu'au matin que le jour luit
Et qu'elle épouse son ami,
Qui de Baucaire Dame en sit.
Ainsi tous deux estant unis
Passerent des tems insinis
Daus les transports, & les plaisirs.
De son bien Aucassin jouit
Et du sien Nicolette aussi.
Ce joli chant & ce recit
Finissent en cet endtoit-ci:
Plus je ne sçais que vous eu dite.
Ou Romance, d'Aucassin & de Nicolette,
tiree d'un ancien Manuscrit.
AVERTISSEMENT.
Cet Ouvrage se trouve dans un Manuscrit
qui a près de 500 ans d'ancien-
neté. Il fut composé veis le tems de S.
Louis pour être reciré & chanté dans les
Cours des Rois, des Princes & des
Scigneurs. Le Trouverre ou Jongleur qui
faisoit le premier rôle, récitoit à voix hau-
te & sonore l'histoire ou la fable en prose
qui est toujours précédée par ces mots,
On dit, on conte, on fabloye. Ce qui est en
vers, précedé des mots on chante, étoit mis
en musique, & se chantoit sans doute en
chœeur par la troupe des Chanteurs à qui le
chef donnoit le ton. Un nombre infini
d'instrumens de toutes espéces joués par
les Jongleurs & les Menestriers de la mê-
me bande, formoit l'accompagnement.
Tous les vers d'un même chant ou d'une
même suite rimoient ensemble, hormis le
dernier vers; mais les rimes n'en setoient
pas de mise aujourd'hui: outre que la pro-
nonciation étoit fort differente de la nôtre;
(car Aucassin rimoit à is, & se prononçoit
Aucassin ou Aucassis) nos Peres se conten-
toient des assonances, ou de la plus legere
ressemblance dans, la finale des mots.
FEVRIER.
1752.
11
L'attention de ne point faire rimer le
dernier vers de 'chaque reprise avec les
précédens, semble indiquer un dessein
formel d'avertir le Trouverre qu'il devoit
se préparer à commencer son récit en prose;
c'étoit une espéce de réclame pour le Dé-
clamateur qui avoit à reprendre son rôle
lorsque le chanteur alloit finir le sien.
Le Traducteur n a fait que mettre dans
un François intelligible le texte original
qui ne pourroit être entendu que d'un
petit nombre de personnes qui ont pris la
peine de se rendre celangage familier. Il
a rendu scrupuleusement dans la Prose la
simplicité & la naiveté du dialogue; mais à
l'égard de la versification, il n en a pas tou-
jours conservé aussi exactement la mesure
& les rimes.
On a long. tems délibéré s'il ne seroit
pas à propos de faire quelques retranche-
mens dans cet ouvrage, & si, par mena-
gement pour la délicatesse des Lecteurs, il
ne falloit pas supprimer l'épisode du Bou-
vier, & celle du Roi de Torelore; mais
enfin on s'est déterminé à conserver l'un &
l'autre. Il ne s'agit pas de donner un ou-
vrage sans défaut, celui ci en a beancoup
quon ne prétend pas dissimuler; il est
question de faire connoître au vrai nos an-
ciennes mœurs; & comme rien n est plus
AV
30
13 MERCUREDE FRANCE.
propre à les représenter au naturel que cet-
te composition, on a cru ne pouvoir con-
server avec trop de fidelité, dans la copie,
tous les traits de l'original.
Une autre raison, peut-être plus impor-
tante, s'est jointe à celle-là pour détermi-
ner le traducteur à prendre ce parti; il a
lû avec satisfaction dans le dix-septième
volume du recuoil de l'Académie des Bel-
les-Lettres, un Mémoire sur l'utilité de la
lecture des anciens Romans de Chevalerie
où l'Auteur prétend qu'il y a presque tou-
jours un but moral dans tous les ouvrages
de ce genre. Le Roman d'Aucassin & de
Nicolette vient à merveille à l'appui de
son sentiment; le traducteur croit y voit
d'un bout à l'autre une intention sensible
d'y repandre d'utiles moralités. L'Amour,
tant recommandé par tous nos anciens Au-
teurs, n est presque jamais presentè ici que
comme une passion, qui, renfermée dans
de justes bornes, peut être le principe des
plus éclatantes vertus & des plus grandes
actions; mais qui en même tems, peut être
aussi la source d'une infinité de désordres
& de calamités lorsqu'on s'y laisse telle-
ment alservir que l'on oublie tout ce qu'on
doit à sa naissance, à sa famille, à son état
& à sa Patrie. Le discours du Berger, qui
daigne à peine répondre au jeune Aucas-
sin, quoique son Damoiseau, c est à dire,
13
FEVRIER. 1752.
au fils de son Seigneur, parceque la divi-
sion du Pere & du fils les met l'un & l'au-
tre hors d'état de lui faire sentir leur auto-
rité, ce discours insolent n'a pas fait d'im-
pression sur Aucassin, toujours aveuglé par
son amour; le Bouvier revient à la charge.
Pouvoit-on encore rien imaginer de plus
touchant pour faire rentrer en lui même
ce fils dénaturé, que les tendres sentimens
de cet homme grossiet qui compte pour
peu tous ses maux, en comparaison de l'é-
tat où est réduite sa malheurense mere? La
valeur recommandée dans tout le roman,
est une leçon continuelle aux Seigneurs de
Fiefs pour leur apprendre qu'ils se doivent
à la défense de leurs Sujets, que se mon-
trer seulement à leur tête dans les Guer-
res qu'ils ont à soutenir, c'est en assurer
le succès, & qu'il n est pour eux d'autre
moyen de conserver leur bien, leur fief,
& leut honneur. L'épisode du Roi de To-
relore est une correction encore plus forte
pour les Princes & les Seigneurs de Fiess:
si elle se sent de la dureté du siécle, elle
sert à leur montrer tout l'opprobre attaché
à une vie molle & effeminée; elle les aver-
tit que dans le besoin il faut qu'ils se char-
gent du poids de la guerre, & que quand
ils l'ont entreprise une fois, il ne faut pas
y perdre du tems, mais la poursuivre à tou-
te outrance. Telle est la morale qu'on a
14 MERCUREDE FRANCE.
eru voir dans cette pièce, & qui a fait con-
server deux Episodes que, sans cela, il cût
été aisé de retrancher.
COMMENCEMENT DE LA ROMANCE;
C'est d'Aucassin & de Nicolette.
Qui de vous veut bon vers ouir
De vieux & d'antiques déduits
De deux enfans beaux & petits
C'est Nicolette & Aucassis:
Des grands peines qu'il souffrit
Et des provesses qu'il sit
Pour sa mie au teint de lis.
D'eux fut ce chant & ce recit
Qui courtois est & bien assis.
Nul homme n'est si esbahi
Tant dolant ni tant entreptis
De grand mal & malade au lit
Qui de l'ouir ne fut gueri
Et de joye regaillardi
Taur doux il est....
Ici l'on dit, l'on conte, & l'on fabloie.
Le Comte Bongars de Valens faisoit une
si cruelle guerre au Comte Garins de Beau-
caire qu'il ne passoit pas un jour sans être
aux portes, aux murs, & aux barrieres de
sa Ville avec cent Chevaliers & avec mille
Sergens, tant à pied qu'à cheval, brulant
sa terre, ravageant son Pays, & tuant ses
FEVRIER.
1752.
15
hommes. Garins vieux & foible avoit fait
son tems, & n'avoit pour héritier ni fils
ni fille, hormis un jeune enfant beau,
grand, bien fait, & en tout point propor-
tionné à merveille, ayant cheveux blonds,
& frisés en petites boucles, les yeux vairs
& rians, la physionomie ouverte & pré-
venante, & enfin si rempli d'excellentes
qualités & de perfections qu'en lui n'y
avoit rien à reprendre, sinon que tant
estoit épris d'amour, qui tout surmonte
qu'il ne vouloit point être chevalier, pren-
dre les ar mes, allor aux Tournois, ni faire
ce qui convenoit à sa naissance.
Son pere & sa mere lui disoient, cher
fils, prens tes armes, monte à cheval, dé-
fends ta terre & secoure tes hommes: s'ils
te voyent parmi eux, ils en deffendront
mieux leur vie, leurs biens, leurs terres,
& leurs murailles.
De quoi me parlez vous, mon pere, dit
Aucassin (c'étoit le nom de l'enfant) que
Dien ne maccorde jamais rien de ce que
je lui demande, si l'on me voit armer Che-
valiet, monter à cheval & me mêler dans
aucun Tournoi, ni combat où je fasse sen-
tir la vigueur de mes bras aux Chevaliers,
& où jeprouve la force des leurs, avant
que vous m'ayez donné Nicolette ma dou-
ce amie que tant j aime. Cher fils, dit le
itized by Goog
16 MERCUREDE FRANCE.
pere, cela ne se peut, laissez-là cette che-
tive créature; c'est une esclave tirée de
terre étrangere que le Vicomte de cette
ville acheta des Sarrazins, qu'il amena ici,
qu'il a élevée & baptisée, & dont il a fait
sa filleule: il lui donnera quelqu'un de
ces jours un jeune garçon qui gagnera sa
vie à labourer; la tienne est toute gagnée,
& si tu veux prendre femme, je te donne-
rai fille de Roi, ou de Comte; car il ny
a en France si riche Seigneur dont tu vou-
lusses avoir la fille, que tu ne l'ayes aussi-
tot pour femme.
Mon Pere, dit Aucassin, est-il au mon-
de tant belle Seigneurie qui ne fût bien
occupée, si Nicolette ma douce amie la pos-
sedoit. Ce seroit peu pour elle d'être Im-
pératrice de Constantinople ou d'Allema-
gne, ou Reine de France ou d'Angleterre,
tant elle est franche, courtoise, debon-
naire & de toutes vertus accomplie.
On chante.
Aucassin fut de Beaucaire
D'un Château de belle retraite,
Quoique son pere fasse
De Nicolette la bien faite
Il ne se peut qu'il le détache,
Et qu'épouser ne la lui laisse.
Sa mere ainsi le meuace
by Goc
1752.
FEVRIER.
Méchant que veux-tu faire:
Aucassin répond tout en rage
Ma Nicolette est gente & gaye.
Ta Nicole esclave à Carthage
Fut d'un Sarazin achetée,
Lui dit sa mere irritée:
Si tu veux semme épouser,
Prens femme de haut parage.
Mere; je n'y puis que faite,
Nicolette est debonnaire;
Son gentil corps, son visage,
Sa beauté ont surpris mon ame,
Il est juste que son amour j'aye.
Ici l'on dit, l'on conte & l'on fabloie.
Quand le Comte Garins de Beaucaire
vit qu'il ne pourroit détourner Aucassin
son fils de l'amour de Nicolette, il alla
trouver le Vicomte de la Ville son Vassal;
il l'appella, & lui dit, Seigneur Comte,
chassez Nicolette votre filleule; que mau-
dite soit la Terre d'où elle fut amenée en
ce Pays; par elle je perds Aucassin, il ne
veut point être chevalier, ni rien faire de
ce qu il doit faire; sçachez que si je puis
la tenir, je la ferai jetter au feu, & bruler,
& à vous-même je ferai du pis que je
pourrai. Sire, fait le Vicomte, je suis
bien fâché s'il va & vient la voir & lui
a
17
18 MERCURE DE FRANCE.
parler. Je l'avois achetée de mes deniers,
élevée, baptisée, & fait ma filleule. Je lui
aurois donné un jeune garçon qui auroit
gagné sa vie à labourer. Votre fils n'a que
faire de gagner la sienne; mais puisque
c'est votre plaisir & vorre volonte, j'en-
verrai Nicolette en telle Terre & en tel
Pays que jamais de ses yeux il ne la verra.
Prenez-y bien garde, fait le Comte Ga-
rins, grand mal pourroit vous en arriver.
Ils se separent.
Le Vicomte étoit très riche homme, &
avoit un riche Palais. Dans une chamère
vers le jardin il fit mettre Nicolette au plus
haut étage, & lui laissa une vieille pour
compagne, qui devoit la garder à vue. Il
leur donna pain, viande, vin, & tout ce
qu'il leur falloit, & fit la porte si bien mu-
rer qu'on ne pouvoit entrer ni sortir; Un
seul petit jour y venoit du jardin par une
étroite fenêtre.
Ici on chante.
Nicolette est en prison mise
En une chambre à voste grise
Bâtie par grand artisice
Peinte à la Mosaique;
A la fenestre marbrine
S'appuya la Mesquine.
Cherelute blonde & poupine
jitized by Goog
FEVRIER.
1752.
Elle avoit, & la rose au matiu
N'étoit si fraische que son teint.
Jamais plus belle on ne vit.
Elle regarde par la grille
Et voit la rose épanouie
Et les Oiseaux qui se dégoisent;
Lors se plaint ainsi l'orseline:
Helas, malheureuse que je suis
Et pourquoi suis-je en prison mise
Aucassin Damoiseau Sire,
Je suis votre fidele amie
Et de vous ne suis point haie;
Pour vous je suis en prison mise,
En cette chambre à vostte grise
Où je trainerai ma malheureuse vic
Sans que jamais mon cœur varie;
Car toujours serai-je sa mie.
Ici on dit, on conte & on fabloye.
Nicolette fut en prison dans la chambre
ainsi que vous l'avez oui. Le bruit se ré-
pandit dans toute la terre & par tout le
Pays que Nicolette étoit perdue. Les uns
disent qu'elle est en fuite, & d'autres, que
le Comte Garins de Beaucaire l'a fait tuer.
Qui qu'en put avoir joie, Aucassin n en
eut point; il alla au Vicomte de la Ville,
& l'appella: Sire Vicomte, demanda t-il,
qu'avez-vous fait de Nicolette ma très-
19
20 MERCURE DE FRANCE.
douce amie, la chose du monde que plus
j'aimois? me l'avez-vous ôtée & eulevée?
Sçachez que si j'en meure, la faute en re-
tombera sur vous, & vous en répondrez.
Pour le seur, ce sera vous qui de vos mains
m'aurez arraché la vie, puisque c'est vous
qui m'avez enlevé ce que dans tout le mon-
de j'aimois le plus. Beau Sire, fait le Vi-
Comte, laissez-là cette Nicolette, cette
Esclave que j'amenai de terre étrangere,
que j'achetai de mes deniers, des Sarra-
zins, que j'ai élevée, baptisée, fait ma
filleule; je l'ai nourrie, & je lui donnerai
l'un de ces jours un jeune garçon qui ga-
gnera son pain à labourer. Vous n avez que
faire de travailler; mais prenez la fille d'un
Roi, ou pour le moins d'un Comte. Que
croiriez- vous avoir gagné si vous en aviez
fait une Dame, & l'aviez mise dans votre
lict? vous seriez bien avancé. Aucassin eut
beau repliquer, jurer & tempester dans des
termes qu'il n'est pas permis de repeter
ici....
Cessez, fait le Vicomte, tout ce que
vous direz ne servira de rien, jamais vous
ne la reverrez; si vous en parlez davanta-
ge, & que votre pere le sçache, il nous
fera jetter dans le feu, & bruler elle &
moi; vous même devez vous attendre à
tout dans la fureur qui le transporte. J'en
21
FEVRIER.
1752.
suis au désespoir, dit Aucassin, en quittant
le Vicomte qui n'étoit guére moins affligé
que lui.
Ici en chante.
Aucassin s'en est retourné
De douleur absmé
Pour l'absence de sa mie
On ne peut le consoler
Et nu lle assistance lui donner;
Vers le Palais s'en est allés
Dont il monte les degrez;
Dans une chambre est entré
Et de pleurer a commencé
Grand'douleur a demenée
De sa mie s'est lamenté;
Nicolette ma toute belle,
Belle debout, assise encore plus belle,
Allant & venant toujours belle;
Belle à repondre & à parler,
Belle à rire & à jouer,
Belle à baiser & embrasser,
Pour vous je suis désolé
Et si cruellement mené
Que j'en suis près d'expiret
Ma soeur, ma douce amie.
Ici on dit, on conte & on fabloie,
Tandis qu'Aucassin étoit en la cham-
brę à regretter Nicolette sa mie, le Com-
30
22 MERCUREDEFRANCE.
te Bongars de Valence qui avoit sa guer-
re à terminer ne s'y oublia point. Il avoi
mandé ses hommes à pied & à cheval, &
s'étoit avancé vers le Château pour y don-
ner l'assaut. Aux bruits mêlés de cris qui
s'élevent partout aux environs, les Che-
valiers & les Ecuyers du Château pren-
nent les armes, & accoutent aux portes
& aux murs pour les defendre. Les Bour-
geois montent aux galeries & aux cré-
naux, d'où ils lancent dards & pieux ai-
guisés; tandis que l'assaut se donne de
toutes parts avec la derniere violence
le Comte Garins de Beaucaire vient dans
la chambre, où Aucassin se livroit à ses
regrets & à ses gémissemens pour Nico-
lette sa très-douce amie que tant aimoit.
Malheureux, que fais-tu la? dit-il, lâ-
che que tu es ! tu vois qu'on attaque ton
Château, le meilleur & se plus fort qui
soit: sache que si tu se perds, il ne te reste
plus rien dont tu ne sois dépouillé: prens
les armes, mon fils, monte à cheval
défens ta terre, & va joindre tes sujets
au combat. Quand tu n'y ferois rien, il
suffit de ta présence: qu'ils te voyent seu-
lement parmi eux, ils en défendront
mieux, & leurs biens & leurs vies, & la
terre & toi-même; grand & fort comme
tu es, tu le peux, & tu le dois.
uas hO
FEVRIER.
1752.
13
Mon pere, fait Aucassin, à quoi sert
de m'en parlet encore: que Dieu ne m'ac-
corde rien de ce que je lui demande, si
je deviens Chevalier, fi je monte à che-
val, & si je vais au combat donner ni
recevoir un seul coup, à moins que vous
ne me donniez Nicolette ma douce amie
que tant j'aime.
Cela ne se peut, mon fils, dit le pere,
je souffrirois pluntôt la perte de tous mes
biens que de consentir à la voir ta femme
& ton épouse: il le laisse en disant ces
mots.
Quand Aucassin vit son pere qui s'en
alloit, il le rapella: mon pere, dit Au-
cassin, revenez; je ferai un marché avec
vous: quel marché, beau-fils? Je prendrai
les armes, & j'irai au combat; mais je
mets dans mon marché, que si Dieu me
ramene sain & sauf, vous me laisserez
voir Nicolette ma douce amie que tant
j'aime; je ne vous demande que le temps
de lui dire deux ou trois paroles & de
la baiser une fois. Le pere accorde sa
demande, lui en donne sa foi, & Au-
cassin part aussi tôt.
Ici l'on chante.
Aucassin transporté du baiset
Qui l'attend au retoutuer
ized by Goo
24 MERCURE DE FRANCE.
Pour cent marcs d'or qu'il edt gagné
N'eut pas été aussi enchanté.
Belles armures d'acier
On lui a appareillées:
Il vestit un double aubert
Lace son heaume dans son chef:
Epée d'or met à son côté,
Et monte sur son destrier.
L'Ecu & la lance empoignée
Il se regarde à ses deux piedo
Si bien lui vont ses estriers
Et se trouve ainsi à merveilles.
De sa mie alors lui souvient
Il esperonne son destrier
Qui court moult volontiers
Tout droit à la porte il vient
A la Bataille.
Ici on dit & on conte.
Aucassin fut armé sur son cheval, com-
me vous avez oui & entendu. Dieu, que
l'Escu au col lui sied bien, le heaume au
chef, & l'épée sur la hanche gauche. Le
jeune homme étoit grand, fort, beau,
gentil, & bien conformé: son cheval le-
ger, ardent & impetueux, il le pousse
droit à la porte.
Ne croyez pas qu'il songe à prendre ni
bœeufs.
FEVRIER.
1752.
2
boeufs, ni vaches, ni chévres, & qu'il
porte aucun coup aux Chevaliers, ni qu'il
en reçoive: nenni; onques il ne s'en avisa,
mais tant resva à Nicolette sa douce amie
qu'il oublia de tenit ses resnes; il ne son-
geoit à rien moins qu'à ce qu'il devoit
taire.
Le cheval qui avoit senti l'éperon l'em-
porte dans la foule tout au milieu des en-
nemis qui l'envelopent de toutes parts. Ils
le prennent, se faisissent de son écu & de
sa lance, & l'emmenant prisonnier sans
résistance, parloient déja entr'eux de quel
genre de mort ils le feroient périr.
Ah Dieu! fait il, entendant ces mots,
où suis-je? mes ennemis m'enmenent
ainsi; ils vont donc me couper la tête; &
puis quand j'aurai la tête coupée, je ne
parlerai plus jamais à Nicolette ma douce
amie que tant j'aime. J'ay encore, dit-il,
uhe bonne épée, & je monte un bon des-
trier frais & sejourné, s'il ne me deffend
en ce jour, qu'à jamais soit- il maudit.
L'enfant étoit grand & fort, monté sut
un cheval, qui n'étoit pas moins souple &
agile, il met l'épée à la main, & le voilà
qui commence à frapper à droite & à gau-
che; il tranche, taille, fait voler têtes, bras
& jambes, & fait la place vuide ou san-
glante tout autour de sui, comme un San-
Mes
26 MERCUREDÉFRANCE.
glier que les chiens assaillent dans la fo-
rêt: dix Chevaliers ennemis resterent es-
tendus morts & 7 blessez: il se tire de la
messée & tevient au galop, toujours son
épée à la main.
Le Vicomte Bongars de Valence qui
avoit oui dite qu'on pendroit Aucassin son
ennemi, accouroit de ce côté. Aucassin le
reconnoissant, & levant aussi-tôt son épéc,
lui en porta sur le heaume un si furieux
coup, qu'il lui entâma la tênte, & le jetta
par terre tout étourdi. Aucassin tend la
main, le prend, & le tirant par le nés de
son heaume, le livre prisonnier à son pere.
Mon Pere, dit Aucassin, voici votre
ennemi qui tant vous a fait de maux & de
tourmens depuis dix ans que dure certe
guerre sans que personne ait pu en venir
à bout.
Beau fils, dit le Pere, ce sont là de ces
tours de jeunesse qui conviennent à vo-
tre âge sans songer davantage à vos folles
amours. N'allez vous pas encore me pres-
cher, mon Pere: dit Aueassin, songez
plustot à me tenir la parole que vous m'a-
vez donnée. Quelle parole, beau fils! Quoi,
mon pere, l'auriez vous deja oubliée? Par
mon chef l'oublieta qui voudra, pour
moi je ne la veux pas oubliet, mais je l'ai
fort à cœeur. Comment ne m'avez vous pas
3o
FEVRIER. 1752.
27
promis, quand je pris les armes & quand
j'allai au combat, que si Dieu me rame-
noit sain & sauf, vous me laisseriez voir
Nicolette ma douce amie, que j'aime tant,
tant voir que je pourrois lui dire deux ou
trois paroles, & la baiser une fois. Ainsi
me l'avez vous promis, & je veux que
vous la teniez.
Dieu me punisse, dit le Pere, si j'en fals
rien, & si elle étoit ici, je la brulerois
dans un feu, & vous même auriez tout à
craindre de moi. Est ce là tout, dit Aucas-
sin. Qui par Dicu, oui, fait le pere. Certes,
répond Aucassin, je suis faché de voir men-
tir un homme de votre âge. Puis, s'adres-
sant au Comte de Valence, n'estes vous
pas mon prisonnier, lui dit-il? oui certes,
fait le Comte. Donnez-moi donc votre
main, dit Aucassin. Très volontiets, fait
le Comte, en mettant sa main dans celle
d'Aucassin qui exige sa foi d'accomplir
tout ce qu'il lui dira de faire. Jurez moi,
dit Aucassin, que toutes les fois qu'il vous
prendra envie, ou que vous serez en pou-
voir de faire honte ou dommage à mon
pere, soit en sa personne, soit dans ses
biens, vous ne vous y épargnerez pas. Ces-
sez de vous mocquer de moi, Sire, dit-il,
imposez moi telle rançon qu'il vous plaira,
vous ne sçauriez me demander or; argent,
B1
a8 MERCUREDE FRANCE.
chevaux, palestois, fourures de vait ou
de gris, chiens & oiseaux, que je ne vous
les donne. Comment, fait Aucassin, ne
vous reconnoissez vous donc pas pour mon
prisonniet? Je l'avoue, fait le Comte Bon-
gars. Dieu me damne, fait Aucassin, vous me
donnerez votre foi, ou je vous fais sauter
la cervelle. Je vous jurerai par Dieu tout
ge qu'il vus plaita, repond-il, & lui en
donne sa parole. Aucassin alors le fait mon-
ter sur un cheval, en monte un autte, &
le conduit en lieu de sureté.
Ici l'on chante.
Quand se Comte Gatins
Voit que son enfant Aucassin
Il ne peut détacher pour rien
De Nicolette au joli minois
En prison il l'a mis
Dans un caveau soutertain
Fait de marbre gris.
Quand Aucassin s'y vit,
Jamais ne fut si marri
A lamenter alors se prit,
Comme ici vous pourrez l'ouit,
Nicolette fleur de lis
Douce amie au clait vis,
Plus êtes douce que raisis
Et que soupe en vin.
PEVRIER.
1752.
L'autre jour vis un Peleria
Natis de Limousin
Couché dedans son lit
Du mal de l'esvertin.
Fortement estoit entrepris
Du mal que je dis,
Tu passas devant son lit
Et tout aussi- tôt fut gueri
Plus que jamais le Pelerin.
Aussi sauta t-il de son lit,
S'en retourna dans son Pays
Tout fain & tout gueri.
Douce amie, Fleur de lis,
Belle à voir aller & venit,
Se jouer & se divertir
Converser & s'entretenir,
Belle à baiser & à semit
Nul ne vous pourroit hair;
En prison pour vous fuis mis
Dans ce caveau soutertain
Où je fais si triste fin
Qu'il m'y faudra moutit
Pour vous ma deuce amie.
Iei on dit, on conte, ou fabloie.
Aucassin fut mis en prison, comme vouo
avez oui & entendu, & d'autre part Ni-
colette étoit dans sa chambre étroitement
Biij
Te
2
30 MERCUREDE FRANCE.
gardée. Ce fut au tems d'Eté dans le mois
de Mai que les jours sont si clairs & si
longs, & les nuits si douces & si sereines.
Nicolette une nuit dans son lit couchée
apperceut à travers la fenestre la Lune qui
luisoit, & entendit au jardin le Rossignol
qui chantoit; si lui souvint d'Aucassin son
ami que tant aimoit. Lors commence
à penser au Comte Garins de Beaucaire
qui à mort la haissoit, & ne douta point
qu elle ne fust perdue du moment qu'elle
étoit accusée, & que Garius en estant ins-
truit, ne la fit aussi tôt mourir de mort
cruelle.
Elle entendit que la vieille qui la gar-
doit étoit alors endormie: à l'instant elle
se leve, met dans ses bras son manteau de
soye, tire les draps de son lit, les nouë
l'un à l'autre, & en fait une corde la plus
longue qu'elle peut, elle l'attache au pilier
de la fenestre, & la jette en dehors, puis
prenant sa robe à deux mains, l'une de-
vant, l'autre derriere, se laisse couler sur
la rosée dont le gazon estoit couvert, &
descendit ainsi dans le jardin.
Les cheveux elle avoit blonds, & en pe-
tites boucles frisés, ses yeux étoient vairs
& rians, son visage bien proportionné,
son nez droit & élevé, & ses petites lé-
vres plus vermeilles que n est cerise & rose
ted by Goc
FEVRIER. 1752.
31
en temps d'Esté, les dents blanches & pe-
tites, & ses dures pomelettes qui sa robe
foulevoient, surpassoient la blancheur de
deux noix nouvelles fraischement écossées.
Sa taille étoit si déliée qu'à deux mains
vous l'eussiez embrassée, & les fleurs des
marguerites qu'elle rompoit en les foul-
lant, & qui lui revenoient sur le col de
pied, paroissoient noires auprès de ses
jambes & de ses pieds, tant blanche étoit
la fillette.
A la porte elle arriva, l'ouvrit & sortit
dans les ruës de Beaucaite à l'ombre de la
Lune qui étoit claire alors, & brillante;
tant chemina qu'elle vint à la Tour où son
ami estoit. La Tour estoit fendue d'espace
en espace. Vers un des pilliers la pauvrette
se tapit, se serre dans son manteau, &
met sa teste contre la Tour qui étoit vieille
& antique; elle entend son Aucassin qui
pleuroit & faisoit grand deuil pour son
amie que tant aimoit, & que tant regret-
toit. Quand elle l'eut assez écouté, elle
commence à dire:
Ici l'on chante.
Nicolette au visage clait
S'appuie à un pilier,
Elle entend Ancassin pleurer
It sa mie regretter.
B iiij
32 MERCUREDEFRANCE.
Or elle dit sa pensée:
Aucassin gentil Bachelier,
Franc Damoiseau honoré,
Que vous sert de lamenter
De vous plaindre & de pleurer
Quand point de moi ne jouirez;
Puisque votre pere me hait.
Et toute votre parenté
Pour vous je passerai les mers
J'irai en autre contrée.
De ses cheveux elle a couper
Là dedans les a jettea.
Aucassin le Bachelier
Les a pris & caressez,
Embrassez & baisez,
Et dans son sein les a cachez,
Si recommence à pleurer
Tout pour sa mie.
Ici l'on dit, l'on conte & l'on fabloye.
Quand Aucassin à Nicolette entendit
dire qu elle s'en vouloit aller en lointaine
contrée, il se livre à son désespoir. Belle
douce amie, fait-il, non, vous ne vous
en irez point; aussi tont vous m'auriez don-
né la mort. Le premier venu qui vous ver-
toit, & qui le pourroit, vous prendroit sut
le champ, dans son lit il vous mettroit, &
de vous se satisferoit; & si-tost que vous
auriez couché en lit d'autre homme que le
Co
FEVRIER. 1752.
33
mien, n'imaginez pas que j'attendisse un
cousteau pour me le plonger dans le coeur
& me tuer, nenni vrayment, je ne l'atten-
drois point; mais de si loin que je vertois
une muraille on une pierre dure, je pren-
drois mon escousse pour m'élancer, & j'y-
rois si rudement me heurter la teste que
j'en ferois sortit les yeux & la cervelle.
Encore aimerois-je mieux une telle mort
que de sçavoir que vous eussiez couché dans
le lit d'un autre homme que moi.
Ah! fait-elle, je ne crois pas que vous
m'aimiez autant que vous dites; c'est moi
qui vous aime plus que vous ne m'aimez.
Non, belle douce amie, fait Aucassin, il
ne se peut pas que vous m'aimiez autant
que je vous aime. Nulle femme ne sçau-
roit aimer un homme autant qu'un homme
fçait l'aimer. L'amour de la femme n'est
que dans ses yeux, dans l'extrémité de son
sein, & au bout de ses pieds; mais l'amour
de l'homme est enfoncé au beau milieu de
son cœur, de façon que rien ne peut P'en-
arracher.
Tandis qu'Aucassin & Nicolette par-
loient ensemble, voici venit le long de la
rue les Soldats du Guet de la Ville qui
avoient seurs épées nues cachées sous leurs
capotes. Lè Comte Garins leur avoit bien
recommandé, s'ils pouvoient prendre Ni-
BV
ed by Go
34 MERCUREDEFRANCE.
colerte, de ne pas manquer à la tuer. Le
Sentinelle placé au haut de la Tour les vit
venit, & les entendit parler d'elle, disant
entre eux, qu'ils la mettroient à mort. Ha
Dieu! fait-il, quel dommage s'ils tuoient
une si gentille pucelle! Et que ce seroit
une belle charité si je pouvois, sans qu'ils
s'en apperçussent, l'avertir de prendre
garde à eux. Ils ne l'auront pas tuée, qu'Au-
cassin mon Damoiscau en mourra sans
fante, & ce seroit grand dommage.
lei l'on ehante.
Le Sentinelle fut vaillant
Preux, courtois & prudent.
Si a commencé un chant
Qui beau fut & avenant.
Pucelle avec un cœeur franc,
Un cors tu as gentil, plaisant,
Les cheveux blonds & avenans
Les yeux & vairs & rians
Bien voit- on à ton semblant
Que parlé tu as à ton Amant
Qui pour toi s'en va mourant.
Je te le dis, & tu m'entens;
Garde toi de ces Seldats méchans
Qui sous leurs capes vont cachans
Leurs glaives nuds & trenchans
Et qui te vont menaçant
FEVRIER. 1752.
35
D'un tour cruel & sanglant,
Si garde tu n'y prens.
Ici l'on dit. l'on conte & l'on sabloie.
Helas! fait Nicoletre, que F'ame de ton
pere & de ta mere soient en doux repos,
puisque si charitablement & si courtoise-
ment tu mas avertie. S'il plaît à Dieu je
me garderai bien d'eux. Que Dieu mo
soit en aide Elle se resserre dans son man-
teau à l'on bre du pillier jusqu'à ce qu'ils
fussent passez bien loin, & prend congé
d'Aucassin. Tant chemina qu'elle vint aux
murs du Chateau. Le mur estoit percé &
fendu: elle grimpa dessus & fit st bien,
qu elle arriva entre le mur & le fossé. Elle
regarde à ses pieds, & fremit de voir com-
bien il étoit profond & escarpé. Ah Dieu,
fait elle, doux Créateur, si je me laisse
tomber je me casserai le col; cepen-
dant si je reste ici, on me prendra, &
l'on me fera bruler dans un feu ardent: en-
core vaut il mieux mourir ici que d'estre
en spectacle à tout un peuple. Elle fait le
signe de la croix & se laisse couler au sonds
du fossé. Quand elle y fut descendue, ses
beaux petiis pieds, & ses belles mains qui
n'avoient appris à être blessés, furent tous
meurtris & escorchés, tant que le sang en
Bvj
36 MERCUREDEFRANCE.
ruisseloit en douze endroits, mais l'extrêm-
me frayeur qu' elle avoit fit qu'elle ne sen-
tit mi mal ni douleur.
Ce n'étoit pas tout que d'y être entrée,
il falloit en sortit, & sa peine redoubloit;
mais elle pensa qu'il ny faisoit pas bon
pour elle. De bonne fortune, elle trouva
un des pieux aiguisez que ceux du dedans
avoient jettez en deffendant le Château;
elle s'en aida pout y monter pied-à pied,
faisant un pas, puis un autre, non sans
grande peine, enfin elle en sit tant qu'elle
parvint jusqu en haut.
La Forest n'étoit éloignée que de deux
portées d'arbalestres elle avoit vingt une
lieues en long & en large, & elle étoit si
farcie de bestes feroces & de serpens de
toute espece, que Nicoletre tremble d'y en-
tret dans la crainte d'y perdre la vie, ou
d'estre remenée dans la Ville si on la ren-
controit, & d'y être brussée toute vive.
Ici l'on chante.
Nicolette au visage clair
Estant au haut du fossé
Se met à lamenter,
Et Jesus Dieu implorer,
Pere Roi de Majesté
Je ne sçai plus où allez;
S je vais an Bois feuillé,
FEVRIER.
1752.
Des vilains Lions & Sanglieri,
Dont il y a si grande quantité,
Je serai tantôt dévorée.
Si j'attens à la matinée,
Qu'ici je sois trouvée,
Le seu sera allumé
Dont je serai embraséo.
Mais par le Dieu de Majesté
Encore mieux j'aimerai.
Qu'affreux Lions & Sangliere
De moi soient rassasiés
Que de retourner à la Cité.
Non je n'irai jamais.
Ici. l'on dit, l'on conte & l'an fabloye.
Nicolette douloureuscment se lamen-
toit comme vous avez oui, & se recom-
mandoit à Dieu. Tant alla qu'elle vint à la-
forest; mais elle n'osa trop s'avancer dans
la frayeur qu'elle avoit des bestes féroces
& des serpens. Elle se tapit sous un buisson
épais, & à force d'accablement s'y eudor-
mit jusqu'au lendemain à la premiere heu-
re du jour lorsque les Pastres sortoient de
la Ville, & menoient leurs bestes aux
champs entre le bois & la riviere.
Les Pastoureaux se retirerent à l'écart au-
bord d'une claire fontaine qui couloit le
long de la forest. Là ils étenditent une de
yGoo
3
38 MERCURE DE FRANCE.
lurs cappes & y mirent leur pain Tandis
qu'ils étoient à manger, Nicolette s'étoit
éveillée au bruit des oiseaux & des Pastou-
reaux; elle s'approcha d'eux & leur dit,
Dieu vous assiste mes enfans. Dieu vous
benisse, répondit l'un d'eux qui avoit la
parole à la main plus que les autres. Beaux
enfans, dit-elle, connoissez vous Aucassin,
le fils du Comre Garins de Beaucaire ? Si
nous le connoissons, & par Dieu oui. .Eh
bien mes enfans, les pria t elle, ne man-
quez pas de l'avertir qu'il y a une Biche
dans la forest; qu'il vienne la chasser, &
que s'il la peur prendre, il n'y a pas un de
ses membres, dont il ne donnast pour l'a-
voir, cent, & cinq cens marcs d'or, &
même tout l'or & le bien du monde. A ces
mots ils jettent les yeux sur elle, & la vi-
rent si belle qu'ils en futent éblouis. Je n'y
manquerai pis, répondit en riant celui
qui avoit la parole le plus à la main, mau-
dit soit qui lui en parlera. Vous mocquez-
vous de nous charget d'une si sotte com-
mission. Il nya pas dans toute la forest
une beste si rare, ni cerf, ni lion, ni san-
glier dont le quartier vaille plus de deux
deniers ou trois au plus. Que nous contez-
vous donc? Maudit soit encore, vous dis-
je qui vous en croira, & qui lui en dira
rien: Allea, vous n'estes qu'une sorciere;
d by Goc
FEVRIER. 1752.
39
nous n'avons que faire de votre compa-
gnie, passez votte chemin. Ah! bel En-
fant, dit elle, je vous en prie La beste a
telle vertu qu'Aucassin en sera gueri de
son mal. Tenez voici cinque sols que j'ai dans
ma bourse, allez lui dire qu'il vienne la
chasset dans trois jours au plus, & que s'il
ne la trouve pas d'ici à ce temps-là, il peut
renoncer à jamais guerit de son mal. Par
ma foi, dit-il, les deniers sont toujours
bons à prendre. Qui, nous le lui dirons,
s'il vient; mais nous n'irons pas le cher-
cher pour çela. A la bonne heure, fait Ni-
colette; puis prenant congé des Pastou-
reaux, elle se retire.
.
Ici l'on chanto.
Nicolette au teint de lis
Des Pastoureaux se départit.
Son chemin aux Bois elle a pris
Par un vieux sentier antique
Jusqu'au lieu où deux chemins
Se partageoient par le pays.
Or à penser se mit
Qu'elle éptouveroit son ami
Et sçaura s'il l'aime autant qu'il dit.
Elle cueille des fleurs de lys
De l'herbe de Narcisse
Et des feuilles aussi.
(0
MERCUREDEFRANCE.
Une loge elle en sit
Plus gente que jamais ou n'en vit.
Jure Dieu qui point ne mentit
Que si par-là vint Aucossio
Et qu'il ne s'y reposat un petit.
Pour l'amout d'elle, poins ne sera son ami
Ni elle son amie.
Ici l'on dit, l'on conte & l'on fabloye.
Nicolette ayant fait sa loge, comme
vous aven oui & entendu, très-belle &
très-gentille, la garnit pat dehors & par
dedans de fleurs & de feuilles, puis s'é
carte sous un épais buisson pour observer
ce que feroit Aucassin.
Le bruit & les cris se répandirent dans
toute la terre & la contrée de la perte de
Nicolette. Les uns disoient qu'elle s'étoit
enfure, les autres, que le Comte Garins
l'avoit fait mourir. Qui qui en fur bien-
aise, Aucassin ne le fut point du tout. Le
Comte Garins son Pere (delivré de ses
craintes) se fit mettre hots de prison,
manda tous les Chevaliers de sa terre, &
les Damoiseaux. Il tint une feste somptueu-
se dans l'intention de consoler Aucassin
fon fils. Au moment ou la Cour étoit la
plus nombreuse, le triste Aucassin se tenoit
appuyé à un piliet, dolent, plongé dans
la douleux & dans la mélancolie; quel-
FEVRIER. 1752.
41
que fust la joie d'un chacun, il n'en étoit
nulle pour Aucassin, il n'y voyoit tien de
ce qu il aimoit.
Un Chevalier l'ayant confideré s'appro-
cha de lui, l'appella: Aucassin, fait- il, de
pareil mal que vous avez j'ai aussi été ma-
lade: aussi je vous donnetai un bon con-
seil si vous m'en voulez croire. Sire, grand
merci, dit Aucassin, de bon conseil j'au-
rois grand befoin. Montez à cheval, fait
le Chevalier, allez vous promener le long
de cette forest, vous verrez ces fleurs, &
ces herbages, vous entendrea ces oisillons
chanter; peut- estre entendrez vous choses
qui vous soulageront. Sire grand merci,
dit Aucassin. Aussi-tost se dérobant de la
salle, il descend les degrés, va dans l'écu-
rie où estoit son cheval, il le fait seller &
brider, met le pied à l'estrier, monte, &
le voilà parti du chasteau.
Tant chemina qu'il arriva dans la forest,
& tant il courut qu'il se trouva à la fontai-
ne où il rencontra les Pastoureaux sur le
midi qui avoient estendu leuis capotes sur
l'herbe, mangeoient leur pain, & deme-
noient grande joie.
Ici l'on chante.
Or les Pasteurs sout assemblea
Usmerez & Mattinea
42 MERCUREDE FRANCE
Fruelins & Johannès.
Lucas dit, compaznons guais
Dicu gatde Aucassinet:
Vraiment oui le gentil valet,
Ee la pucelle au corps bien fait
Qui chevelure blonde avoit,
Et nous donna de ses deniers
Dont gasteaux avons achetés.
Avec gu ines & coustelets.
Et fluttes & cornets
Pipeaux & petits maillets,
Dieu le garde.
Ici l'on dit, l'on conte & l'on fabloye.
Qiand Aucassin entendit les Pastoureaux,
il lui souvint de Nicolette sa très-douce
amie que tant aimoit, & il pensoit que
la elle avoit été; il piqua des deux, & sa-
vança vers les Pastoureaux.
Dieu vous soit en aide, beaux enfans,
leur dit- il; Dicu vous benisse, répond cę
lui qui avoit plus que les autres le talent de
parler. Beaux enfans, reprend Aucassin, par
grace, repetez-moi la chanson que vous ve-
nez de dire. Nous n'en ferons rien, répondit
celui qui parloit toujours pout les autres,
maudit soit qui vous chantera, beau Sire.
Ne me connoissez-vous pas, mes enfans, re-
pliqua Aucassin: vraiment oui, nous sçavons
bien que vous êtes Aucassin notre Damoi-
100
1ed0
FEVRIER.
1732.
45
seau. Nous ne sommes point à vous, mais
au Comte (votre pere). Accor dez moi ma
demande, Enfans, je vous en prie; Oui
parbleu, oui, & pourquoi chanterois je
pour vous s'il ne le me plaisoit pas. Il ny
a si riche homme dans le Pays à la verité
que le Comte Garins, mais que nous im-
porte? S'il crouvoit mes boeufs, mes va-
ches, mes berbis dans ses prez & dans ses
fromens, il ne seroit pas si hardi de les sai-
sir, & il noseroit les en chasser. A quoi
bon chanterois je pour vous s'il ne me plai-
soit pas de chanter. Pour l'amour de Dieu
bel enfant, vous ne me refuserez pas: te-
nez, voilà dix sols que j'ai dans ma bourse.
Pour les deniers, Sire, nous ne les refuse-
rons pas, mais je ne chanterai pas, car j'en ai
fait serment; je vous conterai si vous voulez.
Par Dieu, fait Aucassin, encore aime- je mieux
entendre conter que de ne rien sçavoir.
Sire, nous estions ici tantôt entre Pri-
me & None, à peu près comme vous nous
voyez à manger notre pain au bord de
cette sontaine, quand une Pucelle vint à
nous la plus belle du monde, tant que
nous croyions que ce fût une Fée, & que
tout le bois en tut éclairé. Elle nous donna
tant de ses deniers, que nous lui promis-
mes si vous veniez ici, de vous dire d'aller
chasser dans cette forest, & qu'il y avoit
d by Go
44 MERCURE DE FRANCE.
une beste telle que si vous pouviez la pren-
dre, vous n'en donneriez pas un quartier
pour 500 marcs d'argent, ni pour tout l'ot
du monde: car elle a une si merveilleuse
proprieté que si vous la pouviez prendre,
vous seriez gueri de votre mal; il faut que
dans trois jours vous l'ayez prise, sans ce-
la vous ne la reverrea jamais. Allez donc
la chasser si vous voulez, smon n'y allez
pas. Ma commission est faite. C'est assez
enfans, dit Aucassin, Dieu me la fasse ren-
contrer.
Ici l'on chante.
Aucassin ouit les mots
De son amie au gentil corps
Qui le percent jusqu'au coeut,
Il entre au fond du boic.
Le Destrier au trot
L'emporte & au galop:
Or il a dit ces ttois mots.
Nicolette au gentil cors,
Pour vous suis venu au bois,
Je ne chasse ni cerf ni porc,
Mais je suis sur vos talons
Pour vois vos yeux & votre cots.
Votre deux tire, vos doux mots
Ont mon coeut blessé à mort.
plaist à Dieu le Seigneut sort
100
FEVRIER.
1752.
4.
Je vous revertai encore,
Douce sour, m'amour.
Ici l'on dit, l'on conte, & l'on fabloye.
Aucassin par la forest alla, son destrier
grand train l'emportoit. Ne vous imaginez
pas que les ronces & les espines l'espar-
gnassent, point du tout. Ses habits en fu-
rent tous déchirés, & il n'en restoit pas un
morceau à recoudre l'un par dessus l'autre.
Le sang lui coule des bras, des contés & des
jambes en vingt ou trente endroits, & s'on
auroit pu le suivre à la trace du sang, dont
n couvroit l'herbe où il passoit: mais de
Nicolette il étoit tant occupé, de Ni-
colette sa douce amie, qu'il ne sentoit ni
mal ni douleur. Il erra ainsi dans la forest
toute la journée sans en avoir aucune nou-
velle. Quand il vit la nuit approcher, il se
prit à pleurer de ce qu'il ne la rrouvoit
point.
Comme il suivoit une ancienne route
où l'herbe étoit haute, il voit dans le mi-
lieu un homme tel que je vais vous le des-
peindre. Il estoit grand, terrible, laid &
hideux; il avoit une face large, plus noire
qu'un chartbon, l'entre deux de ses yeux
avoit une pleine paume de travers: avec
cela il avoit des jouës d'une grandeu
énorme, le nez prodigieusement gros &
nad
46 MERCURE DE FRANCE.
écrasé, d'amples narines tout ouvertes,
de grosses levres plus rouges qu une escar-
boucle, de grandes dents jaunes & affren-
ses. Sa chaussure estoit des souliers de cuit
de bœeuf avec des bottes de bois de tilleul
qui lui montoient jusqu'au dessus du ge-
nouil. Il étoit vestu d'une capotte à deur
envers, & appuyoit son corps hideux sur
une grande massue.
Aucassin l'ayant rencontré fut saisi d'ef-
froy. Dieu t'assiste, beau frere, lui dit-il.
Dieu vous benisse, respondit le Monstre.
Que fais- tu ici, dit Aucassin: que vous
importe, fait l'autre? tien, dit Aucassin,
je ne vous le demande qu'à bonne inten-
tention. Qu'avez- vous à pleurer, dit
l'homme, & de quoi vous affligez-vous
tant? Certes, si j'estois aussi riche que vous
estes, tout le monde ne seroit capable de
me faire pleurer. Et comment me con-
noissez- vous si bien, fait Aucassin: Qui; je
sçais que vous estes Aucassin le fils du Com-
te, & si vous me dites pourquoi vous pleu-
rez, je vous dirai ce que je fais ici. Certes
fait Aucassin, je vous le ditai très-volon-
tiers. Je suis venu ce matin chasser dans
cette forest avec un levrier blanc le plus
beau du monde, j'ai eu le malheur de le
perdre, c'est le sujet de mes pleurs. Oui
vraiment, & l'on dit mesme que c'est
by Go
*- -
FEVRIER 1752.
47
pour un vilain chien puant que vous pleu-
rez ainsi. Mandit soit qui ne le mocquera
de vous, puisque votre pere est si grand
Seigneur, que s'il en demandoir dix, quin-
ze ou vingt autres, on se feroit un plaisit
de les lui donner. J'ai bien un autre sujet
de pleurer, & de m'affliger, quoi donc,
frere; Je vous le dirai, Sire.
Je fervois un riche Paysan, qui m'avoit
loué pour mener sa charrue, & me confia
quatre bœeufs; il y a trois jours que j'ai
perdu le meilleur Roger, le meilleur
bœeuf de ma charrue. Je vais par tout le
cherchant depuis trois jours sans boire ni
manger, & je n'ose rentrer dans le villa-
ge, de crainte qu'on ne me fourre en pri-
son, car je n'ai pas un sol pour le payer :
je n'ai vaillant dans le monde que ce que
vous voyez sur moi: ma pauvre mere n'a-
voit aussi qu'une meschante cotte, on la
lui a arrachée de dessus le dos, actuelle-
ment elle est sur la paille, & son estat
m'afflige encore plus que le mien. L'ar-
gent va & vient; si j'ai perdu cette fois-
ci, un autre jour je regagnerai, & je re-
couvrerai mon boeuf quand je pourrai.
Ce n'est pas pour cela que je pleurerois:
mais quoi, vous, c'est pour un chien que
vous pleurez depuis si long tems? maudit
soit qui de vous ne se mocqueroit, & qui
48 MERCUREDEFRANCE.
seroit assez sot pour vous plaindre. Beu
frere, Dieu vous benisse; que pouvoit va-
loit ton bœeuf? On en veut avoir ving
sols; & je n'en puis faire rabbatre unt
seule maille. Tiens, dit Aucassin, les vor
ci dans ma bourse, va payer ton boeuf
Grand merci, Seigneur: le bon Dieu vous
fasse trouver ce que vous cherchez. Le
Bouvier s'en va, & Aucassin continue de
marcher.
La nuit estoit belle & sercine, & tant il
chemina qu'il atriva à la feuillée de Ni-
colette si bien tapissée de fleurs, & par
dedans & par dehors, qu'on ne pouvoit
rien de plus beau. Aucassin en la voyant,
s'arresta tout court. Ah! Dieu, dir-il,
il faut que Nicolette ait surement été ici
c'est ma douce amie, ce ne peut estre une
autre, qui de ses belles mains a tissu cette
loge. Je veux pour l'amour d'elle descen-
dre ici, & y passer la nuit. Comme il
mettoit le pied hors de l'estrier pour des-
cendre du cheval qui étoit grand & haut,
il vint à penser à Nicolette sa très douce
amie, & se laissa tomber si rudement sur
une roche, qu'il se desmit l'espaule, Quoi-
qu'il se sentit bien blesse, il fit tant que de
l'autre main il attacha son cheval à un buis-
son d'espines du mieux qu'il put; ensuite
se destournant un peu, il entra en se bais-
sant
d by Goo
FEVRIER.
1752.
49
sant dans la loge. Il considera les estoiles
qui luisoient au Firmament
& dont une
brilloit sur toutes les autres: à l'instant il
commen ce à dire.
Ici l'on chante.
Estoile qu'ici j'apperçois,
Que la Lune tire après toi,
Ma Nicolette est avec toi;
Nicolette celle au blond poil.
(Lacune.)
Qu'à la distance où je te voi
La haut je fusse près de toi !
Ah! combien je te baiserois!
Quand je serois fils de Roi,
Tu serois trop bonne pour moi
Ma soeur, ma douce amie.
Quand Nicolette, qui n'estoit pas loin,
eut entendu Aucassin, elle courut à la lo-
ge les bras ouverts, se jetta à son col, le
baisa, & l'embrassa. Beau doux ami,
soyez le bien retrouvé; & vous, belle
douce amie, soyez la bien retrouvée; &
tout en disant ces mots, de se baiser & de
s'embrasser. Rien de si beau que de voir la
joye qu'ils se faisoient. Ah! douce amie,
fait Aucassin, tout à l'heure j'estois bien
blesse à l'espaule, je ne sens plus ni mal ni
50 MERCUREDEFRANCE.
douleur depuis que je vous tiens. Elle le
taste par tout, & trouve qu'il a l'espaule
déboctée. Elle le mania tant avec ses belles
mains, & fit tant, avec l'aide de Dieu,
qui assiste toujours les Amans, que l'es-
paule fut remise à sa place; puis prenant
des fleurs & de l'herbe fraiche, & des
feuilles vertes qu elle enveloppa, & atta-
cha avec un pan de sa chemise, elle le
guerit parfaitement. Aucassin, beau doux
ami, fait- elle alors, il faut songer mainte-
nant à ce que vous ferez. Si demain votre
pere fait visiter cette forest, & qu'on my
trouve, quoique de vous on fasse, il n'est
pas douteux que pour moi on me fera mou-
rit. Certes, belle douce amie, j'en serois
au desespoir; mais si je puis, ils ne vous
attraperont pas. Il monte sur son cheval,
prend sa mie devant lui en la baisant &
l'embrassant, & ils s'en vont à travers
champs.
Ici l'on chante.
Aucassin le beau, le blond,
Rempli de sa passion,
Sort du bois profond
Tenant dans ses bras ses amours
Devant lui sur son arçon.
Les yeux lui haise & le front,
La bouche & le menton.
FEVRIER.
1752.
Aucassin, mon ami doux
En quelle terre irons-nous
Dit la Belle; Aucassin respond,
Que m'importe où nous irons,
Puisqu'ensemble nous allons:
Tant vont pat vaux & par monts
Traversant les villes & les bourgs
Qu'à la mer ils arrivent au jour,
Et descendent sur sablon
Près du rivage.
Ici l'on dit, l'on conte & l'on fabloie.
Aucassin lui & sa mie au rivage sont des-
cendus, comme vous l'avez oùi & enten-
du; il tient son cheval par la bride, & sa
mie par la main: ils vont ainsi suivant le
rivage, tant qu'ils apperçoivent des Mar-
chands qui naviguoient. Aucassin leur fit
signe d'approcher, & la barque vint à lui,
il fit tant par ses prieres qu'ils l'y receu-
rent.
A peine avoient- ils gagné la haute mer,
qu'ils furent accueillis d'une horrible tem-
peste, qui, les jettant d'une coste en une
autre, les poussa enfin dans une terre
estrangere, & les mit dans le Port du
Chasteau de Torelore. Ils demanderent en
quelle terre ils estoient, & on leur re-
pondit que c'estoit la terre du Roi de Tore-
lore. Quel homme est-ce, demanda en-
Ci
OO
50
52 MERCUREDE FRANCE.
core Aucassin? Seroit il en guerre? vrai-
ment oui, respondit on, & très-cruelle.
A l'instant il prend congé des Marchands
qui le recommanderent à Dien: il monte
sur son cheval, l'espée sur le flanc, sa mie
devant lui, & tant chemina qu'il arriva
au Château. Où est le Roi, demanda-t- il ?
il est en conche, respondit on, & sa fem-
me à la guerre, elle y a mené tous les gens
du pays, respondit-on. Aucassin à ce pro-
pos fut dans le plus grand estonnement:
il vient au Palais, descend de cheval avec
sa mie qui tient son cheval, monte au Pa-
lais l'espée au costé, & traversant les ap-
partemens, arrive à la chambre où le Roy
estoit en couche.
Ici l'on chante.
Dans la chambre entre Aucassin,
Le courtois, le gentil.
Il est venu jusqu'au lit,
Au lit od le Roy gist.
Devant lui P'arreste surptis;
Or es coutez ce qu'il lui dit.
Faux Roy, que fais-tu ici :
Je suis en couche d'un fils,
Dit le Roy, quand jautai accompli
Mon terme, jo serai gueri,
Puis j'irai la messe ouir
It après contre mes ennemis
FEVRIER.
1752.
53
Pirai en guerre me divertit,
Je n'y manquerai pas.
Ici l'on conte l'on di-, & l'on fabloie.
Quand Aucassin entendit le Roy ainsi
parler, il prit toutes les couvertures qui
sur lui estoient, les éparpilla au milieu de la
chambre, & trouvant derriere le lit un bas-
ton, le prit, se retourna, & rossa le Roy
de façon à le laisser mort sur la place. Ah !
beau Sire, dit le Roy, que voulez vous
de moi? Avez-vous perdu l'esprit de ve-
nir me battre dans ma maison? Ce que je
veux, dit Aucassin! Je vous tuerai par-
bleu, mauvais fils de P. si vous ne me ju-
rez que jamais homme dans votre terre
ne sera plus en couche d'enfant. Quand le
Roy le lui eut promis; maintenant dit Au-
cassin, menez mot à l'armée où est votre
femme: volontiers, fait le Roy, qui mon-
te aussi-tost sur son cheval: Aucassin va sut
le fien avec lui, laissant Nicolette dans la
chambre de la Reyne. Tant cheminerent
le Roy & Aucassin, qu'ils arriverent où
la Reyne estoit, & la trouverent au fort
de la bataille qui se donnoit à coups de
pommes, d'oeuts frais, & de fromages:
Aucassin tegarde, & ne revient pas d'es;
tonnement.
Ciij
gines ud
34 MERCUREDE FRANCE.
Ici l'on chaute.
Ancassin tout court s'est arresté
Et commence à regarder
Ce fier combat en champ mortel
Entre ces braves guerriers.
Qui pommes, œufs & fromages frés
Aux champs avoient apportés.
Celui qui mieux trouble l'eau d'un gué
Est pour meilleur champion prisé.
Aucassin vaillant & altier
Commence à les regarder,
De rite se met à éclatet.
Ici l'on dit, k' on conte, & Pon fabloye.
Quand Aucassin vit cette merveille; il
vient au Roy, l'appelle, & lui dit, Sire,
sont-ce-là vos ennemis? oui vraiment, dit
le Roy. Voulez-vous que je vous vange
d'eux, ajousta Aucassin: je ne demande
pas mieux. Aussi- tôt Aucassin met l'espée
a la main, se jette à travers les rangs,
frappe à droite & à gauche, & en estend
plusieurs morts sur la place. Que faites-
vous donc là, lui crie le Roy, en sautant
à la bride de son cheval! Ah! beau Sire, ne
les tuez pas comme vous faites. Comment
donc voulez-vous que je vous vange d'eux,
demande Aucassin? vous, en faites trop,
dit le Roy, nous n'avons pas accoutumé
FEVRIER. 1752.
de nous tuer de la sorte, nous nous enten-
dons de nous mettre en fuite réciproque-
ment. Le Roy & Aucassin s en retourne-
rent au Chasteau de Torelore, où les gens
du pays dirent au Roy de chasser Aucassin
de sa terre, & de retenit Nicolette pour
son fils, car elle leur sembloit bien fille de
haut parage. Nicolette qui les entendit,
n'en fut point contente, & commença à
dire.
Ici l'on chante.
Sire, Roi de Torelore
Dit la Belle Nicole
Vos gens me tiennent pour folle
Quand mon doux ami me cajole.
Que toujours je sois à l'escole
D'Aucassin qui de moi raffole !
Ni bal, ni danse, ni carolle
Harpe, vielle, ni violle,
Ni le jeu de l'escarpole
Ne m'en arracheroient pas.
Ici l'on dit, l'on conte, & l'on fabloye.
Aucassin fut au Château de To relore
avec Nicolette sa mie en grande joye,
en grand deduit, car avec lui estoit Ni-
colette sa douce awie que tant aimoit.
Tandis qu'ils estorent dans ces trans-
ports d'allégresse & de joye, voici venir
Cii
56 MERCUREDE FRANCE.
une escadre de Sarrazins qui fondent sur le
Château, l'attaquent de toutes parts, &
l'emportent de vive force; ils pillerent tout
ce qui se trouva, sirent tout prisonnier,
& prirent Nicolette & Aucassin. Ils lie-
rent Aucassin par les mains & par les
pieds, le jetterent dans une barque: Ni-
colette dans une autre fut aussi enlevée.
Une hotrible tourmente les surprit en
chemin. La barque qui portoit Aucassin,
après avoir long-tems vogué cà & là à tra-
vers les mers, fut enfin poussée contre le
Château de Baucaire. Tout le pays accoure
sur la rive, & reconnoit Aucassin. Les peu-
ples à la vue de leur Damoiseau furent
transportés de joye, car il avoit bien se-
journé trois ans au Château de Torelore.
Son pere & sa mere estorent morts pendant
tout ce tems là : c'est à qui le meneroit au
Château de Baucaire! Tous le reconnu-
rent pour leur maître, & il tint sa terre
en bonne paix.
Ici l'on chante.
Aucassin s'en est allé
A Beaucaite sa cité.
Le pays & la Comté
Gouverna par franche autorité,
Il jure le Dieu de majesté,
eO
FEVRIER. 1752.
37
Que beaucoup plus il est faché
De sa Nicolette au teint clair,
Que de toute sa parentée,
Si elle est de mort trépassée.
Douce amie au teint si clair
Je ne sçais où vous chercher ;
Il n'est pays de Dieu créé,
Que par terre & par marée
Tantost pour te retrouvet
Je ne parcourusse,
Ici l'en dit, l'on conte, & l'on fabloye.
Nous laisserons là Aucassin, & nous
parlerons de Nicolette. La nef sur laquelle
on l'avoit enlevée, estoit celle la même que
montoit le Roi de Carthage, pays de Ni-
colette qu'i ne connoissoit point, & qui
avoit douze freres tous Rois ou Princes.
Quand ils virent Nicolette si belle, ils lui
porterent tous grand respect, lui firent
grande fête, & lui demanderent qui elle
estoit, car elle leur paroissoit bien très-
noble Dame, & de haut estat; elle ne sçut
que leur dire, sinon qu'elle avoit esté enle-
vée enfant en très bas âge. Tant navigerent
qu'ils arriverent dans la Cité de Carthage.
A la vue des murs du Château, & à la-
vue du pays, Nicolerte se reconnut, &
se ressouvint qu'elle y avoit été nourrie en-
CV
BENVO
58 MERCUREDEFRANCE.
fant, toute petite, & qu'elle y avoit esté
prise & en menée. Else sçavoit bien aussi
que fille au Roy de Carthage elle avoit
esté, & que nourrie dans la cité elle avoit
esté autrefois.
Ici l'on chante.
Nicolette la bonne, la sage
Est abordée au rivage,
Voit les murs & les estages,
Les Palais & les salles.
Elle fait de grands helas:
Fille au Roy de Carthage
Moi de si haut parentage,
Estre ainsi dans l'esclavage
Traisnée par gent sauvage:
Aucassin gentil & sage,
Frane Damoiseau & honorable
Votre amour m'encourage,
Et nuit & jour me travaille.
Qu'encore un coup je t'embrasse,
Et qu'un doux baiser il me fasse
A ma bouche & à mon visage
Le gentil sire Damoiseau.
Ici l'on dit, l'on conte, & l'on fabloye.
Quand le Roi de Carthage entendit Ni-
colette ainsi parler, & pleurer, ses deux
bras il lui jette au col. Qui estes vous,
FEVRIER.
1752.
59
dites-le moi, fait-il? belle douce amie,
n'ayez pas peur de moi: Sire, fait elle,
fille au Roy de Carthage je suis. Je fus
prise enfant, il y a bien quinze ans pas-
sés. Quand ils l'entendirent ainsi parler,
ils virent bien qu elle disoit vrai; ils l'ac-
cablerent de caresses, lui firent feste, & la
menerent au l'alais en grande cérémonie
comme fille de Roi qu'elle estoit. Ils vou-
lurent lui donner pour espoux le fils du
Roy d'une Nation payenne, mais d'estre
mariée el le n'avoit nul souci.
Après avoir passé trois ou quatre jours
dans ce lieu & dans cette situation, elle
pensa en elle mesme par quel moyen elle
pourroit aller cherchet Aucassin. Elle prit
un violon, apprit à en jouer, & voyant
qu on vouloit un jour la marier à un riche
Roy payen, elle se defroba la nuit, vint
à un port de mer, & se logea chez une
pauvre femme sur le rivage. Là, prenant
d'une herbe, elle s'en frotra la tête & le
visage, si bien qu'elle se rendit toute noi-
ie, ayant ensuite fait faire cotte, man-
reau, chemise, & brayes, elle s'ajusta en
guise de Jongleur, prit son violon, vint à
un Marinier, & le pria tant qu'il la mit
dans sa nef. Les voiles sont tendues; on
navigue tant pat haute mer, qu'on aborde
en terre de Provence. Nicolette débarque,
Cvj
60 MERCURE DEFRANCE.
prend son violon, & s'en va par le pays
en violonnant, tant qu'enfin elle arrive
au Château où Aucassin estoit.
Ici l'en chante.
A Baucaire sur la tour-
Estoit Aucassin un jour
Assis sur le perron
Environné de ses Batons.
Il voit les herbes & les flours,
Entend chanter les oisillons
Il lui souvient de ses amours
De Nicolette la donce;
Qu'il a aimé tant de jours.
Lots jette soupits & pleurs.
Voici que Nicole au perron
Tire du sac son violon,
Or parle & dit sa leçon.
Ecoutez-moi, Seigneurs Barons,
Ceux d'aval & d'amoat
Vous pla roit il ouir chauson
D'Aucassin le franc Baron,
Et de Nicolette sa bonne ?
Tant durerent leurs amours
Qu'il la chercha au bois profond,
A Torelore au donjon
Les prirent des Payens un jout.
D'Aucassin rien ne savons,
FEVRIER.
1752. 6h
Mais de Nicolette la bonne,
Elle est à Carthage au dosion.
Sou pere Roi du canton
Pour elle a le coeut si bon,
Qu'il lui veut faire don
D'un Roi, mais pryen & felon :
Elle lui en dit toujours non
Et ne veut d'autre Baton
Qu'un damoiseau, qui Aucassin a nom
Et mille fois la tueroit-on
Elle n'aura d'autre Baron.
Sinon ce tant joli garçon,
Son amoureux que tant desire.
Ici l'on dit, l'an conte, & l'on fabloy e,
Quand Aucassin entendit ainsi parler de
Nicolette, il fut joyeux tant que rien
plus; il se retira à l'écart, & lui demanda,
oeau doux ami, fait il, de cette Nicolette
ne scavea vous rien ? de cette Nicolette
dont vous avtz oui conter. Qui Sire, ce
que j'en fçais, c'est que c'est bien la plus
franche & la plus loyale créature, la plus
gentille & la plus sage qui oncques fut
née. C'est la fille au Roi de Carthage qui
la prit dans le mesme tems qu'Aucassin fut
enlevé, & qui l'amena dans la cité de
Carthage; quand il sceut que c'estoit sa
Vigisined hidO
62 MERCURE DE FRANCE
fille il en fit grande feste. A present il ne
cesse de la presset tous les jours d'accepter
pour mari un des plus hauts Roys de toute
l'Espagne; mais elle se laisseroit plutot bru-
ler toute vive que d'en prendre aucun,
tant riche fut il. Ha! beau doux ami,
fait le Comte Aucassin, si vous voulicz re-
tourner dans cette terre, & dire à Nico-
lette de venir me parler, je vous donne-
rois tant d'argent que vous oseriez m'en
demander & en prendre. Scachez que
pour l'amour d'elle je ne veux prendre
femme de tant haut parage que ce soit
mais je s'attend toujours, & je n'autai
point de femme si ce n'est elle. Si je sça-
vois où la trouver je ne serois pas à prè-
sent à la chercher. Sire, fait elle si vous
aviez réellement cette envie j'irois la cher-
cher pour vous, & pour elle que j'aime
tendrement; il l'en conjure & lui fait dé-
livrer 20 marcs d'argent. Elle part & le
laisse en pleurs, tout pour la douceur de
Nicolette: puis le voyant pleurer, Sire
fait elle, revenant sur ses pas, ne vous
de lesperez pas encore, dans peu je vous
l'aurai amenée dans cette ville, & je vous
la ferai voir. Aucassin à ces douces pro-
messes fut attendri & transporiè de joye;
elle le quitte & va à la ville dans la mai-
de la Vicomtesse, cat le Vicomte son
FEVRIER. 1752. 63
parrain estoit mort, elle logea chez elle,
eut avec elle quelques entretiens; enfin
lui declara ce qui l'y avoit amenée. La Vi-
comtesse la reconnut, scut que c'estoit
cette mesme Nicolette qu elle avoit élevée,
elle la fit baigner, laver, & reposer
huit jours durant. Nicolette prit une her-
be qu'on appelle esclaire, s'en frotta, &
redevint aussi belle qu elle avoit jamais été
dans aucun tems de sa vie. Elle s'affubla
de belles & riches étoffes de soie, dont la
Dame avoit profusion, puis s'estant assise
dans la chambre sur un lit de repos d'une
étoffe toute de soie; elle appella la Dame,
& la pria d'aller trouver Aucassin son ami,
ce qu'elle executa fur le champ.
La Vicomtesse étant arrivée au palais
trouva Aucassin pleurant & regrettant Ni-
colette sa mie, qui tant tardoit à venir.
La Dame l'appella, & lui dit Aucassin,
cessez de vous désoler davantage; venez-
vous en avec moi, & je vous montterai
la chose du moode que vous aimez le
mieux; c'est Nicolette votre douce anie,
qui des lointaines terres est venue vous
chercher. Aucassin en saute d'aise.
Ici Von chante,
Quand Aucassinet eut oui
Que Nicolette au teim de lys,
jitized by God
64 MERCUREDEFRANCE.
Estoit de retour au pays;
Jamais il ne fut si ravi.
Avec elle en chemin se mit
Jusqu'à l'hostel cesse ne sit.
Dedans la chambre se sont mis.
Aucassin, qui tous ses plaisirs
Avoit dans Nicolette assis
D'aise avoit son coeur tout saisi;
Elle qui tient son doux ami
Telle joye onques ne sentit.
Vers lui saute en pieds & bondit,
Et contemple son Aucassis.
Ses deux bras elle lui tendit
Et doucettement l'accueillit,
Les yeux lui baise & lui sourit.
La nuit les trouve encore ainsi,
Jusqu'au matin que le jour luit
Et qu'elle épouse son ami,
Qui de Baucaire Dame en sit.
Ainsi tous deux estant unis
Passerent des tems insinis
Daus les transports, & les plaisirs.
De son bien Aucassin jouit
Et du sien Nicolette aussi.
Ce joli chant & ce recit
Finissent en cet endtoit-ci:
Plus je ne sçais que vous eu dite.
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107
p. 133-134
« NYON fils, & Guillyn, ont mis sous presse un Horace qui formera quatre petits [...] »
Début :
NYON fils, & Guillyn, ont mis sous presse un Horace qui formera quatre petits [...]
Mots clefs :
Horace, Traduction, Vers, Libraires
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « NYON fils, & Guillyn, ont mis sous presse un Horace qui formera quatre petits [...] »
NYON fils, & Guillyn, ont mis sous
presse un Horace qui formera quatre petits
volumes in 12. Cette Edition contiendra le
texte de ce grand Poëte, la traduction en
vers de tous ses Ouvrages, & des notes
sur les endroits difficiles. L'Edition sera
jolie, & paroîtra dans trois mois. Si quel-
ques Sçavans, disent les Libraires dans
leur, avertissement imprimé, avoient
des traductions en vers de quelque mor.
ceau d'Horace qui neussent pas été im-
primées, dont il voulût nous faire part
nous ne manquerions pas de les inférer,
si. elles venoient à tems, & de donner
aux Auteurs des marques particulieres &
publiques de notre reconnoissance.
Les mêmes Libraires donneront inces-
134 MERCURE DEFRANCE.
samment une Edition en 4 vol. in.12, de
l'excellente traduction de Quintilien, par
M. l'Abbé Gedoin.
presse un Horace qui formera quatre petits
volumes in 12. Cette Edition contiendra le
texte de ce grand Poëte, la traduction en
vers de tous ses Ouvrages, & des notes
sur les endroits difficiles. L'Edition sera
jolie, & paroîtra dans trois mois. Si quel-
ques Sçavans, disent les Libraires dans
leur, avertissement imprimé, avoient
des traductions en vers de quelque mor.
ceau d'Horace qui neussent pas été im-
primées, dont il voulût nous faire part
nous ne manquerions pas de les inférer,
si. elles venoient à tems, & de donner
aux Auteurs des marques particulieres &
publiques de notre reconnoissance.
Les mêmes Libraires donneront inces-
134 MERCURE DEFRANCE.
samment une Edition en 4 vol. in.12, de
l'excellente traduction de Quintilien, par
M. l'Abbé Gedoin.
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108
p. 89-90
« Voici les quatre premiers vers d'un troisiéme Logogryphe que l'Auteur nous [...] »
Début :
Voici les quatre premiers vers d'un troisiéme Logogryphe que l'Auteur nous [...]
Mots clefs :
Logogriphe, Règles, Vers, Nom, Licence
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « Voici les quatre premiers vers d'un troisiéme Logogryphe que l'Auteur nous [...] »
Voici les quatre premiers vers d'un
troifiéme Logogryphe que l'Auteur nous
difpenfera d'inférer dans notre recueil.
Quatorze lettres en cinq membres renfermées
Me font une des villes les plus renommées.
Capitale d'un Empire Puiffant
Connue des anciens fous un nom différent.
Nous les citons exprès pour faire voir
à quel point on porte aujourd'hui l'oubli
des regles , & pour juftifier les plaintes
que nous avons faites à ce fujet dans le
fecond volume de Janvier . Nous fçavons
qu'une Enigme ou qu'unLogogryphe n'exi
90 MERCURE
DE FRANCE
.
pomgent
pas une exactitude
fcrupuleuſe
, mais
on doit au moins obferver la mefure . Souvent
on n'eft pas plus régulier pour des
piéces d'un gente plus élevé. On y rime
an hafard une profe des plus familieres
, & l'on lui donne fiérement
le nom de
Stances , quelquefois
même le titre
peux d'Ode. Le pis eft encore que cette
licence regne jufques dans des ouvrages
où brille d'ailleurs le vrai talent de la poéfie.
Nous fçavons qu'aux yeux de la raifon
une rime fauffe , ou une fyllabe de
trop ou de moins , font une petite taché , mais enfin c'en eft une ; & l'on eft d'autant
plus faché de la trouver dans de jolis
vers , qu'ils font faits
pour
& pour fervir de modele.
troifiéme Logogryphe que l'Auteur nous
difpenfera d'inférer dans notre recueil.
Quatorze lettres en cinq membres renfermées
Me font une des villes les plus renommées.
Capitale d'un Empire Puiffant
Connue des anciens fous un nom différent.
Nous les citons exprès pour faire voir
à quel point on porte aujourd'hui l'oubli
des regles , & pour juftifier les plaintes
que nous avons faites à ce fujet dans le
fecond volume de Janvier . Nous fçavons
qu'une Enigme ou qu'unLogogryphe n'exi
90 MERCURE
DE FRANCE
.
pomgent
pas une exactitude
fcrupuleuſe
, mais
on doit au moins obferver la mefure . Souvent
on n'eft pas plus régulier pour des
piéces d'un gente plus élevé. On y rime
an hafard une profe des plus familieres
, & l'on lui donne fiérement
le nom de
Stances , quelquefois
même le titre
peux d'Ode. Le pis eft encore que cette
licence regne jufques dans des ouvrages
où brille d'ailleurs le vrai talent de la poéfie.
Nous fçavons qu'aux yeux de la raifon
une rime fauffe , ou une fyllabe de
trop ou de moins , font une petite taché , mais enfin c'en eft une ; & l'on eft d'autant
plus faché de la trouver dans de jolis
vers , qu'ils font faits
pour
& pour fervir de modele.
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Résumé : « Voici les quatre premiers vers d'un troisiéme Logogryphe que l'Auteur nous [...] »
Le texte traite d'un logogryphe, un jeu littéraire composé de quatre vers, contenant quatorze lettres réparties en cinq mots. Ce logogryphe fait référence à une ville célèbre, capitale d'un puissant empire, connue des anciens sous un nom différent. L'auteur utilise cet exemple pour illustrer l'oubli des règles de la versification et justifier des critiques précédentes. Bien que les énigmes et logogryphes n'exigent pas une exactitude rigoureuse, il est essentiel de respecter la mesure. Le texte déplore également l'absence de régularité dans la rime, même dans des œuvres poétiques de qualité, où des rimes incorrectes ou des erreurs de syllabes sont fréquentes. Cette liberté est regrettable, surtout dans des œuvres servant de modèle.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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109
p. 220
VERS Faits par M. l'Abbé de Lataignant, pour Monseigneur le Dauphin, qui devoient être prononcés par Mlle de Guerchy.
Début :
Monseigneur, De simples Vierges consacrées [...]
Mots clefs :
Vers, Compliments
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : VERS Faits par M. l'Abbé de Lataignant, pour Monseigneur le Dauphin, qui devoient être prononcés par Mlle de Guerchy.
VERS
Faits par M. l'Abbé de Lataignant pour
Monseigneur le Dauphin , qui devoient
être prononcés par Mlle de Guerchy..
MONSEIGNEUR ,
DE fimples Vierges confacrées
A louer Dieu feul en tout temps ;
De ce faint devoir pénétrées
Ignorent l'art des complimens ;
Dans ce féjour de l'innocence ,
On ne connoit d'autre éloquence
Que ces tranfports refpectueux
De zele & de reconnoiffance
Que vous pouvez lire en nos yeux ,
Et qu'infpire votre préfence
Aux ames pures de ces lieux,
Le Fils du plus grand Roi du monde ;
Notre bienfaiteur , notre appui ,
Vient nous vifiter aujourd'hui :
Que les Clairons & les Trompettes
Annoncent partout fes hauts fairs.
Nos voix dans ces faintes retraites
Ne publiront que les bienfaits.
Faits par M. l'Abbé de Lataignant pour
Monseigneur le Dauphin , qui devoient
être prononcés par Mlle de Guerchy..
MONSEIGNEUR ,
DE fimples Vierges confacrées
A louer Dieu feul en tout temps ;
De ce faint devoir pénétrées
Ignorent l'art des complimens ;
Dans ce féjour de l'innocence ,
On ne connoit d'autre éloquence
Que ces tranfports refpectueux
De zele & de reconnoiffance
Que vous pouvez lire en nos yeux ,
Et qu'infpire votre préfence
Aux ames pures de ces lieux,
Le Fils du plus grand Roi du monde ;
Notre bienfaiteur , notre appui ,
Vient nous vifiter aujourd'hui :
Que les Clairons & les Trompettes
Annoncent partout fes hauts fairs.
Nos voix dans ces faintes retraites
Ne publiront que les bienfaits.
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Résumé : VERS Faits par M. l'Abbé de Lataignant, pour Monseigneur le Dauphin, qui devoient être prononcés par Mlle de Guerchy.
L'Abbé de Lataignant compose un poème pour Monseigneur le Dauphin, destiné à être récité par Mlle de Guerchy. Il célèbre des vierges dévouées à Dieu, qui expriment leur respect et leur gratitude envers le Dauphin, fils du roi. Elles le voient comme leur bienfaiteur et souhaitent que ses exploits soient proclamés par des clairons et des trompettes.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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110
p. 227-229
VERS De M. de Voltaire à M. le Maréchal Duc de Richelieu, sur la Conquête de Mahon.
Début :
Depuis plus de quarante années [...]
Mots clefs :
Vers, Voltaire, Duc de Richelieu, Voltaire, Conquête Fort Saint-Philippe, Succès
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : VERS De M. de Voltaire à M. le Maréchal Duc de Richelieu, sur la Conquête de Mahon.
VERS
De M. de Voltaire à M. le Maréchal Duc
de Richelieu , fur la Conquête de Mahon.
Depuis plus de quarante années
Vous avez été mon Héros :
J'ai préfagé vos deſtinées .
Ainfi quand Achile à Syros
Paroiffoit fe livrer en proye
Aux jeux , aux amours , au répos ,
Il devoit un jour , fur les flots ,
Porter la flamme devant Troye ;
Ainfi quand Phriné , dans fes bras
Tenoit le jeune Alcibiade ,
Phriné ne le poffédoit pas ;
Et fon nom fut dans les combats
Egal au nom de Miltiade.
Jadis les Amans , les Epour
Trembloient en vous voyant paroître.
Près des Belles & près du Maître ,
Vous avez fair plus d'un jaloux :
Enfin c'eft aux Héros à l'être.
C'eft rarement que dans Paris
Parmi les feftins & les ris ,
On démêle un grand caractere
Le préjugé ne conçoit pas
Que celui qui fçait l'art de plaire ;
Kvi
228 MERCURE DE FRANCE
Sçache aufli fauver les Etats :
Le grand Homme échappe au vulgaire.
Mais lorsqu'aux champs de Fontenoi ,
Il fert fa Patrie & fon Roi ;
Quand fa main des peuples de Genes
Défend les jours & rompt les chaînes ;
Lorſqu'auffi prompt que les éclairs ,
Il chaffe les Tyrans des mers
Des murs de Minorque opprimée ,
'Alors ceux qui l'ont méconnu ,
En parlent comme fon armée :
Chacun dit : Je l'avois prévu :
Le fuccès fait la renommée.
Homme aimable , illuftre Guerrier ,
En tout temps Phonneur de la France ,
Triomphez de l'Anglois altier ,
De l'envie & de l'ignorance.
Je ne fçais fi dans Port-Mahon
Vous trouverez un ftatuaire ;
Mais vous n'en avez plus à faire.
Vous allez graver votre nom
Sur les débris de l'Angleterre:
Il feroit béni chez l'Ibere , at.. ?
Et chéri dans ma Nation.
Des deux Richelieu fur la terre
Les exploits feront admirés..
Déja tous deux font comparés ,
Et l'on ne fait qui l'on préfere.
Le Cardinal affermiffoit
A O UST. 1756: 2.20
Et partageoit le rang fuprême
D'un Maître qui le haïffoit ,
Vous vengcz un Roi qui vous aime.
Le Cardinal fut plus puiffant
Et même un peu trop redoutable :
Vous me paroiffez bien plus grand ,
Puifque vous êtes plus aimable .
De M. de Voltaire à M. le Maréchal Duc
de Richelieu , fur la Conquête de Mahon.
Depuis plus de quarante années
Vous avez été mon Héros :
J'ai préfagé vos deſtinées .
Ainfi quand Achile à Syros
Paroiffoit fe livrer en proye
Aux jeux , aux amours , au répos ,
Il devoit un jour , fur les flots ,
Porter la flamme devant Troye ;
Ainfi quand Phriné , dans fes bras
Tenoit le jeune Alcibiade ,
Phriné ne le poffédoit pas ;
Et fon nom fut dans les combats
Egal au nom de Miltiade.
Jadis les Amans , les Epour
Trembloient en vous voyant paroître.
Près des Belles & près du Maître ,
Vous avez fair plus d'un jaloux :
Enfin c'eft aux Héros à l'être.
C'eft rarement que dans Paris
Parmi les feftins & les ris ,
On démêle un grand caractere
Le préjugé ne conçoit pas
Que celui qui fçait l'art de plaire ;
Kvi
228 MERCURE DE FRANCE
Sçache aufli fauver les Etats :
Le grand Homme échappe au vulgaire.
Mais lorsqu'aux champs de Fontenoi ,
Il fert fa Patrie & fon Roi ;
Quand fa main des peuples de Genes
Défend les jours & rompt les chaînes ;
Lorſqu'auffi prompt que les éclairs ,
Il chaffe les Tyrans des mers
Des murs de Minorque opprimée ,
'Alors ceux qui l'ont méconnu ,
En parlent comme fon armée :
Chacun dit : Je l'avois prévu :
Le fuccès fait la renommée.
Homme aimable , illuftre Guerrier ,
En tout temps Phonneur de la France ,
Triomphez de l'Anglois altier ,
De l'envie & de l'ignorance.
Je ne fçais fi dans Port-Mahon
Vous trouverez un ftatuaire ;
Mais vous n'en avez plus à faire.
Vous allez graver votre nom
Sur les débris de l'Angleterre:
Il feroit béni chez l'Ibere , at.. ?
Et chéri dans ma Nation.
Des deux Richelieu fur la terre
Les exploits feront admirés..
Déja tous deux font comparés ,
Et l'on ne fait qui l'on préfere.
Le Cardinal affermiffoit
A O UST. 1756: 2.20
Et partageoit le rang fuprême
D'un Maître qui le haïffoit ,
Vous vengcz un Roi qui vous aime.
Le Cardinal fut plus puiffant
Et même un peu trop redoutable :
Vous me paroiffez bien plus grand ,
Puifque vous êtes plus aimable .
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Résumé : VERS De M. de Voltaire à M. le Maréchal Duc de Richelieu, sur la Conquête de Mahon.
Dans une lettre, Voltaire célèbre les exploits militaires du Maréchal Duc de Richelieu, le comparant à des héros antiques tels qu'Achille et Alcibiade. Bien que Richelieu soit connu pour ses succès amoureux et mondains, Voltaire souligne ses qualités militaires exceptionnelles. Il mentionne notamment la défense de la patrie et du roi lors de la bataille de Fontenoy et la libération des peuples de Gênes. Voltaire admire la rapidité et l'efficacité de Richelieu, illustrées par la défense de Minorque. Il prédit que Richelieu gravera son nom sur les débris de l'Angleterre après la conquête de Port-Mahon. Voltaire compare également le Maréchal au Cardinal Richelieu, affirmant que le premier est plus grand et plus aimable malgré la puissance du second.
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111
p. 237
« M. Petit, Receveur de la Maîtrise des Eaux & Forêts de [...] »
Début :
M. Petit, Receveur de la Maîtrise des Eaux & Forêts de [...]
Mots clefs :
M. Petit, Madame de Montgeron, Vers, Éloge
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texteReconnaissance textuelle : « M. Petit, Receveur de la Maîtrise des Eaux & Forêts de [...] »
M. Petit , Receveur de la Maîtrife des
Eaux & Forêts de Châteauneuf, en Timerais
, défavoue les vers à Madame de
Montgeron , qui lui font fauffement attribués
, & qui fe trouvent à la
du fecond Volume de Juillet.
page 74
Pour n'être plus trompés fur ces Pieces
hazardées , nous aurons à l'avenir la précaution
de les donner toujours anonymes :
nous fupprimerons en même temps le nom
des perfonnes à qui elles font adreffées
pour épargner à leur modeftie l'embarras
de rougir d'un éloge trivial ou mal- adroit,
Eaux & Forêts de Châteauneuf, en Timerais
, défavoue les vers à Madame de
Montgeron , qui lui font fauffement attribués
, & qui fe trouvent à la
du fecond Volume de Juillet.
page 74
Pour n'être plus trompés fur ces Pieces
hazardées , nous aurons à l'avenir la précaution
de les donner toujours anonymes :
nous fupprimerons en même temps le nom
des perfonnes à qui elles font adreffées
pour épargner à leur modeftie l'embarras
de rougir d'un éloge trivial ou mal- adroit,
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Résumé : « M. Petit, Receveur de la Maîtrise des Eaux & Forêts de [...] »
M. Petit, Receveur de la Maîtrise des Eaux et Forêts de Châteauneuf, désavoue des vers attribués à Madame de Montgeron dans le second volume de juillet. Pour éviter toute confusion, les pièces littéraires seront désormais publiées anonymement. Les noms des destinataires des éloges seront supprimés pour préserver leur modestie.
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112
p. 202-203
LETTRE à l'Auteur du Mercure.
Début :
Monsieur, il est naturel de vous prendre pour Juge dans le différend poétique, [...]
Mots clefs :
Différend poétique, Vers, Poète, Poétesse
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texteReconnaissance textuelle : LETTRE à l'Auteur du Mercure.
LETTRE à l'Auteur du Mercure.
t
MONSIEUR , il eft naturel de vous prendre
pour Juge dans le différend poétique,
qui s'eft élevé entre ma foeur & moi ; &
vous ne pourriez vous récufer dans certe
caufe , quoique vous y foyez intéreffé
fans nous faire le plus fenfible déplaifir.
Voici le fait. Nous nous difputons qui de
nous a le mieux réuffi, dans les vers cijoints
, que nous avons faits en réponſe à
ceux que vous adreffez à M. le Contrôleur
Général dans ce dernier Mercure. Lifez
Monfieur , & prononcez nous ferons
d'accord. Mais comme chez un galant- hom
me , le coeur prend fouvent la place de
refprit , quand il s'agit des intérêts du
beau fexe, c'est pour obvier à cet inconvénient
, que j'ai cru devoir vous cacher
lequel de ces deux petits morceaux eft de
ma foeur. Si par hazard , Monfieur , vous
trouviez qu'ils méritaffent , foit en les
laiffant féparés , foit en les fondant enfemble
, l'attention du public , je ferais.
AVRIL 1758.. 203.
fort aile , ainfi que ma foeur , qu'il vît
par le moyen du Mercure , ce témoignage.
de l'admiration que nous avons pour vos
talens , & de l'eftime parfaite avec laquelle
j'ai l'honneur d'être , & c.
Le Chevalier DE JUILLY -THOMASSIN ,
Garde du Corps du Roi.
A Arc- en - Barois , Le 14 8.
t
MONSIEUR , il eft naturel de vous prendre
pour Juge dans le différend poétique,
qui s'eft élevé entre ma foeur & moi ; &
vous ne pourriez vous récufer dans certe
caufe , quoique vous y foyez intéreffé
fans nous faire le plus fenfible déplaifir.
Voici le fait. Nous nous difputons qui de
nous a le mieux réuffi, dans les vers cijoints
, que nous avons faits en réponſe à
ceux que vous adreffez à M. le Contrôleur
Général dans ce dernier Mercure. Lifez
Monfieur , & prononcez nous ferons
d'accord. Mais comme chez un galant- hom
me , le coeur prend fouvent la place de
refprit , quand il s'agit des intérêts du
beau fexe, c'est pour obvier à cet inconvénient
, que j'ai cru devoir vous cacher
lequel de ces deux petits morceaux eft de
ma foeur. Si par hazard , Monfieur , vous
trouviez qu'ils méritaffent , foit en les
laiffant féparés , foit en les fondant enfemble
, l'attention du public , je ferais.
AVRIL 1758.. 203.
fort aile , ainfi que ma foeur , qu'il vît
par le moyen du Mercure , ce témoignage.
de l'admiration que nous avons pour vos
talens , & de l'eftime parfaite avec laquelle
j'ai l'honneur d'être , & c.
Le Chevalier DE JUILLY -THOMASSIN ,
Garde du Corps du Roi.
A Arc- en - Barois , Le 14 8.
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Résumé : LETTRE à l'Auteur du Mercure.
La lettre adressée à l'auteur du Mercure traite d'un différend poétique entre l'auteur de la lettre et sa sœur. Ils sollicitent l'arbitrage de l'auteur du Mercure pour déterminer qui a le mieux réussi dans les vers composés en réponse à ceux adressés à M. le Contrôleur Général dans le dernier numéro du Mercure. Pour garantir l'impartialité, l'auteur de la lettre ne révèle pas l'identité des auteurs des deux poèmes. Il demande à l'auteur du Mercure de juger les vers et, si ceux-ci méritent l'attention du public, de les publier. La lettre exprime le respect et l'admiration pour les talents de l'auteur du Mercure. Elle est signée par le Chevalier de Juilly-Thomassin, Garde du Corps du Roi, et datée du 14 août à Arc-en-Barois.
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113
p. 211-214
MORTS.
Début :
Messire Florent Jean de Valiere, Lieutenant Général des Armées du Roi, [...]
Mots clefs :
Florent Jean de la Valiere, Lieutenant général des armées du roi, Morts, Talents, Vertus, Artillerie, Siège, Jean de La Fontaine, Vers, Héroïsme, Évêque, Cardinal, Comte, Marquis, Maison Russo
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texteReconnaissance textuelle : MORTS.
MORT S.
>
ESSIRE Florent Jean de Valiere , Lieutenant
Général des Armées du Roi , Grand - Croix
de l'Ordre Royal & Militaire de S. Louis , Gouverneur
de Bergues , ancien Directeur de l'Artil- ·´
lerie , Affocié libre de l'Académie des Sciences
eft mort à Paris le 6 Janvier âgé de 93 ans. La
vieilletle d'un grand homme eft encore utile à fa
patrie , en ce qu'elle eft une leçon vivante ; & à
quelque âge qu'il difparoiffe de la Terre, c'eſt une
perte pour l'humanité. Les vertus & les talents
de cet Officier refpectable , lui avoient acquis une
eftime univerfelle. D'abord , il s'étoit diftingué ,
par les principes fimples qu'il indiqua fur la conduite
des Mines & des Contre-Mines , principes
dont il détermina l'application avec cette rare
fagacité qui feule pouvoit foumettre à une théorie
exacte la bifarrerie des effets de la poudre. C'eft
à lui que la France doit la fupériorité où eft parvenu
le corps de l'Artillerie , le premier de l'Europe
en ce genre , par les établitlemens digne la grandeur
du Roi , que M. de Valiere a formés en
1720. dans cette partie , & qu'il a dirigés depuis
avec tant de fageſſe & de zéle ; mais furtout par
les inftructions qu'il a données fur cet objet , &
l'attention qu'il a mife à diftinguer les fujets ,
& à les placer fuivant leur aptitude aux différentes
fonctions du fervice de l'artillerie. Sa fupériorité
dans l'attaque & la défenfe des Places , eft
212: MERCURE DE FRANCE.
bien connue par les fiéges nombreux où il efi a
donné les preuves les plus fignalées.
C'eft au fiége du Quefnoy que M. de Valiere
acommandé pour la premiere fois l'artillerie en
chef. Il y fit voir ce que peut l'artillerie bien employée.
Il éteignit en 24 heures , avec 38 - piéces
de canon , 84 bouches à feu que l'Ennemi avoit
fur le front de l'attaque de la Place .
Son foixantiéme & dernier Siége a été celui de
Fribourg en 1744. Quoiqu'il eût été expoſé aur
plus grands dangers pendant foixante ans de fervice
où il s'eft trouvé à tant de Siéges & de Batailles;
quoiqu'il n'y ait aucune efpéce d'armes dont
il n'eût été bleffé , exemple unique peut-être dans
l'hiftoire ; il a fini fa longue carriere au milieu de
fa famille , fans douleur , fans impatience, dans
l'accablement du poids des années ; état qui a
précedé fa fin de onze mois & l'a tenu au lit juſ
qu'à la mort qu'il a vu arriver en Héros Chrétien.
C'eft bien- là le couchant de la vie de l'homme
jufte,que la Fontaine a peint par ces mots fublimes,
C'est le foir d'un beau jour
Avec des vértus héroïques & des talens fi fupérieurs
, M. de Valiere étoit l'homme le plus
fimple & le plus modefte. La valeur cette vertu
qui fait violence à la Nature , étoit en lukt
douce & tranquille. Or fçait qu'il a borné toute
fon ambition ´à donner'dans ſes enfans à ſon
Roi & à fa Patrie de dignes héritiers de fes ta
lents & de fes vertus . L'aîné de fes fils , aujour
d'hui fon fucceffeur , opéroit pour la premiere
fois , fous les yeux de fon pere , au dernier fiége
de Philifbourg en 1734. La batterie qu'il commandoit
attiroit tout le feu des ennemis , & cette
grêle de boulets & de bombes caufoit quelquefois
des diftractions au jeune Elève. Son pere , qu
FEVRIER. 1759. 213
l'obſervoit , lui dit du ton de l'amitié : Si vous
étiez bien occupé de ce que vous faites , vous ne
vous appercevriez pas mon fils , de toutes ces
chofes la.
>
Les vertus guerrières de ce Grand- homme
étoient couronnées par un défintéreffementà toute
épreuve ; & du milieu des batailles , il rapportoit
dans la fociété des moeurs douces & pures qui en
faifoient le charme. C'eſt de lui que M. de Fontenelle
a dit :
De rares talens pour la guerre
En lui furent unis au coeur le plus humain
Jupiter le chargea de lancer fon tonnerre :
Minerve conduifit ſa main.
Un fi bon coeur , une ame fi belle , un fi rare
génie , ont honoré l'humanité. Sa mémoire fera
toujours chere à tout homme de bien , & en vénération
à tout bon François.
MESSIRE Antoine- René de la Roche de Fontenilles
Evêque de Meaux , premier Aumônier de
Madame , Abbé Commendataire des Abbayes de
Saint- Faron , Ordre de Saint Benoît , diocèle
de Meaux, & d'Auberive Ordre de Câteaux , diocèfe
de Langres , & Prieur de Saint Pierre d'Abbeville
, Ordre de Clugny , diocèse d'Amiens , eſt
mort le 7 Janvier , dans fon Palais Epifcopal ,
dans la foixantiéme année de fon âge.
LE CARDINAL d'Argenvilliers eft mort à Røme
le 23 Décembre.
MARIE-Charlotte de Pas-Feuquieres , veuve de
Gafpard , Marquis d'Offun , mere du Marquis
d'Offun , Chevalier des Ordres du Roi , & fon
Ambaſſadeur - extraordinaire auprès du Roi des
Deux- Siciles , mourut dans cette Ville le 4 Janvier
, dans la foixante-dixiéme année de fon âge .
Le fieur Brunet de la Vaiffiere , Chevalier de
214 MERCURE DE FRANCE .
l'Ordre-Royal & Militaire de Saint-Louis , mourut
à Saint Didier en Champagne le 24 de Décembre
, dans fa quatre- vingt-treizième année.
Il avoit paffé foixante - douze ans au ſervice du
Roi. Il s'étoit trouvé à la bataille de Stafarde
en 1690.
Anne de Brunſwick d'Hanovre , Gouvernante
des Provinces - Unies , fille aînée du Roi d'Angleterre
, veuve , depuis le 22 Octobre 1751 , de
Guillaume Charles - Henri Friſon de Naffau-
Dieft , Stathouder , mourut à la Haye le 13
Janvier , dans la cinquantiéme année de fon âge.
-
Meffire Paul de Roux , des Comtes de la Rie ,
Marquis de Gaubert & de Courbon , Baron des
Angles , premier Préſident du Parlement de Navarre
, mourut à Montpellier le 21 Décembre.
Il étoit fils d'Alexandre de Roux & de Marianne
de Piolenc. Il avoit fuccédé à fonPere dans la charge
de premierPréſident du Parlement de Navarre.
Il avoit eu de fon premier mariage avec Magdelaine
de Bullion , la Marquiſe de Coriolis d'Elpinoufe
; & de fon fecond mariage avec Louife
de Lons , la Marquife de Mefples & la Marquife
de Gaubert. Il étoit Chef d'une des branches de
la Maiſon Ruffo , qui a paſſé en France à la ſuite
de la Reine Jeanne . Cette Maiſon poſſéde encore
aujourd'hui dans ce Royaume partie des
terres qui leur furent données pour lors par cette
Princeffe en dédommagement de celles qu'elle
perdoit dans le Royaume de Naples.
>
ESSIRE Florent Jean de Valiere , Lieutenant
Général des Armées du Roi , Grand - Croix
de l'Ordre Royal & Militaire de S. Louis , Gouverneur
de Bergues , ancien Directeur de l'Artil- ·´
lerie , Affocié libre de l'Académie des Sciences
eft mort à Paris le 6 Janvier âgé de 93 ans. La
vieilletle d'un grand homme eft encore utile à fa
patrie , en ce qu'elle eft une leçon vivante ; & à
quelque âge qu'il difparoiffe de la Terre, c'eſt une
perte pour l'humanité. Les vertus & les talents
de cet Officier refpectable , lui avoient acquis une
eftime univerfelle. D'abord , il s'étoit diftingué ,
par les principes fimples qu'il indiqua fur la conduite
des Mines & des Contre-Mines , principes
dont il détermina l'application avec cette rare
fagacité qui feule pouvoit foumettre à une théorie
exacte la bifarrerie des effets de la poudre. C'eft
à lui que la France doit la fupériorité où eft parvenu
le corps de l'Artillerie , le premier de l'Europe
en ce genre , par les établitlemens digne la grandeur
du Roi , que M. de Valiere a formés en
1720. dans cette partie , & qu'il a dirigés depuis
avec tant de fageſſe & de zéle ; mais furtout par
les inftructions qu'il a données fur cet objet , &
l'attention qu'il a mife à diftinguer les fujets ,
& à les placer fuivant leur aptitude aux différentes
fonctions du fervice de l'artillerie. Sa fupériorité
dans l'attaque & la défenfe des Places , eft
212: MERCURE DE FRANCE.
bien connue par les fiéges nombreux où il efi a
donné les preuves les plus fignalées.
C'eft au fiége du Quefnoy que M. de Valiere
acommandé pour la premiere fois l'artillerie en
chef. Il y fit voir ce que peut l'artillerie bien employée.
Il éteignit en 24 heures , avec 38 - piéces
de canon , 84 bouches à feu que l'Ennemi avoit
fur le front de l'attaque de la Place .
Son foixantiéme & dernier Siége a été celui de
Fribourg en 1744. Quoiqu'il eût été expoſé aur
plus grands dangers pendant foixante ans de fervice
où il s'eft trouvé à tant de Siéges & de Batailles;
quoiqu'il n'y ait aucune efpéce d'armes dont
il n'eût été bleffé , exemple unique peut-être dans
l'hiftoire ; il a fini fa longue carriere au milieu de
fa famille , fans douleur , fans impatience, dans
l'accablement du poids des années ; état qui a
précedé fa fin de onze mois & l'a tenu au lit juſ
qu'à la mort qu'il a vu arriver en Héros Chrétien.
C'eft bien- là le couchant de la vie de l'homme
jufte,que la Fontaine a peint par ces mots fublimes,
C'est le foir d'un beau jour
Avec des vértus héroïques & des talens fi fupérieurs
, M. de Valiere étoit l'homme le plus
fimple & le plus modefte. La valeur cette vertu
qui fait violence à la Nature , étoit en lukt
douce & tranquille. Or fçait qu'il a borné toute
fon ambition ´à donner'dans ſes enfans à ſon
Roi & à fa Patrie de dignes héritiers de fes ta
lents & de fes vertus . L'aîné de fes fils , aujour
d'hui fon fucceffeur , opéroit pour la premiere
fois , fous les yeux de fon pere , au dernier fiége
de Philifbourg en 1734. La batterie qu'il commandoit
attiroit tout le feu des ennemis , & cette
grêle de boulets & de bombes caufoit quelquefois
des diftractions au jeune Elève. Son pere , qu
FEVRIER. 1759. 213
l'obſervoit , lui dit du ton de l'amitié : Si vous
étiez bien occupé de ce que vous faites , vous ne
vous appercevriez pas mon fils , de toutes ces
chofes la.
>
Les vertus guerrières de ce Grand- homme
étoient couronnées par un défintéreffementà toute
épreuve ; & du milieu des batailles , il rapportoit
dans la fociété des moeurs douces & pures qui en
faifoient le charme. C'eſt de lui que M. de Fontenelle
a dit :
De rares talens pour la guerre
En lui furent unis au coeur le plus humain
Jupiter le chargea de lancer fon tonnerre :
Minerve conduifit ſa main.
Un fi bon coeur , une ame fi belle , un fi rare
génie , ont honoré l'humanité. Sa mémoire fera
toujours chere à tout homme de bien , & en vénération
à tout bon François.
MESSIRE Antoine- René de la Roche de Fontenilles
Evêque de Meaux , premier Aumônier de
Madame , Abbé Commendataire des Abbayes de
Saint- Faron , Ordre de Saint Benoît , diocèle
de Meaux, & d'Auberive Ordre de Câteaux , diocèfe
de Langres , & Prieur de Saint Pierre d'Abbeville
, Ordre de Clugny , diocèse d'Amiens , eſt
mort le 7 Janvier , dans fon Palais Epifcopal ,
dans la foixantiéme année de fon âge.
LE CARDINAL d'Argenvilliers eft mort à Røme
le 23 Décembre.
MARIE-Charlotte de Pas-Feuquieres , veuve de
Gafpard , Marquis d'Offun , mere du Marquis
d'Offun , Chevalier des Ordres du Roi , & fon
Ambaſſadeur - extraordinaire auprès du Roi des
Deux- Siciles , mourut dans cette Ville le 4 Janvier
, dans la foixante-dixiéme année de fon âge .
Le fieur Brunet de la Vaiffiere , Chevalier de
214 MERCURE DE FRANCE .
l'Ordre-Royal & Militaire de Saint-Louis , mourut
à Saint Didier en Champagne le 24 de Décembre
, dans fa quatre- vingt-treizième année.
Il avoit paffé foixante - douze ans au ſervice du
Roi. Il s'étoit trouvé à la bataille de Stafarde
en 1690.
Anne de Brunſwick d'Hanovre , Gouvernante
des Provinces - Unies , fille aînée du Roi d'Angleterre
, veuve , depuis le 22 Octobre 1751 , de
Guillaume Charles - Henri Friſon de Naffau-
Dieft , Stathouder , mourut à la Haye le 13
Janvier , dans la cinquantiéme année de fon âge.
-
Meffire Paul de Roux , des Comtes de la Rie ,
Marquis de Gaubert & de Courbon , Baron des
Angles , premier Préſident du Parlement de Navarre
, mourut à Montpellier le 21 Décembre.
Il étoit fils d'Alexandre de Roux & de Marianne
de Piolenc. Il avoit fuccédé à fonPere dans la charge
de premierPréſident du Parlement de Navarre.
Il avoit eu de fon premier mariage avec Magdelaine
de Bullion , la Marquiſe de Coriolis d'Elpinoufe
; & de fon fecond mariage avec Louife
de Lons , la Marquife de Mefples & la Marquife
de Gaubert. Il étoit Chef d'une des branches de
la Maiſon Ruffo , qui a paſſé en France à la ſuite
de la Reine Jeanne . Cette Maiſon poſſéde encore
aujourd'hui dans ce Royaume partie des
terres qui leur furent données pour lors par cette
Princeffe en dédommagement de celles qu'elle
perdoit dans le Royaume de Naples.
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Résumé : MORTS.
Le texte relate le décès de plusieurs personnalités notables. Florent Jean de Valiere, Lieutenant Général des Armées du Roi, Grand-Croix de l'Ordre Royal et Militaire de Saint-Louis, Gouverneur de Bergues, ancien Directeur de l'Artillerie et Associé libre de l'Académie des Sciences, est décédé à Paris le 6 janvier à l'âge de 93 ans. Sa carrière a été marquée par des contributions significatives à l'artillerie, notamment par l'établissement de principes simples pour la conduite des mines et des contre-mines, et par la formation d'un corps d'artillerie supérieur en Europe. Il s'est distingué lors de nombreux sièges, notamment ceux du Quesnoy et de Fribourg en 1744. Malgré les blessures et les dangers encourus, il a terminé sa carrière entouré de sa famille. De Valiere était également connu pour sa simplicité, sa modestie et son désintéressement. Le texte mentionne également le décès de plusieurs autres personnalités : Messire Antoine-René de la Roche de Fontenilles, Évêque de Meaux, le Cardinal d'Argenvilliers, Marie-Charlotte de Pas-Feuquieres, veuve du Marquis d'Offun, le Sieur Brunet de la Vaissière, Chevalier de Saint-Louis, Anne de Brunswick d'Hanovre, Gouvernante des Provinces-Unies, et Meffire Paul de Roux, Marquis de Gaubert et de Courbon, Premier Président du Parlement de Navarre.
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114
p. 58-106
OBSERVATIONS Sur la Langue Françoise.
Début :
L'UN des plus sages Métaphysiciens : M. l'ABBÉ DE CONDILLAC, a démontré [...]
Mots clefs :
Langue française, Langue, Mots, Idées, Oreille, Esprit, Syllabes, Caractère, Génie, Littérature, Nature, Ouvrage, Pensées, Progrès, Prononciation, Prosodie, Langage, Homme, Variété, Poésie, Racine, Boileau, Rousseau, Voltaire, Expressions, Inversion, Voyelle, Langue italienne, Corneille, Délicatesse, Justesse, Agrément, Noblesse, Langues modernes, Nations, Lettres, Vers, Grecs, Romains, Abbé Condillac
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : OBSERVATIONS Sur la Langue Françoise.
OBSERVATIONS
Sur la Langue Françoife.
L'un des plus fages
Métaphyficiens ;
M. l'ABBÉ DE CONDILLAC, a démontré dans
fon Livre , de l'origine des connoiffances
humaines, que les progrès du génie étoient
en proportion avec ceux du langage. Il
a même avancé cette propofition :
39
» La Langue Françoife a été , pendant
longtemps , fi peu favorable aux progrès
de l'efprit , que fi l'on pouvoit le
» repréten er Corneille , fucceffivement ,
» dans les différens âges de la Monarchie ,
22
SEPTEMBRE. 1760. 59
on lui trouveroit moins de génie , à proportion
qu'on s'éloigneroit davantage
» de celui où il a vécu , & on arriveroit
» enfin à un Corneille , qui ne pourroit
» donner aucune preuve de talent.
Soutenu par l'autorité de ce célébre
Philofophe , j'ofe croire que la recherche
des chofes qui peuvent contribuer à la
perfection de notre Langue , n'eft pas une
puérile étude de mots ; & je trace ces
réflexions avec confiance..
Le langage fert à exprimer nos idées ,
àles fixer dans notre efprit , à les communiquer
; il eft plus parfait , à mesure qu'il
exprime un plus grand nombre d'idées ;
il faut encore qu'il les exprime d'une maniere
qui plaife à l'oreille & à l'efprit.
Clarté , jufteffe , abondance , font les
qualités éffentielles d'une Langue.
Harmonie , briéveté , force , vivacité ,
naïveté , nobleſſe , graces , délicateffe ,
font fes qualités acceſſoires.
Par les premieres , elle eft utile ; par
les fecondes , elle eft agréable. Mais cet
agrément même a fon utilité ; la vérité
toute nuë , n'auroit eu accès que dans
l'entendement , & n'eût trouvé que des
coeurs infenfibles : cette même vérité embellie
, plaît , intéreſſe , remuë , féduit ,
enchante , tranfporte. Elle doit aux or-
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE :
nemens du langage , tous fes triomphes.
Comme je ne veux rien dire d'inutile ,
fi je puis , je ne m'étendrai pas fur ce qui
conftitue la clarté & la jufteffe. Ces deux
qualités font fi
particulièrement propres
à la Langue Françoife , & fi univerfellement
avonces , que les preuves feroient
fuperfues ; la Langue Françoife a été
adoptée , par toutes les Nations , pour le
commerce politique de PEurope : c'eft le
plus beau titre qu'une Langue puiffe avoir
à cet égard.
Quant à l'abondance ; quoiqu'elle en
ait beaucoup , on ne peut nier qu'elle ne
céde aux belles Langues anciennes , &
même à certaines Langues modernes en
quelques parties.
Toutes les Langues font incomplettes :
toutes ont beaucoup à acquérir ; peut- être
ne cefferont- elles jamais de s'enrichir . Je
veux croire que les êtres font tous nommés
; mais leurs modifications , leurs acceptions
réciproques , font fi variées & G
infinies , qu'à chaque inftant , on éprouve
que l'on manque d'expreffions pour rendre
ce que l'on fent très bien. J'en dis de
même de nos fenfations , & de nos idées :
fi les expreffions que cherche un homme
qui penfe , ne font pas toujours équivoques
, elles font fouvent indécifes & foiSEPTFMBRE.
1760. 6i
bles ; des penfées ne font qu'indiquées ;
elles ne produifent pas la lumiere que
l'Auteur en attendoit ; elles font , pour
ainfi dire , perdues : un autre écrivain fuccéde
, cherche à développer ces mêmes
penfées ; fouvent il n'a pas un meilleur
fuccès ; les livres fe multiplient fans fruit,
& fatiguent les Lecteurs par leur nombre
, fans que ces mêmes penfées par
viennent jamais à fe peindre avec la clarté
& la force qu'elles devroient avoir. C'eſt
peut- être à la difette du langage , que
nous devons cette énorme multiplicité
d'écrits fur les mêmes fujets : lorfqu'une
idée et une fois rendue dans toute fon
énergie , elle eft comme gravée d'un burin
inéffaçable & inimitable tout - à - la
fois ; elle ne pourroit que perdre à être
répétée : elle ne l'est donc plus .
Le moyen de nous enrichir , feroit de
faire un Dictionnaire relatif des expreffions
que poffèdent les autres Langues , &
qui nous manquent: nous y verrions , d'un
coup d'oeil , tous les mots que nous pourrions
faire ou adopter . Lorsque l'expreffion
nous manqueroit abfolument , il me
femble qu'il n'y auroit pas à balancer à
la tranfporter dans notre Langue , en lui
donnant une terminaiſon françoiſe. Les
mots latins y feroient plus propres que
62 MERCURE DE FRANCE.
les autres , par la connoiffance habituel
le que nous avons de cette Langue ; le
fens en feroit fixé tout de fuite , & pafferoit
bien vite des Savans aux ignorans.
La Langue Italienne, par fa grande analógie
avec la nôtre , pourroit nous fournir
auffi beaucoup de richeffes.
Mais lorsque nous aurions déjà une
racine des mots que nous voudrions
adopter , la chofe feroit encore plus aifée.
Par exemple , nous difons bon : pour
quoi n'ofons- nous dire abbonnis? J'en dis
de même d'habituer , habituant , accla
mation , acclamer , tumulte , tumultuer
fombre defombrer , fange defanger , alternative
, d'alterner , fragile de fragilifer
&c.
Les diminutifs & les augmentatifs Ita
liens empruntés d'eux avec goût & fobriété
, pourroient encore nous enrichir
beaucoup. Il a été un temps qu nos Poëtes
en faifoient grand ufage ; ils en abuférent.
Ces mots furent profcrits : il fau
droit fonger à réparer cette perte. Mais
je crois qu'il conviendroit de préférer la
terminaifon des mots poverino , amorino
à celle des pargoletto qui emporte dans
notre langue une idée acceffoire de baf
feffe & de mépris ; femmelette , maigreletfont
toujours pris en mauvaiſe part,
SEPTEMBRE. 1760 by
Pauverin , amorin ne paroiffent pas de
même incompatibles avec la nobleffe &
la grace ; & fi on employe cette terminaifon
, je ne doute pas que notre oreille
ne s'accoutumât aux diminutifs nobles ,
comme aux autres.
Il conviendroit encore de chercher ,
dans nos anciens Auteurs , les mots qui
fe font infenfiblement abolis ; on en
trouveroit beaucoup d'utiles & d'expreffifs
, qui fe font perdus , fans qu'on puiffe
dire pourquoi , & fimplement par défaut
d'ufage: Marot, Amyot , & furtout Mon
tagne en fourniroient un grand nombre.
Ce feroit rendre fervice à la Langue, que
de former un Dictionnaire de ceux qui
paroîtroient propres à être remis en ufage .
Les Dictionnaires que je propofe , s'ils
étoient bien faits , fe répandroient dans
le Public ; la curiofité les parcourroit d'abord
; chacun conferveroit le fouvenir
de quelques termes qui lui auroient plû ,
ou dont il auroit été fimplement frappé ;
on le hazarderoit dans la converſation ;
l'oreille s'y habitueroit par degrés ; leur
utilité fe feroit fentir , le befoin naîtroit,
on oferoit en faire ufage dans les livres ,
on les écriroit en italique , comme tant
d'autres que nous avons vû adopter ;
enfin , après plufieurs épreuves , ils par64
MERCURE DE FRANCE.
·
viendroient à fe naturalifer entierement,
Par ce moyen , le defir & le goûr d'enrichir
notre Langue, prendroit infenfiblement
faveur. Au lieu d'être effarouchés ,
comme nous le fommes ridiculement par
toute espéce d'innovation dans le langage ,
& de chérir notre difette , au point qu'il
femble que nous ayons fait vou de pauvreté
; nous ferions une étude des mots
nouveaux ; on les effayeroit , on les examineroit
avec complaifance ; tout homme
qui penfe ambitionneroit la gloire de
créer quelques termes heureux. Enfin
nous ferions dans l'éloquence & dans la
Poefie , ce que la Métaphyfique , la Médecine
& toutes les parties de la Phyfique,
font depuis longtemps avec fuccès . Eh !
pourquoi les Auteurs n'auroient- ils pas la
même liberté , la même autorité que nous
accordons aux gens du monde , aux femmes
mêmes , par qui la langue a été enrichie
d'une foule de mots nouveaux
paffés infenfiblement de la converfation ,
dans nos Romans & nos Comédies ? C'eft
à celui qui crée des idées , qu'il appartient
de créer des mots . Pourquoi nos Orateurs
& nos Poctes , eux à qui les priviléges
de leur art devroient donner plus fpécia
lement ce droit , rampent- ils fervilement
fous la tyrannie de l'ufage , tandis que
SEPTEMBRE. 1760. 65
la Philofophie s'en eft heureufement délivrée
qu'ils ofent franchir cette foible
barriere pour peu qu'ils le faffent avec
choix & avec goût , ils doivent être affurés
du fuccès .
J'avoue que chaque Langue a fon caractére
particulier , analogue aux idées
& aux habitudes dominantes de la Nation
qui la parle il ne faut pas le bleffer
fans néceffité. Mais ne fommes - nous
pas dans le cas de cette néceffité abfo-
Il eft certain que notre Langue n'a
pas acquis , à beaucoup près , toutes les
richeffes dont elle eft fufceptible ; il eft
certain qu'elle eft inférieure à quelques
égards à plufieurs Langues connues , dont
nous ne pouvons traduire toutes les
beautés pourquoi ne ferions - nous pas
ce qu'ont fait les Grecs & les Romains ,
& plufieurs Nations modernes , pour
rendre notre Langue auffi abondante
que la leur ?
Je ne diffimulerai pas que nous avons
plus d'obftacles à craindre'; plus fages &
plus heureux que nous , ces peuples n'ont
fongé , pendant longtemps , qu'à enrichir
leur Langue : ce n'est qu'après y être parvenus
, qu'ils fe font appliqués à l'épurer ,
& à fixer fon caractére ; malheureufement
nous nous fommes hâtés de perfec66
MERCURE DE FRANCE.
tionner la pureté & l'élégance de notre
langage : Malherbe , Boileau , Racine ,
font venus trop-tôt ; il nous falloit peutêtre
dix Ronfard avant eux : nous n'en
avons eu qu'un fes hardieffes ont péri
avec lui: Il nous en coûte pour reculer ,
pour reprendre , dans fes fondemens , un
édifice orné & agréable , auquel il manque
des parties néceflaires ; ofons fortir
du cercle étroit d'un goût timide ; peutêtre
l'incompatibilité des innovations ,
avec le caractére de notre Langue , n'eftelle
qu'apparente. Propofons- nous , pour
objet capital , de fentir fortement , & de
croire que tout ce qui eft bon à penfer ,
eft bon à dire. Les Anglois ont , comme
nous , d'excellens ouvrages en tout genre;
cependant , il s'en faut bien qu'ils regardent
leur Langue comme fixée ; tout ce
qui peut contribuer à l'enrichir, eft adopté
hardiment ; ayons plus de goût , & moins
de licence qu'eux : mais ne craignons pas
d'imiter leur liberté , en ce qu'elle a d'eſtimable
& d'utile..
Je paffe aux qualités qui rendent une
Langue agréable ; & je commence par
Pharmonie.
Elle confifte dans la douceur , l'éclat
& la variété des fons.
La Langue la plus douce & la plus
SEPTEMBRE. 1760. 67
fonore , feroit celle qui auroit toutes fesfyllabes
terminées par des voyelles . Les
fyllabes , accompagnées de confonnes ,
ont quelque chofe de moins éclatant , &
de plus dur à prononcer ; la Langue Italienne
n'emploie prèfque que des voyelles
fimples ; la Langue Angloife , au contraire
, a prèfque toutes les définances de
fes mots chargées d'une ou de deux confonnes.
Entre ces deux extrémités font
placés le Grec , le Latin & le François.
Mais la douceur & l'éclat ne font qu'un
foible avantage , en comparaifon de la
variété des fons ; je n'en veux pour preu--
ve que l'accord unanime des Savans , qui
donnent à la Langue Grecque la fupério
rité de l'harmonie fur toutes les autres ;
quoique cette Langue ait un très - grand
nombre de fyllabes , modifiées par des
confonnes , les voyelles ne forment que
cinq fons , qui , répétés fans ceffe , fatiquent
l'oreille : la Langue devient néceffairement
Monotone. J'ajoute que la Na
ture nous ayant donné la faculté d'articuler
un plus grand nombre de fons ,
c'eft méconnoître fes dons que de n'en pas
ufer. Je dirai encore que le langage étant
destiné à exprimer des idées fortes , comme
des idées douces ; des fons toujours
également doux , ne peuvent fuffire à
68 MERCURE DE FRANC
fon énergie : l'efprit fouhaite , en quelque
forte , d'être averti par l'oreille de
la Nature de l'idée qu'on lui pré fente ; c'el.
certainement une beauté de plus dans
une Langue , d'avoir des analogues à toutes
fortes d'idées . Le défaut de la Langue
Italienne ; à cet égard , frappe vivement,
furtout lorfque l'on commence à l'étudier :
les penfées fortes font à peir apperçues ,
fous les expreffions molles efférinées
qui les déguifent ; & lorfqu'on eft parve
venu à les faifir , leur impreffion en eft
toujours néceffairement affoiblic.
Peut être même cette qualité des fons ,
rudes ou doux , influe-t elle fecrettement
fur le génie même des Ecrivains ; peutêtre
en obfervant le caractére des Langues
, trouveroit- on que felon leurs divers
degrés de douceur ou de dureté , elles
ont produit plus ou moins d'idées douces,
riantes , fublimes ou auftéres .
La Langue Françoife , moins douce &
moins fonore que quelques autres , ne
le céde à aucune pour la variété des fons ;
peut être l'emporte t elle à cet égard fur
le Latin la quantité de fes confonnes effraye
d'abord les yeux , mais l'ufage les
adoucit en bien des cas , & même les
fait difparoître entierement dans la prononciation
, ainfi que dans ces terminai
SEPTEMBRE. 1760 .
65
fons efprits , dangers , bienfaits , flots ,
flambeaux , laurier , furieux . &c. Il en
eft de même dans les infinitifs des verbes
en er , & dans la terminaiſon de la plûpart
des tems des verbes , vous aimez , il
aimoit , tu aimerois , tu aimas , &c.
Or. voit par là de quelle prodigieufe
variété de voyelles fonores notre Langue
eft enri par l'oreille , quoique l'oeil
ne les'apperçut pas , & qu'elles lui paruf
fent étouffées par les confonnes .
- On nous reproche nos E muets. Je réponds
1 °. qu'ils ont un vrai fon , peu
éclatant à la vérité , mais très - doux . 2°.
Tous les fons qu'ils forment fe trouvent
dans la Langue Latine : quelle différence
, en effet , peut trouver l'oreille ,
entre ces terminaifons des deux Langues
? fimilis milice , lux luxe , coelum
l'homme , lex circonflexe , Spes épaiffe
pax fyntaxe , domus aumuffe , conftans
conftance , illud prélude , amabas baffe ,
amaverint labyrinthe , legerunt hontes
viderat Hypocrate , fcripferit hypocrite ,
clamant mante , dixerim rime , iftic caractariftique
, hac hypotéque , hac attaque ,
hoc équivoque , huc caduque , & c. 3 °. cesi
fyllabes muettes , dans nos bons Auteurs'
en vers & en profe , difparoiffent fouvent
par l'élifion. Cette élifion eft douce & fair
50 MERCURE DE FRANCE.
harmonie. 4°. Lorsque certe fyllabe muet
te fe trouve enfermée dans un mot , la
prononciation l'anéantit ; defir , commandement
,fe prononcent abfolument comme
fi on écrivoit dfir , commandment.
5 °. Il eft pourtant vrai que dans les vers ,
quoique cette fyllabe difparoiffe par la
rapidité de la prononciation , elle ne laiffe
pas d'être comptée : mais c'est ce qui
rend notre Poëfie plus douce que la Latine.
En effet, lorfque , dans un yers Latin
, les fyllabes terminées par des confonnes
, font trop multipliées , il devient
d'une dureté infupportable , & perd toute
fon harmonie , comme celui- ci :
Rex , lex , dux , fons , lux , mõns ;
Spes , dol , pax , petra , Chriftus . 6° . La
fyllabe féminine à la fin de nos vers eft
comme anéantie & n'eft pas comptée.
7°. Il ne tiendroit qu'à nous d'en faire
autant dans le cours du vers ; mais je
crois que nous avons mieux fait de conferver
le fon de la fyllabe muette : l'harmonie
eft moins fonore , mais plus douce.
8°. Dans la profe , une prononciation
forte & foutenue , fait difparoître entierement
les fyllabes muettes ; en forte
que l'oreille ne fent aucune différence
entre la terminaiſon des mots François ,
SEPTEMBRE. 1760. 70
•
cités plus haut , & celle des mots Latins
que j'ai mis en comparaison.
Je crois pouvoir conclure de ces obfervations
, que les E muets , tant reprochés
à notre Langue , font abfolument
infenfibles dans la profe , puifqu'ils font
parfaitement confonans avec les fyllabes
Latines , terminées par des confonnes ;
& que , fi la fyllabe qu'ils forment , eft
comptée dans les vers , elle ne fert qu'à
les rendre plus doux .
Tous les reproches qu'on nous fait à
, cet égard , ne font fondés que lorsque
nous employons plufieurs fyllabes féminines
de fuite ; ainfi que dans ce vers de
Racine.
de la Patrie , il foit , s'il veut , le père;
9
Ah !
que
Défaut
qu'il
eft
facile
d'éviter
&
qu'en
effet
on
trouvera
rarement
dans
nos
bons
Auteurs
.
Les fons varient encore dans leur durée
, & cette forte de variété eft une
nouvelle fource d'harmonie ; toutes les
Langues ont des fyllabes longues , bréves
& incertaines : le Latin a fa profodie
fixée , les Langues modernes n'en ont
point de pareilles ; mais leurs fyllabes
n'en ont pas moins une meſure certaine
& décidée , finon par des régles , du
1
72 MERCURE DE FRANCE
moins par l'ufage . Ceux qui ont ofé dire
que nos vers n'étoient compofés que de
fpondées , ont avancé une propofition ridiculement
fauffe. Notre Langue a des
fyllabes longues & bréves , parfaitement
décidées telles. Il eft vrai qu'elle a des
bréves plus ou moins bréves , & des longues
plus ou moins longues ; mais bien
loin que ce foit un défaut , elles ne fervent
qu'à varier l'harmonie.
Si nous avons les mêmes voyelles ,
tantôt longues , tantôt bréves , c'eſt une
chofe qui nous eft commune avec les
Latins. Pourquoi dans tabulata , le même
A eft-il , tour-à-tour , bref& long ? Pourquoi
la valeur de l'E varie-t- elle dans
Soceros & proceres ? Celle de l'I dans limina
? Celle de l'O dans erroris focus ?
Celle de l'U enfin dans humum & lucem?
Ces queſtions ne finiroient pas. La profodie
Latine eft donc très- fouvent arbitraire
comme la nôtre ; elle n'a pas de regles
qui ne fouffrent beaucoup d'exceptions
; elle ne prend pas toujours fa fource
dans des qualités inhérentes aux voyelles
, ni même dans la place qu'elles occupent.
Qui nous empêche donc de faire des
loix pareilles à celles des Larins ? nous
ne les avons pas faites ; mais la valeur
de
SEPTEMBRE . 1760. 73
de nos fyllabes n'en eft pas moins décidée.
Si quelqu'un pouvoit en douter , qu'il
éffaye , en déclamant , d'allonger les fyllabes
que l'ufage a fait bréves , & d'accourcir
les longues ; il fera frappé luimême
de la barbarie de ce jargon . J'ai
entendu un Acteur , fujet à ce défaut , il
étoit infupportable à toute oreille . J'ai
vu une jeune perfonne , jouer la comédie
fans maîtres & fans principes que fon
oreille : elle fcandoit naturellement tous
les vers avec affez de jufteffe ; il n'y a perfonne
qui , en l'écoutant , n'eût pû marquer
les bréves & les longues ; fa maniere,
quoiqu'éloignée de notre ufage de rendre
Ja prononciation foutenue & égale, avoit
je ne fçai quoi qui plaifoit : la Profodie
devenue plus fenfible , remplaçoit , en
quelque forte , le défaut de fentiment &
de nobleffe arbitraire , que nous avons
imaginé.
Nous avons donc une profodie trèsfixe
, très- décidée , quoique fans régles
convenues.
De cette profodie, fentie ou méconnue
par une oreille délicate ou groffiere, naît
I'harmonie de nos bons vers , & la dureté
ou le défagrément de ceux qui font mal
faits : il fuffit d'ouvrir Chapelain & Ra-
D
4 MER CURE DE FRANCE
cine , pour en trouver mille exemples
elle eft de même la fource du nombre
oratoire.
Nos vers , il eft vrai , ne varient point
par le nombre des fyllabes ; ils varient
feulement en longueur , par les différens
mélanges des longues & des brèves ,
quoiqu'à la vérité moins que les Latins.
Mais fi l'oreille n'avoit pas guidé leurs Auteurs;
deux vers de fuite , l'un compofé de
fpondées , l'autre de dactiles , auroient
déplûpar leur trop grande oppofition . Qui
pourroit reconnoître la même meſure dans
ces deux vers ?
Immortali funt naturâ prædita certe.
Quadrupedante putrem fonitu quatit ungula came
pum .
Nous avons une variété , que les Latins
n'avoient pas. Quelquefois je trouve dans
nos vers jufqu'à cinq fyllabes bréves da
fuite.
Des Guifes , cependant , le rapide bonheur.
Le dactyle & le fpondée, toujours pla
cés dans le même ordre à la fin des vers
Latins , leur donne une forte de monoto
nie qui n'eft pas dans les nôtres car il
faut remarquer que l'oreille fe fixe , & fe
repofe naturellement, fur la fin de chaque
SEPTEMBRE . 1760 71
ers , outre que le fens des mots y fixe
l'attention de l'efprit.
Notrevers Alexandrin me paroît répondre
au pentamétre des Latins ; je trouve
chacun de fes hémiftiches compofé de
deux pieds , & un demi- pied long ; mais
il a plus de variété , parce que fes deux
hémiſtiches employent les longues & les
bréves indifféremment , & furtout parce.
que le dernier n'eft point affujetti au da
tyle , placé régulièrement à la fin , ca
qui rend la cadence du pentamétre trop
monotone.
Notre grand vers réunit à choix tous
les pieds des différens vers Latins ; il a
donc une très- grande variété : ce que je
dis du grand vers peut s'appliquer à tous
les autres ; du choix & du mélange de
ces pieds , réfulte un harmonie trèsréelle...
Avons- nous bien fait de ne pas rendre
la profodie auffi fenfible dans la prononciation
que nous le pouvions ? C'est une
queſtion importante. La Langue eſt dans
notre maniere moins fonore , elle perd
une partie de l'harmonie brillante qu'elle
auroit pu avoir ; elle y gagne du côté de
la douceur ; elle affecte plus la raiſon &
le fentiment : les Italiens ont une profo
die plus marquée , leur déclamatio : fait
Dij
MERCURE DE FRANCE
par conféquent plus d'effet fur l'oreille
elle en fait moins fur l'efprit & fur le
coeur ; elle agit plus fur les organes , que
fur l'âme même : auffi la déclamation eft
peu de chofe chez eux , du moins quant
aux paffions ; ils ne déclament point la
tragédie ; leurs Comédiens ne fongent
guères à toucher , ils ne veulent que faire
rire : nous avons au contraire remué tou
tes les paffions ; l'âme feule eft le vrai
guide de notre déclamation . Je crois que
nous avons choifi le genre qui convient
à des êtres penfans & fentans : j'ajoute
que fi la prononciation Florentine parle .
plus à l'oreille qu'au coeur , celle des Romains
a plus de notre maniere , & elle
eft généralement préférée .
Après avoir défendu la profodie &
l'harmonie de notre Langue , contre des
reproches injuftes ; je conviendrai pourtant
qu'il feroit utile de fixer irrévocablement
notre profodie , par des regles
écrites ; ce feroit un fûr moyen de la
garantir de l'altération & de la corruption,
qu'elle pourroit éprouver infenfiblement
de la part des gens du grand Monde
, dont les caprices inconftans devienment
des loix , & affujettiffent enfin auffi
riaeuiement que tyranniquement les Sa →
yans même & les Gens de Lettres , feule
SEPTEMBRE. 1766.
vrais Juges en cette mariere. M. l'Abbé
d'Olivet a déjà tenté, avec fuccès , un effai
de profodie ; mais pour rendre cette autorité
plus grande & plus reconnuë , il
femble que l'Académie Françoiſe devroit
fe charger de cette entrepriſe.
J'ajouterai à ce que je viens de dire
fur notre Poëfie , que nous devrions tenter
de faire ufage des vers non rimés ,
l'exemple des Anglois & des Italiens .
Pourquoi fommes -nous les feuls qui négligions
de les employer ? Ils feroient
très -bien placés dans nos Piéces de Théâtre
, où il convient que la Pocfie ne foit
prèfque pas fentie . Milton a écrit fon
Poëme en vers non rimés. La monotonie
de nos vers feroit diminuée ; notre Langue
s'enrichiroit d'excellentes Poëfies ,
de la part de beaucoup de bons efprits
rebutés de ce genre d'écrire , par la
fervitude que la rime impofe ; nous
n'aurions plus tant de vers foibles , qui
font fi fouvent à la fuite des meilleurs
vers , ni ces rimes trop prévues & trop
répétées, dans les cas où un mor a peu de
confonans. Gracès ne va jamais fans traces
; defirs , plaifirs , charmes , allarmes
fe fuivent toujours. Ces défauts contribuent
plus que toute autre chofe à dégoûter
les gens fimplement fenfés, de tra-
D iij
8 MERCURE DE FRANCE.
vailler en vers , quelquefois même de les
lire. D'ailleurs chaque genre a fon prix ,
& peut trouver fa place , & nul n'eft à
dédaigner.
L'entrelaffement des rimes mafculines
& féminines , ne me paroît pas plus néceffaire
à conferver ; il conviendroit d'éffayer
ce nouveau genre : on auroit l'avantage
d'éviter le rempliffage de quatre
vers , qui gâtent tant de Poefies , & qui
rendent les changemens & les corrections
fi difficiles .
La briéveté fert à rendre la Langue
plus préciſe , plus vive , plus énergique :
elle dépend des mots & des tours de
phraſes ; la Langue Françoiſe a en général
fes mots plus courts que la Latine &
l'Italienne ; fes fyllabes muettes n'étant
pas fenfibles
, y contribuent encore :
préfence eft plus court que prafentia ; il
en eft de même de foupire , fufpirat , legere
,
&c. On peut obferver encore
que nous avons prèfque toujours une fyllabe
de moins dans les yerbes cantare ,
chanter , adorare , adorer . Cet avantage
du François , eft encore plus fenfible à l'égard
de l'Italien : io amava ,j'aimois , io
fio amato , j'ai aimé , ioaurei amato, j'aurois
aimé.
lire ,
A l'égard des tours , nous avons prof
SEPTEMBRE . 1760.
ر و ن
trit les périodes de Balfac , nous avons
coupé nos phrafes , nous nous fommes
contenté de lier les idées , en fupprimant
les liaifons artificielles & traînantes des
expreffions ; par ce moyen , nous fommest
parvenus à nous paffer des tours rapides
des autres Langues : cependant , fi nous
pouvions en acquérir quelques - uns , ce
feroit une richelle dé plus.
се
Mais ce qui me paroît défigurer la
Langue , & furtout la Pocfie Françoife ,
c'eft la répétition inutile & vicieufe des
articles . Pourquoi n'ofons - nous dire vertu,
fcience , grandeur , France , homme , femme?
Toutes les autres Langues s'expriment
ainsi , du moins dans les vers ; on
peut hardiment fupprimer l'Article du
Nominatif , prèfque toujours celui de
P'Accufatif ; ceux du Datif & du Génitif
fubfifteroient. Mais ce feroit toujours autant
de fyllabes fuperflues , qui reviennent
fans ceffe , fans ajouter rien au fens
ni à la clarté , dont les répétitions feroient
retranchées. Il feroit utile de
pouvoir faire le même retranchement
dans les pronoms perfonnels , toutes les
fois que le temps & la perfonne peuvent
fe deviner par la prononciation du verbe
; ils fe devineroient prèfque toujours ,
fi nous prononcions notre Langue comme
Div
80 MERCURE DE FRANCE
elle eft écrite ; mais notre prononciation
actuelle eft fi affoiblie , les confonnes qui
terminent les verbes fi peu fenties , fi
peu diftinctes , que cette fuppreffion des
pronoms perfonnels peut être regardée
comme impoffible. On pourroit donc fe
borner au retranchement des Articles le ,
la, les , des . Ils rendroient notreLangue propre
au ftyle lapidaire, qualité qui fans cela
lui manquera toujours.Je fuis intimement
convaincu , que fi l'on faifoit une férieufe
attention ,fur l'inutilité abfoluë de ces fyllabes
vicieuſes , un dégoût juſte & invin
cible s'éléveroit contr'elles , & les profcriroit
fans retour . Peut- être ne fera- t-il
pas inutile , de donner ici un exemple du
changement avantageux , & du caractère
énergique, que cette fuppreffion des Arti
cles pourroit nous procurer. Le voici :
» Gloire , qui vient de conquêtes , ne
fauroit avoir approbation du Sage ; vertu
»doit être fondement de toute gloire.
»Homme fe dégrade lui-même en penfant
"autrement ; voix univerfelle doit s'élever
»contre tout ufurpateur; peut- être, à force
»decouvrir de honte ces ennemis du
genre
"humain , parviendra- t- on un jour à tour-
»ner les efprits des Rois , vers une gloire
"plus digne de ce nom : que Philofophie
»parle , que cri public fe joigne à elle
SEPTEMBRE . 1760. 81
que tous écrivains ne déshonorent plus
>>leurs talens , en célébrant exploits barbares
; tôt ou tard frénéfie d'ambition s'é-
»teindra du moins par honte , fi ce n'eft
»par remords. Rois & Princes font raffafiés
de refpects , richeffes , grandeurs ;
"Admiration eft le feul bien qui leur refte
»à défirer : qu'on ne la leur laiffe efpérer
"qu'unie avec amour : Il faudra bien qu'ils
»fe foumettent à opinion publique , feule
chofe , fur laquelle autorité fuprême ne
"peut rien.
Je fens combien ce foible morceau eft
peu propre à féduire en faveur de mon
fentiment ; il peut fervir du moins à prouver
que l'idée que je propoſe , eſt praticable
; & que cette maniere d'écrire ,
traitée plus heureufement , donneroit à
la Langue , une énergie qu'elle n'a pas .
Toutes nos idées , toutes nos paffions ,
ne font pas douces & foibles ; nous en
avons de fortes & de vives. Le langage
a donc befoin de force & de vivacité ,
pour les exprimer .Ces qualités dépendent
encore des termes & des tours : j'ai fait
voir plus haut , comment nous pourrions
nous enrichir des termes qui nous manquent.
Les tours confiftent dans l'arrangement
des mots ; nous n'avons qu'un
feul arrangement ; c'eft celui de la clarté ,
D v
82 MERCURE DE FRANCE.
:
de la juſteſſe & de la raiſon ; les paffions
changent cet ordre pour fe peindre plus
vivement , elles employent les inverſions ;
la langue Latine , par fa propre nature ,
les admet & les varie à l'infini ; les langues
modernes , faute de terminaifons
différentes pour le cas des noms , & embarraffées
dans les verbes , par les auxiliaires
, font plus bornées dans leurs inverfions.
Cependant la Langue Italienne en a
infiniment plus que la Françoife , fans
qu'elle ait trouvé , dans fon caractére ,
beaucoup plus de facilité à les employer.
Il a fallu , pour cela , qu'elle altérât fouvent
la clarté du fens , mais les Lecteurs
fe font accoutumés à le deviner ; elle en
a peu dans fa profe ; elle les a multipliées
dans fes vers on ne fauroit trop marquer
de différences, entre la profe & la poëfie ;
celle- ci ne fauroit être trop figurée , trop
animée. L'inverfion eft la fource où elle
doit puifer particuliérement fon caractére
fpécifiques, les beautés éffentielles ; quelle
âme pourroit être infenfible à ces belles
inverfions ?
Illi robur , & æs triplex
Circà pectus erat , qui fragilem truci
Commifit pelago ratem
Primus.
SEPTEMBRE. 1760. 83
Nec quidquam fibi prodeft
Aerias tentaffe domos , animoque rotundum
Percurrifle polum , morituro.
Que l'on déplace les mots primus &
morituro, la penfée perd auffitôt prèfque
toute fa force. Tel eft l'empire de l'oreille
& de nos organes matériels , fur l'efprit
même.
Cependant la Poëfie Françoife n'admet
guères plus d'inverfions, que la profe élevée
, de toutes les Langues modernes , qui
n'avoient pourtant pas moins d'obftacles
à vaincre , la nôtre eft la plus pauvre à
cet égard ; nous fentons nos befoins .
mais notre timidité eft la plus forte.
N'effayerons- nous point de la vaincre ?
L'inverfion excite l'attention , & la fixe
où elle doit être fixée. Dans une phrafet
traînante où tout eft , dit- on , dans l'ordre
naturel , l'attention eft errante , incertaine,&
ne fçait où fe repofer ; il convient
qu'elle foit dirigée , fur les parties
principales du difcours : l'inverfion feule
peut produire cet effet. Les Latins en ont
fouvent abufé , furtout dans la Pocfie
quelquefois même dans la profe : fouvent
on a peine à les entendre ; nous ne craindrons
pas ce défaut la nature de notre
Langue s'oppofe à tout excès en ce genre..
Divi
84 MERCURE DE FRANCE.
Il me femble que nous devrions fon
ger à introduire dans la Langue , le plus
d'inverfions qu'il fe pourroit , lorsqu'elles
feroient placées de maniere à ne point
produire d'ambiguité : c'eft la feule régle
que l'on peut fixer à cet égard ; je me
contenterai de donner quelques exem
ples.
Toutes les fois que le régime du verbe
n'eft pas un accufatif,l'inverfion peut avoir
lieu.Nous difons très-bien :à luifeul s'adref
fent tous mes voeux ; de lui dépend ma
fortune.
Lorfque le régime du verbe eft précédé
d'une prépofition , fur , devant ,
après , fous , à côté , par , pour , &c.
l'inverfion ne peut point non plus produire
d'équivoque : fur cette vafte plaine ,
s'élève un Temple . Sous fon Empire , les
Peuplesfont heureux.
Il y a auffi bien des cas , où l'inverfion
peut avoir lieu , quoique le verbe régiffe
l'accufatif ; par exemple , toutes les fois
que le nominatif du verbe eft un pronom
perfonnel , je , tu , il , parce que ces mots
font éffentiellement nominatifs ; il en eft
de même de qui. Rien ne nous empêche
de dire , avec le Taſſe :
s ;
Je chante les combats , & ce Héros vainqueur,
SEPTEMBRE. 1760 : 851
Qui , le tombeau facré délivra du Sauveur.
Les fucs amers , il boit avidement déçù ;
la vie il a reçu.
Et de la propre erreur ,
Ainfi , on peut bien dire : mille entreprifes
heureuſes tu conçus & exécutas , il
conçur & exécuta.
Lorfque le verbe exprime un fentiment
, & que le régime eft une chofe
inanimée , il ne peut point non plus y
avoir d'équivoque ; ainfi , ces deux vers ,
malgré les inverfions qu'ils contiennent ,
font très clairs.
Plein de ces fentimens , toute gloire mortelle
Ce Héros dédaignoit en fon ardeur fidelle .
Lorfque l'accufatif & le nominatif différent
en nombre , il ne peut point reſter
d'ambiguité ; mes feux , mes fentimens a
emporté dans fa tombe mon premier époux.
Souvent la force du fens fuffit feule
pour lever toute équivoque.
Et par art , Antioche ; & par force Nicée ,
Les fuperbes Chrétiens avoient déjà domptées;
Là , tu le fais , ô Mufe , accourent les Mortels ,
Où prodigue le plus des douceurs enchantées ,
Le féduifant Parnaſſe.
Ces vers , avec bonté , daigne ici recevoir..
86 MERCURE DE FRANCE.
Lorfque le verbe eft neutre , le nominatif
peut très- bien être placé après lui :
cependant brûle & fe confume la malheu
reufe Didon.
Ne pourroit- on pas quelquefois éloigner
le verbe de fon auxiliaire ? Si féparée
je n'avois été d'un époux tendre.
L'adverbe peut auffi n'être pas toujours
uni au verbe : conftamment lafortu
ne lefeconda.
Je trouve encore des cas où le ſubſtantif
& l'adjectif pourroient être ſépa
rés. Pourquoi n'ofons- nous dire >
Quel terrible & funefte , il affronta danger ?
Combien de glorieux il entreprit travaux !
Le fens eft pourtant clair & fans ambi
guité. J'en dis autant de ces vers.
Aux travaux de ſon ſexe , aux fuſeaux , à l'aiguille
Abbaifler ne daigna fes généreufes mains.
Donnera l'Univers , donnera le Ciel même,
A notre fier courage un fecours tout- puiffant.
Tombeau foit cette terre à tous les ennemis.
Le meilleur moyen pour accoutumer
notre Langue aux inverſions, & pour plier
fon génie à cette efpéce de nouveauté ,
ce feroit de travailler à traduire le plus.
fidellement qu'il feroit poffible , des ou
SEPTEMBRE. 1760. 87
vrages de Poëfie Latine , Italienne , Angloife
; le Lecteur fentant le prix des inverfions
heureufes , que le Traducteur
auroit confervées , lui fçauroit gré de les
avoir fait paffer dans notre idiôme , de
jeunes Poëtes avides de fe diftinguer, pourroient
enfuite s'exercer dans ce nouveau
genre : le caractére de notre Langue cefferoit
peut- être enfin de fe renfermer dans
les limites étroites , ou il a été botné jufqu'ici.
Mais il feroit à fouhaiter que l'on
n'employât les nouvelles inverfions qu'avec
choix.Il eft certain que la Langue Latine
les a trop multipliées ; fouvent elles ne
produifent qu'une beauté matérielle ,dont
notre Langue peut très - bien ſe paſſer ;
fouvent la phrafe auroit gagné à être
coupée ; l'habitude méchanique d'arranger
des mots , a entraîné les Latins , &
leur a fait noyer un petit fens dans beaucoup
de paroles artiftement fymétrilées ;
il en peut réfulter quelque agrément pour
l'oreille , fans que l'efprit en foit plus fatisfait
quelquefois elles ne font que
l'embaraffer , & que retarder & brouiller
lęs idées ; on peut fuppléer très heureufement
un grand nombre d'inverfions de
ceite espéce , en coupant les phraſes ; la
clarté , la jufteffe , la force même y gagnent
fûrement. Cet avantage eft fans
88 MERCURE DE FRANCE:
doute préférable à celui de contraſter des
mots , d'où il ne réfulte qu'une illufion
paffagére , que la réflexion diffipe bientôt.
Occupé de la combinaifon pénible
des termes , un Auteur néglige infenfiblement
les idées & les chofes, Si tant
d'ouvrages , qui plaifent en Latin, perdent
fi fouvent leur mérite à être traduits en
François , gardons - nous d'en rejetter la
faute fur notre idiôme ; admirons bien
plutôt la noble & heureufe fimplicité, qui
forme fon caractére , & félicitons - nous
de trouver en elle un creufet affuré , pour
diftinguer l'or pur d'un alliage faux &
frivole . Dégagée du foin de rechercher
des ornemens fuperflus , & privée de
l'efpoir de faire illufion par leur fecours ,
la Langue Françoife ne s'occupe que du
fond des chofes , elle fimplifie , elle épure
, elle preffe les penfées & les fentimens
; elle a l'avantage unique de parler
à l'efprit plus directement qu'aucune
autre .
Cependant , à la fuite d'un nombre
choifi d'inverfions qu'elle pourroit acquérir
, il feroit encore à défirer , comme je
l'ai dit plus haut , qu'elle empruntât de
quelques Auteurs Latins certains tours
vifs & précis, compofés de conftructions
hardies , fouvent même, fans conftruction
SEPTEMBRE. 1760 8
apparente , dont elle tireroit des nouveaux
degrés de vivacité & d'énergie . La
Bruyere , S. Evremont , la Fontaine ,
peuvent fournir des idées de ce ftyle :
une Langue , pour atteindre à la perfection,
doit embraffer tous les genres . Combien
de nuances de ftyle depuis l'élégance
nombreuſe de Ciceron , jufqu'à la nerveuſe
concifion de Tacite & de Sallufte , depuis
Virgile jufqu'à Juvenal & Perfe !
Je fais que la maniere différente de
ees grands hommes , tenoit à leur génie
particulier ; mais ces génies doivent renaître
dans chaque Siécle & dans chaque
Nation lettrée. C'est à ceux qui ſe ſentes
portés par la Nature à quelqu'un de
ces deux genres , à choisir les modéles
qui leur font propres , & à franchir , courageufement
, le joug impofant du ton
dominant de leur fiécle : nous avons affez
de talens , qui pourroient ſe faire un caractére
original ; il ne leur manque que
d'ofer, & de brifer les entraves de l'imitation.
Par là nous verrions , peut- être , renaître
cette précieufe naïveté , cette fimplicité
finguliere de nos premiers Auteurs ;
notre Langue acquerroit une force qu'elle
a enviée inutilement jufqu'ici à la
Langue Angloife.
Malherbe, Racine , Boileau , Rouſſeau,
90 MERCURE DE FRANCE.
ont rendu de grands fervices à leur Langue
; ils ont perfectionné fon élégance ,
fon exactitude , fa pureté , fa nobleffe ,
fa délicateffe , fes graces ; en forte qu'à
tous ces égards , elle ne céde à aucune
autre Langue : peut être ont- ils nui à des
progrès plus utiles , qquu''eellllee auroit pû
faire du côté de la hardieffe , de la vivacité
, de l'énergie , de l'abondance ; je
le répéte encore , ils font venus trop tôt.
Dès Malherbe , on s'eft écrié que cet
Auteur avoit fixé le caractére de la Langue
la Nation fortoit à peine de la barbarie
; dès le premier pas , elle crut
avoir, atteint la perfection. Malherbe
avoit l'âme grande & élevée; il ne lui a
manqué qu'une Langue plus avancée ,
pour déployer fon génie..
:
Racine , admirable par l'analyfe délicate
du coeur humain , par les charmes
délicieux de fon ftyle , par la conduite.
& l'intérêt de fes Piéces , Racine a créé
un genre , dans lequel il ne fera furpaffe
par perfonne. Mais il faut avouer que
chez lui l'élégance continue , a fouvent
étouffé la force.
Boileau étoit affurément un très - bel
efprit ; il avoit éffentiellement le coeur
froid, & l'âme peu élevée ; il fent peu,
il peint agréablement ; plus Verfificateur
SEPTEMBRE . 1760. 91
il
que Poëte , fes vers font rarement produits
la chaleur du fentiment , ou
par
-par la force des idées . Ils font faits , pour
ainfi dire , au compas , on devine les
mots qu'il a trouvés , qu'il a cherchés :
leur arrangement méchanique eft fon
principal mérite . Soutenu par Horace ,
s'eft élevé au- deffus de lui - même dans
fon Art poëtique : il y a pourtant de trèsbelles
chofes dans le Lutrin ; on trouve
dans fes Satyres , beaucoup de traits d'efprit
, agréablement tournés , mais fans
chaleur & fans élévation . Un Poëte fatyrique
pour exceller doit - être doué de cettehumeur
Angloife , pour laquelle nous n'avons
pas même de terme ; & il n'y en a
point , dans Boileau. La Bruyere , fimple
Profateur , l'avoit reçu de la Nature , fon
ouvrage en eft profondément empreint,
Rouffeau , quoiqu'avec beaucoup plus.
de chaleur que Boileau , & avec un ef
prit plus nourri par la Philofophie , manque
encore de véritable énergie ; ingénieux
, pur , correct , élégant , fes penfées
font juftes , folides , grandes , liées ,
ornées agréablement mais fon efpritn'a
pas une certaine profondeur ; & c'eft
chez lui , furtout que j'obferve un grand
nombre d'idées foiblement rendues. L'ex-
´preſſign lui a manqué : j'entens cette ex92
MERCURE DE FRANCE
preffion vigoureufe , ce coup de pincea
du grand- Maître la crainte d'offenfer
l'oreille , l'a trop fouvent arrêté. H n'a
employé qu'un très- petit nombre de ter
mes , dans fes ouvrages de grande Poëfie.
Une idée neuve , exprimée avec des
mots rebattus, ne fçauroit paroître neuve:
l'efprit eft la dupe des oreilles toute
penſée hardie doit être revêtuë d'expreffions
qui le foient. Les plus zélés admirateurs
de ce Poëte , font forcés de con
venir que
fon génie n'a rien d'original.
Ce que je viens de dire de ces grands
hommes , fouffrira fans doute beaucoup
de contradictions ; on fe porte prèfque
toujours à admirer fans réferve , ce qui
eft vraiment admirable à certains égards.
Cependant , je crois n'avoir arraché , de
leurs couronnes , aucun des lauriers qui
leur font légitimement acquis. Je voudrois
feulement qu'on pût fe perfuader
que , pour avoir excellé dans quelques
parties , ils n'ont pas également excellé
dans les autres ; qu'ils n'ont pû ouvrir
toutes les routes à la fois , & qu'il faut
bien fe garder de les préfenter comme
des modéles univerfels.
Créons des termes & des tours forts &
énergiques , nos penfées le deviendront,
Nous avons affez de jolis mots , & par
SEPTEMBRE . 1760. ༡༣
conféquent de jolies idées , & de jolies
âmes. Mais eft-ce tout ? Après un fiécle de
grâces & d'élégance , travaillons à nous
former des âmes hardies & robuftes.
Corneille , Boffuet , la Bruyere , Moncefquieu
, Voltaire & j'ajoute Rouffeau de
Genève,font lesEcrivains que nous devons
choifir pour modéles en ce genre : les penfées
que ces hommes célébres ont réuffi à
bien rendre,font gravées dans tous les ef
prits.Envain des Ecrivains médiocres travaillent
alles retourner; ils nous les offrent
affoiblies ; l'efprit ne les retrouve qu'avec
dégoût. Ce qui eft dit 8 : penfé avec un
certain degré de force , néantit à jamais
toutes les copies froides & imparfaites ;
toute penfée grande & fortement exprimée,
eft immortelle ; l'efprit peut amufer
l'efprit , l'âme feule a droit d'ébranler
l'âme : j'entens par âme, ce caractére fier,
indépendant , original & fublime , cette
chaleur intime & féconde , ce feu , pour
ainfi dire , électrique , qui étincelle rapidement
, qui éclaté , pénétre & communique
de même. Le fentiment coule avec
abondance de cette fource enflammée ; il
fe répand fur les ouvrages de pur agrément
, comme fur ceux de la perfuafion
la plus profonde ; il vivifie les genres
même qui en font le moins fufceptibles .
94 MERCURE DE FRANCE:
Point de génie fans fentiment : Sapho
eft la tendre amante de Phaon ; Montef
quieu & Newton, font les amans fublimes
de l'humanité & de la vérité.
Je crois que c'est grand dommage que
Montagne n'ait pas écrit à Paris ; cette
Ville donne le ton ; elle l'eût reçu de lui
& l'eût rendu au refte de la France : mais
Montagne étoit gafcon , il écrivoit dans
fon pays , il étoit énergique & hardi ; on
admira ces qualités , & on s'en tint là.
Le bel efprit , ce fléau du génie , dominoit
dans la Capitale ; il empêcha les
progrès de ce style expreffif , qui auroit
enrichi la Langue ; cependant Montagne
plaît à tous ceux qui le lifent. On le cite
avec complaifance , & perfonne n'ofe entreprendre
de le traduire en François
pur & élégant. On refteroit au - deffous de
lui , on feroit ridicule. Pourquoi s'efton
amufé fi longtemps à contrefaire le
ftyle de Marot , qui n'avoit en partage
qu'une naïveté agréable ? Le premier modéle
étoit bien plus digne d'être fuivi.
Mais , dira t-on , Montagne faifoit des
barbarifmes . Ah ! nous n'avons que trop
d'Auteurs purs & châtiés , c'eft- à - dire ,
faibles & froids. Il nous faut peut - être
de hardis faifeurs de barbarifines , fans
quoi notre Langue eft expofée à languir ,
SEPTEMBRE . 1760. 21
Tous les fauffes graces d'une élégance pué
rile & de cette délicateffe exceffive à laquelle
on a voulu borner fon caractére :
qualité qui , renfermée dans fes bornes
eft admirable en certains genres , mais
qui devient un vice dans beaucoup d'autres.
Nous n'ofons nommer plufieurs animaux
utiles. Nous craignons de peindre
avec trop de vérité , la mort , la pefte ,
la corruption , le vice. Livrés à un art
recherché , nous dédaignons la fimple
Nature ; il faut que nos Bergers foient
couverts de fleurs ; les arts utiles font
avilis à nos yeux délicats.
Chaque mot a fa place dans un certain
ftyle , il n'en fçauroit fortir ; tout écrit
élevé eft prèfque toujours bourfouflé &
vuide de chofes ; il faut fe faire entendre ,
par des périphrafes qui affoibliffent ; on
ne peut appeller prèfque aucune chofe
par fon nom dans le ftyle noble.
Nous fommes , par cette même délicareffe
, très- bornés dans le choix des images.
Combien en eft- il que nous admirons
dans Virgile, & dans Homere, & que notre
Langue ne peut admettre ? Le fentiment ,
dans nos ouvrages , eft toujours enflé
guindé , réfroidi, par un acceffoire de nobleffe
. Le naturel , le fimple , le vrai ,
66 MERCURE DE FRANCE:
nous paroît ignoble. La plupart des beau
tés naïves des tragiques Grecs , font perdues
pour nous .
t
Je trouve les fources de cette fauffe
'délicateffe , dans les idées relatives de
grandeur & de baffeffe qu'infpire la M
narchie ; dans le luxe , l'oifiveté , la fo
ciété trop affiduë ; & furtout , dans la fo
ciété des femmes.
La diftinction des rangs , l'orgueil &
la vanité qu'ils font naître , rejettent néceffairement
un mépris injufte fur lés
états inférieurs . Le luxe amoureux de
'Arts agréables , avilit par comparaifon
les Arts néceffaires . L'Oifiveté fille de la
Richeffe dédaigne les travaux utiles. La
Société, en rapprochant ces différens états,
infpire un refpect , une dépendance , une
fauffe honte , vis- à-vis de ceux qui font
plus élevés : ainfi tout prend une tendance
générale d'admiration & d'imitation ,
vers les premiers rangs , vers leurs moeurs,
leurs ufages , leurs ridicules même & leurs
vices : tout concourt à l'aviliffement des
autres , de leur utilité même , de leurs
travaux & de leurs vertus .
Enfin , la fociété habituelle des femmes
achéve de nous féparer de la noble & fimple
nature : élevées prèfqne toutes dans la
frivolité,dans l'art unique de plaire , elles
nous
SEPTEMBRE . 1760 . 97
nous y ramenent par le foible qu'elles
nous infpirent : jufte punition de l'éducation
à laquelle nous les avons condamnées
; elles nous donnent leurs propres défauts
, qu'elles doivent à notre tyrannie ;
nous fommes forcés de nous plier à leur
goût étroit & exclufif , à leurs paffions ,
qui veulent toujours être remuées en bien
ou en mal , à leur amour- propre , qui les
dégoûte de tout ce qui ne les flatte pas ,
de tout ce qui n'eft pas dirigé à leur amufement
; elles donnent le ton ; elles jugent
; elles prononcent d'après leurs idées
petites , foibles & fans principes : la Nature
eft méconnue , le génie fe glace , fe
rétrécit , & quitte les grands objets .
Chaque génération de ces idoles de
paffage , a fon bon ton dominant ; tout
ouvrage qui n'en porte pas l'empreinte ,
n'eft ni lû , ni vendu , ni prôné : tout Auteur
veut l'être que faire donc : Suivre
le torrent , ne rien produire d'élévé ni de
fort , oublier la poftérité , & fe borner à
la gloire honteufe d'avoir perfectionné la
corruption de fon fiécle. Ainfi , l'esprit
rampe fucceffivement dans un cercle rapide
de modes inconféquentes , outrées
& méprifables.
Le tourbillon des femmes renferme
une multitade d'hommes , plus femmes
E
98 MERCURE DE FRANCE
qu'elles , avec qui elles veulent bien par
tager leurs droits . Ces efclaves brillants
deviennent , en concurrence avec elles ,
tyrams , protecteurs & corrupteurs des
talens tels font les Juges qui affignent
les rangs dans les Lettres : l'homme de
fens , l'homme folidement inftruit fe tait ,
ou ne parle qu'à l'écart ; il n'a point de
paffions , de vices , de rang ni de place ,
c'eſt un être iſolé , & qui d'ailleurs , devient
tous les jours plus rare : il n'eft
point à la mode , parce que le bon fens ,
le mérite , l'honnêteté , la vertu n'eft
point de mode ; la folie , les vices , les
ridicules, triomphent impunément & lans
obftacles.
La mode est toute- puiffante en France ,
mais toute mode finit ; & la derniere jette
, néceffairement , un ridicule fur celle
qui l'a précédée : Les Héros & les Héroïe
nes du jour , dépouillés enfin de ce qui
féduit ou qui impofe , finiffent par devenir
des Marquis de Mafcarille , & des
Fées gothiques ; les Livres de mode les
plus admirés , font relégués parmi les
vieux portraits.
Cependant , l'ambition des hommes
de Lettres eft d'être auffi les hommes
du jour. Ils y parviennent par la baffeffe
& les lâchetés ferviles , qu'ils prodiguent
SEPTEMBRE . 1780: 59
dans leurs ouvrages. Voyez dans leurs
écrits , & furtout fur la fçéne , de quelles
couleurs brillantes ils peignent l'homme
à la mode , combien l'homme vertueux
eft obfcurci , abaiffé , facrifié ; s'ils
attaquent le vice & la folie , c'eft avec
des armes fi polies , des traits fi adoucis ,
qu'ils femblent plutôt flatter que combattre
quel bien ne feroit pas au contraire
une fatyre vigoureufe ? Elle éclaire-
Toit les foibles & la multitude : mais on
craint de paffer pour dur , de n'être plus
admis dans le monde , on trahit la Nation
, la vertu , fon propre honneur .
C'eſt aux gens à talens à fentir leur
fupériorité , & la haute dignité de leur
miniftére eux feuls peuvent oppofer une
barriére folide au torrent du faux goût &
des moeurs vicieuſes ; c'eft à eux de fubftituer
aux puérilités des jargons de mode ,
l'abondance & l'énergie qui conviennent
à la Langue d'un Peuple illuftre fa
par
puiffance & par fes lumieres : qu'ils faffent
paffer dans le langage les richeffes
du génie , & les graces folides de la vertu
; ils les communiqueront
juſqu'à nos
ames , leurs écrits feront immortels , &
la Nation s'élevera.
Il me refle à réfoudre une objection
importante , qui fe préfente naturelle-
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
ment : & nous nous déterminions à enrichir
notre Langue d'une foule de mots
nouveaux , à multiplier les inverfions , à
retrancher les articles , les ouvrages que
nous admirons le plus deviendroient gothiques
; Racine vieilliroit , nous le regarderions
du même il dont nous voyons
aujourd'hui Rotrou en voulant acquérir
des richeffes incertaines , nous perdrions
fûrement celles que nous pollédons , tout
l'édifice de notre Littérature feroit renverfé.
Je réponds 1. Que fi par ces change
mens , il arrivoit qu'une multitude d'ou
vrages médiocres & foibles , fût plongée
dans l'oubli , cette partie ne feroit pas à
regretter.
2°. Je foutiens que les ouvrages vraiment
bons fubfifteroient toujours : nous
en avons la preuve dans l'état préfent
de notre Littérature : Corneille quoique
vieilli , refte en poffeffion de notre
Théâtre. Montagne eft toujours lû . Les
bons écrits fubfifteroient même tout feuls
au milieu du naufrage des autres , ce qui
feroit un très- grand avantage.
3. Si les perfonnes qui compofent le
cercle frivole du monde , perdoient une
partie du goût vif qu'elles ont pour ces
ouvrages , le mal ne feroit pas grand ,
SEPTEMBRE. 1760. ΙΟΥ
il n'en réfulteroit aucun inconvénient réel
pour les Lettres.
4. Les Philofophes , les vrais Littérateurs
, les bons efprits ne cefferoient jamais
de lire , de méditer ces excellens
écrits , de foutenir leur réputation & de
les choifir pour modéles ; ainfi le progrès
des Lettres n'en feroit pas moins affuré ,
ce qui eft le feul point capital.
5 °.Que le plaifir qu'on auroit à les lire,
fût plus ou moins diminué , ce ne feroit
tout au plus que la perte de quelques fen,
fations agréables , qui feroient fûrement
remplacées par d'autres ; leurs penfées ,
leurs vues , leur ordonnance ne fçauroient
périr , & c'est tout ce qu'il feroient utile
de confer er.
6°. Si des penfées que l'on croyoit for
tes , ceffoient de paroître telles , ce ne
feroit que par comparaifon avec d'autres
vraiment fortes que nous aurions acquifes ;
nous n'aurions perdu qu'une erreur , nous
aurions gagné une vérité : fi des chofes
qui nous fembloient exprimées avec grâ
ce , paroiToient perdre cet agrément ,
ce ne feroit qu'un preftige dont nous aurions
reconnu l'illufion ; ce qui paroît
beau , ne peut être éffacé que par des
beautés plus réelles .
7°. Notre bonne Littérature n'a duré
E iij
to2 MERCURE DE FRANCE
encore qu'un fiécle : nous n'avons qu'un
petit nombre d'ouvrages de génie : notre
Monarchie, & par conféquent, notre Langue
, dans la conftitution actuelle des
chofes , doivent durer vraisemblablement
un très - grand nombre de fiécles ; feroit - il
raifonnable de les facrifier tous à la confidération
d'un feul , & d'immoler d'avance
les efforts multipliés que doit faire
notre poftérité , aux petits progrès que
nous avons faits dans un fi court eſpace
de temps ? Nous fommes encore au berceau
, nous ne faifons que de naître ;
voudrions-nous borner l'âge viril , qui
doit nous fuivre , à nos foibles facultés ,
qui font à peine dévéloppées ?
Si l'on objecte encore que les Arts font
bornés ; que , dans les Nations Lettrées ,
ils n'ont eu qu'un beau fiécle ; que nous
avons eu le nôtre , & que par conféquent ,
ces progrès , dont on nous flatte , ne peuvent
avoir lieu que dans le carrière des
Sciences , & non dans celle des Arts &
des Lettres.
Je dirai , qu'il eft peut-être téméraire
de juger des progrès, dont l'efprit humain
eft fufceptible , d'après des expériences
imparfaites ; & qu'il feroit néceffaire dé
les avoir bien plus multipliées , pour por
ter un jugement certain fur un objet fi
SEPTEMBRE. 1760. 103
vafte & fi compliqué . On a cru longtemps
que les Grecs & les Latins avoient
tout perfectionné, tout épuifé ; cependant
on fe trompoit les Auteurs modernes
ont du moins ajouté des dévéloppements
fout nouveaux , aux germes précieux que
nous avoient laiffés les Anciens : les grands
Orateurs & les grands Poëtes François ,
ont dû fe faire un caractére original ,
malgré les talens & les fuccès de ceux
qui ont écrit dans les beaux jours d'Athénes
& de Rome.
Si plufieurs peuples n'ont eu qu'un
beau fiécle , ce n'eft pas qu'ils euffent atteint
les limites des Arts ; tout ce qui
s'est fait depuis eux , prouve invinciblement
la fauffeté de cette prétention ;
dira- t- on que c'est la perfection où les
Romains avoient porté les ouvrages de
théâtre , qui les a forcés à dégénérer en
cette partie Le génie des Grecs & des
Romains , a baiffé tout à la fois , & dans
les genres qu'ils avoient traités avec le
plus de fuccès , & dans ceux où ils n'en
avoient eu que de médiocres : c'est donc
à des caufes étrangères , & tout - à - fair
différentes , qu'il faut attribuer leur décadence.
Il feroit fuperflu de les recher
cher ici.
Les Anciens ont trouvé les vrais prin
E iv
104 MERCUREDE FRANCE.
cipes , ils ont créé les genres ; c'est une
gloire unique qu'on ne peut leur conteſter
; mais ils n'ont fait qu'effleurer la
connoiffance de l'homme & de la nature ;
il nous refte à l'approfondir. L'invention
de l'Imprimerie a changé la face du
monde fçavant . Toutes les nations réunies
par elle , ne forment plus qu'un feul
empire des Lettres . L'émulation n'eft plus
de citoyen à citoyen ; elle eft de peuple
à peuple les diverfités des moeurs forment
autant de manieres différentes de
voir , de penfer & de fentir , & leurs
communications préfentent encore autant
de modifications nouvelles . Telle eft
la vafte carrière qui s'offre à nous les
Anciens avoient les talens d'un homme
four modéles ; nous avons ceux du genre
humain : que ne doit - on pas attendre de
cette émanation de lumiére rapide , immenfe
, immortelle ? De cette émulation
univerfelle & active , dont les rayons infinis
fe coupent , fe croifent & s'étendent
en tout fens Les ? obfervations de la Nature
, auxquelles notre fiécle s'eft livré ,
fuffiroient feules , pour fournir un fonds
intariflable de nouvelles richeffes à l'éloquence
& à la Poëfie ; ajoutons à tous ces
avantages , que nous n'avons plus d'obftacles
étrangers , ni d'irruptions de bar
bares à redouter.
SEPTEMBRE . 1760. 105.
Si de ces confidérations , je defcends à
l'examen particulier des progrès de notre
Nation , je trouve qu'elle a anályfé le
coeur humain avec une très - grande fupériorité
; mais , qu'il s'en faut bien qu'elle
ait atteint le même degré , dans les def
criptions de la Nature en général ; occiipée
des détails de nos curs paffagéres
& mobiles , cette partie eft reftée abfolument
neuve ; les idées fimples , primordiales
, & communes à tous les hommes ,
ont été négligées . C'eft pourtant dans ce
genre feul ,
feul , que l'on peut faire des oavrages
vraiment durables. Bien loin que
nous ayons tenté de peindre les effets infinis
de la Nature , avons nous feulement
une defcription du printems . faite
avec génie L'Angleterre , l'Allemagne
même , nous ouvrent la route , & nous
ne fongeons point à les fuivre ; cependant
Ce nouveau genre auroit de plus l'avantage
de développer le talent dans toutes
les Provinces de la France , & de le retifer
de l'imitation fervile de l'efprit de
mode de la Capitale , qui la rabaiffe &
lui ôte les moyens de fe diftinguer . Combien
comptons -nous de Poemes épiques ,
d'Epitres & d'Odes dignes d'être admirées
heureuse néceffité , où nous nous
trouvons ! Pour nous faire un caradire
-
Ex
JOG MERCURE DE FRANCE .
origin , il ne faut que revenir à la Na→
ture ; c'eft principalement dans cette carriére
, que nous fentirons la difette de
notre langage , & la néceffité de l'enrichir.
La Langue eft l'inftrument du génie ,
laiffons - lui la liberté de la perfectionner ;
nous en fecueillerons bientôt les fruits .
Sur la Langue Françoife.
L'un des plus fages
Métaphyficiens ;
M. l'ABBÉ DE CONDILLAC, a démontré dans
fon Livre , de l'origine des connoiffances
humaines, que les progrès du génie étoient
en proportion avec ceux du langage. Il
a même avancé cette propofition :
39
» La Langue Françoife a été , pendant
longtemps , fi peu favorable aux progrès
de l'efprit , que fi l'on pouvoit le
» repréten er Corneille , fucceffivement ,
» dans les différens âges de la Monarchie ,
22
SEPTEMBRE. 1760. 59
on lui trouveroit moins de génie , à proportion
qu'on s'éloigneroit davantage
» de celui où il a vécu , & on arriveroit
» enfin à un Corneille , qui ne pourroit
» donner aucune preuve de talent.
Soutenu par l'autorité de ce célébre
Philofophe , j'ofe croire que la recherche
des chofes qui peuvent contribuer à la
perfection de notre Langue , n'eft pas une
puérile étude de mots ; & je trace ces
réflexions avec confiance..
Le langage fert à exprimer nos idées ,
àles fixer dans notre efprit , à les communiquer
; il eft plus parfait , à mesure qu'il
exprime un plus grand nombre d'idées ;
il faut encore qu'il les exprime d'une maniere
qui plaife à l'oreille & à l'efprit.
Clarté , jufteffe , abondance , font les
qualités éffentielles d'une Langue.
Harmonie , briéveté , force , vivacité ,
naïveté , nobleſſe , graces , délicateffe ,
font fes qualités acceſſoires.
Par les premieres , elle eft utile ; par
les fecondes , elle eft agréable. Mais cet
agrément même a fon utilité ; la vérité
toute nuë , n'auroit eu accès que dans
l'entendement , & n'eût trouvé que des
coeurs infenfibles : cette même vérité embellie
, plaît , intéreſſe , remuë , féduit ,
enchante , tranfporte. Elle doit aux or-
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE :
nemens du langage , tous fes triomphes.
Comme je ne veux rien dire d'inutile ,
fi je puis , je ne m'étendrai pas fur ce qui
conftitue la clarté & la jufteffe. Ces deux
qualités font fi
particulièrement propres
à la Langue Françoife , & fi univerfellement
avonces , que les preuves feroient
fuperfues ; la Langue Françoife a été
adoptée , par toutes les Nations , pour le
commerce politique de PEurope : c'eft le
plus beau titre qu'une Langue puiffe avoir
à cet égard.
Quant à l'abondance ; quoiqu'elle en
ait beaucoup , on ne peut nier qu'elle ne
céde aux belles Langues anciennes , &
même à certaines Langues modernes en
quelques parties.
Toutes les Langues font incomplettes :
toutes ont beaucoup à acquérir ; peut- être
ne cefferont- elles jamais de s'enrichir . Je
veux croire que les êtres font tous nommés
; mais leurs modifications , leurs acceptions
réciproques , font fi variées & G
infinies , qu'à chaque inftant , on éprouve
que l'on manque d'expreffions pour rendre
ce que l'on fent très bien. J'en dis de
même de nos fenfations , & de nos idées :
fi les expreffions que cherche un homme
qui penfe , ne font pas toujours équivoques
, elles font fouvent indécifes & foiSEPTFMBRE.
1760. 6i
bles ; des penfées ne font qu'indiquées ;
elles ne produifent pas la lumiere que
l'Auteur en attendoit ; elles font , pour
ainfi dire , perdues : un autre écrivain fuccéde
, cherche à développer ces mêmes
penfées ; fouvent il n'a pas un meilleur
fuccès ; les livres fe multiplient fans fruit,
& fatiguent les Lecteurs par leur nombre
, fans que ces mêmes penfées par
viennent jamais à fe peindre avec la clarté
& la force qu'elles devroient avoir. C'eſt
peut- être à la difette du langage , que
nous devons cette énorme multiplicité
d'écrits fur les mêmes fujets : lorfqu'une
idée et une fois rendue dans toute fon
énergie , elle eft comme gravée d'un burin
inéffaçable & inimitable tout - à - la
fois ; elle ne pourroit que perdre à être
répétée : elle ne l'est donc plus .
Le moyen de nous enrichir , feroit de
faire un Dictionnaire relatif des expreffions
que poffèdent les autres Langues , &
qui nous manquent: nous y verrions , d'un
coup d'oeil , tous les mots que nous pourrions
faire ou adopter . Lorsque l'expreffion
nous manqueroit abfolument , il me
femble qu'il n'y auroit pas à balancer à
la tranfporter dans notre Langue , en lui
donnant une terminaiſon françoiſe. Les
mots latins y feroient plus propres que
62 MERCURE DE FRANCE.
les autres , par la connoiffance habituel
le que nous avons de cette Langue ; le
fens en feroit fixé tout de fuite , & pafferoit
bien vite des Savans aux ignorans.
La Langue Italienne, par fa grande analógie
avec la nôtre , pourroit nous fournir
auffi beaucoup de richeffes.
Mais lorsque nous aurions déjà une
racine des mots que nous voudrions
adopter , la chofe feroit encore plus aifée.
Par exemple , nous difons bon : pour
quoi n'ofons- nous dire abbonnis? J'en dis
de même d'habituer , habituant , accla
mation , acclamer , tumulte , tumultuer
fombre defombrer , fange defanger , alternative
, d'alterner , fragile de fragilifer
&c.
Les diminutifs & les augmentatifs Ita
liens empruntés d'eux avec goût & fobriété
, pourroient encore nous enrichir
beaucoup. Il a été un temps qu nos Poëtes
en faifoient grand ufage ; ils en abuférent.
Ces mots furent profcrits : il fau
droit fonger à réparer cette perte. Mais
je crois qu'il conviendroit de préférer la
terminaifon des mots poverino , amorino
à celle des pargoletto qui emporte dans
notre langue une idée acceffoire de baf
feffe & de mépris ; femmelette , maigreletfont
toujours pris en mauvaiſe part,
SEPTEMBRE. 1760 by
Pauverin , amorin ne paroiffent pas de
même incompatibles avec la nobleffe &
la grace ; & fi on employe cette terminaifon
, je ne doute pas que notre oreille
ne s'accoutumât aux diminutifs nobles ,
comme aux autres.
Il conviendroit encore de chercher ,
dans nos anciens Auteurs , les mots qui
fe font infenfiblement abolis ; on en
trouveroit beaucoup d'utiles & d'expreffifs
, qui fe font perdus , fans qu'on puiffe
dire pourquoi , & fimplement par défaut
d'ufage: Marot, Amyot , & furtout Mon
tagne en fourniroient un grand nombre.
Ce feroit rendre fervice à la Langue, que
de former un Dictionnaire de ceux qui
paroîtroient propres à être remis en ufage .
Les Dictionnaires que je propofe , s'ils
étoient bien faits , fe répandroient dans
le Public ; la curiofité les parcourroit d'abord
; chacun conferveroit le fouvenir
de quelques termes qui lui auroient plû ,
ou dont il auroit été fimplement frappé ;
on le hazarderoit dans la converſation ;
l'oreille s'y habitueroit par degrés ; leur
utilité fe feroit fentir , le befoin naîtroit,
on oferoit en faire ufage dans les livres ,
on les écriroit en italique , comme tant
d'autres que nous avons vû adopter ;
enfin , après plufieurs épreuves , ils par64
MERCURE DE FRANCE.
·
viendroient à fe naturalifer entierement,
Par ce moyen , le defir & le goûr d'enrichir
notre Langue, prendroit infenfiblement
faveur. Au lieu d'être effarouchés ,
comme nous le fommes ridiculement par
toute espéce d'innovation dans le langage ,
& de chérir notre difette , au point qu'il
femble que nous ayons fait vou de pauvreté
; nous ferions une étude des mots
nouveaux ; on les effayeroit , on les examineroit
avec complaifance ; tout homme
qui penfe ambitionneroit la gloire de
créer quelques termes heureux. Enfin
nous ferions dans l'éloquence & dans la
Poefie , ce que la Métaphyfique , la Médecine
& toutes les parties de la Phyfique,
font depuis longtemps avec fuccès . Eh !
pourquoi les Auteurs n'auroient- ils pas la
même liberté , la même autorité que nous
accordons aux gens du monde , aux femmes
mêmes , par qui la langue a été enrichie
d'une foule de mots nouveaux
paffés infenfiblement de la converfation ,
dans nos Romans & nos Comédies ? C'eft
à celui qui crée des idées , qu'il appartient
de créer des mots . Pourquoi nos Orateurs
& nos Poctes , eux à qui les priviléges
de leur art devroient donner plus fpécia
lement ce droit , rampent- ils fervilement
fous la tyrannie de l'ufage , tandis que
SEPTEMBRE. 1760. 65
la Philofophie s'en eft heureufement délivrée
qu'ils ofent franchir cette foible
barriere pour peu qu'ils le faffent avec
choix & avec goût , ils doivent être affurés
du fuccès .
J'avoue que chaque Langue a fon caractére
particulier , analogue aux idées
& aux habitudes dominantes de la Nation
qui la parle il ne faut pas le bleffer
fans néceffité. Mais ne fommes - nous
pas dans le cas de cette néceffité abfo-
Il eft certain que notre Langue n'a
pas acquis , à beaucoup près , toutes les
richeffes dont elle eft fufceptible ; il eft
certain qu'elle eft inférieure à quelques
égards à plufieurs Langues connues , dont
nous ne pouvons traduire toutes les
beautés pourquoi ne ferions - nous pas
ce qu'ont fait les Grecs & les Romains ,
& plufieurs Nations modernes , pour
rendre notre Langue auffi abondante
que la leur ?
Je ne diffimulerai pas que nous avons
plus d'obftacles à craindre'; plus fages &
plus heureux que nous , ces peuples n'ont
fongé , pendant longtemps , qu'à enrichir
leur Langue : ce n'est qu'après y être parvenus
, qu'ils fe font appliqués à l'épurer ,
& à fixer fon caractére ; malheureufement
nous nous fommes hâtés de perfec66
MERCURE DE FRANCE.
tionner la pureté & l'élégance de notre
langage : Malherbe , Boileau , Racine ,
font venus trop-tôt ; il nous falloit peutêtre
dix Ronfard avant eux : nous n'en
avons eu qu'un fes hardieffes ont péri
avec lui: Il nous en coûte pour reculer ,
pour reprendre , dans fes fondemens , un
édifice orné & agréable , auquel il manque
des parties néceflaires ; ofons fortir
du cercle étroit d'un goût timide ; peutêtre
l'incompatibilité des innovations ,
avec le caractére de notre Langue , n'eftelle
qu'apparente. Propofons- nous , pour
objet capital , de fentir fortement , & de
croire que tout ce qui eft bon à penfer ,
eft bon à dire. Les Anglois ont , comme
nous , d'excellens ouvrages en tout genre;
cependant , il s'en faut bien qu'ils regardent
leur Langue comme fixée ; tout ce
qui peut contribuer à l'enrichir, eft adopté
hardiment ; ayons plus de goût , & moins
de licence qu'eux : mais ne craignons pas
d'imiter leur liberté , en ce qu'elle a d'eſtimable
& d'utile..
Je paffe aux qualités qui rendent une
Langue agréable ; & je commence par
Pharmonie.
Elle confifte dans la douceur , l'éclat
& la variété des fons.
La Langue la plus douce & la plus
SEPTEMBRE. 1760. 67
fonore , feroit celle qui auroit toutes fesfyllabes
terminées par des voyelles . Les
fyllabes , accompagnées de confonnes ,
ont quelque chofe de moins éclatant , &
de plus dur à prononcer ; la Langue Italienne
n'emploie prèfque que des voyelles
fimples ; la Langue Angloife , au contraire
, a prèfque toutes les définances de
fes mots chargées d'une ou de deux confonnes.
Entre ces deux extrémités font
placés le Grec , le Latin & le François.
Mais la douceur & l'éclat ne font qu'un
foible avantage , en comparaifon de la
variété des fons ; je n'en veux pour preu--
ve que l'accord unanime des Savans , qui
donnent à la Langue Grecque la fupério
rité de l'harmonie fur toutes les autres ;
quoique cette Langue ait un très - grand
nombre de fyllabes , modifiées par des
confonnes , les voyelles ne forment que
cinq fons , qui , répétés fans ceffe , fatiquent
l'oreille : la Langue devient néceffairement
Monotone. J'ajoute que la Na
ture nous ayant donné la faculté d'articuler
un plus grand nombre de fons ,
c'eft méconnoître fes dons que de n'en pas
ufer. Je dirai encore que le langage étant
destiné à exprimer des idées fortes , comme
des idées douces ; des fons toujours
également doux , ne peuvent fuffire à
68 MERCURE DE FRANC
fon énergie : l'efprit fouhaite , en quelque
forte , d'être averti par l'oreille de
la Nature de l'idée qu'on lui pré fente ; c'el.
certainement une beauté de plus dans
une Langue , d'avoir des analogues à toutes
fortes d'idées . Le défaut de la Langue
Italienne ; à cet égard , frappe vivement,
furtout lorfque l'on commence à l'étudier :
les penfées fortes font à peir apperçues ,
fous les expreffions molles efférinées
qui les déguifent ; & lorfqu'on eft parve
venu à les faifir , leur impreffion en eft
toujours néceffairement affoiblic.
Peut être même cette qualité des fons ,
rudes ou doux , influe-t elle fecrettement
fur le génie même des Ecrivains ; peutêtre
en obfervant le caractére des Langues
, trouveroit- on que felon leurs divers
degrés de douceur ou de dureté , elles
ont produit plus ou moins d'idées douces,
riantes , fublimes ou auftéres .
La Langue Françoife , moins douce &
moins fonore que quelques autres , ne
le céde à aucune pour la variété des fons ;
peut être l'emporte t elle à cet égard fur
le Latin la quantité de fes confonnes effraye
d'abord les yeux , mais l'ufage les
adoucit en bien des cas , & même les
fait difparoître entierement dans la prononciation
, ainfi que dans ces terminai
SEPTEMBRE. 1760 .
65
fons efprits , dangers , bienfaits , flots ,
flambeaux , laurier , furieux . &c. Il en
eft de même dans les infinitifs des verbes
en er , & dans la terminaiſon de la plûpart
des tems des verbes , vous aimez , il
aimoit , tu aimerois , tu aimas , &c.
Or. voit par là de quelle prodigieufe
variété de voyelles fonores notre Langue
eft enri par l'oreille , quoique l'oeil
ne les'apperçut pas , & qu'elles lui paruf
fent étouffées par les confonnes .
- On nous reproche nos E muets. Je réponds
1 °. qu'ils ont un vrai fon , peu
éclatant à la vérité , mais très - doux . 2°.
Tous les fons qu'ils forment fe trouvent
dans la Langue Latine : quelle différence
, en effet , peut trouver l'oreille ,
entre ces terminaifons des deux Langues
? fimilis milice , lux luxe , coelum
l'homme , lex circonflexe , Spes épaiffe
pax fyntaxe , domus aumuffe , conftans
conftance , illud prélude , amabas baffe ,
amaverint labyrinthe , legerunt hontes
viderat Hypocrate , fcripferit hypocrite ,
clamant mante , dixerim rime , iftic caractariftique
, hac hypotéque , hac attaque ,
hoc équivoque , huc caduque , & c. 3 °. cesi
fyllabes muettes , dans nos bons Auteurs'
en vers & en profe , difparoiffent fouvent
par l'élifion. Cette élifion eft douce & fair
50 MERCURE DE FRANCE.
harmonie. 4°. Lorsque certe fyllabe muet
te fe trouve enfermée dans un mot , la
prononciation l'anéantit ; defir , commandement
,fe prononcent abfolument comme
fi on écrivoit dfir , commandment.
5 °. Il eft pourtant vrai que dans les vers ,
quoique cette fyllabe difparoiffe par la
rapidité de la prononciation , elle ne laiffe
pas d'être comptée : mais c'est ce qui
rend notre Poëfie plus douce que la Latine.
En effet, lorfque , dans un yers Latin
, les fyllabes terminées par des confonnes
, font trop multipliées , il devient
d'une dureté infupportable , & perd toute
fon harmonie , comme celui- ci :
Rex , lex , dux , fons , lux , mõns ;
Spes , dol , pax , petra , Chriftus . 6° . La
fyllabe féminine à la fin de nos vers eft
comme anéantie & n'eft pas comptée.
7°. Il ne tiendroit qu'à nous d'en faire
autant dans le cours du vers ; mais je
crois que nous avons mieux fait de conferver
le fon de la fyllabe muette : l'harmonie
eft moins fonore , mais plus douce.
8°. Dans la profe , une prononciation
forte & foutenue , fait difparoître entierement
les fyllabes muettes ; en forte
que l'oreille ne fent aucune différence
entre la terminaiſon des mots François ,
SEPTEMBRE. 1760. 70
•
cités plus haut , & celle des mots Latins
que j'ai mis en comparaison.
Je crois pouvoir conclure de ces obfervations
, que les E muets , tant reprochés
à notre Langue , font abfolument
infenfibles dans la profe , puifqu'ils font
parfaitement confonans avec les fyllabes
Latines , terminées par des confonnes ;
& que , fi la fyllabe qu'ils forment , eft
comptée dans les vers , elle ne fert qu'à
les rendre plus doux .
Tous les reproches qu'on nous fait à
, cet égard , ne font fondés que lorsque
nous employons plufieurs fyllabes féminines
de fuite ; ainfi que dans ce vers de
Racine.
de la Patrie , il foit , s'il veut , le père;
9
Ah !
que
Défaut
qu'il
eft
facile
d'éviter
&
qu'en
effet
on
trouvera
rarement
dans
nos
bons
Auteurs
.
Les fons varient encore dans leur durée
, & cette forte de variété eft une
nouvelle fource d'harmonie ; toutes les
Langues ont des fyllabes longues , bréves
& incertaines : le Latin a fa profodie
fixée , les Langues modernes n'en ont
point de pareilles ; mais leurs fyllabes
n'en ont pas moins une meſure certaine
& décidée , finon par des régles , du
1
72 MERCURE DE FRANCE
moins par l'ufage . Ceux qui ont ofé dire
que nos vers n'étoient compofés que de
fpondées , ont avancé une propofition ridiculement
fauffe. Notre Langue a des
fyllabes longues & bréves , parfaitement
décidées telles. Il eft vrai qu'elle a des
bréves plus ou moins bréves , & des longues
plus ou moins longues ; mais bien
loin que ce foit un défaut , elles ne fervent
qu'à varier l'harmonie.
Si nous avons les mêmes voyelles ,
tantôt longues , tantôt bréves , c'eſt une
chofe qui nous eft commune avec les
Latins. Pourquoi dans tabulata , le même
A eft-il , tour-à-tour , bref& long ? Pourquoi
la valeur de l'E varie-t- elle dans
Soceros & proceres ? Celle de l'I dans limina
? Celle de l'O dans erroris focus ?
Celle de l'U enfin dans humum & lucem?
Ces queſtions ne finiroient pas. La profodie
Latine eft donc très- fouvent arbitraire
comme la nôtre ; elle n'a pas de regles
qui ne fouffrent beaucoup d'exceptions
; elle ne prend pas toujours fa fource
dans des qualités inhérentes aux voyelles
, ni même dans la place qu'elles occupent.
Qui nous empêche donc de faire des
loix pareilles à celles des Larins ? nous
ne les avons pas faites ; mais la valeur
de
SEPTEMBRE . 1760. 73
de nos fyllabes n'en eft pas moins décidée.
Si quelqu'un pouvoit en douter , qu'il
éffaye , en déclamant , d'allonger les fyllabes
que l'ufage a fait bréves , & d'accourcir
les longues ; il fera frappé luimême
de la barbarie de ce jargon . J'ai
entendu un Acteur , fujet à ce défaut , il
étoit infupportable à toute oreille . J'ai
vu une jeune perfonne , jouer la comédie
fans maîtres & fans principes que fon
oreille : elle fcandoit naturellement tous
les vers avec affez de jufteffe ; il n'y a perfonne
qui , en l'écoutant , n'eût pû marquer
les bréves & les longues ; fa maniere,
quoiqu'éloignée de notre ufage de rendre
Ja prononciation foutenue & égale, avoit
je ne fçai quoi qui plaifoit : la Profodie
devenue plus fenfible , remplaçoit , en
quelque forte , le défaut de fentiment &
de nobleffe arbitraire , que nous avons
imaginé.
Nous avons donc une profodie trèsfixe
, très- décidée , quoique fans régles
convenues.
De cette profodie, fentie ou méconnue
par une oreille délicate ou groffiere, naît
I'harmonie de nos bons vers , & la dureté
ou le défagrément de ceux qui font mal
faits : il fuffit d'ouvrir Chapelain & Ra-
D
4 MER CURE DE FRANCE
cine , pour en trouver mille exemples
elle eft de même la fource du nombre
oratoire.
Nos vers , il eft vrai , ne varient point
par le nombre des fyllabes ; ils varient
feulement en longueur , par les différens
mélanges des longues & des brèves ,
quoiqu'à la vérité moins que les Latins.
Mais fi l'oreille n'avoit pas guidé leurs Auteurs;
deux vers de fuite , l'un compofé de
fpondées , l'autre de dactiles , auroient
déplûpar leur trop grande oppofition . Qui
pourroit reconnoître la même meſure dans
ces deux vers ?
Immortali funt naturâ prædita certe.
Quadrupedante putrem fonitu quatit ungula came
pum .
Nous avons une variété , que les Latins
n'avoient pas. Quelquefois je trouve dans
nos vers jufqu'à cinq fyllabes bréves da
fuite.
Des Guifes , cependant , le rapide bonheur.
Le dactyle & le fpondée, toujours pla
cés dans le même ordre à la fin des vers
Latins , leur donne une forte de monoto
nie qui n'eft pas dans les nôtres car il
faut remarquer que l'oreille fe fixe , & fe
repofe naturellement, fur la fin de chaque
SEPTEMBRE . 1760 71
ers , outre que le fens des mots y fixe
l'attention de l'efprit.
Notrevers Alexandrin me paroît répondre
au pentamétre des Latins ; je trouve
chacun de fes hémiftiches compofé de
deux pieds , & un demi- pied long ; mais
il a plus de variété , parce que fes deux
hémiſtiches employent les longues & les
bréves indifféremment , & furtout parce.
que le dernier n'eft point affujetti au da
tyle , placé régulièrement à la fin , ca
qui rend la cadence du pentamétre trop
monotone.
Notre grand vers réunit à choix tous
les pieds des différens vers Latins ; il a
donc une très- grande variété : ce que je
dis du grand vers peut s'appliquer à tous
les autres ; du choix & du mélange de
ces pieds , réfulte un harmonie trèsréelle...
Avons- nous bien fait de ne pas rendre
la profodie auffi fenfible dans la prononciation
que nous le pouvions ? C'est une
queſtion importante. La Langue eſt dans
notre maniere moins fonore , elle perd
une partie de l'harmonie brillante qu'elle
auroit pu avoir ; elle y gagne du côté de
la douceur ; elle affecte plus la raiſon &
le fentiment : les Italiens ont une profo
die plus marquée , leur déclamatio : fait
Dij
MERCURE DE FRANCE
par conféquent plus d'effet fur l'oreille
elle en fait moins fur l'efprit & fur le
coeur ; elle agit plus fur les organes , que
fur l'âme même : auffi la déclamation eft
peu de chofe chez eux , du moins quant
aux paffions ; ils ne déclament point la
tragédie ; leurs Comédiens ne fongent
guères à toucher , ils ne veulent que faire
rire : nous avons au contraire remué tou
tes les paffions ; l'âme feule eft le vrai
guide de notre déclamation . Je crois que
nous avons choifi le genre qui convient
à des êtres penfans & fentans : j'ajoute
que fi la prononciation Florentine parle .
plus à l'oreille qu'au coeur , celle des Romains
a plus de notre maniere , & elle
eft généralement préférée .
Après avoir défendu la profodie &
l'harmonie de notre Langue , contre des
reproches injuftes ; je conviendrai pourtant
qu'il feroit utile de fixer irrévocablement
notre profodie , par des regles
écrites ; ce feroit un fûr moyen de la
garantir de l'altération & de la corruption,
qu'elle pourroit éprouver infenfiblement
de la part des gens du grand Monde
, dont les caprices inconftans devienment
des loix , & affujettiffent enfin auffi
riaeuiement que tyranniquement les Sa →
yans même & les Gens de Lettres , feule
SEPTEMBRE. 1766.
vrais Juges en cette mariere. M. l'Abbé
d'Olivet a déjà tenté, avec fuccès , un effai
de profodie ; mais pour rendre cette autorité
plus grande & plus reconnuë , il
femble que l'Académie Françoiſe devroit
fe charger de cette entrepriſe.
J'ajouterai à ce que je viens de dire
fur notre Poëfie , que nous devrions tenter
de faire ufage des vers non rimés ,
l'exemple des Anglois & des Italiens .
Pourquoi fommes -nous les feuls qui négligions
de les employer ? Ils feroient
très -bien placés dans nos Piéces de Théâtre
, où il convient que la Pocfie ne foit
prèfque pas fentie . Milton a écrit fon
Poëme en vers non rimés. La monotonie
de nos vers feroit diminuée ; notre Langue
s'enrichiroit d'excellentes Poëfies ,
de la part de beaucoup de bons efprits
rebutés de ce genre d'écrire , par la
fervitude que la rime impofe ; nous
n'aurions plus tant de vers foibles , qui
font fi fouvent à la fuite des meilleurs
vers , ni ces rimes trop prévues & trop
répétées, dans les cas où un mor a peu de
confonans. Gracès ne va jamais fans traces
; defirs , plaifirs , charmes , allarmes
fe fuivent toujours. Ces défauts contribuent
plus que toute autre chofe à dégoûter
les gens fimplement fenfés, de tra-
D iij
8 MERCURE DE FRANCE.
vailler en vers , quelquefois même de les
lire. D'ailleurs chaque genre a fon prix ,
& peut trouver fa place , & nul n'eft à
dédaigner.
L'entrelaffement des rimes mafculines
& féminines , ne me paroît pas plus néceffaire
à conferver ; il conviendroit d'éffayer
ce nouveau genre : on auroit l'avantage
d'éviter le rempliffage de quatre
vers , qui gâtent tant de Poefies , & qui
rendent les changemens & les corrections
fi difficiles .
La briéveté fert à rendre la Langue
plus préciſe , plus vive , plus énergique :
elle dépend des mots & des tours de
phraſes ; la Langue Françoiſe a en général
fes mots plus courts que la Latine &
l'Italienne ; fes fyllabes muettes n'étant
pas fenfibles
, y contribuent encore :
préfence eft plus court que prafentia ; il
en eft de même de foupire , fufpirat , legere
,
&c. On peut obferver encore
que nous avons prèfque toujours une fyllabe
de moins dans les yerbes cantare ,
chanter , adorare , adorer . Cet avantage
du François , eft encore plus fenfible à l'égard
de l'Italien : io amava ,j'aimois , io
fio amato , j'ai aimé , ioaurei amato, j'aurois
aimé.
lire ,
A l'égard des tours , nous avons prof
SEPTEMBRE . 1760.
ر و ن
trit les périodes de Balfac , nous avons
coupé nos phrafes , nous nous fommes
contenté de lier les idées , en fupprimant
les liaifons artificielles & traînantes des
expreffions ; par ce moyen , nous fommest
parvenus à nous paffer des tours rapides
des autres Langues : cependant , fi nous
pouvions en acquérir quelques - uns , ce
feroit une richelle dé plus.
се
Mais ce qui me paroît défigurer la
Langue , & furtout la Pocfie Françoife ,
c'eft la répétition inutile & vicieufe des
articles . Pourquoi n'ofons - nous dire vertu,
fcience , grandeur , France , homme , femme?
Toutes les autres Langues s'expriment
ainsi , du moins dans les vers ; on
peut hardiment fupprimer l'Article du
Nominatif , prèfque toujours celui de
P'Accufatif ; ceux du Datif & du Génitif
fubfifteroient. Mais ce feroit toujours autant
de fyllabes fuperflues , qui reviennent
fans ceffe , fans ajouter rien au fens
ni à la clarté , dont les répétitions feroient
retranchées. Il feroit utile de
pouvoir faire le même retranchement
dans les pronoms perfonnels , toutes les
fois que le temps & la perfonne peuvent
fe deviner par la prononciation du verbe
; ils fe devineroient prèfque toujours ,
fi nous prononcions notre Langue comme
Div
80 MERCURE DE FRANCE
elle eft écrite ; mais notre prononciation
actuelle eft fi affoiblie , les confonnes qui
terminent les verbes fi peu fenties , fi
peu diftinctes , que cette fuppreffion des
pronoms perfonnels peut être regardée
comme impoffible. On pourroit donc fe
borner au retranchement des Articles le ,
la, les , des . Ils rendroient notreLangue propre
au ftyle lapidaire, qualité qui fans cela
lui manquera toujours.Je fuis intimement
convaincu , que fi l'on faifoit une férieufe
attention ,fur l'inutilité abfoluë de ces fyllabes
vicieuſes , un dégoût juſte & invin
cible s'éléveroit contr'elles , & les profcriroit
fans retour . Peut- être ne fera- t-il
pas inutile , de donner ici un exemple du
changement avantageux , & du caractère
énergique, que cette fuppreffion des Arti
cles pourroit nous procurer. Le voici :
» Gloire , qui vient de conquêtes , ne
fauroit avoir approbation du Sage ; vertu
»doit être fondement de toute gloire.
»Homme fe dégrade lui-même en penfant
"autrement ; voix univerfelle doit s'élever
»contre tout ufurpateur; peut- être, à force
»decouvrir de honte ces ennemis du
genre
"humain , parviendra- t- on un jour à tour-
»ner les efprits des Rois , vers une gloire
"plus digne de ce nom : que Philofophie
»parle , que cri public fe joigne à elle
SEPTEMBRE . 1760. 81
que tous écrivains ne déshonorent plus
>>leurs talens , en célébrant exploits barbares
; tôt ou tard frénéfie d'ambition s'é-
»teindra du moins par honte , fi ce n'eft
»par remords. Rois & Princes font raffafiés
de refpects , richeffes , grandeurs ;
"Admiration eft le feul bien qui leur refte
»à défirer : qu'on ne la leur laiffe efpérer
"qu'unie avec amour : Il faudra bien qu'ils
»fe foumettent à opinion publique , feule
chofe , fur laquelle autorité fuprême ne
"peut rien.
Je fens combien ce foible morceau eft
peu propre à féduire en faveur de mon
fentiment ; il peut fervir du moins à prouver
que l'idée que je propoſe , eſt praticable
; & que cette maniere d'écrire ,
traitée plus heureufement , donneroit à
la Langue , une énergie qu'elle n'a pas .
Toutes nos idées , toutes nos paffions ,
ne font pas douces & foibles ; nous en
avons de fortes & de vives. Le langage
a donc befoin de force & de vivacité ,
pour les exprimer .Ces qualités dépendent
encore des termes & des tours : j'ai fait
voir plus haut , comment nous pourrions
nous enrichir des termes qui nous manquent.
Les tours confiftent dans l'arrangement
des mots ; nous n'avons qu'un
feul arrangement ; c'eft celui de la clarté ,
D v
82 MERCURE DE FRANCE.
:
de la juſteſſe & de la raiſon ; les paffions
changent cet ordre pour fe peindre plus
vivement , elles employent les inverſions ;
la langue Latine , par fa propre nature ,
les admet & les varie à l'infini ; les langues
modernes , faute de terminaifons
différentes pour le cas des noms , & embarraffées
dans les verbes , par les auxiliaires
, font plus bornées dans leurs inverfions.
Cependant la Langue Italienne en a
infiniment plus que la Françoife , fans
qu'elle ait trouvé , dans fon caractére ,
beaucoup plus de facilité à les employer.
Il a fallu , pour cela , qu'elle altérât fouvent
la clarté du fens , mais les Lecteurs
fe font accoutumés à le deviner ; elle en
a peu dans fa profe ; elle les a multipliées
dans fes vers on ne fauroit trop marquer
de différences, entre la profe & la poëfie ;
celle- ci ne fauroit être trop figurée , trop
animée. L'inverfion eft la fource où elle
doit puifer particuliérement fon caractére
fpécifiques, les beautés éffentielles ; quelle
âme pourroit être infenfible à ces belles
inverfions ?
Illi robur , & æs triplex
Circà pectus erat , qui fragilem truci
Commifit pelago ratem
Primus.
SEPTEMBRE. 1760. 83
Nec quidquam fibi prodeft
Aerias tentaffe domos , animoque rotundum
Percurrifle polum , morituro.
Que l'on déplace les mots primus &
morituro, la penfée perd auffitôt prèfque
toute fa force. Tel eft l'empire de l'oreille
& de nos organes matériels , fur l'efprit
même.
Cependant la Poëfie Françoife n'admet
guères plus d'inverfions, que la profe élevée
, de toutes les Langues modernes , qui
n'avoient pourtant pas moins d'obftacles
à vaincre , la nôtre eft la plus pauvre à
cet égard ; nous fentons nos befoins .
mais notre timidité eft la plus forte.
N'effayerons- nous point de la vaincre ?
L'inverfion excite l'attention , & la fixe
où elle doit être fixée. Dans une phrafet
traînante où tout eft , dit- on , dans l'ordre
naturel , l'attention eft errante , incertaine,&
ne fçait où fe repofer ; il convient
qu'elle foit dirigée , fur les parties
principales du difcours : l'inverfion feule
peut produire cet effet. Les Latins en ont
fouvent abufé , furtout dans la Pocfie
quelquefois même dans la profe : fouvent
on a peine à les entendre ; nous ne craindrons
pas ce défaut la nature de notre
Langue s'oppofe à tout excès en ce genre..
Divi
84 MERCURE DE FRANCE.
Il me femble que nous devrions fon
ger à introduire dans la Langue , le plus
d'inverfions qu'il fe pourroit , lorsqu'elles
feroient placées de maniere à ne point
produire d'ambiguité : c'eft la feule régle
que l'on peut fixer à cet égard ; je me
contenterai de donner quelques exem
ples.
Toutes les fois que le régime du verbe
n'eft pas un accufatif,l'inverfion peut avoir
lieu.Nous difons très-bien :à luifeul s'adref
fent tous mes voeux ; de lui dépend ma
fortune.
Lorfque le régime du verbe eft précédé
d'une prépofition , fur , devant ,
après , fous , à côté , par , pour , &c.
l'inverfion ne peut point non plus produire
d'équivoque : fur cette vafte plaine ,
s'élève un Temple . Sous fon Empire , les
Peuplesfont heureux.
Il y a auffi bien des cas , où l'inverfion
peut avoir lieu , quoique le verbe régiffe
l'accufatif ; par exemple , toutes les fois
que le nominatif du verbe eft un pronom
perfonnel , je , tu , il , parce que ces mots
font éffentiellement nominatifs ; il en eft
de même de qui. Rien ne nous empêche
de dire , avec le Taſſe :
s ;
Je chante les combats , & ce Héros vainqueur,
SEPTEMBRE. 1760 : 851
Qui , le tombeau facré délivra du Sauveur.
Les fucs amers , il boit avidement déçù ;
la vie il a reçu.
Et de la propre erreur ,
Ainfi , on peut bien dire : mille entreprifes
heureuſes tu conçus & exécutas , il
conçur & exécuta.
Lorfque le verbe exprime un fentiment
, & que le régime eft une chofe
inanimée , il ne peut point non plus y
avoir d'équivoque ; ainfi , ces deux vers ,
malgré les inverfions qu'ils contiennent ,
font très clairs.
Plein de ces fentimens , toute gloire mortelle
Ce Héros dédaignoit en fon ardeur fidelle .
Lorfque l'accufatif & le nominatif différent
en nombre , il ne peut point reſter
d'ambiguité ; mes feux , mes fentimens a
emporté dans fa tombe mon premier époux.
Souvent la force du fens fuffit feule
pour lever toute équivoque.
Et par art , Antioche ; & par force Nicée ,
Les fuperbes Chrétiens avoient déjà domptées;
Là , tu le fais , ô Mufe , accourent les Mortels ,
Où prodigue le plus des douceurs enchantées ,
Le féduifant Parnaſſe.
Ces vers , avec bonté , daigne ici recevoir..
86 MERCURE DE FRANCE.
Lorfque le verbe eft neutre , le nominatif
peut très- bien être placé après lui :
cependant brûle & fe confume la malheu
reufe Didon.
Ne pourroit- on pas quelquefois éloigner
le verbe de fon auxiliaire ? Si féparée
je n'avois été d'un époux tendre.
L'adverbe peut auffi n'être pas toujours
uni au verbe : conftamment lafortu
ne lefeconda.
Je trouve encore des cas où le ſubſtantif
& l'adjectif pourroient être ſépa
rés. Pourquoi n'ofons- nous dire >
Quel terrible & funefte , il affronta danger ?
Combien de glorieux il entreprit travaux !
Le fens eft pourtant clair & fans ambi
guité. J'en dis autant de ces vers.
Aux travaux de ſon ſexe , aux fuſeaux , à l'aiguille
Abbaifler ne daigna fes généreufes mains.
Donnera l'Univers , donnera le Ciel même,
A notre fier courage un fecours tout- puiffant.
Tombeau foit cette terre à tous les ennemis.
Le meilleur moyen pour accoutumer
notre Langue aux inverſions, & pour plier
fon génie à cette efpéce de nouveauté ,
ce feroit de travailler à traduire le plus.
fidellement qu'il feroit poffible , des ou
SEPTEMBRE. 1760. 87
vrages de Poëfie Latine , Italienne , Angloife
; le Lecteur fentant le prix des inverfions
heureufes , que le Traducteur
auroit confervées , lui fçauroit gré de les
avoir fait paffer dans notre idiôme , de
jeunes Poëtes avides de fe diftinguer, pourroient
enfuite s'exercer dans ce nouveau
genre : le caractére de notre Langue cefferoit
peut- être enfin de fe renfermer dans
les limites étroites , ou il a été botné jufqu'ici.
Mais il feroit à fouhaiter que l'on
n'employât les nouvelles inverfions qu'avec
choix.Il eft certain que la Langue Latine
les a trop multipliées ; fouvent elles ne
produifent qu'une beauté matérielle ,dont
notre Langue peut très - bien ſe paſſer ;
fouvent la phrafe auroit gagné à être
coupée ; l'habitude méchanique d'arranger
des mots , a entraîné les Latins , &
leur a fait noyer un petit fens dans beaucoup
de paroles artiftement fymétrilées ;
il en peut réfulter quelque agrément pour
l'oreille , fans que l'efprit en foit plus fatisfait
quelquefois elles ne font que
l'embaraffer , & que retarder & brouiller
lęs idées ; on peut fuppléer très heureufement
un grand nombre d'inverfions de
ceite espéce , en coupant les phraſes ; la
clarté , la jufteffe , la force même y gagnent
fûrement. Cet avantage eft fans
88 MERCURE DE FRANCE:
doute préférable à celui de contraſter des
mots , d'où il ne réfulte qu'une illufion
paffagére , que la réflexion diffipe bientôt.
Occupé de la combinaifon pénible
des termes , un Auteur néglige infenfiblement
les idées & les chofes, Si tant
d'ouvrages , qui plaifent en Latin, perdent
fi fouvent leur mérite à être traduits en
François , gardons - nous d'en rejetter la
faute fur notre idiôme ; admirons bien
plutôt la noble & heureufe fimplicité, qui
forme fon caractére , & félicitons - nous
de trouver en elle un creufet affuré , pour
diftinguer l'or pur d'un alliage faux &
frivole . Dégagée du foin de rechercher
des ornemens fuperflus , & privée de
l'efpoir de faire illufion par leur fecours ,
la Langue Françoife ne s'occupe que du
fond des chofes , elle fimplifie , elle épure
, elle preffe les penfées & les fentimens
; elle a l'avantage unique de parler
à l'efprit plus directement qu'aucune
autre .
Cependant , à la fuite d'un nombre
choifi d'inverfions qu'elle pourroit acquérir
, il feroit encore à défirer , comme je
l'ai dit plus haut , qu'elle empruntât de
quelques Auteurs Latins certains tours
vifs & précis, compofés de conftructions
hardies , fouvent même, fans conftruction
SEPTEMBRE. 1760 8
apparente , dont elle tireroit des nouveaux
degrés de vivacité & d'énergie . La
Bruyere , S. Evremont , la Fontaine ,
peuvent fournir des idées de ce ftyle :
une Langue , pour atteindre à la perfection,
doit embraffer tous les genres . Combien
de nuances de ftyle depuis l'élégance
nombreuſe de Ciceron , jufqu'à la nerveuſe
concifion de Tacite & de Sallufte , depuis
Virgile jufqu'à Juvenal & Perfe !
Je fais que la maniere différente de
ees grands hommes , tenoit à leur génie
particulier ; mais ces génies doivent renaître
dans chaque Siécle & dans chaque
Nation lettrée. C'est à ceux qui ſe ſentes
portés par la Nature à quelqu'un de
ces deux genres , à choisir les modéles
qui leur font propres , & à franchir , courageufement
, le joug impofant du ton
dominant de leur fiécle : nous avons affez
de talens , qui pourroient ſe faire un caractére
original ; il ne leur manque que
d'ofer, & de brifer les entraves de l'imitation.
Par là nous verrions , peut- être , renaître
cette précieufe naïveté , cette fimplicité
finguliere de nos premiers Auteurs ;
notre Langue acquerroit une force qu'elle
a enviée inutilement jufqu'ici à la
Langue Angloife.
Malherbe, Racine , Boileau , Rouſſeau,
90 MERCURE DE FRANCE.
ont rendu de grands fervices à leur Langue
; ils ont perfectionné fon élégance ,
fon exactitude , fa pureté , fa nobleffe ,
fa délicateffe , fes graces ; en forte qu'à
tous ces égards , elle ne céde à aucune
autre Langue : peut être ont- ils nui à des
progrès plus utiles , qquu''eellllee auroit pû
faire du côté de la hardieffe , de la vivacité
, de l'énergie , de l'abondance ; je
le répéte encore , ils font venus trop tôt.
Dès Malherbe , on s'eft écrié que cet
Auteur avoit fixé le caractére de la Langue
la Nation fortoit à peine de la barbarie
; dès le premier pas , elle crut
avoir, atteint la perfection. Malherbe
avoit l'âme grande & élevée; il ne lui a
manqué qu'une Langue plus avancée ,
pour déployer fon génie..
:
Racine , admirable par l'analyfe délicate
du coeur humain , par les charmes
délicieux de fon ftyle , par la conduite.
& l'intérêt de fes Piéces , Racine a créé
un genre , dans lequel il ne fera furpaffe
par perfonne. Mais il faut avouer que
chez lui l'élégance continue , a fouvent
étouffé la force.
Boileau étoit affurément un très - bel
efprit ; il avoit éffentiellement le coeur
froid, & l'âme peu élevée ; il fent peu,
il peint agréablement ; plus Verfificateur
SEPTEMBRE . 1760. 91
il
que Poëte , fes vers font rarement produits
la chaleur du fentiment , ou
par
-par la force des idées . Ils font faits , pour
ainfi dire , au compas , on devine les
mots qu'il a trouvés , qu'il a cherchés :
leur arrangement méchanique eft fon
principal mérite . Soutenu par Horace ,
s'eft élevé au- deffus de lui - même dans
fon Art poëtique : il y a pourtant de trèsbelles
chofes dans le Lutrin ; on trouve
dans fes Satyres , beaucoup de traits d'efprit
, agréablement tournés , mais fans
chaleur & fans élévation . Un Poëte fatyrique
pour exceller doit - être doué de cettehumeur
Angloife , pour laquelle nous n'avons
pas même de terme ; & il n'y en a
point , dans Boileau. La Bruyere , fimple
Profateur , l'avoit reçu de la Nature , fon
ouvrage en eft profondément empreint,
Rouffeau , quoiqu'avec beaucoup plus.
de chaleur que Boileau , & avec un ef
prit plus nourri par la Philofophie , manque
encore de véritable énergie ; ingénieux
, pur , correct , élégant , fes penfées
font juftes , folides , grandes , liées ,
ornées agréablement mais fon efpritn'a
pas une certaine profondeur ; & c'eft
chez lui , furtout que j'obferve un grand
nombre d'idées foiblement rendues. L'ex-
´preſſign lui a manqué : j'entens cette ex92
MERCURE DE FRANCE
preffion vigoureufe , ce coup de pincea
du grand- Maître la crainte d'offenfer
l'oreille , l'a trop fouvent arrêté. H n'a
employé qu'un très- petit nombre de ter
mes , dans fes ouvrages de grande Poëfie.
Une idée neuve , exprimée avec des
mots rebattus, ne fçauroit paroître neuve:
l'efprit eft la dupe des oreilles toute
penſée hardie doit être revêtuë d'expreffions
qui le foient. Les plus zélés admirateurs
de ce Poëte , font forcés de con
venir que
fon génie n'a rien d'original.
Ce que je viens de dire de ces grands
hommes , fouffrira fans doute beaucoup
de contradictions ; on fe porte prèfque
toujours à admirer fans réferve , ce qui
eft vraiment admirable à certains égards.
Cependant , je crois n'avoir arraché , de
leurs couronnes , aucun des lauriers qui
leur font légitimement acquis. Je voudrois
feulement qu'on pût fe perfuader
que , pour avoir excellé dans quelques
parties , ils n'ont pas également excellé
dans les autres ; qu'ils n'ont pû ouvrir
toutes les routes à la fois , & qu'il faut
bien fe garder de les préfenter comme
des modéles univerfels.
Créons des termes & des tours forts &
énergiques , nos penfées le deviendront,
Nous avons affez de jolis mots , & par
SEPTEMBRE . 1760. ༡༣
conféquent de jolies idées , & de jolies
âmes. Mais eft-ce tout ? Après un fiécle de
grâces & d'élégance , travaillons à nous
former des âmes hardies & robuftes.
Corneille , Boffuet , la Bruyere , Moncefquieu
, Voltaire & j'ajoute Rouffeau de
Genève,font lesEcrivains que nous devons
choifir pour modéles en ce genre : les penfées
que ces hommes célébres ont réuffi à
bien rendre,font gravées dans tous les ef
prits.Envain des Ecrivains médiocres travaillent
alles retourner; ils nous les offrent
affoiblies ; l'efprit ne les retrouve qu'avec
dégoût. Ce qui eft dit 8 : penfé avec un
certain degré de force , néantit à jamais
toutes les copies froides & imparfaites ;
toute penfée grande & fortement exprimée,
eft immortelle ; l'efprit peut amufer
l'efprit , l'âme feule a droit d'ébranler
l'âme : j'entens par âme, ce caractére fier,
indépendant , original & fublime , cette
chaleur intime & féconde , ce feu , pour
ainfi dire , électrique , qui étincelle rapidement
, qui éclaté , pénétre & communique
de même. Le fentiment coule avec
abondance de cette fource enflammée ; il
fe répand fur les ouvrages de pur agrément
, comme fur ceux de la perfuafion
la plus profonde ; il vivifie les genres
même qui en font le moins fufceptibles .
94 MERCURE DE FRANCE:
Point de génie fans fentiment : Sapho
eft la tendre amante de Phaon ; Montef
quieu & Newton, font les amans fublimes
de l'humanité & de la vérité.
Je crois que c'est grand dommage que
Montagne n'ait pas écrit à Paris ; cette
Ville donne le ton ; elle l'eût reçu de lui
& l'eût rendu au refte de la France : mais
Montagne étoit gafcon , il écrivoit dans
fon pays , il étoit énergique & hardi ; on
admira ces qualités , & on s'en tint là.
Le bel efprit , ce fléau du génie , dominoit
dans la Capitale ; il empêcha les
progrès de ce style expreffif , qui auroit
enrichi la Langue ; cependant Montagne
plaît à tous ceux qui le lifent. On le cite
avec complaifance , & perfonne n'ofe entreprendre
de le traduire en François
pur & élégant. On refteroit au - deffous de
lui , on feroit ridicule. Pourquoi s'efton
amufé fi longtemps à contrefaire le
ftyle de Marot , qui n'avoit en partage
qu'une naïveté agréable ? Le premier modéle
étoit bien plus digne d'être fuivi.
Mais , dira t-on , Montagne faifoit des
barbarifmes . Ah ! nous n'avons que trop
d'Auteurs purs & châtiés , c'eft- à - dire ,
faibles & froids. Il nous faut peut - être
de hardis faifeurs de barbarifines , fans
quoi notre Langue eft expofée à languir ,
SEPTEMBRE . 1760. 21
Tous les fauffes graces d'une élégance pué
rile & de cette délicateffe exceffive à laquelle
on a voulu borner fon caractére :
qualité qui , renfermée dans fes bornes
eft admirable en certains genres , mais
qui devient un vice dans beaucoup d'autres.
Nous n'ofons nommer plufieurs animaux
utiles. Nous craignons de peindre
avec trop de vérité , la mort , la pefte ,
la corruption , le vice. Livrés à un art
recherché , nous dédaignons la fimple
Nature ; il faut que nos Bergers foient
couverts de fleurs ; les arts utiles font
avilis à nos yeux délicats.
Chaque mot a fa place dans un certain
ftyle , il n'en fçauroit fortir ; tout écrit
élevé eft prèfque toujours bourfouflé &
vuide de chofes ; il faut fe faire entendre ,
par des périphrafes qui affoibliffent ; on
ne peut appeller prèfque aucune chofe
par fon nom dans le ftyle noble.
Nous fommes , par cette même délicareffe
, très- bornés dans le choix des images.
Combien en eft- il que nous admirons
dans Virgile, & dans Homere, & que notre
Langue ne peut admettre ? Le fentiment ,
dans nos ouvrages , eft toujours enflé
guindé , réfroidi, par un acceffoire de nobleffe
. Le naturel , le fimple , le vrai ,
66 MERCURE DE FRANCE:
nous paroît ignoble. La plupart des beau
tés naïves des tragiques Grecs , font perdues
pour nous .
t
Je trouve les fources de cette fauffe
'délicateffe , dans les idées relatives de
grandeur & de baffeffe qu'infpire la M
narchie ; dans le luxe , l'oifiveté , la fo
ciété trop affiduë ; & furtout , dans la fo
ciété des femmes.
La diftinction des rangs , l'orgueil &
la vanité qu'ils font naître , rejettent néceffairement
un mépris injufte fur lés
états inférieurs . Le luxe amoureux de
'Arts agréables , avilit par comparaifon
les Arts néceffaires . L'Oifiveté fille de la
Richeffe dédaigne les travaux utiles. La
Société, en rapprochant ces différens états,
infpire un refpect , une dépendance , une
fauffe honte , vis- à-vis de ceux qui font
plus élevés : ainfi tout prend une tendance
générale d'admiration & d'imitation ,
vers les premiers rangs , vers leurs moeurs,
leurs ufages , leurs ridicules même & leurs
vices : tout concourt à l'aviliffement des
autres , de leur utilité même , de leurs
travaux & de leurs vertus .
Enfin , la fociété habituelle des femmes
achéve de nous féparer de la noble & fimple
nature : élevées prèfqne toutes dans la
frivolité,dans l'art unique de plaire , elles
nous
SEPTEMBRE . 1760 . 97
nous y ramenent par le foible qu'elles
nous infpirent : jufte punition de l'éducation
à laquelle nous les avons condamnées
; elles nous donnent leurs propres défauts
, qu'elles doivent à notre tyrannie ;
nous fommes forcés de nous plier à leur
goût étroit & exclufif , à leurs paffions ,
qui veulent toujours être remuées en bien
ou en mal , à leur amour- propre , qui les
dégoûte de tout ce qui ne les flatte pas ,
de tout ce qui n'eft pas dirigé à leur amufement
; elles donnent le ton ; elles jugent
; elles prononcent d'après leurs idées
petites , foibles & fans principes : la Nature
eft méconnue , le génie fe glace , fe
rétrécit , & quitte les grands objets .
Chaque génération de ces idoles de
paffage , a fon bon ton dominant ; tout
ouvrage qui n'en porte pas l'empreinte ,
n'eft ni lû , ni vendu , ni prôné : tout Auteur
veut l'être que faire donc : Suivre
le torrent , ne rien produire d'élévé ni de
fort , oublier la poftérité , & fe borner à
la gloire honteufe d'avoir perfectionné la
corruption de fon fiécle. Ainfi , l'esprit
rampe fucceffivement dans un cercle rapide
de modes inconféquentes , outrées
& méprifables.
Le tourbillon des femmes renferme
une multitade d'hommes , plus femmes
E
98 MERCURE DE FRANCE
qu'elles , avec qui elles veulent bien par
tager leurs droits . Ces efclaves brillants
deviennent , en concurrence avec elles ,
tyrams , protecteurs & corrupteurs des
talens tels font les Juges qui affignent
les rangs dans les Lettres : l'homme de
fens , l'homme folidement inftruit fe tait ,
ou ne parle qu'à l'écart ; il n'a point de
paffions , de vices , de rang ni de place ,
c'eſt un être iſolé , & qui d'ailleurs , devient
tous les jours plus rare : il n'eft
point à la mode , parce que le bon fens ,
le mérite , l'honnêteté , la vertu n'eft
point de mode ; la folie , les vices , les
ridicules, triomphent impunément & lans
obftacles.
La mode est toute- puiffante en France ,
mais toute mode finit ; & la derniere jette
, néceffairement , un ridicule fur celle
qui l'a précédée : Les Héros & les Héroïe
nes du jour , dépouillés enfin de ce qui
féduit ou qui impofe , finiffent par devenir
des Marquis de Mafcarille , & des
Fées gothiques ; les Livres de mode les
plus admirés , font relégués parmi les
vieux portraits.
Cependant , l'ambition des hommes
de Lettres eft d'être auffi les hommes
du jour. Ils y parviennent par la baffeffe
& les lâchetés ferviles , qu'ils prodiguent
SEPTEMBRE . 1780: 59
dans leurs ouvrages. Voyez dans leurs
écrits , & furtout fur la fçéne , de quelles
couleurs brillantes ils peignent l'homme
à la mode , combien l'homme vertueux
eft obfcurci , abaiffé , facrifié ; s'ils
attaquent le vice & la folie , c'eft avec
des armes fi polies , des traits fi adoucis ,
qu'ils femblent plutôt flatter que combattre
quel bien ne feroit pas au contraire
une fatyre vigoureufe ? Elle éclaire-
Toit les foibles & la multitude : mais on
craint de paffer pour dur , de n'être plus
admis dans le monde , on trahit la Nation
, la vertu , fon propre honneur .
C'eſt aux gens à talens à fentir leur
fupériorité , & la haute dignité de leur
miniftére eux feuls peuvent oppofer une
barriére folide au torrent du faux goût &
des moeurs vicieuſes ; c'eft à eux de fubftituer
aux puérilités des jargons de mode ,
l'abondance & l'énergie qui conviennent
à la Langue d'un Peuple illuftre fa
par
puiffance & par fes lumieres : qu'ils faffent
paffer dans le langage les richeffes
du génie , & les graces folides de la vertu
; ils les communiqueront
juſqu'à nos
ames , leurs écrits feront immortels , &
la Nation s'élevera.
Il me refle à réfoudre une objection
importante , qui fe préfente naturelle-
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
ment : & nous nous déterminions à enrichir
notre Langue d'une foule de mots
nouveaux , à multiplier les inverfions , à
retrancher les articles , les ouvrages que
nous admirons le plus deviendroient gothiques
; Racine vieilliroit , nous le regarderions
du même il dont nous voyons
aujourd'hui Rotrou en voulant acquérir
des richeffes incertaines , nous perdrions
fûrement celles que nous pollédons , tout
l'édifice de notre Littérature feroit renverfé.
Je réponds 1. Que fi par ces change
mens , il arrivoit qu'une multitude d'ou
vrages médiocres & foibles , fût plongée
dans l'oubli , cette partie ne feroit pas à
regretter.
2°. Je foutiens que les ouvrages vraiment
bons fubfifteroient toujours : nous
en avons la preuve dans l'état préfent
de notre Littérature : Corneille quoique
vieilli , refte en poffeffion de notre
Théâtre. Montagne eft toujours lû . Les
bons écrits fubfifteroient même tout feuls
au milieu du naufrage des autres , ce qui
feroit un très- grand avantage.
3. Si les perfonnes qui compofent le
cercle frivole du monde , perdoient une
partie du goût vif qu'elles ont pour ces
ouvrages , le mal ne feroit pas grand ,
SEPTEMBRE. 1760. ΙΟΥ
il n'en réfulteroit aucun inconvénient réel
pour les Lettres.
4. Les Philofophes , les vrais Littérateurs
, les bons efprits ne cefferoient jamais
de lire , de méditer ces excellens
écrits , de foutenir leur réputation & de
les choifir pour modéles ; ainfi le progrès
des Lettres n'en feroit pas moins affuré ,
ce qui eft le feul point capital.
5 °.Que le plaifir qu'on auroit à les lire,
fût plus ou moins diminué , ce ne feroit
tout au plus que la perte de quelques fen,
fations agréables , qui feroient fûrement
remplacées par d'autres ; leurs penfées ,
leurs vues , leur ordonnance ne fçauroient
périr , & c'est tout ce qu'il feroient utile
de confer er.
6°. Si des penfées que l'on croyoit for
tes , ceffoient de paroître telles , ce ne
feroit que par comparaifon avec d'autres
vraiment fortes que nous aurions acquifes ;
nous n'aurions perdu qu'une erreur , nous
aurions gagné une vérité : fi des chofes
qui nous fembloient exprimées avec grâ
ce , paroiToient perdre cet agrément ,
ce ne feroit qu'un preftige dont nous aurions
reconnu l'illufion ; ce qui paroît
beau , ne peut être éffacé que par des
beautés plus réelles .
7°. Notre bonne Littérature n'a duré
E iij
to2 MERCURE DE FRANCE
encore qu'un fiécle : nous n'avons qu'un
petit nombre d'ouvrages de génie : notre
Monarchie, & par conféquent, notre Langue
, dans la conftitution actuelle des
chofes , doivent durer vraisemblablement
un très - grand nombre de fiécles ; feroit - il
raifonnable de les facrifier tous à la confidération
d'un feul , & d'immoler d'avance
les efforts multipliés que doit faire
notre poftérité , aux petits progrès que
nous avons faits dans un fi court eſpace
de temps ? Nous fommes encore au berceau
, nous ne faifons que de naître ;
voudrions-nous borner l'âge viril , qui
doit nous fuivre , à nos foibles facultés ,
qui font à peine dévéloppées ?
Si l'on objecte encore que les Arts font
bornés ; que , dans les Nations Lettrées ,
ils n'ont eu qu'un beau fiécle ; que nous
avons eu le nôtre , & que par conféquent ,
ces progrès , dont on nous flatte , ne peuvent
avoir lieu que dans le carrière des
Sciences , & non dans celle des Arts &
des Lettres.
Je dirai , qu'il eft peut-être téméraire
de juger des progrès, dont l'efprit humain
eft fufceptible , d'après des expériences
imparfaites ; & qu'il feroit néceffaire dé
les avoir bien plus multipliées , pour por
ter un jugement certain fur un objet fi
SEPTEMBRE. 1760. 103
vafte & fi compliqué . On a cru longtemps
que les Grecs & les Latins avoient
tout perfectionné, tout épuifé ; cependant
on fe trompoit les Auteurs modernes
ont du moins ajouté des dévéloppements
fout nouveaux , aux germes précieux que
nous avoient laiffés les Anciens : les grands
Orateurs & les grands Poëtes François ,
ont dû fe faire un caractére original ,
malgré les talens & les fuccès de ceux
qui ont écrit dans les beaux jours d'Athénes
& de Rome.
Si plufieurs peuples n'ont eu qu'un
beau fiécle , ce n'eft pas qu'ils euffent atteint
les limites des Arts ; tout ce qui
s'est fait depuis eux , prouve invinciblement
la fauffeté de cette prétention ;
dira- t- on que c'est la perfection où les
Romains avoient porté les ouvrages de
théâtre , qui les a forcés à dégénérer en
cette partie Le génie des Grecs & des
Romains , a baiffé tout à la fois , & dans
les genres qu'ils avoient traités avec le
plus de fuccès , & dans ceux où ils n'en
avoient eu que de médiocres : c'est donc
à des caufes étrangères , & tout - à - fair
différentes , qu'il faut attribuer leur décadence.
Il feroit fuperflu de les recher
cher ici.
Les Anciens ont trouvé les vrais prin
E iv
104 MERCUREDE FRANCE.
cipes , ils ont créé les genres ; c'est une
gloire unique qu'on ne peut leur conteſter
; mais ils n'ont fait qu'effleurer la
connoiffance de l'homme & de la nature ;
il nous refte à l'approfondir. L'invention
de l'Imprimerie a changé la face du
monde fçavant . Toutes les nations réunies
par elle , ne forment plus qu'un feul
empire des Lettres . L'émulation n'eft plus
de citoyen à citoyen ; elle eft de peuple
à peuple les diverfités des moeurs forment
autant de manieres différentes de
voir , de penfer & de fentir , & leurs
communications préfentent encore autant
de modifications nouvelles . Telle eft
la vafte carrière qui s'offre à nous les
Anciens avoient les talens d'un homme
four modéles ; nous avons ceux du genre
humain : que ne doit - on pas attendre de
cette émanation de lumiére rapide , immenfe
, immortelle ? De cette émulation
univerfelle & active , dont les rayons infinis
fe coupent , fe croifent & s'étendent
en tout fens Les ? obfervations de la Nature
, auxquelles notre fiécle s'eft livré ,
fuffiroient feules , pour fournir un fonds
intariflable de nouvelles richeffes à l'éloquence
& à la Poëfie ; ajoutons à tous ces
avantages , que nous n'avons plus d'obftacles
étrangers , ni d'irruptions de bar
bares à redouter.
SEPTEMBRE . 1760. 105.
Si de ces confidérations , je defcends à
l'examen particulier des progrès de notre
Nation , je trouve qu'elle a anályfé le
coeur humain avec une très - grande fupériorité
; mais , qu'il s'en faut bien qu'elle
ait atteint le même degré , dans les def
criptions de la Nature en général ; occiipée
des détails de nos curs paffagéres
& mobiles , cette partie eft reftée abfolument
neuve ; les idées fimples , primordiales
, & communes à tous les hommes ,
ont été négligées . C'eft pourtant dans ce
genre feul ,
feul , que l'on peut faire des oavrages
vraiment durables. Bien loin que
nous ayons tenté de peindre les effets infinis
de la Nature , avons nous feulement
une defcription du printems . faite
avec génie L'Angleterre , l'Allemagne
même , nous ouvrent la route , & nous
ne fongeons point à les fuivre ; cependant
Ce nouveau genre auroit de plus l'avantage
de développer le talent dans toutes
les Provinces de la France , & de le retifer
de l'imitation fervile de l'efprit de
mode de la Capitale , qui la rabaiffe &
lui ôte les moyens de fe diftinguer . Combien
comptons -nous de Poemes épiques ,
d'Epitres & d'Odes dignes d'être admirées
heureuse néceffité , où nous nous
trouvons ! Pour nous faire un caradire
-
Ex
JOG MERCURE DE FRANCE .
origin , il ne faut que revenir à la Na→
ture ; c'eft principalement dans cette carriére
, que nous fentirons la difette de
notre langage , & la néceffité de l'enrichir.
La Langue eft l'inftrument du génie ,
laiffons - lui la liberté de la perfectionner ;
nous en fecueillerons bientôt les fruits .
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Résumé : OBSERVATIONS Sur la Langue Françoise.
Le texte traite de l'importance et de l'évolution de la langue française, mettant en avant ses qualités telles que la clarté, la justesse et l'abondance. Cependant, il reconnaît que le français est moins riche en vocabulaire comparé à certaines langues anciennes et modernes. Pour pallier cette lacune, l'auteur propose de créer un dictionnaire des expressions manquantes en empruntant des mots au latin, à l'italien, et en réintroduisant des termes anciens et des diminutifs italiens. Il critique l'attitude conservatrice envers les innovations linguistiques et prône une plus grande liberté dans la création de nouveaux mots. Le texte aborde également les caractéristiques phonétiques et prosodiques du français, défendant les 'E' muets pour leur rôle dans l'harmonie des vers. Il compare les vers français aux vers latins, soulignant une plus grande variété et douceur dans les premiers. Pour améliorer la poésie française, l'auteur suggère de fixer la prosodie par des règles écrites et d'explorer l'usage des vers non rimés. En matière de prose, le texte recommande l'utilisation de phrases courtes pour améliorer la clarté et suggère d'emprunter des tours vifs et précis à des auteurs latins. Il critique la langue contemporaine pour son raffinement excessif et son éloignement de la simplicité, influencés par la monarchie et le luxe. La tyrannie des modes littéraires et sociales en France est également dénoncée, car elle impose un goût étroit et favorise les œuvres flatteuses plutôt que celles de véritable qualité. L'auteur met en garde contre l'admiration excessive des grands écrivains et souligne que les talents supérieurs doivent résister au mauvais goût pour enrichir la langue. Il affirme que les œuvres médiocres seront oubliées, tandis que les grandes œuvres subsisteront. Le texte appelle à un retour à la nature pour enrichir la langue et le génie français, notant que la France a négligé la description de la nature, un domaine où l'Angleterre et l'Allemagne excellent.
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115
p. 40-41
VERS présentés au ROI.
Début :
SOUFFREZ, SIRE, souffrez qu'un Citoyen fidèle [...]
Mots clefs :
Vers, Trône, Noblesse de l'âme, Sagesse, Paix, Sire
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : VERS présentés au ROI.
VERS préfentés au ROI.
SOUFFREZ , SIRE , fouffrez qu'un Citoyen fidèle
Qui fait de l'art des vers les uniques emplois ,
S'abandonnant fans crainte aux fougues de fon
zěle,
Jufques à votre Trône ofe élever la voix.
Le même jour que vous , * Sire , j'ai pris naiſſance.
J'ai vu par deux foisnaître & mourir treize hyvers.
Le fort d'un bras d'airain a plongé mon enfance
Dans un abîme de revers.
Dans un cercle de maux j'ai vu languir mon Etre.
Sire , je fuis obſcur : l'Aftre qui m'a fait naître ,
N'a point infcrit mon nom aux faftes des honneurs
.
Mais par la nobleffe de l'âme ,
Mais par l'amour qui pour mon Roi m'enflâme ,
Je le difputerois à vos plus grands Seigneurs.
Du Maître des deftins la prudente fagelſe ,
En me privant de tout , m'apprit a me borner
Souvent je vois avec triſteſſe ,
Que le fort contre moi fe plaît à s'acharner.
Mais quand le ciel fur vous répand quelqu'avan
tage ,
Au monde entier quand vous donnez la paix ,
* Le 15 Février.
1
JANVIER. 1763. 41
Quand je vois tous les coeurs heureux par vos
bienfaits ;
Sire , je fuis content , & j'ai tout en partage.
Par un Parifien.
SOUFFREZ , SIRE , fouffrez qu'un Citoyen fidèle
Qui fait de l'art des vers les uniques emplois ,
S'abandonnant fans crainte aux fougues de fon
zěle,
Jufques à votre Trône ofe élever la voix.
Le même jour que vous , * Sire , j'ai pris naiſſance.
J'ai vu par deux foisnaître & mourir treize hyvers.
Le fort d'un bras d'airain a plongé mon enfance
Dans un abîme de revers.
Dans un cercle de maux j'ai vu languir mon Etre.
Sire , je fuis obſcur : l'Aftre qui m'a fait naître ,
N'a point infcrit mon nom aux faftes des honneurs
.
Mais par la nobleffe de l'âme ,
Mais par l'amour qui pour mon Roi m'enflâme ,
Je le difputerois à vos plus grands Seigneurs.
Du Maître des deftins la prudente fagelſe ,
En me privant de tout , m'apprit a me borner
Souvent je vois avec triſteſſe ,
Que le fort contre moi fe plaît à s'acharner.
Mais quand le ciel fur vous répand quelqu'avan
tage ,
Au monde entier quand vous donnez la paix ,
* Le 15 Février.
1
JANVIER. 1763. 41
Quand je vois tous les coeurs heureux par vos
bienfaits ;
Sire , je fuis content , & j'ai tout en partage.
Par un Parifien.
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Résumé : VERS présentés au ROI.
Le poème est adressé au roi et exprime la fidélité et l'admiration de son auteur. Ce dernier mentionne être né le même jour que le roi et avoir vécu quarante-six ans, ayant connu des épreuves dès son enfance. Il se décrit comme obscur et non honoré, mais affirme sa noblesse d'âme et son amour pour le roi. Malgré les difficultés, il se réjouit des bienfaits et de la paix que le roi apporte au monde, se contentant de cette situation. Le poème est daté du 15 février 1763 et signé par un Parisien.
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116
p. 61-63
A L'AUTEUR DU MERCURE.
Début :
MONSIEUR, ON sçait qu'il faut suivre les usages lorsqu'ils ne sont pas visiblement déraisonnables [...]
Mots clefs :
Prose, Vers, Logogriphes, Maxime, Public, Usages
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : A L'AUTEUR DU MERCURE.
A L'AUTEUR DU MERCURE.
MONSIEUR ,
ONN
fçait qu'il faut fuivre les ufages
lorfqu'ils ne font pas vifiblement déraifonnables
. Cette maxime me condamne
; je le fens bien . Le Public eft accoutu
mé aux Logogryphes en Vers ; pourquoi
lui en préfenter qui ne font qu'en Profe ?
Le mauvais fuccès de l'Edipe en profe
de M. de la Mothe , doit me faire
trembler pour mes Ouvrages ; ils pourroient
bien tomber comme une Tragé62
MERCURE DE FRANCE .
die. Après tout, c'eft un rifque qu'il eft
permis de courir fans un excès de témérité.
Les Logogryphes , ( diront mes
Cenfeurs ) font fufceptibles des ornemens
de la grande Poëfie ; c'eft leur
faire un affront que de les réduire à la
fimplicité de la profe . Ils ont furtout
beaucoup de rapport au genre lyrique ,
puifque de l'aveu de tout le monde un
très-grand nombre d'Odes ne font que
de véritables Logogryphes. On me repréfentera
qu'ils perfonifient des êtres
inanimés , qu'ils donnent une tête , un
corps , des pieds , une queue à la vie
& à la mort , au vice & à la vertu
&c ; qu'ils font un ufage familier des
figures les plus poëtiques. A cela je répons
bien ou mal : c'eft toujours une
petite nouveauté qu'un Logogryphe en
profe , & le Public a befoin de Nouveautés.
Je fuppofe de plus une chofe
qui pourroit bien n'être pas vraie , c'eft
que j'ai quelquefois des occupations
plus importantes que ce genre d'ouvrage
: s'il eft en profe , il ne coûte que
la peine de l'écrire ; s'il eft en vers , il
peut arrêter une heure ou deux. Ce feroit
bien le cas de parler avec éloquence
du prix inestimable du temps : mais
j'aime mieux n'en pas perdre davantage
JANVIER. 1763. 63
& ménager le vôtre. Voici mes Logogryphes.
MONSIEUR ,
ONN
fçait qu'il faut fuivre les ufages
lorfqu'ils ne font pas vifiblement déraifonnables
. Cette maxime me condamne
; je le fens bien . Le Public eft accoutu
mé aux Logogryphes en Vers ; pourquoi
lui en préfenter qui ne font qu'en Profe ?
Le mauvais fuccès de l'Edipe en profe
de M. de la Mothe , doit me faire
trembler pour mes Ouvrages ; ils pourroient
bien tomber comme une Tragé62
MERCURE DE FRANCE .
die. Après tout, c'eft un rifque qu'il eft
permis de courir fans un excès de témérité.
Les Logogryphes , ( diront mes
Cenfeurs ) font fufceptibles des ornemens
de la grande Poëfie ; c'eft leur
faire un affront que de les réduire à la
fimplicité de la profe . Ils ont furtout
beaucoup de rapport au genre lyrique ,
puifque de l'aveu de tout le monde un
très-grand nombre d'Odes ne font que
de véritables Logogryphes. On me repréfentera
qu'ils perfonifient des êtres
inanimés , qu'ils donnent une tête , un
corps , des pieds , une queue à la vie
& à la mort , au vice & à la vertu
&c ; qu'ils font un ufage familier des
figures les plus poëtiques. A cela je répons
bien ou mal : c'eft toujours une
petite nouveauté qu'un Logogryphe en
profe , & le Public a befoin de Nouveautés.
Je fuppofe de plus une chofe
qui pourroit bien n'être pas vraie , c'eft
que j'ai quelquefois des occupations
plus importantes que ce genre d'ouvrage
: s'il eft en profe , il ne coûte que
la peine de l'écrire ; s'il eft en vers , il
peut arrêter une heure ou deux. Ce feroit
bien le cas de parler avec éloquence
du prix inestimable du temps : mais
j'aime mieux n'en pas perdre davantage
JANVIER. 1763. 63
& ménager le vôtre. Voici mes Logogryphes.
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Résumé : A L'AUTEUR DU MERCURE.
L'auteur d'une lettre adressée au rédacteur du Mercure de France justifie la publication de logogryphes en prose plutôt qu'en vers. Il reconnaît que le public est habitué aux logogryphes en vers et craint un accueil similaire à celui de l'Œdipe en prose de M. de la Mothe. Cependant, il soutient que les logogryphes en prose peuvent bénéficier des ornements de la grande poésie et sont comparables aux odes lyriques. Il admet que ces logogryphes personnifient des êtres inanimés et utilisent des figures poétiques. L'auteur présente cette forme en prose comme une nouveauté nécessaire pour le public et mentionne que ce genre d'ouvrage lui demande moins de temps que les vers. La lettre se conclut par la présentation des logogryphes.
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117
p. 49-50
A M. G.
Début :
En lisant les Vers [...]
Mots clefs :
Vers, Larmes, Destin, Amour
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : A M. G.
E PITREN
EN
A M. G.
A M.
N lifant les Vers
12
Si remplis de charmes
Que tu m'as offerts ,
J'ai verfé des larmes.
Quoi ! faut-il , hélas !
Qu'un deftin barbare
Jufques au trépas
Tous deux nous fépare !
J'ai vu de nos jours
. Vol.
T
50 MERCURE DE FRANCE
i
S'éclipfer l'aurore
Les Ris , les Amours
Nous fuivent encore.
Enchaînons de fleurs
Leur troupe volage :
Les foucis , les pleurs
Sont-ils de notre âge ?
On tend au bonheur
Par des foins extrêmes :
Quelle aveugle erreur !
Il eſt en nous-mêmes.
Un Lys , un Jaſmin
Vaut une Couronne
Lorfque par ta main
Amour me le donne.
Au cours de nos ans
Quand l'amour préſide ,
Il fixe du temps 1
L'aîle trop rapide.
Le coeur eft preffant ;
Entends fon langage :
Jouir du préfent ,
Eft le lot du Sage.
Par M. B..
EN
A M. G.
A M.
N lifant les Vers
12
Si remplis de charmes
Que tu m'as offerts ,
J'ai verfé des larmes.
Quoi ! faut-il , hélas !
Qu'un deftin barbare
Jufques au trépas
Tous deux nous fépare !
J'ai vu de nos jours
. Vol.
T
50 MERCURE DE FRANCE
i
S'éclipfer l'aurore
Les Ris , les Amours
Nous fuivent encore.
Enchaînons de fleurs
Leur troupe volage :
Les foucis , les pleurs
Sont-ils de notre âge ?
On tend au bonheur
Par des foins extrêmes :
Quelle aveugle erreur !
Il eſt en nous-mêmes.
Un Lys , un Jaſmin
Vaut une Couronne
Lorfque par ta main
Amour me le donne.
Au cours de nos ans
Quand l'amour préſide ,
Il fixe du temps 1
L'aîle trop rapide.
Le coeur eft preffant ;
Entends fon langage :
Jouir du préfent ,
Eft le lot du Sage.
Par M. B..
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Résumé : A M. G.
Le poème de M. B. s'adresse à M. G. et M. A. Il exprime le regret de la séparation imminente et la cruauté du destin. L'auteur valorise les petits plaisirs offerts par amour et critique ceux qui cherchent le bonheur par des moyens extrêmes. Il prône la jouissance du présent comme sagesse.
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118
p. 150-151
VERS adressés à M. FAVART, le jour de la première représentation de sa Piéce au sujet de la PAIX.
Début :
OUI, je te reconnois à ton nouvel ouvrage, [...]
Mots clefs :
Vers, Paix, Humanité, Histoire, Philosophie
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : VERS adressés à M. FAVART, le jour de la première représentation de sa Piéce au sujet de la PAIX.
VERS adreffés à . M. FAVART , le
jour de la première repréfentationide
fa Piéce au fujer de la PAIX.
OUU 1 , je te reconnois à ton nouvel ouvrages.
Favart , il eft digne de toi :
AVRIL. 1763. 151
En Philofophe, en homme ſage ,
De tes talens tu fais emploi ;
Nous devons tous te rendre hommage.
Chacun avec tranſport lira tes vers charmans ;
Le feu de ton génie y grave en traits de flamme
ces beaux fentimens
Ces vertus ,
Qui font l'image de ton âme.
Tu peins l'humanité prodiguant les bienfaits ;
L'amour modefte & vrai , l'amitié tendre & fûre
Les Rois Pères de leurs Sujets ,
Les héros amis de la Paix :
Tout refpire en tes vers l'honneur & la droiture .
Jouis , mon cher Eavart , de tes fuccès heureux;
Ils honorent ton fiécle , en te comblant de gloire;
Ce jour va faire époque dans l'Hiſtoire ;
Et tous les coeurs honnêtes , vertueux,
Seront toujours , pour toi , le Temple de Mémoire.
Par M...
jour de la première repréfentationide
fa Piéce au fujer de la PAIX.
OUU 1 , je te reconnois à ton nouvel ouvrages.
Favart , il eft digne de toi :
AVRIL. 1763. 151
En Philofophe, en homme ſage ,
De tes talens tu fais emploi ;
Nous devons tous te rendre hommage.
Chacun avec tranſport lira tes vers charmans ;
Le feu de ton génie y grave en traits de flamme
ces beaux fentimens
Ces vertus ,
Qui font l'image de ton âme.
Tu peins l'humanité prodiguant les bienfaits ;
L'amour modefte & vrai , l'amitié tendre & fûre
Les Rois Pères de leurs Sujets ,
Les héros amis de la Paix :
Tout refpire en tes vers l'honneur & la droiture .
Jouis , mon cher Eavart , de tes fuccès heureux;
Ils honorent ton fiécle , en te comblant de gloire;
Ce jour va faire époque dans l'Hiſtoire ;
Et tous les coeurs honnêtes , vertueux,
Seront toujours , pour toi , le Temple de Mémoire.
Par M...
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Résumé : VERS adressés à M. FAVART, le jour de la première représentation de sa Piéce au sujet de la PAIX.
Le poème célèbre la première représentation de la pièce de Favart au théâtre de la Paix en avril 1763. L'auteur admire les talents de Favart, ses vers charmants et ses nobles sentiments. Il met en avant l'humanité, l'amour modeste, l'amitié, les rois bienveillants et les héros pacifiques. Les succès de Favart honorent son siècle et seront toujours rappelés par les cœurs vertueux.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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119
p. 64-65
A CLIMENE****. qui avoit demandé des Vers à l'Auteur.
Début :
OUI, je ferai pour vous des Vers ; [...]
Mots clefs :
Vers, Feux, Amants
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : A CLIMENE****. qui avoit demandé des Vers à l'Auteur.
A CLIMENE
**** . qui avoit demandé
des Vers à l'Auteur.
Our , je ferai pour vous des Vers ;
Oui , je prétens faire connaître
AVRIL. 1763: 65
Aux quatre coins de l'Univers ;
Que les feux que vous faites naître ,
De leurs langeurs , de leurs tourmens
Font chaque jour expirer mille Amans.
Je parlerai de vos mains adorables ,
De votre bouche , de vos yeux ,
Que l'on peut dire inimitables ,
Et dignes de charmer les Mortels & les Dieur.
Certain point cependant me retient & me gêne ,
Me force à réfléchir fur ce que je promets
C'eft (vous le dirai - je , Climene ? )
C'eft que j'ai fait ferment ... de ne mentir jamais.
Par M. D. L ....
**** . qui avoit demandé
des Vers à l'Auteur.
Our , je ferai pour vous des Vers ;
Oui , je prétens faire connaître
AVRIL. 1763: 65
Aux quatre coins de l'Univers ;
Que les feux que vous faites naître ,
De leurs langeurs , de leurs tourmens
Font chaque jour expirer mille Amans.
Je parlerai de vos mains adorables ,
De votre bouche , de vos yeux ,
Que l'on peut dire inimitables ,
Et dignes de charmer les Mortels & les Dieur.
Certain point cependant me retient & me gêne ,
Me force à réfléchir fur ce que je promets
C'eft (vous le dirai - je , Climene ? )
C'eft que j'ai fait ferment ... de ne mentir jamais.
Par M. D. L ....
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Résumé : A CLIMENE****. qui avoit demandé des Vers à l'Auteur.
L'auteur écrit à Climène pour promettre des vers en son honneur, célébrant ses mains, sa bouche et ses yeux inimitables. Il évoque la souffrance des amants et les effets de ses charmes sur les mortels et les dieux. Il est retenu par un serment de ne jamais mentir. La lettre est signée M. D. L. et datée d'avril 1763.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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120
p. 78-84
REMARQUES sur le véritable sens de deux Vers de MARTIAL, & sur la meilleure manière de les traduire.
Début :
EN m'amusant à parcourir les Lettres de Bussy, je me suis arrêté quelque [...]
Mots clefs :
Vers, Épigramme, Traductions, Distique, Véritable sens, Nature, Jalousie
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texteReconnaissance textuelle : REMARQUES sur le véritable sens de deux Vers de MARTIAL, & sur la meilleure manière de les traduire.
REMARQUES fur le véritable fens de
deux Vers de MARTIAL, & fur la
meilleure manièrede les traduire .
E
N m'amufant à parcourir les Lettres
de Buffy , je me fuis arrêté quelque
temps à la CLXI. Tome V. de l'édition
d'Amfterdam , 1738 , page 171. Ily eft
queftion de ces deux Vers de Martial :
Immodicis brevis eft ætas , & rara fenectus .
Quidquid ames , cupias non placuiſſe nimis.
Buffy rapporte diverſes manières de
traduire ces vers ; mais il me femble .
qu'il n'y en a aucune qui foit heureuſe,
D'abord, en confidérant ces vers comme
ifolés , on pourroit les appliquer à ceux
qui font des excès , ou de trop grands
efforts dans quelque genre que ce foit ,
& qui ne peuvent manquer d'abréger
par là leur carrière . D'après ce fens , j'ai
effayé de rendre ce Diftique de la manière
fuivante :
On ne peut marcher vire , & faire longue route ;
Des plaifirs trop ardens font bientôt en déroute.
AOUST. 1763. 79
Ou de celle- ci :
Tout excès fait périt , ou hâte les années.
Aimons les voluptés , mais douces & bornées.
Si ces deux traductions n'ont pas le
mérite de la Poëfie , dont je n'ai garde
de me piquer , elles ont au moins celui
de la précifion , en rendant l'une &
l'autre le Distique de Martial par un
autre Diftique , au lieu que les traductions
de Buffy & de,fes contemporains
font plûtôt des paraphrafes , ayant chacune
quatre vers.
Mais avant que de les rapporter , il
faut revenir au véritable fens des paroles
de Martial. Il n'a point en vue ceux
qui fortent eux-mêmes des bornes ordinaires
de la Nature, foit par leur génie
& leurs talens , foit par un goût immodéré
pour les plaifirs . Non : il s'agit de
ceux que la Nature elle-même a diftingués
, privilégiés , mis hors du pair , pardes
qualités rares , tant du corps que de
l'efprit , de ces jeunes gens qui , par l'un
ou l'autre de ces endroits , font regardés
comme des prodiges , ou même qui les
réuniffent , comme le faifoit celui dont
Martial déplore la perte. De tels phénomènes
, felon lui , difparoiffent bientôt
ces jeunes gens font immanqua-
Div '
80 MERCURE DE FRANCE.
blement enlevés au Monde avant que
d'avoir atteint la confiftance de l'âge viril.
Les Commentateurs prétendent que
cette opinion tient à un préjugé du Paganifme,
fuivant lequel les Dieux étoient
fufceptibles de jaloufie , & faifoient périr
les objets trop parfaits que cette Terre
produit de temps en temps. Quoiqu'it
en foit , il faut lire l'Epigramme entière
que les deux vers en queftion terminent.
Cette Épigramme , auffi bien auffi bien que celle
qui la précéde ( Lib. VI . Epigr. xxvIIF
& XXIX.)roule fur Glaucias . Ce jeune
affranchi d'un Seigneur Romain , nommé
Relior Atedius , étoit mort dans fa
treiziéme année , & fes rares qualités
excitoient les plus douloureux regrets ;
c'eft pour les adoucir que le Poëte conclut
par une réfléxion morale, en exhor
tant à ne pas s'attacher à des objets charmans
à la vérité , mais dont la durée
eft pour l'ordinaire fi courte .
Ecoutons à préfent Buffy. Il traduit
d'abord ces deux vers dans la profe
fuivante. Les gens au-deffus du commun
rarement vivent long -temps ; ainfije vous
confeille de fouhaiter que ce que vous
aimerez, ne vous plaife point trop . Tout
cela ne me paroît pas trop bien exprimé.
Les gens au-deffus du commun rendent
fort imparfaitement le mot immodici
AOUST. 1763.
2r
pour lequel , à la vérité , il feroit difficile
de trouver dans notre Langue un terme
propre. Je ne fçais fi celui d'extraordinaire
ne vaudroit pas du moins un peu
mieux. Les hommes extraordinaires font
de courte vie , & vieilliffent rarement.
Buffy dit rarement vivent long-temps ;
ce qui , outre l'inconvénient de la cacophonie
, ne répond pas à l'original ,
où il y a deux idées , fynonymes. à la
vérité , mais féparément énoncées , vivre
peu, & vieillir rarement. Continuons
Ainfi je vous confeille eft une longueur
mutile . Il s'agit feulement de bien rendre
2
Quidquid ames , cupias non placuiffe nimis ..
J'avoue que cela n'eft pas aife ; it
y a d'abord une efpèce d'équivoque qui
naît de la conftruction Latine , car cela
peut également fignifier , illud non placuiffe
tibi , ou te non placuiffe illi : en
François , qu'il vous plaife , ou que vous
lui plaifiez. Le but de Martial raraène
pour tant au premier de ces deux fens
Il ne refte qu'à faire .fortir l'idée renfermée
dans ces termes ; ce fera ,
ne me trompe , en difant : Quel que
foit l'objet de votre attachement , ne defirez
pas qu'il ait trop de charmes. Et
pourquoi ? C'eft que plus cet objet fera.
Dv
82 MERCURE DE FRANCE.
effectivement doué d'avantages rares ,
de qualités merveilleufes , plus vous
courrez rifque de le perdre , & de fentir
vivement fa perte. Il s'agit à préfent de
voir quel est le meilleur tour qu'on pour
roit donner à cette penſée , en la mettant
en vers François.
Voici les trois Traductions rapportées
dans la Lettre de Buffy.
La première eft de Pellion.
Telle eft la loi du Ciel : nul excès n'eft durable,
S'il paffe le commun , il paffe promptement.
Voulez -vous être heureux ? Souhaitez en aimant
Que ce que vous aimez ne foit point trop aimable.
La feconde eft d'un Religieux défigné
par les lettres S. C.
Telle eft la loi du Ciel ; nul excès n'eft durable.
Tout fentiment outré le détruit promptement.
Voulez -vous éviter des chagrins en aimant ?
Evitez d'aimer trop un objet très - aimable .
La troifiéme enfin eft celle de Buffy
même.
Telle eft la loi du Ciel ; nul excès n'eft durable.
Ce qui n'eſt pas commun , paffe fort promptement
;
Ainfi , pour éviter des chagrins en aimant ,
Il faudroit n'aimer rien d'extrêmement aimable.
Indépendamment de la fidélité , j'ofe
AOUST. 1763 . 83
"
dire que la verfification de ces trois
Traductions me paroît tout-à-fait profaïque
; mais revenons à l'idée formelle ,
à l'intention pofitive de Martial. Buffy
déclare & foutient à plufieurs repriſes
qu'il n'y a pas de bon fens dans cette
Epigramme. La raifon qu'il en allégue,
» c'eft que perfonne n'aime jamais , foit
» en amour , foit en amitié , qu'il ne
» fouhaite que l'objet auquel il s'attache
»foit parfaitement aimable. » Mais je
crois que Buffy fait tort à Martial, &
que celui ci a penfé très -jufte. Il exige ,
non que nous fouhaitions de ne pas
trouver trop aimable ce que nous aimons
, mais qu'avant de nous attacher ,
nous prenions la précaution de ne pas
faire choix de ces objets extraordinaires ,
immodici , que nous perdons bien- tôt.
Il y a peut-être un peu trop de concifion
dans le vers qui exprime cette penfée ;
mais il me femble que le fens n'eft point
énigmatique , & furtout qu'il n'eft point
vrai que cette fin d'Epigramme manque
de bon fens. Je ne fais fi je ferai mieux
connoître la vérité de mon affertion ,
en produifant les quatre vers que j'emploie
à traduire ceux de Martial.
De ceux à qui le Ciel prodigue fes faveurs ,
La mort toujours trop tôt nous arrache des
pleurs, D vi
84 MERCURE DE FRANCE.
N'aimons point ces objets dont les charme
raviffent.
Il en coûte , hélas ! trop lorſqu'ils s'évanouiffent.
Voilà , fi je ne me trompe , & le
fonds de la penfée de Martial , & l'équivalent
de fes expreffions . Peut-être
que ces deux petits vers de Quinault
vaudroient encore mieux .
N'aimons jamais , ou n'aimons guères ;
Il est dangereux d'aimer tant.
Par M. Formey, Secrétaire perpétuel de
l'Académie Royale de Pruffe,
deux Vers de MARTIAL, & fur la
meilleure manièrede les traduire .
E
N m'amufant à parcourir les Lettres
de Buffy , je me fuis arrêté quelque
temps à la CLXI. Tome V. de l'édition
d'Amfterdam , 1738 , page 171. Ily eft
queftion de ces deux Vers de Martial :
Immodicis brevis eft ætas , & rara fenectus .
Quidquid ames , cupias non placuiſſe nimis.
Buffy rapporte diverſes manières de
traduire ces vers ; mais il me femble .
qu'il n'y en a aucune qui foit heureuſe,
D'abord, en confidérant ces vers comme
ifolés , on pourroit les appliquer à ceux
qui font des excès , ou de trop grands
efforts dans quelque genre que ce foit ,
& qui ne peuvent manquer d'abréger
par là leur carrière . D'après ce fens , j'ai
effayé de rendre ce Diftique de la manière
fuivante :
On ne peut marcher vire , & faire longue route ;
Des plaifirs trop ardens font bientôt en déroute.
AOUST. 1763. 79
Ou de celle- ci :
Tout excès fait périt , ou hâte les années.
Aimons les voluptés , mais douces & bornées.
Si ces deux traductions n'ont pas le
mérite de la Poëfie , dont je n'ai garde
de me piquer , elles ont au moins celui
de la précifion , en rendant l'une &
l'autre le Distique de Martial par un
autre Diftique , au lieu que les traductions
de Buffy & de,fes contemporains
font plûtôt des paraphrafes , ayant chacune
quatre vers.
Mais avant que de les rapporter , il
faut revenir au véritable fens des paroles
de Martial. Il n'a point en vue ceux
qui fortent eux-mêmes des bornes ordinaires
de la Nature, foit par leur génie
& leurs talens , foit par un goût immodéré
pour les plaifirs . Non : il s'agit de
ceux que la Nature elle-même a diftingués
, privilégiés , mis hors du pair , pardes
qualités rares , tant du corps que de
l'efprit , de ces jeunes gens qui , par l'un
ou l'autre de ces endroits , font regardés
comme des prodiges , ou même qui les
réuniffent , comme le faifoit celui dont
Martial déplore la perte. De tels phénomènes
, felon lui , difparoiffent bientôt
ces jeunes gens font immanqua-
Div '
80 MERCURE DE FRANCE.
blement enlevés au Monde avant que
d'avoir atteint la confiftance de l'âge viril.
Les Commentateurs prétendent que
cette opinion tient à un préjugé du Paganifme,
fuivant lequel les Dieux étoient
fufceptibles de jaloufie , & faifoient périr
les objets trop parfaits que cette Terre
produit de temps en temps. Quoiqu'it
en foit , il faut lire l'Epigramme entière
que les deux vers en queftion terminent.
Cette Épigramme , auffi bien auffi bien que celle
qui la précéde ( Lib. VI . Epigr. xxvIIF
& XXIX.)roule fur Glaucias . Ce jeune
affranchi d'un Seigneur Romain , nommé
Relior Atedius , étoit mort dans fa
treiziéme année , & fes rares qualités
excitoient les plus douloureux regrets ;
c'eft pour les adoucir que le Poëte conclut
par une réfléxion morale, en exhor
tant à ne pas s'attacher à des objets charmans
à la vérité , mais dont la durée
eft pour l'ordinaire fi courte .
Ecoutons à préfent Buffy. Il traduit
d'abord ces deux vers dans la profe
fuivante. Les gens au-deffus du commun
rarement vivent long -temps ; ainfije vous
confeille de fouhaiter que ce que vous
aimerez, ne vous plaife point trop . Tout
cela ne me paroît pas trop bien exprimé.
Les gens au-deffus du commun rendent
fort imparfaitement le mot immodici
AOUST. 1763.
2r
pour lequel , à la vérité , il feroit difficile
de trouver dans notre Langue un terme
propre. Je ne fçais fi celui d'extraordinaire
ne vaudroit pas du moins un peu
mieux. Les hommes extraordinaires font
de courte vie , & vieilliffent rarement.
Buffy dit rarement vivent long-temps ;
ce qui , outre l'inconvénient de la cacophonie
, ne répond pas à l'original ,
où il y a deux idées , fynonymes. à la
vérité , mais féparément énoncées , vivre
peu, & vieillir rarement. Continuons
Ainfi je vous confeille eft une longueur
mutile . Il s'agit feulement de bien rendre
2
Quidquid ames , cupias non placuiffe nimis ..
J'avoue que cela n'eft pas aife ; it
y a d'abord une efpèce d'équivoque qui
naît de la conftruction Latine , car cela
peut également fignifier , illud non placuiffe
tibi , ou te non placuiffe illi : en
François , qu'il vous plaife , ou que vous
lui plaifiez. Le but de Martial raraène
pour tant au premier de ces deux fens
Il ne refte qu'à faire .fortir l'idée renfermée
dans ces termes ; ce fera ,
ne me trompe , en difant : Quel que
foit l'objet de votre attachement , ne defirez
pas qu'il ait trop de charmes. Et
pourquoi ? C'eft que plus cet objet fera.
Dv
82 MERCURE DE FRANCE.
effectivement doué d'avantages rares ,
de qualités merveilleufes , plus vous
courrez rifque de le perdre , & de fentir
vivement fa perte. Il s'agit à préfent de
voir quel est le meilleur tour qu'on pour
roit donner à cette penſée , en la mettant
en vers François.
Voici les trois Traductions rapportées
dans la Lettre de Buffy.
La première eft de Pellion.
Telle eft la loi du Ciel : nul excès n'eft durable,
S'il paffe le commun , il paffe promptement.
Voulez -vous être heureux ? Souhaitez en aimant
Que ce que vous aimez ne foit point trop aimable.
La feconde eft d'un Religieux défigné
par les lettres S. C.
Telle eft la loi du Ciel ; nul excès n'eft durable.
Tout fentiment outré le détruit promptement.
Voulez -vous éviter des chagrins en aimant ?
Evitez d'aimer trop un objet très - aimable .
La troifiéme enfin eft celle de Buffy
même.
Telle eft la loi du Ciel ; nul excès n'eft durable.
Ce qui n'eſt pas commun , paffe fort promptement
;
Ainfi , pour éviter des chagrins en aimant ,
Il faudroit n'aimer rien d'extrêmement aimable.
Indépendamment de la fidélité , j'ofe
AOUST. 1763 . 83
"
dire que la verfification de ces trois
Traductions me paroît tout-à-fait profaïque
; mais revenons à l'idée formelle ,
à l'intention pofitive de Martial. Buffy
déclare & foutient à plufieurs repriſes
qu'il n'y a pas de bon fens dans cette
Epigramme. La raifon qu'il en allégue,
» c'eft que perfonne n'aime jamais , foit
» en amour , foit en amitié , qu'il ne
» fouhaite que l'objet auquel il s'attache
»foit parfaitement aimable. » Mais je
crois que Buffy fait tort à Martial, &
que celui ci a penfé très -jufte. Il exige ,
non que nous fouhaitions de ne pas
trouver trop aimable ce que nous aimons
, mais qu'avant de nous attacher ,
nous prenions la précaution de ne pas
faire choix de ces objets extraordinaires ,
immodici , que nous perdons bien- tôt.
Il y a peut-être un peu trop de concifion
dans le vers qui exprime cette penfée ;
mais il me femble que le fens n'eft point
énigmatique , & furtout qu'il n'eft point
vrai que cette fin d'Epigramme manque
de bon fens. Je ne fais fi je ferai mieux
connoître la vérité de mon affertion ,
en produifant les quatre vers que j'emploie
à traduire ceux de Martial.
De ceux à qui le Ciel prodigue fes faveurs ,
La mort toujours trop tôt nous arrache des
pleurs, D vi
84 MERCURE DE FRANCE.
N'aimons point ces objets dont les charme
raviffent.
Il en coûte , hélas ! trop lorſqu'ils s'évanouiffent.
Voilà , fi je ne me trompe , & le
fonds de la penfée de Martial , & l'équivalent
de fes expreffions . Peut-être
que ces deux petits vers de Quinault
vaudroient encore mieux .
N'aimons jamais , ou n'aimons guères ;
Il est dangereux d'aimer tant.
Par M. Formey, Secrétaire perpétuel de
l'Académie Royale de Pruffe,
Fermer
121
p. 118-131
LES SENS POEME. SECOND EXTRAIT.
Début :
DANS l'extrait que nous avons donné de cet ouvrage dans le Mercure d'Avril [...]
Mots clefs :
Poème, Âme, Goût, Plaisir, Amour, Chant, Vers, Fleurs, Bosquets, Auteur, Sens
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texteReconnaissance textuelle : LES SENS POEME. SECOND EXTRAIT.
LES SENS POEM E.
SECOND EXTRAIT.
DANS l'extrait que nous avons donné
de cet ouvrage dans le Mercure d'Avril
nous nous fommes contentés d'en rendre
un compte exact , en laiffant à nos lecteurs
le plaifir de porter un jugement , réglé par
le plus ou le moins de plaifir qu'ils auroient
reffenti. Nous fuivrons la même méthode
dans ce nouvel extrait.
Le Goût , chant quatrième du Poëme ,
eft celui auquel nous nous fommes arrêtés.
Il est peut- être de tous les chants de cet
ouvrage celui qui doit plaire le plus aux
âmes fenfibles. Tout y eft naturel , mais
délicat , mais bien fenti.
It eft dans les âmes fenfibles
Des tranfports délicats , de fecrets mouvemens ,
Qu'à l'afpect du vrai beau leurs fens plus fufceptibles
Expriment par d'heureux élans.
Ces fentimens fubtils , ces rapports invisibles ,
En font des juges infaillibles ,
Et des cenfeurs intelligens.
JUILLET 1766. 119
Connoilleurs fans étude , & favans fans fcience ,
Ce qu'au fer eft l'aimant , le beau l'eft pour
leurs fens :
Mille riens délicats font pour eux importans.
Leur vigilante intelligence
Sait connoître & jouir de tout :
Hélas dans chaque jouillance
L'effet c'eft le plaiûr , la caufe c'eſt le goût.
Ce fens heureux , à lui- même infidelle ,
Par une double effence agit différemment :
Cette effence fouvent n'eft qu'intellectuelle .
Et quelquefois fenfible feulement.
Il élève , il conduit l'effor de la penſée :
Par lui de l'ignorance ayant brifé les fers ,
Vers les cieux notre âme élancée ,
Sur des aîles de feu plane dans l'univers ,
Quand ce germe premier dont tout naît & s'enfante
,
Par le fouffle de l'Eternel ,
Reçut une chaleur active & fécondante ,
Tout jufques à l'efprit étoit matériel.
L'homme vécut long -temps fans ofer ſe connoître :
Ainfi que la nature il étoit au berceau.
Enfin au flambeau du génie
Le goût vivifia les âmes des héros.
Bientôt une auguſte harmonie
Affervit tout à fes heureuſes loix :
120 MERCURE DE FRANCE.
D'un Maître Créateur l'homme acquit tous les
droits ,
Et l'univers foumis à fa noble magie
Fut le temple des arts & le palais des Rois.
Ce goût du beau , ce fens métaphyfique ,
Eft un fixième fens dont l'ineffable prix ,
Pour tant de vulgaires efprits ,
N'eft qu'un être problématique .
C'eſt à la fois un fens particulier ,
Dont l'existence & phyfique & morale ,
Ne connut jamais de rivale
Dans l'art de tout apprécier ;
Et c'est un fens dont le pouvoir fuprême
Agit fur tous les autres fens ;
Ils ne font jamais bien que ce qu'il eft lui-même :
Tous allervis à fes heureux penchans ,
Connoiffent par les connoiffances ,
Jouillent de fes jouiſſances ,
Se meuvent par les mouvemens.
De tels vers font plus difficiles à faire
que les jolis madrigaux qui brillent dans
les ouvrages de mode. Quelques vers plus
bas l'Auteur ajoute ceux- ci , qui réfument
fon fyftême , qui l'expliquent , & que leur
vérité rend . fublimes.
La prudente nature a pour premier mystère
De ne tout varier qu'en fimplifiant tout :
Chaque fens eft un tact , chaque fens a fon goût.
Le
JUILLET 1766. 121
Le phyfique des fens eft un tact plein de flamme :
Et leur méthaphyfique eft le goût des penchans :
L'âme , dans le premier , doit fes plaifirs aux fens ;
Les fens , dans le fecond , doivent les leurs à l'âme.
L'Auteur , pour varier fon ouvrage
paffe enfuite à des peintures délicates , qui
échappent à ces hommes
Dont la vie est un fommeil léthargique ,
Dont l'existence méchanique
A pour fens des refforts & pour difcours des fons.
Il ajoute enfuite ces vers précieux par
·les vérités qu'ils contiennent,
Et- il quelques objets que fon pouvoir n'embraſſe ›
C'est par lui que chante
Apollon
,
C'eſt par lui que charme une Grâce.
A Cythère , au facré vallon ,
It couronne Greffet , avec Chaulieu foupire ;
Il chauffe le cothurne , il accorde la lyre
De Bernis & d'Anacreon.
C'eft dans les bras que compofoient Molière ,
Et le gentil Bernard , & la nerveux Piron.
11 infpiroit le mâle Crébillon ,
L'élégant Marmontel , & le docte Buffon.
Il a taillé la plume de Voltaire :
Racine fut fon nourriffon ;
Mais de Corneille il fut le père.
Vol. I. F
122 MERCURE DE FRANCE.
Ces aigles , voifins du tonnerre ,
Rivaux des Dieux pour la grandeur ,
Les deux Rouffeaux , ces maîtres de la terre ,
Doivent à fes leçons l'art de charmer le coeur.
Mais comme fous la main , par l'heureux don de
plaire ,
Tout s'annoblit , & tout devient faveur ;
C'eſt auffi lui qui place & dérobe une fleur
Dans le corfet de la fimple bergère.
O goût , tréfor de l'âme & de l'efprit ,
C'eſt par toi qu'il eft deux nobleffes ;
L'une , dûe au hafard , ou le prix des richelles ,
Qui fans illuftrer annoblit :
L'autre des potentats & des Princes rivale
S'élève & voit ramper leur précaire hauteur ;
Et des rangs éloignés rempliffant l'intervale ,
Donne au fang le pouvoir , aux talens la grandeur.
Après ces morceaux de raifonnement
fuit l'épifode des compagnons d'Ulyſſe
changés par Circé en différens animaux.
Les images y font vives & les contraftes
adroits. L'Auteur rappelle finement l'épifode
du chant de l'ouïe , où l'adreffe d'Ulyffe
a préfervé fes Compagnons du danger
d'entendre les Syrenes.
Aux accens de la volupté
Les Compagnons d'Ulyffe oppofoient la fierté.
Le goût les a vaincus. Quel bonheur eft le vôtre ,
Tendres bergers toujours un fens n'a réfifté
JUILLET 1766. 123
Que pour mieux illuftrer la défaite de l'autre.
Entrez tous avec moi dans un bocage frais ,
·
Temple de la volupté pure
Où l'amour fait la guerre , & le plaifir la paix.
Peinture anacréontique de ce bofquet.
Là , d'un repas charmant Glycère & fon Lycas
Goûtofent la volupté champêtre :
Le fafte eft apprêté , le plaifir ne l'eft pas .
Pour un coeur délicat, dont l'amour eſt le maître ,
Le Louvre est bien moins qu'un bosquet ;
Et le plaifir le plus parfait ,
Le plus durable enfin , eft le plus prompt à naître .
Leçon pour ces Créfus qui croient que
For donne un prix à tout : ils vantent leurs
poffeffions ;
Mais trop d'art vous trahit , vous m'en montrez
l'apprêt ;
Je pense à ce qu'il vous en coûte ,
Je calcule , & mon coeur fe tait.
Je veux plus de défordre & bien moins d'élégances
Des rameaux trop unis , contraints par la ſcience ,
Ne m'offrent point l'image d'un bofquet.
Glycère , dans le tien , la douce jouillance
Naît du défordre heureux qui pare chaque objets
Qu'une fimple noblefle a de magnificence !
Oui , ce féjour délicieux ,
Simple comme Lycas , comme fon innocence ,
Seroit moins bien s'il étoit mieux..
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
Defcription du repas des deux amans,
Ils preffurent le jus de la treille ; Lycas
chante une chanfon , dont ce couplet eft
charmant.
D'une fleur fous les pas éclofe
Une Eglé chérit la fraîcheur :
Elle effeuille à deffein fa rofe
Chaque feuille vaut une fleur.
Dans les biens qu'amour nous propofe
Le coeur doit tour apprécier ;
Celui qui mieux les décompofe
Sait par- là les multiplier.
Lycas , toujours délicat , différe fon
bonheur & refpecte l'obftacle que la nature
a mis à fes tranfports. Nos lecteurs
nous pardonneront cette dernière citation
à laquelle nous ne pouvons nous refuſer.
Cet obftacle imprévu que reſpecte leur flamme
Eft un charme de plus , chef- d'oeuvre du defir ;
Et ce qu'en eux les fens ont perdu de plaifir ,
S'ajoute au bonheur de leur âme.
Leçon de goût , nouvelle pour les coeurs !
Notre âme quelquefois s'arrête & le captive
Pour irriter les preffantes ardeurs .
Pour elle - même fugitive ,
Elle s'ôte fon bien , s'échappe , fe pourfuit ;
Se prive alors qu'elle jouit ,
Jouit alors qu'elle fe prive,
JUILLET 1766. 125
Rien ne doit être indifférent :
Ni le ruiffeau qui près de nous s'écoule ,
Ni ce lit de cailloux fur lequel il ſe roule ,
Ni le rideau du feuillage naiffant ,
Ni le moindre zéphir , ni le gafon qu'on foule,
Ni le bouton de fleurs , ni le jour , ni l'inſtant.
Un rien nous prive , un rien nous enrichit peutêtre
:
C'eft pour parler au coeur que tout parle à nos
yeux ;
Il ne fuffit point d'être heureux ,
Il faut fentir , il faut connoître
Pour quoi , pour qui , comment , & combien on
va l'être :
Tout importe , le choix de l'objet & des lieux.
L'Auteur termine ce chant en vantant
les plaifirs délicats & la beauté qui peutdire
fans menfonge ,
Je n'ai point de defics quand je n'ai point d'amant.
Les citations multipliées étoient néceffaires
dans un chant où tout eft fentiment .
L'odorat forme le fujet du cinquième
chant. On reconnoît toujours la même
touche ; c'est toujours le métaphyfique
des fens contrafté avec le phyfique. Voici
comme l'Auteur définit celui- ci :
Ce n'étoit point affez , pour l'augufte puiſſance ,
Qui ne nous fait jouir que pour mieux l'imiter ,
Fiij
726 MERCURE DE FRANCE.
De donner une intelligence
Au fens qui pour jouir nous apprend à goûter.
Comme dans tous les biens
tance ,
, par qui notre ſubſ-
En les décompofant , répare fa vigueur
Des fucs la volatile effence
De parfums délicats répand la douce odeur ;
Il nous fit un fens propre à cette jouiffance.
Avec ces corps fubtils , atômes fublimés
La volupté dans les airs fe balance ;
Comme il eft des cailloux dont les veines fidelles
Récèlent des feux inconnus ;
En les heurtant mille éclats imprévus
Cherchent où réunir leurs foibles étincelles .
Ces corps ignés naiffent en pétillant ,
Sans échauffer comme la flamme:
Comme elle dans les airs ils volent en brillant ,
La font naître & lui donnent l'âme.
Ainfi dans ces chocs violens
Qui naiffent dans un coeur timide , mais ſenſible ,
Du combat de l'âme & des fens ;
Sous les corps attractifs d'un pouvoir invifible
Des efprits animaux la brûlante vapeur
Se répand , fe fublime ; & fon tact infaillible
Cherche fans fe tromper l'objet de ſon ardeur .
Le fyftême de l'Auteur eft que les preffentimens
fecrets , les fympathies fubites
naiffent de cettte force attractive des efprits
animaux émanés de nos corps. Si ce n'eft
JUILLET 1766. 127
qu'un fyftême , au moins eft- il ingénieux.
L'Auteur paffe à une defcription de la différence
des fenfations qu'on éprouve en
refpirant l'air du matin , celui de midi ,
celui du foir. ·
Ainfi refpirer même eft un piége enchanteur !
Souvent d'une Nymphe fauvage
Un fimple cuillet a fléchi la rigueur ,
Qu payé les fers d'un volage ;
Le fceptre de l'amour n'eft fouvent qu'une fleur.
Deſcription d'une fête de village qui
amène naturellement l'épifode de ce chant,
toute de fiction. L'Auteur fuppofe que
deux amans ayant été un modèle de fidélité
pendant leur vie , leur chien s'eſt fixé
fur leur tombeau ; & que l'Amour a fait
de ce chien un oracle. Toutes les bergères ,
fuivies de leurs mères , venoient jetter
leur bouquet devant le chien ;
Et jamais , jamais une mère
Ne vit fon bouquet rapporté.
Tous les détails de cette épifode font
agréables.
Ce fut pendant long-temps un triomphe fuprême
D'avoir un für garant d'un tréfor confervé :
L'or craint- il le creufet ; Un coeur fûr de luimême
Gagne toujours quand il eft éprouvé.
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
D'autres temps , d'autres moeurs. Jouir devint
baffeffe !
L'abus de la beauté fut un crime commun ;
Dès qu'on mit tout à prix , & plaifirs & tendreffe ,
Tout ceffa d'en mériter un ,
L'oracle devient importun . Le poifon
en délivre .
Le vice après la mort défiant la vertu ,
Des pertes de l'honneur enrichit la décence :
Comme s'il fuffifoit , pour preuve d'innocence ,
De n'être jamais conyainca .
Du mafque de la bienséance
La Phryné fut cacher l'oeil de fon impudence ,
Et de fon manteau fe couvrit ;
Dans ce fiècle trompeur votre vertu commence ,
Sexe volage , où l'épreuve finit .
Glycère n'a pas befoin de garant. Chaque
inftant développe fes fenfations &
celle de fon amant. L'Auteur décrit , d'une
manière curieuſe , les progrès de l'odorat ,
qui eft le plus tardif des fens. Il peint un
homme qui interroge fon être , qui effaye
fes forces par degrés ; il foupire , il eſt
inquiet.
Un jeune objet paroît... & déja ſa beauté
Par un charme fecret l'attire.
Il la pourfuit avec rapidité ;
Pour le foir elie cherche un bofquet écarté.
JUILLET 1766. 329
Dans ce bofquet Flore tient fon Empire ,
Ce qui n'étoit qu'un trouble eft bientôt un délire !
Sur ces tapis rians on tombe en fûreté ;
Mille naifantes fleurs , fur leur tige orgueilleufe ,
Soutiennent en tombant la bergère amoureuſe
Que fa fuite n'a pu fauver.
Cette chûte , peu dangereufe ,
Ne feroit- elle douloureuſe
Qu'à l'inftant de fe relever ?
Qu'ai- je dit qu'ai - je peint ? ... Ce boſquet ;
cette fuite ,
Cette yvrelle , cette pourfuite ,
Je ne les ai chantés que pour chanter Lycas.
Glycère , le foir de la fête du village ,
fuyoit vers fon bofquet chéri. Lycas l'y
pourfuit ; & l'Auteur raconte que Flore ,
alarmée de l'inconftance de Zéphire , avoit
ce jour même demandé à l'Amour un trait
für de fes coups. L'amour lui avoit accordé
fa demande , à condition qu'elle lui donneroit
en échange toutes les fleurs nées
dans fon Empire pendant le même jour.
Flore y avoit confenti , & en effayant le
trait , s'étoit bleffée elle-même.
Le petit Dieu , maître de la nature ,
Prodigue à Glycère les fleurs
Que Flore lui donna , pour fléchir fes rigueurs
Mais ne prêtant rien fans ufure ,
Fy
130
MERCURE DE FRANCE.
C
Pour les fleurs comme pour le trait ,
Il va dans ce fombre bolquer
Se payer par une bleſſure .
L'Auteur paffe enfin au chant de la
jouiffance. Nous n'en citerons aucun morceau
; & M. de Rofoi , qui fait que notre
Journal peut tomber entre les mains des
jeunes perfonnes , à qui il ne faut offrir
que des images modeftes , nous pardonnera
cette omiffion .
Plaiſirs des deux amans , leçons de délicateffe
, réunion de tous les fens , peinture
de la défaite d'un jeune coeur ; cris
de l'âme ; voilà ce que l'Auteur exprime
avec toute la chaleur de la Poéfie.
Par une tranfition naturelle il amène
l'epifode. Le Phoenix enfuite. Le fujet de
cette idée eft embelli par - tout de détails
intéreffans ; nous laiffons à nos lecteurs le
plaifir de les lire dans le Poëme. l'Auteur
termine en appliquant l'épifode aux deux
amans qu'il a célébrés , & finit en adreffant
l'ouvrage à Zélis, jeune beauté à qui
il donne des leçons analogues au fujet
qu'il a traité. Elles font écrites avec fineffe ,
avec fentiment. La difficulté du choix
empêche d'en rapporter des morceaux . Il
eft impoffible d'en adopter un à l'exclufion
de l'autre. Nous renvoyons donc encore à
l'ouvrage même.
JUILLET 1766. 131
Si nous nous fommes étendus fur cette
production , plus que nous n'avons coutume
de faire , nous croyons que le public
nous en faura gré. On y trouve pourtant
quelques inverfions forcées , des expreffions
quelques fois foibles ou peu propres,
mais il prouve du génie , de la combinafon
dans les idées. La marche en eft rapide ,
les images brillantes quoique fages , &
inultipliées fans être confufes ; la Poéfie
en eft naturelle : point trop d'efprit , point
de jeux de mots ; beaucoup de fentiment,
& fur-tout une belle ordonnance ; voilà
de quoi confoler l'Auteur des mauvaiſes
chicanes que la critique pourroit lui faire .
M. de Rozoi a les plus grands droits à la
bienveillance du public , & cet ouvrage eft
un engagement pour lui à faire de nouveaux
efforts pour mériter de nouveaux éloges.
SECOND EXTRAIT.
DANS l'extrait que nous avons donné
de cet ouvrage dans le Mercure d'Avril
nous nous fommes contentés d'en rendre
un compte exact , en laiffant à nos lecteurs
le plaifir de porter un jugement , réglé par
le plus ou le moins de plaifir qu'ils auroient
reffenti. Nous fuivrons la même méthode
dans ce nouvel extrait.
Le Goût , chant quatrième du Poëme ,
eft celui auquel nous nous fommes arrêtés.
Il est peut- être de tous les chants de cet
ouvrage celui qui doit plaire le plus aux
âmes fenfibles. Tout y eft naturel , mais
délicat , mais bien fenti.
It eft dans les âmes fenfibles
Des tranfports délicats , de fecrets mouvemens ,
Qu'à l'afpect du vrai beau leurs fens plus fufceptibles
Expriment par d'heureux élans.
Ces fentimens fubtils , ces rapports invisibles ,
En font des juges infaillibles ,
Et des cenfeurs intelligens.
JUILLET 1766. 119
Connoilleurs fans étude , & favans fans fcience ,
Ce qu'au fer eft l'aimant , le beau l'eft pour
leurs fens :
Mille riens délicats font pour eux importans.
Leur vigilante intelligence
Sait connoître & jouir de tout :
Hélas dans chaque jouillance
L'effet c'eft le plaiûr , la caufe c'eſt le goût.
Ce fens heureux , à lui- même infidelle ,
Par une double effence agit différemment :
Cette effence fouvent n'eft qu'intellectuelle .
Et quelquefois fenfible feulement.
Il élève , il conduit l'effor de la penſée :
Par lui de l'ignorance ayant brifé les fers ,
Vers les cieux notre âme élancée ,
Sur des aîles de feu plane dans l'univers ,
Quand ce germe premier dont tout naît & s'enfante
,
Par le fouffle de l'Eternel ,
Reçut une chaleur active & fécondante ,
Tout jufques à l'efprit étoit matériel.
L'homme vécut long -temps fans ofer ſe connoître :
Ainfi que la nature il étoit au berceau.
Enfin au flambeau du génie
Le goût vivifia les âmes des héros.
Bientôt une auguſte harmonie
Affervit tout à fes heureuſes loix :
120 MERCURE DE FRANCE.
D'un Maître Créateur l'homme acquit tous les
droits ,
Et l'univers foumis à fa noble magie
Fut le temple des arts & le palais des Rois.
Ce goût du beau , ce fens métaphyfique ,
Eft un fixième fens dont l'ineffable prix ,
Pour tant de vulgaires efprits ,
N'eft qu'un être problématique .
C'eſt à la fois un fens particulier ,
Dont l'existence & phyfique & morale ,
Ne connut jamais de rivale
Dans l'art de tout apprécier ;
Et c'est un fens dont le pouvoir fuprême
Agit fur tous les autres fens ;
Ils ne font jamais bien que ce qu'il eft lui-même :
Tous allervis à fes heureux penchans ,
Connoiffent par les connoiffances ,
Jouillent de fes jouiſſances ,
Se meuvent par les mouvemens.
De tels vers font plus difficiles à faire
que les jolis madrigaux qui brillent dans
les ouvrages de mode. Quelques vers plus
bas l'Auteur ajoute ceux- ci , qui réfument
fon fyftême , qui l'expliquent , & que leur
vérité rend . fublimes.
La prudente nature a pour premier mystère
De ne tout varier qu'en fimplifiant tout :
Chaque fens eft un tact , chaque fens a fon goût.
Le
JUILLET 1766. 121
Le phyfique des fens eft un tact plein de flamme :
Et leur méthaphyfique eft le goût des penchans :
L'âme , dans le premier , doit fes plaifirs aux fens ;
Les fens , dans le fecond , doivent les leurs à l'âme.
L'Auteur , pour varier fon ouvrage
paffe enfuite à des peintures délicates , qui
échappent à ces hommes
Dont la vie est un fommeil léthargique ,
Dont l'existence méchanique
A pour fens des refforts & pour difcours des fons.
Il ajoute enfuite ces vers précieux par
·les vérités qu'ils contiennent,
Et- il quelques objets que fon pouvoir n'embraſſe ›
C'est par lui que chante
Apollon
,
C'eſt par lui que charme une Grâce.
A Cythère , au facré vallon ,
It couronne Greffet , avec Chaulieu foupire ;
Il chauffe le cothurne , il accorde la lyre
De Bernis & d'Anacreon.
C'eft dans les bras que compofoient Molière ,
Et le gentil Bernard , & la nerveux Piron.
11 infpiroit le mâle Crébillon ,
L'élégant Marmontel , & le docte Buffon.
Il a taillé la plume de Voltaire :
Racine fut fon nourriffon ;
Mais de Corneille il fut le père.
Vol. I. F
122 MERCURE DE FRANCE.
Ces aigles , voifins du tonnerre ,
Rivaux des Dieux pour la grandeur ,
Les deux Rouffeaux , ces maîtres de la terre ,
Doivent à fes leçons l'art de charmer le coeur.
Mais comme fous la main , par l'heureux don de
plaire ,
Tout s'annoblit , & tout devient faveur ;
C'eſt auffi lui qui place & dérobe une fleur
Dans le corfet de la fimple bergère.
O goût , tréfor de l'âme & de l'efprit ,
C'eſt par toi qu'il eft deux nobleffes ;
L'une , dûe au hafard , ou le prix des richelles ,
Qui fans illuftrer annoblit :
L'autre des potentats & des Princes rivale
S'élève & voit ramper leur précaire hauteur ;
Et des rangs éloignés rempliffant l'intervale ,
Donne au fang le pouvoir , aux talens la grandeur.
Après ces morceaux de raifonnement
fuit l'épifode des compagnons d'Ulyſſe
changés par Circé en différens animaux.
Les images y font vives & les contraftes
adroits. L'Auteur rappelle finement l'épifode
du chant de l'ouïe , où l'adreffe d'Ulyffe
a préfervé fes Compagnons du danger
d'entendre les Syrenes.
Aux accens de la volupté
Les Compagnons d'Ulyffe oppofoient la fierté.
Le goût les a vaincus. Quel bonheur eft le vôtre ,
Tendres bergers toujours un fens n'a réfifté
JUILLET 1766. 123
Que pour mieux illuftrer la défaite de l'autre.
Entrez tous avec moi dans un bocage frais ,
·
Temple de la volupté pure
Où l'amour fait la guerre , & le plaifir la paix.
Peinture anacréontique de ce bofquet.
Là , d'un repas charmant Glycère & fon Lycas
Goûtofent la volupté champêtre :
Le fafte eft apprêté , le plaifir ne l'eft pas .
Pour un coeur délicat, dont l'amour eſt le maître ,
Le Louvre est bien moins qu'un bosquet ;
Et le plaifir le plus parfait ,
Le plus durable enfin , eft le plus prompt à naître .
Leçon pour ces Créfus qui croient que
For donne un prix à tout : ils vantent leurs
poffeffions ;
Mais trop d'art vous trahit , vous m'en montrez
l'apprêt ;
Je pense à ce qu'il vous en coûte ,
Je calcule , & mon coeur fe tait.
Je veux plus de défordre & bien moins d'élégances
Des rameaux trop unis , contraints par la ſcience ,
Ne m'offrent point l'image d'un bofquet.
Glycère , dans le tien , la douce jouillance
Naît du défordre heureux qui pare chaque objets
Qu'une fimple noblefle a de magnificence !
Oui , ce féjour délicieux ,
Simple comme Lycas , comme fon innocence ,
Seroit moins bien s'il étoit mieux..
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
Defcription du repas des deux amans,
Ils preffurent le jus de la treille ; Lycas
chante une chanfon , dont ce couplet eft
charmant.
D'une fleur fous les pas éclofe
Une Eglé chérit la fraîcheur :
Elle effeuille à deffein fa rofe
Chaque feuille vaut une fleur.
Dans les biens qu'amour nous propofe
Le coeur doit tour apprécier ;
Celui qui mieux les décompofe
Sait par- là les multiplier.
Lycas , toujours délicat , différe fon
bonheur & refpecte l'obftacle que la nature
a mis à fes tranfports. Nos lecteurs
nous pardonneront cette dernière citation
à laquelle nous ne pouvons nous refuſer.
Cet obftacle imprévu que reſpecte leur flamme
Eft un charme de plus , chef- d'oeuvre du defir ;
Et ce qu'en eux les fens ont perdu de plaifir ,
S'ajoute au bonheur de leur âme.
Leçon de goût , nouvelle pour les coeurs !
Notre âme quelquefois s'arrête & le captive
Pour irriter les preffantes ardeurs .
Pour elle - même fugitive ,
Elle s'ôte fon bien , s'échappe , fe pourfuit ;
Se prive alors qu'elle jouit ,
Jouit alors qu'elle fe prive,
JUILLET 1766. 125
Rien ne doit être indifférent :
Ni le ruiffeau qui près de nous s'écoule ,
Ni ce lit de cailloux fur lequel il ſe roule ,
Ni le rideau du feuillage naiffant ,
Ni le moindre zéphir , ni le gafon qu'on foule,
Ni le bouton de fleurs , ni le jour , ni l'inſtant.
Un rien nous prive , un rien nous enrichit peutêtre
:
C'eft pour parler au coeur que tout parle à nos
yeux ;
Il ne fuffit point d'être heureux ,
Il faut fentir , il faut connoître
Pour quoi , pour qui , comment , & combien on
va l'être :
Tout importe , le choix de l'objet & des lieux.
L'Auteur termine ce chant en vantant
les plaifirs délicats & la beauté qui peutdire
fans menfonge ,
Je n'ai point de defics quand je n'ai point d'amant.
Les citations multipliées étoient néceffaires
dans un chant où tout eft fentiment .
L'odorat forme le fujet du cinquième
chant. On reconnoît toujours la même
touche ; c'est toujours le métaphyfique
des fens contrafté avec le phyfique. Voici
comme l'Auteur définit celui- ci :
Ce n'étoit point affez , pour l'augufte puiſſance ,
Qui ne nous fait jouir que pour mieux l'imiter ,
Fiij
726 MERCURE DE FRANCE.
De donner une intelligence
Au fens qui pour jouir nous apprend à goûter.
Comme dans tous les biens
tance ,
, par qui notre ſubſ-
En les décompofant , répare fa vigueur
Des fucs la volatile effence
De parfums délicats répand la douce odeur ;
Il nous fit un fens propre à cette jouiffance.
Avec ces corps fubtils , atômes fublimés
La volupté dans les airs fe balance ;
Comme il eft des cailloux dont les veines fidelles
Récèlent des feux inconnus ;
En les heurtant mille éclats imprévus
Cherchent où réunir leurs foibles étincelles .
Ces corps ignés naiffent en pétillant ,
Sans échauffer comme la flamme:
Comme elle dans les airs ils volent en brillant ,
La font naître & lui donnent l'âme.
Ainfi dans ces chocs violens
Qui naiffent dans un coeur timide , mais ſenſible ,
Du combat de l'âme & des fens ;
Sous les corps attractifs d'un pouvoir invifible
Des efprits animaux la brûlante vapeur
Se répand , fe fublime ; & fon tact infaillible
Cherche fans fe tromper l'objet de ſon ardeur .
Le fyftême de l'Auteur eft que les preffentimens
fecrets , les fympathies fubites
naiffent de cettte force attractive des efprits
animaux émanés de nos corps. Si ce n'eft
JUILLET 1766. 127
qu'un fyftême , au moins eft- il ingénieux.
L'Auteur paffe à une defcription de la différence
des fenfations qu'on éprouve en
refpirant l'air du matin , celui de midi ,
celui du foir. ·
Ainfi refpirer même eft un piége enchanteur !
Souvent d'une Nymphe fauvage
Un fimple cuillet a fléchi la rigueur ,
Qu payé les fers d'un volage ;
Le fceptre de l'amour n'eft fouvent qu'une fleur.
Deſcription d'une fête de village qui
amène naturellement l'épifode de ce chant,
toute de fiction. L'Auteur fuppofe que
deux amans ayant été un modèle de fidélité
pendant leur vie , leur chien s'eſt fixé
fur leur tombeau ; & que l'Amour a fait
de ce chien un oracle. Toutes les bergères ,
fuivies de leurs mères , venoient jetter
leur bouquet devant le chien ;
Et jamais , jamais une mère
Ne vit fon bouquet rapporté.
Tous les détails de cette épifode font
agréables.
Ce fut pendant long-temps un triomphe fuprême
D'avoir un für garant d'un tréfor confervé :
L'or craint- il le creufet ; Un coeur fûr de luimême
Gagne toujours quand il eft éprouvé.
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
D'autres temps , d'autres moeurs. Jouir devint
baffeffe !
L'abus de la beauté fut un crime commun ;
Dès qu'on mit tout à prix , & plaifirs & tendreffe ,
Tout ceffa d'en mériter un ,
L'oracle devient importun . Le poifon
en délivre .
Le vice après la mort défiant la vertu ,
Des pertes de l'honneur enrichit la décence :
Comme s'il fuffifoit , pour preuve d'innocence ,
De n'être jamais conyainca .
Du mafque de la bienséance
La Phryné fut cacher l'oeil de fon impudence ,
Et de fon manteau fe couvrit ;
Dans ce fiècle trompeur votre vertu commence ,
Sexe volage , où l'épreuve finit .
Glycère n'a pas befoin de garant. Chaque
inftant développe fes fenfations &
celle de fon amant. L'Auteur décrit , d'une
manière curieuſe , les progrès de l'odorat ,
qui eft le plus tardif des fens. Il peint un
homme qui interroge fon être , qui effaye
fes forces par degrés ; il foupire , il eſt
inquiet.
Un jeune objet paroît... & déja ſa beauté
Par un charme fecret l'attire.
Il la pourfuit avec rapidité ;
Pour le foir elie cherche un bofquet écarté.
JUILLET 1766. 329
Dans ce bofquet Flore tient fon Empire ,
Ce qui n'étoit qu'un trouble eft bientôt un délire !
Sur ces tapis rians on tombe en fûreté ;
Mille naifantes fleurs , fur leur tige orgueilleufe ,
Soutiennent en tombant la bergère amoureuſe
Que fa fuite n'a pu fauver.
Cette chûte , peu dangereufe ,
Ne feroit- elle douloureuſe
Qu'à l'inftant de fe relever ?
Qu'ai- je dit qu'ai - je peint ? ... Ce boſquet ;
cette fuite ,
Cette yvrelle , cette pourfuite ,
Je ne les ai chantés que pour chanter Lycas.
Glycère , le foir de la fête du village ,
fuyoit vers fon bofquet chéri. Lycas l'y
pourfuit ; & l'Auteur raconte que Flore ,
alarmée de l'inconftance de Zéphire , avoit
ce jour même demandé à l'Amour un trait
für de fes coups. L'amour lui avoit accordé
fa demande , à condition qu'elle lui donneroit
en échange toutes les fleurs nées
dans fon Empire pendant le même jour.
Flore y avoit confenti , & en effayant le
trait , s'étoit bleffée elle-même.
Le petit Dieu , maître de la nature ,
Prodigue à Glycère les fleurs
Que Flore lui donna , pour fléchir fes rigueurs
Mais ne prêtant rien fans ufure ,
Fy
130
MERCURE DE FRANCE.
C
Pour les fleurs comme pour le trait ,
Il va dans ce fombre bolquer
Se payer par une bleſſure .
L'Auteur paffe enfin au chant de la
jouiffance. Nous n'en citerons aucun morceau
; & M. de Rofoi , qui fait que notre
Journal peut tomber entre les mains des
jeunes perfonnes , à qui il ne faut offrir
que des images modeftes , nous pardonnera
cette omiffion .
Plaiſirs des deux amans , leçons de délicateffe
, réunion de tous les fens , peinture
de la défaite d'un jeune coeur ; cris
de l'âme ; voilà ce que l'Auteur exprime
avec toute la chaleur de la Poéfie.
Par une tranfition naturelle il amène
l'epifode. Le Phoenix enfuite. Le fujet de
cette idée eft embelli par - tout de détails
intéreffans ; nous laiffons à nos lecteurs le
plaifir de les lire dans le Poëme. l'Auteur
termine en appliquant l'épifode aux deux
amans qu'il a célébrés , & finit en adreffant
l'ouvrage à Zélis, jeune beauté à qui
il donne des leçons analogues au fujet
qu'il a traité. Elles font écrites avec fineffe ,
avec fentiment. La difficulté du choix
empêche d'en rapporter des morceaux . Il
eft impoffible d'en adopter un à l'exclufion
de l'autre. Nous renvoyons donc encore à
l'ouvrage même.
JUILLET 1766. 131
Si nous nous fommes étendus fur cette
production , plus que nous n'avons coutume
de faire , nous croyons que le public
nous en faura gré. On y trouve pourtant
quelques inverfions forcées , des expreffions
quelques fois foibles ou peu propres,
mais il prouve du génie , de la combinafon
dans les idées. La marche en eft rapide ,
les images brillantes quoique fages , &
inultipliées fans être confufes ; la Poéfie
en eft naturelle : point trop d'efprit , point
de jeux de mots ; beaucoup de fentiment,
& fur-tout une belle ordonnance ; voilà
de quoi confoler l'Auteur des mauvaiſes
chicanes que la critique pourroit lui faire .
M. de Rozoi a les plus grands droits à la
bienveillance du public , & cet ouvrage eft
un engagement pour lui à faire de nouveaux
efforts pour mériter de nouveaux éloges.
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Résumé : LES SENS POEME. SECOND EXTRAIT.
Le texte présente un extrait du 'Poème E' publié dans le Mercure de Juillet 1766, se concentrant sur le quatrième chant intitulé 'Le Goût'. Ce chant est apprécié pour sa nature délicate et bien sentie. Le goût est décrit comme un sens subtil et invisible permettant de juger et d'apprécier le beau. Les connaisseurs reconnaissent instinctivement le beau, sans besoin d'étude. Le goût est un sens métaphysique guidant et élevant l'esprit, essentiel pour apprécier les arts et les plaisirs. Il a inspiré des figures littéraires telles que Molière, Racine, Corneille et Voltaire. Le poème distingue deux types de noblesse : celle due au hasard ou à la richesse, et celle acquise par le talent et les compétences. Le texte explore également la simplicité et la sincérité dans les relations amoureuses, critiquant ceux qui valorisent les apparences. Il loue Glycère et Lycas pour leur amour authentique et respectueux. L'auteur souligne l'importance de la conscience et de la perception des plaisirs, affirmant que tout élément de l'environnement peut influencer l'expérience amoureuse. Le poème se conclut par une réflexion sur les changements de mœurs et la perte de valeur des véritables sentiments. L'odorat est décrit comme le sens le plus tardif à se développer. Le poème narre l'histoire de Glycère, poursuivie par Lycas, et l'intervention de Flore et de l'Amour. L'auteur termine par une épiphrase sur le Phénix, appliquée aux deux amants, et adresse l'ouvrage à Zélis. Le texte souligne le génie et la combinaison des idées de l'auteur, malgré quelques inversions forcées et expressions faibles.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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122
p. 19-22
LE LION RECONNOISSANT. A la même.
Début :
QUOI ! vous aimez les vers, & je n'en saurois faire ? [...]
Mots clefs :
Lion, Amour, Vers, Leçons
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LE LION RECONNOISSANT. A la même.
LE LION RECONNOISSANT.
QUOI
A la même.
UOI ! vous aimez les vers , & je n'en faurois
faire ?
Que ne ferois- je pas dans l'eſpoir de vous plaire ?
L'amour eft un enfant , mais , charmante Babet ,
Croyez qu'il n'en est pas encore à l'alphabet
Et que vous ne fauriez connoître ,
En profe comme en vers , un plus habile maître,
Prenez de fes leçons . Ciel ! avec quelle ardeur
Cet admirable précepteur
Enfeigneroit telle écolière !
Yous lui feriez allûrément
De fes élèves la plus chère.
MERCURE DE FRANCE.
Pour moi qui ne puis , en aimant ,
Trouver le moyen de vous plaire ,
Plaife au Ciel que je fois plus heureux en rimant!
Mais , ce que n'a pas fait l'amant
Le poëte le peut - il faire ?
Je n'en crois rien ; je fais aimer
Beaucoup mieux , hélas ! que rimer.
Sur un tendre gaſon , au bord d'une onde claire ,
Sous l'ombrage épais d'un ormeau ,
J'avois deffein d'abord , enfant le chalumeau ,
D'introduire en mes vers , aux pieds de ſa bergère,
Un berger qui , d'un air timide & languillant ,
Eût hafardé l'aveu de fa flamme fincère :
La belle eût écouté d'un air compatiſſant ,
Puis de quelque faveur légère ,
De quelque mot flatteur , foulagé le tourment
De fon tendre & fidèle amant .
J'euffe été ce berger timide & téméraire.
Que mon perſonnage eût été ,
De ma part , bien exécuté !
'Auriez - vous avoué le rôle de bergère ?
La pitié dans votre âme eût-elle enfin paſſe
Oui, de cette pitié dédaigneufe & févère ,
Plus cruelle que la colère ,
J'aurois de mon travail été récompenfé.
Cherchons donc quelqu'autre matière
Plus conforme à votre humeur fière.
Ecoutez un barbare , un lion , dépouillant
Le féroce tempérament
JUIN 1768. 21
Qu'ils ont reçu de leur naiffance ,
Vous donner de tendres leçons
De pitié , de reconnoiffance ,
Leçons dont vous avez grand befoin. Commençons.
Dans les déferts de la Lybie ,
Un arc entre les mains , fur l'épaule un carquois
Un Maure , en s'expofant à la mort mille fois
Tâchoit d'entretenir ſa miſérable vie .
Aux plus féroces animaux
Il faifoit fans ceffe la guerre .
En ce pays brûlant , dont jamais les ruiffeau
N'ont abreuvé la foif, ni décoré la terre
De gafons verdoyans , où les arbres jamais
Ne donnèrent ombre ni frais ;
En ce pays on ne voit guère
Ni le timide cerf , ni la biche légère ;
Les tigres , les lions , la rage & la fureur
Habitent feuls ces lieux où domine l'horreur.
Un jour qu'il exerçoit fon métier déplorable ;
Il apperçoit , en frémiſſant ,
Un lion , mais le plus puiſſant
Qu'eût vu naître Barca dans les plaines de fable
Sa peur ne dura qu'un moment.
Aucun regard affreux , aucun rugiſſement
Du fuperbe animal n'annonçoit la colère ;
Il ne le voyoit point hériffer fa crinière
22 MERCURE DE FRANCE.
Ni des coups de fa queue animer ſa fureur :
Un feu fombre brilloit fous fa trifte paupière ;
Ses longs gémiffemens , garans de fa douleur ,
Excitoient la pitié plutôt que la terreur ;
L'air morne , fuppliant , & la tête baiffée ,
Il traînoit avec peine une patte bleſſée .
Le Maure en eut pitié ; non fans quelque frayeur
Il approche , & du pied lui tire avec adreſſe
L'épine qui caufoit cette vive douleur.
Le lion cependant lèche fon bienfaiteur :
Avec fa queue il le careſſe ,
Il le fuit , & par- tour accompagnant fes pas ,
Il le fuivit jufqu'au trépas.
Des animaux le plus farouche ,
C'eſt fans doute celui qu'aucun bienfait ne touche.
Tout le monde en convient ; mais cependant ,
hélas !
Voit -on pour cela moins d'ingrats ?
Babet , dont on connoît l'ingratitude extrême ;
Qui n'a jamais payé , que par un ris mocqueur ,
L'amour , l'ardent amour qui dévore mon coeur ,
Babet en conyient elle-même,
QUOI
A la même.
UOI ! vous aimez les vers , & je n'en faurois
faire ?
Que ne ferois- je pas dans l'eſpoir de vous plaire ?
L'amour eft un enfant , mais , charmante Babet ,
Croyez qu'il n'en est pas encore à l'alphabet
Et que vous ne fauriez connoître ,
En profe comme en vers , un plus habile maître,
Prenez de fes leçons . Ciel ! avec quelle ardeur
Cet admirable précepteur
Enfeigneroit telle écolière !
Yous lui feriez allûrément
De fes élèves la plus chère.
MERCURE DE FRANCE.
Pour moi qui ne puis , en aimant ,
Trouver le moyen de vous plaire ,
Plaife au Ciel que je fois plus heureux en rimant!
Mais , ce que n'a pas fait l'amant
Le poëte le peut - il faire ?
Je n'en crois rien ; je fais aimer
Beaucoup mieux , hélas ! que rimer.
Sur un tendre gaſon , au bord d'une onde claire ,
Sous l'ombrage épais d'un ormeau ,
J'avois deffein d'abord , enfant le chalumeau ,
D'introduire en mes vers , aux pieds de ſa bergère,
Un berger qui , d'un air timide & languillant ,
Eût hafardé l'aveu de fa flamme fincère :
La belle eût écouté d'un air compatiſſant ,
Puis de quelque faveur légère ,
De quelque mot flatteur , foulagé le tourment
De fon tendre & fidèle amant .
J'euffe été ce berger timide & téméraire.
Que mon perſonnage eût été ,
De ma part , bien exécuté !
'Auriez - vous avoué le rôle de bergère ?
La pitié dans votre âme eût-elle enfin paſſe
Oui, de cette pitié dédaigneufe & févère ,
Plus cruelle que la colère ,
J'aurois de mon travail été récompenfé.
Cherchons donc quelqu'autre matière
Plus conforme à votre humeur fière.
Ecoutez un barbare , un lion , dépouillant
Le féroce tempérament
JUIN 1768. 21
Qu'ils ont reçu de leur naiffance ,
Vous donner de tendres leçons
De pitié , de reconnoiffance ,
Leçons dont vous avez grand befoin. Commençons.
Dans les déferts de la Lybie ,
Un arc entre les mains , fur l'épaule un carquois
Un Maure , en s'expofant à la mort mille fois
Tâchoit d'entretenir ſa miſérable vie .
Aux plus féroces animaux
Il faifoit fans ceffe la guerre .
En ce pays brûlant , dont jamais les ruiffeau
N'ont abreuvé la foif, ni décoré la terre
De gafons verdoyans , où les arbres jamais
Ne donnèrent ombre ni frais ;
En ce pays on ne voit guère
Ni le timide cerf , ni la biche légère ;
Les tigres , les lions , la rage & la fureur
Habitent feuls ces lieux où domine l'horreur.
Un jour qu'il exerçoit fon métier déplorable ;
Il apperçoit , en frémiſſant ,
Un lion , mais le plus puiſſant
Qu'eût vu naître Barca dans les plaines de fable
Sa peur ne dura qu'un moment.
Aucun regard affreux , aucun rugiſſement
Du fuperbe animal n'annonçoit la colère ;
Il ne le voyoit point hériffer fa crinière
22 MERCURE DE FRANCE.
Ni des coups de fa queue animer ſa fureur :
Un feu fombre brilloit fous fa trifte paupière ;
Ses longs gémiffemens , garans de fa douleur ,
Excitoient la pitié plutôt que la terreur ;
L'air morne , fuppliant , & la tête baiffée ,
Il traînoit avec peine une patte bleſſée .
Le Maure en eut pitié ; non fans quelque frayeur
Il approche , & du pied lui tire avec adreſſe
L'épine qui caufoit cette vive douleur.
Le lion cependant lèche fon bienfaiteur :
Avec fa queue il le careſſe ,
Il le fuit , & par- tour accompagnant fes pas ,
Il le fuivit jufqu'au trépas.
Des animaux le plus farouche ,
C'eſt fans doute celui qu'aucun bienfait ne touche.
Tout le monde en convient ; mais cependant ,
hélas !
Voit -on pour cela moins d'ingrats ?
Babet , dont on connoît l'ingratitude extrême ;
Qui n'a jamais payé , que par un ris mocqueur ,
L'amour , l'ardent amour qui dévore mon coeur ,
Babet en conyient elle-même,
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Résumé : LE LION RECONNOISSANT. A la même.
Le texte 'Le Lion reconnaissant' est une lettre poétique adressée à Babet. L'auteur y exprime son amour et son désir de plaire à Babet, tout en reconnaissant ses limites en poésie. Il imagine un scénario pastoral où il aurait aimé déclarer son amour timidement et être réconforté par elle. Cependant, il choisit de narrer une autre histoire pour mieux correspondre à l'humeur de Babet. L'histoire se déroule dans les déserts de Libye. Un Maure, chassant pour survivre, rencontre un lion blessé. Ému par la douleur et les supplications de l'animal, il retire une épine de sa patte. En signe de gratitude, le lion lèche et caresse le Maure, le suivant jusqu'à sa mort. Cette anecdote illustre la reconnaissance et la pitié, des qualités que l'auteur souhaite voir chez Babet, qu'il accuse d'ingratitude.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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123
p. 88-89
RÉCEPTION d'une nouvelle Muse.
Début :
Jusqu'à quand verrons-nous, par neuf filles ridées, [...]
Mots clefs :
Amour, Vers
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : RÉCEPTION d'une nouvelle Muse.
RÉCEPTION d'une nouvelle Mufe.
Jusqu'a quand verrons-nous , par neuf filles
ridées ,
Le double fommet habité ?
Avec de tels objets , où prendre des idées
D'agrément & de nouveauté ?
Mufes , qui dans mes vers faites couler la glace ,
Malgré mon étude & mes foins ;
Lorfque d'un feu fi beau vous échauffiez Horace , 2
Vous aviez deux mille ans de moins.
A votre âge il fied bien de parler de l'hiftoire
De l'Affyrie & de les Rois ;
Mais laiffez - là l'amour : pour célébrer ſa gloire ,
11 cherche de plus jeunes voix.
JUIN 1768 .
Nous répéteriez-vous des fleurettes vantées
Du temps d'Hélene & de Pâris ?
Croyez-moi , ces douceurs , des favans refpectées ,
Le feroient peu de nos Iris.
Si tu veux , dans nos vers , reffufciter les Grâces ,
Confulte l'enfant de Paphos ;
De tes antiques Soeurs , Phébus , remplis les places
Par autant de jeunes Saphos :
Le choix eft important ; qu'amour t'aide à le faire,
Prenez tous deux des tendres coeurs ;
Des attraits qu'on pourroit adorer à Cythère ,
Charmans , mais généreux vainqueurs .
Qui choiſis - tu d'abord ? Ifmène . Ah ! tu m'enchantes
,
Par l'hommage que tu lui rends ;
Je ne fuis inquiet que des huit prétendantes ,
Qui doivent entrer fur les rangs.
Par M. DE *** , Capitaine , à Valenciennes.
Jusqu'a quand verrons-nous , par neuf filles
ridées ,
Le double fommet habité ?
Avec de tels objets , où prendre des idées
D'agrément & de nouveauté ?
Mufes , qui dans mes vers faites couler la glace ,
Malgré mon étude & mes foins ;
Lorfque d'un feu fi beau vous échauffiez Horace , 2
Vous aviez deux mille ans de moins.
A votre âge il fied bien de parler de l'hiftoire
De l'Affyrie & de les Rois ;
Mais laiffez - là l'amour : pour célébrer ſa gloire ,
11 cherche de plus jeunes voix.
JUIN 1768 .
Nous répéteriez-vous des fleurettes vantées
Du temps d'Hélene & de Pâris ?
Croyez-moi , ces douceurs , des favans refpectées ,
Le feroient peu de nos Iris.
Si tu veux , dans nos vers , reffufciter les Grâces ,
Confulte l'enfant de Paphos ;
De tes antiques Soeurs , Phébus , remplis les places
Par autant de jeunes Saphos :
Le choix eft important ; qu'amour t'aide à le faire,
Prenez tous deux des tendres coeurs ;
Des attraits qu'on pourroit adorer à Cythère ,
Charmans , mais généreux vainqueurs .
Qui choiſis - tu d'abord ? Ifmène . Ah ! tu m'enchantes
,
Par l'hommage que tu lui rends ;
Je ne fuis inquiet que des huit prétendantes ,
Qui doivent entrer fur les rangs.
Par M. DE *** , Capitaine , à Valenciennes.
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Résumé : RÉCEPTION d'une nouvelle Muse.
En juin 1768, un poème s'adresse à des Muses vieillissantes, exprimant le souhait de les voir remplacées par des Muses plus jeunes et inspirantes. Le poète regrette que les Muses actuelles aient perdu leur capacité à renouveler l'agrément et la nouveauté dans ses vers, contrairement à leur inspiration passée pour Horace il y a deux mille ans. Il les encourage à laisser l'amour aux voix plus jeunes et à se concentrer sur l'histoire et les rois. Le poète propose de remplacer les anciennes Muses par de jeunes femmes inspirées par l'amour, comparables aux Saphos de l'Antiquité. Ces nouvelles Muses doivent avoir des cœurs tendres et généreux, dignes d'être adorées à Cythère. Le poème se conclut par la sélection d'Ismène comme première Muse, laissant en suspens la question des huit autres prétendantes. L'œuvre est signée par un capitaine à Valenciennes.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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125
p. 84-92
Recueil de Romances, [titre d'après la table]
Début :
Recueil de Romances, tome second. A Paris, chez le Jay, rue St Jacques. [...]
Mots clefs :
Romance, Vers, Recueil, Ma mie, Couplets, Romances, Genre, Chanson, Imitation, Style
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Recueil de Romances, [titre d'après la table]
Recueil de Romances , tome fecond . A Paris
, chez le Jay , rue St Jacques.
Le premier volume de ce recueil parut
il y a quelques années , & l'édition en
eft épuifée aujourd'hui . Le fuccès que
doit avoir ce fecond volume fait eſpérer
qu'on réimprimera le premier. On doit
bien s'attendre que le feul avantage de
ces fortes de collections , c'eft de réunir
>
FEVRIER. 1774.
85
des pièces du même genre épatfes en différens
endroits , mais cet avantage eft effentiel.
Il y a cependant quelques morceaux
dans ce nouveau recueil , que l'on
ne trouverait pas ailleurs.
La Romance eft l'efpèce de chanfon la
plus intéreflante. La Romance hiftorique,
imitation de nos anciens fabliaux , eft
'un petit poëme qui doit joindre la naïveté
du ftyle à l'intérêt du récit. Cette naïve.
te y eft fi précieufe , que les vieilles tournures
Gauloifes , qui feraient déplacées
ailleurs , y ont été heureuſement employées.
Nous avons dans ce genre des
Romances de feu M. de Moncrif & de
M. le Duc de la V ** , qui paffent pour
des modèles . 3
La Romance est très - bien employée à
chanter l'amour malheureux . Les airs
que demande ce genre de compofition
femblent faits pour la plainte . Cette forte
de Romance n'eft qu'une élégie chantée.
Il y en a une troisième efpèce : c'eſt
la Romance burlefque ou mélangée de
tons férieux & comiques : telle eft la longue
Romance'de Scarron for Héro & Léandre
, où l'on a remarqué cette ftrophe
plaifante , fur un rendez -vous de ces
deux amans :
86 MERCURE
DE FRANCE
.
Il faut, en femblable aventure ,
Preffé d'un femblable defir ,
Avoir un femblable plaifir ,
Pour faire femblable peinture.
Mais en général ce mélange de tons
eft de mauvais goût & a fort peu d'agré
ment : il faudrait , pour y réuffit, trouver un
fujet qui eût un côté pathétique & un
côté ridicule ; & , quand on l'aurait trouvé
, rien ne ferait fi difficile que de paffer
d'un ton à l'autre par des nuances
juftes & délicates . On remarque dans le
recueil qui vient de paraître une romance
burlefque de M. le Mierre fur le Siége
de Calais , fujet où il n'y a pas le mot
pour rire.
Par Edouard , Roi d'Angleterre,
Calais bloqué
Se voyait confilqué.
La Faim , coufine de la Guerre ,
Met aux abois
Les plus riches bourgeois.
Pour tout feftin ,
Même pour pain ,
Dans ce coin de la terre ,
Des offemens pourris ,
Des fouris ,
Par-tout étaient ſervis,
FEVRIER. 1774.
87
.
Indigné de leur réfiftance ,
Le Prince Anglais
Leur envoie un exprès.
Livrez , dit-il , en diligence ,
A votre choix ,
Trois paires de bourgeois ;
Ou bien mon ,Roi ,
Semant l'effroi ,
S'en va, dans la vengeance ,
A grands coups de canon ,
Patapon ,
Mettre tout en charbon.
On demande quelle grâce , quel ef
prit , quel mérite il peut y avoir à dire
d'un ftyle ridicule des chofes qui ne font
point rire . Il y a une forte d'efprit à faifir
un côté plaifant dans un fujet férieux.
Mais un amas d'expreffions burleſques
n'a rien de plaifant.
On remarquera deux couplets en ftyle
de Romance , de M. de Moncrif. L'idée
en eft ingénieuſe.
Autrefois un Temple était :
( La fête en eft paflée ) ; "
Chaque amant y répétait
Sa plus douce penfée ;
Si ce Temple fe Louvrait
88 MERCURE DE FRANCE.
Pour ce tant doux myſtère ,
Que de fois on entendrait
J'adore la Vallière !
Voilà de la galanterie de très bon
goût. Il y a peu de femmes qui aient inf
piré de fi jolis vers. On connaît ceux - ci
de M. de Voltaire , imprimés par- tout.
Etre femme fans jalousie ,
Et belle fans coquetterie ,.
Bien juger fans beaucoup favoir ,
Et bien parler fans le vouloir ; :
N'être haute , ni familière ,
N'avoir point d'inégalité ;
C'eſt le portrait de la Vallière ;
Il n'eft ni fini ni flatté.
Mais peu de gens connaiffent un quatrain
plein d'efprit & de précifion , fait
pour la même perfonne , par une femme
qui fait fouvent de jolis vers & qui les
montre fort peu.
La Nature, indulgente & fage,
Force le Temps à respecter.
Les charmes de ce beau vifage
Qu'elle ne pouvait répéter .
On a de tout temps célébré la beauté ;
mais pas toujours fi heureufement.
FEVRIER. 1774. 89
Les refrains font un des plus grands
charmes de la Romance. Mais il y a
beaucoup d'art à les bien ramener . Surtout
il ne faut pas qu'un refrain ſerve à
redire toujours la même penfée , comme
dans la Romance intitulée les Souhaits .
Point ne voudrais pour bien pafler ma vie ,
Des riches dons du rivage Indien.
Point ne voudrais des parfums d'Arabie ,
Ni des trésors du Peuple Lybien.
Il ne me faut que l'amour de ma mie.
Pour moi fon coeur eft le fouverain bien.
On voit d'abord que ces vers ne font
qu'une très faible imitation de ce conplet
que le Milantrope a rendu fameux ,
j'aime mieux ma mie au gué. J'aime mieux
ma mie. Tous les autres couplets ne font
que la même penſée répétée . L'Auteur ne
veut ni de la gloire , ni de la philofophie,
ni des arts. J'aime mieux ma mie , & c. Il
faudrait varier la penſée en confervant le
refrain . D'ailleurs toutes ces rimes en ien
pendant cinquante vers font un effet gothique
qui eft l'oppofé de l'harmonie .
On ne faurait trop refpecter l'oreille dans.
les vers faits pour être chantés . Il y a des
mots qui ne doivent pas entrer dans une
90 MERCURE DE FRANCE .
chanfon. Comment chanter , par exemple
?
Plaire toujours , c'eft le noeud gordien.
Une femme connue dans la littérature
par un ouvrage très - eftimable , Mde E.
de B. , a répondu à ces couplets par des
couplets bien fupérieurs. Elle n'a point
employé de rimes barbares , & chez elle
chaque couplet amène une nouvelle penfée.
Nous n'en citerens qu'un qui nous a
paru excellent.
D'être un Apelle il m'aurait pris envie :
Mais fans daigner travailler pour les Rois ;
Si , des Rubens imitant la magie ,
La toile cût pu s'animer fous mes doigts ,
Quel beau portrait j'aurais fait de ma mie !
Je l'aurais peinte ainfi que je la vois.
Ce dernier vers eft charmant,
On retrouvera avec plaifir une imitation
très - connue de la fameufe chanfon
de Métaftafe , Grazié à l'inganni , & c . fur
laquelle plufieurs plames célèbres fe font
exercées , entre autres celle de l'auteur
d'Emile. Sa verfion , quoiqu'on y reconnaiffe
un homme trop peu accoutumé à
faire des vers , a quelquefois de la douceur
& de la grâce . Elle eft trop dénuée
FEVRIER. 1774. 91
:
d'élégance & de poëfie. Celle de M. de
St Lambert , qui commence par ces mots,
fans dépit , fans légèreté , &c . eft regardée
comme un chef d'oeuvre. C'eft celle qui
eft inférée dans le recueil. On y a mis
quelques romances de l'auteur de cet article
, déjà imprimées ailleurs . Il y a des
fautes de copilte ; mais , pour prendre la
peine de les relever , il faudroit mettre
quelque prix à ces bagatelles , & l'on n'en
met aucun. D'ailleurs les critiques bien
intentionnés mettront ces fautes fur le
compte de l'auteur. Il faut leur laiffer tous
leurs avantages
.
PS. Pendant qu'on imprimoit cette
feuille , il en paraiffait une de l'auteur
de l'Année littéraire qui juftifiait complet.
tement ce qu'on avait prédit. Dans une
ftrophe de la romance de Léandre on a
mist
Il va flottant fans réfiſtance ,
au lieu de
Il va flottant fans affiſtance.
comme on peut le lire dans un Mercure
de l'année 1768. Le Critique n'a pas
manqué de prouver fort au long que fans
réfiftance ne fignifiait rien , ce qui
n'était
92 MERCURE DE FRANCE.
C
pas une grande découverte. Il y aurait eu
plus d'efprit à s'appercevoir que c'était
une faute d'impreffion . C'eft avec la même
fagacité ou la même bonne foi qu'il
avait relevé dans Mélanie ces deux vers :
Vous aurez en tout temps contre un fort ennemi
Le Ciel & vos vercus , une mère , un ami.
Le plus imbécille des lecteurs s'appercevrait
qu'il faut lire contre un fort ennemi;
mais on eft trop heureux d'avoir des
vers à fouligner. Il ne faut rien perdre.
, chez le Jay , rue St Jacques.
Le premier volume de ce recueil parut
il y a quelques années , & l'édition en
eft épuifée aujourd'hui . Le fuccès que
doit avoir ce fecond volume fait eſpérer
qu'on réimprimera le premier. On doit
bien s'attendre que le feul avantage de
ces fortes de collections , c'eft de réunir
>
FEVRIER. 1774.
85
des pièces du même genre épatfes en différens
endroits , mais cet avantage eft effentiel.
Il y a cependant quelques morceaux
dans ce nouveau recueil , que l'on
ne trouverait pas ailleurs.
La Romance eft l'efpèce de chanfon la
plus intéreflante. La Romance hiftorique,
imitation de nos anciens fabliaux , eft
'un petit poëme qui doit joindre la naïveté
du ftyle à l'intérêt du récit. Cette naïve.
te y eft fi précieufe , que les vieilles tournures
Gauloifes , qui feraient déplacées
ailleurs , y ont été heureuſement employées.
Nous avons dans ce genre des
Romances de feu M. de Moncrif & de
M. le Duc de la V ** , qui paffent pour
des modèles . 3
La Romance est très - bien employée à
chanter l'amour malheureux . Les airs
que demande ce genre de compofition
femblent faits pour la plainte . Cette forte
de Romance n'eft qu'une élégie chantée.
Il y en a une troisième efpèce : c'eſt
la Romance burlefque ou mélangée de
tons férieux & comiques : telle eft la longue
Romance'de Scarron for Héro & Léandre
, où l'on a remarqué cette ftrophe
plaifante , fur un rendez -vous de ces
deux amans :
86 MERCURE
DE FRANCE
.
Il faut, en femblable aventure ,
Preffé d'un femblable defir ,
Avoir un femblable plaifir ,
Pour faire femblable peinture.
Mais en général ce mélange de tons
eft de mauvais goût & a fort peu d'agré
ment : il faudrait , pour y réuffit, trouver un
fujet qui eût un côté pathétique & un
côté ridicule ; & , quand on l'aurait trouvé
, rien ne ferait fi difficile que de paffer
d'un ton à l'autre par des nuances
juftes & délicates . On remarque dans le
recueil qui vient de paraître une romance
burlefque de M. le Mierre fur le Siége
de Calais , fujet où il n'y a pas le mot
pour rire.
Par Edouard , Roi d'Angleterre,
Calais bloqué
Se voyait confilqué.
La Faim , coufine de la Guerre ,
Met aux abois
Les plus riches bourgeois.
Pour tout feftin ,
Même pour pain ,
Dans ce coin de la terre ,
Des offemens pourris ,
Des fouris ,
Par-tout étaient ſervis,
FEVRIER. 1774.
87
.
Indigné de leur réfiftance ,
Le Prince Anglais
Leur envoie un exprès.
Livrez , dit-il , en diligence ,
A votre choix ,
Trois paires de bourgeois ;
Ou bien mon ,Roi ,
Semant l'effroi ,
S'en va, dans la vengeance ,
A grands coups de canon ,
Patapon ,
Mettre tout en charbon.
On demande quelle grâce , quel ef
prit , quel mérite il peut y avoir à dire
d'un ftyle ridicule des chofes qui ne font
point rire . Il y a une forte d'efprit à faifir
un côté plaifant dans un fujet férieux.
Mais un amas d'expreffions burleſques
n'a rien de plaifant.
On remarquera deux couplets en ftyle
de Romance , de M. de Moncrif. L'idée
en eft ingénieuſe.
Autrefois un Temple était :
( La fête en eft paflée ) ; "
Chaque amant y répétait
Sa plus douce penfée ;
Si ce Temple fe Louvrait
88 MERCURE DE FRANCE.
Pour ce tant doux myſtère ,
Que de fois on entendrait
J'adore la Vallière !
Voilà de la galanterie de très bon
goût. Il y a peu de femmes qui aient inf
piré de fi jolis vers. On connaît ceux - ci
de M. de Voltaire , imprimés par- tout.
Etre femme fans jalousie ,
Et belle fans coquetterie ,.
Bien juger fans beaucoup favoir ,
Et bien parler fans le vouloir ; :
N'être haute , ni familière ,
N'avoir point d'inégalité ;
C'eſt le portrait de la Vallière ;
Il n'eft ni fini ni flatté.
Mais peu de gens connaiffent un quatrain
plein d'efprit & de précifion , fait
pour la même perfonne , par une femme
qui fait fouvent de jolis vers & qui les
montre fort peu.
La Nature, indulgente & fage,
Force le Temps à respecter.
Les charmes de ce beau vifage
Qu'elle ne pouvait répéter .
On a de tout temps célébré la beauté ;
mais pas toujours fi heureufement.
FEVRIER. 1774. 89
Les refrains font un des plus grands
charmes de la Romance. Mais il y a
beaucoup d'art à les bien ramener . Surtout
il ne faut pas qu'un refrain ſerve à
redire toujours la même penfée , comme
dans la Romance intitulée les Souhaits .
Point ne voudrais pour bien pafler ma vie ,
Des riches dons du rivage Indien.
Point ne voudrais des parfums d'Arabie ,
Ni des trésors du Peuple Lybien.
Il ne me faut que l'amour de ma mie.
Pour moi fon coeur eft le fouverain bien.
On voit d'abord que ces vers ne font
qu'une très faible imitation de ce conplet
que le Milantrope a rendu fameux ,
j'aime mieux ma mie au gué. J'aime mieux
ma mie. Tous les autres couplets ne font
que la même penſée répétée . L'Auteur ne
veut ni de la gloire , ni de la philofophie,
ni des arts. J'aime mieux ma mie , & c. Il
faudrait varier la penſée en confervant le
refrain . D'ailleurs toutes ces rimes en ien
pendant cinquante vers font un effet gothique
qui eft l'oppofé de l'harmonie .
On ne faurait trop refpecter l'oreille dans.
les vers faits pour être chantés . Il y a des
mots qui ne doivent pas entrer dans une
90 MERCURE DE FRANCE .
chanfon. Comment chanter , par exemple
?
Plaire toujours , c'eft le noeud gordien.
Une femme connue dans la littérature
par un ouvrage très - eftimable , Mde E.
de B. , a répondu à ces couplets par des
couplets bien fupérieurs. Elle n'a point
employé de rimes barbares , & chez elle
chaque couplet amène une nouvelle penfée.
Nous n'en citerens qu'un qui nous a
paru excellent.
D'être un Apelle il m'aurait pris envie :
Mais fans daigner travailler pour les Rois ;
Si , des Rubens imitant la magie ,
La toile cût pu s'animer fous mes doigts ,
Quel beau portrait j'aurais fait de ma mie !
Je l'aurais peinte ainfi que je la vois.
Ce dernier vers eft charmant,
On retrouvera avec plaifir une imitation
très - connue de la fameufe chanfon
de Métaftafe , Grazié à l'inganni , & c . fur
laquelle plufieurs plames célèbres fe font
exercées , entre autres celle de l'auteur
d'Emile. Sa verfion , quoiqu'on y reconnaiffe
un homme trop peu accoutumé à
faire des vers , a quelquefois de la douceur
& de la grâce . Elle eft trop dénuée
FEVRIER. 1774. 91
:
d'élégance & de poëfie. Celle de M. de
St Lambert , qui commence par ces mots,
fans dépit , fans légèreté , &c . eft regardée
comme un chef d'oeuvre. C'eft celle qui
eft inférée dans le recueil. On y a mis
quelques romances de l'auteur de cet article
, déjà imprimées ailleurs . Il y a des
fautes de copilte ; mais , pour prendre la
peine de les relever , il faudroit mettre
quelque prix à ces bagatelles , & l'on n'en
met aucun. D'ailleurs les critiques bien
intentionnés mettront ces fautes fur le
compte de l'auteur. Il faut leur laiffer tous
leurs avantages
.
PS. Pendant qu'on imprimoit cette
feuille , il en paraiffait une de l'auteur
de l'Année littéraire qui juftifiait complet.
tement ce qu'on avait prédit. Dans une
ftrophe de la romance de Léandre on a
mist
Il va flottant fans réfiſtance ,
au lieu de
Il va flottant fans affiſtance.
comme on peut le lire dans un Mercure
de l'année 1768. Le Critique n'a pas
manqué de prouver fort au long que fans
réfiftance ne fignifiait rien , ce qui
n'était
92 MERCURE DE FRANCE.
C
pas une grande découverte. Il y aurait eu
plus d'efprit à s'appercevoir que c'était
une faute d'impreffion . C'eft avec la même
fagacité ou la même bonne foi qu'il
avait relevé dans Mélanie ces deux vers :
Vous aurez en tout temps contre un fort ennemi
Le Ciel & vos vercus , une mère , un ami.
Le plus imbécille des lecteurs s'appercevrait
qu'il faut lire contre un fort ennemi;
mais on eft trop heureux d'avoir des
vers à fouligner. Il ne faut rien perdre.
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Résumé : Recueil de Romances, [titre d'après la table]
Le texte traite d'un recueil de romances, dont le second volume a été publié à Paris, avec l'espoir d'une réimpression du premier. Les romances sont des chansons souvent historiques, mêlant naïveté et intérêt narratif, et servent à exprimer l'amour malheureux, s'apparentant ainsi à l'élégie chantée. Des exemples notables incluent les œuvres de Moncrif et du Duc de la V**. Une autre forme de romance, burlesque, combine tons sérieux et comiques mais est généralement mal accueillie. Le texte critique une romance burlesque de Le Mierre sur le siège de Calais pour son manque d'esprit et de mérite. Il mentionne également des couplets de Moncrif et des vers de Voltaire sur la Vallière. Les refrains jouent un rôle crucial dans les romances mais doivent éviter la répétition monotone. Le texte critique une romance intitulée 'Les Souhaits' pour sa faible originalité et ses rimes maladroites, tout en louant une réponse en couplets par Madame E. de B. pour sa qualité supérieure. Le texte discute également de diverses versions d'une chanson célèbre, notamment une imitation de la chanson de Métastase 'Grazie à l'inganni'. La version de M. de St Lambert est particulièrement appréciée. Le texte inclut aussi quelques romances de l'auteur de l'article, malgré des fautes de copie. Un post-scriptum corrige une erreur d'impression dans une strophe de la romance de Léandre, soulignant une absence de discernement du Critique.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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126
p. 154-157
Oeuvres de M. de la Harpe, [titre d'après la table]
Début :
Oeuvres de M. de la Harpe, de l'Académie Françoise, nouvellement recueillies, 6 [...]
Mots clefs :
Académie française, Discours, Ouvrages, Auteur, Traduction, Poète, Prix, Vers, Morceau, Poésie
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Oeuvres de M. de la Harpe, [titre d'après la table]
Euvres de M. de la Harpe , de l'Académie
Françoife , nouvellement recueillies , 6
vol . in- 8° . A Paris, chez Piffot , Libraire ,
Quaí des Auguftins , avec approbation
& privilége du Roi ; prix , 24 livres ,
broché..
Le premier volume de cette édition , la
feule où l'on ait recueilli les différens Ouvrages
de l'Auteur , contient la Tragédie
du Comte de Warvic , avec les changemens.
qui n'avoient encore été imprimés que dans
des éditions féparées ; Mélanie , corrigée.
auffi , & augmentée de plufieurs morceaux
qui n'avoient pas encore paru ; Barnevel,
Drame en cinq actes & en vers , imité de
l'Anglois , imprimé pour la première fois.
avec une Préface , où on réfute l'Effaifur
l'Art dramatique ; un Effaifur les trois Tragiques.
Grecs , morceau de critique affez
étendu , dans lequel on a inféré la traduction
en vers des plus beaux endroits d'Efchile
, de Sophocle, & d'Euripide ; enfin ,
une Differtation für Shakefpear , dont la
première partie a été donnée par fragmens.
dans le Journal de Littérature ; la feconde ,
DE FRANCE.
ESS
où l'on réfute les apologiftes & panégyriftes
du Poëte Anglois , n'avoit point encore
été publiée.
Le fecond volume , qui eft celui des
Poéfies , contient des Difcours en vers , dont
plufieurs paroiffent pour la première fois ,
tels que le Difcours intitalé les prétentions ,
celui du luxe , celui qui a pour titre fur les
Grecs anciens & modernes , le Difcours fur
les préjugés & les injuftices littéraires , celui
qui eft adreffé à l'Impératrice de Ruffie ;,
celui du Philofophe , quoiqu'il eût déjà paru
fous le nom du Portrait du Sage , lorfqu'il
fut couronné à l'Académie de Marſeille ,
eft ici nouveau en grande partie. Les autres
Difcours étoient déjà connus. Ce font ceux
qui ont remporté le prix de Poéfie à l'Académie
Françoiſe , le Poëte , les Talens , les
Confeils à un jeune Poëte ; mais il y a ici
des additions & des changemens . On trouve
enfuite trois Odes ; le Philofophe des
Alnes , un des premiers Ouvrages de l'Auune
Ode à Monfeigneur le Prince de
au retour de fa glorieufe campagne
76 l'Ode fur la navigation , couronémie
Françoife en 1773. Suil'Audeux
ait confoides
, les feules
que
is les pres de celles
qui furent
aubal
à Flans
effais
de fa plume
,
la mort. &, & Servilie
à Brutus
,
éfar
cette
dernière
G vj
156
MERCURE
Pièce obtint le prix de Poéfie à Marſeille
en 1767. L'Epitre au Taffe , une Traduction
d'un morceau du quatrième Livre de
Lucrèce , & l'Ombre de Duclos , n'avoient
pas été imprimées. Tout le refte eft compofé
de Pièces détachées , publiées en différens
temps. Ce volume eft terminé par la
Traduction du premier & du feptième
Chant de la Phárfale , que l'Auteur avoit
lus aux Affemblées publiques de l'Académie
Françoife , mais qu'il donne ici pour
la première fois , avec des réflexions préliminaires
fur Lucain , dans lefquelles on
trouve encore beaucoup de morceaux traduits
du même Poëte.
Le troiſième volume réunit les Éloges de
Charles V de Fénélon , de Catinat , couronnés
à l'Académie Françoife ; l'Eloge de
Racine & de la Fontaine ; le Difcours de
réception à l'Académie , & un morceau fur
les Romans.
Le quatrième renferme un Difcour fur
les malheurs de la guerre , & les ay tages
Frande
la paix , couronné à l'Acadér
çoiſe en 1766 ; un Diſcours,Vains influe
ce fujet :
Combien le génie des grands Frticle fur le
fur l'efprit de leur fiècle , les
acceptions
;
mot amour dans fes diffres de Brutus
une Traduction de deux
Atticus
; un Pré-
P'une à
Cicéron
, l'ay Voltaire
, un autre
eis hiftorique fur
;
DE FRANCE. 157
fur M. d'Alembert ; une Differtation fur la
Poéfie lyrique , fuivie d'une Lettre de M. de
Voltaire fur le même fujet ; d'une Réponse
de l'Auteur , & d'une Réfutation de l'Écrit
intitulé Rouffeau vengé; un Fragmentfur les
Hiftoriens Latins , un Fragment fur les
douze premiers Céfars , un autre fur notre
langue , comparée aux langues Grecque &
Romaine , un autre fur Démosthène , un
autre fur la mufique théâtrale ; l'Éloge de
Lekain , & un Dialogue entre Alexandre &
un Solitaire du Caucafe.
Dans les tomes 5 & 6 , on a raffemblé
les principaux articles de critique inférés
dans le Mercure & dans le journal de
Littérature.
»
On trouve à la tête du premier volume
l'avis fuivant : « Ceux qui acquerront cette
édition , font avertis que les Ouvrages
» que l'Auteur publiera dans la fuite , fe-
» ront imprimés dans le même format &
» du même caractère , de manière à faire
fuite aux volumes qui paroiffent actuel-
» lement » .
On donnera , dans le Mercure prochain ,
l'analyse des Ouvrages nouveaux contenus
dans cette édition .
Françoife , nouvellement recueillies , 6
vol . in- 8° . A Paris, chez Piffot , Libraire ,
Quaí des Auguftins , avec approbation
& privilége du Roi ; prix , 24 livres ,
broché..
Le premier volume de cette édition , la
feule où l'on ait recueilli les différens Ouvrages
de l'Auteur , contient la Tragédie
du Comte de Warvic , avec les changemens.
qui n'avoient encore été imprimés que dans
des éditions féparées ; Mélanie , corrigée.
auffi , & augmentée de plufieurs morceaux
qui n'avoient pas encore paru ; Barnevel,
Drame en cinq actes & en vers , imité de
l'Anglois , imprimé pour la première fois.
avec une Préface , où on réfute l'Effaifur
l'Art dramatique ; un Effaifur les trois Tragiques.
Grecs , morceau de critique affez
étendu , dans lequel on a inféré la traduction
en vers des plus beaux endroits d'Efchile
, de Sophocle, & d'Euripide ; enfin ,
une Differtation für Shakefpear , dont la
première partie a été donnée par fragmens.
dans le Journal de Littérature ; la feconde ,
DE FRANCE.
ESS
où l'on réfute les apologiftes & panégyriftes
du Poëte Anglois , n'avoit point encore
été publiée.
Le fecond volume , qui eft celui des
Poéfies , contient des Difcours en vers , dont
plufieurs paroiffent pour la première fois ,
tels que le Difcours intitalé les prétentions ,
celui du luxe , celui qui a pour titre fur les
Grecs anciens & modernes , le Difcours fur
les préjugés & les injuftices littéraires , celui
qui eft adreffé à l'Impératrice de Ruffie ;,
celui du Philofophe , quoiqu'il eût déjà paru
fous le nom du Portrait du Sage , lorfqu'il
fut couronné à l'Académie de Marſeille ,
eft ici nouveau en grande partie. Les autres
Difcours étoient déjà connus. Ce font ceux
qui ont remporté le prix de Poéfie à l'Académie
Françoiſe , le Poëte , les Talens , les
Confeils à un jeune Poëte ; mais il y a ici
des additions & des changemens . On trouve
enfuite trois Odes ; le Philofophe des
Alnes , un des premiers Ouvrages de l'Auune
Ode à Monfeigneur le Prince de
au retour de fa glorieufe campagne
76 l'Ode fur la navigation , couronémie
Françoife en 1773. Suil'Audeux
ait confoides
, les feules
que
is les pres de celles
qui furent
aubal
à Flans
effais
de fa plume
,
la mort. &, & Servilie
à Brutus
,
éfar
cette
dernière
G vj
156
MERCURE
Pièce obtint le prix de Poéfie à Marſeille
en 1767. L'Epitre au Taffe , une Traduction
d'un morceau du quatrième Livre de
Lucrèce , & l'Ombre de Duclos , n'avoient
pas été imprimées. Tout le refte eft compofé
de Pièces détachées , publiées en différens
temps. Ce volume eft terminé par la
Traduction du premier & du feptième
Chant de la Phárfale , que l'Auteur avoit
lus aux Affemblées publiques de l'Académie
Françoife , mais qu'il donne ici pour
la première fois , avec des réflexions préliminaires
fur Lucain , dans lefquelles on
trouve encore beaucoup de morceaux traduits
du même Poëte.
Le troiſième volume réunit les Éloges de
Charles V de Fénélon , de Catinat , couronnés
à l'Académie Françoife ; l'Eloge de
Racine & de la Fontaine ; le Difcours de
réception à l'Académie , & un morceau fur
les Romans.
Le quatrième renferme un Difcour fur
les malheurs de la guerre , & les ay tages
Frande
la paix , couronné à l'Acadér
çoiſe en 1766 ; un Diſcours,Vains influe
ce fujet :
Combien le génie des grands Frticle fur le
fur l'efprit de leur fiècle , les
acceptions
;
mot amour dans fes diffres de Brutus
une Traduction de deux
Atticus
; un Pré-
P'une à
Cicéron
, l'ay Voltaire
, un autre
eis hiftorique fur
;
DE FRANCE. 157
fur M. d'Alembert ; une Differtation fur la
Poéfie lyrique , fuivie d'une Lettre de M. de
Voltaire fur le même fujet ; d'une Réponse
de l'Auteur , & d'une Réfutation de l'Écrit
intitulé Rouffeau vengé; un Fragmentfur les
Hiftoriens Latins , un Fragment fur les
douze premiers Céfars , un autre fur notre
langue , comparée aux langues Grecque &
Romaine , un autre fur Démosthène , un
autre fur la mufique théâtrale ; l'Éloge de
Lekain , & un Dialogue entre Alexandre &
un Solitaire du Caucafe.
Dans les tomes 5 & 6 , on a raffemblé
les principaux articles de critique inférés
dans le Mercure & dans le journal de
Littérature.
»
On trouve à la tête du premier volume
l'avis fuivant : « Ceux qui acquerront cette
édition , font avertis que les Ouvrages
» que l'Auteur publiera dans la fuite , fe-
» ront imprimés dans le même format &
» du même caractère , de manière à faire
fuite aux volumes qui paroiffent actuel-
» lement » .
On donnera , dans le Mercure prochain ,
l'analyse des Ouvrages nouveaux contenus
dans cette édition .
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Résumé : Oeuvres de M. de la Harpe, [titre d'après la table]
Le texte décrit une édition des œuvres de M. de La Harpe, membre de l'Académie française, publiée en six volumes in-octavo à Paris chez Piffot. Le premier volume comprend plusieurs pièces théâtrales et essais : la tragédie 'Le Comte de Warwick' avec des modifications inédites, 'Mélanie' corrigée et augmentée, le drame 'Barnevelt' en cinq actes, une préface réfutant un essai sur l'art dramatique, un essai sur les trois tragiques grecs accompagné de traductions de passages d'Eschyle, Sophocle et Euripide, ainsi qu'une dissertation sur Shakespeare. Le deuxième volume est consacré à la poésie et contient divers discours en vers, dont certains inédits, des odes, des épîtres et des traductions. Le troisième volume rassemble des éloges de personnages célèbres tels que Charles V, Fénelon, Racine et La Fontaine, ainsi qu'un discours de réception à l'Académie. Le quatrième volume inclut des discours sur divers sujets, des traductions et des fragments critiques. Les cinquième et sixième volumes regroupent les principaux articles de critique publiés dans le Mercure et le Journal de Littérature. Un avis informe les lecteurs que les futures publications de l'auteur seront imprimées dans le même format pour assurer la cohérence des volumes. Une analyse des nouvelles œuvres contenues dans cette édition sera publiée dans le prochain Mercure.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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127
p. 190-191
« PROSPECTUS. Essai sur l'histoire générale des Tribunaux des peuples tant anciens que modernes, ou [...] »
Début :
PROSPECTUS. Essai sur l'histoire générale des Tribunaux des peuples tant anciens que modernes, ou [...]
Mots clefs :
Tribunaux des peuples, Thermomètres, Vers, Pierre Pithou
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « PROSPECTUS. Essai sur l'histoire générale des Tribunaux des peuples tant anciens que modernes, ou [...] »
PRORSOPSPEECCTTUUSS.. Effai fur l'hiſtoire générale des Tribunaux
des peuples tant anciens que modernes , ou
Dictionnaire hiftorique & judiciaire , contenant les
Anecdotes piquantes & les Jugemens fameux des
Tribunaux de tous les temps & de toutes les Nations ;
par M. des Eflarts , Avocat , Membre de plufieurs
Académies.
L'Ouvrage fera compofé de fix volumes in- 8 °. Il
fera imprimé avec des caractères neufs & fur de trèsbeau
papier : chaque volume , qui contiendra plus de
400 pages , fera vendu 4 livres.
On pourra s'adreffer à l'Auteur , rue de Verneuil ,
la troisième porte cochère avant la rue de Poitiers ,
ou aux Libraires ſuivans : Durand neveu , rue Galande
; Nyon aîné , rue Saint Jean- de-Beauvais , &
Mérigot jeune , quai des Auguſtins.
Nous rendrons compte inceffamment du premier
volume de cet ouvrage , auffi curieux qu'intéreffant.
Lettre de M. T. ** à M. le Baron de Servière ,
Officier au Régiment d'Orléans , &c. en réponſe
à fes Obfervations fur les Thermomètres , broch.
in-8°.
moyens
Hiftoire des vers qui s'engendrent dans le biſcuit
qu'on embarque fur les vaiffeaux , avec des
pour l'en garantir . Par M.J. B. X. Joyeufe , l'aîné ,
ancien Commiffaire de la Marine. A Avignon , che
DE FRANCE. 191
Jean Aubert , Imprimeur-Libraire ; & fe vend chez
Durand , Libraire , rue Galande , 11.4 f
Eloge de Pierre Pithou , célèbre Jurifconfulte du
feizième fiècle Auteur du Recueil des Libertés de
l'Eglife Gallicane , fous le règne des Rois Henri II ,
François II , Charles IX , Henri III & Henri IV. lu
le 20 Décembre 1777 , dans une affemblée d'Avocats
, par M. TAbbé Briquet de Lavaux , Avocat au
Parlement. Prix 3 1. broché. A Amfterdam , & fe
trouve à Paris chez l'Auteur , rue du Cimetière Saint
André - des - Arts , en face de l'ancien Collége de
Boiffy.
des peuples tant anciens que modernes , ou
Dictionnaire hiftorique & judiciaire , contenant les
Anecdotes piquantes & les Jugemens fameux des
Tribunaux de tous les temps & de toutes les Nations ;
par M. des Eflarts , Avocat , Membre de plufieurs
Académies.
L'Ouvrage fera compofé de fix volumes in- 8 °. Il
fera imprimé avec des caractères neufs & fur de trèsbeau
papier : chaque volume , qui contiendra plus de
400 pages , fera vendu 4 livres.
On pourra s'adreffer à l'Auteur , rue de Verneuil ,
la troisième porte cochère avant la rue de Poitiers ,
ou aux Libraires ſuivans : Durand neveu , rue Galande
; Nyon aîné , rue Saint Jean- de-Beauvais , &
Mérigot jeune , quai des Auguſtins.
Nous rendrons compte inceffamment du premier
volume de cet ouvrage , auffi curieux qu'intéreffant.
Lettre de M. T. ** à M. le Baron de Servière ,
Officier au Régiment d'Orléans , &c. en réponſe
à fes Obfervations fur les Thermomètres , broch.
in-8°.
moyens
Hiftoire des vers qui s'engendrent dans le biſcuit
qu'on embarque fur les vaiffeaux , avec des
pour l'en garantir . Par M.J. B. X. Joyeufe , l'aîné ,
ancien Commiffaire de la Marine. A Avignon , che
DE FRANCE. 191
Jean Aubert , Imprimeur-Libraire ; & fe vend chez
Durand , Libraire , rue Galande , 11.4 f
Eloge de Pierre Pithou , célèbre Jurifconfulte du
feizième fiècle Auteur du Recueil des Libertés de
l'Eglife Gallicane , fous le règne des Rois Henri II ,
François II , Charles IX , Henri III & Henri IV. lu
le 20 Décembre 1777 , dans une affemblée d'Avocats
, par M. TAbbé Briquet de Lavaux , Avocat au
Parlement. Prix 3 1. broché. A Amfterdam , & fe
trouve à Paris chez l'Auteur , rue du Cimetière Saint
André - des - Arts , en face de l'ancien Collége de
Boiffy.
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Résumé : « PROSPECTUS. Essai sur l'histoire générale des Tribunaux des peuples tant anciens que modernes, ou [...] »
Le document présente plusieurs ouvrages et publications. L'ouvrage principal est 'Essai sur l'histoire générale des Tribunaux des peuples tant anciens que modernes', un dictionnaire historique et judiciaire rédigé par M. des Éfarts, avocat et membre de plusieurs académies. Il se composera de six volumes in-octavo, imprimés avec des caractères neufs sur du papier de qualité, chaque volume contenant plus de 400 pages et étant vendu 4 livres. Les points de contact pour l'achat incluent l'auteur lui-même, résidant rue de Verneuil, ainsi que les libraires Durand neveu, Nyon aîné et Mérigot jeune. Le document mentionne également une lettre de M. T. adressée à M. le Baron de Servière, officier au Régiment d'Orléans, concernant des observations sur les thermomètres. Une autre publication traite de l'histoire des vers qui se développent dans le biscuit embarqué sur les vaisseaux et des moyens de les prévenir, écrite par M. J. B. X. Joyeuse, ancien commissaire de la Marine. Cette publication est disponible chez Jean Aubert, imprimeur-libraire à Avignon, et chez Durand, libraire à Paris. Enfin, le document inclut un éloge de Pierre Pithou, juriconsulte célèbre du seizième siècle, auteur du 'Recueil des Libertés de l'Église Gallicane' sous les règnes de Henri II, François II, Charles IX, Henri III et Henri IV. Cet éloge a été lu le 20 décembre 1777 lors d'une assemblée d'avocats par M. l'Abbé Briquet de Lavaux, avocat au Parlement. La brochure est vendue 3 livres et est disponible chez l'auteur à Paris, rue du Cimetière Saint-André-des-Arts.
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129
p. 165-181
ALMANACH des Muses, 1783. A Paris, chez Delalain l'aîné, Libraire, rue Saint-Jacques, vis à-vis celle du Plâtre.
Début :
ON sait que de tous les Recueils Poétiques qui paroissent annuellement, l'Almanach [...]
Mots clefs :
Almanach des Muses, Vers, Année, Poètes, Mérite, Paris, Nouveauté, Journal, Poésie, Recueils poétiques, Éditeur, Poètes du jour, Journal de Paris
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ALMANACH des Muses, 1783. A Paris, chez Delalain l'aîné, Libraire, rue Saint-Jacques, vis à-vis celle du Plâtre.
ALMAN AcH des Muſes , 1783. A Paris,
chez Delalain l'aîné, Libraire, rue Saint
Jacques, vis à-vis celle du Plâtre.
-
- " " ,
ON ſait que de tous les Recueils Poétiques
qui paroiffent annuellement , l'Almanach
des Muſes eft le plus ancien & le plus ré
pandu. On le donne, on le reçoit en étren
nes , il eſt attendu, deſiré par les Amateurs,
par les jeunes Faiſeurs ſur-tout, qui brûlent
de ſavoir ſi leur nom eſt enregiſtré à ce greffe
poétique ; & l'on ſe demande comment on
trouve le nouvel.Almanach, avec le même
intérêt que met un Agriculteur à demander
ſi la récoltel de l'année eſt bonne ou mau
vaiſe. On n'eſt pas d'accord tous les ans †
ſon degré de mérite ; les opinions ſe parta
gent quelquefois , & plus d'un jugement
qu'on en porte dépend bien moins de la
1 66 M E R C U R E
bonté réelle des poéſies,que du genre de vers
qºi domine dans le Recueil, parce que telle
ou telle eſpèce de poëme a toujours plus ou
moins d'attraits pour les juges, même les
plus éclairés. Souvent auſſi le tribut d'une
année ſe trouve réellement inférieur à celui
des précédentes ; mais, tour-à-tour un peu
moins bien, un peu moins mal, l'Almansch
des Muſes a toujours pafſe pour être le meil
leur de nos Recueils poetiques. Le goût
exercé de l'Éditeur, la confiance méritée des ^
meilleurs Poëtes du jour, concourent à l'en
richir; & ſi depuis quelques années la mort
lui a enlevé ſes plus riches tributaires, une
nouvelle race de Poëtes ſemble ſortir de leur
cendre, & réclamer leur héritage. - .
Cependant, il faut en convenir, ce Re
cueil a perdu, ſinonde ſon mérite,au moins un
peu de ſa nouveauté. Preſque toutes les Pièces
qu'on y inſéroit autrefois n'avoient pas en
core vû le jour ; celles qui le compoſent
aujourd'hui ont paru en partie dans le Mer
cure ou dans 1e Journal de Paris; & la raiſon
de cette différence, c'eſt que le Journal de
Paris n'exiſtoit pas encore, & que les Poëtes
connus dédaignoient alors d'envoyer leurs
productions au Mercure, effrayés peut-être
par ces deux vers plaiſans & énergiques que
· M. Robé avoit appliqués à ce Journal :
· vaſte Clamart, où tant de trépaſſés . #
, Giſſent en paix l'un ſur l'autre entaſſés. -
Mais aujourd'hui que le Joutnal de Par -
•.
- *
D E F R A N C E. I 67
offre aux Poëtes du jour une grande &
prompte célebrité, & que le Mercure, plus
en credit, leur paroît un dépôt plus digne de
leurs Ouvrages , ces deux Journaux ſont de
venus une des mines les plus fécondes dé
l'Almanach des Muſes. En perdant ce degré
de-nouveauté, encore une fois, il n'a rien
perdu de ſon mérite; mais il devroit exciter
moins d'empreſſement , & puiſque ſon ſuccès
eſt toujours le même, c'eſt un nouveau motif
d'eloge pour l'Éditeur.Il eſt vrai qu'il s'y trou
ve encore tous les ans aſſez de vers nouveaux
pour plaire, même à ceux qui courent moins
après le mérite qu'après la nouveauté. -
' Au reſte, cette Collection, qui n'eſt guère
compoſée que de vers faits dans l'année ,
préſente un tableau utile à ceux qui veulent
obſerver les progrès ou la décadence de la
poéſie. On peut y voir les diverſes nuances ſe
prolonger ou diſparoître ſucceſſivemenr; on
peut y découvrir tous les ans quel genre de
poéſie vient de perdre ou de gagner ſous la
plume de nos Écrivains. Cette réflexion nous
inſpire l'idée de changer notre plan pour l'ex
trait que nous devons en faire. Nous parcour
rons les divers genres de poéſie dans leſquels
ſe ſont exercés les Auteurs qui ont contribué
au Volume de l'année; & par cette marche,
que nous ſuivrons dorénavant , nous met
trons nos Lecteurs à portée de voir par eux
imêmes, dans quels genres nos Muſes mo
dernes ont à déplorer leurs pertes, ou à s'éporgueillir
de leurs acquiſitions, . , .
*- -
168 M E R C U R E /
Commençons par la grande poéſſe, & -
mettons M. de Fontanes à la tête de ceux -
qui s'y ſont exercés. Nous aurions deſiré plas -=--
de jet, plus de liberté dans ſa Traduction de -----
l'Ode d'Horace , Sic te diva potezs cypri. *RP ----
-
- -- -z-- - 272
Après avoir dit : | # # r = 3R
Garde, & rends-moi mon cher Virgile, - *= rr --
-
-Asr" -PA"
-
- - --I cI
Il ne falloit pas finir la ſtrophe par ce vers s s **as 2--
qui ſuit immédiatement : | | 2ºº2xs a . -
| .. , , | | o dss, º < rs ;
Garde la moitié de mon coeur. i - T Pr c= F
, -S>5-5 CeS- --^T. - r
parce que l'idée de garde devient froide, Sss rs, º=v=s--
quand, dans le vers qui précède, on y ajoint ssr s#. *ezBAS,s
celle de rends moi , qui ajoute au ſens. Il y Ls s "ºs <is Es, º a auſſi une eſpèce d'irrégularité dans l'arran- | ** les e,s . 1 r .
gement des vers de la quatrième ſtrophe; C)rs t * Fr--
| -- * , ' . . - | * ces ; FS>i> t
L'homme oſe tout : de crime en crime , C ºx-c-; -
- • • - | e - -
Se précipite ſa fureur. vv º º , il §s et Q> sa s
-- • • · · · · l - - > w-ty
Quand ſon eſſor illégitime sºl a * J'sa Ao *age,
- · · · · · · r:
-Eut ravi le feu créateur , | #- c'* S º Ierse
- - «• • . L> La faim, la peſte, aux yeux livides, &e, les <2
. . rº " ux yeux #vide *º Pleins *#rres º#L>-
Le ſens qui finit après le ſecond vers, ne de- , co§ § bar, $ * Pre,
vroit finir qu'après le quatrième, parce que $ *éPc ou # #e- ,
le premier quatraind'une ſtrophe de dixvers si º au ſei *t vre
doit être ſéparé par le ſens des deux tercets 8ºnir ! ºn des nºs
qui la terminent. Cette eſpèce d'enjambe- En vain * éehe, *aits
| ment de phraſe n'eſt plus permiſe aujour- *pé fººPos º ſon
-d'hui. Rien n'eſt impoſſible aux humains, qui l] § #ºs vsii, ºt de r,
ſe trouveplus bas , n'eſt ni aſſez élégant, ni $ désuic "° atTiſz
/ - • " 1 ! ... , · ºu Dis ºstiiſ& G c ſi, aſſez poétique dans une ode # n *Yus l
Nous parlerons avec plus de plaiſir (parce ºteur Sosa - $e > à - e
" | $ ss.§
- 8 , s ^ ncé q *
| & E.2 :9ui ne
|
A Q.§
Su
C
Q.
ſ
U]
le
Y
Oi
· D E , F R A N C E. 169
eue nous avons plus de bien à en dire ) de
ka Chartreuſe de Paris, Pièce où nous avons
retrouvé l'énergie de peinture & de ſenti
ment qui caractériſe M. de Fontanes. Elle
reſpire & communique une mélancolie pro
fonde & attachante.
Ici, dans les détours de ces ſentiers couverts,
Je jouis du ſoleil, de l'ombre & du ſilence.
O doux calme ! ces chars où s'aſſied l'opulence,
Tous ces travat,x, ce peuple à grands flots agité,
Ces ſons confus qu'élève une vaſte cité,
Des enfans de Bruno ne troublent point l'aſyle :
Le bruit les environne, & leur âme eſt tranquille.
On y trouve nombre de vers comparables
à ces deux-ci :
CeTemple, où chaque aurore entend de ſaints concerts
Sortir d'un long ſilence & monter dans les airs.
Sortir d'un long ſilence, peint avec hardieſſe,
& les aurres expreſſions ſont poétiques &
pleines d'harmonie. Bornons-nous à citer en
core ſept ou huit vers de la même Pièce.
Souvent au ſein des nuits la plainte de l'Amour
Fit gémir les échos du ſombre Monaſtère.
En vain le repouſſant de ſon regard auſtère .
La pénitence veille aſſiſe ſur le ſeuil,
Il entre déguiſé ſous les voiles du deuil.
Au Dieu conſolateur en pleurant il ſe donne.
A Comminge, à Rancé, Dieu ſans doute pardonne ;
4Comminge, à Rancé,quine doit quelques pleurs?&c-
, Nº. 8, 22 Février 1733.
*
17o M E R C U R E ,
Le morceau que M. de Fontanes a imité des
· poéſies erſes , ne nous paroît pas inférieur à
ſa Chartreuſe. La manière en eſt large, har
monieuſe & lyrique.
M. Bérenger, qui a ſouvent enrichi ce
Reeueil de pluſieurs morceaux de poéſie lé
gère , s'eſt exercé plus d'une fois dans la
· grande poéſie. Quoique ſa Pièce ſur l'Hiver,
inſérée dans le Volume de cette année, ne
ſoit pas ſon meilleur Ouvrage, il y a des
détails très heureuſement exprimés, & qui
confirment la réputation qu'il s'eſt acquiſe.
On lit de lui, dans ce même Volume, deux
Pièces dans un autre genre : à mon Hermi
tage, & les deux Chiennes. Ce dernier Ou
vrage eſt plein de grâce & d'intérêt.
M. de Bonneville, qui s'étoit fait connoî
tre avantageuſement par un Dialogue inſéré
l'année dernière, a donné quatre morceaux
de grande poéſie. Ce ſont des imitations,
qui, en laiſſant deſirer quelquefois plus de
correétion & de ſoin , prouvent un talent
qu'on doit encourager. -
Nous ne quitterons pas l'article des grands
vers ſans faire mentiond'un talent plus récent
encore que celui dont nous venons de parler.
Le nom de M. le Chevalier de Rivarol
n'avoit jamais paru dans l'Almanach des Mu
ſes. On concevra une opinion avantageuſe
de ſon talent, d'après une Épître qu'il adre (ie
à M. le Baron de Salis - Marſcheins. En
voici quelques vers : - !
Mais ce globe embrâſé qui s'allume ſans ceſſe, -
D E F R A N C E. 17 r
Pourroit-il, comme nous, éprouver la vieilleſſe ?
O déſaſtre inoui! ſi le flambeau du jour ,
Conſumé par le temps s'éclipſoit ſans retour,
Les planètes en deuil, veuves abandonnées,
Rouleroient dans les cieux, d'ombres environnées;
La déſolation rempliroit l'Univers ;
Les plus ſombres vapeurs infecteroient les airs ;
Le chaos renaîtroit : dans cette nuit impure,
Bientôt un froid mortel glaceroit la Nature. -
L'homme & les animaux pêle-mêle égarés,
Pouſſeroient en mourant des cris déſeſpérés,
Et la mort, de ſon crêpe enveloppant l'abîme,
Se détruiroit enfin pour dernière victime.
M. l'Abbé Aub...., Mme de la Fer., M.
Drobecq , M. G**, & M. de Monvel, ont
traité le genre de la Fable. Celle de M. l'Abbé
Aub....., qui commence le Volume, & qui
eſt un peu moins propre, à être citée depuis
la nouvelle de la paix, eſt ingénieuſe & pi
quante. C'eſt un des meilleurs Ouvrages de
ſen Auteur. Nous ne citerons pas non plus
celle de M. de Monvel, parce qu'elle a déjà
paru dans ce Journal avec les louanges
qu'elle mérite. Nous avons déjà payé à Mme
la Marquiſe de la Fer.... un tribut d'eloges ;
mais chaque Pièce qu'on lit de cette Muſe
ſi intéreſſante, eſt une nouvelle dette que
l'on contracte. Tout ce qui échappe à ſa
plume porte l'empreinte d'un eſprit aimable
& d'un coeur ſenſible. Nous invitons nos
H j
/ ,
172 M E R C U R E
Lecteurs à lire les trois Fables dont elle a
enrichi l'Almanach des Muſes. Nous allons
en citer une plus courte , où l'on trouve de
l'eſprit ſans affectation , & de la préciſion
ſans ſéchereſſe. Celle-ci eſt anonyme.
Le Garde-Chaſſe & les Perdrix , Fable.
DANs une immenſe & riche plaine,
Sur les bords rians de la Seine,
Maintes Perdrix vivoient tranquillement.
Un Garde-Chaſſe vigilant
Les garantiiſoit de l'outrage
De la belette au nez pointu,
De l'émouchet au doigt crochu,
Et des matoux du voifinage.
Tranquilles dans cet hermitage ,
Leurs jours étoient des jours heureux ;
Et ſi Perdrix forment des voeux,
- Elles en ont formé, je gage,
Pour leur protecteur généreux.
Qu'il eſt attentif, diſoient-elles !
Combien nous éprouvons ſes ſoins & ſa bonté !
C'eſt un Dieu deſcendu des voûtes immortelles
Pour préſider à notre sûreté
Dans ces retraites.
Elles ſe trompoient les pauvrettes.
Le temps de la chaſſe arriva,
Et le plomb, plus léger que leurs rapides ailes,
En les attcignant leur prouva
Qu'on ne les gardoit pas pour elles,
D E F R A N C E. 173
Pour les épîtres, poéſies légères cu éroti
ques, nous avons pluſieurs perſonnes à citer
avec éloge. Mme de Bourdic, qui, jeune en -
core, a ſu dejà illuſtrer deux noms * par les
productions de ſon eſprit, eſt connue par
un bon goût de verſification, des penſees
gracieuſes, & un ſtyle piquant & vrai. On
lira d'elle avec plaiſir deux Pièces , l'une
adreſſée à M. Sabbatier , l'autre à Mme la
Vicomtefſe de **.
Une nouvelle rivale s'eſt montrée cette
année dans la carrière poétique ; c'eft Mlle
de Gaudin, dont on lira avec plaiſir un
petit Conte, intitulé : la Raiſon dupe d :
l'Amour. Le talent des jolis vers doit plaire
à un ſexe à qui la Nature a ſur-tout confié
le don de plaire. Le charme de la poéſie de
vient dans ſes mains un nouveau moyen de
ſéduction; il ſoumet à leur eſprit ceux qui
ont échappé à leurs charmes, même ceux
qui n'ont pu les connoître. Mais notre ſexe
re ſe plaindra jamais d'un nouveau danger
qui lui procure de nouvelles jouiſſances.
On trouve dans le mêrne Volume ſix Pièces
de M. de Choiſy, qui confirment les éloges
qu'on a donnés à ſa Muſe ingénieuſe & bril
lante; trois de M. Romans, pleines de vé
rité & de grâce ; deux de M. de la Loup
tière, connu & diſtingué depuis long temps
parmi nos Poëtes érotiques ; & une Épître
* On ſait que c'étoit auparavant Mme la Mar
quiſe d'Entremont.
H iij
174 M E R C U R E
fort gaie & fort piquante de M. le Comte
Raiecki, Polonois, adreſſée à M. Blanchard,
ſur ſon bateau volant. On lira auſſi avec
plaiſir une Épître de M. Mugnerot à M.
Robbé.
On ne doit pas craindre de nous voir ou
blier M. le Chevalier de Parny.Une pareille
diſtraction tiendroit de l'ingratitude. Quand
à un goût ſain, à un ſtyle plein de vérité,
on joint une manière ingénieuſe, & ce char
me indéfiniſſable qui manque plus d'une fois
aux eſprits les plus brillans, on ne doit pas
craindre de produire des impreſſions paſſa
gères, & l'on peut compter ſur un revenu
de gloire en retour du plaiſir qu'on a donné.
M. le C hevalier de Parny a contribué pour
trois Pièces , dignes toutes les trois de ſon
talent depuis long-temps apprécié. Nous al
lons citer la première, parce qu'elle eſt des
plus courtes.
A C H L o É.
SELoN vous, mon ſexe eſt léger ;
Le vôtre nous paroît volage ;
Ce procès qu'on ne peut juger,
Eſt renouvelé d'âge en âge.
Vous prononcez dans ce moment ;
Mais j'appelle de la ſentence.
Croyez-moi, c'eſt injuſtement
Que l'on s'accuſe d'inconſtance.
IL n'eſt point de longues amours,
D E F R A*N C E. 175
J'en conviens ; mais preſque toujours
Votre âme s'abuſe elle-même.
Dans ſa douce crédulité,
Souvent de ſa propre beauté
Elle embellit celui qu'elle aime.
Il a tout du moment qu'il plaît :
Grâce au deſir qu'il a fait naître,
Vous voyez ce qu'il devroit être,
Vous ne voyez plus ce qu'il eſt.
Oui, vous placez ſur ſon viſage
Un maſque façonné par vous;
Et, ſéduite par votre image,
Vous diviniſez votre ouvrage,
Et vous tombez à ſes genoux.
Mais le temps & l'expérience
Écartant ce maſque emprunté,
De l'idole que l'on encenſe,
Montre bientôt la nudité :
On ſe relève avec ſurpriſe ;
On doute encor de ſa mépriſe ;
On cherche d'un oeil affligé
Ce qu'on aimoit, ce que l'on aime ;
L'illuſion n'eſt plus la même,
Et l'on dit : vous avez changé.
Du reproche, ſuivant l'uſage,
On paſſe au refroidiſſement ;
Et tandis qu'on paroît volage,
On eſt détrompé ſeulement.
H iv
176 M E R C U R E
DE s Amantes voilà l hiſtoire,
Chloé; mais, vous pouvez m'en croire,
C'eſt auſſi celle des Amans.
En vain votre coeur en murmure ;
C'eſt la bonne vieille nature
Qui fit tous ces arrangemens.
Quant au remède, je l'ignore.
Sans doute il n'en exiſte aucun ;-
Car le vôtre n'en eſt pas un :
Ne point aimer, c'eſt pis encore.
Il y a cette année fort peu de Coates d'une
certaine étendue. Ceux qui ſe ſont exercés
dans ce genre, ou dans celui des bons mors
rimés qui rentreut dans la même claſſe, ſont
M. Collin , M. Duault, M. D. T. , M.
Guyétand, M. Maſſon de Morvilliers, M.
Pons de Verdun, & M. Pouteau. Le Devin
# n'eſ#pas Sorcier, Conſultation dialoguée,
outient la réputation de gaîté & d'origina
lité que M. Collin s'eſt déjà faite par ſes pre
miers eſſais; le dialogue en eſt fort naturel.
Le Père Laconique , par M. Duault, eſt une
boutade aſſez plaiſante , & il y a beaucoup
de gaîté dans le Préſent incomplet , de M.
Pons de Verdun. Le voici : -
A douze élus qui formoient un Chapitre,
Depuis trois mois, Paul devoit mille fra2cs ;
Mais ſa caſſette, en dépit du bon titre,
Pour les payer, lui demandoit trois ans.
Le verre en main, & les coudes ſur table,
-
D E F R A N C E. 177
Rêvant un jour à ſortir d'embarras,
Il ſe ſouvient qu'il a dans ſon étable
Douze gorets bien tendres & bien gras,
Que fraîchement ſa truye avoit mis bas.
En porter un à chaque vénérable
Pour l'attendrir en lui contant ſon cas,
Eſt un projet que Paul trouve admirable.
« C'eſt le bon Dieu qui m'inſpire ceci !
» Remarque bien, dit il à ſon épouſe,
» Remarque bien que nos gorets ſont douze,
» Et ces Meſſieurs tout juſte douze auſſi. »
Joyeux, Dieu ſait ! le Manant s'endimanche ;
Il va trouver nos Béats en ſecret ;
A chacun d'eux il préſente un goret,
Et chacun d'eux lui promet carte blanche,
Trois ans de plus, comme il le deſircit,
Le lendemain le Chapitre s'aſſemble :
Paul fait alors un grand ſigne de croix :
» Chacun à part m'ayant promis ſa voix,
» J'aurai, dit-il , les deuze voix enſemble ,
» Si qu'il chantoit d'avance alleluia ! »
Quand le Chapitre en ſortant lui ctia :
« Point de quartier , dès demain paye ou tremble. »
Pour le calmer, lors d'un ton papelard,
Chaque Béat le tirant à l'écart,
Lui dit : « mon cher, j'ai parlé fort & ferme
» En ta faveur, & j'ai vingt fois conclu
» Que l'on devcit t'accorder un lorg terme ;
· H v
178 . M E R C U R E. .
» Notre Chapitre ainſi ne l'a voulu. »
Paul, attiiité du refus qu'il eſſuye,
Songe aux gorets; & d'un air ingénu
S'écrie : hélas! que n'ai-je donc connu
Votre Chapitre, il auroit eû ma truye !
Le bon mot qu'a rimé M. Pouteau eſt plaiſant.
Parmi quelques épigrammes, on diſtin
guera celle intitulée : le Repentir , par M.
Maſſon de Morvilliers, connu par de jolis
vers dans plus d'un genre, mais ſur tout par
le tour vif & mordant qu'il ſait donner à
l'épigramme.
Mbs E, alte-là! j'abjure l'épigramme.
Ne peux-tu donc m'inſpirer d'autres chants ?
Comme un forçat, j'ai langui ſur ma rame ;
Qu'ai-je gagné : la haine des méchans.
SI d'un pédant je peins le lourd mérite,
Damon ſe croit déſigné dans mes vers.
Que je perſiffie un rimeur hypocrite,
Cléon me lance un regard de travers.
D'UN mot plaiſant, fi je force à ſe taire
Ces plats grimauds, toujours fi contens d'eux,
Qui vont traînant leur honte héréditaire,
" Damis ſoutient qu'un ſot & lui font deux.
CHANToNs plutôt la candeur, la ſcience,
La modeſtie avec tous ſes attraits;
Et ces Meſſieurs, du moins en conſcience,
Ne crciront plus qu'on faſſe leurs portraits.
D E F R A N C E. 179
Ces vers ſont plaiſans, mais ces Meſſieurs
trouveront que cette réparation eſt pire que
l'offenſe, & qu'un pareil repentir reſſemble
beaucoup à ce qu'on appelle impénitence
finale.
Il nous reſte à parler de la Chanſon. On
en voit très - peu dans le Recueil de cette
année. Il y a de la gaîté dans le Pareffèux,
de M. de Br..., & des détails agréables dans
la Romance & la Chanſon de M. Garnier.
La Romance de M. Grouvelle, intitulée : la
Vieille de ſeize ans , eſt ingenieuſe. Nous !
allons rapporter un couplet de M. L **, qui
nous a paru heureux.
Couplet à une Dame , qui prétendoit que
perdre la raiſon & perdre la memoire ,
étoient la même choſe.
EN dépit de votre argument,
Je prouve le cortraire.
Daignez m'accorder ſeulemen
Un baiſer pour ſalaire.
Si j'obtenois un pareil don
Pour prix de ma victoire,
Je pourrois perdre la raiſon,
Mais non pas la mémoire.
Les jolis couplets de M. A.... ſur un air
d'Albanège, avoient déjà couru manuſcrits,
& on les retrouve avec plaiſir dans ce Re
cueil, ainſi qu'une chanſon guerrière de
M. Berquin, ſi connu par ſes Romances
H vj
18o M E R C U R E
& ſes Idylles, avant de l'être par d'autres
Ouvrages.
Après avoir parcouru les divers genres de
poéſies, pour mettre nes Lecteurs à portee
d'apprécier nos richeſſes de cette année, nous
allons citer d'autres noms qui parent encore
pluſieurs pages de ce Volume. Deux Hom
mes de Lettres fort connus, M. Blin de Sain
mcre & M. de la Harpe, ſe ſont réunis (par
haſard ſans doute ) pour célébrer le Comte
du Nord. Le talent de ces deux Écrivains eſt
connu, & leurs Épîtres répondent à l'idee
qu'en a conçu depuis longtemps le Public.
Nous ne devrions peut-être pas parler de
Voltaire, n'ayant à louer de lui dans ce Re
cueil que quelques détails dans une Épître,
& une fort jolie épigramme. Un pareil éloge,
adreſſé à un auſſi grand nom, eſt trep peu de
choſe , mais il vaut encore mieux acquitter
une dette ſi modique, que de ſe rendre ſuſ
pect d'un oubli criminel.
On lira avec plaiſir , dans ce même Vo
lume, diverſes Pièces de M. le Chevalier de
Loeillard, de M. Doigny, de M. François de
Neufchâteau, de M. Flins, de M. Maréchal,
& de M. de Sauv.**, dont la réputation eſt
fondée ſur des Ouvrages plus importans,
& qui jouiſſent de l'eſtime du Public.
Nous aurions voulu parler auſſi de M. le
Marquis de Villette, de qui on lit tous les
ans quelques Pièces ingénieuſes, de M.
l'Abbé Dourneau, de M. Fallet, de M.
Fréron, de M. Marſ**, de M. de Piis, de
D E F R A N C E. 181
M. Salaur, de M. Vigée, de M. Royou, de
M. Rebel, & c. qui ont contribué avec ſuc
cès à l'Almanach de cette année , mais la
multiplicité des noms qui enrichiſſent ce
Recueil, nous met fort à l'étroit dans les
bornes qui nous ſont preſcrites, & nous
force d'abréger tout à la fois & la critique
& la louange. -
On s'appercevra peut-être auſſi qu'il y a
quelques Ouvrages dont nous n'avons point ,
parle, ceux qui ſont ſouſcrits de notre nom,
en gardant le ſilence ſur ces bagatelles, nous
n'avons pas la prétention de faire dire que
c'eſt par modeſte : Dieu veuille ſeulement
qu'on ne diſe point que c'eſt par juſtice !
( Cet Article eſt de M. Imbert. )
chez Delalain l'aîné, Libraire, rue Saint
Jacques, vis à-vis celle du Plâtre.
-
- " " ,
ON ſait que de tous les Recueils Poétiques
qui paroiffent annuellement , l'Almanach
des Muſes eft le plus ancien & le plus ré
pandu. On le donne, on le reçoit en étren
nes , il eſt attendu, deſiré par les Amateurs,
par les jeunes Faiſeurs ſur-tout, qui brûlent
de ſavoir ſi leur nom eſt enregiſtré à ce greffe
poétique ; & l'on ſe demande comment on
trouve le nouvel.Almanach, avec le même
intérêt que met un Agriculteur à demander
ſi la récoltel de l'année eſt bonne ou mau
vaiſe. On n'eſt pas d'accord tous les ans †
ſon degré de mérite ; les opinions ſe parta
gent quelquefois , & plus d'un jugement
qu'on en porte dépend bien moins de la
1 66 M E R C U R E
bonté réelle des poéſies,que du genre de vers
qºi domine dans le Recueil, parce que telle
ou telle eſpèce de poëme a toujours plus ou
moins d'attraits pour les juges, même les
plus éclairés. Souvent auſſi le tribut d'une
année ſe trouve réellement inférieur à celui
des précédentes ; mais, tour-à-tour un peu
moins bien, un peu moins mal, l'Almansch
des Muſes a toujours pafſe pour être le meil
leur de nos Recueils poetiques. Le goût
exercé de l'Éditeur, la confiance méritée des ^
meilleurs Poëtes du jour, concourent à l'en
richir; & ſi depuis quelques années la mort
lui a enlevé ſes plus riches tributaires, une
nouvelle race de Poëtes ſemble ſortir de leur
cendre, & réclamer leur héritage. - .
Cependant, il faut en convenir, ce Re
cueil a perdu, ſinonde ſon mérite,au moins un
peu de ſa nouveauté. Preſque toutes les Pièces
qu'on y inſéroit autrefois n'avoient pas en
core vû le jour ; celles qui le compoſent
aujourd'hui ont paru en partie dans le Mer
cure ou dans 1e Journal de Paris; & la raiſon
de cette différence, c'eſt que le Journal de
Paris n'exiſtoit pas encore, & que les Poëtes
connus dédaignoient alors d'envoyer leurs
productions au Mercure, effrayés peut-être
par ces deux vers plaiſans & énergiques que
· M. Robé avoit appliqués à ce Journal :
· vaſte Clamart, où tant de trépaſſés . #
, Giſſent en paix l'un ſur l'autre entaſſés. -
Mais aujourd'hui que le Joutnal de Par -
•.
- *
D E F R A N C E. I 67
offre aux Poëtes du jour une grande &
prompte célebrité, & que le Mercure, plus
en credit, leur paroît un dépôt plus digne de
leurs Ouvrages , ces deux Journaux ſont de
venus une des mines les plus fécondes dé
l'Almanach des Muſes. En perdant ce degré
de-nouveauté, encore une fois, il n'a rien
perdu de ſon mérite; mais il devroit exciter
moins d'empreſſement , & puiſque ſon ſuccès
eſt toujours le même, c'eſt un nouveau motif
d'eloge pour l'Éditeur.Il eſt vrai qu'il s'y trou
ve encore tous les ans aſſez de vers nouveaux
pour plaire, même à ceux qui courent moins
après le mérite qu'après la nouveauté. -
' Au reſte, cette Collection, qui n'eſt guère
compoſée que de vers faits dans l'année ,
préſente un tableau utile à ceux qui veulent
obſerver les progrès ou la décadence de la
poéſie. On peut y voir les diverſes nuances ſe
prolonger ou diſparoître ſucceſſivemenr; on
peut y découvrir tous les ans quel genre de
poéſie vient de perdre ou de gagner ſous la
plume de nos Écrivains. Cette réflexion nous
inſpire l'idée de changer notre plan pour l'ex
trait que nous devons en faire. Nous parcour
rons les divers genres de poéſie dans leſquels
ſe ſont exercés les Auteurs qui ont contribué
au Volume de l'année; & par cette marche,
que nous ſuivrons dorénavant , nous met
trons nos Lecteurs à portée de voir par eux
imêmes, dans quels genres nos Muſes mo
dernes ont à déplorer leurs pertes, ou à s'éporgueillir
de leurs acquiſitions, . , .
*- -
168 M E R C U R E /
Commençons par la grande poéſſe, & -
mettons M. de Fontanes à la tête de ceux -
qui s'y ſont exercés. Nous aurions deſiré plas -=--
de jet, plus de liberté dans ſa Traduction de -----
l'Ode d'Horace , Sic te diva potezs cypri. *RP ----
-
- -- -z-- - 272
Après avoir dit : | # # r = 3R
Garde, & rends-moi mon cher Virgile, - *= rr --
-
-Asr" -PA"
-
- - --I cI
Il ne falloit pas finir la ſtrophe par ce vers s s **as 2--
qui ſuit immédiatement : | | 2ºº2xs a . -
| .. , , | | o dss, º < rs ;
Garde la moitié de mon coeur. i - T Pr c= F
, -S>5-5 CeS- --^T. - r
parce que l'idée de garde devient froide, Sss rs, º=v=s--
quand, dans le vers qui précède, on y ajoint ssr s#. *ezBAS,s
celle de rends moi , qui ajoute au ſens. Il y Ls s "ºs <is Es, º a auſſi une eſpèce d'irrégularité dans l'arran- | ** les e,s . 1 r .
gement des vers de la quatrième ſtrophe; C)rs t * Fr--
| -- * , ' . . - | * ces ; FS>i> t
L'homme oſe tout : de crime en crime , C ºx-c-; -
- • • - | e - -
Se précipite ſa fureur. vv º º , il §s et Q> sa s
-- • • · · · · l - - > w-ty
Quand ſon eſſor illégitime sºl a * J'sa Ao *age,
- · · · · · · r:
-Eut ravi le feu créateur , | #- c'* S º Ierse
- - «• • . L> La faim, la peſte, aux yeux livides, &e, les <2
. . rº " ux yeux #vide *º Pleins *#rres º#L>-
Le ſens qui finit après le ſecond vers, ne de- , co§ § bar, $ * Pre,
vroit finir qu'après le quatrième, parce que $ *éPc ou # #e- ,
le premier quatraind'une ſtrophe de dixvers si º au ſei *t vre
doit être ſéparé par le ſens des deux tercets 8ºnir ! ºn des nºs
qui la terminent. Cette eſpèce d'enjambe- En vain * éehe, *aits
| ment de phraſe n'eſt plus permiſe aujour- *pé fººPos º ſon
-d'hui. Rien n'eſt impoſſible aux humains, qui l] § #ºs vsii, ºt de r,
ſe trouveplus bas , n'eſt ni aſſez élégant, ni $ désuic "° atTiſz
/ - • " 1 ! ... , · ºu Dis ºstiiſ& G c ſi, aſſez poétique dans une ode # n *Yus l
Nous parlerons avec plus de plaiſir (parce ºteur Sosa - $e > à - e
" | $ ss.§
- 8 , s ^ ncé q *
| & E.2 :9ui ne
|
A Q.§
Su
C
Q.
ſ
U]
le
Y
Oi
· D E , F R A N C E. 169
eue nous avons plus de bien à en dire ) de
ka Chartreuſe de Paris, Pièce où nous avons
retrouvé l'énergie de peinture & de ſenti
ment qui caractériſe M. de Fontanes. Elle
reſpire & communique une mélancolie pro
fonde & attachante.
Ici, dans les détours de ces ſentiers couverts,
Je jouis du ſoleil, de l'ombre & du ſilence.
O doux calme ! ces chars où s'aſſied l'opulence,
Tous ces travat,x, ce peuple à grands flots agité,
Ces ſons confus qu'élève une vaſte cité,
Des enfans de Bruno ne troublent point l'aſyle :
Le bruit les environne, & leur âme eſt tranquille.
On y trouve nombre de vers comparables
à ces deux-ci :
CeTemple, où chaque aurore entend de ſaints concerts
Sortir d'un long ſilence & monter dans les airs.
Sortir d'un long ſilence, peint avec hardieſſe,
& les aurres expreſſions ſont poétiques &
pleines d'harmonie. Bornons-nous à citer en
core ſept ou huit vers de la même Pièce.
Souvent au ſein des nuits la plainte de l'Amour
Fit gémir les échos du ſombre Monaſtère.
En vain le repouſſant de ſon regard auſtère .
La pénitence veille aſſiſe ſur le ſeuil,
Il entre déguiſé ſous les voiles du deuil.
Au Dieu conſolateur en pleurant il ſe donne.
A Comminge, à Rancé, Dieu ſans doute pardonne ;
4Comminge, à Rancé,quine doit quelques pleurs?&c-
, Nº. 8, 22 Février 1733.
*
17o M E R C U R E ,
Le morceau que M. de Fontanes a imité des
· poéſies erſes , ne nous paroît pas inférieur à
ſa Chartreuſe. La manière en eſt large, har
monieuſe & lyrique.
M. Bérenger, qui a ſouvent enrichi ce
Reeueil de pluſieurs morceaux de poéſie lé
gère , s'eſt exercé plus d'une fois dans la
· grande poéſie. Quoique ſa Pièce ſur l'Hiver,
inſérée dans le Volume de cette année, ne
ſoit pas ſon meilleur Ouvrage, il y a des
détails très heureuſement exprimés, & qui
confirment la réputation qu'il s'eſt acquiſe.
On lit de lui, dans ce même Volume, deux
Pièces dans un autre genre : à mon Hermi
tage, & les deux Chiennes. Ce dernier Ou
vrage eſt plein de grâce & d'intérêt.
M. de Bonneville, qui s'étoit fait connoî
tre avantageuſement par un Dialogue inſéré
l'année dernière, a donné quatre morceaux
de grande poéſie. Ce ſont des imitations,
qui, en laiſſant deſirer quelquefois plus de
correétion & de ſoin , prouvent un talent
qu'on doit encourager. -
Nous ne quitterons pas l'article des grands
vers ſans faire mentiond'un talent plus récent
encore que celui dont nous venons de parler.
Le nom de M. le Chevalier de Rivarol
n'avoit jamais paru dans l'Almanach des Mu
ſes. On concevra une opinion avantageuſe
de ſon talent, d'après une Épître qu'il adre (ie
à M. le Baron de Salis - Marſcheins. En
voici quelques vers : - !
Mais ce globe embrâſé qui s'allume ſans ceſſe, -
D E F R A N C E. 17 r
Pourroit-il, comme nous, éprouver la vieilleſſe ?
O déſaſtre inoui! ſi le flambeau du jour ,
Conſumé par le temps s'éclipſoit ſans retour,
Les planètes en deuil, veuves abandonnées,
Rouleroient dans les cieux, d'ombres environnées;
La déſolation rempliroit l'Univers ;
Les plus ſombres vapeurs infecteroient les airs ;
Le chaos renaîtroit : dans cette nuit impure,
Bientôt un froid mortel glaceroit la Nature. -
L'homme & les animaux pêle-mêle égarés,
Pouſſeroient en mourant des cris déſeſpérés,
Et la mort, de ſon crêpe enveloppant l'abîme,
Se détruiroit enfin pour dernière victime.
M. l'Abbé Aub...., Mme de la Fer., M.
Drobecq , M. G**, & M. de Monvel, ont
traité le genre de la Fable. Celle de M. l'Abbé
Aub....., qui commence le Volume, & qui
eſt un peu moins propre, à être citée depuis
la nouvelle de la paix, eſt ingénieuſe & pi
quante. C'eſt un des meilleurs Ouvrages de
ſen Auteur. Nous ne citerons pas non plus
celle de M. de Monvel, parce qu'elle a déjà
paru dans ce Journal avec les louanges
qu'elle mérite. Nous avons déjà payé à Mme
la Marquiſe de la Fer.... un tribut d'eloges ;
mais chaque Pièce qu'on lit de cette Muſe
ſi intéreſſante, eſt une nouvelle dette que
l'on contracte. Tout ce qui échappe à ſa
plume porte l'empreinte d'un eſprit aimable
& d'un coeur ſenſible. Nous invitons nos
H j
/ ,
172 M E R C U R E
Lecteurs à lire les trois Fables dont elle a
enrichi l'Almanach des Muſes. Nous allons
en citer une plus courte , où l'on trouve de
l'eſprit ſans affectation , & de la préciſion
ſans ſéchereſſe. Celle-ci eſt anonyme.
Le Garde-Chaſſe & les Perdrix , Fable.
DANs une immenſe & riche plaine,
Sur les bords rians de la Seine,
Maintes Perdrix vivoient tranquillement.
Un Garde-Chaſſe vigilant
Les garantiiſoit de l'outrage
De la belette au nez pointu,
De l'émouchet au doigt crochu,
Et des matoux du voifinage.
Tranquilles dans cet hermitage ,
Leurs jours étoient des jours heureux ;
Et ſi Perdrix forment des voeux,
- Elles en ont formé, je gage,
Pour leur protecteur généreux.
Qu'il eſt attentif, diſoient-elles !
Combien nous éprouvons ſes ſoins & ſa bonté !
C'eſt un Dieu deſcendu des voûtes immortelles
Pour préſider à notre sûreté
Dans ces retraites.
Elles ſe trompoient les pauvrettes.
Le temps de la chaſſe arriva,
Et le plomb, plus léger que leurs rapides ailes,
En les attcignant leur prouva
Qu'on ne les gardoit pas pour elles,
D E F R A N C E. 173
Pour les épîtres, poéſies légères cu éroti
ques, nous avons pluſieurs perſonnes à citer
avec éloge. Mme de Bourdic, qui, jeune en -
core, a ſu dejà illuſtrer deux noms * par les
productions de ſon eſprit, eſt connue par
un bon goût de verſification, des penſees
gracieuſes, & un ſtyle piquant & vrai. On
lira d'elle avec plaiſir deux Pièces , l'une
adreſſée à M. Sabbatier , l'autre à Mme la
Vicomtefſe de **.
Une nouvelle rivale s'eſt montrée cette
année dans la carrière poétique ; c'eft Mlle
de Gaudin, dont on lira avec plaiſir un
petit Conte, intitulé : la Raiſon dupe d :
l'Amour. Le talent des jolis vers doit plaire
à un ſexe à qui la Nature a ſur-tout confié
le don de plaire. Le charme de la poéſie de
vient dans ſes mains un nouveau moyen de
ſéduction; il ſoumet à leur eſprit ceux qui
ont échappé à leurs charmes, même ceux
qui n'ont pu les connoître. Mais notre ſexe
re ſe plaindra jamais d'un nouveau danger
qui lui procure de nouvelles jouiſſances.
On trouve dans le mêrne Volume ſix Pièces
de M. de Choiſy, qui confirment les éloges
qu'on a donnés à ſa Muſe ingénieuſe & bril
lante; trois de M. Romans, pleines de vé
rité & de grâce ; deux de M. de la Loup
tière, connu & diſtingué depuis long temps
parmi nos Poëtes érotiques ; & une Épître
* On ſait que c'étoit auparavant Mme la Mar
quiſe d'Entremont.
H iij
174 M E R C U R E
fort gaie & fort piquante de M. le Comte
Raiecki, Polonois, adreſſée à M. Blanchard,
ſur ſon bateau volant. On lira auſſi avec
plaiſir une Épître de M. Mugnerot à M.
Robbé.
On ne doit pas craindre de nous voir ou
blier M. le Chevalier de Parny.Une pareille
diſtraction tiendroit de l'ingratitude. Quand
à un goût ſain, à un ſtyle plein de vérité,
on joint une manière ingénieuſe, & ce char
me indéfiniſſable qui manque plus d'une fois
aux eſprits les plus brillans, on ne doit pas
craindre de produire des impreſſions paſſa
gères, & l'on peut compter ſur un revenu
de gloire en retour du plaiſir qu'on a donné.
M. le C hevalier de Parny a contribué pour
trois Pièces , dignes toutes les trois de ſon
talent depuis long-temps apprécié. Nous al
lons citer la première, parce qu'elle eſt des
plus courtes.
A C H L o É.
SELoN vous, mon ſexe eſt léger ;
Le vôtre nous paroît volage ;
Ce procès qu'on ne peut juger,
Eſt renouvelé d'âge en âge.
Vous prononcez dans ce moment ;
Mais j'appelle de la ſentence.
Croyez-moi, c'eſt injuſtement
Que l'on s'accuſe d'inconſtance.
IL n'eſt point de longues amours,
D E F R A*N C E. 175
J'en conviens ; mais preſque toujours
Votre âme s'abuſe elle-même.
Dans ſa douce crédulité,
Souvent de ſa propre beauté
Elle embellit celui qu'elle aime.
Il a tout du moment qu'il plaît :
Grâce au deſir qu'il a fait naître,
Vous voyez ce qu'il devroit être,
Vous ne voyez plus ce qu'il eſt.
Oui, vous placez ſur ſon viſage
Un maſque façonné par vous;
Et, ſéduite par votre image,
Vous diviniſez votre ouvrage,
Et vous tombez à ſes genoux.
Mais le temps & l'expérience
Écartant ce maſque emprunté,
De l'idole que l'on encenſe,
Montre bientôt la nudité :
On ſe relève avec ſurpriſe ;
On doute encor de ſa mépriſe ;
On cherche d'un oeil affligé
Ce qu'on aimoit, ce que l'on aime ;
L'illuſion n'eſt plus la même,
Et l'on dit : vous avez changé.
Du reproche, ſuivant l'uſage,
On paſſe au refroidiſſement ;
Et tandis qu'on paroît volage,
On eſt détrompé ſeulement.
H iv
176 M E R C U R E
DE s Amantes voilà l hiſtoire,
Chloé; mais, vous pouvez m'en croire,
C'eſt auſſi celle des Amans.
En vain votre coeur en murmure ;
C'eſt la bonne vieille nature
Qui fit tous ces arrangemens.
Quant au remède, je l'ignore.
Sans doute il n'en exiſte aucun ;-
Car le vôtre n'en eſt pas un :
Ne point aimer, c'eſt pis encore.
Il y a cette année fort peu de Coates d'une
certaine étendue. Ceux qui ſe ſont exercés
dans ce genre, ou dans celui des bons mors
rimés qui rentreut dans la même claſſe, ſont
M. Collin , M. Duault, M. D. T. , M.
Guyétand, M. Maſſon de Morvilliers, M.
Pons de Verdun, & M. Pouteau. Le Devin
# n'eſ#pas Sorcier, Conſultation dialoguée,
outient la réputation de gaîté & d'origina
lité que M. Collin s'eſt déjà faite par ſes pre
miers eſſais; le dialogue en eſt fort naturel.
Le Père Laconique , par M. Duault, eſt une
boutade aſſez plaiſante , & il y a beaucoup
de gaîté dans le Préſent incomplet , de M.
Pons de Verdun. Le voici : -
A douze élus qui formoient un Chapitre,
Depuis trois mois, Paul devoit mille fra2cs ;
Mais ſa caſſette, en dépit du bon titre,
Pour les payer, lui demandoit trois ans.
Le verre en main, & les coudes ſur table,
-
D E F R A N C E. 177
Rêvant un jour à ſortir d'embarras,
Il ſe ſouvient qu'il a dans ſon étable
Douze gorets bien tendres & bien gras,
Que fraîchement ſa truye avoit mis bas.
En porter un à chaque vénérable
Pour l'attendrir en lui contant ſon cas,
Eſt un projet que Paul trouve admirable.
« C'eſt le bon Dieu qui m'inſpire ceci !
» Remarque bien, dit il à ſon épouſe,
» Remarque bien que nos gorets ſont douze,
» Et ces Meſſieurs tout juſte douze auſſi. »
Joyeux, Dieu ſait ! le Manant s'endimanche ;
Il va trouver nos Béats en ſecret ;
A chacun d'eux il préſente un goret,
Et chacun d'eux lui promet carte blanche,
Trois ans de plus, comme il le deſircit,
Le lendemain le Chapitre s'aſſemble :
Paul fait alors un grand ſigne de croix :
» Chacun à part m'ayant promis ſa voix,
» J'aurai, dit-il , les deuze voix enſemble ,
» Si qu'il chantoit d'avance alleluia ! »
Quand le Chapitre en ſortant lui ctia :
« Point de quartier , dès demain paye ou tremble. »
Pour le calmer, lors d'un ton papelard,
Chaque Béat le tirant à l'écart,
Lui dit : « mon cher, j'ai parlé fort & ferme
» En ta faveur, & j'ai vingt fois conclu
» Que l'on devcit t'accorder un lorg terme ;
· H v
178 . M E R C U R E. .
» Notre Chapitre ainſi ne l'a voulu. »
Paul, attiiité du refus qu'il eſſuye,
Songe aux gorets; & d'un air ingénu
S'écrie : hélas! que n'ai-je donc connu
Votre Chapitre, il auroit eû ma truye !
Le bon mot qu'a rimé M. Pouteau eſt plaiſant.
Parmi quelques épigrammes, on diſtin
guera celle intitulée : le Repentir , par M.
Maſſon de Morvilliers, connu par de jolis
vers dans plus d'un genre, mais ſur tout par
le tour vif & mordant qu'il ſait donner à
l'épigramme.
Mbs E, alte-là! j'abjure l'épigramme.
Ne peux-tu donc m'inſpirer d'autres chants ?
Comme un forçat, j'ai langui ſur ma rame ;
Qu'ai-je gagné : la haine des méchans.
SI d'un pédant je peins le lourd mérite,
Damon ſe croit déſigné dans mes vers.
Que je perſiffie un rimeur hypocrite,
Cléon me lance un regard de travers.
D'UN mot plaiſant, fi je force à ſe taire
Ces plats grimauds, toujours fi contens d'eux,
Qui vont traînant leur honte héréditaire,
" Damis ſoutient qu'un ſot & lui font deux.
CHANToNs plutôt la candeur, la ſcience,
La modeſtie avec tous ſes attraits;
Et ces Meſſieurs, du moins en conſcience,
Ne crciront plus qu'on faſſe leurs portraits.
D E F R A N C E. 179
Ces vers ſont plaiſans, mais ces Meſſieurs
trouveront que cette réparation eſt pire que
l'offenſe, & qu'un pareil repentir reſſemble
beaucoup à ce qu'on appelle impénitence
finale.
Il nous reſte à parler de la Chanſon. On
en voit très - peu dans le Recueil de cette
année. Il y a de la gaîté dans le Pareffèux,
de M. de Br..., & des détails agréables dans
la Romance & la Chanſon de M. Garnier.
La Romance de M. Grouvelle, intitulée : la
Vieille de ſeize ans , eſt ingenieuſe. Nous !
allons rapporter un couplet de M. L **, qui
nous a paru heureux.
Couplet à une Dame , qui prétendoit que
perdre la raiſon & perdre la memoire ,
étoient la même choſe.
EN dépit de votre argument,
Je prouve le cortraire.
Daignez m'accorder ſeulemen
Un baiſer pour ſalaire.
Si j'obtenois un pareil don
Pour prix de ma victoire,
Je pourrois perdre la raiſon,
Mais non pas la mémoire.
Les jolis couplets de M. A.... ſur un air
d'Albanège, avoient déjà couru manuſcrits,
& on les retrouve avec plaiſir dans ce Re
cueil, ainſi qu'une chanſon guerrière de
M. Berquin, ſi connu par ſes Romances
H vj
18o M E R C U R E
& ſes Idylles, avant de l'être par d'autres
Ouvrages.
Après avoir parcouru les divers genres de
poéſies, pour mettre nes Lecteurs à portee
d'apprécier nos richeſſes de cette année, nous
allons citer d'autres noms qui parent encore
pluſieurs pages de ce Volume. Deux Hom
mes de Lettres fort connus, M. Blin de Sain
mcre & M. de la Harpe, ſe ſont réunis (par
haſard ſans doute ) pour célébrer le Comte
du Nord. Le talent de ces deux Écrivains eſt
connu, & leurs Épîtres répondent à l'idee
qu'en a conçu depuis longtemps le Public.
Nous ne devrions peut-être pas parler de
Voltaire, n'ayant à louer de lui dans ce Re
cueil que quelques détails dans une Épître,
& une fort jolie épigramme. Un pareil éloge,
adreſſé à un auſſi grand nom, eſt trep peu de
choſe , mais il vaut encore mieux acquitter
une dette ſi modique, que de ſe rendre ſuſ
pect d'un oubli criminel.
On lira avec plaiſir , dans ce même Vo
lume, diverſes Pièces de M. le Chevalier de
Loeillard, de M. Doigny, de M. François de
Neufchâteau, de M. Flins, de M. Maréchal,
& de M. de Sauv.**, dont la réputation eſt
fondée ſur des Ouvrages plus importans,
& qui jouiſſent de l'eſtime du Public.
Nous aurions voulu parler auſſi de M. le
Marquis de Villette, de qui on lit tous les
ans quelques Pièces ingénieuſes, de M.
l'Abbé Dourneau, de M. Fallet, de M.
Fréron, de M. Marſ**, de M. de Piis, de
D E F R A N C E. 181
M. Salaur, de M. Vigée, de M. Royou, de
M. Rebel, & c. qui ont contribué avec ſuc
cès à l'Almanach de cette année , mais la
multiplicité des noms qui enrichiſſent ce
Recueil, nous met fort à l'étroit dans les
bornes qui nous ſont preſcrites, & nous
force d'abréger tout à la fois & la critique
& la louange. -
On s'appercevra peut-être auſſi qu'il y a
quelques Ouvrages dont nous n'avons point ,
parle, ceux qui ſont ſouſcrits de notre nom,
en gardant le ſilence ſur ces bagatelles, nous
n'avons pas la prétention de faire dire que
c'eſt par modeſte : Dieu veuille ſeulement
qu'on ne diſe point que c'eſt par juſtice !
( Cet Article eſt de M. Imbert. )
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Résumé : ALMANACH des Muses, 1783. A Paris, chez Delalain l'aîné, Libraire, rue Saint-Jacques, vis à-vis celle du Plâtre.
L'Almanach des Muses, publié en 1783 à Paris par Delalain l'aîné, est le plus ancien et le plus répandu des recueils poétiques annuels. Il suscite un grand intérêt parmi les amateurs et les jeunes poètes, qui espèrent y voir leurs œuvres publiées. Les avis sur sa qualité varient chaque année, souvent en fonction du genre de poèmes dominants. Bien que certains contributeurs célèbres aient disparu, une nouvelle génération de poètes émerge. Cependant, l'Almanach a perdu une partie de sa nouveauté, car beaucoup des pièces qu'il contient ont déjà été publiées dans le Mercure ou le Journal de Paris. Ces journaux sont devenus des sources importantes pour l'Almanach, offrant aux poètes une célébrité rapide et un dépôt digne de leurs œuvres. Malgré cela, l'Almanach reste apprécié pour ses vers nouveaux et offre un tableau des progrès ou de la décadence de la poésie. Le texte critique la traduction d'une ode d'Horace par M. de Fontanes, notant des erreurs de style et de rythme, tout en louant la 'Chartreuse de Paris' de M. de Fontanes pour son énergie et sa mélancolie attachante. La critique littéraire porte également sur divers poèmes et auteurs, soulignant leurs talents respectifs en poésie. Parmi les œuvres mentionnées figurent celles de M. Bérenger, M. de Bonneville, et le Chevalier de Rivarol. Des fables de l'Abbé Aub..., Mme de la Fer..., M. Drobecq, et M. de Monvel sont également commentées, avec des éloges pour leur ingéniosité et leur sensibilité. Le texte se termine par des mentions de poésies légères et érotiques, notant les contributions de Mme de Bourdic et Mlle de Gaudin, appréciées pour leur charme et leur capacité à séduire.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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