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1
p. 207-224
Pour M. le Dauphin, au sujet d'une avanture entre luy & le petit Marquis de Brancas.
Début :
Muses, prenez vos plus brillans atours, [...]
Mots clefs :
Muses, Dauphin, Prince, Marquis de Brancas, Cour, Rencontre , Majesté, Hommage, Repentir, Réconciliation
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texteReconnaissance textuelle : Pour M. le Dauphin, au sujet d'une avanture entre luy & le petit Marquis de Brancas.
PourM. le Dauphin, ausujet
d'une avanture entre luy
& le petit Marquis de
Brancas.
mures,Prenez
vos plus
brillans atours,
Vos patins neufs, vos habits
des bons jours,
Vos beaux pendants, soyez
proprettes & blanches,
Telle qu'un jour de Feste
ou deDimanche.
Il faut partir dés demain
pour la Cour,
Un jeune Prince aussi beau
que l'amour
Enfant , des Dieux, par ses
graces, exige
De tous les coeurs un juste
hommage-lige;
Chacun s'empresse à luy
rendre le sien,
Portez luy viste &levostre
& le mien.
C'est ce Dauphin,seul
gage
gage ouinousrcite,
D'un pere helas ! que le
courroux celeste
Malgré les cris des peuples
gemissans,
Nous enleva dans la fleur
de ses ans.
Fasse le Ciel, appaifant sa
colere,
Qu'un jour le fils nous remplace
le pere,
Nous ne pouvons souhaitter
aujourd'huy, ;;
Rien de plus doux ny pour
nous , ny pour luy.
Mais arresté
, que vois-je
icy ma Mufe
,
Vous qui d'abord estonnée
& confuse,
Et dans le coeur murmurant
contre moy Vousdeffendiez d'a,cceprer
cet employ
Au tendre nom du Dau..
phin de la France,
Vous reprenez toute vostre
assurance,
Et semblez mesmeà vôtre
air vif& gay,
Ne demander qu'à partir
sans délay.
Je vois le point, & je crois
vous entendre,
Pour un enfant dans l'âge
le plus tendre,
Et qui ne compte encore
que trois moissons,
Me dites-vous, faut-iltant
de façons?
Muse, tout doux,qui vous
laisseroit faire
Vous me feriez à la Cour
quelque affaire;
Je crois vous voir prompte
à vous oublier,
D'un pas leger & d'un air
familier
Vers le Dauphin pour debut
d'ambassade
Les bras , ouverts courir à
l'embrassade.
Autant en fit dans un fern-J
blable cas
Jeune Marquis que vous ne
valez pas.
Autant en fit & compta
sans son hoste,
Retenez-en Muse, & n'y
faites faute,
Toute l'Histoire. AuPrince
certain jour
Ce jeune enfant alloit faire
: sa cour.
Sa cour, que dis- je, helas !
c'est un langage
Dont à trois ans on ignore
l'usage.
Sans tant tourner disons
qu'ill'alloit voir
Plus par instinct mesme
que par devoir.
Le coeur qui fut son guide
&son genie
Ne connoist point tant de
ceremonie.
Depuis long temps flaté
deceplaisir,
- Le pauvre enfant brusloit
d'un vray desir
De voir le Prince, & disoit
à toute heure,
Quand le verrai- je ? il se
tourmente, il pleure,
Il veut le voir; soyez sage
&demain,
Luy disoit on,vous le verrez
soudain.
Il s'appaifoir, une telle promesse
Plus letouchoit que bonbons
ny carresse.
Arriveenfin ce jour tant
souhaitté,
Long-temps promis, te souvent acheté,
D'attendre au moins un
moment qu'on l'instruise :
Point denouvelle,il faut
qu'on l'y conduise.
Sans differer
,
enfin pour
faire court,
On l'y conduit,ou plutôt
il y court.
En le voyant il ne se sent
pas d'aise,
Il vole à luy, iauce à son
col, le baise
Detout soncoeur; quin'en
,
feroit autant?
Si l'on osoit,n'en faites rien
pourtant,
Un tel debut quoyqu'assez
pardonnable ,
Muse,n'eut pas un succez
favorable.
Bientost le Prince estant
debarrassé
Des petits bras qui l'avoient
embrassé,
Sur l'embrasseur jette une
oeillade;
Et reculant quatre pas en
arriere,
Son petit coeur, mais noble
& qui se sent,
Est tout émû de ce trait
indecent.
Que fera-t il? il s'agite, il
secouë
Avec depit ce baiser de sa
Jouë;
Et de sa main il semble
s'efforcer
S'il est possible au moins
de l'effacer.
A tous ces traits d'un courroux
roux respectable,
Que dit, que fit
, que devint
le coupable,
Coupable, oüy qu'il soit
ainsinommé, [
Mais feulement pour avoir
trop aimé.
Le pauvre enfant dans une
allarmeextreme
Se fit d'abord son procez
à luy mesme, -
Ses yeux baissez,immobile,
- - interdit,
Il reconnut sa faute, il en
rougit,
Son repentir repara son
1 1.
audace,
Par son res pect il mérite sa
grâce,
Et s'approchant humblement
du Dauphin
Il fit sa paix en luy baisant
la main:
De tout cecy vous parois-
,
sez surprise,
Et vostreesprit raisonnant
à sa guise,
Se dit tout bas, Prince tant
c
foitil grande
Sijeune encor envieroit-il sonrang»
Dés son berceau touchant
,.
à laCouronne
Diftinguc.-exill!éclat qui
rr
l'environne,
Et de Louis présomptif
successeur
De son destin comme il a
la grandeur;
Muse, il la sent, s'il ne sçait
la connoistre
, Dans les Heros que pour
regner fit naistre
Des grands Bourbons la
Royalle Maison,
Le fang inspire & prévient
la raison,
Le noble instinct qui dans
leur coeur domine,
Rappelle en eux leurceleste
origine,
Et de ce sangreceu de tant deRoys
La majesté reclame tous
fès droits.
Allez donc, Muses, & deformais
infiruite
Sur ces leçons reglez vostreconduite,
De cesoleil [DUS l'enfance
éclipsé,
N'approchez point d'un air
trop empressé,
Sans affecter des airs de
confiance,
Qu'une modeste & naïve
asseurance
Gagne le Prince & puisse
de la part
Vous attirer quelque tendre
regard:
Haranguez peu, mais que
vostre visage,
De vostre coeur exprime
le langage,
Je ne dis pas qu'un petit
compliment
Assaisonné du sel de l'enjoüement,
N'eust qon merite & mesme
ne pust plaire;
Mais l'embarras, Muse, est
de le bien faire,
Le tout defpend des momens
& du tour,
Vous l'apprendrez des
Rhereurs de la Cour;
Point ne connois pour l'art
de la parole
De plus adroite & plus
subtile école.
Le beau par ler vint au
monde en ce lieu,
Et Compliment est leur
Croix de ParDieu.
L'air du pays qui de luymesme
inspire,
Vous dictera ce que vous
devez dire.
Si cependant vous doutez
du succez
Retranchez , - vous à faire
dessouhaits;
C'est un encens qui fut
toujours de mise,
Mais faites-les en Muse
bien apprise,
Vous trouverez de quoy
dans le Dauphin,
Et surson compte on en
feroit sans fin.
Souhaittez - luy les vertus
de son Pere,
Adjoustez y les graces de
sa Mere,
L'ame &le coeur du Dauphin
son ayeul,
De Louis tout, il comprend
tout luy seul.
Luy fouhaitter qu'àLouis
il ressemble,
C'est le doüer de tous les
dons ensemble.
S'il demandoit, comme il
faut toutprévoir,
Pourquoy ne suis-je moymesme
allé le voir?
Vous luy direz àl'oreille,
mon Prince,
Je croi qu'il a quelque affaire
en province,
Mais en tour cas à luy ne
tiendra point.
Que ne soyez obëi sur ce
point.
d'une avanture entre luy
& le petit Marquis de
Brancas.
mures,Prenez
vos plus
brillans atours,
Vos patins neufs, vos habits
des bons jours,
Vos beaux pendants, soyez
proprettes & blanches,
Telle qu'un jour de Feste
ou deDimanche.
Il faut partir dés demain
pour la Cour,
Un jeune Prince aussi beau
que l'amour
Enfant , des Dieux, par ses
graces, exige
De tous les coeurs un juste
hommage-lige;
Chacun s'empresse à luy
rendre le sien,
Portez luy viste &levostre
& le mien.
C'est ce Dauphin,seul
gage
gage ouinousrcite,
D'un pere helas ! que le
courroux celeste
Malgré les cris des peuples
gemissans,
Nous enleva dans la fleur
de ses ans.
Fasse le Ciel, appaifant sa
colere,
Qu'un jour le fils nous remplace
le pere,
Nous ne pouvons souhaitter
aujourd'huy, ;;
Rien de plus doux ny pour
nous , ny pour luy.
Mais arresté
, que vois-je
icy ma Mufe
,
Vous qui d'abord estonnée
& confuse,
Et dans le coeur murmurant
contre moy Vousdeffendiez d'a,cceprer
cet employ
Au tendre nom du Dau..
phin de la France,
Vous reprenez toute vostre
assurance,
Et semblez mesmeà vôtre
air vif& gay,
Ne demander qu'à partir
sans délay.
Je vois le point, & je crois
vous entendre,
Pour un enfant dans l'âge
le plus tendre,
Et qui ne compte encore
que trois moissons,
Me dites-vous, faut-iltant
de façons?
Muse, tout doux,qui vous
laisseroit faire
Vous me feriez à la Cour
quelque affaire;
Je crois vous voir prompte
à vous oublier,
D'un pas leger & d'un air
familier
Vers le Dauphin pour debut
d'ambassade
Les bras , ouverts courir à
l'embrassade.
Autant en fit dans un fern-J
blable cas
Jeune Marquis que vous ne
valez pas.
Autant en fit & compta
sans son hoste,
Retenez-en Muse, & n'y
faites faute,
Toute l'Histoire. AuPrince
certain jour
Ce jeune enfant alloit faire
: sa cour.
Sa cour, que dis- je, helas !
c'est un langage
Dont à trois ans on ignore
l'usage.
Sans tant tourner disons
qu'ill'alloit voir
Plus par instinct mesme
que par devoir.
Le coeur qui fut son guide
&son genie
Ne connoist point tant de
ceremonie.
Depuis long temps flaté
deceplaisir,
- Le pauvre enfant brusloit
d'un vray desir
De voir le Prince, & disoit
à toute heure,
Quand le verrai- je ? il se
tourmente, il pleure,
Il veut le voir; soyez sage
&demain,
Luy disoit on,vous le verrez
soudain.
Il s'appaifoir, une telle promesse
Plus letouchoit que bonbons
ny carresse.
Arriveenfin ce jour tant
souhaitté,
Long-temps promis, te souvent acheté,
D'attendre au moins un
moment qu'on l'instruise :
Point denouvelle,il faut
qu'on l'y conduise.
Sans differer
,
enfin pour
faire court,
On l'y conduit,ou plutôt
il y court.
En le voyant il ne se sent
pas d'aise,
Il vole à luy, iauce à son
col, le baise
Detout soncoeur; quin'en
,
feroit autant?
Si l'on osoit,n'en faites rien
pourtant,
Un tel debut quoyqu'assez
pardonnable ,
Muse,n'eut pas un succez
favorable.
Bientost le Prince estant
debarrassé
Des petits bras qui l'avoient
embrassé,
Sur l'embrasseur jette une
oeillade;
Et reculant quatre pas en
arriere,
Son petit coeur, mais noble
& qui se sent,
Est tout émû de ce trait
indecent.
Que fera-t il? il s'agite, il
secouë
Avec depit ce baiser de sa
Jouë;
Et de sa main il semble
s'efforcer
S'il est possible au moins
de l'effacer.
A tous ces traits d'un courroux
roux respectable,
Que dit, que fit
, que devint
le coupable,
Coupable, oüy qu'il soit
ainsinommé, [
Mais feulement pour avoir
trop aimé.
Le pauvre enfant dans une
allarmeextreme
Se fit d'abord son procez
à luy mesme, -
Ses yeux baissez,immobile,
- - interdit,
Il reconnut sa faute, il en
rougit,
Son repentir repara son
1 1.
audace,
Par son res pect il mérite sa
grâce,
Et s'approchant humblement
du Dauphin
Il fit sa paix en luy baisant
la main:
De tout cecy vous parois-
,
sez surprise,
Et vostreesprit raisonnant
à sa guise,
Se dit tout bas, Prince tant
c
foitil grande
Sijeune encor envieroit-il sonrang»
Dés son berceau touchant
,.
à laCouronne
Diftinguc.-exill!éclat qui
rr
l'environne,
Et de Louis présomptif
successeur
De son destin comme il a
la grandeur;
Muse, il la sent, s'il ne sçait
la connoistre
, Dans les Heros que pour
regner fit naistre
Des grands Bourbons la
Royalle Maison,
Le fang inspire & prévient
la raison,
Le noble instinct qui dans
leur coeur domine,
Rappelle en eux leurceleste
origine,
Et de ce sangreceu de tant deRoys
La majesté reclame tous
fès droits.
Allez donc, Muses, & deformais
infiruite
Sur ces leçons reglez vostreconduite,
De cesoleil [DUS l'enfance
éclipsé,
N'approchez point d'un air
trop empressé,
Sans affecter des airs de
confiance,
Qu'une modeste & naïve
asseurance
Gagne le Prince & puisse
de la part
Vous attirer quelque tendre
regard:
Haranguez peu, mais que
vostre visage,
De vostre coeur exprime
le langage,
Je ne dis pas qu'un petit
compliment
Assaisonné du sel de l'enjoüement,
N'eust qon merite & mesme
ne pust plaire;
Mais l'embarras, Muse, est
de le bien faire,
Le tout defpend des momens
& du tour,
Vous l'apprendrez des
Rhereurs de la Cour;
Point ne connois pour l'art
de la parole
De plus adroite & plus
subtile école.
Le beau par ler vint au
monde en ce lieu,
Et Compliment est leur
Croix de ParDieu.
L'air du pays qui de luymesme
inspire,
Vous dictera ce que vous
devez dire.
Si cependant vous doutez
du succez
Retranchez , - vous à faire
dessouhaits;
C'est un encens qui fut
toujours de mise,
Mais faites-les en Muse
bien apprise,
Vous trouverez de quoy
dans le Dauphin,
Et surson compte on en
feroit sans fin.
Souhaittez - luy les vertus
de son Pere,
Adjoustez y les graces de
sa Mere,
L'ame &le coeur du Dauphin
son ayeul,
De Louis tout, il comprend
tout luy seul.
Luy fouhaitter qu'àLouis
il ressemble,
C'est le doüer de tous les
dons ensemble.
S'il demandoit, comme il
faut toutprévoir,
Pourquoy ne suis-je moymesme
allé le voir?
Vous luy direz àl'oreille,
mon Prince,
Je croi qu'il a quelque affaire
en province,
Mais en tour cas à luy ne
tiendra point.
Que ne soyez obëi sur ce
point.
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Résumé : Pour M. le Dauphin, au sujet d'une avanture entre luy & le petit Marquis de Brancas.
La lettre invite la Muse à se préparer pour une visite à la cour du Dauphin. La Muse doit se vêtir de ses plus beaux atours pour rencontrer le Dauphin, un jeune prince décrit comme un enfant des dieux par sa beauté et ses grâces. Le Dauphin est présenté comme le seul héritier d'un père enlevé prématurément, et le texte exprime l'espoir que le fils puisse un jour remplacer le père. La Muse, d'abord hésitante, se montre ensuite enthousiaste à l'idée de partir. Le narrateur la met en garde contre un comportement trop familier, rappelant l'exemple du petit Marquis de Brancas. À trois ans, cet enfant avait couru embrasser le Dauphin de manière inappropriée et avait été réprimandé par une œillade du Dauphin. Le narrateur conseille à la Muse de se comporter avec modestie et assurance, en évitant les compliments excessifs. Il suggère de souhaiter au Dauphin les vertus de son père, les grâces de sa mère, et l'âme de son aïeul. Le texte se termine par une recommandation de prudence et de respect envers le Dauphin.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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2
p. 3-53
SUITE DE L'APOLOGIE DES SCAVANTS. SECONDE PARTIE, où L'ON FAIT VOIR, Que c'est le Public qu'on doit rendre responsable des excès qu'on leur reproche.
Début :
Je ne sçais si les Sçavants me sçauront tout le gré [...]
Mots clefs :
Savants, Justice, Défense, Querelles, Public, Insolence, Excès, Ouvrages, Erreur, Contestation, Disputes, Tribunal , Médisance, Barbarie, Peuple romain, Christianisme, Compassion, Sentiments, Humilité, Suffrages, Sciences, Arts, Réflexions, Ennemi, Érudition, Réconciliation, Divertissement, Préjudice, Politesse, Sagesse
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SUITE DE L'APOLOGIE DES SCAVANTS. SECONDE PARTIE, où L'ON FAIT VOIR, Que c'est le Public qu'on doit rendre responsable des excès qu'on leur reproche.
SUITE
DE L'APOLOGIE
DES SCAVANTS.
SECONDE PARTIE ,
où L'ON FAIT VOIR ,
Que c'est le Public qu'on doit rendre
refponfable des excès qu'on
leur reproche.
J
E ne fçais fi les Sçavants
me fçauront tout le gré
que j'aurois naturellement
lieu de me promettre
du zele avec lequel je prens
A ij
4 MERCURE LE
en main leur défenfe ; mais comme
il faut être défintereffé dans le bien
qu'on fait , le plus ou le moins de
reconnoiffance de leur part n'altérera
en rien l'inclination que je me
fens à leur rendre toute la justice
qu'ils méritent ; & puifque j'ai com
mencé à les défendre , il faut continuer
de bonne grace , & donner
à leur Apologie toute l'étendue que
demande l'importance du fujet , &
toute la force dont il
ceptible.
peut être fuf
On les accufe de manquer de
moderation dans leurs querelless
j'ai fait voir en quoi on leur faifoit
injuftice fur ce point ; mais je
veux qu'ils ayent tort , qui eft- ce
qui les blâme ? C'eſt le Public. Et
moi je prétends que le Public n'eft
pas en droit de le faire : Pourquoi ?
parce que c'est à ce Public même
qui leur fait leur procés avec tant
de hauteur & de févérité , qu'il faut
imputer tout ce qu'on leur reproche
, & qu'il eft plus refponfable
qu'eux , de tous leurs excés.
DE MAY.
La propofition eft hardie , je l'avoue
, & il y a une forte de témérité
& même d'infolence à prendre
le Public à parti auffi hautement
que je fais ; mais voici ce qui me
fauve : C'est à fon propre Tribu
nal que je le cite ; ce n'eft que devant
lui que je veux plaider contre
lui-même ; & je me Hate qu'en faveur
d'une déference fi refpectueufe
, & en même-temps fi honorable
pour lui , il me paffera fans
peine tout ce que la propofition ,
d'elle- même,pourroit avoir de choquant
& d'irrégulier. Je le fais donc
Juge en fa propre caufe , & je compte
affes fur fa droiture & fur fon
équité , pour être perfundé , qu'il fe
fera juftice auffi exactement qu'il
a coûtume de la faire aux autres ,
& qu'il fera le premier à fe condamner
, fi on lui fait voir par de
bonnes raifons qu'il foit veritable-
.ment en faute. Or, c'eft ce que j'entreprends
de vérifier , & voici furquoi
je me fonde .
Quand des Sçavants s'attaquent
A iij
6 LE MERCURE
:
l'un l'autre dans des Ouvrages
qu'ils mettent en lumiere : je demande
quelle eft leur vûe ? car
chacun d'eux a fon but , & fe propofe
une fin . Seroit- ce de détromper
fon Adverfaire , & de lui faire
avouer qu'il a tort ? Un Sçavant
peut bien avoir affés bonne opinion
de la fupériorité de fon efprit , & de
la force de fon raifonnement , pour
fe flater qu'il fera connoître fenfiblement
à fon Antagoniſte , qu'il eft
dans l'erreur mais s'il eſpére le
réduire à en convenir lui - même ;
c'est ce me femble beaucoup préfumer
de fa docilité & de fa droi
ture . Quelque détrompé qu'on foit
dans le coeur , il en coûte trop à l'amour
propre pour l'avoüer : &
quand il fe trouveroit quelque
exemple d'un aveu pareil , c'eſt
quelque chofe de fi héroïque , &
par là même de fi rare , que cela ne
doit être tiré à conféquence.
pas
D'ailleurs , fi l'on ne fe propofe
point d'autre fin, à quoy bon rendre
publique une conteftation où il ne
DE 7
MAY.
s'agit que de détromper un particulier?
Pourquoi étaler auxyeuxde tout
le monde la honte de fon illufion
Pourquoi le couvrir d'une confufion
qu'on peut lui épargner, en l'inftruifant
tête à tête ›
ou par des
écrits qui n'aillent qu'à lui ? Metho
de d'autant plus efficace pour ramener
un efprit à la verité , que l'orgueil
naturel fe fent moins intereffé
dans un aveu fécret de l'erreur où
on a donné , & qu'il trouve dans
la délicateffe de ces fortes de ménagements
, de quoi fe relever de
tout ce qu'un aveu pareil peut
avoir d'humiliant .
On a donc quelque autre veûë,
quand on donne au Public ces fortes
d'Ouvrages ; & quelle peut être
cette veûë , finon , de le rendre
Arbitre de la difpute & de plaider
à fon Tribunal ? l'impreffion des
Livres tient lieu d'exploit dans la
République litteraire ; & tout Auteur
qui imprime contre un autre,
eft cenfé le citer devant le Tribunal
du Public,pour s'y voir condam8.
LE MERCURE
né & convaincu d'ignorance & d'erreur.
On regarde de part & d'autre
le Public , comme le Juge naturel
de la conteftation , & l'Arbitre
fouverain qui doit en décider
On a donc de part & d'autre, égal
intereft de le gagner , de lui plaire ,
de s'infinier dans fon efprit ; & par
conféquent de prendre, en écrivant ,
le ftile le plus convenable à fon humeur
, le plus conforme à fon goût ,
& le plus capable de le flâter : Ainfi ,
lorfque des Sçavans s'attaquent par
des invectives , s'offencent par des
réproches , fe déchirent par des médifances
ils font à plaindre fans
doûte d'en être réduits à une fi
étrange & fi cruelle neceffité ; mais ,
eft-ce à eux qu'il faut s'en prendre,
& non pas plûtôt au Public qui les
réduit & qui les y force , comme
on le verra dans la fuite.
y
Quand on donnoit autrefois à
Rome de ces Fêtes fanglantes , cù
trois , quatre & cinq cents hommes
deftinez à réjouir le PeupleRomain,
aux dépens de leur vie , fe maflaDE
MAY.
croient cruellement les uns les autres
, à qui croi- t- on qu'il falût im
puter l'horreur de cette bouche.
rie , aux Gladiateurs qui s'eftrama.
connoient fans quartier , ou au Peuple
enfaveur de qui on donnoit ce
divertiffement barbare ? C'étoit fans
doûte quelque chofe de bien atroce
& de bien inhumain qu'un pareil
fpectacle ; mais y auroit -il eu de
la raifon de le reprocher à ces pauvres
& infortunez Gladiateurs ? &
n'auroient ils pas été en droit de
répondre : Hélas ! C'eſt bien malgré
nous que nous en venons à cette
barbarie,blâmez ce Peuple, au plaifir
& à la cruauté duquel on nous
facrifie , mais pour nous , nousfommes
à plaindre & non à blâmer, Or,
ce que ces Gladiateurs répondroient
en cas pareil , les Sçavans
font en droit de le répondre fur le
reproche qu'on leur fait , & de dire
: fi nous fommes cruels les uns
envers les autres , fi nous nous
pouffons fans ménagement dans nos
querelles , fi nous nous décrions ,
10 LE MERCURE
i nous nous déchirons , impitoyablement
, c'est le Public qui nous
contraint & qui nous en fait i
Loy.Nôtre grand intereft eft de lui
plaire , & nous n'employrions pas
des moyens fi violents pour y parvenir
,finous n'étions perfuadez qu'ils
font de fon goût.
Le Public ne manquera pas de
reclâmer là - contre , & de prétendre
qu'on lui fait injure, en lui donnant
un caractére fi cruel & qui a
même quelque chofe d'inhumain &
de barbare.Surquoi je dirai d'abord,
que je n'avois affaire qu'au
Public d'autrefois , & que les Peuples
d'aujourd'huy reſſemblaffent
au Peuple Romain tel qu'il étoit
dans les tems de la République &
fous les Empereurs Payens ; la queftion
feroit bien- tôt vuidée. Je rends
juftice autant que perfonne , au mérite
& au caractere de ce fameux
Peuple mais plus j'étudie fon
Hiftoire , & plus je fuis convaincu
qu'il ne faut pas l'éplucher de trop
prés. La Profperité de fes armes
Î'Eclat de fes Conqueftes , l'EtenDE
MAY. 11
due & la Durée de fon Empire ,
fa Puiffance , fa Magnificence , &
même quelques Vertus morales
auxquelles la fplendeur de la Nation
a donné du luftre , nous font
une forte d'illufion qui nous aveugle
en fa faveur. Parce qu'ils ont
été Grands en quelque chofe , on
les oroit parfaits en tout ; parce que
quelques Romains ont été des
on fait des Héros
"
Héros
de tous les Romains , & l'on
tient compte au moindre d'eux , des
Vertus qui ne fe font trouvées que
dans un petit nombre de fes Compatriotes
, & qui même , n'y ont jamais
été fans grand mêlange. C'eft
tout ce que j'en infinüeray quant
à prefent , pour ne point entrer dans
un détail qui me meneroit trop loin,
& qui d'ailleurs , n'eft point effentiel
à mon fujet ; mais je ne puis m'empêcher
de dire , que , quelque haute
idée qu'on ait conceûe de ce
Grand Peuple , on ne doit point
mettre la Pitié , la Compaffion &
'Humanité , au nombre de fes Ver12
LE MERCURE
tus , & qu'il n'y a peut-être jamais
eû de Nation qui fût naturellement
& de fon fond plus dure
plus impitoyable & plus cruelle ;
c'eft furquoy ( fi l'on m'oblige d'en
venir à la preuve ) je promets de
donner entiére fatisfaction.
J'avoue que les moeurs ont fore
changé à cet égard , & qu'ils font
aujourd'huy tout autres qu'ils n'étoient
autrefois. A mefure que le
Chriftianiſme a pris le deffus , l'efprit
de douceur qu'il infpire , a réprimé
cette férocité barbare qui avoit
fa fource dans la corruption de
l'homme, & que la fuperftition payenne
étoit plus propre à entretenir
& à augmenter , qu'elle ne
l'étoit à la diminuer & à l'adoucir.
On n'a pû s'empêcher de prendre
des fentimens d'humanité & de
compaffion pour des hommes que
la Religion nous a appris à regarder
fur le pied de freres. Mais comme
, entre les freres même , l'union
n'eft jamais fi parfaite , que l'intereft
particulier & l'amour propre
n'y
DEMAY.
13
n'y apportent quelquefois de l'altération
; auffi , tout Chrêtiens &
tout freres que nous fommes , eftil
resté dans nos coeurs , je ne fçais
quel levain d'inimitié réciproque ,
que la Religion condamne , mais
dont la nature a peine à fe défaire;
que la Vertu peut combatre , mais
qu'elle ne fçauroit entierement détruire.
On répugne à voir répandre
le fang de fon Prochain : mais on
eft bien- aife quelquefois de le voir
humilié. Une révolution qui l'a
bîme , une diſgrace qui l'accable ,
excite nôtre compaffion , éneût
nôtre fenfibilité ; une mortification
qui le pique , un accident qui
dérange un peu fes affaires , trouve
notre coeur tout difpofé à le
fouffrir fans murmure ; & à n'en
fçavoir pas mauvais gré à la fortune.
Enfin , nous ne demandons
pas
que les hommes périffent ; mais
nous ne fommes pas fachez dé
les voir par quelque endroit audeffous
de nous . Iln'y a donc point
de cruauté dans notre coeur ; mais
May 1717.
B
14 LE MERCURE
qu'il n'y ait un fond fécret de malignité
, c'eft de quoi il est difficile
de ne pas convenir.
Or , ce fond de malignite me fuffit
pour imputer au Public , les emportemens
des Sçavants dans leurs
querelles , & pour le rendre refponfable
de toutes leurs impolitef-
Tes. Un Sçavant qui écrit contre
un autre , veut gagner les fuffrages
du Public , Spectateur & Arbitre
du combat. Il veut lui plaire , &
il fçait que le meilleur moyen pour
y parvenir , eft de flater fa malignité.
Et de qui tient- il cela ? du Public
même ; De ce Public qui a horreur
des combats où il y a du fang
répandu ; mais qui aime la vivacité
dans les querelles , où la vie
ne court point de rifque . Que deux
hommes l'épée à la main fe battent
en déterminez , prêt chacun
à perçer fon ennemi ; on tremble
pour eux , & l'on s'intereffe à les
féparer. Que deux femmes en viennent
aux prifes , qu'elles s'égratignent
, qu'elles fe décoeffent ; c'eft
DE MAY. 21
ve dans ce ridicule du Pédantifme
qu'on attache à la Science , nonfeulement
de quoi fe confoler de
l'érudition qu'on n'a pas , mais encore
de quoi fe mettre au deffus de
ceux qui l'ont acquife . Car , l'amour
propre a fa Logique & fes principes
aufquels il ramene tout. Le
premier de ces principes eft de
nous faire juger de toutes chofes .
par comparaifon à nous-mêmes ;
de forte que nous ne donnons la
préference ou le deffous aux Profeffions
, aux Ars , aux Sciences ,
& à tout le refe , que felon que
nous nous fentons plus ou moins de
difpofition & de talent poury réüffir.
Tout Art où nous réuffiffons , ett
toûjours le plus eftimable ; tout Art
où nous ne pouvons atteindre , elt
un Art vain & frivole. Je dis le
même des Profeffions differentes ,
& je pourrois étendre la maxime
jufqu'aux Inclinations , aux Humeurs
& aux Temperaments . C'eſt
par là que l'homme d'Epée dédaigne
l'homme de Robe , & que
22 LE MERCURE
l'homme de Robe neglige l'homme
d'Epée : Que l'Aftrologue & le
Géométre méprifent le Poëte &
l'Orateur, & que reciproquement le
Poëte & l'Orateur , qui ne fe font
guéres plus de quartier , quand ils fe
méfurent l'un l'autre , ne font pas
grand cas de l'Aftrologue ni du
Géometre. Cependant , comme
chaque Etat , comme chaque Art
eft toûjours eftimable par lui-même
, & qu'on ne peut pas nier , que
l'Equité dans un Magiftrat , la Valeur
dans un Soldat , l'Erudition
dans un homme deLettres ne foient ..
à prifer , & re meritent une confideration
que notre amour propre ,
qui croit s'ôter à lui-même ce qu'il
accorde à autrui , ne fe laiffe pas aifément
arracher ; la malignité eſt
venue au fecours , & nous a appris
à envifager les Arts & les Profeffions
qui ne nous plaifent pas , fous
un ridicul accidentel qui y ait quelque
rapport. Ainfi , l'homme de
Robe eft devenu un Chicanneur;
l'homme d'Epée , un Breteur ;
፡
DE MAY.
17
nes gens , au contraire , qui ne
doutent de rien , & dans qui l'expérience
n'a pû encore corriger la
préfomption , font toujours prêts
à rire de tout , parce qu'ils fe croyent
fort audeffus des foibleffes
dont ils fe moquent. Il est vrai
qu'eux & bien d'autres le trompent
fouvent dans leur calcul.
Quand le Maître de Philofophie ,
dans le Bourgeois Gentilhomme
fait de belles leçons de moderation
& de patience , au Maître à
Danfer & au Tireur d'Armes qui
fe battoient , il fe croît lui -même
fort éloigné de tomber dans un
pareil excés ; mais , s'imagine-t'il
être interreflé dans la querelle ?
Adieu la Morale & les Refléxions ;
le Philofophe fe taît , & l'homme ſe
bat. Il faut être dans l'occafion ,
pour pouvoir juger de quoy on eft
capable. Mais comme ordinairement
on ne fe rend guéres plus
de juftice , que le faifoit ce Philofophe
, & que chacun en particulier
, est toujours fort difpofé à faire
Biij
18 LE MERCURE
le Procés à fon prochain , & à
rire de fes foibleffes , on peut établir
comme un principe certain
que le meilleur moyen d'interreffer
le Public , eft de flater fa malignité
, & par conféquent de le
réjouir aux dépens de nôtre Adverfaire
Pourquoy cela ? premierement
, parce que c'eft en quelqueforte
pour lui,un ennemi de moins ,
c'eftun homme qu'on dégrade devant
lui , & fur lequel on femble
lui donner une eſpèce de fupériorité.
Secondement , parce que celui
qu'on humilie , eft un Sçavant.
Car , plus un homme ett élevé audeffus
des autres , ou par fa naiffance
, ou par fa fortune , ou par
fés talents ; plus on aime à le voir
rabaiffé. Le premier fouhait de :
l'amour propre dans le coeur humain
, eft de l'emporter fur tout
le monde. Au défaut de cet avantage
, nous fouhaitons au moins que
perfonne ne l'emporte fur nous.
Ainfi , tout homme qui , par quelque
endroit que ce foit , fe tire
DE MAY.
19
de pair d'avec les autres , devient
d'abord l'objet de la jalousie pu
blique , & fi l'on s'écoutoit , on lui
demanderoit volontiers compte de
ce qu'il a de plus que nous. De quel
droit en effet , aura-t-il ou plus :
d'efprit , ou plus d'érudition ? Encore
faut-il remarquer qu'on par
donne plus aifément aux Gens de
Lettres , ce qui vient d'érudition ,
que ce qui vient d'efprit : Pourquoi
? Parce que ce qui vient d'é---
rudition , eft en quelque manière
plus à notre portée , & nous don
ne moins le deffous ; les Sçavans
n'ont fait que moiffonner dans un
champ qui eft ouvert à tout le
monde , & où il n'a tenu , & il ne
tient encore qu'à nous de recueillir
, auffi bien qu'eux : Ils ont lû ,
& nous pouvons lire ; ils ont
tranfcrit & nous
5 pouvons
tranfcrire . Cette réflexion les
reconcilie avec nous fur ce point
parce qu'elle femble les ramener
au niveau de ce que nous fommes .
Mais , ce qui vient de fuperiorité
20 LE MERCURE
d'efprit , ne s'excufe pas de même ;
on veut toûjours du mal à ceux qui
nous priment de ce coité là, & comme
ordinairement les Sçavans , s'ils
n'ont plus d'efprit que les autres
ont du moins l'efprit plus cultivé ;
on leur fçait mauvais gré en même
tems, & de leur érudition & de leur
efprit : deforte que fi on ne peut
pas leur arracher ces avantages , &
leur difputer ces talents , on eft
bien aife du moins d'avoir d'ailleurs
de quoy s'en dédommager ,
& de pouvoir regagner
fur eux
dans les défauts & les foibleffes
qu'ils fe reprochent tour à tour , ce .
qu'ils ont de plus que nous , du côté
de l'efprit & des lumieres.
>
Ainfi , quand deux Sçavants en
viennent aux`mains , c'eft une fête
pour le Public,& un fpectacle d'autant
plus agréable , qu'il y trouve
de quei fatisfaire fa malignité , &
par là,de quoi flater fon amour propre.
On fe dit alors à foy- même :
Je ne fuis pas Sçavant , mais aufli
je ne fuis pas Pédant ; & l'on trouDE
MAY.
un paffe -tems pour les Spectateurs ;
on frape des mains , & loin de les
féparer , on ne fonge qu'à les encourager&
à les animer.Un Inconnu
fait- t-il une chûte dangereufe ? les
plus indifférents s'empreffent pour
le fécourir. Que la chûte foit légere
& fans conféquence ; nôtre
premier mouvement nous porte à
en rire. Qu'est ce qui fait cela dans
l'homme Un fentiment d'amour
propre & un retour de complaifan
ce fur lui- même , qui lui fait envifager
dans la difgráce d'autrui , une
foibleflè ou une imprudence dont
il fe croit incapable ; car tout ris
moqueur fuppofe un ridicule dont
on fe croit exempt . Un Boiteux ne
rit pas d'un autre boiteux , s'il ne
le croit plus boiteux que luy. D'où
il est naturel de conclure , que le
ris renferme en même temps &
une forte de mépris pour celui qui
en eft l'objet , & une idée de fuperiorité
qu'on croit avoir fur celui
dont on fe moque ; c'est-à- dire,
que tout homme qui rit d'un autre ,
16 LE MERCURE
-
fait tout bas , fon propre Panegyrique
, aux depens de celuy dont il
rit ; car , s'il y prend bien garde
il reconnoîtra qu'il fe dit dans le
coeur ; je ne ferois pas cette faute ,
je ne donnerois pas dans ce ridicule
, j'aurois évité cet écueil , je
me ferois bien gardé de faire cette
beveûe , de tomber dans cette imprudence
; ainfi , je vaux mieux
qu'un tel , au moins par cet endroit .
Pourquoy les perfonnes d'un certain
âge , font - elles plus refervées
& plus retenues à rire des foibleſſes
& des petits accidents qui arrivent
à autruy , que ne le font les jeunes
gens ! C'elt que , comme il
leur eft arrivé fouvent , ou du
moins qu'ils ont remarqué qu'il
étoit arrivé à d'autres , de donner
dans des ridicules dont ils avoient
ri auparavant , ils épargnent
les autres par confideration pour
eux- mêmes . Cette indulgence dans
eux , et le fruit de leur expérience
& l'effet d'un amour propre ,
réfléchi fur lui - même . Les jeuDE
MAY. 25
l'homme de Lettres , un Pedant,
Le Sçavant eft au deffus de nous
par fa Science , mais nous prétendons
qu'il retombe au deffous , par
fes foibleffes. Le ridicule du Pedantifine
nous fait regagner fur le Sçavant
avec ufure , ce que le mérite
de la fcience nous faifoit perdre
avec lui. Nous ne nous contentons
pas d'une fimple compenfation qui
hous remette tous au niveau , nous
afpirons à quelque chofe de plus :
Sur quoi fondé fur un principe affez
vrai , & que l'amour propre a
grand foin de faire valoir , qui eft,
qu'il vaut mieux avoir une perfetion
de moins , & être exempt d'un
foible ; car il y a des genres de merite
que nous ne fommes pas obligez
d'ayoir ; mais il n'y a point de
forte de ridicule , dont nous foïons
obligez , autant qu'il nous eft poffible,
de nous garantir.
Les Sçavans fe font tort à euxmêmes
, je l'avoue , de donner cet
avantage fur eux au Public ; mais
dans la chaleur de la difpute , on
1
26 LE MERCURE
ne fait pas tant de réflexions. Chacun
d'eux ne fonge qu'à décréditer
fon Antagoniſte dans l'efprit du
Public , fans fonger qu'il lui donne
lieu par- là,de lui rendre la pareille
; & que le Public qui fait-là
le perfonnage, du Grippeminant de
la Fable de la Fontaine tire fon
profit des deux côtés , & fe moque
de l'un & de l'autre.
,
Mais , je veux que les Sçavans
faflent attention au préjudice qu'-
ils fe caufent mutuellement , en
s'outrageant dans leurs querelles ;
je veux qu'ils en foient perfuadezt
& convaincus : Quel parti leu
refte-t-il à prendre ? Point d'autre,
que celui de fe taire. Qui les empêche
, direz-vous d'écrire de
part & d'autre avec modération ,
& d'expofer leurs raifons avec douceur
& avec bien-feance : c'eft le
Public qui le leur défend . Comment
, le Public ! Eh ne blâme- t-il
-hautement tous les jours ces
pas
fortes d'éxcez ? Ouy , il les blâme
de bouche & en apparence , mais
›
réellement
DE MAY. 25
pour compreréellement
, & de fait ,il les ordonne
& il les exige;en voici la preuve .
Un Sçavant qui , met au jour un
Ouvrage Polemique , a fans doute
envie que fon Ouvrage foit lû.
Ni lui ne fe met en frais
pofer , ni le Libraire pour imprimer
, que dans l'efperance que le
Livre fera débité. Il y a quelquefois
du mécompte ; mais quoiqu'il
en arrive ; voilà du moins à quoi
on vife , & l'on peut dire que cette
flateufe efperance eft la caufe
miere de tout ce qui s'imprime de
Livres. Il faut donc fur ce piedlà
que l'Ouvrage foit écrit de maniere
à piquer la curiofité du Public
, qui n'a coûtume de l'acheter,
qu'autantqu'il le trouve à fon goût.
Or , je fuppofe qu'un Sçavant qui
écrit contre un autre , le faffe avec
cet efprit de moderation & de
douceur , avec ces ménagements
de bien-féance & de charité même
, que tout le monde femble
exiger , & que perfonne ne veut
goûter. Qui eft - ce qui lira fon
May 1717.
с
26 LE MERCURE
Ouvrage ,* Quis leget hac ?Voilà le
Livre à bas , le Libraire ruiné , &
l'Auteur deshonoré. Mais le Livre
eft fi bon ! Il est écrit avec tant
de folidité & de politeffe ! Les
raifonnements en font juftes , les
réfléxions fenfées , l'élocution éxacte
; cela eft vrai , mais il eft froid.
Je n'y trouve pointde goût, c'est un
potage de fanté , que j'approuve
fort pour un malade ; mais pour
moi qui me porte bien , je veux
quelque chofe de plus piquant
& qui réveille mon appetit ; voilà
ce qu'on répond , & le Livre
demeure. Que l'Auteur fe défaffe
de fa moderation , & que , fans rien
changer , pour le fond , à fon
Ouvrage , il larde fes raifonnements
de quelques traits de Satyre
, & répande un peu de malignité
dans fes réflexions , voilà
le Livre qui reffufcite ; la preſſe
y et ; on fe l'arrache , les Editions
s'en multiplient , & le Li-
Perf Sat. 1.
>
DE MAY. 17
braire dit fur la foy du Public
qui l'achete : Voilà un bon Livre.
Il fe fait deux Hiftoires d'un
grand Perfonnage , toutes deux
bien écrites , & par des Auteurs
differents. L'un fait un Saint de
fon Heros ; l'autre en fait un Po--
litique . Le Saint va fon chemin
tout uniment ; le Politique fait
fortune ; on loiie le premier , &
on lit le fecond. D'où vient cette
difference ? C'est que la malignité
du coeur trouve mieux fon compte
avec le dernier , qu'avec l'autre.
Que conclure de tout cela ? levoici.
C'est que tout Auteur qui
veut être lû ( & ce n'eft pas fe
méprendre , que de croire que tous
le veulent ) doit écrite d'une maniere
qui intéreffe le Lecteur ;
Qu'il ne le peut faire dans les
Ouvrages Polemiques , qu'en flatant
fa malignité , & que rien n'eft
plus propre à la ppiiqquueerr , que les
traits de Satyre perfonnelle . J'approuve
donc , direz -vous , ce ftyle
Satyrique A Dieu ne plaife ; je
Cij
28 LE MERCURE
le condamne au contraire , mais
le Public l'éxige. Il a tort , j'en
conviens , & c'eft dans lui, un goût
dépravé ; mais c'eft fon goût :
Ne point chercher à le flater ,
feroit beaucoup plus dans les régles;
mais ce ne feroit pas le moyen
d'être lû. Or , on n'écrit que dans
cette vûë , & qui ne veut point
être lû , ne doit point écrire. Cette
raifon fuffiroit donc toute feule
pour rendre le Public refponfable
de tous les excès qu'on blâme
dans les Sçavants qui fe font la
guerre ; mais , à cette premiere
Faifon , thée de la malignité du
coeur de l'Homme , j'en ajoûte
une feconde , fondée fur l'imperfection
de fon efprit , & fur l'indolence
, qui lui eft naturelle .
Il feroit à fouhaiter qu'on cherchât
le vrai en tout . Chacun fait
profeflion de l'aimer & de s'y attacher
; mais , pour être en état de
le difcerner , il faut néceflairement
deux chofes . La premiere , qu'on
ait affés d'intelligence & de pénéDE
MAY. 29
Eration pour le découvrir ; la feconde
, qu'on ait affés de réfolu
tion & de patience , pour ne point
fe laffer dans cette recherche . Or ,
il arrive
ordinairement que de tous
ceux qui veulent juger d'une controverfe
& d'une difpute entre les
Sçavans , la moitié manque de lumiéres
&
d'intelligence ; & l'autre
moitié manque de bonne volonté
ou de loifir. Les uns n'ont ,
ni les principes , ni les talens qu'il
faut pour entendre la matiere , les
autres ne veulent pas fe donner
la peine de l'étudier ; enfin , foit
incapacité , foit pareffe , ils font
prefque tous également hors d'état
de porter leur jugement fur une
queftion qu'ils n'entendent point ;
& cependant tous , comme Perrin
Dandin , veulent juger. Il s'enfuit
delà , que le Public , non feulement
eft aifé à tromper , mais même qu'
il veut bien être trompé ; & par
conféquent , que quand on le prend
pour juge d'une affaire , il n'eft
pas
tant queftion de l'inftruire , que
}
Ciij
20 LE
MERCURE
de le prévénir. Si les Sçavans
dans leurs démeflés , avoient droit
de fe choifir un Juge , je veux
croire qu'ils auroient affés de bonne
- foi pour le prendre , autant
ennemi de toute furpriſe , qu'il en
feroit incapable ; mais ils n'ont
point fur cela de choix à faire :
Leur Juge naturel eft néceffaire ,
c'est le Public ; ils ne peuvent ,
ni ne veulent même décliner fa
Jurifdiction. C'est à fon Tribunal
qu'ils portent leurs cauſes , c'eft
a fa décifion qu'ils foumettent
leurs raifons , c'est-à-dire à la décifion
d'un Juge qu'il n'eft queftion
que d'éblouir & de gagner. Ainfi ,
pour peu que la matiere foit obfcure
, ou qu'elle demande de la difcuffion
, ils fondent moins leurs
efpérances fur la folidité de leurs
raifonnemens , & fur la force de
leurs preuves , que fur l'agrêment
& le fel qu'ils tâchent d'y répandre.
L'importance n'eft pas d'inftruire
le Juge , c'eft de l'amufer
& de lui plaire. Il ne s'agit pas
DEMA Y.
3T
tant.de prouver , que nôtre Adverfaire
a tort , que de faire croire
qu'il doit avoir tort , & de faire
fouhaiter qu'il l'ait effectivement ,
c'est-à- dire , de le rendre odieux
& méprifable. Or , rien n'est plus
propre à produire cet effet , que
fes Railleries , les Reproches , là
Satyre & l'Invective . Ce n'eft donc
pas le Sçavant qui a tort de les employer
; mais le Public qui les met
dans la néceffité de le faire.
Entre les coûtumes particuliéres
de chaque Province , il y en a
d'affés bizarres , & qui paroiffent
même oppofées aux principes de
l'Equité naturelle ; de forte qu'un
Avocat qui a à plaider une Caufe
dans tel ou tel Canton , fe trouve
obligé d'abandonner ces principes,
pour chercher des moyens de défenfe
dans la bizarrerie de la Coûtume
. Eft-ce fa faute Non. La
Coûtume eft établie ; c'eft d'elle,
toute bizarre qu'elle eft , que les
Juges empruntent leur Jurifprudence
; c'eft à eux feuls que l'A32
LE MERCURE
vocat a affaire , ce font eux qu'il
doit perfuader ; il doit donc fe conformer
à leurs idées , & leur parler
un langage qu'ils entendent.
Il en eft de même des Sçavans
ils ont affaire à un Juge qui fe conduit
moins , par raifon , que par
prévention ; c'est donc moins par
des raifonnemens folides , que par
des préjugez artificieux , qu'il peut
efpérer de le gagner. Il s'y attache,
il en fait fon capital ; & en cela,
il ne fait que fuivre la Loy , & s'affervir
à la néceffité que le Public
lui impofc. Qu'on déclame tant
qu'on voudra contre l'irrégularité
de ce procédé ; c'eſt au Public qui
l'éxige , & non au Sçavant qui s'y
conforme malgré lui ,à en répondre.
Quand on a affaire à un Homme
en place , foit Magiftrat , foit
Miniftre , foit Grand Seigneur ;
Qu'on a à lui demander juftice ,
ou qu'on en attend quelque grace
; quel eft nôtre premier foin ?
C'eft de nous informer par où il
eft acceffible , & de fçavoir qui le
DE MAAY.
33
gouverne. Le Sçavant recherche
la faveur du Public , à qui il demande
juftice contre fon Adverfaire.
Son premier foin doit donc
être , de fçavoir qui le gouverne.
Or , qu'est - ce qui gouverne le Public
? C'eft la prévention. Cela a
été de tout temps , & fera toujours
. Delà vient ce grand principe
, que chacun juge felon fon
inclination , c'est-à -dire , felon fa
prévention. Car, qu'est- ce qu'inclination?
finon un attrait qui , toutes
chofes égales d'ailleurs , nous
fait pencher d'un côté plûtôt que
d'un autre Attrait où la raifon
a fi peu de part , qu'on oppofe
d'ordinaire comme en regard ,l'inclination
& la Raifon. Delà vient
encore la maxime qui fignifie la
même chofe fous d'autres termes ,
que l'efprit eft la dupe du coeur.
Il s'enfuit delà , que les régles de
la Jurifprudence du Public ne font
point fondées fur le Vrai , mais
fur l'Apparent , non fur la Raifon
mais fur les Préjugez. Ce font ces
>
34 LE MERCURE
préjugez , qui donnent le branfle
aux affaires , & qui déterminent
l'efprit : Maniere de juger d'autant
plus accommodante pour nous ,
qu'elle flate en même - temps , &
nôtre préfomption , & nôtre indolence
naturelle. Elle flate nôtre
indolence , en ce qu'elle nous difpenfe
de la difcuflion des matiéres
; elle flate nôtre présomption ;
en ce qu'elle nous fournit des principes
abrégez de décifion. Voilà
la fource de cette multitude de
préjugez , qui fe font intrus dans
nôtre efprit , & qui y fubjuguent
la Raifon. Il en eft de tout genre
& en toute matiere. Il y en a fur
les Nations & fur les Climats ; fur
les Provinces particulieres d'un
même Royaume , & fur les Cantons
différents de cesProvinces. Une
expofition plus ou moins orientale
, décide dans nous , de la fupériorité
pour le génie ou pour l'imagination
entre certains Peuples.
On a autant de peine à concevoir
, qu'un Homme d'une certaine
DE MAY.
35
Contrée , ait du mérite , qu'à s'imaginer
qu'un homme d'un aute
Païs , fouvent limitrophe , n'en
ait pas. L'Attique& la Boetie étoient
deux Provinces de la Gréce . Etre
né dans la premiere , c'étoit un
tître pour être cenfé avoir de l'efprit
; comme c'étoit une espéce
d'exclufion en cette matiere , que
d'être né dans la feconde ; il n'y
a pas eu même , jufqu'au Sauveur
du monde , qui n'ait été expofé à
l'injuftice du préjugé. On parle
à Nathanael de ce grand Meffie *
annoncé par Moïfe & les Prophéres
; il écoute. On lui apprend
que ce Meffie eft venu , & que
c'eft Jefus Fils de Jofeph de Nazareth.
A ce nom de Nazareth,le préjugé
s'élève dans fon efprit & décrédite
d'abord le rapport qu'on lui
fait. * Nazareth ! dit - il , en peutil
venir quelque chofe de bon ! Nous
* Joan. ch . 1. v . 45.
* Ibid.
36
LE
MERCURE
voyons tous les jours , que les Con
ditions différentes , les Profeffions ,
les Arts , les Sciences , même
les Corps particuliers dans chaque
Republique , font foumis à certains
préjugés generaux , qui réglent
le plus ou moins d'eftime
qu'on doit accorder aux Particuliers
. Voilà deux Hommes que
je n'avois jamais vûs ; fi je veux
m'en tenir à la premiere impreffion
que forme dans moi le préjugé , ce
fera peut-être la couleur ou la forme
de l'habit qui me fera donner
la préference à l'un, au préjudice de
l'autre. Ce qui nous paroît vulgaire
& trivial dans un Homme du commun
, nous paroît plein de fel dans
la bouche d'un Homme de Condition.
La Naiffance ,le Rang , la Réputation,
le Ton même de celui qui
parle,entre toûjours pour beaucoup ,
dans le jugement que nous portons
de ce qu'il dit ; enfin , comme
l'a remarqué l'Auteur de la Recherche
de la Verité * Si un Homme eft
* L 1. ch . 18.
DE MA Y.
37
affez heureux pour plaire , ou
» pour être eftimé , il aura raifon
dans tout ce qu'il avancera ; &
,, il n'y aura pas juſqu'à ſon colet &
à fes
manchettes , qui ne prou-
», vent quelque chofe.
Je fçais que l'homme fage appelle
toûjours de cette premiere furprife
, & qu'il eft même en garde
contre elle ; mais l'homme fage ne
fait pas le grand nombre. La Philofophie
de ce qu'on appelle le Public
, eft une Logique abbregée &
réduite à un petit nombre de principes
vagues & fuperficiels. Si vous
voulez avoir fon fuffrage , il faut
ramener vôtre caufe à ces fortes de
principes qui l'exemptent d'une difcuffion
onereufe , à laquelle il ne fe
prête pas volontiers . Étudiez - vous
plûtôt à lui plaire qu'à le convaincre
, vous le convaincrez infailliblement
en lui plaiſant.
C'est pour cela qu'on regarde
comme un point capital dans toutes
les conteftations , de mettre les
Rieurs defon côté. La Raifon a beau
D
May 1717.
38
LE
MERCURE
être pour vous ; fi les Rieurs font
contre , vous avez le deffous , & celà,
en quelque matiere que ce foit ,
& même dans les plus graves. Des
Sçavants étoient aux prifes avec
d'autres : des deux côtez on mettoit
en oeuvre toute la fubtilité de
la Dialectique , toute la force du raifonnement
; le Public ouvroit de
grands yeux & ne difoit mot . Vous
vous y prenez mal , dit à l'un des
deux partis , un homme fenfé qui
connoifloit le terrain ; laiffez- moi
là tout ce fatras d'érudition & ces
fubtilitez quint-effenciées, où le Public
ne voit goûte & dont il n'a que
faire. Faites diverfion , prenez des ·
matieres qui foient à fa portée ; attachez-
vous , en les traitant , plûtôt
à la gayeté , qu'à la ſolidité ; du
fel , de la legereté , de la naïveté ,
de l'enjoüement , voilà ce qu'il lui
faut . On aura beau vous relever fur
le fond des chofes ; fi l'on ne l'emporte
fur vous par l'agrément , on
ne gagnera rien ; le Public ne veut
pas étudier , il veut fe réjouir ; traDE
MA Y.
59
vaillez fur ce principe ; on le fit &
on s'en trouva bien.
Il eft fi vrai que le Public ne fe
méne que par les préjugez , & que
dans tous les Siècles & chez toutes
les Nations , il ne s'eft jamais gouverné
autrement; que toute la Rhetorique
n'eft fondée que fur ce principe.
En effet , retranchez de cet
Art,tout ce qui ne va qu'à faire illufion
àl'efprit, & qu'à féduire le coeur,
vous le réduirez à une pure Dialectique.
Ariftote n'eft pas , à la ve-.
rité , tout - à- fait de ce fentiment ,
& regardant la partie qui touche
les preuves , comme la plus effentielle
de la Rhétorique , il blâme
·les Rhéteurs qui l'ontprécedé , de
ne s'être prefque attachez qu'à celle
qui touche les moeurs & les paffions,
dont il ne fait que l'acceffoire.
Mais , quelque veneration que
j'aye pour ce Grand Philofophe ; je
le contredirai ici d'autant plus librement
, qu'il eft en quelque forte
Moderne à l'égard de ceux qu'il
blâme & que je défends ; & que
* Rhet . d'Arift. L. 1. C. 1. Dij
40 LE MERCURE
.
• ·
,
·
d'ailleurs il me fournit lui-mêmedequoi
le refuter. Car ,furquoi apuyet-
il fon fentiment ? Sur ce que , ditil
, a les Paffions ne font point du fair
de l'Orateur mais regardent le
Fuge. qu'il ne faut pas le pervertir
, ni le porter à la Compaſſion ↳
ni à la Colere
& que l'emploi
de celui qui plaide , eft de monrer
fimplement , que la chofe eft
ou qu'elle n'eft pas. S'il ne faut que
cela pour plaider , les Rhéteurs
peuvent fermer leurs Ecôles. J'avoue
qu'il feroit mieux de ne point
exciter de Paffions dans le coeur
du Juge ; mais , il ne s'agit pas ici
de fçavoir , fi cela eft permis ou
non dans la bonne Morale , mais
de déterminer , à quel Art il appartient
de produire cet effet : Or, bil
eft clair que c'eft à la feule Rhétorique,
comme Ariftote en convient
lui-même ; & c'eft justement par
ce que ces Paffions regardent le
Juge , qu'elles font du fait de l'Oa
Ibidem.
Ibid L. 2. ch . 1.
DE MAY.
41
rateur , qui n'a d'autre but que de
perfuader le Juge à qui il parle.
- Mais , que cette partie foir ou non ,
la plus effentielle , il est toujours
certain qu'il la regarde lui - même,
comme fi importante , que c'est
celle qu'il femble avoir traité avec
le plus de foin , & qu'elle fait un
des plus beaux morceaux de fa
Rhétorique , c'est - à - dire , d'un
des plus excellents Ouvrages qui
nous reftent de l'Antiquité.
"
"On peut donc regarder la Rhétorique
, comme toute fondée fur
les préjugez ; de forte qu'à la bien
définir , c'eft l'Art de tromper les
Hommes , puifqu'elle enfeigne à
féduire leur Raifon, au préjudice de
la Jufticé & de la Verité. Comment
cela fe fait- il ? En profitant de leurs
préjugez, en excitant leurs Paffions ,
en les portant à la Colere , à l'Indignation
, à la Pitié , à la Crainte , fe.
lon que la caufe le demande. C'eft
pour cela que les Rhéteurs traitent
fi au long , non feulement des
Paffions , mais encore de ce qu'ils
Diij
42 LE MERCURE
apellent Lieux Communs. En effet,
qu'est- ce que ces Lieux Communs ?
Rien autre chofe , que certains préjugez
generaux , où l'Auditeur fe
laiffe enveloper , comme dans des
filets. Or, puifque les Hommes font
faits de la forte ; puifqu'il eit fi aifé
de les féduire & de les tourner
où on veut ; puiſqu'ils veulent même
être trompez , & que la Rhetorique
n'eft fondée que fur leurs
préventions & leur foibleffe ; les
Sçavants ont - ils tort de profiter
de cette difpofition , de travailler
chacun de leur côté , à décréditer
leur Adverfaire dans l'efprit du Public
, & d'employer pour cela , les
Reproches , les Injures , l'Ironie ,
la Satyre ; & tout ce que l'Art
fournit de figures plus malignes &
plus offenfantes ? Dés qu'on s'apperçevra
que le Public n'en fera
plus la dupe , les Sçavants cefferont
de les mettre en ufage ; mais,
tant qu'it fe laiffera conduire par
des préjugez , & qu'il ne décidera
que par paffion , les Sçavants feDE
MA Y.
43
ront en droit de fe croire légitimement
difpenfez dans leurs difputes ,
d'une moderation , non-feulement
inutile , mais même ruineufe à l'interêt
de leur caufe.
Il eſt donc temps , me dira- t -on ,
que les Auteurs adouciffent leur
ftyle , & qu'en écrivant l'un contre
l'autre , ils fe conforment à ces ufages
de bien-féance , quella Politeffe
a introduits dans nos moeurs. Le Public
s'eft réforméfur ce point; il faut
donc que les Sçavants fe réforment
à leur tour , s'ils veulent lui plaire.
Les Emportements & les Invectives
ne font plus de fon goût ,
même dans la plus jufte querelle ;
ils doivent, donc s'en défaire.
Voilà un Enthymême bien preffant
, & auquel on ne peut s'empêcher
de fe rendre , fi l'Antécédent
en eft auffi vrai qu'on le fuppofe
; c'est-à-dire , s'il est conftant
que le Public ait changé de goût
fur cet article , & qu'il exige abfolument
de la moderation dans les
Sçavants. Je fens bien que je fuis
moi-même d'autant moins en droit
44
LE MERCURE
>
de contefter fur cette fuppofition ,
que je paroîs en convenir dans la
premiere partie de cette Apologie .
Peut-être , cependant , qu'à force
d'entendre debiter cette maxime ,
je me la fuis perfuadée comme les
autres , & que j'ai été en cela la
dupe du préjugé. Je vois bien qu'-
aujourd'huy on ne donne pas
tout-à-fait dans les mêmes excés
où l'on donnoit autrefois ; mais je
fens bien auffi , que la moderation
n'eft pas encore venue au point que
l'on prétend. Le Public ne veut
pas à la verité qu'on outre le ref-
Tentiment ; mais il ne me paroît
pas auffi s'accommoder d'une politeffe
trop circonfpecte ; & il me
femble que ceux qui écrivent encore
aujourd'huy fur des matieres
conteſtées , penfent fur cela comme
moy. Car , ces Auteurs , qui fans
doute veulent plaire au Public ,
n'infinuëroient pas dans leurs Ouvrages
, des traits de Satyre contre
leurs Adverfaires , s'ils croyoient
que cette liberté ne dût pas être apDE
MAY. 45
>
prouvée . Cependant , qu'on examine
de près le Livre le plus moderé
& le plus mefuré , en matiere Polemique
, je fuis perfuadé qu'on n'en
lira pas quatre pages , l'une por
tant l'autre , qu'on n'y trouve quelque
trait , non effentiel à la caufe ,
que l'Adverfaire voudroit qui
ny fut pas. Or , tout trait de
cette nature eft un trait malin ;
car, ce n'eft pas à celui qui porte le
coup . àjuger de fon effet ; mais à
celui qui le reçoit. C'eft fur lui
que le coup tombe ; il fent mieux
que perfonne, s'il le bleffe , & à quel
point il le bleffe ; c'est - à - dire ,
qu'il en connoît mieux que perfonne
, toute la malignité. Il y a donc
quelque myftere caché là - deffous ,
& il faut que le Public ne foit pas
bien d'accord avec lui - même . Car,
s'il def-approuve la Satyre entre des
gens qui conteftent fur des points
de Doctrine, d'où vient par fon empreffement
à avoir ces fortes de
Livres , donne - t - il lieu de croire
que ce ftile ne lui déplaît
46 LE MERCURE
.
pas il blâme l'Ouvrage , il
-
il
eft vrai ; mais il l'achete & plus
cher peut être qu'il ne feroit ,
fi le ftile en étoit plus mefuré
parle d'une maniere , & il agit d'une
autre à quoi attribuer cette duplicité
de conduite En voici la
fource,fi je ne me trompe. C'eſtque
le Public a deux chofes oppofées à
accorder enſemble ; fa paffion &
fon honneur , fa malignité , & la
bien-féance. La Satyre lui plaît ,
mais il a honte de l'avouer ; il la
condamne donc par bien-féance
tandis que par malignité, il en profite.
>
Ce principe me paroît d'autant
plus vrai , que les Sçavants s'y conforment
en écrivant , & que leur
conduite dans les conteftations qu'-
ils ont enſemble , le fuppofe neceffairement
. Car, s'ils gardent plus
de mesures qu'on n'en gardoit autre-
fois ; il ne faut pas croire qu'ils
foient moins jaloux de leur reputation
, moins vifs fur leurs interrêts
, & moins déterminez à pouffer
DE
MAY.
47
eurs
Adverfaires , qu'on ne l'étoit
du tems de nos
Ancêtres. On peut
au
contraire fuppofer que les Sçavants
d'aujourd'huy , quand ils font
en querelle , fe veulent autant de
mal , que ceux du temps paffé.
La
fenfibilité , comme je l'ai fait
voir dans ma
premiere partie , eſt
non -
feulement auffi grande , mais
mêmeplus vive à cet égard, qu'elle
ne l'a jamais été. D'où vient donc
a-t-on baiffe de ton ? D'où vient
l'Aigreur & la Colere ne parlentelles
plus le même langage ? C'eft
qu'on a fenti le foible du Public ,
qui vouloit pouvoir fe divertir aux
dépens d'autrny , fans en avoir l'odieux.
Il a donc fallu le fauver du
blâme , en flatant fa
malignité
lui procurer du plaifir , fans qu'il
entrât dans les frais ; c'est - à - dire ,
qu'il a fallu rafiner la Satyre , ufer
d'envelopes , & faire fourdement
ce qu'on faifoit autrefois tête levée .
De là eft venu l'ufage de la Satyre
indirecte , & tous les autres détours
qu'on met en oeuvre , pour
48 LE MERCURE
dire équivalament en termes radou.
cis , ce qu'on n'ofe plus dire ouver
tement & en termes formels . On
ne fait plus directement des reproches
injurieux ; mais on fait paffer
en preuve le fond du reproche
, & quand on a bien établi le
principe , on préfume affez favorablement
de la pénétration du
Lecteur pour croire , qu'il démêlera
bien de lui-même , tout ce
qu'une conféquence neceffaire renferme
d'injurieux . Souvent les
traits les plus piquants , font
couverts de fleurs , & fous les
loüanges les plus Alateuſes , on fent
la pointe de la Satyre :
Sono accufe , e Paion Lodi.
Il y a même quelque chofe , dans
cet ufage , qui flate également &
l'Auteur & le Lecteur ; car , de
traiter fon Adverfaire d'Ignorant ,
d'Impofteur , de Préfomptueux
cela eft aifé , & il ne faut , ni grand
* Hierus. Liberata
>
1
Cant. II. Str. 58 .
génie
DE MAY.
49
génie à l'Auteur , pour trouver ces
termes , ni grande pénétration au
Lecteur pour fentir tout ce qu'ils
fignifient ; au lieu que quand la
chofe fe dit figurément , & fous des
termes déguiſez , ils fe fçavent tous
deux bon gré ; l'Auteur , d'avoir
fçû faire pafler tout fon venin fous .
des expreffions mitigées ; le Le-
&teur , d'en avoir pénétré toute la
malignité , au travers même de la
politeffe des expreffions.
•
Je crois qu'on peut conclure delà
, qu'à bien apprécier les chofes ;
l'avantage que nous prétendons
avoir fur les Anciens , du côté de
la politeffe , a plus d'apparence
que de réalité , & qu'en fait d'animofité
& de reffentiment , nous ne
leur en devons guéres. Car, qu'importe
que les termes foient plus
méfurez , fi dans le fonds , ils produifent
le même effet. Nous ufons,
il est vrai , d'un langage plus poli ;
mais , nous comptons bien que le
Lecteur fentira dans ce que nous
difons , tout ce que nous voulons
May 1717.
E
jo1
LE MERCURE
dire , & lui de fon côté ne s'y méprend
guéres. Ce font comme des
jettons qu'on fait valoir autant
qu'on veut , felon la convention
que les joueurs font entr'eux ; il
femble qu'il y ait un Traité fécret
entre les Sçavans & le Public ,
dans lequel on foit convenu de
part & d'autre , pour le bien commun
, que le Sçavant n'uferoit que
de termes modérez , & que le Public
entendroit fous ce langage
tout ce que les expreffions les plus
violentes pourroient fignifier. C'est
une efpéce de chifre établi entr'eux .
Ainfi quand un Sçavant dit à un
autre , que peut-être , il n'auroit
pas avancé telle Propofition , s'il
avoit fait réfléxion &c.; cela réduit
à fa jufte valeur , fignific : s'il avoit
eu du jugement.Un autre infinuërapoliment
, que fon adverfaire n'a
pas tout à fait compris le véritable
ઢે
fens de tel terme d'un Auteur ,
quand il lui fait dire &c. Cela eft
honnête , mais dans le fonds , autant
vaudroit dire que l'Adverfaire
DE MAY.
St
eft un ignorant , & le Lecteur qui
ne s'y trompe pas , l'entend de la
forte. Il y a trois cens ans qu'u
homme étoit auffi riche , & faifoit
aurant avec un écu , qu'on fait aujourd'hui
avec quarante ; auffi , les
Sçavants font autant aujourd'hui
avec un langage compaffé , qu'on
faifoit il y a trois cens ans , avec
les termes les plus violens & les
plus odieux.
Il y a donc encore beaucoup à
dire , que nôtre Politeffe prétendue
en foit au point où on le croit , &
quoique les dehors foient affés civils
aujourd'hui dans le commerce
de la vie ; cependant , je ne puis
diffimuler qu'il y a de certains traits
de rufticité, qui échapent affés communément
à des perfonnes d'ailleurs
très-polies , & que je ne fçais
comment excufer. Il femble que
quand il s'agit de certaines Profeffions
, ou de certains Corps , on fe
croye difpenfé de tout ménagement
de bien-féance. Qu'on dife à un
homme de Guerre , que les
gens
E ij
LE MERCURE
de fon Mêtier font des brutaux ,
il s'en offenfera , fans doute , &
tout le monde conviendra , qu'il
a raifon de s'en offencer. Qu'on
dife en face à un Médecin , contre
fa Profeffion , tout ce que Moliere
en a dit fur le Théatre , cela ne paffe
que pour gentilleffe , & le Médecin
, s'il s'en formalife , eſt un
bouru ; il me paroît cependant
qu'il a autant de droit d'être jaloux
de l'honneur de fon Corps ,
qu'un homme de Guerre en a de
s'intereffer à la gloire de fa Profellion
, & qu'il y a autant de groffierté
à attaquer l'un par cet endroit
, qu'il y en auroit à attaquer
l'autre . Je fupprime d'autres exemples
encore plus forts que je pourrois
rapporter , & qui me paroiffent
toujours nouveaux , toutes les fois
que j'en fuis témoin ; c'est ce qui
m'eft arrivé fouvent , fans que j'aye
encore pû m'y acc oûtumer. Si le
Public veut que les Sçavans réforment
leur ftile , il faut qu'il réforme
lui-même fongoût , & qu'-
' DE MAY. 43
en certaines chofes il leur montre
l'exemple ; du moins reconnoîtrat-
il , qu'il a plus d'interêt qu'il
ne penfoit à excufer un peu les impoliteffes
qui leur échapent dans
leurs contestations ; car , je crois avoir
prouvé affés clairement , que
s'ils péchent en cela , c'eſt à lui ,
bien plus qu'à eux , qu'il faut s'en
prendre.
DE L'APOLOGIE
DES SCAVANTS.
SECONDE PARTIE ,
où L'ON FAIT VOIR ,
Que c'est le Public qu'on doit rendre
refponfable des excès qu'on
leur reproche.
J
E ne fçais fi les Sçavants
me fçauront tout le gré
que j'aurois naturellement
lieu de me promettre
du zele avec lequel je prens
A ij
4 MERCURE LE
en main leur défenfe ; mais comme
il faut être défintereffé dans le bien
qu'on fait , le plus ou le moins de
reconnoiffance de leur part n'altérera
en rien l'inclination que je me
fens à leur rendre toute la justice
qu'ils méritent ; & puifque j'ai com
mencé à les défendre , il faut continuer
de bonne grace , & donner
à leur Apologie toute l'étendue que
demande l'importance du fujet , &
toute la force dont il
ceptible.
peut être fuf
On les accufe de manquer de
moderation dans leurs querelless
j'ai fait voir en quoi on leur faifoit
injuftice fur ce point ; mais je
veux qu'ils ayent tort , qui eft- ce
qui les blâme ? C'eſt le Public. Et
moi je prétends que le Public n'eft
pas en droit de le faire : Pourquoi ?
parce que c'est à ce Public même
qui leur fait leur procés avec tant
de hauteur & de févérité , qu'il faut
imputer tout ce qu'on leur reproche
, & qu'il eft plus refponfable
qu'eux , de tous leurs excés.
DE MAY.
La propofition eft hardie , je l'avoue
, & il y a une forte de témérité
& même d'infolence à prendre
le Public à parti auffi hautement
que je fais ; mais voici ce qui me
fauve : C'est à fon propre Tribu
nal que je le cite ; ce n'eft que devant
lui que je veux plaider contre
lui-même ; & je me Hate qu'en faveur
d'une déference fi refpectueufe
, & en même-temps fi honorable
pour lui , il me paffera fans
peine tout ce que la propofition ,
d'elle- même,pourroit avoir de choquant
& d'irrégulier. Je le fais donc
Juge en fa propre caufe , & je compte
affes fur fa droiture & fur fon
équité , pour être perfundé , qu'il fe
fera juftice auffi exactement qu'il
a coûtume de la faire aux autres ,
& qu'il fera le premier à fe condamner
, fi on lui fait voir par de
bonnes raifons qu'il foit veritable-
.ment en faute. Or, c'eft ce que j'entreprends
de vérifier , & voici furquoi
je me fonde .
Quand des Sçavants s'attaquent
A iij
6 LE MERCURE
:
l'un l'autre dans des Ouvrages
qu'ils mettent en lumiere : je demande
quelle eft leur vûe ? car
chacun d'eux a fon but , & fe propofe
une fin . Seroit- ce de détromper
fon Adverfaire , & de lui faire
avouer qu'il a tort ? Un Sçavant
peut bien avoir affés bonne opinion
de la fupériorité de fon efprit , & de
la force de fon raifonnement , pour
fe flater qu'il fera connoître fenfiblement
à fon Antagoniſte , qu'il eft
dans l'erreur mais s'il eſpére le
réduire à en convenir lui - même ;
c'est ce me femble beaucoup préfumer
de fa docilité & de fa droi
ture . Quelque détrompé qu'on foit
dans le coeur , il en coûte trop à l'amour
propre pour l'avoüer : &
quand il fe trouveroit quelque
exemple d'un aveu pareil , c'eſt
quelque chofe de fi héroïque , &
par là même de fi rare , que cela ne
doit être tiré à conféquence.
pas
D'ailleurs , fi l'on ne fe propofe
point d'autre fin, à quoy bon rendre
publique une conteftation où il ne
DE 7
MAY.
s'agit que de détromper un particulier?
Pourquoi étaler auxyeuxde tout
le monde la honte de fon illufion
Pourquoi le couvrir d'une confufion
qu'on peut lui épargner, en l'inftruifant
tête à tête ›
ou par des
écrits qui n'aillent qu'à lui ? Metho
de d'autant plus efficace pour ramener
un efprit à la verité , que l'orgueil
naturel fe fent moins intereffé
dans un aveu fécret de l'erreur où
on a donné , & qu'il trouve dans
la délicateffe de ces fortes de ménagements
, de quoi fe relever de
tout ce qu'un aveu pareil peut
avoir d'humiliant .
On a donc quelque autre veûë,
quand on donne au Public ces fortes
d'Ouvrages ; & quelle peut être
cette veûë , finon , de le rendre
Arbitre de la difpute & de plaider
à fon Tribunal ? l'impreffion des
Livres tient lieu d'exploit dans la
République litteraire ; & tout Auteur
qui imprime contre un autre,
eft cenfé le citer devant le Tribunal
du Public,pour s'y voir condam8.
LE MERCURE
né & convaincu d'ignorance & d'erreur.
On regarde de part & d'autre
le Public , comme le Juge naturel
de la conteftation , & l'Arbitre
fouverain qui doit en décider
On a donc de part & d'autre, égal
intereft de le gagner , de lui plaire ,
de s'infinier dans fon efprit ; & par
conféquent de prendre, en écrivant ,
le ftile le plus convenable à fon humeur
, le plus conforme à fon goût ,
& le plus capable de le flâter : Ainfi ,
lorfque des Sçavans s'attaquent par
des invectives , s'offencent par des
réproches , fe déchirent par des médifances
ils font à plaindre fans
doûte d'en être réduits à une fi
étrange & fi cruelle neceffité ; mais ,
eft-ce à eux qu'il faut s'en prendre,
& non pas plûtôt au Public qui les
réduit & qui les y force , comme
on le verra dans la fuite.
y
Quand on donnoit autrefois à
Rome de ces Fêtes fanglantes , cù
trois , quatre & cinq cents hommes
deftinez à réjouir le PeupleRomain,
aux dépens de leur vie , fe maflaDE
MAY.
croient cruellement les uns les autres
, à qui croi- t- on qu'il falût im
puter l'horreur de cette bouche.
rie , aux Gladiateurs qui s'eftrama.
connoient fans quartier , ou au Peuple
enfaveur de qui on donnoit ce
divertiffement barbare ? C'étoit fans
doûte quelque chofe de bien atroce
& de bien inhumain qu'un pareil
fpectacle ; mais y auroit -il eu de
la raifon de le reprocher à ces pauvres
& infortunez Gladiateurs ? &
n'auroient ils pas été en droit de
répondre : Hélas ! C'eſt bien malgré
nous que nous en venons à cette
barbarie,blâmez ce Peuple, au plaifir
& à la cruauté duquel on nous
facrifie , mais pour nous , nousfommes
à plaindre & non à blâmer, Or,
ce que ces Gladiateurs répondroient
en cas pareil , les Sçavans
font en droit de le répondre fur le
reproche qu'on leur fait , & de dire
: fi nous fommes cruels les uns
envers les autres , fi nous nous
pouffons fans ménagement dans nos
querelles , fi nous nous décrions ,
10 LE MERCURE
i nous nous déchirons , impitoyablement
, c'est le Public qui nous
contraint & qui nous en fait i
Loy.Nôtre grand intereft eft de lui
plaire , & nous n'employrions pas
des moyens fi violents pour y parvenir
,finous n'étions perfuadez qu'ils
font de fon goût.
Le Public ne manquera pas de
reclâmer là - contre , & de prétendre
qu'on lui fait injure, en lui donnant
un caractére fi cruel & qui a
même quelque chofe d'inhumain &
de barbare.Surquoi je dirai d'abord,
que je n'avois affaire qu'au
Public d'autrefois , & que les Peuples
d'aujourd'huy reſſemblaffent
au Peuple Romain tel qu'il étoit
dans les tems de la République &
fous les Empereurs Payens ; la queftion
feroit bien- tôt vuidée. Je rends
juftice autant que perfonne , au mérite
& au caractere de ce fameux
Peuple mais plus j'étudie fon
Hiftoire , & plus je fuis convaincu
qu'il ne faut pas l'éplucher de trop
prés. La Profperité de fes armes
Î'Eclat de fes Conqueftes , l'EtenDE
MAY. 11
due & la Durée de fon Empire ,
fa Puiffance , fa Magnificence , &
même quelques Vertus morales
auxquelles la fplendeur de la Nation
a donné du luftre , nous font
une forte d'illufion qui nous aveugle
en fa faveur. Parce qu'ils ont
été Grands en quelque chofe , on
les oroit parfaits en tout ; parce que
quelques Romains ont été des
on fait des Héros
"
Héros
de tous les Romains , & l'on
tient compte au moindre d'eux , des
Vertus qui ne fe font trouvées que
dans un petit nombre de fes Compatriotes
, & qui même , n'y ont jamais
été fans grand mêlange. C'eft
tout ce que j'en infinüeray quant
à prefent , pour ne point entrer dans
un détail qui me meneroit trop loin,
& qui d'ailleurs , n'eft point effentiel
à mon fujet ; mais je ne puis m'empêcher
de dire , que , quelque haute
idée qu'on ait conceûe de ce
Grand Peuple , on ne doit point
mettre la Pitié , la Compaffion &
'Humanité , au nombre de fes Ver12
LE MERCURE
tus , & qu'il n'y a peut-être jamais
eû de Nation qui fût naturellement
& de fon fond plus dure
plus impitoyable & plus cruelle ;
c'eft furquoy ( fi l'on m'oblige d'en
venir à la preuve ) je promets de
donner entiére fatisfaction.
J'avoue que les moeurs ont fore
changé à cet égard , & qu'ils font
aujourd'huy tout autres qu'ils n'étoient
autrefois. A mefure que le
Chriftianiſme a pris le deffus , l'efprit
de douceur qu'il infpire , a réprimé
cette férocité barbare qui avoit
fa fource dans la corruption de
l'homme, & que la fuperftition payenne
étoit plus propre à entretenir
& à augmenter , qu'elle ne
l'étoit à la diminuer & à l'adoucir.
On n'a pû s'empêcher de prendre
des fentimens d'humanité & de
compaffion pour des hommes que
la Religion nous a appris à regarder
fur le pied de freres. Mais comme
, entre les freres même , l'union
n'eft jamais fi parfaite , que l'intereft
particulier & l'amour propre
n'y
DEMAY.
13
n'y apportent quelquefois de l'altération
; auffi , tout Chrêtiens &
tout freres que nous fommes , eftil
resté dans nos coeurs , je ne fçais
quel levain d'inimitié réciproque ,
que la Religion condamne , mais
dont la nature a peine à fe défaire;
que la Vertu peut combatre , mais
qu'elle ne fçauroit entierement détruire.
On répugne à voir répandre
le fang de fon Prochain : mais on
eft bien- aife quelquefois de le voir
humilié. Une révolution qui l'a
bîme , une diſgrace qui l'accable ,
excite nôtre compaffion , éneût
nôtre fenfibilité ; une mortification
qui le pique , un accident qui
dérange un peu fes affaires , trouve
notre coeur tout difpofé à le
fouffrir fans murmure ; & à n'en
fçavoir pas mauvais gré à la fortune.
Enfin , nous ne demandons
pas
que les hommes périffent ; mais
nous ne fommes pas fachez dé
les voir par quelque endroit audeffous
de nous . Iln'y a donc point
de cruauté dans notre coeur ; mais
May 1717.
B
14 LE MERCURE
qu'il n'y ait un fond fécret de malignité
, c'eft de quoi il est difficile
de ne pas convenir.
Or , ce fond de malignite me fuffit
pour imputer au Public , les emportemens
des Sçavants dans leurs
querelles , & pour le rendre refponfable
de toutes leurs impolitef-
Tes. Un Sçavant qui écrit contre
un autre , veut gagner les fuffrages
du Public , Spectateur & Arbitre
du combat. Il veut lui plaire , &
il fçait que le meilleur moyen pour
y parvenir , eft de flater fa malignité.
Et de qui tient- il cela ? du Public
même ; De ce Public qui a horreur
des combats où il y a du fang
répandu ; mais qui aime la vivacité
dans les querelles , où la vie
ne court point de rifque . Que deux
hommes l'épée à la main fe battent
en déterminez , prêt chacun
à perçer fon ennemi ; on tremble
pour eux , & l'on s'intereffe à les
féparer. Que deux femmes en viennent
aux prifes , qu'elles s'égratignent
, qu'elles fe décoeffent ; c'eft
DE MAY. 21
ve dans ce ridicule du Pédantifme
qu'on attache à la Science , nonfeulement
de quoi fe confoler de
l'érudition qu'on n'a pas , mais encore
de quoi fe mettre au deffus de
ceux qui l'ont acquife . Car , l'amour
propre a fa Logique & fes principes
aufquels il ramene tout. Le
premier de ces principes eft de
nous faire juger de toutes chofes .
par comparaifon à nous-mêmes ;
de forte que nous ne donnons la
préference ou le deffous aux Profeffions
, aux Ars , aux Sciences ,
& à tout le refe , que felon que
nous nous fentons plus ou moins de
difpofition & de talent poury réüffir.
Tout Art où nous réuffiffons , ett
toûjours le plus eftimable ; tout Art
où nous ne pouvons atteindre , elt
un Art vain & frivole. Je dis le
même des Profeffions differentes ,
& je pourrois étendre la maxime
jufqu'aux Inclinations , aux Humeurs
& aux Temperaments . C'eſt
par là que l'homme d'Epée dédaigne
l'homme de Robe , & que
22 LE MERCURE
l'homme de Robe neglige l'homme
d'Epée : Que l'Aftrologue & le
Géométre méprifent le Poëte &
l'Orateur, & que reciproquement le
Poëte & l'Orateur , qui ne fe font
guéres plus de quartier , quand ils fe
méfurent l'un l'autre , ne font pas
grand cas de l'Aftrologue ni du
Géometre. Cependant , comme
chaque Etat , comme chaque Art
eft toûjours eftimable par lui-même
, & qu'on ne peut pas nier , que
l'Equité dans un Magiftrat , la Valeur
dans un Soldat , l'Erudition
dans un homme deLettres ne foient ..
à prifer , & re meritent une confideration
que notre amour propre ,
qui croit s'ôter à lui-même ce qu'il
accorde à autrui , ne fe laiffe pas aifément
arracher ; la malignité eſt
venue au fecours , & nous a appris
à envifager les Arts & les Profeffions
qui ne nous plaifent pas , fous
un ridicul accidentel qui y ait quelque
rapport. Ainfi , l'homme de
Robe eft devenu un Chicanneur;
l'homme d'Epée , un Breteur ;
፡
DE MAY.
17
nes gens , au contraire , qui ne
doutent de rien , & dans qui l'expérience
n'a pû encore corriger la
préfomption , font toujours prêts
à rire de tout , parce qu'ils fe croyent
fort audeffus des foibleffes
dont ils fe moquent. Il est vrai
qu'eux & bien d'autres le trompent
fouvent dans leur calcul.
Quand le Maître de Philofophie ,
dans le Bourgeois Gentilhomme
fait de belles leçons de moderation
& de patience , au Maître à
Danfer & au Tireur d'Armes qui
fe battoient , il fe croît lui -même
fort éloigné de tomber dans un
pareil excés ; mais , s'imagine-t'il
être interreflé dans la querelle ?
Adieu la Morale & les Refléxions ;
le Philofophe fe taît , & l'homme ſe
bat. Il faut être dans l'occafion ,
pour pouvoir juger de quoy on eft
capable. Mais comme ordinairement
on ne fe rend guéres plus
de juftice , que le faifoit ce Philofophe
, & que chacun en particulier
, est toujours fort difpofé à faire
Biij
18 LE MERCURE
le Procés à fon prochain , & à
rire de fes foibleffes , on peut établir
comme un principe certain
que le meilleur moyen d'interreffer
le Public , eft de flater fa malignité
, & par conféquent de le
réjouir aux dépens de nôtre Adverfaire
Pourquoy cela ? premierement
, parce que c'eft en quelqueforte
pour lui,un ennemi de moins ,
c'eftun homme qu'on dégrade devant
lui , & fur lequel on femble
lui donner une eſpèce de fupériorité.
Secondement , parce que celui
qu'on humilie , eft un Sçavant.
Car , plus un homme ett élevé audeffus
des autres , ou par fa naiffance
, ou par fa fortune , ou par
fés talents ; plus on aime à le voir
rabaiffé. Le premier fouhait de :
l'amour propre dans le coeur humain
, eft de l'emporter fur tout
le monde. Au défaut de cet avantage
, nous fouhaitons au moins que
perfonne ne l'emporte fur nous.
Ainfi , tout homme qui , par quelque
endroit que ce foit , fe tire
DE MAY.
19
de pair d'avec les autres , devient
d'abord l'objet de la jalousie pu
blique , & fi l'on s'écoutoit , on lui
demanderoit volontiers compte de
ce qu'il a de plus que nous. De quel
droit en effet , aura-t-il ou plus :
d'efprit , ou plus d'érudition ? Encore
faut-il remarquer qu'on par
donne plus aifément aux Gens de
Lettres , ce qui vient d'érudition ,
que ce qui vient d'efprit : Pourquoi
? Parce que ce qui vient d'é---
rudition , eft en quelque manière
plus à notre portée , & nous don
ne moins le deffous ; les Sçavans
n'ont fait que moiffonner dans un
champ qui eft ouvert à tout le
monde , & où il n'a tenu , & il ne
tient encore qu'à nous de recueillir
, auffi bien qu'eux : Ils ont lû ,
& nous pouvons lire ; ils ont
tranfcrit & nous
5 pouvons
tranfcrire . Cette réflexion les
reconcilie avec nous fur ce point
parce qu'elle femble les ramener
au niveau de ce que nous fommes .
Mais , ce qui vient de fuperiorité
20 LE MERCURE
d'efprit , ne s'excufe pas de même ;
on veut toûjours du mal à ceux qui
nous priment de ce coité là, & comme
ordinairement les Sçavans , s'ils
n'ont plus d'efprit que les autres
ont du moins l'efprit plus cultivé ;
on leur fçait mauvais gré en même
tems, & de leur érudition & de leur
efprit : deforte que fi on ne peut
pas leur arracher ces avantages , &
leur difputer ces talents , on eft
bien aife du moins d'avoir d'ailleurs
de quoy s'en dédommager ,
& de pouvoir regagner
fur eux
dans les défauts & les foibleffes
qu'ils fe reprochent tour à tour , ce .
qu'ils ont de plus que nous , du côté
de l'efprit & des lumieres.
>
Ainfi , quand deux Sçavants en
viennent aux`mains , c'eft une fête
pour le Public,& un fpectacle d'autant
plus agréable , qu'il y trouve
de quei fatisfaire fa malignité , &
par là,de quoi flater fon amour propre.
On fe dit alors à foy- même :
Je ne fuis pas Sçavant , mais aufli
je ne fuis pas Pédant ; & l'on trouDE
MAY.
un paffe -tems pour les Spectateurs ;
on frape des mains , & loin de les
féparer , on ne fonge qu'à les encourager&
à les animer.Un Inconnu
fait- t-il une chûte dangereufe ? les
plus indifférents s'empreffent pour
le fécourir. Que la chûte foit légere
& fans conféquence ; nôtre
premier mouvement nous porte à
en rire. Qu'est ce qui fait cela dans
l'homme Un fentiment d'amour
propre & un retour de complaifan
ce fur lui- même , qui lui fait envifager
dans la difgráce d'autrui , une
foibleflè ou une imprudence dont
il fe croit incapable ; car tout ris
moqueur fuppofe un ridicule dont
on fe croit exempt . Un Boiteux ne
rit pas d'un autre boiteux , s'il ne
le croit plus boiteux que luy. D'où
il est naturel de conclure , que le
ris renferme en même temps &
une forte de mépris pour celui qui
en eft l'objet , & une idée de fuperiorité
qu'on croit avoir fur celui
dont on fe moque ; c'est-à- dire,
que tout homme qui rit d'un autre ,
16 LE MERCURE
-
fait tout bas , fon propre Panegyrique
, aux depens de celuy dont il
rit ; car , s'il y prend bien garde
il reconnoîtra qu'il fe dit dans le
coeur ; je ne ferois pas cette faute ,
je ne donnerois pas dans ce ridicule
, j'aurois évité cet écueil , je
me ferois bien gardé de faire cette
beveûe , de tomber dans cette imprudence
; ainfi , je vaux mieux
qu'un tel , au moins par cet endroit .
Pourquoy les perfonnes d'un certain
âge , font - elles plus refervées
& plus retenues à rire des foibleſſes
& des petits accidents qui arrivent
à autruy , que ne le font les jeunes
gens ! C'elt que , comme il
leur eft arrivé fouvent , ou du
moins qu'ils ont remarqué qu'il
étoit arrivé à d'autres , de donner
dans des ridicules dont ils avoient
ri auparavant , ils épargnent
les autres par confideration pour
eux- mêmes . Cette indulgence dans
eux , et le fruit de leur expérience
& l'effet d'un amour propre ,
réfléchi fur lui - même . Les jeuDE
MAY. 25
l'homme de Lettres , un Pedant,
Le Sçavant eft au deffus de nous
par fa Science , mais nous prétendons
qu'il retombe au deffous , par
fes foibleffes. Le ridicule du Pedantifine
nous fait regagner fur le Sçavant
avec ufure , ce que le mérite
de la fcience nous faifoit perdre
avec lui. Nous ne nous contentons
pas d'une fimple compenfation qui
hous remette tous au niveau , nous
afpirons à quelque chofe de plus :
Sur quoi fondé fur un principe affez
vrai , & que l'amour propre a
grand foin de faire valoir , qui eft,
qu'il vaut mieux avoir une perfetion
de moins , & être exempt d'un
foible ; car il y a des genres de merite
que nous ne fommes pas obligez
d'ayoir ; mais il n'y a point de
forte de ridicule , dont nous foïons
obligez , autant qu'il nous eft poffible,
de nous garantir.
Les Sçavans fe font tort à euxmêmes
, je l'avoue , de donner cet
avantage fur eux au Public ; mais
dans la chaleur de la difpute , on
1
26 LE MERCURE
ne fait pas tant de réflexions. Chacun
d'eux ne fonge qu'à décréditer
fon Antagoniſte dans l'efprit du
Public , fans fonger qu'il lui donne
lieu par- là,de lui rendre la pareille
; & que le Public qui fait-là
le perfonnage, du Grippeminant de
la Fable de la Fontaine tire fon
profit des deux côtés , & fe moque
de l'un & de l'autre.
,
Mais , je veux que les Sçavans
faflent attention au préjudice qu'-
ils fe caufent mutuellement , en
s'outrageant dans leurs querelles ;
je veux qu'ils en foient perfuadezt
& convaincus : Quel parti leu
refte-t-il à prendre ? Point d'autre,
que celui de fe taire. Qui les empêche
, direz-vous d'écrire de
part & d'autre avec modération ,
& d'expofer leurs raifons avec douceur
& avec bien-feance : c'eft le
Public qui le leur défend . Comment
, le Public ! Eh ne blâme- t-il
-hautement tous les jours ces
pas
fortes d'éxcez ? Ouy , il les blâme
de bouche & en apparence , mais
›
réellement
DE MAY. 25
pour compreréellement
, & de fait ,il les ordonne
& il les exige;en voici la preuve .
Un Sçavant qui , met au jour un
Ouvrage Polemique , a fans doute
envie que fon Ouvrage foit lû.
Ni lui ne fe met en frais
pofer , ni le Libraire pour imprimer
, que dans l'efperance que le
Livre fera débité. Il y a quelquefois
du mécompte ; mais quoiqu'il
en arrive ; voilà du moins à quoi
on vife , & l'on peut dire que cette
flateufe efperance eft la caufe
miere de tout ce qui s'imprime de
Livres. Il faut donc fur ce piedlà
que l'Ouvrage foit écrit de maniere
à piquer la curiofité du Public
, qui n'a coûtume de l'acheter,
qu'autantqu'il le trouve à fon goût.
Or , je fuppofe qu'un Sçavant qui
écrit contre un autre , le faffe avec
cet efprit de moderation & de
douceur , avec ces ménagements
de bien-féance & de charité même
, que tout le monde femble
exiger , & que perfonne ne veut
goûter. Qui eft - ce qui lira fon
May 1717.
с
26 LE MERCURE
Ouvrage ,* Quis leget hac ?Voilà le
Livre à bas , le Libraire ruiné , &
l'Auteur deshonoré. Mais le Livre
eft fi bon ! Il est écrit avec tant
de folidité & de politeffe ! Les
raifonnements en font juftes , les
réfléxions fenfées , l'élocution éxacte
; cela eft vrai , mais il eft froid.
Je n'y trouve pointde goût, c'est un
potage de fanté , que j'approuve
fort pour un malade ; mais pour
moi qui me porte bien , je veux
quelque chofe de plus piquant
& qui réveille mon appetit ; voilà
ce qu'on répond , & le Livre
demeure. Que l'Auteur fe défaffe
de fa moderation , & que , fans rien
changer , pour le fond , à fon
Ouvrage , il larde fes raifonnements
de quelques traits de Satyre
, & répande un peu de malignité
dans fes réflexions , voilà
le Livre qui reffufcite ; la preſſe
y et ; on fe l'arrache , les Editions
s'en multiplient , & le Li-
Perf Sat. 1.
>
DE MAY. 17
braire dit fur la foy du Public
qui l'achete : Voilà un bon Livre.
Il fe fait deux Hiftoires d'un
grand Perfonnage , toutes deux
bien écrites , & par des Auteurs
differents. L'un fait un Saint de
fon Heros ; l'autre en fait un Po--
litique . Le Saint va fon chemin
tout uniment ; le Politique fait
fortune ; on loiie le premier , &
on lit le fecond. D'où vient cette
difference ? C'est que la malignité
du coeur trouve mieux fon compte
avec le dernier , qu'avec l'autre.
Que conclure de tout cela ? levoici.
C'est que tout Auteur qui
veut être lû ( & ce n'eft pas fe
méprendre , que de croire que tous
le veulent ) doit écrite d'une maniere
qui intéreffe le Lecteur ;
Qu'il ne le peut faire dans les
Ouvrages Polemiques , qu'en flatant
fa malignité , & que rien n'eft
plus propre à la ppiiqquueerr , que les
traits de Satyre perfonnelle . J'approuve
donc , direz -vous , ce ftyle
Satyrique A Dieu ne plaife ; je
Cij
28 LE MERCURE
le condamne au contraire , mais
le Public l'éxige. Il a tort , j'en
conviens , & c'eft dans lui, un goût
dépravé ; mais c'eft fon goût :
Ne point chercher à le flater ,
feroit beaucoup plus dans les régles;
mais ce ne feroit pas le moyen
d'être lû. Or , on n'écrit que dans
cette vûë , & qui ne veut point
être lû , ne doit point écrire. Cette
raifon fuffiroit donc toute feule
pour rendre le Public refponfable
de tous les excès qu'on blâme
dans les Sçavants qui fe font la
guerre ; mais , à cette premiere
Faifon , thée de la malignité du
coeur de l'Homme , j'en ajoûte
une feconde , fondée fur l'imperfection
de fon efprit , & fur l'indolence
, qui lui eft naturelle .
Il feroit à fouhaiter qu'on cherchât
le vrai en tout . Chacun fait
profeflion de l'aimer & de s'y attacher
; mais , pour être en état de
le difcerner , il faut néceflairement
deux chofes . La premiere , qu'on
ait affés d'intelligence & de pénéDE
MAY. 29
Eration pour le découvrir ; la feconde
, qu'on ait affés de réfolu
tion & de patience , pour ne point
fe laffer dans cette recherche . Or ,
il arrive
ordinairement que de tous
ceux qui veulent juger d'une controverfe
& d'une difpute entre les
Sçavans , la moitié manque de lumiéres
&
d'intelligence ; & l'autre
moitié manque de bonne volonté
ou de loifir. Les uns n'ont ,
ni les principes , ni les talens qu'il
faut pour entendre la matiere , les
autres ne veulent pas fe donner
la peine de l'étudier ; enfin , foit
incapacité , foit pareffe , ils font
prefque tous également hors d'état
de porter leur jugement fur une
queftion qu'ils n'entendent point ;
& cependant tous , comme Perrin
Dandin , veulent juger. Il s'enfuit
delà , que le Public , non feulement
eft aifé à tromper , mais même qu'
il veut bien être trompé ; & par
conféquent , que quand on le prend
pour juge d'une affaire , il n'eft
pas
tant queftion de l'inftruire , que
}
Ciij
20 LE
MERCURE
de le prévénir. Si les Sçavans
dans leurs démeflés , avoient droit
de fe choifir un Juge , je veux
croire qu'ils auroient affés de bonne
- foi pour le prendre , autant
ennemi de toute furpriſe , qu'il en
feroit incapable ; mais ils n'ont
point fur cela de choix à faire :
Leur Juge naturel eft néceffaire ,
c'est le Public ; ils ne peuvent ,
ni ne veulent même décliner fa
Jurifdiction. C'est à fon Tribunal
qu'ils portent leurs cauſes , c'eft
a fa décifion qu'ils foumettent
leurs raifons , c'est-à-dire à la décifion
d'un Juge qu'il n'eft queftion
que d'éblouir & de gagner. Ainfi ,
pour peu que la matiere foit obfcure
, ou qu'elle demande de la difcuffion
, ils fondent moins leurs
efpérances fur la folidité de leurs
raifonnemens , & fur la force de
leurs preuves , que fur l'agrêment
& le fel qu'ils tâchent d'y répandre.
L'importance n'eft pas d'inftruire
le Juge , c'eft de l'amufer
& de lui plaire. Il ne s'agit pas
DEMA Y.
3T
tant.de prouver , que nôtre Adverfaire
a tort , que de faire croire
qu'il doit avoir tort , & de faire
fouhaiter qu'il l'ait effectivement ,
c'est-à- dire , de le rendre odieux
& méprifable. Or , rien n'est plus
propre à produire cet effet , que
fes Railleries , les Reproches , là
Satyre & l'Invective . Ce n'eft donc
pas le Sçavant qui a tort de les employer
; mais le Public qui les met
dans la néceffité de le faire.
Entre les coûtumes particuliéres
de chaque Province , il y en a
d'affés bizarres , & qui paroiffent
même oppofées aux principes de
l'Equité naturelle ; de forte qu'un
Avocat qui a à plaider une Caufe
dans tel ou tel Canton , fe trouve
obligé d'abandonner ces principes,
pour chercher des moyens de défenfe
dans la bizarrerie de la Coûtume
. Eft-ce fa faute Non. La
Coûtume eft établie ; c'eft d'elle,
toute bizarre qu'elle eft , que les
Juges empruntent leur Jurifprudence
; c'eft à eux feuls que l'A32
LE MERCURE
vocat a affaire , ce font eux qu'il
doit perfuader ; il doit donc fe conformer
à leurs idées , & leur parler
un langage qu'ils entendent.
Il en eft de même des Sçavans
ils ont affaire à un Juge qui fe conduit
moins , par raifon , que par
prévention ; c'est donc moins par
des raifonnemens folides , que par
des préjugez artificieux , qu'il peut
efpérer de le gagner. Il s'y attache,
il en fait fon capital ; & en cela,
il ne fait que fuivre la Loy , & s'affervir
à la néceffité que le Public
lui impofc. Qu'on déclame tant
qu'on voudra contre l'irrégularité
de ce procédé ; c'eſt au Public qui
l'éxige , & non au Sçavant qui s'y
conforme malgré lui ,à en répondre.
Quand on a affaire à un Homme
en place , foit Magiftrat , foit
Miniftre , foit Grand Seigneur ;
Qu'on a à lui demander juftice ,
ou qu'on en attend quelque grace
; quel eft nôtre premier foin ?
C'eft de nous informer par où il
eft acceffible , & de fçavoir qui le
DE MAAY.
33
gouverne. Le Sçavant recherche
la faveur du Public , à qui il demande
juftice contre fon Adverfaire.
Son premier foin doit donc
être , de fçavoir qui le gouverne.
Or , qu'est - ce qui gouverne le Public
? C'eft la prévention. Cela a
été de tout temps , & fera toujours
. Delà vient ce grand principe
, que chacun juge felon fon
inclination , c'est-à -dire , felon fa
prévention. Car, qu'est- ce qu'inclination?
finon un attrait qui , toutes
chofes égales d'ailleurs , nous
fait pencher d'un côté plûtôt que
d'un autre Attrait où la raifon
a fi peu de part , qu'on oppofe
d'ordinaire comme en regard ,l'inclination
& la Raifon. Delà vient
encore la maxime qui fignifie la
même chofe fous d'autres termes ,
que l'efprit eft la dupe du coeur.
Il s'enfuit delà , que les régles de
la Jurifprudence du Public ne font
point fondées fur le Vrai , mais
fur l'Apparent , non fur la Raifon
mais fur les Préjugez. Ce font ces
>
34 LE MERCURE
préjugez , qui donnent le branfle
aux affaires , & qui déterminent
l'efprit : Maniere de juger d'autant
plus accommodante pour nous ,
qu'elle flate en même - temps , &
nôtre préfomption , & nôtre indolence
naturelle. Elle flate nôtre
indolence , en ce qu'elle nous difpenfe
de la difcuflion des matiéres
; elle flate nôtre présomption ;
en ce qu'elle nous fournit des principes
abrégez de décifion. Voilà
la fource de cette multitude de
préjugez , qui fe font intrus dans
nôtre efprit , & qui y fubjuguent
la Raifon. Il en eft de tout genre
& en toute matiere. Il y en a fur
les Nations & fur les Climats ; fur
les Provinces particulieres d'un
même Royaume , & fur les Cantons
différents de cesProvinces. Une
expofition plus ou moins orientale
, décide dans nous , de la fupériorité
pour le génie ou pour l'imagination
entre certains Peuples.
On a autant de peine à concevoir
, qu'un Homme d'une certaine
DE MAY.
35
Contrée , ait du mérite , qu'à s'imaginer
qu'un homme d'un aute
Païs , fouvent limitrophe , n'en
ait pas. L'Attique& la Boetie étoient
deux Provinces de la Gréce . Etre
né dans la premiere , c'étoit un
tître pour être cenfé avoir de l'efprit
; comme c'étoit une espéce
d'exclufion en cette matiere , que
d'être né dans la feconde ; il n'y
a pas eu même , jufqu'au Sauveur
du monde , qui n'ait été expofé à
l'injuftice du préjugé. On parle
à Nathanael de ce grand Meffie *
annoncé par Moïfe & les Prophéres
; il écoute. On lui apprend
que ce Meffie eft venu , & que
c'eft Jefus Fils de Jofeph de Nazareth.
A ce nom de Nazareth,le préjugé
s'élève dans fon efprit & décrédite
d'abord le rapport qu'on lui
fait. * Nazareth ! dit - il , en peutil
venir quelque chofe de bon ! Nous
* Joan. ch . 1. v . 45.
* Ibid.
36
LE
MERCURE
voyons tous les jours , que les Con
ditions différentes , les Profeffions ,
les Arts , les Sciences , même
les Corps particuliers dans chaque
Republique , font foumis à certains
préjugés generaux , qui réglent
le plus ou moins d'eftime
qu'on doit accorder aux Particuliers
. Voilà deux Hommes que
je n'avois jamais vûs ; fi je veux
m'en tenir à la premiere impreffion
que forme dans moi le préjugé , ce
fera peut-être la couleur ou la forme
de l'habit qui me fera donner
la préference à l'un, au préjudice de
l'autre. Ce qui nous paroît vulgaire
& trivial dans un Homme du commun
, nous paroît plein de fel dans
la bouche d'un Homme de Condition.
La Naiffance ,le Rang , la Réputation,
le Ton même de celui qui
parle,entre toûjours pour beaucoup ,
dans le jugement que nous portons
de ce qu'il dit ; enfin , comme
l'a remarqué l'Auteur de la Recherche
de la Verité * Si un Homme eft
* L 1. ch . 18.
DE MA Y.
37
affez heureux pour plaire , ou
» pour être eftimé , il aura raifon
dans tout ce qu'il avancera ; &
,, il n'y aura pas juſqu'à ſon colet &
à fes
manchettes , qui ne prou-
», vent quelque chofe.
Je fçais que l'homme fage appelle
toûjours de cette premiere furprife
, & qu'il eft même en garde
contre elle ; mais l'homme fage ne
fait pas le grand nombre. La Philofophie
de ce qu'on appelle le Public
, eft une Logique abbregée &
réduite à un petit nombre de principes
vagues & fuperficiels. Si vous
voulez avoir fon fuffrage , il faut
ramener vôtre caufe à ces fortes de
principes qui l'exemptent d'une difcuffion
onereufe , à laquelle il ne fe
prête pas volontiers . Étudiez - vous
plûtôt à lui plaire qu'à le convaincre
, vous le convaincrez infailliblement
en lui plaiſant.
C'est pour cela qu'on regarde
comme un point capital dans toutes
les conteftations , de mettre les
Rieurs defon côté. La Raifon a beau
D
May 1717.
38
LE
MERCURE
être pour vous ; fi les Rieurs font
contre , vous avez le deffous , & celà,
en quelque matiere que ce foit ,
& même dans les plus graves. Des
Sçavants étoient aux prifes avec
d'autres : des deux côtez on mettoit
en oeuvre toute la fubtilité de
la Dialectique , toute la force du raifonnement
; le Public ouvroit de
grands yeux & ne difoit mot . Vous
vous y prenez mal , dit à l'un des
deux partis , un homme fenfé qui
connoifloit le terrain ; laiffez- moi
là tout ce fatras d'érudition & ces
fubtilitez quint-effenciées, où le Public
ne voit goûte & dont il n'a que
faire. Faites diverfion , prenez des ·
matieres qui foient à fa portée ; attachez-
vous , en les traitant , plûtôt
à la gayeté , qu'à la ſolidité ; du
fel , de la legereté , de la naïveté ,
de l'enjoüement , voilà ce qu'il lui
faut . On aura beau vous relever fur
le fond des chofes ; fi l'on ne l'emporte
fur vous par l'agrément , on
ne gagnera rien ; le Public ne veut
pas étudier , il veut fe réjouir ; traDE
MA Y.
59
vaillez fur ce principe ; on le fit &
on s'en trouva bien.
Il eft fi vrai que le Public ne fe
méne que par les préjugez , & que
dans tous les Siècles & chez toutes
les Nations , il ne s'eft jamais gouverné
autrement; que toute la Rhetorique
n'eft fondée que fur ce principe.
En effet , retranchez de cet
Art,tout ce qui ne va qu'à faire illufion
àl'efprit, & qu'à féduire le coeur,
vous le réduirez à une pure Dialectique.
Ariftote n'eft pas , à la ve-.
rité , tout - à- fait de ce fentiment ,
& regardant la partie qui touche
les preuves , comme la plus effentielle
de la Rhétorique , il blâme
·les Rhéteurs qui l'ontprécedé , de
ne s'être prefque attachez qu'à celle
qui touche les moeurs & les paffions,
dont il ne fait que l'acceffoire.
Mais , quelque veneration que
j'aye pour ce Grand Philofophe ; je
le contredirai ici d'autant plus librement
, qu'il eft en quelque forte
Moderne à l'égard de ceux qu'il
blâme & que je défends ; & que
* Rhet . d'Arift. L. 1. C. 1. Dij
40 LE MERCURE
.
• ·
,
·
d'ailleurs il me fournit lui-mêmedequoi
le refuter. Car ,furquoi apuyet-
il fon fentiment ? Sur ce que , ditil
, a les Paffions ne font point du fair
de l'Orateur mais regardent le
Fuge. qu'il ne faut pas le pervertir
, ni le porter à la Compaſſion ↳
ni à la Colere
& que l'emploi
de celui qui plaide , eft de monrer
fimplement , que la chofe eft
ou qu'elle n'eft pas. S'il ne faut que
cela pour plaider , les Rhéteurs
peuvent fermer leurs Ecôles. J'avoue
qu'il feroit mieux de ne point
exciter de Paffions dans le coeur
du Juge ; mais , il ne s'agit pas ici
de fçavoir , fi cela eft permis ou
non dans la bonne Morale , mais
de déterminer , à quel Art il appartient
de produire cet effet : Or, bil
eft clair que c'eft à la feule Rhétorique,
comme Ariftote en convient
lui-même ; & c'eft justement par
ce que ces Paffions regardent le
Juge , qu'elles font du fait de l'Oa
Ibidem.
Ibid L. 2. ch . 1.
DE MAY.
41
rateur , qui n'a d'autre but que de
perfuader le Juge à qui il parle.
- Mais , que cette partie foir ou non ,
la plus effentielle , il est toujours
certain qu'il la regarde lui - même,
comme fi importante , que c'est
celle qu'il femble avoir traité avec
le plus de foin , & qu'elle fait un
des plus beaux morceaux de fa
Rhétorique , c'est - à - dire , d'un
des plus excellents Ouvrages qui
nous reftent de l'Antiquité.
"
"On peut donc regarder la Rhétorique
, comme toute fondée fur
les préjugez ; de forte qu'à la bien
définir , c'eft l'Art de tromper les
Hommes , puifqu'elle enfeigne à
féduire leur Raifon, au préjudice de
la Jufticé & de la Verité. Comment
cela fe fait- il ? En profitant de leurs
préjugez, en excitant leurs Paffions ,
en les portant à la Colere , à l'Indignation
, à la Pitié , à la Crainte , fe.
lon que la caufe le demande. C'eft
pour cela que les Rhéteurs traitent
fi au long , non feulement des
Paffions , mais encore de ce qu'ils
Diij
42 LE MERCURE
apellent Lieux Communs. En effet,
qu'est- ce que ces Lieux Communs ?
Rien autre chofe , que certains préjugez
generaux , où l'Auditeur fe
laiffe enveloper , comme dans des
filets. Or, puifque les Hommes font
faits de la forte ; puifqu'il eit fi aifé
de les féduire & de les tourner
où on veut ; puiſqu'ils veulent même
être trompez , & que la Rhetorique
n'eft fondée que fur leurs
préventions & leur foibleffe ; les
Sçavants ont - ils tort de profiter
de cette difpofition , de travailler
chacun de leur côté , à décréditer
leur Adverfaire dans l'efprit du Public
, & d'employer pour cela , les
Reproches , les Injures , l'Ironie ,
la Satyre ; & tout ce que l'Art
fournit de figures plus malignes &
plus offenfantes ? Dés qu'on s'apperçevra
que le Public n'en fera
plus la dupe , les Sçavants cefferont
de les mettre en ufage ; mais,
tant qu'it fe laiffera conduire par
des préjugez , & qu'il ne décidera
que par paffion , les Sçavants feDE
MA Y.
43
ront en droit de fe croire légitimement
difpenfez dans leurs difputes ,
d'une moderation , non-feulement
inutile , mais même ruineufe à l'interêt
de leur caufe.
Il eſt donc temps , me dira- t -on ,
que les Auteurs adouciffent leur
ftyle , & qu'en écrivant l'un contre
l'autre , ils fe conforment à ces ufages
de bien-féance , quella Politeffe
a introduits dans nos moeurs. Le Public
s'eft réforméfur ce point; il faut
donc que les Sçavants fe réforment
à leur tour , s'ils veulent lui plaire.
Les Emportements & les Invectives
ne font plus de fon goût ,
même dans la plus jufte querelle ;
ils doivent, donc s'en défaire.
Voilà un Enthymême bien preffant
, & auquel on ne peut s'empêcher
de fe rendre , fi l'Antécédent
en eft auffi vrai qu'on le fuppofe
; c'est-à-dire , s'il est conftant
que le Public ait changé de goût
fur cet article , & qu'il exige abfolument
de la moderation dans les
Sçavants. Je fens bien que je fuis
moi-même d'autant moins en droit
44
LE MERCURE
>
de contefter fur cette fuppofition ,
que je paroîs en convenir dans la
premiere partie de cette Apologie .
Peut-être , cependant , qu'à force
d'entendre debiter cette maxime ,
je me la fuis perfuadée comme les
autres , & que j'ai été en cela la
dupe du préjugé. Je vois bien qu'-
aujourd'huy on ne donne pas
tout-à-fait dans les mêmes excés
où l'on donnoit autrefois ; mais je
fens bien auffi , que la moderation
n'eft pas encore venue au point que
l'on prétend. Le Public ne veut
pas à la verité qu'on outre le ref-
Tentiment ; mais il ne me paroît
pas auffi s'accommoder d'une politeffe
trop circonfpecte ; & il me
femble que ceux qui écrivent encore
aujourd'huy fur des matieres
conteſtées , penfent fur cela comme
moy. Car , ces Auteurs , qui fans
doute veulent plaire au Public ,
n'infinuëroient pas dans leurs Ouvrages
, des traits de Satyre contre
leurs Adverfaires , s'ils croyoient
que cette liberté ne dût pas être apDE
MAY. 45
>
prouvée . Cependant , qu'on examine
de près le Livre le plus moderé
& le plus mefuré , en matiere Polemique
, je fuis perfuadé qu'on n'en
lira pas quatre pages , l'une por
tant l'autre , qu'on n'y trouve quelque
trait , non effentiel à la caufe ,
que l'Adverfaire voudroit qui
ny fut pas. Or , tout trait de
cette nature eft un trait malin ;
car, ce n'eft pas à celui qui porte le
coup . àjuger de fon effet ; mais à
celui qui le reçoit. C'eft fur lui
que le coup tombe ; il fent mieux
que perfonne, s'il le bleffe , & à quel
point il le bleffe ; c'est - à - dire ,
qu'il en connoît mieux que perfonne
, toute la malignité. Il y a donc
quelque myftere caché là - deffous ,
& il faut que le Public ne foit pas
bien d'accord avec lui - même . Car,
s'il def-approuve la Satyre entre des
gens qui conteftent fur des points
de Doctrine, d'où vient par fon empreffement
à avoir ces fortes de
Livres , donne - t - il lieu de croire
que ce ftile ne lui déplaît
46 LE MERCURE
.
pas il blâme l'Ouvrage , il
-
il
eft vrai ; mais il l'achete & plus
cher peut être qu'il ne feroit ,
fi le ftile en étoit plus mefuré
parle d'une maniere , & il agit d'une
autre à quoi attribuer cette duplicité
de conduite En voici la
fource,fi je ne me trompe. C'eſtque
le Public a deux chofes oppofées à
accorder enſemble ; fa paffion &
fon honneur , fa malignité , & la
bien-féance. La Satyre lui plaît ,
mais il a honte de l'avouer ; il la
condamne donc par bien-féance
tandis que par malignité, il en profite.
>
Ce principe me paroît d'autant
plus vrai , que les Sçavants s'y conforment
en écrivant , & que leur
conduite dans les conteftations qu'-
ils ont enſemble , le fuppofe neceffairement
. Car, s'ils gardent plus
de mesures qu'on n'en gardoit autre-
fois ; il ne faut pas croire qu'ils
foient moins jaloux de leur reputation
, moins vifs fur leurs interrêts
, & moins déterminez à pouffer
DE
MAY.
47
eurs
Adverfaires , qu'on ne l'étoit
du tems de nos
Ancêtres. On peut
au
contraire fuppofer que les Sçavants
d'aujourd'huy , quand ils font
en querelle , fe veulent autant de
mal , que ceux du temps paffé.
La
fenfibilité , comme je l'ai fait
voir dans ma
premiere partie , eſt
non -
feulement auffi grande , mais
mêmeplus vive à cet égard, qu'elle
ne l'a jamais été. D'où vient donc
a-t-on baiffe de ton ? D'où vient
l'Aigreur & la Colere ne parlentelles
plus le même langage ? C'eft
qu'on a fenti le foible du Public ,
qui vouloit pouvoir fe divertir aux
dépens d'autrny , fans en avoir l'odieux.
Il a donc fallu le fauver du
blâme , en flatant fa
malignité
lui procurer du plaifir , fans qu'il
entrât dans les frais ; c'est - à - dire ,
qu'il a fallu rafiner la Satyre , ufer
d'envelopes , & faire fourdement
ce qu'on faifoit autrefois tête levée .
De là eft venu l'ufage de la Satyre
indirecte , & tous les autres détours
qu'on met en oeuvre , pour
48 LE MERCURE
dire équivalament en termes radou.
cis , ce qu'on n'ofe plus dire ouver
tement & en termes formels . On
ne fait plus directement des reproches
injurieux ; mais on fait paffer
en preuve le fond du reproche
, & quand on a bien établi le
principe , on préfume affez favorablement
de la pénétration du
Lecteur pour croire , qu'il démêlera
bien de lui-même , tout ce
qu'une conféquence neceffaire renferme
d'injurieux . Souvent les
traits les plus piquants , font
couverts de fleurs , & fous les
loüanges les plus Alateuſes , on fent
la pointe de la Satyre :
Sono accufe , e Paion Lodi.
Il y a même quelque chofe , dans
cet ufage , qui flate également &
l'Auteur & le Lecteur ; car , de
traiter fon Adverfaire d'Ignorant ,
d'Impofteur , de Préfomptueux
cela eft aifé , & il ne faut , ni grand
* Hierus. Liberata
>
1
Cant. II. Str. 58 .
génie
DE MAY.
49
génie à l'Auteur , pour trouver ces
termes , ni grande pénétration au
Lecteur pour fentir tout ce qu'ils
fignifient ; au lieu que quand la
chofe fe dit figurément , & fous des
termes déguiſez , ils fe fçavent tous
deux bon gré ; l'Auteur , d'avoir
fçû faire pafler tout fon venin fous .
des expreffions mitigées ; le Le-
&teur , d'en avoir pénétré toute la
malignité , au travers même de la
politeffe des expreffions.
•
Je crois qu'on peut conclure delà
, qu'à bien apprécier les chofes ;
l'avantage que nous prétendons
avoir fur les Anciens , du côté de
la politeffe , a plus d'apparence
que de réalité , & qu'en fait d'animofité
& de reffentiment , nous ne
leur en devons guéres. Car, qu'importe
que les termes foient plus
méfurez , fi dans le fonds , ils produifent
le même effet. Nous ufons,
il est vrai , d'un langage plus poli ;
mais , nous comptons bien que le
Lecteur fentira dans ce que nous
difons , tout ce que nous voulons
May 1717.
E
jo1
LE MERCURE
dire , & lui de fon côté ne s'y méprend
guéres. Ce font comme des
jettons qu'on fait valoir autant
qu'on veut , felon la convention
que les joueurs font entr'eux ; il
femble qu'il y ait un Traité fécret
entre les Sçavans & le Public ,
dans lequel on foit convenu de
part & d'autre , pour le bien commun
, que le Sçavant n'uferoit que
de termes modérez , & que le Public
entendroit fous ce langage
tout ce que les expreffions les plus
violentes pourroient fignifier. C'est
une efpéce de chifre établi entr'eux .
Ainfi quand un Sçavant dit à un
autre , que peut-être , il n'auroit
pas avancé telle Propofition , s'il
avoit fait réfléxion &c.; cela réduit
à fa jufte valeur , fignific : s'il avoit
eu du jugement.Un autre infinuërapoliment
, que fon adverfaire n'a
pas tout à fait compris le véritable
ઢે
fens de tel terme d'un Auteur ,
quand il lui fait dire &c. Cela eft
honnête , mais dans le fonds , autant
vaudroit dire que l'Adverfaire
DE MAY.
St
eft un ignorant , & le Lecteur qui
ne s'y trompe pas , l'entend de la
forte. Il y a trois cens ans qu'u
homme étoit auffi riche , & faifoit
aurant avec un écu , qu'on fait aujourd'hui
avec quarante ; auffi , les
Sçavants font autant aujourd'hui
avec un langage compaffé , qu'on
faifoit il y a trois cens ans , avec
les termes les plus violens & les
plus odieux.
Il y a donc encore beaucoup à
dire , que nôtre Politeffe prétendue
en foit au point où on le croit , &
quoique les dehors foient affés civils
aujourd'hui dans le commerce
de la vie ; cependant , je ne puis
diffimuler qu'il y a de certains traits
de rufticité, qui échapent affés communément
à des perfonnes d'ailleurs
très-polies , & que je ne fçais
comment excufer. Il femble que
quand il s'agit de certaines Profeffions
, ou de certains Corps , on fe
croye difpenfé de tout ménagement
de bien-féance. Qu'on dife à un
homme de Guerre , que les
gens
E ij
LE MERCURE
de fon Mêtier font des brutaux ,
il s'en offenfera , fans doute , &
tout le monde conviendra , qu'il
a raifon de s'en offencer. Qu'on
dife en face à un Médecin , contre
fa Profeffion , tout ce que Moliere
en a dit fur le Théatre , cela ne paffe
que pour gentilleffe , & le Médecin
, s'il s'en formalife , eſt un
bouru ; il me paroît cependant
qu'il a autant de droit d'être jaloux
de l'honneur de fon Corps ,
qu'un homme de Guerre en a de
s'intereffer à la gloire de fa Profellion
, & qu'il y a autant de groffierté
à attaquer l'un par cet endroit
, qu'il y en auroit à attaquer
l'autre . Je fupprime d'autres exemples
encore plus forts que je pourrois
rapporter , & qui me paroiffent
toujours nouveaux , toutes les fois
que j'en fuis témoin ; c'est ce qui
m'eft arrivé fouvent , fans que j'aye
encore pû m'y acc oûtumer. Si le
Public veut que les Sçavans réforment
leur ftile , il faut qu'il réforme
lui-même fongoût , & qu'-
' DE MAY. 43
en certaines chofes il leur montre
l'exemple ; du moins reconnoîtrat-
il , qu'il a plus d'interêt qu'il
ne penfoit à excufer un peu les impoliteffes
qui leur échapent dans
leurs contestations ; car , je crois avoir
prouvé affés clairement , que
s'ils péchent en cela , c'eſt à lui ,
bien plus qu'à eux , qu'il faut s'en
prendre.
Fermer
3
p. 173-177
RECEPTION faite à M. le Duc de la Trémoille, dans la Ville de Laval.
Début :
MR le Duc de la Tremoille arriva le 14. du [...]
Mots clefs :
Duc de la Trémoille , Réception, Laval, Festivités, Réconciliation, Dialogue, Jeunesse, Honneurs
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : RECEPTION faite à M. le Duc de la Trémoille, dans la Ville de Laval.
RECEPTION faite à M. le Dus;
de la Trémoille , dans la Kille de Laval.
R le Duc de la Tremoille arriva le
M14. sa 14. du mois passé en sa Baronie de
Vitré , éloignée de 7. lieues de la Ville de
Laval ; le lendemain la Jeunesse de cette
Ville , au nombre de près de 80. Cavaliers
, bien montez et bien équipez , se
rendit à Vitré , ils avoient à leur tête
Mr Marest , anciens Officiers , et fils de
M.Marest, Conseiller et Garde des Sceaux
au Parlement de Bretagne . Ils étoient tous
en habit uniforme d'écarlate avec la veste
galonnée d'ar , et la polacre de velours
noir , le chapeau bordé avec les cocardes
de la livrée de M. de la Trémoille , chaqué
Maître étoit suivi d'un Valet avec le
chapeau bordé et la cocarde ; ils avoient
les trois Trompettes du Regiment de
Montrevel.
Dans ce leste équipage ' ils firent cortege
au Duc de la Trémoille , qui fit son
Entrée dans la Ville de Laval le Dimanche
sur les six heures du soir , au bruit
du Canon , au son de toutes les Clocheset
des acclamations du Peuple ; toutes les
ruës sur son passage étoient tapissées et
illuminées , la clarté de plus de deux cens
Flambeaux , que portoient les Valets des
Ca174
MERCURE DE FRANCE.
Cavaliers , formoit le plus beau Spectacle
du monde ; les rues étoient bordées des
deux côtez de la Milice Bourgeoise au
rombre de 2000. hommes , divisez en
differentes Compagnies , ayant à leur tête
les principaux Officiers et Bourgeois ,
magnifiquement vêtus ; ils avoient donné
la cocarde à tous leurs Soldats .
Les rues étoient remplies d'une multitude
infinie de Peuple qui prenoit plaisir à
former des embarras et à retarder la Marche
, pour avoir le contentement de voir
plus long-tems un Seigneur si gracieux .
Les Officiers de la Maison de Ville se
trouverent à la premiere Porte, et lui présenterent
les Clefs dans un Bassin d'argent,
aux Armes de la Ville , ils lui présenterent
aussi le Dais , mais il le refusa.
Tous les Corps de Justice , toutes les
Communautez se rendirent au Château et
complimenterent M. de la Trémoille , qui
répondit avec beaucoup de politesse , et
donna des marques d'une parfaite satisfaction
, heureux présage de la paix et de
la tranquillité qu'il devoit procurer le
lendemain ; il retint à souper les principaux
Officiers , la Jeunesse alla prendre
un repas qu'elle s'étoit fait préparer , et
tous les Capitaines de la Milice régalerent
leurs Soldats .
M. le Duc de la Trémoille , qui avoit
eu
<
JANVIER. 1731. 175
eu lieu d'être indisposé contre les Habitans
de Laval , à l'occasion du grand Procès
par eux soutenu contre ses interêts ,
comprit bien-tôt que ces Habitans n'étoient
pas tels qu'on les lui avoit dépeints,
et que ces honneurs extraordinaires et ces
protestations partoient de l'abondance de
leur coeur , il voulut bien les entendre ,
écouter leurs plaintes et leurs demandes.
Il fit pour cela avertir le lendemain
douze des principaux Habitans de se trouver
à trois heures dans la Salle du Châ-
'teau ; ils s'y rendirent à l'heure marquée,
M.de la Trémoille y entra avec le Comte
de Vilaines et deux de ses Officiers , M. le
Duc leur fit sur le champ et sans préparation
, un Discours le plus éloquent , le
mieux suivi et le plus persuasif qu'ils eussent
jamais entendu , ils lui répondirent
avec respect et ils repliquerent à differentes
reprises. La Réplique du Seigneur
fut toujours prête et en des termes si
propres et remplis de tant de bontez , que
les Auditeurs en furent émus et penetrez
des sentimens d'une estime respectueuse
et de la plus vive reconnoissance . On
convint enfin de terminer, amiablement
toutes les contestations , on arrêta les
Articles d'un Projet de Reglement lesquels
furent signez dès le lendemain de
M. le Duc de la Trémoille et des principaux
Habitans. Ces
176 MERCURE DE FRANCE.
j
Ces affaires sérieuses n'interrompirent
point les plaisirs , au contraire la joye en
redoubla , toutes les Dames et les Cavaliers
furent assemblez le Lundy au Châ-
M. de la Trémoille donna la Comédie
, une Troupe étant à Laval depuis
quelques mois , et il voulut bien s'y trou
ver pour satisfaire l'empressement de tous
les Habitans , qui ne pouvoient se lasser
de le voir . Après la Comedie il y eut un
Feu d'artifice , tiré sur la Place , un grand
souper et un Concert au Château , on
tira le Canon à l'entrée et à la sortie de
table , et enfin M. le Duc accorda à la
Milice Bourgeoise l'honneur qu'elle lui
demandoit de passer en Revûë devant lui
dans la Cour de son Château.
Il partit le Mardy en poste sur les deux
heures après midi , et il fut reconduit
par la Jeunesse à cheval , au bruit du Canon
et au travers de la Milice Bourgeoise
qui bordoit toutes les rues , M. le Duc de
la Trémoille , en remerciant la Jeunesse
lorsqu'elle eut pris congé lui donna la
permissión de la Chasse.
Des Réjouissances pour une Paix tant
desirée , ont continué pendant quinze
jours entre les principaux Habitans des
deux Partis qui divisoient la Ville , ils se
sont donnez de fréquens repas et des Fètes
que le Comte de Vilaines a bien vou-
Lu
JANVIER. 1731. 177
u honorer de sa presence , entre autres
un Dîner , où il y avoit 40. des principaux
Officiers de tous les Corps de Justice
et de la Maison de Ville ; on y but
au bruit du Canon et des Tambours la
santé de M. le Duc de la Trémoille, celles
de Madame la Duchesse et du Comte de
Vilaines; enfin tout le monde est content;
on ne peut pas douter de la sincerité de
ccs Réconciliations et de la durée de la
tranquillité publique.
de la Trémoille , dans la Kille de Laval.
R le Duc de la Tremoille arriva le
M14. sa 14. du mois passé en sa Baronie de
Vitré , éloignée de 7. lieues de la Ville de
Laval ; le lendemain la Jeunesse de cette
Ville , au nombre de près de 80. Cavaliers
, bien montez et bien équipez , se
rendit à Vitré , ils avoient à leur tête
Mr Marest , anciens Officiers , et fils de
M.Marest, Conseiller et Garde des Sceaux
au Parlement de Bretagne . Ils étoient tous
en habit uniforme d'écarlate avec la veste
galonnée d'ar , et la polacre de velours
noir , le chapeau bordé avec les cocardes
de la livrée de M. de la Trémoille , chaqué
Maître étoit suivi d'un Valet avec le
chapeau bordé et la cocarde ; ils avoient
les trois Trompettes du Regiment de
Montrevel.
Dans ce leste équipage ' ils firent cortege
au Duc de la Trémoille , qui fit son
Entrée dans la Ville de Laval le Dimanche
sur les six heures du soir , au bruit
du Canon , au son de toutes les Clocheset
des acclamations du Peuple ; toutes les
ruës sur son passage étoient tapissées et
illuminées , la clarté de plus de deux cens
Flambeaux , que portoient les Valets des
Ca174
MERCURE DE FRANCE.
Cavaliers , formoit le plus beau Spectacle
du monde ; les rues étoient bordées des
deux côtez de la Milice Bourgeoise au
rombre de 2000. hommes , divisez en
differentes Compagnies , ayant à leur tête
les principaux Officiers et Bourgeois ,
magnifiquement vêtus ; ils avoient donné
la cocarde à tous leurs Soldats .
Les rues étoient remplies d'une multitude
infinie de Peuple qui prenoit plaisir à
former des embarras et à retarder la Marche
, pour avoir le contentement de voir
plus long-tems un Seigneur si gracieux .
Les Officiers de la Maison de Ville se
trouverent à la premiere Porte, et lui présenterent
les Clefs dans un Bassin d'argent,
aux Armes de la Ville , ils lui présenterent
aussi le Dais , mais il le refusa.
Tous les Corps de Justice , toutes les
Communautez se rendirent au Château et
complimenterent M. de la Trémoille , qui
répondit avec beaucoup de politesse , et
donna des marques d'une parfaite satisfaction
, heureux présage de la paix et de
la tranquillité qu'il devoit procurer le
lendemain ; il retint à souper les principaux
Officiers , la Jeunesse alla prendre
un repas qu'elle s'étoit fait préparer , et
tous les Capitaines de la Milice régalerent
leurs Soldats .
M. le Duc de la Trémoille , qui avoit
eu
<
JANVIER. 1731. 175
eu lieu d'être indisposé contre les Habitans
de Laval , à l'occasion du grand Procès
par eux soutenu contre ses interêts ,
comprit bien-tôt que ces Habitans n'étoient
pas tels qu'on les lui avoit dépeints,
et que ces honneurs extraordinaires et ces
protestations partoient de l'abondance de
leur coeur , il voulut bien les entendre ,
écouter leurs plaintes et leurs demandes.
Il fit pour cela avertir le lendemain
douze des principaux Habitans de se trouver
à trois heures dans la Salle du Châ-
'teau ; ils s'y rendirent à l'heure marquée,
M.de la Trémoille y entra avec le Comte
de Vilaines et deux de ses Officiers , M. le
Duc leur fit sur le champ et sans préparation
, un Discours le plus éloquent , le
mieux suivi et le plus persuasif qu'ils eussent
jamais entendu , ils lui répondirent
avec respect et ils repliquerent à differentes
reprises. La Réplique du Seigneur
fut toujours prête et en des termes si
propres et remplis de tant de bontez , que
les Auditeurs en furent émus et penetrez
des sentimens d'une estime respectueuse
et de la plus vive reconnoissance . On
convint enfin de terminer, amiablement
toutes les contestations , on arrêta les
Articles d'un Projet de Reglement lesquels
furent signez dès le lendemain de
M. le Duc de la Trémoille et des principaux
Habitans. Ces
176 MERCURE DE FRANCE.
j
Ces affaires sérieuses n'interrompirent
point les plaisirs , au contraire la joye en
redoubla , toutes les Dames et les Cavaliers
furent assemblez le Lundy au Châ-
M. de la Trémoille donna la Comédie
, une Troupe étant à Laval depuis
quelques mois , et il voulut bien s'y trou
ver pour satisfaire l'empressement de tous
les Habitans , qui ne pouvoient se lasser
de le voir . Après la Comedie il y eut un
Feu d'artifice , tiré sur la Place , un grand
souper et un Concert au Château , on
tira le Canon à l'entrée et à la sortie de
table , et enfin M. le Duc accorda à la
Milice Bourgeoise l'honneur qu'elle lui
demandoit de passer en Revûë devant lui
dans la Cour de son Château.
Il partit le Mardy en poste sur les deux
heures après midi , et il fut reconduit
par la Jeunesse à cheval , au bruit du Canon
et au travers de la Milice Bourgeoise
qui bordoit toutes les rues , M. le Duc de
la Trémoille , en remerciant la Jeunesse
lorsqu'elle eut pris congé lui donna la
permissión de la Chasse.
Des Réjouissances pour une Paix tant
desirée , ont continué pendant quinze
jours entre les principaux Habitans des
deux Partis qui divisoient la Ville , ils se
sont donnez de fréquens repas et des Fètes
que le Comte de Vilaines a bien vou-
Lu
JANVIER. 1731. 177
u honorer de sa presence , entre autres
un Dîner , où il y avoit 40. des principaux
Officiers de tous les Corps de Justice
et de la Maison de Ville ; on y but
au bruit du Canon et des Tambours la
santé de M. le Duc de la Trémoille, celles
de Madame la Duchesse et du Comte de
Vilaines; enfin tout le monde est content;
on ne peut pas douter de la sincerité de
ccs Réconciliations et de la durée de la
tranquillité publique.
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Résumé : RECEPTION faite à M. le Duc de la Trémoille, dans la Ville de Laval.
Le duc de la Trémoille arriva à Vitré le 14 du mois précédent et fut accueilli le lendemain par près de 80 cavaliers de Laval, dirigés par M. Marest, vêtus d'un habit uniforme d'écarlate et de velours noir, arborant des cocardes aux couleurs de la livrée du duc. Le duc fit son entrée à Laval le dimanche soir, accueilli par des salves de canon, des cloches sonnantes et des acclamations. Les rues étaient tapissées et illuminées, bordées par la milice bourgeoise et une foule enthousiaste. Les officiers de la ville lui présentèrent les clefs et un dais, que le duc refusa. Tous les corps de justice et les communautés se rendirent au château pour le complimenter. Initialement indisposé contre les habitants de Laval à cause d'un procès, le duc comprit que leurs honneurs étaient sincères et accepta de les écouter. Le lendemain, il rencontra douze principaux habitants et fit un discours éloquent, aboutissant à un règlement amiable des contestations. Les réjouissances se poursuivirent avec une comédie, un feu d'artifice, un grand souper et un concert. Le duc accorda à la milice bourgeoise l'honneur de passer en revue devant lui. Il quitta Laval le mardi, reconduit par la jeunesse à cheval et la milice bourgeoise. Des fêtes et des repas célébrèrent la paix retrouvée entre les habitants, en présence du comte de Vilaines. La sincérité des réconciliations et la durée de la tranquillité publique ne faisaient aucun doute.
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4
p. 479-480
IMITATION De l'Ode IX. du troisieme Livre d'Horace, Donec gratus eram &c. DIALOGUE. Tirsis, Philis.
Début :
Philis tant que sensible à mes vives tendresses [...]
Mots clefs :
Dialogue, Ode, Horace, Trahison, Fidélité, Réconciliation
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texteReconnaissance textuelle : IMITATION De l'Ode IX. du troisieme Livre d'Horace, Donec gratus eram &c. DIALOGUE. Tirsis, Philis.
IMITATION
De l'Ode IX. du troisieme Livre d'Horace ..
Donec gratus eram & c.
DIALOGUE ,
Tirsis , Philis.
Tirsis.
PHilis tant que sensible à mes vives tendresses
De tout autre Berger tu dédaignas la foi ,
Je préferois ton coeur à l'éclat des Richesses
Je le préferois même à la pourpre d'un Roi.
Philis
480 MERCURE DE FRANCE
Philis.
Ingrat , jusqu'au moment que je te vis changer
J'estimois plus mon sort que celui d'une Reine ; -
Le beau Médor n'eut pû rendre mon coeur leger
Lorsque tu me quittas pour la jeune Climene..
Tirsis.
Elle chante souvent nos amoureux transports;
Le charme de sa voix tient mon ame ravie ;
Climene me feroit voler à mille morts
Si ma mort ajoûtoit quelques jours à sa vie..
Philis.
Oui , je dois à Medor une ardeur éternelle ,
Malgré mes longs mépris il resta sous ma loi;
Il est respectueux , ardent , tendre , fidelle ,
Je lui jure ma vie est plus à lui qu'à moi.
Tirsis.
Quoique son coeur leger m'ait payé de froideur,
Quoiqu'en appas Venus le cede à ma Bergere ,
Si l'oubliant pour toi je te rendois mon coeur
Flechirois - tu , Philis , ton injuste colere ?
Philis.
Quoique Medor soit beau plus que l'Astre du jour
Quoique le vent soit moins inconstant que ton ame
Hélas!rends-moi ton coeur ,je te rends mon amour ,
Et la mort pourra seule en éteindre la flamme.
Le Chevalier de Montador.
De l'Ode IX. du troisieme Livre d'Horace ..
Donec gratus eram & c.
DIALOGUE ,
Tirsis , Philis.
Tirsis.
PHilis tant que sensible à mes vives tendresses
De tout autre Berger tu dédaignas la foi ,
Je préferois ton coeur à l'éclat des Richesses
Je le préferois même à la pourpre d'un Roi.
Philis
480 MERCURE DE FRANCE
Philis.
Ingrat , jusqu'au moment que je te vis changer
J'estimois plus mon sort que celui d'une Reine ; -
Le beau Médor n'eut pû rendre mon coeur leger
Lorsque tu me quittas pour la jeune Climene..
Tirsis.
Elle chante souvent nos amoureux transports;
Le charme de sa voix tient mon ame ravie ;
Climene me feroit voler à mille morts
Si ma mort ajoûtoit quelques jours à sa vie..
Philis.
Oui , je dois à Medor une ardeur éternelle ,
Malgré mes longs mépris il resta sous ma loi;
Il est respectueux , ardent , tendre , fidelle ,
Je lui jure ma vie est plus à lui qu'à moi.
Tirsis.
Quoique son coeur leger m'ait payé de froideur,
Quoiqu'en appas Venus le cede à ma Bergere ,
Si l'oubliant pour toi je te rendois mon coeur
Flechirois - tu , Philis , ton injuste colere ?
Philis.
Quoique Medor soit beau plus que l'Astre du jour
Quoique le vent soit moins inconstant que ton ame
Hélas!rends-moi ton coeur ,je te rends mon amour ,
Et la mort pourra seule en éteindre la flamme.
Le Chevalier de Montador.
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Résumé : IMITATION De l'Ode IX. du troisieme Livre d'Horace, Donec gratus eram &c. DIALOGUE. Tirsis, Philis.
Le texte relate un dialogue entre Tirsis et Philis, deux bergers, qui discutent de leurs amours et déceptions. Tirsis rappelle à Philis qu'elle avait autrefois choisi son amour plutôt que les richesses et la royauté. Philis accuse Tirsis d'ingratitude après qu'il l'a quittée pour Climène. Tirsis admire Climène, tandis que Philis confesse son amour éternel pour Médor, qui est resté fidèle malgré ses mépris. Tirsis propose de revenir vers Philis, mais elle refuse d'abord, critiquant son inconstance. Finalement, Philis accepte de pardonner Tirsis et de lui rendre son amour, affirmant que seule la mort pourra éteindre leur flamme.
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5
p. 190
De ROME, le 3 Novembre.
Début :
Le tour que prend notre démêlé avec la Cour de Portugal, [...]
Mots clefs :
Cour, Tensions, Portugal, Sénat, Gênes, Réconciliation, Nobles, Naples, Statue, Honneur
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texteReconnaissance textuelle : De ROME, le 3 Novembre.
De ROME , Le 3 Novembre.
Letour que prend notre démêlé avec la Cour de
Portugal, caufe ici beaucoup d'inquiétude. La bonne
intelligence entre notre Cour & la République
de Génes, ne prend pas un meilleur tour. Le Sénat
de Génes exige pour préliminaire de réconciliation,
que le Vifiteur Apoftolique foit rappellé de l'Ile de
Corfe.
Dans la derniere affemblée des Nobles tenue au
Capitole , la famille des Comtes de Renaldis , originaires
du Frioul, fut aggrégée au Corps de la Nobleffe
Romaine.
On apprend que la Ville de Naples a réfolu
d'élever une Statue de Bronze en l'honneur de
Don Carlos , pour marque de reconnoiffance des
beaux établiffemens que ce Prince a faits pendant
qu'il a été fur le Trône des deux Siciles.
Letour que prend notre démêlé avec la Cour de
Portugal, caufe ici beaucoup d'inquiétude. La bonne
intelligence entre notre Cour & la République
de Génes, ne prend pas un meilleur tour. Le Sénat
de Génes exige pour préliminaire de réconciliation,
que le Vifiteur Apoftolique foit rappellé de l'Ile de
Corfe.
Dans la derniere affemblée des Nobles tenue au
Capitole , la famille des Comtes de Renaldis , originaires
du Frioul, fut aggrégée au Corps de la Nobleffe
Romaine.
On apprend que la Ville de Naples a réfolu
d'élever une Statue de Bronze en l'honneur de
Don Carlos , pour marque de reconnoiffance des
beaux établiffemens que ce Prince a faits pendant
qu'il a été fur le Trône des deux Siciles.
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Résumé : De ROME, le 3 Novembre.
Le 3 novembre, à Rome, les relations avec le Portugal et la République de Gênes restent tendues. Gênes exige le rappel du Visiteur Apostolique de Corse. La famille des Comtes de Renaldis est intégrée à la Noblesse Romaine. Naples érige une statue à Don Carlos pour ses réformes.
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