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Liste
1551
p. 98-100
AVERTISSEMENT.
Début :
Le catalogue des Oeuvres de M. le Chevalier de Mouhy, demeurant à l'entrée de [...]
Mots clefs :
Académie des belles-lettres de Dijon, Catalogue, Chevalier de Mouhy
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texteReconnaissance textuelle : AVERTISSEMENT.
AVERTISSEMENT.
Le catalogue des OEuvres de M. le Chevalier
de Mouhy , demeurant à l'entrée de
la rue des Cordeliers , près de la Comédie
Françoife , placé dans l'Almanach des
Beaux Arts , & à la fuite des derniers ouvrages
de cet Auteur , ayant perfuadé qu'on
les trouveroit chez lui , y ont fait envoyer
fi fouvent qu'il eft obligé d'annoncer ici ,
que les éditions de la plus grande partie de
fes anciennes productions font confommées
, & que celles qui ne le font pas encore
fe vendent chez les Libraires défignés
à la fuite des titres . Mais voulant éviter
la peine à l'avenir à une infinité de perfonnes
de venir inutilement chez lui , il
met ici les noms des nouveaux ouvrages
qu'il a fait imprimer depuis deux ans chez
Jorry , quai des Auguftins , que l'on vend
aufli chez Duchefne , rue S. Jacques ; &
FEVRIER. 1755. ୨୭
chez lui , rue des Cordeliers , afin qu'ils
fçachent où les trouver.
Nouveaux ouvrages de M. le Chevalier de
Mouby , de l'Académie des Belles- Lettres
de Dijon.
Les Tablettes dramatiques , contenant
le Dictionnaire du Théatre François , avec
l'abrégé de l'hiftoire de ce Théatre ; les vies
des Auteurs & des Acteurs , &c , in - 8 ° ,
avec les fupplémens qui fe donnent gratis
chaque année , broché 6 livres , relié 6 1 ,
12 f.
Les Délices du fentiment , 6 vol . in- 12 .
broché 10 l . 16 f. relié 15 liv .
Les Mémoires du Marquis de Benavidès
, Roman moral , 7 vol. in - 12 . broché.
huit livres huit fols , relié dix livres douze,
fols.
Les Lettres du Commandeur , avec les
réponſes , fe vendront à l'avenir 6liv. brochées
les trois vol. & 8 liv . s L. reliées ,
parce qu'il n'y en a plus que fort peu qu'on
a fait revenir de Hollande , qui ont coûté
18 liv. de
port.
Le Répertoire des pieces reftées au théatre
françois , ou le petit Dictionnaire du
théatre françois , broché 15 f. relié 1 liv.
4. f.
Les Supplémens aux tablettes dramati-
Eij
100 MERCURE DE FRANCE.
ques pour les années 1752 , 1753 , 1754
& 1755 , diftribués gratis à ceux qui ont
acheté l'ouvrage , fe vendent 12 f. chacun ,
lorfqu'on le prend à part , c'eſt- à -dire fans
les Tablettes .
Le Financier , fous preffe , en quatre volumes.
Le catalogue des OEuvres de M. le Chevalier
de Mouhy , demeurant à l'entrée de
la rue des Cordeliers , près de la Comédie
Françoife , placé dans l'Almanach des
Beaux Arts , & à la fuite des derniers ouvrages
de cet Auteur , ayant perfuadé qu'on
les trouveroit chez lui , y ont fait envoyer
fi fouvent qu'il eft obligé d'annoncer ici ,
que les éditions de la plus grande partie de
fes anciennes productions font confommées
, & que celles qui ne le font pas encore
fe vendent chez les Libraires défignés
à la fuite des titres . Mais voulant éviter
la peine à l'avenir à une infinité de perfonnes
de venir inutilement chez lui , il
met ici les noms des nouveaux ouvrages
qu'il a fait imprimer depuis deux ans chez
Jorry , quai des Auguftins , que l'on vend
aufli chez Duchefne , rue S. Jacques ; &
FEVRIER. 1755. ୨୭
chez lui , rue des Cordeliers , afin qu'ils
fçachent où les trouver.
Nouveaux ouvrages de M. le Chevalier de
Mouby , de l'Académie des Belles- Lettres
de Dijon.
Les Tablettes dramatiques , contenant
le Dictionnaire du Théatre François , avec
l'abrégé de l'hiftoire de ce Théatre ; les vies
des Auteurs & des Acteurs , &c , in - 8 ° ,
avec les fupplémens qui fe donnent gratis
chaque année , broché 6 livres , relié 6 1 ,
12 f.
Les Délices du fentiment , 6 vol . in- 12 .
broché 10 l . 16 f. relié 15 liv .
Les Mémoires du Marquis de Benavidès
, Roman moral , 7 vol. in - 12 . broché.
huit livres huit fols , relié dix livres douze,
fols.
Les Lettres du Commandeur , avec les
réponſes , fe vendront à l'avenir 6liv. brochées
les trois vol. & 8 liv . s L. reliées ,
parce qu'il n'y en a plus que fort peu qu'on
a fait revenir de Hollande , qui ont coûté
18 liv. de
port.
Le Répertoire des pieces reftées au théatre
françois , ou le petit Dictionnaire du
théatre françois , broché 15 f. relié 1 liv.
4. f.
Les Supplémens aux tablettes dramati-
Eij
100 MERCURE DE FRANCE.
ques pour les années 1752 , 1753 , 1754
& 1755 , diftribués gratis à ceux qui ont
acheté l'ouvrage , fe vendent 12 f. chacun ,
lorfqu'on le prend à part , c'eſt- à -dire fans
les Tablettes .
Le Financier , fous preffe , en quatre volumes.
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Résumé : AVERTISSEMENT.
Le Chevalier de Mouhy, résidant à l'entrée de la rue des Cordeliers, près de la Comédie Française, informe que les éditions de la plupart de ses anciennes œuvres sont épuisées. Les exemplaires disponibles se trouvent chez des libraires spécifiques mentionnés à la suite des titres. Pour éviter des déplacements inutiles, il liste ses nouveaux ouvrages imprimés chez Jorry, quai des Augustins, également vendus chez Duchefne, rue Saint-Jacques, et chez lui. Les nouveaux ouvrages incluent 'Les Tablettes dramatiques', un dictionnaire du théâtre français avec des suppléments annuels gratuits, au prix de 6 livres broché ou 6 livres 12 sous relié. 'Les Délices du sentiment', en 6 volumes in-12, au prix de 10 livres 16 sous broché ou 15 livres relié. 'Les Mémoires du Marquis de Benavidès', un roman moral en 7 volumes in-12, au prix de 8 livres 8 sous broché ou 10 livres 12 sous relié. 'Les Lettres du Commandeur', avec les réponses, au prix de 6 livres broché ou 8 livres relié. 'Le Répertoire des pièces refusées au théâtre français', au prix de 15 sous broché ou 1 livre 4 sous relié. 'Les Suppléments aux tablettes dramatiques' pour les années 1752 à 1755, distribués gratuitement aux acheteurs de l'ouvrage principal, ou vendus 12 sous chacun s'ils sont achetés séparément. Enfin, 'Le Financier', en cours d'impression, en quatre volumes.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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1552
p. 116-117
SEANCE PUBLIQUE De l'Académie des Belles-Lettres de Marseille, 1754.
Début :
L'Académie des Belles-Lettres de Marseille tint fon assemblée publique , selon [...]
Mots clefs :
Académie des belles-lettres de Marseille, Prix
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texteReconnaissance textuelle : SEANCE PUBLIQUE De l'Académie des Belles-Lettres de Marseille, 1754.
SEANCE PUBLIQUE
De l'Académie des Belles - Lettres de
Marſeille , 1754.
'Académie des Belles-Lettres de Marfeille
tint fon affemblée publique , felon
l'ufage , le 25 Août , fête de S. Louis ,
dans la falle que le Roi lui a accordée dans
l'Arfenal. { :
M. le Marquis de Pennes , Chancelier
faifant fonction de Directeur en abſence ,
ouvrit la féance par un difcours relatif au
fujet de l'affemblée, or ind
a
M. de Sinety lut un chant dun Poeme
de M. le Marquis de Mirabeau , affocié de
P'Académie , abfent , intitulé L'Art de la
Guerre. M. Guys lur une differtation fur
les danfes des Grecs nfodernes , comparées
à celles des anciens , qui fait partie d'un
plus long ouvrage. M. Guteu lut un ouvrage
en vers , intitulé : La guérison obtenue
par l'amour & Remerciment à la famé.
M. Guys lut un ouvrage en vers , intitulé
: Le Philofophe irréfolu
L'Académie ayant cette année réſervé
le prix , en aura deux à diftribuer l'anmée
prochaine. Elle avertit donc le public
FEVRIER. 1755. 117
>
que le 25 Août , jour & fête de S. Louis
de l'année prochaine 1755 , elle adjugera
un de ces prix à un poëme à rimes plates ,
de cent cinquante vers au plus , & de cent
au moins , à l'exclufion de toute Ode , dont
le fujet fera , la réunion de la Provence à
la Couronne ; & l'autre de ces prix à un difcours
d'un quart-d'heure , ou tout au plus
d'une demi -heure de lecture , dont le fujet
fera , l'homme eft plus grand par l'usage des
talens que par les talens même .
Le prix qu'elle décerne eft une médaille
d'or , de la valeur de trois cens livres , portant
d'un côté le bufte de M. le Maréchal
Duc de Villars , fondateur & premier protecteur
de l'Académie ; & fur le revers ces
mots , Premium Academia Maffilienfis , entourés
d'une couronne de laurier.
On adreffera les ouvrages à M. de Chalamont
de la Vifcleve , Secrétaire perpétuel
de l'Académie des Belles - Lettres, de
Marſeille , rue de l'Evêché. On affranchira
les paquets à la pofte , fans quoi ils ne feront
point retirés. Ils ne feront reçus que
jufqu'au premier Mai inclufivement.
De l'Académie des Belles - Lettres de
Marſeille , 1754.
'Académie des Belles-Lettres de Marfeille
tint fon affemblée publique , felon
l'ufage , le 25 Août , fête de S. Louis ,
dans la falle que le Roi lui a accordée dans
l'Arfenal. { :
M. le Marquis de Pennes , Chancelier
faifant fonction de Directeur en abſence ,
ouvrit la féance par un difcours relatif au
fujet de l'affemblée, or ind
a
M. de Sinety lut un chant dun Poeme
de M. le Marquis de Mirabeau , affocié de
P'Académie , abfent , intitulé L'Art de la
Guerre. M. Guys lur une differtation fur
les danfes des Grecs nfodernes , comparées
à celles des anciens , qui fait partie d'un
plus long ouvrage. M. Guteu lut un ouvrage
en vers , intitulé : La guérison obtenue
par l'amour & Remerciment à la famé.
M. Guys lut un ouvrage en vers , intitulé
: Le Philofophe irréfolu
L'Académie ayant cette année réſervé
le prix , en aura deux à diftribuer l'anmée
prochaine. Elle avertit donc le public
FEVRIER. 1755. 117
>
que le 25 Août , jour & fête de S. Louis
de l'année prochaine 1755 , elle adjugera
un de ces prix à un poëme à rimes plates ,
de cent cinquante vers au plus , & de cent
au moins , à l'exclufion de toute Ode , dont
le fujet fera , la réunion de la Provence à
la Couronne ; & l'autre de ces prix à un difcours
d'un quart-d'heure , ou tout au plus
d'une demi -heure de lecture , dont le fujet
fera , l'homme eft plus grand par l'usage des
talens que par les talens même .
Le prix qu'elle décerne eft une médaille
d'or , de la valeur de trois cens livres , portant
d'un côté le bufte de M. le Maréchal
Duc de Villars , fondateur & premier protecteur
de l'Académie ; & fur le revers ces
mots , Premium Academia Maffilienfis , entourés
d'une couronne de laurier.
On adreffera les ouvrages à M. de Chalamont
de la Vifcleve , Secrétaire perpétuel
de l'Académie des Belles - Lettres, de
Marſeille , rue de l'Evêché. On affranchira
les paquets à la pofte , fans quoi ils ne feront
point retirés. Ils ne feront reçus que
jufqu'au premier Mai inclufivement.
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Résumé : SEANCE PUBLIQUE De l'Académie des Belles-Lettres de Marseille, 1754.
La séance publique de l'Académie des Belles-Lettres de Marseille s'est déroulée le 25 août 1754, à l'occasion de la fête de Saint-Louis, dans la salle de l'Arsenal. M. le Marquis de Pennes, Directeur par intérim, a ouvert la séance. M. de Sinety a lu un extrait du poème 'L'Art de la Guerre' de M. le Marquis de Mirabeau. M. Guys a présenté une dissertation sur les danses des Grecs modernes comparées à celles des anciens. M. Guteu a lu deux œuvres en vers : 'La guérison obtenue par l'amour & Remerciment à la fame' et 'Le Philosophe irréfléchi'. Pour 1755, l'Académie a annoncé deux prix : un pour un poème de 100 à 150 vers sur la réunion de la Provence à la Couronne, et un autre pour un discours de 15 à 30 minutes sur le thème 'l'homme est plus grand par l'usage des talents que par les talents eux-mêmes'. Chaque prix consiste en une médaille d'or valant 300 livres. Les œuvres doivent être envoyées à M. de Chalamont de la Vifcleve avant le 1er mai 1755.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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1553
p. 176-192
COMEDIE FRANÇOISE.
Début :
Les Comédiens François ont donné le 13 de ce mois la dixiéme représentation [...]
Mots clefs :
Cicéron, Sextus, César, Comédiens-Français, Père, Mécène, Yeux, Pompée, Fille, Mourir, Dieux, Octave
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texteReconnaissance textuelle : COMEDIE FRANÇOISE.
COMEDIE FRANÇOISE.
Lis
Es Comédiens François ont donné le
13 de ce mois la dixiéme repréfentation
du Triumvirat. On peut dire qu'il a
eu ce fuccès d'estime que l'ouvrage &
l'auteur ont fi bien mérité , & qu'on refuſe
fouvent à des pieces plus heureufes , qui
comptent plus de repréfentations que de
fuffrages. Cette Tragédie eft imprimée
fous ce double titre : Le Triumvirat , ou la
mort de Ciceron , avec une épitre dédicatoire
à Mme Bignon , & une préface . Elle
fe vend chez Hochereau , quai de Conti , au
Phénix ; le prix eft de 30 f. en voici l'extrait .
EXTRAIT DU TRIUMVIRÁT.
Tullie , fille de Ciceron , ouvre feule
la fcene qui eft au Capitole , par un début
digne d'elle & du fujet. Elle s'écrie ,
Effroyable féjour des horreurs de la guerre ,
Lieux inondés du fang des maîtres de la terre ,
Lieux , dont le feul afpect fit trembler tant de
Rois ,
Palais où Ciceron triompha tant de fois ;
Deformais trop heureux de cacher ce grand homme
,
Sauvez le feul Romain qui foit encor dans Rome.
FEVRIER. 1755. 177
A
Elle ajoûte avec effroi , en jettant les
yeux fur le tableau des profcrits :
Que vois-je , à la lueur de ce cruel flambeau !
Ah ! que de noms facrés profcrits fur ce tableau !
Rome , il ne manque plus , pour combler ta mifere
,
Que d'y tracer le nom de mon malheureux pere.
Enfuite elle apoftrophe ainfi la ftatue de
Céfar.
Toi , qui fis en naiffant honneur à la nature ,
Sans avoir , des vertus , que l'heureufe impofture ,
Trop aimable tyran , illuftre ambitieux ,
Qui triomphas du fort , de Caton & des Dieux...
Sous un joug ennobli par l'éclat de tes armes ,
Nous refpirions du moins fans honte & fans allármes
:
Loin de rougir des fers qu'illuftroit ta valeur ,
On fe croyoit paré des lauriers du vainqueur.
Mais fous le joug honteux & d'Antoine & d'Octave
>
Rome , arbitre des Rois , va gémir en eſclave.
Se tournant après vers la ftatue de Pompée
, elle lui adreffe ces triftes paroles .
Ah ! Pompée , eft -ce là ce qui refte de toi
Miférables débris de la grandeur . humaine ,
Hy
178 MERCURE DE FRANCE.
Douloureux monument de vengeance & de haine !
6
Pour nous venger d'Octave ,, accours , vaillant
Sextus ,,
A ce nouveau Céfar , fois un nouveau. Brutus.
Ce monologue me paroît admirable ; il
égale , à mon gré , celui d'Electre , s'il ne
le furpaffe pas , & forme la plus belle expofition
. Il eft terminé par l'arrivée de
Sextus , qui fe cache même aux yeux de
Tullie qu'il aime , fous le nom de Clodomir
, chef des Gaulois . Il lui fait un récit
affreux des horreurs du Triumvirat dont il
vient d'être le témoin , & finit un fi noir
tableau par ces beaux vers , qu'on croiroit
d'un auteur de trente ans , à la force du
coloris.
Un fils , prefque à mes yeux , vient de livrer fon
Le
pere ;
J'ai vu ce même fils égorgé par fa mere :
On ne voit que des corps mutilés & fanglans ,
Des efclaves traîner leurs maîtres expirans ;
affouvi réchauffe le carnage ;
carnage
J'ai vu des furieux dont la haine & la rage
Se difputoient des cours encor tout palpitans:
On diroit à les voir l'un l'autre s'excitans ,
Déployer à l'envi leur fureur meurtrière ,
Que c'est le derniér jour de la nature entiere. {
FEVRIER. , 1755. 179
que
Dans ce péril preffant il offre à Tullie une
retraite dans Oftie pour fon pere & pour
elle . Elle la refufe ; il frémit du danger
Ciceron va courir , fi près de Fulvie
qui a juré fa perte. Il exprime en même
tems la douleur qu'il a de la perdre & de
la voir près d'être unie aux jours d'Octave
qui l'aime , ajoutant que fon fang fcellera
cet hymen. Tullie le raffure fur cette crain--
te , en lui difant :
Un tyran à
Ne craignez rien d'Octave' :
mes yeux ne vaut pas un esclave.
Un rival plus heureux va caufer vos allarmes ...
Le fils du grand Pompée . Hélas ! que n'est- ce vous !!
Que j'euffe avec plaifir accepté mon époux !
Ces deux amans font interrompus par
Lepide qui entre : Clodomir fe retire . Le
Triumvir fait entendre à Tullie , que ne
pouvant chaffer de Rome fes collegues impies
, il prend le parti de s'en exiler luimême
, & qu'il va chercher un afyle en
Efpagne pour y fauver fa vertu. Tullie l'interrompt
par cette noble réponſe , qui a
toujours été fi juftement applaudie :
Ah ! la vertu quifuit ne vaut pas le courage
Du crime audacieux qui fçait braver l'orage .
Que peut craindre un Romain des,caprices.du fort,
Tant qu'il lui refte un bras pour fe donner la mort
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
Avez-vous oublié que Rome eft votre mere
Demeurez , imitez l'exemple de mon pere ,
Et de votre vertu në nous vantez l'éclat
Qu'après une victoire , ou du moins un combat.
On n'encenfa jamais la vertu fugitive ,
Et celle d'un Romain doit être plus active.
On ne le reconnoît qu'à fon dernier foupir ;
Son honneur eft de vaincre , & vaincu de mourir.
ger
Elle fort.
Ciceron arrive. Lapide tâche de l'engaà
le fuivre pour fe dérober à la fureur
d'Antoine & de Fulvie , qui veulent le profcrire.
Ciceron rejette cette offre. Lepide le
quitte , en lui déclarant qu'il vient de rencontrer
Sextus , & qu'il l'a reconnu . Ce
Triumvir l'avertit d'en craindre la fuite ,
& de prendre garde à lui. Ciceron reſté
feul , dit qu'il eft tems qu'il apprenne
ce fecret à fa fille , que Clodomir devenu
le fils du grand Pompée , ne pourra l'en
blâmer , qu'il veut les unir & donner à Céfar
un rival , dont le nom feul pourra lui
devenir funefte.
Octave commence avec Mecene le fecond
acte. Après avoir d'abord tâché d'excufer
fes cruautés , il lui marque fon
amour pour Tullie , & fon eftime pour fon
pere , ajoûtant qu'il veut le fauver & fe
l'attacher. Mecene l'affermit dans ce defFEVRIER.
1755. 181
fein , & le laiffe avec Ciceron qui paroît ,
& qui lui témoigne ainfi fa furpriſe :
Céſar , en quel état vous offrez-vous à moi ?
Ah ! ce n'eft ni fon fils , ni Céfar que je vois.
O! Céfar , ce n'eft pas ton fang qui l'a fait naître :
Brutus qui l'a verfé , méritoit mieux d'en être.
Le meurtre des vaincus ne fouilloit point tes pas ;
Ta valeur fubjuguoit , mais ne profcrivoit pas.
Octave, pour fe juftifier , répond qu'il
pourfuit les meurtriers du grand Céfar , &
que fa vengeance eft légitime. Ciceron l'interrompt
pour lui reprocher l'abus affreux
qu'il fait de ce prétexte , & lui dit :
Rendre le glaive feul l'interprête des loix ,
Employer pour venger le meurtre de fon pere
Des flammes & du fer l'odieux miniftere ;
Donner à fes profcrits pour juges fes foldats ,
Du neveu de Céfar voilà les magiftrats.
Octave lui réplique que c'eft une néceffité
, que l'univers demande une forme
nouvelle , qu'il lui faut un Empereur , que
Ciceron doit le choifir , qu'ils doivent s'allier
pour mieux détruire Antoine ; il le
conjure enfin de l'aimer , & de devenir
fon
pere.
Abdique, je t'adopte , & ma fille eft à toi,
382 MERCURE DE FRANCE.
repart Ciceron. Des oreilles trop délicates
ont trouvé ce vers dur ; pour moi je ne le
trouve que fort ;je crois qu'un Romain ne
peut pas mieux répondre ni en moins de
mots . Tullie paroît , & fon pere fort eix
difant à Octave , qu'il la confulte ; & que
s'il l'aime , il la prenne pour modele .
Tullie traite Octave encore avec plus.
de fierté que n'a fait fon pere. Céfar , luis
dit-elle :
Regnez , fi vous l'ofez; mais croyez que Tullie
Sçaura bien ſe ſoustraire à votre tyrannie :
Si du fort des tyrans vous bravez les hazards
Il naîtra des Brutus autant que des Céfars.
Sur ce qu'il infifte , elle lui déclare fierement
qu'elle ne l'aime point , qu'elle eft
cependant prête à l'époufer , pourvû qu'il
renonce à l'Empire ; mais que s'il veut ufurper
l'autorité fuprême , il peut teindre le
diadême de fon fang. Cette hauteur romaine
oblige Octave de la quitter & de la
menacer de livrer fon pere à Fulvie. Sextus
, qu'elle reconnoît alors pour le fils de
Pompée , entre fur la fcéne , & demande à
Tullie le fujer de fa douleur. Elle l'inftruit
du danger preffant où font les jours de
fon pere , qui veut les unir avant fa mort.
Sextus finit le fecond acte , en la preffant
d'engager Ciceron à fuir fur fes vaiffeaux
FEVRIER. 1755. 183
-il eft honteux pour lui , ajoute-t- il , de fe
laiffer profcrire.
S'il veut m'accompagner je répons de fa vie,
El'amour couronné répondra de Tullie..
Il faut convenir que cet acte eft un peu
vuide d'action .
Ciceron , Tullie & Sextus ouvrent le troifieme.
Ciceron veut unir le fils de Pompée:
à fa fille ; mais elle s'y oppofe dans ce cruel
moment & le conjure de la fuivre en
Sicile avec Sextus il s'écrie ::
>-
Pour braver mes tyrans je veux mourir dáns Ro
me ;
En implorant les Dieux , c'eft moi fenl qu'elles
nomme:
Sextus lui parle alors en vrai fils de Pompée
, & lui dit :
Rome n'eft plus qu'un ſpectre , une ombre en Ita
lie ,
Dont le corps tout entier eft paffé dans l'Afie :
C'est là que noure honneur nous appelle aujour
d'hui ,
Rendons- nous à ſa voix , & marchons avec lui.
Ce n'eft pas le climat qui lui donna la vie;
C'eſt le coeur du Romain qui forme fa patrie.
184 MERCURE DE FRANCE.
2
Il vaut mieux fe flater d'un eſpoir téméraire
Que de céder au fort dès qu'il nous eft contraire.
Il faut du moins mourir les armes à la main ,
Le feul gente de mort digne d'un vrai Romain,
Mais mourir pour mourir n'eft qu'une folle
yvreffe ,
Trifte enfant de l'orgueil , que nourrit la pareffe.
où
Ciceron fort en leur difant qu'il ne
peut fe réfoudre à quitter l'Italie , mais
qu'il confent de fe rendre à Tufculum ,
il ira les joindre pour les unir enfemble ,
& qu'avant tout il veut revoir Mecene. A
peine eft- il parti qu'Octave entre ; & jaloux
de Sextus qu'il prend pour un chef
des Gaulois , il adreffe ainfi la parole à
Tullie .
Qu'il retourne en fon camp ,
C'eft parmi fes foldats qu'il trouvera fon rang,
Le faux Clodomir lui répond , avec une
fierté plus que Gauloife ,
Le fort de mes pareils ne dépend point de toi
Je ne releve ici que des Dieux & de moi.
Aux loix du grand Céfar nous rendîmes hommage
,
Mais ce ne fut jamais à titre d'efclavage.
Comme de la valeur il connoiffoit le prix ,
Il cftimoit en nous ce qui manque à ſon fils.
FEVRIER. 1755. 185
Octave à ces mots appelle les Licteurs ,
& il faut avouer que fon emportement
paroît fondé.
Tullie s'oppofe à fa rigueur , & prend
vivement la défenſe de Sextus . Le courroux
d'Octave en redouble ; il . lui répond
que ce Gaulois brave l'autorité des Triumvirs
, qu'il a fauvé plufieurs profcrits , &
qu'il mérite d'être puni comme un traître .
Sextus lui réplique :
Toi-même , applaudifſant à mes foins magnanimes
,
Tu devrois me louer de t'épargner des crimes ,
Et rougir , quand tu crois être au- deffus de moi ,
Qu'un Gaulois à tes yeux foit plus Romain que
toi,
Tullie lui demande fa vie. Octave forcé
par fon amour de la lui accorder , fe retire
en déguifant fon dépit. Sextus raffure Tullie
fur la crainte qu'elle a que fon rival
ne l'immole , & lui fait entendre qu'Octave
eft un tyran encore mal affermi, qu'il
le croit Gaulois , & qu'ayant beſoin du ſecours
de cette nation , il eft trop bon politique
pour ne la pas ménager. La frayeur
de Tullie s'accroît à l'afpect de Philippe ,
qu'elle prend pour un miniftre des vengeances
d'Octave. Philippe reconnoît Sex186
MERCURE DE FRANCE.
tus qu'il a élevé , & marque autant de
douleur que de furprife. Le fils de Pompée
reconnoît Philippe à fon tour , & lui
reproche d'avoir dégénéré de fa premiere
vertu. Cet affranchi fe jette à fes genoux ,
& lui dit qu'il ne les quittera pas qu'il n'ait
obtenu de lui la grace d'être écouté . Sextuş
le force de fe lever. Philippe lui raconte
qu'Octave inftruit de fa fidélité l'a pris
à fon fervice , mais qu'il n'a jamais trempé
dans fes forfaits. Il ajoute que ce Triumvir
ne croit plus que Sextus foit un Gaulois
, mais un ami de Brutus , & qu'il l'a
chargé du cruel emploi de l'affaffiner dans
la nuit . Il vient , continue- t-il , de paffer
chez Fulvie : je crains qu'il n'en coute la
vie à Ciceron .
Les momens nous font chers , & c'eſt fait de vos
jours ,
Și de ceux du tyran , je n'abrege le cours,
Choififfez du trépas de Célar , ou du vôtre ;-
Rien n'eft facré pour moi quand il s'agit de vous..
Sextus lui répond
L'affafinat , Philippe , eft indigne de nous
Avant que d'éclater il falloit l'entreprendre
Mais inftruit du projet je dois te le défendre .
Ce trait eft hiſtorique , & M. de Cré
FEVRIER. 1755. 187
billon s'en est heureufement fervi . Tullie
approuve Sextus , & termine l'acte en difant
:
Allons trouver mon pere , & remettons aux Dieux
Le foin de nous fauver de ces funeftes lieux.
Le quatrieme acte s'ouvre par un monologue
de Ciceron , qui jette les yeux fur
le tableau des profcriptions , & qui dit
avec tranſport , lorfqu'il y voir fon nom
Enfin je fuis profcrit , que mon ame eft ravie !
Je renais au moment qu'on m'arrache ma vie.
Mecene furvient , & le preffe de s'allier
à Céfar. Ciceron lui demande s'il lui fait
efperer que l'inftant de leur alliance fera la
fin de la profeription . Mecene lui répond
qu'Octave l'a fufpendue pour lui . Ciceron
pour réplique , lui montre fon nom écrit
fur le tableau.
Mecene fe récrie : ...
Dieux quelle trahison
S'il eft vrai que Céfar ait voulu vous proferire ,
Sur ce même tableau je vais me faire inferire.
Adieu : fi je ne puis vous fauver de fes coups ,
Vous me verrez combattre & mourir avec vous.
Octave paroît. Ciceron veut lui faire
189 MERCURE DE FRANCE.
de nouveaux reproches ; mais Octave lui
répond qu'il n'eft pas venu pour fe faire
juger , & qu'il lui demande Tullie pour
la derniere fois. Ciceron lui réplique que
c'eft moins fon amour que fa politique qui
lui fait fouhaiter la main de fa fille , &
qu'il veut par ce noeud les affocier à fes
fureurs. Octave offenfé , lui repart :
Ingrat , fi tu jouis de la clarté du jour ,
Apprens que tu ne dois ce bien qu'à mon amour .
Vois ton nom.
Ciceron lui dit avec un phlegme vraiment
Romain :
Je l'ai vû . Céfar , je t'en rends graces.
Octave alors fe dévoile tout entier , &
lui reproche qu'il protége Clodomir , &
qu'il veut l'unir à Tullie. Ciceron ne s'en
défend pas , & Céfar tranfporté de colere ,
fort en lui déclarant qu'il l'abandonne à
fon inimitié. Ciceron refté feul , dit qu'il
la préfere à une pitié qui deshonore celui
qu'elle épargne , & celui qui l'invoque. Il
eft inquiet fur le fort de fa fille & fur celui
de Sextus , mais il eft raffuré par leur
préfence ; il leur apprend qu'il eft profcrit.
Tous deux le conjurent de partir &
de profiter du moment qu'Octave lui laiſſe ;
FEVRIER. 1755.. 159
mais il s'obſtine à mourir . Philippe vient
avertir Sextus que fes amis font déja loin
des portes , & preffe Tullie de fuivre les
pas du fils de Pompée , en l'affurant qu'elle
n'a rien à craindre pour Ciceron , qu'il eft
chargé de veiller für fes jours , & qu'il va
le conduire à Tufculum. Ciceron quitte
Sextus & Tullie , en leur difant :
i
Adieu , triftes témoins de més voeux fuperflus.
Palais infortuné , je ne vous verrai plus.
Octave qui vient d'apprendre que le faux
Clodomir eft Sextus , fait éclater toute fa
colere , & jure d'immoler le fils de Pompée
, & Tullie même. Mecene entre tout
éploré. Octave effrayé , lui demande quel
eft le fujet de fa douleur. Mecene lui répond
, les yeux baignés de larmes :
Ingrat ! qu'avez-vous fait ?
Hélas ! hier encore il exiſtoit un homme
Qui fit par fes vertus les délices de Rome ;
Mémorable à jamais par fes talens divers ,
Dont le génie heureux éclairoit l'univers.
Il n'eft plus .... fon falut vous eût couvert de
gloire ,
Et de vos cruautés , effacé la mémoire.
Qu'ai -je beſoin encor de vous dire fon nom ?
Ahlaillez-moi vous fuir , & pleurer Ciceron.
190 MERCURE DE FRANCE.
Octave témoigne fa furprife , & rejette
ce crime fur Antoine. Mecene continue
ainfi :
L'intrepide Orateur a vu fans s'ébranler ,
Lever fur lui lebras qui l'alloit immoler :
C'eſt toi , Lena , dit-il ; que rien ne te retienne ;
J'ai défendu ta vie , atrache-moi la mienne.
Je ne me repens point d'avoir ſauvé tes jours ,
Puifque des miens , c'est toi qui dois trancher le
cours.
que
A ces mots , Ciceron lui préfente la tête ,
En s'écriant , Lena , frappe , la voilà prête.
Lena , tandis Pair retentiffoit de cris ,
L'abbat , court chez Fulvie en demander le prix.
Un objet fi touchant , loin d'attendrir ſon ame ,
N'a fait que redoubler le courroux qui l'enflam
me :
Les yeux étincelans de rage & de fureur ,
Elle embraffe Lena fans honte & fans pudeur ,
Saifit avec tranſport cette tête divine ,
Qui femble avec les Dieux difputer d'origine ,
En arrache . ... Epargnez à ma vive douleur
La fuite d'un récit qui vous feroit horreur.
Nous ne l'entendrons plus , du feu de fon génie ,
Répandre dans nos coeurs le charme & l'harmonie
:
Fulvie a déchiré de fes indignes mains
Cet objet précieux , l'oracle des humains.
Ce récit m'a paru trop beau pour en rien
FEVRIER. 1755. 191
retrancher. L'acteur * qui a joué le rolle de
Mecene , en a fenti tout le pathétique , &
l'a très-bien rendu. Tullie qui n'eft pas encore
inftruite de la mort de fon pere , vient
implorer pour lui la puiffance d'Octave ;
elle paroît un peu defcendre de fon caractere
, elle s'humilie même au point d'offrir ſa
main à Céfar, pourvû qu'elle foit le prix des
jours de Ciceron . Comme Octave ne peut
cacher fon embarras , & qu'il veut fortir ,
Tullie l'arrête ; & tournant fes regards
vers la tribune , elle s'écrie avec terreur :
Plus je l'ofe obferver , plus ma frayeur augmente.
Mecene ! la Tribune ... elle eſt toute fanglante.
Ce voile encor fumant cache quelque forfait.
N'importe , je veux voir. Dieux ! quel affreux
objet !
La tête de mon pere ! .. Ah! monftre impitoyable ,
A quels yeux offres- tu ce fpectacle effroyable ?
Elle fe tue , & tombe en expirant auprès
d'une tête fi chere.
Je n'ai point vû au théatre de dénoument
plus frappant ; je ne me laffe point
de le répéter . Ce tableau rendu par l'action
admirable de Mlle Clairon , infpire la terreur
la plus forte , & la pitié la plus tendre
. Ces deux fentimens réunis enfemble .
font la perfection du genre. La beauté du
M. de Bellecour
192 MERCURE DE FRANCE.
cinquiéme acte répond à celle du premier
& la catastrophe remplit tout ce que l'expofition
a promis ; elle a toute la force
Angloife , fans en avoir la licence. Pour
en convaincre le lecteur , je veux lui comparer
le dénouement de Philoclée , dont je
vais donner le programme , d'après l'extrait
inferé dans le Journal Etranger du
mois de Janvier.
Lis
Es Comédiens François ont donné le
13 de ce mois la dixiéme repréfentation
du Triumvirat. On peut dire qu'il a
eu ce fuccès d'estime que l'ouvrage &
l'auteur ont fi bien mérité , & qu'on refuſe
fouvent à des pieces plus heureufes , qui
comptent plus de repréfentations que de
fuffrages. Cette Tragédie eft imprimée
fous ce double titre : Le Triumvirat , ou la
mort de Ciceron , avec une épitre dédicatoire
à Mme Bignon , & une préface . Elle
fe vend chez Hochereau , quai de Conti , au
Phénix ; le prix eft de 30 f. en voici l'extrait .
EXTRAIT DU TRIUMVIRÁT.
Tullie , fille de Ciceron , ouvre feule
la fcene qui eft au Capitole , par un début
digne d'elle & du fujet. Elle s'écrie ,
Effroyable féjour des horreurs de la guerre ,
Lieux inondés du fang des maîtres de la terre ,
Lieux , dont le feul afpect fit trembler tant de
Rois ,
Palais où Ciceron triompha tant de fois ;
Deformais trop heureux de cacher ce grand homme
,
Sauvez le feul Romain qui foit encor dans Rome.
FEVRIER. 1755. 177
A
Elle ajoûte avec effroi , en jettant les
yeux fur le tableau des profcrits :
Que vois-je , à la lueur de ce cruel flambeau !
Ah ! que de noms facrés profcrits fur ce tableau !
Rome , il ne manque plus , pour combler ta mifere
,
Que d'y tracer le nom de mon malheureux pere.
Enfuite elle apoftrophe ainfi la ftatue de
Céfar.
Toi , qui fis en naiffant honneur à la nature ,
Sans avoir , des vertus , que l'heureufe impofture ,
Trop aimable tyran , illuftre ambitieux ,
Qui triomphas du fort , de Caton & des Dieux...
Sous un joug ennobli par l'éclat de tes armes ,
Nous refpirions du moins fans honte & fans allármes
:
Loin de rougir des fers qu'illuftroit ta valeur ,
On fe croyoit paré des lauriers du vainqueur.
Mais fous le joug honteux & d'Antoine & d'Octave
>
Rome , arbitre des Rois , va gémir en eſclave.
Se tournant après vers la ftatue de Pompée
, elle lui adreffe ces triftes paroles .
Ah ! Pompée , eft -ce là ce qui refte de toi
Miférables débris de la grandeur . humaine ,
Hy
178 MERCURE DE FRANCE.
Douloureux monument de vengeance & de haine !
6
Pour nous venger d'Octave ,, accours , vaillant
Sextus ,,
A ce nouveau Céfar , fois un nouveau. Brutus.
Ce monologue me paroît admirable ; il
égale , à mon gré , celui d'Electre , s'il ne
le furpaffe pas , & forme la plus belle expofition
. Il eft terminé par l'arrivée de
Sextus , qui fe cache même aux yeux de
Tullie qu'il aime , fous le nom de Clodomir
, chef des Gaulois . Il lui fait un récit
affreux des horreurs du Triumvirat dont il
vient d'être le témoin , & finit un fi noir
tableau par ces beaux vers , qu'on croiroit
d'un auteur de trente ans , à la force du
coloris.
Un fils , prefque à mes yeux , vient de livrer fon
Le
pere ;
J'ai vu ce même fils égorgé par fa mere :
On ne voit que des corps mutilés & fanglans ,
Des efclaves traîner leurs maîtres expirans ;
affouvi réchauffe le carnage ;
carnage
J'ai vu des furieux dont la haine & la rage
Se difputoient des cours encor tout palpitans:
On diroit à les voir l'un l'autre s'excitans ,
Déployer à l'envi leur fureur meurtrière ,
Que c'est le derniér jour de la nature entiere. {
FEVRIER. , 1755. 179
que
Dans ce péril preffant il offre à Tullie une
retraite dans Oftie pour fon pere & pour
elle . Elle la refufe ; il frémit du danger
Ciceron va courir , fi près de Fulvie
qui a juré fa perte. Il exprime en même
tems la douleur qu'il a de la perdre & de
la voir près d'être unie aux jours d'Octave
qui l'aime , ajoutant que fon fang fcellera
cet hymen. Tullie le raffure fur cette crain--
te , en lui difant :
Un tyran à
Ne craignez rien d'Octave' :
mes yeux ne vaut pas un esclave.
Un rival plus heureux va caufer vos allarmes ...
Le fils du grand Pompée . Hélas ! que n'est- ce vous !!
Que j'euffe avec plaifir accepté mon époux !
Ces deux amans font interrompus par
Lepide qui entre : Clodomir fe retire . Le
Triumvir fait entendre à Tullie , que ne
pouvant chaffer de Rome fes collegues impies
, il prend le parti de s'en exiler luimême
, & qu'il va chercher un afyle en
Efpagne pour y fauver fa vertu. Tullie l'interrompt
par cette noble réponſe , qui a
toujours été fi juftement applaudie :
Ah ! la vertu quifuit ne vaut pas le courage
Du crime audacieux qui fçait braver l'orage .
Que peut craindre un Romain des,caprices.du fort,
Tant qu'il lui refte un bras pour fe donner la mort
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
Avez-vous oublié que Rome eft votre mere
Demeurez , imitez l'exemple de mon pere ,
Et de votre vertu në nous vantez l'éclat
Qu'après une victoire , ou du moins un combat.
On n'encenfa jamais la vertu fugitive ,
Et celle d'un Romain doit être plus active.
On ne le reconnoît qu'à fon dernier foupir ;
Son honneur eft de vaincre , & vaincu de mourir.
ger
Elle fort.
Ciceron arrive. Lapide tâche de l'engaà
le fuivre pour fe dérober à la fureur
d'Antoine & de Fulvie , qui veulent le profcrire.
Ciceron rejette cette offre. Lepide le
quitte , en lui déclarant qu'il vient de rencontrer
Sextus , & qu'il l'a reconnu . Ce
Triumvir l'avertit d'en craindre la fuite ,
& de prendre garde à lui. Ciceron reſté
feul , dit qu'il eft tems qu'il apprenne
ce fecret à fa fille , que Clodomir devenu
le fils du grand Pompée , ne pourra l'en
blâmer , qu'il veut les unir & donner à Céfar
un rival , dont le nom feul pourra lui
devenir funefte.
Octave commence avec Mecene le fecond
acte. Après avoir d'abord tâché d'excufer
fes cruautés , il lui marque fon
amour pour Tullie , & fon eftime pour fon
pere , ajoûtant qu'il veut le fauver & fe
l'attacher. Mecene l'affermit dans ce defFEVRIER.
1755. 181
fein , & le laiffe avec Ciceron qui paroît ,
& qui lui témoigne ainfi fa furpriſe :
Céſar , en quel état vous offrez-vous à moi ?
Ah ! ce n'eft ni fon fils , ni Céfar que je vois.
O! Céfar , ce n'eft pas ton fang qui l'a fait naître :
Brutus qui l'a verfé , méritoit mieux d'en être.
Le meurtre des vaincus ne fouilloit point tes pas ;
Ta valeur fubjuguoit , mais ne profcrivoit pas.
Octave, pour fe juftifier , répond qu'il
pourfuit les meurtriers du grand Céfar , &
que fa vengeance eft légitime. Ciceron l'interrompt
pour lui reprocher l'abus affreux
qu'il fait de ce prétexte , & lui dit :
Rendre le glaive feul l'interprête des loix ,
Employer pour venger le meurtre de fon pere
Des flammes & du fer l'odieux miniftere ;
Donner à fes profcrits pour juges fes foldats ,
Du neveu de Céfar voilà les magiftrats.
Octave lui réplique que c'eft une néceffité
, que l'univers demande une forme
nouvelle , qu'il lui faut un Empereur , que
Ciceron doit le choifir , qu'ils doivent s'allier
pour mieux détruire Antoine ; il le
conjure enfin de l'aimer , & de devenir
fon
pere.
Abdique, je t'adopte , & ma fille eft à toi,
382 MERCURE DE FRANCE.
repart Ciceron. Des oreilles trop délicates
ont trouvé ce vers dur ; pour moi je ne le
trouve que fort ;je crois qu'un Romain ne
peut pas mieux répondre ni en moins de
mots . Tullie paroît , & fon pere fort eix
difant à Octave , qu'il la confulte ; & que
s'il l'aime , il la prenne pour modele .
Tullie traite Octave encore avec plus.
de fierté que n'a fait fon pere. Céfar , luis
dit-elle :
Regnez , fi vous l'ofez; mais croyez que Tullie
Sçaura bien ſe ſoustraire à votre tyrannie :
Si du fort des tyrans vous bravez les hazards
Il naîtra des Brutus autant que des Céfars.
Sur ce qu'il infifte , elle lui déclare fierement
qu'elle ne l'aime point , qu'elle eft
cependant prête à l'époufer , pourvû qu'il
renonce à l'Empire ; mais que s'il veut ufurper
l'autorité fuprême , il peut teindre le
diadême de fon fang. Cette hauteur romaine
oblige Octave de la quitter & de la
menacer de livrer fon pere à Fulvie. Sextus
, qu'elle reconnoît alors pour le fils de
Pompée , entre fur la fcéne , & demande à
Tullie le fujer de fa douleur. Elle l'inftruit
du danger preffant où font les jours de
fon pere , qui veut les unir avant fa mort.
Sextus finit le fecond acte , en la preffant
d'engager Ciceron à fuir fur fes vaiffeaux
FEVRIER. 1755. 183
-il eft honteux pour lui , ajoute-t- il , de fe
laiffer profcrire.
S'il veut m'accompagner je répons de fa vie,
El'amour couronné répondra de Tullie..
Il faut convenir que cet acte eft un peu
vuide d'action .
Ciceron , Tullie & Sextus ouvrent le troifieme.
Ciceron veut unir le fils de Pompée:
à fa fille ; mais elle s'y oppofe dans ce cruel
moment & le conjure de la fuivre en
Sicile avec Sextus il s'écrie ::
>-
Pour braver mes tyrans je veux mourir dáns Ro
me ;
En implorant les Dieux , c'eft moi fenl qu'elles
nomme:
Sextus lui parle alors en vrai fils de Pompée
, & lui dit :
Rome n'eft plus qu'un ſpectre , une ombre en Ita
lie ,
Dont le corps tout entier eft paffé dans l'Afie :
C'est là que noure honneur nous appelle aujour
d'hui ,
Rendons- nous à ſa voix , & marchons avec lui.
Ce n'eft pas le climat qui lui donna la vie;
C'eſt le coeur du Romain qui forme fa patrie.
184 MERCURE DE FRANCE.
2
Il vaut mieux fe flater d'un eſpoir téméraire
Que de céder au fort dès qu'il nous eft contraire.
Il faut du moins mourir les armes à la main ,
Le feul gente de mort digne d'un vrai Romain,
Mais mourir pour mourir n'eft qu'une folle
yvreffe ,
Trifte enfant de l'orgueil , que nourrit la pareffe.
où
Ciceron fort en leur difant qu'il ne
peut fe réfoudre à quitter l'Italie , mais
qu'il confent de fe rendre à Tufculum ,
il ira les joindre pour les unir enfemble ,
& qu'avant tout il veut revoir Mecene. A
peine eft- il parti qu'Octave entre ; & jaloux
de Sextus qu'il prend pour un chef
des Gaulois , il adreffe ainfi la parole à
Tullie .
Qu'il retourne en fon camp ,
C'eft parmi fes foldats qu'il trouvera fon rang,
Le faux Clodomir lui répond , avec une
fierté plus que Gauloife ,
Le fort de mes pareils ne dépend point de toi
Je ne releve ici que des Dieux & de moi.
Aux loix du grand Céfar nous rendîmes hommage
,
Mais ce ne fut jamais à titre d'efclavage.
Comme de la valeur il connoiffoit le prix ,
Il cftimoit en nous ce qui manque à ſon fils.
FEVRIER. 1755. 185
Octave à ces mots appelle les Licteurs ,
& il faut avouer que fon emportement
paroît fondé.
Tullie s'oppofe à fa rigueur , & prend
vivement la défenſe de Sextus . Le courroux
d'Octave en redouble ; il . lui répond
que ce Gaulois brave l'autorité des Triumvirs
, qu'il a fauvé plufieurs profcrits , &
qu'il mérite d'être puni comme un traître .
Sextus lui réplique :
Toi-même , applaudifſant à mes foins magnanimes
,
Tu devrois me louer de t'épargner des crimes ,
Et rougir , quand tu crois être au- deffus de moi ,
Qu'un Gaulois à tes yeux foit plus Romain que
toi,
Tullie lui demande fa vie. Octave forcé
par fon amour de la lui accorder , fe retire
en déguifant fon dépit. Sextus raffure Tullie
fur la crainte qu'elle a que fon rival
ne l'immole , & lui fait entendre qu'Octave
eft un tyran encore mal affermi, qu'il
le croit Gaulois , & qu'ayant beſoin du ſecours
de cette nation , il eft trop bon politique
pour ne la pas ménager. La frayeur
de Tullie s'accroît à l'afpect de Philippe ,
qu'elle prend pour un miniftre des vengeances
d'Octave. Philippe reconnoît Sex186
MERCURE DE FRANCE.
tus qu'il a élevé , & marque autant de
douleur que de furprife. Le fils de Pompée
reconnoît Philippe à fon tour , & lui
reproche d'avoir dégénéré de fa premiere
vertu. Cet affranchi fe jette à fes genoux ,
& lui dit qu'il ne les quittera pas qu'il n'ait
obtenu de lui la grace d'être écouté . Sextuş
le force de fe lever. Philippe lui raconte
qu'Octave inftruit de fa fidélité l'a pris
à fon fervice , mais qu'il n'a jamais trempé
dans fes forfaits. Il ajoute que ce Triumvir
ne croit plus que Sextus foit un Gaulois
, mais un ami de Brutus , & qu'il l'a
chargé du cruel emploi de l'affaffiner dans
la nuit . Il vient , continue- t-il , de paffer
chez Fulvie : je crains qu'il n'en coute la
vie à Ciceron .
Les momens nous font chers , & c'eſt fait de vos
jours ,
Și de ceux du tyran , je n'abrege le cours,
Choififfez du trépas de Célar , ou du vôtre ;-
Rien n'eft facré pour moi quand il s'agit de vous..
Sextus lui répond
L'affafinat , Philippe , eft indigne de nous
Avant que d'éclater il falloit l'entreprendre
Mais inftruit du projet je dois te le défendre .
Ce trait eft hiſtorique , & M. de Cré
FEVRIER. 1755. 187
billon s'en est heureufement fervi . Tullie
approuve Sextus , & termine l'acte en difant
:
Allons trouver mon pere , & remettons aux Dieux
Le foin de nous fauver de ces funeftes lieux.
Le quatrieme acte s'ouvre par un monologue
de Ciceron , qui jette les yeux fur
le tableau des profcriptions , & qui dit
avec tranſport , lorfqu'il y voir fon nom
Enfin je fuis profcrit , que mon ame eft ravie !
Je renais au moment qu'on m'arrache ma vie.
Mecene furvient , & le preffe de s'allier
à Céfar. Ciceron lui demande s'il lui fait
efperer que l'inftant de leur alliance fera la
fin de la profeription . Mecene lui répond
qu'Octave l'a fufpendue pour lui . Ciceron
pour réplique , lui montre fon nom écrit
fur le tableau.
Mecene fe récrie : ...
Dieux quelle trahison
S'il eft vrai que Céfar ait voulu vous proferire ,
Sur ce même tableau je vais me faire inferire.
Adieu : fi je ne puis vous fauver de fes coups ,
Vous me verrez combattre & mourir avec vous.
Octave paroît. Ciceron veut lui faire
189 MERCURE DE FRANCE.
de nouveaux reproches ; mais Octave lui
répond qu'il n'eft pas venu pour fe faire
juger , & qu'il lui demande Tullie pour
la derniere fois. Ciceron lui réplique que
c'eft moins fon amour que fa politique qui
lui fait fouhaiter la main de fa fille , &
qu'il veut par ce noeud les affocier à fes
fureurs. Octave offenfé , lui repart :
Ingrat , fi tu jouis de la clarté du jour ,
Apprens que tu ne dois ce bien qu'à mon amour .
Vois ton nom.
Ciceron lui dit avec un phlegme vraiment
Romain :
Je l'ai vû . Céfar , je t'en rends graces.
Octave alors fe dévoile tout entier , &
lui reproche qu'il protége Clodomir , &
qu'il veut l'unir à Tullie. Ciceron ne s'en
défend pas , & Céfar tranfporté de colere ,
fort en lui déclarant qu'il l'abandonne à
fon inimitié. Ciceron refté feul , dit qu'il
la préfere à une pitié qui deshonore celui
qu'elle épargne , & celui qui l'invoque. Il
eft inquiet fur le fort de fa fille & fur celui
de Sextus , mais il eft raffuré par leur
préfence ; il leur apprend qu'il eft profcrit.
Tous deux le conjurent de partir &
de profiter du moment qu'Octave lui laiſſe ;
FEVRIER. 1755.. 159
mais il s'obſtine à mourir . Philippe vient
avertir Sextus que fes amis font déja loin
des portes , & preffe Tullie de fuivre les
pas du fils de Pompée , en l'affurant qu'elle
n'a rien à craindre pour Ciceron , qu'il eft
chargé de veiller für fes jours , & qu'il va
le conduire à Tufculum. Ciceron quitte
Sextus & Tullie , en leur difant :
i
Adieu , triftes témoins de més voeux fuperflus.
Palais infortuné , je ne vous verrai plus.
Octave qui vient d'apprendre que le faux
Clodomir eft Sextus , fait éclater toute fa
colere , & jure d'immoler le fils de Pompée
, & Tullie même. Mecene entre tout
éploré. Octave effrayé , lui demande quel
eft le fujet de fa douleur. Mecene lui répond
, les yeux baignés de larmes :
Ingrat ! qu'avez-vous fait ?
Hélas ! hier encore il exiſtoit un homme
Qui fit par fes vertus les délices de Rome ;
Mémorable à jamais par fes talens divers ,
Dont le génie heureux éclairoit l'univers.
Il n'eft plus .... fon falut vous eût couvert de
gloire ,
Et de vos cruautés , effacé la mémoire.
Qu'ai -je beſoin encor de vous dire fon nom ?
Ahlaillez-moi vous fuir , & pleurer Ciceron.
190 MERCURE DE FRANCE.
Octave témoigne fa furprife , & rejette
ce crime fur Antoine. Mecene continue
ainfi :
L'intrepide Orateur a vu fans s'ébranler ,
Lever fur lui lebras qui l'alloit immoler :
C'eſt toi , Lena , dit-il ; que rien ne te retienne ;
J'ai défendu ta vie , atrache-moi la mienne.
Je ne me repens point d'avoir ſauvé tes jours ,
Puifque des miens , c'est toi qui dois trancher le
cours.
que
A ces mots , Ciceron lui préfente la tête ,
En s'écriant , Lena , frappe , la voilà prête.
Lena , tandis Pair retentiffoit de cris ,
L'abbat , court chez Fulvie en demander le prix.
Un objet fi touchant , loin d'attendrir ſon ame ,
N'a fait que redoubler le courroux qui l'enflam
me :
Les yeux étincelans de rage & de fureur ,
Elle embraffe Lena fans honte & fans pudeur ,
Saifit avec tranſport cette tête divine ,
Qui femble avec les Dieux difputer d'origine ,
En arrache . ... Epargnez à ma vive douleur
La fuite d'un récit qui vous feroit horreur.
Nous ne l'entendrons plus , du feu de fon génie ,
Répandre dans nos coeurs le charme & l'harmonie
:
Fulvie a déchiré de fes indignes mains
Cet objet précieux , l'oracle des humains.
Ce récit m'a paru trop beau pour en rien
FEVRIER. 1755. 191
retrancher. L'acteur * qui a joué le rolle de
Mecene , en a fenti tout le pathétique , &
l'a très-bien rendu. Tullie qui n'eft pas encore
inftruite de la mort de fon pere , vient
implorer pour lui la puiffance d'Octave ;
elle paroît un peu defcendre de fon caractere
, elle s'humilie même au point d'offrir ſa
main à Céfar, pourvû qu'elle foit le prix des
jours de Ciceron . Comme Octave ne peut
cacher fon embarras , & qu'il veut fortir ,
Tullie l'arrête ; & tournant fes regards
vers la tribune , elle s'écrie avec terreur :
Plus je l'ofe obferver , plus ma frayeur augmente.
Mecene ! la Tribune ... elle eſt toute fanglante.
Ce voile encor fumant cache quelque forfait.
N'importe , je veux voir. Dieux ! quel affreux
objet !
La tête de mon pere ! .. Ah! monftre impitoyable ,
A quels yeux offres- tu ce fpectacle effroyable ?
Elle fe tue , & tombe en expirant auprès
d'une tête fi chere.
Je n'ai point vû au théatre de dénoument
plus frappant ; je ne me laffe point
de le répéter . Ce tableau rendu par l'action
admirable de Mlle Clairon , infpire la terreur
la plus forte , & la pitié la plus tendre
. Ces deux fentimens réunis enfemble .
font la perfection du genre. La beauté du
M. de Bellecour
192 MERCURE DE FRANCE.
cinquiéme acte répond à celle du premier
& la catastrophe remplit tout ce que l'expofition
a promis ; elle a toute la force
Angloife , fans en avoir la licence. Pour
en convaincre le lecteur , je veux lui comparer
le dénouement de Philoclée , dont je
vais donner le programme , d'après l'extrait
inferé dans le Journal Etranger du
mois de Janvier.
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Résumé : COMEDIE FRANÇOISE.
Le texte critique la dixième représentation de la tragédie 'Le Triumvirat, ou la mort de Cicéron' par les Comédiens Français, qui a connu un succès mérité. La pièce, disponible chez Hochereau, raconte l'histoire de Tullie, fille de Cicéron, qui cherche à protéger son père des persécutions du Triumvirat. Tullie exprime son désespoir face aux horreurs de cette période et reproche à César et Pompée leurs actions. Elle révèle également la menace que représente Octave. Sextus, déguisé en Clodomir, propose une retraite à Tullie, mais elle refuse. Lepide suggère à Cicéron de s'exiler, mais Tullie l'encourage à rester et à affronter ses ennemis. Octave, accompagné de Mécène, tente de gagner la faveur de Cicéron en lui offrant de l'adopter et de protéger Tullie, mais ils rejettent ces propositions avec fierté. Sextus, reconnu comme le fils de Pompée, presse Cicéron de fuir. La pièce se poursuit avec des confrontations entre les personnages, chacun défendant ses valeurs et loyautés. Cicéron refuse de quitter Rome et exprime son désir de mourir en héros. Octave, jaloux de Sextus, menace de le punir, mais finit par lui accorder la vie. Philippe, un affranchi, révèle un complot contre Cicéron, et Sextus décide de le protéger. Tullie et Sextus se préparent à trouver Cicéron pour le sauver des dangers qui le menacent. La pièce se poursuit avec une confrontation dramatique entre Octave, Cicéron et d'autres personnages. Octave demande la main de Tullie, mais Cicéron refuse, accusant Octave de motivations politiques. Octave, offensé, rappelle à Cicéron qu'il lui doit la vie. Cicéron, imperturbable, avoue protéger Clodomir et vouloir l'unir à Tullie. Octave, furieux, déclare abandonner Cicéron à son inimitié. Cicéron, inquiet pour ses enfants, apprend qu'il est proscrit mais refuse de partir. Philippe avertit Sextus et Tullie de partir, assurant qu'il veillera sur Cicéron. Cicéron dit adieu à ses enfants et quitte le palais. Octave, apprenant que Sextus est le faux Clodomir, jure de les immoler. Mécène révèle à Octave la mort de Cicéron, tué par Lena sur ordre de Fulvie. Tullie, découvrant la tête de son père, meurt de chagrin. La pièce se conclut par un dénouement tragique, soulignant la terreur et la pitié inspirées par la mort de Cicéron.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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1554
p. 192-199
PROGRAMME PHILOCLÉE, Tragédie Angloise.
Début :
Le théatre représente une forêt. Bazile, Roi d'Arcadie, renonçant aux affaires, [...]
Mots clefs :
Tragédie, Théâtre, Yeux, Baiser, Comédie-Française, Princesses, Tragédie anglaise
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : PROGRAMME PHILOCLÉE, Tragédie Angloise.
PROGRAMME DE PHILOCLÉE ,
Tragédie Angloife .
Lie ,Roi d'Arcadie , fenonçant aux af-
E théatre repréſente une forêt. Bazifaires
, s'eft retiré dans cette retraite avec
Ginecie fa feconde femme , & fes deux
filles , Philoclée & Pamela , qu'il a eues
d'un premier mariage. Il eſt défendu d'y
pénétrer fous peine de la vie , hors à des
bergers employés à leurs fervices . Il a déclaré
en même tems que ces deux Princeffes
ne feroient jamais mariées de fon
vivant , fans dévoiler le motif d'une rigueur
fi bizarre. Mais Mufidore , Prince
de Theffalie , a pénétré ce myftere . Le
Grand Prêtre de Delphes , gagné par fes
préfens , lui a révélé qu'on avoit prédit à
Bazile qu'il mourroit le jour même que
fes filles feroient mariées . Cet oracle eft
un
FEVRIER . 1755. 193
un vol qu'on a fait aux Danaïdes . Mufidore
, amoureux de Pamela , fe déguiſe en
berger pour s'introduire auprès d'elle ; &
Pyroclès fon ami , Prince de Macédoine ,
épris des charmes de Philoclée , vient d'arborer
auffi la houlette. Ils ont tous deux
formé le projet de déclarer leur amour à
ces Princeffes , & s'ils font écoutés , d'obtenir
leur aveu pour les enlever.
Pyroclès trouve le premier l'occafion favorable
: il voit dans un jardin Philoclée
endormie ; il exprime ainfi fon tranſport :
mes yeux ne me trompent point , c'eſt
» elle , couchée fur un lit de fleurs ... elle
» dort .... Son haleine eft plus douce que
» l'odeur qu'elles exhalent .... heureuſes
fleurs qui fervez d'oreiller à fes joues
» charmantes ! ah ! j'en vois une qui s'éleve
jufqu'à fa bouche vermeille ; elle
» s'efforce de la baifer. Embaumée de få
> refpiration , elle en reçoit plus de parfums
que Flore n'en a verfé fur toutes
» fes compagnes . Ah !
que ma main ja-
» louſe l'arrache de fa tige ! que je fuce
>> comme l'abeille cette précieufe rofée « .
Langage trop figuré pour une tragédie !
vers d'Idylle , & fituation d'opéra. Ce fommeil
paroît même copié d'après celui d'Iffé.
» Qui m'arrête ? ajoute- t-il , amant trop
timide , ne puis - je moi -même dérober
و ر
و د
...
I
194 MERCURE DE FRANCE.
"
» un baifer ? & ce tendre larcin diminuera-
t-il un tréfor où s'accumulent tant de
» charmes « réflexion fenfée qui le déter
mine à prendre un baifer. Cette liberté feroit
excufable dans une comédie ; mais le
tragique eft plus févere fur les bienséances.
Il permet , ou plutôt il adopte les plus
grands crimes , & ne pardonne pas les plus
petites familiarités. On peut empoifonner ,
& même poignarder aujourd'hui fur notre
théatre avec décence ; mais un baiſer
feroit fcandaleux , ou tout au moins ridi
cule dans une tragédie françoife. Le réveil
de Philoclée engage l'aveu que Pyroclès
lui fait de fa paffion & de fon rang ;
il est très-bien . reçu . Mufidore a le même
fuccès près de Pamela , à la faveur d'un
portrait & d'une médaille qui le repréfentent
, & qui occafionnent une déclara
tion . Petit moyen, accompagné d'autres incidens
, qui chargent la piece fans avancer
Faction. Je les fupprime pour arriver plu
tôt au point de comparaifon , c'eft-à -dire à
la fituation qui reffemble à la cataſtrophe
du Triumvirat. En conféquence , je paffe
à l'événement du troifiéme acte , qui doit
l'amener : c'eft où commence proprement
la tragédie comme l'a judicieuſement
remarqué M. l'Abbé P.
On apprend au Roi qu'Amphiale fon
FEVRIER. 1755. 195
neveu , qu'il n'a pas voulu accepter pour
gendre, vient d'enlever les deux Princefles ;
que Pyroclès a tué plufieurs des raviffeurs ,
mais qu'accablé fous le nombre , il a été
fait prifonnier. Le Roi fort de fa retraite
& court affiéger Amphiale dans un château
où il s'eft retiré avec fa proye. Ce Prince
foutient le fiége. Cecropie , fa mere , veut
qu'il époufe fur le champ , de force ou de
gré , l'une des deux Princeffes , ou qu'il les
faffe mourir. Comme toutes les deux refufent
fon fils , cette cruelle femme va trouver
Philoclée dans fon appartement , & lui
dit de choisir de cet hymen ou d'un prompt
fupplice. La Princeffe répond qu'elle préfere
la mort : eh bien , lui réplique Cecropie
, jette les yeux dans la cour , l'échafaud
eft dreffé ; vois dans le fort de ta foeur
celui qui t'attend. Elle donne le fignal , &
l'on fait voler une tête. A cette affreuſe
vûe , Philoclée s'évanouit. Un pareil fpectacle
me femble plus propre à repaître
les regards d'une populace cruelle , qu'à
étonner l'efprit , ou qu'à remuer le coeur
d'un public délicat .
Dans le cinquiéme acte un Officier vient
annoncer à Pyroclès , dans fa prifon , la
mort de Philoclée , & pour ne lui laiſſer
aucun doute , il lui dit de le fuivre . Le.
théatre change ; on voit au milieu d'une
I ij
196 MERCURE DE FRANCE .
fale tendue de noir , un corps expofé fut
un lit de parade : Pyroclès leve le drap qui
le couvre , & s'écrie : Dieux ! un tronc
fanglant ! quoi ! Philoclée ! ... Ah ! barbares
affaffins ! Il tombe faifi de douleur ,
& les fanglots lui coupent la parole . Cette
pofition et prefque la même que celle qui
termine le Triumvirat ; mais l'auteur Anglois
n'en demeure pas là . Dans le tems
que Pyroclès déplore la perte de la Princeffe
, elle paroît vêtue de blanc ; il la
prend pour fon ombre : elle le defabuſe ,
& lui apprend que ce corps mort eſt celui
d'une malheureufe confidente immolée à
la place , & fous les habits de Pamela ;
ftratagême imaginé par Cecropie , pour réfoudre
Philoclée à époufer fon fils , & plus
digne de figurer dans un tome de Caffandre
, d'où il a été pris , que d'être employé
dans une piéce dramatique. Pendant cet
éclairciffement on entend le bruit d'un
combat ; c'eft Mufidore qui vient de furprendre
le château , & de tuer Amphiale .
Les quatre amans fe trouvent réunis : on
leur apprend la mort de Cecropie , qui
s'eft précipitée du haut des murs , & celle
de Bazile , percé d'une fleche lancée au has
żard , au moment qu'il entroit dans la
place. C'eft ainfi que s'accomplit l'oracle ,
que finit la piece. Pour la Reine , on &
FEVRIER . 1755. 197
ne fçait , dit le Journaliſte , ce qu'elle eft
devenue. Les deux couples * fortunées ne
s'en embarraffent gueres , ni moi non plus ,
qui ai furprimé fon rôle.
Que l'on compare à préfent les deux cataftrophes
; l'une eft amenée à force d'incidens
romanefques , & compliquée audelà
de la vraisemblance ; l'autre eft prife
dans la nature , affortie à la vérite hiftorique
, & renfermée dans fa précifion : qu'on
juge en même tems les deux ouvrages.
On ne peut difconvenir qu'il n'y ait des
beautés fingulieres & des coups de force
dans le drame Anglois ; mais ils font frappés
fans deffein , & paroiffent ifolés ; c'eft
un pur roman , encore eſt-il mal tiffu , &
trop chargé. La piece françoife a des traits
qui n'ont pas moins d'audace , & qui fortent
mieux du fujet . C'eſt une vraie tragédie
; fi elle eft un peu foible d'action **,
elle eft forte de penſées , brillante par les
détails , & foutenue par les caracteres .
Pour tout dire , en un mot , Philoclée eft
* Je crois que ce mot couple eft maſculin dans
cette acception, & qu'on doit dire les deux couples
fortunés ; peut- être eft- ce une faute d'impreffion ?
** Le plus grand défaut du Triumvirat eft dans
le fujet, qui eft trop fimple ; la fuite de Ciceron en
fait tout le fond : partira-t-il ? ne partira-t-il
point ? voilà fur quoi roule toute l'action juſqu'au
dénouement.
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
l'ouvrage du talent aux dépens de toutes
les regles ; le Triumvirat eft celui du génie
éclairé par l'art , & foumis aux bienféances.
M. l'Abbé P. nous apprend que cette
tragédie angloife eft le coup d'effai de M.
Machamara Morgan , jeune étudiant en
Droit ; il ajoute qu'on peut tout attendre
de lui , & qu'il s'empreffe d'en publier
l'augure ce préfage feroit plus flateur
pour nous , s'il nous annonçoit un digne
fucceffeur de M. de Crébillon & de M. de
Voltaire .
Le 19 , les Comédiens François ont remis
Efope à la Cour , comédie en cinq actes
& en vers , de Bourfault. Cette piece
eftimable
a reçu du public l'accueil favorable
qu'elle mérite. M. de Lanoue eft fupérieur
dans le rôle d'Efope ; on ne peut
pas le rendre avec plus d'efprit & de vérité.
Cette comédie eft intéreffante autant
que peut l'être une piéce épifodique. La
fcene de Rodope avec fa mere eft une des
plus touchantes qui foient au théatre , &
des mieux jouées par Mlle Gauffin & Mlle
Dumefnil. Après l'Andrienne voilà le premier
& le vrai modele du comique larmoyant
; il eft puifé dans la nature. Le
dénouement eft encore d'une grande beauré
, il laiffe pour l'auteur une forte imFEVRIER.
1755.. 199
preffion d'eftime. Je voudrois que Bourfault
n'eût pas bleffé le coftume en parlant
de Procureurs & de Greffiers , qui n'avoient
pas lieu heureuſement pour ce temslà.
Mes yeux font encore plus choqués que
les acteurs ne refpectent pas mieux ce même
coſtume , en habillant des Lydiens à la
Françoife : ils l'ont toujours fait ; mais un
abus de foixante dix ans n'eft pas moins
un abus ; ils ne font pas moins dans l'obligation
de s'en corriger.
Tragédie Angloife .
Lie ,Roi d'Arcadie , fenonçant aux af-
E théatre repréſente une forêt. Bazifaires
, s'eft retiré dans cette retraite avec
Ginecie fa feconde femme , & fes deux
filles , Philoclée & Pamela , qu'il a eues
d'un premier mariage. Il eſt défendu d'y
pénétrer fous peine de la vie , hors à des
bergers employés à leurs fervices . Il a déclaré
en même tems que ces deux Princeffes
ne feroient jamais mariées de fon
vivant , fans dévoiler le motif d'une rigueur
fi bizarre. Mais Mufidore , Prince
de Theffalie , a pénétré ce myftere . Le
Grand Prêtre de Delphes , gagné par fes
préfens , lui a révélé qu'on avoit prédit à
Bazile qu'il mourroit le jour même que
fes filles feroient mariées . Cet oracle eft
un
FEVRIER . 1755. 193
un vol qu'on a fait aux Danaïdes . Mufidore
, amoureux de Pamela , fe déguiſe en
berger pour s'introduire auprès d'elle ; &
Pyroclès fon ami , Prince de Macédoine ,
épris des charmes de Philoclée , vient d'arborer
auffi la houlette. Ils ont tous deux
formé le projet de déclarer leur amour à
ces Princeffes , & s'ils font écoutés , d'obtenir
leur aveu pour les enlever.
Pyroclès trouve le premier l'occafion favorable
: il voit dans un jardin Philoclée
endormie ; il exprime ainfi fon tranſport :
mes yeux ne me trompent point , c'eſt
» elle , couchée fur un lit de fleurs ... elle
» dort .... Son haleine eft plus douce que
» l'odeur qu'elles exhalent .... heureuſes
fleurs qui fervez d'oreiller à fes joues
» charmantes ! ah ! j'en vois une qui s'éleve
jufqu'à fa bouche vermeille ; elle
» s'efforce de la baifer. Embaumée de få
> refpiration , elle en reçoit plus de parfums
que Flore n'en a verfé fur toutes
» fes compagnes . Ah !
que ma main ja-
» louſe l'arrache de fa tige ! que je fuce
>> comme l'abeille cette précieufe rofée « .
Langage trop figuré pour une tragédie !
vers d'Idylle , & fituation d'opéra. Ce fommeil
paroît même copié d'après celui d'Iffé.
» Qui m'arrête ? ajoute- t-il , amant trop
timide , ne puis - je moi -même dérober
و ر
و د
...
I
194 MERCURE DE FRANCE.
"
» un baifer ? & ce tendre larcin diminuera-
t-il un tréfor où s'accumulent tant de
» charmes « réflexion fenfée qui le déter
mine à prendre un baifer. Cette liberté feroit
excufable dans une comédie ; mais le
tragique eft plus févere fur les bienséances.
Il permet , ou plutôt il adopte les plus
grands crimes , & ne pardonne pas les plus
petites familiarités. On peut empoifonner ,
& même poignarder aujourd'hui fur notre
théatre avec décence ; mais un baiſer
feroit fcandaleux , ou tout au moins ridi
cule dans une tragédie françoife. Le réveil
de Philoclée engage l'aveu que Pyroclès
lui fait de fa paffion & de fon rang ;
il est très-bien . reçu . Mufidore a le même
fuccès près de Pamela , à la faveur d'un
portrait & d'une médaille qui le repréfentent
, & qui occafionnent une déclara
tion . Petit moyen, accompagné d'autres incidens
, qui chargent la piece fans avancer
Faction. Je les fupprime pour arriver plu
tôt au point de comparaifon , c'eft-à -dire à
la fituation qui reffemble à la cataſtrophe
du Triumvirat. En conféquence , je paffe
à l'événement du troifiéme acte , qui doit
l'amener : c'eft où commence proprement
la tragédie comme l'a judicieuſement
remarqué M. l'Abbé P.
On apprend au Roi qu'Amphiale fon
FEVRIER. 1755. 195
neveu , qu'il n'a pas voulu accepter pour
gendre, vient d'enlever les deux Princefles ;
que Pyroclès a tué plufieurs des raviffeurs ,
mais qu'accablé fous le nombre , il a été
fait prifonnier. Le Roi fort de fa retraite
& court affiéger Amphiale dans un château
où il s'eft retiré avec fa proye. Ce Prince
foutient le fiége. Cecropie , fa mere , veut
qu'il époufe fur le champ , de force ou de
gré , l'une des deux Princeffes , ou qu'il les
faffe mourir. Comme toutes les deux refufent
fon fils , cette cruelle femme va trouver
Philoclée dans fon appartement , & lui
dit de choisir de cet hymen ou d'un prompt
fupplice. La Princeffe répond qu'elle préfere
la mort : eh bien , lui réplique Cecropie
, jette les yeux dans la cour , l'échafaud
eft dreffé ; vois dans le fort de ta foeur
celui qui t'attend. Elle donne le fignal , &
l'on fait voler une tête. A cette affreuſe
vûe , Philoclée s'évanouit. Un pareil fpectacle
me femble plus propre à repaître
les regards d'une populace cruelle , qu'à
étonner l'efprit , ou qu'à remuer le coeur
d'un public délicat .
Dans le cinquiéme acte un Officier vient
annoncer à Pyroclès , dans fa prifon , la
mort de Philoclée , & pour ne lui laiſſer
aucun doute , il lui dit de le fuivre . Le.
théatre change ; on voit au milieu d'une
I ij
196 MERCURE DE FRANCE .
fale tendue de noir , un corps expofé fut
un lit de parade : Pyroclès leve le drap qui
le couvre , & s'écrie : Dieux ! un tronc
fanglant ! quoi ! Philoclée ! ... Ah ! barbares
affaffins ! Il tombe faifi de douleur ,
& les fanglots lui coupent la parole . Cette
pofition et prefque la même que celle qui
termine le Triumvirat ; mais l'auteur Anglois
n'en demeure pas là . Dans le tems
que Pyroclès déplore la perte de la Princeffe
, elle paroît vêtue de blanc ; il la
prend pour fon ombre : elle le defabuſe ,
& lui apprend que ce corps mort eſt celui
d'une malheureufe confidente immolée à
la place , & fous les habits de Pamela ;
ftratagême imaginé par Cecropie , pour réfoudre
Philoclée à époufer fon fils , & plus
digne de figurer dans un tome de Caffandre
, d'où il a été pris , que d'être employé
dans une piéce dramatique. Pendant cet
éclairciffement on entend le bruit d'un
combat ; c'eft Mufidore qui vient de furprendre
le château , & de tuer Amphiale .
Les quatre amans fe trouvent réunis : on
leur apprend la mort de Cecropie , qui
s'eft précipitée du haut des murs , & celle
de Bazile , percé d'une fleche lancée au has
żard , au moment qu'il entroit dans la
place. C'eft ainfi que s'accomplit l'oracle ,
que finit la piece. Pour la Reine , on &
FEVRIER . 1755. 197
ne fçait , dit le Journaliſte , ce qu'elle eft
devenue. Les deux couples * fortunées ne
s'en embarraffent gueres , ni moi non plus ,
qui ai furprimé fon rôle.
Que l'on compare à préfent les deux cataftrophes
; l'une eft amenée à force d'incidens
romanefques , & compliquée audelà
de la vraisemblance ; l'autre eft prife
dans la nature , affortie à la vérite hiftorique
, & renfermée dans fa précifion : qu'on
juge en même tems les deux ouvrages.
On ne peut difconvenir qu'il n'y ait des
beautés fingulieres & des coups de force
dans le drame Anglois ; mais ils font frappés
fans deffein , & paroiffent ifolés ; c'eft
un pur roman , encore eſt-il mal tiffu , &
trop chargé. La piece françoife a des traits
qui n'ont pas moins d'audace , & qui fortent
mieux du fujet . C'eſt une vraie tragédie
; fi elle eft un peu foible d'action **,
elle eft forte de penſées , brillante par les
détails , & foutenue par les caracteres .
Pour tout dire , en un mot , Philoclée eft
* Je crois que ce mot couple eft maſculin dans
cette acception, & qu'on doit dire les deux couples
fortunés ; peut- être eft- ce une faute d'impreffion ?
** Le plus grand défaut du Triumvirat eft dans
le fujet, qui eft trop fimple ; la fuite de Ciceron en
fait tout le fond : partira-t-il ? ne partira-t-il
point ? voilà fur quoi roule toute l'action juſqu'au
dénouement.
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
l'ouvrage du talent aux dépens de toutes
les regles ; le Triumvirat eft celui du génie
éclairé par l'art , & foumis aux bienféances.
M. l'Abbé P. nous apprend que cette
tragédie angloife eft le coup d'effai de M.
Machamara Morgan , jeune étudiant en
Droit ; il ajoute qu'on peut tout attendre
de lui , & qu'il s'empreffe d'en publier
l'augure ce préfage feroit plus flateur
pour nous , s'il nous annonçoit un digne
fucceffeur de M. de Crébillon & de M. de
Voltaire .
Le 19 , les Comédiens François ont remis
Efope à la Cour , comédie en cinq actes
& en vers , de Bourfault. Cette piece
eftimable
a reçu du public l'accueil favorable
qu'elle mérite. M. de Lanoue eft fupérieur
dans le rôle d'Efope ; on ne peut
pas le rendre avec plus d'efprit & de vérité.
Cette comédie eft intéreffante autant
que peut l'être une piéce épifodique. La
fcene de Rodope avec fa mere eft une des
plus touchantes qui foient au théatre , &
des mieux jouées par Mlle Gauffin & Mlle
Dumefnil. Après l'Andrienne voilà le premier
& le vrai modele du comique larmoyant
; il eft puifé dans la nature. Le
dénouement eft encore d'une grande beauré
, il laiffe pour l'auteur une forte imFEVRIER.
1755.. 199
preffion d'eftime. Je voudrois que Bourfault
n'eût pas bleffé le coftume en parlant
de Procureurs & de Greffiers , qui n'avoient
pas lieu heureuſement pour ce temslà.
Mes yeux font encore plus choqués que
les acteurs ne refpectent pas mieux ce même
coſtume , en habillant des Lydiens à la
Françoife : ils l'ont toujours fait ; mais un
abus de foixante dix ans n'eft pas moins
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Résumé : PROGRAMME PHILOCLÉE, Tragédie Angloise.
Le texte présente une critique de la tragédie 'Programme de Philoclée' d'un auteur anglois. L'intrigue se déroule dans une forêt où Bazile, roi d'Arcadie, s'est retiré avec sa femme Ginécie et ses deux filles, Philoclée et Pamela. Bazile a interdit l'accès à cette retraite et déclaré que ses filles ne se marieraient pas de son vivant, craignant une prédiction selon laquelle il mourrait le jour du mariage de ses filles. Deux princes, Mufidore de Thessalie et Pyroclès de Macédoine, amoureux respectivement de Pamela et Philoclée, se déguisent en bergers pour approcher les princesses. Pyroclès trouve Philoclée endormie et exprime son amour, recevant une réponse favorable. Mufidore obtient également l'affection de Pamela grâce à un portrait et une médaille. Le roi Bazile apprend que son neveu Amphiale a enlevé les princesses et que Pyroclès a été fait prisonnier. Bazile assiège Amphiale, qui refuse de se rendre. Cecropie, la mère d'Amphiale, ordonne de tuer Philoclée si elle refuse d'épouser son fils. Philoclée préfère la mort et s'évanouit à la vue d'une exécution simulée. Pyroclès, informé de la mort de Philoclée, est dévasté mais découvre que la morte est une confidente sacrifiée à sa place. Mufidore surprend Amphiale et le tue. Les couples amoureux se retrouvent, et l'oracle se réalise avec la mort de Bazile. La pièce se termine sans mentionner le sort de la reine. La critique compare cette tragédie à une autre œuvre, le 'Triumvirat', en soulignant les différences dans la construction des intrigues et la vraisemblance des événements.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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1555
p. 199
COMEDIE ITALIENNE.
Début :
Les Comédiens Italiens ont donné le 25, la dix-huitiéme représentation de [...]
Mots clefs :
Comédiens-Italiens
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texteReconnaissance textuelle : COMEDIE ITALIENNE.
COMEDIE ITALIENNE.
L
Es Comédiens Italiens ont donné le
25 , la dix-huitiéme repréſentation de
la Fête de l'Amour , toujours fuivie de la
Servante Maîtreſſe , & précédée fucceffivement
des Incas , & des Amans inquiers ,
parodies repriſes . Voici des vers adreffés
à Mme Favard , en attendant l'extrait de
fa piece , que le peu d'efpace qui me reſte
m'oblige encore à remettre au mois de
Mars.
L
Es Comédiens Italiens ont donné le
25 , la dix-huitiéme repréſentation de
la Fête de l'Amour , toujours fuivie de la
Servante Maîtreſſe , & précédée fucceffivement
des Incas , & des Amans inquiers ,
parodies repriſes . Voici des vers adreffés
à Mme Favard , en attendant l'extrait de
fa piece , que le peu d'efpace qui me reſte
m'oblige encore à remettre au mois de
Mars.
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1556
p. 199-200
A Mme FAVARD.
Début :
Aimable Auteur, te falloit-il encore [...]
Mots clefs :
Actrice de l'opéra
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : A Mme FAVARD.
A Mme FA VAR D.
AImable Auteur , te falloit- il encore
Ce titre , pour charmer & la Ville & la Cour
Iiv
200 MERCURE DE FRANCE .
On trouve en toi Thalie & Terpfico re ,
Sous un maintien deffiné par l'Amour.
De ton art , la douce impoſture
Offre à mon efprit abuſe
Des images d'après nature ,
De maint caractere oppofé.
Mon coeur fe livre à chaque perſonnage
Qu'à mes yeux tu fais admirer ,
Et tu fçais le rendre volage ,
Sans qu'il cefle de t'adorer .
>
Cette penſée n'eft pas abfolument nouvelle
, mais elle eftrajeunie par l'expreffion.
On avoit donné autrefois la même
louange à une célébre actrice de l'Opera ;
mais je doute qu'elle l'eut mieux mérités
que Mme Favard.
AImable Auteur , te falloit- il encore
Ce titre , pour charmer & la Ville & la Cour
Iiv
200 MERCURE DE FRANCE .
On trouve en toi Thalie & Terpfico re ,
Sous un maintien deffiné par l'Amour.
De ton art , la douce impoſture
Offre à mon efprit abuſe
Des images d'après nature ,
De maint caractere oppofé.
Mon coeur fe livre à chaque perſonnage
Qu'à mes yeux tu fais admirer ,
Et tu fçais le rendre volage ,
Sans qu'il cefle de t'adorer .
>
Cette penſée n'eft pas abfolument nouvelle
, mais elle eftrajeunie par l'expreffion.
On avoit donné autrefois la même
louange à une célébre actrice de l'Opera ;
mais je doute qu'elle l'eut mieux mérités
que Mme Favard.
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Résumé : A Mme FAVARD.
L'auteur adresse une lettre à Mme Favard, actrice, pour louer ses talents. Il admire sa capacité à incarner divers personnages et à captiver le public. Son art crée des 'images d'après nature' et des 'caractères opposés'. L'auteur reconnaît avoir déjà exprimé cette pensée à une autre actrice célèbre de l'Opéra, mais estime que Mme Favard mérite davantage cette louange.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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1557
p. 215
AVERTISSEMENT.
Début :
Ceux qui voudront voir leurs ouvrages insérés dans le Mercure du mois où ils les [...]
Mots clefs :
Mercure, Article
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texteReconnaissance textuelle : AVERTISSEMENT.
AVERTISSEMENT.
CEuxqui voudront voir leurs ouvrages
inférés dans le Mercure du mois où ils les
enverront , font priés de les adreffer à M.
Lutton avant le 10 ; paffé ce jour , je ferai
obligé de les remettre au mois fuivant ,
quelque envie que j'aie de répondre à leur
impatience. Le premier article fera alors
rempli , & le nouvel ordre que je me fuis
impofé ne me permet pas de placer ces
écrits ailleurs .
CEuxqui voudront voir leurs ouvrages
inférés dans le Mercure du mois où ils les
enverront , font priés de les adreffer à M.
Lutton avant le 10 ; paffé ce jour , je ferai
obligé de les remettre au mois fuivant ,
quelque envie que j'aie de répondre à leur
impatience. Le premier article fera alors
rempli , & le nouvel ordre que je me fuis
impofé ne me permet pas de placer ces
écrits ailleurs .
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1558
p. 32-40
DOUTES SUR L'EXISTENCE D'UN PUBLIC.
Début :
Y a-t-il un public ? n'y en a-t-il point ? C'est un problême qui devient chaque [...]
Mots clefs :
Public, Écrits périodiques, Brochures journalières, Esprit, Talent, Goût
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texteReconnaissance textuelle : DOUTES SUR L'EXISTENCE D'UN PUBLIC.
DOUTES SUR L'EXISTENCE
Y
D'UN PUBLIC.
>
a-t-il un public n'y en a- t- il point ?
C'eft un problême qui devient chaque
jour plus difficile à réfoudre. Peut - être il
y a vingt ans qu'il en exiftoit un , & qu'on
pouvoit y croire. On le trouvoit aux fpectacles
; fa vóix alors s'y faifoit entendre
avec ce ton de liberté que donne l'indépendance.
Il prononçoit debout , mais fouverainement
fur les piéces de théatre
dont il faifoit lui feul la deftinée . Il donnoit
même le ton aux fpectateurs affis , &
la Chambre haute n'étoit que l'écho de celle
des Communes. On le trouvoit encore
dans le monde parmi la multitude des
lecteurs , qui décidoit d'un ouvrage d'agré
ment , fans efprit de cabale , d'après le
plaifir ou l'ennui que lui avoit caufé fa
lecture quand il paroiffoit un livre de
fcience , on reconnoiffoit auffi ce public
dans le grand nombre des vrais fcavans
qui feuls jugeoient de fon mérite fans en-
& faifoient fon fuccès avec connoiffance
de caufe. Juge né des arts , des
talens & des emplois , comme il appré-
و
MAR S. 1755. 33
cioit les premiers fans prévention , qu'il
protégeoit les feconds avec difcernement ,
& qu'il nommoit aux derniers fans partialité
, il étoit confulté pour être fuivi ;
tout reffortiffoit à fon tribunal . Mais infenfiblement
il s'eft élevé des jurifdictions
particulieres qui ont ufurpé fes
droits. Chaque fociété a prétendu être le
vrai public comme la bonne compagnie.
Paris s'eft partagé en différens partis. Par
cette divifion le bon goût eft devenu problématique
, la véritable croyance douteufe
, & l'autorité d'un public légitime a
ceffé d'être une . Elle fe trouve aujourd'hui
abforbée par la multiplicité des prétentions
fans titres , au point que les parti
culiers font tout , & que le public n'eft
rien . Chacun s'érige un tribunal qui méconnoît
tous les autres , ou s'il admet un
public , il le borne dans le cercle de fes
amis ou de fes connoiffances . Les fentimens
varient & fe croifent dans chaque
quartier de là vient , fur tout ce qui paroît
, cette diverfité d'opinions , & cette
incertitude de jugemens . Tous ces petits
publics , ou foi - difans tels , fe fuccédent
pour fe contredire . L'un exalte une piéce
ou un livre le matin , l'autre le profcrit
l'après - midi , un troifiéme le rétablit le
foir : ainfi le fuccès des ouvrages demeure
Bv
34 MERCURE DE FRANCE.
indécis , & les divers jugemens qu'on en
porte font nuls. Un arrêt caffe l'autre.
On en doit faire d'autant moins de cas
qu'ils font dictés par la mauvaiſe foi ou
par le mauvais goût , & fouvent par tous
les deux enfemble. Faut - il s'en étonner ?
Chaque juge tient à une fociété rivale
d'une autre ; c'eft dire qu'il eft partial . Le
grand nombre eft auteur par mode , conféquemment
pointilleux , faux bel efprit
& jaloux par état. On craignoit autrefois
d'afficher ce nom , on veut le porter aujourd'hui
en dépit de la nature. On s'eft
corrigé d'une fottife , on donne dans un
travers. L'efprit eft le fanatifme de la nation
: c'eſt un mal épidémique qui a gagné
la capitale , & qui de là s'eft répandu dans
la province ; il fe communique même aux
plus fots. Un homme qui pendant trente
ans aura paffé pour tel fans injuſtice , rentre
chez lui , s'endort fur une tragédie ; il
rêve qu'il eft poëte : ce fonge fe grave fi
profondément dans fon ame , qu'il le
croit en s'éveillant. Il s'étoit couché bête
la veille , il ſe leve bel efprit le lendemain .
Pour réalifer fon rêve , il écrit , il rime
une piéce ; il la fait jouer , qui pis eft , imprimer.
Il est vrai qu'on lui rend juſtice ,
on la fiffle , c'eft - à-dire qu'il fe trouve plus
fot qu'auparavant : il l'étoit obfcurément
MARS . 1755. 35
fans être affiché ; il l'eft alors en titre &
folemnellement. Tel rit de cet homme là ,
qui fait peut-être fon fecond tome.
Une autre caufe de la révolution ou du
renverſement qui s'eft fait dans la littérature
, & qui a donné une nouvelle atteinte
à l'autorité du public , c'eſt * la multitude
de brochures journalieres & des écrits périodiques.
Comme tout le monde lit &
que perfonne n'étudie , qu'on aime à voler
fur toutes les furfaces fans s'attacher à aucune
, & à raifonner de tout fans rien ap
profondir , on parcourt ces feuilles légerement
pour décider de même. On a la fureur
de juger , on eft le Perrin Dandin des
plaideurs on s'affolipit comme lui fur
l'inſtruction , on prononce à demi - endormi
, & on condamne un chien aux galeres .
>
C'eft ainfi que la fievre d'écrire & la
rage de décider partagent les efprits &
forment deux ordres différens dans l'empi
re des Lettres & des Arts : la claffe des
auteurs & des hommes à talens ; celle des
connoiffeurs qui les jugent , & des ama-
L'abus n'eft que dans le grand nombre. If
feroit à fouhaiter qu'on réduifft toutes ces feuiltes
à l'Année Littéraire . Le bon goût y regne avec
Félégance du ftyle ; elles pourroient alors fervir
d'école aux jeunes auteurs , & fouvent d'inftruc
tion aux perſonnes du monde.
B vj
36 MERCURE DE FRANCE .
teurs qui les protegent . Ces derniers ont la
prééminence ; ils occupent , pour ainfi dire ,
le thrône de l'efprit ; ils en deviennent
quelquefois les tyrans .
Le beau fexe leur difpute le fceptre des
arts ; il étend même fa domination fur tou
te la littérature. S'il fe bornoit à la partie
agréable , on feroit charmé de l'avoir pour
maître & pour modele , même on lui par
donneroit de donner plufieurs heures de fon
loifir à la Phyfique expérimentale. Le plus
bel ornement de la nature eft fait pour en
apprendre tous les fecrets ; mais il veut
aflujettir les graces qui l'accompagnent au
compas de la géométrie , le fentiment qui
l'anime à l'analyſe trop fubtile de la Métaphyfique
, & les talens qu'il embellit au
calcul trop exact de l'Algebre : c'est dénaturer
les dons qu'il tient du ciel ; ils lui
fuffisent pour fubjuguer l'efprit comme le
coeur . Qu'il faffe regner le fentiment , tout
lui fera plus fûrement & plus généralement
affervi. Il eft dangereux de raifonner où il
faut fentir , & l'efprit philofophique propre
à nous éclairer fur tout le refte , doit
arrêter là fa lumiere , ou ne l'employer dans
ce point que pour mieux fuivre un inſtinct
plus fûr qu'elle. S'il veut pénétrer dans le
méchanifme du fentiment, que ce foit dans
un ouvrage à part , qui le décompofe fans
MARS. 1755. 37
le détruire . Tous les arts qui dépendent
de ce fentiment , ne brillent bien que par
les femmes, Ils gagneroient fans doute à
n'être jugés qu'aux tribunaux où elles préfident
, fi la féduction des hommes ne
prévenoient leurs jugemens : ils font prefque
toujours les auteurs fecrets de leurs
erreurs ou de leurs injuftices. C'eft pour les
croire & pour les favorifer qu'elles protégent
une médiocre piéce , ou qu'elles prônent
un mauvais livre , qu'elles en facilitent
le débit , & font coupables du fuccès.
La réuffite n'eft plus l'ouvrage du public
, elle est le fruit du manége des particuliers
. Ils la décident avant l'impreffion
ou la repréfentation : c'eft comme un arrangement
de famille.
Rien n'eft plus refpectable que les vrais
protecteurs. J'entends ceux qui le font
par leur place ou par leurs lumieres ; leurs
bienfaits encouragent les arts , & leurs
confeils les perfectionnent . Mais je ne puis
voir, fans prendre de l'humeur ou fans rire ,
(je choisis ce dernier parti comme le plus
fage ) je ne puis donc voir fans rire fortir
de deffous terre cette foule de petits protecteurs
, qui n'en ont ni l'étoffe ni le rang ,
& qui veulent donner des loix dans une
République où ils n'ont pas même acquis
le droit de bourgeoifie. Il refte encore une
38 MERCURE DE FRANCE.
diftinction à faire parmi les amateurs. Il
en eft plufieurs qui aident en citoyens
éclairés les talens naiffans qui ont besoin
d'appui ; ils leur donnent des maîtres pour
les former , fans autre vûe que celle d'enrichir
le théatre qui manque de fujets , &
je les honore. Il y en a même tels qui
brilleroient dans la claffe des auteurs , fi
les dangers attachés à ce titre n'arrê
toient leur plume , & ne nous privoient
de leurs productions. Mais comme les
meilleurs modeles font tous les jours de
mauvaiſes copies qui fe multiplient , il eft
arrivé qu'en imitation , ou plutôt en contradiction
de cette fage école , il s'en eft
élevé plufieurs autres qui tendent à rui
ner le goût & à décourager les vrais talens.
Elles ont moins le bien général pour objet
que des fantaifies particulieres elles
dégénerent en parodies , elles deviennent
des charges , & ne femblent protéger que
pour rendre l'établiffement ridicule. La
plaifanterie va fi loin qu'il fe forme actuellement
des compagnies qui affurent un
talent comme on affure une maifon ; elles
font les fuccès & les réputations à leur gré.
Il est vrai que malgré leur garantie ces réputations
font ephemeres ; fouvent elles
expirent au bout d'un mois. Une cabale
contraire les détruit pour en établir de nouMARS.
1755 : 39
velles à leurs dépens . Celles- ci font défaites
à leur tour par un troifieme parti , qui
en éleve d'autres fur leurs débris . Quelque
peu que dure le regne de ces talens factices ,
les fuites n'en font pas moins pernicieuſes.
C'est ce qui brouille & renverfe tout ,
c'est ce qui porte enfin le dernier coup à
la puiffance du public . La vénalité des fuffrages
& la tyrannie des particuliers qui
les achetent , l'anéantiffent , en détruifant
fa liberté. Je parcours tous les théatres , où
il a toujours regné d'une façon plus fenfible
; je l'y cherche , & je ne l'y trouve
plus le parterre indépendant qui le compofoit
, n'y donne plus la loi . D'un côté je
n'y vois à fa place qu'une multitude efclave
& vendue à qui veut la foudoyer , & de
l'autre des fpectateurs d'habitude , qui ont
la fureur du fpectacle fans en avoir le goût ,
qui n'y vont avec affiduité que pour en faper
plus vite les fondemens par les faux
jugemens qu'ils y prononcent , par les divifions
qu'ils y font naître & par les
cabales qu'ils y fomentent. Je ne reconnois
plus un public à ces traits , & mes doutes
fur fon existence ne font que trop bien
fondés.
:
Mais les fpectacles , me dira- t- on , n'ont
jamais été plus fréquentés : j'en conviens ,
& ce qu'il y a de merveilleux , ils le font
40 MERCURE DE FRANCE.
fans auteurs qui les foutiennent , fans piéces
qui réuffiffent , fouvent fans acteurs qui
les jouent , & fans public qui les juge. Je
crains qu'ils ne brillent pour s'éteindre.
Quand le public devient nul , le théatre
eft dans un grand danger. Chacun veut
être le maître , fe néglige ou fe déplace .
Le déplacement amene l'anarchie , & l'anarchie
, la deftruction.
J'aurois inféré après ces doutes des réflexions
fur le goût , qui font d'un autre
auteur > & que j'ai reçues plus tard ;
mais comme elles roulent fur la même
matiere , j'ai crû devoir les éloigner &
garder ce dernier morceau pour le Mercure
prochain. Il me paroît venir de bonne
main , & je prie l'auteur de n'être point
fâché du retard : j'y fuis forcé par la variété
qu'exige mon recueil , & dont je me
fuis fait une loi inviolable .
Y
D'UN PUBLIC.
>
a-t-il un public n'y en a- t- il point ?
C'eft un problême qui devient chaque
jour plus difficile à réfoudre. Peut - être il
y a vingt ans qu'il en exiftoit un , & qu'on
pouvoit y croire. On le trouvoit aux fpectacles
; fa vóix alors s'y faifoit entendre
avec ce ton de liberté que donne l'indépendance.
Il prononçoit debout , mais fouverainement
fur les piéces de théatre
dont il faifoit lui feul la deftinée . Il donnoit
même le ton aux fpectateurs affis , &
la Chambre haute n'étoit que l'écho de celle
des Communes. On le trouvoit encore
dans le monde parmi la multitude des
lecteurs , qui décidoit d'un ouvrage d'agré
ment , fans efprit de cabale , d'après le
plaifir ou l'ennui que lui avoit caufé fa
lecture quand il paroiffoit un livre de
fcience , on reconnoiffoit auffi ce public
dans le grand nombre des vrais fcavans
qui feuls jugeoient de fon mérite fans en-
& faifoient fon fuccès avec connoiffance
de caufe. Juge né des arts , des
talens & des emplois , comme il appré-
و
MAR S. 1755. 33
cioit les premiers fans prévention , qu'il
protégeoit les feconds avec difcernement ,
& qu'il nommoit aux derniers fans partialité
, il étoit confulté pour être fuivi ;
tout reffortiffoit à fon tribunal . Mais infenfiblement
il s'eft élevé des jurifdictions
particulieres qui ont ufurpé fes
droits. Chaque fociété a prétendu être le
vrai public comme la bonne compagnie.
Paris s'eft partagé en différens partis. Par
cette divifion le bon goût eft devenu problématique
, la véritable croyance douteufe
, & l'autorité d'un public légitime a
ceffé d'être une . Elle fe trouve aujourd'hui
abforbée par la multiplicité des prétentions
fans titres , au point que les parti
culiers font tout , & que le public n'eft
rien . Chacun s'érige un tribunal qui méconnoît
tous les autres , ou s'il admet un
public , il le borne dans le cercle de fes
amis ou de fes connoiffances . Les fentimens
varient & fe croifent dans chaque
quartier de là vient , fur tout ce qui paroît
, cette diverfité d'opinions , & cette
incertitude de jugemens . Tous ces petits
publics , ou foi - difans tels , fe fuccédent
pour fe contredire . L'un exalte une piéce
ou un livre le matin , l'autre le profcrit
l'après - midi , un troifiéme le rétablit le
foir : ainfi le fuccès des ouvrages demeure
Bv
34 MERCURE DE FRANCE.
indécis , & les divers jugemens qu'on en
porte font nuls. Un arrêt caffe l'autre.
On en doit faire d'autant moins de cas
qu'ils font dictés par la mauvaiſe foi ou
par le mauvais goût , & fouvent par tous
les deux enfemble. Faut - il s'en étonner ?
Chaque juge tient à une fociété rivale
d'une autre ; c'eft dire qu'il eft partial . Le
grand nombre eft auteur par mode , conféquemment
pointilleux , faux bel efprit
& jaloux par état. On craignoit autrefois
d'afficher ce nom , on veut le porter aujourd'hui
en dépit de la nature. On s'eft
corrigé d'une fottife , on donne dans un
travers. L'efprit eft le fanatifme de la nation
: c'eſt un mal épidémique qui a gagné
la capitale , & qui de là s'eft répandu dans
la province ; il fe communique même aux
plus fots. Un homme qui pendant trente
ans aura paffé pour tel fans injuſtice , rentre
chez lui , s'endort fur une tragédie ; il
rêve qu'il eft poëte : ce fonge fe grave fi
profondément dans fon ame , qu'il le
croit en s'éveillant. Il s'étoit couché bête
la veille , il ſe leve bel efprit le lendemain .
Pour réalifer fon rêve , il écrit , il rime
une piéce ; il la fait jouer , qui pis eft , imprimer.
Il est vrai qu'on lui rend juſtice ,
on la fiffle , c'eft - à-dire qu'il fe trouve plus
fot qu'auparavant : il l'étoit obfcurément
MARS . 1755. 35
fans être affiché ; il l'eft alors en titre &
folemnellement. Tel rit de cet homme là ,
qui fait peut-être fon fecond tome.
Une autre caufe de la révolution ou du
renverſement qui s'eft fait dans la littérature
, & qui a donné une nouvelle atteinte
à l'autorité du public , c'eſt * la multitude
de brochures journalieres & des écrits périodiques.
Comme tout le monde lit &
que perfonne n'étudie , qu'on aime à voler
fur toutes les furfaces fans s'attacher à aucune
, & à raifonner de tout fans rien ap
profondir , on parcourt ces feuilles légerement
pour décider de même. On a la fureur
de juger , on eft le Perrin Dandin des
plaideurs on s'affolipit comme lui fur
l'inſtruction , on prononce à demi - endormi
, & on condamne un chien aux galeres .
>
C'eft ainfi que la fievre d'écrire & la
rage de décider partagent les efprits &
forment deux ordres différens dans l'empi
re des Lettres & des Arts : la claffe des
auteurs & des hommes à talens ; celle des
connoiffeurs qui les jugent , & des ama-
L'abus n'eft que dans le grand nombre. If
feroit à fouhaiter qu'on réduifft toutes ces feuiltes
à l'Année Littéraire . Le bon goût y regne avec
Félégance du ftyle ; elles pourroient alors fervir
d'école aux jeunes auteurs , & fouvent d'inftruc
tion aux perſonnes du monde.
B vj
36 MERCURE DE FRANCE .
teurs qui les protegent . Ces derniers ont la
prééminence ; ils occupent , pour ainfi dire ,
le thrône de l'efprit ; ils en deviennent
quelquefois les tyrans .
Le beau fexe leur difpute le fceptre des
arts ; il étend même fa domination fur tou
te la littérature. S'il fe bornoit à la partie
agréable , on feroit charmé de l'avoir pour
maître & pour modele , même on lui par
donneroit de donner plufieurs heures de fon
loifir à la Phyfique expérimentale. Le plus
bel ornement de la nature eft fait pour en
apprendre tous les fecrets ; mais il veut
aflujettir les graces qui l'accompagnent au
compas de la géométrie , le fentiment qui
l'anime à l'analyſe trop fubtile de la Métaphyfique
, & les talens qu'il embellit au
calcul trop exact de l'Algebre : c'est dénaturer
les dons qu'il tient du ciel ; ils lui
fuffisent pour fubjuguer l'efprit comme le
coeur . Qu'il faffe regner le fentiment , tout
lui fera plus fûrement & plus généralement
affervi. Il eft dangereux de raifonner où il
faut fentir , & l'efprit philofophique propre
à nous éclairer fur tout le refte , doit
arrêter là fa lumiere , ou ne l'employer dans
ce point que pour mieux fuivre un inſtinct
plus fûr qu'elle. S'il veut pénétrer dans le
méchanifme du fentiment, que ce foit dans
un ouvrage à part , qui le décompofe fans
MARS. 1755. 37
le détruire . Tous les arts qui dépendent
de ce fentiment , ne brillent bien que par
les femmes, Ils gagneroient fans doute à
n'être jugés qu'aux tribunaux où elles préfident
, fi la féduction des hommes ne
prévenoient leurs jugemens : ils font prefque
toujours les auteurs fecrets de leurs
erreurs ou de leurs injuftices. C'eft pour les
croire & pour les favorifer qu'elles protégent
une médiocre piéce , ou qu'elles prônent
un mauvais livre , qu'elles en facilitent
le débit , & font coupables du fuccès.
La réuffite n'eft plus l'ouvrage du public
, elle est le fruit du manége des particuliers
. Ils la décident avant l'impreffion
ou la repréfentation : c'eft comme un arrangement
de famille.
Rien n'eft plus refpectable que les vrais
protecteurs. J'entends ceux qui le font
par leur place ou par leurs lumieres ; leurs
bienfaits encouragent les arts , & leurs
confeils les perfectionnent . Mais je ne puis
voir, fans prendre de l'humeur ou fans rire ,
(je choisis ce dernier parti comme le plus
fage ) je ne puis donc voir fans rire fortir
de deffous terre cette foule de petits protecteurs
, qui n'en ont ni l'étoffe ni le rang ,
& qui veulent donner des loix dans une
République où ils n'ont pas même acquis
le droit de bourgeoifie. Il refte encore une
38 MERCURE DE FRANCE.
diftinction à faire parmi les amateurs. Il
en eft plufieurs qui aident en citoyens
éclairés les talens naiffans qui ont besoin
d'appui ; ils leur donnent des maîtres pour
les former , fans autre vûe que celle d'enrichir
le théatre qui manque de fujets , &
je les honore. Il y en a même tels qui
brilleroient dans la claffe des auteurs , fi
les dangers attachés à ce titre n'arrê
toient leur plume , & ne nous privoient
de leurs productions. Mais comme les
meilleurs modeles font tous les jours de
mauvaiſes copies qui fe multiplient , il eft
arrivé qu'en imitation , ou plutôt en contradiction
de cette fage école , il s'en eft
élevé plufieurs autres qui tendent à rui
ner le goût & à décourager les vrais talens.
Elles ont moins le bien général pour objet
que des fantaifies particulieres elles
dégénerent en parodies , elles deviennent
des charges , & ne femblent protéger que
pour rendre l'établiffement ridicule. La
plaifanterie va fi loin qu'il fe forme actuellement
des compagnies qui affurent un
talent comme on affure une maifon ; elles
font les fuccès & les réputations à leur gré.
Il est vrai que malgré leur garantie ces réputations
font ephemeres ; fouvent elles
expirent au bout d'un mois. Une cabale
contraire les détruit pour en établir de nouMARS.
1755 : 39
velles à leurs dépens . Celles- ci font défaites
à leur tour par un troifieme parti , qui
en éleve d'autres fur leurs débris . Quelque
peu que dure le regne de ces talens factices ,
les fuites n'en font pas moins pernicieuſes.
C'est ce qui brouille & renverfe tout ,
c'est ce qui porte enfin le dernier coup à
la puiffance du public . La vénalité des fuffrages
& la tyrannie des particuliers qui
les achetent , l'anéantiffent , en détruifant
fa liberté. Je parcours tous les théatres , où
il a toujours regné d'une façon plus fenfible
; je l'y cherche , & je ne l'y trouve
plus le parterre indépendant qui le compofoit
, n'y donne plus la loi . D'un côté je
n'y vois à fa place qu'une multitude efclave
& vendue à qui veut la foudoyer , & de
l'autre des fpectateurs d'habitude , qui ont
la fureur du fpectacle fans en avoir le goût ,
qui n'y vont avec affiduité que pour en faper
plus vite les fondemens par les faux
jugemens qu'ils y prononcent , par les divifions
qu'ils y font naître & par les
cabales qu'ils y fomentent. Je ne reconnois
plus un public à ces traits , & mes doutes
fur fon existence ne font que trop bien
fondés.
:
Mais les fpectacles , me dira- t- on , n'ont
jamais été plus fréquentés : j'en conviens ,
& ce qu'il y a de merveilleux , ils le font
40 MERCURE DE FRANCE.
fans auteurs qui les foutiennent , fans piéces
qui réuffiffent , fouvent fans acteurs qui
les jouent , & fans public qui les juge. Je
crains qu'ils ne brillent pour s'éteindre.
Quand le public devient nul , le théatre
eft dans un grand danger. Chacun veut
être le maître , fe néglige ou fe déplace .
Le déplacement amene l'anarchie , & l'anarchie
, la deftruction.
J'aurois inféré après ces doutes des réflexions
fur le goût , qui font d'un autre
auteur > & que j'ai reçues plus tard ;
mais comme elles roulent fur la même
matiere , j'ai crû devoir les éloigner &
garder ce dernier morceau pour le Mercure
prochain. Il me paroît venir de bonne
main , & je prie l'auteur de n'être point
fâché du retard : j'y fuis forcé par la variété
qu'exige mon recueil , & dont je me
fuis fait une loi inviolable .
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Résumé : DOUTES SUR L'EXISTENCE D'UN PUBLIC.
Au milieu du XVIIIe siècle, la question de l'existence et de l'influence d'un public unifié dans les domaines littéraire et théâtral devient complexe. Autrefois, le public se manifestait clairement et exerçait une autorité souveraine, notamment lors des spectacles et parmi les lecteurs. Cependant, une fragmentation s'est produite, avec diverses sociétés et factions revendiquant chacune le titre de 'vrai public'. Cette division a rendu problématique la définition du bon goût et de l'autorité publique légitime, remplacée par une multiplicité de jugements partiaux et contradictoires. La prolifération de brochures et d'écrits périodiques a exacerbé ce phénomène. La lecture sans étude approfondie mène à des jugements hâtifs et superficiels. Cette situation a créé deux ordres distincts dans le monde des lettres et des arts : les auteurs et les connaisseurs. Le beau sexe, bien que capable de juger avec élégance et sentiment, est souvent influencé par les hommes, ce qui fausse les jugements. Les véritables protecteurs des arts, ceux qui le font par leur place ou leurs lumières, sont respectables. Cependant, une multitude de petits protecteurs, sans véritable autorité, cherchent à imposer leurs lois, contribuant à la confusion et à la dégradation du goût. Les cabales et les arrangements familiaux décident souvent du succès des œuvres avant même leur publication ou représentation, anéantissant la liberté du public. Les théâtres, autrefois lieux de l'expression publique indépendante, sont maintenant remplis de spectateurs esclaves et vendus, sans véritable goût pour les spectacles. Cette situation met en danger les théâtres et les arts, car l'anarchie et le manque de jugement public conduisent à la destruction.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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1559
p. 45
LOGOGRYPHE.
Début :
Sous les pieds délicats d'une jeune bergere [...]
Mots clefs :
Poésie
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LOGOGRYPHE.
LOGOGRYPHE.
SoOuuss les pieds délicats d'une jeune bergere
J'ai fouvent opprimé l'innocente fougere ;
Je dois ma naiffance aux Dieux ;
Et mes peintures légeres
Ont fait briller à tes yeux
Mille beautés menfongeres .
Laiffant aujourd'hui l'erreur ;
Vérité , c'est ma devife .
Je vais faire l'analyſe
Des fix pieds d'un tout menteur,
Après un Pape , un Prophéte ,
S'offre un corps tout contrefait ,
Muni d'un efprit bienfait
Dont on ne fait point la fête ,
Ce qui d'un infecte adroit
Fait le domicile étroit.
Un oiſeau dont le plumago
Eft utile aux Ecrivains ,
Et celui dont le ramage
Etourdit tous les humains.
Jeunes mortels , dont le délire
Afpire à l'immortalité ,
Brûlez fur les autels dreffés dans mon empire
Un encens agréable à ma divinité,
SoOuuss les pieds délicats d'une jeune bergere
J'ai fouvent opprimé l'innocente fougere ;
Je dois ma naiffance aux Dieux ;
Et mes peintures légeres
Ont fait briller à tes yeux
Mille beautés menfongeres .
Laiffant aujourd'hui l'erreur ;
Vérité , c'est ma devife .
Je vais faire l'analyſe
Des fix pieds d'un tout menteur,
Après un Pape , un Prophéte ,
S'offre un corps tout contrefait ,
Muni d'un efprit bienfait
Dont on ne fait point la fête ,
Ce qui d'un infecte adroit
Fait le domicile étroit.
Un oiſeau dont le plumago
Eft utile aux Ecrivains ,
Et celui dont le ramage
Etourdit tous les humains.
Jeunes mortels , dont le délire
Afpire à l'immortalité ,
Brûlez fur les autels dreffés dans mon empire
Un encens agréable à ma divinité,
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1560
p. 49-62
SEANCE PUBLIQUE De l'Académie de Montauban.
Début :
L'Académie des Belles-Lettres de Montauban a célébré à son ordinaire, le [...]
Mots clefs :
Académie des belles-lettres de Montauban, Montauban, Dictionnaires, Lecteurs, Lettres, Hommes, Femmes, Ouvrage
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texteReconnaissance textuelle : SEANCE PUBLIQUE De l'Académie de Montauban.
SEANCE PUBLIQUE
De l'Académie de Montauban.
'Académie des Belles- Lettres de Mon-
L'auban a célébré à fon ordinaire , le
25 Août , la fête de S. Louis ; elle aſſiſta
le matin à une Meffe qui fut fuivie de
l'Exaudiat , pour le Roi , & du panégyrique
du Saint , prononcé par M. Court ,
Curé de Montricoux , Diocèſe de Cahors.
Elle tint l'après-midi une affemblée publique
dans la grande falle de l'Hôtel de
ville ; & M. Saint-Hubert de Gaujac , ancien
Capitaine de Cavalerie , Chevalier de
l'Ordre militaire de S. Louis , Directeur de
quartier , ouvrit la féance par un difcours
, où il ſe propoſa d'examiner fi
c'eft à leur coeur ou à leur efprit que
les femmes doivent la fupériorité qu'elles
ont fur les hommes dans plufieurs genres
d'écrire , & principalement dans le ſtyle
léger & épikolaire. Il prouva d'abord cette
C
60 MERCURE DE FRANCE.
fupériorité par des exemples décisifs , &
par des autorités refpectables. Il effaya
enfuite de l'expliquer , en obfervant qu'on
ne fçauroit difputer aux femmes qui ſe
font mêlées d'écrire , l'heureux choix des
expreffions , la délicateffe des fentimens ,
l'élégance , la précifion , &c. » Qui dou-
» te , ajouta-t- il , que l'imagination n'ouvre
une fource inépuifable d'agrémens
» & de beautés raviffantes , & que la vi-
» vacité , la variété & la fineffe de fon
ود
pinceau ne donnent au fujet qu'elle trai-
» te , l'air le plus noble , & les graces
les plus touchantes ? Or les femmes ont
» porté en naiffant un don fi précieux :
» auffi tout devient- il fous leurs mains ,
» fertile , gracieux & riant . .. .. . Si nous
»
ne les trouvons pas toujours propres à
» faire de grands tableaux & des ftatues
» coloffales , nous devons au moins convenir
que pour les ouvrages de petit
» point & de miniature , elles furpaſſent
» les Raphaël & les Phidias .... J'avoue
» qu'elles ont quelquefois un ftyle dé-
» coufu , plein de négligence & de faillies ,
» je dirois prefque un ftyle intermittent ;
mais c'eft ce qui en fait le charme , &
l'on feroit fâché d'y trouver plus d'or-
» dre & de méthode « . Quoique M. Saint-
Hubert fe fut plaint au commencement de
MARS. 1755.
S4
33
fon ouvrage , de manquer
des fecours
que
la lecture fournit aux auteurs de profeffion
, n'ayant pour lui difoit-il ., que
» le Code militaire , un peu d'imagina-
» tion , & malheureufement
beaucoup
trop
d'ufage du monde , « il ne laiffa pas de
répandre
dans fon difcours
plufieurs
traits
intéreffans
, qui montroient
que ce qu'il
avoit eu le tems ou l'occafion
de lire , il
l'avoit lû avec goût & avec réflexion
. C'eſt
par là qu'il tira un parti ingénieux
de quelques
lettres de Madame
de Sévigné
: mais
venant à rechercher
la caufe de cette fupériorité
qu'il reconnoiffoit
dans les femmes
il tenta de recourir , pour en indiquer la
fource , au méchaniſme
de la nature. » Les
»femmes , difoit- il , ont un corps plus dé-
» licatement
organifé ; c'eſt par là que la
» beauté , que les graces extérieures
leur
appartiennent
de droit. Ne feroit-ce point
auffi par là que leur imagination
eft plus
vive , & plus facile à remuer ? « Mais il
revint bientôt fur fes pas , en faifant réflexion
que dans les femmes , leur coeur
& leur efprit doivent
fe reffentir
égaledu
partage que la nature leur a fait
en ce genre. Il fe tourna alors du côté
de l'éducation
, & il demanda
fi la mariere
différente
dont on éleve les jeunes
perfonnes
de l'un & de l'autre fexe , n'of
ment
}
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
friroit pas la véritable caufe des différen
ces qui les diftinguent. Il caractériſa l'éducation
que les femmes reçoivent communément
, & il conjectura affez vraiſemblablement
, foit de la bienféance , de la
réferve & de la modeftie qu'on leur infpire
, foit du préjugé qui leur interdit les
études fortes & férieufes , qu'il eft naturel
d'une part qu'elles foient plus faites
& plus habiles que les hommes à trouver
ces tours ingénieux , où le fentiment ne paroît
fe cacher que pour être mieux apperçu ;
d'un autre côté , que leur imagination fe
trouvant débarraffée de la féchereffe d'un
travail long , affujettiffant & pénible , elle
conferve tout fon feu pour les objets agréables
& legers . Il abandonna cependant encore
cette explication , parce que l'éducation
, ajouta- t-il , influe également fur l'efprit
fur le coeur. Il fe borna donc à balancer
ici les raifons contradictoires qui forment
la difficulté de la queftion qu'il s'étoit
propofée ; & après avoir infinué que les
premieres apparences le portoient à penfer
que les femmes doivent à leur efprit
leur fupériorité fur les hommes dans les
ouvrages qui fortent de leur plume , parce
que c'eft leur efprit qui enfante ces ou
vrages ; que c'eft la maniere dont l'efprit
enviſage les objets qui décide de la maMARS.
1755.
53
niere dont on les peint ; & que les femmes
n'excellent dans le ftyle epiftolaire
que parce qu'elles ont fingulierement l'ef
prit de la converfation : il conclut enfin
» qu'en elles c'eſt le coeur qui donne le ton
» à l'efprit. En effet
En effet , continua- t- il , les
» ouvrages des femmes portent tous l'em-
»preinte du fentiment , qui eft chez elles
" fi vif & fi délicat. Les hommes raiſon-
» nent , mais les femmes fentent : voilà
» pourquoi les écrits de ceux -là font.com-
» munément plus fecs , plus arides , &c ...
» Le coeur eft la partie qui a plus d'action
dans les femmes ; il vivifie en quel-
» que forte tout ce qu'elles font , tout ce
qu'elles difent , tout ce qu'elles écri-
» vent .... D'où vient que les écrits des
femmes nous affectent d'une maniere
» particuliere ? ... c'eft qu'il n'y a que le
coeur qui ait droit de parler au coeur :
le coeur eft froid , il eft fourd , pour
» ainfi dire , au langage de l'efprit ....
Quand eft-ce que la lyre a rendu des
fons plus animés & plus tendres , fi ce
n'eft quand elle a été entre les mains
des femmes ? C'eft la nature elle -même
qui parie dans les poëfies des Sapho ,
des La Suze , des Deshoulieres , &c.
»On ne trouve nulle part des fentimens
fi vifs , fi variés , fi foutenus , fi déli-
"
"
"
»
Ciij
54 MERCURE DE FRANCE .
» cats , fi touchans. Les hommes qui ont
voulu elfayer ce genre , fe font prefque
tous attirés le reproche d'avoir mis dans
leurs ouvrages un art capable de déceler
la violence qu'ils faifoient à leur
efprit , pour lui faire parler le langage
» du coeur , & c.
M. Bernoy lut enfuite deux odes , l'une
firée du Pfeaume CI . & l'autre du Pfeaume
CXLII. Il faudroit les tranfcrire ici en
entier , pour faire connoître avec quelle
fidélité l'auteur a fçu rendre les profonds
gémiffemens & la vive douleur du faint
Roi pénitent .
M. l'Abbé de Verthamon ; dans un
difcours contre l'envie , Sattacha à montrer
avec quel acharnement cette paffion
pourfuit ordinairement les grands hommes.
Après avoir fait un tableau de fes
fureurs , il entra dans le détail des funef
res effets qu'elle produit communément
parmi les gens de lettres. Il fit voir enfin
que dans tous les lieux & dans tous les
fiécles , les plus grands Poëtes & les plus
grands Orateurs ont été expofés aux traits
empoifonnés de l'envie .
M. de Claris , Préfident de la Chambre
des Comptes , Cour des Aides &
Finances de Montpellier Académicien
affocié , avoit envoyé à l'Académie des
,
MARS. 1755 .
vers qu'il avoit faits fur le mariage de M.
de **fous ce titre : le Triomphe de l'hymen
, & M. de Cathala en fit la lecture.
Depuis quelques années , nul genre
d'ouvrage ne s'eft autant multiplié que
les Dictionnaires ; & c'eft ce qui donna
lieu à M. l'Abbé Bellet d'examiner s'ilsfe
multiplient aujourd'hui pour le progrès ou
pour la ruine des lettres . Jamais , felon cer
Académicien , il ne fut plus vrai de dire
qu'on pourroit faire un Dictionnaire des
noms de tous les Dictionnaires qui exiftent.
Après avoir obfervé que chaque fcience ,
chaque art a le fien , il fe propofa de déterminer
le dégré de gloire qu'ils font ent
état de procurer à leurs auteurs , & les
avantages que les lecteurs peuvent en retirer……………
. Un dictionnaire n'eft point une
production du génie ..... c'eſt communé
ment un recueil , un registre , un magafir
d'actions ou de pensées étrangeres ... On
peut dire abfolument de la compofition
de ces fortes d'ouvrages , ce que La Bruyere
n'a dit de la critique qu'avec reftriction :
que c'est un métier où il faut plus de fanté
que d'efprit , plus de travail que de capacité
, plus d'habitude que de génie..... Le
choix des penfées eft une forte d'inven
tion , difoit encore l'auteur des Caracteres.
» Mais dans un dictionnaire on fe déter-
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
» mine plutôt à rapporter beaucoup de cho-
» fes que d'excellentes chofes ...... On
» diroit que l'auteur d'un dictionnaire
ود
craint de n'avoir pas le tems d'être diffus ,
» comme un bon auteur craint de n'avoir
→ pas le loifir d'être court ..... c'eſt le
chef- d'oeuvre de l'art de fçavoir cacher
»fon art. Mais il femble que l'auteur d'un
» dictionnaire faffe profeffion de bannir
toute forte d'art de fa compofition & de
fon ouvrage. Toujours uniforme dans fes
»tours & dans fes expreffions , il ſe borne à
» une forte de monotonie qui forme ſon ca-
» ractere .... il lui fuffit de coudre , pour
»ainfi dire , bout-à-bout ce qu'il a remar-
» qué dans le cours de, fes lectures.... En
» un mot , il n'a point l'honneur de l'in-
» vention dans ce qu'il dit , & il ne fonge
gueres à mettre les graces du ftyle dans
» la maniere dont il le dit. . ... M. l'Abbé
Bellet ne laiffa pas de rendre juftice au
genre de mérite qu'on ne peut s'empêcher
de reconnoître dans les auteurs de quelques
utiles compilations que nous avons ,
mais il crut devoir relever en même tems
les défauts effentiels qui dégradent plufieurs
dictionnaires ; il les caractériſa chacun
en particulier , il ajouta qu'un bon
vocabulaire eft la feule efpéce de dictionnaire
dont la compofition paroît exiger
>
My
MAR S. 1755. 57
un mérite plus réel & plus rare , & il en
donna plufieurs raifons .... » C'eſt ainsi ,
» continua-t- il , que l'auteur d'un Poë-
"me , prefque digne de Virgile * > avoit
» commencé un Dictionnaire latin deſtiné
» à effacer tous les autres. Nous lui avons
entendu dire qu'il ne fe propofoit pas
» moins que de faire fentir , fous chaque
mot françois , la fignification préciſe
& l'ufage particulier de ce grand nom-,
» bre de mots latins que le commun des
lecteurs regarde comme de parfaits fy
» nonimes. Un tel deffein fuppofoit en lui
autant de fineffe de goût que de lecture.
» Pour continuer fon ouvrage , en entrant
» dans fes vûes , on avoit befoin de l'hom-
» me ** d'efprit qui s'en eft chargé , &
» dont les talens font atteftés par une foule
de lauriers académiques ... " . Pallant
enfuite au fruit que l'on peut tirer de la
lecture des Dictionnaires , M. L. B. diſtingua
deux fortes de lecteurs ; des lecteurs
fuperficiels , & des lecteurs qui approfondiffent
tout : il en conclut que les dictionnaires
font un écueil pour l'ignorance
& pour la pareffe , & qu'ils ne font de
quelque fecours que pour ceux qui aiment
véritablement le travail. Il prouva
Le P. Vaniere.
** Le P. Lombard,
fucceffi-
Cv
$8 MERCURE DE FRANCE .
vement ces deux vérités , en montrant que
tous les dictionnaires font plus ou moins
fautifs ; qu'aux erreurs qu'on eft en droit
de leur reprocher , ils joignent , ainfi que
Bayle le difoit du fien , une infinité de péchés
d'omiffion , & que ce qu'ils rapportent
fe trouvant détaché de ce qui précéde &
de ce qui fait dans les auteurs qui l'ont
fourni , ou ils donnent de fauffes vûes ,
ou ils n'en donnent aucune qui foit bien
nette & bien précife ..... Si les dictionnairės
nuifent à celui dont ils bornent le
travail & les vues , ils font utiles à ceux
qui s'en fervent pour aller plus loin. ...
Dans le cours de fes études , un litté-
» rateur a ſouvent befoin , tantôt de préci-
» piter fa marche , tantôt de revenir en
quelque forte fur fes pas , pour recou-
» vrer ce que le tems enleve quelquefois à
» ſa mémoire . On ménage fon loifit , fon
» application , fes forces , en lui indiquant
, à mefure qu'il le fouhaite , la
route qu'il peut fuivre , en le remettant
fur la voie , & c. ... On peut comparer
un dictionnaire à la table d'un livre ;
elle eft utile à un écrivain laborieux
qui , pour ne point perdre de tems , veut
is quelquefois qu'on lui indique au plus
"vite la page précife où il eft queftion
» de l'objet dont il eſt actuellement occuMARS.
17556 59
pé ; mais cette table feroit évidemment
» un obftacle à la connoiffance de la vé-
» rité , pour quiconque fe contenteroit
و د
"3
de cette indication fuperficielle , &c……….
» Les dictionnaires peuvent donc être fu-
» neftes aux lecteurs indolens & fuperfi-
» ciels , parce qu'ils les arrêtent , pour
» ainfi dire , au milieu de leur courfe ;
» qu'ils les retiennent mal à propos endeça
des bornes qu'ils devroient fran-
» chir ; qu'ils leur perfuadent que de plus
amples recherches font inutiles ; qu'ils
»les accoutument à s'en rapporter à la pa-
» role d'un auteur unique , dont les inf
» tructions font communément imparfai-
»tes , &c. Mais après tout , la fortune des
» lettres dépend t -elle du commun des lecteurs
, qui ont moins recours aux livres
par le defir fincere d'augmenter leurs con
noiffances , que par le befoin preffant
» d'étourdir leur ennemi , & d'amufer leur
oifiveté ? L'avancement des ſciences &
des arts eft l'ouvrage de ceux qui les
cultivent. Les lettres font redevables de
leurs progrès & de leur gloire aux
productions des génies fupérieurs. Or
» ceux- ci ne feront jamais tentés de s'en
» tenir à des dictionnaires : on peut donc ,
» vis - à- vis d'eux , les varier , les multiplier
impunément ..... On ne dira donc
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE.
t
» pas précisément qu'on multiplie les dictionnaires
, ni pour la ruine ni pour le
»progrès des lettres : on craindroit d'un
» côté de leur faire trop de tort , & de
•
l'autre de leur faire trop d'honneur.
>> On ne les croit pas capables de caufer
»jamais , ni en bien , ni en mal , une ré-
» volution générale dans l'empire des let-
» tres , &c.
M. de la Mothe lut un dialogue en vers
intitulé : l'Hymen & l'Amour ; & M. P : adal
, Procureur Général à la Cour des Aides
, fit la lecture d'une Idylle qu'il adreffa
à M. de la Mothe , en lui donnant le titre
flateur d'Anacreon du Querci.
M. de Cathala , qui s'eft chargé du ſoin
de faire connoître les grands hommes que
cette province a produits , lut un effai fur
la langue gafconne , & fur quelques auteurs
* Gafcons. » Selon cet Académicien ,
» l'idiome qui eft en ufage dans les pro-
» vinces méridionales , & fur- tout à Touloufe
& à Montpellier , femble réunir
tous les caracteres des langues mortes &
» vivantes les plus eftimées. A l'abondance
de la grecque , il joint la cadence &
* M. de Mondonville vient d'en augmenter le
nombre , & va mettre cette langue à la mode
par fon Opéra Languedocien , que Paris applaudit.
MARS. 1755 61 . .
n
» oeuvre.
33
le
prefque la tournure de la latine ; à la
précifion & à la fageffe de la françoiſe ,
» il allie fans peine la légereté , la douceur
» & la molleffe de l'italienne . Propre à
tout , il offre fans effort des tours & des
» expreffions différentes , felon les diffé-
» rens befoins de ceux qui le mettent en
Pendant que la langue fran-
» çoiſe étoit plongée dans la barbarie ,
langage moundi brilloit dans les arts ,
» dans la chaire & au barreau ..... On a
» des fragmens d'une hiftoire manufcrite
» de la guerre des Albigeois , écrite en
» cette langue par un auteur contempo-
» rain ; il feroit à fouhaiter que les hifto-
» riens de la nation l'euffent connue ....
» Mais la langue gaſconne , ajouta M. de
» Cathala , eft encore plus propre à la
poësie qu'à tout autre genre. C'eft dans
» les vers qu'elle étale tous fes avantages ;
» fa poëfie eft bien antérieure à la françoife
long- tems avant les Meuns & les
» Lorris , une foule de Troubadours ou
» poëtes Provençaux , que quelques auteurs
ont dit être les inventeurs de la
» rime , brilloient dans les Cours des Souverains
.... « M. de Cathala donna enfuite
une notice de plufieurs Poëtes Gaf
cons , natifs du Querci ou du Rouergue ,
comme Raimond Jourdan , Hugues Bru-
و د
62 MERCURE DE FRANCE.
net , Albuzon , Pierre Vidal , Maître Mathieu
, & c. Il n'eut garde d'oublier la célébre
Clémence Ifaure , reftauratrice des
Jeux Floraux. Il fit une mention honorable
de Goudouli , nâtif de Toulouſe ; mais il
s'étendit davantage fur Valès , né en 1593
à Montech , petite ville du Languedoc ,
dans le Diocèfe de Montauban , & mort
Curé de cette Paroiffe , après avoir fait
en langage moundi deux traductions de
l'Eneïde , l'une en vers héroïques , & l'autre
en vers burlefques , toutes les deux
d'un mérite fingulier . Il avoit encore traduit
dans le même idiome les fept Pleaumes
de la Pénitence , & compofé une infinité
de pieces fugitives adreffées aux amis
qu'il avoit à Touloufe & à Montauban .
L'effai dont on rend compte eft deſtiné à
fervir de préface à ces divers ouvrages
quand on les donnera au public .
M. Saint-Hubert de Gaujac , Direc
teur , lut enfin des vers adreffés à l'affemblée
, aufquels tout le monde applaudit.
ON inférera le mois prochain la ſéance
de la Société royale des Sciences & Bel
les- Lettres de Nanci , & celle de la Société
littéraire d'Arras ; ainfi des autres fucceffivement
, par ordre de date .
De l'Académie de Montauban.
'Académie des Belles- Lettres de Mon-
L'auban a célébré à fon ordinaire , le
25 Août , la fête de S. Louis ; elle aſſiſta
le matin à une Meffe qui fut fuivie de
l'Exaudiat , pour le Roi , & du panégyrique
du Saint , prononcé par M. Court ,
Curé de Montricoux , Diocèſe de Cahors.
Elle tint l'après-midi une affemblée publique
dans la grande falle de l'Hôtel de
ville ; & M. Saint-Hubert de Gaujac , ancien
Capitaine de Cavalerie , Chevalier de
l'Ordre militaire de S. Louis , Directeur de
quartier , ouvrit la féance par un difcours
, où il ſe propoſa d'examiner fi
c'eft à leur coeur ou à leur efprit que
les femmes doivent la fupériorité qu'elles
ont fur les hommes dans plufieurs genres
d'écrire , & principalement dans le ſtyle
léger & épikolaire. Il prouva d'abord cette
C
60 MERCURE DE FRANCE.
fupériorité par des exemples décisifs , &
par des autorités refpectables. Il effaya
enfuite de l'expliquer , en obfervant qu'on
ne fçauroit difputer aux femmes qui ſe
font mêlées d'écrire , l'heureux choix des
expreffions , la délicateffe des fentimens ,
l'élégance , la précifion , &c. » Qui dou-
» te , ajouta-t- il , que l'imagination n'ouvre
une fource inépuifable d'agrémens
» & de beautés raviffantes , & que la vi-
» vacité , la variété & la fineffe de fon
ود
pinceau ne donnent au fujet qu'elle trai-
» te , l'air le plus noble , & les graces
les plus touchantes ? Or les femmes ont
» porté en naiffant un don fi précieux :
» auffi tout devient- il fous leurs mains ,
» fertile , gracieux & riant . .. .. . Si nous
»
ne les trouvons pas toujours propres à
» faire de grands tableaux & des ftatues
» coloffales , nous devons au moins convenir
que pour les ouvrages de petit
» point & de miniature , elles furpaſſent
» les Raphaël & les Phidias .... J'avoue
» qu'elles ont quelquefois un ftyle dé-
» coufu , plein de négligence & de faillies ,
» je dirois prefque un ftyle intermittent ;
mais c'eft ce qui en fait le charme , &
l'on feroit fâché d'y trouver plus d'or-
» dre & de méthode « . Quoique M. Saint-
Hubert fe fut plaint au commencement de
MARS. 1755.
S4
33
fon ouvrage , de manquer
des fecours
que
la lecture fournit aux auteurs de profeffion
, n'ayant pour lui difoit-il ., que
» le Code militaire , un peu d'imagina-
» tion , & malheureufement
beaucoup
trop
d'ufage du monde , « il ne laiffa pas de
répandre
dans fon difcours
plufieurs
traits
intéreffans
, qui montroient
que ce qu'il
avoit eu le tems ou l'occafion
de lire , il
l'avoit lû avec goût & avec réflexion
. C'eſt
par là qu'il tira un parti ingénieux
de quelques
lettres de Madame
de Sévigné
: mais
venant à rechercher
la caufe de cette fupériorité
qu'il reconnoiffoit
dans les femmes
il tenta de recourir , pour en indiquer la
fource , au méchaniſme
de la nature. » Les
»femmes , difoit- il , ont un corps plus dé-
» licatement
organifé ; c'eſt par là que la
» beauté , que les graces extérieures
leur
appartiennent
de droit. Ne feroit-ce point
auffi par là que leur imagination
eft plus
vive , & plus facile à remuer ? « Mais il
revint bientôt fur fes pas , en faifant réflexion
que dans les femmes , leur coeur
& leur efprit doivent
fe reffentir
égaledu
partage que la nature leur a fait
en ce genre. Il fe tourna alors du côté
de l'éducation
, & il demanda
fi la mariere
différente
dont on éleve les jeunes
perfonnes
de l'un & de l'autre fexe , n'of
ment
}
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
friroit pas la véritable caufe des différen
ces qui les diftinguent. Il caractériſa l'éducation
que les femmes reçoivent communément
, & il conjectura affez vraiſemblablement
, foit de la bienféance , de la
réferve & de la modeftie qu'on leur infpire
, foit du préjugé qui leur interdit les
études fortes & férieufes , qu'il eft naturel
d'une part qu'elles foient plus faites
& plus habiles que les hommes à trouver
ces tours ingénieux , où le fentiment ne paroît
fe cacher que pour être mieux apperçu ;
d'un autre côté , que leur imagination fe
trouvant débarraffée de la féchereffe d'un
travail long , affujettiffant & pénible , elle
conferve tout fon feu pour les objets agréables
& legers . Il abandonna cependant encore
cette explication , parce que l'éducation
, ajouta- t-il , influe également fur l'efprit
fur le coeur. Il fe borna donc à balancer
ici les raifons contradictoires qui forment
la difficulté de la queftion qu'il s'étoit
propofée ; & après avoir infinué que les
premieres apparences le portoient à penfer
que les femmes doivent à leur efprit
leur fupériorité fur les hommes dans les
ouvrages qui fortent de leur plume , parce
que c'eft leur efprit qui enfante ces ou
vrages ; que c'eft la maniere dont l'efprit
enviſage les objets qui décide de la maMARS.
1755.
53
niere dont on les peint ; & que les femmes
n'excellent dans le ftyle epiftolaire
que parce qu'elles ont fingulierement l'ef
prit de la converfation : il conclut enfin
» qu'en elles c'eſt le coeur qui donne le ton
» à l'efprit. En effet
En effet , continua- t- il , les
» ouvrages des femmes portent tous l'em-
»preinte du fentiment , qui eft chez elles
" fi vif & fi délicat. Les hommes raiſon-
» nent , mais les femmes fentent : voilà
» pourquoi les écrits de ceux -là font.com-
» munément plus fecs , plus arides , &c ...
» Le coeur eft la partie qui a plus d'action
dans les femmes ; il vivifie en quel-
» que forte tout ce qu'elles font , tout ce
qu'elles difent , tout ce qu'elles écri-
» vent .... D'où vient que les écrits des
femmes nous affectent d'une maniere
» particuliere ? ... c'eft qu'il n'y a que le
coeur qui ait droit de parler au coeur :
le coeur eft froid , il eft fourd , pour
» ainfi dire , au langage de l'efprit ....
Quand eft-ce que la lyre a rendu des
fons plus animés & plus tendres , fi ce
n'eft quand elle a été entre les mains
des femmes ? C'eft la nature elle -même
qui parie dans les poëfies des Sapho ,
des La Suze , des Deshoulieres , &c.
»On ne trouve nulle part des fentimens
fi vifs , fi variés , fi foutenus , fi déli-
"
"
"
»
Ciij
54 MERCURE DE FRANCE .
» cats , fi touchans. Les hommes qui ont
voulu elfayer ce genre , fe font prefque
tous attirés le reproche d'avoir mis dans
leurs ouvrages un art capable de déceler
la violence qu'ils faifoient à leur
efprit , pour lui faire parler le langage
» du coeur , & c.
M. Bernoy lut enfuite deux odes , l'une
firée du Pfeaume CI . & l'autre du Pfeaume
CXLII. Il faudroit les tranfcrire ici en
entier , pour faire connoître avec quelle
fidélité l'auteur a fçu rendre les profonds
gémiffemens & la vive douleur du faint
Roi pénitent .
M. l'Abbé de Verthamon ; dans un
difcours contre l'envie , Sattacha à montrer
avec quel acharnement cette paffion
pourfuit ordinairement les grands hommes.
Après avoir fait un tableau de fes
fureurs , il entra dans le détail des funef
res effets qu'elle produit communément
parmi les gens de lettres. Il fit voir enfin
que dans tous les lieux & dans tous les
fiécles , les plus grands Poëtes & les plus
grands Orateurs ont été expofés aux traits
empoifonnés de l'envie .
M. de Claris , Préfident de la Chambre
des Comptes , Cour des Aides &
Finances de Montpellier Académicien
affocié , avoit envoyé à l'Académie des
,
MARS. 1755 .
vers qu'il avoit faits fur le mariage de M.
de **fous ce titre : le Triomphe de l'hymen
, & M. de Cathala en fit la lecture.
Depuis quelques années , nul genre
d'ouvrage ne s'eft autant multiplié que
les Dictionnaires ; & c'eft ce qui donna
lieu à M. l'Abbé Bellet d'examiner s'ilsfe
multiplient aujourd'hui pour le progrès ou
pour la ruine des lettres . Jamais , felon cer
Académicien , il ne fut plus vrai de dire
qu'on pourroit faire un Dictionnaire des
noms de tous les Dictionnaires qui exiftent.
Après avoir obfervé que chaque fcience ,
chaque art a le fien , il fe propofa de déterminer
le dégré de gloire qu'ils font ent
état de procurer à leurs auteurs , & les
avantages que les lecteurs peuvent en retirer……………
. Un dictionnaire n'eft point une
production du génie ..... c'eſt communé
ment un recueil , un registre , un magafir
d'actions ou de pensées étrangeres ... On
peut dire abfolument de la compofition
de ces fortes d'ouvrages , ce que La Bruyere
n'a dit de la critique qu'avec reftriction :
que c'est un métier où il faut plus de fanté
que d'efprit , plus de travail que de capacité
, plus d'habitude que de génie..... Le
choix des penfées eft une forte d'inven
tion , difoit encore l'auteur des Caracteres.
» Mais dans un dictionnaire on fe déter-
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
» mine plutôt à rapporter beaucoup de cho-
» fes que d'excellentes chofes ...... On
» diroit que l'auteur d'un dictionnaire
ود
craint de n'avoir pas le tems d'être diffus ,
» comme un bon auteur craint de n'avoir
→ pas le loifir d'être court ..... c'eſt le
chef- d'oeuvre de l'art de fçavoir cacher
»fon art. Mais il femble que l'auteur d'un
» dictionnaire faffe profeffion de bannir
toute forte d'art de fa compofition & de
fon ouvrage. Toujours uniforme dans fes
»tours & dans fes expreffions , il ſe borne à
» une forte de monotonie qui forme ſon ca-
» ractere .... il lui fuffit de coudre , pour
»ainfi dire , bout-à-bout ce qu'il a remar-
» qué dans le cours de, fes lectures.... En
» un mot , il n'a point l'honneur de l'in-
» vention dans ce qu'il dit , & il ne fonge
gueres à mettre les graces du ftyle dans
» la maniere dont il le dit. . ... M. l'Abbé
Bellet ne laiffa pas de rendre juftice au
genre de mérite qu'on ne peut s'empêcher
de reconnoître dans les auteurs de quelques
utiles compilations que nous avons ,
mais il crut devoir relever en même tems
les défauts effentiels qui dégradent plufieurs
dictionnaires ; il les caractériſa chacun
en particulier , il ajouta qu'un bon
vocabulaire eft la feule efpéce de dictionnaire
dont la compofition paroît exiger
>
My
MAR S. 1755. 57
un mérite plus réel & plus rare , & il en
donna plufieurs raifons .... » C'eſt ainsi ,
» continua-t- il , que l'auteur d'un Poë-
"me , prefque digne de Virgile * > avoit
» commencé un Dictionnaire latin deſtiné
» à effacer tous les autres. Nous lui avons
entendu dire qu'il ne fe propofoit pas
» moins que de faire fentir , fous chaque
mot françois , la fignification préciſe
& l'ufage particulier de ce grand nom-,
» bre de mots latins que le commun des
lecteurs regarde comme de parfaits fy
» nonimes. Un tel deffein fuppofoit en lui
autant de fineffe de goût que de lecture.
» Pour continuer fon ouvrage , en entrant
» dans fes vûes , on avoit befoin de l'hom-
» me ** d'efprit qui s'en eft chargé , &
» dont les talens font atteftés par une foule
de lauriers académiques ... " . Pallant
enfuite au fruit que l'on peut tirer de la
lecture des Dictionnaires , M. L. B. diſtingua
deux fortes de lecteurs ; des lecteurs
fuperficiels , & des lecteurs qui approfondiffent
tout : il en conclut que les dictionnaires
font un écueil pour l'ignorance
& pour la pareffe , & qu'ils ne font de
quelque fecours que pour ceux qui aiment
véritablement le travail. Il prouva
Le P. Vaniere.
** Le P. Lombard,
fucceffi-
Cv
$8 MERCURE DE FRANCE .
vement ces deux vérités , en montrant que
tous les dictionnaires font plus ou moins
fautifs ; qu'aux erreurs qu'on eft en droit
de leur reprocher , ils joignent , ainfi que
Bayle le difoit du fien , une infinité de péchés
d'omiffion , & que ce qu'ils rapportent
fe trouvant détaché de ce qui précéde &
de ce qui fait dans les auteurs qui l'ont
fourni , ou ils donnent de fauffes vûes ,
ou ils n'en donnent aucune qui foit bien
nette & bien précife ..... Si les dictionnairės
nuifent à celui dont ils bornent le
travail & les vues , ils font utiles à ceux
qui s'en fervent pour aller plus loin. ...
Dans le cours de fes études , un litté-
» rateur a ſouvent befoin , tantôt de préci-
» piter fa marche , tantôt de revenir en
quelque forte fur fes pas , pour recou-
» vrer ce que le tems enleve quelquefois à
» ſa mémoire . On ménage fon loifit , fon
» application , fes forces , en lui indiquant
, à mefure qu'il le fouhaite , la
route qu'il peut fuivre , en le remettant
fur la voie , & c. ... On peut comparer
un dictionnaire à la table d'un livre ;
elle eft utile à un écrivain laborieux
qui , pour ne point perdre de tems , veut
is quelquefois qu'on lui indique au plus
"vite la page précife où il eft queftion
» de l'objet dont il eſt actuellement occuMARS.
17556 59
pé ; mais cette table feroit évidemment
» un obftacle à la connoiffance de la vé-
» rité , pour quiconque fe contenteroit
و د
"3
de cette indication fuperficielle , &c……….
» Les dictionnaires peuvent donc être fu-
» neftes aux lecteurs indolens & fuperfi-
» ciels , parce qu'ils les arrêtent , pour
» ainfi dire , au milieu de leur courfe ;
» qu'ils les retiennent mal à propos endeça
des bornes qu'ils devroient fran-
» chir ; qu'ils leur perfuadent que de plus
amples recherches font inutiles ; qu'ils
»les accoutument à s'en rapporter à la pa-
» role d'un auteur unique , dont les inf
» tructions font communément imparfai-
»tes , &c. Mais après tout , la fortune des
» lettres dépend t -elle du commun des lecteurs
, qui ont moins recours aux livres
par le defir fincere d'augmenter leurs con
noiffances , que par le befoin preffant
» d'étourdir leur ennemi , & d'amufer leur
oifiveté ? L'avancement des ſciences &
des arts eft l'ouvrage de ceux qui les
cultivent. Les lettres font redevables de
leurs progrès & de leur gloire aux
productions des génies fupérieurs. Or
» ceux- ci ne feront jamais tentés de s'en
» tenir à des dictionnaires : on peut donc ,
» vis - à- vis d'eux , les varier , les multiplier
impunément ..... On ne dira donc
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE.
t
» pas précisément qu'on multiplie les dictionnaires
, ni pour la ruine ni pour le
»progrès des lettres : on craindroit d'un
» côté de leur faire trop de tort , & de
•
l'autre de leur faire trop d'honneur.
>> On ne les croit pas capables de caufer
»jamais , ni en bien , ni en mal , une ré-
» volution générale dans l'empire des let-
» tres , &c.
M. de la Mothe lut un dialogue en vers
intitulé : l'Hymen & l'Amour ; & M. P : adal
, Procureur Général à la Cour des Aides
, fit la lecture d'une Idylle qu'il adreffa
à M. de la Mothe , en lui donnant le titre
flateur d'Anacreon du Querci.
M. de Cathala , qui s'eft chargé du ſoin
de faire connoître les grands hommes que
cette province a produits , lut un effai fur
la langue gafconne , & fur quelques auteurs
* Gafcons. » Selon cet Académicien ,
» l'idiome qui eft en ufage dans les pro-
» vinces méridionales , & fur- tout à Touloufe
& à Montpellier , femble réunir
tous les caracteres des langues mortes &
» vivantes les plus eftimées. A l'abondance
de la grecque , il joint la cadence &
* M. de Mondonville vient d'en augmenter le
nombre , & va mettre cette langue à la mode
par fon Opéra Languedocien , que Paris applaudit.
MARS. 1755 61 . .
n
» oeuvre.
33
le
prefque la tournure de la latine ; à la
précifion & à la fageffe de la françoiſe ,
» il allie fans peine la légereté , la douceur
» & la molleffe de l'italienne . Propre à
tout , il offre fans effort des tours & des
» expreffions différentes , felon les diffé-
» rens befoins de ceux qui le mettent en
Pendant que la langue fran-
» çoiſe étoit plongée dans la barbarie ,
langage moundi brilloit dans les arts ,
» dans la chaire & au barreau ..... On a
» des fragmens d'une hiftoire manufcrite
» de la guerre des Albigeois , écrite en
» cette langue par un auteur contempo-
» rain ; il feroit à fouhaiter que les hifto-
» riens de la nation l'euffent connue ....
» Mais la langue gaſconne , ajouta M. de
» Cathala , eft encore plus propre à la
poësie qu'à tout autre genre. C'eft dans
» les vers qu'elle étale tous fes avantages ;
» fa poëfie eft bien antérieure à la françoife
long- tems avant les Meuns & les
» Lorris , une foule de Troubadours ou
» poëtes Provençaux , que quelques auteurs
ont dit être les inventeurs de la
» rime , brilloient dans les Cours des Souverains
.... « M. de Cathala donna enfuite
une notice de plufieurs Poëtes Gaf
cons , natifs du Querci ou du Rouergue ,
comme Raimond Jourdan , Hugues Bru-
و د
62 MERCURE DE FRANCE.
net , Albuzon , Pierre Vidal , Maître Mathieu
, & c. Il n'eut garde d'oublier la célébre
Clémence Ifaure , reftauratrice des
Jeux Floraux. Il fit une mention honorable
de Goudouli , nâtif de Toulouſe ; mais il
s'étendit davantage fur Valès , né en 1593
à Montech , petite ville du Languedoc ,
dans le Diocèfe de Montauban , & mort
Curé de cette Paroiffe , après avoir fait
en langage moundi deux traductions de
l'Eneïde , l'une en vers héroïques , & l'autre
en vers burlefques , toutes les deux
d'un mérite fingulier . Il avoit encore traduit
dans le même idiome les fept Pleaumes
de la Pénitence , & compofé une infinité
de pieces fugitives adreffées aux amis
qu'il avoit à Touloufe & à Montauban .
L'effai dont on rend compte eft deſtiné à
fervir de préface à ces divers ouvrages
quand on les donnera au public .
M. Saint-Hubert de Gaujac , Direc
teur , lut enfin des vers adreffés à l'affemblée
, aufquels tout le monde applaudit.
ON inférera le mois prochain la ſéance
de la Société royale des Sciences & Bel
les- Lettres de Nanci , & celle de la Société
littéraire d'Arras ; ainfi des autres fucceffivement
, par ordre de date .
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Résumé : SEANCE PUBLIQUE De l'Académie de Montauban.
Le 25 août, l'Académie des Belles-Lettres de Montauban a célébré la fête de Saint Louis. La journée a débuté par une messe suivie de prières pour le roi et d'un panégyrique du saint, prononcé par M. Court, curé de Montricoux. L'après-midi, une assemblée publique s'est tenue dans la grande salle de l'Hôtel de ville. M. Saint-Hubert de Gaujac, ancien capitaine de cavalerie et chevalier de l'Ordre militaire de Saint-Louis, a ouvert la séance en discutant de la supériorité des femmes dans certains genres d'écriture, notamment le style léger et épistolaire. Il a souligné leur choix des expressions, la délicatesse des sentiments, l'élégance et la précision, tout en reconnaissant que leur style peut parfois être décousu et négligent, ce qui en fait le charme. M. Bernoy a ensuite lu deux odes inspirées des Psaumes. L'abbé de Verthamon a prononcé un discours contre l'envie, décrivant ses effets destructeurs parmi les gens de lettres. M. de Claris, président de la Chambre des Comptes de Montpellier, a présenté des vers sur le mariage de M. de ** sous le titre 'Le Triomphe de l'hymen'. L'abbé Bellet a examiné la prolifération des dictionnaires, soulignant qu'ils ne sont pas des productions du génie mais des recueils de pensées étrangères. Il a critiqué leur monotonie et leur manque de grâce stylistique, tout en reconnaissant leur utilité pour les lecteurs sérieux. Les dictionnaires peuvent être nuisibles aux lecteurs superficiels, les empêchant d'approfondir leurs recherches. M. de la Mothe a lu un dialogue en vers intitulé 'L'Hymen & l'Amour', et M. Padal a présenté une idylle dédiée à M. de la Mothe. M. de Cathala a lu un essai sur la langue gasconne, soulignant ses richesses et son histoire. Il a également parlé de plusieurs poètes gascons, comme Raimond Jourdan, Hugues Brunet, et Clémence Isaure. M. de Cathala a particulièrement mis en avant Valès, qui a traduit l'Énéide et les sept Psaumes de la Pénitence en langue gasconne. M. Saint-Hubert de Gaujac a conclu la séance par des vers applaudis par l'assemblée. Le texte annonce la publication des comptes rendus des séances de la Société royale des Sciences et Belles-Lettres de Nancy et de la Société littéraire d'Arras.
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1561
p. 159-160
COMEDIE FRANÇOISE,
Début :
Les Comédiens François ont donné le 7 de ce mois le Tartuffe & les Folies [...]
Mots clefs :
Comédiens-Français, Roi
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texteReconnaissance textuelle : COMEDIE FRANÇOISE,
COMEDIE FRANÇOISE.
L
Es Comédiens François ont donné le
de ce mois le Tartuffe & les Folies
amoureufes. Mme Novere , femme de M.
Novere , fi connu par le Ballet Chinois &
par celui de la Fontaine de Jouvence , a
débuté dans ces deux pièces , où elle joue
le rôle de la Soubrette. Le public lui a
fait un accueil favorable. Elle a repréſenté
fucceffivement Cléantis dans Démocrite ,
& Finettte dans le Philoſophe marié.
Le 8 , les mêmes Comédiens ont remis.
avec fuccès, Venceslas , tragédie de Rotrou..
160 MERCURE DE FRANCE.
Elle eft poftérieure au Cid , qui a été joué
en 1636. Venceflas n'a paru qu'en 1648 .
On voit par là que Rotrou , loin d'avoir
fervi de modele à Corneille , s'eft perfectionné
d'après lui . Cette piéce a de grandes
beautés. Le premier acte , le quatriéme
& le cinquiéme ne feroient pas indignes de
l'auteur de Cinna. Ladiflas eft un caractere
vraiment théatral ; il a ce mêlange de
vertus & de vices qui intéreffe fur la
fcene. Si ce Prince commet des crimes , le
feu de l'âge , & l'impétuofité d'une paffion
contredite , l'y forcent malgré lui ; le péril
même où ils le jettent , excitent en fa faveur
d'autant plus la pitié , qu'il ne tue fon
frere que par une méprife. Dans l'obfcurité
, il l'a pris pour Fédéric qu'il croyoit
fon rival. Venceflas qui lui pardonne
après l'avoir condamné , eft tout à la fois le
modele des peres & des monarques. Obligé
par fa juftice à punir Ladiflas , comme Roi
il prend l'héroïque parti de lui céder la
couronne , & de l'abfoudre alors comme
pere. Ce noble procédé forme un dénoument
d'autant plus heureux qu'il eft inattendu
, & qu'il eft en même tems dans la
nature. François de Roxas , auteur Efpagnol
, avoit traité , avant Rotrou , le même
fujet fous un titre moral qui l'annonce :
On ne peut être ✔ Roi.
L
Es Comédiens François ont donné le
de ce mois le Tartuffe & les Folies
amoureufes. Mme Novere , femme de M.
Novere , fi connu par le Ballet Chinois &
par celui de la Fontaine de Jouvence , a
débuté dans ces deux pièces , où elle joue
le rôle de la Soubrette. Le public lui a
fait un accueil favorable. Elle a repréſenté
fucceffivement Cléantis dans Démocrite ,
& Finettte dans le Philoſophe marié.
Le 8 , les mêmes Comédiens ont remis.
avec fuccès, Venceslas , tragédie de Rotrou..
160 MERCURE DE FRANCE.
Elle eft poftérieure au Cid , qui a été joué
en 1636. Venceflas n'a paru qu'en 1648 .
On voit par là que Rotrou , loin d'avoir
fervi de modele à Corneille , s'eft perfectionné
d'après lui . Cette piéce a de grandes
beautés. Le premier acte , le quatriéme
& le cinquiéme ne feroient pas indignes de
l'auteur de Cinna. Ladiflas eft un caractere
vraiment théatral ; il a ce mêlange de
vertus & de vices qui intéreffe fur la
fcene. Si ce Prince commet des crimes , le
feu de l'âge , & l'impétuofité d'une paffion
contredite , l'y forcent malgré lui ; le péril
même où ils le jettent , excitent en fa faveur
d'autant plus la pitié , qu'il ne tue fon
frere que par une méprife. Dans l'obfcurité
, il l'a pris pour Fédéric qu'il croyoit
fon rival. Venceflas qui lui pardonne
après l'avoir condamné , eft tout à la fois le
modele des peres & des monarques. Obligé
par fa juftice à punir Ladiflas , comme Roi
il prend l'héroïque parti de lui céder la
couronne , & de l'abfoudre alors comme
pere. Ce noble procédé forme un dénoument
d'autant plus heureux qu'il eft inattendu
, & qu'il eft en même tems dans la
nature. François de Roxas , auteur Efpagnol
, avoit traité , avant Rotrou , le même
fujet fous un titre moral qui l'annonce :
On ne peut être ✔ Roi.
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Résumé : COMEDIE FRANÇOISE,
En décembre, les Comédiens Français ont présenté plusieurs pièces. Le 20 décembre, ils ont joué 'Le Tartuffe' et 'Les Folies amoureuses', avec Mme Novere dans le rôle de la soubrette, puis dans 'Démocrite' et 'Le Philosophe marié'. Le 8 décembre, ils ont repris 'Venceslas', une tragédie de Jean de Rotrou écrite en 1648, après 'Le Cid' de Corneille. Rotrou s'est inspiré de Corneille pour perfectionner sa pièce. 'Venceslas' est acclamée pour ses qualités, notamment les actes premier, quatrième et cinquième, comparables à celles de 'Cinna' de Corneille. Ladislas, personnage théâtral, mêle vertus et vices, poussé par la passion et l'erreur à commettre des crimes. Venceslas incarne le modèle des pères et des monarques en pardonnant et en abdiquant en faveur de Ladislas. Le sujet de 'Venceslas' avait déjà été traité par l'auteur espagnol François de Roxas sous le titre 'On ne peut être Roi'.
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1562
p. 5-7
EPITRE A M. DESMAHIS, Par M. ***
Début :
Quittez la palette légere, [...]
Mots clefs :
Amour
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : EPITRE A M. DESMAHIS, Par M. ***
EPITRE
A M. DES MAHIS ,
Qu
Par M. ***
Uittez la palette légere ,
Où l'amour broye encor vos plus belles couleurs;
Appellé par Thalie à de plus grands honneurs ,
Il eft tems qu'aujourd'hui d'une main plus févere,
A iij
6 MERCURE DE FRANCE .
Pour achever la peinture des moeurs
Vous repreniez le pinceau de Moliere.
Laiffez - moi des amans le tendre caractere ;
C'eſt à moi qu'il convient de chanter leurs douceurs
,
Moi qui toute la vie auprès d'une bergere
Ai porté la houlette & le chapeau de fleurs.
Tandis qu'au fein de la molleffe ,
Fuyant la table ouverte & le fouper prié ,
Vous accordez vos jours à l'amitié ,
Et confacrez vos nuits à la tendreffe ,
L'honnête homme en tous lieux ſe voit humilié
Par mille fots de toute espece.
Effain fâcheux qui , trop multiplié ,
Abuſe de votre pareſſe ,
Et qui par fes fuccès fe croit juftifié.
Voyez paffer Cléon , fa fuperbe voiture
Le mene avec fracas chez Life , chez T ....
C'eft , à l'entendre , encore une aventure ;
Sa vifite eft un rendez - vous ...
Et c'eft enfin pour lui qu'on les a quitté tous.
Regardez la jeune Glycere ,
Qui dans la crainte des jaloux ,
Ecoute en même tems l'Abbé , le Militaire ,
Le Magiftrat , l'homme d'affaire ,
Quelquefois même ſon époux ,
Sans les aimer & fans leur plaire.
Par cette efquifle trop légere
D'originaux qu'on ne peut corriger ,
AVRI L.
7: ∙1755.
Ami charmant , c'eft à vous de juger
Des portraits qu'il vous reſte à faire ,
Pour les punir & nous venger.
Peignez auffi l'infenfible coquette
Qui veut plaire toujours fans jamais s'engager ,
La dédaigneufe & l'indifcrette ,
L'ami trompeur , avec l'amant léger.
Si pourtant quelquefois , pour toucher une belle
Vous voulez peindre encor le tendre ſentiment ,
L'amour heureux avec l'amour fidele ,
-Venez chez moi , mon Eglé vous appelle ;
Vousy verrez avec quel agrément
Cette jeune beauté , toujours vive & nouvelle ,
Entre le goût & l'enjouement ,
Sçait enchanter les jours que je paffe auprès
d'elle .....
Mais je vois qu'infenfiblement
Je vous ramene à la tendreffe .
Ah ! pardonnez ce mouvement
D'un amant trop épris qui , plein de fon yvreffe ,
Vous écrit même en ce moment
Sur les genoux de fa maîtreffe.
A M. DES MAHIS ,
Qu
Par M. ***
Uittez la palette légere ,
Où l'amour broye encor vos plus belles couleurs;
Appellé par Thalie à de plus grands honneurs ,
Il eft tems qu'aujourd'hui d'une main plus févere,
A iij
6 MERCURE DE FRANCE .
Pour achever la peinture des moeurs
Vous repreniez le pinceau de Moliere.
Laiffez - moi des amans le tendre caractere ;
C'eſt à moi qu'il convient de chanter leurs douceurs
,
Moi qui toute la vie auprès d'une bergere
Ai porté la houlette & le chapeau de fleurs.
Tandis qu'au fein de la molleffe ,
Fuyant la table ouverte & le fouper prié ,
Vous accordez vos jours à l'amitié ,
Et confacrez vos nuits à la tendreffe ,
L'honnête homme en tous lieux ſe voit humilié
Par mille fots de toute espece.
Effain fâcheux qui , trop multiplié ,
Abuſe de votre pareſſe ,
Et qui par fes fuccès fe croit juftifié.
Voyez paffer Cléon , fa fuperbe voiture
Le mene avec fracas chez Life , chez T ....
C'eft , à l'entendre , encore une aventure ;
Sa vifite eft un rendez - vous ...
Et c'eft enfin pour lui qu'on les a quitté tous.
Regardez la jeune Glycere ,
Qui dans la crainte des jaloux ,
Ecoute en même tems l'Abbé , le Militaire ,
Le Magiftrat , l'homme d'affaire ,
Quelquefois même ſon époux ,
Sans les aimer & fans leur plaire.
Par cette efquifle trop légere
D'originaux qu'on ne peut corriger ,
AVRI L.
7: ∙1755.
Ami charmant , c'eft à vous de juger
Des portraits qu'il vous reſte à faire ,
Pour les punir & nous venger.
Peignez auffi l'infenfible coquette
Qui veut plaire toujours fans jamais s'engager ,
La dédaigneufe & l'indifcrette ,
L'ami trompeur , avec l'amant léger.
Si pourtant quelquefois , pour toucher une belle
Vous voulez peindre encor le tendre ſentiment ,
L'amour heureux avec l'amour fidele ,
-Venez chez moi , mon Eglé vous appelle ;
Vousy verrez avec quel agrément
Cette jeune beauté , toujours vive & nouvelle ,
Entre le goût & l'enjouement ,
Sçait enchanter les jours que je paffe auprès
d'elle .....
Mais je vois qu'infenfiblement
Je vous ramene à la tendreffe .
Ah ! pardonnez ce mouvement
D'un amant trop épris qui , plein de fon yvreffe ,
Vous écrit même en ce moment
Sur les genoux de fa maîtreffe.
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Résumé : EPITRE A M. DESMAHIS, Par M. ***
L'épître est adressée à M. Des Mahis, l'incitant à abandonner les thèmes légers de l'amour pour se tourner vers des sujets plus nobles, tels que les mœurs, en s'inspirant de Molière. L'auteur se réserve le droit de traiter des douceurs des amants, ayant vécu auprès d'une bergère. Il décrit ensuite divers comportements des honnêtes gens, humiliés par leurs défauts, comme Cléon qui se vante de ses visites, et Glycère qui écoute plusieurs hommes sans les aimer. L'auteur suggère à Des Mahis de peindre ces portraits pour les punir et se venger. Il propose également de représenter des personnages tels que la coquette, la dédaigneuse, l'indifférente, l'ami trompeur et l'amant léger. Pour illustrer l'amour heureux et fidèle, l'auteur invite Des Mahis à observer Églé, une jeune beauté qui l'enchante. Enfin, l'auteur s'excuse de revenir à la tendresse, expliquant qu'il écrit sous l'influence de sa maîtresse.
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1563
p. 8-14
REFLEXIONS SUR LE GOUT.
Début :
La décadence du goût contre laquelle on avoit commencé à s'élever sur les [...]
Mots clefs :
Goût, Réflexions, Luxe, Talents, Musique, Poésie, Peinture
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : REFLEXIONS SUR LE GOUT.
REFLEXIONS
SUR LE GOU T.
A décadence du goût contre laquelle
L'on
on avoit commencé à s'élever fur les
dernieres années de Louis XIV , eft aujourd'hui
fenfible. La fcience eft devenue
portative , elle eft renfermée dans cinq
ou fix volumes in- 12 : on pourroit prédans
peu
elle ne formera qu'un
fumer que
almanach
.
M. de Voltaire fait à Colmar des livres
qui demeurent inconnus , ou ne parviennent
pas au -delà de Thanne & de Scheleftat
. Il continue à fon aife fes Annales de
l'Empire & fon Hiftoire univerfelle , fans
qu'on s'en embarraffe ; le titre même de
fes autres ouvrages eft ignoré.
Il ne paroit prefque plus de plus de livres
nouveaux. L'Auteur ou l'Imprimeur s'y
ruinent , felon que les frais de l'impreffion
tombent fur l'un ou fur l'autre .
La plupart des arts utiles ne fe confervent
que par la routine des vieux ouvriers ;
* Il me femble qu'on ne doit pas fe plaindre de
la quantité ni du débit ; c'eft fur la qualité qu'on
peut fe récrier.
AVRIL. 1755.
•
c'eft fur de tels appuis que roulent nos
manufactures. Les directeurs & les maîtres
ne fçauroient pas conduire leurs travaux
.
+
On fe plaint généralement du peu de
vigueur qu'on voit aujourd'hui dans la
circulation du commerce : il faudroit fe
plaindre du peu d'amour qu'on a pour les
arts * .
La recherche des commodités de la vie
& la jouiffance des plaifirs délicats font
devenues une occupation férieufe , & femblent
confondre prefque tous les états.
Quand un Artiſte a travaillé pour les
commodités d'autrui , il abandonne fon
talent , & emploie fon gain à faire travailler
pour les fiennes .
Les fages politiques qui ont cherché à
introduire le luxe , ont mal réuffi ....
( Пy a ici une lacune ) . ༡
L'excès du luxe ne peut pas nuire ;
cela n'eft vrai en bonne politique qu'en
fuppofant qu'an Marchand qui tiendra
table ouverte & donnera des concerts
ne fermera pas fa boutique ; qu'un Tailleur
qui roulera carroffe , ne ceffera pas
de faire des habits * ; mais le nombre des
Je crois que cette partie eft très- cultivée à
bien des égards .
* Le fameux P .... fait plus d'habits & d'envois
* A v
10 MERCURE DE FRANCE.
ouvriers diminuant tous les jours , on eft
obligé d'augmenter le prix des marchandifes'
, & là même d'en rendre la confompar
mation plus difficile . Rien ne prouve mieux
la richeffe d'un Etat , ou la circulation du
commerce , que le bon marché auquel on
achete tout ce qui fert aux befoins & aux
commodités de la vie . * Ainfi l'abus du
luxe ne confifte pas en ce qu'on dépenfe
trop ; mais en ce que , par un faux éclat
qu'on attache au luxe , on méprife , ou du
moins on délaiffe les arts , & on ne travaille
pas affez .
Le rapport intime d'un luxe exceffif
avec la décadence des arts , eft une de ces
vérités qui ne font pas affez connues ; les
conféquences de l'un à l'autre ne font
pas
auffi éloignées qu'elles le paroiffent.
A peine a-t- on acquis un état au-deffus
du commun du peuple , qu'on afpire à
fentir toute la fineffe que l'imagination a
inventée dans les plaifirs de pur agrément.
On veut être auffi -tôt Peintre , Poëte &
qu'il n'en a jamais faits , quoiqu'il ait depuis longtems
équipage , & le nombre de fes garçons augmente
toutes les années.
* Les provinces de France où on vit à meilleur
compte , font au contraire les moins riches , &
c'eft dans les villes où le commerce fleurit le
plus , que tout eft le plus cher.
AVRIL. 1755. II
Muficien : on aime ces talens , parce qu'ils
font rares , & qu'ils fervent beaucoup à la
parure de l'efprit : auffi nous donnent - ils
lieu de connoître la meſure des lumieres
générales , & la trempe du goût .
Rien n'eft plus commun que de trouver
ce qu'on appelle des connoiffeurs en Peinture
, en Poëfie & en Mufique , mais on
trouve rarement des gens qui fçachent
diftinguer feulement un tableau de Raphael
d'avec un de Teniers ; on parle de
coloris & de coftume fans fçavoir ce que
ces mots fignifient . En voici la preuve.
Vanloo ou Reftout trouveront deux mille
livres d'un ouvrage qui leur aura coûté
un an de travail : un barbouilleur de cabinets
& d'alcoves gagnera dix ou douze
mille livres dans cet intervalle. Tout Paris
s'empreffera de voir des peintures groffieres
qui tapifferont le bureau ou la falle
à manger d'un particulier * ; peu de monde
ira vifiter des chefs- d'oeuvres expofés au
vieux Louvre.
On fe pique de fe connoître en poëfie ,
& de l'aimer. M. de Crébillon donne une
tragédie nouvelle ; on en parle le premier
jour à un fouper : d'ailleurs on n'eft pas au
* Cette accufation eft exagérée . Le public a
couru voir en foule les tableaux expoſés dans le
dernier fallon.
A vj
12 MERCURE DE FRANCE .
tant affecté de cet événement qu'on l'étoit
autrefois d'un quatrain de Benferade.
On s'attache encore plus à prouver fon
goût pour la mufique ; cependant l'auteur
de Titon & l'Aurore expofe au goût du
public une Paftorale languedocienne ; on
la trouve d'abord froide , languiffante , &
d'une bizarrerie infoutenable ; la falle du
fpectacle eft deferte pendant un tems.
Quelques perfonnes dont le bon goût ne
peut être contredit , ayant difcerné la tendreffe
naïve & touchante qui regne dans
cet agréable ouvrage , en ont empêché la
chûte.
Théfée fervira mieux d'exemple . En
vain les bons juges ont admiré la profonde
harmonie de cet Opéra mâle & vigoureux ,
ils n'ont pu garantir Lulli de l'infulte qu'on
a faite à fes cendres. On a écouté de fangfroid
les fons raviffans de la charmante
Fel & de l'incomparable Jeliotte , les nobles
tranfports de Mlle Chevalier , & les
reftes précieux des accens majestueux de
Chaffe ; à peine a-t-on encouragé par quelques
applaudiffemens Mlle Davaux , qui
par les progrès qu'elle a faits depuis quel
que tems , donne de fi grandes efpérances.
La mufique de Lulli a été goutée par trop
de monde ; c'est pourquoi elle ne l'eft plus
AVRIL. 1755.
13
tant aujourd'hui . S'il étoit auffi facile
d'acquerir les talens que de fe revêtir d'une
nouvelle parure , les arts changeroient
comme les modes ; le nombre des connoiffeurs
fe multiplieroit avec rapidité ; &
comme pour un bon connoiffeur il y en a
cent de mauvais , le goût feroit immolé ,
plutôt qu'il ne l'eft , à la pluralité des fuffrages
: car il ne faut pas croire ce qui fe
dit vulgairement , que les changemens du
goût font le fruit de l'inconftance ; nous
devons dire au contraire , que l'inconf
tance eft l'afyle du goût . La délicateſſe &
la fenfibilité qui le caractériſent , le rendent
incompatible avec cette foule tranchante
d'afpirans préfomptueux dont il eft affiégé :
il fuit , il fe déguife , il invente ; mais
toujours également pourfuivi , il eft contraint
de céder à la force , il difparoît.
La face de la terre fe couvre de ténébres.
A des fiécles éclairés fuccédent des
tems de barbarie , où les hommes connoiffent
à peine les loix de l'humanité. L'hiftoire
nous a laiffé deux époques d'un pareil
defordre qu'il feroit à fouhaiter que
la postérité n'eût pas à nous accufer d'avoir
commencé la troifiéme ! Pour éviter
cette accufation , nous ne fçaurions trop
nous attacher à connoître les véritables
talens , & à n'honorer & à ne récompen14
MERCURE DE FRANCE.
fer que ceux -là . Bien des perfonnes qui
vivent dans le découragement , feront valoir
des talens qu'ils facrifient à l'incerti
tude des récompenfes : nous mettrons un
frein au mauvais goût , ceux qui n'auront
point de talent pour un genre en embrafferont
quelque autre qui leur fera profitable,
&
peu à pen
, chacun
rentrant
dans
fa
fphere & confultant fon génie , travaillera
pour fa patrie en travaillant pour lui-même.
SUR LE GOU T.
A décadence du goût contre laquelle
L'on
on avoit commencé à s'élever fur les
dernieres années de Louis XIV , eft aujourd'hui
fenfible. La fcience eft devenue
portative , elle eft renfermée dans cinq
ou fix volumes in- 12 : on pourroit prédans
peu
elle ne formera qu'un
fumer que
almanach
.
M. de Voltaire fait à Colmar des livres
qui demeurent inconnus , ou ne parviennent
pas au -delà de Thanne & de Scheleftat
. Il continue à fon aife fes Annales de
l'Empire & fon Hiftoire univerfelle , fans
qu'on s'en embarraffe ; le titre même de
fes autres ouvrages eft ignoré.
Il ne paroit prefque plus de plus de livres
nouveaux. L'Auteur ou l'Imprimeur s'y
ruinent , felon que les frais de l'impreffion
tombent fur l'un ou fur l'autre .
La plupart des arts utiles ne fe confervent
que par la routine des vieux ouvriers ;
* Il me femble qu'on ne doit pas fe plaindre de
la quantité ni du débit ; c'eft fur la qualité qu'on
peut fe récrier.
AVRIL. 1755.
•
c'eft fur de tels appuis que roulent nos
manufactures. Les directeurs & les maîtres
ne fçauroient pas conduire leurs travaux
.
+
On fe plaint généralement du peu de
vigueur qu'on voit aujourd'hui dans la
circulation du commerce : il faudroit fe
plaindre du peu d'amour qu'on a pour les
arts * .
La recherche des commodités de la vie
& la jouiffance des plaifirs délicats font
devenues une occupation férieufe , & femblent
confondre prefque tous les états.
Quand un Artiſte a travaillé pour les
commodités d'autrui , il abandonne fon
talent , & emploie fon gain à faire travailler
pour les fiennes .
Les fages politiques qui ont cherché à
introduire le luxe , ont mal réuffi ....
( Пy a ici une lacune ) . ༡
L'excès du luxe ne peut pas nuire ;
cela n'eft vrai en bonne politique qu'en
fuppofant qu'an Marchand qui tiendra
table ouverte & donnera des concerts
ne fermera pas fa boutique ; qu'un Tailleur
qui roulera carroffe , ne ceffera pas
de faire des habits * ; mais le nombre des
Je crois que cette partie eft très- cultivée à
bien des égards .
* Le fameux P .... fait plus d'habits & d'envois
* A v
10 MERCURE DE FRANCE.
ouvriers diminuant tous les jours , on eft
obligé d'augmenter le prix des marchandifes'
, & là même d'en rendre la confompar
mation plus difficile . Rien ne prouve mieux
la richeffe d'un Etat , ou la circulation du
commerce , que le bon marché auquel on
achete tout ce qui fert aux befoins & aux
commodités de la vie . * Ainfi l'abus du
luxe ne confifte pas en ce qu'on dépenfe
trop ; mais en ce que , par un faux éclat
qu'on attache au luxe , on méprife , ou du
moins on délaiffe les arts , & on ne travaille
pas affez .
Le rapport intime d'un luxe exceffif
avec la décadence des arts , eft une de ces
vérités qui ne font pas affez connues ; les
conféquences de l'un à l'autre ne font
pas
auffi éloignées qu'elles le paroiffent.
A peine a-t- on acquis un état au-deffus
du commun du peuple , qu'on afpire à
fentir toute la fineffe que l'imagination a
inventée dans les plaifirs de pur agrément.
On veut être auffi -tôt Peintre , Poëte &
qu'il n'en a jamais faits , quoiqu'il ait depuis longtems
équipage , & le nombre de fes garçons augmente
toutes les années.
* Les provinces de France où on vit à meilleur
compte , font au contraire les moins riches , &
c'eft dans les villes où le commerce fleurit le
plus , que tout eft le plus cher.
AVRIL. 1755. II
Muficien : on aime ces talens , parce qu'ils
font rares , & qu'ils fervent beaucoup à la
parure de l'efprit : auffi nous donnent - ils
lieu de connoître la meſure des lumieres
générales , & la trempe du goût .
Rien n'eft plus commun que de trouver
ce qu'on appelle des connoiffeurs en Peinture
, en Poëfie & en Mufique , mais on
trouve rarement des gens qui fçachent
diftinguer feulement un tableau de Raphael
d'avec un de Teniers ; on parle de
coloris & de coftume fans fçavoir ce que
ces mots fignifient . En voici la preuve.
Vanloo ou Reftout trouveront deux mille
livres d'un ouvrage qui leur aura coûté
un an de travail : un barbouilleur de cabinets
& d'alcoves gagnera dix ou douze
mille livres dans cet intervalle. Tout Paris
s'empreffera de voir des peintures groffieres
qui tapifferont le bureau ou la falle
à manger d'un particulier * ; peu de monde
ira vifiter des chefs- d'oeuvres expofés au
vieux Louvre.
On fe pique de fe connoître en poëfie ,
& de l'aimer. M. de Crébillon donne une
tragédie nouvelle ; on en parle le premier
jour à un fouper : d'ailleurs on n'eft pas au
* Cette accufation eft exagérée . Le public a
couru voir en foule les tableaux expoſés dans le
dernier fallon.
A vj
12 MERCURE DE FRANCE .
tant affecté de cet événement qu'on l'étoit
autrefois d'un quatrain de Benferade.
On s'attache encore plus à prouver fon
goût pour la mufique ; cependant l'auteur
de Titon & l'Aurore expofe au goût du
public une Paftorale languedocienne ; on
la trouve d'abord froide , languiffante , &
d'une bizarrerie infoutenable ; la falle du
fpectacle eft deferte pendant un tems.
Quelques perfonnes dont le bon goût ne
peut être contredit , ayant difcerné la tendreffe
naïve & touchante qui regne dans
cet agréable ouvrage , en ont empêché la
chûte.
Théfée fervira mieux d'exemple . En
vain les bons juges ont admiré la profonde
harmonie de cet Opéra mâle & vigoureux ,
ils n'ont pu garantir Lulli de l'infulte qu'on
a faite à fes cendres. On a écouté de fangfroid
les fons raviffans de la charmante
Fel & de l'incomparable Jeliotte , les nobles
tranfports de Mlle Chevalier , & les
reftes précieux des accens majestueux de
Chaffe ; à peine a-t-on encouragé par quelques
applaudiffemens Mlle Davaux , qui
par les progrès qu'elle a faits depuis quel
que tems , donne de fi grandes efpérances.
La mufique de Lulli a été goutée par trop
de monde ; c'est pourquoi elle ne l'eft plus
AVRIL. 1755.
13
tant aujourd'hui . S'il étoit auffi facile
d'acquerir les talens que de fe revêtir d'une
nouvelle parure , les arts changeroient
comme les modes ; le nombre des connoiffeurs
fe multiplieroit avec rapidité ; &
comme pour un bon connoiffeur il y en a
cent de mauvais , le goût feroit immolé ,
plutôt qu'il ne l'eft , à la pluralité des fuffrages
: car il ne faut pas croire ce qui fe
dit vulgairement , que les changemens du
goût font le fruit de l'inconftance ; nous
devons dire au contraire , que l'inconf
tance eft l'afyle du goût . La délicateſſe &
la fenfibilité qui le caractériſent , le rendent
incompatible avec cette foule tranchante
d'afpirans préfomptueux dont il eft affiégé :
il fuit , il fe déguife , il invente ; mais
toujours également pourfuivi , il eft contraint
de céder à la force , il difparoît.
La face de la terre fe couvre de ténébres.
A des fiécles éclairés fuccédent des
tems de barbarie , où les hommes connoiffent
à peine les loix de l'humanité. L'hiftoire
nous a laiffé deux époques d'un pareil
defordre qu'il feroit à fouhaiter que
la postérité n'eût pas à nous accufer d'avoir
commencé la troifiéme ! Pour éviter
cette accufation , nous ne fçaurions trop
nous attacher à connoître les véritables
talens , & à n'honorer & à ne récompen14
MERCURE DE FRANCE.
fer que ceux -là . Bien des perfonnes qui
vivent dans le découragement , feront valoir
des talens qu'ils facrifient à l'incerti
tude des récompenfes : nous mettrons un
frein au mauvais goût , ceux qui n'auront
point de talent pour un genre en embrafferont
quelque autre qui leur fera profitable,
&
peu à pen
, chacun
rentrant
dans
fa
fphere & confultant fon génie , travaillera
pour fa patrie en travaillant pour lui-même.
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Résumé : REFLEXIONS SUR LE GOUT.
Dans le texte 'Réflexions sur le goût', la fin du règne de Louis XIV est caractérisée par un déclin du goût et de la science. La science, bien que plus accessible, est devenue superficielle et souvent réduite à des ouvrages portatifs. Voltaire, malgré ses efforts, reste peu connu en dehors de sa région. La production de nouveaux livres diminue, rendant l'édition économique risquée. Les arts subsistent grâce à la routine des anciens artisans, mais manquent d'innovation. Le commerce et les manufactures souffrent d'un manque de dynamisme et de passion pour les arts. Le luxe est devenu une occupation sérieuse, et les artistes abandonnent leur talent après avoir travaillé pour autrui. Les politiques visant à introduire le luxe ont échoué, car l'excès de luxe nuit aux arts en réduisant le nombre d'ouvriers et en augmentant les prix des marchandises. La richesse d'un État se mesure par le bon marché des biens nécessaires. Le goût du public est critiqué pour sa superficialité, privilégiant les apparences aux véritables talents. En poésie et en musique, les œuvres classiques sont délaissées au profit de nouveautés souvent moins méritantes. Le véritable goût est souvent sacrifié par la pluralité des avis, et l'inconstance est la cause des changements de goût. Le texte, daté d'avril 1755, souligne la difficulté d'acquérir des talents authentiques face aux modes éphémères. Il évoque les périodes de barbarie succédant à des ères éclairées et insiste sur l'importance de reconnaître et de récompenser les vrais talents pour éviter une nouvelle époque de mauvais goût. De nombreuses personnes découragées possèdent des talents qu'elles négligent en raison de l'incertitude des récompenses. Valoriser les véritables talents pourrait freiner le mauvais goût et encourager chacun à développer ses aptitudes, contribuant ainsi au bien de la patrie.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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1564
p. 27-30
ODE SUR LA MORT DE M. DE MONTESQUIEU.
Début :
Aux destins d'ici bas si ton coeur s'intéresse, [...]
Mots clefs :
Mort de Montesquieu, Montesquieu, Mort
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ODE SUR LA MORT DE M. DE MONTESQUIEU.
ODE
SUR LA MORT
DE M. DE MONTESQUIEU,
Aux deftins d'ici bas fiton coeur s'intéreffe ,
Ux
S'il eft encor fenfible à d'illuftres malheurs :
Rouffeau , du haut des cieux viens fervir ma trif
teffe ,
Et feconder mes pleurs.
Ce n'eft point un guerrier mort au ſein du carnage
,
Ce n'eft point un grand Roi fous fon trône abbattu
: Bij
•
28 MERCURE DE FRANCE,
Le héros que je pleure eft un citoyen fage
Mort avec fa vertu .
Montefquieu n'eft plus. D'une trop belle vie ,
Votre main , Dieux jaloux , a terminé le cours ;
Immortel comme vous , fi l'éclat du génie
Eternifoit les jours.
En vain dans les fentiers d'un ténébreux Dédale ,
De la raifon fragile il dirigea les pas ;
Son efprit lumineux , de la loi générale
Ne le garantit pas.
C'eft lui , qui du flambeau de la vérité pure ,
Eclairant fûrement nos efprits & nos coeurs
Sçut apprécier l'homme , & charger la nature
De les propres erreurs .
Philofophe fans fafte , à l'humaine foiblefle
Son front n'oppofa point un ftoïque mépris ,
Et nouvel Ariſtipe , il trouva la ſageſfe
Dans les jeux & les ris .
Mais , quel art ingénu ! quel heureux badinage !
Quand du pinceau d'Afie empruntant les couleurs
,
Il fe plaît à tracer d'une main libre & ſage ,
Le tableau de nos moeurs ?
Tantôt , charmant Rica , fur nos erreurs légeres
Il verfe en fejouant un fel ingénieux ;
11
AVRIL. 29 1755 .
Tantôt , fublime Ufbek , il perce les mysteres
De la terre & des cieux.
Au pied du Capitole a- t -il pris la naiſſance ›
Ce juge fouverain , qui du peuple de Mars
Interroge la cendre , & met dans la balance
La gloire des Céfars.
L'immenfe antiquité n'a point de traits célébres
Qui ne femblent renaître en fes doctes difcours ;
Son efprit créateur fait fortir des ténébres.
• L'éclat des plus beaux jours.
Ami de l'univers , ce fagê politique
Fut toujours l'orateur de la fociété ,
Et bláma fortement toute loi tyrannique
Contre l'humanité .
Sa main marqua les' noeuds d'une chaîne durable ,
Entre le fier monarque & le peuple jaloux ,
Et plaça dans nos coeurs le lien refpectable
Qui nous enchaîne tous.
Tel que l'oifeau facré , miniftre du tonnerre
Parcourt en fon effor cent climats différens :
Tel dans fon vol hardi , cet aigle de la terre
Embraffe tous les tems.
Maintenant , trifte objet des larmes de la France ,
S'il eſt encor des rangs dans l'éternel repos ;
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
Daignes nous dire au moins quelle eft la récompenfe
De tes rares travaux .
Sous des berceaux jonchés de myrtes & de roſes
,
Vas-tu joindre tes pas
à ceux d'Anacréon ?
Et traitant librement du principe des chofes ,
Entretenir Platon ?
Au feul bruit de ton nom , l'école du Portique ,
Au-devant de tes pas s'empreffe avec reſpect ;
L'Elifée applaudit , & le héros d'Utique
Se taît à ton afpect.
Déja pour mériter l'honneur de ton fuffrage
Lycurgue a de fon front banni l'auſtérité :
E préfente à tes yeux, fous un pur affemblage ,
L'homme & l'humanité.
SUR LA MORT
DE M. DE MONTESQUIEU,
Aux deftins d'ici bas fiton coeur s'intéreffe ,
Ux
S'il eft encor fenfible à d'illuftres malheurs :
Rouffeau , du haut des cieux viens fervir ma trif
teffe ,
Et feconder mes pleurs.
Ce n'eft point un guerrier mort au ſein du carnage
,
Ce n'eft point un grand Roi fous fon trône abbattu
: Bij
•
28 MERCURE DE FRANCE,
Le héros que je pleure eft un citoyen fage
Mort avec fa vertu .
Montefquieu n'eft plus. D'une trop belle vie ,
Votre main , Dieux jaloux , a terminé le cours ;
Immortel comme vous , fi l'éclat du génie
Eternifoit les jours.
En vain dans les fentiers d'un ténébreux Dédale ,
De la raifon fragile il dirigea les pas ;
Son efprit lumineux , de la loi générale
Ne le garantit pas.
C'eft lui , qui du flambeau de la vérité pure ,
Eclairant fûrement nos efprits & nos coeurs
Sçut apprécier l'homme , & charger la nature
De les propres erreurs .
Philofophe fans fafte , à l'humaine foiblefle
Son front n'oppofa point un ftoïque mépris ,
Et nouvel Ariſtipe , il trouva la ſageſfe
Dans les jeux & les ris .
Mais , quel art ingénu ! quel heureux badinage !
Quand du pinceau d'Afie empruntant les couleurs
,
Il fe plaît à tracer d'une main libre & ſage ,
Le tableau de nos moeurs ?
Tantôt , charmant Rica , fur nos erreurs légeres
Il verfe en fejouant un fel ingénieux ;
11
AVRIL. 29 1755 .
Tantôt , fublime Ufbek , il perce les mysteres
De la terre & des cieux.
Au pied du Capitole a- t -il pris la naiſſance ›
Ce juge fouverain , qui du peuple de Mars
Interroge la cendre , & met dans la balance
La gloire des Céfars.
L'immenfe antiquité n'a point de traits célébres
Qui ne femblent renaître en fes doctes difcours ;
Son efprit créateur fait fortir des ténébres.
• L'éclat des plus beaux jours.
Ami de l'univers , ce fagê politique
Fut toujours l'orateur de la fociété ,
Et bláma fortement toute loi tyrannique
Contre l'humanité .
Sa main marqua les' noeuds d'une chaîne durable ,
Entre le fier monarque & le peuple jaloux ,
Et plaça dans nos coeurs le lien refpectable
Qui nous enchaîne tous.
Tel que l'oifeau facré , miniftre du tonnerre
Parcourt en fon effor cent climats différens :
Tel dans fon vol hardi , cet aigle de la terre
Embraffe tous les tems.
Maintenant , trifte objet des larmes de la France ,
S'il eſt encor des rangs dans l'éternel repos ;
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
Daignes nous dire au moins quelle eft la récompenfe
De tes rares travaux .
Sous des berceaux jonchés de myrtes & de roſes
,
Vas-tu joindre tes pas
à ceux d'Anacréon ?
Et traitant librement du principe des chofes ,
Entretenir Platon ?
Au feul bruit de ton nom , l'école du Portique ,
Au-devant de tes pas s'empreffe avec reſpect ;
L'Elifée applaudit , & le héros d'Utique
Se taît à ton afpect.
Déja pour mériter l'honneur de ton fuffrage
Lycurgue a de fon front banni l'auſtérité :
E préfente à tes yeux, fous un pur affemblage ,
L'homme & l'humanité.
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Résumé : ODE SUR LA MORT DE M. DE MONTESQUIEU.
L'ode rend hommage à Montesquieu, récemment décédé. L'auteur exprime sa tristesse et appelle Rousseau à partager sa douleur. Montesquieu, décrit comme un sage citoyen, est mort avec ses vertus. Les dieux ont mis fin à sa vie trop belle et brillante. Malgré son génie, il n'a pas échappé à la mort. Il a éclairé les esprits et les cœurs avec la vérité, appréciant l'homme et révélant les erreurs de la nature. Philosophe sans faste, il a trouvé la sagesse dans les jeux et les rires. Son œuvre, comme les 'Lettres persanes' et 'L'Esprit des lois', a exploré les mœurs humaines et les mystères de l'univers. Montesquieu a été un juge souverain, un politique sage, et un ami de l'univers, blâmant les lois tyranniques. Il a lié le monarque et le peuple par un lien respectueux. Son esprit créateur a illuminé l'antiquité et embrassé tous les temps. L'auteur se demande quelle est la récompense des travaux de Montesquieu dans l'au-delà, imaginant qu'il pourrait se joindre à Anacréon ou entretenir Platon. Les philosophes grecs, comme Lycurgue et le stoïcien de Utique, respectent Montesquieu et présentent l'homme et l'humanité sous leur meilleur jour.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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1565
p. 31-44
FRAGMENT D'un Ouvrage de M. de Marivaux, qui a pour titre : Réflexions sur l'esprit humain, à l'occasion de Corneille & de Racine.
Début :
Il y a deux sortes de grands hommes à qui l'humanité doit ses connoissances & [...]
Mots clefs :
Corneille, Racine, Science, Sciences, Esprit, Esprit humain, Beaux esprits, Génie, Savoir, Société, Vérité, Hommes
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : FRAGMENT D'un Ouvrage de M. de Marivaux, qui a pour titre : Réflexions sur l'esprit humain, à l'occasion de Corneille & de Racine.
FRAGMENT
D'un Ouvrage de M. de Marivaux ,
qui a pour titre : Réflexions fur
l'efprit humain , à l'occafion de
Corneille & de Racine.
L
Il y
a deux fortes de grands hommes à
qui l'humanité doit fes connoiffances &
fes moeurs , & fans qui le paffage de tant
de conquérans auroit condamné la terre
à refter ignorante & féroce : deux fortes
de grands hommes , qu'on peut appeller les
bienfaicteurs du monde , & les répara
teurs de fes vraies pertes.
J'entends par les uns , ces hommes immortels
qui ont pénétré dans la connoiffance
de la vérité , & dont les erreurs mê
me ont fouvent conduit à la lumiere. Ces
Philofophes , tant ceux de l'antiquité dont
les noms font affez connus , que ceux de
notre âge , tels que Defcartes , Newton ,
Mallebranche , Locke , &c .
J'entends par les autres , ces grands génies
qu'on appelle quelquefois beaux efprits
; ces critiques férieux ou badins de
ce que nous fommes ; ces peintres fubli-
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
-
mes des grandeurs & des miferes de l'ame
humaine , & qui même en nous inftruifant
dans leurs ouvrages , nous perfuadent à
force de plaifir , qu'ils n'ont pour objet
que de nous plaire , & de charmer notre
loifir ; & je mets Corneille & Racine parmi
ce qu'il y a de plus refpectable dans
l'ordre de ceux- ci , fans parler de ceux de
nos jours , qu'il n'eft pas tems de nommer
en public , que la postérité dédommagera
du filence qu'il faut qu'on obſerve
aujourd'hui fur eux , & dont l'envie contemporaine
qui les loue à fa maniere , les
dédommage dès à préfent en s'irritant contre
eux.
Communément dans le monde , ce n'eſt
qu'avec une extrême admiration qu'on
parle de ceux que je nomme Philofophes ;
on va jufqu'à la vénération pour eux , &
c'eſt un hommage qui leur eft dû .
On ne va pas fi loin pour ces génies
entre lefquels j'ai compté Corneille &
Racine ; on leur donne cependant de trèsgrands
éloges : on a même auffi de l'admiration
pour eux , mais une admiration
bien moins férieuſe , bien plus familiere
qui les honore beaucoup moins que celle
dont on eft pénétré pour les Philofophes.
Et ce n'eft pas là leur rendre juftice ;
s'il n'y avoit que la raifon qui fe mêlât de
AVRIL. 1755 33
nos jugemens , elle defavoueroit cette inégalité
de ppaarrttaaggee qquuee les Philofophes même
, tout Philofophes qu'ils font , ne rejettent
pas , qu'il leur fiéroit pourtant
de rejetter , & qu'on ne peut attribuer
qu'à l'ignorance du commun des hommes.
Ces hommes , en général , ne cultivent
pas les fciences , ils n'en connoiffent que
le nom qui leur en impofe , & leur imagination
, refpectueufement étonnée des
grandes matieres qu'elles traitent , acheve
de leur tendre ces matieres encore plus
inacceffibles .
De là vient qu'ils regardent les Philofophes
comme des intelligences qui ont
approfondi des myfteres , & à qui feuls
il appartient de nous donner le merveil
leux fpectacle des forces & de la dignité
de l'efprit humain .
A l'égard des autres grands génies ,
pourquoi les met - on dans un ordre inférieur
pourquoi n'a- t-on pas la même
idée de la capacité dont ils ont befoin ?
'C'eft que leurs ouvrages ne font une
énigme pour perfonne ; c'eft que le fujet
fur lequel ils travaillent
, a le défaut d'être
à la portée de tous les hommes.
Il ne s'y agit que de nous , c'est -à - dire
de l'ame humaine que nous connoiffons
Bv .
34
MERCURE
DE FRANCE
.
tant par le moyen de la nôtre , qui nous
explique celle des autres .
Toutes les ames , depuis la plus foible
jufqu'à la plus forte , depuis la plus vile
jufqu'à la plus noble ; toutes les ames ont
une reffemblance générale : il y a de tout
dans chacune d'elles , nous avons tous des
commencemens de ce qui nous manque ,
par où nous fommes plus ou moins en
état de fentir & d'entendre les différences
qui nous diftinguent .
Et c'est là ce qui nous procurant quelques
lumieres communes avec les génies
dont je parle , nous mene à penfer que
leur fcience n'eft pas un grand myftere ,
& n'eft dans le fond que la fcience de
tout le monde.
Il eft vrai qu'on n'a pas comme eux l'heureux
talent d'écrire ce qu'on fçait ; mais à
ce talent près , qui n'eft qu'une maniere
d'avoir de l'efprit , rien n'empêche qu'on
n'en fçache autant qu'eux ; & on voit combien
ils perdent à cette opinion- là .
Auffi tout lecteur ou tout fpectateur ,
avant qu'il les admire , commence- t- il par
être leur juge , & prefque toujours leur
critique ; & de pareilles fonctions ne difpofent
pas l'admirateur à bien fentir la
fupériorité qu'ils ont fur lui ; il a fait trop
de comparaiſon avec eux pour être fort
A V RIL. 1755. 35
étonné de ce qu'ils valent. Et d'ailleurs
de quoi les loue- t- il ? ce n'eſt pas de l'inftruction
qu'il en tire , elle paffe en lui fans
qu'il s'en apperçoive ; c'eft de l'extrême
plaifir qu'ils lui font , & il eft fûr que
ce plaifir là leur nuit encore , ils en paroiffent
moins importans ; il n'y a point
affez de dignité à plaire : c'eft bien le
mérite le plus aimable , mais en général ,
ce n'eft pas le plus honoré.
On voit même des gens qui tiennent
au- deffons d'eux de s'occuper d'un ouvrage
d'efprit qui plaît ; c'eft à cette marque
là qu'ils le dédaignent comme frivole ,
& nos grands hommes pourroient bien devoir
à tout ce que je viens de dire , le titre
familier , & fouvent moqueur , de beaux
efprits , qu'on leur donne pendant qu'ils
vivent , qui , à la vérité , s'annoblit beaucoup
quand ils ne font plus , & qui d'ordinaire
fe convertit en celui de grands
génies , qu'on ne leur difpute pas alors.
Non qu'ils ayent enrichi le monde d'aucune
découverte , ce n'eft pas là ce qu'on
entend les belles chofes qu'ils nous difent
ne nous frappent pas même comme
nouvelles ; on croit toujours les reconnoître
, on les avoit déja entrevues , mais
jufqu'à eux on en étoit refté là , & jamais
on ne les avoit vûes d'affez près , ni affez
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
fixément pour pouvoir les dire ; eux feuls
ont fçu les faifir & les exprimer avec ane
vérité qui nous pénétre , & les ont rendues
conformément aux expériences les plus
intimes de notre ame : ce qui fait un accident
bien neuf & bien original . Voilà
ce qu'on leur attribue .
Ainfi ils ne font fublimes que d'après
nous qui le fommes foncierement autant
qu'eux , & c'eft dans leur fublimité que
nous nous imaginons contempler la nôtre.
Ainfi ils ne nous apprennent rien de nous
qui nous foit inconnu ; mais le portrait le
plus frappant qu'on nous ait donné de ce
que nous fommes , celui où nous voyons le
mieux combien nous fommes grands dans
nos vertus , terribles dans nos paſſions ,
celui où nous avons l'honneur de démêler
nos foibleſſes avec la fagacité la plus fine ,
& par conféquent la plus confolante ; celui
où nous nous fentons le plus fuperbement
étonnés de l'audace , & du courage
, de la fierté , de la fageffe , j'ofe
dire auffi de la redoutable iniquité dont
nous fommes capables ( car cette iniquité ,
même en nous faifant frémir , nous entretient
encore de nos forces ) ; enfin le portrait
qui nous peint le mieux l'importance
& la fingularité de cet être qu'on appelle
homme , & qui eft chacun de nous , c'eſt
AVRIL.' 1755 .
37
deux à qui nous le devons.
Ce font eux , à notre avis , qui nous
avertiffent de tout l'efprit qui eft en nous ,
qui y repofoit à notre infçu , & qui eft
une fecrette acquifition de lumiere & de
fentiment que nous croyons avoir faite ,
& dont nous ne jouiffons qu'avec eux ;
voilà ce que nous en penfons.
De forte que ce n'eft pas précisément
leur efprit qui nous furprend, c'eft l'induftrie
qu'ils ont de nous rappeller le nôtre
; voilà en quoi ils nous charment.
C'est-à-dire que nous les chériffons
parce qu'ils nous vantent , ou que nous
les admirons parce qu'ils nous valent ; au
lieu que nous refpectons les Philofophes
parce qu'ils nous humilient.
Et je n'attaque point ce refpect là , qui
n'eſt d'ailleurs fi humiliant qu'il le pa
pas.
roît.
Ce n'eft pas précisément devant les
Philofophes que nous nous humilions , ilne
faut pas qu'ils l'entendent ainfi ; c'eft
à l'efprit humain , dont chacun de nous a
fa portion , que nous entendons rendre
hommage.
Nous reffemblons à ces cadets qui ;
quoique réduits à une légitime , s'enorgueilliffent
pourtant dans leurs aînés de la
grandeur & des richeffes de leur maison.
38 MERCURE DE FRANCE.
Mais les autres grands génies font- ils
moins dans ce fens nos aînés que les Philofophes
& pour quitter toute comparaifon
, font- ils en effet partagés d'une capacité
de moindre valeur , ou d'une efpéce
inférieure ?
Nous le croyons , j'ai déja dit en paffant
ce qui nous mène à le croire ; ne ferionsnous
pas dans l'erreur ? il y a des choſes
qui ont un air de vérité , mais qui n'en
ont que l'air , & il fe pourroit bien que
nous fiffions injure au don d'efprit peutêtre
le plus rare , au genre de penfée qui
caractériſe le plus un être intelligent.
Je doute du moins que le vrai Philofophe
, & je ne parle pas du pur Géometre
ou du fimple Mathématicien , mais de
l'homme qui penfe , de l'homme capable
de mefurer la fublimité de ces deux différens
ordres d'efprit ; je doute que cet homme
fût de notre fentiment .
Au défaut des réflexions qu'il feroit
là - deffus , tenons- nous en à celles que le
plus fimple bon fens
dicter , & que je
vais rapporter , après avoir encore une fois
établi bien exactement la.queftion.
peut
Une ſcience , je dis celle de nos grands
génies , où nous fommes tous , difonsnous
, plus ou moins initiés , qui n'eft une
énigme pour perfonne , pas même dans fes
A V RI- L. ∙1755 .
39
>
profondeurs qu'on ne nous apprend point ,
qu'on ne fait que nous rappeller comme
fublimes , quand on nous les préfente , &
jamais comme inconnues ; une fcience , au
moyen de laquelle on peut bien nous charmer
mais non pas nous inftruire ; une
fcience qu'on apprend fans qu'on y penſe ,
fans qu'on fçache qu'on l'étudie , ne le cede-
t- elle pas à des fciences fi difficiles , que
le commun des hommes eft réduit à n'en
connoître que le nom , qui donnent à ceux
qui les fçavent , des connoiffances d'une
utilité admirable ; à des fciences apparemment
plus étrangeres à l'efprit humain en
général , puifqu'il faut expreffément & péniblement
les apprendre pour les fçavoir ,
& que peu de gens , après une étude même
affidue , y font du progrès ?
Voilà des objections qui paroiffent fortes
, & c'eſt leur force apparente qui fait
qu'on s'y repofe , & qu'on s'y fie.
Tâchons d'en démêler la valeur.
Le vrai Philofophe dont je parlois toutà-
l'heure , ne voudroit pas qu'on s'y trompât
même en fa faveur : une impoſture de
notre imagination , fi ce que nous penfons
en eft une , n'eft pas digne de lui,
A l'égard de ces hommes qui nous abandonneroient
volontiers à notre illufion làdeffus
, pour profiter de l'injufte & faux
40 MERCURE DE FRANCE.
honneur qu'elle leur feroit , ils ne méri
tent pas qu'on les ménage examinons
donc.
La fcience du coeur humain , qui eft
celle des grands génies , appellés d'abord
beaux efprits , n'eft , dit -on , une énigme
pour perfonne ; tout le monde l'entend
& qui plus eft , on l'apprend fans qu'on y
penſe d'accord. :
Mais de ce qu'il nous eft plus aifé de
l'apprendre que les autres fciences , en
doit-on conclure qu'elle eft par elle-même
moins difficile ou moins profonde que ces
autres fciences ? non , & c'eft ici où eft le
fophifme.
Car cette facilité que nous trouvons
a
l'apprendre
plus ou moins , & qui nous
diffimule fa profondeur
, ne vient point de
fa nature , mais bien de la nature de la
fociété que nous avons enfemble
.
Ce n'eft pas que cette fcience foit effectivement
plus aifée que les autres , c'eſt la
maniere dont nous l'apprenons , qui nous
la fait paroître telle , comme nous le verrons
dans un moment .
D'un autre côté , il faut étudier trèsexpreffément
& très- péniblement les autres
fciences , pour les fçavoir ; d'accord auffi .
Mais ce n'eft pas non plus qu'à force de
profondeur elles ayent par elles-mêmes le
AVRIL. 1755. 41
·
privilege particulier , & comme excluff ,
d'être plus difficiles que la fcience de nos
grands génies . C'eft encore la nature de
notre fociété qui produit cette difficulté
accidentelle , & le travail folitaire & affidu
qu'elles exigent ; on pourroit les acquerir
à moins de frais.
En un mot , c'eſt cette fociété qui nous
oblige à de très-grands efforts pour les fçavoir
, & qui ne nous ouvre point d'autre
voie.
C'eft auffi cette fociété qui nous difpen
fe de ces mêmes efforts pour fçavoir l'autre,
& je vais m'expliquer.
Figurons- nous une fcience d'une pratique
fi urgente , qu'il faut abfolument que
tout homme , quel qu'il foit , la fçache
plus ou moins & de très- bonne heure , fous
peine de ne pouvoir être admis à ce concours
d'intérêts , de relations , & de befoins
réciproques qui nous uniffent les uns & les
autres.
Mais en même tems figurons - nous une
fcience que par bonheur tous les hommes
apprennent inévitablement entr'eux.
Telle eft la fcience du coeur humain ,
celle des grands hommes dont il eft queftion
.
D'une part , la néceffité abfolue de la
fçavoir ; de l'autre , la continuité inévita42
MERCURE DE FRANCE.
ble des leçons qu'on en reçoit de toutes
parts , font qu'elle ne fçauroit refter une
énigme pour perſonne.
Comment , en effet , feroit - il poffible
qu'on ne la fçût pas plus ou moins.
Ce n'eft pas dans les livres qu'on l'apprend
, c'eft elle au contraire qui nous
explique les livres , & qui nous met en
état d'en profiter ; il faut d'avance la fçavoir
un peu pour les entendre .
pour vous en
Elle n'a pas non plus fes profeffeurs à
part , à peine fuffiroient - ils
donner la plus légere idée , & rien de ce
que je dis là n'en feroit une connoiffance
inévitable . C'eft la fociété , c'est toute l'humanité
même qui en tient la feule école
qui foit convenable , école toujours ouverte
, où tout homme étudie les autres ,
& en eft étudié à fon tour ; où tout homme
eſt tour à tour écolier & maître.
Cette fcience réfide dans le commerce
que nous avons tous , & fans exception ;
enfemble.
Nous en commençons l'infenfible & continuelle
étude prefqu'en voyant le jour.
t
Nous vivons avec les fujets de la fcience
, avec les hommes qui ne traitent que
d'elle , avec leurs paffions , qui l'enfeignent
aux nôtres , & qui même en nous
trompant nous l'enfeignent encore ; car c'eſt
AVRIL. 1755. 43
une inftruction de plus que d'y avoir été
trompé il n'y a rien à cet égard là de
perdu avec les hommes.
Voilà donc tout citoyen du monde , né
avec le fens commun , le plus fimple & le
plus médiocre ; le voilà prefque dans l'impoffibilité
d'ignorer totalement la fcience
dont il eft queſtion , puifqu'il en reçoit
des leçons continuelles , puifqu'elles le
pourfuivent , & qu'il ne peut les fuir.
Ce n'eft pas là tout , c'eft qu'à l'impoffibilité
comme infurmontable de ne pas
s'inftruire plus ou moins de cette fcience
qui n'eft que la connoiffance des hommes ,
fe joint pour lui une autre caufe d'inftruc
tion
que je crois encore plus fure , & c'eſt
une néceffité abfolue d'être attentif aux leçons
qu'on lui en donne .
Car où pourroit être fa place ? & que
deviendroit-il dans cette humanité affemblée
, s'il n'y pouvoit ni conquérir ni correfpondre
à rien de ce qui s'y paffe , s'il
n'entendoit rien aux moeurs de l'ame humaine
, ni à tant d'intérêts férieux ou frivoles
, généraux ou particuliers qui , tour
à tour , nous uniffent ou nous divifent ?
Que deviendroit- il fi faute de ces notions
de fentiment que nous prenons entre
nous & qui nous dirigent , fi dans l'ignorance
de ce qui nuit ou de ce qui fert
44 MERCURE DE FRANCE.
dans le monde , & fi par conféquent ex
pofé par là à n'agir prefque jamais qu'à
contre- fens , il alloit miferablement heurtant
tous les efprits , comme un aveugle
va heurtant tous les corps.
Il faut donc néceffairement qu'il con
noiffe les hommes , il ne fçauroit fe foute
tenir parmi eux qu'à cette condition là.
Il y va de tour pour lui d'être à certain
point au fait de ce qu'ils font pour ſçavoir
y accommoder ce qu'il eft , pour ju→
ger d'eux , finon finement , du moins au
dégré fuffifant de jufteffe qui convient à
fon état , & à la forte de liaifon ordinaire
ou fortuite qu'il a avec eux.
•
Ily ya toujours de fa fortune , toujours
de fon repos , fouvent de fon honneur
quelquefois de ſa vie ; quelquefois du re-
'pos , de l'honneur , de la fortune & de la
vie des autres.
D'un Ouvrage de M. de Marivaux ,
qui a pour titre : Réflexions fur
l'efprit humain , à l'occafion de
Corneille & de Racine.
L
Il y
a deux fortes de grands hommes à
qui l'humanité doit fes connoiffances &
fes moeurs , & fans qui le paffage de tant
de conquérans auroit condamné la terre
à refter ignorante & féroce : deux fortes
de grands hommes , qu'on peut appeller les
bienfaicteurs du monde , & les répara
teurs de fes vraies pertes.
J'entends par les uns , ces hommes immortels
qui ont pénétré dans la connoiffance
de la vérité , & dont les erreurs mê
me ont fouvent conduit à la lumiere. Ces
Philofophes , tant ceux de l'antiquité dont
les noms font affez connus , que ceux de
notre âge , tels que Defcartes , Newton ,
Mallebranche , Locke , &c .
J'entends par les autres , ces grands génies
qu'on appelle quelquefois beaux efprits
; ces critiques férieux ou badins de
ce que nous fommes ; ces peintres fubli-
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
-
mes des grandeurs & des miferes de l'ame
humaine , & qui même en nous inftruifant
dans leurs ouvrages , nous perfuadent à
force de plaifir , qu'ils n'ont pour objet
que de nous plaire , & de charmer notre
loifir ; & je mets Corneille & Racine parmi
ce qu'il y a de plus refpectable dans
l'ordre de ceux- ci , fans parler de ceux de
nos jours , qu'il n'eft pas tems de nommer
en public , que la postérité dédommagera
du filence qu'il faut qu'on obſerve
aujourd'hui fur eux , & dont l'envie contemporaine
qui les loue à fa maniere , les
dédommage dès à préfent en s'irritant contre
eux.
Communément dans le monde , ce n'eſt
qu'avec une extrême admiration qu'on
parle de ceux que je nomme Philofophes ;
on va jufqu'à la vénération pour eux , &
c'eſt un hommage qui leur eft dû .
On ne va pas fi loin pour ces génies
entre lefquels j'ai compté Corneille &
Racine ; on leur donne cependant de trèsgrands
éloges : on a même auffi de l'admiration
pour eux , mais une admiration
bien moins férieuſe , bien plus familiere
qui les honore beaucoup moins que celle
dont on eft pénétré pour les Philofophes.
Et ce n'eft pas là leur rendre juftice ;
s'il n'y avoit que la raifon qui fe mêlât de
AVRIL. 1755 33
nos jugemens , elle defavoueroit cette inégalité
de ppaarrttaaggee qquuee les Philofophes même
, tout Philofophes qu'ils font , ne rejettent
pas , qu'il leur fiéroit pourtant
de rejetter , & qu'on ne peut attribuer
qu'à l'ignorance du commun des hommes.
Ces hommes , en général , ne cultivent
pas les fciences , ils n'en connoiffent que
le nom qui leur en impofe , & leur imagination
, refpectueufement étonnée des
grandes matieres qu'elles traitent , acheve
de leur tendre ces matieres encore plus
inacceffibles .
De là vient qu'ils regardent les Philofophes
comme des intelligences qui ont
approfondi des myfteres , & à qui feuls
il appartient de nous donner le merveil
leux fpectacle des forces & de la dignité
de l'efprit humain .
A l'égard des autres grands génies ,
pourquoi les met - on dans un ordre inférieur
pourquoi n'a- t-on pas la même
idée de la capacité dont ils ont befoin ?
'C'eft que leurs ouvrages ne font une
énigme pour perfonne ; c'eft que le fujet
fur lequel ils travaillent
, a le défaut d'être
à la portée de tous les hommes.
Il ne s'y agit que de nous , c'est -à - dire
de l'ame humaine que nous connoiffons
Bv .
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MERCURE
DE FRANCE
.
tant par le moyen de la nôtre , qui nous
explique celle des autres .
Toutes les ames , depuis la plus foible
jufqu'à la plus forte , depuis la plus vile
jufqu'à la plus noble ; toutes les ames ont
une reffemblance générale : il y a de tout
dans chacune d'elles , nous avons tous des
commencemens de ce qui nous manque ,
par où nous fommes plus ou moins en
état de fentir & d'entendre les différences
qui nous diftinguent .
Et c'est là ce qui nous procurant quelques
lumieres communes avec les génies
dont je parle , nous mene à penfer que
leur fcience n'eft pas un grand myftere ,
& n'eft dans le fond que la fcience de
tout le monde.
Il eft vrai qu'on n'a pas comme eux l'heureux
talent d'écrire ce qu'on fçait ; mais à
ce talent près , qui n'eft qu'une maniere
d'avoir de l'efprit , rien n'empêche qu'on
n'en fçache autant qu'eux ; & on voit combien
ils perdent à cette opinion- là .
Auffi tout lecteur ou tout fpectateur ,
avant qu'il les admire , commence- t- il par
être leur juge , & prefque toujours leur
critique ; & de pareilles fonctions ne difpofent
pas l'admirateur à bien fentir la
fupériorité qu'ils ont fur lui ; il a fait trop
de comparaiſon avec eux pour être fort
A V RIL. 1755. 35
étonné de ce qu'ils valent. Et d'ailleurs
de quoi les loue- t- il ? ce n'eſt pas de l'inftruction
qu'il en tire , elle paffe en lui fans
qu'il s'en apperçoive ; c'eft de l'extrême
plaifir qu'ils lui font , & il eft fûr que
ce plaifir là leur nuit encore , ils en paroiffent
moins importans ; il n'y a point
affez de dignité à plaire : c'eft bien le
mérite le plus aimable , mais en général ,
ce n'eft pas le plus honoré.
On voit même des gens qui tiennent
au- deffons d'eux de s'occuper d'un ouvrage
d'efprit qui plaît ; c'eft à cette marque
là qu'ils le dédaignent comme frivole ,
& nos grands hommes pourroient bien devoir
à tout ce que je viens de dire , le titre
familier , & fouvent moqueur , de beaux
efprits , qu'on leur donne pendant qu'ils
vivent , qui , à la vérité , s'annoblit beaucoup
quand ils ne font plus , & qui d'ordinaire
fe convertit en celui de grands
génies , qu'on ne leur difpute pas alors.
Non qu'ils ayent enrichi le monde d'aucune
découverte , ce n'eft pas là ce qu'on
entend les belles chofes qu'ils nous difent
ne nous frappent pas même comme
nouvelles ; on croit toujours les reconnoître
, on les avoit déja entrevues , mais
jufqu'à eux on en étoit refté là , & jamais
on ne les avoit vûes d'affez près , ni affez
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
fixément pour pouvoir les dire ; eux feuls
ont fçu les faifir & les exprimer avec ane
vérité qui nous pénétre , & les ont rendues
conformément aux expériences les plus
intimes de notre ame : ce qui fait un accident
bien neuf & bien original . Voilà
ce qu'on leur attribue .
Ainfi ils ne font fublimes que d'après
nous qui le fommes foncierement autant
qu'eux , & c'eft dans leur fublimité que
nous nous imaginons contempler la nôtre.
Ainfi ils ne nous apprennent rien de nous
qui nous foit inconnu ; mais le portrait le
plus frappant qu'on nous ait donné de ce
que nous fommes , celui où nous voyons le
mieux combien nous fommes grands dans
nos vertus , terribles dans nos paſſions ,
celui où nous avons l'honneur de démêler
nos foibleſſes avec la fagacité la plus fine ,
& par conféquent la plus confolante ; celui
où nous nous fentons le plus fuperbement
étonnés de l'audace , & du courage
, de la fierté , de la fageffe , j'ofe
dire auffi de la redoutable iniquité dont
nous fommes capables ( car cette iniquité ,
même en nous faifant frémir , nous entretient
encore de nos forces ) ; enfin le portrait
qui nous peint le mieux l'importance
& la fingularité de cet être qu'on appelle
homme , & qui eft chacun de nous , c'eſt
AVRIL.' 1755 .
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deux à qui nous le devons.
Ce font eux , à notre avis , qui nous
avertiffent de tout l'efprit qui eft en nous ,
qui y repofoit à notre infçu , & qui eft
une fecrette acquifition de lumiere & de
fentiment que nous croyons avoir faite ,
& dont nous ne jouiffons qu'avec eux ;
voilà ce que nous en penfons.
De forte que ce n'eft pas précisément
leur efprit qui nous furprend, c'eft l'induftrie
qu'ils ont de nous rappeller le nôtre
; voilà en quoi ils nous charment.
C'est-à-dire que nous les chériffons
parce qu'ils nous vantent , ou que nous
les admirons parce qu'ils nous valent ; au
lieu que nous refpectons les Philofophes
parce qu'ils nous humilient.
Et je n'attaque point ce refpect là , qui
n'eſt d'ailleurs fi humiliant qu'il le pa
pas.
roît.
Ce n'eft pas précisément devant les
Philofophes que nous nous humilions , ilne
faut pas qu'ils l'entendent ainfi ; c'eft
à l'efprit humain , dont chacun de nous a
fa portion , que nous entendons rendre
hommage.
Nous reffemblons à ces cadets qui ;
quoique réduits à une légitime , s'enorgueilliffent
pourtant dans leurs aînés de la
grandeur & des richeffes de leur maison.
38 MERCURE DE FRANCE.
Mais les autres grands génies font- ils
moins dans ce fens nos aînés que les Philofophes
& pour quitter toute comparaifon
, font- ils en effet partagés d'une capacité
de moindre valeur , ou d'une efpéce
inférieure ?
Nous le croyons , j'ai déja dit en paffant
ce qui nous mène à le croire ; ne ferionsnous
pas dans l'erreur ? il y a des choſes
qui ont un air de vérité , mais qui n'en
ont que l'air , & il fe pourroit bien que
nous fiffions injure au don d'efprit peutêtre
le plus rare , au genre de penfée qui
caractériſe le plus un être intelligent.
Je doute du moins que le vrai Philofophe
, & je ne parle pas du pur Géometre
ou du fimple Mathématicien , mais de
l'homme qui penfe , de l'homme capable
de mefurer la fublimité de ces deux différens
ordres d'efprit ; je doute que cet homme
fût de notre fentiment .
Au défaut des réflexions qu'il feroit
là - deffus , tenons- nous en à celles que le
plus fimple bon fens
dicter , & que je
vais rapporter , après avoir encore une fois
établi bien exactement la.queftion.
peut
Une ſcience , je dis celle de nos grands
génies , où nous fommes tous , difonsnous
, plus ou moins initiés , qui n'eft une
énigme pour perfonne , pas même dans fes
A V RI- L. ∙1755 .
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profondeurs qu'on ne nous apprend point ,
qu'on ne fait que nous rappeller comme
fublimes , quand on nous les préfente , &
jamais comme inconnues ; une fcience , au
moyen de laquelle on peut bien nous charmer
mais non pas nous inftruire ; une
fcience qu'on apprend fans qu'on y penſe ,
fans qu'on fçache qu'on l'étudie , ne le cede-
t- elle pas à des fciences fi difficiles , que
le commun des hommes eft réduit à n'en
connoître que le nom , qui donnent à ceux
qui les fçavent , des connoiffances d'une
utilité admirable ; à des fciences apparemment
plus étrangeres à l'efprit humain en
général , puifqu'il faut expreffément & péniblement
les apprendre pour les fçavoir ,
& que peu de gens , après une étude même
affidue , y font du progrès ?
Voilà des objections qui paroiffent fortes
, & c'eſt leur force apparente qui fait
qu'on s'y repofe , & qu'on s'y fie.
Tâchons d'en démêler la valeur.
Le vrai Philofophe dont je parlois toutà-
l'heure , ne voudroit pas qu'on s'y trompât
même en fa faveur : une impoſture de
notre imagination , fi ce que nous penfons
en eft une , n'eft pas digne de lui,
A l'égard de ces hommes qui nous abandonneroient
volontiers à notre illufion làdeffus
, pour profiter de l'injufte & faux
40 MERCURE DE FRANCE.
honneur qu'elle leur feroit , ils ne méri
tent pas qu'on les ménage examinons
donc.
La fcience du coeur humain , qui eft
celle des grands génies , appellés d'abord
beaux efprits , n'eft , dit -on , une énigme
pour perfonne ; tout le monde l'entend
& qui plus eft , on l'apprend fans qu'on y
penſe d'accord. :
Mais de ce qu'il nous eft plus aifé de
l'apprendre que les autres fciences , en
doit-on conclure qu'elle eft par elle-même
moins difficile ou moins profonde que ces
autres fciences ? non , & c'eft ici où eft le
fophifme.
Car cette facilité que nous trouvons
a
l'apprendre
plus ou moins , & qui nous
diffimule fa profondeur
, ne vient point de
fa nature , mais bien de la nature de la
fociété que nous avons enfemble
.
Ce n'eft pas que cette fcience foit effectivement
plus aifée que les autres , c'eſt la
maniere dont nous l'apprenons , qui nous
la fait paroître telle , comme nous le verrons
dans un moment .
D'un autre côté , il faut étudier trèsexpreffément
& très- péniblement les autres
fciences , pour les fçavoir ; d'accord auffi .
Mais ce n'eft pas non plus qu'à force de
profondeur elles ayent par elles-mêmes le
AVRIL. 1755. 41
·
privilege particulier , & comme excluff ,
d'être plus difficiles que la fcience de nos
grands génies . C'eft encore la nature de
notre fociété qui produit cette difficulté
accidentelle , & le travail folitaire & affidu
qu'elles exigent ; on pourroit les acquerir
à moins de frais.
En un mot , c'eſt cette fociété qui nous
oblige à de très-grands efforts pour les fçavoir
, & qui ne nous ouvre point d'autre
voie.
C'eft auffi cette fociété qui nous difpen
fe de ces mêmes efforts pour fçavoir l'autre,
& je vais m'expliquer.
Figurons- nous une fcience d'une pratique
fi urgente , qu'il faut abfolument que
tout homme , quel qu'il foit , la fçache
plus ou moins & de très- bonne heure , fous
peine de ne pouvoir être admis à ce concours
d'intérêts , de relations , & de befoins
réciproques qui nous uniffent les uns & les
autres.
Mais en même tems figurons - nous une
fcience que par bonheur tous les hommes
apprennent inévitablement entr'eux.
Telle eft la fcience du coeur humain ,
celle des grands hommes dont il eft queftion
.
D'une part , la néceffité abfolue de la
fçavoir ; de l'autre , la continuité inévita42
MERCURE DE FRANCE.
ble des leçons qu'on en reçoit de toutes
parts , font qu'elle ne fçauroit refter une
énigme pour perſonne.
Comment , en effet , feroit - il poffible
qu'on ne la fçût pas plus ou moins.
Ce n'eft pas dans les livres qu'on l'apprend
, c'eft elle au contraire qui nous
explique les livres , & qui nous met en
état d'en profiter ; il faut d'avance la fçavoir
un peu pour les entendre .
pour vous en
Elle n'a pas non plus fes profeffeurs à
part , à peine fuffiroient - ils
donner la plus légere idée , & rien de ce
que je dis là n'en feroit une connoiffance
inévitable . C'eft la fociété , c'est toute l'humanité
même qui en tient la feule école
qui foit convenable , école toujours ouverte
, où tout homme étudie les autres ,
& en eft étudié à fon tour ; où tout homme
eſt tour à tour écolier & maître.
Cette fcience réfide dans le commerce
que nous avons tous , & fans exception ;
enfemble.
Nous en commençons l'infenfible & continuelle
étude prefqu'en voyant le jour.
t
Nous vivons avec les fujets de la fcience
, avec les hommes qui ne traitent que
d'elle , avec leurs paffions , qui l'enfeignent
aux nôtres , & qui même en nous
trompant nous l'enfeignent encore ; car c'eſt
AVRIL. 1755. 43
une inftruction de plus que d'y avoir été
trompé il n'y a rien à cet égard là de
perdu avec les hommes.
Voilà donc tout citoyen du monde , né
avec le fens commun , le plus fimple & le
plus médiocre ; le voilà prefque dans l'impoffibilité
d'ignorer totalement la fcience
dont il eft queſtion , puifqu'il en reçoit
des leçons continuelles , puifqu'elles le
pourfuivent , & qu'il ne peut les fuir.
Ce n'eft pas là tout , c'eft qu'à l'impoffibilité
comme infurmontable de ne pas
s'inftruire plus ou moins de cette fcience
qui n'eft que la connoiffance des hommes ,
fe joint pour lui une autre caufe d'inftruc
tion
que je crois encore plus fure , & c'eſt
une néceffité abfolue d'être attentif aux leçons
qu'on lui en donne .
Car où pourroit être fa place ? & que
deviendroit-il dans cette humanité affemblée
, s'il n'y pouvoit ni conquérir ni correfpondre
à rien de ce qui s'y paffe , s'il
n'entendoit rien aux moeurs de l'ame humaine
, ni à tant d'intérêts férieux ou frivoles
, généraux ou particuliers qui , tour
à tour , nous uniffent ou nous divifent ?
Que deviendroit- il fi faute de ces notions
de fentiment que nous prenons entre
nous & qui nous dirigent , fi dans l'ignorance
de ce qui nuit ou de ce qui fert
44 MERCURE DE FRANCE.
dans le monde , & fi par conféquent ex
pofé par là à n'agir prefque jamais qu'à
contre- fens , il alloit miferablement heurtant
tous les efprits , comme un aveugle
va heurtant tous les corps.
Il faut donc néceffairement qu'il con
noiffe les hommes , il ne fçauroit fe foute
tenir parmi eux qu'à cette condition là.
Il y va de tour pour lui d'être à certain
point au fait de ce qu'ils font pour ſçavoir
y accommoder ce qu'il eft , pour ju→
ger d'eux , finon finement , du moins au
dégré fuffifant de jufteffe qui convient à
fon état , & à la forte de liaifon ordinaire
ou fortuite qu'il a avec eux.
•
Ily ya toujours de fa fortune , toujours
de fon repos , fouvent de fon honneur
quelquefois de ſa vie ; quelquefois du re-
'pos , de l'honneur , de la fortune & de la
vie des autres.
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Résumé : FRAGMENT D'un Ouvrage de M. de Marivaux, qui a pour titre : Réflexions sur l'esprit humain, à l'occasion de Corneille & de Racine.
Dans son ouvrage 'Réflexions sur l'esprit humain, à l'occasion de Corneille et de Racine', Marivaux distingue deux catégories de grands hommes ayant contribué aux connaissances et aux mœurs humaines : les philosophes et les génies littéraires. Les philosophes, tels que Descartes, Newton, Malebranche et Locke, sont admirés pour leurs contributions intellectuelles et leurs découvertes de la vérité, même si leurs erreurs ont parfois conduit à la lumière. Les génies littéraires, que Marivaux appelle 'beaux esprits', sont des critiques sérieux ou badins de la condition humaine. Ils instruisent et plaisent à travers leurs œuvres, charmant les lecteurs par leur capacité à peindre les grandeurs et les misères de l'âme humaine. Corneille et Racine sont cités comme exemples éminents de cette catégorie. Cependant, le commun des hommes tend à admirer moins les génies littéraires que les philosophes, en raison de l'ignorance des sciences et de l'imagination respectueuse qu'ils inspirent. Les œuvres des génies littéraires ne sont pas perçues comme des énigmes, car elles traitent de sujets accessibles à tous, comme l'âme humaine. Marivaux souligne que cette distinction est injuste et découle de l'ignorance du public. Il argue que les génies littéraires, bien qu'ils ne découvrent pas de nouvelles vérités, ont le talent de formuler et d'exprimer avec vérité les expériences intimes de l'âme humaine, créant ainsi des œuvres originales et frappantes. En conclusion, Marivaux suggère que les génies littéraires, en rappelant aux hommes leur propre esprit, méritent autant de respect que les philosophes. Il invite à reconsidérer la valeur de ces deux types de contributions à la connaissance humaine.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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1566
p. 45-46
EPITRE A M. DE CHATEAUBRUN, Maître-d'Hôtel de S. A. S. Mgr. le Duc d'Orléans.
Début :
Philosophe éloquent, dont les nouveaux écrits [...]
Mots clefs :
Maître d'hôtel, Duc d'Orléans, Humanité, Coeur, Génie
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texteReconnaissance textuelle : EPITRE A M. DE CHATEAUBRUN, Maître-d'Hôtel de S. A. S. Mgr. le Duc d'Orléans.
EPITRE
A M. DE CHATEAUBRUN ,
Maître-d'Hôtel de S. 4. S. Mgr , le Duc
d'Orléans .
PHilofophe cloquent , dont les nouveaux écrits
Charment nos coeurs & nos oreilles ,
Des Sophocles & des Corneilles ,
Ramenent les beaux jours dans le fein de Paris.
Toi , dont la fimple modeftie ,
Plus rare encor que ton génie ,
Seule a pú durant quarante ans
Se fouftraire à la renommée
Et nous priver de tes talens .
Que d'un rayon divin ta grande ame eft formée !..
Le fceptre du théatre eft pénible à gagner :
C'estun prix bien flateur ; mais un effort fuprême
C'eft de s'en rendre digne & de le dédaigner.
Tu l'as fait. Ah ! c'eft dans toi-même
Que tu fçais les trouver ces fentimens fi grands
Qu'applaudit le vulgaire , & que le fage admire.
D'autres ont fur la fcene épuifé les romans ,.
Ont tracé les fureurs , l'yvreffe , le délire
Et les querelles des amans :
Ils laiffoient à ta veine une fource plus pure ,
Ou ton génie ofa puiſer.
46 MERCURE DE FRANCE .
Tu viens de peindre la nature ;
C'est d'après toi : ton coeur n'a pû ſe déguiſer
A l'humanité qui t'inſpire :
Donne à tes vers ce charme & ces attraits vain
queurs ,
Qui portent à ton gré la pitié dans les coeurs
Et confervent fur eux leur immuable empire.
Que de hautes leçons ! & quelle vérité !
Quels tableaux ! ta mufe rivale
De la naïve antiquité
Semble rapprocher l'intervalle
Des fuprêmes grandeurs & de l'humanité.
Que fes droits font puiffans , quand tu parles pour
elle !
Et qu'un héros humain devient grand dans tes
vers !
Ah ! je reconnois ton modele :
C'est le grand Prince que tu fers.
Ce 4 Mars 1755.
A M. DE CHATEAUBRUN ,
Maître-d'Hôtel de S. 4. S. Mgr , le Duc
d'Orléans .
PHilofophe cloquent , dont les nouveaux écrits
Charment nos coeurs & nos oreilles ,
Des Sophocles & des Corneilles ,
Ramenent les beaux jours dans le fein de Paris.
Toi , dont la fimple modeftie ,
Plus rare encor que ton génie ,
Seule a pú durant quarante ans
Se fouftraire à la renommée
Et nous priver de tes talens .
Que d'un rayon divin ta grande ame eft formée !..
Le fceptre du théatre eft pénible à gagner :
C'estun prix bien flateur ; mais un effort fuprême
C'eft de s'en rendre digne & de le dédaigner.
Tu l'as fait. Ah ! c'eft dans toi-même
Que tu fçais les trouver ces fentimens fi grands
Qu'applaudit le vulgaire , & que le fage admire.
D'autres ont fur la fcene épuifé les romans ,.
Ont tracé les fureurs , l'yvreffe , le délire
Et les querelles des amans :
Ils laiffoient à ta veine une fource plus pure ,
Ou ton génie ofa puiſer.
46 MERCURE DE FRANCE .
Tu viens de peindre la nature ;
C'est d'après toi : ton coeur n'a pû ſe déguiſer
A l'humanité qui t'inſpire :
Donne à tes vers ce charme & ces attraits vain
queurs ,
Qui portent à ton gré la pitié dans les coeurs
Et confervent fur eux leur immuable empire.
Que de hautes leçons ! & quelle vérité !
Quels tableaux ! ta mufe rivale
De la naïve antiquité
Semble rapprocher l'intervalle
Des fuprêmes grandeurs & de l'humanité.
Que fes droits font puiffans , quand tu parles pour
elle !
Et qu'un héros humain devient grand dans tes
vers !
Ah ! je reconnois ton modele :
C'est le grand Prince que tu fers.
Ce 4 Mars 1755.
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Résumé : EPITRE A M. DE CHATEAUBRUN, Maître-d'Hôtel de S. A. S. Mgr. le Duc d'Orléans.
L'épître est adressée à M. de Chateaubrun, Maître-d'Hôtel du Duc d'Orléans. Le texte loue Chateaubrun pour ses écrits philosophiques et ses talents dramatiques, comparés à ceux de Sophocle et Corneille. Il souligne la modestie de Chateaubrun, qui a évité la renommée pendant quarante ans, et admire sa capacité à mériter et à dédaigner le sceptre du théâtre. Chateaubrun est félicité pour avoir peint la nature avec authenticité, inspirée par l'humanité. Ses vers sont décrits comme ayant un charme et des attraits capables de susciter la pitié et de conserver leur empire sur les cœurs. Le texte met en avant les hautes leçons et la vérité de ses œuvres, ainsi que sa capacité à rapprocher les grandeurs suprêmes de l'humanité. Enfin, il reconnaît que Chateaubrun prend pour modèle un grand prince. L'épître est datée du 4 mars 1755.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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1567
p. 64-79
« LE SERIN DE CANARIE, Poëme, ouvrage dans un genre nouveau pour la [...] »
Début :
LE SERIN DE CANARIE, Poëme, ouvrage dans un genre nouveau pour la [...]
Mots clefs :
Genre, Poème, Genre nouveau, Serin, Amour, Auteur, Gloire, Époux
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texteReconnaissance textuelle : « LE SERIN DE CANARIE, Poëme, ouvrage dans un genre nouveau pour la [...] »
LE SERIN DE CANARIE , Poëme ;
ouvrage dans un genre nouveau pour la
Poësie françoife , qui , à l'aide de quelques
notes , forme un traité complet & très- fûr
AVRIL. 1755. 65
pour élever les ferins . A Londres , 1755.
Cet effai m'a paru mériter l'approbation
du public , par le fond qui eft agréable , &
par la forme qui he l'eft pas moins . Il me
femble que l'auteur qui a la modeftie de ne
pas fe nommer , a bien faifi le ton de verfification
convenable au genre de poëme
qu'il a entrepris ; c'eft cette élégante fimplicité
fi propre à peindre les petites chofes
, & qui feule à l'art de les ennoblir :
les anciens y excelloient ; il les a pris pour
modeles , & je trouve qu'il y a fouvent
réuffi . Pour juftifier mon fentiment , je vais
citer quelques endroits de fon poëme : je
commence par fon début .
a
Toi , dont les doux accens divertiffent ma Muſe ,
Dont l'organe enchanteur & l'infpire & l'amufe ,
Et qui montes ma lyre au fon de tes concerts ,
C'eſt toi , charmant ferin , que célébrent mes vers.
Mufe , chante avec moi fon port plein de nobleffe
,
Son air plein de candeur & mêlé de fineffe ,
Le doux feu de fes yeux ennemis du fommeil ,
Son plumage ſemblable au plus brillant vermeil ;
L'éclat de la blancheur à propos ménagée ,
Ses pannaches pompeux , fa taille dégagée :
Peux-tu trouver ailleurs un plus charmant plaifir
Mais fur toute l'efpéce , égayant ton loiſir ,
Apprens-moi le fecret d'étendre leur lignage ;
66 MERCURE DE FRANCE.
Enſeignes comment l'art embellit leur ramage ,
Comment leurs petits jeux peuvent dédommager
La main qui tous les jours leur préfente à manger ;
Et dans les tems obfcurs portant un oeil critique ,
Chante leur origine auffi noble qu'antique.
Voilà le plan de l'ouvrage heureusement
détaillé.
L'auteur fait ainfi l'éloge du mâle , qui
ne tourne pas à la gloire du beau fexe.
C'eſt du mâle fur-tout que l'humeur eft aimable.
Son épouſe fantafque & fouvent intraitable ,
Dans les mornes accès d'un bizarre courroux ,
Eteindroit les ardeurs d'un moins fidèle époux.
Tel que bien des maris , commodes par prudence ,
Il ronge fes chagrins dans un fage filence ;
Mais ce trouble finit quand les feux du printems
Excitent dans leur fein des tranfports plus conftans.
Ainfipour tous les coeurs engagés dans les chafnes
,
L'amour a fes plaiſirs , & l'amour a fes peines.
La femelle parmi les ferins commande
en reine , & l'époux eft chargé du ſoin de
tous les détails.
Les travaux affidus , les foucis du ménage ,
Suivent des premiers feux le leger badinage.
AVRI L.'
1755. 67
On pense à l'avenir , on prépare , on conftruit
L'aire où d'un chafte amour on doit loger le fruit.
De l'époux complaifant , l'épouſe induſtrieuſe ,
Habile à prévenir la voix impérieuſe
Qui lui marque le tems de décharger fon fein ,
D'une maiſon commode ordonne le deffein ;
Et fans bruit enfoncée au milieu du feuillage
D'un if propre à fixer une tête volage ,
Ou dans l'étroit contour du plus petit panier ,
Tranquille , & l'air rêveur , médite fur l'ofier.
Le mari travaille pendant ce tems là .
Il tranfporte , il fournit ; fa compagne y préſide ,
Et fuivant les confeils de l'inſtinct qui la guide
Les racines , la mouffe entourent la maiſon
Et l'on met au- dedans le duvet à foifon.
a
>
Mais jamais cette ardeur n'enfante le defordre.
S'ils s'entr'aident plufieurs , feule elle donne l'or
dre ....
L'un choifit le duvet , l'autre du coton fec ,
L'on donne , l'on reçoit : ainfi de bec en bec
Tout paffe au lieu marqué par l'inſtinct unanime ;
Le mur croît , l'oeuvre monte , & parvient à la
cime.
Tel que des ouvriers , par étage rangés ,
Entre deux longs fapins , en dégré , partagés ,
Reçoivent à leurs pieds ; élevent à leur tête
68 MERCURE DE FRANCE.
La pierre , le ciment qui montent juſqu'au faîte :
Tels nos ferins unis dès l'heure du réveil ,
Confomment leurs travaux fous le même foleil
A moins qu'un feu jaloux , enfanglantant la ferre ,
Ne porte dans l'état les horreurs de la guerre..
Le Poëte prudent nous avertit de ne pas
unir trop tôt les jeunes ferins. Ces mariages
précoces font , dit-il, funeftes , fur- tout
à la femelle. Il nous en apporte un exemple
tragique en vers touchans , par lefquels
je finirai ce précis.
Jonquille , encor trop jeune , époufe , & bientôt
mere ,
Victime de tendreffe , épuife en fon réduit
Un refte de chaleur , pour animer fon fruit.
Cinq citoyens nouveaux , donnés à la voliere , `
N'ont pas ouvert encor les yeux à la lumiere ,
Que dans fon fein flétri s'amortit la chaleur.
Ses petits languiffans augmentent fa douleur :
Elle çéde à fon mal ; tremblante , elle foupire ,
Palpite , ouvre le bec , ferme les yeux , expire ;
Et fous elle , glacés par le froid de la mort
Ses petits en un jour ont tous le même fort.
>
CONSIDERATIONS SUR LES
REVOLUTIONS DES ARTS , dédiées à Mgr
le Duc d'Orléans , premier Prince du Sang.
AVRIL. 1755. 69
A Paris , chez Brocas , Libraire , rue faint
Jacques , au chef S. Jean . 1755 .
Les principaux objets de ces confidérations
font la liaifon des Empires avec les
arts , & les influences réciproques des uns
& des autres , les caufes qui les ont donnés
à un peuple , & celles qui les lui ont ravis ;
les fources de leur renouvellement chez
quelques-uns , les dégrés où ils ont été
élevés ou abaiffés chez tous ; l'exacte connoiffance
des hommes puiffans qui les ont
protégés ; la jufte eftimation des hommes
de génie qui y ont excellé ; quelques traits
légers propres à caractériſer les hommes
d'efprit qui y ont réuffi ; enfin un examen
rapide de la nature des différens genres de
littérature , un petit nombre d'obfervations
fur les défauts qui pourroient nuire
aux progrès de nos jours , & quelques confeils
pour remédier à ces vices & augmenter
les fuccès. Voilà le précis ou le programme
que M. l'Abbé Mehegan donne luimême
de fon ouvrage dans la préface qu'il
a mis à la tête, je n'ai fait que le tranferire.
L'auteur divife ces confidérations par âge ;
il entend par ce mot une fuite non interrompue
de protecteurs & d'artistes , pendant
laquelle les arts font reftés à peu près
dans le même point. Il me paroît mériter
de la part du public beaucoup d'encoura-
(
70 MERCURE DE FRANCE.
gement. Son imagination pleine de feu
annonce un talent facile , peut - être même
fon plus grand défaut eft un excès en bien.
Il répand l'efprit avec profufion , & je ſuis
perfuadé qu'il plairoit encore davantage
s'il vouloit bien s'épargner la peine d'en
trop avoir.
HISTOIRE DE FRANCE , depuis l'établiffement
de la Monarchie jufqu'au regne de
Louis XIV , par M. l'Abbé Velly . A Paris
, chez Defaint & Saillant , rue S. Jean
de Beauvais , vis-à- vis le Collége. 1755 .
Il faut , dit l'auteur dans fa préface ,
que l'hiftoire écrite pour l'utilité commune
foit en même tems celle du Prince &
de l'Etat , de la politique & de la religion ,
des armes & des fciences , des exploits &
des inventions utiles & agréables , celle
enfin des moeurs & de l'efprit de la nation .
Cette hiſtoire nous manquoit , & nous aurons
l'obligation à M. l'Abbé Velly de
de nous enrichir d'un tréfor fi utile ; fes
deux premiers volumes qui ont déja paru ,
nous en font de fûrs garans . Il a eu l'art
de répandre le jour & l'intérêt fur les premieres
races de nos Rois , qui font la par
tie la plus obfcure & la plus feche de nos
faftes que ne devons - nous pas attendre
de la fuite ?
AVRIL. 1755. 71
LE FINANCIER ; par M. le Chevalier
de Mouhy , de l'Académie des Belles-
Lettres de Dijon , en fix parties. 1755. Se
trouve à Paris , chez Jorry , quai des Auguftins
, près le pont S. Michel , aux Cigognes.
C'eſt un Roman épifodique , dont le financier
, qui en eft le héros , répand fes libéralités
à pleine main fur tous les malheureux
que le hazard lui préfente , &
dont l'auteur raconte l'hiftoire en paffant.
Ce magnanime favori de Plutus va plus
loin ; quand la foule diverfe des indigens
ne s'offre pas à lui dans fon chemin , il
va les déterrer lui-même dans les réduits les
plus obfcurs , & monte jufqu'au cinquieme
étage pour exercer les devoirs de l'humanité
, & pour réparer fur-tout les torts
que la fortune aveugle a fait au mérite
plongé dans la mifere. C'eft un vrai Dom
Quichotte en générofité , ou plutôt le Titus
de la finance : il compte chaque heure
du jour par des bienfaits . Le ciel l'en récompenfe
; car il trouve au milieu de fa
courfe une femme digne de lui , & qui lui
apporte pour dot une beauté égale à fa
naiffance , avec un caractere auffi bienfaifant
que le fien . Tous les pauvres honteux
dont Paris abonde , feroient trop heureux
fi l'exemple de ce couple refpectable fai72
MERCURE DE FRANCE.
foit des imitateurs ; mais je doute qu'il
prenne dans le monde.
VOYAGE PITTORESQUE DES ENVIRONS
DE PARIS , ou Deſcription des maifons
royales , châteaux , & autres lieux de plaifance
fitués à quinze lieues aux environs de
cette, ville . Par M. D *** A Paris , chez
Debure l'aîné, Libraire, quai des Auguftins,
à S. Paul. 1755. Prix 3 livres relié.
Cet ouvrage m'a paru bien fait & bienécrit.
Voici quatre jolis vers , felon moi ,
fur la fontaine d'Hieres , près de Gros- bois.
La nymphe de cette fource les adreſſe à
ceux qui vont la viſiter.
Toujours vive , abondante & pure ,
Un doux penchant regle mon cours ;
Heureux l'ami de la nature
Qui voit ainfi couler les jours.
LES AMANS PHILOSOPHES , ou le Triomphe
de la raifon. A Paris , chez Hochereau
l'aîné , Libraire , quai de Conti , au
Phénix . 1755.
Ce roman eft de Mlle Brohon. Trois
fortes de recommendations parlent pour
elle ; une grande jeuneffe , elle n'a que
dix- huit ans ; une figure charmante , &
une douceur modefte qui prévient d'abord
en
AVRIL.
1755. 7%
.
en fa faveur tous ceux qui la voyent. Le
titre feul de fon ouvrage annonce fa fageffe
, & l'épigraphe dont elle a fait choix ,
Amare & fapere vix diis conceffum ) montre
qu'elle a refléchi de bonne heure , &
qu'elle connoît avant le tems tout le danger
d'une paffion qu'elle eft faite pour
infpirer & pour reffentir.
La demande qu'elle fait au public dans
un court avertiffement , eft fi raifonnable
qu'il ne peut la refufer fans injuftice. Une
critique outrée , dit-elle , abbar le courage ;
une cenfure jufte & menagée eft quelquefois
la mere du fuccès , fur-tout par rapport à
moi , dont le fexe augmente la timidité naturelle
à mon âge. Après une telle repréſentation
, il y auroit de la cruauté à juger
fon livre avec trop de rigueur ; j'en donnerai
l'extrait le mois prochain. Un auteur
fi aimable mérite d'être encouragé.
RECUEIL GÉNÉRAL HISTORIQUE
& critique de tout ce qui a été publié de
plus rare fur la ville d'Herculane , depuis
fa premiere découverte jufqu'à nos jours ,
tiré des auteurs les plus célébres d'Italie ,
tels que Venuti , Mafei , Quirini , Bellegrade
, Gori , & autres . A Paris , chez
Duchefne , Libraire , rue Saint Jacques
au Temple du goût. 1755 .
D
74 MERCURE DE FRANCE.
"
Suivant l'avertiffement , on ne trouvera
rien dans cet ouvrage qui n'ait été fidelement
traduit des auteurs cités au titre. Si
l'on eft curieux de lire leurs écrits , on les
trouvera chez Tilliard , Libraire , quai des
Auguftins.
HISTOIRE D'UNE JEUNE FILLE SAUVAGE
trouvée dans les bois à l'âge de dix ans ;
publiée par Madame H.... T. A Paris ,
1755.
M. de la Condamine n'eft point l'auteur
de cette petite brochure , comme le bruit
s'en étoit répandu . Il m'écrit à ce fujet la
-lettre fuivante.
A M.de Boiffy, de l'Académie Françoise.
A Marfeille , le 15 Février 1755-
J'apprends , Monfieur , qu'on m'attribue
une brochure qui paroît à Paris depuis
peu , fous le titre d'Hiftoire d'une jeune fille
Sauvage ( aujourd'hui Mlle le Blanc ) trouvée
dans les bois à l'âge de dix ans . Get
ouvrage eft d'une Dame , veuve , qui demeure
près de Saint Marceau , & qui ayant
connu & pris cette fille en affection depuis
la mort de Mgr le Duc d'Orléans qui la
protégeoit , a pris la peine de rédiger fon
hiftoire , comme il eft dit dans l'ouvrage
C
AVRIL. 1755. 75
Ja
même , fur les queftions qu'elles lui a faites
en diverfes converfations , & à plufieurs
perfonnes qui l'ont connue peu de
tems après fon arrivée en France. Cette
Dame a feulement permis que l'on mît au
titre la premiere lettre de fon nom. Toute
part que j'ai à cette production eft d'avoir
fait quelques changemens au manuf
crit dont j'ai encore l'original , d'en avoir
retranché quelques faits qui n'étoient fondés
que fur des oui- dire , & dénués de vraifemblance
; d'avoir ajouté , à la fin furtout
, quelques conjectures à celles de Madame
H.... fur la maniere dont la jeune
fauvage & fa compagne ont pû fe trouver
tranfportées en France , & d'avoir facilité
l'impreffion de l'ouvrage au profit de la
Demoiſelle Le Blanc , dans la vûe de lui
procurer une fituation plus heureuſe , en
intéreffant à fon fort ceux qui liroient fon
aventure. Je vous prie , Monfieur , de
rendre cette déclaration publique , pour
defabufer ceux qui me feroient honneur
de ce qui ne m'appartient pas. J'ai celui
d'être , & c.
La Condamine.
L'ART DU CHANT , dédié à Madame
de Pompadour; par M. Berard. A Paris ,
-chez Deffaint & Saillant , rue Saint Jean de
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
Beauvais ; chez Prault fils , quai de Conti ;
& chez Lambert , à côté de la Comédie
Françoife. 1755.
L'Auteur s'étonne avec raifon qu'on lui
ait laiffé la gloire de traiter le premier de
cet art , fur-tout dans un fiécle où le chant
eſt l'art à la mode , & domine au point
qu'il fait des enthouſiaftes , & forme des
fectes. M. Berard n'a rien épargné pour
s'en inftruire à fond , il ne ſe contente
pas d'en parler en maître de muſique , il
en raiſonne en Phyficien ; il a fait même
exprès un cours d'anatomie pour porter
l'analyfe dans tous les organes de nos fons :
ce font fes propres termes . Pour traiter
l'ouvrage méthodiquement , il le divife en
trois parties ; dans la premiere il confidere
la voix par rapport au chant ; dans
la deuxième il regarde la prononciation &
l'articulation , eu égard au chant ; & dans
la troifiéme il a pour objet la perfection
du chant. J'attendrai que les vrais connoiffeurs
en ce genre ayent prononcé , pour
m'en expliquer plus furement d'après eux ;
je m'étendrai particulierement fur la prononciation
& l'articulation : cette partie
eft un peu plus de ma compétence ; elle
ne fe borne point à la mufique , elle intéreffe
la chaire & le barreau , ainfi que le
théatre ; elle s'étend jufques fur la converAVRIL.
1755. 77
"
fation ; il n'eft prefque point d'état , il
n'eft point d'homme du monde , qui ne
doive ou qui ne veuille en être inſtruit.
M. Berard n'eût- il fait qu'ébaucher la matiere
, le public doit lui être obligé de
l'avoir mife en queftion : le premier qui
parle d'un art a toujours un grand mérite..
OBSERVATIONS SUR LE THEATRE , dans :
lefquelles on examine avec impartialité
l'état actuel des Spectacles de Paris ; par
M. de Chevrier. A Paris , chez Debure le
jeune , quai des Auguftins , à l'image S.
Germain . 1755.
Souvent l'auteur obſerve très - bien , mais
quelquefois il eft mal informé. Par exemple
, j'ouvre fa brochure , je tombe fur un
endroit qui regarde Dancourt , & j'y lis
ces mots Dancourt a joui des plus grands
fuccès ; ramené tous les jours fur la fcene , on
l'applaudit encore : ni fes comtemporains , ni
nos fâcheux n'ont écrit contre lui. Il me permettra
de lui dire que jamais auteur dramatique
n'a été de fon vivant plus traverfé
que Dancourt. Si l'on n'a pas écrit
contre lui , c'eft moins par eftime que par
un, fentiment contraire. Ses piéces étoient
non- feulement décriées par fes camarades ,
qui les jouoient à regret , mais encore
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
méprifées du public , même en réuffiffant ;
on les mettoit alors au - deffous de leur prix ,
on les défignoit par le titre peu flateur
de Dancourades. Quoiqu'on les revoye
aujourd'hui volontiers , on les apprécie à
peu près ce qu'elles valent : on convient
affez généralement que les Bourgeoifes à la
mode , les Bourgeoifes de qualité , & le
Chevalier à la mode , font les feules qui
méritent le nom de Comédie ; les autres ne
font que des farces bien dialoguées , qui fe
reffemblent prefque toutes ; on les reconnoît
à l'indécence , c'eſt leur air de famille.
Je remercie M. de Chevrier du bien
qu'il dit de moi , mais je fuis moins allarmé
que lui des décifions tranchantes de
M. R...... Il n'appartient ni à lui , ni
à aucun particulier de regler le rang des
auteurs ; le public a lui feul ce droit : ils
doivent s'en repofer fur,fes lumieres &
fur fon équité. Il met , quoique fouvent
un peu tard , chacun à fa place. Je confeille
, en qualité d'ancien , à M. de Chevrier
& à mes autres jeunes confreres ,
d'employer plutôt leur loifir à faire des
piéces pour le théatre , qui en a beſoin ,
que des obfervations dont Paris n'a que
faire ; il n'eft que trop éclairé fur les fpectacles
, & trop initié dans nos myfteres.
Pour fon amufement & pour leur gloire ,
AVRIL. 11755 79
qu'ils étudient fon goût pour le faifir , &,
s'ils fe difputent entr'eux , que ce foit de
talent & d'envie de lui plaire.
PINOLET , ou l'Aveugle parvenu , hif
toire véritable compofée fur les faits fournis
par Pinolet lui -même , actuellement
exiftant à Paris ; en quatre parties . 1755 .
Cetet ouvrage eft d'un genre qui me dif-,
penſe d'en faire l'extrait.
ÉLÉMENS DE CHYMIE , par Herman
Boerhaave , traduit du latin , en fix volumes
in- 12 . A Paris , chez Briaffon , rue
Saint Jacques ; & chez Guillyn , quai des
Auguftins .
C'eſt un vrai préfent que le Traducteur
nous a fait. Dire que Boerhaave en eft
l'auteur , peut-on faire un plus grand éloge
de l'ouvrage ?
On trouve auffi chez Briaffon la Ma
tiere Médicale , traduite du Latin de Cartheufer
, augmentée d'une table raiſonnée,
& d'une introduction ; quatre volumes
in-1 2. ainfi que la fuite des Conſultations
de médecine , traduites du latin de M.
Hoffman : elle contient quatre volumes in-
12. les 5 , 6 , 7 & 8.
ouvrage dans un genre nouveau pour la
Poësie françoife , qui , à l'aide de quelques
notes , forme un traité complet & très- fûr
AVRIL. 1755. 65
pour élever les ferins . A Londres , 1755.
Cet effai m'a paru mériter l'approbation
du public , par le fond qui eft agréable , &
par la forme qui he l'eft pas moins . Il me
femble que l'auteur qui a la modeftie de ne
pas fe nommer , a bien faifi le ton de verfification
convenable au genre de poëme
qu'il a entrepris ; c'eft cette élégante fimplicité
fi propre à peindre les petites chofes
, & qui feule à l'art de les ennoblir :
les anciens y excelloient ; il les a pris pour
modeles , & je trouve qu'il y a fouvent
réuffi . Pour juftifier mon fentiment , je vais
citer quelques endroits de fon poëme : je
commence par fon début .
a
Toi , dont les doux accens divertiffent ma Muſe ,
Dont l'organe enchanteur & l'infpire & l'amufe ,
Et qui montes ma lyre au fon de tes concerts ,
C'eſt toi , charmant ferin , que célébrent mes vers.
Mufe , chante avec moi fon port plein de nobleffe
,
Son air plein de candeur & mêlé de fineffe ,
Le doux feu de fes yeux ennemis du fommeil ,
Son plumage ſemblable au plus brillant vermeil ;
L'éclat de la blancheur à propos ménagée ,
Ses pannaches pompeux , fa taille dégagée :
Peux-tu trouver ailleurs un plus charmant plaifir
Mais fur toute l'efpéce , égayant ton loiſir ,
Apprens-moi le fecret d'étendre leur lignage ;
66 MERCURE DE FRANCE.
Enſeignes comment l'art embellit leur ramage ,
Comment leurs petits jeux peuvent dédommager
La main qui tous les jours leur préfente à manger ;
Et dans les tems obfcurs portant un oeil critique ,
Chante leur origine auffi noble qu'antique.
Voilà le plan de l'ouvrage heureusement
détaillé.
L'auteur fait ainfi l'éloge du mâle , qui
ne tourne pas à la gloire du beau fexe.
C'eſt du mâle fur-tout que l'humeur eft aimable.
Son épouſe fantafque & fouvent intraitable ,
Dans les mornes accès d'un bizarre courroux ,
Eteindroit les ardeurs d'un moins fidèle époux.
Tel que bien des maris , commodes par prudence ,
Il ronge fes chagrins dans un fage filence ;
Mais ce trouble finit quand les feux du printems
Excitent dans leur fein des tranfports plus conftans.
Ainfipour tous les coeurs engagés dans les chafnes
,
L'amour a fes plaiſirs , & l'amour a fes peines.
La femelle parmi les ferins commande
en reine , & l'époux eft chargé du ſoin de
tous les détails.
Les travaux affidus , les foucis du ménage ,
Suivent des premiers feux le leger badinage.
AVRI L.'
1755. 67
On pense à l'avenir , on prépare , on conftruit
L'aire où d'un chafte amour on doit loger le fruit.
De l'époux complaifant , l'épouſe induſtrieuſe ,
Habile à prévenir la voix impérieuſe
Qui lui marque le tems de décharger fon fein ,
D'une maiſon commode ordonne le deffein ;
Et fans bruit enfoncée au milieu du feuillage
D'un if propre à fixer une tête volage ,
Ou dans l'étroit contour du plus petit panier ,
Tranquille , & l'air rêveur , médite fur l'ofier.
Le mari travaille pendant ce tems là .
Il tranfporte , il fournit ; fa compagne y préſide ,
Et fuivant les confeils de l'inſtinct qui la guide
Les racines , la mouffe entourent la maiſon
Et l'on met au- dedans le duvet à foifon.
a
>
Mais jamais cette ardeur n'enfante le defordre.
S'ils s'entr'aident plufieurs , feule elle donne l'or
dre ....
L'un choifit le duvet , l'autre du coton fec ,
L'on donne , l'on reçoit : ainfi de bec en bec
Tout paffe au lieu marqué par l'inſtinct unanime ;
Le mur croît , l'oeuvre monte , & parvient à la
cime.
Tel que des ouvriers , par étage rangés ,
Entre deux longs fapins , en dégré , partagés ,
Reçoivent à leurs pieds ; élevent à leur tête
68 MERCURE DE FRANCE.
La pierre , le ciment qui montent juſqu'au faîte :
Tels nos ferins unis dès l'heure du réveil ,
Confomment leurs travaux fous le même foleil
A moins qu'un feu jaloux , enfanglantant la ferre ,
Ne porte dans l'état les horreurs de la guerre..
Le Poëte prudent nous avertit de ne pas
unir trop tôt les jeunes ferins. Ces mariages
précoces font , dit-il, funeftes , fur- tout
à la femelle. Il nous en apporte un exemple
tragique en vers touchans , par lefquels
je finirai ce précis.
Jonquille , encor trop jeune , époufe , & bientôt
mere ,
Victime de tendreffe , épuife en fon réduit
Un refte de chaleur , pour animer fon fruit.
Cinq citoyens nouveaux , donnés à la voliere , `
N'ont pas ouvert encor les yeux à la lumiere ,
Que dans fon fein flétri s'amortit la chaleur.
Ses petits languiffans augmentent fa douleur :
Elle çéde à fon mal ; tremblante , elle foupire ,
Palpite , ouvre le bec , ferme les yeux , expire ;
Et fous elle , glacés par le froid de la mort
Ses petits en un jour ont tous le même fort.
>
CONSIDERATIONS SUR LES
REVOLUTIONS DES ARTS , dédiées à Mgr
le Duc d'Orléans , premier Prince du Sang.
AVRIL. 1755. 69
A Paris , chez Brocas , Libraire , rue faint
Jacques , au chef S. Jean . 1755 .
Les principaux objets de ces confidérations
font la liaifon des Empires avec les
arts , & les influences réciproques des uns
& des autres , les caufes qui les ont donnés
à un peuple , & celles qui les lui ont ravis ;
les fources de leur renouvellement chez
quelques-uns , les dégrés où ils ont été
élevés ou abaiffés chez tous ; l'exacte connoiffance
des hommes puiffans qui les ont
protégés ; la jufte eftimation des hommes
de génie qui y ont excellé ; quelques traits
légers propres à caractériſer les hommes
d'efprit qui y ont réuffi ; enfin un examen
rapide de la nature des différens genres de
littérature , un petit nombre d'obfervations
fur les défauts qui pourroient nuire
aux progrès de nos jours , & quelques confeils
pour remédier à ces vices & augmenter
les fuccès. Voilà le précis ou le programme
que M. l'Abbé Mehegan donne luimême
de fon ouvrage dans la préface qu'il
a mis à la tête, je n'ai fait que le tranferire.
L'auteur divife ces confidérations par âge ;
il entend par ce mot une fuite non interrompue
de protecteurs & d'artistes , pendant
laquelle les arts font reftés à peu près
dans le même point. Il me paroît mériter
de la part du public beaucoup d'encoura-
(
70 MERCURE DE FRANCE.
gement. Son imagination pleine de feu
annonce un talent facile , peut - être même
fon plus grand défaut eft un excès en bien.
Il répand l'efprit avec profufion , & je ſuis
perfuadé qu'il plairoit encore davantage
s'il vouloit bien s'épargner la peine d'en
trop avoir.
HISTOIRE DE FRANCE , depuis l'établiffement
de la Monarchie jufqu'au regne de
Louis XIV , par M. l'Abbé Velly . A Paris
, chez Defaint & Saillant , rue S. Jean
de Beauvais , vis-à- vis le Collége. 1755 .
Il faut , dit l'auteur dans fa préface ,
que l'hiftoire écrite pour l'utilité commune
foit en même tems celle du Prince &
de l'Etat , de la politique & de la religion ,
des armes & des fciences , des exploits &
des inventions utiles & agréables , celle
enfin des moeurs & de l'efprit de la nation .
Cette hiſtoire nous manquoit , & nous aurons
l'obligation à M. l'Abbé Velly de
de nous enrichir d'un tréfor fi utile ; fes
deux premiers volumes qui ont déja paru ,
nous en font de fûrs garans . Il a eu l'art
de répandre le jour & l'intérêt fur les premieres
races de nos Rois , qui font la par
tie la plus obfcure & la plus feche de nos
faftes que ne devons - nous pas attendre
de la fuite ?
AVRIL. 1755. 71
LE FINANCIER ; par M. le Chevalier
de Mouhy , de l'Académie des Belles-
Lettres de Dijon , en fix parties. 1755. Se
trouve à Paris , chez Jorry , quai des Auguftins
, près le pont S. Michel , aux Cigognes.
C'eſt un Roman épifodique , dont le financier
, qui en eft le héros , répand fes libéralités
à pleine main fur tous les malheureux
que le hazard lui préfente , &
dont l'auteur raconte l'hiftoire en paffant.
Ce magnanime favori de Plutus va plus
loin ; quand la foule diverfe des indigens
ne s'offre pas à lui dans fon chemin , il
va les déterrer lui-même dans les réduits les
plus obfcurs , & monte jufqu'au cinquieme
étage pour exercer les devoirs de l'humanité
, & pour réparer fur-tout les torts
que la fortune aveugle a fait au mérite
plongé dans la mifere. C'eft un vrai Dom
Quichotte en générofité , ou plutôt le Titus
de la finance : il compte chaque heure
du jour par des bienfaits . Le ciel l'en récompenfe
; car il trouve au milieu de fa
courfe une femme digne de lui , & qui lui
apporte pour dot une beauté égale à fa
naiffance , avec un caractere auffi bienfaifant
que le fien . Tous les pauvres honteux
dont Paris abonde , feroient trop heureux
fi l'exemple de ce couple refpectable fai72
MERCURE DE FRANCE.
foit des imitateurs ; mais je doute qu'il
prenne dans le monde.
VOYAGE PITTORESQUE DES ENVIRONS
DE PARIS , ou Deſcription des maifons
royales , châteaux , & autres lieux de plaifance
fitués à quinze lieues aux environs de
cette, ville . Par M. D *** A Paris , chez
Debure l'aîné, Libraire, quai des Auguftins,
à S. Paul. 1755. Prix 3 livres relié.
Cet ouvrage m'a paru bien fait & bienécrit.
Voici quatre jolis vers , felon moi ,
fur la fontaine d'Hieres , près de Gros- bois.
La nymphe de cette fource les adreſſe à
ceux qui vont la viſiter.
Toujours vive , abondante & pure ,
Un doux penchant regle mon cours ;
Heureux l'ami de la nature
Qui voit ainfi couler les jours.
LES AMANS PHILOSOPHES , ou le Triomphe
de la raifon. A Paris , chez Hochereau
l'aîné , Libraire , quai de Conti , au
Phénix . 1755.
Ce roman eft de Mlle Brohon. Trois
fortes de recommendations parlent pour
elle ; une grande jeuneffe , elle n'a que
dix- huit ans ; une figure charmante , &
une douceur modefte qui prévient d'abord
en
AVRIL.
1755. 7%
.
en fa faveur tous ceux qui la voyent. Le
titre feul de fon ouvrage annonce fa fageffe
, & l'épigraphe dont elle a fait choix ,
Amare & fapere vix diis conceffum ) montre
qu'elle a refléchi de bonne heure , &
qu'elle connoît avant le tems tout le danger
d'une paffion qu'elle eft faite pour
infpirer & pour reffentir.
La demande qu'elle fait au public dans
un court avertiffement , eft fi raifonnable
qu'il ne peut la refufer fans injuftice. Une
critique outrée , dit-elle , abbar le courage ;
une cenfure jufte & menagée eft quelquefois
la mere du fuccès , fur-tout par rapport à
moi , dont le fexe augmente la timidité naturelle
à mon âge. Après une telle repréſentation
, il y auroit de la cruauté à juger
fon livre avec trop de rigueur ; j'en donnerai
l'extrait le mois prochain. Un auteur
fi aimable mérite d'être encouragé.
RECUEIL GÉNÉRAL HISTORIQUE
& critique de tout ce qui a été publié de
plus rare fur la ville d'Herculane , depuis
fa premiere découverte jufqu'à nos jours ,
tiré des auteurs les plus célébres d'Italie ,
tels que Venuti , Mafei , Quirini , Bellegrade
, Gori , & autres . A Paris , chez
Duchefne , Libraire , rue Saint Jacques
au Temple du goût. 1755 .
D
74 MERCURE DE FRANCE.
"
Suivant l'avertiffement , on ne trouvera
rien dans cet ouvrage qui n'ait été fidelement
traduit des auteurs cités au titre. Si
l'on eft curieux de lire leurs écrits , on les
trouvera chez Tilliard , Libraire , quai des
Auguftins.
HISTOIRE D'UNE JEUNE FILLE SAUVAGE
trouvée dans les bois à l'âge de dix ans ;
publiée par Madame H.... T. A Paris ,
1755.
M. de la Condamine n'eft point l'auteur
de cette petite brochure , comme le bruit
s'en étoit répandu . Il m'écrit à ce fujet la
-lettre fuivante.
A M.de Boiffy, de l'Académie Françoise.
A Marfeille , le 15 Février 1755-
J'apprends , Monfieur , qu'on m'attribue
une brochure qui paroît à Paris depuis
peu , fous le titre d'Hiftoire d'une jeune fille
Sauvage ( aujourd'hui Mlle le Blanc ) trouvée
dans les bois à l'âge de dix ans . Get
ouvrage eft d'une Dame , veuve , qui demeure
près de Saint Marceau , & qui ayant
connu & pris cette fille en affection depuis
la mort de Mgr le Duc d'Orléans qui la
protégeoit , a pris la peine de rédiger fon
hiftoire , comme il eft dit dans l'ouvrage
C
AVRIL. 1755. 75
Ja
même , fur les queftions qu'elles lui a faites
en diverfes converfations , & à plufieurs
perfonnes qui l'ont connue peu de
tems après fon arrivée en France. Cette
Dame a feulement permis que l'on mît au
titre la premiere lettre de fon nom. Toute
part que j'ai à cette production eft d'avoir
fait quelques changemens au manuf
crit dont j'ai encore l'original , d'en avoir
retranché quelques faits qui n'étoient fondés
que fur des oui- dire , & dénués de vraifemblance
; d'avoir ajouté , à la fin furtout
, quelques conjectures à celles de Madame
H.... fur la maniere dont la jeune
fauvage & fa compagne ont pû fe trouver
tranfportées en France , & d'avoir facilité
l'impreffion de l'ouvrage au profit de la
Demoiſelle Le Blanc , dans la vûe de lui
procurer une fituation plus heureuſe , en
intéreffant à fon fort ceux qui liroient fon
aventure. Je vous prie , Monfieur , de
rendre cette déclaration publique , pour
defabufer ceux qui me feroient honneur
de ce qui ne m'appartient pas. J'ai celui
d'être , & c.
La Condamine.
L'ART DU CHANT , dédié à Madame
de Pompadour; par M. Berard. A Paris ,
-chez Deffaint & Saillant , rue Saint Jean de
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
Beauvais ; chez Prault fils , quai de Conti ;
& chez Lambert , à côté de la Comédie
Françoife. 1755.
L'Auteur s'étonne avec raifon qu'on lui
ait laiffé la gloire de traiter le premier de
cet art , fur-tout dans un fiécle où le chant
eſt l'art à la mode , & domine au point
qu'il fait des enthouſiaftes , & forme des
fectes. M. Berard n'a rien épargné pour
s'en inftruire à fond , il ne ſe contente
pas d'en parler en maître de muſique , il
en raiſonne en Phyficien ; il a fait même
exprès un cours d'anatomie pour porter
l'analyfe dans tous les organes de nos fons :
ce font fes propres termes . Pour traiter
l'ouvrage méthodiquement , il le divife en
trois parties ; dans la premiere il confidere
la voix par rapport au chant ; dans
la deuxième il regarde la prononciation &
l'articulation , eu égard au chant ; & dans
la troifiéme il a pour objet la perfection
du chant. J'attendrai que les vrais connoiffeurs
en ce genre ayent prononcé , pour
m'en expliquer plus furement d'après eux ;
je m'étendrai particulierement fur la prononciation
& l'articulation : cette partie
eft un peu plus de ma compétence ; elle
ne fe borne point à la mufique , elle intéreffe
la chaire & le barreau , ainfi que le
théatre ; elle s'étend jufques fur la converAVRIL.
1755. 77
"
fation ; il n'eft prefque point d'état , il
n'eft point d'homme du monde , qui ne
doive ou qui ne veuille en être inſtruit.
M. Berard n'eût- il fait qu'ébaucher la matiere
, le public doit lui être obligé de
l'avoir mife en queftion : le premier qui
parle d'un art a toujours un grand mérite..
OBSERVATIONS SUR LE THEATRE , dans :
lefquelles on examine avec impartialité
l'état actuel des Spectacles de Paris ; par
M. de Chevrier. A Paris , chez Debure le
jeune , quai des Auguftins , à l'image S.
Germain . 1755.
Souvent l'auteur obſerve très - bien , mais
quelquefois il eft mal informé. Par exemple
, j'ouvre fa brochure , je tombe fur un
endroit qui regarde Dancourt , & j'y lis
ces mots Dancourt a joui des plus grands
fuccès ; ramené tous les jours fur la fcene , on
l'applaudit encore : ni fes comtemporains , ni
nos fâcheux n'ont écrit contre lui. Il me permettra
de lui dire que jamais auteur dramatique
n'a été de fon vivant plus traverfé
que Dancourt. Si l'on n'a pas écrit
contre lui , c'eft moins par eftime que par
un, fentiment contraire. Ses piéces étoient
non- feulement décriées par fes camarades ,
qui les jouoient à regret , mais encore
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
méprifées du public , même en réuffiffant ;
on les mettoit alors au - deffous de leur prix ,
on les défignoit par le titre peu flateur
de Dancourades. Quoiqu'on les revoye
aujourd'hui volontiers , on les apprécie à
peu près ce qu'elles valent : on convient
affez généralement que les Bourgeoifes à la
mode , les Bourgeoifes de qualité , & le
Chevalier à la mode , font les feules qui
méritent le nom de Comédie ; les autres ne
font que des farces bien dialoguées , qui fe
reffemblent prefque toutes ; on les reconnoît
à l'indécence , c'eſt leur air de famille.
Je remercie M. de Chevrier du bien
qu'il dit de moi , mais je fuis moins allarmé
que lui des décifions tranchantes de
M. R...... Il n'appartient ni à lui , ni
à aucun particulier de regler le rang des
auteurs ; le public a lui feul ce droit : ils
doivent s'en repofer fur,fes lumieres &
fur fon équité. Il met , quoique fouvent
un peu tard , chacun à fa place. Je confeille
, en qualité d'ancien , à M. de Chevrier
& à mes autres jeunes confreres ,
d'employer plutôt leur loifir à faire des
piéces pour le théatre , qui en a beſoin ,
que des obfervations dont Paris n'a que
faire ; il n'eft que trop éclairé fur les fpectacles
, & trop initié dans nos myfteres.
Pour fon amufement & pour leur gloire ,
AVRIL. 11755 79
qu'ils étudient fon goût pour le faifir , &,
s'ils fe difputent entr'eux , que ce foit de
talent & d'envie de lui plaire.
PINOLET , ou l'Aveugle parvenu , hif
toire véritable compofée fur les faits fournis
par Pinolet lui -même , actuellement
exiftant à Paris ; en quatre parties . 1755 .
Cetet ouvrage eft d'un genre qui me dif-,
penſe d'en faire l'extrait.
ÉLÉMENS DE CHYMIE , par Herman
Boerhaave , traduit du latin , en fix volumes
in- 12 . A Paris , chez Briaffon , rue
Saint Jacques ; & chez Guillyn , quai des
Auguftins .
C'eſt un vrai préfent que le Traducteur
nous a fait. Dire que Boerhaave en eft
l'auteur , peut-on faire un plus grand éloge
de l'ouvrage ?
On trouve auffi chez Briaffon la Ma
tiere Médicale , traduite du Latin de Cartheufer
, augmentée d'une table raiſonnée,
& d'une introduction ; quatre volumes
in-1 2. ainfi que la fuite des Conſultations
de médecine , traduites du latin de M.
Hoffman : elle contient quatre volumes in-
12. les 5 , 6 , 7 & 8.
Fermer
Résumé : « LE SERIN DE CANARIE, Poëme, ouvrage dans un genre nouveau pour la [...] »
En avril 1755, plusieurs ouvrages ont été publiés, couvrant divers sujets littéraires et artistiques. 'Le Serin de Canarie' est un poème anonyme qui offre un traité complet sur l'élevage des serins. Il décrit les rôles distincts du mâle et de la femelle, mettant en garde contre les mariages précoces chez ces oiseaux. 'Considérations sur les révolutions des arts', dédié au Duc d'Orléans, explore les liens entre les empires et les arts, ainsi que les causes de leur développement ou déclin. L'Abbé Mehegan divise les arts en âges et propose des conseils pour améliorer leur progression. L''Histoire de France' par l'Abbé Velly couvre la monarchie jusqu'au règne de Louis XIV, intégrant des aspects politiques, religieux, militaires et scientifiques. 'Le Financier' est un roman épistolaire où le héros, un financier généreux, aide les malheureux et trouve une femme digne de lui. 'Voyage pittoresque des environs de Paris' décrit les maisons royales et châteaux à proximité de Paris, incluant des vers sur une fontaine. 'Les Amants philosophes' est un roman de Mlle Brohon, une jeune auteure de dix-huit ans, qui demande une critique juste et encourageante pour son œuvre. Le 'Recueil général historique et critique' compile des informations sur la ville d'Herculane, traduites fidèlement des auteurs italiens. 'Histoire d'une jeune fille sauvage' raconte l'histoire d'une fille trouvée dans les bois à l'âge de dix ans, rédigée par une dame veuve avec des contributions de M. de la Condamine. 'L'Art du chant', dédié à Madame de Pompadour, est écrit par M. Berard, qui combine des connaissances en musique et en physique pour approfondir l'étude du chant. L'ouvrage est divisé en trois parties : la voix par rapport au chant, la prononciation et l'articulation, et la perfection du chant. Le texte mentionne également des observations sur le théâtre par M. de Chevrier, qui examine l'état actuel des spectacles à Paris. L'auteur critique certaines affirmations de M. de Chevrier, notamment sur le succès de Dancourt, un dramaturge souvent décrié. Il conseille aux jeunes auteurs de se concentrer sur la création de pièces pour le théâtre plutôt que sur des observations critiques. Enfin, le texte cite des ouvrages comme 'Pinolet, ou l'Aveugle parvenu' et des traductions en français d'ouvrages scientifiques, tels que les 'Éléments de Chimie' de Herman Boerhaave.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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1568
p. 177
OPERA.
Début :
L'Académie royale de musique a fermé son théatre le 15 Mars par Castor & [...]
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texteReconnaissance textuelle : OPERA.
OPERA.
114
'Académie royale de mufique a fermé
L for theatre le 15 Mars par Caftor &
Pollux , Tragédie qu'elle a donnée trois
fois pour les acteurs. Elle avoit repréſenté
la veille Thefée qu'elle continuera après
Pâques.
114
'Académie royale de mufique a fermé
L for theatre le 15 Mars par Caftor &
Pollux , Tragédie qu'elle a donnée trois
fois pour les acteurs. Elle avoit repréſenté
la veille Thefée qu'elle continuera après
Pâques.
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1569
p. 177-178
COMEDIE FRANÇOISE.
Début :
Le premier Mars les Comédiens François ont donné la premiere représentation [...]
Mots clefs :
Comédiens-Français
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texteReconnaissance textuelle : COMEDIE FRANÇOISE.
COMEDIE FRANÇOISE.
E premier Mars les Comédiens Fran
çois ont donné la premiere repréfentation
de Philoctete , tragédie de M. de
Châteaubrun , auteur des Troyennes . On
n'a point vû depuis long- tems de piéce
mieux jouée , ni de fuccès plus unanime
& mieux mérité ; il eft d'autant plus glorieux
pour l'auteur , qu'on peut appeller
fa tragédie la difficulté vaincue. Pour nous
intéreffer avec un fujet fi fimple & fi
étranger à nos moeurs , il falloit créer ; c'é-
Hy
•
178 MERCURE DE FRANCE.
toit le comble de l'art ; M. de Châteaubrun
y eft parvenu fans s'écarter de Sophacle.
Son triomphe eft celui des anciens ;
en les embellifant il ne les a point déguifés
, il les a rendus dans cette beauté
fimple qui les caractériſe , & qui ne perd
jamais fes droits fur les coeurs : elle eft intéreffante
dans tous les tems , & même
dans les lieux où la mode a le plus d'autorité
Philoctete en eft la preuve ; dès
qu'il a paru , il a réuni tous les fuffrages.
Ce qu'il y a de plus eftimable dans
M. de Châteaubrun , les maximes qu'il
met dans la bouche de fes héros font toujours
dictées par la vertu , & les fentimens
qui regnent dans fa piéce font puifés dans
l'humanité , dont on peut dire fans flaterie
qu'il eft le poëte.
Le 15 , les Comédiens ont fermé leur
fpectacle par la feptiéme repréſentation de
cette tragédie , avec un grand concours ;
nous en parlerons plus au long à fa reprife
. Nous ofons avancer , d'après le fentiment
général , qu'elle est faite pour ouvrir
non feulement le théatre avec gloire ,
mais pour y refter avec diftinction .
M. de Bellecourt a fait le compliment
au gré du public.
E premier Mars les Comédiens Fran
çois ont donné la premiere repréfentation
de Philoctete , tragédie de M. de
Châteaubrun , auteur des Troyennes . On
n'a point vû depuis long- tems de piéce
mieux jouée , ni de fuccès plus unanime
& mieux mérité ; il eft d'autant plus glorieux
pour l'auteur , qu'on peut appeller
fa tragédie la difficulté vaincue. Pour nous
intéreffer avec un fujet fi fimple & fi
étranger à nos moeurs , il falloit créer ; c'é-
Hy
•
178 MERCURE DE FRANCE.
toit le comble de l'art ; M. de Châteaubrun
y eft parvenu fans s'écarter de Sophacle.
Son triomphe eft celui des anciens ;
en les embellifant il ne les a point déguifés
, il les a rendus dans cette beauté
fimple qui les caractériſe , & qui ne perd
jamais fes droits fur les coeurs : elle eft intéreffante
dans tous les tems , & même
dans les lieux où la mode a le plus d'autorité
Philoctete en eft la preuve ; dès
qu'il a paru , il a réuni tous les fuffrages.
Ce qu'il y a de plus eftimable dans
M. de Châteaubrun , les maximes qu'il
met dans la bouche de fes héros font toujours
dictées par la vertu , & les fentimens
qui regnent dans fa piéce font puifés dans
l'humanité , dont on peut dire fans flaterie
qu'il eft le poëte.
Le 15 , les Comédiens ont fermé leur
fpectacle par la feptiéme repréſentation de
cette tragédie , avec un grand concours ;
nous en parlerons plus au long à fa reprife
. Nous ofons avancer , d'après le fentiment
général , qu'elle est faite pour ouvrir
non feulement le théatre avec gloire ,
mais pour y refter avec diftinction .
M. de Bellecourt a fait le compliment
au gré du public.
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Résumé : COMEDIE FRANÇOISE.
Le 1er mars, les Comédiens Français ont présenté la tragédie 'Philoctète' de M. de Châteaubrun, auteur des 'Troyennes'. La pièce a été acclamée pour sa qualité de jeu et son succès unanime, malgré la difficulté du sujet. 'Philoctète' traite d'un thème simple et étranger aux mœurs contemporaines, nécessitant une création artistique exceptionnelle. M. de Châteaubrun a su embellir les anciens sans les dénaturer, conservant leur beauté simple et intemporelle. La pièce a immédiatement remporté l'adhésion du public. Les maximes et sentiments exprimés par les héros sont dictés par la vertu et l'humanité, faisant de M. de Châteaubrun un poète remarquable. Le 15 mars, la tragédie a été jouée pour la septième fois avec un grand succès et est considérée comme digne d'ouvrir et de rester au répertoire. M. de Bellecourt a reçu les compliments du public pour sa performance.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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1570
p. 179
COMÉDIE ITALIENNE.
Début :
Les Comédiens Italiens ont joué le 6 Camille, Esprit follet, comédie Italienne [...]
Mots clefs :
Comédiens-Italiens
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texteReconnaissance textuelle : COMÉDIE ITALIENNE.
COMÉDIE ITALIEN NE.
Es Comédiens Italiens ont joué le 6
Camille,Espritfollet , comédie Italienne
en quatre aches , remife , avec deux
divertiffemens. Mlle Coraline y a beaubrillé
dans fon début. Mlle Camille
fa foeur , remplit aujourd'hui fon rôle avec
une égale réuffite : cette piece eft une heureufe
fucceffion dans la famille.
coup
Le 15 , les mêmes Comédiens ont donné
pour la clôture de leur théatre , la
quatorziéme repréfentation de Ninette à la
Cour, qu'on a vue avec plaifir & en nombreufe
compagnie. Mme Favart & Arlequin
ont fait le compliment de la clôture
en dialogue & en plaifanterie : le public
s'y eft prêté avec bonté , & l'a applaudi .
Voici l'extrait de Ninette à la Cour , qui
fe vend chez la veuve Delormel , rue du
Foin ; & Prault fils , quai de Conti . Prix
trente fols . Cette édition eft ornée d'une
eftampe , qui repréfente Mme Favart en
villageoife . Elle mérite bien cette diftinction
, par la maniere charmante dont elle
rend fon rôle
Es Comédiens Italiens ont joué le 6
Camille,Espritfollet , comédie Italienne
en quatre aches , remife , avec deux
divertiffemens. Mlle Coraline y a beaubrillé
dans fon début. Mlle Camille
fa foeur , remplit aujourd'hui fon rôle avec
une égale réuffite : cette piece eft une heureufe
fucceffion dans la famille.
coup
Le 15 , les mêmes Comédiens ont donné
pour la clôture de leur théatre , la
quatorziéme repréfentation de Ninette à la
Cour, qu'on a vue avec plaifir & en nombreufe
compagnie. Mme Favart & Arlequin
ont fait le compliment de la clôture
en dialogue & en plaifanterie : le public
s'y eft prêté avec bonté , & l'a applaudi .
Voici l'extrait de Ninette à la Cour , qui
fe vend chez la veuve Delormel , rue du
Foin ; & Prault fils , quai de Conti . Prix
trente fols . Cette édition eft ornée d'une
eftampe , qui repréfente Mme Favart en
villageoife . Elle mérite bien cette diftinction
, par la maniere charmante dont elle
rend fon rôle
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Résumé : COMÉDIE ITALIENNE.
Le 6, les comédiens italiens ont joué 'Camille, Esprit follet'. Mlle Coraline et Mlle Camille ont brillé. Le 15, ils ont donné la quatorzième représentation de 'Ninette à la Cour'. Mme Favart et Arlequin ont clôturé la représentation. Un extrait de la pièce est en vente chez la veuve Delormel et Prault fils.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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1571
p. 180-193
EXTRAIT du Caprice amoureux, ou Ninette à la Cour.
Début :
Le théatre représente au premier acte une campagne agréable, coupée d'arbres [...]
Mots clefs :
Prince, Princesse, Coeur, Théâtre, Cour, Amour, Nature, Plaisir
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texteReconnaissance textuelle : EXTRAIT du Caprice amoureux, ou Ninette à la Cour.
EXTRAIT du Caprice amoureux ,
Ninette àla Cour.
on
. Le théatre repréfente au premier acte
une campagne agréable , coupée d'arbres
fruitiers , avec des cabannes de païfans
fur les aîles. On les voit travailler à différens
ouvrages.
Ninette , en filant au rouer , ouvre la
premiere fcene avec Colas , & débute par
cette ariette .
Travaillons de bon courage ;
· La fraîcheur
De cet ombrage,.
La douceur
De ce ramage
Nous donne coeur
A l'ouvrage.
Près de l'objet, qui m'attendrit ,,
Je file à merveille ;
Quand la fatigue m'afſoupit ,.
L'amour me réveille.
Elle prie en même tems Colas d'aller
cueillir du fruit pour elle : il monte fur
un arbre , & voit la plaine couverte de
chiens & de piqueurs ; il defcend alors.
tour allarmé , & dit à Ninette :
Rentrez , rentsez morgué ces malins drilles ,,
AVRIL 1755. 181
Comme au gibier fefont la guerre aux filles.
Aftolphe , Roi de Lombardie , paroît
avec Fabrice , fon confident , & lui fait
l'aveu de fa paffion pour Ninette , par cette
jolie ariette ::
Oui , je l'aime pour jamais ;
Rien n'égale fes attraits.
De fon teint , la fleur naïve ,
Toujours fraîche , toujours vive ,
Confond les efforts de l'art.
C'eft la nature
Simple & pure ,
Elle enchante d'un regard.
Dans fon coeur eft l'innocence ';;
Dans les yeux eft la candeur ;
Sa parure eft la décence ,,
Et fon fard eft la pudeur.
Fabrice:fort , & Ninette revient em
chantant. Aftolphe lui témoigne fa furprife
de la voir fi contente dans un état fi
borné , & lui offre une fortune éclatante ,
en lui déclarant qu'il l'adore. Ninette qui
le prend pour un Officier de fa Cour , lui
répond naïvement que cette déclaration lui
fait grand plaifir gardez , lui dit-elle
Gardez tous vos tréfors ;je ne veux qu'une grace ;
• Vous fçavez que lpn chaffe
182 MERCURE DE FRANCE.
Tous les jours en ces lieux , du matin juſqu'au
foir.
Si vous avez quelque pouvoir ,
Parlez au Prince , afin que l'on nous débarraffe
De tout le train font fes gens.
que
Je ne comprens point quelle fievre
Peut faire ainfi courir les champs ;
Pour le plaifir de prendre un lievre
On ravage quarante arpens.
1 Elle le prie en conféquence de ne plus
revenir , en lui avouant franchement qu ' elle
aime Colas . Le Prince lui dit de mieux
placer fon ardeur , ajoutant qu'un fort
brillant l'attend à la Cour , & que les
charmes d'une toilette la rendront encore
plus belle. Qu'est- ce qu'une toilette , lui
demande Ninette ? Il lui en fait cette ingénieufe
defcription,
C'est un trône où triomphe Part :;
C'eft un autel que l'on érige aux graces;
C'est là qu'on peut , des tems rapprocher les ef
paces
Par l'heureux preftige d'un fard ,
Qui des ans applanit les traces.
Des couleurs du plaifir on ranime fon teint ;
Et le pinceau , rival de la nature ,
Par une agréable impofture , vrsti so'nd
Fait éclore la fleur d'un vilage enfantin.
AVRIL
$755. 183
Chaque jour on eft auf belle ;
D'un air plus triomphant la jeuneffe y fourit ,
La beauté même s'embellit
Se fixe , & devient immortelle .
Un tableau fi flateur pique la vanité curieufe
de Ninette ; mais elle craint de fâcher
Colas : il furvient dans cette irréfolution
, & fait éclater fa jalousie. Elle
l'avertit tout bas de la cacher , de
peur
d'irriter Aftolphe . Le Prince qui s'en apperçoit
, la raffure , en lui difant :
Si Colas vous eft cher , je deviens fon ami
Colas lui réplique : >
On n'eft guere ami du mari
Quand on yeut l'être de la femme.
Le Prince fort après avoir dit à Ni
-nette :
L'heureux Colas vous intéreſſe.
Paiffe-t-il mieux que moi faire votre bonheur !
Ninette reproche à Colas fa groffiereté ,
vis-à-vis d'un Seigneur fi poli , qui la veut
mener à la Cour : il lui répond qu'Aftolphe
lui parloit d'amour , & que cela ne
convient pas. Elle lui répart avec une ingénuité
rare aujourd'hui , même dans une
jeune païfanne.
184 MERCURE DE FRANCE .
Les Meffieurs de la Cour font trop bien élevés
Pour entreprendre rien contre la bienféance.
Colas qui apperçoit dans ce moment le
Prince qui revient , & qui la regarde de
loin , veut obliger Ninette à rentrer malgré
elle : elle refifte ; il la tire par le bras :
elle crie - alors , & chante avec toutes les
graces d'une jolie enfant qui pleure , cette
ariette fi , heureufement parodiée de Ber--
tholde à la Cour.
Ahi ahi ! il me fait grand mal ;:
Le brutal le brutal !
COLAS
Oui , je vous ai fait grand mal.
NINETTE.
Le Seigneur viant_ici ,
Ahi ! ahi ! puifqu'on me traite ainfi
Je vais me plaindre de ce pas..
COLAS.
Ninon..
NINETTENon
, non.
COLAS.
1
Morgué , quel embarras !
Ninon ,
A V.R IL
1.851 1755
Jte d'mande pardon. ,
NINETTE.
८
Non , non Y
Point de pardon.
Ahi ahi ! il m'a fait grand mal.
ASTOLPHE s'approchant , à Ninette.
Qu'avez -vous ?
NINETTE .
): Le brutal !
Ah ! qu'il m'a fait grand mal !
Ahi ! Ahi
NINETTE.
Ah ! j'ai bien du guignon . I'
ASTOLPH E.
O Dieux ! qu'avez-vous donc
NINETTE, ! |
Monfeigneur , c'eff Colas
Qui m'a , m'a , m'a demis le bras .
Hélas ! hélas !
à Colas.
Tu t'en repentiras.
Hélas ! hélas !
Oui , tu me le paîras.
KIM » Alii? ahiuvabi, le brash 10 4 alo
186 MERCURE DE FRANCE.
Aftolphe témoigne fa furprife en s'écriant
:
Eft-ce là ce tendre Colas ?
Colas veut s'emporter ; mais Fabrice lui
apprend qu'Aftolphe eft le Prince . Ninette
& Colas font furpris à leur tour . Le Prince
preffe Ninette de venir embellir fa Cour.
Elle y confent , en difant tout bas qu'elle
veut punir Colas fans lui manquer de foi .
Elle le quitte en lui adreffant cette Ariette
boufonne , qui commence par ces vers
Colas , je renonce au village ;
La cour me convient davantage.
& qui finit ainfi : JA
Quelque jour tu viendras
Tu verras. (bis.).
Sans ceffe
La preffe
Arrêtera tes pas ;
Et de loin , tu diras ,
Ah, Princeffe , Princeffe !
En t'inclinant bien bas
Protegez Colas ,
Ne l'oubliez pas.
Adieu , pauvre Colas,
1.
Colas fe defefpere , & veut fuivre NiAVRIL.
1755. 187
nette , mais il eft arrêté par une troupe de
chaffeurs . Ils le forcent à s'éloigner , &
forment une danfe qui termine le premier
acte. Il eſt brillant par le jeu & par le choix
des ariettes qui font parfaitement rendues
par Mme Favart & M. Rochart .
Le théatre change au fecond acte , & repréfente
un appartement du palais d'Aftolphe.
Ninette paroît en habit de Cour ; elle
eft fuivie de plufieurs femmes de chambre ,
qui portent chacune différentes parures ;
fan pannier l'embarraffe , & lui donne un
air gauche. Elle refufe le rouge dont on
veur l'embellir , & laiffe tomber les diamans
qu'on lui préfente, pour prendre des
fleurs artificielles , qu'elle jette un inſtant
après , en difant :
Elles ne fentent rien
Içi l'on ne doit rien qu'à l'arts
La beauté n'eft qu'une peinture ,
Jufqu'aux fleurs tout eſt impoſture.
Fabrice veut lui donner des leçons de
politeffe , mais elle le rebute , & prie le
Prince qui entre , de la débarrafler de cet
homme qui l'ennuie , ajoûtant qu'elle aimeroit
mieux voir Colas. Aftolphe lui répond
:
188 MERCURE DE FRANCE.
#
Vous allez voir Colas ; j'efpere qu'en ce jour
Vous mettrez entre nous un peu de différence ;
Je ne veux qu'à force d'amour
Lui difputer la préférence.
Il donne enfuite des ordres pour qu'on
montre à Ninette toute la magnificence
de fa Cour ; & voyant paroître la Princeffe
il fort pour l'éviter . Emilie ( c'eft le nom
de la Princeffe qui lui eft deftinée , ) tế-
moigne fes craintes à Clarice , fa confidente
, & la charge d'examiner les pas du Prince
& de Ninette. Elle exprime enfuite fes
fentimens par une ariette.
Viens , efpoir enchanteur ,
Viens confoler mon coeur , &c.
Voyant revenir Aftolphe avec fa petite
payfane , elle s'éloigne pour les obferver.
Le Prince demande à Ninette ce qu'elle
penfe de la Cour ; Ninette lui répond avec
une franchiſe fpirituelle.
J'ai vu de toute part de beaux petits objets
A talons rouges , en plumets ;
Ne font-ce pas des femmes en épées ?
J'ai vu trotter auffi de gentilles poupées ,
Qui portent des petits colets...
Ah ! que de plaifans perfonnages ,
AVRIL. 1755. 189
Crainte de déranger l'ordre de leurs vifages ,
Ils parlent tous comme des flageolets.
Tu , tu , tu tu. Dans nos villages -
2
Nous n'avons jamais vu de tels colifichets ,
Et puis j'ai vu de graves fréluquets ,
Qui prenoient un air d'importance.
Et de jolis vieillards coquets ,
Qui fembloient marcher en cadence ;
L'un d'eux , pour me voir de plus près ,
Jufques fous mon menton s'approche ,
En tirant un oeil de fa poche ;
C'eft un bijou , c'eft un Ange. Eh ! mais , mais..
Emilie s'avance , & fait un compliment
ironique à Ninette fur fes charmes , & la
félicite d'avoir fait la conquête d'Aſtolphe ,
qui s'en défend devant la Princeffe. Ninet
te répond qu'elle aime Colas . Le Prince
pour appuyer ce difcours , dit qu'il a donné
des ordres pour le faire venir. Ninette
réplique qu'elle aime mieux retourner au
village , & fort en chantant
ARI ETT E.
Dans nos prairies
Toujours fleuries ,
On voit fourire
Un doux zéphire , &c.
190 MERCURE DE FRANCE .
Le Prince raffare Emilie , & lui promet
de renvoyer Ninette ; mais dès qu'il eft
feul il peint fon irréfolution par une ariette.
Lé Nocher , loin du rivage
Lutte en vain contre l'orage , &c.
& fe retire fans fçavoir ce qu'il doit fai-
're.
Colas entre paré à peu - près comme Taler
dans Démocrite , & fe plaint comme
lui de la réception ridicule qu'on lui a
faite à la Cour . Ninette qui furvient , &
qui apperçoit Colas , baiffe fa coëffe , ſe
couvre le vifage de fon éventail , & contrefait
fa voix en grafféyant , pour éprou
ver Colas , & n'en être point reconnue .
Cette fcene a beſoin du jeu des acteurs
pour être fentie. Ninette en jouant les
vapeurs , déclare à Colas qu'elle eft épriſe
de fes charmes , & lui propofe de répondre
à fon ardeur , en l'affûrant que fa fortune
fera faite. Colas' qui la prend pour
une Dame de la Cour , répond qu'il y confent
, en difant tout bas :
Je ne veux qu'alarmer Ninette ,
Et le dépit me la ramenera.
Ninette alors fe dévoile , & fait éclater
fa colere contre Colas ; il a beau vouAVRIL
1755. 191
loir fe juſtifier , elle ne veut plus l'entendte.
Ce qui occafionne un duo dialogué
à l'Italienne , dont le contrafte toujours
foutenu , finit vivement le fecond acte.
20 Ninette ouvre feule le troifieme dans
le même appartement , où l'on voit des
lumieres fur une table. Elle fait entendre
dans une ariette qu'elle tirera bien-
-tôt vengeance d'un ingrat qui l'a trahie.
Fabrice vient l'avertir que le Prince doir
arriver dans un moment ; elle lui demande
fi Colas eft prévenu qu'elle doit parler
au Prince tête à tête ; Fabrice lui répond
qu'oui , & qu'il fait de gros foupirs . Emilie
entre , & paroit furpriſe de retrouver
encore Ninette , qui lui protefte qu'elle
eft à la Cour contre fon gré , & lui avoue
en riant qu'Aftolphe lui a demandé un
rendez - vous , qu'elle s'y trouvera , par la
raifon qu'une fille de bien ne craint rien.
Cette maxime n'eft pas toujours fure.
Comme on entend du bruit , Ninette en-
-gage la Princeffe à s'éloigner avec elle ,
ajoutant qu'elle a fur ce point un fecret
? à lui dire.
Colas arrive , guidé par fa jaloufie , & fe
cache fous la table pour entendre , › fans
cêtre vu l'entretien nocturne du Prince
avec Ninette , qui revient & qui éteint
les bougies en voyant entrer Aftolphe. Le
192 MERCURE DE FRANCE.
Prince lui en demande la raifon , & mon
tre une pudeur qu'elle paroît oublier. Elle
répond que fon coeur eft bien gardé la nuit
comme le jour , & le prie de lui apprendre
ce qu'il fouhaite d'elle. Il replique que fes
foupirs lui expliquent fes voeux : elle lui
repart qu'elle veut faire fon bonheur , &
qu'il attende un moment. Elle va chercher
la Princeffe ; & la met à fa place : le Prince
dit à Emilie , qu'il prend pour Ninette ,
J'ai defiré long-tems un coeur fans impofture ,
Un coeur fimple , ingenu , formé par la nature.
)
Ninette , en apportant des lumieres , répond
au Prince qu'il a trouvé ce thréfor
dans Emilie qui eft devant lui. Aftolphe ,
honteux de fon inconftance , rend fon
coeur à la Princeffe , qui lui pardonne. Colas
forti de deffous la table , paffe des plus
vives alarmes à la plus grande joie. Af-
-tolphe s'unit à la Princeffe , & Colas à Ninette.
Un bal dont nous avons rendu compte
, couronne agréablement ce troifieme
acte , dont le dénouement a paru moins
heureux que le refte de la piece : on peut
dire qu'elle eft pleine d'ingénieux détails ,
& qu'elle forme un recueil choisi d'ariettes
: italiennes en jolis vers françois.
Sila Servante Maîtrefle a fait des amans
paffionnés ,
AVRIL. 17558 193
paffionnés , Ninette à la Cour a trouvé
de zélés partifans ; chacune a fon mérite
particulier ; l'aînée eft peut - être mieux
faite , & la cadette eft plus fpirituelle.
Ninette àla Cour.
on
. Le théatre repréfente au premier acte
une campagne agréable , coupée d'arbres
fruitiers , avec des cabannes de païfans
fur les aîles. On les voit travailler à différens
ouvrages.
Ninette , en filant au rouer , ouvre la
premiere fcene avec Colas , & débute par
cette ariette .
Travaillons de bon courage ;
· La fraîcheur
De cet ombrage,.
La douceur
De ce ramage
Nous donne coeur
A l'ouvrage.
Près de l'objet, qui m'attendrit ,,
Je file à merveille ;
Quand la fatigue m'afſoupit ,.
L'amour me réveille.
Elle prie en même tems Colas d'aller
cueillir du fruit pour elle : il monte fur
un arbre , & voit la plaine couverte de
chiens & de piqueurs ; il defcend alors.
tour allarmé , & dit à Ninette :
Rentrez , rentsez morgué ces malins drilles ,,
AVRIL 1755. 181
Comme au gibier fefont la guerre aux filles.
Aftolphe , Roi de Lombardie , paroît
avec Fabrice , fon confident , & lui fait
l'aveu de fa paffion pour Ninette , par cette
jolie ariette ::
Oui , je l'aime pour jamais ;
Rien n'égale fes attraits.
De fon teint , la fleur naïve ,
Toujours fraîche , toujours vive ,
Confond les efforts de l'art.
C'eft la nature
Simple & pure ,
Elle enchante d'un regard.
Dans fon coeur eft l'innocence ';;
Dans les yeux eft la candeur ;
Sa parure eft la décence ,,
Et fon fard eft la pudeur.
Fabrice:fort , & Ninette revient em
chantant. Aftolphe lui témoigne fa furprife
de la voir fi contente dans un état fi
borné , & lui offre une fortune éclatante ,
en lui déclarant qu'il l'adore. Ninette qui
le prend pour un Officier de fa Cour , lui
répond naïvement que cette déclaration lui
fait grand plaifir gardez , lui dit-elle
Gardez tous vos tréfors ;je ne veux qu'une grace ;
• Vous fçavez que lpn chaffe
182 MERCURE DE FRANCE.
Tous les jours en ces lieux , du matin juſqu'au
foir.
Si vous avez quelque pouvoir ,
Parlez au Prince , afin que l'on nous débarraffe
De tout le train font fes gens.
que
Je ne comprens point quelle fievre
Peut faire ainfi courir les champs ;
Pour le plaifir de prendre un lievre
On ravage quarante arpens.
1 Elle le prie en conféquence de ne plus
revenir , en lui avouant franchement qu ' elle
aime Colas . Le Prince lui dit de mieux
placer fon ardeur , ajoutant qu'un fort
brillant l'attend à la Cour , & que les
charmes d'une toilette la rendront encore
plus belle. Qu'est- ce qu'une toilette , lui
demande Ninette ? Il lui en fait cette ingénieufe
defcription,
C'est un trône où triomphe Part :;
C'eft un autel que l'on érige aux graces;
C'est là qu'on peut , des tems rapprocher les ef
paces
Par l'heureux preftige d'un fard ,
Qui des ans applanit les traces.
Des couleurs du plaifir on ranime fon teint ;
Et le pinceau , rival de la nature ,
Par une agréable impofture , vrsti so'nd
Fait éclore la fleur d'un vilage enfantin.
AVRIL
$755. 183
Chaque jour on eft auf belle ;
D'un air plus triomphant la jeuneffe y fourit ,
La beauté même s'embellit
Se fixe , & devient immortelle .
Un tableau fi flateur pique la vanité curieufe
de Ninette ; mais elle craint de fâcher
Colas : il furvient dans cette irréfolution
, & fait éclater fa jalousie. Elle
l'avertit tout bas de la cacher , de
peur
d'irriter Aftolphe . Le Prince qui s'en apperçoit
, la raffure , en lui difant :
Si Colas vous eft cher , je deviens fon ami
Colas lui réplique : >
On n'eft guere ami du mari
Quand on yeut l'être de la femme.
Le Prince fort après avoir dit à Ni
-nette :
L'heureux Colas vous intéreſſe.
Paiffe-t-il mieux que moi faire votre bonheur !
Ninette reproche à Colas fa groffiereté ,
vis-à-vis d'un Seigneur fi poli , qui la veut
mener à la Cour : il lui répond qu'Aftolphe
lui parloit d'amour , & que cela ne
convient pas. Elle lui répart avec une ingénuité
rare aujourd'hui , même dans une
jeune païfanne.
184 MERCURE DE FRANCE .
Les Meffieurs de la Cour font trop bien élevés
Pour entreprendre rien contre la bienféance.
Colas qui apperçoit dans ce moment le
Prince qui revient , & qui la regarde de
loin , veut obliger Ninette à rentrer malgré
elle : elle refifte ; il la tire par le bras :
elle crie - alors , & chante avec toutes les
graces d'une jolie enfant qui pleure , cette
ariette fi , heureufement parodiée de Ber--
tholde à la Cour.
Ahi ahi ! il me fait grand mal ;:
Le brutal le brutal !
COLAS
Oui , je vous ai fait grand mal.
NINETTE.
Le Seigneur viant_ici ,
Ahi ! ahi ! puifqu'on me traite ainfi
Je vais me plaindre de ce pas..
COLAS.
Ninon..
NINETTENon
, non.
COLAS.
1
Morgué , quel embarras !
Ninon ,
A V.R IL
1.851 1755
Jte d'mande pardon. ,
NINETTE.
८
Non , non Y
Point de pardon.
Ahi ahi ! il m'a fait grand mal.
ASTOLPHE s'approchant , à Ninette.
Qu'avez -vous ?
NINETTE .
): Le brutal !
Ah ! qu'il m'a fait grand mal !
Ahi ! Ahi
NINETTE.
Ah ! j'ai bien du guignon . I'
ASTOLPH E.
O Dieux ! qu'avez-vous donc
NINETTE, ! |
Monfeigneur , c'eff Colas
Qui m'a , m'a , m'a demis le bras .
Hélas ! hélas !
à Colas.
Tu t'en repentiras.
Hélas ! hélas !
Oui , tu me le paîras.
KIM » Alii? ahiuvabi, le brash 10 4 alo
186 MERCURE DE FRANCE.
Aftolphe témoigne fa furprife en s'écriant
:
Eft-ce là ce tendre Colas ?
Colas veut s'emporter ; mais Fabrice lui
apprend qu'Aftolphe eft le Prince . Ninette
& Colas font furpris à leur tour . Le Prince
preffe Ninette de venir embellir fa Cour.
Elle y confent , en difant tout bas qu'elle
veut punir Colas fans lui manquer de foi .
Elle le quitte en lui adreffant cette Ariette
boufonne , qui commence par ces vers
Colas , je renonce au village ;
La cour me convient davantage.
& qui finit ainfi : JA
Quelque jour tu viendras
Tu verras. (bis.).
Sans ceffe
La preffe
Arrêtera tes pas ;
Et de loin , tu diras ,
Ah, Princeffe , Princeffe !
En t'inclinant bien bas
Protegez Colas ,
Ne l'oubliez pas.
Adieu , pauvre Colas,
1.
Colas fe defefpere , & veut fuivre NiAVRIL.
1755. 187
nette , mais il eft arrêté par une troupe de
chaffeurs . Ils le forcent à s'éloigner , &
forment une danfe qui termine le premier
acte. Il eſt brillant par le jeu & par le choix
des ariettes qui font parfaitement rendues
par Mme Favart & M. Rochart .
Le théatre change au fecond acte , & repréfente
un appartement du palais d'Aftolphe.
Ninette paroît en habit de Cour ; elle
eft fuivie de plufieurs femmes de chambre ,
qui portent chacune différentes parures ;
fan pannier l'embarraffe , & lui donne un
air gauche. Elle refufe le rouge dont on
veur l'embellir , & laiffe tomber les diamans
qu'on lui préfente, pour prendre des
fleurs artificielles , qu'elle jette un inſtant
après , en difant :
Elles ne fentent rien
Içi l'on ne doit rien qu'à l'arts
La beauté n'eft qu'une peinture ,
Jufqu'aux fleurs tout eſt impoſture.
Fabrice veut lui donner des leçons de
politeffe , mais elle le rebute , & prie le
Prince qui entre , de la débarrafler de cet
homme qui l'ennuie , ajoûtant qu'elle aimeroit
mieux voir Colas. Aftolphe lui répond
:
188 MERCURE DE FRANCE.
#
Vous allez voir Colas ; j'efpere qu'en ce jour
Vous mettrez entre nous un peu de différence ;
Je ne veux qu'à force d'amour
Lui difputer la préférence.
Il donne enfuite des ordres pour qu'on
montre à Ninette toute la magnificence
de fa Cour ; & voyant paroître la Princeffe
il fort pour l'éviter . Emilie ( c'eft le nom
de la Princeffe qui lui eft deftinée , ) tế-
moigne fes craintes à Clarice , fa confidente
, & la charge d'examiner les pas du Prince
& de Ninette. Elle exprime enfuite fes
fentimens par une ariette.
Viens , efpoir enchanteur ,
Viens confoler mon coeur , &c.
Voyant revenir Aftolphe avec fa petite
payfane , elle s'éloigne pour les obferver.
Le Prince demande à Ninette ce qu'elle
penfe de la Cour ; Ninette lui répond avec
une franchiſe fpirituelle.
J'ai vu de toute part de beaux petits objets
A talons rouges , en plumets ;
Ne font-ce pas des femmes en épées ?
J'ai vu trotter auffi de gentilles poupées ,
Qui portent des petits colets...
Ah ! que de plaifans perfonnages ,
AVRIL. 1755. 189
Crainte de déranger l'ordre de leurs vifages ,
Ils parlent tous comme des flageolets.
Tu , tu , tu tu. Dans nos villages -
2
Nous n'avons jamais vu de tels colifichets ,
Et puis j'ai vu de graves fréluquets ,
Qui prenoient un air d'importance.
Et de jolis vieillards coquets ,
Qui fembloient marcher en cadence ;
L'un d'eux , pour me voir de plus près ,
Jufques fous mon menton s'approche ,
En tirant un oeil de fa poche ;
C'eft un bijou , c'eft un Ange. Eh ! mais , mais..
Emilie s'avance , & fait un compliment
ironique à Ninette fur fes charmes , & la
félicite d'avoir fait la conquête d'Aſtolphe ,
qui s'en défend devant la Princeffe. Ninet
te répond qu'elle aime Colas . Le Prince
pour appuyer ce difcours , dit qu'il a donné
des ordres pour le faire venir. Ninette
réplique qu'elle aime mieux retourner au
village , & fort en chantant
ARI ETT E.
Dans nos prairies
Toujours fleuries ,
On voit fourire
Un doux zéphire , &c.
190 MERCURE DE FRANCE .
Le Prince raffare Emilie , & lui promet
de renvoyer Ninette ; mais dès qu'il eft
feul il peint fon irréfolution par une ariette.
Lé Nocher , loin du rivage
Lutte en vain contre l'orage , &c.
& fe retire fans fçavoir ce qu'il doit fai-
're.
Colas entre paré à peu - près comme Taler
dans Démocrite , & fe plaint comme
lui de la réception ridicule qu'on lui a
faite à la Cour . Ninette qui furvient , &
qui apperçoit Colas , baiffe fa coëffe , ſe
couvre le vifage de fon éventail , & contrefait
fa voix en grafféyant , pour éprou
ver Colas , & n'en être point reconnue .
Cette fcene a beſoin du jeu des acteurs
pour être fentie. Ninette en jouant les
vapeurs , déclare à Colas qu'elle eft épriſe
de fes charmes , & lui propofe de répondre
à fon ardeur , en l'affûrant que fa fortune
fera faite. Colas' qui la prend pour
une Dame de la Cour , répond qu'il y confent
, en difant tout bas :
Je ne veux qu'alarmer Ninette ,
Et le dépit me la ramenera.
Ninette alors fe dévoile , & fait éclater
fa colere contre Colas ; il a beau vouAVRIL
1755. 191
loir fe juſtifier , elle ne veut plus l'entendte.
Ce qui occafionne un duo dialogué
à l'Italienne , dont le contrafte toujours
foutenu , finit vivement le fecond acte.
20 Ninette ouvre feule le troifieme dans
le même appartement , où l'on voit des
lumieres fur une table. Elle fait entendre
dans une ariette qu'elle tirera bien-
-tôt vengeance d'un ingrat qui l'a trahie.
Fabrice vient l'avertir que le Prince doir
arriver dans un moment ; elle lui demande
fi Colas eft prévenu qu'elle doit parler
au Prince tête à tête ; Fabrice lui répond
qu'oui , & qu'il fait de gros foupirs . Emilie
entre , & paroit furpriſe de retrouver
encore Ninette , qui lui protefte qu'elle
eft à la Cour contre fon gré , & lui avoue
en riant qu'Aftolphe lui a demandé un
rendez - vous , qu'elle s'y trouvera , par la
raifon qu'une fille de bien ne craint rien.
Cette maxime n'eft pas toujours fure.
Comme on entend du bruit , Ninette en-
-gage la Princeffe à s'éloigner avec elle ,
ajoutant qu'elle a fur ce point un fecret
? à lui dire.
Colas arrive , guidé par fa jaloufie , & fe
cache fous la table pour entendre , › fans
cêtre vu l'entretien nocturne du Prince
avec Ninette , qui revient & qui éteint
les bougies en voyant entrer Aftolphe. Le
192 MERCURE DE FRANCE.
Prince lui en demande la raifon , & mon
tre une pudeur qu'elle paroît oublier. Elle
répond que fon coeur eft bien gardé la nuit
comme le jour , & le prie de lui apprendre
ce qu'il fouhaite d'elle. Il replique que fes
foupirs lui expliquent fes voeux : elle lui
repart qu'elle veut faire fon bonheur , &
qu'il attende un moment. Elle va chercher
la Princeffe ; & la met à fa place : le Prince
dit à Emilie , qu'il prend pour Ninette ,
J'ai defiré long-tems un coeur fans impofture ,
Un coeur fimple , ingenu , formé par la nature.
)
Ninette , en apportant des lumieres , répond
au Prince qu'il a trouvé ce thréfor
dans Emilie qui eft devant lui. Aftolphe ,
honteux de fon inconftance , rend fon
coeur à la Princeffe , qui lui pardonne. Colas
forti de deffous la table , paffe des plus
vives alarmes à la plus grande joie. Af-
-tolphe s'unit à la Princeffe , & Colas à Ninette.
Un bal dont nous avons rendu compte
, couronne agréablement ce troifieme
acte , dont le dénouement a paru moins
heureux que le refte de la piece : on peut
dire qu'elle eft pleine d'ingénieux détails ,
& qu'elle forme un recueil choisi d'ariettes
: italiennes en jolis vers françois.
Sila Servante Maîtrefle a fait des amans
paffionnés ,
AVRIL. 17558 193
paffionnés , Ninette à la Cour a trouvé
de zélés partifans ; chacune a fon mérite
particulier ; l'aînée eft peut - être mieux
faite , & la cadette eft plus fpirituelle.
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Résumé : EXTRAIT du Caprice amoureux, ou Ninette à la Cour.
L'extrait du 'Caprice amoureux' intitulé 'Ninette à la Cour' se compose de trois actes. Dans le premier acte, Ninette, une jeune fille vivant dans une campagne agréable, chante son amour pour Colas. Astolphe, roi de Lombardie, apparaît et avoue sa passion pour Ninette. Il lui propose une fortune et une vie à la cour, mais Ninette, fidèle à Colas, refuse et demande seulement que les chasseurs cessent de perturber leur village. Colas, jaloux, intervient et est rassuré par Astolphe. Ninette accepte finalement d'aller à la cour pour punir Colas, mais elle est arrêtée par des chasseurs et forcée de partir. Dans le deuxième acte, Ninette se trouve dans un appartement du palais d'Astolphe. Elle refuse les parures et les leçons de politesse, préférant la simplicité. Emilie, la princesse destinée à Astolphe, observe la situation et exprime ses craintes. Ninette décrit avec franchise et humour les personnages de la cour. Colas, déguisé, tente de séduire Ninette pour la tester, ce qui conduit à une dispute entre eux. Le troisième acte voit Ninette préparer sa vengeance contre Colas. Emilie et Astolphe se réconcilient après une méprise. Colas, caché, assiste à la scène et finit par se réjouir. Astolphe et Emilie se marient, et Colas se réconcilie avec Ninette. La pièce se termine par un bal. 'Ninette à la Cour' est décrite comme une pièce pleine d'ingéniosité et de détails, avec des ariettes italiennes en vers français.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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1572
p. 193-194
OPERA COMIQUE.
Début :
Le 15, on donna sur ce théatre les Jeunes Mariés. On les annonça comme [...]
Mots clefs :
Spectacle, Opéra-Comique
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : OPERA COMIQUE.
OPERA COMIQUE.
Les
E is , on donna fur ce théatre les Jeunes
Maries. On les annonça comme
une nouveauté , mais ils ne font que remis
: c'eſt un ancien Opéra comique de
M. Favart . On ne peut s'y méprendre ; il
eft trop bien fait pour être d'un autre .
On l'a joué le 16 , le 17 , le 18 & le
19 , avec les Troqueurs , & Jerôme &
Fanchonnette , que l'on a continués jufqu'au
Samedi 22 , jour de la cloture de
ce fpectacle. Les Troqueurs ont toujours
charmé les connoiffeurs , Fanchonnette a
conftamment diverti le public ; & la falle
tous les jours pleine , a fait rite M. Monet.
O
Na donné le Mardi 18 Mars , la
premiere repréſentation
du Triomphe
de l'Amour conjugal ; fpectacle tiré
d'Alcefte , par le fieur Servandoni , Peintre
& Architecte ordinaire du Roi.
I
194 MERCURE DE FRANCE.
Les premieres repréfentations d'un fi
grand fpectacle font toujours imparfaites.
Nous attendrons que celui- ci ait été exécuté
dans toutes les parties & dans l'exacte
précifion qu'il exige , avant que d'en dire
notre fentiment , ou plutôt celui du public ,
que nous devons prendre pour regle .
Les
E is , on donna fur ce théatre les Jeunes
Maries. On les annonça comme
une nouveauté , mais ils ne font que remis
: c'eſt un ancien Opéra comique de
M. Favart . On ne peut s'y méprendre ; il
eft trop bien fait pour être d'un autre .
On l'a joué le 16 , le 17 , le 18 & le
19 , avec les Troqueurs , & Jerôme &
Fanchonnette , que l'on a continués jufqu'au
Samedi 22 , jour de la cloture de
ce fpectacle. Les Troqueurs ont toujours
charmé les connoiffeurs , Fanchonnette a
conftamment diverti le public ; & la falle
tous les jours pleine , a fait rite M. Monet.
O
Na donné le Mardi 18 Mars , la
premiere repréſentation
du Triomphe
de l'Amour conjugal ; fpectacle tiré
d'Alcefte , par le fieur Servandoni , Peintre
& Architecte ordinaire du Roi.
I
194 MERCURE DE FRANCE.
Les premieres repréfentations d'un fi
grand fpectacle font toujours imparfaites.
Nous attendrons que celui- ci ait été exécuté
dans toutes les parties & dans l'exacte
précifion qu'il exige , avant que d'en dire
notre fentiment , ou plutôt celui du public ,
que nous devons prendre pour regle .
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Résumé : OPERA COMIQUE.
Du 16 au 19 mars, le théâtre de l'Opéra Comique a présenté 'Les Jeunes Mariés', un opéra comique de M. Favart, accompagné de 'Les Troqueurs' et 'Jérôme et Fanchonette'. Cette dernière pièce a continué jusqu'au 22 mars. 'Les Troqueurs' ont été appréciés par les connaisseurs, tandis que 'Fanchonnette' a diverti le public, assurant une salle comble et satisfaisant M. Monet. Le 18 mars, le 'Triomphe de l'Amour conjugal', adaptation d'Alceste par Servandoni, a été présenté pour la première fois. Servandoni, peintre et architecte du Roi, a réalisé cette œuvre. Le Mercure de France a souligné que les premières représentations d'un grand spectacle sont souvent imparfaites et préfère attendre une exécution complète avant de donner son avis.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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1573
p. 9-17
ANNONCES, AFFICHES ET AVIS DIVERS. PREMIERE FEUILLE PERIODIQUE.
Début :
- Biens Seigneuriaux à vendre & à louer. Plusieurs femmes de qualité proposent [...]
Mots clefs :
Femmes, Jeunes gens, Esprit, Changes, Biens seigneuriaux, Maisons, Charges, Offices
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ANNONCES, AFFICHES ET AVIS DIVERS. PREMIERE FEUILLE PERIODIQUE.
ANNONCES ,
AFFICHES
ET AKIS
DIVERS.
4
PREMIERE FEUILLE PERIO DI QUE,
-Biens Seigneuriaux à vendre & à louer.
Lufieurs femmes de qualité
propofent
Plufieurs
ris , des fantaiſies , que le public promet
de recevoir comme des ridicules de la
des
dernieres . ! rang
弹
part
Quatre femmes du bon ton promet→
tent d'aller avec pareil nombre de femmes
de la haute
bourgeoifie à l'opéra , en
grande loge , à condition qu'elles trouveront
au retour grand fouper , concect
Italien , & qu'elles prieront les hommes.
¿ Plufieurs jeunes
Seigneurs offrent à quels
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
ques riches particuliers d'aller avec eux
en cabriolet , & de leur ferrer la main en
plein théatre , à condition que ces derniers
prêteront de l'argent aux autres , &
voudront bien fervir de peres à de jeunes
orphelines , dont le fort eft tout -à- fait touchant..
Un vieux gentilhomme
qui autrefois
a poffédé une très -belle terre , & qui n'a
perpour
tout défaut que d'être ruiné &
clus , cherche une fille de fortune qui ait
feulement cent mille livres de rente & de
la figure.
Plufieurs perfonnes de qualité des deux
fexes enfeignent l'art de parler fans rien
dire , & de rendre frivoles les chofes du
monde les plus férieufes , on en fera quitde
raifon par tête .
te pour un peu
Biens en roture à vendre & à louer.
On trouve chez plufieurs femmes de la
haute bourgeoisie
un grand nombre de ridicules
, provenant des femmes de qualité
; mais on craint que les premieres : ne
les gardent.
Les gens d'une certaine façon trouveront
tous les Dimanches un très-grand dîner
dans plufieurs bonnes maifons des
rues Saint Denis , Saint Martin & autres ; .
MA I. 1755. II
on y chantera des airs de Lully : les Demoifelles
joueront du clavecin , fi elles en
fçavent jouer , & les petits enfans récite-
- ront une fable de La Fontaine. On demande
que les convives aient une charge ,
ou du moins un carroffe à un cheval.
"
Quelques petits particuliers propofent
de troquer la fortune de leurs peres contre
un grand chapeau à plumet , afin d'être
des hommes de condition .
Maifons & emplacemens à vendre & à louer .
Plufieurs loges à la foire Saint Germain
,
propres
à montrer les bêtes fingulieres
qui fe trouvent à Paris.
Plufieurs petites maiſons dans les Faubourgs
de Paris , occupées ci - devant par
des jeunes gens qui fe font retirés du monde
pour penfer à leur fanté.
Un grand nombre d'appartemens aux
Petites-Maiſons , très-propres à loger les
gens à projets , à fyftêmes , & c.
Un grand emplacement au midi propre
bâtir un mur pour placer les nouvelliftes
du petit Collége.
Charges & offices à vendre.
Office d'un homme à la mode à vendre
pour un ridicule. Myli ang sa
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
•
Plufieurs charges lucratives que le luxe
promet de rendre honorables , à vendre
au poids de l'or.
Offices de flateur à vendre .
Office d'honnête homme à donner.
Charge de courtisan à vendre pour un
billet de lotterie.
Charge de plaifant à troquer contre
l'ennemi...
Charge de bel-efprit à vendre pour un
peu de fumée.
Il y a plufieurs charges de vrais amis à
vendre ; mais l'on ne trouve point d'acquereurs
, attendu les defagrémens qu'entraîne
une telle emplette.
Avis divers.
On avertit ceux qui voudront des ridicules
, qu'ils en trouveront à choifir chez
les perfonnes à la mode des deux fexes.
On avertit les femmes qui ont paffe un
certain âge , de ne plus mettre de fleurs
dans leurs cheveux ; & de grandir infenfiblement
leurs bonnets. On les prie de
mettre deux gros de bon efprit à la place
des fleurs . On avertit les maris d'être polis
& complaifans chez eux.
On avertit les bonnes bourgeoifes de
ne pas négliger leur ménage pour don
M A I. 1755. 13
f
ner des bals & des concerts , & de retrancher
les vis-à-vis , les culs-de- finges ,
&c.
On avertit les jeunes gens de s'occuper
à lire le matin , plutôt que de courir les
rues fans projet. On les prie , quand ils
fortiront en froc & en manchon de loup ,
d'avoir au moins une chemife blanche.
On prie les enfans de Paris de laiffer ce
ridicule aux gens de qualité.
On recommande aux perfonnes qui ont
la manie de fe croire bonne compagnie
d'apprendre au moins à parler François.
On avertit les femmes qui ont de l'efprit
& de l'ufage , de former nos jeunes
gens , au lieu d'applaudir à leurs ridicules
On avertit les hommes en général d'étudier
au moins deux heures par ſemaine ,
afin de ne pas oublier à lire.
On avertit ceux qui font des livres de
vers , de la mufique , des tableaux pour
leur plaifir , d'en faire auffi pour celui des
autres , ou de cacher leurs talens . On
avertit les jeunes gens dont l'état demande
une certaine gravité , d'avoir des chevaux
moins brillans , & un mérite plus folide.
On avertit les jeunes gens de raccourcir
leurs tailles , & de chauffer leurs talons.
Il y a un défi entre les femmes de la
cour & celles de la ville , à qui aura les
14 MERCURE DE FRANCE.
plus belles
parures
& les plus beaux
équi
pages
; on attend
l'événement
. Plufieurs
petits
particuliers
avertiffent
qu'ils protegent
depuis
midi jufqu'à
leur coucher
. On avertit
les fçavans
en tout genre
, d'être ce qu'on appelle
à leur place. Nous
aver- tiffons
les hommes
en général
de ne pas fe croire
fuperieurs
aux femmes
, s'ils ne le
font réellement
. On avertit
les femmes
,
malgré
ce qu'en
dit Moliere
, de lire de bons livres , afin de faire de bonnes
réfle- xions ; on les prie de croire qu'elles
font propres
à autre chofe
qu'à être jolies. On avertit
les jeunes
femmes
de moins
danfer & de dormir
davantage
. On avertit
les jeunes
gens d'attendre
au moins
à quarante
ans pour être des vieillards
.
. On a découvert un mari & une femme
qui s'aiment & s'eftiment depuis huit
ans ; on nous promet une differtation fur
ce prodige.
Demandes particulieres.
Un homme de qualité demande le moyen
de bannir l'ennui. Une femme de la cour
demande s'il eft vrai qu'il y ait eu des
mariages d'inclination . Une femme de qualité
demande une fille de compagnie , qui
fçache louer. Un vieillard cherche une
M. A I. 1755. 15
jeune fille qui foit amoureufe de lui ; il
lui donnera un état , des diamans , & lui
racontera tous les foirs l'hiftoire de fa jeuneffe.
Plufieurs bons bourgeois demandent
un fecret pour empêcher leurs femmes de
fe donner en fpectacle.
...Un
Un homme qui n'a pas le bon ton de
-mande, un maître à penfer pour fes enfans
, & promet de le payer autant qu'un
maître à danſer.
Plufieurs femmes demandent qu'il leur
foit permis de penfer auffi bien que les
hommes , & quelquefois mieux.
7 Un certain nombre de maris demandent
la permiffion d'aimer leurs femmes , fans
pour cela devenir ridicules. On prie les
jeunes gens à la mode de ne pas déchirer la
réputation des femmes ; on avertit cellesci
de n'y pas donner fujet.
Un homme fans fortune demande la
permiffion de fe trouver heureux. Un milionnaire
demande s'il eft vrai qu'on puifle
l'être.
Spectacles.
Il y aura cet été fur le Boulevard deux
mille cabriolets , autant de diables & de
culs- de- finges . Tous les petits- maîtres des
deux fexes , plufieurs convalefcens , beaucoup
de nourrices , les arrofaires de M.
16 MERCURE DE FRANCE. /
Outrequin , & quelques dévotes pour
critiquer le tout.
On y verra la nuit des femmes en perites
robes , & des maris avec une mine allongée.
Toutes les femmes qui ne fe piquent
pas de taille , refteront dans leurs
voitures , faifant des noeuds & des révérences
plus ou moins profondes , relativement
à la qualité des gens falués.
Mariages.
Il s'eft fait plufieurs marchés auxquels
on a donné le nom de mariages.
Une dévote s'eft mariée pour faire le
falut d'un homme beau & bienfait.
Une jeune fille vient d'époufer une
charge.
Un jeune homme s'eft marié à un coffrefort.
Un vieillard vient d'époufer un joli vifage.
Un homme fingulier s'eft marié pour
lui.
Enterremen's.
Un fot eft mort pour s'être connu .
Un bel efprit pour avoir entendu fiffler
vis - à- vis de fon cabinet.
Un écuyer eft mort d'une chûte de
cheval.
MAL 1755•
17
Un maître-d'armes d'un coup d'épée,
Un millionnaire eft mort de faim.
Un indigent d'indigeſtion.
Cours de changes & effets commerçables:
Depuis quelque tems la vertu , les bonnes
moeurs perdent beaucoup fur la place.
L'ambition & le luxe font dans la plus
grande valeur.
Le bel efprit eft à cent pour dix.
Le bon efprit à dix pour cent.
Changes.
L'honneur
Le bonheur
pour
l'or.
pour l'opinion.
Les
graces
L'efprit
pour les minauderies.
pour le jargon.
Le jugement pour l'efprit.
Le goût pour la mode.
La volupté pour la débauche.
Les plaifirs pour les vices.
Nous efperions de donner la continuation
de ces feuilles , mais on nous affure
que les ridicules & les vices vont devenir
firares à Paris qu'il nous feroit impoffible
de trouver dequoi remplir notre projet.
AFFICHES
ET AKIS
DIVERS.
4
PREMIERE FEUILLE PERIO DI QUE,
-Biens Seigneuriaux à vendre & à louer.
Lufieurs femmes de qualité
propofent
Plufieurs
ris , des fantaiſies , que le public promet
de recevoir comme des ridicules de la
des
dernieres . ! rang
弹
part
Quatre femmes du bon ton promet→
tent d'aller avec pareil nombre de femmes
de la haute
bourgeoifie à l'opéra , en
grande loge , à condition qu'elles trouveront
au retour grand fouper , concect
Italien , & qu'elles prieront les hommes.
¿ Plufieurs jeunes
Seigneurs offrent à quels
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
ques riches particuliers d'aller avec eux
en cabriolet , & de leur ferrer la main en
plein théatre , à condition que ces derniers
prêteront de l'argent aux autres , &
voudront bien fervir de peres à de jeunes
orphelines , dont le fort eft tout -à- fait touchant..
Un vieux gentilhomme
qui autrefois
a poffédé une très -belle terre , & qui n'a
perpour
tout défaut que d'être ruiné &
clus , cherche une fille de fortune qui ait
feulement cent mille livres de rente & de
la figure.
Plufieurs perfonnes de qualité des deux
fexes enfeignent l'art de parler fans rien
dire , & de rendre frivoles les chofes du
monde les plus férieufes , on en fera quitde
raifon par tête .
te pour un peu
Biens en roture à vendre & à louer.
On trouve chez plufieurs femmes de la
haute bourgeoisie
un grand nombre de ridicules
, provenant des femmes de qualité
; mais on craint que les premieres : ne
les gardent.
Les gens d'une certaine façon trouveront
tous les Dimanches un très-grand dîner
dans plufieurs bonnes maifons des
rues Saint Denis , Saint Martin & autres ; .
MA I. 1755. II
on y chantera des airs de Lully : les Demoifelles
joueront du clavecin , fi elles en
fçavent jouer , & les petits enfans récite-
- ront une fable de La Fontaine. On demande
que les convives aient une charge ,
ou du moins un carroffe à un cheval.
"
Quelques petits particuliers propofent
de troquer la fortune de leurs peres contre
un grand chapeau à plumet , afin d'être
des hommes de condition .
Maifons & emplacemens à vendre & à louer .
Plufieurs loges à la foire Saint Germain
,
propres
à montrer les bêtes fingulieres
qui fe trouvent à Paris.
Plufieurs petites maiſons dans les Faubourgs
de Paris , occupées ci - devant par
des jeunes gens qui fe font retirés du monde
pour penfer à leur fanté.
Un grand nombre d'appartemens aux
Petites-Maiſons , très-propres à loger les
gens à projets , à fyftêmes , & c.
Un grand emplacement au midi propre
bâtir un mur pour placer les nouvelliftes
du petit Collége.
Charges & offices à vendre.
Office d'un homme à la mode à vendre
pour un ridicule. Myli ang sa
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
•
Plufieurs charges lucratives que le luxe
promet de rendre honorables , à vendre
au poids de l'or.
Offices de flateur à vendre .
Office d'honnête homme à donner.
Charge de courtisan à vendre pour un
billet de lotterie.
Charge de plaifant à troquer contre
l'ennemi...
Charge de bel-efprit à vendre pour un
peu de fumée.
Il y a plufieurs charges de vrais amis à
vendre ; mais l'on ne trouve point d'acquereurs
, attendu les defagrémens qu'entraîne
une telle emplette.
Avis divers.
On avertit ceux qui voudront des ridicules
, qu'ils en trouveront à choifir chez
les perfonnes à la mode des deux fexes.
On avertit les femmes qui ont paffe un
certain âge , de ne plus mettre de fleurs
dans leurs cheveux ; & de grandir infenfiblement
leurs bonnets. On les prie de
mettre deux gros de bon efprit à la place
des fleurs . On avertit les maris d'être polis
& complaifans chez eux.
On avertit les bonnes bourgeoifes de
ne pas négliger leur ménage pour don
M A I. 1755. 13
f
ner des bals & des concerts , & de retrancher
les vis-à-vis , les culs-de- finges ,
&c.
On avertit les jeunes gens de s'occuper
à lire le matin , plutôt que de courir les
rues fans projet. On les prie , quand ils
fortiront en froc & en manchon de loup ,
d'avoir au moins une chemife blanche.
On prie les enfans de Paris de laiffer ce
ridicule aux gens de qualité.
On recommande aux perfonnes qui ont
la manie de fe croire bonne compagnie
d'apprendre au moins à parler François.
On avertit les femmes qui ont de l'efprit
& de l'ufage , de former nos jeunes
gens , au lieu d'applaudir à leurs ridicules
On avertit les hommes en général d'étudier
au moins deux heures par ſemaine ,
afin de ne pas oublier à lire.
On avertit ceux qui font des livres de
vers , de la mufique , des tableaux pour
leur plaifir , d'en faire auffi pour celui des
autres , ou de cacher leurs talens . On
avertit les jeunes gens dont l'état demande
une certaine gravité , d'avoir des chevaux
moins brillans , & un mérite plus folide.
On avertit les jeunes gens de raccourcir
leurs tailles , & de chauffer leurs talons.
Il y a un défi entre les femmes de la
cour & celles de la ville , à qui aura les
14 MERCURE DE FRANCE.
plus belles
parures
& les plus beaux
équi
pages
; on attend
l'événement
. Plufieurs
petits
particuliers
avertiffent
qu'ils protegent
depuis
midi jufqu'à
leur coucher
. On avertit
les fçavans
en tout genre
, d'être ce qu'on appelle
à leur place. Nous
aver- tiffons
les hommes
en général
de ne pas fe croire
fuperieurs
aux femmes
, s'ils ne le
font réellement
. On avertit
les femmes
,
malgré
ce qu'en
dit Moliere
, de lire de bons livres , afin de faire de bonnes
réfle- xions ; on les prie de croire qu'elles
font propres
à autre chofe
qu'à être jolies. On avertit
les jeunes
femmes
de moins
danfer & de dormir
davantage
. On avertit
les jeunes
gens d'attendre
au moins
à quarante
ans pour être des vieillards
.
. On a découvert un mari & une femme
qui s'aiment & s'eftiment depuis huit
ans ; on nous promet une differtation fur
ce prodige.
Demandes particulieres.
Un homme de qualité demande le moyen
de bannir l'ennui. Une femme de la cour
demande s'il eft vrai qu'il y ait eu des
mariages d'inclination . Une femme de qualité
demande une fille de compagnie , qui
fçache louer. Un vieillard cherche une
M. A I. 1755. 15
jeune fille qui foit amoureufe de lui ; il
lui donnera un état , des diamans , & lui
racontera tous les foirs l'hiftoire de fa jeuneffe.
Plufieurs bons bourgeois demandent
un fecret pour empêcher leurs femmes de
fe donner en fpectacle.
...Un
Un homme qui n'a pas le bon ton de
-mande, un maître à penfer pour fes enfans
, & promet de le payer autant qu'un
maître à danſer.
Plufieurs femmes demandent qu'il leur
foit permis de penfer auffi bien que les
hommes , & quelquefois mieux.
7 Un certain nombre de maris demandent
la permiffion d'aimer leurs femmes , fans
pour cela devenir ridicules. On prie les
jeunes gens à la mode de ne pas déchirer la
réputation des femmes ; on avertit cellesci
de n'y pas donner fujet.
Un homme fans fortune demande la
permiffion de fe trouver heureux. Un milionnaire
demande s'il eft vrai qu'on puifle
l'être.
Spectacles.
Il y aura cet été fur le Boulevard deux
mille cabriolets , autant de diables & de
culs- de- finges . Tous les petits- maîtres des
deux fexes , plufieurs convalefcens , beaucoup
de nourrices , les arrofaires de M.
16 MERCURE DE FRANCE. /
Outrequin , & quelques dévotes pour
critiquer le tout.
On y verra la nuit des femmes en perites
robes , & des maris avec une mine allongée.
Toutes les femmes qui ne fe piquent
pas de taille , refteront dans leurs
voitures , faifant des noeuds & des révérences
plus ou moins profondes , relativement
à la qualité des gens falués.
Mariages.
Il s'eft fait plufieurs marchés auxquels
on a donné le nom de mariages.
Une dévote s'eft mariée pour faire le
falut d'un homme beau & bienfait.
Une jeune fille vient d'époufer une
charge.
Un jeune homme s'eft marié à un coffrefort.
Un vieillard vient d'époufer un joli vifage.
Un homme fingulier s'eft marié pour
lui.
Enterremen's.
Un fot eft mort pour s'être connu .
Un bel efprit pour avoir entendu fiffler
vis - à- vis de fon cabinet.
Un écuyer eft mort d'une chûte de
cheval.
MAL 1755•
17
Un maître-d'armes d'un coup d'épée,
Un millionnaire eft mort de faim.
Un indigent d'indigeſtion.
Cours de changes & effets commerçables:
Depuis quelque tems la vertu , les bonnes
moeurs perdent beaucoup fur la place.
L'ambition & le luxe font dans la plus
grande valeur.
Le bel efprit eft à cent pour dix.
Le bon efprit à dix pour cent.
Changes.
L'honneur
Le bonheur
pour
l'or.
pour l'opinion.
Les
graces
L'efprit
pour les minauderies.
pour le jargon.
Le jugement pour l'efprit.
Le goût pour la mode.
La volupté pour la débauche.
Les plaifirs pour les vices.
Nous efperions de donner la continuation
de ces feuilles , mais on nous affure
que les ridicules & les vices vont devenir
firares à Paris qu'il nous feroit impoffible
de trouver dequoi remplir notre projet.
Fermer
Résumé : ANNONCES, AFFICHES ET AVIS DIVERS. PREMIERE FEUILLE PERIODIQUE.
En mai 1755, le Mercure de France publiait diverses annonces et avis reflétant la société de l'époque. Le document incluait des offres de biens seigneuriaux et en roture à vendre ou à louer, ainsi que des annonces de charges et d'offices disponibles. Parmi les annonces notables, on trouvait des propositions de sorties à l'opéra, des offres de services de pères pour jeunes orphelines, et des recherches de partenaires fortunés. Le texte mentionnait également des ridicules et des modes de la société, comme l'art de parler sans rien dire ou l'importance des apparences. Des avis divers conseillaient sur les comportements à adopter, notamment pour les femmes, les jeunes gens et les enfants. Le document se terminait par des annonces de spectacles, de mariages et d'enterrements, ainsi que des cours de changes et des effets commerçables. Ces éléments illustraient les valeurs et les priorités de la société de l'époque, mettant en lumière les aspects économiques, sociaux et culturels.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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1574
p. 27-34
SUR LES CONTES.
Début :
Les contes sont un de ces petits ouvrages d'agrément, où les modernes [...]
Mots clefs :
Contes, Jean de La Fontaine, Jacques Vergier, Imagination
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SUR LES CONTES.
SUR LES CONTES.
Es contes font un de ces petits ou
vrages
Lvrages d'agrément , où les modernes
ne doivent rien aux anciens ; on ne connoît
dans l'antiquité que peu de choſe de
ce genre là. C'eft aux Italiens à qui l'invention
en est dûe ; Boccace & le Pogge
en firent d'abord en profe ; l'Ariofte fut le
premier qui en mit en vers ceux de la
Reine de Navarre , de La Fontaine , &
de Vergier , font les meilleurs que nous
ayons dans notre langue. Des aventures
galantes , des féductions de filles encore
novices , des intrigues de moines & de
nones , des ftratagêmes plaifans pour
tromper la vigilance d'une mere , d'un jaloux
, d'une duegne ; ce font là les pivots
fur lefquels roulent tous ces contes ; un
ton libre & des images licentieufes en font
l'affaifonnement. Il faut regarder ces pc-
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
tits ouvrages comme des jeux d'une imagination
un peu libertine , qui ne peuvent
fe foutenir qu'à force de gaité , & une extrême
gaité ne va gueres avec une décence
trop exacte. Les Italiens y ont mis beaucoup
d'invention : la contrainte des femmes
dans leur pays , & l'ardeur du climat rendant
l'imagination des amans plus active
& plus fertile en expédiens , les aventures
fingulieres y font beaucoup plus communes
qu'ailleurs , & les faifeurs de contes
ont pû moiffonner en plein champ.
La Fontaine a pris des Italiens le fujet
de la plupart des liens , les autres fe trouvent
dans l'Heptameron de la Reine de
Navarre , dans Rabelais , & il n'y en a
que deux ou trois dont l'idée lui apparrienne
; mais il a une maniere de narrer
qui n'appartient qu'à lui , & c'eft là le
principal mérite de cette forte d'ouvrage :
quelque plaifans que foient les incidens
qui en font le fujet , ils deviendroient
bien infipides fi le récit en étoit froid &
languiffant. Il doit être vif , naturel &
faillant , il doit intéreffer , & perfonne:
n'a porté ce talent plus loin que La Fontaine
: cet homme dont le goût fi fûr pa-.
roiffoit n'être en lui qu'un tact fin & délicat
, & qu'un infinct admirable plutôt
qu'un fentiment éclairé & refléchi , a fçu
ΜΑΙ. 1755. 29
, peu
réunir dans fes contes les graces , la fineffe
, & la naïveté la plus piquante ; une
grande connoiffance du coeur humain dont
il faifit avec précifion les détails les plus
imperceptibles ; des réflexions délicates ,
dont le fens exquis fe cache fous un air de
fimplicité charmante ; une poëfie légere
& animée
d'exactitude dans le ftyle ,
mais beaucoup de feu & d'agrément ; enfin
le plus beau naturel & l'imagination la
plus riante. Tout s'embellit fous fon pinceau
; toujours original nême en imitant ,
il donne aux idées des autres un tour
neuf, en leur faifant prendre la teinte de
fon imagination. Tant de belles parties.
font ternies par quelques défauts ; outre
des négligences trop fréquentes on peut
lui reprocher des longueurs qui refroidiffent
quelquefois l'intérêt fon imagination
abandonnée à elle-même , s'égare
à chaque inftant , ce font quelquefois des
fleurs qu'il veut cueillir en paffant , &
qu'il auroit mieux valu facrifier à la chaleur
de la narration : auffi la plupart de
fes contes , même les mieux faits , Joconde ,
la Fiancée du Roi de Garbes , &c. pourroient
fe réduire à la moitié ; & il n'y a
que l'Hermite , le Berceau , le Comment
l'efprit vient aux filles , & deux ou trois
autres qui foient dans ce point de préci-
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
fion , où l'on ne trouve rien à dire.
La Fontaine eft auffi le moins licentieux
de tous ceux qui ont travaillé dans ce genre
; point d'images dégoûtantes , point
d'expreffions cyniques : chez lui les idées
les plus voluptueufes font toujours enveloppées
; il eft vrai que ce n'eft qu'une
gaze légere , qui ne laiffe rien perdre à l'imagination
, & rend peut-être les objets
plus piquans. Dans les principes du Stoïcifme
, ces detours délicats d'une fauffe
modeftie ne font qu'une coquetterie raffinée
qui fait voir les objets en miniature , &
les préfente fous des traits bien plus féduifans
: les tableaux les plus voluptueux du
·Correge & de B*** font ceux où rien n'eft
préfenté trop à découvert , où ce qu'on ne
-voit pas fait beaucoup plus de plaifir que
ce qu'on voit ; une peinture trop nue ne fait
qu'une impreffion momentanée , l'imagination
fixée à la premiere vûe , s'émouffe
bientôt , il n'y a qu'un feul coup d'oeil
& qu'une feule jouiffance ; elle eft vis- àvis
d'une peinture voilée avec art , ce qu'eft
une courtifanne effrontée qui laiffe voir fes
appas fans draperie ; vis- à- vis d'une femme
adroitement coquette , qui ne montre de fes
charmes que ce qu'il faut pour faire defirer
ceux qu'on ne voit point.L'imagination toujours
au-delà de ce qu'on lui préfente ,
M&A I. 1755. 31
écarte le voile qui lui dérobe les beautés
qu'elle foupçonne ; elle en développe ellemême
tous les détails , & chaque détail eft
une jouiffance complette ; ceux qui connoiffent
le méchanifme de nos plaifirs , fçavent
qu'il n'y en a point de bien vifs que
ceux auxquels l'imagination met la main.
J'ai toujours été perſuadé que les contes
de La Fontaine étoient un des ouvrages les
plus féduifans pour un coeur encore neuf, &
des plus capables d'y faire naître des idées
de volupté bien dangereufes. La Fontaine a
voulu fe juftifier de ce reproche & a prétendu
que la gaité de fes contes ne pouvoit faire
aucune impreffion fur les ames , & qu'elle
étoit bien moins à craindre que cette douce
melancolie où les romans les plus chaftes & les
plus modeftesfont très- capables de nous plongen,
& qui eft une grande préparation à l'amour.
Bayle qui avoit tant de goût & de talens
pour foutenir des paradoxes , a voulu appuyer
celui-ci ; mais l'autorité de ces deux
hommes célébres ne m'en impofe pas ; its
ont beau dire , je ne vois rien de pernicieux
dans la lecture de la Princeffe de Clea
ves & de Zaïde ; mais je vois tout à craindre
d'un ouvrage où l'amour ne paroît
que comme un befoin machinal qu'il eft
finaturel de fatisfaire , où la vertu eft une
chimere , la fidélité conjugale une dupe-
Biy
32 MERCURE DE FRANCE.
rie , & l'innocence une bêtife . Les occafions
font fi gliffantes , le cri de la nature
eft fi preffant , il eft fi difficile de réſiſter , fi
doux de fuccomber ! les plaifirs font fi vifs
& fi touchans ! voilà la morale de ces contes,
elle n'a fûrement rien de bien édifiant. La
Fontaine fe défend là- deffus affez plai-.
famment au commencement de fon conte
des Oyes de Frere Philippe ; il dit : chaſſez
Les foupirans , belles , prenez mon livre , je réponds
de vous corps pour corps. Cette raiſon
me paroît fort finguliere ; je fens bien que
fon livre fans amans ne leur fera jamais
faire que de légeres fottifes , les amans
fans le livre feroient fans doute plus
dangereux ; mais malheureufement fon livre
ne les difpofe gueres à chaffer les foupirans.
Vergier eft celui qui a le plus approché
de La Fontaine , qu'il a pris pour modele ;
fes contes du Roffignol & du Tonnerre ne
feroient pas indignes de fon maître ; le
premier a été imprimé fous le nom de La
Fontaine dans prefque toutes les éditions
de fes contes. Vergier écrit toujours aſſez
naturellement ; mais quoiqu'il ne perdît
jamais fon modele de vûe , il n'a jamais
pû atteindre à cette naïveté de ſtyle où La
Fontaine eft inimitable ; il y a une diftinction
délicate du naturel & du naïf , qu'il
MA I. 1755. 33
faut bien faifir : le premier eft une copie
de la nature , & l'autre une copie de la belle
nature ; le naturel peut être fade & ennuyeux
, le naïfplaît toujours , parce qu'il
eft toujours gracieux & piquant.
Les contes de Vergier font quelquefois
découfus , & la narration fouvent lâche ;
il s'étend beaucoup fur les détails qu'il n'a
pas l'art d'affaifonner. Les longueurs chez
lui font bien plus fatiguantes que dans La
Fontaine, qui fçavoit les couvrir de fleurs ,
& il eft bien éloigné d'entendre comme lui
la vérité & la naïveté du dialogue : fon
ton eft bien moins décent que celui de fon
maître , mais il l'eft encore plus que celui
de Grécourt , dont nous avons un recueil
de contes où il a répandu beaucoup d'obfcénités
; c'eft peut-être même ce qui en eft
le plus faillant ; le ftyle en eft vif & trèspeu
correct , la narration preffée , & les
contes fort courts ; on les prendroit plutôt
pour des épigrammes ; c'eft prefque toujours
une image cynique terminée par une
faillie ou une répartie plaifante , du
moins qui voudroit l'être . Grécourt eft
bien an-deffous de La Fontaine ; il n'eſt
pas même à côté de Vergier.
Aucun auteur depuis ne s'eft attaché
totalement à ce genre. Nous avons quelques
contes épars , dont la plupart écrits
By
34 MERCURE DE FRANCE.
avec une liberté plus que cynique , ne doivent
pas être tirés de l'obfcurité qui les
couvre ; mais il en eftun qui n'eft pas dans
le cas de ceux- là , & auquel je ne connois
rien de préférable : c'eft le Rajeuniſſement
inutile de M. de Moncrif; il eft écrit fur un
ton un peu plus haut que les autres ; mais
quelle légereté & quelle aifance dans la
narration ! quelle douce harmonie dans les
vers ! & quelle fiction ingénieufe ! Les réflexions
les plus fines , les images les plus
voluptueufes préfentées avec une décence
qui n'ôte rien de ce quelles ont de
féduifant , & le ton de fentiment qui y
regne , en font un petit ouvrage que j'oferois
comparer aux deux meilleurs contes
de La Fontaine , & lui donner peut- être
la préférence.
Es contes font un de ces petits ou
vrages
Lvrages d'agrément , où les modernes
ne doivent rien aux anciens ; on ne connoît
dans l'antiquité que peu de choſe de
ce genre là. C'eft aux Italiens à qui l'invention
en est dûe ; Boccace & le Pogge
en firent d'abord en profe ; l'Ariofte fut le
premier qui en mit en vers ceux de la
Reine de Navarre , de La Fontaine , &
de Vergier , font les meilleurs que nous
ayons dans notre langue. Des aventures
galantes , des féductions de filles encore
novices , des intrigues de moines & de
nones , des ftratagêmes plaifans pour
tromper la vigilance d'une mere , d'un jaloux
, d'une duegne ; ce font là les pivots
fur lefquels roulent tous ces contes ; un
ton libre & des images licentieufes en font
l'affaifonnement. Il faut regarder ces pc-
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
tits ouvrages comme des jeux d'une imagination
un peu libertine , qui ne peuvent
fe foutenir qu'à force de gaité , & une extrême
gaité ne va gueres avec une décence
trop exacte. Les Italiens y ont mis beaucoup
d'invention : la contrainte des femmes
dans leur pays , & l'ardeur du climat rendant
l'imagination des amans plus active
& plus fertile en expédiens , les aventures
fingulieres y font beaucoup plus communes
qu'ailleurs , & les faifeurs de contes
ont pû moiffonner en plein champ.
La Fontaine a pris des Italiens le fujet
de la plupart des liens , les autres fe trouvent
dans l'Heptameron de la Reine de
Navarre , dans Rabelais , & il n'y en a
que deux ou trois dont l'idée lui apparrienne
; mais il a une maniere de narrer
qui n'appartient qu'à lui , & c'eft là le
principal mérite de cette forte d'ouvrage :
quelque plaifans que foient les incidens
qui en font le fujet , ils deviendroient
bien infipides fi le récit en étoit froid &
languiffant. Il doit être vif , naturel &
faillant , il doit intéreffer , & perfonne:
n'a porté ce talent plus loin que La Fontaine
: cet homme dont le goût fi fûr pa-.
roiffoit n'être en lui qu'un tact fin & délicat
, & qu'un infinct admirable plutôt
qu'un fentiment éclairé & refléchi , a fçu
ΜΑΙ. 1755. 29
, peu
réunir dans fes contes les graces , la fineffe
, & la naïveté la plus piquante ; une
grande connoiffance du coeur humain dont
il faifit avec précifion les détails les plus
imperceptibles ; des réflexions délicates ,
dont le fens exquis fe cache fous un air de
fimplicité charmante ; une poëfie légere
& animée
d'exactitude dans le ftyle ,
mais beaucoup de feu & d'agrément ; enfin
le plus beau naturel & l'imagination la
plus riante. Tout s'embellit fous fon pinceau
; toujours original nême en imitant ,
il donne aux idées des autres un tour
neuf, en leur faifant prendre la teinte de
fon imagination. Tant de belles parties.
font ternies par quelques défauts ; outre
des négligences trop fréquentes on peut
lui reprocher des longueurs qui refroidiffent
quelquefois l'intérêt fon imagination
abandonnée à elle-même , s'égare
à chaque inftant , ce font quelquefois des
fleurs qu'il veut cueillir en paffant , &
qu'il auroit mieux valu facrifier à la chaleur
de la narration : auffi la plupart de
fes contes , même les mieux faits , Joconde ,
la Fiancée du Roi de Garbes , &c. pourroient
fe réduire à la moitié ; & il n'y a
que l'Hermite , le Berceau , le Comment
l'efprit vient aux filles , & deux ou trois
autres qui foient dans ce point de préci-
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
fion , où l'on ne trouve rien à dire.
La Fontaine eft auffi le moins licentieux
de tous ceux qui ont travaillé dans ce genre
; point d'images dégoûtantes , point
d'expreffions cyniques : chez lui les idées
les plus voluptueufes font toujours enveloppées
; il eft vrai que ce n'eft qu'une
gaze légere , qui ne laiffe rien perdre à l'imagination
, & rend peut-être les objets
plus piquans. Dans les principes du Stoïcifme
, ces detours délicats d'une fauffe
modeftie ne font qu'une coquetterie raffinée
qui fait voir les objets en miniature , &
les préfente fous des traits bien plus féduifans
: les tableaux les plus voluptueux du
·Correge & de B*** font ceux où rien n'eft
préfenté trop à découvert , où ce qu'on ne
-voit pas fait beaucoup plus de plaifir que
ce qu'on voit ; une peinture trop nue ne fait
qu'une impreffion momentanée , l'imagination
fixée à la premiere vûe , s'émouffe
bientôt , il n'y a qu'un feul coup d'oeil
& qu'une feule jouiffance ; elle eft vis- àvis
d'une peinture voilée avec art , ce qu'eft
une courtifanne effrontée qui laiffe voir fes
appas fans draperie ; vis- à- vis d'une femme
adroitement coquette , qui ne montre de fes
charmes que ce qu'il faut pour faire defirer
ceux qu'on ne voit point.L'imagination toujours
au-delà de ce qu'on lui préfente ,
M&A I. 1755. 31
écarte le voile qui lui dérobe les beautés
qu'elle foupçonne ; elle en développe ellemême
tous les détails , & chaque détail eft
une jouiffance complette ; ceux qui connoiffent
le méchanifme de nos plaifirs , fçavent
qu'il n'y en a point de bien vifs que
ceux auxquels l'imagination met la main.
J'ai toujours été perſuadé que les contes
de La Fontaine étoient un des ouvrages les
plus féduifans pour un coeur encore neuf, &
des plus capables d'y faire naître des idées
de volupté bien dangereufes. La Fontaine a
voulu fe juftifier de ce reproche & a prétendu
que la gaité de fes contes ne pouvoit faire
aucune impreffion fur les ames , & qu'elle
étoit bien moins à craindre que cette douce
melancolie où les romans les plus chaftes & les
plus modeftesfont très- capables de nous plongen,
& qui eft une grande préparation à l'amour.
Bayle qui avoit tant de goût & de talens
pour foutenir des paradoxes , a voulu appuyer
celui-ci ; mais l'autorité de ces deux
hommes célébres ne m'en impofe pas ; its
ont beau dire , je ne vois rien de pernicieux
dans la lecture de la Princeffe de Clea
ves & de Zaïde ; mais je vois tout à craindre
d'un ouvrage où l'amour ne paroît
que comme un befoin machinal qu'il eft
finaturel de fatisfaire , où la vertu eft une
chimere , la fidélité conjugale une dupe-
Biy
32 MERCURE DE FRANCE.
rie , & l'innocence une bêtife . Les occafions
font fi gliffantes , le cri de la nature
eft fi preffant , il eft fi difficile de réſiſter , fi
doux de fuccomber ! les plaifirs font fi vifs
& fi touchans ! voilà la morale de ces contes,
elle n'a fûrement rien de bien édifiant. La
Fontaine fe défend là- deffus affez plai-.
famment au commencement de fon conte
des Oyes de Frere Philippe ; il dit : chaſſez
Les foupirans , belles , prenez mon livre , je réponds
de vous corps pour corps. Cette raiſon
me paroît fort finguliere ; je fens bien que
fon livre fans amans ne leur fera jamais
faire que de légeres fottifes , les amans
fans le livre feroient fans doute plus
dangereux ; mais malheureufement fon livre
ne les difpofe gueres à chaffer les foupirans.
Vergier eft celui qui a le plus approché
de La Fontaine , qu'il a pris pour modele ;
fes contes du Roffignol & du Tonnerre ne
feroient pas indignes de fon maître ; le
premier a été imprimé fous le nom de La
Fontaine dans prefque toutes les éditions
de fes contes. Vergier écrit toujours aſſez
naturellement ; mais quoiqu'il ne perdît
jamais fon modele de vûe , il n'a jamais
pû atteindre à cette naïveté de ſtyle où La
Fontaine eft inimitable ; il y a une diftinction
délicate du naturel & du naïf , qu'il
MA I. 1755. 33
faut bien faifir : le premier eft une copie
de la nature , & l'autre une copie de la belle
nature ; le naturel peut être fade & ennuyeux
, le naïfplaît toujours , parce qu'il
eft toujours gracieux & piquant.
Les contes de Vergier font quelquefois
découfus , & la narration fouvent lâche ;
il s'étend beaucoup fur les détails qu'il n'a
pas l'art d'affaifonner. Les longueurs chez
lui font bien plus fatiguantes que dans La
Fontaine, qui fçavoit les couvrir de fleurs ,
& il eft bien éloigné d'entendre comme lui
la vérité & la naïveté du dialogue : fon
ton eft bien moins décent que celui de fon
maître , mais il l'eft encore plus que celui
de Grécourt , dont nous avons un recueil
de contes où il a répandu beaucoup d'obfcénités
; c'eft peut-être même ce qui en eft
le plus faillant ; le ftyle en eft vif & trèspeu
correct , la narration preffée , & les
contes fort courts ; on les prendroit plutôt
pour des épigrammes ; c'eft prefque toujours
une image cynique terminée par une
faillie ou une répartie plaifante , du
moins qui voudroit l'être . Grécourt eft
bien an-deffous de La Fontaine ; il n'eſt
pas même à côté de Vergier.
Aucun auteur depuis ne s'eft attaché
totalement à ce genre. Nous avons quelques
contes épars , dont la plupart écrits
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34 MERCURE DE FRANCE.
avec une liberté plus que cynique , ne doivent
pas être tirés de l'obfcurité qui les
couvre ; mais il en eftun qui n'eft pas dans
le cas de ceux- là , & auquel je ne connois
rien de préférable : c'eft le Rajeuniſſement
inutile de M. de Moncrif; il eft écrit fur un
ton un peu plus haut que les autres ; mais
quelle légereté & quelle aifance dans la
narration ! quelle douce harmonie dans les
vers ! & quelle fiction ingénieufe ! Les réflexions
les plus fines , les images les plus
voluptueufes préfentées avec une décence
qui n'ôte rien de ce quelles ont de
féduifant , & le ton de fentiment qui y
regne , en font un petit ouvrage que j'oferois
comparer aux deux meilleurs contes
de La Fontaine , & lui donner peut- être
la préférence.
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Résumé : SUR LES CONTES.
Le texte explore le genre littéraire des contes, soulignant qu'il est moderne et distinct des œuvres anciennes. Les Italiens, notamment Boccace et le Pogge, sont reconnus pour avoir inventé les contes en prose, tandis qu'Arioste fut le premier à les mettre en vers. En français, les contes de la Reine de Navarre, de La Fontaine et de Vergier sont particulièrement notables. Ces contes se distinguent par des aventures galantes, des séductions, des intrigues et des stratagèmes pour tromper la vigilance des parents ou des époux. Ils sont marqués par un ton libre et des images licencieuses, reflétant une imagination libertine et une extrême gaieté. La Fontaine, bien qu'inspiré par les Italiens et l'Heptaméron de la Reine de Navarre, possède un style narratif unique. Ses contes se caractérisent par leur vivacité, leur naturel et leur capacité à captiver le lecteur. La Fontaine excelle dans l'art de rendre les incidents plaisants et les détails humains avec précision. Cependant, ses œuvres contiennent des négligences et des longueurs qui peuvent refroidir l'intérêt. Malgré cela, certains de ses contes, comme 'L'Hermite' et 'Le Berceau', sont considérés comme parfaits. La Fontaine est également le moins licencieux des auteurs de contes, enveloppant les idées voluptueuses dans une gaze légère qui stimule l'imagination. Le texte critique les contes de La Fontaine pour leur potentiel à éveiller des idées de volupté dangereuses, contrairement à ce que l'auteur prétendait. Vergier, qui a pris La Fontaine comme modèle, n'a pas atteint la même naïveté de style, bien que ses contes soient naturels. Grécourt, un autre auteur de contes, est jugé obscène et moins talentueux. Le texte mentionne également quelques contes épars, dont le 'Rajeunissement inutile' de Moncrif, qui est loué pour sa légèreté, son harmonie et ses réflexions fines. Ce conte est comparé aux meilleurs de La Fontaine et pourrait même leur être préféré.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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1575
p. 77-86
SECONDE LETTRE D'un Académicien de M.... à un Académicien de R.... sur la Christiade, ou le Paradis reconquis, pour servir de suite au Paradis perdu de Milton.
Début :
Une maladie longue & opiniâtre, une convalescence des plus lentes & des [...]
Mots clefs :
Poème, Christiade, Dieu, Sauveur, Paradis, Académicien
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texteReconnaissance textuelle : SECONDE LETTRE D'un Académicien de M.... à un Académicien de R.... sur la Christiade, ou le Paradis reconquis, pour servir de suite au Paradis perdu de Milton.
SECONDE LETTRE
•
D'un Académicien de M .... à un Academicien
de R.... fur la Chriftiade , ou
le Paradis reconquis , pour fervir de fuite
au Paradis perdu de Milton.
U
NE maladie longue & opiniâtre , une
convalefcence des plus lentes & des
affaires arrierées ne m'ont pas permis ,
Monfieur , de vous tenir plutôt la parole
que je vous donnai dans ma lettre du mois
de Juillet dernier , dans laquelle je vous
promettois de vous dire mon fentiment
fur le refte de la Chriftiade. Je fuis ravi
que le jugement que j'en ai porté s'accor
de avec le vôtre , & que celui de vos illuftres
confreres y mette un fceau refpectable
à tout critique. Je vais donc achever
l'analyfe de cet ouvrage avec confiance &
fans partialité.
Je vous avois laiffé au huitième chant
& c'eft de là que je reprens. Il contient
le plus grand & le plus augufte de nos
myfteres ; l'inftitution de l'Euchariftie , &
je vous affure qu'on ne peut lire rien de
plus tendre & de plus onctueux que le
difcours que le Sauveur fait à fes Difci-
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
ples dans fon teftament d'adieu . Le combat
de fon agonie eft un morceau théologique
, qui n'eft pas à la vérité de notre
reffort , mais nous en avons entendu difcourir
des Théologiens , qui ont affuré
qu'on ne pouvoit mieux accommoder le
dogme dans un poëme , & le mettre dans
le jour le plus favorable & le plus conforme
à la faine doctrine , fans en rien altérer
, au milieu même des fictions poëtiques.
L'épifode de Judas Iscariot qui commence
à la fin du feptieme chant , & qui
finit dans le dixieme par fa mort tragique,
eft un épiſode d'éclat qui n'a pas échappé
à votre pénétration : il eft en effet bien
fingulier ; car cet épifode feul eûr pû faire
la matiere d'un poëme par fon commen
cement , fon milieu & fa fin . L'efpece de
choc qui fe paffe dans le jardin des Oliviers
lorfque le Sauveur y eft pris , paroîtroit
d'invention romanefque , fi l'Evangélifte
ne difoit pofitivement qu'à la parole
du Sauveur , Judas & les troupes qu'il
conduifoit tomberent à la renverſe . L'em-
-portement de S. Pierre , connu par le coup
de glaive dont il frappa Malchus , & la
difpofition des autres Apôtres fes collégues
qui n'attendoient que le confentement
de leur Maître pour tirer pareilleΜΑΙ.
79 1755.
ment le glaive , eft fi bien marqué dans
l'Evangile , qu'on ne peut le regarder comme
une rodomontade de la part des compagnons
de l'Homme Dieu . Le fonge de
la femme de Pilate , qui dans le neuvieme
chant interrompt le jugement que fon
mari alloit porter contre Jefus , & la def
cription du temple de la Sibylle , font des
épifodes d'invention hiftorique , où tout
elt afforti au fujet principal. L'antre des
génies infernaux où Satan defcend par les
bouches du Vefuve , & y fait forger les
inftrumens du fupplice de Jefus- Chriſt , eſt
encore un morceau d'imagination poëtique ,
qui ravit par le détail des ouvrages aufquels
ces génies font occupés. Cette defcription
qui égaie le fombre de la mort
tragique de Judas , eft admirable. Le por
trait de la politique que Satan appelle du
haut des tours de Solime , & la politique
qui , fidele à la voix de Satan , quitte lecabinet
de l'Empereur Tibere , & accourt
à travers les airs pour venir fe prêter aux
vûes du monarque infernal , fait un bel
effet dans le onzieme chant. Le fupplice
du Sauveur & le tableau des fouffrances
qu'il endure avec une patience plus que
héroïque , contrafte fort bien avec le zéle
des Anges qui forment l'armée céleſte , &
quiau premier mouvement courent prendre
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
1
-
les armes dans l'arfenal de Dieu pour aller
fondre fur les ennemis de fon fils , & le
délivrer des mains des impies qui s'apprêtent
à le crucifier. Ce zélé de l'armée célefte
, qui borné par l'ordre abfolu du
Tout puiffant , fe change en deuil , &
l'éclipfe de la férénité de la face brillante
de Dieu pénétré de douleur à la mort de
fon fils , éclipfe qui eft la caufe premiere
des ténébres qui obfcurciffent le foleil , &
qui couvrent toute la terre en un inſtant ,
tout cela eft d'un fublime qui étonne , ra
vit , & imprime la terreur , la crainte & le
refpect pour la majeſté de Dieu . L'éclat
qui accompagne le triomphe de la Réfurrection
du Sauveur , les vives defcriptions
de l'empire du tems , du cahos & de la
nuit , celle des enfers , dont les peintures
effrayantes font d'un nouveau coloris &
parfaitement afforties aux différens genres
de tourmens , & aux différentes efpeces
de coupables qui les endurent , la defcription
des limbes , le portrait de la tranquille
efpérance qui anime les faints perfonnages
qui l'habitent , ce doux efpoir d'un
heureux avenir qui contrafte avec la fureur
& le defefpoir des réprouvés , la beauté
du climat des limbes & l'horreur des enfers
, font des tableaux qui effrayent &
raffurent , qui troublent & qui calment,
Μ Α Ι. 1755 .
81
tour à tour le lecteur. Il fe délaffe enfin
dans les belles plaines du ciel & dans le
brillant féjour de la Divinité , dont le temple
eft peint d'une maniere d'autant plus
admirable , que l'auteur pouvant faire.
jouer fon imagination , n'a néanmoins
emprunté que les idées tracées par S. Jean
dans fon Apocalypfe. Le livre des deftinées
humaines , fcelle de fept fceaux que le
Sauveur ouvre aux yeux de fon Apôtre ,
pour lui faire connoître les hommes dont
les ames lui font confiées , eft encore emprunté
de l'Apocalypfe . L'établiffement
miraculeux de l'Eglife , & le changement
progreffif qui fe fait dans tous les états du
monde par la prédication de l'évangile ,
les portraits des premiers Souverains chré-,
tiens , & les juftes éloges donnés à leurs
fucceffeurs en qualité de protecteurs de
l'Eglife , la fucceffion invariable & non.
interrompue des fouverains Pontifes qui
ont occupé le fiége de Rome & de l'Eglife ,
& les traits fous lefquels font repréfentés
les plus grands Papes jufqu'à celui qui
remplit fi dignement la chaire de Saint .
Pierre , tout cela eft d'une invention fine
ingénieufe , délicate , qui tranfporte & ravit
le lecteur en lui rappellant les grands.
traits de l'ancien & du nouveau Teftament ,
& d'une partie de l'Hiftoire eccléfiaftique
Dy
82 MERCURE DE FRANCE.
par une narration agréable & fleurie.
On a donc bien eu raifon , Monfieur ,
de dire que la Chriftiade , bien loin de
nuire à la religion & de fcandalifer la foi
des Fideles , ne peut fervir qu'à leur donner
une grande idée de nos myfteres . Les
fictions fans nombre qui étayent ce poëme
, n'auroient point été admiffibles dans
un fujet auffi facré , & le lecteur pieux
auroit eu raifon de s'en alarmer & de les
rejetter , fi l'auteur n'eût eu la précaution
de les puifer toutes dans le fond même des
myfteres , ainfi que l'a fort bien remarqué
un célebre Journaliſte , & de les appuyer
des autorités de l'Ecriture , des faints Peres
, des Conciles , des Commentateurs
& de l'Hiftoire . C'eft de là probablement
qu'eſt venu ce déluge de notes qui a inondé
l'ouvrage , & c'eft avec la même juſteſſe
que vous avez été frappé de l'art avec lequel
les humiliations & les grandeurs de
Homme - Dieu contraftent avec dignité &
s'ennobliffent mutuellement.
En effet le poëme de la Chriftiade n'eft
que le triomphe du Chrift . Si cet objet
nous étoit moins familier , il piqueroit
plus notre curiofité ; mais un fujet dont
nos oreilles font rebattues dans nos chaires
, dont nos livres font remplis , dont
nous fommes imbus dès l'enfance , affadit
M. A I. 83
1755. .
en quelque forte , & rebute , fi l'on peut fe
fervir de ce terme , l'attention du Chrétien
tiéde , à laquelle les objets attrayans
du fiécle font fans ceffe diverfion. Dans le
monde on ne connoît communément le
Sauveur que par fa naiffance pauvre & par
fa mort ignominieufe ; ce font là les deux
points de vûe fous lefquels on le confidere
: l'éclat de fes miracles frappe , mais
l'ignominie de fa croix fcandalife , & il
faut avoir une foi bien ferme pour n'être
pas tenté d'abandonner un maître qui vit
d'une façon fi obfcure , & qui meurt du
fupplice le plus infâme . C'eft là ce qui a
donné crédit au préjugé commun , que que les
myfteres de notre religion ne fçauroient
être la matiere d'un poëme ; mais un ef
prit qui ne s'arrête point à la fuperficie ,
qui s'éleve au- deffus des préjugés , qui approfondit
tous les myfteres , qui analyſe
tous les faits , ne peut s'empêcher d'être
frappé de la Divinité , qui éclate jufques
dans les moindres actions du Sanveur ; on
voit en lui le héros des héros , le héros par
excellence , l'Homme - Dieu , le Dieu des
Dieux .
Je ne puis mieux finir cette analyfe ,
Monfieur , qu'en vous difant mon fentiment
fur le fujer des planches , vignettes
& gravûres en taille -douce qui font à la
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
tête de chaque chant de la Chriſtiade : il
y regne autant de poëtique & de fublime
d'idées que dans l'ouvrage même ; les allégories.
en font fines , juftes & nullement
forcées. Peut - on rien de plus beau que
l'idée du frontispice , où les trois monftres,
Satan , le péché & la mort perfonnifiés ,
font attachés au trophée du Rédempteur ;
le palais du prince de l'air , avec tous fes
attributs , & la tempête qu'il excite à la
priere de Satan ; le confeil des démons fur
le Liban , où les grands acteurs font caractérifés
; le feftin d'Hérode , où Hérodias
danfe ; Magdeleine dans fes beaux jardins.
livrée à fes illufions , & enfuite dans fon
appartement renverfant & brifant fa toilette
dans un faint emportement de converfion
; la médiation du Verbe , & Adam
& Eve pris dans les filets de la mort ; la
naiffance de la femme ; l'antre des génies
infernaux ; l'arfenal célefte ; le magnifique
temple de la Sibylle , & la femme de
Pilate dormant fur les genoux du fommeil;
l'ame du Dieu crucifié, expirant, qui fort de
fa bouche , un drapeau d'une main en figne
de fa victoire , & des foudres de l'autre , en
inftrumens de fa vengeance , qui foudroye
& précipite les légions de démons répandus
dans les airs , où ils s'applaudiffoient
de leur prétendue victoire fur le Seigneur
MA I. 1755.
85 .
& fur fon Chrift ; & enfin ce même Chriſt
fortant victorieux du tombeau , dont la
pierre énorme renversée par la puiffance
divine , écrafe la mort qui étoit affife
deffus ; & les clefs de la mort & des enfers
que le Sauveur reffufcitant tient dans
fes mains? ce font là , Monfieur , autant
d'idées nobles & poëtiques que le célebre
Eyfen a parfaitement tracées , fans doute ,
d'après l'auteur , & que les plus habiles
Graveurs de Paris ont très - bien rendues .
Tout eft poëtique , tout eft admirable dans .
ce poëme , jufqu'au crayon & au burin
du Deffinateur & des Graveurs.
"
Vous penferez peut - être , Monfieur, que
la chaleur du climat qui échauffe notre
imagination , eft la feule caufe de l'admiration
que nous avons pour la Chriftiade ;
mais defabufez-vous , les coups de foleil
aufquels on nous accufe d'être fujets , ne
dirigent point nos jugemens ; je ne vous
les produirois même pas avec tant de confiance
, fi les perfonnes les plus éclairées
de nos provinces & des Académies voifines
, & principalement un homme célebre
par quantité de bons ouvrages , qui fe
diftingue à la tête de l'Académie des Belles-
Lettres de M .... n'avoit prévenu notre
jugement par les fuffrages les plus favorables
à la Chriftiade .
86 MERCURE DE FRANCE.
Quoiqu'il en foit , notre admiration
pour ce poëme n'eft point aveugle , mais
nous faifons graces aux défauts en faveur
des beautés ; car quelques exemples & autorités
que l'auteur apporte pour fe juftifier
d'avoir écrit fon poëme en profe
cependant , comme l'ufage a prévalu , &
que par poëme on entend communément
aujourd'hui un ouvrage en vers , nous faifons
des voeux avec vous pour que quel
que heureux génie s'animant du feu poëtique
de l'auteur de la Chriftiade , fans en
amortir les faillies , veuille bien prendre
la peine de nous la rendre en beaux vers
françois , débarraffée de certains détails
qui font languir l'action , & de quelques
notes qui paroiffent fuperflues. Je fuis ,
& c.
On imprime chez Boudet , rue Saint
Jacques , au Livre d'or , un projet de
Tactique d'après le fyftême du Chevalier
Folard , & les idées de M. le Maréchal de
Saxe. Je crois que l'annonce de ce livre.
doit exciter la curiofité de nos militaires ,
que fa lecture peut leur être auffi utile
que l'ouvrage paroît intéreffant. Le Libraire
le diftribuera dans le courant de ce
mois ; 1 vol. in-4°.
•
D'un Académicien de M .... à un Academicien
de R.... fur la Chriftiade , ou
le Paradis reconquis , pour fervir de fuite
au Paradis perdu de Milton.
U
NE maladie longue & opiniâtre , une
convalefcence des plus lentes & des
affaires arrierées ne m'ont pas permis ,
Monfieur , de vous tenir plutôt la parole
que je vous donnai dans ma lettre du mois
de Juillet dernier , dans laquelle je vous
promettois de vous dire mon fentiment
fur le refte de la Chriftiade. Je fuis ravi
que le jugement que j'en ai porté s'accor
de avec le vôtre , & que celui de vos illuftres
confreres y mette un fceau refpectable
à tout critique. Je vais donc achever
l'analyfe de cet ouvrage avec confiance &
fans partialité.
Je vous avois laiffé au huitième chant
& c'eft de là que je reprens. Il contient
le plus grand & le plus augufte de nos
myfteres ; l'inftitution de l'Euchariftie , &
je vous affure qu'on ne peut lire rien de
plus tendre & de plus onctueux que le
difcours que le Sauveur fait à fes Difci-
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
ples dans fon teftament d'adieu . Le combat
de fon agonie eft un morceau théologique
, qui n'eft pas à la vérité de notre
reffort , mais nous en avons entendu difcourir
des Théologiens , qui ont affuré
qu'on ne pouvoit mieux accommoder le
dogme dans un poëme , & le mettre dans
le jour le plus favorable & le plus conforme
à la faine doctrine , fans en rien altérer
, au milieu même des fictions poëtiques.
L'épifode de Judas Iscariot qui commence
à la fin du feptieme chant , & qui
finit dans le dixieme par fa mort tragique,
eft un épiſode d'éclat qui n'a pas échappé
à votre pénétration : il eft en effet bien
fingulier ; car cet épifode feul eûr pû faire
la matiere d'un poëme par fon commen
cement , fon milieu & fa fin . L'efpece de
choc qui fe paffe dans le jardin des Oliviers
lorfque le Sauveur y eft pris , paroîtroit
d'invention romanefque , fi l'Evangélifte
ne difoit pofitivement qu'à la parole
du Sauveur , Judas & les troupes qu'il
conduifoit tomberent à la renverſe . L'em-
-portement de S. Pierre , connu par le coup
de glaive dont il frappa Malchus , & la
difpofition des autres Apôtres fes collégues
qui n'attendoient que le confentement
de leur Maître pour tirer pareilleΜΑΙ.
79 1755.
ment le glaive , eft fi bien marqué dans
l'Evangile , qu'on ne peut le regarder comme
une rodomontade de la part des compagnons
de l'Homme Dieu . Le fonge de
la femme de Pilate , qui dans le neuvieme
chant interrompt le jugement que fon
mari alloit porter contre Jefus , & la def
cription du temple de la Sibylle , font des
épifodes d'invention hiftorique , où tout
elt afforti au fujet principal. L'antre des
génies infernaux où Satan defcend par les
bouches du Vefuve , & y fait forger les
inftrumens du fupplice de Jefus- Chriſt , eſt
encore un morceau d'imagination poëtique ,
qui ravit par le détail des ouvrages aufquels
ces génies font occupés. Cette defcription
qui égaie le fombre de la mort
tragique de Judas , eft admirable. Le por
trait de la politique que Satan appelle du
haut des tours de Solime , & la politique
qui , fidele à la voix de Satan , quitte lecabinet
de l'Empereur Tibere , & accourt
à travers les airs pour venir fe prêter aux
vûes du monarque infernal , fait un bel
effet dans le onzieme chant. Le fupplice
du Sauveur & le tableau des fouffrances
qu'il endure avec une patience plus que
héroïque , contrafte fort bien avec le zéle
des Anges qui forment l'armée céleſte , &
quiau premier mouvement courent prendre
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
1
-
les armes dans l'arfenal de Dieu pour aller
fondre fur les ennemis de fon fils , & le
délivrer des mains des impies qui s'apprêtent
à le crucifier. Ce zélé de l'armée célefte
, qui borné par l'ordre abfolu du
Tout puiffant , fe change en deuil , &
l'éclipfe de la férénité de la face brillante
de Dieu pénétré de douleur à la mort de
fon fils , éclipfe qui eft la caufe premiere
des ténébres qui obfcurciffent le foleil , &
qui couvrent toute la terre en un inſtant ,
tout cela eft d'un fublime qui étonne , ra
vit , & imprime la terreur , la crainte & le
refpect pour la majeſté de Dieu . L'éclat
qui accompagne le triomphe de la Réfurrection
du Sauveur , les vives defcriptions
de l'empire du tems , du cahos & de la
nuit , celle des enfers , dont les peintures
effrayantes font d'un nouveau coloris &
parfaitement afforties aux différens genres
de tourmens , & aux différentes efpeces
de coupables qui les endurent , la defcription
des limbes , le portrait de la tranquille
efpérance qui anime les faints perfonnages
qui l'habitent , ce doux efpoir d'un
heureux avenir qui contrafte avec la fureur
& le defefpoir des réprouvés , la beauté
du climat des limbes & l'horreur des enfers
, font des tableaux qui effrayent &
raffurent , qui troublent & qui calment,
Μ Α Ι. 1755 .
81
tour à tour le lecteur. Il fe délaffe enfin
dans les belles plaines du ciel & dans le
brillant féjour de la Divinité , dont le temple
eft peint d'une maniere d'autant plus
admirable , que l'auteur pouvant faire.
jouer fon imagination , n'a néanmoins
emprunté que les idées tracées par S. Jean
dans fon Apocalypfe. Le livre des deftinées
humaines , fcelle de fept fceaux que le
Sauveur ouvre aux yeux de fon Apôtre ,
pour lui faire connoître les hommes dont
les ames lui font confiées , eft encore emprunté
de l'Apocalypfe . L'établiffement
miraculeux de l'Eglife , & le changement
progreffif qui fe fait dans tous les états du
monde par la prédication de l'évangile ,
les portraits des premiers Souverains chré-,
tiens , & les juftes éloges donnés à leurs
fucceffeurs en qualité de protecteurs de
l'Eglife , la fucceffion invariable & non.
interrompue des fouverains Pontifes qui
ont occupé le fiége de Rome & de l'Eglife ,
& les traits fous lefquels font repréfentés
les plus grands Papes jufqu'à celui qui
remplit fi dignement la chaire de Saint .
Pierre , tout cela eft d'une invention fine
ingénieufe , délicate , qui tranfporte & ravit
le lecteur en lui rappellant les grands.
traits de l'ancien & du nouveau Teftament ,
& d'une partie de l'Hiftoire eccléfiaftique
Dy
82 MERCURE DE FRANCE.
par une narration agréable & fleurie.
On a donc bien eu raifon , Monfieur ,
de dire que la Chriftiade , bien loin de
nuire à la religion & de fcandalifer la foi
des Fideles , ne peut fervir qu'à leur donner
une grande idée de nos myfteres . Les
fictions fans nombre qui étayent ce poëme
, n'auroient point été admiffibles dans
un fujet auffi facré , & le lecteur pieux
auroit eu raifon de s'en alarmer & de les
rejetter , fi l'auteur n'eût eu la précaution
de les puifer toutes dans le fond même des
myfteres , ainfi que l'a fort bien remarqué
un célebre Journaliſte , & de les appuyer
des autorités de l'Ecriture , des faints Peres
, des Conciles , des Commentateurs
& de l'Hiftoire . C'eft de là probablement
qu'eſt venu ce déluge de notes qui a inondé
l'ouvrage , & c'eft avec la même juſteſſe
que vous avez été frappé de l'art avec lequel
les humiliations & les grandeurs de
Homme - Dieu contraftent avec dignité &
s'ennobliffent mutuellement.
En effet le poëme de la Chriftiade n'eft
que le triomphe du Chrift . Si cet objet
nous étoit moins familier , il piqueroit
plus notre curiofité ; mais un fujet dont
nos oreilles font rebattues dans nos chaires
, dont nos livres font remplis , dont
nous fommes imbus dès l'enfance , affadit
M. A I. 83
1755. .
en quelque forte , & rebute , fi l'on peut fe
fervir de ce terme , l'attention du Chrétien
tiéde , à laquelle les objets attrayans
du fiécle font fans ceffe diverfion. Dans le
monde on ne connoît communément le
Sauveur que par fa naiffance pauvre & par
fa mort ignominieufe ; ce font là les deux
points de vûe fous lefquels on le confidere
: l'éclat de fes miracles frappe , mais
l'ignominie de fa croix fcandalife , & il
faut avoir une foi bien ferme pour n'être
pas tenté d'abandonner un maître qui vit
d'une façon fi obfcure , & qui meurt du
fupplice le plus infâme . C'eft là ce qui a
donné crédit au préjugé commun , que que les
myfteres de notre religion ne fçauroient
être la matiere d'un poëme ; mais un ef
prit qui ne s'arrête point à la fuperficie ,
qui s'éleve au- deffus des préjugés , qui approfondit
tous les myfteres , qui analyſe
tous les faits , ne peut s'empêcher d'être
frappé de la Divinité , qui éclate jufques
dans les moindres actions du Sanveur ; on
voit en lui le héros des héros , le héros par
excellence , l'Homme - Dieu , le Dieu des
Dieux .
Je ne puis mieux finir cette analyfe ,
Monfieur , qu'en vous difant mon fentiment
fur le fujer des planches , vignettes
& gravûres en taille -douce qui font à la
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
tête de chaque chant de la Chriſtiade : il
y regne autant de poëtique & de fublime
d'idées que dans l'ouvrage même ; les allégories.
en font fines , juftes & nullement
forcées. Peut - on rien de plus beau que
l'idée du frontispice , où les trois monftres,
Satan , le péché & la mort perfonnifiés ,
font attachés au trophée du Rédempteur ;
le palais du prince de l'air , avec tous fes
attributs , & la tempête qu'il excite à la
priere de Satan ; le confeil des démons fur
le Liban , où les grands acteurs font caractérifés
; le feftin d'Hérode , où Hérodias
danfe ; Magdeleine dans fes beaux jardins.
livrée à fes illufions , & enfuite dans fon
appartement renverfant & brifant fa toilette
dans un faint emportement de converfion
; la médiation du Verbe , & Adam
& Eve pris dans les filets de la mort ; la
naiffance de la femme ; l'antre des génies
infernaux ; l'arfenal célefte ; le magnifique
temple de la Sibylle , & la femme de
Pilate dormant fur les genoux du fommeil;
l'ame du Dieu crucifié, expirant, qui fort de
fa bouche , un drapeau d'une main en figne
de fa victoire , & des foudres de l'autre , en
inftrumens de fa vengeance , qui foudroye
& précipite les légions de démons répandus
dans les airs , où ils s'applaudiffoient
de leur prétendue victoire fur le Seigneur
MA I. 1755.
85 .
& fur fon Chrift ; & enfin ce même Chriſt
fortant victorieux du tombeau , dont la
pierre énorme renversée par la puiffance
divine , écrafe la mort qui étoit affife
deffus ; & les clefs de la mort & des enfers
que le Sauveur reffufcitant tient dans
fes mains? ce font là , Monfieur , autant
d'idées nobles & poëtiques que le célebre
Eyfen a parfaitement tracées , fans doute ,
d'après l'auteur , & que les plus habiles
Graveurs de Paris ont très - bien rendues .
Tout eft poëtique , tout eft admirable dans .
ce poëme , jufqu'au crayon & au burin
du Deffinateur & des Graveurs.
"
Vous penferez peut - être , Monfieur, que
la chaleur du climat qui échauffe notre
imagination , eft la feule caufe de l'admiration
que nous avons pour la Chriftiade ;
mais defabufez-vous , les coups de foleil
aufquels on nous accufe d'être fujets , ne
dirigent point nos jugemens ; je ne vous
les produirois même pas avec tant de confiance
, fi les perfonnes les plus éclairées
de nos provinces & des Académies voifines
, & principalement un homme célebre
par quantité de bons ouvrages , qui fe
diftingue à la tête de l'Académie des Belles-
Lettres de M .... n'avoit prévenu notre
jugement par les fuffrages les plus favorables
à la Chriftiade .
86 MERCURE DE FRANCE.
Quoiqu'il en foit , notre admiration
pour ce poëme n'eft point aveugle , mais
nous faifons graces aux défauts en faveur
des beautés ; car quelques exemples & autorités
que l'auteur apporte pour fe juftifier
d'avoir écrit fon poëme en profe
cependant , comme l'ufage a prévalu , &
que par poëme on entend communément
aujourd'hui un ouvrage en vers , nous faifons
des voeux avec vous pour que quel
que heureux génie s'animant du feu poëtique
de l'auteur de la Chriftiade , fans en
amortir les faillies , veuille bien prendre
la peine de nous la rendre en beaux vers
françois , débarraffée de certains détails
qui font languir l'action , & de quelques
notes qui paroiffent fuperflues. Je fuis ,
& c.
On imprime chez Boudet , rue Saint
Jacques , au Livre d'or , un projet de
Tactique d'après le fyftême du Chevalier
Folard , & les idées de M. le Maréchal de
Saxe. Je crois que l'annonce de ce livre.
doit exciter la curiofité de nos militaires ,
que fa lecture peut leur être auffi utile
que l'ouvrage paroît intéreffant. Le Libraire
le diftribuera dans le courant de ce
mois ; 1 vol. in-4°.
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Résumé : SECONDE LETTRE D'un Académicien de M.... à un Académicien de R.... sur la Christiade, ou le Paradis reconquis, pour servir de suite au Paradis perdu de Milton.
La seconde lettre est une correspondance entre deux académiciens discutant de la 'Christiade', un poème épique. L'auteur de la lettre approuve le jugement de son interlocuteur et de leurs confrères sur l'œuvre. Il commence son analyse à partir du huitième chant, mettant en avant la tendresse et l'onction du discours du Sauveur lors de l'institution de l'Eucharistie. Il admire également la profondeur théologique du combat de l'agonie du Christ, bien que ce traitement ne soit pas conforme à leur ressource, il est approuvé par des théologiens. L'épître met en lumière plusieurs épisodes marquants du poème, tels que la trahison de Judas, le combat au jardin des Oliviers et l'intervention de la femme de Pilate. Elle loue également les descriptions poétiques, comme l'antre des génies infernaux et la politique de Satan. Le supplice du Sauveur et les réactions des anges sont décrits avec un sublime qui impressionne. Le poème est salué pour sa fidélité aux Écritures et aux autorités ecclésiastiques, justifiant ainsi les fictions poétiques par leur enracinement dans les mystères chrétiens. L'auteur conclut en exprimant son admiration pour les illustrations du poème, qui sont aussi poétiques et sublimes que le texte lui-même. Il espère cependant que la 'Christiade' pourrait être réécrite en vers français pour en améliorer la fluidité.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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1576
p. 105-106
SEANCE PUBLIQUE De l'Académie des Inscriptions & Belles-Lettres.
Début :
L'Académie royale des Inscriptions & Belles-Lettres fit sa rentrée publique [...]
Mots clefs :
Académie royale des inscriptions et belles-lettres
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texteReconnaissance textuelle : SEANCE PUBLIQUE De l'Académie des Inscriptions & Belles-Lettres.
SEANCE PUBLIQUE
De l'Académie des Infcriptions & Belles-
Lettres.
' Académie royale des Infcriptions &
Belles-Lettres fit fa rentrée publique
d'après Pâques le 8 d'Avril. Après l'annonce
des fujers propofés pour les prix de
1756 , M. l'Abbé Batteux fit la lecture d'un
mémoire , qui a pour titre Développement
de la doctrine d'Ariftippe , pour fervir d'explication
à un paffage important de la premiere
Epitre d'Horace . M. de Bougainville ,
Secrétaire perpétuel de l'Académie , lut
Ev
106 MERCURE DE FRANCE .
enfuite un mémoire , intitulé Hiftoire du
voyage d'Hannon fur les côtes d'Afrique , tirée
de fa relation éclaircie par celles des voyageurs
de Médie. M. d'Anville eft l'auteur
du troifieme mémoire qui fut lu , & qüi
regarde un monument fculpté fur une montagne
d'une des provinces de cet ancien
royaume. La lecture du fixieme mémoire
de M. le Beau fur la Légion Romaine ter-
-mina la féance. obog
Le prix a été remis pour l'année prochaine.
Le fujet propoſe n'ayant pas été
traité au gré de l'Académie , elle propofe
de nouveau la même queftion ; fçavoir ,
En quel tems , & par quels moyens le Paganifme
a été entierement éteint dans les Gaules.
L'Académie donnera auffi ens le
prix fondé Le
r M. le Comte de
Caylus
.
fujet confifte à déterminer , Quels font les
attributs diftinctifs qui caracteriſent Jupiter
Ammon dans les auteurs , & fur les menumens
? Quelles pouvoient être l'origine & les
·raifons de ces attributs ? avoient- ils tous éga-
·lement rapport aux dogmes de la religion
égyptienne ? ont-ils éprouvé , foit en Egypte ,
foit ailleurs , des alterations propres a fixer
à peu-près l'âge des monumens où ils font repréfentés
? Le premier de ces deux prix Tera
diftribué dans la féance publique d'après
Pâques , & le fecond dans celle d'après la
S. Martin.
De l'Académie des Infcriptions & Belles-
Lettres.
' Académie royale des Infcriptions &
Belles-Lettres fit fa rentrée publique
d'après Pâques le 8 d'Avril. Après l'annonce
des fujers propofés pour les prix de
1756 , M. l'Abbé Batteux fit la lecture d'un
mémoire , qui a pour titre Développement
de la doctrine d'Ariftippe , pour fervir d'explication
à un paffage important de la premiere
Epitre d'Horace . M. de Bougainville ,
Secrétaire perpétuel de l'Académie , lut
Ev
106 MERCURE DE FRANCE .
enfuite un mémoire , intitulé Hiftoire du
voyage d'Hannon fur les côtes d'Afrique , tirée
de fa relation éclaircie par celles des voyageurs
de Médie. M. d'Anville eft l'auteur
du troifieme mémoire qui fut lu , & qüi
regarde un monument fculpté fur une montagne
d'une des provinces de cet ancien
royaume. La lecture du fixieme mémoire
de M. le Beau fur la Légion Romaine ter-
-mina la féance. obog
Le prix a été remis pour l'année prochaine.
Le fujet propoſe n'ayant pas été
traité au gré de l'Académie , elle propofe
de nouveau la même queftion ; fçavoir ,
En quel tems , & par quels moyens le Paganifme
a été entierement éteint dans les Gaules.
L'Académie donnera auffi ens le
prix fondé Le
r M. le Comte de
Caylus
.
fujet confifte à déterminer , Quels font les
attributs diftinctifs qui caracteriſent Jupiter
Ammon dans les auteurs , & fur les menumens
? Quelles pouvoient être l'origine & les
·raifons de ces attributs ? avoient- ils tous éga-
·lement rapport aux dogmes de la religion
égyptienne ? ont-ils éprouvé , foit en Egypte ,
foit ailleurs , des alterations propres a fixer
à peu-près l'âge des monumens où ils font repréfentés
? Le premier de ces deux prix Tera
diftribué dans la féance publique d'après
Pâques , & le fecond dans celle d'après la
S. Martin.
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Résumé : SEANCE PUBLIQUE De l'Académie des Inscriptions & Belles-Lettres.
La séance publique de l'Académie royale des Inscriptions & Belles-Lettres s'est tenue le 8 avril, après Pâques. L'abbé Batteux a présenté un mémoire sur la doctrine d'Aristippe en lien avec un passage d'Horace. M. de Bougainville a ensuite exposé un mémoire sur le voyage d'Hannon sur les côtes d'Afrique, éclairé par les récits des voyageurs de Médie. M. d'Anville a lu un mémoire sur un monument sculpté dans une province d'un ancien royaume. La séance s'est conclue par la lecture d'un mémoire de M. le Beau sur la Légion Romaine. Pour l'année suivante, l'Académie a proposé deux sujets de prix. Le premier, repris car non traité à la satisfaction de l'Académie, porte sur l'extinction du paganisme dans les Gaules. Le second, fondé par M. le Comte de Caylus, vise à déterminer les attributs distinctifs de Jupiter Ammon dans les auteurs et les monuments, leur origine, et les éventuelles alterations permettant de dater les monuments. Les prix seront distribués lors des séances publiques d'après Pâques et d'après la Saint-Martin.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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1577
p. 108-122
SEANCE PUBLIQUE De la Société Littéraire d'Arras.
Début :
La Société Littéraire d'Arras tint le 22 Juin une assemblée publique à l'occasion [...]
Mots clefs :
Société littéraire d'Arras, Naturaliste, Pierre, Monuments antiques, Terre, Sable, Province, Poésie, Versification
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SEANCE PUBLIQUE De la Société Littéraire d'Arras.
SEANCE PUBLIQUE
De la Société Littéraire d'Arras.
A Société Littéraire d'Arras tint le 22
Juin une affemblée publique à l'occafion
de la réception du R. P. Lucas , Jéfuite.
Le remerciment qu'il fit à ce fujet
fervit d'introduction à un difcours fur
l'excellence de l'hiftoire naturelle , dont
l'utilité & les agrémens firent les deux objets
de fa divifion.
Pour ne pas fortir des bornes d'un extrait
, on fe contentera de rapporter ici
quelques morceaux , dont le but étoit de
prouver que l'Artois renferme une égale
abondance de curiofités naturelles & de
'monumens antiques. Voici comment le P.
Lucas s'exprima fur ce point dans l'exorde
´de fon difcours. » L'Artois , votre patrie
» & la mienne , Meffieurs , offre aux dif-
» fertations des curieux tant d'objets inté
reffans , que la nature femble avoir fe
MAI. 1755: 100
» condé vos intentions & les miennes , en
» réuniffant dans les bornes étroites de cet-
» te province tout ce qui peut être utile
» au bien public , & fatisfaire la curiofité
des Naturaliſtes. La multitude des cho-
» fes fingulieres & même uniques qui fe
préfentent , comme d'elles-mêmes , fous
» nos yeux & fous nos pas , les pierres du
» res & molles , les pierres à grains & à
» feuilles , les pétrifications de toute ef-
» pece , les cryftallifations différentes , les
» bitumes , les foufres , les eaux , les végé-
"
»
taux , les minéraux , les médailles ro-
» maines du haut & du bas Empire , les
antiquités celtiques , tout s'y trouve ,
» tout s'y offre à nos recherches ; on ne
» peut faire un pas fans fouler aux pieds
» les tréfors de l'Hiftoire naturelle & de
l'Hiftoire ancienne.
ود
Le P. L. s'étendit dans fa premiere partie
fur les fecours que le Naturaliſte procure
à l'Hiftorien , en lui fourniffant de
précieuſes antiquités , & il détailla ainſi
les découvertes de ce genre qu'il a faites
dans l'Artois . » Toutes les parties de cette
province ne femblent- elles pas fe difpu-
» ter l'honneur de perfectionner l'hiſtoire ?
» Dainville & Gouy en Artois réfervoient à
» notre fiècle , depuis plus de deux mille
ans peut-être , la découverte de douze
a10 MERCURE DE FRANCE.
.ود
tombeaux finguliers , dont l'antiquité ,
» la matiere & la figure peuvent être le fu-
» jet d'une differtation également curieuſe
» & inftructive. Les marais d'Ecourt- Saint-
Quentin , après avoir fourni long - tems
» des tourbes plus noires & plus compac-
» tes que les tourbes ordinaires , n'en pa-
» roiffent refuſer aujourd'hui à vingt pieds
» de profondeur , que pour nous décou-
» vrir d'un côté une antiquité cachée , une
» chauffée romaine , large de vingt- quatre
» pieds , dont le commencement & le ter-
» me font encore inconnus .... & d'un
» autre côté , un amas de piques , de ha-
» ches , de maffes & de diverſes armes
gauloifes & romaines . La fabliere de
» Barale , à fix lieues d'Arras , nous a confervé
depuis mille trois cens ans , fous
vingt-deux pieds de fable , des vafes ro-
» mains de différentes figures , des pate-
» res , des fympules , des jattes rondes &
polies . Arras , Recourt , Foucquieres , & c .
préfentent aux differtations des Natura-
» liſtes de nos jours , tantôt à vingt- deux
» pieds , tantôt à plus de cent pieds de pro-
» fondeur , des arbres entiers dans une
» terre tourbeufe , dont ils font noircis &
pénétrés depuis plufieurs fiècles , fans
" avoir rien perdu de leur nature combuftible
, en perdant leur couleur naturelle...
23
ور
AMA I. 1755. Ir
爆
:
Quel fonds pour des differtations fçavan-
» tes ! quelles richeffes pour l'hiftoire ana
cienne ! quel tréfor celle de cette
≫ province
pour
Le nouvel affocié traita enfuite dės diverfes
reffources que nous devons au Naruralifte
, foit pour les befoins , foit pour
les commodités de la vie. Il parla des vulnéraires
, dont mille efpéces fe trouvent
réunies fur les montagnes d'Hefdin , comme
fur celles de la Suiffe & de l'Espagne .
Il indiqua deux ou trois fources d'eaux
minérales , jufqu'ici prefque inconnues
en Artois , & plufieurs mines de fer , de
plomb , de vitriol , dont les marques caractéristiques
, qui fe rencontrent par- tout
au centre & vers les extrêmités de l'Artois ,
femblent promettre un fuccès certain aux
travaux des Entrepreneurs. N'envions
·
" point , ( dit il en parlant du plâtre )
» n'envions point , Meffieurs , aux autres
contrées cette matiere fi utile ; nous en
S❞ trouvons dans celle-ci on peut faire
:
dans l'Artois ce qu'on fait dans l'Ile de
- France : Bourlon & Carency nous donne-
»ront un plâtre plus fin que celui de -Mont-
» martre ... ! du moins la découverte nous
» annonce un heureux fuccès : l'épreuve
de la calcination & de l'humectation
l'affûrera & l'expérience le perpétuera
112 MERCURE DE FRANCE.
»pour l'honneur du Naturaliſte , & pour
» le profit de l'Artois .
Sur la fin de fon difcours le P. L. entreprit
de faire voir que le Naturaliſte fatisfait
prefque toujours fa curiofité , en
trouvant ou ce qu'il cherche , ou ce qu'il
ne cherche pas , & l'Artois & fes environs
lui fourniffent encore des preuves de cette
vérité. Vous cherchiez , dit- il , dans les
carrieres , la pofition , l'étendue , la con-
» tinuité & l'épaiffeur des couches de ter-
"re , & vous avez apperçu dans des blocs
de pierre à la carriere royale de Ronville ,
»près d'Arras , des empreintes & des lits.
>> entiers de coquillages ; dans celle de
» Saint Vaaft , à la porte d'Amiens , dės
99
globes de matiere minérale , dont tous
» les rayons partent du point central , &
» aboutiffent à une circonférence inégale
»& champignoneufe ; & dans celles de
» Berles , à quatre lieues d'Arras , & de
» Saint Pol , à fept lieues de cette ville , des
» huîtres pétrifiées & des marcaffites de
plufieurs efpeces. Vous cherchiez dans
» des coquilles pétrifiées l'ouvrage des in-
» fectes marins confervé dans des carrie-
»res profondes depuis le déluge général ;
» & vous trouvez dans des monumens
antiques , ou l'ouvrage des premiers
» Gaulois , ou celui des anciens Romains...
""
"2
M A I.
1755. 11}
Vous cherchiez à Méricourt , à vingtquatre
pieds de profondeur , quelle eft
la couche de terre ou de gravier où finît
la matiere tourbeufe des marais , & la
» Drague *vous a rapporté différens fruits,
» des noix , des noifettes , dont la coque
» s'eft confervée entiere & folide pendant
» des milliers d'années .... Vous cherchiez
» dans les fontaines des fimples aquatiques,
& des roſeaux pétrifiés fe font offerts à
» vos yeux dans celle d'Albert fur les confins
de cette province .... Vous faifiez
» creufer les terres de Flers pour en exami
ner les différentes couches , & vous y
» avez déterré un amas confidérable de
> médailles romaines bien confervées , &
» réunies dans des vafes de terre dure &
folide .... Vous cherchiez près de Bou-
» chain des fources peu profondes , & vous
» avez tiré de la terre des monnoies farra-
» zines qui ont enrichi votre cabinet ……….
» Vous cherchiez dans les campagnes de
l'Abbaye de Dommartin des échinites
marins changés en cailloux , & avec quel
agréable étonnement vos yeux y ont
» trouvé des monnoies celtiques de fer ! ...
»Vous faifiez jetter les fondemens d'une
" Eglife paroiffiale à Gouy en Artois , &
* Inftrument pour tirer la terre à tourbe.
114 MERCURE DE FRANCE .
cette terre autrefois fanctifiée par de
pareilles fondations , vous a offert des
» médailles françoifes auffi curieuſes &
» inftructives qu'elles font antiques &
"
3 rares.
M. Leroux , Directeur , répondit au
Pere Lucas , & lui dit entr'autres chofes :
» Nous croyons comme vous , mon Révé-
» rend Pere , que la connoiffance de l'hiſtoi-
» re naturelle a toute l'utilité & les agré-
»mens qui peuvent attacher l'honnête
» homme : on ne peut rien ajoûter aux
❞preuves que vous avez fçu rendre fi inté-
» reffantes : on reconnoît avec plaifir que
» vous ne trouvez rien qui foit trop fé-
» rieux pour vos amuſemens , quand vous
» croyez pouvoir les faire fervir à éclairer
» vos compatriotes .... Hâtez - vous , mon
» R. Pere , de leur faire part des recherches
fçavantes que vous leur annoncez.;
» empreffez - vous à leur développer ces
» phénomenes qui ont bien pu arrêter pour
quelques momens leur attention , mais
dont il ne paroît pas qu'ils ayent fçu juſ-
» qu'aujourd'hui pénétrer la fource , ou
» démêler les avantages ; dirigez leur contemplation
: ouvrez - leur la terre qu'ils
habitent ; expliquez -leur comment , depuis
le déluge , elle n'eft qu'une maffe
formée d'un affemblage de mille chofes ,
C
99
ود
99
MATI 1755
९
و د
qui paroiffant déplacées dans fon fein ,
ne femblent offrir que des conjectures
fur les caufes de ce mêlange étonnant.
Placé avec eux comme dans un monde
»fouterrein , montrez-leur que c'eſt ſou-
» vent là que fe trouve l'origine de ces
changemens qui nous arrivent à nous-
» mêmes , ou aux autres, corps qui font fur
la furface de la terre ; dites-leur ce qu'ils
In doivent penfer des fontaines , des rivieres
, des vapeurs , de la formation & de
l'accroiffement des animaux & des végétaux
; en un mot , de toutes les merveil-
» les qui peuvent échapper à leurs lumieres
, ou réfifter à leur entendement. <
¡ M. Enlard de Grandval lur des remarques
fur les difficultés de la verfification
françoife . Il fit voir que ces difficultés réfultoient
principalement de la multitude
des articles , des pronoms , de certaines
prépofitions & conjonctions , des verbes
auxiliaires fouvent doublés. » Toutes cho-
>>> fes qui ne peignent rien , mais qui rempliffent
en partie la mefure , & y tien-
» nent la place d'autres mots qui exprime-
. . و ر
C
roient un fentiment , ou une image , uni-
» ques refforts du nerfpoëtique. » Il fit encore
obferver que le défaut d'élifion dans
les voyelles , excepté le muet , excluoit ła
rencontre d'une infinité de mots , qui ne
16 MERCURE DE FRANCE.
pouvoient plus fe trouver enfemble dan's
notre poëfie ; que notre profodie , quoique
peu marquée , exigeoit des attentions trèsdélicates
, parce que trop de breves ou de
longues dans un vers , le rendoient défectueux
; que non feulement la quantité des
fyllabes , mais encore leurs fons qui doivent
être variés , & le choix des rimes ,
qui , quoique différentes entr'elles , font
cependant monotones & choquantes quand
elles roulent de fuite fur une même voyelle
, en rendoient l'arrangement très- difficile.
Ce qu'il y a de pis , ajoûta M. de
» G. eft que nous n'avons fur cela aucune
régle qui puiffe nous gouverner ; la li-
» berté même fait le danger : rien de fi
borné que les préceptes de notre poëfie ,
rien de fi embarraſſant que l'exécution .
» Le choix des fyllabes breves ou longues ,
» celui des rimes & des fons eft purement
و د
ود
""
arbitraire ; il ne dépend que du goût dự
» Verfificateur ; mais combien ce goût
» doit- il être fûr & exercé pour ne s'y pas
méprendre , & qu'il eft rare de l'avoir
» tel !..... Les autres nations ont pour
»la poëfie un langage à part , une langue
» des Dieux : nous retenons la nôtre dans
» toutes fes entraves ; nul écart de la Gram-
» maire , nulle licence n'y eft permiſe . Les
figures , la métaphore font l'ame de la
MA 1. 1755. 117
poëfie , nous en exigeons fans doute , &
nous prétendons que le Poëte nous anime
, nous éleve , nous échauffe , mais
» à condition que l'art fe cache avec foin ,
& que l'enthoufiafme ne s'éloigne pas
trop du langage naturel . Peuple léger ,
vif & capricieux , nous voulons que la
fageffe regne jufques dans la fureur poë-
" tique ! &c.
M. le Chevalier de Vauclaire récita
deux pieces de poësie morale , imitées des
vers de Bocce , fur la confolation philofophique.
L'on termina cette féance par
un mémoire que M. Dupré d'Aulnay ,
membre de la Société littéraire de Châlons
en Champagne , avoit envoyé pour
tribut à celle d'Arras , à laquelle il eft
aggrégé depuis peu , comme affocié externe.
Ce mémoire confiftoit en des obfervations
phyfiques fur le fel marin , pour
réfuter les conjectures de M. R. P. V. J.
au fujet d'un ouvrage imprimé dans un
recueil de l'Académie de la Rochelle.
Nous apprenons que depuis la féance
publique dont on vient de rendre compte
, la Société littéraire d'Arras en a encore
tenu deux autres , le 26 Octobre
1754, & le 15 Mars dernier. Voici la
lifte des pièces qui ont rempli ces nouvelles
féances...
118 MERCURE DE FRANCE.
Effai fur la néceffité & l'utilité des rew
cherches de monumens antiques & de médailles
dans la province d'Artois , relative
ment à l'histoire du pays , par M. Camp. x
2 Obfervations fur l'origine & les étymolo
gies de plufieurs noms de lieux anciens fitues
en Artois ; par le même .
Remerciment de M. Foacier de Ruzé ,
nouvel Affocié , auquel M. Camp a tépondu
en qualité de Directeur.
A
Difcours de M. Brunel , Avocat , Chan
celier de la Société , dont l'objet étoit de
prouver combien le mépris de la littérature
nuit au bien public.
Suite du mémoire hiftorique , lû par M.
Harduin , à l'affemblée du 3o Mars 1754 ,
contenant la relation des cérémonies qui
fe pratiquoient dans la ville d'Arras , fous
les Ducs de Bourgogne de la feconde race ,
aux entrées folemnelles de ces Princes &
des Rois de France leurs Souverains .
Effai hiftorique fur l'origine de la langue
françoife , par M. Enlart de Grandval ,
qui avoit donné le difcours préliminaire
de cet ouvrage à la féance du 30 Mars
1754.
Obfervations phyfiques du R. P. Lucas ,
fur les découvertes qu'on a faites en creufant
le lit du nouveau canal qui doit for--
mer une communication entre la riviero
MAI. 119
1755.
d'Aa & la Lis , dont les travaux ont été
commencés en 1753 , à trois quarts de
lieue de Saint - Omer , par l'ouverture dè
la montagne des Fontinettes.
Pour procéder avec ordre , le P. L. a
divifé fa differtation en quatre articles.
Il expofe dans le premier , quelle eft la
matiere , la couleur , la fituation , l'épaiffeur
& le nombre des différentes couches
qu'on a coupées dans la montagne
des Fontinettes. En parlant de la derniere
couche de glaife , il rapporte les expériences
qu'il a multipliées , pour fe convaincre
par les yeux que l'origine des fontaines
& des rivieres doit être attribuée aux
brouillards , à la rofée , à l'eau de pluie ,
&c. & il réfute les autres fyftêmes qu'on a
imaginés à cet égard. Il ajoute quelques
réflexions fur les couches de fable qu'on
á découvertes dans la montagne , du côté
du village d'Arques ; il obferve que les
grains de ce fable , qui eft vitrifiable , font
plus gros que ceux du fable ordinaire des
fablieres d'Artois , & que la plupart de
ces grains font taillés à fix pans , qui aboutiffent
à une pointe commune ; ce qui
pourroit faire conjecturer que ce font de
petites primes de cryſtal , femblables à celles
des cryftaux colorés & non colorés
de Suiffe , de Portugal , &c.
120 MERCURE DE FRANCE.
2
Dans le fecond article , le P. L. diftingue
deux efpéces tout à fait différentes de
minéraux , trouvées dans les mêmes fouilles
, à vingt- cinq pieds de profondeur. La.
premiere efpéce eſt une matiere lourde
jaune & brillante , qui paroît métallique
au premier coup d'oeil , mais qui ne l'eft
Il pas. prouve que plufieurs de ces fragmens
minéraux ont été autrefois de vrai
bois , dont ils confervent encore les fibres
ligneufes , les noeuds convexes & concayes
, les racines & les branches naiſlantes .
Il explique comment une métamorphofe
auffi finguliere a pû fe faire , comment ce
bois a changé de nature , fans changer de
configuration extérieure , & fur-tout comment
il peut fe rencontrer dans le fein
d'une montagne , dont la formation n'a
point d'époque connue , & paroît être de
la plus haute antiquité. Il paffe enfuite à
la décompofition qu'il a faite de ce bois
minéralife ; & après avoir prouvé qu'on
n'y reconnoît pas les qualités d'un métal ,
il conclut que c'eft un foufre minéral २
mêlé de quelques parties de fel neutre ,
& d'une grande partie de terre.
Le fecond minéral eft une matiere
talqueufe & tranſparente , compofée de
feuilles prefque infiniment minces , appliquées
& collées les unes fur les autres ,
de
MAI. 1755. 121
1
de maniere que ce grand nombre de couches
ne diminue point la tranfparence de
la maffe continue , & n'interrompt point la
direction des rayons de lumiere qui y
paffent en ligne droite prefque aufli aifément
que dans le verre . Ces morceaux
talqueux forment dans la glaiſe des étoiles
en tout fens , dont les rayons divergens partent
d'un centre commun , qui n'eft qu'un
point , ou plutôt qui n'eft formé que par
les pointes inférieures des rayons mêmes ,
qui y aboutiffent & s'y réuniffent tous en
un feul point. Le P. L. décrit leur figure
extérieure & leurs différentes dimenfions ;
& après avoir montré pourquoi quelquesuns
de ces rayons paroiffent entés les uns
fur les autres , il s'attache à expliquer la
formation finguliere des épis de folle
avoine qu'on y remarque diftinctement, &
qui s'étendent dans le fein & felon la longueur
de chaque rayon . Il foutient que
cette matiere talqueufe , bien broyée &
bien pilée , eft préférable au tripoli & au
foufre pour les maftics fins , & qu'elle peut
fervir à blanchir l'argent quand elle a été
calcinée dans le creufet , & réduite en poudre
impalpable. Il explique enfin comment
cette matiere paroît vitrefcible dans
l'eau forte , où elle ne fe diffout point ,
& femble cependant fe calciner dans un
F
22 MERCURE DE FRANCE.
grand feu , où elle ne fe vitrifie pas.
Le P. L. a détaillé , dans le troifiéme
article , les indices qui paroiffent annoncer
aux environs du nouveau canal quelques
mines de plomb , à une plus grande
profondeur. Il a remis à une autre féance
le quatrième article , dans lequel il parlera
des divers fragmens de végétaux & de parties
animales qui ont été trouvées dans les
couches de fable , vers l'endroit où l'on a
commencé l'excavation du canal.
De la Société Littéraire d'Arras.
A Société Littéraire d'Arras tint le 22
Juin une affemblée publique à l'occafion
de la réception du R. P. Lucas , Jéfuite.
Le remerciment qu'il fit à ce fujet
fervit d'introduction à un difcours fur
l'excellence de l'hiftoire naturelle , dont
l'utilité & les agrémens firent les deux objets
de fa divifion.
Pour ne pas fortir des bornes d'un extrait
, on fe contentera de rapporter ici
quelques morceaux , dont le but étoit de
prouver que l'Artois renferme une égale
abondance de curiofités naturelles & de
'monumens antiques. Voici comment le P.
Lucas s'exprima fur ce point dans l'exorde
´de fon difcours. » L'Artois , votre patrie
» & la mienne , Meffieurs , offre aux dif-
» fertations des curieux tant d'objets inté
reffans , que la nature femble avoir fe
MAI. 1755: 100
» condé vos intentions & les miennes , en
» réuniffant dans les bornes étroites de cet-
» te province tout ce qui peut être utile
» au bien public , & fatisfaire la curiofité
des Naturaliſtes. La multitude des cho-
» fes fingulieres & même uniques qui fe
préfentent , comme d'elles-mêmes , fous
» nos yeux & fous nos pas , les pierres du
» res & molles , les pierres à grains & à
» feuilles , les pétrifications de toute ef-
» pece , les cryftallifations différentes , les
» bitumes , les foufres , les eaux , les végé-
"
»
taux , les minéraux , les médailles ro-
» maines du haut & du bas Empire , les
antiquités celtiques , tout s'y trouve ,
» tout s'y offre à nos recherches ; on ne
» peut faire un pas fans fouler aux pieds
» les tréfors de l'Hiftoire naturelle & de
l'Hiftoire ancienne.
ود
Le P. L. s'étendit dans fa premiere partie
fur les fecours que le Naturaliſte procure
à l'Hiftorien , en lui fourniffant de
précieuſes antiquités , & il détailla ainſi
les découvertes de ce genre qu'il a faites
dans l'Artois . » Toutes les parties de cette
province ne femblent- elles pas fe difpu-
» ter l'honneur de perfectionner l'hiſtoire ?
» Dainville & Gouy en Artois réfervoient à
» notre fiècle , depuis plus de deux mille
ans peut-être , la découverte de douze
a10 MERCURE DE FRANCE.
.ود
tombeaux finguliers , dont l'antiquité ,
» la matiere & la figure peuvent être le fu-
» jet d'une differtation également curieuſe
» & inftructive. Les marais d'Ecourt- Saint-
Quentin , après avoir fourni long - tems
» des tourbes plus noires & plus compac-
» tes que les tourbes ordinaires , n'en pa-
» roiffent refuſer aujourd'hui à vingt pieds
» de profondeur , que pour nous décou-
» vrir d'un côté une antiquité cachée , une
» chauffée romaine , large de vingt- quatre
» pieds , dont le commencement & le ter-
» me font encore inconnus .... & d'un
» autre côté , un amas de piques , de ha-
» ches , de maffes & de diverſes armes
gauloifes & romaines . La fabliere de
» Barale , à fix lieues d'Arras , nous a confervé
depuis mille trois cens ans , fous
vingt-deux pieds de fable , des vafes ro-
» mains de différentes figures , des pate-
» res , des fympules , des jattes rondes &
polies . Arras , Recourt , Foucquieres , & c .
préfentent aux differtations des Natura-
» liſtes de nos jours , tantôt à vingt- deux
» pieds , tantôt à plus de cent pieds de pro-
» fondeur , des arbres entiers dans une
» terre tourbeufe , dont ils font noircis &
pénétrés depuis plufieurs fiècles , fans
" avoir rien perdu de leur nature combuftible
, en perdant leur couleur naturelle...
23
ور
AMA I. 1755. Ir
爆
:
Quel fonds pour des differtations fçavan-
» tes ! quelles richeffes pour l'hiftoire ana
cienne ! quel tréfor celle de cette
≫ province
pour
Le nouvel affocié traita enfuite dės diverfes
reffources que nous devons au Naruralifte
, foit pour les befoins , foit pour
les commodités de la vie. Il parla des vulnéraires
, dont mille efpéces fe trouvent
réunies fur les montagnes d'Hefdin , comme
fur celles de la Suiffe & de l'Espagne .
Il indiqua deux ou trois fources d'eaux
minérales , jufqu'ici prefque inconnues
en Artois , & plufieurs mines de fer , de
plomb , de vitriol , dont les marques caractéristiques
, qui fe rencontrent par- tout
au centre & vers les extrêmités de l'Artois ,
femblent promettre un fuccès certain aux
travaux des Entrepreneurs. N'envions
·
" point , ( dit il en parlant du plâtre )
» n'envions point , Meffieurs , aux autres
contrées cette matiere fi utile ; nous en
S❞ trouvons dans celle-ci on peut faire
:
dans l'Artois ce qu'on fait dans l'Ile de
- France : Bourlon & Carency nous donne-
»ront un plâtre plus fin que celui de -Mont-
» martre ... ! du moins la découverte nous
» annonce un heureux fuccès : l'épreuve
de la calcination & de l'humectation
l'affûrera & l'expérience le perpétuera
112 MERCURE DE FRANCE.
»pour l'honneur du Naturaliſte , & pour
» le profit de l'Artois .
Sur la fin de fon difcours le P. L. entreprit
de faire voir que le Naturaliſte fatisfait
prefque toujours fa curiofité , en
trouvant ou ce qu'il cherche , ou ce qu'il
ne cherche pas , & l'Artois & fes environs
lui fourniffent encore des preuves de cette
vérité. Vous cherchiez , dit- il , dans les
carrieres , la pofition , l'étendue , la con-
» tinuité & l'épaiffeur des couches de ter-
"re , & vous avez apperçu dans des blocs
de pierre à la carriere royale de Ronville ,
»près d'Arras , des empreintes & des lits.
>> entiers de coquillages ; dans celle de
» Saint Vaaft , à la porte d'Amiens , dės
99
globes de matiere minérale , dont tous
» les rayons partent du point central , &
» aboutiffent à une circonférence inégale
»& champignoneufe ; & dans celles de
» Berles , à quatre lieues d'Arras , & de
» Saint Pol , à fept lieues de cette ville , des
» huîtres pétrifiées & des marcaffites de
plufieurs efpeces. Vous cherchiez dans
» des coquilles pétrifiées l'ouvrage des in-
» fectes marins confervé dans des carrie-
»res profondes depuis le déluge général ;
» & vous trouvez dans des monumens
antiques , ou l'ouvrage des premiers
» Gaulois , ou celui des anciens Romains...
""
"2
M A I.
1755. 11}
Vous cherchiez à Méricourt , à vingtquatre
pieds de profondeur , quelle eft
la couche de terre ou de gravier où finît
la matiere tourbeufe des marais , & la
» Drague *vous a rapporté différens fruits,
» des noix , des noifettes , dont la coque
» s'eft confervée entiere & folide pendant
» des milliers d'années .... Vous cherchiez
» dans les fontaines des fimples aquatiques,
& des roſeaux pétrifiés fe font offerts à
» vos yeux dans celle d'Albert fur les confins
de cette province .... Vous faifiez
» creufer les terres de Flers pour en exami
ner les différentes couches , & vous y
» avez déterré un amas confidérable de
> médailles romaines bien confervées , &
» réunies dans des vafes de terre dure &
folide .... Vous cherchiez près de Bou-
» chain des fources peu profondes , & vous
» avez tiré de la terre des monnoies farra-
» zines qui ont enrichi votre cabinet ……….
» Vous cherchiez dans les campagnes de
l'Abbaye de Dommartin des échinites
marins changés en cailloux , & avec quel
agréable étonnement vos yeux y ont
» trouvé des monnoies celtiques de fer ! ...
»Vous faifiez jetter les fondemens d'une
" Eglife paroiffiale à Gouy en Artois , &
* Inftrument pour tirer la terre à tourbe.
114 MERCURE DE FRANCE .
cette terre autrefois fanctifiée par de
pareilles fondations , vous a offert des
» médailles françoifes auffi curieuſes &
» inftructives qu'elles font antiques &
"
3 rares.
M. Leroux , Directeur , répondit au
Pere Lucas , & lui dit entr'autres chofes :
» Nous croyons comme vous , mon Révé-
» rend Pere , que la connoiffance de l'hiſtoi-
» re naturelle a toute l'utilité & les agré-
»mens qui peuvent attacher l'honnête
» homme : on ne peut rien ajoûter aux
❞preuves que vous avez fçu rendre fi inté-
» reffantes : on reconnoît avec plaifir que
» vous ne trouvez rien qui foit trop fé-
» rieux pour vos amuſemens , quand vous
» croyez pouvoir les faire fervir à éclairer
» vos compatriotes .... Hâtez - vous , mon
» R. Pere , de leur faire part des recherches
fçavantes que vous leur annoncez.;
» empreffez - vous à leur développer ces
» phénomenes qui ont bien pu arrêter pour
quelques momens leur attention , mais
dont il ne paroît pas qu'ils ayent fçu juſ-
» qu'aujourd'hui pénétrer la fource , ou
» démêler les avantages ; dirigez leur contemplation
: ouvrez - leur la terre qu'ils
habitent ; expliquez -leur comment , depuis
le déluge , elle n'eft qu'une maffe
formée d'un affemblage de mille chofes ,
C
99
ود
99
MATI 1755
९
و د
qui paroiffant déplacées dans fon fein ,
ne femblent offrir que des conjectures
fur les caufes de ce mêlange étonnant.
Placé avec eux comme dans un monde
»fouterrein , montrez-leur que c'eſt ſou-
» vent là que fe trouve l'origine de ces
changemens qui nous arrivent à nous-
» mêmes , ou aux autres, corps qui font fur
la furface de la terre ; dites-leur ce qu'ils
In doivent penfer des fontaines , des rivieres
, des vapeurs , de la formation & de
l'accroiffement des animaux & des végétaux
; en un mot , de toutes les merveil-
» les qui peuvent échapper à leurs lumieres
, ou réfifter à leur entendement. <
¡ M. Enlard de Grandval lur des remarques
fur les difficultés de la verfification
françoife . Il fit voir que ces difficultés réfultoient
principalement de la multitude
des articles , des pronoms , de certaines
prépofitions & conjonctions , des verbes
auxiliaires fouvent doublés. » Toutes cho-
>>> fes qui ne peignent rien , mais qui rempliffent
en partie la mefure , & y tien-
» nent la place d'autres mots qui exprime-
. . و ر
C
roient un fentiment , ou une image , uni-
» ques refforts du nerfpoëtique. » Il fit encore
obferver que le défaut d'élifion dans
les voyelles , excepté le muet , excluoit ła
rencontre d'une infinité de mots , qui ne
16 MERCURE DE FRANCE.
pouvoient plus fe trouver enfemble dan's
notre poëfie ; que notre profodie , quoique
peu marquée , exigeoit des attentions trèsdélicates
, parce que trop de breves ou de
longues dans un vers , le rendoient défectueux
; que non feulement la quantité des
fyllabes , mais encore leurs fons qui doivent
être variés , & le choix des rimes ,
qui , quoique différentes entr'elles , font
cependant monotones & choquantes quand
elles roulent de fuite fur une même voyelle
, en rendoient l'arrangement très- difficile.
Ce qu'il y a de pis , ajoûta M. de
» G. eft que nous n'avons fur cela aucune
régle qui puiffe nous gouverner ; la li-
» berté même fait le danger : rien de fi
borné que les préceptes de notre poëfie ,
rien de fi embarraſſant que l'exécution .
» Le choix des fyllabes breves ou longues ,
» celui des rimes & des fons eft purement
و د
ود
""
arbitraire ; il ne dépend que du goût dự
» Verfificateur ; mais combien ce goût
» doit- il être fûr & exercé pour ne s'y pas
méprendre , & qu'il eft rare de l'avoir
» tel !..... Les autres nations ont pour
»la poëfie un langage à part , une langue
» des Dieux : nous retenons la nôtre dans
» toutes fes entraves ; nul écart de la Gram-
» maire , nulle licence n'y eft permiſe . Les
figures , la métaphore font l'ame de la
MA 1. 1755. 117
poëfie , nous en exigeons fans doute , &
nous prétendons que le Poëte nous anime
, nous éleve , nous échauffe , mais
» à condition que l'art fe cache avec foin ,
& que l'enthoufiafme ne s'éloigne pas
trop du langage naturel . Peuple léger ,
vif & capricieux , nous voulons que la
fageffe regne jufques dans la fureur poë-
" tique ! &c.
M. le Chevalier de Vauclaire récita
deux pieces de poësie morale , imitées des
vers de Bocce , fur la confolation philofophique.
L'on termina cette féance par
un mémoire que M. Dupré d'Aulnay ,
membre de la Société littéraire de Châlons
en Champagne , avoit envoyé pour
tribut à celle d'Arras , à laquelle il eft
aggrégé depuis peu , comme affocié externe.
Ce mémoire confiftoit en des obfervations
phyfiques fur le fel marin , pour
réfuter les conjectures de M. R. P. V. J.
au fujet d'un ouvrage imprimé dans un
recueil de l'Académie de la Rochelle.
Nous apprenons que depuis la féance
publique dont on vient de rendre compte
, la Société littéraire d'Arras en a encore
tenu deux autres , le 26 Octobre
1754, & le 15 Mars dernier. Voici la
lifte des pièces qui ont rempli ces nouvelles
féances...
118 MERCURE DE FRANCE.
Effai fur la néceffité & l'utilité des rew
cherches de monumens antiques & de médailles
dans la province d'Artois , relative
ment à l'histoire du pays , par M. Camp. x
2 Obfervations fur l'origine & les étymolo
gies de plufieurs noms de lieux anciens fitues
en Artois ; par le même .
Remerciment de M. Foacier de Ruzé ,
nouvel Affocié , auquel M. Camp a tépondu
en qualité de Directeur.
A
Difcours de M. Brunel , Avocat , Chan
celier de la Société , dont l'objet étoit de
prouver combien le mépris de la littérature
nuit au bien public.
Suite du mémoire hiftorique , lû par M.
Harduin , à l'affemblée du 3o Mars 1754 ,
contenant la relation des cérémonies qui
fe pratiquoient dans la ville d'Arras , fous
les Ducs de Bourgogne de la feconde race ,
aux entrées folemnelles de ces Princes &
des Rois de France leurs Souverains .
Effai hiftorique fur l'origine de la langue
françoife , par M. Enlart de Grandval ,
qui avoit donné le difcours préliminaire
de cet ouvrage à la féance du 30 Mars
1754.
Obfervations phyfiques du R. P. Lucas ,
fur les découvertes qu'on a faites en creufant
le lit du nouveau canal qui doit for--
mer une communication entre la riviero
MAI. 119
1755.
d'Aa & la Lis , dont les travaux ont été
commencés en 1753 , à trois quarts de
lieue de Saint - Omer , par l'ouverture dè
la montagne des Fontinettes.
Pour procéder avec ordre , le P. L. a
divifé fa differtation en quatre articles.
Il expofe dans le premier , quelle eft la
matiere , la couleur , la fituation , l'épaiffeur
& le nombre des différentes couches
qu'on a coupées dans la montagne
des Fontinettes. En parlant de la derniere
couche de glaife , il rapporte les expériences
qu'il a multipliées , pour fe convaincre
par les yeux que l'origine des fontaines
& des rivieres doit être attribuée aux
brouillards , à la rofée , à l'eau de pluie ,
&c. & il réfute les autres fyftêmes qu'on a
imaginés à cet égard. Il ajoute quelques
réflexions fur les couches de fable qu'on
á découvertes dans la montagne , du côté
du village d'Arques ; il obferve que les
grains de ce fable , qui eft vitrifiable , font
plus gros que ceux du fable ordinaire des
fablieres d'Artois , & que la plupart de
ces grains font taillés à fix pans , qui aboutiffent
à une pointe commune ; ce qui
pourroit faire conjecturer que ce font de
petites primes de cryſtal , femblables à celles
des cryftaux colorés & non colorés
de Suiffe , de Portugal , &c.
120 MERCURE DE FRANCE.
2
Dans le fecond article , le P. L. diftingue
deux efpéces tout à fait différentes de
minéraux , trouvées dans les mêmes fouilles
, à vingt- cinq pieds de profondeur. La.
premiere efpéce eſt une matiere lourde
jaune & brillante , qui paroît métallique
au premier coup d'oeil , mais qui ne l'eft
Il pas. prouve que plufieurs de ces fragmens
minéraux ont été autrefois de vrai
bois , dont ils confervent encore les fibres
ligneufes , les noeuds convexes & concayes
, les racines & les branches naiſlantes .
Il explique comment une métamorphofe
auffi finguliere a pû fe faire , comment ce
bois a changé de nature , fans changer de
configuration extérieure , & fur-tout comment
il peut fe rencontrer dans le fein
d'une montagne , dont la formation n'a
point d'époque connue , & paroît être de
la plus haute antiquité. Il paffe enfuite à
la décompofition qu'il a faite de ce bois
minéralife ; & après avoir prouvé qu'on
n'y reconnoît pas les qualités d'un métal ,
il conclut que c'eft un foufre minéral २
mêlé de quelques parties de fel neutre ,
& d'une grande partie de terre.
Le fecond minéral eft une matiere
talqueufe & tranſparente , compofée de
feuilles prefque infiniment minces , appliquées
& collées les unes fur les autres ,
de
MAI. 1755. 121
1
de maniere que ce grand nombre de couches
ne diminue point la tranfparence de
la maffe continue , & n'interrompt point la
direction des rayons de lumiere qui y
paffent en ligne droite prefque aufli aifément
que dans le verre . Ces morceaux
talqueux forment dans la glaiſe des étoiles
en tout fens , dont les rayons divergens partent
d'un centre commun , qui n'eft qu'un
point , ou plutôt qui n'eft formé que par
les pointes inférieures des rayons mêmes ,
qui y aboutiffent & s'y réuniffent tous en
un feul point. Le P. L. décrit leur figure
extérieure & leurs différentes dimenfions ;
& après avoir montré pourquoi quelquesuns
de ces rayons paroiffent entés les uns
fur les autres , il s'attache à expliquer la
formation finguliere des épis de folle
avoine qu'on y remarque diftinctement, &
qui s'étendent dans le fein & felon la longueur
de chaque rayon . Il foutient que
cette matiere talqueufe , bien broyée &
bien pilée , eft préférable au tripoli & au
foufre pour les maftics fins , & qu'elle peut
fervir à blanchir l'argent quand elle a été
calcinée dans le creufet , & réduite en poudre
impalpable. Il explique enfin comment
cette matiere paroît vitrefcible dans
l'eau forte , où elle ne fe diffout point ,
& femble cependant fe calciner dans un
F
22 MERCURE DE FRANCE.
grand feu , où elle ne fe vitrifie pas.
Le P. L. a détaillé , dans le troifiéme
article , les indices qui paroiffent annoncer
aux environs du nouveau canal quelques
mines de plomb , à une plus grande
profondeur. Il a remis à une autre féance
le quatrième article , dans lequel il parlera
des divers fragmens de végétaux & de parties
animales qui ont été trouvées dans les
couches de fable , vers l'endroit où l'on a
commencé l'excavation du canal.
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Résumé : SEANCE PUBLIQUE De la Société Littéraire d'Arras.
Le 22 juin 1755, la Société Littéraire d'Arras organisa une séance publique pour accueillir le Père Lucas, jésuite, qui prononça un discours sur l'excellence de l'histoire naturelle. Il souligna l'utilité et les agréments de cette discipline, mettant en avant l'abondance des curiosités naturelles et des monuments antiques en Artois. Le Père Lucas détailla plusieurs découvertes, telles que des tombeaux anciens à Dainville et Gouy, des vestiges romains dans les marais d'Ecourt-Saint-Quentin, et des artefacts gaulois et romains dans la sablière de Baralle. Il mentionna également des arbres fossilisés à Arras, Recourt, et Fouquières, ainsi que diverses ressources naturelles comme des plantes médicinales, des sources d'eau minérale, et des mines de fer, plomb, et vitriol. Dans la deuxième partie de son discours, le Père Lucas expliqua comment les naturalistes contribuent à l'histoire en fournissant des antiquités précieuses. Il illustra cela par des exemples de découvertes faites en Artois, comme des empreintes de coquillages, des globes minéraux, et des médailles romaines. M. Leroux, Directeur de la Société, répondit en soulignant l'importance de la connaissance de l'histoire naturelle pour éclairer les compatriotes. M. Enlard de Grandval fit des remarques sur les difficultés de la versification française, tandis que le Chevalier de Vauclaire récita des poèmes moraux. La séance se conclut par la lecture d'un mémoire de M. Dupré d'Aulnay sur le sel marin, réfutant des conjectures de M. R. P. V. J. Le Père Lucas a également structuré ses observations sur les découvertes faites lors du creusement du lit d'un nouveau canal entre la rivière d'Aa et la Lis, près de Saint-Omer, en quatre articles. Dans le premier article, il décrit les différentes couches de matière trouvées dans la montagne des Fontinettes, discutant de l'origine des fontaines et des rivières, et observant des couches de sable vitrifiable près d'Arques. Le deuxième article distingue deux types de minéraux trouvés à vingt-cinq pieds de profondeur : un bois fossilisé transformé en soufre minéral et une matière talqueuse et transparente utilisée dans les mastics fins et pour blanchir l'argent. Le troisième article mentionne des indices de mines de plomb à une plus grande profondeur. Le quatrième article, non détaillé dans le texte, traitera des divers fragments de végétaux et de parties animales trouvés dans les couches de sable.
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1578
p. 177-178
COMEDIE FRANÇOISE.
Début :
Les Comédiens François ont ouvert leur théatre le 8 de ce mois par [...]
Mots clefs :
Comédiens-Français, Tragédie
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : COMEDIE FRANÇOISE.
COMEDIE FRANÇOISE.
LES
Es Comédiens François ont ouvert
leur théatre le 8 de ce mois par
Athalie . Cette Tragédie a été précédée ,
felon l'uſage , d'un compliment prononcé
par M. de Bellecourt , & applaudi par
le Parterre , fuivant la coutume,
Le 10 , ils ont donné la huitieme repréſentation
de Philoctete ; & le 19 , ils
L'ont joué pour la douzieme & derniere
fois. Le public l'a reçu avec toute la
chaleur & les applaudiffemens du premier
jour. Voici des vers de M. Tannevot
fur cette Tragédie .
Difparoiffez Romans , fléau de Melpomene ,
Qui depuis fi long- tems defigurez la ſcène ;
Le Cothurne français par vous dépayſé ,
A retrouvé la fource où Sophocle a puiſé.
Queljeu des paffions ! quelles moeurs héroïques !
Quels nobles fentimens que de traits pathétitiques
!
Hv
178 MERCURE DE FRANCE .
Quel refpect pour les Dieux ! & quelle vérité
A de fages crayons fournit l'antiquité !
Zele , force , courage , amour de la patrie ,
Celeftes alimens dont notre ame eft nourrie ,
Germent dans un fujet fimple , & toujours fé
cond ,
Plein de grands mouvemens , pour un efprit pro♣
fond.
Les incidens nombreux découvrent l'indigence
L'action ifolée indique l'abondance.
Philoctete obftiné dans fes reffentimens ,
Suffit pour enlever nos applaudiffemens.
La clémence toujours oppoſée à la haine ,
La combat conftamment , en triomphe & l'en
chaîne.
Dans le jeune Pyrrhus l'amour cede au devoirs
L'éloquente raiſon fignale fon pouvoir.
Combien aux voeux des Grecs devient - elle propice
!
Il falloit Chateaubrun pour bien nous peindre
Ulyffe.
Auteur judicieux , il te falloit far-tour
Pour guider le génie , & ramener le goû
LES
Es Comédiens François ont ouvert
leur théatre le 8 de ce mois par
Athalie . Cette Tragédie a été précédée ,
felon l'uſage , d'un compliment prononcé
par M. de Bellecourt , & applaudi par
le Parterre , fuivant la coutume,
Le 10 , ils ont donné la huitieme repréſentation
de Philoctete ; & le 19 , ils
L'ont joué pour la douzieme & derniere
fois. Le public l'a reçu avec toute la
chaleur & les applaudiffemens du premier
jour. Voici des vers de M. Tannevot
fur cette Tragédie .
Difparoiffez Romans , fléau de Melpomene ,
Qui depuis fi long- tems defigurez la ſcène ;
Le Cothurne français par vous dépayſé ,
A retrouvé la fource où Sophocle a puiſé.
Queljeu des paffions ! quelles moeurs héroïques !
Quels nobles fentimens que de traits pathétitiques
!
Hv
178 MERCURE DE FRANCE .
Quel refpect pour les Dieux ! & quelle vérité
A de fages crayons fournit l'antiquité !
Zele , force , courage , amour de la patrie ,
Celeftes alimens dont notre ame eft nourrie ,
Germent dans un fujet fimple , & toujours fé
cond ,
Plein de grands mouvemens , pour un efprit pro♣
fond.
Les incidens nombreux découvrent l'indigence
L'action ifolée indique l'abondance.
Philoctete obftiné dans fes reffentimens ,
Suffit pour enlever nos applaudiffemens.
La clémence toujours oppoſée à la haine ,
La combat conftamment , en triomphe & l'en
chaîne.
Dans le jeune Pyrrhus l'amour cede au devoirs
L'éloquente raiſon fignale fon pouvoir.
Combien aux voeux des Grecs devient - elle propice
!
Il falloit Chateaubrun pour bien nous peindre
Ulyffe.
Auteur judicieux , il te falloit far-tour
Pour guider le génie , & ramener le goû
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Résumé : COMEDIE FRANÇOISE.
Les comédiens français ont inauguré leur théâtre le 8 du mois avec la tragédie 'Athalie', précédée d'un compliment de M. de Bellecourt, acclamé par le public. Le 10, ils ont présenté la huitième représentation de 'Philoctète', et le 19, ils l'ont jouée pour la douzième et dernière fois. La pièce a été accueillie avec enthousiasme et applaudissements constants. M. Tannevot a écrit des vers élogieux sur 'Philoctète', soulignant la force et l'authenticité des passions et des mœurs héroïques présentées. Il critique les Romains pour avoir défiguré la scène et loue le retour du cothurne français à la source de Sophocle. Les personnages de la pièce, notamment Philoctète et Pyrrhus, sont loués pour leurs nobles sentiments et leur respect des dieux. L'action est décrite comme riche en incidents et en profondeur, avec une opposition constante entre clémence et haine. L'éloquence et la raison triomphent dans le personnage d'Ulysse, interprété par Chateaubrun.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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1579
p. 178-179
COMEDIE ITALIENNE.
Début :
Les Comédiens Italiens ont fait l'ouverture de leur spectacle par Arlequin [...]
Mots clefs :
Comédiens-Italiens, Comédie
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texteReconnaissance textuelle : COMEDIE ITALIENNE.
COMEDIE ITALIENNE.
Es Comédiens Italiens ont fait l'ou
Lverture de leur fpectacle par priem
lequin Voleur , Juge & Prévât , ComéM
A I 1735. 179
die Italienne. Mme Favart fait avec Arlequin
un compliment dialogue dans le goût
de celui de la clôture.
Le 17 les mêmes Comédiens donnerent
la premiere repréſentation des Deux
Soeurs , Comédie en vers , en trois actes ,
de M. Yon. Les deux premiers furent applaudis
; on fut moins fatisfait du troifieme.
En général on a trouvé la piéce bien
écrité , & les détails bien faits ; mais on y
eut defiré plus d'action & de gaieté. Cet
te Comédie fut fuivie des Amours de Baftien
, & de la Matinée Villageoife , nouveau
Ballet de M. Deheffe. Il y a un pas de
trois charmant ; il eft exécuté par Mlle Ca
tinon , Mlle Camille , & Mr. Saudi ,
avec une précision qui ne laiffe rien à defirer.
Es Comédiens Italiens ont fait l'ou
Lverture de leur fpectacle par priem
lequin Voleur , Juge & Prévât , ComéM
A I 1735. 179
die Italienne. Mme Favart fait avec Arlequin
un compliment dialogue dans le goût
de celui de la clôture.
Le 17 les mêmes Comédiens donnerent
la premiere repréſentation des Deux
Soeurs , Comédie en vers , en trois actes ,
de M. Yon. Les deux premiers furent applaudis
; on fut moins fatisfait du troifieme.
En général on a trouvé la piéce bien
écrité , & les détails bien faits ; mais on y
eut defiré plus d'action & de gaieté. Cet
te Comédie fut fuivie des Amours de Baftien
, & de la Matinée Villageoife , nouveau
Ballet de M. Deheffe. Il y a un pas de
trois charmant ; il eft exécuté par Mlle Ca
tinon , Mlle Camille , & Mr. Saudi ,
avec une précision qui ne laiffe rien à defirer.
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Résumé : COMEDIE ITALIENNE.
En 1735, des comédiens italiens ont présenté 'L'Équin Voleur, Juge & Prévôt' le 17 janvier, avec Mme Favart dans un dialogue de clôture. Le même jour, ils ont joué 'Les Deux Soeurs', une comédie en vers en trois actes de M. Yon, jugée bien écrite mais manquant d'action et de gaieté. La représentation a inclus 'Les Amours de Bastien' et 'La Matinée Villageoise', un ballet de M. Deheffe. Un pas de trois a été particulièrement apprécié.
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1580
s. p.
AVERTISSEMENT NOUVEAU.
Début :
Depuis que le Roi m'a donné le Mercure de France que je compose, je me [...]
Mots clefs :
Prix du Mercure, Journal, Abonnés
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texteReconnaissance textuelle : AVERTISSEMENT NOUVEAU.
AVERTISSEMENT
NOUVEAU.
DEpuis que le Roi m'a donné le Mercure
de France que je compofe , je me·
fuis occupé & je m'occupe fans ceffe à le·
rendre plus digne de l'attention du Public ;
j'ai porté mes foins jufques fur la manutention
& la régie de mon ouvrage. Le
compte que je m'en fuis fait rendre m'a
mis à portée de faire plufieurs réflexions ,
dont voici le réfultat.
Que le tems , ainfi qu'il eft ordinaire
avoit introduit différens abus dans le prix
de ce Journal , qu'il m'étoit important de
réformer.
Que par une efpece d'injuftice les Abonnés
, qui payent d'avance , & dont les nouveaux
engagemens qu'ils ont pris avec moi
me feront toujours facrés , n'avoient pas
plus d'avantage que ceux qui payent chaque
fois , ou même à qui l'on fait crédit.
Qu'au contraire , la néceffité , l'abondance
des matieres & le defir de fatisfaire
l'empreffement des perfonnes qui
envoient des pieces , avoient quelquefois
forcé de donner un quinzieme volume , &
de le faire payer aux Abonnés , qui , en
A ij
1
s'acquittant d'avance , n'avoient compté que
fur quatorze volumes , ce qui avoit caufe
leurjufte murmure.
Pour me mettre en état de répondre à
P'impatience des Auteurs , en donnant plus
d'étendue à chacun des articles qui partagent
mon Journal, je ne le bornerai plus à neuf
feuilles , j'y mettrai tout le papier dont
j'aurai befoin fuivant l'abondance des matieres
& l'exigence des cas. Je n'ai rien
épargné pour que le Public fût content de
la forme & de l'arrangement de l'impref
fion , ainfi que de la qualité & blancheur
du papier j'aurois voulu faire davantage
mais j'ai craint avec raifon de me charger
d'une dépenfe trop confidérable , ayant tou
jours en vue mes engagemens.
Je me trouve donc forcé d'augmenter le
prix du Mercure , & de le mettre à trentefix
fols pour ceux qui ne s'abonneront point
pour l'année, &ne payeront point d'avan
ce; car , je le repéte , je refpecte trop les
engagemens que j'ai pris avec mes Abonnés
, en recevant leurs foufcriptions & leurs
paiemens d'avance , pour rien changer par
rapport à eux au contraire , le volume
de chaque Mercure fera plus étendu
je redoublerai d'ardeur pour le rendre plus
intéreffant , & il ne leur en coûtera pas
davantage. Il est bien jufte que je leur
donne la préférence, puifque c'eft avec leurs
- fonds que j'ai fourni jufqu'à préfent à la
dépenfe de mon Journal ; je le déclare
leur en marquer ma reconnoiffance.
pour
Le Bureau fera toujours chez M.
LUTTON , Avocat & Greffier-Commis
au Greffe civil du Parlement , Commis qu
recouvrement du Mercure , rue Ste Anne ,
Butte S. Roch , entre deux Selliers , du
côté de la rue S. Honoré.
C'est à lui que je prie d'adreffer , francs
de port , les paquets & lettres pour m'être
remis , quant à la partie littéraire.
Le prix fera de trente-fix fols pour ceux
qui ne s'abonneront pas au Bureau , & de
trente fols pour ceux qui s'y abonneront ,
& paieront d'avance vingt-une livres pour
une année , àraifon de quatorze volumes ,
commencer par le mois qu'ils defireront.
Les perfonnes de province aufquelles on
l'enverra par la pofte , paieront trenteune
livres dix fols d'avance en s'abonnant
& elles le recevront franc de port.
Celles qui auront des occafions pour le
faire venir ou qui prendront les frais du
port fur leur compte , ne paieront que
vingt-une livres d'avance pour une année .
Les perfonnes qui enverront leurs abonnemenspar
lapofte , en donneront avis , en
affranchiffant leurs lettres .
Les Libraires des provinces ou des pays
A iij
trangers qui voudront faire venir le Mercure,
écriront à l'adreffe ci-deffus.
Les paquets qui ne feront point affranchis
refteront au rebut.
L'on trouvera toujours quelqu'un en état
de répondre au Bureau , & le Sr LUTTON
obfervera d'y refter les Mardi , Mercredi
& Jeudi de chaque femaine après- midi.
On peut fe procurer par la voie du
Mercure les autres Journaux les livres
qu'ils annoncent , & tous autres générale-
~ment.
NOUVEAU.
DEpuis que le Roi m'a donné le Mercure
de France que je compofe , je me·
fuis occupé & je m'occupe fans ceffe à le·
rendre plus digne de l'attention du Public ;
j'ai porté mes foins jufques fur la manutention
& la régie de mon ouvrage. Le
compte que je m'en fuis fait rendre m'a
mis à portée de faire plufieurs réflexions ,
dont voici le réfultat.
Que le tems , ainfi qu'il eft ordinaire
avoit introduit différens abus dans le prix
de ce Journal , qu'il m'étoit important de
réformer.
Que par une efpece d'injuftice les Abonnés
, qui payent d'avance , & dont les nouveaux
engagemens qu'ils ont pris avec moi
me feront toujours facrés , n'avoient pas
plus d'avantage que ceux qui payent chaque
fois , ou même à qui l'on fait crédit.
Qu'au contraire , la néceffité , l'abondance
des matieres & le defir de fatisfaire
l'empreffement des perfonnes qui
envoient des pieces , avoient quelquefois
forcé de donner un quinzieme volume , &
de le faire payer aux Abonnés , qui , en
A ij
1
s'acquittant d'avance , n'avoient compté que
fur quatorze volumes , ce qui avoit caufe
leurjufte murmure.
Pour me mettre en état de répondre à
P'impatience des Auteurs , en donnant plus
d'étendue à chacun des articles qui partagent
mon Journal, je ne le bornerai plus à neuf
feuilles , j'y mettrai tout le papier dont
j'aurai befoin fuivant l'abondance des matieres
& l'exigence des cas. Je n'ai rien
épargné pour que le Public fût content de
la forme & de l'arrangement de l'impref
fion , ainfi que de la qualité & blancheur
du papier j'aurois voulu faire davantage
mais j'ai craint avec raifon de me charger
d'une dépenfe trop confidérable , ayant tou
jours en vue mes engagemens.
Je me trouve donc forcé d'augmenter le
prix du Mercure , & de le mettre à trentefix
fols pour ceux qui ne s'abonneront point
pour l'année, &ne payeront point d'avan
ce; car , je le repéte , je refpecte trop les
engagemens que j'ai pris avec mes Abonnés
, en recevant leurs foufcriptions & leurs
paiemens d'avance , pour rien changer par
rapport à eux au contraire , le volume
de chaque Mercure fera plus étendu
je redoublerai d'ardeur pour le rendre plus
intéreffant , & il ne leur en coûtera pas
davantage. Il est bien jufte que je leur
donne la préférence, puifque c'eft avec leurs
- fonds que j'ai fourni jufqu'à préfent à la
dépenfe de mon Journal ; je le déclare
leur en marquer ma reconnoiffance.
pour
Le Bureau fera toujours chez M.
LUTTON , Avocat & Greffier-Commis
au Greffe civil du Parlement , Commis qu
recouvrement du Mercure , rue Ste Anne ,
Butte S. Roch , entre deux Selliers , du
côté de la rue S. Honoré.
C'est à lui que je prie d'adreffer , francs
de port , les paquets & lettres pour m'être
remis , quant à la partie littéraire.
Le prix fera de trente-fix fols pour ceux
qui ne s'abonneront pas au Bureau , & de
trente fols pour ceux qui s'y abonneront ,
& paieront d'avance vingt-une livres pour
une année , àraifon de quatorze volumes ,
commencer par le mois qu'ils defireront.
Les perfonnes de province aufquelles on
l'enverra par la pofte , paieront trenteune
livres dix fols d'avance en s'abonnant
& elles le recevront franc de port.
Celles qui auront des occafions pour le
faire venir ou qui prendront les frais du
port fur leur compte , ne paieront que
vingt-une livres d'avance pour une année .
Les perfonnes qui enverront leurs abonnemenspar
lapofte , en donneront avis , en
affranchiffant leurs lettres .
Les Libraires des provinces ou des pays
A iij
trangers qui voudront faire venir le Mercure,
écriront à l'adreffe ci-deffus.
Les paquets qui ne feront point affranchis
refteront au rebut.
L'on trouvera toujours quelqu'un en état
de répondre au Bureau , & le Sr LUTTON
obfervera d'y refter les Mardi , Mercredi
& Jeudi de chaque femaine après- midi.
On peut fe procurer par la voie du
Mercure les autres Journaux les livres
qu'ils annoncent , & tous autres générale-
~ment.
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Résumé : AVERTISSEMENT NOUVEAU.
L'auteur du Mercure de France annonce des réformes pour améliorer la qualité et la gestion du journal. Il dénonce des abus dans le prix du journal et une injustice envers les abonnés payant d'avance, qui ne bénéficiaient pas plus d'avantages que ceux payant à la livraison. Parfois, un quinzième volume était ajouté et facturé aux abonnés, provoquant des réactions négatives. Pour répondre à l'impatience des auteurs et offrir plus d'espace aux articles, le journal ne sera plus limité à neuf feuilles. L'auteur a également amélioré la forme, l'arrangement de l'impression et la qualité du papier, tout en évitant des dépenses excessives. Le prix du Mercure sera augmenté à trente-six sols pour les non-abonnés. Les abonnés respectant leurs engagements ne verront pas leur prix augmenter et bénéficieront d'un volume plus étendu et d'un contenu plus intéressant. Le bureau du journal reste chez M. LUTTON, avocat et greffier-commis, avec des instructions pour l'envoi des paquets et lettres littéraires. Les tarifs pour les abonnements et les envois par la poste sont détaillés, ainsi que les modalités pour les libraires des provinces et des pays étrangers.
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1581
p. 35-38
EPITRE DE Mme DE L'A... A M. DE ... Auteur d'une Comédie, intitulée l'Effet du Sentiment, représentée à Toulouse dans le mois de Mars dernier.
Début :
En vérité, je suis ravie [...]
Mots clefs :
Comédie, Dieu, Sentiments, Effet
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texteReconnaissance textuelle : EPITRE DE Mme DE L'A... A M. DE ... Auteur d'une Comédie, intitulée l'Effet du Sentiment, représentée à Toulouse dans le mois de Mars dernier.
EPITRE
DE MMO DE L'ART
M. DE
evovali mazolami , l . 9 % ..
Auteur d'une Comédie , intitulée l'Effet du
Sentiment , repréſentée à Touloufe dans
le mois de Mars dernier.
13
arion stauq
EN vérité , je fus ravie
En voyant votre Comédie ;
Mais à parler ingénument ,
o'n neo
Je n'aurois jamais cru que ce raviffement
Eût pu fe changer en folie...
Bon , direz - vous , ma piece eft plus jolie ;
Cette fcène fui donne un nouvel agrément.
Alte là , Monfieur , je vous prie
Vous ne m'entendez pas vraiment ;
Ne croyez pas que cette frenéfie
Ait du rapport au fentiment ,
Dont vous montrez l'effet dans votre Comédie.
Eh qu'eft- ce donc ma foi je verfifie ,
Ou du moins en fais - je femblant ;
Car depuis que j'ai vu votre ouvrage charmant ,
Je n'ai pu vaincre la manie
De vous rimer un compliment.
Rimons , puifqu'auffi bien je ne puis m'en dé-
C
fendre :
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
Le Dieu des vers , dit- on , reffemble au Dieu des
coeurs :
Dès qu'il infpire , il faut fe rendre ;
Ses ordres font toujours vainqueurs.
Avant de commencer l'ouvrage
Je devrois , ce me femble , implorer fes faveurs &
Mais que ferviroit- il de fuivre cet uſage ›
Voudroit-il m'accorder quelqu'une de ces fleurs
Dont l'éclat naturel vous gagne le fuffrage
De ce que nous avons de plus fins connoiffeurs
Je ne puis le croire , & je gage
Qu'on n'obtient des fleurs de ce prix ,
Si l'on n'a , comme vous , le flateur avantage
D'être au rang de fes favoris.
Mais , dites-moi , je vous conjure ,
Eft-ce Apollon qui vous fournit les traits
Dont vous accablez l'impofture
De ces petits- maîtres coquets ,
Qui fous les airs de la nature
Montrent des fentimens dont l'art fait tous, les
frais
Oh ! fi c'eft lui , je vous affure
Qu'amour lui doit bien des remercimens
Car dans ce fiecle miférable ,
Ce Dieu n'a plus de culte véritable ;.
Et Phiftoire des vrais amans
Ne paffe que pour une fable ,
Dont on peut embelir les fcènes des romans..
Aftrée & Celadon , héros du bon vieux tems ,
JUIN.
37 1755
Qui dans le fein d'un bonheur véritable
Paffoient de tous leurs jours les rapides momens ,
Auroient-ils crus qu'une race coupable
Perfifleroit leurs fentimens ?
Ils furent heureux & conftans ;
Peut- être hélas ! dans notre tems,
Des moeurs l'exemple inévitable
Les eût-ils rendus inconftans ,
Et privés des plaiſirs charmans
Que fait goûter une union durable.
Au fiecle où nous vivons tout n'eft que
Quelque fade minauderie ,
fauffeté
Des airs de tête , un coup d'oeil médité ,
Un goût de mode , un propos brillanté
Forment notre galanterie.
Nos coeurs font comme nos efprits
Et dans peu de tems , je parie
Que le clinquant fera le prix
De tous nos fentimens & de tous nos écrits
Vos ouvrages fans flaterie
Peuvent ramener le bon goût ,
Et je ne doute point du tout
Que pour en rétablir l'empire
Apollon n'ait fait choix de vous ,
Du moins j'en jurerois fur ce qu'il vous infpire :
Mais je crains , foit dit entre nous ,
Qu'amour ne voudroit point de fes loix véritables :
Confier à vos foins le rétabliſſement.
Pourquoi, me direz- vous ? Oh ! vos façons aimables:
38 MERCURE DE FRANCE.
Me paroiffent tenir au ſyſtême inconſtant
De nos modernes agréables ;
Et fur ce point j'en crois l'Effet du fentiment.
DE MMO DE L'ART
M. DE
evovali mazolami , l . 9 % ..
Auteur d'une Comédie , intitulée l'Effet du
Sentiment , repréſentée à Touloufe dans
le mois de Mars dernier.
13
arion stauq
EN vérité , je fus ravie
En voyant votre Comédie ;
Mais à parler ingénument ,
o'n neo
Je n'aurois jamais cru que ce raviffement
Eût pu fe changer en folie...
Bon , direz - vous , ma piece eft plus jolie ;
Cette fcène fui donne un nouvel agrément.
Alte là , Monfieur , je vous prie
Vous ne m'entendez pas vraiment ;
Ne croyez pas que cette frenéfie
Ait du rapport au fentiment ,
Dont vous montrez l'effet dans votre Comédie.
Eh qu'eft- ce donc ma foi je verfifie ,
Ou du moins en fais - je femblant ;
Car depuis que j'ai vu votre ouvrage charmant ,
Je n'ai pu vaincre la manie
De vous rimer un compliment.
Rimons , puifqu'auffi bien je ne puis m'en dé-
C
fendre :
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
Le Dieu des vers , dit- on , reffemble au Dieu des
coeurs :
Dès qu'il infpire , il faut fe rendre ;
Ses ordres font toujours vainqueurs.
Avant de commencer l'ouvrage
Je devrois , ce me femble , implorer fes faveurs &
Mais que ferviroit- il de fuivre cet uſage ›
Voudroit-il m'accorder quelqu'une de ces fleurs
Dont l'éclat naturel vous gagne le fuffrage
De ce que nous avons de plus fins connoiffeurs
Je ne puis le croire , & je gage
Qu'on n'obtient des fleurs de ce prix ,
Si l'on n'a , comme vous , le flateur avantage
D'être au rang de fes favoris.
Mais , dites-moi , je vous conjure ,
Eft-ce Apollon qui vous fournit les traits
Dont vous accablez l'impofture
De ces petits- maîtres coquets ,
Qui fous les airs de la nature
Montrent des fentimens dont l'art fait tous, les
frais
Oh ! fi c'eft lui , je vous affure
Qu'amour lui doit bien des remercimens
Car dans ce fiecle miférable ,
Ce Dieu n'a plus de culte véritable ;.
Et Phiftoire des vrais amans
Ne paffe que pour une fable ,
Dont on peut embelir les fcènes des romans..
Aftrée & Celadon , héros du bon vieux tems ,
JUIN.
37 1755
Qui dans le fein d'un bonheur véritable
Paffoient de tous leurs jours les rapides momens ,
Auroient-ils crus qu'une race coupable
Perfifleroit leurs fentimens ?
Ils furent heureux & conftans ;
Peut- être hélas ! dans notre tems,
Des moeurs l'exemple inévitable
Les eût-ils rendus inconftans ,
Et privés des plaiſirs charmans
Que fait goûter une union durable.
Au fiecle où nous vivons tout n'eft que
Quelque fade minauderie ,
fauffeté
Des airs de tête , un coup d'oeil médité ,
Un goût de mode , un propos brillanté
Forment notre galanterie.
Nos coeurs font comme nos efprits
Et dans peu de tems , je parie
Que le clinquant fera le prix
De tous nos fentimens & de tous nos écrits
Vos ouvrages fans flaterie
Peuvent ramener le bon goût ,
Et je ne doute point du tout
Que pour en rétablir l'empire
Apollon n'ait fait choix de vous ,
Du moins j'en jurerois fur ce qu'il vous infpire :
Mais je crains , foit dit entre nous ,
Qu'amour ne voudroit point de fes loix véritables :
Confier à vos foins le rétabliſſement.
Pourquoi, me direz- vous ? Oh ! vos façons aimables:
38 MERCURE DE FRANCE.
Me paroiffent tenir au ſyſtême inconſtant
De nos modernes agréables ;
Et fur ce point j'en crois l'Effet du fentiment.
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Résumé : EPITRE DE Mme DE L'A... A M. DE ... Auteur d'une Comédie, intitulée l'Effet du Sentiment, représentée à Toulouse dans le mois de Mars dernier.
L'épître est une lettre adressée à l'auteur d'une comédie intitulée 'L'Effet du Sentiment', jouée à Toulouse en mars. L'auteur de l'épître admire la pièce mais reconnaît que son propre compliment ne peut rivaliser avec l'œuvre originale. Il mentionne Apollon, se demandant si le dieu inspire les traits de la comédie contre les 'petits-maîtres coquets' qui affichent des sentiments artificiels. L'auteur regrette la rareté des sentiments authentiques dans leur époque, marquée par la superficialité et la mode, contrairement aux héros du passé comme Astrée et Céladon. Il espère que les œuvres de l'auteur de la comédie pourront restaurer le bon goût, mais craint que l'amour véritable ne suive pas les lois authentiques. Il conclut en notant que les manières aimables de l'auteur de la comédie semblent appartenir au système inconstant des modernes.
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1582
p. 47-52
LE GENIE DU MANS. Songe de Madame la Comtesse de ... à Mme de ....
Début :
Dans un de ces momens qui suivent une gaité bruyante où l'esprit, laissé [...]
Mots clefs :
Philosophie, Littérature, Esprit, Songe, Académie
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LE GENIE DU MANS. Songe de Madame la Comtesse de ... à Mme de ....
LE GENIE DU MANS.
Songe de Madame la Com effe de ...
à Mme de :
典
Ans un de ces momens qui fuivent
gaire bruyante
>
à lui-même , retourne fans effort à une aimable
philofophie , je me délaffois par des
réflexions qu'un leger fommeil vint interrompre
, je me trouvai tranfportée dans
une affemblée de Génies de nos différentes
provinces ; les progrès de la littérature devoient
être l'objet de leurs délibérations.
Je vis une collection énorme de ces ouvrages
renouvellés de Seneque , de ces
petits riens produits par les accès du bel
efprit , que la fatuité encenfe , & où cette
efpéce d'automates qu'on nomme petitsmaîtres
puife fes gentilleffes,
I Je revois à cela lorfque le Génie du
Mans m'aborda : vous gémiffez , me dit
il , fur la décadence de la littérature , & fur
ces fottifes qui deshonorent la raifon fran
çoife , n'en foyez pas furprife , la frivolité
fait le caractere de cette nation , elle a
penfé dans le fiécle dernier , & comme
elle ne peut foutenir un bon fens uniforme
MERCURE DE FRANCE.
& fuivi , elle fe dédommage aujourd'hui
de ce pénible effort par un jargon éblouiffant
> auquel une faftueufe obfcurité
donne un air de philofophie . Voilà les productions
des auteurs petits-maîtres ; mais
le public les examine , les juge , & venge
le bon fens l'impreffion eft le tombeau
de plufieurs de ces ouvrages , ils circuloient
d'abord dans des mains amies ; mais
fi la cenfure des fots eft fans conféquence ,
leur louange ne l'eft pas moins , & quoique
le faux bel efprit les ait deſtinés à inftruire
la poftérité , le bon goût décide qu'ils ne
parviendront jamais à leur adreffe.
Ces manieres d'auteurs font les ombres
d'un tableau , où ils contraſtent avec un
petit nombre de héros littéraires , qui
penfant fortement feront furement paſſer
le véritable efprit jufqu'aux derniers âges ,
& prouveront que la France , comme la
Grece , a fes époques de raifon & de bon
goût. La multiplication de ces grands hommes
eft le but des Académies , & c'eft un
des grands intérêts d'une nation qui prétend
à la fupériorité des talens qu'elle ne
peut plus conferver que par la fublimité
de fes efforts , car les littérateurs étrangers
font depuis quelque tems , à l'égard
des François , comme les Grands d'Efpagne
qui , avant Philippe V , luttoient contre
JUIN. 1755
49
tre le Souverain. Ainfi ces fociétés doivent
exciter le zéle de leurs membres
pour un nouveau genre de patriotifme , &
s'efforcer d'illuftrer la France par la gloire
des talens. Je me rappelle ici avec chagrin
l'inaction de la ville du Mans , dont l'efprit
naturellement délicat & philofophe ,
pourroit orner avec diftinction les Lettres
Françoiſes.
J'interrompis ici le Génie : vous jugez
bien favorablement , lui dis - je , des Académies
où fouvent la prétention fans
titre & l'audace protégée ufurpent des places
deftinées au mérite. On y trouve auffi
de ces hommes ordinaires qui , puérilement
exacts , briguent avec empreflement le titre,
de puriftes ; leurs productions font moins
des recueils de penfées que des répertoires
de mots françois . Je me rappelle fouvent cet
Académicien qui employa neuf ans à ôter
les car , les fi , les mais d'un ouvrage ; il
en eft encore qui n'ont pas des оссира-
tions moins frivoles : voilà ce qui forme
le grotefque du tableau de la littérature.
Mais les Académies n'en font pas moins
les fanctuaires du goût ; on y voit plufieurs
de ces hommes qui fçavent apprécier &
appliquer les talens , peindre le vrai avec
toutes les nuances de la fageffe , de la
décence & de la délicateffe : ce font des
1. Vol.
C
50
MERCURE DE FRANCE.
Sénats auguftes , dont l'autorité refpectée
par les littérateurs , réprime l'impétuofité
de leur efprit républicain , fans l'afervir
ni l'énerver.
9
J'approuvois
affez comme Vous
voyez , l'établiffement
d'une Académie
dans ma patrie , & j'attendois de plus
amples inftructions fur cet objet de la part
de notre Génie ; mais m'étant éveillée
comme je me difpofois à l'écouter attentivement
, je vis mes efpérances fe diffiper :
j'efpere cependant qu'une feconde rêverie
fatisfera votre empreffement
& le mien ;
faute de mieux , je vais vous entretenir de
mes propres réflexions.
La littérature du Mans fera d'abord femblable
à une prude févere jufqu'à l'excès
dans fes parures parures ,, enforte qu'elle imitera
la trifteffe des meurs de cette ville ; mais
je vous promers qu'une décente imagination
égayera bientôt fa mifantropie par
d'heureux caprices ; notre fexe n'y contribuera
pas peuil eft vrai que les Da
mes , dans l'efprit d'un ' philofophe atrabilaire
, font feulement de jolis automa-"
tes ; s'il s'abaiffe jufquà fourire à nosi
appas , il admire des miniatures qu'il ne
peut fenfément eftimer. Quorque nous
ayons donné plus d'une preuve de notre
capacité , l'injustice de fon jugement fub
AAA 0
JUIN . 1755. St
1
:
fifte toujours ; mais auffi eft- elle fans conféquence
? le bon fens n'eſt d'aucun fexe.
J'efpere que nous formerons un parti
dans l'empire littéraire que de révolutions
en conféquence dans les manieres de
penfer car nous connoiffons le fentiment
, ainfi nous n'imiterons pas ces aureurs
qui , par une froide analyſe de ſes
motifs , le perfuadent fans l'exciter ; nous
ferons donc furement fenfation , & nos
nouvelles idées auront leurs partifans . La
poëfie , fufceptible d'un vif coloris , les embellira
; & quoiqu'elle n'en puiffe faifir
exactement toutes les nuances fans perdre
de fa chaleur , une peinture délicate de
leurs traits les plus frappans leur donnera
un grand intérêt , fans avoir recours à ces
images trop licencieufes que la décence abhorre
, & qui prouvent que la littérature
a fes cyniques , auffi bien que les moeurs .
La poëfie nous conduira à cette douce
mélancolie de la philofophie qui forme
des fyftêmes fur les débris des autres . Je
projette de former alors des corps humains
avec des fylphes : c'en eft fait des Monades
de Leibnitz , & des tubules d'Amilec
; ce roman de la nature fera un épifode
agréable dans la phyfique pour dif
traire l'efprit humain fur la féchereffe de
la vérité ; c'eft là le pis aller , car il fe
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
pourroit faire qu'une femme à ſyſtême eût
deviné la nature. Voilà toutes les licences
de ma philofophie , fa partie morale honorera
l'humanité : quoique j'aie defſein de
faire tous mes efforts pour lui donner ces
graces touchantes qui intéreffent le coeur ,
elles feront toujours modeftes , fes charmes
n'en détruiront pas l'exactitude ; fimple
& parée par le feul fentiment , elle
formera l'homme vertueux & aimable .
Voilà , Madame , un effai de mes caprices
littéraires je l'aurois terminé par des
portraits dont l'efprit fupérieur de notre
illuftre Evêque & les talens de plufieurs
de nos compatriotes auroient fourni
les détails ; mais je me fouviens que
la vérité même vous ennuie lorfqu'elle a
l'air du panégirique ; j'efpere les couronner
cependant par les mains de la poëfie,
Je fuis , Madame , &c.
Songe de Madame la Com effe de ...
à Mme de :
典
Ans un de ces momens qui fuivent
gaire bruyante
>
à lui-même , retourne fans effort à une aimable
philofophie , je me délaffois par des
réflexions qu'un leger fommeil vint interrompre
, je me trouvai tranfportée dans
une affemblée de Génies de nos différentes
provinces ; les progrès de la littérature devoient
être l'objet de leurs délibérations.
Je vis une collection énorme de ces ouvrages
renouvellés de Seneque , de ces
petits riens produits par les accès du bel
efprit , que la fatuité encenfe , & où cette
efpéce d'automates qu'on nomme petitsmaîtres
puife fes gentilleffes,
I Je revois à cela lorfque le Génie du
Mans m'aborda : vous gémiffez , me dit
il , fur la décadence de la littérature , & fur
ces fottifes qui deshonorent la raifon fran
çoife , n'en foyez pas furprife , la frivolité
fait le caractere de cette nation , elle a
penfé dans le fiécle dernier , & comme
elle ne peut foutenir un bon fens uniforme
MERCURE DE FRANCE.
& fuivi , elle fe dédommage aujourd'hui
de ce pénible effort par un jargon éblouiffant
> auquel une faftueufe obfcurité
donne un air de philofophie . Voilà les productions
des auteurs petits-maîtres ; mais
le public les examine , les juge , & venge
le bon fens l'impreffion eft le tombeau
de plufieurs de ces ouvrages , ils circuloient
d'abord dans des mains amies ; mais
fi la cenfure des fots eft fans conféquence ,
leur louange ne l'eft pas moins , & quoique
le faux bel efprit les ait deſtinés à inftruire
la poftérité , le bon goût décide qu'ils ne
parviendront jamais à leur adreffe.
Ces manieres d'auteurs font les ombres
d'un tableau , où ils contraſtent avec un
petit nombre de héros littéraires , qui
penfant fortement feront furement paſſer
le véritable efprit jufqu'aux derniers âges ,
& prouveront que la France , comme la
Grece , a fes époques de raifon & de bon
goût. La multiplication de ces grands hommes
eft le but des Académies , & c'eft un
des grands intérêts d'une nation qui prétend
à la fupériorité des talens qu'elle ne
peut plus conferver que par la fublimité
de fes efforts , car les littérateurs étrangers
font depuis quelque tems , à l'égard
des François , comme les Grands d'Efpagne
qui , avant Philippe V , luttoient contre
JUIN. 1755
49
tre le Souverain. Ainfi ces fociétés doivent
exciter le zéle de leurs membres
pour un nouveau genre de patriotifme , &
s'efforcer d'illuftrer la France par la gloire
des talens. Je me rappelle ici avec chagrin
l'inaction de la ville du Mans , dont l'efprit
naturellement délicat & philofophe ,
pourroit orner avec diftinction les Lettres
Françoiſes.
J'interrompis ici le Génie : vous jugez
bien favorablement , lui dis - je , des Académies
où fouvent la prétention fans
titre & l'audace protégée ufurpent des places
deftinées au mérite. On y trouve auffi
de ces hommes ordinaires qui , puérilement
exacts , briguent avec empreflement le titre,
de puriftes ; leurs productions font moins
des recueils de penfées que des répertoires
de mots françois . Je me rappelle fouvent cet
Académicien qui employa neuf ans à ôter
les car , les fi , les mais d'un ouvrage ; il
en eft encore qui n'ont pas des оссира-
tions moins frivoles : voilà ce qui forme
le grotefque du tableau de la littérature.
Mais les Académies n'en font pas moins
les fanctuaires du goût ; on y voit plufieurs
de ces hommes qui fçavent apprécier &
appliquer les talens , peindre le vrai avec
toutes les nuances de la fageffe , de la
décence & de la délicateffe : ce font des
1. Vol.
C
50
MERCURE DE FRANCE.
Sénats auguftes , dont l'autorité refpectée
par les littérateurs , réprime l'impétuofité
de leur efprit républicain , fans l'afervir
ni l'énerver.
9
J'approuvois
affez comme Vous
voyez , l'établiffement
d'une Académie
dans ma patrie , & j'attendois de plus
amples inftructions fur cet objet de la part
de notre Génie ; mais m'étant éveillée
comme je me difpofois à l'écouter attentivement
, je vis mes efpérances fe diffiper :
j'efpere cependant qu'une feconde rêverie
fatisfera votre empreffement
& le mien ;
faute de mieux , je vais vous entretenir de
mes propres réflexions.
La littérature du Mans fera d'abord femblable
à une prude févere jufqu'à l'excès
dans fes parures parures ,, enforte qu'elle imitera
la trifteffe des meurs de cette ville ; mais
je vous promers qu'une décente imagination
égayera bientôt fa mifantropie par
d'heureux caprices ; notre fexe n'y contribuera
pas peuil eft vrai que les Da
mes , dans l'efprit d'un ' philofophe atrabilaire
, font feulement de jolis automa-"
tes ; s'il s'abaiffe jufquà fourire à nosi
appas , il admire des miniatures qu'il ne
peut fenfément eftimer. Quorque nous
ayons donné plus d'une preuve de notre
capacité , l'injustice de fon jugement fub
AAA 0
JUIN . 1755. St
1
:
fifte toujours ; mais auffi eft- elle fans conféquence
? le bon fens n'eſt d'aucun fexe.
J'efpere que nous formerons un parti
dans l'empire littéraire que de révolutions
en conféquence dans les manieres de
penfer car nous connoiffons le fentiment
, ainfi nous n'imiterons pas ces aureurs
qui , par une froide analyſe de ſes
motifs , le perfuadent fans l'exciter ; nous
ferons donc furement fenfation , & nos
nouvelles idées auront leurs partifans . La
poëfie , fufceptible d'un vif coloris , les embellira
; & quoiqu'elle n'en puiffe faifir
exactement toutes les nuances fans perdre
de fa chaleur , une peinture délicate de
leurs traits les plus frappans leur donnera
un grand intérêt , fans avoir recours à ces
images trop licencieufes que la décence abhorre
, & qui prouvent que la littérature
a fes cyniques , auffi bien que les moeurs .
La poëfie nous conduira à cette douce
mélancolie de la philofophie qui forme
des fyftêmes fur les débris des autres . Je
projette de former alors des corps humains
avec des fylphes : c'en eft fait des Monades
de Leibnitz , & des tubules d'Amilec
; ce roman de la nature fera un épifode
agréable dans la phyfique pour dif
traire l'efprit humain fur la féchereffe de
la vérité ; c'eft là le pis aller , car il fe
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
pourroit faire qu'une femme à ſyſtême eût
deviné la nature. Voilà toutes les licences
de ma philofophie , fa partie morale honorera
l'humanité : quoique j'aie defſein de
faire tous mes efforts pour lui donner ces
graces touchantes qui intéreffent le coeur ,
elles feront toujours modeftes , fes charmes
n'en détruiront pas l'exactitude ; fimple
& parée par le feul fentiment , elle
formera l'homme vertueux & aimable .
Voilà , Madame , un effai de mes caprices
littéraires je l'aurois terminé par des
portraits dont l'efprit fupérieur de notre
illuftre Evêque & les talens de plufieurs
de nos compatriotes auroient fourni
les détails ; mais je me fouviens que
la vérité même vous ennuie lorfqu'elle a
l'air du panégirique ; j'efpere les couronner
cependant par les mains de la poëfie,
Je fuis , Madame , &c.
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Résumé : LE GENIE DU MANS. Songe de Madame la Comtesse de ... à Mme de ....
Dans un rêve, l'auteure se retrouve parmi des génies représentant diverses provinces françaises, discutant des progrès de la littérature. Elle observe une variété d'ouvrages, allant des écrits sérieux de Sénèque aux productions frivoles des petits-maîtres. Le Génie du Mans l'aborde pour lui parler de la décadence de la littérature française, marquée par la frivolité et un jargon philosophique obscur. Il souligne que le public rejette ces œuvres superficielles, laissant place à de véritables talents littéraires. L'auteure interrompt le Génie pour critiquer les Académies, souvent corrompues par la prétention et l'audace, mais reconnaissant leur rôle de sanctuaires du goût. Elle approuve l'idée d'une Académie au Mans, espérant qu'elle stimulera les talents locaux. Le rêve s'interrompt, mais l'auteure exprime son espoir de voir la littérature du Mans s'épanouir, combinant prudence et imagination. Elle projette de créer une littérature qui respecte le sentiment et la décence, évitant les excès et les analyses froides. La poésie jouera un rôle central, embellissant les idées nouvelles avec délicatesse et mélancolie philosophique. L'auteure conclut en espérant contribuer à l'empire littéraire par des œuvres honnêtes et touchantes.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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1583
p. 211-212
COMEDIE FRANÇOISE.
Début :
Les Comédiens françois ont repris le 28 Avril Andronic, tragédie de Campistron [...]
Mots clefs :
Comédie-Française, Comédie, Tragédie
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : COMEDIE FRANÇOISE.
-COMEDIE FRANÇOISE.:
3
ES Comédiens françois ont repris le
L28 Avril Andronic , tragédié de Campiftron.
Le fieur Clavareau de Rochebelle
y a débuté par le rolle d'Andronic , avec un
applaudiffement général , & qui plus eft ,
mérité. On doit d'autant plus attendre de
fon talent , qu'il eft fondé fur beaucoup
d'intelligence avec cette partie on eft für
du progrès. S'illa l'organe un peu foible ,
ce défaut eft réparé par une prononciation
nette & diftincte ; on ne perd pas un mor
de ce qu'il dit. Un Comédien qui eft doué
d'une grande voix , en abufe fouvent , &
crie fans fe faire entendre , faute d'avoir
l'art de bien articuler, JEMOD
L'acteur nouveau a joué fucceffivement
les rolles de Guftave , de Zamore: & du
Comte d'Effex : il a fait plaifir dans tous ;
mais il a particulierement réuffi dans celui
ede Zamore. On ne peut pas rendre avec
plus d'anes de force & dervérité 2 le beau
214 MERCURE DE FRANCE.
morceau du troifieme acte qu'il adreffe à
Alvarès & à Gufman. Les Comédiens ont
interrompu fon début , pour donner le 15
Mai la premiere repréſentation du Jaloux ,
Comédie en vers , en cinq actes : elle eſt de
M. Bret.
Quoique cette piéce n'ait pas réuffi , on
ne peut difconvenir qu'il n'y ait des beautés
des détails . L'épiſode de la foeur du Jaloux
eft des plus heureux. Au fecond acte la
fcene de la fauffe jaloufie qui lui a été confeillée
par fon frere pour éprouver fon
amant , eft une fcene bien faite par l'auteur
, & très-bien rendue par l'actrice. *
Je crois que M. Bret eût mieux fait , s'il
eût moins fuivi le Roman ; il faut au théatre
un caractere plus général & plus vrai.
L'auteur a voulu éviter le Jaloux defabufé,
& il est tombé dans le Curieux impertiment
, qui eft un plus grand écueil .
* Mlle Guéant.
3
ES Comédiens françois ont repris le
L28 Avril Andronic , tragédié de Campiftron.
Le fieur Clavareau de Rochebelle
y a débuté par le rolle d'Andronic , avec un
applaudiffement général , & qui plus eft ,
mérité. On doit d'autant plus attendre de
fon talent , qu'il eft fondé fur beaucoup
d'intelligence avec cette partie on eft für
du progrès. S'illa l'organe un peu foible ,
ce défaut eft réparé par une prononciation
nette & diftincte ; on ne perd pas un mor
de ce qu'il dit. Un Comédien qui eft doué
d'une grande voix , en abufe fouvent , &
crie fans fe faire entendre , faute d'avoir
l'art de bien articuler, JEMOD
L'acteur nouveau a joué fucceffivement
les rolles de Guftave , de Zamore: & du
Comte d'Effex : il a fait plaifir dans tous ;
mais il a particulierement réuffi dans celui
ede Zamore. On ne peut pas rendre avec
plus d'anes de force & dervérité 2 le beau
214 MERCURE DE FRANCE.
morceau du troifieme acte qu'il adreffe à
Alvarès & à Gufman. Les Comédiens ont
interrompu fon début , pour donner le 15
Mai la premiere repréſentation du Jaloux ,
Comédie en vers , en cinq actes : elle eſt de
M. Bret.
Quoique cette piéce n'ait pas réuffi , on
ne peut difconvenir qu'il n'y ait des beautés
des détails . L'épiſode de la foeur du Jaloux
eft des plus heureux. Au fecond acte la
fcene de la fauffe jaloufie qui lui a été confeillée
par fon frere pour éprouver fon
amant , eft une fcene bien faite par l'auteur
, & très-bien rendue par l'actrice. *
Je crois que M. Bret eût mieux fait , s'il
eût moins fuivi le Roman ; il faut au théatre
un caractere plus général & plus vrai.
L'auteur a voulu éviter le Jaloux defabufé,
& il est tombé dans le Curieux impertiment
, qui eft un plus grand écueil .
* Mlle Guéant.
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Résumé : COMEDIE FRANÇOISE.
En avril et mai, la Comédie Française a présenté plusieurs pièces. Le 28 avril, les comédiens ont joué 'Andronic' de Campistron, avec Clavareau de Rochebelle dans le rôle principal. Malgré une voix faible, il a été applaudi pour sa prononciation claire. Il a également interprété Gustave, Zamore et le Comte d'Essling, se distinguant particulièrement dans le rôle de Zamore. Le 15 mai, la troupe a interrompu ses débuts pour la première représentation du 'Jaloux', une comédie en vers en cinq actes de M. Bret. Bien que la pièce n'ait pas été un grand succès, elle contenait des moments remarquables, notamment une scène de fausse jalousie interprétée par Mlle Guéant. L'auteur a été critiqué pour avoir trop suivi le modèle romanesque, manquant ainsi de caractère général et vrai au théâtre.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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1584
p. 214-215
COMEDIE ITALIENNE.
Début :
Le 3 de ce mois, les Comédiens italiens donnerent la premiere représentation de [...]
Mots clefs :
Comédiens-Italiens
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : COMEDIE ITALIENNE.
COMEDIE ITALIENNE. -
E35de ce mois , les Comédiens italiens
donnerent la premiere repréſentation de
la Rancune , fans l'avoir annoncée . C'eſt
une parodie de Philoctete , dont l'auteur ne
s'eft pas nommé. Quel qu'il fait , il ne doit
JUI N. 1755. 215
*
pas rougir de l'ouvrage , c'eft celui d'un
homme d'efprit ; il y a des vers heureux &
des tirades bien faites : le traveftiffement
d'ailleurs eft affez bien faift . L'Opéra de
Lyon , en concurrence avec la Comédie ;
la Rancune , acteur difficile à vivre , mais
d'un talent diftingué , que fes camarades
ont abandonné , & qu'ils viennent chercher
dans leur décadence, comme leur derniere
reffource , parodient aſſez natutellement
le fujet de la tragédie ; mais une tracafferie
de Comédiens n'intéreffe pas affez
de gros du public qui ne vit pas avec eux ;
ce tableau des viciffitudes théatrales ne
peut être bien amusant que pour ceux qui
Fréquentent journalierement les foyers , &
qui font initiés dans tous les mysteres de
la Comédie. La Servante Maîtreſſe eft
encore venue au fecours ; on l'a donnée
le 19 pour la cent quarante- unieme fois.
E35de ce mois , les Comédiens italiens
donnerent la premiere repréſentation de
la Rancune , fans l'avoir annoncée . C'eſt
une parodie de Philoctete , dont l'auteur ne
s'eft pas nommé. Quel qu'il fait , il ne doit
JUI N. 1755. 215
*
pas rougir de l'ouvrage , c'eft celui d'un
homme d'efprit ; il y a des vers heureux &
des tirades bien faites : le traveftiffement
d'ailleurs eft affez bien faift . L'Opéra de
Lyon , en concurrence avec la Comédie ;
la Rancune , acteur difficile à vivre , mais
d'un talent diftingué , que fes camarades
ont abandonné , & qu'ils viennent chercher
dans leur décadence, comme leur derniere
reffource , parodient aſſez natutellement
le fujet de la tragédie ; mais une tracafferie
de Comédiens n'intéreffe pas affez
de gros du public qui ne vit pas avec eux ;
ce tableau des viciffitudes théatrales ne
peut être bien amusant que pour ceux qui
Fréquentent journalierement les foyers , &
qui font initiés dans tous les mysteres de
la Comédie. La Servante Maîtreſſe eft
encore venue au fecours ; on l'a donnée
le 19 pour la cent quarante- unieme fois.
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Résumé : COMEDIE ITALIENNE.
Le 21 juin 1755, les Comédiens italiens ont présenté la première représentation de 'La Rancune' sans préavis. Cette pièce, une parodie anonyme de 'Philoctète', est appréciée pour ses vers et ses tirades bien construites. Elle met en scène l'Opéra de Lyon en concurrence avec la Comédie et le personnage de La Rancune, un acteur talentueux mais difficile, abandonné puis réintégré par ses camarades. Cependant, les intrigues des comédiens n'intéressent pas le grand public, peu familier avec leur mode de vie. Ce spectacle est amusant uniquement pour ceux qui fréquentent régulièrement les foyers théâtraux. Par ailleurs, 'La Servante Maîtresse' a été jouée le 19 juin pour la 141e fois.
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1585
s. p.
AVIS DE L'AUTEUR DU MERCURE.
Début :
Je prie les Auteurs de recevoir ici mes excuses si je ne fais point de réponse uax [...]
Mots clefs :
Auteur du Mercure, Poésie, Lettres
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : AVIS DE L'AUTEUR DU MERCURE.
AVIS
DE L'AUTEUR DU MERCURE.
JE prie les Auteurs de recevoir ici mes
S
excufes fi je ne fais point de réponſe aux
lettres qu'ils m'écrivent ; la multitude des
ouvrages , jointe à la néceffité de faire une
collection tous les mois ne me laiffe pas
ce loifir , & m'oblige d'être impoli malgré
moi : hors les cas preffés , ils doivent avoir
la patience d'attendre que leur tour vienne.
Je mets dans mon recueil chaque piece par
ordre de date : fi elle n'y paroît pas à fon
rang , on doit penfer que c'eft moins ma
faute que celle de l'ouvrage. Je reçois tous
les jours des vers , où la mesure eft auffipeu
refpectée que la rime ; n'ayant pas le tems
de les corriger , je fuis contraint de n'en
point faire ufage.
Les écrits fur lefquels je dois être le'
plus difficile , font particulierement ceux
qu'on adreffe aux grands & aux perſonnes
en place : c'eft leur manquer véritablement
que de les mal louer un Miniftre
l'eft mieux par la voix publique que par
des vers médiocres. Quand ils n'ont pas
mérite d'être bons , il faut du moins qu'ils
le
A iij
ayent celui d'être courts ; avec cette derniere
qualité , on peut les inférer en faveur du
zele.
Comme l'année eftfertile en poësie , j'invite
nos jeunes écrivains à ne pas négliger
la profe : qu'ils l'emploient fur quelque
point de littérature légere , ou qu'ils choififfent
quelque trait de morale , cachéfous
le voile d'une fiction agréable ; pour peu
que ces morceaux foient bien traités , je
leur donnerai la préférence.
DE L'AUTEUR DU MERCURE.
JE prie les Auteurs de recevoir ici mes
S
excufes fi je ne fais point de réponſe aux
lettres qu'ils m'écrivent ; la multitude des
ouvrages , jointe à la néceffité de faire une
collection tous les mois ne me laiffe pas
ce loifir , & m'oblige d'être impoli malgré
moi : hors les cas preffés , ils doivent avoir
la patience d'attendre que leur tour vienne.
Je mets dans mon recueil chaque piece par
ordre de date : fi elle n'y paroît pas à fon
rang , on doit penfer que c'eft moins ma
faute que celle de l'ouvrage. Je reçois tous
les jours des vers , où la mesure eft auffipeu
refpectée que la rime ; n'ayant pas le tems
de les corriger , je fuis contraint de n'en
point faire ufage.
Les écrits fur lefquels je dois être le'
plus difficile , font particulierement ceux
qu'on adreffe aux grands & aux perſonnes
en place : c'eft leur manquer véritablement
que de les mal louer un Miniftre
l'eft mieux par la voix publique que par
des vers médiocres. Quand ils n'ont pas
mérite d'être bons , il faut du moins qu'ils
le
A iij
ayent celui d'être courts ; avec cette derniere
qualité , on peut les inférer en faveur du
zele.
Comme l'année eftfertile en poësie , j'invite
nos jeunes écrivains à ne pas négliger
la profe : qu'ils l'emploient fur quelque
point de littérature légere , ou qu'ils choififfent
quelque trait de morale , cachéfous
le voile d'une fiction agréable ; pour peu
que ces morceaux foient bien traités , je
leur donnerai la préférence.
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Résumé : AVIS DE L'AUTEUR DU MERCURE.
L'auteur du Mercure s'excuse de ne pas répondre aux lettres des auteurs en raison de la multitude des ouvrages à traiter et de la nécessité de publier une collection mensuelle. Les pièces sont publiées par ordre de date, et l'absence d'une pièce à son rang prévu est imputable à l'ouvrage lui-même. L'auteur reçoit quotidiennement des vers non conformes aux règles de mesure et de rime, qu'il ne peut corriger faute de temps. Il est particulièrement exigeant envers les écrits adressés aux grands, préférant les louanges publiques aux vers médiocres. Si ces écrits ne sont pas bons, ils doivent au moins être courts. L'année étant riche en poésie, l'auteur encourage les jeunes écrivains à ne pas négliger la prose, qu'elle soit utilisée pour des sujets légers ou pour des leçons de morale sous une fiction agréable. Les morceaux bien traités dans ces domaines seront privilégiés pour la publication.
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1586
p. 69-77
« MADAME FAGNAN, qui s'est annoncée avantageusement il y a quelques années [...] »
Début :
MADAME FAGNAN, qui s'est annoncée avantageusement il y a quelques années [...]
Mots clefs :
Conte, Princesses, Beauté, Miroir
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « MADAME FAGNAN, qui s'est annoncée avantageusement il y a quelques années [...] »
MADAME FAGNAN , qui s'eft annoncée
avantageufement
il y a quelques années
par un petit conte foi-difant traduit du
Lauvage , vient d'en mettre un autre au'
jour fous le titre du Miroir des Princeffes
orientales , dédié à Madame de Pompa->
dour.
Il paroît que Mme Fagnan s'eft proposée
de prouver que les belles qualités de l'ame ,
celles du coeur & de l'efprit , en un mot les
vertus morales fans le fecours de la beauté ,
font plus propres à former les grandes pafhions
& les attachemens vrais & durables ,
que la beauté feule , même la beauté jointe
aux agrémens de l'efprit. Cette propofition
Lon traite affez volontiers de paradoxe
, n'a rien en elle-même que de trèspoffible
& même de très- agréable : elle
confole celles qui ne fe piquent pas de
beauté , & n'afflige point celles qui y prétendentli
que
L'auteur met en jeu trois Princelles de
Perfe , dont l'une n'a que la beauté en partage.
Elle ne peut fixer long-tems un amant
volage devenu fon époux ; elle en meurt
de douleur en peu de tems.
Une feconde Princeffe , fille de cette premiere
tout auffi belle & plus fpirituelle ,
ne trouve pas mieux le fecret de: fixer un
inconftant ; mais elle foutient mieux fa
70 MERCURE DE FRANCE.
difgrace ; elle en tire parri , & fournit une
carriere plus longue & moins douloureuſe..
La troifieme met dans le plus beau jour
la propofition que l'auteur a eu pour objet.
Cette princeffe , qui n'a d'autre beauté que
celle de l'ame , & qui réunir toutes les
qualités du coeur & de l'efprit , infpire au
prince, qui devient fon époux , un attachement
aufli parfait & auffi conftant que fon
caractere en eft digne.
Les événemens qui décident du fort de
ces princeffes font amenés & développés
par le moyen d'un miroir magique , dont
an enchanteur mécontent des mépris de la
premiere , lui avoit fait un préfent deftiné
paffer à toutes les princeffes qui defcendroient
d'elle . 2107
Ce miroir leur dévoiloit les fentimens
le's plus cachés de tous ceux qui fe préfentoient
à elles devant cette glace , & il n'avoit
que pour elles cette vertu ; il devoit
fe brifer entre les mains de celle dont le
mérite fixeroit pendant une année le print
ce dontelle auroit fait choix : il ne fe brifa
qu'entre les mains de la troifieme , & s'y
caffa de la meilleure grace du monde. Ce
dénonciateur en amenant les événemens
principaux , produit auffi les épifodiques ;
& donne lieu à tout ce que l'auteur a voulu
faire entrer dans la compofition de fon
JUIN. 1755. 71
roman , foit à titre de portraits ou d'anec
dores.
Si l'idée d'un miroit magique n'a plus
le mérite d'ême finguliere , Mme Fagnan
l'a employée d'une façon ingénieufe , & la
vertu qu'elle attribue à ce miroir lui donne
un air de nouveauté qui rajeunic du moins
la bordure. Ce roman nous paroît mériter
de l'eftime par les fentimens honnêtes , &
par la décence qui le caractérisent.v .
LABAGUETTE MYSTÉRIEUSE OU
Abizai. Deux parties in- 12 . Se trouve à
Paris , chez Duchefne , rue S. Jacques , au
Temple du goût , 1755 .
Comme on a déja fait ailleurs l'extrait &
Féloge de cette féerie , qu'on a même obfervé
que la baguette mystérieuse n'eft pas
plus neuve que le miroir magique , j'ajou
terai feulement qu'elle joue le même rôle
avec un peu moins de modeftie , & qu'elle
a même un faux air de l'Ecumoire de
Tanzaï.
OBSERVATIONS fur l'hiftoire natu
relle , fur la phyfique & fur la peinture ,
avec des planches imprimées en couleur ;
par M. Gautier , de l'Académie des Sciences
& Belles LettresdeDijon , penfionnaire
de Sa Majefté , 4 volin- 4 A Paris , chez.
Delaguette . Les planches s'impriment , 80
2
72 MERCURE DE FRANCE.
7
fe diftribuent chez l'Auteur , rue de la
Harpe , près la rue Poupée.
Le même ouvrage eft imprimé in- 12. en
fix volumes on trouve à la tête de cette
édition la nouvelle phyfique de l'auteur ,
& la Chroagenefie , ou génération des couleurs
, contre l'optique de M. Newton fon
dée fur de nouvelles expériences .
M. Gautier fe propofe de continuer fes
Obfervations in -4°. pour lefquelles on
foufcrit annuellement chez lui , & va
donner des volumes de planches jufqu'à
ce qu'il ait formé des fuites affez completes
de morceaux les plus intéreffans . Il fufpendra
pendant quelque tems fes differtations
, & les fupprimera des années 1755
& 1756 , ce qui lui procurera la facilité
de donner le double des morceaux de
gravûres en couleur qu'il avoit promis.
Le volume qui eft actuellement fous preffe,
contient les parties internes du coq & de
fa poule , la formation & l'incubation de
l'oeuf depuis l'approche du coq jufqu'à la
fortie du poulet , & plufieurs autres planches
fort curieuſes.
P
OBSERVATIONS d'hiftoire naturelle
faites avec le microſcope für un grand
nombre d'infectes , & fur les animalcules
qui fe trouvent dans les liqueurs préparées
&
JUIN. 1755.
73
& dans celles qui ne le font pas , & c. avec
la defcription & les ufages des différens
microfcopes , 2 vol. in- 4° . avec un grand
nombre de figures . A Paris , chez Briaffon,
Libraire , rue S. Jacques , à la Science .
Une partie de ces obfervations a été déjà
publiée par feu M. Joblot , Profeffeur en
Mathématiques, de l'Académie de Peinture
& de Sculpture ; l'autre a été rédigée fur
fes obfervations poftérieures. Nous devons
ici un jufte éloge aux foins du Libraire ; il
a la double attention & le double mérite
de ne donner que des éditions de bons
livres , & de ne rien épargner pour les
rendre belles & correctes .
DISSERTATION fur la caufe qui corrompt
& noircit les grains de bled dans les
épis , & fur les moyens de prévenir ces
accidens ; par M. Tiller , de Bordeaux
Directeur de la Monnoie de Troyes . Se
trouve chez le même Libraire . ~
›
Cette Differtation a remporté le prix au
jugement de l'Académie des Belles- Lettres,
Sciences & Arts de Bordeaux , ainfi que la
fuite des Expériences & Réflexions relati
ves à la même matiere , laquelle fe vend
auffi chez Briaffon.
EXAMEN philofophique de la liaifon
11.Vol. D
74 MERCURE DE FRANCE.
réelle qu'il y a entre les fciences & les
mours ; chez le même Libraire.
On trouve dans cet écrit la ſolution de
la vieille difpute de M. Rouffeau , de Genêve
, avec fes adverfaires , fur la queſtion
propofée par l'Académie de Dijon , au
fujet du bien & du mal que les fciences
ont occafionné dans les moeurs .
PANÉGYRIQUES des Saints, précedés
de réflexions fur l'éloquence en général
& fur celle de la chaire en particulier ; par
M. l'Abbé Trublet , Archidiacre & Chanoine
de S. Malo. A Paris , chez Briaffon ,
1755
Il nous femble que ces réflexions ne
démentent point les Effais de littérature &
de morale du même Auteur. Nous en
parlerons plus au long.
Le cinquieme tome de la TABLE GÉNÉ-
RALE des matieres contenues dans le Journal
des fçavans , de l'édition de Paris , depuis
1665 qu'il a commencé , jufqu'en
1750 inclufivement , avec les noms des
Auteurs , les titres de leurs ouvrages &
l'extrait des jugemens qu'on en la portés ,
vient de paroître chez le même Libraire.
On peut dire que cette table inftructive
forme feule un bon livre : on ne peut
trop louer le travail des Auteurs ,
>
JUIN. 1755. 75
MEMOIRE pour le Prince héréditaire
Landgrave de Heffe - Darmftat, contre les
repréfentans de la Comteffe de Naffau . A
Paris , de l'impreffion de Delaguette , 1755 .
L La question eft de fçavoir fi à la mort
de Jean- René III , dernier Comte de Henau
, la Comteffe de Naffau , fa foeur , devoit
recueillir les anciens fiefs d'Empire de
la maifon de Lichtemberg , à l'exclufion
de Heffe-Darmftat , fille unique de Jean-
René III , qui en avoit obtenu du Roi l'inveftiture
pour elle , par des Lettres patentes
du mois de Février 1717. La Comtelle
de Naſſau ayant attaqué ces Lettres comme
obreptices , a prétendu que c'étoit elle qui
étoit appellée à recueillir les fiefs en queftion
, & que la Princeffe de Heffe , fa niece,
n'y avoit aucun droit. Ce Mémoire tend à
détruire fa prétention , & part d'une bonne
main.
>
NOUVEAUX motifs pour porter la
France à rendre libre le commerce du Levant
; par M. Ange G *** 1755. Se trouvent
chez Duchefne , rue S. Jacques , &
chez Babuty , fils , quai des Auguftins.
L'Auteur y joint des réflexions fur les
moyens de foutenir les manufactures en
Languedoc , fans fixer les fabriquans,
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
SUPPLÉMENT aux tablettes dramatiques
de M. le Chevalier de Mouhy , de
l'Académie des Belles - Lettres de Dijon ,
pour 1754 & 1755. A Paris , chez Jorry s
quai des Auguftins ; Lambert , rue de la
Comédie , & Duchefne , rue S. Jacques.
Ce Supplément contient les pieces remifes
, les pieces imprimées , les débuts ,
les anecdotes du théâtre depuis le dernier
fupplément , les ballets , les auteurs & les
acteurs morts en 1754 & en 1755 .
- L'Auteur vient de publier une nouvelle
brochure , intitulée l'Amante anonyme , où
fe trouve l'hiſtoire fecrette de la volupté ,
avec des contes nouveaux de Fées . Ce roman
dont il paroît deux parties , fe vend
chez Jorry. Nous en donnerons l'extrait .
< TABLETTES de Thémis , premiere
partie. A Paris , chez Legras , grand'falle
du Palais ; la veuve Legras , Galerie des
prifonniers au Palais ; la veuve Lameſle ,
Fue vieille Bouclerie , à la Minerve ; Lam
bert , rue de la Comédie , & Duchefne , rue
S. Jacques.
Cet ouvrage utile comprend la fucceffion
chronologique avec le blafon des armes
des Chanceliers & Gardes des Sceaux
Secrétaires d'Etat , Surintendans , Contrê
leurs généraux , Directeurs & Intendans
JUIN. 1755. 77
des Finances , les Intendans des Provinces
depuis 1700 , les Maîtres des Requêtes
dès leur origine , les Préfidens , Avocats &
Procureurs généraux du grand Confeil.
avantageufement
il y a quelques années
par un petit conte foi-difant traduit du
Lauvage , vient d'en mettre un autre au'
jour fous le titre du Miroir des Princeffes
orientales , dédié à Madame de Pompa->
dour.
Il paroît que Mme Fagnan s'eft proposée
de prouver que les belles qualités de l'ame ,
celles du coeur & de l'efprit , en un mot les
vertus morales fans le fecours de la beauté ,
font plus propres à former les grandes pafhions
& les attachemens vrais & durables ,
que la beauté feule , même la beauté jointe
aux agrémens de l'efprit. Cette propofition
Lon traite affez volontiers de paradoxe
, n'a rien en elle-même que de trèspoffible
& même de très- agréable : elle
confole celles qui ne fe piquent pas de
beauté , & n'afflige point celles qui y prétendentli
que
L'auteur met en jeu trois Princelles de
Perfe , dont l'une n'a que la beauté en partage.
Elle ne peut fixer long-tems un amant
volage devenu fon époux ; elle en meurt
de douleur en peu de tems.
Une feconde Princeffe , fille de cette premiere
tout auffi belle & plus fpirituelle ,
ne trouve pas mieux le fecret de: fixer un
inconftant ; mais elle foutient mieux fa
70 MERCURE DE FRANCE.
difgrace ; elle en tire parri , & fournit une
carriere plus longue & moins douloureuſe..
La troifieme met dans le plus beau jour
la propofition que l'auteur a eu pour objet.
Cette princeffe , qui n'a d'autre beauté que
celle de l'ame , & qui réunir toutes les
qualités du coeur & de l'efprit , infpire au
prince, qui devient fon époux , un attachement
aufli parfait & auffi conftant que fon
caractere en eft digne.
Les événemens qui décident du fort de
ces princeffes font amenés & développés
par le moyen d'un miroir magique , dont
an enchanteur mécontent des mépris de la
premiere , lui avoit fait un préfent deftiné
paffer à toutes les princeffes qui defcendroient
d'elle . 2107
Ce miroir leur dévoiloit les fentimens
le's plus cachés de tous ceux qui fe préfentoient
à elles devant cette glace , & il n'avoit
que pour elles cette vertu ; il devoit
fe brifer entre les mains de celle dont le
mérite fixeroit pendant une année le print
ce dontelle auroit fait choix : il ne fe brifa
qu'entre les mains de la troifieme , & s'y
caffa de la meilleure grace du monde. Ce
dénonciateur en amenant les événemens
principaux , produit auffi les épifodiques ;
& donne lieu à tout ce que l'auteur a voulu
faire entrer dans la compofition de fon
JUIN. 1755. 71
roman , foit à titre de portraits ou d'anec
dores.
Si l'idée d'un miroit magique n'a plus
le mérite d'ême finguliere , Mme Fagnan
l'a employée d'une façon ingénieufe , & la
vertu qu'elle attribue à ce miroir lui donne
un air de nouveauté qui rajeunic du moins
la bordure. Ce roman nous paroît mériter
de l'eftime par les fentimens honnêtes , &
par la décence qui le caractérisent.v .
LABAGUETTE MYSTÉRIEUSE OU
Abizai. Deux parties in- 12 . Se trouve à
Paris , chez Duchefne , rue S. Jacques , au
Temple du goût , 1755 .
Comme on a déja fait ailleurs l'extrait &
Féloge de cette féerie , qu'on a même obfervé
que la baguette mystérieuse n'eft pas
plus neuve que le miroir magique , j'ajou
terai feulement qu'elle joue le même rôle
avec un peu moins de modeftie , & qu'elle
a même un faux air de l'Ecumoire de
Tanzaï.
OBSERVATIONS fur l'hiftoire natu
relle , fur la phyfique & fur la peinture ,
avec des planches imprimées en couleur ;
par M. Gautier , de l'Académie des Sciences
& Belles LettresdeDijon , penfionnaire
de Sa Majefté , 4 volin- 4 A Paris , chez.
Delaguette . Les planches s'impriment , 80
2
72 MERCURE DE FRANCE.
7
fe diftribuent chez l'Auteur , rue de la
Harpe , près la rue Poupée.
Le même ouvrage eft imprimé in- 12. en
fix volumes on trouve à la tête de cette
édition la nouvelle phyfique de l'auteur ,
& la Chroagenefie , ou génération des couleurs
, contre l'optique de M. Newton fon
dée fur de nouvelles expériences .
M. Gautier fe propofe de continuer fes
Obfervations in -4°. pour lefquelles on
foufcrit annuellement chez lui , & va
donner des volumes de planches jufqu'à
ce qu'il ait formé des fuites affez completes
de morceaux les plus intéreffans . Il fufpendra
pendant quelque tems fes differtations
, & les fupprimera des années 1755
& 1756 , ce qui lui procurera la facilité
de donner le double des morceaux de
gravûres en couleur qu'il avoit promis.
Le volume qui eft actuellement fous preffe,
contient les parties internes du coq & de
fa poule , la formation & l'incubation de
l'oeuf depuis l'approche du coq jufqu'à la
fortie du poulet , & plufieurs autres planches
fort curieuſes.
P
OBSERVATIONS d'hiftoire naturelle
faites avec le microſcope für un grand
nombre d'infectes , & fur les animalcules
qui fe trouvent dans les liqueurs préparées
&
JUIN. 1755.
73
& dans celles qui ne le font pas , & c. avec
la defcription & les ufages des différens
microfcopes , 2 vol. in- 4° . avec un grand
nombre de figures . A Paris , chez Briaffon,
Libraire , rue S. Jacques , à la Science .
Une partie de ces obfervations a été déjà
publiée par feu M. Joblot , Profeffeur en
Mathématiques, de l'Académie de Peinture
& de Sculpture ; l'autre a été rédigée fur
fes obfervations poftérieures. Nous devons
ici un jufte éloge aux foins du Libraire ; il
a la double attention & le double mérite
de ne donner que des éditions de bons
livres , & de ne rien épargner pour les
rendre belles & correctes .
DISSERTATION fur la caufe qui corrompt
& noircit les grains de bled dans les
épis , & fur les moyens de prévenir ces
accidens ; par M. Tiller , de Bordeaux
Directeur de la Monnoie de Troyes . Se
trouve chez le même Libraire . ~
›
Cette Differtation a remporté le prix au
jugement de l'Académie des Belles- Lettres,
Sciences & Arts de Bordeaux , ainfi que la
fuite des Expériences & Réflexions relati
ves à la même matiere , laquelle fe vend
auffi chez Briaffon.
EXAMEN philofophique de la liaifon
11.Vol. D
74 MERCURE DE FRANCE.
réelle qu'il y a entre les fciences & les
mours ; chez le même Libraire.
On trouve dans cet écrit la ſolution de
la vieille difpute de M. Rouffeau , de Genêve
, avec fes adverfaires , fur la queſtion
propofée par l'Académie de Dijon , au
fujet du bien & du mal que les fciences
ont occafionné dans les moeurs .
PANÉGYRIQUES des Saints, précedés
de réflexions fur l'éloquence en général
& fur celle de la chaire en particulier ; par
M. l'Abbé Trublet , Archidiacre & Chanoine
de S. Malo. A Paris , chez Briaffon ,
1755
Il nous femble que ces réflexions ne
démentent point les Effais de littérature &
de morale du même Auteur. Nous en
parlerons plus au long.
Le cinquieme tome de la TABLE GÉNÉ-
RALE des matieres contenues dans le Journal
des fçavans , de l'édition de Paris , depuis
1665 qu'il a commencé , jufqu'en
1750 inclufivement , avec les noms des
Auteurs , les titres de leurs ouvrages &
l'extrait des jugemens qu'on en la portés ,
vient de paroître chez le même Libraire.
On peut dire que cette table inftructive
forme feule un bon livre : on ne peut
trop louer le travail des Auteurs ,
>
JUIN. 1755. 75
MEMOIRE pour le Prince héréditaire
Landgrave de Heffe - Darmftat, contre les
repréfentans de la Comteffe de Naffau . A
Paris , de l'impreffion de Delaguette , 1755 .
L La question eft de fçavoir fi à la mort
de Jean- René III , dernier Comte de Henau
, la Comteffe de Naffau , fa foeur , devoit
recueillir les anciens fiefs d'Empire de
la maifon de Lichtemberg , à l'exclufion
de Heffe-Darmftat , fille unique de Jean-
René III , qui en avoit obtenu du Roi l'inveftiture
pour elle , par des Lettres patentes
du mois de Février 1717. La Comtelle
de Naſſau ayant attaqué ces Lettres comme
obreptices , a prétendu que c'étoit elle qui
étoit appellée à recueillir les fiefs en queftion
, & que la Princeffe de Heffe , fa niece,
n'y avoit aucun droit. Ce Mémoire tend à
détruire fa prétention , & part d'une bonne
main.
>
NOUVEAUX motifs pour porter la
France à rendre libre le commerce du Levant
; par M. Ange G *** 1755. Se trouvent
chez Duchefne , rue S. Jacques , &
chez Babuty , fils , quai des Auguftins.
L'Auteur y joint des réflexions fur les
moyens de foutenir les manufactures en
Languedoc , fans fixer les fabriquans,
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
SUPPLÉMENT aux tablettes dramatiques
de M. le Chevalier de Mouhy , de
l'Académie des Belles - Lettres de Dijon ,
pour 1754 & 1755. A Paris , chez Jorry s
quai des Auguftins ; Lambert , rue de la
Comédie , & Duchefne , rue S. Jacques.
Ce Supplément contient les pieces remifes
, les pieces imprimées , les débuts ,
les anecdotes du théâtre depuis le dernier
fupplément , les ballets , les auteurs & les
acteurs morts en 1754 & en 1755 .
- L'Auteur vient de publier une nouvelle
brochure , intitulée l'Amante anonyme , où
fe trouve l'hiſtoire fecrette de la volupté ,
avec des contes nouveaux de Fées . Ce roman
dont il paroît deux parties , fe vend
chez Jorry. Nous en donnerons l'extrait .
< TABLETTES de Thémis , premiere
partie. A Paris , chez Legras , grand'falle
du Palais ; la veuve Legras , Galerie des
prifonniers au Palais ; la veuve Lameſle ,
Fue vieille Bouclerie , à la Minerve ; Lam
bert , rue de la Comédie , & Duchefne , rue
S. Jacques.
Cet ouvrage utile comprend la fucceffion
chronologique avec le blafon des armes
des Chanceliers & Gardes des Sceaux
Secrétaires d'Etat , Surintendans , Contrê
leurs généraux , Directeurs & Intendans
JUIN. 1755. 77
des Finances , les Intendans des Provinces
depuis 1700 , les Maîtres des Requêtes
dès leur origine , les Préfidens , Avocats &
Procureurs généraux du grand Confeil.
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Résumé : « MADAME FAGNAN, qui s'est annoncée avantageusement il y a quelques années [...] »
Madame Fagnan a publié 'Le Miroir des Princesses orientales', dédié à Madame de Pompadour. Ce récit illustre la supériorité des vertus morales sur la beauté physique pour susciter des passions sincères et durables. L'histoire se concentre sur trois princesses persanes : la première, bien que belle, manque de qualités morales et meurt de chagrin à cause de l'infidélité de son mari ; la seconde, spirituelle mais sans profondeur morale, échoue à retenir son amant ; la troisième, dotée de beauté intérieure et de qualités morales, obtient un amour constant. Un miroir magique joue un rôle clé en révélant les sentiments des prétendants et en influençant l'intrigue. Le roman est apprécié pour son honnêteté et sa décence. Le document mentionne également plusieurs publications de 1755, parmi lesquelles 'Examen philosophique de la liaison réelle qu'il y a entre les sciences & les mœurs', qui explore l'impact des sciences sur les mœurs. L'abbé Trublet a publié 'Panégyriques des Saints', contenant des réflexions sur l'éloquence. La 'Table Générale des matières contenues dans le Journal des savants' couvre la période de 1665 à 1750 et est jugée utile. Le 'Mémoire pour le Prince héréditaire Landgrave de Hesse-Darmstadt' traite d'une dispute successorale. 'Nouveaux motifs pour porter la France à rendre libre le commerce du Levant' aborde le commerce et les manufactures en Languedoc. D'autres publications incluent des suppléments aux 'Tablettes dramatiques' de Mouhy, une brochure intitulée 'L'Amante anonyme', et les 'Tablettes de Thémis', détaillant les hauts fonctionnaires et magistrats depuis 1700.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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1587
p. 179-180
COMEDIE FRANÇOISE.
Début :
Le 24 Mai le Sr Calvareau de Rochebelle reprit son début par l'Enfant prodigue [...]
Mots clefs :
Comédie-Française, Comédiens
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : COMEDIE FRANÇOISE.
COMEDIE FRANÇOISE.
E 24 Mai le Sr Clavareau de Roche-
L'belle reprit fon début par l'Enfant prodigue
, dont il joua le rolle avec un plein
fuccès ; il n'eft pas poffible de mieux rendre
la fcene de la reconnoiffance : il y mit
toute la vérité , tout le pathétique & tonte
la précifion qu'elle demande ; il paroît
propre aux rolles de fentiment dans le
comique noble ; à un extérieur décent
il joint beaucoup de fineffe , il faifit les
nuances , il fent auffi -bien qu'il détaille ;
toujours attentif à la fcene , il poffede le
jeu muet , & ne fait jamais de contre-fens ,
qualité d'autant plus rare dans un acteur
qui débute , qu'elle manque fouvent au
Comédien qui a le plus d'ufage & qui eſt
le mieux établi.
Le 26 , le même acteur joua Seide dans
Mahomet , tragédie de M. de Voltaire ; il
y a été justement applaudi, Par la maniere
dont il a rendu la grande fituation du
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
quatrieme acte , il a montré qu'on n'a jamais
l'organe foible quand on a l'art de le
conduire , & que la vraie force eft plus
dans l'ame que dans les poumons.
Le 28 , les Comédiens françois donnerent
l'Homme à bonnes fortunes. L'acteur
nouveau y repréfenta Moncade , mais il
a l'air trop fenfé pour bien jouer la fatuité;
il a mieux rendu Durval dans le Préjugé à
la mode.
Le 31 , les mêmes Comédiens donnerent
une repréfentation des Troyennes , de
M. de Chateaubrun ; elles leur avoient été
demandées par des perfonnes de diftinction
, & furent applaudies par une affemblée
auffi brillante que nombreuſe. Voici
Pextrait de fon Philoctete .
E 24 Mai le Sr Clavareau de Roche-
L'belle reprit fon début par l'Enfant prodigue
, dont il joua le rolle avec un plein
fuccès ; il n'eft pas poffible de mieux rendre
la fcene de la reconnoiffance : il y mit
toute la vérité , tout le pathétique & tonte
la précifion qu'elle demande ; il paroît
propre aux rolles de fentiment dans le
comique noble ; à un extérieur décent
il joint beaucoup de fineffe , il faifit les
nuances , il fent auffi -bien qu'il détaille ;
toujours attentif à la fcene , il poffede le
jeu muet , & ne fait jamais de contre-fens ,
qualité d'autant plus rare dans un acteur
qui débute , qu'elle manque fouvent au
Comédien qui a le plus d'ufage & qui eſt
le mieux établi.
Le 26 , le même acteur joua Seide dans
Mahomet , tragédie de M. de Voltaire ; il
y a été justement applaudi, Par la maniere
dont il a rendu la grande fituation du
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
quatrieme acte , il a montré qu'on n'a jamais
l'organe foible quand on a l'art de le
conduire , & que la vraie force eft plus
dans l'ame que dans les poumons.
Le 28 , les Comédiens françois donnerent
l'Homme à bonnes fortunes. L'acteur
nouveau y repréfenta Moncade , mais il
a l'air trop fenfé pour bien jouer la fatuité;
il a mieux rendu Durval dans le Préjugé à
la mode.
Le 31 , les mêmes Comédiens donnerent
une repréfentation des Troyennes , de
M. de Chateaubrun ; elles leur avoient été
demandées par des perfonnes de diftinction
, & furent applaudies par une affemblée
auffi brillante que nombreuſe. Voici
Pextrait de fon Philoctete .
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Résumé : COMEDIE FRANÇOISE.
En mai, l'acteur Clavareau de Roche-Lebelle se distingue au sein de la troupe de la Comédie Française. Le 24 mai, il incarne l'Enfant prodigue avec succès, notamment dans la scène de la reconnaissance, où il montre une grande vérité, un pathétique et une précision. Il est particulièrement adapté aux rôles de sentiment dans le comique noble, grâce à sa finesse et son attention aux nuances. Le 26 mai, il joue Seide dans la tragédie 'Mahomet' de Voltaire et reçoit des applaudissements pour sa gestion du quatrième acte, démontrant que la force vocale véritable réside dans l'âme plutôt que dans les poumons. Le 28 mai, il interprète Moncade dans 'L'Homme à bonnes fortunes', mais son apparence trop sérieuse ne convient pas au rôle de fat. Il est plus convaincant dans le rôle de Durval dans 'Le Préjugé à la mode'. Le 31 mai, la troupe présente 'Les Troyennes' de Chateaubrun à la demande de personnes distinguées et reçoit des applaudissements d'une assemblée nombreuse et brillante.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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1588
p. 180-196
EXTRAIT DE PHILOCTETE.
Début :
Ulysse & Pyrrhus accompagnés de Démas, ouvrent la scene, qui est dans l'isle [...]
Mots clefs :
M. de Chateaubrun, Dieux, Amour, Grecs, Guerrier, Gloire, Héros, Seigneur, Comédie-Française
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : EXTRAIT DE PHILOCTETE.
EXTRAIT DE PHILOCTETE.
Ulyffe & Pyrrhus accompagnés de Démas
, ouvrent la fcene , qui eft dans l'ifle
de Lemnos , à vue de la caverne qui fert
de retraite à Philoctete . Le premier dit au
fils d'Achille , que Philoctete refpire dans
ce defert affreux , & que les Grecs ne peuvent
triompher de Troye fans le bras de ce
guerrier , uni à la valeur de Pyrrhus. Les
Dieux l'ont déclaré par la bouche de Calchas'
; cet Oracle eft un arrêt dont on ne
peut appeller. Si Philoctete n'eft ramené
JUIN. 1755. 181
dans l'armée , elle va périr dans l'opprobre
& dans la mifere. Pyrrhus impatient veut
courir vers Philoctete , mais Ulyffe le retient
, & l'inftruit du jufte courroux de ce
Prince contre les Grecs . Il lui apprend que
dès les premiers jours du fiége d'Ilion ,
Un Troyen le bleffa d'un dard envenimé
Par d'horribles douleurs le poiſon ſe déclare :
Mais fon ardeur s'éteint dans un profond fommeil,
Et jamais la douleur ne fuccéde au réveil.
A peine ce guerrier revoit-il la lumière ,
Qu'il retrouve fa voix &. fa force premiere ;
Jufqu'à d'autres accès fans ceffe renaiſſans ,
L'art épuifa fur lui fes fecours impuiffans.
Ce mal cruel rendit Philoctete fi farouche
qu'il devint infupportable à tous les
chefs , & particulierement aux Atrides
qu'il accabloit de reproches amers. Le Roi
d'Itaque , pour les en délivrer , joua le mécontent,
engagea Philoctete à le fuivre dans
l'ifle de Lemnos où il feignit de fe retirer ,
& l'abandonna feul dans ce defert pendant
fon fommeil. Ulyffe , après ce récit
recommande à Pyrrhus de ne pas le nommer
il lui confeille , pour arracher ce héros
de fa retraite , de feindre que la tempête
l'a pouflé fur ce rivage , qu'il à quitté
182 MERCURE DE FRANCE.
le camp des Grecs , & qu'il retourne à Scyros
, révolté contre un fiége fi lent , & indigné
de l'avarice fordide des chefs qui
ont fruftré fa valeur de fes droits . Pyrrhus
réfifte d'abord à ce confeil , la feinte répugne
à fon grand coeur ; mais Ulyffe lui
en fait fentir la néceffité & s'éloigne
pour le laiffer agir .
›
Pyrrhus refte avec Démas , & s'écrie en
jettant les regards fur l'entrée de la caverne
,
Mon oeil foutient à peine
Cet horrible tableau de la miſere humaine ;
Quelques vafes groffiers que le befoin conftruit ,
Des feuilles , des lambeaux qui lui fervent de lit.
Il voit fortir du fond de cet antre fauvage
une jeune beauté ; il eft frappé de
fes charmes , il l'aborde , & apprend d'elle
que fon nom eft Sophie , & qu'elle eft la
fille de Philoctete. Så tendreffe l'a conduite
dans cette ifle déferte pour y partager
le malheur de fon pere ; elle y aborda par
un naufrage. Nous allions périr , dit- elle ,
Hercule nous fecourut .
Il retint dans nos coeurs notre ame fugitive ,
Et fon bras bienfaiſant nous pouffa fur la rive.
Nous appellons mon pere , il s'avance vers nous.
Que n'éprouvai -je point dans un moment fi doux !
Avec quelle tendreffe il efluya mes larmes ↓
JUIN.
183 1755.
Combien für mon état témoigna-t- il d'allarmes !
Quels mouvemens confus de joie & de pitié ,
De fanglots mutuels qu'exhaloit l'amitié !
Les périls de la mer , mes craintes , ma mifere ,
J'oubliai tout , Seigneur , en embraffant mon pere
;
Voilà le langage naïf de la nature. Les
vers les plus pompeux valent - ils ceux
qu'elle infpire ? Cette fimplicité charmante
qui rend fi bien le fentiment , n'eſtelle
pas la vraie éloquence ? Pyrrhus témoigne
le defir qu'il a de voir Philoctete
Sophie répond, qu'armé d'un arc qui pourvoit
à leur fubfiftance , il erre dans les
bois , & qu'elle va le chercher. Pyrrhus
devant Démas fait éclater pour Sophie une
pitié qui laiffe entrevoir le premier trait
de l'amour. Démas lui repréfente qu'il ne
doit s'occuper que du foin de rendre Philoctete
aux Grecs prêts à périr.
Philoctete paroît avec Sophie , & marque
fa furprife à Pyrrhus , qu'il n'a jamais
vu , de le voir dans des lieux fi fauvages.
11 exprime en même tems fon reffentiment
contre les chefs de la Grece , & leur ingratitude
, par ces deux vers juftement applaudis
,
Les bienfaits n'avoient pu m'attacher les Atrides
:
Je fous apprivoifer jufqu'aux monftres avides.
184 MERCURE DE FRANCE.
Pyrrhus fe nomme ; Philoctere montre
une joie très- vive de voir en lui le fils
d'Achille dont il a toujours été l'ami ; mais
apprenant la mort de ce héros par la bouche
de fon fils , il s'écrie avec douleur
2
Achille eft mort , grands Dieux , & les Atrides
vivent
! Y
7 25377
Pyrrhus s'offre à conduire Philoctete &
fa fille dans leur patrie. Ce guerrier y
confent ; mais dans le moment qu'il veut
partir , il eft arrêté par un accès de fon
mal , qui l'oblige à rentrer dans fon antre
, & qui termine le premier acte. Y
101-20
Pyrrhus ouvre le fecond acte par ce beau
monologue , qui peint avec des couleurs
fi touchantes l'état de mifere & de douleur
où il vient de voir Philoctete dans la
caverne , ayant près de lui fa fille qui arrofoit
fes mains de larmes. Quel contraſte ,
dit- il , avec l'éducation qu'on nous donne !
p , cody courqu
"P
On écarte de nous juſqu'à l'ombre des maux
On n'offre à nos regards que de fiants tableaux
Pour ne point nous déplaire , on nous cache à
nous - mêmes ; ovo zng , ol mbase C
On ne nous entretient que de grandeurs fupre
-kot mes.unim un saciera'n aistroid as S11
On ajoûte à nos noms des noms ambitieux :
Autant que l'on le peut on fait de nous des Dieur.
JUIN.
185
1755 .
Victimes des flateurs , malheureux que nous fom
mes ,
Que ne nous apprend-t-on que les Rois font des
hommes !
·Démas furvient ; il exhorte Pyrrhus à
diffimuler encore pour engager Philoctete
à partir. La générofité de Pyrrhus attendri
s'en offenfe , & marque un vrai remords
d'avoir employé la feinte . Philoctete paroît
avec Sophie , & veut fe rendre au rivage.
Pyrrhus l'arrête. Philoctete furpris , lui en
demande la raifon . Le fatal fecret échappe
de la bouche du fils d'Achille, qui rougit de
commettre une perfidie , & lui déclare
qu'il le méne aux Atrides . A cet aveu le Roi
d'Eubée devient furieux. Pyrrhus l'inftruit
de la pofition des Grecs , & du befoin
qu'ils ont de fon bras pour renverfer
Troye , & s'arracher à une mort honteuſe ;
il le preffe en même tems d'immoler fon
reffentiment au falut de l'Etat. Philoctete
refufe de fe rendre , & fait des imprécations
contre Ulyffe & les autres chefs. Pyrrhus
lui répond , qu'il ne peut fe venger plus
noblement d'eux qu'en faifant triompher
fa patrie , & qu'en voyant Agamemnon
lui-même ramper à fes pieds. Philoctete
perfifte à ne point prêter fon fecours au
Roi d'Argos ; mais il propofe à Pyrrhus
186 MERCURE DE FRANCE.
d'aller combattre avec leurs foldats , & d'a
voir feuls la gloire de vaincre les Troyens.
Pyrrhus approuve ce parti ; mais comme il
entend du bruit , il s'éloigne avec Philoctete.
Démas qui les écoutoit , veut inftruire
Ulyffe du projet que ces deux guerriers
viennent de former ; mais le Roi d'Itaque
lui dit que les Grecs cachés avec lui fous
un rocher l'ont entendu , qu'ils ont réſolu
de les en punir ; & que s'il n'eût retenu
leur fureur , ils alloient fondre fur eux &
les immoler. Démas ajoûte qu'il craint encore
plus la fille que le pere . Ulyffe lui en
demande la raifon ; l'autre lui répond
que Pyrrhus adore Sophie."
›
Ulyffe en paroit allarmé , & quitte la
fcene en difant qu'il va voir avec les
Grecs ce qu'on doit oppofer à ce fatal
amour qui peut tout détruire.
I
Ulyffe ouvre le troifieme acte avec Démas.
Il tient un papier à la main , & dit à
Démas que les Grecs veulent entraîner
au camp Philoctete mort ou vivant , que
tel eft l'arrêt qu'ils viennent de figner ; &
que fi ce Prince refifte , ils veulent exterminer
fa famille , & faire fubir à fa fille
le fort d'Iphigénie . Ulyffe craint que Pyrrhus
ne prenne leur défenſe ; mais Démas
lui répond que fa résistance fera vaine , &
JUIN 1755. 187
que les Grecs viennent d'envelopper Philoctete
de toutes parts:
Pyrrhus paroît ; Ulyffe le preffe de partir
fans Philoctete , en difant qu'il ne veut
pas lui-même qu'on emmene ce guerrier au
camp . Pyrrhus s'excufe fur la pitié. Ulyffe
lui dit que la pitié dont il eft ému , n'eft
qu'un amour déguifé. Le premier répond
que l'amour n'eft pas un crime. Non , réplique
le Roi d'Itaque ,
Quand élevant le coeur , loin de l'humilier ,
Aux régles du devoir l'amour fçait le plier ,
Et ne l'enyvre point de fon poifon funefte :
Il eft fublime alors , la fource en eft céleste ,
Et c'eſt de cet amour que les Dieux font heureux.
Mais , Seigneur , quand l'amour , le bandeau fur
les yeux ,
Enchaîne le devoir aux pieds d'une maîtreffe ,
A des coeurs généreux n'infpire que foibleffe ,
Tient fous un joug d'airain leur courage foumis ,
Leur fait facrifier gloire , patrie , amis ,
Et des droits les plus faints rompt le noeud légitime
;
Alors , Seigneur , alors cet amour eft an crime.
Pyrrhus veut fe juftifier en difant qu'Achille
aima comme lui . Ulyffe lui repart
qu'il n'aima point aux dépens de fa gloire ,
& qu'il quitta tout pour elle. Il lui fait en
188 MERCURE DE FRANCE.
même tems une peinture pathétique de
l'état affreux où l'armée des Grecs fe trouve
réduite , ajoûtant qu'il va la joindre ,
& mourir fur le tombeau d'Achille , tandis
que fon fils refte tranquille à Lemnos
par l'amour. Ce trait réveille le
courage de Pyrrhus , & l'adroit Ulyffe pour
achever de le déterminer à le fuivre , lui
rapporte ainfi les dernieres paroles d'Achille
expirant , après qu'il l'eut arraché
lui-même des mains des Troyens .
enchaîné
Cher ami , me dit-il , cache-moi tes alarmes ;
Et laiffe- moi mourir parmi le bruit des armes. T
Par tes foins je fuis libre , & je refpire encor
Tu m'épargnes l'affront dont je flétris Hector.:
Que mon fils à jamais en garde la mémoire ,
Et te rende les foins que tu prens de ma gloire.
Sers-lui de pere , amis qu'il te ferve de fils . ' ; i
Voilà fes derniers voeux ; les avez-vous remplis
:
Pyrrhus eft prêt à partir , quand la préfence
de Sophie le retient il fe trouve
alors entre la gloire & l'amour, La premiere
foutenue par l'art d'Ulyffe , femble
d'abord l'emporter ; mais l'amour mieux
déféndu par les larmes de Sophie ', triomphe
enfin de Pyrrhus , & l'entraîne de fon
côté. Ce jeune héros en tournant les yeux
vers elle , s'écrie :
JUIN.
183 1755.
Quoi vous pleurez , courons à votre pere.
Il vole fur les pas de Sophie. Ulyffe fo
retire avec Démas , en difant que Pyrrhus
va fe perdre & combler le malheur de
Philoctete & de fa fille . Ce troifiéme Acte
eft d'une grande beauté .
Z Sophie commence le quatriéme Acte avec
Palmire fa gouvernante , & lui dit que fans
Pyrrhus les Grecs auroient furpris & enlevé
fon pere. Elle avoue avec cette ingé
nuité qui accompagne l'innocence , que
ce jeune héros lui a déclaré qu'il l'adoroit
, & qu'elle y a été fenfible par reconnoiffance
pour
le fervice qu'il a rendu à
fon pere. Palmire l'avertit de redouter les
effets de fa beauté . Je n'ai pas oublié , lui
répond Sophie , vos fages leçons.
Hélas ! cette beauté , ce charme fouverain ;
Dont le fexe s'honore , & qui le rend fi vain
Si la vertu n'en fait un ornement célefte ,
Eft , des Dieux irrités , le don le plus funefte.
" Philoctete arrive , & dit à fa fille qu'il
faut fauver l'honneur d'un pere infortuné ,
& lui remet un poignard. Sophie lui demande
quel ufage elle en doit faire : il répond
qu'il a vécu comme Hercule , &
qu'il veut mourir de même , ajoutant que
Le poifon peut encore lui porter une at
190 MERCURE DE FRANCE.
teinte , que les Grecs pourroient faifir, ce
moment pour le charger de fers , & qu'elle
doit le fouftraire à leur fureur , en faisant
ce qu'Hercule exigea de fon fils. Elle frémit
de commettre un parricide . Philoctete
defeſpéré de ce refus , s'écrie
s'écrie que dans
cette extrêmité il va lancer ces flèches redoutables
qui portent d'inévitables coups ,
& qu'il va commencer par Pyrrhus . Sophie
allarmée l'arrête , & lui apprend que
c'eft le fecours de Pyrrhus qui l'a dérobé à
l'audace des Grecs , & qu'elle en eft aimée.
Philoctete raffuré par l'amour de Pyrrhus
pour fa fille , la preffe de lui déclarer que
La flamme eft connue de fon pere , qui l'approuve
; mais que fi ce jeune guerrier ne
fe joint à lui pour les venger ,
elle rejette
avec dédain les offres de fa foi. Sophie le
lui jure , en lui difant tendrement qu'après
avoir partagé fa gloire , il eft jufte qu'elle
partage fon affront. Philoctete qui voit
venir Pyrrhus, rentre dans fon afyle , & recommande
à Sophie d'éprouver le coeur de
fon amant.
Pyrrhus dit à Sophie qu'il a fait retirer
les foldats , mais qu'elle engage fon pere
à remplir leurs voeux ; que le falut public
doit être un de fes bienfaits,, & qu'il ofe à
çe motif preffant joindre l'intérêt de fon
amour. Elle lui répond que Philoctete eft
JUI N. 1755. 191*
·
inftruit de fes feux , qu'il confent que
l'hymen les couronne , mais qu'il veut que
ces noeuds foient formés dans fes états .
Pyrrhus lui réplique en foupirant , que la
Grece l'implore , & qu'il ne peut l'abandonner,
Elle l'interrompt en lui difant que
puifque l'intérêt de fon pere & le fien lui
font moins chers que celui des Atrides ,
elle rend à fon amour les fermens qui le
lient. Seigneur , ajoute- t -elle ':
Plus grands dans nos deferts que vous ,
trône ,
fur votre
L'honneur nous tiendra lieu de fceptre & de cou
ronne.
Partez , laiffez -nous feuls dans ces fauvages lieux
La vertų pour témoin n'a befoin que des Dieux..
Pyrrhus lui fait entendre que Philoctete
a tout à craindre de la rage des Grecs. Sophie
répond que fa main va mettre un
frein à leurs droits prétendus , que fon
pere vient de l'armer d'un poignard , &
que fi les Grecs s'avançoient pour le pren
are , elle a juré de le plonger dans le coeur
de Philoctete
,› pour prévenir fa honte.
Pourriez-vous , lui dit Pyrrhus , verfer le
fang d'un pere ? elle s'écrie :
Que fçais-je leurs fureurs me ferviront de guid
des ? >
191 MERCURE DE FRANCE.
Un mortel fans honneur n'eſt plus qu'un monſtrë
affreux ,
Que tout autre homme abhorre , & qui craint
tous les yeux ;
Chaque regard l'infulte , & réveillant fa honte ;
De fon honneur perdu , lui redemande compte
Lui fait baiffer la vûe , & femble l'avertir
De fuir dans le tombeau qui devroit l'engloutir.
Pyrrhus frappé de ce tableau promet à
Sophie de périr plutôt mille fois que de
fouffrir que leurs foldats en viennent à
cette violence . Elle le quitte en lui re-.
commandant ainſi les jours de fon pere :
Etes-vous à l'abri du deſtin qui l'accable ›
Si les hommes , hélas ! réfléchiffoient fur eux ;
Ils répandroient des pleurs fur tous les malheu
reux.
Ulyffe vient apprendre à Pyrrhus que
les Troyens inftruits de l'oracle , ont profité
du tems de fon abſence pour attaquer
le camp , qu'ils font près de forcer fi luimême
ne vole au fecours des Grecs ; qu'ils
ont déja bleffé plufieurs chefs de l'armée
& qu'ils ont fouillé dans le tombeau d'Achille
, & difperfé les reftes de fon corps ,
qui font devenus la proie des chiens & des
vautours.
JUIN. 1755. 193
yautours. Pyrrhus devient furieux à cette
nouvelle , & veut voler au camp . Ulyffe
infifte alors pour enlever Philoctete , &
montre les foldats qui l'ont fuivi pour
cette exécution. Mais Pyrrhus s'écrie qu'ils
n'avancent point , que Philoctete eft armé
des traits du defefpoir , & que fa mort va
tromper leur eſpérance. Il termine le quatriéme
acte , en difant qu'il va tenter un
dernier effort auprès du pere de Sophie ,
& qu'après il s'abandonne tout entier aux
confeils d'Ulyffe.
Pyrrhus paroît d'abord feul au cinquiéme
acte , & dit à Ulyffe qui furvient , qu'il
n'a pu fléchir Philoctete. Le Roi d'Itaque
lui montre l'arrêt que la Grece a dicté contre
ce guerrier indomptable. Pyrrhus lui
repréfente qu'en livrant Philoctete à la
mort on venge la patrie , mais qu'on ne
la fauve pas. Ulyffe répond qu'avant
d'exécuter l'arrêt , il veut tout effayer , &
qu'il veut voir Philoctete , qui arrive dans
ce moment avec Sophie. C'eft ici cette admirable
fcene qui forme non feulement
un dénouement des plus heureux , mais
qui fait encore elle feule un des plus beaux
cinquiémes actes qui foient au théâtre :
il faudroit la tranfcrire toute entiere pour
en faire fentir toutes les beautés . Philoctete
à l'afpect d'Ulyffe s'écrie dans fa fu-
II.Vol. I
194 MERCURE DE FRANCE.
reur qu'on lui rende fes armes. Ce der
nier lui donne les fiennes. Philoctete veut
l'en percer , mais Pyrrhus l'arrête . Ce
guerrier les brave par ces deux vers , dont
le dernier eft digne de Corneille :
Un oracle accablant vous à glacés d'effroi.
Vous vous trouvez preffés entre les Dieux & moi.
Ulyffe lui dit de ne punir que lai , &
d'avoir pitié de fa patrie :
Graces à mon exil , cruel je n'en ai plus ,
Lui répond Philoctete :
•
Je voue à vos fureurs les Grecs que je détefte ;
Dieux ! épargnez Pyrrhus & foudroyez le refte .
Le fils d'Achille eſt révolté de cette imprécation
; mais Ulyffe combat alors Philoctete
avec tous les traits de fon éloquen-.
ce. Il l'attaque par fon foible , c'eſt - à- dire
par l'endroit le plus fenfible à fa gloire.p
Vous ofez (lui dit- il ) confpirer contre votre pays...
Quand un homme a formé ce projet parricide ,
On dévoue aux tourmens ce citoyen perfide :
Son opprobre s'attache aux flancs qui l'ont posté ,
Et fa honte le fuit dans fa poftérité .
A fes concitoyens fon nom eft exécrable ;
On recherche avec foin les traces dy coupable.
JUIN. 1755. 195
Rebut de l'univers , à foi- même odieux :
Il vit errant , fans loix , fans amis & fans Dieux.
Son fupplice aux mortels offre un exemple horri
ble ;
Le tombeau lui refuſe un afyle paifible ,
Et la terre abandonne aux monftres dévorans ,
De fon corps déchiré , les reftes expirans.
Ses manes agités d'une éternelle rage ,
En vain parmi les morts fe cherchent un paffage ;
L'enfer même l'enfer fe rend fourd à fes cris.
Si vous l'ofez , cruel , vengez - vous à ce prix.
Philoctete eft effrayé de cette image.
Ulyffe pour achever de le defarmer , &
pour frapper le dernier coup , preffe Pyrrhus
de partir. Renvoyez , dit - il , des
vaiffeaux qui puiffent tranfporter ce héros
par-tout où il voudra aller :
Maître du fort des Grecs , qu'il le foit de lui- mê
me.
Emmenez tous nos Grecs ; je refte près de lui.
Philoctete à ces mots s'écrie :
Ulyffe près de moi ! retire-toi barbare .
Ulyffe lui fait cette réplique admirable ,
qui le met pour ainfi dire au pied du mur .
Si votre coeur pour moi ne peut être adouci ,
Suivez les Grecs , Seigneur , & me laiffez ici.
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
Philoctete à ce trait demeure interdit.
Sa fille fe joint à Ulyffe , & embraſſe ſes
genoux pour le fléchir . Ce guerrier attendri
par les larmes de fa fille , céde à cette
derniere inftance . Il lui facrifie fon reffentiment
, conſent de l'unir à Pyrrhus , &
termine la piece en difant :
Le Ciel m'ouvre les yeux fur la vertu d'Ulyffe ,
Et femble m'annoncer la fin de mon fupplice :
En marchant fur les pas au rivage Troyen ,
Nous fuivrons le grand homme & le vrai citoyen.
On ne peut pas conduire ni dénouer
une piece avec plus d'art. Que M. de Châteaubrun
a tiré fur tout un heureux parti
de l'épifode de Sophie ! 'que fon Ulyffe eft
beau ! & que M. de la Noue l'a bien
rendu !
Ulyffe & Pyrrhus accompagnés de Démas
, ouvrent la fcene , qui eft dans l'ifle
de Lemnos , à vue de la caverne qui fert
de retraite à Philoctete . Le premier dit au
fils d'Achille , que Philoctete refpire dans
ce defert affreux , & que les Grecs ne peuvent
triompher de Troye fans le bras de ce
guerrier , uni à la valeur de Pyrrhus. Les
Dieux l'ont déclaré par la bouche de Calchas'
; cet Oracle eft un arrêt dont on ne
peut appeller. Si Philoctete n'eft ramené
JUIN. 1755. 181
dans l'armée , elle va périr dans l'opprobre
& dans la mifere. Pyrrhus impatient veut
courir vers Philoctete , mais Ulyffe le retient
, & l'inftruit du jufte courroux de ce
Prince contre les Grecs . Il lui apprend que
dès les premiers jours du fiége d'Ilion ,
Un Troyen le bleffa d'un dard envenimé
Par d'horribles douleurs le poiſon ſe déclare :
Mais fon ardeur s'éteint dans un profond fommeil,
Et jamais la douleur ne fuccéde au réveil.
A peine ce guerrier revoit-il la lumière ,
Qu'il retrouve fa voix &. fa force premiere ;
Jufqu'à d'autres accès fans ceffe renaiſſans ,
L'art épuifa fur lui fes fecours impuiffans.
Ce mal cruel rendit Philoctete fi farouche
qu'il devint infupportable à tous les
chefs , & particulierement aux Atrides
qu'il accabloit de reproches amers. Le Roi
d'Itaque , pour les en délivrer , joua le mécontent,
engagea Philoctete à le fuivre dans
l'ifle de Lemnos où il feignit de fe retirer ,
& l'abandonna feul dans ce defert pendant
fon fommeil. Ulyffe , après ce récit
recommande à Pyrrhus de ne pas le nommer
il lui confeille , pour arracher ce héros
de fa retraite , de feindre que la tempête
l'a pouflé fur ce rivage , qu'il à quitté
182 MERCURE DE FRANCE.
le camp des Grecs , & qu'il retourne à Scyros
, révolté contre un fiége fi lent , & indigné
de l'avarice fordide des chefs qui
ont fruftré fa valeur de fes droits . Pyrrhus
réfifte d'abord à ce confeil , la feinte répugne
à fon grand coeur ; mais Ulyffe lui
en fait fentir la néceffité & s'éloigne
pour le laiffer agir .
›
Pyrrhus refte avec Démas , & s'écrie en
jettant les regards fur l'entrée de la caverne
,
Mon oeil foutient à peine
Cet horrible tableau de la miſere humaine ;
Quelques vafes groffiers que le befoin conftruit ,
Des feuilles , des lambeaux qui lui fervent de lit.
Il voit fortir du fond de cet antre fauvage
une jeune beauté ; il eft frappé de
fes charmes , il l'aborde , & apprend d'elle
que fon nom eft Sophie , & qu'elle eft la
fille de Philoctete. Så tendreffe l'a conduite
dans cette ifle déferte pour y partager
le malheur de fon pere ; elle y aborda par
un naufrage. Nous allions périr , dit- elle ,
Hercule nous fecourut .
Il retint dans nos coeurs notre ame fugitive ,
Et fon bras bienfaiſant nous pouffa fur la rive.
Nous appellons mon pere , il s'avance vers nous.
Que n'éprouvai -je point dans un moment fi doux !
Avec quelle tendreffe il efluya mes larmes ↓
JUIN.
183 1755.
Combien für mon état témoigna-t- il d'allarmes !
Quels mouvemens confus de joie & de pitié ,
De fanglots mutuels qu'exhaloit l'amitié !
Les périls de la mer , mes craintes , ma mifere ,
J'oubliai tout , Seigneur , en embraffant mon pere
;
Voilà le langage naïf de la nature. Les
vers les plus pompeux valent - ils ceux
qu'elle infpire ? Cette fimplicité charmante
qui rend fi bien le fentiment , n'eſtelle
pas la vraie éloquence ? Pyrrhus témoigne
le defir qu'il a de voir Philoctete
Sophie répond, qu'armé d'un arc qui pourvoit
à leur fubfiftance , il erre dans les
bois , & qu'elle va le chercher. Pyrrhus
devant Démas fait éclater pour Sophie une
pitié qui laiffe entrevoir le premier trait
de l'amour. Démas lui repréfente qu'il ne
doit s'occuper que du foin de rendre Philoctete
aux Grecs prêts à périr.
Philoctete paroît avec Sophie , & marque
fa furprife à Pyrrhus , qu'il n'a jamais
vu , de le voir dans des lieux fi fauvages.
11 exprime en même tems fon reffentiment
contre les chefs de la Grece , & leur ingratitude
, par ces deux vers juftement applaudis
,
Les bienfaits n'avoient pu m'attacher les Atrides
:
Je fous apprivoifer jufqu'aux monftres avides.
184 MERCURE DE FRANCE.
Pyrrhus fe nomme ; Philoctere montre
une joie très- vive de voir en lui le fils
d'Achille dont il a toujours été l'ami ; mais
apprenant la mort de ce héros par la bouche
de fon fils , il s'écrie avec douleur
2
Achille eft mort , grands Dieux , & les Atrides
vivent
! Y
7 25377
Pyrrhus s'offre à conduire Philoctete &
fa fille dans leur patrie. Ce guerrier y
confent ; mais dans le moment qu'il veut
partir , il eft arrêté par un accès de fon
mal , qui l'oblige à rentrer dans fon antre
, & qui termine le premier acte. Y
101-20
Pyrrhus ouvre le fecond acte par ce beau
monologue , qui peint avec des couleurs
fi touchantes l'état de mifere & de douleur
où il vient de voir Philoctete dans la
caverne , ayant près de lui fa fille qui arrofoit
fes mains de larmes. Quel contraſte ,
dit- il , avec l'éducation qu'on nous donne !
p , cody courqu
"P
On écarte de nous juſqu'à l'ombre des maux
On n'offre à nos regards que de fiants tableaux
Pour ne point nous déplaire , on nous cache à
nous - mêmes ; ovo zng , ol mbase C
On ne nous entretient que de grandeurs fupre
-kot mes.unim un saciera'n aistroid as S11
On ajoûte à nos noms des noms ambitieux :
Autant que l'on le peut on fait de nous des Dieur.
JUIN.
185
1755 .
Victimes des flateurs , malheureux que nous fom
mes ,
Que ne nous apprend-t-on que les Rois font des
hommes !
·Démas furvient ; il exhorte Pyrrhus à
diffimuler encore pour engager Philoctete
à partir. La générofité de Pyrrhus attendri
s'en offenfe , & marque un vrai remords
d'avoir employé la feinte . Philoctete paroît
avec Sophie , & veut fe rendre au rivage.
Pyrrhus l'arrête. Philoctete furpris , lui en
demande la raifon . Le fatal fecret échappe
de la bouche du fils d'Achille, qui rougit de
commettre une perfidie , & lui déclare
qu'il le méne aux Atrides . A cet aveu le Roi
d'Eubée devient furieux. Pyrrhus l'inftruit
de la pofition des Grecs , & du befoin
qu'ils ont de fon bras pour renverfer
Troye , & s'arracher à une mort honteuſe ;
il le preffe en même tems d'immoler fon
reffentiment au falut de l'Etat. Philoctete
refufe de fe rendre , & fait des imprécations
contre Ulyffe & les autres chefs. Pyrrhus
lui répond , qu'il ne peut fe venger plus
noblement d'eux qu'en faifant triompher
fa patrie , & qu'en voyant Agamemnon
lui-même ramper à fes pieds. Philoctete
perfifte à ne point prêter fon fecours au
Roi d'Argos ; mais il propofe à Pyrrhus
186 MERCURE DE FRANCE.
d'aller combattre avec leurs foldats , & d'a
voir feuls la gloire de vaincre les Troyens.
Pyrrhus approuve ce parti ; mais comme il
entend du bruit , il s'éloigne avec Philoctete.
Démas qui les écoutoit , veut inftruire
Ulyffe du projet que ces deux guerriers
viennent de former ; mais le Roi d'Itaque
lui dit que les Grecs cachés avec lui fous
un rocher l'ont entendu , qu'ils ont réſolu
de les en punir ; & que s'il n'eût retenu
leur fureur , ils alloient fondre fur eux &
les immoler. Démas ajoûte qu'il craint encore
plus la fille que le pere . Ulyffe lui en
demande la raifon ; l'autre lui répond
que Pyrrhus adore Sophie."
›
Ulyffe en paroit allarmé , & quitte la
fcene en difant qu'il va voir avec les
Grecs ce qu'on doit oppofer à ce fatal
amour qui peut tout détruire.
I
Ulyffe ouvre le troifieme acte avec Démas.
Il tient un papier à la main , & dit à
Démas que les Grecs veulent entraîner
au camp Philoctete mort ou vivant , que
tel eft l'arrêt qu'ils viennent de figner ; &
que fi ce Prince refifte , ils veulent exterminer
fa famille , & faire fubir à fa fille
le fort d'Iphigénie . Ulyffe craint que Pyrrhus
ne prenne leur défenſe ; mais Démas
lui répond que fa résistance fera vaine , &
JUIN 1755. 187
que les Grecs viennent d'envelopper Philoctete
de toutes parts:
Pyrrhus paroît ; Ulyffe le preffe de partir
fans Philoctete , en difant qu'il ne veut
pas lui-même qu'on emmene ce guerrier au
camp . Pyrrhus s'excufe fur la pitié. Ulyffe
lui dit que la pitié dont il eft ému , n'eft
qu'un amour déguifé. Le premier répond
que l'amour n'eft pas un crime. Non , réplique
le Roi d'Itaque ,
Quand élevant le coeur , loin de l'humilier ,
Aux régles du devoir l'amour fçait le plier ,
Et ne l'enyvre point de fon poifon funefte :
Il eft fublime alors , la fource en eft céleste ,
Et c'eſt de cet amour que les Dieux font heureux.
Mais , Seigneur , quand l'amour , le bandeau fur
les yeux ,
Enchaîne le devoir aux pieds d'une maîtreffe ,
A des coeurs généreux n'infpire que foibleffe ,
Tient fous un joug d'airain leur courage foumis ,
Leur fait facrifier gloire , patrie , amis ,
Et des droits les plus faints rompt le noeud légitime
;
Alors , Seigneur , alors cet amour eft an crime.
Pyrrhus veut fe juftifier en difant qu'Achille
aima comme lui . Ulyffe lui repart
qu'il n'aima point aux dépens de fa gloire ,
& qu'il quitta tout pour elle. Il lui fait en
188 MERCURE DE FRANCE.
même tems une peinture pathétique de
l'état affreux où l'armée des Grecs fe trouve
réduite , ajoûtant qu'il va la joindre ,
& mourir fur le tombeau d'Achille , tandis
que fon fils refte tranquille à Lemnos
par l'amour. Ce trait réveille le
courage de Pyrrhus , & l'adroit Ulyffe pour
achever de le déterminer à le fuivre , lui
rapporte ainfi les dernieres paroles d'Achille
expirant , après qu'il l'eut arraché
lui-même des mains des Troyens .
enchaîné
Cher ami , me dit-il , cache-moi tes alarmes ;
Et laiffe- moi mourir parmi le bruit des armes. T
Par tes foins je fuis libre , & je refpire encor
Tu m'épargnes l'affront dont je flétris Hector.:
Que mon fils à jamais en garde la mémoire ,
Et te rende les foins que tu prens de ma gloire.
Sers-lui de pere , amis qu'il te ferve de fils . ' ; i
Voilà fes derniers voeux ; les avez-vous remplis
:
Pyrrhus eft prêt à partir , quand la préfence
de Sophie le retient il fe trouve
alors entre la gloire & l'amour, La premiere
foutenue par l'art d'Ulyffe , femble
d'abord l'emporter ; mais l'amour mieux
déféndu par les larmes de Sophie ', triomphe
enfin de Pyrrhus , & l'entraîne de fon
côté. Ce jeune héros en tournant les yeux
vers elle , s'écrie :
JUIN.
183 1755.
Quoi vous pleurez , courons à votre pere.
Il vole fur les pas de Sophie. Ulyffe fo
retire avec Démas , en difant que Pyrrhus
va fe perdre & combler le malheur de
Philoctete & de fa fille . Ce troifiéme Acte
eft d'une grande beauté .
Z Sophie commence le quatriéme Acte avec
Palmire fa gouvernante , & lui dit que fans
Pyrrhus les Grecs auroient furpris & enlevé
fon pere. Elle avoue avec cette ingé
nuité qui accompagne l'innocence , que
ce jeune héros lui a déclaré qu'il l'adoroit
, & qu'elle y a été fenfible par reconnoiffance
pour
le fervice qu'il a rendu à
fon pere. Palmire l'avertit de redouter les
effets de fa beauté . Je n'ai pas oublié , lui
répond Sophie , vos fages leçons.
Hélas ! cette beauté , ce charme fouverain ;
Dont le fexe s'honore , & qui le rend fi vain
Si la vertu n'en fait un ornement célefte ,
Eft , des Dieux irrités , le don le plus funefte.
" Philoctete arrive , & dit à fa fille qu'il
faut fauver l'honneur d'un pere infortuné ,
& lui remet un poignard. Sophie lui demande
quel ufage elle en doit faire : il répond
qu'il a vécu comme Hercule , &
qu'il veut mourir de même , ajoutant que
Le poifon peut encore lui porter une at
190 MERCURE DE FRANCE.
teinte , que les Grecs pourroient faifir, ce
moment pour le charger de fers , & qu'elle
doit le fouftraire à leur fureur , en faisant
ce qu'Hercule exigea de fon fils. Elle frémit
de commettre un parricide . Philoctete
defeſpéré de ce refus , s'écrie
s'écrie que dans
cette extrêmité il va lancer ces flèches redoutables
qui portent d'inévitables coups ,
& qu'il va commencer par Pyrrhus . Sophie
allarmée l'arrête , & lui apprend que
c'eft le fecours de Pyrrhus qui l'a dérobé à
l'audace des Grecs , & qu'elle en eft aimée.
Philoctete raffuré par l'amour de Pyrrhus
pour fa fille , la preffe de lui déclarer que
La flamme eft connue de fon pere , qui l'approuve
; mais que fi ce jeune guerrier ne
fe joint à lui pour les venger ,
elle rejette
avec dédain les offres de fa foi. Sophie le
lui jure , en lui difant tendrement qu'après
avoir partagé fa gloire , il eft jufte qu'elle
partage fon affront. Philoctete qui voit
venir Pyrrhus, rentre dans fon afyle , & recommande
à Sophie d'éprouver le coeur de
fon amant.
Pyrrhus dit à Sophie qu'il a fait retirer
les foldats , mais qu'elle engage fon pere
à remplir leurs voeux ; que le falut public
doit être un de fes bienfaits,, & qu'il ofe à
çe motif preffant joindre l'intérêt de fon
amour. Elle lui répond que Philoctete eft
JUI N. 1755. 191*
·
inftruit de fes feux , qu'il confent que
l'hymen les couronne , mais qu'il veut que
ces noeuds foient formés dans fes états .
Pyrrhus lui réplique en foupirant , que la
Grece l'implore , & qu'il ne peut l'abandonner,
Elle l'interrompt en lui difant que
puifque l'intérêt de fon pere & le fien lui
font moins chers que celui des Atrides ,
elle rend à fon amour les fermens qui le
lient. Seigneur , ajoute- t -elle ':
Plus grands dans nos deferts que vous ,
trône ,
fur votre
L'honneur nous tiendra lieu de fceptre & de cou
ronne.
Partez , laiffez -nous feuls dans ces fauvages lieux
La vertų pour témoin n'a befoin que des Dieux..
Pyrrhus lui fait entendre que Philoctete
a tout à craindre de la rage des Grecs. Sophie
répond que fa main va mettre un
frein à leurs droits prétendus , que fon
pere vient de l'armer d'un poignard , &
que fi les Grecs s'avançoient pour le pren
are , elle a juré de le plonger dans le coeur
de Philoctete
,› pour prévenir fa honte.
Pourriez-vous , lui dit Pyrrhus , verfer le
fang d'un pere ? elle s'écrie :
Que fçais-je leurs fureurs me ferviront de guid
des ? >
191 MERCURE DE FRANCE.
Un mortel fans honneur n'eſt plus qu'un monſtrë
affreux ,
Que tout autre homme abhorre , & qui craint
tous les yeux ;
Chaque regard l'infulte , & réveillant fa honte ;
De fon honneur perdu , lui redemande compte
Lui fait baiffer la vûe , & femble l'avertir
De fuir dans le tombeau qui devroit l'engloutir.
Pyrrhus frappé de ce tableau promet à
Sophie de périr plutôt mille fois que de
fouffrir que leurs foldats en viennent à
cette violence . Elle le quitte en lui re-.
commandant ainſi les jours de fon pere :
Etes-vous à l'abri du deſtin qui l'accable ›
Si les hommes , hélas ! réfléchiffoient fur eux ;
Ils répandroient des pleurs fur tous les malheu
reux.
Ulyffe vient apprendre à Pyrrhus que
les Troyens inftruits de l'oracle , ont profité
du tems de fon abſence pour attaquer
le camp , qu'ils font près de forcer fi luimême
ne vole au fecours des Grecs ; qu'ils
ont déja bleffé plufieurs chefs de l'armée
& qu'ils ont fouillé dans le tombeau d'Achille
, & difperfé les reftes de fon corps ,
qui font devenus la proie des chiens & des
vautours.
JUIN. 1755. 193
yautours. Pyrrhus devient furieux à cette
nouvelle , & veut voler au camp . Ulyffe
infifte alors pour enlever Philoctete , &
montre les foldats qui l'ont fuivi pour
cette exécution. Mais Pyrrhus s'écrie qu'ils
n'avancent point , que Philoctete eft armé
des traits du defefpoir , & que fa mort va
tromper leur eſpérance. Il termine le quatriéme
acte , en difant qu'il va tenter un
dernier effort auprès du pere de Sophie ,
& qu'après il s'abandonne tout entier aux
confeils d'Ulyffe.
Pyrrhus paroît d'abord feul au cinquiéme
acte , & dit à Ulyffe qui furvient , qu'il
n'a pu fléchir Philoctete. Le Roi d'Itaque
lui montre l'arrêt que la Grece a dicté contre
ce guerrier indomptable. Pyrrhus lui
repréfente qu'en livrant Philoctete à la
mort on venge la patrie , mais qu'on ne
la fauve pas. Ulyffe répond qu'avant
d'exécuter l'arrêt , il veut tout effayer , &
qu'il veut voir Philoctete , qui arrive dans
ce moment avec Sophie. C'eft ici cette admirable
fcene qui forme non feulement
un dénouement des plus heureux , mais
qui fait encore elle feule un des plus beaux
cinquiémes actes qui foient au théâtre :
il faudroit la tranfcrire toute entiere pour
en faire fentir toutes les beautés . Philoctete
à l'afpect d'Ulyffe s'écrie dans fa fu-
II.Vol. I
194 MERCURE DE FRANCE.
reur qu'on lui rende fes armes. Ce der
nier lui donne les fiennes. Philoctete veut
l'en percer , mais Pyrrhus l'arrête . Ce
guerrier les brave par ces deux vers , dont
le dernier eft digne de Corneille :
Un oracle accablant vous à glacés d'effroi.
Vous vous trouvez preffés entre les Dieux & moi.
Ulyffe lui dit de ne punir que lai , &
d'avoir pitié de fa patrie :
Graces à mon exil , cruel je n'en ai plus ,
Lui répond Philoctete :
•
Je voue à vos fureurs les Grecs que je détefte ;
Dieux ! épargnez Pyrrhus & foudroyez le refte .
Le fils d'Achille eſt révolté de cette imprécation
; mais Ulyffe combat alors Philoctete
avec tous les traits de fon éloquen-.
ce. Il l'attaque par fon foible , c'eſt - à- dire
par l'endroit le plus fenfible à fa gloire.p
Vous ofez (lui dit- il ) confpirer contre votre pays...
Quand un homme a formé ce projet parricide ,
On dévoue aux tourmens ce citoyen perfide :
Son opprobre s'attache aux flancs qui l'ont posté ,
Et fa honte le fuit dans fa poftérité .
A fes concitoyens fon nom eft exécrable ;
On recherche avec foin les traces dy coupable.
JUIN. 1755. 195
Rebut de l'univers , à foi- même odieux :
Il vit errant , fans loix , fans amis & fans Dieux.
Son fupplice aux mortels offre un exemple horri
ble ;
Le tombeau lui refuſe un afyle paifible ,
Et la terre abandonne aux monftres dévorans ,
De fon corps déchiré , les reftes expirans.
Ses manes agités d'une éternelle rage ,
En vain parmi les morts fe cherchent un paffage ;
L'enfer même l'enfer fe rend fourd à fes cris.
Si vous l'ofez , cruel , vengez - vous à ce prix.
Philoctete eft effrayé de cette image.
Ulyffe pour achever de le defarmer , &
pour frapper le dernier coup , preffe Pyrrhus
de partir. Renvoyez , dit - il , des
vaiffeaux qui puiffent tranfporter ce héros
par-tout où il voudra aller :
Maître du fort des Grecs , qu'il le foit de lui- mê
me.
Emmenez tous nos Grecs ; je refte près de lui.
Philoctete à ces mots s'écrie :
Ulyffe près de moi ! retire-toi barbare .
Ulyffe lui fait cette réplique admirable ,
qui le met pour ainfi dire au pied du mur .
Si votre coeur pour moi ne peut être adouci ,
Suivez les Grecs , Seigneur , & me laiffez ici.
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
Philoctete à ce trait demeure interdit.
Sa fille fe joint à Ulyffe , & embraſſe ſes
genoux pour le fléchir . Ce guerrier attendri
par les larmes de fa fille , céde à cette
derniere inftance . Il lui facrifie fon reffentiment
, conſent de l'unir à Pyrrhus , &
termine la piece en difant :
Le Ciel m'ouvre les yeux fur la vertu d'Ulyffe ,
Et femble m'annoncer la fin de mon fupplice :
En marchant fur les pas au rivage Troyen ,
Nous fuivrons le grand homme & le vrai citoyen.
On ne peut pas conduire ni dénouer
une piece avec plus d'art. Que M. de Châteaubrun
a tiré fur tout un heureux parti
de l'épifode de Sophie ! 'que fon Ulyffe eft
beau ! & que M. de la Noue l'a bien
rendu !
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Résumé : EXTRAIT DE PHILOCTETE.
L'extrait de 'Philoctète' se déroule sur l'île de Lemnos, où Ulysse et Pyrrhus discutent de la nécessité de ramener Philoctète, un guerrier essentiel à la victoire contre Troie. Philoctète, abandonné sur l'île en raison d'une blessure empoisonnée incurable, est décrit comme farouche et insupportable. Ulysse conseille à Pyrrhus de feindre un naufrage pour approcher Philoctète sans éveiller sa méfiance. Pyrrhus rencontre Sophie, la fille de Philoctète, et apprend son histoire. Philoctète apparaît ensuite, exprimant son ressentiment contre les Grecs. Pyrrhus se propose de les conduire, lui et Sophie, dans leur patrie, mais un accès de douleur oblige Philoctète à rentrer dans sa caverne. Dans le second acte, Pyrrhus exprime sa pitié pour la misère de Philoctète. Ulysse révèle à Pyrrhus que les Grecs sont prêts à tout pour ramener Philoctète. Philoctète, furieux, refuse de se rendre aux Grecs. Pyrrhus propose alors de combattre avec lui contre les Troyens, sans les autres Grecs. Dans le troisième acte, Ulysse et Démas discutent de la manière de capturer Philoctète. Pyrrhus, partagé entre son amour pour Sophie et son devoir, finit par choisir l'amour. Sophie avoue à sa gouvernante qu'elle aime Pyrrhus. Dans le quatrième acte, Sophie révèle à Philoctète l'amour de Pyrrhus et son aide contre les Grecs. Philoctète accepte leur union à condition que Pyrrhus les aide à se venger. Pyrrhus, pressé par Sophie, accepte de rejoindre Philoctète pour combattre les Troyens, malgré les appels de la Grèce. Dans le cinquième acte, Ulysse montre à Philoctète un arrêt de mort dicté par la Grèce. Philoctète, face à Ulysse, exige ses armes mais est arrêté par Pyrrhus. Ulysse utilise son éloquence pour convaincre Philoctète de renoncer à sa vengeance, en lui décrivant les horreurs réservées aux traîtres. Touché par les larmes de sa fille Sophie, Philoctète cède et accepte de se réconcilier. La pièce se termine par l'union de Sophie et Pyrrhus, et Philoctète reconnaît la vertu d'Ulysse.
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1589
p. 196-200
COMEDIE ITALIENNE.
Début :
Le 22 Mai les Comédiens Italiens ont remis, ou plutôt donné pour la premiere [...]
Mots clefs :
Comédiens-Italiens, Comédie en danse, Ballet
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : COMEDIE ITALIENNE.
COMEDIE ITALIENNE.
LE 22 Mai les Comédiens Italiens ont
remis , ou plutôt donné pour la premiere
fois , le Mai , Ballet mêlé de chants . Il eft
changé & embelli de façon qu'on peut
l'annoncer comme un divertiffement nouveau
; on peut même dire qu'il forme une
petitè Comédie en danfe. J'ajouterai qu'on
JUI N. 1755. 197
*
en voit peu qui faffent autant de plaifir au
théâtre par la variété & par la gaieté continue.
Je crois obliger le lecteur de lui en
donner ici le Programme .
Le fond du théâtre repréfente la porte
d'un château , au - deffus l'on découvre
une terraffe ornée de baluftrades & de fontaines
& garnie de vafes remplis de
fleurs.
>
PREMIERE ENTRÉE .
Le Ballet commence au point du jour ;
plufieurs Payfans viennent pour donner
des bouquets à leurs maîtreffes , d'autres
apportent des échelles à un fignal ; plufieurs
jeunes Payfans & Payfannes garniffent
la terraffe & reçoivent les bouquets.
Les Amans témoignent leur joie par une
danfe vive.
SECONDE ENTRÉE.
Les Payfannes fortent du château avec
leurs bouquets, & remercient les Payfans de
leur galanterie ; ils vont tous pour rentrer
dans le château , un Payfan retient deux
des Payfannes & danfe avec elles un pas
de trois .
TROISIEME ENTRE E.
Une autre troupe de Payfans & Payfan
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
nes viennent planter le Mai devant la
porte du château ; tous danfent autour ,
pendant que la jeuneffe forme une danfe
gaie fur la terraffe , de forte que l'on voit
en même tems deux corps de Ballets . Un
Payfan chante les agrémens du mois de
Mai.
QUATRIEME ENTRÉE.
La porte du château s'ouvre ; le Seigneur
& la Dame vêtus en Berger & Bergere
, & fuivis de tous les habitans , forment
une marche autour du Mai ; une
Bergere chante , un Payfan & une Payſanne
danfent un pas deux.
Le Seigneur & la Dame chantent une
Mufette , elle invite après un Berger à la
danfer avec elle . Ils exécutent enfuite un
Tambourin.
Le pas de deux eft coupé par un pas de
trois , qui à fon tour l'eft par un autre pas
de deux tous les Payfans & Payfannes
chantent & danfent une ronde.
CINQUIEME ENTRÉE.
Contredanfe.
Ce Divertiffement eft compofé de trois
corps de Ballets , le premier commence la
contredanſe.
JUIN. 1755-
199
Danfé par
Second Couplet.
les amans & leurs maîtreffes .
Troifiéme Couplet.
Danfé par la jeuneſſe du village .
Danfé
Quatrieme Couplet.
par le Seigneur & la Dame.
Cinquième Couplet.
Les trois corps de Ballets fe joignent
enfemble . La jeuneffe occupe toujours le
centre , & fe trouve fouvent fous les bras
des deux autres corps de Ballets , ce qui
multiplie les figures de façon qu'il paroît
beaucoup plus de monde qu'il n'y en a.
La Contredanfe finit par une lutte d'entrechats.
Premier pas de trois.
Mlle Camille . M. Sody. Mile Catinop
Premier
pas
de deux.
Mlle Camille. M. Balletti ( cadet . )
Deuxieme pas
de deux.
Mlle Favart. M. Balletti ( aîné . )
Deuxieme pas de trois.
M. Berquelor. Mlle Marine. M. Dupuis.
I iv
200 MERCURE DE FRANCE .
Troisieme pas de deux.
Mlle Catinon . M. Billioni.
Troifieme pas de trois.
M. Vifintini. Mlle Artus. M. Artus.
LE 22 Mai les Comédiens Italiens ont
remis , ou plutôt donné pour la premiere
fois , le Mai , Ballet mêlé de chants . Il eft
changé & embelli de façon qu'on peut
l'annoncer comme un divertiffement nouveau
; on peut même dire qu'il forme une
petitè Comédie en danfe. J'ajouterai qu'on
JUI N. 1755. 197
*
en voit peu qui faffent autant de plaifir au
théâtre par la variété & par la gaieté continue.
Je crois obliger le lecteur de lui en
donner ici le Programme .
Le fond du théâtre repréfente la porte
d'un château , au - deffus l'on découvre
une terraffe ornée de baluftrades & de fontaines
& garnie de vafes remplis de
fleurs.
>
PREMIERE ENTRÉE .
Le Ballet commence au point du jour ;
plufieurs Payfans viennent pour donner
des bouquets à leurs maîtreffes , d'autres
apportent des échelles à un fignal ; plufieurs
jeunes Payfans & Payfannes garniffent
la terraffe & reçoivent les bouquets.
Les Amans témoignent leur joie par une
danfe vive.
SECONDE ENTRÉE.
Les Payfannes fortent du château avec
leurs bouquets, & remercient les Payfans de
leur galanterie ; ils vont tous pour rentrer
dans le château , un Payfan retient deux
des Payfannes & danfe avec elles un pas
de trois .
TROISIEME ENTRE E.
Une autre troupe de Payfans & Payfan
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
nes viennent planter le Mai devant la
porte du château ; tous danfent autour ,
pendant que la jeuneffe forme une danfe
gaie fur la terraffe , de forte que l'on voit
en même tems deux corps de Ballets . Un
Payfan chante les agrémens du mois de
Mai.
QUATRIEME ENTRÉE.
La porte du château s'ouvre ; le Seigneur
& la Dame vêtus en Berger & Bergere
, & fuivis de tous les habitans , forment
une marche autour du Mai ; une
Bergere chante , un Payfan & une Payſanne
danfent un pas deux.
Le Seigneur & la Dame chantent une
Mufette , elle invite après un Berger à la
danfer avec elle . Ils exécutent enfuite un
Tambourin.
Le pas de deux eft coupé par un pas de
trois , qui à fon tour l'eft par un autre pas
de deux tous les Payfans & Payfannes
chantent & danfent une ronde.
CINQUIEME ENTRÉE.
Contredanfe.
Ce Divertiffement eft compofé de trois
corps de Ballets , le premier commence la
contredanſe.
JUIN. 1755-
199
Danfé par
Second Couplet.
les amans & leurs maîtreffes .
Troifiéme Couplet.
Danfé par la jeuneſſe du village .
Danfé
Quatrieme Couplet.
par le Seigneur & la Dame.
Cinquième Couplet.
Les trois corps de Ballets fe joignent
enfemble . La jeuneffe occupe toujours le
centre , & fe trouve fouvent fous les bras
des deux autres corps de Ballets , ce qui
multiplie les figures de façon qu'il paroît
beaucoup plus de monde qu'il n'y en a.
La Contredanfe finit par une lutte d'entrechats.
Premier pas de trois.
Mlle Camille . M. Sody. Mile Catinop
Premier
pas
de deux.
Mlle Camille. M. Balletti ( cadet . )
Deuxieme pas
de deux.
Mlle Favart. M. Balletti ( aîné . )
Deuxieme pas de trois.
M. Berquelor. Mlle Marine. M. Dupuis.
I iv
200 MERCURE DE FRANCE .
Troisieme pas de deux.
Mlle Catinon . M. Billioni.
Troifieme pas de trois.
M. Vifintini. Mlle Artus. M. Artus.
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Résumé : COMEDIE ITALIENNE.
Le 22 mai 1755, les Comédiens Italiens ont présenté pour la première fois le ballet 'Le Mai', un spectacle mêlant chants et danses, annoncé comme un divertissement nouveau et comparable à une petite comédie en danse. Ce ballet, salué pour sa variété et sa gaieté, se déroule devant la porte d'un château orné de balustrades, fontaines et vases de fleurs. Il se compose de cinq entrées distinctes. La première entrée montre des valets apportant des bouquets à leurs maîtresses et dansant avec eux. La deuxième entrée voit les valets et valettes sortir du château pour remercier les valets et danser. La troisième entrée présente une autre troupe de valets et valettes plantant le Mai et dansant autour. La quatrième entrée voit le seigneur et la dame, vêtus en bergers, ouvrir la porte du château et danser avec les habitants. La cinquième entrée est une contredanse composée de trois corps de ballets, incluant les amants, la jeunesse du village et le seigneur et la dame. Les principaux danseurs incluent Mlle Camille, M. Sody, Mlle Catinon, M. Balletti, Mlle Favart, M. Berquelor, Mlle Marine, M. Dupuis, Mlle Artus et M. Artus.
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1590
p. 200-203
VAUDEVILLE SUR LA CONTREDANSE.
Début :
Allons gai : [...]
Mots clefs :
Comédiens-Italiens, Mois de mai, Comédie, Musique
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : VAUDEVILLE SUR LA CONTREDANSE.
VAUDEVILLE SUR LA CONTREDANSE.
•
PREMIER COUPLET.
Allons gai:
Voici le mois de Mai ,
Le doux mois d'amourette.
Commençons
Nos jeux & nos chanfons ,
Et, danfops fur l'herbette .
Colin
Prend Colinette ;
De violette
Pare fon fein.
Le coeur
Le plus fauvage
Souvent s'engage . ¡
Par une fleur.
Allons gai , &c.
Bergers , une fleurette
De vos feux devient l'interprête
Et Flore
Fait éclore
Ses préfens
JUIN. 1755. 201
VILLA
Pour fervir les amans.
Allons gai , & c.
SECOND
Allons gai , & c.
Plaiſirs ,
COUPLE T.
Bonheur champêtre ,
Vous allez naître
De nos foupirs.
Tout rit
Dans ces afyles ,
Ces lieux tranquilles
Qu'amour chérit.
Allons gai , & c.
Déja tout fent les flammes ,
Tendre amour , printems de nos ames
Tu charmes ,
Tu defarmes
Nos rigueurs
Par tes attraits vainqueurs;
Allons gai , & c .
TROISIEME COUPLET.
Allons gai , & c .
Le fon
De la mufette
Séduit Lifette
Sur le gazon .
Tirfis
LYON
Iv
202 MERCURE DE FRANCE.
Par cette adreffe ,
De fa tendreffe
Reçoit le prix.
Allons gai , & c.
L'amour fous nos fougères
Tend des lacs aux jeunes Bergeres .
Fillette
Joliette ,
En ce mois.
N'allez point feule aux bois.
Allons gai , &c.
QUATRIEME COUPLET.
Palfangué ,
Voici le mois de mai , &c.
Vien çà ,
Vien çà , Paquette ,
A la franquette ,
Mets ta main là.
Morgue ,
De t'voir fi fiare ;
Sçais-tu que Piare
Eft fatigué ?
Jarnigué , voici , &c .
Faut-il que j'aille au piautre ,
Quand j'avons un coeur comme un autre ?
Mais ... fille ...
Ton oeil brille ,
Et je fens
JUIN. 1755 203
Naître en moi le printems.
Sarpegué , voici , &c.
Les paroles de ce Vaudeville font de
M. Favart. Les danfes du Ballet font de la
compofition de M. Deheffe , & la mufique
eft de M. Defbroffes ,
Le 31 Mai les Comédiens Italiens donnerent
la premiere repréſentation du Maître
de Musique , Comédie nouvelle en
deux actes , mêlée d'arietes , & parodiée
de l'Italien , avec un divertiffement. Cette
piece eft de M. Borand , Auteur de la
Servante Maitreffe ; le public lui a fait un
accueil favorable. Le premier acte paroît
avoir le plus réuffi , nous en rendrons un
compte plus détaillé dans la fuite des repréfentations
•
PREMIER COUPLET.
Allons gai:
Voici le mois de Mai ,
Le doux mois d'amourette.
Commençons
Nos jeux & nos chanfons ,
Et, danfops fur l'herbette .
Colin
Prend Colinette ;
De violette
Pare fon fein.
Le coeur
Le plus fauvage
Souvent s'engage . ¡
Par une fleur.
Allons gai , &c.
Bergers , une fleurette
De vos feux devient l'interprête
Et Flore
Fait éclore
Ses préfens
JUIN. 1755. 201
VILLA
Pour fervir les amans.
Allons gai , & c.
SECOND
Allons gai , & c.
Plaiſirs ,
COUPLE T.
Bonheur champêtre ,
Vous allez naître
De nos foupirs.
Tout rit
Dans ces afyles ,
Ces lieux tranquilles
Qu'amour chérit.
Allons gai , & c.
Déja tout fent les flammes ,
Tendre amour , printems de nos ames
Tu charmes ,
Tu defarmes
Nos rigueurs
Par tes attraits vainqueurs;
Allons gai , & c .
TROISIEME COUPLET.
Allons gai , & c .
Le fon
De la mufette
Séduit Lifette
Sur le gazon .
Tirfis
LYON
Iv
202 MERCURE DE FRANCE.
Par cette adreffe ,
De fa tendreffe
Reçoit le prix.
Allons gai , & c.
L'amour fous nos fougères
Tend des lacs aux jeunes Bergeres .
Fillette
Joliette ,
En ce mois.
N'allez point feule aux bois.
Allons gai , &c.
QUATRIEME COUPLET.
Palfangué ,
Voici le mois de mai , &c.
Vien çà ,
Vien çà , Paquette ,
A la franquette ,
Mets ta main là.
Morgue ,
De t'voir fi fiare ;
Sçais-tu que Piare
Eft fatigué ?
Jarnigué , voici , &c .
Faut-il que j'aille au piautre ,
Quand j'avons un coeur comme un autre ?
Mais ... fille ...
Ton oeil brille ,
Et je fens
JUIN. 1755 203
Naître en moi le printems.
Sarpegué , voici , &c.
Les paroles de ce Vaudeville font de
M. Favart. Les danfes du Ballet font de la
compofition de M. Deheffe , & la mufique
eft de M. Defbroffes ,
Le 31 Mai les Comédiens Italiens donnerent
la premiere repréſentation du Maître
de Musique , Comédie nouvelle en
deux actes , mêlée d'arietes , & parodiée
de l'Italien , avec un divertiffement. Cette
piece eft de M. Borand , Auteur de la
Servante Maitreffe ; le public lui a fait un
accueil favorable. Le premier acte paroît
avoir le plus réuffi , nous en rendrons un
compte plus détaillé dans la fuite des repréfentations
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Résumé : VAUDEVILLE SUR LA CONTREDANSE.
Le texte présente un vaudeville intitulé 'Vaudeville sur la contredanse', composé de plusieurs couplets célébrant l'arrivée du mois de mai et les plaisirs champêtres associés à l'amour et à la nature. Le premier couplet invite à la gaieté et à la danse, mettant en scène Colin et Colinette qui s'engagent par une fleur. Le second couplet évoque les plaisirs et le bonheur champêtre, charmé par l'amour et le printemps. Le troisième couplet décrit l'amour qui tend des pièges aux jeunes bergères, tandis que le quatrième couplet est une invitation plus directe et familière à la danse et à l'amour. Les paroles sont de M. Favart, les danses du ballet de M. Deheffe, et la musique de M. Desbroffes. Le 31 mai 1755, les Comédiens Italiens ont donné la première représentation de 'Le Maître de Musique', une comédie en deux actes mêlée d'ariettes et parodiée de l'italien, avec un divertissement. Cette pièce, écrite par M. Borand, auteur de 'La Servante Maîtresse', a reçu un accueil favorable du public, notamment pour son premier acte.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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1591
p. 232-234
AUTRE.
Début :
Duchesne, Libraire, rue saint Jacques, au-dessous de la Fontaine saint Benoît [...]
Mots clefs :
Librairie, Ouvrages, Prochaines parutions
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : AUTRE.
AUTRE .
Duchefne me faint equis ',
Uchefne , Libraire , rue faint Jacques , auau
Temple du Goût , vient de mettre en vente :
La fuite de la Bibliothéque amufante & inftructive
, 2 vol . in- 12. reliés 5 liv .
Le tome troisieme eft fous preffe.
La Baguette myftérieufe , ou Hiftoire d'Abizaï ,
deux parties brochées , 2 liv.
Lettre critique de l'Hiftoire univerfelle de M.
de Voltaire , par M. B. in- 12 . 1 liv.
Trois Differtations de M. l'Abbé Coyer , Ia
premiere fur le mot dé Patrie , la feconde fur la
nature du Peuple , & la troifieme fur les Religions
Grecque & Romaine , in - 12 . relié 2 liv.
Eclairciffemens effentiels pour préferver les
dents de la carie , & les conferver jufqu'à l'extrême
vieilleffe , par M. de l'Eclufe , brochure , 12 f.
Entretiens fur les Romans , ouvrage moral &
critique , avec une Table alphabétique des anciens
& nouveaux Romans , in- 12 . relié 3 liv.
Une nouvelle édition de l'Effai fur l'Architecture
, par le Pere Laugier , augmentée confidérablement
, avec un Dictionnaire des termes & des f
gures , in- 8°. relié 6 liv.
JUIN. 1755. 233
La feconde partie des Effais hiftoriques fur
Paris , par M. de Saintfoix , la partie , 1 liv. 16 f.
Fables & Contes , avec un Difcours fur la littérature
allemande , par M. de Rivery , in - 12 . belles
vignettes , 2 liv . 10 £
Les faux Pas ou Mémoires vrais ou vrai→
femblables , de la Baronne de ... 2 parties brochées
, 2 liv. 10 f. <
Hiftoire de Simonide & du fiecle où il a vêcu ;
avec des éclairciffemens chronologiques ; par M.
de Boiffy fils , deux parties brochées , 2 1. 1o f.
Recueil général de tout ce qui a été publié fur
la ville d'Herculane , in- 12 . broché 2 liv .
I
Hiftoire d'une jeune fille fauvage trouvée dans
les bois à l'âge de dix ans , in - 12. broché 1 liv.
Mémoires du Comte de Banefton , par M. de
Forceville , deux parties , broché 2 liv. 10 f.
La Médecine expérimentale , ou le réſultat des
nouvelles Obfervations pratiques & anatomiques ,
par M. Thiery , Médecin de l'Empereur , in- 12 .
relié 2 liv. 10 f.
Mémoires du Chevalier d'Herban , deux parties
in- 12. 2 1.
Nouveaux fujets de Peinture & Sculpture , par
M. le Comte de C ... in- 12 . brochure , 1 liv.
La Pleyade françoife , ou l'efprit des fept grands
Poëtes François , en forme de Dictionnaire ,
2 vol. petit format , reliés , liv .
Le Paffe- tems des Moufquetaires , ou le tems
perdu , in-12 . 1 liv. 10 f.
Triomphe de l'Amour , ou le Serpent caché
fous les fleurs , fuivi de la brochure à la mode ,
deux parties.
Traité de la Diction françoife , par M. E ...
de l'Académie des Sciences de Montpellier , in-12 .
2 liv.
1
234 MERCURE DE FRANCE.
La nouvelle édition de Telliamed , confidérablement
augmentée de plufieurs pieces relatives à
l'ouvrage , & de la vie de l'auteur , 2 vol. in - 12 .
liv.
Le Recueil des OEuvres de M. Vadé , 2 vol.
in-8°. 10 liv.
*
Le Recueil des pieces qui ont été repréſentées
fur le théâtre de l'Opéra- Comique depuis fon
rétabliſſement , 3 vol . in - 8 ° . avec les airs notés
Is liv.
Les Troyennes de Champagne , Parodie.
Les Jumeaux , Parodie.
Jerôme & Fanchonette , Parodie.
Les jeunes Mariés , Opéra- Comique.
La Folie & l'Amour , Comédie.
Les Tuteurs , Comédie.
"
On trouve chez le même Libraire un aſſortiment
de Livres, tant anciens que nouveaux , de France
& du pays étranger ; pareillement un affortiment
général des Théatres & Pieces détachées , &plu➡
fieurs Recueils , de Mufique.
LIVRES fous preffe qui ne tarderont pas
à paroître.
Tableau de l'Empire Ottoman , 12.
Projet des Embelliffemens de Paris , par M.
Delagrave.
Les pieces dérobées de M. l'Abbé de Lattaignant
, 4
vol. in- 12.
Les OEuvres de M. Piron , 3 vol. in-12.
Hiftoire intéreffante du Nord , in-12. 3 vol.
Duchefne me faint equis ',
Uchefne , Libraire , rue faint Jacques , auau
Temple du Goût , vient de mettre en vente :
La fuite de la Bibliothéque amufante & inftructive
, 2 vol . in- 12. reliés 5 liv .
Le tome troisieme eft fous preffe.
La Baguette myftérieufe , ou Hiftoire d'Abizaï ,
deux parties brochées , 2 liv.
Lettre critique de l'Hiftoire univerfelle de M.
de Voltaire , par M. B. in- 12 . 1 liv.
Trois Differtations de M. l'Abbé Coyer , Ia
premiere fur le mot dé Patrie , la feconde fur la
nature du Peuple , & la troifieme fur les Religions
Grecque & Romaine , in - 12 . relié 2 liv.
Eclairciffemens effentiels pour préferver les
dents de la carie , & les conferver jufqu'à l'extrême
vieilleffe , par M. de l'Eclufe , brochure , 12 f.
Entretiens fur les Romans , ouvrage moral &
critique , avec une Table alphabétique des anciens
& nouveaux Romans , in- 12 . relié 3 liv.
Une nouvelle édition de l'Effai fur l'Architecture
, par le Pere Laugier , augmentée confidérablement
, avec un Dictionnaire des termes & des f
gures , in- 8°. relié 6 liv.
JUIN. 1755. 233
La feconde partie des Effais hiftoriques fur
Paris , par M. de Saintfoix , la partie , 1 liv. 16 f.
Fables & Contes , avec un Difcours fur la littérature
allemande , par M. de Rivery , in - 12 . belles
vignettes , 2 liv . 10 £
Les faux Pas ou Mémoires vrais ou vrai→
femblables , de la Baronne de ... 2 parties brochées
, 2 liv. 10 f. <
Hiftoire de Simonide & du fiecle où il a vêcu ;
avec des éclairciffemens chronologiques ; par M.
de Boiffy fils , deux parties brochées , 2 1. 1o f.
Recueil général de tout ce qui a été publié fur
la ville d'Herculane , in- 12 . broché 2 liv .
I
Hiftoire d'une jeune fille fauvage trouvée dans
les bois à l'âge de dix ans , in - 12. broché 1 liv.
Mémoires du Comte de Banefton , par M. de
Forceville , deux parties , broché 2 liv. 10 f.
La Médecine expérimentale , ou le réſultat des
nouvelles Obfervations pratiques & anatomiques ,
par M. Thiery , Médecin de l'Empereur , in- 12 .
relié 2 liv. 10 f.
Mémoires du Chevalier d'Herban , deux parties
in- 12. 2 1.
Nouveaux fujets de Peinture & Sculpture , par
M. le Comte de C ... in- 12 . brochure , 1 liv.
La Pleyade françoife , ou l'efprit des fept grands
Poëtes François , en forme de Dictionnaire ,
2 vol. petit format , reliés , liv .
Le Paffe- tems des Moufquetaires , ou le tems
perdu , in-12 . 1 liv. 10 f.
Triomphe de l'Amour , ou le Serpent caché
fous les fleurs , fuivi de la brochure à la mode ,
deux parties.
Traité de la Diction françoife , par M. E ...
de l'Académie des Sciences de Montpellier , in-12 .
2 liv.
1
234 MERCURE DE FRANCE.
La nouvelle édition de Telliamed , confidérablement
augmentée de plufieurs pieces relatives à
l'ouvrage , & de la vie de l'auteur , 2 vol. in - 12 .
liv.
Le Recueil des OEuvres de M. Vadé , 2 vol.
in-8°. 10 liv.
*
Le Recueil des pieces qui ont été repréſentées
fur le théâtre de l'Opéra- Comique depuis fon
rétabliſſement , 3 vol . in - 8 ° . avec les airs notés
Is liv.
Les Troyennes de Champagne , Parodie.
Les Jumeaux , Parodie.
Jerôme & Fanchonette , Parodie.
Les jeunes Mariés , Opéra- Comique.
La Folie & l'Amour , Comédie.
Les Tuteurs , Comédie.
"
On trouve chez le même Libraire un aſſortiment
de Livres, tant anciens que nouveaux , de France
& du pays étranger ; pareillement un affortiment
général des Théatres & Pieces détachées , &plu➡
fieurs Recueils , de Mufique.
LIVRES fous preffe qui ne tarderont pas
à paroître.
Tableau de l'Empire Ottoman , 12.
Projet des Embelliffemens de Paris , par M.
Delagrave.
Les pieces dérobées de M. l'Abbé de Lattaignant
, 4
vol. in- 12.
Les OEuvres de M. Piron , 3 vol. in-12.
Hiftoire intéreffante du Nord , in-12. 3 vol.
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Résumé : AUTRE.
En juin 1755, un libraire situé rue Saint-Jacques, au Temple du Goût, propose à la vente divers ouvrages. Parmi les titres disponibles, on trouve 'La fuite de la Bibliothèque amusante & instructive' en deux volumes, avec un troisième tome en préparation. D'autres publications incluent 'La Baguette mystérieuse, ou Histoire d'Abizaï' en deux parties, une 'Lettre critique de l'Histoire universelle' de Voltaire, et trois 'Dissertations' de l'Abbé Coyer sur la patrie, la nature du peuple, et les religions grecque et romaine. Le catalogue mentionne également des ouvrages sur la santé, comme 'Éclaircissements essentiels pour préserver les dents de la carie', ainsi que des travaux littéraires et critiques, tels que 'Entretiens sur les Romans' et une nouvelle édition de l''Essai sur l'Architecture' par le Père Laugier. Des mémoires, des histoires et des recueils de poésie sont également disponibles, comme les 'Mémoires du Comte de Baneston' et 'La Pléiade françoise'. Le libraire propose aussi des pièces de théâtre et des parodies, ainsi qu'un assortiment de livres anciens et nouveaux, tant français qu'étrangers. Plusieurs ouvrages sont en cours d'impression, comme 'Tableau de l'Empire Ottoman' et 'Projet des Embellissements de Paris'.
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1592
p. 56-67
Lettre apologétique d'un Gentilhomme Italien à M. l'Abbé Prevot. Sur l'article du Journal étranger de Janvier 1755, qui a pour titre Introduction à la partie historique.
Début :
Plus l'Italie a sçu apprécier & goûter la saine morale que vous avez répandue [...]
Mots clefs :
Italie, Abbé Prévost, Mérite, Journal étranger, Poésie, Littérature, Art, Peintres, Architecture
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texteReconnaissance textuelle : Lettre apologétique d'un Gentilhomme Italien à M. l'Abbé Prevot. Sur l'article du Journal étranger de Janvier 1755, qui a pour titre Introduction à la partie historique.
Lettre apologétique d'un Gentilhomme
Italien à M. l'Abbé Prevot.
Sur l'article du Journal étranger de Janvier
1755 , qui a pour titre Introduction à
la partie hiftorique.
Plaine morale que vous avez répandue
Lus l'Italie a fçu apprécier & goûter la
dans vos Romans , chefs - d'oeuvre d'une
imagination vive & féconde , & d'un coeur
qui fans effort a adopté la vertu & réprouvé
le vice , plus elle a dû être fenfible aux
idées defavantageufes que vous donneriez
de fes habitans à qui n'en jugeroit que
d'après vos fuffrages. Mere des fciences &
des arts elle fe voit à regret accufée par
un juge auffi intégre qu'éclairé , d'en être
devenue la marâtre , & de n'avoir pas vou
lu conferver chez elle ce goût même qui y
avoit pris naiſſance.
Affez malheureux pour être né dans un
pays qui nefe reffemble plus , je le ne fuis pas
au point de négliger entierement fa réputation
. L'amour de la patrie, peut- être le
defir d'être éclairé par vos lumieres , m'ont
fait entreprendre fa juftification. Ces deux
principes qui me guident , méritent l'inJUILLET.
1755. 57
dulgence d'un auteur vertueux : daignez
en leur faveur pardonner à un étranger
des fautes de ſtyle ou de langage.
vous ,
Tous les étrangers conviennent , dites-
Monfieur , que cette belle partie de
Europe n'est plus que la dépofitaire oifive
des travaux de fes ancêtres ; les écoles n'y
font plus des corps fubfiftans de peinture ...
L'art refte encore ; mais les ouvriers manquent
à lart .
Sans entrer dans une difcuffion , qui n'eſt
point de ma compétence , fur la derniere
de ces phrafes , qui pourroit être regardée
même par un François comme peu intellible
, permettez que j'en examine ce qui
fait mon objet : La vérité.
Pour que l'Italie fut la dépofitaire oifive
des travaux de fes ancêtres , il faudroit
néceffairement , de deux chofes l'une , ou
qu'on n'y travaillât plus du tout dans les
mêmes genres , ou qu'on trouvât ( .chez
fes voisins qui fe font élevés , tandis qu'elle
s'eft mal foutenue ) des Artiſtes fort fupérieurs.
Quant à la premiere de ces propofitions
il faudroit , Monfieur , que vous cuffiez
paffé vos jours dans le trifte tombeau de
Selima , pour ignorer avec quelle ardeur
on cultive encore en Italie la peinture , la
fculpture & l'architecture .
Cv
58 MERCURE DE FRANCE..
La feconde propofition mérite un peut
plus d'être difcutée.
Quoiqu'il foit peut- être vrai que nous
ne fuivions
pas d'affez près les grands modeles
du fiécle de Léon X , il faut voir fi
les arts de l'Italie font fi fort dégénérés
dans le nôtre , qu'on ne puiffe les comparer
à ceux de fes voifins.
Peut-être , Monfieur , avec l'étendue
de connoiffances que vous poffedez , découvrirez-
vous parmi eux des Peintres fupérieurs
à l'Espagnolet , au Tréviſan , à Sebaftien
Coucha , à Solimene , à Carle Maratte
, au Tripolo , au Piazzetta , au Panini
tous de ces derniers tems , & dont quelques-
uns jouiffent encore de leur réputation.
La France qui a fur ce point le tort
de ne pas penfer comme vous , tache en
attendant d'enrichir fes galeries des ouvrages
de ces Artiſtes médiocres , guidés uniquement
par leur instinct mêlé de goût &
de raifon , tandis que notre pauvre Italie
n'a pas encore décoré les fiennes des morceaux
rares & précieux de vos Peintres
modernes non qu'elle leur refufât le génie
& le talent , mais parce qu'elle les croiroit
un peu moins approchant des grands
modeles de Raphaël , du Titien , des Carraches
dont elle eft l'oifive dépofutaire. Les
noms fameux de leurs fucceffeurs que je
JUILLET. 1755. 59
viens de vous indiquer , vous prouveront
du moins les ouvriers ne manquent
point à l'art , au moins dans ce genre.
que
L'architecture & la fculpture s'y fou
tiennent de même avec un vif empreffement
d'atteindre à la perfection des grands
modeles . Un homme de condition qui s'eft
adonné en homme de génie * au premier
de ces arts , ne nous laifferoit point regretter
le fiécle de Vitruve , s'il ne falloit
que du talent pour exécuter de grandes
chofes. Tout ce qui nous refte de la belle
antiquité , eft devenu inimitable ; non
pas faute de goût ni de lumieres dans nos
artiftes , mais faute de moyens dans ceux
qui les emploient . Où prendroient nos
Architectes les fonds néceffaires à la conftruction
de ces thermes , ces amphithéatres
, ces cirques , ces arcs de triomphe ,
ces temples , ces palais , ornemens de l'ancienne
Rome ? Maîtreffe de l'univers elle
pouvoit fournir à ces dépenfes prodigieufes
. Des Etats dont les bornes font refferrées
, les revenus médiocres , les citoyens
peu riches , ne peuvent fans donner dans le
ridicule , envifager de fi grands objets.
Pour juger fainement du talent des Ar-
M. le Comte Alfieri , Architecte de S. M. le
Roi de Sardaigne.
C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
tiſtes, il faut examiner fi dans la proportion
des moyens , leurs ouvrages ont atteint le
vrai beau. Sans remonter plus haut que le
Pontife regnant , je ne vous citerai de Rome
que la feule fontaine de Trevi : oppofez-
lui , Monfieur , la plus belle des vôtres.
Ecoutez vos Artiſtes même les plus diftingués
, vos Académiciens jufqu'au Mécene *
qui dirige , qui éclaire , qui anime leurs
travaux , tous éleves de l'Italie , ils lui doivent
trop pour ne pas prendre fa défenfe .
Ce feroit entrer dans une difcuffion dont
on eft déja fatigué , que de m'étendre ici
fur notre Mufique ; il fuffit qu'en général
on lui accorde la fupériorité.
J'aime fi fort , Monfieur , à m'en rapporter
à vos décifions , que je ne vous
difputerai point l'origine de la langue
italienne . Je crois avec vous qu'elle tire
fa fource du Grec & du Latin ; mais je ne
fçaurois vous paffer , Monfieur , cette application
que vous nous fuppofez à décliner
de notre fource : nous y puifons.
journellement , non feulement les termes ,
mais les phraſes entieres ; & nos Académiciens
della Crufca en adoptent entierement
la fyntaxe. Ce n'eft , décidez -vous , qu'à
Rome & à Florence qu'elle fe conferve dans
toute fa pureté. Mais que diriez - vous de
quelqu'un qui affureroit qu'on ne parle
JUILLET. 1755. 61.
François qu'à Blois , & Allemand qu'à
Leipfick ? Vous avez confondu avec la
langue même les différens idiômes du même
peuple que vous appellés en France
patois. Penfez-y , Monfieur , & lifez nos
écrits modernes , vous verrez que les gens
de lettres parlent ou du moins écrivent
auffi-bien à Naples qu'à Rome , à Padoue
qu'à Florence , & ainfi de toutes les langues
de l'univers.
Pardonnez , fi j'appelle auffi de l'arrêt
que vous prononcez fur le mérite de cette
langue : Vous avez la bonté de lui accorder
la moleffe & la douce harmonie, mais
vous lui refuſez la force & l'énergie :
Souffrez , Monfieur , une queftion qui ne
doit jamais offenfer un homme de lettres
lorfqu'il cherche la vérité. La connoiffezvous
affez cette langue & les morceaux de
force qu'elle a produits , pour donner un
certain dégré d'autenticité à l'oracle que
vous prononcez ? Lifez , s'il vous plaît ,
ces huit ou dix vers que je cite au hazard ,
de quelqu'un qui n'eft pas auteur de profeffion
* , ( c'eft le defefpoir d'un amant ; )
vous me direz de bonne foi fi vous connoiffez
un crayon plus noir & plus énergique.
* M. le Comte Pietro Scoți de Sarmato.
62 MERCURE DE FRANCE.
Tra balge & rupi inpenetrabile fia
Latro ritiro ; urli di lupi ogn'ora ,
Turbino i fonni , e la nafcente aurora »
Tarda ritorni a ricondurre il giorno.
Forbida luce de Digiuno fuoco .
Qual ne i fepolcri la pietá racchiude
O poco fcemi , o crefca orrore al loco,
Qui federommi al mio dolor Vicino ,
Stanco d'effer materia all ' atra incude
Del fiero amore del crudel deftino.
Je me flate , Monfieur , que vous ne
refuferez pas plus à ces vers la force &
l'énergie que le fon & l'harmonie : La
peinture y eft affreufe , mais d'une vérité
frappante ; & ne diroit- on pas que l'ima
gination qui en a broyé les couleurs , avoit
pris fes nuances dans Cleveland , ou l'Homme
de qualité ?
λ
Mais laiffons enfin les arts agréables
pour nous élever jufqu'aux fciences fublimes.
Je fuis trop preffé de vous remercier
au nom de toute ma nation de ce que
vous lui permettez d'avoir fes Hiftoriens ,
fes Philofophes & fes Poëtes , pour m'ar
rêter plus long-tems à des objets fur lef
quels je crois l'avoir fuffisamment juftifiée.
Je crois voir cependant que ce petit éloge
n'eft qu'un buiffon de fleurs deftiné à cacher
un ferpent : J'apperçois trop que vous
JUILLE T. 1755. 03
.
nous refufez la folidité néceffaire pour
les recherches profondes , la jufteffe d'efprit
fans laquelle on ne peut imaginer ,
fuivre & détailler un fyftême , la longue
& patiente méditation par laquelle on parvient
à la connoiffance des vérités philofophiques.
MM. d'Alembert & Clairault ,
Mathématiciens françois , que l'Italie fait
gloire d'honorer & de refpecter , vous diront
cependant qu'ils eftiment un Marquis
Poleni , un Zachieri , & beaucoup d'autres
dont les noms peut- être vous font inconnus
des études différentes détournoient
votre attention ) ; mais ils n'ont
point échappé aux autres Mathématiciens
de l'Europe. M. Morand , que les étrangers
n'en eftiment pas moins , parce que
la France l'admire , daigne avouer Morgagni
& Molinelli . Vous n'avez point de
Botanifte qui ne faffe le plus grand cas de
Pontedera , & la Tofcane feule fournit
plufieurs Naturaliftes dont les Buffon &
les Réaumur n'ignorent dès long-tems ni
l'existence ni le mérite . Ajoutons à ces
noms célebres deux femmes illuftres dignes
rivales de votre Emilie , Mefdames Baffi &
Agnefi que les Italiens & les étrangers admirent
également , & dans leurs profonds
écrits & dans les chaires de Profeffeurs ,
que la premiere remplit à Bologne.
64 MERCURE DE FRANCE.
Si vous aviez connu , Monfieur , tous
ces noms déja confacrés dans les faftes
du fçavoir , auriez vous foupçonné nos
Philofophes de ne pouvoir fe garantir des
préjugés de la Magie & de l'Aftrologie 2 à
ce foupçon ma réponſe eft bien fimple
Long - tems avant les procès fameux de
Gauffredi , d'Urbain Grandier , de la Maréchale
d'Ancre & d'autres affaires d'éclat
qui plus récemment ont occupé la France ,
nos Philofophes & nos fçavans ne parloient
déja plus de Magie. A l'égard de
l'Aftrologie lifez vos hiftoriens , ils vous
diront que la France commença de s'en
entêter lorfque l'Italie achevoit de s'en
defabufer ; mais avouons de bonne foi
qu'on s'en moque aujourd'hui autant d'un
côté que de l'autre.
,
J
» Il s'en faut beaucoup que l'Italie mo-
» derne ait des modeles à nous offrir , ni
» qu'elle approche de ceux qu'elle a reçus
» comme nous de l'Italie latine . Tel eft ,
Monfieur votre jugement au fujet de
l'hiftoire ; il eft vrai que nous n'avons plus
les Tites Live , les Salufte , les Tacite
& c , mais nous refuferez - vous Guicciardin
, Macchiaveli , Bembo , Davila , Frapaolo;
& de nos jours les Gianoni , les
Muratori & les Burnamici . Vous avez
affurement lû ces hiftoriens , convenez
JUILLET. 175 5 :
qu'ils auroient mérité votre approbation .
Sur l'éloquence de la chaire , vous êtes
encore en défaut ; vous nous accufez ,
Monfieur , d'un vice que nous condamnons
dans le mauvais fiécle du Seicento
où les Bifchicci , les Allegories , & mille
autres puérilités de même nature remplaçoient
fouvent la morale , l'onction & let
raifonnement . Revenus nous - mêmes de
notre erreur paffée nous déplorons les fautes
de nos ancêtres , & nous blâmons autant
les modernes qui y retombent que
ceux qui nous condamnent fans nous connoître.
Que répondriez-vous à un critique
qui jugeroit vos prédicateurs fur les fermons
de Coiffereau , ou fur les capucinades
de vos Miffionaires.
Je ne vous fuivrai point à la piſte dans
le labyrinthe des phrafes un peu entortillées
, où vous déclamez contre notre genre
dramatique : Je ne vous faifirai qu'au paffage
, où vous imaginez ne pas bleffer la
vraiſemblance en ofant avancer qu'en Italie
c'est l'imperfection de la fociété , le peu de
commerce entre les deux fexes qui a retardé
les progrès du théatre comique . Je reſpecte
trop les gens
de lettres , & vous particu-:
lierement , Monfieur , pour vous paffer
les propofitions que vous hazardez à ce
fujet.
,
66 MERCURE DE FRANCE.
A
Vous , Monfieur , qui fçavez , & qui
nous apprenez fi bien les moeurs de tant
de peuples dont on connoit à peine les
noms , comment avez - vous pu imaginer
les deux fexes auíli féparés que vous les
fuppofez en Italie ? fi moins attaché à vos
Penates vous aviez daigné employer quel
ques mois feulement à la connoiffance de
nos climats , vous auriez vû avec plaifir
que les deux fexes y font bien plus réunis
qu'à Paris. Là au lieu de fe raffembler a
T'heure d'un fouper on fe voit toute la
journée , toutes les maifons font ouvertes
à la bonne compagnie depuis le matin juſ
qu'affez avant dans la nuit , coutumé qui
rend inutile chez nous l'établiffement de
ces petites maiſons où chacun à Paris fem
ble chercher plutôt un afyle pour la liberté
& pour le plaifir qu'un théatre du fentiment
& des grandes paffions.
Je ferai , fi vous voulez , un peu plus
d'accord avec vous fur la rareté que vous
croyez voir en Italie de certains ouvrages
de pur agrément , tel que les pieces fugiti
ves , les effais , les mêlanges de littérature &
de poësie , & tant d'autres productions lé
geres dont la France abonde , & qui peuvent
recevoir le nom de liberiinage d'esprit.
Mais hélas ! Monfieur , croiriez- vous de
bonne foi que nous duffions tant vous en
JUILLET. 1753. 207
vier cette abondance , & vous fembler fi
fort à plaindre de n'écrire guères que pour
notre raiſon ?
Telles font , Monfieur , les obfervations
que j'ai crû devoir faire fur votre introduction
à la partie hiftorique. Avec moins
d'envie de mériter vos éloges , j'aurois
peut-être négligé la défenſe de ma patrie.
Je vous crois trop d'efprit , de modération
& d'impartialité pour ne pas m'en fçavoir
quelque gré. Un Journal étranger eft fait
pour plaire à toute l'Europe ; il ne faut
donc point qu'il prenne trop le goût du
terroir qui l'a produit ; & fi jamais il étoit
permis de s'écarter du vrai , du moins il
feroit plus fûr de flater que de cenfurer
trop légerement des nations entieres : celles-
ci pourroient à leur tour apprécier trop
vite l'auteur fur l'étiquete de l'ouvrage.
Italien à M. l'Abbé Prevot.
Sur l'article du Journal étranger de Janvier
1755 , qui a pour titre Introduction à
la partie hiftorique.
Plaine morale que vous avez répandue
Lus l'Italie a fçu apprécier & goûter la
dans vos Romans , chefs - d'oeuvre d'une
imagination vive & féconde , & d'un coeur
qui fans effort a adopté la vertu & réprouvé
le vice , plus elle a dû être fenfible aux
idées defavantageufes que vous donneriez
de fes habitans à qui n'en jugeroit que
d'après vos fuffrages. Mere des fciences &
des arts elle fe voit à regret accufée par
un juge auffi intégre qu'éclairé , d'en être
devenue la marâtre , & de n'avoir pas vou
lu conferver chez elle ce goût même qui y
avoit pris naiſſance.
Affez malheureux pour être né dans un
pays qui nefe reffemble plus , je le ne fuis pas
au point de négliger entierement fa réputation
. L'amour de la patrie, peut- être le
defir d'être éclairé par vos lumieres , m'ont
fait entreprendre fa juftification. Ces deux
principes qui me guident , méritent l'inJUILLET.
1755. 57
dulgence d'un auteur vertueux : daignez
en leur faveur pardonner à un étranger
des fautes de ſtyle ou de langage.
vous ,
Tous les étrangers conviennent , dites-
Monfieur , que cette belle partie de
Europe n'est plus que la dépofitaire oifive
des travaux de fes ancêtres ; les écoles n'y
font plus des corps fubfiftans de peinture ...
L'art refte encore ; mais les ouvriers manquent
à lart .
Sans entrer dans une difcuffion , qui n'eſt
point de ma compétence , fur la derniere
de ces phrafes , qui pourroit être regardée
même par un François comme peu intellible
, permettez que j'en examine ce qui
fait mon objet : La vérité.
Pour que l'Italie fut la dépofitaire oifive
des travaux de fes ancêtres , il faudroit
néceffairement , de deux chofes l'une , ou
qu'on n'y travaillât plus du tout dans les
mêmes genres , ou qu'on trouvât ( .chez
fes voisins qui fe font élevés , tandis qu'elle
s'eft mal foutenue ) des Artiſtes fort fupérieurs.
Quant à la premiere de ces propofitions
il faudroit , Monfieur , que vous cuffiez
paffé vos jours dans le trifte tombeau de
Selima , pour ignorer avec quelle ardeur
on cultive encore en Italie la peinture , la
fculpture & l'architecture .
Cv
58 MERCURE DE FRANCE..
La feconde propofition mérite un peut
plus d'être difcutée.
Quoiqu'il foit peut- être vrai que nous
ne fuivions
pas d'affez près les grands modeles
du fiécle de Léon X , il faut voir fi
les arts de l'Italie font fi fort dégénérés
dans le nôtre , qu'on ne puiffe les comparer
à ceux de fes voifins.
Peut-être , Monfieur , avec l'étendue
de connoiffances que vous poffedez , découvrirez-
vous parmi eux des Peintres fupérieurs
à l'Espagnolet , au Tréviſan , à Sebaftien
Coucha , à Solimene , à Carle Maratte
, au Tripolo , au Piazzetta , au Panini
tous de ces derniers tems , & dont quelques-
uns jouiffent encore de leur réputation.
La France qui a fur ce point le tort
de ne pas penfer comme vous , tache en
attendant d'enrichir fes galeries des ouvrages
de ces Artiſtes médiocres , guidés uniquement
par leur instinct mêlé de goût &
de raifon , tandis que notre pauvre Italie
n'a pas encore décoré les fiennes des morceaux
rares & précieux de vos Peintres
modernes non qu'elle leur refufât le génie
& le talent , mais parce qu'elle les croiroit
un peu moins approchant des grands
modeles de Raphaël , du Titien , des Carraches
dont elle eft l'oifive dépofutaire. Les
noms fameux de leurs fucceffeurs que je
JUILLET. 1755. 59
viens de vous indiquer , vous prouveront
du moins les ouvriers ne manquent
point à l'art , au moins dans ce genre.
que
L'architecture & la fculpture s'y fou
tiennent de même avec un vif empreffement
d'atteindre à la perfection des grands
modeles . Un homme de condition qui s'eft
adonné en homme de génie * au premier
de ces arts , ne nous laifferoit point regretter
le fiécle de Vitruve , s'il ne falloit
que du talent pour exécuter de grandes
chofes. Tout ce qui nous refte de la belle
antiquité , eft devenu inimitable ; non
pas faute de goût ni de lumieres dans nos
artiftes , mais faute de moyens dans ceux
qui les emploient . Où prendroient nos
Architectes les fonds néceffaires à la conftruction
de ces thermes , ces amphithéatres
, ces cirques , ces arcs de triomphe ,
ces temples , ces palais , ornemens de l'ancienne
Rome ? Maîtreffe de l'univers elle
pouvoit fournir à ces dépenfes prodigieufes
. Des Etats dont les bornes font refferrées
, les revenus médiocres , les citoyens
peu riches , ne peuvent fans donner dans le
ridicule , envifager de fi grands objets.
Pour juger fainement du talent des Ar-
M. le Comte Alfieri , Architecte de S. M. le
Roi de Sardaigne.
C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
tiſtes, il faut examiner fi dans la proportion
des moyens , leurs ouvrages ont atteint le
vrai beau. Sans remonter plus haut que le
Pontife regnant , je ne vous citerai de Rome
que la feule fontaine de Trevi : oppofez-
lui , Monfieur , la plus belle des vôtres.
Ecoutez vos Artiſtes même les plus diftingués
, vos Académiciens jufqu'au Mécene *
qui dirige , qui éclaire , qui anime leurs
travaux , tous éleves de l'Italie , ils lui doivent
trop pour ne pas prendre fa défenfe .
Ce feroit entrer dans une difcuffion dont
on eft déja fatigué , que de m'étendre ici
fur notre Mufique ; il fuffit qu'en général
on lui accorde la fupériorité.
J'aime fi fort , Monfieur , à m'en rapporter
à vos décifions , que je ne vous
difputerai point l'origine de la langue
italienne . Je crois avec vous qu'elle tire
fa fource du Grec & du Latin ; mais je ne
fçaurois vous paffer , Monfieur , cette application
que vous nous fuppofez à décliner
de notre fource : nous y puifons.
journellement , non feulement les termes ,
mais les phraſes entieres ; & nos Académiciens
della Crufca en adoptent entierement
la fyntaxe. Ce n'eft , décidez -vous , qu'à
Rome & à Florence qu'elle fe conferve dans
toute fa pureté. Mais que diriez - vous de
quelqu'un qui affureroit qu'on ne parle
JUILLET. 1755. 61.
François qu'à Blois , & Allemand qu'à
Leipfick ? Vous avez confondu avec la
langue même les différens idiômes du même
peuple que vous appellés en France
patois. Penfez-y , Monfieur , & lifez nos
écrits modernes , vous verrez que les gens
de lettres parlent ou du moins écrivent
auffi-bien à Naples qu'à Rome , à Padoue
qu'à Florence , & ainfi de toutes les langues
de l'univers.
Pardonnez , fi j'appelle auffi de l'arrêt
que vous prononcez fur le mérite de cette
langue : Vous avez la bonté de lui accorder
la moleffe & la douce harmonie, mais
vous lui refuſez la force & l'énergie :
Souffrez , Monfieur , une queftion qui ne
doit jamais offenfer un homme de lettres
lorfqu'il cherche la vérité. La connoiffezvous
affez cette langue & les morceaux de
force qu'elle a produits , pour donner un
certain dégré d'autenticité à l'oracle que
vous prononcez ? Lifez , s'il vous plaît ,
ces huit ou dix vers que je cite au hazard ,
de quelqu'un qui n'eft pas auteur de profeffion
* , ( c'eft le defefpoir d'un amant ; )
vous me direz de bonne foi fi vous connoiffez
un crayon plus noir & plus énergique.
* M. le Comte Pietro Scoți de Sarmato.
62 MERCURE DE FRANCE.
Tra balge & rupi inpenetrabile fia
Latro ritiro ; urli di lupi ogn'ora ,
Turbino i fonni , e la nafcente aurora »
Tarda ritorni a ricondurre il giorno.
Forbida luce de Digiuno fuoco .
Qual ne i fepolcri la pietá racchiude
O poco fcemi , o crefca orrore al loco,
Qui federommi al mio dolor Vicino ,
Stanco d'effer materia all ' atra incude
Del fiero amore del crudel deftino.
Je me flate , Monfieur , que vous ne
refuferez pas plus à ces vers la force &
l'énergie que le fon & l'harmonie : La
peinture y eft affreufe , mais d'une vérité
frappante ; & ne diroit- on pas que l'ima
gination qui en a broyé les couleurs , avoit
pris fes nuances dans Cleveland , ou l'Homme
de qualité ?
λ
Mais laiffons enfin les arts agréables
pour nous élever jufqu'aux fciences fublimes.
Je fuis trop preffé de vous remercier
au nom de toute ma nation de ce que
vous lui permettez d'avoir fes Hiftoriens ,
fes Philofophes & fes Poëtes , pour m'ar
rêter plus long-tems à des objets fur lef
quels je crois l'avoir fuffisamment juftifiée.
Je crois voir cependant que ce petit éloge
n'eft qu'un buiffon de fleurs deftiné à cacher
un ferpent : J'apperçois trop que vous
JUILLE T. 1755. 03
.
nous refufez la folidité néceffaire pour
les recherches profondes , la jufteffe d'efprit
fans laquelle on ne peut imaginer ,
fuivre & détailler un fyftême , la longue
& patiente méditation par laquelle on parvient
à la connoiffance des vérités philofophiques.
MM. d'Alembert & Clairault ,
Mathématiciens françois , que l'Italie fait
gloire d'honorer & de refpecter , vous diront
cependant qu'ils eftiment un Marquis
Poleni , un Zachieri , & beaucoup d'autres
dont les noms peut- être vous font inconnus
des études différentes détournoient
votre attention ) ; mais ils n'ont
point échappé aux autres Mathématiciens
de l'Europe. M. Morand , que les étrangers
n'en eftiment pas moins , parce que
la France l'admire , daigne avouer Morgagni
& Molinelli . Vous n'avez point de
Botanifte qui ne faffe le plus grand cas de
Pontedera , & la Tofcane feule fournit
plufieurs Naturaliftes dont les Buffon &
les Réaumur n'ignorent dès long-tems ni
l'existence ni le mérite . Ajoutons à ces
noms célebres deux femmes illuftres dignes
rivales de votre Emilie , Mefdames Baffi &
Agnefi que les Italiens & les étrangers admirent
également , & dans leurs profonds
écrits & dans les chaires de Profeffeurs ,
que la premiere remplit à Bologne.
64 MERCURE DE FRANCE.
Si vous aviez connu , Monfieur , tous
ces noms déja confacrés dans les faftes
du fçavoir , auriez vous foupçonné nos
Philofophes de ne pouvoir fe garantir des
préjugés de la Magie & de l'Aftrologie 2 à
ce foupçon ma réponſe eft bien fimple
Long - tems avant les procès fameux de
Gauffredi , d'Urbain Grandier , de la Maréchale
d'Ancre & d'autres affaires d'éclat
qui plus récemment ont occupé la France ,
nos Philofophes & nos fçavans ne parloient
déja plus de Magie. A l'égard de
l'Aftrologie lifez vos hiftoriens , ils vous
diront que la France commença de s'en
entêter lorfque l'Italie achevoit de s'en
defabufer ; mais avouons de bonne foi
qu'on s'en moque aujourd'hui autant d'un
côté que de l'autre.
,
J
» Il s'en faut beaucoup que l'Italie mo-
» derne ait des modeles à nous offrir , ni
» qu'elle approche de ceux qu'elle a reçus
» comme nous de l'Italie latine . Tel eft ,
Monfieur votre jugement au fujet de
l'hiftoire ; il eft vrai que nous n'avons plus
les Tites Live , les Salufte , les Tacite
& c , mais nous refuferez - vous Guicciardin
, Macchiaveli , Bembo , Davila , Frapaolo;
& de nos jours les Gianoni , les
Muratori & les Burnamici . Vous avez
affurement lû ces hiftoriens , convenez
JUILLET. 175 5 :
qu'ils auroient mérité votre approbation .
Sur l'éloquence de la chaire , vous êtes
encore en défaut ; vous nous accufez ,
Monfieur , d'un vice que nous condamnons
dans le mauvais fiécle du Seicento
où les Bifchicci , les Allegories , & mille
autres puérilités de même nature remplaçoient
fouvent la morale , l'onction & let
raifonnement . Revenus nous - mêmes de
notre erreur paffée nous déplorons les fautes
de nos ancêtres , & nous blâmons autant
les modernes qui y retombent que
ceux qui nous condamnent fans nous connoître.
Que répondriez-vous à un critique
qui jugeroit vos prédicateurs fur les fermons
de Coiffereau , ou fur les capucinades
de vos Miffionaires.
Je ne vous fuivrai point à la piſte dans
le labyrinthe des phrafes un peu entortillées
, où vous déclamez contre notre genre
dramatique : Je ne vous faifirai qu'au paffage
, où vous imaginez ne pas bleffer la
vraiſemblance en ofant avancer qu'en Italie
c'est l'imperfection de la fociété , le peu de
commerce entre les deux fexes qui a retardé
les progrès du théatre comique . Je reſpecte
trop les gens
de lettres , & vous particu-:
lierement , Monfieur , pour vous paffer
les propofitions que vous hazardez à ce
fujet.
,
66 MERCURE DE FRANCE.
A
Vous , Monfieur , qui fçavez , & qui
nous apprenez fi bien les moeurs de tant
de peuples dont on connoit à peine les
noms , comment avez - vous pu imaginer
les deux fexes auíli féparés que vous les
fuppofez en Italie ? fi moins attaché à vos
Penates vous aviez daigné employer quel
ques mois feulement à la connoiffance de
nos climats , vous auriez vû avec plaifir
que les deux fexes y font bien plus réunis
qu'à Paris. Là au lieu de fe raffembler a
T'heure d'un fouper on fe voit toute la
journée , toutes les maifons font ouvertes
à la bonne compagnie depuis le matin juſ
qu'affez avant dans la nuit , coutumé qui
rend inutile chez nous l'établiffement de
ces petites maiſons où chacun à Paris fem
ble chercher plutôt un afyle pour la liberté
& pour le plaifir qu'un théatre du fentiment
& des grandes paffions.
Je ferai , fi vous voulez , un peu plus
d'accord avec vous fur la rareté que vous
croyez voir en Italie de certains ouvrages
de pur agrément , tel que les pieces fugiti
ves , les effais , les mêlanges de littérature &
de poësie , & tant d'autres productions lé
geres dont la France abonde , & qui peuvent
recevoir le nom de liberiinage d'esprit.
Mais hélas ! Monfieur , croiriez- vous de
bonne foi que nous duffions tant vous en
JUILLET. 1753. 207
vier cette abondance , & vous fembler fi
fort à plaindre de n'écrire guères que pour
notre raiſon ?
Telles font , Monfieur , les obfervations
que j'ai crû devoir faire fur votre introduction
à la partie hiftorique. Avec moins
d'envie de mériter vos éloges , j'aurois
peut-être négligé la défenſe de ma patrie.
Je vous crois trop d'efprit , de modération
& d'impartialité pour ne pas m'en fçavoir
quelque gré. Un Journal étranger eft fait
pour plaire à toute l'Europe ; il ne faut
donc point qu'il prenne trop le goût du
terroir qui l'a produit ; & fi jamais il étoit
permis de s'écarter du vrai , du moins il
feroit plus fûr de flater que de cenfurer
trop légerement des nations entieres : celles-
ci pourroient à leur tour apprécier trop
vite l'auteur fur l'étiquete de l'ouvrage.
Fermer
Résumé : Lettre apologétique d'un Gentilhomme Italien à M. l'Abbé Prevot. Sur l'article du Journal étranger de Janvier 1755, qui a pour titre Introduction à la partie historique.
La lettre apologétique d'un gentilhomme italien adressée à l'abbé Prévost répond à un article du *Journal étranger* de janvier 1755, qui critiquait l'Italie en la qualifiant de 'marâtre' des sciences et des arts. L'auteur reconnaît les mérites de Prévost mais défend l'Italie contre ces accusations. Il souligne que l'Italie reste un berceau des arts et des sciences, malgré les difficultés économiques actuelles qui empêchent la réalisation de grands projets architecturaux. Pour prouver que les arts y sont toujours cultivés, il cite plusieurs artistes italiens contemporains. Il aborde également la musique, la langue italienne et les sciences, mentionnant des savants et des écrivains italiens respectés en Europe. La lettre critique les préjugés de Prévost sur l'Italie moderne, notamment sur la séparation des sexes et le théâtre comique. L'auteur conclut en invitant Prévost à mieux connaître les mœurs italiennes pour éviter les malentendus. Un autre texte, daté de juillet 1753, discute de la profusion de productions légères en France, telles que les essais et les mélanges de littérature et de poésie, qualifiées de 'libertinage d'esprit'. L'auteur exprime son regret de devoir critiquer cette abondance et déplore que ses écrits soient principalement destinés à la raison. Il justifie ses observations en introduisant une partie historique, soulignant qu'il a agi par amour pour sa patrie. L'auteur reconnaît l'esprit, la modération et l'impartialité de son interlocuteur et espère que celui-ci appréciera ses efforts. Il souligne que, bien qu'un journal étranger doive plaire à toute l'Europe, il ne doit pas trop refléter le goût local. L'auteur conseille de flatter plutôt que de censurer trop légèrement des nations entières, afin d'éviter que celles-ci ne jugent l'auteur sur la base de son ouvrage.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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1593
p. 71-75
« MEMOIRES du Comte de Baneston, écrits par le Chevalier de Forceville, [...] »
Début :
MEMOIRES du Comte de Baneston, écrits par le Chevalier de Forceville, [...]
Mots clefs :
Mémoires, Roman
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « MEMOIRES du Comte de Baneston, écrits par le Chevalier de Forceville, [...] »
EMOIRES du Comte de Banefton ,
Mécrits par le Chevalier de Forceville,
en deux parties in- 12 . Se trouvent chez
Duchefne , rue S. Jacques , au Temple du
Goût , 1755.
L'expofition de ce roman excite la curiofité
la plus vive . Un françois enterré
tout vivant au nord de l'Angletterfe dans
une maiſon iſolée , où il n'eft fervi que
par un payfan & une payfanne qui ne l'entendent
pas , où perfonne n'entre jamais.
Un homme enfin qui ne paroît point le
jour & qui ne fort que la nuit , annonce un
héros fingulier dont on brûle de fçavoir
Thiftoire. Le Chevalier de Forceville qui
arrive dans ce pays pour y recueillir une
fucceffion , parvient par un incident que
je fupprime à pénétrer dans ce tombeau.
Il reconnoît dans le cadavre animé qui
l'habite , le Comte de Banefton qu'il a vû
autrefois en France , & dont il étoit l'ami .
Il veut l'obliger de retourner avec lui dans
fa patrie; mais tout ce qu'il peut en obrehir
eft de lui apprendre les raifons qui
72 MERCURE DE FRANCE.
l'ont déterminé à s'enfevelir dans cette habitation
fauvage. Il lui fait un récit détaillé
de fa vie. Il lui conte d'abord les premiers
écarts de fa jeuneffe ; c'eft la partie de ce
roman la moins intéreflante : elle n'eft
qu'une foible imitation des confeffions du
Comte de .... La feconde attache beaucoup
plus par le beau caractere de Mlle de
Mareville , qui joint à la naiffance , aux
grands biens , les graces extérieures & toutes
les beautés de l'ame , une douceur furtout
qui la rend adorable & qui méritoit
un fort plus heureux. Elle préfère le Comte
de Banefton à tous fes rivaux : il eft le plus
heureux des maris ; mais l'auteur donne à
cette femme accomplie une rivale trop
odieufe. Le contrafte eft révoltant : on n'a
jamais réuni tant de noirceur ; c'eſt une
charge de Cleveland . Léonore dont le nom
elt trop doux à prononcer pour le donner
à un monftre fi noir & fi barbare , Léonore
, dis-je , furpaffe en cruauté Cléopatre
dans Rodogune , & qui plus eft Atrée.
Les crimes de la premiere ont pour objet
le trône , qui les ennoblit, & ceux de l'autre
font fondés fur la plus cruelle des injures ,
qui motive fa vangeance ; mais l'exécrable
Léonore eft méchante pour l'être. Elle ne
s'eft déterminée à fixer fa demeure près de
la terre du Comte de Banefton , & à fe lier
avec
JUILLE T. 1755. 73
avec fon aimable époufe , que dans l'affreufe
vûe de troubler de gaité de coeur
leur union vertueufe. Elle n'employe l'art
le plus raffiné pour captiver le coeur du
mari , que pour percer celui de la femme.
Comme le crime féducteur réuffit toujours
mieux que la vertu fans artifice , elle parvient
à fe faire aimer du Comte de Banefton
en dépit de lui-même , elle le rend
non feulement coupable , mais encore imbécile
au point de l'engager à quitter la
France & à fe rendre à Venife avec elle ,
exprès pour l'aider à cacher plus facilement
un accouchement adultere . Elle a même
l'impudence de mettre la Comteffe de la
partie avec fon fils unique , fans oublier
la gouvernante . Cet étrange voyage eſt
ainfi arrangé pour la commodité du roman .
La barbare Léonore avoit befoin de fe
faire accompagner de toute cette famille
infortunée pour l'immoler fucceffivement à
fa fureur. Elle fait noyer la gouvernante ,
elle précipite le fils du haut d'une terraffe ,
empoifonne la mere : le Comte lui-même
eft fur le point de fubir un pareil fort
avoir refufé d'époufer cette furie après la
mort de fa femme ; mais par une jufte
méprife Léonore perit du poifon qu'elle
avoit deſtiné à fon amant , & lui fait en
expirant l'aveu de toutes ces horreurs. Le
D
pour
74 MERCURE DE FRANCE.
Comte de Banefton déchiré de douleur
fait enbaumer les corps de fa femme & de
fon fils , & va s'enterrer avec eux au fond
de l'Angleterre , d'où rien ne peut le tirer .
Cette complication de cruautés accumulées
les unes fur les autres bleffe la vraifemblance
autant que l'humanité. De tels
monftres n'existent point dans la nature ,
ou s'il s'en trouve un par hazard , il faut
l'étouffer & non pas le peindre. L'auteur
paroît avoir du talent pour traiter le roman
dans le grand intérêt ; il a dans M. l'Abbé
Prevôt un excellent maître en ce genre :
mais on doit l'avertir de ne pas outrer fon
modele. Qu'il donne de la force à fes caracteres
plutôt que de la noirceur , & qu'il·
tâche de nous attendrir fans nous effrayer.
HISTOIRE & regne de Louis XI ,
par Mlle de Luffan , 6 vol . A Paris , chez
Piffot , quai de Conti , 1755.
On peut compter Mlle de Luffan parmi
nos bons écrivains. Le roman où elle a excellé
l'a placée à côté de l'auteur de Cleveland.
L'hiftoire où elle réuffit l'approche
du Tacite * françois.
Louis XI eft dédié à S. A. S. Mgr le
Prince de Condé . V. A. S. dit l'auteur >
y verra les manoeuvres fourdes & mena-
* M. Duckos.
JUILLET. 1755. 75
gées de ce Monarque ; en oppofition
avec la véhémence & la préfomption de
Charles dernier Duc de Bourgogne , &
par quelles routes différentes leur haine
réciproque fe manifefte. Ce contrafte ( ſi
j'ai bien traité cette hiftoire ) doit y jetter
un genre d'intérêt qui donnera matiere à
d'utiles réfléxions.
Voilà l'idée générale de l'ouvrage & fon
bût particulier expliqués en peu de mots.
Je n'en puis donner un meilleur précis , &
je m'y borne.
Mécrits par le Chevalier de Forceville,
en deux parties in- 12 . Se trouvent chez
Duchefne , rue S. Jacques , au Temple du
Goût , 1755.
L'expofition de ce roman excite la curiofité
la plus vive . Un françois enterré
tout vivant au nord de l'Angletterfe dans
une maiſon iſolée , où il n'eft fervi que
par un payfan & une payfanne qui ne l'entendent
pas , où perfonne n'entre jamais.
Un homme enfin qui ne paroît point le
jour & qui ne fort que la nuit , annonce un
héros fingulier dont on brûle de fçavoir
Thiftoire. Le Chevalier de Forceville qui
arrive dans ce pays pour y recueillir une
fucceffion , parvient par un incident que
je fupprime à pénétrer dans ce tombeau.
Il reconnoît dans le cadavre animé qui
l'habite , le Comte de Banefton qu'il a vû
autrefois en France , & dont il étoit l'ami .
Il veut l'obliger de retourner avec lui dans
fa patrie; mais tout ce qu'il peut en obrehir
eft de lui apprendre les raifons qui
72 MERCURE DE FRANCE.
l'ont déterminé à s'enfevelir dans cette habitation
fauvage. Il lui fait un récit détaillé
de fa vie. Il lui conte d'abord les premiers
écarts de fa jeuneffe ; c'eft la partie de ce
roman la moins intéreflante : elle n'eft
qu'une foible imitation des confeffions du
Comte de .... La feconde attache beaucoup
plus par le beau caractere de Mlle de
Mareville , qui joint à la naiffance , aux
grands biens , les graces extérieures & toutes
les beautés de l'ame , une douceur furtout
qui la rend adorable & qui méritoit
un fort plus heureux. Elle préfère le Comte
de Banefton à tous fes rivaux : il eft le plus
heureux des maris ; mais l'auteur donne à
cette femme accomplie une rivale trop
odieufe. Le contrafte eft révoltant : on n'a
jamais réuni tant de noirceur ; c'eſt une
charge de Cleveland . Léonore dont le nom
elt trop doux à prononcer pour le donner
à un monftre fi noir & fi barbare , Léonore
, dis-je , furpaffe en cruauté Cléopatre
dans Rodogune , & qui plus eft Atrée.
Les crimes de la premiere ont pour objet
le trône , qui les ennoblit, & ceux de l'autre
font fondés fur la plus cruelle des injures ,
qui motive fa vangeance ; mais l'exécrable
Léonore eft méchante pour l'être. Elle ne
s'eft déterminée à fixer fa demeure près de
la terre du Comte de Banefton , & à fe lier
avec
JUILLE T. 1755. 73
avec fon aimable époufe , que dans l'affreufe
vûe de troubler de gaité de coeur
leur union vertueufe. Elle n'employe l'art
le plus raffiné pour captiver le coeur du
mari , que pour percer celui de la femme.
Comme le crime féducteur réuffit toujours
mieux que la vertu fans artifice , elle parvient
à fe faire aimer du Comte de Banefton
en dépit de lui-même , elle le rend
non feulement coupable , mais encore imbécile
au point de l'engager à quitter la
France & à fe rendre à Venife avec elle ,
exprès pour l'aider à cacher plus facilement
un accouchement adultere . Elle a même
l'impudence de mettre la Comteffe de la
partie avec fon fils unique , fans oublier
la gouvernante . Cet étrange voyage eſt
ainfi arrangé pour la commodité du roman .
La barbare Léonore avoit befoin de fe
faire accompagner de toute cette famille
infortunée pour l'immoler fucceffivement à
fa fureur. Elle fait noyer la gouvernante ,
elle précipite le fils du haut d'une terraffe ,
empoifonne la mere : le Comte lui-même
eft fur le point de fubir un pareil fort
avoir refufé d'époufer cette furie après la
mort de fa femme ; mais par une jufte
méprife Léonore perit du poifon qu'elle
avoit deſtiné à fon amant , & lui fait en
expirant l'aveu de toutes ces horreurs. Le
D
pour
74 MERCURE DE FRANCE.
Comte de Banefton déchiré de douleur
fait enbaumer les corps de fa femme & de
fon fils , & va s'enterrer avec eux au fond
de l'Angleterre , d'où rien ne peut le tirer .
Cette complication de cruautés accumulées
les unes fur les autres bleffe la vraifemblance
autant que l'humanité. De tels
monftres n'existent point dans la nature ,
ou s'il s'en trouve un par hazard , il faut
l'étouffer & non pas le peindre. L'auteur
paroît avoir du talent pour traiter le roman
dans le grand intérêt ; il a dans M. l'Abbé
Prevôt un excellent maître en ce genre :
mais on doit l'avertir de ne pas outrer fon
modele. Qu'il donne de la force à fes caracteres
plutôt que de la noirceur , & qu'il·
tâche de nous attendrir fans nous effrayer.
HISTOIRE & regne de Louis XI ,
par Mlle de Luffan , 6 vol . A Paris , chez
Piffot , quai de Conti , 1755.
On peut compter Mlle de Luffan parmi
nos bons écrivains. Le roman où elle a excellé
l'a placée à côté de l'auteur de Cleveland.
L'hiftoire où elle réuffit l'approche
du Tacite * françois.
Louis XI eft dédié à S. A. S. Mgr le
Prince de Condé . V. A. S. dit l'auteur >
y verra les manoeuvres fourdes & mena-
* M. Duckos.
JUILLET. 1755. 75
gées de ce Monarque ; en oppofition
avec la véhémence & la préfomption de
Charles dernier Duc de Bourgogne , &
par quelles routes différentes leur haine
réciproque fe manifefte. Ce contrafte ( ſi
j'ai bien traité cette hiftoire ) doit y jetter
un genre d'intérêt qui donnera matiere à
d'utiles réfléxions.
Voilà l'idée générale de l'ouvrage & fon
bût particulier expliqués en peu de mots.
Je n'en puis donner un meilleur précis , &
je m'y borne.
Fermer
Résumé : « MEMOIRES du Comte de Baneston, écrits par le Chevalier de Forceville, [...] »
Le texte présente deux ouvrages historiques distincts. Le premier, intitulé 'Émoires du Comte de Banefton', a été rédigé par le Chevalier de Forceville et publié en 1755. L'histoire raconte la découverte d'un Français enterré vivant au nord de l'Angleterre, servi par des domestiques qui ne le comprennent pas. Le Chevalier de Forceville, venu recueillir une succession, reconnaît en ce personnage le Comte de Banefton, un ancien ami. Le Comte relate sa vie marquée par une jeunesse tumultueuse et un mariage heureux avec Mlle de Mareville, une femme vertueuse. Leur bonheur est perturbé par Léonore, une rivale odieuse qui commet des crimes atroces pour les détruire. Léonore parvient à séduire le Comte et à le convaincre de partir pour Venise, où elle commet plusieurs meurtres, y compris ceux de la femme et du fils du Comte. Léonore meurt empoisonnée, et le Comte, dévasté, s'enterre avec les corps de sa famille. Le second ouvrage est 'Histoire & règne de Louis XI' par Mlle de Luffan, également publié en 1755. Ce livre est dédié au Prince de Condé et explore les manœuvres politiques de Louis XI en opposition à la véhémence de Charles, Duc de Bourgogne. L'auteur vise à offrir un contraste intéressant entre les deux personnages et à susciter des réflexions utiles.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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1594
p. 90-108
SUITE d'une discussion sur la nature du goût, où après avoir prouvé que ses principes sont invariables, qu'ils ne sont point sujets aux révolutions de la mode, on examine s'ils sont soumis au pouvoir du tems, & à la différence des climats, & quels sont ses objets principaux.
Début :
La révolution des tems, la succession des différens âges sont [...]
Mots clefs :
Goût, Bon goût, Nature, Hommes, Peuple, Homme de goût, Climats, Peuple, Mérite, Plaisirs
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texteReconnaissance textuelle : SUITE d'une discussion sur la nature du goût, où après avoir prouvé que ses principes sont invariables, qu'ils ne sont point sujets aux révolutions de la mode, on examine s'ils sont soumis au pouvoir du tems, & à la différence des climats, & quels sont ses objets principaux.
SUITE d'une difcuffion fur la nature
du goût , où après avoir prouvé
que fes principes font invariables
qu'ils ne font pointfujets aux révolutions
de la mode , on examine
s'ils font foumis au pouvoir du
tems , & à la différence des climats
, & quels fontfes objets principaux.
> A révolution des tems la fucceffion
des différens âges font
fans doute plus à redouter pour le goûr ,
que l'empire momentanée de la mode.
Rien , dit -on , pour le tems n'eft facré.
La force de cet agent eft terrible , je l'avoue
, mais poufferoit- il la barbarie jufqu'à
faire fentir au bon goût les triftes
effets de fon pouvoir ? Aidé par l'enchaînement
des événemens humains , favorifé
par quelques circonftances décifives
, il peut étendre ou refferrer fa domination.
Parcourons nos annales , confultons
l'antiquité , jettons nos regards fur les
peuples qui nous environnent , & nous
JUILLET. 1755. ༡ ་
verrons qu'il eft encore de fon reffort de
transferer le trône du bon goût d'une nation
dans une autre . Pour cela détruit- il
fes principes ? non : je le dis avec confiance
; ce fier deftructeur refpecte les monumens
précieux qui conftatent les progrès
de l'efprit humain . Villes fécondes en
grands hommes ! Athenes , Rome , vous n'avez
pas été à l'abri de fes coups ! Orateurs
immortels , Démofthenes , Ciceron , vous
vivez , & le tems , loin de vous faire outrage
, a réuni fous vos loix tous les peuples
du monde lettré. C'est le tems qui ,
de tant de nations différentes en a formé
une feule & même république , & vous
en êtes les premiers citoyens.
Par quel fecret les poëtes , les peintres ,
les muficiens , les fculpteurs , tant anciens
que modernes, fe font ils fouftraits à la loi
commune ? comment ont- ils reçu une nouvelle
vie de la postérité ? c'est parce que
dans leurs ouvrages on trouve l'expreffion
fidele de la belle nature. Heureufe expreffion
! elle fait les délices de l'homme de
goût , je dis plus , de tous ceux fur qui la
raifon n'a pas perdu tous fes droits ; expreffion
enfin qui , par le choix judicieux
des ornemens , la vivacité des images ,
nous rend des traits de la nature ſous aut
tant de formes , qu'elle varie elle -même
92 MERCURE DE FRANCE.
fes mouvemens & fes opérations.
Convenons néanmoins qu'il eft des tems
critiques pour les talens . Ce n'eft point
en jettant les fondemeus d'une monarchie
qu'un fouverain peut fe flater de faire fleurir
les beaux arts. En vain effayeroit- il
de fixer le bon goût dans fes Etats , tandis
que , le fer à la main , il en difputera
les limites contre fes voifins. Il étoit refervé
à Athenes d'enfanter fes plus grands
hommes dans les plus grands périls . Periclès
, Ifocrate , Demofthenes , fe font formés
au fein de la tempête , il eft vrai ; mais
l'éloquence , chez cette nation , étoit une
qualité indifpenfable. L'Orateur & le Capitaine
prefque toujours étoient réunis dans
la même perfonne ; & chez nous ils feroient
deux grands hommes : la paix eft
donc la mere des beaux arts , le trône du
bon goût n'est jamais mieux placé que
dan's
fon temple. Le trouble , l'agitation , fuïtes
inevitables de la guerre , rendent les ef
prits prefque incapables de toute autre application
; un ébranlement violent dure encore
après que la caufe en a ceffé . L'ame
fortie de fon affiette ordinaire par les fecouffes
qu'elle a éprouvées, ne recouvre pas
fi - tôt le calme & la tranquilité néceffaires
pour reprendre le fil délié d'une étude fuivie.
JUILLET. 1755. 93
Il eft donc des tems plus favorables que
d'autres aux talens ; mais pour cela le tems
n'attaque point le bon goût dans fon principe.
La gloire dont jouiffent tant d'auteurs
célébres , celle qui a été le prix des
travaux illuftres de tous ceux qui fe font
diftingués , foit dans la pénible carriere
des hautes fciences , foit dans celle d'une
littérature fine & exquife , les honneurs
qu'ils ont reçus dans tous les fiecles , l'eftime
, l'admiration dont ils font en poflef
fion depuis tant d'années , l'application
des artiſtes de nos jours à mériter les fuffrages
de l'homme de goût , leurs fuccès enfin
ne font-ce pas là des preuves démonfratives
que le fentiment du beau , du vrai ,
eft de tous les âges , & qu'un goût épuré
pour ce beau , pour ce vrai , feul eft exempt
des variations qu'éprouvent le refte des
chofes humaines.
(b) De tout tems on eft convenu de la dif
férence de l'air qui regne dans les climats
; mais on a parlé diverſement de fes
effets. Il feroit égalememt abfurde de dire
que l'air ne peut rien fur le bon goût , ou
de prétendre qu'il peut tout. Saififfons un
jufte milieu : la différence de la température
de l'air forme celle des climats ; fon
( b ) Climats
94 MERCURE DE FRANCE .
influence n'eft point chimérique , l'air agit
fur le corps , le corps imprime fes mouvemens
à l'ame , & fes mouvemens font
fouvent proportionels à ceux que le corps
éprouve ; il fuffit de refpirer pour s'en
convaincre. Mais fi l'union du corps & de
l'ame foumet cette derniere partie à une
certaine dépendance à l'égard de la pre-
-miere , fi celle- ci eft foumife à fon tour
aux influences de l'air qui varie dans chaque
climat , peut - on en conclure que l'ame
foit fervilement fubordonnée dans toutes
fes opérations à ces deux caufes , qui d'ailleurs
lui font fi inférieures ? Un efprit fain
ne jugeroit-il pas autrement ? H verroir
fans doute , dans une fubordination mu→
tuelle , une nouvelle preuve de l'attention
du fouverain être qui veille à la confervation
de ces deux fubftances hétérogenes.
Quelque foit l'effet de l'air fur le
corps , & celui du corps fur l'ame , jamais
on ne prouvera que le concours de ces
deux puiffances , foit auffi abfolu qu'on fe
le perfuade communément. En vain m'objetera
t -on que l'air eft une caufe générale
qui foumet à fon pouvoir tous les
hommes ; fans vouloir fe fouftraire à fa
puiffance , ne peut-on pas examiner quelles
en font les limites ? un oeil éclairé en
reconnoîtra l'étendue , il eft vrai , mais il
JUILLET. 1755- 95
la verra bornée , cette étendue , par la fage
prudence de Dieu - même.
Interrogeons l'Hiftoire , appellons à notre
fecours la Phyfique fousun même point
de vûe , celle- ci nous repréfentera les habitans
de ce vafte univers caracterisés par
des attributs particuliers , cette autre , après
un mûr examen , jugera de la conftitution
de leurs climats ; & elles décideront toutes
deux que l'influence de l'air ne peut dans
aucune région , tyranifer le corps au point
d'interdire à l'ame l'exercice de fes plus
nobles fonctions . L'heureufe pofition de
l'Arabie & de l'Egypte a fait éclore , diton
, au milieu de leurs peuples les principes
des beaux arts. C'est dans le fein de
cette terre féconde , qu'on a vû germer les
élémens de toutes les fciences. Pourquoi
les habitans de ces contrées fortunées fontils
fi différens de ce qu'ils étoient autrefois
? quelle étrange métamorphofe ? la nature
du climat leur avoit été fi favorable
dabord : pourquoi n'eft- elle plus leur bienfaictrice
? qu'eft devenue cette fagacité ,
cette pénétration qui les rendoit fi profonds
dans l'étude des hautes fciences ? L'air d'un
fiecle a un autre , éprouve à la vérité des
variations aufquelles le corps eft foumis ;
mais comme les émanations de la terre
conflituent principalement les qualités de
MERCURE DE FRANCE
l'air , & comme les qualités de ces émanations
dépendent de la nature des corps qui
les forment , il s'enfuit que ces corps n'ayant
pas pû changer entierement de nature , leurs /
émanations ne font pas affez différentes
de ce qu'elles étoient autrefois , pour altérer
les qualités de l'air au point de caufer
des changemens auffi prodigieux que nous
le remarquons dans les Egyptiens : ont- ils
d'ailleurs perdu quelque chofe de cette vivacité
, de ce feu dont ils étoient doués
anciennement ? il a feulement changé d'objet.
L'amour des fciences a été remplacé
par celui des plaifirs.
S'il eft vrai que la bonne température
de l'air faffe éclore le bon goût , le génie
Efpagnol ne devroit -il pas porter l'empreinte
de l'excellence de fon terrein ? cependant
pourroit- on le définir fans tomber
dans des contradictions ? Ce peuple a droit
de réaliſer dans fa vie privée les peintures
extravagantes dont le ridicule fait le principal
mérite de fes ouvrages.
Les Grecs , autrefois fi déliés , font ils
reconnoiffables ? contens de croupir aujourd'hui
dans une molle oifiveté , ils cedent
aux nations étrangeres la gloire de
connoître le prix des ouvrages de leurs
peres ; & leur ignorance groffiere forceroit
quiconque voudroit les rapprocher de leurs
ancêtres
JUILLET. 1755 97
ancêtres , à avouer la différence du parallele.
Si la température de l'air influe tellement
fur le progrès des fciences , fi la bonté
de cet air produit le bon goût , fi fes
mauvaises qualité le détruifent entierement
, pourquoi voit- on une différence fi
prodigieufe entre les Athéniens & les habitans
de la Beotie? Dira -t- on que la fituation
des deux pays a produit cette fingularité
remarquable ? y auroit - il de la vraifemblance
ne fçait- on pas qu'ils n'étoient
féparés que par le mont Cytheron ? cette
diftance auroit- elle produit un phénomene
de cette espéce ?
N'avons- nous pas vû d'ailleurs des changemens
uniformes dans le caractere des
mêmes peuples , fans qu'il foit arrivé aucune
révolution dans leur climat ? Le Perfan
, fous Darius , eft- il le même que fous
le regne des Arfacides ? Avant les victoires
de Charles XII , eut - on foupçonné les
Mofcovites de valeur ? & avant les fuccès
du Czar , eut-on cru qu'on pouvoit les
policer ? fi la puiffance de l'air étoit telle
qu'on fe l'imagine vulgairement , l'ame
des Indiens , amollie en quelque forte par
la chaleur du climat , feroit-elle capable
des plus terribles refolutions ? confidérons
les peuples du nord , un froid glacial en-
E
98 MERCURE DE FRANCE.
gourdit leurs membres , leurs fibres compactes
s'émeuvent à peine : manquent- ils
ponr cela de raifon ? n'ont- ils pas le jugement
fain ? ne comparent-ils pas avec facilité
eft-il un peuple qui poffede à un plus
haut dégré la perception des rapports.
Avouons donc que tout climat peut être
celui des beaux arts. Par tout où il y a des
hommes , il y a de la raiſon , du fens , du
jugement , & les fciences y peuvent être cultivées
; il n'eft donc point de régions inacceffibles
au bon goût , & s'il en eft encore où
les fciences n'ayent pas pénétré , l'éducation
que reçoivent les fujets , les occupations
auxquelles l'Etat les oblige de fe livrer
, la forme du gouvernement , les qualités
& les difpofitious de ceux à qui ils
obéiffent , y contribuent , fans doute , plus
puiffamment que le climat. Ce n'eft donc
point par les dégrés de latitude qu'on mefure
l'empire du goût.
(c) Que fe propofent les artiſtes ? l'imitation
de la belle nature : quel eft le but de
l'homme de goût ? de fentir & de juger le
dégré de cette heureufe imitation . L'objet
eft commun , les opérations font différentes
: le premier produit ,, enfante ; le fecond
approuve ou condamne. Une tendre
(c ) Objets du goût.
JUILLET. 1755. 99
complaifance peut aveugler l'un ', fur les
défauts de fes plus cheres productions ;
l'autre eft un juge éclairé , équitable , févere
, quoique fenfible . L'idée archetype
હતી pour celui- ci un trait de lumiere qui le
dirige dans le cours entier de l'exécution
de fon ouvrage ; elle guide , elle éclaire
Fautre dans les décifions les plus délicates.
La nature , comme une glace fidele , tranf
met à tous deux les traits principaux de
ce divin original : c'eft de ce point qu'ils
partent , c'eft dans ce centre qu'ils ſe réuhiffent.
Confultent-ils cette copie ? l'un y
fit l'éloge ou la cenfure de fon ouvrage , il
y trouve une matiere inépuifable d'imitation
; l'autre y découvre une fource de
plaifirs épurés , de ces plaifirs refervés
au noble & rare exercice d'une faculté fenfible
& intelligente. L'objet du travail de
l'artifte eft auffi folide que le domaine de
l'homme de goût eft étendu ; je vois tous
les grands maîtres de l'univers s'envier la
gloire d'exciter le plus de mouvemens dans
fon ame.
(d) Par l'art d'un pinceau créateur , une
toile , une foible toile , vit , refpire , la fiction
prend la couleur de la vérité , l'ame
du fpectateur frappée , faifie , émue , fe
( d ) Peinture,
335288
E if
100 MERCURE DE FRANCE.
livre avec impétuofité aux délicieuſes agitations
qu'elle éprouve ; chaque trait fem
ble fe réfléchir fur elle-même , il s'y imprime
, il s'y colore ; rien n'échappe , tout
eft vivement fenti . Ici une touche gracieufe
& légere attire , flate , féduit : l'homme de
goût entre dans le myftere , il voit la nature
fourire à cet artifte bien aimé ; là un
craïon mâle ,vrai , nerveux, peint noblement
de nobles objets : it fixe , il attache , mais
il ne fatigue pas ; la vérité fut fon guide ,
le fuffrage de l'homme de goût eft fa récompenfe.
Quel eft ce pinceau fier & menaçant
crée-t-il de nouvelles paffions ▸
non : il maîtrife celles de mon ame : ce
peintre m'étonne , m'éfraye , mais il me
touche. Ici l'imitation l'emporte fur la réalité
; des objets véritables , mais auffi terribles
ne produiroient en moi que des fentimens
lugubres ou tumultueux ; font- ils
repréſentés ? ma fituation eft moins critique
, l'éloignement de l'objet réel me raffure
: je goûte le plaifir de l'émotion , je
n'en fens point le défordre ; émotion vraiment
digne d'un être penfant ; de fimples
fenfations n'en font pas le terme : des ob
jers ainfi exprimés fervent de dégrés à l'ame
, ils l'élevent jufqu'à la fource des
perfections : c'eft en elle que l'homme de
goût juftifie fes plaifirs , & l'artiſte ſes
fuccès,
JUILLET. 1755 . 1755. Idr
(e) Ici, un cifeau donne du fentiment à un
marbre froid , brute , infenfible ; une main
le guide , le héros eft reproduit. Art heureux
qui , pour tenir de plus près à la nature
, ne produit que plus difficilement
des chef- d'oeuvres : en ce genre , les artiftes
excellens font auffi rares que les beautés
parfaites , ou les héros accomplis . Pour
me toucher , j'exige des Phidias , ou des
Puget; des Praxitelle ou des Girardon . Le
fond où ces artiſtes ont puifé les traits qui
vivifient leurs ouvrages , les préferve de
l'inconftance de l'efprit humain dans fes
jugemens : en quelque fiécle que paroiffent
des morceaux auffi achevés , la copie forcera
les hommes malgré leurs préjugés à
remonter jufqu'à l'original.
(f) C'eft en le confultant que s'eft ennobli
cet art , né de la néceffité , ébauché par
l'ignorance , défiguré & perfectionné par
le luxe. L'imitation de la belle nature s'y
fait moins remarquer ; ce n'eft cependant
que de fa main qu'il reçoit fes charmes &
fes agrémens ; elle fit entendre fa voix à
Vitruve : il prit goût à fes leçons , l'idée
du fouverain modele qu'elle offrit à fes
yeux lui en développa les principes , &
parce qu'il ne s'écarta point de ce guide ,
(e ) Sculpture.
(f) Architecture.
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
l'homme de goût l'a établi le légiflateur de
ceux qui lui fuccederont à jamais .
(g) Quels plaifirs ne lui procure pas cet
art dont le mérite confifte à rendre fidelement
celui des autres ? avec quelle vérité
n'expofe - t - il pas à nos yeux les majestueu ,
fes productions de l'Architecture & de la
Sculpture. Le burin eft l'imitateur du pinceau
, fans vouloir en être le rival ; il
s'immortalife en éternifant les artiftes . Sans
doute qu'en faveur des gens de goût la
nature a laiffé échapper de fon fein cet
art ingénieux : fi elle a fait le ferment de
ne produire que rarement des grands hommes
; elle l'a modifiée en quelque forte
en confiant à la Gravûre le foin de multiplier
leurs chef-d'oeuvres . Cet art mérite
d'exercer le talent de l'artifte , parce qu'il
peut ne travailler que d'après le génie des
grands maîtres. Mais fi la gloire le tou
che , que fon oeil pénétrant fe familiarife
en quelque forte avec le fublime de l'idée
archetype ; l'exacte obfervation de
cette regle univerfelle a fait le mérite de
de ceux qu'il imite , elle feule l'immortali
fera comme eux.
(b ) C'est par cette voie que fe font placés
au temple de Mémoire les créateurs de la
(g ) Gravure.
(b ) Mufique.
JUILLET . 1753. 103
mufique. Cette four aînée des beaux arts
répand l'aménité fur les travaux de l'homme
de goût la douceur de fes accords
charme fes fens , fon ame épuifée de reflexions
reprend une nouvelle activité ,
après s'être livrée aux délices d'une ivreffe
momentanée ; l'harmonie fufpend fa penfée
, comment n'en reconnoîtroit -elle pas
les droits ? ceux qu'elle exerce fur elle font
fi naturels !
Jufqu'ici l'artiste a fourni aux plaifirs
de l'homme de goût ; l'homme de lettres
n'y contribue pas moins efficacement. Ceux
qu'il lui procure ayant moins à démêler
avec la matiere , ont plus de rapport avec
la nobleffe de fon origine , les belles connoiffances
forment fon véritable élément ,
tous ceux qui cultivent les belles lettres
avec fuccès , ont droit à fon eftime , parce
qu'ils font partie de fon bonheur.
(i ) Cependant quelque fouveraine que
foit l'éloquence fur fon ame , elle la maî
trife plus fouvent qu'elle ne la remplit . O !
vous , qui fûtes l'oracle de votre fiécle ,
Boffuet , l'orateur de ma nation , vos foudres
m'annoncent votre puiffance , je la
reconnois , vous me captivez , vous m'enchaînez
; mais je découvre en portant vos
(i) L'éloquence.
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
fers un autre maître que vous ; vous n'êtes
point l'orateur dont j'ai l'idée , vous me
le repréfentez feulement. Tant il eſt vrai
que les objets intermédiaires , quels qu'ils
foient , ne ralentiffent point la marche
d'une ame dégagée du preftige des fens ;
ils ne forment que le milieu à travers
lequel elle s'éleve avec rapidité , jufques à
la fource des perfections.
(k) C'est dans cette fource que le Poëte
puife le fublime dont l'homme de goût
connoît fi bien les effets. Les auteurs de
notre fiécle qui ont obtenu fon fuffrage
ont mérité fa critique . L'heureuſe alliance
d'un fentiment exquis & d'une droite raifon
, ont établi de tout tems l'homme de
goût le juge du poëte ; ce génie formé de
deux contraires le jugement & l'enthou
fiafme.
( 1 ) Quelques fatisfaifans que foient les
objets que j'ai parcourus, l'homme de goût
n'y eft pas borné : fans prétendre à l'univerfalité
des connoiffances , il fçait étendre
fa fphere , & fes propres reflexions
lui fourniffent toujours les plaifirs les plus
délicats. L'étude des langues eft digne de
fes foins ; il s'y livre , mais le défir d'aggrandir
fon efprit en eft plutôt le motifque
(k ) Poëfie. :)
(1 ) Etabliffement des Langues,
JUILLET . 1755 105
Fenvie d'orner fa mémoire ; pour lui l'établiffement
des langues n'eft point le réfultat
de l'affemblage bizarre & fortuit de
fyllabes & de mots : il voit la connexion
intime de l'art de la parole à celui de pen
fer , les efforts réunis du métaphyficien
délié , & de l'homme de goût , feuls ont
été capables de concevoir & d'executer un
projet auffi immenſe .
Avec quelle complaifance ne jette-t- il
pas fes regards dans le lointain là il découvre
les peuples de l'univers tyrranifés
par les paffions , féparés par la différence
des religions , divifés par l'intérêt , & réunis
par le goût ; fon difcernement lui fait
appercevoir , il eft vrai , que ce point dans
lequel les nations conviennent n'eft pas
indivifible ; mais la nature lui en découvre
la caufe ; le petit efpace qu'elle a laiffé
libre en donnant plus de jeu aux inclina
tions de chaque peuple , caractériſe leur
génie particulier.
J'ai montré que le beau , le vrai en tout
genre , faifoient impreffion fur l'homme de
goût. Ce n'eft point le tirer de la foule , ill
a des prérogatives ; repréfentons- nous les' ,.
nous aurons fon caractere diftinctif. Quoi--
que la faculté de fentir le vrai , le beau ,,
foit la nourriture de toute ame qui n'eft:
point dégénérée , convenons qu'il y a au
E.V
106 MERCURE DE FRANCE.
tant de dégrés dans ce fentiment exquis
que les connoiffeurs diftinguent de tons
différens dans les couleurs. Offrez un tableau
aux yeux d'un homme de bon lens
fans culture , & à ceux d'un efprit mûri &
perfectionné par l'étude ; il eft bean , s'écriront
ils tous deux : l'expreflion eft la
même , l'impreffion ne l'eft pas . Dans le
premier , ce tableau reveille une ame oifive
, qui avoit oublié d'ufer de ſes richeffes
; l'objet fenfible renouvelle heureufement
l'idée archetype , gravée dans le
fond de cet être fans qu'il le foupçonnât.
Le défaut de penfer l'empêchoit d'en faire
une féconde application ; la reffemblance
des traits fe fait jour , l'ame fe ranime , &
les perfections de l'original qu'elle ne peut
méconnoître la font juger fainement du
mérite de la copie. D'un oeil pénétrant ,
mais refpectueux , l'homme de goût leve le
voile qui interdit au refte des mortels , le
fpectacle de Dieu même repréfenté dans
fes ouvrages ; l'habitude de refléchir lui a
acquis le droit ineftimable d'être en fociété
avec la nature & fon auteur. Il faifit
avec rapidité tout ce qui a trait à cet
objet intéreffant ; quoique les objets materiels
l'affectent fenfiblement , cependant
il accorde moins au plaifir d'être émû qu'à
celui de comparer & de réfléchir ; chez
JUILLET 1755 . 107
lui le fentiment du beau eft vif , éclairé ,
foutenu , fon jugement eft fain , vrai , ir,
révocable. Une exacte perception des гар-
ports en eft le principe , une profonde connoiffance
de caufe en eft le fondement. t
Tels font les titres précieux dont la nature
décore ceux qui , par une reflexion
continue , ont appris à connoître les perfections
de leur auteur dans celles qu'elle
renferme elle - même. En vain me flatterois-
je que ces confidérations fur la nature
du goût , augmenteront le nombre des
amateurs . Réduire fous les loix d'une faine
philofophie , ce que quelques perfonnes ,
peut- être trop intéreffées , vouloient regarder
comme abandonné à la bizarrerie
des goûts , aux révolutions de la mode ,
des tems , & à la différente température
des climats , c'étoit mon deffein. J'ai fait
quelques efforts pour remonter aux fources
du beau ; puiffent -ils ne pas paroître
inutiles à celui dont j'ai foutenu les droits.
Cette fuite eft de M. Guiard , de Troyes .
La premiere partie de fon ouvrage a été
imprimée dans le Journal de Verdun ,
mois de Mai 1753 .
MÉTHODES NOUVELLES pour apprendre
à lire aifément & en peu de tems ,
même par maniere de jeu & d'amufement ,
E vj
108 MERCURE DE FRANCE
auffi inftructives pour les Maîtres que
commodes aux peres & meres , & faciles.
aux enfans.
Voilà tous les avantages qu'on peut defirer
, réunis dans le feul titre. On y joint
les moyens de remédier à plufieurs équivoques
& bizarreries de l'ortographe fran
çoife : c'eft encore un nouveau mérite qu'il
n'eſt pas aifé d'avoir.
Le nom de l'Auteur eft prefque un chif
fre. C'eft S. Ch. Ch. R. d. N. & d. P. Comme
on ne voit plus d'ouvrage fans épigraphe
, celui-ci a la fienne , qui eft tirée de
S. Jerôme , épitre à Læta. Non funt contemnenda
quafi parva , fine quibus magna conf
tare non poffunt. Il fe vend chez Lottin , rue-
S. Jacques , au Coq: 1755.
Le Libraire avertit qu'on trouvera chez
lui au premier Août prochain différens
alphabets en quinze planches pour fervir
de premieres leçons aux enfans. On y trouvera
auffi le livre que nous annonçons relié
en carton & parchemin pour leur en
faciliter l'acquifition ..
du goût , où après avoir prouvé
que fes principes font invariables
qu'ils ne font pointfujets aux révolutions
de la mode , on examine
s'ils font foumis au pouvoir du
tems , & à la différence des climats
, & quels fontfes objets principaux.
> A révolution des tems la fucceffion
des différens âges font
fans doute plus à redouter pour le goûr ,
que l'empire momentanée de la mode.
Rien , dit -on , pour le tems n'eft facré.
La force de cet agent eft terrible , je l'avoue
, mais poufferoit- il la barbarie jufqu'à
faire fentir au bon goût les triftes
effets de fon pouvoir ? Aidé par l'enchaînement
des événemens humains , favorifé
par quelques circonftances décifives
, il peut étendre ou refferrer fa domination.
Parcourons nos annales , confultons
l'antiquité , jettons nos regards fur les
peuples qui nous environnent , & nous
JUILLET. 1755. ༡ ་
verrons qu'il eft encore de fon reffort de
transferer le trône du bon goût d'une nation
dans une autre . Pour cela détruit- il
fes principes ? non : je le dis avec confiance
; ce fier deftructeur refpecte les monumens
précieux qui conftatent les progrès
de l'efprit humain . Villes fécondes en
grands hommes ! Athenes , Rome , vous n'avez
pas été à l'abri de fes coups ! Orateurs
immortels , Démofthenes , Ciceron , vous
vivez , & le tems , loin de vous faire outrage
, a réuni fous vos loix tous les peuples
du monde lettré. C'est le tems qui ,
de tant de nations différentes en a formé
une feule & même république , & vous
en êtes les premiers citoyens.
Par quel fecret les poëtes , les peintres ,
les muficiens , les fculpteurs , tant anciens
que modernes, fe font ils fouftraits à la loi
commune ? comment ont- ils reçu une nouvelle
vie de la postérité ? c'est parce que
dans leurs ouvrages on trouve l'expreffion
fidele de la belle nature. Heureufe expreffion
! elle fait les délices de l'homme de
goût , je dis plus , de tous ceux fur qui la
raifon n'a pas perdu tous fes droits ; expreffion
enfin qui , par le choix judicieux
des ornemens , la vivacité des images ,
nous rend des traits de la nature ſous aut
tant de formes , qu'elle varie elle -même
92 MERCURE DE FRANCE.
fes mouvemens & fes opérations.
Convenons néanmoins qu'il eft des tems
critiques pour les talens . Ce n'eft point
en jettant les fondemeus d'une monarchie
qu'un fouverain peut fe flater de faire fleurir
les beaux arts. En vain effayeroit- il
de fixer le bon goût dans fes Etats , tandis
que , le fer à la main , il en difputera
les limites contre fes voifins. Il étoit refervé
à Athenes d'enfanter fes plus grands
hommes dans les plus grands périls . Periclès
, Ifocrate , Demofthenes , fe font formés
au fein de la tempête , il eft vrai ; mais
l'éloquence , chez cette nation , étoit une
qualité indifpenfable. L'Orateur & le Capitaine
prefque toujours étoient réunis dans
la même perfonne ; & chez nous ils feroient
deux grands hommes : la paix eft
donc la mere des beaux arts , le trône du
bon goût n'est jamais mieux placé que
dan's
fon temple. Le trouble , l'agitation , fuïtes
inevitables de la guerre , rendent les ef
prits prefque incapables de toute autre application
; un ébranlement violent dure encore
après que la caufe en a ceffé . L'ame
fortie de fon affiette ordinaire par les fecouffes
qu'elle a éprouvées, ne recouvre pas
fi - tôt le calme & la tranquilité néceffaires
pour reprendre le fil délié d'une étude fuivie.
JUILLET. 1755. 93
Il eft donc des tems plus favorables que
d'autres aux talens ; mais pour cela le tems
n'attaque point le bon goût dans fon principe.
La gloire dont jouiffent tant d'auteurs
célébres , celle qui a été le prix des
travaux illuftres de tous ceux qui fe font
diftingués , foit dans la pénible carriere
des hautes fciences , foit dans celle d'une
littérature fine & exquife , les honneurs
qu'ils ont reçus dans tous les fiecles , l'eftime
, l'admiration dont ils font en poflef
fion depuis tant d'années , l'application
des artiſtes de nos jours à mériter les fuffrages
de l'homme de goût , leurs fuccès enfin
ne font-ce pas là des preuves démonfratives
que le fentiment du beau , du vrai ,
eft de tous les âges , & qu'un goût épuré
pour ce beau , pour ce vrai , feul eft exempt
des variations qu'éprouvent le refte des
chofes humaines.
(b) De tout tems on eft convenu de la dif
férence de l'air qui regne dans les climats
; mais on a parlé diverſement de fes
effets. Il feroit égalememt abfurde de dire
que l'air ne peut rien fur le bon goût , ou
de prétendre qu'il peut tout. Saififfons un
jufte milieu : la différence de la température
de l'air forme celle des climats ; fon
( b ) Climats
94 MERCURE DE FRANCE .
influence n'eft point chimérique , l'air agit
fur le corps , le corps imprime fes mouvemens
à l'ame , & fes mouvemens font
fouvent proportionels à ceux que le corps
éprouve ; il fuffit de refpirer pour s'en
convaincre. Mais fi l'union du corps & de
l'ame foumet cette derniere partie à une
certaine dépendance à l'égard de la pre-
-miere , fi celle- ci eft foumife à fon tour
aux influences de l'air qui varie dans chaque
climat , peut - on en conclure que l'ame
foit fervilement fubordonnée dans toutes
fes opérations à ces deux caufes , qui d'ailleurs
lui font fi inférieures ? Un efprit fain
ne jugeroit-il pas autrement ? H verroir
fans doute , dans une fubordination mu→
tuelle , une nouvelle preuve de l'attention
du fouverain être qui veille à la confervation
de ces deux fubftances hétérogenes.
Quelque foit l'effet de l'air fur le
corps , & celui du corps fur l'ame , jamais
on ne prouvera que le concours de ces
deux puiffances , foit auffi abfolu qu'on fe
le perfuade communément. En vain m'objetera
t -on que l'air eft une caufe générale
qui foumet à fon pouvoir tous les
hommes ; fans vouloir fe fouftraire à fa
puiffance , ne peut-on pas examiner quelles
en font les limites ? un oeil éclairé en
reconnoîtra l'étendue , il eft vrai , mais il
JUILLET. 1755- 95
la verra bornée , cette étendue , par la fage
prudence de Dieu - même.
Interrogeons l'Hiftoire , appellons à notre
fecours la Phyfique fousun même point
de vûe , celle- ci nous repréfentera les habitans
de ce vafte univers caracterisés par
des attributs particuliers , cette autre , après
un mûr examen , jugera de la conftitution
de leurs climats ; & elles décideront toutes
deux que l'influence de l'air ne peut dans
aucune région , tyranifer le corps au point
d'interdire à l'ame l'exercice de fes plus
nobles fonctions . L'heureufe pofition de
l'Arabie & de l'Egypte a fait éclore , diton
, au milieu de leurs peuples les principes
des beaux arts. C'est dans le fein de
cette terre féconde , qu'on a vû germer les
élémens de toutes les fciences. Pourquoi
les habitans de ces contrées fortunées fontils
fi différens de ce qu'ils étoient autrefois
? quelle étrange métamorphofe ? la nature
du climat leur avoit été fi favorable
dabord : pourquoi n'eft- elle plus leur bienfaictrice
? qu'eft devenue cette fagacité ,
cette pénétration qui les rendoit fi profonds
dans l'étude des hautes fciences ? L'air d'un
fiecle a un autre , éprouve à la vérité des
variations aufquelles le corps eft foumis ;
mais comme les émanations de la terre
conflituent principalement les qualités de
MERCURE DE FRANCE
l'air , & comme les qualités de ces émanations
dépendent de la nature des corps qui
les forment , il s'enfuit que ces corps n'ayant
pas pû changer entierement de nature , leurs /
émanations ne font pas affez différentes
de ce qu'elles étoient autrefois , pour altérer
les qualités de l'air au point de caufer
des changemens auffi prodigieux que nous
le remarquons dans les Egyptiens : ont- ils
d'ailleurs perdu quelque chofe de cette vivacité
, de ce feu dont ils étoient doués
anciennement ? il a feulement changé d'objet.
L'amour des fciences a été remplacé
par celui des plaifirs.
S'il eft vrai que la bonne température
de l'air faffe éclore le bon goût , le génie
Efpagnol ne devroit -il pas porter l'empreinte
de l'excellence de fon terrein ? cependant
pourroit- on le définir fans tomber
dans des contradictions ? Ce peuple a droit
de réaliſer dans fa vie privée les peintures
extravagantes dont le ridicule fait le principal
mérite de fes ouvrages.
Les Grecs , autrefois fi déliés , font ils
reconnoiffables ? contens de croupir aujourd'hui
dans une molle oifiveté , ils cedent
aux nations étrangeres la gloire de
connoître le prix des ouvrages de leurs
peres ; & leur ignorance groffiere forceroit
quiconque voudroit les rapprocher de leurs
ancêtres
JUILLET. 1755 97
ancêtres , à avouer la différence du parallele.
Si la température de l'air influe tellement
fur le progrès des fciences , fi la bonté
de cet air produit le bon goût , fi fes
mauvaises qualité le détruifent entierement
, pourquoi voit- on une différence fi
prodigieufe entre les Athéniens & les habitans
de la Beotie? Dira -t- on que la fituation
des deux pays a produit cette fingularité
remarquable ? y auroit - il de la vraifemblance
ne fçait- on pas qu'ils n'étoient
féparés que par le mont Cytheron ? cette
diftance auroit- elle produit un phénomene
de cette espéce ?
N'avons- nous pas vû d'ailleurs des changemens
uniformes dans le caractere des
mêmes peuples , fans qu'il foit arrivé aucune
révolution dans leur climat ? Le Perfan
, fous Darius , eft- il le même que fous
le regne des Arfacides ? Avant les victoires
de Charles XII , eut - on foupçonné les
Mofcovites de valeur ? & avant les fuccès
du Czar , eut-on cru qu'on pouvoit les
policer ? fi la puiffance de l'air étoit telle
qu'on fe l'imagine vulgairement , l'ame
des Indiens , amollie en quelque forte par
la chaleur du climat , feroit-elle capable
des plus terribles refolutions ? confidérons
les peuples du nord , un froid glacial en-
E
98 MERCURE DE FRANCE.
gourdit leurs membres , leurs fibres compactes
s'émeuvent à peine : manquent- ils
ponr cela de raifon ? n'ont- ils pas le jugement
fain ? ne comparent-ils pas avec facilité
eft-il un peuple qui poffede à un plus
haut dégré la perception des rapports.
Avouons donc que tout climat peut être
celui des beaux arts. Par tout où il y a des
hommes , il y a de la raiſon , du fens , du
jugement , & les fciences y peuvent être cultivées
; il n'eft donc point de régions inacceffibles
au bon goût , & s'il en eft encore où
les fciences n'ayent pas pénétré , l'éducation
que reçoivent les fujets , les occupations
auxquelles l'Etat les oblige de fe livrer
, la forme du gouvernement , les qualités
& les difpofitious de ceux à qui ils
obéiffent , y contribuent , fans doute , plus
puiffamment que le climat. Ce n'eft donc
point par les dégrés de latitude qu'on mefure
l'empire du goût.
(c) Que fe propofent les artiſtes ? l'imitation
de la belle nature : quel eft le but de
l'homme de goût ? de fentir & de juger le
dégré de cette heureufe imitation . L'objet
eft commun , les opérations font différentes
: le premier produit ,, enfante ; le fecond
approuve ou condamne. Une tendre
(c ) Objets du goût.
JUILLET. 1755. 99
complaifance peut aveugler l'un ', fur les
défauts de fes plus cheres productions ;
l'autre eft un juge éclairé , équitable , févere
, quoique fenfible . L'idée archetype
હતી pour celui- ci un trait de lumiere qui le
dirige dans le cours entier de l'exécution
de fon ouvrage ; elle guide , elle éclaire
Fautre dans les décifions les plus délicates.
La nature , comme une glace fidele , tranf
met à tous deux les traits principaux de
ce divin original : c'eft de ce point qu'ils
partent , c'eft dans ce centre qu'ils ſe réuhiffent.
Confultent-ils cette copie ? l'un y
fit l'éloge ou la cenfure de fon ouvrage , il
y trouve une matiere inépuifable d'imitation
; l'autre y découvre une fource de
plaifirs épurés , de ces plaifirs refervés
au noble & rare exercice d'une faculté fenfible
& intelligente. L'objet du travail de
l'artifte eft auffi folide que le domaine de
l'homme de goût eft étendu ; je vois tous
les grands maîtres de l'univers s'envier la
gloire d'exciter le plus de mouvemens dans
fon ame.
(d) Par l'art d'un pinceau créateur , une
toile , une foible toile , vit , refpire , la fiction
prend la couleur de la vérité , l'ame
du fpectateur frappée , faifie , émue , fe
( d ) Peinture,
335288
E if
100 MERCURE DE FRANCE.
livre avec impétuofité aux délicieuſes agitations
qu'elle éprouve ; chaque trait fem
ble fe réfléchir fur elle-même , il s'y imprime
, il s'y colore ; rien n'échappe , tout
eft vivement fenti . Ici une touche gracieufe
& légere attire , flate , féduit : l'homme de
goût entre dans le myftere , il voit la nature
fourire à cet artifte bien aimé ; là un
craïon mâle ,vrai , nerveux, peint noblement
de nobles objets : it fixe , il attache , mais
il ne fatigue pas ; la vérité fut fon guide ,
le fuffrage de l'homme de goût eft fa récompenfe.
Quel eft ce pinceau fier & menaçant
crée-t-il de nouvelles paffions ▸
non : il maîtrife celles de mon ame : ce
peintre m'étonne , m'éfraye , mais il me
touche. Ici l'imitation l'emporte fur la réalité
; des objets véritables , mais auffi terribles
ne produiroient en moi que des fentimens
lugubres ou tumultueux ; font- ils
repréſentés ? ma fituation eft moins critique
, l'éloignement de l'objet réel me raffure
: je goûte le plaifir de l'émotion , je
n'en fens point le défordre ; émotion vraiment
digne d'un être penfant ; de fimples
fenfations n'en font pas le terme : des ob
jers ainfi exprimés fervent de dégrés à l'ame
, ils l'élevent jufqu'à la fource des
perfections : c'eft en elle que l'homme de
goût juftifie fes plaifirs , & l'artiſte ſes
fuccès,
JUILLET. 1755 . 1755. Idr
(e) Ici, un cifeau donne du fentiment à un
marbre froid , brute , infenfible ; une main
le guide , le héros eft reproduit. Art heureux
qui , pour tenir de plus près à la nature
, ne produit que plus difficilement
des chef- d'oeuvres : en ce genre , les artiftes
excellens font auffi rares que les beautés
parfaites , ou les héros accomplis . Pour
me toucher , j'exige des Phidias , ou des
Puget; des Praxitelle ou des Girardon . Le
fond où ces artiſtes ont puifé les traits qui
vivifient leurs ouvrages , les préferve de
l'inconftance de l'efprit humain dans fes
jugemens : en quelque fiécle que paroiffent
des morceaux auffi achevés , la copie forcera
les hommes malgré leurs préjugés à
remonter jufqu'à l'original.
(f) C'eft en le confultant que s'eft ennobli
cet art , né de la néceffité , ébauché par
l'ignorance , défiguré & perfectionné par
le luxe. L'imitation de la belle nature s'y
fait moins remarquer ; ce n'eft cependant
que de fa main qu'il reçoit fes charmes &
fes agrémens ; elle fit entendre fa voix à
Vitruve : il prit goût à fes leçons , l'idée
du fouverain modele qu'elle offrit à fes
yeux lui en développa les principes , &
parce qu'il ne s'écarta point de ce guide ,
(e ) Sculpture.
(f) Architecture.
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
l'homme de goût l'a établi le légiflateur de
ceux qui lui fuccederont à jamais .
(g) Quels plaifirs ne lui procure pas cet
art dont le mérite confifte à rendre fidelement
celui des autres ? avec quelle vérité
n'expofe - t - il pas à nos yeux les majestueu ,
fes productions de l'Architecture & de la
Sculpture. Le burin eft l'imitateur du pinceau
, fans vouloir en être le rival ; il
s'immortalife en éternifant les artiftes . Sans
doute qu'en faveur des gens de goût la
nature a laiffé échapper de fon fein cet
art ingénieux : fi elle a fait le ferment de
ne produire que rarement des grands hommes
; elle l'a modifiée en quelque forte
en confiant à la Gravûre le foin de multiplier
leurs chef-d'oeuvres . Cet art mérite
d'exercer le talent de l'artifte , parce qu'il
peut ne travailler que d'après le génie des
grands maîtres. Mais fi la gloire le tou
che , que fon oeil pénétrant fe familiarife
en quelque forte avec le fublime de l'idée
archetype ; l'exacte obfervation de
cette regle univerfelle a fait le mérite de
de ceux qu'il imite , elle feule l'immortali
fera comme eux.
(b ) C'est par cette voie que fe font placés
au temple de Mémoire les créateurs de la
(g ) Gravure.
(b ) Mufique.
JUILLET . 1753. 103
mufique. Cette four aînée des beaux arts
répand l'aménité fur les travaux de l'homme
de goût la douceur de fes accords
charme fes fens , fon ame épuifée de reflexions
reprend une nouvelle activité ,
après s'être livrée aux délices d'une ivreffe
momentanée ; l'harmonie fufpend fa penfée
, comment n'en reconnoîtroit -elle pas
les droits ? ceux qu'elle exerce fur elle font
fi naturels !
Jufqu'ici l'artiste a fourni aux plaifirs
de l'homme de goût ; l'homme de lettres
n'y contribue pas moins efficacement. Ceux
qu'il lui procure ayant moins à démêler
avec la matiere , ont plus de rapport avec
la nobleffe de fon origine , les belles connoiffances
forment fon véritable élément ,
tous ceux qui cultivent les belles lettres
avec fuccès , ont droit à fon eftime , parce
qu'ils font partie de fon bonheur.
(i ) Cependant quelque fouveraine que
foit l'éloquence fur fon ame , elle la maî
trife plus fouvent qu'elle ne la remplit . O !
vous , qui fûtes l'oracle de votre fiécle ,
Boffuet , l'orateur de ma nation , vos foudres
m'annoncent votre puiffance , je la
reconnois , vous me captivez , vous m'enchaînez
; mais je découvre en portant vos
(i) L'éloquence.
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
fers un autre maître que vous ; vous n'êtes
point l'orateur dont j'ai l'idée , vous me
le repréfentez feulement. Tant il eſt vrai
que les objets intermédiaires , quels qu'ils
foient , ne ralentiffent point la marche
d'une ame dégagée du preftige des fens ;
ils ne forment que le milieu à travers
lequel elle s'éleve avec rapidité , jufques à
la fource des perfections.
(k) C'est dans cette fource que le Poëte
puife le fublime dont l'homme de goût
connoît fi bien les effets. Les auteurs de
notre fiécle qui ont obtenu fon fuffrage
ont mérité fa critique . L'heureuſe alliance
d'un fentiment exquis & d'une droite raifon
, ont établi de tout tems l'homme de
goût le juge du poëte ; ce génie formé de
deux contraires le jugement & l'enthou
fiafme.
( 1 ) Quelques fatisfaifans que foient les
objets que j'ai parcourus, l'homme de goût
n'y eft pas borné : fans prétendre à l'univerfalité
des connoiffances , il fçait étendre
fa fphere , & fes propres reflexions
lui fourniffent toujours les plaifirs les plus
délicats. L'étude des langues eft digne de
fes foins ; il s'y livre , mais le défir d'aggrandir
fon efprit en eft plutôt le motifque
(k ) Poëfie. :)
(1 ) Etabliffement des Langues,
JUILLET . 1755 105
Fenvie d'orner fa mémoire ; pour lui l'établiffement
des langues n'eft point le réfultat
de l'affemblage bizarre & fortuit de
fyllabes & de mots : il voit la connexion
intime de l'art de la parole à celui de pen
fer , les efforts réunis du métaphyficien
délié , & de l'homme de goût , feuls ont
été capables de concevoir & d'executer un
projet auffi immenſe .
Avec quelle complaifance ne jette-t- il
pas fes regards dans le lointain là il découvre
les peuples de l'univers tyrranifés
par les paffions , féparés par la différence
des religions , divifés par l'intérêt , & réunis
par le goût ; fon difcernement lui fait
appercevoir , il eft vrai , que ce point dans
lequel les nations conviennent n'eft pas
indivifible ; mais la nature lui en découvre
la caufe ; le petit efpace qu'elle a laiffé
libre en donnant plus de jeu aux inclina
tions de chaque peuple , caractériſe leur
génie particulier.
J'ai montré que le beau , le vrai en tout
genre , faifoient impreffion fur l'homme de
goût. Ce n'eft point le tirer de la foule , ill
a des prérogatives ; repréfentons- nous les' ,.
nous aurons fon caractere diftinctif. Quoi--
que la faculté de fentir le vrai , le beau ,,
foit la nourriture de toute ame qui n'eft:
point dégénérée , convenons qu'il y a au
E.V
106 MERCURE DE FRANCE.
tant de dégrés dans ce fentiment exquis
que les connoiffeurs diftinguent de tons
différens dans les couleurs. Offrez un tableau
aux yeux d'un homme de bon lens
fans culture , & à ceux d'un efprit mûri &
perfectionné par l'étude ; il eft bean , s'écriront
ils tous deux : l'expreflion eft la
même , l'impreffion ne l'eft pas . Dans le
premier , ce tableau reveille une ame oifive
, qui avoit oublié d'ufer de ſes richeffes
; l'objet fenfible renouvelle heureufement
l'idée archetype , gravée dans le
fond de cet être fans qu'il le foupçonnât.
Le défaut de penfer l'empêchoit d'en faire
une féconde application ; la reffemblance
des traits fe fait jour , l'ame fe ranime , &
les perfections de l'original qu'elle ne peut
méconnoître la font juger fainement du
mérite de la copie. D'un oeil pénétrant ,
mais refpectueux , l'homme de goût leve le
voile qui interdit au refte des mortels , le
fpectacle de Dieu même repréfenté dans
fes ouvrages ; l'habitude de refléchir lui a
acquis le droit ineftimable d'être en fociété
avec la nature & fon auteur. Il faifit
avec rapidité tout ce qui a trait à cet
objet intéreffant ; quoique les objets materiels
l'affectent fenfiblement , cependant
il accorde moins au plaifir d'être émû qu'à
celui de comparer & de réfléchir ; chez
JUILLET 1755 . 107
lui le fentiment du beau eft vif , éclairé ,
foutenu , fon jugement eft fain , vrai , ir,
révocable. Une exacte perception des гар-
ports en eft le principe , une profonde connoiffance
de caufe en eft le fondement. t
Tels font les titres précieux dont la nature
décore ceux qui , par une reflexion
continue , ont appris à connoître les perfections
de leur auteur dans celles qu'elle
renferme elle - même. En vain me flatterois-
je que ces confidérations fur la nature
du goût , augmenteront le nombre des
amateurs . Réduire fous les loix d'une faine
philofophie , ce que quelques perfonnes ,
peut- être trop intéreffées , vouloient regarder
comme abandonné à la bizarrerie
des goûts , aux révolutions de la mode ,
des tems , & à la différente température
des climats , c'étoit mon deffein. J'ai fait
quelques efforts pour remonter aux fources
du beau ; puiffent -ils ne pas paroître
inutiles à celui dont j'ai foutenu les droits.
Cette fuite eft de M. Guiard , de Troyes .
La premiere partie de fon ouvrage a été
imprimée dans le Journal de Verdun ,
mois de Mai 1753 .
MÉTHODES NOUVELLES pour apprendre
à lire aifément & en peu de tems ,
même par maniere de jeu & d'amufement ,
E vj
108 MERCURE DE FRANCE
auffi inftructives pour les Maîtres que
commodes aux peres & meres , & faciles.
aux enfans.
Voilà tous les avantages qu'on peut defirer
, réunis dans le feul titre. On y joint
les moyens de remédier à plufieurs équivoques
& bizarreries de l'ortographe fran
çoife : c'eft encore un nouveau mérite qu'il
n'eſt pas aifé d'avoir.
Le nom de l'Auteur eft prefque un chif
fre. C'eft S. Ch. Ch. R. d. N. & d. P. Comme
on ne voit plus d'ouvrage fans épigraphe
, celui-ci a la fienne , qui eft tirée de
S. Jerôme , épitre à Læta. Non funt contemnenda
quafi parva , fine quibus magna conf
tare non poffunt. Il fe vend chez Lottin , rue-
S. Jacques , au Coq: 1755.
Le Libraire avertit qu'on trouvera chez
lui au premier Août prochain différens
alphabets en quinze planches pour fervir
de premieres leçons aux enfans. On y trouvera
auffi le livre que nous annonçons relié
en carton & parchemin pour leur en
faciliter l'acquifition ..
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Résumé : SUITE d'une discussion sur la nature du goût, où après avoir prouvé que ses principes sont invariables, qu'ils ne sont point sujets aux révolutions de la mode, on examine s'ils sont soumis au pouvoir du tems, & à la différence des climats, & quels sont ses objets principaux.
Le texte explore l'influence du temps et des climats sur le goût, affirmant que les principes du goût sont invariables et ne sont pas soumis aux caprices de la mode. Le temps, bien que puissant, ne détruit pas ces principes mais peut modifier leur influence. Les grandes œuvres littéraires et artistiques, comme celles de Démosthène et Cicéron, survivent au temps et sont admirées par les générations futures. L'impact des climats sur le goût est également examiné. L'air influence le corps, qui à son tour affecte l'âme, mais cette influence n'est pas totale. L'histoire et la physique montrent que l'air ne peut interdire à l'âme d'exercer ses fonctions nobles. Des exemples comme l'Égypte et l'Arabie illustrent que les changements dans les sociétés ne sont pas uniquement dus au climat mais aussi à des facteurs sociaux et politiques. Le goût est universel et peut s'épanouir dans tous les climats. Les différences observées entre les peuples sont dues à l'éducation, aux occupations et à la forme du gouvernement. Le texte aborde ensuite les plaisirs et les émotions esthétiques éprouvés par un homme de goût face à diverses formes d'art. L'auteur apprécie l'émotion sans en ressentir le désordre, trouvant dans les œuvres d'art des degrés d'élévation de l'âme. Il admire la sculpture, un art difficile qui produit rarement des chefs-d'œuvre, et la gravure, qui immortalise les œuvres des grands maîtres. L'architecture et la musique sont également louées pour leurs qualités respectives. L'éloquence, bien que puissante, ne remplit pas toujours l'âme de manière complète. La poésie, alliée du sentiment et de la raison, est jugée par l'homme de goût. L'étude des langues et l'établissement des langues sont également des sujets d'intérêt, révélant la connexion entre l'art de la parole et la pensée. L'homme de goût distingue les degrés de sentiment esthétique et possède un jugement sûr et éclairé. Le texte se conclut par une réflexion sur la nature du goût et les efforts pour comprendre les sources du beau.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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1595
p. 172-177
Nouveau projet de décoration pour les Théatres.
Début :
L'économie d'accord avec le bon goût & la raison, a porté M*** à construire [...]
Mots clefs :
Goût, Bon goût, Décoration pour les théâtres, Machine, Représentation, Scène
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texteReconnaissance textuelle : Nouveau projet de décoration pour les Théatres.
Nouveau projet de décoration pour les
L
Théatres.
'Économie d'accord avec le bon goût
& la raiſon , a porté M *** à conftruire
un théatre dans fon château , où il
a fupprimé les couliffes & les bandes
du haut de la ſcene , qui repréſentent tantôt
le ciel , d'autres fois le plafond d'un
appartement , des berceaux d'allées , ou la
voûte d'une caverne . Toute la fcene con--
fifte en un très- beau fallon , figuré par des
peintures plates , tant en haut qu'en bas ;
& quand cela a été fait , on a trouvé
cela étoit bon.
que
Au fond du théatre il y a deux piliers
de chaque côté ; ils font fort éclairés par
derriere , & font voir un tableau qui
change felon les pieces que l'on repréſente.
Tantôt c'est une place publique que
l'on voit , tantôt un palais , une forêt , la
mer , ou des jardins.
Ainfi l'endroit de la ſcene eft dormant ;
il eft composé d'un plafond , & de deux
côtés richement ornés d'architecture , méJUILLET.
1755. 173
nuiferie fculptée , ftatues & glaces , des
chandeliers à plufieurs branches , torcheres
& bras qui éclairent fort la fcene. On
y a ménagé deux portes de chaque côté
pour l'entrée & la fortie des Acteurs , ce
qui fait le même effet que les couliffes .
Aux quatre coins de la fcene font quatre
gros piliers , deux fur le devant furmontés
d'un fronton d'où defcend la toile ,
& les deux du fond avec pareil fronton ,
ou corniche pour encadrer la ferme ,
comme j'ai dit . Une de ces fermes ou décorations
, peut être affortie avec la ſcene,
& ne former qu'un bel appartement.
Il m'a paru que cette maniere de décorer
un théatre avoit de grands avantages
fur celle des couliffes changeantes & des
bandes d'en- haut qui les accompagnent
.
Toute illufion de l'art doit être rendue la
plus vraisemblable qu'il eft poffible ; celle
des couliffes approche trop près de l'oeil
du fpectateur , pour ne pas paroître pauvre
& groffiere. La perfpective , la dégradation
de lumiere , & les proportions des
perfonnages avec le lieu de la fcene ne
peuvent jamais s'y rencontrer. L'on apperçoit
par les couliffes le jeu des machines
& le travail des Machiniſtes : l'on y
voit tous les coopérateurs étrangers au
fpectacle , & on y place même des fpecta-
H iij
174 MERCURE DE FRANCE.
teurs , dont la préfence & les mouvemens
choquent toujours la vérité des repréfentations.
Remarquons à ce fujet deux chofes intéreffantes
; l'une , combien les loges , balcons
, ou amphithéatre placés fur le théatre
, jettent de confufion dans les repréfentations
de l'Opéra ou de la Comédie ,
& combien les fpectateurs mêlés avec les
Acteurs y font nuifibles & indécens ; l'autre
obſervation eft que par ce même ufage
auquel on a accoutumé le public , on a
déja adopté mon fyftême , en deftinant
pour la fcene un lieu différent de celui
des décorations . Au théatre de Fontainebleau
, par exemple , la fcene fe paffe entre
deux rangs de loges , & la décoration
ne change qu'au fond du théatre ; mais
il feroit bien mieux d'adopter entierement
, ou de rejetter tout - à - fait ce ſyſtême.
Il confifte à deftiner un lieu exprès &
exclufivement pour la fcene , à l'imitation
des anciens. Ce lieu ne peut être mieux
entendu qu'en un très- beau fallon , & tout
un côté en feroit ouvert pour laiffer voir
celui que defire le fujet de la piece , on le
fuppoferoit joint aux lieux divers où fe
paffe l'action . Illufion pour illufion , le
fpectateur fe prêtera facilement à la moinJUILLET.
1755 175
dre des deux. Tout eft orné dans les repréfentations
dramatiques ; on y parle en
vers ou en chants ; les perfonnages les plus
fatigués fortans d'un naufrage , y font parés
& bien mis , les payfans y font galamment
vêtus. Ne peut-on pas fuppofer de
même qu'ils s'avancent vers le public , &
dans un lieu qui eft au public pour parler
de leurs intérêts , lorfqu'on voit par le
fond du théatre qu'ils en traitent dans
une chambre , dans une place , ou dans
une campagne ? L'on fuppofera que ce fallon
eft bâti fur le bord d'une forêt ou
d'une rue par cette illufion on ennoblit
la repréfentation , & par celle des couliffes
& de tout ce qui s'y paffe , on l'avilir.
Le jeu des machines , comme vols ,
chars , gloires , doit fe paffer au fond du
théatre & hors du lieu de la ſcene , pour
en mieux cacher les défauts.
La raifon d'économie feroit miférable
fi le ſpectacle ne s'en trouvoit pas mieux ;
en récompenfe fi l'on veut calculer les
frais , on pourra augmenter de dépense &
de magnificence fur d'autres chofes . La
fcene en fera mieux éclairée par des flambeaux
apparens que par ceux qui font à
moitié cachés derriere les couliffes ; l'on
pourra renouveller plus fouvent les décotations
& le fallon de la fcene ; l'on pro-
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
1
fitera des progrès de l'architecture moderne
& du deffein d'ornement.
La falle ( ou lieu des loges & des fpectateurs
) ne doit jamais avoir rien de commun
avec la fcene qui fe cache derriere
un rideau jufqu'au commencement de la
repréfentation : ce font , pour ainfi dire ,
deux pays différens ; l'on ne devroit orner
la falle qu'avec la plus grande fimplicité
pour contrafter & faire briller davantage
la magnificence & l'éclat du fpectacle
quand la toile fe leve .
On ne doit rien épargner pour la beauté
de la ferme du : ond du théatre. Dans
le plan que je propofe , ce devroit être
autant de tableaux exquis peints par les
meilleurs Maîtres , & toujours d'un coloris
frais ; ils ne doivent jamais être difpofés
en deux parties , ce qui y y forme au
milieu une raye noire & defagréable ; ces
tableaux feroient plus ou moins reculés &
diftans des deux colonnes de la fcene , felon
les lieux qu'ils repréſenteroient & les
machines qui devroient paroître dans cette
diſtance. On y verroit donc quelquefois
le théatre très- profond avec des morceaux
avancés ,, comme portiques , tours , arbres ,
rochers , &c. mais jamais de couliffes.
L'on pourroit effſayer ce projet au théatre
de l'Opéra qui y eft tout difpofé , l'on
JUILLE T. 1755. 177
formeroit un fallon des fix premieres couliffes
de chaque côté , & le goût du public
décideroit.
L
Théatres.
'Économie d'accord avec le bon goût
& la raiſon , a porté M *** à conftruire
un théatre dans fon château , où il
a fupprimé les couliffes & les bandes
du haut de la ſcene , qui repréſentent tantôt
le ciel , d'autres fois le plafond d'un
appartement , des berceaux d'allées , ou la
voûte d'une caverne . Toute la fcene con--
fifte en un très- beau fallon , figuré par des
peintures plates , tant en haut qu'en bas ;
& quand cela a été fait , on a trouvé
cela étoit bon.
que
Au fond du théatre il y a deux piliers
de chaque côté ; ils font fort éclairés par
derriere , & font voir un tableau qui
change felon les pieces que l'on repréſente.
Tantôt c'est une place publique que
l'on voit , tantôt un palais , une forêt , la
mer , ou des jardins.
Ainfi l'endroit de la ſcene eft dormant ;
il eft composé d'un plafond , & de deux
côtés richement ornés d'architecture , méJUILLET.
1755. 173
nuiferie fculptée , ftatues & glaces , des
chandeliers à plufieurs branches , torcheres
& bras qui éclairent fort la fcene. On
y a ménagé deux portes de chaque côté
pour l'entrée & la fortie des Acteurs , ce
qui fait le même effet que les couliffes .
Aux quatre coins de la fcene font quatre
gros piliers , deux fur le devant furmontés
d'un fronton d'où defcend la toile ,
& les deux du fond avec pareil fronton ,
ou corniche pour encadrer la ferme ,
comme j'ai dit . Une de ces fermes ou décorations
, peut être affortie avec la ſcene,
& ne former qu'un bel appartement.
Il m'a paru que cette maniere de décorer
un théatre avoit de grands avantages
fur celle des couliffes changeantes & des
bandes d'en- haut qui les accompagnent
.
Toute illufion de l'art doit être rendue la
plus vraisemblable qu'il eft poffible ; celle
des couliffes approche trop près de l'oeil
du fpectateur , pour ne pas paroître pauvre
& groffiere. La perfpective , la dégradation
de lumiere , & les proportions des
perfonnages avec le lieu de la fcene ne
peuvent jamais s'y rencontrer. L'on apperçoit
par les couliffes le jeu des machines
& le travail des Machiniſtes : l'on y
voit tous les coopérateurs étrangers au
fpectacle , & on y place même des fpecta-
H iij
174 MERCURE DE FRANCE.
teurs , dont la préfence & les mouvemens
choquent toujours la vérité des repréfentations.
Remarquons à ce fujet deux chofes intéreffantes
; l'une , combien les loges , balcons
, ou amphithéatre placés fur le théatre
, jettent de confufion dans les repréfentations
de l'Opéra ou de la Comédie ,
& combien les fpectateurs mêlés avec les
Acteurs y font nuifibles & indécens ; l'autre
obſervation eft que par ce même ufage
auquel on a accoutumé le public , on a
déja adopté mon fyftême , en deftinant
pour la fcene un lieu différent de celui
des décorations . Au théatre de Fontainebleau
, par exemple , la fcene fe paffe entre
deux rangs de loges , & la décoration
ne change qu'au fond du théatre ; mais
il feroit bien mieux d'adopter entierement
, ou de rejetter tout - à - fait ce ſyſtême.
Il confifte à deftiner un lieu exprès &
exclufivement pour la fcene , à l'imitation
des anciens. Ce lieu ne peut être mieux
entendu qu'en un très- beau fallon , & tout
un côté en feroit ouvert pour laiffer voir
celui que defire le fujet de la piece , on le
fuppoferoit joint aux lieux divers où fe
paffe l'action . Illufion pour illufion , le
fpectateur fe prêtera facilement à la moinJUILLET.
1755 175
dre des deux. Tout eft orné dans les repréfentations
dramatiques ; on y parle en
vers ou en chants ; les perfonnages les plus
fatigués fortans d'un naufrage , y font parés
& bien mis , les payfans y font galamment
vêtus. Ne peut-on pas fuppofer de
même qu'ils s'avancent vers le public , &
dans un lieu qui eft au public pour parler
de leurs intérêts , lorfqu'on voit par le
fond du théatre qu'ils en traitent dans
une chambre , dans une place , ou dans
une campagne ? L'on fuppofera que ce fallon
eft bâti fur le bord d'une forêt ou
d'une rue par cette illufion on ennoblit
la repréfentation , & par celle des couliffes
& de tout ce qui s'y paffe , on l'avilir.
Le jeu des machines , comme vols ,
chars , gloires , doit fe paffer au fond du
théatre & hors du lieu de la ſcene , pour
en mieux cacher les défauts.
La raifon d'économie feroit miférable
fi le ſpectacle ne s'en trouvoit pas mieux ;
en récompenfe fi l'on veut calculer les
frais , on pourra augmenter de dépense &
de magnificence fur d'autres chofes . La
fcene en fera mieux éclairée par des flambeaux
apparens que par ceux qui font à
moitié cachés derriere les couliffes ; l'on
pourra renouveller plus fouvent les décotations
& le fallon de la fcene ; l'on pro-
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
1
fitera des progrès de l'architecture moderne
& du deffein d'ornement.
La falle ( ou lieu des loges & des fpectateurs
) ne doit jamais avoir rien de commun
avec la fcene qui fe cache derriere
un rideau jufqu'au commencement de la
repréfentation : ce font , pour ainfi dire ,
deux pays différens ; l'on ne devroit orner
la falle qu'avec la plus grande fimplicité
pour contrafter & faire briller davantage
la magnificence & l'éclat du fpectacle
quand la toile fe leve .
On ne doit rien épargner pour la beauté
de la ferme du : ond du théatre. Dans
le plan que je propofe , ce devroit être
autant de tableaux exquis peints par les
meilleurs Maîtres , & toujours d'un coloris
frais ; ils ne doivent jamais être difpofés
en deux parties , ce qui y y forme au
milieu une raye noire & defagréable ; ces
tableaux feroient plus ou moins reculés &
diftans des deux colonnes de la fcene , felon
les lieux qu'ils repréſenteroient & les
machines qui devroient paroître dans cette
diſtance. On y verroit donc quelquefois
le théatre très- profond avec des morceaux
avancés ,, comme portiques , tours , arbres ,
rochers , &c. mais jamais de couliffes.
L'on pourroit effſayer ce projet au théatre
de l'Opéra qui y eft tout difpofé , l'on
JUILLE T. 1755. 177
formeroit un fallon des fix premieres couliffes
de chaque côté , & le goût du public
décideroit.
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Résumé : Nouveau projet de décoration pour les Théatres.
Le texte présente un projet de décoration pour les théâtres, visant à allier économie et esthétique. L'auteur propose de supprimer les coulisses et les bandes au-dessus de la scène, remplacées par des peintures plates figurant un fallon. La scène est ainsi composée d'un plafond et de deux côtés richement ornés d'architecture, de menuiserie sculptée, de statues, de glaces, de chandeliers et de torches. Au fond du théâtre, deux piliers de chaque côté sont fortement éclairés par derrière, affichant des tableaux changeants selon les pièces représentées, tels qu'une place publique, un palais, une forêt, la mer ou des jardins. Deux portes de chaque côté permettent l'entrée et la sortie des acteurs, remplaçant ainsi les coulisses. L'auteur critique les coulisses changeantes et les bandes du haut, jugées trop proches de l'œil du spectateur, révélant les machines et le travail des machinistes, ce qui perturbe l'illusion du spectacle. Les loges et balcons placés sur le théâtre créent de la confusion et nuisent à la représentation. Le projet propose de définir un lieu exclusif pour la scène, imitant les anciens théâtres, avec un côté ouvert pour montrer le décor souhaité par la pièce. Les machines, comme les vols ou les chars, devraient se passer au fond du théâtre pour mieux cacher leurs défauts. L'auteur estime que, bien que l'économie soit une raison misérable, le spectacle en bénéficierait. La scène serait mieux éclairée par des flambeaux apparents, et les décorations pourraient être renouvelées plus souvent. La salle des spectateurs ne doit avoir rien en commun avec la scène, qui se cache derrière un rideau jusqu'au début de la représentation. La ferme du fond du théâtre devrait être ornée de tableaux exquis peints par les meilleurs maîtres, toujours d'un coloris frais, et jamais divisés en deux parties. Ce projet pourrait être testé au théâtre de l'Opéra, en utilisant les premières coulisses de chaque côté, et le goût du public déciderait de son succès.
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1596
p. 193-194
COMEDIE FRANÇOISE.
Début :
Le 7 Juin les Comédiens François donnerent Britannicus. Le sieur Rosimont [...]
Mots clefs :
Comédiens-Français
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texteReconnaissance textuelle : COMEDIE FRANÇOISE.
COMEDIE FRANÇOISE.
L
E7 Juin les Comédiens François
donnerent Britannicus . Le fieur Rofimont
, qui avoit déja débuté l'année paffée
, y joua le rôle de Burrhus. Le 14 , il
repréſenta Agamemnon dans Iphigenie , &
le 19 Dom Diegue , dans le Cid. Il a un
pathétique qui peut toucher en province
mais qui n'a pas eu le même bonheur à
Paris .
la
>
Le 23 un nouveau Roi parut fur la
ſcène : c'eſt le fieur Dumenil qui étoit de
troupe de Compiegne. Il a débuté pour
la premiere & derniere fois par le rôle de
Palamede dans Electre. Pour me renfermer
dans le bien qu'on en peut dire , il a une
très belle voix.
On annonce encore pour Samedi prochain
28 , un troifieme Acteur qui doit
jouer Mitridate. Je fouhaite pour le bien
du théâtre françois que fon regne foit plus
long.
I
194 MERCURE DE FRANCE.
Le Jeudi 26 on donna la premiere repréfentation
de Zelide , Comédie en un
acte , en vers avec un divertiſſement . Elle
fut précédée de Manlius , Tragédie de
la Foffe . M. Renout eft l'auteur de cette
petite Féérie qui a été très- bien reçue du
public , & qui annonce du talent.
L
E7 Juin les Comédiens François
donnerent Britannicus . Le fieur Rofimont
, qui avoit déja débuté l'année paffée
, y joua le rôle de Burrhus. Le 14 , il
repréſenta Agamemnon dans Iphigenie , &
le 19 Dom Diegue , dans le Cid. Il a un
pathétique qui peut toucher en province
mais qui n'a pas eu le même bonheur à
Paris .
la
>
Le 23 un nouveau Roi parut fur la
ſcène : c'eſt le fieur Dumenil qui étoit de
troupe de Compiegne. Il a débuté pour
la premiere & derniere fois par le rôle de
Palamede dans Electre. Pour me renfermer
dans le bien qu'on en peut dire , il a une
très belle voix.
On annonce encore pour Samedi prochain
28 , un troifieme Acteur qui doit
jouer Mitridate. Je fouhaite pour le bien
du théâtre françois que fon regne foit plus
long.
I
194 MERCURE DE FRANCE.
Le Jeudi 26 on donna la premiere repréfentation
de Zelide , Comédie en un
acte , en vers avec un divertiſſement . Elle
fut précédée de Manlius , Tragédie de
la Foffe . M. Renout eft l'auteur de cette
petite Féérie qui a été très- bien reçue du
public , & qui annonce du talent.
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Résumé : COMEDIE FRANÇOISE.
En juin, la Comédie Française a présenté plusieurs pièces. Le 7 juin, les comédiens français jouèrent 'Britannicus', avec le sieur Rofimont dans le rôle de Burrhus. Le 14 juin, il interpréta Agamemnon dans 'Iphigénie', et le 19 juin, il joua Dom Diegue dans 'Le Cid'. Son jeu, bien que touchant en province, n'eut pas le même succès à Paris. Le 23 juin, le sieur Dumenil, de la troupe de Compiègne, débuta dans le rôle de Palamède dans 'Électre' et fut salué pour sa belle voix. Un autre acteur est annoncé pour jouer 'Mithridate' le 28 juin. Le 26 juin, la première représentation de 'Zélide', une comédie en un acte et en vers avec un divertissement, fut donnée. Elle fut précédée de 'Manlius', une tragédie de La Fosse. L'auteur, M. Renout, reçut un accueil favorable du public, indiquant un certain talent.
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1597
p. 194
COMEDIE ITALIENNE.
Début :
Les Comédiens Italiens continuent le Maître de Musique. Ils l'ont joué le [...]
Mots clefs :
Comédiens-Italiens
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texteReconnaissance textuelle : COMEDIE ITALIENNE.
COMEDIE ITALIENNE.
Es Comédiens Italiens continuent le
Maitre de Mufique . Ils l'ont joué le
21 Juin pour la dixieme fois. Il étoit précédé
de la Fête d'Amour & fuivi du Mai
ce qui formoit un fpectacle auffi varié
qu'amufant. Plus on voit ce drame , plus
on en trouve les détails agréables .
Le 28 on en donna la treizieme repréfentation.
Nous promettons l'extrait
le Mercure d'Août.
pour
dans Le 19 un nouveau docteur parut
Jes Anneaux magiques , Comédie italienne ,
& fut généralement applaudi. Une nouvelle
Actrice italienne joua dans la même
-piece un rôle d'amoureufe . Le public la
reçut avec bonté. Les débuts gagnent tous
les théâtres. Nous en parlerons plus au
long le mois prochain , fuppofé qu'ils durent.
Es Comédiens Italiens continuent le
Maitre de Mufique . Ils l'ont joué le
21 Juin pour la dixieme fois. Il étoit précédé
de la Fête d'Amour & fuivi du Mai
ce qui formoit un fpectacle auffi varié
qu'amufant. Plus on voit ce drame , plus
on en trouve les détails agréables .
Le 28 on en donna la treizieme repréfentation.
Nous promettons l'extrait
le Mercure d'Août.
pour
dans Le 19 un nouveau docteur parut
Jes Anneaux magiques , Comédie italienne ,
& fut généralement applaudi. Une nouvelle
Actrice italienne joua dans la même
-piece un rôle d'amoureufe . Le public la
reçut avec bonté. Les débuts gagnent tous
les théâtres. Nous en parlerons plus au
long le mois prochain , fuppofé qu'ils durent.
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Résumé : COMEDIE ITALIENNE.
Le texte évoque des représentations de pièces de théâtre par des comédiens italiens. 'Le Maître de Musique' a été joué le 21 et le 28 juin, précédé de la 'Fête d'Amour' et suivi du 'Mai'. Le 19 juin, 'Les Anneaux magiques' a été présenté, avec une nouvelle actrice italienne bien accueillie. Des extraits seront publiés dans le Mercure d'Août.
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1598
p. 234-235
AVIS
Début :
Tilliard, Libraire, quai des Augustins, à S. Benoît, donne avis qu'il a acquis, [...]
Mots clefs :
Librairie, Ouvrages, Vente
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : AVIS
A VIS
Illiard , Libraire , quai des Auguftins , à S.
Benote, donne avis qu'il a acquis , & qu'il
vend les livres fuivans."
Méditations fur des paffages choifis de l'écriture
fainte pour tous les jours de l'année ; par le
P. Segneri , traduit de l'Italien . Cinq volumes
in-12 , relié. 12 liv. 10 fols.
Réflexions fur le nouveau Teftament , avec des
notes par le P. Lallemand. 12 voh in-12. 30 liwa
JUILLET. 1755. 235
Les quatre fins de l'homme , avec des réflexions
capables de toucher les pécheurs les plus endurcis,
& de les ramener dans la voie du falut ; par M.
Rouault , Curé de Saint- Pair-fur-mer. I volume
relié , 1 liv. 16 f.
Les tables aftronòmiques dreffées par les ordres
& la magnificence de Louis XIV ; par M. de la
Hire. 1 vol . in-4°. figures , relié. 7 liv.
Supplément à la méthode pour étudier l'hiſtoire
; par M. l'Abbé Langlet du Frefnoy. 2 vol . in-
4° , grand papier , relié , 21 liv.
Le même livre en 3 vol. in- 12 , 9 liv.
Illiard , Libraire , quai des Auguftins , à S.
Benote, donne avis qu'il a acquis , & qu'il
vend les livres fuivans."
Méditations fur des paffages choifis de l'écriture
fainte pour tous les jours de l'année ; par le
P. Segneri , traduit de l'Italien . Cinq volumes
in-12 , relié. 12 liv. 10 fols.
Réflexions fur le nouveau Teftament , avec des
notes par le P. Lallemand. 12 voh in-12. 30 liwa
JUILLET. 1755. 235
Les quatre fins de l'homme , avec des réflexions
capables de toucher les pécheurs les plus endurcis,
& de les ramener dans la voie du falut ; par M.
Rouault , Curé de Saint- Pair-fur-mer. I volume
relié , 1 liv. 16 f.
Les tables aftronòmiques dreffées par les ordres
& la magnificence de Louis XIV ; par M. de la
Hire. 1 vol . in-4°. figures , relié. 7 liv.
Supplément à la méthode pour étudier l'hiſtoire
; par M. l'Abbé Langlet du Frefnoy. 2 vol . in-
4° , grand papier , relié , 21 liv.
Le même livre en 3 vol. in- 12 , 9 liv.
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Résumé : AVIS
Le libraire Illiard, situé quai des Augustins à Paris, annonce la vente de plusieurs ouvrages le 23 juillet 1755. Parmi eux, les 'Méditations' du Père Segneri en cinq volumes à 12 livres 10 sols, les 'Réflexions' du Père Lallemand en 12 volumes à 30 livres, et les 'Tables astronomiques' de M. de La Hire à 7 livres.
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1599
p. 46-47
Epître à M. de Voltaire.
Début :
Je viens offrir au Temple de mémoire, [...]
Mots clefs :
Voltaire, Goût, Théâtre français
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Epître à M. de Voltaire.
Epitre à M. de Voltaire.
E viens offrir au Temple de mémoire ,
Le doux parfum d'un pur encens ;
C'eſt dans les coeurs reconnoiffans ,
Voltaire , qu'à jamais on lira ton hiftoire ,
Pour moi , je dis ce que je fens .
Je dois à tes écrits le beau feu qui m’anime ;
Dans l'élégance de tes vers
J'adore le dieu de la rime
L'Apollon de cet univers.
•
Ta voix chanta les dieux , les héros & les belles ;
Le théâtre françois te doit fes plus beaux jours ,
Jamais les doctes foeurs ne te furent cruelles ,
Tes mains ont décoré le palais des amours.
Que de lauriers ont couronné ta tête !
Que de talens te font chérir !
Je vois déja dans l'avenir
Le jour marqué pour célébrer ta fête.
AOUST. 1755. 47
Pies d'Homere & Pindare au haut de l'Helicon ,
A côté de Virgile , & d'Ovide , & d'Horace ,
Le dieu du Goût retient ta place
Entre le grand Corneille & le divin Newton.
Pourfuis longtems , pourfuîs tes hautes deſtinées ;'
Les dieux te conduiront à l'âge de Neftor :
Ils te doivent autant d'années
Qu'il parut de beaux jours dans l'heureux fiecle
d'or.
Par M. Dalais de Valogne.
E viens offrir au Temple de mémoire ,
Le doux parfum d'un pur encens ;
C'eſt dans les coeurs reconnoiffans ,
Voltaire , qu'à jamais on lira ton hiftoire ,
Pour moi , je dis ce que je fens .
Je dois à tes écrits le beau feu qui m’anime ;
Dans l'élégance de tes vers
J'adore le dieu de la rime
L'Apollon de cet univers.
•
Ta voix chanta les dieux , les héros & les belles ;
Le théâtre françois te doit fes plus beaux jours ,
Jamais les doctes foeurs ne te furent cruelles ,
Tes mains ont décoré le palais des amours.
Que de lauriers ont couronné ta tête !
Que de talens te font chérir !
Je vois déja dans l'avenir
Le jour marqué pour célébrer ta fête.
AOUST. 1755. 47
Pies d'Homere & Pindare au haut de l'Helicon ,
A côté de Virgile , & d'Ovide , & d'Horace ,
Le dieu du Goût retient ta place
Entre le grand Corneille & le divin Newton.
Pourfuis longtems , pourfuîs tes hautes deſtinées ;'
Les dieux te conduiront à l'âge de Neftor :
Ils te doivent autant d'années
Qu'il parut de beaux jours dans l'heureux fiecle
d'or.
Par M. Dalais de Valogne.
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Résumé : Epître à M. de Voltaire.
L'épître rend hommage à Voltaire, célébrant son œuvre et son influence. L'auteur exprime sa gratitude pour les écrits de Voltaire, qui l'ont inspiré et animé. Il admire l'élégance des vers de Voltaire et le considère comme un maître de la rime, comparable à Apollon. Voltaire est loué pour avoir chanté les dieux, les héros et les belles, et pour avoir contribué aux beaux jours du théâtre français. Ses talents lui ont valu de nombreux lauriers et l'admiration des doctes cœurs. L'auteur prévoit un avenir où Voltaire sera célébré et voit sa place parmi les grands poètes et penseurs, tels Homère, Pindare, Virgile, Ovide, Horace, Corneille et Newton. Il souhaite à Voltaire une longue vie, comparable à celle de Nestor, et espère qu'il continuera à atteindre de grandes destinées. Le texte est daté d'août 1755 et signé par M. Dalais de Valogne.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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1600
p. 95-106
Discours que M. P*** a envoyé à la Société royale & littéraire de Nancy, lorsque Sa Majesté le roi Stanislas lui a fait l'honneur de le nommer pour y remplir une place d'associé étranger.
Début :
MESSIEURS Le premier sentiment que l'on éprouve lorsqu'on [...]
Mots clefs :
Société royale et littéraire de Nancy, Nancy, Associé étranger, Roi Stanislas, Stanislas Leszczynski, Écrivains, Ouvrages, Talents, Justice, Goût
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texteReconnaissance textuelle : Discours que M. P*** a envoyé à la Société royale & littéraire de Nancy, lorsque Sa Majesté le roi Stanislas lui a fait l'honneur de le nommer pour y remplir une place d'associé étranger.
Difcours que M. P *** a envoyé à la Société
royale & littéraire de Nancy , lorsque Sa
Majefté le roi Stanislas lui a fait l'honneur
de le nommer pour y remplir une place d'affocié
étranger.
Cdeux
Omme ce difcours m'a paru réunir
deux objets intéreffans , l'agréable &
l'utile ; les belles- lettres & les financès : j'ai
engagé l'auteur , qui cultive les unes par
goût , en travaillant pour les autres par état,
à me permettre de l'inférer ici.
MESSIEURS
-Le premier fentiment que l'on éprouve
lorfqu'on reçoit une grace que l'on defiroit
ardemment , fans ofer y prétendre , c'eſt
un fentiment de furpriſe & de joye , de
vanité même , qui ne permet guerres de
réfléchir fur les nouveaux devoirs que cette
grace impofe : plus on eft occupé , rempli,
pénétré du bienfait , moins on apperçoit la
difficulté de le reconnoître & de le méri96
MERCURE DE FRANCE .
ter ; mais la réflexion ne tarde pas à nous
découvrir toute l'étendue de nos engagemens
; l'illufion de ce que l'on croyoit
valoir , fait place à la véritable connoiſſance
de ce que l'on vaut ; l'enchantement
difparoît , & l'on ne voit plus qu'une dette
dont on défefpere pouvoir jamais s'acquitter.
Tel étoit , Meffieurs , mon raviffement ,
lorfque vous m'avez fait l'honneur de
m'affocier à vos travaux , tel eft aujourd'hui
mon embarras , pour juftifier votre
choix : mon unique reffource , eft la même
indulgence qui m'a valu vos bontés : elle
voudra bien , fans doute , en me rendant
juftice fur le fentiment , me faire grace fur
l'expreffion , & ne point juger de la vivacité
de ma reconnoiffance , par la foibleffe
de mon remerciement.
Il eft , Meffieurs , des talens que l'on n'a
plus qu'à récompenfer ; il en eft qu'il faut
aider , animer , encourager ; les uns , font
des fruits qui ont acquis leur maturité ,
vous n'avez qu'à les cueillir ; les autres
font des fleurs , qui peuvent un jour devenir
des fruits ; mais enfin , ce font encore
des fleurs, & qui par cette raifon , méritent
toutes fortes de ménagemens.
Ce que vous avez fait , Meffieurs , pour
couronner le mérite décidé des hommes
illuftres
A O UST. 1755. 97
黎
illuftres que vous avez fucceffivement affociés
à votre gloire , vous avez cru devoir
le faire pour m'exciter à marcher fur leurs
pas ; ces intentions , quoique différentes ,
concourent au même objet , c'eft à moi de
ne les pas confondre , & de chercher à
mériter par mes efforts , ce que d'autres
avoient fi légitimement acquis par leurs
fuccès.
Que pourrois-je faire de mieux pour les
imiter , que de travailler à réunir dans mes
occupations l'aimable & l'utile , comme on
voit chez vous , Meffieurs , les agrémens
affociés à la folidité ? Le goût des belleslettres
que j'ai cultivées dès mon enfance ,
ne m'a point empêché de me livrer férieufement
aux études particulieres à mon état;
& ces études , à leur tour , n'ont point al-.
téré le goût des connoiffances propres à la
littérature j'ofe au contraire efpérer , que
le concours de tous les deux , ne fera qu'accélérer
& perfectionner l'exécution du plan
que j'ai formé d'un Dictionnaire général
des finances qui manque à la nation.
Les idées philofophiques , dont les fiecles
futurs auront obligation à celui- ci , font
enfin parvenues à faire envifager comme
un objet intéreffant pour la faine politique
, & pour la véritable philofophie , ce
que la cupidité feule enviſageoit aupara-
E
98 MERCURE DE FRANCE.
vant comme un objet d'intérêt ( ce mot
pris dans le fens le moins noble , le moins
eftimable , & le plus borné pour l'ufage &
pour le citoyen. )
le
Et quelle matiere méritoit mieux d'être
affujettie à des principes fûrs , à des regles
conftantes , à des loix judicieufes que
commerce & lesfinances qui tiennent à tout ,
qui font tout fubfifter , &
& que l'on peut
confidérer à la fois , comme la bafe & le
comble de ce grand & fuperbe édifice que
l'on nomme gouvernement? Cet inftant de
lumiere , eft donc à tous égards , le moment
fait pour rendre à mon état toute
l'équité , toute la clarté , toute la dignité ,
dont je le crois fufceptible.
pa- Si je vous entretiens, Meffieurs , d'un
reil projet, fi dans le fanctuaire des Mufes ,
j'ofe vous parler de la finance , & de ce qui
l'intéreffe , c'eft que je ne crois rien d'étranger
à ceux qui penfent ; c'eft que je
fuis infiniment perfuadé que le goût des
arts agréables , n'eft point incompatible
avec les plus grandes vûes ; & je vous avouerai
, Meffieurs , que j'ai befoin de cette
idée , pour me foutenir dans la carriere oùje
fuis entré ; mais quel intervalle immenfe
à parcourir , depuis cette idée , jufqu'aux
chofes qui peuvent la réaliſer en moi ,
comme elle exiſte au milieu de vous !
AOUST. 1755 . 99
Cette réflexion qui n'eft que trop bien
fondée , m'empêchera - t- elle de vous faire
part de quelques obfervations , que vos
écrits , Meffieurs , démontrent encore
mieux que mes raiſonnemens ?
J'ofe donc avancer d'après vous - même ,
( pourrois-je choifir une preuve plus chere
& plus convainquante ? ) j'ofe avancer que
le goût , que la poffeffion , que la culture
des talens agréables , n'excluent point les
talens utiles , qu'ils font faits pour fe réunir
& pour opérer de concert , la gloire &
le bonheur de l'humanité ; fi l'on affecte
fouvent de les divifer , fi les efprits faux
ou bornés s'attachent à féparer ces deux
idées faites aller enfemble , ce ne peut
être que l'effet de la jaloufie des uns , &
de la foibleffe des autres ; de la foibleſſe de ;
ceux qui écrivent , & de la jaloufie de ceux
qui jugent : les uns ne fçauroient confentir
á réunir fur la tête d'un feul homme"
tant de couronnes à la fois , les autres ne'
travaillent point affez pour les raffembler .
pour
Permettez- moi , Meffieurs , que je réclame
contre ces deux abus , la juſteſſe &
la juftice qui devroient toujours préfider
fur les écrivains , & fur ceux qui les jugent.
Jufteffe , de la part de ceux qui décident,
pour ne point fe méprendre fur les chofes
qui font différentes fans être contraires ;
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
l'homme de lettres , par exemple , & l'homme
d'état font différens , mais ils ne font
pas oppofés.
De la part des écrivains , pour ne pasconfondre
l'acceffoire & le principal , pour
ne pas s'appefantir dans un ouvrage d'agrémens
fur des idées rebutantes , par leur
gravité , & pour ne point avilir un écrit
férieux par des agrémens trop légers , trop
frivoles , & trop recherchés.
Juftice de la part de ceux qui jugent ,
pour ne point refufer leur fuffrage aux
graces, qui décorent un homme d'état ,
parce que la gravité doit être , & fait effentiellement
, le fonds de fes ouvrages ;
pour ne point enlever à l'homme agréable
la faculté de penfer , de réfléchir & de raifonner
, parce qu'il eft fur- tout de fon effence
de chercher à plaire & d'y réuffir .
&
De la part des écrivains , juftice égale ,
pour n'efpérer & n'éxiger , felon les différens
genres dans lefquels ils s'exercent particulierement
, que la couronne qui leur
eft fingulierement dûe , pour ne point trouver
injufte & déplacé que le laurier domine
dans celles deftinées aux ouvrages
férieux , & les fleurs dans celles que l'on
accorde aux écrits agréables .
Mais le dirai - je ? il femble que le public
ait réglé le partage de l'eftime & de la
A O UST. 1755. IOI
confidération , de maniere à ne pas fouffrir
que le même écrivain acquierre plus
d'une forte de gloire ; & de leur côté les
écrivains fe font négligés fur les moyens
de ramener au vrai ceux qui les jugent.
On voit , en effet , trop fouvent que les
auteurs qu'un génie riant & leger , rend
facilement créateurs des plus féduifantes
bagatelles , n'ont point le courage de s'élever
jufqu'aux chofes qui pourroient rendre
leurs agrémens même profitables à la
fociété ; tandis que les citoyens nés pour
des objets férieux , croiroient defcendre
, & s'avilir , s'ils ornoient des fonds
intéreffans mais graves de cette forme
enchantereffe qui peut affurer le progrès
des plus fublimes vérités.
Qu'ils le rapprochent , qu'ils fe raffemblent,
& fe concilient , ils entraîneront tous
les fuffrages , parce qu'ils réuniront toutes
les fortes de perfections ; ils deviendront
chaque jour une nouvelle preuve que le
goût des arts agréables , n'eft point incompatible
avec les plus grandes vûes.
Cette vérité fi confolante pour les talens
& fi defefperante pour l'envie , eft portée
jufqu'à la démonftration par une foule
d'exemples qui ne laiffent que l'embarras
du choix.
Si je remontois jufqu'à ceux que fournit
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
la plus célébre antiquité , je ne les rappellerois
, Meffieurs , que pour les comparer
à ceux dont vous avez le bonheur d'être
ici les témoins .
Je ne vous peindrois Alexandre écoutant
les leçons d'Ariftote , s'amufant avec
Appelle , rendant au Prince des Poëtes un
culte prefque religieux , que pour vous
rappeller tout ce qu'a fait en faveur des
talens & de ceux qui les cultivent , votre
augufte fondateur , mille fois plus grand
par la modération que le fils de Philippe
le fut par fes conquêtes .
Je ne vous parlerois de Céfar , écrivant
lui - même fon hiftoire , avec autant de
feu , de nobleffe & de vérité qu'il en avoit
mis dans fes operations , mais avec autant
de modeftie que s'il n'en étoit pas le héros
, que pour vous parler de celui qui
vous a raffemblés & qui joint a l'avantage
fi peu commun d'être à la fois l'ami , le
protecteur & le favori des Mufes , cette
gloire encore plus grande de vouloir en
même tems qu'il nous éclaire , nous cacher
le flambeau qui nous conduit .
Je ne vous ferois voir Augufte accueillant
Homere & Virgile ; Scipion donnant à
Térence des confeils qu'il auroit pû luimême
exécuter ; Marc Aurele écrivant
pour l'humanité des maximes qu'il accréA
O UST. 1755. 103
ditoit par fa vertu , que pour vous retracer
l'image du Prince philofophe , du
Roi citoyen , du Monarque éclairé , qui
ne dédaigne pas d'exciter , d'animer , d`encourager
par fes leçons , par fes exemples
& par fes bienfaits les talens & les arts
même agréables au milieu de ces utiles , &
magnifiques établiffemens dans lefquels
fe peignent d'une maniere fi frappante ,
la bonté de fon coeur , l'élévation de fon
ame , & les reffources de fon efprit , établiffemens
qui lui garantiffent l'amour de
fes fujets , & qui lui donnent les droits
les mieux établis fur l'admiration & la
reconnoiffance de leur poftérité .
Un modele auffi grand , auffi cher , auſſi
frappant ne pouvoit qu'enfanter tout ce
qu'il a produit ; c'eft un aftre dont les
heureufes influences fertilifent tout ce qui
l'environne. Vous devrez , Meffieurs , à
ce Mécene couronné les ouvrages que vous
infpirera le defir de lui plaire , & de juftifier
votre adoption ; comme il vous doit
la douceur & l'avantage d'avoir trouvé les
fujets les plus fufceptibles de fes impreffions
, les plus dignes de fes bienfaits , &
les plus capables de répondre à fes vûes.
Eft-il une de fes vertus qui ne fe retrace
dans ceux qu'il a choifis pour former
cette Académie , & dont yous ne faffiez
E iiij
104 MERCURE DE FRANCE .
jouir à chaque inftant la bonté royale &
paternelle qui vous a raffemblés ?
Sa piété fincere éclairée fans oftentation
& fans fafte , également éloignée de la
fuperftition & de la témérité , ne fe retrace-
t- elle pas dans ces Prélats refpectables ,
qui ne dédaignent pas de venir prendre
chez les talens & les arts tout ce qui peut
orner la raifon & la vertu . Dans ces Miniftres
de la religion qui viennent puifer
dans vos affemblées cette éloquence douce
& perfuafive , qui pour corriger l'homme
fe prête aux foibleffes de l'humanité , femblables
à ces héros de l'Hiftoire fainte ,
qui ne rougiffoient point de faire fervir
les vafes profanes enlevés des temples des
faux Dieux pour en faire des vafes facrés
dans le temple de l'Eternel .
Le courage de ce Monarque qui doit
vous paroître encore plus grand , plus refpectable
par les conquêtes qu'il a dédaignées
, que par celles qu'il avoit déja faites
, & qu'il auroit pu faire encore , ne l'a
point éloigné des fciences & des arts dont
les grands Rois font les protecteurs nés ,
& le plus ferme appui ; il a même ofé cultiver
de fes propres mains la terre qu'il defiroit
enrichir & fertilifer ; il n'a pas cru
qu'il fut indigne des héros d'étudier les
talens qui font faits pour les célébrer ; &
A OUS T. 1755. 105
>
c'est à fon exemple que vous devez , Melfieurs
, parmi vous , ces guerriers moins
illuftres encore par un grand nom que par
des lumieres fupérieures & diftinguées
qui joignent aux lauriers de Bellone &
de Mars ceux de Minerve & d'Apollon .
Pardonnez - moi , Meffieurs , ces expreffions
, celles de la poëfie font excufables ,
même en profe , lorfque l'on a beſoin de
tout pour bien peindre ce que l'on fent.
Si des vertus militaires nous paffons
aux vertus civiles & pacifiques , l'efprit
de juftice & d'équité qui conduit votre
illuftre fondateur dans tout ce qu'il dit ,
dans tout ce qu'il fait pour les chofes mêmes
dans lefquelles les régles de la Jurif
prudence font place à d'autres loix , fe retrace
dans les Magiftrats intégres , éclairés
, qui jugent parmi vous les ouvrages
d'efprit avec autant de connoiffance &
d'impartialité , qu'ils décident dans les
tribunaux les conteftations des particuliers.
Chacun de vous en un mot , juftifie les
motifs & l'objet de fon adoption , & tous
enfemble font l'éloge d'un établiſſement
qui multiplie & perpétue les modeles des
belles lettres & des bonnes moeurs , du
bon efprit & du bon goût. Le tribut que
je leur paye en parlant de vous , me ra-
E v
106 MERCURE DE FRANCE.
mene à mon infuffifance , & me fait d'autant
plus vivement fentir mon infériorité ;
mais le plaifir de vous rendre hommage
efface , ou du moins diminue le regret de
ne pouvoir pas vous égaler.
royale & littéraire de Nancy , lorsque Sa
Majefté le roi Stanislas lui a fait l'honneur
de le nommer pour y remplir une place d'affocié
étranger.
Cdeux
Omme ce difcours m'a paru réunir
deux objets intéreffans , l'agréable &
l'utile ; les belles- lettres & les financès : j'ai
engagé l'auteur , qui cultive les unes par
goût , en travaillant pour les autres par état,
à me permettre de l'inférer ici.
MESSIEURS
-Le premier fentiment que l'on éprouve
lorfqu'on reçoit une grace que l'on defiroit
ardemment , fans ofer y prétendre , c'eſt
un fentiment de furpriſe & de joye , de
vanité même , qui ne permet guerres de
réfléchir fur les nouveaux devoirs que cette
grace impofe : plus on eft occupé , rempli,
pénétré du bienfait , moins on apperçoit la
difficulté de le reconnoître & de le méri96
MERCURE DE FRANCE .
ter ; mais la réflexion ne tarde pas à nous
découvrir toute l'étendue de nos engagemens
; l'illufion de ce que l'on croyoit
valoir , fait place à la véritable connoiſſance
de ce que l'on vaut ; l'enchantement
difparoît , & l'on ne voit plus qu'une dette
dont on défefpere pouvoir jamais s'acquitter.
Tel étoit , Meffieurs , mon raviffement ,
lorfque vous m'avez fait l'honneur de
m'affocier à vos travaux , tel eft aujourd'hui
mon embarras , pour juftifier votre
choix : mon unique reffource , eft la même
indulgence qui m'a valu vos bontés : elle
voudra bien , fans doute , en me rendant
juftice fur le fentiment , me faire grace fur
l'expreffion , & ne point juger de la vivacité
de ma reconnoiffance , par la foibleffe
de mon remerciement.
Il eft , Meffieurs , des talens que l'on n'a
plus qu'à récompenfer ; il en eft qu'il faut
aider , animer , encourager ; les uns , font
des fruits qui ont acquis leur maturité ,
vous n'avez qu'à les cueillir ; les autres
font des fleurs , qui peuvent un jour devenir
des fruits ; mais enfin , ce font encore
des fleurs, & qui par cette raifon , méritent
toutes fortes de ménagemens.
Ce que vous avez fait , Meffieurs , pour
couronner le mérite décidé des hommes
illuftres
A O UST. 1755. 97
黎
illuftres que vous avez fucceffivement affociés
à votre gloire , vous avez cru devoir
le faire pour m'exciter à marcher fur leurs
pas ; ces intentions , quoique différentes ,
concourent au même objet , c'eft à moi de
ne les pas confondre , & de chercher à
mériter par mes efforts , ce que d'autres
avoient fi légitimement acquis par leurs
fuccès.
Que pourrois-je faire de mieux pour les
imiter , que de travailler à réunir dans mes
occupations l'aimable & l'utile , comme on
voit chez vous , Meffieurs , les agrémens
affociés à la folidité ? Le goût des belleslettres
que j'ai cultivées dès mon enfance ,
ne m'a point empêché de me livrer férieufement
aux études particulieres à mon état;
& ces études , à leur tour , n'ont point al-.
téré le goût des connoiffances propres à la
littérature j'ofe au contraire efpérer , que
le concours de tous les deux , ne fera qu'accélérer
& perfectionner l'exécution du plan
que j'ai formé d'un Dictionnaire général
des finances qui manque à la nation.
Les idées philofophiques , dont les fiecles
futurs auront obligation à celui- ci , font
enfin parvenues à faire envifager comme
un objet intéreffant pour la faine politique
, & pour la véritable philofophie , ce
que la cupidité feule enviſageoit aupara-
E
98 MERCURE DE FRANCE.
vant comme un objet d'intérêt ( ce mot
pris dans le fens le moins noble , le moins
eftimable , & le plus borné pour l'ufage &
pour le citoyen. )
le
Et quelle matiere méritoit mieux d'être
affujettie à des principes fûrs , à des regles
conftantes , à des loix judicieufes que
commerce & lesfinances qui tiennent à tout ,
qui font tout fubfifter , &
& que l'on peut
confidérer à la fois , comme la bafe & le
comble de ce grand & fuperbe édifice que
l'on nomme gouvernement? Cet inftant de
lumiere , eft donc à tous égards , le moment
fait pour rendre à mon état toute
l'équité , toute la clarté , toute la dignité ,
dont je le crois fufceptible.
pa- Si je vous entretiens, Meffieurs , d'un
reil projet, fi dans le fanctuaire des Mufes ,
j'ofe vous parler de la finance , & de ce qui
l'intéreffe , c'eft que je ne crois rien d'étranger
à ceux qui penfent ; c'eft que je
fuis infiniment perfuadé que le goût des
arts agréables , n'eft point incompatible
avec les plus grandes vûes ; & je vous avouerai
, Meffieurs , que j'ai befoin de cette
idée , pour me foutenir dans la carriere oùje
fuis entré ; mais quel intervalle immenfe
à parcourir , depuis cette idée , jufqu'aux
chofes qui peuvent la réaliſer en moi ,
comme elle exiſte au milieu de vous !
AOUST. 1755 . 99
Cette réflexion qui n'eft que trop bien
fondée , m'empêchera - t- elle de vous faire
part de quelques obfervations , que vos
écrits , Meffieurs , démontrent encore
mieux que mes raiſonnemens ?
J'ofe donc avancer d'après vous - même ,
( pourrois-je choifir une preuve plus chere
& plus convainquante ? ) j'ofe avancer que
le goût , que la poffeffion , que la culture
des talens agréables , n'excluent point les
talens utiles , qu'ils font faits pour fe réunir
& pour opérer de concert , la gloire &
le bonheur de l'humanité ; fi l'on affecte
fouvent de les divifer , fi les efprits faux
ou bornés s'attachent à féparer ces deux
idées faites aller enfemble , ce ne peut
être que l'effet de la jaloufie des uns , &
de la foibleffe des autres ; de la foibleſſe de ;
ceux qui écrivent , & de la jaloufie de ceux
qui jugent : les uns ne fçauroient confentir
á réunir fur la tête d'un feul homme"
tant de couronnes à la fois , les autres ne'
travaillent point affez pour les raffembler .
pour
Permettez- moi , Meffieurs , que je réclame
contre ces deux abus , la juſteſſe &
la juftice qui devroient toujours préfider
fur les écrivains , & fur ceux qui les jugent.
Jufteffe , de la part de ceux qui décident,
pour ne point fe méprendre fur les chofes
qui font différentes fans être contraires ;
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
l'homme de lettres , par exemple , & l'homme
d'état font différens , mais ils ne font
pas oppofés.
De la part des écrivains , pour ne pasconfondre
l'acceffoire & le principal , pour
ne pas s'appefantir dans un ouvrage d'agrémens
fur des idées rebutantes , par leur
gravité , & pour ne point avilir un écrit
férieux par des agrémens trop légers , trop
frivoles , & trop recherchés.
Juftice de la part de ceux qui jugent ,
pour ne point refufer leur fuffrage aux
graces, qui décorent un homme d'état ,
parce que la gravité doit être , & fait effentiellement
, le fonds de fes ouvrages ;
pour ne point enlever à l'homme agréable
la faculté de penfer , de réfléchir & de raifonner
, parce qu'il eft fur- tout de fon effence
de chercher à plaire & d'y réuffir .
&
De la part des écrivains , juftice égale ,
pour n'efpérer & n'éxiger , felon les différens
genres dans lefquels ils s'exercent particulierement
, que la couronne qui leur
eft fingulierement dûe , pour ne point trouver
injufte & déplacé que le laurier domine
dans celles deftinées aux ouvrages
férieux , & les fleurs dans celles que l'on
accorde aux écrits agréables .
Mais le dirai - je ? il femble que le public
ait réglé le partage de l'eftime & de la
A O UST. 1755. IOI
confidération , de maniere à ne pas fouffrir
que le même écrivain acquierre plus
d'une forte de gloire ; & de leur côté les
écrivains fe font négligés fur les moyens
de ramener au vrai ceux qui les jugent.
On voit , en effet , trop fouvent que les
auteurs qu'un génie riant & leger , rend
facilement créateurs des plus féduifantes
bagatelles , n'ont point le courage de s'élever
jufqu'aux chofes qui pourroient rendre
leurs agrémens même profitables à la
fociété ; tandis que les citoyens nés pour
des objets férieux , croiroient defcendre
, & s'avilir , s'ils ornoient des fonds
intéreffans mais graves de cette forme
enchantereffe qui peut affurer le progrès
des plus fublimes vérités.
Qu'ils le rapprochent , qu'ils fe raffemblent,
& fe concilient , ils entraîneront tous
les fuffrages , parce qu'ils réuniront toutes
les fortes de perfections ; ils deviendront
chaque jour une nouvelle preuve que le
goût des arts agréables , n'eft point incompatible
avec les plus grandes vûes.
Cette vérité fi confolante pour les talens
& fi defefperante pour l'envie , eft portée
jufqu'à la démonftration par une foule
d'exemples qui ne laiffent que l'embarras
du choix.
Si je remontois jufqu'à ceux que fournit
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
la plus célébre antiquité , je ne les rappellerois
, Meffieurs , que pour les comparer
à ceux dont vous avez le bonheur d'être
ici les témoins .
Je ne vous peindrois Alexandre écoutant
les leçons d'Ariftote , s'amufant avec
Appelle , rendant au Prince des Poëtes un
culte prefque religieux , que pour vous
rappeller tout ce qu'a fait en faveur des
talens & de ceux qui les cultivent , votre
augufte fondateur , mille fois plus grand
par la modération que le fils de Philippe
le fut par fes conquêtes .
Je ne vous parlerois de Céfar , écrivant
lui - même fon hiftoire , avec autant de
feu , de nobleffe & de vérité qu'il en avoit
mis dans fes operations , mais avec autant
de modeftie que s'il n'en étoit pas le héros
, que pour vous parler de celui qui
vous a raffemblés & qui joint a l'avantage
fi peu commun d'être à la fois l'ami , le
protecteur & le favori des Mufes , cette
gloire encore plus grande de vouloir en
même tems qu'il nous éclaire , nous cacher
le flambeau qui nous conduit .
Je ne vous ferois voir Augufte accueillant
Homere & Virgile ; Scipion donnant à
Térence des confeils qu'il auroit pû luimême
exécuter ; Marc Aurele écrivant
pour l'humanité des maximes qu'il accréA
O UST. 1755. 103
ditoit par fa vertu , que pour vous retracer
l'image du Prince philofophe , du
Roi citoyen , du Monarque éclairé , qui
ne dédaigne pas d'exciter , d'animer , d`encourager
par fes leçons , par fes exemples
& par fes bienfaits les talens & les arts
même agréables au milieu de ces utiles , &
magnifiques établiffemens dans lefquels
fe peignent d'une maniere fi frappante ,
la bonté de fon coeur , l'élévation de fon
ame , & les reffources de fon efprit , établiffemens
qui lui garantiffent l'amour de
fes fujets , & qui lui donnent les droits
les mieux établis fur l'admiration & la
reconnoiffance de leur poftérité .
Un modele auffi grand , auffi cher , auſſi
frappant ne pouvoit qu'enfanter tout ce
qu'il a produit ; c'eft un aftre dont les
heureufes influences fertilifent tout ce qui
l'environne. Vous devrez , Meffieurs , à
ce Mécene couronné les ouvrages que vous
infpirera le defir de lui plaire , & de juftifier
votre adoption ; comme il vous doit
la douceur & l'avantage d'avoir trouvé les
fujets les plus fufceptibles de fes impreffions
, les plus dignes de fes bienfaits , &
les plus capables de répondre à fes vûes.
Eft-il une de fes vertus qui ne fe retrace
dans ceux qu'il a choifis pour former
cette Académie , & dont yous ne faffiez
E iiij
104 MERCURE DE FRANCE .
jouir à chaque inftant la bonté royale &
paternelle qui vous a raffemblés ?
Sa piété fincere éclairée fans oftentation
& fans fafte , également éloignée de la
fuperftition & de la témérité , ne fe retrace-
t- elle pas dans ces Prélats refpectables ,
qui ne dédaignent pas de venir prendre
chez les talens & les arts tout ce qui peut
orner la raifon & la vertu . Dans ces Miniftres
de la religion qui viennent puifer
dans vos affemblées cette éloquence douce
& perfuafive , qui pour corriger l'homme
fe prête aux foibleffes de l'humanité , femblables
à ces héros de l'Hiftoire fainte ,
qui ne rougiffoient point de faire fervir
les vafes profanes enlevés des temples des
faux Dieux pour en faire des vafes facrés
dans le temple de l'Eternel .
Le courage de ce Monarque qui doit
vous paroître encore plus grand , plus refpectable
par les conquêtes qu'il a dédaignées
, que par celles qu'il avoit déja faites
, & qu'il auroit pu faire encore , ne l'a
point éloigné des fciences & des arts dont
les grands Rois font les protecteurs nés ,
& le plus ferme appui ; il a même ofé cultiver
de fes propres mains la terre qu'il defiroit
enrichir & fertilifer ; il n'a pas cru
qu'il fut indigne des héros d'étudier les
talens qui font faits pour les célébrer ; &
A OUS T. 1755. 105
>
c'est à fon exemple que vous devez , Melfieurs
, parmi vous , ces guerriers moins
illuftres encore par un grand nom que par
des lumieres fupérieures & diftinguées
qui joignent aux lauriers de Bellone &
de Mars ceux de Minerve & d'Apollon .
Pardonnez - moi , Meffieurs , ces expreffions
, celles de la poëfie font excufables ,
même en profe , lorfque l'on a beſoin de
tout pour bien peindre ce que l'on fent.
Si des vertus militaires nous paffons
aux vertus civiles & pacifiques , l'efprit
de juftice & d'équité qui conduit votre
illuftre fondateur dans tout ce qu'il dit ,
dans tout ce qu'il fait pour les chofes mêmes
dans lefquelles les régles de la Jurif
prudence font place à d'autres loix , fe retrace
dans les Magiftrats intégres , éclairés
, qui jugent parmi vous les ouvrages
d'efprit avec autant de connoiffance &
d'impartialité , qu'ils décident dans les
tribunaux les conteftations des particuliers.
Chacun de vous en un mot , juftifie les
motifs & l'objet de fon adoption , & tous
enfemble font l'éloge d'un établiſſement
qui multiplie & perpétue les modeles des
belles lettres & des bonnes moeurs , du
bon efprit & du bon goût. Le tribut que
je leur paye en parlant de vous , me ra-
E v
106 MERCURE DE FRANCE.
mene à mon infuffifance , & me fait d'autant
plus vivement fentir mon infériorité ;
mais le plaifir de vous rendre hommage
efface , ou du moins diminue le regret de
ne pouvoir pas vous égaler.
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Résumé : Discours que M. P*** a envoyé à la Société royale & littéraire de Nancy, lorsque Sa Majesté le roi Stanislas lui a fait l'honneur de le nommer pour y remplir une place d'associé étranger.
M. P*** adresse un discours à la Société royale et littéraire de Nancy après sa nomination comme associé étranger par le roi Stanislas. Il exprime sa surprise et sa joie face à cet honneur, tout en reconnaissant la difficulté de le mériter. La Société, selon lui, récompense et encourage les talents, couronnant les mérites des hommes illustres et incitant à suivre leurs pas. L'auteur se propose de réunir dans ses travaux l'agréable et l'utile, comme le fait la Société. Il cultive les belles-lettres par goût et les finances par état, espérant que cette combinaison accélérera et perfectionnera son projet de créer un Dictionnaire général des finances, manquant à la nation. Il souligne l'importance des finances et du commerce pour le gouvernement, affirmant que le goût des arts agréables n'est pas incompatible avec les grandes vues. Les talents agréables et utiles peuvent se réunir pour le bonheur de l'humanité. Le discours se termine par des références historiques à des figures illustres, comparant leur soutien aux arts et aux talents avec celui du roi Stanislas. L'auteur exprime sa gratitude et son désir de justifier la confiance placée en lui par la Société. Il admire les tribunaux et les particuliers pour leur soutien à une institution qui promeut les belles lettres, les bonnes mœurs, l'esprit et le goût. Chaque individu justifie les motifs et l'objet de cette adoption, et l'auteur reconnaît son infériorité et son insuffisance par rapport à l'institution. Cependant, le plaisir de rendre hommage à cette institution efface ou diminue le regret de ne pas pouvoir lui être égal.
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