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1
p. 77-86
SECONDE LETTRE D'un Académicien de M.... à un Académicien de R.... sur la Christiade, ou le Paradis reconquis, pour servir de suite au Paradis perdu de Milton.
Début :
Une maladie longue & opiniâtre, une convalescence des plus lentes & des [...]
Mots clefs :
Poème, Christiade, Dieu, Sauveur, Paradis, Académicien
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texteReconnaissance textuelle : SECONDE LETTRE D'un Académicien de M.... à un Académicien de R.... sur la Christiade, ou le Paradis reconquis, pour servir de suite au Paradis perdu de Milton.
SECONDE LETTRE
•
D'un Académicien de M .... à un Academicien
de R.... fur la Chriftiade , ou
le Paradis reconquis , pour fervir de fuite
au Paradis perdu de Milton.
U
NE maladie longue & opiniâtre , une
convalefcence des plus lentes & des
affaires arrierées ne m'ont pas permis ,
Monfieur , de vous tenir plutôt la parole
que je vous donnai dans ma lettre du mois
de Juillet dernier , dans laquelle je vous
promettois de vous dire mon fentiment
fur le refte de la Chriftiade. Je fuis ravi
que le jugement que j'en ai porté s'accor
de avec le vôtre , & que celui de vos illuftres
confreres y mette un fceau refpectable
à tout critique. Je vais donc achever
l'analyfe de cet ouvrage avec confiance &
fans partialité.
Je vous avois laiffé au huitième chant
& c'eft de là que je reprens. Il contient
le plus grand & le plus augufte de nos
myfteres ; l'inftitution de l'Euchariftie , &
je vous affure qu'on ne peut lire rien de
plus tendre & de plus onctueux que le
difcours que le Sauveur fait à fes Difci-
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
ples dans fon teftament d'adieu . Le combat
de fon agonie eft un morceau théologique
, qui n'eft pas à la vérité de notre
reffort , mais nous en avons entendu difcourir
des Théologiens , qui ont affuré
qu'on ne pouvoit mieux accommoder le
dogme dans un poëme , & le mettre dans
le jour le plus favorable & le plus conforme
à la faine doctrine , fans en rien altérer
, au milieu même des fictions poëtiques.
L'épifode de Judas Iscariot qui commence
à la fin du feptieme chant , & qui
finit dans le dixieme par fa mort tragique,
eft un épiſode d'éclat qui n'a pas échappé
à votre pénétration : il eft en effet bien
fingulier ; car cet épifode feul eûr pû faire
la matiere d'un poëme par fon commen
cement , fon milieu & fa fin . L'efpece de
choc qui fe paffe dans le jardin des Oliviers
lorfque le Sauveur y eft pris , paroîtroit
d'invention romanefque , fi l'Evangélifte
ne difoit pofitivement qu'à la parole
du Sauveur , Judas & les troupes qu'il
conduifoit tomberent à la renverſe . L'em-
-portement de S. Pierre , connu par le coup
de glaive dont il frappa Malchus , & la
difpofition des autres Apôtres fes collégues
qui n'attendoient que le confentement
de leur Maître pour tirer pareilleΜΑΙ.
79 1755.
ment le glaive , eft fi bien marqué dans
l'Evangile , qu'on ne peut le regarder comme
une rodomontade de la part des compagnons
de l'Homme Dieu . Le fonge de
la femme de Pilate , qui dans le neuvieme
chant interrompt le jugement que fon
mari alloit porter contre Jefus , & la def
cription du temple de la Sibylle , font des
épifodes d'invention hiftorique , où tout
elt afforti au fujet principal. L'antre des
génies infernaux où Satan defcend par les
bouches du Vefuve , & y fait forger les
inftrumens du fupplice de Jefus- Chriſt , eſt
encore un morceau d'imagination poëtique ,
qui ravit par le détail des ouvrages aufquels
ces génies font occupés. Cette defcription
qui égaie le fombre de la mort
tragique de Judas , eft admirable. Le por
trait de la politique que Satan appelle du
haut des tours de Solime , & la politique
qui , fidele à la voix de Satan , quitte lecabinet
de l'Empereur Tibere , & accourt
à travers les airs pour venir fe prêter aux
vûes du monarque infernal , fait un bel
effet dans le onzieme chant. Le fupplice
du Sauveur & le tableau des fouffrances
qu'il endure avec une patience plus que
héroïque , contrafte fort bien avec le zéle
des Anges qui forment l'armée céleſte , &
quiau premier mouvement courent prendre
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
1
-
les armes dans l'arfenal de Dieu pour aller
fondre fur les ennemis de fon fils , & le
délivrer des mains des impies qui s'apprêtent
à le crucifier. Ce zélé de l'armée célefte
, qui borné par l'ordre abfolu du
Tout puiffant , fe change en deuil , &
l'éclipfe de la férénité de la face brillante
de Dieu pénétré de douleur à la mort de
fon fils , éclipfe qui eft la caufe premiere
des ténébres qui obfcurciffent le foleil , &
qui couvrent toute la terre en un inſtant ,
tout cela eft d'un fublime qui étonne , ra
vit , & imprime la terreur , la crainte & le
refpect pour la majeſté de Dieu . L'éclat
qui accompagne le triomphe de la Réfurrection
du Sauveur , les vives defcriptions
de l'empire du tems , du cahos & de la
nuit , celle des enfers , dont les peintures
effrayantes font d'un nouveau coloris &
parfaitement afforties aux différens genres
de tourmens , & aux différentes efpeces
de coupables qui les endurent , la defcription
des limbes , le portrait de la tranquille
efpérance qui anime les faints perfonnages
qui l'habitent , ce doux efpoir d'un
heureux avenir qui contrafte avec la fureur
& le defefpoir des réprouvés , la beauté
du climat des limbes & l'horreur des enfers
, font des tableaux qui effrayent &
raffurent , qui troublent & qui calment,
Μ Α Ι. 1755 .
81
tour à tour le lecteur. Il fe délaffe enfin
dans les belles plaines du ciel & dans le
brillant féjour de la Divinité , dont le temple
eft peint d'une maniere d'autant plus
admirable , que l'auteur pouvant faire.
jouer fon imagination , n'a néanmoins
emprunté que les idées tracées par S. Jean
dans fon Apocalypfe. Le livre des deftinées
humaines , fcelle de fept fceaux que le
Sauveur ouvre aux yeux de fon Apôtre ,
pour lui faire connoître les hommes dont
les ames lui font confiées , eft encore emprunté
de l'Apocalypfe . L'établiffement
miraculeux de l'Eglife , & le changement
progreffif qui fe fait dans tous les états du
monde par la prédication de l'évangile ,
les portraits des premiers Souverains chré-,
tiens , & les juftes éloges donnés à leurs
fucceffeurs en qualité de protecteurs de
l'Eglife , la fucceffion invariable & non.
interrompue des fouverains Pontifes qui
ont occupé le fiége de Rome & de l'Eglife ,
& les traits fous lefquels font repréfentés
les plus grands Papes jufqu'à celui qui
remplit fi dignement la chaire de Saint .
Pierre , tout cela eft d'une invention fine
ingénieufe , délicate , qui tranfporte & ravit
le lecteur en lui rappellant les grands.
traits de l'ancien & du nouveau Teftament ,
& d'une partie de l'Hiftoire eccléfiaftique
Dy
82 MERCURE DE FRANCE.
par une narration agréable & fleurie.
On a donc bien eu raifon , Monfieur ,
de dire que la Chriftiade , bien loin de
nuire à la religion & de fcandalifer la foi
des Fideles , ne peut fervir qu'à leur donner
une grande idée de nos myfteres . Les
fictions fans nombre qui étayent ce poëme
, n'auroient point été admiffibles dans
un fujet auffi facré , & le lecteur pieux
auroit eu raifon de s'en alarmer & de les
rejetter , fi l'auteur n'eût eu la précaution
de les puifer toutes dans le fond même des
myfteres , ainfi que l'a fort bien remarqué
un célebre Journaliſte , & de les appuyer
des autorités de l'Ecriture , des faints Peres
, des Conciles , des Commentateurs
& de l'Hiftoire . C'eft de là probablement
qu'eſt venu ce déluge de notes qui a inondé
l'ouvrage , & c'eft avec la même juſteſſe
que vous avez été frappé de l'art avec lequel
les humiliations & les grandeurs de
Homme - Dieu contraftent avec dignité &
s'ennobliffent mutuellement.
En effet le poëme de la Chriftiade n'eft
que le triomphe du Chrift . Si cet objet
nous étoit moins familier , il piqueroit
plus notre curiofité ; mais un fujet dont
nos oreilles font rebattues dans nos chaires
, dont nos livres font remplis , dont
nous fommes imbus dès l'enfance , affadit
M. A I. 83
1755. .
en quelque forte , & rebute , fi l'on peut fe
fervir de ce terme , l'attention du Chrétien
tiéde , à laquelle les objets attrayans
du fiécle font fans ceffe diverfion. Dans le
monde on ne connoît communément le
Sauveur que par fa naiffance pauvre & par
fa mort ignominieufe ; ce font là les deux
points de vûe fous lefquels on le confidere
: l'éclat de fes miracles frappe , mais
l'ignominie de fa croix fcandalife , & il
faut avoir une foi bien ferme pour n'être
pas tenté d'abandonner un maître qui vit
d'une façon fi obfcure , & qui meurt du
fupplice le plus infâme . C'eft là ce qui a
donné crédit au préjugé commun , que que les
myfteres de notre religion ne fçauroient
être la matiere d'un poëme ; mais un ef
prit qui ne s'arrête point à la fuperficie ,
qui s'éleve au- deffus des préjugés , qui approfondit
tous les myfteres , qui analyſe
tous les faits , ne peut s'empêcher d'être
frappé de la Divinité , qui éclate jufques
dans les moindres actions du Sanveur ; on
voit en lui le héros des héros , le héros par
excellence , l'Homme - Dieu , le Dieu des
Dieux .
Je ne puis mieux finir cette analyfe ,
Monfieur , qu'en vous difant mon fentiment
fur le fujer des planches , vignettes
& gravûres en taille -douce qui font à la
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
tête de chaque chant de la Chriſtiade : il
y regne autant de poëtique & de fublime
d'idées que dans l'ouvrage même ; les allégories.
en font fines , juftes & nullement
forcées. Peut - on rien de plus beau que
l'idée du frontispice , où les trois monftres,
Satan , le péché & la mort perfonnifiés ,
font attachés au trophée du Rédempteur ;
le palais du prince de l'air , avec tous fes
attributs , & la tempête qu'il excite à la
priere de Satan ; le confeil des démons fur
le Liban , où les grands acteurs font caractérifés
; le feftin d'Hérode , où Hérodias
danfe ; Magdeleine dans fes beaux jardins.
livrée à fes illufions , & enfuite dans fon
appartement renverfant & brifant fa toilette
dans un faint emportement de converfion
; la médiation du Verbe , & Adam
& Eve pris dans les filets de la mort ; la
naiffance de la femme ; l'antre des génies
infernaux ; l'arfenal célefte ; le magnifique
temple de la Sibylle , & la femme de
Pilate dormant fur les genoux du fommeil;
l'ame du Dieu crucifié, expirant, qui fort de
fa bouche , un drapeau d'une main en figne
de fa victoire , & des foudres de l'autre , en
inftrumens de fa vengeance , qui foudroye
& précipite les légions de démons répandus
dans les airs , où ils s'applaudiffoient
de leur prétendue victoire fur le Seigneur
MA I. 1755.
85 .
& fur fon Chrift ; & enfin ce même Chriſt
fortant victorieux du tombeau , dont la
pierre énorme renversée par la puiffance
divine , écrafe la mort qui étoit affife
deffus ; & les clefs de la mort & des enfers
que le Sauveur reffufcitant tient dans
fes mains? ce font là , Monfieur , autant
d'idées nobles & poëtiques que le célebre
Eyfen a parfaitement tracées , fans doute ,
d'après l'auteur , & que les plus habiles
Graveurs de Paris ont très - bien rendues .
Tout eft poëtique , tout eft admirable dans .
ce poëme , jufqu'au crayon & au burin
du Deffinateur & des Graveurs.
"
Vous penferez peut - être , Monfieur, que
la chaleur du climat qui échauffe notre
imagination , eft la feule caufe de l'admiration
que nous avons pour la Chriftiade ;
mais defabufez-vous , les coups de foleil
aufquels on nous accufe d'être fujets , ne
dirigent point nos jugemens ; je ne vous
les produirois même pas avec tant de confiance
, fi les perfonnes les plus éclairées
de nos provinces & des Académies voifines
, & principalement un homme célebre
par quantité de bons ouvrages , qui fe
diftingue à la tête de l'Académie des Belles-
Lettres de M .... n'avoit prévenu notre
jugement par les fuffrages les plus favorables
à la Chriftiade .
86 MERCURE DE FRANCE.
Quoiqu'il en foit , notre admiration
pour ce poëme n'eft point aveugle , mais
nous faifons graces aux défauts en faveur
des beautés ; car quelques exemples & autorités
que l'auteur apporte pour fe juftifier
d'avoir écrit fon poëme en profe
cependant , comme l'ufage a prévalu , &
que par poëme on entend communément
aujourd'hui un ouvrage en vers , nous faifons
des voeux avec vous pour que quel
que heureux génie s'animant du feu poëtique
de l'auteur de la Chriftiade , fans en
amortir les faillies , veuille bien prendre
la peine de nous la rendre en beaux vers
françois , débarraffée de certains détails
qui font languir l'action , & de quelques
notes qui paroiffent fuperflues. Je fuis ,
& c.
On imprime chez Boudet , rue Saint
Jacques , au Livre d'or , un projet de
Tactique d'après le fyftême du Chevalier
Folard , & les idées de M. le Maréchal de
Saxe. Je crois que l'annonce de ce livre.
doit exciter la curiofité de nos militaires ,
que fa lecture peut leur être auffi utile
que l'ouvrage paroît intéreffant. Le Libraire
le diftribuera dans le courant de ce
mois ; 1 vol. in-4°.
•
D'un Académicien de M .... à un Academicien
de R.... fur la Chriftiade , ou
le Paradis reconquis , pour fervir de fuite
au Paradis perdu de Milton.
U
NE maladie longue & opiniâtre , une
convalefcence des plus lentes & des
affaires arrierées ne m'ont pas permis ,
Monfieur , de vous tenir plutôt la parole
que je vous donnai dans ma lettre du mois
de Juillet dernier , dans laquelle je vous
promettois de vous dire mon fentiment
fur le refte de la Chriftiade. Je fuis ravi
que le jugement que j'en ai porté s'accor
de avec le vôtre , & que celui de vos illuftres
confreres y mette un fceau refpectable
à tout critique. Je vais donc achever
l'analyfe de cet ouvrage avec confiance &
fans partialité.
Je vous avois laiffé au huitième chant
& c'eft de là que je reprens. Il contient
le plus grand & le plus augufte de nos
myfteres ; l'inftitution de l'Euchariftie , &
je vous affure qu'on ne peut lire rien de
plus tendre & de plus onctueux que le
difcours que le Sauveur fait à fes Difci-
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
ples dans fon teftament d'adieu . Le combat
de fon agonie eft un morceau théologique
, qui n'eft pas à la vérité de notre
reffort , mais nous en avons entendu difcourir
des Théologiens , qui ont affuré
qu'on ne pouvoit mieux accommoder le
dogme dans un poëme , & le mettre dans
le jour le plus favorable & le plus conforme
à la faine doctrine , fans en rien altérer
, au milieu même des fictions poëtiques.
L'épifode de Judas Iscariot qui commence
à la fin du feptieme chant , & qui
finit dans le dixieme par fa mort tragique,
eft un épiſode d'éclat qui n'a pas échappé
à votre pénétration : il eft en effet bien
fingulier ; car cet épifode feul eûr pû faire
la matiere d'un poëme par fon commen
cement , fon milieu & fa fin . L'efpece de
choc qui fe paffe dans le jardin des Oliviers
lorfque le Sauveur y eft pris , paroîtroit
d'invention romanefque , fi l'Evangélifte
ne difoit pofitivement qu'à la parole
du Sauveur , Judas & les troupes qu'il
conduifoit tomberent à la renverſe . L'em-
-portement de S. Pierre , connu par le coup
de glaive dont il frappa Malchus , & la
difpofition des autres Apôtres fes collégues
qui n'attendoient que le confentement
de leur Maître pour tirer pareilleΜΑΙ.
79 1755.
ment le glaive , eft fi bien marqué dans
l'Evangile , qu'on ne peut le regarder comme
une rodomontade de la part des compagnons
de l'Homme Dieu . Le fonge de
la femme de Pilate , qui dans le neuvieme
chant interrompt le jugement que fon
mari alloit porter contre Jefus , & la def
cription du temple de la Sibylle , font des
épifodes d'invention hiftorique , où tout
elt afforti au fujet principal. L'antre des
génies infernaux où Satan defcend par les
bouches du Vefuve , & y fait forger les
inftrumens du fupplice de Jefus- Chriſt , eſt
encore un morceau d'imagination poëtique ,
qui ravit par le détail des ouvrages aufquels
ces génies font occupés. Cette defcription
qui égaie le fombre de la mort
tragique de Judas , eft admirable. Le por
trait de la politique que Satan appelle du
haut des tours de Solime , & la politique
qui , fidele à la voix de Satan , quitte lecabinet
de l'Empereur Tibere , & accourt
à travers les airs pour venir fe prêter aux
vûes du monarque infernal , fait un bel
effet dans le onzieme chant. Le fupplice
du Sauveur & le tableau des fouffrances
qu'il endure avec une patience plus que
héroïque , contrafte fort bien avec le zéle
des Anges qui forment l'armée céleſte , &
quiau premier mouvement courent prendre
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
1
-
les armes dans l'arfenal de Dieu pour aller
fondre fur les ennemis de fon fils , & le
délivrer des mains des impies qui s'apprêtent
à le crucifier. Ce zélé de l'armée célefte
, qui borné par l'ordre abfolu du
Tout puiffant , fe change en deuil , &
l'éclipfe de la férénité de la face brillante
de Dieu pénétré de douleur à la mort de
fon fils , éclipfe qui eft la caufe premiere
des ténébres qui obfcurciffent le foleil , &
qui couvrent toute la terre en un inſtant ,
tout cela eft d'un fublime qui étonne , ra
vit , & imprime la terreur , la crainte & le
refpect pour la majeſté de Dieu . L'éclat
qui accompagne le triomphe de la Réfurrection
du Sauveur , les vives defcriptions
de l'empire du tems , du cahos & de la
nuit , celle des enfers , dont les peintures
effrayantes font d'un nouveau coloris &
parfaitement afforties aux différens genres
de tourmens , & aux différentes efpeces
de coupables qui les endurent , la defcription
des limbes , le portrait de la tranquille
efpérance qui anime les faints perfonnages
qui l'habitent , ce doux efpoir d'un
heureux avenir qui contrafte avec la fureur
& le defefpoir des réprouvés , la beauté
du climat des limbes & l'horreur des enfers
, font des tableaux qui effrayent &
raffurent , qui troublent & qui calment,
Μ Α Ι. 1755 .
81
tour à tour le lecteur. Il fe délaffe enfin
dans les belles plaines du ciel & dans le
brillant féjour de la Divinité , dont le temple
eft peint d'une maniere d'autant plus
admirable , que l'auteur pouvant faire.
jouer fon imagination , n'a néanmoins
emprunté que les idées tracées par S. Jean
dans fon Apocalypfe. Le livre des deftinées
humaines , fcelle de fept fceaux que le
Sauveur ouvre aux yeux de fon Apôtre ,
pour lui faire connoître les hommes dont
les ames lui font confiées , eft encore emprunté
de l'Apocalypfe . L'établiffement
miraculeux de l'Eglife , & le changement
progreffif qui fe fait dans tous les états du
monde par la prédication de l'évangile ,
les portraits des premiers Souverains chré-,
tiens , & les juftes éloges donnés à leurs
fucceffeurs en qualité de protecteurs de
l'Eglife , la fucceffion invariable & non.
interrompue des fouverains Pontifes qui
ont occupé le fiége de Rome & de l'Eglife ,
& les traits fous lefquels font repréfentés
les plus grands Papes jufqu'à celui qui
remplit fi dignement la chaire de Saint .
Pierre , tout cela eft d'une invention fine
ingénieufe , délicate , qui tranfporte & ravit
le lecteur en lui rappellant les grands.
traits de l'ancien & du nouveau Teftament ,
& d'une partie de l'Hiftoire eccléfiaftique
Dy
82 MERCURE DE FRANCE.
par une narration agréable & fleurie.
On a donc bien eu raifon , Monfieur ,
de dire que la Chriftiade , bien loin de
nuire à la religion & de fcandalifer la foi
des Fideles , ne peut fervir qu'à leur donner
une grande idée de nos myfteres . Les
fictions fans nombre qui étayent ce poëme
, n'auroient point été admiffibles dans
un fujet auffi facré , & le lecteur pieux
auroit eu raifon de s'en alarmer & de les
rejetter , fi l'auteur n'eût eu la précaution
de les puifer toutes dans le fond même des
myfteres , ainfi que l'a fort bien remarqué
un célebre Journaliſte , & de les appuyer
des autorités de l'Ecriture , des faints Peres
, des Conciles , des Commentateurs
& de l'Hiftoire . C'eft de là probablement
qu'eſt venu ce déluge de notes qui a inondé
l'ouvrage , & c'eft avec la même juſteſſe
que vous avez été frappé de l'art avec lequel
les humiliations & les grandeurs de
Homme - Dieu contraftent avec dignité &
s'ennobliffent mutuellement.
En effet le poëme de la Chriftiade n'eft
que le triomphe du Chrift . Si cet objet
nous étoit moins familier , il piqueroit
plus notre curiofité ; mais un fujet dont
nos oreilles font rebattues dans nos chaires
, dont nos livres font remplis , dont
nous fommes imbus dès l'enfance , affadit
M. A I. 83
1755. .
en quelque forte , & rebute , fi l'on peut fe
fervir de ce terme , l'attention du Chrétien
tiéde , à laquelle les objets attrayans
du fiécle font fans ceffe diverfion. Dans le
monde on ne connoît communément le
Sauveur que par fa naiffance pauvre & par
fa mort ignominieufe ; ce font là les deux
points de vûe fous lefquels on le confidere
: l'éclat de fes miracles frappe , mais
l'ignominie de fa croix fcandalife , & il
faut avoir une foi bien ferme pour n'être
pas tenté d'abandonner un maître qui vit
d'une façon fi obfcure , & qui meurt du
fupplice le plus infâme . C'eft là ce qui a
donné crédit au préjugé commun , que que les
myfteres de notre religion ne fçauroient
être la matiere d'un poëme ; mais un ef
prit qui ne s'arrête point à la fuperficie ,
qui s'éleve au- deffus des préjugés , qui approfondit
tous les myfteres , qui analyſe
tous les faits , ne peut s'empêcher d'être
frappé de la Divinité , qui éclate jufques
dans les moindres actions du Sanveur ; on
voit en lui le héros des héros , le héros par
excellence , l'Homme - Dieu , le Dieu des
Dieux .
Je ne puis mieux finir cette analyfe ,
Monfieur , qu'en vous difant mon fentiment
fur le fujer des planches , vignettes
& gravûres en taille -douce qui font à la
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
tête de chaque chant de la Chriſtiade : il
y regne autant de poëtique & de fublime
d'idées que dans l'ouvrage même ; les allégories.
en font fines , juftes & nullement
forcées. Peut - on rien de plus beau que
l'idée du frontispice , où les trois monftres,
Satan , le péché & la mort perfonnifiés ,
font attachés au trophée du Rédempteur ;
le palais du prince de l'air , avec tous fes
attributs , & la tempête qu'il excite à la
priere de Satan ; le confeil des démons fur
le Liban , où les grands acteurs font caractérifés
; le feftin d'Hérode , où Hérodias
danfe ; Magdeleine dans fes beaux jardins.
livrée à fes illufions , & enfuite dans fon
appartement renverfant & brifant fa toilette
dans un faint emportement de converfion
; la médiation du Verbe , & Adam
& Eve pris dans les filets de la mort ; la
naiffance de la femme ; l'antre des génies
infernaux ; l'arfenal célefte ; le magnifique
temple de la Sibylle , & la femme de
Pilate dormant fur les genoux du fommeil;
l'ame du Dieu crucifié, expirant, qui fort de
fa bouche , un drapeau d'une main en figne
de fa victoire , & des foudres de l'autre , en
inftrumens de fa vengeance , qui foudroye
& précipite les légions de démons répandus
dans les airs , où ils s'applaudiffoient
de leur prétendue victoire fur le Seigneur
MA I. 1755.
85 .
& fur fon Chrift ; & enfin ce même Chriſt
fortant victorieux du tombeau , dont la
pierre énorme renversée par la puiffance
divine , écrafe la mort qui étoit affife
deffus ; & les clefs de la mort & des enfers
que le Sauveur reffufcitant tient dans
fes mains? ce font là , Monfieur , autant
d'idées nobles & poëtiques que le célebre
Eyfen a parfaitement tracées , fans doute ,
d'après l'auteur , & que les plus habiles
Graveurs de Paris ont très - bien rendues .
Tout eft poëtique , tout eft admirable dans .
ce poëme , jufqu'au crayon & au burin
du Deffinateur & des Graveurs.
"
Vous penferez peut - être , Monfieur, que
la chaleur du climat qui échauffe notre
imagination , eft la feule caufe de l'admiration
que nous avons pour la Chriftiade ;
mais defabufez-vous , les coups de foleil
aufquels on nous accufe d'être fujets , ne
dirigent point nos jugemens ; je ne vous
les produirois même pas avec tant de confiance
, fi les perfonnes les plus éclairées
de nos provinces & des Académies voifines
, & principalement un homme célebre
par quantité de bons ouvrages , qui fe
diftingue à la tête de l'Académie des Belles-
Lettres de M .... n'avoit prévenu notre
jugement par les fuffrages les plus favorables
à la Chriftiade .
86 MERCURE DE FRANCE.
Quoiqu'il en foit , notre admiration
pour ce poëme n'eft point aveugle , mais
nous faifons graces aux défauts en faveur
des beautés ; car quelques exemples & autorités
que l'auteur apporte pour fe juftifier
d'avoir écrit fon poëme en profe
cependant , comme l'ufage a prévalu , &
que par poëme on entend communément
aujourd'hui un ouvrage en vers , nous faifons
des voeux avec vous pour que quel
que heureux génie s'animant du feu poëtique
de l'auteur de la Chriftiade , fans en
amortir les faillies , veuille bien prendre
la peine de nous la rendre en beaux vers
françois , débarraffée de certains détails
qui font languir l'action , & de quelques
notes qui paroiffent fuperflues. Je fuis ,
& c.
On imprime chez Boudet , rue Saint
Jacques , au Livre d'or , un projet de
Tactique d'après le fyftême du Chevalier
Folard , & les idées de M. le Maréchal de
Saxe. Je crois que l'annonce de ce livre.
doit exciter la curiofité de nos militaires ,
que fa lecture peut leur être auffi utile
que l'ouvrage paroît intéreffant. Le Libraire
le diftribuera dans le courant de ce
mois ; 1 vol. in-4°.
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Résumé : SECONDE LETTRE D'un Académicien de M.... à un Académicien de R.... sur la Christiade, ou le Paradis reconquis, pour servir de suite au Paradis perdu de Milton.
La seconde lettre est une correspondance entre deux académiciens discutant de la 'Christiade', un poème épique. L'auteur de la lettre approuve le jugement de son interlocuteur et de leurs confrères sur l'œuvre. Il commence son analyse à partir du huitième chant, mettant en avant la tendresse et l'onction du discours du Sauveur lors de l'institution de l'Eucharistie. Il admire également la profondeur théologique du combat de l'agonie du Christ, bien que ce traitement ne soit pas conforme à leur ressource, il est approuvé par des théologiens. L'épître met en lumière plusieurs épisodes marquants du poème, tels que la trahison de Judas, le combat au jardin des Oliviers et l'intervention de la femme de Pilate. Elle loue également les descriptions poétiques, comme l'antre des génies infernaux et la politique de Satan. Le supplice du Sauveur et les réactions des anges sont décrits avec un sublime qui impressionne. Le poème est salué pour sa fidélité aux Écritures et aux autorités ecclésiastiques, justifiant ainsi les fictions poétiques par leur enracinement dans les mystères chrétiens. L'auteur conclut en exprimant son admiration pour les illustrations du poème, qui sont aussi poétiques et sublimes que le texte lui-même. Il espère cependant que la 'Christiade' pourrait être réécrite en vers français pour en améliorer la fluidité.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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