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3001
p. 2027
Histoire du Traité de Westphalie, [titre d'après la table]
Début :
HISTOIRE du Traité de Westphalie, ou des Négociations qui se firent à Munster [...]
Mots clefs :
Traité de Westphalie, Münster, Osnabrück
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texteReconnaissance textuelle : Histoire du Traité de Westphalie, [titre d'après la table]
HISTOIRE du Traité de Weftphalie ,
ou des Négociations qui fe firent à Munſter
& à Ofnabrug , pour établir la Paix entre
toutes les Puillances de l'Europe , compofée
principalement fur les Mémoires de la
Cour & des Plénipotentiaires de France ,
par le P. Bugeant , de la Compagnie de Jefus.
Quatre vol . in- 12 . Le premier Tome
de 506 pages , le fecond de 493 , le troifiéme
de 457 , & le quatrième de 5 10. A Paris
, chés P. J. Mariette , ruë S. Jacques ,
aux Colonnes d'Hercule , 1744.
ou des Négociations qui fe firent à Munſter
& à Ofnabrug , pour établir la Paix entre
toutes les Puillances de l'Europe , compofée
principalement fur les Mémoires de la
Cour & des Plénipotentiaires de France ,
par le P. Bugeant , de la Compagnie de Jefus.
Quatre vol . in- 12 . Le premier Tome
de 506 pages , le fecond de 493 , le troifiéme
de 457 , & le quatrième de 5 10. A Paris
, chés P. J. Mariette , ruë S. Jacques ,
aux Colonnes d'Hercule , 1744.
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3002
p. 2027-2028
Continuation de l'Histoire de l'Angleterre, proposée par souscription, [titre d'après la table]
Début :
Jean & Paul Knapton, Imprimeurs-Libraires à Londres, dans Ludgate-Street, impriment [...]
Mots clefs :
Angleterre, Rapin de Thoyras, Estampes, Jacob Houbraken
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texteReconnaissance textuelle : Continuation de l'Histoire de l'Angleterre, proposée par souscription, [titre d'après la table]
Jean & Paul Knapton , Imprimeurs-Libraires
à Londres, dans Ludgate- Street , impriment
& débitent par Soufcription laContinuation
de l'Histoire d'Angleterre de M.
Rapin de Thoyras , en Anglois , depuis la révolution
arrivée en 1688 , jufqu'à l'avènement
du Roi Georges II , à quoi on ajoutera
un ample Sommaire , ou Epitome de toute
cette Hiftoire , depuis la defcente de Jules-
Céfar en Angleterre , jufqu'à la mort de
E ij Geor2028
MERCURE DE FRANCE
Georges I , par M, Tindal , M. A. & c.
Cet Ouvrage qui fera imprimé in -folio &
in-octavo , fera orné des Eftampes des Rois ,
des Reines & de plufieurs grands Perſonnages
, gravées par M. Houbraken & par
d'autres habiles Maîtres , avec des Cartes ,
des Médailles & d'autres tailles - douces . On
en débite chaque femaine un Cahier de
quatre feuilles pour fix fols. Les Eftampes
gravées par M. Houbraken , font payées fur
le pied de fix fols chacunes les Cartes &
les autres tailles- douces en coûtent trois . Ce
débit eft ouvert du premier Samedi de Mai
de cette année , & continuera jufqu'à ce
que l'Ouvrage foit achevé.
L'Hiftoire entiere de cet Auteur fe débite
chés les mêmes Libraires,
à Londres, dans Ludgate- Street , impriment
& débitent par Soufcription laContinuation
de l'Histoire d'Angleterre de M.
Rapin de Thoyras , en Anglois , depuis la révolution
arrivée en 1688 , jufqu'à l'avènement
du Roi Georges II , à quoi on ajoutera
un ample Sommaire , ou Epitome de toute
cette Hiftoire , depuis la defcente de Jules-
Céfar en Angleterre , jufqu'à la mort de
E ij Geor2028
MERCURE DE FRANCE
Georges I , par M, Tindal , M. A. & c.
Cet Ouvrage qui fera imprimé in -folio &
in-octavo , fera orné des Eftampes des Rois ,
des Reines & de plufieurs grands Perſonnages
, gravées par M. Houbraken & par
d'autres habiles Maîtres , avec des Cartes ,
des Médailles & d'autres tailles - douces . On
en débite chaque femaine un Cahier de
quatre feuilles pour fix fols. Les Eftampes
gravées par M. Houbraken , font payées fur
le pied de fix fols chacunes les Cartes &
les autres tailles- douces en coûtent trois . Ce
débit eft ouvert du premier Samedi de Mai
de cette année , & continuera jufqu'à ce
que l'Ouvrage foit achevé.
L'Hiftoire entiere de cet Auteur fe débite
chés les mêmes Libraires,
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3003
p. 2028-2029
Collection de livres rares à vendre, [titre d'après la table]
Début :
M. Engel, premier Bibliothécaire de la République de Berne, en Suisse, ayant résolu [...]
Mots clefs :
Samuel Engel, Bibliothèque, République de Berne, Livres rares, Vente, Leipzig
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texteReconnaissance textuelle : Collection de livres rares à vendre, [titre d'après la table]
M. Engel , premier Bibliotécaire de la
République de Berne, en Suiffe , ayant réfolu
de vendre fa belle Collection de Livres
rares , en a publié un Catalogue raifonné ,
qui fe trouve chés Briaffon , Libraire à Paris ,
& comme, malgré les inftances de plufieurs
Perfonnes de grande confideration , il ne
leur en a pas voulu céder des parties , quoique
fort confiderables , mais il préfére de
vendre cette Collection en détail par une
Vente publique , Argent comptant , & fuivant
la coûtume ; il donne Avis aux Curieux
,
SEPTEMBRE. 1744. 2029
rieux , qui fouhaiteroient de s'en procurer
quelques Livres , qui ne fe trouvent , que
très-rarement , qu'il a fait tranſporter ces
Livres à Leipfick , & que la Vente s'en
fera le 14 de ce mois & jours fuivans , dans
ladite Ville , priant tous les Amateurs , de
donner leurs Coinmiffions de bonne heure ;
& en cas qu'on change de réſolution , ſoit
pour le tems ou le lieu de cette Vente , le
Public en fera averti par un Avis inféré dans
le Supplément de ce Catalogue , actuellement
fous Preffe , & qu'on trouvera chés le
même Libraire.
République de Berne, en Suiffe , ayant réfolu
de vendre fa belle Collection de Livres
rares , en a publié un Catalogue raifonné ,
qui fe trouve chés Briaffon , Libraire à Paris ,
& comme, malgré les inftances de plufieurs
Perfonnes de grande confideration , il ne
leur en a pas voulu céder des parties , quoique
fort confiderables , mais il préfére de
vendre cette Collection en détail par une
Vente publique , Argent comptant , & fuivant
la coûtume ; il donne Avis aux Curieux
,
SEPTEMBRE. 1744. 2029
rieux , qui fouhaiteroient de s'en procurer
quelques Livres , qui ne fe trouvent , que
très-rarement , qu'il a fait tranſporter ces
Livres à Leipfick , & que la Vente s'en
fera le 14 de ce mois & jours fuivans , dans
ladite Ville , priant tous les Amateurs , de
donner leurs Coinmiffions de bonne heure ;
& en cas qu'on change de réſolution , ſoit
pour le tems ou le lieu de cette Vente , le
Public en fera averti par un Avis inféré dans
le Supplément de ce Catalogue , actuellement
fous Preffe , & qu'on trouvera chés le
même Libraire.
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3004
p. 2029
Horae Hebraicae, &c. [titre d'après la table]
Début :
Il paroît à Leipsick, un Ouvrage intitulé Horae Hebraicae & Talmudicae, in Theologiam [...]
Mots clefs :
Hébraïque, Talmud
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Horae Hebraicae, &c. [titre d'après la table]
Il paroît à Leipfick , un Ouvrage intitulé
Hora Hebraica & Talmudica , in Theologiam
Judeorum Dogmaticam antiquam & Orthodo
xim de Meffia impenfa . Accedunt Rabbinicarum
Lectionum Libri duo , & Indices neceffaria
, apud Frederic Hekel , deuxième
vol. in-4° . de 996 pag. 1742 .
Hora Hebraica & Talmudica , in Theologiam
Judeorum Dogmaticam antiquam & Orthodo
xim de Meffia impenfa . Accedunt Rabbinicarum
Lectionum Libri duo , & Indices neceffaria
, apud Frederic Hekel , deuxième
vol. in-4° . de 996 pag. 1742 .
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3005
p. 2029-2030
Nouvelle Edition du Dictionnaire Latin de Robert Etienne, [titre d'après la table]
Début :
On a entrepris à Londres une nouvelle Edition du grand Dictionnaire Latin de [...]
Mots clefs :
Dictionnaire latin, Londres, Robert Estienne
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Nouvelle Edition du Dictionnaire Latin de Robert Etienne, [titre d'après la table]
On a entrepris à Londres une nouvelle
Edition du grand Dictionnaire Latin de
Robert- Etienne , fous ce Titre : Roberti Stephani
Lexicographorum Principis Thefaurus
Lingua Latina , in IV Tomos divifus , cui poft
noviffimam Londinenfem Editionem , complurium
eruditorum virorum curis infigniter auctam
, accefferunt nunc primum Henrici Ste-
E iij phani ,
2030 MERCURE DE FRANCE.
phani , Robert. Fil. Annotationes autographa
ex codice Bibliotheca Pub. Civitatis Genevenfis.
Nova cura recenfuit , digeffit , ab Auctorum
cutationibus fupervacuis , mendisque quam
plurimis repurgavit , fuafque paffim Animadverfiones
adjecit Antonius Birrius Philiater
Fafil . Typis & impenfis , E. & J. Thurnifiorum
Fratrum , 1740.
Edition du grand Dictionnaire Latin de
Robert- Etienne , fous ce Titre : Roberti Stephani
Lexicographorum Principis Thefaurus
Lingua Latina , in IV Tomos divifus , cui poft
noviffimam Londinenfem Editionem , complurium
eruditorum virorum curis infigniter auctam
, accefferunt nunc primum Henrici Ste-
E iij phani ,
2030 MERCURE DE FRANCE.
phani , Robert. Fil. Annotationes autographa
ex codice Bibliotheca Pub. Civitatis Genevenfis.
Nova cura recenfuit , digeffit , ab Auctorum
cutationibus fupervacuis , mendisque quam
plurimis repurgavit , fuafque paffim Animadverfiones
adjecit Antonius Birrius Philiater
Fafil . Typis & impenfis , E. & J. Thurnifiorum
Fratrum , 1740.
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3006
p. 2030
Institutiones Catholicae, [titre d'après la table]
Début :
INSTITUTIONES CATHOLICAE in modum Catecheseos, in quibus quidquid ad Religionis [...]
Mots clefs :
Institutiones catholicae, François-Aimé Pouget, Instructions générales en forme de catéchisme, Montpellier
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texteReconnaissance textuelle : Institutiones Catholicae, [titre d'après la table]
INSTITUTIONES CATHOLICA in modum
Catechefeos , in quibus quidquid ad Religionis
Hiftoriam , & Ecclefia Dogmata , Mores , Sacramenta
, Preces , Ufus & Ceremonias pertinet
, totum id brevi compendio ex Sacris fontibus
Scriptura & Traditionis explanatur , ex
Gallico idiomate in Latinum fermonem tranflata
, &c. Auctore Francifco Amato Pouget
Montifpeffulaneo Prefbytero Congregat . Oratorii
Gallic. &c. A Venife , chés Jean- Baptifte
Pafquels , Imprimeur-Libraire . Deux
vol. in fol. 1743 .
Catechefeos , in quibus quidquid ad Religionis
Hiftoriam , & Ecclefia Dogmata , Mores , Sacramenta
, Preces , Ufus & Ceremonias pertinet
, totum id brevi compendio ex Sacris fontibus
Scriptura & Traditionis explanatur , ex
Gallico idiomate in Latinum fermonem tranflata
, &c. Auctore Francifco Amato Pouget
Montifpeffulaneo Prefbytero Congregat . Oratorii
Gallic. &c. A Venife , chés Jean- Baptifte
Pafquels , Imprimeur-Libraire . Deux
vol. in fol. 1743 .
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3007
p. 2030
Abrégé de la Vie d'une Ste Religieuse, [titre d'après la table]
Début :
ABREGÉ de la Vie d'une Ste Religieuse, par M. André Danti, Prévôt de l'Eglise [...]
Mots clefs :
Diocèse de San Miniato, Benoit XIV, Religieuse
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texteReconnaissance textuelle : Abrégé de la Vie d'une Ste Religieuse, [titre d'après la table]
ABREGE' de la Vie d'une Ste Religienfe ,
par M. André Danti , Prévôt de l'Eglife
Collégiale de S. Pierre au Diocèfe de S.
Miniato , dédiée au Souverain Pontife Benoît
XIV . A Lúcques , chés Jofeph Salani
& Vincent Giuntini , Libraires , 1743 ,
in-octavo.
par M. André Danti , Prévôt de l'Eglife
Collégiale de S. Pierre au Diocèfe de S.
Miniato , dédiée au Souverain Pontife Benoît
XIV . A Lúcques , chés Jofeph Salani
& Vincent Giuntini , Libraires , 1743 ,
in-octavo.
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3008
p. 2031
Lettera al Cardinale Quirini, [titre d'après la table]
Début :
LETTERA all' Eminentissimo e Reverendissimo Signor Cardinale Angelo Maria Quirini [...]
Mots clefs :
Angelo Maria Querini, Lettre, Grec, Italiens
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Lettera al Cardinale Quirini, [titre d'après la table]
LETTERA all' Eminentiffimo e Reverendiffimo
Signor Cardinale Angelo Maria Quirini
Bibliothecario della Santa Romana Chiefa,
Vefcovo di Brescia , intorno agli Italiani , che
de Secolo XI. infino verso la fine del XIV Seppero
di Greco. In Venezia , 1743 , in- 8 °.
Signor Cardinale Angelo Maria Quirini
Bibliothecario della Santa Romana Chiefa,
Vefcovo di Brescia , intorno agli Italiani , che
de Secolo XI. infino verso la fine del XIV Seppero
di Greco. In Venezia , 1743 , in- 8 °.
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3009
p. 2031
Liber tertius de Liturgia Rom. Pontificis, [titre d'après la table]
Début :
DOMINICI GEORGII de Liturgia Romani Pontificis, in solemni celebratione Missarum [...]
Mots clefs :
Pape, Liturgie, Vatican, Messes, Domenico Giorgi
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Liber tertius de Liturgia Rom. Pontificis, [titre d'après la table]
DOMINICI GEORGII de Liturgia Romani
Pontificis , in folemni celebratione Miffarum
Lib.111 , ubi Sacra Myfteria ex antiquis Codicibus
, præfertim Vaticanis , aliisque Monu→
mentis plurimum illuftrantur. Romæ. Troi
fiéme Volume in-4° , 1743 .
Pontificis , in folemni celebratione Miffarum
Lib.111 , ubi Sacra Myfteria ex antiquis Codicibus
, præfertim Vaticanis , aliisque Monu→
mentis plurimum illuftrantur. Romæ. Troi
fiéme Volume in-4° , 1743 .
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3010
p. 2031
Synopsis Lauretana, [titre d'après la table]
Début :
SYNOPSIS LAURETANA, hoc est Summerum Pontificum Constitutiones Soc. Congregat. [...]
Mots clefs :
Lorette, Constitutions, Benoit XIV
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Synopsis Lauretana, [titre d'après la table]
SYNOPSIS LAURETANA , hoc eft. Summorum
Pontificum Conftitutiones Soc. Congregat.
Lauretana Refolutiones fuper controverfiis furifdictionalibus
inter Epifcopum & Gubernatorem
Lauretanos , ac plurima dubia à SS. D.
N. Benedicto XIV decifa , cum alphabetica
Synopfi , omnia ejufdem Pontificis Maximi
auctoritate edita & confirmata, Romæ, 1743,
in-4°.
Pontificum Conftitutiones Soc. Congregat.
Lauretana Refolutiones fuper controverfiis furifdictionalibus
inter Epifcopum & Gubernatorem
Lauretanos , ac plurima dubia à SS. D.
N. Benedicto XIV decifa , cum alphabetica
Synopfi , omnia ejufdem Pontificis Maximi
auctoritate edita & confirmata, Romæ, 1743,
in-4°.
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3011
p. 2031
Observations sur la Mérope de M. Maffei, [titre d'après la table]
Début :
IL paroît à Rome un Volume in-4o. contenant des Observations sur la Mérope du [...]
Mots clefs :
Mérope, Scipione Maffei, Lucrèce, Harangues, Lettres latines
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Observations sur la Mérope de M. Maffei, [titre d'après la table]
IL paroît à Rome un Volume in -4° .conte
nant des Obfervations fur la Mérope dut
Marquis Scipion Maffei , & fur la Traduction
de Lucrece del Marchetti quelques
Harangues , & des Lettres Latines qui n'avoient
pas encore été imprimées , 1743 .
nant des Obfervations fur la Mérope dut
Marquis Scipion Maffei , & fur la Traduction
de Lucrece del Marchetti quelques
Harangues , & des Lettres Latines qui n'avoient
pas encore été imprimées , 1743 .
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3012
p. 2032-2041
LETTRE de M. Beauvais, à M. l'Abbé de Matigney, Chanoine de la Métropole de Besançon, sur la Mort de M. l'Abbé de Rothelin.
Début :
Je vous ai annoncé, Monsieur, avec beaucoup de douleur par ma derniere Lettre, [...]
Mots clefs :
Charles d'Orléans de Rothelin, Belles-lettres, Sciences, Médailles, Cardinal de Polignac, Académie française, Académie des inscriptions et belles-lettres, Anti-Lucrèce, Bibliothèque
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE de M. Beauvais, à M. l'Abbé de Matigney, Chanoine de la Métropole de Besançon, sur la Mort de M. l'Abbé de Rothelin.
LETTRE de M. Beauvais , à M. l'Abbé
de Matigney , Chanoine de la Métropole de
Befançon , fur la Mort de M. l'Abbé de
Rothelin.
E vous ai annoncé , Monfieur , avec beau
coup de douleur par ma derniere Lettre,
la mort de l'Illuftre Abbé de Rothelin ; vous
connoiffez les Relations que j'avois avec
lui , l'amitié & la confiance dont il m'a honoré
pendant les quatorze dernieres années
de fa Vie , & je crois vous faire plaifir , en
vous apprenant les particularités que je fçais
de la Vie d'un fi grand homme ; c'eſt la
moindre chofe à laquelle la reconnoiffance
m'engage , en attendant que l'Académie
Françoife , & celle des Infcriptions & Belles-
Lettres célébrent fa mémoire & faffent
connoître à la République des Lettres la
perte qu'elle vient de faire.
CHARLES D'ORLEANS ROTHELIN nâquit
les Août 1691 d'Henri d'Orleans , Marquis
de Rothelin , & de Gabrielle Eleonore
de Montaud , fille de Philippe de Montaud ,
Duc de Navailles , Maréchal de France . Il
n'avoit que fix femaines , lorfque le Marquis
de Rothelin fon Pere , fut tué à la Bataille
de Leuze , en combattant à la tête de
la Gendarmerie , où il fut bleffé de 32
coups ,
SEPTEMBRE . 1744. 2033
coups , dont quatre étoient mortels
.
M. de Rothelin , dont il s'agit ici , qui
étoit le dernier des trois fils , que le Marquis
avoit laiffés , fe détermina dès la jeunelle
à embrafler l'Etat Eccléfiaftique , plû-
τότ que celui des Armes , où fes Ancêtres
avoient beaucoup brillé : ce choix ne lui
fut point infpiré par fa famille , comme on
Pinfpire affés ordinairement aux Cadets
des Maifons Illuftres ; il s'y fentit porté par
l'amour qu'il conçût pour l'Etude , & em
général pour toutes les Sciences , & on auroit
pû prévoir alors, qu'il feroit un jour en
France un des plus zélés Protecteurs des
Belles- Lettres & des Sciences , ce qui s'eft
vérifié après le Régne , à cet égard , le plus
brillant , qu'il y ait jamais eû.
Il fit fes Etudes avec un fuccès étonnant
& il devint en peu de tems excellent Humanifte
, Philofophe profond , & un des plus
grands Théologiens ; on fçait que fes Cahiers
de Théologie fervent encore aujourd'hui
de modéles aux perfonnes , qui veulent
étudier avec fuccès une Science où il
faut joindre la folidité du jugement avec la
vivacité de l'efprit .
Comme notre Illuftre Abbé étoit un de
ces hommes rares , qui naiffent pour faire
honneur aux Siécles où ils vivent , & qui
font sûrs de réüffir & de plaire dans tous
E v les
2034 MERCURE DE FRANCE.
les genres qu'ils embraffent , fon mérite
frappa , entr'autres , dès ce tems- là , M. le
Cardinal de Polignac , & ces deux hommes
d'un génie fuperieur , s'infpirerent récipro
quement ces fentimens d'eftime & de vénération
que le vrai mérite produit . Leur amitié
, qui faifoit l'admiration de tous ceux
qui avoient l'avantage de les connoître particulierement
, a duré juſqu'à la fin de leurs
Vies.
Le Cardinal de Polignac , ayant été obligé
d'aller à Rome après la mort du Pape
Innocent XIII , pour affifter à une nouvelle
Election , M. de Rothelin , qui avoit achevé
, il y avoit quelques années , le cours de
fes Etudes Eccléfiaftiques , & reçû l'Ordre
de Prêtrife , fit le voyage d'Italie , & fe renferma
dans le Conclave avec fon ami . Lorfqu'il
en fut forti après l'Election de Benoît
XIII , les Négociations dont M. de Polignac
fut chargé de la part de la Cour de
France , & dans lefquelles notre Illuftre
Abbé eut beaucoup de part , ne l'empêcherent
pas de fuivre fon goût & de vifiter
avec attention toutes les.Merveilles de cette
ancienne Capitale du Monde , principalement
les Monumens Antiques , que fon
imagination jufte & pénétrante lui repréfentoit
dans l'Etat majeftueux , où les Romains
les avoient autrefois élevés. Cette
idée
SEPTEMBRE. 1744. 2035
idée brillante de Rome Ancienne , qu'il faifoit
renaître fur fes propres débris , lui inf
pira pour les Médailles Antiques , fur leſquelles
la plupart de ces Monumens font repréfentés
, ce goût qui l'a rendu un des plus
Sçavans Antiquaires, & sûrement le premier
Médaillifte de fon tems.
Il commença dès- lors à amaffer ces fameufes
fuites de Médailles Impériales d'Argent
, de Médaillons de même Métal , & de
Quinaires, qu'il a perfectionnées pendant le
le refte de la Vie , par l'acquifition de plus
de trente Cabinets de Médailles Antiques
que differens Particuliers avoient recueillis
avec beaucoup de foin & de dépenfe , & qui
lui avoient à la fin formés ces trois Collections
, qui ne font égalées par aucun Cabinet
en ce genre , qu'il y ait en Europe..
y
Elles font aujourd'hui l'admiration dess
Connoiffeurs , & les Sçavans peuvent les
regarder comme les fources les plus sûres
& les plus curieufes de l'Hiftoire Ancienne
.
Il s'étoit auffi formé une Bibliotéque
qu'on peut confiderer comme une des plus:
précieufes qu'il y ait à Paris , foit par less
Manuferits , foit par les Livres rares, dont
elle eft compofée ; elle feroit plus compler--
te , fi fon amour pour les Sçavans , & pour
lebien public ne l'avoit pas engagé à dépo
Evj
Lex
2036 MERCURE DE FRANCE .
fer dans celle du Roi les Manufcrits & les
autres Livres , qu'il poffedoit , & qui y manquoient.
Quoiqu'il femblât que M. de Rothelin
donnoit beaucoup de fon tems à amaffer des
Médailles & à former fa Bibliotéque , ces
objets n'étoient cependant qu'un amuſement
pour lui , lefquels lui fervoient de délaffedans
des occupations
, qu'il regardoit
comme plus effentielles à l'Etat qu'il
avoit embraffé.
ment ,
Il fut reçû à l'Académie Françoiſe le 28
Juin 1728 , & enfuite dans celle des Infcriptions
& Belles- Lettres , en qualité d'Honoraire.
Nous avons le Difcours qu'il prononça
dans la premiere de ces deux Académies ,
& ceux qu'il a compofés depuis à l'occafion
de differentes Receptions : on y remarque
avec plaifir cette éloquence qui lui étoit naturelle
; en effet M. de Rothelin étoit , de
l'aveu de tous les Connoiffeurs , un des Seigneurs
qui parloit avec le plus de graces, &
qui compofoit avec le plus de facilité fur
toutes fortes de fujets. Son ftyle Epiftolaire
a un naturel qui frappe & qui ne permet
pas de lire fes Lettres , fans être charmé de
la façon dont elles font écrites ; j'en parle,
M. avec certitude , puifqu'il m'a fait l'honneur
de m'en écrire plus de 300 , que je
poffède , & qui auroient dû me former un
style ,
SEPTEMBRE. 1744. 2.037
ftyle , s'il étoit poffible , aux perfonnes qui
naiffent avec des talens bornés , d'imiter les
Grands Hommes .
Il fembloit , dans le tems qu'il fut reçû à
l'Académie Françoife , qu'il ne fut pas fixé
pour toujours à Paris , & cette Compagnie
lui fit fentir dans le Difcours qu'elle lui
adreffa , l'appréhenfion qu'elle avoit de le
perdre ; elle le regardoit comme un fujet
qui lui feroit bientôt enlevé , pour briller
dans une de ces Places où la Vertu & les
talens doivent paroître dans tout leur
éclat.
M. de Rothelin avoit des idées bien differentes
; il avoit accepté à la fin de 1726 , la
fimple Abbaye de Cormeilles , mais on fçait
aufli qu'il avoit conftamment refufé l'Epifcopat
, & que le goût univerfel qui le dominoit
pour les Sciences , le fit renoncer à
toutes les idées de Grandeur & de Fortune ,
pour ne pas quitter Paris , & pour paffer
une partie de la vie dans fon Cabinet , qui
étoit un véritable Sanctuaire des Mufes , le
rendez - vous des Sçavans , & furtout des
hommes rares & finguliers dans chaque
Science .
C'est dans cette fituation , où il a paffé
les quinze dernieres années de fa vie , que
j'ai eu lieu de le connoître plus particulierement
& de l'admirer , où j'ai tâché deprofiter
2038 MERCURE DE FRANCE.
fiter de fes lumieres fur le goût commun qui
nous unifoit. C'eſt dans cet état d'un homme
, qui n'ambitionnoit que la qualité d'Amateur
des Belles - Lettres , que je fouhaite
vous le faire connoître , & vous repréfenter
un de ces hommes d'un caractere aimable
, & de la politeffe la plus parfaite , dont
les qualités du coeur furpaffoient encore celles
de l'efprit , qui faifoit fon bonheur d'encourager
& de favorifer les Gens de Lettres
& de cultiver de véritables amis , qui fe livroit
entierement à eux , qui les charmoit
dans fes Difcours , par des graces qui lui
étoient naturelles , & qui auroient fuffi feules
,pour perfuader , indépendamment de la
folidité de fes raifonnemens ;un de ces hommes
univerfels , nés pour connoître à fond
la plupart des Sciences , & en même-tems
d'un caractere à ne jamais faire fentir à ceux
qui paroiffoient y briller davantage , la fu
périorité qu'il avoit fur eux ; un de ces hommes
enfin , qu'on n'abordoit jamais fans:
plaifir , qu'on n'écoutoit qu'avec un charme
infini , & qu'on ne pouvoit quitter fans emporter
de lui une idée qu'aucun objet ne
pouvoit effacer.
Outre les talens que M. de Rothelin poffédoit
, foit du côté des Sciences , foit du
côté de la Politique , où il étoit regardé
comme un Génie fupérieur ,,qui connoiffoit
SEPTEMBRE. 1744. 2039
à fond les intérêts des differentes Nations ,
il avoit encore celui de fçavoir plufieurs
Langues ; il fçavoit parfaitement la Langue
Grecque ; il connoiffoit toutes les beautés
& les délicateffes de la Latine ; il parloit
& écrivoit l'Italienne, comme fi elle avoit
été fa Langue Maternelle ; je lui ai vû apprendre
l'Anglois en moins d'un mois , &
il m'a dit qu'il en avoit conçû le deffein
uniquement pour pouvoir lire dans l'Origi
nal les Poëmes de Milton . Tout le monde
fçait combien il excelloit dans la Langue-
Françoife , & l'Académie en étoit fi perfuadée
, qu'elle l'engagea , il y a fix années , &
fe charger en partie de la correction du Dic
tionnaire dont elle a donné une nouvelle
Edition en 1740.
L'année fuivante , M. de Rothelin accep
ta une Place dans la focieté Litteraire d'Or
leans , qui venoit de fe former fous les auf
pices de M. l'Evêque de cette Ville , & dont
M. le Duc d'Orleans fe déclara enfuite Protecteur.
Notre Illuftre Abbé eut le malheur de
perdre dans ce tems-là , M. le Cardinal de
Polignac , qui lui remit fon Poëme de l'Anti-
Lucrece , dans lequel ce fameux Cardinal a
fçû par des Vers auffi harmonieux que ceux
de l'Auteur qu'il combat , vaincre Lucrece
par fes propres armes , & faire fentir le faux
de
2040 MERCURE DE FRANCE.
de la Morale d'Epicure, fur laquelle il avoit
fondé fon Systême .
Il m'écrivit le 23 Novembre 1741 , au
fujet de cette mort en ces termes.
» J'ai eu le malheur de perdre , depuis
»peu de jours , M. le Cardinal de Poli-
»gnac , homme fupérieur & au -deffus de
>> tous les Eloges . Il m'a remis , en mourant ,
>>fon Poëme de l'Anti-Lucrece ; je vais faire
»de mon mieux pour le mettre en état d'être
» imprimé ; ce fera un hommage que je ren-
» drai à notre Académie ( d'Orleans ) dès
que je pourrai en avoir des Exemplaires .
Il me communiqua dans mon dernier
voyage de Paris , une partie des corrections
qu'il avoit faites à ce Poëme , & il me lût
la Traduction en Profe Françoife qu'il en
avoit entrepris ; je ne puis mieux vous la
comparer pour le ftyle , qu'à celle du Paradis
perdu de Milton , & même je crois qu'il
s'y trouve plus de fublime . Il eft à fouhaiter
que quelque habile Ecrivain continue
cette Traduction , qui feroit tant d'honneur
à notre Langue ; c'eft , comme l'a dit
un Auteur célébre , prolonger la vie des
Grands Hommes , que de continuer dignement
leurs Ouvrages.
La mauvaiſe fanté de M. de Rothelin ne
lui a pas permis de faire imprimer l'Anti-
Lucrece , qui étoit prefque entierement corrigé
;
SEPTEMBRE . 1744. 204
rigé ; il fut attaqué , il y a quelques mois ,
par une langueur & par un épuiſement ,
qui l'a conduit au Tombeau ; je lui écrivis
pour lui témoigner l'affliction où j'étois de
fa fituation ; il n'étoit plus en état de me
faire réponſe lui-même , mais il eut encore
l'attention de me faire faire fes derniers
adieux .
Comme il avoit toujours rempli fes devoirs
d'Eccléfiaftique & de véritable
Chrétien avec la derniere exactitude , &
qu'il avoit vécu avec la Piété la plus édifiante
, & la Sageffe la plus exemplaire , il
a vû venir avec un courage tranquille la
mort, qui l'a ravi à fes amis & au monde, le
17 de ce mois , âgé de près de 53 ans.
A Orleans , ce 30 Juillet 1744.
de Matigney , Chanoine de la Métropole de
Befançon , fur la Mort de M. l'Abbé de
Rothelin.
E vous ai annoncé , Monfieur , avec beau
coup de douleur par ma derniere Lettre,
la mort de l'Illuftre Abbé de Rothelin ; vous
connoiffez les Relations que j'avois avec
lui , l'amitié & la confiance dont il m'a honoré
pendant les quatorze dernieres années
de fa Vie , & je crois vous faire plaifir , en
vous apprenant les particularités que je fçais
de la Vie d'un fi grand homme ; c'eſt la
moindre chofe à laquelle la reconnoiffance
m'engage , en attendant que l'Académie
Françoife , & celle des Infcriptions & Belles-
Lettres célébrent fa mémoire & faffent
connoître à la République des Lettres la
perte qu'elle vient de faire.
CHARLES D'ORLEANS ROTHELIN nâquit
les Août 1691 d'Henri d'Orleans , Marquis
de Rothelin , & de Gabrielle Eleonore
de Montaud , fille de Philippe de Montaud ,
Duc de Navailles , Maréchal de France . Il
n'avoit que fix femaines , lorfque le Marquis
de Rothelin fon Pere , fut tué à la Bataille
de Leuze , en combattant à la tête de
la Gendarmerie , où il fut bleffé de 32
coups ,
SEPTEMBRE . 1744. 2033
coups , dont quatre étoient mortels
.
M. de Rothelin , dont il s'agit ici , qui
étoit le dernier des trois fils , que le Marquis
avoit laiffés , fe détermina dès la jeunelle
à embrafler l'Etat Eccléfiaftique , plû-
τότ que celui des Armes , où fes Ancêtres
avoient beaucoup brillé : ce choix ne lui
fut point infpiré par fa famille , comme on
Pinfpire affés ordinairement aux Cadets
des Maifons Illuftres ; il s'y fentit porté par
l'amour qu'il conçût pour l'Etude , & em
général pour toutes les Sciences , & on auroit
pû prévoir alors, qu'il feroit un jour en
France un des plus zélés Protecteurs des
Belles- Lettres & des Sciences , ce qui s'eft
vérifié après le Régne , à cet égard , le plus
brillant , qu'il y ait jamais eû.
Il fit fes Etudes avec un fuccès étonnant
& il devint en peu de tems excellent Humanifte
, Philofophe profond , & un des plus
grands Théologiens ; on fçait que fes Cahiers
de Théologie fervent encore aujourd'hui
de modéles aux perfonnes , qui veulent
étudier avec fuccès une Science où il
faut joindre la folidité du jugement avec la
vivacité de l'efprit .
Comme notre Illuftre Abbé étoit un de
ces hommes rares , qui naiffent pour faire
honneur aux Siécles où ils vivent , & qui
font sûrs de réüffir & de plaire dans tous
E v les
2034 MERCURE DE FRANCE.
les genres qu'ils embraffent , fon mérite
frappa , entr'autres , dès ce tems- là , M. le
Cardinal de Polignac , & ces deux hommes
d'un génie fuperieur , s'infpirerent récipro
quement ces fentimens d'eftime & de vénération
que le vrai mérite produit . Leur amitié
, qui faifoit l'admiration de tous ceux
qui avoient l'avantage de les connoître particulierement
, a duré juſqu'à la fin de leurs
Vies.
Le Cardinal de Polignac , ayant été obligé
d'aller à Rome après la mort du Pape
Innocent XIII , pour affifter à une nouvelle
Election , M. de Rothelin , qui avoit achevé
, il y avoit quelques années , le cours de
fes Etudes Eccléfiaftiques , & reçû l'Ordre
de Prêtrife , fit le voyage d'Italie , & fe renferma
dans le Conclave avec fon ami . Lorfqu'il
en fut forti après l'Election de Benoît
XIII , les Négociations dont M. de Polignac
fut chargé de la part de la Cour de
France , & dans lefquelles notre Illuftre
Abbé eut beaucoup de part , ne l'empêcherent
pas de fuivre fon goût & de vifiter
avec attention toutes les.Merveilles de cette
ancienne Capitale du Monde , principalement
les Monumens Antiques , que fon
imagination jufte & pénétrante lui repréfentoit
dans l'Etat majeftueux , où les Romains
les avoient autrefois élevés. Cette
idée
SEPTEMBRE. 1744. 2035
idée brillante de Rome Ancienne , qu'il faifoit
renaître fur fes propres débris , lui inf
pira pour les Médailles Antiques , fur leſquelles
la plupart de ces Monumens font repréfentés
, ce goût qui l'a rendu un des plus
Sçavans Antiquaires, & sûrement le premier
Médaillifte de fon tems.
Il commença dès- lors à amaffer ces fameufes
fuites de Médailles Impériales d'Argent
, de Médaillons de même Métal , & de
Quinaires, qu'il a perfectionnées pendant le
le refte de la Vie , par l'acquifition de plus
de trente Cabinets de Médailles Antiques
que differens Particuliers avoient recueillis
avec beaucoup de foin & de dépenfe , & qui
lui avoient à la fin formés ces trois Collections
, qui ne font égalées par aucun Cabinet
en ce genre , qu'il y ait en Europe..
y
Elles font aujourd'hui l'admiration dess
Connoiffeurs , & les Sçavans peuvent les
regarder comme les fources les plus sûres
& les plus curieufes de l'Hiftoire Ancienne
.
Il s'étoit auffi formé une Bibliotéque
qu'on peut confiderer comme une des plus:
précieufes qu'il y ait à Paris , foit par less
Manuferits , foit par les Livres rares, dont
elle eft compofée ; elle feroit plus compler--
te , fi fon amour pour les Sçavans , & pour
lebien public ne l'avoit pas engagé à dépo
Evj
Lex
2036 MERCURE DE FRANCE .
fer dans celle du Roi les Manufcrits & les
autres Livres , qu'il poffedoit , & qui y manquoient.
Quoiqu'il femblât que M. de Rothelin
donnoit beaucoup de fon tems à amaffer des
Médailles & à former fa Bibliotéque , ces
objets n'étoient cependant qu'un amuſement
pour lui , lefquels lui fervoient de délaffedans
des occupations
, qu'il regardoit
comme plus effentielles à l'Etat qu'il
avoit embraffé.
ment ,
Il fut reçû à l'Académie Françoiſe le 28
Juin 1728 , & enfuite dans celle des Infcriptions
& Belles- Lettres , en qualité d'Honoraire.
Nous avons le Difcours qu'il prononça
dans la premiere de ces deux Académies ,
& ceux qu'il a compofés depuis à l'occafion
de differentes Receptions : on y remarque
avec plaifir cette éloquence qui lui étoit naturelle
; en effet M. de Rothelin étoit , de
l'aveu de tous les Connoiffeurs , un des Seigneurs
qui parloit avec le plus de graces, &
qui compofoit avec le plus de facilité fur
toutes fortes de fujets. Son ftyle Epiftolaire
a un naturel qui frappe & qui ne permet
pas de lire fes Lettres , fans être charmé de
la façon dont elles font écrites ; j'en parle,
M. avec certitude , puifqu'il m'a fait l'honneur
de m'en écrire plus de 300 , que je
poffède , & qui auroient dû me former un
style ,
SEPTEMBRE. 1744. 2.037
ftyle , s'il étoit poffible , aux perfonnes qui
naiffent avec des talens bornés , d'imiter les
Grands Hommes .
Il fembloit , dans le tems qu'il fut reçû à
l'Académie Françoife , qu'il ne fut pas fixé
pour toujours à Paris , & cette Compagnie
lui fit fentir dans le Difcours qu'elle lui
adreffa , l'appréhenfion qu'elle avoit de le
perdre ; elle le regardoit comme un fujet
qui lui feroit bientôt enlevé , pour briller
dans une de ces Places où la Vertu & les
talens doivent paroître dans tout leur
éclat.
M. de Rothelin avoit des idées bien differentes
; il avoit accepté à la fin de 1726 , la
fimple Abbaye de Cormeilles , mais on fçait
aufli qu'il avoit conftamment refufé l'Epifcopat
, & que le goût univerfel qui le dominoit
pour les Sciences , le fit renoncer à
toutes les idées de Grandeur & de Fortune ,
pour ne pas quitter Paris , & pour paffer
une partie de la vie dans fon Cabinet , qui
étoit un véritable Sanctuaire des Mufes , le
rendez - vous des Sçavans , & furtout des
hommes rares & finguliers dans chaque
Science .
C'est dans cette fituation , où il a paffé
les quinze dernieres années de fa vie , que
j'ai eu lieu de le connoître plus particulierement
& de l'admirer , où j'ai tâché deprofiter
2038 MERCURE DE FRANCE.
fiter de fes lumieres fur le goût commun qui
nous unifoit. C'eſt dans cet état d'un homme
, qui n'ambitionnoit que la qualité d'Amateur
des Belles - Lettres , que je fouhaite
vous le faire connoître , & vous repréfenter
un de ces hommes d'un caractere aimable
, & de la politeffe la plus parfaite , dont
les qualités du coeur furpaffoient encore celles
de l'efprit , qui faifoit fon bonheur d'encourager
& de favorifer les Gens de Lettres
& de cultiver de véritables amis , qui fe livroit
entierement à eux , qui les charmoit
dans fes Difcours , par des graces qui lui
étoient naturelles , & qui auroient fuffi feules
,pour perfuader , indépendamment de la
folidité de fes raifonnemens ;un de ces hommes
univerfels , nés pour connoître à fond
la plupart des Sciences , & en même-tems
d'un caractere à ne jamais faire fentir à ceux
qui paroiffoient y briller davantage , la fu
périorité qu'il avoit fur eux ; un de ces hommes
enfin , qu'on n'abordoit jamais fans:
plaifir , qu'on n'écoutoit qu'avec un charme
infini , & qu'on ne pouvoit quitter fans emporter
de lui une idée qu'aucun objet ne
pouvoit effacer.
Outre les talens que M. de Rothelin poffédoit
, foit du côté des Sciences , foit du
côté de la Politique , où il étoit regardé
comme un Génie fupérieur ,,qui connoiffoit
SEPTEMBRE. 1744. 2039
à fond les intérêts des differentes Nations ,
il avoit encore celui de fçavoir plufieurs
Langues ; il fçavoit parfaitement la Langue
Grecque ; il connoiffoit toutes les beautés
& les délicateffes de la Latine ; il parloit
& écrivoit l'Italienne, comme fi elle avoit
été fa Langue Maternelle ; je lui ai vû apprendre
l'Anglois en moins d'un mois , &
il m'a dit qu'il en avoit conçû le deffein
uniquement pour pouvoir lire dans l'Origi
nal les Poëmes de Milton . Tout le monde
fçait combien il excelloit dans la Langue-
Françoife , & l'Académie en étoit fi perfuadée
, qu'elle l'engagea , il y a fix années , &
fe charger en partie de la correction du Dic
tionnaire dont elle a donné une nouvelle
Edition en 1740.
L'année fuivante , M. de Rothelin accep
ta une Place dans la focieté Litteraire d'Or
leans , qui venoit de fe former fous les auf
pices de M. l'Evêque de cette Ville , & dont
M. le Duc d'Orleans fe déclara enfuite Protecteur.
Notre Illuftre Abbé eut le malheur de
perdre dans ce tems-là , M. le Cardinal de
Polignac , qui lui remit fon Poëme de l'Anti-
Lucrece , dans lequel ce fameux Cardinal a
fçû par des Vers auffi harmonieux que ceux
de l'Auteur qu'il combat , vaincre Lucrece
par fes propres armes , & faire fentir le faux
de
2040 MERCURE DE FRANCE.
de la Morale d'Epicure, fur laquelle il avoit
fondé fon Systême .
Il m'écrivit le 23 Novembre 1741 , au
fujet de cette mort en ces termes.
» J'ai eu le malheur de perdre , depuis
»peu de jours , M. le Cardinal de Poli-
»gnac , homme fupérieur & au -deffus de
>> tous les Eloges . Il m'a remis , en mourant ,
>>fon Poëme de l'Anti-Lucrece ; je vais faire
»de mon mieux pour le mettre en état d'être
» imprimé ; ce fera un hommage que je ren-
» drai à notre Académie ( d'Orleans ) dès
que je pourrai en avoir des Exemplaires .
Il me communiqua dans mon dernier
voyage de Paris , une partie des corrections
qu'il avoit faites à ce Poëme , & il me lût
la Traduction en Profe Françoife qu'il en
avoit entrepris ; je ne puis mieux vous la
comparer pour le ftyle , qu'à celle du Paradis
perdu de Milton , & même je crois qu'il
s'y trouve plus de fublime . Il eft à fouhaiter
que quelque habile Ecrivain continue
cette Traduction , qui feroit tant d'honneur
à notre Langue ; c'eft , comme l'a dit
un Auteur célébre , prolonger la vie des
Grands Hommes , que de continuer dignement
leurs Ouvrages.
La mauvaiſe fanté de M. de Rothelin ne
lui a pas permis de faire imprimer l'Anti-
Lucrece , qui étoit prefque entierement corrigé
;
SEPTEMBRE . 1744. 204
rigé ; il fut attaqué , il y a quelques mois ,
par une langueur & par un épuiſement ,
qui l'a conduit au Tombeau ; je lui écrivis
pour lui témoigner l'affliction où j'étois de
fa fituation ; il n'étoit plus en état de me
faire réponſe lui-même , mais il eut encore
l'attention de me faire faire fes derniers
adieux .
Comme il avoit toujours rempli fes devoirs
d'Eccléfiaftique & de véritable
Chrétien avec la derniere exactitude , &
qu'il avoit vécu avec la Piété la plus édifiante
, & la Sageffe la plus exemplaire , il
a vû venir avec un courage tranquille la
mort, qui l'a ravi à fes amis & au monde, le
17 de ce mois , âgé de près de 53 ans.
A Orleans , ce 30 Juillet 1744.
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3013
p. 2041-2042
Mort de l'Abbé Gédoyn, [titre d'après la table]
Début :
Le 10 Août, Nicolas Gédoyn, Prêtre, Abbé de Notre-Dame de Beaugency, O. S. A. [...]
Mots clefs :
Nicolas Gédoyn, Académie française, Académie des inscriptions et belles-lettres, Traduction, Quintilien, Pausanias
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Mort de l'Abbé Gédoyn, [titre d'après la table]
Le 10 Août , Nicolas Gédoyn , Prêtre ,
Abbé de Notre-Dame de Beaugency , O.
S. A. Congrégation de France , Diocèfe
d'Orleans , à laquelle il avoit été nommé en
1730 , Chanoine de la Ste Chapelle de Paris,
depuis 1701 , l'un des Quarante de l'Académie
Françoiſe, depuis 1719 , & Penfionnaire
de l'Académie Royale des Infcriptions
& Belles- Lettres, depuis 1711 , mourut en fon
Abbaye,dans la foixante-dix -feptiéme année
de fon âge. Il étoit fils de Philippe Gédoyn ,
Seigneur de Bellan , & de Pully , Maréchal
des
2042 MERCURE DE FRANCE.
des Camps & Armées du Roi , & Sous-Lieu
tenant de la Compagnie des Gendarmes de
Gafton de France , Duc d'Orleans , & de
Dame Marie de Mareau , Dame de Pully ,
mariés le 26 Mars 1653. Les Armes de Mrs
Gédoyn,de Bellan & de Pully font écartelées
d'or & d'azur à la Croix recroifetée de l'un en
Pautre.
M. l'Abbé Gédoyn s'étoit fait connoître
dans la République des Lettres , par une excellente
Traduction de Quintilien , par celle
de Paufanias , & par plufieurs Differtations
imprimées dans les Mémoires de l'Académic
des Belles- Lettres , & c.
Abbé de Notre-Dame de Beaugency , O.
S. A. Congrégation de France , Diocèfe
d'Orleans , à laquelle il avoit été nommé en
1730 , Chanoine de la Ste Chapelle de Paris,
depuis 1701 , l'un des Quarante de l'Académie
Françoiſe, depuis 1719 , & Penfionnaire
de l'Académie Royale des Infcriptions
& Belles- Lettres, depuis 1711 , mourut en fon
Abbaye,dans la foixante-dix -feptiéme année
de fon âge. Il étoit fils de Philippe Gédoyn ,
Seigneur de Bellan , & de Pully , Maréchal
des
2042 MERCURE DE FRANCE.
des Camps & Armées du Roi , & Sous-Lieu
tenant de la Compagnie des Gendarmes de
Gafton de France , Duc d'Orleans , & de
Dame Marie de Mareau , Dame de Pully ,
mariés le 26 Mars 1653. Les Armes de Mrs
Gédoyn,de Bellan & de Pully font écartelées
d'or & d'azur à la Croix recroifetée de l'un en
Pautre.
M. l'Abbé Gédoyn s'étoit fait connoître
dans la République des Lettres , par une excellente
Traduction de Quintilien , par celle
de Paufanias , & par plufieurs Differtations
imprimées dans les Mémoires de l'Académic
des Belles- Lettres , & c.
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3014
p. 2042-2043
ASSEMBLÉE publique de l'Académie Royale des Belles-Lettres de Marseille.
Début :
L'Académie des Belles-Lettres de Marseille tint, suivant la coûtume, son Assemblée publique le [...]
Mots clefs :
Discours, Prix, Érudition, Éloge
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ASSEMBLÉE publique de l'Académie Royale des Belles-Lettres de Marseille.
Le 10 Août , Nicolas Gédoyn , Prêtre ,
Abbé de Notre-Dame de Beaugency , O.
S. A. Congrégation de France , Diocèfe
d'Orleans , à laquelle il avoit été nommé en
1730 , Chanoine de la Ste Chapelle de Paris,
depuis 1701 , l'un des Quarante de l'Académie
Françoiſe, depuis 1719 , & Penfionnaire
de l'Académie Royale des Infcriptions
& Belles- Lettres, depuis 1711 , mourut en fon
Abbaye,dans la foixante-dix -feptiéme année
de fon âge. Il étoit fils de Philippe Gédoyn ,
Seigneur de Bellan , & de Pully , Maréchal
des
2042 MERCURE DE FRANCE.
des Camps & Armées du Roi , & Sous-Lieu
tenant de la Compagnie des Gendarmes de
Gafton de France , Duc d'Orleans , & de
Dame Marie de Mareau , Dame de Pully ,
mariés le 26 Mars 1653. Les Armes de Mrs
Gédoyn,de Bellan & de Pully font écartelées
d'or & d'azur à la Croix recroifetée de l'un en
Pautre.
M. l'Abbé Gédoyn s'étoit fait connoître
dans la République des Lettres , par une excellente
Traduction de Quintilien , par celle
de Paufanias , & par plufieurs Differtations
imprimées dans les Mémoires de l'Académic
des Belles- Lettres , & c.
Abbé de Notre-Dame de Beaugency , O.
S. A. Congrégation de France , Diocèfe
d'Orleans , à laquelle il avoit été nommé en
1730 , Chanoine de la Ste Chapelle de Paris,
depuis 1701 , l'un des Quarante de l'Académie
Françoiſe, depuis 1719 , & Penfionnaire
de l'Académie Royale des Infcriptions
& Belles- Lettres, depuis 1711 , mourut en fon
Abbaye,dans la foixante-dix -feptiéme année
de fon âge. Il étoit fils de Philippe Gédoyn ,
Seigneur de Bellan , & de Pully , Maréchal
des
2042 MERCURE DE FRANCE.
des Camps & Armées du Roi , & Sous-Lieu
tenant de la Compagnie des Gendarmes de
Gafton de France , Duc d'Orleans , & de
Dame Marie de Mareau , Dame de Pully ,
mariés le 26 Mars 1653. Les Armes de Mrs
Gédoyn,de Bellan & de Pully font écartelées
d'or & d'azur à la Croix recroifetée de l'un en
Pautre.
M. l'Abbé Gédoyn s'étoit fait connoître
dans la République des Lettres , par une excellente
Traduction de Quintilien , par celle
de Paufanias , & par plufieurs Differtations
imprimées dans les Mémoires de l'Académic
des Belles- Lettres , & c.
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3015
p. 2043-2046
ESTAMPES NOUVELLES.
Début :
La suite des Portraits des Hommes Illustres dans les Arts & dans les Sciences contin[u]ë de paroître [...]
Mots clefs :
Portraits, Hommes illustres, Vers, Roi, Feu d'artifice
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ESTAMPES NOUVELLES.
ESTAMPES NOUVELLE S.
LA fuite des Portraits des Hommes Illuftres dans
les Arts & dans les Sciences , continnë de paroître
avec fuccès chés Odieuvre , Marchand d'Eftampes ,
ruë d'Anjou . Il vient de mettre en vente ceux de
HENRI DE LORRAINE , COMTE DE HARCOURT ,
Chevalier des Ordres du Roi , Grand Ecuyer de
France , né le 20 Mars 1601 , mort le 25 Juillet
1666 , peint par Nic. Mignard & gravé par Fiquet.
FRANÇOIS DE LA MOTHE LE VAYER , de l'Acadé
mie Françoiſe , mort en 1672 , âgé de 86 ans , def
finé par Nanteuil & gravé par Etienne Feffard.
SCEVOLE DE Ste MARTHE , né à Loudun le 2 Fé
vrier 1536 , mort le 29 Mars 1623 , âgé de 87 ans
gravé par le même.
JEAN LAURENT BERNIN , Sculpteur , Architecte
& Peintre , né à Naples le 7 Décembre 1598 , mort
à Rome le 28 Novembre 1680 , peint par J. B
Gaulli & gravé par Pinffio.
Le
2044 MERCURE DEFRANCE.
Le Sr Petit , Graveur , rue S. Jacques , à la Couronne
d'Epines , près les Mathurins , qui continuë
de graver avec fuccès la fuite des Hommes Illuf
tres du feu Sr Defrochers , Graveur du Roi , vient
de mettre en vente les deux Portraits fuivans , qui
font Pendant .
LOUIS-FR.RANÇOIS DE BOURBON , PRINCE DE CONTY
, né à Paris le 13 Août 1717. On lit ces Vers an
bas de M. Moraine.
Digne fils des Héros qui t'ont donné naiffance ,
Terreur des Ennemis , amour de nos Soldats ,
Prince , auffi bien faifant , que fier dans les Combats,
Après LOUIS , tu fais la gloire de la France.
NICOLAS DE CATINAT , Maréchal de France , né
à Paris le premier Septembre 1637 , mort dans fon
Château de S. Gratien , près S. Denis en France , le
25 Février 1712. On lit ces Vers au bas, auſſi de M.
Moraine.
Grand Général , dont la mémoire
Sera toûjours pleine de gloire ,
Dont Marfal & Staffarde éternifent l'honneur ,
Du Prince Savoyard brave & fage vainqueur ,
Il ne tint pas à ton courage
Que notre Grand Conty n'eût plus trouvé d'ouvrage
Autre Portrait en hauteur , jufqu'aux genoux de
DON BERNARD DE MONTFAUCON , de la Congrégation
de S. Maur , né au Château de Soulage le 17
Janvier 1655 , mort à Paris le 21 Décembre 1741 ,
fort bien gravé par B. Audran , d'après le Portrait
original de M. Geuſlin. Il fe yend à Paris chés l'Auteur
,
SEPTEMBRE . 1744
2045'
teur , rue S. Jacques , à la Ville de Paris. On lit ces
Vers au bas.
Objetde fes fçavantes veilles
La docte Antiquité cachoit peu de merveilles ,
Qu'en vrai Critique il n'ait fçû voir,
Et par un fort, digne d'envie,
L'Or * , dont un Grand Monarque honora fon fça
yoir ,
Brille moins que l'éclat des Vertus de ſa vie. ·
REPRESENTATION DU FEU D'ARTIFICE , élevé
dans la Place de Gréve , par ordre de Mrs les Prévôt
des Marchands & Echevins de la Ville de Paris , en
réjouiffance de l'heureux rétabliffement de la fanté
du Roi , le 8 Septembre 1744. Ce feu a été exécuté
fous la conduite de M. Beaufire , Architecte du Roi
& de fon Académie d'Architecture , Maître Général
Contrôleur , Infpecteur des Bâtimens de la Ville ,
inventé & peint par les Sieurs Dumefnil , freres ,
Peintres ordinaires de la Ville , fe vend chés de Peilly,
rue S. Jacques , à l'Image S. Benoît , & chés Heriffet
, le Pere , Graveur , rue S, Jacques , vis-à - vis
les Jefuites.
On vend au même endroit une autre Eftampe en
large & plus grande : c'eſt la repréſentation du Fau
D'ARTIFICE ET DE L'ILLUMINATION , élevé dans la
même Place , par l'ordre des mêmes Magiftrats , &
pour le même fujet. L'Illumination eftdu même M.
Beaufire , & l'artifice a été compofé & exécuté par
les Srs Rugieri , freres , Italiens de Bologne.
* La Médaille d'Or , que l'Empereur lui envoya ;
accompagnée d'une Lettre.
La
2046 MERCURE DE FRANCE.
Le Sr Moyreau vient de mettre au jour une fort
belle Etampe en large , qu'on veni chés lui , ruë
S. Jacques , à la vieiile Poite , d'après le Tableau
Original de Ph. Vauvremens , de 20 pouces & demi
de haut fur 25 de large , qui eft dans le Cabinet
de M. le Préſident de Tugny . Cette Eftampe qui
porte pour Titre L'EMERASEMENT DU MOULIN , eft
dédiée au même Président de Tugny , 1744.
LA fuite des Portraits des Hommes Illuftres dans
les Arts & dans les Sciences , continnë de paroître
avec fuccès chés Odieuvre , Marchand d'Eftampes ,
ruë d'Anjou . Il vient de mettre en vente ceux de
HENRI DE LORRAINE , COMTE DE HARCOURT ,
Chevalier des Ordres du Roi , Grand Ecuyer de
France , né le 20 Mars 1601 , mort le 25 Juillet
1666 , peint par Nic. Mignard & gravé par Fiquet.
FRANÇOIS DE LA MOTHE LE VAYER , de l'Acadé
mie Françoiſe , mort en 1672 , âgé de 86 ans , def
finé par Nanteuil & gravé par Etienne Feffard.
SCEVOLE DE Ste MARTHE , né à Loudun le 2 Fé
vrier 1536 , mort le 29 Mars 1623 , âgé de 87 ans
gravé par le même.
JEAN LAURENT BERNIN , Sculpteur , Architecte
& Peintre , né à Naples le 7 Décembre 1598 , mort
à Rome le 28 Novembre 1680 , peint par J. B
Gaulli & gravé par Pinffio.
Le
2044 MERCURE DEFRANCE.
Le Sr Petit , Graveur , rue S. Jacques , à la Couronne
d'Epines , près les Mathurins , qui continuë
de graver avec fuccès la fuite des Hommes Illuf
tres du feu Sr Defrochers , Graveur du Roi , vient
de mettre en vente les deux Portraits fuivans , qui
font Pendant .
LOUIS-FR.RANÇOIS DE BOURBON , PRINCE DE CONTY
, né à Paris le 13 Août 1717. On lit ces Vers an
bas de M. Moraine.
Digne fils des Héros qui t'ont donné naiffance ,
Terreur des Ennemis , amour de nos Soldats ,
Prince , auffi bien faifant , que fier dans les Combats,
Après LOUIS , tu fais la gloire de la France.
NICOLAS DE CATINAT , Maréchal de France , né
à Paris le premier Septembre 1637 , mort dans fon
Château de S. Gratien , près S. Denis en France , le
25 Février 1712. On lit ces Vers au bas, auſſi de M.
Moraine.
Grand Général , dont la mémoire
Sera toûjours pleine de gloire ,
Dont Marfal & Staffarde éternifent l'honneur ,
Du Prince Savoyard brave & fage vainqueur ,
Il ne tint pas à ton courage
Que notre Grand Conty n'eût plus trouvé d'ouvrage
Autre Portrait en hauteur , jufqu'aux genoux de
DON BERNARD DE MONTFAUCON , de la Congrégation
de S. Maur , né au Château de Soulage le 17
Janvier 1655 , mort à Paris le 21 Décembre 1741 ,
fort bien gravé par B. Audran , d'après le Portrait
original de M. Geuſlin. Il fe yend à Paris chés l'Auteur
,
SEPTEMBRE . 1744
2045'
teur , rue S. Jacques , à la Ville de Paris. On lit ces
Vers au bas.
Objetde fes fçavantes veilles
La docte Antiquité cachoit peu de merveilles ,
Qu'en vrai Critique il n'ait fçû voir,
Et par un fort, digne d'envie,
L'Or * , dont un Grand Monarque honora fon fça
yoir ,
Brille moins que l'éclat des Vertus de ſa vie. ·
REPRESENTATION DU FEU D'ARTIFICE , élevé
dans la Place de Gréve , par ordre de Mrs les Prévôt
des Marchands & Echevins de la Ville de Paris , en
réjouiffance de l'heureux rétabliffement de la fanté
du Roi , le 8 Septembre 1744. Ce feu a été exécuté
fous la conduite de M. Beaufire , Architecte du Roi
& de fon Académie d'Architecture , Maître Général
Contrôleur , Infpecteur des Bâtimens de la Ville ,
inventé & peint par les Sieurs Dumefnil , freres ,
Peintres ordinaires de la Ville , fe vend chés de Peilly,
rue S. Jacques , à l'Image S. Benoît , & chés Heriffet
, le Pere , Graveur , rue S, Jacques , vis-à - vis
les Jefuites.
On vend au même endroit une autre Eftampe en
large & plus grande : c'eſt la repréſentation du Fau
D'ARTIFICE ET DE L'ILLUMINATION , élevé dans la
même Place , par l'ordre des mêmes Magiftrats , &
pour le même fujet. L'Illumination eftdu même M.
Beaufire , & l'artifice a été compofé & exécuté par
les Srs Rugieri , freres , Italiens de Bologne.
* La Médaille d'Or , que l'Empereur lui envoya ;
accompagnée d'une Lettre.
La
2046 MERCURE DE FRANCE.
Le Sr Moyreau vient de mettre au jour une fort
belle Etampe en large , qu'on veni chés lui , ruë
S. Jacques , à la vieiile Poite , d'après le Tableau
Original de Ph. Vauvremens , de 20 pouces & demi
de haut fur 25 de large , qui eft dans le Cabinet
de M. le Préſident de Tugny . Cette Eftampe qui
porte pour Titre L'EMERASEMENT DU MOULIN , eft
dédiée au même Président de Tugny , 1744.
Fermer
3016
p. 2051-2065
SÉSOSTRIS Tragédie, représentée au Collége des Jésuites, pour la distribution des Prix fondés par le Roi, le 5 Août 1744.
Début :
L'Auteur est le R. P. du Baudory, Professeur de Rhétorique au Collége de [...]
Mots clefs :
Nature, Art, Rhamniticus, Amasis, Ozimas, Beautés, Père, Trône, Merveilles, Défauts, Peuples, Couronne, Ballet, Parricide
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SÉSOSTRIS Tragédie, représentée au Collége des Jésuites, pour la distribution des Prix fondés par le Roi, le 5 Août 1744.
SE'SOSTRIS Tragédie , repréſentée au
College des féfuites , pour la diftribution des
Prix fondés par le Roi , le 5 Août 1744.
'Auteur eft le R. P. du Baudory , Pro-
Lfeffeur de Rhétorique au Collège de
LOUIS LE GRAND , déja connu dans la belle
Littérature par deux Harangues Latines, que
le Public a honorées d'un favorable accueil.
Cette Piéce n'eft point inférieure, en fon
genre, à tout ce qui a parû jufqu'ici du même
Auteur. Outre l'Elégance de l'expreffion ,
la force du Vers , la nobleffe & l'élevation
des pensées , on y remarque une tendreffe
de fentimens , qui a contribué , plus que
toute autre chofe, au fuccès qu'elle a cû. On
accufe l'Auteur d'un peu de profufion à cet
égard ; un peu d'oeconomie n'eût peut-être
pas moins plû , mais ce défaut, fuppoſé même
qu'il foit bien réel , eft fi rare dans une
Piéce de cette efpece , où le Poëte fe trouve
refferré fur ce point dans des bornes fi étroites
, qu'il peut paffer , en quelque forte ,
pour une beauté , & que bien loin d'être
une occafion de reproche pour l'Auteur , on
Fij
doit
2052 MERCURE DE FRANCE.
doit au contraire prendre une grande idée
de fon goût pour le Théatre , & de fon talent
pour la Poëfie Dramatique.
Le Plan & la conduite de la Piéce , l'ordre
& la liaiſon des Scénes, ce fil impercep
tible , qui lie entre elles toutes les parties
du Poëme , & qui en fait un tout bien afforti
, eft un autre genre de beauté , qu'il eft
réfervé aux feuls Connoiffeurs de bien diftinguer
, ce qui ne manque point à celle- ci.
Le Jeu des Acteurs a mérité auffi le fuffrage
du Public. M, de Palacia , qui foutenoit
le rôle de Sefoftris , a répondu à la dignité
de fon caractére & à fa réputation. M. du
Peron s'eft fait beaucoup d'honneur par la
maniere tendre , délicate & variée, avec la¬
quelle il eft entré dans toutes les fineffes
d'un rôle , fort difficile à exécuter. M. de
Kerfallo n'a pas moins plû . M. Patri s'eſt fait
écouter avec plaifir. Quelle ame dans M. de
Fargés l'étendue de fa voix répondoit à la
vivacité de fon action , M. Seguy a également
réülli dans le Prologue de la Piéce & dans
le rôle d'Apriés , dont il étoit chargé.
SUIET Analyse de la Piéce.
Séfoftris , vainqueur de l'Europe & de
l'Afie , prend la réfolution de s'affocier au
Trône fon fils Rhamniticus. Quelques bruits,
injurieux à la fidelité du jeune Prince,l'obligent
SEPTEMBRE. 1744. 2053
gent à fufpendre l'exécution de ce projet.
Réfolu d'éclaircir lui-même fes foupçons ,
& de mettre l'innocence de fon fils à la
plus rigoureufe épreuve , il rentre fecrettement
dans fa Capitale , découvre fon deffein
à Ozimas , concerte avec lui toute l'intrigue
, & lui déclare que , fous le nom emprunté
d'Aribas , il veut être témoin du fuccès
qu'il ofe s'en promettre. Il lui ordonne
de faire courir dans la Ville le bruit de fon
arrivée prochaine , & de lui ménager une
entrevûe avec Rhamniticus , qui n'étant encore
qu'au berceau,lorfqu'il quitta l'Egypte,
ne fera pas en état de le reconnoître. Ozimas
exécute les ordres de Séſoftris.Sur le bruit qui
vient de fe répandre tout-à- coup que Séfoftris
, chargé de gloire & de lauriers , fe prépare
à rentrer en triomphe dans la Capitale,
Rhamniticus fe livre aux tranfports de la
joye la plus vive ; fon cher Amafis vient
partager avec lui fon bonheur , mais cette
idée- là même , lui rappellant le fouvenir
d'un Pere , qu'il croit avoir perdu dans fon
enfance , rouvre une playe que le tems n'avoit
pû bien fermer ; il ne peut refuſer des
larmes à fon malheur . Séfoftris faifit ce moment
pour apprendre à Ozimas , qu'Amafis ,
qui pleure depuis long-tems un Pere qu'il
n'a jamais connû , eft fon propre fils , que
des raifons d'Etat l'avoient obligé de le te-
Fij nir
2054 MERCURE DE FRANCE.
nit éloigné de la Cour , & à lui cacher à luimême
la propre grandeur.
A la vue d'Aribas ( Séfoftris ) Rhamniticus
fent au fond de fon coeur une agitation
fecrette , dont il n'a garde de développer le
principe ; apprenant qu'il eft cet Officier dépêché
par Séfoftris , dont lui a parlé Ozimas,
il lui demande avec empreffément des nouvelles
de fon Pere. Ah ! Prince , s'écrie Aribas
, qu'allez -vous entendre ! & que fuis- je
obligé de vous annoncer ! Séfoftris n'eft plus;
ce Héros magnanime , qui mit à la chaîne
tant de Peuples & de Nations , qui conquit
tant de Provinces & de Royaumes , qui brifa
tant de Sceptres & de Couronnes , n'a pû
dérobet fa tête au coup meurtrier d'une main
parricide & inconnue; percé d'un trait mortel
dans la Forêt voifine , il vient d'expirer
à nos yeux. Rhamniticus éperdu ... furieux
& hors de lui-même , jure par l'Ombre fanglante
de fon Pere , de venger fa mort par
celle du coupable ; on lui préfente le trait
fatal qui vient de le priver du meilleur de
tous les Peres ; il le faifit avec fureur , mais
quelle eft fa furprife , lorfqu'il reconnoît
que c'eft celui-là même dont il a fait préſent
à Amafis , comme un gage de fon amitié ;
pénétré de la plus amere douleur , il éprou
ve les cruelles alternatives de l'amour filial
& de l'amitié la plus tendre. Séfoftris , témoin
1
SEPTEMBRE. 1744. 2015
moin des allarmes de fon fils , foupçonne
que Rameffés pourroit bien être l'Auteur des
bruits qui l'ont allarmé lui -même. Rameffés
eft un jeune Seigneur , iffu d'un Sang illuftre
, qui regna autrefois dans Memphis , &
donna des Loix à l'Egypte . Séfoftris , pour
le fonder , fait briller en quelque forte la
Couronne à fes yeux ; il lui repréfente combien
il lui feroit facile de remonter fur un
Trône,que fes Ancêtres ont occupé autrefois
avec gloire. L'occafion eft belle, lui dit- il' ;
déclarez -vous ; je m'offre à vous feconder.
Rameffés , ébloui par les offres d'Aribas , lui
ouvre fon coeur, & lui déclare que l'abſence
de Séfoftris lui a fouvent fait naître l'efpérance
de reprendre une Place à laquelle fa
naiffance l'appelloit ; que fa mort inopinée
femble lui applanir toutes les voyes , & qu'il
eft enfin réfolu à remettre fur fa tête une
Couronne ,qu'il croit lui appartenir.Cet aveu
fait faire des refléxions à Séſoftris , aux yeux
duquel l'innocence de fon fils ſe dévoile de
plus en plus.
Rhamniticus , toujours partagé entre fon
Pere & fon Ami , chancelant & irréfolu
ne fçait à quoi fe déterminer. Tantôt il
veut condamner Amafis ; fon coeur s'y oppofe;
l'Arrêt expire fur fes levres ; tantôt
il veut l'abfoudre ; la Nature fe fait entendre
, & réclame ſes droits. Dans ce moment
F iiij d'irré2056
MERCURE DE FRANCE .
d'irréfolution ,il croit voir l'Ombre plaintive
de fon Pere , qui lui reproche fa lâcheté ;
faifi tout-à-coup d'une généreufe indignation
contre lui-même , il mande Amafis. A
la vûë de ce cher objet , toute fa tendreffe
fe réveille. Amafis demande quel eft fon crime.
Rhamniticus lui préſente le trait fatal, encore
teint du fang de Séfoftris ; Amafis s'écrie
qu'il eft un parricide ; Rhamniticus veut
le percer ; Ozimas s'y oppofe. Séfoftris , qui
veut pouffer l'épreuve jufqu'où elle peut aller
, fait remettre à Rhamniticus un Ecrit,
qu'il dit avoir reçû de la main de fon Pere
mourant ; le Prince lit , & jettant les yeux
fur Amafis , s'écrie : Ah ! mon frere . .Amafis
, effrayé , veut fe percer lui-même ; dans
ce moment de trouble & d'effroi , on annonce
que le perfide Rameffés a levé le mafque,
& qu'il s'avance en armes vers le Palais ; les
deux freres veulent courir pour le repouffer;
Ozimas les retient. Rhamniticus reparoît
plus agité qu'auparavant ; Aribas l'aborde ;
Rhamniticus , qui le croit du nombre des
conjurés , lui fait les plus fanglants reproches
, & dans le tranfport de fa fureur, leve
fur lui un bras parricide ; faifi tout-à- coup
d'une horreur fecrette , il s'arrête ; la Nature
s'explique affes pour fufpendre fon bras ,
trop peu pour lui deffiller les yeux ; fon
trouble recommence ; la vue d'Amafis , qui
paroît
SEPTEMBRE. 1744. 2057
paroît chargé de chaînes , l'augmente ; Ozimas
y met le comble ; il feint d'exécuter un
ordre de fon Maître expirant, & fait apporter
fur la Scéne le Trône de Séfoftris même.
Rhamniticus , qui croit que ce Trône eft
préparé pour Rameffés , reproche à Ozimas
fa perfidie. Rameffés paroît dans ce moment,
fuivi d'une troupe de factieux ; il accable
d'injures les deux freres , les traite d'ufurpateurs
, & pour affermir de plus en plus
un Trône , dont il fe croit déja le maître, il
ordonne qu'on immole l'un & l'autre à ſes
yeux .
>
Un bruit effrayant de Trompettes Guerrieres
, qui fe fait entendre tout-à- coup
fufpend l'exécution ; Séfoftris , la Couronne
en tête , paroît environné d'une nombreuſe
troupe de Gardes & d'Officiers ; à la vûe
du Héros , Rameffés glacé d'effroi , n'a
pas même le courage de fuir ; Séfoftris l'envoye
au fupplice, embraffe fes Enfans , couronne
l'aîné , & fait rentrer Amafis dans
tous les droits , que fa naiffance & ſa vertu
lui ont fi légitimement mérités.
Le Ballet , fuivant l'ufage ordinaire , fervit
d'Interméde à la Piéce Latine ; il eft intitulé
les Merveilles de l'Art ; en voici le
plan & la diviſion , telle le Profeffeur
l'expofe dans fon Programme.
que
La Danfe eft elle-même une des Merveilles
F V
de
2058 MERCURE DE FRANCE.
de l'Art ; c'est à lui qu'elle eft redevable de
cette richeffe de cette varieté de Peintures
mouvantes, qu'elle préfente aux yeux ; pourroitelle
refufer àfa gloire des talens qu'elle a reçûs
de lui ? C'est donc pour s'acquitter d'un devoir
de reconnoiffance , qu'elle prend pour objet de
fes figures l'Art & fes Merveilles , mais comme
il eft impoffible à l'Art lui-même, de raffembler
dans un Portrait tout ce qu'il a de merveilleux
, on s'eft borné à ces quatre objets differens
, qui ont fait les quatre Parties du
Ballet.
1°. L'Art imite les beautés de la Nature.
2 ° . L'Art corrige les défauts de la Nature.
3°. L'Artforce les obftacles de la Nature.
4. L'Artfurpaffe les efforts de la Nature.
OUVERTURE.
Des hommes , nouvellement fortis des
mains dePromethée, apperçoivent avec étonnement
ce vafte Univers , qu'ils viennent
habiter. La Nature , arrive fur un Trône de
Gazon , & environnée de Divinités Champêtres
, elle s'offre d'abord à leurs regards, &
fixe leur admiration ; l'Art vient à ſon tour
difputer à fa rivale l'hommage des Mortels ,
& c'eft par le Spectacle pompeux de fes
Merveilles qu'il prétend s'affûrer la victoire.
PRE+
1744. 2059 SEPTEMBRE.
PREMIERE PARTIE.
L'Art imite les beautés de la Nature.
PREMIERE ENTRE' E.
Sémiramis raffemble fur la cime de fes
Palais les beautés naïves du Printems. Les
preftiges de l'Art font paroître tout-à-coup
des Prairies émaillées. L'Hyver & fes frimats
viennent détruire les fleurs naiffantes ,
mais on fe fert de ces fleurs pour les enchaî
ner eux-mêmes , & l'Hyver eft tout furpris
de ſe voir métamorphofé en Printems.
SECONDE ENTRE'E.
L'Art imite les beautés terribles & majestueuses.
Salmonée fait briller aux yeux de fes Courtifans
des feux , avant-coureurs d'un nouveau
foudre. L'Elide retentit des éclats
d'un Tonnerre artificiel ; l'orage creve ; la
flâme ferpente au milieu des Airs , & attire
au nouveau Jupiter les refpects & l'admiration
des Peuples.
TROISIEME ENTRE' E.
L'Art imite les beautés nobles & gracienfes.
La Peinture , pour donner une idée des
beautés gracienfes , repréſente par l'affortiment
de fes couleurs MoNSEIGNEUR LE
F vj DAU2060
MERCURE DE FRANCE.
DAUPHIN ; la Sculpture , pour exprimer les
beautés nobles , fait naître fous le cifeau les
traits de notre AUGUSTE MONARQUE ; la
Renommée fe charge de faire voir à toute
l'Europe ces deux Chefsd'oeuvre de l'Art.
SECONDE PARTIE,
L'Art corrige les défauts de la Nature.
PREMIERE ENTRE'E.
L'Art déguife les défauts de la Nature.
Des Vieillards , à qui l'âge a dépouillé la
tête & affoibli la vûe , fe trouvent exposés
aux infultes d'une Jeuneffe folâtre . Des
Merciers viennent à propos préfenter aux
Vieillards outragés , des yeux artificiels , qui
en leur épurant la vûë , font difparoître les
rieurs. Pour achever de les rajeunir , l'Art
leur fournit encore des chevelures étrangéres
, & des Miroirs pour contempler leurs
graces renaiffantes.
SECONDE . ENTRE' E.
L'Art corrige les défauts de la Nature.
Efchyle & Ariftophane tranſportent fur
la Scéne les Paffions & les Ridicules des
hommes . Efchyle évoque des Enfers les Ombres
ennemies d'Eteocle & de Polinice,
& peint les attentats de la haine & de la
vengeance,
SEPTEMBRE. 1744. 2061¹
vengeance . Ariftophane introduit des Pantomimes
, qui font rire les Spectateurs aux
dépens de leurs propres défauts.
TROISIEME ENTREE .
L'Art guérit les défauts de la Nature.
Des Malades paroiffent en tremblant , &
expriment par la difference de leurs attitudes
, celle de leurs maux ; ils invoquent la
Mort ; les Parques fe préfentent ; Efculape
& fa fuite arrivent fur la Scéne , forcent la
troupe Infernale d'abandonner fa proye , &
appliquent aux Malades raffûrés , la vertu
toute puiffante de leur Art.
TROISIE'ME PARTIE.
L'Art force les obftacles de la Nature,
PREMIERE ENTREE.
L'Art enchaîne la Mer.
Jafon , à la tête de fes Braves , part pour
la Conquête de la Toifon d'Or , Neptune ,
les Tritons & les Vents , obligent les Argonautes
de céder pour un tems à l'effort de la
tempête. L'Art des Matelots vient au fecours
des Guerriers ; ils enchaînent Neptu
ne & les Tritons ; ils emprifonnent les
Vents , & les forcent de concourir eux-mêmêmes
à l'Expédition .
Se2062
MERCURE DE FRANCE.
SECONDE ENTRE'E.
L'Art ouvre le fein de la Terre.
Cérès & fes Laboureurs , Bacchus & fes
Vendangeurs forcent la Terre à leur livrer
les tréfors que la Nature avare avoit enfermés
dans fon fein. Plutus paroît à fon tour,
& fait briller le précieux Métail qu'il vient
d'arracher aux entrailles de la Terre . Les
Vignerons & les Laboureurs , charmés de
fon éclat, offrent en échange leurs richelles;
on s'accorde de part & d'autre , & Bacchus
fournit le Vin du marché.
TROISIEME ENTREE.
L'Art efcalade le Ciel.
Dédale conſtruit le fameux Labyrinthe ,
l'un des Chefsd'oeuvre de l'Art ; on lui
donne pour prifon l'Edifice merveilleux ,
fon propre ouvrage ; fon Art l'y accompagne
, & lui trace , pour s'enfuir , une route
encore plus merveilleufe ; pendant qu'on
infulte à fa diſgrace , il s'éleve tout-à- coup ,
fuit au milieu des Airs , & difparoît.
QUAL
SEPTEMBRE. 1744. 2063
QUARTIE'ME PARTIE.
L'Artfurpaffe les efforts de la Nature.
PREMIERE ENTREE.
L'Art enchérit fur les Ouvrages de la Nature.
Des Peuples , déja défendus par la fituation
des Lieux , ajoûtent les Ouvrages de l'Art à
ceux de la Nature ; les Baſtions s'élevent, &
préfentent aux Affigeans une barriere infurmontable
, mais ceux-ci oppofent l'Art à luimême
; on ouvre la tranchée , on fait les approches
, on emporte fucceffivement les dehors
de la Place , qui fe voit enfin réduite
à battre la chamade.
SECONDE ENTRE'E.
L'Art enchérit fur les fecrets de la Nature.
La Nature avoit enfeigné aux hommes
l'admirable fecret de fe communiquer leurs
penſées par le fon de la voix ; l'Art va plus
loin ; il ordonne à Vulcain de fondre des
Caractéres parlans , qui tranfmettent aux
fiécles futurs les noms & les actions des Hétos;
pour donner un effai & un Chefd'oeuvre
tout à la fois , il trace en Caractéres ineffaçables
l'Augufte nom de notre GRAND
MONARQUE. Des Peuples de toutes les
Nations viennent partager leur admiration
entre
2064 MERCURE DE FRANCE.
entre l'Invention merveilleufe, & le Héros
qu'elle immortalife.
TROISIEME ENTRE'E.
L'Art enchérit fur les Jeux de la Nature .
De jeunes gens , n'ayant que la Nature
pour guide , expriment par des Danfes naïves
mais irrégulieres , les tranfports d'une
joye vive & folâtre ; des Maîtres habiles ,
viennent polir ce que la Nature n'avoit fait
qu'ébaucher ; ils forment leurs Eleves aux
differens Caractéres de la Danfe , communiquent
à tous leurs mouvemens de la grace
& de la régularité , & leur donnent ces
graces naturelles qui doivent d'autant plus
à l'Art , qu'elles paroiffent plus tenir de la
Nature.
BALLET GE'NE'RA L.
Charmés des merveilles que l'Art vient
d'étaler à leurs yeux , des hommes s'empreffent
à lui rendre l'hommage de leur admiration.
Quelques-uns font d'avis qu'on enchaîne
à fon Char de Triomphe la Nature;
les plus moderés opinent à unir enſemble
P'un & l'autre , & fe promettent les plus
heureux fruits d'une fi belle union.
L'ordre & l'exécution du Ballet ; la juftelle
& la promptitude des évolutions , ont
fait
SEPTEMBRE. 1744. 2065
fait honneur au Profeffeur , & lui ont mérité
de la part d'une nombreuſe troupe de
Spectateurs , des éloges , aufquels il eft tems
qu'il commence à s'accoûtumer .
Les Danfes font de la compofition de M.
Malter , l'aîné , dont on connoît le talent
pour ces fortes d'Exercices.
College des féfuites , pour la diftribution des
Prix fondés par le Roi , le 5 Août 1744.
'Auteur eft le R. P. du Baudory , Pro-
Lfeffeur de Rhétorique au Collège de
LOUIS LE GRAND , déja connu dans la belle
Littérature par deux Harangues Latines, que
le Public a honorées d'un favorable accueil.
Cette Piéce n'eft point inférieure, en fon
genre, à tout ce qui a parû jufqu'ici du même
Auteur. Outre l'Elégance de l'expreffion ,
la force du Vers , la nobleffe & l'élevation
des pensées , on y remarque une tendreffe
de fentimens , qui a contribué , plus que
toute autre chofe, au fuccès qu'elle a cû. On
accufe l'Auteur d'un peu de profufion à cet
égard ; un peu d'oeconomie n'eût peut-être
pas moins plû , mais ce défaut, fuppoſé même
qu'il foit bien réel , eft fi rare dans une
Piéce de cette efpece , où le Poëte fe trouve
refferré fur ce point dans des bornes fi étroites
, qu'il peut paffer , en quelque forte ,
pour une beauté , & que bien loin d'être
une occafion de reproche pour l'Auteur , on
Fij
doit
2052 MERCURE DE FRANCE.
doit au contraire prendre une grande idée
de fon goût pour le Théatre , & de fon talent
pour la Poëfie Dramatique.
Le Plan & la conduite de la Piéce , l'ordre
& la liaiſon des Scénes, ce fil impercep
tible , qui lie entre elles toutes les parties
du Poëme , & qui en fait un tout bien afforti
, eft un autre genre de beauté , qu'il eft
réfervé aux feuls Connoiffeurs de bien diftinguer
, ce qui ne manque point à celle- ci.
Le Jeu des Acteurs a mérité auffi le fuffrage
du Public. M, de Palacia , qui foutenoit
le rôle de Sefoftris , a répondu à la dignité
de fon caractére & à fa réputation. M. du
Peron s'eft fait beaucoup d'honneur par la
maniere tendre , délicate & variée, avec la¬
quelle il eft entré dans toutes les fineffes
d'un rôle , fort difficile à exécuter. M. de
Kerfallo n'a pas moins plû . M. Patri s'eſt fait
écouter avec plaifir. Quelle ame dans M. de
Fargés l'étendue de fa voix répondoit à la
vivacité de fon action , M. Seguy a également
réülli dans le Prologue de la Piéce & dans
le rôle d'Apriés , dont il étoit chargé.
SUIET Analyse de la Piéce.
Séfoftris , vainqueur de l'Europe & de
l'Afie , prend la réfolution de s'affocier au
Trône fon fils Rhamniticus. Quelques bruits,
injurieux à la fidelité du jeune Prince,l'obligent
SEPTEMBRE. 1744. 2053
gent à fufpendre l'exécution de ce projet.
Réfolu d'éclaircir lui-même fes foupçons ,
& de mettre l'innocence de fon fils à la
plus rigoureufe épreuve , il rentre fecrettement
dans fa Capitale , découvre fon deffein
à Ozimas , concerte avec lui toute l'intrigue
, & lui déclare que , fous le nom emprunté
d'Aribas , il veut être témoin du fuccès
qu'il ofe s'en promettre. Il lui ordonne
de faire courir dans la Ville le bruit de fon
arrivée prochaine , & de lui ménager une
entrevûe avec Rhamniticus , qui n'étant encore
qu'au berceau,lorfqu'il quitta l'Egypte,
ne fera pas en état de le reconnoître. Ozimas
exécute les ordres de Séſoftris.Sur le bruit qui
vient de fe répandre tout-à- coup que Séfoftris
, chargé de gloire & de lauriers , fe prépare
à rentrer en triomphe dans la Capitale,
Rhamniticus fe livre aux tranfports de la
joye la plus vive ; fon cher Amafis vient
partager avec lui fon bonheur , mais cette
idée- là même , lui rappellant le fouvenir
d'un Pere , qu'il croit avoir perdu dans fon
enfance , rouvre une playe que le tems n'avoit
pû bien fermer ; il ne peut refuſer des
larmes à fon malheur . Séfoftris faifit ce moment
pour apprendre à Ozimas , qu'Amafis ,
qui pleure depuis long-tems un Pere qu'il
n'a jamais connû , eft fon propre fils , que
des raifons d'Etat l'avoient obligé de le te-
Fij nir
2054 MERCURE DE FRANCE.
nit éloigné de la Cour , & à lui cacher à luimême
la propre grandeur.
A la vue d'Aribas ( Séfoftris ) Rhamniticus
fent au fond de fon coeur une agitation
fecrette , dont il n'a garde de développer le
principe ; apprenant qu'il eft cet Officier dépêché
par Séfoftris , dont lui a parlé Ozimas,
il lui demande avec empreffément des nouvelles
de fon Pere. Ah ! Prince , s'écrie Aribas
, qu'allez -vous entendre ! & que fuis- je
obligé de vous annoncer ! Séfoftris n'eft plus;
ce Héros magnanime , qui mit à la chaîne
tant de Peuples & de Nations , qui conquit
tant de Provinces & de Royaumes , qui brifa
tant de Sceptres & de Couronnes , n'a pû
dérobet fa tête au coup meurtrier d'une main
parricide & inconnue; percé d'un trait mortel
dans la Forêt voifine , il vient d'expirer
à nos yeux. Rhamniticus éperdu ... furieux
& hors de lui-même , jure par l'Ombre fanglante
de fon Pere , de venger fa mort par
celle du coupable ; on lui préfente le trait
fatal qui vient de le priver du meilleur de
tous les Peres ; il le faifit avec fureur , mais
quelle eft fa furprife , lorfqu'il reconnoît
que c'eft celui-là même dont il a fait préſent
à Amafis , comme un gage de fon amitié ;
pénétré de la plus amere douleur , il éprou
ve les cruelles alternatives de l'amour filial
& de l'amitié la plus tendre. Séfoftris , témoin
1
SEPTEMBRE. 1744. 2015
moin des allarmes de fon fils , foupçonne
que Rameffés pourroit bien être l'Auteur des
bruits qui l'ont allarmé lui -même. Rameffés
eft un jeune Seigneur , iffu d'un Sang illuftre
, qui regna autrefois dans Memphis , &
donna des Loix à l'Egypte . Séfoftris , pour
le fonder , fait briller en quelque forte la
Couronne à fes yeux ; il lui repréfente combien
il lui feroit facile de remonter fur un
Trône,que fes Ancêtres ont occupé autrefois
avec gloire. L'occafion eft belle, lui dit- il' ;
déclarez -vous ; je m'offre à vous feconder.
Rameffés , ébloui par les offres d'Aribas , lui
ouvre fon coeur, & lui déclare que l'abſence
de Séfoftris lui a fouvent fait naître l'efpérance
de reprendre une Place à laquelle fa
naiffance l'appelloit ; que fa mort inopinée
femble lui applanir toutes les voyes , & qu'il
eft enfin réfolu à remettre fur fa tête une
Couronne ,qu'il croit lui appartenir.Cet aveu
fait faire des refléxions à Séſoftris , aux yeux
duquel l'innocence de fon fils ſe dévoile de
plus en plus.
Rhamniticus , toujours partagé entre fon
Pere & fon Ami , chancelant & irréfolu
ne fçait à quoi fe déterminer. Tantôt il
veut condamner Amafis ; fon coeur s'y oppofe;
l'Arrêt expire fur fes levres ; tantôt
il veut l'abfoudre ; la Nature fe fait entendre
, & réclame ſes droits. Dans ce moment
F iiij d'irré2056
MERCURE DE FRANCE .
d'irréfolution ,il croit voir l'Ombre plaintive
de fon Pere , qui lui reproche fa lâcheté ;
faifi tout-à-coup d'une généreufe indignation
contre lui-même , il mande Amafis. A
la vûë de ce cher objet , toute fa tendreffe
fe réveille. Amafis demande quel eft fon crime.
Rhamniticus lui préſente le trait fatal, encore
teint du fang de Séfoftris ; Amafis s'écrie
qu'il eft un parricide ; Rhamniticus veut
le percer ; Ozimas s'y oppofe. Séfoftris , qui
veut pouffer l'épreuve jufqu'où elle peut aller
, fait remettre à Rhamniticus un Ecrit,
qu'il dit avoir reçû de la main de fon Pere
mourant ; le Prince lit , & jettant les yeux
fur Amafis , s'écrie : Ah ! mon frere . .Amafis
, effrayé , veut fe percer lui-même ; dans
ce moment de trouble & d'effroi , on annonce
que le perfide Rameffés a levé le mafque,
& qu'il s'avance en armes vers le Palais ; les
deux freres veulent courir pour le repouffer;
Ozimas les retient. Rhamniticus reparoît
plus agité qu'auparavant ; Aribas l'aborde ;
Rhamniticus , qui le croit du nombre des
conjurés , lui fait les plus fanglants reproches
, & dans le tranfport de fa fureur, leve
fur lui un bras parricide ; faifi tout-à- coup
d'une horreur fecrette , il s'arrête ; la Nature
s'explique affes pour fufpendre fon bras ,
trop peu pour lui deffiller les yeux ; fon
trouble recommence ; la vue d'Amafis , qui
paroît
SEPTEMBRE. 1744. 2057
paroît chargé de chaînes , l'augmente ; Ozimas
y met le comble ; il feint d'exécuter un
ordre de fon Maître expirant, & fait apporter
fur la Scéne le Trône de Séfoftris même.
Rhamniticus , qui croit que ce Trône eft
préparé pour Rameffés , reproche à Ozimas
fa perfidie. Rameffés paroît dans ce moment,
fuivi d'une troupe de factieux ; il accable
d'injures les deux freres , les traite d'ufurpateurs
, & pour affermir de plus en plus
un Trône , dont il fe croit déja le maître, il
ordonne qu'on immole l'un & l'autre à ſes
yeux .
>
Un bruit effrayant de Trompettes Guerrieres
, qui fe fait entendre tout-à- coup
fufpend l'exécution ; Séfoftris , la Couronne
en tête , paroît environné d'une nombreuſe
troupe de Gardes & d'Officiers ; à la vûe
du Héros , Rameffés glacé d'effroi , n'a
pas même le courage de fuir ; Séfoftris l'envoye
au fupplice, embraffe fes Enfans , couronne
l'aîné , & fait rentrer Amafis dans
tous les droits , que fa naiffance & ſa vertu
lui ont fi légitimement mérités.
Le Ballet , fuivant l'ufage ordinaire , fervit
d'Interméde à la Piéce Latine ; il eft intitulé
les Merveilles de l'Art ; en voici le
plan & la diviſion , telle le Profeffeur
l'expofe dans fon Programme.
que
La Danfe eft elle-même une des Merveilles
F V
de
2058 MERCURE DE FRANCE.
de l'Art ; c'est à lui qu'elle eft redevable de
cette richeffe de cette varieté de Peintures
mouvantes, qu'elle préfente aux yeux ; pourroitelle
refufer àfa gloire des talens qu'elle a reçûs
de lui ? C'est donc pour s'acquitter d'un devoir
de reconnoiffance , qu'elle prend pour objet de
fes figures l'Art & fes Merveilles , mais comme
il eft impoffible à l'Art lui-même, de raffembler
dans un Portrait tout ce qu'il a de merveilleux
, on s'eft borné à ces quatre objets differens
, qui ont fait les quatre Parties du
Ballet.
1°. L'Art imite les beautés de la Nature.
2 ° . L'Art corrige les défauts de la Nature.
3°. L'Artforce les obftacles de la Nature.
4. L'Artfurpaffe les efforts de la Nature.
OUVERTURE.
Des hommes , nouvellement fortis des
mains dePromethée, apperçoivent avec étonnement
ce vafte Univers , qu'ils viennent
habiter. La Nature , arrive fur un Trône de
Gazon , & environnée de Divinités Champêtres
, elle s'offre d'abord à leurs regards, &
fixe leur admiration ; l'Art vient à ſon tour
difputer à fa rivale l'hommage des Mortels ,
& c'eft par le Spectacle pompeux de fes
Merveilles qu'il prétend s'affûrer la victoire.
PRE+
1744. 2059 SEPTEMBRE.
PREMIERE PARTIE.
L'Art imite les beautés de la Nature.
PREMIERE ENTRE' E.
Sémiramis raffemble fur la cime de fes
Palais les beautés naïves du Printems. Les
preftiges de l'Art font paroître tout-à-coup
des Prairies émaillées. L'Hyver & fes frimats
viennent détruire les fleurs naiffantes ,
mais on fe fert de ces fleurs pour les enchaî
ner eux-mêmes , & l'Hyver eft tout furpris
de ſe voir métamorphofé en Printems.
SECONDE ENTRE'E.
L'Art imite les beautés terribles & majestueuses.
Salmonée fait briller aux yeux de fes Courtifans
des feux , avant-coureurs d'un nouveau
foudre. L'Elide retentit des éclats
d'un Tonnerre artificiel ; l'orage creve ; la
flâme ferpente au milieu des Airs , & attire
au nouveau Jupiter les refpects & l'admiration
des Peuples.
TROISIEME ENTRE' E.
L'Art imite les beautés nobles & gracienfes.
La Peinture , pour donner une idée des
beautés gracienfes , repréſente par l'affortiment
de fes couleurs MoNSEIGNEUR LE
F vj DAU2060
MERCURE DE FRANCE.
DAUPHIN ; la Sculpture , pour exprimer les
beautés nobles , fait naître fous le cifeau les
traits de notre AUGUSTE MONARQUE ; la
Renommée fe charge de faire voir à toute
l'Europe ces deux Chefsd'oeuvre de l'Art.
SECONDE PARTIE,
L'Art corrige les défauts de la Nature.
PREMIERE ENTRE'E.
L'Art déguife les défauts de la Nature.
Des Vieillards , à qui l'âge a dépouillé la
tête & affoibli la vûe , fe trouvent exposés
aux infultes d'une Jeuneffe folâtre . Des
Merciers viennent à propos préfenter aux
Vieillards outragés , des yeux artificiels , qui
en leur épurant la vûë , font difparoître les
rieurs. Pour achever de les rajeunir , l'Art
leur fournit encore des chevelures étrangéres
, & des Miroirs pour contempler leurs
graces renaiffantes.
SECONDE . ENTRE' E.
L'Art corrige les défauts de la Nature.
Efchyle & Ariftophane tranſportent fur
la Scéne les Paffions & les Ridicules des
hommes . Efchyle évoque des Enfers les Ombres
ennemies d'Eteocle & de Polinice,
& peint les attentats de la haine & de la
vengeance,
SEPTEMBRE. 1744. 2061¹
vengeance . Ariftophane introduit des Pantomimes
, qui font rire les Spectateurs aux
dépens de leurs propres défauts.
TROISIEME ENTREE .
L'Art guérit les défauts de la Nature.
Des Malades paroiffent en tremblant , &
expriment par la difference de leurs attitudes
, celle de leurs maux ; ils invoquent la
Mort ; les Parques fe préfentent ; Efculape
& fa fuite arrivent fur la Scéne , forcent la
troupe Infernale d'abandonner fa proye , &
appliquent aux Malades raffûrés , la vertu
toute puiffante de leur Art.
TROISIE'ME PARTIE.
L'Art force les obftacles de la Nature,
PREMIERE ENTREE.
L'Art enchaîne la Mer.
Jafon , à la tête de fes Braves , part pour
la Conquête de la Toifon d'Or , Neptune ,
les Tritons & les Vents , obligent les Argonautes
de céder pour un tems à l'effort de la
tempête. L'Art des Matelots vient au fecours
des Guerriers ; ils enchaînent Neptu
ne & les Tritons ; ils emprifonnent les
Vents , & les forcent de concourir eux-mêmêmes
à l'Expédition .
Se2062
MERCURE DE FRANCE.
SECONDE ENTRE'E.
L'Art ouvre le fein de la Terre.
Cérès & fes Laboureurs , Bacchus & fes
Vendangeurs forcent la Terre à leur livrer
les tréfors que la Nature avare avoit enfermés
dans fon fein. Plutus paroît à fon tour,
& fait briller le précieux Métail qu'il vient
d'arracher aux entrailles de la Terre . Les
Vignerons & les Laboureurs , charmés de
fon éclat, offrent en échange leurs richelles;
on s'accorde de part & d'autre , & Bacchus
fournit le Vin du marché.
TROISIEME ENTREE.
L'Art efcalade le Ciel.
Dédale conſtruit le fameux Labyrinthe ,
l'un des Chefsd'oeuvre de l'Art ; on lui
donne pour prifon l'Edifice merveilleux ,
fon propre ouvrage ; fon Art l'y accompagne
, & lui trace , pour s'enfuir , une route
encore plus merveilleufe ; pendant qu'on
infulte à fa diſgrace , il s'éleve tout-à- coup ,
fuit au milieu des Airs , & difparoît.
QUAL
SEPTEMBRE. 1744. 2063
QUARTIE'ME PARTIE.
L'Artfurpaffe les efforts de la Nature.
PREMIERE ENTREE.
L'Art enchérit fur les Ouvrages de la Nature.
Des Peuples , déja défendus par la fituation
des Lieux , ajoûtent les Ouvrages de l'Art à
ceux de la Nature ; les Baſtions s'élevent, &
préfentent aux Affigeans une barriere infurmontable
, mais ceux-ci oppofent l'Art à luimême
; on ouvre la tranchée , on fait les approches
, on emporte fucceffivement les dehors
de la Place , qui fe voit enfin réduite
à battre la chamade.
SECONDE ENTRE'E.
L'Art enchérit fur les fecrets de la Nature.
La Nature avoit enfeigné aux hommes
l'admirable fecret de fe communiquer leurs
penſées par le fon de la voix ; l'Art va plus
loin ; il ordonne à Vulcain de fondre des
Caractéres parlans , qui tranfmettent aux
fiécles futurs les noms & les actions des Hétos;
pour donner un effai & un Chefd'oeuvre
tout à la fois , il trace en Caractéres ineffaçables
l'Augufte nom de notre GRAND
MONARQUE. Des Peuples de toutes les
Nations viennent partager leur admiration
entre
2064 MERCURE DE FRANCE.
entre l'Invention merveilleufe, & le Héros
qu'elle immortalife.
TROISIEME ENTRE'E.
L'Art enchérit fur les Jeux de la Nature .
De jeunes gens , n'ayant que la Nature
pour guide , expriment par des Danfes naïves
mais irrégulieres , les tranfports d'une
joye vive & folâtre ; des Maîtres habiles ,
viennent polir ce que la Nature n'avoit fait
qu'ébaucher ; ils forment leurs Eleves aux
differens Caractéres de la Danfe , communiquent
à tous leurs mouvemens de la grace
& de la régularité , & leur donnent ces
graces naturelles qui doivent d'autant plus
à l'Art , qu'elles paroiffent plus tenir de la
Nature.
BALLET GE'NE'RA L.
Charmés des merveilles que l'Art vient
d'étaler à leurs yeux , des hommes s'empreffent
à lui rendre l'hommage de leur admiration.
Quelques-uns font d'avis qu'on enchaîne
à fon Char de Triomphe la Nature;
les plus moderés opinent à unir enſemble
P'un & l'autre , & fe promettent les plus
heureux fruits d'une fi belle union.
L'ordre & l'exécution du Ballet ; la juftelle
& la promptitude des évolutions , ont
fait
SEPTEMBRE. 1744. 2065
fait honneur au Profeffeur , & lui ont mérité
de la part d'une nombreuſe troupe de
Spectateurs , des éloges , aufquels il eft tems
qu'il commence à s'accoûtumer .
Les Danfes font de la compofition de M.
Malter , l'aîné , dont on connoît le talent
pour ces fortes d'Exercices.
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3017
p. 2065
« Le 7 Septembre, les Comédiens François remirent au Théatre la Tragédie de Manlius [...] »
Début :
Le 7 Septembre, les Comédiens François remirent au Théatre la Tragédie de Manlius [...]
Mots clefs :
Tragédie, Comédiens-Français
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « Le 7 Septembre, les Comédiens François remirent au Théatre la Tragédie de Manlius [...] »
Le 7 Septembre , les Comédiens François
remirent au Théatre la Tragédie de Manlius
Capitolinus , Tragédie de M. de la Foffe ,
qui n'avoit pas été repréfentée depuis le
mois de Septembre 1729. Certe Piéce ,
qu'on juge la meilleure des quatre , que cet
excellent Auteur a données au Public , fut
reçûe très- favorablement , & parfaitement
bien repréfentée ; on peut voir l'Extrait
qui en a été donné ,dans le Mercure de Septembre
, fecond Volume , page 2247.
remirent au Théatre la Tragédie de Manlius
Capitolinus , Tragédie de M. de la Foffe ,
qui n'avoit pas été repréfentée depuis le
mois de Septembre 1729. Certe Piéce ,
qu'on juge la meilleure des quatre , que cet
excellent Auteur a données au Public , fut
reçûe très- favorablement , & parfaitement
bien repréfentée ; on peut voir l'Extrait
qui en a été donné ,dans le Mercure de Septembre
, fecond Volume , page 2247.
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3018
p. 2065
Les Comédiens François donnent leur Spectacle gratis, [titre d'après la table]
Début :
Le 11, les mêmes Comédiens donnerent leur Spectacle gratis. Ils représenterent la [...]
Mots clefs :
Façade, Pièces de vin, Comédiens-Français
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Les Comédiens François donnent leur Spectacle gratis, [titre d'après la table]
Le 11 , les mêmes Comédiens donnerent
leur Spectacle gratis. Ils repréfenterent la
Comédie fans titre , ou le Mercure Galant , &
les Vendanges de Surefne tout s'y paffa
avec beaucoup d'ordre & fans confufion.
Sur les neuf heures , toute la façade de l'Hôtel
fut illuminée d'une maniere très- ingénicufe.
On avoit placé aux deux extré
mités du Balcon , qui regne fur toute la
longueur de cette façade , deux Piéces de
Vin , qui coulerent pendant la plus grande
partie de la nuit.
leur Spectacle gratis. Ils repréfenterent la
Comédie fans titre , ou le Mercure Galant , &
les Vendanges de Surefne tout s'y paffa
avec beaucoup d'ordre & fans confufion.
Sur les neuf heures , toute la façade de l'Hôtel
fut illuminée d'une maniere très- ingénicufe.
On avoit placé aux deux extré
mités du Balcon , qui regne fur toute la
longueur de cette façade , deux Piéces de
Vin , qui coulerent pendant la plus grande
partie de la nuit.
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3019
p. 2066
L'Algérien, nouvelle Piéce joüée sur le Théatre François, [titre d'après la table]
Début :
Le 15, ils donnerent la premiere représentation d'une Piéce nouvelle en Vers, & [...]
Mots clefs :
Comédie, Roi, Vers, Nation, Comédiens-Français
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : L'Algérien, nouvelle Piéce joüée sur le Théatre François, [titre d'après la table]
Le 15 , ils donnerent la premiere repré
fentation d'une Piéce nouvelle en Vers , &
en trois Actes , précédée d'un Prologue , laquelle
a pour titre , l'Algérien , ou les Mu
Les Coné liennes , Comédie-Ballet , terminée
par un Divertiffement fait au fujet de la
Convalescence du Roi ; cette Comédie , qui
a été généralement applaudie , eft de M.
de Cabufat. Elle ne fe reffent point de la
hâte avec laquelle elle a été faite , foit
pour le ftyle , l'élégance des Vers , & la délicateffe
des Eloges du Roi & de la Nation ;
l'Auteur a rempli les efpérances que fes premiers
Ouvrages avoient fait concevoir de
ſes talens ; on ne manquera pas d'en parler
plus au long.
fentation d'une Piéce nouvelle en Vers , &
en trois Actes , précédée d'un Prologue , laquelle
a pour titre , l'Algérien , ou les Mu
Les Coné liennes , Comédie-Ballet , terminée
par un Divertiffement fait au fujet de la
Convalescence du Roi ; cette Comédie , qui
a été généralement applaudie , eft de M.
de Cabufat. Elle ne fe reffent point de la
hâte avec laquelle elle a été faite , foit
pour le ftyle , l'élégance des Vers , & la délicateffe
des Eloges du Roi & de la Nation ;
l'Auteur a rempli les efpérances que fes premiers
Ouvrages avoient fait concevoir de
ſes talens ; on ne manquera pas d'en parler
plus au long.
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3020
p. 2066
L'Académie Royale de Musique donne l'Opera gratis, [titre d'après la table]
Début :
Le même jour, l'Académie Royale de Musique, voulant prendre part à l'allegresse publique, [...]
Mots clefs :
Académie royale de musique, Opéra, Illumination
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : L'Académie Royale de Musique donne l'Opera gratis, [titre d'après la table]
Le même jour, l'Académie Royale de Mu
que , voulant prendre part à l'allegreffe publique
, donna l'Opera gratis , & repréſenta
Acis & Galatée , ancienne Piéce de M. de
Lully. On n'aura pas de peine à croire que
l'Affemblée fut des plus nombreuſes , cependant
tout fe paffa fans confufion ni défordre
, par les bons ordres que M. Berger ,
préfentement Directeur Général de l'Académie
Royale de Mufique , avoit donnés ;
il y eur fur le foir une très-belle Illumina
tion fur la Porte d'entrée, qui fert de fortie,
du côté de la Place du Palais Royal.
que , voulant prendre part à l'allegreffe publique
, donna l'Opera gratis , & repréſenta
Acis & Galatée , ancienne Piéce de M. de
Lully. On n'aura pas de peine à croire que
l'Affemblée fut des plus nombreuſes , cependant
tout fe paffa fans confufion ni défordre
, par les bons ordres que M. Berger ,
préfentement Directeur Général de l'Académie
Royale de Mufique , avoit donnés ;
il y eur fur le foir une très-belle Illumina
tion fur la Porte d'entrée, qui fert de fortie,
du côté de la Place du Palais Royal.
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3021
p. 2067-2068
Les Comédiens Italiens font la même chose, & donnent une très-belle Illumination, [titre d'après la table]
Début :
Le 16, les Comédiens Italiens, qui n'ont pas été les derniers à marquer leur zéle à [...]
Mots clefs :
Roi, Hôtel, Illumination, Iris, Temple, Soleil, Comédiens-Italiens
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Les Comédiens Italiens font la même chose, & donnent une très-belle Illumination, [titre d'après la table]
Le 16 , les Comédiens Italiens , qui n'ont
pas été des derniers à marquer leur zéle à
l'occafion de la Convalefcence du Roi , donnerent
la Comédie gratis. Ils repréfenterent
les Payfans de qualité , le Fleuve d'oubli , &
Arlequin toujours Arlequin, Piéces ornées de
Divertiffemens , de Chants & de Danfes ,
qui attirerent un concours prodigieux à
l'Hôtel de Bourgogne. Le foir, il y eut encore
une très-belle Illumination ; on avoit
placé fur le Balcon de cet Hôtel , quatre
Piéces de Vin , qu'on fit couler pendant la
plus grande partie de la nuit. On y avoit
placé auffi differens Symphoniftes , qui exécutérent
plufieurs beaux Morceaux de Mufique
, anciens & modernes.
Les mêmes Comédiens avoient déja donné
le 10 du même mois , jour que le Te
Deum fut chanté à N. D. une très - belle Illumination
fur toute la façade de leur Hôtel,
accompagnée d'une Décoration peinte en
détrempe , laquelle repréfentoit le Temple
d'Iris , de forme circulaire , furmonté par
un Arc- en-Ciel , fur le haut duquel paroiffoit
la Déeffe Iris , affife , avec les attributs
qui lui conviennent , & dans l'action de répandre
la rofée pour rendre la Terre féconde.
Les Illuminations , qui accompagnoient
ce grand Tableau , formoient trois Arcades
d'Ordre
2068 MERCURE DE FRANCE.
d'Ordre Ruftique , foûtenuës par des Pilaftres
du même Ordre. Entre les Arcades , regnoit
une espece de frife , fur laquelle on lifoit
en très-gros Caractéres , VIVE LE ROI.
Au -deffous des Pilaftres , on avoit pofé quatre
Pyramides de lumiere. L'intérieur du
Temple étoit d'une Architecture noble , &
tout tranfparant , ainfi
ainfi que l'Arc-en-Ciel &
la Figure d'Iris. On avoit auffi placé au milieu
du Temple le Portrait du Roi , ſous la
figure du Soleil , avec fes Symboles ordinaires
; on lifoit cette Infcription , POST NUBILA
PHOBÚ S.
Aux deux côtés du Soleil , étoient deux
Niches ; dans l'une étoit repréfentée la figure
de la Paix , & dans l'autre celle de
P'Abondance. Aux deux extremités & fur le
même Plan de l'Edifice , on avoit élevé deux
grandes Pyramides , qui faifoient un effet
merveilleux . Cette grande Décoration , qui
avoit s pieds de hauteur , fur so de large,
& qui a été goûtée des Connoiffeurs , a été
deffinée , peinte & conduite par les Sieurs
Brunetti , Pere & fils , Peintres Italiens, qui
ont déja donné des marques de leurs talens
fur ce même Théatre.
pas été des derniers à marquer leur zéle à
l'occafion de la Convalefcence du Roi , donnerent
la Comédie gratis. Ils repréfenterent
les Payfans de qualité , le Fleuve d'oubli , &
Arlequin toujours Arlequin, Piéces ornées de
Divertiffemens , de Chants & de Danfes ,
qui attirerent un concours prodigieux à
l'Hôtel de Bourgogne. Le foir, il y eut encore
une très-belle Illumination ; on avoit
placé fur le Balcon de cet Hôtel , quatre
Piéces de Vin , qu'on fit couler pendant la
plus grande partie de la nuit. On y avoit
placé auffi differens Symphoniftes , qui exécutérent
plufieurs beaux Morceaux de Mufique
, anciens & modernes.
Les mêmes Comédiens avoient déja donné
le 10 du même mois , jour que le Te
Deum fut chanté à N. D. une très - belle Illumination
fur toute la façade de leur Hôtel,
accompagnée d'une Décoration peinte en
détrempe , laquelle repréfentoit le Temple
d'Iris , de forme circulaire , furmonté par
un Arc- en-Ciel , fur le haut duquel paroiffoit
la Déeffe Iris , affife , avec les attributs
qui lui conviennent , & dans l'action de répandre
la rofée pour rendre la Terre féconde.
Les Illuminations , qui accompagnoient
ce grand Tableau , formoient trois Arcades
d'Ordre
2068 MERCURE DE FRANCE.
d'Ordre Ruftique , foûtenuës par des Pilaftres
du même Ordre. Entre les Arcades , regnoit
une espece de frife , fur laquelle on lifoit
en très-gros Caractéres , VIVE LE ROI.
Au -deffous des Pilaftres , on avoit pofé quatre
Pyramides de lumiere. L'intérieur du
Temple étoit d'une Architecture noble , &
tout tranfparant , ainfi
ainfi que l'Arc-en-Ciel &
la Figure d'Iris. On avoit auffi placé au milieu
du Temple le Portrait du Roi , ſous la
figure du Soleil , avec fes Symboles ordinaires
; on lifoit cette Infcription , POST NUBILA
PHOBÚ S.
Aux deux côtés du Soleil , étoient deux
Niches ; dans l'une étoit repréfentée la figure
de la Paix , & dans l'autre celle de
P'Abondance. Aux deux extremités & fur le
même Plan de l'Edifice , on avoit élevé deux
grandes Pyramides , qui faifoient un effet
merveilleux . Cette grande Décoration , qui
avoit s pieds de hauteur , fur so de large,
& qui a été goûtée des Connoiffeurs , a été
deffinée , peinte & conduite par les Sieurs
Brunetti , Pere & fils , Peintres Italiens, qui
ont déja donné des marques de leurs talens
fur ce même Théatre.
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3022
p. 2068-2069
Les mêmes Comédiens représentent trois Piéces nouvelles, intitulées, l'Illumination, la Nôce de Village & les Fêtes sinceres, [titre d'après la table]
Début :
Le 17, les mêmes Comédiens donnerent la premiere représentation de trois Piéces [...]
Mots clefs :
Comédiens-Italiens, Pièces, Roi
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texteReconnaissance textuelle : Les mêmes Comédiens représentent trois Piéces nouvelles, intitulées, l'Illumination, la Nôce de Village & les Fêtes sinceres, [titre d'après la table]
Le 17 , les mêmes Comédiens donnerent
la premiere repréſentation de trois Piéces
nouvelles , en Vers , & en un Acte chacune ,
composées au fujet de la Convalescence du
Roi ; la premiere , intitulée l'illumination
la
SEPTEMBRE. 1744. 2069
la feconde,la Noce de Villagé, & la troiſième,
les Fêtes fincéres. Ces Piéces ont été parfaitemeet
bein executées , de-même que les Divertiffemens
& quelques Airs détachés , qui
ont fait beaucoup de plaifir , fans compter le
Vaudeville de la troifiéme Piéce , qui a été
auffi fort applaudi .
la premiere repréſentation de trois Piéces
nouvelles , en Vers , & en un Acte chacune ,
composées au fujet de la Convalescence du
Roi ; la premiere , intitulée l'illumination
la
SEPTEMBRE. 1744. 2069
la feconde,la Noce de Villagé, & la troiſième,
les Fêtes fincéres. Ces Piéces ont été parfaitemeet
bein executées , de-même que les Divertiffemens
& quelques Airs détachés , qui
ont fait beaucoup de plaifir , fans compter le
Vaudeville de la troifiéme Piéce , qui a été
auffi fort applaudi .
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3023
p. 2069
L'Opera Comique donne son Spectacle gratis, & Illumination dans l'Enceinte de la Foire, [titre d'après la table]
Début :
Le 9 Septembre, l'Opera Comique, voulant aussi donner des marques de réjoüissance [...]
Mots clefs :
Opéra-Comique, Foire Saint-Germain, Réjouissance, Peuple, Succès
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texteReconnaissance textuelle : L'Opera Comique donne son Spectacle gratis, & Illumination dans l'Enceinte de la Foire, [titre d'après la table]
Le Septembre , l'Opera Comique ,
voulant auffi donner des marques de réjoüiffance
fur le même fujet donna fon
Spectacle gratis , & repréfenta l'Ecole des
Amour Grivois , Opera Comique Ballet ,
qu'on a repréfenté pendant plus de deux
mois , & toujours avec le même fuccès ,
fur le même Théatre. On donna enfuite la
Coquette fans le fçavoir , & les Bateliers de
S, Cloud. Ces Piéces font ornées de differens
Divertiffemens comiques & finguliers , qui
amuferent tout-à-fait une foule de Peuple
de la Ville & des Fauxbourgs.
Le foir , les Marchands Syndics de la Foi.
re S, Laurent firent illuminer toutes les
ruës, qui font dans l'enceinte de cette Foire ,
& on ydanfa la plus grande partie de la nuit,
Le 28 , le même Opera Comique remit
au Théatre la Piéce d'Acajou , en trois Actes
, laquelle avoir été donnée pour la premiere
fois à la derniere Foire S. Germain ,
avec grand fuccès.
voulant auffi donner des marques de réjoüiffance
fur le même fujet donna fon
Spectacle gratis , & repréfenta l'Ecole des
Amour Grivois , Opera Comique Ballet ,
qu'on a repréfenté pendant plus de deux
mois , & toujours avec le même fuccès ,
fur le même Théatre. On donna enfuite la
Coquette fans le fçavoir , & les Bateliers de
S, Cloud. Ces Piéces font ornées de differens
Divertiffemens comiques & finguliers , qui
amuferent tout-à-fait une foule de Peuple
de la Ville & des Fauxbourgs.
Le foir , les Marchands Syndics de la Foi.
re S, Laurent firent illuminer toutes les
ruës, qui font dans l'enceinte de cette Foire ,
& on ydanfa la plus grande partie de la nuit,
Le 28 , le même Opera Comique remit
au Théatre la Piéce d'Acajou , en trois Actes
, laquelle avoir été donnée pour la premiere
fois à la derniere Foire S. Germain ,
avec grand fuccès.
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3024
p. 2131-2132
LETTRE à M. L. C. D. L. R. en lui envoyant un Essai de Médaillon sur la convalescence du Roi.
Début :
AU milieu des transports du plus tendre & du plus fidéle des Peuples, avec lequel j'ai passé successivement [...]
Mots clefs :
Roi, Médaillon, Dieu, Voeux, Prince, Convalescence, Portrait
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texteReconnaissance textuelle : LETTRE à M. L. C. D. L. R. en lui envoyant un Essai de Médaillon sur la convalescence du Roi.
LETTRE à M. L. C. D. L. R. en lui
envoyant un Effai de Médaillon fur la
convalefcence du Roi.
D
සා
ce
A
U milieu des tranfports du plus tendre & du
plus fidéle des Peuples, avec lequel j'ai paffé
fucceffivement , ( par le danger où étoit le Roi ,
& par la convalefcence de ce grand Prince , ) de la
plus grande affliction à la joye la plus exceffive ;
j'ai , M. comme fon fidéle Sujet , partagé des fen-
» timens fi juftes , & mon zéle m'a fuggeré cet Effai
» de Médaillon , que je vous envoye . Je fçais bien
que mon Ouvrage eft fort au- deffous de mon ab
jet , mais enfin , c'eft un Enfant de l'amour que
" tous les François ont pour leur Pere & pour le plus
aimable des Rois . J'attends de votre amitié que
vous en ferez l'ufage qu'elle vous dictera ; vous
en trouverez l'Explication au bas de ma Lettre . Je
vous prie de me continuer les bontés dont vous
m'honorez , & de me croire avec tous les fentimens
queje vous dois, M. Votre , & c. GOSMOND.
A Paris , ce 3 Septembre 1744-
30
Explication du Médaillon.
Ce Médaillon repréfente la France à genoux ,
qui a dépofé fon Sceptre & fa Couronne au pied
d'un Autel , fur la face duquel on voit gravé un Anchre
, Symbole de l'Efperance qu'on a toûjours eû
que
la bonté du Tout- Puiffant retireroit le Roi du
danger où il fe trouvoit . Au deffous de cet Autel ,
font deux Enfans , qui caractériſent l'innocence &
la fincérité des voeux de toute la Nation pour le Roi,
& qui levent les mains au Ciel , pour implorer fa
mifericorde en faveur de ce Prince & de nous.
* Dieu , exauçant des voeux fi purs & fi juftes , fair:
I vj defcen2132
MERCURE DE FRANCE.
defcendre la Santé du Giel . Elle porte dans un Mé
daillon le Portrait du Roi , qu'elle remet entre les
mains de la France , pour lui marquer que la Divine
Providence a bien voulu lui rendre fon Monarque :
la France le reçoit avec transport .
La Religion , avec les attributs , paroît au- deffus.
Elle montre le S. Nom de Dieu dans fa gloire , &
nous fait voir par- là que ce n'eft qu'à Dieu feul
qui l'on doit la vie du Roi.
On remarque du côté oppofé , l'Ange du Seigneur
, qui , avec un glaive de feu , précipite la
Mort dans les abîmes .
Dans le fond du Médaillon , on voit plufieurs petits
Autels flamboyans , qui marquent que les voeux
que l'on faifoit pour ce Prince , étoient univerfels.
Au haut du Médaillon , on lit cette Infcription :
CUM DEO OMNIA , SINE DEO NIHIL ,
c'est-à dire , Tout vient de Dieu , fans lui il n'y a rien.
Autour du Portrait du Roi eft cette autre Infcription :
LUDOVICUS QUINDECIMUS ,
REX OPTIMUS
GENTIUM CONSENSU
MAXIMUS.
炒菜
LOUIS QUINZIEME ,
ROI TRE'S- Bon ,
ROI TRE's - GRAND ,
DE L'AVEU DE TOUS LES PEUPLES.
Il y a dans l'Exergue : X V. AUG . M. DCC . XLIV.
Jour à jamais mémorable pour la France , puifque
c'eſt dans ce jour fortuné pour elle , qué Dieu lui a
rendu fon Monarque BIEN - AIM E.
envoyant un Effai de Médaillon fur la
convalefcence du Roi.
D
සා
ce
A
U milieu des tranfports du plus tendre & du
plus fidéle des Peuples, avec lequel j'ai paffé
fucceffivement , ( par le danger où étoit le Roi ,
& par la convalefcence de ce grand Prince , ) de la
plus grande affliction à la joye la plus exceffive ;
j'ai , M. comme fon fidéle Sujet , partagé des fen-
» timens fi juftes , & mon zéle m'a fuggeré cet Effai
» de Médaillon , que je vous envoye . Je fçais bien
que mon Ouvrage eft fort au- deffous de mon ab
jet , mais enfin , c'eft un Enfant de l'amour que
" tous les François ont pour leur Pere & pour le plus
aimable des Rois . J'attends de votre amitié que
vous en ferez l'ufage qu'elle vous dictera ; vous
en trouverez l'Explication au bas de ma Lettre . Je
vous prie de me continuer les bontés dont vous
m'honorez , & de me croire avec tous les fentimens
queje vous dois, M. Votre , & c. GOSMOND.
A Paris , ce 3 Septembre 1744-
30
Explication du Médaillon.
Ce Médaillon repréfente la France à genoux ,
qui a dépofé fon Sceptre & fa Couronne au pied
d'un Autel , fur la face duquel on voit gravé un Anchre
, Symbole de l'Efperance qu'on a toûjours eû
que
la bonté du Tout- Puiffant retireroit le Roi du
danger où il fe trouvoit . Au deffous de cet Autel ,
font deux Enfans , qui caractériſent l'innocence &
la fincérité des voeux de toute la Nation pour le Roi,
& qui levent les mains au Ciel , pour implorer fa
mifericorde en faveur de ce Prince & de nous.
* Dieu , exauçant des voeux fi purs & fi juftes , fair:
I vj defcen2132
MERCURE DE FRANCE.
defcendre la Santé du Giel . Elle porte dans un Mé
daillon le Portrait du Roi , qu'elle remet entre les
mains de la France , pour lui marquer que la Divine
Providence a bien voulu lui rendre fon Monarque :
la France le reçoit avec transport .
La Religion , avec les attributs , paroît au- deffus.
Elle montre le S. Nom de Dieu dans fa gloire , &
nous fait voir par- là que ce n'eft qu'à Dieu feul
qui l'on doit la vie du Roi.
On remarque du côté oppofé , l'Ange du Seigneur
, qui , avec un glaive de feu , précipite la
Mort dans les abîmes .
Dans le fond du Médaillon , on voit plufieurs petits
Autels flamboyans , qui marquent que les voeux
que l'on faifoit pour ce Prince , étoient univerfels.
Au haut du Médaillon , on lit cette Infcription :
CUM DEO OMNIA , SINE DEO NIHIL ,
c'est-à dire , Tout vient de Dieu , fans lui il n'y a rien.
Autour du Portrait du Roi eft cette autre Infcription :
LUDOVICUS QUINDECIMUS ,
REX OPTIMUS
GENTIUM CONSENSU
MAXIMUS.
炒菜
LOUIS QUINZIEME ,
ROI TRE'S- Bon ,
ROI TRE's - GRAND ,
DE L'AVEU DE TOUS LES PEUPLES.
Il y a dans l'Exergue : X V. AUG . M. DCC . XLIV.
Jour à jamais mémorable pour la France , puifque
c'eſt dans ce jour fortuné pour elle , qué Dieu lui a
rendu fon Monarque BIEN - AIM E.
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3025
p. 2152-2189
MÉMOIRE pour servir à l'Histoire de la Ville d'Arras, depuis le commencement de l'année 1477, suivant le nouveau Style, jusqu'au mois de Mai 1484 ; lû par M. Harduin, Avocat, à l'Assemblée solemnelle de la Société Litt[é]raire de cette Ville, tenuë le 29 Fevrier 1744.
Début :
Charles le Hardi, Comte d'Artois, & dernier Duc de Bourgogne, fut tué à [...]
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texteReconnaissance textuelle : MÉMOIRE pour servir à l'Histoire de la Ville d'Arras, depuis le commencement de l'année 1477, suivant le nouveau Style, jusqu'au mois de Mai 1484 ; lû par M. Harduin, Avocat, à l'Assemblée solemnelle de la Société Litt[é]raire de cette Ville, tenuë le 29 Fevrier 1744.
ME' MOIRE pour fervir à l'Histoire de
la Ville d' Arras , depuis le commencement
de l'année 1477 , ſuivant le nouveau Style,
jusqu'au mois de Mai 1484; * lù parM.
Harduin, Avocat , à l' Affemblée folemnelle
de la Societé Litt raire de cette Ville, tenue
le 29 Fevrier 1744.
CHarles le
Hardi , Comte d'Artois , &
dernier Duc de Bourgogne , fut tué à
la Bataille de Nanci les Janvier 1477 , &
laiſſa pour héritiere Marie , ſa fille unique.
Quelques - uns des Pays qui lui appartenoient
, devoient retourner à la Couronne
de France , au défaut de mâles dans la Maifon
de Bourgogne , mais le Comté d'Artois
n'étoit point ſujet à cette regle ; pluſieurs
Femmes en avoient joiii ; Mahaut , fille de
Robert II, l'avoit même poſſedé , à l'excluſion
du fils de ſon frere , parce que la Repréſentation
n'a jamais eu lieu dans cette
Province. MA
Cependant Louis XI , Roi de France ,
profitant du trouble que la mort du Duc répanditdans
tous ſes Etats, ne fongea qu'aux
* Les Faits contenus dans ce Mémoire , font fondés
fur quantité de bonnes preuves , que la forme duMereure
nepermetpas de citer.
2.
moyens
OCTOBRE.
1744. 2153
moyens de s'en emparer. Il fit partir auffi
tôt , pour commencer l'exécution de fon
projet , l'Amiral de Bourbon & Philippe de
Comines , Seigneur d'Argenton , qui ſe
tranſporterent à Abbeville, puis à Dourlens,
d'où ils envoyerent fommer Arras de ſe
foumettre au Roi.
Philippe de Crevecoeur , Seigneur d'Efquerides
ou des Cordes , étoit alors Gouverneur
de la Cité; la Ville avoit pour le
ſien Adolphe de Cleves , Seigneur de Raveſtein.
Ces deux Officiers , pour répondre
à la ſommation des Envoyés du Roi , demanderent
une entrevûë , qui ſe fit dans
l'Abbaye du Mont S. Eloi , à deux lieuës
d'Arras . Jean de la Vacquerie , Conſeiller-
Penſionnaire de la Ville, y expofa les droits
incontestables de Marie de Bourgogne fur
la Province d'Artois. Il étoit impoflible à
Comines, de réfuter les preuves qu'on lui
objectoir. Lui- même avoue dans ſes Mémoires
, qu'il s'y étoit bien attendu , mais il fai
fit cette occafion,pour gagner pluſieursGentilshommes
, & les attirer au parti du Roi.
Crevecoeur , déja venduà la France , au
roit voulu pouvoir dès ce moment livrer la
Place confiée à la garde;mais la fermeté
des Arrageois , * encouragés par la préfence
de Raveſtein , lui fit remettre à un autre
* Ce motſe trouve dans le Dictionnaire de Trévoux,
Av tems
2154 MERCURE DE FRANCE.
tems l'effet de ſa trahifon. Raveſtein partit
quelques jours après , pour aller trouver à
Gand la Ducheffe de Bourgogne , ſon départ
favorifa le projet de Crevecoeur , dont
la fidélité lui étoit d'autant moins ſuſpecte ,
qu'il l'avoit vû tout récemment prêter un
nouveau ferment à cette Princeſſe .
Louis XI ayant appris que les Négociations
de fes Miniſtres avoient un heureux
fuccès ,& que plus d'une Ville s'étoit déja
renduë , prit lui-même la route des Pays-
Bas. Etant à Pérone , il vit arriver Guillau
me Hugonet , Chancelier de Bourgogne ,
Gui de Brimau , Comte de Mege , &Humbercourt
ou Imbercourt , & d'autres perfonnes
de conféquence , que Marie deBourgogne
avoit députés , pour lui demander la
paix. S'il en faut croire ce que rapporte le
P. Daniel , d'après quelques Ecrivains François
, cette Duchefle , furmontant , pour
fauver ſes Etats , la répugnance qu'elle devoit
fentir à époufer le Dauphin ,Enfant de
huit ans , infirme & contrefait , offrir de lui
donner ſa main , perfuadée que c'étoit une
voye infaillible pour contenter le Roi. Err
effet, diſent les mêmes Auteurs , il avoit
paru ſouhaiter ce mariage , mais comme fon
ſyſtème étoit changé , les Ambaſſadeurs de
la Princeſſe ne reçûrent qu'une réponſe ambiguë
; ſans découvrir ſes véritables inten
tions,
OCTOBRE. 1744. 2155
tions , il leur fit un accueil trés-gracieux, &
employa toute fon adreſſe, pour les faire entrerdans
fes intérêts. Pluſieurs ne voulurent
prendre aucun engagement , mais Humbercourt&
le Chancelier , moins difficiles à
ébranler , promirent au Roi de paſſer à fon
ſervice , dès que le mariage ſeroit conclu.
Ce Prince leur propoſa une choſe , qui les
embarraſſa beaucoup , ce fut qu'ils écriviffent
à Crevecoeur de lui ouvrir la Cité d'Arras.
Il leur fit entendre que l'Artois étant
un Fief de la Couronne , il avoit droit de
le mettre enſa main,juſqu'à- ce que Marie de
Bourgogne lui eût fait hommage. Le Chancelier&
Humbercourt , après avoir confideré
que le Roi étoit près d'Arras , qu'il avoit
une armée nombreuſe , que la Ducheffe , au
contraire , étoit preſque fans troupes ,&
que leur refus pourroit avoir des fuites fatales
, crurent devoir confentir à la propoſition
du Roi , & fur le champ il envoya
prendre poffeffion de la Cité. * Le Peuple
deGand , irrité contre ces deux Seigneurs ,
leur fit couper la tête fur un Echaffaut ,
malgré les follicitations , les prieres & les
larmes de la Ducheffe , dont ces Bourgeois
infolens mépriſoient l'autorité. Le corps
* Le 4Mars 1477 ,suivant la Chroniquefcandaleufe.
A vj d'Hum2156
MERCURE DEFRANCE .
d'Humbercourt * fut transferé à Arras , où
il eſt inhumé dans la Cathédrale , avec Antoinette
de Mailli-Rambures , fon Epouſe!
On leur a dreſſé au côté gauche du Choeur ,
un Tombeau de pierre bleuë , au-deffas duquel
eſt une Arcade en pierre blanche , où
brille cette délicateſſe hardie , qui fait la
beauté des Monumens Gothiques.C'eſt pour
le repos de leurs ames qu'on chante encore
un Salut dans cette Eglife tous les Samedis
& en differens autres jours de l'année.
J'ai pensé qu'il ne ſeroit pas inutile de
rappeller ici des Vers Latins , où l'on exprime
la douleur , que reffentit Marie de Bourgogne
de la mort de ce Seigneur malheureux
; c'eſt la Princeffe elle-même qu'on
y faitparler.
Non Imbercurium vinclis educere quivi ,
Inter Magnates qut mihi fidus erat ,
Hunc ubi publicitus curtandum vertice vidi ,
Excelſoſtantem , plebe fremente , loco ,
Huc illucfupplex Princeps ego tanta cucurri
Per totum , crines irreligata , forum ;
Obteftataferox , oculis rorantibus imbrem ,
Vulgus , ne tantum perderet enfe virum :
• Il étois Chevalier de la Toiſon d'Or, Chambellan de
Charles le Hardi , Gouverneur de Namur , Lieutenant
Général aux Pays de Liège & d'Outremuſe. Selon fon
Epitaphe , il mourut le 3 Auril 1476. Vieux style.
At
OCTOBRE.. 1744. 2-157
At nihil obtinui ; triſtemſum paſſarepulfam ;
Indignè cecidit nobilis ille Reus.
Funus ad Atrebates ,fumantibus undique todis
Ut tumularetur ,mittere cura fuit ;
Cui Mausoleum pofui de marmere ſectum
Virginis augusta Matris in Æde Dei.
Cette Proſopopée eſt de Philippe Meyer ,
natif d'Arras , quia continué les Annales
du célebre Jacques Meyer , ſon Bifayeul ,
depuis 1477 juſqu'en 1610. Son Livre n'eſt
point encore imprimé
La plupart des Hiſtoriens Flamans ne font
point d'accord avec les François touchant
les cauſes qui donnerent lieu à l'exécution
d'Hugonet & d'Humbercourt ,ni par rapport
à la conduite que ces deux Seigneurs
avoient tenuë. L'Auteur des Notes fur Olivier
de la Marche, afſſure , à la vérité, qu'ils
firent remettre au Roi la Cité d'Arras , &
qu'ils déchargerent par écrit le Gouverneur
du ferment , qu'il avoit prêté à la Ducheſſe.
CeCommentateur dit auſſi qu'ils promirent
àLouis XI de ne rien épargner pour engager
cette Princeſſe à épouſer le Dauphin ,
mais il nie , ainſi que la Marche lui-même ,
qu'elle les eût chargés de faire aucune offre
au fujetde ce Mariage.
En effet , s'il m'eft permis de hazarder ici
mes conjectures , je ne sçaurois m'imaginer
que
158 MERCURE DE FRANCE.
que Louis ait pû refuſer de marier ſon fils
à la plus riche Héritiere de l'Europe. Une
telle alliance auroit aggrandi conſidérablement
ſon Royaume,& l'auroit mis en étatde
braver tous les Princes voiſins. Je penſe
donc , malgré l'autorité des Ecrivains de
France , que ce mariage auroit terminé la
guerre , dès ſon commencement , Marie
de Bourgogne l'avoit fait propofer au Roi.
PontusHeuterus prétend qu'Humbercourt
&Hugonet n'étoient coupables de rien , &
qu'ils n'avoient pas contribué à la réception
des François dans la Cité d'Arras; il foûtient
que Crevecoeur leur en donna l'entrée de ſon
propre mouvement , mais que Philippe de
Comines , voulant fauver la réputation de
ce dernier , en rejetta la faute fur deux hommes
innocens , dont le fupplice , tout injufte
qu'il fût , ſembloit autoriſer ce reproche.
Quoiqu'il en foit , Crevecoeur admit les
François dans laCité , & en fortit lui-même,
après avoir congédié les troupes Bourguignonnes.
Le Roi , qui s'y rendit bien- tôt en
perſonne , ayant inutilement ſommé la Ville
, fit dreffer quelques Ouvrages de terre
pour la réduire , & ravagea les Campagnes
voiſines. Les Arrageois , allarmés de ces
hoſtilités , fe trouvant d'ailleurs fans Gouverneur
& fans garnifon , furent contraints
de capituler preſque auſſi tôt. Ils promirent
d'obéïr
OCTOBRE. 1744. 2559
d'obéïr au Roi , mais ſeulement juſqu'à- ce
que Marie de Bourgogne lui eût fait hommage
du Comté d'Artois , à moins qu'elle
ne s'alliût par mariage ou autrement avec les
Anglois ou avec d'autres , qui ne vouluſſent
pas rendre au Roi les devoirs qui lui appartenoient
légitimement , auquel cas les.Habitans
d'Arras demeureroient fidéles à ce
Prince ,& le reconnoîtroient pour ſeul &
unique Maître. De plus, il fut reglé que les
Echevins dénonceroient fur le champ cette
Capitularion aux autres Villes de la Province
,afin de les porter à fe foûmettre aux mêmes
conditions.
LeRoi , de fon côté , pardonna aux Habitans
tout ce qu'ils pouvoient avoir fait contre
ſes intérêts pendant les guerres précédentes
; il les rétablit dans leurs Biens ; il
leur remit ce qui reſtoit dûdes Impoſitions
extraordinaires , dont Charles le Hardi les
avoit chargés ; il conſentit que la Princeſſe
•Marie touchât dès- lors par les mains des
Commiſſaires Royaux tous les Droits que la
Ville payoit ordinairement aux Ducs de
Bourgogne ;il exempta les Habitans du Ban
&de l'Arriere- Ban ; il s'engagea de ne leur
point envoyer de gens de guerre, à la charge
qu'ils n'en accepteroient d'aucun autre
Prince; enfin il leur affura la confervation de
leurs Coûtumes & de tous leurs Privileges.
En
2160 MERCURE DE FRANCE.
En conféquence de ces articles , le Roi
députa le Cardinal de Bourbon , le Chan
celier de France , l'Evêque d'Arras , le
Comte de S. Pol , le Seigneur du Bofchage
, le Seigneur du Lude , Gouverneur
de Dauphiné & quelques autres , qui
reçûrent en l'Egliſe de S. Vaaſt le Serment
des Principaux de la Ville. Ils dînerent le
même jour à l'Abbaye , & pendant qu'ils
étoient à table , une partie de la populace
y courut en armes , à deſſein de leur faire
violence.On entendoit crier de toutes partst
Tuë , tuë , point de quartier.Mais cette émeute
fut bien-tôt appaiſée , & les Envoyés du
Roi en furent quittes pour la peur. Ce
Prince , diffimulant l'indignation que lai
inſpiroitune telle injure , partit de la Ciré
d'Arras , où il laiſſa l'Amiral de Bourbon
avec une garniſon convenable.
Peu de tems après , les Bourgeois de la
Ville jugerent à propos de députer à la Duchefſe
un certain nombre de perfonnes ,
pour apprendre ce qu'elle penſoit de leur
Capitulation , & pour lui faire quelques
Remontrances. Suivant les Regiſtres du
Magiſtrat , il n'y avoit rien dans ce projet ,
qui fût préjudiciable au Roi. Néanmoins
plus d'un Hiſtorien dit que les Arrageois ,
ufant d'artifice avec l'Amiral de Bourbon
feignirent que leur deſſein étoit d'envoyer
د
vers le Roi . Après avoir obtenu un Paffe
port ,
OCTOBRE. 1744. 2168
port , leurs Députés au nombre de vingt ou
environ , prirent le chemin de la Flandre ,
mais l'Amiral,informé du ſtraragême par le
Seigneur de Crevecoeur , fit poſter à Lens
des Soldats , qui les arrêterent , & les conduifirent
en la Ville d'Hedin , où le Prévôt
les condamna à perdre la tête. Louis XI arriva
pendant qu'on les faifoit mourir , &
détendit ,par une raiſon de bienséance ,
qu'on achevât l'exécution. Mais ayant ſçû
que , parmi ceux qu'on avoit déja dépêchés ,
il ſe trouvoit un Parifien , nommé Oudard
de Buffi , ce Prince fir mettre au haut d'un
chevron ſa tête revêtuë d'un chaperon d'é-
-carlate , & la fit expoſer ſur la Place d'Hédin,
avec un Ecriteau , qui annonçoit le
prétendu crime de ce Magiſtrat. Il étoit
Procureur Général d'Artois : c'eſt le nom
qu'on donnoit alors à l'Officier chargé du
Miniftere public au Siége de laGouvernance
ou Bailliage d'Arras. Baudrain de Canlers ,
Echevin d'Arras , fut auſſi décapité en cette
occaſion :on fit mention de ſa mort dans
les Mémoriaux de la Ville,mais cette remarque
fut rayée , environ cent ans après , en
vertu d'une réſolution de la ChambreMunicipale.
Les Arrageois crurent qu'un traitement
fi rigoureux fuffiſoit pour les dégager du
Serment qu'ils avoient fait au Roi. Enticrement
1
2162 MERCURE DEFRANCE.
rement dévoués à la Ducheſſe de Bourgogne
, ils ne fongerent plus qu'à chaſſer les
François , qu'on avoit laiſſés dans la Cité.
Ils firent connoître leur diſpoſition à Philippe
de Potiere , Seigneur d'Arſi , que la
Ducheffe avoitnommé depuis peu leurGouverneur
: ils le prierent de venir les joindre
au plûtôt , & de leur amener des troupes.
CeCapitaine , qui étoit alors à Douai avec
Salezar & le Seigneur de Vergi , forma un
Corps de 1600 Fantaſſins , pour marcher
au ſecours d'Arras. Il ne vouloit ſe mettre
en chemin qu'après le coucher du Soleil ,
mais , malgré ſes juſtes repréſentations , les
Bourgeois de Douai , également fiers & imprudens
, le forcerent de partir en plein
midi. Le Seigneur du Lude eut le tems d'aller
à ſa rencontre avec la garniſon de la
Cité,& mit le Détachement en déroute.
Vergi fut pris &conduit en France : Salezar
ſe ſauvadans un Bois , d'où il trouva moyen
de regagner Douai : d'Arſi ſe fit jour au
travers des François avec 600 hommes
d'élite , qu'il introduiſit dans la Ville d'Arras.
Comines prétend que les troupes Flamandes
ouBourguignonnes ne conſiſtoient
qu'en deux ou trois cent chevaux& environ
600 hommes d'Infanterie , & qu'ils
furent preſque tous tués ou faits prifonniers.
L'action ſe paſſa prèsdu Fauxbourg
S.
1
OCTOBRE. 1744. 2165
S. Sauveur * : l'Egliſe des Carmes , qui étoit
en cet endroit , fut brûlée , ainſi que plufieurs
maiſons voiſines.
D'Arſi arrivé dans la Ville , ne négligea
rien pour la mettre en état de faire une
bonnedéfenſe. Il manquoit dans le Magif
trat quelques Echevins ,dont les uns étoient
morts ; les autres , craignant ſans doute les
embarras d'un Siége , s'étoient réfugiés dans
laCité. LeGouverneur ſentit la néceſſité
qu'il y avoit de les remplacer. Il créa deux
nouveaux Echevins au nom de Marie de
Bourgogne , & les anciens en choiſirent
deux autres, ſuivant la coûtume. Ces quatre
perſonnes prêterent leur Serment le 21
Avril , en préſence du Seigneur d'Arfi
après qu'il eut juré lui-même à l'Hôtel-Commun
de remplir fidélement les devoirs de
faCharge.
Sur ces entrefaites ,Louis revint dans la
Cité ** : il commença par faire mourir quelques
priſonniers ,pour intimider les habitans
de la Ville& le petit nombre de gens
de guerre , qui reſtoit encore dans le Pays.
Il fit enſuite approcher ſon artillerie , qui
ruina en peu de jours & les anciennes murailles
& les nouvelles fortifications qu'on
* Le 1 Avril , ſuivant un Manuscrit anonyme.
** Comines mal informé,dit que ce fut lelendemain
du combat.
6
:
2164 MERCURE DEFRANCE.
y avoit ajoutées . Le Peuple d'Arras fe com
porta pendant ce Siège avec beaucoup d'emportement
: les habitans ſe firent un plaifir
d'inſulter fur les Remparts au Roi & à fes
Troupes : ilsplanterent en differens endroits
des potences, où ils pendirentdesbanderoles
à la Croix Blanchie , qui étoit l'Enſeigne des
François , comme la Croix Rouge étoit celle
des Bourguignons. Il y en eut même qui par
dériſion , montroient du haut des murs une
partie de leur corps , qu'il ne convient pas
de nommer ici.
Si cette conduite des Arrageois étoit ridicule
& blamable , on doit les excuſer , en
fongeant au caractere qui les a toûjours diftingués
, c'eſt-à-dire , une affection ſans bornes
pour leurs Princes légitimes. Tous les
Hiſtoriens , ſans excepter les François ,
avouënt que Louis XI n'avoit aucune raiſon
d'envahir la Province d'Artois , & parlent
avec une forte de compaſſion du malheureux
état où se trouvoit Marie de Bourgogne.
En faut-il davantage pour pardonner
aux Habitans d'Arras les excès aufquels ils
ſe ſont portés dans cette occurrence ? Autant
qu'ils avoient alors de répugnance pour la
domination Françoiſe , autant ils ont témoigné
de penchant à s'y foumettre , quand les
Conquêtes de nos Rois ont été fondées fur
de juſtes prétentions. Depuis plus de cent
ans
1
OCTOBRE. 1744. 2165
ans qu'ils ont le bonheur d'obéir aux Bourbons,
leur attachement inviolable ſe ſignale
chaque jour par les preuves les moins équivoques
: on ſçait qu'ils ſacrifieroient leurs
biens& leurs vies pour cetteAuguſteMaiſon,
avec le même zéle , qu'ils ont fait éclater
autrefois pour celle de Bourgogne.
Louis XI , indigné du procédé des Arrageois
, déclara d'abord , que leur Ville ſeroit
miſe au pillage , mais cet orage fur détourné
par l'éloquence de ceux , que le Peuple ,
bien-tôt réduit à la derniere extrêmité , envoya
pour obtenir une compoſition favora
ble. Ils dépeignirent i-bien le pitoyable état
de la Place& le répentir des Bourgeois , que
Louis promit de tout oublier , & donna aux
gens de guerre la liberté de fortir avec armes
& bagages , pour aller où bon leur
ſembleroit. Ses Lettres Patentes du 4Mai
ratifierent preſque tous les points qu'il
avoit accordés au mois de Mars précédent ,
même par rapport aux revenus ordinaires
du Comté d'Artois ,dont il laiſſa encore la
jouiſſance à Mariede Bourgogne.
Un Anonymedit , que les Portes ayant
été ouvertes , ce Prince refuſa d'y paſſer ,
&qu'il voulut entrer à cheval parune bréche
que l'on fit exprès au Rempart.
J'ai lû dans une Brochure moderne * qu'il
*Hiftoire des Rats , imprimée en 1736 , Lettre 5 .
Y
2166 MERCURE DEFRANCE.
y avoit alors à l'entrée de la Ville ( on ne
dit point de quel côté ) une Inſcription conçuë
en ces termes.
Quand les Rats mangeront lesCas ,
Le Roi ſera Seigneur d'Arras :
Quand la Mer , qui eſt grande & lée
Sera à la Saint Jean gelée ,
On verra pardeſſus la glace
Sortir ceux d'Arras de leur Place.
Mais les deux derniers Vers ſemblent
prouver que ce ſixain n'a été imaginé , que
depuis l'exil& le rappel des Arrageois , événemens
importans ,dont je difcuterai les
circonſtances.
Selonune Tradition fort accréditée ,l'Infcription
fut placéeſur une des Portes d'Arras
en l'année 1482 , après que la Ville cut été
remiſe àMaximilien , Roi des Romains, par
l'artifice de Jean le Maire , ſurnommé Grifart.
Au reſte , on croit communément que
cette eſpécededéfi ſi injurieux à la France
ne renfermoit que les mots ſuivans :
Quand les François prendront Arras ,
Les Souris mangeront lesChats ?
On ajoute que cette Ville étant retombée
long-tems après entre les mains des
François, quelqu'un dit qu'il falloit effa-
1 cer
OCTOBRE. 1744. 2167
cer la premiere lettre du mot prendront.
Daviti ou ſon Continuateur * avance à
cette occaſionun trait , qui n'a point l'ombre
de la vraiſemblance ; c'eſt que la prédiction
fut remplie au Siége de 1640 , &
qu'on vit des Chats dévorés par une troupe
deRats.
Un autre Ecrivain ** prétend qu'on avoit
repréſenté en pierre , unChat environné de
Rats , avec ces Vers :
Les François prendront Arras ,
Quand ce Chat prendra ces Rats ?
On lit encore ailleurs que le Monument
dont il s'agit , n'offroit que la figure d'un
cheval décharné , au bas de laquelle on
avoitécrit :
Quand les François prendrontArras ,
CeCheval maigre deviendra gras.
Mais je n'ai rien trouvé , qui puiſſe ap
puyer aucune de ces Anecdotes , nidans les
Archives duMagiſtrat , ni dans les Hiſtoriens
d'une certaine antiquité.
Il m'eſt tombé entre les mains une Eſtampe
intitulée : La défaite & priſe générale des
Chats d'Espagne par les Rats François , de
*Cofmographie univerſelle, ou Description du monde.
** Batailles mémorables des François , Tome 2 .
vant
2468 MERCUREDE FRANCE.
vant la Ville Citéd'Arras. Cette Eſtampe
repréſente un combat fanglant , qui ſe donne
ſous les murs d'Arras entre ces deux eſpéces
d'Animaux, armés d'Epées , de Lances & de
Mouſquets. On y remarque entr'autres choſes
des Rats , qui ſe nettent en devoir de
pendre un gros Chat à un arbre , & on lir
cesVers au bas :
C'eſt donc à cette fois que l'on voit accomplie ,
Meſſieurs les Habitans d'Arras ,
Ce que tous vos Ayeux tenoient pour Prophétie ,
VosChats étant vaincus par nos valeureux Rats.
Avotre barbe enfin ,de cette forte Place
Nous nous rendons les pofſeſſeurs ,
Puiſque nos Rats François mépriſant leur grimace ,
Des Chats d'Eſpagne ſont demeurés les vainqueurs,
Vous les voyez ici par leur force & courage ,
Après un ſignalé combat ,
Garoter.cesMatoux , qui frémiſſent de rage
De ſe voir prifonniers d'un ſimple petit Rat.
En vain demandent- ils , ayant fait réſiſtance ,
Qu'on leur faſſe quelque quartier :
Ils ſe verront branchés tous à cette Potence ,
Pour exemple récent àceux de leur métier.
Revenons à la Capitulation que Louis XI
avoit
OCTOBRE. 1744. 2169
avoit ſignée en faveur des Arrageois . Philippe
de Comines eſt forcé de convenir que
ce Prince ne l'obſerva point fort ſcrupuleuſement.
Selon Gaguin , il fit enlever aux
Bourgeois une grande quantité de vaiſſelle
d'argent. Pluſieurs furent punis de mort ,
entre leſquels il s'en rencontra , dit- on
qui aimerent mieux perdre la vie , que de /
prononcer Vive le Roi. Les Echevins mêmes
concoururent avec les Officiers de Louis au
châtiment de ceux qui s'étoient montrés les
plus mutins pendant le Siege. Craignant
enfuite qu'on ne les inquiétât à ce ſujet , &
qu'on ne les accuſât d'avoir violé le Traité ,
ils prierent le Roi d'expliquer là-deſſus ſon
intention. On voit dans les Archives du
Magiſtrat , des Lettres du premier Juillet
1477 , par leſquelles il approuve & juftifie
leur conduite.
Le Seigneur du Lude , qui fut alors nommé
Lieutenant Général de la Province d'Artois
, doit être conſideré comme le principal
auteur des violences , qui furent exercées
en cette conjoncture. Il ſe vanta luimême
à Philippe de Comines , que la dépoüille
des Bourgeois exécutés lui avoit
valu vingt mille écus & deux fourrures de
Martre..
Ala derniere réduction de la Ville , Louis
s'étoit engagé de ne pas toucher aux biens
B des
2170 MERCURE EFRANCE.
des habitans , qui s'étoient retirés ſous la
domination de ſes ennemis , à condition
qu'ils revinſſent dans trois mois , pour faire
ferment de fidelité à lui ou à ſes Officiers .
Le délai fut encore prorogé dans la ſuite
pour l'eſpace d'un mois , mais dès que ce
terme fatal fut expiré , le Roi donna à Philippe
de Crevecoeur une partie des biens de
ceux qui étoient encore abſens. De plus ,
mettant en oubli ſes promeſſes, il fit payer à
ce ſerviteur zélé les arrérages que devoient
les Bourgeois pour lesAides extraordinaires,
établies par le feu Duc de Bourgogne.
Ce Prince voulant auſſi récompenfer les
ſervices du Seigneur de Bours , lui fit préſent
de 55 groffes chaînes de fer , dont on
ſe ſervoit à Arras , pour barrer les ruës dans
les tems de Guerre &de Sédition .
Le 21 de Mai de cette même année 1477,
le Seigneur du Lude , accompagné de pluſieurs
Officiers du Roi , ſe rendit à l'Hôtelde-
Ville , où il avoit fait convoquer le Magiftrat&
les principaux d'entre les Bourgeois
. Ce Seigneur , après avoir promis de
punir ſévérement les exactions & les défordres
commis par les Soldats François , qu'on
pourroit lui nominer , exalta beaucoup la
clémence du Roi , qui avoit daigné fauver
les habitans du pillage , malgré leur déſobéiſſance
,leur parjure & les outrages qu'ils
lui
OCTOBRE . 1744. 2171
lui avoient faits. Il finit par demander à
l'Aſſemblée un prêt de 60 mille écus d'Or ,
pour dédommager ce Monarque des frais
immenfes , que lui avoit coûté la priſe de la
Ville. On eut beau remontrer la fituation ."
fâcheuſe des Bourgeois , & l'impoſſibilité de
fournir une ſomme ſi confiderable , le Seigneur
du Lude ne voulut rien écouter , de
forte qu'après bien des repréſentations prefque
inutiles , il fallut avancer au Roi 47
mille écus d'Or , dont la levée fut très-difficile
, & incommoda extrêmement le peuple.
Les Religieux de S. Vaaſt devoient
contribuer à ce prêt pour quatre mille écus ;
mais il n'y eut pas moyen de les y réſoudre ,
& les Bourgeois ſe virent obligés de payer
pour eux.
Les 47 mille écus furent certainement
reſtitués peu de tems après. Le Roi aſſigna
pour ce remboursement l'Impôt d'un écu ,
qu'il levoit fur chaque Queue de Vin , qui
paſſoit ſur les rivieres de Somme & d'Oife.
Il voulut auſſi qu'on retînt ſur le produit de
cet Impôt dequoi fatisfaire les perſonnes ,
dont on avoit pris les maiſons pour bâtir
deuxChâteaux , l'un au bout de la grande
Place , près de la Porte S. Michel , l'autre
dans la Cité, au-deſſus du Couvent des Clairiffes
. Le Roi avoit crû la conſtruction de
ces Ouvrages néceſſaire , pour tenir les Ar-
Bij rageois
2172 MERCURE DE FRANCE.
1
rageois en reſpect. Il ordonna en mêmetems
la démolition du Rempart , qui fermoit
, de même qu'aujourd'hui , la Ville
contre la Cité ; & il en fit élever un nouveau
ſur l'autre bord du Foffé. * ;
Heuterus & Locrius font entendre que
Louis XI confia le ſoin de ces travaux au
Seigneur d'Arſi , qui avoit embraffé fon
parti , & auquel il avoit donné le Gouvernement
d'Arras , mais je ne ſçais où ces deux
Auteurs ont puiſé un trait ſi contraire à la
vérité, Les Regiſtres du Magiſtrat font voir
que dès le 6 Mai 1 477 , Guillaume de Ceriſay
, Greffier du Parlement , fut nommé
Gouverneur d'Arras par proviſion , & que
deux mois après , Antoine de Crevecoeur ,
Seigneur de Thiennes , fut inſtallé dans
cette Charge , qu'il poſſeda long-tems.
Louis XI paſſa dans Arras à differentes
repriſes une bonne partie de l'année 1477 :
il s'y trouva le premier de Juillet à l'arrivée
du Roi de Portugal , qu'il alla attendre à la
Porte de Miolens. Le Magiſtrat complimenta
ce Prince , & lui préſenta les Vins à l'Abbaye
de S. Vaaſt , où il fut logé. On ordonna
de ſonner toutes les cloches des Egliſes ,
& d'allumer des feux dans les ruës , tant
* Quinze ou feize ans après , tous ces Ouvrages furent
démolis , & on rebatit du côté de la Ville la
muraille, quiſe voit àpréſent.
pour
OCTOBRE. A
1744. 2175
pour le paſſage du Monarque étranger,qu'à
cauſe de la victoire remportée par les François
entre Tournai & Oudenarde , fur un
Corps de Flamands, commandé par le jeune
Duc de Gueldres , qui perdit la vie à cette
Bataille.
Ce fut auſſi dans la Cité d'Arras que Louis
au mois d'Août ſuivant conclut avec les
Ambaſſadeurs du Duc de Bretagne un Traité
de Paix , qui fut porté à l'Hôtel-de-Ville
par le Greffier du Parlement , & publié folemnellement
à la Maison Rouge, par le Prévôt
des Maréchaux.
1
Pendant que le Roi ſéjourna en cette
Ville , & même après ſon départ , il accorda
diverſes faveurs aux Bourgeois. Ce qu'il y a
de particulier , c'eſt que , touché du triſte
étatde leurs maiſons ,& voulant leur procurer
la facilité de les rétablir , il les exemta
pour fix ans de l'ancienne Compoſition d'Artois
* , tandis qu'il exigeoit d'eux , comme
je l'ai dit plus haut , les arrérages d'un Tribut
impoſé par le feu Duc de Bourgogne ,
& dont il avoit promis auparavant de les
décharger.
Dans le cours de cette même année , il
déclara la Ville d'Arras & la Province en-
* L'Aide ordinaire ou ancienne Compoſition d'Artois,
établieſous le Roi Jean, eft de 1400 livres par an pour
toute la Province...
B iij tiere
2174 MERCURE DE FRANCE.
tiere réunies pour toujours à la Couronne
de France , & en conféquence il inſtitua
dans cette Ville une Sénechauffée Royale ,
foumiſe immédiatement au Parlement de
Paris , mais il fit connoître en même-tems
que l'érection de ce Tribunal ne donneroit
aucune atteinte à la Jurisdiction ni aux Priviléges
des Echevins.
fe
Peu après la mort du Duc de Gueldres ,
Maximilien Archiduc d'Autriche , qui venoit
d'époufer Marie de Bourgogne ,
mit en campagne avec une armée , que les
Communautés de Flandre lui fournirent ,
& huit cent chevaux , qu'il avoit amenés
d'Allemagne . Louis , levoyant en étatde ſe
défendre plûtôt qu'il n'avoit cru , lui envoya
propoſer une Tréve de dix jours , qui
fut ſignée à Lens le premier ou le 2 Septembre
1477 *. Dès que cette Tréve légere fut
expirée , on recommença les hoftilités. Les
Soldats du Roi & les Payſans ravagerent le
Bois de Mofflaines , près de Court- au -Bois ,
&y couperent environ cinq mille chênes .
L'année ſuivante , Maximilien marcha
contre Louis , qui étoit au voiſinage de
Condé. Le Roi n'oſa l'attendre , quoiqu'il
fût à la tête d'une armée puiſſante : il aima
mieux faire une retraite précipitée , après
avoir mis le feu à Condé & à Mortagne.
* Le P. Daniel dit que ce fut le 18 Septembre.
L'ArOCTOBRE.
1744. 2175
L'Archiduc le pourſuivit long-tems , mais il
s'arrêta au Pont à Vendin , ayant appris
que ſon Ennemi étoit déja renfermé dans
les murs d'Arras .
Le Roi s'y trouvoit encore le jour de la
Fête -Dieu , & il porta un flambeau à la Proceffion
générale, qui ſe fit autour de la
Ville.
Au mois de Juillet , les deux Princes parurent
diſpoſés à faire la Paix , mais comme
il n'étoit pas facile d'en régler les conditions
, le Roi ayant autant de peine à rendre,
que Maximilien à céder ce qui avoit été
pris , on ſe contenta d'une nouvelle ſuſpenſion
d'armes ; elle fut concluë pour un an
en la Ville d'Arras , où l'Archiduc & les
Communautés de Flandre envoyerent leurs
Députés.
La guerre ſe renouvella avant le terme
fixé pour la fin de cette Tréve. Le 17 Juin
1479 , quatre mille François partirent,pendant
la nuit, d'Arras & des environs, à defſeinde
ſurprendre Douai , avec des machines
nouvellement inventées , pour empêcher
qu'on ne pût baiſſer les Sarrafines ,&
refermer les Portes , quand elles ſferoient
une fois ouvertes. On avoit caché par avance
dans les bleds & dans des broſſailles pluſieurs
pelotons de Troupes , qui étoient
chargés d'obſerver ce qui ſe paſſoit au-de-
: Biiij hors
$
2156 MERCURE DEFRANCE.
d'Humbercourt * fut transferé à Arras , où
il eſt inhumé dans la Cathédrale , avec Antoinette
de Mailli-Rambures , fon Epouſe!
On leur a dreffé au côté gauche du Choeur ,
un Tombeau de pierre bleuë , au-deſſus-duquel
eſt une Arcade en pierre blanche , où
brille cette délicateſſe hardie , qui fait la
beauté des Monumens Gothiques.C'eſt pour
le repos de leurs ames qu'on chante encore
un Salut dans cette Egliſe tous les Samedis
& en differens autres jours de l'année.
J'ai pensé qu'il ne ſeroit pas inutile de
rappeller ici des Vers Latins , où l'on exprime
la douleur , que reſſentit Marie de Bourgogne
de la mort de ce Seigneur malheureux
; c'eſt la Princeſſe elle-même qu'on
y faitparler.
Non Imbercurium vinclis educere quivi ,
Inter Magnates qutmihi fidus erat ,
Hunc ubi publicitus curtandum vertice vidi ,
Excelſo ſtantem , plebe fremente , loco ,
Huc illucfupplex Princeps ego tanta cucurri
Per totum , crines irreligata ,forum ;
Obteftataferox , oculis rorantibus imbrem ,
Vulgus , ne tantum perderet enſe virum :
• Il étoit Chevalier de la Toiſon d'Or, Chambellan de
Charles le Hardi , Gouverneur de Namur , Lieutenant
Général aux Pays de Liège d'Outreme ſe. Selon fon
Epitaphe , il mourut le 3 Auril 1476. Vieux style.
At
OCTOBRE.. 1744. 2157
'e
At nihil obtinui ; triſtemſum paſſarepulfam ;
Indignè cecidit nobilis ille Reus.
Funus adAtrebates ,fumantibus undique todis,
Ut tumularetur ,mittere cura fuit ;
CuiMausoleum pofui de marmere ſectum
Virginis augusta Matris in Æde Dei.
.:
Cette Profopopée eſt de Philippe Meyer ,
natif d'Arras , qui a continué les Annales
du célebre Jacques Meyer , ſon Bifayeul ,
depuis 1477 juſqu'en 1610. Son Livre n'eſt
point encore imprimé
La plupart des Hiſtoriens Flamans ne font
point d'accord avec les François touchant
les cauſes qui donnerent lieu à l'exécution
d'Hugonet & d'Humbercourt ,ni par rapport
à la conduite que ces deux Seigneurs
avoient tenuë. L'Auteur des Notes fur Olivier
de la Marche, affure , à la vérité, qu'ils
firent remettre au Roi la Cité d'Arras , &
qu'ils déchargerent par écrit leGouverneur
du ferment , qu'il avoit prêté à la Ducheſſe.
CeCommentateur dit auſſi qu'ils promirent
à Louis XI de ne rien épargner pour engager
cette Princeſſe à épouſer le Dauphin ,
mais il nie , ainſi que la Marche lui-même ,
qu'elle les eût chargés de faire aucune offre
au fujet de ce Mariage .
En effet , s'il m'eſt permis de hazarder ici
mes conjectures ,je ne sçaurois m'imaginer
que
158 MERCURE DE FRANCE.
que Louis ait pû refuſer de marier ſon fils
à la plus riche Héritiere de l'Europe. Une
telle alliance auroit aggrandi conſidérablement
ſonRoyaume,& l'auroit mis en étatde
braver tous les Princes voiſins. Je penſe
donc , malgré l'autorité des Ecrivains de
France , que ce mariage auroit terminé la
guerre , dès fon commencement , Marie
de Bourgogne l'avoit fait propofer au Roi.
PontusHeuterus prétend qu'Humbercourt
&Hugonet n'étoient coupables de rien ,&
qu'ils n'avoient pas contribué à la réception
des François dans la Cité d'Arras, il foûtient
queCrevecoeur leur en donna l'entrée de ſon
propre mouvement , mais que Philippe de
Comines , voulant fauver la réputation de
ce dernier , en rejetta la faute fur deux hommes
innocens , dont le fupplice , tout injufte
qu'il fût , ſembloit autorifer ce reproche.
Quoiqu'il en foit , Crevecoeur admit les
François dans laCité ,& en fortit lui-même,
après avoir congédié les troupes Bourguignonnes.
Le Roi , qui s'y rendit bien- tôt en
perſonne , ayant inutilement ſommé la Ville,
fit dreffer quelques Ouvrages de terre
pour la réduire , & ravagea les Campagnes
voiſines. Les Arrageois , allarmés de ces
hoſtilités , fe trouvant d'ailleurs fans Gouverneur
& fans garniſon , furent contraints
de capituler preſque auſſi tôt. Ils promirent
d'obéïr
OCTOBRE.
1744. 2559
d'obéïr au Roi , mais ſeulement juſqu'à- ce
queMarie de Bourgogne lui eût fait hommage
du Comté d'Artois , à moins qu'elle
ne s'alliût par mariage ou autrement avec les
Anglois ou avec d'autres , qui ne vouluſſent
pas rendre au Roi les devoirs qui lui appartenoient
légitimement , auquel cas les. Habitans
d'Arras demeureroient fidéles à ce
Prince ,& le reconnoîtroient pour ſeul &
unique Maître. De plus, il fut reglé que les
Echevins dénonceroient fur le champ cette
Capitulation aux autres Villes de la Provinee
, afin de les porter à fe foûmettre aux memes
conditions.
LeRoi , de ſon côté , pardonna aux Habitans
tout ce qu'ils pouvoient avoir fait contre
ſes intérêts pendant les guerres précédentes;
il les rétablir dans leurs Biens ; il
leur remit ce qui reſtoit dudes Impoſitions
extraordinaires , dont Charles le Hardi les
avoit chargés; il conſentit que la Princeſſe
•Marie touchât dès-lors par les mains des
Commiſſaires Royaux tous les Droits que la
Ville payoit ordinairement aux Ducs de
Bourgogne ; il exempta les Habitans du Ban
&de l'Arriere- Ban ; il s'engagea de ne leur
point envoyer de gens de guerre, à la charge
qu'ils n'en accepteroient d'aucun autre
Prince; enfin il leur affura la confervation de
leurs Coûtumes & de tous leurs Privileges.
En
2160 MERCURE DE FRANCE.
En conféquence de ces articles , le Roi
députa le Cardinal de Bourbon , le Chancelier
de France , l'Evêque d'Arras , le
Comte de S. Pol , le Seigneur du Bof.
chage , le Seigneur du Lude , Gouverneur
de Dauphiné &quelques autres , qui
reçûrent en l'Egliſe de S.Vaaſt le Serment
des Principaux de la Ville. Ils dînerent le
même jour à l'Abbaye , & pendant qu'ils
étoient à table , une partie de la populace
y courut en armes , à deſſein de leur faire
violence. On entendoit crier de toutes partst
Tuë , tuë , point de quartier.Mais cette émeute
fut bien-tôt appaiſée , & les Envoyés du
Roi en furent quittes pour la peur. Ce
Prince , diffimulant l'indignation que lui
inſpiroit une telle injure, partie de la Cité
d'Arras , où il laiſſa l'Amiral de Bourbon
avec une garniſon convenable.
Peu de tems après , les Bourgeois de la
Ville jugerent à propos de députer à la Ducheffe
un certain nombre de perfonnes ,
pour apprendre ce qu'elle penſoit de leur
Capitulation , & pour lui faire quelques
Remontrances. Suivant les Regiſtres du
Magiſtrat , il n'y avoit rien dans ce projet ,
qui fût préjudiciable au Roi. Néanmoins
plus d'un Hiſtorien dit que les Arrageois ,
uſant d'artifice avec l'Amiral de Bourbon ,
feignirent que leur deffein étoit d'envoyer
vers le Roi . Après avoir obtenu un Paffeport
,
OCTOBRE. 1744. 2168
,
port, leurs Députés au nombre de vingt ou
environ, prirent le chemin de la Flandre ,
mais l'Amiral, informé du ſtratagême par le
Seigneur de Crevecoeur , fit poſter à Lens
des Soldats , qui les arrêterent , & les conduifirent
en la Ville d'Hedin , où le Prévôt
les condamna à perdre la tête. Louis XI arriva
pendant qu'on les faifoit mourir , &
détendit ,par une raiſon de bienséance
qu'on achevât l'exécution. Mais ayant ſçû
que, parmi ceux qu'on avoit déja dépêchés,
il ſe trouvoit un Parifien , nommé Oudard
de Buffi , ce Prince for mettre au haut d'un
chevron ſa tête revêtuë d'un chaperon d'écarlate
, & la fit expoſer ſur la Place d'Hédin
, avec un Ecriteau , qui annonçoit le
prétendu crime de ce Magiſtrat. Il étoit
Procureur Général d'Artois : c'eſt le nom
qu'on donnoit alors à l'Officier chargé du
Miniſtere public au Siége de laGouvernance
ou Bailliaged'Arras. Baudrain de Canlers ,
Echevin d'Arras , fut auſſi décapité en cette
occaſion : on fit mention de ſa mort dans
les Mémoriaux de la Ville, mais cette remarque
fut rayée , environ cent ans après , en
vertu d'une réſolution de la Chambre Municipale.
"
Les Arrageois crurent qu'un traitement
fi rigoureux ſuffifoit pour les dégager du
Serment qu'ils avoient fait au Roi. Enticrement
1
2162 MERCURE DEFRANCE.
1
rement dévoués à la Ducheſſe de Bourgogne
, ils ne fongerent plus qu'à chaffer les
François , qu'on avoit laiſſes dans la Cité.
Ils firent connoître leur diſpoſition à Philippe
de Potiere , Seigneur d'Arſi , que la
Ducheffle avoitnommé depuis peu leurGouverneur
: ils le prierent de venir les joindre
au plûtôt , & de leur amener des troupes.
Ce Capitaine , qui étoit alors à Douai avec
Salezar & le Seigneur de Vergi , forma un
Corps de 1600 Fantaſſins , pour marcher
au ſecours d'Arras. Il ne vouloit ſe mettre
en chemin qu'après le coucher du Soleil ,
mais ,malgré ſes juſtes repréſentations , les
Bourgeois de Douai , également fiers& imprudens
, le forcerent de partir en plein
midi. Le Seigneur du Lude eut le tems d'aller
à ſa rencontre avec la garniſon de la
Cité ,& mit le Détachement en déroute.
Vergi fut pris &conduit en France : Salezar
ſe ſauvadans un Bois , d'où il trouva moyen
de regagner Douai : d'Arſi ſe fit jour au
travers des François avec 600 hommes
d'élite , qu'il introduiſit dans la Ville d'Arras.
Comines prétend que les troupes Flamandes
ou Bourguignonnes ne conſiſtoient
qu'en deux ou trois cent chevaux& environ
600 hommes d'Infanterie , & qu'ils
furent preſque tous tués on faits prifonniers.
L'action ſe paſſa près du Fauxbourg
S
1
1
OCTOBRE. 1744. 2163
S. Sauveur * : l'Egliſe des Carmes , qui étoit
en cet endroit , fut brûlée , ainſi que plufleurs
maiſons voiſines.
D'Arſi arrivé dans la Ville , ne négligea
rien pour la mettre en état de faire une
bonnedéfenſe. Il manquoit dans le Magif
trat quelques Echevins ,dont les uns étoient
morts ; les autres , craignant ſans doute les
embarras d'un Siége , s'étoient réfugiés dans
la Cité. LeGouverneur ſentit la néceſſité
qu'il y avoit de les remplacer. Il créa deux
nouveaux Echevins au nom de Marie de
Bourgogne , & les anciens en choiſirent
deux autres, ſuivant la coûtume. Ces quatre
perſonnes prêterent leur Serment le 21
Avril , en préſence du Seigneur d'Arfi ,
après qu'il eut juré lui-même à l'Hôtel-Commun
de remplir fidélement les devoirs de
faCharge.
Sur ces entrefaites , Louis revint dans la
Cité ** : il commença par faire mourir quelques
priſonniers , pour intimider les habitans
de la Ville & le petit nombre de gens
deguerre , qui reſtoit encore dans le Pays.
Il fit enſuite approcher ſon artillerie , qui
ruina en peu de jours & les anciennes murailles
& les nouvelles fortifications qu'on
* Le 1 Avril , ſuivant un Manuscrit anonyme.
** Comines mal informé,dit que ce fut lelendemain
du combat.
2164 MERCURE DEFRANCE.
y avoit ajoutées. Le Peuple d'Arras fe com
porta pendant ce Siége avec beaucoup d'emportement
: les habitans ſe firent un plaifir
d'infulter fur les Remparts au Roi & à fes
Troupes : ils planterent en differens endroits
des potences,où ils pendirentdesbanderoles
à la Croix Blanclie , qui étoit l'Enſeigne des
François , comme la Croix Rouge étoit celle
des Bourguignons. Il y en eut même qui par
dériſion ,montroient du haut des murs une
partie de leur corps ,qu'il ne convient pas
de nommer ici.
Si cette conduite des Arrageois étoit ridicule
& blamable , on doit les excuſer , en
fongeant au caractere qui les a toûjours dif
tingués , c'est-à-dire , une affection fans bornes
pour leurs Princes légitimes. Tous les
Hiſtoriens , ſans excepter les François ,
avouënt que Louis XI n'avoit aucune raiſon
d'envahir la Province d'Artois , & parlent
avec une forte de compaſſion du malreureux
état où se trouvoit Marie de Bourgogne.
En faut-il davantage pour pardonner
aux Habitans d'Arras les excès aufquels ils
ſe ſont portés dans cette occurrence ? Autant
qu'ils avoient alors de répugnance pour la
domination Françoiſe , autant ils ont témoigné
de penchant à s'y foumettre , quand les
Conquêtes de nos Rois ont été fondées fur
de juſtes prétentions. Depuis plus de cent
ans
OCTOBRE. 1744. 2165
ans qu'ils ont le bonheur d'obéir aux Bourbons,
leur attachement inviolable ſe ſignale
chaque jour par les preuves les moins équivoques
: on ſçait qu'ils ſacrifieroient leurs
biens& leurs vies pour cetteAuguſteMaiſon ,
avec le même zéle , qu'ils ont fait éclater
autrefois pour celle de Bourgogne.
Louis XI , indigné du procédé des Arrageois
, déclarad'abord , que leur Ville ſeroit
miſe au pillage , mais cet orage fur détourné
par l'éloquence de ceux , que le Peuple ,
bien-tôt réduit à la derniere extrêmité , envoya
pour obtenir une compoſition favora
ble. Ils dépeignirent -bien le pitoyable état
de la Place&le répentir des Bourgeois , que
Louis promit de tour oublier , & donna aux
gens de guerre la liberté de fortir avec armes
& bagages , pour aller où bon leur
ſembleroit. Ses Lettres Patentes du 4Mai
ratifierent preſque tous les points qu'il
avoit accordés au mois de Mars précédent ,
même par rapport aux revenus ordinaires
du Comté d'Artois , dont il laiſſa encore la
jouiſſance à Marie de Bourgogne.
Un Anonyme dit , que les Portes ayant
étéouvertes , cePrince refuſa d'y paffer ,
&qu'il voulut entrer à cheval parune bréche
que l'on fit exprès au Rempart.
J'ai lû dans uneBrochure moderne * qu'il
*Hiftoire des Rats, imprimée en 1736 , Lettre 5 .
Y
2166 MERCURE DEFRANCE.
y avoit alors à l'entrée de la Ville ( on ne
dit point de quel côté ) une Inſcription conçuë
en ces termes.
Quand les Rats mangeront lesCas ,
Le Roi ſera Seigneur d'Arras :
Quand la Mer , qui eſt grande & lée
Sera à la Saint Jean gelée ,
On verra pardeſſus la glace
Sortir ceux d'Arras de leur Place.
Mais les deux derniers Vers ſemblent
prouver que ce ſixain n'a été imaginé , que
depuis l'exil& le rappel des Arrageois , événemens
importans ,dont je difcuterai les
circonſtances.
Selon une Tradition fort accréditée , l'Infcriptionfut
placéeſur une des Portes d'Arras
en l'année 1482 , après que la Ville cut été
remiſe àMaximilien, Roi des Romains, par
l'artifice de Jean le Maire , ſurnommé Grifart.
Au reſte , on croit communément que
cette eſpécededéfi ſi injurieux à la France
ne renfermoit que les mots ſuivans :
:
Quand les François prendront Arras ,
Les Souris mangeront les Chats ?
On ajoute que cette Ville étant retombée
long-tems après entre les mains des
François , quelqu'un dit qu'il falloit effacer
OCTOBRE. 1744. 2167
cer la premiere lettredu mot prendront.
Daviti ou ſon Continuateur * avance à
cette occaſion un trait , qui n'a point l'ombre
de la vraiſemblance ; c'eſt que la prédiction
fut remplie au Siége de 1640 , &
qu'on vit des Chats dévorés par une troupe
deRats.
Un autre Ecrivain ** prétend qu'on avoit
repréſenté en pierre , unChat environné de
Rats, avec cesVers: ٢٠
Les François prendront Arras ,
Quand ce Chat prendra ces Rats ?
1
On lit encore ailleurs que le Monument
dont il s'agit , n'offroit que la figure d'un
cheval décharné au bas de laquelle on
avoit écrit :
Quand les François prendrontArras ,
CeCheval maigre deviendra gras.
Mais je n'ai rien trouvé, qui puiſſe ap
puyer aucune de ces Anecdotes , nidans les
Archives du Magiſtrat , ni dans les Hiſtoriens
d'une certaine antiquité.
Il m'eſt tombé entre les mains une Eſtampe
intitulée : La défaite priſe générale des
Chats d'Espagne par les Rats François , de-
*Coſmographie univerſelle, ou Description du monde.
** Batailles mémorables des François, Tome 2 .
vant
2768 MERCUREDE FRANCE.
vant la Ville Citéd'Arras. Cette Eſtampe
repréſente un combat ſanglant, qui ſe donne
ſous les murs d'Arras entre ces deux eſpéces
d'Animaux, armés d'Epées , de Lances & de
Mouſquets. On y remarque entr'autres choſes
des Rats , qui ſe nettent en devoir de
pendre un gros Chat à un arbre , & on lit
cesVers au bas :
C'eſt donc à cette fois que l'on voit accomplie ,
Meſſieurs les Habitans d'Arras ,
Ceque tous vosAyeux tenoient pour Prophétie ,
VosChats étant vaincus par nos valeureuxRats.
Avotre barbe enfin , de cette forte Place
Nous nous rendons les poffeſſeurs ,
Puiſque nos Rats François mépriſant leur grimace ,
Des Chats d'Eſpagne ſont demeurés les vainqueurs,
Vous les voyez ici par leur force & courage ,
Après un ſignalé combat ,
Garoter.ces Matoux , qui frémiſſent de rage
De ſe voir prifonniers d'un ſimple petitRat.
En vain demandent- ils , ayant fait réſiſtance ,
Qu'on leur faſſe quelque quartier :
Its ſe verront branchés tous à cette Potence ,
Pour exemple récent àceux de leur métier.
Revenons à la Capitulation que Louis XI
avoit
OCTOBRE. 1744. 2169
2
avoit ſignée en faveur des Arrageois. Philippe
de Comines eſt forcé de convenir que
ce Prince ne l'obſerva point fort ſcrupuleuſement.
Selon Gaguin , il fit enlever aux
Bourgeois une grande quantité de vaiſſelle
d'argent. Pluſieurs furent punis de mort ,
entre leſquels il s'en rencontra , dit- on
qui aimerent mieux perdre la vie , que de /
prononcer Vive le Roi. Les Echevins mêmes
concoururent avec les Officiers de Louis au
châtiment de ceux qui s'étoient montrés les
plus mutins pendant le Siege. Craignant
enfuite qu'on ne les inquiétât à ce ſujet , &
qu'on ne les accuſât d'avoir violé le Traité ,
ils prierent le Roi d'expliquer là-deſſus ſon
intention. On voit dans les Archives du
Magiftrat , des Lettres du premier Juillet
1477 , par leſquelles il approuve & juftifie
leur conduite.
Le Seigneurdu Lude , qui fut alors nommé
Lieutenant Général de la Province d'Artois
, doit être conſideré comme le principal
auteur des violences , qui furent exercées
en cette conjoncture. Il ſe vanta luimême
à Philippe de Comines , que la dépoüille
des Bourgeois exécutés lui avoit
valu vingt mille écus & deux fourrures de
Martre..
A la derniere réduction de la Ville , Louis
s'étoit engagé de ne pas toucher aux biens
B des
2170 MERCURE DE FRANCE.
des habitans , qui s'étoient retirés ſous la
domination de ſes ennemis , à condition
qu'ils revinſſent dans trois mois , pour faire
ferment de fidelité à lui ou à ſes Officiers.
Le délai fut encore prorogé dans la ſuite
pour l'eſpace d'un mois , mais dès que ce
terme fatal fut expiré , le Roi donna à Philippe
de Crevecoeur une partie des biens de
ceux qui étoient encore abfens. De plus ,
mettant en oubli ſes promeſſes, il fit payer à
ce ſerviteur zélé les arrérages que devoient
les Bourgeois pour lesAides extraordinaires,
établies par le feu Duc de Bourgogne.
Ce Prince voulant auſſi récompenfer les
ſervices du Seigneur de Bours , lui fit préſent
de 55 groffes chaînes de fer , dont on
ſe ſervoit à Arras , pour barrer les ruës dans
les tems de Guerre &de Sédition .
Le 21 de Mai de cette même année 1477,
le Seigneur du Lude , accompagné de pluſieurs
Officiers du Roi , ſe rendit à l'Hôtelde-
Ville , où il avoit fait convoquer le Magiftrat
& les principaux d'entre les Bourgeois.
Ce Seigneur , après avoir promis de
punir ſévérement les exactions & les défordres
commis par les Soldats François , qu'on
pourroit lui nominer , exalta beaucoup la
clémence du Roi , qui avoit daigné ſauver
les habitans du pillage , malgré leur déſobéiſſance
,leur parjure & les outrages qu'ils
lui
OCTOBRE. 1744. 2171
lui avoient faits. Il finit par demander à
l'Aſſemblée un prêt de 60 mille écus d'Or ,
pour dédommager ce Monarque des frais
immenfes , que lui avoit coûtéla priſe de la
Ville. On eut beau remontrer la ſituation .
fâcheuſe des Bourgeois , & l'impoſſibilité de
fournir une ſomme ſi confiderable , le Seigneur
du Lude ne voulut rien écouter , de
forte qu'après bien des repréſentations prefque
inutiles , il fallut avancer au Roi 47
mille écus d'Or , dont la levée fut très-difficile
, & incommoda extrêmement le peuple.
Les Religieux de S. Vaaſt devoient
contribuer à ce prêt pour quatre mille écus ;
mais il n'y eut pas moyende les y réſoudre ,
&les Bourgeois ſe virent obligés de payer
pour eux.
Les 47 mille écus furent certainement
reſtitués peu de tems après. Le Roi affigna
pour ce remboursement l'Impôt d'un écu ,
qu'il levoit fur chaque Quenë de Vin , qui
paſſoit ſur les rivieres de Somme & d'Oife.
Il voulut auſſi qu'on retînt ſur le produit de
cet Impôt dequoi fatisfaire les perſonnes ,
dont on avoit pris les maiſons pour bâtir
deuxChâteaux , l'un au bout de la grande
Place , près de la Porte S. Michel , l'autre
dans la Cité, au-deſſus du Couvent des Clairiffes.
Le Roi avoit crû la conſtruction de
ces Ouvrages néceſſaire , pour tenir les Ar-
Bij rageois
:
2172 MERCUREDE FRANCE.
rageois en reſpect. Il ordonna en mêmetems
la démolition du Rempart , qui fermoit
, de même qu'aujourd'hui , la Ville
contre la Cité ; & il en fit élever un nouveau
ſur l'autre bord du Foffé . * ;
Heuterus & Locrius font entendre que
Louis XI confia le ſoin de ces travaux au
Seigneur d'Arſi , qui avoit embraffé fon
parti , & auquel il avoit donné le Gouvernement
d'Arras , mais je ne ſçais où ces deux
Auteurs ont puiſé un trait ſi contraire à la
vérité, Les Regiſtres du Magiſtrat font voir
que dès le 6 Mai 1477 , Guillaume de Ceriſay
, Greffier du Parlement , fut nommé
Gouverneur d'Arras par provifion , & que
deux mois après , Antoine de Crevecoeur ,
Seigneur de Thiennes , fut inſtallé dans
cette Charge , qu'il poſſeda long-tems.
Louis XI paſſa dans Arras à differentes
repriſes une bonne partie de l'année 1477 :
il s'y trouva le premier de Juillet à l'arrivée
du Roi de Portugal , qu'il alla attendre à la
Porte de Miolens . Le Magiſtrat complimenta
ce Prince ,& lui préſenta les Vins à l'Abbaye
de S. Vaaſt , où il fut logé. On ordonna
de ſonner toutes les cloches des Egliſes ,
& d'allumer des feux dans les ruës , tant
* Quinze oufeize ans après , tous ces Ouvrages furent
démolis , & on rebatit du côté de la Ville la
muraille, quiſevoit àpréſent,
pour
OCTOBRE. 1744. 2175
pour le paſſage du Monarque étranger, qu'à
cauſe de la victoire remportée par les François
entre Tournai & Oudenarde , fur un
Corps de Flamands, commandé par le jeune
Duc de Gueldres , qui perdit la vie à cette
Bataille.
Ce fut auſſi dans la Cité d'Arras que Louis
au mois d'Août ſuivant conclut avec les
Ambaſſadeurs du Duc de Bretagne un Traité
de Paix , qui fut porté à l'Hotel-de-Ville
par le Greffier du Parlement , & publié folemnellement
à la Maison Rouge, par le Prévôt
des Maréchaux.
Pendant que le Roi ſéjourna en cette
Ville , &même après ſon départ , il accorda
diverſes faveurs aux Bourgeois. Ce qu'il y a
de particulier , c'eſt que , touché du triſte
étatde leurs maiſons ,& voulant leur procurer
la facilité de les rétablir , il les exemta
pour fix ans de l'ancienne Compoſition d'Artois
* , tandis qu'il exigeoit d'eux , comme
je l'ai dit plus haut , les arrérages d'un Tribut
impofé par le feu Duc de Bourgogne ,
&dont il avoit promis auparavant de les
décharger.
Dans le cours de cette même année , il
déclara la Ville d'Arras & la Province en-
* L'Aide ordinaire ou ancienne Compoſition d'Artois,
établie ſous le Roi Jean, eft de 1400 livres par an pour
toute la Province..
B iij tiere
2174 MERCURE DE FRANCE.
tiere réunies pour toujours à la Couronne
de France , & en conféquence il inſtitua
dans cette Ville une Sénéchauffée Royale ,
foumiſe immédiatement au Parlement de
Paris , mais il fit connoître en même-tems
que l'érection de ce Tribunal ne donneroit
aucune atteinte à la Jurisdiction ni aux Priviléges
des Echevins.
Peu après la mort du Duc de Gueldres ,
Maximilien Archiduc d'Autriche , qui venoit
d'époufer Marie de Bourgogne , fe
mit en campagne avec une armée , que les
Communautés de Flandre lui fournirent ,
& huit cent chevaux , qu'il avoit amenés
d'Allemagne . Louis , le voyant en étatde ſe
défendre plûtôt qu'il n'avoit cru , lui envoya
propoſer une Tréve de dix jours , qui
fut ſignée à Lens le premier ou le 2 Septembre
1477 * . Dès que cette Tréve légere fut
expirée , on recommença les hoſtilités . Les
Soldats du Roi & les Payſans ravagerent le
Bois de Mofflaines , près de Court- au -Bois ,
&y couperent environ cinq mille chênes .
L'année ſuivante , Maximilien marcha
contre Louis , qui étoit au voisinage de
Condé. Le Roi n'oſa l'attendre , quoiqu'il
fût à la tête d'une armée puiſſante : il aima
mieux faire une retraite précipitée , après
avoir mis le feu à Condé & à Mortagne.
* Le P. Daniel dit que ce fut le 18 Septembre.
L'ArOCTOBRE.
1744. 2175
L'Archiduc le pourſuivit long- tems , mais il
s'arrêta au Pont à Vendin , ayant appris
que ſon Ennemi étoit déja renfermé dans
les murs d'Arras .
Le Roi s'y trouvoit encore le jour de la
Fête-Dieu , & il porta un flambeau à la Proceffion
générale , qui ſe fit autour de la
Ville.
Au mois de Juillet , les deux Princes parurent
diſpoſés à faire la Paix , mais comme
il n'étoit pas facile d'en régler les conditions
, le Roi ayant autant de peine à rendre,
que Maximilien à céder ce qui avoit été
pris , on ſe contenta d'une nouvelle ſuſpenſion
d'armes ; elle fut concluë pour un an
en la Ville d'Arras , où l'Archiduc & les
Communautés de Flandre envoyerent leurs
Députés.
La guerre ſe renouvella avant le terme
fixé pour la fin de cette Tréve. Le 17 Juin
1479 , quatre mille François partirent,pendant
la nuit, d'Arras & des environs, à defſein
de ſurprendre Douai , avec des machines
nouvellement inventées , pour empêcher
qu'on ne pût baiſſer les Sarrafines , &
refermer les Portes , quand elles ſeroient
une fois ouvertes. On avoit caché par avance
dans les bleds & dans des broſſailles pluſieurs
pelotons de Troupes , qui étoient
chargés d'obſerver ce qui ſe paſſoit au-de-
B iiij hors
:
2176 MERCURE DE FRANCE.
hors de la Ville. D'autres Soldats bien armés
s'étoient introduits dans cette Place en habits
de Payſans , & devoient ſeconder ceux
qui s'empareroient des Portes. Quelques
Arrageois, informés du projet des François ,
en avertirent le Magiſtrat de Douai par des
Lettres , qu'ils confierent à une femme ,
dont ils connoiffoient l'attachement pour la
Maiſon de Bourgogne. Le Magistrat porta
fur le champ cette nouvelle aux Chefs de la
garniſon. Comme le nombre des François
étoit trop grand pour riſquer une ſortie, on
réſolut de ne point ouvrir la Porte qui mene
à Arras , mais on plaça en cet endroit de
groffes pièces de canon , qui accablerent les
Soldats mis en embuſcade & une partie de
ceux qui s'étoient avancés vers la Porte. Le
refte fut obligé de prendre la fuite.
On voit dans les Mémoriaux que deux
ans auparavant un nommé de le Ruelle
avoit été banni par les Echevins d'Arras ,
parce qu'il étoit ſoupçonné d'écrire ſouvent
auxHabitans de Douai , pour leur communiquer
ce qu'on faiſoit & ce qu'on diſoit
dans la Ville.
Louis XI apprit que des Arrageois avoient
fait échoüer l'entrepriſe de ſes gens : il en
reffentit la plus vive colere , & ce fut fans
doute à cette occafion que , confondant l'innocent
avec le coupable , il les chaſſa tous
de
OCTOBRE. 1744 2177 .
de la Ville & de la Cité , ſans diftinguer
ſexe ni condition. Il fixa pour Lieux de leur
exil Paris , Rouen & Tours , & fit venir
pour les remplacer une Colonie Françoiſe.
Les Archers & les Arbalêtriers demeurerent
àArras quelque-tems après les autres , mais
ils furent auſſi bannis avant la fin de l'année
1479. Il n'y eut pas juſqu'aux Religieux de
S. Vaaſt , qui éprouverent les effets de cette
proſcription rigoureuſe. Charles de Bourbon
, Archevêque de Lyon , avoit été gratifiéde
leur Abbaye : voyant que ces Moines
déſaprouvoient ſes maximes & fes
moeurs corrompuës , & fâché de ce qu'ils
refuſoient de lui obéir aveuglément , il obtint
un ordre pour les faire fortir du Monaftere
, où il appella d'autres Moines d'un
caractere plus conforme au ſien ,& qui lui
permirent de diſſiper à ſon gré les revenus
de la Maiſon .
Tous les Hiſtoriens que j'ai lûs ſe ſont
trompés fur les véritables caufes & fur l'époque
de cette révolution :ils ont cru qu'elle
avoit ſuivide fort près les infultes reçuës
par Louis XI au Siége d'Arras , mais les Archives
de la Ville fourniffent mille preuves
de leur erreur. Il ſuffira de joindre ici les
plus frappantes à celles que j'ai déja rap
portéesdans le cours de ce Mémoire.
Le 12 Juin 1479 , cinq jours ſeulement
By avant
2178 MERCURE DE FRANCE.
avant l'Expedition de Douai , le Seigneur
de Baudricourt , qui étoit alors Lieutenant
Général en Artois , exempta les habitans
d'Arras pour un an duſervice de guerre , en
confideration des maux qu'ils avoient foufferts.
D'ailleurs , les Regiſtres de la Ville ne
contiennent aucun veſtige de ce qui arriva
durant l'éxil des Arrageois ,& l'interruption
de ces Journaux ne commence qu'au 14
Juillet 1479. On n'y trouve point de nomination
d'Echevins pour cette année : on y
voit au contraire que le Magiſtrat fut renouvellé
les deux années précédentes la
veille de la Touſſaint , felon la forme ordinaire
, & ceux qu'on élut pour compoſer ce
Corps , furent certainement tirés d'entre les
anciens Habitans ; la plupart même avoient
déja exercé l'Echevinage , avant la mort du
Duc de Bourgogne .
Une preuve encore plus convainquante ,
eſt celle qu'on remarque dans la Chartre
émanée deCharles VIII , fils de Louis XI ,
&dont je parlerai amplement. Ce Prince y
dit expreffément que les habitans d'Arras
furent bannis environ deux ans après qu'ils
eurent fait pleine & entiere obéiffance au Roi
fon Pere. En voilà fans doute affés pour démontrer
l'anachroniſme , où ſont tombés les
Auteurs , qui ont écrit ſur cette matiere.
Après
OCTOBRE . 1744 2179
Après la fameuſe Bataille d'Enguinegate ,
qui ſe donna le 7 Août 1479 , l'Archiduc
Maximilien prit d'aſſaut le Château de Malannoy
, ſitué proche l'Abbaye de Ham , &
en fit pendre leCommandant avec cinquante
de ſes Soldats. Louis uſa de repreſailles ;
il fit choiſir un pareil nombre de Priſonniers
de guerre , ordonna d'en pendre dix à l'endroit
même où les François avoient été exécutés
, dix fur le bord des foſſés d'Arras ,
dix aux Portes de S. Omer , autant à celles
de Douai , & les dix autres à Lille.
Au mois de Juillet 1481 , le Roi fit paroître
une Chartre , qui mit le comble au
châtiment des Arrageois. Il ydéclare que ſa
volonté eſt d'abolir entierement le nom
d'Arras , & défend , ſous peine de punition
exemplaire , que certe Ville ſoit jamais ainſi
appellée de bouche ni par écrit. Franchise ,
fut le nouveau nom qu'il lui impofa , non
pour exprimer le caractere ſincere & naif
des anciens Habitans , puiſqu'il les avoit
déja expulfés de leur Patrie : ce mot ne fignifioit
pas non plus Ville Françoise , comme
divers Auteurs ſe le ſont imaginés. Le
Roi dit lui-même dans ſa Chartre,qu'il donne
à cette Ville & à la Cité le nom de Franchife
, afin qu'on ſe ſouvienne à jamais des
grandes franchiſes & libertés , qu'il accorde
aux nouveaux Citoyens , ce qui introdui-
B vj
fit
2180 MERCURE DE FRANCE.
fit les termes de Civitas Libertinensis , Ee
clefia , Epifcopus , Officialis Libertinenfis ,
qu'on lit dans un Arrêt rendu au Parlement
de Paris en 1482 .
En effet , non content de confirmer en faveur
de la Colonie Françoiſe les Priviléges
octroyés anciennement à la Ville par les
Comtes de Flandre & d'Artois, par lesDucs
de Bourgogne & par les Rois de France ,
Louis en ajouta une infinité d'autres , pour
exciter un grand nombre de François à y
venir habiter volontairement : jedis volontairement
, car il réſulte de ſon Ordonnance
que pluſieurs perſonnes avoient été forcées
d'entrer dans la Colonie. Aufſi-tôt que le
Roi eut réfolu de chaſſer les anciens Habitans
, il fit tenir des aſſemblées à Paris , à
Rouën , à Tours , à Lyon , & en d'autres
Villes de France. Les Officiers de ces Lieux
y élûrent une bonne quantité de Marchands
& d'Artiſans , & les envoyerent à Arras ,
où ils étoient reçûs avec certaines formalités
par les Commiſſaires du Roi , qui leur diftribuoient
des maiſons , ſuivant leur état .
Pluſieurs Négocians , ainſi nommés malgré
eux , pour ſervir au repeuplement de
cette Ville , eurent beaucoup de peine à s'en
diſpenſer. Les uns furent obligés d'alleguer
leur vieilleſſe, ou de prétexter des maladies :
les autres donnerent ou prêterent des ſommes
OCTOBRE. 1744. 2181
mes d'argent à quelques-uns de leurs Com
patriotes , pour les engager à partir en leur
place. Il y a dans cette même Chartre un
article , par où le Roi annulle toutes les
Promeffes & lesObligations contractées par
les nouveaux Habitans,pour les prêts qu'on
leur avoit faits à ce ſujet , & cela attendu
les dépenſes & les embarras qu'ils avoient,
eſſuyés , en formant leur établiſſement à
Franchise.
Il ſe plaint dans un autre article de ce
que nombre d'Arrageois , qu'il appelle fes
adverſaires , rebelles & désobéifſans Sujets ,
après avoir juré de lui demeurer fidéles ,
font pourtant rentrés dans le Parti ennemi .
Il défend au Lieutenant de Roi , au Gouverneur
& aux Echevins de les ſouffrir dans
la Ville & Cité de Franchiſe : il les charge
néanmoins de recevoir ceux qui reviendroient
pour faire un nouveau Serment ,
mais de les releguer auffi- tôt par de-là la
riviere de Somme.
Cette Chartre contient plufieurs Reglemens
pour la Police de la Ville : le Roi y
change la maniere ordinaire de nommer le
Maire & les Echevins ; il accorde à ceux
qu'il avoit déja pourvûs de ces Emplois, ou
qui devoient l'être dans la ſuite,le Privilége
de Nobleſſe , tant pour eux que pour leur
poſterité maſculine & féminine ;il les exémte
1
2182 MERCURE DE FRANCE.
te du droit de Franc-Fief , & leur permet de
commercer , même en détail , ſans déroger
à leur condition .
Ce Monarque ne ſe contenta point d'anéantir
le nom de la Ville d'Arras . Voulant
effacer juſqu'à la plus legere marque de fon
ancien état , il lui donna pour nouvelles
armes un Ecu d'azur, ſemé de fleurs-de-Lys
d'Or , au milieu deſquelles étoit l'image de
S. Denis Apôtre de France , portant ſa tête
entre ſes mains. Ces armoiries ont ſans doute
contribué à la mépriſe des Hiſtoriens ,
qui ont cru que Franchiſe vouloit dire Ville
Françoise. Quoiqu'il en ſoit , le Roi enjoignit
aux Echevins de faire peindre ou ſculpter
cet Ecuflon à toutes les Portes de la Ville
& de la Cité , & à celle de leur Hôtel commun.
Marie de Bourgogne , Archiducheſſe d'Autriche
, mourut d'une chute de cheval le 18
Mars 1482 , & laiſſa deux enfans , Philippe
&Marguerite d'Autriche. Cette mort rendit
les Gantois encore plus infolens qu'ils
ne l'avoient été juſques-là. Ils refuſerent à
l'Archiduc la tutelle de ſes enfans , ce qui
fit naître aux Pays-Bas des guerres longues
&cruelles .
Louis ſçut bien mettre à profit la difpoſition
de ces Bourgeois mutins. Depuis
quelque-tems iltraitoit ſourdement avec eux
fur
OCTOBRE. 1744. 2183
fur les moyens de conclure une Paix entre
la France & la Flandre , bien affûré qu'ils
contraindroient Maximilien d'accepter les
conditions qui leur plairoient. Il leur avoit
déja fait propoſer le Mariage du Dauphin
avec Marguerite fille de l'Archiduc , pourvû
qu'on donnât à cette Princeſſe les deux Provinces
de Bourgogne ,& afin de leur témoigner
qu'il n'avoit nul deſſein d'envahir la
Flandre , il offroit de leur rendre Arras , &
tout ce qu'il avoit pris du côté de l'Artois ,
pour leur fervir de barriere contre la France.
Dès que l'Archiducheſſe fut morte , il redoubla
ſes foins , & mit tout en uſage , pour
venir à bout de ſon entrepriſe. Philippe de
Crevecoeur , Seigneur d'Esquerdes , qui
paſſa en Flandre à cette occafion , négocia
avec beaucoup d'habileté & de ſuccès. Les
Communautés du Pays tinrent des Affemblées
, pour régler les affaires de l'Etat. En
vain les Députés de pluſieurs Villes voulurent
laiffer une autorité légitime à l'Archiduc
; ceux de Gand l'emporterent toûjours,
& même ils obligerent ce Prince de confentir
à la Paix & au Mariage de ſa fille avec le
Dauphin .
Lorſqu'on lui eut arraché ſon acquiefcement
, les Flamans firent demander au Roi
desConférences , pour travailler à un Traité.
Leurs Ambaſſadeurs furent écoutés favora2184
MERCURE DEFRANCE.
,
rablement , & on choiſit Arras pour liett
du Congrès. Louis n'y envoya que quatre
Plénipotentiaires , ſçavoir , le Seigneur
d'Eſquerdes , Olivier de Querman , Lieutenant
de Roi en cette Ville , Jean Guerin
Maître d'Hôtel de S. M. & Jean de la Vacquerie
, qui de Confeiller - Penfionnaire
d'Arras étoit devenu Premier Préſident. au
Parlement de Paris. Il s'y trouva au nom
des Flanians juſqu'à 48 Députés , à qui Maximilien
fut forcé de donner auſſi un pleinpouvoir
, tant pour lui que pour ſes enfans.
Le Traité de Paix , dans lequel cette Ville
eſt toûjours nonmée Franchiſe aliàs Arras ,
fut ſigné le 23 Décembre 1482 , & ratifié
par le Roi au mois de Janvier ſuivant. On
yconvint , entre autres chofes , que le
Dauphin épouſeroit Marguerite d'Autriche
, quand elle feroit en age : qu'après la
publication de la Paix , cette jeune Princeffe
feroit amenée à Arras& miſe entre les mains
d'un Prince du Sang , pour être conduire à
la Cour de France : qu'elle auroit pour dot
les Comtés d'Artois & de Bourgogne , le
Mâconnois , l'Auxerrois , Salins , Bar-fur-
Seine & Noyers : que s'il ne fortoit point
d'Enfans du Mariage , ces Etats retourneroient
au Duc Philippe, frere de Marguerite
ou à ſes héritiers : que la Princeſſe , en arri
vant
OCTOBRE, 1744. * 2185
vant à Arras , feroit déclarée par le Comte
de Beaujeu , Comteſſe d'Artois & de Bourgogne
, & Dame des autres Seigneuries qui
compoſoient ſa dot : que tous ces Pays ſeroient
gouvernés felon leurs droits , uſages,
coûtumes & priviléges ſous la main du Dauphin
, comme futur Mari Bail de Marguerite.
Les Envoyés de Maximilien & des
Etats demanderent que la Ville d'Arras pût
jouir des mêmes avantages , & qu'elle fût
remiſe en ſa premiere ſituation : àquoi l'on
répondit pour le Roi que les anciens Habitans
, même ceux qui s'étoient retirés ſous
ladomination de l'Archiduc , pourroient
rentrer dans leurs héritages , revenir en
cette Ville , & y faire leur Commerce ou
toute autre Profeſſion , de même qu'auparavant.
Du reſte , le Roi s'en remet au Dauphintouchant
la reſtauration de l'ancienne
Police. Il fut auſſi permis par un article ſéparé
aux Religieux de S. Vaaſt de retourner
dans leur Abbaye , & d'en reprendre les
biens.
Une autre clauſe accorde aux Villes & aux
Villages d'Artois , une exemption de l'aide
ordinaire pendant fix ans , & les décharge
de tous les arrérages échus au tems du
Traité.
Les Ambaſſadeurs Flamans prierent ceux
du Roi de ne point laiffer de gens de guerre
dans
4
2186 MERCURE DE FRANCE.
dans les Places frontieres. Il fut dit la-def
fus qu'on feroit fortir la garniſon des petites
Villes , telles que Lens & l'Ecluſe , mais
qu'on diminueroit ſeulement celle des grandes
, comme Arras , Bethune , Aire , Terouane
, S. Pol , Guiſe & S. Quentin .
fe-
Le Traité portoit encore que la Ville ,
Château & Bailliage de S. Omer , ne
roient mis en la poſſeſſion du Dauphin ,
qu'après fon mariage accompli : que juſqu'à
ce tems , ils ſeroient confiés à la garde des
Habitans , qui jureroient de n'y admettre ni
l'Archiduc ou ſon Fils , ni le Roi ou le Dauphin
: que ſi la Princeſſe Marguerite mouroit
avant la conſommation du mariage , S.
Omer & ſes dépendances feroient rendus
à Philippe d'Autriche ou à ſes héritiers : que
cette Ville garderoit une exacte neutralité ,
au cas que la guerre ſe renouvellât entre la
France & l'Archiduc.
Enfin il fut reglé , que ſi le Mariage projetté
ne ſe faiſoit point , les biens aſſignés à
Marguerite d'Autriche rentreroient au Domainede
fon frere , ſauf la Souveraineté
qui appartenoit de tout tems à la Couronne
deFrance.
On furpaſſa les eſperances du Roi, en donnant
tout à la fois à Marguerite les Comtés
d'Artois & de Bourgogne. Ce fut l'Ouvrage
desGantois , qui cherchoient à affoiblir
la
OCTOBRE. 1744. 2187
la puiſſance de leur Prince. Maximilien n'avoit
pas lieu d'être fort ſatisfait du Traité ,
quoiqu'il eût été ſigné en vertu de ſes pouvoirs.
Il fut même tenté d'enlever ſa fille
avant qu'on la mît en chemin pour la Fran-
се , mais les Gantois & les François employerent
de ſi bonnes précautions qu'il
n'oſa l'entreprendre. Cette Princeſſe , âgée
d'environ cinq ans , fut fiancée à Amboiſe
avec le Dauphin, au mois de Juillet 1483 .
Louis XI mourut le 30 Août , après avoir
fait pluſieurs legs pieux , entre leſquels je
n'oublierai pas un Tabernacle & une Image
de la Vierge en Argent, peſant 250 marcs ,
qu'il donna à la Cathédrale d'Arras ; il donna
de plus aux Dominicains de cette Ville ,
un cierge de 152 livres , qui faisoient le
poids de fon corps , pour être allumé devant
l'Autel de la Vierge. L'Egliſe Paroiffiale de
la Ville de S. Pol , fut auffi enrichie d'un
Calice d'or , par le Teftament de ce Prince.
Charles VIII , fon fucceffeur , n'oublia
point les promeſſes faites en faveur des Ar
rageois par le Traité, dont je viens de parler.
Dès le 13 Janvier 1484 , le Roi fit
dreffer une Chartre , par laquelle il permet
que les anciens Habitans d'Arras , de toute
condition , reviennent ydemeurer,& qu'ils
reclament leurs biens immeubles , en l'état
où
1188 MERCURE DE FRANCE.
où ils les trouveront. Cette Ordonnance
fait revivre la Police & la forme deGouvernement
qu'on obſervoit avant les troubles ;
elle ſupprime entierement les nouvelles
Loix établies durant l'exil . Le Roi donne
aux Marchands & Artiſans François le choix
de s'en retourner aux Lieux de leur naiſſance
, ou de reſter à Arras , mais en y louant
des maiſons , de l'aveu des perſonnes à qui
elles appartenoient auparavant.
,
Antoine de Crevecoeur Seigneur de
Thiennes , Sénéchal & Gouverneur d'Artois
, fut nommé par le Roi , pour mettre ſa
Chartre en exécution , avec toute la folemnité
que demandoit un tel événement.
Dès qu'il fut arrivé dans Arras , Pierre de
Ranchicourt , Evêque de cette Ville , ſuivi
de quelques Membres des trois Etats , alla
le prier de remplir inceſſamment limpotante
Commiflion , dont il étoit chargé.
Ce Gouverneur fit appeller à l'Hôtel-de-
Ville tous les Marchans &les Artiſans François
qui ſe trouvoient à Arras , leur notifia
les ordres du Souverain , & ne leur donna
que huit jours pour y fatisfaire volontairement
, avec menace de les y forcer après ce
tems. Enſuite il fit publier la Chartre à tous
les Carrefours de la Ville & de la Cité ,
pour en apprendre le contenu à ceux qui
n'aOCTOBRE.
1744. 2189
n'avoient pû aſſiſter à l'Aſſemblée. Le 4
Mai ſuivant , ce Seigneur choiſit douze
Echevins parmi les anciens Habitans : le
Conſeiller - Penſionnaire , le Procureur de
Ville & l'Argentier furent auſſi changés.
Les Etrangers furent dépoüillés des autres
Charges Municipales , qui font à la difpoſition
du Magiftrat , & on les rendit
aux perſonnes , qui les poſſédoient avant
le banniſſement. Ceux d'entre eux qui
étoient morts pendant l'adminiſtration des
François , furent remplacés par le Gouverneur
, avec le conſentement des Echevins.
Enfin , tout rentra dans l'ordre ancien
, & il ne reſta preſque nulle trace de
la ſévérité de Louis XI,
la Ville d' Arras , depuis le commencement
de l'année 1477 , ſuivant le nouveau Style,
jusqu'au mois de Mai 1484; * lù parM.
Harduin, Avocat , à l' Affemblée folemnelle
de la Societé Litt raire de cette Ville, tenue
le 29 Fevrier 1744.
CHarles le
Hardi , Comte d'Artois , &
dernier Duc de Bourgogne , fut tué à
la Bataille de Nanci les Janvier 1477 , &
laiſſa pour héritiere Marie , ſa fille unique.
Quelques - uns des Pays qui lui appartenoient
, devoient retourner à la Couronne
de France , au défaut de mâles dans la Maifon
de Bourgogne , mais le Comté d'Artois
n'étoit point ſujet à cette regle ; pluſieurs
Femmes en avoient joiii ; Mahaut , fille de
Robert II, l'avoit même poſſedé , à l'excluſion
du fils de ſon frere , parce que la Repréſentation
n'a jamais eu lieu dans cette
Province. MA
Cependant Louis XI , Roi de France ,
profitant du trouble que la mort du Duc répanditdans
tous ſes Etats, ne fongea qu'aux
* Les Faits contenus dans ce Mémoire , font fondés
fur quantité de bonnes preuves , que la forme duMereure
nepermetpas de citer.
2.
moyens
OCTOBRE.
1744. 2153
moyens de s'en emparer. Il fit partir auffi
tôt , pour commencer l'exécution de fon
projet , l'Amiral de Bourbon & Philippe de
Comines , Seigneur d'Argenton , qui ſe
tranſporterent à Abbeville, puis à Dourlens,
d'où ils envoyerent fommer Arras de ſe
foumettre au Roi.
Philippe de Crevecoeur , Seigneur d'Efquerides
ou des Cordes , étoit alors Gouverneur
de la Cité; la Ville avoit pour le
ſien Adolphe de Cleves , Seigneur de Raveſtein.
Ces deux Officiers , pour répondre
à la ſommation des Envoyés du Roi , demanderent
une entrevûë , qui ſe fit dans
l'Abbaye du Mont S. Eloi , à deux lieuës
d'Arras . Jean de la Vacquerie , Conſeiller-
Penſionnaire de la Ville, y expofa les droits
incontestables de Marie de Bourgogne fur
la Province d'Artois. Il étoit impoflible à
Comines, de réfuter les preuves qu'on lui
objectoir. Lui- même avoue dans ſes Mémoires
, qu'il s'y étoit bien attendu , mais il fai
fit cette occafion,pour gagner pluſieursGentilshommes
, & les attirer au parti du Roi.
Crevecoeur , déja venduà la France , au
roit voulu pouvoir dès ce moment livrer la
Place confiée à la garde;mais la fermeté
des Arrageois , * encouragés par la préfence
de Raveſtein , lui fit remettre à un autre
* Ce motſe trouve dans le Dictionnaire de Trévoux,
Av tems
2154 MERCURE DE FRANCE.
tems l'effet de ſa trahifon. Raveſtein partit
quelques jours après , pour aller trouver à
Gand la Ducheffe de Bourgogne , ſon départ
favorifa le projet de Crevecoeur , dont
la fidélité lui étoit d'autant moins ſuſpecte ,
qu'il l'avoit vû tout récemment prêter un
nouveau ferment à cette Princeſſe .
Louis XI ayant appris que les Négociations
de fes Miniſtres avoient un heureux
fuccès ,& que plus d'une Ville s'étoit déja
renduë , prit lui-même la route des Pays-
Bas. Etant à Pérone , il vit arriver Guillau
me Hugonet , Chancelier de Bourgogne ,
Gui de Brimau , Comte de Mege , &Humbercourt
ou Imbercourt , & d'autres perfonnes
de conféquence , que Marie deBourgogne
avoit députés , pour lui demander la
paix. S'il en faut croire ce que rapporte le
P. Daniel , d'après quelques Ecrivains François
, cette Duchefle , furmontant , pour
fauver ſes Etats , la répugnance qu'elle devoit
fentir à époufer le Dauphin ,Enfant de
huit ans , infirme & contrefait , offrir de lui
donner ſa main , perfuadée que c'étoit une
voye infaillible pour contenter le Roi. Err
effet, diſent les mêmes Auteurs , il avoit
paru ſouhaiter ce mariage , mais comme fon
ſyſtème étoit changé , les Ambaſſadeurs de
la Princeſſe ne reçûrent qu'une réponſe ambiguë
; ſans découvrir ſes véritables inten
tions,
OCTOBRE. 1744. 2155
tions , il leur fit un accueil trés-gracieux, &
employa toute fon adreſſe, pour les faire entrerdans
fes intérêts. Pluſieurs ne voulurent
prendre aucun engagement , mais Humbercourt&
le Chancelier , moins difficiles à
ébranler , promirent au Roi de paſſer à fon
ſervice , dès que le mariage ſeroit conclu.
Ce Prince leur propoſa une choſe , qui les
embarraſſa beaucoup , ce fut qu'ils écriviffent
à Crevecoeur de lui ouvrir la Cité d'Arras.
Il leur fit entendre que l'Artois étant
un Fief de la Couronne , il avoit droit de
le mettre enſa main,juſqu'à- ce que Marie de
Bourgogne lui eût fait hommage. Le Chancelier&
Humbercourt , après avoir confideré
que le Roi étoit près d'Arras , qu'il avoit
une armée nombreuſe , que la Ducheffe , au
contraire , étoit preſque fans troupes ,&
que leur refus pourroit avoir des fuites fatales
, crurent devoir confentir à la propoſition
du Roi , & fur le champ il envoya
prendre poffeffion de la Cité. * Le Peuple
deGand , irrité contre ces deux Seigneurs ,
leur fit couper la tête fur un Echaffaut ,
malgré les follicitations , les prieres & les
larmes de la Ducheffe , dont ces Bourgeois
infolens mépriſoient l'autorité. Le corps
* Le 4Mars 1477 ,suivant la Chroniquefcandaleufe.
A vj d'Hum2156
MERCURE DEFRANCE .
d'Humbercourt * fut transferé à Arras , où
il eſt inhumé dans la Cathédrale , avec Antoinette
de Mailli-Rambures , fon Epouſe!
On leur a dreſſé au côté gauche du Choeur ,
un Tombeau de pierre bleuë , au-deffas duquel
eſt une Arcade en pierre blanche , où
brille cette délicateſſe hardie , qui fait la
beauté des Monumens Gothiques.C'eſt pour
le repos de leurs ames qu'on chante encore
un Salut dans cette Eglife tous les Samedis
& en differens autres jours de l'année.
J'ai pensé qu'il ne ſeroit pas inutile de
rappeller ici des Vers Latins , où l'on exprime
la douleur , que reffentit Marie de Bourgogne
de la mort de ce Seigneur malheureux
; c'eſt la Princeffe elle-même qu'on
y faitparler.
Non Imbercurium vinclis educere quivi ,
Inter Magnates qut mihi fidus erat ,
Hunc ubi publicitus curtandum vertice vidi ,
Excelſoſtantem , plebe fremente , loco ,
Huc illucfupplex Princeps ego tanta cucurri
Per totum , crines irreligata , forum ;
Obteftataferox , oculis rorantibus imbrem ,
Vulgus , ne tantum perderet enfe virum :
• Il étois Chevalier de la Toiſon d'Or, Chambellan de
Charles le Hardi , Gouverneur de Namur , Lieutenant
Général aux Pays de Liège & d'Outremuſe. Selon fon
Epitaphe , il mourut le 3 Auril 1476. Vieux style.
At
OCTOBRE.. 1744. 2-157
At nihil obtinui ; triſtemſum paſſarepulfam ;
Indignè cecidit nobilis ille Reus.
Funus ad Atrebates ,fumantibus undique todis
Ut tumularetur ,mittere cura fuit ;
Cui Mausoleum pofui de marmere ſectum
Virginis augusta Matris in Æde Dei.
Cette Proſopopée eſt de Philippe Meyer ,
natif d'Arras , quia continué les Annales
du célebre Jacques Meyer , ſon Bifayeul ,
depuis 1477 juſqu'en 1610. Son Livre n'eſt
point encore imprimé
La plupart des Hiſtoriens Flamans ne font
point d'accord avec les François touchant
les cauſes qui donnerent lieu à l'exécution
d'Hugonet & d'Humbercourt ,ni par rapport
à la conduite que ces deux Seigneurs
avoient tenuë. L'Auteur des Notes fur Olivier
de la Marche, afſſure , à la vérité, qu'ils
firent remettre au Roi la Cité d'Arras , &
qu'ils déchargerent par écrit le Gouverneur
du ferment , qu'il avoit prêté à la Ducheſſe.
CeCommentateur dit auſſi qu'ils promirent
àLouis XI de ne rien épargner pour engager
cette Princeſſe à épouſer le Dauphin ,
mais il nie , ainſi que la Marche lui-même ,
qu'elle les eût chargés de faire aucune offre
au fujetde ce Mariage.
En effet , s'il m'eft permis de hazarder ici
mes conjectures , je ne sçaurois m'imaginer
que
158 MERCURE DE FRANCE.
que Louis ait pû refuſer de marier ſon fils
à la plus riche Héritiere de l'Europe. Une
telle alliance auroit aggrandi conſidérablement
ſon Royaume,& l'auroit mis en étatde
braver tous les Princes voiſins. Je penſe
donc , malgré l'autorité des Ecrivains de
France , que ce mariage auroit terminé la
guerre , dès ſon commencement , Marie
de Bourgogne l'avoit fait propofer au Roi.
PontusHeuterus prétend qu'Humbercourt
&Hugonet n'étoient coupables de rien , &
qu'ils n'avoient pas contribué à la réception
des François dans la Cité d'Arras; il foûtient
que Crevecoeur leur en donna l'entrée de ſon
propre mouvement , mais que Philippe de
Comines , voulant fauver la réputation de
ce dernier , en rejetta la faute fur deux hommes
innocens , dont le fupplice , tout injufte
qu'il fût , ſembloit autoriſer ce reproche.
Quoiqu'il en foit , Crevecoeur admit les
François dans laCité , & en fortit lui-même,
après avoir congédié les troupes Bourguignonnes.
Le Roi , qui s'y rendit bien- tôt en
perſonne , ayant inutilement ſommé la Ville
, fit dreffer quelques Ouvrages de terre
pour la réduire , & ravagea les Campagnes
voiſines. Les Arrageois , allarmés de ces
hoſtilités , fe trouvant d'ailleurs fans Gouverneur
& fans garnifon , furent contraints
de capituler preſque auſſi tôt. Ils promirent
d'obéïr
OCTOBRE. 1744. 2559
d'obéïr au Roi , mais ſeulement juſqu'à- ce
que Marie de Bourgogne lui eût fait hommage
du Comté d'Artois , à moins qu'elle
ne s'alliût par mariage ou autrement avec les
Anglois ou avec d'autres , qui ne vouluſſent
pas rendre au Roi les devoirs qui lui appartenoient
légitimement , auquel cas les.Habitans
d'Arras demeureroient fidéles à ce
Prince ,& le reconnoîtroient pour ſeul &
unique Maître. De plus, il fut reglé que les
Echevins dénonceroient fur le champ cette
Capitularion aux autres Villes de la Province
,afin de les porter à fe foûmettre aux mêmes
conditions.
LeRoi , de fon côté , pardonna aux Habitans
tout ce qu'ils pouvoient avoir fait contre
ſes intérêts pendant les guerres précédentes
; il les rétablit dans leurs Biens ; il
leur remit ce qui reſtoit dûdes Impoſitions
extraordinaires , dont Charles le Hardi les
avoit chargés ; il conſentit que la Princeſſe
•Marie touchât dès- lors par les mains des
Commiſſaires Royaux tous les Droits que la
Ville payoit ordinairement aux Ducs de
Bourgogne ;il exempta les Habitans du Ban
&de l'Arriere- Ban ; il s'engagea de ne leur
point envoyer de gens de guerre, à la charge
qu'ils n'en accepteroient d'aucun autre
Prince; enfin il leur affura la confervation de
leurs Coûtumes & de tous leurs Privileges.
En
2160 MERCURE DE FRANCE.
En conféquence de ces articles , le Roi
députa le Cardinal de Bourbon , le Chan
celier de France , l'Evêque d'Arras , le
Comte de S. Pol , le Seigneur du Bofchage
, le Seigneur du Lude , Gouverneur
de Dauphiné & quelques autres , qui
reçûrent en l'Egliſe de S. Vaaſt le Serment
des Principaux de la Ville. Ils dînerent le
même jour à l'Abbaye , & pendant qu'ils
étoient à table , une partie de la populace
y courut en armes , à deſſein de leur faire
violence.On entendoit crier de toutes partst
Tuë , tuë , point de quartier.Mais cette émeute
fut bien-tôt appaiſée , & les Envoyés du
Roi en furent quittes pour la peur. Ce
Prince , diffimulant l'indignation que lai
inſpiroitune telle injure , partit de la Ciré
d'Arras , où il laiſſa l'Amiral de Bourbon
avec une garniſon convenable.
Peu de tems après , les Bourgeois de la
Ville jugerent à propos de députer à la Duchefſe
un certain nombre de perfonnes ,
pour apprendre ce qu'elle penſoit de leur
Capitulation , & pour lui faire quelques
Remontrances. Suivant les Regiſtres du
Magiſtrat , il n'y avoit rien dans ce projet ,
qui fût préjudiciable au Roi. Néanmoins
plus d'un Hiſtorien dit que les Arrageois ,
ufant d'artifice avec l'Amiral de Bourbon
feignirent que leur deſſein étoit d'envoyer
د
vers le Roi . Après avoir obtenu un Paffe
port ,
OCTOBRE. 1744. 2168
port , leurs Députés au nombre de vingt ou
environ , prirent le chemin de la Flandre ,
mais l'Amiral,informé du ſtraragême par le
Seigneur de Crevecoeur , fit poſter à Lens
des Soldats , qui les arrêterent , & les conduifirent
en la Ville d'Hedin , où le Prévôt
les condamna à perdre la tête. Louis XI arriva
pendant qu'on les faifoit mourir , &
détendit ,par une raiſon de bienséance ,
qu'on achevât l'exécution. Mais ayant ſçû
que , parmi ceux qu'on avoit déja dépêchés ,
il ſe trouvoit un Parifien , nommé Oudard
de Buffi , ce Prince fir mettre au haut d'un
chevron ſa tête revêtuë d'un chaperon d'é-
-carlate , & la fit expoſer ſur la Place d'Hédin,
avec un Ecriteau , qui annonçoit le
prétendu crime de ce Magiſtrat. Il étoit
Procureur Général d'Artois : c'eſt le nom
qu'on donnoit alors à l'Officier chargé du
Miniftere public au Siége de laGouvernance
ou Bailliage d'Arras. Baudrain de Canlers ,
Echevin d'Arras , fut auſſi décapité en cette
occaſion :on fit mention de ſa mort dans
les Mémoriaux de la Ville,mais cette remarque
fut rayée , environ cent ans après , en
vertu d'une réſolution de la ChambreMunicipale.
Les Arrageois crurent qu'un traitement
fi rigoureux fuffiſoit pour les dégager du
Serment qu'ils avoient fait au Roi. Enticrement
1
2162 MERCURE DEFRANCE.
rement dévoués à la Ducheſſe de Bourgogne
, ils ne fongerent plus qu'à chaſſer les
François , qu'on avoit laiſſés dans la Cité.
Ils firent connoître leur diſpoſition à Philippe
de Potiere , Seigneur d'Arſi , que la
Ducheffe avoitnommé depuis peu leurGouverneur
: ils le prierent de venir les joindre
au plûtôt , & de leur amener des troupes.
CeCapitaine , qui étoit alors à Douai avec
Salezar & le Seigneur de Vergi , forma un
Corps de 1600 Fantaſſins , pour marcher
au ſecours d'Arras. Il ne vouloit ſe mettre
en chemin qu'après le coucher du Soleil ,
mais , malgré ſes juſtes repréſentations , les
Bourgeois de Douai , également fiers & imprudens
, le forcerent de partir en plein
midi. Le Seigneur du Lude eut le tems d'aller
à ſa rencontre avec la garniſon de la
Cité,& mit le Détachement en déroute.
Vergi fut pris &conduit en France : Salezar
ſe ſauvadans un Bois , d'où il trouva moyen
de regagner Douai : d'Arſi ſe fit jour au
travers des François avec 600 hommes
d'élite , qu'il introduiſit dans la Ville d'Arras.
Comines prétend que les troupes Flamandes
ouBourguignonnes ne conſiſtoient
qu'en deux ou trois cent chevaux& environ
600 hommes d'Infanterie , & qu'ils
furent preſque tous tués ou faits prifonniers.
L'action ſe paſſa prèsdu Fauxbourg
S.
1
OCTOBRE. 1744. 2165
S. Sauveur * : l'Egliſe des Carmes , qui étoit
en cet endroit , fut brûlée , ainſi que plufieurs
maiſons voiſines.
D'Arſi arrivé dans la Ville , ne négligea
rien pour la mettre en état de faire une
bonnedéfenſe. Il manquoit dans le Magif
trat quelques Echevins ,dont les uns étoient
morts ; les autres , craignant ſans doute les
embarras d'un Siége , s'étoient réfugiés dans
laCité. LeGouverneur ſentit la néceſſité
qu'il y avoit de les remplacer. Il créa deux
nouveaux Echevins au nom de Marie de
Bourgogne , & les anciens en choiſirent
deux autres, ſuivant la coûtume. Ces quatre
perſonnes prêterent leur Serment le 21
Avril , en préſence du Seigneur d'Arfi
après qu'il eut juré lui-même à l'Hôtel-Commun
de remplir fidélement les devoirs de
faCharge.
Sur ces entrefaites ,Louis revint dans la
Cité ** : il commença par faire mourir quelques
priſonniers ,pour intimider les habitans
de la Ville& le petit nombre de gens
de guerre , qui reſtoit encore dans le Pays.
Il fit enſuite approcher ſon artillerie , qui
ruina en peu de jours & les anciennes murailles
& les nouvelles fortifications qu'on
* Le 1 Avril , ſuivant un Manuscrit anonyme.
** Comines mal informé,dit que ce fut lelendemain
du combat.
6
:
2164 MERCURE DEFRANCE.
y avoit ajoutées . Le Peuple d'Arras fe com
porta pendant ce Siège avec beaucoup d'emportement
: les habitans ſe firent un plaifir
d'inſulter fur les Remparts au Roi & à fes
Troupes : ilsplanterent en differens endroits
des potences, où ils pendirentdesbanderoles
à la Croix Blanchie , qui étoit l'Enſeigne des
François , comme la Croix Rouge étoit celle
des Bourguignons. Il y en eut même qui par
dériſion , montroient du haut des murs une
partie de leur corps , qu'il ne convient pas
de nommer ici.
Si cette conduite des Arrageois étoit ridicule
& blamable , on doit les excuſer , en
fongeant au caractere qui les a toûjours diftingués
, c'eſt-à-dire , une affection ſans bornes
pour leurs Princes légitimes. Tous les
Hiſtoriens , ſans excepter les François ,
avouënt que Louis XI n'avoit aucune raiſon
d'envahir la Province d'Artois , & parlent
avec une forte de compaſſion du malheureux
état où se trouvoit Marie de Bourgogne.
En faut-il davantage pour pardonner
aux Habitans d'Arras les excès aufquels ils
ſe ſont portés dans cette occurrence ? Autant
qu'ils avoient alors de répugnance pour la
domination Françoiſe , autant ils ont témoigné
de penchant à s'y foumettre , quand les
Conquêtes de nos Rois ont été fondées fur
de juſtes prétentions. Depuis plus de cent
ans
1
OCTOBRE. 1744. 2165
ans qu'ils ont le bonheur d'obéir aux Bourbons,
leur attachement inviolable ſe ſignale
chaque jour par les preuves les moins équivoques
: on ſçait qu'ils ſacrifieroient leurs
biens& leurs vies pour cetteAuguſteMaiſon,
avec le même zéle , qu'ils ont fait éclater
autrefois pour celle de Bourgogne.
Louis XI , indigné du procédé des Arrageois
, déclara d'abord , que leur Ville ſeroit
miſe au pillage , mais cet orage fur détourné
par l'éloquence de ceux , que le Peuple ,
bien-tôt réduit à la derniere extrêmité , envoya
pour obtenir une compoſition favora
ble. Ils dépeignirent i-bien le pitoyable état
de la Place& le répentir des Bourgeois , que
Louis promit de tout oublier , & donna aux
gens de guerre la liberté de fortir avec armes
& bagages , pour aller où bon leur
ſembleroit. Ses Lettres Patentes du 4Mai
ratifierent preſque tous les points qu'il
avoit accordés au mois de Mars précédent ,
même par rapport aux revenus ordinaires
du Comté d'Artois ,dont il laiſſa encore la
jouiſſance à Mariede Bourgogne.
Un Anonymedit , que les Portes ayant
été ouvertes , ce Prince refuſa d'y paſſer ,
&qu'il voulut entrer à cheval parune bréche
que l'on fit exprès au Rempart.
J'ai lû dans une Brochure moderne * qu'il
*Hiftoire des Rats , imprimée en 1736 , Lettre 5 .
Y
2166 MERCURE DEFRANCE.
y avoit alors à l'entrée de la Ville ( on ne
dit point de quel côté ) une Inſcription conçuë
en ces termes.
Quand les Rats mangeront lesCas ,
Le Roi ſera Seigneur d'Arras :
Quand la Mer , qui eſt grande & lée
Sera à la Saint Jean gelée ,
On verra pardeſſus la glace
Sortir ceux d'Arras de leur Place.
Mais les deux derniers Vers ſemblent
prouver que ce ſixain n'a été imaginé , que
depuis l'exil& le rappel des Arrageois , événemens
importans ,dont je difcuterai les
circonſtances.
Selonune Tradition fort accréditée ,l'Infcription
fut placéeſur une des Portes d'Arras
en l'année 1482 , après que la Ville cut été
remiſe àMaximilien , Roi des Romains, par
l'artifice de Jean le Maire , ſurnommé Grifart.
Au reſte , on croit communément que
cette eſpécededéfi ſi injurieux à la France
ne renfermoit que les mots ſuivans :
Quand les François prendront Arras ,
Les Souris mangeront lesChats ?
On ajoute que cette Ville étant retombée
long-tems après entre les mains des
François, quelqu'un dit qu'il falloit effa-
1 cer
OCTOBRE. 1744. 2167
cer la premiere lettre du mot prendront.
Daviti ou ſon Continuateur * avance à
cette occaſionun trait , qui n'a point l'ombre
de la vraiſemblance ; c'eſt que la prédiction
fut remplie au Siége de 1640 , &
qu'on vit des Chats dévorés par une troupe
deRats.
Un autre Ecrivain ** prétend qu'on avoit
repréſenté en pierre , unChat environné de
Rats , avec ces Vers :
Les François prendront Arras ,
Quand ce Chat prendra ces Rats ?
On lit encore ailleurs que le Monument
dont il s'agit , n'offroit que la figure d'un
cheval décharné , au bas de laquelle on
avoitécrit :
Quand les François prendrontArras ,
CeCheval maigre deviendra gras.
Mais je n'ai rien trouvé , qui puiſſe ap
puyer aucune de ces Anecdotes , nidans les
Archives duMagiſtrat , ni dans les Hiſtoriens
d'une certaine antiquité.
Il m'eſt tombé entre les mains une Eſtampe
intitulée : La défaite & priſe générale des
Chats d'Espagne par les Rats François , de
*Cofmographie univerſelle, ou Description du monde.
** Batailles mémorables des François , Tome 2 .
vant
2468 MERCUREDE FRANCE.
vant la Ville Citéd'Arras. Cette Eſtampe
repréſente un combat fanglant , qui ſe donne
ſous les murs d'Arras entre ces deux eſpéces
d'Animaux, armés d'Epées , de Lances & de
Mouſquets. On y remarque entr'autres choſes
des Rats , qui ſe nettent en devoir de
pendre un gros Chat à un arbre , & on lir
cesVers au bas :
C'eſt donc à cette fois que l'on voit accomplie ,
Meſſieurs les Habitans d'Arras ,
Ce que tous vos Ayeux tenoient pour Prophétie ,
VosChats étant vaincus par nos valeureux Rats.
Avotre barbe enfin ,de cette forte Place
Nous nous rendons les pofſeſſeurs ,
Puiſque nos Rats François mépriſant leur grimace ,
Des Chats d'Eſpagne ſont demeurés les vainqueurs,
Vous les voyez ici par leur force & courage ,
Après un ſignalé combat ,
Garoter.cesMatoux , qui frémiſſent de rage
De ſe voir prifonniers d'un ſimple petit Rat.
En vain demandent- ils , ayant fait réſiſtance ,
Qu'on leur faſſe quelque quartier :
Ils ſe verront branchés tous à cette Potence ,
Pour exemple récent àceux de leur métier.
Revenons à la Capitulation que Louis XI
avoit
OCTOBRE. 1744. 2169
avoit ſignée en faveur des Arrageois . Philippe
de Comines eſt forcé de convenir que
ce Prince ne l'obſerva point fort ſcrupuleuſement.
Selon Gaguin , il fit enlever aux
Bourgeois une grande quantité de vaiſſelle
d'argent. Pluſieurs furent punis de mort ,
entre leſquels il s'en rencontra , dit- on
qui aimerent mieux perdre la vie , que de /
prononcer Vive le Roi. Les Echevins mêmes
concoururent avec les Officiers de Louis au
châtiment de ceux qui s'étoient montrés les
plus mutins pendant le Siege. Craignant
enfuite qu'on ne les inquiétât à ce ſujet , &
qu'on ne les accuſât d'avoir violé le Traité ,
ils prierent le Roi d'expliquer là-deſſus ſon
intention. On voit dans les Archives du
Magiſtrat , des Lettres du premier Juillet
1477 , par leſquelles il approuve & juftifie
leur conduite.
Le Seigneur du Lude , qui fut alors nommé
Lieutenant Général de la Province d'Artois
, doit être conſideré comme le principal
auteur des violences , qui furent exercées
en cette conjoncture. Il ſe vanta luimême
à Philippe de Comines , que la dépoüille
des Bourgeois exécutés lui avoit
valu vingt mille écus & deux fourrures de
Martre..
Ala derniere réduction de la Ville , Louis
s'étoit engagé de ne pas toucher aux biens
B des
2170 MERCURE EFRANCE.
des habitans , qui s'étoient retirés ſous la
domination de ſes ennemis , à condition
qu'ils revinſſent dans trois mois , pour faire
ferment de fidelité à lui ou à ſes Officiers .
Le délai fut encore prorogé dans la ſuite
pour l'eſpace d'un mois , mais dès que ce
terme fatal fut expiré , le Roi donna à Philippe
de Crevecoeur une partie des biens de
ceux qui étoient encore abſens. De plus ,
mettant en oubli ſes promeſſes, il fit payer à
ce ſerviteur zélé les arrérages que devoient
les Bourgeois pour lesAides extraordinaires,
établies par le feu Duc de Bourgogne.
Ce Prince voulant auſſi récompenfer les
ſervices du Seigneur de Bours , lui fit préſent
de 55 groffes chaînes de fer , dont on
ſe ſervoit à Arras , pour barrer les ruës dans
les tems de Guerre &de Sédition .
Le 21 de Mai de cette même année 1477,
le Seigneur du Lude , accompagné de pluſieurs
Officiers du Roi , ſe rendit à l'Hôtelde-
Ville , où il avoit fait convoquer le Magiftrat&
les principaux d'entre les Bourgeois
. Ce Seigneur , après avoir promis de
punir ſévérement les exactions & les défordres
commis par les Soldats François , qu'on
pourroit lui nominer , exalta beaucoup la
clémence du Roi , qui avoit daigné fauver
les habitans du pillage , malgré leur déſobéiſſance
,leur parjure & les outrages qu'ils
lui
OCTOBRE . 1744. 2171
lui avoient faits. Il finit par demander à
l'Aſſemblée un prêt de 60 mille écus d'Or ,
pour dédommager ce Monarque des frais
immenfes , que lui avoit coûté la priſe de la
Ville. On eut beau remontrer la fituation ."
fâcheuſe des Bourgeois , & l'impoſſibilité de
fournir une ſomme ſi confiderable , le Seigneur
du Lude ne voulut rien écouter , de
forte qu'après bien des repréſentations prefque
inutiles , il fallut avancer au Roi 47
mille écus d'Or , dont la levée fut très-difficile
, & incommoda extrêmement le peuple.
Les Religieux de S. Vaaſt devoient
contribuer à ce prêt pour quatre mille écus ;
mais il n'y eut pas moyen de les y réſoudre ,
& les Bourgeois ſe virent obligés de payer
pour eux.
Les 47 mille écus furent certainement
reſtitués peu de tems après. Le Roi aſſigna
pour ce remboursement l'Impôt d'un écu ,
qu'il levoit fur chaque Queue de Vin , qui
paſſoit ſur les rivieres de Somme & d'Oife.
Il voulut auſſi qu'on retînt ſur le produit de
cet Impôt dequoi fatisfaire les perſonnes ,
dont on avoit pris les maiſons pour bâtir
deuxChâteaux , l'un au bout de la grande
Place , près de la Porte S. Michel , l'autre
dans la Cité, au-deſſus du Couvent des Clairiffes
. Le Roi avoit crû la conſtruction de
ces Ouvrages néceſſaire , pour tenir les Ar-
Bij rageois
2172 MERCURE DE FRANCE.
1
rageois en reſpect. Il ordonna en mêmetems
la démolition du Rempart , qui fermoit
, de même qu'aujourd'hui , la Ville
contre la Cité ; & il en fit élever un nouveau
ſur l'autre bord du Foffé. * ;
Heuterus & Locrius font entendre que
Louis XI confia le ſoin de ces travaux au
Seigneur d'Arſi , qui avoit embraffé fon
parti , & auquel il avoit donné le Gouvernement
d'Arras , mais je ne ſçais où ces deux
Auteurs ont puiſé un trait ſi contraire à la
vérité, Les Regiſtres du Magiſtrat font voir
que dès le 6 Mai 1 477 , Guillaume de Ceriſay
, Greffier du Parlement , fut nommé
Gouverneur d'Arras par proviſion , & que
deux mois après , Antoine de Crevecoeur ,
Seigneur de Thiennes , fut inſtallé dans
cette Charge , qu'il poſſeda long-tems.
Louis XI paſſa dans Arras à differentes
repriſes une bonne partie de l'année 1477 :
il s'y trouva le premier de Juillet à l'arrivée
du Roi de Portugal , qu'il alla attendre à la
Porte de Miolens. Le Magiſtrat complimenta
ce Prince , & lui préſenta les Vins à l'Abbaye
de S. Vaaſt , où il fut logé. On ordonna
de ſonner toutes les cloches des Egliſes ,
& d'allumer des feux dans les ruës , tant
* Quinze ou feize ans après , tous ces Ouvrages furent
démolis , & on rebatit du côté de la Ville la
muraille, quiſe voit àpréſent.
pour
OCTOBRE. A
1744. 2175
pour le paſſage du Monarque étranger,qu'à
cauſe de la victoire remportée par les François
entre Tournai & Oudenarde , fur un
Corps de Flamands, commandé par le jeune
Duc de Gueldres , qui perdit la vie à cette
Bataille.
Ce fut auſſi dans la Cité d'Arras que Louis
au mois d'Août ſuivant conclut avec les
Ambaſſadeurs du Duc de Bretagne un Traité
de Paix , qui fut porté à l'Hôtel-de-Ville
par le Greffier du Parlement , & publié folemnellement
à la Maison Rouge, par le Prévôt
des Maréchaux.
1
Pendant que le Roi ſéjourna en cette
Ville , & même après ſon départ , il accorda
diverſes faveurs aux Bourgeois. Ce qu'il y a
de particulier , c'eſt que , touché du triſte
étatde leurs maiſons ,& voulant leur procurer
la facilité de les rétablir , il les exemta
pour fix ans de l'ancienne Compoſition d'Artois
* , tandis qu'il exigeoit d'eux , comme
je l'ai dit plus haut , les arrérages d'un Tribut
impoſé par le feu Duc de Bourgogne ,
& dont il avoit promis auparavant de les
décharger.
Dans le cours de cette même année , il
déclara la Ville d'Arras & la Province en-
* L'Aide ordinaire ou ancienne Compoſition d'Artois,
établieſous le Roi Jean, eft de 1400 livres par an pour
toute la Province...
B iij tiere
2174 MERCURE DE FRANCE.
tiere réunies pour toujours à la Couronne
de France , & en conféquence il inſtitua
dans cette Ville une Sénechauffée Royale ,
foumiſe immédiatement au Parlement de
Paris , mais il fit connoître en même-tems
que l'érection de ce Tribunal ne donneroit
aucune atteinte à la Jurisdiction ni aux Priviléges
des Echevins.
fe
Peu après la mort du Duc de Gueldres ,
Maximilien Archiduc d'Autriche , qui venoit
d'époufer Marie de Bourgogne ,
mit en campagne avec une armée , que les
Communautés de Flandre lui fournirent ,
& huit cent chevaux , qu'il avoit amenés
d'Allemagne . Louis , levoyant en étatde ſe
défendre plûtôt qu'il n'avoit cru , lui envoya
propoſer une Tréve de dix jours , qui
fut ſignée à Lens le premier ou le 2 Septembre
1477 *. Dès que cette Tréve légere fut
expirée , on recommença les hoftilités. Les
Soldats du Roi & les Payſans ravagerent le
Bois de Mofflaines , près de Court- au -Bois ,
&y couperent environ cinq mille chênes .
L'année ſuivante , Maximilien marcha
contre Louis , qui étoit au voiſinage de
Condé. Le Roi n'oſa l'attendre , quoiqu'il
fût à la tête d'une armée puiſſante : il aima
mieux faire une retraite précipitée , après
avoir mis le feu à Condé & à Mortagne.
* Le P. Daniel dit que ce fut le 18 Septembre.
L'ArOCTOBRE.
1744. 2175
L'Archiduc le pourſuivit long-tems , mais il
s'arrêta au Pont à Vendin , ayant appris
que ſon Ennemi étoit déja renfermé dans
les murs d'Arras .
Le Roi s'y trouvoit encore le jour de la
Fête -Dieu , & il porta un flambeau à la Proceffion
générale, qui ſe fit autour de la
Ville.
Au mois de Juillet , les deux Princes parurent
diſpoſés à faire la Paix , mais comme
il n'étoit pas facile d'en régler les conditions
, le Roi ayant autant de peine à rendre,
que Maximilien à céder ce qui avoit été
pris , on ſe contenta d'une nouvelle ſuſpenſion
d'armes ; elle fut concluë pour un an
en la Ville d'Arras , où l'Archiduc & les
Communautés de Flandre envoyerent leurs
Députés.
La guerre ſe renouvella avant le terme
fixé pour la fin de cette Tréve. Le 17 Juin
1479 , quatre mille François partirent,pendant
la nuit, d'Arras & des environs, à defſeinde
ſurprendre Douai , avec des machines
nouvellement inventées , pour empêcher
qu'on ne pût baiſſer les Sarrafines ,&
refermer les Portes , quand elles ſferoient
une fois ouvertes. On avoit caché par avance
dans les bleds & dans des broſſailles pluſieurs
pelotons de Troupes , qui étoient
chargés d'obſerver ce qui ſe paſſoit au-de-
: Biiij hors
$
2156 MERCURE DEFRANCE.
d'Humbercourt * fut transferé à Arras , où
il eſt inhumé dans la Cathédrale , avec Antoinette
de Mailli-Rambures , fon Epouſe!
On leur a dreffé au côté gauche du Choeur ,
un Tombeau de pierre bleuë , au-deſſus-duquel
eſt une Arcade en pierre blanche , où
brille cette délicateſſe hardie , qui fait la
beauté des Monumens Gothiques.C'eſt pour
le repos de leurs ames qu'on chante encore
un Salut dans cette Egliſe tous les Samedis
& en differens autres jours de l'année.
J'ai pensé qu'il ne ſeroit pas inutile de
rappeller ici des Vers Latins , où l'on exprime
la douleur , que reſſentit Marie de Bourgogne
de la mort de ce Seigneur malheureux
; c'eſt la Princeſſe elle-même qu'on
y faitparler.
Non Imbercurium vinclis educere quivi ,
Inter Magnates qutmihi fidus erat ,
Hunc ubi publicitus curtandum vertice vidi ,
Excelſo ſtantem , plebe fremente , loco ,
Huc illucfupplex Princeps ego tanta cucurri
Per totum , crines irreligata ,forum ;
Obteftataferox , oculis rorantibus imbrem ,
Vulgus , ne tantum perderet enſe virum :
• Il étoit Chevalier de la Toiſon d'Or, Chambellan de
Charles le Hardi , Gouverneur de Namur , Lieutenant
Général aux Pays de Liège d'Outreme ſe. Selon fon
Epitaphe , il mourut le 3 Auril 1476. Vieux style.
At
OCTOBRE.. 1744. 2157
'e
At nihil obtinui ; triſtemſum paſſarepulfam ;
Indignè cecidit nobilis ille Reus.
Funus adAtrebates ,fumantibus undique todis,
Ut tumularetur ,mittere cura fuit ;
CuiMausoleum pofui de marmere ſectum
Virginis augusta Matris in Æde Dei.
.:
Cette Profopopée eſt de Philippe Meyer ,
natif d'Arras , qui a continué les Annales
du célebre Jacques Meyer , ſon Bifayeul ,
depuis 1477 juſqu'en 1610. Son Livre n'eſt
point encore imprimé
La plupart des Hiſtoriens Flamans ne font
point d'accord avec les François touchant
les cauſes qui donnerent lieu à l'exécution
d'Hugonet & d'Humbercourt ,ni par rapport
à la conduite que ces deux Seigneurs
avoient tenuë. L'Auteur des Notes fur Olivier
de la Marche, affure , à la vérité, qu'ils
firent remettre au Roi la Cité d'Arras , &
qu'ils déchargerent par écrit leGouverneur
du ferment , qu'il avoit prêté à la Ducheſſe.
CeCommentateur dit auſſi qu'ils promirent
à Louis XI de ne rien épargner pour engager
cette Princeſſe à épouſer le Dauphin ,
mais il nie , ainſi que la Marche lui-même ,
qu'elle les eût chargés de faire aucune offre
au fujet de ce Mariage .
En effet , s'il m'eſt permis de hazarder ici
mes conjectures ,je ne sçaurois m'imaginer
que
158 MERCURE DE FRANCE.
que Louis ait pû refuſer de marier ſon fils
à la plus riche Héritiere de l'Europe. Une
telle alliance auroit aggrandi conſidérablement
ſonRoyaume,& l'auroit mis en étatde
braver tous les Princes voiſins. Je penſe
donc , malgré l'autorité des Ecrivains de
France , que ce mariage auroit terminé la
guerre , dès fon commencement , Marie
de Bourgogne l'avoit fait propofer au Roi.
PontusHeuterus prétend qu'Humbercourt
&Hugonet n'étoient coupables de rien ,&
qu'ils n'avoient pas contribué à la réception
des François dans la Cité d'Arras, il foûtient
queCrevecoeur leur en donna l'entrée de ſon
propre mouvement , mais que Philippe de
Comines , voulant fauver la réputation de
ce dernier , en rejetta la faute fur deux hommes
innocens , dont le fupplice , tout injufte
qu'il fût , ſembloit autorifer ce reproche.
Quoiqu'il en foit , Crevecoeur admit les
François dans laCité ,& en fortit lui-même,
après avoir congédié les troupes Bourguignonnes.
Le Roi , qui s'y rendit bien- tôt en
perſonne , ayant inutilement ſommé la Ville,
fit dreffer quelques Ouvrages de terre
pour la réduire , & ravagea les Campagnes
voiſines. Les Arrageois , allarmés de ces
hoſtilités , fe trouvant d'ailleurs fans Gouverneur
& fans garniſon , furent contraints
de capituler preſque auſſi tôt. Ils promirent
d'obéïr
OCTOBRE.
1744. 2559
d'obéïr au Roi , mais ſeulement juſqu'à- ce
queMarie de Bourgogne lui eût fait hommage
du Comté d'Artois , à moins qu'elle
ne s'alliût par mariage ou autrement avec les
Anglois ou avec d'autres , qui ne vouluſſent
pas rendre au Roi les devoirs qui lui appartenoient
légitimement , auquel cas les. Habitans
d'Arras demeureroient fidéles à ce
Prince ,& le reconnoîtroient pour ſeul &
unique Maître. De plus, il fut reglé que les
Echevins dénonceroient fur le champ cette
Capitulation aux autres Villes de la Provinee
, afin de les porter à fe foûmettre aux memes
conditions.
LeRoi , de ſon côté , pardonna aux Habitans
tout ce qu'ils pouvoient avoir fait contre
ſes intérêts pendant les guerres précédentes;
il les rétablir dans leurs Biens ; il
leur remit ce qui reſtoit dudes Impoſitions
extraordinaires , dont Charles le Hardi les
avoit chargés; il conſentit que la Princeſſe
•Marie touchât dès-lors par les mains des
Commiſſaires Royaux tous les Droits que la
Ville payoit ordinairement aux Ducs de
Bourgogne ; il exempta les Habitans du Ban
&de l'Arriere- Ban ; il s'engagea de ne leur
point envoyer de gens de guerre, à la charge
qu'ils n'en accepteroient d'aucun autre
Prince; enfin il leur affura la confervation de
leurs Coûtumes & de tous leurs Privileges.
En
2160 MERCURE DE FRANCE.
En conféquence de ces articles , le Roi
députa le Cardinal de Bourbon , le Chancelier
de France , l'Evêque d'Arras , le
Comte de S. Pol , le Seigneur du Bof.
chage , le Seigneur du Lude , Gouverneur
de Dauphiné &quelques autres , qui
reçûrent en l'Egliſe de S.Vaaſt le Serment
des Principaux de la Ville. Ils dînerent le
même jour à l'Abbaye , & pendant qu'ils
étoient à table , une partie de la populace
y courut en armes , à deſſein de leur faire
violence. On entendoit crier de toutes partst
Tuë , tuë , point de quartier.Mais cette émeute
fut bien-tôt appaiſée , & les Envoyés du
Roi en furent quittes pour la peur. Ce
Prince , diffimulant l'indignation que lui
inſpiroit une telle injure, partie de la Cité
d'Arras , où il laiſſa l'Amiral de Bourbon
avec une garniſon convenable.
Peu de tems après , les Bourgeois de la
Ville jugerent à propos de députer à la Ducheffe
un certain nombre de perfonnes ,
pour apprendre ce qu'elle penſoit de leur
Capitulation , & pour lui faire quelques
Remontrances. Suivant les Regiſtres du
Magiſtrat , il n'y avoit rien dans ce projet ,
qui fût préjudiciable au Roi. Néanmoins
plus d'un Hiſtorien dit que les Arrageois ,
uſant d'artifice avec l'Amiral de Bourbon ,
feignirent que leur deffein étoit d'envoyer
vers le Roi . Après avoir obtenu un Paffeport
,
OCTOBRE. 1744. 2168
,
port, leurs Députés au nombre de vingt ou
environ, prirent le chemin de la Flandre ,
mais l'Amiral, informé du ſtratagême par le
Seigneur de Crevecoeur , fit poſter à Lens
des Soldats , qui les arrêterent , & les conduifirent
en la Ville d'Hedin , où le Prévôt
les condamna à perdre la tête. Louis XI arriva
pendant qu'on les faifoit mourir , &
détendit ,par une raiſon de bienséance
qu'on achevât l'exécution. Mais ayant ſçû
que, parmi ceux qu'on avoit déja dépêchés,
il ſe trouvoit un Parifien , nommé Oudard
de Buffi , ce Prince for mettre au haut d'un
chevron ſa tête revêtuë d'un chaperon d'écarlate
, & la fit expoſer ſur la Place d'Hédin
, avec un Ecriteau , qui annonçoit le
prétendu crime de ce Magiſtrat. Il étoit
Procureur Général d'Artois : c'eſt le nom
qu'on donnoit alors à l'Officier chargé du
Miniſtere public au Siége de laGouvernance
ou Bailliaged'Arras. Baudrain de Canlers ,
Echevin d'Arras , fut auſſi décapité en cette
occaſion : on fit mention de ſa mort dans
les Mémoriaux de la Ville, mais cette remarque
fut rayée , environ cent ans après , en
vertu d'une réſolution de la Chambre Municipale.
"
Les Arrageois crurent qu'un traitement
fi rigoureux ſuffifoit pour les dégager du
Serment qu'ils avoient fait au Roi. Enticrement
1
2162 MERCURE DEFRANCE.
1
rement dévoués à la Ducheſſe de Bourgogne
, ils ne fongerent plus qu'à chaffer les
François , qu'on avoit laiſſes dans la Cité.
Ils firent connoître leur diſpoſition à Philippe
de Potiere , Seigneur d'Arſi , que la
Ducheffle avoitnommé depuis peu leurGouverneur
: ils le prierent de venir les joindre
au plûtôt , & de leur amener des troupes.
Ce Capitaine , qui étoit alors à Douai avec
Salezar & le Seigneur de Vergi , forma un
Corps de 1600 Fantaſſins , pour marcher
au ſecours d'Arras. Il ne vouloit ſe mettre
en chemin qu'après le coucher du Soleil ,
mais ,malgré ſes juſtes repréſentations , les
Bourgeois de Douai , également fiers& imprudens
, le forcerent de partir en plein
midi. Le Seigneur du Lude eut le tems d'aller
à ſa rencontre avec la garniſon de la
Cité ,& mit le Détachement en déroute.
Vergi fut pris &conduit en France : Salezar
ſe ſauvadans un Bois , d'où il trouva moyen
de regagner Douai : d'Arſi ſe fit jour au
travers des François avec 600 hommes
d'élite , qu'il introduiſit dans la Ville d'Arras.
Comines prétend que les troupes Flamandes
ou Bourguignonnes ne conſiſtoient
qu'en deux ou trois cent chevaux& environ
600 hommes d'Infanterie , & qu'ils
furent preſque tous tués on faits prifonniers.
L'action ſe paſſa près du Fauxbourg
S
1
1
OCTOBRE. 1744. 2163
S. Sauveur * : l'Egliſe des Carmes , qui étoit
en cet endroit , fut brûlée , ainſi que plufleurs
maiſons voiſines.
D'Arſi arrivé dans la Ville , ne négligea
rien pour la mettre en état de faire une
bonnedéfenſe. Il manquoit dans le Magif
trat quelques Echevins ,dont les uns étoient
morts ; les autres , craignant ſans doute les
embarras d'un Siége , s'étoient réfugiés dans
la Cité. LeGouverneur ſentit la néceſſité
qu'il y avoit de les remplacer. Il créa deux
nouveaux Echevins au nom de Marie de
Bourgogne , & les anciens en choiſirent
deux autres, ſuivant la coûtume. Ces quatre
perſonnes prêterent leur Serment le 21
Avril , en préſence du Seigneur d'Arfi ,
après qu'il eut juré lui-même à l'Hôtel-Commun
de remplir fidélement les devoirs de
faCharge.
Sur ces entrefaites , Louis revint dans la
Cité ** : il commença par faire mourir quelques
priſonniers , pour intimider les habitans
de la Ville & le petit nombre de gens
deguerre , qui reſtoit encore dans le Pays.
Il fit enſuite approcher ſon artillerie , qui
ruina en peu de jours & les anciennes murailles
& les nouvelles fortifications qu'on
* Le 1 Avril , ſuivant un Manuscrit anonyme.
** Comines mal informé,dit que ce fut lelendemain
du combat.
2164 MERCURE DEFRANCE.
y avoit ajoutées. Le Peuple d'Arras fe com
porta pendant ce Siége avec beaucoup d'emportement
: les habitans ſe firent un plaifir
d'infulter fur les Remparts au Roi & à fes
Troupes : ils planterent en differens endroits
des potences,où ils pendirentdesbanderoles
à la Croix Blanclie , qui étoit l'Enſeigne des
François , comme la Croix Rouge étoit celle
des Bourguignons. Il y en eut même qui par
dériſion ,montroient du haut des murs une
partie de leur corps ,qu'il ne convient pas
de nommer ici.
Si cette conduite des Arrageois étoit ridicule
& blamable , on doit les excuſer , en
fongeant au caractere qui les a toûjours dif
tingués , c'est-à-dire , une affection fans bornes
pour leurs Princes légitimes. Tous les
Hiſtoriens , ſans excepter les François ,
avouënt que Louis XI n'avoit aucune raiſon
d'envahir la Province d'Artois , & parlent
avec une forte de compaſſion du malreureux
état où se trouvoit Marie de Bourgogne.
En faut-il davantage pour pardonner
aux Habitans d'Arras les excès aufquels ils
ſe ſont portés dans cette occurrence ? Autant
qu'ils avoient alors de répugnance pour la
domination Françoiſe , autant ils ont témoigné
de penchant à s'y foumettre , quand les
Conquêtes de nos Rois ont été fondées fur
de juſtes prétentions. Depuis plus de cent
ans
OCTOBRE. 1744. 2165
ans qu'ils ont le bonheur d'obéir aux Bourbons,
leur attachement inviolable ſe ſignale
chaque jour par les preuves les moins équivoques
: on ſçait qu'ils ſacrifieroient leurs
biens& leurs vies pour cetteAuguſteMaiſon ,
avec le même zéle , qu'ils ont fait éclater
autrefois pour celle de Bourgogne.
Louis XI , indigné du procédé des Arrageois
, déclarad'abord , que leur Ville ſeroit
miſe au pillage , mais cet orage fur détourné
par l'éloquence de ceux , que le Peuple ,
bien-tôt réduit à la derniere extrêmité , envoya
pour obtenir une compoſition favora
ble. Ils dépeignirent -bien le pitoyable état
de la Place&le répentir des Bourgeois , que
Louis promit de tour oublier , & donna aux
gens de guerre la liberté de fortir avec armes
& bagages , pour aller où bon leur
ſembleroit. Ses Lettres Patentes du 4Mai
ratifierent preſque tous les points qu'il
avoit accordés au mois de Mars précédent ,
même par rapport aux revenus ordinaires
du Comté d'Artois , dont il laiſſa encore la
jouiſſance à Marie de Bourgogne.
Un Anonyme dit , que les Portes ayant
étéouvertes , cePrince refuſa d'y paffer ,
&qu'il voulut entrer à cheval parune bréche
que l'on fit exprès au Rempart.
J'ai lû dans uneBrochure moderne * qu'il
*Hiftoire des Rats, imprimée en 1736 , Lettre 5 .
Y
2166 MERCURE DEFRANCE.
y avoit alors à l'entrée de la Ville ( on ne
dit point de quel côté ) une Inſcription conçuë
en ces termes.
Quand les Rats mangeront lesCas ,
Le Roi ſera Seigneur d'Arras :
Quand la Mer , qui eſt grande & lée
Sera à la Saint Jean gelée ,
On verra pardeſſus la glace
Sortir ceux d'Arras de leur Place.
Mais les deux derniers Vers ſemblent
prouver que ce ſixain n'a été imaginé , que
depuis l'exil& le rappel des Arrageois , événemens
importans ,dont je difcuterai les
circonſtances.
Selon une Tradition fort accréditée , l'Infcriptionfut
placéeſur une des Portes d'Arras
en l'année 1482 , après que la Ville cut été
remiſe àMaximilien, Roi des Romains, par
l'artifice de Jean le Maire , ſurnommé Grifart.
Au reſte , on croit communément que
cette eſpécededéfi ſi injurieux à la France
ne renfermoit que les mots ſuivans :
:
Quand les François prendront Arras ,
Les Souris mangeront les Chats ?
On ajoute que cette Ville étant retombée
long-tems après entre les mains des
François , quelqu'un dit qu'il falloit effacer
OCTOBRE. 1744. 2167
cer la premiere lettredu mot prendront.
Daviti ou ſon Continuateur * avance à
cette occaſion un trait , qui n'a point l'ombre
de la vraiſemblance ; c'eſt que la prédiction
fut remplie au Siége de 1640 , &
qu'on vit des Chats dévorés par une troupe
deRats.
Un autre Ecrivain ** prétend qu'on avoit
repréſenté en pierre , unChat environné de
Rats, avec cesVers: ٢٠
Les François prendront Arras ,
Quand ce Chat prendra ces Rats ?
1
On lit encore ailleurs que le Monument
dont il s'agit , n'offroit que la figure d'un
cheval décharné au bas de laquelle on
avoit écrit :
Quand les François prendrontArras ,
CeCheval maigre deviendra gras.
Mais je n'ai rien trouvé, qui puiſſe ap
puyer aucune de ces Anecdotes , nidans les
Archives du Magiſtrat , ni dans les Hiſtoriens
d'une certaine antiquité.
Il m'eſt tombé entre les mains une Eſtampe
intitulée : La défaite priſe générale des
Chats d'Espagne par les Rats François , de-
*Coſmographie univerſelle, ou Description du monde.
** Batailles mémorables des François, Tome 2 .
vant
2768 MERCUREDE FRANCE.
vant la Ville Citéd'Arras. Cette Eſtampe
repréſente un combat ſanglant, qui ſe donne
ſous les murs d'Arras entre ces deux eſpéces
d'Animaux, armés d'Epées , de Lances & de
Mouſquets. On y remarque entr'autres choſes
des Rats , qui ſe nettent en devoir de
pendre un gros Chat à un arbre , & on lit
cesVers au bas :
C'eſt donc à cette fois que l'on voit accomplie ,
Meſſieurs les Habitans d'Arras ,
Ceque tous vosAyeux tenoient pour Prophétie ,
VosChats étant vaincus par nos valeureuxRats.
Avotre barbe enfin , de cette forte Place
Nous nous rendons les poffeſſeurs ,
Puiſque nos Rats François mépriſant leur grimace ,
Des Chats d'Eſpagne ſont demeurés les vainqueurs,
Vous les voyez ici par leur force & courage ,
Après un ſignalé combat ,
Garoter.ces Matoux , qui frémiſſent de rage
De ſe voir prifonniers d'un ſimple petitRat.
En vain demandent- ils , ayant fait réſiſtance ,
Qu'on leur faſſe quelque quartier :
Its ſe verront branchés tous à cette Potence ,
Pour exemple récent àceux de leur métier.
Revenons à la Capitulation que Louis XI
avoit
OCTOBRE. 1744. 2169
2
avoit ſignée en faveur des Arrageois. Philippe
de Comines eſt forcé de convenir que
ce Prince ne l'obſerva point fort ſcrupuleuſement.
Selon Gaguin , il fit enlever aux
Bourgeois une grande quantité de vaiſſelle
d'argent. Pluſieurs furent punis de mort ,
entre leſquels il s'en rencontra , dit- on
qui aimerent mieux perdre la vie , que de /
prononcer Vive le Roi. Les Echevins mêmes
concoururent avec les Officiers de Louis au
châtiment de ceux qui s'étoient montrés les
plus mutins pendant le Siege. Craignant
enfuite qu'on ne les inquiétât à ce ſujet , &
qu'on ne les accuſât d'avoir violé le Traité ,
ils prierent le Roi d'expliquer là-deſſus ſon
intention. On voit dans les Archives du
Magiftrat , des Lettres du premier Juillet
1477 , par leſquelles il approuve & juftifie
leur conduite.
Le Seigneurdu Lude , qui fut alors nommé
Lieutenant Général de la Province d'Artois
, doit être conſideré comme le principal
auteur des violences , qui furent exercées
en cette conjoncture. Il ſe vanta luimême
à Philippe de Comines , que la dépoüille
des Bourgeois exécutés lui avoit
valu vingt mille écus & deux fourrures de
Martre..
A la derniere réduction de la Ville , Louis
s'étoit engagé de ne pas toucher aux biens
B des
2170 MERCURE DE FRANCE.
des habitans , qui s'étoient retirés ſous la
domination de ſes ennemis , à condition
qu'ils revinſſent dans trois mois , pour faire
ferment de fidelité à lui ou à ſes Officiers.
Le délai fut encore prorogé dans la ſuite
pour l'eſpace d'un mois , mais dès que ce
terme fatal fut expiré , le Roi donna à Philippe
de Crevecoeur une partie des biens de
ceux qui étoient encore abfens. De plus ,
mettant en oubli ſes promeſſes, il fit payer à
ce ſerviteur zélé les arrérages que devoient
les Bourgeois pour lesAides extraordinaires,
établies par le feu Duc de Bourgogne.
Ce Prince voulant auſſi récompenfer les
ſervices du Seigneur de Bours , lui fit préſent
de 55 groffes chaînes de fer , dont on
ſe ſervoit à Arras , pour barrer les ruës dans
les tems de Guerre &de Sédition .
Le 21 de Mai de cette même année 1477,
le Seigneur du Lude , accompagné de pluſieurs
Officiers du Roi , ſe rendit à l'Hôtelde-
Ville , où il avoit fait convoquer le Magiftrat
& les principaux d'entre les Bourgeois.
Ce Seigneur , après avoir promis de
punir ſévérement les exactions & les défordres
commis par les Soldats François , qu'on
pourroit lui nominer , exalta beaucoup la
clémence du Roi , qui avoit daigné ſauver
les habitans du pillage , malgré leur déſobéiſſance
,leur parjure & les outrages qu'ils
lui
OCTOBRE. 1744. 2171
lui avoient faits. Il finit par demander à
l'Aſſemblée un prêt de 60 mille écus d'Or ,
pour dédommager ce Monarque des frais
immenfes , que lui avoit coûtéla priſe de la
Ville. On eut beau remontrer la ſituation .
fâcheuſe des Bourgeois , & l'impoſſibilité de
fournir une ſomme ſi confiderable , le Seigneur
du Lude ne voulut rien écouter , de
forte qu'après bien des repréſentations prefque
inutiles , il fallut avancer au Roi 47
mille écus d'Or , dont la levée fut très-difficile
, & incommoda extrêmement le peuple.
Les Religieux de S. Vaaſt devoient
contribuer à ce prêt pour quatre mille écus ;
mais il n'y eut pas moyende les y réſoudre ,
&les Bourgeois ſe virent obligés de payer
pour eux.
Les 47 mille écus furent certainement
reſtitués peu de tems après. Le Roi affigna
pour ce remboursement l'Impôt d'un écu ,
qu'il levoit fur chaque Quenë de Vin , qui
paſſoit ſur les rivieres de Somme & d'Oife.
Il voulut auſſi qu'on retînt ſur le produit de
cet Impôt dequoi fatisfaire les perſonnes ,
dont on avoit pris les maiſons pour bâtir
deuxChâteaux , l'un au bout de la grande
Place , près de la Porte S. Michel , l'autre
dans la Cité, au-deſſus du Couvent des Clairiffes.
Le Roi avoit crû la conſtruction de
ces Ouvrages néceſſaire , pour tenir les Ar-
Bij rageois
:
2172 MERCUREDE FRANCE.
rageois en reſpect. Il ordonna en mêmetems
la démolition du Rempart , qui fermoit
, de même qu'aujourd'hui , la Ville
contre la Cité ; & il en fit élever un nouveau
ſur l'autre bord du Foffé . * ;
Heuterus & Locrius font entendre que
Louis XI confia le ſoin de ces travaux au
Seigneur d'Arſi , qui avoit embraffé fon
parti , & auquel il avoit donné le Gouvernement
d'Arras , mais je ne ſçais où ces deux
Auteurs ont puiſé un trait ſi contraire à la
vérité, Les Regiſtres du Magiſtrat font voir
que dès le 6 Mai 1477 , Guillaume de Ceriſay
, Greffier du Parlement , fut nommé
Gouverneur d'Arras par provifion , & que
deux mois après , Antoine de Crevecoeur ,
Seigneur de Thiennes , fut inſtallé dans
cette Charge , qu'il poſſeda long-tems.
Louis XI paſſa dans Arras à differentes
repriſes une bonne partie de l'année 1477 :
il s'y trouva le premier de Juillet à l'arrivée
du Roi de Portugal , qu'il alla attendre à la
Porte de Miolens . Le Magiſtrat complimenta
ce Prince ,& lui préſenta les Vins à l'Abbaye
de S. Vaaſt , où il fut logé. On ordonna
de ſonner toutes les cloches des Egliſes ,
& d'allumer des feux dans les ruës , tant
* Quinze oufeize ans après , tous ces Ouvrages furent
démolis , & on rebatit du côté de la Ville la
muraille, quiſevoit àpréſent,
pour
OCTOBRE. 1744. 2175
pour le paſſage du Monarque étranger, qu'à
cauſe de la victoire remportée par les François
entre Tournai & Oudenarde , fur un
Corps de Flamands, commandé par le jeune
Duc de Gueldres , qui perdit la vie à cette
Bataille.
Ce fut auſſi dans la Cité d'Arras que Louis
au mois d'Août ſuivant conclut avec les
Ambaſſadeurs du Duc de Bretagne un Traité
de Paix , qui fut porté à l'Hotel-de-Ville
par le Greffier du Parlement , & publié folemnellement
à la Maison Rouge, par le Prévôt
des Maréchaux.
Pendant que le Roi ſéjourna en cette
Ville , &même après ſon départ , il accorda
diverſes faveurs aux Bourgeois. Ce qu'il y a
de particulier , c'eſt que , touché du triſte
étatde leurs maiſons ,& voulant leur procurer
la facilité de les rétablir , il les exemta
pour fix ans de l'ancienne Compoſition d'Artois
* , tandis qu'il exigeoit d'eux , comme
je l'ai dit plus haut , les arrérages d'un Tribut
impofé par le feu Duc de Bourgogne ,
&dont il avoit promis auparavant de les
décharger.
Dans le cours de cette même année , il
déclara la Ville d'Arras & la Province en-
* L'Aide ordinaire ou ancienne Compoſition d'Artois,
établie ſous le Roi Jean, eft de 1400 livres par an pour
toute la Province..
B iij tiere
2174 MERCURE DE FRANCE.
tiere réunies pour toujours à la Couronne
de France , & en conféquence il inſtitua
dans cette Ville une Sénéchauffée Royale ,
foumiſe immédiatement au Parlement de
Paris , mais il fit connoître en même-tems
que l'érection de ce Tribunal ne donneroit
aucune atteinte à la Jurisdiction ni aux Priviléges
des Echevins.
Peu après la mort du Duc de Gueldres ,
Maximilien Archiduc d'Autriche , qui venoit
d'époufer Marie de Bourgogne , fe
mit en campagne avec une armée , que les
Communautés de Flandre lui fournirent ,
& huit cent chevaux , qu'il avoit amenés
d'Allemagne . Louis , le voyant en étatde ſe
défendre plûtôt qu'il n'avoit cru , lui envoya
propoſer une Tréve de dix jours , qui
fut ſignée à Lens le premier ou le 2 Septembre
1477 * . Dès que cette Tréve légere fut
expirée , on recommença les hoſtilités . Les
Soldats du Roi & les Payſans ravagerent le
Bois de Mofflaines , près de Court- au -Bois ,
&y couperent environ cinq mille chênes .
L'année ſuivante , Maximilien marcha
contre Louis , qui étoit au voisinage de
Condé. Le Roi n'oſa l'attendre , quoiqu'il
fût à la tête d'une armée puiſſante : il aima
mieux faire une retraite précipitée , après
avoir mis le feu à Condé & à Mortagne.
* Le P. Daniel dit que ce fut le 18 Septembre.
L'ArOCTOBRE.
1744. 2175
L'Archiduc le pourſuivit long- tems , mais il
s'arrêta au Pont à Vendin , ayant appris
que ſon Ennemi étoit déja renfermé dans
les murs d'Arras .
Le Roi s'y trouvoit encore le jour de la
Fête-Dieu , & il porta un flambeau à la Proceffion
générale , qui ſe fit autour de la
Ville.
Au mois de Juillet , les deux Princes parurent
diſpoſés à faire la Paix , mais comme
il n'étoit pas facile d'en régler les conditions
, le Roi ayant autant de peine à rendre,
que Maximilien à céder ce qui avoit été
pris , on ſe contenta d'une nouvelle ſuſpenſion
d'armes ; elle fut concluë pour un an
en la Ville d'Arras , où l'Archiduc & les
Communautés de Flandre envoyerent leurs
Députés.
La guerre ſe renouvella avant le terme
fixé pour la fin de cette Tréve. Le 17 Juin
1479 , quatre mille François partirent,pendant
la nuit, d'Arras & des environs, à defſein
de ſurprendre Douai , avec des machines
nouvellement inventées , pour empêcher
qu'on ne pût baiſſer les Sarrafines , &
refermer les Portes , quand elles ſeroient
une fois ouvertes. On avoit caché par avance
dans les bleds & dans des broſſailles pluſieurs
pelotons de Troupes , qui étoient
chargés d'obſerver ce qui ſe paſſoit au-de-
B iiij hors
:
2176 MERCURE DE FRANCE.
hors de la Ville. D'autres Soldats bien armés
s'étoient introduits dans cette Place en habits
de Payſans , & devoient ſeconder ceux
qui s'empareroient des Portes. Quelques
Arrageois, informés du projet des François ,
en avertirent le Magiſtrat de Douai par des
Lettres , qu'ils confierent à une femme ,
dont ils connoiffoient l'attachement pour la
Maiſon de Bourgogne. Le Magistrat porta
fur le champ cette nouvelle aux Chefs de la
garniſon. Comme le nombre des François
étoit trop grand pour riſquer une ſortie, on
réſolut de ne point ouvrir la Porte qui mene
à Arras , mais on plaça en cet endroit de
groffes pièces de canon , qui accablerent les
Soldats mis en embuſcade & une partie de
ceux qui s'étoient avancés vers la Porte. Le
refte fut obligé de prendre la fuite.
On voit dans les Mémoriaux que deux
ans auparavant un nommé de le Ruelle
avoit été banni par les Echevins d'Arras ,
parce qu'il étoit ſoupçonné d'écrire ſouvent
auxHabitans de Douai , pour leur communiquer
ce qu'on faiſoit & ce qu'on diſoit
dans la Ville.
Louis XI apprit que des Arrageois avoient
fait échoüer l'entrepriſe de ſes gens : il en
reffentit la plus vive colere , & ce fut fans
doute à cette occafion que , confondant l'innocent
avec le coupable , il les chaſſa tous
de
OCTOBRE. 1744 2177 .
de la Ville & de la Cité , ſans diftinguer
ſexe ni condition. Il fixa pour Lieux de leur
exil Paris , Rouen & Tours , & fit venir
pour les remplacer une Colonie Françoiſe.
Les Archers & les Arbalêtriers demeurerent
àArras quelque-tems après les autres , mais
ils furent auſſi bannis avant la fin de l'année
1479. Il n'y eut pas juſqu'aux Religieux de
S. Vaaſt , qui éprouverent les effets de cette
proſcription rigoureuſe. Charles de Bourbon
, Archevêque de Lyon , avoit été gratifiéde
leur Abbaye : voyant que ces Moines
déſaprouvoient ſes maximes & fes
moeurs corrompuës , & fâché de ce qu'ils
refuſoient de lui obéir aveuglément , il obtint
un ordre pour les faire fortir du Monaftere
, où il appella d'autres Moines d'un
caractere plus conforme au ſien ,& qui lui
permirent de diſſiper à ſon gré les revenus
de la Maiſon .
Tous les Hiſtoriens que j'ai lûs ſe ſont
trompés fur les véritables caufes & fur l'époque
de cette révolution :ils ont cru qu'elle
avoit ſuivide fort près les infultes reçuës
par Louis XI au Siége d'Arras , mais les Archives
de la Ville fourniffent mille preuves
de leur erreur. Il ſuffira de joindre ici les
plus frappantes à celles que j'ai déja rap
portéesdans le cours de ce Mémoire.
Le 12 Juin 1479 , cinq jours ſeulement
By avant
2178 MERCURE DE FRANCE.
avant l'Expedition de Douai , le Seigneur
de Baudricourt , qui étoit alors Lieutenant
Général en Artois , exempta les habitans
d'Arras pour un an duſervice de guerre , en
confideration des maux qu'ils avoient foufferts.
D'ailleurs , les Regiſtres de la Ville ne
contiennent aucun veſtige de ce qui arriva
durant l'éxil des Arrageois ,& l'interruption
de ces Journaux ne commence qu'au 14
Juillet 1479. On n'y trouve point de nomination
d'Echevins pour cette année : on y
voit au contraire que le Magiſtrat fut renouvellé
les deux années précédentes la
veille de la Touſſaint , felon la forme ordinaire
, & ceux qu'on élut pour compoſer ce
Corps , furent certainement tirés d'entre les
anciens Habitans ; la plupart même avoient
déja exercé l'Echevinage , avant la mort du
Duc de Bourgogne .
Une preuve encore plus convainquante ,
eſt celle qu'on remarque dans la Chartre
émanée deCharles VIII , fils de Louis XI ,
&dont je parlerai amplement. Ce Prince y
dit expreffément que les habitans d'Arras
furent bannis environ deux ans après qu'ils
eurent fait pleine & entiere obéiffance au Roi
fon Pere. En voilà fans doute affés pour démontrer
l'anachroniſme , où ſont tombés les
Auteurs , qui ont écrit ſur cette matiere.
Après
OCTOBRE . 1744 2179
Après la fameuſe Bataille d'Enguinegate ,
qui ſe donna le 7 Août 1479 , l'Archiduc
Maximilien prit d'aſſaut le Château de Malannoy
, ſitué proche l'Abbaye de Ham , &
en fit pendre leCommandant avec cinquante
de ſes Soldats. Louis uſa de repreſailles ;
il fit choiſir un pareil nombre de Priſonniers
de guerre , ordonna d'en pendre dix à l'endroit
même où les François avoient été exécutés
, dix fur le bord des foſſés d'Arras ,
dix aux Portes de S. Omer , autant à celles
de Douai , & les dix autres à Lille.
Au mois de Juillet 1481 , le Roi fit paroître
une Chartre , qui mit le comble au
châtiment des Arrageois. Il ydéclare que ſa
volonté eſt d'abolir entierement le nom
d'Arras , & défend , ſous peine de punition
exemplaire , que certe Ville ſoit jamais ainſi
appellée de bouche ni par écrit. Franchise ,
fut le nouveau nom qu'il lui impofa , non
pour exprimer le caractere ſincere & naif
des anciens Habitans , puiſqu'il les avoit
déja expulfés de leur Patrie : ce mot ne fignifioit
pas non plus Ville Françoise , comme
divers Auteurs ſe le ſont imaginés. Le
Roi dit lui-même dans ſa Chartre,qu'il donne
à cette Ville & à la Cité le nom de Franchife
, afin qu'on ſe ſouvienne à jamais des
grandes franchiſes & libertés , qu'il accorde
aux nouveaux Citoyens , ce qui introdui-
B vj
fit
2180 MERCURE DE FRANCE.
fit les termes de Civitas Libertinensis , Ee
clefia , Epifcopus , Officialis Libertinenfis ,
qu'on lit dans un Arrêt rendu au Parlement
de Paris en 1482 .
En effet , non content de confirmer en faveur
de la Colonie Françoiſe les Priviléges
octroyés anciennement à la Ville par les
Comtes de Flandre & d'Artois, par lesDucs
de Bourgogne & par les Rois de France ,
Louis en ajouta une infinité d'autres , pour
exciter un grand nombre de François à y
venir habiter volontairement : jedis volontairement
, car il réſulte de ſon Ordonnance
que pluſieurs perſonnes avoient été forcées
d'entrer dans la Colonie. Aufſi-tôt que le
Roi eut réfolu de chaſſer les anciens Habitans
, il fit tenir des aſſemblées à Paris , à
Rouën , à Tours , à Lyon , & en d'autres
Villes de France. Les Officiers de ces Lieux
y élûrent une bonne quantité de Marchands
& d'Artiſans , & les envoyerent à Arras ,
où ils étoient reçûs avec certaines formalités
par les Commiſſaires du Roi , qui leur diftribuoient
des maiſons , ſuivant leur état .
Pluſieurs Négocians , ainſi nommés malgré
eux , pour ſervir au repeuplement de
cette Ville , eurent beaucoup de peine à s'en
diſpenſer. Les uns furent obligés d'alleguer
leur vieilleſſe, ou de prétexter des maladies :
les autres donnerent ou prêterent des ſommes
OCTOBRE. 1744. 2181
mes d'argent à quelques-uns de leurs Com
patriotes , pour les engager à partir en leur
place. Il y a dans cette même Chartre un
article , par où le Roi annulle toutes les
Promeffes & lesObligations contractées par
les nouveaux Habitans,pour les prêts qu'on
leur avoit faits à ce ſujet , & cela attendu
les dépenſes & les embarras qu'ils avoient,
eſſuyés , en formant leur établiſſement à
Franchise.
Il ſe plaint dans un autre article de ce
que nombre d'Arrageois , qu'il appelle fes
adverſaires , rebelles & désobéifſans Sujets ,
après avoir juré de lui demeurer fidéles ,
font pourtant rentrés dans le Parti ennemi .
Il défend au Lieutenant de Roi , au Gouverneur
& aux Echevins de les ſouffrir dans
la Ville & Cité de Franchiſe : il les charge
néanmoins de recevoir ceux qui reviendroient
pour faire un nouveau Serment ,
mais de les releguer auffi- tôt par de-là la
riviere de Somme.
Cette Chartre contient plufieurs Reglemens
pour la Police de la Ville : le Roi y
change la maniere ordinaire de nommer le
Maire & les Echevins ; il accorde à ceux
qu'il avoit déja pourvûs de ces Emplois, ou
qui devoient l'être dans la ſuite,le Privilége
de Nobleſſe , tant pour eux que pour leur
poſterité maſculine & féminine ;il les exémte
1
2182 MERCURE DE FRANCE.
te du droit de Franc-Fief , & leur permet de
commercer , même en détail , ſans déroger
à leur condition .
Ce Monarque ne ſe contenta point d'anéantir
le nom de la Ville d'Arras . Voulant
effacer juſqu'à la plus legere marque de fon
ancien état , il lui donna pour nouvelles
armes un Ecu d'azur, ſemé de fleurs-de-Lys
d'Or , au milieu deſquelles étoit l'image de
S. Denis Apôtre de France , portant ſa tête
entre ſes mains. Ces armoiries ont ſans doute
contribué à la mépriſe des Hiſtoriens ,
qui ont cru que Franchiſe vouloit dire Ville
Françoise. Quoiqu'il en ſoit , le Roi enjoignit
aux Echevins de faire peindre ou ſculpter
cet Ecuflon à toutes les Portes de la Ville
& de la Cité , & à celle de leur Hôtel commun.
Marie de Bourgogne , Archiducheſſe d'Autriche
, mourut d'une chute de cheval le 18
Mars 1482 , & laiſſa deux enfans , Philippe
&Marguerite d'Autriche. Cette mort rendit
les Gantois encore plus infolens qu'ils
ne l'avoient été juſques-là. Ils refuſerent à
l'Archiduc la tutelle de ſes enfans , ce qui
fit naître aux Pays-Bas des guerres longues
&cruelles .
Louis ſçut bien mettre à profit la difpoſition
de ces Bourgeois mutins. Depuis
quelque-tems iltraitoit ſourdement avec eux
fur
OCTOBRE. 1744. 2183
fur les moyens de conclure une Paix entre
la France & la Flandre , bien affûré qu'ils
contraindroient Maximilien d'accepter les
conditions qui leur plairoient. Il leur avoit
déja fait propoſer le Mariage du Dauphin
avec Marguerite fille de l'Archiduc , pourvû
qu'on donnât à cette Princeſſe les deux Provinces
de Bourgogne ,& afin de leur témoigner
qu'il n'avoit nul deſſein d'envahir la
Flandre , il offroit de leur rendre Arras , &
tout ce qu'il avoit pris du côté de l'Artois ,
pour leur fervir de barriere contre la France.
Dès que l'Archiducheſſe fut morte , il redoubla
ſes foins , & mit tout en uſage , pour
venir à bout de ſon entrepriſe. Philippe de
Crevecoeur , Seigneur d'Esquerdes , qui
paſſa en Flandre à cette occafion , négocia
avec beaucoup d'habileté & de ſuccès. Les
Communautés du Pays tinrent des Affemblées
, pour régler les affaires de l'Etat. En
vain les Députés de pluſieurs Villes voulurent
laiffer une autorité légitime à l'Archiduc
; ceux de Gand l'emporterent toûjours,
& même ils obligerent ce Prince de confentir
à la Paix & au Mariage de ſa fille avec le
Dauphin .
Lorſqu'on lui eut arraché ſon acquiefcement
, les Flamans firent demander au Roi
desConférences , pour travailler à un Traité.
Leurs Ambaſſadeurs furent écoutés favora2184
MERCURE DEFRANCE.
,
rablement , & on choiſit Arras pour liett
du Congrès. Louis n'y envoya que quatre
Plénipotentiaires , ſçavoir , le Seigneur
d'Eſquerdes , Olivier de Querman , Lieutenant
de Roi en cette Ville , Jean Guerin
Maître d'Hôtel de S. M. & Jean de la Vacquerie
, qui de Confeiller - Penfionnaire
d'Arras étoit devenu Premier Préſident. au
Parlement de Paris. Il s'y trouva au nom
des Flanians juſqu'à 48 Députés , à qui Maximilien
fut forcé de donner auſſi un pleinpouvoir
, tant pour lui que pour ſes enfans.
Le Traité de Paix , dans lequel cette Ville
eſt toûjours nonmée Franchiſe aliàs Arras ,
fut ſigné le 23 Décembre 1482 , & ratifié
par le Roi au mois de Janvier ſuivant. On
yconvint , entre autres chofes , que le
Dauphin épouſeroit Marguerite d'Autriche
, quand elle feroit en age : qu'après la
publication de la Paix , cette jeune Princeffe
feroit amenée à Arras& miſe entre les mains
d'un Prince du Sang , pour être conduire à
la Cour de France : qu'elle auroit pour dot
les Comtés d'Artois & de Bourgogne , le
Mâconnois , l'Auxerrois , Salins , Bar-fur-
Seine & Noyers : que s'il ne fortoit point
d'Enfans du Mariage , ces Etats retourneroient
au Duc Philippe, frere de Marguerite
ou à ſes héritiers : que la Princeſſe , en arri
vant
OCTOBRE, 1744. * 2185
vant à Arras , feroit déclarée par le Comte
de Beaujeu , Comteſſe d'Artois & de Bourgogne
, & Dame des autres Seigneuries qui
compoſoient ſa dot : que tous ces Pays ſeroient
gouvernés felon leurs droits , uſages,
coûtumes & priviléges ſous la main du Dauphin
, comme futur Mari Bail de Marguerite.
Les Envoyés de Maximilien & des
Etats demanderent que la Ville d'Arras pût
jouir des mêmes avantages , & qu'elle fût
remiſe en ſa premiere ſituation : àquoi l'on
répondit pour le Roi que les anciens Habitans
, même ceux qui s'étoient retirés ſous
ladomination de l'Archiduc , pourroient
rentrer dans leurs héritages , revenir en
cette Ville , & y faire leur Commerce ou
toute autre Profeſſion , de même qu'auparavant.
Du reſte , le Roi s'en remet au Dauphintouchant
la reſtauration de l'ancienne
Police. Il fut auſſi permis par un article ſéparé
aux Religieux de S. Vaaſt de retourner
dans leur Abbaye , & d'en reprendre les
biens.
Une autre clauſe accorde aux Villes & aux
Villages d'Artois , une exemption de l'aide
ordinaire pendant fix ans , & les décharge
de tous les arrérages échus au tems du
Traité.
Les Ambaſſadeurs Flamans prierent ceux
du Roi de ne point laiffer de gens de guerre
dans
4
2186 MERCURE DE FRANCE.
dans les Places frontieres. Il fut dit la-def
fus qu'on feroit fortir la garniſon des petites
Villes , telles que Lens & l'Ecluſe , mais
qu'on diminueroit ſeulement celle des grandes
, comme Arras , Bethune , Aire , Terouane
, S. Pol , Guiſe & S. Quentin .
fe-
Le Traité portoit encore que la Ville ,
Château & Bailliage de S. Omer , ne
roient mis en la poſſeſſion du Dauphin ,
qu'après fon mariage accompli : que juſqu'à
ce tems , ils ſeroient confiés à la garde des
Habitans , qui jureroient de n'y admettre ni
l'Archiduc ou ſon Fils , ni le Roi ou le Dauphin
: que ſi la Princeſſe Marguerite mouroit
avant la conſommation du mariage , S.
Omer & ſes dépendances feroient rendus
à Philippe d'Autriche ou à ſes héritiers : que
cette Ville garderoit une exacte neutralité ,
au cas que la guerre ſe renouvellât entre la
France & l'Archiduc.
Enfin il fut reglé , que ſi le Mariage projetté
ne ſe faiſoit point , les biens aſſignés à
Marguerite d'Autriche rentreroient au Domainede
fon frere , ſauf la Souveraineté
qui appartenoit de tout tems à la Couronne
deFrance.
On furpaſſa les eſperances du Roi, en donnant
tout à la fois à Marguerite les Comtés
d'Artois & de Bourgogne. Ce fut l'Ouvrage
desGantois , qui cherchoient à affoiblir
la
OCTOBRE. 1744. 2187
la puiſſance de leur Prince. Maximilien n'avoit
pas lieu d'être fort ſatisfait du Traité ,
quoiqu'il eût été ſigné en vertu de ſes pouvoirs.
Il fut même tenté d'enlever ſa fille
avant qu'on la mît en chemin pour la Fran-
се , mais les Gantois & les François employerent
de ſi bonnes précautions qu'il
n'oſa l'entreprendre. Cette Princeſſe , âgée
d'environ cinq ans , fut fiancée à Amboiſe
avec le Dauphin, au mois de Juillet 1483 .
Louis XI mourut le 30 Août , après avoir
fait pluſieurs legs pieux , entre leſquels je
n'oublierai pas un Tabernacle & une Image
de la Vierge en Argent, peſant 250 marcs ,
qu'il donna à la Cathédrale d'Arras ; il donna
de plus aux Dominicains de cette Ville ,
un cierge de 152 livres , qui faisoient le
poids de fon corps , pour être allumé devant
l'Autel de la Vierge. L'Egliſe Paroiffiale de
la Ville de S. Pol , fut auffi enrichie d'un
Calice d'or , par le Teftament de ce Prince.
Charles VIII , fon fucceffeur , n'oublia
point les promeſſes faites en faveur des Ar
rageois par le Traité, dont je viens de parler.
Dès le 13 Janvier 1484 , le Roi fit
dreffer une Chartre , par laquelle il permet
que les anciens Habitans d'Arras , de toute
condition , reviennent ydemeurer,& qu'ils
reclament leurs biens immeubles , en l'état
où
1188 MERCURE DE FRANCE.
où ils les trouveront. Cette Ordonnance
fait revivre la Police & la forme deGouvernement
qu'on obſervoit avant les troubles ;
elle ſupprime entierement les nouvelles
Loix établies durant l'exil . Le Roi donne
aux Marchands & Artiſans François le choix
de s'en retourner aux Lieux de leur naiſſance
, ou de reſter à Arras , mais en y louant
des maiſons , de l'aveu des perſonnes à qui
elles appartenoient auparavant.
,
Antoine de Crevecoeur Seigneur de
Thiennes , Sénéchal & Gouverneur d'Artois
, fut nommé par le Roi , pour mettre ſa
Chartre en exécution , avec toute la folemnité
que demandoit un tel événement.
Dès qu'il fut arrivé dans Arras , Pierre de
Ranchicourt , Evêque de cette Ville , ſuivi
de quelques Membres des trois Etats , alla
le prier de remplir inceſſamment limpotante
Commiflion , dont il étoit chargé.
Ce Gouverneur fit appeller à l'Hôtel-de-
Ville tous les Marchans &les Artiſans François
qui ſe trouvoient à Arras , leur notifia
les ordres du Souverain , & ne leur donna
que huit jours pour y fatisfaire volontairement
, avec menace de les y forcer après ce
tems. Enſuite il fit publier la Chartre à tous
les Carrefours de la Ville & de la Cité ,
pour en apprendre le contenu à ceux qui
n'aOCTOBRE.
1744. 2189
n'avoient pû aſſiſter à l'Aſſemblée. Le 4
Mai ſuivant , ce Seigneur choiſit douze
Echevins parmi les anciens Habitans : le
Conſeiller - Penſionnaire , le Procureur de
Ville & l'Argentier furent auſſi changés.
Les Etrangers furent dépoüillés des autres
Charges Municipales , qui font à la difpoſition
du Magiftrat , & on les rendit
aux perſonnes , qui les poſſédoient avant
le banniſſement. Ceux d'entre eux qui
étoient morts pendant l'adminiſtration des
François , furent remplacés par le Gouverneur
, avec le conſentement des Echevins.
Enfin , tout rentra dans l'ordre ancien
, & il ne reſta preſque nulle trace de
la ſévérité de Louis XI,
Fermer
3025
3026
p. 2194-2214
DISSERTATION de M. du Marsais sur la prononciation & sur l'Orthographe de la Langue Françoise, où l'on examine s'il faut écrire Français, au lieu de François. A. M.
Début :
Voici, Monsieur, puisque vous le voulez, ce que je pense sur la maniere [...]
Mots clefs :
Prononciation, Orthographe, Langue, Mots, Écrire, Entendre, Ouvert, Diphtongue, Principes, Usage, Provinces, Syllabe, Français
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texteReconnaissance textuelle : DISSERTATION de M. du Marsais sur la prononciation & sur l'Orthographe de la Langue Françoise, où l'on examine s'il faut écrire Français, au lieu de François. A. M.
DISSERTATION de M. du Marſais
fur la prononciation & sur l'Orthographe
de la Langue Françoiſe où l'on examine s'il
faut écrire Français , au lieu de François.
A. M.
Oici , Monfieur , puiſque vous le
Vvoulez ,ce que je penſe ſur la maniere
d'écrire le mot François par la diphthongue
ai Français, au lieu de François par
l'orthographe vulgaire.
Ce font là des minuties , auſquelles il
ſemble que les perſonnes , qui penſent auſſi
grandement que vous , M. ne devroient pas
s'amufer , mais j'ai eu l'honneur de vous
entendre dire plus d'une fois , que l'Art
ingénieux de peindre la parole intéreſſe trop
la Societé , pour traiter de bagatelle ce qui
le concerne; & d'ailleurs il eſt utile d'accoûtumer
ſon eſprit à penſer avec juſteſſe
fur les moindres choſes.
Permettez -moi , M. de rappeller d'abord
quelques principes , qui me mettront en
état de répondre, avec plus d'exactitude ,
votre question.
Il me ſemble qu'il y a bien de la différense
entre une Langue , & la maniere de l'éstire,
Une
OCTOBRE. 1744. 2195
Une Langue eſt l'Ouvrage de la Nature ,
& la maniere de l'écrire eſt l'Ouvrage de
l'Art.
La Nature nous a donné les organes de la
parole ; nous en faifons par imitation , par
inſtinct , le même uſage,que nous en voyons
faire àceux avec qui nous vivons. Le même
intérêt qui nous a appris à entendre ceux
qui nous parloient , nous apprendà les imirer
, afin que comme nous avons connu ce
qu'ils penſoient , nous puiſſions auſſi leur
faire connoître ce que nous penſons.
On ne peut pas dire qu'aucun particulier
ait inventé l'Art de parler , ni même une
ſeule Langue , de toutes celles qui exiſtent ,
ou qui ont été en uſage parmi les Hommes.
Aucune Langue n'eſt donc l'Ouvrage de
l'Art: elles font toutes une ſuite néceffaire
de la conformation des organes de la paro
le ,& d'un nombre preſqu'infini de circonftances
, qui ont concouru à leur établiſſement
, qui en font la varieté , &qui par le
laps de tems y apportent des changemens ,
qui à la fin les détruiſent , & leur font faire
place à d'autres , qui s'introduiſent de la
même maniere que les anciennes s'étoient
établies.
Les Langues n'fuirt point l'Ouvrage d'aucun
particulier ,mais étant un effetde cette
Cij ma2196
MERCURE DE FRANCE.
maniere ſupérieure , ſelon laquelle les cho
ſes ſemblent ſe faire & s'introduire toutes
ſeules , ſans le ſecours de l'Art , ni de l'Autorité
, nous devons les prendre telles que
nous les trouvons , puiſqu'elles ont été faites
indépendemment de nous. Quand une
fois les cauſes , qui forment une Langue ,
ont produit leur effet , & qu'enfin la Langue
eſt établie , la Loi eſt publiée ; tout doit
yêtre foumis , juſqu'à ce que des cauſes pareilles
faſſent ſucceder un nouvel effet au
premier.
Ainfi , lorſqu'il s'agit de l'emploi ou de la
prononciation d'un mot , ou qu'il eſt queftion
de quelque tour de Phrafe , nous devons
nous contenter de conſulter l'uſage de
la plus noble & de la plus éclairée partie de
la Nation , où cette Langue eſt établie ; il
ſuffit que l'on puiſſe nous dire avec vérité ,
c'est ainſi que les perſonnes éclairées de la Nation
parlent ; tel eſt le langage de ceux qui ont
eu de l'éducation à la Cour , ou dans la Capitale.
C'est dans ceſens que les Auteurs de réputation
employent un tel mot ou une telle Phra
ſe : tout est décidé. Nous devons prendre
les mots& les Phrases ,telles que l'uſage le
plus autoriſé nous les préſente, Cet uſage
eſt la ſeule réglede la prononciation , de la
fignification & de l'emploi des mots & des
Phraſes. Il n'y a pas fur ces points d'autres
prin
OCTOBRE. 1744. 2197
principes. Nous ne pouvons qu'obſerver l'ufage
, & conformer notre pratique à ces
Obſervations .
Il n'en eſt pas de même de la Peinture ,
de la Muſique écrite , de l'Orthographe , &
des autres Inventions de l'induſtrie des
Hommes. Nous avons tous droit de révifion.
Nous avons tous intérêt de reconnoître
pour quelle fin , pour quels motifs
pour quels uſages , on a imaginé l'Art ; fi
l'inventeur fuit ſon but , ſi les moyens conduiſent
à la fin. On doit même nous ſçavoir
gré de propoſer ce qui peut ajoûter quelque
degré de perfection à l'Art , & faire
éviter ce qui pourroit le rendre défectueux .
C'eſt ainſi que les Arts ſe ſont perfectionnés.
Tous les Arts ont leurs principes & leurs
régles , indépendemment de tout caprice ,
parce qu'ils ont tous une fin , à laquelle ils
doivent atteindre , pour remplir leur inftitution.
La Peinture d'une bouche doit refſembler
à une bouche , & ne doit pas être
la figure d'un oeil ; le portrait de Louis doit
me rappeller l'image de Louis , & s'il me
rappelle l'idée de quelqu'autre , le Peintre
n'a pas rempli ſon objet.
د
Les Notes de Muſique ont chacune leur
destination & fi vous voulez me faire
chanter mi , fa , fol , il ne faut pas que
Ciij vous
2198 MERCURE DE FRANCE.
vous notiez ſur la portée la , fi , ut .
Mille raiſons d'intérêt , de commodité ,
de vanité , engagerent autrefois les Hommes
àchercher un moyen , pour communiquer
leurs penfées aux abſens ,pour ſe les
rappeller à eux-mêmes ,& pour les tranfmettre
à la Poſterité. Ils inventerent d'abord
des Hiéroglyphes , c'est-à-dire des fignes
, ou ſimboles , qui n'étoient deſtinés
qu'à faire entendre le fond de la penſée , à
peu près comme le chou , pendu à une
porte , indique que c'eſt là que l'on vend
du vin. Enfin , après bien des recherches
ils eurent le bonheur de trouver ces petites
figures que nous appellons Lettres , dont
chacune eſt deſtinée à être le figne de quelqu'un
des fons particuliers , qui entrent
dans la compofition des mots.
L'Art , qui apprend à ſe ſervir de ces ffgnes
, eſt appellé Orthographe , c'est-à-dire
l'Art d'écrire , ſelon le but pour lequel
l'Art à été inventé. L'Orthographe, étant un
Art , elle doit avoir des principes , & des
principes invariables , car tout Art eſt inventé
, pour conduire à une fin ; les principes
de l'Art , ce ſont les Régles , les Obfervations
, qui conduiſent à cette fin ; or
comme la fin ne change point , les principes
doivent aufli être invariables comme
elle.
Quelle
OCTOBRE. 1744. 2199
Quelle eſt la fin de l'Orthographe , &
quels en font les principes ? La fin de l'Orthographe
eſt de peindre la parole par des fignes
, qui , ſelon leur deſtination une fois
fixée & convenuë , deviennent l'image des
ſons particuliers , qui entrent dans la compoſitiondesmots.
A l'égard des principes , c'est-à-dire, des
moyens que l'on doit néceſſairement employer
, pour arriver à cette fin , je me contenterai
de rapporter ici les deux ou trois
principes fondamentaux , dont tous les autres
ne fontque des conféquences.
I. L'Orthographe doit fournir autant de
ſignes particuliers qu'il y ade fons differents
dans une Langue, enſorte que chaque fon
ait ſa Lettre repreſentative.
11. Ces Signes ou Lettres ne doivent jamais
être employés l'un pour l'autre , car
alors le Signe feroit équivoque , ce qui eft
le plus grand défaut qu'un Signe puiſſe
avoir.
111. Enfin l'Orthographe doit faire tout
ce qu'il faut & ne faire que ce qu'il faut ,
pour arriver à ſon but , qui eſt uniquement
de donner les Signes propres & incommutables
de la prononciation , & les Obfervations
néceſſaires pour écrire ces Signes .
Il eſt indubitable , que d'abord on a ſuivi
ces principes. Onn'avoit inventé les Signes
Ciiij des
80000
2200 MERCURE DE FRANCE.
des fons que pour en ſuivre la deſtination .
Si l'on écrivoit Empereur , enfant , entendre ,
par un é , c'eſt qu'on prononçoit émpereur ,
énfant , énténdre. La preuve en eſt bien claire
; c'eſt que cette prononciation s'eſt conſervée
juſqu'aujourd'hui , en pluſieurs Provinces&
furtout en Provence & en Languedoc
, où tous les mots François qu'on écrit
par en & qu'on prononce par an en François,
ſe prononcent par én , même la prépoſition
en in , & c'eſt ainſi que nous prononçons
examén , Hymén , Saducéén , Chaldéén
amén, bién, mién , tién , ancien , &c .
Il y a auſſi en Picardie , en Artois & en
Flandre , pluſieurs fortes de prononciations,
qui par leur conformité avec l'ancienne Orthographe,
justifient que cette Orthographe
fut autrefois conforme à la prononciation ,
comme Paon .
Quand la prononciation change , on
peut afſfürer que l'Orthographe changera ,
maisde loin en loin ; on écrivoit foubs on
n'écrit plus que fous , parce que le b ne s'y
prononce plus. On écrivoit il ha , habet ,
on écrit ſimplement il a, on écrivoit Adrian,
Damian , Valentinian , parce qu'on les prononçoit
ainſi ; aujourd'hui on écrit Adrien
Damien , Valentinien , par la ſeule raiſon de
la prononciation. On écrivoit treuve ; on
écrit trouve , toujours par la raifon de la pro-
,
nonciation , qui , étant la maîtreſſe & l'original
CCTOBRE . 1744. 2201
ginal de l'Orthographe,la ſubjugue enfin &
ſe la rend conforme .
Il n'y a pas bien long- tems qu'on écrivoit
encore il faira , parce que d'abord on l'avoit
prononcé ainsi , faiſant entendre l'a &
l'i dans la premiere ſyllabe , comme on le
fait encore en Provence & dans les Pays
voiſins , mais la prononciation de l'ai s'étant
perduë en ce mot là , & celle de l'e muet y
ayant été ſubſtituée , le ſigne repreſentatif
de cet e muet , a enfin été mis dans l'écriture
au lieu de l'ai , qui n'avoit plus de rapport
à la prononciation de ce mot , enforte
que les partiſans même de l'ancienne Orthographe
écrivent aujourd'hui ilfera , conformément
à la prononciation préſente. On
commence même à écrire nous fefons , il fefoit
, en fefant. Mais pendant que d'un côté
on révoque avec raiſon le Privilége que
l'on avoit toleré dans l'ai , de repreſenter l'e
muet en ces mots , quelques perſonnes venlent
l'en dédommager , en lui accordant ,
malgré ſon inftitution&fon uſage propre
la prérogative de repréſenter l'e ouvert dans
le mot François qu'ils écrivent par ai , Français.
Il me ſemble , que ſelon les véritables.
principes, il ne faudroit écrire la derniere
ſyllabe de François , ni de l'une ni de l'autre
maniere , puiſqu'on ne prononce ni
Cy Fram2202
MERCURE DE FRANCE.
Franço- is ni França is : car on n'entend ni o
nii ; ni ani z.
Oi eſt une diphthongue repréſentative des
fons de l'o & de l'i , raſſemblés en une ſeule
ſyllabe , ſans divifer la voix , mais qui doit
faire entendre les deux voyelles , comme
on les entend dans la premiere ſyllabe de
voy- ez , voy-age , moy-en.
On fait auſſi ſentir les deux voyelles en
Italien dans noi nous , voi vous. On prononce
no- i , vo-i en raſſemblant les deux
fons en une feule ſyllabe. Quelle difference
entre le fon Italien de noi , voi , & le fon
François moi, toi !
د
Les deux voyelles de ladiphthongue oi
ſe font auffi entendre en Grec Tesia la
Ville de Troye . of , article Grec au pluriel.
Οἱ λόγοι les diſcours , & au datif , τοῖς
λόγοις. Dans ce dernier , les trois Lettres
ess ontun ſon bien different de celui qu'elles
ont dans François , S. François , les Suédois,
c.
Cette diphthongue oi , ois , ſe prononce
dans la plupart de nos mots , ſans que l'on
entende rien de l'oni de l'i , comme dans
foi , moi , toi , ſoi , Loi , voi , Roi , quoi , &c.
On entend ona , oué & nullement o- i.
Ainſi , ſi l'on veut prononcer François
comme on prononce S. François , Lois, Rois,
mois,trois ,&c. il faudroit un caractere particulier,
OCTOBRE . 1744. 2203
ticulier , pour marquer cette forte de prononciation
, qui n'eſt nullement marquée
par o- i , puiſqu'on n'entend ni o ni z.
Que ſi l'on veut prononcer François avec
le ſon de l'e fort ouvert , comme dans procès
, ſuccès , tempête , Abbeſſe , &c. il eſt évident
que pourmarquer cette prononciation
d'une maniere propre & ſans équivoque ,
il faudroit plûtôt ſubſtituer un é ouvert à la
diphthongue o- i , qui n'eſt pas même diphthongue
en ce mot , puiſqu'elle n'y a point
de double fon. Mais comme cette façon
d'écrire ce mot par un é ouvert n'eſt point
autoriſée , & que dans la prononciation
foutenuë , ce mot ne ſe prononce point par
un é ouvert , je crois qu'en attendant une
judicieuſe réforme , il faut écrire François ,
Anglois ,je connois , &c .
Et pourquoi ne pas mettre ai au lieu d'oi ?
N'est-ce pas ainſi qu'on écrit Palais , Marais
, jamais , & tant d'autres où ai n'a que
le ſon ſimple de l'ê ouvert ?
Je répons que c'eſt corriger un abus par
un autre plus grand encore ; c'eſt ôter à un
figne ſa deſtination propre , pour lui faire
fignifier un fon , qui , de ſon côté , a ſon
figne particulier.Car ai eſt une diphthongue
compofée de l'a & de l'i , qui n'eſt deſtinée
qu'à marquer un fon réiini , compofé de ces
deux voyelles , comme dans l'interjection
Cvj 2
2204 MERCURE DEFRANCE.
ai , ai , ai ! & dans bail , mail , qui ne font
que d'une feule fyllabe , Bayonne , Mayance
, Bercail , Camail , Email , Serail , poitrail,
détail , Evantail , travail , Portail , fans
compter tant d'autres mots en aille.
Si vous donnez à ces deux Lettres ai le
ſon de l'e ouvert , vous lui ôtez ſa premiere
deſtination ; vous multipliez les êtres fans
néceſſité. Cette prononciation de l'ê ouvert
n'a-t'elle pas ſon ſigne ê ? accès, procès , fuccès
, &c. Ces mots là s'écrivent- ils par ai ?
Cette vieille innovation , car il y a environ
un Siécle que le Sr de l'Eclache voulut
l'introduire , cette innovation , dis-je , induiroit
en erreur les Etrangers & les jeunes
gens , qui apprennent à lire , car fi vous leur
dites que ai fait ê , auront-ils grand tort de
lire lamên au lieu de la main. Bel , mêl pêle ,
canêlle au lieu de Bail , mail , paille ,
naille & encore Bên , Germén , elleurs au lieu
de Bain , Germain , ailleurs , & enfin Méance
, Beône au lieu de Mayance , Bayonne.
ca-
Mais direz-vous , quoiqu'on écrive
'Maire , Confulaire , Titulaire , &c. ne prononce-
t'on pas Mêre , Confulêre , Titulêre ?
On écrit de même jamais , Palais , & l'on
prononce james, Palês.
Je l'avouë ; mais revenons toujours au
principe. Cette maniere d'écrire ces mots
far di eſt un reſte de l'ancienne pronon
ciaOCTOBRE.
1744. 2205
ciation , felon laquelle on faiſoit fentir l'a
&l'i dans tous ces mots là , comme nous le
faiſons encore dans Bail , Mail , ai , ai , ai !
de l'ail.
Interrogez un Provençal , il vous dira que
dans ſon Pays on prononce encore fai-ré,
faire ; Pala- i , Palais , ainſi généralement &
ſans exception de tous les autres mots, écrits
parai.
Telle étoit d'abord la ſeule & unique
deſtinationde cette diphthongue ; ainfi dans
ces mots là l'Orthographe a été d'abord conforme
à la prononciation. Dans la fuite , la
prononciation de ces mots-là a changé ai
en é dans nos Provinces , en deçà de la Loire,&
l'Orthographe abandonnée par la prononciation
, eſt restée dans les Livres ; les
yeux de ceux qui font venus depuis , & qui
ont appris à lire dans ces Livres , ont été
dreſſés à dire é en ces mots là, quand ils y
voyoient ai , comme on faitdire Pan, Lan ,
lorſque nous voyons Paon , Laon ; il ne s'enfuit
nullement de-là , que pour faire entendre
qu'on doit prononcer Francês comme
Procês , on doive écrire Français. C'eſt vouloir
corriger un mal par un autre ; c'eſt tomber
de Carybde en Scylla .
On a toûjours écrit accés , procês , fuccês ,
par un é ouvert , parce que la prononciation
de ces mots là n'a point varié ; ils ont
tou
2206 MERCURE DE FRANCE.
toujours conſervé , dans la prononciation
&dans l'Orthographe,l'e qu'ils avoient dans
la Langue primitive , dont ils ſont dérivés ;
acceffus , proceffus , ſucceſſus , au lieu que
dans Palais & les autres l'a & l'1 de la Langue
primitive , par exemple , Palatium,après
s'être conſervés long- tems , dans la prononciation
& dans l'Orthographe,ne font reſtés
quedans celle-ci ; en un mot , acceſſus , proceffus
, ſucceſſus , ont amené accès , procès ,
fuccès , de même Palatium a fait dire d'abord
Pala- i, & Francus que l'on prononçoit Francous
a amené François : mais par quelle analogie
arriverons-nous à Français ?
Il y a un Poëme Provençal , qui a pour
Titre : Lou Teftamén de l'Ai , c'est-à-dire ,
Le Testament de l'Aſne ; toutes les perſonnes
de nos Provinces Méridionales , qui liront
ce Titre , diront Teftamén comme on dit
examén , faiſant entendre un é & non un a
dans la derniere ſyllabe .
En ſecond lieu , ils prononceront Ai, faifant
entendre l'a & l'i comme dans l'interjection
ai , ai , ai , & dans Ail , Allium
&c.
Ce que je viens dedire , M. de la diphthongue
ai , eft vrai auſſi de la diphthongue
au , que l'on prononçoit a-ou , réuniſſant
les deux fons en une diphthongue;l'u ſe prononçoit
à l'Italienne on, qui eſt un ſon ſimple
,
OCTOBRE. 1744. 2207
ple , comme ceux des autres voyelles ; nous
avons conſervé cette prononciation dans
loup &dans quelques autres mots , qui ne
s'écrivoient d'abord qu'avec un ſimple u ,
lupus , cuculus , &c.
Tous les mots François qu'on écrit par an,
prononcé par ô long , fe prononcent encore
aujourd'hui par a-ou en Provence , en Languedoc
& en d'autres Provinces , qui ont
confervé pluſieurs reſtes de l'ancienne prononciation
.
Je finis par une derniere Obfervation ,
c'eſt que la négligence , l'entêtement du
préjugé des yeux , ou la difficulté que l'Imprimerie
a apportée à changer l'Orthographe
, à mesure que la prononciation changeoit
, a introduit dans l'Orthographe vulgaire
, cinq uſages differens de la diphthongue
ai.
I. Ai , felon ſa premiere & fon unique
deſtination , réunit le fon de l'a & de l'i
Ail , Bail , Ar - eul , Bai- one , Mai- ance ,
&c.
II . Ai a le ſon de l'é fermé dans le futur
& dans quelques autres tems des verbes ,
j'aimerai ,je ferai , je parlai , j'ai , j'ai en, Oc.
Il n'y a pas long- tems qu'on écrivoit nai ,
natus , ils font nais nati funt ; aujourd'hui on
écrit ils font nés.
Dans les Provinces dont j'ai parlé , où ai
a
2208 MERCUREDE FRANE.
atoujours une prononciation uniforme , ot
prononce l'ai du futur des verbes , comme
le premier ai , qui eſt ouvert , de-là vient ,
que quand les perſonnes de ces Provinces
veulent parler François , elles prononcent
le futur Rai , comme l'imparfait du fubjonctif
Rois.
III . Ai a dans pluſieurs mots le ſon de
l'é , qui n'eſt ni tout-à- fait ouvert , ni toutà-
fait fermé , comme dans affaire, néceſſaire ;
ai eſt long dans Maître , dit M. Reſtaur , &
bref dans parfaite.
IV. Ai , dit encore M. Reſtaut , a le ſon
de l'e muet dans les motsjefaisois , nous faifons
: il n'y a pas long- tems qu'on écrit fera .
Il est vrai qu'on commence à écrire fefons ,
fefant. Mais Danet & Joubert ont toujours
écrit faisons , faisant , & quelques-uns de
nos Auteurs écrivent encore de même. Ils
croiroient faire une faute de ſe conformer
à la prononciation , & de ſeconder l'uſage ,
quand il commence à ſe corriger.
V. Enfin ai,conſervé dans l'Orthographe,
malgré le changement de la prononciation ,
a le fon de l'ê ouvert dans Palais , Marais ,
comme nous l'avons déja remarqué .
Lequel de ces cinq uſages , les Etrangers
& ceux qui font encore novices dans
la lecture , donneront-ils à l'ai qu'ils verront
dans Français ? Ce ſera ſans doute ce
lui
OCTOBRE . 1744. 1209
lui de l'é ouvert , mais à quoi pourront- ils
le connoître ? Faut - il que l'Orthographe ait
des ſignes auffi équivoques ? Et n'aimeroient-
ils pas mieux qu'on leur donnât tour
bonnement cet é ouvert , que de les y mener
par un a & un i , qui par eux-mêmes , n'ont
aucune analogie avec l'ê ouvert ?
Ainſi je ne veux point d'une réforme .
qui doit elle-même être réformée , & j'aime
mieux m'en tenir à la maniere ordinaire
d'écrire François.
Vous m'oppoſez , M. l'autorité d'un grand
Poëte , qui s'eſt déclaré partiſan de la maniere
d'écrire que je condamne.
Je répons d'abord , que comme on peut
être fort honnêre-homme , & faire mal des
Vers , on peut auſſi faire les plus beaux Vers
du monde , & ne s'être pas amuſé à approfondir
les principes de l'Orthographe.Ceux
de Newton font plus fatisfaifans pour les
génies élevés.
En ſecond lieu , je ſuis perfuadé que fi le
Poëte Philoſophe , dont vous parlez , M.
étoit né dans le Pays des anciens Troubadours
, où toutes les fois qu'on écrit ai on
prononce ai , faiſant entendre l'a & l'i , &
ne donnant jamais le ſon de l'é ouvert à cette
diphthongue ; je ſuis perſnadé , dis-je , que
cet Auteur illuſtre ne ſe ſeroit jamais aviſé
d'adopter la réforme de François par Fran-
1
gais
2210 MERCURE DE FRANCE .
çais , & je ſuis même convaincu qu'il aime
trop la vérité, pour perfiſter dans cette pratique
, s'il connoît jamais les raiſons qui la
combattent.
Je ſçais bien plus mauvais gré à l'Auteur
du Traité (a) du Vrai mérite ; il condamne
la pratique d'écrire Français par ai , mais
ſes raiſons ne paroiffent pas marquées au
coin de l'eſprit Philofophique.
Tel eſt nitre malheur , dit il, que l'Orthographe
& la prononciation ſont devenuës prefque
arbitraires , depuis que quelques modernes
Substituent des usages pernicieux à d'excellens
principes .
Les uſages peuvent être ſubſtitués à d'autres
uſages , mais jamais aux principes. Il ſeroit
à ſouhaiter que l'Auteur eût expliqué
ce qu'il entend ici par ces uſages pernicieux
&par ces principes excellens .
Un principe excellent eſt que l'établiſſement
, la prononciation & l'uſage des mots,
ne ſont pas arbitraires , je veux dire que le
concoursdes circonstances , qui font naître
une Langue , ne dépend d'aucun particulier,
&que quand une fois elle eſt établie , perſonne
ne peut ſe ſouſtraire à l'uſage reçû.
(a) Traité du Vrai mérite , T. I. p . 175. Edit. de
1740 .
Reſte
OCTOBRE. 1744. 2217
Reſte enſuite à l'écrire , ſur quoi il eſt li
bre à chacun de propoſer ſes Obſervations ,
en ſuivant leprincipe , qui eſt de prendre
les moyens les plus fimples& les plus propres
, pour arriver au but de l'Art , & rejetter
tout ce qui ſeroit inutile ou équivoque .
Pour moi , ennemi des nouveautés , pourſuitil
,je vous conseille deprononcer Français
d'écrire François.
Ce n'eſt pas par la diphthongue ai que l'on
doit indiquerla véritable prononciation de
François, ſelon d'excellens principes , qui
veulent qu'on indique les fons par leurs
Lettres caractériſtiques , & qu'on rejette
tout ce qui peut induire en erreur.
Tant que ces abus dureront , c'eſt toujours
le même Auteur qui parle , la Langue n'acquerera
jamais le beau titre de Langue morte,
qui fait tant d'honneur à la Latinité.
Une Langue vivante , parvenue à un certain
degré de perfection , ne doit point envier
le prétendubeau titrede Langue morte.
Toute la difference qu'ily a entre une Langue
morte & une Langue vivante , c'eſt
qu'on a ceſſé de parler l'une , & qu'on parle
encore l'autre ; c'eſt même un préjugé favorable
pour une Langue vivante , de ſe
conſerver plus long-tems , & nous devons
ſouhaiter que la nôtre ſe conſerve
vivante
1212 MERCURE DE FRANCE .
vivante juſqu'à la conſommationdes ſiécles.
La nouvell : Orthographe qu'on veut introduire
, ajoûte-t'il , auroit des ſuites bien funestes ,
ſi on écrivoit j'avais pour j'avois . L'Etranger
qui veut apprendre notre Langue , pourroit-il
de lui-même recourir au verbe avoir pour le
bien conjuguer ?
L'Etranger , qui lit fera dans tous nos Livres
, & même dans le Traité du Vrai mérite
, pourra-t'il de lui-même recourir au
verbe faire pour le bien conjuguer ? Quelles
Suites funestes ! tout eſt renverſé ! O tempora !
ô mores ! Faudra- t'il refondre tous les Livres
qu'on a imprimés depuis l'Etabliſſement de la
Monarchie ? dit l'Auteur du Traité du Vrai
mérite.
Il y a plus de mille ans d'intervalle entre
l'Etabliſſement de notre Monarchie & l'Invention
de l'Imprimerie. D'ailleurs , les
Manufcrits & les Livres les plus anciens
font toujours autant de témoins de la prononciation
& des façons de parler de nos
Peres , & ne doivent pas plus ſervir de regle
à notre Orthographe,qu'ils en ſervent à
notre prononciation. Pour les en dédommager
, donnons leur le beau titre de Livres de
Languemorte.
Après tout , l'Auteur lui - même voudroit-
il écrire comme on écrivoit du tems
de
OCTOBRE. 1744. 221
/
de Villehardoüin , ou même du tems de
Marot ?
Ces innovationsfont pitié , s'écrie l'Auteur.
Oüi affürément , tout ce qui n'eſt pas conforme
aux véritables principes ; fait pitié
aux eſprits Philofophiques , qui vont ſaiſir
les chofes dès leurs fources,
Enfin l'Auteur voudroit que l'Académie ,
Tribunal souverain des Belles- Lettres , afſem
blat les Chambres , composât une Aſſemblée da
Députés profonds &polis , pour pouvoir tous
ensemble, &à la pluralité des voix , décider ,
créer , approuver , profcrire. Sur quoi l'Aureur
me permettra de le renvoyer à la ſage
&profonde Differtation de M. de Moncrif,
digneMembre de cette Illuſtre Compagnie,
M. deMoncrif fait voir dans cette Differtation
, que toute Langue vivante est parsa nature
même, &par celle de notre eſprit , ſujette
à varier ſans ceſſfe. Ce qui ne doit s'entendre
que de la Nomenclature , de la Prononcia
tion , & de l'uſage des mots & des Phrafes ,
car pour l'Orthographe , on peut fort bien
obſerver tous les fons d'une Langue , &
donner à chacun un ſigne particulier & invariable
, je veux dire une Lettre caractériſ
tique & incommutable , enſorte que a & i ,
par exemple , ne puiffent jamais être le
figne de quelque autre fon ,& qu'aucune
autre
2214 MERCURE DE FRANCE.
:
autre Lettre ne puiſſe jamais prendre le fon
de l'a ni celui de l'i.
La Diſſertation , dont je viens de parler ,
fut lûë à l'Académie , dans une Aſſemblée
publique le 10 Mars 1742 , & elle a été
imprimée dans les OEuvres mêlées de M. de
Moncrif, à Paris , chés Brunet , 1743. J'ai
Jû ces OEuvres avec beaucoup de plaifir &
d'utiliré. J'y ai obſervé la délicateſſe , la juf
reffe & le bon eſprit de l'Auteur,
Voilà , Monfieur , ce que vous avez défiré
de moi. Je ſerai toujours ravi de vous
marquer le dévoûment fincere avec lequel
j'ai l'honneur d'être , Monfieur ,&c.
AParis, ce 21 Juillet 1744.
fur la prononciation & sur l'Orthographe
de la Langue Françoiſe où l'on examine s'il
faut écrire Français , au lieu de François.
A. M.
Oici , Monfieur , puiſque vous le
Vvoulez ,ce que je penſe ſur la maniere
d'écrire le mot François par la diphthongue
ai Français, au lieu de François par
l'orthographe vulgaire.
Ce font là des minuties , auſquelles il
ſemble que les perſonnes , qui penſent auſſi
grandement que vous , M. ne devroient pas
s'amufer , mais j'ai eu l'honneur de vous
entendre dire plus d'une fois , que l'Art
ingénieux de peindre la parole intéreſſe trop
la Societé , pour traiter de bagatelle ce qui
le concerne; & d'ailleurs il eſt utile d'accoûtumer
ſon eſprit à penſer avec juſteſſe
fur les moindres choſes.
Permettez -moi , M. de rappeller d'abord
quelques principes , qui me mettront en
état de répondre, avec plus d'exactitude ,
votre question.
Il me ſemble qu'il y a bien de la différense
entre une Langue , & la maniere de l'éstire,
Une
OCTOBRE. 1744. 2195
Une Langue eſt l'Ouvrage de la Nature ,
& la maniere de l'écrire eſt l'Ouvrage de
l'Art.
La Nature nous a donné les organes de la
parole ; nous en faifons par imitation , par
inſtinct , le même uſage,que nous en voyons
faire àceux avec qui nous vivons. Le même
intérêt qui nous a appris à entendre ceux
qui nous parloient , nous apprendà les imirer
, afin que comme nous avons connu ce
qu'ils penſoient , nous puiſſions auſſi leur
faire connoître ce que nous penſons.
On ne peut pas dire qu'aucun particulier
ait inventé l'Art de parler , ni même une
ſeule Langue , de toutes celles qui exiſtent ,
ou qui ont été en uſage parmi les Hommes.
Aucune Langue n'eſt donc l'Ouvrage de
l'Art: elles font toutes une ſuite néceffaire
de la conformation des organes de la paro
le ,& d'un nombre preſqu'infini de circonftances
, qui ont concouru à leur établiſſement
, qui en font la varieté , &qui par le
laps de tems y apportent des changemens ,
qui à la fin les détruiſent , & leur font faire
place à d'autres , qui s'introduiſent de la
même maniere que les anciennes s'étoient
établies.
Les Langues n'fuirt point l'Ouvrage d'aucun
particulier ,mais étant un effetde cette
Cij ma2196
MERCURE DE FRANCE.
maniere ſupérieure , ſelon laquelle les cho
ſes ſemblent ſe faire & s'introduire toutes
ſeules , ſans le ſecours de l'Art , ni de l'Autorité
, nous devons les prendre telles que
nous les trouvons , puiſqu'elles ont été faites
indépendemment de nous. Quand une
fois les cauſes , qui forment une Langue ,
ont produit leur effet , & qu'enfin la Langue
eſt établie , la Loi eſt publiée ; tout doit
yêtre foumis , juſqu'à ce que des cauſes pareilles
faſſent ſucceder un nouvel effet au
premier.
Ainfi , lorſqu'il s'agit de l'emploi ou de la
prononciation d'un mot , ou qu'il eſt queftion
de quelque tour de Phrafe , nous devons
nous contenter de conſulter l'uſage de
la plus noble & de la plus éclairée partie de
la Nation , où cette Langue eſt établie ; il
ſuffit que l'on puiſſe nous dire avec vérité ,
c'est ainſi que les perſonnes éclairées de la Nation
parlent ; tel eſt le langage de ceux qui ont
eu de l'éducation à la Cour , ou dans la Capitale.
C'est dans ceſens que les Auteurs de réputation
employent un tel mot ou une telle Phra
ſe : tout est décidé. Nous devons prendre
les mots& les Phrases ,telles que l'uſage le
plus autoriſé nous les préſente, Cet uſage
eſt la ſeule réglede la prononciation , de la
fignification & de l'emploi des mots & des
Phraſes. Il n'y a pas fur ces points d'autres
prin
OCTOBRE. 1744. 2197
principes. Nous ne pouvons qu'obſerver l'ufage
, & conformer notre pratique à ces
Obſervations .
Il n'en eſt pas de même de la Peinture ,
de la Muſique écrite , de l'Orthographe , &
des autres Inventions de l'induſtrie des
Hommes. Nous avons tous droit de révifion.
Nous avons tous intérêt de reconnoître
pour quelle fin , pour quels motifs
pour quels uſages , on a imaginé l'Art ; fi
l'inventeur fuit ſon but , ſi les moyens conduiſent
à la fin. On doit même nous ſçavoir
gré de propoſer ce qui peut ajoûter quelque
degré de perfection à l'Art , & faire
éviter ce qui pourroit le rendre défectueux .
C'eſt ainſi que les Arts ſe ſont perfectionnés.
Tous les Arts ont leurs principes & leurs
régles , indépendemment de tout caprice ,
parce qu'ils ont tous une fin , à laquelle ils
doivent atteindre , pour remplir leur inftitution.
La Peinture d'une bouche doit refſembler
à une bouche , & ne doit pas être
la figure d'un oeil ; le portrait de Louis doit
me rappeller l'image de Louis , & s'il me
rappelle l'idée de quelqu'autre , le Peintre
n'a pas rempli ſon objet.
د
Les Notes de Muſique ont chacune leur
destination & fi vous voulez me faire
chanter mi , fa , fol , il ne faut pas que
Ciij vous
2198 MERCURE DE FRANCE.
vous notiez ſur la portée la , fi , ut .
Mille raiſons d'intérêt , de commodité ,
de vanité , engagerent autrefois les Hommes
àchercher un moyen , pour communiquer
leurs penfées aux abſens ,pour ſe les
rappeller à eux-mêmes ,& pour les tranfmettre
à la Poſterité. Ils inventerent d'abord
des Hiéroglyphes , c'est-à-dire des fignes
, ou ſimboles , qui n'étoient deſtinés
qu'à faire entendre le fond de la penſée , à
peu près comme le chou , pendu à une
porte , indique que c'eſt là que l'on vend
du vin. Enfin , après bien des recherches
ils eurent le bonheur de trouver ces petites
figures que nous appellons Lettres , dont
chacune eſt deſtinée à être le figne de quelqu'un
des fons particuliers , qui entrent
dans la compofition des mots.
L'Art , qui apprend à ſe ſervir de ces ffgnes
, eſt appellé Orthographe , c'est-à-dire
l'Art d'écrire , ſelon le but pour lequel
l'Art à été inventé. L'Orthographe, étant un
Art , elle doit avoir des principes , & des
principes invariables , car tout Art eſt inventé
, pour conduire à une fin ; les principes
de l'Art , ce ſont les Régles , les Obfervations
, qui conduiſent à cette fin ; or
comme la fin ne change point , les principes
doivent aufli être invariables comme
elle.
Quelle
OCTOBRE. 1744. 2199
Quelle eſt la fin de l'Orthographe , &
quels en font les principes ? La fin de l'Orthographe
eſt de peindre la parole par des fignes
, qui , ſelon leur deſtination une fois
fixée & convenuë , deviennent l'image des
ſons particuliers , qui entrent dans la compoſitiondesmots.
A l'égard des principes , c'est-à-dire, des
moyens que l'on doit néceſſairement employer
, pour arriver à cette fin , je me contenterai
de rapporter ici les deux ou trois
principes fondamentaux , dont tous les autres
ne fontque des conféquences.
I. L'Orthographe doit fournir autant de
ſignes particuliers qu'il y ade fons differents
dans une Langue, enſorte que chaque fon
ait ſa Lettre repreſentative.
11. Ces Signes ou Lettres ne doivent jamais
être employés l'un pour l'autre , car
alors le Signe feroit équivoque , ce qui eft
le plus grand défaut qu'un Signe puiſſe
avoir.
111. Enfin l'Orthographe doit faire tout
ce qu'il faut & ne faire que ce qu'il faut ,
pour arriver à ſon but , qui eſt uniquement
de donner les Signes propres & incommutables
de la prononciation , & les Obfervations
néceſſaires pour écrire ces Signes .
Il eſt indubitable , que d'abord on a ſuivi
ces principes. Onn'avoit inventé les Signes
Ciiij des
80000
2200 MERCURE DE FRANCE.
des fons que pour en ſuivre la deſtination .
Si l'on écrivoit Empereur , enfant , entendre ,
par un é , c'eſt qu'on prononçoit émpereur ,
énfant , énténdre. La preuve en eſt bien claire
; c'eſt que cette prononciation s'eſt conſervée
juſqu'aujourd'hui , en pluſieurs Provinces&
furtout en Provence & en Languedoc
, où tous les mots François qu'on écrit
par en & qu'on prononce par an en François,
ſe prononcent par én , même la prépoſition
en in , & c'eſt ainſi que nous prononçons
examén , Hymén , Saducéén , Chaldéén
amén, bién, mién , tién , ancien , &c .
Il y a auſſi en Picardie , en Artois & en
Flandre , pluſieurs fortes de prononciations,
qui par leur conformité avec l'ancienne Orthographe,
justifient que cette Orthographe
fut autrefois conforme à la prononciation ,
comme Paon .
Quand la prononciation change , on
peut afſfürer que l'Orthographe changera ,
maisde loin en loin ; on écrivoit foubs on
n'écrit plus que fous , parce que le b ne s'y
prononce plus. On écrivoit il ha , habet ,
on écrit ſimplement il a, on écrivoit Adrian,
Damian , Valentinian , parce qu'on les prononçoit
ainſi ; aujourd'hui on écrit Adrien
Damien , Valentinien , par la ſeule raiſon de
la prononciation. On écrivoit treuve ; on
écrit trouve , toujours par la raifon de la pro-
,
nonciation , qui , étant la maîtreſſe & l'original
CCTOBRE . 1744. 2201
ginal de l'Orthographe,la ſubjugue enfin &
ſe la rend conforme .
Il n'y a pas bien long- tems qu'on écrivoit
encore il faira , parce que d'abord on l'avoit
prononcé ainsi , faiſant entendre l'a &
l'i dans la premiere ſyllabe , comme on le
fait encore en Provence & dans les Pays
voiſins , mais la prononciation de l'ai s'étant
perduë en ce mot là , & celle de l'e muet y
ayant été ſubſtituée , le ſigne repreſentatif
de cet e muet , a enfin été mis dans l'écriture
au lieu de l'ai , qui n'avoit plus de rapport
à la prononciation de ce mot , enforte
que les partiſans même de l'ancienne Orthographe
écrivent aujourd'hui ilfera , conformément
à la prononciation préſente. On
commence même à écrire nous fefons , il fefoit
, en fefant. Mais pendant que d'un côté
on révoque avec raiſon le Privilége que
l'on avoit toleré dans l'ai , de repreſenter l'e
muet en ces mots , quelques perſonnes venlent
l'en dédommager , en lui accordant ,
malgré ſon inftitution&fon uſage propre
la prérogative de repréſenter l'e ouvert dans
le mot François qu'ils écrivent par ai , Français.
Il me ſemble , que ſelon les véritables.
principes, il ne faudroit écrire la derniere
ſyllabe de François , ni de l'une ni de l'autre
maniere , puiſqu'on ne prononce ni
Cy Fram2202
MERCURE DE FRANCE.
Franço- is ni França is : car on n'entend ni o
nii ; ni ani z.
Oi eſt une diphthongue repréſentative des
fons de l'o & de l'i , raſſemblés en une ſeule
ſyllabe , ſans divifer la voix , mais qui doit
faire entendre les deux voyelles , comme
on les entend dans la premiere ſyllabe de
voy- ez , voy-age , moy-en.
On fait auſſi ſentir les deux voyelles en
Italien dans noi nous , voi vous. On prononce
no- i , vo-i en raſſemblant les deux
fons en une feule ſyllabe. Quelle difference
entre le fon Italien de noi , voi , & le fon
François moi, toi !
د
Les deux voyelles de ladiphthongue oi
ſe font auffi entendre en Grec Tesia la
Ville de Troye . of , article Grec au pluriel.
Οἱ λόγοι les diſcours , & au datif , τοῖς
λόγοις. Dans ce dernier , les trois Lettres
ess ontun ſon bien different de celui qu'elles
ont dans François , S. François , les Suédois,
c.
Cette diphthongue oi , ois , ſe prononce
dans la plupart de nos mots , ſans que l'on
entende rien de l'oni de l'i , comme dans
foi , moi , toi , ſoi , Loi , voi , Roi , quoi , &c.
On entend ona , oué & nullement o- i.
Ainſi , ſi l'on veut prononcer François
comme on prononce S. François , Lois, Rois,
mois,trois ,&c. il faudroit un caractere particulier,
OCTOBRE . 1744. 2203
ticulier , pour marquer cette forte de prononciation
, qui n'eſt nullement marquée
par o- i , puiſqu'on n'entend ni o ni z.
Que ſi l'on veut prononcer François avec
le ſon de l'e fort ouvert , comme dans procès
, ſuccès , tempête , Abbeſſe , &c. il eſt évident
que pourmarquer cette prononciation
d'une maniere propre & ſans équivoque ,
il faudroit plûtôt ſubſtituer un é ouvert à la
diphthongue o- i , qui n'eſt pas même diphthongue
en ce mot , puiſqu'elle n'y a point
de double fon. Mais comme cette façon
d'écrire ce mot par un é ouvert n'eſt point
autoriſée , & que dans la prononciation
foutenuë , ce mot ne ſe prononce point par
un é ouvert , je crois qu'en attendant une
judicieuſe réforme , il faut écrire François ,
Anglois ,je connois , &c .
Et pourquoi ne pas mettre ai au lieu d'oi ?
N'est-ce pas ainſi qu'on écrit Palais , Marais
, jamais , & tant d'autres où ai n'a que
le ſon ſimple de l'ê ouvert ?
Je répons que c'eſt corriger un abus par
un autre plus grand encore ; c'eſt ôter à un
figne ſa deſtination propre , pour lui faire
fignifier un fon , qui , de ſon côté , a ſon
figne particulier.Car ai eſt une diphthongue
compofée de l'a & de l'i , qui n'eſt deſtinée
qu'à marquer un fon réiini , compofé de ces
deux voyelles , comme dans l'interjection
Cvj 2
2204 MERCURE DEFRANCE.
ai , ai , ai ! & dans bail , mail , qui ne font
que d'une feule fyllabe , Bayonne , Mayance
, Bercail , Camail , Email , Serail , poitrail,
détail , Evantail , travail , Portail , fans
compter tant d'autres mots en aille.
Si vous donnez à ces deux Lettres ai le
ſon de l'e ouvert , vous lui ôtez ſa premiere
deſtination ; vous multipliez les êtres fans
néceſſité. Cette prononciation de l'ê ouvert
n'a-t'elle pas ſon ſigne ê ? accès, procès , fuccès
, &c. Ces mots là s'écrivent- ils par ai ?
Cette vieille innovation , car il y a environ
un Siécle que le Sr de l'Eclache voulut
l'introduire , cette innovation , dis-je , induiroit
en erreur les Etrangers & les jeunes
gens , qui apprennent à lire , car fi vous leur
dites que ai fait ê , auront-ils grand tort de
lire lamên au lieu de la main. Bel , mêl pêle ,
canêlle au lieu de Bail , mail , paille ,
naille & encore Bên , Germén , elleurs au lieu
de Bain , Germain , ailleurs , & enfin Méance
, Beône au lieu de Mayance , Bayonne.
ca-
Mais direz-vous , quoiqu'on écrive
'Maire , Confulaire , Titulaire , &c. ne prononce-
t'on pas Mêre , Confulêre , Titulêre ?
On écrit de même jamais , Palais , & l'on
prononce james, Palês.
Je l'avouë ; mais revenons toujours au
principe. Cette maniere d'écrire ces mots
far di eſt un reſte de l'ancienne pronon
ciaOCTOBRE.
1744. 2205
ciation , felon laquelle on faiſoit fentir l'a
&l'i dans tous ces mots là , comme nous le
faiſons encore dans Bail , Mail , ai , ai , ai !
de l'ail.
Interrogez un Provençal , il vous dira que
dans ſon Pays on prononce encore fai-ré,
faire ; Pala- i , Palais , ainſi généralement &
ſans exception de tous les autres mots, écrits
parai.
Telle étoit d'abord la ſeule & unique
deſtinationde cette diphthongue ; ainfi dans
ces mots là l'Orthographe a été d'abord conforme
à la prononciation. Dans la fuite , la
prononciation de ces mots-là a changé ai
en é dans nos Provinces , en deçà de la Loire,&
l'Orthographe abandonnée par la prononciation
, eſt restée dans les Livres ; les
yeux de ceux qui font venus depuis , & qui
ont appris à lire dans ces Livres , ont été
dreſſés à dire é en ces mots là, quand ils y
voyoient ai , comme on faitdire Pan, Lan ,
lorſque nous voyons Paon , Laon ; il ne s'enfuit
nullement de-là , que pour faire entendre
qu'on doit prononcer Francês comme
Procês , on doive écrire Français. C'eſt vouloir
corriger un mal par un autre ; c'eſt tomber
de Carybde en Scylla .
On a toûjours écrit accés , procês , fuccês ,
par un é ouvert , parce que la prononciation
de ces mots là n'a point varié ; ils ont
tou
2206 MERCURE DE FRANCE.
toujours conſervé , dans la prononciation
&dans l'Orthographe,l'e qu'ils avoient dans
la Langue primitive , dont ils ſont dérivés ;
acceffus , proceffus , ſucceſſus , au lieu que
dans Palais & les autres l'a & l'1 de la Langue
primitive , par exemple , Palatium,après
s'être conſervés long- tems , dans la prononciation
& dans l'Orthographe,ne font reſtés
quedans celle-ci ; en un mot , acceſſus , proceffus
, ſucceſſus , ont amené accès , procès ,
fuccès , de même Palatium a fait dire d'abord
Pala- i, & Francus que l'on prononçoit Francous
a amené François : mais par quelle analogie
arriverons-nous à Français ?
Il y a un Poëme Provençal , qui a pour
Titre : Lou Teftamén de l'Ai , c'est-à-dire ,
Le Testament de l'Aſne ; toutes les perſonnes
de nos Provinces Méridionales , qui liront
ce Titre , diront Teftamén comme on dit
examén , faiſant entendre un é & non un a
dans la derniere ſyllabe .
En ſecond lieu , ils prononceront Ai, faifant
entendre l'a & l'i comme dans l'interjection
ai , ai , ai , & dans Ail , Allium
&c.
Ce que je viens dedire , M. de la diphthongue
ai , eft vrai auſſi de la diphthongue
au , que l'on prononçoit a-ou , réuniſſant
les deux fons en une diphthongue;l'u ſe prononçoit
à l'Italienne on, qui eſt un ſon ſimple
,
OCTOBRE. 1744. 2207
ple , comme ceux des autres voyelles ; nous
avons conſervé cette prononciation dans
loup &dans quelques autres mots , qui ne
s'écrivoient d'abord qu'avec un ſimple u ,
lupus , cuculus , &c.
Tous les mots François qu'on écrit par an,
prononcé par ô long , fe prononcent encore
aujourd'hui par a-ou en Provence , en Languedoc
& en d'autres Provinces , qui ont
confervé pluſieurs reſtes de l'ancienne prononciation
.
Je finis par une derniere Obfervation ,
c'eſt que la négligence , l'entêtement du
préjugé des yeux , ou la difficulté que l'Imprimerie
a apportée à changer l'Orthographe
, à mesure que la prononciation changeoit
, a introduit dans l'Orthographe vulgaire
, cinq uſages differens de la diphthongue
ai.
I. Ai , felon ſa premiere & fon unique
deſtination , réunit le fon de l'a & de l'i
Ail , Bail , Ar - eul , Bai- one , Mai- ance ,
&c.
II . Ai a le ſon de l'é fermé dans le futur
& dans quelques autres tems des verbes ,
j'aimerai ,je ferai , je parlai , j'ai , j'ai en, Oc.
Il n'y a pas long- tems qu'on écrivoit nai ,
natus , ils font nais nati funt ; aujourd'hui on
écrit ils font nés.
Dans les Provinces dont j'ai parlé , où ai
a
2208 MERCUREDE FRANE.
atoujours une prononciation uniforme , ot
prononce l'ai du futur des verbes , comme
le premier ai , qui eſt ouvert , de-là vient ,
que quand les perſonnes de ces Provinces
veulent parler François , elles prononcent
le futur Rai , comme l'imparfait du fubjonctif
Rois.
III . Ai a dans pluſieurs mots le ſon de
l'é , qui n'eſt ni tout-à- fait ouvert , ni toutà-
fait fermé , comme dans affaire, néceſſaire ;
ai eſt long dans Maître , dit M. Reſtaur , &
bref dans parfaite.
IV. Ai , dit encore M. Reſtaut , a le ſon
de l'e muet dans les motsjefaisois , nous faifons
: il n'y a pas long- tems qu'on écrit fera .
Il est vrai qu'on commence à écrire fefons ,
fefant. Mais Danet & Joubert ont toujours
écrit faisons , faisant , & quelques-uns de
nos Auteurs écrivent encore de même. Ils
croiroient faire une faute de ſe conformer
à la prononciation , & de ſeconder l'uſage ,
quand il commence à ſe corriger.
V. Enfin ai,conſervé dans l'Orthographe,
malgré le changement de la prononciation ,
a le fon de l'ê ouvert dans Palais , Marais ,
comme nous l'avons déja remarqué .
Lequel de ces cinq uſages , les Etrangers
& ceux qui font encore novices dans
la lecture , donneront-ils à l'ai qu'ils verront
dans Français ? Ce ſera ſans doute ce
lui
OCTOBRE . 1744. 1209
lui de l'é ouvert , mais à quoi pourront- ils
le connoître ? Faut - il que l'Orthographe ait
des ſignes auffi équivoques ? Et n'aimeroient-
ils pas mieux qu'on leur donnât tour
bonnement cet é ouvert , que de les y mener
par un a & un i , qui par eux-mêmes , n'ont
aucune analogie avec l'ê ouvert ?
Ainſi je ne veux point d'une réforme .
qui doit elle-même être réformée , & j'aime
mieux m'en tenir à la maniere ordinaire
d'écrire François.
Vous m'oppoſez , M. l'autorité d'un grand
Poëte , qui s'eſt déclaré partiſan de la maniere
d'écrire que je condamne.
Je répons d'abord , que comme on peut
être fort honnêre-homme , & faire mal des
Vers , on peut auſſi faire les plus beaux Vers
du monde , & ne s'être pas amuſé à approfondir
les principes de l'Orthographe.Ceux
de Newton font plus fatisfaifans pour les
génies élevés.
En ſecond lieu , je ſuis perfuadé que fi le
Poëte Philoſophe , dont vous parlez , M.
étoit né dans le Pays des anciens Troubadours
, où toutes les fois qu'on écrit ai on
prononce ai , faiſant entendre l'a & l'i , &
ne donnant jamais le ſon de l'é ouvert à cette
diphthongue ; je ſuis perſnadé , dis-je , que
cet Auteur illuſtre ne ſe ſeroit jamais aviſé
d'adopter la réforme de François par Fran-
1
gais
2210 MERCURE DE FRANCE .
çais , & je ſuis même convaincu qu'il aime
trop la vérité, pour perfiſter dans cette pratique
, s'il connoît jamais les raiſons qui la
combattent.
Je ſçais bien plus mauvais gré à l'Auteur
du Traité (a) du Vrai mérite ; il condamne
la pratique d'écrire Français par ai , mais
ſes raiſons ne paroiffent pas marquées au
coin de l'eſprit Philofophique.
Tel eſt nitre malheur , dit il, que l'Orthographe
& la prononciation ſont devenuës prefque
arbitraires , depuis que quelques modernes
Substituent des usages pernicieux à d'excellens
principes .
Les uſages peuvent être ſubſtitués à d'autres
uſages , mais jamais aux principes. Il ſeroit
à ſouhaiter que l'Auteur eût expliqué
ce qu'il entend ici par ces uſages pernicieux
&par ces principes excellens .
Un principe excellent eſt que l'établiſſement
, la prononciation & l'uſage des mots,
ne ſont pas arbitraires , je veux dire que le
concoursdes circonstances , qui font naître
une Langue , ne dépend d'aucun particulier,
&que quand une fois elle eſt établie , perſonne
ne peut ſe ſouſtraire à l'uſage reçû.
(a) Traité du Vrai mérite , T. I. p . 175. Edit. de
1740 .
Reſte
OCTOBRE. 1744. 2217
Reſte enſuite à l'écrire , ſur quoi il eſt li
bre à chacun de propoſer ſes Obſervations ,
en ſuivant leprincipe , qui eſt de prendre
les moyens les plus fimples& les plus propres
, pour arriver au but de l'Art , & rejetter
tout ce qui ſeroit inutile ou équivoque .
Pour moi , ennemi des nouveautés , pourſuitil
,je vous conseille deprononcer Français
d'écrire François.
Ce n'eſt pas par la diphthongue ai que l'on
doit indiquerla véritable prononciation de
François, ſelon d'excellens principes , qui
veulent qu'on indique les fons par leurs
Lettres caractériſtiques , & qu'on rejette
tout ce qui peut induire en erreur.
Tant que ces abus dureront , c'eſt toujours
le même Auteur qui parle , la Langue n'acquerera
jamais le beau titre de Langue morte,
qui fait tant d'honneur à la Latinité.
Une Langue vivante , parvenue à un certain
degré de perfection , ne doit point envier
le prétendubeau titrede Langue morte.
Toute la difference qu'ily a entre une Langue
morte & une Langue vivante , c'eſt
qu'on a ceſſé de parler l'une , & qu'on parle
encore l'autre ; c'eſt même un préjugé favorable
pour une Langue vivante , de ſe
conſerver plus long-tems , & nous devons
ſouhaiter que la nôtre ſe conſerve
vivante
1212 MERCURE DE FRANCE .
vivante juſqu'à la conſommationdes ſiécles.
La nouvell : Orthographe qu'on veut introduire
, ajoûte-t'il , auroit des ſuites bien funestes ,
ſi on écrivoit j'avais pour j'avois . L'Etranger
qui veut apprendre notre Langue , pourroit-il
de lui-même recourir au verbe avoir pour le
bien conjuguer ?
L'Etranger , qui lit fera dans tous nos Livres
, & même dans le Traité du Vrai mérite
, pourra-t'il de lui-même recourir au
verbe faire pour le bien conjuguer ? Quelles
Suites funestes ! tout eſt renverſé ! O tempora !
ô mores ! Faudra- t'il refondre tous les Livres
qu'on a imprimés depuis l'Etabliſſement de la
Monarchie ? dit l'Auteur du Traité du Vrai
mérite.
Il y a plus de mille ans d'intervalle entre
l'Etabliſſement de notre Monarchie & l'Invention
de l'Imprimerie. D'ailleurs , les
Manufcrits & les Livres les plus anciens
font toujours autant de témoins de la prononciation
& des façons de parler de nos
Peres , & ne doivent pas plus ſervir de regle
à notre Orthographe,qu'ils en ſervent à
notre prononciation. Pour les en dédommager
, donnons leur le beau titre de Livres de
Languemorte.
Après tout , l'Auteur lui - même voudroit-
il écrire comme on écrivoit du tems
de
OCTOBRE. 1744. 221
/
de Villehardoüin , ou même du tems de
Marot ?
Ces innovationsfont pitié , s'écrie l'Auteur.
Oüi affürément , tout ce qui n'eſt pas conforme
aux véritables principes ; fait pitié
aux eſprits Philofophiques , qui vont ſaiſir
les chofes dès leurs fources,
Enfin l'Auteur voudroit que l'Académie ,
Tribunal souverain des Belles- Lettres , afſem
blat les Chambres , composât une Aſſemblée da
Députés profonds &polis , pour pouvoir tous
ensemble, &à la pluralité des voix , décider ,
créer , approuver , profcrire. Sur quoi l'Aureur
me permettra de le renvoyer à la ſage
&profonde Differtation de M. de Moncrif,
digneMembre de cette Illuſtre Compagnie,
M. deMoncrif fait voir dans cette Differtation
, que toute Langue vivante est parsa nature
même, &par celle de notre eſprit , ſujette
à varier ſans ceſſfe. Ce qui ne doit s'entendre
que de la Nomenclature , de la Prononcia
tion , & de l'uſage des mots & des Phrafes ,
car pour l'Orthographe , on peut fort bien
obſerver tous les fons d'une Langue , &
donner à chacun un ſigne particulier & invariable
, je veux dire une Lettre caractériſ
tique & incommutable , enſorte que a & i ,
par exemple , ne puiffent jamais être le
figne de quelque autre fon ,& qu'aucune
autre
2214 MERCURE DE FRANCE.
:
autre Lettre ne puiſſe jamais prendre le fon
de l'a ni celui de l'i.
La Diſſertation , dont je viens de parler ,
fut lûë à l'Académie , dans une Aſſemblée
publique le 10 Mars 1742 , & elle a été
imprimée dans les OEuvres mêlées de M. de
Moncrif, à Paris , chés Brunet , 1743. J'ai
Jû ces OEuvres avec beaucoup de plaifir &
d'utiliré. J'y ai obſervé la délicateſſe , la juf
reffe & le bon eſprit de l'Auteur,
Voilà , Monfieur , ce que vous avez défiré
de moi. Je ſerai toujours ravi de vous
marquer le dévoûment fincere avec lequel
j'ai l'honneur d'être , Monfieur ,&c.
AParis, ce 21 Juillet 1744.
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3027
p. 2218-2219
EXPLICATION du Tableau Epithalame, peint à l'Encre de la Chine, dédié à S. A. S. Madame la Duchesse de Chartres, par M. Gosmond.
Début :
LE principal Groupe représente le Mariage d'Hercule avec Hebé, fait par [...]
Mots clefs :
Hercule, Hébé, Jupiter, Sagesse, Grâces, Groupe, Tableau épithalame
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texteReconnaissance textuelle : EXPLICATION du Tableau Epithalame, peint à l'Encre de la Chine, dédié à S. A. S. Madame la Duchesse de Chartres, par M. Gosmond.
EXPLICATION du Tablean Epithalame
, peint à l'Encre de la Chine , dédié
à S. A.S.Madame la Ducheſſe de Chartres,
par M. Gofmond.
E principal Groupe repréſente le Ma-
Lriaged'Hercule avec Hebé fait par
Jupiter.
Il y a deux Groupes à droite & à gauche
du premier , qui caractériſent les attributs
desEpoux qui s'uniffent.
Le Groupe à la fuite d'Hebé , repréſente
la Sageſſe & les Graces. LesGracestiennent
des Guirlandes de fleurs , qu'elles ont préparé
pour l'Epouſe. La Sageſſe paroît s'entretenir
avec les Graces , & leur dire , que
les fleurs qu'elles préſentent , pour corner
cette Augufte Epouſe , produiront bien-tôt
des fruits dignes d'elle , &du Héros avec
lequel Jupiter l'unit ; ce qui eft caractériſé
par une Corne d'abondance qui eſt à ſes
pieds.
Le Groupe qui ſuit Hercule , repréſente
Mars & la Liberalité,qui font les vrais attribats
d'un Héros , puiſque Mars figure la
force du courage , & la Libéralité ,les ſentimens
généreux qui doivent l'accompagner.
Sur
OCTOBRE. 1744. 2219
Sur le devant du Tableau , ſont l'Amour
& l'Hymen, qui réiniſſent leurs flambeaux ,
avec des expreffions réciproques de tendrefſe.
On voit entre leurs flambeaux réinis les
Armes d'Orleans & de Conty accolées , qui
caractériſent l'Auguſte Hymenée de leurs
Alteſſes Séréniffimes.
Au bas du Tableau on lit cette Inſcription
:
D'Hercule avec Hebé le Souverain des Dieux
Sur l'Olimpe autrefois unit la deſtinée
Entre CHARTRES & CONTY les Loix de
l'hymenée 1
Du beau Sang des Bourbons refferrent tous les
noeuds ,
Et dans leur chaîne fortunée,
Nous font voir ici bas ce qu'on vit dans les Cieux.
, peint à l'Encre de la Chine , dédié
à S. A.S.Madame la Ducheſſe de Chartres,
par M. Gofmond.
E principal Groupe repréſente le Ma-
Lriaged'Hercule avec Hebé fait par
Jupiter.
Il y a deux Groupes à droite & à gauche
du premier , qui caractériſent les attributs
desEpoux qui s'uniffent.
Le Groupe à la fuite d'Hebé , repréſente
la Sageſſe & les Graces. LesGracestiennent
des Guirlandes de fleurs , qu'elles ont préparé
pour l'Epouſe. La Sageſſe paroît s'entretenir
avec les Graces , & leur dire , que
les fleurs qu'elles préſentent , pour corner
cette Augufte Epouſe , produiront bien-tôt
des fruits dignes d'elle , &du Héros avec
lequel Jupiter l'unit ; ce qui eft caractériſé
par une Corne d'abondance qui eſt à ſes
pieds.
Le Groupe qui ſuit Hercule , repréſente
Mars & la Liberalité,qui font les vrais attribats
d'un Héros , puiſque Mars figure la
force du courage , & la Libéralité ,les ſentimens
généreux qui doivent l'accompagner.
Sur
OCTOBRE. 1744. 2219
Sur le devant du Tableau , ſont l'Amour
& l'Hymen, qui réiniſſent leurs flambeaux ,
avec des expreffions réciproques de tendrefſe.
On voit entre leurs flambeaux réinis les
Armes d'Orleans & de Conty accolées , qui
caractériſent l'Auguſte Hymenée de leurs
Alteſſes Séréniffimes.
Au bas du Tableau on lit cette Inſcription
:
D'Hercule avec Hebé le Souverain des Dieux
Sur l'Olimpe autrefois unit la deſtinée
Entre CHARTRES & CONTY les Loix de
l'hymenée 1
Du beau Sang des Bourbons refferrent tous les
noeuds ,
Et dans leur chaîne fortunée,
Nous font voir ici bas ce qu'on vit dans les Cieux.
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3028
p. 2222-2235
LETTRE écrite par M. D. L. R. à M. le Marquis de B. sur quelques sujets de Littérature.
Début :
A peine, Monsieur, eûs-je achevé la Lettre que je me suis donné l'honneur [...]
Mots clefs :
Témoignage, Bibliothèque, Flavius Josèphe, Manuscrits, Saint Éphrem, Lettre, Croix, Sermon, Doutes, Chrétiens, Juifs, Jésus-Christ, P. Tournemine
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE écrite par M. D. L. R. à M. le Marquis de B. sur quelques sujets de Littérature.
LETTRE écrite par M.D. L. R. à M.
le Marquis de B. ſur quelques sujets de
Littérature.
A
Peine , Monfieur , eûs-je achevé la
Lettre que je me ſuis donné l'honneur
de vous écrire le 15 du mois de Juillet dernier
, & qui est imprimée dans le Mercure
du mois ſuivant , qu'en ouvrant la Bibliothéque
Orientale de M. d'Herbelot , pour
toute autre choſe , je fis une découverte ,
que je crois n'être pas indifferente , au ſujet
qui eſt traité dans cette Lettre.
Vous ſçavez , Monfieur , que le Cardinal
Quirini , Evêque de Breſcia, Bibliothéquaire
du Vatican , Auteur de la nouvelle Edition
des OEuvres de S. Ephrem , publiée à
Rome , affûre dans ſa derniere Lettre à M.
de Boze , Directeur de l'Académie des Infcriptions
& Belles- Lettres , qu'il a vû tous
les Manufcrits Grecs des OEuvres de S.
Ephrem, qui font dans la Bibliothéque du
Vatican ,
OCTOBRE. -1744. 2223
Vatican , & qu'aucun de ces Manufcrits ,
dans le Sermon de la Croix , ne porte la
Leçon Regnavit à ligno ; qu'il en eſt de même
de ceux d'Angleterre ,ſur leſquels a été
faite l'Edition d'Oxford , & de celui de la
Bibliothéque de S. Marc de Veniſe ; qu'à
l'égard de la Verſion Syriaque de l'Eglife.
d'Edeffe , dans laquelle on a prétendu que
S. Ephrem liſoit Regnavit à ligno , il n'a
point connu d'autre Verſion Syriaque que
celle où certainement cette addition ne ſe
trouve pas , qu'au reſte le Texte Syriaque
de ce Sermon ne ſe trouve ni dans la Bibliothéque
Vaticane , ni ailleurs , du moins
de ſa connoiſſance ; qu'enfin les Manufcrits
Grecs , qui repréſentent le même Texte ,
font exempts de cette addition.
Or je trouve , Monfieur , dans la Bibliothéque
Orientale , une Verſion Arabe du
Sermon de la Croix , par S. Ephrem , dont
perſonne , que je ſcache , n'a encore parlé.
Il ne ſeroit peut-être pas inutile de confulter
ce Texte Arabe , pour achever d'épuiſer
le ſujet en queſtion , & pour conftater la
vérité dans un point de critique , qui intéreſſe
la Religion. C'eſt , M. dans cet eſprit
que je vais vous rapporter ici ce qui ſe lit
là deſſus dans la Bibliothéque Orientale ,
pag. 748 .
Il y a dans la Bibliothéque du Roi , nu-
Diiij mero
2224 MERCURE DE FRANCE.
» mero 792 , un Sermon en Langue Arabi-
>> que de Mar Afraim , ou S. Ephrem , qui
>>fût prononcé le 17 jour du mois , que les
>>Egyptiens appellent , Toht , qui répond à
>>>notre mois de Septembre , Fête de la ſain-
>>te Croix , dans lequel ce ſaint Perſonnage
>>d>écrit l'Hiſtoire de Maroun , de Marie la
>> Femme , & de ſes Enfans.
>> Le Titre de ce Sermon eſtfeffir menKethir
» men Agiaib al Salib , alladhi beki Nackdor
» ala edfa bezal alscheitan almebat , ou Partie
>>des Miracles de la Croix , par la Vertu de
>>laquelle nous pouvons nous délivrer des
>> embûches de Sathan le Trompeur.
On apprend , pag. 558 du même Livre ,
que Maroun , dont il eſt parlé ci-deſſus ,
étoit un Emir , ou Seigneur principalde la
Ville d'Antioche , lequel viſita ſoleninellement
la fainte Croix , qui étoit à Jerufa
lem , avec fa femme Marie & ſes Enfans .
S. Ephrem , ajoûte l'Auteur , a fait un Difcours
exprès fur les Miracles qui ſe firent
alors par la préſence de la fainte Croix. 107
Vous ne doutez pas , M. que je ne voye
inceſſamment à quoi m'en tenir ſur ce Manuſcrit
Arabe de la Bibliothéque Royale ,
qui me paroît important ſur le ſujet en
queſtion , & j'aurai foinde vous informer
du ſuccès de mes Recherches. En attendant ,
paſſons à une matiere fur laquelle vous êtes
déja prevenu. J'ai
OCTOBRE. 1744. 2225
•J'ai dit dans la premiere partie de l'Extrait
de la Lettre du Cardinal Quirini à M.
de Boze , que pour donner indirectement
quelque ſatisfaction au Pere Tournemine ,
qui n'avoit pas triomphé dans la Conteftation
dont j'ai eu l'honneur de vous rendre
compte , je m'aviſai de tui propoſer la Défenfe
du fameux Paſſage de l'Hiſtorien Joſephe
, qui rend un témoignage fi remar
quable de JESUS CHRIST ; & cela , parce
que Dom Calmet , dans ſa Lettre,citée dans
monExtrait,ſembloit douter à l'occaſion du
regnavit à ligno , de l'autenticité de ce paffage
de P'Hiſtorien Grec .
J'ai ajouté , que je me dois ſçavoir bon
gré de ma tentative , car elle a donné licu ă
un fort bon Ouvrage du Pere T. qu'il me fit
l'honneur de m'adreſſer peu de tems avant
fa mort ,& dont je ne manquerois pas de
vous rendre compte. C'eſt , M. dequoi
jevais tâcher de m'acquitter , avec le plus
de briéveté qu'il me ſera poſſible.
D'abord il faut vous mettre ſous les yeux
ce célébre témoignage de Joſephe , fidélement
traduit fur le Texte Grec par Dom
Calmet,& tel qu'il le rapporte lui-même, à
la fin de l'un de ſes meilleurs * Ouvrages .
En ce même-tems parût Jesus , homme fage :
*Hiftoire de la Vie & des Miracles de Jeſus- Chriſt ,
&c. I. Vol. in- 12. Paris , 1720.
Dy fi
2226 MERCURE DE FRANCE.
Sitoutefois on doit l'appeller un homme : car
ilfit une infinité de prodiges , & il enfeigna la
Véritéà tous ceux qui la voulurent entendre. Il
eût plusieurs Disciples qui embraſſerentsa Doctrine
, tant desGentils , que des Jurfs. Il étoit le
* CHRIST ; & Pilate poufſſsé par l'envie des
premiers de notre Nation , l'ayant fait crucifier,
cela n'empêcha pas que ceux qui avoient
été attachés à lui , dès le commencement , ne
continuaſſent à l'aimer. Il leur apparut vivant
trois jours après sa mort ; les Prophètes ayant
prédt &sa Résurrection & pluſieurs autres
chofes qui le regardoient. Et encore aujourd'hui
la Secte des Chrétiens ſubſiſte , & porte
fonnom. Jofeph. Antiq. L. 18 , c. 4.
Le P. T. commence ſa Diſſertation par
des politeſſes , qui lui étoient naturelles
au ſujetde la propoſition que je lui avois
faite ,& après quelques préliminaires , venant
au fond de la queſtion , il s'exprime
ainſi. >> Le Chriſtianiſme reçoit à la vérité
>>quelque avantage du témoignage de Jo-
>> ſephe , mais il peut s'en paſſer : la certitu-
>>de des Fairs ſur leſquels il eſt fondé , brille
>>d'une évidence ſi pleine , ſi conſtante , fi
>>autoriſée par les ennemis mêmes de notre
>> fainte Religion , les Juifs , Celſe , Porphyre
, Julien l'Apoſtat , que le témoigna-
* S. Jerôme lit credebatur effe Christus , Lib. de
fcriptorib.
ge
OCTOBRE. 1744. 2227
ge de l'Hiſtorien Juif peut paroître fu-
>>perflu.
Pour bien juger de la Conteſtation , continue-
t'il , tranfportons-nous d'abord au
tems de ſa naiffance. L'Egliſe étoit , après
quatorze fiécles de poſſeſſion tranquille ,
en état de regarder le témoignage de Joſephe
commehors de toute atteinte , quand
au milieu du XVI ſiécle on commença d'en
conteſter la validité. Sebastien Lepusculus ,
Allemand , a écrit que Giphanius, Jurifconfulte
, ſoupçonnoit quelque Chrétien d'avoir
ſuppoſé ce témoignage ; Lepusculus
n'en convient pas ,& refute folidement ce
foupçon. Luc Ofiander s'eſt expliqué plus
nettement dans un Abbregé de l'Histoire
Eccléſiaſtique ; une raiſon bien foible l'a
déterminé. Jofephe , dit-il , auroit profeffé
leChritianiſme , s'il penſoit ce que le paffage
exprime ; le paſſage ne contient cepen
dant rien que Jofephe n'ait pu dire, fans être
Chrétien;nous le montrerons.
Voilà , diril, l'origine des doutes & des
difputes ſur ce témoignage ; & dans quel
temsdevient-il incertain ? Quand Luther ,
quand cette foule de Novateurs , ayant
renverſé toutes les bornes qui gênoient la
témérité ,foumettent à leur examen les Jugemens
de tous les ſiècles paffés , fe livrent
aux conjectures les plus biſarres. C'eſt dans
Dvj ΓΕ-
2228 MERCURE DEFRANCE.
l'Ecole de ces Novateurs , que les Cenſeurs
de Joſephe ſe ſont enhardis à propoſer les
doutes , les moins fondés , contre ſon témoignage.
Le foible de notre eſprit eſt de douter
aiſément , & on s'affectionne aux doutes ,
par l'orgueil ſecret de ne pas penſer comme
le Public ; cette diſtinction flate , & flate
mal- à- propos ; elle flate pourtant. On de
vroit s'appercevoir qu'être different du reſte
des hommes , eſt plus ſouvent un défaut
qu'une perfection.
Enfin , après quatorze fiécles , des Nova
reurs forment , propoſent des doutes fur le
Témoignage de Joſephe en faveurde Jeſus-
Chrift : ce fontdes Chrétiens ; mais ce font
des Chrétiens ſéparés du reſte des Chré
tiens; des Chrétiens révoltés contre l'autorité
qui gouverne lesChrétiens : faut-il les
écouter ? Les écouteroit-on dans un Tribu
nal légitime & fſage ? Ils avoüent que tous
les Manufcrits , ſans exception d'un ſeul,
contiennent le Témoignage conteſté , que
pendant XIV ſiècles , perſonne ne l'a res
voqué en doute ; ils ne viennent propoſer
que des doutes , des ſoupçons , des conjec
tures ; les écouteroit- on dans aucun Tribunal
? Ecoutons-les cependant , & confondons-
les.
Ainſi parle le P. Tournemine ; & je crois ,
M.
OCTOBRE. 1744. 2229
M. fans vouloir anticiper ſur votre jugement
, qu'il ne parle point avec trop de confrance.
Il vient enfuite à ce qu'alléguent ces
Hommes ſuſpects contre le confentement de
tant de ſiécles , contre l'autorité de tous les
Manufcrits. Ces Allégations ſe réduifent à
quatre.
1. Quelques Docteurs de l'Eglife, Juſtin,
Clément , Alexandrin , Origene , n'ont
point apporté ce témoignage en difputant
contre les Juifs. Photius n'en faitpas mention
dans fon Extrait de Joſephe .
2. Il paroît que ce témoignage eſt ajouté,
&qu'il ſuſpend la Narration.
VSD
3. Le ſtyle eft different du ftyle de l'Hiftorien
Juifstoc
T:
4°. Enfin , Jofephe n'a pû parler de Jeſus-
Chriftcomme il en parle , s'il n'étoit Chrétien,
& sûrement il ne l'a jamais éré.
Avant que de réfoudre ces prétendues
difficultes ,leP. Tournentine trouve apropos
de s'arrêterun peu à confiderer l'excès ,
véritablement deralfonnable , des conjectares
de quelques- uns des Adverſaires.
Cloppenbourg , dit- il , & Suellius imaginentce
que Jofephe avoit écrit : ils fuppoſent
qu'il s'exprimoit de la maniere la plus
injurieufe pour Jeſus- Chrift & pour ſa ſainte
Mere ,& ils prefument qu'un Chrétien a
ſubſtituéce que nous lifons; mais fur quelle
こ
preuve
2230 MERCURE DEFRANCE.
preuve appuyent- ils une conjecture ſi hazardée
? Sur aucune ; ils devinent. En véritéun
eſprit entraîné par l'imagination , par la
corruption du coeur , par l'incredulité , s'éloigne
étrangement de la Raifon.
D'autres accufent Euſebe de la ſuppoſition
de ce Témoignage. La plus legere réflexion
leur auroit fait ſentir combien le Projet
qu'ils attribuoient à un homme ſage ſeroit
peu ſage. Eufebe auroit-il ſuppoſé un paffagede
Joſephe ſans néceſſité ,certain d'être
convaincu par tous les Manufcrits qui exiftoient?
Ce ſoupçon a-t'il la moindre ombre
de vrai-ſemblance ?
Notre Auteur fait enfuite une réfléxion
qu'il croit ſuffiſante , pour déterminer tou
tes les Perſonnes ſenſées. Comparons , ditil
, les Cenfeurs du Témoignage avec fes
Deffenſeurs .
Je le vois ,continue-t'il , reçû , cité par
Euſebe , par S. Jerôme , par S. Ambroife ,
par S. Ifidore de Pelufe , par Sozomene ,
par Caffiodore , qui avoit tout lû & affemblé
tous les Manuscrits. Ils l'ont cité fans
être contredits. Chaque ſiècle , pendant
1400 ans , a produit de nouvelles autorités
en faveur du Témoignage.
Quand il eſt attaqué après une ſi longue
& fi paiſible poffeffion , les Auteurs les plus
diftingués par leur érudition , les Critiques
Les
OCTOBRE. 1744. 2231
lesplus ſenſés & les plus ſuivis ſe déclarent
pour l'autenticité du Témoignage : Sixte de
Sienne , Baronius & Cafaubon , ſi oppoſés
l'un & l'autre , & d'accord fur cet article ,
Poſſevin , Bellarmin , Henri Valois , François
de Roye , M. Huet , le Pere Pagi , le
Pere Alexandre , M. de Tillemont , le P.
Bonjour , le P. Honoré de ſainte Marie ,M.
l'Abbé d'Houteville.
Les foupçons nés dans les Sectes Proteftantes
fur ce même Témoignage , ont été
combattus & détruits par les plus doctes
Proteſtans , après les Centuriateurs : par
Munster , Schikard , Cafaubon , Voffius, le
Pere , Alting , Cocceius ,Chriſth. Adam
Rupert , Bofius , Reineſius , Multerus , Virdung
, Vitſius , Videlius , Grabbe. J'omets
plufieurs autres Proteftans , moins célébres ,
qui ont foutenu avec chaleur que ce Témoignage
étoit légitime. j
,
L'Angleterre , ajoûte le Pere T. fi féconde
en opinions ſingulieres , ſi rigoureuſe
dans l'examen des Preuves de la Religion ,
avû ſes Ecrivains les plus ſçavans , fes Critiques
les plus écoutés , Ufferius , Cave ,
Spencer , Parker , Hudfon , s'élever contre
les conjectures hazardées des Cenfeurs audacieux
du Témoignage. Vhiſton , le réméraire
Vhiſton , dont nulle borne n'arrête la
Critique , a entrepris dans une Differtation
im2232
MERCURE DEFRANCE.
imprimée , la défenſe du même Témoi
gnage.
On nedoit pas oublier ni Ifaac Voffius , fi
verſé dans la lecture de Joſephe , ſon Ecrivain
favori , Ifaac Voſlius , qu'on ne peut
foupçonner de credulité ,il s'en faut beaucoup
, ni Charles d'Aubur , Prêtre Anglican,
qui dans un Ouvrage Latin a épuiſe la
Queſtion , & renversé ſur les Cenfeurs du
Témoignage toutes leurs Objections; ni enfin
David Martin , Miniſtre Prétendu Réformé
, réfugié en Hollande , dont la Differtation
, véritablement ſçavante , véritablement
judicieuſe , a paru à Utrech en 1717 .
Je paffe , M. pour abbreger , tout ce que
le docte Deffenfeur du Témoignage en
queſtion , dit encore de ſolide , de curieux
&d'inſtructif , tant au fujet d'autres ſçavans
Apologiſtes du même paſſage qui ſe ſont
trouvés parmi les Proteftans , que de quelques
nouveaux Cenfeurs , qui l'ont attaqué
fans ſuccès ,& qui ont été réfités par dés
Auteurs modernes.
Le P. Tournemine appelte tout ce qu'il a
obſervé juſqu'ici ſur cette matiere , les dehors
de la Queſtion. Je m'y ſuis arrêté , dit.
il,fans craindre d'entrer dans le fond de la
diſpute. Il va en effer tout de ſuite examiner
ſcrupuleuſement les Objections des Adverfaires
,qui en propoſent quatre.
PRE
OCTOBRE. 1744. 2235
PREMIERE OBJECTION.
Si le Témoignage eſt depuis quelques fiecles
dans tous lesManuscrits , il n'y a pas tou ours
été. Clement, Alexandrin , Justin , Tertullien ,
Origene , S. Chriſoſtôme , Theodoret , Photius ,
ne l'ont pas lû dans les Manuscrits de leur
tems ; ils l'auroient cité,ſurtout écrivant contre
lesfuifs.
R'EPONSE.
Pour que l'Objection cut quelque force,
il faudroit que les Anciens ſur leſquels on
s'appuye , euſſent écrit que le Témoignage
n'étoit point dans Joſephe ; ni ces Auteurs ,
ni aucun autre ne l'ont dit. Ils ne l'ont pas
cité,dit-on ,avec complaiſance. Avant que
de prononcer ſi affirmativement , ne faudroit-
il pas avoir ſous les yeux tous leurs
Ouvrages ? Sçait-on s'ils ne l'ont point cité
dans tantde leursEcrits , dont nous regrettons
la perte? Diſons plus ; ont-ils dû le citer
dans ceux qui nous reſtent?
Il ne paroît pas que Clement Alexandrin
ait en occaſion de recourir à ce Témoignage.
Juſtin , Tertullien , Origene , S. Chryſoſtôme
, n'ont pas dû le citer ; ils ſentoient
qu'on retorqueroit contre eux cette citation
imprudente. Vous faites grand fond tous
7 au1234
MERCURE DE FRANCE.
auroit-on dit , ſur les aveux de Joſephe ,
cependant il n'a pas abandonné le Judaïfme.
Son exemple fait fur nous plus d'impreſſion
que ſes diſcours : ainſi le Témoignage n'étoit
pas une preuve pour les Juifs , qui d'ailleurs
ont un grand mépris pour Joſephe.
Origene , dans ſa * Réponſe à Celſe , rapporte
ce que Joſephe a écrit de S. Jean-Baptiſte
& de S. Jacques ; il ne craignoit pas la
rétorſion . Ces aveux de Joſephe étoient
d'autant plus importans , qu'il avoit conſervé
plus d'attachement pour le Judaïsme .
Juif opiniâtre , ne reconnoiffant pas Jefus-
Chrift pour le Meſſie. Il confeſſoit cependantque
ſon Précurſeur,celui qui l'avoit annoncé
aux Juifs , étoit un S. Homme , d'une
morale pure , ſi révéré de la Nation , qu'on
crut communément que Dieu avoit vengé
ſa mort par la défaite entiere d'une armée
d'Herode. Il reconnoiſſoit que S. Jacques
étoit d'une Vertu admirée , & qu'on ſe
ſouleva contre la violence & l'injuſtice de
ſa mort , dont l'Auteur porta bientôt la
peine.
Je paſſe , par la néceſſité d'abbreger , pluſieurs
réflexions folides , qui accompa
gnent cette premiere Réponſe , & qui
ôtent à l'Objection tout ce qui pourroit lui
L. 1. Contre Celſe ,& sur le Chap. XIII de S.
Mathieu αν η θάλα
refter
OCTOBRE . 1744.
2235
refter de force. Elle finit cette Réponſe ,
par obſerver que les Adverſaires citent le
fameux Photius infidélement. Ce Sçavant ,
d'une lecture immenfe , avoit lû ce Témoignage
, cité par Eufebe , par S. Ifidore , par
Sozomene : il l'avoit lû dans les Manufcrits
de Joſephe. Photius ne dit pas qu'aucun
Ecrivain Juif n'ait parlé de Jesus-Christ
il dit ſeulement que l'affectation de n'en
point parler eſt le vice commun de
leur Nation , maniere de s'exprimer qui
n'exclut pas quelque exception.
د
Je ſuis obligé , M. de m'arrêter ici
& de renvoyer à la premiere de mes Lettres
, le compte qui me reſte à vous rendre
de cette ſçavante Differtation.
Je ſuis , M. &c.
le Marquis de B. ſur quelques sujets de
Littérature.
A
Peine , Monfieur , eûs-je achevé la
Lettre que je me ſuis donné l'honneur
de vous écrire le 15 du mois de Juillet dernier
, & qui est imprimée dans le Mercure
du mois ſuivant , qu'en ouvrant la Bibliothéque
Orientale de M. d'Herbelot , pour
toute autre choſe , je fis une découverte ,
que je crois n'être pas indifferente , au ſujet
qui eſt traité dans cette Lettre.
Vous ſçavez , Monfieur , que le Cardinal
Quirini , Evêque de Breſcia, Bibliothéquaire
du Vatican , Auteur de la nouvelle Edition
des OEuvres de S. Ephrem , publiée à
Rome , affûre dans ſa derniere Lettre à M.
de Boze , Directeur de l'Académie des Infcriptions
& Belles- Lettres , qu'il a vû tous
les Manufcrits Grecs des OEuvres de S.
Ephrem, qui font dans la Bibliothéque du
Vatican ,
OCTOBRE. -1744. 2223
Vatican , & qu'aucun de ces Manufcrits ,
dans le Sermon de la Croix , ne porte la
Leçon Regnavit à ligno ; qu'il en eſt de même
de ceux d'Angleterre ,ſur leſquels a été
faite l'Edition d'Oxford , & de celui de la
Bibliothéque de S. Marc de Veniſe ; qu'à
l'égard de la Verſion Syriaque de l'Eglife.
d'Edeffe , dans laquelle on a prétendu que
S. Ephrem liſoit Regnavit à ligno , il n'a
point connu d'autre Verſion Syriaque que
celle où certainement cette addition ne ſe
trouve pas , qu'au reſte le Texte Syriaque
de ce Sermon ne ſe trouve ni dans la Bibliothéque
Vaticane , ni ailleurs , du moins
de ſa connoiſſance ; qu'enfin les Manufcrits
Grecs , qui repréſentent le même Texte ,
font exempts de cette addition.
Or je trouve , Monfieur , dans la Bibliothéque
Orientale , une Verſion Arabe du
Sermon de la Croix , par S. Ephrem , dont
perſonne , que je ſcache , n'a encore parlé.
Il ne ſeroit peut-être pas inutile de confulter
ce Texte Arabe , pour achever d'épuiſer
le ſujet en queſtion , & pour conftater la
vérité dans un point de critique , qui intéreſſe
la Religion. C'eſt , M. dans cet eſprit
que je vais vous rapporter ici ce qui ſe lit
là deſſus dans la Bibliothéque Orientale ,
pag. 748 .
Il y a dans la Bibliothéque du Roi , nu-
Diiij mero
2224 MERCURE DE FRANCE.
» mero 792 , un Sermon en Langue Arabi-
>> que de Mar Afraim , ou S. Ephrem , qui
>>fût prononcé le 17 jour du mois , que les
>>Egyptiens appellent , Toht , qui répond à
>>>notre mois de Septembre , Fête de la ſain-
>>te Croix , dans lequel ce ſaint Perſonnage
>>d>écrit l'Hiſtoire de Maroun , de Marie la
>> Femme , & de ſes Enfans.
>> Le Titre de ce Sermon eſtfeffir menKethir
» men Agiaib al Salib , alladhi beki Nackdor
» ala edfa bezal alscheitan almebat , ou Partie
>>des Miracles de la Croix , par la Vertu de
>>laquelle nous pouvons nous délivrer des
>> embûches de Sathan le Trompeur.
On apprend , pag. 558 du même Livre ,
que Maroun , dont il eſt parlé ci-deſſus ,
étoit un Emir , ou Seigneur principalde la
Ville d'Antioche , lequel viſita ſoleninellement
la fainte Croix , qui étoit à Jerufa
lem , avec fa femme Marie & ſes Enfans .
S. Ephrem , ajoûte l'Auteur , a fait un Difcours
exprès fur les Miracles qui ſe firent
alors par la préſence de la fainte Croix. 107
Vous ne doutez pas , M. que je ne voye
inceſſamment à quoi m'en tenir ſur ce Manuſcrit
Arabe de la Bibliothéque Royale ,
qui me paroît important ſur le ſujet en
queſtion , & j'aurai foinde vous informer
du ſuccès de mes Recherches. En attendant ,
paſſons à une matiere fur laquelle vous êtes
déja prevenu. J'ai
OCTOBRE. 1744. 2225
•J'ai dit dans la premiere partie de l'Extrait
de la Lettre du Cardinal Quirini à M.
de Boze , que pour donner indirectement
quelque ſatisfaction au Pere Tournemine ,
qui n'avoit pas triomphé dans la Conteftation
dont j'ai eu l'honneur de vous rendre
compte , je m'aviſai de tui propoſer la Défenfe
du fameux Paſſage de l'Hiſtorien Joſephe
, qui rend un témoignage fi remar
quable de JESUS CHRIST ; & cela , parce
que Dom Calmet , dans ſa Lettre,citée dans
monExtrait,ſembloit douter à l'occaſion du
regnavit à ligno , de l'autenticité de ce paffage
de P'Hiſtorien Grec .
J'ai ajouté , que je me dois ſçavoir bon
gré de ma tentative , car elle a donné licu ă
un fort bon Ouvrage du Pere T. qu'il me fit
l'honneur de m'adreſſer peu de tems avant
fa mort ,& dont je ne manquerois pas de
vous rendre compte. C'eſt , M. dequoi
jevais tâcher de m'acquitter , avec le plus
de briéveté qu'il me ſera poſſible.
D'abord il faut vous mettre ſous les yeux
ce célébre témoignage de Joſephe , fidélement
traduit fur le Texte Grec par Dom
Calmet,& tel qu'il le rapporte lui-même, à
la fin de l'un de ſes meilleurs * Ouvrages .
En ce même-tems parût Jesus , homme fage :
*Hiftoire de la Vie & des Miracles de Jeſus- Chriſt ,
&c. I. Vol. in- 12. Paris , 1720.
Dy fi
2226 MERCURE DE FRANCE.
Sitoutefois on doit l'appeller un homme : car
ilfit une infinité de prodiges , & il enfeigna la
Véritéà tous ceux qui la voulurent entendre. Il
eût plusieurs Disciples qui embraſſerentsa Doctrine
, tant desGentils , que des Jurfs. Il étoit le
* CHRIST ; & Pilate poufſſsé par l'envie des
premiers de notre Nation , l'ayant fait crucifier,
cela n'empêcha pas que ceux qui avoient
été attachés à lui , dès le commencement , ne
continuaſſent à l'aimer. Il leur apparut vivant
trois jours après sa mort ; les Prophètes ayant
prédt &sa Résurrection & pluſieurs autres
chofes qui le regardoient. Et encore aujourd'hui
la Secte des Chrétiens ſubſiſte , & porte
fonnom. Jofeph. Antiq. L. 18 , c. 4.
Le P. T. commence ſa Diſſertation par
des politeſſes , qui lui étoient naturelles
au ſujetde la propoſition que je lui avois
faite ,& après quelques préliminaires , venant
au fond de la queſtion , il s'exprime
ainſi. >> Le Chriſtianiſme reçoit à la vérité
>>quelque avantage du témoignage de Jo-
>> ſephe , mais il peut s'en paſſer : la certitu-
>>de des Fairs ſur leſquels il eſt fondé , brille
>>d'une évidence ſi pleine , ſi conſtante , fi
>>autoriſée par les ennemis mêmes de notre
>> fainte Religion , les Juifs , Celſe , Porphyre
, Julien l'Apoſtat , que le témoigna-
* S. Jerôme lit credebatur effe Christus , Lib. de
fcriptorib.
ge
OCTOBRE. 1744. 2227
ge de l'Hiſtorien Juif peut paroître fu-
>>perflu.
Pour bien juger de la Conteſtation , continue-
t'il , tranfportons-nous d'abord au
tems de ſa naiffance. L'Egliſe étoit , après
quatorze fiécles de poſſeſſion tranquille ,
en état de regarder le témoignage de Joſephe
commehors de toute atteinte , quand
au milieu du XVI ſiécle on commença d'en
conteſter la validité. Sebastien Lepusculus ,
Allemand , a écrit que Giphanius, Jurifconfulte
, ſoupçonnoit quelque Chrétien d'avoir
ſuppoſé ce témoignage ; Lepusculus
n'en convient pas ,& refute folidement ce
foupçon. Luc Ofiander s'eſt expliqué plus
nettement dans un Abbregé de l'Histoire
Eccléſiaſtique ; une raiſon bien foible l'a
déterminé. Jofephe , dit-il , auroit profeffé
leChritianiſme , s'il penſoit ce que le paffage
exprime ; le paſſage ne contient cepen
dant rien que Jofephe n'ait pu dire, fans être
Chrétien;nous le montrerons.
Voilà , diril, l'origine des doutes & des
difputes ſur ce témoignage ; & dans quel
temsdevient-il incertain ? Quand Luther ,
quand cette foule de Novateurs , ayant
renverſé toutes les bornes qui gênoient la
témérité ,foumettent à leur examen les Jugemens
de tous les ſiècles paffés , fe livrent
aux conjectures les plus biſarres. C'eſt dans
Dvj ΓΕ-
2228 MERCURE DEFRANCE.
l'Ecole de ces Novateurs , que les Cenſeurs
de Joſephe ſe ſont enhardis à propoſer les
doutes , les moins fondés , contre ſon témoignage.
Le foible de notre eſprit eſt de douter
aiſément , & on s'affectionne aux doutes ,
par l'orgueil ſecret de ne pas penſer comme
le Public ; cette diſtinction flate , & flate
mal- à- propos ; elle flate pourtant. On de
vroit s'appercevoir qu'être different du reſte
des hommes , eſt plus ſouvent un défaut
qu'une perfection.
Enfin , après quatorze fiécles , des Nova
reurs forment , propoſent des doutes fur le
Témoignage de Joſephe en faveurde Jeſus-
Chrift : ce fontdes Chrétiens ; mais ce font
des Chrétiens ſéparés du reſte des Chré
tiens; des Chrétiens révoltés contre l'autorité
qui gouverne lesChrétiens : faut-il les
écouter ? Les écouteroit-on dans un Tribu
nal légitime & fſage ? Ils avoüent que tous
les Manufcrits , ſans exception d'un ſeul,
contiennent le Témoignage conteſté , que
pendant XIV ſiècles , perſonne ne l'a res
voqué en doute ; ils ne viennent propoſer
que des doutes , des ſoupçons , des conjec
tures ; les écouteroit- on dans aucun Tribunal
? Ecoutons-les cependant , & confondons-
les.
Ainſi parle le P. Tournemine ; & je crois ,
M.
OCTOBRE. 1744. 2229
M. fans vouloir anticiper ſur votre jugement
, qu'il ne parle point avec trop de confrance.
Il vient enfuite à ce qu'alléguent ces
Hommes ſuſpects contre le confentement de
tant de ſiécles , contre l'autorité de tous les
Manufcrits. Ces Allégations ſe réduifent à
quatre.
1. Quelques Docteurs de l'Eglife, Juſtin,
Clément , Alexandrin , Origene , n'ont
point apporté ce témoignage en difputant
contre les Juifs. Photius n'en faitpas mention
dans fon Extrait de Joſephe .
2. Il paroît que ce témoignage eſt ajouté,
&qu'il ſuſpend la Narration.
VSD
3. Le ſtyle eft different du ftyle de l'Hiftorien
Juifstoc
T:
4°. Enfin , Jofephe n'a pû parler de Jeſus-
Chriftcomme il en parle , s'il n'étoit Chrétien,
& sûrement il ne l'a jamais éré.
Avant que de réfoudre ces prétendues
difficultes ,leP. Tournentine trouve apropos
de s'arrêterun peu à confiderer l'excès ,
véritablement deralfonnable , des conjectares
de quelques- uns des Adverſaires.
Cloppenbourg , dit- il , & Suellius imaginentce
que Jofephe avoit écrit : ils fuppoſent
qu'il s'exprimoit de la maniere la plus
injurieufe pour Jeſus- Chrift & pour ſa ſainte
Mere ,& ils prefument qu'un Chrétien a
ſubſtituéce que nous lifons; mais fur quelle
こ
preuve
2230 MERCURE DEFRANCE.
preuve appuyent- ils une conjecture ſi hazardée
? Sur aucune ; ils devinent. En véritéun
eſprit entraîné par l'imagination , par la
corruption du coeur , par l'incredulité , s'éloigne
étrangement de la Raifon.
D'autres accufent Euſebe de la ſuppoſition
de ce Témoignage. La plus legere réflexion
leur auroit fait ſentir combien le Projet
qu'ils attribuoient à un homme ſage ſeroit
peu ſage. Eufebe auroit-il ſuppoſé un paffagede
Joſephe ſans néceſſité ,certain d'être
convaincu par tous les Manufcrits qui exiftoient?
Ce ſoupçon a-t'il la moindre ombre
de vrai-ſemblance ?
Notre Auteur fait enfuite une réfléxion
qu'il croit ſuffiſante , pour déterminer tou
tes les Perſonnes ſenſées. Comparons , ditil
, les Cenfeurs du Témoignage avec fes
Deffenſeurs .
Je le vois ,continue-t'il , reçû , cité par
Euſebe , par S. Jerôme , par S. Ambroife ,
par S. Ifidore de Pelufe , par Sozomene ,
par Caffiodore , qui avoit tout lû & affemblé
tous les Manuscrits. Ils l'ont cité fans
être contredits. Chaque ſiècle , pendant
1400 ans , a produit de nouvelles autorités
en faveur du Témoignage.
Quand il eſt attaqué après une ſi longue
& fi paiſible poffeffion , les Auteurs les plus
diftingués par leur érudition , les Critiques
Les
OCTOBRE. 1744. 2231
lesplus ſenſés & les plus ſuivis ſe déclarent
pour l'autenticité du Témoignage : Sixte de
Sienne , Baronius & Cafaubon , ſi oppoſés
l'un & l'autre , & d'accord fur cet article ,
Poſſevin , Bellarmin , Henri Valois , François
de Roye , M. Huet , le Pere Pagi , le
Pere Alexandre , M. de Tillemont , le P.
Bonjour , le P. Honoré de ſainte Marie ,M.
l'Abbé d'Houteville.
Les foupçons nés dans les Sectes Proteftantes
fur ce même Témoignage , ont été
combattus & détruits par les plus doctes
Proteſtans , après les Centuriateurs : par
Munster , Schikard , Cafaubon , Voffius, le
Pere , Alting , Cocceius ,Chriſth. Adam
Rupert , Bofius , Reineſius , Multerus , Virdung
, Vitſius , Videlius , Grabbe. J'omets
plufieurs autres Proteftans , moins célébres ,
qui ont foutenu avec chaleur que ce Témoignage
étoit légitime. j
,
L'Angleterre , ajoûte le Pere T. fi féconde
en opinions ſingulieres , ſi rigoureuſe
dans l'examen des Preuves de la Religion ,
avû ſes Ecrivains les plus ſçavans , fes Critiques
les plus écoutés , Ufferius , Cave ,
Spencer , Parker , Hudfon , s'élever contre
les conjectures hazardées des Cenfeurs audacieux
du Témoignage. Vhiſton , le réméraire
Vhiſton , dont nulle borne n'arrête la
Critique , a entrepris dans une Differtation
im2232
MERCURE DEFRANCE.
imprimée , la défenſe du même Témoi
gnage.
On nedoit pas oublier ni Ifaac Voffius , fi
verſé dans la lecture de Joſephe , ſon Ecrivain
favori , Ifaac Voſlius , qu'on ne peut
foupçonner de credulité ,il s'en faut beaucoup
, ni Charles d'Aubur , Prêtre Anglican,
qui dans un Ouvrage Latin a épuiſe la
Queſtion , & renversé ſur les Cenfeurs du
Témoignage toutes leurs Objections; ni enfin
David Martin , Miniſtre Prétendu Réformé
, réfugié en Hollande , dont la Differtation
, véritablement ſçavante , véritablement
judicieuſe , a paru à Utrech en 1717 .
Je paffe , M. pour abbreger , tout ce que
le docte Deffenfeur du Témoignage en
queſtion , dit encore de ſolide , de curieux
&d'inſtructif , tant au fujet d'autres ſçavans
Apologiſtes du même paſſage qui ſe ſont
trouvés parmi les Proteftans , que de quelques
nouveaux Cenfeurs , qui l'ont attaqué
fans ſuccès ,& qui ont été réfités par dés
Auteurs modernes.
Le P. Tournemine appelte tout ce qu'il a
obſervé juſqu'ici ſur cette matiere , les dehors
de la Queſtion. Je m'y ſuis arrêté , dit.
il,fans craindre d'entrer dans le fond de la
diſpute. Il va en effer tout de ſuite examiner
ſcrupuleuſement les Objections des Adverfaires
,qui en propoſent quatre.
PRE
OCTOBRE. 1744. 2235
PREMIERE OBJECTION.
Si le Témoignage eſt depuis quelques fiecles
dans tous lesManuscrits , il n'y a pas tou ours
été. Clement, Alexandrin , Justin , Tertullien ,
Origene , S. Chriſoſtôme , Theodoret , Photius ,
ne l'ont pas lû dans les Manuscrits de leur
tems ; ils l'auroient cité,ſurtout écrivant contre
lesfuifs.
R'EPONSE.
Pour que l'Objection cut quelque force,
il faudroit que les Anciens ſur leſquels on
s'appuye , euſſent écrit que le Témoignage
n'étoit point dans Joſephe ; ni ces Auteurs ,
ni aucun autre ne l'ont dit. Ils ne l'ont pas
cité,dit-on ,avec complaiſance. Avant que
de prononcer ſi affirmativement , ne faudroit-
il pas avoir ſous les yeux tous leurs
Ouvrages ? Sçait-on s'ils ne l'ont point cité
dans tantde leursEcrits , dont nous regrettons
la perte? Diſons plus ; ont-ils dû le citer
dans ceux qui nous reſtent?
Il ne paroît pas que Clement Alexandrin
ait en occaſion de recourir à ce Témoignage.
Juſtin , Tertullien , Origene , S. Chryſoſtôme
, n'ont pas dû le citer ; ils ſentoient
qu'on retorqueroit contre eux cette citation
imprudente. Vous faites grand fond tous
7 au1234
MERCURE DE FRANCE.
auroit-on dit , ſur les aveux de Joſephe ,
cependant il n'a pas abandonné le Judaïfme.
Son exemple fait fur nous plus d'impreſſion
que ſes diſcours : ainſi le Témoignage n'étoit
pas une preuve pour les Juifs , qui d'ailleurs
ont un grand mépris pour Joſephe.
Origene , dans ſa * Réponſe à Celſe , rapporte
ce que Joſephe a écrit de S. Jean-Baptiſte
& de S. Jacques ; il ne craignoit pas la
rétorſion . Ces aveux de Joſephe étoient
d'autant plus importans , qu'il avoit conſervé
plus d'attachement pour le Judaïsme .
Juif opiniâtre , ne reconnoiffant pas Jefus-
Chrift pour le Meſſie. Il confeſſoit cependantque
ſon Précurſeur,celui qui l'avoit annoncé
aux Juifs , étoit un S. Homme , d'une
morale pure , ſi révéré de la Nation , qu'on
crut communément que Dieu avoit vengé
ſa mort par la défaite entiere d'une armée
d'Herode. Il reconnoiſſoit que S. Jacques
étoit d'une Vertu admirée , & qu'on ſe
ſouleva contre la violence & l'injuſtice de
ſa mort , dont l'Auteur porta bientôt la
peine.
Je paſſe , par la néceſſité d'abbreger , pluſieurs
réflexions folides , qui accompa
gnent cette premiere Réponſe , & qui
ôtent à l'Objection tout ce qui pourroit lui
L. 1. Contre Celſe ,& sur le Chap. XIII de S.
Mathieu αν η θάλα
refter
OCTOBRE . 1744.
2235
refter de force. Elle finit cette Réponſe ,
par obſerver que les Adverſaires citent le
fameux Photius infidélement. Ce Sçavant ,
d'une lecture immenfe , avoit lû ce Témoignage
, cité par Eufebe , par S. Ifidore , par
Sozomene : il l'avoit lû dans les Manufcrits
de Joſephe. Photius ne dit pas qu'aucun
Ecrivain Juif n'ait parlé de Jesus-Christ
il dit ſeulement que l'affectation de n'en
point parler eſt le vice commun de
leur Nation , maniere de s'exprimer qui
n'exclut pas quelque exception.
د
Je ſuis obligé , M. de m'arrêter ici
& de renvoyer à la premiere de mes Lettres
, le compte qui me reſte à vous rendre
de cette ſçavante Differtation.
Je ſuis , M. &c.
Fermer
3029
p. 2237-2238
EXPLICATION d'une Pierre Antique, représentant L'IDÉE DU HEROS, gravée en relief.
Début :
Cette Pierre représente Mars, Apollon & les Graces. Ces Déesses lient le redoutable [...]
Mots clefs :
Pierre, Grâces, Mars, Apollon, Gloire
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : EXPLICATION d'une Pierre Antique, représentant L'IDÉE DU HEROS, gravée en relief.
EXPLICATION d'une Pierre Antique,
représentant L'IDE'E DU HEROS ,
gravée en relief.
CExt
Ette Pierre repréſente Mars , Apollon
& les Graces. Ces Déelles lient le redoutable
Dieu de la Guerre avec des Guirlandes
de fleurs ,&le préſentent au Dieu de
l'Eſprit. Mars donne une main à Apollon ,
&il lui montre de l'autre le Templede la
Gloire, ſitué ſur un rocher eſcarpé. Ce Dieu
paroît convenir par ce geſte , qu'il a beſoin
d'Apollon, c'est- à-dire, pour expliquer cette
allégorie , que la grandeur du courage ne
ſuffit pas pour s'ouvrir l'entrée du Temple
de la Gloire , s'il n'eſt foutenu par les dons
de l'eſprit , par les graces du génie ,& par
l'amour
1
2238 MERCURE DE FRANCE.
:
l'Amour des Sciences & des beaux Arts ,
amour , qui est caracteriſé par le Bouclier
de Minerve , qu'on voit à côté de Mars.
On lit cette Inſcription Grecque dans
l'Exergue :
ΑΙ, ΚΑΡΙΤΕΣ, ΔΗΣΑΣΑΙ . ΑΔΕΛΦΟΥΣ .
ΘΕΙΟΥΣ . Ce qui ſignifie litteralement , que
les Graces enchaînent & réuniſſent ces deux divins
Freres.
On voit dans le Champ de la Pierre , audeſſous
des Graces , ces Lettres FIP.. qui
font croire que cette belle Gravûre eſt de
Pirgoteles ( fameux Graveur , ſi cher à Alexandre
le Grand , que ce Prince deffendit
fous peine de la vie à tout autre que lui , de
graver ſon Portrait ſur les Pierres précieuſes
, ) ces trois Lettres étant les premieres de
fonNom.
On laiſſe aux Sçavans à juger de cette
Explication. Quant à la Pierre gravée Antique
, qui a fervi de modéle , elle eſt inconnuë
juſqu'à préſent. On n'en connoît que le
Deſſein,qui appartient au Duc de Nivernois
de l'Académie Françoiſe. Ce Seigneur l'a acquis
d'un Curieux , qui deſſine & qui a du
goût pour ce genre d'Antiquité.
représentant L'IDE'E DU HEROS ,
gravée en relief.
CExt
Ette Pierre repréſente Mars , Apollon
& les Graces. Ces Déelles lient le redoutable
Dieu de la Guerre avec des Guirlandes
de fleurs ,&le préſentent au Dieu de
l'Eſprit. Mars donne une main à Apollon ,
&il lui montre de l'autre le Templede la
Gloire, ſitué ſur un rocher eſcarpé. Ce Dieu
paroît convenir par ce geſte , qu'il a beſoin
d'Apollon, c'est- à-dire, pour expliquer cette
allégorie , que la grandeur du courage ne
ſuffit pas pour s'ouvrir l'entrée du Temple
de la Gloire , s'il n'eſt foutenu par les dons
de l'eſprit , par les graces du génie ,& par
l'amour
1
2238 MERCURE DE FRANCE.
:
l'Amour des Sciences & des beaux Arts ,
amour , qui est caracteriſé par le Bouclier
de Minerve , qu'on voit à côté de Mars.
On lit cette Inſcription Grecque dans
l'Exergue :
ΑΙ, ΚΑΡΙΤΕΣ, ΔΗΣΑΣΑΙ . ΑΔΕΛΦΟΥΣ .
ΘΕΙΟΥΣ . Ce qui ſignifie litteralement , que
les Graces enchaînent & réuniſſent ces deux divins
Freres.
On voit dans le Champ de la Pierre , audeſſous
des Graces , ces Lettres FIP.. qui
font croire que cette belle Gravûre eſt de
Pirgoteles ( fameux Graveur , ſi cher à Alexandre
le Grand , que ce Prince deffendit
fous peine de la vie à tout autre que lui , de
graver ſon Portrait ſur les Pierres précieuſes
, ) ces trois Lettres étant les premieres de
fonNom.
On laiſſe aux Sçavans à juger de cette
Explication. Quant à la Pierre gravée Antique
, qui a fervi de modéle , elle eſt inconnuë
juſqu'à préſent. On n'en connoît que le
Deſſein,qui appartient au Duc de Nivernois
de l'Académie Françoiſe. Ce Seigneur l'a acquis
d'un Curieux , qui deſſine & qui a du
goût pour ce genre d'Antiquité.
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3030
p. 2242
Explanatio in Septem Psalmos, [titre d'après la table]
Début :
EXPLANATIO in septem Psalmos Poenitentiales, cum Versione Gallica. Parisiis, [...]
Mots clefs :
Essai, Notes, Psaumes de David
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Explanatio in Septem Psalmos, [titre d'après la table]
PLANATIO in ſeptem Pfalmos Poenitentiales
, cum Verſione Gallica. Parifiis
Typis P. Æ. le Mercier. M. DCC. XLIV.
•L'Auteur de cette Traduction & de cette
Explication des ſept Pſeaumes Pénitentiaux,
ne les donne que comme un Eſſai , avant
que de faire un pareil travail ſur tous les
Pleaumes de David. Le goût du Public le
décidera ; on peut cependant préſumer que
cet Eſſai ſera favorablement reçû. D'habiles
gens ont obſervé que quoique les Notes ,
miſes au bas des pages de cet Eſſai , ſoient
affés claires pour ceux qui entendent tant
ſoit peu le Latin , il ſeroit peut-être d'une
plus grande utilité de mettre ces Notes en
François. C'eſt à quoi l'Auteur fera refléxion.
, cum Verſione Gallica. Parifiis
Typis P. Æ. le Mercier. M. DCC. XLIV.
•L'Auteur de cette Traduction & de cette
Explication des ſept Pſeaumes Pénitentiaux,
ne les donne que comme un Eſſai , avant
que de faire un pareil travail ſur tous les
Pleaumes de David. Le goût du Public le
décidera ; on peut cependant préſumer que
cet Eſſai ſera favorablement reçû. D'habiles
gens ont obſervé que quoique les Notes ,
miſes au bas des pages de cet Eſſai , ſoient
affés claires pour ceux qui entendent tant
ſoit peu le Latin , il ſeroit peut-être d'une
plus grande utilité de mettre ces Notes en
François. C'eſt à quoi l'Auteur fera refléxion.
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3031
p. 2243
Regles nouvelles de la Musique, [titre d'après la table]
Début :
REGLES nouvelles de la Musique, suivant l'ancien principe de Pithagore ; COMPAS [...]
Mots clefs :
Musique, Violon, Feuille volante
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Regles nouvelles de la Musique, [titre d'après la table]
REGLES nouvelles de la Muſique , fuivant
l'ancien principe de Pithagore ; Сом-
PAS de proportion pour tous les Inſtrumens
deMuſique,&pour toutes leurs differentes
cordes ,& Inſtruction particuliere pour le
Violon,&c. le tout fi facile, qu'on peut s'en
ſervir utilement , ſans ſçavoir lire ni écrire.
ParM Tremolet , Curé du Tartre Gaudran ;
àParis , chés Bailleul , le jeune, vis-à-vis la
Ste Chapelle.
C'eſt le titre d'une grande Feüille volante,
contenant pluſieurs Tables , Chiffres , &
autres Opérations concernant la Muſique ,
dans le détail deſquelles il n'eſt pas poſſible
d'entrer ici.
l'ancien principe de Pithagore ; Сом-
PAS de proportion pour tous les Inſtrumens
deMuſique,&pour toutes leurs differentes
cordes ,& Inſtruction particuliere pour le
Violon,&c. le tout fi facile, qu'on peut s'en
ſervir utilement , ſans ſçavoir lire ni écrire.
ParM Tremolet , Curé du Tartre Gaudran ;
àParis , chés Bailleul , le jeune, vis-à-vis la
Ste Chapelle.
C'eſt le titre d'une grande Feüille volante,
contenant pluſieurs Tables , Chiffres , &
autres Opérations concernant la Muſique ,
dans le détail deſquelles il n'eſt pas poſſible
d'entrer ici.
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3032
p. 2243-2253
Recueil d'Arrêts, Extrait, [titre d'après la table]
Début :
RECUEIL d'Arrêts de Reglement, & autres Arrêtes notables, donnés au Parlement [...]
Mots clefs :
Normandie, Parlement, Province, Avocats, Arrêts, Règlement, Droit, Roi, Privilèges, Ordonnances, Vénalité
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Recueil d'Arrêts, Extrait, [titre d'après la table]
RECUEIL d'Arrêts de Reglement , &
autres Arrêts notables, donnés au Parlement
deNormandie ſur toutes fortes de Matieres
Civiles , Bénéficiales & Criminelles , d'autres
Arrêts rendus au Parlement de Paris
au Grand Conſeil , & autres Cours , fur differentes
Queſtions Mixtes,& de Lettres Patantes
, Ordonnances , Edits , Déclarations
& Arrêts du Conſeil, concernant particulierement
la Normandie. Par M. Louis Froland
, ancien Bâtonnier de l'Ordre des Avocats
du Parlement de Paris. Tome I. Α
Rouen , chés la veuve Jore , 1740. Volume
in-4°. de 900 pages.
E ij Quoique
2244 MERCURE DE FRANCE.
Quoique le Frontiſpice de cet Ouvrage
porte qu'il a été imprimé en 1740 , il n'a
néanmoins commencé à paroître publiquement
à Roiien que vers la fin de l'année
1742 , & à Paris l'année ſuivante.
M. Froland, fon Auteur , eſt connu depuis
long-tems , ayant fait la Profeſſion d'Avocat
, d'abord au Parlement de Normandie ,
ſon Pays natal , où il a été reçû au Serment
d'Avocat il y a plus de 66 ans , & enfuite
au Parlement de Paris , depuis 1688 , où il
fut élu Bâtonnier de l'Ordre des Avocats le
9 Mai 1734.
Le Public lui eſt déja redevable de ſept
autres Volumes in-4°. qui ſont des Mémoires
ſur le Velleïen , ſur la prohibition d'évovoquer
les Decrets de Normandie , ſur les
prétendues Coûtumes Locales du Comté
d'Eu , ſur les Statuts , 2 Vol. & fur le Droit
de Tiers & Danger.
Depuis quelquesannées que l'Auteur s'eſt
retiré dans ſa Patrie , il n'a travaillé que
pour le bien de ſes Concitoyens & de ſes
Confreres ; c'eſt dans cette vûë qu'il a donné
ſa Bibliothéque au College des Avocats
du Parlement de Roiien , & qu'il a fait le
Recueil d'Arrêts , dont le premier Volume
paroît , lequel doit être ſuivi de deux autres
Volumes.
Celui-ci eſt dédié au Parlement de Normandie,
OCTOBRE. 1744. 2245
mandie. L'Auteur , dans ſon Epitre Dédicatoire
, obſerve qu'il eſt déja âgé de 84
ans , & le plus ancien des Avocats du Parlement
de Normandie
M. Froland avertit au commencement de
l'Ouvrage , qu'il fera les deux fonctions de
Jurifconfulte & d'Hiſtorien , c'est-à -dire ,
qu'en donnant une idée du Gouvernement
général de la Neuſtrie , il expliquera les
faits qui ont rapport à la Juriſprudence.
L'Ouvrage eſt diviſé en trois Parties.
La premiere contient l'Hiſtoire du Droit
Municipal de la Province ; la ſeconde contient
divers Reglemens concernant les Officiers
de la Province ; la troiſfiéme contient
les Privileges , ſoit de la Province en général
, foit des Corps & Compagnies, Officiers
d'icelles , ou de quelques particuliers.
Chap. I. Il rapporte l'état de la Neuſtrie
du tems des Gaulois , des Romains & des
Francs ; de quelle maniere le Droit Romain
y fut introduit; l'invaſion des Normands ou
Peuples fortis du Nord,qui vinrent ravager
la Neuſtrie,dont ils demeurerent poffeffeurs
par le mariage de Giſelle , fille de Charles le
Chauve,avec Rollo, leur Chef, qui fut premier
Duc de Normandie , où il avoit tout
droit de Souveraineté,à la réſerve de l'hommage
, que lui & ſes ſucceſſeurs en firent au
Roi,
4
: E iij Rollo
2246 MERCURE DEFRANCE.
1
Roilo diviſa à ſes Officiers & à ſes Soldats
toutes les Terres qu'on lui avoit laiſſées , &
M. Froland dit que quelques-uns ont attribué
à cette fubdiviſion des Terres , l'origine
des Fiefs en Normandie.
Dans l'Hiſtoire abregée qu'il donne des
Ducs de Normandie , on trouve pluſieurs
faits finguliers , par exemple , que Hugues
Comte de Châlons , vint nuds pieds , avec
une ſelle de cheval ſur le dos,faire excuſe à
Richard II. Duc de Normandie , dont il
étoit Vaſſal ; que le Comte de Belleſme en
fit autant à Robert II . Duc de Normandie ;
cette cérémonie humiliante étoit alors ufitéede
la part du Vaſſal qui avoit offenſé ſon
Seigneur.
Guillaume II. dit le Bâtard & le Conquérant
, VII . Duc de Normandie , fut déſigné
Roi d'Angleterre par Edoüard , qui n'avoit
point d'enfans , & après la mort de ce Prince
il fut Roi d'Angleterre , laquelle devint
par-là toute Normande , Guillaume ayant
donné toutes les Seigneuries & les Charges
àdes Nor nands,& établi de nouvelles Loix,
qui furent écrites en Langage Normand.
Ces Loix , dit M. Froland , furent portées
par nos Héros dans le Royaume de Naples
, la Poille , la Calabre , la Sicile & autres
Lieux ; & un Preſidentà Mortier , qui
avoit voyagé , certifioit qu'autrefois à Naples
OCTOBRE.
1744. 2247
ples les Avocats plaidoient en LangageNormand.
La même choſe avoit été ordonnée
en Angleterre par Guillaume le Conquérant
, & cet uſage continua juſqu'à Edoüard
III. ſous lequel en 1361 le Parlement , qui
ſe tint à Weſtmunſter , 159 années après la
réinion de la Normandie à la Couronne de
France, qui fut faite en 1204, ordonna que
l'on n'uſeroit plus que de la Langue Angloiſe
dans les Tribunaux & dans les Actes
de Juſtice.
Philippe Auguſte , après avoir chaffé de
Normandie le Duc Jean ſans terre , à cauſe
du meurtre de ſon neveu Artur , Duc de
Bretagne , y établit entre autres Loix, celle
du Talion.
Ch. 2. L'Auteur traite de l'Etabliſſement
de l'Echiquier Souverain de Normandie ,
d'abord ambulatoire , puis rendu ſédentaire
en 1499 , & décoré du titre de Parlement
en 1515 ; quelques Princes & Seigneurs
avoient auſſi leurs Echiquiers particuliers.
Le même Ch. traite auſſi de l'Etabliſſement
de la Cour des Aydes & de la Chambre
des Comptes , de l'union de ces deux
Cours , & de l'établiſſement des differentes
Jurisdictions qui s'exercent dans la Ville de
Roüen &dans les Fauxbourgs ; on y trouve
pluſieurs faits curieux , par exemple , que
Louis XI. ayant donné le Duché de Nor-
E iiij
mandie
2248 MERCURE DE FRANCE.
mandie au Duc de Berry , ſon frere , celui- si
mit à ſon doigt un Anneau , pour marquer
qu'il épouſoit la Province , ( c'étoit une des
manieres de prendre poſſeſſion , per annulum)
& lorſqu'il remit cette Province auRoi
pour le Duché de Guyenne, il renvoya l'Anneau
pour le rompre publiquement , ce qui
fut fait en préſence du Connétable , auquel
on remit les deux piéces de l'Anneau .
En parlant de la Chambre des Requêtes
du Palais de Roüen , créée en 1543 , M.
Froland dit que la création qui fut faite dans
cette année , de pluſieurs Offices de Préſidens
& de Confeillers , eſt le premier veſti-
- ge de la vénalité des Charges , ceux qui y
furent nommés ayant financé chacun deux
mille écus dans les coffres du Roi , ce qui
fut coloré du titre de Prêt pour les beſoins
de l'Etat ; on ne laiſſa pas de leur faire jurer
qu'ils n'avoient rien donné pour leur
Office.
La vénalité des Charges paroît cependant
plus ancienne , car avant S. Louis les Prévôtés
, Vicomtés , Châtellenies & Vigueries
étoient données à ferme , ce que S. Louis
défendit pour la Prévôté de Paris, mais qu'il
autoriſa pour les autres Juſtices ; on tenta la
vénalité des Charges ſous le Roi Jean &
ſous Louis XI , & Louis XII vendit publiquement
les Offices , mais les Particuliers
ne
OCTOBRE. 1744. 2249
ne pouvoient encore les vendre ; ce fur
François I. qui le permit , en lui payant le
quart de l'évaluation de l'Office.
a Pour ce qui eſt du Serment que les Officiers
faifoient de n'avoir rien donné , il
fut aboli en 1597 .
>
A l'ouverture du Parlement de Roiien en
1544 , il fut ordonné , ſur le réquifitoire
du Procureur Général , que les Préſidens
Conſeillers , Gens du Roi , Greffiers , leurs
Commis , Avocats & Procureurs , ſeroient
tenus à l'avenir de ſe faire raſer la barbe .
Le Chapitre 3. traite de l'ancien Coutumier
de Normandie, dont l'Auteur eſt inconnu
; la compilation eſt en Latin & en
François , & on ne ſçait lequel des deux eſt
le Texte ; il fut mis en Vers François par
Dourbaut , & après avoir ſouffert diverſes
altérations , il fut réformé en vertu de Lettres
Patentes de 1577 , & la nouvelle Coûtume
commença d'être obfervée en 1583 .
Les deux Chapitres ſuivans traitent des
uſages Locaux de la Province , & des prétendus
uſages Locaux du Comté d'Eu .
La Clameur de Haro fait la inatiere du
Chapitre 6 ; on ſçait que cette Clameur eſt
une invocation reſpectable du nom de
Raoul ou Rollo , premier Duc de Normandie
, dont la mémoire eſt en ſi grande vénération
par l'amour qu'il avoit pour la juf-
:
Ev tice ,
2250 MERCURE DE FRANCE .
tice , qu'il eſt encore aujourd'hui invoqué
par ceux qui cherchent à ſe garantir de
quelque injure qu'on veut leur faire. Cette
Clameur étoit en uſage dès le tems des Ducs
de Normandie. Paul Emile rapporte qu'après
la mort de Guillaume le Conquérant ,
elle fut miſe en pratique pour empêcher ſa
ſépulture en l'Egliſe de S. Etienne , qu'il
avoit fait bâtir à Caën , & qui avoit été
conſtruite en partie ſur un fond appartenant
au nomme Aſſelin , qui arrêta la pompe
funebre , en interjettant la Clameur de
Haro.
Le Chapitre 7 concerne une Charte fans
date , appellée la Charte au Roi Philippe ,
qui fut inſerée à la fin de la nouvelle Coûtume
, & que quelques-uns croyent être de
Philippe Auguſte , les autres de Philippe le
Hardi.
Le huitiéme traite de laCharte Normande
, c'eſt ainſi qu'on appelle une Charte de
Louis Hutin , du 13 Juillet 1315 , qui
confirme les Priviléges de la Province , &
ordonne , entre autres chofes , que ſes Habitans
ne pourront être traduits dans des
Jurisdictions étrangeres.
Dans les Chapitres ſuivans il donne une
Notion des Articles placités, ou Reglement
de 1666 , du Reglement de 1673 , fur les
Tutelles , des Ordonnances , Edits & Déclarations
OCTOBRE .
1744. 2251
clarations qui forment des Loix générales
pour tout le Royaume , & qui font par
conféquent partie du Droit de la Province
de Normandie , des Ordonnances , Edits ,
Déclarations , Lettres Patentes & autres
Loix particulieres à cette Province; de quelques
Ordonnances , Articles de Coûtume
&du Reglement de 1666 , qui font abrogés
en tout ou partie ; enfin une Notice trèscurieuſe
des Auteurs Anglois qui ont fait
mention de l'ancien Droit de Normandie ;
des Commentateurs de la Coûtume de Normandie
, ancienne & nouvelle , de leurs
Ouvrages , & des autres Auteurs qui ont
écrit fur des matieres concernant le Droit
&les Uſages de cette Province.
Les Reglemens , qui font l'objet de la ſeconde
Partie de cet Ouvrage , concernent
les prérogatives & la compétence du Parlement
, des autres Tribunaux & Officiers de
laProvince.
Le Chapitre 40 , qui eſt dans cette ſecon
de Partie ,contient beaucoup de choſes curieuſes
, par rapport à l'Ordre des Avocats ,
entre autres , qu'ils portoient anciennement
la Robe rouge , enforte que le 4 Novembre
1514 , le Parlement leur fit ſignifier de ſe
trouver à l'Entrée de la Reine ( Anne de
Bretagne ) honnêtement montés & vêtus de Robes
d'écarlate & Chaperons fourés , pour ac-
E vj compa
2252 MERCURE DE FRANCE.
compagner les Préſidens & Conseillers ; ce
n'eſt que depuis la vénalité des Charges que
les Avocats ont ceſſé par modeſtie de porter
la Robe rouge , ſans qu'il y ait jamais eu
aucun Reglement qui leur en ait défendu
l'uſage .
La troifiéme Partie contient un Recueil
des Priviléges particuliers à laProvince de
Normandie , autres que la Clameur de Haro
& la Chartre Normande, tels que celuidu
Comté d'Eu , qui reſſortit au Parlement de
Paris ; la Prohibition d'évoquer les Decrets
de Normandie ; le Reglement de 1673 ,
pour leDroitdeTiers & Danger ſur les Bois;
le Privilége réſultant du Senatus confulce
Velleien , en faveur des femmes ; les Priviléges
particuliers de la Ville de Roiien & de
quelques autres Villes de la Province , ceux
du Parlement & de ſes differentes Chambres;
les Priviléges propres à certaines perſonnes
ſeulement , tel que celui que Louis
XIV accorda en 1667 aux Gentilshommes
& aux Bourgeois des Villes franches de la
Province , qui auroient dix ou douze enfans;
celui qu'on prétend avoir été accordé
aux filles , deſcenduës des freres de la Pucelle
d'Orleans , de pouvoir communiquer
la Nobleſſe à leurs maris , & dont pluſieurs
familles de la Province de Normandie ont
profité ; enfin des Priviléges revendiqués
par
OCTOBRE. 1744. 2253
par quelques Abbayes , Chapitres, Prieurés,
&&& autres Egliſes de la Province , & par quelques
Seigneurs, notamment celuide la Principauté
d'Yvetot , connuë ci-devant ſous le
titre de Royaume. Il n'y a point de Chapitre
qui n'eût fourni pluſieurs traits curieux
à rapporter , ſi cela n'eût paffé les bornes
d'un Extrait.
Les Arrêts de Reglement , & autres Arrêts
, tant du Parlement de Normandie , que
des autres Parlemens, annoncés par le Titre,
ſont répandus dans tout le corps de l'Ouvrage,
& principalement dans la feconde & la
troiſieme Partie , où ils ſont appliqués aux
differentes matieres auſquelles ils ont rapport.
autres Arrêts notables, donnés au Parlement
deNormandie ſur toutes fortes de Matieres
Civiles , Bénéficiales & Criminelles , d'autres
Arrêts rendus au Parlement de Paris
au Grand Conſeil , & autres Cours , fur differentes
Queſtions Mixtes,& de Lettres Patantes
, Ordonnances , Edits , Déclarations
& Arrêts du Conſeil, concernant particulierement
la Normandie. Par M. Louis Froland
, ancien Bâtonnier de l'Ordre des Avocats
du Parlement de Paris. Tome I. Α
Rouen , chés la veuve Jore , 1740. Volume
in-4°. de 900 pages.
E ij Quoique
2244 MERCURE DE FRANCE.
Quoique le Frontiſpice de cet Ouvrage
porte qu'il a été imprimé en 1740 , il n'a
néanmoins commencé à paroître publiquement
à Roiien que vers la fin de l'année
1742 , & à Paris l'année ſuivante.
M. Froland, fon Auteur , eſt connu depuis
long-tems , ayant fait la Profeſſion d'Avocat
, d'abord au Parlement de Normandie ,
ſon Pays natal , où il a été reçû au Serment
d'Avocat il y a plus de 66 ans , & enfuite
au Parlement de Paris , depuis 1688 , où il
fut élu Bâtonnier de l'Ordre des Avocats le
9 Mai 1734.
Le Public lui eſt déja redevable de ſept
autres Volumes in-4°. qui ſont des Mémoires
ſur le Velleïen , ſur la prohibition d'évovoquer
les Decrets de Normandie , ſur les
prétendues Coûtumes Locales du Comté
d'Eu , ſur les Statuts , 2 Vol. & fur le Droit
de Tiers & Danger.
Depuis quelquesannées que l'Auteur s'eſt
retiré dans ſa Patrie , il n'a travaillé que
pour le bien de ſes Concitoyens & de ſes
Confreres ; c'eſt dans cette vûë qu'il a donné
ſa Bibliothéque au College des Avocats
du Parlement de Roiien , & qu'il a fait le
Recueil d'Arrêts , dont le premier Volume
paroît , lequel doit être ſuivi de deux autres
Volumes.
Celui-ci eſt dédié au Parlement de Normandie,
OCTOBRE. 1744. 2245
mandie. L'Auteur , dans ſon Epitre Dédicatoire
, obſerve qu'il eſt déja âgé de 84
ans , & le plus ancien des Avocats du Parlement
de Normandie
M. Froland avertit au commencement de
l'Ouvrage , qu'il fera les deux fonctions de
Jurifconfulte & d'Hiſtorien , c'est-à -dire ,
qu'en donnant une idée du Gouvernement
général de la Neuſtrie , il expliquera les
faits qui ont rapport à la Juriſprudence.
L'Ouvrage eſt diviſé en trois Parties.
La premiere contient l'Hiſtoire du Droit
Municipal de la Province ; la ſeconde contient
divers Reglemens concernant les Officiers
de la Province ; la troiſfiéme contient
les Privileges , ſoit de la Province en général
, foit des Corps & Compagnies, Officiers
d'icelles , ou de quelques particuliers.
Chap. I. Il rapporte l'état de la Neuſtrie
du tems des Gaulois , des Romains & des
Francs ; de quelle maniere le Droit Romain
y fut introduit; l'invaſion des Normands ou
Peuples fortis du Nord,qui vinrent ravager
la Neuſtrie,dont ils demeurerent poffeffeurs
par le mariage de Giſelle , fille de Charles le
Chauve,avec Rollo, leur Chef, qui fut premier
Duc de Normandie , où il avoit tout
droit de Souveraineté,à la réſerve de l'hommage
, que lui & ſes ſucceſſeurs en firent au
Roi,
4
: E iij Rollo
2246 MERCURE DEFRANCE.
1
Roilo diviſa à ſes Officiers & à ſes Soldats
toutes les Terres qu'on lui avoit laiſſées , &
M. Froland dit que quelques-uns ont attribué
à cette fubdiviſion des Terres , l'origine
des Fiefs en Normandie.
Dans l'Hiſtoire abregée qu'il donne des
Ducs de Normandie , on trouve pluſieurs
faits finguliers , par exemple , que Hugues
Comte de Châlons , vint nuds pieds , avec
une ſelle de cheval ſur le dos,faire excuſe à
Richard II. Duc de Normandie , dont il
étoit Vaſſal ; que le Comte de Belleſme en
fit autant à Robert II . Duc de Normandie ;
cette cérémonie humiliante étoit alors ufitéede
la part du Vaſſal qui avoit offenſé ſon
Seigneur.
Guillaume II. dit le Bâtard & le Conquérant
, VII . Duc de Normandie , fut déſigné
Roi d'Angleterre par Edoüard , qui n'avoit
point d'enfans , & après la mort de ce Prince
il fut Roi d'Angleterre , laquelle devint
par-là toute Normande , Guillaume ayant
donné toutes les Seigneuries & les Charges
àdes Nor nands,& établi de nouvelles Loix,
qui furent écrites en Langage Normand.
Ces Loix , dit M. Froland , furent portées
par nos Héros dans le Royaume de Naples
, la Poille , la Calabre , la Sicile & autres
Lieux ; & un Preſidentà Mortier , qui
avoit voyagé , certifioit qu'autrefois à Naples
OCTOBRE.
1744. 2247
ples les Avocats plaidoient en LangageNormand.
La même choſe avoit été ordonnée
en Angleterre par Guillaume le Conquérant
, & cet uſage continua juſqu'à Edoüard
III. ſous lequel en 1361 le Parlement , qui
ſe tint à Weſtmunſter , 159 années après la
réinion de la Normandie à la Couronne de
France, qui fut faite en 1204, ordonna que
l'on n'uſeroit plus que de la Langue Angloiſe
dans les Tribunaux & dans les Actes
de Juſtice.
Philippe Auguſte , après avoir chaffé de
Normandie le Duc Jean ſans terre , à cauſe
du meurtre de ſon neveu Artur , Duc de
Bretagne , y établit entre autres Loix, celle
du Talion.
Ch. 2. L'Auteur traite de l'Etabliſſement
de l'Echiquier Souverain de Normandie ,
d'abord ambulatoire , puis rendu ſédentaire
en 1499 , & décoré du titre de Parlement
en 1515 ; quelques Princes & Seigneurs
avoient auſſi leurs Echiquiers particuliers.
Le même Ch. traite auſſi de l'Etabliſſement
de la Cour des Aydes & de la Chambre
des Comptes , de l'union de ces deux
Cours , & de l'établiſſement des differentes
Jurisdictions qui s'exercent dans la Ville de
Roüen &dans les Fauxbourgs ; on y trouve
pluſieurs faits curieux , par exemple , que
Louis XI. ayant donné le Duché de Nor-
E iiij
mandie
2248 MERCURE DE FRANCE.
mandie au Duc de Berry , ſon frere , celui- si
mit à ſon doigt un Anneau , pour marquer
qu'il épouſoit la Province , ( c'étoit une des
manieres de prendre poſſeſſion , per annulum)
& lorſqu'il remit cette Province auRoi
pour le Duché de Guyenne, il renvoya l'Anneau
pour le rompre publiquement , ce qui
fut fait en préſence du Connétable , auquel
on remit les deux piéces de l'Anneau .
En parlant de la Chambre des Requêtes
du Palais de Roüen , créée en 1543 , M.
Froland dit que la création qui fut faite dans
cette année , de pluſieurs Offices de Préſidens
& de Confeillers , eſt le premier veſti-
- ge de la vénalité des Charges , ceux qui y
furent nommés ayant financé chacun deux
mille écus dans les coffres du Roi , ce qui
fut coloré du titre de Prêt pour les beſoins
de l'Etat ; on ne laiſſa pas de leur faire jurer
qu'ils n'avoient rien donné pour leur
Office.
La vénalité des Charges paroît cependant
plus ancienne , car avant S. Louis les Prévôtés
, Vicomtés , Châtellenies & Vigueries
étoient données à ferme , ce que S. Louis
défendit pour la Prévôté de Paris, mais qu'il
autoriſa pour les autres Juſtices ; on tenta la
vénalité des Charges ſous le Roi Jean &
ſous Louis XI , & Louis XII vendit publiquement
les Offices , mais les Particuliers
ne
OCTOBRE. 1744. 2249
ne pouvoient encore les vendre ; ce fur
François I. qui le permit , en lui payant le
quart de l'évaluation de l'Office.
a Pour ce qui eſt du Serment que les Officiers
faifoient de n'avoir rien donné , il
fut aboli en 1597 .
>
A l'ouverture du Parlement de Roiien en
1544 , il fut ordonné , ſur le réquifitoire
du Procureur Général , que les Préſidens
Conſeillers , Gens du Roi , Greffiers , leurs
Commis , Avocats & Procureurs , ſeroient
tenus à l'avenir de ſe faire raſer la barbe .
Le Chapitre 3. traite de l'ancien Coutumier
de Normandie, dont l'Auteur eſt inconnu
; la compilation eſt en Latin & en
François , & on ne ſçait lequel des deux eſt
le Texte ; il fut mis en Vers François par
Dourbaut , & après avoir ſouffert diverſes
altérations , il fut réformé en vertu de Lettres
Patentes de 1577 , & la nouvelle Coûtume
commença d'être obfervée en 1583 .
Les deux Chapitres ſuivans traitent des
uſages Locaux de la Province , & des prétendus
uſages Locaux du Comté d'Eu .
La Clameur de Haro fait la inatiere du
Chapitre 6 ; on ſçait que cette Clameur eſt
une invocation reſpectable du nom de
Raoul ou Rollo , premier Duc de Normandie
, dont la mémoire eſt en ſi grande vénération
par l'amour qu'il avoit pour la juf-
:
Ev tice ,
2250 MERCURE DE FRANCE .
tice , qu'il eſt encore aujourd'hui invoqué
par ceux qui cherchent à ſe garantir de
quelque injure qu'on veut leur faire. Cette
Clameur étoit en uſage dès le tems des Ducs
de Normandie. Paul Emile rapporte qu'après
la mort de Guillaume le Conquérant ,
elle fut miſe en pratique pour empêcher ſa
ſépulture en l'Egliſe de S. Etienne , qu'il
avoit fait bâtir à Caën , & qui avoit été
conſtruite en partie ſur un fond appartenant
au nomme Aſſelin , qui arrêta la pompe
funebre , en interjettant la Clameur de
Haro.
Le Chapitre 7 concerne une Charte fans
date , appellée la Charte au Roi Philippe ,
qui fut inſerée à la fin de la nouvelle Coûtume
, & que quelques-uns croyent être de
Philippe Auguſte , les autres de Philippe le
Hardi.
Le huitiéme traite de laCharte Normande
, c'eſt ainſi qu'on appelle une Charte de
Louis Hutin , du 13 Juillet 1315 , qui
confirme les Priviléges de la Province , &
ordonne , entre autres chofes , que ſes Habitans
ne pourront être traduits dans des
Jurisdictions étrangeres.
Dans les Chapitres ſuivans il donne une
Notion des Articles placités, ou Reglement
de 1666 , du Reglement de 1673 , fur les
Tutelles , des Ordonnances , Edits & Déclarations
OCTOBRE .
1744. 2251
clarations qui forment des Loix générales
pour tout le Royaume , & qui font par
conféquent partie du Droit de la Province
de Normandie , des Ordonnances , Edits ,
Déclarations , Lettres Patentes & autres
Loix particulieres à cette Province; de quelques
Ordonnances , Articles de Coûtume
&du Reglement de 1666 , qui font abrogés
en tout ou partie ; enfin une Notice trèscurieuſe
des Auteurs Anglois qui ont fait
mention de l'ancien Droit de Normandie ;
des Commentateurs de la Coûtume de Normandie
, ancienne & nouvelle , de leurs
Ouvrages , & des autres Auteurs qui ont
écrit fur des matieres concernant le Droit
&les Uſages de cette Province.
Les Reglemens , qui font l'objet de la ſeconde
Partie de cet Ouvrage , concernent
les prérogatives & la compétence du Parlement
, des autres Tribunaux & Officiers de
laProvince.
Le Chapitre 40 , qui eſt dans cette ſecon
de Partie ,contient beaucoup de choſes curieuſes
, par rapport à l'Ordre des Avocats ,
entre autres , qu'ils portoient anciennement
la Robe rouge , enforte que le 4 Novembre
1514 , le Parlement leur fit ſignifier de ſe
trouver à l'Entrée de la Reine ( Anne de
Bretagne ) honnêtement montés & vêtus de Robes
d'écarlate & Chaperons fourés , pour ac-
E vj compa
2252 MERCURE DE FRANCE.
compagner les Préſidens & Conseillers ; ce
n'eſt que depuis la vénalité des Charges que
les Avocats ont ceſſé par modeſtie de porter
la Robe rouge , ſans qu'il y ait jamais eu
aucun Reglement qui leur en ait défendu
l'uſage .
La troifiéme Partie contient un Recueil
des Priviléges particuliers à laProvince de
Normandie , autres que la Clameur de Haro
& la Chartre Normande, tels que celuidu
Comté d'Eu , qui reſſortit au Parlement de
Paris ; la Prohibition d'évoquer les Decrets
de Normandie ; le Reglement de 1673 ,
pour leDroitdeTiers & Danger ſur les Bois;
le Privilége réſultant du Senatus confulce
Velleien , en faveur des femmes ; les Priviléges
particuliers de la Ville de Roiien & de
quelques autres Villes de la Province , ceux
du Parlement & de ſes differentes Chambres;
les Priviléges propres à certaines perſonnes
ſeulement , tel que celui que Louis
XIV accorda en 1667 aux Gentilshommes
& aux Bourgeois des Villes franches de la
Province , qui auroient dix ou douze enfans;
celui qu'on prétend avoir été accordé
aux filles , deſcenduës des freres de la Pucelle
d'Orleans , de pouvoir communiquer
la Nobleſſe à leurs maris , & dont pluſieurs
familles de la Province de Normandie ont
profité ; enfin des Priviléges revendiqués
par
OCTOBRE. 1744. 2253
par quelques Abbayes , Chapitres, Prieurés,
&&& autres Egliſes de la Province , & par quelques
Seigneurs, notamment celuide la Principauté
d'Yvetot , connuë ci-devant ſous le
titre de Royaume. Il n'y a point de Chapitre
qui n'eût fourni pluſieurs traits curieux
à rapporter , ſi cela n'eût paffé les bornes
d'un Extrait.
Les Arrêts de Reglement , & autres Arrêts
, tant du Parlement de Normandie , que
des autres Parlemens, annoncés par le Titre,
ſont répandus dans tout le corps de l'Ouvrage,
& principalement dans la feconde & la
troiſieme Partie , où ils ſont appliqués aux
differentes matieres auſquelles ils ont rapport.
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3033
p. 2253
Oraison Funebre, [titre d'après la table]
Début :
ORAISON FUNEBRE de Madame Isabelle de Roye de la Rochefoucauld, Abbesse [...]
Mots clefs :
Isabelle de Roye de La Rochefoucauld, Reims, Église, Abbaye, Oraison funèbre
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Oraison Funebre, [titre d'après la table]
ORAISON FUNEBRE de Madame
Iſabelle de Roye de la Rochefoucauld, Abbeſſe
de l'Abbaye Royale de S. Pierre de Rheims,
prononcée dans l'Egliſe de la même Abbaye
le 16 Juin 1744 , par M. de Saulx, Docteur
en Théologie , Chanoine de l'Egliſe de
Rheims , & Principal du Collège de l'Univerſité
, à Rheims , chés François Jeunehomme
, Imprimeur , ruë des deux Anges.
Iſabelle de Roye de la Rochefoucauld, Abbeſſe
de l'Abbaye Royale de S. Pierre de Rheims,
prononcée dans l'Egliſe de la même Abbaye
le 16 Juin 1744 , par M. de Saulx, Docteur
en Théologie , Chanoine de l'Egliſe de
Rheims , & Principal du Collège de l'Univerſité
, à Rheims , chés François Jeunehomme
, Imprimeur , ruë des deux Anges.
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3034
p. 2253-2254
Catalogue de differens Ecrits, [titre d'après la table]
Début :
CATALOGUE des differens Ecrits, contenus dans les VIII Volumes des Ouvrages [...]
Mots clefs :
Charles-Irénée Castel de Saint-Pierre, Catalogue
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Catalogue de differens Ecrits, [titre d'après la table]
CATALOGUE des differens Ecrits, contenus
dans les VIII Volumes des Ouvrages
de M. l'Abbé de S. Pierre , de l'Académie
Françoiſe ,
2254 MERCURE DE FRANCE.
Françoiſe , imprimés à Roterdam , chés Beman
, &qui ſe vendent à Paris , chés Briaffon
, Libraire , ruë S. Jacques. Brochure in-
12. de 24 pages , 1744.
dans les VIII Volumes des Ouvrages
de M. l'Abbé de S. Pierre , de l'Académie
Françoiſe ,
2254 MERCURE DE FRANCE.
Françoiſe , imprimés à Roterdam , chés Beman
, &qui ſe vendent à Paris , chés Briaffon
, Libraire , ruë S. Jacques. Brochure in-
12. de 24 pages , 1744.
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3035
p. 2254-2255
HISTOIRE des Hommes Illustres par les Médailles.
Début :
Pour répondre à l'accueil favorable que le Public continuë de faire à ce Journal, & pour le [...]
Mots clefs :
Médailles, Hommes illustres, Lettres
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : HISTOIRE des Hommes Illustres par les Médailles.
HISTOIRE des Hommes Illustres
par les Médailles.
Our répondre à l'accueil favorable que le Pu
blic continuë de faire à ce Journal , & pour le
rendre encore plus agréablement inſtructif , nous
avons projetté de donner une Hiſtoire ſommaire des
Hommes Illuftres , en l'honneur deſquels on a frappé
des Médailles ,depuis la renaiſſance des Lettres
juſqu'àpréſent.
Par le titre d'Hommes Illuftres , on entend ici
non-ſeulement les Rois, les Souverains & les Princes
les plus diftingués , les Princeſſes , mais encore
les Perſonnes de l'un & l'autre Sexe , qui auront excellé
en quelque genre que ce foit , particulierement
ceux &celles , qui auront cultivé les Sciences
& les Beaux - Arts .
Nous ne ferons graver aucune Médaille en Taille-
douce , dont nous n'aurons pas vu l'original ,
frappé dans le tems même , & dont la certitude ne
foit tout- à- fait incontestable .
Ainfi, on n'empruntera rien des Livres où ſe peuvent
trouver de pareilles gravûres , de Mezeray même
, encore moins du grand Recueil de Jacques de
Bie , où parmi pluſieurs Médailles vraies , il s'en
trouve beaucoup de ſuſpectes , d'autres viſiblement
fauſſes , & fabriquées dans des tems poſtérieurs .
L'exécution de ce Projet nous fera peut-être
moins difficile , par la quantité de Médailles , que
nous poſſedons déja , de la qualité dont il s'agit ici ,
OCTOBRE. 1744. 2255
&par les ſecours que nous nous promettons de la
part de pluſieurs perſonnes Curieuses , qui ont de
pareils Monumens , & dont nous nous ferons un
devoir& un plaiſir de citer les Cabinets
Nous commencerons par une Médaille de Fran
çois I, par la raiſon qui ſe préſente fi naturellement,
ce Grand Prince , outre ſes rares qualités du coeur
& de l'efprit , ayant été le Pere & le Reſtaurateur
des Lettres,& le magnifique Protecteur des Sçavans:
par les Médailles.
Our répondre à l'accueil favorable que le Pu
blic continuë de faire à ce Journal , & pour le
rendre encore plus agréablement inſtructif , nous
avons projetté de donner une Hiſtoire ſommaire des
Hommes Illuftres , en l'honneur deſquels on a frappé
des Médailles ,depuis la renaiſſance des Lettres
juſqu'àpréſent.
Par le titre d'Hommes Illuftres , on entend ici
non-ſeulement les Rois, les Souverains & les Princes
les plus diftingués , les Princeſſes , mais encore
les Perſonnes de l'un & l'autre Sexe , qui auront excellé
en quelque genre que ce foit , particulierement
ceux &celles , qui auront cultivé les Sciences
& les Beaux - Arts .
Nous ne ferons graver aucune Médaille en Taille-
douce , dont nous n'aurons pas vu l'original ,
frappé dans le tems même , & dont la certitude ne
foit tout- à- fait incontestable .
Ainfi, on n'empruntera rien des Livres où ſe peuvent
trouver de pareilles gravûres , de Mezeray même
, encore moins du grand Recueil de Jacques de
Bie , où parmi pluſieurs Médailles vraies , il s'en
trouve beaucoup de ſuſpectes , d'autres viſiblement
fauſſes , & fabriquées dans des tems poſtérieurs .
L'exécution de ce Projet nous fera peut-être
moins difficile , par la quantité de Médailles , que
nous poſſedons déja , de la qualité dont il s'agit ici ,
OCTOBRE. 1744. 2255
&par les ſecours que nous nous promettons de la
part de pluſieurs perſonnes Curieuses , qui ont de
pareils Monumens , & dont nous nous ferons un
devoir& un plaiſir de citer les Cabinets
Nous commencerons par une Médaille de Fran
çois I, par la raiſon qui ſe préſente fi naturellement,
ce Grand Prince , outre ſes rares qualités du coeur
& de l'efprit , ayant été le Pere & le Reſtaurateur
des Lettres,& le magnifique Protecteur des Sçavans:
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3036
p. 2255
M. Gersaint choisi pour la vente des Cabinets de M. Bonnier de la Mosson, [titre d'après la table]
Début :
Nous nous faisons un plaisir d'apprendre aux Curieux que M. Gersaint, déja connû par differens [...]
Mots clefs :
Cabinets, Curieux, Catalogues de curiosités, Edme-François Gersaint
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : M. Gersaint choisi pour la vente des Cabinets de M. Bonnier de la Mosson, [titre d'après la table]
Nous nous faiſons un plaifir d'apprendre aux
Curieux que M. Gerfaint , déja connú par differens
Catalogues de Curioſités de fa composition , a été
choiſi pour diriger la vente des fameux Cabinets de
feu M. Bonnier de la Moſſon. Le Public l'avoit déja
nommé d'avance , ce qui justifie ce choix Il y a
tout lieu d'eſperer que nous aurons de lui un Catalogue
auſſi exact de toutes les Curiofités dont ces
Cabinets ſont remplis , que le tems qu'on lui donnera
pourra le lui permettre. On affûre que la vente
de toutes ces raretés , qui font immenfes dans leur
quantité , & admirables dans leur variété , pourra
étre commencée dans les premiers jours de l'année
prochaine. Les Catalogues de cette eſpece ſont d'au
tant plus utiles & néceſſaires , qu'ils donnent avis de
l'existence de certains Morceaux rares , que l'on
ignore ſouvent , & avertiſfent en général le Public ,
furtout les Etrangers , de ce qui pourroit leur convenir.
Onne doute point ,, au refte , que M. Gerfaint
ne ſe prête volontiers , ſuivant la louable coutume
, au déſir de certains Curieux diftingués , qui
voudront jouir en partie ou en totalité de la vûë de
ces Cabinets , avant que les Curioſités dont ils font
remplis en ſoient démembrées.
Curieux que M. Gerfaint , déja connú par differens
Catalogues de Curioſités de fa composition , a été
choiſi pour diriger la vente des fameux Cabinets de
feu M. Bonnier de la Moſſon. Le Public l'avoit déja
nommé d'avance , ce qui justifie ce choix Il y a
tout lieu d'eſperer que nous aurons de lui un Catalogue
auſſi exact de toutes les Curiofités dont ces
Cabinets ſont remplis , que le tems qu'on lui donnera
pourra le lui permettre. On affûre que la vente
de toutes ces raretés , qui font immenfes dans leur
quantité , & admirables dans leur variété , pourra
étre commencée dans les premiers jours de l'année
prochaine. Les Catalogues de cette eſpece ſont d'au
tant plus utiles & néceſſaires , qu'ils donnent avis de
l'existence de certains Morceaux rares , que l'on
ignore ſouvent , & avertiſfent en général le Public ,
furtout les Etrangers , de ce qui pourroit leur convenir.
Onne doute point ,, au refte , que M. Gerfaint
ne ſe prête volontiers , ſuivant la louable coutume
, au déſir de certains Curieux diftingués , qui
voudront jouir en partie ou en totalité de la vûë de
ces Cabinets , avant que les Curioſités dont ils font
remplis en ſoient démembrées.
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3037
p. 2256
ESTAMPES NOUVELLES.
Début :
M. Lépicié, Graveur du Roi, & Secretaire de l'Académie Royale de Peinture & de Sculpture, vient [...]
Mots clefs :
Académie royale de peinture et de sculpture, Étienne Jeaurat, Sainte Vierge, Edme Bouchardon
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ESTAMPES NOUVELLES.
ESTAMPES NOUVELLES .
M. Lépicié , Graveur du Roi, & Secretaire de l'Académie
Royale de Peinture & de Sculpture , vient
de graver & de mettre au jour deux Eſtampes fort
ingénieuſes & piquantes , d'après M. Jeaurat , Profeſſeur
de la même Académie. On remarque avec
plaifir dans ces Morceaux une compoſition noble
&naïve , de l'expreſſion &de la fineſſe dans le
Deſſein.
Ces Estampes repréſentent l'Accouchée & la Relevée,
& ſe vendent chés l'Auteur , au coin de l'Abreuvoir
du Quai des Orfèvres , & chés Louis Surugue
, Graveur du Roi , rue des Noyers , vis- à- vis
S. Yves.
:
Autre Eſtampe en hauteur , repréſentant LA STE
VIERGE , d'après la Statue exécutée en argent, pour
être placée dans la Chapelle de la Ste Vierge de l'Egliſe
Paroiffiale de S. Sulpice de Paris , d'après le
Molele d'Edme Bouchardon , Sculpteur du Roi , laquelle
a été peinte par le Sr Chevalier. Cette Eſtampe,
qui est très bien gravée par le Sr Sornique , eft
dédiée à Mre Jean-Baptiste.Joſeph Languet de Gergy
, Docteur de Sorbonne , Curé de S. Sulpice.
Elle ſe vend chés le Sr Chevalier , Peintre , ruë du
Four , Fauxbourg S. Germain , à l'Hôtel d'Allemagne
, & chés Vanbeck , Peintre , rue d'Enfer , Port
S. Landry .
M. Lépicié , Graveur du Roi, & Secretaire de l'Académie
Royale de Peinture & de Sculpture , vient
de graver & de mettre au jour deux Eſtampes fort
ingénieuſes & piquantes , d'après M. Jeaurat , Profeſſeur
de la même Académie. On remarque avec
plaifir dans ces Morceaux une compoſition noble
&naïve , de l'expreſſion &de la fineſſe dans le
Deſſein.
Ces Estampes repréſentent l'Accouchée & la Relevée,
& ſe vendent chés l'Auteur , au coin de l'Abreuvoir
du Quai des Orfèvres , & chés Louis Surugue
, Graveur du Roi , rue des Noyers , vis- à- vis
S. Yves.
:
Autre Eſtampe en hauteur , repréſentant LA STE
VIERGE , d'après la Statue exécutée en argent, pour
être placée dans la Chapelle de la Ste Vierge de l'Egliſe
Paroiffiale de S. Sulpice de Paris , d'après le
Molele d'Edme Bouchardon , Sculpteur du Roi , laquelle
a été peinte par le Sr Chevalier. Cette Eſtampe,
qui est très bien gravée par le Sr Sornique , eft
dédiée à Mre Jean-Baptiste.Joſeph Languet de Gergy
, Docteur de Sorbonne , Curé de S. Sulpice.
Elle ſe vend chés le Sr Chevalier , Peintre , ruë du
Four , Fauxbourg S. Germain , à l'Hôtel d'Allemagne
, & chés Vanbeck , Peintre , rue d'Enfer , Port
S. Landry .
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3038
p. 2256
Nouvelles Cartes, [titre d'après la table]
Début :
Il vient de paroître chés le Sr le Rouge, Géographe du Roi, ruë des grands Augustins, vis-à-vis le [...]
Mots clefs :
Fribourg-en-Brisgau, Château de Démont, Coni, Îles britanniques
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Nouvelles Cartes, [titre d'après la table]
Il vient de paroître chés le Sr le Rouge , Géographe
du Roi, rue des grands Auguftins , vis-à-vis le
Panier fleuri , le Plan de Fribourg , en Brifgaw ; celui
du Château de Demont , celui de Coni , en Pié
mont, & une très -belle Carte des Ifles Britanniques.
du Roi, rue des grands Auguftins , vis-à-vis le
Panier fleuri , le Plan de Fribourg , en Brifgaw ; celui
du Château de Demont , celui de Coni , en Pié
mont, & une très -belle Carte des Ifles Britanniques.
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3039
p. 2259
« LE 15 Octobre, l'Académie Royale de Musique remit au Théatre Alcide, ou [...] »
Début :
LE 15 Octobre, l'Académie Royale de Musique remit au Théatre Alcide, ou [...]
Mots clefs :
Académie royale de musique
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « LE 15 Octobre, l'Académie Royale de Musique remit au Théatre Alcide, ou [...] »
IMuique remit anTheatre
leTriomphe d' Hercule , dont le Poëme eſt de
M. de Capiſtron,& la Muſique de Mrs Louis
de Lully & Marais .
Le 23 , on reprit la Pastorale Héroïque
d'Acis & Galatée , dont il a été parlé dans
le Mercure du mois d'Août dernier.
leTriomphe d' Hercule , dont le Poëme eſt de
M. de Capiſtron,& la Muſique de Mrs Louis
de Lully & Marais .
Le 23 , on reprit la Pastorale Héroïque
d'Acis & Galatée , dont il a été parlé dans
le Mercure du mois d'Août dernier.
Fermer
3040
p. 2259
la Dispute, nouvelle Piéce, représentée sur le Théâtre François, [titre d'après la table]
Début :
Le 19, les Comédiens François donnerent la premiere représentation d'une Comédie [...]
Mots clefs :
Comédiens-Français, Comédie nouvelle
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : la Dispute, nouvelle Piéce, représentée sur le Théâtre François, [titre d'après la table]
Le 19 , les Comédiens François donnerent
la premiere repréſentation d'une Comédie
nouvelle , en Profe & en un Acte ,
intitulée la Difpute, Cette nouveauté n'ayant
pas été goûtée du Public , l'Auteur l'a reti
rée après la premiere repréſentation .
la premiere repréſentation d'une Comédie
nouvelle , en Profe & en un Acte ,
intitulée la Difpute, Cette nouveauté n'ayant
pas été goûtée du Public , l'Auteur l'a reti
rée après la premiere repréſentation .
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3041
p. 2259-2260
Coraline Arlequin & Arlequin Coraline, nouvelle Piéce, joüée sur le Théatre de l'Hôtel de Bourgogne, [titre d'après la table]
Début :
Le 25, les Comédiens Italiens représenterent le Mari Garçon & les Talens déplacés. [...]
Mots clefs :
Comédiens-Italiens, Coraline, Marie Anne Véronèse, Arlequin
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Coraline Arlequin & Arlequin Coraline, nouvelle Piéce, joüée sur le Théatre de l'Hôtel de Bourgogne, [titre d'après la table]
Le 25 , les Comédiens Italiens repréſenterent
le Mari Garçon & les Talens déplacés.
Cette Piéce fut ſuivie d'un Divertiſſement,
dans lequel la Dile Coraline exécuta unPas
de Deux avec le Sr Ballety , qui a été fort
applaudi . Le Spectacle finit par un nouveau
Feu d'artifice en Berceau , dont la compofition
a parû très-ingénieufe .
Le
2260 MERCURE DE FRANCE.
Le 26 , ils donnerent la premiere repréſentation
de Coraline Arlequin , & d'Arlequin
Coraline , Piéce Italienne en trois Actes
; elle fut ſuivie d'un nouveau Divertifſement,
de la compoſition du ſieur Deshayes
, lequel a fait beaucoup de plaifir ; il
eft exécuté par les meilleurs Danfeurs &
Danfeuſes de la Troupe , tous habillés en
Arlequins & en Arlequines. La Dile Coraline
y exécute un Pas de Deux avec le Sr Ballety
; la Dlle Veronese , foeur cadette de
Coraline , danſa une Entrée avec beaucoup
de grace.
le Mari Garçon & les Talens déplacés.
Cette Piéce fut ſuivie d'un Divertiſſement,
dans lequel la Dile Coraline exécuta unPas
de Deux avec le Sr Ballety , qui a été fort
applaudi . Le Spectacle finit par un nouveau
Feu d'artifice en Berceau , dont la compofition
a parû très-ingénieufe .
Le
2260 MERCURE DE FRANCE.
Le 26 , ils donnerent la premiere repréſentation
de Coraline Arlequin , & d'Arlequin
Coraline , Piéce Italienne en trois Actes
; elle fut ſuivie d'un nouveau Divertifſement,
de la compoſition du ſieur Deshayes
, lequel a fait beaucoup de plaifir ; il
eft exécuté par les meilleurs Danfeurs &
Danfeuſes de la Troupe , tous habillés en
Arlequins & en Arlequines. La Dile Coraline
y exécute un Pas de Deux avec le Sr Ballety
; la Dlle Veronese , foeur cadette de
Coraline , danſa une Entrée avec beaucoup
de grace.
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3042
p. 2260-2262
Clôture de l'Opera Comique, & Compliment, [titre d'après la table]
Début :
La Foire S. Laurent a été prolongée cette année jusques & compris le 11 de [...]
Mots clefs :
Foire Saint-Laurent, Opéra-Comique, Clôture, Roi, France, Dlle d'Arimath
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Clôture de l'Opera Comique, & Compliment, [titre d'après la table]
La Foire S. Laurent a été prolongée
cette année juſques & compris le 11 de
ce mois.
Le même jour l'Opera Comique fit la
clôture de ſon Théatre par la Piéce des
Amours Grivois , en Vaudevilles , laquelle a
eû un ſi grand ſuccès pendant le cours de la
Foire ; elle fut ſuivie du Bal de Strasbourg ,
qui n'a pas moins fait de plaiſir. La Dlle
Puvignée s'y eſt fort diftinguée dans les differens
Divertiſſemens , ayant été généralement
applaudie par de nombreuſes Affemblées.
Il y eut avant la derniere Piéce , un
Compliment adreſſé aux Spectateurs, qu'on
fait ordinairement toutes les années à la
clôture
1
OCTOBRE. 1744. 2261
clôture du Théatre. C'eſt la Dlle d'Arimath
qui le prononça en ces termes .
» Oüi , MESSIEURS , l'empreſſement
> que vous avez témoigné pour notre Spec-
>> tacle , & les applaudiſſemens dont vous
>>l'avez honoré , font plus l'éloge de votre
>> zéle pour le Roi , que du talent de ceux
» qui ont entrepris de le chanter.
30 Nous connoiſſions votre amour pour le
>>plus grand & le meilleur des Rois ; nous
>>jugions de vos ſentimens par les nôtres ;
>>nous n'avons fait ſimplement que les co
" pier. La gloire du Roi,le bonheurde le voir
>>renaître , ont été des objets que nous
» avons crû dignes de vous être offerts.
» Cette matiere , dont nos coeurs ſont pé-
>>nétrés , étoit trop abondante , pour ne
>>>pas ſuffire , ſans les ſecours de l'eſprit.
לכ En effet , où trouveroit-on un ſujet
>>plus fufceptible des éloges de la bonté
• d'un Roi pour ſes Peuples , & de l'atta-
> chement des François pour leur Roi ?
La même Actrice chanta ſur l'Air : Cen'est
qu'en France.
Où trouver un Roi juſte & grand,
Qui loin de regner enTyran ,
Sur l'amour fonde ſa puiſſance ;
no
2262 MERCURE DE FRANCE.
Un Roi qui ne le fut jamais
Que pour le bien de ſes Sujets ?
Ce n'est qu'en France.
Où verra- t'on d'heureux Sujets ,
Dont les plaiſirs les plus parfaits
Se trouvent dans l'obeïſſance ;
Dont le coeur s'eſt fait une loi
De n'aimer rien plus que leur Roi ?
Ce n'est qu'en France,
cette année juſques & compris le 11 de
ce mois.
Le même jour l'Opera Comique fit la
clôture de ſon Théatre par la Piéce des
Amours Grivois , en Vaudevilles , laquelle a
eû un ſi grand ſuccès pendant le cours de la
Foire ; elle fut ſuivie du Bal de Strasbourg ,
qui n'a pas moins fait de plaiſir. La Dlle
Puvignée s'y eſt fort diftinguée dans les differens
Divertiſſemens , ayant été généralement
applaudie par de nombreuſes Affemblées.
Il y eut avant la derniere Piéce , un
Compliment adreſſé aux Spectateurs, qu'on
fait ordinairement toutes les années à la
clôture
1
OCTOBRE. 1744. 2261
clôture du Théatre. C'eſt la Dlle d'Arimath
qui le prononça en ces termes .
» Oüi , MESSIEURS , l'empreſſement
> que vous avez témoigné pour notre Spec-
>> tacle , & les applaudiſſemens dont vous
>>l'avez honoré , font plus l'éloge de votre
>> zéle pour le Roi , que du talent de ceux
» qui ont entrepris de le chanter.
30 Nous connoiſſions votre amour pour le
>>plus grand & le meilleur des Rois ; nous
>>jugions de vos ſentimens par les nôtres ;
>>nous n'avons fait ſimplement que les co
" pier. La gloire du Roi,le bonheurde le voir
>>renaître , ont été des objets que nous
» avons crû dignes de vous être offerts.
» Cette matiere , dont nos coeurs ſont pé-
>>nétrés , étoit trop abondante , pour ne
>>>pas ſuffire , ſans les ſecours de l'eſprit.
לכ En effet , où trouveroit-on un ſujet
>>plus fufceptible des éloges de la bonté
• d'un Roi pour ſes Peuples , & de l'atta-
> chement des François pour leur Roi ?
La même Actrice chanta ſur l'Air : Cen'est
qu'en France.
Où trouver un Roi juſte & grand,
Qui loin de regner enTyran ,
Sur l'amour fonde ſa puiſſance ;
no
2262 MERCURE DE FRANCE.
Un Roi qui ne le fut jamais
Que pour le bien de ſes Sujets ?
Ce n'est qu'en France.
Où verra- t'on d'heureux Sujets ,
Dont les plaiſirs les plus parfaits
Se trouvent dans l'obeïſſance ;
Dont le coeur s'eſt fait une loi
De n'aimer rien plus que leur Roi ?
Ce n'est qu'en France,
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3043
p. 2352
« Le 19, le 21, le 24 & le 25 Octobre, M. de Blamont, Sur-Intendant de la Musique du Roi en [...] »
Début :
Le 19, le 21, le 24 & le 25 Octobre, M. de Blamont, Sur-Intendant de la Musique du Roi en [...]
Mots clefs :
Reine, Rôles
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « Le 19, le 21, le 24 & le 25 Octobre, M. de Blamont, Sur-Intendant de la Musique du Roi en [...] »
Le 19 , le 21 , le 24 & le 25 Octobre , M. de
Blamont , Sur - Intendant de la Muſique du Roi en
ſemeſtre , fit concerter chés la Reine , ſa Pastorate
Héroïque d'Endymion, en cinq Actes, dont les principaux
rôles furent parfaitement bien remplis par
les Dlles Lalande . Mathieu & Deschamps , & par
Jes Srs Poirier , Dubourg , Jelyot & Benoit , &dont
l'exécution ne laiſſa rien à défirer.
Blamont , Sur - Intendant de la Muſique du Roi en
ſemeſtre , fit concerter chés la Reine , ſa Pastorate
Héroïque d'Endymion, en cinq Actes, dont les principaux
rôles furent parfaitement bien remplis par
les Dlles Lalande . Mathieu & Deschamps , & par
Jes Srs Poirier , Dubourg , Jelyot & Benoit , &dont
l'exécution ne laiſſa rien à défirer.
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3044
p. 2352
OEuvres de Théâtre de M. Destouches, nouvelle Edition, [titre d'après la table]
Début :
OEUVRES DE THEATRE de M. Néricault Destouches, de l'Académie Françoise. Nouvelle [...]
Mots clefs :
Ouvrages lyriques, Comédie
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : OEuvres de Théâtre de M. Destouches, nouvelle Edition, [titre d'après la table]
OEUVRES DE THEATRE de M. Néricaulé
Deſtouches , de l'Académie Françoiſe. Nouvelle
Edition ,,revûë, corrigée & augmentée par l'Auteur.
Cinq Volumes in - 12 , dont le dernier contient les
Amours de Ragonde , Comédie-Ballet , repréſentée à
l'Opera ; pluſieurs autres Ouvrages Lyriques ; neuf
Lettres écrites à des Amis , en leur envoyant des
ſujets & des fragmens de Comédie , & l'Homme fingulier,
Comédie en Vers & en cinq Actes. Ce Tome
finit par l'Epitre de l'Auteur au Roi ſur ſa Convalefcence
, à Paris , chés Prault , le pere , Quai de
Gévres , à Penfeigne du Paradis , 1744 .
Le mérite & la réputation de l'Auteur ,& le favorable
accueil qui a toujours été fait à la publication
de fes Ouvrages , font préſumer que ce Corps
entier fera très-agréablement reçû .
Deſtouches , de l'Académie Françoiſe. Nouvelle
Edition ,,revûë, corrigée & augmentée par l'Auteur.
Cinq Volumes in - 12 , dont le dernier contient les
Amours de Ragonde , Comédie-Ballet , repréſentée à
l'Opera ; pluſieurs autres Ouvrages Lyriques ; neuf
Lettres écrites à des Amis , en leur envoyant des
ſujets & des fragmens de Comédie , & l'Homme fingulier,
Comédie en Vers & en cinq Actes. Ce Tome
finit par l'Epitre de l'Auteur au Roi ſur ſa Convalefcence
, à Paris , chés Prault , le pere , Quai de
Gévres , à Penfeigne du Paradis , 1744 .
Le mérite & la réputation de l'Auteur ,& le favorable
accueil qui a toujours été fait à la publication
de fes Ouvrages , font préſumer que ce Corps
entier fera très-agréablement reçû .
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3045
p. 2-41
AVIS à un Journaliste, 10 Mai 1737.
Début :
L'Ouvrage périodique auquel vous avez dessein de travailler, Monsieur, peut [...]
Mots clefs :
Philosophie, Histoire, Comédie, Tragédie, Poésie, Littérature, Anecdotes littéraires, Langues, Style, Journaliste, Pièces, Public, Goût, Ouvrages, Auteurs, Français, Art, Monde, Hommes, Lettres, Esprit, Théâtre, Roi, Pièce, Auteur, Journal, Livres, Gens, Sujet, Molière, Mérite, Jean Racine, Ouvrage, Pays, Beau, Pierre Corneille, Lecteurs, Europe, Nation, Idées
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : AVIS à un Journaliste, 10 Mai 1737.
AVIS à un Journaliste , 10 Mai 1737.
L'OUVRAGE périodique auquel vous
avez deſſein de travailler , Monfieur , peut
très-bien réüflir , quoiqu'il y en ait déja de
cette eſpéce. Vous me demandez comment
il faut s'y prendre , pour qu'un tel Journal
plaiſe à notre Siecle & à la Posterité. Je
vous répondrai en deux mots ; ſoyez impartial.
Vous avez la ſcience & le goût , ſi avec
cela vous êtes juſte , je vous prédis un ſuccès
durable. Notre Nation aime tous les genres
de Litterature , depuis les Mathématiques
juſqu'à l'Epigramme. Aucun des Journaux
ne parle communément de la partie la
plus brillante des Belles-Lettres , qui font
les piéces de Théatre , n'y de tant de jolis
Ouvrages de Poësie , qui ſoutiennent tous
les jours le caractere aimable de notre Nation.
Tout peut entrer dans votre eſpece de
Journal , juſqu'à une Chanſon qui ſera bien
faite. Rien n'eſt à dédaigner. La Gréce qui
fe vante d'avoir fait naître Platon , fe glorifie
encore d'Anacreon & Ciceron ne
fait point oublier Catulle.
SUR LA PHILOSOPHIE ..
Vous ſçavez affés de Géométrie & de
Phyſique , pour rendre un compte exact des
Livres de ce genre , & vous avez affez d'efprit
pour en parler avec cet art qui leur ôte
NOVEMBRE. 1744. ॐ
Leurs épines ſans les charger de fleurs qui ne
Jeur conviennent pas .
Je vous confeillerois fur tout , quand vous
ferez des extraits de Philofophie , d'expofer
d'abord au Lecteur une eſpéce d'abregé Hiftorique
des opinions qu'on propoſe , ou des
vérités qu'on établit. Par exemple , s'agit- il
de l'opinion du vuide ? Dites en deux mots
comment Epicure croyoit le prouver , montrez
comment Gaſſendi l'a rendu plus vraifemblable
, expoſez lesdegrés infinisde probabilité
que Neuton a ajoutés enfin à cette
opinion par ſes raiſonnemens , par ſes obfervations
& par ſes calculs..
S'agit- il d'un Ouvrage ſur la Nature de
l'Air ? il est bon de montrer d'abord qu'Ariftote
& tous les Philofophes ont connu fa
péſanteur , mais non ſon degré de péfanreur.
Beaucoup d'ignorans qui voudroient
au moins ſçavoir l'Hiſtoire des Sciences ,
les gens du Monde , les jeunes Etudians
verront avec avidité par quelle raifon &
par quelles expériences , le grand Galilée
combattit le premier l'erreur d'Ariftote , au
ſujet de l'Air ; avec quel art Torricelli le
peſa , ainſi qu'on peſe un poids dans une
balance , comment on connut ſon reffort ,
comment enfin les admirables expériences
de M. Hales & de Boheraave , ont découvert
les effets de l'Air , qu'on eſt preſque forcé
4 MERCURE DE FRANCE.
d'attribuer à des propriétés de la matiere ,
inconnuës juſqu'à nos jours.
Paroît- il un Livre hériſſé de Calculs & de
Problêmes ſur la Lumiere ? quel plaifir ne
faites-vous pas au Public de lui montrer les
foibles idées que l'éloquente & ignorante
Gréce avoit de la réfraction & ce qu'en dit
l'Arabe Alhazen , le feul Géométre de ſon
tems : ce que devine Antonio de Dominis ;
ce que Deſcartes met habilement & Géométriquement
en uſage , quoiqu'en ſe trompant
; ce que découvre ce Grimaldi , qui a
trop peu vécu , enfin ce que Neuton pouffe
juſqu'aux vérités les plus déliées & les plus
hardies , auſquelles l'eſprit humain puiffe
atteindre , vérités qui nous font voir un
nouveauMonde, înais qui laiſſent un nuage
derriere elles ?
Compofera- t'on quelque Ouvrage ſur la
Gravitation des Aſtres , fur cette admirable
partie des démonstrations de Neuton ? ne
vous aura-t'on pas obligation , ſi vous rendez
l'Hiſtoire de cette Gravitation des Aftres
, depuis Copernic qui l'entrevit , depuis
Repler qui oſa l'annoncer comme par
inftinct , juſqu'à Neuton qui a démontré à
la terre étonnée , qu'elle peſe ſur le Soleil ,
&le Soleil fur elle ? Nommez dans l'occafion
les Inventeurs de toutes les découvertes
nouvelles ; que votre Ouvrage ſoit un ReNOVEMBRE.
1744. 5
giſtre fidéle de la gloire des Grands Hommes
, ſurtout en expoſant des opinions , en
les appuyant , en les combattant , évitez les
paroles injurieuſes qui irritent un Auteur &
ſouvent toute une Nation , ſans éclairer
perſonne. Point d'animoſité, point d'ironie.
Que diriez - vous d'un Avocat Général , qui
en réſumant tout un Procès , outrageroit par
des mots piquans la Partie qu'il condamne ?
Le rolle d'un Journaliſte n'eſt pas fi reſpectable
, mais fon devoir eſt à peu près le même.
Vous ne croyez point l'Harmonie préétablie
, faudra-t'il pour cela décrier Leibnits
?
SUR L'HISTOIRE.
Ce que les Journaliſtes aiment peut-être
le mieux à traiter , ce ſont les Morceaux
d'Hiſtoire , c'eſt là ce qui eſt le plus à la por .
tée de tous les hommes & le plus de leur
goût. Ce n'eſt pas que dans le fond on ne
foit auffi curieux pour le moins de connoître
la Nature , que de ſçavoir ce qu'a fait Sefoftris
ou Bachus , mais il en coure de l'application
pour examiner : par exemple, par quelle
Machine on pourroit fournir beaucoup d'eau
à la Ville de Paris , ce qui nous importe
pourtant affés , & on n'a qu'à ouvrir les
yeux pour lire les anciens Contes , qui nous
fonttranſmis ſous le nom d'Hiſtoire , qu'on
MERCURE DE FRANCE.
nous répéte tous les jours & qui ne nous
importentgueres.
Si vous rendez compte de l'Hiſtoire ancienne
, proſcrivez , je vous en conjure ,
toutes cesdéclamations contre certains Conquérans.
Laiſſez Juvenal & Boileau, donner
du fond de leur Cabinet , des ridicules à
Alexandre , qu'ils euſſent fatigué d'encens
s'ils euffent vêcu fous lui , qu'ils appellent
Alexandre inſenſé. Vous Philoſophe impartial
, regardez dans Alexandre ce Capitaine
Général de la Gréce , ſemblable à peu près à
un Scanderberg , à un Huniade , chargé
comme eux de venger ſon Pays , mais plus
heureux , plus grand , plus poli & plus magnifique
:ne le faites pas voir ſeulement
fubjuguant tout l'Empire de l'ennemi deş
Grecs , & portant fes Conquêtes juſqu'à
l'Inde , où s'étendoit la domination de Darius
, mais repréſentez le donnant des Loix
au milieude la Guerre , formant des Colonies
, établiſſant le Commerce , fondant
Alexandrie & Scanderon , qui font aujourd'hui
le centre du Négoce : c'eſt par là furtout
qu'il faut confiderer les Rois , &
c'eſt ce qu'on néglige. Quel bon Citoyen
n'aimera pas mieux qu'on l'entretienne des
Villes&des Ports que Céſar a bâris , du Calendrier
qu'il a réformé,&c.que des hommes
qu'ila fait égorger ?
NOVEMBRE. 1744 . 7
Inſpirez ſurtout aux jeunes gens plus de
goût pour l'Hiſtoire des tems récents , qui
eſt pour nous de néceſſité , que pour l'ancienne
, qui n'est que de curioſité ; qu'ils
fongentque la moderne a l'avantage d'être
plus certaine , par celanmême qu'elle eſt moderne.
Je voudrois ſurtout que vous recommandaffiez
de commencer ſérieuſement l'étude
de l'Histoire , an fiécle qui précede immédiatement
Charles-Quint, Léon X , François
Premier. C'eſt- là qu'il ſe fait dans l'efprit
humain dans notre Monde une révolutionqui
a tout changé. Conftantinople eſt
priſe , & la puiſſance des Tures eſt établie
enEurope ; l'Amérique est découverte &
conquife. L'Europe s'enrichit des tréſors du
Nouveau Monde.Veniſe, qui faisoit tout le
commerce , perd cet avantage. Les Portugais
paffent le Cap de Bonne-Efpérance ,
établiffent le Commerce des grandes Indes
par l'Ocean . La Chine , Siam , deviennent
des Alliés des Rois Europeans. Une nouvelle
politique , qui fait la balance de l'Europe,
éleve une barriere infurmontable à l'ambition
de la Monarchie univerſelle .
Une nouvelle Religion diviſe le Monde
Chrétien de créance & d'intérêt. Les Let
tres , tous les Beaux- Arts , renaiſſent , brillent
en Italie ,& répandent quelque foible
8 MERCURE DE FRANCE.
Aurore fur la France , l'Angleterre & l'E
pagne ;les Langages de l'Europe& les moeurs
ſe poliffent. Enfin c'eſt un nouveau cahos
qui ſe débroüille , & d'où naît le Monde
Chrétien , tel qu'il eſt aujourd'hui.
Le beau fiécle de Louis XIV acheve de
perfectionner ce que LéonX , tous les Médicis
, Charles Quint , François Premier ,
avoient commencé. Je travaille depuis longtems
à l'Hiſtoire de ce dernier fiécle , qui .
doit être l'exemple des fiécles à venir ; j'eſ
faye de faire voir le progrès de l'eſprit humain-&
de tous les Arts , ſous Louis XIV.
Puiſſai-je avant que de mourir laiſſfer ce Мо-
nument à lagloire de ma Nation ! J'ai bien
des matériaux pour élever cet Edifice, je ne
manque point de Mémoires ſur les avantages
que le grand Colbert a procurés & vouloit
faire à la Nation & au Monde , ſur la
vigilance infatigable , fur la prévoyance
d'un Miniſtre de la Guerre , né pour être le
Miniſtre d'un Conquérant , ſur des révolutions
arrivées dans l'Europe , fur la vie privée
de Louis XIV , qui a été dans ſon Domeſtique
, l'exemple des hommes , comme
il a été celui des Rois. J'oſe parler des faures
inſéparables de l'humanité , parce qu'elles
font valoir les vertus, & j'applique à ***
ce beau mot de Henri IV, qui diſoit à l'Ambaſſadeur
de Don Pedre : quoi donc , votre
NOVEMBRE. 1744. ,
Maître n'a-t'il pas affés de vertu pour avoir
des défauts ! mais j'ai bien peur de n'avoir
ni le tems ni la force de conduire à ſa fin ce
grandOuvrage.
,
Je vous prierai de bien faire fentir que fi
nos Hiſtoires modernes , écrites par des
Contemporains , ſont plus certaines & plus
générales que toutes les Hiſtoires anciennes,
elles font quelquefois plus douteuſes dans
les détails. Je m'explique, les hommes different
entre eux d'état, de parti , de Religion;
le Guerrier , le Magiſtrat , le ** , le ***
ne voyent point les mêmes faits avec les
mêmes yeux , c'eſt le vice de tous les tems,
Un Carthaginois n'eût point écrit les guerres
Puniques dans l'eſprit d'un Romain , &
il eût reproché à Rome la mauvaiſe foi dont
Rome accufoit Carthage.Nousn'avons gueres
d'Hiſtoriens anciens qui ayent écrit les
unscontre lesautres ſur lemêmeEvénement,
ils auroient répandu le Scepticiſme ſur des
chofes que nous prenons aujourd'hui pour
inconteſtables , quelque peu vrai-femblables
qu'elles foient , &que nous reſpectons pour
deux raiſons , parce qu'elles ſont anciennes,
&parce qu'elles n'ont pas été contredites.
Nous autres Hiſtoriens Contemporains ,
nous ſommes dans un cas bien different ; il
nous arrive ſouvent la même choſe qu'aux
Puiſſances qui ſont en guerre. Chaque Parti
t
10 MERCURE DE FRANCE.
chante victoire , chacun a raiſondeſon coté.
Voyez que de contradictions ſur Marie
Stuard, ſur les Guerres Civiles d'Angleterre ,
ſur les Troubles de Hongrie , ſur l'établiſſement
de la Religion Proteftante ; ſur le
Concile de Trente. Que dis-je ? La même
Nation aubout de vingt ans , n'a plus les
mêmes idées qu'elle avoit ſur le même Evenement&
fur la même perſonne. J'en ai été
témoin au ſujetdu feu Roi Louis XIV ; mais
quelles contradictions n'aurai-je pas a effuyer
ſur l'Hiſtoire de Charles XII ? J'ai
écrit ſa Vie finguliere ſur les Mémoires de
M.de Fabrice, qui a été huit ans ſon Favori ;
fur les Lettres de M. de Fierville , Envoyé
de France auprès de lui ; ſur celles deM.de
Villelongue ,long-tems Colonel à fon fervice;
fur celles de M. de Poniatousky. J'ai
confulté M. de Croiſſy , Ambaſſadeur de
France auprès de ce Prince , & j'apprends
à préſent que M. Norberg , Chapelain de
Charles XII , écrit une Hiſtoire de ſon Regne;
je ſuis sûrque leChapelain aura ſouvent
vû les mêmes choſes avec d'autres yeux que
le Favori , & l'Ambaſſadeur. Quel parti
prendre en ce cas ? celui de me corriger fur
le champdans les choſes où ce nouvel Hiftorien
aura évidemment raiſon , & de laifſer
les autres au jugement des Lecteurs défintéreſſes.
Que ſuis-je en tout cela ? Je ne
NOVEMBRE. 1744. Is
fuis qu'un Peintre , qui cherche à repréſenter
d'un pinceau foible , mais vrai , les hommes
tels qu'ils ont été. Tout m'eſt indifferent
de Charles XII & de Pierre-le-Grand,
excepté le bien que ce dernier a pû faire aux
hommes , je n'ai aucun ſujet de les flater ni
d'enmédire ; je les traiterai avec le refpe&
qu'on doit aux Têtes couronnées, qui viennent
de mourir , & avec le reſpect qu'on
doir à la vérité , qui ne mourrajamais.
SUR LA COMEDIE.
Venons aux Belles-Lettres ,qui ferontun
des principaux articles de votre Journal ;
vous comptez parler beaucoup des Piéces de
Théatre ; ce Projet eſt d'autant plus raifonnable
, que le Théatre eſt plus épuré parmi
nous , & qu'il eſt devenu une Ecole de
moeurs.
Vous vous garderez bien , ſans doute , de
ſuivre l'exemple de quelques Ecrivains, qui
cherchent à rabaiſſer tous leurs Contemporains
, & à décourager les Arts , dont un
bon Journaliſte doit être le ſoûtien. Il eſt
juſte de donner la préférence à Moliere, fur
les Comiques de tous les tems & de tous
les Pays, mais ne donnez point d'excluſion ;
imitez les ſages Italiens ,qui placent Raphaël
au premier rang , mais qui admirens
12 MERCURE DE FRANCE.
les Paul Veroneſe , les Carache , les Correge
, les Dominiquin , &c .
Moliere eſt le premier , mais il ſeroit injuſte
& ridicule de ne pas mettre le foncur
à côté de ſes meilleures Piéces. Refufer
ſon eſtime aux Menechmes , ne pas s'amuſer
beaucoup au Légataire univerſel, ſeroit d'un
homme ſans juſtice & fas goût , & qui ne
ſe plaît pas à Renard , n'eſt pas digne d'admirer
Moliere .
Ofez avouer avec courage, que beaucoup
de nos petites Pieces , comme le Grondeur ,
le Galant Jardinier , la Pupille , le double
Veuvage , l'Eſprit de contradiction , la Coquette
de Village , le Florentin , &c. font
au- deſſus de la plupart des petites Piéces de
Moliere. Je dis au-deſſus pour la fineſſedes
Caractéres , pour l'eſprit dont la plupart
font affaiſonnées ,& même pour la bonne
plaiſanterie.
Je ne prétends point ici entrer dans le
détailde tant de Piéces nouvelles , ni déplaire
à beaucoup de monde par des loiianges
données à peu d'Ecrivains, qui peut-être
n'en feroient pas fatisfaits ; maisje dirai hardiment
que quand on donnera des Ouvrages
pleins de moeurs , & où l'on trouve de
l'intérêt, comme le Préjugé à la mode, quand
les François ſeront affés heureux,pour qu'on
leur donne une Piéce telle que le Glorieux ,
gardezNOVEMBRE.
1744. 13
gardez-vous bien de vouloir rabaiffer leur
ſuccès , ſous prétexte que ce ne ſont pas des
Comédies dans le goût de Moliere ; évitez
ce malheureux entêtement, qui ne prend ſa
ſource que dans l'envie ; ne cherchez point
à proſcrire les Scénes attendriſſantes , qui ſe
trouvent dans cesOuvrages , car lorſqu'une
Comédie , outre le mérite qui lui eſt propre
, a encore celui d'intéreſſer , il faut
être de bien mauvaiſe humeur , pour ſe facher
qu'on donne au Public un plaifir de
plus.
J'oſe dire que ſi les Piéces excellentes de
Moliere étoient un peuplus intéreſſantes,on
veroit plus de monde à leurs repréſentations.
LeMiſantrope ſeroit auſſi ſuivi qu'il eſt eſtimé;
il ne faut pas que la Comédie dégénére
en Tragédie Bourgeoiſe. L'Art d'étendre ſes
limites ſans les confondre avec celles de la
Tragédie , eſt un grand Art qu'il feroit beau
d'encourager,&honteux de vouloir détruire
; c'en est un que ſçavoir bien rendre
compte, d'une Piéce de Théatre. J'ai toîû
jours reconnu l'eſprit des jeunes gens , au
détail qu'ils faifoient d'une Piece nouvelle
qu'ils venoient d'entendre,&j'ai remarqué
que tous ceux qui s'en acquittoient le mieux,
ont été ceux qui depuis ont acquis le plus
de réputation dans leurs Emplois , tant il eſt
vrai qu'au fond l'eſprit des affaires & le
1. Vol. B
14 MERCURE DE FRANCE.
véritable eſprit des Belles-Lettres font les
mêmes.
Expoſer en termes clairs & élégants un
ſujet , qui quelquefois eft embroiüillé , &
fans s'atracher à la diviſion des Actes,éclaircir
l'intrigue & le dénoiement , les raconter
comme une Hiſtoire intéreſſante , peindre
d'un trait les Caractéres ,dire enſuite ce
qui a paru plus ou moins vrai-ſemblable ,
bien ou mal préparé,retenir les Vers les plus
heureux ,bien ſaiſir le mérite ou le vice général
du ſtyle , c'eſt ce que j'ai vû faire
quelquefois , mais ce qui eſt fort rare chés
les Gens de Lettres même , qui s'en font
une étude , car il eſt plus facile à certains efprits
de ſuivre leurs propres idées , que de
rendre compte de celles des autres.
DE LA TRAGEDIE .
Je dirai à peu près de la Tragédie , ce que
j'ai dit de la Comédie. Vous ſçavez quel
honneur ce bel Art a fait à la France , Art
d'autant plus difficile & d'autant plus audeſſus
de la Comédie , qu'il faut être vraiment
Poëte pour faire une belle Tragédie ,
au lieu que la Comédie demande ſeulement
quelque talent pour les Vers.
Vous , Monfieur , qui entendez fi bien
Sophocle & Euripide , ne cherchez point
NOVEMBRE. 1744.
une vaine récompenſe du travail qu'il vous
en a coûté pour les entendre , dans le malheureux
plaiſir de les préferer contre votre
ſentiment à nos grands Auteurs François.
Souvenez-vous que quand je vous ai défié
de me montrer dans les Tragiques de l'Antiquité
, des morceaux comparables à certains
traits des Piéces de P. Corneille , je
dis de ſes moins bonnes , vous avouâtes
que c'étoitune choſe impoſſible. Ces traits,
dont je parle , étoient , par exemple , ces
Vers de la Tragédie de Nicomede.
Je veux , dit Prusias ,
Ecouter à la fois l'Amour & la Nature ;
Etre Pere& Maridans cette conjoncture.
Nicomede.
Seigneur , voulez-vous bien vous en fier à moi ?
Ne ſoyez l'un ni l'autre .
Prufias.
Eh que dois-je être!
Nicomede.
Roi ;
Reprenez hautement ce noble Caractére ;
Un véritable Roi n'eſt ni Mari ni Pere ,
Il regarde ſon Trône & rien de plus ; regnez ;
Rome vous craindra plus que vous ne la craignez .
Bij
16 MERCURE DE FRANCE.
Vous n'infererez point que les dernieres
Piéces de ce Pere du Théatre , foient bonnes,
parce qu'il s'y trouve de ſi beaux éclairs.
Avoüez leur extrême foibleſſe avec tout le
Public.
Agefilas & Surena ne peuvent rien diminuer
de l'honneur que Cinna & Polieucte
font à la France . M. de Fontenelle , neveu
du grand Corneille , dit dans la Vie de
fonOncle, que fi le Proverbe : Cela est beau
comme le Cid , paſſa trop tôt , il faut s'en
prendre aux Auteurs , qui avoient intérêt
à l'abolir. Non , les Auteurs ne pouvoient
pas plus cauſer la chute du Proverbe , que
celle du Cid. C'eſt Corneille lui-même qui
le détruiſit , c'eſt à Cinna qu'il faut s'en
prendre,
Ne dites point avec l'Abbé de S. Pierre ,
que dans cinquante ans , on ne joiiera plus
les Piéces de Racine ; je plains nos enfans ,
s'ils ne goûtent pas ces chefs-d'oeuvres d'élégance.
Comment leur coeur ſera-t'il donc
fait , fi Racine ne les intéreſſe pas ?
Il y a apparence que les bons Auteurs du
fiécle de Louis XIV , dureront autant que
la Langue Françoiſe , mais ne découragez
pas leurs fucceſſeurs , en affûrant que
la carriere eſt remplie , & qu'il n'y a plus
deplace. Corneille n'eſt pas aſſés intéref-
Lant; ſouvent Racine n'eſt pas affés tragiNOVEMBRE.
1744 . 17
que.L'Auteur de Vinceſlas, celui de Rhadamiſte
& d'Electre , ont des beautés particulieres
, qui manquent à ces deux grands
Hommes ,& il eſt à préſumer que ces trois
Pieces reſteront toûjours ſur le Théatre
François , puiſqu'elles s'y ſont ſoûtenuës
avec des Acteurs differens, car c'eſt la vraye
épreuve d'une Tragédie. Que dirai-je de
Manlius , Piéce digne de Corneille , & du
beau rôle d'Arianne , & du grand intérêt
qui regne dans Amaſis ? Je ne vous parlerai
point des Piéces Tragiques , faites depuis
vingt années ; comme j'en ai compoſé quelques-
unes , il ne m'appartient pas d'ofer apprécier
le mérite des Contemporains , qui
valent mieux que moi , & à l'égard de mes
Ouvrages de Théatre , tout ce que je peux
vous en dire , & vous prier d'en dire aux
Lecteurs , c'eſt que je les corrige tous les
jours.
Mais quand il paroîtra une Piéce nouvelle,
ne dites jamais la Piéce eſt excellente , ou
elle eſt mauvaiſe , ou tel Acte eſt impertinent
, ou tel rôle eſt pitoyable ; prouvez
folidement ce que vous en penfez , & laiſſez
au Public le foin de prononcer l'Arrêt ;
ſoyez für que l'Arrêt ſera contre vous, toutes
les fois que vous déciderez ſans preuve,
quand même vous auriez raiſon , car ce
n'eſt pas votre Jugement qu'on demande ,
B iij
18 MERCURE DE FRANCE .
mais le rapport du Procès , que le Public
doit juger.
Ce qui rendra furtout votre Journal précieux
, c'eſt le foin que vous aurez de comparer
les Piéces nouvelles avec celles des
Pays Etrangers , qui feront fondées ſur le
même ſujet. Voilà à quoi l'on manqua dans
le fiecte paffé ; loſqu'on fit l'examen du
Cid , on ne rapporta que quelques Vers de
P'Original Eſpagnol ; il falloit comparer les
fituations. Je ſuppoſe qu'on nous donne
aujourd'hui Manlius , de la Foffe , pour la
premiere fois , il ſeroit très- agréable de
mettre fous les yeux du Lecteur la Tragédie
Angloiſe , dont elle eſt tirée.
Paroît- il quelque Ouvrage inſtructif ſur
les Piéces de l'illuſtre Racine ? détrompez
le Public de l'idée où l'on eſt que jamais les
Anglois n'ont pû admettre le ſujet de Phédre
ſur leur Theatre ; apprenez aux Lecteurs
que laPhédrede Smith eſt une des plus
belles Piéces qu'on ait à Londres ; apprenez
leur que l'Auteur a imité tout de Racine ,
juſqu'à l'amour d'Hippolite ; qu'on a joint
enfemble l'intrigue de Phédre & celle de
Bajizet , & que cependant l'Auteur ſe vante
d'avoir tiré tout d'Euripide. Je crois que
le Lecteurs feroient charmés de voir ſous
leurs yeux la comparaiſon de quelques Scénes
de la Phédre Grecque , de la Latine ,
NOVEMBRE. 1744. 19
de la Françoiſe &de l'Angloiſe. C'eſt ainſi ,
à mon gré , que la ſage & faine Critique
perfectionneroit encore le goût des François
, & peut-être de l'Europe. Mais quelle
vraye Critique avons-nous depuis celle que
l'Académie Françoiſe fit du Cid , & à la
quelle ilmanque encore autant de choſes
qu'au Cid même ?
DES PIECES DE POESIE .
Vous répandrez beaucoup d'agrément
fur votre Journal, ſi vousl'ornez de tems en
tems de ces petites Piéces Fugitives , marquées
aubon coin,dont les Porte feüilles des
Curieux font remplis.On a desVersduCom
teAntoineHamilton,né en France,qui refpirent
tantôt le feu poëtique, tantôt la douce
facilité du ſtyle Epiſtolaire. On a mille pe
tits Ouvrages charmans de Mrs Duflé , de
S. Aulaire, Ferrand, de la Faye , de Fieubet,
de M. le P. Henaut , & de tant d'autres.
Ces fortes de petits Ouvrages, dont je vous
parle , ſuffiſoient autrefois à faire la réputation
des Voiture , des Sarrafin , des Chapelle;
ce mérite étoit rare alors. Aujourd'hui
qu'il eſt plus répandu , il donne peutêtre
moins de réputation , mais il ne fait
pas moins de plaiſir aux Lecteurs délicats.
NosChanfons valent mieux que celles d'A
B iiij
20 MERCURE DE FRANCE.
• nacreon , & le nombre en eſt étonnant ; on
en trouve même qui joignent la morale
avec la gayeté , & qui annoncées avec art ,
n'aviliroient point du tout un Journal ſérieux
; ce ſeroit perfectionner le goût , fans
nuire aux moeurs.
Comme vous n'aurez pas tous les jours
des Livres nouveaux , qui méritent votre
examen , ces petits morceaux de Littérature
rempliront très-bien les vuides de votre
Journal. S'il y a quelques Ouvrages de Profe
ou de Poësie, qui faſſent beaucoup de bruit
dans Paris , qui partagent les eſprits , & fur
leſquels on fouhaite une Critique éclairée ,
c'eſt alors qu'il faut ofer fervir de Maître
au Public , ſans le paroître ,& le conduifant
comme par la main, lui faire remarquer
les beautés ſans emphafe, & les défauts
ſans aigreur ; c'eſt alors qu'on aime en vous
cette Critique , qu'on déteſte & qu'on mépriſe
dans d'autres.
Un de mes amis, examinant trois Epitres
en Vers diffilabes , qui exciterent beaucoup
de murmure il y a quelque tems , fit de la
ſeconde , où tous nosAuteurs font inſultés,
l'examen ſuivant , dont voici un échantillon
, qui paroît dicté par la juſteſſe & la
modération.
Voici le commencement de la Piéce qu'il
examinoir.
NOVEMBRE. 1744 . 21
Tout Inſtitut , tout Art , toute Police ,
Subordonnée au pouvoir du caprice ;
Doit être auffi conféquemment pour tous ,
Subordonnée à nos differens goûts .
Mais de ces goûts la diſſemblance extrême ,
A le bien prendre , eſt un foible Problême ,
Et , quoiqu'on diſe , on n'en ſçauroit jamais
Compter que deux , l'un bon , l'autre mauvais
Par des talens que le travail cultive ,
A ce premier , pas pas , on arrive ,
Et le Public , que ſa bonté prévient ,
Pour quelque tems , s'y fixe & s'y maintient.
Mais ébloüis enfin par l'étincelle
De quelque mode inconnue & nouvelle ,
L'ennui du beau nous fait aimer le laid ,
Et préférer le moindre au plus parfait.
:
Voici l'Examen.
Ce premier Vers , tout Institut , tout Art ,
toute Police , ſemble avoir le défaut , je ne
dis pas d'être Profaïque , car toutes ces Epitres
le font , mais d'être une Profe un peu
trop foible & dépourvûë d'élégance & de
clarté. La Police ſemble n'avoir aucun rapport
au goût dont il eſt queſtion. De plus ,
le terme de Police doit- il entrer dans des
Vers ? conféquemment , doit à peine être admis
dans la Proſe noble. Cette répetition
du mot Subordonnée ,ſeroit ridicule , quand
:
By
1
22 MERCURE DE FRANCE.
:
même le terme feroit élégant , & ſemble
infupportable , puiſque ce terme eſt une
expreffion plus convenable àdes affaires ,
qu'à la Poësie. La Diſſemblance ne paroît
pas le mot propre ; dire que la diffemblance
desgoûts est un foible Problême , je ne crois
pas que cela foit François. A le bien prendre
, paroît une expreffion trop inutile &
trop baffe. Enfin , il ſemble qu'un Problê
me n'eſt ni foible ni fort , il peut être aiſe
ou difficile , & ſa ſolution peut être fauffe ,
équivoque , erronnée .
Et quoiqu'on diſe , on n'en ſçauroit jamais
Compter que deux , l'un bon , l'autre mauvais.
Non-feulement la Poëſie aimable s'accommode
peu de cet air de dilemme &
d'une pareille ſechereſſe , mais la raiſon
femble peu s'accommoder de voir en huit
Vers , que tout Art eſt ſubordonné à nos
differens goûts , & que cependant il n'y a
que deuxgoûts.
Arriver au goût pas-à-pas , eſt encore , je
crois, une façon de parler peu convenable
même en Profe.
Et le Public , que la bonté previent
Est- ce la bonté du Public ; eſt- ce la bonté
du goût ?
L'ennui dubeau nous fait aimer le laid ,
Enpréférer le moindre au plus plus parfait..
NOVEMBRE. 1744. 23
I1 °. Le beau & le laid , font des exprefhons
réſervées au bas Comique. 2° . Si on
aime le laid , ce n'eſt pas la peine de dire
enſuite qu'on préfére le moins parfait. 3 °.
Le moindre n'est pas oppoſé Grammaticalement
au plus parfait. 4". Le moindre eſt un
mot qui n'entre jamais dans la Poësie. C'eſt
ainſi que ce Critique faifoir fentir fans amertume
, toute la foibleſſe de ces Epitres. II
n'y avoit pas trente Vers qui échapafflent à
ſajuſte cenfure ,& pour mieux inſtruire les
jeunes gens , il comparoît à cet Ouvrage un
autreOuvrage du même Auteur ſur un fujet
de Littérature à peu près ſemblable. Il rapportoit
les Vers de l'Epitre aux Mufes , imités
de Deſpreaux , & cet objet de comparaifon
achevoit de perfuader mieux que les
diſcuſſions les plus folides & les plus fubtiles.
De l'expoſé de tous ces Vers diſſillabes ,
ilprenoit occafion de faire voir qu'il ne
faut jamais confondre les Vers de cinq pieds.
avec les Vers Marotiques. Il prouvoit que
le ſtyle,qu'on appelle de Marot,ne doit être
admis que dans une Epigramme &dans un
Conte , comme les figures de Calor ne doivent
paroître que dans des Groteſques
mais quand il faut mettre la Raifon enVers ,
peindre , émouvoir , écrire élégamment ,
alors ce mêlange monstrueux de la Langue
Bvj
24 MERCURE DE FRANCE.
qu'on parloit il y a 200 ans , & de la 、
Langue de nos jours , eſt l'abus le plus condamnable
qui fe foit gliffé dans la Poefie.
Marot parloit ſa Langue ; il faut que nous
parlions la nôtre. Cette bigarure eſt auffi
révoltante pour les hommes judicieux , que
le feroit PArchitecture Gothique mêlée avec
la Moderne : vous aurez ſouvent occafion
dedétruire ce faux goût. Les jeunes gens
s'adonnent à ce ſtyle , parce qu'il eſt malheureuſement
facile.
Il en a couté peut-être à Defpreaux pour
dire élégamment :
Faites choix d'un Cenſeur ſolide& falutaire,
Que la Raiſon conduiſe & le ſçavoir éclaire ,
Et dont le crayon sûr, d'abord aille chercher
L'endroit que l'on fent foible , & qu'on veut ſe
cacher.
Mais il eſt bien difficile , & est- il bien
élégant de dire ?
Donc, fi Phoebus ſes échets vous adjuge ,
Pour bien joüer , confultez tout bon Juge.
Pour bien joüer , hantez les bons Joüeurs ,
Sur tout , craignez le poiſon des Loüeurs;
Acoſtez - vous de fidéles Critiques.
Ce n'est pas qu'il faille condamner des
NOVEMBRE. 1744. 25
Vers familiers dans ces Piéces de Poësie , au
contraire , ils y font néceſſaires , comme les
jointures dans le corps humain , ou plutôt
:
comme des repos dans un Voyage.
Nam Sermone opus eſt , modo triſti ,ſepè jocoso
Deffendente vices modo Rhetoris atque Poeta ,
Interdum urbani parcentis viribus , atque
Extenuantis eas confulto.
Tout ne doit pas être orné , mais rien ne
doit être rebutant. Un langage obfcur &&
groteſque n'est pas de la fimplicité , c'eſt de
la grofiereté recherchée .
DES MELANGES DE LITTERATURE ,
Et des Anecdoctes Littéraires.
Je raſſemble ici ſous le nom de Mêlanges
de Littérature , tous les Morceaux dé
tachés d'Hiftoire , d'Eloquence , de Morale
, de Critique , & ces petits Romans qui
paroiſſent ſi ſouvent. Nous avons des Chefsd'oeuvres
en tous ces genres ; je ne crois pas
qu'aucune Nation puiſſe ſe vanter d'un fi
grand nombre d'aufli jolis Ouvrages de Bekles-
Lettres. Il eſt vrai qu'aujourd'hui , ce
genre facile produit une, foule d'Auteurs.
On en compteroit quatre ou cinq mille depuis
cent ans. Mais un Lecteur en uſe avee
1
26 MERCURE DE FRANCE.
les Livres , comme un Citoyen avec les
hommes. On ne vit pas avec tous ſes Contemporains
; on choiſit quelques amis. Il ne
faut pas plus s'effaroucher de voir cent cinquante
mille Volumes à la Bibliothéque du
Roi , que de ce qu'il y a cent cinquante
mille hommes dans Paris. Tous ces Livres ,
dans lesquels on trouve ſouvent des chofes
agréables , amuſent ſucceſſivement les honnêtes-
gens , délaſſent l'homme férieux dans
l'intervalle de ſes travaux , & entretiennent
dans la Nation cette fleur d'eſprit , & cette
délicateſſe, qui fait fon caractere.
Ne condamnez point avec dureté tout
cequi ne ſera pas la Rochefoucaut ou la
Fayette ; tout ce qui ne fera pas auffi parfait
que la Conſpiration de Veniſe de l'Abbé de
S. Real , auſſi plaiſant & auffi original que
la converſation du Pere Canaye & du Maréchal
d'Hocquincourt , écrite par Charleval
& à laquelle S. Evremont a ajouté
une fin moins plaiſante , & qui languit un
peu ; enfin , tout ce qui ne ſera pas aufli naturel
, auſſi fin , auffi guai que le Voyage ,
quoiqu'un peu inégal,de Bachaumont &de
Chapelle.
د
Non fi primores Moconius tenet
Sedes Homerus , Pindarica latent,
Caique Alcaique minaces :
Steficorique graves camana
NOVEMBRE. 1744. 27
Necfi quid olim lufit Anacreon ,
Delevit atas , Spirat adhuc amor ,
Vivuntque commiffi calores
Æolis fidibus puella.
Dans l'expofition que vous ferez de ces
Ouvrages ingénieux , badinant à leur exemple
avec vos Lecteurs,&répandant les fleurs
avec ces Auteurs dont vous parlerez , vous
ne tomberez pas dans cette ſévérité de quelques
Critiques , qui veulent que tout foit
écrit dans le goût de Ciceron ou de Quintilien.
Ils crient que l'éloquence eſt énervée,
que le bon goût eſt perdu , parce qu'on aura
prononcé dans une Académie un Difcours
brillant , qui ne ſeroit pas convenable
au Barreau. Ils voudroient qu'un Conte fur
écrit du ſtyle de Bourdaloiie. Ne diftingueront-
ils jamais le tems , les lieux & les perfonnes
?Veulent-ils que Jacob ,dans lePayfan
parvenu , s'exprime comme Péliffon ou
Patru ? Une éloquence mâle , noble , ennemie
des petits ornemens , convient à tous
les grands Ouvrages. Une penſée trop fine
feroit une tache dans le Diſcours fur l'Hiftoire
Univerſelle de l'éloquent Boffuet.
Mais dans un Ouvrage d'agrément , dansun
Compliment , dans une Plaifanterie , toutes
les graces légeres , la naiveté ou la fineſſe
, les plus petits ornemens , trouvent
leur place. Examinons-nous nous-mêmes.
28 MERCURE DE FRANCE.
Parlons -nous d'affaires , du ton des entretiens
d'un repas ? Les Livres ſont la peinture
de la vie humaine ; il en faut de folides
, & on en doit permettre d'agréables .
N'oubliez jamais , en rapportant les traits
ingénieux de tous ces Livres , de marquer
ceux qui font à peu près ſemblables chés les
autres peuples, ou dans nos anciens Auteurs.
On nous donne peu de penſées , que l'on ne
trouve dans Sénéque , dans Gratien , dans
Montagne , dans Bacon , dans le Spectateur
Anglois. Les comparer enſemble ( & c'eſt
en quoi le goût conſiſte ) c'eſt exciter les
Auteurs à dire , s'il ſe peut , des chofes nouvelles
; c'eſt entretenir l'émulation , qui eft
la mere des Arts : quelle fatisfaction pour
un Lecteur délicat , de voir d'un coup d'oeil
ces idées qu'Horace a exprimées dans des
Vers négligés , mais avec des paroles ſi expreſſives
: ce que Deſpreaux a rendu d'une
maniere ſi correcte , ce que Driden & Rocheſter
ont renouvellé avec le feu de leur
génie ! Il en eſt de ces paralleles comme de
l'Anatomie comparée , qui fait connoître la
Nature : c'eſt par là que vous ferez voir
fouvent , non-feulement ce qu'un Auteur a
dit , mais ce qu'il auroit pû dire , car fi vous
ne faires que le répéter , à quoi bon faire un
Journal ?
Il y a fur tout des Anecdotes Littéraires ,
NOVEMBRE. 1744. 29
fur leſquelles il eſt toujours bon d'inſtruire
le Public , afin de rendre à chacun ce qui lui
appartient.
Apprenez par exemple au Public , que le
Chef-d'oeuvre d'un inconnu , ou Matanafius
eſt de feuM. Deſallengre , & d'un illuſtre
Mathématicien , conſommé dans tout
genre de Littérature , & qui joint l'eſprit à
Férudition ; enfin , de tous ceux qui travailloient
à la Haye au Journal Littéraire , &
que M. de S. Hyacinte fournit la Chanſon
avec beaucoup de Remarques. Mais ſi on
ajoute à cette plaiſanterie une infame Brochure
digne de la plus vile canaille , & faite
fans doute par un de ces mauvais François
qui vontdans les Pays Etrangers deshonorer
les Belles- Lettres & leur Patrie , faites
fentir l'horreur & le ridicule de cet affemblage
monstrueux .
Faites- vous toujours un mérite de venger
les bons Ecrivains des Zoïles obfcurs qui
les attaquent. Démêlez les artifices de l'envie
: publiez par exemple que les ennemis
de notre illuftre Racine firent réimprimer
quelques vieilles Piéces oubliées , où ils inférerent
plusde cent Vers de ce Poëte.admi
rable. J'en ai vû une intitulée , S. Jean-
Baptiste , dans laquelle on retrouvoit une
Scéne preſque entiere de Berenice, Ces malheureux
, aveuglés par leur paffion , ne fenSo
MERCURE DE FRANCE.
toient pas même la difference des ſtyles , &
croyoient qu'on s'y méprendroit , tant la
fureur de lajaloufie eſt ſouvent abfurde.
En deffendant lesAuteurs contre l'ignorance
& l'envie qui leur imputent de mauvais
Ouvrages , ne permettez pas non plus
qu'on attribuë à de grands hommes des Livres
, peut-être bons en eux mêmes , mais
qu'on veut accréditer par des noms illuftres,
auſquels ils n'appartiennent point.
Le projet de la prétenduë Paix univerſelle,
attribué à Henri IV par les Sécretaires de
Maximilien de Sully , qui rédigerent fes
Mémoires , ne ſe trouve en aucun autre endroit.
Les Mémoires de Villeroy n'endiſent
mot ; on n'en voit aucune trace dans aucun
Livre du tems. Joignez à ce filence la confideration
de l'état ou l'Europe étoit alors ,
& voyez ſi un Prince auſſi ſage que Henrile-
Grand a pû concevoir un projet d'une
exécution impoffible.
Si on réimprime ( comme on me le mande)
le Livre fameux , connu ſous le nom du
Teſtament Politique du Cardinal de Richelieu
, montrez combien on doit douter que
cegrand Miniſtre en ſoit l'Auteur . 1º. Parceque
jamais le Manuſcrit n'a été vû , ni connu
chés ſes héritiers , ni chés les Miniſtres
qui lui fuccederent. 2°. Parce qu'il fut imprimé
trente ans après ſa mort , ſans avoir
NOVEMBRE.
1744. 31
été annoncé auparavant. 3 °. Parce que l'Editeur
n'oſe pas ſeulement dire de qui il
tient le Manufcrit , ce qu'il eſt devenu , en
quelle main il l'a déposé. 4°. Parce qu'il eſt
d'un ſtyle très-different des autres Ouvrages
du Cardinal de Richelieu. 5°. Parce qu'on
lui fait ſigner ſon nom d'une façon dont il
ne ſe ſervoit pas. 6° . Parce que dans l'Ouvrage
il y a beaucoup d'expreſſions & d'idées
, peu convenables à un Grand Miniftre
, qui parle à un Grand Roi. Il n'y a pas
d'apparence qu'un homme auſſi poli que
le Cardinal de Richelieu , eur appellé la
Dame d'Honneur de la Reine La Dufargis,
comme s'il eut parlé d'une femme publique.
Eſt- il vrai -femblable que le Miniſtre d'un
Roi de quarante ans , lui faſſe des leçons ,
plus propres à un jeune Dauphin qu'on
éléve , qu'à un Monarque âgé , de qui l'on
dépend ?
Dans le ſecond Chapitre , il avance cette
nouvelle propoſition, que la Raifon doit être
la règle de la conduite. Dans un autre , il dit
que l'Eſpagne , en donnant un million par
an aux Proteftans , rendoit les Indes qui
fourniffoient cet argent , tributaires de l'Enfer.
Expreffion plus digne d'un mauvais
Orateur , que d'un Miniſtre éloquent , tel
que ce Cardinal. Dans un autre , il appelle
le Duc de Mantouë , ce pauvre Prince. Enfin
32 MERCURE DE FRANCE.
eſt-il vraiſemblable , qu'il eut rapporté au
Roi des bons mots de Bautru , & cent minuties
pareilles dans un Teſtament Politique
?
7°. Comment celui qui a fait parler le
Cardinal de Richelieu , peut-il faire dire
(dans les premieres pages ) que dès qu'il
fut appelle au Conſeil ,il promit au Roi
d'abaiſſer ſes ennemis , les Huguenots , &
les Grands du Royaume ? Ne devoit- on pas
ſe ſouvenir , que le Cardinal de Richelieu ,
remis dans le Conſeil par les bontés de la
Reine-Mere , n'y fut que le ſecond pendant
plus d'un an , & qu'il étoit alors bien loin
d'avoir de l'aſcendant ſur l'eſprit du Roi , &
d'être premier Miniſtre ?
8 °. On prétend ( dans le ſecond Chapitre
Livre premier ) que pendant cinq
ans le Roi dépenſa pour la Guerre 60 mil
lions par an , qui en valent environ fixvingt
de notre monnoye , & cela , fans cefſer
de payer les Charges de l'Etat & fans
moyens extraordinaires ; & d'un autre côté ,
dans le Chapitre 9 , ſeconde Partie , il eſt
dit qu'en tems de Paix , il entroit à l'épargne
environ par an trente-cinq millions ,
dont il falloit encore rabattre beaucoup . Ne
paroît-il pas entre ces deux calculs une contradiction
évidente ?
:
9. Est- il d'un Miniſtre d'appeller à tout
NOVEMBRE. 1744. 33
moment les Rentes à 8 , à 6 , às pour cent,
des Rentes au denier 8 , au denier 6 , au
deniers ? Ledenier cinq eſt vingt pour cent;
& le denier vingt eſt cinq pour cent ; ce
ſont des choſes qu'un apprentif ne confondroit
pas.
10º. Eſt- il vraiſemblable que le Cardinal
de Richelieu ait appellé les Parlemens ,
Cours Souveraines , & qu'il propoſe , Chap.
໑ , Part, 2 , de faire payer la Taille à ces
Cours Souveraines ? 11º. Eſt- il vraiſemblable
qu'il ait propoſé de ſupprimer lesGa
belles ; & ce projet n'a-t'il pas été fait par
un Politique oiſif, plutôt que par un homme
nourri dans les affaires ? 12°. Enfin ne
voit- on pas combien il eſt incroyable qu'un
Miniſtre , au milieu de la Guerre la plus
vive , ait intitulé un Chapitre : Succinte narration
des Actions du Roi , jusqu'à la Paix ?
Voilà bien des raiſons de douter , que cet
illuſtre Miniſtre ſoit l'Auteur de ce Livre.
Je me souviens d'avoir entendu dire dans
mon enfance à un Vieillard très-inſtruit ,
que le Teftament Politique étoit de l'Abbé
de Bourſeis , l'un des premiers Académiciens.
Mais je crois qu'il eſt plus aiſé de ſçavoir
de qui ce Liyre n'eſt pas , que de connoître
ſon Auteur ; & en rendant ainſi juftice
à tout le monde , en péſant tout dans
une balance exacte , élevez-vous fur tout
contre la calomnie.
34 MERCURE DE FRANCE.
(
4
Parlez avec courage contre ces injuftices
, & faites ſentir à tous les Auteurs
de ces infamies , que le mépris & l'horreur
du Public feront éternellement leur partage.
SUR LES LANGUES.
Il faut qu'un bon Journaliſte ſcache au
moins l'Anglois & l'Italien , car il y a beaucoup
d'Ouvrages de génie dans ces Langues,&
legénie n'eſt preſque jamais traduit.
Ce font , je crois , les deux Langues de l'Europe
les plus néceſſaires à un François. Les
Italiens ſont les premiers qui ayent retiré
les Arts de la Barbarie , & il y a tant de
grandeur , tant de force d'imagination , jufquesdans
les fautes des Anglois , qu'on ne
peut trop conſeiller l'étude de leur Langue.
Il eſt triſte que leGrec ſoit négligé en
France , mais il n'eſt pas permis à un Journaliſte
de l'ignorer. Sans cette connoiſſance
, il y a un grand nombre de mors François
,dont il n'aura jamais qu'une idée confuſe
: car depuis l'Arithmétique juſqu'à
l'Aſtronomie , quel eſt le terme d' Art , qui
ne dérive de cette Langue admirable ?A
peine y a-t'il un muscle , une veie , un ligament
dans notre corps , une maladie , ut.
reméde, dont le nom ne ſoitGrec ; donnez
NOVEMBRE. 1744. 35
moi deux jeunesgens , dont l'un ſçaura cette
Langue & dont l'autre l'ignorera , que ni
l'un ni l'autre n'ait la moindre teinture
d'Anatomie , qu'ils entendent dire qu'un
homme eſt malade , d'une péripneumonie ,
celui qui ſçait le Grec entendra tout d'un
coup dequoi il s'agit , parce qu'il voit dequoi
ces mots ſont compoſés ; l'autre ne
comprendra abſolument rien.
Pluſieurs mauvais Journaliſtes ont ofé
donner la préférence à l'Iliade de la Motte
fur l'Iliade d'Homere . Certainement s'ils
avoient lû Homere en leur Langue , il eufſent
vû que la Traduction eſt plus au-defſous
de l'Original , que Segrais n'eſt audeſſous
de Virgile.
Un Journaliſte , verſé dans la LangueGrecque
, pourra-t'il s'empêcher de remarquer
dans les Traductions que Toureils a fait de
Demofthene , quelques foibleſſes au milieu
de ſes beautés ?
Si quelqu'un ( dit le Traducteur ) vous demande,
Meſſieurs les Athéniens, avez- vous la
Paix?Non, de parJupiter , répondez - vous ,
nous avons la Guerre avec Philippe.
Le Lecteur , ſur cet expoſé , pourroit croirequeDemofthene
plaiſante à contre-tems ;
que ces termes familiers ,& réſervés pour le
bas Comique : Meſſieurs les Athéniens depar
Jupiter , répondent à de pareilles expref
1
36 MERCURE DE FRANCE.
1
,
Lions Grecques. Il n'en est pourtant rien , &
cette faute appartient toute entiere au Traducteur.
Ce font mille petites inadvertences
pareilles , qu'un Journaliſte éclairé peut
faire obſerver , pourvû qu'en même- tems
il remarque encore plus les beautés.
Il feroitàſouhaiter que les Sçavans dans
les Langues Orientales ,nous euffent donné
des Journaux des Livres de l'Orient. Le
Public ne feroit pas dans la profonde ignorance
où il eſt de l'Hiſtoire de la plus grande
parrie de notre Globe ; nous nous accoutumerions
à réformer notre Chronologie ;
nous ferions plus inſtruits de la Religion de
Zoroastre , dont les Sectateurs ſubſiſtent en
core , quoique ſans Patrie , à peu près com
me les Juifs , & quelques autres Sociétés ſuperftitieuſes
, répandues de tems immémo
rial dans l'Afie ;on connoîtroit les reſtes de
L'ancienne Philofophie Indienne ; on ne
donneroit plus le nom faſtueux d'Hiſtoire
Univerſelle à des Recueils de quelques Fables
d'Egypte , des Révolutions d'un Pays ,
grand comme la Champagne , nommé la
Gréce , & du Peuple Romain , qui tout
grand qu'il a été , n'a jamais eu ſous ſa domination
tant d'Etats que le peuple de Mahomet
, & qui n'a jamais conquis la dixiéme
partie du monde.
Mais auffi que votre amour pour les Langues
NOVEMBRE. 1744. 37
guer étrangeres ne vous faſſe pas mépriſer
ce qui s'écrit dans votre Patrie ; ne ſoyez
point comme ce faux délicat , à qui Pétrone
faitdire :
Ales phaſiacis petita colchis ,
Atque afra volucres placent palato ,
Quid quid quæritur optimum videtur.
On ne trouva dans la Bibliothéque de
l'Abbé de Longuerue , après ſa mort , aucun
Poëte François.
و en fait Je voudrois , encore une fois
de Belles-Lettres , qu'on fût de tous les
Pays , & furtout du ſien. J'appliquerai à ce
ſujet , des Vers de M. de la Motte , car
il en a fait d'excellens.
C'eſt par l'étude que nous ſommes
Contemporains de tous les hommes ,
Et Citoyens de tous les Lieux.
DU STYLE D'UN JOURNALISTE.
Quant au ſtyle d'un Journaliſte , Bayle
eſt peut-être le premier modéle , s'il vous
en faut un; c'eſt le plus profondDialecticien
qui ait jamais écrit ; c'eſt le ſeul Compilateur
qui ait du goût; cependant dans ſon
I. Vol. C
38 MERCURE DE FRANCE.
ſtyle , toûjours clair & naturel , il y a top
de négligence , trop d'oubli des bienféancess
, trop d'incorrection. Il eſt diffus ; il
fait , à la vérité , converſation avec ſon
Lecteur , comme Montagne , & en cela il
charme tout le monde , mais il s'abandonne
à une molleſſe de ſtyle , & aux expreſſions
triviales d'une converſation trop ſimple ,
& en cela il rebute ſouvent l'homme de
gofût .
En voici un exemple , qui me tombe fous
la main , c'eſt l'article d'Abaillard , dans
fon Dictionnaire . Abaillard , dit- il, s'amufoit
plus a tâtonner & à baiſer ſon Ecoliere ,
qu'à lui expliquer un Auteur. Un tel défaut
lui eſt trop familier ; ne l'imitez pas.
Nul chef- d'oeuvre, par vous écrit juſqu'aujourd'hui,
Ne vous donne le droit de faillir comme à lui .
N'employez jamais un mot nouveau , à
moins qu'il n'ait ces trois qualités , d'être
néceſſaire , intelligible , & fonore. Des
idées nouvelles , furtouten Phyſique , exigent
des expreſſions nouvelles, mais ſubſtituer
à un mot d'uſage un autre mot , qui
n'a que le mérite de la nouveauté , ce n'eſt
pas enrichir la Langue , c'eſt la gâter. Le
fiécle de Louis XIV. mérite ce reſpect des
François , que jamais ils ne parlent un auNOVEMBRE.
1744. 39
tre Langage,que celui qui a fait lagloire de
ces belles années .
Songez ſurtout que ce n'eſt point avec la
familiarité du ſtyle Epiſtolaire,mais que c'eſt
avec ladignitédu ſtyledeCiceron,qu'ondoit
traiter la Philoſophie. Mallebranche, moins
pur que Ciceron , mais plus fort & plus
rempli d'images , me paroît un grand modéle
dans ce genre , & plût à Dieu qu'il
eût établi des vérit ésauſſi ſolidement, qu'il
a expoſé ſes opinions avec éloquence !
Loke , moins élevé que Mallebranche ,
peut-être trop diffus , mais plus élégant ,
s'exprime toûjours dans ſa Langue avec netreté&
avec grace ; ſon ſtyle eft charmant ,
puroque fimillimus amni. Vous ne trouvez
dans ces Auteurs aucune envie de briller à
contre-tems , aucune pointe , aucun artifice.
Ne les ſuivez pas ſervilement : O imitatores
fervum pecus ! mais à leur exemple ,
rempliſſez -vous d'idées profondes & juttes;
alors les mots viennent aisément , Rem verba
fequuntur. Remarquez que les hommes
qui ont le mieux penſe , ſont auſſi ceux qui
ont le mieux écrit.
Si la Langue Françoiſe doit bien-tôt ſe
corrompre, cette altération viendra de deux
ſources; l'une eſt le ſtyle affecté de quelques
Auteurs qui ont vêcu en France; l'autre eſt
ને
Cij
40 MERCURE DE FRANCE.
la négligence des Ecrivains qui réſident
dans les Pays Etrangers ; les Papiers publics
& les Journaux ſont infectés continuellement
d'expreſſions impropres , aufquelles
le Public s'accoûtume , à force de
les relire .
Par exemple , rien n'eſt plus commun
dans les Gazettes que cette phrase , nous
apprenons que les affiégeans auroient un
zeljourbattu en breche ; on ditque les deux
armées ſeſeroient approchées ; au lieu de , les
deux armées ſeſont approchées ; les affiégeans
ont battu en breche , &c.
Cette conſtruction , très-vicieuſe , eſt
imitée du ſtyle qu'on a malheureuſement
conſervédans le Barreau ,& dans quelques
Edits; on fait dans ces Piéces parler au Souverain
un Langage gothique. Il dit, on nous
auroit remontré , au lieu de , on nous a remontré
; Lettres Royaux , au lieu de Lettres
Royales ; voulons & nous plaît , au lieu de
toute autre phrafe plus méthodique & plus
grammaticale ; ce ſtyle gothique des Edits
&des Loix, eft comme une cérémonie dans
laquelle on porte des habits antiques , mais
il ne faut point les porter ailleurs. On feroit
même beaucoup mieux de faire parler
le Langage ordinaire aux Loix qui ſont faites
pour être entenduës aisément ; on de
NOVEMBRE.
1744. 41
vroit imiter l'élégance des Inſtituts de Juftinien.
Les Ecrivains doivent éviter cet abus ,
dans lequel donnent tous les Gazetiers
Etrangers ; il faut imiter le ſtyle de la
Gazette qui s'imprime à Paris ; elle dit
correctement les choſes qu'elle doit dire .
La plupart des Gens de Lettres , qui travaillent
en Hollande , où ſe fait le plus
grand commerce de Livres , s'infectent d'une
autre eſpece de barbarie , qui vient du
Langage desMarchands ; ils commencent à
écrire par contre , pour au contraire ; cette
préſente, au lieude cette Lettre ; le change ,
au lieu de changement. J'ai vû des Traductions
d'excellents Livres , remplies de ces
expreſſions. Le ſeul expoſé de pareilles fautes
doit ſuffire pour corriger les Auteurs .
L'OUVRAGE périodique auquel vous
avez deſſein de travailler , Monfieur , peut
très-bien réüflir , quoiqu'il y en ait déja de
cette eſpéce. Vous me demandez comment
il faut s'y prendre , pour qu'un tel Journal
plaiſe à notre Siecle & à la Posterité. Je
vous répondrai en deux mots ; ſoyez impartial.
Vous avez la ſcience & le goût , ſi avec
cela vous êtes juſte , je vous prédis un ſuccès
durable. Notre Nation aime tous les genres
de Litterature , depuis les Mathématiques
juſqu'à l'Epigramme. Aucun des Journaux
ne parle communément de la partie la
plus brillante des Belles-Lettres , qui font
les piéces de Théatre , n'y de tant de jolis
Ouvrages de Poësie , qui ſoutiennent tous
les jours le caractere aimable de notre Nation.
Tout peut entrer dans votre eſpece de
Journal , juſqu'à une Chanſon qui ſera bien
faite. Rien n'eſt à dédaigner. La Gréce qui
fe vante d'avoir fait naître Platon , fe glorifie
encore d'Anacreon & Ciceron ne
fait point oublier Catulle.
SUR LA PHILOSOPHIE ..
Vous ſçavez affés de Géométrie & de
Phyſique , pour rendre un compte exact des
Livres de ce genre , & vous avez affez d'efprit
pour en parler avec cet art qui leur ôte
NOVEMBRE. 1744. ॐ
Leurs épines ſans les charger de fleurs qui ne
Jeur conviennent pas .
Je vous confeillerois fur tout , quand vous
ferez des extraits de Philofophie , d'expofer
d'abord au Lecteur une eſpéce d'abregé Hiftorique
des opinions qu'on propoſe , ou des
vérités qu'on établit. Par exemple , s'agit- il
de l'opinion du vuide ? Dites en deux mots
comment Epicure croyoit le prouver , montrez
comment Gaſſendi l'a rendu plus vraifemblable
, expoſez lesdegrés infinisde probabilité
que Neuton a ajoutés enfin à cette
opinion par ſes raiſonnemens , par ſes obfervations
& par ſes calculs..
S'agit- il d'un Ouvrage ſur la Nature de
l'Air ? il est bon de montrer d'abord qu'Ariftote
& tous les Philofophes ont connu fa
péſanteur , mais non ſon degré de péfanreur.
Beaucoup d'ignorans qui voudroient
au moins ſçavoir l'Hiſtoire des Sciences ,
les gens du Monde , les jeunes Etudians
verront avec avidité par quelle raifon &
par quelles expériences , le grand Galilée
combattit le premier l'erreur d'Ariftote , au
ſujet de l'Air ; avec quel art Torricelli le
peſa , ainſi qu'on peſe un poids dans une
balance , comment on connut ſon reffort ,
comment enfin les admirables expériences
de M. Hales & de Boheraave , ont découvert
les effets de l'Air , qu'on eſt preſque forcé
4 MERCURE DE FRANCE.
d'attribuer à des propriétés de la matiere ,
inconnuës juſqu'à nos jours.
Paroît- il un Livre hériſſé de Calculs & de
Problêmes ſur la Lumiere ? quel plaifir ne
faites-vous pas au Public de lui montrer les
foibles idées que l'éloquente & ignorante
Gréce avoit de la réfraction & ce qu'en dit
l'Arabe Alhazen , le feul Géométre de ſon
tems : ce que devine Antonio de Dominis ;
ce que Deſcartes met habilement & Géométriquement
en uſage , quoiqu'en ſe trompant
; ce que découvre ce Grimaldi , qui a
trop peu vécu , enfin ce que Neuton pouffe
juſqu'aux vérités les plus déliées & les plus
hardies , auſquelles l'eſprit humain puiffe
atteindre , vérités qui nous font voir un
nouveauMonde, înais qui laiſſent un nuage
derriere elles ?
Compofera- t'on quelque Ouvrage ſur la
Gravitation des Aſtres , fur cette admirable
partie des démonstrations de Neuton ? ne
vous aura-t'on pas obligation , ſi vous rendez
l'Hiſtoire de cette Gravitation des Aftres
, depuis Copernic qui l'entrevit , depuis
Repler qui oſa l'annoncer comme par
inftinct , juſqu'à Neuton qui a démontré à
la terre étonnée , qu'elle peſe ſur le Soleil ,
&le Soleil fur elle ? Nommez dans l'occafion
les Inventeurs de toutes les découvertes
nouvelles ; que votre Ouvrage ſoit un ReNOVEMBRE.
1744. 5
giſtre fidéle de la gloire des Grands Hommes
, ſurtout en expoſant des opinions , en
les appuyant , en les combattant , évitez les
paroles injurieuſes qui irritent un Auteur &
ſouvent toute une Nation , ſans éclairer
perſonne. Point d'animoſité, point d'ironie.
Que diriez - vous d'un Avocat Général , qui
en réſumant tout un Procès , outrageroit par
des mots piquans la Partie qu'il condamne ?
Le rolle d'un Journaliſte n'eſt pas fi reſpectable
, mais fon devoir eſt à peu près le même.
Vous ne croyez point l'Harmonie préétablie
, faudra-t'il pour cela décrier Leibnits
?
SUR L'HISTOIRE.
Ce que les Journaliſtes aiment peut-être
le mieux à traiter , ce ſont les Morceaux
d'Hiſtoire , c'eſt là ce qui eſt le plus à la por .
tée de tous les hommes & le plus de leur
goût. Ce n'eſt pas que dans le fond on ne
foit auffi curieux pour le moins de connoître
la Nature , que de ſçavoir ce qu'a fait Sefoftris
ou Bachus , mais il en coure de l'application
pour examiner : par exemple, par quelle
Machine on pourroit fournir beaucoup d'eau
à la Ville de Paris , ce qui nous importe
pourtant affés , & on n'a qu'à ouvrir les
yeux pour lire les anciens Contes , qui nous
fonttranſmis ſous le nom d'Hiſtoire , qu'on
MERCURE DE FRANCE.
nous répéte tous les jours & qui ne nous
importentgueres.
Si vous rendez compte de l'Hiſtoire ancienne
, proſcrivez , je vous en conjure ,
toutes cesdéclamations contre certains Conquérans.
Laiſſez Juvenal & Boileau, donner
du fond de leur Cabinet , des ridicules à
Alexandre , qu'ils euſſent fatigué d'encens
s'ils euffent vêcu fous lui , qu'ils appellent
Alexandre inſenſé. Vous Philoſophe impartial
, regardez dans Alexandre ce Capitaine
Général de la Gréce , ſemblable à peu près à
un Scanderberg , à un Huniade , chargé
comme eux de venger ſon Pays , mais plus
heureux , plus grand , plus poli & plus magnifique
:ne le faites pas voir ſeulement
fubjuguant tout l'Empire de l'ennemi deş
Grecs , & portant fes Conquêtes juſqu'à
l'Inde , où s'étendoit la domination de Darius
, mais repréſentez le donnant des Loix
au milieude la Guerre , formant des Colonies
, établiſſant le Commerce , fondant
Alexandrie & Scanderon , qui font aujourd'hui
le centre du Négoce : c'eſt par là furtout
qu'il faut confiderer les Rois , &
c'eſt ce qu'on néglige. Quel bon Citoyen
n'aimera pas mieux qu'on l'entretienne des
Villes&des Ports que Céſar a bâris , du Calendrier
qu'il a réformé,&c.que des hommes
qu'ila fait égorger ?
NOVEMBRE. 1744 . 7
Inſpirez ſurtout aux jeunes gens plus de
goût pour l'Hiſtoire des tems récents , qui
eſt pour nous de néceſſité , que pour l'ancienne
, qui n'est que de curioſité ; qu'ils
fongentque la moderne a l'avantage d'être
plus certaine , par celanmême qu'elle eſt moderne.
Je voudrois ſurtout que vous recommandaffiez
de commencer ſérieuſement l'étude
de l'Histoire , an fiécle qui précede immédiatement
Charles-Quint, Léon X , François
Premier. C'eſt- là qu'il ſe fait dans l'efprit
humain dans notre Monde une révolutionqui
a tout changé. Conftantinople eſt
priſe , & la puiſſance des Tures eſt établie
enEurope ; l'Amérique est découverte &
conquife. L'Europe s'enrichit des tréſors du
Nouveau Monde.Veniſe, qui faisoit tout le
commerce , perd cet avantage. Les Portugais
paffent le Cap de Bonne-Efpérance ,
établiffent le Commerce des grandes Indes
par l'Ocean . La Chine , Siam , deviennent
des Alliés des Rois Europeans. Une nouvelle
politique , qui fait la balance de l'Europe,
éleve une barriere infurmontable à l'ambition
de la Monarchie univerſelle .
Une nouvelle Religion diviſe le Monde
Chrétien de créance & d'intérêt. Les Let
tres , tous les Beaux- Arts , renaiſſent , brillent
en Italie ,& répandent quelque foible
8 MERCURE DE FRANCE.
Aurore fur la France , l'Angleterre & l'E
pagne ;les Langages de l'Europe& les moeurs
ſe poliffent. Enfin c'eſt un nouveau cahos
qui ſe débroüille , & d'où naît le Monde
Chrétien , tel qu'il eſt aujourd'hui.
Le beau fiécle de Louis XIV acheve de
perfectionner ce que LéonX , tous les Médicis
, Charles Quint , François Premier ,
avoient commencé. Je travaille depuis longtems
à l'Hiſtoire de ce dernier fiécle , qui .
doit être l'exemple des fiécles à venir ; j'eſ
faye de faire voir le progrès de l'eſprit humain-&
de tous les Arts , ſous Louis XIV.
Puiſſai-je avant que de mourir laiſſfer ce Мо-
nument à lagloire de ma Nation ! J'ai bien
des matériaux pour élever cet Edifice, je ne
manque point de Mémoires ſur les avantages
que le grand Colbert a procurés & vouloit
faire à la Nation & au Monde , ſur la
vigilance infatigable , fur la prévoyance
d'un Miniſtre de la Guerre , né pour être le
Miniſtre d'un Conquérant , ſur des révolutions
arrivées dans l'Europe , fur la vie privée
de Louis XIV , qui a été dans ſon Domeſtique
, l'exemple des hommes , comme
il a été celui des Rois. J'oſe parler des faures
inſéparables de l'humanité , parce qu'elles
font valoir les vertus, & j'applique à ***
ce beau mot de Henri IV, qui diſoit à l'Ambaſſadeur
de Don Pedre : quoi donc , votre
NOVEMBRE. 1744. ,
Maître n'a-t'il pas affés de vertu pour avoir
des défauts ! mais j'ai bien peur de n'avoir
ni le tems ni la force de conduire à ſa fin ce
grandOuvrage.
,
Je vous prierai de bien faire fentir que fi
nos Hiſtoires modernes , écrites par des
Contemporains , ſont plus certaines & plus
générales que toutes les Hiſtoires anciennes,
elles font quelquefois plus douteuſes dans
les détails. Je m'explique, les hommes different
entre eux d'état, de parti , de Religion;
le Guerrier , le Magiſtrat , le ** , le ***
ne voyent point les mêmes faits avec les
mêmes yeux , c'eſt le vice de tous les tems,
Un Carthaginois n'eût point écrit les guerres
Puniques dans l'eſprit d'un Romain , &
il eût reproché à Rome la mauvaiſe foi dont
Rome accufoit Carthage.Nousn'avons gueres
d'Hiſtoriens anciens qui ayent écrit les
unscontre lesautres ſur lemêmeEvénement,
ils auroient répandu le Scepticiſme ſur des
chofes que nous prenons aujourd'hui pour
inconteſtables , quelque peu vrai-femblables
qu'elles foient , &que nous reſpectons pour
deux raiſons , parce qu'elles ſont anciennes,
&parce qu'elles n'ont pas été contredites.
Nous autres Hiſtoriens Contemporains ,
nous ſommes dans un cas bien different ; il
nous arrive ſouvent la même choſe qu'aux
Puiſſances qui ſont en guerre. Chaque Parti
t
10 MERCURE DE FRANCE.
chante victoire , chacun a raiſondeſon coté.
Voyez que de contradictions ſur Marie
Stuard, ſur les Guerres Civiles d'Angleterre ,
ſur les Troubles de Hongrie , ſur l'établiſſement
de la Religion Proteftante ; ſur le
Concile de Trente. Que dis-je ? La même
Nation aubout de vingt ans , n'a plus les
mêmes idées qu'elle avoit ſur le même Evenement&
fur la même perſonne. J'en ai été
témoin au ſujetdu feu Roi Louis XIV ; mais
quelles contradictions n'aurai-je pas a effuyer
ſur l'Hiſtoire de Charles XII ? J'ai
écrit ſa Vie finguliere ſur les Mémoires de
M.de Fabrice, qui a été huit ans ſon Favori ;
fur les Lettres de M. de Fierville , Envoyé
de France auprès de lui ; ſur celles deM.de
Villelongue ,long-tems Colonel à fon fervice;
fur celles de M. de Poniatousky. J'ai
confulté M. de Croiſſy , Ambaſſadeur de
France auprès de ce Prince , & j'apprends
à préſent que M. Norberg , Chapelain de
Charles XII , écrit une Hiſtoire de ſon Regne;
je ſuis sûrque leChapelain aura ſouvent
vû les mêmes choſes avec d'autres yeux que
le Favori , & l'Ambaſſadeur. Quel parti
prendre en ce cas ? celui de me corriger fur
le champdans les choſes où ce nouvel Hiftorien
aura évidemment raiſon , & de laifſer
les autres au jugement des Lecteurs défintéreſſes.
Que ſuis-je en tout cela ? Je ne
NOVEMBRE. 1744. Is
fuis qu'un Peintre , qui cherche à repréſenter
d'un pinceau foible , mais vrai , les hommes
tels qu'ils ont été. Tout m'eſt indifferent
de Charles XII & de Pierre-le-Grand,
excepté le bien que ce dernier a pû faire aux
hommes , je n'ai aucun ſujet de les flater ni
d'enmédire ; je les traiterai avec le refpe&
qu'on doit aux Têtes couronnées, qui viennent
de mourir , & avec le reſpect qu'on
doir à la vérité , qui ne mourrajamais.
SUR LA COMEDIE.
Venons aux Belles-Lettres ,qui ferontun
des principaux articles de votre Journal ;
vous comptez parler beaucoup des Piéces de
Théatre ; ce Projet eſt d'autant plus raifonnable
, que le Théatre eſt plus épuré parmi
nous , & qu'il eſt devenu une Ecole de
moeurs.
Vous vous garderez bien , ſans doute , de
ſuivre l'exemple de quelques Ecrivains, qui
cherchent à rabaiſſer tous leurs Contemporains
, & à décourager les Arts , dont un
bon Journaliſte doit être le ſoûtien. Il eſt
juſte de donner la préférence à Moliere, fur
les Comiques de tous les tems & de tous
les Pays, mais ne donnez point d'excluſion ;
imitez les ſages Italiens ,qui placent Raphaël
au premier rang , mais qui admirens
12 MERCURE DE FRANCE.
les Paul Veroneſe , les Carache , les Correge
, les Dominiquin , &c .
Moliere eſt le premier , mais il ſeroit injuſte
& ridicule de ne pas mettre le foncur
à côté de ſes meilleures Piéces. Refufer
ſon eſtime aux Menechmes , ne pas s'amuſer
beaucoup au Légataire univerſel, ſeroit d'un
homme ſans juſtice & fas goût , & qui ne
ſe plaît pas à Renard , n'eſt pas digne d'admirer
Moliere .
Ofez avouer avec courage, que beaucoup
de nos petites Pieces , comme le Grondeur ,
le Galant Jardinier , la Pupille , le double
Veuvage , l'Eſprit de contradiction , la Coquette
de Village , le Florentin , &c. font
au- deſſus de la plupart des petites Piéces de
Moliere. Je dis au-deſſus pour la fineſſedes
Caractéres , pour l'eſprit dont la plupart
font affaiſonnées ,& même pour la bonne
plaiſanterie.
Je ne prétends point ici entrer dans le
détailde tant de Piéces nouvelles , ni déplaire
à beaucoup de monde par des loiianges
données à peu d'Ecrivains, qui peut-être
n'en feroient pas fatisfaits ; maisje dirai hardiment
que quand on donnera des Ouvrages
pleins de moeurs , & où l'on trouve de
l'intérêt, comme le Préjugé à la mode, quand
les François ſeront affés heureux,pour qu'on
leur donne une Piéce telle que le Glorieux ,
gardezNOVEMBRE.
1744. 13
gardez-vous bien de vouloir rabaiffer leur
ſuccès , ſous prétexte que ce ne ſont pas des
Comédies dans le goût de Moliere ; évitez
ce malheureux entêtement, qui ne prend ſa
ſource que dans l'envie ; ne cherchez point
à proſcrire les Scénes attendriſſantes , qui ſe
trouvent dans cesOuvrages , car lorſqu'une
Comédie , outre le mérite qui lui eſt propre
, a encore celui d'intéreſſer , il faut
être de bien mauvaiſe humeur , pour ſe facher
qu'on donne au Public un plaifir de
plus.
J'oſe dire que ſi les Piéces excellentes de
Moliere étoient un peuplus intéreſſantes,on
veroit plus de monde à leurs repréſentations.
LeMiſantrope ſeroit auſſi ſuivi qu'il eſt eſtimé;
il ne faut pas que la Comédie dégénére
en Tragédie Bourgeoiſe. L'Art d'étendre ſes
limites ſans les confondre avec celles de la
Tragédie , eſt un grand Art qu'il feroit beau
d'encourager,&honteux de vouloir détruire
; c'en est un que ſçavoir bien rendre
compte, d'une Piéce de Théatre. J'ai toîû
jours reconnu l'eſprit des jeunes gens , au
détail qu'ils faifoient d'une Piece nouvelle
qu'ils venoient d'entendre,&j'ai remarqué
que tous ceux qui s'en acquittoient le mieux,
ont été ceux qui depuis ont acquis le plus
de réputation dans leurs Emplois , tant il eſt
vrai qu'au fond l'eſprit des affaires & le
1. Vol. B
14 MERCURE DE FRANCE.
véritable eſprit des Belles-Lettres font les
mêmes.
Expoſer en termes clairs & élégants un
ſujet , qui quelquefois eft embroiüillé , &
fans s'atracher à la diviſion des Actes,éclaircir
l'intrigue & le dénoiement , les raconter
comme une Hiſtoire intéreſſante , peindre
d'un trait les Caractéres ,dire enſuite ce
qui a paru plus ou moins vrai-ſemblable ,
bien ou mal préparé,retenir les Vers les plus
heureux ,bien ſaiſir le mérite ou le vice général
du ſtyle , c'eſt ce que j'ai vû faire
quelquefois , mais ce qui eſt fort rare chés
les Gens de Lettres même , qui s'en font
une étude , car il eſt plus facile à certains efprits
de ſuivre leurs propres idées , que de
rendre compte de celles des autres.
DE LA TRAGEDIE .
Je dirai à peu près de la Tragédie , ce que
j'ai dit de la Comédie. Vous ſçavez quel
honneur ce bel Art a fait à la France , Art
d'autant plus difficile & d'autant plus audeſſus
de la Comédie , qu'il faut être vraiment
Poëte pour faire une belle Tragédie ,
au lieu que la Comédie demande ſeulement
quelque talent pour les Vers.
Vous , Monfieur , qui entendez fi bien
Sophocle & Euripide , ne cherchez point
NOVEMBRE. 1744.
une vaine récompenſe du travail qu'il vous
en a coûté pour les entendre , dans le malheureux
plaiſir de les préferer contre votre
ſentiment à nos grands Auteurs François.
Souvenez-vous que quand je vous ai défié
de me montrer dans les Tragiques de l'Antiquité
, des morceaux comparables à certains
traits des Piéces de P. Corneille , je
dis de ſes moins bonnes , vous avouâtes
que c'étoitune choſe impoſſible. Ces traits,
dont je parle , étoient , par exemple , ces
Vers de la Tragédie de Nicomede.
Je veux , dit Prusias ,
Ecouter à la fois l'Amour & la Nature ;
Etre Pere& Maridans cette conjoncture.
Nicomede.
Seigneur , voulez-vous bien vous en fier à moi ?
Ne ſoyez l'un ni l'autre .
Prufias.
Eh que dois-je être!
Nicomede.
Roi ;
Reprenez hautement ce noble Caractére ;
Un véritable Roi n'eſt ni Mari ni Pere ,
Il regarde ſon Trône & rien de plus ; regnez ;
Rome vous craindra plus que vous ne la craignez .
Bij
16 MERCURE DE FRANCE.
Vous n'infererez point que les dernieres
Piéces de ce Pere du Théatre , foient bonnes,
parce qu'il s'y trouve de ſi beaux éclairs.
Avoüez leur extrême foibleſſe avec tout le
Public.
Agefilas & Surena ne peuvent rien diminuer
de l'honneur que Cinna & Polieucte
font à la France . M. de Fontenelle , neveu
du grand Corneille , dit dans la Vie de
fonOncle, que fi le Proverbe : Cela est beau
comme le Cid , paſſa trop tôt , il faut s'en
prendre aux Auteurs , qui avoient intérêt
à l'abolir. Non , les Auteurs ne pouvoient
pas plus cauſer la chute du Proverbe , que
celle du Cid. C'eſt Corneille lui-même qui
le détruiſit , c'eſt à Cinna qu'il faut s'en
prendre,
Ne dites point avec l'Abbé de S. Pierre ,
que dans cinquante ans , on ne joiiera plus
les Piéces de Racine ; je plains nos enfans ,
s'ils ne goûtent pas ces chefs-d'oeuvres d'élégance.
Comment leur coeur ſera-t'il donc
fait , fi Racine ne les intéreſſe pas ?
Il y a apparence que les bons Auteurs du
fiécle de Louis XIV , dureront autant que
la Langue Françoiſe , mais ne découragez
pas leurs fucceſſeurs , en affûrant que
la carriere eſt remplie , & qu'il n'y a plus
deplace. Corneille n'eſt pas aſſés intéref-
Lant; ſouvent Racine n'eſt pas affés tragiNOVEMBRE.
1744 . 17
que.L'Auteur de Vinceſlas, celui de Rhadamiſte
& d'Electre , ont des beautés particulieres
, qui manquent à ces deux grands
Hommes ,& il eſt à préſumer que ces trois
Pieces reſteront toûjours ſur le Théatre
François , puiſqu'elles s'y ſont ſoûtenuës
avec des Acteurs differens, car c'eſt la vraye
épreuve d'une Tragédie. Que dirai-je de
Manlius , Piéce digne de Corneille , & du
beau rôle d'Arianne , & du grand intérêt
qui regne dans Amaſis ? Je ne vous parlerai
point des Piéces Tragiques , faites depuis
vingt années ; comme j'en ai compoſé quelques-
unes , il ne m'appartient pas d'ofer apprécier
le mérite des Contemporains , qui
valent mieux que moi , & à l'égard de mes
Ouvrages de Théatre , tout ce que je peux
vous en dire , & vous prier d'en dire aux
Lecteurs , c'eſt que je les corrige tous les
jours.
Mais quand il paroîtra une Piéce nouvelle,
ne dites jamais la Piéce eſt excellente , ou
elle eſt mauvaiſe , ou tel Acte eſt impertinent
, ou tel rôle eſt pitoyable ; prouvez
folidement ce que vous en penfez , & laiſſez
au Public le foin de prononcer l'Arrêt ;
ſoyez für que l'Arrêt ſera contre vous, toutes
les fois que vous déciderez ſans preuve,
quand même vous auriez raiſon , car ce
n'eſt pas votre Jugement qu'on demande ,
B iij
18 MERCURE DE FRANCE .
mais le rapport du Procès , que le Public
doit juger.
Ce qui rendra furtout votre Journal précieux
, c'eſt le foin que vous aurez de comparer
les Piéces nouvelles avec celles des
Pays Etrangers , qui feront fondées ſur le
même ſujet. Voilà à quoi l'on manqua dans
le fiecte paffé ; loſqu'on fit l'examen du
Cid , on ne rapporta que quelques Vers de
P'Original Eſpagnol ; il falloit comparer les
fituations. Je ſuppoſe qu'on nous donne
aujourd'hui Manlius , de la Foffe , pour la
premiere fois , il ſeroit très- agréable de
mettre fous les yeux du Lecteur la Tragédie
Angloiſe , dont elle eſt tirée.
Paroît- il quelque Ouvrage inſtructif ſur
les Piéces de l'illuſtre Racine ? détrompez
le Public de l'idée où l'on eſt que jamais les
Anglois n'ont pû admettre le ſujet de Phédre
ſur leur Theatre ; apprenez aux Lecteurs
que laPhédrede Smith eſt une des plus
belles Piéces qu'on ait à Londres ; apprenez
leur que l'Auteur a imité tout de Racine ,
juſqu'à l'amour d'Hippolite ; qu'on a joint
enfemble l'intrigue de Phédre & celle de
Bajizet , & que cependant l'Auteur ſe vante
d'avoir tiré tout d'Euripide. Je crois que
le Lecteurs feroient charmés de voir ſous
leurs yeux la comparaiſon de quelques Scénes
de la Phédre Grecque , de la Latine ,
NOVEMBRE. 1744. 19
de la Françoiſe &de l'Angloiſe. C'eſt ainſi ,
à mon gré , que la ſage & faine Critique
perfectionneroit encore le goût des François
, & peut-être de l'Europe. Mais quelle
vraye Critique avons-nous depuis celle que
l'Académie Françoiſe fit du Cid , & à la
quelle ilmanque encore autant de choſes
qu'au Cid même ?
DES PIECES DE POESIE .
Vous répandrez beaucoup d'agrément
fur votre Journal, ſi vousl'ornez de tems en
tems de ces petites Piéces Fugitives , marquées
aubon coin,dont les Porte feüilles des
Curieux font remplis.On a desVersduCom
teAntoineHamilton,né en France,qui refpirent
tantôt le feu poëtique, tantôt la douce
facilité du ſtyle Epiſtolaire. On a mille pe
tits Ouvrages charmans de Mrs Duflé , de
S. Aulaire, Ferrand, de la Faye , de Fieubet,
de M. le P. Henaut , & de tant d'autres.
Ces fortes de petits Ouvrages, dont je vous
parle , ſuffiſoient autrefois à faire la réputation
des Voiture , des Sarrafin , des Chapelle;
ce mérite étoit rare alors. Aujourd'hui
qu'il eſt plus répandu , il donne peutêtre
moins de réputation , mais il ne fait
pas moins de plaiſir aux Lecteurs délicats.
NosChanfons valent mieux que celles d'A
B iiij
20 MERCURE DE FRANCE.
• nacreon , & le nombre en eſt étonnant ; on
en trouve même qui joignent la morale
avec la gayeté , & qui annoncées avec art ,
n'aviliroient point du tout un Journal ſérieux
; ce ſeroit perfectionner le goût , fans
nuire aux moeurs.
Comme vous n'aurez pas tous les jours
des Livres nouveaux , qui méritent votre
examen , ces petits morceaux de Littérature
rempliront très-bien les vuides de votre
Journal. S'il y a quelques Ouvrages de Profe
ou de Poësie, qui faſſent beaucoup de bruit
dans Paris , qui partagent les eſprits , & fur
leſquels on fouhaite une Critique éclairée ,
c'eſt alors qu'il faut ofer fervir de Maître
au Public , ſans le paroître ,& le conduifant
comme par la main, lui faire remarquer
les beautés ſans emphafe, & les défauts
ſans aigreur ; c'eſt alors qu'on aime en vous
cette Critique , qu'on déteſte & qu'on mépriſe
dans d'autres.
Un de mes amis, examinant trois Epitres
en Vers diffilabes , qui exciterent beaucoup
de murmure il y a quelque tems , fit de la
ſeconde , où tous nosAuteurs font inſultés,
l'examen ſuivant , dont voici un échantillon
, qui paroît dicté par la juſteſſe & la
modération.
Voici le commencement de la Piéce qu'il
examinoir.
NOVEMBRE. 1744 . 21
Tout Inſtitut , tout Art , toute Police ,
Subordonnée au pouvoir du caprice ;
Doit être auffi conféquemment pour tous ,
Subordonnée à nos differens goûts .
Mais de ces goûts la diſſemblance extrême ,
A le bien prendre , eſt un foible Problême ,
Et , quoiqu'on diſe , on n'en ſçauroit jamais
Compter que deux , l'un bon , l'autre mauvais
Par des talens que le travail cultive ,
A ce premier , pas pas , on arrive ,
Et le Public , que ſa bonté prévient ,
Pour quelque tems , s'y fixe & s'y maintient.
Mais ébloüis enfin par l'étincelle
De quelque mode inconnue & nouvelle ,
L'ennui du beau nous fait aimer le laid ,
Et préférer le moindre au plus parfait.
:
Voici l'Examen.
Ce premier Vers , tout Institut , tout Art ,
toute Police , ſemble avoir le défaut , je ne
dis pas d'être Profaïque , car toutes ces Epitres
le font , mais d'être une Profe un peu
trop foible & dépourvûë d'élégance & de
clarté. La Police ſemble n'avoir aucun rapport
au goût dont il eſt queſtion. De plus ,
le terme de Police doit- il entrer dans des
Vers ? conféquemment , doit à peine être admis
dans la Proſe noble. Cette répetition
du mot Subordonnée ,ſeroit ridicule , quand
:
By
1
22 MERCURE DE FRANCE.
:
même le terme feroit élégant , & ſemble
infupportable , puiſque ce terme eſt une
expreffion plus convenable àdes affaires ,
qu'à la Poësie. La Diſſemblance ne paroît
pas le mot propre ; dire que la diffemblance
desgoûts est un foible Problême , je ne crois
pas que cela foit François. A le bien prendre
, paroît une expreffion trop inutile &
trop baffe. Enfin , il ſemble qu'un Problê
me n'eſt ni foible ni fort , il peut être aiſe
ou difficile , & ſa ſolution peut être fauffe ,
équivoque , erronnée .
Et quoiqu'on diſe , on n'en ſçauroit jamais
Compter que deux , l'un bon , l'autre mauvais.
Non-feulement la Poëſie aimable s'accommode
peu de cet air de dilemme &
d'une pareille ſechereſſe , mais la raiſon
femble peu s'accommoder de voir en huit
Vers , que tout Art eſt ſubordonné à nos
differens goûts , & que cependant il n'y a
que deuxgoûts.
Arriver au goût pas-à-pas , eſt encore , je
crois, une façon de parler peu convenable
même en Profe.
Et le Public , que la bonté previent
Est- ce la bonté du Public ; eſt- ce la bonté
du goût ?
L'ennui dubeau nous fait aimer le laid ,
Enpréférer le moindre au plus plus parfait..
NOVEMBRE. 1744. 23
I1 °. Le beau & le laid , font des exprefhons
réſervées au bas Comique. 2° . Si on
aime le laid , ce n'eſt pas la peine de dire
enſuite qu'on préfére le moins parfait. 3 °.
Le moindre n'est pas oppoſé Grammaticalement
au plus parfait. 4". Le moindre eſt un
mot qui n'entre jamais dans la Poësie. C'eſt
ainſi que ce Critique faifoir fentir fans amertume
, toute la foibleſſe de ces Epitres. II
n'y avoit pas trente Vers qui échapafflent à
ſajuſte cenfure ,& pour mieux inſtruire les
jeunes gens , il comparoît à cet Ouvrage un
autreOuvrage du même Auteur ſur un fujet
de Littérature à peu près ſemblable. Il rapportoit
les Vers de l'Epitre aux Mufes , imités
de Deſpreaux , & cet objet de comparaifon
achevoit de perfuader mieux que les
diſcuſſions les plus folides & les plus fubtiles.
De l'expoſé de tous ces Vers diſſillabes ,
ilprenoit occafion de faire voir qu'il ne
faut jamais confondre les Vers de cinq pieds.
avec les Vers Marotiques. Il prouvoit que
le ſtyle,qu'on appelle de Marot,ne doit être
admis que dans une Epigramme &dans un
Conte , comme les figures de Calor ne doivent
paroître que dans des Groteſques
mais quand il faut mettre la Raifon enVers ,
peindre , émouvoir , écrire élégamment ,
alors ce mêlange monstrueux de la Langue
Bvj
24 MERCURE DE FRANCE.
qu'on parloit il y a 200 ans , & de la 、
Langue de nos jours , eſt l'abus le plus condamnable
qui fe foit gliffé dans la Poefie.
Marot parloit ſa Langue ; il faut que nous
parlions la nôtre. Cette bigarure eſt auffi
révoltante pour les hommes judicieux , que
le feroit PArchitecture Gothique mêlée avec
la Moderne : vous aurez ſouvent occafion
dedétruire ce faux goût. Les jeunes gens
s'adonnent à ce ſtyle , parce qu'il eſt malheureuſement
facile.
Il en a couté peut-être à Defpreaux pour
dire élégamment :
Faites choix d'un Cenſeur ſolide& falutaire,
Que la Raiſon conduiſe & le ſçavoir éclaire ,
Et dont le crayon sûr, d'abord aille chercher
L'endroit que l'on fent foible , & qu'on veut ſe
cacher.
Mais il eſt bien difficile , & est- il bien
élégant de dire ?
Donc, fi Phoebus ſes échets vous adjuge ,
Pour bien joüer , confultez tout bon Juge.
Pour bien joüer , hantez les bons Joüeurs ,
Sur tout , craignez le poiſon des Loüeurs;
Acoſtez - vous de fidéles Critiques.
Ce n'est pas qu'il faille condamner des
NOVEMBRE. 1744. 25
Vers familiers dans ces Piéces de Poësie , au
contraire , ils y font néceſſaires , comme les
jointures dans le corps humain , ou plutôt
:
comme des repos dans un Voyage.
Nam Sermone opus eſt , modo triſti ,ſepè jocoso
Deffendente vices modo Rhetoris atque Poeta ,
Interdum urbani parcentis viribus , atque
Extenuantis eas confulto.
Tout ne doit pas être orné , mais rien ne
doit être rebutant. Un langage obfcur &&
groteſque n'est pas de la fimplicité , c'eſt de
la grofiereté recherchée .
DES MELANGES DE LITTERATURE ,
Et des Anecdoctes Littéraires.
Je raſſemble ici ſous le nom de Mêlanges
de Littérature , tous les Morceaux dé
tachés d'Hiftoire , d'Eloquence , de Morale
, de Critique , & ces petits Romans qui
paroiſſent ſi ſouvent. Nous avons des Chefsd'oeuvres
en tous ces genres ; je ne crois pas
qu'aucune Nation puiſſe ſe vanter d'un fi
grand nombre d'aufli jolis Ouvrages de Bekles-
Lettres. Il eſt vrai qu'aujourd'hui , ce
genre facile produit une, foule d'Auteurs.
On en compteroit quatre ou cinq mille depuis
cent ans. Mais un Lecteur en uſe avee
1
26 MERCURE DE FRANCE.
les Livres , comme un Citoyen avec les
hommes. On ne vit pas avec tous ſes Contemporains
; on choiſit quelques amis. Il ne
faut pas plus s'effaroucher de voir cent cinquante
mille Volumes à la Bibliothéque du
Roi , que de ce qu'il y a cent cinquante
mille hommes dans Paris. Tous ces Livres ,
dans lesquels on trouve ſouvent des chofes
agréables , amuſent ſucceſſivement les honnêtes-
gens , délaſſent l'homme férieux dans
l'intervalle de ſes travaux , & entretiennent
dans la Nation cette fleur d'eſprit , & cette
délicateſſe, qui fait fon caractere.
Ne condamnez point avec dureté tout
cequi ne ſera pas la Rochefoucaut ou la
Fayette ; tout ce qui ne fera pas auffi parfait
que la Conſpiration de Veniſe de l'Abbé de
S. Real , auſſi plaiſant & auffi original que
la converſation du Pere Canaye & du Maréchal
d'Hocquincourt , écrite par Charleval
& à laquelle S. Evremont a ajouté
une fin moins plaiſante , & qui languit un
peu ; enfin , tout ce qui ne ſera pas aufli naturel
, auſſi fin , auffi guai que le Voyage ,
quoiqu'un peu inégal,de Bachaumont &de
Chapelle.
د
Non fi primores Moconius tenet
Sedes Homerus , Pindarica latent,
Caique Alcaique minaces :
Steficorique graves camana
NOVEMBRE. 1744. 27
Necfi quid olim lufit Anacreon ,
Delevit atas , Spirat adhuc amor ,
Vivuntque commiffi calores
Æolis fidibus puella.
Dans l'expofition que vous ferez de ces
Ouvrages ingénieux , badinant à leur exemple
avec vos Lecteurs,&répandant les fleurs
avec ces Auteurs dont vous parlerez , vous
ne tomberez pas dans cette ſévérité de quelques
Critiques , qui veulent que tout foit
écrit dans le goût de Ciceron ou de Quintilien.
Ils crient que l'éloquence eſt énervée,
que le bon goût eſt perdu , parce qu'on aura
prononcé dans une Académie un Difcours
brillant , qui ne ſeroit pas convenable
au Barreau. Ils voudroient qu'un Conte fur
écrit du ſtyle de Bourdaloiie. Ne diftingueront-
ils jamais le tems , les lieux & les perfonnes
?Veulent-ils que Jacob ,dans lePayfan
parvenu , s'exprime comme Péliffon ou
Patru ? Une éloquence mâle , noble , ennemie
des petits ornemens , convient à tous
les grands Ouvrages. Une penſée trop fine
feroit une tache dans le Diſcours fur l'Hiftoire
Univerſelle de l'éloquent Boffuet.
Mais dans un Ouvrage d'agrément , dansun
Compliment , dans une Plaifanterie , toutes
les graces légeres , la naiveté ou la fineſſe
, les plus petits ornemens , trouvent
leur place. Examinons-nous nous-mêmes.
28 MERCURE DE FRANCE.
Parlons -nous d'affaires , du ton des entretiens
d'un repas ? Les Livres ſont la peinture
de la vie humaine ; il en faut de folides
, & on en doit permettre d'agréables .
N'oubliez jamais , en rapportant les traits
ingénieux de tous ces Livres , de marquer
ceux qui font à peu près ſemblables chés les
autres peuples, ou dans nos anciens Auteurs.
On nous donne peu de penſées , que l'on ne
trouve dans Sénéque , dans Gratien , dans
Montagne , dans Bacon , dans le Spectateur
Anglois. Les comparer enſemble ( & c'eſt
en quoi le goût conſiſte ) c'eſt exciter les
Auteurs à dire , s'il ſe peut , des chofes nouvelles
; c'eſt entretenir l'émulation , qui eft
la mere des Arts : quelle fatisfaction pour
un Lecteur délicat , de voir d'un coup d'oeil
ces idées qu'Horace a exprimées dans des
Vers négligés , mais avec des paroles ſi expreſſives
: ce que Deſpreaux a rendu d'une
maniere ſi correcte , ce que Driden & Rocheſter
ont renouvellé avec le feu de leur
génie ! Il en eſt de ces paralleles comme de
l'Anatomie comparée , qui fait connoître la
Nature : c'eſt par là que vous ferez voir
fouvent , non-feulement ce qu'un Auteur a
dit , mais ce qu'il auroit pû dire , car fi vous
ne faires que le répéter , à quoi bon faire un
Journal ?
Il y a fur tout des Anecdotes Littéraires ,
NOVEMBRE. 1744. 29
fur leſquelles il eſt toujours bon d'inſtruire
le Public , afin de rendre à chacun ce qui lui
appartient.
Apprenez par exemple au Public , que le
Chef-d'oeuvre d'un inconnu , ou Matanafius
eſt de feuM. Deſallengre , & d'un illuſtre
Mathématicien , conſommé dans tout
genre de Littérature , & qui joint l'eſprit à
Férudition ; enfin , de tous ceux qui travailloient
à la Haye au Journal Littéraire , &
que M. de S. Hyacinte fournit la Chanſon
avec beaucoup de Remarques. Mais ſi on
ajoute à cette plaiſanterie une infame Brochure
digne de la plus vile canaille , & faite
fans doute par un de ces mauvais François
qui vontdans les Pays Etrangers deshonorer
les Belles- Lettres & leur Patrie , faites
fentir l'horreur & le ridicule de cet affemblage
monstrueux .
Faites- vous toujours un mérite de venger
les bons Ecrivains des Zoïles obfcurs qui
les attaquent. Démêlez les artifices de l'envie
: publiez par exemple que les ennemis
de notre illuftre Racine firent réimprimer
quelques vieilles Piéces oubliées , où ils inférerent
plusde cent Vers de ce Poëte.admi
rable. J'en ai vû une intitulée , S. Jean-
Baptiste , dans laquelle on retrouvoit une
Scéne preſque entiere de Berenice, Ces malheureux
, aveuglés par leur paffion , ne fenSo
MERCURE DE FRANCE.
toient pas même la difference des ſtyles , &
croyoient qu'on s'y méprendroit , tant la
fureur de lajaloufie eſt ſouvent abfurde.
En deffendant lesAuteurs contre l'ignorance
& l'envie qui leur imputent de mauvais
Ouvrages , ne permettez pas non plus
qu'on attribuë à de grands hommes des Livres
, peut-être bons en eux mêmes , mais
qu'on veut accréditer par des noms illuftres,
auſquels ils n'appartiennent point.
Le projet de la prétenduë Paix univerſelle,
attribué à Henri IV par les Sécretaires de
Maximilien de Sully , qui rédigerent fes
Mémoires , ne ſe trouve en aucun autre endroit.
Les Mémoires de Villeroy n'endiſent
mot ; on n'en voit aucune trace dans aucun
Livre du tems. Joignez à ce filence la confideration
de l'état ou l'Europe étoit alors ,
& voyez ſi un Prince auſſi ſage que Henrile-
Grand a pû concevoir un projet d'une
exécution impoffible.
Si on réimprime ( comme on me le mande)
le Livre fameux , connu ſous le nom du
Teſtament Politique du Cardinal de Richelieu
, montrez combien on doit douter que
cegrand Miniſtre en ſoit l'Auteur . 1º. Parceque
jamais le Manuſcrit n'a été vû , ni connu
chés ſes héritiers , ni chés les Miniſtres
qui lui fuccederent. 2°. Parce qu'il fut imprimé
trente ans après ſa mort , ſans avoir
NOVEMBRE.
1744. 31
été annoncé auparavant. 3 °. Parce que l'Editeur
n'oſe pas ſeulement dire de qui il
tient le Manufcrit , ce qu'il eſt devenu , en
quelle main il l'a déposé. 4°. Parce qu'il eſt
d'un ſtyle très-different des autres Ouvrages
du Cardinal de Richelieu. 5°. Parce qu'on
lui fait ſigner ſon nom d'une façon dont il
ne ſe ſervoit pas. 6° . Parce que dans l'Ouvrage
il y a beaucoup d'expreſſions & d'idées
, peu convenables à un Grand Miniftre
, qui parle à un Grand Roi. Il n'y a pas
d'apparence qu'un homme auſſi poli que
le Cardinal de Richelieu , eur appellé la
Dame d'Honneur de la Reine La Dufargis,
comme s'il eut parlé d'une femme publique.
Eſt- il vrai -femblable que le Miniſtre d'un
Roi de quarante ans , lui faſſe des leçons ,
plus propres à un jeune Dauphin qu'on
éléve , qu'à un Monarque âgé , de qui l'on
dépend ?
Dans le ſecond Chapitre , il avance cette
nouvelle propoſition, que la Raifon doit être
la règle de la conduite. Dans un autre , il dit
que l'Eſpagne , en donnant un million par
an aux Proteftans , rendoit les Indes qui
fourniffoient cet argent , tributaires de l'Enfer.
Expreffion plus digne d'un mauvais
Orateur , que d'un Miniſtre éloquent , tel
que ce Cardinal. Dans un autre , il appelle
le Duc de Mantouë , ce pauvre Prince. Enfin
32 MERCURE DE FRANCE.
eſt-il vraiſemblable , qu'il eut rapporté au
Roi des bons mots de Bautru , & cent minuties
pareilles dans un Teſtament Politique
?
7°. Comment celui qui a fait parler le
Cardinal de Richelieu , peut-il faire dire
(dans les premieres pages ) que dès qu'il
fut appelle au Conſeil ,il promit au Roi
d'abaiſſer ſes ennemis , les Huguenots , &
les Grands du Royaume ? Ne devoit- on pas
ſe ſouvenir , que le Cardinal de Richelieu ,
remis dans le Conſeil par les bontés de la
Reine-Mere , n'y fut que le ſecond pendant
plus d'un an , & qu'il étoit alors bien loin
d'avoir de l'aſcendant ſur l'eſprit du Roi , &
d'être premier Miniſtre ?
8 °. On prétend ( dans le ſecond Chapitre
Livre premier ) que pendant cinq
ans le Roi dépenſa pour la Guerre 60 mil
lions par an , qui en valent environ fixvingt
de notre monnoye , & cela , fans cefſer
de payer les Charges de l'Etat & fans
moyens extraordinaires ; & d'un autre côté ,
dans le Chapitre 9 , ſeconde Partie , il eſt
dit qu'en tems de Paix , il entroit à l'épargne
environ par an trente-cinq millions ,
dont il falloit encore rabattre beaucoup . Ne
paroît-il pas entre ces deux calculs une contradiction
évidente ?
:
9. Est- il d'un Miniſtre d'appeller à tout
NOVEMBRE. 1744. 33
moment les Rentes à 8 , à 6 , às pour cent,
des Rentes au denier 8 , au denier 6 , au
deniers ? Ledenier cinq eſt vingt pour cent;
& le denier vingt eſt cinq pour cent ; ce
ſont des choſes qu'un apprentif ne confondroit
pas.
10º. Eſt- il vraiſemblable que le Cardinal
de Richelieu ait appellé les Parlemens ,
Cours Souveraines , & qu'il propoſe , Chap.
໑ , Part, 2 , de faire payer la Taille à ces
Cours Souveraines ? 11º. Eſt- il vraiſemblable
qu'il ait propoſé de ſupprimer lesGa
belles ; & ce projet n'a-t'il pas été fait par
un Politique oiſif, plutôt que par un homme
nourri dans les affaires ? 12°. Enfin ne
voit- on pas combien il eſt incroyable qu'un
Miniſtre , au milieu de la Guerre la plus
vive , ait intitulé un Chapitre : Succinte narration
des Actions du Roi , jusqu'à la Paix ?
Voilà bien des raiſons de douter , que cet
illuſtre Miniſtre ſoit l'Auteur de ce Livre.
Je me souviens d'avoir entendu dire dans
mon enfance à un Vieillard très-inſtruit ,
que le Teftament Politique étoit de l'Abbé
de Bourſeis , l'un des premiers Académiciens.
Mais je crois qu'il eſt plus aiſé de ſçavoir
de qui ce Liyre n'eſt pas , que de connoître
ſon Auteur ; & en rendant ainſi juftice
à tout le monde , en péſant tout dans
une balance exacte , élevez-vous fur tout
contre la calomnie.
34 MERCURE DE FRANCE.
(
4
Parlez avec courage contre ces injuftices
, & faites ſentir à tous les Auteurs
de ces infamies , que le mépris & l'horreur
du Public feront éternellement leur partage.
SUR LES LANGUES.
Il faut qu'un bon Journaliſte ſcache au
moins l'Anglois & l'Italien , car il y a beaucoup
d'Ouvrages de génie dans ces Langues,&
legénie n'eſt preſque jamais traduit.
Ce font , je crois , les deux Langues de l'Europe
les plus néceſſaires à un François. Les
Italiens ſont les premiers qui ayent retiré
les Arts de la Barbarie , & il y a tant de
grandeur , tant de force d'imagination , jufquesdans
les fautes des Anglois , qu'on ne
peut trop conſeiller l'étude de leur Langue.
Il eſt triſte que leGrec ſoit négligé en
France , mais il n'eſt pas permis à un Journaliſte
de l'ignorer. Sans cette connoiſſance
, il y a un grand nombre de mors François
,dont il n'aura jamais qu'une idée confuſe
: car depuis l'Arithmétique juſqu'à
l'Aſtronomie , quel eſt le terme d' Art , qui
ne dérive de cette Langue admirable ?A
peine y a-t'il un muscle , une veie , un ligament
dans notre corps , une maladie , ut.
reméde, dont le nom ne ſoitGrec ; donnez
NOVEMBRE. 1744. 35
moi deux jeunesgens , dont l'un ſçaura cette
Langue & dont l'autre l'ignorera , que ni
l'un ni l'autre n'ait la moindre teinture
d'Anatomie , qu'ils entendent dire qu'un
homme eſt malade , d'une péripneumonie ,
celui qui ſçait le Grec entendra tout d'un
coup dequoi il s'agit , parce qu'il voit dequoi
ces mots ſont compoſés ; l'autre ne
comprendra abſolument rien.
Pluſieurs mauvais Journaliſtes ont ofé
donner la préférence à l'Iliade de la Motte
fur l'Iliade d'Homere . Certainement s'ils
avoient lû Homere en leur Langue , il eufſent
vû que la Traduction eſt plus au-defſous
de l'Original , que Segrais n'eſt audeſſous
de Virgile.
Un Journaliſte , verſé dans la LangueGrecque
, pourra-t'il s'empêcher de remarquer
dans les Traductions que Toureils a fait de
Demofthene , quelques foibleſſes au milieu
de ſes beautés ?
Si quelqu'un ( dit le Traducteur ) vous demande,
Meſſieurs les Athéniens, avez- vous la
Paix?Non, de parJupiter , répondez - vous ,
nous avons la Guerre avec Philippe.
Le Lecteur , ſur cet expoſé , pourroit croirequeDemofthene
plaiſante à contre-tems ;
que ces termes familiers ,& réſervés pour le
bas Comique : Meſſieurs les Athéniens depar
Jupiter , répondent à de pareilles expref
1
36 MERCURE DE FRANCE.
1
,
Lions Grecques. Il n'en est pourtant rien , &
cette faute appartient toute entiere au Traducteur.
Ce font mille petites inadvertences
pareilles , qu'un Journaliſte éclairé peut
faire obſerver , pourvû qu'en même- tems
il remarque encore plus les beautés.
Il feroitàſouhaiter que les Sçavans dans
les Langues Orientales ,nous euffent donné
des Journaux des Livres de l'Orient. Le
Public ne feroit pas dans la profonde ignorance
où il eſt de l'Hiſtoire de la plus grande
parrie de notre Globe ; nous nous accoutumerions
à réformer notre Chronologie ;
nous ferions plus inſtruits de la Religion de
Zoroastre , dont les Sectateurs ſubſiſtent en
core , quoique ſans Patrie , à peu près com
me les Juifs , & quelques autres Sociétés ſuperftitieuſes
, répandues de tems immémo
rial dans l'Afie ;on connoîtroit les reſtes de
L'ancienne Philofophie Indienne ; on ne
donneroit plus le nom faſtueux d'Hiſtoire
Univerſelle à des Recueils de quelques Fables
d'Egypte , des Révolutions d'un Pays ,
grand comme la Champagne , nommé la
Gréce , & du Peuple Romain , qui tout
grand qu'il a été , n'a jamais eu ſous ſa domination
tant d'Etats que le peuple de Mahomet
, & qui n'a jamais conquis la dixiéme
partie du monde.
Mais auffi que votre amour pour les Langues
NOVEMBRE. 1744. 37
guer étrangeres ne vous faſſe pas mépriſer
ce qui s'écrit dans votre Patrie ; ne ſoyez
point comme ce faux délicat , à qui Pétrone
faitdire :
Ales phaſiacis petita colchis ,
Atque afra volucres placent palato ,
Quid quid quæritur optimum videtur.
On ne trouva dans la Bibliothéque de
l'Abbé de Longuerue , après ſa mort , aucun
Poëte François.
و en fait Je voudrois , encore une fois
de Belles-Lettres , qu'on fût de tous les
Pays , & furtout du ſien. J'appliquerai à ce
ſujet , des Vers de M. de la Motte , car
il en a fait d'excellens.
C'eſt par l'étude que nous ſommes
Contemporains de tous les hommes ,
Et Citoyens de tous les Lieux.
DU STYLE D'UN JOURNALISTE.
Quant au ſtyle d'un Journaliſte , Bayle
eſt peut-être le premier modéle , s'il vous
en faut un; c'eſt le plus profondDialecticien
qui ait jamais écrit ; c'eſt le ſeul Compilateur
qui ait du goût; cependant dans ſon
I. Vol. C
38 MERCURE DE FRANCE.
ſtyle , toûjours clair & naturel , il y a top
de négligence , trop d'oubli des bienféancess
, trop d'incorrection. Il eſt diffus ; il
fait , à la vérité , converſation avec ſon
Lecteur , comme Montagne , & en cela il
charme tout le monde , mais il s'abandonne
à une molleſſe de ſtyle , & aux expreſſions
triviales d'une converſation trop ſimple ,
& en cela il rebute ſouvent l'homme de
gofût .
En voici un exemple , qui me tombe fous
la main , c'eſt l'article d'Abaillard , dans
fon Dictionnaire . Abaillard , dit- il, s'amufoit
plus a tâtonner & à baiſer ſon Ecoliere ,
qu'à lui expliquer un Auteur. Un tel défaut
lui eſt trop familier ; ne l'imitez pas.
Nul chef- d'oeuvre, par vous écrit juſqu'aujourd'hui,
Ne vous donne le droit de faillir comme à lui .
N'employez jamais un mot nouveau , à
moins qu'il n'ait ces trois qualités , d'être
néceſſaire , intelligible , & fonore. Des
idées nouvelles , furtouten Phyſique , exigent
des expreſſions nouvelles, mais ſubſtituer
à un mot d'uſage un autre mot , qui
n'a que le mérite de la nouveauté , ce n'eſt
pas enrichir la Langue , c'eſt la gâter. Le
fiécle de Louis XIV. mérite ce reſpect des
François , que jamais ils ne parlent un auNOVEMBRE.
1744. 39
tre Langage,que celui qui a fait lagloire de
ces belles années .
Songez ſurtout que ce n'eſt point avec la
familiarité du ſtyle Epiſtolaire,mais que c'eſt
avec ladignitédu ſtyledeCiceron,qu'ondoit
traiter la Philoſophie. Mallebranche, moins
pur que Ciceron , mais plus fort & plus
rempli d'images , me paroît un grand modéle
dans ce genre , & plût à Dieu qu'il
eût établi des vérit ésauſſi ſolidement, qu'il
a expoſé ſes opinions avec éloquence !
Loke , moins élevé que Mallebranche ,
peut-être trop diffus , mais plus élégant ,
s'exprime toûjours dans ſa Langue avec netreté&
avec grace ; ſon ſtyle eft charmant ,
puroque fimillimus amni. Vous ne trouvez
dans ces Auteurs aucune envie de briller à
contre-tems , aucune pointe , aucun artifice.
Ne les ſuivez pas ſervilement : O imitatores
fervum pecus ! mais à leur exemple ,
rempliſſez -vous d'idées profondes & juttes;
alors les mots viennent aisément , Rem verba
fequuntur. Remarquez que les hommes
qui ont le mieux penſe , ſont auſſi ceux qui
ont le mieux écrit.
Si la Langue Françoiſe doit bien-tôt ſe
corrompre, cette altération viendra de deux
ſources; l'une eſt le ſtyle affecté de quelques
Auteurs qui ont vêcu en France; l'autre eſt
ને
Cij
40 MERCURE DE FRANCE.
la négligence des Ecrivains qui réſident
dans les Pays Etrangers ; les Papiers publics
& les Journaux ſont infectés continuellement
d'expreſſions impropres , aufquelles
le Public s'accoûtume , à force de
les relire .
Par exemple , rien n'eſt plus commun
dans les Gazettes que cette phrase , nous
apprenons que les affiégeans auroient un
zeljourbattu en breche ; on ditque les deux
armées ſeſeroient approchées ; au lieu de , les
deux armées ſeſont approchées ; les affiégeans
ont battu en breche , &c.
Cette conſtruction , très-vicieuſe , eſt
imitée du ſtyle qu'on a malheureuſement
conſervédans le Barreau ,& dans quelques
Edits; on fait dans ces Piéces parler au Souverain
un Langage gothique. Il dit, on nous
auroit remontré , au lieu de , on nous a remontré
; Lettres Royaux , au lieu de Lettres
Royales ; voulons & nous plaît , au lieu de
toute autre phrafe plus méthodique & plus
grammaticale ; ce ſtyle gothique des Edits
&des Loix, eft comme une cérémonie dans
laquelle on porte des habits antiques , mais
il ne faut point les porter ailleurs. On feroit
même beaucoup mieux de faire parler
le Langage ordinaire aux Loix qui ſont faites
pour être entenduës aisément ; on de
NOVEMBRE.
1744. 41
vroit imiter l'élégance des Inſtituts de Juftinien.
Les Ecrivains doivent éviter cet abus ,
dans lequel donnent tous les Gazetiers
Etrangers ; il faut imiter le ſtyle de la
Gazette qui s'imprime à Paris ; elle dit
correctement les choſes qu'elle doit dire .
La plupart des Gens de Lettres , qui travaillent
en Hollande , où ſe fait le plus
grand commerce de Livres , s'infectent d'une
autre eſpece de barbarie , qui vient du
Langage desMarchands ; ils commencent à
écrire par contre , pour au contraire ; cette
préſente, au lieude cette Lettre ; le change ,
au lieu de changement. J'ai vû des Traductions
d'excellents Livres , remplies de ces
expreſſions. Le ſeul expoſé de pareilles fautes
doit ſuffire pour corriger les Auteurs .
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Résumé : AVIS à un Journaliste, 10 Mai 1737.
Dans une lettre datée du 10 mai 1737, l'auteur donne des conseils à un journaliste pour la création d'un journal périodique. Il insiste sur l'impartialité et la diversité des genres littéraires à inclure, tels que les mathématiques, la poésie, les pièces de théâtre et les œuvres poétiques. Pour les articles philosophiques, il suggère de résumer les opinions et les vérités historiques, en illustrant les évolutions des idées à travers les contributions de philosophes et scientifiques comme Épicure, Newton, Aristote et Galilée. En histoire, il recommande de traiter les sujets avec soin, en évitant les critiques excessives, et met en avant l'importance de l'histoire récente, marquée par des événements comme la prise de Constantinople et la découverte de l'Amérique. L'auteur exprime également son désir de rédiger l'histoire du siècle de Louis XIV. Concernant les œuvres théâtrales, il préconise une critique équilibrée, reconnaissant la valeur des œuvres modernes tout en respectant les classiques. Il critique ceux qui refusent de reconnaître la valeur des œuvres contemporaines et souligne l'importance de l'intérêt et de la moralité dans les pièces de théâtre. Pour la tragédie, il reconnaît la difficulté et la supériorité de cet art, mentionnant des auteurs comme Corneille et Racine. Il encourage à comparer les œuvres françaises avec celles des pays étrangers pour enrichir la critique. Le texte met également en lumière la littérature théâtrale française, en particulier les comédies et tragédies. L'auteur admire les œuvres modernes comme 'Le Préjugé à la mode' et 'Le Glorieux', tout en reconnaissant la valeur des pièces de Molière. Il valorise la diversité des œuvres littéraires et encourage à apprécier les livres pour leur capacité à divertir et à enrichir l'esprit. Il insiste sur l'importance de comparer les idées des auteurs pour encourager l'innovation et l'émulation. L'auteur critique l'ignorance générale concernant l'histoire mondiale et encourage la maîtrise de plusieurs langues pour accéder à des œuvres non traduites. Il prône un style journalistique digne et élégant, comparable à celui de Cicéron, Malebranche et Locke, et met en garde contre les abus linguistiques.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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3046
p. 112-115
Concert dans l'appartement de la Reine, [titre d'après la table]
Début :
Il y eut aussi ce même jour Concert au Louvre dans l'Appartement de la Reine. [...]
Mots clefs :
Concert, Reine, Louvre, Idylle, Musique, Amour, Bergers, Licas, Michel de Bonneval, François Collin de Blamont
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texteReconnaissance textuelle : Concert dans l'appartement de la Reine, [titre d'après la table]
Il y eut auſſi ce même jour Concert au
Louvre dans l'Appartement de la Reine.
On y exécuta une Idille dont les paroles
font de M.de Bonneval, Intendant & Contrôleur
des menus plaiſirs de Sa Majesté ,
capable non-feulement de conduire ſes Fêres,
mais de les imaginer; la Muſique eft de
M. de Blamont, Surintendant de la Muſique
NOVEMBRE. 1744. 113
du Roi , fi connu par le Ballet des Fêtes
Grecques & Romaines , le Caprice d'Erato &
par d'autres Ouvrages qui ont avantageuſement
établi ſa réputation.
Le divertiſſement ſe paſſe ſur les bords
de la Seine dans un Bocage , dont les Arbres
font entrelaſſés de Guirlandes de fleurs.
Des, Bergers & des Bergeres héroïques ,
commencent par exprimer le plaifir qu'ils
reffententdans ces belles rétraites.
Il n'eſt point pour l'amour de rétraite plusbelle.
Tout flate les Amans dans cet azile heureux ;
L'indifférent y devient amoureux ,
L'inconſtant y devient fidelle.
Le retour du Berger Licas occafionne
une Scene très-galante entre lui & la Bergere
Iſmene , qu'il adore. Avant que de la
voir , il eſt interrogé par des Bergers zélés
qui lui demandent des nouvelles du Roi ,
cédez , lui dit un d'eux.
Cédez à notre impatience ;
Vous avez parcouru tout l'Empire des Lis ;
Parlez- nous cher Licas des exploits de Louis,
De ſes vertus , de ſa magnificence.
Licas.
Sa Cour a tout l'éclat qui brille dans les Cieux ...
Fiij
114 MERCURE DE FRANCE.
Il fait adorer ſa puiffance;
C'eſt ainſi que regnent les Dieux ....
Une ſi belle vie ,
Qui fait tant de jaloux ,
Sansle ſecours du Ciel nous eut été ravie ...
Nos Ennemis fuyant ſes coups ,
Ont moins tremblé que nous.
Dieux ! ne bornez jamais ſes belles deſtinées !
Du plus chéri des Rois ne ſoyez point jaloux ;
Ah ! fi nos voeux pouvoient prolonger ſes années,
Notre amour le rendroit immortel , comme vous.
Après les épanchemens de ces coeurs
champêtres , Licas revient à Iſinene.
Licas.
Que n'ai je point ſouffert en quittant ce rivage !
L'Amour en pleurs ſuivoit mes pas .
Si mon éloignement trahiſſoit vos appas ,
Ils étoient trop vengés; j'emportois leur image...
Iſmene vaincue par la perſeverance de
Licas , lui avoue enfin qu'elle partage fa
tendreffe.
Je ne vous ai point vû quitter ce beau ſéjour
Sans une peine extrême :
Pardonner au départ en faveur du retour,
N'est- ce pas dire que l'on aime ?
NOVEMBRE. 1944. 115
Mars ſuivi de Guerriers ſurvient avec
Palés. Les Trompettes ſe joignent aux
Muſettes pour célébrer un Roi, qui ne fait
laguerre que pour établir la paix. Toutes
les voix ſe réuniſſent pour le célébrer.
Quel Héros eſt plus triomphant !
Il faut ſur l'Univers que ſon Sceptre préſide.
C'eſt la Sageſſe qui le guide ,
Et la valeur qui le défend.
Onnepeut donner dans un Extrait tout
cequimérite le ſuffrage des Lecteurs , mais
M.de Blamont fait imprimer ce Divertiſſemenr.
On pourra jouir à la fois des agrémens
des paroles &de la Muſique.
Louvre dans l'Appartement de la Reine.
On y exécuta une Idille dont les paroles
font de M.de Bonneval, Intendant & Contrôleur
des menus plaiſirs de Sa Majesté ,
capable non-feulement de conduire ſes Fêres,
mais de les imaginer; la Muſique eft de
M. de Blamont, Surintendant de la Muſique
NOVEMBRE. 1744. 113
du Roi , fi connu par le Ballet des Fêtes
Grecques & Romaines , le Caprice d'Erato &
par d'autres Ouvrages qui ont avantageuſement
établi ſa réputation.
Le divertiſſement ſe paſſe ſur les bords
de la Seine dans un Bocage , dont les Arbres
font entrelaſſés de Guirlandes de fleurs.
Des, Bergers & des Bergeres héroïques ,
commencent par exprimer le plaifir qu'ils
reffententdans ces belles rétraites.
Il n'eſt point pour l'amour de rétraite plusbelle.
Tout flate les Amans dans cet azile heureux ;
L'indifférent y devient amoureux ,
L'inconſtant y devient fidelle.
Le retour du Berger Licas occafionne
une Scene très-galante entre lui & la Bergere
Iſmene , qu'il adore. Avant que de la
voir , il eſt interrogé par des Bergers zélés
qui lui demandent des nouvelles du Roi ,
cédez , lui dit un d'eux.
Cédez à notre impatience ;
Vous avez parcouru tout l'Empire des Lis ;
Parlez- nous cher Licas des exploits de Louis,
De ſes vertus , de ſa magnificence.
Licas.
Sa Cour a tout l'éclat qui brille dans les Cieux ...
Fiij
114 MERCURE DE FRANCE.
Il fait adorer ſa puiffance;
C'eſt ainſi que regnent les Dieux ....
Une ſi belle vie ,
Qui fait tant de jaloux ,
Sansle ſecours du Ciel nous eut été ravie ...
Nos Ennemis fuyant ſes coups ,
Ont moins tremblé que nous.
Dieux ! ne bornez jamais ſes belles deſtinées !
Du plus chéri des Rois ne ſoyez point jaloux ;
Ah ! fi nos voeux pouvoient prolonger ſes années,
Notre amour le rendroit immortel , comme vous.
Après les épanchemens de ces coeurs
champêtres , Licas revient à Iſinene.
Licas.
Que n'ai je point ſouffert en quittant ce rivage !
L'Amour en pleurs ſuivoit mes pas .
Si mon éloignement trahiſſoit vos appas ,
Ils étoient trop vengés; j'emportois leur image...
Iſmene vaincue par la perſeverance de
Licas , lui avoue enfin qu'elle partage fa
tendreffe.
Je ne vous ai point vû quitter ce beau ſéjour
Sans une peine extrême :
Pardonner au départ en faveur du retour,
N'est- ce pas dire que l'on aime ?
NOVEMBRE. 1944. 115
Mars ſuivi de Guerriers ſurvient avec
Palés. Les Trompettes ſe joignent aux
Muſettes pour célébrer un Roi, qui ne fait
laguerre que pour établir la paix. Toutes
les voix ſe réuniſſent pour le célébrer.
Quel Héros eſt plus triomphant !
Il faut ſur l'Univers que ſon Sceptre préſide.
C'eſt la Sageſſe qui le guide ,
Et la valeur qui le défend.
Onnepeut donner dans un Extrait tout
cequimérite le ſuffrage des Lecteurs , mais
M.de Blamont fait imprimer ce Divertiſſemenr.
On pourra jouir à la fois des agrémens
des paroles &de la Muſique.
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3047
p. 125-126
Le Roi est complimenté par le Parlement, [titre d'après la table]
Début :
Le même jour, Sa Majesté avoit été complimentée le matin par le Parlement, à [...]
Mots clefs :
Parlement, René-Charles de Maupeou, Université, Pierre Fromentin, Académie française, Prosper de Crébillon, Pierre-Claude La Chaussée, Vers, Convalescence, Public
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texteReconnaissance textuelle : Le Roi est complimenté par le Parlement, [titre d'après la table]
Le même jour , Sa Majesté avoit été complimentée
le matin par le Parlement , à
la tête duquel étoit M. de Maupcou , Premier
Préfident ; la Chambre des Comptes
, la Cour des Aides , la Cour des Monnoyes
& le Corps de Ville eurent auſſi le
même honneur. M. de Nicolaï , Premier
Préſident de la Chambre des Comptes ,
M. le Camus , Premier Préſident de la Cour
des Aides , M. Choppin de Gouſangré ,
premier Préſidentde la Cour des Monnoyes,
& M. de Bernage , Prevôt des Marchands ,
porterent la parole. L'après-midi , le Grand
Conſeil , à la tête duquel étoit M. Gilbert
de Voiſins , Conſeiller d'Etat nommé par
S. M. pour préſider cette année à cette
Compagnie , s'acquitta de ce devoir ; le Roi
fut enfuite complimenté par l'Univerſité &
par l'Académie Françoiſe. M. Fromentin
, Recteur , portant la parole pour l'Univerſité
, & M. de Crebillon , Directeur
de l'Académie pour cette Compagnie ; ils
furent tous préſentés par le Comte de Maurepas
,Miniftre & Sécretaire d'Etat , & con126
MERCURE DE FRANCE.
duits par M. Deſgranges , Maître des Cérémonies.
د
S. M. qui ſçavoit que M. de Crebillon
avoit compoſé des Vers ſur ſa Convaleſcence
, eut la bonté d'ordonner à cet
Académicien de les reciter. Les Vers ne démentirent
point la réputationde ce célébre
Ecrivain & ceux que recita M. de la
Chauffée,répondirent auffi à l'opinion avantageuſe
que le Public a de ſes productions :
ces deux piéces de Vers ont été imprimées
; M. de la Chauffée eut le ſurlendemain
l'honneur de préſenter un Exemplaire
de la ſienne au Roi ,qui le reçut
avec bonté , & deux jours après M. de
Crebillon eut le même honneur.
Ce recit auroit excité inutilement la curioſité
de nos Lecteurs , ſi nous ne joignions
ici ces deux Piéces , qu'on ne trouvera
pas dans les Provinces , ainſi nous
avons cru fervir le Public & travailler pour
la gloire des deux Auteurs , en joignant ici
leurs Ouvrages.
le matin par le Parlement , à
la tête duquel étoit M. de Maupcou , Premier
Préfident ; la Chambre des Comptes
, la Cour des Aides , la Cour des Monnoyes
& le Corps de Ville eurent auſſi le
même honneur. M. de Nicolaï , Premier
Préſident de la Chambre des Comptes ,
M. le Camus , Premier Préſident de la Cour
des Aides , M. Choppin de Gouſangré ,
premier Préſidentde la Cour des Monnoyes,
& M. de Bernage , Prevôt des Marchands ,
porterent la parole. L'après-midi , le Grand
Conſeil , à la tête duquel étoit M. Gilbert
de Voiſins , Conſeiller d'Etat nommé par
S. M. pour préſider cette année à cette
Compagnie , s'acquitta de ce devoir ; le Roi
fut enfuite complimenté par l'Univerſité &
par l'Académie Françoiſe. M. Fromentin
, Recteur , portant la parole pour l'Univerſité
, & M. de Crebillon , Directeur
de l'Académie pour cette Compagnie ; ils
furent tous préſentés par le Comte de Maurepas
,Miniftre & Sécretaire d'Etat , & con126
MERCURE DE FRANCE.
duits par M. Deſgranges , Maître des Cérémonies.
د
S. M. qui ſçavoit que M. de Crebillon
avoit compoſé des Vers ſur ſa Convaleſcence
, eut la bonté d'ordonner à cet
Académicien de les reciter. Les Vers ne démentirent
point la réputationde ce célébre
Ecrivain & ceux que recita M. de la
Chauffée,répondirent auffi à l'opinion avantageuſe
que le Public a de ſes productions :
ces deux piéces de Vers ont été imprimées
; M. de la Chauffée eut le ſurlendemain
l'honneur de préſenter un Exemplaire
de la ſienne au Roi ,qui le reçut
avec bonté , & deux jours après M. de
Crebillon eut le même honneur.
Ce recit auroit excité inutilement la curioſité
de nos Lecteurs , ſi nous ne joignions
ici ces deux Piéces , qu'on ne trouvera
pas dans les Provinces , ainſi nous
avons cru fervir le Public & travailler pour
la gloire des deux Auteurs , en joignant ici
leurs Ouvrages.
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3048
p. 154-164
LETTRE de M. L. A. [à] M. de L. B. au sujet des illuminations qui ont été faites à Paris pendant le séjour du Roi dans cette Ville.
Début :
J'AI vû les illuminations & j'en ai été assés content ; quand elle auroient [...]
Mots clefs :
Inscriptions latines, Langue, Latin, Inscriptions, Romains, Français, Monuments, Vers, Gloire, Europe, Postérité, Nation
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE de M. L. A. [à] M. de L. B. au sujet des illuminations qui ont été faites à Paris pendant le séjour du Roi dans cette Ville.
LETTRE de M. L. A. àM. de L. B. au
Sujet des illuminations qui ont été faites à
Paris pendant leséjour du Roi dans cette
J
Ville.
'Ai vû les illuminations & j'en ai été
affés content ; quand elles auroient
éré toutes de mauvais goût , elles avoient
un titre pour plaire aux François , mais elles
n'ont pas laiſſé de me plaire , à moi qui
ne ſuis point François , & qui ne regarde
Paris&fon Roi qu'avec les yeux d'un CuNOVEMBRE.
1744. 155
rieux & d'un Voyageur. Outre l'Arc de
Triomphe vis- à-vis de l'Hôtel de Ville ,
qui mérite d'être tiré du pair , il y avoit
chés pluſieurs particuliers des deſſeins d'un
fort bon goût. J'ai vû auſſi avec plaiſir plufieurs
Deviſes très-ingénieuſes & entr'autres-
celles de M. le Duc de S. Aignan. (a)
Mais , Meſſieurs , je ne ſçai comment vous
l'entendez ici , vous faites toutes vos Infcriptions
en Latin, comme ſi vous ne faiſiez
aucun cas de votre propre Langue. Cela
me paroît ridicule , & je ſens que ſi j'étois
François , cela me paroîtroit humiliant. La
poſtérité vous confondra donc avec ces
Nations barbares chés qui les Arts n'ont pu
s'établir. Les Monumens que vous lui laifſerez
lui ſembleront des Monumens d'emprunt
, pour ainſi dire , & vous ne paſſerez
pas pour en être leurs Auteurs , comme vos
Poëtes ne vous feroient aucun honneur s'ils
n'avoient fait que des Vers Latins &qu'ils
les euffent donnés ſous un nom Latiniſé.
Je vois bien comment cet uſage s'eſt établi
autrefois , mais je ne comprends pas comment
il ſe maintient aujourd'hui ; anciennement
la Langue Latine étoit preſque la
i
(a) Hic ames dici pater atque princeps
Nunc redit ante oculos , aderatqui mentibus anter
Cernimus, & vultu non exfatiamur amato.
156 MERCURE DE FRANCE.
dominante chés vous. Les Rois la parloient,
les femmes l'écrivoient , les peuples l'entendoient.
Cependant vos différentes Provinces
avoient leur Jargon , mais celui
d'une telle Province n'étoit pas entendu
dans une telle autre , & la Langue Latine
étoit l'univerſelle, parce que quoiqu'elle ne
fut pas entendue par tous les Habitans de
tous les lieux , il n'y avoit point de lieu où
pluſieurs Habitans ne l'entendiffent , & en
conféquence elle regnoit dans preſque tous
les Actes publics & particuliers. Il étoit tout
ſimple alors que vos Inſcriptions fuſſent
Latines , puiſque le Latin étoit votre Langue.
Que ne l'avez- vous confervée , peutêtre
auriez-vous bien fait ; & tout Italien
que je fuis , je trouve qu'il ne vous fieroit
pas mal de parler le langage des Romains.
Mais du débris de la Langue Romaine affujettie
à votre Grammaire , dont s'étoit déja
formé le Provençal qu'ont parlé vos Troubateurs
, yous avez enfin , en y joignant
l'ancienne Langue du Nord de votre
Royaume , conftruit celle que vous parlez
à préſent. Alors vos Poctes , vos Hiſtoriens
, vos Philofophes ont écrit en François
, & les Arts ont été naturaliſés chés
vous , auffi- tôt qu'ils eurent commencé à
renaître chés nous . Bien-tôt votre Langue ,
augmentée & perfectionnée par d'excellens
Ecrivains ,
NOVEMBRE. 1744. 157
Ecrivains , n'a plus été reſſerrée dans les
bornes; de votre domination elle s'eſt étendue
dans toute l'Europe ; elle eſt devenue
la Langue reſpective des Etrangers entr'eux ;
elle eſt l'organe de la politique dans tous
les Cabinets des Princes. Je ne me ſouviens
point ſans une admiration mêlée de refpect
pour votre Nation ,de cette famenſe
Conférence où toute l'Europe liguée contre
la France fût obligée d'emprunter la
Langue de ce Peuple envié , pour exprimer
les engagemens que leur faifoit prendre la
haine qui les animoit contre lui. Ce Traité
ne paroîtra-t- il pas aux yeux de la poſtérité
une confédération coupable entre des
Sujets révoltés contre un Maître , plûtôt
qu'une ligue légitime entre des Nations
réunies contre un ennemi ? Ainſi votre
Langue a porté votre gloire plus loin que
n'ont fait vos Conquêtes , & elle vous a
donné fur vos voifins une ſupériorité,d'autant
plus fûre, que l'envie ne peut ni la détruire
ni la méconnoître .
Les Romains , ces Peuples ſi fiers & qui
entendoient fibien les intérêts de leur vanité,
étoient avec raiſon bien attachésà ce genre
de ſupériorité ; une Province conquiſe
perdoit avec fesTerres la liberté de parler ſa
Langue. Il falloit qu'elle apprit celle de ſes
nouveaux Maîtres,& c'eſt peut- être, pour le
I. Vol. H
138 MERCURE DE FRANCE.
dire en paſſant,ce qui nous a fait perdre jufqu'aux
traces de la Langue Punique , parce
que ſans douteRome,envenimée contreCarthage
, fut foigneuſe d'anéantir tout ce qui
auroit pû conſerver honorablement les Carthaginois
dans la mémoire des hommes,
Sous les Empereurs,le Latin étoit le Langage
de toutes les Cours de l'Orient , &
les Princes qui n'étoient qu'Alliés des Romains,
étoient obligés d'envoyer leurs Héritiers
àRome pour y apprendre cette Langue,
& rendre par-là une forte d'hommage que
les Romains ſçavoient bien apprecier. C'eſt
àpeu près ainſi que Paris eſt devenu une
Ecole publique , où la Jeuneſſe illuftre de
toute l'Europe vient apprendre votre Langue
,&ſe former à votre politeſſe. Je puis
vous aſſurer que tous ces Etrangers qui paffent
continuellement chés vous , dans l'efpérance
d'y prendre la teinture de vos
moeurs aimables , font fort étonnés de voir
que vous fafliez moins de cas de votre propre
Langue qu'ils n'en font eux-mêmes.J'ai
été choqué en arrivant à Paris , & je le
ſuis encore de ne rencontrer par tout que,
des Inſcriptions Latines. Comme il ſe peut
faire que les Livres durent moins que les
Monumens , on pourra fort bien ignorer
un jour que vous ayez eu d'autre Langue
que celle dont on trouvera vos Monumens
1
NOVEMBRE. 1744. 159.
chargés ; & alors on vous regardera ou
comme une Colonie ou comme un Peuple
Tributaire des Romains. Ne regardez pas
cette ſuppoſition de l'anéantiſſement de vos
Livres comme une idée totalement chimérique.
Ce malheur n'eſt pas ſans exemple ;
il eſt arrivé aux Egyptiens , & c'eſt ſeulement
à leurs bas reliefs qu'ils doivent notre
ſouvenir. On ne ſçauroit voir à Rome l'Obéliſque
de S. Jean de Latran , celui de la
Porte du Peuple , & les autres, fans fe ſentir
ſaiſi de reſpect pour les Peuples par qui
ces merveilles ont été conſtruites. Les Egyptiens
ont très-bien faitde les charger de
leurs ſignes caractériſtiques , & l'on peut
croire que fans cela les Romains n'euſſent
pas manqué de s'attribuer l'honneur de ces
Monumens , comme ils ont fait , lorſqu'ils
ſe ſont donné la gloire d'avoir creuſé cet
étonnant Canal , qui facilitoit aux Egyptiens
par la Mer Rouge , le commerce des
Grandes Indes. Les Gouverneurs Romains
ne firent que le réparer , & il étoit de la
même Antiquité que les Pyramides. Mais
comme ce ſuperbe Ouvrage n'avoit pû être
orné d'Inſcriptions Hyerogliphiques , l'é
poquede ſa conſtruction & la gloire de ſes
Conſtructeurs furent dérobées à l'Egypte
par la vanité de Rome , dont les Citoyens
aimoient mieux ufurper l'admiration , que
T
Hij
160 MERCURE DE FRANCE.
1
de ne la pas obtenir. Je vous aſſure qu'ils ſe
glorifient beaucoup à préſent dans l'Eliſée ,
s'ils y ont appris que Louis XIV & Louis
XV ont dédaigné la Langue Françoiſe , &
empruntent la leur pour en parer leurs Monumens.
On dit que le Latin eſt plus propre
aux Inſcriptions que le François : je ne ſçais
pas affés votre Langue pour décider cette
queſtion. Mais cette queſtion , doit-on
la difcuter ? il faut prendre garde à une
choſe ; une Inſcription n'est pas une Epigramme
; quand cela ſe peut à la bonneheure
, & peut- être n'en est- ce pas mieux,
Dans le vrai , pourquoi une Inſcription eftelle
faite ? Pour marquer à la poſtérité telle
époque intéreſſante , qui a fait éléver tel
Monument. Qu'importe à cette poſtérité
de trouver dans les deux lignes de l'Infcriptionune
penſée reſſerrée & taillée de façon
qu'il en réſulte un bon mot ? il ſuffit qu'il
en réſulte un fait, ou l'indication d'un fait.
Il faut de la ſimplicité , de la clarté ; l'élégance
eſt comptée pour rien. Ces Romains
dont la Langue étoit ſi bien faite à votre
avis pour les Inſcriptions , qu'ont-ils mis
dans les leurs ? elles ſont ſimples , contiennent
des faits& n'étalent point d'eſprit. Les
Grecs dont la Langue étoit ſi ſuperieure à
celle des Romains , que la vanité de ceuxci
l'avouoit ſans honte , les Grecs ont fait
NOVEMBRE. 1744. 161
leurs Infcriptions dans le même goût ; la
lecture de Paufanias n'en laiſſe pas douter.
Seriez- vous honteux de ſuivre cet exemple,
& rougiriez-vous de mettre fur un Arc de
Triomphe, dans cette occafion-ci, par exem
ple, une Inſcription ſimple comme celle-ci ?
Paris heureuse &triomphante éléve ce Monument
à LouisXVguéri &Victorieux, 1744.
D'ailleurs votre Langue eſt peut - être
moins propre à tous les genres d'écrire
que le Latin ; vous écrivez pourtant
dans tous les genres & dans tous vous
avez d'excellens Ecrivains. Ofez prendre
l'effor dans le genre des Inſcriptions , & je
vous garantis le ſuccès. Ceux qui défendent
la Theſe contraire à celle que je foutiens
, ne manquent pas de propoſer des
Inſcriptions Latines dont ils demandent la
Traduction ; alors ils croyent avoir cauſe
gagnée , parce qu'en effet l'Original étoit
bon&la copie ne vaut rien ; mais cela ne
fignifie rien , & cette maniere de diſputer
naît de l'ignorance ou de la mauvaiſe for.
Outre le défavantage général de la Traduction,
ne doit- on pas ſçavoir que le genie des
Langues diverſes étant très-différent , telle
idée rendue par un tour concis dans une
Langue , demandera un tour allongé dans
une autre ? mais cela eſt réciproque , & je
ne crois pas qu'un Diſcours de M. Boffuet
Hiij
162 MERCURE DE FRANCE.
fût plus aiſé à mettre en Latin qu'une Harangue
de Ciceron à mettre en François.
Tout Etranger que je ſuis , je connois &je
faisgloire de connoître vos bons Auteurs :
il me vient à l'eſprit quelques exemples ;
penſez -vous qu'il foit facile de traduire en
Latin certe juſte & ingenieuſe maxime de
Ja Rochefoucaut ? l'esprit eſtſouvent la dupe
du coeur. Traduiſez encore ee beau Vers de
Voltaire.
:
:
:
Tel brille au ſecondrang,qui s'éclipfe au premier.
La difficulté de la Traduction ne sçauroit
prouver la moindre choſe : il y a des
penſées qui ne ſçauroient ſe traduire ſans
périphrafe ou fans équivalent : il y ena
d'autres qui ſe traduiſent à merveille.
Le Maſque tombe , l'Homme reſte..
Eſt-il moins fort,ou moins élégant que l'Original
Latin , cadit larva , manet res? Tout le
monde ſçait ces deux beaux Vers d'Horace.
Regum timendorum in proprios greges ;
Reges in ipfos imperium est Jovis.
: Rouſſeau les a traduits ainſi.
:
:
Les Rois font les Maîtres du Monde;
Les Dieux font les Maîtres des Rois.
NOVEMBRE. 1744. 163
* Ceci est-il moins précis ? moins fort ,
moins noble que le Latin ? Je crois bien
qu'en effet il eſt plus difficile de faire des
Inſcriptions Françoiſes que Latines ,pourquoi
? C'eſt que les Latines ſont tou
tes faites. Ce font des Santons ramaffes çà
& là; mais faites la même choſe en François
ſans ſcrupule ; vous avez d'excellens
Poëtes pour cela. Croyez-vous qu'en 1735
lorſque votre Roi triomphant par tout ,
aima mieux être l'Arbitre que le Vainqueur
de l'Europe , il eut été déplacé de lire autour
d'une Médaille frappée à cette occafion
ces deux Vers de Quinault ?
Il eſt armédu Tonnerre ,
Mais c'eſt pour donner la paix.
Un autre Vers de Quinault a fourni dans
ces dernieres Fêtes publiques une Inſcription
fort heureuſe , dont votre Miniſtre de
la Marine a embelli ſon illumination . On y
liſoit ſous la figure du Roi , il veut le bonheur
d'être aimé. J'aime mieux cela que des
louanges données par Horace à Auguſte.
Ce Vers a ſans doute intéreſſé tous les Citoyens
qui l'ont lû , & j'ai affés bonne opinion
du Peuple de Paris , pour croire qu'il
s'eſt enyvré du vin de M. de Maurepas ,
qui couloit à côté de cette Inſcription, plus
Hinj
164 MERCURE DE FRANCE .
volontiers que d'aucun autre. Cette fatisfaction
du Peuple eſt encore un point qui
mérite d'être conſidéré. Quoi ! les chofes
qui flarent le plus une Nation , doiventelles
être ignorées par les trois quarts de
cette Nation ? J'avoue que d'un autre côté
on trouve en cela même un avantage à faire
des Inſcriptions Latines ; c'eſt qu'elles font
jugées par moins de gens , mais cet avantage
prétendu eſt undéſavantage réel , car
enfin il eſt ridicule que la gloire d'un Peuple
ſoit un myſtére pour lui . Je m'apperçois
M. qu'il eſt tems de finir cette Lettre ,
qui devient preſqu'une une Differtation.
Vous me ferez plaiſir de la rendre publique
, &je ferai fort aiſe d'apprendre à vos
Compatriotes l'intérêt que je prends à la
gloire de leur Nation , dont je reſpecte autant
les Vertus , que j'aime ſes agrémens.
Sujet des illuminations qui ont été faites à
Paris pendant leséjour du Roi dans cette
J
Ville.
'Ai vû les illuminations & j'en ai été
affés content ; quand elles auroient
éré toutes de mauvais goût , elles avoient
un titre pour plaire aux François , mais elles
n'ont pas laiſſé de me plaire , à moi qui
ne ſuis point François , & qui ne regarde
Paris&fon Roi qu'avec les yeux d'un CuNOVEMBRE.
1744. 155
rieux & d'un Voyageur. Outre l'Arc de
Triomphe vis- à-vis de l'Hôtel de Ville ,
qui mérite d'être tiré du pair , il y avoit
chés pluſieurs particuliers des deſſeins d'un
fort bon goût. J'ai vû auſſi avec plaiſir plufieurs
Deviſes très-ingénieuſes & entr'autres-
celles de M. le Duc de S. Aignan. (a)
Mais , Meſſieurs , je ne ſçai comment vous
l'entendez ici , vous faites toutes vos Infcriptions
en Latin, comme ſi vous ne faiſiez
aucun cas de votre propre Langue. Cela
me paroît ridicule , & je ſens que ſi j'étois
François , cela me paroîtroit humiliant. La
poſtérité vous confondra donc avec ces
Nations barbares chés qui les Arts n'ont pu
s'établir. Les Monumens que vous lui laifſerez
lui ſembleront des Monumens d'emprunt
, pour ainſi dire , & vous ne paſſerez
pas pour en être leurs Auteurs , comme vos
Poëtes ne vous feroient aucun honneur s'ils
n'avoient fait que des Vers Latins &qu'ils
les euffent donnés ſous un nom Latiniſé.
Je vois bien comment cet uſage s'eſt établi
autrefois , mais je ne comprends pas comment
il ſe maintient aujourd'hui ; anciennement
la Langue Latine étoit preſque la
i
(a) Hic ames dici pater atque princeps
Nunc redit ante oculos , aderatqui mentibus anter
Cernimus, & vultu non exfatiamur amato.
156 MERCURE DE FRANCE.
dominante chés vous. Les Rois la parloient,
les femmes l'écrivoient , les peuples l'entendoient.
Cependant vos différentes Provinces
avoient leur Jargon , mais celui
d'une telle Province n'étoit pas entendu
dans une telle autre , & la Langue Latine
étoit l'univerſelle, parce que quoiqu'elle ne
fut pas entendue par tous les Habitans de
tous les lieux , il n'y avoit point de lieu où
pluſieurs Habitans ne l'entendiffent , & en
conféquence elle regnoit dans preſque tous
les Actes publics & particuliers. Il étoit tout
ſimple alors que vos Inſcriptions fuſſent
Latines , puiſque le Latin étoit votre Langue.
Que ne l'avez- vous confervée , peutêtre
auriez-vous bien fait ; & tout Italien
que je fuis , je trouve qu'il ne vous fieroit
pas mal de parler le langage des Romains.
Mais du débris de la Langue Romaine affujettie
à votre Grammaire , dont s'étoit déja
formé le Provençal qu'ont parlé vos Troubateurs
, yous avez enfin , en y joignant
l'ancienne Langue du Nord de votre
Royaume , conftruit celle que vous parlez
à préſent. Alors vos Poctes , vos Hiſtoriens
, vos Philofophes ont écrit en François
, & les Arts ont été naturaliſés chés
vous , auffi- tôt qu'ils eurent commencé à
renaître chés nous . Bien-tôt votre Langue ,
augmentée & perfectionnée par d'excellens
Ecrivains ,
NOVEMBRE. 1744. 157
Ecrivains , n'a plus été reſſerrée dans les
bornes; de votre domination elle s'eſt étendue
dans toute l'Europe ; elle eſt devenue
la Langue reſpective des Etrangers entr'eux ;
elle eſt l'organe de la politique dans tous
les Cabinets des Princes. Je ne me ſouviens
point ſans une admiration mêlée de refpect
pour votre Nation ,de cette famenſe
Conférence où toute l'Europe liguée contre
la France fût obligée d'emprunter la
Langue de ce Peuple envié , pour exprimer
les engagemens que leur faifoit prendre la
haine qui les animoit contre lui. Ce Traité
ne paroîtra-t- il pas aux yeux de la poſtérité
une confédération coupable entre des
Sujets révoltés contre un Maître , plûtôt
qu'une ligue légitime entre des Nations
réunies contre un ennemi ? Ainſi votre
Langue a porté votre gloire plus loin que
n'ont fait vos Conquêtes , & elle vous a
donné fur vos voifins une ſupériorité,d'autant
plus fûre, que l'envie ne peut ni la détruire
ni la méconnoître .
Les Romains , ces Peuples ſi fiers & qui
entendoient fibien les intérêts de leur vanité,
étoient avec raiſon bien attachésà ce genre
de ſupériorité ; une Province conquiſe
perdoit avec fesTerres la liberté de parler ſa
Langue. Il falloit qu'elle apprit celle de ſes
nouveaux Maîtres,& c'eſt peut- être, pour le
I. Vol. H
138 MERCURE DE FRANCE.
dire en paſſant,ce qui nous a fait perdre jufqu'aux
traces de la Langue Punique , parce
que ſans douteRome,envenimée contreCarthage
, fut foigneuſe d'anéantir tout ce qui
auroit pû conſerver honorablement les Carthaginois
dans la mémoire des hommes,
Sous les Empereurs,le Latin étoit le Langage
de toutes les Cours de l'Orient , &
les Princes qui n'étoient qu'Alliés des Romains,
étoient obligés d'envoyer leurs Héritiers
àRome pour y apprendre cette Langue,
& rendre par-là une forte d'hommage que
les Romains ſçavoient bien apprecier. C'eſt
àpeu près ainſi que Paris eſt devenu une
Ecole publique , où la Jeuneſſe illuftre de
toute l'Europe vient apprendre votre Langue
,&ſe former à votre politeſſe. Je puis
vous aſſurer que tous ces Etrangers qui paffent
continuellement chés vous , dans l'efpérance
d'y prendre la teinture de vos
moeurs aimables , font fort étonnés de voir
que vous fafliez moins de cas de votre propre
Langue qu'ils n'en font eux-mêmes.J'ai
été choqué en arrivant à Paris , & je le
ſuis encore de ne rencontrer par tout que,
des Inſcriptions Latines. Comme il ſe peut
faire que les Livres durent moins que les
Monumens , on pourra fort bien ignorer
un jour que vous ayez eu d'autre Langue
que celle dont on trouvera vos Monumens
1
NOVEMBRE. 1744. 159.
chargés ; & alors on vous regardera ou
comme une Colonie ou comme un Peuple
Tributaire des Romains. Ne regardez pas
cette ſuppoſition de l'anéantiſſement de vos
Livres comme une idée totalement chimérique.
Ce malheur n'eſt pas ſans exemple ;
il eſt arrivé aux Egyptiens , & c'eſt ſeulement
à leurs bas reliefs qu'ils doivent notre
ſouvenir. On ne ſçauroit voir à Rome l'Obéliſque
de S. Jean de Latran , celui de la
Porte du Peuple , & les autres, fans fe ſentir
ſaiſi de reſpect pour les Peuples par qui
ces merveilles ont été conſtruites. Les Egyptiens
ont très-bien faitde les charger de
leurs ſignes caractériſtiques , & l'on peut
croire que fans cela les Romains n'euſſent
pas manqué de s'attribuer l'honneur de ces
Monumens , comme ils ont fait , lorſqu'ils
ſe ſont donné la gloire d'avoir creuſé cet
étonnant Canal , qui facilitoit aux Egyptiens
par la Mer Rouge , le commerce des
Grandes Indes. Les Gouverneurs Romains
ne firent que le réparer , & il étoit de la
même Antiquité que les Pyramides. Mais
comme ce ſuperbe Ouvrage n'avoit pû être
orné d'Inſcriptions Hyerogliphiques , l'é
poquede ſa conſtruction & la gloire de ſes
Conſtructeurs furent dérobées à l'Egypte
par la vanité de Rome , dont les Citoyens
aimoient mieux ufurper l'admiration , que
T
Hij
160 MERCURE DE FRANCE.
1
de ne la pas obtenir. Je vous aſſure qu'ils ſe
glorifient beaucoup à préſent dans l'Eliſée ,
s'ils y ont appris que Louis XIV & Louis
XV ont dédaigné la Langue Françoiſe , &
empruntent la leur pour en parer leurs Monumens.
On dit que le Latin eſt plus propre
aux Inſcriptions que le François : je ne ſçais
pas affés votre Langue pour décider cette
queſtion. Mais cette queſtion , doit-on
la difcuter ? il faut prendre garde à une
choſe ; une Inſcription n'est pas une Epigramme
; quand cela ſe peut à la bonneheure
, & peut- être n'en est- ce pas mieux,
Dans le vrai , pourquoi une Inſcription eftelle
faite ? Pour marquer à la poſtérité telle
époque intéreſſante , qui a fait éléver tel
Monument. Qu'importe à cette poſtérité
de trouver dans les deux lignes de l'Infcriptionune
penſée reſſerrée & taillée de façon
qu'il en réſulte un bon mot ? il ſuffit qu'il
en réſulte un fait, ou l'indication d'un fait.
Il faut de la ſimplicité , de la clarté ; l'élégance
eſt comptée pour rien. Ces Romains
dont la Langue étoit ſi bien faite à votre
avis pour les Inſcriptions , qu'ont-ils mis
dans les leurs ? elles ſont ſimples , contiennent
des faits& n'étalent point d'eſprit. Les
Grecs dont la Langue étoit ſi ſuperieure à
celle des Romains , que la vanité de ceuxci
l'avouoit ſans honte , les Grecs ont fait
NOVEMBRE. 1744. 161
leurs Infcriptions dans le même goût ; la
lecture de Paufanias n'en laiſſe pas douter.
Seriez- vous honteux de ſuivre cet exemple,
& rougiriez-vous de mettre fur un Arc de
Triomphe, dans cette occafion-ci, par exem
ple, une Inſcription ſimple comme celle-ci ?
Paris heureuse &triomphante éléve ce Monument
à LouisXVguéri &Victorieux, 1744.
D'ailleurs votre Langue eſt peut - être
moins propre à tous les genres d'écrire
que le Latin ; vous écrivez pourtant
dans tous les genres & dans tous vous
avez d'excellens Ecrivains. Ofez prendre
l'effor dans le genre des Inſcriptions , & je
vous garantis le ſuccès. Ceux qui défendent
la Theſe contraire à celle que je foutiens
, ne manquent pas de propoſer des
Inſcriptions Latines dont ils demandent la
Traduction ; alors ils croyent avoir cauſe
gagnée , parce qu'en effet l'Original étoit
bon&la copie ne vaut rien ; mais cela ne
fignifie rien , & cette maniere de diſputer
naît de l'ignorance ou de la mauvaiſe for.
Outre le défavantage général de la Traduction,
ne doit- on pas ſçavoir que le genie des
Langues diverſes étant très-différent , telle
idée rendue par un tour concis dans une
Langue , demandera un tour allongé dans
une autre ? mais cela eſt réciproque , & je
ne crois pas qu'un Diſcours de M. Boffuet
Hiij
162 MERCURE DE FRANCE.
fût plus aiſé à mettre en Latin qu'une Harangue
de Ciceron à mettre en François.
Tout Etranger que je ſuis , je connois &je
faisgloire de connoître vos bons Auteurs :
il me vient à l'eſprit quelques exemples ;
penſez -vous qu'il foit facile de traduire en
Latin certe juſte & ingenieuſe maxime de
Ja Rochefoucaut ? l'esprit eſtſouvent la dupe
du coeur. Traduiſez encore ee beau Vers de
Voltaire.
:
:
:
Tel brille au ſecondrang,qui s'éclipfe au premier.
La difficulté de la Traduction ne sçauroit
prouver la moindre choſe : il y a des
penſées qui ne ſçauroient ſe traduire ſans
périphrafe ou fans équivalent : il y ena
d'autres qui ſe traduiſent à merveille.
Le Maſque tombe , l'Homme reſte..
Eſt-il moins fort,ou moins élégant que l'Original
Latin , cadit larva , manet res? Tout le
monde ſçait ces deux beaux Vers d'Horace.
Regum timendorum in proprios greges ;
Reges in ipfos imperium est Jovis.
: Rouſſeau les a traduits ainſi.
:
:
Les Rois font les Maîtres du Monde;
Les Dieux font les Maîtres des Rois.
NOVEMBRE. 1744. 163
* Ceci est-il moins précis ? moins fort ,
moins noble que le Latin ? Je crois bien
qu'en effet il eſt plus difficile de faire des
Inſcriptions Françoiſes que Latines ,pourquoi
? C'eſt que les Latines ſont tou
tes faites. Ce font des Santons ramaffes çà
& là; mais faites la même choſe en François
ſans ſcrupule ; vous avez d'excellens
Poëtes pour cela. Croyez-vous qu'en 1735
lorſque votre Roi triomphant par tout ,
aima mieux être l'Arbitre que le Vainqueur
de l'Europe , il eut été déplacé de lire autour
d'une Médaille frappée à cette occafion
ces deux Vers de Quinault ?
Il eſt armédu Tonnerre ,
Mais c'eſt pour donner la paix.
Un autre Vers de Quinault a fourni dans
ces dernieres Fêtes publiques une Inſcription
fort heureuſe , dont votre Miniſtre de
la Marine a embelli ſon illumination . On y
liſoit ſous la figure du Roi , il veut le bonheur
d'être aimé. J'aime mieux cela que des
louanges données par Horace à Auguſte.
Ce Vers a ſans doute intéreſſé tous les Citoyens
qui l'ont lû , & j'ai affés bonne opinion
du Peuple de Paris , pour croire qu'il
s'eſt enyvré du vin de M. de Maurepas ,
qui couloit à côté de cette Inſcription, plus
Hinj
164 MERCURE DE FRANCE .
volontiers que d'aucun autre. Cette fatisfaction
du Peuple eſt encore un point qui
mérite d'être conſidéré. Quoi ! les chofes
qui flarent le plus une Nation , doiventelles
être ignorées par les trois quarts de
cette Nation ? J'avoue que d'un autre côté
on trouve en cela même un avantage à faire
des Inſcriptions Latines ; c'eſt qu'elles font
jugées par moins de gens , mais cet avantage
prétendu eſt undéſavantage réel , car
enfin il eſt ridicule que la gloire d'un Peuple
ſoit un myſtére pour lui . Je m'apperçois
M. qu'il eſt tems de finir cette Lettre ,
qui devient preſqu'une une Differtation.
Vous me ferez plaiſir de la rendre publique
, &je ferai fort aiſe d'apprendre à vos
Compatriotes l'intérêt que je prends à la
gloire de leur Nation , dont je reſpecte autant
les Vertus , que j'aime ſes agrémens.
Fermer
3049
p. 170
« Après une courte interruption, qui a paru longue aux Sectateurs de la Comédie [...] »
Début :
Après une courte interruption, qui a paru longue aux Sectateurs de la Comédie [...]
Mots clefs :
Comédie-Italienne, Coraline, Marie Anne Véronèse, Arlequin, Spectateurs
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « Après une courte interruption, qui a paru longue aux Sectateurs de la Comédie [...] »
A
Près une courte interruption , qui a
paru longue aux Sectateurs de laCom
médie Italienne , la jeune Coraline a reparu
fur le Théatre dans differentes Piéces de
Lazzis ,& fon retour a été fêté par des applaudiffemens
réiterés ..
وہ
Une Comédie , intitulée : Coraline Arlequin
, Arlequin Coraline , fut ſuivie d'un
Ballet Pittorefque , dont la repréſentation
a réjoüi infiniment les Spectateurs : en voici
le ſujet. Arlequin à la fin de la Piéce reçoit
une lettre de Bergame , qui lui apprend la
mort de toute fa famille.Un moment après
il la voit deſcendre d'une montagne ; le
Docteur ſon oncle , chargé d'une valiſe
conduit la Caravane ; les Cousins , Coufines
, Freres & Soeurs de tout âge le ſuivent
deux à deux; il les embraſſe chacun à leur
tour , & leur témoigne comiquement la
joye qu'il reffent.Ce Spectacle agréable, qui
méritoit une foule de Spectateurs , étoit
terminé par differentes Danſes , qui marquoient
l'habileté des Exécutans ,& leGé
nie du Compoſiteur.
Près une courte interruption , qui a
paru longue aux Sectateurs de laCom
médie Italienne , la jeune Coraline a reparu
fur le Théatre dans differentes Piéces de
Lazzis ,& fon retour a été fêté par des applaudiffemens
réiterés ..
وہ
Une Comédie , intitulée : Coraline Arlequin
, Arlequin Coraline , fut ſuivie d'un
Ballet Pittorefque , dont la repréſentation
a réjoüi infiniment les Spectateurs : en voici
le ſujet. Arlequin à la fin de la Piéce reçoit
une lettre de Bergame , qui lui apprend la
mort de toute fa famille.Un moment après
il la voit deſcendre d'une montagne ; le
Docteur ſon oncle , chargé d'une valiſe
conduit la Caravane ; les Cousins , Coufines
, Freres & Soeurs de tout âge le ſuivent
deux à deux; il les embraſſe chacun à leur
tour , & leur témoigne comiquement la
joye qu'il reffent.Ce Spectacle agréable, qui
méritoit une foule de Spectateurs , étoit
terminé par differentes Danſes , qui marquoient
l'habileté des Exécutans ,& leGé
nie du Compoſiteur.
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3050
p. 171
« Le Vendredi 6 Novembre, on a donné à la Comédie Françoise la premiere représentation [...] »
Début :
Le Vendredi 6 Novembre, on a donné à la Comédie Françoise la premiere représentation [...]
Mots clefs :
Comédie-Française, Vers, Roi, Rétablissement de la santé, Arrivée
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « Le Vendredi 6 Novembre, on a donné à la Comédie Françoise la premiere représentation [...] »
Le Vendredi 6 Novembre, on a donné à la
Comédie Françoiſe la premiere repréfentation
de l'Heureux Retour , Piéce nouvelle
d'un Acte, en Vers , de la Compoſition de
Mrs Fagan & Pannard ; elle eſt ornée de
Divertiſſemens qui ont été fort applaudis ,
& dont la Muſique eſt de M. Granval , On
en donnera l'Extrait le mois prochain. Le
rétabliſſement de la ſanté du Roi , & fon
arrivée à Paris , ont fourni le ſujet de cette
Comédie. Le même ſujet a produit
bien des Vers. S'ils ne font pas tous loiiables
, le zéle qui les a fait naître l'eft , &
mérite au moins de l'indulgence.
Comédie Françoiſe la premiere repréfentation
de l'Heureux Retour , Piéce nouvelle
d'un Acte, en Vers , de la Compoſition de
Mrs Fagan & Pannard ; elle eſt ornée de
Divertiſſemens qui ont été fort applaudis ,
& dont la Muſique eſt de M. Granval , On
en donnera l'Extrait le mois prochain. Le
rétabliſſement de la ſanté du Roi , & fon
arrivée à Paris , ont fourni le ſujet de cette
Comédie. Le même ſujet a produit
bien des Vers. S'ils ne font pas tous loiiables
, le zéle qui les a fait naître l'eft , &
mérite au moins de l'indulgence.
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