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1
p. 1787-1798
Discours sur la Peinture, &c. [titre d'après la table]
Début :
DISCOURS SUR LA PEINTURE. prononcé dans les Conferences de l'Académie [...]
Mots clefs :
Peinture, Conférences, Académie royale de peinture et de sculpture, Charles Coypel, Art, Dessein, Jugement, Coloris, Critique, Tableaux
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texteReconnaissance textuelle : Discours sur la Peinture, &c. [titre d'après la table]
DISCOURS SUR LA PEINTURE , pronondans les Conferences de l'Académie
Royale de Peinture et Sculpture. Par
2. Charles Coypel , Premier Peintre de V. le Duc d'Orleans. A Paris , chez
P. F. Mariette , rue S Jacques , 1732. Brochure in 4. de 34. pages.
Le sujet, du premier Discours est sur
necessité de recevoir des avis. La premiere chose dont le Lecteur s'apperçoit
dans la lecture agréable et utile de cet
Ouvrage , c'est que M. Coypel , outre ses
lens pour l'Art qu'il professe , a une
plume aussi sage et aussi élegante que
son Pinceau ; deux qualitez qu'on trouve assez rarement ensemble. On renarque dans ses Ecrits le même génie ,
le même tour et le même ordre qu'on
voir avec plaisir dans ses heureuses Ĉompositions , où l'on trouve tant d'expres
sions fines et délicates.
M. Coypel entre en matiere très-moaestement , en soumettant ces Refléxions
qu'il n'avoit faites , dit- il , que pour lui ,
au jugement de l'Académie , et ne pou
vant croire qu'elles puissent être utiles
à d'autres qu'à lui ; sur quoi nous- pensons
1788 MERCURE DE FRANCE
sons qu'il s'expose à un démenti de là
part de tous ses Lecteurs et peut être
de toute l'Académie.
-
Sur la necessité de recevoir des avis ,
M. Coypel s'exprime ainsi. La Peinture
est composée de tant de parties , que nous
ne devons presque jamais nous flater de
ne pas perdre de vûe les unes , en nous
attachant à chercher les autres.
Il n'est pas moins rare de trouver des
amis qui soient également touchez de
toutes ces Parties. L'un n'est sensible
qu'à la couleur , et n'est que peu flaté
de l'élegance du Dessein ; l'autre , au
contraire , prétend que sans le grand
goût, la délicatesse et la pureté du Dessein , la Peinture n'est qu'une affaire de
Mécanique. L'homme d'esprit et de sentiment ne s'attachera qu'à l'expression des
têtes et à l'ordonnance. L'homme d'érudition sera satisfait si le Costume est
scrupuleusement observé dans un Tableau , ainsi des autres.
Chacun ayant donc presque toûjours
son goût déterminé pour une partie de
la Peinture , et la préferant aux autres ,
rarement est-il possible que les avis d'un
seul ami soient suffisans ; nous devons
donc necessairement faire societé avec
des personnes de goûts differens ; l'un
apper-
AOUST. 1732. 1789
appercevra ce que l'autre avoit laissé
échapper.Nous verrons aujourd'hui notre
Ouvrage par les yeux de l'homme de
Lettres , demain il sera éclairé par les lu- mieres de l'Amateur du coloris ; une aure fois les regards du Partisan du Desçin donneront aux nôtres une nouvelle
éverité , &c.
Mais il arrive quelquefois , poursuit
Auteur sur la maniere d'avoir des avis,
que la façon dont nous les demandons
ne prouve autre chose que le desir que
nous avons de recevoir des loüanges. Souvent un Auteur trouve moyen de faire
Péloge de son Ouvrage, dans le temps mêrê qu'il semble implorer le secours de
de la Critique. Trouvez- vous , dira-t'il ,
que je me sois tiré heureusement de telle
difficulté ? Fe crains que la finesse de ces
expressions ne soit pas sentie du Public.
J'aurois moins de défiance si je n'avois
affaire qu'à des Connoisseurs tels que
vous dites moi votre sentiment. Le
moyen de dire des choses fâcheuses à
quelqu'un qui déclare que vous êtes seul
capable de connoître l'excellence de son
mérite. Ne prévenons nos Juges que sur
,
desir que nous avons de nous corriger
et sur l'obligation que nous aurions à
quelqu'un qui nous voudroit assez de
bien
1
pour nous faire part de sa critique , au
risque de nous affliger. D'ailleurs laissons
parler notre Ouvrage ; ce qu'il ne dira
pas, cest qu'il ne le peut dire, &c. Soyons
prompts à démêler sur le visage de celui
que nous consultons , l'impression qu'il
reçoit au premier coup d'œil , c'est le
sentiment que sa politesse même ne peur
nous cacher. Mais ne craignons pas de
manquer d'avis quand il sera bien établi
que nous les recevons avec plaisir.
Après avoir dit que c'est dans l'idée de
critiquer ses propres ouvrages , qu'il faut
consulter ceux des grands Maîtres anciens , il ajoute : Nous devrions faire la
même chose à la vûë de ceux des habiles
gens avec qui nous vivons. Malheureusement cela nous devient plus difficile :
nous avons peine àconvenir qu'il se trouve de notre temps des personnes qui possedent dans notre Art des perfections que
nous n'avons pû acquerir ; nous le pardonnons aux anciens; ils semblent avoir
expié cette offense en cessant de vivre.
D'ailleurs ceux de nos jours que nous
envions , sont obligés de leur rendre la
même justice ; c'est une consolation pour
notre amour propre ; mais qu'en arrive-,
t-il? Nous nous bornons à admirer ceux
qui sont venus avant nous , sans nous efforcer
AOUST. 1732 1791
forcer de les égaler ; nous renonçons à
ce noble désir , dans l'esperance que nos
contemporains ne parviendront pas plus
que nous à cet éminent dégré de perfec
tion ; et quant aux Ouvrages nouveaux
si nous y remarquons des parties qui
nous manquent, loin de tâcher de mettre
à profit le mouvement de jalousie qu'el
les nous inspirent , en les étudiant assez
pour les acquerir ; nous cherchons promtement de la consolation , en y faisant la
recherche de défauts que nous aurions
peut- être évitez. De là nous retournons
regarder nos productions avec autant de
complaisance pour nous mêmes, que nous
avons de sévérité pour les autres : Nous
y admirons la partie que nous croïons posséder ; nous ne manquons pas de lui donner la prééminence sur toutes les autres ;
nos ennemis ont la malice de nous fortifier dans cette ridicule opinion ; nos flateurs ont la fausseté de l'augmenter en
nous , et nos amis ont souvent la foiblesse de nous la laisser , et d'en prendre leur
part.
La seule comparaison de nos Ouvrages,
avec ceux des autres , peut nous rendre
nos deffauts sensibles. Lorsque nous passons notre temps vis- à-vis nos produc
tions , il est rare que nous persistions dans
1792 MERCURE DE FRANCE
dans le désir de leur chercher querelle.
Combien de femmes, dans l'arriere saison,
sont contentes de leur visage , après une
longue toilette ! La grande habitude dans
laquelle elles sont, d'y considerer toujours
le même objet , qu'elles pensent embellir
souvent par de ridicules ajustemens , leur
persuade aisément qu'il est même du remede aux Outrages du temps. Qu'une jeune et belle personne paroisse , cette vûë
leur fait sentir dans l'instant des veritez
que le Miroir leur avoit montrées vainement. Gardons-nous donc de croire que
nous puissions , sans aucun secours , parvenir à nous bien critiquer; nous sommes
trop échauffez de nos propres idées pour
conserver ce sang froid, si nécessaire pour
bien juger.
Avant le Dialogue sur la connoissance
-de la Peinture , M. Coypel rend compte
du motif qui le lui a fait composer , sur
ce principe , que la Peinture n'ayant pour
objet que la parfaite imitation de la nature ,
tout homme de bon sens et d'esprit, sans avoir
étudié les mysteres de cet art , est à portée de
sentir les grandes beautez d'un Tableau , et
defaire souvent même d'excellentes remarques
Il suppose un veritable connoisseur en
conversation , avec un homme d'esprit ,
qui
A OUST. 1732. 1793
qui n'ayant jamais eu de principes sur la
peinture , n'ose s'en rapporter à ses yeux;
ou , pour dire plus, dit- il , n'ose ceder au
plaisir qu'il ressent , en voyant des Tableaux , dans la crainte de n'être pas satisfait selon les regles , &c.
Seriez-vous dans l'erreur de croire , dit
Alcipeà Damon,comme beaucoup de gens,
que l'on ne sçauroit sentir les beautez
d'un Ouvrage que lorsque l'on sçait de
quelle main il est sorti ? ... Je conviens
que celui qui est au fait des principes de
Art, doit avoir encore plus de plaisir
qu'un autre ; mais je ne conviens pas que
cela soit absolument nécessaire. Selon
votre idée , on ne pourroit lire les Vers
avec plaisir , qu'autant qu'on seroit capable d'en faire soi-même ; et il ne seroit
plus permis qu'à ceux qui sçavent la Musique , d'écouter un Concert. Non , mon
cher Damon, les beaux Arts sont faits
pour toutes les personnes de bon sens et
d'esprit et sur tout la Peinture , qui
n'a d'autre objet que l'imitation du vrai.
Croyez qu'il y a tel homme d'esprit , qui
sera plus capable de sentir les grandes
beautez d'un Tableau , que quantité de
prétendus connoisseurs qui vous imposent par leur jargon ; de ces gens qui ont
passé leur vie à étudier les differentes maF nicres
1794 MERCURE DE FRANCE
nieres de tels et tels , sans s'appliquer à
connoître quelle partie a rendu celui-cy
plus fameux que cet autre. Il leur suffit
de reconnoître la touche du Titien, ou du
Carache dans un Tableau, pour le déclarer merveilleux. Ne croyez pas même
qu'ils aillent chercher les preuves de l'originalité dans les grandes parties ;-non ,
c'est souvent un petit coin du Tableau
la touche d'une Plante , d'un Nuage, ou
le derriere de la Toile qui les déterminent. D'ailleurs ces gens - là n'ignorent
aucuns termes de l'Art , sçavent exactement la vie des Peintres , l'Histoire de
chaque Tableau , &c.
Ce que j'y trouve de pis , c'est que ces
diseurs de grands mots sont des Éleves.
Un homme qui voudra se jetter dans la
connoissance de la Peinture , s'addressera
plutôt à eux qu'à un Peintre ; car ces
Mr ont leur interêt pour publier que les
Peintres sont ceux qui s'y connoissent le
moins. C'est-là le premier préjugé sur lequel ils établissent les autres. Si - tôt que
Eleve en est rempli , il marche à grands
pas ; en peu de jours le voilà bien persuadé qu'il peut en toute sureté , mépriser
tous les Tableaux peints sur des toiles neu--
ves ; et admirer ceux qui menacent ruine.
Jugez alors si l'amour propre est satis- fait ?
AOUST. 17320 1795
it. Quel air de capacité ne se donne
int mon homme en se récriant devant
monde sur les beautez d'un vieux Taeau noirci , où les autres ne connoisnt plus rien , et où il ne découvre plus
n lui-même on le suit , on l'écoute
Sa décision est pitoyable , mais
e lui importe ; on le prend pour un
mme capable, il est content.Car il faut
convenir ; souvent nous avons des Taaux, des Livres ; nous courons les Conts , bien moins parce que nous aimons
Peinture , les Lettres ou la Musique
pour nous donner un air de capacité.
is se le donne - t - on en réfléchissant
g-temps avant que de hazarder son
timent ? Non, c'est en décidant promient , &c.
On blâme plus volontiers les Ouvranouveaux qui paroissent , qu'on ne les
3. Je ne sçai pourquoi , dit Alcipe, mais
utencore l'avouer,à notre honte; nous
ons une secrete et détestable joïe à reher un homme qui a fait ses efforts
nous plaire ; et vû cette malheureuclination , il devient bien plus diffid'approuver un Ouvrage nouveau ,
ue de leblâmer.Dites qu'il ne vaut rien;
on vous croît , sans que vous soyez obligé de vous expliquer davantage ; mais si
Fij Vous
1796 MERCURE DE FRANCE
vous en parlez avec éloge , ( au cas qu'on
veuille bien ne vous pas traiter d'imbécille ) on vous demande au moins raison.
de votre approbation ; c'est alors qu'il
faut véritablement s'y connoître pour
prouver sa capacité ; et peut - être même
faut-il plus de gout et d'esprit pour bien
sentir les grandes beautez , que pour découvrir les deffauts. D'ailleurs , que risquons- nous en blâmant? Si l'Ouvrage est
bon et reconnu pour tel dans la suite,nous
donnons à perser , en le regardant avec
froideur , que nous avons une idée du
beau bien supérieure à celle qu'en a le
vulgaire ; mais quand par malheur la critique l'emporte sur nos applaudissemens,
nous courons risque de passer pour des
esprits bornés. A l'égard des productions
des anciens , on ne peut que se faire honneur en les louant , parce que la posterité
les a consacrez. N'allez pas croire que je
prétende dire qu'ils ne sont pas dignes de
cette admiration ; personne ne leur rend
plus de justice que moi ; et c'est parce
que je les aime , que je suis outré de les
entendre loüer par des ignorans, qui n'en
démêlent que la rareté , et point du tout
l'excellence.
Mais, quoy ! dit Damon, jugeriez-vous
à propos que j'allasse me mêler de parler
de
A O UST. 1732. 1797
de la composition d'un Tableau : Eh
pourquoi pas ? répond Alcipe. Quelle
est , à votre avis , la premiere partie de la
composition ? N'est- ce pas de vous rendre , avec vérité , le sujet que l'on vous
annonce ? Si on veut vous representer ,
par exemple , la mort de Jules - César
n'êtes-vous pas à portée de juger si le
Peintre a rendu l'image de cette Scene ?
N'en jugeriez vous pas au Théatre ? Ne
verriez-vous pas bien si César et Brutus sont les principaux objets qui frappent votre vûë ? Si les autres personnages ont dans l'action , dans laquelle ils doivent être Enfin si le mouvement de
cètte Scene vous inspire la terreur qu'il
doit vous inspirer ? Si ces principales par
ties ne s'y trouvent point , dites en sûreté
que la composion de ce Tableau ne vous
plaît pas ; et vous aurez raison ; mais ne
vous pressez pas de dire que ce Tableau
ne vaut rien ; car il pourroit se trouver
d'excellentes choses dans le détail. La
Peinture est composée de tant de parties... Regardez donc , avant de condamner entierement , si , la composition
à part , vous ne serez point frappé de la
vérité de la couleur , de l'effet du clairobscur , du relief des figures , &c.
Sur la composition , sur le dessein , sur
Fiij le
1798 MERCURE DE FRANCE
le coloris , un homme d'esprit peut dire
son sentiment , dit Alcipe , puisqu'il ne
s'agit que de comparer le vrai, avec l'imitation. Quant à l'harmonie generale
poursuit-il,pourquoi nos yeux n'auroient- ils pas les mêmes facultez que nos oreilles ? Nous ne sommes touchez du son des
Instrumens , que lorsqu'ils sont parfaitement d'accord. Les couleurs d'un Tableau
doivent faire sur nous les mêmes impressions.Si une Musique harmonieuse et brillante nous frappe plus qu'une Musique
plate , quoique nous ne sçachions pas les
regles de la composition ; pourquoi un
Tableau brillant et suave ne nous plairat-il pas plus qu'un Tableau dur et sans
accord?
Royale de Peinture et Sculpture. Par
2. Charles Coypel , Premier Peintre de V. le Duc d'Orleans. A Paris , chez
P. F. Mariette , rue S Jacques , 1732. Brochure in 4. de 34. pages.
Le sujet, du premier Discours est sur
necessité de recevoir des avis. La premiere chose dont le Lecteur s'apperçoit
dans la lecture agréable et utile de cet
Ouvrage , c'est que M. Coypel , outre ses
lens pour l'Art qu'il professe , a une
plume aussi sage et aussi élegante que
son Pinceau ; deux qualitez qu'on trouve assez rarement ensemble. On renarque dans ses Ecrits le même génie ,
le même tour et le même ordre qu'on
voir avec plaisir dans ses heureuses Ĉompositions , où l'on trouve tant d'expres
sions fines et délicates.
M. Coypel entre en matiere très-moaestement , en soumettant ces Refléxions
qu'il n'avoit faites , dit- il , que pour lui ,
au jugement de l'Académie , et ne pou
vant croire qu'elles puissent être utiles
à d'autres qu'à lui ; sur quoi nous- pensons
1788 MERCURE DE FRANCE
sons qu'il s'expose à un démenti de là
part de tous ses Lecteurs et peut être
de toute l'Académie.
-
Sur la necessité de recevoir des avis ,
M. Coypel s'exprime ainsi. La Peinture
est composée de tant de parties , que nous
ne devons presque jamais nous flater de
ne pas perdre de vûe les unes , en nous
attachant à chercher les autres.
Il n'est pas moins rare de trouver des
amis qui soient également touchez de
toutes ces Parties. L'un n'est sensible
qu'à la couleur , et n'est que peu flaté
de l'élegance du Dessein ; l'autre , au
contraire , prétend que sans le grand
goût, la délicatesse et la pureté du Dessein , la Peinture n'est qu'une affaire de
Mécanique. L'homme d'esprit et de sentiment ne s'attachera qu'à l'expression des
têtes et à l'ordonnance. L'homme d'érudition sera satisfait si le Costume est
scrupuleusement observé dans un Tableau , ainsi des autres.
Chacun ayant donc presque toûjours
son goût déterminé pour une partie de
la Peinture , et la préferant aux autres ,
rarement est-il possible que les avis d'un
seul ami soient suffisans ; nous devons
donc necessairement faire societé avec
des personnes de goûts differens ; l'un
apper-
AOUST. 1732. 1789
appercevra ce que l'autre avoit laissé
échapper.Nous verrons aujourd'hui notre
Ouvrage par les yeux de l'homme de
Lettres , demain il sera éclairé par les lu- mieres de l'Amateur du coloris ; une aure fois les regards du Partisan du Desçin donneront aux nôtres une nouvelle
éverité , &c.
Mais il arrive quelquefois , poursuit
Auteur sur la maniere d'avoir des avis,
que la façon dont nous les demandons
ne prouve autre chose que le desir que
nous avons de recevoir des loüanges. Souvent un Auteur trouve moyen de faire
Péloge de son Ouvrage, dans le temps mêrê qu'il semble implorer le secours de
de la Critique. Trouvez- vous , dira-t'il ,
que je me sois tiré heureusement de telle
difficulté ? Fe crains que la finesse de ces
expressions ne soit pas sentie du Public.
J'aurois moins de défiance si je n'avois
affaire qu'à des Connoisseurs tels que
vous dites moi votre sentiment. Le
moyen de dire des choses fâcheuses à
quelqu'un qui déclare que vous êtes seul
capable de connoître l'excellence de son
mérite. Ne prévenons nos Juges que sur
,
desir que nous avons de nous corriger
et sur l'obligation que nous aurions à
quelqu'un qui nous voudroit assez de
bien
1
pour nous faire part de sa critique , au
risque de nous affliger. D'ailleurs laissons
parler notre Ouvrage ; ce qu'il ne dira
pas, cest qu'il ne le peut dire, &c. Soyons
prompts à démêler sur le visage de celui
que nous consultons , l'impression qu'il
reçoit au premier coup d'œil , c'est le
sentiment que sa politesse même ne peur
nous cacher. Mais ne craignons pas de
manquer d'avis quand il sera bien établi
que nous les recevons avec plaisir.
Après avoir dit que c'est dans l'idée de
critiquer ses propres ouvrages , qu'il faut
consulter ceux des grands Maîtres anciens , il ajoute : Nous devrions faire la
même chose à la vûë de ceux des habiles
gens avec qui nous vivons. Malheureusement cela nous devient plus difficile :
nous avons peine àconvenir qu'il se trouve de notre temps des personnes qui possedent dans notre Art des perfections que
nous n'avons pû acquerir ; nous le pardonnons aux anciens; ils semblent avoir
expié cette offense en cessant de vivre.
D'ailleurs ceux de nos jours que nous
envions , sont obligés de leur rendre la
même justice ; c'est une consolation pour
notre amour propre ; mais qu'en arrive-,
t-il? Nous nous bornons à admirer ceux
qui sont venus avant nous , sans nous efforcer
AOUST. 1732 1791
forcer de les égaler ; nous renonçons à
ce noble désir , dans l'esperance que nos
contemporains ne parviendront pas plus
que nous à cet éminent dégré de perfec
tion ; et quant aux Ouvrages nouveaux
si nous y remarquons des parties qui
nous manquent, loin de tâcher de mettre
à profit le mouvement de jalousie qu'el
les nous inspirent , en les étudiant assez
pour les acquerir ; nous cherchons promtement de la consolation , en y faisant la
recherche de défauts que nous aurions
peut- être évitez. De là nous retournons
regarder nos productions avec autant de
complaisance pour nous mêmes, que nous
avons de sévérité pour les autres : Nous
y admirons la partie que nous croïons posséder ; nous ne manquons pas de lui donner la prééminence sur toutes les autres ;
nos ennemis ont la malice de nous fortifier dans cette ridicule opinion ; nos flateurs ont la fausseté de l'augmenter en
nous , et nos amis ont souvent la foiblesse de nous la laisser , et d'en prendre leur
part.
La seule comparaison de nos Ouvrages,
avec ceux des autres , peut nous rendre
nos deffauts sensibles. Lorsque nous passons notre temps vis- à-vis nos produc
tions , il est rare que nous persistions dans
1792 MERCURE DE FRANCE
dans le désir de leur chercher querelle.
Combien de femmes, dans l'arriere saison,
sont contentes de leur visage , après une
longue toilette ! La grande habitude dans
laquelle elles sont, d'y considerer toujours
le même objet , qu'elles pensent embellir
souvent par de ridicules ajustemens , leur
persuade aisément qu'il est même du remede aux Outrages du temps. Qu'une jeune et belle personne paroisse , cette vûë
leur fait sentir dans l'instant des veritez
que le Miroir leur avoit montrées vainement. Gardons-nous donc de croire que
nous puissions , sans aucun secours , parvenir à nous bien critiquer; nous sommes
trop échauffez de nos propres idées pour
conserver ce sang froid, si nécessaire pour
bien juger.
Avant le Dialogue sur la connoissance
-de la Peinture , M. Coypel rend compte
du motif qui le lui a fait composer , sur
ce principe , que la Peinture n'ayant pour
objet que la parfaite imitation de la nature ,
tout homme de bon sens et d'esprit, sans avoir
étudié les mysteres de cet art , est à portée de
sentir les grandes beautez d'un Tableau , et
defaire souvent même d'excellentes remarques
Il suppose un veritable connoisseur en
conversation , avec un homme d'esprit ,
qui
A OUST. 1732. 1793
qui n'ayant jamais eu de principes sur la
peinture , n'ose s'en rapporter à ses yeux;
ou , pour dire plus, dit- il , n'ose ceder au
plaisir qu'il ressent , en voyant des Tableaux , dans la crainte de n'être pas satisfait selon les regles , &c.
Seriez-vous dans l'erreur de croire , dit
Alcipeà Damon,comme beaucoup de gens,
que l'on ne sçauroit sentir les beautez
d'un Ouvrage que lorsque l'on sçait de
quelle main il est sorti ? ... Je conviens
que celui qui est au fait des principes de
Art, doit avoir encore plus de plaisir
qu'un autre ; mais je ne conviens pas que
cela soit absolument nécessaire. Selon
votre idée , on ne pourroit lire les Vers
avec plaisir , qu'autant qu'on seroit capable d'en faire soi-même ; et il ne seroit
plus permis qu'à ceux qui sçavent la Musique , d'écouter un Concert. Non , mon
cher Damon, les beaux Arts sont faits
pour toutes les personnes de bon sens et
d'esprit et sur tout la Peinture , qui
n'a d'autre objet que l'imitation du vrai.
Croyez qu'il y a tel homme d'esprit , qui
sera plus capable de sentir les grandes
beautez d'un Tableau , que quantité de
prétendus connoisseurs qui vous imposent par leur jargon ; de ces gens qui ont
passé leur vie à étudier les differentes maF nicres
1794 MERCURE DE FRANCE
nieres de tels et tels , sans s'appliquer à
connoître quelle partie a rendu celui-cy
plus fameux que cet autre. Il leur suffit
de reconnoître la touche du Titien, ou du
Carache dans un Tableau, pour le déclarer merveilleux. Ne croyez pas même
qu'ils aillent chercher les preuves de l'originalité dans les grandes parties ;-non ,
c'est souvent un petit coin du Tableau
la touche d'une Plante , d'un Nuage, ou
le derriere de la Toile qui les déterminent. D'ailleurs ces gens - là n'ignorent
aucuns termes de l'Art , sçavent exactement la vie des Peintres , l'Histoire de
chaque Tableau , &c.
Ce que j'y trouve de pis , c'est que ces
diseurs de grands mots sont des Éleves.
Un homme qui voudra se jetter dans la
connoissance de la Peinture , s'addressera
plutôt à eux qu'à un Peintre ; car ces
Mr ont leur interêt pour publier que les
Peintres sont ceux qui s'y connoissent le
moins. C'est-là le premier préjugé sur lequel ils établissent les autres. Si - tôt que
Eleve en est rempli , il marche à grands
pas ; en peu de jours le voilà bien persuadé qu'il peut en toute sureté , mépriser
tous les Tableaux peints sur des toiles neu--
ves ; et admirer ceux qui menacent ruine.
Jugez alors si l'amour propre est satis- fait ?
AOUST. 17320 1795
it. Quel air de capacité ne se donne
int mon homme en se récriant devant
monde sur les beautez d'un vieux Taeau noirci , où les autres ne connoisnt plus rien , et où il ne découvre plus
n lui-même on le suit , on l'écoute
Sa décision est pitoyable , mais
e lui importe ; on le prend pour un
mme capable, il est content.Car il faut
convenir ; souvent nous avons des Taaux, des Livres ; nous courons les Conts , bien moins parce que nous aimons
Peinture , les Lettres ou la Musique
pour nous donner un air de capacité.
is se le donne - t - on en réfléchissant
g-temps avant que de hazarder son
timent ? Non, c'est en décidant promient , &c.
On blâme plus volontiers les Ouvranouveaux qui paroissent , qu'on ne les
3. Je ne sçai pourquoi , dit Alcipe, mais
utencore l'avouer,à notre honte; nous
ons une secrete et détestable joïe à reher un homme qui a fait ses efforts
nous plaire ; et vû cette malheureuclination , il devient bien plus diffid'approuver un Ouvrage nouveau ,
ue de leblâmer.Dites qu'il ne vaut rien;
on vous croît , sans que vous soyez obligé de vous expliquer davantage ; mais si
Fij Vous
1796 MERCURE DE FRANCE
vous en parlez avec éloge , ( au cas qu'on
veuille bien ne vous pas traiter d'imbécille ) on vous demande au moins raison.
de votre approbation ; c'est alors qu'il
faut véritablement s'y connoître pour
prouver sa capacité ; et peut - être même
faut-il plus de gout et d'esprit pour bien
sentir les grandes beautez , que pour découvrir les deffauts. D'ailleurs , que risquons- nous en blâmant? Si l'Ouvrage est
bon et reconnu pour tel dans la suite,nous
donnons à perser , en le regardant avec
froideur , que nous avons une idée du
beau bien supérieure à celle qu'en a le
vulgaire ; mais quand par malheur la critique l'emporte sur nos applaudissemens,
nous courons risque de passer pour des
esprits bornés. A l'égard des productions
des anciens , on ne peut que se faire honneur en les louant , parce que la posterité
les a consacrez. N'allez pas croire que je
prétende dire qu'ils ne sont pas dignes de
cette admiration ; personne ne leur rend
plus de justice que moi ; et c'est parce
que je les aime , que je suis outré de les
entendre loüer par des ignorans, qui n'en
démêlent que la rareté , et point du tout
l'excellence.
Mais, quoy ! dit Damon, jugeriez-vous
à propos que j'allasse me mêler de parler
de
A O UST. 1732. 1797
de la composition d'un Tableau : Eh
pourquoi pas ? répond Alcipe. Quelle
est , à votre avis , la premiere partie de la
composition ? N'est- ce pas de vous rendre , avec vérité , le sujet que l'on vous
annonce ? Si on veut vous representer ,
par exemple , la mort de Jules - César
n'êtes-vous pas à portée de juger si le
Peintre a rendu l'image de cette Scene ?
N'en jugeriez vous pas au Théatre ? Ne
verriez-vous pas bien si César et Brutus sont les principaux objets qui frappent votre vûë ? Si les autres personnages ont dans l'action , dans laquelle ils doivent être Enfin si le mouvement de
cètte Scene vous inspire la terreur qu'il
doit vous inspirer ? Si ces principales par
ties ne s'y trouvent point , dites en sûreté
que la composion de ce Tableau ne vous
plaît pas ; et vous aurez raison ; mais ne
vous pressez pas de dire que ce Tableau
ne vaut rien ; car il pourroit se trouver
d'excellentes choses dans le détail. La
Peinture est composée de tant de parties... Regardez donc , avant de condamner entierement , si , la composition
à part , vous ne serez point frappé de la
vérité de la couleur , de l'effet du clairobscur , du relief des figures , &c.
Sur la composition , sur le dessein , sur
Fiij le
1798 MERCURE DE FRANCE
le coloris , un homme d'esprit peut dire
son sentiment , dit Alcipe , puisqu'il ne
s'agit que de comparer le vrai, avec l'imitation. Quant à l'harmonie generale
poursuit-il,pourquoi nos yeux n'auroient- ils pas les mêmes facultez que nos oreilles ? Nous ne sommes touchez du son des
Instrumens , que lorsqu'ils sont parfaitement d'accord. Les couleurs d'un Tableau
doivent faire sur nous les mêmes impressions.Si une Musique harmonieuse et brillante nous frappe plus qu'une Musique
plate , quoique nous ne sçachions pas les
regles de la composition ; pourquoi un
Tableau brillant et suave ne nous plairat-il pas plus qu'un Tableau dur et sans
accord?
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Résumé : Discours sur la Peinture, &c. [titre d'après la table]
En 1732, Charles Coypel, Premier Peintre du Duc d'Orléans, prononce un discours lors des conférences de l'Académie Royale de Peinture et Sculpture. Il y souligne la nécessité pour les artistes de recevoir des avis pour améliorer leur travail. La peinture, composée de nombreuses parties, peut être critiquée sous différents aspects tels que la couleur, le dessin, l'expression ou le costume. Coypel insiste sur l'importance de demander des avis de manière sincère et ouverte, sans chercher uniquement des louanges. Il critique ceux qui se contentent d'admirer les œuvres des anciens maîtres sans essayer de les égaler ou d'apprendre des contemporains. Il met également en garde contre l'habitude de trouver des défauts dans les œuvres nouvelles pour se consoler de ses propres insuffisances. Coypel aborde ensuite la capacité de chacun à apprécier les beautés d'un tableau, indépendamment des connaissances techniques. Il critique les prétendus connaisseurs qui se basent sur des détails superficiels pour juger une œuvre. Il encourage à juger les tableaux en fonction de leur composition et de leur capacité à représenter fidèlement le sujet. Le texte discute également de la perception des éléments artistiques par l'observateur, tels que la vérité de la couleur, l'effet du clair-obscur et le relief des figures. Alcipe, un personnage mentionné, affirme qu'un homme d'esprit peut exprimer son avis sur la composition, le dessin et le coloris en comparant le vrai avec l'imitation. Il compare l'harmonie générale d'un tableau à celle de la musique, suggérant que les yeux devraient avoir les mêmes facultés que les oreilles. Les couleurs d'un tableau doivent produire les mêmes impressions que les sons des instruments lorsqu'ils sont en accord parfait. De même que la musique harmonieuse et brillante est plus frappante que la musique plate, un tableau brillant et suave devrait plaire davantage qu'un tableau dur et sans accord.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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2
p. 146-147
LETTRE à M. D...
Début :
Je ne fais aucun doute, Monsieur, que l'estampe que M. Fessard vient de [...]
Mots clefs :
Tableau, Collection, Coloris
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE à M. D...
LETTRE à M. D ...
ga
JE
E ne fais
aucun
doute
, Monfieur
que
l'eftampe
que
M. Feffard
vient
de
donner
au Public
d'après
le beau
tableau
de P.P.
Rubens
, du cabinet
du Roi
, &
faite
pour
augmenter
la belle
collection
:
que
Pon
conferve
au cabinet
de S. M.
ne vous
ait fait
la même
impreffion
ainfi
qu'aux
foufcripteurs
& amateurs
, qu'elle
m'a
faite
à moi-même
. L'Auteur
me
paroît
confommé
dans
l'étude
de l'art
qu'il
profeffe
, & l'on
peut
dire
qu'il
a
rendu
Rubens
dans
fa touche
& dans
fes effets
avec
une
grande
vérité
. Je
crois
que
nous
devons
nous
attendre
encore
à de nouveaux
efforts
de fa part
pour
la fuite
de ce grand
projet
, puifqu'il
a rendir
le coloris
de Rubens
, &
les
différentes
étoffes
de fes tableaux
,par
JANVIER . 1763. 147
un genre de gravure & d'oppofitions qui
ne dérangent rien à l'effet. Je crois
donc que le fujet qu'il grave actuéllement
dont la pureté du deffein eft
d'une grande beauté & d'une belle ordonnance
, gagnera encore par l'étude
qu'il a faite du coloris de Rubens. Le peu
d'exemplaires qui lui refte de cette
eftampe , la planche étant déposée au
cabinet de S. M. doit l'encourager à
fuivre vivement fon entreprife. Quant
à moi , je fouhaite que fa convalefcence
lui permette un travail qui ne peut que
lui faire honneur : & je me flatte qu'il ne
fera pas fâché qu'un de fes foufcripteurs
ait entrepris de lui rendre la juftice qui
lui eft due.
J'ai l'honneur d'être , & c.
ga
JE
E ne fais
aucun
doute
, Monfieur
que
l'eftampe
que
M. Feffard
vient
de
donner
au Public
d'après
le beau
tableau
de P.P.
Rubens
, du cabinet
du Roi
, &
faite
pour
augmenter
la belle
collection
:
que
Pon
conferve
au cabinet
de S. M.
ne vous
ait fait
la même
impreffion
ainfi
qu'aux
foufcripteurs
& amateurs
, qu'elle
m'a
faite
à moi-même
. L'Auteur
me
paroît
confommé
dans
l'étude
de l'art
qu'il
profeffe
, & l'on
peut
dire
qu'il
a
rendu
Rubens
dans
fa touche
& dans
fes effets
avec
une
grande
vérité
. Je
crois
que
nous
devons
nous
attendre
encore
à de nouveaux
efforts
de fa part
pour
la fuite
de ce grand
projet
, puifqu'il
a rendir
le coloris
de Rubens
, &
les
différentes
étoffes
de fes tableaux
,par
JANVIER . 1763. 147
un genre de gravure & d'oppofitions qui
ne dérangent rien à l'effet. Je crois
donc que le fujet qu'il grave actuéllement
dont la pureté du deffein eft
d'une grande beauté & d'une belle ordonnance
, gagnera encore par l'étude
qu'il a faite du coloris de Rubens. Le peu
d'exemplaires qui lui refte de cette
eftampe , la planche étant déposée au
cabinet de S. M. doit l'encourager à
fuivre vivement fon entreprife. Quant
à moi , je fouhaite que fa convalefcence
lui permette un travail qui ne peut que
lui faire honneur : & je me flatte qu'il ne
fera pas fâché qu'un de fes foufcripteurs
ait entrepris de lui rendre la juftice qui
lui eft due.
J'ai l'honneur d'être , & c.
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Résumé : LETTRE à M. D...
La lettre à M. D... traite d'une estampe réalisée par M. Fessard d'après un tableau de Pierre-Paul Rubens, conservé au cabinet du Roi. L'auteur admire le travail de Fessard, soulignant sa maîtrise et sa fidélité à la touche et aux effets de Rubens. Il anticipe les futurs efforts de Fessard pour reproduire les couleurs et les étoffes des tableaux de Rubens, en utilisant une technique de gravure et d'oppositions qui préserve l'effet original. L'auteur mentionne également un sujet actuellement gravé par Fessard, notant la pureté de son dessin. Il encourage Fessard à poursuivre son entreprise malgré le faible nombre d'exemplaires restants, la planche étant déposée au cabinet du Roi. L'auteur espère que la convalescence de Fessard lui permettra de continuer son travail et se flatte d'avoir entrepris de rendre justice à Fessard.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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3
p. 197-206
DESCRIPTION des Tableaux exposés au Salon du Louvre, avec des Remarques. Par la Société des Amateurs.
Début :
VOILA la troisiéme fois que notre Société a occasion de s'occuper des [...]
Mots clefs :
Tableaux, Amour, Pieds, Pouce, Coloris, Grâces, Peintre, Lecteurs
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : DESCRIPTION des Tableaux exposés au Salon du Louvre, avec des Remarques. Par la Société des Amateurs.
DESCRIPTION des Tableaux expofés
au Salon du Louvre , avec des
Remarques,
Par la Société des Amateurs.
VOILA la troifiéme fois que notre
Société a occafion de s'occuper des
Tableaux expofés au Salon . Comme
nous n'avons jamais brigué lâchement
le trifte fuffrage de certains Lecteurs
qui ne cherchent dans les Ecrits publics
que ce qui peut nourrir leur fecret
penchant à déprimer le Siécle
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
& les Contemporains , nous ne nous
refuferons pas au plaifir d'annoncer
qu'en général , dans cette dernière
expofition la Peinture de l'École
Françoife paroît à tous les Connoiffeurs
être montée à un nouveau degré
de force & de grandeur , dans le
coloris ainfi que dans la compofition .
En confidérant ce pompeux Spectacle
de nos Arts en France , où tous les
deux ans fe renouvellent de fi abondantes
richeffes , nous oferons interroger
les fombres contempteurs de leur
âge & de leur Nation ; nous leur demanderons
dans quelle région du monde
& fous quel gouvernement on pourroit,
dans une même Ville, rencontrer ce
nombre de Talens raffemblés fourniffant
dans un auffi court efpace de temps
une pareille Collection de tous les
genres ?
*
Une émulation fi vive & fi univerfelle
dans nos Arts ne peut être que le fruit
de l'augufte protection du Souverain
& de la vigilance éclairée de celui qui eft
en même temps fur cette partie l'organe
d'un Monarque bienfaifant & le
fage difpenfateur de fes graces. (a)
( ) M. le Marquis de Marigni.
SEPTEMBRE. 1763. 199.
Les Arts , comme les Lettres , ne
peuvent s'acquitter envers leurs protecteurs
qu'en éternifant , pour ainfi dire
la mémoire le leurs bienfaits. Les monumens
des Arts ont , il faut en convenir
, des avantages pour cela , qui préfentent
d'abord quelque chofe de plus
éclatant ; mais ils font plus périffables
& bien moins étendus que ceux des
Lettres. Les unes & les autres doivent
donc fe prêter un mutuel fecours pour
un devoir auffi refpectable.
Ainfi loin de déférer au fentiment de
ceux qui croiroient que les écrivains ne
doivent point traiter de ce qui concer
-ne les Arts , il faut au contraire con
ferver, & même avec détails , dans tous
les Faftes littéraires, la gloire de leurs productions.
>
com-
D'après nos principes invariables , on
ne doit pas compter que nous foions.
jamais , dans nos obfervations
plices de la jaloufie des concurrens , de
la maligne caufticité de quelques uns
des Spectateurs , ou des fauffes façons
de voir de quelques autres : mais on ne
doit pas non plus s'attendre de notre
part , à des éloges indiftinctement prodigués
à la prévention ou même à la célébrité
des plus illuftres Artiſtes ; ainf
I iy
200 MERCURE DE FRANCE.
qu'aux prétentions fans bornes de l'amour-
propre .
Nous ferons en forte de donner une
idée auffi exacte.qu'il eft poffible de
ces précieuſes productions , à ceux de
nos Lecteurs qui ne font pas à portée de
les connoître par leurs propres yeux ; en
même temps , de guider & de fixer l'attention
de ceux qui partagent avec nous
le plaifir de ce Spectacle , fur les parties
que nous croirons qui diftinguent le
mérite de chaque ouvrage en particu
lier. Quant aux défauts réels , ( triſte
condition impofée à tout ouvrage hu
main ! ) fans les avoir indiqués par nos
obfervations , ceux qui auront vû le Salon
ne les auront que trop remarqués
eux-mêmes , & il doit être indifférent
aux autres d'en être informés par la voie
d'une critique amére. D'ailleurs il y a
toujours entre la fagacité du Lecteur
intelligent & la prudence de l'Ecrivain
moderé , un chiffre de correfpondance
qui eft fuffifamment intelligible .
Nous croyons n'avoir pas d'ordre
plus naturel à fuivre dans le compte
que nous allons rendre , que celui du
Catalogue imprimé , qui fe débite &
qui eft en même temps celui des rangs
académiques de tous les Artiftes qui
vi I
SEPTEMBRE . 1763. 201
ont contribué à enrichir cette expofition
publique .
M. CARLE VANLOO , premier Peintre
du Roi , a expofé plufieurs Tableaux.
On peut remarquer dans celui
des Grâces ( a ) enchaînées par l'Amour,
les efforts d'un grandPeintre , déja fi juftement
célébre par la beauté de fon coloris,
pour le monter(en s'exprimant felon l'art)
aun ton encore plus élevé & répondre par
là au voeu de plufieurs Connoiffeurs qui
fe plaignoient depuis quelque temps de
ce que ce ton paroiffoit en général s'être
un peu affoibli dans notre Ecole. Ce
Peintre a toujours confervé cependant
cette fraîcheur , cette fonte & cette forte
d'aménité qui caractériſent fon pinceau ,
même dans les plus fortes expreffions.
Il y a de belles maffes de lumières.
dans fon Tableau ; & l'Auteur a placé
ingénieufement un rideau qui en procu
rant d'autres belles maffes d'ombres, don
ne un effet très-piquant à fes trois figur
res , lefquelles fans ce moyen , auroient
pû devenir monotones par l'égalité des
tons dans les carnations . C'eft particu
(b) Tableau de pieds 6 pouces de haup
fur 6 pieds 3 pouces de large. Ce Tableau et
pour la Pologne.
Iv
202 MERCURE DE FRANCE.
liérement dans ces effets en Peinture,
que ceux qui ne font pas attention aur
moyens propres de cet Art, devroient
être fort circonfpects à prononcer ſu
ce qu'ils croyent être en droit de juger
par rapport aux imitations de la Nature
Entre ces trois Figures des Grâces, celle
du milieu ſe diſtingue par la beauté des
proportions & par l'élégante manièr
dont elle eft deffinée .
par
On doit fçavoir gré auffi à M. Van
loo , du moyen agréable dont il s'ef:
fervi
,, pour voiler les mains de l'Amour
même , ce que la décence ne permettoit
pas d'offrir aux yeux , en difpo
fant adroitement les guirlandes dont cet
Amour enchaîne les Graces.
J
Dans un autre Tableau du même Auteur
, de trois pieds huit pouces de largeur
fur deux pieds fept pouces de hau
teur appartenant à M. le Marquis de
Marigny , l'invention allégorique &
l'exécution pittorefque fe difputent d'a
grément. Il repréfente le Dieu Cupidon,
ou un principal Amour commandant
l'exercice militaire à une troupe d'au
tres Amours placés en ligne, & en face de
lui , vus prefque de profil par le Spec
tateur. Ils font en cuiraffe, à la françoife,
Les ailes paffant à travers & le cafque
SEPTEMBRE . 1763. 203
en tête ; ils ont des fournimens , pareils
à ceux de nos troupes , fur lefquels eft
empreinte la figure d'un coeur.Cette trou
pe eft armée de fufils la bayonnette
au bout , & l'inftant de l'exercice dans
le tableau , eft celui où l'on préfente
dles armes . Un autre troupe d'Amours
armés de fabres , vêtus & coiffés en huffards
, avance de face au Spectateur fur
" un plan inférieur & plus éloigné que la
première troupe . Derriere le principal
Amour , il y en a d'autres en différentes
attitudes & tous occupés relativement
au fujet du tableau , dont le fond orné
d'un fort joli temple , produit un afpect
riche & agréable .
"
On remarque , avec plaifir , que le
Peintre s'eft attaché à répandre fur le
Chef des Amours un éclat qui le diftingue
& en défigne très - bien la fupériorité.
A l'égard des autres , fi notre
imagination conçoit les Amours comme
des Divinités , pour ainfi dire , d'une
même famille & d'une même forte de
beauté , feroit-on en droit de leur reprocher
un peu de conformité dans les
caractères de tête ?
. On voit auffi de M. VANLOO un
Tableau ovale peint en cire , repréſentant
à mi- corps , la Veftale qui porte
1 vj
204 MERCURE DE FRANCE .
dans un crible l'eau du Tibre pour
prouver fon innocence. Cette figure
-vêtue en blanc eft d'un beau caractère
qui indique l'action merveilleuſe du
Sujet. (c )
Il y a auffi du même Auteur deux
petites Têtes peintes en cire , dont on
-ne peut trop louer l'agrément.
Loin que ce foit par refpe&t feulement
pour l'âge de M. Reftout , ancien Directeur
, c'eft par le mérite très-réel de
fes admirables ouvrages , que nous
avons été entraînés , pour ainfi dire, avec
fes Confrères & tous les Connoiffeurs,
à leur rendre un hommage qui n'eft
pas éloigné de la vénération .
Le premier de ces ouvrages , eft un
fort grand Tableau , pour le Roi , deſtiné
à être exécuté en tapifferie dans la Manufacture
des Gobelins. Il repréſente
Orphée defcendu aux enfers pour en
arracher Eurydice. Pluton & Proferpine
affis fur l'entrée d'une caverne , fermée
par de forts grillages , entre le Ténare &
les Champs Elyfées , font accompagnés
des trois Juges des Enfers. Les Parques
font groupées dans le bas. En devant
on voit Eurydice entre les mains d'un
(c) Ce Tableau eft du Cabinet de Madame
de Pompadour.
SEPTEMBRE . 1763. 20$
·
Miniftre infernal fous la forme d'un
Spectre aîlé ; Orphée eft derriere elle ,
touchant fa lyre.
Le deuxième repréfente le repas donné
par Afuerus , aux Grands de fon
Royaume. On ne fçauroit affez applaudir
à la manière ingénieufe & fça-
-vante de la compofition de ce Sujet ,
dans une forme auffi ingratte que celle
d'un demi- ceintre , évidé dans la partie
inférieure , pour l'ouverture d'une porte,
& en tout abfolument pareil à la forme
d'éventail .
Le Sujet du troifiéme , de fept pieds
fept pouces de large fur neuf pieds de
haut , eft l'évanouiffement d'Efther en
approchant du Trône dAffuerus ( d) .
On ne peut trop inviter le Public à
reconnoître dans les nouvelles productions
de ce grand Maître , des beautés
que l'on feroit peut - être fondé à dire
qui le rendent aujourd'hui prèfque fupérieur
à lui-même, dans les plus beaux
jours de fon âge, & de fes talens . On
convient généralement qu'il réunit dans
ces trois Tableaux , au plus grand degré
de perfection , ce qui a toujours caracté
rifé fon grand talent. La plus belle &
( d ) Ces deux derniers Tableaux font pour la
maifon des Feuillans , rue Saint- Honoré,
266 MÈRCURE DE FRANCE.
•
tout
la plus grande harmonie dans tous les
effets de ces Tableaux les rendent d'une
jufteffe & d'une vérité qui fatisfont également
les yeux & le jugement . Les pofitions
des plans y font fi juftes , & fi
vraies, qu'à l'aide du parfait accord dans
le coloris , tout eft diftin&t
eft à fa véritable place , & tout eft cependant
uni & , pour ainfi dire, enchaîné
enfemble, par le grand art de cette harmonie
pittorefque. En un mot ,
Peintre aura la gloire d'avoir laiffé à
notre Ecole , les modéles des plus beaux
principes de compofition & des plus
juftes effets du coloris.
T
"
ce
'N. B. Les bornes de ce Journal obligent
à remettre la fuite de cette def
cription au prochain Mercure. Mais
pour fatisfaire fur cela le jufte empreffement
des Lecteurs , on la diftribuera
, féparément en entier dans l
courant de ce mois par une Brochure
d'extraordinaire, qui fe trouvera au Bureau
du Mercure , rue Ste Anne
chez les Libraires accoutumés.
au Salon du Louvre , avec des
Remarques,
Par la Société des Amateurs.
VOILA la troifiéme fois que notre
Société a occafion de s'occuper des
Tableaux expofés au Salon . Comme
nous n'avons jamais brigué lâchement
le trifte fuffrage de certains Lecteurs
qui ne cherchent dans les Ecrits publics
que ce qui peut nourrir leur fecret
penchant à déprimer le Siécle
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
& les Contemporains , nous ne nous
refuferons pas au plaifir d'annoncer
qu'en général , dans cette dernière
expofition la Peinture de l'École
Françoife paroît à tous les Connoiffeurs
être montée à un nouveau degré
de force & de grandeur , dans le
coloris ainfi que dans la compofition .
En confidérant ce pompeux Spectacle
de nos Arts en France , où tous les
deux ans fe renouvellent de fi abondantes
richeffes , nous oferons interroger
les fombres contempteurs de leur
âge & de leur Nation ; nous leur demanderons
dans quelle région du monde
& fous quel gouvernement on pourroit,
dans une même Ville, rencontrer ce
nombre de Talens raffemblés fourniffant
dans un auffi court efpace de temps
une pareille Collection de tous les
genres ?
*
Une émulation fi vive & fi univerfelle
dans nos Arts ne peut être que le fruit
de l'augufte protection du Souverain
& de la vigilance éclairée de celui qui eft
en même temps fur cette partie l'organe
d'un Monarque bienfaifant & le
fage difpenfateur de fes graces. (a)
( ) M. le Marquis de Marigni.
SEPTEMBRE. 1763. 199.
Les Arts , comme les Lettres , ne
peuvent s'acquitter envers leurs protecteurs
qu'en éternifant , pour ainfi dire
la mémoire le leurs bienfaits. Les monumens
des Arts ont , il faut en convenir
, des avantages pour cela , qui préfentent
d'abord quelque chofe de plus
éclatant ; mais ils font plus périffables
& bien moins étendus que ceux des
Lettres. Les unes & les autres doivent
donc fe prêter un mutuel fecours pour
un devoir auffi refpectable.
Ainfi loin de déférer au fentiment de
ceux qui croiroient que les écrivains ne
doivent point traiter de ce qui concer
-ne les Arts , il faut au contraire con
ferver, & même avec détails , dans tous
les Faftes littéraires, la gloire de leurs productions.
>
com-
D'après nos principes invariables , on
ne doit pas compter que nous foions.
jamais , dans nos obfervations
plices de la jaloufie des concurrens , de
la maligne caufticité de quelques uns
des Spectateurs , ou des fauffes façons
de voir de quelques autres : mais on ne
doit pas non plus s'attendre de notre
part , à des éloges indiftinctement prodigués
à la prévention ou même à la célébrité
des plus illuftres Artiſtes ; ainf
I iy
200 MERCURE DE FRANCE.
qu'aux prétentions fans bornes de l'amour-
propre .
Nous ferons en forte de donner une
idée auffi exacte.qu'il eft poffible de
ces précieuſes productions , à ceux de
nos Lecteurs qui ne font pas à portée de
les connoître par leurs propres yeux ; en
même temps , de guider & de fixer l'attention
de ceux qui partagent avec nous
le plaifir de ce Spectacle , fur les parties
que nous croirons qui diftinguent le
mérite de chaque ouvrage en particu
lier. Quant aux défauts réels , ( triſte
condition impofée à tout ouvrage hu
main ! ) fans les avoir indiqués par nos
obfervations , ceux qui auront vû le Salon
ne les auront que trop remarqués
eux-mêmes , & il doit être indifférent
aux autres d'en être informés par la voie
d'une critique amére. D'ailleurs il y a
toujours entre la fagacité du Lecteur
intelligent & la prudence de l'Ecrivain
moderé , un chiffre de correfpondance
qui eft fuffifamment intelligible .
Nous croyons n'avoir pas d'ordre
plus naturel à fuivre dans le compte
que nous allons rendre , que celui du
Catalogue imprimé , qui fe débite &
qui eft en même temps celui des rangs
académiques de tous les Artiftes qui
vi I
SEPTEMBRE . 1763. 201
ont contribué à enrichir cette expofition
publique .
M. CARLE VANLOO , premier Peintre
du Roi , a expofé plufieurs Tableaux.
On peut remarquer dans celui
des Grâces ( a ) enchaînées par l'Amour,
les efforts d'un grandPeintre , déja fi juftement
célébre par la beauté de fon coloris,
pour le monter(en s'exprimant felon l'art)
aun ton encore plus élevé & répondre par
là au voeu de plufieurs Connoiffeurs qui
fe plaignoient depuis quelque temps de
ce que ce ton paroiffoit en général s'être
un peu affoibli dans notre Ecole. Ce
Peintre a toujours confervé cependant
cette fraîcheur , cette fonte & cette forte
d'aménité qui caractériſent fon pinceau ,
même dans les plus fortes expreffions.
Il y a de belles maffes de lumières.
dans fon Tableau ; & l'Auteur a placé
ingénieufement un rideau qui en procu
rant d'autres belles maffes d'ombres, don
ne un effet très-piquant à fes trois figur
res , lefquelles fans ce moyen , auroient
pû devenir monotones par l'égalité des
tons dans les carnations . C'eft particu
(b) Tableau de pieds 6 pouces de haup
fur 6 pieds 3 pouces de large. Ce Tableau et
pour la Pologne.
Iv
202 MERCURE DE FRANCE.
liérement dans ces effets en Peinture,
que ceux qui ne font pas attention aur
moyens propres de cet Art, devroient
être fort circonfpects à prononcer ſu
ce qu'ils croyent être en droit de juger
par rapport aux imitations de la Nature
Entre ces trois Figures des Grâces, celle
du milieu ſe diſtingue par la beauté des
proportions & par l'élégante manièr
dont elle eft deffinée .
par
On doit fçavoir gré auffi à M. Van
loo , du moyen agréable dont il s'ef:
fervi
,, pour voiler les mains de l'Amour
même , ce que la décence ne permettoit
pas d'offrir aux yeux , en difpo
fant adroitement les guirlandes dont cet
Amour enchaîne les Graces.
J
Dans un autre Tableau du même Auteur
, de trois pieds huit pouces de largeur
fur deux pieds fept pouces de hau
teur appartenant à M. le Marquis de
Marigny , l'invention allégorique &
l'exécution pittorefque fe difputent d'a
grément. Il repréfente le Dieu Cupidon,
ou un principal Amour commandant
l'exercice militaire à une troupe d'au
tres Amours placés en ligne, & en face de
lui , vus prefque de profil par le Spec
tateur. Ils font en cuiraffe, à la françoife,
Les ailes paffant à travers & le cafque
SEPTEMBRE . 1763. 203
en tête ; ils ont des fournimens , pareils
à ceux de nos troupes , fur lefquels eft
empreinte la figure d'un coeur.Cette trou
pe eft armée de fufils la bayonnette
au bout , & l'inftant de l'exercice dans
le tableau , eft celui où l'on préfente
dles armes . Un autre troupe d'Amours
armés de fabres , vêtus & coiffés en huffards
, avance de face au Spectateur fur
" un plan inférieur & plus éloigné que la
première troupe . Derriere le principal
Amour , il y en a d'autres en différentes
attitudes & tous occupés relativement
au fujet du tableau , dont le fond orné
d'un fort joli temple , produit un afpect
riche & agréable .
"
On remarque , avec plaifir , que le
Peintre s'eft attaché à répandre fur le
Chef des Amours un éclat qui le diftingue
& en défigne très - bien la fupériorité.
A l'égard des autres , fi notre
imagination conçoit les Amours comme
des Divinités , pour ainfi dire , d'une
même famille & d'une même forte de
beauté , feroit-on en droit de leur reprocher
un peu de conformité dans les
caractères de tête ?
. On voit auffi de M. VANLOO un
Tableau ovale peint en cire , repréſentant
à mi- corps , la Veftale qui porte
1 vj
204 MERCURE DE FRANCE .
dans un crible l'eau du Tibre pour
prouver fon innocence. Cette figure
-vêtue en blanc eft d'un beau caractère
qui indique l'action merveilleuſe du
Sujet. (c )
Il y a auffi du même Auteur deux
petites Têtes peintes en cire , dont on
-ne peut trop louer l'agrément.
Loin que ce foit par refpe&t feulement
pour l'âge de M. Reftout , ancien Directeur
, c'eft par le mérite très-réel de
fes admirables ouvrages , que nous
avons été entraînés , pour ainfi dire, avec
fes Confrères & tous les Connoiffeurs,
à leur rendre un hommage qui n'eft
pas éloigné de la vénération .
Le premier de ces ouvrages , eft un
fort grand Tableau , pour le Roi , deſtiné
à être exécuté en tapifferie dans la Manufacture
des Gobelins. Il repréſente
Orphée defcendu aux enfers pour en
arracher Eurydice. Pluton & Proferpine
affis fur l'entrée d'une caverne , fermée
par de forts grillages , entre le Ténare &
les Champs Elyfées , font accompagnés
des trois Juges des Enfers. Les Parques
font groupées dans le bas. En devant
on voit Eurydice entre les mains d'un
(c) Ce Tableau eft du Cabinet de Madame
de Pompadour.
SEPTEMBRE . 1763. 20$
·
Miniftre infernal fous la forme d'un
Spectre aîlé ; Orphée eft derriere elle ,
touchant fa lyre.
Le deuxième repréfente le repas donné
par Afuerus , aux Grands de fon
Royaume. On ne fçauroit affez applaudir
à la manière ingénieufe & fça-
-vante de la compofition de ce Sujet ,
dans une forme auffi ingratte que celle
d'un demi- ceintre , évidé dans la partie
inférieure , pour l'ouverture d'une porte,
& en tout abfolument pareil à la forme
d'éventail .
Le Sujet du troifiéme , de fept pieds
fept pouces de large fur neuf pieds de
haut , eft l'évanouiffement d'Efther en
approchant du Trône dAffuerus ( d) .
On ne peut trop inviter le Public à
reconnoître dans les nouvelles productions
de ce grand Maître , des beautés
que l'on feroit peut - être fondé à dire
qui le rendent aujourd'hui prèfque fupérieur
à lui-même, dans les plus beaux
jours de fon âge, & de fes talens . On
convient généralement qu'il réunit dans
ces trois Tableaux , au plus grand degré
de perfection , ce qui a toujours caracté
rifé fon grand talent. La plus belle &
( d ) Ces deux derniers Tableaux font pour la
maifon des Feuillans , rue Saint- Honoré,
266 MÈRCURE DE FRANCE.
•
tout
la plus grande harmonie dans tous les
effets de ces Tableaux les rendent d'une
jufteffe & d'une vérité qui fatisfont également
les yeux & le jugement . Les pofitions
des plans y font fi juftes , & fi
vraies, qu'à l'aide du parfait accord dans
le coloris , tout eft diftin&t
eft à fa véritable place , & tout eft cependant
uni & , pour ainfi dire, enchaîné
enfemble, par le grand art de cette harmonie
pittorefque. En un mot ,
Peintre aura la gloire d'avoir laiffé à
notre Ecole , les modéles des plus beaux
principes de compofition & des plus
juftes effets du coloris.
T
"
ce
'N. B. Les bornes de ce Journal obligent
à remettre la fuite de cette def
cription au prochain Mercure. Mais
pour fatisfaire fur cela le jufte empreffement
des Lecteurs , on la diftribuera
, féparément en entier dans l
courant de ce mois par une Brochure
d'extraordinaire, qui fe trouvera au Bureau
du Mercure , rue Ste Anne
chez les Libraires accoutumés.
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Résumé : DESCRIPTION des Tableaux exposés au Salon du Louvre, avec des Remarques. Par la Société des Amateurs.
En septembre 1763, la Société des Amateurs présente au Salon du Louvre des tableaux démontrant l'excellence de la peinture française, tant dans le choix des couleurs que dans la composition. Cette avancée est attribuée à l'émulation des artistes, soutenue par la protection royale et la vigilance du Marquis de Marigny. La Société souligne l'importance de reconnaître les bienfaits des protecteurs des arts et de fournir des critiques constructives sans favoritisme. Parmi les œuvres remarquables, 'Les Grâces enchaînées par l'Amour' de Carle Vanloo, premier peintre du Roi, se distingue par l'utilisation des masses de lumière et d'ombre. Ce tableau, destiné à la Pologne, mesure six pieds six pouces de haut sur six pieds trois pouces de large. Vanloo utilise des guirlandes pour voiler les mains de l'Amour de manière décente. Un autre tableau de Vanloo, représentant Cupidon, est également salué pour son invention allégorique et son exécution picturale. Le texte mentionne également une peinture du Marquis de Marigny montrant Cupidon dirigeant une troupe d'amours en exercice militaire, équipés de fusils à baïonnette et de sabres, avec un temple en arrière-plan. Vanloo a aussi créé un tableau ovale en cire représentant une Vestale et deux petites têtes en cire remarquables. Les œuvres de Jean II Restout, ancien directeur, incluent 'Orphée aux enfers', un repas donné par Assuérus, et l'évanouissement d'Esther. Ces tableaux sont loués pour leur composition ingénieuse et leur harmonie. Le premier est destiné à être exécuté en tapisserie aux Gobelins, le second est en forme d'éventail, et le troisième mesure sept pieds sept pouces de large sur neuf pieds de haut. Les œuvres de Restout sont considérées comme des modèles de composition et de coloris.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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4
p. 176-202
EXPOSITION au Salon du Louvre des Peintures, Sculptures & Gravures de MM. de l'Académie Royale.
Début :
Les tableaux d'histoire ont fixé les premiers regards des Amateurs instruits. [...]
Mots clefs :
Artiste, Tableaux, Nature, Salon du Louvre, Salon, Coloris, Portrait, Spectateur, Figures, Histoire, Relief, Détails, Marbre, Roi, Dessin, Proportion, Formes, Composition, Mérite, Lumière
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texteReconnaissance textuelle : EXPOSITION au Salon du Louvre des Peintures, Sculptures & Gravures de MM. de l'Académie Royale.
EXPOSITION au Salon du Louvre des
Peintures , Sculptures & Gravures de
ES
MM. del'AcadémieRoyale.
Les tableaux d'hiſtoire ont fixé les
premiers regards des Amateurs inſtruits.
Siles compoſitionsdeces tableaux n'ont
pastoujours répondu àce que leſujet
annoncé ſembloit leur promettre , ils
n'enont pas moins admiré les beautés
qui s'y trouvoientrépandues. Leur indul
genceeſtfondéeſurlaconnoiſſance qu'ils
ontdeladifficulté dugenrede l'hiſtoire,
lepremier ſansdoutedetous lesgenres,
puiſque le Peintred'hiſtoire eſt le Pein
tredel'ame, &que lesautresnepeignent
ordinairementquepourles yeux. N'est-il
pas juſte d'ailleurs de tenir compte au
Peintre hiſtorien du courage qui lui eſt
néceſſairepour cultiver un champ ſtérile,
grâce au goût frivole &meſquinde la
plupartdenos richesAmateurs pour les
bambochades & lespetits tableaux froi
dementterminésdesPeintres Flamands?
OCTOBRE. 1775. 177
UnArtiſte François, qui, par l'élévation
de ſes penſées, eſt entraîné vers l'hif
toire, ſe voit aujourd'hui réduit à quel
ques ouvrages pour lesEgliſes, les Go
belins , ou àquelques tableauxdecheva
let,quel'ona mêmeencorede lapeine
d'admettre dans les ameublemens , de
peur d'interrompre l'infipide uniformité
d'une tapiſſerie de foie.
Ungrandtableau, peintparM. Vien
&deſtiné à êtreplacédans la Chapelle
dunouveau Trianon , s'eſt d'abord fait
remarquer par lanouveautédu ſujet. On
yvoitSaintThibault, de laMaiſonde
Montmorency , qui offre auRoi St Louis
&àlaReine Margueritede Provence ,
une corbeillede fleurs&de fruits, dans
laquelle s'élèvent onze tigesde lis. Le
Roi n'avoit point encore eu d'enfant:
St Thibaultlui annonce parcetemblême
qu'il en aura onze, & par la tige qui
s'élève le plus haut, luidéſigne Robe ,
Chefde la Maiſonde Bourbon. La for
me ingrate de ce tableau, qui a huit
pieds fix pouces dehautfur cinq pieds
neufpouces de large, paroît avoir gêné
l'Artiſtedans l'ordonnancede ſa compo
fition. Mais où trouver un deſſin plus
précis, une exécutionplus nette & plus
facile?
Hy
178 MERCUREDE FRANCE.
1
Le tableaudu même Artiſte, dont le
fujet eſt tiré de l'Iliade , a réuni plus
généraleinent les fuffrages par l'heureuſe
diſpoſition du ſujet, l'intelligence du
clair-obfcur & la vigueur du coloris.
Vénus , bleſſée par Diomède à la guerre
de Troye , eſt ſecourue parIris, & Mars
l'aide à monterdans ſon char: c'eſt du
moins ce dernier moment que l'Artiſte
avoulu rendre , mais qui n'eſt peut-être
pas aſſez indiqué par l'attitude de la
Déeffe; cette attitude eſt tranquille &
n'annonce point l'action quidoit ſuivre.
Un tableau deM. Hallé,le ſeul que
cetArtiſte ait expoſé au Salon, nous re
préſente Jéſus Chriſt qui fait approcher
delui les petits enfans pour lesbénir. Il
y adans l'expreſſion de Jésus-Chriſt un
caractère de bonté; mais l'on pourroit
exiger que ce caractèreeût plus de no.
bleſſe. Cette figure principale eſt d'ail
learsd'une proportion un peu courte.En
général, ces fortesdeſujetsfont toujours
ingrats à traiter, parce que ce n'eſt que
d'après les formes d'un beau idéal que
l'Artiſtepeut tracercelles que l'imagina
tion exaltéedu ſpectateur exigedans la
figure de l'homme-Dieu.
M. Durameau s'est fait honneur en
:
OCTOBRE. 1775. 179
traitantun ſujetde l'hiſtoiredeBéliſaire.
CeGénéral,après avoir commandé avec
gloire les armées de Juſtinien , tomba
dans la diſgrâce de ce Prince, qui lui fic
crever les yeux. On le voit icideretour
dans le ſeinde ſa famille. Eudoxe ſa
fille embraſſe ſes genoux; & Antonine
ſa femme, qui étoit malade, faiſantun
effort pour ſe lever , tombe évanouie
entrelesbrasd'unedeſes femmes &du
jeuneTibère.Cette ſcène eſt pathétique;
elle ne faitcependantqu'une impreſſion
pallagère ſur le Spectateur, parce que
l'Artiſte s'eſt moins occupé de la partie
du ſentiment &de l'expreffion que des
formes cadencées &pittoreſques de ſa
compoſition.
Onavu auSalon, dumêmeAtriſte,
ſon morceau de réception, tableau de
dix-huitpieds de large fur neufpieds fix
pouces de haut , qui repréſente l'été.
Cérès & ſes Compagnes implorent le
Soleil , & attendent, pour moiffonner ,
qu'il aitatteint le ſigne de la Vierge. La
Canicule ou chienne céleste vomit des
flammes & des vapeurs peſtilentielles.
Les Zéphirs, par leurs ſouffles, dimi
nuent fon ardeur & purifient les airs,
L'idée de laCanicule jetant du feu &
Hvj
180 MERCURE DE FRANCE.
rafraîchie parles Zéphirs, eſt une fiction
qui peut réuſſir en poësie , & qui n'eſt
pas auffi heureuſe en peinture; mais il
règne dans cette compofitionune belle
harmonie de couleur. Le toneſt lumi
4
neux & doré. L'Artiſte a voulu fans
doute exprimer par ce coloris ardent
l'aridité& laféchereſſe de laſaiſon. Le
charduSoleil eſt attelé de quatre che
vauxblancs. Une draperie légère voltige
autour duDieu de la lumière, ce qui
étend lamaſſede cette figure, qui fans
cela auroit paru trop maigre. Cérès &
fes Compagnes ,placées ſur ledevantde
lacompoſition,n'ontpointcette élégance
deformeque l'on a droit d'exiger dans
des Déeſſes. Le deſſin en eſt même un
peulourd: maisellesfontdiſpoſées favo
rablement pour l'effetdutout enſemble.
Cettegrandecompoſition eſtdeſtinée à
orner laGalerie d'Apollon.
L'Hiver, tableaude lamêmegrandeur
&lemorceauderéceptiondeM.Lagre
née lejeune, doitpareillement décorer
la Galerie d'Apollon. Les figures de ce
dernier tableau font d'une proportion
beaucoup plus forte,ce quidoit nécef
fairement nuire àl'enſemble deladéco
xation dela Galerie. Eole,dans ceta
OCTOBRE. 1775. 181
bleau,eſt repréſentédéchaînantlesvents,
qui couvrent les montagnes de neige.
Les eaux des fleuves fontglacées, & la
végétationparoîtenquelquefortearrêtée.
Mais onignorequia pu autoriſerl'Artiſte
à repréſenter dans ce tableau la figure
allégorique duTemps endormi. L'hiver ,
qui eſt laſaiſonoùlavégétationestmoins
active , a été quelquefois dépeint ſous la
figure d'un vieillard dormant ou aſſoupi;
mais jamais le Temps,dontla marche
eſt toujours égale & rapide; auſſi les
Poëtes l'ont dépeint ſous la figured'un
vieillard , ayantdeux grandesailesaudos,
une faulx à la main, &fuyant d'un vol
agile ſansjamais être arrêté. Ce tableau
de l'hiver offre néanmoins des parties
étudiées & qui font honneur àl'Artiſte.
Onjugeraencoreplus favorablementde
fongéniepour lacompoſitiond'après un
autrede ſes tableaux expoſé au Salon ,
&repréſentant un repos en Egypte La
compoſition eneſtriche, bien ordonnée
&d'unbon ſtyle; le coloris tranfparent
&harmonieux: mais ce tableau, fait
pour être vu de près,ainſi qu'un autre
tableau repréſentant l'homme entre le
vice& la vertu qui l'abandonne, de
manderoit à être terminé avec plus de
182 MERCURE DE FRANCE.
foin, fur-toutdans la partie des mains ,
qui ſont trop négligées. Pluſieurs deſſins
du même Artiſte, dont les ſujets font
tirés de l'hiſtoire ancienne , ne ferontpas
regardés avec des yeux indifférens. Ces
deſſins ſont exécutés à la plume & lavés
au biſtre ſur papier bleu, rehauffé de
blanc aupinceau.
Degrands tableaux de M. Vanloo,
deſtinés à être exécutés en tapiſſeries ,
nous ont misdevant les yeux différens
momens de la journée d'une Sultane.
Ici onvoit les préparatifs de ſa toilette;
plus loin, des Lunuques noirs & des
Eunuquesblancs qui lui fervent des ra
fraîchiſſemens. Un troiſième tableau la
repréſente commandantdes ouvragesaux
Odaliſques ; dans un quatrième , ces
Odaliſquesdonnent une fête champêtre
enpréſence du Sultan & de laSultane. Il
yadanscesdifférens tableauxdes parties
bien étudiées , & d'autres qui nele font
peut-être pas affez. Dans le premier ta
bleau , par exemple, le Spectateur a de
la peine à ſe rendre compte des règles
de perspective que l'Artiſte a adoptées.
Les piédeſtaux des colonnes ſont d'une
proportion beaucoup trop haute ; & le
baldaquin, ſous lequel eſt placé la Sul
1
OCTOBRE. 1775. 183
tane, paroît trop meſquin pourl'éléva
tion de l'édifice que ces colonnes indi
quent. Aureſte, ces compoſitions très
riches enétoffes, préſententdans leurs
différentes parties , des détails agréables
quidoivent réuſſir entapiſſetie.
Onavuavecſatisfactionles nouveaux
efforts qu'a faits M. Brenet pour nous
rappelerdans ſestableauxdeStPierre&
de St Paul , de l'AſſomptiondelaSainte
Vierge , de la Réſurrection de Jéſus
Chriſt , la manière de compoſer des
grands Maîtres. L'Artiſte cependant au
roitpu répandredanscettedernière com.
poſition plus de grandeur, plus de no
bleſle& mêmeplus deconvenance , en
donnantmoinsde mouvementauChriſt ,
qui doit s'élever par le ſeul actede ſa
volonté , cequ'auroientindiqué ſesjam
bes plus rapprochées & ſes bras moins
étendus. Un autretableau du même Ar
tifte, tiré del'Histoire Romaine , &dont
le ſujer eftCreſſinus juſtifiédevant l'Edi
le, eſt ſagement ordonné. Lecoſtumey
eſt fidèlement obſervé, & la ſcène eft
diſpoſée de façon àproduitele meilleur
effer. Un ciel bleu, qui fertde fond au
ſujet , pourra paroître d'un ton un peu
tropégal;cetteſcène d'ailleurs ſe paſſant
184 MERCURE DE FRANCE.
au milieu de la ville, ſembloit devoir
être entourée d'édifices..
Cybèle ayant découvert qu'Atys, le
Grand-Prêtre de ſes Autels, lui faifoit
infidélité pour la Nymphe Sangaride ,
fufcite contre elle Alecton : cette Furie
ſecoue ſon flambeau & ſesſerpens ſurla
tête d'Atys , & excite enluiun ſi furieux
délire , que prenant ſa Maîtreſſe pour un
monſtre, il la poignarde. Célénus, Roi
de Phrygie, eſt irrité de cettevengeance
horrible : le Peuple , les Sacrificateurs
font effrayés : lesAmours & les Plaifirs
s'enfuient. C'eſt le ſujet d'un grand ta
bleau de 15 pieds de large ſur 10 de
haut, exécuté parM.Robin.Cettegrande
machine aunbeaumouvement,les maf
ſes en fontbien décidées, & il règne
dans la compoſition uneforte d'enthou
ſiaſme qui échauffe le Spectateur; mais
ce n'eſt pas affez pour réunirles ſuffrages
desAmateurs , qui ne les accordentque
d'après l'impreſſion que font fur eux le
charmeducoloris,lacorrectiondudeſſin
&uneexécutionnette & facile.
Uneffettrèsbrillant,desdétails ren
dus avec ſoin, l'intérêt même du ſujet ,
ont fixé les yeux du Spectateur fur un
petit tableau de M. Lépicié, qui repré
OCTOBRE. 1775.
185
fentoit MgrleDucdeValois auberceau.
On aégalement remarqué l'attelier d'un
Menuifier , tableaudechevalet, où l'Ar
tiſte avoit repréſenté, avec une naïveté
aimable,unejeune fillequi ſembleoublier
l'ouvrage qu'elle tient dans ſes mains
pourécouterlesdiſcoursd'unjeune gar
çonmenuifier.L'Artiſte aaffectéde placer
danscetableau, &dans quelques autres
du mêmegenre,des maſſes de lumière
très-larges& très-brillantes; mais qui ,
par leur éclat & leurlargeur même , nui
fent au reliefdes figures &à cettedouce
harmonieque l'oncherche dansun ta
bleau. Nous ne citerons point ici tous
les ouvrages de cet Artiſte expofés au
Salon;ilsétoientengrand nombre; le plus
conſidérableétoit l'intérieur d'une Doua
ne, tableau des pieds de large fur 3
pieds de haut. La compoſition en eſt
riche &bien ordonnée. Les figures qui
l'animent ont lemouvement&lavariété
que l'on defire dans un ſujetpareil. Le
coloris eſt d'ailleurs ici beaucoup plus
doux, plus harmonieux que dans les
autres tableaux du même Artiſte. On
pourroit ſeulementdeſirer, pour lemeil
leur effet del'enſemble , que ladégrada
tion de lalumière fût plusſenſible dans
186 MERCURE DE FRANCE.
lesdifférentes parties d'architecture qui
ſerventde fond au ſujet.
M. Lagrenée l'aîné continuedeplaire
auplusgrandnombre des Amateurs, par
de petites compoſitions empruntées de
l'hiſtoire ou de la fable, & dont le prin
cipal mérite conſiſte dans la propretéde
l'exécution & la ſuavitédu pinceau.
Le Peintre de la nature, M. Vernet,
s'eſt plu à nous rappeler, dansdifférens
tableaux , les ſcèneslespluspathétiques
dela mer en courroux, ou les momens
les plus tranquilles & les plus délicieux
d'une belle journée. Ses deux tableaux
repréſentant l'un la conſtruction d'un
chemin,&l'autre l'abord d'une foire ,
ont, par la richeſle de lacompoſition ,
la variété& lavie qu'un pinceau ſpirituel
arépandu dans les différens grouppes de
figures, tranſportéle Spectateur au milieu
dela ſcènerepréſentée.
La curioſité du Public eſt toujours
Aattée par les compoſitions de M. le
Prince dans le coſtume Ruſſe. SonAva
re, fon Jaloux, ſon Négromantien &
autres compofitions pareilles ,préſentent
des têtesbienétudiées, debeaux effetsde
lumière , des détails d'étoffe , de métal,
d'ornemens,rendusavecune intelligence
OCTOBRE. 1775. 187
dans la couleur locale, & une certaine
adreſſe dansla touche ,qui caractériſent
l'objet. Ses payſages ſontornésde petites
figures tout à faitſpirituelles.Le feuiller
desarbres eſt touchédegoût, mais point
affez rendu. Cettepratique n'eſt ſuppor
tableque dansdesdeſſinsoudeseſquiſſes;
onexigedeplus,dansuntableau fini ,que
latouche indique l'eſpèce mêmed'arbre.
quel'onrepréſente.Onavoueraencoreque
lestons des arbres , des eaux , des terraf
ſes,desciels fonttrès frais, très-brillans
dans les payſagesde M.lePrince, mais
quecebrillant nuit quelquefois à l'har
monie du tableau;nouspourrionsmême
ajouter, à la vérité de la nature, vérité
que l'Artiſte ne doit jamais perdre de
vue: autrement iltombe dans cequ'on
appelle manière , & ſes tableaux n'ont
plusqu'un mérite de mode ou de con
vention. Onregretteencore que cetAr
tiſte ne variepasdavantage ſesſites.Une
vue annoncée d'après nature,tableau de
spieds ſix poucesde large ſur 4pieds 6
pouces de haut, ne préſentequ'un bou
quetd'arbresdans les formes peuvariées
de Ruyſdal, qui ſontcelles quel'Artiſte
paroît avoir adoptéesdepréférence.
M.Willelefils,nouvelAgréé,donne
188 MERCURE DE FRANCE.
les plus heureuſes eſpérances. On a vu
de lui deux têtes d'étude, celle d'un
Vieillard villageois & celle d'un Suiffe ,
quiannoncent unArtiſtequi fait ſe ren
dre compte des moindres détails de la
nature. Ces têtes , très bien touchées,
ontd'ailleursbeaucoupde relief. Sadanſe
villageoiſe, un autre tableau où il a re
préſenté une jeune fille qui, après avoir
reconnuſeségaremens,vientſejeter aux
genoux de fonpère, préſentent des ſcè
nesqui nefontpointſansintérêt. Elles
ne font pointtraitées avec toutes les ref
fourcesdu clair obſcur , pour donner du
relief aux figures , & empêcherqu'elles
ne paroiſſent ſemées &découpées ſurle
fond;maisonyremarqueavecplaifir un
Artiſte qui s'étudie àrendre les différens
mouvemens de la nature. Ces tableaux
peuvent doncêtreregardéscommed'heu
reux efſfais dans l'art difficile de rendre
les ſcènes naïves du ſentiment.
Une petite fille répétantſa leçon, une
famille faiſant des confitures , une mère
engageant ſa fille à prendre uneméde
cine ; voilà à peuprès lesſujets des com
poſitions de M. Bounieu.Ces tableaux
peuvent plaire par de petitsdétails co
piés ſcrupuleuſementd'après nature , par
OCTOBRE. 1775. 189
deseffets de lumière ménagésavec art,
&par la manœuvre d'unpinceautrès
foigné. Ona auſſivu de cetArtiſte , de
petits payſages, où l'on trouve , ainſi que
dans ſestableaux de compoſition, des
reintes noirâtres, qui ne fontpointdans
lanature.
Les tableauxdeM. Theaulon,nouvel
Agréé,ſerontrecherchés parleplus grand
nombredes Amateurs; les compoſitions
enſontenjouées & agréables. Dans l'un
decestableaux,on voit une jeune fille
furunlit,endéſordre;un jeunehomme
luidemandepardonde lui avoir arraché
unbouquetderoſes, qu'on voit éparpil
léesà ſes pieds. Le tableau qui lui fert
de pendant, offre un heureux ménage.
Deuxjeunesépouxparoiſſenttendrement
unis; le père appelle avec complaiſance
un enfantqui, foible encore, s'eſſaye à
former ſespremierspasdansunchariot,
enluitendantles bras. La mère quitte
fon occupation , & cherche à lire dans
lestraitsdeſon marilesmarques de fon
amour paternel. Unvieillard,ſon père,
regarde cette ſcène, qui fixe toute fon
attention.C'eſt lanoticequia étédonnée
dansl'explicationdespeinturesduSalon,
&qui paroiſſoit néceſſaire pour faire
190 MERCURE DE FRANCE.
connoîtretoutcequel'Artiſtes'étoitpropo.
ſéencompoſantcetableau.Onyreinarque
dumoinsunetouche fine&légère , des
figures agréables,dejolistonsdecouleur.
DeuxautrespetitstableauxdecesArtiſte
repréſentantdesBaigneuſes &de jeunes
Nymphes danſantdansunegrotte, méri
tent auffid'être cités. Onpourroitdefirer
plusdecorrectiondans ledeſſindes figu
res; mais elles ſont touchées avec ef
prit, & les rochesqui ſerventde fond à
ces figures, ſont coloriées avec intelli
gence.
Parmi les productions deM. Robert,
on a fur-tout remarqué les reſtes d'un
Temple de Jupiter; le Temple de la
Concorde, aveclapyramidedeCeftius ;
les ruinesduPalais des Céſars; & deux
autres tableaux où l'on voyoitdans l'un
l'effet d'un Soleil couchant , &dans l'au
tre, le portique d'une maiſonde cam
pagne prèsde Florence. Pluſieurs autres
tableaux dans le même genre annoncent
unArtiſte qui faittirerleplusgrandparti
dujeu des oppoſitions. Sa touche eſt
légère, ſon coloris tranſparent, ſonfaire
facile & fpirituel.Son grand tableau du
décintrement du Pont de Neuilly
eſt très- intéreſſant; il offre le por
OCTOBRE. 1775. 191
trait fidèled'une fêre que tout Paris a
vueaveclaplusgrande ſatisfaction.
M. deMachy, qui s'eſt auſſi appliqué
peindredes morceaux d'architecture&
de perſpective, a ſu attirer les regards
par des points de vue pris au milieu
mêmedeParis : ici c'eſt lavue du nou
velHôtel des Monnoies, plus loin celle
du Louvre & duquai. L'Artiſte aquel
quefois ajouté à ſon pointde vuedes
acceſſoires étrangers qui la rendent plus
pittoresque, mais dépayſent un peu le
Spectateur Parifien. Son faire eſt très
ſoigné;ſatoucheliſſene paroîtpas tou
jours propre à rendre le caractère brut
delapierre;maisily adans ſesdifférens
tableaux une belleentente d'effet & de
perſpective.
La nobleſſe des compofitionsde M.
Cleriſſeau,& lecaractère granddel'anti
que qu'il fait réunit à des effets confor
mes àceux de lanature, font aisément
diftinguer ſes tableauxde tuines. Ily en
avoit ſeptde lui auSalon. Ils font peints
àgouache, d'une touche large&graffe,
avec une préciſiondans les détails, quia
mérité l'approbation de tous ceux qui
ontvulesmonumens antiques.
M.Perignon, nouvelAgréé , nousد
1
192 MERCURE DE FRANCE.
donnédanscemême genredepeinture,
ノ
différentes vues où l'on a remarqué de
beaux lointains. Leseffets enſont vrais,
harmonieux , &leSpectateuryjouitavec
plaiſir de cette doucedégradationde lu
mière qui eſt amie del'œil &dans la
nature.
:
On a remarquépluſieurs tableaux de
chevaletdeM. Jollain, entreautres,deux
ſujets tirés de l'hiſtoire de Pyrrhus , &
deux autres repréſentant la toilette de
Pſyché, & l'indifcrétion deCandaule,
Roi de Lydie. Il y a peu d'expreffions
danslesfigures : maisellesſontdiſpoſées
agréablement & peintes d'un pinceau
moëlleux & foigné.
Deux femmes Grecques , dont une
brodeau métier;uneMagdeleinedansle
déſert; l'incrédulité de Saint Thomas
autre tableau de chevaler, peintpar M.
Beaufort, morceau qu'il paroît avoir étu
dié , ont auffi attiré les regards duPu
blic, qui a également accordé fon ap
probation encourageante à quelques ta
bleauxde MM Guerin, Renoux,Caref
me,Martin,Monnet&Houel, nouvel
Agréé. Onavu delui au Salon différens
pointsde vued'après nature, prisprinci
palement enItalien
Les
OCTOBRE. 1775. 193
Les tableaux de payſages ornés d'ani
maux , par M. Huet, font touchés de
goût. Son coloris eſt vigoureux , & l'har
monie en eſt très brillante, parce que
l'Artiſte l'a montée ſur le ton le plus
haut; mais ce n'eſt pas celui que donne
lanature.
Mile Vallayer s'eſtconciliédenouveau
les fuffrages des connoiffeurs, par des
tableaux repréſentantdes fruits , des lé
gumes, des vaſes de fleurs toucheés
librement & grouppées avec toute l'in
telligence pottible pour produire le meil
leureffer.
Ona auſſi admiré de Mlle Vallayer le
portrait de l'Abbé le Monier. Le ſuccès
decette Virtuoſedans cette partie diffi
cile de la peinture, doit rendre moins
ſurprenant celui avec lequelelle peintles
buſtes, les fleurs &autres objets inani
mésde ſonatelier.
M. Van-Spaendonck nousa faitvoir
pour la première fois, dans le même
genre, des tableaux d'un coloris vif &
d'une touche précieuſe. Cet Artiſté a
placédans quelques-uns de ſes tableaux
des vaſesd'agathe, de crystal , toujours
très-difficiles àbientraiter , ſans nuire à
l'éclat des fleurs: mais ſon pinceau a ſu
vaincre cesdifficultés.
1. Vol.
1
194 MERCURE DE FRANCE.
Lesportraits font toutours en grand
nombre au Salon. Leconcours des Spec
tateurs s'eſt arrêté devantle beau portrait
de S. M. Louis XVI, peint àl'huile par
M. Dupleſſis. Ce portrait , ainſique ceux
deM. Allegrain,Sculpteur ,& de M. le
ChevalierGluck parlemêmeArtiſte,font
rendus avec une vérité dans la couleur ,
une fermetédans la touche & une finelle
dans la partie des détails,qui ne laiſſe
rien à defirer.C'eſt la nature même, mais
la nature animée&ſaiſie dans ſon mo
ment le plus heureux.On apuremarquer
danslatêteducélèbre MuſicienAllemand
l'expreffion du génie inſpiré.
Le Public a vu auſſi avec intérêt le
portrait en piedde Monfieur, ceux de
Madame laComteſſed'Artois, de Ma
dameClotilde, Princeſſe de Piémont ,
&deMadeunoiſelle , parM. Drouais.
Les portraits en émail& enminiature
par MM. Hall , Paſquier , Courtois ,
Weiler, ontgénéralementplu àceux qui
aiment àvoirla nature en petit, &parée
detous les charmesque peuvent lui prê
ter la fineſle du coloris & ladélicateſſe
dupinceau. Les miniatures de M. Hall
ſe font fur tout remarquer par la fran
chiſe de la touche;ſesdraperies, large
OCTOBRE. 1775. 195
menttraitées , font valoir avec beaucoup
d'avantage le pointillé des chairs. Ces
miniatures étoient renfermées dans une
bordure ſculptée en bois par M. Boutry '
&quiaétéremarquéepourla légéreté des
ornemens & ladélicateſſe de la main
d'œuvre. MM. Hall & Weiler nousont
auſſi fait voirpluſieurs têtes enpaſtel de
grandeur naturelle Le portraiten paſtel
deM. Robert, Peintre du Roi , peint
par M. Hall , eſt d'une reſſemblance &
d'une magie étonnante: il eſt, ainſi que
celui de cet Artiſte, peint d'après lui
même, comparable à toutce que nous
avonsde mieux encegenre. 1
M. Aubry ne s'eſt pas moinsdiſtingué
par pluſieurs portraits à l'huile, rendus
avecbeaucoupdevérité, entreautres par
celui de M.Hallé, PeintreduRoi: mais
M. Aubrya mérité particulièrementl'at
tention du Public, par différentes ſcènes
copiées d'après nature. Dans l'une, on
voitunpère qui carelleſesenfans; dans
l'autre,unpetitenfantdemandantpardon
àſamère; ici c'eſt une femme qui tire
des cartes; plus loin,la Bergère des Al
pes.On remarquedans ces différens ta
bleaux unpinceaularge &pleindegoût,
des détails étudiés, un deſſin correct,
I ij
J
196 MERCURE DE FRANCE.
&, ce qui eſt encore plus précieux, de
la vérité , du ſentiment, de l'expreffion.
CetArtiſte eſt done fait pour réuſſirdans
ce genre, fur tout s'il étudie mieux les
couleurs locales, & s'il évite de faire
dominer unton decouleur verdâtre , qui
peutcontribuer à l'harmoniedutableau ,
mais qui détruit néceſſairement l'illa
fion.
Une imitation parfaite de la nature,
rendue d'une touche libre , ſavante &
pleine d'effet , a fixé depuis long-temps
le rangde M.Chardindansl'Ecole Fran
çoiſe. Troistêtesd'étude au paſtel , qu'il
acompoſées au Salon, ont le relief & la
véritéde la nature.
Les productions delaSculpture n'ont
point été bien nombreuſes cette année.
Différens modèles en plâtre,quelques
terres cuites , & beaucoup de portraits ,
voilà ce qui a orné le Salon. Le beau
portrait du Roi, modèle en plâtre par
M. Pajou , un autre portraitde Sa Ma
jeſté par M. Bridan, celui de la Reine
parM.Boizot, font ceuxquelePublic a
vusavecleplusd'intérêt.On s'eſt plu auſſi
àconſidérerlebuſte de M. le Comte de
Buffon, par M.Pajou, morceaudecarac
tère&d'une expreſſionforte; lesportraits
OCTOBRE. 1771. 197
de MM. de Miromenil & Turgot,par
M. Houdon , celui de M.le Chevalier
Gluk , &un autre de MileArnoulddans
le tôle d'Iphigénie, parle mêmeArtiſte.
M.Houdon nousaauſſi fait voirle mo
dèle d'une Chapelle ſépulcrale , en mé
moiredeLouiſe-Dorothée,Ducheſſe de
Saxe Gotha. Le caractère de ce monu
ment eſt ſimple, &cependant produit
un grand effer. On voit aufond d'une
Chapelle laportedu Temple de la Mort
qui, ſous la figured'un ſquelette , lève ,
pour en fortir , lesrideaux dont elle eſt
en partie voilée, & ſe ſaiſit avec préci
pitation de la Ducheſſe qui,les cheveux
épars , eſtcouverte d'un linceul;elledoit
exprimer ſon attachement pour tous
ceux qui lui étoient alliés , & fon affec.
tion pour le Peuple.
La Vierge en plâtredecinq pieds fix
pouces, que M. Mouchydoit exécuter
en marbre pour l'Egliſe de Brunoy , eſt
dela plus belle proportion. Latêre rieſt
pas modelée ſur les formes ſevères de
l'antique , mais elle eſt agréable. L'En
fantJéſus qu'elletientdans ſes bras eſt
traité avec un ſentiment de chair , & la
figure en général eſt bien compofée &
drapée noblement.
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
Unautre modèlede la Ste Vierge &
de l'Enfant Jésus , deſtiné pour la Ca
thédrale de Rouen, a été expoſé par M.
le Comte. L'Enfant Jéfus eft repréſenté
couché ſurlesbras de laVierge& tenant
unde ſesdoigtsdans ſabouche.
Jésus Chriſt mort , pleuré parlestrois
Maries, bas relief qui doit être exécuté
par le même Artiſte, ne laiſſe pas le
Spectateur indifférent. Diverſes nuances
de la douleur y fonttrès bien rendues.
Diane qui terraſſe un ſanglier, petit
morceau enterre cuite par M. Monor,
eſt un morceau pleinde mouvement ; le
deſſin en eſt pur, élégant. Une autreterre
cuite du même Artiſte,qui nousrepré
ſente l'Amourdépoſant ſes armes dans
leſeinde l'Amitié, a paru traitée avec
fentiment.
L'Hymenqui couronne l'Amour , joli
grouppe en marbre, parM. Bridan , eſt
aſſaiſonné des fineſſes que peut donner
un ciſeau délicar. La Fidélité lifant une
lettre& careffant fon chien; une petite
figure ſe coëffant d'une guirlande de
fleurs , auſſi en marbre ; leſquiſſe du
tombeau du Marquis d'Argens, par le
même Artiſte, ont également mérité les
fuffrages des Connoiffeurs.
1
OCTOBRE. 1775. 199
M.Caffiery n'a expoſé cetteannée au
Salon que le portrait en marbre deM.
Piron; ce portrait, ſupérieurement exé
curé, doit être placé dans le Foyerde la
Comédie Françoiſe. On peutvoir de ce
.
même Artiſte une très belle figure en
marbre de ſeptpieds de proportion , qui
eſt dans unedes niches de la Chapelle
de Saint Grégoire,dans l'Eglife Royale
des Invalides. Cette figure repréſenteSte
Sylvie , femme de Gordien, Sénateur
Romain, mèredeSaintGrégoire,Pape.
Elle et dans l'action de remercier Dieu
d'avoir donné lejouràundes plusgrands
Pontifes. Cette figure eſt vêtue d'une
longue tunique & d'un manteau très
ample ,habillementordinairedes Dames
Romaines. /
Le Prométhée de M. Boizot eſt un
morceau d'unecompoſition agréable, in
génieuſe , pleine de ſentiment, & qui
nepeut manquerde réuſſir dansl'exécn
tionqui en ſerafaite en marbre.L'Artif
te a repréſenté l'inſtant où l'homme ,
éprouvant les premiers ſentimens de fon
cœur,élève ſes regards vers laDivinité :
Prométhée admire le ſuccès de ſonen
trepriſe : le génie de Minerve le couvre
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
de ſon égide, ſymbole de la protection
que lui accorde cette Déeſſe.
Différentes eſquiſſes de M. Berruer
ontété auſſi vues avec ſatisfaction. Mais
le morceau de ſculpturele plus confidé
rableannoncédans l'explicationduSalon,
eſt un bas relief de M. Gois, de trente
pieds de large fur cinq pieds fix pouces
de haut, repréſentant St Jacques & St
Philippe prêchant& guériſſant les mala
des. Ce bas relief , offre deux actions
différentes, mais qui ſe trouvent liées
en quelque forte par le mêmeeſprit de
bienfaiſance. Ici StJacques , par ſes inf
tructions , guérit les maladiesde l'ame;
plus loin, Saint Philippe guérit celles du
corps. Ces deux Apôtres font aifés à re
connoître par ladignité de leur attitude ,
par lanobleſſede leur expreffion , & par
l'attention qu'a eue l'Artiſtede les laiſſer
dominer ſur les différens grouppes de
figures qui les environnent. Ces group
pes font variés non-feulement par les
formes , mais encore par les différentes
expreſſions de caractère & de ſentimens
répandues fur toutes les figures. L'âge,
P'habillementmême contribuentà rendre
cette variété plus intéreſſante. L'Artiſte a
donné, avec raiſon,aux jeunes gens, des
:
5
に
P
OCTOBRE. 1775. 201
draperies beaucoup plusſouples & plus
légères qu'aux vieillards, afin de laiſſer
mieux appercevoir les contours coulans
&gracieuxde cettebelle nature.Comme
ce bas relief étoit trop grand pour être
placé dans le Salon , il a été expoſédans
l'attelier de l'Auteur , cour du Louvre,
où lesAmateurs pourront encore levoir.
Ils feront également fatisfaits de deux
grands deſſins exécutés au biſtre , parM.
Gois ,dontl'un repréſenteCorefus, l'un
des Prêtres de Bacchus, qui ſe ſacrifie
pour ſon Amante; l'autre eſt un ſujet
tiré de l'hiſtoire d'Eurypide, Capitaine
Grec. Ces deſſins ſont traités dans le
grand ſtyle de l'hiſtoire , & avecun effet
dans la couleurqui décèle l'Artiſte intel
ligent.
Les médailles de MM. Roettiers &
Duvivier ont reçu les plus juſtes applau
diſſemens. Avec quelle fatisfaction fur
tout n'aton pas vu le portrait de Sa
Majesté LouisXVI , les médaillesde fon
facre &autres relatives à notre hiſtoire ,
gravées par M. Duvivier avec une
,
fineſſe de deſſin & une pureté d'exécu
tionqui ne laiſſent rien àdeſirer.
Nons ne ferons pointici mentiondes
gravures expoſées au Salon, parce que
Iv
202 MERCURE DE FRANCE.
nous lesavons annoncées dans leMercure
àmeſurequ'elles ont été publiées. On
eſt d'ailleurs unpeu tropdiſtrait par les
peintures &ſculptures pour s'enoccuper
pendantl'expoſition.Différens Amateurs
néanmoins ont pris plaifir à comparer
pluſieurs gravures exécutées d'après les
compoſitions de M. Cochin , avec les
deſſins originaux de cet Artiſte, dont on
avu une très-belle ſuite au Salon , exé
cutée avec une pureté & une préciſion
très propres à conduire leburindu Gra
veur.
Peintures , Sculptures & Gravures de
ES
MM. del'AcadémieRoyale.
Les tableaux d'hiſtoire ont fixé les
premiers regards des Amateurs inſtruits.
Siles compoſitionsdeces tableaux n'ont
pastoujours répondu àce que leſujet
annoncé ſembloit leur promettre , ils
n'enont pas moins admiré les beautés
qui s'y trouvoientrépandues. Leur indul
genceeſtfondéeſurlaconnoiſſance qu'ils
ontdeladifficulté dugenrede l'hiſtoire,
lepremier ſansdoutedetous lesgenres,
puiſque le Peintred'hiſtoire eſt le Pein
tredel'ame, &que lesautresnepeignent
ordinairementquepourles yeux. N'est-il
pas juſte d'ailleurs de tenir compte au
Peintre hiſtorien du courage qui lui eſt
néceſſairepour cultiver un champ ſtérile,
grâce au goût frivole &meſquinde la
plupartdenos richesAmateurs pour les
bambochades & lespetits tableaux froi
dementterminésdesPeintres Flamands?
OCTOBRE. 1775. 177
UnArtiſte François, qui, par l'élévation
de ſes penſées, eſt entraîné vers l'hif
toire, ſe voit aujourd'hui réduit à quel
ques ouvrages pour lesEgliſes, les Go
belins , ou àquelques tableauxdecheva
let,quel'ona mêmeencorede lapeine
d'admettre dans les ameublemens , de
peur d'interrompre l'infipide uniformité
d'une tapiſſerie de foie.
Ungrandtableau, peintparM. Vien
&deſtiné à êtreplacédans la Chapelle
dunouveau Trianon , s'eſt d'abord fait
remarquer par lanouveautédu ſujet. On
yvoitSaintThibault, de laMaiſonde
Montmorency , qui offre auRoi St Louis
&àlaReine Margueritede Provence ,
une corbeillede fleurs&de fruits, dans
laquelle s'élèvent onze tigesde lis. Le
Roi n'avoit point encore eu d'enfant:
St Thibaultlui annonce parcetemblême
qu'il en aura onze, & par la tige qui
s'élève le plus haut, luidéſigne Robe ,
Chefde la Maiſonde Bourbon. La for
me ingrate de ce tableau, qui a huit
pieds fix pouces dehautfur cinq pieds
neufpouces de large, paroît avoir gêné
l'Artiſtedans l'ordonnancede ſa compo
fition. Mais où trouver un deſſin plus
précis, une exécutionplus nette & plus
facile?
Hy
178 MERCUREDE FRANCE.
1
Le tableaudu même Artiſte, dont le
fujet eſt tiré de l'Iliade , a réuni plus
généraleinent les fuffrages par l'heureuſe
diſpoſition du ſujet, l'intelligence du
clair-obfcur & la vigueur du coloris.
Vénus , bleſſée par Diomède à la guerre
de Troye , eſt ſecourue parIris, & Mars
l'aide à monterdans ſon char: c'eſt du
moins ce dernier moment que l'Artiſte
avoulu rendre , mais qui n'eſt peut-être
pas aſſez indiqué par l'attitude de la
Déeffe; cette attitude eſt tranquille &
n'annonce point l'action quidoit ſuivre.
Un tableau deM. Hallé,le ſeul que
cetArtiſte ait expoſé au Salon, nous re
préſente Jéſus Chriſt qui fait approcher
delui les petits enfans pour lesbénir. Il
y adans l'expreſſion de Jésus-Chriſt un
caractère de bonté; mais l'on pourroit
exiger que ce caractèreeût plus de no.
bleſſe. Cette figure principale eſt d'ail
learsd'une proportion un peu courte.En
général, ces fortesdeſujetsfont toujours
ingrats à traiter, parce que ce n'eſt que
d'après les formes d'un beau idéal que
l'Artiſtepeut tracercelles que l'imagina
tion exaltéedu ſpectateur exigedans la
figure de l'homme-Dieu.
M. Durameau s'est fait honneur en
:
OCTOBRE. 1775. 179
traitantun ſujetde l'hiſtoiredeBéliſaire.
CeGénéral,après avoir commandé avec
gloire les armées de Juſtinien , tomba
dans la diſgrâce de ce Prince, qui lui fic
crever les yeux. On le voit icideretour
dans le ſeinde ſa famille. Eudoxe ſa
fille embraſſe ſes genoux; & Antonine
ſa femme, qui étoit malade, faiſantun
effort pour ſe lever , tombe évanouie
entrelesbrasd'unedeſes femmes &du
jeuneTibère.Cette ſcène eſt pathétique;
elle ne faitcependantqu'une impreſſion
pallagère ſur le Spectateur, parce que
l'Artiſte s'eſt moins occupé de la partie
du ſentiment &de l'expreffion que des
formes cadencées &pittoreſques de ſa
compoſition.
Onavu auSalon, dumêmeAtriſte,
ſon morceau de réception, tableau de
dix-huitpieds de large fur neufpieds fix
pouces de haut , qui repréſente l'été.
Cérès & ſes Compagnes implorent le
Soleil , & attendent, pour moiffonner ,
qu'il aitatteint le ſigne de la Vierge. La
Canicule ou chienne céleste vomit des
flammes & des vapeurs peſtilentielles.
Les Zéphirs, par leurs ſouffles, dimi
nuent fon ardeur & purifient les airs,
L'idée de laCanicule jetant du feu &
Hvj
180 MERCURE DE FRANCE.
rafraîchie parles Zéphirs, eſt une fiction
qui peut réuſſir en poësie , & qui n'eſt
pas auffi heureuſe en peinture; mais il
règne dans cette compofitionune belle
harmonie de couleur. Le toneſt lumi
4
neux & doré. L'Artiſte a voulu fans
doute exprimer par ce coloris ardent
l'aridité& laféchereſſe de laſaiſon. Le
charduSoleil eſt attelé de quatre che
vauxblancs. Une draperie légère voltige
autour duDieu de la lumière, ce qui
étend lamaſſede cette figure, qui fans
cela auroit paru trop maigre. Cérès &
fes Compagnes ,placées ſur ledevantde
lacompoſition,n'ontpointcette élégance
deformeque l'on a droit d'exiger dans
des Déeſſes. Le deſſin en eſt même un
peulourd: maisellesfontdiſpoſées favo
rablement pour l'effetdutout enſemble.
Cettegrandecompoſition eſtdeſtinée à
orner laGalerie d'Apollon.
L'Hiver, tableaude lamêmegrandeur
&lemorceauderéceptiondeM.Lagre
née lejeune, doitpareillement décorer
la Galerie d'Apollon. Les figures de ce
dernier tableau font d'une proportion
beaucoup plus forte,ce quidoit nécef
fairement nuire àl'enſemble deladéco
xation dela Galerie. Eole,dans ceta
OCTOBRE. 1775. 181
bleau,eſt repréſentédéchaînantlesvents,
qui couvrent les montagnes de neige.
Les eaux des fleuves fontglacées, & la
végétationparoîtenquelquefortearrêtée.
Mais onignorequia pu autoriſerl'Artiſte
à repréſenter dans ce tableau la figure
allégorique duTemps endormi. L'hiver ,
qui eſt laſaiſonoùlavégétationestmoins
active , a été quelquefois dépeint ſous la
figure d'un vieillard dormant ou aſſoupi;
mais jamais le Temps,dontla marche
eſt toujours égale & rapide; auſſi les
Poëtes l'ont dépeint ſous la figured'un
vieillard , ayantdeux grandesailesaudos,
une faulx à la main, &fuyant d'un vol
agile ſansjamais être arrêté. Ce tableau
de l'hiver offre néanmoins des parties
étudiées & qui font honneur àl'Artiſte.
Onjugeraencoreplus favorablementde
fongéniepour lacompoſitiond'après un
autrede ſes tableaux expoſé au Salon ,
&repréſentant un repos en Egypte La
compoſition eneſtriche, bien ordonnée
&d'unbon ſtyle; le coloris tranfparent
&harmonieux: mais ce tableau, fait
pour être vu de près,ainſi qu'un autre
tableau repréſentant l'homme entre le
vice& la vertu qui l'abandonne, de
manderoit à être terminé avec plus de
182 MERCURE DE FRANCE.
foin, fur-toutdans la partie des mains ,
qui ſont trop négligées. Pluſieurs deſſins
du même Artiſte, dont les ſujets font
tirés de l'hiſtoire ancienne , ne ferontpas
regardés avec des yeux indifférens. Ces
deſſins ſont exécutés à la plume & lavés
au biſtre ſur papier bleu, rehauffé de
blanc aupinceau.
Degrands tableaux de M. Vanloo,
deſtinés à être exécutés en tapiſſeries ,
nous ont misdevant les yeux différens
momens de la journée d'une Sultane.
Ici onvoit les préparatifs de ſa toilette;
plus loin, des Lunuques noirs & des
Eunuquesblancs qui lui fervent des ra
fraîchiſſemens. Un troiſième tableau la
repréſente commandantdes ouvragesaux
Odaliſques ; dans un quatrième , ces
Odaliſquesdonnent une fête champêtre
enpréſence du Sultan & de laSultane. Il
yadanscesdifférens tableauxdes parties
bien étudiées , & d'autres qui nele font
peut-être pas affez. Dans le premier ta
bleau , par exemple, le Spectateur a de
la peine à ſe rendre compte des règles
de perspective que l'Artiſte a adoptées.
Les piédeſtaux des colonnes ſont d'une
proportion beaucoup trop haute ; & le
baldaquin, ſous lequel eſt placé la Sul
1
OCTOBRE. 1775. 183
tane, paroît trop meſquin pourl'éléva
tion de l'édifice que ces colonnes indi
quent. Aureſte, ces compoſitions très
riches enétoffes, préſententdans leurs
différentes parties , des détails agréables
quidoivent réuſſir entapiſſetie.
Onavuavecſatisfactionles nouveaux
efforts qu'a faits M. Brenet pour nous
rappelerdans ſestableauxdeStPierre&
de St Paul , de l'AſſomptiondelaSainte
Vierge , de la Réſurrection de Jéſus
Chriſt , la manière de compoſer des
grands Maîtres. L'Artiſte cependant au
roitpu répandredanscettedernière com.
poſition plus de grandeur, plus de no
bleſle& mêmeplus deconvenance , en
donnantmoinsde mouvementauChriſt ,
qui doit s'élever par le ſeul actede ſa
volonté , cequ'auroientindiqué ſesjam
bes plus rapprochées & ſes bras moins
étendus. Un autretableau du même Ar
tifte, tiré del'Histoire Romaine , &dont
le ſujer eftCreſſinus juſtifiédevant l'Edi
le, eſt ſagement ordonné. Lecoſtumey
eſt fidèlement obſervé, & la ſcène eft
diſpoſée de façon àproduitele meilleur
effer. Un ciel bleu, qui fertde fond au
ſujet , pourra paroître d'un ton un peu
tropégal;cetteſcène d'ailleurs ſe paſſant
184 MERCURE DE FRANCE.
au milieu de la ville, ſembloit devoir
être entourée d'édifices..
Cybèle ayant découvert qu'Atys, le
Grand-Prêtre de ſes Autels, lui faifoit
infidélité pour la Nymphe Sangaride ,
fufcite contre elle Alecton : cette Furie
ſecoue ſon flambeau & ſesſerpens ſurla
tête d'Atys , & excite enluiun ſi furieux
délire , que prenant ſa Maîtreſſe pour un
monſtre, il la poignarde. Célénus, Roi
de Phrygie, eſt irrité de cettevengeance
horrible : le Peuple , les Sacrificateurs
font effrayés : lesAmours & les Plaifirs
s'enfuient. C'eſt le ſujet d'un grand ta
bleau de 15 pieds de large ſur 10 de
haut, exécuté parM.Robin.Cettegrande
machine aunbeaumouvement,les maf
ſes en fontbien décidées, & il règne
dans la compoſition uneforte d'enthou
ſiaſme qui échauffe le Spectateur; mais
ce n'eſt pas affez pour réunirles ſuffrages
desAmateurs , qui ne les accordentque
d'après l'impreſſion que font fur eux le
charmeducoloris,lacorrectiondudeſſin
&uneexécutionnette & facile.
Uneffettrèsbrillant,desdétails ren
dus avec ſoin, l'intérêt même du ſujet ,
ont fixé les yeux du Spectateur fur un
petit tableau de M. Lépicié, qui repré
OCTOBRE. 1775.
185
fentoit MgrleDucdeValois auberceau.
On aégalement remarqué l'attelier d'un
Menuifier , tableaudechevalet, où l'Ar
tiſte avoit repréſenté, avec une naïveté
aimable,unejeune fillequi ſembleoublier
l'ouvrage qu'elle tient dans ſes mains
pourécouterlesdiſcoursd'unjeune gar
çonmenuifier.L'Artiſte aaffectéde placer
danscetableau, &dans quelques autres
du mêmegenre,des maſſes de lumière
très-larges& très-brillantes; mais qui ,
par leur éclat & leurlargeur même , nui
fent au reliefdes figures &à cettedouce
harmonieque l'oncherche dansun ta
bleau. Nous ne citerons point ici tous
les ouvrages de cet Artiſte expofés au
Salon;ilsétoientengrand nombre; le plus
conſidérableétoit l'intérieur d'une Doua
ne, tableau des pieds de large fur 3
pieds de haut. La compoſition en eſt
riche &bien ordonnée. Les figures qui
l'animent ont lemouvement&lavariété
que l'on defire dans un ſujetpareil. Le
coloris eſt d'ailleurs ici beaucoup plus
doux, plus harmonieux que dans les
autres tableaux du même Artiſte. On
pourroit ſeulementdeſirer, pour lemeil
leur effet del'enſemble , que ladégrada
tion de lalumière fût plusſenſible dans
186 MERCURE DE FRANCE.
lesdifférentes parties d'architecture qui
ſerventde fond au ſujet.
M. Lagrenée l'aîné continuedeplaire
auplusgrandnombre des Amateurs, par
de petites compoſitions empruntées de
l'hiſtoire ou de la fable, & dont le prin
cipal mérite conſiſte dans la propretéde
l'exécution & la ſuavitédu pinceau.
Le Peintre de la nature, M. Vernet,
s'eſt plu à nous rappeler, dansdifférens
tableaux , les ſcèneslespluspathétiques
dela mer en courroux, ou les momens
les plus tranquilles & les plus délicieux
d'une belle journée. Ses deux tableaux
repréſentant l'un la conſtruction d'un
chemin,&l'autre l'abord d'une foire ,
ont, par la richeſle de lacompoſition ,
la variété& lavie qu'un pinceau ſpirituel
arépandu dans les différens grouppes de
figures, tranſportéle Spectateur au milieu
dela ſcènerepréſentée.
La curioſité du Public eſt toujours
Aattée par les compoſitions de M. le
Prince dans le coſtume Ruſſe. SonAva
re, fon Jaloux, ſon Négromantien &
autres compofitions pareilles ,préſentent
des têtesbienétudiées, debeaux effetsde
lumière , des détails d'étoffe , de métal,
d'ornemens,rendusavecune intelligence
OCTOBRE. 1775. 187
dans la couleur locale, & une certaine
adreſſe dansla touche ,qui caractériſent
l'objet. Ses payſages ſontornésde petites
figures tout à faitſpirituelles.Le feuiller
desarbres eſt touchédegoût, mais point
affez rendu. Cettepratique n'eſt ſuppor
tableque dansdesdeſſinsoudeseſquiſſes;
onexigedeplus,dansuntableau fini ,que
latouche indique l'eſpèce mêmed'arbre.
quel'onrepréſente.Onavoueraencoreque
lestons des arbres , des eaux , des terraf
ſes,desciels fonttrès frais, très-brillans
dans les payſagesde M.lePrince, mais
quecebrillant nuit quelquefois à l'har
monie du tableau;nouspourrionsmême
ajouter, à la vérité de la nature, vérité
que l'Artiſte ne doit jamais perdre de
vue: autrement iltombe dans cequ'on
appelle manière , & ſes tableaux n'ont
plusqu'un mérite de mode ou de con
vention. Onregretteencore que cetAr
tiſte ne variepasdavantage ſesſites.Une
vue annoncée d'après nature,tableau de
spieds ſix poucesde large ſur 4pieds 6
pouces de haut, ne préſentequ'un bou
quetd'arbresdans les formes peuvariées
de Ruyſdal, qui ſontcelles quel'Artiſte
paroît avoir adoptéesdepréférence.
M.Willelefils,nouvelAgréé,donne
188 MERCURE DE FRANCE.
les plus heureuſes eſpérances. On a vu
de lui deux têtes d'étude, celle d'un
Vieillard villageois & celle d'un Suiffe ,
quiannoncent unArtiſtequi fait ſe ren
dre compte des moindres détails de la
nature. Ces têtes , très bien touchées,
ontd'ailleursbeaucoupde relief. Sadanſe
villageoiſe, un autre tableau où il a re
préſenté une jeune fille qui, après avoir
reconnuſeségaremens,vientſejeter aux
genoux de fonpère, préſentent des ſcè
nesqui nefontpointſansintérêt. Elles
ne font pointtraitées avec toutes les ref
fourcesdu clair obſcur , pour donner du
relief aux figures , & empêcherqu'elles
ne paroiſſent ſemées &découpées ſurle
fond;maisonyremarqueavecplaifir un
Artiſte qui s'étudie àrendre les différens
mouvemens de la nature. Ces tableaux
peuvent doncêtreregardéscommed'heu
reux efſfais dans l'art difficile de rendre
les ſcènes naïves du ſentiment.
Une petite fille répétantſa leçon, une
famille faiſant des confitures , une mère
engageant ſa fille à prendre uneméde
cine ; voilà à peuprès lesſujets des com
poſitions de M. Bounieu.Ces tableaux
peuvent plaire par de petitsdétails co
piés ſcrupuleuſementd'après nature , par
OCTOBRE. 1775. 189
deseffets de lumière ménagésavec art,
&par la manœuvre d'unpinceautrès
foigné. Ona auſſivu de cetArtiſte , de
petits payſages, où l'on trouve , ainſi que
dans ſestableaux de compoſition, des
reintes noirâtres, qui ne fontpointdans
lanature.
Les tableauxdeM. Theaulon,nouvel
Agréé,ſerontrecherchés parleplus grand
nombredes Amateurs; les compoſitions
enſontenjouées & agréables. Dans l'un
decestableaux,on voit une jeune fille
furunlit,endéſordre;un jeunehomme
luidemandepardonde lui avoir arraché
unbouquetderoſes, qu'on voit éparpil
léesà ſes pieds. Le tableau qui lui fert
de pendant, offre un heureux ménage.
Deuxjeunesépouxparoiſſenttendrement
unis; le père appelle avec complaiſance
un enfantqui, foible encore, s'eſſaye à
former ſespremierspasdansunchariot,
enluitendantles bras. La mère quitte
fon occupation , & cherche à lire dans
lestraitsdeſon marilesmarques de fon
amour paternel. Unvieillard,ſon père,
regarde cette ſcène, qui fixe toute fon
attention.C'eſt lanoticequia étédonnée
dansl'explicationdespeinturesduSalon,
&qui paroiſſoit néceſſaire pour faire
190 MERCURE DE FRANCE.
connoîtretoutcequel'Artiſtes'étoitpropo.
ſéencompoſantcetableau.Onyreinarque
dumoinsunetouche fine&légère , des
figures agréables,dejolistonsdecouleur.
DeuxautrespetitstableauxdecesArtiſte
repréſentantdesBaigneuſes &de jeunes
Nymphes danſantdansunegrotte, méri
tent auffid'être cités. Onpourroitdefirer
plusdecorrectiondans ledeſſindes figu
res; mais elles ſont touchées avec ef
prit, & les rochesqui ſerventde fond à
ces figures, ſont coloriées avec intelli
gence.
Parmi les productions deM. Robert,
on a fur-tout remarqué les reſtes d'un
Temple de Jupiter; le Temple de la
Concorde, aveclapyramidedeCeftius ;
les ruinesduPalais des Céſars; & deux
autres tableaux où l'on voyoitdans l'un
l'effet d'un Soleil couchant , &dans l'au
tre, le portique d'une maiſonde cam
pagne prèsde Florence. Pluſieurs autres
tableaux dans le même genre annoncent
unArtiſte qui faittirerleplusgrandparti
dujeu des oppoſitions. Sa touche eſt
légère, ſon coloris tranſparent, ſonfaire
facile & fpirituel.Son grand tableau du
décintrement du Pont de Neuilly
eſt très- intéreſſant; il offre le por
OCTOBRE. 1775. 191
trait fidèled'une fêre que tout Paris a
vueaveclaplusgrande ſatisfaction.
M. deMachy, qui s'eſt auſſi appliqué
peindredes morceaux d'architecture&
de perſpective, a ſu attirer les regards
par des points de vue pris au milieu
mêmedeParis : ici c'eſt lavue du nou
velHôtel des Monnoies, plus loin celle
du Louvre & duquai. L'Artiſte aquel
quefois ajouté à ſon pointde vuedes
acceſſoires étrangers qui la rendent plus
pittoresque, mais dépayſent un peu le
Spectateur Parifien. Son faire eſt très
ſoigné;ſatoucheliſſene paroîtpas tou
jours propre à rendre le caractère brut
delapierre;maisily adans ſesdifférens
tableaux une belleentente d'effet & de
perſpective.
La nobleſſe des compofitionsde M.
Cleriſſeau,& lecaractère granddel'anti
que qu'il fait réunit à des effets confor
mes àceux de lanature, font aisément
diftinguer ſes tableauxde tuines. Ily en
avoit ſeptde lui auSalon. Ils font peints
àgouache, d'une touche large&graffe,
avec une préciſiondans les détails, quia
mérité l'approbation de tous ceux qui
ontvulesmonumens antiques.
M.Perignon, nouvelAgréé , nousد
1
192 MERCURE DE FRANCE.
donnédanscemême genredepeinture,
ノ
différentes vues où l'on a remarqué de
beaux lointains. Leseffets enſont vrais,
harmonieux , &leSpectateuryjouitavec
plaiſir de cette doucedégradationde lu
mière qui eſt amie del'œil &dans la
nature.
:
On a remarquépluſieurs tableaux de
chevaletdeM. Jollain, entreautres,deux
ſujets tirés de l'hiſtoire de Pyrrhus , &
deux autres repréſentant la toilette de
Pſyché, & l'indifcrétion deCandaule,
Roi de Lydie. Il y a peu d'expreffions
danslesfigures : maisellesſontdiſpoſées
agréablement & peintes d'un pinceau
moëlleux & foigné.
Deux femmes Grecques , dont une
brodeau métier;uneMagdeleinedansle
déſert; l'incrédulité de Saint Thomas
autre tableau de chevaler, peintpar M.
Beaufort, morceau qu'il paroît avoir étu
dié , ont auffi attiré les regards duPu
blic, qui a également accordé fon ap
probation encourageante à quelques ta
bleauxde MM Guerin, Renoux,Caref
me,Martin,Monnet&Houel, nouvel
Agréé. Onavu delui au Salon différens
pointsde vued'après nature, prisprinci
palement enItalien
Les
OCTOBRE. 1775. 193
Les tableaux de payſages ornés d'ani
maux , par M. Huet, font touchés de
goût. Son coloris eſt vigoureux , & l'har
monie en eſt très brillante, parce que
l'Artiſte l'a montée ſur le ton le plus
haut; mais ce n'eſt pas celui que donne
lanature.
Mile Vallayer s'eſtconciliédenouveau
les fuffrages des connoiffeurs, par des
tableaux repréſentantdes fruits , des lé
gumes, des vaſes de fleurs toucheés
librement & grouppées avec toute l'in
telligence pottible pour produire le meil
leureffer.
Ona auſſi admiré de Mlle Vallayer le
portrait de l'Abbé le Monier. Le ſuccès
decette Virtuoſedans cette partie diffi
cile de la peinture, doit rendre moins
ſurprenant celui avec lequelelle peintles
buſtes, les fleurs &autres objets inani
mésde ſonatelier.
M. Van-Spaendonck nousa faitvoir
pour la première fois, dans le même
genre, des tableaux d'un coloris vif &
d'une touche précieuſe. Cet Artiſté a
placédans quelques-uns de ſes tableaux
des vaſesd'agathe, de crystal , toujours
très-difficiles àbientraiter , ſans nuire à
l'éclat des fleurs: mais ſon pinceau a ſu
vaincre cesdifficultés.
1. Vol.
1
194 MERCURE DE FRANCE.
Lesportraits font toutours en grand
nombre au Salon. Leconcours des Spec
tateurs s'eſt arrêté devantle beau portrait
de S. M. Louis XVI, peint àl'huile par
M. Dupleſſis. Ce portrait , ainſique ceux
deM. Allegrain,Sculpteur ,& de M. le
ChevalierGluck parlemêmeArtiſte,font
rendus avec une vérité dans la couleur ,
une fermetédans la touche & une finelle
dans la partie des détails,qui ne laiſſe
rien à defirer.C'eſt la nature même, mais
la nature animée&ſaiſie dans ſon mo
ment le plus heureux.On apuremarquer
danslatêteducélèbre MuſicienAllemand
l'expreffion du génie inſpiré.
Le Public a vu auſſi avec intérêt le
portrait en piedde Monfieur, ceux de
Madame laComteſſed'Artois, de Ma
dameClotilde, Princeſſe de Piémont ,
&deMadeunoiſelle , parM. Drouais.
Les portraits en émail& enminiature
par MM. Hall , Paſquier , Courtois ,
Weiler, ontgénéralementplu àceux qui
aiment àvoirla nature en petit, &parée
detous les charmesque peuvent lui prê
ter la fineſle du coloris & ladélicateſſe
dupinceau. Les miniatures de M. Hall
ſe font fur tout remarquer par la fran
chiſe de la touche;ſesdraperies, large
OCTOBRE. 1775. 195
menttraitées , font valoir avec beaucoup
d'avantage le pointillé des chairs. Ces
miniatures étoient renfermées dans une
bordure ſculptée en bois par M. Boutry '
&quiaétéremarquéepourla légéreté des
ornemens & ladélicateſſe de la main
d'œuvre. MM. Hall & Weiler nousont
auſſi fait voirpluſieurs têtes enpaſtel de
grandeur naturelle Le portraiten paſtel
deM. Robert, Peintre du Roi , peint
par M. Hall , eſt d'une reſſemblance &
d'une magie étonnante: il eſt, ainſi que
celui de cet Artiſte, peint d'après lui
même, comparable à toutce que nous
avonsde mieux encegenre. 1
M. Aubry ne s'eſt pas moinsdiſtingué
par pluſieurs portraits à l'huile, rendus
avecbeaucoupdevérité, entreautres par
celui de M.Hallé, PeintreduRoi: mais
M. Aubrya mérité particulièrementl'at
tention du Public, par différentes ſcènes
copiées d'après nature. Dans l'une, on
voitunpère qui carelleſesenfans; dans
l'autre,unpetitenfantdemandantpardon
àſamère; ici c'eſt une femme qui tire
des cartes; plus loin,la Bergère des Al
pes.On remarquedans ces différens ta
bleaux unpinceaularge &pleindegoût,
des détails étudiés, un deſſin correct,
I ij
J
196 MERCURE DE FRANCE.
&, ce qui eſt encore plus précieux, de
la vérité , du ſentiment, de l'expreffion.
CetArtiſte eſt done fait pour réuſſirdans
ce genre, fur tout s'il étudie mieux les
couleurs locales, & s'il évite de faire
dominer unton decouleur verdâtre , qui
peutcontribuer à l'harmoniedutableau ,
mais qui détruit néceſſairement l'illa
fion.
Une imitation parfaite de la nature,
rendue d'une touche libre , ſavante &
pleine d'effet , a fixé depuis long-temps
le rangde M.Chardindansl'Ecole Fran
çoiſe. Troistêtesd'étude au paſtel , qu'il
acompoſées au Salon, ont le relief & la
véritéde la nature.
Les productions delaSculpture n'ont
point été bien nombreuſes cette année.
Différens modèles en plâtre,quelques
terres cuites , & beaucoup de portraits ,
voilà ce qui a orné le Salon. Le beau
portrait du Roi, modèle en plâtre par
M. Pajou , un autre portraitde Sa Ma
jeſté par M. Bridan, celui de la Reine
parM.Boizot, font ceuxquelePublic a
vusavecleplusd'intérêt.On s'eſt plu auſſi
àconſidérerlebuſte de M. le Comte de
Buffon, par M.Pajou, morceaudecarac
tère&d'une expreſſionforte; lesportraits
OCTOBRE. 1771. 197
de MM. de Miromenil & Turgot,par
M. Houdon , celui de M.le Chevalier
Gluk , &un autre de MileArnoulddans
le tôle d'Iphigénie, parle mêmeArtiſte.
M.Houdon nousaauſſi fait voirle mo
dèle d'une Chapelle ſépulcrale , en mé
moiredeLouiſe-Dorothée,Ducheſſe de
Saxe Gotha. Le caractère de ce monu
ment eſt ſimple, &cependant produit
un grand effer. On voit aufond d'une
Chapelle laportedu Temple de la Mort
qui, ſous la figured'un ſquelette , lève ,
pour en fortir , lesrideaux dont elle eſt
en partie voilée, & ſe ſaiſit avec préci
pitation de la Ducheſſe qui,les cheveux
épars , eſtcouverte d'un linceul;elledoit
exprimer ſon attachement pour tous
ceux qui lui étoient alliés , & fon affec.
tion pour le Peuple.
La Vierge en plâtredecinq pieds fix
pouces, que M. Mouchydoit exécuter
en marbre pour l'Egliſe de Brunoy , eſt
dela plus belle proportion. Latêre rieſt
pas modelée ſur les formes ſevères de
l'antique , mais elle eſt agréable. L'En
fantJéſus qu'elletientdans ſes bras eſt
traité avec un ſentiment de chair , & la
figure en général eſt bien compofée &
drapée noblement.
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
Unautre modèlede la Ste Vierge &
de l'Enfant Jésus , deſtiné pour la Ca
thédrale de Rouen, a été expoſé par M.
le Comte. L'Enfant Jéfus eft repréſenté
couché ſurlesbras de laVierge& tenant
unde ſesdoigtsdans ſabouche.
Jésus Chriſt mort , pleuré parlestrois
Maries, bas relief qui doit être exécuté
par le même Artiſte, ne laiſſe pas le
Spectateur indifférent. Diverſes nuances
de la douleur y fonttrès bien rendues.
Diane qui terraſſe un ſanglier, petit
morceau enterre cuite par M. Monor,
eſt un morceau pleinde mouvement ; le
deſſin en eſt pur, élégant. Une autreterre
cuite du même Artiſte,qui nousrepré
ſente l'Amourdépoſant ſes armes dans
leſeinde l'Amitié, a paru traitée avec
fentiment.
L'Hymenqui couronne l'Amour , joli
grouppe en marbre, parM. Bridan , eſt
aſſaiſonné des fineſſes que peut donner
un ciſeau délicar. La Fidélité lifant une
lettre& careffant fon chien; une petite
figure ſe coëffant d'une guirlande de
fleurs , auſſi en marbre ; leſquiſſe du
tombeau du Marquis d'Argens, par le
même Artiſte, ont également mérité les
fuffrages des Connoiffeurs.
1
OCTOBRE. 1775. 199
M.Caffiery n'a expoſé cetteannée au
Salon que le portrait en marbre deM.
Piron; ce portrait, ſupérieurement exé
curé, doit être placé dans le Foyerde la
Comédie Françoiſe. On peutvoir de ce
.
même Artiſte une très belle figure en
marbre de ſeptpieds de proportion , qui
eſt dans unedes niches de la Chapelle
de Saint Grégoire,dans l'Eglife Royale
des Invalides. Cette figure repréſenteSte
Sylvie , femme de Gordien, Sénateur
Romain, mèredeSaintGrégoire,Pape.
Elle et dans l'action de remercier Dieu
d'avoir donné lejouràundes plusgrands
Pontifes. Cette figure eſt vêtue d'une
longue tunique & d'un manteau très
ample ,habillementordinairedes Dames
Romaines. /
Le Prométhée de M. Boizot eſt un
morceau d'unecompoſition agréable, in
génieuſe , pleine de ſentiment, & qui
nepeut manquerde réuſſir dansl'exécn
tionqui en ſerafaite en marbre.L'Artif
te a repréſenté l'inſtant où l'homme ,
éprouvant les premiers ſentimens de fon
cœur,élève ſes regards vers laDivinité :
Prométhée admire le ſuccès de ſonen
trepriſe : le génie de Minerve le couvre
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
de ſon égide, ſymbole de la protection
que lui accorde cette Déeſſe.
Différentes eſquiſſes de M. Berruer
ontété auſſi vues avec ſatisfaction. Mais
le morceau de ſculpturele plus confidé
rableannoncédans l'explicationduSalon,
eſt un bas relief de M. Gois, de trente
pieds de large fur cinq pieds fix pouces
de haut, repréſentant St Jacques & St
Philippe prêchant& guériſſant les mala
des. Ce bas relief , offre deux actions
différentes, mais qui ſe trouvent liées
en quelque forte par le mêmeeſprit de
bienfaiſance. Ici StJacques , par ſes inf
tructions , guérit les maladiesde l'ame;
plus loin, Saint Philippe guérit celles du
corps. Ces deux Apôtres font aifés à re
connoître par ladignité de leur attitude ,
par lanobleſſede leur expreffion , & par
l'attention qu'a eue l'Artiſtede les laiſſer
dominer ſur les différens grouppes de
figures qui les environnent. Ces group
pes font variés non-feulement par les
formes , mais encore par les différentes
expreſſions de caractère & de ſentimens
répandues fur toutes les figures. L'âge,
P'habillementmême contribuentà rendre
cette variété plus intéreſſante. L'Artiſte a
donné, avec raiſon,aux jeunes gens, des
:
5
に
P
OCTOBRE. 1775. 201
draperies beaucoup plusſouples & plus
légères qu'aux vieillards, afin de laiſſer
mieux appercevoir les contours coulans
&gracieuxde cettebelle nature.Comme
ce bas relief étoit trop grand pour être
placé dans le Salon , il a été expoſédans
l'attelier de l'Auteur , cour du Louvre,
où lesAmateurs pourront encore levoir.
Ils feront également fatisfaits de deux
grands deſſins exécutés au biſtre , parM.
Gois ,dontl'un repréſenteCorefus, l'un
des Prêtres de Bacchus, qui ſe ſacrifie
pour ſon Amante; l'autre eſt un ſujet
tiré de l'hiſtoire d'Eurypide, Capitaine
Grec. Ces deſſins ſont traités dans le
grand ſtyle de l'hiſtoire , & avecun effet
dans la couleurqui décèle l'Artiſte intel
ligent.
Les médailles de MM. Roettiers &
Duvivier ont reçu les plus juſtes applau
diſſemens. Avec quelle fatisfaction fur
tout n'aton pas vu le portrait de Sa
Majesté LouisXVI , les médaillesde fon
facre &autres relatives à notre hiſtoire ,
gravées par M. Duvivier avec une
,
fineſſe de deſſin & une pureté d'exécu
tionqui ne laiſſent rien àdeſirer.
Nons ne ferons pointici mentiondes
gravures expoſées au Salon, parce que
Iv
202 MERCURE DE FRANCE.
nous lesavons annoncées dans leMercure
àmeſurequ'elles ont été publiées. On
eſt d'ailleurs unpeu tropdiſtrait par les
peintures &ſculptures pour s'enoccuper
pendantl'expoſition.Différens Amateurs
néanmoins ont pris plaifir à comparer
pluſieurs gravures exécutées d'après les
compoſitions de M. Cochin , avec les
deſſins originaux de cet Artiſte, dont on
avu une très-belle ſuite au Salon , exé
cutée avec une pureté & une préciſion
très propres à conduire leburindu Gra
veur.
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Résumé : EXPOSITION au Salon du Louvre des Peintures, Sculptures & Gravures de MM. de l'Académie Royale.
En octobre 1775, le Salon du Louvre a exposé des œuvres de peintres de l'Académie Royale, avec une attention particulière aux tableaux d'histoire. Ces œuvres, bien que parfois décevantes dans leur composition, ont été appréciées pour leurs qualités artistiques. Les amateurs reconnaissent la difficulté du genre historique, qui nécessite de peindre non seulement pour les yeux, mais aussi pour l'âme. Parmi les œuvres notables, M. Vien a présenté deux tableaux : l'un représentant Saint Thibault offrant une corbeille de fleurs et de fruits au roi Saint Louis et à la reine Marguerite de Provence, et l'autre montrant Vénus blessée par Diomède et secourue par Iris et Mars. M. Hallé a exposé un tableau de Jésus-Christ bénissant des enfants, mais la proportion de la figure principale a été critiquée. M. Durameau a traité un sujet historique avec Bélisaire, général déchu et aveuglé, accueilli par sa famille, mais cette scène manque d'impact émotionnel. Des compositions destinées à la Galerie d'Apollon ont également été présentées, telles que 'L'Été' et 'L'Hiver'. Le texte mentionne aussi des dessins à la plume et au bistre sur papier bleu, inspirés de l'histoire ancienne. Les tableaux de M. Vanloo illustrent différents moments de la journée d'une sultane. M. Brenet est salué pour ses œuvres religieuses, bien que certaines compositions puissent être améliorées. Un tableau de M. Robin sur le mythe d'Atys et Sangaride est apprécié pour son mouvement, mais critiqué pour son manque de charme. Un petit tableau de M. Lépicié représentant le Duc de Valois au berceau attire l'attention par son effet brillant. Joseph Vernet est loué pour ses représentations des scènes marines et rurales. Le Prince de Liechtenstein est apprécié pour ses compositions en costumes russes et ses portraits. Wille le fils montre un talent prometteur avec des études de têtes et des scènes villageoises. Bounieu se distingue par ses scènes de genre détaillées et ses paysages. Théaulon présente des compositions agréables et des figures touchantes. Robert et Machy sont reconnus pour leurs tableaux architecturaux et de perspective. Parmi les autres artistes notables, Clerisseau se distingue par la noblesse de ses compositions et son habileté à représenter des monuments antiques. Perignon est apprécié pour ses vues avec des lointains harmonieux. Jollain présente plusieurs tableaux historiques, bien que les expressions des figures soient limitées. Beaufort expose des scènes religieuses et mythologiques. Les paysages animaliers de Huet sont remarqués pour leur goût et leur harmonie. Mlle Vallayer excelle dans les natures mortes et les portraits. Van Spaendonck impressionne par ses tableaux de fleurs et de vases.
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