EPITRE à M. de Villars Docteur en
Médecine , de l'Académie Royale des Belles
Lettres de la Rochelle,
CHer amis dont l'humeur cynique
Fronde le luxe de nos jours ;
26. MERCURE DE FRANCE.
Mortel fimple , modeste , unique ,
Qui fuis le faux éclat des fuperbes atours :
Toi qu'on ne vit jamais , d'une ardeur infenfée
Sacrifier la raiſon offenſée
Au caprice toujours nouveau
De la folie & de la mode ;
Qui couvert d'un large chapeau
Et d'un habit ample & commode ,
Teris du fot orgueil qui nous domine tous ?
Villars , j'admire ta Sageffe ,
Quand nous fommes defi grands foux.
Ta maniere de vivre eft la feule richeffe
Dont l'homme vertueux devroit être jaloux :
Mais qu'il en coûte , hélas ! pour fecouer l'uſage
Il exerce en tyran l'empire de nos coeurs .
Arifte , comme toi , feroit peut-être (age ,
S'il n'écoutoit de frivoles terreurs ;
Efclave de l'erreur profonde
Qui l'affervit au joug d'une ufage importun ,
On le railleroit dans le monde ,
Et voilà ce qu'il craint : cet abus eft commun.
C'est lui qui de Cliton tient l'ame enfevelie
Dans de honteux travers qu'il détefte en ſecret ;
Il a d'un efprit fort affiché la manie
Et quoiqu'il en ait du regret
Il n'ofe dévoiler ce qu'il penfe. En effet
Que diroit-on de lui s'il changecit de langage ?
Ainfi nous nous plaifons dans notre aveuglement ,
NOVEMBRE. 1745. 27
Et pour nous arracher aux fers de l'esclavage ,
L'aimable verité ne luit que foiblement ;
Ainfi de nos erreurs efclaves volontaires ,
La raifon ne nous fert de rien :
Elle a beau vouloir notre bien ,
Nous écartons fouvent fes avis falutaires ..
Mais pourquoi prens-je un ton moral !
Ce ton-là convient- il à ma badine Muſe ?
Villars , viens lui fervir d'excuſe ;
Le badinage fieroit mal ,
En traitant des vertus dont ton ame s'amufe.
Exemt des préjugés qui nous offufquent tous ,
Tu t'embaraffes peu de l'injuſte courroux
De ces fades humains qui n'ont d'autre mérite
Que d'étaler aux yeux un vain ajustement ;"
Ton exemple eft pour eux un reproche ſanglant į
Et c'eft-là ce qui les irrite ;
L'afpect du vertueux fait rougir le méchant.
Tu formes un parfait contrafte
Avec ces odieux mortels
Qui s'occupent fans ceffe à dreffer des Autels
Aux vices qu'entraine le faſte ;
1
Tu n'en éleves , toi , qu'à la fimplicité ;
Compagne des vertus & de la probité ,
Elle poffede , ami , ton ame toute entiere ,
Et ton coeur pour écueil n'a point la vanité.
Bij
28 MERCURE DE FRANCE,
Philofophe éclairé ; tu cours dans la carriere
Où la plus brillante lumiere
Découvre à tes regards des merveilles fans fin
Quand les trefors de la Nature
T'offrent uu fi riche butin ,
Tu fçais en faire part à la race future ;
Quel plus agréable Deftin !
Du fçavant Reaumur le difciple & l'éleve ,
Tu ne donnes ni paix ni treve
A la fagacité de ton oeil curieux .
T'entretiendtai-je auffi de tes autres richeffes ?
Car feulement ambitieux
De réunir Auteurs de toutes les efpeces ,
"
Ton Cabinet eft un trefor ,
Quoique tout n'y foit pas de l'or ,
Mais dans le plus mauvais ouvrage
Tu fçais qu'il est toujours quelque chofe de bon :
Une reflexion fi fage
;
Te porte à rechercher juſqu'au mince Pradon .
Il n'eft point de bouquin qui ne puiffe prétendre
A l'honneur d'augmenter ta compilation ;
Auteurs Grecs & Romains , vous qu'on a mis en
cendre ,
Renaiffez pour finir cette collection.
Si le docte Villars défire l'opulence ,
Ce n'eft point pour dormir dans une molle ai
fance
NOVEMBRE 1745 . 29
Encor moins pour briller par de faftueux biens
Aux yeux des concitoyens ,
Mais pour faire amas de fcience ,
Et contenter fon goût univerfel .
Puiffedu Ciel l'équitable puiſſance
Combler toujours les voeux de ce digne mortel.
Par M... de la Rochelle.