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101
p. 1235-1240
L'INTEREST, ODE Qui par le jugement de l'Académie des Jeux Floraux, a remporté cette année 1731. le Prix de l'Amarante d'or, destiné à ce genre de Poësie ; elle est de M. l'Abbé Poncy de Neuville ; c'est pour la septiéme fois qu'il est couronné dans cette Académie.
Début :
Quelle est cette horrible furie ! [...]
Mots clefs :
Furie, Ambition, Intérêt, Abîme, Funérailles, Princes, Fleuves de sang, Guerre, Paix, Sisyphe
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texteReconnaissance textuelle : L'INTEREST, ODE Qui par le jugement de l'Académie des Jeux Floraux, a remporté cette année 1731. le Prix de l'Amarante d'or, destiné à ce genre de Poësie ; elle est de M. l'Abbé Poncy de Neuville ; c'est pour la septiéme fois qu'il est couronné dans cette Académie.
L'INTEREST ,
ODE
Quipar lejugement de l'Académie des Jeux
Floraux , a remporté cette année 1731 .
le Prix de l'Amarante d'or , destiné à
cegenre de Poësies elle est de M. l'Abbé
Poncy de Neuville ; c'est pour la septième
fois qu'il est couronné dans cette Académie.
Quelle
Uelle est cette horrible furie !
Son souffle empoisonne les Airs ;
Sa pernicieuse industrie ,
De crimes remplit l'Univers
D'un glaive sa main est armée
Elle va de rage animée
Creuser en cent lieux des Tombeaux
L'ambition et l'avarice ,
L'affreuse envie et l'injustice ,
L'éclairent de leurs noirs flambeaux,
I. Vol
By C'est
1236 MERCURE DE FRANCE
C'est l'Interêt ; non. le Tartare ,
Fécond en vices éclatans ,
N'a rien vomi de plus barbare
Depuis la naissance des temps ,
Sur un vaste amas de ruines ,
Il s'éleve fier des rapines >
Dont on enrichit ses Autels
Les insatiables harpies ,
Volent autour des dons impies
Que lui prodiguent les Mortels.
Le Nocher , loin de sa Patrie ,
Pour lui seul renonce au repos ;
Il part , il brave la Furie ,
Des Vents déchaînez et des Flots
Si- tôt que l'Interêt décide ,
Rien n'arrête , rien n'intimide ,
Que dis- je ? on renonce aux plaisirs ,
Les esprits opposez s'unissent
Les plus indociles fléchissent
Tout change au gré de ses desirs.
&
Tyran que l'Univers encense
Malgré l'honneur et la raison ,
Sous le regne de l'innocence ,
On ignoroit jusqu'à ton nom
Dans les flancs des profonds abymes
2
1
I. Vol.
Les
JUIN.
1731. 1237
Les trésors , source de nos crimes ,
Etoient encore resserrez •
Nous n'aurions point connu la guerre ,
Sï jamais du sein de la Terre ,
Ton bras ne les avoit tirez.
{
Quelles horribles funerailles !
Je nâge en des Fleuves de sang ;
Le cruel démon des batailles ,
Porte la mort de rang en rang ;
Les Provinces sont ravagées ;
Les Citez tombent saccagées ;
Et sous ces Palais désolez ,
Je vois par d'odieuses trames ,
Parmi les cris , parmi les flâmes ,
Périr cent Princes immolez.
Quand les feux des guerres publiques ,
S'éteignent aux pieds de la Paix ,
Auteu: des troubles domestiques ,
Tu vas causer d'autres forfaits ,
Le fils s'arme contre le pere ,
Le frere attente sur le frere ,
L'ami méconnoît ses amis ,
Grands Dieux , ses maximes sinistres ,
Souillent quelquefois vos Ministres ,
Et corrompent ceux de Tlémis.
9
I. Vol.
Par
B vj
1238 MERCURE DE FRANCE
Par les coupables artifices ,
On trahit , on vend l'équité ,
On profane les Sacrifices ,
Que vous offre la pieté;
Combien ... mais non…….. que mon silence },
Dérobe à l'injuste licence ,
Des Portraits toujours dangereux ;
Craignons de lui fournir des armes ;
Effaçons plutôt par nos larmes ,
Tout ce que leurs, traits ont d'affreux.
Ce ne sont plus ces simpaties ,
Desames qu'un rapport heureux
Auroit l'une à l'autre assorties ,.
Qui de l'Hymen forment les noeuds
Toi seul regle la destinée ,
De la Victime infortunée ,
Qu'on entraîne aux pieds de l'Autel ;
Interêt , quel est ton empire-?
Le tendre Amour en vain soupire,
Il y reçoit le coup mortel.
Delà ces feux illegitimes ,
Par qui le Ciel est irrité.
Ah ! n'imputons qu'à toi les crimes ;
Que commet l'infidelité ;
On s'est uni sans se connoître ,
..
* 15 :
I. Vol. On
JUIN. 1731 8239
On se seroit aimé peut-être ;
Le coeur au moins eût combattu :
Mais par ton funeste caprice ,
Barbare , tu forces au yice ,
Ce coeur formé pour lá vertu.
Qu'elle est cette Idole fragile ,
Livrée au caprice du vent è
La tête est d'or , les pieds d'argile
Ont pour baze un sable mouvant
J'entends les fiers Sujets d'Eole ;
Ils s'unissent contre l'Idole ;
Quel bruit ! quel fracas ! quel débris !
Le decret des Cieux s'execute
Et le lieu même de sa chute ,
Disparoît aux regards surpris
.
>
De votre sort c'est là l'image
De l'Interêt vils Partisans ,
La Fortune abbat son ouvrage ,
Fuyez ses perfides présens
Quand elle seroit plus constante ,
Quand tout rempliroit votre attente ,
Par un long et coupable abus ,
Les plus formidables Monarques ,
Naissent tributaires des Parques ,
Vous leur devez mêmes tributs
D
i ita
I. Vol. Des
1240 MERCURE DE FRANCE
Des Sysiphes , des Promethées ,
Vous méritez les châtimens ,
Les Eumenides irritées ,
Vous préparent mêmes tourmens ;
Vos vains honneurs , coupables Ombres ,
N'ont plus d'éclat dans ces lieux sombres ,
Ou tous les rangs sont confondus ,
Et ces biens pour qui l'on soupire ,
Ne peuvent rien dans un Empire ,
Où l'on juge au poids des vertus.
Va par tes brigues infernales ,
Sordide Interêt , Monstre affreux ,
Regner sur des ames vénales ;
Reçois l'hommage de leurs voeux ;
Je préfère à ton opulence ,
Une vertueuse indigence ;
Tu ne peux séduire mon coeur ;
Et je le percerois moi- même ,
Si par un changement extrême ,
Il t'avouoit pour son Vainqueur.
ODE
Quipar lejugement de l'Académie des Jeux
Floraux , a remporté cette année 1731 .
le Prix de l'Amarante d'or , destiné à
cegenre de Poësies elle est de M. l'Abbé
Poncy de Neuville ; c'est pour la septième
fois qu'il est couronné dans cette Académie.
Quelle
Uelle est cette horrible furie !
Son souffle empoisonne les Airs ;
Sa pernicieuse industrie ,
De crimes remplit l'Univers
D'un glaive sa main est armée
Elle va de rage animée
Creuser en cent lieux des Tombeaux
L'ambition et l'avarice ,
L'affreuse envie et l'injustice ,
L'éclairent de leurs noirs flambeaux,
I. Vol
By C'est
1236 MERCURE DE FRANCE
C'est l'Interêt ; non. le Tartare ,
Fécond en vices éclatans ,
N'a rien vomi de plus barbare
Depuis la naissance des temps ,
Sur un vaste amas de ruines ,
Il s'éleve fier des rapines >
Dont on enrichit ses Autels
Les insatiables harpies ,
Volent autour des dons impies
Que lui prodiguent les Mortels.
Le Nocher , loin de sa Patrie ,
Pour lui seul renonce au repos ;
Il part , il brave la Furie ,
Des Vents déchaînez et des Flots
Si- tôt que l'Interêt décide ,
Rien n'arrête , rien n'intimide ,
Que dis- je ? on renonce aux plaisirs ,
Les esprits opposez s'unissent
Les plus indociles fléchissent
Tout change au gré de ses desirs.
&
Tyran que l'Univers encense
Malgré l'honneur et la raison ,
Sous le regne de l'innocence ,
On ignoroit jusqu'à ton nom
Dans les flancs des profonds abymes
2
1
I. Vol.
Les
JUIN.
1731. 1237
Les trésors , source de nos crimes ,
Etoient encore resserrez •
Nous n'aurions point connu la guerre ,
Sï jamais du sein de la Terre ,
Ton bras ne les avoit tirez.
{
Quelles horribles funerailles !
Je nâge en des Fleuves de sang ;
Le cruel démon des batailles ,
Porte la mort de rang en rang ;
Les Provinces sont ravagées ;
Les Citez tombent saccagées ;
Et sous ces Palais désolez ,
Je vois par d'odieuses trames ,
Parmi les cris , parmi les flâmes ,
Périr cent Princes immolez.
Quand les feux des guerres publiques ,
S'éteignent aux pieds de la Paix ,
Auteu: des troubles domestiques ,
Tu vas causer d'autres forfaits ,
Le fils s'arme contre le pere ,
Le frere attente sur le frere ,
L'ami méconnoît ses amis ,
Grands Dieux , ses maximes sinistres ,
Souillent quelquefois vos Ministres ,
Et corrompent ceux de Tlémis.
9
I. Vol.
Par
B vj
1238 MERCURE DE FRANCE
Par les coupables artifices ,
On trahit , on vend l'équité ,
On profane les Sacrifices ,
Que vous offre la pieté;
Combien ... mais non…….. que mon silence },
Dérobe à l'injuste licence ,
Des Portraits toujours dangereux ;
Craignons de lui fournir des armes ;
Effaçons plutôt par nos larmes ,
Tout ce que leurs, traits ont d'affreux.
Ce ne sont plus ces simpaties ,
Desames qu'un rapport heureux
Auroit l'une à l'autre assorties ,.
Qui de l'Hymen forment les noeuds
Toi seul regle la destinée ,
De la Victime infortunée ,
Qu'on entraîne aux pieds de l'Autel ;
Interêt , quel est ton empire-?
Le tendre Amour en vain soupire,
Il y reçoit le coup mortel.
Delà ces feux illegitimes ,
Par qui le Ciel est irrité.
Ah ! n'imputons qu'à toi les crimes ;
Que commet l'infidelité ;
On s'est uni sans se connoître ,
..
* 15 :
I. Vol. On
JUIN. 1731 8239
On se seroit aimé peut-être ;
Le coeur au moins eût combattu :
Mais par ton funeste caprice ,
Barbare , tu forces au yice ,
Ce coeur formé pour lá vertu.
Qu'elle est cette Idole fragile ,
Livrée au caprice du vent è
La tête est d'or , les pieds d'argile
Ont pour baze un sable mouvant
J'entends les fiers Sujets d'Eole ;
Ils s'unissent contre l'Idole ;
Quel bruit ! quel fracas ! quel débris !
Le decret des Cieux s'execute
Et le lieu même de sa chute ,
Disparoît aux regards surpris
.
>
De votre sort c'est là l'image
De l'Interêt vils Partisans ,
La Fortune abbat son ouvrage ,
Fuyez ses perfides présens
Quand elle seroit plus constante ,
Quand tout rempliroit votre attente ,
Par un long et coupable abus ,
Les plus formidables Monarques ,
Naissent tributaires des Parques ,
Vous leur devez mêmes tributs
D
i ita
I. Vol. Des
1240 MERCURE DE FRANCE
Des Sysiphes , des Promethées ,
Vous méritez les châtimens ,
Les Eumenides irritées ,
Vous préparent mêmes tourmens ;
Vos vains honneurs , coupables Ombres ,
N'ont plus d'éclat dans ces lieux sombres ,
Ou tous les rangs sont confondus ,
Et ces biens pour qui l'on soupire ,
Ne peuvent rien dans un Empire ,
Où l'on juge au poids des vertus.
Va par tes brigues infernales ,
Sordide Interêt , Monstre affreux ,
Regner sur des ames vénales ;
Reçois l'hommage de leurs voeux ;
Je préfère à ton opulence ,
Une vertueuse indigence ;
Tu ne peux séduire mon coeur ;
Et je le percerois moi- même ,
Si par un changement extrême ,
Il t'avouoit pour son Vainqueur.
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Résumé : L'INTEREST, ODE Qui par le jugement de l'Académie des Jeux Floraux, a remporté cette année 1731. le Prix de l'Amarante d'or, destiné à ce genre de Poësie ; elle est de M. l'Abbé Poncy de Neuville ; c'est pour la septiéme fois qu'il est couronné dans cette Académie.
L'ode 'L'INTEREST' de l'Abbé Poncy de Neuville, lauréate du Prix de l'Amarante d'or de l'Académie des Jeux Floraux en 1731, dépeint l'Interêt comme une force destructrice et corrompue. L'auteur présente cette entité comme la source de nombreux maux, tels que l'ambition, l'avarice, l'envie et l'injustice. L'Interêt pousse les hommes à commettre des crimes et à sacrifier leur honneur et leur raison. Il est comparé à un tyran qui règne sur l'univers, provoquant des guerres, des massacres et des divisions familiales. Cette force corrompt également les ministres et les juges, et pervertit les relations humaines, y compris l'amour et le mariage. L'ode met en garde contre les dangers de l'Interêt et exalte la vertu et l'indigence vertueuse par opposition à l'opulence corrompue. L'auteur refuse de se laisser séduire par l'Interêt et préfère une vie vertueuse.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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101
102
p. 1884-1892
EXTRAIT d'une Lettre contenant une Relation de la défaite des Renards, Nation Sauvage, située au haut du Fleuve Mississipy, par les François de la Loüisiane et du Canada, au mois de Septembre 1730.
Début :
Les Renards, unis avec les Maskoutins et les Quikapons, faisoient depuis [...]
Mots clefs :
Renards, Défaite, Guerre, Sauvages Illinois, Détachements, Armes, Officiers français, Prisonniers
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : EXTRAIT d'une Lettre contenant une Relation de la défaite des Renards, Nation Sauvage, située au haut du Fleuve Mississipy, par les François de la Loüisiane et du Canada, au mois de Septembre 1730.
EXTRAIT d'une Lettre contenant une
Relation de la défaite des Renards , Nation
Sauvage , située au baut du Fleuve
Mississipy , parles François de la Loüisiane
et du Canada , au mois de Septembre
1730 .
L
Es Renards , unis avec les Maskoutins
et les Quikapons, faisoient depuis
environ dix ans une Guerre ouverte aux
François et aux Sauvages Illinois . Ils
surprenoient et attaquoient nos détachements
A O UST. 1731.
1885
ments , ils enlevoient nos Voyageurs qui
se trouvoient en petit nombre , et ils
venoient même nous inquiéter jusques
dans nos habitations où nous ne pouvions
cultiver nos Terres que les Armes à la
main. On avoit tenté plusieurs fois de
les détruire ; mais le défaut de concert
entre les Officiers François qui commandoient
dans les postes avancés , se trouvant
joint à l'interest , et à la mauvaise
volonté de quelques-uns , avoient toujours
fait échouer les entreprises qui
avoient été formées en éxecution des Ordres
de la Cour. Un Evenement a enfin
causé la désunion de ces Sauvages et la
perte des Renards.
Au mois d'Octobre de l'année 1728.
un parti de Quikapons et de Maskoutins
arrêta sur le Mississipy dix - sept François
qui descendoient des Sioux aux Illinois.
Ces Sauvages délibererent. d'abord s'ils
brûleroient leurs Prisonniers ou s'ils
les remettroient entre les mains des Renards
; mais le Pere Guignas , Missionnaire
Jesuite , qui étoit du nombre de
çes François , leur fit comprendre qu'ils
avoient interêt de bien conserver leurs
Prisonniers , et il gagna tellement leur
confiance qu'il parvint ensuite à les déta
C cher
18 MERCURE DE FRANCE
cher des Renards, et à les porter à nous
demander la Paix.
Au bout de cinq mois de captivité ;
il vint lui même avec leurs députés auFort
de Chartres , Poste François , au Pays
des Illinois , où cette Paix fut concluë à
la satisfaction de ces Nations.
Les Renards déconcertés et fort affoi
blis par cette division , resolurent de se
refugier chez les Iroquois , alliez des Anglois
; en passant par le Pays des Onya
tanous , les Quikapons et Maskoutins qui
penétrerent leur dessein , en donnerent
avis dans tous les Postes François de la
Louisianne et du Canada ; mais on douta
de leur bonne foy , et M. de S. Ange
Officier commandant au Fort de Chartres
, ne put jamais déterminer les habitans
François à se mettre en Campagne!
Cependant les Illinois du Village des
Cahokias , vinrent au mois de Juillet
130. nous apprendre que les Renards
avoient fait des Prisonniers sur eux , ea
brûlé le fils de leur grand Chef auprès
du Rocher , sur la Riviere des Illinois
Ces nouvelles jointes à des avis que nous
avions reçus d'ailleurs , engagerent à
aller chercher l'ennemi, Nos Sauvages
animez à vanger leur sang, furent bientôt
en Campagne; M. de S. Ange se mit en
marche à la tête de tout ce qu'il put
rassembler de François , er le 10. d'Aoust
ceux-ci ayant joint 3 : à 400. Sauvages qui
les avoient devancés de quelques jours ,
notre petite Armée se trouva forte de 500.
hommes. Les Quikapons , Maskoutins et
Illinois du Rocher , s'étoient rendus maitres
des passages du côté du Nord Est
ce qui détermina ces Renards à construire
un Fort à une lieüe au dessous d'eux ,
pour se mettre à couvert de leurs insultes.
>
Le 12. nous eûmes des nouvelles des
Ennemis par un de nos Coureurs . Il
nous apprit où étoit leur Fort , et nous
dit qu'il y avoit compté cent onze Cabanes.
Nous n'en étions éloignés que
de deux ou trois journées ; nous conti
nuâmes notre marche par des Pays
couverts , et le 17. à la pointe du jour
nous vîmes la Retraite de l'Ennemi :
nous tombâmes sur un party de 40. hommes
qui sortoit pour la chasse et nous le
contraignîmes de regagner le Fort , qui
étoit un petit bouquet de bois , renfermé
de pieux , situé sur une ponte douce
qui s'elevoit du côté de l'Ouest et du
Nord- Ouest , le long d'une petite Riviere:
ensorte que du côté du Sud et du
Cij Sud
Sud- Est , on les voyoit à découvert .
Leurs Cabannes étoient fort petites et
pratiquées dans la Terre comme les Tanieres
des Renards dont ils portent le
nom .
Au bruit des premiers coups de Fusil
les Quikapons Maskoutins et Illinois
qui étoient souvent aux mains avec les
partis ennemis , et qui depuis un mois
attendoient du secours , vinrent nous
joindre au nombre de 200. hommes. On
se partagea suivant les ordres de M. de
S. Ange pour bloquer les Renards qui
ce jour- là firent deux sorties inutiles. Ôn
ouvrit la tranchée la nuit suivante , et
chacun travailla à se fortifier dans le
poste qui lui avoit été assigné.
Le 19. les Ennemis demanderent à
parler ils offrirent de rendre les Esclaves
qu'ils avoient fait autrefois sur les
Illinois , et en effet ils en renvoyerent
quelques uns '; mais comme on s'apperçut
qu'ils ne cherchoient qu'à nous amuser
dès le lendemain on recommença à tirer
sur eux .
Nous fumes joints les jours suivants
par so . à 60. François et soo . Sauvages
Poutouatamis et Sakis qui étoient sous la
conduite de M. Devilliers , Commandant
de la Riviere S, Joseph , du Gouver
nement
A O UST. 1731. 1889
nement de Canada . Il fut suivi de quel
ques Sauvages Ouyatanous et Peanguichias.
A son arrivée il y eut de nouvelles Confe
rences avec les Renards qui demanderent
la vie , les presens à la main . M. de Villiers
paroissoit tenté de la leur accorder ;
mais ses gens n'étoient pas les plus forts ,
et il ne pouvoit rien conclure sans le
consentement des François , et des Sauvages
Illinois , qui ne vouloient se prêter
à aucun accommodement.
Cependant on decouvrit que les Sakis ,
parents et alliez des Renards , traitoient
sous mains avec eux , leur fournissant
des munitions , et prenant des mesures
pour favoriser leur évasion : nos Sauva
ges qui s'en apperçurent s'ameuterent
le premier Septembre , et ils étoient sur
le point de donner sur les Sakis , lorsque
M. de S. Ange , à la tête de 100. François
, s'avança pour fermer toutes les
avenues du Fort du côté des Sakis , ce
qui y retablit le bon ordre.
Notre dessein étoit de dissimuler cette
perfidie jusqu'à l'arrivée de M. de Noyelle
, Commandant des Miamis , que nous
attendions ; mais il arriva le même jour
au Camp avec 1. François et 200. Sauvages.
Il apportoit des défenses de M. le
Ciij Gouverneur
1890 MERCURE DE FRANCE
Gouverneur du Canada de faire aucun
Traité avec les Renards.
Sur cela on tint un Conseil general ,
où les Sakis furent humiliés ; car toutes
les voix se réunirent pour la perte de
l'ennemi .
Cependant il y avoit déja plusieurs
jours que nous souffrions de la faim aussi
bien que les Renards ; nos Sauvages se
rebutoient et marquoient leur impatience.
Le 7. Septembre 200. Illinois deserterent
, et il y avoit tout à craindre de
ce mauvais exemple , qui n'eut pourtant
pas de suites ; car les Troupes de M. de
S. Ange construisoient à deux portées de
Pistolet des Renards un petit Fort qui
alloit leur couper la communication de
la Riviere , et qui paroissoit nous annoncer
une victoire complette et prochainc.
Le &. Septembre , des Tonneres terribles
et une pluye effroyable interrompirent
ros travaux , la nuit suivante fut
également pluvieuse , et outre cela trèsnoire
et très-froide ; les Renards profitant
de l'occasion sortirent de leur Fort ,
on s'en apperçut aussitôt par les cris des
enfants ; mais que faire par le tems qu'il
faisoit , il étoit impossible de se reconnoître
dans une si grande obscurité où l'on
SC
A O UST. 1731. 1898
se seroit exposé à tirer sur nos gens comme
sur l'ennemi : on ne sçavoit donc
quel party prendre ; cependant tout le
monde étoit sous les armes et les Sauvages
s'avançoient sur les deux aîles des
fuyards pour donner dessus dès que le
jour paroîtroit. Il parut enfin et chacun
se mit à les suivre ; nos Sauvages plus
frais et plus vigoureux qu'eux , les joi
gnirent bientôt.
Les Femmes , les Enfans et les Vicillards
marchoient à la tête , et les Guerriers
fermoient la marche pour les couvrir
; ils furent d'abord rempus et défaits ;
le nombre des morts et des prisonniers ,
s'est trouvé d'environ 300. Guerriers ;
Il n'est point question du nombre des.
Vieillards , des Femmes et des Enfans
qui tous ont été pris. Il ne s'est échapé
au plus que so. ou 6o, hommes qui se
sont sauvés sans Fusils er sans aucuns ustanciles
pour se procurer de quoy vivre.
Les Illinois du Rocher , les Maskoutins
et Quikapons , sont actuellement après
ce petit reste de Fuyards , et les premieres
nouvelles nous apprendront la destruction
totale de cette malheureuse Nation .
M. Perrier , Commandant General de
la Louisianne a beaucoup contribué à
sette Expédition par les bons ordres qu'il
C iiij avoit
1892 MERCURE DE FRANCE
avoit donnés à M. de S. Ange , et par le
soin qu'il avoit eu de lui envoyer environ
100. hommes , quoyqu'il eut alors un extrême
besoin de Troupes dans le bas de
la Colonie pour l'entreprise qu'il projettoit
contre les Matchez.
On donnera la Relation de la défaite de
cette derniere Nation dans le prochain Mer
cure.
Relation de la défaite des Renards , Nation
Sauvage , située au baut du Fleuve
Mississipy , parles François de la Loüisiane
et du Canada , au mois de Septembre
1730 .
L
Es Renards , unis avec les Maskoutins
et les Quikapons, faisoient depuis
environ dix ans une Guerre ouverte aux
François et aux Sauvages Illinois . Ils
surprenoient et attaquoient nos détachements
A O UST. 1731.
1885
ments , ils enlevoient nos Voyageurs qui
se trouvoient en petit nombre , et ils
venoient même nous inquiéter jusques
dans nos habitations où nous ne pouvions
cultiver nos Terres que les Armes à la
main. On avoit tenté plusieurs fois de
les détruire ; mais le défaut de concert
entre les Officiers François qui commandoient
dans les postes avancés , se trouvant
joint à l'interest , et à la mauvaise
volonté de quelques-uns , avoient toujours
fait échouer les entreprises qui
avoient été formées en éxecution des Ordres
de la Cour. Un Evenement a enfin
causé la désunion de ces Sauvages et la
perte des Renards.
Au mois d'Octobre de l'année 1728.
un parti de Quikapons et de Maskoutins
arrêta sur le Mississipy dix - sept François
qui descendoient des Sioux aux Illinois.
Ces Sauvages délibererent. d'abord s'ils
brûleroient leurs Prisonniers ou s'ils
les remettroient entre les mains des Renards
; mais le Pere Guignas , Missionnaire
Jesuite , qui étoit du nombre de
çes François , leur fit comprendre qu'ils
avoient interêt de bien conserver leurs
Prisonniers , et il gagna tellement leur
confiance qu'il parvint ensuite à les déta
C cher
18 MERCURE DE FRANCE
cher des Renards, et à les porter à nous
demander la Paix.
Au bout de cinq mois de captivité ;
il vint lui même avec leurs députés auFort
de Chartres , Poste François , au Pays
des Illinois , où cette Paix fut concluë à
la satisfaction de ces Nations.
Les Renards déconcertés et fort affoi
blis par cette division , resolurent de se
refugier chez les Iroquois , alliez des Anglois
; en passant par le Pays des Onya
tanous , les Quikapons et Maskoutins qui
penétrerent leur dessein , en donnerent
avis dans tous les Postes François de la
Louisianne et du Canada ; mais on douta
de leur bonne foy , et M. de S. Ange
Officier commandant au Fort de Chartres
, ne put jamais déterminer les habitans
François à se mettre en Campagne!
Cependant les Illinois du Village des
Cahokias , vinrent au mois de Juillet
130. nous apprendre que les Renards
avoient fait des Prisonniers sur eux , ea
brûlé le fils de leur grand Chef auprès
du Rocher , sur la Riviere des Illinois
Ces nouvelles jointes à des avis que nous
avions reçus d'ailleurs , engagerent à
aller chercher l'ennemi, Nos Sauvages
animez à vanger leur sang, furent bientôt
en Campagne; M. de S. Ange se mit en
marche à la tête de tout ce qu'il put
rassembler de François , er le 10. d'Aoust
ceux-ci ayant joint 3 : à 400. Sauvages qui
les avoient devancés de quelques jours ,
notre petite Armée se trouva forte de 500.
hommes. Les Quikapons , Maskoutins et
Illinois du Rocher , s'étoient rendus maitres
des passages du côté du Nord Est
ce qui détermina ces Renards à construire
un Fort à une lieüe au dessous d'eux ,
pour se mettre à couvert de leurs insultes.
>
Le 12. nous eûmes des nouvelles des
Ennemis par un de nos Coureurs . Il
nous apprit où étoit leur Fort , et nous
dit qu'il y avoit compté cent onze Cabanes.
Nous n'en étions éloignés que
de deux ou trois journées ; nous conti
nuâmes notre marche par des Pays
couverts , et le 17. à la pointe du jour
nous vîmes la Retraite de l'Ennemi :
nous tombâmes sur un party de 40. hommes
qui sortoit pour la chasse et nous le
contraignîmes de regagner le Fort , qui
étoit un petit bouquet de bois , renfermé
de pieux , situé sur une ponte douce
qui s'elevoit du côté de l'Ouest et du
Nord- Ouest , le long d'une petite Riviere:
ensorte que du côté du Sud et du
Cij Sud
Sud- Est , on les voyoit à découvert .
Leurs Cabannes étoient fort petites et
pratiquées dans la Terre comme les Tanieres
des Renards dont ils portent le
nom .
Au bruit des premiers coups de Fusil
les Quikapons Maskoutins et Illinois
qui étoient souvent aux mains avec les
partis ennemis , et qui depuis un mois
attendoient du secours , vinrent nous
joindre au nombre de 200. hommes. On
se partagea suivant les ordres de M. de
S. Ange pour bloquer les Renards qui
ce jour- là firent deux sorties inutiles. Ôn
ouvrit la tranchée la nuit suivante , et
chacun travailla à se fortifier dans le
poste qui lui avoit été assigné.
Le 19. les Ennemis demanderent à
parler ils offrirent de rendre les Esclaves
qu'ils avoient fait autrefois sur les
Illinois , et en effet ils en renvoyerent
quelques uns '; mais comme on s'apperçut
qu'ils ne cherchoient qu'à nous amuser
dès le lendemain on recommença à tirer
sur eux .
Nous fumes joints les jours suivants
par so . à 60. François et soo . Sauvages
Poutouatamis et Sakis qui étoient sous la
conduite de M. Devilliers , Commandant
de la Riviere S, Joseph , du Gouver
nement
A O UST. 1731. 1889
nement de Canada . Il fut suivi de quel
ques Sauvages Ouyatanous et Peanguichias.
A son arrivée il y eut de nouvelles Confe
rences avec les Renards qui demanderent
la vie , les presens à la main . M. de Villiers
paroissoit tenté de la leur accorder ;
mais ses gens n'étoient pas les plus forts ,
et il ne pouvoit rien conclure sans le
consentement des François , et des Sauvages
Illinois , qui ne vouloient se prêter
à aucun accommodement.
Cependant on decouvrit que les Sakis ,
parents et alliez des Renards , traitoient
sous mains avec eux , leur fournissant
des munitions , et prenant des mesures
pour favoriser leur évasion : nos Sauva
ges qui s'en apperçurent s'ameuterent
le premier Septembre , et ils étoient sur
le point de donner sur les Sakis , lorsque
M. de S. Ange , à la tête de 100. François
, s'avança pour fermer toutes les
avenues du Fort du côté des Sakis , ce
qui y retablit le bon ordre.
Notre dessein étoit de dissimuler cette
perfidie jusqu'à l'arrivée de M. de Noyelle
, Commandant des Miamis , que nous
attendions ; mais il arriva le même jour
au Camp avec 1. François et 200. Sauvages.
Il apportoit des défenses de M. le
Ciij Gouverneur
1890 MERCURE DE FRANCE
Gouverneur du Canada de faire aucun
Traité avec les Renards.
Sur cela on tint un Conseil general ,
où les Sakis furent humiliés ; car toutes
les voix se réunirent pour la perte de
l'ennemi .
Cependant il y avoit déja plusieurs
jours que nous souffrions de la faim aussi
bien que les Renards ; nos Sauvages se
rebutoient et marquoient leur impatience.
Le 7. Septembre 200. Illinois deserterent
, et il y avoit tout à craindre de
ce mauvais exemple , qui n'eut pourtant
pas de suites ; car les Troupes de M. de
S. Ange construisoient à deux portées de
Pistolet des Renards un petit Fort qui
alloit leur couper la communication de
la Riviere , et qui paroissoit nous annoncer
une victoire complette et prochainc.
Le &. Septembre , des Tonneres terribles
et une pluye effroyable interrompirent
ros travaux , la nuit suivante fut
également pluvieuse , et outre cela trèsnoire
et très-froide ; les Renards profitant
de l'occasion sortirent de leur Fort ,
on s'en apperçut aussitôt par les cris des
enfants ; mais que faire par le tems qu'il
faisoit , il étoit impossible de se reconnoître
dans une si grande obscurité où l'on
SC
A O UST. 1731. 1898
se seroit exposé à tirer sur nos gens comme
sur l'ennemi : on ne sçavoit donc
quel party prendre ; cependant tout le
monde étoit sous les armes et les Sauvages
s'avançoient sur les deux aîles des
fuyards pour donner dessus dès que le
jour paroîtroit. Il parut enfin et chacun
se mit à les suivre ; nos Sauvages plus
frais et plus vigoureux qu'eux , les joi
gnirent bientôt.
Les Femmes , les Enfans et les Vicillards
marchoient à la tête , et les Guerriers
fermoient la marche pour les couvrir
; ils furent d'abord rempus et défaits ;
le nombre des morts et des prisonniers ,
s'est trouvé d'environ 300. Guerriers ;
Il n'est point question du nombre des.
Vieillards , des Femmes et des Enfans
qui tous ont été pris. Il ne s'est échapé
au plus que so. ou 6o, hommes qui se
sont sauvés sans Fusils er sans aucuns ustanciles
pour se procurer de quoy vivre.
Les Illinois du Rocher , les Maskoutins
et Quikapons , sont actuellement après
ce petit reste de Fuyards , et les premieres
nouvelles nous apprendront la destruction
totale de cette malheureuse Nation .
M. Perrier , Commandant General de
la Louisianne a beaucoup contribué à
sette Expédition par les bons ordres qu'il
C iiij avoit
1892 MERCURE DE FRANCE
avoit donnés à M. de S. Ange , et par le
soin qu'il avoit eu de lui envoyer environ
100. hommes , quoyqu'il eut alors un extrême
besoin de Troupes dans le bas de
la Colonie pour l'entreprise qu'il projettoit
contre les Matchez.
On donnera la Relation de la défaite de
cette derniere Nation dans le prochain Mer
cure.
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Résumé : EXTRAIT d'une Lettre contenant une Relation de la défaite des Renards, Nation Sauvage, située au haut du Fleuve Mississipy, par les François de la Loüisiane et du Canada, au mois de Septembre 1730.
En septembre 1730, les Renards, alliés aux Maskoutins et aux Quikapons, combattaient les Français de la Louisiane et du Canada depuis environ dix ans. Ils attaquaient les détachements français et enlevaient des voyageurs. Plusieurs tentatives de destruction des Renards avaient échoué en raison du manque de coordination entre les officiers français et des intérêts divergents. En octobre 1728, des Quikapons et des Maskoutins capturèrent dix-sept Français sur le Mississippi. Le Père Guignas, missionnaire jésuite, convainquit ces tribus de libérer les prisonniers et de demander la paix, conclue au Fort de Chartres en mars 1729. Les Renards, déconcertés, se réfugièrent chez les Iroquois, alliés des Anglais. En juillet 1730, les Illinois signalèrent des attaques des Renards, incitant les Français et leurs alliés à se mobiliser. Le 10 août 1730, une armée française de 500 hommes, incluant des Quikapons, des Maskoutins et des Illinois, se mit en marche. Ils découvrirent le fort des Renards le 17 août et commencèrent à le bloquer. Les Renards tentèrent des sorties infructueuses et demandèrent des négociations, mais les Français refusèrent. Des renforts français et des tribus alliées arrivèrent, révélant que les Sakis soutenaient secrètement les Renards. Une révolte des alliés français fut évitée grâce à M. de Saint-Ange. M. de Noyelle, commandant des Miamis, arriva avec des instructions interdisant tout traité avec les Renards. Un conseil général décida de la perte des Renards, mais les troupes françaises et alliées souffraient de la faim, et 200 Illinois désertèrent. Les troupes françaises construisirent un fort pour couper la communication des Renards avec la rivière. Une tempête permit aux Renards de fuir. Le lendemain, les alliés français les poursuivirent et les battirent, capturant femmes, enfants et vieillards, et faisant environ 300 morts ou prisonniers parmi les guerriers. Les Illinois du Rocher, les Maskoutins et les Quikapons poursuivirent les fuyards restants. M. Perrier, commandant général de la Louisiane, soutint l'expédition en envoyant des renforts à M. de Saint-Ange malgré les besoins de troupes ailleurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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103
p. 1930-1932
LETTRE écrite des confins du Diocèse de Sens et de celui d'Auxerre, aux Auteurs du Mercure.
Début :
Quoique nous soyons, Messieurs, dans un Pays qui fait profession [...]
Mots clefs :
Neutralité, Auxerre, Sens, Joigny, Guerre
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE écrite des confins du Diocèse de Sens et de celui d'Auxerre, aux Auteurs du Mercure.
LETTRE écrite des confins du Diocèse
de Sens et de celui d'Auxerre , aux Anteurs
du Mercure.
Quoique nous soyons , Messieurs ,
dans un Pays qui fait profession
d'une parfaite neutralité en ce qui regarde
les interêts des Villes d'Auxerre
et de Joigny nous serions cependant bien
aises de sçavoir si Ms de la Ville d'Auxerre
, laisseront sans replique l'Ecrit qui
a parû au mois de Mars dernier , imprimé
dans votre Journal du mois précedent
et comme Mercure les a si bien servis en
1723. et 1724. nous croyons que selon
les apparences il ne se démentira point
en 1731. Si ce Messager des Dieux étoit
d'humeur de faire connoître au Public
tout ce qui se présente sous les yeux des
Curieux , nous pourrions lui confier l'observation
qui se lit au bas de la page 454.
de l'ancienne Histoire Latine des Evêques
d'Auxerre , chez le Pere Labbe , où les
Habitans de la Ville de Joigny ( qui à
peine existoit alors ) et des environs , sont
appellez par un Auteur de la fin du onziéme
siecle , Dolosi Senonenses , Autissiodorensis
AOUST. 1731. 1931
dorensis hostes Ecclesia et Urbis perpetui
qui solebant ad muros usque civitatis irruentes
, furtivis conatibus frequenter et impunè
pradari. Ceci est presque une preuve convaincante
que le Pays de ces Senonois ne
valoit pas celui d'Auxerre , puisque ce
ne pouvoit être que la necessité qui les
forçoit à courir contre cette Ville. Car
s'ils disent que c'étoit l'amour de la proye
et de la rapine , comme autrefois chez
les Normans , cela ne tourneroit qu'à la
confusion de leurs Ancêtres , et rejaillisoit
en partie sur eux.
Pour nous, Messieurs , que notre Commerce
engage à frequenter également ces
deux Villes , nous n'épousons pas plus le
parti de l'une que celui de l'autre ; mais
nous ne pouvons passer sous silence que
nous nous sommes apperçus d'une aussi
grande difference entre le regime de Communauté
de ces deux mêmes Villes , qu'il
y en a entre le langage de la Populace de
l'une et de l'autre. ( a ) On diroit qu'à
(a ) Le Peuple de Joigny, change tous les on en
an, et tous les an en on , ce que celui d'Auxerre
ne fait pas , quoiqu'au reste , à cela près , il ne
parle gueres mieux. Un Etranger passant par Joigny
il y a quelques années , ne put tenir ses éclats
de rire entendant une femme s'excuser de ce qu'elle
ne pouvoit quitter la maison et aller aider à sa
voisine à fondre sen beure , parce que son mari
Joigny
1932 MERCURE DE FRANCE
Joigny l'on apprehende la guerre comme
prochaine , tant on est attentif à se fermer
et à ne pas laisser la moindre breche
aux murs : au lieu qu'à Auxerre , loin
de se fermer et de se baricader , comme
à Joigny , on fait ouverture par tout , on
rabbaisse la hauteur des murailles , on y
abbat les Tours , les Bastilles et les Corps
de garde. On a raison dans le fond en
cette derniere Ville , si la premiere Bataille
qu'on livrera ne doit être qu'avec
les verres et les bouteilles . Ce sera l'éve
ment qui en décidera , et nous ne voulons
point en être garants. Au reste nous
vous assurons , Messieurs
crimons point ici autrement , en saluant
vos santez , et que nous sommes , &c.
Ce 8. Juillet 1731 .
3 que
nous n'esétoit
allé en campagne pour fendre du bois . Eh
Dieu , ma Commere , lui dit- elle , je suis marrie
de ce que je ne sçaurois aller t'aider à fendre
ton beure : ne sçais - tu pas que notre homme est
allé en compagne pour fondre du bois ? Il n'y a
d'Auxerre à Joigny que six petites lieuës , mais
la distance morale est considerable entre les deux
Villes , surtout par rapport à la politesse , &c.
de Sens et de celui d'Auxerre , aux Anteurs
du Mercure.
Quoique nous soyons , Messieurs ,
dans un Pays qui fait profession
d'une parfaite neutralité en ce qui regarde
les interêts des Villes d'Auxerre
et de Joigny nous serions cependant bien
aises de sçavoir si Ms de la Ville d'Auxerre
, laisseront sans replique l'Ecrit qui
a parû au mois de Mars dernier , imprimé
dans votre Journal du mois précedent
et comme Mercure les a si bien servis en
1723. et 1724. nous croyons que selon
les apparences il ne se démentira point
en 1731. Si ce Messager des Dieux étoit
d'humeur de faire connoître au Public
tout ce qui se présente sous les yeux des
Curieux , nous pourrions lui confier l'observation
qui se lit au bas de la page 454.
de l'ancienne Histoire Latine des Evêques
d'Auxerre , chez le Pere Labbe , où les
Habitans de la Ville de Joigny ( qui à
peine existoit alors ) et des environs , sont
appellez par un Auteur de la fin du onziéme
siecle , Dolosi Senonenses , Autissiodorensis
AOUST. 1731. 1931
dorensis hostes Ecclesia et Urbis perpetui
qui solebant ad muros usque civitatis irruentes
, furtivis conatibus frequenter et impunè
pradari. Ceci est presque une preuve convaincante
que le Pays de ces Senonois ne
valoit pas celui d'Auxerre , puisque ce
ne pouvoit être que la necessité qui les
forçoit à courir contre cette Ville. Car
s'ils disent que c'étoit l'amour de la proye
et de la rapine , comme autrefois chez
les Normans , cela ne tourneroit qu'à la
confusion de leurs Ancêtres , et rejaillisoit
en partie sur eux.
Pour nous, Messieurs , que notre Commerce
engage à frequenter également ces
deux Villes , nous n'épousons pas plus le
parti de l'une que celui de l'autre ; mais
nous ne pouvons passer sous silence que
nous nous sommes apperçus d'une aussi
grande difference entre le regime de Communauté
de ces deux mêmes Villes , qu'il
y en a entre le langage de la Populace de
l'une et de l'autre. ( a ) On diroit qu'à
(a ) Le Peuple de Joigny, change tous les on en
an, et tous les an en on , ce que celui d'Auxerre
ne fait pas , quoiqu'au reste , à cela près , il ne
parle gueres mieux. Un Etranger passant par Joigny
il y a quelques années , ne put tenir ses éclats
de rire entendant une femme s'excuser de ce qu'elle
ne pouvoit quitter la maison et aller aider à sa
voisine à fondre sen beure , parce que son mari
Joigny
1932 MERCURE DE FRANCE
Joigny l'on apprehende la guerre comme
prochaine , tant on est attentif à se fermer
et à ne pas laisser la moindre breche
aux murs : au lieu qu'à Auxerre , loin
de se fermer et de se baricader , comme
à Joigny , on fait ouverture par tout , on
rabbaisse la hauteur des murailles , on y
abbat les Tours , les Bastilles et les Corps
de garde. On a raison dans le fond en
cette derniere Ville , si la premiere Bataille
qu'on livrera ne doit être qu'avec
les verres et les bouteilles . Ce sera l'éve
ment qui en décidera , et nous ne voulons
point en être garants. Au reste nous
vous assurons , Messieurs
crimons point ici autrement , en saluant
vos santez , et que nous sommes , &c.
Ce 8. Juillet 1731 .
3 que
nous n'esétoit
allé en campagne pour fendre du bois . Eh
Dieu , ma Commere , lui dit- elle , je suis marrie
de ce que je ne sçaurois aller t'aider à fendre
ton beure : ne sçais - tu pas que notre homme est
allé en compagne pour fondre du bois ? Il n'y a
d'Auxerre à Joigny que six petites lieuës , mais
la distance morale est considerable entre les deux
Villes , surtout par rapport à la politesse , &c.
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Résumé : LETTRE écrite des confins du Diocèse de Sens et de celui d'Auxerre, aux Auteurs du Mercure.
La lettre, datée du 8 juillet 1731, est adressée aux auteurs du Mercure depuis les confins des diocèses de Sens et d'Auxerre. Les rédacteurs déclarent leur neutralité entre les villes d'Auxerre et de Joigny, mais s'interrogent sur la réaction des Auxerrois à un écrit paru en mars précédent. Ils rappellent le soutien du Mercure aux Auxerrois en 1723 et 1724 et espèrent une continuité en 1731. La lettre cite l'Histoire Latine des Évêques d'Auxerre, décrivant les habitants de Joigny comme des ennemis perpétuels de l'Église et d'Auxerre. Les auteurs soulignent leur fréquentation des deux villes pour des raisons commerciales, sans prendre parti. Ils notent des différences dans les régimes de communauté et les langues parlées : à Joigny, le peuple modifie les sons 'on' et 'an', contrairement à Auxerre. La lettre relate une anecdote d'un étranger amusé par une conversation locale à Joigny. Les rédacteurs observent également des divergences dans les comportements face à la sécurité : Joigny renforce ses défenses, tandis qu'Auxerre abaisse ses murailles et démolit ses tours. Ils concluent en affirmant leur neutralité et saluent la santé des destinataires.
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104
p. 2086-2104
EXTRAIT d'une Lettre contenant la Relation de la défaite des Natches (a) par M. Perier, Commandant General à la Loüisianne, au mois de Janvier 1731.
Début :
Notre General jugeant qu'il étoit necessaire avant de rien entreprendre, [...]
Mots clefs :
Défaite, Chactas, Natches, Louisiane, Traités de commerce et d'alliance, Guerre, Détachement des troupes de la Marine, Sauvages, Rivière-Rouge, Embuscades
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : EXTRAIT d'une Lettre contenant la Relation de la défaite des Natches (a) par M. Perier, Commandant General à la Loüisianne, au mois de Janvier 1731.
EXTRAIT d'une Lettre contenant la
*
Relation de la défaite des Natches (a)
par M. Perier, Commandant General à
la Louisianne , au mois de Janvier 1731 .
No
,
Otre General jugeant qu'il étoit ne
cessaire avant de rien entreprendre ,
de s'éclaircir avec les Chactas , Nation
Sauvage la plus considerable de la Loüisianne
sur les differens bruits qui s'étoient
répandus de leur mauvaise volonté
pour nous , se rendit à la Mobile , Fort
occupé par les Françóis , à la Côte de l'Est
de la Louisianne , où il avoit fait avertir
leurs Chefs de se rendre dans les premiers
jours de Novembre , et les ayant trouvez
bien disposez , il renouvella en la manie◄
re ordinaire , les Traitez de Commerce et
d'Alliance que nous avons depuis longtemps
avec eux , et leur proposa de re
connoître pour Grand- Chef de la partie
du Ouest , qu'on appelle Bas- Chacra , le
Chef des Castacha , Village de la mêmę
( a ) C'est une Nation Sauvage , qui au mois
de Decembre 1729. massacra les François qui
étoient établis auprès d'elle , quoiqu'elle fût en
paix avec eux.
Nation,
SEPTEMBRE. 1731 2087
Nation. Ils l'accepterent avec plaisir et
promirent de nous renvoyer le reste des
Negres qu'ils avoient pris sur les Natches
, et de payer tout ce qu'ils devoient
aux François , avec lesquels ils avoient
négocié. Ils lui demanderent ensuite d'aller
en guerre contre les Natches , mais i'
leur répondit seulement qu'il les feroit
avertir s'il avoit besoin d'eux , étant bien
résolu de ne s'en pas servir pour les tirer
de l'erreur où ils étoient , que nous ne
pouvions nous passer de leur secours , et
que sans leur appui nous serions obligez:
d'abandonner nos établissemens.
Après les avoir renvoyez chez eux
il partit pour la nouvelle Orleans , où il
arriva le 13. Novembre 1730. il y trouva
M. de Salvert son frere , Lieutenant de
Vaisseau , commandant un Détachement
des Troupes de la Marine , très - avancé
dans les préparatifs dont il l'avoit chargé
pour aller attaquer les Natches. L'Equipage
du Vaisseau du Roi , qu'il commandoit
, y avoit travaillé fort utilement , et
on peut assurer que sans lui nous n'eussions
pas été si-tôt prêt à marcher contre
l'Ennemi .
Le 9. Decembre M. de Salvert partit à
la tête du Détachement de la Marine ,
qui formoit un petit Bataillon , il avoit
ordre
2088 MERCURE DE FRANCE
ordre d'attendre au Village de Carlestin
Habitations françoises , situées à environ
15. lieües au-dessus de la nouvelle Orleans
, en montant le Fleuve , le General
qui le joignit le 13. avec les Troupes de
la Colonie et les Munitions de guerre.
Le 14. ils marcherent ensemble jus
qu'aux Bayagoulas , où ils resterent quatre
jours pour attendre le Détachement
des Milices du Pays , commandé par M. de
Benac , Officier retiré du Service , qui
s'est établi dans la Colonie , et les grands
Bateaux chargez de vivres qui ne pou
voient suivre..
Le General avoit divisé ses forces en
trois Corps , pour éviter toute tracasseric
et donner plus d'émulation . Le premier
étoit commandé par M. de Salvert ; il
étoit composé de iso . Soldats de la Marine
et d'environ 40. hommes de son
Equipage . Le second étoit commandé par
le Baron de Crenay , Lieutenant - Colo❤
nel , et étoit composé d'un Détachement
de 150. hommes des Troupes de la Co-
Ionie ; et le troisième étoit commandé par
le sieur de Benac , et étoit composé de
120. habitans qui s'étoient offerts d'aller
à la guerre
.
Le 22. tout étant rassemblé , on se mit
en marche et on fat coucher à Manchac
où
SEPTEMBRE. 1731. 2089
ù le sieur de Laye , Habitant , attendoit
le General , il lui dit que s'il vouloit se
servir des Sauvages Tonnicas , petite Nation
située sur les bords du Fleuve ,
environ 70. lieuës au - dessus de la nouvelle
Orleans , en suivant le Fleuve , il
étoit necessaire qu'il se rendît lui -même
chez eux pour les faire marcher ; ce qu'il
fit en laissant la conduite de la petite
armée à M. son frere , qui malgré la
neige et le verglas , le joignit aux Tonnicas
le 27.
Le 28. il continua sa marche jusqu'à
l'entrée de la Riviere Rouge , (a ) où étoit
le rendez - vous general. Le Vaisseau le
Prince de Conty , sur lequel on avoit fai ■
faire des Fours , y arriva le même jour.
Le General fut obligé de rester jusqu'au .
3. de Janvier aux Tonnicas pour leur
faire achever leurs préparatifs de guerre ,
ils étoient d'autant plus lents , que la
peur les avoit saisis sur la nouvelle qu'ils
venoient d'apprendre que le sieur de Coulange
, ( Canadien , frère d'un Officier des
Troupes de la Colonie , et fils du sieur
de Livilliers , Officier des Troupes de Ca
nada , ) qui avoit été envoyé dans une
grande Pirogue , armée de zo. hommes :
(a) A 9. lieues au- dessus du Village des Tonnicas
, situé à present au portage de la Croix .
grande
2090 MERCURE DE FRANCE
volontaires Sauvages , et Negres libres ,
pour faire porter les ordres du General
aux Arkansas , avoit été attaqué à quelques
journées de chez eux par les Natches , qui
lui avoient tué ou blessé la moitié de ses
gens , parmi lesquels les sieurs de la Touche
,Beaulieu et Cochart, ( le premier, Gen--
tilhomme Breton ; le second , Officier de
Marine de la Compagnie , ) ont eu le
malheur de se trouver au nombre des
morts. Le sieur de Coulange y reçût deux
coups de fusil , dont un au travers du
été mortel. Cette accorps
, qui n'a pas
tion , qui ne décidoit de rien , avoit cependant
si fort abattu le courage de nos
Sauvages , qu'il ne s'en trouva que iso .
des plus braves à l'Armée , les autres s'étant
retirez peu à peu sous differens pré
textes.
Le 4. Janvier , le General joignit l'Ar
mée à la Riviere Rouge , où il trouva les
Détachemens des Garnisons des Natches
et Natchitoches (a) arrivez , et la division
des Habitans , partie pour se montrer à
la hauteur des Natches , (b) afin de faire
(a) Forts François qui portent le nom des Na→
tions Sauvages auprès desquelles ils ont éte cons
truits.
(b) C'est la Nation même qui depuis qu'elle se
vit menacée d'être châtiée par les Frauçois , aban--
croire
SEPTEMBRE . 1731. 209%
croire à leurs découvreurs s'ils nous rencontroient
, que notre intention étoit de
les aller attaquer par le Fleuve , quoique
notre parti fût pris , d'aller par la Riviere
Rouge.
Le 11. l'Armée entra dans cette Riviere
pour chercher l'Ennemi , car nous n'avions
pû sçavoir depuis 9. mois l'endroit
positif où les Natches avoient fait leur
Fort , quoique le General y eût envoyé
zo . Partis differens , tant forts que foi
bles ; ensorte que ce ne fut que sur le
peu de connoissance qu'il avoit tirée d'un
enfant de 12 à 13. ans , qui avoit deserté
de cette Nation , qu'il se hazarda à l'aller
- chercher , contre le sentiment general des
Sauvages , vers la Riviere Rouge , dans ,
des Pays marécageux et coupez , jusques
là inconnus à nos Sauvages du Fleuve .
Cependant l'Armée guidée par l'esperance
et encouragée par son General dans
les peines inexprimables que le mauvais
temps et la difficulté du Pays, lui faisoient
souffrir , se trouva le 19. sans le sçavoir ,
précisement à une lieuë du Fort de Valeur
, c'est le Fort de la Nation Natches.
donna le lieu de sa demeure ordinaire et se transporta
dans un autre endroit qu'elle croyoit inconnu
à tous autres Sauvages et inaccessibles aux
François.
Le
2092 MERCURE DE FRANCE
Le General prenoit toutes sortes de me
sures pour éviter les embuscades qu'il
étoit aisé de nous dresser , y ayant apparence
que les Ennemis sçavoient notre
marche , puisque le 18. quelques - uns de
nos Sauvages qui étoient allez à la découverte
, ( car ils s'étoient un peu rassurez
par l'exemple des François qu'ils voyoient
marcher courageusement par terre ) étant
venus avertir qu'ils avoient appefçû un
. Parti de Natches à deux lieuës au - dessous
de nous , de l'autre côté de la Riviere,
le General y envoya un Détachement de
François et de Sauvages , pour tâcher de
le surprendre , mais on ne put y réussir
par la jalousie de six Sauvages Houmas ;
qui tirerent dessus avant que nos gens
fussent arrivez ; ensorte que ce Parti prie
la fuite et s'éloigna en peu de temps. Si
nous avions pû l'attaquer , on se flattoit
de pouvoir faire quelque prisonnier et
d'apprendre des nouvelles positives du
lieu où la Nation s'étoit retirée .
Nous restâmes le 19. dans la même in
quietude , quoique nos Sauvages vissent
encore plusieurs Natches , dont ils tuerent
un homme et une femme , mais le
20. le General ayant envoyé à la découverte
un Parti d'Habitans et de Sauvages,
soutenus par les Compagnies de Mrs de
la
S
SEPTEMBRE. 1731. 2093
la Giroüardiere et de Lusser ; le premier
Capitaine d'une Compagnie de la Marine,
l'autre Capitaine d'une Compagnie des
Troupes de la Colonie. On vint lui dire
une demie heure après leur départ qu'ils
se trouvoient dans un chemin battu ;
aussi-tôt on ne douta point que ce ne fût
celui du Fort , et on se prépara à marcher.
Le General fit monter les Bateaux vis-àvis
cet endroit , et ayant ordonné au Baron
de Crenay d'y rester avec 100. hommes
, il se tenoit prèt à marcher avec
M. Salvert , pour aller investir le Fort
dès qu'il en auroit quelque nouvelle. A
peine les Bateaux et Pirogues furent- ils
arrivez l'on entendit la Mousqueteque
rie du Fort et celle des Escarmoucheurs
du Détachement qui avoit toûjours suivi
le chemin battu ; dans l'instant on marcha
et on rencontra les sieurs Marin et
Outlas , qui venoient dire que nos gens
avoient trouvé le Fort , nous y arrivâmes
en une heure de marche par un Pays
tout couvert de bois ; dès que nous
l'apperçûmes , le General fit battre aux
champs . A ce bruit les Tonnicas se sentant
soutenus , attaquerent quelques Cases
aux environs du Fort , d'où ils chasserent
les Natches et y mirent le feu."
Pendant ce temps M. de Salvert marcha
pan
094 MERCURE DE FRANCE
1
35.
la droite avec partie des Troupes
par
et le General par la gauche pour rejoindre
Mrs de la Giroüardiere et de Lusser,
Il les trouva qui s'étoient avancez à
toises du Fort , à la faveur de plusieurs
arbres , où ils resterenr jusqu'à ce qu'il
leur dit de venir se mettre derriere une
butte qui étoit à 120. toises du Fort , lieu
qui lui étoit très- favorablement situé pour
mettre une partie de notre Camp à cou
vert. Il fut aussi - tôt joindre M. de Salvert
, et ils passerent ensemble une petite
Riviere ou gros Ruisseau , auprès duquel
les Natches avoient construit leur Fort ;
ils étoient suivis par les Compagnies de
Dartaguette et de Sanzei , la premiere
de la Colonie , l'autre , de la Marine. Ils
rangerent ce Fort de très-près , à la faveur
de quelques Cabanes , et après avoir
reconnu le terrain , ils firent l'un et
l'autre le tour du Fort par les derrieres
jusqu'à la butte dont on vient de parler,
et ils convinrent d'y établir le Quartier
general , par rapport à la facilité qu'il y
avoit de recevoir là nos besoins qui venoient
du bord de la Riviere , sans que
l'on fût obligé de passer le Ruisseau.
Le 21. le General envoya ordre au Baron
de Crenay de venir le joindre pour
commander l'attaque de la gauche , et le.
même
SEPTEMBRE. 1731 2095
même jour il fit arborer un Drapeau blanc
pour demander aux Sauvages qu'ils eussent
à lui remettre des Negres qu'ils
avoient pris ; ils tirerent sur le Drapeau
en disant à l'Interprete qu'ils ne vouloient
pas parler à des chiens comme nous.
Sur les deux heures un de nos Mortiers
de bois arriva. ( a) On jetta sur le champ
quelques Grenades Royales , dont deux
tomberent dans le Fort , sur une de leurs
maisons et y mit le feu. Après qu'elles
eurent crevé , nous entendîmes de grands
cris et des pleurs de femmes et d'enfans,'
ce qui nous fit redoubler notre feu de
Mousqueterie et de double Grenade , mais
malheureusement nos Mortiers furent
trop tôt hors de service par les cercles
qui manquerent.
A 5. heures et demie du soir , les Natches
firent une sortie sur un de nos Postes, oùil
y avoit 15. hommes retranchez derriere un
gros arbre qui n'étoit qu'à 20 toises du
Fort ; ils le prirent à revers et tuerent un
Grenadier de la Marine, Un Sergent des
Troupes de la Colonie y reçut un coup
de fusil qui lui perça les deux épaules.
Dès que nous eûmes connoissance de
(a) C'étoit des Mortiers portatifs , que le sieur
Baron , Ingenieur , avoit inventez , ils étoient
faits d'un bois fort dur , et çerçlez de fer.
cette
20961 MERCURE DE FRANCE
cette sortie , nous crûmes que les Ennemis
alloient tenter de se sauver dans les
Bois par l'intervale du Camp des Habitans
au nôtre , ce qui détermina M. Salvert à
prendre la Compagnie de Lusser , pour
les couper. Mais voyant qu'ils n'en vouloient
qu'à notre Poste , il donna dessus
avec quelques Habitans et les obligea de
rentrer avec précipitation dans leur Fort.
Dans cette Action le sieur Dehaye ,
Capitaine de Milice , reçut deux coups.
de fusil , et un Negre fut tué.
A 8. heures du soir , quoique le tems
fût très- mauvais , le General fit ouvrir de
son côté la Tranchée à 30. toises du Fort,
et nous ne la poussâmes qu'à 15. toises,
faute de Gabions.
Le 22. on fit venir le Canon et le der
nier Mortier ; nous en tirâmes quelques
coups sur la fin du jour en redoublant
le feu de notre Mousqueterie , qui ne discontinua
point toute la nuit.
Avant que de continuer le travail de
la Tranchée , le General fit visiter sur le
soir une maison forte , qui enfiloit nos
travaux ; il envoya un Officier avec 12 .
Grenadiers et autant de Sappeurs armez
pour s'en emparer , mais ils furent repoussez
par le feu des Ennemis , qui étoit
extrémement vif. M. de Salvert y accou
rug
SEPTEMBRE. 1731. 2097
rut ; et se mettant à la tête des Assaillants
, il recommença si vivement l'attaque
, qu'en un quart d'heure il força l'Ennemi
d'abandonner la maison . Il trouva
que c'étoit une espece de redoute à l'épreuve
du coup de fusil , avec des meurtrieres
tout autour ; il la fit garder , jugeant
qu'elle serviroit bien à deffendre la
tête de notre Tranchée.
En effet le 23. nous poussâmes trèsvigoureusement
le travail de la Tranchće,
à la faveur de cette redoute , de façon que
le General comptoit achever le lendemain
la communication de ses Travaux avec
ceux de M. le Baron de Crenay , qui de
son côté travailloit aussi avec beaucoup
de vigueur.
Le 24. les Natches voyant que nous
les serrions de fort près , et se trouvant
fort incommodez par nos doubles Grenades
et par le Canon , ( quoique notre
petite Artillerie ne tirât que de loin en
Loin , ) ( a ) arborerent un Drapeau blanc
7. heures du matin , et nous envoyeà
(a ), Ils avoient bien trouvé le secret de se garantir
du Canon et de la Mousqueterie , en faisant
des trous en terre , dans lesquels te tenoient
leurs femmes et leurs enfans , et où ils se reposoient
eux-mêmes , mais ces trous étant ouverts
par le haut , les Grenades ou leurs éclats qui y
tomboient y causoient beaucoup de desordre.
C rent
2098 MERCURE DE FRANCE
rent un Sauvage qui parloit un peu François.
Le General lui dit qu'il ne les écouteroit
point qu'ils ne lui eussent renvoyé
tous les Negres qui étoient dans le Fort.
Ce Député retourné , on vit arriver avec
lui un moment après 19. Negres et une
Negresse , qui rapporterent que six autres
Negres étoient à la Chasse avec des Natches
, et que le reste avoit été tué. Le General
dit au même Sauvage qu'il ne vou
loit donner sa parole sur rien qu'il n'eût
les Chefs de sa Nation dans son Camp ;
après quoi il le renvoya.
Il vint ensuite un autre Sauvage nommé
S. Côme , (a) mais il le renvoya aussi
sans l'entendre , en lui disant , que si le
Grand - Chef, celui de la Farine et lui (b)
ne venoient pas bien - tôt ensemble , il-fe-
(a ) Quand les Sauvages sont bien avec les
François , ils se font honneur de prendre des
noms que ceux- cy portent.
(b) Avant que cette Nation eût frappé les François
, elle étoit divisée en 5. Villages , le premier
nommé la Valeur ; le 2. la Farine ; le 3 ° . la
Pomme ; le 4. les Gris , et le se . le grand Village
.Chaque Village avoit son Chef, et cependant
tous étoient soumis à un Grand - Chef , et tous
ces Chefs particuliers s'appelloient Soleil par Excellence
; ces Sauvages ayant une dévotion toute
particuliere pour cet Astre , en l'honneur duquel
ils entretenoient un feu perpetuel.
ne
SEPTEMR E. 1731. 2099
-
roit recommencer à tirer sur eux . Malgré
le mauvais temps ils se rendirent à
notre Camp sur les 4. heures du soir ; on
les conduisit au General ; ils l'aborderent
avec toutes les façons qui parmi eux peuvent
marquer le repentiret la soumission,
et ils dirent qu'ils ressentoient la grandeur
du crime qu'ils avoient commis ,
qu'ils n'osoient demander la vie , mais
qu'ils s'estimeroient heureux en mourant,
si on vouloit l'accorder à leurs femmes
et à leurs enfans.
Le General leur répondit qu'il la donneroit
à tous ceux de la Nation , même
aux hommes qui se rendroient à lui le
lendemain , mais que passé ce jour là , il
feroit bruler ceux qui ne profiteroient
pas de la grace qu'il vouloit bien leur
faire ; ils répliquerent que sa résolution
étoit juste. Cependant à minuit le Chef
de la Farine , qui étoit dans une Tente
gardée par 12. hommes , tant François
que Sauvages des plus alertes , doutant
de la parole du General , se sauva à la faveur
de la nuit , qui étoit la plus obscure
que l'on ait jamais vûë , et du temps effroyable
qu'il faisoit , la pluye tombant
si furieusement , qu'il falloit être Sauvage
et craindre le bucher pour tenir dehors ;
on tira sur lui sans l'atteindre.
Cij Le
2100 MERCURE DE FRANCE
Le 25. quoique le temps continuât d'être
mauvais , ( ce qui nous incommodoit
extrémement ) la femme du Grand- Chef
et sa Famille , sortirent le matin du Fort
avec 450. femmes ou enfans , et vinrent
se rendre. A l'égard des hommes , ils ne
venoient que l'un après l'autre , ensorte
que le soir il en restoit encore dans le
Fort environ 20. qui demanderent qu'on
les laissât jusqu'au lendemain , ce qui leur
fut accordé , parce que le temps ne permettoit
pas de les aller prendre. Nous
étions alors entre deux eaux ; car là pluye
ne cessa que vers les 9 , heures du soir. A
8. he es , presque tous ceux qui étoient
restez dans le Fort s'évaderent. Le quartier
des Habitans s'en apperçut ,
fut impossible ni de tirer sur eux un seul
coup de fusil , ni de les faire poursuivre
par nos Sauvages , l'eau du Ciel nous ayant
réduits en tel état que nos gens ne pouvoient
ni marcher , ni faire usage de leurs
armes. Cependant la pluye ayant cessé
nous entrâmes dans le Fort , où nous
trouvâmes seulement deux hommes et
une femme , et nous apprîmes que ceux
qui s'étoient enfuis , étoient au nombre
de 16. hommes et de 4. femmes.
mais il
Le General fit ensuite le recensement
de ses Prisonniers qu'il avoit résolu pour
l'exemple
SEPTEMBRE. 1731. zioł
;
l'exemple d'envoyer dans une autre Colonie
pour y être vendus comme Esclaves
; et voyant qu'il ne se trouvoit que
45. hommes , il demanda ce que les autres
étoient devenus , parce que cette Nation
devoit être forte d'envirom 500. Guerriers
,lorsqu'elle surprit le Poste François .
le principal d'entr'eux dit qu'ils avoient
perdu du monde dans cette malheureuse
Action , qu'ensuite les Partis des Nations
Sauvages qui sont dans notre Alliance ,
les ayant attaquez en differens endroits ,
et nous-mêmes les ayant assiegez dans
leurs anciens Forts , ils y avoient encore
fait de grandes pertes que depuis s'étant
venus établir dans l'endroit où nous venons
de les prendre , la fatigue du chemin
et le mauvais air du lieu , avoient
fait périr par maladie plus de la moitié
de leurs gens. Que tandis qu'ils souffroient
tant de miseres , les Partis de nos Sauvages
leur avoient détruit peu à peu et en
differens Cantons beaucoup de Guerriers,
que nous venions de leur en tuer encore
un grand nombre en les forçant de se rendre
; et qu'enfin il n'en restoit point d'autres
que ceux que l'on voyoit prisonniers ,
que les 16. qui s'étoient sauvez du Fort ,
et qu'un très- petit nombre qui étoit à la
Chasse , lorsque nous les avons assiegez
C iij .
il
2102 MERCURE DE FRANCE
dizil
fut facile de juger que le
compte
Sauvage étoit juste , et le General en parut
content.
Le lendemain 26 , nos Sauvages qui
étoient en course , prirent deux Ñatches
qu'ils brulerent , et enleverent la chevefure
d'un autre qu'ils avoient tué.
Ce jour- là et le suivant furent employez
à démolir le Fort , et à bruler les
bois dont il étoit construit. Le General
envoya M. son frere avec le Bataillon de
la Marine et 25o . Esclaves , au Camp qui
gardoit les Bateaux.
Le 28. tout ce qui appartenoit aux Natches
se trouvant détruit , le General partit
avec le reste de son monde et des Esclaves
pour joindre M. de Salvert , et le
29. tout se mit en mouvement pour se
rendre dans le Fleuve de Mississipy , ou
chacun avoit grand besoin d'arriver en
un lieu commode , pour se remettre des
fatigues qu'il avoit essuyées.
On jugera aisément par cette Relation
que si nous n'avions pas pressé l'Ennemi
aussi vivement que nous avons fait , nous
cussions couru grand risque de ne pas
réüissir et de perdre la plus grande partie
de notre petite Armée par la fatigue et
par le mauvais temps , ce qui infailliblement
auroit causé des maladies , qui toutes
SEPTEMBRE. 1731. 2103
tes auroient été mortelles dans un lieu où
les hommes les plus vigoureux souffriroient
beaucoup.
Jamais Expedition ne fut plus utile ;
elle a vangé la Nation Françoise d'un horrible
massacre fait d'une partie de ses Habitans
à la Louisianne par des Sauvages
qui étoient en pleine Paix avec eux , et
qui pour les surprendre s'étoient répandus
dans leurs maisons , sous l'apparence
de l'amitié et sous le prétexte de leur
rendre service . Elle a servi en même-temps
à faire connoître à tous les Sauvages du
Continent , que les François ne trouvent
rien d'impossible lorsqu'il s'agit de punir
le crime , et qu'ils sçavent trouver et
dompter leurs Ennemis dans les lieux les
plus écartez , les plus difficiles à abor
der et les mieux fortifiez .
Et enfin cette Expedition a dû effacer
de l'esprit des Sauvages Chaetas , Nation
très- nombreuse et la plus redoutable du
Continent , l'opinion qu'elle avoit que
nous ne pouvions châtier nos Ennemis.
sans son secours , ce qui la rendoit le
plus souvent si insolente , que M. Perrier
s'étoit déterminé à ne la point employer
dans l'entreprise qu'il avoit projettée
contre les Natches , ainsi qu'on l'a
dit dans le commencement de cette Re-
Lation C iiij Tous
2104 MERCURE DE FRANCE
Tous ces objets animoient tellement
nos gens dans cette affaire , qu'il n'y a
eû aucun Officier ni Soldat , tant des
Troupes reglées , que des Milices , qui
n'ait fait tout ce qui a dépendu de ses
forces pour avancer le travail , chacun
ayant mis la main à l'oeuvre , et qui n'ait
agi avec toute la valeur imaginable . Il
est vrai que le bon exemple des Chefs
y a beaucoup contribué , et certainement
les deux frères ont bien Fait connoître
qu'ils sçavent former une entreprise difficile
, et qu'ils sont également habiles et
courageux dans l'execution. Ils ont donné
beaucoup de loüanges à M. le Baron
de Crenay , et generalement à tous les
Officiers qui ont eû part à cette Expedition.
*
Relation de la défaite des Natches (a)
par M. Perier, Commandant General à
la Louisianne , au mois de Janvier 1731 .
No
,
Otre General jugeant qu'il étoit ne
cessaire avant de rien entreprendre ,
de s'éclaircir avec les Chactas , Nation
Sauvage la plus considerable de la Loüisianne
sur les differens bruits qui s'étoient
répandus de leur mauvaise volonté
pour nous , se rendit à la Mobile , Fort
occupé par les Françóis , à la Côte de l'Est
de la Louisianne , où il avoit fait avertir
leurs Chefs de se rendre dans les premiers
jours de Novembre , et les ayant trouvez
bien disposez , il renouvella en la manie◄
re ordinaire , les Traitez de Commerce et
d'Alliance que nous avons depuis longtemps
avec eux , et leur proposa de re
connoître pour Grand- Chef de la partie
du Ouest , qu'on appelle Bas- Chacra , le
Chef des Castacha , Village de la mêmę
( a ) C'est une Nation Sauvage , qui au mois
de Decembre 1729. massacra les François qui
étoient établis auprès d'elle , quoiqu'elle fût en
paix avec eux.
Nation,
SEPTEMBRE. 1731 2087
Nation. Ils l'accepterent avec plaisir et
promirent de nous renvoyer le reste des
Negres qu'ils avoient pris sur les Natches
, et de payer tout ce qu'ils devoient
aux François , avec lesquels ils avoient
négocié. Ils lui demanderent ensuite d'aller
en guerre contre les Natches , mais i'
leur répondit seulement qu'il les feroit
avertir s'il avoit besoin d'eux , étant bien
résolu de ne s'en pas servir pour les tirer
de l'erreur où ils étoient , que nous ne
pouvions nous passer de leur secours , et
que sans leur appui nous serions obligez:
d'abandonner nos établissemens.
Après les avoir renvoyez chez eux
il partit pour la nouvelle Orleans , où il
arriva le 13. Novembre 1730. il y trouva
M. de Salvert son frere , Lieutenant de
Vaisseau , commandant un Détachement
des Troupes de la Marine , très - avancé
dans les préparatifs dont il l'avoit chargé
pour aller attaquer les Natches. L'Equipage
du Vaisseau du Roi , qu'il commandoit
, y avoit travaillé fort utilement , et
on peut assurer que sans lui nous n'eussions
pas été si-tôt prêt à marcher contre
l'Ennemi .
Le 9. Decembre M. de Salvert partit à
la tête du Détachement de la Marine ,
qui formoit un petit Bataillon , il avoit
ordre
2088 MERCURE DE FRANCE
ordre d'attendre au Village de Carlestin
Habitations françoises , situées à environ
15. lieües au-dessus de la nouvelle Orleans
, en montant le Fleuve , le General
qui le joignit le 13. avec les Troupes de
la Colonie et les Munitions de guerre.
Le 14. ils marcherent ensemble jus
qu'aux Bayagoulas , où ils resterent quatre
jours pour attendre le Détachement
des Milices du Pays , commandé par M. de
Benac , Officier retiré du Service , qui
s'est établi dans la Colonie , et les grands
Bateaux chargez de vivres qui ne pou
voient suivre..
Le General avoit divisé ses forces en
trois Corps , pour éviter toute tracasseric
et donner plus d'émulation . Le premier
étoit commandé par M. de Salvert ; il
étoit composé de iso . Soldats de la Marine
et d'environ 40. hommes de son
Equipage . Le second étoit commandé par
le Baron de Crenay , Lieutenant - Colo❤
nel , et étoit composé d'un Détachement
de 150. hommes des Troupes de la Co-
Ionie ; et le troisième étoit commandé par
le sieur de Benac , et étoit composé de
120. habitans qui s'étoient offerts d'aller
à la guerre
.
Le 22. tout étant rassemblé , on se mit
en marche et on fat coucher à Manchac
où
SEPTEMBRE. 1731. 2089
ù le sieur de Laye , Habitant , attendoit
le General , il lui dit que s'il vouloit se
servir des Sauvages Tonnicas , petite Nation
située sur les bords du Fleuve ,
environ 70. lieuës au - dessus de la nouvelle
Orleans , en suivant le Fleuve , il
étoit necessaire qu'il se rendît lui -même
chez eux pour les faire marcher ; ce qu'il
fit en laissant la conduite de la petite
armée à M. son frere , qui malgré la
neige et le verglas , le joignit aux Tonnicas
le 27.
Le 28. il continua sa marche jusqu'à
l'entrée de la Riviere Rouge , (a ) où étoit
le rendez - vous general. Le Vaisseau le
Prince de Conty , sur lequel on avoit fai ■
faire des Fours , y arriva le même jour.
Le General fut obligé de rester jusqu'au .
3. de Janvier aux Tonnicas pour leur
faire achever leurs préparatifs de guerre ,
ils étoient d'autant plus lents , que la
peur les avoit saisis sur la nouvelle qu'ils
venoient d'apprendre que le sieur de Coulange
, ( Canadien , frère d'un Officier des
Troupes de la Colonie , et fils du sieur
de Livilliers , Officier des Troupes de Ca
nada , ) qui avoit été envoyé dans une
grande Pirogue , armée de zo. hommes :
(a) A 9. lieues au- dessus du Village des Tonnicas
, situé à present au portage de la Croix .
grande
2090 MERCURE DE FRANCE
volontaires Sauvages , et Negres libres ,
pour faire porter les ordres du General
aux Arkansas , avoit été attaqué à quelques
journées de chez eux par les Natches , qui
lui avoient tué ou blessé la moitié de ses
gens , parmi lesquels les sieurs de la Touche
,Beaulieu et Cochart, ( le premier, Gen--
tilhomme Breton ; le second , Officier de
Marine de la Compagnie , ) ont eu le
malheur de se trouver au nombre des
morts. Le sieur de Coulange y reçût deux
coups de fusil , dont un au travers du
été mortel. Cette accorps
, qui n'a pas
tion , qui ne décidoit de rien , avoit cependant
si fort abattu le courage de nos
Sauvages , qu'il ne s'en trouva que iso .
des plus braves à l'Armée , les autres s'étant
retirez peu à peu sous differens pré
textes.
Le 4. Janvier , le General joignit l'Ar
mée à la Riviere Rouge , où il trouva les
Détachemens des Garnisons des Natches
et Natchitoches (a) arrivez , et la division
des Habitans , partie pour se montrer à
la hauteur des Natches , (b) afin de faire
(a) Forts François qui portent le nom des Na→
tions Sauvages auprès desquelles ils ont éte cons
truits.
(b) C'est la Nation même qui depuis qu'elle se
vit menacée d'être châtiée par les Frauçois , aban--
croire
SEPTEMBRE . 1731. 209%
croire à leurs découvreurs s'ils nous rencontroient
, que notre intention étoit de
les aller attaquer par le Fleuve , quoique
notre parti fût pris , d'aller par la Riviere
Rouge.
Le 11. l'Armée entra dans cette Riviere
pour chercher l'Ennemi , car nous n'avions
pû sçavoir depuis 9. mois l'endroit
positif où les Natches avoient fait leur
Fort , quoique le General y eût envoyé
zo . Partis differens , tant forts que foi
bles ; ensorte que ce ne fut que sur le
peu de connoissance qu'il avoit tirée d'un
enfant de 12 à 13. ans , qui avoit deserté
de cette Nation , qu'il se hazarda à l'aller
- chercher , contre le sentiment general des
Sauvages , vers la Riviere Rouge , dans ,
des Pays marécageux et coupez , jusques
là inconnus à nos Sauvages du Fleuve .
Cependant l'Armée guidée par l'esperance
et encouragée par son General dans
les peines inexprimables que le mauvais
temps et la difficulté du Pays, lui faisoient
souffrir , se trouva le 19. sans le sçavoir ,
précisement à une lieuë du Fort de Valeur
, c'est le Fort de la Nation Natches.
donna le lieu de sa demeure ordinaire et se transporta
dans un autre endroit qu'elle croyoit inconnu
à tous autres Sauvages et inaccessibles aux
François.
Le
2092 MERCURE DE FRANCE
Le General prenoit toutes sortes de me
sures pour éviter les embuscades qu'il
étoit aisé de nous dresser , y ayant apparence
que les Ennemis sçavoient notre
marche , puisque le 18. quelques - uns de
nos Sauvages qui étoient allez à la découverte
, ( car ils s'étoient un peu rassurez
par l'exemple des François qu'ils voyoient
marcher courageusement par terre ) étant
venus avertir qu'ils avoient appefçû un
. Parti de Natches à deux lieuës au - dessous
de nous , de l'autre côté de la Riviere,
le General y envoya un Détachement de
François et de Sauvages , pour tâcher de
le surprendre , mais on ne put y réussir
par la jalousie de six Sauvages Houmas ;
qui tirerent dessus avant que nos gens
fussent arrivez ; ensorte que ce Parti prie
la fuite et s'éloigna en peu de temps. Si
nous avions pû l'attaquer , on se flattoit
de pouvoir faire quelque prisonnier et
d'apprendre des nouvelles positives du
lieu où la Nation s'étoit retirée .
Nous restâmes le 19. dans la même in
quietude , quoique nos Sauvages vissent
encore plusieurs Natches , dont ils tuerent
un homme et une femme , mais le
20. le General ayant envoyé à la découverte
un Parti d'Habitans et de Sauvages,
soutenus par les Compagnies de Mrs de
la
S
SEPTEMBRE. 1731. 2093
la Giroüardiere et de Lusser ; le premier
Capitaine d'une Compagnie de la Marine,
l'autre Capitaine d'une Compagnie des
Troupes de la Colonie. On vint lui dire
une demie heure après leur départ qu'ils
se trouvoient dans un chemin battu ;
aussi-tôt on ne douta point que ce ne fût
celui du Fort , et on se prépara à marcher.
Le General fit monter les Bateaux vis-àvis
cet endroit , et ayant ordonné au Baron
de Crenay d'y rester avec 100. hommes
, il se tenoit prèt à marcher avec
M. Salvert , pour aller investir le Fort
dès qu'il en auroit quelque nouvelle. A
peine les Bateaux et Pirogues furent- ils
arrivez l'on entendit la Mousqueteque
rie du Fort et celle des Escarmoucheurs
du Détachement qui avoit toûjours suivi
le chemin battu ; dans l'instant on marcha
et on rencontra les sieurs Marin et
Outlas , qui venoient dire que nos gens
avoient trouvé le Fort , nous y arrivâmes
en une heure de marche par un Pays
tout couvert de bois ; dès que nous
l'apperçûmes , le General fit battre aux
champs . A ce bruit les Tonnicas se sentant
soutenus , attaquerent quelques Cases
aux environs du Fort , d'où ils chasserent
les Natches et y mirent le feu."
Pendant ce temps M. de Salvert marcha
pan
094 MERCURE DE FRANCE
1
35.
la droite avec partie des Troupes
par
et le General par la gauche pour rejoindre
Mrs de la Giroüardiere et de Lusser,
Il les trouva qui s'étoient avancez à
toises du Fort , à la faveur de plusieurs
arbres , où ils resterenr jusqu'à ce qu'il
leur dit de venir se mettre derriere une
butte qui étoit à 120. toises du Fort , lieu
qui lui étoit très- favorablement situé pour
mettre une partie de notre Camp à cou
vert. Il fut aussi - tôt joindre M. de Salvert
, et ils passerent ensemble une petite
Riviere ou gros Ruisseau , auprès duquel
les Natches avoient construit leur Fort ;
ils étoient suivis par les Compagnies de
Dartaguette et de Sanzei , la premiere
de la Colonie , l'autre , de la Marine. Ils
rangerent ce Fort de très-près , à la faveur
de quelques Cabanes , et après avoir
reconnu le terrain , ils firent l'un et
l'autre le tour du Fort par les derrieres
jusqu'à la butte dont on vient de parler,
et ils convinrent d'y établir le Quartier
general , par rapport à la facilité qu'il y
avoit de recevoir là nos besoins qui venoient
du bord de la Riviere , sans que
l'on fût obligé de passer le Ruisseau.
Le 21. le General envoya ordre au Baron
de Crenay de venir le joindre pour
commander l'attaque de la gauche , et le.
même
SEPTEMBRE. 1731 2095
même jour il fit arborer un Drapeau blanc
pour demander aux Sauvages qu'ils eussent
à lui remettre des Negres qu'ils
avoient pris ; ils tirerent sur le Drapeau
en disant à l'Interprete qu'ils ne vouloient
pas parler à des chiens comme nous.
Sur les deux heures un de nos Mortiers
de bois arriva. ( a) On jetta sur le champ
quelques Grenades Royales , dont deux
tomberent dans le Fort , sur une de leurs
maisons et y mit le feu. Après qu'elles
eurent crevé , nous entendîmes de grands
cris et des pleurs de femmes et d'enfans,'
ce qui nous fit redoubler notre feu de
Mousqueterie et de double Grenade , mais
malheureusement nos Mortiers furent
trop tôt hors de service par les cercles
qui manquerent.
A 5. heures et demie du soir , les Natches
firent une sortie sur un de nos Postes, oùil
y avoit 15. hommes retranchez derriere un
gros arbre qui n'étoit qu'à 20 toises du
Fort ; ils le prirent à revers et tuerent un
Grenadier de la Marine, Un Sergent des
Troupes de la Colonie y reçut un coup
de fusil qui lui perça les deux épaules.
Dès que nous eûmes connoissance de
(a) C'étoit des Mortiers portatifs , que le sieur
Baron , Ingenieur , avoit inventez , ils étoient
faits d'un bois fort dur , et çerçlez de fer.
cette
20961 MERCURE DE FRANCE
cette sortie , nous crûmes que les Ennemis
alloient tenter de se sauver dans les
Bois par l'intervale du Camp des Habitans
au nôtre , ce qui détermina M. Salvert à
prendre la Compagnie de Lusser , pour
les couper. Mais voyant qu'ils n'en vouloient
qu'à notre Poste , il donna dessus
avec quelques Habitans et les obligea de
rentrer avec précipitation dans leur Fort.
Dans cette Action le sieur Dehaye ,
Capitaine de Milice , reçut deux coups.
de fusil , et un Negre fut tué.
A 8. heures du soir , quoique le tems
fût très- mauvais , le General fit ouvrir de
son côté la Tranchée à 30. toises du Fort,
et nous ne la poussâmes qu'à 15. toises,
faute de Gabions.
Le 22. on fit venir le Canon et le der
nier Mortier ; nous en tirâmes quelques
coups sur la fin du jour en redoublant
le feu de notre Mousqueterie , qui ne discontinua
point toute la nuit.
Avant que de continuer le travail de
la Tranchée , le General fit visiter sur le
soir une maison forte , qui enfiloit nos
travaux ; il envoya un Officier avec 12 .
Grenadiers et autant de Sappeurs armez
pour s'en emparer , mais ils furent repoussez
par le feu des Ennemis , qui étoit
extrémement vif. M. de Salvert y accou
rug
SEPTEMBRE. 1731. 2097
rut ; et se mettant à la tête des Assaillants
, il recommença si vivement l'attaque
, qu'en un quart d'heure il força l'Ennemi
d'abandonner la maison . Il trouva
que c'étoit une espece de redoute à l'épreuve
du coup de fusil , avec des meurtrieres
tout autour ; il la fit garder , jugeant
qu'elle serviroit bien à deffendre la
tête de notre Tranchée.
En effet le 23. nous poussâmes trèsvigoureusement
le travail de la Tranchće,
à la faveur de cette redoute , de façon que
le General comptoit achever le lendemain
la communication de ses Travaux avec
ceux de M. le Baron de Crenay , qui de
son côté travailloit aussi avec beaucoup
de vigueur.
Le 24. les Natches voyant que nous
les serrions de fort près , et se trouvant
fort incommodez par nos doubles Grenades
et par le Canon , ( quoique notre
petite Artillerie ne tirât que de loin en
Loin , ) ( a ) arborerent un Drapeau blanc
7. heures du matin , et nous envoyeà
(a ), Ils avoient bien trouvé le secret de se garantir
du Canon et de la Mousqueterie , en faisant
des trous en terre , dans lesquels te tenoient
leurs femmes et leurs enfans , et où ils se reposoient
eux-mêmes , mais ces trous étant ouverts
par le haut , les Grenades ou leurs éclats qui y
tomboient y causoient beaucoup de desordre.
C rent
2098 MERCURE DE FRANCE
rent un Sauvage qui parloit un peu François.
Le General lui dit qu'il ne les écouteroit
point qu'ils ne lui eussent renvoyé
tous les Negres qui étoient dans le Fort.
Ce Député retourné , on vit arriver avec
lui un moment après 19. Negres et une
Negresse , qui rapporterent que six autres
Negres étoient à la Chasse avec des Natches
, et que le reste avoit été tué. Le General
dit au même Sauvage qu'il ne vou
loit donner sa parole sur rien qu'il n'eût
les Chefs de sa Nation dans son Camp ;
après quoi il le renvoya.
Il vint ensuite un autre Sauvage nommé
S. Côme , (a) mais il le renvoya aussi
sans l'entendre , en lui disant , que si le
Grand - Chef, celui de la Farine et lui (b)
ne venoient pas bien - tôt ensemble , il-fe-
(a ) Quand les Sauvages sont bien avec les
François , ils se font honneur de prendre des
noms que ceux- cy portent.
(b) Avant que cette Nation eût frappé les François
, elle étoit divisée en 5. Villages , le premier
nommé la Valeur ; le 2. la Farine ; le 3 ° . la
Pomme ; le 4. les Gris , et le se . le grand Village
.Chaque Village avoit son Chef, et cependant
tous étoient soumis à un Grand - Chef , et tous
ces Chefs particuliers s'appelloient Soleil par Excellence
; ces Sauvages ayant une dévotion toute
particuliere pour cet Astre , en l'honneur duquel
ils entretenoient un feu perpetuel.
ne
SEPTEMR E. 1731. 2099
-
roit recommencer à tirer sur eux . Malgré
le mauvais temps ils se rendirent à
notre Camp sur les 4. heures du soir ; on
les conduisit au General ; ils l'aborderent
avec toutes les façons qui parmi eux peuvent
marquer le repentiret la soumission,
et ils dirent qu'ils ressentoient la grandeur
du crime qu'ils avoient commis ,
qu'ils n'osoient demander la vie , mais
qu'ils s'estimeroient heureux en mourant,
si on vouloit l'accorder à leurs femmes
et à leurs enfans.
Le General leur répondit qu'il la donneroit
à tous ceux de la Nation , même
aux hommes qui se rendroient à lui le
lendemain , mais que passé ce jour là , il
feroit bruler ceux qui ne profiteroient
pas de la grace qu'il vouloit bien leur
faire ; ils répliquerent que sa résolution
étoit juste. Cependant à minuit le Chef
de la Farine , qui étoit dans une Tente
gardée par 12. hommes , tant François
que Sauvages des plus alertes , doutant
de la parole du General , se sauva à la faveur
de la nuit , qui étoit la plus obscure
que l'on ait jamais vûë , et du temps effroyable
qu'il faisoit , la pluye tombant
si furieusement , qu'il falloit être Sauvage
et craindre le bucher pour tenir dehors ;
on tira sur lui sans l'atteindre.
Cij Le
2100 MERCURE DE FRANCE
Le 25. quoique le temps continuât d'être
mauvais , ( ce qui nous incommodoit
extrémement ) la femme du Grand- Chef
et sa Famille , sortirent le matin du Fort
avec 450. femmes ou enfans , et vinrent
se rendre. A l'égard des hommes , ils ne
venoient que l'un après l'autre , ensorte
que le soir il en restoit encore dans le
Fort environ 20. qui demanderent qu'on
les laissât jusqu'au lendemain , ce qui leur
fut accordé , parce que le temps ne permettoit
pas de les aller prendre. Nous
étions alors entre deux eaux ; car là pluye
ne cessa que vers les 9 , heures du soir. A
8. he es , presque tous ceux qui étoient
restez dans le Fort s'évaderent. Le quartier
des Habitans s'en apperçut ,
fut impossible ni de tirer sur eux un seul
coup de fusil , ni de les faire poursuivre
par nos Sauvages , l'eau du Ciel nous ayant
réduits en tel état que nos gens ne pouvoient
ni marcher , ni faire usage de leurs
armes. Cependant la pluye ayant cessé
nous entrâmes dans le Fort , où nous
trouvâmes seulement deux hommes et
une femme , et nous apprîmes que ceux
qui s'étoient enfuis , étoient au nombre
de 16. hommes et de 4. femmes.
mais il
Le General fit ensuite le recensement
de ses Prisonniers qu'il avoit résolu pour
l'exemple
SEPTEMBRE. 1731. zioł
;
l'exemple d'envoyer dans une autre Colonie
pour y être vendus comme Esclaves
; et voyant qu'il ne se trouvoit que
45. hommes , il demanda ce que les autres
étoient devenus , parce que cette Nation
devoit être forte d'envirom 500. Guerriers
,lorsqu'elle surprit le Poste François .
le principal d'entr'eux dit qu'ils avoient
perdu du monde dans cette malheureuse
Action , qu'ensuite les Partis des Nations
Sauvages qui sont dans notre Alliance ,
les ayant attaquez en differens endroits ,
et nous-mêmes les ayant assiegez dans
leurs anciens Forts , ils y avoient encore
fait de grandes pertes que depuis s'étant
venus établir dans l'endroit où nous venons
de les prendre , la fatigue du chemin
et le mauvais air du lieu , avoient
fait périr par maladie plus de la moitié
de leurs gens. Que tandis qu'ils souffroient
tant de miseres , les Partis de nos Sauvages
leur avoient détruit peu à peu et en
differens Cantons beaucoup de Guerriers,
que nous venions de leur en tuer encore
un grand nombre en les forçant de se rendre
; et qu'enfin il n'en restoit point d'autres
que ceux que l'on voyoit prisonniers ,
que les 16. qui s'étoient sauvez du Fort ,
et qu'un très- petit nombre qui étoit à la
Chasse , lorsque nous les avons assiegez
C iij .
il
2102 MERCURE DE FRANCE
dizil
fut facile de juger que le
compte
Sauvage étoit juste , et le General en parut
content.
Le lendemain 26 , nos Sauvages qui
étoient en course , prirent deux Ñatches
qu'ils brulerent , et enleverent la chevefure
d'un autre qu'ils avoient tué.
Ce jour- là et le suivant furent employez
à démolir le Fort , et à bruler les
bois dont il étoit construit. Le General
envoya M. son frere avec le Bataillon de
la Marine et 25o . Esclaves , au Camp qui
gardoit les Bateaux.
Le 28. tout ce qui appartenoit aux Natches
se trouvant détruit , le General partit
avec le reste de son monde et des Esclaves
pour joindre M. de Salvert , et le
29. tout se mit en mouvement pour se
rendre dans le Fleuve de Mississipy , ou
chacun avoit grand besoin d'arriver en
un lieu commode , pour se remettre des
fatigues qu'il avoit essuyées.
On jugera aisément par cette Relation
que si nous n'avions pas pressé l'Ennemi
aussi vivement que nous avons fait , nous
cussions couru grand risque de ne pas
réüissir et de perdre la plus grande partie
de notre petite Armée par la fatigue et
par le mauvais temps , ce qui infailliblement
auroit causé des maladies , qui toutes
SEPTEMBRE. 1731. 2103
tes auroient été mortelles dans un lieu où
les hommes les plus vigoureux souffriroient
beaucoup.
Jamais Expedition ne fut plus utile ;
elle a vangé la Nation Françoise d'un horrible
massacre fait d'une partie de ses Habitans
à la Louisianne par des Sauvages
qui étoient en pleine Paix avec eux , et
qui pour les surprendre s'étoient répandus
dans leurs maisons , sous l'apparence
de l'amitié et sous le prétexte de leur
rendre service . Elle a servi en même-temps
à faire connoître à tous les Sauvages du
Continent , que les François ne trouvent
rien d'impossible lorsqu'il s'agit de punir
le crime , et qu'ils sçavent trouver et
dompter leurs Ennemis dans les lieux les
plus écartez , les plus difficiles à abor
der et les mieux fortifiez .
Et enfin cette Expedition a dû effacer
de l'esprit des Sauvages Chaetas , Nation
très- nombreuse et la plus redoutable du
Continent , l'opinion qu'elle avoit que
nous ne pouvions châtier nos Ennemis.
sans son secours , ce qui la rendoit le
plus souvent si insolente , que M. Perrier
s'étoit déterminé à ne la point employer
dans l'entreprise qu'il avoit projettée
contre les Natches , ainsi qu'on l'a
dit dans le commencement de cette Re-
Lation C iiij Tous
2104 MERCURE DE FRANCE
Tous ces objets animoient tellement
nos gens dans cette affaire , qu'il n'y a
eû aucun Officier ni Soldat , tant des
Troupes reglées , que des Milices , qui
n'ait fait tout ce qui a dépendu de ses
forces pour avancer le travail , chacun
ayant mis la main à l'oeuvre , et qui n'ait
agi avec toute la valeur imaginable . Il
est vrai que le bon exemple des Chefs
y a beaucoup contribué , et certainement
les deux frères ont bien Fait connoître
qu'ils sçavent former une entreprise difficile
, et qu'ils sont également habiles et
courageux dans l'execution. Ils ont donné
beaucoup de loüanges à M. le Baron
de Crenay , et generalement à tous les
Officiers qui ont eû part à cette Expedition.
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Résumé : EXTRAIT d'une Lettre contenant la Relation de la défaite des Natches (a) par M. Perier, Commandant General à la Loüisianne, au mois de Janvier 1731.
En janvier 1731, M. Perier, Commandant Général en Louisiane, entreprit de clarifier les relations avec les Chactas, une nation amérindienne influente, après des rumeurs de mauvaise volonté. Il se rendit à la Mobile pour renouveler les traités de commerce et d'alliance avec les Chactas, qui acceptèrent de renvoyer des esclaves capturés sur les Natches et de payer leurs dettes aux Français. Perier se rendit ensuite à la Nouvelle-Orléans, où il retrouva son frère, M. de Salvert, commandant un détachement des troupes de la marine. Le 9 décembre, M. de Salvert partit pour le village de Carlestin, où il rejoignit Perier avec les troupes de la colonie et les munitions. Ils marchèrent ensuite vers les Bayagoulas, où ils attendirent les milices du pays et les bateaux de vivres. Les forces françaises furent divisées en trois corps : le premier commandé par M. de Salvert, le second par le Baron de Crenay, et le troisième par le sieur de Benac. Le 22 décembre, ils se mirent en marche vers les Tonnicas, une petite nation amérindienne. Perier dut rester jusqu'au 3 janvier pour permettre aux Tonnicas de finaliser leurs préparatifs de guerre, retardés par la peur après une attaque des Natches. Le 4 janvier, Perier rejoignit l'armée à la Rivière Rouge, où il trouva des détachements des garnisons des Natches et des Natchitoches. Le 11 janvier, l'armée entra dans la Rivière Rouge pour chercher les Natches, dont le fort était inconnu. Guidés par un jeune déserteur, ils découvrirent le fort des Natches le 19 janvier. Le 20 janvier, après avoir repéré le chemin menant au fort, les Français se préparèrent à l'attaquer. Le 21 janvier, ils trouvèrent le fort et commencèrent à le bombarder avec des mortiers et des grenades. Les Natches firent une sortie, tuant un grenadier et blessant un sergent. Les Français ouvrirent une tranchée à 30 toises du fort. Le 22 janvier, ils continuèrent à bombarder le fort avec du canon et un mortier. En septembre 1731, les troupes françaises engagées dans une expédition contre les Natches ont affronté des conditions difficiles. La nuit précédant une attaque, la mousqueterie française continua sans interruption. M. de Salvert captura une redoute ennemie, utilisée pour défendre la tête de la tranchée française. Le 23 septembre, les travaux de la tranchée furent poussés vigoureusement à l'abri de cette redoute. Le 24 septembre, face à la pression des Français et aux attaques de grenades et de canon, les Natches arborèrent un drapeau blanc à 7 heures du matin. Ils demandèrent la paix en échange de la reddition de leurs esclaves noirs. Le général exigea la présence des chefs de la nation Natché pour négocier. Malgré le mauvais temps, les chefs Natches se rendirent au camp français en fin d'après-midi. Ils exprimèrent leur repentir et leur soumission, demandant la clémence pour leurs femmes et enfants. Le général accorda la vie à tous ceux qui se rendraient le lendemain, mais menaça de brûler ceux qui refuseraient. Le 25 septembre, de nombreux Natches se rendirent, mais environ 20 hommes restèrent dans le fort. La nuit suivante, la plupart des hommes restants s'enfuirent. Les Français démolirent ensuite le fort et brûlèrent les bois. Le 26 septembre, des Sauvages alliés capturèrent et brûlèrent deux Natches, et en tuèrent un autre. Les jours suivants furent consacrés à la démolition du fort et à la préparation du départ. Le 29 septembre, l'expédition quitta les lieux pour rejoindre le fleuve Mississippi. Cette expédition venger un massacre perpétré par les Natches et renforça la réputation des Français auprès des autres nations sauvages.
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105
p. 380-382
TURQUIE ET PERSE.
Début :
Les Lettres de Constantinople du mois de Decembre portent, que [...]
Mots clefs :
Turquie, Perse, Guerre, Ministres, Pacha , Grand vizir
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : TURQUIE ET PERSE.
NOUVELLES ETRANGERES.
TURQUIE ET PERS E.
Es. Lettres de Constantinople du mois de De- du Traité
Paix , que les Ministres du Roy de Perse ont envoyé au Pacha de Babilone , a été communiqué
par le Gr Viz. aux autres Ministres du Serrail ,
et qu'on en a fait la lecture dans un Divan general, qui s'assembla le 12 de Decembre à cette occa- sion, et le bruit courtqu'on y a fait peu de changement. On assure que suivant ce projet , le G.
S. rendra les Provinces conquises sur la Perse ,
à l'exception de la Georgie et de l'ancienne Province de Babilone , que le Daghestan sera rendu
au Prince particu ier qui en est le Souverainet
qui est à Constantinople depuis 18. mois pour
solliciter cette restitution ; que les deux Puissances réunies par la Paix , joindront leurs forces
pour obliger les Moscovites à rendre tout le Pays
qu'ils ont conquis sur la Perse, mais qu'elles n'en
viendront à cette extremité qu'après avoir emplové les voyes de la négociation ; qu'en cas de
refus de la part de la Czarine , elles ne quitteront
les Armes qu'après avoir repris tout ce Pays , et
que les conquêtes qui se feront pendant cette
guerre , resteront à celle des deux Puissances qui les aura faites.
Од
FEVRIER. 1732. 381
On assure que le G. V. a fait remettre à quel
ques Ministres Etrangers un Memoire par lequel
il fait connoître la necessité de s'opposer à l'agrandissement des Moscovites et de quelle conse
quence il est pour l'Empire Ottoman de les éloi
gner des bords de la Mer Caspienne.
On continue de travailler à la construction de
plusieurs Vaisseaux de guerre du premier et du
second rang; on fait de grands Magazins de munitions de guerre et de bouche , et S. H. a envoyé ordre aux Pachas des Provinces Maritimes de lui fournir un certain nombre de Matelots et
de Bâtimens de transport.
Le G. S. se tient très- retiré dans le Serrail depuis trois mois , et il ne se fait voir que rarement ses Troupes et au Peuple , ce qui a donné lieu
à quelques murmures.
Les dernieres Lettres de Constantinople ne con
firment pas les bruits qui s'étoient répandus qu'on
y avoit arboré la Queue de Cheval et déclaré la
guerre aux Venitiens ; ona appris que Mehemet Effendi qui avoit été cy - devant envoyé du G. S. à la Cour de Vienne avoit été étranglé
Elles portent encore , que la Paix étoit
concluë entre les Turcs et les Persans ; que
par un des articles du Traité , les Villes de
Tauris et d'Erivan devoient être rendues au
Roy de Perse " et que les Pays conquis par les Persans du côté de l'ancienne Babilone seroient remis au G. S. à la charge de payer au
Roy de Perse six millions d'Asprès pour les frais
de la guerre.
Ces Lettres ajoutent que le 30. de Decembre
dernier , le Capitan Pacha avoit éré exilé en Candie ; que le lendemain , son Drogman , ou Interprete , avoit eu la tête tranchée dans l'une des Cours
382 MERCURE DE FRANCE
Cours du Serail , et que le G. Viz. avoit menacé
d'un pareil sort tous les Drogmans qui se mêleroient à l'avenir de quelque intrigue secrette , ce
..Ministre voulant qu'on ne s'adresse qu'à lui ou à
son Reys-Effendi.
TURQUIE ET PERS E.
Es. Lettres de Constantinople du mois de De- du Traité
Paix , que les Ministres du Roy de Perse ont envoyé au Pacha de Babilone , a été communiqué
par le Gr Viz. aux autres Ministres du Serrail ,
et qu'on en a fait la lecture dans un Divan general, qui s'assembla le 12 de Decembre à cette occa- sion, et le bruit courtqu'on y a fait peu de changement. On assure que suivant ce projet , le G.
S. rendra les Provinces conquises sur la Perse ,
à l'exception de la Georgie et de l'ancienne Province de Babilone , que le Daghestan sera rendu
au Prince particu ier qui en est le Souverainet
qui est à Constantinople depuis 18. mois pour
solliciter cette restitution ; que les deux Puissances réunies par la Paix , joindront leurs forces
pour obliger les Moscovites à rendre tout le Pays
qu'ils ont conquis sur la Perse, mais qu'elles n'en
viendront à cette extremité qu'après avoir emplové les voyes de la négociation ; qu'en cas de
refus de la part de la Czarine , elles ne quitteront
les Armes qu'après avoir repris tout ce Pays , et
que les conquêtes qui se feront pendant cette
guerre , resteront à celle des deux Puissances qui les aura faites.
Од
FEVRIER. 1732. 381
On assure que le G. V. a fait remettre à quel
ques Ministres Etrangers un Memoire par lequel
il fait connoître la necessité de s'opposer à l'agrandissement des Moscovites et de quelle conse
quence il est pour l'Empire Ottoman de les éloi
gner des bords de la Mer Caspienne.
On continue de travailler à la construction de
plusieurs Vaisseaux de guerre du premier et du
second rang; on fait de grands Magazins de munitions de guerre et de bouche , et S. H. a envoyé ordre aux Pachas des Provinces Maritimes de lui fournir un certain nombre de Matelots et
de Bâtimens de transport.
Le G. S. se tient très- retiré dans le Serrail depuis trois mois , et il ne se fait voir que rarement ses Troupes et au Peuple , ce qui a donné lieu
à quelques murmures.
Les dernieres Lettres de Constantinople ne con
firment pas les bruits qui s'étoient répandus qu'on
y avoit arboré la Queue de Cheval et déclaré la
guerre aux Venitiens ; ona appris que Mehemet Effendi qui avoit été cy - devant envoyé du G. S. à la Cour de Vienne avoit été étranglé
Elles portent encore , que la Paix étoit
concluë entre les Turcs et les Persans ; que
par un des articles du Traité , les Villes de
Tauris et d'Erivan devoient être rendues au
Roy de Perse " et que les Pays conquis par les Persans du côté de l'ancienne Babilone seroient remis au G. S. à la charge de payer au
Roy de Perse six millions d'Asprès pour les frais
de la guerre.
Ces Lettres ajoutent que le 30. de Decembre
dernier , le Capitan Pacha avoit éré exilé en Candie ; que le lendemain , son Drogman , ou Interprete , avoit eu la tête tranchée dans l'une des Cours
382 MERCURE DE FRANCE
Cours du Serail , et que le G. Viz. avoit menacé
d'un pareil sort tous les Drogmans qui se mêleroient à l'avenir de quelque intrigue secrette , ce
..Ministre voulant qu'on ne s'adresse qu'à lui ou à
son Reys-Effendi.
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Résumé : TURQUIE ET PERSE.
En 1732, un traité de paix entre la Turquie et la Perse a été communiqué aux ministres du Serrail à Constantinople. Ce traité prévoit la restitution des provinces conquises par la Turquie, sauf la Géorgie et l'ancienne province de Babylone. Le Daghestan sera rendu à son souverain, alors à Constantinople. Les deux puissances s'engagent à récupérer les territoires conquis par les Moscovites en Perse, par la négociation ou la force. Les conquêtes durant cette guerre reviendront à la puissance qui les aura réalisées. Le Grand Vizir a informé les ministres étrangers de la nécessité de contrer l'expansion des Moscovites et de les éloigner de la mer Caspienne. La Turquie intensifie ses préparatifs militaires en construisant des vaisseaux de guerre et en stockant des munitions. Le Grand Sultan se tient retiré depuis trois mois, suscitant des murmures. Les dernières lettres de Constantinople confirment la paix entre les Turcs et les Persans. Le traité stipule la restitution des villes de Tauris et d'Erivan au roi de Perse et le paiement de six millions d'Asprès pour les frais de guerre. Le Capitan Pacha a été exilé en Candie, et son interprète exécuté pour intrigues secrètes. Le Grand Vizir a menacé de punir sévèrement tout interprète impliqué dans des intrigues.
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106
p. 674-683
REPLIQUE à la Réponse de M.L.B. sur son Explication de l'Inscription d'Auxerre.
Début :
J'ay lû ce que M.L.B. oppose aux Remarques que [...]
Mots clefs :
Inscription d'Auxerre, Ovinius, Monnaies antiques, Ouvrage, M. L. B., Association, Guerre, Alexandre
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : REPLIQUE à la Réponse de M.L.B. sur son Explication de l'Inscription d'Auxerre.
REPLIQUE àla Réponse de M, L. B
sur son Explication de l'Inscription d'Auxerre.
Ay lû ce que M. L. B. oppose aux
Remarques que j'ai données dans le
mois de Juillet dernier , sur son Explication de l'Inscription d'Auxerre. Sa Réponse est d'un homme du métier qui
écrit d'une maniere aussi spirituelle que
sçavante;
AVRIL. 1732. 675
sçavante ; mais les raisonnemens qu'il
employe pour soutenir sa prétendue association d'Ovinius , ne me paroissent pas
solides , et il m'accuse d'ailleurs assez légerement de lui faire dire au sujet de la
Guerre d'Allemagne , ce qu'il ne dit pas,
et cela dans la vûë de combattre son sentiment ; il me permettra donc , s'il lui
plaît, de m'expliquer sur ces deux articles.
Premierement,pour ce qui regarde Ovinius , je soutiens , comme je l'ai déja fait,
que la lecturo seule du Texte de Lampride , qui nous rapporte l'association de ce
Sénateur à l'Empire , suffit pour nous
convaincre de la fausseté de cet Evenement. En effet a-t'on jamais vû qu'un
Prince puissant et paisible , à la premiere
nouvelle qu'un de ses Sujets est dans le
dessein de brouiller l'Etat , ait aussi- tôt .
sans autre consideration et par une foiblesse indigne , partagé avec lui son pouvoir , l'ait associé au Trône, et lui ait voulû de plus laisser le commandement des
Armées , c'est-à-dire en bon François
se livrer entierement à sa discretion. Voilà
pourtant la conduite de Severe Alexandre , si l'on s'en rapporte à Lampride.
Cum quidam Ovinius ... rebellare voluisset...participem imperii appellavit ... &
eam expeditio barbarica esset nunciata
Ciij vel
676 MERCURE DE FRANCE
vel ipsum, si vellet ire, vel ut secum proficis ceretur hortatus est. Un tel récit révolte le
Lecteur le plus crédule , aussi ne suis-je
pas le seul qui le révoque en doute. It
me suffira pour la de preuve, rapporter
ici les paroles de M. de Tillemont , sur
l'action qui fait la dispute. Nous ne vou
lons pas omettre ici , ( dit cet Auteur , p.
214. du Tome 3. de l'Hist. des Empereurs ) un Evenement qui semble apparte
nir plus que tout autre à l'an 228. S'il est
veritable dans toutes les circonstances que
l'on en dit ; car il est vrai qu'il y en a qui
paroissent tenir de la fable.
Secondement, non-seulement les Auteurs qui vivoient sous Severe Alexandre
et dont les Ouvrages sont parvenus jusqu'à nous , comme Dion et Herodien, (a)
ne nous disent rien de l'Association d'O
vinius ; mais par la maniere dont ils nous
marquent que Severe Alexandre agit dans
des temps de Révolte , il nous font assez
connoître ce que nous devons penser du
(a) En citant Herodien , je réponds incidemment à une Observation de M. L. B. qui prétend
que le silence des Historiens sur le sujet d'Ovinius , ne vient que de ce que ces Auteurs n'ont
écrit que de simples abregez. Herodien seurement ne passera jamais pour un Epitomiste , et le silence d'un Ecrivain aussi exact , balancera toujours l'autorité de Lampride,
récit
AVRIL. 1732.
677
récit de Lampride. Puisque chez eux Se- vere Alexandre est un Prince ferme et
vigilant , qui au premier bruit de quel¬
que entreprise contre son autorité , a
soin de la réprimer avec courage et d'en
punir les auteurs. Conduite qui convient
parfaitement à un Empereur , que M.L.B.
lui-même compare à Trajan. Voici les
Passages des Auteurs que j'ai citez . Per
id tempus ( dit Dion ) multa rebellionesfacte
sunt , quarum cum fuissent formidolosa ,
repressa ac restincta sunt. Et selon Hérodien: Nequi non in Syria res novas contra
Imperium moliti alii , sed universioppressi
statim supplicioque affecti sunt.
En troisiéme lieu , ce qui s'observoit
d'abord dans l'association d'un Prince à
l'Empire , étoit de frapper des Monnoyes
(a) au coin du nouveau Souverain , ç'a
été un usageconstamment gardé sous tous
les Empereurs ; soit que ces Associations
ayent été libres , comme celles de Trajan
par Nerva, d'Elius par Hadrien , soit
qu'elles ayent.été forcées , comme quand
Balbin et Puppien furent obligez de déclarer Cesar le jeune Gordien , ou que
(a) Et vero simul Imperii summam adepti erant ,
Imperatores ) prima hac cura fuit nummos sua ,
mox conjugum denique et liberorum effigie insignire.
Anton, Augustinus. Dial. T. de Vet. Num. antiq..
Cij Ma-
678 MERCURE DE FRANCE
Maximien Hercule fut contraint par Galere , d'accorder le même titre à Severe.
Il nous reste des Médailles de tous ces
Princes. Ovinius seroit- il le seul pour qui
on eut négligé une coûtume si essentielle
et si continue? Sur tout ce Sénateur ayant
vécu plus de 7 ans , après sa prétendue
association , si l'on s'en rapporte à M.L.B.
qui ne le fait mourir qu'après Severe
Aléxandre.
Enfin pour me servir des armes que
M. L. B. me fournit lui-même, je ferai
remarquer que si Ovinius avoit effectivement été associé par Severe Alexandre;
les Loix que ce dernier donna la même
année de cet Evénement , n'auroient pas
manqué de faire mention d'Ovinius , ou
nommément ou en nom collectif , ce qui
n'est pas., Severe Aléxandre y étant seul
nommé , et cela contre la Regle générale , s'il avoit cu un Collégue ; puisque
nous voyons dans toutes les Loix des Empereurs qui nous restent , le nombre des
Augustes qui regnoient,' exactement marqué. Divi FRATRES AA. IMP. Severus
ET ANTON. A.A. IMPP.GRATIANUS VALENS
ET THEODOSIUS AAA.
Mais , dit M. L. B. l'association d'Ovinius nous est racontée par un Auteur de
réputation , qui vivoit seulement cent ans
après
AVRIL 17320 679
après Severe Alexandre , et qui comme il
le dit lui-même , avoit emprunté ce fait
des Mémoires de quatre Courtisans de ce
Prince; en faut-il davantage pour autoriser cet Evenement ? Je réponds , que ces
quatre Auteurs n'étant point connus autrement que par ce que nous en dit Lampride , ou les autres Auteurs de l'Histoire
Auguste on n'en sçauroit tirer aucun avantage , s'il est vrai qu'on soit en droit de
révoquer en doute ce que ces Ecrivains
avancent, quand il ne se trouve pas d'ail
leurs confirmé , du moins pour le fonds;.
et c'est ce qu'il est aisé de prouver.
teurs ,
Le corps d'Histoire,appellée Auguste, est
l'ouvrage d'un Compilateur , demi sçavant, qui sans choix , et sans ordre , a
mêlé ensemble les Narrations des Audont son Recueil porte les noms
et de quelques autres , peut-être encore ,
qui nous sont inconnus. C'est le sentiment
de ( a ) Casaubon , de ( b ) Saumaise , et
de M. de ( c) Tillemont , qui suffit pour
nous convaincre, qu'à moins que les faitsqu'on trouve dans cette compilation , ne
se rencontrent ailleurs , on est toujours
(a ) Casaub. Pref. in Hist. Augustë”-
(b ) Saum. Idem .
(c) Till. tom. 4. pag. 66.
Cly bien
680 MERCURE DE FRANCE
reçu , comme je l'ai dit, à ne les point bien
recevoir comme véritables.
د
Mais M. L. B. qui veut absolument
donner la Pourpre à Ovinius , a trouvé
une maniere de le faire , sans inter
resser le Prince. C'est de dire que du côté
de Severe Alexandre , l'association d'O
vinius pouvoit n'être que simulée. J'ai
honte de rapporter un expédient aussi
foible et qui tout mysterieux qu'il est , s'il
étoit même véritable , ne changeoit rien .
aux inconveniens , que n'auroit pas manqué d'emporter avec elle une action aussi
publique , et d'une aussi grande consé→
quence , du moins pour les peuples , qui
conduit par les apparences , auroient tou
jours été dans la bonne foy.
Je passe donc à la seconde partie de la
réponse de M. L. B. mais je dois conve
nir auparavant avec lui,que le mot Vulgi,
que j'ai cité dans ma Lettre du mois de
Juillet , se rapporte moins à l'associa
tion d'Ovinius, qu'au temps où elle peutavoir été faite , sous Trajan ou sous Seve
re Alexandre. C'est un manque d'atten
tion de mapart , mais qui n'ôte rien à mes
preuves , et que je ne veux pas excuser.
M. L. B. nous dit que par l'expedition
qui suivit l'association d'Ovinius, il a entendu la guerre d'Illyrie , qu'on peut appeller :
AVRIL. 1732. 681
peller la Guerre d'Allemagne , et que je
suppose que c'est de la derniere guerre
d'Allemagne dans laquelle périt Severe
Alexandre , dont il a voulu parler. Qu'il
me soit permis de dire que jamais repro
che ne fut plus mal fondé. 1º . En parlant
simplement d'une guerre contre les Allemans , comme a fait M. L. B. dans sa
Lettre du mois de May , il est naturel
`d'entendre la derniere contre ces peuples,
comme la plus considérable , et celle où
ils sont désignez par leur nom dans Lam- "
pride. 2°. C'est , qu'en suivant cet Auteur , comme il a fait , on ne peut l'en- "
rendre autrement. Je m'explique : Lampride nous dit que Severe Alexandre "
ayant appris l'irruption de quelques Barbares sur les Terres de l'Empire , marcha
en personne contre eux , et que dans ce
voyage il mena Ovinius ; or cecy ne peut
convenir à l'expédition d'Illyrie où ce
Prince ne se trouva pas , et qui fut conduite par ses Généraux ; le Texte de Lam
pride y est précis. Acta sunt res feliciter et
in Mauretania per Durium Celsum , et in
Illyrico per Varium Macrinum. Ainsi , s'il
s'agit d'Allemans , et que Severe Alexan- 1
dre ait marché contre eux ; ce ne peutêtre
que dans la seconde guerre , et j'ai euraison d'avancer que quand même l'associa
Cvj tion
682 MERCURE DE FRANCE
tion d'Ovinius ne seroit pas insoutenable. M. L. B. se seroit toujours trompé à
cet égard.
Voilà ce que j'avois à dire pour madeffence ; mais avant que de finir,je dois rapporter une Inscription , qui fait , au sujet
qui nous divise, M. L. B. et moi. Elle se
trouve à Rome , dans les Jardins du Palais Giustiniani , et c'est Reinesius qui la
rapporte.
Syntag. Inscrip. Antiq. cxIx. Part. I.
FORTVNE AVG..
PRO. SAL VTE FERENDINE
DOMINORVM. NN.
SEVERI. PIL. AV G.
FIL. IVLIÆ. AVG. MATRIS
و
Dans cette Inscription , comme on le
voit, Antonin Caracalle et Julie sa mere
sont appellez Domini nostri, ce qui est une
confirmation tout- à- fait décisive de l'ex-.
plication que j'ai donnée de Dominorum
nostrorum , de l'Inscription d'Auxerre , en
l'entendant de Severe Alexandre et de:
Mammée , mere de ce Prince. Tout est
semblable dans ces deux Monumens ; j'ajoute seulement que quoiqu'il semble d'abord qu'on puisse aussi- bien expliquer
celle
AVRIL. 17320 6·831
celle d'Auxerre par rapport à Severe Alexandre et à Sallustia Bårbia Osbiana " son.
épouse ; et que je paroisse en quelque façon donner dans mes Remarques l'alternative sur ce sujet. Je suis néanmoins trèspersuadé que c'est de Mammée seule, que.
I'Inscription peut parler, parce que les(a)
Médailles Grecques qui nous restent d'Orbiana , et qui sont marquées des années.
du Regne de son Mary, nous offrent seu--
lement la cinquième année de ce Prince ;
et comme l'Inscription a été posée la septiéme, il n'y a pas d'apparence d'y trou
ver Orbiana, que Herodion, sans la nommer, nous dit avoir été renvoyée peu de
temps après son mariage , aux instances
de sa belle-mere, j'alouse qu'une autre
partageat avec elle les honneurs de la
Cour. Dedit autem ( Mammée ) filio in matrimoniumpuellam... eadempaulo post aula
per omnem contumeliam exegit , et quum ipsa
tantum vocari angusta vellet , &c.
A Orleans , ce 7 Fev. 1732.D.P..
(a)Vaillant. Nusmism. Graca
sur son Explication de l'Inscription d'Auxerre.
Ay lû ce que M. L. B. oppose aux
Remarques que j'ai données dans le
mois de Juillet dernier , sur son Explication de l'Inscription d'Auxerre. Sa Réponse est d'un homme du métier qui
écrit d'une maniere aussi spirituelle que
sçavante;
AVRIL. 1732. 675
sçavante ; mais les raisonnemens qu'il
employe pour soutenir sa prétendue association d'Ovinius , ne me paroissent pas
solides , et il m'accuse d'ailleurs assez légerement de lui faire dire au sujet de la
Guerre d'Allemagne , ce qu'il ne dit pas,
et cela dans la vûë de combattre son sentiment ; il me permettra donc , s'il lui
plaît, de m'expliquer sur ces deux articles.
Premierement,pour ce qui regarde Ovinius , je soutiens , comme je l'ai déja fait,
que la lecturo seule du Texte de Lampride , qui nous rapporte l'association de ce
Sénateur à l'Empire , suffit pour nous
convaincre de la fausseté de cet Evenement. En effet a-t'on jamais vû qu'un
Prince puissant et paisible , à la premiere
nouvelle qu'un de ses Sujets est dans le
dessein de brouiller l'Etat , ait aussi- tôt .
sans autre consideration et par une foiblesse indigne , partagé avec lui son pouvoir , l'ait associé au Trône, et lui ait voulû de plus laisser le commandement des
Armées , c'est-à-dire en bon François
se livrer entierement à sa discretion. Voilà
pourtant la conduite de Severe Alexandre , si l'on s'en rapporte à Lampride.
Cum quidam Ovinius ... rebellare voluisset...participem imperii appellavit ... &
eam expeditio barbarica esset nunciata
Ciij vel
676 MERCURE DE FRANCE
vel ipsum, si vellet ire, vel ut secum proficis ceretur hortatus est. Un tel récit révolte le
Lecteur le plus crédule , aussi ne suis-je
pas le seul qui le révoque en doute. It
me suffira pour la de preuve, rapporter
ici les paroles de M. de Tillemont , sur
l'action qui fait la dispute. Nous ne vou
lons pas omettre ici , ( dit cet Auteur , p.
214. du Tome 3. de l'Hist. des Empereurs ) un Evenement qui semble apparte
nir plus que tout autre à l'an 228. S'il est
veritable dans toutes les circonstances que
l'on en dit ; car il est vrai qu'il y en a qui
paroissent tenir de la fable.
Secondement, non-seulement les Auteurs qui vivoient sous Severe Alexandre
et dont les Ouvrages sont parvenus jusqu'à nous , comme Dion et Herodien, (a)
ne nous disent rien de l'Association d'O
vinius ; mais par la maniere dont ils nous
marquent que Severe Alexandre agit dans
des temps de Révolte , il nous font assez
connoître ce que nous devons penser du
(a) En citant Herodien , je réponds incidemment à une Observation de M. L. B. qui prétend
que le silence des Historiens sur le sujet d'Ovinius , ne vient que de ce que ces Auteurs n'ont
écrit que de simples abregez. Herodien seurement ne passera jamais pour un Epitomiste , et le silence d'un Ecrivain aussi exact , balancera toujours l'autorité de Lampride,
récit
AVRIL. 1732.
677
récit de Lampride. Puisque chez eux Se- vere Alexandre est un Prince ferme et
vigilant , qui au premier bruit de quel¬
que entreprise contre son autorité , a
soin de la réprimer avec courage et d'en
punir les auteurs. Conduite qui convient
parfaitement à un Empereur , que M.L.B.
lui-même compare à Trajan. Voici les
Passages des Auteurs que j'ai citez . Per
id tempus ( dit Dion ) multa rebellionesfacte
sunt , quarum cum fuissent formidolosa ,
repressa ac restincta sunt. Et selon Hérodien: Nequi non in Syria res novas contra
Imperium moliti alii , sed universioppressi
statim supplicioque affecti sunt.
En troisiéme lieu , ce qui s'observoit
d'abord dans l'association d'un Prince à
l'Empire , étoit de frapper des Monnoyes
(a) au coin du nouveau Souverain , ç'a
été un usageconstamment gardé sous tous
les Empereurs ; soit que ces Associations
ayent été libres , comme celles de Trajan
par Nerva, d'Elius par Hadrien , soit
qu'elles ayent.été forcées , comme quand
Balbin et Puppien furent obligez de déclarer Cesar le jeune Gordien , ou que
(a) Et vero simul Imperii summam adepti erant ,
Imperatores ) prima hac cura fuit nummos sua ,
mox conjugum denique et liberorum effigie insignire.
Anton, Augustinus. Dial. T. de Vet. Num. antiq..
Cij Ma-
678 MERCURE DE FRANCE
Maximien Hercule fut contraint par Galere , d'accorder le même titre à Severe.
Il nous reste des Médailles de tous ces
Princes. Ovinius seroit- il le seul pour qui
on eut négligé une coûtume si essentielle
et si continue? Sur tout ce Sénateur ayant
vécu plus de 7 ans , après sa prétendue
association , si l'on s'en rapporte à M.L.B.
qui ne le fait mourir qu'après Severe
Aléxandre.
Enfin pour me servir des armes que
M. L. B. me fournit lui-même, je ferai
remarquer que si Ovinius avoit effectivement été associé par Severe Alexandre;
les Loix que ce dernier donna la même
année de cet Evénement , n'auroient pas
manqué de faire mention d'Ovinius , ou
nommément ou en nom collectif , ce qui
n'est pas., Severe Aléxandre y étant seul
nommé , et cela contre la Regle générale , s'il avoit cu un Collégue ; puisque
nous voyons dans toutes les Loix des Empereurs qui nous restent , le nombre des
Augustes qui regnoient,' exactement marqué. Divi FRATRES AA. IMP. Severus
ET ANTON. A.A. IMPP.GRATIANUS VALENS
ET THEODOSIUS AAA.
Mais , dit M. L. B. l'association d'Ovinius nous est racontée par un Auteur de
réputation , qui vivoit seulement cent ans
après
AVRIL 17320 679
après Severe Alexandre , et qui comme il
le dit lui-même , avoit emprunté ce fait
des Mémoires de quatre Courtisans de ce
Prince; en faut-il davantage pour autoriser cet Evenement ? Je réponds , que ces
quatre Auteurs n'étant point connus autrement que par ce que nous en dit Lampride , ou les autres Auteurs de l'Histoire
Auguste on n'en sçauroit tirer aucun avantage , s'il est vrai qu'on soit en droit de
révoquer en doute ce que ces Ecrivains
avancent, quand il ne se trouve pas d'ail
leurs confirmé , du moins pour le fonds;.
et c'est ce qu'il est aisé de prouver.
teurs ,
Le corps d'Histoire,appellée Auguste, est
l'ouvrage d'un Compilateur , demi sçavant, qui sans choix , et sans ordre , a
mêlé ensemble les Narrations des Audont son Recueil porte les noms
et de quelques autres , peut-être encore ,
qui nous sont inconnus. C'est le sentiment
de ( a ) Casaubon , de ( b ) Saumaise , et
de M. de ( c) Tillemont , qui suffit pour
nous convaincre, qu'à moins que les faitsqu'on trouve dans cette compilation , ne
se rencontrent ailleurs , on est toujours
(a ) Casaub. Pref. in Hist. Augustë”-
(b ) Saum. Idem .
(c) Till. tom. 4. pag. 66.
Cly bien
680 MERCURE DE FRANCE
reçu , comme je l'ai dit, à ne les point bien
recevoir comme véritables.
د
Mais M. L. B. qui veut absolument
donner la Pourpre à Ovinius , a trouvé
une maniere de le faire , sans inter
resser le Prince. C'est de dire que du côté
de Severe Alexandre , l'association d'O
vinius pouvoit n'être que simulée. J'ai
honte de rapporter un expédient aussi
foible et qui tout mysterieux qu'il est , s'il
étoit même véritable , ne changeoit rien .
aux inconveniens , que n'auroit pas manqué d'emporter avec elle une action aussi
publique , et d'une aussi grande consé→
quence , du moins pour les peuples , qui
conduit par les apparences , auroient tou
jours été dans la bonne foy.
Je passe donc à la seconde partie de la
réponse de M. L. B. mais je dois conve
nir auparavant avec lui,que le mot Vulgi,
que j'ai cité dans ma Lettre du mois de
Juillet , se rapporte moins à l'associa
tion d'Ovinius, qu'au temps où elle peutavoir été faite , sous Trajan ou sous Seve
re Alexandre. C'est un manque d'atten
tion de mapart , mais qui n'ôte rien à mes
preuves , et que je ne veux pas excuser.
M. L. B. nous dit que par l'expedition
qui suivit l'association d'Ovinius, il a entendu la guerre d'Illyrie , qu'on peut appeller :
AVRIL. 1732. 681
peller la Guerre d'Allemagne , et que je
suppose que c'est de la derniere guerre
d'Allemagne dans laquelle périt Severe
Alexandre , dont il a voulu parler. Qu'il
me soit permis de dire que jamais repro
che ne fut plus mal fondé. 1º . En parlant
simplement d'une guerre contre les Allemans , comme a fait M. L. B. dans sa
Lettre du mois de May , il est naturel
`d'entendre la derniere contre ces peuples,
comme la plus considérable , et celle où
ils sont désignez par leur nom dans Lam- "
pride. 2°. C'est , qu'en suivant cet Auteur , comme il a fait , on ne peut l'en- "
rendre autrement. Je m'explique : Lampride nous dit que Severe Alexandre "
ayant appris l'irruption de quelques Barbares sur les Terres de l'Empire , marcha
en personne contre eux , et que dans ce
voyage il mena Ovinius ; or cecy ne peut
convenir à l'expédition d'Illyrie où ce
Prince ne se trouva pas , et qui fut conduite par ses Généraux ; le Texte de Lam
pride y est précis. Acta sunt res feliciter et
in Mauretania per Durium Celsum , et in
Illyrico per Varium Macrinum. Ainsi , s'il
s'agit d'Allemans , et que Severe Alexan- 1
dre ait marché contre eux ; ce ne peutêtre
que dans la seconde guerre , et j'ai euraison d'avancer que quand même l'associa
Cvj tion
682 MERCURE DE FRANCE
tion d'Ovinius ne seroit pas insoutenable. M. L. B. se seroit toujours trompé à
cet égard.
Voilà ce que j'avois à dire pour madeffence ; mais avant que de finir,je dois rapporter une Inscription , qui fait , au sujet
qui nous divise, M. L. B. et moi. Elle se
trouve à Rome , dans les Jardins du Palais Giustiniani , et c'est Reinesius qui la
rapporte.
Syntag. Inscrip. Antiq. cxIx. Part. I.
FORTVNE AVG..
PRO. SAL VTE FERENDINE
DOMINORVM. NN.
SEVERI. PIL. AV G.
FIL. IVLIÆ. AVG. MATRIS
و
Dans cette Inscription , comme on le
voit, Antonin Caracalle et Julie sa mere
sont appellez Domini nostri, ce qui est une
confirmation tout- à- fait décisive de l'ex-.
plication que j'ai donnée de Dominorum
nostrorum , de l'Inscription d'Auxerre , en
l'entendant de Severe Alexandre et de:
Mammée , mere de ce Prince. Tout est
semblable dans ces deux Monumens ; j'ajoute seulement que quoiqu'il semble d'abord qu'on puisse aussi- bien expliquer
celle
AVRIL. 17320 6·831
celle d'Auxerre par rapport à Severe Alexandre et à Sallustia Bårbia Osbiana " son.
épouse ; et que je paroisse en quelque façon donner dans mes Remarques l'alternative sur ce sujet. Je suis néanmoins trèspersuadé que c'est de Mammée seule, que.
I'Inscription peut parler, parce que les(a)
Médailles Grecques qui nous restent d'Orbiana , et qui sont marquées des années.
du Regne de son Mary, nous offrent seu--
lement la cinquième année de ce Prince ;
et comme l'Inscription a été posée la septiéme, il n'y a pas d'apparence d'y trou
ver Orbiana, que Herodion, sans la nommer, nous dit avoir été renvoyée peu de
temps après son mariage , aux instances
de sa belle-mere, j'alouse qu'une autre
partageat avec elle les honneurs de la
Cour. Dedit autem ( Mammée ) filio in matrimoniumpuellam... eadempaulo post aula
per omnem contumeliam exegit , et quum ipsa
tantum vocari angusta vellet , &c.
A Orleans , ce 7 Fev. 1732.D.P..
(a)Vaillant. Nusmism. Graca
Fermer
Résumé : REPLIQUE à la Réponse de M.L.B. sur son Explication de l'Inscription d'Auxerre.
L'auteur répond à M. L. B. concernant l'interprétation d'une inscription d'Auxerre. Il conteste l'idée que Ovinius aurait été associé à l'Empire sous Sévère Alexandre, comme le suggère M. L. B. Selon l'auteur, la lecture du texte de Lampride, qui mentionne cet événement, suffit à en prouver la fausseté. Un prince puissant et pacifique n'aurait pas partagé son pouvoir avec un sujet rebelle sans considération préalable. L'auteur cite également M. de Tillemont, qui exprime des doutes sur la véracité de cet événement. Les historiens contemporains de Sévère Alexandre, tels que Dion et Hérode, ne font aucune mention de cette association et décrivent l'empereur comme un prince ferme et vigilant. L'auteur souligne que les empereurs avaient l'habitude de frapper des monnaies à l'effigie des nouveaux souverains associés, ce qui n'a pas été fait pour Ovinius. L'auteur réfute également l'argument de M. L. B. selon lequel l'association d'Ovinius pourrait avoir été simulée. Il corrige une erreur concernant l'interprétation d'un mot dans sa lettre précédente. Enfin, il présente une inscription romaine qui confirme son interprétation de l'inscription d'Auxerre.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
107
p. 920-932
LETTRE d'un Officier General des Armées du Roy à un de ses Amis, qui est en Province, au sujet d'un Ouvrage Historique.
Début :
Pour satisfaire, Monsieur, à ce que vous souhaitez de moi, [...]
Mots clefs :
Prince Eugène, Histoire militaire, Ouvrage historique, Dumont, Batailles, Historiens, Guerre, Louis XIV
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE d'un Officier General des Armées du Roy à un de ses Amis, qui est en Province, au sujet d'un Ouvrage Historique.
LETTRE d'un Officier Genera' des
Armées du Roy à un de ses Amis , qui
est en Province , au sujet d'un Ouvrage
Historique.
Our satisfure , Monsieur , à ce que
Pvous souhait z de moi , touchant
P'Histoire Militaire du Prince Eugene de
Savoye , du Duc de Malbourough, et du
Prince de Nassau-Frise , qui a été annoncée dans les Nouvelles publiques ,
j'aurai l'honneur de vous dire que ce Livre est une suite des Batailles que le
Prince Eugene a gagnées en Hongrie et
contre la France , qui ont paru en l'année 1728. Elles ont été données par
M. Dumont , qui se qualifie de Baron de
Calescroon , et Historiographe de S.M.I. Comme
MAY. 17321 921
Comme je n'ai point vâ ce Livre des Batailles , je ne vous en dirai rien , je me
contenterai de vous dire quelque chose
de l'Histoire Militaire en question , dont
on a emprunté le Titre de l'Histoire Militaire de Louis XIV. que vous avez , et
qui a commencé à paroître en l'année
1726.
Cet Ouvrage est divisé en deux Parties ; la premiere porte le Titre de Supplement aux Batailles du Prince Eugene ,
par le même M. Dumont , et à la tête est
une Préface de l'Editeur ; elle comprend
une Histoire particuliere de ce Prince en
61. pages , dans laquelle il ne se contente
pas de marquer le grand nombre de conquêtes que ce Prince a faites et des Batailles qu'il a veritablement gagnées ; mais
pour donner encore un plus grand lustre
à la gloire qu'il a si justement acquise , il
lui attribue le gain de plusieurs Batailles qu'il a perdues contre l'Armée des
deux Couronnes. Vous le trouverez mal
instruit des Maisons de France , puisqu'il
fait le Prince de Turenne fils du Duc de
Crequy , et qu'il donne le Prince de Talmont comme étant de la Maison de Lorraine.
La seconde Partie a 338. pages. Elle
est de M. Rousset , qui ne prend aucune
qualité,
922 MERCURE DE FRANCE.
qualité; il dit seulement qu'il a été témoin de la plupart des évenemens qui
se sont passez dans la guerre qu'il décrit.
>>Nous n'avons pû citer en marge, dit- il
» dans son Avertissement , les Auteurs
>> dont nous avons emprunté nos Maté-
» riaux, parce qu'outre l'Histoire Mili-
» taire de Louis XIV. par M. Dequincy ,
>> et les Mémoires du Tems , nous n'avons
»eu recours qu'à des Relations manus-
>> crites que nous tenons de bonnes mains,
» et à des Lettres de Generaux et d'autres
» Officiers.... Nous avons évité , autant
» que nous avons pû , la coûtume de tant
» d'Historiens qui ne parlent de leurs Hé-
»ros que l'Encensoir à la main. Les basses
»flateries dont M. Dequincy a soupoudré
»toute l'Histoire Militaire de Louis XIV.
»> nous ont montré un écueil
» avons bien résolu d'éviter.
que nous
M. Rousset a mal suivi sa résolution ,
puisqu'il est tombé lui même dans ce
prétendu deffaut qu'il reproche à l'Auteur de l'Histoire Militaire , et qu'il a
cependant bien résolu d'éviter ; vous le
connoîtrez visiblement par la lecture de son Livre , que j'offre de vous
envoyer; si vous ne trouvez pas à propos
de l'achepter , vous verrez que non- seulement il ne se contente pas des loüanges
outrées
M. A Y. 1732. 523
outrées qu'il donne aux trois Princes dont
il donne l'Histoire Militaire , et aux autres Generaux des Alliez ; il ne les soupoudre point , à la verité , de loüanges
( expression qui est nouvelle , et qui , je
crois , ne fera pas fortune ) mais accompagnée d'épithetes quine sont plus , pour
ainsi dire , consacrez qu'à la Poësie ,
et sur tout aux Romans. Il croit même
les Victoires que le Prince Eugene a
remportées ne suffisent pas à sa gloire ,
s'il ne lui donne , de sa propre autorité ,
le gain de quelques Batailles qu'il a perduës , entr'autres celles de Luzara et de
Cassano.
que
Vous sçavez que dans le Combat de
la Villorsa , qui préceda la Bataille de
Luzara , les Alliez y perdirent plus de
2000. Cuirassiers de l'Empereur , que
commandoit le General Vo comti. Cet
Auteur ne fait perdre aux Alliez que
5oo. hommes , pendant qu'il trouve à propos de faire monter la perte des deux Couronnes à 2000. Il vient ensuite à la Bataille
de Luzara , dont il donne le gain au Prince
Eugene , étant resté Maître , dit- il , du
Champ de Bataille, quoiqu'il soit d'une notorieté inévitable que ce Prince fut obligé,
près de grands efforts , et après avoir fait
une perte considerable, dese retirer sur les
bords
924 MERCURE DE FRANCE
bords du Zero , où il se retrancha , il n'y
a cependant qu'à refléchir sur ce qui se
passa , pour détruire ce que M. Rousset
a osé avancer. Le dessein du Roi d'Espagne, lorsqu'il marcha à Luzara , fut de
s'emparer de ce poste ; parce que les Ennemis y avoient de gros Magazins , d'y
faire un Pont pour communiquer avec
l'Armée du Prince de Vaudemont , et de
couper toute communication de Bresello
avec l'Armée du Prince Eugene ; tout
cela fut executé , quoique le Prince Eugene n'eût décampé d'Osliglice que pour
s'y opposer , la Prise de Luzara n'a pû
être contestée , puisque le Marquis de
Crequy y fut enterré en presence de sso
Prisonniers qu'on y avoit fait le jour précedent , et de tous ceux qu'on avoit faits
le jour de la Bataille. Il est vrai que le
Roy d'Espagne fit retirer un peu en rrière la droite de son Armée , où elle
resta en Bataille toute la nuit , mais aussi
la gauche , composée de la Brigade de
Piémont , la passa dans l'endroit qu'elle
avoit combattu.
preuves ,
attribuer
Voyons présentement si M. Rousset a
pû, sur de meilleures
le gain de la Bataille deCassano au Prince
Eugene. Vous sçavez , Monsieur , puisque vous y étiez, que le Prince Eugene
n'avoit
MAY. 1732 925
n'avoit d'autre but que de joindre le Duc
de Savoye ; il ne le pouvoit faire qu'en
passant l'Adda ; après avoir fait plusieurs
tentatives inutiles en plusieurs endroits ,
il crut pouvoir le faire à Cassano, M. le
Duc de Vendôme y marcha avec ce qu'il
put ramasser de Troupes , pour s'y opposer. Le Prince Eugene , après un Combat des plus vifs et des plus sanglants , et
après avoir fait une perte considerable,fut
obligé d'abandonner le Champ de bataille
et de se retirer à Tréviglio , où il se couvrit de Naville et de Canande , ce qui
fit qu'on ne le put suivre dans sa retraite.
En un mot , ce Prince veut passer l'Adda,
il est répoussé , il y perd cinq ou six
mille hommes , abandonne le Champ de
Bataille. Un Auteur après cela ose- t'il
avancer qu'il la gagna,cette Bataille?Vous
le trouverez aussi infidele dans le récit
qu'il fait de la Bataille de Castigliane ,
que gagna M. de Vendôme en l'année
1706. contre le General Raventlau. Il
traite cette Action comme un petit Combat , quoique les Ennemis y eussent laissé
300. hommes sur le Champ de Bataille ,
et qu'on leur eût fait environ le même
nombre de Prisonniers.
Il en est de même dans le détail qu'il
fait de la Bataille d'Ekereu , que gagna
le
326 MERCURE DE FRANCE
le Maréchal de Bouflers , contre le Baron
Dobdam , qui voyant ses Troupes forcées
dans les Postes qu'elles occupoient , se retira avec les premieres et ne parut plus.
Il n'y a pas jusqu'à la Bataille de Fredelingue , dont il attribüę le gain au Prince
de Bade , en le favorisant du Champ de
Bataille ; tout le monde sçait que ce Prince , après une Action qui mérita le Bâton
de Maréchal de France à M. de Villars ,
fut contraint de se retirer avec son Armée dans les Montagnes Noires ; cet Auteur perd même le respect qui est dû à
un General si renommé par un si grand
nombre d'Actions éclatantes , en le traitant dans plusieurs endroits de fanfaron
et sujet à des gasgonades ; vous croyez
bien que de pareils traits dans un Historien , ne peuvent qu'attirer l'indignation des honnêtes g ns , et ne sont pas ca- gns,
>
pables de donner la moindre atteinte à
réputation d'un General qui a joué un
si grand Rôle dans l'Europe.
Mais doit- on attendre autre chose d'un
Auteur qui pousse l'audace , pour ne rien
dire de plus , jusqu'à vouloir flétrir la
réputation d'un Prince aussi respectable
qu'il est malheureux , c'est du Prétendant,
dont il fait, une peinture aussi odieuse
qu'elle est fausse , c'est avec peine que je
me
MAY 1732. 927
me trouve obligé de vous en rapporter
les mêmes termes , que je renfermerois
dans l'oubli , si M. Rousser ne les avoit
rendus publics , en donnant son Histoire. Les voici , mot pour mot
trouverez à la page 245.
› que vous
Louis XIV. dit - il , qui étoit l'ame
»de tous les projets de ses Généraux , en
» avoit formé d'aussi magnifiques qu'ils
» étoient vastes , pour cette Campagne ;
»mais par malheur , tout dépendoit du
» premier, et celui - cy dépendoit du vent,
» et de l'homme le plus lâche de tous
ceux qui ont jamais porté le nom de
» Prince. Ce premier mobile de tous les
» projets du Roy de France , étoit une
» descente en Ecosse , pour une Flotte
» Françoise, armée à Dunkerque, qui devoit
» porter le Prétendant. S.M.T.C. croyoit
» qu'aussi- tôt que la Flotte auroit mis à
» terre ce prétendu Roy , toute l'Ecosse
» se souleveroit , et que le moindre avan-
» tage qu'il en tireroit , seroit la supérion rité qu'acqueroient ces Troupes en Flan
dres; d'où la Reine Anne auroit été obii-
» gée de tirer au moins trente Bataillons;
» et d'où il s'en seroit suivi , que l'on au-
»roit aisément contraint les Hollandois
>> à quitter la grande alliance et à faire
» leur paix. Mais Louis XIV. éprouva
qu'il
928 MERCURE DE FRANCE
» qu'il n'étoit pas le maître des Vents, qui »devinrent contraires , et l'idée d'aller
tirer l'Fpe en Ecosse , donna la fiévre
» au Prétendant, qui ne put s'embarquer,
» quand il l'auroit fallu , et qui s'embar-
» qua lorsqu'il n'étoit plus temps.
Quelle idée cet Auteur veut il donner
à l'Europe d'un Prince que nous avons
vu dans les dernieres Campagnes, donner
des marques d'une si grande valeur , et
d'une si grande intrépidité ; principalement à la Bataille de Malplaquet , où il
resta pendant toute l'action avec une
grande fermeté , à la tête du premier EsCadron de la Maison du Roy , malgré un
feu épouventable , dont un des deux Of
ficiers qu'on avoit mis auprès de sa Personne , fut tué à ses côtez. Il chargea même, avec la Maison du Roy , plusieurs fois les Ennemis.
Ce n'est pas tout , la témérité de cet
Auteur l'a porté à changer le discours
que Louis XIV. fit au Dauphin avant sa
mort , et qui est écrit en Lettre d'Or , à
coté du lit de Louis XV. Souffrez que je
vous le rappelle pour vous faire voir combien il est different de celui que M.Rousset fait tenir à ce grand Prince.
Mon enfant, vous allez être un grand
Roy, ne m'imitez pas dans le goût que
j'ai
MAY. 1732. 929
j'ai eu pour la Guerre; tâchez d'avoir la
paix avec vos voisins ; rendez à Dieu ce
que vous lui devez; reconnoissez les obligations que vous lui avez, faites- le honorer par ces Sujets, suivez toujours les bons
conseils , tâchez de soulager vos peuples ,
ce que je suis assez malheureux de n'avoir
pû faire.
Et voicy ce que M. Rousset trouve à
propos de lui faire dire ; vous y trouverez une difference qui n'est pas excusable dans un Auteur : Ne suivez pas les
mauvais exemples que je vous ai donnez;
j'ai souvent entrepris la Guerre trop lé
gerement , et je l'ai soutenue par vanité.
Après tant d'infidélités , qui ne sont pas
pardonnables dans un Historien , vous reconnoîtrez sa mauvaise foy , par rap
port aux Citations de la plupart des faits
qu'il rapporte. Il dit dans son Avertissement, comme je vous l'ai déja marqué
qu'il n'a pû citer les Auteurs dont il a
emprunté les matériaux , parce qu'outre
l'Histoire Militaire de Louis XIV. et les
Mémoires du temps , il n'a eu recours
qu'à des Relations manuscrites, que nous
tenons , dit- il , de bonnes mains.
Il commence son Histoire par les deux
Traitez de partage de la Monarchie d'Espagne, dont il à tiré mot à mot, 10 pag.
de
30 MERCURE DE FRANCE
de suites , de l'Histoire Militaire de Louis
XIV. Il a , à la vérité , la bonne foy de
marquer par un renvoi au bas de la page,
le nom de son Auteur; mais il n'a pas eu
la même exactitude , à l'égard de plusieurs autres articles du même Historien
entremêlez , avec ce qu'il a tiré des Mémoires de la Torve. La même bonne foy
paroît dans la Relation qu'il donne de la
bataille d'Hochetet, qui contient 16 pag.
ayant pareillement , par un renvoi , cité
l'Auteur de l'Histoire Militaire ; mais il
en demeure- là dans tout le reste de son
Ouvrage, croyant que cela étoit suffisant
pour la fidelité qu'il avoit promise et qu'il
n'a pas tenuë.
Vous en serez convaincu dès la page
65 , où il donne une Relation de l'action
de Crémone qui est en 16 pag. et qu'il
prise toute entiere dans l'Histoire Militaire , sans aucune citation. Toutes les dispositions pour le Siége de Turin , qui commencent à la page 135. ce qui s'est passé
à l'attaque de cette Place ; les mouvemens
du Duc de la Feüillade pendant ce Siége ;
ceux du Prince Eugêne , à la tête de
l'armée Impériale , pour joindre le Duc
de Savoye ; et ceux que le Duc d'Orleans
a faits pour s'y opposer ; aussi bien que
les dispositions des Alliez , pour attaquer
les
MAY. 1732 937
les Lignes ; et le récit de cette grande ac
tion , le tout contenant 72 pag. est ti
ré du même Auteur , sans l'avoir cité.
La tentative que le Prince Eugêne a
faite pour surprendre Brisac , est copiée
mot à mot de l'Histoire Militaire , en 4
pages. Vous trouverez à la page 242. la
levée du Siége de Toulon toute entiere
dans le même Historien , en 26 pag.aussibien que la surprise de Gand , par l'Elec
teur de Baviere , en s pag. le Combat de
Vincudal , en 4 la description des Lignes
de l'Escarpes , et la disposition des Troupes pour leurs deffenses , en 5.le Siege de
la Citadelle de Tournai , en 6. Ce qu'il
donne du Siége de Doüay , en 4. et enfin
à la page 320. L'action entiere de Denain,
en douze pages et le tout sans nulle citation ; par le petit détail que je vous
donne de cet Ouvrage , vous connoîtrez
qu'il a tout tiré de l'Histoire Militaire de Louis XIV . et que dans 335. pages
qui composent l'Histoire de M. Rousser,
y en a 180. qu'il a prises dans cet Historien, et qu'il n'a cité que les deux Traitez de partage ; et la Relation de la Bataille d'Ochstet , qui contiennent ensemble 46 pag. comme les ayant tirées de cet
Auteur. Au reste , ce Livre est en grand
Papier Imperial, de belle Impression
E orné
932 MERCURE DE FRANCE
orné de trois Cartes Géographiques de la
Flandre , et de 53 Planches bien gravées ,
dont quelques Plans , commeceux de Cléves, de Huy et de la Kenocque, et de plusieurs une pareil- autres , ne meritent pas
le dépense. Si vous prenez , Monsieur , le
parti de l'achepter , vous aurez une Histoire infidelle ; écrite par un Plagiaire , entremêlée de quelques traits de Satyres fort
imprudens ; mais en récompense vous
pourrez vous vanter d'avoir quelques Rames de magnifique papier et de tres- belles
Images. J'ay l'honneur d'être , &c.
Armées du Roy à un de ses Amis , qui
est en Province , au sujet d'un Ouvrage
Historique.
Our satisfure , Monsieur , à ce que
Pvous souhait z de moi , touchant
P'Histoire Militaire du Prince Eugene de
Savoye , du Duc de Malbourough, et du
Prince de Nassau-Frise , qui a été annoncée dans les Nouvelles publiques ,
j'aurai l'honneur de vous dire que ce Livre est une suite des Batailles que le
Prince Eugene a gagnées en Hongrie et
contre la France , qui ont paru en l'année 1728. Elles ont été données par
M. Dumont , qui se qualifie de Baron de
Calescroon , et Historiographe de S.M.I. Comme
MAY. 17321 921
Comme je n'ai point vâ ce Livre des Batailles , je ne vous en dirai rien , je me
contenterai de vous dire quelque chose
de l'Histoire Militaire en question , dont
on a emprunté le Titre de l'Histoire Militaire de Louis XIV. que vous avez , et
qui a commencé à paroître en l'année
1726.
Cet Ouvrage est divisé en deux Parties ; la premiere porte le Titre de Supplement aux Batailles du Prince Eugene ,
par le même M. Dumont , et à la tête est
une Préface de l'Editeur ; elle comprend
une Histoire particuliere de ce Prince en
61. pages , dans laquelle il ne se contente
pas de marquer le grand nombre de conquêtes que ce Prince a faites et des Batailles qu'il a veritablement gagnées ; mais
pour donner encore un plus grand lustre
à la gloire qu'il a si justement acquise , il
lui attribue le gain de plusieurs Batailles qu'il a perdues contre l'Armée des
deux Couronnes. Vous le trouverez mal
instruit des Maisons de France , puisqu'il
fait le Prince de Turenne fils du Duc de
Crequy , et qu'il donne le Prince de Talmont comme étant de la Maison de Lorraine.
La seconde Partie a 338. pages. Elle
est de M. Rousset , qui ne prend aucune
qualité,
922 MERCURE DE FRANCE.
qualité; il dit seulement qu'il a été témoin de la plupart des évenemens qui
se sont passez dans la guerre qu'il décrit.
>>Nous n'avons pû citer en marge, dit- il
» dans son Avertissement , les Auteurs
>> dont nous avons emprunté nos Maté-
» riaux, parce qu'outre l'Histoire Mili-
» taire de Louis XIV. par M. Dequincy ,
>> et les Mémoires du Tems , nous n'avons
»eu recours qu'à des Relations manus-
>> crites que nous tenons de bonnes mains,
» et à des Lettres de Generaux et d'autres
» Officiers.... Nous avons évité , autant
» que nous avons pû , la coûtume de tant
» d'Historiens qui ne parlent de leurs Hé-
»ros que l'Encensoir à la main. Les basses
»flateries dont M. Dequincy a soupoudré
»toute l'Histoire Militaire de Louis XIV.
»> nous ont montré un écueil
» avons bien résolu d'éviter.
que nous
M. Rousset a mal suivi sa résolution ,
puisqu'il est tombé lui même dans ce
prétendu deffaut qu'il reproche à l'Auteur de l'Histoire Militaire , et qu'il a
cependant bien résolu d'éviter ; vous le
connoîtrez visiblement par la lecture de son Livre , que j'offre de vous
envoyer; si vous ne trouvez pas à propos
de l'achepter , vous verrez que non- seulement il ne se contente pas des loüanges
outrées
M. A Y. 1732. 523
outrées qu'il donne aux trois Princes dont
il donne l'Histoire Militaire , et aux autres Generaux des Alliez ; il ne les soupoudre point , à la verité , de loüanges
( expression qui est nouvelle , et qui , je
crois , ne fera pas fortune ) mais accompagnée d'épithetes quine sont plus , pour
ainsi dire , consacrez qu'à la Poësie ,
et sur tout aux Romans. Il croit même
les Victoires que le Prince Eugene a
remportées ne suffisent pas à sa gloire ,
s'il ne lui donne , de sa propre autorité ,
le gain de quelques Batailles qu'il a perduës , entr'autres celles de Luzara et de
Cassano.
que
Vous sçavez que dans le Combat de
la Villorsa , qui préceda la Bataille de
Luzara , les Alliez y perdirent plus de
2000. Cuirassiers de l'Empereur , que
commandoit le General Vo comti. Cet
Auteur ne fait perdre aux Alliez que
5oo. hommes , pendant qu'il trouve à propos de faire monter la perte des deux Couronnes à 2000. Il vient ensuite à la Bataille
de Luzara , dont il donne le gain au Prince
Eugene , étant resté Maître , dit- il , du
Champ de Bataille, quoiqu'il soit d'une notorieté inévitable que ce Prince fut obligé,
près de grands efforts , et après avoir fait
une perte considerable, dese retirer sur les
bords
924 MERCURE DE FRANCE
bords du Zero , où il se retrancha , il n'y
a cependant qu'à refléchir sur ce qui se
passa , pour détruire ce que M. Rousset
a osé avancer. Le dessein du Roi d'Espagne, lorsqu'il marcha à Luzara , fut de
s'emparer de ce poste ; parce que les Ennemis y avoient de gros Magazins , d'y
faire un Pont pour communiquer avec
l'Armée du Prince de Vaudemont , et de
couper toute communication de Bresello
avec l'Armée du Prince Eugene ; tout
cela fut executé , quoique le Prince Eugene n'eût décampé d'Osliglice que pour
s'y opposer , la Prise de Luzara n'a pû
être contestée , puisque le Marquis de
Crequy y fut enterré en presence de sso
Prisonniers qu'on y avoit fait le jour précedent , et de tous ceux qu'on avoit faits
le jour de la Bataille. Il est vrai que le
Roy d'Espagne fit retirer un peu en rrière la droite de son Armée , où elle
resta en Bataille toute la nuit , mais aussi
la gauche , composée de la Brigade de
Piémont , la passa dans l'endroit qu'elle
avoit combattu.
preuves ,
attribuer
Voyons présentement si M. Rousset a
pû, sur de meilleures
le gain de la Bataille deCassano au Prince
Eugene. Vous sçavez , Monsieur , puisque vous y étiez, que le Prince Eugene
n'avoit
MAY. 1732 925
n'avoit d'autre but que de joindre le Duc
de Savoye ; il ne le pouvoit faire qu'en
passant l'Adda ; après avoir fait plusieurs
tentatives inutiles en plusieurs endroits ,
il crut pouvoir le faire à Cassano, M. le
Duc de Vendôme y marcha avec ce qu'il
put ramasser de Troupes , pour s'y opposer. Le Prince Eugene , après un Combat des plus vifs et des plus sanglants , et
après avoir fait une perte considerable,fut
obligé d'abandonner le Champ de bataille
et de se retirer à Tréviglio , où il se couvrit de Naville et de Canande , ce qui
fit qu'on ne le put suivre dans sa retraite.
En un mot , ce Prince veut passer l'Adda,
il est répoussé , il y perd cinq ou six
mille hommes , abandonne le Champ de
Bataille. Un Auteur après cela ose- t'il
avancer qu'il la gagna,cette Bataille?Vous
le trouverez aussi infidele dans le récit
qu'il fait de la Bataille de Castigliane ,
que gagna M. de Vendôme en l'année
1706. contre le General Raventlau. Il
traite cette Action comme un petit Combat , quoique les Ennemis y eussent laissé
300. hommes sur le Champ de Bataille ,
et qu'on leur eût fait environ le même
nombre de Prisonniers.
Il en est de même dans le détail qu'il
fait de la Bataille d'Ekereu , que gagna
le
326 MERCURE DE FRANCE
le Maréchal de Bouflers , contre le Baron
Dobdam , qui voyant ses Troupes forcées
dans les Postes qu'elles occupoient , se retira avec les premieres et ne parut plus.
Il n'y a pas jusqu'à la Bataille de Fredelingue , dont il attribüę le gain au Prince
de Bade , en le favorisant du Champ de
Bataille ; tout le monde sçait que ce Prince , après une Action qui mérita le Bâton
de Maréchal de France à M. de Villars ,
fut contraint de se retirer avec son Armée dans les Montagnes Noires ; cet Auteur perd même le respect qui est dû à
un General si renommé par un si grand
nombre d'Actions éclatantes , en le traitant dans plusieurs endroits de fanfaron
et sujet à des gasgonades ; vous croyez
bien que de pareils traits dans un Historien , ne peuvent qu'attirer l'indignation des honnêtes g ns , et ne sont pas ca- gns,
>
pables de donner la moindre atteinte à
réputation d'un General qui a joué un
si grand Rôle dans l'Europe.
Mais doit- on attendre autre chose d'un
Auteur qui pousse l'audace , pour ne rien
dire de plus , jusqu'à vouloir flétrir la
réputation d'un Prince aussi respectable
qu'il est malheureux , c'est du Prétendant,
dont il fait, une peinture aussi odieuse
qu'elle est fausse , c'est avec peine que je
me
MAY 1732. 927
me trouve obligé de vous en rapporter
les mêmes termes , que je renfermerois
dans l'oubli , si M. Rousser ne les avoit
rendus publics , en donnant son Histoire. Les voici , mot pour mot
trouverez à la page 245.
› que vous
Louis XIV. dit - il , qui étoit l'ame
»de tous les projets de ses Généraux , en
» avoit formé d'aussi magnifiques qu'ils
» étoient vastes , pour cette Campagne ;
»mais par malheur , tout dépendoit du
» premier, et celui - cy dépendoit du vent,
» et de l'homme le plus lâche de tous
ceux qui ont jamais porté le nom de
» Prince. Ce premier mobile de tous les
» projets du Roy de France , étoit une
» descente en Ecosse , pour une Flotte
» Françoise, armée à Dunkerque, qui devoit
» porter le Prétendant. S.M.T.C. croyoit
» qu'aussi- tôt que la Flotte auroit mis à
» terre ce prétendu Roy , toute l'Ecosse
» se souleveroit , et que le moindre avan-
» tage qu'il en tireroit , seroit la supérion rité qu'acqueroient ces Troupes en Flan
dres; d'où la Reine Anne auroit été obii-
» gée de tirer au moins trente Bataillons;
» et d'où il s'en seroit suivi , que l'on au-
»roit aisément contraint les Hollandois
>> à quitter la grande alliance et à faire
» leur paix. Mais Louis XIV. éprouva
qu'il
928 MERCURE DE FRANCE
» qu'il n'étoit pas le maître des Vents, qui »devinrent contraires , et l'idée d'aller
tirer l'Fpe en Ecosse , donna la fiévre
» au Prétendant, qui ne put s'embarquer,
» quand il l'auroit fallu , et qui s'embar-
» qua lorsqu'il n'étoit plus temps.
Quelle idée cet Auteur veut il donner
à l'Europe d'un Prince que nous avons
vu dans les dernieres Campagnes, donner
des marques d'une si grande valeur , et
d'une si grande intrépidité ; principalement à la Bataille de Malplaquet , où il
resta pendant toute l'action avec une
grande fermeté , à la tête du premier EsCadron de la Maison du Roy , malgré un
feu épouventable , dont un des deux Of
ficiers qu'on avoit mis auprès de sa Personne , fut tué à ses côtez. Il chargea même, avec la Maison du Roy , plusieurs fois les Ennemis.
Ce n'est pas tout , la témérité de cet
Auteur l'a porté à changer le discours
que Louis XIV. fit au Dauphin avant sa
mort , et qui est écrit en Lettre d'Or , à
coté du lit de Louis XV. Souffrez que je
vous le rappelle pour vous faire voir combien il est different de celui que M.Rousset fait tenir à ce grand Prince.
Mon enfant, vous allez être un grand
Roy, ne m'imitez pas dans le goût que
j'ai
MAY. 1732. 929
j'ai eu pour la Guerre; tâchez d'avoir la
paix avec vos voisins ; rendez à Dieu ce
que vous lui devez; reconnoissez les obligations que vous lui avez, faites- le honorer par ces Sujets, suivez toujours les bons
conseils , tâchez de soulager vos peuples ,
ce que je suis assez malheureux de n'avoir
pû faire.
Et voicy ce que M. Rousset trouve à
propos de lui faire dire ; vous y trouverez une difference qui n'est pas excusable dans un Auteur : Ne suivez pas les
mauvais exemples que je vous ai donnez;
j'ai souvent entrepris la Guerre trop lé
gerement , et je l'ai soutenue par vanité.
Après tant d'infidélités , qui ne sont pas
pardonnables dans un Historien , vous reconnoîtrez sa mauvaise foy , par rap
port aux Citations de la plupart des faits
qu'il rapporte. Il dit dans son Avertissement, comme je vous l'ai déja marqué
qu'il n'a pû citer les Auteurs dont il a
emprunté les matériaux , parce qu'outre
l'Histoire Militaire de Louis XIV. et les
Mémoires du temps , il n'a eu recours
qu'à des Relations manuscrites, que nous
tenons , dit- il , de bonnes mains.
Il commence son Histoire par les deux
Traitez de partage de la Monarchie d'Espagne, dont il à tiré mot à mot, 10 pag.
de
30 MERCURE DE FRANCE
de suites , de l'Histoire Militaire de Louis
XIV. Il a , à la vérité , la bonne foy de
marquer par un renvoi au bas de la page,
le nom de son Auteur; mais il n'a pas eu
la même exactitude , à l'égard de plusieurs autres articles du même Historien
entremêlez , avec ce qu'il a tiré des Mémoires de la Torve. La même bonne foy
paroît dans la Relation qu'il donne de la
bataille d'Hochetet, qui contient 16 pag.
ayant pareillement , par un renvoi , cité
l'Auteur de l'Histoire Militaire ; mais il
en demeure- là dans tout le reste de son
Ouvrage, croyant que cela étoit suffisant
pour la fidelité qu'il avoit promise et qu'il
n'a pas tenuë.
Vous en serez convaincu dès la page
65 , où il donne une Relation de l'action
de Crémone qui est en 16 pag. et qu'il
prise toute entiere dans l'Histoire Militaire , sans aucune citation. Toutes les dispositions pour le Siége de Turin , qui commencent à la page 135. ce qui s'est passé
à l'attaque de cette Place ; les mouvemens
du Duc de la Feüillade pendant ce Siége ;
ceux du Prince Eugêne , à la tête de
l'armée Impériale , pour joindre le Duc
de Savoye ; et ceux que le Duc d'Orleans
a faits pour s'y opposer ; aussi bien que
les dispositions des Alliez , pour attaquer
les
MAY. 1732 937
les Lignes ; et le récit de cette grande ac
tion , le tout contenant 72 pag. est ti
ré du même Auteur , sans l'avoir cité.
La tentative que le Prince Eugêne a
faite pour surprendre Brisac , est copiée
mot à mot de l'Histoire Militaire , en 4
pages. Vous trouverez à la page 242. la
levée du Siége de Toulon toute entiere
dans le même Historien , en 26 pag.aussibien que la surprise de Gand , par l'Elec
teur de Baviere , en s pag. le Combat de
Vincudal , en 4 la description des Lignes
de l'Escarpes , et la disposition des Troupes pour leurs deffenses , en 5.le Siege de
la Citadelle de Tournai , en 6. Ce qu'il
donne du Siége de Doüay , en 4. et enfin
à la page 320. L'action entiere de Denain,
en douze pages et le tout sans nulle citation ; par le petit détail que je vous
donne de cet Ouvrage , vous connoîtrez
qu'il a tout tiré de l'Histoire Militaire de Louis XIV . et que dans 335. pages
qui composent l'Histoire de M. Rousser,
y en a 180. qu'il a prises dans cet Historien, et qu'il n'a cité que les deux Traitez de partage ; et la Relation de la Bataille d'Ochstet , qui contiennent ensemble 46 pag. comme les ayant tirées de cet
Auteur. Au reste , ce Livre est en grand
Papier Imperial, de belle Impression
E orné
932 MERCURE DE FRANCE
orné de trois Cartes Géographiques de la
Flandre , et de 53 Planches bien gravées ,
dont quelques Plans , commeceux de Cléves, de Huy et de la Kenocque, et de plusieurs une pareil- autres , ne meritent pas
le dépense. Si vous prenez , Monsieur , le
parti de l'achepter , vous aurez une Histoire infidelle ; écrite par un Plagiaire , entremêlée de quelques traits de Satyres fort
imprudens ; mais en récompense vous
pourrez vous vanter d'avoir quelques Rames de magnifique papier et de tres- belles
Images. J'ay l'honneur d'être , &c.
Fermer
Résumé : LETTRE d'un Officier General des Armées du Roy à un de ses Amis, qui est en Province, au sujet d'un Ouvrage Historique.
La lettre d'un officier général des armées du roi à un ami en province critique un ouvrage historique sur les batailles du Prince Eugène de Savoie, du Duc de Marlborough et du Prince de Nassau-Frise. Cet ouvrage est une suite des batailles gagnées par le Prince Eugène en Hongrie et contre la France, publiées en 1728 par M. Dumont, baron de Calescroon et historiographe de Sa Majesté Impériale. L'officier général n'ayant pas lu le livre de Dumont, il se concentre sur l'Histoire Militaire en question, qui est une continuation de l'Histoire Militaire de Louis XIV, commencée en 1726. L'ouvrage est divisé en deux parties. La première, intitulée 'Supplément aux Batailles du Prince Eugène', est écrite par M. Dumont et comprend une histoire particulière du Prince Eugène sur 61 pages. Dumont attribue au Prince Eugène des victoires qu'il a en réalité perdues et fait des erreurs sur les maisons de France, comme faire du Prince de Turenne le fils du Duc de Crequy et du Prince de Talmont un membre de la maison de Lorraine. La seconde partie, de 338 pages, est écrite par M. Rousset, qui affirme avoir été témoin des événements décrits. Rousset critique les flatteurs excessifs dans les histoires militaires mais tombe lui-même dans cette erreur en louant excessivement les trois princes et les généraux alliés. Il attribue également au Prince Eugène des victoires qu'il a perdues, comme celles de Luzara et de Cassano. Rousset minimise les pertes des alliés et exagère celles des ennemis, et traite de manière injurieuse des généraux et des princes, comme le Prétendant. L'officier général critique également la mauvaise foi de Rousset concernant les citations des sources. Rousset affirme n'avoir pu citer les auteurs des matériaux empruntés, sauf pour l'Histoire Militaire de Louis XIV et les Mémoires du temps, mais il ne cite pas toujours ses sources pour d'autres passages. L'officier général souligne que 180 des 335 pages du livre de Rousset sont directement copiées de l'Histoire Militaire de Louis XIV sans aucune citation. Parmi les passages copiés, on trouve la tentative du Prince Eugène contre Brisac, la levée du Siège de Toulon, la surprise de Gand par l'Électeur de Bavière, le combat de Vincudal, la description des lignes de l'Escarpe, le siège de la citadelle de Tournai, le siège de Douai, et l'action de Denain. L'ouvrage est imprimé sur du grand papier impérial, avec une belle impression et orné de trois cartes géographiques de la Flandre et de 53 planches gravées. Cependant, certaines planches, comme celles de Clèves, Huy et la Kenocque, sont jugées de mauvaise qualité. L'auteur de la critique conseille de ne pas acheter ce livre, le qualifiant d'infidèle et écrit par un plagiaire, mêlé de traits de satire imprudents.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
108
p. 2898-2900
EXTRAIT d'une Lettre écrite de Constantinople, au commencement du mois dernier.
Début :
Après avoir été fort long-tems dans l'incertitude sur les affiares de Perse et sur les bruits [...]
Mots clefs :
Thamas, Constantinople, Royaume, Guerre
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : EXTRAIT d'une Lettre écrite de Constantinople, au commencement du mois dernier.
EXTRAIT d'une Lettre écrite de Constantinople , an commencement du mois
dernier.
Près avoir été fort long-tems dans l'incertis
Arudesurlesaffaires de Perseet sur les bruits
confus et incertains qui couroient ici d'une nouvelle révolution arrivée dans ce Royaume , voici
enfin les dernieres nouvelles que l'on en a euës
par la voye de Bagdad , et qui ont été envoyées
à la Porte par Achmet- Pacha , Gouverneur de la
même Ville.
Lors du Traité de Paix qui fût fait entre le
Grand- Seigneur , et Chah- Thamas , ce dernier
Prince en donna connoissance à Thamas-KoulyKan , son premier Ministre , qui dans ce tems- là
étoit à la tête de ses Armées contre les Aghuans,
On dit qu'alors Thamas- Kouly Kan , soit parce
qu'il étoit bien aise de se préparer un prétexte
pour parvenir au projet qu'il méditoit , feignit
d'approuver ce Traité ; mais dans la suite , s'étant rapproché d'Ispaham à la tête de son ArII. Vol. méc ,
DECEMBRE. 1732. 2899 LYON
DE
née , il blâma publiquement Chah- Thamas , en 1893
l'accusant d'avoir fait une paix honteuse , et dit
ouvertement qu'il ne consentiroit jamais qu'E
rivan Tiflis , le reste de la Georgie , et les autres Places qui avoient été cédées aux Turcs , demeurassent entre leurs mains ; ces plaintes de la
part du premier Ministre , produisirent d'abord
entre le Souverain et lui quelque division , mais
les ménagemens que Schah Thamas étoit obligé
de garder avec un Sujet puissant et maître des
Troupes , le firent consentir à une réconciliation,
sous prétexte de laquelle Thamas Kouly- Kan
fut appellé à la Cour. Il s'y rendit avec plusieurs Officiers de son Armée ; mais la premiere
démarche qu'il fit en y arrivant , soutenu par les
Partisans qu'il avoit en grand nombre auprès de
Schah Thamas , fut de se saisir de la personne
de ce Prince. On ne sçait pas bien encore s'il l'a fait mourir , ou s'il s'est contenté de le faire
enfermer dans une prison , mais on assûre qu'il
a fait reconnoître pour Roi un jeune Enfant , fils
de Schah Thamas , et qu'il s'est fait nommer
lui- même Regent du Royaume , et Generalissime des Armées de Perse ; on ajoûte que c'est un
homme extrêmement belliqueux , d'un caractere
fort violent , qui paroît être dans le dessein d'enlever aux Turcs géneralement toutes les Conquêtes qu'ils ont faites sur les Persans, et qu'Achmet Pacha a écrit à la Porte , que le G. S. n'avoit point d'autre parti à prendre que de se préparer à cette Guerre , et se mettre lui- mêmeàla
tête de ses Troupes pour aller combattre en personne un si puissant ennemi.
Ces nouvelles ont donné lieu à un Conseil ;
auquel ont assisté tous les Ministres et les princi
paux Officiers de la Porte , et dans lequel il a été
II. Vol.
H dé
290 MERCURE DE FRANCE
déliberé que le G. S. écriroit des Lettres à tous
les Gouverneurs des Provinces de Perse , pour les
exciter à prendre les armes pour vanger leur Souverain légitime contre les entreprises de ce nouvel usurpateur , avec promesse de la part de
S, H. de les soutenir de toutes les forces de son
Empire dans une Guerre si juste.
dernier.
Près avoir été fort long-tems dans l'incertis
Arudesurlesaffaires de Perseet sur les bruits
confus et incertains qui couroient ici d'une nouvelle révolution arrivée dans ce Royaume , voici
enfin les dernieres nouvelles que l'on en a euës
par la voye de Bagdad , et qui ont été envoyées
à la Porte par Achmet- Pacha , Gouverneur de la
même Ville.
Lors du Traité de Paix qui fût fait entre le
Grand- Seigneur , et Chah- Thamas , ce dernier
Prince en donna connoissance à Thamas-KoulyKan , son premier Ministre , qui dans ce tems- là
étoit à la tête de ses Armées contre les Aghuans,
On dit qu'alors Thamas- Kouly Kan , soit parce
qu'il étoit bien aise de se préparer un prétexte
pour parvenir au projet qu'il méditoit , feignit
d'approuver ce Traité ; mais dans la suite , s'étant rapproché d'Ispaham à la tête de son ArII. Vol. méc ,
DECEMBRE. 1732. 2899 LYON
DE
née , il blâma publiquement Chah- Thamas , en 1893
l'accusant d'avoir fait une paix honteuse , et dit
ouvertement qu'il ne consentiroit jamais qu'E
rivan Tiflis , le reste de la Georgie , et les autres Places qui avoient été cédées aux Turcs , demeurassent entre leurs mains ; ces plaintes de la
part du premier Ministre , produisirent d'abord
entre le Souverain et lui quelque division , mais
les ménagemens que Schah Thamas étoit obligé
de garder avec un Sujet puissant et maître des
Troupes , le firent consentir à une réconciliation,
sous prétexte de laquelle Thamas Kouly- Kan
fut appellé à la Cour. Il s'y rendit avec plusieurs Officiers de son Armée ; mais la premiere
démarche qu'il fit en y arrivant , soutenu par les
Partisans qu'il avoit en grand nombre auprès de
Schah Thamas , fut de se saisir de la personne
de ce Prince. On ne sçait pas bien encore s'il l'a fait mourir , ou s'il s'est contenté de le faire
enfermer dans une prison , mais on assûre qu'il
a fait reconnoître pour Roi un jeune Enfant , fils
de Schah Thamas , et qu'il s'est fait nommer
lui- même Regent du Royaume , et Generalissime des Armées de Perse ; on ajoûte que c'est un
homme extrêmement belliqueux , d'un caractere
fort violent , qui paroît être dans le dessein d'enlever aux Turcs géneralement toutes les Conquêtes qu'ils ont faites sur les Persans, et qu'Achmet Pacha a écrit à la Porte , que le G. S. n'avoit point d'autre parti à prendre que de se préparer à cette Guerre , et se mettre lui- mêmeàla
tête de ses Troupes pour aller combattre en personne un si puissant ennemi.
Ces nouvelles ont donné lieu à un Conseil ;
auquel ont assisté tous les Ministres et les princi
paux Officiers de la Porte , et dans lequel il a été
II. Vol.
H dé
290 MERCURE DE FRANCE
déliberé que le G. S. écriroit des Lettres à tous
les Gouverneurs des Provinces de Perse , pour les
exciter à prendre les armes pour vanger leur Souverain légitime contre les entreprises de ce nouvel usurpateur , avec promesse de la part de
S, H. de les soutenir de toutes les forces de son
Empire dans une Guerre si juste.
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Résumé : EXTRAIT d'une Lettre écrite de Constantinople, au commencement du mois dernier.
La lettre de Constantinople décrit une révolution en Perse. Après une période d'incertitude, Achmet Pacha, Gouverneur de Bagdad, a confirmé ces événements. Lors du traité de paix entre le Grand Seigneur et Chah Thamas, ce dernier en informa Thamas-Kouly-Kan, son premier ministre. Thamas-Kouly-Kan feignit d'approuver le traité mais le critiqua ensuite, accusant Chah Thamas d'avoir fait une paix honteuse. Une réconciliation temporaire eut lieu, mais Thamas-Kouly-Kan emprisonna Chah Thamas à son arrivée à la cour. Il est incertain si Chah Thamas a été tué ou emprisonné. Thamas-Kouly-Kan a fait reconnaître un jeune fils de Chah Thamas comme roi et s'est proclamé régent et généralissime des armées de Perse. Connu pour son caractère belliqueux, il semble vouloir reconquérir les territoires perdus face aux Turcs. Achmet Pacha a informé la Porte de la nécessité de se préparer à la guerre. Un conseil à la Porte a décidé d'écrire aux gouverneurs des provinces persanes pour les inciter à se révolter contre l'usurpateur, avec le soutien de l'Empire ottoman.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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109
p. 230-246
REPLIQUE à la Lettre de M. L. B. d'Auxerre, inserée dans le Mercure du mois d'Août dernier, au sujet d'une Inscription.
Début :
Je ne m'attendois à rien moins qu'à rentrer en dispute avec M. L. B. au [...]
Mots clefs :
Alexandre, Ovinius, Lampride, Prince, Guerre, Association, Sévère, Allemands, Sarmates, Médailles, Auguste, Soldats, Empereur, Circonstances, Particule vel, Inscription
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : REPLIQUE à la Lettre de M. L. B. d'Auxerre, inserée dans le Mercure du mois d'Août dernier, au sujet d'une Inscription.
REPLIQUE à la Lettre de M. L. B.
d'Auxerre , inserée dans le Mercure du
mois d'Août dernier , au sujet d'une Inscription
.
J
E ne m'attendois à rien moins qu'à
rentrer en dispute avec M. L. B. au
sujet de l'Inscription d'Auxerre , et je
croïois notre différend enticrement terminé,
quand la Lettre qu'il vient de don-
-ner dans le Mercure du mois d'Août , m'a
fait connoître que son silence n'étoit que
pour mieux préparer ses armes , et pour
me combattre avec plus d'avantage . En
effet cette Lettre est bien differente des
deux autres ; la premiere n'étoit qu'un
impromptu du lendemain , même de la découverte
du Monument, et M. L.B.avoit
écrit la seconde , avant que d'avoir eu le
loisir de feuilleter les immenses Recueils
d'Inscriptions ; c'est - à - dire , qu'il avoit
alors négligé les autoritez , qui sur une
pareille matiere , peuvent servir à mettre la
vérité
FEVRIER. * 1733 . 231
*
vérité dans un plus grand jour ; mais aujourd'hui
c'est après un intervale considerable
, et depuis une lecture attentive de
Lampride , que mon adversaire reparoit
sur les rangs , et comment y paroît - il encore
; appuyé d'un suffrage glorieux et
puissant. Pour le coup , peu s'en est fallu
que M.L.B.n'ait réussi. Pénétré , comme
je le suis , d'un respect infini et
infini et légitime
pour l'Illustre Magistrat à qui il addresse
sa Lettre et dont il emprunte du
secours , j'ai craint long - temps de combattre
des sentimens que je dois respecter
, et j'aurois toujours gardé le silence , si
je n'avois fait réfléxion depuis, que la part
que ce grand homme semble prendre dans
notre dispute , n'est qu'un jeu de sa part,
pour la faire durer plus long temps et s'en
divertir. C'est donc à M. L. B. seul que je
réponds icy, et tout ce que je dirai ne regarde
que lui uniquement.
Pour entrer en matiere , je commence
par examiner l'autorité de Lampride. J'ai
dit dans mes deux Mémoires , en rapportant
les sentimens de Casaubon , de
Saumaise et de M. de Tillemont , sur les
Auteurs de l'Histoire Auguste dont Lampride
est du nombre. J'ai écrit , dis- je , et
* Monsieur Boubier , Président au Parlement
de Dijon.
B vj
M.
232 MERCURE DE FRANCE
.
J
>
M.L. B. en convient en partie , que ce
Recueil étoit l'Ouvrage d'un Compilateur
demi Sçavant , qui avoit écrit sans choix ,
sans ordre , et mêlé ensemble les Narrations
des Autcurs , dont son Receuil porte le nom.
Est-il extraordinaire que j'en aye conclu
qu'on étoit toujours en droit de révoquer en
doute ce que ces Auteurs avancent quand il
ne se trouve pas confirmé d'ailleurs, du moins
pour le fonds. Il a plu à ML. B. en rappertant
ces paroles, de supprimer les derniers
mots : Du moins pour le fonds ; et ce
retranchement a donné à ma pensée une
étenduë que je n'ai jamais songé à lui
donner, et qui la rend vicieuse . M² L. B.
en a profité , et il a fait valoir cet avantage
autant qu'il a pû , mais en rétablissant
la proposition dans les termes où je
l'ai exprimée , a-t il tant de sujet de s'écrier
et de la trouver si extraordinaire ?
N'est -elle pas plutôt une conséquence
juste et mesurée qui naît d'elle- même de
l'opinion désavantageuse qu'ont eu de
l'Histoire Auguste les grands Hommes
sur lesquels je me suis réglé . Je n'ai pas
prétendu dire , au reste , qu'il fut nécessaire
que les faits alléguez dans cette Histoire
se trouvassent nommément exprimez
ailleurs;c'est assez pour y ajouter foy,
qu'on les y trouve d'une maniere implicite
FEVRIER. 1733. 233
plicite et générale , et ce sentiment n'a
rien que de naturel . Pour développer ceci
davantage , je lis dans Lampride que
Martianus conspira contre Alexandre , et
qu'Ovinius voulut se faire Empereur ; (car
pour le dire en passant , et comme je le
montrerai plus bas , il s'en faut beaucoup
que je croye Ovinius un personnage.fabuleux:
c'est son association seule que j'attaque.
) Ces faits , dis - je , n'ont rien qui
m'empêche de les croire , après avoir lû
dans les Auteurs contemporains que pendant
le Regne d'Alexandre il y eut plusieurs
séditions contre ce Prince. Multa
seditionesfacte sunt à multis . Dion. J'ai même
en quelque maniere obligation à Lampride
de m'apprendre le nom de ces
Chefs de Revolte , et de me les faire
Gonnoître. Mais aussi quand je lis dans le
même Lampride qu'Alexandre , loin de
punir Ovinius , associe ce Sénateur à son
pouvoir , et que les autres Auteurs , au
contraire , m'assurent que ce Prince scut
punir ceux qui oserent s'élever contre
lui. Supplicioque affecti funt. Herod. J'ai
alors raison de douter de l'autorité de
Lampride.
Pour faire connoître plus particulierement
cet Auteur , il est necessaire de remarquer
quelques - uns de ses deffauts ; et
sans
234 MERCURE DE FRANCE
-
sans le suivre dans toutes les Vies des Em
pereurs qui portent son nom , je ne m'attacherai
qu'à celle d'Alexandre . A peine
Lampride sçait il le nom de la Mere de
ce Prince , et ce n'est qu'en doutant
qu'il l'appelle Mammée . Alexander igitur
cui Mammea mater fuit , nam et ita dicitur
à plerisque. Peut - on dire qu'Encolpius et
les autres Courtisans d'Alexandre , dont
Lampride avoit les Memoires devant les
yeux ignorassent le nom de cette Princesse
ou pourquoi Lampride ne suit - il
plus icy ses originaux ? c'est à Mr L. B. à
nous l'apprendre . Selon le même Auteur
, Alexandre fut le seul qui cassa des
Légions entieres : Si quidem solus inventus
sit , qui tumultuan er legiones exautoraverit.
Qui voudroit l'en croire sur sa pa
role; se trouveroit bien embarassé en isant
Suerone. Cet Auteur nous marque
expressément que Jules Cesar dans la
Guerre contre Pompée , cassa auprès de
Plaisance , la neuviéme Légion qui s'étoit
révoltée. Et nonam quidem Legionem apud
Placentiam cum ignominia missam fecit 69 .
Qu'Auguste en fit autant à la dixiéme.
Decimam Legion.m contumacius parentem
cum ignominia dimisit. 24. Enfin , que
Galba ôta non- seulement les Aigles aux
Classiaires , dont Néron avoit composé
•
แล
FEVRIER. 1733. 235
un Corps de Troupes réglées , et les obligea
de rentrer dans leurs premieres fonctions
, mais même sur ce qu'ils se plaignoient
avec trop de hauteur , qu'il les
décima , fed decimavit etiam. 12. Lampride
nous dit encore qu'Alexandre , à l'imitation
d'Adrien , eut la pensée de faire
adorer J. C. dans l'Empire . Christo Templum
voluit eumque inter Divos recipere
quod et Adrianus ; et cependant Tertullien
qui vivoit sous Sévere , et qui par
conséquent étoit beaucoup moins éloigné
d'Adrien , que Lampride , nous dit au
contraire , que ce fut Tibere qui conçut
ce dessein : Tiberius ergo annunciatum sibi
ex Syria Palestina , que illius ( J. C. ) Divinitatis
revelara , detulit ad Senatum cum
prerogativa suffragii sui. Mais que dire de
la maniere dont Aléxandre parle de Caracalle
dans son Remerciment au Sénat ?
Ce Prince , comme on le verra plus bas,
se disoit fils de ce dernier Empereur ; et
cependant il le blame publiquement d'avoir
affecté , en prenant le nom d'Antonin
, un titre qui ne lui convenoit pas :
Affecratum in Bassiano . Est-ce là ce fils si
respectueux pour ceux qui lui avoient
donné le jour ? Enfin rien n'est plus plaisant
que de voir parmi les Conseillers
que Lampride donne à ce Prince , des
Per
236 MERCURE DE FRANCE
•
Personnes mortes long - temps auparavant
, tels que Pomponius , Alphenus et
d'autres , ce qui a été remarqué par Cujas
, lib. 7.Observ .
Je pourrois remarquer une infinité de
traits pareils , mais en voilà assez sur ce
sujet , et pour autoriser ce que j'ai dit . Je
viens à l'association d'Ovinius pour en faire
connoître la supposition ; j'ai dit , après
Mr de Tillemont , qu'il s'y trouvoit des
circonstances qui paroissent tenir de la Fable.
L'objection a paruë pressante à M' L.
B. il étoit naturel de s'en débarasser ; mais
je ne sçais s'il y a bien réussi , en disant
que ces circonstances tiennent seulement
du Comique, et que des circonstances pour être
Comiques , n'empêchent point le fonds de l'évenement
d'être réel. C'est ce que je nie dans
un fait de l'importance de celui que nous
examinons. En voici la preuve : Selon M²
L. B. Ovinius avoit été choisi par les
Prétoriens , et il en étoit aimé , puisque
ce fut cet amour qu'ils lui portoient qui
causa sa mort dans la suite . Aléxandre
qui redoutoit leur Puissance , entre dans
leurs vûës , associe Ovinius à l'Empire ,
mais seulement en apparence et pour
montrer à ces Troupes que le sujet qu'ils
avoient choisi pour lui opposer , n'étoit
pas digne du où ils le vouloient fai- rang
re
FEVRIER. 1733 . 237
rc monter . Mais , dira-t- on à Mr L. B. la
politique d'Alexandre se dément bien- tôts
car enfin cet air Comique dans les circonstances
de cette association auroit bientôt
ouvert les yeux aux Soldats , ils auroient
pénétré le dessein d'Alexandre , et
ce Prince par là se seroit trouvé dans le
danger qu'il vouloit éviter. L'exemple de
Septime Sévére qu'il allégue , est bien different.
Lorsque ce Prince , pour mieux combattre
Pescennius , amusa Albin , en le
déclarant César. Albin étoit alors à la tête
des armées d'Angletere, et prêt à prendre
la Pourpre. Il falloit prendre le parti de
la dissimulation , ou se résoudre à avoir
deux Concurrens sur les bras. Il n'y a rien
outre cela de Comique dans sa conduite
dont il trouvoit un modele dans Auguste
par la maniere dont il en avoit agi avec
Lépide. Selon le récit de Lamptide Ovinius
est sans Soldats , sans Troupes reglées
; à peine commence- t- il à se former
un parti pour s'élever au Trône . Quoiqu'en
veuille dire M L.B.rien ne pouvoit
forcer Alexandre d'avoir pour ce Sénateur
et ses Complices , un ménagement si rafiné
et si dangereux. Je ne sçai si je njaimerois
pas presqu'autant l'explication qu'Erasme
a donnée à cette action d'Aléxandre
238 MERCURE DE FRANCE.
dre dans ses Apothegmes , lib. 6. Selon
lui, Alexandre tout plein de bonté et tout
Philosophe , voulut corriger l'ambition
d'Ovinius ; il ne l'engagea à venir à l'Armée
avec lui que pour lui faire connoître
que la condition qu'il ambitionnoit tant ,
étoit plus remplie de peines et de travaux
qu'il ne se l'étoit imaginé. Sic illi commostravit
quod essetgerere imperium. Ce qu'il
y a de plaisant dans cette explication d'Erasme
, c'est qu'elle se trouve authorisée
par Lampride , qui nous dit qu'Aléxandre
remercia Ovinius de vouloir bien se
charger volontairement d'un fardeau aussi
pesant que celui de gouverner la République.
Eiqué gratias egit quod curam
Reip. sponte reciperet.
Pour seconde preuve contre l'association
d'Ovinius ; j'ai dit , qu'il n'y avoit
aucune apparence qu'Alexandre eut voulu
se livrer entierement entre ses mains ,
en lui offrant le commandement des
Troupes qu'il envoyoit contre les Barba
res , et M² L. B. avouë que ç'auroit été le
comble de l'imprudence. Aussi pour parer
cette objection , qui peut passer comme
le centre de toutes les autres , Mr L. B. a
pris le parti d'expliquer le Texte de Lampride
, autrement que tous ceux qui l'ont
traduit jusques icy . Voicy le Passage Latin:
Et
FEVRIER. 1732 . 239
Et cum expeditio Barbarica esset nuntiata ,
vel ipsum , si vellet , ire , vel ut secum proficisceretur
, hortatus est.
Mr L. B. prétend que dans ce Passage
la particule vel est mise pour et , et que
par conséquent ,au lieu d'entendre qu'Aléxandre
offrit à Ovinius de le mener à la
Guerre , s'il n'aimoit mieux y aller seul . Il
faut traduire qu'Alexandre invita Ovinius
à aller à la Guerre contre les Barbares , et
même à faire le voyage avec lui. Je sçais
que la particule vel n'est pas toujours disjonctive
, qu'elle est copulative quelquefois
; mais je sçais bien aussi que c'est
quand la Phrase le détermine, et que sans
cela on ne peut l'expliquer raisonnablement.
Quel est donc le sens le plus naturel
, et qui se présente le premier à l'esprit
dans ce Passage de Lampride. Est - ce
celui qu'y trouve Mr L. B. ou celui dans
lequel l'ont entendu tous les autres Traducteurs?
Je laisse cela à décider au Lecteur
, mais j'ose assurer que l'explication
de M' L. B. est forcée , et que la particule
vel , comme il l'entend , devient dans
la phrase un véritable Pleonasme , et n'est
plus qu'une répétition vicieuse. C'est un
grand principe et que Mr L B. doit encore
mieux sçavoir que moi , de ne point
cher126
MERCURE DE FRANCE
chercher un sens éloigné et difficile , quand
il s'en offre un simple et naturel .
Pour affermir davantage l'association,
d'Ovinius ,Mr L.B s'étend fort au long sur
le temps de cette association . Mais tout ce
qu'il dit icy ne me regarde nullement.
Je nie le fait , il ne m'importe pas en
quel temps il aa pu arriver. J'ai dit seulement
que ce n'avoit pû être dans une
Guerre contre les Allemans , comme M²
L. B. l'avoit avancé ; il a été obligé d'en
convenir, et de dire qu'il n'avoit erré que
pour avoir voulu isuivre M de Tillemont
; mais comme il donne une autre
Epoque à cette association ,
il me permettra
de l'examiner.
Lampride écrit qu'Alexandre étant à
Antioche , trouva ses Troupes dans un
grand relâchement , qu'ayant fait arrêter
les Auteurs de ce désordre , les Soldats se
mutinerent et s'éleverent tumultueusement
contre lui ; que là- dessus ce Prince
leur dit que ce n'étoit point contre leur
Souverain que leurs Chefs leur avoient enseigné
à faire usage de leurs voix ; mais
contre les Sarmates , les Allemans , les
Perses. M' L. B. saisit le Passage et met
l'association d'Ovinius dans une Guerre
qu'il prétend qu'Alexandre eut contre les
SarFEVRIER.
1733. 241
Sarmates , et qu'il place dans l'ordre où
ces Peuples sont nommez , et dans les six
premieres années du Regne d'Alexandre.
J'avoue mon peu de pénétration , je no
vois rien- icy qui prouve qu'Aléxandre ait
eu Guerre contre les Sarmates , et voicy
sur quoi je me fonde.
Si dans la derniere Guerre d'Espagne
l'âge du Roy avoit permis à ce Prince de
se trouver à la tête de ses Troupes, et que
sur le point de quelque Action , il les eut
fait souvenir de la valeur qu'elles avoient
fait paroître contre les Allemans, les Anglois
, les Hollandois ; en concluroit - on
que ce Prince auroit cu alors quelques
Guerres contre ces Peuples ? Non , sans
doute , et l'on doit raisonner de la même
maniere , sur la Harangue d'Alexandre .
Cet Empereur alors marchoit en Perse ,
comme Lampride le dit lui- même ; et
jusqu'à cette Guerre, son Regne avoit été
paisible du côté des Etrangers. Igitur cum
ad hunc modum * septem annos quod quidem
ad se attineret, sine querela cùjusquam Imperium
gubernasset, ecce tibi octavo anno , & c.
Car il paroît par toutes les Médailles.
d'Alexandre , qui portent la
temps où elles ont été frappées, et sur les
marque
du
* Suivant la correction du P. Pagi : Dissert.
Hypat. pag. 177 .
quelles
242 MERCURE DE FRANCE
>
quelles il est fait mention de Victoires
soit dans le Type , soit dans la Légende ,
que ce ne fut qu'après la Déclaration de la
Guerre de Perse , arrivée sur la fin de l'an
227 ou au commencement de 228 , comme
l'a démontré le P. Pagi , que les Généraux
de ce Prince eurent quelques avantages
en Mauritanie , en Illyrie et en Arménie
, puisque toutes ces Médailles ne
paroissent point avant la viiⓇ année de la
Puissance Tribunicienne d'Alexandre , et
que par conséquent elles ont été frappées
au plutôt en 288. c'est - à - dire , à peu
près dans le même temps qu'Alexandre
étoit à Antioche . Alexandre donc ne fait
icy que ce qu'auroit fait le Roy ; l'un et
l'autre représentent à leurs Soldats les
Guerres où ils se sont trouvez , sous les
Rois leurs Prédecesseurs ; et une marque
qu'Alexandre n'entend point parler de
celles qui le regardent , c'est qu'il cite les
Perses contre lesquels , comme je l'ai dit,
il marchoit alors , dans la seule Expedition
qu'il ait faite contr'eux.
Si cependant ML. B. soutient que les
Sarmates ont quelque rapport avec Aléxandre
, je lui répondrai que cette Guerre
n'est pas distincte de la premiere contre
les Allemans , dont il ne veut plus faire
usage ; et qu'au contraire , c'est la même.
Les
FEVRIER. 1733. 243
;
Les Sarmates occupoient tout le Païs qui
compose la Pologne et la Prusse d'à- d'à- present
ils étoient par - là trop voisins de
I'Illyrie , pour ne pas croire que ce furent
ces Peuples qui apparemment s'étoient
joints aux Allemans , que Varius
Macrinus chassa de cette Province. Les
interêts des uns et des autres étoient les
mêmes , et ils voulurent profiter de l'absence
d'Alexandre, pour ravager les Terres
de l'Empire , ce qui obligea l'Empereur
en marchant contre Artaxercés d'envoïer
des Troupes contr'eux. Comparante
jam se ut fluvios transgrederetur... Quosdam
etiam exercitus in regiones alias transtulit
, ut inde Barbarorum incursiones facilius
arcerentur. Herodien .
J'ai promis à M' L. B. de lui montrer
que les Ovinius me sont connus ; je tiens
ma parole. Outre l'Ovinius Camillus de
Lampride , et Ovinius Tertullus de la
Loy 1. ad S. C. Tertull. qu'il cite : Il y a
un Ovinius Paternus qui fut Consul sous
Alexandre même en 233. un Lucius Ovinius
Rusticus , qui le fut sous Maximin ,
l'an 237.ct l'on trouve en 317. sous Constantin
, un autre Ovinius , surnommé
Gallicanus, Consul avec Septimius Bassus,
long- temps devant ceux- cy , une Inscription
de Gruter ( CCLXI 4.)nous fait mention
244 MERCURE DE FRANCE
tion d'un Titus Ovinius Thermus , fils
d'un autre de même nom, qui vivoit sous
les Antonins. Je ne parle pas d'un M.
Ovinius M. F. Ter.Rufus, et d'un L.Ovinius
Amandus , dont les noms se trouvent
dans le même Gruter ( DLXVII. 3. )
et dans Reinesius ( XII. 110, ) Ovinius est
un nom ancien chez les Romains , puisqueVarron
qui fleurissoit dans les dernieres
années de la République , en parlant
dans son Ouvrage de Re Rustica , des
noms qui tirent leur origine des Troupeaux
, fait mention de celui d'Ovinius.
Nomina multa habemus ab utroque pecore , à
majore et à minore , à minore Porcius , Ovinius
, Caprilius. En voilà suffisamment
pour dresser une longue Généalogie , à
qui voudroit en prendre la peine , mais
n'en voilà que trop pour montrer que M²
L. B. n'a pas eu raison de dire , que ce nom
ne se rencontre gueres ailleurs qu'en ces deux
endroits qu'il a cités.
Je finirois icy , sans une réfléxion qu'on
me permettra d'ajouter , quoiqu'elle ne
regarde pas mon adversaire seul. Mª L.B.
en parlant d'Alexandre , l'appelle' toujours
Alexandre Severe , et il suit en cela un
sage , qui ,pour être autorisé, n'en est pas
moins vicicux. Le nom de Sévere que
portoit Alexandre , n'étoit pas, quoiqu'en
veuille
FEVRIER. 1733 245
euille dire Lampride , une Epithete qui
lui fut donnée à cause de son exactitude
à faire observer la Discipline Militaire.
Nam et Severus est appellatus à Militibus
ob Austeritatem . C'étoit chez lui un nom
de famille , qu'il tenoit de Septime Sévere
et d'Antonin Caracalle , appellé de
même Severe , comme on le voit sur ses
Médailles Grecques , où il est nommé
AYT, K. M. ATP. CEYHPOC. ANTONEINос.
П. П. Аléxandre se disoit fils de ce
dernier. Admonete quamprimum illum , dit
ce Prince en parlant d'Artaxercés : Trophæorum
qua plurima adversus Barbaros Severo
atque Antonino parente meo ducibus.
excitastis. Herodien . Ce qui est confirmé
par les Inscriptions.
•
IMP. CAES DIVI
SEVERI. PII, NEPOTI. DIVI
ANTONINI. MAG. PII. FILIO
M. AUREL. SEVERO ALEXANDRO
PIO , &c.
Gruter MLXXVIII , 7. et 8,
C'est donc Severe - Alexandre qu'il faut
dire , selon l'usage de placer les noms de
famille , et conformément à toutes les
C Més
246 MERCURE DE FRANCE
Médailles Latines et Grecques , où l'on
lit : IMP. SEV ALEXANDER AUG.
AY.K. CEOYHPOC . AAEZANA. aussi-bien
que dans les Inscriptions que je viens de
rapporter.
D. P.
A Orleans , le 10 Octobre 1732.
d'Auxerre , inserée dans le Mercure du
mois d'Août dernier , au sujet d'une Inscription
.
J
E ne m'attendois à rien moins qu'à
rentrer en dispute avec M. L. B. au
sujet de l'Inscription d'Auxerre , et je
croïois notre différend enticrement terminé,
quand la Lettre qu'il vient de don-
-ner dans le Mercure du mois d'Août , m'a
fait connoître que son silence n'étoit que
pour mieux préparer ses armes , et pour
me combattre avec plus d'avantage . En
effet cette Lettre est bien differente des
deux autres ; la premiere n'étoit qu'un
impromptu du lendemain , même de la découverte
du Monument, et M. L.B.avoit
écrit la seconde , avant que d'avoir eu le
loisir de feuilleter les immenses Recueils
d'Inscriptions ; c'est - à - dire , qu'il avoit
alors négligé les autoritez , qui sur une
pareille matiere , peuvent servir à mettre la
vérité
FEVRIER. * 1733 . 231
*
vérité dans un plus grand jour ; mais aujourd'hui
c'est après un intervale considerable
, et depuis une lecture attentive de
Lampride , que mon adversaire reparoit
sur les rangs , et comment y paroît - il encore
; appuyé d'un suffrage glorieux et
puissant. Pour le coup , peu s'en est fallu
que M.L.B.n'ait réussi. Pénétré , comme
je le suis , d'un respect infini et
infini et légitime
pour l'Illustre Magistrat à qui il addresse
sa Lettre et dont il emprunte du
secours , j'ai craint long - temps de combattre
des sentimens que je dois respecter
, et j'aurois toujours gardé le silence , si
je n'avois fait réfléxion depuis, que la part
que ce grand homme semble prendre dans
notre dispute , n'est qu'un jeu de sa part,
pour la faire durer plus long temps et s'en
divertir. C'est donc à M. L. B. seul que je
réponds icy, et tout ce que je dirai ne regarde
que lui uniquement.
Pour entrer en matiere , je commence
par examiner l'autorité de Lampride. J'ai
dit dans mes deux Mémoires , en rapportant
les sentimens de Casaubon , de
Saumaise et de M. de Tillemont , sur les
Auteurs de l'Histoire Auguste dont Lampride
est du nombre. J'ai écrit , dis- je , et
* Monsieur Boubier , Président au Parlement
de Dijon.
B vj
M.
232 MERCURE DE FRANCE
.
J
>
M.L. B. en convient en partie , que ce
Recueil étoit l'Ouvrage d'un Compilateur
demi Sçavant , qui avoit écrit sans choix ,
sans ordre , et mêlé ensemble les Narrations
des Autcurs , dont son Receuil porte le nom.
Est-il extraordinaire que j'en aye conclu
qu'on étoit toujours en droit de révoquer en
doute ce que ces Auteurs avancent quand il
ne se trouve pas confirmé d'ailleurs, du moins
pour le fonds. Il a plu à ML. B. en rappertant
ces paroles, de supprimer les derniers
mots : Du moins pour le fonds ; et ce
retranchement a donné à ma pensée une
étenduë que je n'ai jamais songé à lui
donner, et qui la rend vicieuse . M² L. B.
en a profité , et il a fait valoir cet avantage
autant qu'il a pû , mais en rétablissant
la proposition dans les termes où je
l'ai exprimée , a-t il tant de sujet de s'écrier
et de la trouver si extraordinaire ?
N'est -elle pas plutôt une conséquence
juste et mesurée qui naît d'elle- même de
l'opinion désavantageuse qu'ont eu de
l'Histoire Auguste les grands Hommes
sur lesquels je me suis réglé . Je n'ai pas
prétendu dire , au reste , qu'il fut nécessaire
que les faits alléguez dans cette Histoire
se trouvassent nommément exprimez
ailleurs;c'est assez pour y ajouter foy,
qu'on les y trouve d'une maniere implicite
FEVRIER. 1733. 233
plicite et générale , et ce sentiment n'a
rien que de naturel . Pour développer ceci
davantage , je lis dans Lampride que
Martianus conspira contre Alexandre , et
qu'Ovinius voulut se faire Empereur ; (car
pour le dire en passant , et comme je le
montrerai plus bas , il s'en faut beaucoup
que je croye Ovinius un personnage.fabuleux:
c'est son association seule que j'attaque.
) Ces faits , dis - je , n'ont rien qui
m'empêche de les croire , après avoir lû
dans les Auteurs contemporains que pendant
le Regne d'Alexandre il y eut plusieurs
séditions contre ce Prince. Multa
seditionesfacte sunt à multis . Dion. J'ai même
en quelque maniere obligation à Lampride
de m'apprendre le nom de ces
Chefs de Revolte , et de me les faire
Gonnoître. Mais aussi quand je lis dans le
même Lampride qu'Alexandre , loin de
punir Ovinius , associe ce Sénateur à son
pouvoir , et que les autres Auteurs , au
contraire , m'assurent que ce Prince scut
punir ceux qui oserent s'élever contre
lui. Supplicioque affecti funt. Herod. J'ai
alors raison de douter de l'autorité de
Lampride.
Pour faire connoître plus particulierement
cet Auteur , il est necessaire de remarquer
quelques - uns de ses deffauts ; et
sans
234 MERCURE DE FRANCE
-
sans le suivre dans toutes les Vies des Em
pereurs qui portent son nom , je ne m'attacherai
qu'à celle d'Alexandre . A peine
Lampride sçait il le nom de la Mere de
ce Prince , et ce n'est qu'en doutant
qu'il l'appelle Mammée . Alexander igitur
cui Mammea mater fuit , nam et ita dicitur
à plerisque. Peut - on dire qu'Encolpius et
les autres Courtisans d'Alexandre , dont
Lampride avoit les Memoires devant les
yeux ignorassent le nom de cette Princesse
ou pourquoi Lampride ne suit - il
plus icy ses originaux ? c'est à Mr L. B. à
nous l'apprendre . Selon le même Auteur
, Alexandre fut le seul qui cassa des
Légions entieres : Si quidem solus inventus
sit , qui tumultuan er legiones exautoraverit.
Qui voudroit l'en croire sur sa pa
role; se trouveroit bien embarassé en isant
Suerone. Cet Auteur nous marque
expressément que Jules Cesar dans la
Guerre contre Pompée , cassa auprès de
Plaisance , la neuviéme Légion qui s'étoit
révoltée. Et nonam quidem Legionem apud
Placentiam cum ignominia missam fecit 69 .
Qu'Auguste en fit autant à la dixiéme.
Decimam Legion.m contumacius parentem
cum ignominia dimisit. 24. Enfin , que
Galba ôta non- seulement les Aigles aux
Classiaires , dont Néron avoit composé
•
แล
FEVRIER. 1733. 235
un Corps de Troupes réglées , et les obligea
de rentrer dans leurs premieres fonctions
, mais même sur ce qu'ils se plaignoient
avec trop de hauteur , qu'il les
décima , fed decimavit etiam. 12. Lampride
nous dit encore qu'Alexandre , à l'imitation
d'Adrien , eut la pensée de faire
adorer J. C. dans l'Empire . Christo Templum
voluit eumque inter Divos recipere
quod et Adrianus ; et cependant Tertullien
qui vivoit sous Sévere , et qui par
conséquent étoit beaucoup moins éloigné
d'Adrien , que Lampride , nous dit au
contraire , que ce fut Tibere qui conçut
ce dessein : Tiberius ergo annunciatum sibi
ex Syria Palestina , que illius ( J. C. ) Divinitatis
revelara , detulit ad Senatum cum
prerogativa suffragii sui. Mais que dire de
la maniere dont Aléxandre parle de Caracalle
dans son Remerciment au Sénat ?
Ce Prince , comme on le verra plus bas,
se disoit fils de ce dernier Empereur ; et
cependant il le blame publiquement d'avoir
affecté , en prenant le nom d'Antonin
, un titre qui ne lui convenoit pas :
Affecratum in Bassiano . Est-ce là ce fils si
respectueux pour ceux qui lui avoient
donné le jour ? Enfin rien n'est plus plaisant
que de voir parmi les Conseillers
que Lampride donne à ce Prince , des
Per
236 MERCURE DE FRANCE
•
Personnes mortes long - temps auparavant
, tels que Pomponius , Alphenus et
d'autres , ce qui a été remarqué par Cujas
, lib. 7.Observ .
Je pourrois remarquer une infinité de
traits pareils , mais en voilà assez sur ce
sujet , et pour autoriser ce que j'ai dit . Je
viens à l'association d'Ovinius pour en faire
connoître la supposition ; j'ai dit , après
Mr de Tillemont , qu'il s'y trouvoit des
circonstances qui paroissent tenir de la Fable.
L'objection a paruë pressante à M' L.
B. il étoit naturel de s'en débarasser ; mais
je ne sçais s'il y a bien réussi , en disant
que ces circonstances tiennent seulement
du Comique, et que des circonstances pour être
Comiques , n'empêchent point le fonds de l'évenement
d'être réel. C'est ce que je nie dans
un fait de l'importance de celui que nous
examinons. En voici la preuve : Selon M²
L. B. Ovinius avoit été choisi par les
Prétoriens , et il en étoit aimé , puisque
ce fut cet amour qu'ils lui portoient qui
causa sa mort dans la suite . Aléxandre
qui redoutoit leur Puissance , entre dans
leurs vûës , associe Ovinius à l'Empire ,
mais seulement en apparence et pour
montrer à ces Troupes que le sujet qu'ils
avoient choisi pour lui opposer , n'étoit
pas digne du où ils le vouloient fai- rang
re
FEVRIER. 1733 . 237
rc monter . Mais , dira-t- on à Mr L. B. la
politique d'Alexandre se dément bien- tôts
car enfin cet air Comique dans les circonstances
de cette association auroit bientôt
ouvert les yeux aux Soldats , ils auroient
pénétré le dessein d'Alexandre , et
ce Prince par là se seroit trouvé dans le
danger qu'il vouloit éviter. L'exemple de
Septime Sévére qu'il allégue , est bien different.
Lorsque ce Prince , pour mieux combattre
Pescennius , amusa Albin , en le
déclarant César. Albin étoit alors à la tête
des armées d'Angletere, et prêt à prendre
la Pourpre. Il falloit prendre le parti de
la dissimulation , ou se résoudre à avoir
deux Concurrens sur les bras. Il n'y a rien
outre cela de Comique dans sa conduite
dont il trouvoit un modele dans Auguste
par la maniere dont il en avoit agi avec
Lépide. Selon le récit de Lamptide Ovinius
est sans Soldats , sans Troupes reglées
; à peine commence- t- il à se former
un parti pour s'élever au Trône . Quoiqu'en
veuille dire M L.B.rien ne pouvoit
forcer Alexandre d'avoir pour ce Sénateur
et ses Complices , un ménagement si rafiné
et si dangereux. Je ne sçai si je njaimerois
pas presqu'autant l'explication qu'Erasme
a donnée à cette action d'Aléxandre
238 MERCURE DE FRANCE.
dre dans ses Apothegmes , lib. 6. Selon
lui, Alexandre tout plein de bonté et tout
Philosophe , voulut corriger l'ambition
d'Ovinius ; il ne l'engagea à venir à l'Armée
avec lui que pour lui faire connoître
que la condition qu'il ambitionnoit tant ,
étoit plus remplie de peines et de travaux
qu'il ne se l'étoit imaginé. Sic illi commostravit
quod essetgerere imperium. Ce qu'il
y a de plaisant dans cette explication d'Erasme
, c'est qu'elle se trouve authorisée
par Lampride , qui nous dit qu'Aléxandre
remercia Ovinius de vouloir bien se
charger volontairement d'un fardeau aussi
pesant que celui de gouverner la République.
Eiqué gratias egit quod curam
Reip. sponte reciperet.
Pour seconde preuve contre l'association
d'Ovinius ; j'ai dit , qu'il n'y avoit
aucune apparence qu'Alexandre eut voulu
se livrer entierement entre ses mains ,
en lui offrant le commandement des
Troupes qu'il envoyoit contre les Barba
res , et M² L. B. avouë que ç'auroit été le
comble de l'imprudence. Aussi pour parer
cette objection , qui peut passer comme
le centre de toutes les autres , Mr L. B. a
pris le parti d'expliquer le Texte de Lampride
, autrement que tous ceux qui l'ont
traduit jusques icy . Voicy le Passage Latin:
Et
FEVRIER. 1732 . 239
Et cum expeditio Barbarica esset nuntiata ,
vel ipsum , si vellet , ire , vel ut secum proficisceretur
, hortatus est.
Mr L. B. prétend que dans ce Passage
la particule vel est mise pour et , et que
par conséquent ,au lieu d'entendre qu'Aléxandre
offrit à Ovinius de le mener à la
Guerre , s'il n'aimoit mieux y aller seul . Il
faut traduire qu'Alexandre invita Ovinius
à aller à la Guerre contre les Barbares , et
même à faire le voyage avec lui. Je sçais
que la particule vel n'est pas toujours disjonctive
, qu'elle est copulative quelquefois
; mais je sçais bien aussi que c'est
quand la Phrase le détermine, et que sans
cela on ne peut l'expliquer raisonnablement.
Quel est donc le sens le plus naturel
, et qui se présente le premier à l'esprit
dans ce Passage de Lampride. Est - ce
celui qu'y trouve Mr L. B. ou celui dans
lequel l'ont entendu tous les autres Traducteurs?
Je laisse cela à décider au Lecteur
, mais j'ose assurer que l'explication
de M' L. B. est forcée , et que la particule
vel , comme il l'entend , devient dans
la phrase un véritable Pleonasme , et n'est
plus qu'une répétition vicieuse. C'est un
grand principe et que Mr L B. doit encore
mieux sçavoir que moi , de ne point
cher126
MERCURE DE FRANCE
chercher un sens éloigné et difficile , quand
il s'en offre un simple et naturel .
Pour affermir davantage l'association,
d'Ovinius ,Mr L.B s'étend fort au long sur
le temps de cette association . Mais tout ce
qu'il dit icy ne me regarde nullement.
Je nie le fait , il ne m'importe pas en
quel temps il aa pu arriver. J'ai dit seulement
que ce n'avoit pû être dans une
Guerre contre les Allemans , comme M²
L. B. l'avoit avancé ; il a été obligé d'en
convenir, et de dire qu'il n'avoit erré que
pour avoir voulu isuivre M de Tillemont
; mais comme il donne une autre
Epoque à cette association ,
il me permettra
de l'examiner.
Lampride écrit qu'Alexandre étant à
Antioche , trouva ses Troupes dans un
grand relâchement , qu'ayant fait arrêter
les Auteurs de ce désordre , les Soldats se
mutinerent et s'éleverent tumultueusement
contre lui ; que là- dessus ce Prince
leur dit que ce n'étoit point contre leur
Souverain que leurs Chefs leur avoient enseigné
à faire usage de leurs voix ; mais
contre les Sarmates , les Allemans , les
Perses. M' L. B. saisit le Passage et met
l'association d'Ovinius dans une Guerre
qu'il prétend qu'Alexandre eut contre les
SarFEVRIER.
1733. 241
Sarmates , et qu'il place dans l'ordre où
ces Peuples sont nommez , et dans les six
premieres années du Regne d'Alexandre.
J'avoue mon peu de pénétration , je no
vois rien- icy qui prouve qu'Aléxandre ait
eu Guerre contre les Sarmates , et voicy
sur quoi je me fonde.
Si dans la derniere Guerre d'Espagne
l'âge du Roy avoit permis à ce Prince de
se trouver à la tête de ses Troupes, et que
sur le point de quelque Action , il les eut
fait souvenir de la valeur qu'elles avoient
fait paroître contre les Allemans, les Anglois
, les Hollandois ; en concluroit - on
que ce Prince auroit cu alors quelques
Guerres contre ces Peuples ? Non , sans
doute , et l'on doit raisonner de la même
maniere , sur la Harangue d'Alexandre .
Cet Empereur alors marchoit en Perse ,
comme Lampride le dit lui- même ; et
jusqu'à cette Guerre, son Regne avoit été
paisible du côté des Etrangers. Igitur cum
ad hunc modum * septem annos quod quidem
ad se attineret, sine querela cùjusquam Imperium
gubernasset, ecce tibi octavo anno , & c.
Car il paroît par toutes les Médailles.
d'Alexandre , qui portent la
temps où elles ont été frappées, et sur les
marque
du
* Suivant la correction du P. Pagi : Dissert.
Hypat. pag. 177 .
quelles
242 MERCURE DE FRANCE
>
quelles il est fait mention de Victoires
soit dans le Type , soit dans la Légende ,
que ce ne fut qu'après la Déclaration de la
Guerre de Perse , arrivée sur la fin de l'an
227 ou au commencement de 228 , comme
l'a démontré le P. Pagi , que les Généraux
de ce Prince eurent quelques avantages
en Mauritanie , en Illyrie et en Arménie
, puisque toutes ces Médailles ne
paroissent point avant la viiⓇ année de la
Puissance Tribunicienne d'Alexandre , et
que par conséquent elles ont été frappées
au plutôt en 288. c'est - à - dire , à peu
près dans le même temps qu'Alexandre
étoit à Antioche . Alexandre donc ne fait
icy que ce qu'auroit fait le Roy ; l'un et
l'autre représentent à leurs Soldats les
Guerres où ils se sont trouvez , sous les
Rois leurs Prédecesseurs ; et une marque
qu'Alexandre n'entend point parler de
celles qui le regardent , c'est qu'il cite les
Perses contre lesquels , comme je l'ai dit,
il marchoit alors , dans la seule Expedition
qu'il ait faite contr'eux.
Si cependant ML. B. soutient que les
Sarmates ont quelque rapport avec Aléxandre
, je lui répondrai que cette Guerre
n'est pas distincte de la premiere contre
les Allemans , dont il ne veut plus faire
usage ; et qu'au contraire , c'est la même.
Les
FEVRIER. 1733. 243
;
Les Sarmates occupoient tout le Païs qui
compose la Pologne et la Prusse d'à- d'à- present
ils étoient par - là trop voisins de
I'Illyrie , pour ne pas croire que ce furent
ces Peuples qui apparemment s'étoient
joints aux Allemans , que Varius
Macrinus chassa de cette Province. Les
interêts des uns et des autres étoient les
mêmes , et ils voulurent profiter de l'absence
d'Alexandre, pour ravager les Terres
de l'Empire , ce qui obligea l'Empereur
en marchant contre Artaxercés d'envoïer
des Troupes contr'eux. Comparante
jam se ut fluvios transgrederetur... Quosdam
etiam exercitus in regiones alias transtulit
, ut inde Barbarorum incursiones facilius
arcerentur. Herodien .
J'ai promis à M' L. B. de lui montrer
que les Ovinius me sont connus ; je tiens
ma parole. Outre l'Ovinius Camillus de
Lampride , et Ovinius Tertullus de la
Loy 1. ad S. C. Tertull. qu'il cite : Il y a
un Ovinius Paternus qui fut Consul sous
Alexandre même en 233. un Lucius Ovinius
Rusticus , qui le fut sous Maximin ,
l'an 237.ct l'on trouve en 317. sous Constantin
, un autre Ovinius , surnommé
Gallicanus, Consul avec Septimius Bassus,
long- temps devant ceux- cy , une Inscription
de Gruter ( CCLXI 4.)nous fait mention
244 MERCURE DE FRANCE
tion d'un Titus Ovinius Thermus , fils
d'un autre de même nom, qui vivoit sous
les Antonins. Je ne parle pas d'un M.
Ovinius M. F. Ter.Rufus, et d'un L.Ovinius
Amandus , dont les noms se trouvent
dans le même Gruter ( DLXVII. 3. )
et dans Reinesius ( XII. 110, ) Ovinius est
un nom ancien chez les Romains , puisqueVarron
qui fleurissoit dans les dernieres
années de la République , en parlant
dans son Ouvrage de Re Rustica , des
noms qui tirent leur origine des Troupeaux
, fait mention de celui d'Ovinius.
Nomina multa habemus ab utroque pecore , à
majore et à minore , à minore Porcius , Ovinius
, Caprilius. En voilà suffisamment
pour dresser une longue Généalogie , à
qui voudroit en prendre la peine , mais
n'en voilà que trop pour montrer que M²
L. B. n'a pas eu raison de dire , que ce nom
ne se rencontre gueres ailleurs qu'en ces deux
endroits qu'il a cités.
Je finirois icy , sans une réfléxion qu'on
me permettra d'ajouter , quoiqu'elle ne
regarde pas mon adversaire seul. Mª L.B.
en parlant d'Alexandre , l'appelle' toujours
Alexandre Severe , et il suit en cela un
sage , qui ,pour être autorisé, n'en est pas
moins vicicux. Le nom de Sévere que
portoit Alexandre , n'étoit pas, quoiqu'en
veuille
FEVRIER. 1733 245
euille dire Lampride , une Epithete qui
lui fut donnée à cause de son exactitude
à faire observer la Discipline Militaire.
Nam et Severus est appellatus à Militibus
ob Austeritatem . C'étoit chez lui un nom
de famille , qu'il tenoit de Septime Sévere
et d'Antonin Caracalle , appellé de
même Severe , comme on le voit sur ses
Médailles Grecques , où il est nommé
AYT, K. M. ATP. CEYHPOC. ANTONEINос.
П. П. Аléxandre se disoit fils de ce
dernier. Admonete quamprimum illum , dit
ce Prince en parlant d'Artaxercés : Trophæorum
qua plurima adversus Barbaros Severo
atque Antonino parente meo ducibus.
excitastis. Herodien . Ce qui est confirmé
par les Inscriptions.
•
IMP. CAES DIVI
SEVERI. PII, NEPOTI. DIVI
ANTONINI. MAG. PII. FILIO
M. AUREL. SEVERO ALEXANDRO
PIO , &c.
Gruter MLXXVIII , 7. et 8,
C'est donc Severe - Alexandre qu'il faut
dire , selon l'usage de placer les noms de
famille , et conformément à toutes les
C Més
246 MERCURE DE FRANCE
Médailles Latines et Grecques , où l'on
lit : IMP. SEV ALEXANDER AUG.
AY.K. CEOYHPOC . AAEZANA. aussi-bien
que dans les Inscriptions que je viens de
rapporter.
D. P.
A Orleans , le 10 Octobre 1732.
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Résumé : REPLIQUE à la Lettre de M. L. B. d'Auxerre, inserée dans le Mercure du mois d'Août dernier, au sujet d'une Inscription.
L'auteur répond à une lettre de M. L. B. d'Auxerre, publiée dans le Mercure d'août précédent, concernant une inscription. Il exprime sa surprise de devoir réagir, pensant leur différend résolu. La dernière lettre de M. L. B. est plus élaborée, basée sur une lecture de Lampride et soutenue par un magistrat illustre. L'auteur examine l'autorité de Lampride, considéré comme un compilateur demi-savant par Casaubon, Saumaise et M. de Tillemont. Il souligne que les récits de Lampride doivent être vérifiés par d'autres sources. M. L. B. a omis une partie de la pensée de l'auteur, conduisant à une mauvaise interprétation. L'auteur discute des faits historiques mentionnés par Lampride, comme les conspirations contre Alexandre Sévère et les erreurs de Lampride concernant des événements et des personnages. Il critique Lampride pour ses inexactitudes et ses contradictions avec d'autres auteurs contemporains. L'auteur conteste l'association d'Ovinius avec Alexandre Sévère, arguant que les circonstances décrites par Lampride sont improbables et tiennent plus de la fable que de la réalité historique. Il réfute les explications de M. L. B. sur cette association, les trouvant peu convaincantes et contraires à la logique historique. Le texte discute également d'une controverse historique concernant Alexandre Sévère et une harangue attribuée à cet empereur. Alexandre Sévère aurait rappelé à ses troupes leurs victoires passées contre les Sarmates, les Allemans et les Perses, mais l'auteur conteste l'idée qu'Alexandre ait mené une guerre contre les Sarmates. Il compare cette situation à une hypothétique guerre en Espagne, où un roi rappelant des victoires passées ne prouverait pas qu'il a mené des guerres contre ces peuples. L'auteur affirme qu'Alexandre marchait alors en Perse et que son règne avait été paisible jusqu'à cette guerre. Il soutient que les médailles d'Alexandre mentionnent des victoires uniquement après la déclaration de la guerre contre la Perse, vers la fin de l'an 227 ou le début de 228. Les Sarmates, voisins de l'Illyrie, auraient profité de l'absence d'Alexandre pour ravager les terres de l'Empire, l'obligeant à envoyer des troupes contre eux. Enfin, l'auteur mentionne plusieurs personnes portant le nom d'Ovinius, démontrant que ce nom est ancien et courant chez les Romains. Il corrige également l'usage du nom 'Alexandre Sévère', expliquant que 'Sévère' est un nom de famille et non une épithète donnée pour sa discipline militaire.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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110
p. 261-284
DISSERTATION sur les Enseignes Militaires des François, par M. Beneton de Perrin, Ecuyer, ancien Gendarme de la Garde du Roi.
Début :
PREMIERE PARTIE. Depuis que les hommes poussés par l'ambition [...]
Mots clefs :
Père Martin, Enseignes militaires, Rois, Bannière, Église, Symboles, Guerre, Religion, Reliques, Français, Saints, Militaires, Étendards, Romains, Royaume, Drapeaux, Peuples, Dévotion, Figures, Protection, Armées
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : DISSERTATION sur les Enseignes Militaires des François, par M. Beneton de Perrin, Ecuyer, ancien Gendarme de la Garde du Roi.
DISSERTATION sur les Enseignes
Militaires des François , par M. Beneton
de Perrin , Ecuyer , ancien Gendarme
de la Garde du Roi.
PREMIERE PARTIE.
Dambition curent songé à dominer
les uns sur les autres , et qu'en conséquence
ils se furent assemblés en troupes
pour attaquer , ou pour se deffendre
ils prirent des marques militaires , soit
Epuis que les hommes poussés par
262 MERCURE DE FRANCE
en couleurs , soit en figures pour se reconnoître
dans les Combats , et ce sont
ces marques qu'on peut encore appeller
signes et symboles , qu'on a ensuite nom
més Enseignes , Drapeaux et Etendarts.
Chaque Nation regarda les siennes
avec un respect et une veneration infinie
, elles servoient à exciter en eux la
valeur et l'envie de bien faire , pour éviter
la honte de les laisser tomber en la
puissance de l'ennemi ; leur perte fut regardée
comme un affront insigne , et ceux
qui les portoient étoient punis de mort
quand ils les perdoient par négligence ou
par lâcheté.
Les Juifs eurent des Enseignes , chacu
ne des douze Tribus avoit la sienne d'une
couleur particuliere , et sur laquelle
étoit le Symbole , qui la désignoit,suivant
la Prophetie de Jacob.
Dans l'Ecriture , et en particulier dans
les Pseaumes , il est souvent parlé en ´un
sens allegorique du Lion de la Tribu de
Juda , du Navire de Zabulon , des Etoiles
ou du Firmament d'Isachar.
Du tems des Machabées les Drapeaux
Hebreux étoient chargés de quatre lettres
équivalentes à celles- ci , MCBI,
qui signifioient selon quelques Commentateurs
, quis sicut tn in Diis Domine ? La
force
FEVRIER. 1733. 253
force de la Guerre est dans le Seigneur
nul n'est égale à lui . Ce sont ces quatre
lettres qui firent donner le nom de Machabée
à la race de celui qui le premier
les fit mettre sur les Etendarts qu'il leva
pour la deffense de la vraie Religion .
C'était dès ces tems- là , et ça été toujours
depuis l'usage des Juifs , de faire des
noms artificiels avec les premieres` lettres
des differens mots qui doivent entrer
dans les noms propres . De là sont venus
les termes de Radaq , de Ralbag
de
Rambana , &c. pour Rabbi David Kimchi
, Rabbi Levi - ben- genson , et Rabbi
Moses ben-maïmon , qui semblent ne rien
signifier à ceux qui ne sçavent pas ces
sortes d'Anagrames; plusieurs autres semblables
mots, dont on a ignoré la veritable
signification , ont fourni aux Cabba
listes les noms qu'ils ont donné aux intelligences
superieures .
Semiramis , Reine des Assyriens étoit
appellée en langage du pays Chemirmor ,
mot qui signifioit aussi une Colombe
de-là vient que les Enseignes de cet Empite
étoient chargées de ces Oyseaux pour
conserver le souvenir de l'Heroïne , de
qui il tenoit son premier éclat ; et quand
les Prophetes exhortoient les Juifs à la
pénitence , ils les menaçoient de cette
Colom
264 MERCURE DE FRANCE
<
Colombe Assyrienne , comme du fleau
de la vengeance Divine le plus à crain
dre.
Semiramis pourroit bien être la Venus
de Phenicie , que les Poëtes nous représentent
sur un Char traîné par des Colombes.
Selon que les Peuples ont été plus ou
moins policés, ils ont aussi employé pour
Drapeaux , ou Etendarts , des choses plus
ou moins recherchées.
Les Romains dans les commencemens
se contentoient de mettre un paquet
d'herbes au bout d'une picque . On sçait
que les Tartares se sont servi de queues
de Cheval , ce qui est encore en usage
chez les Turcs.
Lorsqu'on découvrit l'Amérique , les
habitans de ces vastes contrées n'avoient
pour Enseignes que de grands bâtons ornés
de plumes d'Oyseaux qu'ils appelloient
Calumets.
Les Romains mitent ensuite au bout de
la picque des représentations d'animaux ,
comme celles du Loup , du Cheval , du
Sanglier , du Minotaure , &c. C'est Pline
( L. X. C. IV. ) qui nous l'apprend ,
et ses Commentateurs donnent pour la
plûpart des raisons politiques de ces usages
; ils prétendent, par exemple, que le
Mino
FEVRIER, 1733. 265
Minotaure devoit faire ressouvenir les
gens de Guerre de garder le silence sur les
Entreprises projettées , et ce seroit apparemment
dans cet esprit que Festus appelle
la principale vertu militaire , la Religion
du secret.
Je suis persuadé que tous les animaux
qui servoient d'Enseignes aux Romains
n'étoient que les signes emblématiques
des Divinitez de l'Etat, et c'est pour cela,
sans doute , que l'Aigle étant le Symbole
de Jupiter , le Consul Marius voulut.
qu'elle eut le premier rang parmi les Etendarts.
Les Romains alloient donc à la Guerre
avec ces Symboles de leur culte , et lors
qu'ils eurent pris la coûtume de déïfier
leurs Empereurs , les Portraits de ces Princes
formerent chez eux de nouveaux Etendarts
, qu'ils joignirent aux anciens. Le
respect que les Soldats rendoient à leurs
Enseignes montroit qu'ils les regardoient
comme quelque chose de sacré .
C'étoit devant elles que se faisoient les
Sermens de fidelité , et les engagemens du
Service Militaire ; on les prenoit à témoins
des Traitez de Paix , et des promesses
faites aux Etrangers , on les encençoit
, et on les honoroit de plusieurs
autres cerémonies de Religion.
Le
266 MERCURE DE FRANCE:
Le bois, ou le métail étoient les matieres
dont on faisoit les Enseignes , et pour
la forme elles étoient en Sculpture entiere
, ou en bas relief, dans des Médaillons
au-dessous desquelles pendoit en forme
de Banniere un petit morceau d'Etoffe
quarré , dont la couleur distinguoit
les Légions les unes des autres.
Il y avoit aussi des Drapeaux d'Etoffe
sans aucunes figures , et ils étoient de
differentes couleurs ; cela s'apprend par
la maniere que les Romains avoient d'enrôler
des Soldats dans les pressans besoins
.
Le Géneral que la République avoit
désigné pour commander l'Armée montoit
au Capitole ; là il élevoit deux de ses
Drapeaux , l'un rouge qui étoit la mar
que de l'Infanterie , l'autre bleu qui étoit
celle de la Cavalerie ; ensuite à haute
voix il prononçoit ces paroles : Que ceuse
qui aiment le salut de la République ne tarà
me suivre. dent
pas
Ceux qui vouloient aller à la Guerre
chacun, suivant son inclination de servir
à pied , ou à cheval , se rangeoient sous
l'un des deux Drapeaux , et cette maniere
de faire des levées extraordinaires se nom
moit évocation.
Jusqu'au tems de Constantin il n'y
·
et
FEVRIER. 1733. 267
eut point de changement dans les Enseignes
Romaines : mais alors le Christianisme
, qui s'établissoit par tout l'Empire,
y en apporta. Les , Aigles , et les Croix
allerent de compagnie ; il se fit un mêlange
des usages de la vieille Religion
avec ceux de la nouvelle , et les Fideles.
étant alors absolument désabusés des erreurs
du Paganisme , et se trouvant en
très-grand nombre dans les Armées de
Constantin , et de ses Successeurs , il n'y
avoit plus à craindre qu'ils prostituassent
leur adoration aux Symboles des anciennes
Divinitez , comme ils avoient fait
auparavant.
Par là s'introduisit une espèce d'indifférence
pour toutes sortes d'Etendarts , et
au milieu du Christianis me même on
retint ces Symboles , inventés autrefois
par les Payens , qu'on jugea toujours utiles
pour la distinction , et qui devenoient
sans conséquence pour des Soldats Chré
tiens , instruits , et constans dans leur
Religion
Les Empereurs depuis Constantin eurent
pour principale Enseigne de Guerre
le Labarum qui étoit une petite Banniere
de couleur de pourpre , sur laquelle
étoit brodé le Monograme de
CHRIST ,
228 MERCURE DE FRANCE
CHRIST, Signe adorable de notre Rédemp
tion .
*
Les autres Nations Etrangeres que les
Romains nous ont fait connoître avoient
aussi leurs Signes Militaires. Tacite nous
apprend que ceux des Germains étoient
Les figures des bêtes communes dans les
Forêts que les peuples habitoient , et selon
le Pere Martin , ces bêtes étoient aussi
les Symboles de leurs Divinitez . On sçait
que c'est de l'union de ces Peuples ligués
ensemble qu'a été formée la Nation Françoise
ce qui fit que cette Nation eut
pendant long- tems differens Symboles
sur ses Etendarts , on y voyoit des Lions ,
des Serpens et des Crapeaux .
Tout cela sert à expliquer la prétenduë
Prophetie de Sainte Hildegarde , qui dans
ses révélations , en parlant de la ruine de
Rome par les Nations de la Germanie
assûre que Dieu donnera aux Francs le
Camp des prostituez , et que le Lion brisera
l'Aigle avec le secours du Serpent.
Cela servira encore à faire voir que
dans le XII . siécle , où vivoit cette Sainte
, les François n'avoient pas perdu la
* Dom Jacques Martin , dans son Livre sur la
Religion des Gaulois.
con :
FEVRIER. 1733 269
connoissance de leurs anciens Symboles
militaires et sur quels fondemens nos
vieux Historiens ont crû que les premieres
Armes du Royaume avoient été des
Crapaux.
:
Quand les François entrerent dans les
Gaules , ils étoient déja partagés en deux,
branches , l'une dite des Ripuaires , et
l'autre des Sicambres. Chacune de ces
branches avoit son Symbole celui de
la premiere étoit l'Epée , qui désignoit
Mars , Dieu principal de la Nation ; et la
seconde avoit pour le sien une tête de
Boeuf , ou un Apis , Dieu des Egyptiens ,
dont une partie des Francs tiroit son
origine.
J'ai montré dans ma Dissertation sur .
l'origine des François , que Sesostris ayant
poussé ses Conquêtes jusqu'aux Palus méo-´
tides , laissa plusieurs Egyptiens et Cananéens
qui s'établirent dans ces Contrées
d'où ils se sont répandus en differens tems
dans la Pannonie , et jusques dans la Germanie
, après s'être mêlés avec les Scytes
, et d'autres Peuples Septentrionaux.
Le Tombeau de Childeric découvert au
siécle passé , et dans lequel se trouverent
plusieursTêtes d'Apis, prouve que leSymbole
de ce Dicu étoit un des signes militaires
des François ; ainsi les Fleurs de
D lys
>
270 MERCURE DE FRANCE
lys qui sont depuis long- tems le caracte→
re distinctif de notre Nation , pouvoient
être aussi- bien des Lotus Egyptiens que
des Iris , ou des Flambes des Marais de
Batavie.
L'Ecriture des premiers Empires étoit
en caracteres symboliques , Les Caldéens
et les Egyptiens avoient des hierogliphes
pour exprimer leurs pensées , et les termes
des Sciences qu'ils cultivoient , surtout
de l'Astronomie ; cela se prouve par
les figures d'animaux dont ils marquoient
les Constellations célestes , que nous mar
quons encore des mêmes figures depuis
eux .
Les grands Empires de l'Orient ont
conservé depuis leur fondation jusqu'à
présent des Symboles distinctifs.Les Turcs!
ont le Croissant , les Persans ont un
Lion surmonté d'un Soleil Levant.
Le principal Kam des Tartares a un
Hibou , l'Empereur de la Chine un Dragon
, et les Mandarins qui sont les
Grands de cet Empire , portent sur leurs
habits des figures d'Oyseaux , et d'animaux
pour distinguer les differentes classes
que composent ces Seigneurs , ce qui
fait la même distinction que font les
marques particulieres de chacun de nos
Ordres de Chevalerie,
Les
FEVRIER. 17330 271
Les François garderent les Symboles
dont je viens de parler jusqu'au tems de
Clovis ; mais ce Roi après sa conversion ,
profitant du conseil salutaire que lui avoit
donné S. Remy : Mitis depone colla sicam
ber : adora quod incendisti , incende quod
adorasti , d'adorer ce qu'il avoit brûlé
et de brûler ce qu'il avoit adoré , fit mettre
des Croix sur ses Etendarts , et donna
à ce Signe respectable de la Religion qu'il
venoit d'embrasser , la premiere place sur
tous les autres dont sa Nation s'étoit servi
jusqu'alors.
J'ai dit plus haut que les Romains regardoient
leurs Enseignes comme quelque
chose de sacré , ils n'étoient pas les
seuls qui fussent dans cet usage , les autres
Nations payennes l'avoient de même
, ce qui me donne occasion de distinguer
deux sortes de signes militaires , les
uns de dévotion , faits pour exciter la
pieté dans les Soldats , et pour les mieux
contenir par la vue de ces Signes misterieux
de la Religion qu'ils professoient.
Et les autres inventez pour exciter simplement
la valeur . Ainsi on portoit dans,
les Armées des marques sacrées , et des
marques d'honneurs ou de politique.
>
Cette distinction est de tous les tems ;
Dij ct
272 MERCURE DE FRANCE
&
et a été chez tous les Peuples qui n'alloient
point à la Guerre sans des objets visibles
de leur culte.
Les Perses adorateurs du Soleil y al
loient avec le feu perpetuel qu'ils entretenoient
soigneusement sur des Autels -portatifs
.
Les Israëlites depuis Moyse jusqu'au
tems des Rois, n'entreprenoient point de
Guerres que l'Arche d'Alliance ne fut
presque toujours portée , pour montrer
que c'étoit de l'ordre du Seigneur qu'ils
les entreprenoient et qu'ils mettoient en
lui toute leur confiance.
Les Empereurs Grecs faisoient porter
la vraie Croix de Jesus- Christ dans les
Armées destinées à combattre pour la
Religion , ce qui fit tomber plusieurs fois
cette sainte Relique au pouvoir de ses
ennemis . Tous les Souverains des Monarchies
qui se formerent des débris de l'Empire
Romain , si tôt qu'ils eurent embrassé
le Christianisme , se firent un devoir
de n'aller à la Guerre qu'avec des
Reliques , et principalement de celles des
Saints qu'ils reconnoissoient comme leurs
Apôtres , et dont ils se firent des Patrons
pour reclamer leurs secours dans les pres
sans besoins.
Les Gots du Royaume d'Arragon se
voyant
FÉVRIER. 1733. 273
voyant attaquez par Childebert Roi de
France , furent au-devant de lui avec les
Reliques de S. Vincent , pour obtenir
plus facilement la paix de ce Prince.
On portoit processionellement les Châsses
des Saints sur les murailles d'une Ville
assiegée , et les yeux de la foi faisoient
souvent appercevoir aux peuples, assiegez
ces saints Protecteurs en qui ils avoient
confiance , qui paroissoient armés pour
les deffendre .
Les Apôtres S. Pierre et S. Paul combatirent
visiblement pour le Pape saint
Léon , lors de l'irruption d'Attila ; et les
Chrétiens d'Espagne virent plusieurs fois
S. Jacques , l'épée à la main , leur aider à
repousser les Maures.
Il ne faut pas douter par tous ces exem →
ples que les Rois de France , Successeurs
de Clovis , n'ayent eu aussi le même usage
, et qu'outre les Enseignes chargées de
Croix , ces Princes ne fissent porter à la
Guerre des Châsses pleines de Reliques.
Auguste Galland , dans un Ouvrage
qu'il a composé sur le même sujet que je
traite , pour n'avoir pas senti la distinction
qu'il faut faire des Enseignes pieuses ,
de celles de pure politique , est tombé
dans l'erreur de croire que la Chape de
Diij S.
.
274 MERCURE DE FRANCE
S. Martin , portée autrefois dans les Armées
Françoises , étoit positivement le
Manteau de ce Saint , que l'on attachoit
à une picque pour en faire la principale
Enseigne. Débrouillons un peu ce que
c'étoit que cette Chape , et montrons
qu'elle étoit toute differente de ce qu'on
nommoit Enseigne principale , ou nationale
, et que si on lui veut conserver le
nom d'Enseigne , elle ne sera que du nombre
de celles que j'ai nommées sacrées
pour les distinguer des autres qui étoient
purement des Symboles propres à exciter.
la valeur & le courage .
Chaque Nation chrétienne en prenant
un Saint , pour reclamer sa protection auprès
de Dieu , en choisissoit ordinairement
un qui eut vêcu parmi eux , et à qui
elle fut redevable de sa conversion
cette raison auroit dû engager les François
à prendre pour Patron ,ou S. Irenée , ou
l'un des sept Evêques reconnus unanimement
pour les premiers Apôtres des Gaules
.
Mais comme il auroit été difficile de
s'accorder sur celui de ces Saints , qui auroit
merité la préférence , et que chaque
Province auroit voulu avoir le Saint de
qui elle tenoit la foi , on se détermina insensiblement
à faire choix de S. Martin
EvêFEVRIER.
1733 275
1
Evêque de Tours , dont le souvenir des
mérites éclatans se conservoit encore par
une tradition vivante , et par les miracles
qui s'opéroient à son Tombeau , qui
étoit devenu par là le lieu le plus saint, et
le plus fréquenté du Royaume , comme
nous l'apprenons de S. Grégoire , un de
ses Successeurs. La Ville de Tours étoit
le centre du Royaume , et une de ses
Villes capitales , tout cela acheva de déterminer
les François à regarder S. Martin
comme leur principal Patron , et à
lui donner le premier rang sur tous les
autres Saints Missionnaires , qui avoient
prêché la Foi en France.
Ce que je viens de dire n'est pas une
simple conjecture ; nos anciennes Histoires
font assez connoître que la dévotion
à S. Martin , étoit si grande dans les
premiers siècles de la Monarchie , qu'il
n'étoit appellé que le Saint et le tres - Saint,
sans autre addition de nom : Dominus ,
Sanctus Dominus , gloriosissimus Dominus ;
la mémoire de ce Saint devint en si grande
veneration par toute la France que
jour de sa Fête étoit l'Epoque du renouvellement
de toutes les affaires civiles :
c'est pourquoi l'on y joignoit les Festins , et
les Réjouissances publiques, comme pour
servir d'heureux présage de ce qui devoit
D iiij
le
ar276
MERCURE DE FRANCE
arriver pendant l'année. Les Grands Parlemens
ne s'assembloient que pendant
l'octave qui suivoit cette Fête.
La dévotion generale de tout le peuple
envers S. Martin , procura de si grands
biens à l'Eglise où étoit son Tombeau par
l'affluance des Pelerins qui y laissoient de
Riches offrandes , que lorsque cette Eglise
, qui étoit d'abord une Abbaye de
l'Ordre de S. Benoît , fut secularisée l'an
848. par l'Empereur Charles - le -Chauve ;
ce Prince , à l'exemple de ses Prédecesseurs
, se fit un devoir de s'en déclarer le
Protecteur, et peu de temps après il y mit
un Abbé laïc , pour en administrer le
temporel.
Tous les Souverains ont de droit la Garde
et la Protection des Grandes Eglises
de leurs Etats . Sans faire remonter l'origine
de ce droit à Constantin , je remarquerai
seulement que depuis que Pepin et
son Fils Charlemagne se furent rendus
les deffenseurs de l'Eglise Romaine contre
les Lombards , les Successeurs de ces deux
Princes ne crurent pas avilir leur dignité,
en y ajoutant quelquefois la qualité d'Avoué
des Eglises les plus celebres de leur
Royaume. Louis , Roy de Germanie , fut
Advoüé de l'Abbaye de S.Gal, en Suisse ,
et l'Empereur Othon I. de celle de Gemblou
, en Brabant,
Hus
FEVRIER . 1733 277
Hugues Capet étant monté sur le
Trône , se démit de la qualité d'Abbé
Laïc de S. Martin de Tours , que ses
Ancêtres avoient portée depuis le Prince
Robert le Fort , se réservant néanmoins
pour lui et ses Successcurs , le Titre de
Chanoine d'honneur, pour montrer qu'il
prétendoit toujours conserver le droit de
Protection , que les Rois , ses Prédeces
seurs avoient voulu avoir sur cette fameuse
Abbaye.
Les premiers de nos Monarques qui s'obligerent
par piété , à proteger l'Abbaye
de S. Martin , pour montrer publiquement
que la dévotion étoit le seul motif
qui les engageoit , mirent la Banniere de
cette Abbaye au nombre de leurs Enseignes
generales , et par là cette Banniere ,
qui n'auroit dû paroître que dans les occasions
où il falloit soûtenir le temporel
de l'Abbaye , ayant été portée dans toutes
les grandes Expeditions que nos Rois
entreprirent , elle devint bien-tôt la prin
cipale Enseigne de la Nation .
La dévotion de nos Princes envers saint
Martin ne se borna pas là ; mais par une
suite de l'ancien usage , toutes les fois que
la Banniere de ce Saint alloit à l'Armée ,
elle étoit suivie des Reliques du Saint
même ; on ne trouvera rien d'extraordi-
D v naire
278 MERCURE DE FRANCE
naire dans cette pratique , si on se souvient
des exemples que j'ai donnez cy dessus ,
elle se perpetua tant que durerent les
Guerres contre Is Sarasins et les Normands
, qui ravagerent la France pendant
les 8,5 et 10 siécles . Ces Gurres étant
toutes des Guerres de Religion , on sentoit
alors mieux que dans tout autre
temps , combien on avoit besoin des secours
du Ciel , et de l'intercession des
Saints Patrons pour les obtenir. -
On ignoreroit entierement ce que c'étoit
que ces Reliques de S. Martin , portées
à l'Armée , sans une des Formules de la
Collection de Marculfe , qui nous apprend
que nos Rois avoient toujours près d'eux
un Oratoire ou Châsse qui contenoit en
tr'autres Reliques , des Vêtemens de S.
Martin ; que cet Oratoire nommé Cappa
Sanci Martini , suivoit par tout les Rois,
et sur tout à l'Armée , et qu'on avoit coutume
de faire jurer dessus ceux qui vouloient
se purger des crimes dont ils étoient
accusés.
Le mot de Châsse dérivé de celui de
Capsa , présente toujours l'idée d'une
chos qui couvre , ou qui en renferme
une autres ainsi on peut dire également
des Reliques enchassées , ou enchappées.
Dans la suite ces Châsses ou Chappes ,
que
FEVRIER . 1733 279
que l'on portoit dans les voyages furent
appellées Chapelles ; on disoit la Messe
dessus dans les Campemens ; la Coutu
me de l'Eglise ayant toujours été d'offrir
le Sacrifice sur les Reliques des Saints , et
les Prêtres qui désservoient ces Chapelles
furent nommez Chapellains . Valafrid
Strabon confirme ce que j'avance , et dit
en termes précis , que le Titre de Chapelain
fut donné à ceux qui portoient la
Chappe de S. Martin , et les autres Reliques
; preuve entiere que par ce mot de
Chapelle , il ne s'agit que de Reliquaires
portés par des Prêtres destinés à ces
fonctions , et non pas d'un Etendart qui
ne doit être porté que par gens en état de
le deffendre.
Quand le Clergé d'une Eglise recevoit un
Avoué , ou un Abbé Laïc , ce n'étoit
point en lui présentant les ornemens
convenables au Sacerdoce . Un Abbé ,
Prêtre , étoit investi par la Crosse et l'Anneau
; pour l'Avoué il ne l'étoit que par
la Banniere de l'Eglise qu'on lui mettoit
à la main .
Le Pape Leon II. avant que de couronner
l'Empereur Charlemagne , l'établit
Deffenseur du Patrimoine de Saint
Pierre , en lui mettant en main l'Etendart
des Saints Apôtres , ou le Gonfalon
D vj de
280 MERCURE DE FRANCE
de l'Eglise , et de la Ville de Rome. Les
Comtes d'Auvergne prirent pour Armorries
la Banniere de l'Eglise de Brioude ,
depuis qu'ils eurent la protection de cette
Eglise .
Cette idée de protection a passé des
choses Saintes dans les Civiles ; et delà est
venu que dans plusieurs Républiques , le
Chef en est nommé Gonfaloniers qualité
Sinonime à celle de Protecteur et de
Conservateur des libertés du Peuple.
あ
Toutes les Cérémonies d'Eglise ayant
quelque chose d'auguste et de vénérable,
de-là les Deffenseurs de ces Eglises , qui
n'auroient dû se servir des Bannieres Écclésiastiques
que dans les occasions où il
s'agissoit de deffendre les biens du Saint
auquel ils étoient vouez . Ils ne laisserent
pas de se servir de ces Bannieres dans les
Guerres , qui ne les regardoient que directement
; ainsi par cette raison ( que j'al
déja dite ) les Rois de France faisoient
porter dans toutes leurs Guerres la Banniere
de S.Martin , et honoroient de cette
commission le premier Officier de leur
Couronne , pour montrer l'estime et le
respect qu'ils avoient pour cette Banniere
.
La dignité de Maire du Palais ayant été
éteinte avec la premiere Race de nos
Rois,
FEVRIER. 1733. 281
-
Rois , le premier Officier de la Couronne
étoit le Grand - Sénéchal. Lorsque la
Banniere de S. Martin devint l'Enseigne
principale de la Nation , cette importan
tante Charge , qui étoit la premiere da
Royaume , depuis qu'il n'y avoit plus de
Maire duPalais ,étoit possedée par lesComtes
d'Anjou ; ce qui fit que ces Comtes fu
rent les premiers honorez de la Dignité
de Porte Banniere de S.Martin , qui étoit
fa même chose que Grand- Enseigne de la
Couronne.
Les trois Dignités de Comte , de Sénéchal
, et de Porte Enseigne n'étoient
entrées dans cette Maison que par commission
, comme l'étoient sous les deux
premieres Races toutes les Dignités de
PEtat ; mais ces Comtes , à l'exemple des
autres Grands Vassaux , ayant retenu ces
trois Charges à titre héréditaire , ils prétendirent
avoir acquis par là le droit de
Conprotection sur l'Eglise de S. Martin ;
et les derniers Rois de la seconde Race
ayant négligé de le leur contester , il s'en
mirent si- bien en possession , qu'ils commirent
à leur tour d'autres Gentilhommes
, comme les Seigneurs de Preüilly et
de Partenay , pour porter en leur nom la
Banniere de S. Martin .
Toutes ces nouveautés ne trouverent
point
282 MERCURE DE FRANCE
point d'obstacle dans leur éxécution ,
parce que les Rois de la troisiéme Race
n'ayant plus que la Suseraineté de l'Anjou
, de la Touraine , et des Provinces
voisines , ils se choisirent un autre S. Patron
plus près du lieu de leur demeure ;
pour n'être pas obligés d'en aller cher
cher un dans des Païs dont ils n'avoient
plus la domination en entier ; cela fit diminuer
peu à peu la dévotion envers Saint
Martin , sur tout dans les Provinces qui
resterent immédiatement soumises à la
Couronne ; et nos Rois , depuis Hugues-
Caper, ayant fixé leur séjour à Paris . Saint
Denis , Patron de leur Capitale , le fut
bien- tôt de tout le Royaume.
Avant que de finir cette premiere Partie
de ma Dissertation , je ferai encore remarquer
que si Auguste Galland avoit
bien examiné lesPassages dont il s'est servî
pour prouver que la Chappe de S. Martin
étoit une Enseigne de Guerre , il auroit
trouvé dans le Rituel même de cette
Eglise , ( qu'il cite souvent ) des preuves
contraires a son sentiment.
Ce Rituel , en parlant des prérogatives
de distinction que les Comtes d'Anjou
avoient sur l'Abbaïe de S. Martin , marque
celle- ci : Ipse habet vexillum beati
Martini quotiens vadit in bello. Aux autres
1
FEVRIER. 1733. 283
tres endroits de ce Rituel le mot de
Vexillum y est toujours employé quand il
s'agit de quelque Acte Militaire ; et celui
de Cappa n'est emploïé que pour les Actions
purement Ecclésiastiques .
Comment ne pas sentir que ces deux
mots signifioient deux choses differèn
tes ? Er comment de Sçavans Critiques,
ont - ils pû être incertains sur ce que l'on
devoit entendre par la Chappe de S. Mar
tins et pancher à croire que c'étoit un
Manteau qui servoit d'Eténdart ? Une
pareille opinion est bonne à faire croire
apocriphe l'Histoire de la Chemise du
Sultan Saladin , qui après la mort de ce
Sultan , fut mise ( dit on ) au bout d'une
Pique , et promenée par toute son Ar
mée , pendant qu'un Hérault qui préce
doit , crioit à haute voix : Voici tout ce
qui reste de ce grand Homme Les Historiens
qui ont suivi Galland dans son erreur
, ne l'ont fait que pour n'avoir pas
sçu les doubles Symboles Militaires dont
on se servoit dans les Armées, et quisont
l'origine de ce qui se pratique encore en
donnant l'Ordre , ou le mot du Guet , à
la Guerre , ou dans les Villes fermées , qui
est de mettre ensemble le nom d'un Saint
et le nom d'une Ville , comme S. George
et Vandôme , &c,
An284
MERCURE
DE FRANCE
Anciennement quand les Comtes et les
Barons menoient leurs Vassaux à la Guerre
, chacun de ces Seigneurs avoit son cri
particulier , pour ranimer le courage de sa
Troupe dans les dangers , et pour faciliter
le raliement dans une déroute ; ce cri
militaire étoit , ou le nom de famille du
Chef de la Troupe , ou un mot pris à sa
fantaisie , auquel on joignoit souvent le
nom d'un Saint à qui le Chef avoit dé
votion.Comme
Notre - Dame de Chartres,
pour les Comtes de Champagne ;et Montjoye
, S. Denis. Ce dernier cri étoit celui
des Rois de France. J'en donnerai
l'explication dans la seconde partie de
cette Dissertation , en continuant de parler
des Enseignes Militaires des François,
et sur tout du fameux Oriflamme , sur
lequel j'ai à dire des choses nouvelles .
Militaires des François , par M. Beneton
de Perrin , Ecuyer , ancien Gendarme
de la Garde du Roi.
PREMIERE PARTIE.
Dambition curent songé à dominer
les uns sur les autres , et qu'en conséquence
ils se furent assemblés en troupes
pour attaquer , ou pour se deffendre
ils prirent des marques militaires , soit
Epuis que les hommes poussés par
262 MERCURE DE FRANCE
en couleurs , soit en figures pour se reconnoître
dans les Combats , et ce sont
ces marques qu'on peut encore appeller
signes et symboles , qu'on a ensuite nom
més Enseignes , Drapeaux et Etendarts.
Chaque Nation regarda les siennes
avec un respect et une veneration infinie
, elles servoient à exciter en eux la
valeur et l'envie de bien faire , pour éviter
la honte de les laisser tomber en la
puissance de l'ennemi ; leur perte fut regardée
comme un affront insigne , et ceux
qui les portoient étoient punis de mort
quand ils les perdoient par négligence ou
par lâcheté.
Les Juifs eurent des Enseignes , chacu
ne des douze Tribus avoit la sienne d'une
couleur particuliere , et sur laquelle
étoit le Symbole , qui la désignoit,suivant
la Prophetie de Jacob.
Dans l'Ecriture , et en particulier dans
les Pseaumes , il est souvent parlé en ´un
sens allegorique du Lion de la Tribu de
Juda , du Navire de Zabulon , des Etoiles
ou du Firmament d'Isachar.
Du tems des Machabées les Drapeaux
Hebreux étoient chargés de quatre lettres
équivalentes à celles- ci , MCBI,
qui signifioient selon quelques Commentateurs
, quis sicut tn in Diis Domine ? La
force
FEVRIER. 1733. 253
force de la Guerre est dans le Seigneur
nul n'est égale à lui . Ce sont ces quatre
lettres qui firent donner le nom de Machabée
à la race de celui qui le premier
les fit mettre sur les Etendarts qu'il leva
pour la deffense de la vraie Religion .
C'était dès ces tems- là , et ça été toujours
depuis l'usage des Juifs , de faire des
noms artificiels avec les premieres` lettres
des differens mots qui doivent entrer
dans les noms propres . De là sont venus
les termes de Radaq , de Ralbag
de
Rambana , &c. pour Rabbi David Kimchi
, Rabbi Levi - ben- genson , et Rabbi
Moses ben-maïmon , qui semblent ne rien
signifier à ceux qui ne sçavent pas ces
sortes d'Anagrames; plusieurs autres semblables
mots, dont on a ignoré la veritable
signification , ont fourni aux Cabba
listes les noms qu'ils ont donné aux intelligences
superieures .
Semiramis , Reine des Assyriens étoit
appellée en langage du pays Chemirmor ,
mot qui signifioit aussi une Colombe
de-là vient que les Enseignes de cet Empite
étoient chargées de ces Oyseaux pour
conserver le souvenir de l'Heroïne , de
qui il tenoit son premier éclat ; et quand
les Prophetes exhortoient les Juifs à la
pénitence , ils les menaçoient de cette
Colom
264 MERCURE DE FRANCE
<
Colombe Assyrienne , comme du fleau
de la vengeance Divine le plus à crain
dre.
Semiramis pourroit bien être la Venus
de Phenicie , que les Poëtes nous représentent
sur un Char traîné par des Colombes.
Selon que les Peuples ont été plus ou
moins policés, ils ont aussi employé pour
Drapeaux , ou Etendarts , des choses plus
ou moins recherchées.
Les Romains dans les commencemens
se contentoient de mettre un paquet
d'herbes au bout d'une picque . On sçait
que les Tartares se sont servi de queues
de Cheval , ce qui est encore en usage
chez les Turcs.
Lorsqu'on découvrit l'Amérique , les
habitans de ces vastes contrées n'avoient
pour Enseignes que de grands bâtons ornés
de plumes d'Oyseaux qu'ils appelloient
Calumets.
Les Romains mitent ensuite au bout de
la picque des représentations d'animaux ,
comme celles du Loup , du Cheval , du
Sanglier , du Minotaure , &c. C'est Pline
( L. X. C. IV. ) qui nous l'apprend ,
et ses Commentateurs donnent pour la
plûpart des raisons politiques de ces usages
; ils prétendent, par exemple, que le
Mino
FEVRIER, 1733. 265
Minotaure devoit faire ressouvenir les
gens de Guerre de garder le silence sur les
Entreprises projettées , et ce seroit apparemment
dans cet esprit que Festus appelle
la principale vertu militaire , la Religion
du secret.
Je suis persuadé que tous les animaux
qui servoient d'Enseignes aux Romains
n'étoient que les signes emblématiques
des Divinitez de l'Etat, et c'est pour cela,
sans doute , que l'Aigle étant le Symbole
de Jupiter , le Consul Marius voulut.
qu'elle eut le premier rang parmi les Etendarts.
Les Romains alloient donc à la Guerre
avec ces Symboles de leur culte , et lors
qu'ils eurent pris la coûtume de déïfier
leurs Empereurs , les Portraits de ces Princes
formerent chez eux de nouveaux Etendarts
, qu'ils joignirent aux anciens. Le
respect que les Soldats rendoient à leurs
Enseignes montroit qu'ils les regardoient
comme quelque chose de sacré .
C'étoit devant elles que se faisoient les
Sermens de fidelité , et les engagemens du
Service Militaire ; on les prenoit à témoins
des Traitez de Paix , et des promesses
faites aux Etrangers , on les encençoit
, et on les honoroit de plusieurs
autres cerémonies de Religion.
Le
266 MERCURE DE FRANCE:
Le bois, ou le métail étoient les matieres
dont on faisoit les Enseignes , et pour
la forme elles étoient en Sculpture entiere
, ou en bas relief, dans des Médaillons
au-dessous desquelles pendoit en forme
de Banniere un petit morceau d'Etoffe
quarré , dont la couleur distinguoit
les Légions les unes des autres.
Il y avoit aussi des Drapeaux d'Etoffe
sans aucunes figures , et ils étoient de
differentes couleurs ; cela s'apprend par
la maniere que les Romains avoient d'enrôler
des Soldats dans les pressans besoins
.
Le Géneral que la République avoit
désigné pour commander l'Armée montoit
au Capitole ; là il élevoit deux de ses
Drapeaux , l'un rouge qui étoit la mar
que de l'Infanterie , l'autre bleu qui étoit
celle de la Cavalerie ; ensuite à haute
voix il prononçoit ces paroles : Que ceuse
qui aiment le salut de la République ne tarà
me suivre. dent
pas
Ceux qui vouloient aller à la Guerre
chacun, suivant son inclination de servir
à pied , ou à cheval , se rangeoient sous
l'un des deux Drapeaux , et cette maniere
de faire des levées extraordinaires se nom
moit évocation.
Jusqu'au tems de Constantin il n'y
·
et
FEVRIER. 1733. 267
eut point de changement dans les Enseignes
Romaines : mais alors le Christianisme
, qui s'établissoit par tout l'Empire,
y en apporta. Les , Aigles , et les Croix
allerent de compagnie ; il se fit un mêlange
des usages de la vieille Religion
avec ceux de la nouvelle , et les Fideles.
étant alors absolument désabusés des erreurs
du Paganisme , et se trouvant en
très-grand nombre dans les Armées de
Constantin , et de ses Successeurs , il n'y
avoit plus à craindre qu'ils prostituassent
leur adoration aux Symboles des anciennes
Divinitez , comme ils avoient fait
auparavant.
Par là s'introduisit une espèce d'indifférence
pour toutes sortes d'Etendarts , et
au milieu du Christianis me même on
retint ces Symboles , inventés autrefois
par les Payens , qu'on jugea toujours utiles
pour la distinction , et qui devenoient
sans conséquence pour des Soldats Chré
tiens , instruits , et constans dans leur
Religion
Les Empereurs depuis Constantin eurent
pour principale Enseigne de Guerre
le Labarum qui étoit une petite Banniere
de couleur de pourpre , sur laquelle
étoit brodé le Monograme de
CHRIST ,
228 MERCURE DE FRANCE
CHRIST, Signe adorable de notre Rédemp
tion .
*
Les autres Nations Etrangeres que les
Romains nous ont fait connoître avoient
aussi leurs Signes Militaires. Tacite nous
apprend que ceux des Germains étoient
Les figures des bêtes communes dans les
Forêts que les peuples habitoient , et selon
le Pere Martin , ces bêtes étoient aussi
les Symboles de leurs Divinitez . On sçait
que c'est de l'union de ces Peuples ligués
ensemble qu'a été formée la Nation Françoise
ce qui fit que cette Nation eut
pendant long- tems differens Symboles
sur ses Etendarts , on y voyoit des Lions ,
des Serpens et des Crapeaux .
Tout cela sert à expliquer la prétenduë
Prophetie de Sainte Hildegarde , qui dans
ses révélations , en parlant de la ruine de
Rome par les Nations de la Germanie
assûre que Dieu donnera aux Francs le
Camp des prostituez , et que le Lion brisera
l'Aigle avec le secours du Serpent.
Cela servira encore à faire voir que
dans le XII . siécle , où vivoit cette Sainte
, les François n'avoient pas perdu la
* Dom Jacques Martin , dans son Livre sur la
Religion des Gaulois.
con :
FEVRIER. 1733 269
connoissance de leurs anciens Symboles
militaires et sur quels fondemens nos
vieux Historiens ont crû que les premieres
Armes du Royaume avoient été des
Crapaux.
:
Quand les François entrerent dans les
Gaules , ils étoient déja partagés en deux,
branches , l'une dite des Ripuaires , et
l'autre des Sicambres. Chacune de ces
branches avoit son Symbole celui de
la premiere étoit l'Epée , qui désignoit
Mars , Dieu principal de la Nation ; et la
seconde avoit pour le sien une tête de
Boeuf , ou un Apis , Dieu des Egyptiens ,
dont une partie des Francs tiroit son
origine.
J'ai montré dans ma Dissertation sur .
l'origine des François , que Sesostris ayant
poussé ses Conquêtes jusqu'aux Palus méo-´
tides , laissa plusieurs Egyptiens et Cananéens
qui s'établirent dans ces Contrées
d'où ils se sont répandus en differens tems
dans la Pannonie , et jusques dans la Germanie
, après s'être mêlés avec les Scytes
, et d'autres Peuples Septentrionaux.
Le Tombeau de Childeric découvert au
siécle passé , et dans lequel se trouverent
plusieursTêtes d'Apis, prouve que leSymbole
de ce Dicu étoit un des signes militaires
des François ; ainsi les Fleurs de
D lys
>
270 MERCURE DE FRANCE
lys qui sont depuis long- tems le caracte→
re distinctif de notre Nation , pouvoient
être aussi- bien des Lotus Egyptiens que
des Iris , ou des Flambes des Marais de
Batavie.
L'Ecriture des premiers Empires étoit
en caracteres symboliques , Les Caldéens
et les Egyptiens avoient des hierogliphes
pour exprimer leurs pensées , et les termes
des Sciences qu'ils cultivoient , surtout
de l'Astronomie ; cela se prouve par
les figures d'animaux dont ils marquoient
les Constellations célestes , que nous mar
quons encore des mêmes figures depuis
eux .
Les grands Empires de l'Orient ont
conservé depuis leur fondation jusqu'à
présent des Symboles distinctifs.Les Turcs!
ont le Croissant , les Persans ont un
Lion surmonté d'un Soleil Levant.
Le principal Kam des Tartares a un
Hibou , l'Empereur de la Chine un Dragon
, et les Mandarins qui sont les
Grands de cet Empire , portent sur leurs
habits des figures d'Oyseaux , et d'animaux
pour distinguer les differentes classes
que composent ces Seigneurs , ce qui
fait la même distinction que font les
marques particulieres de chacun de nos
Ordres de Chevalerie,
Les
FEVRIER. 17330 271
Les François garderent les Symboles
dont je viens de parler jusqu'au tems de
Clovis ; mais ce Roi après sa conversion ,
profitant du conseil salutaire que lui avoit
donné S. Remy : Mitis depone colla sicam
ber : adora quod incendisti , incende quod
adorasti , d'adorer ce qu'il avoit brûlé
et de brûler ce qu'il avoit adoré , fit mettre
des Croix sur ses Etendarts , et donna
à ce Signe respectable de la Religion qu'il
venoit d'embrasser , la premiere place sur
tous les autres dont sa Nation s'étoit servi
jusqu'alors.
J'ai dit plus haut que les Romains regardoient
leurs Enseignes comme quelque
chose de sacré , ils n'étoient pas les
seuls qui fussent dans cet usage , les autres
Nations payennes l'avoient de même
, ce qui me donne occasion de distinguer
deux sortes de signes militaires , les
uns de dévotion , faits pour exciter la
pieté dans les Soldats , et pour les mieux
contenir par la vue de ces Signes misterieux
de la Religion qu'ils professoient.
Et les autres inventez pour exciter simplement
la valeur . Ainsi on portoit dans,
les Armées des marques sacrées , et des
marques d'honneurs ou de politique.
>
Cette distinction est de tous les tems ;
Dij ct
272 MERCURE DE FRANCE
&
et a été chez tous les Peuples qui n'alloient
point à la Guerre sans des objets visibles
de leur culte.
Les Perses adorateurs du Soleil y al
loient avec le feu perpetuel qu'ils entretenoient
soigneusement sur des Autels -portatifs
.
Les Israëlites depuis Moyse jusqu'au
tems des Rois, n'entreprenoient point de
Guerres que l'Arche d'Alliance ne fut
presque toujours portée , pour montrer
que c'étoit de l'ordre du Seigneur qu'ils
les entreprenoient et qu'ils mettoient en
lui toute leur confiance.
Les Empereurs Grecs faisoient porter
la vraie Croix de Jesus- Christ dans les
Armées destinées à combattre pour la
Religion , ce qui fit tomber plusieurs fois
cette sainte Relique au pouvoir de ses
ennemis . Tous les Souverains des Monarchies
qui se formerent des débris de l'Empire
Romain , si tôt qu'ils eurent embrassé
le Christianisme , se firent un devoir
de n'aller à la Guerre qu'avec des
Reliques , et principalement de celles des
Saints qu'ils reconnoissoient comme leurs
Apôtres , et dont ils se firent des Patrons
pour reclamer leurs secours dans les pres
sans besoins.
Les Gots du Royaume d'Arragon se
voyant
FÉVRIER. 1733. 273
voyant attaquez par Childebert Roi de
France , furent au-devant de lui avec les
Reliques de S. Vincent , pour obtenir
plus facilement la paix de ce Prince.
On portoit processionellement les Châsses
des Saints sur les murailles d'une Ville
assiegée , et les yeux de la foi faisoient
souvent appercevoir aux peuples, assiegez
ces saints Protecteurs en qui ils avoient
confiance , qui paroissoient armés pour
les deffendre .
Les Apôtres S. Pierre et S. Paul combatirent
visiblement pour le Pape saint
Léon , lors de l'irruption d'Attila ; et les
Chrétiens d'Espagne virent plusieurs fois
S. Jacques , l'épée à la main , leur aider à
repousser les Maures.
Il ne faut pas douter par tous ces exem →
ples que les Rois de France , Successeurs
de Clovis , n'ayent eu aussi le même usage
, et qu'outre les Enseignes chargées de
Croix , ces Princes ne fissent porter à la
Guerre des Châsses pleines de Reliques.
Auguste Galland , dans un Ouvrage
qu'il a composé sur le même sujet que je
traite , pour n'avoir pas senti la distinction
qu'il faut faire des Enseignes pieuses ,
de celles de pure politique , est tombé
dans l'erreur de croire que la Chape de
Diij S.
.
274 MERCURE DE FRANCE
S. Martin , portée autrefois dans les Armées
Françoises , étoit positivement le
Manteau de ce Saint , que l'on attachoit
à une picque pour en faire la principale
Enseigne. Débrouillons un peu ce que
c'étoit que cette Chape , et montrons
qu'elle étoit toute differente de ce qu'on
nommoit Enseigne principale , ou nationale
, et que si on lui veut conserver le
nom d'Enseigne , elle ne sera que du nombre
de celles que j'ai nommées sacrées
pour les distinguer des autres qui étoient
purement des Symboles propres à exciter.
la valeur & le courage .
Chaque Nation chrétienne en prenant
un Saint , pour reclamer sa protection auprès
de Dieu , en choisissoit ordinairement
un qui eut vêcu parmi eux , et à qui
elle fut redevable de sa conversion
cette raison auroit dû engager les François
à prendre pour Patron ,ou S. Irenée , ou
l'un des sept Evêques reconnus unanimement
pour les premiers Apôtres des Gaules
.
Mais comme il auroit été difficile de
s'accorder sur celui de ces Saints , qui auroit
merité la préférence , et que chaque
Province auroit voulu avoir le Saint de
qui elle tenoit la foi , on se détermina insensiblement
à faire choix de S. Martin
EvêFEVRIER.
1733 275
1
Evêque de Tours , dont le souvenir des
mérites éclatans se conservoit encore par
une tradition vivante , et par les miracles
qui s'opéroient à son Tombeau , qui
étoit devenu par là le lieu le plus saint, et
le plus fréquenté du Royaume , comme
nous l'apprenons de S. Grégoire , un de
ses Successeurs. La Ville de Tours étoit
le centre du Royaume , et une de ses
Villes capitales , tout cela acheva de déterminer
les François à regarder S. Martin
comme leur principal Patron , et à
lui donner le premier rang sur tous les
autres Saints Missionnaires , qui avoient
prêché la Foi en France.
Ce que je viens de dire n'est pas une
simple conjecture ; nos anciennes Histoires
font assez connoître que la dévotion
à S. Martin , étoit si grande dans les
premiers siècles de la Monarchie , qu'il
n'étoit appellé que le Saint et le tres - Saint,
sans autre addition de nom : Dominus ,
Sanctus Dominus , gloriosissimus Dominus ;
la mémoire de ce Saint devint en si grande
veneration par toute la France que
jour de sa Fête étoit l'Epoque du renouvellement
de toutes les affaires civiles :
c'est pourquoi l'on y joignoit les Festins , et
les Réjouissances publiques, comme pour
servir d'heureux présage de ce qui devoit
D iiij
le
ar276
MERCURE DE FRANCE
arriver pendant l'année. Les Grands Parlemens
ne s'assembloient que pendant
l'octave qui suivoit cette Fête.
La dévotion generale de tout le peuple
envers S. Martin , procura de si grands
biens à l'Eglise où étoit son Tombeau par
l'affluance des Pelerins qui y laissoient de
Riches offrandes , que lorsque cette Eglise
, qui étoit d'abord une Abbaye de
l'Ordre de S. Benoît , fut secularisée l'an
848. par l'Empereur Charles - le -Chauve ;
ce Prince , à l'exemple de ses Prédecesseurs
, se fit un devoir de s'en déclarer le
Protecteur, et peu de temps après il y mit
un Abbé laïc , pour en administrer le
temporel.
Tous les Souverains ont de droit la Garde
et la Protection des Grandes Eglises
de leurs Etats . Sans faire remonter l'origine
de ce droit à Constantin , je remarquerai
seulement que depuis que Pepin et
son Fils Charlemagne se furent rendus
les deffenseurs de l'Eglise Romaine contre
les Lombards , les Successeurs de ces deux
Princes ne crurent pas avilir leur dignité,
en y ajoutant quelquefois la qualité d'Avoué
des Eglises les plus celebres de leur
Royaume. Louis , Roy de Germanie , fut
Advoüé de l'Abbaye de S.Gal, en Suisse ,
et l'Empereur Othon I. de celle de Gemblou
, en Brabant,
Hus
FEVRIER . 1733 277
Hugues Capet étant monté sur le
Trône , se démit de la qualité d'Abbé
Laïc de S. Martin de Tours , que ses
Ancêtres avoient portée depuis le Prince
Robert le Fort , se réservant néanmoins
pour lui et ses Successcurs , le Titre de
Chanoine d'honneur, pour montrer qu'il
prétendoit toujours conserver le droit de
Protection , que les Rois , ses Prédeces
seurs avoient voulu avoir sur cette fameuse
Abbaye.
Les premiers de nos Monarques qui s'obligerent
par piété , à proteger l'Abbaye
de S. Martin , pour montrer publiquement
que la dévotion étoit le seul motif
qui les engageoit , mirent la Banniere de
cette Abbaye au nombre de leurs Enseignes
generales , et par là cette Banniere ,
qui n'auroit dû paroître que dans les occasions
où il falloit soûtenir le temporel
de l'Abbaye , ayant été portée dans toutes
les grandes Expeditions que nos Rois
entreprirent , elle devint bien-tôt la prin
cipale Enseigne de la Nation .
La dévotion de nos Princes envers saint
Martin ne se borna pas là ; mais par une
suite de l'ancien usage , toutes les fois que
la Banniere de ce Saint alloit à l'Armée ,
elle étoit suivie des Reliques du Saint
même ; on ne trouvera rien d'extraordi-
D v naire
278 MERCURE DE FRANCE
naire dans cette pratique , si on se souvient
des exemples que j'ai donnez cy dessus ,
elle se perpetua tant que durerent les
Guerres contre Is Sarasins et les Normands
, qui ravagerent la France pendant
les 8,5 et 10 siécles . Ces Gurres étant
toutes des Guerres de Religion , on sentoit
alors mieux que dans tout autre
temps , combien on avoit besoin des secours
du Ciel , et de l'intercession des
Saints Patrons pour les obtenir. -
On ignoreroit entierement ce que c'étoit
que ces Reliques de S. Martin , portées
à l'Armée , sans une des Formules de la
Collection de Marculfe , qui nous apprend
que nos Rois avoient toujours près d'eux
un Oratoire ou Châsse qui contenoit en
tr'autres Reliques , des Vêtemens de S.
Martin ; que cet Oratoire nommé Cappa
Sanci Martini , suivoit par tout les Rois,
et sur tout à l'Armée , et qu'on avoit coutume
de faire jurer dessus ceux qui vouloient
se purger des crimes dont ils étoient
accusés.
Le mot de Châsse dérivé de celui de
Capsa , présente toujours l'idée d'une
chos qui couvre , ou qui en renferme
une autres ainsi on peut dire également
des Reliques enchassées , ou enchappées.
Dans la suite ces Châsses ou Chappes ,
que
FEVRIER . 1733 279
que l'on portoit dans les voyages furent
appellées Chapelles ; on disoit la Messe
dessus dans les Campemens ; la Coutu
me de l'Eglise ayant toujours été d'offrir
le Sacrifice sur les Reliques des Saints , et
les Prêtres qui désservoient ces Chapelles
furent nommez Chapellains . Valafrid
Strabon confirme ce que j'avance , et dit
en termes précis , que le Titre de Chapelain
fut donné à ceux qui portoient la
Chappe de S. Martin , et les autres Reliques
; preuve entiere que par ce mot de
Chapelle , il ne s'agit que de Reliquaires
portés par des Prêtres destinés à ces
fonctions , et non pas d'un Etendart qui
ne doit être porté que par gens en état de
le deffendre.
Quand le Clergé d'une Eglise recevoit un
Avoué , ou un Abbé Laïc , ce n'étoit
point en lui présentant les ornemens
convenables au Sacerdoce . Un Abbé ,
Prêtre , étoit investi par la Crosse et l'Anneau
; pour l'Avoué il ne l'étoit que par
la Banniere de l'Eglise qu'on lui mettoit
à la main .
Le Pape Leon II. avant que de couronner
l'Empereur Charlemagne , l'établit
Deffenseur du Patrimoine de Saint
Pierre , en lui mettant en main l'Etendart
des Saints Apôtres , ou le Gonfalon
D vj de
280 MERCURE DE FRANCE
de l'Eglise , et de la Ville de Rome. Les
Comtes d'Auvergne prirent pour Armorries
la Banniere de l'Eglise de Brioude ,
depuis qu'ils eurent la protection de cette
Eglise .
Cette idée de protection a passé des
choses Saintes dans les Civiles ; et delà est
venu que dans plusieurs Républiques , le
Chef en est nommé Gonfaloniers qualité
Sinonime à celle de Protecteur et de
Conservateur des libertés du Peuple.
あ
Toutes les Cérémonies d'Eglise ayant
quelque chose d'auguste et de vénérable,
de-là les Deffenseurs de ces Eglises , qui
n'auroient dû se servir des Bannieres Écclésiastiques
que dans les occasions où il
s'agissoit de deffendre les biens du Saint
auquel ils étoient vouez . Ils ne laisserent
pas de se servir de ces Bannieres dans les
Guerres , qui ne les regardoient que directement
; ainsi par cette raison ( que j'al
déja dite ) les Rois de France faisoient
porter dans toutes leurs Guerres la Banniere
de S.Martin , et honoroient de cette
commission le premier Officier de leur
Couronne , pour montrer l'estime et le
respect qu'ils avoient pour cette Banniere
.
La dignité de Maire du Palais ayant été
éteinte avec la premiere Race de nos
Rois,
FEVRIER. 1733. 281
-
Rois , le premier Officier de la Couronne
étoit le Grand - Sénéchal. Lorsque la
Banniere de S. Martin devint l'Enseigne
principale de la Nation , cette importan
tante Charge , qui étoit la premiere da
Royaume , depuis qu'il n'y avoit plus de
Maire duPalais ,étoit possedée par lesComtes
d'Anjou ; ce qui fit que ces Comtes fu
rent les premiers honorez de la Dignité
de Porte Banniere de S.Martin , qui étoit
fa même chose que Grand- Enseigne de la
Couronne.
Les trois Dignités de Comte , de Sénéchal
, et de Porte Enseigne n'étoient
entrées dans cette Maison que par commission
, comme l'étoient sous les deux
premieres Races toutes les Dignités de
PEtat ; mais ces Comtes , à l'exemple des
autres Grands Vassaux , ayant retenu ces
trois Charges à titre héréditaire , ils prétendirent
avoir acquis par là le droit de
Conprotection sur l'Eglise de S. Martin ;
et les derniers Rois de la seconde Race
ayant négligé de le leur contester , il s'en
mirent si- bien en possession , qu'ils commirent
à leur tour d'autres Gentilhommes
, comme les Seigneurs de Preüilly et
de Partenay , pour porter en leur nom la
Banniere de S. Martin .
Toutes ces nouveautés ne trouverent
point
282 MERCURE DE FRANCE
point d'obstacle dans leur éxécution ,
parce que les Rois de la troisiéme Race
n'ayant plus que la Suseraineté de l'Anjou
, de la Touraine , et des Provinces
voisines , ils se choisirent un autre S. Patron
plus près du lieu de leur demeure ;
pour n'être pas obligés d'en aller cher
cher un dans des Païs dont ils n'avoient
plus la domination en entier ; cela fit diminuer
peu à peu la dévotion envers Saint
Martin , sur tout dans les Provinces qui
resterent immédiatement soumises à la
Couronne ; et nos Rois , depuis Hugues-
Caper, ayant fixé leur séjour à Paris . Saint
Denis , Patron de leur Capitale , le fut
bien- tôt de tout le Royaume.
Avant que de finir cette premiere Partie
de ma Dissertation , je ferai encore remarquer
que si Auguste Galland avoit
bien examiné lesPassages dont il s'est servî
pour prouver que la Chappe de S. Martin
étoit une Enseigne de Guerre , il auroit
trouvé dans le Rituel même de cette
Eglise , ( qu'il cite souvent ) des preuves
contraires a son sentiment.
Ce Rituel , en parlant des prérogatives
de distinction que les Comtes d'Anjou
avoient sur l'Abbaïe de S. Martin , marque
celle- ci : Ipse habet vexillum beati
Martini quotiens vadit in bello. Aux autres
1
FEVRIER. 1733. 283
tres endroits de ce Rituel le mot de
Vexillum y est toujours employé quand il
s'agit de quelque Acte Militaire ; et celui
de Cappa n'est emploïé que pour les Actions
purement Ecclésiastiques .
Comment ne pas sentir que ces deux
mots signifioient deux choses differèn
tes ? Er comment de Sçavans Critiques,
ont - ils pû être incertains sur ce que l'on
devoit entendre par la Chappe de S. Mar
tins et pancher à croire que c'étoit un
Manteau qui servoit d'Eténdart ? Une
pareille opinion est bonne à faire croire
apocriphe l'Histoire de la Chemise du
Sultan Saladin , qui après la mort de ce
Sultan , fut mise ( dit on ) au bout d'une
Pique , et promenée par toute son Ar
mée , pendant qu'un Hérault qui préce
doit , crioit à haute voix : Voici tout ce
qui reste de ce grand Homme Les Historiens
qui ont suivi Galland dans son erreur
, ne l'ont fait que pour n'avoir pas
sçu les doubles Symboles Militaires dont
on se servoit dans les Armées, et quisont
l'origine de ce qui se pratique encore en
donnant l'Ordre , ou le mot du Guet , à
la Guerre , ou dans les Villes fermées , qui
est de mettre ensemble le nom d'un Saint
et le nom d'une Ville , comme S. George
et Vandôme , &c,
An284
MERCURE
DE FRANCE
Anciennement quand les Comtes et les
Barons menoient leurs Vassaux à la Guerre
, chacun de ces Seigneurs avoit son cri
particulier , pour ranimer le courage de sa
Troupe dans les dangers , et pour faciliter
le raliement dans une déroute ; ce cri
militaire étoit , ou le nom de famille du
Chef de la Troupe , ou un mot pris à sa
fantaisie , auquel on joignoit souvent le
nom d'un Saint à qui le Chef avoit dé
votion.Comme
Notre - Dame de Chartres,
pour les Comtes de Champagne ;et Montjoye
, S. Denis. Ce dernier cri étoit celui
des Rois de France. J'en donnerai
l'explication dans la seconde partie de
cette Dissertation , en continuant de parler
des Enseignes Militaires des François,
et sur tout du fameux Oriflamme , sur
lequel j'ai à dire des choses nouvelles .
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Résumé : DISSERTATION sur les Enseignes Militaires des François, par M. Beneton de Perrin, Ecuyer, ancien Gendarme de la Garde du Roi.
La dissertation de M. Beneton de Perrin, ancien gendarme de la Garde du Roi, explore l'histoire des enseignes militaires des Français. Les enseignes, initialement des marques militaires sous forme de couleurs ou de figures, servaient à reconnaître les troupes sur le champ de bataille. Chaque nation vénérait ses enseignes, et leur perte était considérée comme un affront majeur. Les Juifs, par exemple, avaient des enseignes spécifiques pour chaque tribu, et les drapeaux des Machabées portaient les lettres MCBI, symbolisant la force divine. Les enseignes variaient selon les cultures : les Romains utilisaient des paquets d'herbes ou des représentations d'animaux, tandis que les Tartares et les Turcs employaient des queues de cheval. Les Amérindiens utilisaient des calumets ornés de plumes. Après l'adoption du christianisme, les Romains intégrèrent des symboles chrétiens comme le labarum, une bannière pourpre avec le monogramme de Christ. Les Français, issus de l'union de divers peuples germains, avaient des symboles variés comme des lions, des serpents et des crapauds. Après la conversion de Clovis, les croix furent ajoutées aux enseignes. Les enseignes étaient souvent considérées comme sacrées et servaient à exciter la piété et la valeur des soldats. Les Perses, les Israélites et les Empereurs grecs portaient également des symboles religieux lors des combats. Les reliques et les bannières saintes étaient couramment utilisées dans les armées chrétiennes. Les Goths d'Arragon portaient les reliques de Saint Vincent pour obtenir la paix face à Childebert, roi de France. Les chrétiens voyaient souvent leurs saints protecteurs armés pour les défendre. Les Apôtres Saint Pierre et Saint Paul combattirent pour le pape Saint Léon contre Attila, et Saint Jacques aida les chrétiens d'Espagne contre les Maures. En France, les rois successeurs de Clovis portaient des châsses pleines de reliques à la guerre. Les nations chrétiennes choisissaient souvent un saint local comme protecteur. Les Français adoptèrent Saint Martin de Tours, dont le tombeau était un lieu de pèlerinage important. La dévotion à Saint Martin était si grande que son jour de fête marquait le renouvellement des affaires civiles et les réjouissances publiques. Les souverains avaient le droit de protéger les grandes églises de leurs États. Les rois francs, comme Pépin et Charlemagne, se déclarèrent défenseurs de l'Église romaine et protecteurs des abbayes célèbres. La bannière de Saint Martin devint l'enseigne principale de la nation française, portée dans toutes les grandes expéditions. Elle était accompagnée des reliques du saint, surtout lors des guerres contre les Sarrasins et les Normands. Les rois avaient un oratoire contenant des vêtements de Saint Martin, utilisé pour les serments. Les chapelles, dérivées du mot 'chape' (reliquaire), étaient des lieux de messe dans les campements. Les chapelains étaient les prêtres chargés de porter les reliques. Les défenseurs des églises utilisaient les bannières ecclésiastiques même dans les guerres non directement liées à la défense des biens saints. Les cris de ralliement étaient également utilisés pour encourager les troupes et faciliter le ralliement en cas de déroute. Ces cris pouvaient être le nom de famille du chef ou un mot de son choix, souvent accompagné du nom d'un saint auquel le chef était dévot. Par exemple, les Comtes de Champagne utilisaient 'Notre-Dame de Chartres', et les Rois de France utilisaient 'Montjoye' et 'Saint-Denis'. L'auteur prévoit d'expliquer davantage les enseignes militaires des Français, notamment l'Oriflamme, dans une seconde partie de sa dissertation.
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111
p. 381-382
PORTUGAL.
Début :
On mande de Lisbonne qu'il étoit entré dans le Port de cette Ville, depuis le 30 du [...]
Mots clefs :
Guerre, Infanterie, Anglais, Hollandais, Lisbonne
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texteReconnaissance textuelle : PORTUGAL.
PORTUGAI .
N mande de Lisbonne qu'il étoit entré
dans le Port de cette ville , depuis le 30 du
mois de Decembre 1731. jusqu'au 27 du même
mois de l'année derniere , 855 Vaisseaux Marchands
, dont its sont Portugais , et 740 song
Etrangers ; sçavoir , 59 François , 534 Anglois ,
109 Hollandois , 21 Suédois , 8 Espagnols ,
Hambourgeois , 2 de Trieste , a Maltois , 1 Génois
et un de Dantzick ; sans compter 9 Vais
seaux de Guerre , et zo Paquebots Anglois , et
7 Vaisseaux de Guerre Hollandois.
Le Roy ne voulant recevoir à l'avenir , dans
ses Troupes que des Officiers qui ayent toutes
les connoissances nécessaires à leur profession
a établi à Lisbonne , à Yana , à Elvas et à Almeyda
, quatre Académies , dans lesquelles les
jeunes gens qui seront destinez à porter les Armes
, pourront s'instruire de tout ce qui peut
regarder l'Art Militaire. Les places d'Enseignes
seront remplies par ceux qui se distingueront
dans ces Académics , et aucun Officier ne pourra
être
282 MERCURE DE FRANCE
ètre admis dans aucun Poste , jusqu'à celui de
Colonel , qu'il n'ait été examiné auparavant par
l'Ingénieur Général du Royaume , en presence
des Ministres du Conseil de Guerre et de la Junte
des trois Etats . S. M. a aussi résolu de former
dans chaque Régiment d'Infanterie une Compagnie
d'Ingénieurs , qui auront seuls droit de
prétendre aux Places de Capitaines de ces Compagnies,
et qui pourront parvenir à celle de Sergent
Major d'Infanterie.
N mande de Lisbonne qu'il étoit entré
dans le Port de cette ville , depuis le 30 du
mois de Decembre 1731. jusqu'au 27 du même
mois de l'année derniere , 855 Vaisseaux Marchands
, dont its sont Portugais , et 740 song
Etrangers ; sçavoir , 59 François , 534 Anglois ,
109 Hollandois , 21 Suédois , 8 Espagnols ,
Hambourgeois , 2 de Trieste , a Maltois , 1 Génois
et un de Dantzick ; sans compter 9 Vais
seaux de Guerre , et zo Paquebots Anglois , et
7 Vaisseaux de Guerre Hollandois.
Le Roy ne voulant recevoir à l'avenir , dans
ses Troupes que des Officiers qui ayent toutes
les connoissances nécessaires à leur profession
a établi à Lisbonne , à Yana , à Elvas et à Almeyda
, quatre Académies , dans lesquelles les
jeunes gens qui seront destinez à porter les Armes
, pourront s'instruire de tout ce qui peut
regarder l'Art Militaire. Les places d'Enseignes
seront remplies par ceux qui se distingueront
dans ces Académics , et aucun Officier ne pourra
être
282 MERCURE DE FRANCE
ètre admis dans aucun Poste , jusqu'à celui de
Colonel , qu'il n'ait été examiné auparavant par
l'Ingénieur Général du Royaume , en presence
des Ministres du Conseil de Guerre et de la Junte
des trois Etats . S. M. a aussi résolu de former
dans chaque Régiment d'Infanterie une Compagnie
d'Ingénieurs , qui auront seuls droit de
prétendre aux Places de Capitaines de ces Compagnies,
et qui pourront parvenir à celle de Sergent
Major d'Infanterie.
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Résumé : PORTUGAL.
Le document décrit les activités portuaires et les réformes militaires au Portugal entre le 30 décembre 1731 et le 27 décembre 1732. Pendant cette période, 855 vaisseaux marchands ont accosté au port de Lisbonne, dont 740 étaient étrangers. Parmi ces vaisseaux étrangers, on comptait 59 français, 534 anglais, 109 hollandais, 21 suédois, 8 espagnols, 2 de Trieste, 4 maltais, 1 génois et 1 de Dantzick. De plus, 9 vaisseaux de guerre et 20 paquebots anglais, ainsi que 7 vaisseaux de guerre hollandais, ont été enregistrés. Sur le plan militaire, le roi du Portugal a instauré quatre académies à Lisbonne, Yana, Elvas et Almeyda pour former les jeunes à une carrière militaire. Les places d'enseignes seront attribuées aux meilleurs élèves de ces académies. Aucun officier ne pourra accéder à un poste supérieur à celui de colonel sans être examiné par l'ingénieur général du royaume, en présence des ministres du Conseil de Guerre et de la Junte des trois États. Le roi a également décidé de créer une compagnie d'ingénieurs dans chaque régiment d'infanterie, ces ingénieurs pouvant accéder aux postes de capitaines et de sergent major d'infanterie.
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112
p. 962-965
Essay de Poësie, Ode, &c. [titre d'après la table]
Début :
ESSAY DE POESIES, de M. Desterlin de Sainte-Palaye. A Paris, ruë Gist le Coeur, [...]
Mots clefs :
Ambition, Ode, Terre, Guerre, Horreurs
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texteReconnaissance textuelle : Essay de Poësie, Ode, &c. [titre d'après la table]
ESSAY DE POESIES , de M. Desterlin de
Sainte - Palaye. A Paris , ruë G : st le Coeur,
chez Ant. de Houqueville, 1733. Brochure
in 12. de 61 pages.
Cet E say , que le Lecteur intelligent
ne prendra nullement pour un Essay ,
contient des Pseaumes , des Odes , des
Sonnets ; Epîtres , Epigrames , &c. Pour
donner une idée de cet Ouvrage, voici un
morceau que nous prenons au hazard :
ODE
Sur l'Ambition.
Source féconde d'injustice ,
Redoutable Divinité ,
Qui veux de nous en Sacrifice ,
Nos jours et notre liberté ;
Du faux honneur dont tu te pares ,
Et de tes maximes barbares ,
Serons nous long - temps les jouets ?
Que tu rends d'ames malheureuses !
nos
MAY.
1733. 968
Nos miseres les plus affreuses .
Sont l'ouvrage de tes forfaits.
Pour te fuir , l'équitable Astrée ,
Se bannit de ces tristes lieux ;
La terre de sang alterée ,
La fit retirer dans les Cieux .
L'aimable Paix et la Justice ,
Fuyant le tumulte et le vice ,
Abandonnerent les Mortels.
Quelles fureurs étoient les nôtres !
Armez les uns contre les autres ;
Nous ensanglantions tes Autels.
Quelle erreur ! follement avides ,
De la suprême autorité ,
Nous armons nes bras parricides ,
Pour nous ravir la liberté.
La force , jointe à l'injustice ,
L'aveuglement et le caprice ,
Sont les seuls qui reglent les rangs ;
Et l'on voit d'heureux témeraires ,
Charger de fers leurs propres freres ,
Pour n'étre plus que leurs tyrans,
潞
Laisse les Indiens tranquilles
Fou984
MERCURE DE FRANCE :
Fougueux Vainqueur de Darius ;
Pourquoi par des tributs serviles .
Veux -tu deshonorer Porus ?
Tiran , que dévore l'envie ,
Quoi ! toute la Perse asservie ,
"A ton orgueil ne suffit pas !
Veux-tu des horreurs de la guerre
Remplir le reste de la terre ,
•
Et dompter tous les Potentats &
Acheve , cruelle Déesse •
De porter par tout ta fureur ;
Que tous les Peuples soient sans cesse
Remplis de trouble et de terreur.
Etends par tout ta tyrannie.
Des fiers peuples de l'Ausonie ,
Fais des Maîtres de l'Univers :
Toi , Rome , tremble pour toi - mêmes
Du haut de ta grandeur suprême .
Je te vois tomber dans les fers.
逛
Divinité des plus sinistres ,
Les chutes des plus grands Etats ,
De tes sanguinaires Ministres
Ne sont pas les seuls attentats.
De la plus injuste victoire ,
Als se font un sujet de gloire
Рома
MAY. 1733.
968
Four insulter à nos malheurs ;
Et nous les voyons dans leur rage
Appeller du nom de courage ,
Les plus exécrables fureurs.
装
Que n'ose pas un coeur perfide ,
Dans ses transports ambitieux ?
Ciel quel horrible parricide !
Quel Spectacle frappe mes yeux !
Je vois tout un peuple infidele ,
Sur les pas sanglans d'un Rebelle ,
Se livrer aux plus noirs projets ,
O succès plus noir que le crime !
La tête d'un Roy légitime ,
Tombe aux pieds des lâches Sujets
Des horreurs qu'enfante la Guerre ,
Périsse jusqu'au souvenir ;
Pour laisser respirer la Terre ;
Thémis et la Paix vont s'unir
Louis , guidé par la Prudence ,
Fera respecter sa Puissance ,
Jusqu'aux plus reculez Climats ;
ne prétend point d'autre titre ,
Que celui d'équitable Arbitre ,
Des différends des Potentats
Sainte - Palaye. A Paris , ruë G : st le Coeur,
chez Ant. de Houqueville, 1733. Brochure
in 12. de 61 pages.
Cet E say , que le Lecteur intelligent
ne prendra nullement pour un Essay ,
contient des Pseaumes , des Odes , des
Sonnets ; Epîtres , Epigrames , &c. Pour
donner une idée de cet Ouvrage, voici un
morceau que nous prenons au hazard :
ODE
Sur l'Ambition.
Source féconde d'injustice ,
Redoutable Divinité ,
Qui veux de nous en Sacrifice ,
Nos jours et notre liberté ;
Du faux honneur dont tu te pares ,
Et de tes maximes barbares ,
Serons nous long - temps les jouets ?
Que tu rends d'ames malheureuses !
nos
MAY.
1733. 968
Nos miseres les plus affreuses .
Sont l'ouvrage de tes forfaits.
Pour te fuir , l'équitable Astrée ,
Se bannit de ces tristes lieux ;
La terre de sang alterée ,
La fit retirer dans les Cieux .
L'aimable Paix et la Justice ,
Fuyant le tumulte et le vice ,
Abandonnerent les Mortels.
Quelles fureurs étoient les nôtres !
Armez les uns contre les autres ;
Nous ensanglantions tes Autels.
Quelle erreur ! follement avides ,
De la suprême autorité ,
Nous armons nes bras parricides ,
Pour nous ravir la liberté.
La force , jointe à l'injustice ,
L'aveuglement et le caprice ,
Sont les seuls qui reglent les rangs ;
Et l'on voit d'heureux témeraires ,
Charger de fers leurs propres freres ,
Pour n'étre plus que leurs tyrans,
潞
Laisse les Indiens tranquilles
Fou984
MERCURE DE FRANCE :
Fougueux Vainqueur de Darius ;
Pourquoi par des tributs serviles .
Veux -tu deshonorer Porus ?
Tiran , que dévore l'envie ,
Quoi ! toute la Perse asservie ,
"A ton orgueil ne suffit pas !
Veux-tu des horreurs de la guerre
Remplir le reste de la terre ,
•
Et dompter tous les Potentats &
Acheve , cruelle Déesse •
De porter par tout ta fureur ;
Que tous les Peuples soient sans cesse
Remplis de trouble et de terreur.
Etends par tout ta tyrannie.
Des fiers peuples de l'Ausonie ,
Fais des Maîtres de l'Univers :
Toi , Rome , tremble pour toi - mêmes
Du haut de ta grandeur suprême .
Je te vois tomber dans les fers.
逛
Divinité des plus sinistres ,
Les chutes des plus grands Etats ,
De tes sanguinaires Ministres
Ne sont pas les seuls attentats.
De la plus injuste victoire ,
Als se font un sujet de gloire
Рома
MAY. 1733.
968
Four insulter à nos malheurs ;
Et nous les voyons dans leur rage
Appeller du nom de courage ,
Les plus exécrables fureurs.
装
Que n'ose pas un coeur perfide ,
Dans ses transports ambitieux ?
Ciel quel horrible parricide !
Quel Spectacle frappe mes yeux !
Je vois tout un peuple infidele ,
Sur les pas sanglans d'un Rebelle ,
Se livrer aux plus noirs projets ,
O succès plus noir que le crime !
La tête d'un Roy légitime ,
Tombe aux pieds des lâches Sujets
Des horreurs qu'enfante la Guerre ,
Périsse jusqu'au souvenir ;
Pour laisser respirer la Terre ;
Thémis et la Paix vont s'unir
Louis , guidé par la Prudence ,
Fera respecter sa Puissance ,
Jusqu'aux plus reculez Climats ;
ne prétend point d'autre titre ,
Que celui d'équitable Arbitre ,
Des différends des Potentats
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Résumé : Essay de Poësie, Ode, &c. [titre d'après la table]
Le texte présente l'ouvrage 'ESSAY DE POESIES' de M. Desterlin de Sainte-Palaye, publié à Paris en 1733. Cette brochure de 61 pages inclut divers genres poétiques tels que des Psaumes, des Odes, des Sonnets, des Épîtres et des Épigrammes. L'extrait fourni est une Ode sur l'Ambition, qui critique cette passion en la décrivant comme une source d'injustice et de malheur. L'Ambition pousse les hommes à se battre et à s'opprimer mutuellement, causant des misères humaines et la fuite des vertus comme la Paix et la Justice. L'Ode dénonce également les tyrans et les conquérants, tels qu'Alexandre le Grand, qui asservissent les peuples par l'envie et l'orgueil. Le texte se conclut par une réflexion sur les horreurs de la guerre et l'espoir de voir la Paix et la Justice triompher sous la guidance d'un souverain prudent et équitable, Louis.
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113
p. 2120-2134
CONJECTURES sur une Gravûre antique, qu'on croit avoir servi d'Amulete ou de Préservatif contre les Rats.
Début :
Depuis que les hommes, foibles par eux-mêmes, et malheureusement [...]
Mots clefs :
Rats, Rat, Animaux, Gravure antique, Préservatif, Amulette, Apollon, Guerre, Coq, Pauvres, Autel, Ténédos, Temple, Médailles, Peuples
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texteReconnaissance textuelle : CONJECTURES sur une Gravûre antique, qu'on croit avoir servi d'Amulete ou de Préservatif contre les Rats.
CONJECTURES sur une Gravûre
antique , qu'on croit avoir servi d'Amulete
an de Préservatif contre les Rats:
D
Epuis que
les hommes , foibles par
cux- mêmes , et malheureusement
esclaves de leur cupidité ,se furent écartez
de la vraye Religion
, ils eurent recours
à des Divinitez
arbitraires
ausquelles ils
assignetent
des fonctions
à proportion
de leurs besoins . Elles étoient chargées de
les garantir
de tout ce qui pouvoit leur
nuire. Les Nations entieres livrées à la superstition
la plus grossiere
, attribuerent
à
des Talismans
,à des Amuletes,à des Pierres
gravées
OCTOBRE. 1733 2123
gravées , des Vertus occultes et prétendues
efficaces contre les malheurs et les
maladies qui les menaçoient , et contre
les Animaux et les Insectes qui leur faisoient
la guerre. La multitude si aisée à
séduire par les apparences les plus foibles
d'un merveilleux , dont elle est.
toujours avide, s'empressoit d'attester les
effets de ces prétendus préservatifs. De
là ces Monumens de leur crédulité se
multiplierent à l'infini , et plusieurs d'entre'eux
se sont conservez jusqu'à nous.
C'est dans cette Classe que j'ai crû devoir
ranger la Gravûre singuliere qu'un
illustre Magistrat ( a ) vient d'ajouter à
la magnifique collection de tout ce que
' Antiquité peut fournir de plus rare et
de plus curieux en fait de Médailles et
de Gravûres antiques . C'est une Agathe
Sardonyx rouge et blanche , gravée en
relief , plus remarquable par la singu
larité du Type , que par la beauté du
Dessein et la délicatesse du travail . Elle
représente un Autel ou Cippus , sur lequel
on voit un Rat qu'un Cocq prend
par la queue pour l'attirer à soy et pour
le faire tomber au bas de l'Autel . Il paroît
résister ; et il semble tenir quelque
(a ) M. LE BRET , Premier Président , Inten--
ant et Commandant pour S. M. en Provence.
A. Y chose
2122 MERCURE DE FRANCE
chose à la bouche avec ses deux pattes.
De l'autre côté un autre Cocq tient un
second Rat de la même façon. Il a été
mis hors de combat , et amené par force au
pied de l'Autel . On lit au haut CYCKhne
BOHOI , et au bas ou à l'Exergue KPA-
ΤΟΥΜΕ. (4)
HNEBOHOT
ΚΡΑΤΟΥ ΜΕ
Grandeur
de
la Pierre
(a) On atrouvé à propos de faire graver ici sur la
même Planche le Dessein d'une Cornaline du Ca
binet de M. le P. Président Bon , de Montpellier ,
enchassée dans une Bague d'or antique , dont le Type
est singulier et a du rapport avec l'Agathe du Ca
binet de M. le Bret.
OCTOBR E. 1733
2123
C'est en supposant que cette Gravûre
est incontestablement antique , que je me
suis déterminé à en donner l'explication.
Je n'ose cependant rien prononcer à cet
égard. Qui ne sçait les moyens dont on
s'est servi et dont on se sert encore de
nos jours , pour en imposer aux Antiquaires
, et combien il est mal- aisé d'établir
, sur tout en fait de Pierres gravées ,
des preuves d'Antiquité qui ne puissent
être contestées et renduës problématiques?
Je crois pouvoir regarder cette Pierre
comme un Préservatif ou Amulete pour
détruire les Rats qui infectent si souvent
les Campagnes et les Maisons. L'Autel
est dédié à Apollon , les deux Cocqs en
font foy. Pausanias , in Eliac. Cap. xxv.
assure que cet Oiseau domestique , qui
annonce l'arrivée du jour , lui est consacré
; ainsi (a) ne faisons aucune difficulté
de le regarder comme un des attributs
de cette Divinité , qui sous le
nom d'Apollon Smynthien , ( b ) avoit
(a) Nostras hasce Gemmulas percurrendo , em
ferè omnes ad Mithram et solem spectare inveniniemus.
Fabretti , c. 7. pag. 531 ... Gallum inter
solaria animantia reposuit Antiquitas . Ibid .
(b) ΙΕΡΟΝ ΑΠΟΛΛΩΝΟΣ ΣΜΙΝΘΕΩΣ . Cujus
nominis Etymon deducit à Muribus . Strabo. L. 13
Apollo Sminthiorum pernicies Murium Arnob.
advers. Gentes. L. 3.P. 15No
A vi
Ran
2124 MERCURE DE FRANCE .
un Temple dans l'Ifle de Tenedos :
>
C'est sans doute en memoire de ce
culte que les Puples de Tenedos firent
frapper deux Médailles , l'une rapportée
par Goltzius où se voyent deux Rats
à côté d'une Hâche à doublé tranchant;
et l'autre où l'on voit la tête radiée d'A
pollon avec un Mulot ou Rat de Campagne
, et lå Hache ou Bipennis de Tenedos
au revers . Ce sont- là des symboles
caracteristiques de la Divinité Tutelaire.
de
Cette Ifle , et de l'inflexiblé séverité
de ceux qui y administroient la Justice.
Elien raconte que les Rats faisoient de
si grands dégâts dans les champs des
Troyens.ct des Eoliens , que l'on eut
recours à l'Oracle de Delphes , qui re
pondit que ces Peuples en seroient dêlivrez
s'ils sacrifioient à Apollon Smynthien.
Ce Dieu avoit aussi un Temple
scus le même nom dans la Ville de Chry
sa , qui étoit située dans la Troade , presque
vis - à- vis l'Ifle de Tenedos. On y
voyoit la Staruë d'Apollon avec un Rat
à ses pieds. C'étoit l'Ouvrage du fameux
Scopas de Paros. Ce fut en mémoire d'un
évenement assez singulier , que je crois
devoir rapporter
.
Certains Peuples (a) de l'Ifle de Crete
(a) Strab. L. XIII. Vide G. Cuperi , Mónu
vinren
OCTOBRE. TOB 1733. 22 J
vinrent aborder dans cette contrée , cherchant
à s'y établir. Incertains du lieu
où i´s devoient fixer leur demeure, ils s'adresserent
à l'Oracle , qui leur dit de
s'arrêter dans l'endroit où les Enfans de
la Terre viendroient les attaquer. Pendant
la nuit une prodigieuse multitude
de Rats survint près de la Ville d'Amaxitus
, et rongea les cordes de leurs Arcs ,
feurs Harnois et autres ustanciles de cuir.
Ce peuple crédule , jugeant l'Oracle accompli
, s'établit précisément dans cet
endrait.Un ancien Auteur, cité par Stra
bon , prétend qu'il y avoit un grand
nombre de Rats aux environs de ce
Temple , et qu'on les y regardoit avec
une espece de vénération . Chrises , dont
parle Homere au commencement de l'Iliade
, en étoit le Sacrificateur , et c'é oit
lui , sans doute , qui en dirigeoit le culte
dans la Ville de Chrysa.
ment. Antiq. post Harpocratem p. 209.nummum.
refert in quo conspicitur Apollo laurea coronatus ,.
in altera vero area , idem Deus stans , Arcum
manu tenens , pharetra à terga pendente et ab an-·
teriore corporis parte АПOÂúÑƆƐ , cam_litteris ›
ΣΔΕ , a posteriore vero nota aliqua e : ΤΜΙΘΕΩΣ,
infra vero ΑΛΕΞΑΝΔΡΕΩΝ .... Μ ΔΡ ..
Lege EXAMANAPON . Sic et ex alio simili nummo
apud March. Scipionem Maffeium in Verona il
lustrata , pag. 355
Le
2126 MERCURE DE FRANCE
Le Scholiaste d'Homere, raporte L.I.de
l'Iliade , qu'Apollon envoya une prodigieuse
quantité de Rats dans les Champs
de Crinis , son Prêtre , qui avoit encouru
son indignation.Ces Animaux ravagerent
tous ses fruits. Le Dieu s'appaisa , se mit
en devoir de les détruire , et les tua tous
en effet à coups de fleches. Ce fut en
reconnoissance que Crinis fit bâtir un
Temple à Apollon sous le nom de Smynthien.
-
Les deux Rats représentez sur cette
Pierre , sont de pauvres victimes dévoüées
à la colere d'Apollon. Ils publient
eux mêmes leur défaite. L'un d'eux
réduit aux abois par les violens efforts
de son Adversaire , s'écrie CYCKHNEBOHO
I. CONTUBERNALIS SUCCURRE
A l'aide Camarade . Le Rat enlevé par
l'autre Cocq , n'a pas la force de lui répondre
autrement que par ce mot KPA-
ΤΟΥΜΕ , mis pour ΚΡΑΤΟΥΜΕΘΑ., par
une abreviation forcée put-être par le
défaut de la couche blanche , qui seule
pouvoit donner aux Caracteres le relief
nécessaire pour les faire paroître. VINCIMUR
; C'est fait de nous , nous sommes
vaincus. On peut dire aussi , si l'on veut,
que le Graveur , trop servilement attaché
à certaine prononciation locale , a
mis
OCTOBR E. 1733. 2127
mis ΚΡΑΤΟΥΜΕ pour ΚΡΑΤΟΥΜΑΙ , qui
signitie VINCOR , je suis vaincu ; en ce
cas - là c'est un des Rats qui parle , comme
se trouvant hors d'état de secourir
son Camarade , qui reclame son assistance.
Je sçais qu'on pourroit objecter quelqu'autre
défaut dans la construction de
cette Légende , et dire qu'il devroit y
avoir BOHOEI , au lieu de BOHOI ; mais
sans vouloir entrer dans une discussion
grammaticale , qui n'est gueres de mon
ressort,il me seroit aisé de citer d´s exemples
dans les ( a ) Inscriptions Grecques
sur les Médailles et Gravures antiques, où
l'Epsilon se trouve supprimé . D'ailleurs il
me paroît qu'on peut aussi attribuer cette
omission à l'ignorance ou au peu d'exactitude
du Graveur , sur tout dans les Monumens
postérieurs au siécle d'Auguste.
Ce qu'il y a de positif, c'est que les Grecs
modernes ont conservé cette prononciation
qui pouvoit avoir lieu anciennement
dans certains Païs de la Grece.
Le Pois a fait graver une Agathe Onyx,
qui a quelque rapport avec celle que je
viens d'expliquer. On y voit un Cocq ,
un Rat et une Corbeille ouverte , avec le
mot Aprilis.
( a) Fabretti , pag. 740. n. 802.
Les
2128 MERCURE DE FRANCE
Les Rats que nous regardons avec me
pris , et que nous nous contentons de li
vrer à l'antipathie de certains animaux
d'une espece differente , étoient redoutables
dans divers Païs. Nous en avons un
témoignage précis dans l'Ecriture Sainte,
au 1 Liv. des Rois , où il est dit : Il sortit
tout d'un coup des Champs et des Villages
une multitude de Rats , et on vit dans
toute la Ville une confusion de mourans
et de morts. Les Philistins ne furent délivrez
de cette espece de fléau , que lorsqu'ils
eurent renvoyé l'Arche du Seigneur
avec cinq Rats d'or , selon le nombre de
feurs Provinces .
Les gros Rats s'étoient tellement empa
rez de l'Isle de ( a ) foura , qui est le lieu
le plus sterile et le plus désagréable de
tout l'Archipel , qu'ils obligerent les habitans
de l'abandonner , et s'il en faut
croire Théophraste , ces pauvres bêtes au
défaut de tout autre aliment , se virent
obligées de ronger le Fer , tel qu'il est
lorsqu'il sort des Mines. •
Les Romains tiroient des présages de la
vûë de ces animaux . Pline , liv. 8. ch.57.
nous apprend que de son temps la rencon
tre d'un Rat blanc étoit de bon Augure:
La Guerre des Marses ,selon le même
{ 3 ) ΓΥΑΡΟΣ,
Au
OCTOBRE. 1733. 2129
Auteur , fut annoncée par l'événement
bizaree que je vais raconter.Les Boucliers,
qui étoient à Lanuvium , se trouverent
rongez par les Rats ; et delà il fut conclu
qu'il se préparoit quelque funeste évenement
pour la République. La Guerre survint
bien tôt après; il n'en fallut pas
d'a
vantage pour justifier les frivoles conjectures
d'un Peuple superstitieux.
Ciceron , qui sur ces matieres pensoit
bien différemment de la multitude,se
moque avec esprit de la crédulité des Romains.
» Les Aruspices , dit- il liv. 11. de
Divinat. criérent au miracle , sur ce
que les Rats avoient rongé les Boucliers
» de Lanuvium , peu de temps avant la
» Guerre des Marses , comme s'il étoit
» bien important de sçavoir qu'un ani-
» mal , occupé nuit et jour à ronger tout
» ce qui se présente à lui , se fut attaché
» à des Boucliers, plutôt qu'à toute autre
» chose. En suivant leurs fausses idées ,
» ai- je dû craindre pour le sort de Rome,
lorsque les Rats ont rongé chez moi le
» Livre de la République de Platon , et
» s'ils eussent attaqué le Traité d'Epicure
sur la volupté , serois - je plus raison-
» nable de prédire sur cet événement la
>> cherté de toutes les Denrées qui se ven-
» dent au marché ?.
Pline
2130 MERCURE DE FRANCE
Pline rapporte , liv. 10. chap . 65. des
choses qui me paroissent incroïables sur
la prodigieuse propagation des Rats ; et
c'est en conséquence qu'il prétend qu'ils
parurent autrefois en si grand nombre
dans certain Païs de la Grece , qu'après en
avoir ravagé les moissons , ils en firent
déserter les habitans. ( a ) Un Auteur du
siécle passé prétend qu'à peu près la même
avanture est arrivée en Angleterre ,
en la Province d'Essex , en 1580 et 1648.
C'est dans de telles circonstances que les
Peuples ont pû recourir à des moyens
surnaturels pour être délivrez d'une engeance
si pernicieuse .
Gregoire de Tours , cet Historien qu'on
accuse , peut- être , avec raison , d'avoir.
inséré dans son Ouvrage un grand nombre
de faits fabuleux et d'opinions populaires
, ausquelles il paroît ajouter foy,fait
mention , liv . 8. ch. 14. de son Histoire
de deux figures de Bronze , trouvées à
Paris , vers la fin du sixième siècle , l'une
représentoit un Serpent , et l'autre un
Loir, qui est une espece de Rat velu , qui
habite dans les Bois . A peine furent - elles
enlevées de l'endroit où l'on prétendoit
qu'elles avoient une vertu de Talisman
( a ) Childreyus , lib. de Mirab . Natura in Anglia
Citat, in Ephem . Erud. ann. 1667. pag.113 ,
pour -
OCTOBRE . 1732. 2137
pour éloigner de la contrée les animaux
qu'elles représentoient , qu'on vit paroître
un nombre infini de Serpens et de
Loirs dans la Ville et dans les Campagnes
voisines.
Quoique l'Histoire que je vais rapporter
, ait l'air d'une Fable , elle convient
trop à mon sujet pour la passer sous silence.
La voici telle qu'on la trouve chez
les Centuriateurs de Magdebourg , vol. 3 .
Cent. 10 ch. 10.
Hatton , surnommé Bonosus , de Moine
de Fulde devint Archevêque de Mayence.
Il étoit dur envers les Pauvres , et au
lieu de les secourir pendant la famine , il
leur fit sentir les effets les plus cruels de
son avarice . Il fit assembler quantité de
Pauvres dans une Grange où il les fit brûler
, en disant que c'étoit une engeance
inutile, et qui n'étoit bonne qu'à manger
le pain necessaire aux autres. Fruges con
sumere nati. Il en fut bien- tôt puni. Les
Rats l'assaillirent de tous côtez et lui déclarerent
une guerre mortelle. Il eût beau
se retirer dans une Tour , bâtie au milieu
du Rhin , qu'on appelle encore à present
la Tour des Rats . ( Mausthuun ) Les Rats
l'y suivirent et passerent le Fleuve à la
nage ; ils entrerent dans la Tour , et firent
mourir l'Archevêque . On ajoute
qu'a2132
MERCURE DE FRANCE
qu'après la mort de ce Prélat, ces animaux
devenus les Instrumens de la Justice divine.
, rongerent tout jusqu'à son nom ,
qui étoit gravé sur le Marbre ou Ecrit
dans les Registres publics.
M. de Thou , liv. 5. pag 161. de son
Histoire , prétend que Barthelemi Chasseneuz
, devenu ensuite premier Président
du Parlement de Provence , se trouvant à
Autun , les habitans de quelques Villages
des environs demanderent qu'il plût à
l'Evêque Diocésain d'excommunier les
Rats qui désoloient cette contrée ; que ce
fameux Jurisconsulte se chargea de la défense
de ces animaux , et représenta que
le terme qui leur avoit été accordé étoit
trop court , d'autant mieux qu'ils risquoient
de se mettre en chemin , tous les
Chats des Villages voisins étant aux
aguets pour les arrêter en passant™, sur
quoi Chasseneuz obrint un plus long délai
pour venir répondre à la citation .
Quelques- uns révoquent en doute un
fait si singulier ; mais il me paroît que
le témoignage d'un Auteur aussi grave ,
et d'ailleurs presque contemporain , doit
prévaloir sur tout ce qu'on peut avancer
pour le détruire dans toutes ses circonstances
, d'autant mieux que la premiere
conOCTOBRE.
1733. 2133
consultation de ( a ) Chassencuz roule sur
tout ce qui s'observoit de son temps en
Bourgogne , au sujet de l'excommunication
des Animaux et des Insectes nuisi
bles , ausquels il assure qu'on donnoit un
Avocat pour les deffendre. Il y fait mention
de tout ce qui s'y pratiquoit de son
temps , avant que de proceder à leur excommunication
; et c'est peut être ce détail
qui a donné lieu à M, de Thou de
dire que Chasseneuz avoit rempli les
fonctions de leur Avocat en pareille occasion
.
Je dois parler aussi d'un Préservatif
contre les Rats , pieusement introduit
dans un siècle plein d'ignorance , par les
Moines de S. Hubert , dans les Ardennes.
On suppose que dans le Territoire de
cette Abbaye on ne voit aucun Rat ; et
on attribuë çette singularité aux mérites
de S. V lalric , Evêque d'Ausbourg ( b ) ,
( a ) Nonnulla Animalia immunda in formam
murium urbanorum existentia Grisei coloris , à nemoribus
circum vicinis exeuntia... Post modum
distribuitur Advocatus pro consilio dictorum Animalium
, qui respondet pradictam maledictionem ,
Anathematisationem , et Excommunicationem fieri
non debere, &c. Barth. à Chassaneo,Cons. 1.p.17.
(b ) Joan. Eusebius Nierem Bergius de Miracul
Nat. in Europâ . lib. 2. cap. 6. , ... Effecis
idem Episcopus (S. Udalricus) ut nulli magni Mu.
dont
2134 MERCURE DE FRANCE
dont cette Eglise possede les Reliques .
On rapporte à ce sujet des pratiques superstieuses
et des usages indécens ( c) qui
font tort à la Religion , qui leur sert de
prétexte ; et qu'on auroit dû abolir dans
un siècle aussi éclairé que le nôtre.
antique , qu'on croit avoir servi d'Amulete
an de Préservatif contre les Rats:
D
Epuis que
les hommes , foibles par
cux- mêmes , et malheureusement
esclaves de leur cupidité ,se furent écartez
de la vraye Religion
, ils eurent recours
à des Divinitez
arbitraires
ausquelles ils
assignetent
des fonctions
à proportion
de leurs besoins . Elles étoient chargées de
les garantir
de tout ce qui pouvoit leur
nuire. Les Nations entieres livrées à la superstition
la plus grossiere
, attribuerent
à
des Talismans
,à des Amuletes,à des Pierres
gravées
OCTOBRE. 1733 2123
gravées , des Vertus occultes et prétendues
efficaces contre les malheurs et les
maladies qui les menaçoient , et contre
les Animaux et les Insectes qui leur faisoient
la guerre. La multitude si aisée à
séduire par les apparences les plus foibles
d'un merveilleux , dont elle est.
toujours avide, s'empressoit d'attester les
effets de ces prétendus préservatifs. De
là ces Monumens de leur crédulité se
multiplierent à l'infini , et plusieurs d'entre'eux
se sont conservez jusqu'à nous.
C'est dans cette Classe que j'ai crû devoir
ranger la Gravûre singuliere qu'un
illustre Magistrat ( a ) vient d'ajouter à
la magnifique collection de tout ce que
' Antiquité peut fournir de plus rare et
de plus curieux en fait de Médailles et
de Gravûres antiques . C'est une Agathe
Sardonyx rouge et blanche , gravée en
relief , plus remarquable par la singu
larité du Type , que par la beauté du
Dessein et la délicatesse du travail . Elle
représente un Autel ou Cippus , sur lequel
on voit un Rat qu'un Cocq prend
par la queue pour l'attirer à soy et pour
le faire tomber au bas de l'Autel . Il paroît
résister ; et il semble tenir quelque
(a ) M. LE BRET , Premier Président , Inten--
ant et Commandant pour S. M. en Provence.
A. Y chose
2122 MERCURE DE FRANCE
chose à la bouche avec ses deux pattes.
De l'autre côté un autre Cocq tient un
second Rat de la même façon. Il a été
mis hors de combat , et amené par force au
pied de l'Autel . On lit au haut CYCKhne
BOHOI , et au bas ou à l'Exergue KPA-
ΤΟΥΜΕ. (4)
HNEBOHOT
ΚΡΑΤΟΥ ΜΕ
Grandeur
de
la Pierre
(a) On atrouvé à propos de faire graver ici sur la
même Planche le Dessein d'une Cornaline du Ca
binet de M. le P. Président Bon , de Montpellier ,
enchassée dans une Bague d'or antique , dont le Type
est singulier et a du rapport avec l'Agathe du Ca
binet de M. le Bret.
OCTOBR E. 1733
2123
C'est en supposant que cette Gravûre
est incontestablement antique , que je me
suis déterminé à en donner l'explication.
Je n'ose cependant rien prononcer à cet
égard. Qui ne sçait les moyens dont on
s'est servi et dont on se sert encore de
nos jours , pour en imposer aux Antiquaires
, et combien il est mal- aisé d'établir
, sur tout en fait de Pierres gravées ,
des preuves d'Antiquité qui ne puissent
être contestées et renduës problématiques?
Je crois pouvoir regarder cette Pierre
comme un Préservatif ou Amulete pour
détruire les Rats qui infectent si souvent
les Campagnes et les Maisons. L'Autel
est dédié à Apollon , les deux Cocqs en
font foy. Pausanias , in Eliac. Cap. xxv.
assure que cet Oiseau domestique , qui
annonce l'arrivée du jour , lui est consacré
; ainsi (a) ne faisons aucune difficulté
de le regarder comme un des attributs
de cette Divinité , qui sous le
nom d'Apollon Smynthien , ( b ) avoit
(a) Nostras hasce Gemmulas percurrendo , em
ferè omnes ad Mithram et solem spectare inveniniemus.
Fabretti , c. 7. pag. 531 ... Gallum inter
solaria animantia reposuit Antiquitas . Ibid .
(b) ΙΕΡΟΝ ΑΠΟΛΛΩΝΟΣ ΣΜΙΝΘΕΩΣ . Cujus
nominis Etymon deducit à Muribus . Strabo. L. 13
Apollo Sminthiorum pernicies Murium Arnob.
advers. Gentes. L. 3.P. 15No
A vi
Ran
2124 MERCURE DE FRANCE .
un Temple dans l'Ifle de Tenedos :
>
C'est sans doute en memoire de ce
culte que les Puples de Tenedos firent
frapper deux Médailles , l'une rapportée
par Goltzius où se voyent deux Rats
à côté d'une Hâche à doublé tranchant;
et l'autre où l'on voit la tête radiée d'A
pollon avec un Mulot ou Rat de Campagne
, et lå Hache ou Bipennis de Tenedos
au revers . Ce sont- là des symboles
caracteristiques de la Divinité Tutelaire.
de
Cette Ifle , et de l'inflexiblé séverité
de ceux qui y administroient la Justice.
Elien raconte que les Rats faisoient de
si grands dégâts dans les champs des
Troyens.ct des Eoliens , que l'on eut
recours à l'Oracle de Delphes , qui re
pondit que ces Peuples en seroient dêlivrez
s'ils sacrifioient à Apollon Smynthien.
Ce Dieu avoit aussi un Temple
scus le même nom dans la Ville de Chry
sa , qui étoit située dans la Troade , presque
vis - à- vis l'Ifle de Tenedos. On y
voyoit la Staruë d'Apollon avec un Rat
à ses pieds. C'étoit l'Ouvrage du fameux
Scopas de Paros. Ce fut en mémoire d'un
évenement assez singulier , que je crois
devoir rapporter
.
Certains Peuples (a) de l'Ifle de Crete
(a) Strab. L. XIII. Vide G. Cuperi , Mónu
vinren
OCTOBRE. TOB 1733. 22 J
vinrent aborder dans cette contrée , cherchant
à s'y établir. Incertains du lieu
où i´s devoient fixer leur demeure, ils s'adresserent
à l'Oracle , qui leur dit de
s'arrêter dans l'endroit où les Enfans de
la Terre viendroient les attaquer. Pendant
la nuit une prodigieuse multitude
de Rats survint près de la Ville d'Amaxitus
, et rongea les cordes de leurs Arcs ,
feurs Harnois et autres ustanciles de cuir.
Ce peuple crédule , jugeant l'Oracle accompli
, s'établit précisément dans cet
endrait.Un ancien Auteur, cité par Stra
bon , prétend qu'il y avoit un grand
nombre de Rats aux environs de ce
Temple , et qu'on les y regardoit avec
une espece de vénération . Chrises , dont
parle Homere au commencement de l'Iliade
, en étoit le Sacrificateur , et c'é oit
lui , sans doute , qui en dirigeoit le culte
dans la Ville de Chrysa.
ment. Antiq. post Harpocratem p. 209.nummum.
refert in quo conspicitur Apollo laurea coronatus ,.
in altera vero area , idem Deus stans , Arcum
manu tenens , pharetra à terga pendente et ab an-·
teriore corporis parte АПOÂúÑƆƐ , cam_litteris ›
ΣΔΕ , a posteriore vero nota aliqua e : ΤΜΙΘΕΩΣ,
infra vero ΑΛΕΞΑΝΔΡΕΩΝ .... Μ ΔΡ ..
Lege EXAMANAPON . Sic et ex alio simili nummo
apud March. Scipionem Maffeium in Verona il
lustrata , pag. 355
Le
2126 MERCURE DE FRANCE
Le Scholiaste d'Homere, raporte L.I.de
l'Iliade , qu'Apollon envoya une prodigieuse
quantité de Rats dans les Champs
de Crinis , son Prêtre , qui avoit encouru
son indignation.Ces Animaux ravagerent
tous ses fruits. Le Dieu s'appaisa , se mit
en devoir de les détruire , et les tua tous
en effet à coups de fleches. Ce fut en
reconnoissance que Crinis fit bâtir un
Temple à Apollon sous le nom de Smynthien.
-
Les deux Rats représentez sur cette
Pierre , sont de pauvres victimes dévoüées
à la colere d'Apollon. Ils publient
eux mêmes leur défaite. L'un d'eux
réduit aux abois par les violens efforts
de son Adversaire , s'écrie CYCKHNEBOHO
I. CONTUBERNALIS SUCCURRE
A l'aide Camarade . Le Rat enlevé par
l'autre Cocq , n'a pas la force de lui répondre
autrement que par ce mot KPA-
ΤΟΥΜΕ , mis pour ΚΡΑΤΟΥΜΕΘΑ., par
une abreviation forcée put-être par le
défaut de la couche blanche , qui seule
pouvoit donner aux Caracteres le relief
nécessaire pour les faire paroître. VINCIMUR
; C'est fait de nous , nous sommes
vaincus. On peut dire aussi , si l'on veut,
que le Graveur , trop servilement attaché
à certaine prononciation locale , a
mis
OCTOBR E. 1733. 2127
mis ΚΡΑΤΟΥΜΕ pour ΚΡΑΤΟΥΜΑΙ , qui
signitie VINCOR , je suis vaincu ; en ce
cas - là c'est un des Rats qui parle , comme
se trouvant hors d'état de secourir
son Camarade , qui reclame son assistance.
Je sçais qu'on pourroit objecter quelqu'autre
défaut dans la construction de
cette Légende , et dire qu'il devroit y
avoir BOHOEI , au lieu de BOHOI ; mais
sans vouloir entrer dans une discussion
grammaticale , qui n'est gueres de mon
ressort,il me seroit aisé de citer d´s exemples
dans les ( a ) Inscriptions Grecques
sur les Médailles et Gravures antiques, où
l'Epsilon se trouve supprimé . D'ailleurs il
me paroît qu'on peut aussi attribuer cette
omission à l'ignorance ou au peu d'exactitude
du Graveur , sur tout dans les Monumens
postérieurs au siécle d'Auguste.
Ce qu'il y a de positif, c'est que les Grecs
modernes ont conservé cette prononciation
qui pouvoit avoir lieu anciennement
dans certains Païs de la Grece.
Le Pois a fait graver une Agathe Onyx,
qui a quelque rapport avec celle que je
viens d'expliquer. On y voit un Cocq ,
un Rat et une Corbeille ouverte , avec le
mot Aprilis.
( a) Fabretti , pag. 740. n. 802.
Les
2128 MERCURE DE FRANCE
Les Rats que nous regardons avec me
pris , et que nous nous contentons de li
vrer à l'antipathie de certains animaux
d'une espece differente , étoient redoutables
dans divers Païs. Nous en avons un
témoignage précis dans l'Ecriture Sainte,
au 1 Liv. des Rois , où il est dit : Il sortit
tout d'un coup des Champs et des Villages
une multitude de Rats , et on vit dans
toute la Ville une confusion de mourans
et de morts. Les Philistins ne furent délivrez
de cette espece de fléau , que lorsqu'ils
eurent renvoyé l'Arche du Seigneur
avec cinq Rats d'or , selon le nombre de
feurs Provinces .
Les gros Rats s'étoient tellement empa
rez de l'Isle de ( a ) foura , qui est le lieu
le plus sterile et le plus désagréable de
tout l'Archipel , qu'ils obligerent les habitans
de l'abandonner , et s'il en faut
croire Théophraste , ces pauvres bêtes au
défaut de tout autre aliment , se virent
obligées de ronger le Fer , tel qu'il est
lorsqu'il sort des Mines. •
Les Romains tiroient des présages de la
vûë de ces animaux . Pline , liv. 8. ch.57.
nous apprend que de son temps la rencon
tre d'un Rat blanc étoit de bon Augure:
La Guerre des Marses ,selon le même
{ 3 ) ΓΥΑΡΟΣ,
Au
OCTOBRE. 1733. 2129
Auteur , fut annoncée par l'événement
bizaree que je vais raconter.Les Boucliers,
qui étoient à Lanuvium , se trouverent
rongez par les Rats ; et delà il fut conclu
qu'il se préparoit quelque funeste évenement
pour la République. La Guerre survint
bien tôt après; il n'en fallut pas
d'a
vantage pour justifier les frivoles conjectures
d'un Peuple superstitieux.
Ciceron , qui sur ces matieres pensoit
bien différemment de la multitude,se
moque avec esprit de la crédulité des Romains.
» Les Aruspices , dit- il liv. 11. de
Divinat. criérent au miracle , sur ce
que les Rats avoient rongé les Boucliers
» de Lanuvium , peu de temps avant la
» Guerre des Marses , comme s'il étoit
» bien important de sçavoir qu'un ani-
» mal , occupé nuit et jour à ronger tout
» ce qui se présente à lui , se fut attaché
» à des Boucliers, plutôt qu'à toute autre
» chose. En suivant leurs fausses idées ,
» ai- je dû craindre pour le sort de Rome,
lorsque les Rats ont rongé chez moi le
» Livre de la République de Platon , et
» s'ils eussent attaqué le Traité d'Epicure
sur la volupté , serois - je plus raison-
» nable de prédire sur cet événement la
>> cherté de toutes les Denrées qui se ven-
» dent au marché ?.
Pline
2130 MERCURE DE FRANCE
Pline rapporte , liv. 10. chap . 65. des
choses qui me paroissent incroïables sur
la prodigieuse propagation des Rats ; et
c'est en conséquence qu'il prétend qu'ils
parurent autrefois en si grand nombre
dans certain Païs de la Grece , qu'après en
avoir ravagé les moissons , ils en firent
déserter les habitans. ( a ) Un Auteur du
siécle passé prétend qu'à peu près la même
avanture est arrivée en Angleterre ,
en la Province d'Essex , en 1580 et 1648.
C'est dans de telles circonstances que les
Peuples ont pû recourir à des moyens
surnaturels pour être délivrez d'une engeance
si pernicieuse .
Gregoire de Tours , cet Historien qu'on
accuse , peut- être , avec raison , d'avoir.
inséré dans son Ouvrage un grand nombre
de faits fabuleux et d'opinions populaires
, ausquelles il paroît ajouter foy,fait
mention , liv . 8. ch. 14. de son Histoire
de deux figures de Bronze , trouvées à
Paris , vers la fin du sixième siècle , l'une
représentoit un Serpent , et l'autre un
Loir, qui est une espece de Rat velu , qui
habite dans les Bois . A peine furent - elles
enlevées de l'endroit où l'on prétendoit
qu'elles avoient une vertu de Talisman
( a ) Childreyus , lib. de Mirab . Natura in Anglia
Citat, in Ephem . Erud. ann. 1667. pag.113 ,
pour -
OCTOBRE . 1732. 2137
pour éloigner de la contrée les animaux
qu'elles représentoient , qu'on vit paroître
un nombre infini de Serpens et de
Loirs dans la Ville et dans les Campagnes
voisines.
Quoique l'Histoire que je vais rapporter
, ait l'air d'une Fable , elle convient
trop à mon sujet pour la passer sous silence.
La voici telle qu'on la trouve chez
les Centuriateurs de Magdebourg , vol. 3 .
Cent. 10 ch. 10.
Hatton , surnommé Bonosus , de Moine
de Fulde devint Archevêque de Mayence.
Il étoit dur envers les Pauvres , et au
lieu de les secourir pendant la famine , il
leur fit sentir les effets les plus cruels de
son avarice . Il fit assembler quantité de
Pauvres dans une Grange où il les fit brûler
, en disant que c'étoit une engeance
inutile, et qui n'étoit bonne qu'à manger
le pain necessaire aux autres. Fruges con
sumere nati. Il en fut bien- tôt puni. Les
Rats l'assaillirent de tous côtez et lui déclarerent
une guerre mortelle. Il eût beau
se retirer dans une Tour , bâtie au milieu
du Rhin , qu'on appelle encore à present
la Tour des Rats . ( Mausthuun ) Les Rats
l'y suivirent et passerent le Fleuve à la
nage ; ils entrerent dans la Tour , et firent
mourir l'Archevêque . On ajoute
qu'a2132
MERCURE DE FRANCE
qu'après la mort de ce Prélat, ces animaux
devenus les Instrumens de la Justice divine.
, rongerent tout jusqu'à son nom ,
qui étoit gravé sur le Marbre ou Ecrit
dans les Registres publics.
M. de Thou , liv. 5. pag 161. de son
Histoire , prétend que Barthelemi Chasseneuz
, devenu ensuite premier Président
du Parlement de Provence , se trouvant à
Autun , les habitans de quelques Villages
des environs demanderent qu'il plût à
l'Evêque Diocésain d'excommunier les
Rats qui désoloient cette contrée ; que ce
fameux Jurisconsulte se chargea de la défense
de ces animaux , et représenta que
le terme qui leur avoit été accordé étoit
trop court , d'autant mieux qu'ils risquoient
de se mettre en chemin , tous les
Chats des Villages voisins étant aux
aguets pour les arrêter en passant™, sur
quoi Chasseneuz obrint un plus long délai
pour venir répondre à la citation .
Quelques- uns révoquent en doute un
fait si singulier ; mais il me paroît que
le témoignage d'un Auteur aussi grave ,
et d'ailleurs presque contemporain , doit
prévaloir sur tout ce qu'on peut avancer
pour le détruire dans toutes ses circonstances
, d'autant mieux que la premiere
conOCTOBRE.
1733. 2133
consultation de ( a ) Chassencuz roule sur
tout ce qui s'observoit de son temps en
Bourgogne , au sujet de l'excommunication
des Animaux et des Insectes nuisi
bles , ausquels il assure qu'on donnoit un
Avocat pour les deffendre. Il y fait mention
de tout ce qui s'y pratiquoit de son
temps , avant que de proceder à leur excommunication
; et c'est peut être ce détail
qui a donné lieu à M, de Thou de
dire que Chasseneuz avoit rempli les
fonctions de leur Avocat en pareille occasion
.
Je dois parler aussi d'un Préservatif
contre les Rats , pieusement introduit
dans un siècle plein d'ignorance , par les
Moines de S. Hubert , dans les Ardennes.
On suppose que dans le Territoire de
cette Abbaye on ne voit aucun Rat ; et
on attribuë çette singularité aux mérites
de S. V lalric , Evêque d'Ausbourg ( b ) ,
( a ) Nonnulla Animalia immunda in formam
murium urbanorum existentia Grisei coloris , à nemoribus
circum vicinis exeuntia... Post modum
distribuitur Advocatus pro consilio dictorum Animalium
, qui respondet pradictam maledictionem ,
Anathematisationem , et Excommunicationem fieri
non debere, &c. Barth. à Chassaneo,Cons. 1.p.17.
(b ) Joan. Eusebius Nierem Bergius de Miracul
Nat. in Europâ . lib. 2. cap. 6. , ... Effecis
idem Episcopus (S. Udalricus) ut nulli magni Mu.
dont
2134 MERCURE DE FRANCE
dont cette Eglise possede les Reliques .
On rapporte à ce sujet des pratiques superstieuses
et des usages indécens ( c) qui
font tort à la Religion , qui leur sert de
prétexte ; et qu'on auroit dû abolir dans
un siècle aussi éclairé que le nôtre.
Fermer
Résumé : CONJECTURES sur une Gravûre antique, qu'on croit avoir servi d'Amulete ou de Préservatif contre les Rats.
Dans l'Antiquité, les superstitions et l'utilisation de talismans et d'amulettes étaient courantes pour se protéger contre divers maux, y compris les rats. Les hommes, éloignés de la véritable religion, recouraient à des divinités arbitraires pour se garantir des dangers. Les nations attribuaient des vertus occultes à des objets gravés, croyant qu'ils pouvaient les protéger contre les malheurs et les animaux nuisibles. Une gravure antique, une agate sardonyx rouge et blanche, représente un autel avec des rats et des coqs. Cette gravure est considérée comme un préservatif ou amulette contre les rats. Les coqs, dédiés à Apollon, sont représentés en train de capturer les rats, symbolisant la protection divine. Apollon, sous le nom de Smynthien, était connu pour protéger contre les rats, comme le montrent divers récits et monuments anciens. Les rats ont causé des ravages dans l'histoire, comme dans les champs des Troyens et des Éoliens, ou sur l'île de Foura. Les Romains tiraient des présages de la vue de ces animaux, et des auteurs comme Cicéron et Pline ont commenté la superstition entourant les rats. Des figures de bronze trouvées à Paris étaient censées protéger contre les serpents et les loirs. Des événements historiques impliquent des rats. Un archevêque, après avoir fait brûler des pauvres en les qualifiant d' 'engeance inutile', fut puni par des rats qui l'attaquèrent et le tuèrent, même après qu'il se soit réfugié dans une tour sur le Rhin, connue sous le nom de 'Tour des Rats'. Après sa mort, les rats détruisirent toute trace de son nom. Jacques Auguste de Thou mentionne que Barthélemi Chasseneuz, futur premier Président du Parlement de Provence, défendit des rats à Autun. Les habitants avaient demandé à l'évêque d'excommunier les rats qui ravageaient la région. Chasseneuz obtint un délai supplémentaire pour les rats afin qu'ils puissent répondre à la citation, arguant que les chats des villages voisins étaient prêts à les attaquer. Les moines de Saint-Hubert dans les Ardennes prétendaient que les rats étaient absents de leur territoire grâce aux mérites de Saint-Udalric, évêque d'Augsbourg. Cette pratique est critiquée pour ses aspects indécents et superstitieux.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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114
p. 2280-2281
ORDONNANCE du Roy, du 10 Octobre, portant Déclaration de guerre contre l'Empereur, dont la teneur suit.
Début :
Sa Majesté depuis son avenement à la Couronne, n'a rien eu plus à coeur que de concourir [...]
Mots clefs :
Déclaration de guerre, Empereur, Roi, Guerre, Dieu, Officiers, Lieutenants généraux, Maréchaux
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texteReconnaissance textuelle : ORDONNANCE du Roy, du 10 Octobre, portant Déclaration de guerre contre l'Empereur, dont la teneur suit.
ORDONNANCE du Roy , du 10
Octobre , portant Déclaration de guerre
contre l'Empereur, dont la teneur suit.
Sronn
›
A Majesté depuis son avenement à la Couronne
, n'a rien eu plus à coeur que de concourir
à tout ce qui pouvoit contribuer au maintien
de la paix ; mais l'injure que l'Empereur
vient de lui faire en la personne du Roy de Pologne
son beau-pere , interesse trop l'honneur
de S. M. et la gloire de sa Couronne , pour ne
pas employer les forces que Dieu lui a confiées ,
OCTOBR E. 1733. 2281
en tirer une juste vengeance ; dans cette vûë, après
avoir répandu dans toutes les Cours de l'Europe ,
les justes motifs qui la forcent à prendre les armes,
Elle a résolu de déclarer la guerre, comme elle la
clare par la presente, par mer et par terre , à l'Empereur,
persuadée que Dieu qui connoît le desinteressement
et la justice de ses intentions , voudra
bien les favoriser de sadivine protection . Ordonne
et enjoint S.M. à tous ses Sujets, Vassaux et Serviteurs
, de courre sus aux Sujets de l'Empereur;
leur fait très - expresses inhibitions et deffenses
d'avoir cy- après avec eux aucune communication
, commerce ni intelligence , à peine de la
vie ; et en conséquence S. M. a dès - à-present
révoqué et révoque toutes permissions , passe
ports , sauve- gardes , et sauf- conduits qui pourroient
avoir été accordez par Elle , ou par ses
Lieutenans Generaux et autres ses Officiers , contraires
à la présente , et les a déclarez et déclare
nuls et de nulle valeur , deffendant à qui que ce
soit d'y avoit aucun égard. Mande et ordonne
S, M. à M. l'Amiral , aux Maréchaux de France ,
Gouverneurs et Lieutenans Generaux pour S. M.
en ses Provinces et Armées, Maréchaux de Camp,
Colonels , Mestres de Camp , Capitaines , Chefs
et Conducteurs de ses gens de guerre , tant de
cheval que de pied , François et Etrangers et
tous autres ses Officiers qu'il appartiendra , que
le contenu en la presente ils fassent executer ,
chacun à son égard , dans l'étendue de leurs pouvoirs
et jurisdictions ; car telle est la volonté de
Sa Majesté , laquelle veut et entend que la présente
soit publiée et affichée en toutes ses Villes ,
tant maritimes , qu'autres , et en tous ses Ports ,
Havres et autres lieux de son Royaume et terres
de son obéissance , que besoin sera , à ce qu'aucun
n'en prétende cause d'ignorance.
Octobre , portant Déclaration de guerre
contre l'Empereur, dont la teneur suit.
Sronn
›
A Majesté depuis son avenement à la Couronne
, n'a rien eu plus à coeur que de concourir
à tout ce qui pouvoit contribuer au maintien
de la paix ; mais l'injure que l'Empereur
vient de lui faire en la personne du Roy de Pologne
son beau-pere , interesse trop l'honneur
de S. M. et la gloire de sa Couronne , pour ne
pas employer les forces que Dieu lui a confiées ,
OCTOBR E. 1733. 2281
en tirer une juste vengeance ; dans cette vûë, après
avoir répandu dans toutes les Cours de l'Europe ,
les justes motifs qui la forcent à prendre les armes,
Elle a résolu de déclarer la guerre, comme elle la
clare par la presente, par mer et par terre , à l'Empereur,
persuadée que Dieu qui connoît le desinteressement
et la justice de ses intentions , voudra
bien les favoriser de sadivine protection . Ordonne
et enjoint S.M. à tous ses Sujets, Vassaux et Serviteurs
, de courre sus aux Sujets de l'Empereur;
leur fait très - expresses inhibitions et deffenses
d'avoir cy- après avec eux aucune communication
, commerce ni intelligence , à peine de la
vie ; et en conséquence S. M. a dès - à-present
révoqué et révoque toutes permissions , passe
ports , sauve- gardes , et sauf- conduits qui pourroient
avoir été accordez par Elle , ou par ses
Lieutenans Generaux et autres ses Officiers , contraires
à la présente , et les a déclarez et déclare
nuls et de nulle valeur , deffendant à qui que ce
soit d'y avoit aucun égard. Mande et ordonne
S, M. à M. l'Amiral , aux Maréchaux de France ,
Gouverneurs et Lieutenans Generaux pour S. M.
en ses Provinces et Armées, Maréchaux de Camp,
Colonels , Mestres de Camp , Capitaines , Chefs
et Conducteurs de ses gens de guerre , tant de
cheval que de pied , François et Etrangers et
tous autres ses Officiers qu'il appartiendra , que
le contenu en la presente ils fassent executer ,
chacun à son égard , dans l'étendue de leurs pouvoirs
et jurisdictions ; car telle est la volonté de
Sa Majesté , laquelle veut et entend que la présente
soit publiée et affichée en toutes ses Villes ,
tant maritimes , qu'autres , et en tous ses Ports ,
Havres et autres lieux de son Royaume et terres
de son obéissance , que besoin sera , à ce qu'aucun
n'en prétende cause d'ignorance.
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Résumé : ORDONNANCE du Roy, du 10 Octobre, portant Déclaration de guerre contre l'Empereur, dont la teneur suit.
Le 10 octobre 1733, une ordonnance royale déclare la guerre contre l'Empereur. Le roi exprime son souhait de préserver la paix depuis son accession au trône, mais une offense envers son beau-père, le roi de Pologne, par l'Empereur le contraint à réagir pour défendre son honneur et la gloire de sa couronne. Après avoir informé les cours européennes des raisons de cette décision, le roi proclame la guerre par mer et par terre. Il ordonne à tous ses sujets, vassaux et serviteurs de combattre les sujets de l'Empereur et interdit toute communication ou commerce avec eux, sous peine de mort. Toutes les autorisations contraires à cette ordonnance sont révoquées. Le roi charge ses officiers, de l'Amiral aux simples capitaines, de faire respecter cette ordonnance. La présente doit être publiée et affichée dans toutes les villes et ports du royaume pour éviter toute ignorance.
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115
p. 2427-2435
Monumens de la Monarchie Françoise &c. [titre d'après la table]
Début :
MONUMENS DE LA MONARCHIE FRANCOISE, &c. Par le R. P. Dom Bernard de [...]
Mots clefs :
Charles IX, Henri IV, Henri II, France, Roi, Huguenots, Duc de Guise, Spectacles, Guerre, Reine
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texteReconnaissance textuelle : Monumens de la Monarchie Françoise &c. [titre d'après la table]
MONUMENS DE LA MONARCHIE FRANÇOISE
, &c. Par le R. P. Dom Bernard de
Montfaucon , tom . 5. fol. chez Giffart et
J. Michel Gandoüin , 1733 .
Ce cinquième et dernier tome comprend
les Regnes d'Henry II. de François
II . de Charles IX . d'Henry III . et
d'Henry IV .
On ne vit jamais'de si grands spectacles
aux Entrées des Rois que sous Henry II.
Lyon se signala à la venue du Roy et de
la Reine , par un Palais superbe , construit
sur la Riviere dans de grands Bâteaux
; Rouen par des Chars où étoient
attellées des Licornes ; par des Elephans
qui portoient sur leurs dos des Tours
pleines de Seigneurs et de Dames. L'in
dustrie avoit ainsi métamorphosé des
Chevaux en ces Animaux presque inconnus
dans nos Climats. Mais ces grands
Spectacles furent comme effacez par ce
qu'on appella le Triomphe de la Riviere:
Dans ce tems où le beau Pont de Pierre
subsistoit encore à Rouen , on vit la Seine
converte de Divinités Marines . Neptune
alloit avec pompe dans son Char
sur les Eaux de la Riviere . Les Naïades
et les Néréïdes flottoient sur des Tritons
´et des Monstres Marins .
Paris se distingua aussi par des Repré-
E ij
sen1448
MERCURE DE FRANCE
sentations magnifiques ; mais on n'a pû
trouver que ccs Arcades superbes , faites
à l'endroit le plus large de la rue S. Antoine
, sur lesquelles on avoit élevé de
grands Appartements richement meublez ,
dignes de la Majesté Royale. Tout cela
se voit représenté dans ce volume , tiré
d'Estampes gravées dans le tems même.
La Guerre qui survint causa d'autres
spectacles , qui attirerent l'attention de
toute l'Europe, Henri II. d'intelligence
avec plusieurs Princes Allemans se saisit
de Mets , Toul et Verdun , l'Empereur
Charles - Quint vint avec une Armée
formidable assieger Mets , qui fut si bien
deffendu par le Duc de Guise, secondé des
plus braves de la Nation , qu'après un
long Siége Charles- Quint fut obligé de
se retirer avec une grande perte de ses
gens. Henri II, remporta encore un avantage
considerable à Renti sur l'Armée de
l'Empereur ; la victoire auroit été complette
si le Connêtable fut venu assez à
tems.
Une tréve de cinq ans mal-à- propos
rompuë , fut cause de bien des malheurs :
et la perte de la Bataille de S. Quentin
mit la France en grand péril . Mais le Duc
de Guise revenu d'Italie , rétablit les
choses et la Paix se fit ensuite. Elle fut
très
NOVEMBRE. 1733. 2.4.29
12
,
très-désavantageuse à la France selon
la plupart des Historiens , fondez sur
ce qu'on rendit une centaine de places
aux Ennemis. Mais le P. de Montfaucon
prouve que ce grand nombre de places ,
presque toutes , ou dans le Piémont , ou
dans l'Isle de Corse , furent renduës au
grand bonheur de la France : cela mit fin
aux Guerres d'Italie , cause des malheurs
arrivez au Royaume pendant quatre Regnes.
Par cette Paix Henri fut maintenu
dans la possession de Mets , Toul , Verdun
et de Calais , Places qu'il avoit conquises
et qui étoient fort à sa bienséance,
On passe legerement sur ce qui suit , et
sur le Tournois où Henri II. fut blessé
à mort. On le voit ici dans son lit mourant
, d'après une Estampe gravée dans
ce même tems.
Le Regne de François II. qui fut fort
court , ne fut remarquable que par ia
conjuration d'Amboise , premier acte
d'hostilité que les Calvinistes firent : elle
est ici gravée d'après un original , où
l'on apprend plusieurs choses que les
Historiens ne disent pas.
Ce fut sous le Regne de Charles IX.
que la Guerre civile commença , et donna
des spectacles qu'on peut comparer à ce
qu'il y a de plus tragique dans les Histoi-
E iij
res
430 MERCURE DE FRANCE
res. On voulut d'abord accorder les deux
parties au Colloque de Poissi , qu'on voit
ici représenté en graveure : mais comme
il arrive souvent , ils se séparerent plus
animez qu'auparavant les uns contre les
autres. Le premier signal de la Guerre
civile fut le massacre de Vassi , où quel,
ques Huguenots furent tuez par
les gens
du Duc de Guise. Cela mit toute la Fran
ce en feu ; les Huguenots se saisirent de
plusieurs Villes , ruinerent les Eglises
massacrerent les Prêtres , les Moines ,
tous ceux qui s'opposoient à leurs violen
ces , les Catholiques leur rendirent la pan
reille . Ils reprirent la plupart des places
que les Huguenots avoient occupées , et
taillerent en pieces tous ceux d'entre eux
qu'ils purent attraper.
Tout le Royaume se vit alors plein de
sang et de carnage. On se mit en campagne
de part et d'autre ; l'Armée Royale
reprit Bourges et Rouen , Villes que les
Huguenots avoient occupées Après, vint
la Bataille de Dreux , qui fut la plus disputée
; mais enfin l'Armée des Huguenots
fut mise en déroute : et le Duc de
Guise assiegea Orleans , où il fut tué traitreusement
par Jean Poltrot , et après sa
mort on fit la Paix de l'Isle aux Boeufs.
On passe legerement sur des faits si con
nus
NOVEMBRE . 1733 2431
nus. Ce qu'il y a de plus instructif dans
cet Ouvrage , c'est que toutes ces principales
actions y sont représentées en fi-/
gure d'après des Estampes originales , et
de ce tems-là.
Selon l'opinion commune Catherine
de Medicis cherchoit à perdre les Chefs
des Huguenots : ils prirent de nouveau
les armes , tâcherent en vain de se saisir
du Jeune Roy Charles IX. et perdirent
la Bataille de S. Denis : après quoi , assis
tez des Allemans, ils assiégerent Chartres.
Pendant ce Siége , se fit la seconde Paix ,
qui fut de peu de durée. La Reine persistant
toujours dans le dessein de faire
périr les Chefs des Huguenots, ils prirent
les armes , le Duc d'Anjou gagna sur eux
la Bataille de Jarnac , où le Prince de
Condé fut tué. Une puissante armée
d'Allemans étant venue au ' secours de
l'Amiral de Coligni , il assiégea Poitiers,
fut obligé de lever le Siége , et perdit la
Bataille de Moncontour après laquelle
il se retira ; et augmentant toujours ses
Troupes dans sa longue route , il se rendit
enfin à Arnay -le -Duc. Il y eut là un
combat , où l'avantage fut presque égal
de part et d'autre. On vint enfin à un
Traité de Paix, et cette Paix feinte donna
lieu à Catherine d'éxécuter son projet par
E iiij
le
2432 MERCURE DE FRANCE
le massacre de la S. Barthelemy. Un dé
tail même abregé de tout ce que nous
venons de dire feroit un volume entier.
On fit ensuite le Siége de la Rochelle :
pendant lequel Henri Duc d'Anjou fut
élû Roy de Pologne. Il alla prendre possession
de son Royaume , et peu de tems
après Charles IX. mourut , non sans
soupçon de poison . On le voit ici représenté
avec les Grands du Royaume , on
peut remarquer l'habit des Gentilshommes
de ce tems là , qui est fort singulier.
Henri s'échappa de la Pologne pour
venir prendre possession du Royaume de
France. On avoit conçu de ce Prince de
grandes espérances . Les belles actions
qu'il avoit faites n'érant que Duc d'Anjou,
lui avoient attiré l'amour et l'estime des
François, qui s'attendoient qu'il brilleroit
encore plus , lorsqu'il auroit l'autorité
Souveraine. Mais sa vie molle et effeminée
, et ses mignons , le rendirent méprisable.
Il s'attira aussi la haine du public
par les Edits Bursaux qu'il faisoit tous les
jours à la charge du peuple. Les Processions
, les Confreries de pénitens , des
Actes de Dévotions mêlez avec des choses
d'un genre si different, augmenterent
le
NOVEMBRE. 1733. 2433
le mépris qu'on avoit pour lui, On l'ac
Cusoit, quoiqu'à tort, de favoriser les Huguenots.
Ce fut sur ce faux soupçon ,que se forma
la Ligue qui causa tant de maux à la
France ; quoique le Roy s'en fut déclaré
Chef, cette Ligue se tourna contre luì .
Le Duc de Guise fomentoit ce parti à
dessein de suplanter le Roy et de se mettre
en sa place , à ce qu'on disoit . Sa valeur
le rendoit recommandable. Le peu
ple , et sur tout les Parisiens , l'aimoient
et l'estimoient autant qu'ils méprisoient
le Roy. On cabala enfin contre Henti
et à la journée des Barricades , il fut obligé
pour sa sûreté de s'enfuir de Paris. I
assembla depuis les Etats à Blois ; et le
Duc de Guise continuant ses menées , il
lé fit tuer .
Peu de jours après sa mort , la Reine »
Mere Catherine de Medicis déceda . Le
Portrait de cette Princesse , et l'emploi
qu'elle faisoit de l'Art Magique pour découvrir
l'avenir , se trouvent ici dépeints
dans des Piéces originales , qui n'avoient
point encore vû le jour.
Henri III. après le meurtre du Duc de
Guise , abandonné de presque toutes les
Villes du Royaume , fut obligé de se
joindre à Henri Roy de Navarre. Il assié- ·
Ev
2434 MERCURE DE FRANCE
gea Paris , et fut tué au commencement
du Siége par Jacques Clement. Entre les
Estampes de ce Regne on voit celle de
l'Institution de l'Ordre du S. Esprit , et
plusieurs autres fort remarquables ; celles
des Courtisans qui se rendoient au Louvre
à cheval portant en croupe ou quelque
ami , ou quelque Demoiselle. Celles
des Mousquetaires, des Gardes du Corps,
des Suisses , celle des Pages et des Laquais.
L'Histoire d'Henri IV. est trop con
nue pour s'y arrêter long- tems ; ses grandes
actions et ses Victoires remportées
sur le Duc de Mayenne et sur les Ligueurs
lui auroient difficilement procuré l'entrée
dans Paris s'il ne s'étoit converti à la
Religion Catholique . Ces Ligueurs animez
par des Prédicateurs furieux et Fanatiques
donnerent une scene des plus
extraordinaires . Ce fut la Procession de
la Ligue de l'An 1591. où les Capucins ,
Cordeliers , Carmes , Dominicains , Feüillans
et d'autres Religieux , marchoient
après la Croix , armez de Mousquets
d'Epées , de Piques et de Hallebardes
faisant quelquefois des décharges , comme
pour deffendre la Religion Catholique.
On voit dans ce tome cette Prócession
exactement représentée d'après un
original
NOVEMBRE. 1733 2435
original du tems . La conversion d'Henri
IV. ramena bien des gens , il entra dans
Paris en 1594. On voit ici l'Estampe de
cette Entrée. Après la Réduction de Paris
, les autres Villes suivirent son exemples
, et le Roy se trouva enfin paisible
possesseur de tout le Royaume. La surprise
d'Amiens par les Espagnols jetta
d'abord la terreur dans la France ; mais
la Ville fut bien- tôt reprise , et peu de
tems après on fit la Paix de Vervins qui
fut très-avantageuse. Nous passons legerement
sur ce qui suit ; sur la Guerre de
Savoye qui se termina au souhait d'Henri
IV. sur la conspiration du Maréchal de
Biron , qui eut la tête tranchée ; et enfin
sur la grande Entreprise d'Henri IV. ligué
avec plusieurs Princes de l'Europe ;
entreprise dont on n'a jamais sû le véritable
objet que par conjectures dans le
tems que ce Prince faisoit marcher ses
'Armées il fut assassiné par François
Ravaillac , comme tout le monde sçait.
Et là finit le cinquième et dernier Tome
d'un Ouvrage dont on ne sçauroit assez
louer l'entreprise et l'exécution .
, &c. Par le R. P. Dom Bernard de
Montfaucon , tom . 5. fol. chez Giffart et
J. Michel Gandoüin , 1733 .
Ce cinquième et dernier tome comprend
les Regnes d'Henry II. de François
II . de Charles IX . d'Henry III . et
d'Henry IV .
On ne vit jamais'de si grands spectacles
aux Entrées des Rois que sous Henry II.
Lyon se signala à la venue du Roy et de
la Reine , par un Palais superbe , construit
sur la Riviere dans de grands Bâteaux
; Rouen par des Chars où étoient
attellées des Licornes ; par des Elephans
qui portoient sur leurs dos des Tours
pleines de Seigneurs et de Dames. L'in
dustrie avoit ainsi métamorphosé des
Chevaux en ces Animaux presque inconnus
dans nos Climats. Mais ces grands
Spectacles furent comme effacez par ce
qu'on appella le Triomphe de la Riviere:
Dans ce tems où le beau Pont de Pierre
subsistoit encore à Rouen , on vit la Seine
converte de Divinités Marines . Neptune
alloit avec pompe dans son Char
sur les Eaux de la Riviere . Les Naïades
et les Néréïdes flottoient sur des Tritons
´et des Monstres Marins .
Paris se distingua aussi par des Repré-
E ij
sen1448
MERCURE DE FRANCE
sentations magnifiques ; mais on n'a pû
trouver que ccs Arcades superbes , faites
à l'endroit le plus large de la rue S. Antoine
, sur lesquelles on avoit élevé de
grands Appartements richement meublez ,
dignes de la Majesté Royale. Tout cela
se voit représenté dans ce volume , tiré
d'Estampes gravées dans le tems même.
La Guerre qui survint causa d'autres
spectacles , qui attirerent l'attention de
toute l'Europe, Henri II. d'intelligence
avec plusieurs Princes Allemans se saisit
de Mets , Toul et Verdun , l'Empereur
Charles - Quint vint avec une Armée
formidable assieger Mets , qui fut si bien
deffendu par le Duc de Guise, secondé des
plus braves de la Nation , qu'après un
long Siége Charles- Quint fut obligé de
se retirer avec une grande perte de ses
gens. Henri II, remporta encore un avantage
considerable à Renti sur l'Armée de
l'Empereur ; la victoire auroit été complette
si le Connêtable fut venu assez à
tems.
Une tréve de cinq ans mal-à- propos
rompuë , fut cause de bien des malheurs :
et la perte de la Bataille de S. Quentin
mit la France en grand péril . Mais le Duc
de Guise revenu d'Italie , rétablit les
choses et la Paix se fit ensuite. Elle fut
très
NOVEMBRE. 1733. 2.4.29
12
,
très-désavantageuse à la France selon
la plupart des Historiens , fondez sur
ce qu'on rendit une centaine de places
aux Ennemis. Mais le P. de Montfaucon
prouve que ce grand nombre de places ,
presque toutes , ou dans le Piémont , ou
dans l'Isle de Corse , furent renduës au
grand bonheur de la France : cela mit fin
aux Guerres d'Italie , cause des malheurs
arrivez au Royaume pendant quatre Regnes.
Par cette Paix Henri fut maintenu
dans la possession de Mets , Toul , Verdun
et de Calais , Places qu'il avoit conquises
et qui étoient fort à sa bienséance,
On passe legerement sur ce qui suit , et
sur le Tournois où Henri II. fut blessé
à mort. On le voit ici dans son lit mourant
, d'après une Estampe gravée dans
ce même tems.
Le Regne de François II. qui fut fort
court , ne fut remarquable que par ia
conjuration d'Amboise , premier acte
d'hostilité que les Calvinistes firent : elle
est ici gravée d'après un original , où
l'on apprend plusieurs choses que les
Historiens ne disent pas.
Ce fut sous le Regne de Charles IX.
que la Guerre civile commença , et donna
des spectacles qu'on peut comparer à ce
qu'il y a de plus tragique dans les Histoi-
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res. On voulut d'abord accorder les deux
parties au Colloque de Poissi , qu'on voit
ici représenté en graveure : mais comme
il arrive souvent , ils se séparerent plus
animez qu'auparavant les uns contre les
autres. Le premier signal de la Guerre
civile fut le massacre de Vassi , où quel,
ques Huguenots furent tuez par
les gens
du Duc de Guise. Cela mit toute la Fran
ce en feu ; les Huguenots se saisirent de
plusieurs Villes , ruinerent les Eglises
massacrerent les Prêtres , les Moines ,
tous ceux qui s'opposoient à leurs violen
ces , les Catholiques leur rendirent la pan
reille . Ils reprirent la plupart des places
que les Huguenots avoient occupées , et
taillerent en pieces tous ceux d'entre eux
qu'ils purent attraper.
Tout le Royaume se vit alors plein de
sang et de carnage. On se mit en campagne
de part et d'autre ; l'Armée Royale
reprit Bourges et Rouen , Villes que les
Huguenots avoient occupées Après, vint
la Bataille de Dreux , qui fut la plus disputée
; mais enfin l'Armée des Huguenots
fut mise en déroute : et le Duc de
Guise assiegea Orleans , où il fut tué traitreusement
par Jean Poltrot , et après sa
mort on fit la Paix de l'Isle aux Boeufs.
On passe legerement sur des faits si con
nus
NOVEMBRE . 1733 2431
nus. Ce qu'il y a de plus instructif dans
cet Ouvrage , c'est que toutes ces principales
actions y sont représentées en fi-/
gure d'après des Estampes originales , et
de ce tems-là.
Selon l'opinion commune Catherine
de Medicis cherchoit à perdre les Chefs
des Huguenots : ils prirent de nouveau
les armes , tâcherent en vain de se saisir
du Jeune Roy Charles IX. et perdirent
la Bataille de S. Denis : après quoi , assis
tez des Allemans, ils assiégerent Chartres.
Pendant ce Siége , se fit la seconde Paix ,
qui fut de peu de durée. La Reine persistant
toujours dans le dessein de faire
périr les Chefs des Huguenots, ils prirent
les armes , le Duc d'Anjou gagna sur eux
la Bataille de Jarnac , où le Prince de
Condé fut tué. Une puissante armée
d'Allemans étant venue au ' secours de
l'Amiral de Coligni , il assiégea Poitiers,
fut obligé de lever le Siége , et perdit la
Bataille de Moncontour après laquelle
il se retira ; et augmentant toujours ses
Troupes dans sa longue route , il se rendit
enfin à Arnay -le -Duc. Il y eut là un
combat , où l'avantage fut presque égal
de part et d'autre. On vint enfin à un
Traité de Paix, et cette Paix feinte donna
lieu à Catherine d'éxécuter son projet par
E iiij
le
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le massacre de la S. Barthelemy. Un dé
tail même abregé de tout ce que nous
venons de dire feroit un volume entier.
On fit ensuite le Siége de la Rochelle :
pendant lequel Henri Duc d'Anjou fut
élû Roy de Pologne. Il alla prendre possession
de son Royaume , et peu de tems
après Charles IX. mourut , non sans
soupçon de poison . On le voit ici représenté
avec les Grands du Royaume , on
peut remarquer l'habit des Gentilshommes
de ce tems là , qui est fort singulier.
Henri s'échappa de la Pologne pour
venir prendre possession du Royaume de
France. On avoit conçu de ce Prince de
grandes espérances . Les belles actions
qu'il avoit faites n'érant que Duc d'Anjou,
lui avoient attiré l'amour et l'estime des
François, qui s'attendoient qu'il brilleroit
encore plus , lorsqu'il auroit l'autorité
Souveraine. Mais sa vie molle et effeminée
, et ses mignons , le rendirent méprisable.
Il s'attira aussi la haine du public
par les Edits Bursaux qu'il faisoit tous les
jours à la charge du peuple. Les Processions
, les Confreries de pénitens , des
Actes de Dévotions mêlez avec des choses
d'un genre si different, augmenterent
le
NOVEMBRE. 1733. 2433
le mépris qu'on avoit pour lui, On l'ac
Cusoit, quoiqu'à tort, de favoriser les Huguenots.
Ce fut sur ce faux soupçon ,que se forma
la Ligue qui causa tant de maux à la
France ; quoique le Roy s'en fut déclaré
Chef, cette Ligue se tourna contre luì .
Le Duc de Guise fomentoit ce parti à
dessein de suplanter le Roy et de se mettre
en sa place , à ce qu'on disoit . Sa valeur
le rendoit recommandable. Le peu
ple , et sur tout les Parisiens , l'aimoient
et l'estimoient autant qu'ils méprisoient
le Roy. On cabala enfin contre Henti
et à la journée des Barricades , il fut obligé
pour sa sûreté de s'enfuir de Paris. I
assembla depuis les Etats à Blois ; et le
Duc de Guise continuant ses menées , il
lé fit tuer .
Peu de jours après sa mort , la Reine »
Mere Catherine de Medicis déceda . Le
Portrait de cette Princesse , et l'emploi
qu'elle faisoit de l'Art Magique pour découvrir
l'avenir , se trouvent ici dépeints
dans des Piéces originales , qui n'avoient
point encore vû le jour.
Henri III. après le meurtre du Duc de
Guise , abandonné de presque toutes les
Villes du Royaume , fut obligé de se
joindre à Henri Roy de Navarre. Il assié- ·
Ev
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gea Paris , et fut tué au commencement
du Siége par Jacques Clement. Entre les
Estampes de ce Regne on voit celle de
l'Institution de l'Ordre du S. Esprit , et
plusieurs autres fort remarquables ; celles
des Courtisans qui se rendoient au Louvre
à cheval portant en croupe ou quelque
ami , ou quelque Demoiselle. Celles
des Mousquetaires, des Gardes du Corps,
des Suisses , celle des Pages et des Laquais.
L'Histoire d'Henri IV. est trop con
nue pour s'y arrêter long- tems ; ses grandes
actions et ses Victoires remportées
sur le Duc de Mayenne et sur les Ligueurs
lui auroient difficilement procuré l'entrée
dans Paris s'il ne s'étoit converti à la
Religion Catholique . Ces Ligueurs animez
par des Prédicateurs furieux et Fanatiques
donnerent une scene des plus
extraordinaires . Ce fut la Procession de
la Ligue de l'An 1591. où les Capucins ,
Cordeliers , Carmes , Dominicains , Feüillans
et d'autres Religieux , marchoient
après la Croix , armez de Mousquets
d'Epées , de Piques et de Hallebardes
faisant quelquefois des décharges , comme
pour deffendre la Religion Catholique.
On voit dans ce tome cette Prócession
exactement représentée d'après un
original
NOVEMBRE. 1733 2435
original du tems . La conversion d'Henri
IV. ramena bien des gens , il entra dans
Paris en 1594. On voit ici l'Estampe de
cette Entrée. Après la Réduction de Paris
, les autres Villes suivirent son exemples
, et le Roy se trouva enfin paisible
possesseur de tout le Royaume. La surprise
d'Amiens par les Espagnols jetta
d'abord la terreur dans la France ; mais
la Ville fut bien- tôt reprise , et peu de
tems après on fit la Paix de Vervins qui
fut très-avantageuse. Nous passons legerement
sur ce qui suit ; sur la Guerre de
Savoye qui se termina au souhait d'Henri
IV. sur la conspiration du Maréchal de
Biron , qui eut la tête tranchée ; et enfin
sur la grande Entreprise d'Henri IV. ligué
avec plusieurs Princes de l'Europe ;
entreprise dont on n'a jamais sû le véritable
objet que par conjectures dans le
tems que ce Prince faisoit marcher ses
'Armées il fut assassiné par François
Ravaillac , comme tout le monde sçait.
Et là finit le cinquième et dernier Tome
d'un Ouvrage dont on ne sçauroit assez
louer l'entreprise et l'exécution .
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Résumé : Monumens de la Monarchie Françoise &c. [titre d'après la table]
Le cinquième et dernier tome de l'ouvrage 'Monumens de la monarchie françoise' du R. P. Dom Bernard de Montfaucon, publié en 1733, couvre les règnes d'Henri II, François II, Charles IX, Henri III et Henri IV. Sous Henri II, les entrées royales furent marquées par des spectacles grandioses, notamment à Lyon et Rouen, avec des représentations de divinités marines et des animaux exotiques. La guerre contre Charles Quint et les sièges de Metz et de Saint-Quentin sont également détaillés. Le règne de François II fut court et marqué par la conjuration d'Amboise. Sous Charles IX, les guerres de religion débutèrent, avec des massacres et des sièges, notamment à Dreux et Orléans. Catherine de Médicis est souvent accusée de vouloir éliminer les chefs huguenots, menant au massacre de la Saint-Barthélemy. Henri III dut faire face à la Ligue et fut assassiné. Henri IV, après sa conversion au catholicisme, pacifia le royaume et conclut la paix de Vervins. Son règne se termina par son assassinat. L'ouvrage est enrichi d'estampes contemporaines illustrant ces événements.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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116
p. 157-161
GRANDE BRETAGNE.
Début :
On apprend de Londres, que le 28. de ce mois, vers les deux heures après midi, le [...]
Mots clefs :
Chambre des pairs, Chambre des communes, Roi, Guerre, Honneur, Couronne, Peuple, Parlement, Attention, Nation
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : GRANDE BRETAGNE.
GRANDE BRETAGNE.
7
N append de Londres , que le 28. de ce
mois , vers les deux heures après midi , lė
Roi s'étoit rendu à la Chambre des Pairs avec les
ceremonies accoûtumées , et S. M. après avoir
mandé la Chambre des Communes , à fait le
Discours suivant.
MYLORDS ET MISSIEURS.
La guerre commencée depuis peu, et qui est poussée
avec tant de vigueur contre l'Empereur par les
Puissances réunies de France , d'Espagne et de Sardaigne
, est devenue l'objet de l'attenion de l'Europ
.Quoique je ne m'y sois engagé en aucune maniere,
et que je n'y aye de part que par mes bons officesdans
les négociations qu'on a citées comme les principales
causes et les motifs de cette guerre , je ne peus
me dispenser sur cet évenement , ni être indifferent
sur les conséquences d'une guerre entreprise es
soutenuepar des Alliez si puissants . Si jamais une
occasion a demandé quelque chose de plus qu'une
prudence et une circonspection ordinaire , c'est celle
qui se présente , et nous force d'user de la derniere
précaution , pour ne nous pas déterminer trop précipitamment
dans une conjoncture si critique et si
importante : elle demande que nous examinions à
fond ce que l'honneur et la dignité de ma Couronne
et de mes Royaumes , le veritable interét de
mon Peuple , et les engagemens que nous avons pris
avec diverses puissances dont nous sommes alliez .
peuvent exiger de nous avec justice . C'est par cette
raison que j'ai crû qu'il convenoit de prendre du
temps pour examiner les faits alleguez de part et
d'autre , et d'attendre le résultat des Conseils des
Puissances qui sont le plus interessées à cette guerre,
Hij
158 MERCURE DE FRANCE
et de concert avec celles qui ont des engagemens
avec moi, et qui n'ont point pris part à la guerre ,
plus ( particulierement avec les Etats generaux des
Provinces- Unies ) les mesures qui paroîtront les plus
convenables à notre sûreté commune et les plus propres
à rétablir la paix daus l'Europe. Les résolutions
du Parlement de la Grande-Bretagne sont
d'une trop grande importance dans une conjoncture
si délicate, pour ne pas exciter l'attention et l'impatience
de ceux qui esperent tirer avantage de nos
résolutions , et de s'en servir au préjudice de ce
Royaume ; ainsi nous devons déliberer avec une
grande précaution, et examiner avec toute la prudence
imaginable toutes les circonstances , avant que
de nous déterminer à prendre un parti . Comme dans
toutes mes reflexions sur cette importante affaire ,
J'aurai principalement égard à l'honneur de ma
Couronne et à l'interêt de mon Peuple , et que je ne
me gouvernerai que par ces vûës , je ne doute pas
que je ne puisse compter entierement sur l'appui et
assistance de mon Parlement , sans m'exposer par
gtune Déclaration précipuée à des inconveniens
op'on deix éviter autant qu'il est possible . En attendivot
je suis persuadé que vous prendrez les précautions
nécessaires pour mettre mes Royaumes , mes
droits et mes possessions à couvert de tous dangers et
de toute insulte , et pour conserver à la Nation Bri
tannique les égards qui lui sont dûs.Quel que soit le
parti auquel nous nous déterminerons , il est très-raisonnable
de nous mettre en état de deffense, sur tout
dans le temps que toute l'Europe est armée . Par la
nous conserverons mieux la paix dans ce Royaume ,
et nous donnerons plus de poids aux mesures qu'il
conviendra de prendre avec nos Alliez ; sans cette
précaution nous nous ferioms mépriser au- dehors ,
et nousferions naître la tentation et l'encouragement
AUX
JANVIER 1734 159
Bux ves dangereuses de ceux qui se flatttent toujours
de tirer quelque avantage des troubles et des
désordres publics.
MESSIEURS de la Chambre des Communes.
Je ferai remettre devant vous l'état des dépenses
qui exigent de vous une attention actuelle et immé
diate ; l'augmentation qu'on vous proposera pour te
service de Mer , sera tres - considerable , mais je suis
assuré qu'elle vous paroîtra raisonnable et necessaire.
Je dois particulierement recommander à vos
soins les Dettes de la Marine , qui vous ont été présentées
tous les ans . La circonstance présente me
fait croire que vous penserez qu'il est nécessaire d'y
pourvoir , et que le service public souffriroit d'un plus
long retardement à prendre une résolution sur cette
affaire. Comme ces Charges et dépenses sont inévi
tables , je ne fais aucun doute que vous ne leviez les
secours d'argent qui sont nécessaires, avec beaucoup
de diligence et avec le zéle que ce Parlement a
marqué dans toutes les occasions pour les véritables
interêts de mon penple.
MYLORDS ET MESSIEURS ,
Si on a toujours souhaité que les affaires du Parlementy
fussent traitées sans chaleur et sans animosité
, mais avec la modération qui fait connoître
la justice de la sagesse de la Nation ; c'est à present
qu'on doit le desirer plus particulierement, afin
que cette session ne soit point prolongée par des dér
fais inutiles , lorsque tout le Royaume paroît préparé
par l'élection d'un nouveau Parlement , évenement
quifait l'attention de toute l'Europe. Je suis tressatisfait
que le choix des nouveaux Deputez soit
une occasion pour moi de connoître les veritables
sentimens de mon Peuple, et de faire voir qu'ils ont
Hiiij été
1 MERCURE DE FRANCE
été mal rendus et déguisez. On peut aisement en
imposer à ceux qui ne voient et n'entendent les choses
que de loin , et les exposer à concevoir defausses
esperances ou à se livrer à des craintes peu fondées ;
mais j'espere qu'un peu de temps détruira ces opiniens
et qu'on reconnoîtra que la Grande Bretagne
est toujours disposée à faire ce que l'honneur et l'in
terêt de la Nation exigent d'elle.
Le Roy s'étant retiré de la Chambre des Pairs,
après que le Grand Chancelier eut prononcé au
nom de S. M. la Harangue aux deux Chambres;
les Seigneurs résolurent de présenter une adresse
au Roy pour le remercier , ils s'assemblerent le
lendemain , et après s'être ajournez au 30 , ils se
rendirent au Palais de Saint James , où ils présenterent
leur adresse , par laquelle ils assurerent
le Roy qu'ils entreroient avec autant de zéle que
de confiance dans toutes les vûës que S. M. leur
avoit expliquées dans sa Harangue . Le Roy leas
répondit :
MYLORDS ,
Je vous remercie de cette respectueuse et fidele
adresse ; la satisfaction que vous me témoignez de
mon attention et de mes efforts continuels à conserver
la paix et la tranquillité publique , m'est_extrémement
agreable, et comme je n'ai autre chose en vuë
que l'honneur et la dignité de ma Couronne et lø
bien de mes Royaumes , vous pouvez être assurez
de la continuation de mes soins et de ma vigilance
pour parvenir à ces fins desirables , et de la ferme
resolution où je suis , quelques evenemens qui_arrivent
de prendre les mesures les plus capables de repondre
à la confiance que vous avez en moi , et de
procurer la sureté et le bonheur de la Nation.
La
JANVIER . 1734. 161
La Chambre des Communes a aussi présenté
son adresse au Roy , qui y a fait la réponse suivante.
MESSIEURS ,
Je vous remercie de cette respectueuse et fidele adres
se et de la confiance que vous avez en moi , vous
pouvez être assurez que je ne m'en servirai quepour
Phonneur de la Couronne et le veritable interét de
mon peuple.
7
N append de Londres , que le 28. de ce
mois , vers les deux heures après midi , lė
Roi s'étoit rendu à la Chambre des Pairs avec les
ceremonies accoûtumées , et S. M. après avoir
mandé la Chambre des Communes , à fait le
Discours suivant.
MYLORDS ET MISSIEURS.
La guerre commencée depuis peu, et qui est poussée
avec tant de vigueur contre l'Empereur par les
Puissances réunies de France , d'Espagne et de Sardaigne
, est devenue l'objet de l'attenion de l'Europ
.Quoique je ne m'y sois engagé en aucune maniere,
et que je n'y aye de part que par mes bons officesdans
les négociations qu'on a citées comme les principales
causes et les motifs de cette guerre , je ne peus
me dispenser sur cet évenement , ni être indifferent
sur les conséquences d'une guerre entreprise es
soutenuepar des Alliez si puissants . Si jamais une
occasion a demandé quelque chose de plus qu'une
prudence et une circonspection ordinaire , c'est celle
qui se présente , et nous force d'user de la derniere
précaution , pour ne nous pas déterminer trop précipitamment
dans une conjoncture si critique et si
importante : elle demande que nous examinions à
fond ce que l'honneur et la dignité de ma Couronne
et de mes Royaumes , le veritable interét de
mon Peuple , et les engagemens que nous avons pris
avec diverses puissances dont nous sommes alliez .
peuvent exiger de nous avec justice . C'est par cette
raison que j'ai crû qu'il convenoit de prendre du
temps pour examiner les faits alleguez de part et
d'autre , et d'attendre le résultat des Conseils des
Puissances qui sont le plus interessées à cette guerre,
Hij
158 MERCURE DE FRANCE
et de concert avec celles qui ont des engagemens
avec moi, et qui n'ont point pris part à la guerre ,
plus ( particulierement avec les Etats generaux des
Provinces- Unies ) les mesures qui paroîtront les plus
convenables à notre sûreté commune et les plus propres
à rétablir la paix daus l'Europe. Les résolutions
du Parlement de la Grande-Bretagne sont
d'une trop grande importance dans une conjoncture
si délicate, pour ne pas exciter l'attention et l'impatience
de ceux qui esperent tirer avantage de nos
résolutions , et de s'en servir au préjudice de ce
Royaume ; ainsi nous devons déliberer avec une
grande précaution, et examiner avec toute la prudence
imaginable toutes les circonstances , avant que
de nous déterminer à prendre un parti . Comme dans
toutes mes reflexions sur cette importante affaire ,
J'aurai principalement égard à l'honneur de ma
Couronne et à l'interêt de mon Peuple , et que je ne
me gouvernerai que par ces vûës , je ne doute pas
que je ne puisse compter entierement sur l'appui et
assistance de mon Parlement , sans m'exposer par
gtune Déclaration précipuée à des inconveniens
op'on deix éviter autant qu'il est possible . En attendivot
je suis persuadé que vous prendrez les précautions
nécessaires pour mettre mes Royaumes , mes
droits et mes possessions à couvert de tous dangers et
de toute insulte , et pour conserver à la Nation Bri
tannique les égards qui lui sont dûs.Quel que soit le
parti auquel nous nous déterminerons , il est très-raisonnable
de nous mettre en état de deffense, sur tout
dans le temps que toute l'Europe est armée . Par la
nous conserverons mieux la paix dans ce Royaume ,
et nous donnerons plus de poids aux mesures qu'il
conviendra de prendre avec nos Alliez ; sans cette
précaution nous nous ferioms mépriser au- dehors ,
et nousferions naître la tentation et l'encouragement
AUX
JANVIER 1734 159
Bux ves dangereuses de ceux qui se flatttent toujours
de tirer quelque avantage des troubles et des
désordres publics.
MESSIEURS de la Chambre des Communes.
Je ferai remettre devant vous l'état des dépenses
qui exigent de vous une attention actuelle et immé
diate ; l'augmentation qu'on vous proposera pour te
service de Mer , sera tres - considerable , mais je suis
assuré qu'elle vous paroîtra raisonnable et necessaire.
Je dois particulierement recommander à vos
soins les Dettes de la Marine , qui vous ont été présentées
tous les ans . La circonstance présente me
fait croire que vous penserez qu'il est nécessaire d'y
pourvoir , et que le service public souffriroit d'un plus
long retardement à prendre une résolution sur cette
affaire. Comme ces Charges et dépenses sont inévi
tables , je ne fais aucun doute que vous ne leviez les
secours d'argent qui sont nécessaires, avec beaucoup
de diligence et avec le zéle que ce Parlement a
marqué dans toutes les occasions pour les véritables
interêts de mon penple.
MYLORDS ET MESSIEURS ,
Si on a toujours souhaité que les affaires du Parlementy
fussent traitées sans chaleur et sans animosité
, mais avec la modération qui fait connoître
la justice de la sagesse de la Nation ; c'est à present
qu'on doit le desirer plus particulierement, afin
que cette session ne soit point prolongée par des dér
fais inutiles , lorsque tout le Royaume paroît préparé
par l'élection d'un nouveau Parlement , évenement
quifait l'attention de toute l'Europe. Je suis tressatisfait
que le choix des nouveaux Deputez soit
une occasion pour moi de connoître les veritables
sentimens de mon Peuple, et de faire voir qu'ils ont
Hiiij été
1 MERCURE DE FRANCE
été mal rendus et déguisez. On peut aisement en
imposer à ceux qui ne voient et n'entendent les choses
que de loin , et les exposer à concevoir defausses
esperances ou à se livrer à des craintes peu fondées ;
mais j'espere qu'un peu de temps détruira ces opiniens
et qu'on reconnoîtra que la Grande Bretagne
est toujours disposée à faire ce que l'honneur et l'in
terêt de la Nation exigent d'elle.
Le Roy s'étant retiré de la Chambre des Pairs,
après que le Grand Chancelier eut prononcé au
nom de S. M. la Harangue aux deux Chambres;
les Seigneurs résolurent de présenter une adresse
au Roy pour le remercier , ils s'assemblerent le
lendemain , et après s'être ajournez au 30 , ils se
rendirent au Palais de Saint James , où ils présenterent
leur adresse , par laquelle ils assurerent
le Roy qu'ils entreroient avec autant de zéle que
de confiance dans toutes les vûës que S. M. leur
avoit expliquées dans sa Harangue . Le Roy leas
répondit :
MYLORDS ,
Je vous remercie de cette respectueuse et fidele
adresse ; la satisfaction que vous me témoignez de
mon attention et de mes efforts continuels à conserver
la paix et la tranquillité publique , m'est_extrémement
agreable, et comme je n'ai autre chose en vuë
que l'honneur et la dignité de ma Couronne et lø
bien de mes Royaumes , vous pouvez être assurez
de la continuation de mes soins et de ma vigilance
pour parvenir à ces fins desirables , et de la ferme
resolution où je suis , quelques evenemens qui_arrivent
de prendre les mesures les plus capables de repondre
à la confiance que vous avez en moi , et de
procurer la sureté et le bonheur de la Nation.
La
JANVIER . 1734. 161
La Chambre des Communes a aussi présenté
son adresse au Roy , qui y a fait la réponse suivante.
MESSIEURS ,
Je vous remercie de cette respectueuse et fidele adres
se et de la confiance que vous avez en moi , vous
pouvez être assurez que je ne m'en servirai quepour
Phonneur de la Couronne et le veritable interét de
mon peuple.
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Résumé : GRANDE BRETAGNE.
Le 28 janvier 1734, le roi de Grande-Bretagne a adressé un discours à la Chambre des Pairs et à la Chambre des Communes pour aborder la guerre en cours entre l'Empereur et les Puissances réunies de France, d'Espagne et de Sardaigne. Bien que la Grande-Bretagne ne soit pas directement impliquée dans ce conflit, le roi a souligné l'importance de cette guerre pour l'Europe et la nécessité de prendre des précautions pour éviter des décisions hâtives. Il a mis en avant l'honneur de sa couronne, l'intérêt de son peuple et les engagements avec diverses puissances alliées. Le roi a également insisté sur la nécessité de se préparer à la défense, surtout dans un contexte où toute l'Europe est en état d'alerte. Il a recommandé aux Communes de lever les fonds nécessaires pour les dépenses de la marine et de traiter les affaires parlementaires avec modération pour éviter des prolongations inutiles. En réponse, les Chambres ont présenté des adresses au roi pour le remercier de ses efforts en faveur de la paix et de la tranquillité publique. Le roi a assuré de sa continuité dans ces efforts.
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117
p. 161-162
ARMÉE D'ITALIE, Prise de Novarre, &c.
Début :
La Garnison du Château de Milan en sortit le 2. de ce mois avec les honneurs de la [...]
Mots clefs :
Novare, Troupes, Nuit, Marquis de Coigny, Compagnies de grenadiers, Château, Mois, Guerre, Tranchée
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ARMÉE D'ITALIE, Prise de Novarre, &c.
AR ME'E D'ITALIE
Prise de Novarre , & c.
A Garnison du Château de Milan en sortit
le 2. de ce mois avec les honneurs de la
Guerre. Le Maréchal Visconti qui étoit à la
tête , l'a conduite à Mantouë , au nombre d'environ
800 hommes.
•
Les Troupes qui avoient été commandées
après cette expedition pour aller sous les ordres
du Marquis de Coigny , Lieutenant General
' faire le Siége de Novarre , étant arrivées devant
cette Place , la Tranchée fut ouverte la nuit du
sau 6 de ce mois : on y employa deux mille
Travailleurs , soutenus par les deux Bataillons
du Regiment Dauphin , et par six Compagnies
de Grenadiers et les Troupes furent commandées
par M. d'Affry Maréchal de Camp. On
forma pendant cette nuit une parallele d'environ
300 toises , sans perdre un seul homme , quoique
les assiégez se fussent apperçus des travaux,
parce qu'un brouillard très épais joint à l'obscu
rité de la nuit , avoir obligé d'allumer des méches
de distance en distance pour être en état de traouvrages.
ser les
>
H▾
2
Le
162 MERCURE DE FRANCE
1
Le 6 le Marquis de Fervaques Maréchal de
Camp , releva la Tranchée avec deux Bataillons
des Troupes du Roy de Sardaigne , et quatre
Compagnies de Grenadiers de celles du Roy ;
on perfectionna les travaux commencez la
veille , et on établit deux Batteries de quatre
Mortiers chacune , lesquelles commencerent à
tirer le lendemain : pendant la nuit on fit une
seconde parallele et plusieurs communications
avec la premiere.
On travailloit le à placer les Batteries de
Canon lorsque les assiégez demanderent à capituler.
Il leur fut accordé de sortir avec les
honneurs de la Guerre et deux pièces de Canon ,
et le Gouverneur s'obligea par la capitulation
de faire sortir sans Canon ni Artillerie le Détachement
de la Garnison qui etoit dans le Fort
d'Arrona.
Le Maréchal de Villars ayant appris à Milan
le 8 de ce mois par un Courier que lui dépêcha
le Marquis de Coigny, la Prise de Novarre et du
Fort d'Arrona il fit partir sur le champ le
Marquis de Firmacon , pour en aller porter la
nouvelle au Roy .
,
La Garnison de Novarre qui étoit de 1300
hommes , en est sortie le 10 pour se retirer à
Mantouë.
Le Marquis de Maillebois, Lieutenant General ,
arriva le s devant le Château de Sarravale , et le
même jour le Commandant qui avoit été sommé
de se rendre , demanda à capituler vers les
huit heures du soir.
Le Marquis de la Chatre qui commandoit la
Tranchée , entra à la tête des Troupes dans le
Château , où il fit exécuter ce qui avoit été convenu
avec le Commandant la Garnison : été
faite Prisonniere de Guerre , les Officiers ont été
envoyez à Alexandrie , et les Soldats à Asti .
Prise de Novarre , & c.
A Garnison du Château de Milan en sortit
le 2. de ce mois avec les honneurs de la
Guerre. Le Maréchal Visconti qui étoit à la
tête , l'a conduite à Mantouë , au nombre d'environ
800 hommes.
•
Les Troupes qui avoient été commandées
après cette expedition pour aller sous les ordres
du Marquis de Coigny , Lieutenant General
' faire le Siége de Novarre , étant arrivées devant
cette Place , la Tranchée fut ouverte la nuit du
sau 6 de ce mois : on y employa deux mille
Travailleurs , soutenus par les deux Bataillons
du Regiment Dauphin , et par six Compagnies
de Grenadiers et les Troupes furent commandées
par M. d'Affry Maréchal de Camp. On
forma pendant cette nuit une parallele d'environ
300 toises , sans perdre un seul homme , quoique
les assiégez se fussent apperçus des travaux,
parce qu'un brouillard très épais joint à l'obscu
rité de la nuit , avoir obligé d'allumer des méches
de distance en distance pour être en état de traouvrages.
ser les
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2
Le
162 MERCURE DE FRANCE
1
Le 6 le Marquis de Fervaques Maréchal de
Camp , releva la Tranchée avec deux Bataillons
des Troupes du Roy de Sardaigne , et quatre
Compagnies de Grenadiers de celles du Roy ;
on perfectionna les travaux commencez la
veille , et on établit deux Batteries de quatre
Mortiers chacune , lesquelles commencerent à
tirer le lendemain : pendant la nuit on fit une
seconde parallele et plusieurs communications
avec la premiere.
On travailloit le à placer les Batteries de
Canon lorsque les assiégez demanderent à capituler.
Il leur fut accordé de sortir avec les
honneurs de la Guerre et deux pièces de Canon ,
et le Gouverneur s'obligea par la capitulation
de faire sortir sans Canon ni Artillerie le Détachement
de la Garnison qui etoit dans le Fort
d'Arrona.
Le Maréchal de Villars ayant appris à Milan
le 8 de ce mois par un Courier que lui dépêcha
le Marquis de Coigny, la Prise de Novarre et du
Fort d'Arrona il fit partir sur le champ le
Marquis de Firmacon , pour en aller porter la
nouvelle au Roy .
,
La Garnison de Novarre qui étoit de 1300
hommes , en est sortie le 10 pour se retirer à
Mantouë.
Le Marquis de Maillebois, Lieutenant General ,
arriva le s devant le Château de Sarravale , et le
même jour le Commandant qui avoit été sommé
de se rendre , demanda à capituler vers les
huit heures du soir.
Le Marquis de la Chatre qui commandoit la
Tranchée , entra à la tête des Troupes dans le
Château , où il fit exécuter ce qui avoit été convenu
avec le Commandant la Garnison : été
faite Prisonniere de Guerre , les Officiers ont été
envoyez à Alexandrie , et les Soldats à Asti .
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Résumé : ARMÉE D'ITALIE, Prise de Novarre, &c.
Le texte décrit plusieurs événements militaires en Italie. Le 2 du mois, la garnison du Château de Milan, dirigée par le Maréchal Visconti, quitta Milan avec les honneurs de la guerre et se dirigea vers Mantoue, composée d'environ 800 hommes. Par la suite, des troupes commandées par le Marquis de Coigny arrivèrent devant Novarre pour en faire le siège. La nuit du 6 du mois, une tranchée fut ouverte par 2 000 travailleurs soutenus par des bataillons du Régiment Dauphin et des compagnies de grenadiers, sous les ordres de M. d'Affry. Malgré la vigilance des assiégés, les travaux furent réalisés sans perte grâce à un brouillard épais. Le 6, le Marquis de Fervaques prit le relais avec des troupes du Roi de Sardaigne et des grenadiers, perfectionnant les travaux et établissant des batteries de mortiers. Pendant la nuit, une seconde parallèle et plusieurs communications furent créées. Alors que les batteries de canon étaient en cours de placement, les assiégés demandèrent à capituler. Ils obtinrent de sortir avec les honneurs de la guerre et deux pièces de canon, tandis que le gouverneur dut faire sortir le détachement du Fort d'Arrona sans canon ni artillerie. Le Maréchal de Villars, informé de la prise de Novarre et du Fort d'Arrona, envoya le Marquis de Firmacon porter la nouvelle au Roi. La garnison de Novarre, composée de 1 300 hommes, se retira à Mantoue le 10. Par ailleurs, le Marquis de Maillebois arriva devant le Château de Sarravale et le commandant demanda à capituler. La garnison fut faite prisonnière de guerre, les officiers furent envoyés à Alexandrie et les soldats à Asti.
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118
p. 382
GRANDE BRETAGNE.
Début :
Le 5. de ce mois, les Seigneurs agiterent s'ils prieroient le Roy de communiquer à la [...]
Mots clefs :
Guerre, Seigneurs
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : GRANDE BRETAGNE.
GRANDE BRETAGNE.
Er. de ce mois , les Seigneurs agiterent s'ils
prieroient le Roy de communiquer à la
Chambre , les intentions que Sa Majesté a données
à ses Ministres par rapport aux négociations
qui sont alleguées comme les causes et les
principaux motifs de la guerre que les Puissances
Unies de France , d'Espagne et de Sardaigne ,
ont déclaré à l'Empereur , et il fut décidé à la
pluralité de cinquante- sept voix contre trente
qu'on ne feroit point cette demande à S. M.
Er. de ce mois , les Seigneurs agiterent s'ils
prieroient le Roy de communiquer à la
Chambre , les intentions que Sa Majesté a données
à ses Ministres par rapport aux négociations
qui sont alleguées comme les causes et les
principaux motifs de la guerre que les Puissances
Unies de France , d'Espagne et de Sardaigne ,
ont déclaré à l'Empereur , et il fut décidé à la
pluralité de cinquante- sept voix contre trente
qu'on ne feroit point cette demande à S. M.
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119
p. 601-603
ALLEMAGNE.
Début :
L'Armée que l'Empereur aura cette année en Italie, et qui sera composée d'environ cinquante [...]
Mots clefs :
Comte de Mercy, Prince de Wurtemberg, Empereur, Armée, Troupes, Guerre
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ALLEMAGNE.
ALLEMAGNE.
'Armée que l'Empereur aura cette année enIta
L'lic, et quisera composée d'environ cinquante
mille homines , doit s'assembler entre les Villes
de Trente , et de Eolzano , et l'on a reçû avis
que le Comte de Mercy s'étoit rendu à Rovere
pour faire la revue des Troupes à mesure qu'elles
arrivent , et pour les distribuer dans les quartiers
où elles resteront jusqu'à l'ouverture de la Campagne.
Le Prince d'Armstadt Gouverneur de Mantouë
, et le Prince Frederic de Wirtemberg
qui ont refusé de servir sous les ordres du Comte
de Mercy sont attendus à Vienne.
Sa Majesté Imperiale a ordonné au General
Palfi qui avoit demandé que son Regiment allât
sur le Rhin , de le faire marcher en Hongrie
I Palk
602 MERCURE DE FRANCE
où l'on doit envoyer encore d'autres Troupes.
;
L'Empereur a nommé pour servir dans l'Armée
du Rhin , sous les ordres du Prince Eugene,
le Duc de Wirtemberg , le Duc de Brunswick-
Lunebourg Bevern , et le Comte de Harrac
Feldt Maréchaux; le Duc d'Aremsberg , et le
Comte de Wallis , Généraux d'Infanterie le
Comte de Hauttois , Général de Cavalerie ; le
Prince Ferdinand de Baviere, le Prince de Hesse,
le Prince de Hohenzolern , le Comte Philippi ,
le Baron de Wittigenaw , le Baron de Schmettaw
, &c. le Comte de Soissons , le Prince de
Lichtenstein , &c.Majors Généraux de Cavalerie.
Selon diverses Lettres d'Allemagne , la Diette
de Ratisbonne a déliberé sur le Décret que l'Empereur
y a envoyé au sujet de la Guerre ; et les
Ministres des Electeurs de Bavière et de Cologne,
de l'Electeur Palatin, et de plusieurs autres Princes
, ont representé à l'Assemblée toutes les rai-
Sons qui devoient déterminer les Princes de l'Empire
à ne point déclarer la Guerre à la France
mais malgré leurs remontrances , il a été résolų,
à la pluralité des voix , que l'Empire se joindroit
à l'Empereur.
On mande de Vienne que le Conseil des Finances
s'étant assemblé plusieurs fois pour déliberer
sur les moyens de fournir aux dépenses de la
Guerre , sans surcharger les Païs héréditaires
d'impositions trop onéreuses ; il s'est déterminé
à la levée du Dixiéme sur les revenus desTerres
, et des autres biens fonds , dans tous les Païs
de la Domination de S.M. Imp . et le bruit court
qu'il a été résolu en même - temps de prendre le
Centiéme des Capitaux de toutes les obligations
portant interêt.
Les mêmes Lettres ajoûtent que le Grand- Seigncur
1
MARS. 1734. 603
gneur continuoit de faire assembler les Troupes
d'Europe , et que le Kan des Tartares s'étoit
avancé avee son Armée dans la Basse- Arabie ,
pour agir contre les Moscovites.
'Armée que l'Empereur aura cette année enIta
L'lic, et quisera composée d'environ cinquante
mille homines , doit s'assembler entre les Villes
de Trente , et de Eolzano , et l'on a reçû avis
que le Comte de Mercy s'étoit rendu à Rovere
pour faire la revue des Troupes à mesure qu'elles
arrivent , et pour les distribuer dans les quartiers
où elles resteront jusqu'à l'ouverture de la Campagne.
Le Prince d'Armstadt Gouverneur de Mantouë
, et le Prince Frederic de Wirtemberg
qui ont refusé de servir sous les ordres du Comte
de Mercy sont attendus à Vienne.
Sa Majesté Imperiale a ordonné au General
Palfi qui avoit demandé que son Regiment allât
sur le Rhin , de le faire marcher en Hongrie
I Palk
602 MERCURE DE FRANCE
où l'on doit envoyer encore d'autres Troupes.
;
L'Empereur a nommé pour servir dans l'Armée
du Rhin , sous les ordres du Prince Eugene,
le Duc de Wirtemberg , le Duc de Brunswick-
Lunebourg Bevern , et le Comte de Harrac
Feldt Maréchaux; le Duc d'Aremsberg , et le
Comte de Wallis , Généraux d'Infanterie le
Comte de Hauttois , Général de Cavalerie ; le
Prince Ferdinand de Baviere, le Prince de Hesse,
le Prince de Hohenzolern , le Comte Philippi ,
le Baron de Wittigenaw , le Baron de Schmettaw
, &c. le Comte de Soissons , le Prince de
Lichtenstein , &c.Majors Généraux de Cavalerie.
Selon diverses Lettres d'Allemagne , la Diette
de Ratisbonne a déliberé sur le Décret que l'Empereur
y a envoyé au sujet de la Guerre ; et les
Ministres des Electeurs de Bavière et de Cologne,
de l'Electeur Palatin, et de plusieurs autres Princes
, ont representé à l'Assemblée toutes les rai-
Sons qui devoient déterminer les Princes de l'Empire
à ne point déclarer la Guerre à la France
mais malgré leurs remontrances , il a été résolų,
à la pluralité des voix , que l'Empire se joindroit
à l'Empereur.
On mande de Vienne que le Conseil des Finances
s'étant assemblé plusieurs fois pour déliberer
sur les moyens de fournir aux dépenses de la
Guerre , sans surcharger les Païs héréditaires
d'impositions trop onéreuses ; il s'est déterminé
à la levée du Dixiéme sur les revenus desTerres
, et des autres biens fonds , dans tous les Païs
de la Domination de S.M. Imp . et le bruit court
qu'il a été résolu en même - temps de prendre le
Centiéme des Capitaux de toutes les obligations
portant interêt.
Les mêmes Lettres ajoûtent que le Grand- Seigncur
1
MARS. 1734. 603
gneur continuoit de faire assembler les Troupes
d'Europe , et que le Kan des Tartares s'étoit
avancé avee son Armée dans la Basse- Arabie ,
pour agir contre les Moscovites.
Fermer
Résumé : ALLEMAGNE.
En 1734, l'armée impériale allemande, forte de cinquante mille hommes, se rassemble entre Trente et Eozano sous la direction du Comte de Mercy. Les Princes d'Armstadt et Frédéric de Wurtemberg, ayant refusé de servir sous Mercy, sont attendus à Vienne. L'Empereur ordonne au Général Palfi de diriger son régiment vers la Hongrie, où d'autres troupes doivent également être envoyées. Pour l'armée du Rhin, dirigée par le Prince Eugène, plusieurs hauts gradés sont nommés, dont les Ducs de Wurtemberg et de Brunswick-Lunebourg Bevern, et le Comte de Harrach. La Diète de Ratisbonne décide, malgré des objections, que l'Empire se joindra à l'Empereur dans le conflit. À Vienne, le Conseil des Finances décide de lever un dixième sur les revenus des terres et un centième sur les capitaux des obligations pour financer la guerre. Par ailleurs, le Grand Seigneur rassemble des troupes en Europe, et le Khan des Tartares avance en Basse-Arabie contre les Moscovites.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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120
p. 972-979
EXTRAIT du Protocole de la Diete de l'Empire, contenant les raisons alleguées par les Ministres de Baviere, pour s'opposer à la Déclaration de guerre contre la France.
Début :
Quelque déplorable que soit la Guerre actuellement allumée entre Sa Majesté Imperiale et la [...]
Mots clefs :
Saint Empire romain, Guerre, États, Cercles, Défense, Déclaration de guerre, Couronne, France, Commission, Pologne
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : EXTRAIT du Protocole de la Diete de l'Empire, contenant les raisons alleguées par les Ministres de Baviere, pour s'opposer à la Déclaration de guerre contre la France.
EXTRAIT du Protocole de la Diete
de l'Empire , contenant les raisons alleguées
par les Ministres de Baviere ,
pour s'opposer à la Déclaration de
guerre contre la France.
Velque déplorable que soit la Guerre actuelle
Y
ment allumée entre Sa Majesté Imperiale et l'a
Couronne de France , il est néanmoins évident
même par la Déclaration qu'il a plû à S. M. Imp.
de faire à l'Empire au commencement de son Deeret
de Commission , ainsi que par la Piece intitulée,
Motifs de Résolution du Roy , jointe audit De
eret , que la présente Guerre survenue entre ces deux
Hautes-Puissances, prénd sa source dans l'affaire de
Election d'un Roy de Pologne, mais que quelque
soit l'affaire de cette Election , et quelque fondé et
incontestable qne puisse être tout ce qu'on a publié
touchant les intrigues pratiquées à ce sujet , ( car il
ne s'agit pas ici d'entrer dans aucune discussion par
rapport à l'agresseur , ni dans aucun examen par
rapport aux Traitez précedemment faits à l'insc
de l'Empire , avec des Puissances Etrangeres ) il
est toujours certain que l'Empire n'ayant ni allian.
ce ni engagement special avec le Royaume de Pologne
, doit regarder cette affaire én quelque façon
comme étrangere, et à laquelle il n'est point oblige
de prendre part. Il s'agit donc présentement de dé
liberer
MAY. 1734. 973
liberer si , vu les motifs representez par S. M. Im.
ala Diete , l'Empire doit generalement consentirà
une Déclaration de Guerre contre la France.
Les Loix de l'Empire établissent suffisamment
ce qu'il convient de faire pour sa deffense , en cas
de quelque attaque ennemie , personne ne l'ignore ;
mais comme le Saint Empire Romain est en paix
avec toutes les Puissances étrangeres , et que la
Couronne de France même, après s'être emparée du ..
Fort de Kell , afait déclarer par écrit le 14. Octobre
dernier à tous les Electeurs , Frinces et Etats
du Saint Empire Romain , par M. Blondel , son
Ministre,ainsi qu'il paroît par la Piece annexée au
Decret Imperial de Commission , qu'elle n'a rien
plus à coeur que de maintenir la Paix avec l'Empire
et d'observer les Traitez , sans vouloirfaire des
conquêtes , promettant en consequence de rendre ce
Fort de Kell ; on ne voit pas que l'Empire puisse
avoir aucune raison suffisante d'entrer en guerre ;
d'ailleurs c'est une chose notoire aux Electeurs ,
Princes et Etats , que pendant le peu d'années de
Paix dont on a joui , l'Empire , et en particulier les
Cercles , qui durant la derniere Guerre et tant d'au
tres qui l'ont précedée , se sont trouvez les plus èxposez
aux attaques ennemies , et n'ont pû éviter les
degâts et la destruction qui accompagnent toujours
les Armes , ne se sont pas encore assez bien rétablis
des pertes qu'ils ont soufertes , pour qu'on les expose
de nouveau aux mêmes inconveniens , et cela pour
une affaire étrangere à laquelle ils n'ont aucune
part , et pour qu'on exige d'eux qu'ils contribuent
aux frais d'une guerre qui durera peut -être plu
sieurs années ; car si l'on considere avec attention
les suites onereuses d'une rupture , on trouvera ,
l'experience nous le montre, que lorsqu'elle est entamée,
il est bien difficile d'en prévoir les évenemens et
dejuger de sa durée.
"
et
Après
974 MERCURE DE FRANCE
>
Apr's cela quelqu'heureuse que pût être cette
Guerre , et quand meme on pourroit obliger la Partie
adverse à consentir à une Paix durable et avantageuse
, la méme experience nous fait voir que
toute l'utilité qui en resultera aux Etats du Saint
Empire Romain , sera qu'on leur rende leurs Pays
mais désolez , et dans un état plus triste encore que
celui où leurs Sujets et leurs Pays se trouvent actuellement
sans pouvoir esperer aucun agrandissement
, puisqu'on a vu que tous les efforts qu'on a
faits jusqu'à pretent pour cela , ont toujours été infructueux.
C'est pourquoi , et dautant S. M. I.
par son Decret de Commission , a non seulement recommandé
le fait aux Etats , mais que méme elle
demande gracieusement leur conseil et avis , ilparoit
qu'on doit murement déliberer si avant que de
parler d'aucune Déclaration de Guerre , il ne seroit
pas con enable la Diette songeat aux moyens
d'éviter un aussigrand mal qu'est une Guerre offensive
; il paroit que c'est l'unique moyen de conserver
la tranquillitéparmi les Etats de l'Empire et de
les mettre en état de mieux servir S. MI. et la
Patrie
que
que
que
>
Aussi-tôt S. A. E. de Baviere comme
Membre du Cercle de Suabe, en vertu des Terres et
Seigneuries qu'elle y possede , eût appris que ce Cercle
et les autres Cercles associez devoient s'assembler
, elle donna ordre de leur representer la necessité
qu'il y avoit de mettre promptement leurs Pays
dans un état convenable de deffense , sans préjudice
de qui que ce fut.
C'est un pareil état de deffense conformement aux
résolutions prises dans l'Assemblée desdits Cercles
que S. A. E. souhaite de la part des Electeurs
Princes et Etats de l'Empire , et elle le regarde
comme un point si necessaire et si important dans la
circons
MAY 1724. 975
sirconstance présente des affaires , que bien loin de
vouloir s'en élo gner iant soit peu , elle est disposée ,
en conformité de sa Naissance et ae son devoir ,
contribuer de tout son pouvoir à tout ce qui peut
tendre à la conservation du Sant Empire Romain
en general, et de chaqueEtat en particulier,mais elle
croit qu'il faut éviter toute offense et qu'il est bien
piur convenable de songer un quement à la defense
et à la conservation dudit Saint Empire Romain et
de ses Etass particuliers .
I •. Parce que toute personne qui voudra se donner
la peine d'examiner sans partialité et sans prévention
la source et la cause de la presente Guerre
, verra facilement en consequence des raisons al.
leguées ci- dessus , qu'elle ne peut originairement regarder
en aucune maniere le Saint Empire Romain,
puisque les Hautes Parties Belligerantes ont pour
principal motif le soin de vanger reciproquement leur
honneur qu'elles croyent offensé.
·
>
2 Farce qu'on ne sçauroit conseiller ni approuver
que pour une cause étrangere , à laquelle le
Saint Empire Romain n'a aucune part , on veüil-
Le prizer de la douce Paix rétablie en dernier lieu
et acquise aux dépens de tant de sang répandu , et
qu'on cherche à l'engager dans une nouvelle Guerre
onereuse , dont l'is në et la durée sont si incertaines
et dont tout le poids tomberoit sur ces Cercles , qui
par leur situation se trouvent les plus exposés au danger
, et par consequent à une ruine inévitable sans
Pavoir meritée Les Pactes entre la très - Illustre
Maison Archiducale de l'Empereur et la Couronne
de Pologne , subsistent depuis plusieurs années ,
ayant été établis sous le gouvernement de l'Archiduc
Albert et du Roi Casimir , et confirmés dernie➡
rement par 1 En pereur Leopold,de glorieuse memoi-
Fe ; ils ont pour objet la défense mutuelle de leurs
Royaumes ,
976 MERCURE DE FRANCE
Royaumes , ainsi que de leur Commerce ; mais ce
n'est pas en qualité d'Empereurs et du consentement
de l'Empire , que les Princes de la Maison d'Autriche
ont contracté ces Alliances ; ils ne l'ontfait
que pour leur propre interêt , et à cause de la proximité
de leurs Terres et Provinces , par consequent
Le Saint Empire. Romain n'y a aucune part.
3°. Comme Sa Majeste Imperiale , pendant son
glorieux Regne , a donnéplusieurs preuves éclatantes
du desir qu'elle a de maintenir et de conserver
le repos et le salut du Saint Empire Romain , et
que de tout tems on a regardé la tranquillité genevale
comme le bien le plus desirable , Elle peut d'autant
moins trouver mauvais que les Etats se
mettent simplement dans un état de défense , qu'elle
a tout lieu d'avoir une entiere confiance dans le
Saint Empire Romain , et qu'elle n'ignore pas les
tristes suites que la Guerre entraîne après elle . Il est
d'ailleurs à remarquer que d'autres Puissances
quoiqu'étroitement unies et alliées avec Š. M. I.
auxquelles on aura sans doute communiqué tout ce
qui s'est passé dans l'affaire de Pologne , et qui par
consequent n'ignorent pas laquelle des deux Hautes
Parties doit être considerée comme l'Agresseur dans
la presente Guerre , n'ont pas encore jusqu'à present
jugé à propos de se déclarer contre la France ,
soit par le desir de conserver quelques uns de leurs
Etats et Sujets , ou pour d'autres raisons , quoique
quelques unes de ces Puissances se mettent sur
leurs gardes , ce n'est apparemment que pour mieux
maintenir et conserver la tranquillité.
Si le Saint Empire Romain se trouvoit frustré de
Passistance de ces Puissances, le poids de la presente
Guerre lui seroit difficile à supporter , et le danger
plus grand et plus évident sur tout si S. M. I.
alloit retirer en tout ou en partie , les Troupes qu'elle
a fur
MAY. 1734
977
vaisur
le Rhin pour les envoyer à la défense de ses
autres Etatt et qu'elle laissat aux Cercles le soin de
la défense de l'Empire. Cette crainte n'est pas
neni chimerique , elle est fondée sur l'experience de
se qui s'est passé pendant la derniere Guerre , où
P'on a vu les Troupes Imperiales quitter le Rhin , et
les Cercles seuls obligés de défendre leurs Terres ,
leur grand préjudice , et à la ruine de leurs Pays.
Deplus , les Actes de l'Empire font foi que d'un
côté les Etats ne voulurent pas dans la derniere
Guerre s'engager avant que les deux Puissances
Maritimes se fussent alliés avec Sa Majesté Imperiale
; et que d'un autre côté , aussi- tôt que lesdites
Puissances se furent separées de la grande Alliance
, les mêmes Etats jugerent à propos d'accepter
les conditions du Traité de Rastadt , donnant
par-1
-là clairement à connoître combien il leur étoit
impossible de continuer la Guerre sans la concurrence
des Puissances Maritimes. C'est pourquoi le
Saint Empire Romain , et en particulier les Cercles
les plus exposés , qui certainement ne se sont pas encore
rétablis des pertes souffertes , feroient bien de
senger à épargner et ménager leurs forces chancellantes
pour des occasions plus importantes qui pourroient
survenir , et qui dépendent de la viciffitude
des choses , sans quoi on pourroit bien s'en repentir ,
mais peut-être trop tard.
4°. La Couronnede France ne peut trouver mau
vais que l'Empire employe pour sa défense tous les
moyens necessaires et conformes au droit naturel ;
puisque dans la Déclaration qu'elle a fait faire par
son Ministre , et qui se trouve attachée au Decret
Imperial de Commission ci - desus mentionné , Elle
promet solemnellement sous la Foi publique qu'elle
se prêtera à tout ce qui peut maintenir la tranquil-
Jité du SaintEmpire Romain : Or , rien n'y pens
G plus
978 MERCURE DE FRANCE
plus contribuer qu'un Etat convenable de défense ?
d'ailleurs cette même Couronne У déclare qu'elle
fera bonifier , si cela n'a étéfait , les Contributions
qu'elle a été obligée d'exiger sur les Terres de l'Empire
, et qu'elle fera restituer le Fort de Kehl dont
elle s'est emparée , ou qu'elle le fera garder par des
Troupes Neutres jusqu'à la Paix , afin que le Saint
Empire Romain n'en prenne aucun ombrage.
›
Pour toutes les raisons alleguées ci- dessus , S. A.
E. quelque affectionnée et fidele qu'elle soit à S. M.
I. ne sçauroit conformément à son devoir conseiller
que le Saint Empire Remain doive s'engager
dans une Guerre generale si dangereuse et si ruineuse
, qui occasionnera dans la suite l'effusion de
tant de sang Chrétien et la désolation des Terres
qui pourront être foulées autant par les Troupes qui
viendront à son secours que par celles des Ennemis.
Elle espere au contraire , que S. M. I. qui a donné
tant de preuves de son amour pour la Justice et la
Paix , voudra bien en consequence de cet amour
et vú les presentes circonstances dangereuses approuver,
ainsi qu'on vient de le proposer , que le Saint
Empire Romain se mette dans un état naturel et
convenable de défense , et qu'elle regardera d'un
oil favorable tout ce qui a été allegué à ce sujet ,
comme provenant d'un coeur sincere et affectionné
pour le bien de la Patrie. S. A. E. souhaite de
plus , conformément aux Loix établies par la Paix
de Vestphalie , que les Etats de l'Empire , avani
que de prendre les Armes , tentent les voyes d'ac
commodement au moyen d'une mediation generale
du Saint Empire Romain , ainsi que cela s'est pratiqué
ci-devant , sous le Regne des Predecesseurs de
S. M. I. et en particulier en l'année 1673. on
pourroit peut-être par ce moyen terminer le tout à
Pamiable. Mais si cette proposition , quoique fondée
5267
MAY. 1734. 9-9
ser les Loix fondamental es du Traité de Paix n'est
point acceptée , S. A. E. de Baviere persiste toujours
dans son opinion , que dans la situation presente
des affaires il ne convient pas au Saint Empire
Romain de donner occasion à de nouvelles hostilités
de la part de la France ; et quoiqu'on doive
s'attendre que cette Couronne maintiendra la déclaration
faite par M. Blondel , son Miniftre , et
que conformément à ses promesses , Elle ne troublera
pas la paix et la tranquillité de l'Empire , à
moins qu'elle n'y soit provoquée. S. A. E. croit
néanmoins que le Saint Empire en general et chaque
Etat en particulier , doivent conformement à ce
qui a été résolu dans l'Assemblée des Cercles associés
, se mettre en bon état de se défendre , sans préjudice
de qui que ce soit. Ulteriora reservando.
de l'Empire , contenant les raisons alleguées
par les Ministres de Baviere ,
pour s'opposer à la Déclaration de
guerre contre la France.
Velque déplorable que soit la Guerre actuelle
Y
ment allumée entre Sa Majesté Imperiale et l'a
Couronne de France , il est néanmoins évident
même par la Déclaration qu'il a plû à S. M. Imp.
de faire à l'Empire au commencement de son Deeret
de Commission , ainsi que par la Piece intitulée,
Motifs de Résolution du Roy , jointe audit De
eret , que la présente Guerre survenue entre ces deux
Hautes-Puissances, prénd sa source dans l'affaire de
Election d'un Roy de Pologne, mais que quelque
soit l'affaire de cette Election , et quelque fondé et
incontestable qne puisse être tout ce qu'on a publié
touchant les intrigues pratiquées à ce sujet , ( car il
ne s'agit pas ici d'entrer dans aucune discussion par
rapport à l'agresseur , ni dans aucun examen par
rapport aux Traitez précedemment faits à l'insc
de l'Empire , avec des Puissances Etrangeres ) il
est toujours certain que l'Empire n'ayant ni allian.
ce ni engagement special avec le Royaume de Pologne
, doit regarder cette affaire én quelque façon
comme étrangere, et à laquelle il n'est point oblige
de prendre part. Il s'agit donc présentement de dé
liberer
MAY. 1734. 973
liberer si , vu les motifs representez par S. M. Im.
ala Diete , l'Empire doit generalement consentirà
une Déclaration de Guerre contre la France.
Les Loix de l'Empire établissent suffisamment
ce qu'il convient de faire pour sa deffense , en cas
de quelque attaque ennemie , personne ne l'ignore ;
mais comme le Saint Empire Romain est en paix
avec toutes les Puissances étrangeres , et que la
Couronne de France même, après s'être emparée du ..
Fort de Kell , afait déclarer par écrit le 14. Octobre
dernier à tous les Electeurs , Frinces et Etats
du Saint Empire Romain , par M. Blondel , son
Ministre,ainsi qu'il paroît par la Piece annexée au
Decret Imperial de Commission , qu'elle n'a rien
plus à coeur que de maintenir la Paix avec l'Empire
et d'observer les Traitez , sans vouloirfaire des
conquêtes , promettant en consequence de rendre ce
Fort de Kell ; on ne voit pas que l'Empire puisse
avoir aucune raison suffisante d'entrer en guerre ;
d'ailleurs c'est une chose notoire aux Electeurs ,
Princes et Etats , que pendant le peu d'années de
Paix dont on a joui , l'Empire , et en particulier les
Cercles , qui durant la derniere Guerre et tant d'au
tres qui l'ont précedée , se sont trouvez les plus èxposez
aux attaques ennemies , et n'ont pû éviter les
degâts et la destruction qui accompagnent toujours
les Armes , ne se sont pas encore assez bien rétablis
des pertes qu'ils ont soufertes , pour qu'on les expose
de nouveau aux mêmes inconveniens , et cela pour
une affaire étrangere à laquelle ils n'ont aucune
part , et pour qu'on exige d'eux qu'ils contribuent
aux frais d'une guerre qui durera peut -être plu
sieurs années ; car si l'on considere avec attention
les suites onereuses d'une rupture , on trouvera ,
l'experience nous le montre, que lorsqu'elle est entamée,
il est bien difficile d'en prévoir les évenemens et
dejuger de sa durée.
"
et
Après
974 MERCURE DE FRANCE
>
Apr's cela quelqu'heureuse que pût être cette
Guerre , et quand meme on pourroit obliger la Partie
adverse à consentir à une Paix durable et avantageuse
, la méme experience nous fait voir que
toute l'utilité qui en resultera aux Etats du Saint
Empire Romain , sera qu'on leur rende leurs Pays
mais désolez , et dans un état plus triste encore que
celui où leurs Sujets et leurs Pays se trouvent actuellement
sans pouvoir esperer aucun agrandissement
, puisqu'on a vu que tous les efforts qu'on a
faits jusqu'à pretent pour cela , ont toujours été infructueux.
C'est pourquoi , et dautant S. M. I.
par son Decret de Commission , a non seulement recommandé
le fait aux Etats , mais que méme elle
demande gracieusement leur conseil et avis , ilparoit
qu'on doit murement déliberer si avant que de
parler d'aucune Déclaration de Guerre , il ne seroit
pas con enable la Diette songeat aux moyens
d'éviter un aussigrand mal qu'est une Guerre offensive
; il paroit que c'est l'unique moyen de conserver
la tranquillitéparmi les Etats de l'Empire et de
les mettre en état de mieux servir S. MI. et la
Patrie
que
que
que
>
Aussi-tôt S. A. E. de Baviere comme
Membre du Cercle de Suabe, en vertu des Terres et
Seigneuries qu'elle y possede , eût appris que ce Cercle
et les autres Cercles associez devoient s'assembler
, elle donna ordre de leur representer la necessité
qu'il y avoit de mettre promptement leurs Pays
dans un état convenable de deffense , sans préjudice
de qui que ce fut.
C'est un pareil état de deffense conformement aux
résolutions prises dans l'Assemblée desdits Cercles
que S. A. E. souhaite de la part des Electeurs
Princes et Etats de l'Empire , et elle le regarde
comme un point si necessaire et si important dans la
circons
MAY 1724. 975
sirconstance présente des affaires , que bien loin de
vouloir s'en élo gner iant soit peu , elle est disposée ,
en conformité de sa Naissance et ae son devoir ,
contribuer de tout son pouvoir à tout ce qui peut
tendre à la conservation du Sant Empire Romain
en general, et de chaqueEtat en particulier,mais elle
croit qu'il faut éviter toute offense et qu'il est bien
piur convenable de songer un quement à la defense
et à la conservation dudit Saint Empire Romain et
de ses Etass particuliers .
I •. Parce que toute personne qui voudra se donner
la peine d'examiner sans partialité et sans prévention
la source et la cause de la presente Guerre
, verra facilement en consequence des raisons al.
leguées ci- dessus , qu'elle ne peut originairement regarder
en aucune maniere le Saint Empire Romain,
puisque les Hautes Parties Belligerantes ont pour
principal motif le soin de vanger reciproquement leur
honneur qu'elles croyent offensé.
·
>
2 Farce qu'on ne sçauroit conseiller ni approuver
que pour une cause étrangere , à laquelle le
Saint Empire Romain n'a aucune part , on veüil-
Le prizer de la douce Paix rétablie en dernier lieu
et acquise aux dépens de tant de sang répandu , et
qu'on cherche à l'engager dans une nouvelle Guerre
onereuse , dont l'is në et la durée sont si incertaines
et dont tout le poids tomberoit sur ces Cercles , qui
par leur situation se trouvent les plus exposés au danger
, et par consequent à une ruine inévitable sans
Pavoir meritée Les Pactes entre la très - Illustre
Maison Archiducale de l'Empereur et la Couronne
de Pologne , subsistent depuis plusieurs années ,
ayant été établis sous le gouvernement de l'Archiduc
Albert et du Roi Casimir , et confirmés dernie➡
rement par 1 En pereur Leopold,de glorieuse memoi-
Fe ; ils ont pour objet la défense mutuelle de leurs
Royaumes ,
976 MERCURE DE FRANCE
Royaumes , ainsi que de leur Commerce ; mais ce
n'est pas en qualité d'Empereurs et du consentement
de l'Empire , que les Princes de la Maison d'Autriche
ont contracté ces Alliances ; ils ne l'ontfait
que pour leur propre interêt , et à cause de la proximité
de leurs Terres et Provinces , par consequent
Le Saint Empire. Romain n'y a aucune part.
3°. Comme Sa Majeste Imperiale , pendant son
glorieux Regne , a donnéplusieurs preuves éclatantes
du desir qu'elle a de maintenir et de conserver
le repos et le salut du Saint Empire Romain , et
que de tout tems on a regardé la tranquillité genevale
comme le bien le plus desirable , Elle peut d'autant
moins trouver mauvais que les Etats se
mettent simplement dans un état de défense , qu'elle
a tout lieu d'avoir une entiere confiance dans le
Saint Empire Romain , et qu'elle n'ignore pas les
tristes suites que la Guerre entraîne après elle . Il est
d'ailleurs à remarquer que d'autres Puissances
quoiqu'étroitement unies et alliées avec Š. M. I.
auxquelles on aura sans doute communiqué tout ce
qui s'est passé dans l'affaire de Pologne , et qui par
consequent n'ignorent pas laquelle des deux Hautes
Parties doit être considerée comme l'Agresseur dans
la presente Guerre , n'ont pas encore jusqu'à present
jugé à propos de se déclarer contre la France ,
soit par le desir de conserver quelques uns de leurs
Etats et Sujets , ou pour d'autres raisons , quoique
quelques unes de ces Puissances se mettent sur
leurs gardes , ce n'est apparemment que pour mieux
maintenir et conserver la tranquillité.
Si le Saint Empire Romain se trouvoit frustré de
Passistance de ces Puissances, le poids de la presente
Guerre lui seroit difficile à supporter , et le danger
plus grand et plus évident sur tout si S. M. I.
alloit retirer en tout ou en partie , les Troupes qu'elle
a fur
MAY. 1734
977
vaisur
le Rhin pour les envoyer à la défense de ses
autres Etatt et qu'elle laissat aux Cercles le soin de
la défense de l'Empire. Cette crainte n'est pas
neni chimerique , elle est fondée sur l'experience de
se qui s'est passé pendant la derniere Guerre , où
P'on a vu les Troupes Imperiales quitter le Rhin , et
les Cercles seuls obligés de défendre leurs Terres ,
leur grand préjudice , et à la ruine de leurs Pays.
Deplus , les Actes de l'Empire font foi que d'un
côté les Etats ne voulurent pas dans la derniere
Guerre s'engager avant que les deux Puissances
Maritimes se fussent alliés avec Sa Majesté Imperiale
; et que d'un autre côté , aussi- tôt que lesdites
Puissances se furent separées de la grande Alliance
, les mêmes Etats jugerent à propos d'accepter
les conditions du Traité de Rastadt , donnant
par-1
-là clairement à connoître combien il leur étoit
impossible de continuer la Guerre sans la concurrence
des Puissances Maritimes. C'est pourquoi le
Saint Empire Romain , et en particulier les Cercles
les plus exposés , qui certainement ne se sont pas encore
rétablis des pertes souffertes , feroient bien de
senger à épargner et ménager leurs forces chancellantes
pour des occasions plus importantes qui pourroient
survenir , et qui dépendent de la viciffitude
des choses , sans quoi on pourroit bien s'en repentir ,
mais peut-être trop tard.
4°. La Couronnede France ne peut trouver mau
vais que l'Empire employe pour sa défense tous les
moyens necessaires et conformes au droit naturel ;
puisque dans la Déclaration qu'elle a fait faire par
son Ministre , et qui se trouve attachée au Decret
Imperial de Commission ci - desus mentionné , Elle
promet solemnellement sous la Foi publique qu'elle
se prêtera à tout ce qui peut maintenir la tranquil-
Jité du SaintEmpire Romain : Or , rien n'y pens
G plus
978 MERCURE DE FRANCE
plus contribuer qu'un Etat convenable de défense ?
d'ailleurs cette même Couronne У déclare qu'elle
fera bonifier , si cela n'a étéfait , les Contributions
qu'elle a été obligée d'exiger sur les Terres de l'Empire
, et qu'elle fera restituer le Fort de Kehl dont
elle s'est emparée , ou qu'elle le fera garder par des
Troupes Neutres jusqu'à la Paix , afin que le Saint
Empire Romain n'en prenne aucun ombrage.
›
Pour toutes les raisons alleguées ci- dessus , S. A.
E. quelque affectionnée et fidele qu'elle soit à S. M.
I. ne sçauroit conformément à son devoir conseiller
que le Saint Empire Remain doive s'engager
dans une Guerre generale si dangereuse et si ruineuse
, qui occasionnera dans la suite l'effusion de
tant de sang Chrétien et la désolation des Terres
qui pourront être foulées autant par les Troupes qui
viendront à son secours que par celles des Ennemis.
Elle espere au contraire , que S. M. I. qui a donné
tant de preuves de son amour pour la Justice et la
Paix , voudra bien en consequence de cet amour
et vú les presentes circonstances dangereuses approuver,
ainsi qu'on vient de le proposer , que le Saint
Empire Romain se mette dans un état naturel et
convenable de défense , et qu'elle regardera d'un
oil favorable tout ce qui a été allegué à ce sujet ,
comme provenant d'un coeur sincere et affectionné
pour le bien de la Patrie. S. A. E. souhaite de
plus , conformément aux Loix établies par la Paix
de Vestphalie , que les Etats de l'Empire , avani
que de prendre les Armes , tentent les voyes d'ac
commodement au moyen d'une mediation generale
du Saint Empire Romain , ainsi que cela s'est pratiqué
ci-devant , sous le Regne des Predecesseurs de
S. M. I. et en particulier en l'année 1673. on
pourroit peut-être par ce moyen terminer le tout à
Pamiable. Mais si cette proposition , quoique fondée
5267
MAY. 1734. 9-9
ser les Loix fondamental es du Traité de Paix n'est
point acceptée , S. A. E. de Baviere persiste toujours
dans son opinion , que dans la situation presente
des affaires il ne convient pas au Saint Empire
Romain de donner occasion à de nouvelles hostilités
de la part de la France ; et quoiqu'on doive
s'attendre que cette Couronne maintiendra la déclaration
faite par M. Blondel , son Miniftre , et
que conformément à ses promesses , Elle ne troublera
pas la paix et la tranquillité de l'Empire , à
moins qu'elle n'y soit provoquée. S. A. E. croit
néanmoins que le Saint Empire en general et chaque
Etat en particulier , doivent conformement à ce
qui a été résolu dans l'Assemblée des Cercles associés
, se mettre en bon état de se défendre , sans préjudice
de qui que ce soit. Ulteriora reservando.
Fermer
Résumé : EXTRAIT du Protocole de la Diete de l'Empire, contenant les raisons alleguées par les Ministres de Baviere, pour s'opposer à la Déclaration de guerre contre la France.
Le Protocole de la Diète de l'Empire présente les arguments des ministres de Bavière contre une déclaration de guerre contre la France. La guerre en cours entre l'Empire et la France résulte de l'élection d'un roi de Pologne, mais l'Empire n'a ni alliance ni engagement spécifique avec la Pologne, considérant donc cette affaire comme étrangère. Les ministres soulignent que l'Empire est en paix avec toutes les puissances étrangères et que la France a exprimé son désir de maintenir la paix et de respecter les traités, notamment en promettant de rendre le fort de Kehl. Les ministres estiment que l'Empire n'a aucune raison suffisante d'entrer en guerre, surtout que les États de l'Empire n'ont pas encore récupéré des pertes précédentes. Ils soulignent également que les conséquences d'une guerre sont incertaines et coûteuses. La Bavière recommande donc de se préparer à la défense sans provoquer de nouvelles hostilités et de chercher des voies d'accommodement par une médiation générale. Elle espère que l'Empereur approuvera cette position, visant à préserver la tranquillité au sein de l'Empire. Par ailleurs, une résolution adoptée lors de l'Assemblée des Cercles associés prévoit de se mettre en état de défense sans causer de préjudice à quiconque. La phrase 'Ulteriora reservando' indique que des points supplémentaires sont réservés pour une discussion ou une décision ultérieure.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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121
p. 980-987
Nouvelles de Naples et de Sicile.
Début :
L'Infant Don Carlos a fait publier et afficher sur les frontieres du Royaume de Naples le [...]
Mots clefs :
Naples, Infant Don Carlos, Troupes, Sicile, Prince, Guerre, Pardon général, Hommes, Peuples, Royaumes, Empereur, Comte Visconti, Dieu, Armées
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texteReconnaissance textuelle : Nouvelles de Naples et de Sicile.
Nouvelles de Naples et de Sicile.
'Infant Don Carlos a fait publier et afficher
sur les frontieres du Royaume de Naples le
Decret suivant.
DON CARLOS , Par la grace de Dieu , Infant
d'Espagne , Duc de Parme , de Plaisance et
de Castro , &c. Grand Prince de Toscane et Generalissime
des Armées de Sa Majesté Catholi
que en Italie.
Le Roi , mon très- cher et honoré Pere , par
sa Lettre du 27. Fevrier dernier , écrite dans le
Palais Royal du Pardo , me mande ce qui suit,
ΜΟΝ
MAY.
981 1734.
MON CHER ET BIEN AIME' FILS.
•
>
Vos interêts inséparables de la dignité de ma
Couronne , et ceux de mes fideles Alliez , m'ont déterminez
à envoyer des Troupes dans la Lombardie
afin d'executer de concert avec leurs Armées
les justes Entreprises ausquelles on les a destinées
; mais dautant qu'à l'occasion de la presente
Guerre , les clameurs des Peuplet de Naples et de Sicile
, excessivement violentés , opprimés et tirannisés
depuis tant d'années par
le gouvernement Allemand
, ont pénetré mon coeur Royal , et que j'ai
toujours eu pour ces Peuples un amour Paternel
me ressouvenant fort bien de leurs démonstration's
de joye et de leurs acclamattons unanimées lorsqu'is
me reçûrent autrefois à Naples , et qu'ils consenti
rent à admettre mes Troupes en Sicile. Excité par
une compassion si naturelle , j'ai préferé à toute autre
expedition celle de délivrer de leurs maux insupportables
ces Peuples opprimés , en employant
avecgenerosité , pour leur prompt soulagement , les
forces qu'il a plu à Dieu de me confier , d'autant
plus que je considere qu'avant que leurs volontés
fussent en quelque façon captivées , leur zele répondoit
parfaitement à mes desirs et que ce n'a été
qu'après avoir été séduits ou par des insinuations
trompeuses , ou par des esperances chimeriques , ou
par la crainie des menaces violentes , qu'ils ont tous
été contraints de dissimuler leur propre inclination
en adoptant des operations très - contraires
leur fidelité. Dans cette persuasion j'ai toujours regardé
avec mépris , et comme des actes involontaires
ou forcés , tout ce qu'ils ont fait , soit en general
, soit en particulier , puisqu'ils y ont été excités
par mes ennemis , et je l'ai mis en oubli comme
s'il ne s'étoitjamais rien passé à ce sujet , ne dou-
Giij tant
>
>
982 MERCURE DE FRANCE
tant point qu'aussi- tôt qu'ils se verront en état Pagir
librement selon leurs desirs , ils ne me donnent
les mêmes preuves de leur parfait devoüement , da
leur loyauté , et de leur zele qu'ils m'ont donné cidevant.
Incité par de si justes motifs , j'ai pris là
resolution de vous y envoyer en personne , et en
qualité de Generalissime de mes Armées , pour recouvrer
ces Royaumes , malgré le risque où pourroit
être votre précieuse santé dans un si long voyage
, afin que par votre Royale et aimable présence,
vous puissiez confirmer en mon nom l'Amnistie et le
Pardon general ou particulier , que mon amour Paternel
m'engage à accorder à un chacun , de quelque
Nation qui soit , et donner à tous en mêmetems
les sûretés les plus authentiques . Vous confirmerez
en outre, vous étendre et augmenterêz , nonseulement
les Privileges dont ces Peuples jouissent a
present , mais encore vous les déchargere de toutes
sortes d'Impôts , et particulierement de ceux qui ne
doivent leur invention et leur établissement qu'à l'avidité
insatialle du Gouvernement Allemand ; et
tout cela afin que le monde soit convaincu que mon
juste et unique but est de rétablir deux Illustres
Royaumes, qui ont si bien merité de la Monarchie,
et de les faire encore jouir de leur ancienne felicité ,
réputation et dignité , et qu'on ne croye pas que ce
soit pas aucun autre interêt que j'ai entrepris de recouvrer
ces Royaumes . Et afin que le contenu de la
Presente soit notoire à tous je vous ordonne de le
rendre Public et Manifeste , dans la forme que vous
jugerez la plus convenable Dieu vous conserve
mon cher et bien aimé Fils , aussi long- tems que je
le desire. Moi le Roi , DON JOSEPH PATINO .
En vertu du pouvoir qu'il a plu à Sa Majesté,
par un effet de son amour Paternel de me donner,
ct
MAY. 1734. 983
et afin que les Sujets ci- dessus mentionnés des
deux Royaumes de Naples et de Sicile ,ces Peuples
si cheris du Roi mon Pere , et dont Sa Majesté
s'est toujours les souvenue avec tant d'estime et
d'affection , en soient dûëment et amplement informés
, je leur déclare ,et je les assûre tous et un
chacun , que l'Indult et le Pardon general et particulier
que Sa Majesté m'a ordonné d'accorder ,
et que j'accorde sur l'assûrance de son sacré et
souverain Nom , comprend toutes sortes de délits
, motifs ou démonstrations sans aucune restriction
, le tout restant enseveli dans un éternel
oubli, que la confirmation de leurs Privileges
comprend et s'étend aux Loix et aux Coutumes
tant Civiles que Criminelles , et même aux
Ecclesiastiques , sans qu'il soit permis d'y établir
aucun nouveau Tribunal , ou Procedures.
Que la louable et juste pratique de conferer les
Benefices et les Pensions sera continuée dans la
forme qui s'y observe ,actuellement ; et que toutes
les impositions et Charges établies par le
Gouvernement tyrannique des Allemands seront
abolis dès à present , lesquelles graces seront
conformes au clement et benin coeur de Sa Majesté
Et afin que ceci soit notoire , j'ai ordonné
qu'on expedie en Langue Espagnole et Italienne
la Présente signée de notre main , scellée
de notre sceau Royal , et contresignée par notre
Secretaire d'Etat , et qu'on l'affiche aux lieux ordinaires.
Fait à Civita Castellana le 14. Mars
1734. CHARLES , Don Joseph-Joachin de Montealegre.
:
Les divers avis du Royaume de Naples portent,
que l'infant Don Carlos , qui est toujours
Aversa , avoit détaché le Marquis de Las - Minas
G iiij
er
1984 MERCURE DE FRANCE
et le Duc de Castro Pignano , avec 34. Compa
gnies de Grenadiers et 2300. hommes de Cavalerie
, du nombre desquels sont les Carabiniers,
pour suivre le Viceroi , lequel accompagné du
Prince Caraffe , Grand Maréchal du Royaume ,
et du Prince de Belmonte Pignatelli , General de
la Cavalerie, s'est retiré dans la Poüille avec près
de sooo . hommes . Ces avis ajoûtent que le Com
te de Charni avoit le Commandement des Troupes
qui assiegent les Châteaux de Naples ; que
le Comte de Marsillac avoit marché pour s'emparer
de celui de Baya , et qu'on formoit en même-
tems le Siege de Gaëtte et de Capouë .
Les quatre Galeres que l'Empereur avoit fait .
équiper dans le Port de Naples , sont sorties de
ce Port, et se sont sauvés à la faveur d'un grand
calme qui a empêché l'Escadre Espagnole des'opposer
à leur fuite.
Les Lettres de la fin d'Avril marquent , que
l'Infant Don Carlos avoit continué le Juge de la
Cour de la Vicairerie à Naples , et l'Elû du Peuple
dans l'exercice de leurs Emplois, et qu'il avoit
laissé aux Habitans le soin de garder la Ville.
Ces mêmes Lettres portent que ce Prince a fait
signifier aux Troupes qui sont dans les Châteaux,
et aux Garnisons de Gaette , et de Capouë, qu'on
ne leur donnoit pour se rendre qu'un petit nom →
bre de jours , après lesquels il ne leur sera accordé
aucune Capitulation.
Ces Lettres ajoutent que le nouveau Vaisseau
de Guerre que le Comte Visconti, ci - devant Vi
ceroi du Royaume , avoit fait construire par or
dre de l'Empereur , étant sorti du Port le 19. du
mois passé pour faire voile vers la Sicile , avoit
été attaqué par quelques vaisseaux de l'Escadre
Espagnole qui l'avoient coulé à fond.
L'Infans
MAY. 1734. 985
et
L'Infant Don Carlos a déclaré le Comte de
Charny , Lieutenant General du Royaume ; il a
nommé en même- tems VicairesGeneraux le Prince
de la Rochella ,pour la Calabre Ulterieure , le
Marquis de Forcardi, pour la Calabre Citerieure;
le Duc d'Andria,pour la Principauté de Bari ,
pour la Capitanate et le Comté de Melfi , le
Marquis Doria , pour la Principauté de Lezze ;
le Duc de Sentiti , pour la Bazilicate ; le Frince
de Monte-Mileto , pour la Principauté Ulterieure
; le Duc Lorenzano , pour la Citerieure , le
Duc de Sora , pour l'Abruzze Ulterieure , et le
Prince d'Isciscane pour l'autre partie de l'Abruze.
Le 24. du mois passé la Garnison du Châreau
S. Elme demanda à capîtuler , mais comme
elle ne s'est point rendue dans le tems qui
lui avoit été prescrit , les Officiers et les Soldats
qui la composoient ont été faits prisonniers de
Guerre ; celle du Château Neuf , qui ne peut tenir
encore long-tems , subira le même sort.
On a reçû avis de Baye que le Comte Marsil
lae , aprés un Siege qui n'avoit duré que quelques
jours s'en étoit emparé , et que la Garnison
et les Habitans s'étoient rendus à discretion
Les Troupes qu'on avoit envoyées pour suivre
le Comte Visconti l'ont joint dans les environs
d'Otrante , et elles n'ont pu encore l'attaquer
parce qu'il s'est retiré dans des bois où il est dif
ficile de le forcer ; mais on croit qu'il ne pourra
pas y demeurer long-tems , et qu'il sera obligé
de sortir du Royaume.
On a appris par des Lettres de Messine , qu'on
voit vû passer à la hauteur de Salerne à les
quatre Galeres Imperiales qui sortirent ily
quelque temps du Port de Naples , dont on viene
Gy
D
986 MERCURE DE FRANCE
de parler , et on conjecture qu'elles sont allées
à Messine.
On écrit de Sicile , que les Habitans ont refusé
de payer un subside de 13c0000. ducats
que le Comte de Sastago , Viceroy de cette Isle ,
leur a demandé de la part de l'Empereur , et que
les menaces qu'il leur a faites de les contraindre à
payer cette somme , y ont excité un soulevement
presque general.
L'ouverture de la breche faite par une batterie
de 8. Canons et de 2. Mortiers , qu'on avoit
dressée contre le Château de l'Euf , se trouva le
premier de ce mois , au matin , assez grande pour
que 30 hommes pussent y passer de front , et
le Commandant de ce Château , voyant qu'on se
disposoit à l'emporter d'assaut , fit battre la chamade
, mais on n'a voulu lui accorder aucune caputulation
, et il a été fait prisonnier de guerre ,
ainsi que la Garnison , qui étoit composée de
300. hommes.
Les Villes de Gaëtte et de Capoüe sont tou
jours bloquées , et l'on n'attend que l'arrivée de
la grosse Artillerie pour ouvrir la Tranchée
devant ces deux Places. Cinq Vaisseaux de
l'Escadre Epagnole , qui croisent sur les Côtes de
Naples , sont allez dans la Mer Adriatique, pour
empêcher le transport des Troupes que l'Empereur
pourroit envoyer ici de Trieste.
Le Comte Visconti ayant été joint par quel
ques Troupes que le Viceroy de Sicile lui a envoyées
, s'est jetté dans Otrante , et le Duc de
Castro Pignano a demandé un renfort d'Infanterie
pour l'y assieger.
5oo . des Soldats Imperiaux , qui ont été faits
prisonniers de guerre , ont pris parti dans les
Troupes de S. M. Catholique , et l'Infant Don
Carl
MAY. 1734. 987
"
Carlos leur a fait distribuer de l'argent.
Les derniers avis de Naples , portent qu'une
partie du Détachement des Troupes Espagnoles
qui avoit suivi le Comte Visconti dans la Pouille,
avoit enveloppé 300. Soldats Imperiaux , qui
n'avoient pu faire assez de diligence pour entrer
avec lui dans Otrante , et qu'ils avoient été faits
prisonniers de guerre.
Selon les mêmes avis , le Prince Della Torella
a fait lever dans ses Terres 800. hommes de Milice
pour le Service de S. M. Catholique .
'Infant Don Carlos a fait publier et afficher
sur les frontieres du Royaume de Naples le
Decret suivant.
DON CARLOS , Par la grace de Dieu , Infant
d'Espagne , Duc de Parme , de Plaisance et
de Castro , &c. Grand Prince de Toscane et Generalissime
des Armées de Sa Majesté Catholi
que en Italie.
Le Roi , mon très- cher et honoré Pere , par
sa Lettre du 27. Fevrier dernier , écrite dans le
Palais Royal du Pardo , me mande ce qui suit,
ΜΟΝ
MAY.
981 1734.
MON CHER ET BIEN AIME' FILS.
•
>
Vos interêts inséparables de la dignité de ma
Couronne , et ceux de mes fideles Alliez , m'ont déterminez
à envoyer des Troupes dans la Lombardie
afin d'executer de concert avec leurs Armées
les justes Entreprises ausquelles on les a destinées
; mais dautant qu'à l'occasion de la presente
Guerre , les clameurs des Peuplet de Naples et de Sicile
, excessivement violentés , opprimés et tirannisés
depuis tant d'années par
le gouvernement Allemand
, ont pénetré mon coeur Royal , et que j'ai
toujours eu pour ces Peuples un amour Paternel
me ressouvenant fort bien de leurs démonstration's
de joye et de leurs acclamattons unanimées lorsqu'is
me reçûrent autrefois à Naples , et qu'ils consenti
rent à admettre mes Troupes en Sicile. Excité par
une compassion si naturelle , j'ai préferé à toute autre
expedition celle de délivrer de leurs maux insupportables
ces Peuples opprimés , en employant
avecgenerosité , pour leur prompt soulagement , les
forces qu'il a plu à Dieu de me confier , d'autant
plus que je considere qu'avant que leurs volontés
fussent en quelque façon captivées , leur zele répondoit
parfaitement à mes desirs et que ce n'a été
qu'après avoir été séduits ou par des insinuations
trompeuses , ou par des esperances chimeriques , ou
par la crainie des menaces violentes , qu'ils ont tous
été contraints de dissimuler leur propre inclination
en adoptant des operations très - contraires
leur fidelité. Dans cette persuasion j'ai toujours regardé
avec mépris , et comme des actes involontaires
ou forcés , tout ce qu'ils ont fait , soit en general
, soit en particulier , puisqu'ils y ont été excités
par mes ennemis , et je l'ai mis en oubli comme
s'il ne s'étoitjamais rien passé à ce sujet , ne dou-
Giij tant
>
>
982 MERCURE DE FRANCE
tant point qu'aussi- tôt qu'ils se verront en état Pagir
librement selon leurs desirs , ils ne me donnent
les mêmes preuves de leur parfait devoüement , da
leur loyauté , et de leur zele qu'ils m'ont donné cidevant.
Incité par de si justes motifs , j'ai pris là
resolution de vous y envoyer en personne , et en
qualité de Generalissime de mes Armées , pour recouvrer
ces Royaumes , malgré le risque où pourroit
être votre précieuse santé dans un si long voyage
, afin que par votre Royale et aimable présence,
vous puissiez confirmer en mon nom l'Amnistie et le
Pardon general ou particulier , que mon amour Paternel
m'engage à accorder à un chacun , de quelque
Nation qui soit , et donner à tous en mêmetems
les sûretés les plus authentiques . Vous confirmerez
en outre, vous étendre et augmenterêz , nonseulement
les Privileges dont ces Peuples jouissent a
present , mais encore vous les déchargere de toutes
sortes d'Impôts , et particulierement de ceux qui ne
doivent leur invention et leur établissement qu'à l'avidité
insatialle du Gouvernement Allemand ; et
tout cela afin que le monde soit convaincu que mon
juste et unique but est de rétablir deux Illustres
Royaumes, qui ont si bien merité de la Monarchie,
et de les faire encore jouir de leur ancienne felicité ,
réputation et dignité , et qu'on ne croye pas que ce
soit pas aucun autre interêt que j'ai entrepris de recouvrer
ces Royaumes . Et afin que le contenu de la
Presente soit notoire à tous je vous ordonne de le
rendre Public et Manifeste , dans la forme que vous
jugerez la plus convenable Dieu vous conserve
mon cher et bien aimé Fils , aussi long- tems que je
le desire. Moi le Roi , DON JOSEPH PATINO .
En vertu du pouvoir qu'il a plu à Sa Majesté,
par un effet de son amour Paternel de me donner,
ct
MAY. 1734. 983
et afin que les Sujets ci- dessus mentionnés des
deux Royaumes de Naples et de Sicile ,ces Peuples
si cheris du Roi mon Pere , et dont Sa Majesté
s'est toujours les souvenue avec tant d'estime et
d'affection , en soient dûëment et amplement informés
, je leur déclare ,et je les assûre tous et un
chacun , que l'Indult et le Pardon general et particulier
que Sa Majesté m'a ordonné d'accorder ,
et que j'accorde sur l'assûrance de son sacré et
souverain Nom , comprend toutes sortes de délits
, motifs ou démonstrations sans aucune restriction
, le tout restant enseveli dans un éternel
oubli, que la confirmation de leurs Privileges
comprend et s'étend aux Loix et aux Coutumes
tant Civiles que Criminelles , et même aux
Ecclesiastiques , sans qu'il soit permis d'y établir
aucun nouveau Tribunal , ou Procedures.
Que la louable et juste pratique de conferer les
Benefices et les Pensions sera continuée dans la
forme qui s'y observe ,actuellement ; et que toutes
les impositions et Charges établies par le
Gouvernement tyrannique des Allemands seront
abolis dès à present , lesquelles graces seront
conformes au clement et benin coeur de Sa Majesté
Et afin que ceci soit notoire , j'ai ordonné
qu'on expedie en Langue Espagnole et Italienne
la Présente signée de notre main , scellée
de notre sceau Royal , et contresignée par notre
Secretaire d'Etat , et qu'on l'affiche aux lieux ordinaires.
Fait à Civita Castellana le 14. Mars
1734. CHARLES , Don Joseph-Joachin de Montealegre.
:
Les divers avis du Royaume de Naples portent,
que l'infant Don Carlos , qui est toujours
Aversa , avoit détaché le Marquis de Las - Minas
G iiij
er
1984 MERCURE DE FRANCE
et le Duc de Castro Pignano , avec 34. Compa
gnies de Grenadiers et 2300. hommes de Cavalerie
, du nombre desquels sont les Carabiniers,
pour suivre le Viceroi , lequel accompagné du
Prince Caraffe , Grand Maréchal du Royaume ,
et du Prince de Belmonte Pignatelli , General de
la Cavalerie, s'est retiré dans la Poüille avec près
de sooo . hommes . Ces avis ajoûtent que le Com
te de Charni avoit le Commandement des Troupes
qui assiegent les Châteaux de Naples ; que
le Comte de Marsillac avoit marché pour s'emparer
de celui de Baya , et qu'on formoit en même-
tems le Siege de Gaëtte et de Capouë .
Les quatre Galeres que l'Empereur avoit fait .
équiper dans le Port de Naples , sont sorties de
ce Port, et se sont sauvés à la faveur d'un grand
calme qui a empêché l'Escadre Espagnole des'opposer
à leur fuite.
Les Lettres de la fin d'Avril marquent , que
l'Infant Don Carlos avoit continué le Juge de la
Cour de la Vicairerie à Naples , et l'Elû du Peuple
dans l'exercice de leurs Emplois, et qu'il avoit
laissé aux Habitans le soin de garder la Ville.
Ces mêmes Lettres portent que ce Prince a fait
signifier aux Troupes qui sont dans les Châteaux,
et aux Garnisons de Gaette , et de Capouë, qu'on
ne leur donnoit pour se rendre qu'un petit nom →
bre de jours , après lesquels il ne leur sera accordé
aucune Capitulation.
Ces Lettres ajoutent que le nouveau Vaisseau
de Guerre que le Comte Visconti, ci - devant Vi
ceroi du Royaume , avoit fait construire par or
dre de l'Empereur , étant sorti du Port le 19. du
mois passé pour faire voile vers la Sicile , avoit
été attaqué par quelques vaisseaux de l'Escadre
Espagnole qui l'avoient coulé à fond.
L'Infans
MAY. 1734. 985
et
L'Infant Don Carlos a déclaré le Comte de
Charny , Lieutenant General du Royaume ; il a
nommé en même- tems VicairesGeneraux le Prince
de la Rochella ,pour la Calabre Ulterieure , le
Marquis de Forcardi, pour la Calabre Citerieure;
le Duc d'Andria,pour la Principauté de Bari ,
pour la Capitanate et le Comté de Melfi , le
Marquis Doria , pour la Principauté de Lezze ;
le Duc de Sentiti , pour la Bazilicate ; le Frince
de Monte-Mileto , pour la Principauté Ulterieure
; le Duc Lorenzano , pour la Citerieure , le
Duc de Sora , pour l'Abruzze Ulterieure , et le
Prince d'Isciscane pour l'autre partie de l'Abruze.
Le 24. du mois passé la Garnison du Châreau
S. Elme demanda à capîtuler , mais comme
elle ne s'est point rendue dans le tems qui
lui avoit été prescrit , les Officiers et les Soldats
qui la composoient ont été faits prisonniers de
Guerre ; celle du Château Neuf , qui ne peut tenir
encore long-tems , subira le même sort.
On a reçû avis de Baye que le Comte Marsil
lae , aprés un Siege qui n'avoit duré que quelques
jours s'en étoit emparé , et que la Garnison
et les Habitans s'étoient rendus à discretion
Les Troupes qu'on avoit envoyées pour suivre
le Comte Visconti l'ont joint dans les environs
d'Otrante , et elles n'ont pu encore l'attaquer
parce qu'il s'est retiré dans des bois où il est dif
ficile de le forcer ; mais on croit qu'il ne pourra
pas y demeurer long-tems , et qu'il sera obligé
de sortir du Royaume.
On a appris par des Lettres de Messine , qu'on
voit vû passer à la hauteur de Salerne à les
quatre Galeres Imperiales qui sortirent ily
quelque temps du Port de Naples , dont on viene
Gy
D
986 MERCURE DE FRANCE
de parler , et on conjecture qu'elles sont allées
à Messine.
On écrit de Sicile , que les Habitans ont refusé
de payer un subside de 13c0000. ducats
que le Comte de Sastago , Viceroy de cette Isle ,
leur a demandé de la part de l'Empereur , et que
les menaces qu'il leur a faites de les contraindre à
payer cette somme , y ont excité un soulevement
presque general.
L'ouverture de la breche faite par une batterie
de 8. Canons et de 2. Mortiers , qu'on avoit
dressée contre le Château de l'Euf , se trouva le
premier de ce mois , au matin , assez grande pour
que 30 hommes pussent y passer de front , et
le Commandant de ce Château , voyant qu'on se
disposoit à l'emporter d'assaut , fit battre la chamade
, mais on n'a voulu lui accorder aucune caputulation
, et il a été fait prisonnier de guerre ,
ainsi que la Garnison , qui étoit composée de
300. hommes.
Les Villes de Gaëtte et de Capoüe sont tou
jours bloquées , et l'on n'attend que l'arrivée de
la grosse Artillerie pour ouvrir la Tranchée
devant ces deux Places. Cinq Vaisseaux de
l'Escadre Epagnole , qui croisent sur les Côtes de
Naples , sont allez dans la Mer Adriatique, pour
empêcher le transport des Troupes que l'Empereur
pourroit envoyer ici de Trieste.
Le Comte Visconti ayant été joint par quel
ques Troupes que le Viceroy de Sicile lui a envoyées
, s'est jetté dans Otrante , et le Duc de
Castro Pignano a demandé un renfort d'Infanterie
pour l'y assieger.
5oo . des Soldats Imperiaux , qui ont été faits
prisonniers de guerre , ont pris parti dans les
Troupes de S. M. Catholique , et l'Infant Don
Carl
MAY. 1734. 987
"
Carlos leur a fait distribuer de l'argent.
Les derniers avis de Naples , portent qu'une
partie du Détachement des Troupes Espagnoles
qui avoit suivi le Comte Visconti dans la Pouille,
avoit enveloppé 300. Soldats Imperiaux , qui
n'avoient pu faire assez de diligence pour entrer
avec lui dans Otrante , et qu'ils avoient été faits
prisonniers de guerre.
Selon les mêmes avis , le Prince Della Torella
a fait lever dans ses Terres 800. hommes de Milice
pour le Service de S. M. Catholique .
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Résumé : Nouvelles de Naples et de Sicile.
Le texte décrit les actions et déclarations de l'Infant Don Carlos, fils du roi d'Espagne, concernant les royaumes de Naples et de Sicile. Le roi d'Espagne, motivé par les souffrances des peuples napolitains et siciliens sous le gouvernement allemand, a décidé d'envoyer des troupes pour les libérer. Don Carlos, en tant que généralissime des armées, est chargé de récupérer ces royaumes, de confirmer une amnistie générale, de restaurer les privilèges des peuples et d'abolir les impôts imposés par le gouvernement allemand. Les nouvelles de Naples indiquent que Don Carlos a détaché plusieurs officiers et troupes pour suivre le vice-roi, qui s'est retiré en Pouille. Les galères impériales ont pu s'échapper grâce à un calme marin. Don Carlos a maintenu les juges et élus du peuple dans leurs fonctions et a donné un délai limité aux troupes dans les châteaux pour se rendre. Il a également nommé plusieurs lieutenants généraux et vicaires pour différentes régions des royaumes. Les garnisons des châteaux de Naples et de Baïa se sont rendues. Les troupes impériales, dirigées par le Comte Visconti, sont en difficulté et cherchent à quitter le royaume. Les habitants de Sicile ont refusé de payer un subside demandé par le vice-roi, provoquant un soulèvement. Les villes de Gaëtte et de Capoue sont bloquées en attendant l'arrivée de l'artillerie. Les vaisseaux espagnols patrouillent pour empêcher l'arrivée de renforts impériaux. Plusieurs soldats impériaux ont été faits prisonniers et ont rejoint les troupes espagnoles.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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122
p. 1339-1349
PREMIERES ARMES présentées à Monseigneur l[e] Dauphin.
Début :
La Ville de Paris ayant demandé au Roy la permission de présenter [...]
Mots clefs :
Dauphin, Armes, Ville de Paris, Main, Vertus, Couronne, France, Palmes, Pieds, Guerre, Fleurs, Boucliers, Épée
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texteReconnaissance textuelle : PREMIERES ARMES présentées à Monseigneur l[e] Dauphin.
PREMIERES ARMES
présentées à Monseigneur la Dauphin.
L
A Ville de Paris ayant demandé
au Roy la permission de présenter
à Monseigneur le Dauphin ses premieres
Armes , conformément à un ancien usage
interrompu depuis que que temps ,
le Corps de Ville , en Robbe de ceremonie
, se rendit à Versailles le 6. de
ce moi ; et le Duc de Gesvres , Gouverneur
de Paris étant à la tête , il fut
conduit avec lès ceremoni s ordinaires
à l'Audience de Monseigneur le Dauphin
. Le Corps de Ville eut l'honneur
de présenter à ce Prince une Epée , un
Fusil et dux Pistolets d'un travail par
fait . Le Président Turgot , Prévô: des
Mirchinds , porta la prole cr complimenta
Monseigneur le Dauphin , qui
reçut avec beauco 'P de bonté cet e marque
que la Ville d Paris et empressée
de donner à ce Prince de son resp ce
et de son z le
C'est un droit aussi ancien que glorieux
pour la Ville de Paris , de présenter aux
Dauphins France leurs premi res Ar-
D vj mes
II. Vol.
1340 MERCURE DE FRANCE
mes ; soit récompense de son zéle et de
son affection envers ses Princes , soit prérogatives
flateuses pour la Capitale du
Royaume , soit l'un et l'autre ensemble,
elle a toujours joui de ce privilége et a fait
de cet avantage le premier de ses Titres.
Aujourd'hui que dans la joye commune
à toute la France elle voit croître sous
de si heureux auspices Monseigneur le
Dauphin , elle a encore en particulier
celle de lui pouvoir rendre cet hommage,
et elle a crû ne devoir rien oublier pour
s'acquiter d'un devoir aussi flateur et aussi
honorable pour elle.
Tout FOuvrage des Pistolets, est d'acier,
enrichi partie de reliefet de ciselure , dont
tous les fonds sont d'or perlé, partie d'or en
raport et en bosse , dont les fonds sont
d'acier ce qui fait un contraste aussi
agréable qu'il est riche . Les bois sont or
nez de figures en or gravées en Tailledouce
, et de filigrames d'or qui en font
les accompagnements , et laissent à peine
appercevoir les fonds.
Sur l'un des canons de Pistolets on a
representé en ciselure un Point du Jour,
ou un Soleil naissant : c'est un jeune en
fant sur la pente d'une coline , couché
sur un gazon fleuri , au pied d'un arbre
zoefu . Il semble se réveiller et sortir d'un
IL Vola
doux
JUIN. 1734. 1348
doux sommeil . Derriere la coline sort un
Soleil , dont on n'apperçoit encore que
les premiers raïons. Des deux côtez on
voit des Palmes et des Lauriers qui se
joignent , et s'entrelassent à leurs extré
mitez , soutiennent une Couronne de
Dauphin.
"
L'autre canon représente un jeune
Hercule qui écrase , encore au berceau ,
les deux Dragons qui vouloient le dévo
rer. Sa force montre son origine ; des
Lauriers et des Palmes ainsi que sur l'au
tre canon , mais par des contours differens
, vont se mêler ensemble par leurs
sommitez, et sont terminez par une Cou
ronne d'Etoiles. L'immortalité est la récompense
de ses vertus .
La cizelure n'occupe que la moitié des
canons ; le reste est travaillé en or de
rapport on y a representé les quatre
Parties du Monde , que ce Soleil Levant
va parcourir et éclairer dans sa course
brillante , et que ce jeune Héros doit
remplir du bruit de ses exploits et de ses
vertus. Ily a deux symboles de vertus sur
chaque canon. Elles sont assises sur une
Sphere du monde et representées sous les
attributs et avec les caractéres qui leur
sont propres. AAuu--ddeessssuuss , sont deux
cornes d'abondance renversées, qui répan-
11. Vola dent
342 MERCURE DE FRANCE
dent toutes les richesses et les fruits que
produit chacune des Parties de l'Univers
On voit aussi divers animaux selon la
natute de ces diférentes contrées . Du côté
de l'Europe on n'a pas oublié l'oyseau
avant- coureur du Soleil : il tient un Lys
en son bec.
Sur chacune des deux ovales des calottes
, on a representé un jeune Héros
sur l'une il est debout , un arc à la main,
sur lequel il s'appuye ; un Lion et une
massuë d'Hercule à ses pieds ; derriere
lui s'éleve un Palmier dont les branches
se recourbent au - dessus de sa tête , er lui
servent de Couronne . Sur l'autre il est
appuyé sur un casque , et tient un javelot
à la main .
,
2 Autour des calottes des Pistolets
voit Vulcain dans son antre for
geant des armes pour ce jeune Héros ;
le Dieu Mars les lui présente ; Minerve
paroît avec les instruments , et les Symbols
des differents Arts qu'elle met sous
sa protection , et Mercure aîlé , le ca
ducée à la main , est prêt à exécuter ses
or tres . Chacune de ces Divinitez a ses
trophées et ses attribute.
L'un des Porre vis , représente
le jeune Apollon qui tue le Serpent
Pithon Ce monstre déjà percé d'une
$… ]II. Vol. Altche
JUIN. 1734 7343
Béche mortelle , semble se rouler sur
la poussiere , mordant le dard qui l'a
blessé à l'autre on voit Eole , assis sur
un rocher , qui commande aux vents et
aux tempêtes de se calmer ; sous ses pieds
est la caverne où ils sont renfermez.
Les sous gardes sont ornées par deux
Zephirs aîlez qui portent sur leurs têtes
une corbeille de fleurs. Les pontets sont
soutenus d'un côté sur un Dragon aîlé ,
vuidé à jour , dont la queüe va , en se perdant
par dessous , servir à l'autre côté
de soutien et de base . Sur les pontets sont
deux jeunes Cupidons , dont l'un renverse
des cornes d'abondance l'autre
terrasse un Lion qu'il est prêt de percer
d'un javelot. Le reste des sous- gardes est
enrichi de differents trophées de guerre
et autres ornements.
Sur les corps des platines sont deux
Génies guerriers , dont l'un assis sur un
tas de trophées, porte un faisceau d'armes,
l'autre aussi au milieu de plusieurs instru
ments de guerre s'exerce à battre des
timbales .
Sur le canon du fusil paroît un Dauphin
, entouré de cornes d'abondance
et de guirlandes de fleurs qui vont par
differents contours se joindre par le haut
à une Couronne de Laurier et de Chêne
.. II. Vol.
entre344
MERCURE DE FRANCE
entrelassez. Au - dessous est un jeune Achìle
qui court aux armes ; il tient d'une
main une épée , et de l'autre il arrache
un bouclier d'un Palmier où sont attachées
toutes les armes qui lui sont nécessaires
pour combattre ; un riche tro
phée de guerre sert de Couronnement.
Tout cet Ouvrage est en relief ; le fond
en est d'or perlé et occupe environ la
moitié du canon. La visiere est composée
de plusieurs coquilles accolées , la plupart
à jour et attachées les unes aux autres par
des guirlandes de fleurs. Le reste est en or
de raport avec une suite d'ornements et
d'attributs convenables au sujet.
La plaque est à huit oreilles , toutes
terminées par des coquilles de formes
differentes ; sur le devant est un retour
de chasse un jeune Chasseur assis à
Fombre sur le gazon , foulant aux pieds
un Sanglier qu'il a tué , tenant un fuzil
à la main et entouré de ses chiens , se re
pose des fatigues de la chasse . Sous la
plaque on a mis un Dauphin avec des
palmes autour où sont attachées des arnes
, des ancres , des gouvernails , et au
milieu un trident d'où pend une Couronne
rostrale:
La platine représente un Triton sur le
rivage de la mer , un Dauphin attiré par
IL Vel. la
JUIN. 1734. 8343
la douceur du chant , se joue sur les ondes
d'où il semble sortir.
:
Sur chacun des côtez de la crosse dur
fusil est un Dauphin en or , gravé en
Taille - douce , accompagné de quatre
Génies de même ouvrage et de pareille
matiere l'un porte une Couronne de
Dauphin ; l'autre une corbeille des plus
belles fleurs ; le troisiéme , une Palme
ornée de toutes les differentes Couronnes
dont on récompensoit chez les anciens
les differentes vertus ; enfin le dernier lui
présente un gouvernail et un trident
comme des symboles de son Empire.
On n'entre pas dans un plus grand
'détail sur le reste des ornements de ces
précieux Ouvrages , tels que sont les coquillages
, rocailles , feüillages , architectures
, frises &c. qui servent comme d'accompagnements
et de bordures à tous ces
differents tableaux , et qui , outre la ri
chesse et la magnificence de l'ouvrage ,
sont encore nécessaires pour le contour
et la forme des differentes piéces.
Le Sieur Laroche , Armutier du Roy,
demeurant à Paris sur le Pont Marie
est l'Auteur de ces trois morceaux , dont
l'exécution est admirable.
Toute l'épée est d'or et compose dans son
11. Vol
ensem1346
MERCURE DE FRANCE
ensemble , un seul trophée d'armes , sans
que cette idée exactement suivie dans
toutes les differentes parties. de cet Ouvrage
, en change en rien la forme et les
proportions ordinaires.
La Garde est composée de deux Boucliers,
appellez dans l'antiquité, des Pettes,
comme ils étoient d'usage sous le Regne
et dans les Armées d'Alexandre le Grand:
c'est une époque qu'on a crû devoir choisir
entre plusieurs autres ; ces Boucliers
étoient ornez de bas reliefs et représentoient
des fruits heroïques. Ils avoient
pour la plupart des têtes de Lions aux
deux extrémitez ; on en a suivi en tout
exactement la forme et le dessein . Dans
les quatre bas - reliefs on a representé
les vertus attachées à Monseigneur le
Dauphin dès sa naissance.
L'un de ces Boucliers , du côté de la
Lame , représente les vertus heroïques * ;
c'est un Hercule avec sa massue et cɔuvert
de la peau de Lion ; il terrasse sous
ses pieds l'Hydre qu'il a domptée et tient
en sa main trois pommes du jardin
des Hesperides ; à l'entour sont ses differents
trophées et les divers travaux qui
ont exercé sa valeur et illustré son nom.
Sur l'autre Bouclier et du même côté ,
est la gloire des Princes, accompagnée de
II. Vol.
leurs
i 1347 JUIN. 1734.
leurs victoires , et le prix de leurs vertus :
c'est une femme richement vetuë , ayant
ure Couronne d'or sur sa tête et en sa
main droite une Couronne de Laurier ;
elle soutient de la gauche une forte et rithe
piramide ; à ses pieds est un corner
d'abondance , symbole de la magnificence
et de la generosité des grands Princes.
ve ,
et
De l'autre côté et en dedans de l'un
des Boucliers est representé une Miner-
Deèsse des Sciences militaires et des
Beaux Arts , le Compas à la main ; elle
trace et mesure sur un Globe , un terrain
convenable à fortifier une place de
guerre ; à ses pieds paroît sur un rouleau
déployé , un Plan de fortifications
dans le lointain on voit les dehors d'une
forteresse entourée de palissades . Sur l'autre
Bouclier parallele est une Pallas
Deèsse de la guerre : elle tient une lance
d'une main comme sur le point de combattre
et de l'autre son Egide , elle est
entourée de plusieurs instruments de
guerre au - dessus desquels on voit
flotter dans les airs des Drapeaux et des
Etendarts.
›
A l'endroit où se joignent les deux
Boucliers on a placé un Globe terrestre
qui sera un jour le théatre des vertus et
des exploits de nôtre jeune Prince. Sur
¿ II. Vol. ce
1348 MERCURE DE FRANCE
,
ce Globe , malgré sa petitesse , on a régulierement
tracé en relief les differentes
parties de l'Univers ; ce Globe est surmonté
par une massuë d'Hercule du
bas de laquelle s'éleve un faisceau de
Palmes , qui , en l'entourant jusqu'au
haut et la laissant cependant entrevoir
par les differents jours et les differents
vuides , forme la poignée de l'épée ; ce
qui fait un ouvrage des plus légers et des
plus délicats. Au haut de cette massuë, est
un Casque françois , et c'est ce qui fornic
le pomeau . Ce Casque est enrichi d'un
mufle de Lion et d'autres ornemens
relief ; la visiere en est levée.
sà
Une Palme gracieusement recourbée ,
se détachant par le bas des autres Palmes,
va ensuite en remontant et en s'éloignant
de la poignée , former la branche ; elle
n'en forme cependant que la moitié . De
la pointe sort une fleur de Lys à quatre
faces , production plus belle que toutes
les dattes fleuries dont elle est chargée
ainsi que les autres Palmes. Une autre
Palme qui déscend d'en haut et de dessus
le Casque , vient par un même contour
la rejoindre et s'entrelasser , de telle sorte
que couvrant toute la fleur de Lys , elle
n'en cache rien .
Du bas de la poignée, sort un Dauphin
II. Vol. des
JUIN. 7734
134
و
des mêmes Palmes , au milieu desquelles
il semble se jouer , et forme le tillon dans
le même contour à l'usage des Epées
qui se font à présent. La Lame est aussi
d'or , enrichie de moulures : elle a le
même ressort qu'une Lame d'acier. Le
Fourreau est d'écaille noire, incrustée sur
un fond qui lui donne de la solidité et
arrêté par deux moulures d'or très déli-"
cates ; toute l'écaille est piqué en or d'un
dessein très -riche.
La Chappe , le Crochet et le bout de
l'Epée sont des piéces si petites et qui
la sent si peu de champ ,qu'il n'a pas été
possible de représenter des attributs , ni
rien de symbolique. On a taché par des
petits morceaux d'architectures , des palmettes
des entrelas , des filets des
canneaux de feüillages , et autres ornemens
qui ont raport au sujet, d'y supléer,
et on les a parse mez de plusieurs fleurs
de Lys radieuses et vuidées à jour.
,ر <
Ce beau morceau est de la main de
M. Germain , Orfévre du Roy , si connu
par la perfection de ses Ouvrages et par
la délicatesse de son goût.
présentées à Monseigneur la Dauphin.
L
A Ville de Paris ayant demandé
au Roy la permission de présenter
à Monseigneur le Dauphin ses premieres
Armes , conformément à un ancien usage
interrompu depuis que que temps ,
le Corps de Ville , en Robbe de ceremonie
, se rendit à Versailles le 6. de
ce moi ; et le Duc de Gesvres , Gouverneur
de Paris étant à la tête , il fut
conduit avec lès ceremoni s ordinaires
à l'Audience de Monseigneur le Dauphin
. Le Corps de Ville eut l'honneur
de présenter à ce Prince une Epée , un
Fusil et dux Pistolets d'un travail par
fait . Le Président Turgot , Prévô: des
Mirchinds , porta la prole cr complimenta
Monseigneur le Dauphin , qui
reçut avec beauco 'P de bonté cet e marque
que la Ville d Paris et empressée
de donner à ce Prince de son resp ce
et de son z le
C'est un droit aussi ancien que glorieux
pour la Ville de Paris , de présenter aux
Dauphins France leurs premi res Ar-
D vj mes
II. Vol.
1340 MERCURE DE FRANCE
mes ; soit récompense de son zéle et de
son affection envers ses Princes , soit prérogatives
flateuses pour la Capitale du
Royaume , soit l'un et l'autre ensemble,
elle a toujours joui de ce privilége et a fait
de cet avantage le premier de ses Titres.
Aujourd'hui que dans la joye commune
à toute la France elle voit croître sous
de si heureux auspices Monseigneur le
Dauphin , elle a encore en particulier
celle de lui pouvoir rendre cet hommage,
et elle a crû ne devoir rien oublier pour
s'acquiter d'un devoir aussi flateur et aussi
honorable pour elle.
Tout FOuvrage des Pistolets, est d'acier,
enrichi partie de reliefet de ciselure , dont
tous les fonds sont d'or perlé, partie d'or en
raport et en bosse , dont les fonds sont
d'acier ce qui fait un contraste aussi
agréable qu'il est riche . Les bois sont or
nez de figures en or gravées en Tailledouce
, et de filigrames d'or qui en font
les accompagnements , et laissent à peine
appercevoir les fonds.
Sur l'un des canons de Pistolets on a
representé en ciselure un Point du Jour,
ou un Soleil naissant : c'est un jeune en
fant sur la pente d'une coline , couché
sur un gazon fleuri , au pied d'un arbre
zoefu . Il semble se réveiller et sortir d'un
IL Vola
doux
JUIN. 1734. 1348
doux sommeil . Derriere la coline sort un
Soleil , dont on n'apperçoit encore que
les premiers raïons. Des deux côtez on
voit des Palmes et des Lauriers qui se
joignent , et s'entrelassent à leurs extré
mitez , soutiennent une Couronne de
Dauphin.
"
L'autre canon représente un jeune
Hercule qui écrase , encore au berceau ,
les deux Dragons qui vouloient le dévo
rer. Sa force montre son origine ; des
Lauriers et des Palmes ainsi que sur l'au
tre canon , mais par des contours differens
, vont se mêler ensemble par leurs
sommitez, et sont terminez par une Cou
ronne d'Etoiles. L'immortalité est la récompense
de ses vertus .
La cizelure n'occupe que la moitié des
canons ; le reste est travaillé en or de
rapport on y a representé les quatre
Parties du Monde , que ce Soleil Levant
va parcourir et éclairer dans sa course
brillante , et que ce jeune Héros doit
remplir du bruit de ses exploits et de ses
vertus. Ily a deux symboles de vertus sur
chaque canon. Elles sont assises sur une
Sphere du monde et representées sous les
attributs et avec les caractéres qui leur
sont propres. AAuu--ddeessssuuss , sont deux
cornes d'abondance renversées, qui répan-
11. Vola dent
342 MERCURE DE FRANCE
dent toutes les richesses et les fruits que
produit chacune des Parties de l'Univers
On voit aussi divers animaux selon la
natute de ces diférentes contrées . Du côté
de l'Europe on n'a pas oublié l'oyseau
avant- coureur du Soleil : il tient un Lys
en son bec.
Sur chacune des deux ovales des calottes
, on a representé un jeune Héros
sur l'une il est debout , un arc à la main,
sur lequel il s'appuye ; un Lion et une
massuë d'Hercule à ses pieds ; derriere
lui s'éleve un Palmier dont les branches
se recourbent au - dessus de sa tête , er lui
servent de Couronne . Sur l'autre il est
appuyé sur un casque , et tient un javelot
à la main .
,
2 Autour des calottes des Pistolets
voit Vulcain dans son antre for
geant des armes pour ce jeune Héros ;
le Dieu Mars les lui présente ; Minerve
paroît avec les instruments , et les Symbols
des differents Arts qu'elle met sous
sa protection , et Mercure aîlé , le ca
ducée à la main , est prêt à exécuter ses
or tres . Chacune de ces Divinitez a ses
trophées et ses attribute.
L'un des Porre vis , représente
le jeune Apollon qui tue le Serpent
Pithon Ce monstre déjà percé d'une
$… ]II. Vol. Altche
JUIN. 1734 7343
Béche mortelle , semble se rouler sur
la poussiere , mordant le dard qui l'a
blessé à l'autre on voit Eole , assis sur
un rocher , qui commande aux vents et
aux tempêtes de se calmer ; sous ses pieds
est la caverne où ils sont renfermez.
Les sous gardes sont ornées par deux
Zephirs aîlez qui portent sur leurs têtes
une corbeille de fleurs. Les pontets sont
soutenus d'un côté sur un Dragon aîlé ,
vuidé à jour , dont la queüe va , en se perdant
par dessous , servir à l'autre côté
de soutien et de base . Sur les pontets sont
deux jeunes Cupidons , dont l'un renverse
des cornes d'abondance l'autre
terrasse un Lion qu'il est prêt de percer
d'un javelot. Le reste des sous- gardes est
enrichi de differents trophées de guerre
et autres ornements.
Sur les corps des platines sont deux
Génies guerriers , dont l'un assis sur un
tas de trophées, porte un faisceau d'armes,
l'autre aussi au milieu de plusieurs instru
ments de guerre s'exerce à battre des
timbales .
Sur le canon du fusil paroît un Dauphin
, entouré de cornes d'abondance
et de guirlandes de fleurs qui vont par
differents contours se joindre par le haut
à une Couronne de Laurier et de Chêne
.. II. Vol.
entre344
MERCURE DE FRANCE
entrelassez. Au - dessous est un jeune Achìle
qui court aux armes ; il tient d'une
main une épée , et de l'autre il arrache
un bouclier d'un Palmier où sont attachées
toutes les armes qui lui sont nécessaires
pour combattre ; un riche tro
phée de guerre sert de Couronnement.
Tout cet Ouvrage est en relief ; le fond
en est d'or perlé et occupe environ la
moitié du canon. La visiere est composée
de plusieurs coquilles accolées , la plupart
à jour et attachées les unes aux autres par
des guirlandes de fleurs. Le reste est en or
de raport avec une suite d'ornements et
d'attributs convenables au sujet.
La plaque est à huit oreilles , toutes
terminées par des coquilles de formes
differentes ; sur le devant est un retour
de chasse un jeune Chasseur assis à
Fombre sur le gazon , foulant aux pieds
un Sanglier qu'il a tué , tenant un fuzil
à la main et entouré de ses chiens , se re
pose des fatigues de la chasse . Sous la
plaque on a mis un Dauphin avec des
palmes autour où sont attachées des arnes
, des ancres , des gouvernails , et au
milieu un trident d'où pend une Couronne
rostrale:
La platine représente un Triton sur le
rivage de la mer , un Dauphin attiré par
IL Vel. la
JUIN. 1734. 8343
la douceur du chant , se joue sur les ondes
d'où il semble sortir.
:
Sur chacun des côtez de la crosse dur
fusil est un Dauphin en or , gravé en
Taille - douce , accompagné de quatre
Génies de même ouvrage et de pareille
matiere l'un porte une Couronne de
Dauphin ; l'autre une corbeille des plus
belles fleurs ; le troisiéme , une Palme
ornée de toutes les differentes Couronnes
dont on récompensoit chez les anciens
les differentes vertus ; enfin le dernier lui
présente un gouvernail et un trident
comme des symboles de son Empire.
On n'entre pas dans un plus grand
'détail sur le reste des ornements de ces
précieux Ouvrages , tels que sont les coquillages
, rocailles , feüillages , architectures
, frises &c. qui servent comme d'accompagnements
et de bordures à tous ces
differents tableaux , et qui , outre la ri
chesse et la magnificence de l'ouvrage ,
sont encore nécessaires pour le contour
et la forme des differentes piéces.
Le Sieur Laroche , Armutier du Roy,
demeurant à Paris sur le Pont Marie
est l'Auteur de ces trois morceaux , dont
l'exécution est admirable.
Toute l'épée est d'or et compose dans son
11. Vol
ensem1346
MERCURE DE FRANCE
ensemble , un seul trophée d'armes , sans
que cette idée exactement suivie dans
toutes les differentes parties. de cet Ouvrage
, en change en rien la forme et les
proportions ordinaires.
La Garde est composée de deux Boucliers,
appellez dans l'antiquité, des Pettes,
comme ils étoient d'usage sous le Regne
et dans les Armées d'Alexandre le Grand:
c'est une époque qu'on a crû devoir choisir
entre plusieurs autres ; ces Boucliers
étoient ornez de bas reliefs et représentoient
des fruits heroïques. Ils avoient
pour la plupart des têtes de Lions aux
deux extrémitez ; on en a suivi en tout
exactement la forme et le dessein . Dans
les quatre bas - reliefs on a representé
les vertus attachées à Monseigneur le
Dauphin dès sa naissance.
L'un de ces Boucliers , du côté de la
Lame , représente les vertus heroïques * ;
c'est un Hercule avec sa massue et cɔuvert
de la peau de Lion ; il terrasse sous
ses pieds l'Hydre qu'il a domptée et tient
en sa main trois pommes du jardin
des Hesperides ; à l'entour sont ses differents
trophées et les divers travaux qui
ont exercé sa valeur et illustré son nom.
Sur l'autre Bouclier et du même côté ,
est la gloire des Princes, accompagnée de
II. Vol.
leurs
i 1347 JUIN. 1734.
leurs victoires , et le prix de leurs vertus :
c'est une femme richement vetuë , ayant
ure Couronne d'or sur sa tête et en sa
main droite une Couronne de Laurier ;
elle soutient de la gauche une forte et rithe
piramide ; à ses pieds est un corner
d'abondance , symbole de la magnificence
et de la generosité des grands Princes.
ve ,
et
De l'autre côté et en dedans de l'un
des Boucliers est representé une Miner-
Deèsse des Sciences militaires et des
Beaux Arts , le Compas à la main ; elle
trace et mesure sur un Globe , un terrain
convenable à fortifier une place de
guerre ; à ses pieds paroît sur un rouleau
déployé , un Plan de fortifications
dans le lointain on voit les dehors d'une
forteresse entourée de palissades . Sur l'autre
Bouclier parallele est une Pallas
Deèsse de la guerre : elle tient une lance
d'une main comme sur le point de combattre
et de l'autre son Egide , elle est
entourée de plusieurs instruments de
guerre au - dessus desquels on voit
flotter dans les airs des Drapeaux et des
Etendarts.
›
A l'endroit où se joignent les deux
Boucliers on a placé un Globe terrestre
qui sera un jour le théatre des vertus et
des exploits de nôtre jeune Prince. Sur
¿ II. Vol. ce
1348 MERCURE DE FRANCE
,
ce Globe , malgré sa petitesse , on a régulierement
tracé en relief les differentes
parties de l'Univers ; ce Globe est surmonté
par une massuë d'Hercule du
bas de laquelle s'éleve un faisceau de
Palmes , qui , en l'entourant jusqu'au
haut et la laissant cependant entrevoir
par les differents jours et les differents
vuides , forme la poignée de l'épée ; ce
qui fait un ouvrage des plus légers et des
plus délicats. Au haut de cette massuë, est
un Casque françois , et c'est ce qui fornic
le pomeau . Ce Casque est enrichi d'un
mufle de Lion et d'autres ornemens
relief ; la visiere en est levée.
sà
Une Palme gracieusement recourbée ,
se détachant par le bas des autres Palmes,
va ensuite en remontant et en s'éloignant
de la poignée , former la branche ; elle
n'en forme cependant que la moitié . De
la pointe sort une fleur de Lys à quatre
faces , production plus belle que toutes
les dattes fleuries dont elle est chargée
ainsi que les autres Palmes. Une autre
Palme qui déscend d'en haut et de dessus
le Casque , vient par un même contour
la rejoindre et s'entrelasser , de telle sorte
que couvrant toute la fleur de Lys , elle
n'en cache rien .
Du bas de la poignée, sort un Dauphin
II. Vol. des
JUIN. 7734
134
و
des mêmes Palmes , au milieu desquelles
il semble se jouer , et forme le tillon dans
le même contour à l'usage des Epées
qui se font à présent. La Lame est aussi
d'or , enrichie de moulures : elle a le
même ressort qu'une Lame d'acier. Le
Fourreau est d'écaille noire, incrustée sur
un fond qui lui donne de la solidité et
arrêté par deux moulures d'or très déli-"
cates ; toute l'écaille est piqué en or d'un
dessein très -riche.
La Chappe , le Crochet et le bout de
l'Epée sont des piéces si petites et qui
la sent si peu de champ ,qu'il n'a pas été
possible de représenter des attributs , ni
rien de symbolique. On a taché par des
petits morceaux d'architectures , des palmettes
des entrelas , des filets des
canneaux de feüillages , et autres ornemens
qui ont raport au sujet, d'y supléer,
et on les a parse mez de plusieurs fleurs
de Lys radieuses et vuidées à jour.
,ر <
Ce beau morceau est de la main de
M. Germain , Orfévre du Roy , si connu
par la perfection de ses Ouvrages et par
la délicatesse de son goût.
Fermer
Résumé : PREMIERES ARMES présentées à Monseigneur l[e] Dauphin.
Le 6 juin 1734, la Ville de Paris a reçu l'autorisation du roi de présenter au Dauphin ses premières armes, suivant un ancien usage interrompu. Le Corps de Ville, en robe de cérémonie, s'est rendu à Versailles où le Duc de Gesvres, Gouverneur de Paris, a conduit la délégation à l'audience du Dauphin. Le Président Turgot, Prévôt des Marchands, a porté les compliments et présenté une épée, un fusil et deux pistolets d'un travail parfait. Ce privilège permet à la Ville de Paris de présenter aux Dauphins de France leurs premières armes, soit en récompense de son zèle et de son affection envers les Princes, soit comme prérogative flatteuse pour la capitale du Royaume. La Ville de Paris a donc saisi cette occasion pour honorer le Dauphin et s'acquitter de ce devoir flateur et honorable. Les pistolets, entièrement en acier enrichi de reliefs et de ciselures, présentent des fonds d'or perlé et des bois ornés de figures en or gravées en taille-douce et de filigranes. Les canons des pistolets représentent des scènes symboliques : l'un montre un jeune enfant sur une colline au lever du soleil, l'autre un jeune Hercule écrasant des dragons. Les symboles de vertus et les cornes d'abondance sont également présents, ainsi que des représentations des quatre parties du monde. Le fusil arbore un Dauphin entouré de cornes d'abondance et de guirlandes de fleurs, ainsi que des scènes de chasse et des symboles maritimes. Les ornements incluent des génies guerriers, des trophées de guerre et des attributs divers. L'épée, entièrement en or, est composée d'un seul trophée d'armes. La garde est inspirée des boucliers utilisés sous le règne d'Alexandre le Grand et représente les vertus héroïques et la gloire des Princes. Les bas-reliefs montrent Hercule terrassant l'Hydre et une femme symbolisant la victoire et la générosité. La poignée de l'épée est ornée de palmes et de lys, et le fourreau est en écaille noire incrustée d'or. Ces œuvres, réalisées par le Sieur Laroche pour les pistolets et le fusil, et par M. Germain pour l'épée, témoignent d'une exécution admirable et d'une grande richesse artistique.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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123
p. 2114-2115
MANDEMENT de S. E. M. le Cardinal de Tencin, au sujet de la prise de la Ville de Furnes.
Début :
PIERRE DE GUERIN DE TENCIN, Cardinal, &c. Le Seigneur ne se lasse point de nous exaucer, [...]
Mots clefs :
Furnes, Te Deum, Psaume, Oraisons, Guerre
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : MANDEMENT de S. E. M. le Cardinal de Tencin, au sujet de la prise de la Ville de Furnes.
MANDEMENT de S. E. M. le Cardinal
de Tencin , au fujet de la prife de la Ville
de Furnes.
Pl
IERRE DE GUERIN DE TENCIN ,
Cardinal , & c.
Le Seigneur ne fe laffe point de nous exaucer ,
mes très chers Freres , & nous comptons fes bienfaits
par nos voeux. La rapidité de nos Conquêtes a
furpaffé nos efpérances mêmes , & le prodige des
murs de Jéricho tombant au feul bruit des trompettes
du Peuple de Dieu , s'eft prefque renouvellé
en notre faveur. Puiffent nos ennemis reconnoître
enfin dans ces fuccès la juftice de nos armes , & y
voir, comme nous , la récompenfe & la preuve de
la droiture des intentions du Roi , & de fon amour
pour la Paix ! C'eft elle feule qu'il veur conquérir
dans une guerre qu'il n'a entrepriſe que par fidélité
pour fes Alliés, & après avoir inutilement tenté toutes
les voyes de la prévenir , guerre dès - lors également
jufte & néceffaire .
Mais plus S. M. a cherché à l'éviter , plus elle eſt
réfoluë à la faire avec vigueur , afin de la terminer
plus promptement . De- là le deffein qu'elle forma
d'abord , & qu'elle a exécuté avec tant de fageffe
& de courage , de commander ſes armées en perfonne:
Egredietur ante nos Rex nofter & pugnabit bel
la noftra pro nobis . Que ne devons- nous point attendre
de fa préfence en Allemagne , après ce qu'elle
à opéré en Flandre ! Mais cette jufte confiance ne
doit fervir qu'à redoubler la ferveur de nos prieres.
Jofué vainqueur alloit être vaincu à son tour , f
Moyfe avoit ceffé de tenir fes mains élevées vers le
Ciel .
Aces caules , &c.après en avoir fait conférer de notre
part avec nos vénérables Freres Mrs les Doyen ,
Chanoines
1
SEPTEMBRE. 1744. 2119
Chanoines & Chapitre de l'Eglife Comtes de Lyon,
avons ordonné & ordonnons que le Dimanche 2 du
mois d'Août , à 10 heures du matin , le TeDeum fera
chanté folemnelièment , avec le Pleaume Exau→
diat, & les Oraifons en actions de graces de la prife
de Furnes, dans notre Eglife Primatiale ,où les Com→
pagnies qui ont accoûtumé d'affifter à de pareilles
cérémonies , font invitées de fe rendre.
A l'égard des autres Villes , Bourgs & Villages
de notre Diocèfe , nous ordonnons que le Dimanche
ou la Fête après la réception de notre préfent
Mandement, on chantera pareillement le Te Deum,
le Pfeaume Exaudiat , & les Oraiſons pour le même
fujet , & c. Donné à Paris le 26 de Juillet 1744-
Signé , P. CARD . DE TENCIN .
de Tencin , au fujet de la prife de la Ville
de Furnes.
Pl
IERRE DE GUERIN DE TENCIN ,
Cardinal , & c.
Le Seigneur ne fe laffe point de nous exaucer ,
mes très chers Freres , & nous comptons fes bienfaits
par nos voeux. La rapidité de nos Conquêtes a
furpaffé nos efpérances mêmes , & le prodige des
murs de Jéricho tombant au feul bruit des trompettes
du Peuple de Dieu , s'eft prefque renouvellé
en notre faveur. Puiffent nos ennemis reconnoître
enfin dans ces fuccès la juftice de nos armes , & y
voir, comme nous , la récompenfe & la preuve de
la droiture des intentions du Roi , & de fon amour
pour la Paix ! C'eft elle feule qu'il veur conquérir
dans une guerre qu'il n'a entrepriſe que par fidélité
pour fes Alliés, & après avoir inutilement tenté toutes
les voyes de la prévenir , guerre dès - lors également
jufte & néceffaire .
Mais plus S. M. a cherché à l'éviter , plus elle eſt
réfoluë à la faire avec vigueur , afin de la terminer
plus promptement . De- là le deffein qu'elle forma
d'abord , & qu'elle a exécuté avec tant de fageffe
& de courage , de commander ſes armées en perfonne:
Egredietur ante nos Rex nofter & pugnabit bel
la noftra pro nobis . Que ne devons- nous point attendre
de fa préfence en Allemagne , après ce qu'elle
à opéré en Flandre ! Mais cette jufte confiance ne
doit fervir qu'à redoubler la ferveur de nos prieres.
Jofué vainqueur alloit être vaincu à son tour , f
Moyfe avoit ceffé de tenir fes mains élevées vers le
Ciel .
Aces caules , &c.après en avoir fait conférer de notre
part avec nos vénérables Freres Mrs les Doyen ,
Chanoines
1
SEPTEMBRE. 1744. 2119
Chanoines & Chapitre de l'Eglife Comtes de Lyon,
avons ordonné & ordonnons que le Dimanche 2 du
mois d'Août , à 10 heures du matin , le TeDeum fera
chanté folemnelièment , avec le Pleaume Exau→
diat, & les Oraifons en actions de graces de la prife
de Furnes, dans notre Eglife Primatiale ,où les Com→
pagnies qui ont accoûtumé d'affifter à de pareilles
cérémonies , font invitées de fe rendre.
A l'égard des autres Villes , Bourgs & Villages
de notre Diocèfe , nous ordonnons que le Dimanche
ou la Fête après la réception de notre préfent
Mandement, on chantera pareillement le Te Deum,
le Pfeaume Exaudiat , & les Oraiſons pour le même
fujet , & c. Donné à Paris le 26 de Juillet 1744-
Signé , P. CARD . DE TENCIN .
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124
p. 2152-2189
MÉMOIRE pour servir à l'Histoire de la Ville d'Arras, depuis le commencement de l'année 1477, suivant le nouveau Style, jusqu'au mois de Mai 1484 ; lû par M. Harduin, Avocat, à l'Assemblée solemnelle de la Société Litt[é]raire de cette Ville, tenuë le 29 Fevrier 1744.
Début :
Charles le Hardi, Comte d'Artois, & dernier Duc de Bourgogne, fut tué à [...]
Mots clefs :
Arras, Roi, Louis XI, Ville, Marie de Bourgogne, Province d'Artois, Cité, Bourgeois, Philippe de Crèvecoeur, Guerre, Rats, Mariage, Français, Arrageois, 1477, Duc de Bourgogne, Gouverneur, Habitants, Magistrat, Seigneur de Lude, Siège, Flandre, Historiens, Échevins, Archiduc, Province
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : MÉMOIRE pour servir à l'Histoire de la Ville d'Arras, depuis le commencement de l'année 1477, suivant le nouveau Style, jusqu'au mois de Mai 1484 ; lû par M. Harduin, Avocat, à l'Assemblée solemnelle de la Société Litt[é]raire de cette Ville, tenuë le 29 Fevrier 1744.
ME' MOIRE pour fervir à l'Histoire de
la Ville d' Arras , depuis le commencement
de l'année 1477 , ſuivant le nouveau Style,
jusqu'au mois de Mai 1484; * lù parM.
Harduin, Avocat , à l' Affemblée folemnelle
de la Societé Litt raire de cette Ville, tenue
le 29 Fevrier 1744.
CHarles le
Hardi , Comte d'Artois , &
dernier Duc de Bourgogne , fut tué à
la Bataille de Nanci les Janvier 1477 , &
laiſſa pour héritiere Marie , ſa fille unique.
Quelques - uns des Pays qui lui appartenoient
, devoient retourner à la Couronne
de France , au défaut de mâles dans la Maifon
de Bourgogne , mais le Comté d'Artois
n'étoit point ſujet à cette regle ; pluſieurs
Femmes en avoient joiii ; Mahaut , fille de
Robert II, l'avoit même poſſedé , à l'excluſion
du fils de ſon frere , parce que la Repréſentation
n'a jamais eu lieu dans cette
Province. MA
Cependant Louis XI , Roi de France ,
profitant du trouble que la mort du Duc répanditdans
tous ſes Etats, ne fongea qu'aux
* Les Faits contenus dans ce Mémoire , font fondés
fur quantité de bonnes preuves , que la forme duMereure
nepermetpas de citer.
2.
moyens
OCTOBRE.
1744. 2153
moyens de s'en emparer. Il fit partir auffi
tôt , pour commencer l'exécution de fon
projet , l'Amiral de Bourbon & Philippe de
Comines , Seigneur d'Argenton , qui ſe
tranſporterent à Abbeville, puis à Dourlens,
d'où ils envoyerent fommer Arras de ſe
foumettre au Roi.
Philippe de Crevecoeur , Seigneur d'Efquerides
ou des Cordes , étoit alors Gouverneur
de la Cité; la Ville avoit pour le
ſien Adolphe de Cleves , Seigneur de Raveſtein.
Ces deux Officiers , pour répondre
à la ſommation des Envoyés du Roi , demanderent
une entrevûë , qui ſe fit dans
l'Abbaye du Mont S. Eloi , à deux lieuës
d'Arras . Jean de la Vacquerie , Conſeiller-
Penſionnaire de la Ville, y expofa les droits
incontestables de Marie de Bourgogne fur
la Province d'Artois. Il étoit impoflible à
Comines, de réfuter les preuves qu'on lui
objectoir. Lui- même avoue dans ſes Mémoires
, qu'il s'y étoit bien attendu , mais il fai
fit cette occafion,pour gagner pluſieursGentilshommes
, & les attirer au parti du Roi.
Crevecoeur , déja venduà la France , au
roit voulu pouvoir dès ce moment livrer la
Place confiée à la garde;mais la fermeté
des Arrageois , * encouragés par la préfence
de Raveſtein , lui fit remettre à un autre
* Ce motſe trouve dans le Dictionnaire de Trévoux,
Av tems
2154 MERCURE DE FRANCE.
tems l'effet de ſa trahifon. Raveſtein partit
quelques jours après , pour aller trouver à
Gand la Ducheffe de Bourgogne , ſon départ
favorifa le projet de Crevecoeur , dont
la fidélité lui étoit d'autant moins ſuſpecte ,
qu'il l'avoit vû tout récemment prêter un
nouveau ferment à cette Princeſſe .
Louis XI ayant appris que les Négociations
de fes Miniſtres avoient un heureux
fuccès ,& que plus d'une Ville s'étoit déja
renduë , prit lui-même la route des Pays-
Bas. Etant à Pérone , il vit arriver Guillau
me Hugonet , Chancelier de Bourgogne ,
Gui de Brimau , Comte de Mege , &Humbercourt
ou Imbercourt , & d'autres perfonnes
de conféquence , que Marie deBourgogne
avoit députés , pour lui demander la
paix. S'il en faut croire ce que rapporte le
P. Daniel , d'après quelques Ecrivains François
, cette Duchefle , furmontant , pour
fauver ſes Etats , la répugnance qu'elle devoit
fentir à époufer le Dauphin ,Enfant de
huit ans , infirme & contrefait , offrir de lui
donner ſa main , perfuadée que c'étoit une
voye infaillible pour contenter le Roi. Err
effet, diſent les mêmes Auteurs , il avoit
paru ſouhaiter ce mariage , mais comme fon
ſyſtème étoit changé , les Ambaſſadeurs de
la Princeſſe ne reçûrent qu'une réponſe ambiguë
; ſans découvrir ſes véritables inten
tions,
OCTOBRE. 1744. 2155
tions , il leur fit un accueil trés-gracieux, &
employa toute fon adreſſe, pour les faire entrerdans
fes intérêts. Pluſieurs ne voulurent
prendre aucun engagement , mais Humbercourt&
le Chancelier , moins difficiles à
ébranler , promirent au Roi de paſſer à fon
ſervice , dès que le mariage ſeroit conclu.
Ce Prince leur propoſa une choſe , qui les
embarraſſa beaucoup , ce fut qu'ils écriviffent
à Crevecoeur de lui ouvrir la Cité d'Arras.
Il leur fit entendre que l'Artois étant
un Fief de la Couronne , il avoit droit de
le mettre enſa main,juſqu'à- ce que Marie de
Bourgogne lui eût fait hommage. Le Chancelier&
Humbercourt , après avoir confideré
que le Roi étoit près d'Arras , qu'il avoit
une armée nombreuſe , que la Ducheffe , au
contraire , étoit preſque fans troupes ,&
que leur refus pourroit avoir des fuites fatales
, crurent devoir confentir à la propoſition
du Roi , & fur le champ il envoya
prendre poffeffion de la Cité. * Le Peuple
deGand , irrité contre ces deux Seigneurs ,
leur fit couper la tête fur un Echaffaut ,
malgré les follicitations , les prieres & les
larmes de la Ducheffe , dont ces Bourgeois
infolens mépriſoient l'autorité. Le corps
* Le 4Mars 1477 ,suivant la Chroniquefcandaleufe.
A vj d'Hum2156
MERCURE DEFRANCE .
d'Humbercourt * fut transferé à Arras , où
il eſt inhumé dans la Cathédrale , avec Antoinette
de Mailli-Rambures , fon Epouſe!
On leur a dreſſé au côté gauche du Choeur ,
un Tombeau de pierre bleuë , au-deffas duquel
eſt une Arcade en pierre blanche , où
brille cette délicateſſe hardie , qui fait la
beauté des Monumens Gothiques.C'eſt pour
le repos de leurs ames qu'on chante encore
un Salut dans cette Eglife tous les Samedis
& en differens autres jours de l'année.
J'ai pensé qu'il ne ſeroit pas inutile de
rappeller ici des Vers Latins , où l'on exprime
la douleur , que reffentit Marie de Bourgogne
de la mort de ce Seigneur malheureux
; c'eſt la Princeffe elle-même qu'on
y faitparler.
Non Imbercurium vinclis educere quivi ,
Inter Magnates qut mihi fidus erat ,
Hunc ubi publicitus curtandum vertice vidi ,
Excelſoſtantem , plebe fremente , loco ,
Huc illucfupplex Princeps ego tanta cucurri
Per totum , crines irreligata , forum ;
Obteftataferox , oculis rorantibus imbrem ,
Vulgus , ne tantum perderet enfe virum :
• Il étois Chevalier de la Toiſon d'Or, Chambellan de
Charles le Hardi , Gouverneur de Namur , Lieutenant
Général aux Pays de Liège & d'Outremuſe. Selon fon
Epitaphe , il mourut le 3 Auril 1476. Vieux style.
At
OCTOBRE.. 1744. 2-157
At nihil obtinui ; triſtemſum paſſarepulfam ;
Indignè cecidit nobilis ille Reus.
Funus ad Atrebates ,fumantibus undique todis
Ut tumularetur ,mittere cura fuit ;
Cui Mausoleum pofui de marmere ſectum
Virginis augusta Matris in Æde Dei.
Cette Proſopopée eſt de Philippe Meyer ,
natif d'Arras , quia continué les Annales
du célebre Jacques Meyer , ſon Bifayeul ,
depuis 1477 juſqu'en 1610. Son Livre n'eſt
point encore imprimé
La plupart des Hiſtoriens Flamans ne font
point d'accord avec les François touchant
les cauſes qui donnerent lieu à l'exécution
d'Hugonet & d'Humbercourt ,ni par rapport
à la conduite que ces deux Seigneurs
avoient tenuë. L'Auteur des Notes fur Olivier
de la Marche, afſſure , à la vérité, qu'ils
firent remettre au Roi la Cité d'Arras , &
qu'ils déchargerent par écrit le Gouverneur
du ferment , qu'il avoit prêté à la Ducheſſe.
CeCommentateur dit auſſi qu'ils promirent
àLouis XI de ne rien épargner pour engager
cette Princeſſe à épouſer le Dauphin ,
mais il nie , ainſi que la Marche lui-même ,
qu'elle les eût chargés de faire aucune offre
au fujetde ce Mariage.
En effet , s'il m'eft permis de hazarder ici
mes conjectures , je ne sçaurois m'imaginer
que
158 MERCURE DE FRANCE.
que Louis ait pû refuſer de marier ſon fils
à la plus riche Héritiere de l'Europe. Une
telle alliance auroit aggrandi conſidérablement
ſon Royaume,& l'auroit mis en étatde
braver tous les Princes voiſins. Je penſe
donc , malgré l'autorité des Ecrivains de
France , que ce mariage auroit terminé la
guerre , dès ſon commencement , Marie
de Bourgogne l'avoit fait propofer au Roi.
PontusHeuterus prétend qu'Humbercourt
&Hugonet n'étoient coupables de rien , &
qu'ils n'avoient pas contribué à la réception
des François dans la Cité d'Arras; il foûtient
que Crevecoeur leur en donna l'entrée de ſon
propre mouvement , mais que Philippe de
Comines , voulant fauver la réputation de
ce dernier , en rejetta la faute fur deux hommes
innocens , dont le fupplice , tout injufte
qu'il fût , ſembloit autoriſer ce reproche.
Quoiqu'il en foit , Crevecoeur admit les
François dans laCité , & en fortit lui-même,
après avoir congédié les troupes Bourguignonnes.
Le Roi , qui s'y rendit bien- tôt en
perſonne , ayant inutilement ſommé la Ville
, fit dreffer quelques Ouvrages de terre
pour la réduire , & ravagea les Campagnes
voiſines. Les Arrageois , allarmés de ces
hoſtilités , fe trouvant d'ailleurs fans Gouverneur
& fans garnifon , furent contraints
de capituler preſque auſſi tôt. Ils promirent
d'obéïr
OCTOBRE. 1744. 2559
d'obéïr au Roi , mais ſeulement juſqu'à- ce
que Marie de Bourgogne lui eût fait hommage
du Comté d'Artois , à moins qu'elle
ne s'alliût par mariage ou autrement avec les
Anglois ou avec d'autres , qui ne vouluſſent
pas rendre au Roi les devoirs qui lui appartenoient
légitimement , auquel cas les.Habitans
d'Arras demeureroient fidéles à ce
Prince ,& le reconnoîtroient pour ſeul &
unique Maître. De plus, il fut reglé que les
Echevins dénonceroient fur le champ cette
Capitularion aux autres Villes de la Province
,afin de les porter à fe foûmettre aux mêmes
conditions.
LeRoi , de fon côté , pardonna aux Habitans
tout ce qu'ils pouvoient avoir fait contre
ſes intérêts pendant les guerres précédentes
; il les rétablit dans leurs Biens ; il
leur remit ce qui reſtoit dûdes Impoſitions
extraordinaires , dont Charles le Hardi les
avoit chargés ; il conſentit que la Princeſſe
•Marie touchât dès- lors par les mains des
Commiſſaires Royaux tous les Droits que la
Ville payoit ordinairement aux Ducs de
Bourgogne ;il exempta les Habitans du Ban
&de l'Arriere- Ban ; il s'engagea de ne leur
point envoyer de gens de guerre, à la charge
qu'ils n'en accepteroient d'aucun autre
Prince; enfin il leur affura la confervation de
leurs Coûtumes & de tous leurs Privileges.
En
2160 MERCURE DE FRANCE.
En conféquence de ces articles , le Roi
députa le Cardinal de Bourbon , le Chan
celier de France , l'Evêque d'Arras , le
Comte de S. Pol , le Seigneur du Bofchage
, le Seigneur du Lude , Gouverneur
de Dauphiné & quelques autres , qui
reçûrent en l'Egliſe de S. Vaaſt le Serment
des Principaux de la Ville. Ils dînerent le
même jour à l'Abbaye , & pendant qu'ils
étoient à table , une partie de la populace
y courut en armes , à deſſein de leur faire
violence.On entendoit crier de toutes partst
Tuë , tuë , point de quartier.Mais cette émeute
fut bien-tôt appaiſée , & les Envoyés du
Roi en furent quittes pour la peur. Ce
Prince , diffimulant l'indignation que lai
inſpiroitune telle injure , partit de la Ciré
d'Arras , où il laiſſa l'Amiral de Bourbon
avec une garniſon convenable.
Peu de tems après , les Bourgeois de la
Ville jugerent à propos de députer à la Duchefſe
un certain nombre de perfonnes ,
pour apprendre ce qu'elle penſoit de leur
Capitulation , & pour lui faire quelques
Remontrances. Suivant les Regiſtres du
Magiſtrat , il n'y avoit rien dans ce projet ,
qui fût préjudiciable au Roi. Néanmoins
plus d'un Hiſtorien dit que les Arrageois ,
ufant d'artifice avec l'Amiral de Bourbon
feignirent que leur deſſein étoit d'envoyer
د
vers le Roi . Après avoir obtenu un Paffe
port ,
OCTOBRE. 1744. 2168
port , leurs Députés au nombre de vingt ou
environ , prirent le chemin de la Flandre ,
mais l'Amiral,informé du ſtraragême par le
Seigneur de Crevecoeur , fit poſter à Lens
des Soldats , qui les arrêterent , & les conduifirent
en la Ville d'Hedin , où le Prévôt
les condamna à perdre la tête. Louis XI arriva
pendant qu'on les faifoit mourir , &
détendit ,par une raiſon de bienséance ,
qu'on achevât l'exécution. Mais ayant ſçû
que , parmi ceux qu'on avoit déja dépêchés ,
il ſe trouvoit un Parifien , nommé Oudard
de Buffi , ce Prince fir mettre au haut d'un
chevron ſa tête revêtuë d'un chaperon d'é-
-carlate , & la fit expoſer ſur la Place d'Hédin,
avec un Ecriteau , qui annonçoit le
prétendu crime de ce Magiſtrat. Il étoit
Procureur Général d'Artois : c'eſt le nom
qu'on donnoit alors à l'Officier chargé du
Miniftere public au Siége de laGouvernance
ou Bailliage d'Arras. Baudrain de Canlers ,
Echevin d'Arras , fut auſſi décapité en cette
occaſion :on fit mention de ſa mort dans
les Mémoriaux de la Ville,mais cette remarque
fut rayée , environ cent ans après , en
vertu d'une réſolution de la ChambreMunicipale.
Les Arrageois crurent qu'un traitement
fi rigoureux fuffiſoit pour les dégager du
Serment qu'ils avoient fait au Roi. Enticrement
1
2162 MERCURE DEFRANCE.
rement dévoués à la Ducheſſe de Bourgogne
, ils ne fongerent plus qu'à chaſſer les
François , qu'on avoit laiſſés dans la Cité.
Ils firent connoître leur diſpoſition à Philippe
de Potiere , Seigneur d'Arſi , que la
Ducheffe avoitnommé depuis peu leurGouverneur
: ils le prierent de venir les joindre
au plûtôt , & de leur amener des troupes.
CeCapitaine , qui étoit alors à Douai avec
Salezar & le Seigneur de Vergi , forma un
Corps de 1600 Fantaſſins , pour marcher
au ſecours d'Arras. Il ne vouloit ſe mettre
en chemin qu'après le coucher du Soleil ,
mais , malgré ſes juſtes repréſentations , les
Bourgeois de Douai , également fiers & imprudens
, le forcerent de partir en plein
midi. Le Seigneur du Lude eut le tems d'aller
à ſa rencontre avec la garniſon de la
Cité,& mit le Détachement en déroute.
Vergi fut pris &conduit en France : Salezar
ſe ſauvadans un Bois , d'où il trouva moyen
de regagner Douai : d'Arſi ſe fit jour au
travers des François avec 600 hommes
d'élite , qu'il introduiſit dans la Ville d'Arras.
Comines prétend que les troupes Flamandes
ouBourguignonnes ne conſiſtoient
qu'en deux ou trois cent chevaux& environ
600 hommes d'Infanterie , & qu'ils
furent preſque tous tués ou faits prifonniers.
L'action ſe paſſa prèsdu Fauxbourg
S.
1
OCTOBRE. 1744. 2165
S. Sauveur * : l'Egliſe des Carmes , qui étoit
en cet endroit , fut brûlée , ainſi que plufieurs
maiſons voiſines.
D'Arſi arrivé dans la Ville , ne négligea
rien pour la mettre en état de faire une
bonnedéfenſe. Il manquoit dans le Magif
trat quelques Echevins ,dont les uns étoient
morts ; les autres , craignant ſans doute les
embarras d'un Siége , s'étoient réfugiés dans
laCité. LeGouverneur ſentit la néceſſité
qu'il y avoit de les remplacer. Il créa deux
nouveaux Echevins au nom de Marie de
Bourgogne , & les anciens en choiſirent
deux autres, ſuivant la coûtume. Ces quatre
perſonnes prêterent leur Serment le 21
Avril , en préſence du Seigneur d'Arfi
après qu'il eut juré lui-même à l'Hôtel-Commun
de remplir fidélement les devoirs de
faCharge.
Sur ces entrefaites ,Louis revint dans la
Cité ** : il commença par faire mourir quelques
priſonniers ,pour intimider les habitans
de la Ville& le petit nombre de gens
de guerre , qui reſtoit encore dans le Pays.
Il fit enſuite approcher ſon artillerie , qui
ruina en peu de jours & les anciennes murailles
& les nouvelles fortifications qu'on
* Le 1 Avril , ſuivant un Manuscrit anonyme.
** Comines mal informé,dit que ce fut lelendemain
du combat.
6
:
2164 MERCURE DEFRANCE.
y avoit ajoutées . Le Peuple d'Arras fe com
porta pendant ce Siège avec beaucoup d'emportement
: les habitans ſe firent un plaifir
d'inſulter fur les Remparts au Roi & à fes
Troupes : ilsplanterent en differens endroits
des potences, où ils pendirentdesbanderoles
à la Croix Blanchie , qui étoit l'Enſeigne des
François , comme la Croix Rouge étoit celle
des Bourguignons. Il y en eut même qui par
dériſion , montroient du haut des murs une
partie de leur corps , qu'il ne convient pas
de nommer ici.
Si cette conduite des Arrageois étoit ridicule
& blamable , on doit les excuſer , en
fongeant au caractere qui les a toûjours diftingués
, c'eſt-à-dire , une affection ſans bornes
pour leurs Princes légitimes. Tous les
Hiſtoriens , ſans excepter les François ,
avouënt que Louis XI n'avoit aucune raiſon
d'envahir la Province d'Artois , & parlent
avec une forte de compaſſion du malheureux
état où se trouvoit Marie de Bourgogne.
En faut-il davantage pour pardonner
aux Habitans d'Arras les excès aufquels ils
ſe ſont portés dans cette occurrence ? Autant
qu'ils avoient alors de répugnance pour la
domination Françoiſe , autant ils ont témoigné
de penchant à s'y foumettre , quand les
Conquêtes de nos Rois ont été fondées fur
de juſtes prétentions. Depuis plus de cent
ans
1
OCTOBRE. 1744. 2165
ans qu'ils ont le bonheur d'obéir aux Bourbons,
leur attachement inviolable ſe ſignale
chaque jour par les preuves les moins équivoques
: on ſçait qu'ils ſacrifieroient leurs
biens& leurs vies pour cetteAuguſteMaiſon,
avec le même zéle , qu'ils ont fait éclater
autrefois pour celle de Bourgogne.
Louis XI , indigné du procédé des Arrageois
, déclara d'abord , que leur Ville ſeroit
miſe au pillage , mais cet orage fur détourné
par l'éloquence de ceux , que le Peuple ,
bien-tôt réduit à la derniere extrêmité , envoya
pour obtenir une compoſition favora
ble. Ils dépeignirent i-bien le pitoyable état
de la Place& le répentir des Bourgeois , que
Louis promit de tout oublier , & donna aux
gens de guerre la liberté de fortir avec armes
& bagages , pour aller où bon leur
ſembleroit. Ses Lettres Patentes du 4Mai
ratifierent preſque tous les points qu'il
avoit accordés au mois de Mars précédent ,
même par rapport aux revenus ordinaires
du Comté d'Artois ,dont il laiſſa encore la
jouiſſance à Mariede Bourgogne.
Un Anonymedit , que les Portes ayant
été ouvertes , ce Prince refuſa d'y paſſer ,
&qu'il voulut entrer à cheval parune bréche
que l'on fit exprès au Rempart.
J'ai lû dans une Brochure moderne * qu'il
*Hiftoire des Rats , imprimée en 1736 , Lettre 5 .
Y
2166 MERCURE DEFRANCE.
y avoit alors à l'entrée de la Ville ( on ne
dit point de quel côté ) une Inſcription conçuë
en ces termes.
Quand les Rats mangeront lesCas ,
Le Roi ſera Seigneur d'Arras :
Quand la Mer , qui eſt grande & lée
Sera à la Saint Jean gelée ,
On verra pardeſſus la glace
Sortir ceux d'Arras de leur Place.
Mais les deux derniers Vers ſemblent
prouver que ce ſixain n'a été imaginé , que
depuis l'exil& le rappel des Arrageois , événemens
importans ,dont je difcuterai les
circonſtances.
Selonune Tradition fort accréditée ,l'Infcription
fut placéeſur une des Portes d'Arras
en l'année 1482 , après que la Ville cut été
remiſe àMaximilien , Roi des Romains, par
l'artifice de Jean le Maire , ſurnommé Grifart.
Au reſte , on croit communément que
cette eſpécededéfi ſi injurieux à la France
ne renfermoit que les mots ſuivans :
Quand les François prendront Arras ,
Les Souris mangeront lesChats ?
On ajoute que cette Ville étant retombée
long-tems après entre les mains des
François, quelqu'un dit qu'il falloit effa-
1 cer
OCTOBRE. 1744. 2167
cer la premiere lettre du mot prendront.
Daviti ou ſon Continuateur * avance à
cette occaſionun trait , qui n'a point l'ombre
de la vraiſemblance ; c'eſt que la prédiction
fut remplie au Siége de 1640 , &
qu'on vit des Chats dévorés par une troupe
deRats.
Un autre Ecrivain ** prétend qu'on avoit
repréſenté en pierre , unChat environné de
Rats , avec ces Vers :
Les François prendront Arras ,
Quand ce Chat prendra ces Rats ?
On lit encore ailleurs que le Monument
dont il s'agit , n'offroit que la figure d'un
cheval décharné , au bas de laquelle on
avoitécrit :
Quand les François prendrontArras ,
CeCheval maigre deviendra gras.
Mais je n'ai rien trouvé , qui puiſſe ap
puyer aucune de ces Anecdotes , nidans les
Archives duMagiſtrat , ni dans les Hiſtoriens
d'une certaine antiquité.
Il m'eſt tombé entre les mains une Eſtampe
intitulée : La défaite & priſe générale des
Chats d'Espagne par les Rats François , de
*Cofmographie univerſelle, ou Description du monde.
** Batailles mémorables des François , Tome 2 .
vant
2468 MERCUREDE FRANCE.
vant la Ville Citéd'Arras. Cette Eſtampe
repréſente un combat fanglant , qui ſe donne
ſous les murs d'Arras entre ces deux eſpéces
d'Animaux, armés d'Epées , de Lances & de
Mouſquets. On y remarque entr'autres choſes
des Rats , qui ſe nettent en devoir de
pendre un gros Chat à un arbre , & on lir
cesVers au bas :
C'eſt donc à cette fois que l'on voit accomplie ,
Meſſieurs les Habitans d'Arras ,
Ce que tous vos Ayeux tenoient pour Prophétie ,
VosChats étant vaincus par nos valeureux Rats.
Avotre barbe enfin ,de cette forte Place
Nous nous rendons les pofſeſſeurs ,
Puiſque nos Rats François mépriſant leur grimace ,
Des Chats d'Eſpagne ſont demeurés les vainqueurs,
Vous les voyez ici par leur force & courage ,
Après un ſignalé combat ,
Garoter.cesMatoux , qui frémiſſent de rage
De ſe voir prifonniers d'un ſimple petit Rat.
En vain demandent- ils , ayant fait réſiſtance ,
Qu'on leur faſſe quelque quartier :
Ils ſe verront branchés tous à cette Potence ,
Pour exemple récent àceux de leur métier.
Revenons à la Capitulation que Louis XI
avoit
OCTOBRE. 1744. 2169
avoit ſignée en faveur des Arrageois . Philippe
de Comines eſt forcé de convenir que
ce Prince ne l'obſerva point fort ſcrupuleuſement.
Selon Gaguin , il fit enlever aux
Bourgeois une grande quantité de vaiſſelle
d'argent. Pluſieurs furent punis de mort ,
entre leſquels il s'en rencontra , dit- on
qui aimerent mieux perdre la vie , que de /
prononcer Vive le Roi. Les Echevins mêmes
concoururent avec les Officiers de Louis au
châtiment de ceux qui s'étoient montrés les
plus mutins pendant le Siege. Craignant
enfuite qu'on ne les inquiétât à ce ſujet , &
qu'on ne les accuſât d'avoir violé le Traité ,
ils prierent le Roi d'expliquer là-deſſus ſon
intention. On voit dans les Archives du
Magiſtrat , des Lettres du premier Juillet
1477 , par leſquelles il approuve & juftifie
leur conduite.
Le Seigneur du Lude , qui fut alors nommé
Lieutenant Général de la Province d'Artois
, doit être conſideré comme le principal
auteur des violences , qui furent exercées
en cette conjoncture. Il ſe vanta luimême
à Philippe de Comines , que la dépoüille
des Bourgeois exécutés lui avoit
valu vingt mille écus & deux fourrures de
Martre..
Ala derniere réduction de la Ville , Louis
s'étoit engagé de ne pas toucher aux biens
B des
2170 MERCURE EFRANCE.
des habitans , qui s'étoient retirés ſous la
domination de ſes ennemis , à condition
qu'ils revinſſent dans trois mois , pour faire
ferment de fidelité à lui ou à ſes Officiers .
Le délai fut encore prorogé dans la ſuite
pour l'eſpace d'un mois , mais dès que ce
terme fatal fut expiré , le Roi donna à Philippe
de Crevecoeur une partie des biens de
ceux qui étoient encore abſens. De plus ,
mettant en oubli ſes promeſſes, il fit payer à
ce ſerviteur zélé les arrérages que devoient
les Bourgeois pour lesAides extraordinaires,
établies par le feu Duc de Bourgogne.
Ce Prince voulant auſſi récompenfer les
ſervices du Seigneur de Bours , lui fit préſent
de 55 groffes chaînes de fer , dont on
ſe ſervoit à Arras , pour barrer les ruës dans
les tems de Guerre &de Sédition .
Le 21 de Mai de cette même année 1477,
le Seigneur du Lude , accompagné de pluſieurs
Officiers du Roi , ſe rendit à l'Hôtelde-
Ville , où il avoit fait convoquer le Magiftrat&
les principaux d'entre les Bourgeois
. Ce Seigneur , après avoir promis de
punir ſévérement les exactions & les défordres
commis par les Soldats François , qu'on
pourroit lui nominer , exalta beaucoup la
clémence du Roi , qui avoit daigné fauver
les habitans du pillage , malgré leur déſobéiſſance
,leur parjure & les outrages qu'ils
lui
OCTOBRE . 1744. 2171
lui avoient faits. Il finit par demander à
l'Aſſemblée un prêt de 60 mille écus d'Or ,
pour dédommager ce Monarque des frais
immenfes , que lui avoit coûté la priſe de la
Ville. On eut beau remontrer la fituation ."
fâcheuſe des Bourgeois , & l'impoſſibilité de
fournir une ſomme ſi confiderable , le Seigneur
du Lude ne voulut rien écouter , de
forte qu'après bien des repréſentations prefque
inutiles , il fallut avancer au Roi 47
mille écus d'Or , dont la levée fut très-difficile
, & incommoda extrêmement le peuple.
Les Religieux de S. Vaaſt devoient
contribuer à ce prêt pour quatre mille écus ;
mais il n'y eut pas moyen de les y réſoudre ,
& les Bourgeois ſe virent obligés de payer
pour eux.
Les 47 mille écus furent certainement
reſtitués peu de tems après. Le Roi aſſigna
pour ce remboursement l'Impôt d'un écu ,
qu'il levoit fur chaque Queue de Vin , qui
paſſoit ſur les rivieres de Somme & d'Oife.
Il voulut auſſi qu'on retînt ſur le produit de
cet Impôt dequoi fatisfaire les perſonnes ,
dont on avoit pris les maiſons pour bâtir
deuxChâteaux , l'un au bout de la grande
Place , près de la Porte S. Michel , l'autre
dans la Cité, au-deſſus du Couvent des Clairiffes
. Le Roi avoit crû la conſtruction de
ces Ouvrages néceſſaire , pour tenir les Ar-
Bij rageois
2172 MERCURE DE FRANCE.
1
rageois en reſpect. Il ordonna en mêmetems
la démolition du Rempart , qui fermoit
, de même qu'aujourd'hui , la Ville
contre la Cité ; & il en fit élever un nouveau
ſur l'autre bord du Foffé. * ;
Heuterus & Locrius font entendre que
Louis XI confia le ſoin de ces travaux au
Seigneur d'Arſi , qui avoit embraffé fon
parti , & auquel il avoit donné le Gouvernement
d'Arras , mais je ne ſçais où ces deux
Auteurs ont puiſé un trait ſi contraire à la
vérité, Les Regiſtres du Magiſtrat font voir
que dès le 6 Mai 1 477 , Guillaume de Ceriſay
, Greffier du Parlement , fut nommé
Gouverneur d'Arras par proviſion , & que
deux mois après , Antoine de Crevecoeur ,
Seigneur de Thiennes , fut inſtallé dans
cette Charge , qu'il poſſeda long-tems.
Louis XI paſſa dans Arras à differentes
repriſes une bonne partie de l'année 1477 :
il s'y trouva le premier de Juillet à l'arrivée
du Roi de Portugal , qu'il alla attendre à la
Porte de Miolens. Le Magiſtrat complimenta
ce Prince , & lui préſenta les Vins à l'Abbaye
de S. Vaaſt , où il fut logé. On ordonna
de ſonner toutes les cloches des Egliſes ,
& d'allumer des feux dans les ruës , tant
* Quinze ou feize ans après , tous ces Ouvrages furent
démolis , & on rebatit du côté de la Ville la
muraille, quiſe voit àpréſent.
pour
OCTOBRE. A
1744. 2175
pour le paſſage du Monarque étranger,qu'à
cauſe de la victoire remportée par les François
entre Tournai & Oudenarde , fur un
Corps de Flamands, commandé par le jeune
Duc de Gueldres , qui perdit la vie à cette
Bataille.
Ce fut auſſi dans la Cité d'Arras que Louis
au mois d'Août ſuivant conclut avec les
Ambaſſadeurs du Duc de Bretagne un Traité
de Paix , qui fut porté à l'Hôtel-de-Ville
par le Greffier du Parlement , & publié folemnellement
à la Maison Rouge, par le Prévôt
des Maréchaux.
1
Pendant que le Roi ſéjourna en cette
Ville , & même après ſon départ , il accorda
diverſes faveurs aux Bourgeois. Ce qu'il y a
de particulier , c'eſt que , touché du triſte
étatde leurs maiſons ,& voulant leur procurer
la facilité de les rétablir , il les exemta
pour fix ans de l'ancienne Compoſition d'Artois
* , tandis qu'il exigeoit d'eux , comme
je l'ai dit plus haut , les arrérages d'un Tribut
impoſé par le feu Duc de Bourgogne ,
& dont il avoit promis auparavant de les
décharger.
Dans le cours de cette même année , il
déclara la Ville d'Arras & la Province en-
* L'Aide ordinaire ou ancienne Compoſition d'Artois,
établieſous le Roi Jean, eft de 1400 livres par an pour
toute la Province...
B iij tiere
2174 MERCURE DE FRANCE.
tiere réunies pour toujours à la Couronne
de France , & en conféquence il inſtitua
dans cette Ville une Sénechauffée Royale ,
foumiſe immédiatement au Parlement de
Paris , mais il fit connoître en même-tems
que l'érection de ce Tribunal ne donneroit
aucune atteinte à la Jurisdiction ni aux Priviléges
des Echevins.
fe
Peu après la mort du Duc de Gueldres ,
Maximilien Archiduc d'Autriche , qui venoit
d'époufer Marie de Bourgogne ,
mit en campagne avec une armée , que les
Communautés de Flandre lui fournirent ,
& huit cent chevaux , qu'il avoit amenés
d'Allemagne . Louis , levoyant en étatde ſe
défendre plûtôt qu'il n'avoit cru , lui envoya
propoſer une Tréve de dix jours , qui
fut ſignée à Lens le premier ou le 2 Septembre
1477 *. Dès que cette Tréve légere fut
expirée , on recommença les hoftilités. Les
Soldats du Roi & les Payſans ravagerent le
Bois de Mofflaines , près de Court- au -Bois ,
&y couperent environ cinq mille chênes .
L'année ſuivante , Maximilien marcha
contre Louis , qui étoit au voiſinage de
Condé. Le Roi n'oſa l'attendre , quoiqu'il
fût à la tête d'une armée puiſſante : il aima
mieux faire une retraite précipitée , après
avoir mis le feu à Condé & à Mortagne.
* Le P. Daniel dit que ce fut le 18 Septembre.
L'ArOCTOBRE.
1744. 2175
L'Archiduc le pourſuivit long-tems , mais il
s'arrêta au Pont à Vendin , ayant appris
que ſon Ennemi étoit déja renfermé dans
les murs d'Arras .
Le Roi s'y trouvoit encore le jour de la
Fête -Dieu , & il porta un flambeau à la Proceffion
générale, qui ſe fit autour de la
Ville.
Au mois de Juillet , les deux Princes parurent
diſpoſés à faire la Paix , mais comme
il n'étoit pas facile d'en régler les conditions
, le Roi ayant autant de peine à rendre,
que Maximilien à céder ce qui avoit été
pris , on ſe contenta d'une nouvelle ſuſpenſion
d'armes ; elle fut concluë pour un an
en la Ville d'Arras , où l'Archiduc & les
Communautés de Flandre envoyerent leurs
Députés.
La guerre ſe renouvella avant le terme
fixé pour la fin de cette Tréve. Le 17 Juin
1479 , quatre mille François partirent,pendant
la nuit, d'Arras & des environs, à defſeinde
ſurprendre Douai , avec des machines
nouvellement inventées , pour empêcher
qu'on ne pût baiſſer les Sarrafines ,&
refermer les Portes , quand elles ſferoient
une fois ouvertes. On avoit caché par avance
dans les bleds & dans des broſſailles pluſieurs
pelotons de Troupes , qui étoient
chargés d'obſerver ce qui ſe paſſoit au-de-
: Biiij hors
$
2156 MERCURE DEFRANCE.
d'Humbercourt * fut transferé à Arras , où
il eſt inhumé dans la Cathédrale , avec Antoinette
de Mailli-Rambures , fon Epouſe!
On leur a dreffé au côté gauche du Choeur ,
un Tombeau de pierre bleuë , au-deſſus-duquel
eſt une Arcade en pierre blanche , où
brille cette délicateſſe hardie , qui fait la
beauté des Monumens Gothiques.C'eſt pour
le repos de leurs ames qu'on chante encore
un Salut dans cette Egliſe tous les Samedis
& en differens autres jours de l'année.
J'ai pensé qu'il ne ſeroit pas inutile de
rappeller ici des Vers Latins , où l'on exprime
la douleur , que reſſentit Marie de Bourgogne
de la mort de ce Seigneur malheureux
; c'eſt la Princeſſe elle-même qu'on
y faitparler.
Non Imbercurium vinclis educere quivi ,
Inter Magnates qutmihi fidus erat ,
Hunc ubi publicitus curtandum vertice vidi ,
Excelſo ſtantem , plebe fremente , loco ,
Huc illucfupplex Princeps ego tanta cucurri
Per totum , crines irreligata ,forum ;
Obteftataferox , oculis rorantibus imbrem ,
Vulgus , ne tantum perderet enſe virum :
• Il étoit Chevalier de la Toiſon d'Or, Chambellan de
Charles le Hardi , Gouverneur de Namur , Lieutenant
Général aux Pays de Liège d'Outreme ſe. Selon fon
Epitaphe , il mourut le 3 Auril 1476. Vieux style.
At
OCTOBRE.. 1744. 2157
'e
At nihil obtinui ; triſtemſum paſſarepulfam ;
Indignè cecidit nobilis ille Reus.
Funus adAtrebates ,fumantibus undique todis,
Ut tumularetur ,mittere cura fuit ;
CuiMausoleum pofui de marmere ſectum
Virginis augusta Matris in Æde Dei.
.:
Cette Profopopée eſt de Philippe Meyer ,
natif d'Arras , qui a continué les Annales
du célebre Jacques Meyer , ſon Bifayeul ,
depuis 1477 juſqu'en 1610. Son Livre n'eſt
point encore imprimé
La plupart des Hiſtoriens Flamans ne font
point d'accord avec les François touchant
les cauſes qui donnerent lieu à l'exécution
d'Hugonet & d'Humbercourt ,ni par rapport
à la conduite que ces deux Seigneurs
avoient tenuë. L'Auteur des Notes fur Olivier
de la Marche, affure , à la vérité, qu'ils
firent remettre au Roi la Cité d'Arras , &
qu'ils déchargerent par écrit leGouverneur
du ferment , qu'il avoit prêté à la Ducheſſe.
CeCommentateur dit auſſi qu'ils promirent
à Louis XI de ne rien épargner pour engager
cette Princeſſe à épouſer le Dauphin ,
mais il nie , ainſi que la Marche lui-même ,
qu'elle les eût chargés de faire aucune offre
au fujet de ce Mariage .
En effet , s'il m'eſt permis de hazarder ici
mes conjectures ,je ne sçaurois m'imaginer
que
158 MERCURE DE FRANCE.
que Louis ait pû refuſer de marier ſon fils
à la plus riche Héritiere de l'Europe. Une
telle alliance auroit aggrandi conſidérablement
ſonRoyaume,& l'auroit mis en étatde
braver tous les Princes voiſins. Je penſe
donc , malgré l'autorité des Ecrivains de
France , que ce mariage auroit terminé la
guerre , dès fon commencement , Marie
de Bourgogne l'avoit fait propofer au Roi.
PontusHeuterus prétend qu'Humbercourt
&Hugonet n'étoient coupables de rien ,&
qu'ils n'avoient pas contribué à la réception
des François dans la Cité d'Arras, il foûtient
queCrevecoeur leur en donna l'entrée de ſon
propre mouvement , mais que Philippe de
Comines , voulant fauver la réputation de
ce dernier , en rejetta la faute fur deux hommes
innocens , dont le fupplice , tout injufte
qu'il fût , ſembloit autorifer ce reproche.
Quoiqu'il en foit , Crevecoeur admit les
François dans laCité ,& en fortit lui-même,
après avoir congédié les troupes Bourguignonnes.
Le Roi , qui s'y rendit bien- tôt en
perſonne , ayant inutilement ſommé la Ville,
fit dreffer quelques Ouvrages de terre
pour la réduire , & ravagea les Campagnes
voiſines. Les Arrageois , allarmés de ces
hoſtilités , fe trouvant d'ailleurs fans Gouverneur
& fans garniſon , furent contraints
de capituler preſque auſſi tôt. Ils promirent
d'obéïr
OCTOBRE.
1744. 2559
d'obéïr au Roi , mais ſeulement juſqu'à- ce
queMarie de Bourgogne lui eût fait hommage
du Comté d'Artois , à moins qu'elle
ne s'alliût par mariage ou autrement avec les
Anglois ou avec d'autres , qui ne vouluſſent
pas rendre au Roi les devoirs qui lui appartenoient
légitimement , auquel cas les. Habitans
d'Arras demeureroient fidéles à ce
Prince ,& le reconnoîtroient pour ſeul &
unique Maître. De plus, il fut reglé que les
Echevins dénonceroient fur le champ cette
Capitulation aux autres Villes de la Provinee
, afin de les porter à fe foûmettre aux memes
conditions.
LeRoi , de ſon côté , pardonna aux Habitans
tout ce qu'ils pouvoient avoir fait contre
ſes intérêts pendant les guerres précédentes;
il les rétablir dans leurs Biens ; il
leur remit ce qui reſtoit dudes Impoſitions
extraordinaires , dont Charles le Hardi les
avoit chargés; il conſentit que la Princeſſe
•Marie touchât dès-lors par les mains des
Commiſſaires Royaux tous les Droits que la
Ville payoit ordinairement aux Ducs de
Bourgogne ; il exempta les Habitans du Ban
&de l'Arriere- Ban ; il s'engagea de ne leur
point envoyer de gens de guerre, à la charge
qu'ils n'en accepteroient d'aucun autre
Prince; enfin il leur affura la confervation de
leurs Coûtumes & de tous leurs Privileges.
En
2160 MERCURE DE FRANCE.
En conféquence de ces articles , le Roi
députa le Cardinal de Bourbon , le Chancelier
de France , l'Evêque d'Arras , le
Comte de S. Pol , le Seigneur du Bof.
chage , le Seigneur du Lude , Gouverneur
de Dauphiné &quelques autres , qui
reçûrent en l'Egliſe de S.Vaaſt le Serment
des Principaux de la Ville. Ils dînerent le
même jour à l'Abbaye , & pendant qu'ils
étoient à table , une partie de la populace
y courut en armes , à deſſein de leur faire
violence. On entendoit crier de toutes partst
Tuë , tuë , point de quartier.Mais cette émeute
fut bien-tôt appaiſée , & les Envoyés du
Roi en furent quittes pour la peur. Ce
Prince , diffimulant l'indignation que lui
inſpiroit une telle injure, partie de la Cité
d'Arras , où il laiſſa l'Amiral de Bourbon
avec une garniſon convenable.
Peu de tems après , les Bourgeois de la
Ville jugerent à propos de députer à la Ducheffe
un certain nombre de perfonnes ,
pour apprendre ce qu'elle penſoit de leur
Capitulation , & pour lui faire quelques
Remontrances. Suivant les Regiſtres du
Magiſtrat , il n'y avoit rien dans ce projet ,
qui fût préjudiciable au Roi. Néanmoins
plus d'un Hiſtorien dit que les Arrageois ,
uſant d'artifice avec l'Amiral de Bourbon ,
feignirent que leur deffein étoit d'envoyer
vers le Roi . Après avoir obtenu un Paffeport
,
OCTOBRE. 1744. 2168
,
port, leurs Députés au nombre de vingt ou
environ, prirent le chemin de la Flandre ,
mais l'Amiral, informé du ſtratagême par le
Seigneur de Crevecoeur , fit poſter à Lens
des Soldats , qui les arrêterent , & les conduifirent
en la Ville d'Hedin , où le Prévôt
les condamna à perdre la tête. Louis XI arriva
pendant qu'on les faifoit mourir , &
détendit ,par une raiſon de bienséance
qu'on achevât l'exécution. Mais ayant ſçû
que, parmi ceux qu'on avoit déja dépêchés,
il ſe trouvoit un Parifien , nommé Oudard
de Buffi , ce Prince for mettre au haut d'un
chevron ſa tête revêtuë d'un chaperon d'écarlate
, & la fit expoſer ſur la Place d'Hédin
, avec un Ecriteau , qui annonçoit le
prétendu crime de ce Magiſtrat. Il étoit
Procureur Général d'Artois : c'eſt le nom
qu'on donnoit alors à l'Officier chargé du
Miniſtere public au Siége de laGouvernance
ou Bailliaged'Arras. Baudrain de Canlers ,
Echevin d'Arras , fut auſſi décapité en cette
occaſion : on fit mention de ſa mort dans
les Mémoriaux de la Ville, mais cette remarque
fut rayée , environ cent ans après , en
vertu d'une réſolution de la Chambre Municipale.
"
Les Arrageois crurent qu'un traitement
fi rigoureux ſuffifoit pour les dégager du
Serment qu'ils avoient fait au Roi. Enticrement
1
2162 MERCURE DEFRANCE.
1
rement dévoués à la Ducheſſe de Bourgogne
, ils ne fongerent plus qu'à chaffer les
François , qu'on avoit laiſſes dans la Cité.
Ils firent connoître leur diſpoſition à Philippe
de Potiere , Seigneur d'Arſi , que la
Ducheffle avoitnommé depuis peu leurGouverneur
: ils le prierent de venir les joindre
au plûtôt , & de leur amener des troupes.
Ce Capitaine , qui étoit alors à Douai avec
Salezar & le Seigneur de Vergi , forma un
Corps de 1600 Fantaſſins , pour marcher
au ſecours d'Arras. Il ne vouloit ſe mettre
en chemin qu'après le coucher du Soleil ,
mais ,malgré ſes juſtes repréſentations , les
Bourgeois de Douai , également fiers& imprudens
, le forcerent de partir en plein
midi. Le Seigneur du Lude eut le tems d'aller
à ſa rencontre avec la garniſon de la
Cité ,& mit le Détachement en déroute.
Vergi fut pris &conduit en France : Salezar
ſe ſauvadans un Bois , d'où il trouva moyen
de regagner Douai : d'Arſi ſe fit jour au
travers des François avec 600 hommes
d'élite , qu'il introduiſit dans la Ville d'Arras.
Comines prétend que les troupes Flamandes
ou Bourguignonnes ne conſiſtoient
qu'en deux ou trois cent chevaux& environ
600 hommes d'Infanterie , & qu'ils
furent preſque tous tués on faits prifonniers.
L'action ſe paſſa près du Fauxbourg
S
1
1
OCTOBRE. 1744. 2163
S. Sauveur * : l'Egliſe des Carmes , qui étoit
en cet endroit , fut brûlée , ainſi que plufleurs
maiſons voiſines.
D'Arſi arrivé dans la Ville , ne négligea
rien pour la mettre en état de faire une
bonnedéfenſe. Il manquoit dans le Magif
trat quelques Echevins ,dont les uns étoient
morts ; les autres , craignant ſans doute les
embarras d'un Siége , s'étoient réfugiés dans
la Cité. LeGouverneur ſentit la néceſſité
qu'il y avoit de les remplacer. Il créa deux
nouveaux Echevins au nom de Marie de
Bourgogne , & les anciens en choiſirent
deux autres, ſuivant la coûtume. Ces quatre
perſonnes prêterent leur Serment le 21
Avril , en préſence du Seigneur d'Arfi ,
après qu'il eut juré lui-même à l'Hôtel-Commun
de remplir fidélement les devoirs de
faCharge.
Sur ces entrefaites , Louis revint dans la
Cité ** : il commença par faire mourir quelques
priſonniers , pour intimider les habitans
de la Ville & le petit nombre de gens
deguerre , qui reſtoit encore dans le Pays.
Il fit enſuite approcher ſon artillerie , qui
ruina en peu de jours & les anciennes murailles
& les nouvelles fortifications qu'on
* Le 1 Avril , ſuivant un Manuscrit anonyme.
** Comines mal informé,dit que ce fut lelendemain
du combat.
2164 MERCURE DEFRANCE.
y avoit ajoutées. Le Peuple d'Arras fe com
porta pendant ce Siége avec beaucoup d'emportement
: les habitans ſe firent un plaifir
d'infulter fur les Remparts au Roi & à fes
Troupes : ils planterent en differens endroits
des potences,où ils pendirentdesbanderoles
à la Croix Blanclie , qui étoit l'Enſeigne des
François , comme la Croix Rouge étoit celle
des Bourguignons. Il y en eut même qui par
dériſion ,montroient du haut des murs une
partie de leur corps ,qu'il ne convient pas
de nommer ici.
Si cette conduite des Arrageois étoit ridicule
& blamable , on doit les excuſer , en
fongeant au caractere qui les a toûjours dif
tingués , c'est-à-dire , une affection fans bornes
pour leurs Princes légitimes. Tous les
Hiſtoriens , ſans excepter les François ,
avouënt que Louis XI n'avoit aucune raiſon
d'envahir la Province d'Artois , & parlent
avec une forte de compaſſion du malreureux
état où se trouvoit Marie de Bourgogne.
En faut-il davantage pour pardonner
aux Habitans d'Arras les excès aufquels ils
ſe ſont portés dans cette occurrence ? Autant
qu'ils avoient alors de répugnance pour la
domination Françoiſe , autant ils ont témoigné
de penchant à s'y foumettre , quand les
Conquêtes de nos Rois ont été fondées fur
de juſtes prétentions. Depuis plus de cent
ans
OCTOBRE. 1744. 2165
ans qu'ils ont le bonheur d'obéir aux Bourbons,
leur attachement inviolable ſe ſignale
chaque jour par les preuves les moins équivoques
: on ſçait qu'ils ſacrifieroient leurs
biens& leurs vies pour cetteAuguſteMaiſon ,
avec le même zéle , qu'ils ont fait éclater
autrefois pour celle de Bourgogne.
Louis XI , indigné du procédé des Arrageois
, déclarad'abord , que leur Ville ſeroit
miſe au pillage , mais cet orage fur détourné
par l'éloquence de ceux , que le Peuple ,
bien-tôt réduit à la derniere extrêmité , envoya
pour obtenir une compoſition favora
ble. Ils dépeignirent -bien le pitoyable état
de la Place&le répentir des Bourgeois , que
Louis promit de tour oublier , & donna aux
gens de guerre la liberté de fortir avec armes
& bagages , pour aller où bon leur
ſembleroit. Ses Lettres Patentes du 4Mai
ratifierent preſque tous les points qu'il
avoit accordés au mois de Mars précédent ,
même par rapport aux revenus ordinaires
du Comté d'Artois , dont il laiſſa encore la
jouiſſance à Marie de Bourgogne.
Un Anonyme dit , que les Portes ayant
étéouvertes , cePrince refuſa d'y paffer ,
&qu'il voulut entrer à cheval parune bréche
que l'on fit exprès au Rempart.
J'ai lû dans uneBrochure moderne * qu'il
*Hiftoire des Rats, imprimée en 1736 , Lettre 5 .
Y
2166 MERCURE DEFRANCE.
y avoit alors à l'entrée de la Ville ( on ne
dit point de quel côté ) une Inſcription conçuë
en ces termes.
Quand les Rats mangeront lesCas ,
Le Roi ſera Seigneur d'Arras :
Quand la Mer , qui eſt grande & lée
Sera à la Saint Jean gelée ,
On verra pardeſſus la glace
Sortir ceux d'Arras de leur Place.
Mais les deux derniers Vers ſemblent
prouver que ce ſixain n'a été imaginé , que
depuis l'exil& le rappel des Arrageois , événemens
importans ,dont je difcuterai les
circonſtances.
Selon une Tradition fort accréditée , l'Infcriptionfut
placéeſur une des Portes d'Arras
en l'année 1482 , après que la Ville cut été
remiſe àMaximilien, Roi des Romains, par
l'artifice de Jean le Maire , ſurnommé Grifart.
Au reſte , on croit communément que
cette eſpécededéfi ſi injurieux à la France
ne renfermoit que les mots ſuivans :
:
Quand les François prendront Arras ,
Les Souris mangeront les Chats ?
On ajoute que cette Ville étant retombée
long-tems après entre les mains des
François , quelqu'un dit qu'il falloit effacer
OCTOBRE. 1744. 2167
cer la premiere lettredu mot prendront.
Daviti ou ſon Continuateur * avance à
cette occaſion un trait , qui n'a point l'ombre
de la vraiſemblance ; c'eſt que la prédiction
fut remplie au Siége de 1640 , &
qu'on vit des Chats dévorés par une troupe
deRats.
Un autre Ecrivain ** prétend qu'on avoit
repréſenté en pierre , unChat environné de
Rats, avec cesVers: ٢٠
Les François prendront Arras ,
Quand ce Chat prendra ces Rats ?
1
On lit encore ailleurs que le Monument
dont il s'agit , n'offroit que la figure d'un
cheval décharné au bas de laquelle on
avoit écrit :
Quand les François prendrontArras ,
CeCheval maigre deviendra gras.
Mais je n'ai rien trouvé, qui puiſſe ap
puyer aucune de ces Anecdotes , nidans les
Archives du Magiſtrat , ni dans les Hiſtoriens
d'une certaine antiquité.
Il m'eſt tombé entre les mains une Eſtampe
intitulée : La défaite priſe générale des
Chats d'Espagne par les Rats François , de-
*Coſmographie univerſelle, ou Description du monde.
** Batailles mémorables des François, Tome 2 .
vant
2768 MERCUREDE FRANCE.
vant la Ville Citéd'Arras. Cette Eſtampe
repréſente un combat ſanglant, qui ſe donne
ſous les murs d'Arras entre ces deux eſpéces
d'Animaux, armés d'Epées , de Lances & de
Mouſquets. On y remarque entr'autres choſes
des Rats , qui ſe nettent en devoir de
pendre un gros Chat à un arbre , & on lit
cesVers au bas :
C'eſt donc à cette fois que l'on voit accomplie ,
Meſſieurs les Habitans d'Arras ,
Ceque tous vosAyeux tenoient pour Prophétie ,
VosChats étant vaincus par nos valeureuxRats.
Avotre barbe enfin , de cette forte Place
Nous nous rendons les poffeſſeurs ,
Puiſque nos Rats François mépriſant leur grimace ,
Des Chats d'Eſpagne ſont demeurés les vainqueurs,
Vous les voyez ici par leur force & courage ,
Après un ſignalé combat ,
Garoter.ces Matoux , qui frémiſſent de rage
De ſe voir prifonniers d'un ſimple petitRat.
En vain demandent- ils , ayant fait réſiſtance ,
Qu'on leur faſſe quelque quartier :
Its ſe verront branchés tous à cette Potence ,
Pour exemple récent àceux de leur métier.
Revenons à la Capitulation que Louis XI
avoit
OCTOBRE. 1744. 2169
2
avoit ſignée en faveur des Arrageois. Philippe
de Comines eſt forcé de convenir que
ce Prince ne l'obſerva point fort ſcrupuleuſement.
Selon Gaguin , il fit enlever aux
Bourgeois une grande quantité de vaiſſelle
d'argent. Pluſieurs furent punis de mort ,
entre leſquels il s'en rencontra , dit- on
qui aimerent mieux perdre la vie , que de /
prononcer Vive le Roi. Les Echevins mêmes
concoururent avec les Officiers de Louis au
châtiment de ceux qui s'étoient montrés les
plus mutins pendant le Siege. Craignant
enfuite qu'on ne les inquiétât à ce ſujet , &
qu'on ne les accuſât d'avoir violé le Traité ,
ils prierent le Roi d'expliquer là-deſſus ſon
intention. On voit dans les Archives du
Magiftrat , des Lettres du premier Juillet
1477 , par leſquelles il approuve & juftifie
leur conduite.
Le Seigneurdu Lude , qui fut alors nommé
Lieutenant Général de la Province d'Artois
, doit être conſideré comme le principal
auteur des violences , qui furent exercées
en cette conjoncture. Il ſe vanta luimême
à Philippe de Comines , que la dépoüille
des Bourgeois exécutés lui avoit
valu vingt mille écus & deux fourrures de
Martre..
A la derniere réduction de la Ville , Louis
s'étoit engagé de ne pas toucher aux biens
B des
2170 MERCURE DE FRANCE.
des habitans , qui s'étoient retirés ſous la
domination de ſes ennemis , à condition
qu'ils revinſſent dans trois mois , pour faire
ferment de fidelité à lui ou à ſes Officiers.
Le délai fut encore prorogé dans la ſuite
pour l'eſpace d'un mois , mais dès que ce
terme fatal fut expiré , le Roi donna à Philippe
de Crevecoeur une partie des biens de
ceux qui étoient encore abfens. De plus ,
mettant en oubli ſes promeſſes, il fit payer à
ce ſerviteur zélé les arrérages que devoient
les Bourgeois pour lesAides extraordinaires,
établies par le feu Duc de Bourgogne.
Ce Prince voulant auſſi récompenfer les
ſervices du Seigneur de Bours , lui fit préſent
de 55 groffes chaînes de fer , dont on
ſe ſervoit à Arras , pour barrer les ruës dans
les tems de Guerre &de Sédition .
Le 21 de Mai de cette même année 1477,
le Seigneur du Lude , accompagné de pluſieurs
Officiers du Roi , ſe rendit à l'Hôtelde-
Ville , où il avoit fait convoquer le Magiftrat
& les principaux d'entre les Bourgeois.
Ce Seigneur , après avoir promis de
punir ſévérement les exactions & les défordres
commis par les Soldats François , qu'on
pourroit lui nominer , exalta beaucoup la
clémence du Roi , qui avoit daigné ſauver
les habitans du pillage , malgré leur déſobéiſſance
,leur parjure & les outrages qu'ils
lui
OCTOBRE. 1744. 2171
lui avoient faits. Il finit par demander à
l'Aſſemblée un prêt de 60 mille écus d'Or ,
pour dédommager ce Monarque des frais
immenfes , que lui avoit coûtéla priſe de la
Ville. On eut beau remontrer la ſituation .
fâcheuſe des Bourgeois , & l'impoſſibilité de
fournir une ſomme ſi confiderable , le Seigneur
du Lude ne voulut rien écouter , de
forte qu'après bien des repréſentations prefque
inutiles , il fallut avancer au Roi 47
mille écus d'Or , dont la levée fut très-difficile
, & incommoda extrêmement le peuple.
Les Religieux de S. Vaaſt devoient
contribuer à ce prêt pour quatre mille écus ;
mais il n'y eut pas moyende les y réſoudre ,
&les Bourgeois ſe virent obligés de payer
pour eux.
Les 47 mille écus furent certainement
reſtitués peu de tems après. Le Roi affigna
pour ce remboursement l'Impôt d'un écu ,
qu'il levoit fur chaque Quenë de Vin , qui
paſſoit ſur les rivieres de Somme & d'Oife.
Il voulut auſſi qu'on retînt ſur le produit de
cet Impôt dequoi fatisfaire les perſonnes ,
dont on avoit pris les maiſons pour bâtir
deuxChâteaux , l'un au bout de la grande
Place , près de la Porte S. Michel , l'autre
dans la Cité, au-deſſus du Couvent des Clairiffes.
Le Roi avoit crû la conſtruction de
ces Ouvrages néceſſaire , pour tenir les Ar-
Bij rageois
:
2172 MERCUREDE FRANCE.
rageois en reſpect. Il ordonna en mêmetems
la démolition du Rempart , qui fermoit
, de même qu'aujourd'hui , la Ville
contre la Cité ; & il en fit élever un nouveau
ſur l'autre bord du Foffé . * ;
Heuterus & Locrius font entendre que
Louis XI confia le ſoin de ces travaux au
Seigneur d'Arſi , qui avoit embraffé fon
parti , & auquel il avoit donné le Gouvernement
d'Arras , mais je ne ſçais où ces deux
Auteurs ont puiſé un trait ſi contraire à la
vérité, Les Regiſtres du Magiſtrat font voir
que dès le 6 Mai 1477 , Guillaume de Ceriſay
, Greffier du Parlement , fut nommé
Gouverneur d'Arras par provifion , & que
deux mois après , Antoine de Crevecoeur ,
Seigneur de Thiennes , fut inſtallé dans
cette Charge , qu'il poſſeda long-tems.
Louis XI paſſa dans Arras à differentes
repriſes une bonne partie de l'année 1477 :
il s'y trouva le premier de Juillet à l'arrivée
du Roi de Portugal , qu'il alla attendre à la
Porte de Miolens . Le Magiſtrat complimenta
ce Prince ,& lui préſenta les Vins à l'Abbaye
de S. Vaaſt , où il fut logé. On ordonna
de ſonner toutes les cloches des Egliſes ,
& d'allumer des feux dans les ruës , tant
* Quinze oufeize ans après , tous ces Ouvrages furent
démolis , & on rebatit du côté de la Ville la
muraille, quiſevoit àpréſent,
pour
OCTOBRE. 1744. 2175
pour le paſſage du Monarque étranger, qu'à
cauſe de la victoire remportée par les François
entre Tournai & Oudenarde , fur un
Corps de Flamands, commandé par le jeune
Duc de Gueldres , qui perdit la vie à cette
Bataille.
Ce fut auſſi dans la Cité d'Arras que Louis
au mois d'Août ſuivant conclut avec les
Ambaſſadeurs du Duc de Bretagne un Traité
de Paix , qui fut porté à l'Hotel-de-Ville
par le Greffier du Parlement , & publié folemnellement
à la Maison Rouge, par le Prévôt
des Maréchaux.
Pendant que le Roi ſéjourna en cette
Ville , &même après ſon départ , il accorda
diverſes faveurs aux Bourgeois. Ce qu'il y a
de particulier , c'eſt que , touché du triſte
étatde leurs maiſons ,& voulant leur procurer
la facilité de les rétablir , il les exemta
pour fix ans de l'ancienne Compoſition d'Artois
* , tandis qu'il exigeoit d'eux , comme
je l'ai dit plus haut , les arrérages d'un Tribut
impofé par le feu Duc de Bourgogne ,
&dont il avoit promis auparavant de les
décharger.
Dans le cours de cette même année , il
déclara la Ville d'Arras & la Province en-
* L'Aide ordinaire ou ancienne Compoſition d'Artois,
établie ſous le Roi Jean, eft de 1400 livres par an pour
toute la Province..
B iij tiere
2174 MERCURE DE FRANCE.
tiere réunies pour toujours à la Couronne
de France , & en conféquence il inſtitua
dans cette Ville une Sénéchauffée Royale ,
foumiſe immédiatement au Parlement de
Paris , mais il fit connoître en même-tems
que l'érection de ce Tribunal ne donneroit
aucune atteinte à la Jurisdiction ni aux Priviléges
des Echevins.
Peu après la mort du Duc de Gueldres ,
Maximilien Archiduc d'Autriche , qui venoit
d'époufer Marie de Bourgogne , fe
mit en campagne avec une armée , que les
Communautés de Flandre lui fournirent ,
& huit cent chevaux , qu'il avoit amenés
d'Allemagne . Louis , le voyant en étatde ſe
défendre plûtôt qu'il n'avoit cru , lui envoya
propoſer une Tréve de dix jours , qui
fut ſignée à Lens le premier ou le 2 Septembre
1477 * . Dès que cette Tréve légere fut
expirée , on recommença les hoſtilités . Les
Soldats du Roi & les Payſans ravagerent le
Bois de Mofflaines , près de Court- au -Bois ,
&y couperent environ cinq mille chênes .
L'année ſuivante , Maximilien marcha
contre Louis , qui étoit au voisinage de
Condé. Le Roi n'oſa l'attendre , quoiqu'il
fût à la tête d'une armée puiſſante : il aima
mieux faire une retraite précipitée , après
avoir mis le feu à Condé & à Mortagne.
* Le P. Daniel dit que ce fut le 18 Septembre.
L'ArOCTOBRE.
1744. 2175
L'Archiduc le pourſuivit long- tems , mais il
s'arrêta au Pont à Vendin , ayant appris
que ſon Ennemi étoit déja renfermé dans
les murs d'Arras .
Le Roi s'y trouvoit encore le jour de la
Fête-Dieu , & il porta un flambeau à la Proceffion
générale , qui ſe fit autour de la
Ville.
Au mois de Juillet , les deux Princes parurent
diſpoſés à faire la Paix , mais comme
il n'étoit pas facile d'en régler les conditions
, le Roi ayant autant de peine à rendre,
que Maximilien à céder ce qui avoit été
pris , on ſe contenta d'une nouvelle ſuſpenſion
d'armes ; elle fut concluë pour un an
en la Ville d'Arras , où l'Archiduc & les
Communautés de Flandre envoyerent leurs
Députés.
La guerre ſe renouvella avant le terme
fixé pour la fin de cette Tréve. Le 17 Juin
1479 , quatre mille François partirent,pendant
la nuit, d'Arras & des environs, à defſein
de ſurprendre Douai , avec des machines
nouvellement inventées , pour empêcher
qu'on ne pût baiſſer les Sarrafines , &
refermer les Portes , quand elles ſeroient
une fois ouvertes. On avoit caché par avance
dans les bleds & dans des broſſailles pluſieurs
pelotons de Troupes , qui étoient
chargés d'obſerver ce qui ſe paſſoit au-de-
B iiij hors
:
2176 MERCURE DE FRANCE.
hors de la Ville. D'autres Soldats bien armés
s'étoient introduits dans cette Place en habits
de Payſans , & devoient ſeconder ceux
qui s'empareroient des Portes. Quelques
Arrageois, informés du projet des François ,
en avertirent le Magiſtrat de Douai par des
Lettres , qu'ils confierent à une femme ,
dont ils connoiffoient l'attachement pour la
Maiſon de Bourgogne. Le Magistrat porta
fur le champ cette nouvelle aux Chefs de la
garniſon. Comme le nombre des François
étoit trop grand pour riſquer une ſortie, on
réſolut de ne point ouvrir la Porte qui mene
à Arras , mais on plaça en cet endroit de
groffes pièces de canon , qui accablerent les
Soldats mis en embuſcade & une partie de
ceux qui s'étoient avancés vers la Porte. Le
refte fut obligé de prendre la fuite.
On voit dans les Mémoriaux que deux
ans auparavant un nommé de le Ruelle
avoit été banni par les Echevins d'Arras ,
parce qu'il étoit ſoupçonné d'écrire ſouvent
auxHabitans de Douai , pour leur communiquer
ce qu'on faiſoit & ce qu'on diſoit
dans la Ville.
Louis XI apprit que des Arrageois avoient
fait échoüer l'entrepriſe de ſes gens : il en
reffentit la plus vive colere , & ce fut fans
doute à cette occafion que , confondant l'innocent
avec le coupable , il les chaſſa tous
de
OCTOBRE. 1744 2177 .
de la Ville & de la Cité , ſans diftinguer
ſexe ni condition. Il fixa pour Lieux de leur
exil Paris , Rouen & Tours , & fit venir
pour les remplacer une Colonie Françoiſe.
Les Archers & les Arbalêtriers demeurerent
àArras quelque-tems après les autres , mais
ils furent auſſi bannis avant la fin de l'année
1479. Il n'y eut pas juſqu'aux Religieux de
S. Vaaſt , qui éprouverent les effets de cette
proſcription rigoureuſe. Charles de Bourbon
, Archevêque de Lyon , avoit été gratifiéde
leur Abbaye : voyant que ces Moines
déſaprouvoient ſes maximes & fes
moeurs corrompuës , & fâché de ce qu'ils
refuſoient de lui obéir aveuglément , il obtint
un ordre pour les faire fortir du Monaftere
, où il appella d'autres Moines d'un
caractere plus conforme au ſien ,& qui lui
permirent de diſſiper à ſon gré les revenus
de la Maiſon .
Tous les Hiſtoriens que j'ai lûs ſe ſont
trompés fur les véritables caufes & fur l'époque
de cette révolution :ils ont cru qu'elle
avoit ſuivide fort près les infultes reçuës
par Louis XI au Siége d'Arras , mais les Archives
de la Ville fourniffent mille preuves
de leur erreur. Il ſuffira de joindre ici les
plus frappantes à celles que j'ai déja rap
portéesdans le cours de ce Mémoire.
Le 12 Juin 1479 , cinq jours ſeulement
By avant
2178 MERCURE DE FRANCE.
avant l'Expedition de Douai , le Seigneur
de Baudricourt , qui étoit alors Lieutenant
Général en Artois , exempta les habitans
d'Arras pour un an duſervice de guerre , en
confideration des maux qu'ils avoient foufferts.
D'ailleurs , les Regiſtres de la Ville ne
contiennent aucun veſtige de ce qui arriva
durant l'éxil des Arrageois ,& l'interruption
de ces Journaux ne commence qu'au 14
Juillet 1479. On n'y trouve point de nomination
d'Echevins pour cette année : on y
voit au contraire que le Magiſtrat fut renouvellé
les deux années précédentes la
veille de la Touſſaint , felon la forme ordinaire
, & ceux qu'on élut pour compoſer ce
Corps , furent certainement tirés d'entre les
anciens Habitans ; la plupart même avoient
déja exercé l'Echevinage , avant la mort du
Duc de Bourgogne .
Une preuve encore plus convainquante ,
eſt celle qu'on remarque dans la Chartre
émanée deCharles VIII , fils de Louis XI ,
&dont je parlerai amplement. Ce Prince y
dit expreffément que les habitans d'Arras
furent bannis environ deux ans après qu'ils
eurent fait pleine & entiere obéiffance au Roi
fon Pere. En voilà fans doute affés pour démontrer
l'anachroniſme , où ſont tombés les
Auteurs , qui ont écrit ſur cette matiere.
Après
OCTOBRE . 1744 2179
Après la fameuſe Bataille d'Enguinegate ,
qui ſe donna le 7 Août 1479 , l'Archiduc
Maximilien prit d'aſſaut le Château de Malannoy
, ſitué proche l'Abbaye de Ham , &
en fit pendre leCommandant avec cinquante
de ſes Soldats. Louis uſa de repreſailles ;
il fit choiſir un pareil nombre de Priſonniers
de guerre , ordonna d'en pendre dix à l'endroit
même où les François avoient été exécutés
, dix fur le bord des foſſés d'Arras ,
dix aux Portes de S. Omer , autant à celles
de Douai , & les dix autres à Lille.
Au mois de Juillet 1481 , le Roi fit paroître
une Chartre , qui mit le comble au
châtiment des Arrageois. Il ydéclare que ſa
volonté eſt d'abolir entierement le nom
d'Arras , & défend , ſous peine de punition
exemplaire , que certe Ville ſoit jamais ainſi
appellée de bouche ni par écrit. Franchise ,
fut le nouveau nom qu'il lui impofa , non
pour exprimer le caractere ſincere & naif
des anciens Habitans , puiſqu'il les avoit
déja expulfés de leur Patrie : ce mot ne fignifioit
pas non plus Ville Françoise , comme
divers Auteurs ſe le ſont imaginés. Le
Roi dit lui-même dans ſa Chartre,qu'il donne
à cette Ville & à la Cité le nom de Franchife
, afin qu'on ſe ſouvienne à jamais des
grandes franchiſes & libertés , qu'il accorde
aux nouveaux Citoyens , ce qui introdui-
B vj
fit
2180 MERCURE DE FRANCE.
fit les termes de Civitas Libertinensis , Ee
clefia , Epifcopus , Officialis Libertinenfis ,
qu'on lit dans un Arrêt rendu au Parlement
de Paris en 1482 .
En effet , non content de confirmer en faveur
de la Colonie Françoiſe les Priviléges
octroyés anciennement à la Ville par les
Comtes de Flandre & d'Artois, par lesDucs
de Bourgogne & par les Rois de France ,
Louis en ajouta une infinité d'autres , pour
exciter un grand nombre de François à y
venir habiter volontairement : jedis volontairement
, car il réſulte de ſon Ordonnance
que pluſieurs perſonnes avoient été forcées
d'entrer dans la Colonie. Aufſi-tôt que le
Roi eut réfolu de chaſſer les anciens Habitans
, il fit tenir des aſſemblées à Paris , à
Rouën , à Tours , à Lyon , & en d'autres
Villes de France. Les Officiers de ces Lieux
y élûrent une bonne quantité de Marchands
& d'Artiſans , & les envoyerent à Arras ,
où ils étoient reçûs avec certaines formalités
par les Commiſſaires du Roi , qui leur diftribuoient
des maiſons , ſuivant leur état .
Pluſieurs Négocians , ainſi nommés malgré
eux , pour ſervir au repeuplement de
cette Ville , eurent beaucoup de peine à s'en
diſpenſer. Les uns furent obligés d'alleguer
leur vieilleſſe, ou de prétexter des maladies :
les autres donnerent ou prêterent des ſommes
OCTOBRE. 1744. 2181
mes d'argent à quelques-uns de leurs Com
patriotes , pour les engager à partir en leur
place. Il y a dans cette même Chartre un
article , par où le Roi annulle toutes les
Promeffes & lesObligations contractées par
les nouveaux Habitans,pour les prêts qu'on
leur avoit faits à ce ſujet , & cela attendu
les dépenſes & les embarras qu'ils avoient,
eſſuyés , en formant leur établiſſement à
Franchise.
Il ſe plaint dans un autre article de ce
que nombre d'Arrageois , qu'il appelle fes
adverſaires , rebelles & désobéifſans Sujets ,
après avoir juré de lui demeurer fidéles ,
font pourtant rentrés dans le Parti ennemi .
Il défend au Lieutenant de Roi , au Gouverneur
& aux Echevins de les ſouffrir dans
la Ville & Cité de Franchiſe : il les charge
néanmoins de recevoir ceux qui reviendroient
pour faire un nouveau Serment ,
mais de les releguer auffi- tôt par de-là la
riviere de Somme.
Cette Chartre contient plufieurs Reglemens
pour la Police de la Ville : le Roi y
change la maniere ordinaire de nommer le
Maire & les Echevins ; il accorde à ceux
qu'il avoit déja pourvûs de ces Emplois, ou
qui devoient l'être dans la ſuite,le Privilége
de Nobleſſe , tant pour eux que pour leur
poſterité maſculine & féminine ;il les exémte
1
2182 MERCURE DE FRANCE.
te du droit de Franc-Fief , & leur permet de
commercer , même en détail , ſans déroger
à leur condition .
Ce Monarque ne ſe contenta point d'anéantir
le nom de la Ville d'Arras . Voulant
effacer juſqu'à la plus legere marque de fon
ancien état , il lui donna pour nouvelles
armes un Ecu d'azur, ſemé de fleurs-de-Lys
d'Or , au milieu deſquelles étoit l'image de
S. Denis Apôtre de France , portant ſa tête
entre ſes mains. Ces armoiries ont ſans doute
contribué à la mépriſe des Hiſtoriens ,
qui ont cru que Franchiſe vouloit dire Ville
Françoise. Quoiqu'il en ſoit , le Roi enjoignit
aux Echevins de faire peindre ou ſculpter
cet Ecuflon à toutes les Portes de la Ville
& de la Cité , & à celle de leur Hôtel commun.
Marie de Bourgogne , Archiducheſſe d'Autriche
, mourut d'une chute de cheval le 18
Mars 1482 , & laiſſa deux enfans , Philippe
&Marguerite d'Autriche. Cette mort rendit
les Gantois encore plus infolens qu'ils
ne l'avoient été juſques-là. Ils refuſerent à
l'Archiduc la tutelle de ſes enfans , ce qui
fit naître aux Pays-Bas des guerres longues
&cruelles .
Louis ſçut bien mettre à profit la difpoſition
de ces Bourgeois mutins. Depuis
quelque-tems iltraitoit ſourdement avec eux
fur
OCTOBRE. 1744. 2183
fur les moyens de conclure une Paix entre
la France & la Flandre , bien affûré qu'ils
contraindroient Maximilien d'accepter les
conditions qui leur plairoient. Il leur avoit
déja fait propoſer le Mariage du Dauphin
avec Marguerite fille de l'Archiduc , pourvû
qu'on donnât à cette Princeſſe les deux Provinces
de Bourgogne ,& afin de leur témoigner
qu'il n'avoit nul deſſein d'envahir la
Flandre , il offroit de leur rendre Arras , &
tout ce qu'il avoit pris du côté de l'Artois ,
pour leur fervir de barriere contre la France.
Dès que l'Archiducheſſe fut morte , il redoubla
ſes foins , & mit tout en uſage , pour
venir à bout de ſon entrepriſe. Philippe de
Crevecoeur , Seigneur d'Esquerdes , qui
paſſa en Flandre à cette occafion , négocia
avec beaucoup d'habileté & de ſuccès. Les
Communautés du Pays tinrent des Affemblées
, pour régler les affaires de l'Etat. En
vain les Députés de pluſieurs Villes voulurent
laiffer une autorité légitime à l'Archiduc
; ceux de Gand l'emporterent toûjours,
& même ils obligerent ce Prince de confentir
à la Paix & au Mariage de ſa fille avec le
Dauphin .
Lorſqu'on lui eut arraché ſon acquiefcement
, les Flamans firent demander au Roi
desConférences , pour travailler à un Traité.
Leurs Ambaſſadeurs furent écoutés favora2184
MERCURE DEFRANCE.
,
rablement , & on choiſit Arras pour liett
du Congrès. Louis n'y envoya que quatre
Plénipotentiaires , ſçavoir , le Seigneur
d'Eſquerdes , Olivier de Querman , Lieutenant
de Roi en cette Ville , Jean Guerin
Maître d'Hôtel de S. M. & Jean de la Vacquerie
, qui de Confeiller - Penfionnaire
d'Arras étoit devenu Premier Préſident. au
Parlement de Paris. Il s'y trouva au nom
des Flanians juſqu'à 48 Députés , à qui Maximilien
fut forcé de donner auſſi un pleinpouvoir
, tant pour lui que pour ſes enfans.
Le Traité de Paix , dans lequel cette Ville
eſt toûjours nonmée Franchiſe aliàs Arras ,
fut ſigné le 23 Décembre 1482 , & ratifié
par le Roi au mois de Janvier ſuivant. On
yconvint , entre autres chofes , que le
Dauphin épouſeroit Marguerite d'Autriche
, quand elle feroit en age : qu'après la
publication de la Paix , cette jeune Princeffe
feroit amenée à Arras& miſe entre les mains
d'un Prince du Sang , pour être conduire à
la Cour de France : qu'elle auroit pour dot
les Comtés d'Artois & de Bourgogne , le
Mâconnois , l'Auxerrois , Salins , Bar-fur-
Seine & Noyers : que s'il ne fortoit point
d'Enfans du Mariage , ces Etats retourneroient
au Duc Philippe, frere de Marguerite
ou à ſes héritiers : que la Princeſſe , en arri
vant
OCTOBRE, 1744. * 2185
vant à Arras , feroit déclarée par le Comte
de Beaujeu , Comteſſe d'Artois & de Bourgogne
, & Dame des autres Seigneuries qui
compoſoient ſa dot : que tous ces Pays ſeroient
gouvernés felon leurs droits , uſages,
coûtumes & priviléges ſous la main du Dauphin
, comme futur Mari Bail de Marguerite.
Les Envoyés de Maximilien & des
Etats demanderent que la Ville d'Arras pût
jouir des mêmes avantages , & qu'elle fût
remiſe en ſa premiere ſituation : àquoi l'on
répondit pour le Roi que les anciens Habitans
, même ceux qui s'étoient retirés ſous
ladomination de l'Archiduc , pourroient
rentrer dans leurs héritages , revenir en
cette Ville , & y faire leur Commerce ou
toute autre Profeſſion , de même qu'auparavant.
Du reſte , le Roi s'en remet au Dauphintouchant
la reſtauration de l'ancienne
Police. Il fut auſſi permis par un article ſéparé
aux Religieux de S. Vaaſt de retourner
dans leur Abbaye , & d'en reprendre les
biens.
Une autre clauſe accorde aux Villes & aux
Villages d'Artois , une exemption de l'aide
ordinaire pendant fix ans , & les décharge
de tous les arrérages échus au tems du
Traité.
Les Ambaſſadeurs Flamans prierent ceux
du Roi de ne point laiffer de gens de guerre
dans
4
2186 MERCURE DE FRANCE.
dans les Places frontieres. Il fut dit la-def
fus qu'on feroit fortir la garniſon des petites
Villes , telles que Lens & l'Ecluſe , mais
qu'on diminueroit ſeulement celle des grandes
, comme Arras , Bethune , Aire , Terouane
, S. Pol , Guiſe & S. Quentin .
fe-
Le Traité portoit encore que la Ville ,
Château & Bailliage de S. Omer , ne
roient mis en la poſſeſſion du Dauphin ,
qu'après fon mariage accompli : que juſqu'à
ce tems , ils ſeroient confiés à la garde des
Habitans , qui jureroient de n'y admettre ni
l'Archiduc ou ſon Fils , ni le Roi ou le Dauphin
: que ſi la Princeſſe Marguerite mouroit
avant la conſommation du mariage , S.
Omer & ſes dépendances feroient rendus
à Philippe d'Autriche ou à ſes héritiers : que
cette Ville garderoit une exacte neutralité ,
au cas que la guerre ſe renouvellât entre la
France & l'Archiduc.
Enfin il fut reglé , que ſi le Mariage projetté
ne ſe faiſoit point , les biens aſſignés à
Marguerite d'Autriche rentreroient au Domainede
fon frere , ſauf la Souveraineté
qui appartenoit de tout tems à la Couronne
deFrance.
On furpaſſa les eſperances du Roi, en donnant
tout à la fois à Marguerite les Comtés
d'Artois & de Bourgogne. Ce fut l'Ouvrage
desGantois , qui cherchoient à affoiblir
la
OCTOBRE. 1744. 2187
la puiſſance de leur Prince. Maximilien n'avoit
pas lieu d'être fort ſatisfait du Traité ,
quoiqu'il eût été ſigné en vertu de ſes pouvoirs.
Il fut même tenté d'enlever ſa fille
avant qu'on la mît en chemin pour la Fran-
се , mais les Gantois & les François employerent
de ſi bonnes précautions qu'il
n'oſa l'entreprendre. Cette Princeſſe , âgée
d'environ cinq ans , fut fiancée à Amboiſe
avec le Dauphin, au mois de Juillet 1483 .
Louis XI mourut le 30 Août , après avoir
fait pluſieurs legs pieux , entre leſquels je
n'oublierai pas un Tabernacle & une Image
de la Vierge en Argent, peſant 250 marcs ,
qu'il donna à la Cathédrale d'Arras ; il donna
de plus aux Dominicains de cette Ville ,
un cierge de 152 livres , qui faisoient le
poids de fon corps , pour être allumé devant
l'Autel de la Vierge. L'Egliſe Paroiffiale de
la Ville de S. Pol , fut auffi enrichie d'un
Calice d'or , par le Teftament de ce Prince.
Charles VIII , fon fucceffeur , n'oublia
point les promeſſes faites en faveur des Ar
rageois par le Traité, dont je viens de parler.
Dès le 13 Janvier 1484 , le Roi fit
dreffer une Chartre , par laquelle il permet
que les anciens Habitans d'Arras , de toute
condition , reviennent ydemeurer,& qu'ils
reclament leurs biens immeubles , en l'état
où
1188 MERCURE DE FRANCE.
où ils les trouveront. Cette Ordonnance
fait revivre la Police & la forme deGouvernement
qu'on obſervoit avant les troubles ;
elle ſupprime entierement les nouvelles
Loix établies durant l'exil . Le Roi donne
aux Marchands & Artiſans François le choix
de s'en retourner aux Lieux de leur naiſſance
, ou de reſter à Arras , mais en y louant
des maiſons , de l'aveu des perſonnes à qui
elles appartenoient auparavant.
,
Antoine de Crevecoeur Seigneur de
Thiennes , Sénéchal & Gouverneur d'Artois
, fut nommé par le Roi , pour mettre ſa
Chartre en exécution , avec toute la folemnité
que demandoit un tel événement.
Dès qu'il fut arrivé dans Arras , Pierre de
Ranchicourt , Evêque de cette Ville , ſuivi
de quelques Membres des trois Etats , alla
le prier de remplir inceſſamment limpotante
Commiflion , dont il étoit chargé.
Ce Gouverneur fit appeller à l'Hôtel-de-
Ville tous les Marchans &les Artiſans François
qui ſe trouvoient à Arras , leur notifia
les ordres du Souverain , & ne leur donna
que huit jours pour y fatisfaire volontairement
, avec menace de les y forcer après ce
tems. Enſuite il fit publier la Chartre à tous
les Carrefours de la Ville & de la Cité ,
pour en apprendre le contenu à ceux qui
n'aOCTOBRE.
1744. 2189
n'avoient pû aſſiſter à l'Aſſemblée. Le 4
Mai ſuivant , ce Seigneur choiſit douze
Echevins parmi les anciens Habitans : le
Conſeiller - Penſionnaire , le Procureur de
Ville & l'Argentier furent auſſi changés.
Les Etrangers furent dépoüillés des autres
Charges Municipales , qui font à la difpoſition
du Magiftrat , & on les rendit
aux perſonnes , qui les poſſédoient avant
le banniſſement. Ceux d'entre eux qui
étoient morts pendant l'adminiſtration des
François , furent remplacés par le Gouverneur
, avec le conſentement des Echevins.
Enfin , tout rentra dans l'ordre ancien
, & il ne reſta preſque nulle trace de
la ſévérité de Louis XI,
la Ville d' Arras , depuis le commencement
de l'année 1477 , ſuivant le nouveau Style,
jusqu'au mois de Mai 1484; * lù parM.
Harduin, Avocat , à l' Affemblée folemnelle
de la Societé Litt raire de cette Ville, tenue
le 29 Fevrier 1744.
CHarles le
Hardi , Comte d'Artois , &
dernier Duc de Bourgogne , fut tué à
la Bataille de Nanci les Janvier 1477 , &
laiſſa pour héritiere Marie , ſa fille unique.
Quelques - uns des Pays qui lui appartenoient
, devoient retourner à la Couronne
de France , au défaut de mâles dans la Maifon
de Bourgogne , mais le Comté d'Artois
n'étoit point ſujet à cette regle ; pluſieurs
Femmes en avoient joiii ; Mahaut , fille de
Robert II, l'avoit même poſſedé , à l'excluſion
du fils de ſon frere , parce que la Repréſentation
n'a jamais eu lieu dans cette
Province. MA
Cependant Louis XI , Roi de France ,
profitant du trouble que la mort du Duc répanditdans
tous ſes Etats, ne fongea qu'aux
* Les Faits contenus dans ce Mémoire , font fondés
fur quantité de bonnes preuves , que la forme duMereure
nepermetpas de citer.
2.
moyens
OCTOBRE.
1744. 2153
moyens de s'en emparer. Il fit partir auffi
tôt , pour commencer l'exécution de fon
projet , l'Amiral de Bourbon & Philippe de
Comines , Seigneur d'Argenton , qui ſe
tranſporterent à Abbeville, puis à Dourlens,
d'où ils envoyerent fommer Arras de ſe
foumettre au Roi.
Philippe de Crevecoeur , Seigneur d'Efquerides
ou des Cordes , étoit alors Gouverneur
de la Cité; la Ville avoit pour le
ſien Adolphe de Cleves , Seigneur de Raveſtein.
Ces deux Officiers , pour répondre
à la ſommation des Envoyés du Roi , demanderent
une entrevûë , qui ſe fit dans
l'Abbaye du Mont S. Eloi , à deux lieuës
d'Arras . Jean de la Vacquerie , Conſeiller-
Penſionnaire de la Ville, y expofa les droits
incontestables de Marie de Bourgogne fur
la Province d'Artois. Il étoit impoflible à
Comines, de réfuter les preuves qu'on lui
objectoir. Lui- même avoue dans ſes Mémoires
, qu'il s'y étoit bien attendu , mais il fai
fit cette occafion,pour gagner pluſieursGentilshommes
, & les attirer au parti du Roi.
Crevecoeur , déja venduà la France , au
roit voulu pouvoir dès ce moment livrer la
Place confiée à la garde;mais la fermeté
des Arrageois , * encouragés par la préfence
de Raveſtein , lui fit remettre à un autre
* Ce motſe trouve dans le Dictionnaire de Trévoux,
Av tems
2154 MERCURE DE FRANCE.
tems l'effet de ſa trahifon. Raveſtein partit
quelques jours après , pour aller trouver à
Gand la Ducheffe de Bourgogne , ſon départ
favorifa le projet de Crevecoeur , dont
la fidélité lui étoit d'autant moins ſuſpecte ,
qu'il l'avoit vû tout récemment prêter un
nouveau ferment à cette Princeſſe .
Louis XI ayant appris que les Négociations
de fes Miniſtres avoient un heureux
fuccès ,& que plus d'une Ville s'étoit déja
renduë , prit lui-même la route des Pays-
Bas. Etant à Pérone , il vit arriver Guillau
me Hugonet , Chancelier de Bourgogne ,
Gui de Brimau , Comte de Mege , &Humbercourt
ou Imbercourt , & d'autres perfonnes
de conféquence , que Marie deBourgogne
avoit députés , pour lui demander la
paix. S'il en faut croire ce que rapporte le
P. Daniel , d'après quelques Ecrivains François
, cette Duchefle , furmontant , pour
fauver ſes Etats , la répugnance qu'elle devoit
fentir à époufer le Dauphin ,Enfant de
huit ans , infirme & contrefait , offrir de lui
donner ſa main , perfuadée que c'étoit une
voye infaillible pour contenter le Roi. Err
effet, diſent les mêmes Auteurs , il avoit
paru ſouhaiter ce mariage , mais comme fon
ſyſtème étoit changé , les Ambaſſadeurs de
la Princeſſe ne reçûrent qu'une réponſe ambiguë
; ſans découvrir ſes véritables inten
tions,
OCTOBRE. 1744. 2155
tions , il leur fit un accueil trés-gracieux, &
employa toute fon adreſſe, pour les faire entrerdans
fes intérêts. Pluſieurs ne voulurent
prendre aucun engagement , mais Humbercourt&
le Chancelier , moins difficiles à
ébranler , promirent au Roi de paſſer à fon
ſervice , dès que le mariage ſeroit conclu.
Ce Prince leur propoſa une choſe , qui les
embarraſſa beaucoup , ce fut qu'ils écriviffent
à Crevecoeur de lui ouvrir la Cité d'Arras.
Il leur fit entendre que l'Artois étant
un Fief de la Couronne , il avoit droit de
le mettre enſa main,juſqu'à- ce que Marie de
Bourgogne lui eût fait hommage. Le Chancelier&
Humbercourt , après avoir confideré
que le Roi étoit près d'Arras , qu'il avoit
une armée nombreuſe , que la Ducheffe , au
contraire , étoit preſque fans troupes ,&
que leur refus pourroit avoir des fuites fatales
, crurent devoir confentir à la propoſition
du Roi , & fur le champ il envoya
prendre poffeffion de la Cité. * Le Peuple
deGand , irrité contre ces deux Seigneurs ,
leur fit couper la tête fur un Echaffaut ,
malgré les follicitations , les prieres & les
larmes de la Ducheffe , dont ces Bourgeois
infolens mépriſoient l'autorité. Le corps
* Le 4Mars 1477 ,suivant la Chroniquefcandaleufe.
A vj d'Hum2156
MERCURE DEFRANCE .
d'Humbercourt * fut transferé à Arras , où
il eſt inhumé dans la Cathédrale , avec Antoinette
de Mailli-Rambures , fon Epouſe!
On leur a dreſſé au côté gauche du Choeur ,
un Tombeau de pierre bleuë , au-deffas duquel
eſt une Arcade en pierre blanche , où
brille cette délicateſſe hardie , qui fait la
beauté des Monumens Gothiques.C'eſt pour
le repos de leurs ames qu'on chante encore
un Salut dans cette Eglife tous les Samedis
& en differens autres jours de l'année.
J'ai pensé qu'il ne ſeroit pas inutile de
rappeller ici des Vers Latins , où l'on exprime
la douleur , que reffentit Marie de Bourgogne
de la mort de ce Seigneur malheureux
; c'eſt la Princeffe elle-même qu'on
y faitparler.
Non Imbercurium vinclis educere quivi ,
Inter Magnates qut mihi fidus erat ,
Hunc ubi publicitus curtandum vertice vidi ,
Excelſoſtantem , plebe fremente , loco ,
Huc illucfupplex Princeps ego tanta cucurri
Per totum , crines irreligata , forum ;
Obteftataferox , oculis rorantibus imbrem ,
Vulgus , ne tantum perderet enfe virum :
• Il étois Chevalier de la Toiſon d'Or, Chambellan de
Charles le Hardi , Gouverneur de Namur , Lieutenant
Général aux Pays de Liège & d'Outremuſe. Selon fon
Epitaphe , il mourut le 3 Auril 1476. Vieux style.
At
OCTOBRE.. 1744. 2-157
At nihil obtinui ; triſtemſum paſſarepulfam ;
Indignè cecidit nobilis ille Reus.
Funus ad Atrebates ,fumantibus undique todis
Ut tumularetur ,mittere cura fuit ;
Cui Mausoleum pofui de marmere ſectum
Virginis augusta Matris in Æde Dei.
Cette Proſopopée eſt de Philippe Meyer ,
natif d'Arras , quia continué les Annales
du célebre Jacques Meyer , ſon Bifayeul ,
depuis 1477 juſqu'en 1610. Son Livre n'eſt
point encore imprimé
La plupart des Hiſtoriens Flamans ne font
point d'accord avec les François touchant
les cauſes qui donnerent lieu à l'exécution
d'Hugonet & d'Humbercourt ,ni par rapport
à la conduite que ces deux Seigneurs
avoient tenuë. L'Auteur des Notes fur Olivier
de la Marche, afſſure , à la vérité, qu'ils
firent remettre au Roi la Cité d'Arras , &
qu'ils déchargerent par écrit le Gouverneur
du ferment , qu'il avoit prêté à la Ducheſſe.
CeCommentateur dit auſſi qu'ils promirent
àLouis XI de ne rien épargner pour engager
cette Princeſſe à épouſer le Dauphin ,
mais il nie , ainſi que la Marche lui-même ,
qu'elle les eût chargés de faire aucune offre
au fujetde ce Mariage.
En effet , s'il m'eft permis de hazarder ici
mes conjectures , je ne sçaurois m'imaginer
que
158 MERCURE DE FRANCE.
que Louis ait pû refuſer de marier ſon fils
à la plus riche Héritiere de l'Europe. Une
telle alliance auroit aggrandi conſidérablement
ſon Royaume,& l'auroit mis en étatde
braver tous les Princes voiſins. Je penſe
donc , malgré l'autorité des Ecrivains de
France , que ce mariage auroit terminé la
guerre , dès ſon commencement , Marie
de Bourgogne l'avoit fait propofer au Roi.
PontusHeuterus prétend qu'Humbercourt
&Hugonet n'étoient coupables de rien , &
qu'ils n'avoient pas contribué à la réception
des François dans la Cité d'Arras; il foûtient
que Crevecoeur leur en donna l'entrée de ſon
propre mouvement , mais que Philippe de
Comines , voulant fauver la réputation de
ce dernier , en rejetta la faute fur deux hommes
innocens , dont le fupplice , tout injufte
qu'il fût , ſembloit autoriſer ce reproche.
Quoiqu'il en foit , Crevecoeur admit les
François dans laCité , & en fortit lui-même,
après avoir congédié les troupes Bourguignonnes.
Le Roi , qui s'y rendit bien- tôt en
perſonne , ayant inutilement ſommé la Ville
, fit dreffer quelques Ouvrages de terre
pour la réduire , & ravagea les Campagnes
voiſines. Les Arrageois , allarmés de ces
hoſtilités , fe trouvant d'ailleurs fans Gouverneur
& fans garnifon , furent contraints
de capituler preſque auſſi tôt. Ils promirent
d'obéïr
OCTOBRE. 1744. 2559
d'obéïr au Roi , mais ſeulement juſqu'à- ce
que Marie de Bourgogne lui eût fait hommage
du Comté d'Artois , à moins qu'elle
ne s'alliût par mariage ou autrement avec les
Anglois ou avec d'autres , qui ne vouluſſent
pas rendre au Roi les devoirs qui lui appartenoient
légitimement , auquel cas les.Habitans
d'Arras demeureroient fidéles à ce
Prince ,& le reconnoîtroient pour ſeul &
unique Maître. De plus, il fut reglé que les
Echevins dénonceroient fur le champ cette
Capitularion aux autres Villes de la Province
,afin de les porter à fe foûmettre aux mêmes
conditions.
LeRoi , de fon côté , pardonna aux Habitans
tout ce qu'ils pouvoient avoir fait contre
ſes intérêts pendant les guerres précédentes
; il les rétablit dans leurs Biens ; il
leur remit ce qui reſtoit dûdes Impoſitions
extraordinaires , dont Charles le Hardi les
avoit chargés ; il conſentit que la Princeſſe
•Marie touchât dès- lors par les mains des
Commiſſaires Royaux tous les Droits que la
Ville payoit ordinairement aux Ducs de
Bourgogne ;il exempta les Habitans du Ban
&de l'Arriere- Ban ; il s'engagea de ne leur
point envoyer de gens de guerre, à la charge
qu'ils n'en accepteroient d'aucun autre
Prince; enfin il leur affura la confervation de
leurs Coûtumes & de tous leurs Privileges.
En
2160 MERCURE DE FRANCE.
En conféquence de ces articles , le Roi
députa le Cardinal de Bourbon , le Chan
celier de France , l'Evêque d'Arras , le
Comte de S. Pol , le Seigneur du Bofchage
, le Seigneur du Lude , Gouverneur
de Dauphiné & quelques autres , qui
reçûrent en l'Egliſe de S. Vaaſt le Serment
des Principaux de la Ville. Ils dînerent le
même jour à l'Abbaye , & pendant qu'ils
étoient à table , une partie de la populace
y courut en armes , à deſſein de leur faire
violence.On entendoit crier de toutes partst
Tuë , tuë , point de quartier.Mais cette émeute
fut bien-tôt appaiſée , & les Envoyés du
Roi en furent quittes pour la peur. Ce
Prince , diffimulant l'indignation que lai
inſpiroitune telle injure , partit de la Ciré
d'Arras , où il laiſſa l'Amiral de Bourbon
avec une garniſon convenable.
Peu de tems après , les Bourgeois de la
Ville jugerent à propos de députer à la Duchefſe
un certain nombre de perfonnes ,
pour apprendre ce qu'elle penſoit de leur
Capitulation , & pour lui faire quelques
Remontrances. Suivant les Regiſtres du
Magiſtrat , il n'y avoit rien dans ce projet ,
qui fût préjudiciable au Roi. Néanmoins
plus d'un Hiſtorien dit que les Arrageois ,
ufant d'artifice avec l'Amiral de Bourbon
feignirent que leur deſſein étoit d'envoyer
د
vers le Roi . Après avoir obtenu un Paffe
port ,
OCTOBRE. 1744. 2168
port , leurs Députés au nombre de vingt ou
environ , prirent le chemin de la Flandre ,
mais l'Amiral,informé du ſtraragême par le
Seigneur de Crevecoeur , fit poſter à Lens
des Soldats , qui les arrêterent , & les conduifirent
en la Ville d'Hedin , où le Prévôt
les condamna à perdre la tête. Louis XI arriva
pendant qu'on les faifoit mourir , &
détendit ,par une raiſon de bienséance ,
qu'on achevât l'exécution. Mais ayant ſçû
que , parmi ceux qu'on avoit déja dépêchés ,
il ſe trouvoit un Parifien , nommé Oudard
de Buffi , ce Prince fir mettre au haut d'un
chevron ſa tête revêtuë d'un chaperon d'é-
-carlate , & la fit expoſer ſur la Place d'Hédin,
avec un Ecriteau , qui annonçoit le
prétendu crime de ce Magiſtrat. Il étoit
Procureur Général d'Artois : c'eſt le nom
qu'on donnoit alors à l'Officier chargé du
Miniftere public au Siége de laGouvernance
ou Bailliage d'Arras. Baudrain de Canlers ,
Echevin d'Arras , fut auſſi décapité en cette
occaſion :on fit mention de ſa mort dans
les Mémoriaux de la Ville,mais cette remarque
fut rayée , environ cent ans après , en
vertu d'une réſolution de la ChambreMunicipale.
Les Arrageois crurent qu'un traitement
fi rigoureux fuffiſoit pour les dégager du
Serment qu'ils avoient fait au Roi. Enticrement
1
2162 MERCURE DEFRANCE.
rement dévoués à la Ducheſſe de Bourgogne
, ils ne fongerent plus qu'à chaſſer les
François , qu'on avoit laiſſés dans la Cité.
Ils firent connoître leur diſpoſition à Philippe
de Potiere , Seigneur d'Arſi , que la
Ducheffe avoitnommé depuis peu leurGouverneur
: ils le prierent de venir les joindre
au plûtôt , & de leur amener des troupes.
CeCapitaine , qui étoit alors à Douai avec
Salezar & le Seigneur de Vergi , forma un
Corps de 1600 Fantaſſins , pour marcher
au ſecours d'Arras. Il ne vouloit ſe mettre
en chemin qu'après le coucher du Soleil ,
mais , malgré ſes juſtes repréſentations , les
Bourgeois de Douai , également fiers & imprudens
, le forcerent de partir en plein
midi. Le Seigneur du Lude eut le tems d'aller
à ſa rencontre avec la garniſon de la
Cité,& mit le Détachement en déroute.
Vergi fut pris &conduit en France : Salezar
ſe ſauvadans un Bois , d'où il trouva moyen
de regagner Douai : d'Arſi ſe fit jour au
travers des François avec 600 hommes
d'élite , qu'il introduiſit dans la Ville d'Arras.
Comines prétend que les troupes Flamandes
ouBourguignonnes ne conſiſtoient
qu'en deux ou trois cent chevaux& environ
600 hommes d'Infanterie , & qu'ils
furent preſque tous tués ou faits prifonniers.
L'action ſe paſſa prèsdu Fauxbourg
S.
1
OCTOBRE. 1744. 2165
S. Sauveur * : l'Egliſe des Carmes , qui étoit
en cet endroit , fut brûlée , ainſi que plufieurs
maiſons voiſines.
D'Arſi arrivé dans la Ville , ne négligea
rien pour la mettre en état de faire une
bonnedéfenſe. Il manquoit dans le Magif
trat quelques Echevins ,dont les uns étoient
morts ; les autres , craignant ſans doute les
embarras d'un Siége , s'étoient réfugiés dans
laCité. LeGouverneur ſentit la néceſſité
qu'il y avoit de les remplacer. Il créa deux
nouveaux Echevins au nom de Marie de
Bourgogne , & les anciens en choiſirent
deux autres, ſuivant la coûtume. Ces quatre
perſonnes prêterent leur Serment le 21
Avril , en préſence du Seigneur d'Arfi
après qu'il eut juré lui-même à l'Hôtel-Commun
de remplir fidélement les devoirs de
faCharge.
Sur ces entrefaites ,Louis revint dans la
Cité ** : il commença par faire mourir quelques
priſonniers ,pour intimider les habitans
de la Ville& le petit nombre de gens
de guerre , qui reſtoit encore dans le Pays.
Il fit enſuite approcher ſon artillerie , qui
ruina en peu de jours & les anciennes murailles
& les nouvelles fortifications qu'on
* Le 1 Avril , ſuivant un Manuscrit anonyme.
** Comines mal informé,dit que ce fut lelendemain
du combat.
6
:
2164 MERCURE DEFRANCE.
y avoit ajoutées . Le Peuple d'Arras fe com
porta pendant ce Siège avec beaucoup d'emportement
: les habitans ſe firent un plaifir
d'inſulter fur les Remparts au Roi & à fes
Troupes : ilsplanterent en differens endroits
des potences, où ils pendirentdesbanderoles
à la Croix Blanchie , qui étoit l'Enſeigne des
François , comme la Croix Rouge étoit celle
des Bourguignons. Il y en eut même qui par
dériſion , montroient du haut des murs une
partie de leur corps , qu'il ne convient pas
de nommer ici.
Si cette conduite des Arrageois étoit ridicule
& blamable , on doit les excuſer , en
fongeant au caractere qui les a toûjours diftingués
, c'eſt-à-dire , une affection ſans bornes
pour leurs Princes légitimes. Tous les
Hiſtoriens , ſans excepter les François ,
avouënt que Louis XI n'avoit aucune raiſon
d'envahir la Province d'Artois , & parlent
avec une forte de compaſſion du malheureux
état où se trouvoit Marie de Bourgogne.
En faut-il davantage pour pardonner
aux Habitans d'Arras les excès aufquels ils
ſe ſont portés dans cette occurrence ? Autant
qu'ils avoient alors de répugnance pour la
domination Françoiſe , autant ils ont témoigné
de penchant à s'y foumettre , quand les
Conquêtes de nos Rois ont été fondées fur
de juſtes prétentions. Depuis plus de cent
ans
1
OCTOBRE. 1744. 2165
ans qu'ils ont le bonheur d'obéir aux Bourbons,
leur attachement inviolable ſe ſignale
chaque jour par les preuves les moins équivoques
: on ſçait qu'ils ſacrifieroient leurs
biens& leurs vies pour cetteAuguſteMaiſon,
avec le même zéle , qu'ils ont fait éclater
autrefois pour celle de Bourgogne.
Louis XI , indigné du procédé des Arrageois
, déclara d'abord , que leur Ville ſeroit
miſe au pillage , mais cet orage fur détourné
par l'éloquence de ceux , que le Peuple ,
bien-tôt réduit à la derniere extrêmité , envoya
pour obtenir une compoſition favora
ble. Ils dépeignirent i-bien le pitoyable état
de la Place& le répentir des Bourgeois , que
Louis promit de tout oublier , & donna aux
gens de guerre la liberté de fortir avec armes
& bagages , pour aller où bon leur
ſembleroit. Ses Lettres Patentes du 4Mai
ratifierent preſque tous les points qu'il
avoit accordés au mois de Mars précédent ,
même par rapport aux revenus ordinaires
du Comté d'Artois ,dont il laiſſa encore la
jouiſſance à Mariede Bourgogne.
Un Anonymedit , que les Portes ayant
été ouvertes , ce Prince refuſa d'y paſſer ,
&qu'il voulut entrer à cheval parune bréche
que l'on fit exprès au Rempart.
J'ai lû dans une Brochure moderne * qu'il
*Hiftoire des Rats , imprimée en 1736 , Lettre 5 .
Y
2166 MERCURE DEFRANCE.
y avoit alors à l'entrée de la Ville ( on ne
dit point de quel côté ) une Inſcription conçuë
en ces termes.
Quand les Rats mangeront lesCas ,
Le Roi ſera Seigneur d'Arras :
Quand la Mer , qui eſt grande & lée
Sera à la Saint Jean gelée ,
On verra pardeſſus la glace
Sortir ceux d'Arras de leur Place.
Mais les deux derniers Vers ſemblent
prouver que ce ſixain n'a été imaginé , que
depuis l'exil& le rappel des Arrageois , événemens
importans ,dont je difcuterai les
circonſtances.
Selonune Tradition fort accréditée ,l'Infcription
fut placéeſur une des Portes d'Arras
en l'année 1482 , après que la Ville cut été
remiſe àMaximilien , Roi des Romains, par
l'artifice de Jean le Maire , ſurnommé Grifart.
Au reſte , on croit communément que
cette eſpécededéfi ſi injurieux à la France
ne renfermoit que les mots ſuivans :
Quand les François prendront Arras ,
Les Souris mangeront lesChats ?
On ajoute que cette Ville étant retombée
long-tems après entre les mains des
François, quelqu'un dit qu'il falloit effa-
1 cer
OCTOBRE. 1744. 2167
cer la premiere lettre du mot prendront.
Daviti ou ſon Continuateur * avance à
cette occaſionun trait , qui n'a point l'ombre
de la vraiſemblance ; c'eſt que la prédiction
fut remplie au Siége de 1640 , &
qu'on vit des Chats dévorés par une troupe
deRats.
Un autre Ecrivain ** prétend qu'on avoit
repréſenté en pierre , unChat environné de
Rats , avec ces Vers :
Les François prendront Arras ,
Quand ce Chat prendra ces Rats ?
On lit encore ailleurs que le Monument
dont il s'agit , n'offroit que la figure d'un
cheval décharné , au bas de laquelle on
avoitécrit :
Quand les François prendrontArras ,
CeCheval maigre deviendra gras.
Mais je n'ai rien trouvé , qui puiſſe ap
puyer aucune de ces Anecdotes , nidans les
Archives duMagiſtrat , ni dans les Hiſtoriens
d'une certaine antiquité.
Il m'eſt tombé entre les mains une Eſtampe
intitulée : La défaite & priſe générale des
Chats d'Espagne par les Rats François , de
*Cofmographie univerſelle, ou Description du monde.
** Batailles mémorables des François , Tome 2 .
vant
2468 MERCUREDE FRANCE.
vant la Ville Citéd'Arras. Cette Eſtampe
repréſente un combat fanglant , qui ſe donne
ſous les murs d'Arras entre ces deux eſpéces
d'Animaux, armés d'Epées , de Lances & de
Mouſquets. On y remarque entr'autres choſes
des Rats , qui ſe nettent en devoir de
pendre un gros Chat à un arbre , & on lir
cesVers au bas :
C'eſt donc à cette fois que l'on voit accomplie ,
Meſſieurs les Habitans d'Arras ,
Ce que tous vos Ayeux tenoient pour Prophétie ,
VosChats étant vaincus par nos valeureux Rats.
Avotre barbe enfin ,de cette forte Place
Nous nous rendons les pofſeſſeurs ,
Puiſque nos Rats François mépriſant leur grimace ,
Des Chats d'Eſpagne ſont demeurés les vainqueurs,
Vous les voyez ici par leur force & courage ,
Après un ſignalé combat ,
Garoter.cesMatoux , qui frémiſſent de rage
De ſe voir prifonniers d'un ſimple petit Rat.
En vain demandent- ils , ayant fait réſiſtance ,
Qu'on leur faſſe quelque quartier :
Ils ſe verront branchés tous à cette Potence ,
Pour exemple récent àceux de leur métier.
Revenons à la Capitulation que Louis XI
avoit
OCTOBRE. 1744. 2169
avoit ſignée en faveur des Arrageois . Philippe
de Comines eſt forcé de convenir que
ce Prince ne l'obſerva point fort ſcrupuleuſement.
Selon Gaguin , il fit enlever aux
Bourgeois une grande quantité de vaiſſelle
d'argent. Pluſieurs furent punis de mort ,
entre leſquels il s'en rencontra , dit- on
qui aimerent mieux perdre la vie , que de /
prononcer Vive le Roi. Les Echevins mêmes
concoururent avec les Officiers de Louis au
châtiment de ceux qui s'étoient montrés les
plus mutins pendant le Siege. Craignant
enfuite qu'on ne les inquiétât à ce ſujet , &
qu'on ne les accuſât d'avoir violé le Traité ,
ils prierent le Roi d'expliquer là-deſſus ſon
intention. On voit dans les Archives du
Magiſtrat , des Lettres du premier Juillet
1477 , par leſquelles il approuve & juftifie
leur conduite.
Le Seigneur du Lude , qui fut alors nommé
Lieutenant Général de la Province d'Artois
, doit être conſideré comme le principal
auteur des violences , qui furent exercées
en cette conjoncture. Il ſe vanta luimême
à Philippe de Comines , que la dépoüille
des Bourgeois exécutés lui avoit
valu vingt mille écus & deux fourrures de
Martre..
Ala derniere réduction de la Ville , Louis
s'étoit engagé de ne pas toucher aux biens
B des
2170 MERCURE EFRANCE.
des habitans , qui s'étoient retirés ſous la
domination de ſes ennemis , à condition
qu'ils revinſſent dans trois mois , pour faire
ferment de fidelité à lui ou à ſes Officiers .
Le délai fut encore prorogé dans la ſuite
pour l'eſpace d'un mois , mais dès que ce
terme fatal fut expiré , le Roi donna à Philippe
de Crevecoeur une partie des biens de
ceux qui étoient encore abſens. De plus ,
mettant en oubli ſes promeſſes, il fit payer à
ce ſerviteur zélé les arrérages que devoient
les Bourgeois pour lesAides extraordinaires,
établies par le feu Duc de Bourgogne.
Ce Prince voulant auſſi récompenfer les
ſervices du Seigneur de Bours , lui fit préſent
de 55 groffes chaînes de fer , dont on
ſe ſervoit à Arras , pour barrer les ruës dans
les tems de Guerre &de Sédition .
Le 21 de Mai de cette même année 1477,
le Seigneur du Lude , accompagné de pluſieurs
Officiers du Roi , ſe rendit à l'Hôtelde-
Ville , où il avoit fait convoquer le Magiftrat&
les principaux d'entre les Bourgeois
. Ce Seigneur , après avoir promis de
punir ſévérement les exactions & les défordres
commis par les Soldats François , qu'on
pourroit lui nominer , exalta beaucoup la
clémence du Roi , qui avoit daigné fauver
les habitans du pillage , malgré leur déſobéiſſance
,leur parjure & les outrages qu'ils
lui
OCTOBRE . 1744. 2171
lui avoient faits. Il finit par demander à
l'Aſſemblée un prêt de 60 mille écus d'Or ,
pour dédommager ce Monarque des frais
immenfes , que lui avoit coûté la priſe de la
Ville. On eut beau remontrer la fituation ."
fâcheuſe des Bourgeois , & l'impoſſibilité de
fournir une ſomme ſi confiderable , le Seigneur
du Lude ne voulut rien écouter , de
forte qu'après bien des repréſentations prefque
inutiles , il fallut avancer au Roi 47
mille écus d'Or , dont la levée fut très-difficile
, & incommoda extrêmement le peuple.
Les Religieux de S. Vaaſt devoient
contribuer à ce prêt pour quatre mille écus ;
mais il n'y eut pas moyen de les y réſoudre ,
& les Bourgeois ſe virent obligés de payer
pour eux.
Les 47 mille écus furent certainement
reſtitués peu de tems après. Le Roi aſſigna
pour ce remboursement l'Impôt d'un écu ,
qu'il levoit fur chaque Queue de Vin , qui
paſſoit ſur les rivieres de Somme & d'Oife.
Il voulut auſſi qu'on retînt ſur le produit de
cet Impôt dequoi fatisfaire les perſonnes ,
dont on avoit pris les maiſons pour bâtir
deuxChâteaux , l'un au bout de la grande
Place , près de la Porte S. Michel , l'autre
dans la Cité, au-deſſus du Couvent des Clairiffes
. Le Roi avoit crû la conſtruction de
ces Ouvrages néceſſaire , pour tenir les Ar-
Bij rageois
2172 MERCURE DE FRANCE.
1
rageois en reſpect. Il ordonna en mêmetems
la démolition du Rempart , qui fermoit
, de même qu'aujourd'hui , la Ville
contre la Cité ; & il en fit élever un nouveau
ſur l'autre bord du Foffé. * ;
Heuterus & Locrius font entendre que
Louis XI confia le ſoin de ces travaux au
Seigneur d'Arſi , qui avoit embraffé fon
parti , & auquel il avoit donné le Gouvernement
d'Arras , mais je ne ſçais où ces deux
Auteurs ont puiſé un trait ſi contraire à la
vérité, Les Regiſtres du Magiſtrat font voir
que dès le 6 Mai 1 477 , Guillaume de Ceriſay
, Greffier du Parlement , fut nommé
Gouverneur d'Arras par proviſion , & que
deux mois après , Antoine de Crevecoeur ,
Seigneur de Thiennes , fut inſtallé dans
cette Charge , qu'il poſſeda long-tems.
Louis XI paſſa dans Arras à differentes
repriſes une bonne partie de l'année 1477 :
il s'y trouva le premier de Juillet à l'arrivée
du Roi de Portugal , qu'il alla attendre à la
Porte de Miolens. Le Magiſtrat complimenta
ce Prince , & lui préſenta les Vins à l'Abbaye
de S. Vaaſt , où il fut logé. On ordonna
de ſonner toutes les cloches des Egliſes ,
& d'allumer des feux dans les ruës , tant
* Quinze ou feize ans après , tous ces Ouvrages furent
démolis , & on rebatit du côté de la Ville la
muraille, quiſe voit àpréſent.
pour
OCTOBRE. A
1744. 2175
pour le paſſage du Monarque étranger,qu'à
cauſe de la victoire remportée par les François
entre Tournai & Oudenarde , fur un
Corps de Flamands, commandé par le jeune
Duc de Gueldres , qui perdit la vie à cette
Bataille.
Ce fut auſſi dans la Cité d'Arras que Louis
au mois d'Août ſuivant conclut avec les
Ambaſſadeurs du Duc de Bretagne un Traité
de Paix , qui fut porté à l'Hôtel-de-Ville
par le Greffier du Parlement , & publié folemnellement
à la Maison Rouge, par le Prévôt
des Maréchaux.
1
Pendant que le Roi ſéjourna en cette
Ville , & même après ſon départ , il accorda
diverſes faveurs aux Bourgeois. Ce qu'il y a
de particulier , c'eſt que , touché du triſte
étatde leurs maiſons ,& voulant leur procurer
la facilité de les rétablir , il les exemta
pour fix ans de l'ancienne Compoſition d'Artois
* , tandis qu'il exigeoit d'eux , comme
je l'ai dit plus haut , les arrérages d'un Tribut
impoſé par le feu Duc de Bourgogne ,
& dont il avoit promis auparavant de les
décharger.
Dans le cours de cette même année , il
déclara la Ville d'Arras & la Province en-
* L'Aide ordinaire ou ancienne Compoſition d'Artois,
établieſous le Roi Jean, eft de 1400 livres par an pour
toute la Province...
B iij tiere
2174 MERCURE DE FRANCE.
tiere réunies pour toujours à la Couronne
de France , & en conféquence il inſtitua
dans cette Ville une Sénechauffée Royale ,
foumiſe immédiatement au Parlement de
Paris , mais il fit connoître en même-tems
que l'érection de ce Tribunal ne donneroit
aucune atteinte à la Jurisdiction ni aux Priviléges
des Echevins.
fe
Peu après la mort du Duc de Gueldres ,
Maximilien Archiduc d'Autriche , qui venoit
d'époufer Marie de Bourgogne ,
mit en campagne avec une armée , que les
Communautés de Flandre lui fournirent ,
& huit cent chevaux , qu'il avoit amenés
d'Allemagne . Louis , levoyant en étatde ſe
défendre plûtôt qu'il n'avoit cru , lui envoya
propoſer une Tréve de dix jours , qui
fut ſignée à Lens le premier ou le 2 Septembre
1477 *. Dès que cette Tréve légere fut
expirée , on recommença les hoftilités. Les
Soldats du Roi & les Payſans ravagerent le
Bois de Mofflaines , près de Court- au -Bois ,
&y couperent environ cinq mille chênes .
L'année ſuivante , Maximilien marcha
contre Louis , qui étoit au voiſinage de
Condé. Le Roi n'oſa l'attendre , quoiqu'il
fût à la tête d'une armée puiſſante : il aima
mieux faire une retraite précipitée , après
avoir mis le feu à Condé & à Mortagne.
* Le P. Daniel dit que ce fut le 18 Septembre.
L'ArOCTOBRE.
1744. 2175
L'Archiduc le pourſuivit long-tems , mais il
s'arrêta au Pont à Vendin , ayant appris
que ſon Ennemi étoit déja renfermé dans
les murs d'Arras .
Le Roi s'y trouvoit encore le jour de la
Fête -Dieu , & il porta un flambeau à la Proceffion
générale, qui ſe fit autour de la
Ville.
Au mois de Juillet , les deux Princes parurent
diſpoſés à faire la Paix , mais comme
il n'étoit pas facile d'en régler les conditions
, le Roi ayant autant de peine à rendre,
que Maximilien à céder ce qui avoit été
pris , on ſe contenta d'une nouvelle ſuſpenſion
d'armes ; elle fut concluë pour un an
en la Ville d'Arras , où l'Archiduc & les
Communautés de Flandre envoyerent leurs
Députés.
La guerre ſe renouvella avant le terme
fixé pour la fin de cette Tréve. Le 17 Juin
1479 , quatre mille François partirent,pendant
la nuit, d'Arras & des environs, à defſeinde
ſurprendre Douai , avec des machines
nouvellement inventées , pour empêcher
qu'on ne pût baiſſer les Sarrafines ,&
refermer les Portes , quand elles ſferoient
une fois ouvertes. On avoit caché par avance
dans les bleds & dans des broſſailles pluſieurs
pelotons de Troupes , qui étoient
chargés d'obſerver ce qui ſe paſſoit au-de-
: Biiij hors
$
2156 MERCURE DEFRANCE.
d'Humbercourt * fut transferé à Arras , où
il eſt inhumé dans la Cathédrale , avec Antoinette
de Mailli-Rambures , fon Epouſe!
On leur a dreffé au côté gauche du Choeur ,
un Tombeau de pierre bleuë , au-deſſus-duquel
eſt une Arcade en pierre blanche , où
brille cette délicateſſe hardie , qui fait la
beauté des Monumens Gothiques.C'eſt pour
le repos de leurs ames qu'on chante encore
un Salut dans cette Egliſe tous les Samedis
& en differens autres jours de l'année.
J'ai pensé qu'il ne ſeroit pas inutile de
rappeller ici des Vers Latins , où l'on exprime
la douleur , que reſſentit Marie de Bourgogne
de la mort de ce Seigneur malheureux
; c'eſt la Princeſſe elle-même qu'on
y faitparler.
Non Imbercurium vinclis educere quivi ,
Inter Magnates qutmihi fidus erat ,
Hunc ubi publicitus curtandum vertice vidi ,
Excelſo ſtantem , plebe fremente , loco ,
Huc illucfupplex Princeps ego tanta cucurri
Per totum , crines irreligata ,forum ;
Obteftataferox , oculis rorantibus imbrem ,
Vulgus , ne tantum perderet enſe virum :
• Il étoit Chevalier de la Toiſon d'Or, Chambellan de
Charles le Hardi , Gouverneur de Namur , Lieutenant
Général aux Pays de Liège d'Outreme ſe. Selon fon
Epitaphe , il mourut le 3 Auril 1476. Vieux style.
At
OCTOBRE.. 1744. 2157
'e
At nihil obtinui ; triſtemſum paſſarepulfam ;
Indignè cecidit nobilis ille Reus.
Funus adAtrebates ,fumantibus undique todis,
Ut tumularetur ,mittere cura fuit ;
CuiMausoleum pofui de marmere ſectum
Virginis augusta Matris in Æde Dei.
.:
Cette Profopopée eſt de Philippe Meyer ,
natif d'Arras , qui a continué les Annales
du célebre Jacques Meyer , ſon Bifayeul ,
depuis 1477 juſqu'en 1610. Son Livre n'eſt
point encore imprimé
La plupart des Hiſtoriens Flamans ne font
point d'accord avec les François touchant
les cauſes qui donnerent lieu à l'exécution
d'Hugonet & d'Humbercourt ,ni par rapport
à la conduite que ces deux Seigneurs
avoient tenuë. L'Auteur des Notes fur Olivier
de la Marche, affure , à la vérité, qu'ils
firent remettre au Roi la Cité d'Arras , &
qu'ils déchargerent par écrit leGouverneur
du ferment , qu'il avoit prêté à la Ducheſſe.
CeCommentateur dit auſſi qu'ils promirent
à Louis XI de ne rien épargner pour engager
cette Princeſſe à épouſer le Dauphin ,
mais il nie , ainſi que la Marche lui-même ,
qu'elle les eût chargés de faire aucune offre
au fujet de ce Mariage .
En effet , s'il m'eſt permis de hazarder ici
mes conjectures ,je ne sçaurois m'imaginer
que
158 MERCURE DE FRANCE.
que Louis ait pû refuſer de marier ſon fils
à la plus riche Héritiere de l'Europe. Une
telle alliance auroit aggrandi conſidérablement
ſonRoyaume,& l'auroit mis en étatde
braver tous les Princes voiſins. Je penſe
donc , malgré l'autorité des Ecrivains de
France , que ce mariage auroit terminé la
guerre , dès fon commencement , Marie
de Bourgogne l'avoit fait propofer au Roi.
PontusHeuterus prétend qu'Humbercourt
&Hugonet n'étoient coupables de rien ,&
qu'ils n'avoient pas contribué à la réception
des François dans la Cité d'Arras, il foûtient
queCrevecoeur leur en donna l'entrée de ſon
propre mouvement , mais que Philippe de
Comines , voulant fauver la réputation de
ce dernier , en rejetta la faute fur deux hommes
innocens , dont le fupplice , tout injufte
qu'il fût , ſembloit autorifer ce reproche.
Quoiqu'il en foit , Crevecoeur admit les
François dans laCité ,& en fortit lui-même,
après avoir congédié les troupes Bourguignonnes.
Le Roi , qui s'y rendit bien- tôt en
perſonne , ayant inutilement ſommé la Ville,
fit dreffer quelques Ouvrages de terre
pour la réduire , & ravagea les Campagnes
voiſines. Les Arrageois , allarmés de ces
hoſtilités , fe trouvant d'ailleurs fans Gouverneur
& fans garniſon , furent contraints
de capituler preſque auſſi tôt. Ils promirent
d'obéïr
OCTOBRE.
1744. 2559
d'obéïr au Roi , mais ſeulement juſqu'à- ce
queMarie de Bourgogne lui eût fait hommage
du Comté d'Artois , à moins qu'elle
ne s'alliût par mariage ou autrement avec les
Anglois ou avec d'autres , qui ne vouluſſent
pas rendre au Roi les devoirs qui lui appartenoient
légitimement , auquel cas les. Habitans
d'Arras demeureroient fidéles à ce
Prince ,& le reconnoîtroient pour ſeul &
unique Maître. De plus, il fut reglé que les
Echevins dénonceroient fur le champ cette
Capitulation aux autres Villes de la Provinee
, afin de les porter à fe foûmettre aux memes
conditions.
LeRoi , de ſon côté , pardonna aux Habitans
tout ce qu'ils pouvoient avoir fait contre
ſes intérêts pendant les guerres précédentes;
il les rétablir dans leurs Biens ; il
leur remit ce qui reſtoit dudes Impoſitions
extraordinaires , dont Charles le Hardi les
avoit chargés; il conſentit que la Princeſſe
•Marie touchât dès-lors par les mains des
Commiſſaires Royaux tous les Droits que la
Ville payoit ordinairement aux Ducs de
Bourgogne ; il exempta les Habitans du Ban
&de l'Arriere- Ban ; il s'engagea de ne leur
point envoyer de gens de guerre, à la charge
qu'ils n'en accepteroient d'aucun autre
Prince; enfin il leur affura la confervation de
leurs Coûtumes & de tous leurs Privileges.
En
2160 MERCURE DE FRANCE.
En conféquence de ces articles , le Roi
députa le Cardinal de Bourbon , le Chancelier
de France , l'Evêque d'Arras , le
Comte de S. Pol , le Seigneur du Bof.
chage , le Seigneur du Lude , Gouverneur
de Dauphiné &quelques autres , qui
reçûrent en l'Egliſe de S.Vaaſt le Serment
des Principaux de la Ville. Ils dînerent le
même jour à l'Abbaye , & pendant qu'ils
étoient à table , une partie de la populace
y courut en armes , à deſſein de leur faire
violence. On entendoit crier de toutes partst
Tuë , tuë , point de quartier.Mais cette émeute
fut bien-tôt appaiſée , & les Envoyés du
Roi en furent quittes pour la peur. Ce
Prince , diffimulant l'indignation que lui
inſpiroit une telle injure, partie de la Cité
d'Arras , où il laiſſa l'Amiral de Bourbon
avec une garniſon convenable.
Peu de tems après , les Bourgeois de la
Ville jugerent à propos de députer à la Ducheffe
un certain nombre de perfonnes ,
pour apprendre ce qu'elle penſoit de leur
Capitulation , & pour lui faire quelques
Remontrances. Suivant les Regiſtres du
Magiſtrat , il n'y avoit rien dans ce projet ,
qui fût préjudiciable au Roi. Néanmoins
plus d'un Hiſtorien dit que les Arrageois ,
uſant d'artifice avec l'Amiral de Bourbon ,
feignirent que leur deffein étoit d'envoyer
vers le Roi . Après avoir obtenu un Paffeport
,
OCTOBRE. 1744. 2168
,
port, leurs Députés au nombre de vingt ou
environ, prirent le chemin de la Flandre ,
mais l'Amiral, informé du ſtratagême par le
Seigneur de Crevecoeur , fit poſter à Lens
des Soldats , qui les arrêterent , & les conduifirent
en la Ville d'Hedin , où le Prévôt
les condamna à perdre la tête. Louis XI arriva
pendant qu'on les faifoit mourir , &
détendit ,par une raiſon de bienséance
qu'on achevât l'exécution. Mais ayant ſçû
que, parmi ceux qu'on avoit déja dépêchés,
il ſe trouvoit un Parifien , nommé Oudard
de Buffi , ce Prince for mettre au haut d'un
chevron ſa tête revêtuë d'un chaperon d'écarlate
, & la fit expoſer ſur la Place d'Hédin
, avec un Ecriteau , qui annonçoit le
prétendu crime de ce Magiſtrat. Il étoit
Procureur Général d'Artois : c'eſt le nom
qu'on donnoit alors à l'Officier chargé du
Miniſtere public au Siége de laGouvernance
ou Bailliaged'Arras. Baudrain de Canlers ,
Echevin d'Arras , fut auſſi décapité en cette
occaſion : on fit mention de ſa mort dans
les Mémoriaux de la Ville, mais cette remarque
fut rayée , environ cent ans après , en
vertu d'une réſolution de la Chambre Municipale.
"
Les Arrageois crurent qu'un traitement
fi rigoureux ſuffifoit pour les dégager du
Serment qu'ils avoient fait au Roi. Enticrement
1
2162 MERCURE DEFRANCE.
1
rement dévoués à la Ducheſſe de Bourgogne
, ils ne fongerent plus qu'à chaffer les
François , qu'on avoit laiſſes dans la Cité.
Ils firent connoître leur diſpoſition à Philippe
de Potiere , Seigneur d'Arſi , que la
Ducheffle avoitnommé depuis peu leurGouverneur
: ils le prierent de venir les joindre
au plûtôt , & de leur amener des troupes.
Ce Capitaine , qui étoit alors à Douai avec
Salezar & le Seigneur de Vergi , forma un
Corps de 1600 Fantaſſins , pour marcher
au ſecours d'Arras. Il ne vouloit ſe mettre
en chemin qu'après le coucher du Soleil ,
mais ,malgré ſes juſtes repréſentations , les
Bourgeois de Douai , également fiers& imprudens
, le forcerent de partir en plein
midi. Le Seigneur du Lude eut le tems d'aller
à ſa rencontre avec la garniſon de la
Cité ,& mit le Détachement en déroute.
Vergi fut pris &conduit en France : Salezar
ſe ſauvadans un Bois , d'où il trouva moyen
de regagner Douai : d'Arſi ſe fit jour au
travers des François avec 600 hommes
d'élite , qu'il introduiſit dans la Ville d'Arras.
Comines prétend que les troupes Flamandes
ou Bourguignonnes ne conſiſtoient
qu'en deux ou trois cent chevaux& environ
600 hommes d'Infanterie , & qu'ils
furent preſque tous tués on faits prifonniers.
L'action ſe paſſa près du Fauxbourg
S
1
1
OCTOBRE. 1744. 2163
S. Sauveur * : l'Egliſe des Carmes , qui étoit
en cet endroit , fut brûlée , ainſi que plufleurs
maiſons voiſines.
D'Arſi arrivé dans la Ville , ne négligea
rien pour la mettre en état de faire une
bonnedéfenſe. Il manquoit dans le Magif
trat quelques Echevins ,dont les uns étoient
morts ; les autres , craignant ſans doute les
embarras d'un Siége , s'étoient réfugiés dans
la Cité. LeGouverneur ſentit la néceſſité
qu'il y avoit de les remplacer. Il créa deux
nouveaux Echevins au nom de Marie de
Bourgogne , & les anciens en choiſirent
deux autres, ſuivant la coûtume. Ces quatre
perſonnes prêterent leur Serment le 21
Avril , en préſence du Seigneur d'Arfi ,
après qu'il eut juré lui-même à l'Hôtel-Commun
de remplir fidélement les devoirs de
faCharge.
Sur ces entrefaites , Louis revint dans la
Cité ** : il commença par faire mourir quelques
priſonniers , pour intimider les habitans
de la Ville & le petit nombre de gens
deguerre , qui reſtoit encore dans le Pays.
Il fit enſuite approcher ſon artillerie , qui
ruina en peu de jours & les anciennes murailles
& les nouvelles fortifications qu'on
* Le 1 Avril , ſuivant un Manuscrit anonyme.
** Comines mal informé,dit que ce fut lelendemain
du combat.
2164 MERCURE DEFRANCE.
y avoit ajoutées. Le Peuple d'Arras fe com
porta pendant ce Siége avec beaucoup d'emportement
: les habitans ſe firent un plaifir
d'infulter fur les Remparts au Roi & à fes
Troupes : ils planterent en differens endroits
des potences,où ils pendirentdesbanderoles
à la Croix Blanclie , qui étoit l'Enſeigne des
François , comme la Croix Rouge étoit celle
des Bourguignons. Il y en eut même qui par
dériſion ,montroient du haut des murs une
partie de leur corps ,qu'il ne convient pas
de nommer ici.
Si cette conduite des Arrageois étoit ridicule
& blamable , on doit les excuſer , en
fongeant au caractere qui les a toûjours dif
tingués , c'est-à-dire , une affection fans bornes
pour leurs Princes légitimes. Tous les
Hiſtoriens , ſans excepter les François ,
avouënt que Louis XI n'avoit aucune raiſon
d'envahir la Province d'Artois , & parlent
avec une forte de compaſſion du malreureux
état où se trouvoit Marie de Bourgogne.
En faut-il davantage pour pardonner
aux Habitans d'Arras les excès aufquels ils
ſe ſont portés dans cette occurrence ? Autant
qu'ils avoient alors de répugnance pour la
domination Françoiſe , autant ils ont témoigné
de penchant à s'y foumettre , quand les
Conquêtes de nos Rois ont été fondées fur
de juſtes prétentions. Depuis plus de cent
ans
OCTOBRE. 1744. 2165
ans qu'ils ont le bonheur d'obéir aux Bourbons,
leur attachement inviolable ſe ſignale
chaque jour par les preuves les moins équivoques
: on ſçait qu'ils ſacrifieroient leurs
biens& leurs vies pour cetteAuguſteMaiſon ,
avec le même zéle , qu'ils ont fait éclater
autrefois pour celle de Bourgogne.
Louis XI , indigné du procédé des Arrageois
, déclarad'abord , que leur Ville ſeroit
miſe au pillage , mais cet orage fur détourné
par l'éloquence de ceux , que le Peuple ,
bien-tôt réduit à la derniere extrêmité , envoya
pour obtenir une compoſition favora
ble. Ils dépeignirent -bien le pitoyable état
de la Place&le répentir des Bourgeois , que
Louis promit de tour oublier , & donna aux
gens de guerre la liberté de fortir avec armes
& bagages , pour aller où bon leur
ſembleroit. Ses Lettres Patentes du 4Mai
ratifierent preſque tous les points qu'il
avoit accordés au mois de Mars précédent ,
même par rapport aux revenus ordinaires
du Comté d'Artois , dont il laiſſa encore la
jouiſſance à Marie de Bourgogne.
Un Anonyme dit , que les Portes ayant
étéouvertes , cePrince refuſa d'y paffer ,
&qu'il voulut entrer à cheval parune bréche
que l'on fit exprès au Rempart.
J'ai lû dans uneBrochure moderne * qu'il
*Hiftoire des Rats, imprimée en 1736 , Lettre 5 .
Y
2166 MERCURE DEFRANCE.
y avoit alors à l'entrée de la Ville ( on ne
dit point de quel côté ) une Inſcription conçuë
en ces termes.
Quand les Rats mangeront lesCas ,
Le Roi ſera Seigneur d'Arras :
Quand la Mer , qui eſt grande & lée
Sera à la Saint Jean gelée ,
On verra pardeſſus la glace
Sortir ceux d'Arras de leur Place.
Mais les deux derniers Vers ſemblent
prouver que ce ſixain n'a été imaginé , que
depuis l'exil& le rappel des Arrageois , événemens
importans ,dont je difcuterai les
circonſtances.
Selon une Tradition fort accréditée , l'Infcriptionfut
placéeſur une des Portes d'Arras
en l'année 1482 , après que la Ville cut été
remiſe àMaximilien, Roi des Romains, par
l'artifice de Jean le Maire , ſurnommé Grifart.
Au reſte , on croit communément que
cette eſpécededéfi ſi injurieux à la France
ne renfermoit que les mots ſuivans :
:
Quand les François prendront Arras ,
Les Souris mangeront les Chats ?
On ajoute que cette Ville étant retombée
long-tems après entre les mains des
François , quelqu'un dit qu'il falloit effacer
OCTOBRE. 1744. 2167
cer la premiere lettredu mot prendront.
Daviti ou ſon Continuateur * avance à
cette occaſion un trait , qui n'a point l'ombre
de la vraiſemblance ; c'eſt que la prédiction
fut remplie au Siége de 1640 , &
qu'on vit des Chats dévorés par une troupe
deRats.
Un autre Ecrivain ** prétend qu'on avoit
repréſenté en pierre , unChat environné de
Rats, avec cesVers: ٢٠
Les François prendront Arras ,
Quand ce Chat prendra ces Rats ?
1
On lit encore ailleurs que le Monument
dont il s'agit , n'offroit que la figure d'un
cheval décharné au bas de laquelle on
avoit écrit :
Quand les François prendrontArras ,
CeCheval maigre deviendra gras.
Mais je n'ai rien trouvé, qui puiſſe ap
puyer aucune de ces Anecdotes , nidans les
Archives du Magiſtrat , ni dans les Hiſtoriens
d'une certaine antiquité.
Il m'eſt tombé entre les mains une Eſtampe
intitulée : La défaite priſe générale des
Chats d'Espagne par les Rats François , de-
*Coſmographie univerſelle, ou Description du monde.
** Batailles mémorables des François, Tome 2 .
vant
2768 MERCUREDE FRANCE.
vant la Ville Citéd'Arras. Cette Eſtampe
repréſente un combat ſanglant, qui ſe donne
ſous les murs d'Arras entre ces deux eſpéces
d'Animaux, armés d'Epées , de Lances & de
Mouſquets. On y remarque entr'autres choſes
des Rats , qui ſe nettent en devoir de
pendre un gros Chat à un arbre , & on lit
cesVers au bas :
C'eſt donc à cette fois que l'on voit accomplie ,
Meſſieurs les Habitans d'Arras ,
Ceque tous vosAyeux tenoient pour Prophétie ,
VosChats étant vaincus par nos valeureuxRats.
Avotre barbe enfin , de cette forte Place
Nous nous rendons les poffeſſeurs ,
Puiſque nos Rats François mépriſant leur grimace ,
Des Chats d'Eſpagne ſont demeurés les vainqueurs,
Vous les voyez ici par leur force & courage ,
Après un ſignalé combat ,
Garoter.ces Matoux , qui frémiſſent de rage
De ſe voir prifonniers d'un ſimple petitRat.
En vain demandent- ils , ayant fait réſiſtance ,
Qu'on leur faſſe quelque quartier :
Its ſe verront branchés tous à cette Potence ,
Pour exemple récent àceux de leur métier.
Revenons à la Capitulation que Louis XI
avoit
OCTOBRE. 1744. 2169
2
avoit ſignée en faveur des Arrageois. Philippe
de Comines eſt forcé de convenir que
ce Prince ne l'obſerva point fort ſcrupuleuſement.
Selon Gaguin , il fit enlever aux
Bourgeois une grande quantité de vaiſſelle
d'argent. Pluſieurs furent punis de mort ,
entre leſquels il s'en rencontra , dit- on
qui aimerent mieux perdre la vie , que de /
prononcer Vive le Roi. Les Echevins mêmes
concoururent avec les Officiers de Louis au
châtiment de ceux qui s'étoient montrés les
plus mutins pendant le Siege. Craignant
enfuite qu'on ne les inquiétât à ce ſujet , &
qu'on ne les accuſât d'avoir violé le Traité ,
ils prierent le Roi d'expliquer là-deſſus ſon
intention. On voit dans les Archives du
Magiftrat , des Lettres du premier Juillet
1477 , par leſquelles il approuve & juftifie
leur conduite.
Le Seigneurdu Lude , qui fut alors nommé
Lieutenant Général de la Province d'Artois
, doit être conſideré comme le principal
auteur des violences , qui furent exercées
en cette conjoncture. Il ſe vanta luimême
à Philippe de Comines , que la dépoüille
des Bourgeois exécutés lui avoit
valu vingt mille écus & deux fourrures de
Martre..
A la derniere réduction de la Ville , Louis
s'étoit engagé de ne pas toucher aux biens
B des
2170 MERCURE DE FRANCE.
des habitans , qui s'étoient retirés ſous la
domination de ſes ennemis , à condition
qu'ils revinſſent dans trois mois , pour faire
ferment de fidelité à lui ou à ſes Officiers.
Le délai fut encore prorogé dans la ſuite
pour l'eſpace d'un mois , mais dès que ce
terme fatal fut expiré , le Roi donna à Philippe
de Crevecoeur une partie des biens de
ceux qui étoient encore abfens. De plus ,
mettant en oubli ſes promeſſes, il fit payer à
ce ſerviteur zélé les arrérages que devoient
les Bourgeois pour lesAides extraordinaires,
établies par le feu Duc de Bourgogne.
Ce Prince voulant auſſi récompenfer les
ſervices du Seigneur de Bours , lui fit préſent
de 55 groffes chaînes de fer , dont on
ſe ſervoit à Arras , pour barrer les ruës dans
les tems de Guerre &de Sédition .
Le 21 de Mai de cette même année 1477,
le Seigneur du Lude , accompagné de pluſieurs
Officiers du Roi , ſe rendit à l'Hôtelde-
Ville , où il avoit fait convoquer le Magiftrat
& les principaux d'entre les Bourgeois.
Ce Seigneur , après avoir promis de
punir ſévérement les exactions & les défordres
commis par les Soldats François , qu'on
pourroit lui nominer , exalta beaucoup la
clémence du Roi , qui avoit daigné ſauver
les habitans du pillage , malgré leur déſobéiſſance
,leur parjure & les outrages qu'ils
lui
OCTOBRE. 1744. 2171
lui avoient faits. Il finit par demander à
l'Aſſemblée un prêt de 60 mille écus d'Or ,
pour dédommager ce Monarque des frais
immenfes , que lui avoit coûtéla priſe de la
Ville. On eut beau remontrer la ſituation .
fâcheuſe des Bourgeois , & l'impoſſibilité de
fournir une ſomme ſi confiderable , le Seigneur
du Lude ne voulut rien écouter , de
forte qu'après bien des repréſentations prefque
inutiles , il fallut avancer au Roi 47
mille écus d'Or , dont la levée fut très-difficile
, & incommoda extrêmement le peuple.
Les Religieux de S. Vaaſt devoient
contribuer à ce prêt pour quatre mille écus ;
mais il n'y eut pas moyende les y réſoudre ,
&les Bourgeois ſe virent obligés de payer
pour eux.
Les 47 mille écus furent certainement
reſtitués peu de tems après. Le Roi affigna
pour ce remboursement l'Impôt d'un écu ,
qu'il levoit fur chaque Quenë de Vin , qui
paſſoit ſur les rivieres de Somme & d'Oife.
Il voulut auſſi qu'on retînt ſur le produit de
cet Impôt dequoi fatisfaire les perſonnes ,
dont on avoit pris les maiſons pour bâtir
deuxChâteaux , l'un au bout de la grande
Place , près de la Porte S. Michel , l'autre
dans la Cité, au-deſſus du Couvent des Clairiffes.
Le Roi avoit crû la conſtruction de
ces Ouvrages néceſſaire , pour tenir les Ar-
Bij rageois
:
2172 MERCUREDE FRANCE.
rageois en reſpect. Il ordonna en mêmetems
la démolition du Rempart , qui fermoit
, de même qu'aujourd'hui , la Ville
contre la Cité ; & il en fit élever un nouveau
ſur l'autre bord du Foffé . * ;
Heuterus & Locrius font entendre que
Louis XI confia le ſoin de ces travaux au
Seigneur d'Arſi , qui avoit embraffé fon
parti , & auquel il avoit donné le Gouvernement
d'Arras , mais je ne ſçais où ces deux
Auteurs ont puiſé un trait ſi contraire à la
vérité, Les Regiſtres du Magiſtrat font voir
que dès le 6 Mai 1477 , Guillaume de Ceriſay
, Greffier du Parlement , fut nommé
Gouverneur d'Arras par provifion , & que
deux mois après , Antoine de Crevecoeur ,
Seigneur de Thiennes , fut inſtallé dans
cette Charge , qu'il poſſeda long-tems.
Louis XI paſſa dans Arras à differentes
repriſes une bonne partie de l'année 1477 :
il s'y trouva le premier de Juillet à l'arrivée
du Roi de Portugal , qu'il alla attendre à la
Porte de Miolens . Le Magiſtrat complimenta
ce Prince ,& lui préſenta les Vins à l'Abbaye
de S. Vaaſt , où il fut logé. On ordonna
de ſonner toutes les cloches des Egliſes ,
& d'allumer des feux dans les ruës , tant
* Quinze oufeize ans après , tous ces Ouvrages furent
démolis , & on rebatit du côté de la Ville la
muraille, quiſevoit àpréſent,
pour
OCTOBRE. 1744. 2175
pour le paſſage du Monarque étranger, qu'à
cauſe de la victoire remportée par les François
entre Tournai & Oudenarde , fur un
Corps de Flamands, commandé par le jeune
Duc de Gueldres , qui perdit la vie à cette
Bataille.
Ce fut auſſi dans la Cité d'Arras que Louis
au mois d'Août ſuivant conclut avec les
Ambaſſadeurs du Duc de Bretagne un Traité
de Paix , qui fut porté à l'Hotel-de-Ville
par le Greffier du Parlement , & publié folemnellement
à la Maison Rouge, par le Prévôt
des Maréchaux.
Pendant que le Roi ſéjourna en cette
Ville , &même après ſon départ , il accorda
diverſes faveurs aux Bourgeois. Ce qu'il y a
de particulier , c'eſt que , touché du triſte
étatde leurs maiſons ,& voulant leur procurer
la facilité de les rétablir , il les exemta
pour fix ans de l'ancienne Compoſition d'Artois
* , tandis qu'il exigeoit d'eux , comme
je l'ai dit plus haut , les arrérages d'un Tribut
impofé par le feu Duc de Bourgogne ,
&dont il avoit promis auparavant de les
décharger.
Dans le cours de cette même année , il
déclara la Ville d'Arras & la Province en-
* L'Aide ordinaire ou ancienne Compoſition d'Artois,
établie ſous le Roi Jean, eft de 1400 livres par an pour
toute la Province..
B iij tiere
2174 MERCURE DE FRANCE.
tiere réunies pour toujours à la Couronne
de France , & en conféquence il inſtitua
dans cette Ville une Sénéchauffée Royale ,
foumiſe immédiatement au Parlement de
Paris , mais il fit connoître en même-tems
que l'érection de ce Tribunal ne donneroit
aucune atteinte à la Jurisdiction ni aux Priviléges
des Echevins.
Peu après la mort du Duc de Gueldres ,
Maximilien Archiduc d'Autriche , qui venoit
d'époufer Marie de Bourgogne , fe
mit en campagne avec une armée , que les
Communautés de Flandre lui fournirent ,
& huit cent chevaux , qu'il avoit amenés
d'Allemagne . Louis , le voyant en étatde ſe
défendre plûtôt qu'il n'avoit cru , lui envoya
propoſer une Tréve de dix jours , qui
fut ſignée à Lens le premier ou le 2 Septembre
1477 * . Dès que cette Tréve légere fut
expirée , on recommença les hoſtilités . Les
Soldats du Roi & les Payſans ravagerent le
Bois de Mofflaines , près de Court- au -Bois ,
&y couperent environ cinq mille chênes .
L'année ſuivante , Maximilien marcha
contre Louis , qui étoit au voisinage de
Condé. Le Roi n'oſa l'attendre , quoiqu'il
fût à la tête d'une armée puiſſante : il aima
mieux faire une retraite précipitée , après
avoir mis le feu à Condé & à Mortagne.
* Le P. Daniel dit que ce fut le 18 Septembre.
L'ArOCTOBRE.
1744. 2175
L'Archiduc le pourſuivit long- tems , mais il
s'arrêta au Pont à Vendin , ayant appris
que ſon Ennemi étoit déja renfermé dans
les murs d'Arras .
Le Roi s'y trouvoit encore le jour de la
Fête-Dieu , & il porta un flambeau à la Proceffion
générale , qui ſe fit autour de la
Ville.
Au mois de Juillet , les deux Princes parurent
diſpoſés à faire la Paix , mais comme
il n'étoit pas facile d'en régler les conditions
, le Roi ayant autant de peine à rendre,
que Maximilien à céder ce qui avoit été
pris , on ſe contenta d'une nouvelle ſuſpenſion
d'armes ; elle fut concluë pour un an
en la Ville d'Arras , où l'Archiduc & les
Communautés de Flandre envoyerent leurs
Députés.
La guerre ſe renouvella avant le terme
fixé pour la fin de cette Tréve. Le 17 Juin
1479 , quatre mille François partirent,pendant
la nuit, d'Arras & des environs, à defſein
de ſurprendre Douai , avec des machines
nouvellement inventées , pour empêcher
qu'on ne pût baiſſer les Sarrafines , &
refermer les Portes , quand elles ſeroient
une fois ouvertes. On avoit caché par avance
dans les bleds & dans des broſſailles pluſieurs
pelotons de Troupes , qui étoient
chargés d'obſerver ce qui ſe paſſoit au-de-
B iiij hors
:
2176 MERCURE DE FRANCE.
hors de la Ville. D'autres Soldats bien armés
s'étoient introduits dans cette Place en habits
de Payſans , & devoient ſeconder ceux
qui s'empareroient des Portes. Quelques
Arrageois, informés du projet des François ,
en avertirent le Magiſtrat de Douai par des
Lettres , qu'ils confierent à une femme ,
dont ils connoiffoient l'attachement pour la
Maiſon de Bourgogne. Le Magistrat porta
fur le champ cette nouvelle aux Chefs de la
garniſon. Comme le nombre des François
étoit trop grand pour riſquer une ſortie, on
réſolut de ne point ouvrir la Porte qui mene
à Arras , mais on plaça en cet endroit de
groffes pièces de canon , qui accablerent les
Soldats mis en embuſcade & une partie de
ceux qui s'étoient avancés vers la Porte. Le
refte fut obligé de prendre la fuite.
On voit dans les Mémoriaux que deux
ans auparavant un nommé de le Ruelle
avoit été banni par les Echevins d'Arras ,
parce qu'il étoit ſoupçonné d'écrire ſouvent
auxHabitans de Douai , pour leur communiquer
ce qu'on faiſoit & ce qu'on diſoit
dans la Ville.
Louis XI apprit que des Arrageois avoient
fait échoüer l'entrepriſe de ſes gens : il en
reffentit la plus vive colere , & ce fut fans
doute à cette occafion que , confondant l'innocent
avec le coupable , il les chaſſa tous
de
OCTOBRE. 1744 2177 .
de la Ville & de la Cité , ſans diftinguer
ſexe ni condition. Il fixa pour Lieux de leur
exil Paris , Rouen & Tours , & fit venir
pour les remplacer une Colonie Françoiſe.
Les Archers & les Arbalêtriers demeurerent
àArras quelque-tems après les autres , mais
ils furent auſſi bannis avant la fin de l'année
1479. Il n'y eut pas juſqu'aux Religieux de
S. Vaaſt , qui éprouverent les effets de cette
proſcription rigoureuſe. Charles de Bourbon
, Archevêque de Lyon , avoit été gratifiéde
leur Abbaye : voyant que ces Moines
déſaprouvoient ſes maximes & fes
moeurs corrompuës , & fâché de ce qu'ils
refuſoient de lui obéir aveuglément , il obtint
un ordre pour les faire fortir du Monaftere
, où il appella d'autres Moines d'un
caractere plus conforme au ſien ,& qui lui
permirent de diſſiper à ſon gré les revenus
de la Maiſon .
Tous les Hiſtoriens que j'ai lûs ſe ſont
trompés fur les véritables caufes & fur l'époque
de cette révolution :ils ont cru qu'elle
avoit ſuivide fort près les infultes reçuës
par Louis XI au Siége d'Arras , mais les Archives
de la Ville fourniffent mille preuves
de leur erreur. Il ſuffira de joindre ici les
plus frappantes à celles que j'ai déja rap
portéesdans le cours de ce Mémoire.
Le 12 Juin 1479 , cinq jours ſeulement
By avant
2178 MERCURE DE FRANCE.
avant l'Expedition de Douai , le Seigneur
de Baudricourt , qui étoit alors Lieutenant
Général en Artois , exempta les habitans
d'Arras pour un an duſervice de guerre , en
confideration des maux qu'ils avoient foufferts.
D'ailleurs , les Regiſtres de la Ville ne
contiennent aucun veſtige de ce qui arriva
durant l'éxil des Arrageois ,& l'interruption
de ces Journaux ne commence qu'au 14
Juillet 1479. On n'y trouve point de nomination
d'Echevins pour cette année : on y
voit au contraire que le Magiſtrat fut renouvellé
les deux années précédentes la
veille de la Touſſaint , felon la forme ordinaire
, & ceux qu'on élut pour compoſer ce
Corps , furent certainement tirés d'entre les
anciens Habitans ; la plupart même avoient
déja exercé l'Echevinage , avant la mort du
Duc de Bourgogne .
Une preuve encore plus convainquante ,
eſt celle qu'on remarque dans la Chartre
émanée deCharles VIII , fils de Louis XI ,
&dont je parlerai amplement. Ce Prince y
dit expreffément que les habitans d'Arras
furent bannis environ deux ans après qu'ils
eurent fait pleine & entiere obéiffance au Roi
fon Pere. En voilà fans doute affés pour démontrer
l'anachroniſme , où ſont tombés les
Auteurs , qui ont écrit ſur cette matiere.
Après
OCTOBRE . 1744 2179
Après la fameuſe Bataille d'Enguinegate ,
qui ſe donna le 7 Août 1479 , l'Archiduc
Maximilien prit d'aſſaut le Château de Malannoy
, ſitué proche l'Abbaye de Ham , &
en fit pendre leCommandant avec cinquante
de ſes Soldats. Louis uſa de repreſailles ;
il fit choiſir un pareil nombre de Priſonniers
de guerre , ordonna d'en pendre dix à l'endroit
même où les François avoient été exécutés
, dix fur le bord des foſſés d'Arras ,
dix aux Portes de S. Omer , autant à celles
de Douai , & les dix autres à Lille.
Au mois de Juillet 1481 , le Roi fit paroître
une Chartre , qui mit le comble au
châtiment des Arrageois. Il ydéclare que ſa
volonté eſt d'abolir entierement le nom
d'Arras , & défend , ſous peine de punition
exemplaire , que certe Ville ſoit jamais ainſi
appellée de bouche ni par écrit. Franchise ,
fut le nouveau nom qu'il lui impofa , non
pour exprimer le caractere ſincere & naif
des anciens Habitans , puiſqu'il les avoit
déja expulfés de leur Patrie : ce mot ne fignifioit
pas non plus Ville Françoise , comme
divers Auteurs ſe le ſont imaginés. Le
Roi dit lui-même dans ſa Chartre,qu'il donne
à cette Ville & à la Cité le nom de Franchife
, afin qu'on ſe ſouvienne à jamais des
grandes franchiſes & libertés , qu'il accorde
aux nouveaux Citoyens , ce qui introdui-
B vj
fit
2180 MERCURE DE FRANCE.
fit les termes de Civitas Libertinensis , Ee
clefia , Epifcopus , Officialis Libertinenfis ,
qu'on lit dans un Arrêt rendu au Parlement
de Paris en 1482 .
En effet , non content de confirmer en faveur
de la Colonie Françoiſe les Priviléges
octroyés anciennement à la Ville par les
Comtes de Flandre & d'Artois, par lesDucs
de Bourgogne & par les Rois de France ,
Louis en ajouta une infinité d'autres , pour
exciter un grand nombre de François à y
venir habiter volontairement : jedis volontairement
, car il réſulte de ſon Ordonnance
que pluſieurs perſonnes avoient été forcées
d'entrer dans la Colonie. Aufſi-tôt que le
Roi eut réfolu de chaſſer les anciens Habitans
, il fit tenir des aſſemblées à Paris , à
Rouën , à Tours , à Lyon , & en d'autres
Villes de France. Les Officiers de ces Lieux
y élûrent une bonne quantité de Marchands
& d'Artiſans , & les envoyerent à Arras ,
où ils étoient reçûs avec certaines formalités
par les Commiſſaires du Roi , qui leur diftribuoient
des maiſons , ſuivant leur état .
Pluſieurs Négocians , ainſi nommés malgré
eux , pour ſervir au repeuplement de
cette Ville , eurent beaucoup de peine à s'en
diſpenſer. Les uns furent obligés d'alleguer
leur vieilleſſe, ou de prétexter des maladies :
les autres donnerent ou prêterent des ſommes
OCTOBRE. 1744. 2181
mes d'argent à quelques-uns de leurs Com
patriotes , pour les engager à partir en leur
place. Il y a dans cette même Chartre un
article , par où le Roi annulle toutes les
Promeffes & lesObligations contractées par
les nouveaux Habitans,pour les prêts qu'on
leur avoit faits à ce ſujet , & cela attendu
les dépenſes & les embarras qu'ils avoient,
eſſuyés , en formant leur établiſſement à
Franchise.
Il ſe plaint dans un autre article de ce
que nombre d'Arrageois , qu'il appelle fes
adverſaires , rebelles & désobéifſans Sujets ,
après avoir juré de lui demeurer fidéles ,
font pourtant rentrés dans le Parti ennemi .
Il défend au Lieutenant de Roi , au Gouverneur
& aux Echevins de les ſouffrir dans
la Ville & Cité de Franchiſe : il les charge
néanmoins de recevoir ceux qui reviendroient
pour faire un nouveau Serment ,
mais de les releguer auffi- tôt par de-là la
riviere de Somme.
Cette Chartre contient plufieurs Reglemens
pour la Police de la Ville : le Roi y
change la maniere ordinaire de nommer le
Maire & les Echevins ; il accorde à ceux
qu'il avoit déja pourvûs de ces Emplois, ou
qui devoient l'être dans la ſuite,le Privilége
de Nobleſſe , tant pour eux que pour leur
poſterité maſculine & féminine ;il les exémte
1
2182 MERCURE DE FRANCE.
te du droit de Franc-Fief , & leur permet de
commercer , même en détail , ſans déroger
à leur condition .
Ce Monarque ne ſe contenta point d'anéantir
le nom de la Ville d'Arras . Voulant
effacer juſqu'à la plus legere marque de fon
ancien état , il lui donna pour nouvelles
armes un Ecu d'azur, ſemé de fleurs-de-Lys
d'Or , au milieu deſquelles étoit l'image de
S. Denis Apôtre de France , portant ſa tête
entre ſes mains. Ces armoiries ont ſans doute
contribué à la mépriſe des Hiſtoriens ,
qui ont cru que Franchiſe vouloit dire Ville
Françoise. Quoiqu'il en ſoit , le Roi enjoignit
aux Echevins de faire peindre ou ſculpter
cet Ecuflon à toutes les Portes de la Ville
& de la Cité , & à celle de leur Hôtel commun.
Marie de Bourgogne , Archiducheſſe d'Autriche
, mourut d'une chute de cheval le 18
Mars 1482 , & laiſſa deux enfans , Philippe
&Marguerite d'Autriche. Cette mort rendit
les Gantois encore plus infolens qu'ils
ne l'avoient été juſques-là. Ils refuſerent à
l'Archiduc la tutelle de ſes enfans , ce qui
fit naître aux Pays-Bas des guerres longues
&cruelles .
Louis ſçut bien mettre à profit la difpoſition
de ces Bourgeois mutins. Depuis
quelque-tems iltraitoit ſourdement avec eux
fur
OCTOBRE. 1744. 2183
fur les moyens de conclure une Paix entre
la France & la Flandre , bien affûré qu'ils
contraindroient Maximilien d'accepter les
conditions qui leur plairoient. Il leur avoit
déja fait propoſer le Mariage du Dauphin
avec Marguerite fille de l'Archiduc , pourvû
qu'on donnât à cette Princeſſe les deux Provinces
de Bourgogne ,& afin de leur témoigner
qu'il n'avoit nul deſſein d'envahir la
Flandre , il offroit de leur rendre Arras , &
tout ce qu'il avoit pris du côté de l'Artois ,
pour leur fervir de barriere contre la France.
Dès que l'Archiducheſſe fut morte , il redoubla
ſes foins , & mit tout en uſage , pour
venir à bout de ſon entrepriſe. Philippe de
Crevecoeur , Seigneur d'Esquerdes , qui
paſſa en Flandre à cette occafion , négocia
avec beaucoup d'habileté & de ſuccès. Les
Communautés du Pays tinrent des Affemblées
, pour régler les affaires de l'Etat. En
vain les Députés de pluſieurs Villes voulurent
laiffer une autorité légitime à l'Archiduc
; ceux de Gand l'emporterent toûjours,
& même ils obligerent ce Prince de confentir
à la Paix & au Mariage de ſa fille avec le
Dauphin .
Lorſqu'on lui eut arraché ſon acquiefcement
, les Flamans firent demander au Roi
desConférences , pour travailler à un Traité.
Leurs Ambaſſadeurs furent écoutés favora2184
MERCURE DEFRANCE.
,
rablement , & on choiſit Arras pour liett
du Congrès. Louis n'y envoya que quatre
Plénipotentiaires , ſçavoir , le Seigneur
d'Eſquerdes , Olivier de Querman , Lieutenant
de Roi en cette Ville , Jean Guerin
Maître d'Hôtel de S. M. & Jean de la Vacquerie
, qui de Confeiller - Penfionnaire
d'Arras étoit devenu Premier Préſident. au
Parlement de Paris. Il s'y trouva au nom
des Flanians juſqu'à 48 Députés , à qui Maximilien
fut forcé de donner auſſi un pleinpouvoir
, tant pour lui que pour ſes enfans.
Le Traité de Paix , dans lequel cette Ville
eſt toûjours nonmée Franchiſe aliàs Arras ,
fut ſigné le 23 Décembre 1482 , & ratifié
par le Roi au mois de Janvier ſuivant. On
yconvint , entre autres chofes , que le
Dauphin épouſeroit Marguerite d'Autriche
, quand elle feroit en age : qu'après la
publication de la Paix , cette jeune Princeffe
feroit amenée à Arras& miſe entre les mains
d'un Prince du Sang , pour être conduire à
la Cour de France : qu'elle auroit pour dot
les Comtés d'Artois & de Bourgogne , le
Mâconnois , l'Auxerrois , Salins , Bar-fur-
Seine & Noyers : que s'il ne fortoit point
d'Enfans du Mariage , ces Etats retourneroient
au Duc Philippe, frere de Marguerite
ou à ſes héritiers : que la Princeſſe , en arri
vant
OCTOBRE, 1744. * 2185
vant à Arras , feroit déclarée par le Comte
de Beaujeu , Comteſſe d'Artois & de Bourgogne
, & Dame des autres Seigneuries qui
compoſoient ſa dot : que tous ces Pays ſeroient
gouvernés felon leurs droits , uſages,
coûtumes & priviléges ſous la main du Dauphin
, comme futur Mari Bail de Marguerite.
Les Envoyés de Maximilien & des
Etats demanderent que la Ville d'Arras pût
jouir des mêmes avantages , & qu'elle fût
remiſe en ſa premiere ſituation : àquoi l'on
répondit pour le Roi que les anciens Habitans
, même ceux qui s'étoient retirés ſous
ladomination de l'Archiduc , pourroient
rentrer dans leurs héritages , revenir en
cette Ville , & y faire leur Commerce ou
toute autre Profeſſion , de même qu'auparavant.
Du reſte , le Roi s'en remet au Dauphintouchant
la reſtauration de l'ancienne
Police. Il fut auſſi permis par un article ſéparé
aux Religieux de S. Vaaſt de retourner
dans leur Abbaye , & d'en reprendre les
biens.
Une autre clauſe accorde aux Villes & aux
Villages d'Artois , une exemption de l'aide
ordinaire pendant fix ans , & les décharge
de tous les arrérages échus au tems du
Traité.
Les Ambaſſadeurs Flamans prierent ceux
du Roi de ne point laiffer de gens de guerre
dans
4
2186 MERCURE DE FRANCE.
dans les Places frontieres. Il fut dit la-def
fus qu'on feroit fortir la garniſon des petites
Villes , telles que Lens & l'Ecluſe , mais
qu'on diminueroit ſeulement celle des grandes
, comme Arras , Bethune , Aire , Terouane
, S. Pol , Guiſe & S. Quentin .
fe-
Le Traité portoit encore que la Ville ,
Château & Bailliage de S. Omer , ne
roient mis en la poſſeſſion du Dauphin ,
qu'après fon mariage accompli : que juſqu'à
ce tems , ils ſeroient confiés à la garde des
Habitans , qui jureroient de n'y admettre ni
l'Archiduc ou ſon Fils , ni le Roi ou le Dauphin
: que ſi la Princeſſe Marguerite mouroit
avant la conſommation du mariage , S.
Omer & ſes dépendances feroient rendus
à Philippe d'Autriche ou à ſes héritiers : que
cette Ville garderoit une exacte neutralité ,
au cas que la guerre ſe renouvellât entre la
France & l'Archiduc.
Enfin il fut reglé , que ſi le Mariage projetté
ne ſe faiſoit point , les biens aſſignés à
Marguerite d'Autriche rentreroient au Domainede
fon frere , ſauf la Souveraineté
qui appartenoit de tout tems à la Couronne
deFrance.
On furpaſſa les eſperances du Roi, en donnant
tout à la fois à Marguerite les Comtés
d'Artois & de Bourgogne. Ce fut l'Ouvrage
desGantois , qui cherchoient à affoiblir
la
OCTOBRE. 1744. 2187
la puiſſance de leur Prince. Maximilien n'avoit
pas lieu d'être fort ſatisfait du Traité ,
quoiqu'il eût été ſigné en vertu de ſes pouvoirs.
Il fut même tenté d'enlever ſa fille
avant qu'on la mît en chemin pour la Fran-
се , mais les Gantois & les François employerent
de ſi bonnes précautions qu'il
n'oſa l'entreprendre. Cette Princeſſe , âgée
d'environ cinq ans , fut fiancée à Amboiſe
avec le Dauphin, au mois de Juillet 1483 .
Louis XI mourut le 30 Août , après avoir
fait pluſieurs legs pieux , entre leſquels je
n'oublierai pas un Tabernacle & une Image
de la Vierge en Argent, peſant 250 marcs ,
qu'il donna à la Cathédrale d'Arras ; il donna
de plus aux Dominicains de cette Ville ,
un cierge de 152 livres , qui faisoient le
poids de fon corps , pour être allumé devant
l'Autel de la Vierge. L'Egliſe Paroiffiale de
la Ville de S. Pol , fut auffi enrichie d'un
Calice d'or , par le Teftament de ce Prince.
Charles VIII , fon fucceffeur , n'oublia
point les promeſſes faites en faveur des Ar
rageois par le Traité, dont je viens de parler.
Dès le 13 Janvier 1484 , le Roi fit
dreffer une Chartre , par laquelle il permet
que les anciens Habitans d'Arras , de toute
condition , reviennent ydemeurer,& qu'ils
reclament leurs biens immeubles , en l'état
où
1188 MERCURE DE FRANCE.
où ils les trouveront. Cette Ordonnance
fait revivre la Police & la forme deGouvernement
qu'on obſervoit avant les troubles ;
elle ſupprime entierement les nouvelles
Loix établies durant l'exil . Le Roi donne
aux Marchands & Artiſans François le choix
de s'en retourner aux Lieux de leur naiſſance
, ou de reſter à Arras , mais en y louant
des maiſons , de l'aveu des perſonnes à qui
elles appartenoient auparavant.
,
Antoine de Crevecoeur Seigneur de
Thiennes , Sénéchal & Gouverneur d'Artois
, fut nommé par le Roi , pour mettre ſa
Chartre en exécution , avec toute la folemnité
que demandoit un tel événement.
Dès qu'il fut arrivé dans Arras , Pierre de
Ranchicourt , Evêque de cette Ville , ſuivi
de quelques Membres des trois Etats , alla
le prier de remplir inceſſamment limpotante
Commiflion , dont il étoit chargé.
Ce Gouverneur fit appeller à l'Hôtel-de-
Ville tous les Marchans &les Artiſans François
qui ſe trouvoient à Arras , leur notifia
les ordres du Souverain , & ne leur donna
que huit jours pour y fatisfaire volontairement
, avec menace de les y forcer après ce
tems. Enſuite il fit publier la Chartre à tous
les Carrefours de la Ville & de la Cité ,
pour en apprendre le contenu à ceux qui
n'aOCTOBRE.
1744. 2189
n'avoient pû aſſiſter à l'Aſſemblée. Le 4
Mai ſuivant , ce Seigneur choiſit douze
Echevins parmi les anciens Habitans : le
Conſeiller - Penſionnaire , le Procureur de
Ville & l'Argentier furent auſſi changés.
Les Etrangers furent dépoüillés des autres
Charges Municipales , qui font à la difpoſition
du Magiftrat , & on les rendit
aux perſonnes , qui les poſſédoient avant
le banniſſement. Ceux d'entre eux qui
étoient morts pendant l'adminiſtration des
François , furent remplacés par le Gouverneur
, avec le conſentement des Echevins.
Enfin , tout rentra dans l'ordre ancien
, & il ne reſta preſque nulle trace de
la ſévérité de Louis XI,
Fermer
124
125
p. 2333-2334
Détail du Siége & de la Prise de Prague par le Roi de Prusse, [titre d'après la table]
Début :
On mande de Prague du 21 du mois dernier, que le Roi de Prusse, après cinq jours & demi de tranchée [...]
Mots clefs :
Garnison, Prague, Guerre, Roi de Prusse, Chamade
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Détail du Siége & de la Prise de Prague par le Roi de Prusse, [titre d'après la table]
Onmande de Prague du 21 du mois dernier ,que
le Roi de Prufſe , après cinq jours & demi de tranchée
ouverte s'eſt rendu maître de cette place , &
que la garniſon ,composée de 22 Bataillons , de
ioco Croates , de 400 hommes de Cavalerie , & de
300 Huffards , cequi fait en tout 16000 hommes ,
a été faite priſonniere de guerre.
Dès le is de ce mois au matin , le Comte d'O
gilvi , qui commandoit à Prague pour la Reine de
Hongrie , avoit faitbattre la chamade , & il avoit
offert de reinettre la grande Ville juſqu'au Pont , &
de ſe retirer dans la petite Ville &dans le Château
avec la garniſon , mais cela lui fut refuſé , & comme
il voulut encore gagner du tems , en faiſant de
nouvelles propoſitions , S. M. Pr. lui envoya dire
que l'armiſtice & les conférences dureroient autant
qu'il le voudroit , mais que pendant ce tems les
affiégeans continueroient de travailler à l'établiſſement
de leurs Batteries , ainſi les hoſtilités recommencerent
, & les nouvelles Batteries ayant été
perfectionnées , elles tirerent le 16 à la pointe du
jour.
Les affiégés , qui jugerent que la diſpoſition de
cesBatteries , dont quelques-unes voyoient à découvert
les Ouvrages attaqués , particulierement
celui des troisCroix , rendroit une plus longue réſiſtance
inutile , battirent une ſeconde fois la chamade
, & le Commandant propoſa de fortir de la
Place , fi le Roi de Pruffe vouloit accorder les hon.
neurs de la guerre à la garniſon. S. M. Pr. répondit
que le Comte d'Ogilvi avoit trop attendu , & que
s'il s'obſtinoit à ſe défendre encore ce ſeul jour .
elle feroit donner le ſoir un aſſaut général,& paſſer
lagarniſon au fil de l'épée. Du
2334 MERCURE DE FRANCE.
Du côté de la principale attaque , le long des
moulins qui ſont ſur la Moldaw , régne un Quai
auquel il étoit aiſé de faire en peu de tems une
brêche. La vivacité du feu , que les aſſiégeans firent
de ce côté , ayant achevé d'intimider les afſfiégés ,
la garniſon vers le midi arbora le Drapeau Blanc ,
&le Commandant conſentit qu'elle fut prifonniere
de guerre. Auſſi- tôt le Roide Pruffe fit occu er par
deux Bataillous de ſon Régiment des Gardes les
Portes de cette Ville, dans laquelle on a trouvé 70
canons de Bronze & une très grande quantité de
munitions.
Le 20 , S. M. Pr. partit de Prague avec ſon armée,
pour aller s'emparer de Budweiff & de Tabor,
le Roi de Prufſe , après cinq jours & demi de tranchée
ouverte s'eſt rendu maître de cette place , &
que la garniſon ,composée de 22 Bataillons , de
ioco Croates , de 400 hommes de Cavalerie , & de
300 Huffards , cequi fait en tout 16000 hommes ,
a été faite priſonniere de guerre.
Dès le is de ce mois au matin , le Comte d'O
gilvi , qui commandoit à Prague pour la Reine de
Hongrie , avoit faitbattre la chamade , & il avoit
offert de reinettre la grande Ville juſqu'au Pont , &
de ſe retirer dans la petite Ville &dans le Château
avec la garniſon , mais cela lui fut refuſé , & comme
il voulut encore gagner du tems , en faiſant de
nouvelles propoſitions , S. M. Pr. lui envoya dire
que l'armiſtice & les conférences dureroient autant
qu'il le voudroit , mais que pendant ce tems les
affiégeans continueroient de travailler à l'établiſſement
de leurs Batteries , ainſi les hoſtilités recommencerent
, & les nouvelles Batteries ayant été
perfectionnées , elles tirerent le 16 à la pointe du
jour.
Les affiégés , qui jugerent que la diſpoſition de
cesBatteries , dont quelques-unes voyoient à découvert
les Ouvrages attaqués , particulierement
celui des troisCroix , rendroit une plus longue réſiſtance
inutile , battirent une ſeconde fois la chamade
, & le Commandant propoſa de fortir de la
Place , fi le Roi de Pruffe vouloit accorder les hon.
neurs de la guerre à la garniſon. S. M. Pr. répondit
que le Comte d'Ogilvi avoit trop attendu , & que
s'il s'obſtinoit à ſe défendre encore ce ſeul jour .
elle feroit donner le ſoir un aſſaut général,& paſſer
lagarniſon au fil de l'épée. Du
2334 MERCURE DE FRANCE.
Du côté de la principale attaque , le long des
moulins qui ſont ſur la Moldaw , régne un Quai
auquel il étoit aiſé de faire en peu de tems une
brêche. La vivacité du feu , que les aſſiégeans firent
de ce côté , ayant achevé d'intimider les afſfiégés ,
la garniſon vers le midi arbora le Drapeau Blanc ,
&le Commandant conſentit qu'elle fut prifonniere
de guerre. Auſſi- tôt le Roide Pruffe fit occu er par
deux Bataillous de ſon Régiment des Gardes les
Portes de cette Ville, dans laquelle on a trouvé 70
canons de Bronze & une très grande quantité de
munitions.
Le 20 , S. M. Pr. partit de Prague avec ſon armée,
pour aller s'emparer de Budweiff & de Tabor,
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126
p. 99-128
« MEMOIRES historiques, militaires & politiques de l'Europe, depuis l'élévation [...] »
Début :
MEMOIRES historiques, militaires & politiques de l'Europe, depuis l'élévation [...]
Mots clefs :
Charles Quint, Mémoires historiques, François I, Guerre, Empereur, Roi, Succès, Conquêtes, Armée, Royaume de Naples, Italie, Prince, Troupes, Ennemis, Esprit, Bataille
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « MEMOIRES historiques, militaires & politiques de l'Europe, depuis l'élévation [...] »
MEMOIRES hiftoriques , militaires
& politiques de l'Europe , depuis l'élévation
de Charles- Quint au thrône de l'Em-
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
pire , jufqu'au traité d'Aix -la - Chapelle en
1748. Par M. l'Abbé Raynal , de la Société
royale de Londres, & de l'Académie royale
des Sciences & Belles - Lettres de Pruffe . A
Amfterdam , chez Ar ' ftée & Merkus ; & le`
vend à Paris , chez Durand , rue S. Jacques
, au Griffon , 1754 .
J'ai donné dans le Mercure dernier l'extrait
du premier volume de mon ouvrage ,
je vais continuer celui du fecond qui tenferme
l'histoire des guerres de Charles-
Quint & de François I , depuis 1521 jufqu'en
1544.
» L'Italie , ce théatre continuel & mal-
» heureux de tant de guerres , en a peu vu
» d'auffi fingulieres par les motifs & d'auffi
furprenantes par les événemens que cel-
» les qu'on va développer. Le lecteur en
» faifira mieux l'efprit , & en fuivra plus
agréablement les détails lorfqu'on l'aura
» fait remonter jufqu'à leurs caufes les plus
éloignées.
و ر
و ر
ور
و ر
Depuis la chute de l'Empire Romain
l'Italie ne s'étoit jamais trouvée dans la fituation
heureufe & brillante où elle étoit
en 1492. Une paix profonde , un commerce
étendu & floriffant , la culture des fciences
& des arts , inconnus ou méprifés ailleurs
, y faifoient regner des moeurs douces ,
aimables & polies . Tranquille , peuplée ,
DECEMBRE . 1754. tor
!
riche & magnifique au - dedans , elle avoit
au- dehors une affez grande confidération .
Cette fituation fi rare étoit particulierement
l'ouvrage de Laurent de Médicis , qui
de fimple citoyen de Florence en devint le
chef& le bienfaiteur. Sa mort fut l'époque
des troubles de l'Italie .
Ludovic Sforce méditoit d'ufurper la
Souveraineté du Milanès fur Jean Galeas
fon neveu ; mais comme il prévoyoit que
le Roi de Naples traverferoit fon projet,
il engagea la France à faire valoir les droits
qu'elle avoit par la Maiſon d'Anjou fur le
Royaume de Naples .
» Charles VIII qui n'avoit ni la péné-
» tration néceffaire pour connoître le bien
»de l'Etat , ni le fentiment qui le fait de-
» viner, & qui confondoit d'ailleurs , com-
" me prefque tous les Souverains , un fond
" méprifable d'inquiétude avec une paf-
» fion très-louable pour la gloire , s'entêta
de la conquête de Naples dès qu'on lui
» en eût fait la premiere ouverture. La né-
» ceffité de peapler fon Royaume que les
» guerres contre les Anglois avoient de-
» vafté , de réformer le gouvernement dont
» les troubles civils venoient d'augmenter
» le defordre , de rétablir les finances épui-
» fées par les bizarreries du dernier régne ,
ne balança pas une réfolution fi dange-
ود
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
» reufe . Tout fut rapporté à une entrepriſe
» dont le fuccès même devoit être un mal-
» heur. Le defir de réuffir , tout vif qu'il
» étoit , peut-être même parce qu'il l'étoit ,
» n'éclaira pas fur les moyens.
و ر
ود
ود
Charles commença par gagner Ferdinand
& Maximilien , en leur abandonnant des
pays qui valoient mieux que ce qu'il ſe propofoit
d'acquerir. Il regarda fon triomphe
comme infaillible , lorfqu'il crut s'être affuré
qu'il n'auroit à combattre que des Italiens.
Il eft vrai que quand les différens
Etats de l'Italie n'auroient pas été divifés
entr'eux , ils ne pouvoient oppofer qu'une
foible réfiftance. » Leurs troupes n'étoient
compofées que de gens fans honneur ,
»fans talent & fans aveu , que quelques
Seigneurs qui jouiffoient d'une efpece
d'indépendance dans l'Etat eccléfiaftique
» ou dans d'autres états , raffembloient
»pour le fervice des Puiffances qui en
» avoient befoin . Ces chefs de bande , maî-
» tres abfolus des corps qu'ils avoient formés
, y difpofoient à leur gré de tous les
emplois , & faifoient avec leurs fubalternes
le marché qu'ils vouloient , fans que
l'Etat qui les avoit à ſa ſolde , prît con-
» noiffance de ces conventions. La diffi-
» culté ou la dépenfe des recrûes déter-
ور
"
"
minoit ces aventuriers à n'agir que de
DECEMBRE. 1754. 103
ور
ود
"
» concert ; & quoiqu'ils fuffent dans des
» camps ennemis , ils travailloient plutôt
»à fe faire valoir les uns les autres qu'à
» tenir les engagemens qu'ils avoient con-
» tractés. Un i vil intérêt avoit réduit la
» guerre à n'être qu'une comédie. On ne la
» faifoit jamais que de jour , & l'artillerie
»même fe taifoit pendant la nuit , pour
» que le repos du foldat ne fût pas troublé.
» Dans les occafions même qui font les
plus vives , il n'y avoit gueres de fang
» répandu que par inadvertance , & les
» combattans ne cherchoient réciproque-
» ment qu'à faire des prifonniers dont la
» rançon pût les enrichir. Machiavel nous
a laiffé le récit exact & détaillé des deux
plus mémorables actions de fon fiècle ,
celle d'Anghiari & celle de Caftracaro.
On y voit des aîles droites & gauches
» renversées & victorieufes , un centre
» enfoncé , le champ de bataille perdu &
regagné plufieurs fois . Ces defcriptions
>> annoncent un carnagel horrible ; il n'y
eut cependant ni mort ni bleffé dans le
premier combat , & dans le fecond il
» ne périt qu'un feul homme d'armes qui
» fut foulé par les chevaux .
ود
Charles ne trouva aucun obftacle dans
fa marche ; il fe vit maître du Royaume
de Naples fans avoir tiré l'épée , & en
E iiij
104 MERCURE DE FRANCE.
moins de tems qu'il n'en auroit fallu pour
le parcourir. Mais la facilité & l'éclat de
cette conquête ne firent qu'aigrir la jaloufie
des autres Puiffances . Le Pape , l'Empereur
, le Roi d'Efpagne , les Vénitiens
& les Milanois s'unirent pour dépouiller
Charles qui , effrayé de cette ligue , laiffa
une partie de fes troupes pour défendre fa
conquête , & reprit la route de fes Etats
avec le refte .
Cette retraite enhardit le Roi déthrôné ,
qui vint avec des fecours confidérables
pour chaffer les François de fes Etats ; les
conquerans fe défendirent long - tems avec
affez de bonheur , mais ils furent enfin
obligés de céder & d'abandonner les places
dont ils étoient les maîtres , & il ne
refta à la France que la honte d'avoir formé
une entrepriſe confidérable fans fin déterminée
, ou fans moyens pour y parvenir .
Les mauvais fuccès de Charles VIII ne
rebuterent point fon fucceffeur. Louis XII
fut à peine parvenu au thrône qu'il tourna
fes vûes vers le Milanès fur lequel il avoit
quelques droits ; la conquête en auroit été
difficile , s'il n'avoit été fécondé par les
Vénitiens. Le Milanès ne pouvoit pas réfifter
à ces forces réunies , & il fut fubjugué
en quinze jours. Louis ne bornoit pas
fon ambition à cette conquête , il convint
DECEMBRE . 1754. 105
avec les Espagnols d'attaquer à frais communs
le Royaume de Naples & de le partager
après la victoire. Fréderic ne fit qu'u
ne très-foible réfiftance ; mais les vainqueurs
n'eurent pas plutôt accablé l'ennemi
commun , qu'ils devinrent irréconciliables.
Cette divifion eut des fuites funeftes
aux François ; les avantages qu'avoient fur
eux les Eſpagnols affurerent, après bien des
combats & des négociations , Naples à Ferdinand
, fans que Louis , que les événemens
n'éclairoient jamais , apprît à connoître
les hommes , ni même à fe défier
de fon rival . Un aveuglement fi extraordinaire
le précipita bientôt dans de nouveaux
malheurs à l'occafion que nous allons rapporter.
» La République de Venife jettoit en
1508 un éclat qu'elle n'avoit pas eu au-
» paravant , & qu'elle n'a pas eu depuis.
» Sa domination s'étendoit fur les ifles de
Chypre & de Candie , fur les meilleurs
» ports du Royaume de Naples , fur les pla-
» ces maritimes de la Romagne & fur la
partie du Milanès qui fe trouvoit à ſa
» bienféance. Des poffeffions fi fort éloignées
les unes des autres étoient en quel-
» que maniere réunies par les flottes nom-
»breufes & bien équippées de cette Puiffance
, la feule qui en eût alors. Les dé-
"
"
23
E v
106 MERCURE DE FRANCE.
penfes qu'exigeoient ces armemens confidérables
ne l'épuifoient pas ; & fon
» commerce qui embraffoit tout le monde
» connu , la mettoit encore en état d'avoir
beaucoup de troupes de terre & de les
» mieux payer que les autres nations. Ces
forces n'étoient ni les feules ni même
les plus grandes reffources de l'Etat : il
pouvoit compter fur l'affection des fujets.
qui trouvoient un avantage fenfible à vi-
» vre fous un gouvernement qui entrete-
» noit l'abondance au - dedans , & qui paf-
» foit au- dehors pour le plus fage & le plus
profond de tous les gouvernemens.
99
39
"
و ر
» Pour fe maintenir dans cette pofition
» brillante , Venife travailloit fans relâche
» à mettre les forces de fes voifins dans un
tel équilibre , qu'elle pût rendre toujours
» fupérieur le parti qu'il lui conviendroit
d'embraffer. Le defir d'établir cette ba-
» lance de pouvoir , la chimere de tant de
» celebres politiques , l'empêchoit d'être fi-
» dele à fes alliances les plus folemnelles ,
» & de refpecter les droits les plus évidens
» des autres Souverains . Ses amis fatigués
" par fes défiances , & fes ennemis aigris
» par fes hauteurs , prirent peu à peu pour
» elle les mêmes fentimens . Comme cette
difpofition ne pouvoit pas être long - tems
» fecrette , on ne tarda pas à fe faire réci- '
"
DECEMBRE. 1754. 107
proquement confidence de fon averfion ,
» & cette confidence aboutit à une confpiration
générale contre la République .
L'hiftoire ne fournit gueres que le congrès
de Cambrai où plufieurs Puiffances fe
foient réunies contre une Puiffance moins
confidérable que chacune d'elles . Cette fameufe
ligue étoit compofée du Pape , du
Roi Catholique , de l'Empereur & de Louis
XII. Le Roi de France toujours fidele à
fes engagemens , entra en 1509 fur le territoire
de la République dans le tems dont
on étoit convenu , & avec les forces qu'il
devoit fournir. Il gagna par l'imprudence
du Général Vénitien qu'on lui oppofa , une
bataille complette , qui mit Venife à deux
doigts de fa perte .
La divifion des Princes confédérés fauva
la République. Louis vit tourner contre
lui les forces de la ligue , celles des
Suiffes & du Roi d'Angleterre. Malgré les
efforts réunis de tant d'ennemis , les François
fe foutinrent en Italie par des fuccès
tous les jours plus éclatans , jufqu'à la mort
du Duc de Nemours , qui fe fit tuer en foldat
à la bataille de Ravenne , qu'il avoit
gagnée en Général . Les vainqueurs déconcertés
par la mort de leur chef , s'affoibliffant
tous les jours par les divifions , les
maladies & les défertions , furent obligés
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
d'aller défendre le Milanès ; mais trop foibles
pour s'y maintenir , ils en furent chaf
fés par les Suiffes en 1512. Louis ne perdit
pas courage , il vint à bout d'amèner
les Venitiens à fon alliance, & de recouvrer
ce qu'il avoit perdu au - delà des Alpes .
» Cette conquête fut facile. Les Milanois
qui jufqu'alors avoient regardé les
François comme des Tyrans , les reçu-
» rent comme leurs libérateurs : ce qu'ils
éprouvoient de Sforce & fur-tout des
» Suiffes depuis la révolution , leur avoit
appris que l'orgueil , l'injuftice & le mépris
des loix & des bienféances étoient
" moins les vices d'une nation en particu-
» lier que de la profpérité en général . Ces
» réflexions les avoient conduits au paral-
» lele de leurs anciens & de leurs nou-
» veaux maîtres ; & ils avoient jugé que
33
ceux qui rachetoient les défauts des con-
» querans par la bonté de leur coeur & la
»facilité de leurs moeurs , devoient être
" préférés à ceux qui n'offroient pas les
"mêmes compenfations . » Malgré ces difpofitions
favorables , les François furent
encore chaffés de leur conquête.
François I fuivit les vûes de fon prédéceffeur
avec la même vivacité que fi elles
euffent été fes propres vûes. Il entra en
Italie , dont les Suiffes gardoient le paffaDECEMBRE
. 1754 109
ge ,
& gagna contr'eux la célebre bataille
de Marignan , qui lui ouvrit la conquête
du Milanès , où les François furent tranquilles
jufqu'en 1521 .
La guerre que commencerent alors à ſe
faire Charles- Quint & François I , fut vive
, fur- tout en Italie . Le Pape & l'Empereur
s'unirent pour chaffer les François du
Milanès dont ils étoient reftés les maîtres.
Lautrec qui y commandoit, fçavoit la guerre
, mais il n'avoit aucun talent pour le
gouvernement. On le trouvoit généralement
haut , fier & dédaigneux . Ses vices
& la dureté de fon adminiftration le rendirent
odieux aux Milanois , qui chercherent
à fortir de l'oppreffion . Lautrec qui
vit les fuites de cette fermentation , demanda
des fecours à la France , mais il nefut pas
affez fort pour fe défendre contre les confédérés
qui le chafferent du Milanès . Une
bataille que ce Général perdit enfuite
acheva la ruine des François en Italie.
François I ne fut point découragé. Il
vit toute l'Europe fe liguer contre lui fans
que cela changeât rien à fes projets. Il ne
réfléchiffoit pas affez pour voir le péril , &
avoit d'ailleurs trop de courage pour le
craindre. Il fe difpofoit à paffer les Alpes
avec une armée redoutable , lorfque la
confpiration du Connétable de Bourbon
116 MERCURE DE FRANCE.
l'arrêta dans fes Etats . Il chargea Bonnivet
de la conquête du Milanès .
33
» Profper Colonne fut le Général que
» la ligue lui oppofa . Cet Italien qui paſſa
» pour un des plus grands Capitaines
» de fon fiécle , faifoit la guerre avec
» moins d'éclat que de fageffe , & avoit
" pour maxime de ne rien abandonner à la
» fortune , même dans les cas les plus pref-
» fans. Il combinoit extrêmement toutes
fes démarches , & dans la crainte de les
déranger , il laiffoit échapper fouvent
» des occafions décifives que la négligence
» ou la foibleffe de l'ennemi lui préfen-
» toient . Sa maniere de faire la guerre
» étoit bonne en général , mais elle avoit
» le défaut d'être toujours la même ; il
ignoroit l'art de varier fes principes fui-
» vant les lieux , les tems , & les circonf
» tances. Il fut lent fans être irréfolu , &
» s'il manqua de l'activité néceffaire pour
fatiguer ou pour furprendre l'ennemi ,
" il fut affez vigilant pour n'être jamais
furpris . Le brillant & la gloire des ba-
» tailles ne le tentoient point , même dans
» fa jeuneffe ; fon ambition dans tous les
» âges fut de défendre ou de conquérir
n
33
des provinces fans répandre de fang.
» Exempt de l'inquiétude qu'on remarque
» dans la plupart des Généraux , il attenDECEMBRE.
1754.
»doit fans impatience le fruit de fes ma-
» noeuvres , & un fuccès , pour venir len-
» tement , n'en étoit pas moins un fuccès
» pour lui. Si la politique qui le porta à
» changer fi fouvent de parti le décria du
côté de la probité , elle lui donna la connoiffance
du génie militaire de plufieurs
» peuples , une autorité fuffifante pour les
» conduire , & l'adreffe néceffaire pour les
23
» accorder.
La moindre partie de ces talens eût fuffi
pour fermer l'entrée de l'Italie à Bonnivet
, vif, imprudent , préfomptueux &
inappliqué. Ce Général fit prefque autant
de fautes que de pas. Les François qui
avoient le pays contr'eux , un Général
qu'ils n'eftimoient pas , un ennemi qui
devenoit tous les jours plus fort , & à qui
on faifoit faire une guerre lente & à l'Italienne
, fe découragerent . Bonnivet qui
avoit formé un blocus devant Milan , fut
obligé de fe retirer. La mort de Colonne
ne rétablit pas les affaires des François .
L'Amiral voyant fon armée ruinée par les
défertions , ne fongea plus qu'à en ramener
les débris en France. Le Connétable de
Bourbon le pourfuivit dans fa retraite , &
entra en France avec une armée Espagnole :
il ne réuffit pas , & il fut forcé de regagner
F'Italie . Les François l'y fuivirent , & vin
rent affiéger Pavie.
112 MERCURE DE FRANCE.
"
» Antoine de Leve qui y commandoit ,
» avoit autant de génie que de valeur , &
» plus d'expérience encore que d'activité .
Né dans un état obfcur & d'abord fim-
» ple foldat , il étoit parvenu au com-
» mandement par d'utiles découvertes , &
» une fuite d'actions , la plûpart hardies &
toutes heureuſes . Un extérieur bas , igno-
"
ble même , ne lui ôtoit rien de l'auto-
» rité qu'il devoit avoir , parce qu'il avoit
»le talent de la parole , & une audace
» noble à laquelle les hommes ne réſiſ-
»tent pas. Ce qu'il y avoit d'inquiet ,
» d'auftere , & d'un peu barbare dans fon
» caractere , étoit corrigé ou adouci , fe-
» lon les occafions , par fon ambition , qui
» étoit vive , forte & éclairée. Il ne con-
»noiffoit de la religion & de la probité
» que les apparences. Sa fortune & la vo-
» lonté ou les intérêts du Prince , étoient
pour lui la fuprême loi .
Les efforts des François pour prendre
cette place étoient inutiles : l'armée diminuoit
tous les jours par le feu continuel de
la place , les maladies , les défertions , les
rigueurs de la faiſon , & le défaut des vivres
. Malgré tant de raiſons d'abandonner
le fiége , François s'y opiniâtra . Il ne
pouvoit pas fe réfoudre à abandonner une
entreprife qui lui avoit déja beaucoup cou
1
DECEMBRE. 1754 II
té, qui fixoit depuis long- tems l'attention
de toute l'Europe , & qu'il croyoit devoir
décider de fa réputation . Cette opiniâtreté
lui fut funefte. Il fut vaincu à Pavie , & fait
prifonnier.
Ce Prince étoit d'un caractere trop vif
& trop impatient pour foutenir fes malheurs
avec fermeté. Il fuccomba autant fous
le poids de fa foibleffe que fous celui de fes
revers , & il fut attaqué d'une maladie dangereufe.
Sorti de fa prifon après fa guérifon
, ilil recommença la guerre.
Il conclut un traité avec le Pape , les
Vénitiens & le Duc de Milan ; mais cette
ligue , dont le but étoit de rendre la li
berté aux Enfans de France qui étoient
reftés en ôtage à Madrid , d'affermir Sforce
dans fes Etats , & de remettre l'Italie entiere
dans la fituation où elle étoit avant
la guerre , n'eut qu'une iffue funcfte. Le
Duc d'Urbin qui commandoit les troupes
des confédérés , ruina les affaires
fes
fautes & fes incertitudes .
par
» Ce Général étoit lent & irréfolu :
» il voyoit toujours tant de raifons d'a-
" gir , & de n'agir pas , qu'il paffoit à difcuter
le tems qu'il auroit dû employer à
» combattre. Son imagination qui fe frappoit
aifément , groffiffoit toujours à fes
" yeux les forces de l'ennemi , & dimi-
"
114 MERCURE DE FRANCE.
» nuoit le nombre de fes propres troupes.
Il avoit le défaut ordinaire aux
» hommes timides , d'ôter le courage à fes
>> foldats en ne leur en croyant point , &
» d'enfer celui de l'ennemi en lui en fup-
» pofant trop. Les avantages qu'il avoit
" pour attaquer , & ceux que lui procu-
» reroit la victoire ne fe préfentoient ja-
» mais à lui : fon efprit ne voyoit que les
» hazards d'une action & les fuites d'une
» défaite. Tout , jufqu'à la réputation qu'il
ور
avoit de fçavoir fupérieurement la guer-
» re , nuifit à la caufe qu'il défendoit : fes
» maîtres éblouis par l'éclat de fon nom ,
approuvoient aveuglément toutes les dé-
» marches ; & les fubalternes accablés par
le poids de fon autorité , n'ofoient être
» d'un avis différent du fien , ou craignoient
de le foutenir.
Avec le caractere que nous venons
de tracer , il n'étoit pas poffible de rien
faire qui exigeât un peu de hardieffe ou
d'activité. Bourbon s'étant foutenu quelque
tems avec fort peu de troupes & fans
argeht , reçut enfin d'Allemagne des fecours
confidérables , avec lefquels il alla
faire le fiége de Rome , & y périt ; mais la
ville fut prife & abandonnée pendant plufieurs
mois à la licence & la cruauté du
foldat.
DECEMBRE. 1754 115
DE
lé n
C3
Ce fut l'occafion d'une nouvelle ligue
.contre l'Empereur , compofée des Rois de
France & d'Angleterre , des Vénitiens &
des Florentins , des Ducs de Milan & de
Ferrare , & du Marquis de Mantoue. Lautrec
commanda leurs forces réunies : il paffa
les Alpes à la tête d'une belle armée , &
s'en fervit pour réduire la plus grande partie
du Milanès fous les loix de Sforce ; fes
opérations furent vives , fages & fçavanres.
Il marcha enfuite à Naples pour en
faire le fiége ; il fut long , difficile , meurtrier
, & donna occafion à un événement
qui eut des fuites importantes.
33
و د
» André Doria , le plus grand homme
»de mer de fon fiécle , étoit entré au fer-
» vice de François I. & y avoit apporté la
hauteur , le courage & les moeurs d'un
Républicain. Les Miniftres accoutumés
» aux déférences & aux baffeffes des cour-
» tifans , conçurent aifément de la haine
contre un étranger qui ne vouloit recevoir
des ordres que du Roi . Comme l'ha-
» bitude de dépendre d'eux n'étoit pas en-
" core bien formée parmi les Grands , ils
craignirent qu'un exemple comme celui-
» là ne retardât les progrès de la fervitude.
générale qu'ils introduifoient avec fuc-
» cès dans le Royaume. Pour prévenir le
péril qui menaçoit leur autorité naiffan
"
"
23
116 MERCURE DE FRANCE.
te , ils confpirerent la perte d'un homme
dont ils n'étoient devenus ennemis
» que parce qu'il n'avoit pas voulu être
leur efclave. On ne pouvoit y parvenir
qu'en dégoûtant le Roi de lui , ou en le
» dégoûtant du Roi. Ces deux moyens fe
prêtant de la force l'un à l'autre , ils ne
» furent pas féparés . Doria fe vit infenfiblement
négligé , oublié , inſulté mê-
ม
» me .
D'autres injuftices ayant augmenté le
mécontentement de Doria , il alla porter
aux Impériaux fon crédit , fes confeils , fa
réputation & fon expérience , & parut
bientôt devant Naples pour la fecourir.
Ce contre- tems acheva d'abbattre Lautrec ,
qui luttoit depuis long-tems contre l'ennemi
, la pefte , la mifere & la famine.
Il mourut en déteftant les mauvais citoyens
dont l'Etat , l'armée & lui étoient les victimes.
Le Marquis de Saluces qui remplaça
Lautrec , manquoit de vûes , d'audace
& d'activité : il fe retira de devant
Naples , fe laiffa battre , & fut lui -même
prifonnier.
L'armée des confédérés qui étoit en
Lombardie , fut détruite peu de tems après
par Antoine de Leve. Cet événement avança
les négociations pour la paix , qui étoient
commencées , mais qui languiffoient ; la
DECEMBRE. 1754. 117
STA
paix fut faite à Cambray. L'Empereur ne
tarda pas à former le plan d'une ligue contre
le Roi de France , qui de fon côté ne
négligeoit rien pour fufciter des ennemis à
fon rival. Un événement fingulier prépara
le dénoument de ces intrigues.
Un Gentilhomme Milanois , nommé
Merveille , qui vivoit ordinairement en
France , étoit retourné dans fa patrie fous
prétexte de quelques affaires particulieres ;
mais en effet pour cimenter l'union qui
commençoit à fe former entre Sforce &
François I. Le fecret perça ; l'Empereur fut
inftruit de cette intelligence : le Duc de
Milan qui redoutoit fon reffentiment ,
chercha tous les moyens imaginables de
l'appaifer. Le hazard ou fon imprudence
lui en fournirent un affreux . Quelques domeftiques
de Merveille ayant tué dans une
querelle un Milanois , l'Agent de France
fut arrêté & décapité . Cet attentat , un
des plus crians que l'hiftoire fourniffe contre
le droit des gens , fit fur l'efprit de
François I. toute l'impreffion qu'il y devoit
faire ; mais il en différa la
vengeance , &
il attendit l'inftant que Charles Quint allât
porter la guerre en Afrique contre le Pirate
Barberouffe pour fatisfaire fon reffentiment
, réparer fa gloire , humilier Sforce ,
& recouvrer le Milanès, Il envoya par la
118 MERCURE DE FRANCE.
Savoye une armée nombreufe , qui débuta
par les plus brillans fuccès , & refta toutà-
coup dans une inaction dont on connoît
peu les motifs . Les Impériaux s'étant fortifiés
, elle fut obligée de repaffer en France
; l'Empereur l'y fuivit. Montmorenci ,
chargé de l'arrêter avec une armée bien
inférieure , s'étoit déterminé , malgré les
murmures des peuples & les railleries des
courtifans , à facrifier la Provence entiere
au falut du refte de l'Etat . Il avoit mis fon
armée fous Avignon , couverte par le Rhôpar
la Durance . L'Empereur , après
avoir fait quelques tentatives inutiles fur
Arles & fur Marſeille , effaya de faire fortir
Montmorenci de fes retranchemens , &
de l'engager à une bataille ; mais ce Général
fut ferme dans fes principes de reſter
fur la défenfive , & les Impériaux quitterent
la Provence , confumés par la faim ,
par les maladies , par la honte & par le
chagrin .
ne &
L'yvreffe où étoit François I. de fes derniers
fuccès , devoit entraîner néceffairement
l'abus de la victoire , & cela arriva
d'une maniere qui me paroît devoir être
remarquée.
» Les Comtés de Flandre & d'Artois re-
"levoient de tems immémorial de la Fran-
» ce. Charles- Quint en avoit rendu l'homDECEMBRE.
1754. 119
» mage comme fes prédéceffeurs , jufqu'à
» ce qu'on lui en eût cédé la fouveraineté
à Cambray. Ce Prince ayant depuis vio-
» lé ce traité en recommençant la guerre ,
" on prétendit qu'il étoit déchu de tous
» les avantages qu'on lui avoit faits , qu'il
» étoit redevenu vaffal de la Couronne
» que cette qualité le rendoit coupable de
» félonie , & devoit faire confifquer fes
» Fiefs. Ce raifonnement expofé en plein
» Parlement au Roi , aux Princes du Sang ,
» à tous les Pairs du Royaume , par l'Avo-
» cat Général Cappel , dans le mois de
» Janvier 1937 , fit ordonner que l'Empe-
» reur feroit cité fur la frontiere , pour ré-
»pondre lui- même , ou du moins par fes
Députés. Le tems prefcrit pour compa-
» roître s'étant écoulé fans que perfonne
» fe fût préfenté , la Flandre & l'Artois fu-
» rent déclarés réunis à la Couronne.
39
"3
François étoit fans doute affez éclairé
» pour regarder cette procédure comme
» une vaine formalité ; mais cette con-
» viction , loin de le juftifier , comme le
» prétendent fes panégyriftes , le rendoit
» évidemment plus blâmable . Il ne tiroit
qu'une vengeance inutile de l'Empereur ,
» qui par des calomnies femées adroite-
» ment , l'avoient décrié dans toute l'Eu-
"
rope , & il perdoit la réputation de
120 MERCURE DE FRANCE.
générofité qu'il avoit eue jufqu'alors ,
» fans qu'il lui en revînt aucun avantage..
" Cette conduite étoit la preuve que ce
» Prince ne faifoit la guerre qu'à Charles
, tandis que Charles la faifoit à la
» France. Qu'on y prenne garde , & on
» trouvera dans cette obfervation , qui
»pour être nouvelle , n'eft pas moins fondée
, la raifon des avantages que la
» Maifon d'Autriche remporta fur celle de
» France , dès les premiers tems de leur
concurrence . Le Chef de la premiere n'é-
» toit déterminé à agir que par des inté-
" rêt d'Etat , & celui de la feconde n'a-
» voit en vûe ordinairement que des paf-
»fions particulieres. Il portoit ce motif
» petit & bas qui entraîne toujours l'hu-
» miliation ou la ruine des Empires , juf-
» ques dans des événemens qui paroif-
» foient partir d'une politique profonde &
» lumineufe ; tel , par exemple , que l'al-
» liance qu'il contracta avec Soliman.
Dès que ce traité fut conclu , le Grand
Seigneur entra en Hongrie à la tête de cent
mille hommes , & envoya une flotte fur
les côtes de Naples. Ces deux armées eurent
quelques avantages , qui auroient pû
conduire plus loin fi François eût paffé les
Alpes en même tems avec une nombreuſe
armée la lenteur gâta tout. Le Roi , malgré
DECEMBRE . 1754. 121
gré d'affez grands avantages qu'il rempor
ta en Italie où il étoit enfin paffé , quitta
par légereté les armes qu'il avoit prifes par
reffentiment , & conclut une treve de dix
ans avec l'Empereur.
Une fermentation dangereufe qui commençoit
déja à agiter les Pays bas , rendoit
cet accomodement très - important pour
Charles - Quint. Ce Prince fentoit la néceffité
de pafler aux Pays-bas pour appaifer
les troubles : Montmorenci lui fit accorder
ce paffage par la France , à des conditions
que ce Prince ne tint pas. La chûte du
Connétable fuivit une infidélité dont il
avoit été caufe . La difgrace de ce favori
tout puiflant fut- elle un bonheur ou un
malheur pour la France ? le Lecteur en
pourra juger.
" Montmorenci , un des hommes les
plus célébres de fon. fiécle , avoit les
» moeurs auſteres , mais de cette auſtérité
» qui naît plutôt d'un efprit chagrin que
» d'un coeur vertueux . Plus ambitieux de
» dominer que jaloux de plaire , il ne re-
» doutoit pas d'être haï , pourvû qu'il fût
>> craint ; la fierté & de faux principes
qu'il s'étoit faits , lui faifoient regarder
»comme des baffeffes des ménagemens rai-
» fonnables qui lui auroient concilié l'eftime
& l'amour des peuples. L'ordre qu'il
I. Vol. F
122 MERCURE DE FRANCE.
établiffoit par tout où il avoit de l'au-
» torité , n'étoit pas précisément de l'or-
» dre , c'étoit de la gêne : on y démêloit
»une certaine pédanterie qui n'eft guere
» moins commune à la Cour & à l'armée
qu'ailleurs , quoiqu'elle y foit infiniment
plus ridicule. Il n'eftimoit & n'a-
» vançoit les hommes qu'à raifon du plus
» ou du moins de reffemblance qu'ils
» avoient avec lui , & il confondoit les
citoyens fans talens avec les citoyens
» qui en avoient d'autres que les fiens ,
Dou qui les avoient autrement que lui.
» Naturellement defpotique , il puniffoit
le crime fans obferver les formalités que
» preferit fagement la loi , & il fe croyoit
» difpenfé de récompenfer les actions uti-
» les à la patrie , fous prétexte qu'elles
» étoient d'obligation . Le furnom de Ca-
» ton de la Cour qu'on lui donna , étoit
» plutôt la cenfure de fes manieres que
l'éloge de fon coeur : il l'avoit fi aigre
» que la religion même n'avoit pû la-
" doucir , & qu'il étoit paffé en proverbe
» de dire : Dien nous garde des patenêtres du
ต
» Connétable. Il eut toute fa vie de fauffes
» idées fur la grandeur ; il la faifoit confifter
à gêner ceax qui l'approchoient , à
" faire éclater fes reffentimens , à éviter les
amuſemens publics , à tenir des difcours
22
DECEMBRE . 1754 123
"3
و ر
fiers & infultans , à outrer les dépenfes
qui étoient purement de fafte. La nature
» lui avoit refufé la connoiffance des hom-
» mes , & à plus forte raifon le talent de
» les former : il ne voyoit pour les gou-
» verner que la crainte ; maniere baffe , qui
" avilit les ames les plus élevées , & qui
» pour un crime qu'elle empêche , étouffe
» le germe de mille vertus. A juger de
» Montmorenci par les places qu'il occu-
» pa , les affaires dont il fut chargé , l'au-
» torité qu'il eut , on croiroit qu'il fut
» très intrigant ou très- habile ; cependant
» il étoit fans manége , & fa capacité étoit
» médiocre : le hazard & fa naiffance con-
» tribuerent beaucoup à fon élévation .
» Comme tous les Miniftres accrédités , il
» voulut fe mêler des finances , & par une
» erreur malheureufement trop commune ,
il crut qu'il fuffifoit d'avoir un caractere
dur pour les bien adminiftrer . On ne le
foupçonna jamais de rien détourner des
» deniers publics ; mais il abufoit de la
» facilité de fes maîtres pour fe faire don-
» ner : forte de malverfation moins crimi-
» nelle peut-être que la premiere , mais
qui n'eft gueres moins odieufe. Toutes
» les négociations dont il fut chargé réuf-
» firent mal : il y portoit de la hauteur ,
» de l'entêtement , de l'aigreur , des idées
"
"
"
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
» étroites , un goût trop marqué pour le cé-
» témonial. Son talent pour la guerre fe bornoit
prefque à une prudence lente , qui eft
» le plus fouvent la marque d'un efprit froid,
»timide & ftérile : il réuffit quelquefois
» à fe défendre , mais il ne fçut jamais ni
attaquer ni vaincre. Ce qui diftingua le
plus fa vie des vies ordinaires , c'eft la
» maniere dont il foutint les difgraces
qu'il efluya fa fermeté auroit frappé
davantage , fi l'oftentation dont elle étoit
accompagnée n'eût annoncé plus d'or-
» gueil que de vertu .
"
99
:
Cependant on chercha les moyens de
tirer une vengeance füre & éclatante de
l'Empereur ; la guerre lui fut déclarée en
1542. Les François ouvrirent la campagne
par le Rouffillon & les Pays- Bas , où
ils eurent quelques fuccès. M. d'Enguien
gagna en Piémont la bataille de Cerifolesdont
il perdit les fruits , parce qu'on ne
pût pas lui envoyer des fecours. L'Empereur
& le Roi d'Angleterre s'unirent pour
entrer en France en même tems avec une
armée nombreuſe ; la jaloufie & les divifions
de ces deux Princes fauverent le
Royaume : l'Empereur même , par le défaut
des vivres qui lui manquerent par la fage
attention qu'on eut de tout dévafter , ſe
feroit vû réduit à périr ou de fe rendre
DECEMBRE. 1754. 125
prifonnier , fi les intrigues de la Cour n'a
voient avancé la conclufion de la paix qui
fut fignée à Crépy en 1544 , & à laquelle
François I. ne furvêcut pas long-tems.
» Ce Prince joignoit à un goût décidé
» pour tous les exercices du corps , l'adreffe
» néceffaire pour y exceller , & affez de
fanté pour s'y livrer fans rifque. Il n'avoit
pas cet air impofant qui a fait le
plus grand mérite de quelques Souve-
» rains ; mais il régnoit dans toutes les ma
» nieres une franchiſe qui préparoit à l'a-
» mour & qui infpiroit la confiance . Pour
»trouver accès auprès de lui , il n'étoit pas
» néceffaire d'avoir des places , de la ré-
»putation ou de la naiffance ; il fuffifoit
d'être François ou même homme . Sa con-
» verfation réuniffoit les agrémens que
» doivent donner la gaieté , le naturel , la
» vivacité & les connoiflances. Il parloit
"
»
beaucoup ; & quand il auroit été un par-
» ticulier , on n'auroit pas trouvé qu'il
parlât trop. Le defir de la louange qui
rend quelquefois grands les Rois qui
» l'ont , mais qui ne fait le plus fouvent
» qu'avilir ceux qui les entourent , fut une
de fes paffions : fon caractere autoriſe à
penfer qu'il s'en feroit rendu digne , fi
les flateurs ne l'avoient perdu .
n
» Contre l'ordinaire des hommes nés
F iij
126 MERCURE DE FRANCE.
» pour gouverner , qui ne forment prefque'
jamais de projets dont le défaut même
de fuccès ne foit fuivi de quelque avan-
"9
ود
و د
tage , il ne s'occupoit que de ce que les
» événemens avoient d'éclatant : on ne l'amena
jamais à fentir que dans des coups
» d'état la gloire & l'utilité font le plus
»fouvent inféparables . Les partis violens
» qui ne font permis que dans des fitua-
» tions defefpérées , ou quand on fe fent
» affez de force & de génie pour les foute-
» nir , ne lui coutoient rien à prendre : l'efprit
romanefque de fon fiécle & fon imprudence
particuliere l'empêchoient de
» voir les difficultés attachées aux affaires
& celles que fon caractere y ajoûteroit .
"3
Quoiqu'il s'occupât beaucoup du foin.
d'étendre fon autorité , il ne gouverna
jamais lui-même. L'Etat fut fucceffive-
»ment abandonné aux caprices de la Ducheffe
d'Angoulême , aux paffions des
Miniftres , à l'avidité des favoris. Il eut
» une probité d'oftentation qui ne lui
» mettoit pas de manquer de parole à fes
» ennemis des principes vrais & réels ſe
perferoient
étendus jufqu'à fes fujets , &
» l'auroient empêché de les dépouiller de
» droits effentiels fondés fur les conven-
» tions & fur la nature. La jalousie qui eft
auffi ordinaire & plus dangereufe fur le
DECEMBRE.
1754. 127
5
I
thrône que dans les conditions privées
n'effleura pas feulement fon ame : il étoit
»foldat , il fe croyoit Général , & il louoit
fans effort , avec plaifir même , tous ceux
» qui avoient fait à la guerre une action
» de valeur ou d'habileté. Le feu qu'il met-
» toit d'abord dans fes entrepriſes , s'étei-
"gnoit tout- à - coup fans pouvoir être nour-
»ri par le fuccès , ni rallumé par les difgraces.
Il n'étoit donné à ce Prince , fi
»l'on peut parler ainfi , que d'avoir des
» demi-fentimens & de faire des demi -ac-
» tions. Comme il avoit beaucoup d'éléva
» tion & qu'il réfléchiffoit peu , il dédaignoit
l'intrigue & négligeoit trop les ap-
» parences : fon rival moins délicat & plus
appliqué , profita de cette imprudente
» hauteur , pour lui ôter dans l'Europe en-
» tiere une réputation de probité qui lui
» auroit donné des alliés fideles & parmi
» les François même , une réputation d'ha-
» bileté qui auroit affermi leur courage.
La franchife , la fenfibilité , la générofi-
» té , qui ont été dans tous les fiécles la bafe
» des réputations les plus pures , furent la
» ruine de la fienne : la premiere de ces
» vertus lui fit trahir fes fecrets ; la feconde
» ne lui infpira qu'une compaffion ftérile
pour des peuples furchargés qu'il devoit
foulager ; la derniere lui fit prodiguer à
F iiij
728 MERCURE DE FRANCE.
des Courtifans ce qui étoit dû à ceux qui
» fervoient l'Etat . Son adminiftration fut
accompagnée de tous les defordres qui
»deshonorent le regne des Souverains cré-
» dules , vains , inconftans , fans principes ,
» fans expérience , fans connoiffance des
» hommes & fans fermeté.
& politiques de l'Europe , depuis l'élévation
de Charles- Quint au thrône de l'Em-
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
pire , jufqu'au traité d'Aix -la - Chapelle en
1748. Par M. l'Abbé Raynal , de la Société
royale de Londres, & de l'Académie royale
des Sciences & Belles - Lettres de Pruffe . A
Amfterdam , chez Ar ' ftée & Merkus ; & le`
vend à Paris , chez Durand , rue S. Jacques
, au Griffon , 1754 .
J'ai donné dans le Mercure dernier l'extrait
du premier volume de mon ouvrage ,
je vais continuer celui du fecond qui tenferme
l'histoire des guerres de Charles-
Quint & de François I , depuis 1521 jufqu'en
1544.
» L'Italie , ce théatre continuel & mal-
» heureux de tant de guerres , en a peu vu
» d'auffi fingulieres par les motifs & d'auffi
furprenantes par les événemens que cel-
» les qu'on va développer. Le lecteur en
» faifira mieux l'efprit , & en fuivra plus
agréablement les détails lorfqu'on l'aura
» fait remonter jufqu'à leurs caufes les plus
éloignées.
و ر
و ر
ور
و ر
Depuis la chute de l'Empire Romain
l'Italie ne s'étoit jamais trouvée dans la fituation
heureufe & brillante où elle étoit
en 1492. Une paix profonde , un commerce
étendu & floriffant , la culture des fciences
& des arts , inconnus ou méprifés ailleurs
, y faifoient regner des moeurs douces ,
aimables & polies . Tranquille , peuplée ,
DECEMBRE . 1754. tor
!
riche & magnifique au - dedans , elle avoit
au- dehors une affez grande confidération .
Cette fituation fi rare étoit particulierement
l'ouvrage de Laurent de Médicis , qui
de fimple citoyen de Florence en devint le
chef& le bienfaiteur. Sa mort fut l'époque
des troubles de l'Italie .
Ludovic Sforce méditoit d'ufurper la
Souveraineté du Milanès fur Jean Galeas
fon neveu ; mais comme il prévoyoit que
le Roi de Naples traverferoit fon projet,
il engagea la France à faire valoir les droits
qu'elle avoit par la Maiſon d'Anjou fur le
Royaume de Naples .
» Charles VIII qui n'avoit ni la péné-
» tration néceffaire pour connoître le bien
»de l'Etat , ni le fentiment qui le fait de-
» viner, & qui confondoit d'ailleurs , com-
" me prefque tous les Souverains , un fond
" méprifable d'inquiétude avec une paf-
» fion très-louable pour la gloire , s'entêta
de la conquête de Naples dès qu'on lui
» en eût fait la premiere ouverture. La né-
» ceffité de peapler fon Royaume que les
» guerres contre les Anglois avoient de-
» vafté , de réformer le gouvernement dont
» les troubles civils venoient d'augmenter
» le defordre , de rétablir les finances épui-
» fées par les bizarreries du dernier régne ,
ne balança pas une réfolution fi dange-
ود
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
» reufe . Tout fut rapporté à une entrepriſe
» dont le fuccès même devoit être un mal-
» heur. Le defir de réuffir , tout vif qu'il
» étoit , peut-être même parce qu'il l'étoit ,
» n'éclaira pas fur les moyens.
و ر
ود
ود
Charles commença par gagner Ferdinand
& Maximilien , en leur abandonnant des
pays qui valoient mieux que ce qu'il ſe propofoit
d'acquerir. Il regarda fon triomphe
comme infaillible , lorfqu'il crut s'être affuré
qu'il n'auroit à combattre que des Italiens.
Il eft vrai que quand les différens
Etats de l'Italie n'auroient pas été divifés
entr'eux , ils ne pouvoient oppofer qu'une
foible réfiftance. » Leurs troupes n'étoient
compofées que de gens fans honneur ,
»fans talent & fans aveu , que quelques
Seigneurs qui jouiffoient d'une efpece
d'indépendance dans l'Etat eccléfiaftique
» ou dans d'autres états , raffembloient
»pour le fervice des Puiffances qui en
» avoient befoin . Ces chefs de bande , maî-
» tres abfolus des corps qu'ils avoient formés
, y difpofoient à leur gré de tous les
emplois , & faifoient avec leurs fubalternes
le marché qu'ils vouloient , fans que
l'Etat qui les avoit à ſa ſolde , prît con-
» noiffance de ces conventions. La diffi-
» culté ou la dépenfe des recrûes déter-
ور
"
"
minoit ces aventuriers à n'agir que de
DECEMBRE. 1754. 103
ور
ود
"
» concert ; & quoiqu'ils fuffent dans des
» camps ennemis , ils travailloient plutôt
»à fe faire valoir les uns les autres qu'à
» tenir les engagemens qu'ils avoient con-
» tractés. Un i vil intérêt avoit réduit la
» guerre à n'être qu'une comédie. On ne la
» faifoit jamais que de jour , & l'artillerie
»même fe taifoit pendant la nuit , pour
» que le repos du foldat ne fût pas troublé.
» Dans les occafions même qui font les
plus vives , il n'y avoit gueres de fang
» répandu que par inadvertance , & les
» combattans ne cherchoient réciproque-
» ment qu'à faire des prifonniers dont la
» rançon pût les enrichir. Machiavel nous
a laiffé le récit exact & détaillé des deux
plus mémorables actions de fon fiècle ,
celle d'Anghiari & celle de Caftracaro.
On y voit des aîles droites & gauches
» renversées & victorieufes , un centre
» enfoncé , le champ de bataille perdu &
regagné plufieurs fois . Ces defcriptions
>> annoncent un carnagel horrible ; il n'y
eut cependant ni mort ni bleffé dans le
premier combat , & dans le fecond il
» ne périt qu'un feul homme d'armes qui
» fut foulé par les chevaux .
ود
Charles ne trouva aucun obftacle dans
fa marche ; il fe vit maître du Royaume
de Naples fans avoir tiré l'épée , & en
E iiij
104 MERCURE DE FRANCE.
moins de tems qu'il n'en auroit fallu pour
le parcourir. Mais la facilité & l'éclat de
cette conquête ne firent qu'aigrir la jaloufie
des autres Puiffances . Le Pape , l'Empereur
, le Roi d'Efpagne , les Vénitiens
& les Milanois s'unirent pour dépouiller
Charles qui , effrayé de cette ligue , laiffa
une partie de fes troupes pour défendre fa
conquête , & reprit la route de fes Etats
avec le refte .
Cette retraite enhardit le Roi déthrôné ,
qui vint avec des fecours confidérables
pour chaffer les François de fes Etats ; les
conquerans fe défendirent long - tems avec
affez de bonheur , mais ils furent enfin
obligés de céder & d'abandonner les places
dont ils étoient les maîtres , & il ne
refta à la France que la honte d'avoir formé
une entrepriſe confidérable fans fin déterminée
, ou fans moyens pour y parvenir .
Les mauvais fuccès de Charles VIII ne
rebuterent point fon fucceffeur. Louis XII
fut à peine parvenu au thrône qu'il tourna
fes vûes vers le Milanès fur lequel il avoit
quelques droits ; la conquête en auroit été
difficile , s'il n'avoit été fécondé par les
Vénitiens. Le Milanès ne pouvoit pas réfifter
à ces forces réunies , & il fut fubjugué
en quinze jours. Louis ne bornoit pas
fon ambition à cette conquête , il convint
DECEMBRE . 1754. 105
avec les Espagnols d'attaquer à frais communs
le Royaume de Naples & de le partager
après la victoire. Fréderic ne fit qu'u
ne très-foible réfiftance ; mais les vainqueurs
n'eurent pas plutôt accablé l'ennemi
commun , qu'ils devinrent irréconciliables.
Cette divifion eut des fuites funeftes
aux François ; les avantages qu'avoient fur
eux les Eſpagnols affurerent, après bien des
combats & des négociations , Naples à Ferdinand
, fans que Louis , que les événemens
n'éclairoient jamais , apprît à connoître
les hommes , ni même à fe défier
de fon rival . Un aveuglement fi extraordinaire
le précipita bientôt dans de nouveaux
malheurs à l'occafion que nous allons rapporter.
» La République de Venife jettoit en
1508 un éclat qu'elle n'avoit pas eu au-
» paravant , & qu'elle n'a pas eu depuis.
» Sa domination s'étendoit fur les ifles de
Chypre & de Candie , fur les meilleurs
» ports du Royaume de Naples , fur les pla-
» ces maritimes de la Romagne & fur la
partie du Milanès qui fe trouvoit à ſa
» bienféance. Des poffeffions fi fort éloignées
les unes des autres étoient en quel-
» que maniere réunies par les flottes nom-
»breufes & bien équippées de cette Puiffance
, la feule qui en eût alors. Les dé-
"
"
23
E v
106 MERCURE DE FRANCE.
penfes qu'exigeoient ces armemens confidérables
ne l'épuifoient pas ; & fon
» commerce qui embraffoit tout le monde
» connu , la mettoit encore en état d'avoir
beaucoup de troupes de terre & de les
» mieux payer que les autres nations. Ces
forces n'étoient ni les feules ni même
les plus grandes reffources de l'Etat : il
pouvoit compter fur l'affection des fujets.
qui trouvoient un avantage fenfible à vi-
» vre fous un gouvernement qui entrete-
» noit l'abondance au - dedans , & qui paf-
» foit au- dehors pour le plus fage & le plus
profond de tous les gouvernemens.
99
39
"
و ر
» Pour fe maintenir dans cette pofition
» brillante , Venife travailloit fans relâche
» à mettre les forces de fes voifins dans un
tel équilibre , qu'elle pût rendre toujours
» fupérieur le parti qu'il lui conviendroit
d'embraffer. Le defir d'établir cette ba-
» lance de pouvoir , la chimere de tant de
» celebres politiques , l'empêchoit d'être fi-
» dele à fes alliances les plus folemnelles ,
» & de refpecter les droits les plus évidens
» des autres Souverains . Ses amis fatigués
" par fes défiances , & fes ennemis aigris
» par fes hauteurs , prirent peu à peu pour
» elle les mêmes fentimens . Comme cette
difpofition ne pouvoit pas être long - tems
» fecrette , on ne tarda pas à fe faire réci- '
"
DECEMBRE. 1754. 107
proquement confidence de fon averfion ,
» & cette confidence aboutit à une confpiration
générale contre la République .
L'hiftoire ne fournit gueres que le congrès
de Cambrai où plufieurs Puiffances fe
foient réunies contre une Puiffance moins
confidérable que chacune d'elles . Cette fameufe
ligue étoit compofée du Pape , du
Roi Catholique , de l'Empereur & de Louis
XII. Le Roi de France toujours fidele à
fes engagemens , entra en 1509 fur le territoire
de la République dans le tems dont
on étoit convenu , & avec les forces qu'il
devoit fournir. Il gagna par l'imprudence
du Général Vénitien qu'on lui oppofa , une
bataille complette , qui mit Venife à deux
doigts de fa perte .
La divifion des Princes confédérés fauva
la République. Louis vit tourner contre
lui les forces de la ligue , celles des
Suiffes & du Roi d'Angleterre. Malgré les
efforts réunis de tant d'ennemis , les François
fe foutinrent en Italie par des fuccès
tous les jours plus éclatans , jufqu'à la mort
du Duc de Nemours , qui fe fit tuer en foldat
à la bataille de Ravenne , qu'il avoit
gagnée en Général . Les vainqueurs déconcertés
par la mort de leur chef , s'affoibliffant
tous les jours par les divifions , les
maladies & les défertions , furent obligés
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
d'aller défendre le Milanès ; mais trop foibles
pour s'y maintenir , ils en furent chaf
fés par les Suiffes en 1512. Louis ne perdit
pas courage , il vint à bout d'amèner
les Venitiens à fon alliance, & de recouvrer
ce qu'il avoit perdu au - delà des Alpes .
» Cette conquête fut facile. Les Milanois
qui jufqu'alors avoient regardé les
François comme des Tyrans , les reçu-
» rent comme leurs libérateurs : ce qu'ils
éprouvoient de Sforce & fur-tout des
» Suiffes depuis la révolution , leur avoit
appris que l'orgueil , l'injuftice & le mépris
des loix & des bienféances étoient
" moins les vices d'une nation en particu-
» lier que de la profpérité en général . Ces
» réflexions les avoient conduits au paral-
» lele de leurs anciens & de leurs nou-
» veaux maîtres ; & ils avoient jugé que
33
ceux qui rachetoient les défauts des con-
» querans par la bonté de leur coeur & la
»facilité de leurs moeurs , devoient être
" préférés à ceux qui n'offroient pas les
"mêmes compenfations . » Malgré ces difpofitions
favorables , les François furent
encore chaffés de leur conquête.
François I fuivit les vûes de fon prédéceffeur
avec la même vivacité que fi elles
euffent été fes propres vûes. Il entra en
Italie , dont les Suiffes gardoient le paffaDECEMBRE
. 1754 109
ge ,
& gagna contr'eux la célebre bataille
de Marignan , qui lui ouvrit la conquête
du Milanès , où les François furent tranquilles
jufqu'en 1521 .
La guerre que commencerent alors à ſe
faire Charles- Quint & François I , fut vive
, fur- tout en Italie . Le Pape & l'Empereur
s'unirent pour chaffer les François du
Milanès dont ils étoient reftés les maîtres.
Lautrec qui y commandoit, fçavoit la guerre
, mais il n'avoit aucun talent pour le
gouvernement. On le trouvoit généralement
haut , fier & dédaigneux . Ses vices
& la dureté de fon adminiftration le rendirent
odieux aux Milanois , qui chercherent
à fortir de l'oppreffion . Lautrec qui
vit les fuites de cette fermentation , demanda
des fecours à la France , mais il nefut pas
affez fort pour fe défendre contre les confédérés
qui le chafferent du Milanès . Une
bataille que ce Général perdit enfuite
acheva la ruine des François en Italie.
François I ne fut point découragé. Il
vit toute l'Europe fe liguer contre lui fans
que cela changeât rien à fes projets. Il ne
réfléchiffoit pas affez pour voir le péril , &
avoit d'ailleurs trop de courage pour le
craindre. Il fe difpofoit à paffer les Alpes
avec une armée redoutable , lorfque la
confpiration du Connétable de Bourbon
116 MERCURE DE FRANCE.
l'arrêta dans fes Etats . Il chargea Bonnivet
de la conquête du Milanès .
33
» Profper Colonne fut le Général que
» la ligue lui oppofa . Cet Italien qui paſſa
» pour un des plus grands Capitaines
» de fon fiécle , faifoit la guerre avec
» moins d'éclat que de fageffe , & avoit
" pour maxime de ne rien abandonner à la
» fortune , même dans les cas les plus pref-
» fans. Il combinoit extrêmement toutes
fes démarches , & dans la crainte de les
déranger , il laiffoit échapper fouvent
» des occafions décifives que la négligence
» ou la foibleffe de l'ennemi lui préfen-
» toient . Sa maniere de faire la guerre
» étoit bonne en général , mais elle avoit
» le défaut d'être toujours la même ; il
ignoroit l'art de varier fes principes fui-
» vant les lieux , les tems , & les circonf
» tances. Il fut lent fans être irréfolu , &
» s'il manqua de l'activité néceffaire pour
fatiguer ou pour furprendre l'ennemi ,
" il fut affez vigilant pour n'être jamais
furpris . Le brillant & la gloire des ba-
» tailles ne le tentoient point , même dans
» fa jeuneffe ; fon ambition dans tous les
» âges fut de défendre ou de conquérir
n
33
des provinces fans répandre de fang.
» Exempt de l'inquiétude qu'on remarque
» dans la plupart des Généraux , il attenDECEMBRE.
1754.
»doit fans impatience le fruit de fes ma-
» noeuvres , & un fuccès , pour venir len-
» tement , n'en étoit pas moins un fuccès
» pour lui. Si la politique qui le porta à
» changer fi fouvent de parti le décria du
côté de la probité , elle lui donna la connoiffance
du génie militaire de plufieurs
» peuples , une autorité fuffifante pour les
» conduire , & l'adreffe néceffaire pour les
23
» accorder.
La moindre partie de ces talens eût fuffi
pour fermer l'entrée de l'Italie à Bonnivet
, vif, imprudent , préfomptueux &
inappliqué. Ce Général fit prefque autant
de fautes que de pas. Les François qui
avoient le pays contr'eux , un Général
qu'ils n'eftimoient pas , un ennemi qui
devenoit tous les jours plus fort , & à qui
on faifoit faire une guerre lente & à l'Italienne
, fe découragerent . Bonnivet qui
avoit formé un blocus devant Milan , fut
obligé de fe retirer. La mort de Colonne
ne rétablit pas les affaires des François .
L'Amiral voyant fon armée ruinée par les
défertions , ne fongea plus qu'à en ramener
les débris en France. Le Connétable de
Bourbon le pourfuivit dans fa retraite , &
entra en France avec une armée Espagnole :
il ne réuffit pas , & il fut forcé de regagner
F'Italie . Les François l'y fuivirent , & vin
rent affiéger Pavie.
112 MERCURE DE FRANCE.
"
» Antoine de Leve qui y commandoit ,
» avoit autant de génie que de valeur , &
» plus d'expérience encore que d'activité .
Né dans un état obfcur & d'abord fim-
» ple foldat , il étoit parvenu au com-
» mandement par d'utiles découvertes , &
» une fuite d'actions , la plûpart hardies &
toutes heureuſes . Un extérieur bas , igno-
"
ble même , ne lui ôtoit rien de l'auto-
» rité qu'il devoit avoir , parce qu'il avoit
»le talent de la parole , & une audace
» noble à laquelle les hommes ne réſiſ-
»tent pas. Ce qu'il y avoit d'inquiet ,
» d'auftere , & d'un peu barbare dans fon
» caractere , étoit corrigé ou adouci , fe-
» lon les occafions , par fon ambition , qui
» étoit vive , forte & éclairée. Il ne con-
»noiffoit de la religion & de la probité
» que les apparences. Sa fortune & la vo-
» lonté ou les intérêts du Prince , étoient
pour lui la fuprême loi .
Les efforts des François pour prendre
cette place étoient inutiles : l'armée diminuoit
tous les jours par le feu continuel de
la place , les maladies , les défertions , les
rigueurs de la faiſon , & le défaut des vivres
. Malgré tant de raiſons d'abandonner
le fiége , François s'y opiniâtra . Il ne
pouvoit pas fe réfoudre à abandonner une
entreprife qui lui avoit déja beaucoup cou
1
DECEMBRE. 1754 II
té, qui fixoit depuis long- tems l'attention
de toute l'Europe , & qu'il croyoit devoir
décider de fa réputation . Cette opiniâtreté
lui fut funefte. Il fut vaincu à Pavie , & fait
prifonnier.
Ce Prince étoit d'un caractere trop vif
& trop impatient pour foutenir fes malheurs
avec fermeté. Il fuccomba autant fous
le poids de fa foibleffe que fous celui de fes
revers , & il fut attaqué d'une maladie dangereufe.
Sorti de fa prifon après fa guérifon
, ilil recommença la guerre.
Il conclut un traité avec le Pape , les
Vénitiens & le Duc de Milan ; mais cette
ligue , dont le but étoit de rendre la li
berté aux Enfans de France qui étoient
reftés en ôtage à Madrid , d'affermir Sforce
dans fes Etats , & de remettre l'Italie entiere
dans la fituation où elle étoit avant
la guerre , n'eut qu'une iffue funcfte. Le
Duc d'Urbin qui commandoit les troupes
des confédérés , ruina les affaires
fes
fautes & fes incertitudes .
par
» Ce Général étoit lent & irréfolu :
» il voyoit toujours tant de raifons d'a-
" gir , & de n'agir pas , qu'il paffoit à difcuter
le tems qu'il auroit dû employer à
» combattre. Son imagination qui fe frappoit
aifément , groffiffoit toujours à fes
" yeux les forces de l'ennemi , & dimi-
"
114 MERCURE DE FRANCE.
» nuoit le nombre de fes propres troupes.
Il avoit le défaut ordinaire aux
» hommes timides , d'ôter le courage à fes
>> foldats en ne leur en croyant point , &
» d'enfer celui de l'ennemi en lui en fup-
» pofant trop. Les avantages qu'il avoit
" pour attaquer , & ceux que lui procu-
» reroit la victoire ne fe préfentoient ja-
» mais à lui : fon efprit ne voyoit que les
» hazards d'une action & les fuites d'une
» défaite. Tout , jufqu'à la réputation qu'il
ور
avoit de fçavoir fupérieurement la guer-
» re , nuifit à la caufe qu'il défendoit : fes
» maîtres éblouis par l'éclat de fon nom ,
approuvoient aveuglément toutes les dé-
» marches ; & les fubalternes accablés par
le poids de fon autorité , n'ofoient être
» d'un avis différent du fien , ou craignoient
de le foutenir.
Avec le caractere que nous venons
de tracer , il n'étoit pas poffible de rien
faire qui exigeât un peu de hardieffe ou
d'activité. Bourbon s'étant foutenu quelque
tems avec fort peu de troupes & fans
argeht , reçut enfin d'Allemagne des fecours
confidérables , avec lefquels il alla
faire le fiége de Rome , & y périt ; mais la
ville fut prife & abandonnée pendant plufieurs
mois à la licence & la cruauté du
foldat.
DECEMBRE. 1754 115
DE
lé n
C3
Ce fut l'occafion d'une nouvelle ligue
.contre l'Empereur , compofée des Rois de
France & d'Angleterre , des Vénitiens &
des Florentins , des Ducs de Milan & de
Ferrare , & du Marquis de Mantoue. Lautrec
commanda leurs forces réunies : il paffa
les Alpes à la tête d'une belle armée , &
s'en fervit pour réduire la plus grande partie
du Milanès fous les loix de Sforce ; fes
opérations furent vives , fages & fçavanres.
Il marcha enfuite à Naples pour en
faire le fiége ; il fut long , difficile , meurtrier
, & donna occafion à un événement
qui eut des fuites importantes.
33
و د
» André Doria , le plus grand homme
»de mer de fon fiécle , étoit entré au fer-
» vice de François I. & y avoit apporté la
hauteur , le courage & les moeurs d'un
Républicain. Les Miniftres accoutumés
» aux déférences & aux baffeffes des cour-
» tifans , conçurent aifément de la haine
contre un étranger qui ne vouloit recevoir
des ordres que du Roi . Comme l'ha-
» bitude de dépendre d'eux n'étoit pas en-
" core bien formée parmi les Grands , ils
craignirent qu'un exemple comme celui-
» là ne retardât les progrès de la fervitude.
générale qu'ils introduifoient avec fuc-
» cès dans le Royaume. Pour prévenir le
péril qui menaçoit leur autorité naiffan
"
"
23
116 MERCURE DE FRANCE.
te , ils confpirerent la perte d'un homme
dont ils n'étoient devenus ennemis
» que parce qu'il n'avoit pas voulu être
leur efclave. On ne pouvoit y parvenir
qu'en dégoûtant le Roi de lui , ou en le
» dégoûtant du Roi. Ces deux moyens fe
prêtant de la force l'un à l'autre , ils ne
» furent pas féparés . Doria fe vit infenfiblement
négligé , oublié , inſulté mê-
ม
» me .
D'autres injuftices ayant augmenté le
mécontentement de Doria , il alla porter
aux Impériaux fon crédit , fes confeils , fa
réputation & fon expérience , & parut
bientôt devant Naples pour la fecourir.
Ce contre- tems acheva d'abbattre Lautrec ,
qui luttoit depuis long-tems contre l'ennemi
, la pefte , la mifere & la famine.
Il mourut en déteftant les mauvais citoyens
dont l'Etat , l'armée & lui étoient les victimes.
Le Marquis de Saluces qui remplaça
Lautrec , manquoit de vûes , d'audace
& d'activité : il fe retira de devant
Naples , fe laiffa battre , & fut lui -même
prifonnier.
L'armée des confédérés qui étoit en
Lombardie , fut détruite peu de tems après
par Antoine de Leve. Cet événement avança
les négociations pour la paix , qui étoient
commencées , mais qui languiffoient ; la
DECEMBRE. 1754. 117
STA
paix fut faite à Cambray. L'Empereur ne
tarda pas à former le plan d'une ligue contre
le Roi de France , qui de fon côté ne
négligeoit rien pour fufciter des ennemis à
fon rival. Un événement fingulier prépara
le dénoument de ces intrigues.
Un Gentilhomme Milanois , nommé
Merveille , qui vivoit ordinairement en
France , étoit retourné dans fa patrie fous
prétexte de quelques affaires particulieres ;
mais en effet pour cimenter l'union qui
commençoit à fe former entre Sforce &
François I. Le fecret perça ; l'Empereur fut
inftruit de cette intelligence : le Duc de
Milan qui redoutoit fon reffentiment ,
chercha tous les moyens imaginables de
l'appaifer. Le hazard ou fon imprudence
lui en fournirent un affreux . Quelques domeftiques
de Merveille ayant tué dans une
querelle un Milanois , l'Agent de France
fut arrêté & décapité . Cet attentat , un
des plus crians que l'hiftoire fourniffe contre
le droit des gens , fit fur l'efprit de
François I. toute l'impreffion qu'il y devoit
faire ; mais il en différa la
vengeance , &
il attendit l'inftant que Charles Quint allât
porter la guerre en Afrique contre le Pirate
Barberouffe pour fatisfaire fon reffentiment
, réparer fa gloire , humilier Sforce ,
& recouvrer le Milanès, Il envoya par la
118 MERCURE DE FRANCE.
Savoye une armée nombreufe , qui débuta
par les plus brillans fuccès , & refta toutà-
coup dans une inaction dont on connoît
peu les motifs . Les Impériaux s'étant fortifiés
, elle fut obligée de repaffer en France
; l'Empereur l'y fuivit. Montmorenci ,
chargé de l'arrêter avec une armée bien
inférieure , s'étoit déterminé , malgré les
murmures des peuples & les railleries des
courtifans , à facrifier la Provence entiere
au falut du refte de l'Etat . Il avoit mis fon
armée fous Avignon , couverte par le Rhôpar
la Durance . L'Empereur , après
avoir fait quelques tentatives inutiles fur
Arles & fur Marſeille , effaya de faire fortir
Montmorenci de fes retranchemens , &
de l'engager à une bataille ; mais ce Général
fut ferme dans fes principes de reſter
fur la défenfive , & les Impériaux quitterent
la Provence , confumés par la faim ,
par les maladies , par la honte & par le
chagrin .
ne &
L'yvreffe où étoit François I. de fes derniers
fuccès , devoit entraîner néceffairement
l'abus de la victoire , & cela arriva
d'une maniere qui me paroît devoir être
remarquée.
» Les Comtés de Flandre & d'Artois re-
"levoient de tems immémorial de la Fran-
» ce. Charles- Quint en avoit rendu l'homDECEMBRE.
1754. 119
» mage comme fes prédéceffeurs , jufqu'à
» ce qu'on lui en eût cédé la fouveraineté
à Cambray. Ce Prince ayant depuis vio-
» lé ce traité en recommençant la guerre ,
" on prétendit qu'il étoit déchu de tous
» les avantages qu'on lui avoit faits , qu'il
» étoit redevenu vaffal de la Couronne
» que cette qualité le rendoit coupable de
» félonie , & devoit faire confifquer fes
» Fiefs. Ce raifonnement expofé en plein
» Parlement au Roi , aux Princes du Sang ,
» à tous les Pairs du Royaume , par l'Avo-
» cat Général Cappel , dans le mois de
» Janvier 1937 , fit ordonner que l'Empe-
» reur feroit cité fur la frontiere , pour ré-
»pondre lui- même , ou du moins par fes
Députés. Le tems prefcrit pour compa-
» roître s'étant écoulé fans que perfonne
» fe fût préfenté , la Flandre & l'Artois fu-
» rent déclarés réunis à la Couronne.
39
"3
François étoit fans doute affez éclairé
» pour regarder cette procédure comme
» une vaine formalité ; mais cette con-
» viction , loin de le juftifier , comme le
» prétendent fes panégyriftes , le rendoit
» évidemment plus blâmable . Il ne tiroit
qu'une vengeance inutile de l'Empereur ,
» qui par des calomnies femées adroite-
» ment , l'avoient décrié dans toute l'Eu-
"
rope , & il perdoit la réputation de
120 MERCURE DE FRANCE.
générofité qu'il avoit eue jufqu'alors ,
» fans qu'il lui en revînt aucun avantage..
" Cette conduite étoit la preuve que ce
» Prince ne faifoit la guerre qu'à Charles
, tandis que Charles la faifoit à la
» France. Qu'on y prenne garde , & on
» trouvera dans cette obfervation , qui
»pour être nouvelle , n'eft pas moins fondée
, la raifon des avantages que la
» Maifon d'Autriche remporta fur celle de
» France , dès les premiers tems de leur
concurrence . Le Chef de la premiere n'é-
» toit déterminé à agir que par des inté-
" rêt d'Etat , & celui de la feconde n'a-
» voit en vûe ordinairement que des paf-
»fions particulieres. Il portoit ce motif
» petit & bas qui entraîne toujours l'hu-
» miliation ou la ruine des Empires , juf-
» ques dans des événemens qui paroif-
» foient partir d'une politique profonde &
» lumineufe ; tel , par exemple , que l'al-
» liance qu'il contracta avec Soliman.
Dès que ce traité fut conclu , le Grand
Seigneur entra en Hongrie à la tête de cent
mille hommes , & envoya une flotte fur
les côtes de Naples. Ces deux armées eurent
quelques avantages , qui auroient pû
conduire plus loin fi François eût paffé les
Alpes en même tems avec une nombreuſe
armée la lenteur gâta tout. Le Roi , malgré
DECEMBRE . 1754. 121
gré d'affez grands avantages qu'il rempor
ta en Italie où il étoit enfin paffé , quitta
par légereté les armes qu'il avoit prifes par
reffentiment , & conclut une treve de dix
ans avec l'Empereur.
Une fermentation dangereufe qui commençoit
déja à agiter les Pays bas , rendoit
cet accomodement très - important pour
Charles - Quint. Ce Prince fentoit la néceffité
de pafler aux Pays-bas pour appaifer
les troubles : Montmorenci lui fit accorder
ce paffage par la France , à des conditions
que ce Prince ne tint pas. La chûte du
Connétable fuivit une infidélité dont il
avoit été caufe . La difgrace de ce favori
tout puiflant fut- elle un bonheur ou un
malheur pour la France ? le Lecteur en
pourra juger.
" Montmorenci , un des hommes les
plus célébres de fon. fiécle , avoit les
» moeurs auſteres , mais de cette auſtérité
» qui naît plutôt d'un efprit chagrin que
» d'un coeur vertueux . Plus ambitieux de
» dominer que jaloux de plaire , il ne re-
» doutoit pas d'être haï , pourvû qu'il fût
>> craint ; la fierté & de faux principes
qu'il s'étoit faits , lui faifoient regarder
»comme des baffeffes des ménagemens rai-
» fonnables qui lui auroient concilié l'eftime
& l'amour des peuples. L'ordre qu'il
I. Vol. F
122 MERCURE DE FRANCE.
établiffoit par tout où il avoit de l'au-
» torité , n'étoit pas précisément de l'or-
» dre , c'étoit de la gêne : on y démêloit
»une certaine pédanterie qui n'eft guere
» moins commune à la Cour & à l'armée
qu'ailleurs , quoiqu'elle y foit infiniment
plus ridicule. Il n'eftimoit & n'a-
» vançoit les hommes qu'à raifon du plus
» ou du moins de reffemblance qu'ils
» avoient avec lui , & il confondoit les
citoyens fans talens avec les citoyens
» qui en avoient d'autres que les fiens ,
Dou qui les avoient autrement que lui.
» Naturellement defpotique , il puniffoit
le crime fans obferver les formalités que
» preferit fagement la loi , & il fe croyoit
» difpenfé de récompenfer les actions uti-
» les à la patrie , fous prétexte qu'elles
» étoient d'obligation . Le furnom de Ca-
» ton de la Cour qu'on lui donna , étoit
» plutôt la cenfure de fes manieres que
l'éloge de fon coeur : il l'avoit fi aigre
» que la religion même n'avoit pû la-
" doucir , & qu'il étoit paffé en proverbe
» de dire : Dien nous garde des patenêtres du
ต
» Connétable. Il eut toute fa vie de fauffes
» idées fur la grandeur ; il la faifoit confifter
à gêner ceax qui l'approchoient , à
" faire éclater fes reffentimens , à éviter les
amuſemens publics , à tenir des difcours
22
DECEMBRE . 1754 123
"3
و ر
fiers & infultans , à outrer les dépenfes
qui étoient purement de fafte. La nature
» lui avoit refufé la connoiffance des hom-
» mes , & à plus forte raifon le talent de
» les former : il ne voyoit pour les gou-
» verner que la crainte ; maniere baffe , qui
" avilit les ames les plus élevées , & qui
» pour un crime qu'elle empêche , étouffe
» le germe de mille vertus. A juger de
» Montmorenci par les places qu'il occu-
» pa , les affaires dont il fut chargé , l'au-
» torité qu'il eut , on croiroit qu'il fut
» très intrigant ou très- habile ; cependant
» il étoit fans manége , & fa capacité étoit
» médiocre : le hazard & fa naiffance con-
» tribuerent beaucoup à fon élévation .
» Comme tous les Miniftres accrédités , il
» voulut fe mêler des finances , & par une
» erreur malheureufement trop commune ,
il crut qu'il fuffifoit d'avoir un caractere
dur pour les bien adminiftrer . On ne le
foupçonna jamais de rien détourner des
» deniers publics ; mais il abufoit de la
» facilité de fes maîtres pour fe faire don-
» ner : forte de malverfation moins crimi-
» nelle peut-être que la premiere , mais
qui n'eft gueres moins odieufe. Toutes
» les négociations dont il fut chargé réuf-
» firent mal : il y portoit de la hauteur ,
» de l'entêtement , de l'aigreur , des idées
"
"
"
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
» étroites , un goût trop marqué pour le cé-
» témonial. Son talent pour la guerre fe bornoit
prefque à une prudence lente , qui eft
» le plus fouvent la marque d'un efprit froid,
»timide & ftérile : il réuffit quelquefois
» à fe défendre , mais il ne fçut jamais ni
attaquer ni vaincre. Ce qui diftingua le
plus fa vie des vies ordinaires , c'eft la
» maniere dont il foutint les difgraces
qu'il efluya fa fermeté auroit frappé
davantage , fi l'oftentation dont elle étoit
accompagnée n'eût annoncé plus d'or-
» gueil que de vertu .
"
99
:
Cependant on chercha les moyens de
tirer une vengeance füre & éclatante de
l'Empereur ; la guerre lui fut déclarée en
1542. Les François ouvrirent la campagne
par le Rouffillon & les Pays- Bas , où
ils eurent quelques fuccès. M. d'Enguien
gagna en Piémont la bataille de Cerifolesdont
il perdit les fruits , parce qu'on ne
pût pas lui envoyer des fecours. L'Empereur
& le Roi d'Angleterre s'unirent pour
entrer en France en même tems avec une
armée nombreuſe ; la jaloufie & les divifions
de ces deux Princes fauverent le
Royaume : l'Empereur même , par le défaut
des vivres qui lui manquerent par la fage
attention qu'on eut de tout dévafter , ſe
feroit vû réduit à périr ou de fe rendre
DECEMBRE. 1754. 125
prifonnier , fi les intrigues de la Cour n'a
voient avancé la conclufion de la paix qui
fut fignée à Crépy en 1544 , & à laquelle
François I. ne furvêcut pas long-tems.
» Ce Prince joignoit à un goût décidé
» pour tous les exercices du corps , l'adreffe
» néceffaire pour y exceller , & affez de
fanté pour s'y livrer fans rifque. Il n'avoit
pas cet air impofant qui a fait le
plus grand mérite de quelques Souve-
» rains ; mais il régnoit dans toutes les ma
» nieres une franchiſe qui préparoit à l'a-
» mour & qui infpiroit la confiance . Pour
»trouver accès auprès de lui , il n'étoit pas
» néceffaire d'avoir des places , de la ré-
»putation ou de la naiffance ; il fuffifoit
d'être François ou même homme . Sa con-
» verfation réuniffoit les agrémens que
» doivent donner la gaieté , le naturel , la
» vivacité & les connoiflances. Il parloit
"
»
beaucoup ; & quand il auroit été un par-
» ticulier , on n'auroit pas trouvé qu'il
parlât trop. Le defir de la louange qui
rend quelquefois grands les Rois qui
» l'ont , mais qui ne fait le plus fouvent
» qu'avilir ceux qui les entourent , fut une
de fes paffions : fon caractere autoriſe à
penfer qu'il s'en feroit rendu digne , fi
les flateurs ne l'avoient perdu .
n
» Contre l'ordinaire des hommes nés
F iij
126 MERCURE DE FRANCE.
» pour gouverner , qui ne forment prefque'
jamais de projets dont le défaut même
de fuccès ne foit fuivi de quelque avan-
"9
ود
و د
tage , il ne s'occupoit que de ce que les
» événemens avoient d'éclatant : on ne l'amena
jamais à fentir que dans des coups
» d'état la gloire & l'utilité font le plus
»fouvent inféparables . Les partis violens
» qui ne font permis que dans des fitua-
» tions defefpérées , ou quand on fe fent
» affez de force & de génie pour les foute-
» nir , ne lui coutoient rien à prendre : l'efprit
romanefque de fon fiécle & fon imprudence
particuliere l'empêchoient de
» voir les difficultés attachées aux affaires
& celles que fon caractere y ajoûteroit .
"3
Quoiqu'il s'occupât beaucoup du foin.
d'étendre fon autorité , il ne gouverna
jamais lui-même. L'Etat fut fucceffive-
»ment abandonné aux caprices de la Ducheffe
d'Angoulême , aux paffions des
Miniftres , à l'avidité des favoris. Il eut
» une probité d'oftentation qui ne lui
» mettoit pas de manquer de parole à fes
» ennemis des principes vrais & réels ſe
perferoient
étendus jufqu'à fes fujets , &
» l'auroient empêché de les dépouiller de
» droits effentiels fondés fur les conven-
» tions & fur la nature. La jalousie qui eft
auffi ordinaire & plus dangereufe fur le
DECEMBRE.
1754. 127
5
I
thrône que dans les conditions privées
n'effleura pas feulement fon ame : il étoit
»foldat , il fe croyoit Général , & il louoit
fans effort , avec plaifir même , tous ceux
» qui avoient fait à la guerre une action
» de valeur ou d'habileté. Le feu qu'il met-
» toit d'abord dans fes entrepriſes , s'étei-
"gnoit tout- à - coup fans pouvoir être nour-
»ri par le fuccès , ni rallumé par les difgraces.
Il n'étoit donné à ce Prince , fi
»l'on peut parler ainfi , que d'avoir des
» demi-fentimens & de faire des demi -ac-
» tions. Comme il avoit beaucoup d'éléva
» tion & qu'il réfléchiffoit peu , il dédaignoit
l'intrigue & négligeoit trop les ap-
» parences : fon rival moins délicat & plus
appliqué , profita de cette imprudente
» hauteur , pour lui ôter dans l'Europe en-
» tiere une réputation de probité qui lui
» auroit donné des alliés fideles & parmi
» les François même , une réputation d'ha-
» bileté qui auroit affermi leur courage.
La franchife , la fenfibilité , la générofi-
» té , qui ont été dans tous les fiécles la bafe
» des réputations les plus pures , furent la
» ruine de la fienne : la premiere de ces
» vertus lui fit trahir fes fecrets ; la feconde
» ne lui infpira qu'une compaffion ftérile
pour des peuples furchargés qu'il devoit
foulager ; la derniere lui fit prodiguer à
F iiij
728 MERCURE DE FRANCE.
des Courtifans ce qui étoit dû à ceux qui
» fervoient l'Etat . Son adminiftration fut
accompagnée de tous les defordres qui
»deshonorent le regne des Souverains cré-
» dules , vains , inconftans , fans principes ,
» fans expérience , fans connoiffance des
» hommes & fans fermeté.
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Résumé : « MEMOIRES historiques, militaires & politiques de l'Europe, depuis l'élévation [...] »
Les 'Mémoires historiques, militaires et politiques de l'Europe' de l'abbé Raynal couvrent la période de 1519 à 1748, avec un focus sur les guerres entre Charles Quint et François Ier de 1521 à 1544. L'Italie, prospère en 1492 grâce à Laurent de Médicis, connut des troubles après sa mort. Ludovic Sforza, duc de Milan, incita Charles VIII de France à revendiquer le royaume de Naples. Charles VIII, motivé par la gloire et la nécessité de repeupler son royaume, entreprit cette conquête sans préparation adéquate et s'allia avec Ferdinand et Maximilien. L'Italie, divisée, ne put offrir une résistance efficace. Charles VIII conquit Naples sans combat, mais une coalition le força à se retirer. Louis XII, successeur de Charles VIII, conquit le Milanais avec l'aide des Vénitiens, mais des divisions internes et des rivalités avec les Espagnols lui firent perdre Naples. La République de Venise, puissante et prospère, chercha à maintenir un équilibre de pouvoir en Italie. Une coalition formée par le Pape, le Roi Catholique, l'Empereur et Louis XII attaqua Venise. Louis XII remporta une bataille décisive, mais des divisions internes et des maladies affaiblirent les forces françaises. Venise récupéra ses territoires grâce à l'alliance avec Louis XII. François Ier poursuivit les ambitions italiennes de ses prédécesseurs. Il remporta la bataille de Marignan et conquit le Milanais, mais une coalition menée par Charles Quint et le Pape le chassa du Milanais. Malgré les ligues européennes contre lui, François Ier resta déterminé à reconquérir l'Italie. Profper Colonne, un général italien, menait une guerre méthodique mais manquait de flexibilité. Bonnivet, un général français, fut opposé à Colonne. Ses erreurs stratégiques contribuèrent à la défaite des Français. Antoine de Leve, commandant à Pavie, était un soldat talentueux, mais les efforts des Français pour prendre Pavie échouèrent. François Ier fut vaincu et fait prisonnier à Pavie. Après sa libération, il recommença la guerre et forma une ligue avec le Pape, les Vénetiens et le Duc de Milan. Cette alliance fut inefficace en raison des erreurs du Duc d'Urbin. Le Connétable de Bourbon, timide et hésitant, ne parvint pas à exploiter les avantages stratégiques. Il fut tué lors du siège de Rome, qui fut pris et pillé par les troupes impériales. Une nouvelle ligue contre l'Empereur fut formée, incluant la France, l'Angleterre, Venise, Florence, Milan, Ferrare et Mantoue. Lautrec réussit à réduire une grande partie du Milanais mais mourut lors du siège de Naples. André Doria, un amiral réputé, se mit au service de l'Empereur après avoir été négligé par les ministres français. Le Marquis de Saluces manqua de vision et fut battu, entraînant la destruction de l'armée des confédérés. La paix de Cambray fut signée, mais les intrigues continuèrent. François Ier envoya une armée en Italie, qui connut des succès initiaux mais dut se retirer face aux Impériaux. Montmorency réussit à repousser l'Empereur. François Ier décida de confisquer les comtés de Flandre et d'Artois, accusant Charles Quint de félonie. Cette décision montra que François Ier menait une guerre personnelle contre Charles Quint, tandis que ce dernier combattait pour la France. En 1542, François Ier conclut une alliance avec Soliman, permettant au Grand Seigneur d'envahir la Hongrie et d'envoyer une flotte sur les côtes de Naples. Cependant, la lenteur de François Ier à passer les Alpes compromit ces avantages. Malgré quelques succès en Italie, il conclut une trêve de dix ans avec l'Empereur en raison de troubles dans les Pays-Bas. Montmorency, un homme célèbre de son siècle, établit un ordre rigide et fut perçu comme despotique. La guerre contre l'Empereur fut déclarée en 1542, avec des succès initiaux en Rouffillon et en Pays-Bas. La paix fut signée à Crépy en 1544. François Ier était franc et généreux, mais manquait de projets à long terme et laissait l'État aux caprices de ses ministres.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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127
p. 86-101
Réflexions de M. le Marquis de Lassé, mort en 1738.
Début :
On entend dire sans cesse qu'on devroit permettre à la Noblesse de trafiquer [...]
Mots clefs :
Noblesse, Gouvernement, Dignités, Homme, Guerre, Évêque, Armes, Église, Profession
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texteReconnaissance textuelle : Réflexions de M. le Marquis de Lassé, mort en 1738.
Réflexions de M.le Marquis de Laffe ,
mort en 1738.
Nentend dire fans ceffe qu'on devroit
permettre à la Nobleffe de trafiquer
comme en Angleterre.
Qu'on eft moins heureux fous le Gouvernement
préfent & dans le fiécle où nous
vivons , que l'on n'étoit autrefois.
Que le bien eft préférable aux dignités.
Qu'il faudroit retrancher le luxe.
Et que la condition des gens d'Eglife eft
plus heureufe que celle des hommes qui
fuivent la profeffion des armes.
Pour moi je penſe fort différemment fur
tous ces articles.
I.
que
La Nobleffe fournit un nombre infini
d'Officiers , en quoi confifte la plus grande
force de nos armées ; car les foldats des
autres nations font du moins auffi bons
les nôtres , & plus endurcis au travail ; &
c'eft cette Nobleffe qui nous a tant de fois
donné la fupériorité fur nos ennemis , &
qui a fauve la France dans les tems les plus
malheureux . Il n'y a qu'à lire notre hiftoire
pour en être inftruit.
DECEMBRE. 1754. 87
Les Gentilshommes animés par l'exemple
de leurs peres , & élevés dès leur enfance
à n'efperer ni bien ni confidération
qué par la guerre & les périls , y portent
toutes leurs penfées ; on ne leur parle d'autre
chofe , & ils fe forment prefqu'en naiffant
à cette valeur dont ils doivent tout
attendre .
Si on leur ouvre une autre porte , & fi
le commerce leur eft permis , ils fuivront
aifément une route bien plus facile &
moins périlleufe , qui les tirera de la pauvreté
où ils font , & leur donnera des richeffes
aifées à acquerir , qui leur fourniront
toutes les commodités & tous les plaifirs
que les hommes recherchent avec tant
de foin. Que n'avoit pas déja fait fur eux
le tems du fyftême du papier , quelque
court qu'il ait été ? C'eft un exemple qu'on
ne doit jamais oublier .
Les peres qui auront commencé ce genre
de vie , y éleveront leurs enfans , & en
peu de tems on verra difparoître cet efprit
guerrier qui a toujours diftingué la Nobleffe
Françoife , & on n'aura plus que des
négocians à la place de ces braves foldats ,
tant vantés dans tous les tems .
Si ce malheur arrivoit , les conféquences
font aisées, à tirer ; & il n'eft pas diffi ile
dejuger ce qu'il en coûteroit à la France ,
88 MERCURE DE FRANCE.
qui eft un Royaume établi par les armes ,
& qui eft fitué de façon qu'il ne ſe peut
foutenir que par ces mêmes armes qui
l'ont fondé.
II.
On fe plaint fans ceffe & du Gouverne
ment & du fiécle dans lequel nous vivons :
il n'y a qu'à lire notre hiftoire & les autres
pour connoître qu'il n'y en a jamais eu
où l'on ait été fi heureux , où le Gouver
nement ait été plus doux , où les hommes
ayent été moins méchans , & où il fe foit
commis moins de crimes.
Songeons aux tems où les particuliers
fe faifoient la guerre les uns aux autres ,
où l'on n'étoit en fûreté ni dans les grands
chemins ni même dans fa maifon , où il
falloit marcher armé & s'enfermer dans
des grilles & dans des foffés. Rappellonsnous
les guerres des Anglois , le malheureux
regne de Charles VI , les troubles des
Huguenots , la Saint Barthelemi , deux Rois
affaffinés , & tous les chefs de l'un & de
l'autre parti égorgés , le poifon , les meurtres
, les duels , les affaffinats fi communs ;
les Seigneurs érigés en tyrans dans les provinces
, & nos dernieres guerres civiles ;
& comparons ces tems-là avec celui - ci
toutes ces horreurs avec la tranquillité
DECEMBRE . 1754 89
dont nous jouiffons & dont nous avons
joui depuis le regne de Louis XIV , qui a
rétabli l'ordre & la fûreté par- tout ; & jugeons
après fi nous avons lieu de nous
plaindre ; fi les maux qui nous font crier
peuvent être mis en comparaifon avec des
malheurs fi effroyables .
Les moeurs s'adouciffent même par- tout ;
les Turcs ne font plus fi cruels , ni les
Mofcovites fi barbares . Les Grands Seigneurs
ne font plus mourir leurs freres ,
& les arts & la politeffe s'établiffent parmi
les Mofcovites.
Le feu Roi d'Angleterre , le Prince
d'Orange & Tekeli font morts dans leur
lit ; & cependant quel intérêt n'avoit - on
pas à s'en défaire ?
III.
On entend dire tous les jours que le
bien eft préférable à tout , & qu'il n'eft
queftion que d'en avoir . Je fuis perſuadé
que cela n'eft pas vrai ; je ne dis pas qu'on
ne tire de grands avantages des richeffes ,
mais on en tire de bien plus grands d'une
illuftre naiffance & des dignités.
Dès qu'on a affez de bien pour avoir
Toutes les commodités de la vie , le furplus
* Jacques II.
90 MERCURE DE FRANCE.
n'eft néceffaire que pour nous donner de la
confidération , & on ne fçauroit nier que
celle qu'on a pour un homme diftingué
par fa nobleffe & par fes dignités , ne foit
bien plus grande que celle qu'on a pour
un homme riche. De plus , il n'y a rien
où le premier ne puiffe prétendre s'il a du
mérite , tous les chemins lui font ouverts ;
au lieu qu'ils font fermés à celui qui n'a
des richeffes fans naiffance : il eft arque
rêté par tout , quoiqu'il ait du mérite , il
effuye des dégoûts en cent occafions , & il
femble même à un homme de qualité qu'il
lui fait trop d'honneur d'aller chez lui , &
de manger fon bien ; il lui paroît qu'il y a
un droit , & qu'il n'en doit avoir que
pour lui prêter ; s'il ne le fait pas , il s'en
plaint hautement , & parle de lui avec
mépris .
Bien loin qu'on ne fafle
affez de cas
pas
de la naiffance en France , comme on le
dit à tous momens , il est certain qu'on
en fait plus qu'on ne devroit , & qu'elle
donne de trop grands avantages fur le mérite
perfonnel.
Autre difcours fort ordinaire & trèsfaux.
On dit que lorfqu'on fe trouve à
portée d'obtenir des graces , il ne faut
fonger qu'à avoir du bien ; c'eft un abus :
il faut fans balancer préferer les dignités
DECEMBRE. 1754
eft
au bien , car il eft certain que les dignités
l'attireront dans la fuite. La Cour
quafi engagée , & ne peut plus vous donner
qué des chofes confidérables , au lieu
que le bien fans dignité vous éléve fort
peu , & fe diffipe promptement.
IV.
Perfonne ne difconvient qu'il n'y a rien
de plus néceffaire à un Etat que la circulation
de l'argent , qui fans cette circulation
demeureroit dans le fond des coffres ,
auffi inutile que s'il étoit encore dans le
centre de la terre ; & le luxe eft le moyen
le plus fimple & le plus aifé pour faire repaffer
l'argent des riches aux pauvres ,
puifque ce moyen eft volontaire , & même
agréable.
Les maisons magnifiques que les Seigneurs
& encore plus les gens d'affaires
font bâtir , ornent le Royaume , &
font retourner l'argent à toutes fortes d'ou
vriers qui y font employés. Les meubles ,
les carroffes , les étoffes , les dentelles , &
mille autres ajuftemens inventés par les
Marchands , font vivre une infinité de
gens ; & les Dames qui donnent avec plaifir
cent piftoles pour une garniture de
dentelles qui font faites par de pauvres
2 MERCURE DE FRANCE.
femmes & par de pauvres filles , ne leur
donneroient certainement pas cet argent
par charité. Il est même plus utile que ce
foit le prix de leur travail que fi on les laiffoit
dans l'oifiveté.
Il y a encore une raiſon particuliere pour
la France : comme fes peuples font les plus
induftrieux de l'Europe , toutes les nations
y viennent chercher leurs modes , & quantité
de chofes qui y font mieux travaillées
qu'ailleurs , & par là y apportent une trèsgrande
quantité d'argent.
Et fi on m'objecte que le luxe ruine les
Seigneurs & les gens riches ; eh tant mieux :
fans qu'on leur faffe violence , il fait retourner
leur argent aux pauvres qui en
ont plus de befoin qu'eux.
V.
On ne fçauroit vivre heureux fans confidération
, & on ne fçauroit avoir de véritable
confidération qu'en rempliffant les
devoirs de fon état . Ces principes établis ,
que je ne crois pas qu'on puiffe contef
ter , voici les conféquences que j'en tire.
Il faut qu'an homme d'Eglife s'affujettifle
à toutes les bienféances & à tous les
devoirs de fa profeffion , qui font fort contraignans
& très- ennuyeux , fans quoi il
DECEMBRE. 1754. 93
me fçauroit avoir de confidération.
Il n'y a perfonne qui ne fente qu'un
Abbé qu'on voit aux fpectacles , dans les
jeux & aux affemblées , n'eft pas à fa place
; & les hommes les plus débauchés ont
une forte de mépris pour un Eccléfiaftique
qui les imite.
Ce que je dis des Abbés feroit encore
beaucoup plus fcandaleux dans un Evêque
j'avoue que les enfans deftinés à l'Eglife
par les familles , & qui embraſſent
cette profeffion , font des fortunes bien
plus promptes & plus aifées que leurs freres
; ils recueillent le fruit des fervices de
leurs parens. Il y a tant de biens d'Eglife
en France , qu'ils ont ordinairement des
Abbayes prefqu'en naiffant , & fans avoir
rien fait pour les mériter. Il eft même rare
qu'un homme de qualité ne devienne pas
Evêque mais à quoi fervent les dignités ,
fi ce n'eft à rendre la vie heureufe ?
:
Suivons celle d'un Abbé de condition , à
commencer dès fon enfance . On le met au
Collége , où l'on tâche de le faire étudier
avec plus de foin que fes freres , ce qui
ne plaît guere à un enfant ; & au fortir du
Collége , il les voit aller à l'Académie avec
des épées & de beaux habits ; pour lui on
lui donne un habit noir & un petit collet ,
& on l'envoye d'ordinaire loger avec un
94 MERCURE DE FRANCE.
Docteur , proche la Sorbonne , où il faut
qu'il aille tous les jours pendant trois ans
entendre des leçons : enfuite il eft Bachelier,
il parvient à être fur les bancs où il difpute
de Théologie . Il entre en licence , il
foutient des Thefes , enfin il eft Docteur
à vingt-cinq ans. Qu'on falle réflexion à la
trifteffe du chemin par lequel il a marché
jufqu'à cet âge ; & c'eft pourtant une partie
confidérable de la vie.
Il n'en n'eſt pas quitte pour cela ; il faut
encore qu'il foit dans un Séminaire pendant
je ne fçais combien de tems : enfuite
il entre dans le monde , où il doit fe priver
de la plupart des plaifirs pour lefquels
on a beaucoup de goût quand on est jeune:
il doit prendre garde aux compagnies
qu'il voit , & fur-tout faire enforte qu'on
ne parle pas de lui , la réputation d'une
femme n'étant pas plus délicate que la
fienne .
Malgré cette contrainte , la vie qu'il
mene alors peut être fupportable , mais
elle n'a qu'un tems. Un vieux Abbé qui
traîne dans les rues n'a pas bonne grace ,
il reffemble à une vieille fille , & on eft i
honteux de n'être pas Evêque à un certain
âge.
Je fuppofe qu'il y parvient , ce qui véritablement
ne lui peut gueres manquer?
DECEMBRE. ورب . 1754
,
ayant eu une bonne conduite ; en eft- il
plus heureux ? Il a une grande dignité , il
eft riche ; mais quel ufage peut- il faire de
fes richeffes ? Il faut qu'il réfide dans fon
Evêché , qui eft fouvent un féjour fort
trifte , & une ville où il y a bien mauvaiſe
compagnie : & quand il attrapperoit une
grande ville où la compagnie feroit meilleure
il n'en fçauroit faire un certain
ufage. Le commerce familier des femmes ,
les foupers agréables , les propos libres ,
tout ce qui peut avoir l'air de galanterie
ou de débauche , font chofes qui lui
font interdites ; la chaffe même ne lui eft
pas permife , & il faut qu'il foit prefque
toujours avec des Moines , des Prêtres ,
des Curés , des Grands Vicaires , à regler
fon Dioceſe. Et fi par hazard il avoit quelque
commerce avec une femme , elle deviendroit
fon tyran , & il auroit tout à
craindre de fon indifcrétion & de fa mé
chanceté. Il feroit dans le même cas à l'égard
de fes domeftiques. Enfin il n'y a
qu'une véritable piété qui puiffe le rendre
heureux. Il est vrai qu'il peut venir de
tems en tems à Paris , par de certaines raifons
, ou fous quelques prétextes ; mais ces
voyages ne doivent être ni longs ni fréquens
, & il doit compter que fa demeure
eft fon Diocèfe , où il paffera fa vie ; &
96 MERCURE DE FRANCE.
encore de quelle façon eft- il à Paris quand
il y vient hors qu'il ait une famille qui
le puiffe loger , il demeure dans un hôtel
garni : les fpectacles , les promenades , les
jeux , les affemblées , enfin tout ce qu'on
appelle les plaifirs , lui font interdits ; &
s'il veut avoir l'eftime du public , il n'y
doit voir que de certaines compagnies , &
il faut que fa conduite foit bien fage &
bien mefurée . Je conclus de tout cela ,
qu'un Eccléfiaftique qui d'un petit état
devient Evêque , fait une fortune brillante
& agréable , mais que c'eft un exil ennuyeux
pour les Abbés qui ont un nom ,
& c'eft eux que j'ai eu en vûe dans tout ce
que je viens de dire.
Voilà quelle eft la condition des Abbés :
il faut préfentement examiner celle des
gens de qualité deftinés à la profeffion des
armes .
Ils commencent prefqu'au fortir de l'enfance
à mener une vie agréable. On les
inet à l'Académie , où on leur apprend toutes
fortes d'exercices qui font fort du goût
de la jeuneffe . Ils jouent à la paume , ils
vont aux fpectacles , aux promenades publiques
, & ils jouiffent d'un commencement
de liberté. Au fortir de l'Académie ,
ils l'ont entiere : on les mene à la Cour ,
on les préfente au Roi & à tout ce qu'il y a
de
DECEMBRE . 1754 97
de plus grand ; on leur donne un équipage
, de beaux habits ; aucuns plaifirs ne
leur font défendus , le jeu , la chaffe , la
bonne chere : on leur recommande feulement
de les prendre avec les jeunes gens
de leur âge , que leur naiffance & l'air
dont ils font dans le monde diftingue des
autres , & fur tout d'éviter la mauvaiſe
compagnie. L'amour , paffion bien naturelle
dans cet âge , leur fied à merveille ;
on leur paffe tout , hors ce qui attaque
Phonnête homme . Il eft bon même qu'on
parle d'eux , & l'obfcurité eft ce qu'ils ont
le plus à craindre : ils font des fêtes , des
plaifirs , des voyages du Roi , & c'est par
un chemin fi agréable à la jeuneffe qu'ils
acquierent fa familiarité , & qu'ils commencent
leur fortune.
Pendant ce tems , leur famille travaille
à leur faire avoir un emploi convenable à
leur condition & à la profeffion qu'ils ont
embraffée , & c'eft encore un nouveau plaifir
pour un jeune homine bien né , de commander
à des gens de guerre , ce détail
d'armes & de chevaux eft une occupation
qui lui plaît beaucoup . Cependant les années
viennent , & lui apportent plus de
raiſon : la carriere qu'il doit courre eft ouverte
; il déploye les talens que Dieu lui a
donnés ; il fonge plus férieufement à ac
II.Vol. E
98 MERCURE DE FRANCE.
querir de la réputation & à faire fa fortune
, & il cherche les occafions de fe
diftinguer. S'il entre dans le monde dans
un tems de paix , il eft ravi qu'il ſe préfente
quelque occafion d'aller chercher la
guerre dans les pays étrangers ; & fi la
guerre eft dans fon pays , il fonge à y acquerir
par fon courage la gloire la plus
flateufe de toutes , & des connoiffances
qui le rendent capable des premiers emplois
, qui peuvent le conduire aux plus
grands honneurs : il les voit en perfpective
; il n'y arrivera peut-être pas , mais il
a le plaifir de les efpérer en marchant pat
le chemin qui y mene , & ce chemin eft
plus rempli de rofes que d'épines. Il y a
des fatigues & des périls , mais ils ne font
ni fi grands ni fi fréquens qu'ils le difent ;
prefque tout le monde veut en impofer , &
cherche à fe faire valoir. Une fatigue qu'il
faut que toute une armée faffe , ne peut
jamais être extrême , fur- tout pour un hom
me de condition , qui a d'ordinaire beau
coup d'équipages & beaucoup de commodités
; & il eft bien rare & comme impoffible
qu'il manque des chofes néceſſaires
à la vie , même dans les jours les plus
fâcheux , & ces jours de peine n'arrivent
pas fouvent pendant le cours d'une campagne.
DECEMBRE. 1754. 99
Le reste du tems on joue , on fait bonne
chere , & on mene une vie libre & parefleuſe
, & débarraffée de toutes fortes de
foins & de toute contrainte ; & puis on
attrape le tems où l'on retourne à Paris
jouir de tous les plaifirs .
par
A l'égard du péril , il eft certain qu'il
y a des occafions où l'on en court beaucoup
, & il eft difficile qu'un homme
vienne aux premieres dignités de la guer
re , & mérite les honneurs qui les doivent
fuivre , fans y avoir été exposé plufieurs
fois : cependant ce n'eft pas auffi fouvent
comme on fe l'imagine , & il fe trouve
quelquefois employé pendant toute une
campagne dans des lieux où il n'y a nul
danger. De plus , pendant le cours de la
vie d'un homme , la guerre n'eft
jours dans fon pays , & il s'en manque
fouvent la plus grande partie.
pas tou-
Il faut cependant convenir que la vie
de ceux qui fuivent la profeffion des armes
eft plus expofée que celle des autres hommes;
les périls de la guerre , les voyages ,
les climats différens où ils fe trouvent , le
mauvais air où ils font quelquefois expofés
, les fatigues , & encore plus les débauches
, les querelles particulieres & les
duels ( coutume barbare , inconnue aux
Grecs & aux Romains , contraire à la rai-
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
fon , au bien de l'Etat , & au repos des
particuliers ) , font autant de chemins qui
les conduisent à la mort. Cependant l'expérience
fait voir qu'il y en a beaucoup qui
attrapent l'extrême vieillelle.
De plus , il y a un grand nombre de
gens de condition qui ne pouffent pas la
chofe fi loin , & qui quittent la guerre
à caufe de leur fanté , ou pour quelqu'autre
raifon , après l'avoir faite autant qu'il
convient à leur honneur ; & ils jouiffent
tous également de cette vie libre , dans
laquelle rien ne leur eft défendu que les
chofes qu'un honnête homme fe défend à
lui-même , & que les plus mal nés ne font
point fans fe les reppocher , & fans tâcher
à les cacher.
Avant que de finir , il faut que je faſle
encore une réflexion . Si on propoſoit à un
homme de qualité de lui donner le gouvernement
d'une ville , même confidéra
ble , d'un revenu égal à celui de l'Evêché
de cette ville , à charge d'y faire une réfidence
auffi longue que celle que l'Evêque
y doit faire pour être eftimé , ce qui eft
proprement à charge d'y paffer fa vie , en
faifant de tems en tems quelques voyages
à Paris & à la Cour ; je crois qu'il s'en
trouveroit fort peu qui le vouluffent accepter
à cette condition. Cependant ce
DECEMBRE. 1754. ΙΟΙ
Gouverneur peut aller à la chafle , s'il l'aime
; faire bonne chere avec les compagnies
les plus agréables , voir les Dames
les affembler tous les foirs chez lui , avoir
des maîtreffes , & enfin contenter tous fes
goûts , fans que cela faffe le moindre tort
à la réputation & à fa fortune ; & l'Evêque
devant fe priver de tous ces plaifirs ,
on ne peut pas difconvenir que la vie du
Gouverneur ne foit bien différente de celle
de l'Evêque : cependant , je le repete encore
, je crois qu'il y a fort peu de gens de
qualité d'un commerce aimable qui vouluffent
accepter le Gouvernement .
mort en 1738.
Nentend dire fans ceffe qu'on devroit
permettre à la Nobleffe de trafiquer
comme en Angleterre.
Qu'on eft moins heureux fous le Gouvernement
préfent & dans le fiécle où nous
vivons , que l'on n'étoit autrefois.
Que le bien eft préférable aux dignités.
Qu'il faudroit retrancher le luxe.
Et que la condition des gens d'Eglife eft
plus heureufe que celle des hommes qui
fuivent la profeffion des armes.
Pour moi je penſe fort différemment fur
tous ces articles.
I.
que
La Nobleffe fournit un nombre infini
d'Officiers , en quoi confifte la plus grande
force de nos armées ; car les foldats des
autres nations font du moins auffi bons
les nôtres , & plus endurcis au travail ; &
c'eft cette Nobleffe qui nous a tant de fois
donné la fupériorité fur nos ennemis , &
qui a fauve la France dans les tems les plus
malheureux . Il n'y a qu'à lire notre hiftoire
pour en être inftruit.
DECEMBRE. 1754. 87
Les Gentilshommes animés par l'exemple
de leurs peres , & élevés dès leur enfance
à n'efperer ni bien ni confidération
qué par la guerre & les périls , y portent
toutes leurs penfées ; on ne leur parle d'autre
chofe , & ils fe forment prefqu'en naiffant
à cette valeur dont ils doivent tout
attendre .
Si on leur ouvre une autre porte , & fi
le commerce leur eft permis , ils fuivront
aifément une route bien plus facile &
moins périlleufe , qui les tirera de la pauvreté
où ils font , & leur donnera des richeffes
aifées à acquerir , qui leur fourniront
toutes les commodités & tous les plaifirs
que les hommes recherchent avec tant
de foin. Que n'avoit pas déja fait fur eux
le tems du fyftême du papier , quelque
court qu'il ait été ? C'eft un exemple qu'on
ne doit jamais oublier .
Les peres qui auront commencé ce genre
de vie , y éleveront leurs enfans , & en
peu de tems on verra difparoître cet efprit
guerrier qui a toujours diftingué la Nobleffe
Françoife , & on n'aura plus que des
négocians à la place de ces braves foldats ,
tant vantés dans tous les tems .
Si ce malheur arrivoit , les conféquences
font aisées, à tirer ; & il n'eft pas diffi ile
dejuger ce qu'il en coûteroit à la France ,
88 MERCURE DE FRANCE.
qui eft un Royaume établi par les armes ,
& qui eft fitué de façon qu'il ne ſe peut
foutenir que par ces mêmes armes qui
l'ont fondé.
II.
On fe plaint fans ceffe & du Gouverne
ment & du fiécle dans lequel nous vivons :
il n'y a qu'à lire notre hiftoire & les autres
pour connoître qu'il n'y en a jamais eu
où l'on ait été fi heureux , où le Gouver
nement ait été plus doux , où les hommes
ayent été moins méchans , & où il fe foit
commis moins de crimes.
Songeons aux tems où les particuliers
fe faifoient la guerre les uns aux autres ,
où l'on n'étoit en fûreté ni dans les grands
chemins ni même dans fa maifon , où il
falloit marcher armé & s'enfermer dans
des grilles & dans des foffés. Rappellonsnous
les guerres des Anglois , le malheureux
regne de Charles VI , les troubles des
Huguenots , la Saint Barthelemi , deux Rois
affaffinés , & tous les chefs de l'un & de
l'autre parti égorgés , le poifon , les meurtres
, les duels , les affaffinats fi communs ;
les Seigneurs érigés en tyrans dans les provinces
, & nos dernieres guerres civiles ;
& comparons ces tems-là avec celui - ci
toutes ces horreurs avec la tranquillité
DECEMBRE . 1754 89
dont nous jouiffons & dont nous avons
joui depuis le regne de Louis XIV , qui a
rétabli l'ordre & la fûreté par- tout ; & jugeons
après fi nous avons lieu de nous
plaindre ; fi les maux qui nous font crier
peuvent être mis en comparaifon avec des
malheurs fi effroyables .
Les moeurs s'adouciffent même par- tout ;
les Turcs ne font plus fi cruels , ni les
Mofcovites fi barbares . Les Grands Seigneurs
ne font plus mourir leurs freres ,
& les arts & la politeffe s'établiffent parmi
les Mofcovites.
Le feu Roi d'Angleterre , le Prince
d'Orange & Tekeli font morts dans leur
lit ; & cependant quel intérêt n'avoit - on
pas à s'en défaire ?
III.
On entend dire tous les jours que le
bien eft préférable à tout , & qu'il n'eft
queftion que d'en avoir . Je fuis perſuadé
que cela n'eft pas vrai ; je ne dis pas qu'on
ne tire de grands avantages des richeffes ,
mais on en tire de bien plus grands d'une
illuftre naiffance & des dignités.
Dès qu'on a affez de bien pour avoir
Toutes les commodités de la vie , le furplus
* Jacques II.
90 MERCURE DE FRANCE.
n'eft néceffaire que pour nous donner de la
confidération , & on ne fçauroit nier que
celle qu'on a pour un homme diftingué
par fa nobleffe & par fes dignités , ne foit
bien plus grande que celle qu'on a pour
un homme riche. De plus , il n'y a rien
où le premier ne puiffe prétendre s'il a du
mérite , tous les chemins lui font ouverts ;
au lieu qu'ils font fermés à celui qui n'a
des richeffes fans naiffance : il eft arque
rêté par tout , quoiqu'il ait du mérite , il
effuye des dégoûts en cent occafions , & il
femble même à un homme de qualité qu'il
lui fait trop d'honneur d'aller chez lui , &
de manger fon bien ; il lui paroît qu'il y a
un droit , & qu'il n'en doit avoir que
pour lui prêter ; s'il ne le fait pas , il s'en
plaint hautement , & parle de lui avec
mépris .
Bien loin qu'on ne fafle
affez de cas
pas
de la naiffance en France , comme on le
dit à tous momens , il est certain qu'on
en fait plus qu'on ne devroit , & qu'elle
donne de trop grands avantages fur le mérite
perfonnel.
Autre difcours fort ordinaire & trèsfaux.
On dit que lorfqu'on fe trouve à
portée d'obtenir des graces , il ne faut
fonger qu'à avoir du bien ; c'eft un abus :
il faut fans balancer préferer les dignités
DECEMBRE. 1754
eft
au bien , car il eft certain que les dignités
l'attireront dans la fuite. La Cour
quafi engagée , & ne peut plus vous donner
qué des chofes confidérables , au lieu
que le bien fans dignité vous éléve fort
peu , & fe diffipe promptement.
IV.
Perfonne ne difconvient qu'il n'y a rien
de plus néceffaire à un Etat que la circulation
de l'argent , qui fans cette circulation
demeureroit dans le fond des coffres ,
auffi inutile que s'il étoit encore dans le
centre de la terre ; & le luxe eft le moyen
le plus fimple & le plus aifé pour faire repaffer
l'argent des riches aux pauvres ,
puifque ce moyen eft volontaire , & même
agréable.
Les maisons magnifiques que les Seigneurs
& encore plus les gens d'affaires
font bâtir , ornent le Royaume , &
font retourner l'argent à toutes fortes d'ou
vriers qui y font employés. Les meubles ,
les carroffes , les étoffes , les dentelles , &
mille autres ajuftemens inventés par les
Marchands , font vivre une infinité de
gens ; & les Dames qui donnent avec plaifir
cent piftoles pour une garniture de
dentelles qui font faites par de pauvres
2 MERCURE DE FRANCE.
femmes & par de pauvres filles , ne leur
donneroient certainement pas cet argent
par charité. Il est même plus utile que ce
foit le prix de leur travail que fi on les laiffoit
dans l'oifiveté.
Il y a encore une raiſon particuliere pour
la France : comme fes peuples font les plus
induftrieux de l'Europe , toutes les nations
y viennent chercher leurs modes , & quantité
de chofes qui y font mieux travaillées
qu'ailleurs , & par là y apportent une trèsgrande
quantité d'argent.
Et fi on m'objecte que le luxe ruine les
Seigneurs & les gens riches ; eh tant mieux :
fans qu'on leur faffe violence , il fait retourner
leur argent aux pauvres qui en
ont plus de befoin qu'eux.
V.
On ne fçauroit vivre heureux fans confidération
, & on ne fçauroit avoir de véritable
confidération qu'en rempliffant les
devoirs de fon état . Ces principes établis ,
que je ne crois pas qu'on puiffe contef
ter , voici les conféquences que j'en tire.
Il faut qu'an homme d'Eglife s'affujettifle
à toutes les bienféances & à tous les
devoirs de fa profeffion , qui font fort contraignans
& très- ennuyeux , fans quoi il
DECEMBRE. 1754. 93
me fçauroit avoir de confidération.
Il n'y a perfonne qui ne fente qu'un
Abbé qu'on voit aux fpectacles , dans les
jeux & aux affemblées , n'eft pas à fa place
; & les hommes les plus débauchés ont
une forte de mépris pour un Eccléfiaftique
qui les imite.
Ce que je dis des Abbés feroit encore
beaucoup plus fcandaleux dans un Evêque
j'avoue que les enfans deftinés à l'Eglife
par les familles , & qui embraſſent
cette profeffion , font des fortunes bien
plus promptes & plus aifées que leurs freres
; ils recueillent le fruit des fervices de
leurs parens. Il y a tant de biens d'Eglife
en France , qu'ils ont ordinairement des
Abbayes prefqu'en naiffant , & fans avoir
rien fait pour les mériter. Il eft même rare
qu'un homme de qualité ne devienne pas
Evêque mais à quoi fervent les dignités ,
fi ce n'eft à rendre la vie heureufe ?
:
Suivons celle d'un Abbé de condition , à
commencer dès fon enfance . On le met au
Collége , où l'on tâche de le faire étudier
avec plus de foin que fes freres , ce qui
ne plaît guere à un enfant ; & au fortir du
Collége , il les voit aller à l'Académie avec
des épées & de beaux habits ; pour lui on
lui donne un habit noir & un petit collet ,
& on l'envoye d'ordinaire loger avec un
94 MERCURE DE FRANCE.
Docteur , proche la Sorbonne , où il faut
qu'il aille tous les jours pendant trois ans
entendre des leçons : enfuite il eft Bachelier,
il parvient à être fur les bancs où il difpute
de Théologie . Il entre en licence , il
foutient des Thefes , enfin il eft Docteur
à vingt-cinq ans. Qu'on falle réflexion à la
trifteffe du chemin par lequel il a marché
jufqu'à cet âge ; & c'eft pourtant une partie
confidérable de la vie.
Il n'en n'eſt pas quitte pour cela ; il faut
encore qu'il foit dans un Séminaire pendant
je ne fçais combien de tems : enfuite
il entre dans le monde , où il doit fe priver
de la plupart des plaifirs pour lefquels
on a beaucoup de goût quand on est jeune:
il doit prendre garde aux compagnies
qu'il voit , & fur-tout faire enforte qu'on
ne parle pas de lui , la réputation d'une
femme n'étant pas plus délicate que la
fienne .
Malgré cette contrainte , la vie qu'il
mene alors peut être fupportable , mais
elle n'a qu'un tems. Un vieux Abbé qui
traîne dans les rues n'a pas bonne grace ,
il reffemble à une vieille fille , & on eft i
honteux de n'être pas Evêque à un certain
âge.
Je fuppofe qu'il y parvient , ce qui véritablement
ne lui peut gueres manquer?
DECEMBRE. ورب . 1754
,
ayant eu une bonne conduite ; en eft- il
plus heureux ? Il a une grande dignité , il
eft riche ; mais quel ufage peut- il faire de
fes richeffes ? Il faut qu'il réfide dans fon
Evêché , qui eft fouvent un féjour fort
trifte , & une ville où il y a bien mauvaiſe
compagnie : & quand il attrapperoit une
grande ville où la compagnie feroit meilleure
il n'en fçauroit faire un certain
ufage. Le commerce familier des femmes ,
les foupers agréables , les propos libres ,
tout ce qui peut avoir l'air de galanterie
ou de débauche , font chofes qui lui
font interdites ; la chaffe même ne lui eft
pas permife , & il faut qu'il foit prefque
toujours avec des Moines , des Prêtres ,
des Curés , des Grands Vicaires , à regler
fon Dioceſe. Et fi par hazard il avoit quelque
commerce avec une femme , elle deviendroit
fon tyran , & il auroit tout à
craindre de fon indifcrétion & de fa mé
chanceté. Il feroit dans le même cas à l'égard
de fes domeftiques. Enfin il n'y a
qu'une véritable piété qui puiffe le rendre
heureux. Il est vrai qu'il peut venir de
tems en tems à Paris , par de certaines raifons
, ou fous quelques prétextes ; mais ces
voyages ne doivent être ni longs ni fréquens
, & il doit compter que fa demeure
eft fon Diocèfe , où il paffera fa vie ; &
96 MERCURE DE FRANCE.
encore de quelle façon eft- il à Paris quand
il y vient hors qu'il ait une famille qui
le puiffe loger , il demeure dans un hôtel
garni : les fpectacles , les promenades , les
jeux , les affemblées , enfin tout ce qu'on
appelle les plaifirs , lui font interdits ; &
s'il veut avoir l'eftime du public , il n'y
doit voir que de certaines compagnies , &
il faut que fa conduite foit bien fage &
bien mefurée . Je conclus de tout cela ,
qu'un Eccléfiaftique qui d'un petit état
devient Evêque , fait une fortune brillante
& agréable , mais que c'eft un exil ennuyeux
pour les Abbés qui ont un nom ,
& c'eft eux que j'ai eu en vûe dans tout ce
que je viens de dire.
Voilà quelle eft la condition des Abbés :
il faut préfentement examiner celle des
gens de qualité deftinés à la profeffion des
armes .
Ils commencent prefqu'au fortir de l'enfance
à mener une vie agréable. On les
inet à l'Académie , où on leur apprend toutes
fortes d'exercices qui font fort du goût
de la jeuneffe . Ils jouent à la paume , ils
vont aux fpectacles , aux promenades publiques
, & ils jouiffent d'un commencement
de liberté. Au fortir de l'Académie ,
ils l'ont entiere : on les mene à la Cour ,
on les préfente au Roi & à tout ce qu'il y a
de
DECEMBRE . 1754 97
de plus grand ; on leur donne un équipage
, de beaux habits ; aucuns plaifirs ne
leur font défendus , le jeu , la chaffe , la
bonne chere : on leur recommande feulement
de les prendre avec les jeunes gens
de leur âge , que leur naiffance & l'air
dont ils font dans le monde diftingue des
autres , & fur tout d'éviter la mauvaiſe
compagnie. L'amour , paffion bien naturelle
dans cet âge , leur fied à merveille ;
on leur paffe tout , hors ce qui attaque
Phonnête homme . Il eft bon même qu'on
parle d'eux , & l'obfcurité eft ce qu'ils ont
le plus à craindre : ils font des fêtes , des
plaifirs , des voyages du Roi , & c'est par
un chemin fi agréable à la jeuneffe qu'ils
acquierent fa familiarité , & qu'ils commencent
leur fortune.
Pendant ce tems , leur famille travaille
à leur faire avoir un emploi convenable à
leur condition & à la profeffion qu'ils ont
embraffée , & c'eft encore un nouveau plaifir
pour un jeune homine bien né , de commander
à des gens de guerre , ce détail
d'armes & de chevaux eft une occupation
qui lui plaît beaucoup . Cependant les années
viennent , & lui apportent plus de
raiſon : la carriere qu'il doit courre eft ouverte
; il déploye les talens que Dieu lui a
donnés ; il fonge plus férieufement à ac
II.Vol. E
98 MERCURE DE FRANCE.
querir de la réputation & à faire fa fortune
, & il cherche les occafions de fe
diftinguer. S'il entre dans le monde dans
un tems de paix , il eft ravi qu'il ſe préfente
quelque occafion d'aller chercher la
guerre dans les pays étrangers ; & fi la
guerre eft dans fon pays , il fonge à y acquerir
par fon courage la gloire la plus
flateufe de toutes , & des connoiffances
qui le rendent capable des premiers emplois
, qui peuvent le conduire aux plus
grands honneurs : il les voit en perfpective
; il n'y arrivera peut-être pas , mais il
a le plaifir de les efpérer en marchant pat
le chemin qui y mene , & ce chemin eft
plus rempli de rofes que d'épines. Il y a
des fatigues & des périls , mais ils ne font
ni fi grands ni fi fréquens qu'ils le difent ;
prefque tout le monde veut en impofer , &
cherche à fe faire valoir. Une fatigue qu'il
faut que toute une armée faffe , ne peut
jamais être extrême , fur- tout pour un hom
me de condition , qui a d'ordinaire beau
coup d'équipages & beaucoup de commodités
; & il eft bien rare & comme impoffible
qu'il manque des chofes néceſſaires
à la vie , même dans les jours les plus
fâcheux , & ces jours de peine n'arrivent
pas fouvent pendant le cours d'une campagne.
DECEMBRE. 1754. 99
Le reste du tems on joue , on fait bonne
chere , & on mene une vie libre & parefleuſe
, & débarraffée de toutes fortes de
foins & de toute contrainte ; & puis on
attrape le tems où l'on retourne à Paris
jouir de tous les plaifirs .
par
A l'égard du péril , il eft certain qu'il
y a des occafions où l'on en court beaucoup
, & il eft difficile qu'un homme
vienne aux premieres dignités de la guer
re , & mérite les honneurs qui les doivent
fuivre , fans y avoir été exposé plufieurs
fois : cependant ce n'eft pas auffi fouvent
comme on fe l'imagine , & il fe trouve
quelquefois employé pendant toute une
campagne dans des lieux où il n'y a nul
danger. De plus , pendant le cours de la
vie d'un homme , la guerre n'eft
jours dans fon pays , & il s'en manque
fouvent la plus grande partie.
pas tou-
Il faut cependant convenir que la vie
de ceux qui fuivent la profeffion des armes
eft plus expofée que celle des autres hommes;
les périls de la guerre , les voyages ,
les climats différens où ils fe trouvent , le
mauvais air où ils font quelquefois expofés
, les fatigues , & encore plus les débauches
, les querelles particulieres & les
duels ( coutume barbare , inconnue aux
Grecs & aux Romains , contraire à la rai-
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
fon , au bien de l'Etat , & au repos des
particuliers ) , font autant de chemins qui
les conduisent à la mort. Cependant l'expérience
fait voir qu'il y en a beaucoup qui
attrapent l'extrême vieillelle.
De plus , il y a un grand nombre de
gens de condition qui ne pouffent pas la
chofe fi loin , & qui quittent la guerre
à caufe de leur fanté , ou pour quelqu'autre
raifon , après l'avoir faite autant qu'il
convient à leur honneur ; & ils jouiffent
tous également de cette vie libre , dans
laquelle rien ne leur eft défendu que les
chofes qu'un honnête homme fe défend à
lui-même , & que les plus mal nés ne font
point fans fe les reppocher , & fans tâcher
à les cacher.
Avant que de finir , il faut que je faſle
encore une réflexion . Si on propoſoit à un
homme de qualité de lui donner le gouvernement
d'une ville , même confidéra
ble , d'un revenu égal à celui de l'Evêché
de cette ville , à charge d'y faire une réfidence
auffi longue que celle que l'Evêque
y doit faire pour être eftimé , ce qui eft
proprement à charge d'y paffer fa vie , en
faifant de tems en tems quelques voyages
à Paris & à la Cour ; je crois qu'il s'en
trouveroit fort peu qui le vouluffent accepter
à cette condition. Cependant ce
DECEMBRE. 1754. ΙΟΙ
Gouverneur peut aller à la chafle , s'il l'aime
; faire bonne chere avec les compagnies
les plus agréables , voir les Dames
les affembler tous les foirs chez lui , avoir
des maîtreffes , & enfin contenter tous fes
goûts , fans que cela faffe le moindre tort
à la réputation & à fa fortune ; & l'Evêque
devant fe priver de tous ces plaifirs ,
on ne peut pas difconvenir que la vie du
Gouverneur ne foit bien différente de celle
de l'Evêque : cependant , je le repete encore
, je crois qu'il y a fort peu de gens de
qualité d'un commerce aimable qui vouluffent
accepter le Gouvernement .
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Résumé : Réflexions de M. le Marquis de Lassé, mort en 1738.
Le Marquis de Laffe, décédé en 1738, a exprimé diverses réflexions sur la noblesse, le gouvernement, et les professions. Il soutient que la noblesse est cruciale pour fournir des officiers aux armées, assurant ainsi la supériorité militaire de la France. Il craint que l'autorisation pour la noblesse de se livrer au commerce ne détourne les gentilshommes de leur vocation guerrière. Le Marquis rejette les plaintes sur le gouvernement et le siècle actuel, affirmant que l'histoire montre des périodes plus tumultueuses et violentes. Il souligne que les mœurs se sont adoucies et que la tranquillité règne depuis le règne de Louis XIV. Concernant la préférence entre le bien et les dignités, il estime que les dignités offrent une considération sociale plus grande et ouvrent plus de portes que la simple richesse. Sur le luxe, le Marquis le considère comme un moyen nécessaire pour faire circuler l'argent dans l'économie, bénéficiant ainsi aux classes pauvres. Il note que le luxe stimule diverses industries et attire des capitaux étrangers. Il compare également la condition des ecclésiastiques à celle des militaires, décrivant la vie des abbés comme contraignante et ennuyeuse, marquée par des devoirs rigoureux et des privations. En revanche, il présente la vie des gentilshommes destinés à la profession des armes comme agréable et pleine de libertés dès le jeune âge. La vie des jeunes hommes de qualité est marquée par l'importance de l'âge et de la compagnie. Ils participent à des fêtes, des plaisirs et des voyages du Roi, ce qui leur permet d'acquérir de la familiarité et de commencer leur fortune. Leur famille travaille à leur obtenir un emploi convenable, souvent dans la carrière militaire, qui leur plaît beaucoup. Avec l'âge, ils acquièrent plus de raison et cherchent à se distinguer. En temps de paix, ils cherchent des occasions de guerre à l'étranger; en temps de guerre, ils visent la gloire et les connaissances nécessaires pour obtenir des emplois élevés. La vie militaire est remplie de fatigues et de périls, mais ces derniers ne sont ni fréquents ni extrêmes, surtout pour ceux de condition élevée. Le reste du temps est consacré aux plaisirs et à une vie libre. La vie militaire est plus exposée que celle des autres hommes, mais beaucoup atteignent un âge avancé. Certains quittent la guerre pour des raisons de santé ou autres, mais tous jouissent d'une vie libre.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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128
p. 107-117
« ESSAI SUR L'ART DE LA GUERRE, 2 vol. in-4o. ornés de plans, de vignettes [...] »
Début :
ESSAI SUR L'ART DE LA GUERRE, 2 vol. in-4o. ornés de plans, de vignettes [...]
Mots clefs :
Art de la guerre, Science militaire, Manoeuvres militaires, Opérations militaires, Guerre, Généraux, Roi
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texteReconnaissance textuelle : « ESSAI SUR L'ART DE LA GUERRE, 2 vol. in-4o. ornés de plans, de vignettes [...] »
SSAI SUR L'ART DE LA GUERRE , 2
ESSA
vol. in-4° .ornés de plans , de vignettes
& de culs- de- lampe. A Paris , chez Prault ,
Libraire , quai de Conti ; & chez Jombert ,
Imprimeur, rue Dauphine . Par M. le Comte
Turpin de Criffé , Brigadier des armées
du Roi , Meſtre de camp d'un Régiment
de Huffards , de l'Académie royale de Berlin
, & c.
EXTRAIT. '
Le fiécle dernier a été l'épaque la plus
brillante des beaux Arts , mais il étoit
réfervé à celui- ci de perfectionner certaines
fciences ; telle eft la fcience militaire .
Montecuculli , le Duc de Rohan & quelques
autres n'ayant donné que des principes
fans en faire d'application , n'ont pût
être que d'un foible fecours pour les Feuquiere
, les Folard , les Puyfegur & plufieurs
autres les meilleures traductions de
Strabon , de Végece , d'Alien , de l'Empereur
Léon, & de prefque tous les anciens qui
ont écrit fur cette matiere , ont été faites
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
fous nos yeux. Tout ce qu'on avoit fur
la guerre de fiége fe réduifoit au livre de
Vauban , ouvrage admirable , mais où tout
n'eſt pas encore développé. Parmi ceux qui
de nos jours ont parlé de la guerre de campagne
, il n'en eft point qui ayent embraffé
toutes les manoeuvres & toutes les opérations
; c'eft ce que M. le Comte Turpin a
entrepris dans fon effai ; il n'excepte que
les fiéges qui ne font point de fon fujet.
Il a fçu rendre fon ouvrage utile , non
feulement aux jeunes militaires, qui y trou
veront tous les principes d'un art également
profond & fublime , mais encore à
ceux à qui une longue expérience a appris
que ces principes varient dans la pratique.
fuivant les circonftances. De tous les
moyens qu'il donne pour prévenir les événemens
, le plus certain pour un Général
eft la connoiffance du pays ; c'eft auffi celui
dont il fait émaner tous les préceptes que
renferme fon ouvrage.
Il traite dans le premier livre de tout ce
qui peut avoir quelque rapport à la guerre
défenfive , & des moyens d'exécuter dans
différens pays , foit de plaine , de montagnes
, de bois , fur les rivieres , & c . toutes
fortes d'opérations , avec une armée ou
avec des détachemens : il les fuit dans leur
marche , dans leur retraite , dans l'efcorte
JANVIER. 1755. 109
des convois , dans les fourrages au verd &
au fec , de quelque arme qu'ils foient compofés
; dans leurs camps , foit qu'ils y entrent
, foit qu'ils en fortent. L'auteur commence
par la défenſe , parce que , dit- il ,
c'eft la plus naturelle à l'homme . » En
» effet , ajoûte - t - il , à fuivre toutes les
» opérations d'une campagne , on voit que
» c'eft feulement la crainte d'ètre attaqué
qui a fait imaginer des précautions pour
»l'attaque même.
Elle fait le fujet du fecond livre . Les
principaux moyens qu'elle employe , font
les furprifes , les efpions , les embuscades ,
la force ouverte , & enfin les batailles :
chacun de ces moyens eft traité avec beancoup
d'érudition ; mais le chapitre des batailles
renferme un détail qui fuppofe des
connoiffances infinies. Après y avoir parlé
des occafions où il faut éviter ou donner
une bataille , après avoir établi les principes
que nos plus grands Généranx paroif
fent avoir fuivis dans ces circonftances ,
d'où dépendent le falut ou la perte , la
gloire ou la honte d'un Etat , M. L. C. T.
fuppofe quatre différentes difpofitions
d'armée , & démontre autant qu'il eft
poffible quel doit être le fuccès en fuivant
tels ou tels principes. M. le Maréchal
de Puyfegur a reçu tous les préceptes dans
110 MERCURE DE FRANCE.
la fuppofition qu'il fait d'une bataille aux
environs de Paris ; mais il étoit difficile de
trouver dans un eſpace auffi peu étendu
tous les terreins poflibles dont la connoiffance
étoit néceffaire au militaire . L'Auteur
de l'effai a fenti cette difficulté ; il a
fait les difpofitions relativement aux pays
qui fe rencontrent le plus communément ,
& il y a bien peu de cas qu'il n'ait prévûs.
Dans le troifieme livre , l'Auteur parle
des quartiers & des cantonnemens relatievement
à la défenfe ; il fait confifter leur
fûreté dans la vigilance de chaque Commandant
dans la place d'armes particuliere
& générale des quartiers , dans les ve-
-dettes & gardes à cheval difpofées avec
-précaution; dans les détachemens en avant,
dans les manoeuvres qu'il faut oppofer
l'ennemi contre les fauffes alarmes , dans
les précautions qu'il faut prendre en éta-
-bliflant fes quartiers ; précautions que l'Auteur
fait varier à mefure que la nature du
pays change ; la circonfpection qu'on doit
avoir en entrant dans les quartiers , ou
lorfqu'on veut en défendre l'entrée à l'en-
<nemi.
L'Auteur continue dans le quatrieme livre
à détailler les manoeuvres relatives aux
quartiers , foit pour ll''aattttaaqquuee en général
foit pour la retraite , tant des détachemens
>
JANVIER. 1755 .
que d'une armée qui n'a pu forcer les
quartiers d'une autre armée.
Ce quatrieme livre eft fuivi d'une méthode
raiſonnée , qui rend les opérations
d'une campagne plus fûres & le fuccès
moins douteux , en établiſſant dans le pays
aqu'on veut conquérir , des parelleles d'un
endroit à l'autre , & en obfervant à peuprès
en grand la même méthode qu'on obferve
en petit dans les fiéges pour parvemir
au corps de la place . M. L. C. T. a la
bonne foi d'avouer que cette idée lui a été
.communiquée par un militaire d'une expérience
confommée ; mais elle lui devient
-propre , par la maniere précife & claire
dont elle eft rendue.
Le cinquieme livre eft destiné à parler
de la petite guerre , de la néceffité des
-Huffards, ( troupes dont le fervice mési-
-te une attention particuliere ) de l'ufage
-qu'on doit en faire , foit en détachement ,
-foit le jour d'une bataille ; des troupes légeres
; de leur fervice à pied pendant la
-campagne , & de leur place le jour d'une
action générale. M. L. C. T. parle des Huffards
avec connoiffance de caufe ; c'eſt avec
´› cette arme qu'il s'eft acquis la réputation
- dont il jouit.
*
Les bornes d'un extrait ne permettent
point d'entrer dans un plus long détail.
112 MERCURE DE FRANCE.
Cet ouvrage eft rempli d'érudition , foit
pour les principes , fruit d'une étude pénible
& d'une longue expérience , foit
dans les exemples aufquels ces principes
font appliqués , d'une grande connoiffan
ce de l'art qui y eft traité , d'une critique
jufte , où , fans compromettre la gloire des
nations dont l'Auteur eft obligé de parler
ni celle des militaires dont il difcute les
actions , les fautes qu'ils ont faites & les
fuccès qu'ils ont eus , font ramenés aux
principes & jugés fans partialité. Leftyle
eft par- tout adapté à la matière , élegant ,
noble , précis fans obfcurité , clair fans
diffufion , fimple dans le détail des principes
, élevé dans l'expofition des faits &
des actions que l'Auteur cite , & ferré
dans les difcuffions .. En un mot , M. L. C.
T, a trouvé l'art de rendre agréable à ceuxmêmes
qui ne font pas du métier , une matiere
qui par elle - même eft aride , & de répandre
des fleurs fur un écrit purement didactique
, en fondant les principes dans
les exemples , fans trop les multiplier , défaut
prefque inévitable dans ce genre d'ou-
-vrages.
"
Si on avoit à reprocher quelque chofe
à l'Auteur , ce feroit le titre ; qui ne paroît
point fait pour un livre de cette étendue
& de cette profondeur , qui traite de toute
JANVIER. 1755. 113
la
guerre en général : on pourroit fubftituer
au mot effai un titre plus décidé ; mais
M. L. C. T. a fans doure cru que cette
modeſtie convenoit à fon âge , & qu'il valoit
mieux laiffer à fes compatriotes le foin
d'apprécier fon ouvrage.
Le difcours préliminaire a été regardé
par les vrais connoiffeurs comme un trèsbeau
morceau d'éloquence . M. L. C. T. y
parle des qualités du Général , en homme
qui les poffede , & réduit les principales au
génie , au coup d'oeil , au fang- froid & à
la connoiffance exacte du pays.
Pour donner une idée du ftyle de cet
ouvrage , on fe contentera de rapporter ce
qu'il dit de ces qualités.
» Comme elles émanent du génie , dit-
» il , que celui qui fe deftine au métier
» des armes ne s'y engage point fans l'a-
» voir confulté & fans connoître fon ta-
» lent & fes forces. La capacité , foit dans
»le Général, foit dans l'Officier, eft le fruit
» du génie excité par un goût naturel
»fon métier : fans ce goût, fans cette efpece
pour
de vocation qui nous entraîne comme
» malgré nous- mêmes , & qui eft la mar-
» que la plus fùre d'un talent décidé , on
» étudie fans fruit , & l'on pratique fans
» difcernement .
Le génie ne s'acquiert point , il naît
114 MERCURE DE FRANCE.
»
» avec nous ; il eft , dit -on , plus aifé à la
» nature de produire un monftre qu'ua
» homme fans talent : mais tout le monde
» ne naît point avec du génie ; c'eft la plus
» belle qualité de l'ame. Avec du talent
on peut être un bon militaire ; avec du
» génie un bon militaire devient un grand
Général : c'eft quelquefois l'affemblage
» des talens , c'est toujours la perfection
de celui que la nature nous a donné ,
» qui décele le génie. On étudie , on cher-
» che fon talent , fouvent on le manque ;
» le génie fe développe de lui -même : le
» talent peut être enfoui , parce qu'il n'a
pas toujours des occafions pour éclater ;
» le génie perce malgré tous les obftacles ,
» c'eft lui feul qui produit , le talent ne fait
» que mettre en oeuvre , & c.
و ر
Le coup d'oeil eft naturel à certaines
perfonnes , & dans ceux-là il eft l'effet
du génie ; d'autres l'acquierent par l'é-
» tude & par l'expérience . Celui qui a affez
de courage pour conferver le fang- froid
dans les occafions les plus preffantes ,
»
a le coup d'oeil plus prompt & plus jufte :
"un homme vif & bouillant , quoique
» brave , ne voit rien ; ou s'il voir quelque
chofe , c'est toujours confufément ,
» & trop tard.
»
» Le coup d'oeil n'eft autre chofe que
JANVIER. 1755 . 15
;
»
» ce génie pénétrant à qui rien n'échappe ;
» il voit dans les coeurs jufques aux plus
légeres impreffions qui peuvent les agi-
» ter. Le Général qui fçait allier le fang-
» froid à cette qualité , ne manque jamais
» de reffources , & c.
Il faut voir dans le difcours même ce
qu'il penfe de la bravoure & du courage ,
les diftinctions délicates & ingénieufes
qu'il en fait , ce qu'il dit de la nobleffe
d'origine , de la difcipline , des dangers
attachés à l'honneur de commander. » Ce
grade ambitionné , dit - il , touche les
» deux extrêmités , ou la gloire ou la
» honte.
"
"
C'est ainsi que finit ce difcours. » J'ai
» moins cherché à plaire à l'oreille qu'à
perfuader le coeur . Si le zele pour fon
Roi , fi l'amour pour fa patrie , enfin fi
l'honneur & la vertu avoient un style
particulier , ce feroit celui que j'aurois
» choifi ; mais un militaire eft affez éloquent
lorfqu'il rend fes idées avec net-
» teté ; mes voeux font remplis fi je fuis
entendu du foldat , fans qu'il ait befoin
» de m'étudier.
"
Je ne rapporterai que le trait fuivant ,
pour faire voir quelle eft la maniere de
critiquer de M. L. C. T. liv. 2. chap. 3 .
On doit garder la promeffe & fa foi ,
116 MERCURE DE FRANCE.
D» dit Onozander , aux traîtres même : on
» peut en effet leur tenir parole fans rien
craindre , pourvû qu'on fçache s'en mé-
» fier ; mais il y a bien loin de la rufe à
» la trahiſon on peut fe mettre à cou-
» vert de l'une , au lieu que toute la pru-
» dence humaine ne peut fe o
de
» l'autre. Lorfque dans Virgile , par l'ar-
» tifice de Sinon , les Troyens introdui-
» fent eux - mêmes l'ennemi dans leurs
» murs , on ne peut blâmer que leur im-
» prudente crédulité ; mais lorfque dans
» l'Iliade on voit Minerve , au mépris
» d'une alliance jurée , perfuader à Pan-
» darus de décocher une fléche contre Mé-
» nelas , on est étonné qu'Homere ait ofé
» faire de Minerve la Déeffe de la fageffe .
M. L. C. T. finit fon ouvrage en fai- ·
fant enviſager au militaire l'humanité
comme le premier principe de toutes fes
actions ; il prouve la néceflité de ce devoir
, fi fouvent négligé par des citations
heureufes , ce qui le conduit naturellement
à parler de la Religion , la bafe de toute
fubordination ; il en parle en Philofophe
chrétien ; & fans beaucoup s'étendre fur
cette matière , il en dit affez pour la faire
refpecter. !
Enfin tout refpire la vertu dans cet ouvrage.
L'amour de fon métier , le defir d'êJANVIER.
1755. 117
tre utile à fes concitoyens , la gloire de
fon Maître & la grandeur de l'Etat , y prennent
par-tout le ton du fentiment & de
l'humanité. L'auteur femble donner à regret
les préceptes d'un art qu'il profeffe
en citoyen , & dont il parle en Philofophe
ami des hommes. Il ne perd jamais de vûe
le but qu'il fe propofe dès le commencement
, & fur- tout dans le chapitre des
batailles , de ne regarder la guerre que
comme l'inftrument de la paix.
Les curieux n'ont rien à defirer pour
ce qui regarde la beauté de l'édition , qui
ne peut que faire honneur aux foins de
P. G. Simon , Imprimeur, rue de la Harpe ;
à la délicateffe & à la légereté de burin
du fieur d'Heulland , Graveur du Roi , de
qui font les vingt- cinq plans qu'on trouve
à la fin du fecond volume ; à la fineſſe &
à l'élégance des deffeins du fieur Chedel ,
qui a gravé les vignettes & les culs-delampe
.
Cet ouvrage a été préfenté au Roi , qui
en a accepté la dédicace avec bonté.
ESSA
vol. in-4° .ornés de plans , de vignettes
& de culs- de- lampe. A Paris , chez Prault ,
Libraire , quai de Conti ; & chez Jombert ,
Imprimeur, rue Dauphine . Par M. le Comte
Turpin de Criffé , Brigadier des armées
du Roi , Meſtre de camp d'un Régiment
de Huffards , de l'Académie royale de Berlin
, & c.
EXTRAIT. '
Le fiécle dernier a été l'épaque la plus
brillante des beaux Arts , mais il étoit
réfervé à celui- ci de perfectionner certaines
fciences ; telle eft la fcience militaire .
Montecuculli , le Duc de Rohan & quelques
autres n'ayant donné que des principes
fans en faire d'application , n'ont pût
être que d'un foible fecours pour les Feuquiere
, les Folard , les Puyfegur & plufieurs
autres les meilleures traductions de
Strabon , de Végece , d'Alien , de l'Empereur
Léon, & de prefque tous les anciens qui
ont écrit fur cette matiere , ont été faites
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
fous nos yeux. Tout ce qu'on avoit fur
la guerre de fiége fe réduifoit au livre de
Vauban , ouvrage admirable , mais où tout
n'eſt pas encore développé. Parmi ceux qui
de nos jours ont parlé de la guerre de campagne
, il n'en eft point qui ayent embraffé
toutes les manoeuvres & toutes les opérations
; c'eft ce que M. le Comte Turpin a
entrepris dans fon effai ; il n'excepte que
les fiéges qui ne font point de fon fujet.
Il a fçu rendre fon ouvrage utile , non
feulement aux jeunes militaires, qui y trou
veront tous les principes d'un art également
profond & fublime , mais encore à
ceux à qui une longue expérience a appris
que ces principes varient dans la pratique.
fuivant les circonftances. De tous les
moyens qu'il donne pour prévenir les événemens
, le plus certain pour un Général
eft la connoiffance du pays ; c'eft auffi celui
dont il fait émaner tous les préceptes que
renferme fon ouvrage.
Il traite dans le premier livre de tout ce
qui peut avoir quelque rapport à la guerre
défenfive , & des moyens d'exécuter dans
différens pays , foit de plaine , de montagnes
, de bois , fur les rivieres , & c . toutes
fortes d'opérations , avec une armée ou
avec des détachemens : il les fuit dans leur
marche , dans leur retraite , dans l'efcorte
JANVIER. 1755. 109
des convois , dans les fourrages au verd &
au fec , de quelque arme qu'ils foient compofés
; dans leurs camps , foit qu'ils y entrent
, foit qu'ils en fortent. L'auteur commence
par la défenſe , parce que , dit- il ,
c'eft la plus naturelle à l'homme . » En
» effet , ajoûte - t - il , à fuivre toutes les
» opérations d'une campagne , on voit que
» c'eft feulement la crainte d'ètre attaqué
qui a fait imaginer des précautions pour
»l'attaque même.
Elle fait le fujet du fecond livre . Les
principaux moyens qu'elle employe , font
les furprifes , les efpions , les embuscades ,
la force ouverte , & enfin les batailles :
chacun de ces moyens eft traité avec beancoup
d'érudition ; mais le chapitre des batailles
renferme un détail qui fuppofe des
connoiffances infinies. Après y avoir parlé
des occafions où il faut éviter ou donner
une bataille , après avoir établi les principes
que nos plus grands Généranx paroif
fent avoir fuivis dans ces circonftances ,
d'où dépendent le falut ou la perte , la
gloire ou la honte d'un Etat , M. L. C. T.
fuppofe quatre différentes difpofitions
d'armée , & démontre autant qu'il eft
poffible quel doit être le fuccès en fuivant
tels ou tels principes. M. le Maréchal
de Puyfegur a reçu tous les préceptes dans
110 MERCURE DE FRANCE.
la fuppofition qu'il fait d'une bataille aux
environs de Paris ; mais il étoit difficile de
trouver dans un eſpace auffi peu étendu
tous les terreins poflibles dont la connoiffance
étoit néceffaire au militaire . L'Auteur
de l'effai a fenti cette difficulté ; il a
fait les difpofitions relativement aux pays
qui fe rencontrent le plus communément ,
& il y a bien peu de cas qu'il n'ait prévûs.
Dans le troifieme livre , l'Auteur parle
des quartiers & des cantonnemens relatievement
à la défenfe ; il fait confifter leur
fûreté dans la vigilance de chaque Commandant
dans la place d'armes particuliere
& générale des quartiers , dans les ve-
-dettes & gardes à cheval difpofées avec
-précaution; dans les détachemens en avant,
dans les manoeuvres qu'il faut oppofer
l'ennemi contre les fauffes alarmes , dans
les précautions qu'il faut prendre en éta-
-bliflant fes quartiers ; précautions que l'Auteur
fait varier à mefure que la nature du
pays change ; la circonfpection qu'on doit
avoir en entrant dans les quartiers , ou
lorfqu'on veut en défendre l'entrée à l'en-
<nemi.
L'Auteur continue dans le quatrieme livre
à détailler les manoeuvres relatives aux
quartiers , foit pour ll''aattttaaqquuee en général
foit pour la retraite , tant des détachemens
>
JANVIER. 1755 .
que d'une armée qui n'a pu forcer les
quartiers d'une autre armée.
Ce quatrieme livre eft fuivi d'une méthode
raiſonnée , qui rend les opérations
d'une campagne plus fûres & le fuccès
moins douteux , en établiſſant dans le pays
aqu'on veut conquérir , des parelleles d'un
endroit à l'autre , & en obfervant à peuprès
en grand la même méthode qu'on obferve
en petit dans les fiéges pour parvemir
au corps de la place . M. L. C. T. a la
bonne foi d'avouer que cette idée lui a été
.communiquée par un militaire d'une expérience
confommée ; mais elle lui devient
-propre , par la maniere précife & claire
dont elle eft rendue.
Le cinquieme livre eft destiné à parler
de la petite guerre , de la néceffité des
-Huffards, ( troupes dont le fervice mési-
-te une attention particuliere ) de l'ufage
-qu'on doit en faire , foit en détachement ,
-foit le jour d'une bataille ; des troupes légeres
; de leur fervice à pied pendant la
-campagne , & de leur place le jour d'une
action générale. M. L. C. T. parle des Huffards
avec connoiffance de caufe ; c'eſt avec
´› cette arme qu'il s'eft acquis la réputation
- dont il jouit.
*
Les bornes d'un extrait ne permettent
point d'entrer dans un plus long détail.
112 MERCURE DE FRANCE.
Cet ouvrage eft rempli d'érudition , foit
pour les principes , fruit d'une étude pénible
& d'une longue expérience , foit
dans les exemples aufquels ces principes
font appliqués , d'une grande connoiffan
ce de l'art qui y eft traité , d'une critique
jufte , où , fans compromettre la gloire des
nations dont l'Auteur eft obligé de parler
ni celle des militaires dont il difcute les
actions , les fautes qu'ils ont faites & les
fuccès qu'ils ont eus , font ramenés aux
principes & jugés fans partialité. Leftyle
eft par- tout adapté à la matière , élegant ,
noble , précis fans obfcurité , clair fans
diffufion , fimple dans le détail des principes
, élevé dans l'expofition des faits &
des actions que l'Auteur cite , & ferré
dans les difcuffions .. En un mot , M. L. C.
T, a trouvé l'art de rendre agréable à ceuxmêmes
qui ne font pas du métier , une matiere
qui par elle - même eft aride , & de répandre
des fleurs fur un écrit purement didactique
, en fondant les principes dans
les exemples , fans trop les multiplier , défaut
prefque inévitable dans ce genre d'ou-
-vrages.
"
Si on avoit à reprocher quelque chofe
à l'Auteur , ce feroit le titre ; qui ne paroît
point fait pour un livre de cette étendue
& de cette profondeur , qui traite de toute
JANVIER. 1755. 113
la
guerre en général : on pourroit fubftituer
au mot effai un titre plus décidé ; mais
M. L. C. T. a fans doure cru que cette
modeſtie convenoit à fon âge , & qu'il valoit
mieux laiffer à fes compatriotes le foin
d'apprécier fon ouvrage.
Le difcours préliminaire a été regardé
par les vrais connoiffeurs comme un trèsbeau
morceau d'éloquence . M. L. C. T. y
parle des qualités du Général , en homme
qui les poffede , & réduit les principales au
génie , au coup d'oeil , au fang- froid & à
la connoiffance exacte du pays.
Pour donner une idée du ftyle de cet
ouvrage , on fe contentera de rapporter ce
qu'il dit de ces qualités.
» Comme elles émanent du génie , dit-
» il , que celui qui fe deftine au métier
» des armes ne s'y engage point fans l'a-
» voir confulté & fans connoître fon ta-
» lent & fes forces. La capacité , foit dans
»le Général, foit dans l'Officier, eft le fruit
» du génie excité par un goût naturel
»fon métier : fans ce goût, fans cette efpece
pour
de vocation qui nous entraîne comme
» malgré nous- mêmes , & qui eft la mar-
» que la plus fùre d'un talent décidé , on
» étudie fans fruit , & l'on pratique fans
» difcernement .
Le génie ne s'acquiert point , il naît
114 MERCURE DE FRANCE.
»
» avec nous ; il eft , dit -on , plus aifé à la
» nature de produire un monftre qu'ua
» homme fans talent : mais tout le monde
» ne naît point avec du génie ; c'eft la plus
» belle qualité de l'ame. Avec du talent
on peut être un bon militaire ; avec du
» génie un bon militaire devient un grand
Général : c'eft quelquefois l'affemblage
» des talens , c'est toujours la perfection
de celui que la nature nous a donné ,
» qui décele le génie. On étudie , on cher-
» che fon talent , fouvent on le manque ;
» le génie fe développe de lui -même : le
» talent peut être enfoui , parce qu'il n'a
pas toujours des occafions pour éclater ;
» le génie perce malgré tous les obftacles ,
» c'eft lui feul qui produit , le talent ne fait
» que mettre en oeuvre , & c.
و ر
Le coup d'oeil eft naturel à certaines
perfonnes , & dans ceux-là il eft l'effet
du génie ; d'autres l'acquierent par l'é-
» tude & par l'expérience . Celui qui a affez
de courage pour conferver le fang- froid
dans les occafions les plus preffantes ,
»
a le coup d'oeil plus prompt & plus jufte :
"un homme vif & bouillant , quoique
» brave , ne voit rien ; ou s'il voir quelque
chofe , c'est toujours confufément ,
» & trop tard.
»
» Le coup d'oeil n'eft autre chofe que
JANVIER. 1755 . 15
;
»
» ce génie pénétrant à qui rien n'échappe ;
» il voit dans les coeurs jufques aux plus
légeres impreffions qui peuvent les agi-
» ter. Le Général qui fçait allier le fang-
» froid à cette qualité , ne manque jamais
» de reffources , & c.
Il faut voir dans le difcours même ce
qu'il penfe de la bravoure & du courage ,
les diftinctions délicates & ingénieufes
qu'il en fait , ce qu'il dit de la nobleffe
d'origine , de la difcipline , des dangers
attachés à l'honneur de commander. » Ce
grade ambitionné , dit - il , touche les
» deux extrêmités , ou la gloire ou la
» honte.
"
"
C'est ainsi que finit ce difcours. » J'ai
» moins cherché à plaire à l'oreille qu'à
perfuader le coeur . Si le zele pour fon
Roi , fi l'amour pour fa patrie , enfin fi
l'honneur & la vertu avoient un style
particulier , ce feroit celui que j'aurois
» choifi ; mais un militaire eft affez éloquent
lorfqu'il rend fes idées avec net-
» teté ; mes voeux font remplis fi je fuis
entendu du foldat , fans qu'il ait befoin
» de m'étudier.
"
Je ne rapporterai que le trait fuivant ,
pour faire voir quelle eft la maniere de
critiquer de M. L. C. T. liv. 2. chap. 3 .
On doit garder la promeffe & fa foi ,
116 MERCURE DE FRANCE.
D» dit Onozander , aux traîtres même : on
» peut en effet leur tenir parole fans rien
craindre , pourvû qu'on fçache s'en mé-
» fier ; mais il y a bien loin de la rufe à
» la trahiſon on peut fe mettre à cou-
» vert de l'une , au lieu que toute la pru-
» dence humaine ne peut fe o
de
» l'autre. Lorfque dans Virgile , par l'ar-
» tifice de Sinon , les Troyens introdui-
» fent eux - mêmes l'ennemi dans leurs
» murs , on ne peut blâmer que leur im-
» prudente crédulité ; mais lorfque dans
» l'Iliade on voit Minerve , au mépris
» d'une alliance jurée , perfuader à Pan-
» darus de décocher une fléche contre Mé-
» nelas , on est étonné qu'Homere ait ofé
» faire de Minerve la Déeffe de la fageffe .
M. L. C. T. finit fon ouvrage en fai- ·
fant enviſager au militaire l'humanité
comme le premier principe de toutes fes
actions ; il prouve la néceflité de ce devoir
, fi fouvent négligé par des citations
heureufes , ce qui le conduit naturellement
à parler de la Religion , la bafe de toute
fubordination ; il en parle en Philofophe
chrétien ; & fans beaucoup s'étendre fur
cette matière , il en dit affez pour la faire
refpecter. !
Enfin tout refpire la vertu dans cet ouvrage.
L'amour de fon métier , le defir d'êJANVIER.
1755. 117
tre utile à fes concitoyens , la gloire de
fon Maître & la grandeur de l'Etat , y prennent
par-tout le ton du fentiment & de
l'humanité. L'auteur femble donner à regret
les préceptes d'un art qu'il profeffe
en citoyen , & dont il parle en Philofophe
ami des hommes. Il ne perd jamais de vûe
le but qu'il fe propofe dès le commencement
, & fur- tout dans le chapitre des
batailles , de ne regarder la guerre que
comme l'inftrument de la paix.
Les curieux n'ont rien à defirer pour
ce qui regarde la beauté de l'édition , qui
ne peut que faire honneur aux foins de
P. G. Simon , Imprimeur, rue de la Harpe ;
à la délicateffe & à la légereté de burin
du fieur d'Heulland , Graveur du Roi , de
qui font les vingt- cinq plans qu'on trouve
à la fin du fecond volume ; à la fineſſe &
à l'élégance des deffeins du fieur Chedel ,
qui a gravé les vignettes & les culs-delampe
.
Cet ouvrage a été préfenté au Roi , qui
en a accepté la dédicace avec bonté.
Fermer
Résumé : « ESSAI SUR L'ART DE LA GUERRE, 2 vol. in-4o. ornés de plans, de vignettes [...] »
L'ouvrage 'Essai sur l'art de la guerre' du Comte Turpin de Crissé, Brigadier des armées du Roi et Mestre de camp d'un Régiment de Hussards, est un traité sur la science militaire. L'auteur estime que le siècle précédent a été propice aux beaux-arts, mais que le perfectionnement des sciences militaires est réservé au siècle présent. Il critique les travaux antérieurs de Montecuculli, du Duc de Rohan et d'autres, jugés trop théoriques et manquant d'applications pratiques. L'ouvrage se distingue par des traductions récentes de classiques militaires tels que Strabon, Végèce, Alien, et Léon l'Empereur. L'auteur se concentre sur la guerre de campagne, excluant les sièges, et vise à rendre son ouvrage utile aux jeunes militaires ainsi qu'à ceux ayant une longue expérience. Il insiste sur la connaissance du pays comme moyen essentiel pour un général de prévenir les événements. Le premier livre traite de la guerre défensive et des opérations dans divers terrains. Le second livre aborde les attaques, les surprises, les embuscades, et les batailles, avec une analyse détaillée des dispositions d'armée et des terrains. Le troisième livre discute des quartiers et des cantonnements en relation avec la défense. Le quatrième livre propose une méthode raisonnée pour rendre les opérations de campagne plus sûres. Le cinquième livre se penche sur la petite guerre et l'importance des Hussards. L'ouvrage est caractérisé par une érudition approfondie, un style élégant et précis, et une critique juste des actions militaires. Le discours préliminaire met en avant les qualités essentielles d'un général, telles que le génie, le coup d'œil, le sang-froid et la connaissance exacte du pays. L'auteur conclut en soulignant l'importance de l'humanité et de la religion dans les actions militaires. L'ouvrage est présenté au Roi, qui en a accepté la dédicace.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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129
p. 87-92
LETTRE à M..... Professeur & Censeur royal, par M. G. Ecuyer, Officier de la chambre de Madame la Dauphine, sur un problême d'algebre appliqué à la science de la guerre.
Début :
Monsieur, j'avois décidé avec moi-même de faire un divorce irréconciliable [...]
Mots clefs :
Algèbre, Géométrie, Science de la guerre, Madame la Dauphine, Problème d'algèbre, Guerre
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texteReconnaissance textuelle : LETTRE à M..... Professeur & Censeur royal, par M. G. Ecuyer, Officier de la chambre de Madame la Dauphine, sur un problême d'algebre appliqué à la science de la guerre.
LETTRE à M ..... Profeſſeur & Cenfeur
royal , par M. G. Ecuyer , Officier
de la chambre de Madame la Dauphine
, fur un problême d'algebre appliqué
à la fcience de la guerre .
Onfieur , j'avois décidé avec moi-
Mmême de faire un divorce irréconciliable
avec l'Algebre & la Géométrie :
la néceffité de faire valoir mon bien de
campagne , celle de fuivre plufieurs procès
de fucceffion , mon peu de fanté , &
par conféquent le peu d'efpérance d'y acquerir
une forte de célébrité , m'avoient
fait prendre un parti fi contraire à mon
goût . J'eus l'honneur cet automne &
en même tems le vrai bonheur d'être admis
à faire ma cour à des perfonnes de
qualité de mon voifinage ; j'y retrouvai
des compas , des équerres , des niveaux ,
des graphometres , des cartes topographi
,
38 MERCURE DE FRANCE .
ques , des plans de bataille , de fiége , de
marches militaires , des projets de campa
gne , &c. en un mot tout ce qui caractériſe
un ſyſtème de travail ferieux , fuivi ,
& propre à des perfonnes deftinées par leur
naiffance & leurs talens héréditaires &
perfonnels , aux premiers emplois de la
guerre en falloit- il davantage pour me
rappeller à mes premieres foibleffes : On
me propofa de réfoudre le problême d'algebre
dont je vous fais aujoud'hui la dédicace
; nouvelles chaînes , nouveau motif
d'ardeur & d'émulation , & voilà l'époque
glorieufe pour moi de mon retour à
la géométrie. Je vis dans cette refpectable
maifon , avec un plaifir bien fenfible
& bien délicat , des enfans à peine de fept
ou huit ans , tracer des lignes & des angles
, reconnoître leurs rapports & leurs
combinaiſons , manier des inftrumens de
Mathématique je fus enchanté de n'entendre
fortir de leur bouche que les termes
de fervice du Roi , de la haine de
fes ennemis , de l'honneur , de la bravoure
, & de la néceffité d'acquerir les talens
du coeur & de l'efprit , indifpenfables pour
commander les autres ; on me pardonnera
cette forte d'indifcrétion , j'y vis avec la
plus vive furpriſe , & comme une efpéce
de paradoxe , les dames , fans perdre la
MA 1. 1755. 89 ·
plus légere de leurs graces , ni de ce tour
délicat & ingénieux de la converſation
que donne l'ufage du grand monde ; les
dames , dis- je , paffer avec fuccès , de la
poëfie , de la mufique , de l'hiftoire , ou
des ouvrages de goût & de légereté , à calculer
, à réfoudre des problèmes de Géométrie
& d'Algebre.
Enfin j'y vis les terres & les arbres
cultivés fuivant les principes de M M.
Sthul , Duhamel , de Buffon ; les abeilles
& les vers à foie élevés fuivant les regles
de M. de Réaumur ; la pratique de l'éducation
fauvage des beftiaux , en un mot
plufieurs de ces arts champêtres innocens ,
utiles à la fociété , à la fanté , à la confervation
de fon bien , & dont les héros rendus
à la paix ne rougiffoient point autrefois.
Tout refpiroit dans cette belle & délicieuſe
campagne l'efprit de calcul & de
fyftême , & ces principes folides de la
raifon fupérieure de l'illuftre M. de P. auffi
grand à la guerre que férieux & appliqué
chez lui , d'où il avoit banni cette frivo-.
lité qui ne gagne que trop aujourd'hui .
Les bornes d'une lettre femblent contraindre
de fi juftes motifs d'éloges ; mais la
vertu & le vrai mérite font fi peu communs
qu'on n'en reconnoît les traces qu'avec
un fecret & délicieux enchantement ;
90 MERCURE DE FRANCE.
ces motifs ne font pas néanmoins étrangers
à l'objet de ma lettre , puifqu'il vous
entretiennent d'application de calcul aux
affaires de la vie ; méthode que vous eftimez
. avec raiſon , bien fupérieure à celle
qui ne traite que des x & des y , & dont
vous ne ceſſez de recommander l'uſage à
vos difciples après qu'ils fe font mis en
poffeffion de cette derniere .
?
&
Parlons maintenant de mon problême ,
qui eft , je penſe , un des plus forts qu'on
puiffe propofer en Algebre indéterminée du
premier dégré ; j'ai pris à tâche de réunir
toutes les méthodes de Diophante , de Bachet
, du P. Prefter , & d'autres. Il contient ,
proprement parler , huit problêmes différens
; ce n'eft que la quatrieme condition
qui lie les trois précédentes , comme vous
le verrez dans la premierepréparation
qui les rappelle à une expreffion où les inconnues
font égalées à des quantités connues
mêlées avec deux indéterminées . Les
fept & huitiémes conditions font deux.
problêmes nouveaux , qu'on peut encore
réfoudre féparément des premiers ; mais
comme ils font une efpéce d'hiftoire fuivie
, il faut trouver l'art de les lier avec
la deuxième préparation il y a encore
un choix délicat à faire dans les rapports
des pertes ou des foldats défaits de chaM
A I.
1755 . 91
que
détachement , car fi on ne les tire
point de la nature intrinfeque du problême
, on ne fera rien qui vaille , on aura
bien des folutions vraies , mais qui feront
à d'autres queftions. Il eft inexprimable
combien j'ai gâté de papier , & combien
il m'en a coûté de peines pour fixer ces
rapports , fans compter les fautes d'étourderie
& les erreurs des fignes . Je joins à ma
lettre le mis au net de mes calculs , qui contiennent
cinq ou fix feuillets , fans aucun
détail de divifion ou de multiplication.
C'eſt un hommage que je vous adreffe ,
un tribut , le paiement d'une dette , car
affurément je vous dois beaucoup ; c'eft
en un fens votre bien , votre ouvrage ,
puifqu'il eft bâti des matériaux recueillis
fous vous au Collège royal ; c'eft le fruit
du long loifir que me laiffe mon fervice ,
& duquel je ne crois pas devoir faire un
meilleur ufage , les devoirs de la fociété
remplis , pour mériter l'honneur de votre
eftime , & le nom de &c.
Les nombres les plus fimples qui fatisfont
à toutes les conditions du problê
me , font : 551 , 431 , 311 .
All x 8400 μss!?
J : 64052 + 431
4410
➡0.1.2.3.4.5. &cj
311
92 MERCURE DE FRANCE.
1 ° . Effectivement le tiers de 551 eſt
1832, le quart de 551 eft 135 +3 .
e
2°. Le 5º de 431 eft 86 + 1 , & le 7º
de 431 eft 614.
3 °. Le 7° de 311 eft 44 + 3 , & le 9º
de 311 eft 34 + 4.
4°. 551 + 311 = 2 × 431 = 862.
50. 551 +9 , 43x + +2 , 431 +4 :: 140. 61 .
7
60 551 +9 311 ·
'SI.
140.102
:: 50 :
C. Q.F. F. & D.
A Versailles , ce 10 Avril 1755 .
royal , par M. G. Ecuyer , Officier
de la chambre de Madame la Dauphine
, fur un problême d'algebre appliqué
à la fcience de la guerre .
Onfieur , j'avois décidé avec moi-
Mmême de faire un divorce irréconciliable
avec l'Algebre & la Géométrie :
la néceffité de faire valoir mon bien de
campagne , celle de fuivre plufieurs procès
de fucceffion , mon peu de fanté , &
par conféquent le peu d'efpérance d'y acquerir
une forte de célébrité , m'avoient
fait prendre un parti fi contraire à mon
goût . J'eus l'honneur cet automne &
en même tems le vrai bonheur d'être admis
à faire ma cour à des perfonnes de
qualité de mon voifinage ; j'y retrouvai
des compas , des équerres , des niveaux ,
des graphometres , des cartes topographi
,
38 MERCURE DE FRANCE .
ques , des plans de bataille , de fiége , de
marches militaires , des projets de campa
gne , &c. en un mot tout ce qui caractériſe
un ſyſtème de travail ferieux , fuivi ,
& propre à des perfonnes deftinées par leur
naiffance & leurs talens héréditaires &
perfonnels , aux premiers emplois de la
guerre en falloit- il davantage pour me
rappeller à mes premieres foibleffes : On
me propofa de réfoudre le problême d'algebre
dont je vous fais aujoud'hui la dédicace
; nouvelles chaînes , nouveau motif
d'ardeur & d'émulation , & voilà l'époque
glorieufe pour moi de mon retour à
la géométrie. Je vis dans cette refpectable
maifon , avec un plaifir bien fenfible
& bien délicat , des enfans à peine de fept
ou huit ans , tracer des lignes & des angles
, reconnoître leurs rapports & leurs
combinaiſons , manier des inftrumens de
Mathématique je fus enchanté de n'entendre
fortir de leur bouche que les termes
de fervice du Roi , de la haine de
fes ennemis , de l'honneur , de la bravoure
, & de la néceffité d'acquerir les talens
du coeur & de l'efprit , indifpenfables pour
commander les autres ; on me pardonnera
cette forte d'indifcrétion , j'y vis avec la
plus vive furpriſe , & comme une efpéce
de paradoxe , les dames , fans perdre la
MA 1. 1755. 89 ·
plus légere de leurs graces , ni de ce tour
délicat & ingénieux de la converſation
que donne l'ufage du grand monde ; les
dames , dis- je , paffer avec fuccès , de la
poëfie , de la mufique , de l'hiftoire , ou
des ouvrages de goût & de légereté , à calculer
, à réfoudre des problèmes de Géométrie
& d'Algebre.
Enfin j'y vis les terres & les arbres
cultivés fuivant les principes de M M.
Sthul , Duhamel , de Buffon ; les abeilles
& les vers à foie élevés fuivant les regles
de M. de Réaumur ; la pratique de l'éducation
fauvage des beftiaux , en un mot
plufieurs de ces arts champêtres innocens ,
utiles à la fociété , à la fanté , à la confervation
de fon bien , & dont les héros rendus
à la paix ne rougiffoient point autrefois.
Tout refpiroit dans cette belle & délicieuſe
campagne l'efprit de calcul & de
fyftême , & ces principes folides de la
raifon fupérieure de l'illuftre M. de P. auffi
grand à la guerre que férieux & appliqué
chez lui , d'où il avoit banni cette frivo-.
lité qui ne gagne que trop aujourd'hui .
Les bornes d'une lettre femblent contraindre
de fi juftes motifs d'éloges ; mais la
vertu & le vrai mérite font fi peu communs
qu'on n'en reconnoît les traces qu'avec
un fecret & délicieux enchantement ;
90 MERCURE DE FRANCE.
ces motifs ne font pas néanmoins étrangers
à l'objet de ma lettre , puifqu'il vous
entretiennent d'application de calcul aux
affaires de la vie ; méthode que vous eftimez
. avec raiſon , bien fupérieure à celle
qui ne traite que des x & des y , & dont
vous ne ceſſez de recommander l'uſage à
vos difciples après qu'ils fe font mis en
poffeffion de cette derniere .
?
&
Parlons maintenant de mon problême ,
qui eft , je penſe , un des plus forts qu'on
puiffe propofer en Algebre indéterminée du
premier dégré ; j'ai pris à tâche de réunir
toutes les méthodes de Diophante , de Bachet
, du P. Prefter , & d'autres. Il contient ,
proprement parler , huit problêmes différens
; ce n'eft que la quatrieme condition
qui lie les trois précédentes , comme vous
le verrez dans la premierepréparation
qui les rappelle à une expreffion où les inconnues
font égalées à des quantités connues
mêlées avec deux indéterminées . Les
fept & huitiémes conditions font deux.
problêmes nouveaux , qu'on peut encore
réfoudre féparément des premiers ; mais
comme ils font une efpéce d'hiftoire fuivie
, il faut trouver l'art de les lier avec
la deuxième préparation il y a encore
un choix délicat à faire dans les rapports
des pertes ou des foldats défaits de chaM
A I.
1755 . 91
que
détachement , car fi on ne les tire
point de la nature intrinfeque du problême
, on ne fera rien qui vaille , on aura
bien des folutions vraies , mais qui feront
à d'autres queftions. Il eft inexprimable
combien j'ai gâté de papier , & combien
il m'en a coûté de peines pour fixer ces
rapports , fans compter les fautes d'étourderie
& les erreurs des fignes . Je joins à ma
lettre le mis au net de mes calculs , qui contiennent
cinq ou fix feuillets , fans aucun
détail de divifion ou de multiplication.
C'eſt un hommage que je vous adreffe ,
un tribut , le paiement d'une dette , car
affurément je vous dois beaucoup ; c'eft
en un fens votre bien , votre ouvrage ,
puifqu'il eft bâti des matériaux recueillis
fous vous au Collège royal ; c'eft le fruit
du long loifir que me laiffe mon fervice ,
& duquel je ne crois pas devoir faire un
meilleur ufage , les devoirs de la fociété
remplis , pour mériter l'honneur de votre
eftime , & le nom de &c.
Les nombres les plus fimples qui fatisfont
à toutes les conditions du problê
me , font : 551 , 431 , 311 .
All x 8400 μss!?
J : 64052 + 431
4410
➡0.1.2.3.4.5. &cj
311
92 MERCURE DE FRANCE.
1 ° . Effectivement le tiers de 551 eſt
1832, le quart de 551 eft 135 +3 .
e
2°. Le 5º de 431 eft 86 + 1 , & le 7º
de 431 eft 614.
3 °. Le 7° de 311 eft 44 + 3 , & le 9º
de 311 eft 34 + 4.
4°. 551 + 311 = 2 × 431 = 862.
50. 551 +9 , 43x + +2 , 431 +4 :: 140. 61 .
7
60 551 +9 311 ·
'SI.
140.102
:: 50 :
C. Q.F. F. & D.
A Versailles , ce 10 Avril 1755 .
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Résumé : LETTRE à M..... Professeur & Censeur royal, par M. G. Ecuyer, Officier de la chambre de Madame la Dauphine, sur un problême d'algebre appliqué à la science de la guerre.
La lettre est adressée à un professeur et censeur royal par M. G., écuyer et officier de la chambre de Madame la Dauphine. L'auteur avait initialement abandonné l'algèbre et la géométrie en raison de ses obligations personnelles et de son manque de temps. Cependant, lors d'une visite chez des personnes de qualité, il a été inspiré par l'environnement mathématique et militaire qu'il y a trouvé. Il a été invité à résoudre un problème d'algèbre appliqué à la science de la guerre, ce qui l'a ramené à ses premières passions. Dans cette maison, il a observé des enfants et des dames s'adonnant aux mathématiques avec succès, tout en cultivant des terres et élevant des animaux selon des principes scientifiques. L'auteur a été impressionné par l'esprit de calcul et de système qui y régnait, ainsi que par les principes solides de la raison supérieure. L'auteur décrit ensuite le problème d'algèbre qu'il a résolu, un problème complexe d'algèbre indéterminée du premier degré, réunissant diverses méthodes. Il mentionne les difficultés rencontrées et les erreurs commises lors de la résolution. Il joint à sa lettre le résultat de ses calculs, qu'il considère comme un hommage au professeur. Les nombres les plus simples satisfaisant aux conditions du problème sont 551, 431 et 311. L'auteur fournit également des détails sur les calculs effectués pour vérifier ces solutions. La lettre est datée du 10 avril 1755.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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130
p. 148-158
Histoire abrégée des guerres des Algériens avec les Hollandois, traduite de l'Allemand, par M. Radix de Sainte-Foy. 1755.
Début :
Selon toute apparence, Alger, ainsi que toute la côte de Barbarie, fut peuplée [...]
Mots clefs :
Vaisseaux, Guerre, Algériens, États généraux, Ennemis, Espagnols, Roi d'Espagne, Barbarie, Hollandais
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Histoire abrégée des guerres des Algériens avec les Hollandois, traduite de l'Allemand, par M. Radix de Sainte-Foy. 1755.
Hiftoire abrégée des guerres des Algériens avec
les Hollandois , traduite de l'Allemand ,
par M. Radix de Sainte- Foy . 1755 .
Elon toute apparence , Alger, ainfi que
toute la côte de Barbarie , fut peuplée
d'abord par les Egyptiens . Les Pheniciens
y établirent enfuite des colonies , & y bâtirent
Utique & Carthage. Depuis, tous les
petits Princes de la côte furent fubjugués
par les Carthaginois , ou devinrent leurs
tributaires : mais ces Princes , las enfin de
la domination Garthaginoife , s'offrirent
aux Romains pour leur aider à foumettre
Carthage. Ceux- ci refterent maîtres de la
côte jufqu'au cinquiéme fiécle , que les
Vandales s'en emparerent. Les Barbares
furent obligés dans la fuite de rendre leur
AOUST. 1755. 149
conquête aux Empereurs Romains , ou
pour mieux dire , aux Empereurs Grecs ,
qui poffederent cette côte , jufqu'à ce que
les Califes Sarrazins , fucceffeurs de Mahomet
envahirent dans le feptiéme fiécle
toute la partie feptentrionale de l'Afrique,
auquel tems l'Alger que nous connoiffons
devint la ville capitale de la Mauritanie .
Alger dépendit enfuite , premierement de
la ville de Conftantine , & fucceffivement
de Bugie , d'Hyppone , & enfin de Tremecen
, ou Telencin , jufqu'à l'incurfion
des Barbares Mahométans , qui diviferent
la côte de Barbarie en plufieurs royaumes ,
entre lefquels étoient Alger , Tunis & Tripoli
. Quelques fiécles après , la ville d'Alger
devint tributaire du Roi de Tunis ,
qui promit de lui laiffer , comme à une
République , la jouiffance de fes privileges.
L'an 1510 , Alger fe foumit par crainte
du Roi d'Espagne à un riche More ,
nommé Sélim Eutimi ; cependant quelques
années après , Ferdinand , Roi d'Efpagne ,
la prit , bâtit une forte citadelle fur la place
où eft à préfent le port , & y mit une
nombreuſe garnifon. Après la mort de
Ferdinand , les Algériens chercherent à fecouer
le joug des Efpagnols , & vers l'an
1516 ils appellerent à leur fecours le fameux
Pirate Barberouffe qui vint , maffa-
G iij
150 MERCURE DE FRANCE.
cra Eutimi , s'érigea lui - même en Roid'Alger
, & regna jufqu'en l'année 1517 ,
qu'il fut tué dans un combat. Les Algériens
élurent pour leur Roi Héreddin Barberouffe
fon frere ; mais comme il n'étoit
pas en état de faire tête à fes ennemis , &
fur tout aux Efpagnols , il eut recours à
la Porte , & rendit tributaire du Grand
Seigneur Alger , & une grande partie de
la côte de Barbarie .
Les Algériens enflés d'une telle protection
, en devinrent plus audacieux à pillerles
vaiffeaux Chrétiens ; l'on vit de jour
en jour accroître leur infolence. L'Empereur
Charlequint irrité de leurs pirateries,
vint affiéger Alger l'an 1 541 , avec cent
gros vaiffeaux , & dix- huit grandes galeres
qui portoient en tout vingt- deux mille
hommes : mais une tempête violente & un
ouragan terrible qui s'éleverent le 20 Octobre
, firent couler à fond tous les vaiffeaux
& quinze galeres , pendant que les
troupes de débarquement furent pourfuivies
dans leur retraite précipitée . La plus
grande partie fut paffée au fil de l'épée , &
l'Empereur lui -même eût bien de la peine
à regagner la Sicile avec une feule galere.
De ce moment , Alger devint une retraite
formidable de Pirates , & un nid de voleurs
. Sa marine augmenta , & les courfes
A O UST. 1755 15 !
de fes Barbares habitans , firent un grand
tort aux Chrétiens , principalement aux
habitans des Pays-Bas , fur- tout depuis
l'année 1590 que ceux - ci commencerent
à étendre leur commerce par le Détroit de
Gibraltar en Italie , & même jufqu'au Levant.
Enfin au commencement du dix-feptiéme
fiécle le mal devint fi grand que les
Etats Généraux fe déterminerent en 1612
à envoyer à Conftantinople , en qualité
d'Ambaſſadeur , le fieur Cornelius Hage
pour obtenir par un traité , à l'exemple des
autres nations , un commerce libre dans
toutes les provinces dépendantes de la Porte.
Cette Ambaffade eut un fuccès fi heureux
, que les Turcs dans le vingt & unié-.
me article du traité défendirent aux Algé
riens de jamais faire le moindre tort aux
vaiffeaux hollandois , fous quelque prétexte
que ce put être : Mais ceux - ci fe
conformerent mal à cette défenſe , foit
que l'autorité des Turcs fut affez peu refpectée
dans la Barbarie , foit que la Porte
ne pût donner affez de fecours à ceux
d'Alger & de Tunis contre les infultes des
Efpagnols établis à Oran : d'ailleurs , les
premiers repréfenterent que fi on les em →
pêchoit d'aller en courfe , il leur étoit abe
folument impoffible d'entretenir le nombre
G
iiij
152 MERCURE DE FRANCE .
néceſſaire de Janiffaires. La Porte fut donc
obligée de fermer les yeux fur leurs procé
dés , & ils continuerent d'attaquer indifféremment
amis & ennemis.
Cependant en 1617 , à la follicitation
de Cornelius Hage , la Porte renouvella la
défenfe faite aux Algériens , de prendre
les bâtimens hollandois ; mais ils continuerent
à les arrêter , & à s'emparer de
toutes les marchandiſes appartenantes aux
Efpagnols & aux Italiens ; & fur les plaintes
réitérées , en 1619 ils écrivirent aux
Etats Genéraux une lettre , dans laquelle
ils leurs faifoient connoître » qu'ils ne
pouvoient nullement ceffer de vifiter
leurs navires , & d'en enlever toutes les
" marchandiſes des Efpagnols & des Ita
» liens , mais qu'afin qu'ils n'en fouffrif
fent aucun tort , ils leurs promettoient
de leur en payer exactement le fret .
و و
-
Les Etats Généraux leur objecterent
que cette propofition étoit formellement
oppofée au traité fait en 1612 , avec le
Grand Seigneur , & ils les menacerent ,
s'ils refufoient plus long- tems de s'y conformer
, de les traiter en ennemis . En effet
en l'année 1619 leurs Hautes Puiffances
commencerent contre ces Corfaires des
hoftilités ouvertes.
Les Algériens , dans l'efpace de treize
A O UST. 1755. 153
mois,prirent aux Hollandois cent quarantetrois
vaiſſeaux , ceux-ci leur en prirent auffi
plufieurs ; & leur animofité étoit fi forte
contre ces Pirates , que tous ceux qu'ils
prenoient étoient incontinent jettés à la
mer ; mais les Hollandois virent bientôt
que la guerre ne conduifoit pas à leur objet
; ils firent de nouvelles propofitions
aufquelles les Algériens répondirent » que
» leurs Hautes Puiffances pouvoient en-
» voyer quelqu'un avec des vaiffeaux de
»guerre pour emmener les efclaves , &
qu'ils verroient alors que » leur paix
feroit une véritable paix , leur parole une
parole inviolable , & leurs affurances des
furetés. Cependant la fauffeté de cette promeffe
s'eft foutenue jufqu'à préfent.
39
Dans le mois de Juin 1622 , les Etats
Généraux envoyerent le fieur Pinacker
Profeffeur dans l'Univerfité de Groningue,
à Alger , où il arriva le 3 Septembre ; il
fit tant par fes négociations qu'il obtint
que la vifite des vaiffeaux hollandois cefferoit
, & que les prifonniers feroient mis
en liberté & afin d'ôter tout prétexte aux
Pirates , leurs Hautes Puiffances ordonnerent
que tous leurs vaiffeaux deftinés pour
le Détroit de Gibraltar ou pour le Levant ,
feroient munis d'un paffeport , qui déclareroit
que les Capitaines étoient vé-
,
:
»
Gy
154 MERCURE DE FRANCE.
و ر
ritablement Hollandois , & qu'ils avoient
» fait ferment que leurs vaiffeaux , auffi-
» bien que leur chargement , n'apparte-
» noient ni en entier ni en partie aux en-
» nemis du Grand Seigneur.
Leurs Hautes Puiffances publierent dans
la même année une défenfe aux vaiffeaux
marchands de ne plus fortir fans eſcorte.
Malgré ces précautions la paix fut encore
rompue par les Algériens , dont la puiffance
augmenta tellement , qu'en l'année
1659 ils mirent en mer , en différentes
efcadres , feize vaiffeaux de guerre de
vingt quatre à trente- fix piéces de canon ,
de quatre à cinq cens hommes d'équipage
, & deux galeres de vingt- deux à vingthuit
paires de rames , ayant à bord un pareil
nombre d'hommes ; alors les vaiffeaux
de guerre hollandois coururent eux - mêmes
rifque d'être enlevés avec les marchands
auxquels ils fervoient d'efcorte .
On avoit déja employé plufieurs moyens
pour détruire cette ville corfaire , & le fameux
Amiral Ruiter fut envoyé en 1655
pour brûler ces Barbarefques dans leur
port ; cependant ce projet échoua à cauſe
d'un trop grand calme , & c'eft alors que
ce grand Amiral dit , que celui qui voudroit
attaquer la ville ou le port d'Alger , devroit
avoir pour lui le foleil & la lune , le jour &
A O UST. 1755. 155
la nuit , le vent & le tems ; le vent favoiable
pour s'approcher de la ville & pour
s'en éloigner , le tems clair & ferein pour
découvrir l'entrée de la rade , ou au moins
un Pilote habile à qui la fituation des lieux
fut entierement connue fans compter
qu'il faudroit que les habitans de la ville
ignoraflent abfolument ce deffein , parce
que pour peu qu'ils fuffent fur leurs gardes
, il leur feroit facile d'empêcher l'entrée
des vaiffeaux dans leur port.
›
Cependant perfonne n'a attaqué ces
Corfaires avec plus d'avantage , perfonne
ne leur a fait plus de tort que le méme
Amiral Ruiter , & n'a fçu mieux les combattre.
Il les ferra de fi près , & jetta fi
fort l'allarme parmi eux ; que leurs foldats
refufoient de s'embarquer : deforte
qu'en l'année 1662 ils furent obligés de
demander le rétabliffement de la paix aux
mêmes conditions qu'ils venoient de la renouveller
avec les Anglois, c'est- à- dire que
»leurs armateurs, lorfqu'ils rencontreroient
» un vaiffeau Hollandois , feroient obligés
d'envoyer à fon bord deux hommes de leur
Ȏquipage pour demander amiablement s'il
» n'avoit pas des hommes ou des marchan-
» difes qui appartiendroient à leurs ennemis.
Cette ftipulation fut rejettée , &
ils furent fort heureux d'obtenir des Hol
Gvj
156 MERCURE DE FRANCE.
landois la paix le 16 Novembre 1662 fous
cette condition : Vaiffeau libre , marchandifes
libres , nulle vifite .
"
La ville d'Alger & fes châteaux étoient
alors garnis de fept cens quatre - vingtcinq
pieces de canon , dont toutes les bouches
étoient tournées vers la mer , & les
rénégats difoient fecrettement à l'Amiral
Ruiter , que fi les Etats Généraux vou-
» loient que la paix fut bien obſervée , ils
» ne devoient jamais laiffer fortir aucun
vaiffeau marchand fans efcorte , "qu'ils
» devoient avoir un bon nombre de vaif-
"feaux de guerre dans la Méditerranée , &
» les faire voir quelquefois fur la rade d'Alfous
prétexte de faire de l'eau , pour
tenir dans la crainte les ennemis , parce
» que fans cela les Algériens pourroient
facilement enfreindre les traités.
» ger ,
Dans la paix de 662 , la Régence d'Alger
ftipula deux ou trois articles pour prévenir
dans la fuite des tems toute occafion
de différens fâcheux : 1 ° . » Qu'il fe-
» roit défendu à tous les Hollandois de
tirer fur les vaiffeaux algériens qu'ils
» pourroient rencontrer. 2 °. Que les Etats
» Généraux feroient faire un fceau particulier
pour les paffeports de mer , qu'ils
l'enverroient au Conful d'Alger , qui
l'imprimeroit fur tous les pleins pouvoirs
» des Armateurs algériens , afin que ceux-
39
X
AOUST. 1755. 157
ci puffent conftater la vérité des paffe-
» ports , en confrontant le fceau des Hollandois
avec le leur. 3 ° . Que les Etats
» Généraux auroient feuls le droit d'accor-
» der les paffeports de mer.
Ceci eft d'autant plus remarquable que
l'Amiral Ruiter écrivit peu de tems après
aux Etats Généraux , que les Hambour
geois avoient des correfpondans à Amfterdam
, qui pour de l'argent faifoient ferment
que les vaiffeaux appartenoient à des
négocians de cette ville , & qu'il avoit auffi
découvert que plufieurs Confuls ne faifoient
nul fcrupule de délivrer des paſſeports
à des Capitaines de vaiffeaux étrangers
.
Quoiqu'il en foit , la paix ne
ne dura
pas
long- tems ; car dès l'année fuivante 1663 ,
les Algériens vifiterent de nouveau quelques
vaiffeaux hollandois , ils rompirent
par conféquent le traité , & enleverent
diverfes marchandifes , fous le prétexte
qu'elles appartenoient à leurs ennemis , &
que la ratification du traité des Etats Géneraux
, ainfi que le payement de la rançon
des Efclaves hollandois , avoit tardé
trop long tems .
La guerre recommença donc encore
une fois , & l'Amiral Tromp prit le 10
Janvier 1664 deux vaiffeaux algériens
+18 MERCURE DE FRANCE.
qui emmenoient deux prifes avec eux.
Cette perte fit un fi grand tort à ces Pirates
qu'ils promirent de » rendre toutes
» les marchandifes qu'ils avoient enlevées
» fur mer , d'exécuter à l'avenir religieufement
le traité , & même de rompre la
"
paix avec les Anglois , fi les Etats Gé-
» néraux étoient bien difpofés à la faire
» avec eux . Leurs Hautes Puiffances ,
bien loin de prêter l'oreille à ces propoftions
captieufes , propoferent à la France ,
à l'Efpagne & à l'Angleterre de fe joindre
à eux pour envoyer une flotte qui pourfuivroit
par- tour ces Barbares , bloqueroit
leurs ports , & empêcheroit abfolument
leurs croifieres & leurs pirateries , fans
jamais entendre à aucune propofition de
paix de leurs part , mais aucune de ces
trois Puiffances ne voulut s'y prêter ; cependant
les Hollandois envoyerent l'Amiral
Ruiter avec une flotte de douze vaiffeaux
de guerre dans la Méditerranée , &
à Alger pour hâter la conclufion du traité
avec la Régence ; mais les Algériens le
retinrent long- tems fans fujet , & l'amuferent
fous des prétextes frivoles ; deſorte
qu'il fe vit obligé de leur déclarer la guerre
par ordre de leurs Hautes Puiffances.
On donnera lafuite dans le Mercure du
mois prochain.
les Hollandois , traduite de l'Allemand ,
par M. Radix de Sainte- Foy . 1755 .
Elon toute apparence , Alger, ainfi que
toute la côte de Barbarie , fut peuplée
d'abord par les Egyptiens . Les Pheniciens
y établirent enfuite des colonies , & y bâtirent
Utique & Carthage. Depuis, tous les
petits Princes de la côte furent fubjugués
par les Carthaginois , ou devinrent leurs
tributaires : mais ces Princes , las enfin de
la domination Garthaginoife , s'offrirent
aux Romains pour leur aider à foumettre
Carthage. Ceux- ci refterent maîtres de la
côte jufqu'au cinquiéme fiécle , que les
Vandales s'en emparerent. Les Barbares
furent obligés dans la fuite de rendre leur
AOUST. 1755. 149
conquête aux Empereurs Romains , ou
pour mieux dire , aux Empereurs Grecs ,
qui poffederent cette côte , jufqu'à ce que
les Califes Sarrazins , fucceffeurs de Mahomet
envahirent dans le feptiéme fiécle
toute la partie feptentrionale de l'Afrique,
auquel tems l'Alger que nous connoiffons
devint la ville capitale de la Mauritanie .
Alger dépendit enfuite , premierement de
la ville de Conftantine , & fucceffivement
de Bugie , d'Hyppone , & enfin de Tremecen
, ou Telencin , jufqu'à l'incurfion
des Barbares Mahométans , qui diviferent
la côte de Barbarie en plufieurs royaumes ,
entre lefquels étoient Alger , Tunis & Tripoli
. Quelques fiécles après , la ville d'Alger
devint tributaire du Roi de Tunis ,
qui promit de lui laiffer , comme à une
République , la jouiffance de fes privileges.
L'an 1510 , Alger fe foumit par crainte
du Roi d'Espagne à un riche More ,
nommé Sélim Eutimi ; cependant quelques
années après , Ferdinand , Roi d'Efpagne ,
la prit , bâtit une forte citadelle fur la place
où eft à préfent le port , & y mit une
nombreuſe garnifon. Après la mort de
Ferdinand , les Algériens chercherent à fecouer
le joug des Efpagnols , & vers l'an
1516 ils appellerent à leur fecours le fameux
Pirate Barberouffe qui vint , maffa-
G iij
150 MERCURE DE FRANCE.
cra Eutimi , s'érigea lui - même en Roid'Alger
, & regna jufqu'en l'année 1517 ,
qu'il fut tué dans un combat. Les Algériens
élurent pour leur Roi Héreddin Barberouffe
fon frere ; mais comme il n'étoit
pas en état de faire tête à fes ennemis , &
fur tout aux Efpagnols , il eut recours à
la Porte , & rendit tributaire du Grand
Seigneur Alger , & une grande partie de
la côte de Barbarie .
Les Algériens enflés d'une telle protection
, en devinrent plus audacieux à pillerles
vaiffeaux Chrétiens ; l'on vit de jour
en jour accroître leur infolence. L'Empereur
Charlequint irrité de leurs pirateries,
vint affiéger Alger l'an 1 541 , avec cent
gros vaiffeaux , & dix- huit grandes galeres
qui portoient en tout vingt- deux mille
hommes : mais une tempête violente & un
ouragan terrible qui s'éleverent le 20 Octobre
, firent couler à fond tous les vaiffeaux
& quinze galeres , pendant que les
troupes de débarquement furent pourfuivies
dans leur retraite précipitée . La plus
grande partie fut paffée au fil de l'épée , &
l'Empereur lui -même eût bien de la peine
à regagner la Sicile avec une feule galere.
De ce moment , Alger devint une retraite
formidable de Pirates , & un nid de voleurs
. Sa marine augmenta , & les courfes
A O UST. 1755 15 !
de fes Barbares habitans , firent un grand
tort aux Chrétiens , principalement aux
habitans des Pays-Bas , fur- tout depuis
l'année 1590 que ceux - ci commencerent
à étendre leur commerce par le Détroit de
Gibraltar en Italie , & même jufqu'au Levant.
Enfin au commencement du dix-feptiéme
fiécle le mal devint fi grand que les
Etats Généraux fe déterminerent en 1612
à envoyer à Conftantinople , en qualité
d'Ambaſſadeur , le fieur Cornelius Hage
pour obtenir par un traité , à l'exemple des
autres nations , un commerce libre dans
toutes les provinces dépendantes de la Porte.
Cette Ambaffade eut un fuccès fi heureux
, que les Turcs dans le vingt & unié-.
me article du traité défendirent aux Algé
riens de jamais faire le moindre tort aux
vaiffeaux hollandois , fous quelque prétexte
que ce put être : Mais ceux - ci fe
conformerent mal à cette défenſe , foit
que l'autorité des Turcs fut affez peu refpectée
dans la Barbarie , foit que la Porte
ne pût donner affez de fecours à ceux
d'Alger & de Tunis contre les infultes des
Efpagnols établis à Oran : d'ailleurs , les
premiers repréfenterent que fi on les em →
pêchoit d'aller en courfe , il leur étoit abe
folument impoffible d'entretenir le nombre
G
iiij
152 MERCURE DE FRANCE .
néceſſaire de Janiffaires. La Porte fut donc
obligée de fermer les yeux fur leurs procé
dés , & ils continuerent d'attaquer indifféremment
amis & ennemis.
Cependant en 1617 , à la follicitation
de Cornelius Hage , la Porte renouvella la
défenfe faite aux Algériens , de prendre
les bâtimens hollandois ; mais ils continuerent
à les arrêter , & à s'emparer de
toutes les marchandiſes appartenantes aux
Efpagnols & aux Italiens ; & fur les plaintes
réitérées , en 1619 ils écrivirent aux
Etats Genéraux une lettre , dans laquelle
ils leurs faifoient connoître » qu'ils ne
pouvoient nullement ceffer de vifiter
leurs navires , & d'en enlever toutes les
" marchandiſes des Efpagnols & des Ita
» liens , mais qu'afin qu'ils n'en fouffrif
fent aucun tort , ils leurs promettoient
de leur en payer exactement le fret .
و و
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Les Etats Généraux leur objecterent
que cette propofition étoit formellement
oppofée au traité fait en 1612 , avec le
Grand Seigneur , & ils les menacerent ,
s'ils refufoient plus long- tems de s'y conformer
, de les traiter en ennemis . En effet
en l'année 1619 leurs Hautes Puiffances
commencerent contre ces Corfaires des
hoftilités ouvertes.
Les Algériens , dans l'efpace de treize
A O UST. 1755. 153
mois,prirent aux Hollandois cent quarantetrois
vaiſſeaux , ceux-ci leur en prirent auffi
plufieurs ; & leur animofité étoit fi forte
contre ces Pirates , que tous ceux qu'ils
prenoient étoient incontinent jettés à la
mer ; mais les Hollandois virent bientôt
que la guerre ne conduifoit pas à leur objet
; ils firent de nouvelles propofitions
aufquelles les Algériens répondirent » que
» leurs Hautes Puiffances pouvoient en-
» voyer quelqu'un avec des vaiffeaux de
»guerre pour emmener les efclaves , &
qu'ils verroient alors que » leur paix
feroit une véritable paix , leur parole une
parole inviolable , & leurs affurances des
furetés. Cependant la fauffeté de cette promeffe
s'eft foutenue jufqu'à préfent.
39
Dans le mois de Juin 1622 , les Etats
Généraux envoyerent le fieur Pinacker
Profeffeur dans l'Univerfité de Groningue,
à Alger , où il arriva le 3 Septembre ; il
fit tant par fes négociations qu'il obtint
que la vifite des vaiffeaux hollandois cefferoit
, & que les prifonniers feroient mis
en liberté & afin d'ôter tout prétexte aux
Pirates , leurs Hautes Puiffances ordonnerent
que tous leurs vaiffeaux deftinés pour
le Détroit de Gibraltar ou pour le Levant ,
feroient munis d'un paffeport , qui déclareroit
que les Capitaines étoient vé-
,
:
»
Gy
154 MERCURE DE FRANCE.
و ر
ritablement Hollandois , & qu'ils avoient
» fait ferment que leurs vaiffeaux , auffi-
» bien que leur chargement , n'apparte-
» noient ni en entier ni en partie aux en-
» nemis du Grand Seigneur.
Leurs Hautes Puiffances publierent dans
la même année une défenfe aux vaiffeaux
marchands de ne plus fortir fans eſcorte.
Malgré ces précautions la paix fut encore
rompue par les Algériens , dont la puiffance
augmenta tellement , qu'en l'année
1659 ils mirent en mer , en différentes
efcadres , feize vaiffeaux de guerre de
vingt quatre à trente- fix piéces de canon ,
de quatre à cinq cens hommes d'équipage
, & deux galeres de vingt- deux à vingthuit
paires de rames , ayant à bord un pareil
nombre d'hommes ; alors les vaiffeaux
de guerre hollandois coururent eux - mêmes
rifque d'être enlevés avec les marchands
auxquels ils fervoient d'efcorte .
On avoit déja employé plufieurs moyens
pour détruire cette ville corfaire , & le fameux
Amiral Ruiter fut envoyé en 1655
pour brûler ces Barbarefques dans leur
port ; cependant ce projet échoua à cauſe
d'un trop grand calme , & c'eft alors que
ce grand Amiral dit , que celui qui voudroit
attaquer la ville ou le port d'Alger , devroit
avoir pour lui le foleil & la lune , le jour &
A O UST. 1755. 155
la nuit , le vent & le tems ; le vent favoiable
pour s'approcher de la ville & pour
s'en éloigner , le tems clair & ferein pour
découvrir l'entrée de la rade , ou au moins
un Pilote habile à qui la fituation des lieux
fut entierement connue fans compter
qu'il faudroit que les habitans de la ville
ignoraflent abfolument ce deffein , parce
que pour peu qu'ils fuffent fur leurs gardes
, il leur feroit facile d'empêcher l'entrée
des vaiffeaux dans leur port.
›
Cependant perfonne n'a attaqué ces
Corfaires avec plus d'avantage , perfonne
ne leur a fait plus de tort que le méme
Amiral Ruiter , & n'a fçu mieux les combattre.
Il les ferra de fi près , & jetta fi
fort l'allarme parmi eux ; que leurs foldats
refufoient de s'embarquer : deforte
qu'en l'année 1662 ils furent obligés de
demander le rétabliffement de la paix aux
mêmes conditions qu'ils venoient de la renouveller
avec les Anglois, c'est- à- dire que
»leurs armateurs, lorfqu'ils rencontreroient
» un vaiffeau Hollandois , feroient obligés
d'envoyer à fon bord deux hommes de leur
Ȏquipage pour demander amiablement s'il
» n'avoit pas des hommes ou des marchan-
» difes qui appartiendroient à leurs ennemis.
Cette ftipulation fut rejettée , &
ils furent fort heureux d'obtenir des Hol
Gvj
156 MERCURE DE FRANCE.
landois la paix le 16 Novembre 1662 fous
cette condition : Vaiffeau libre , marchandifes
libres , nulle vifite .
"
La ville d'Alger & fes châteaux étoient
alors garnis de fept cens quatre - vingtcinq
pieces de canon , dont toutes les bouches
étoient tournées vers la mer , & les
rénégats difoient fecrettement à l'Amiral
Ruiter , que fi les Etats Généraux vou-
» loient que la paix fut bien obſervée , ils
» ne devoient jamais laiffer fortir aucun
vaiffeau marchand fans efcorte , "qu'ils
» devoient avoir un bon nombre de vaif-
"feaux de guerre dans la Méditerranée , &
» les faire voir quelquefois fur la rade d'Alfous
prétexte de faire de l'eau , pour
tenir dans la crainte les ennemis , parce
» que fans cela les Algériens pourroient
facilement enfreindre les traités.
» ger ,
Dans la paix de 662 , la Régence d'Alger
ftipula deux ou trois articles pour prévenir
dans la fuite des tems toute occafion
de différens fâcheux : 1 ° . » Qu'il fe-
» roit défendu à tous les Hollandois de
tirer fur les vaiffeaux algériens qu'ils
» pourroient rencontrer. 2 °. Que les Etats
» Généraux feroient faire un fceau particulier
pour les paffeports de mer , qu'ils
l'enverroient au Conful d'Alger , qui
l'imprimeroit fur tous les pleins pouvoirs
» des Armateurs algériens , afin que ceux-
39
X
AOUST. 1755. 157
ci puffent conftater la vérité des paffe-
» ports , en confrontant le fceau des Hollandois
avec le leur. 3 ° . Que les Etats
» Généraux auroient feuls le droit d'accor-
» der les paffeports de mer.
Ceci eft d'autant plus remarquable que
l'Amiral Ruiter écrivit peu de tems après
aux Etats Généraux , que les Hambour
geois avoient des correfpondans à Amfterdam
, qui pour de l'argent faifoient ferment
que les vaiffeaux appartenoient à des
négocians de cette ville , & qu'il avoit auffi
découvert que plufieurs Confuls ne faifoient
nul fcrupule de délivrer des paſſeports
à des Capitaines de vaiffeaux étrangers
.
Quoiqu'il en foit , la paix ne
ne dura
pas
long- tems ; car dès l'année fuivante 1663 ,
les Algériens vifiterent de nouveau quelques
vaiffeaux hollandois , ils rompirent
par conféquent le traité , & enleverent
diverfes marchandifes , fous le prétexte
qu'elles appartenoient à leurs ennemis , &
que la ratification du traité des Etats Géneraux
, ainfi que le payement de la rançon
des Efclaves hollandois , avoit tardé
trop long tems .
La guerre recommença donc encore
une fois , & l'Amiral Tromp prit le 10
Janvier 1664 deux vaiffeaux algériens
+18 MERCURE DE FRANCE.
qui emmenoient deux prifes avec eux.
Cette perte fit un fi grand tort à ces Pirates
qu'ils promirent de » rendre toutes
» les marchandifes qu'ils avoient enlevées
» fur mer , d'exécuter à l'avenir religieufement
le traité , & même de rompre la
"
paix avec les Anglois , fi les Etats Gé-
» néraux étoient bien difpofés à la faire
» avec eux . Leurs Hautes Puiffances ,
bien loin de prêter l'oreille à ces propoftions
captieufes , propoferent à la France ,
à l'Efpagne & à l'Angleterre de fe joindre
à eux pour envoyer une flotte qui pourfuivroit
par- tour ces Barbares , bloqueroit
leurs ports , & empêcheroit abfolument
leurs croifieres & leurs pirateries , fans
jamais entendre à aucune propofition de
paix de leurs part , mais aucune de ces
trois Puiffances ne voulut s'y prêter ; cependant
les Hollandois envoyerent l'Amiral
Ruiter avec une flotte de douze vaiffeaux
de guerre dans la Méditerranée , &
à Alger pour hâter la conclufion du traité
avec la Régence ; mais les Algériens le
retinrent long- tems fans fujet , & l'amuferent
fous des prétextes frivoles ; deſorte
qu'il fe vit obligé de leur déclarer la guerre
par ordre de leurs Hautes Puiffances.
On donnera lafuite dans le Mercure du
mois prochain.
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Résumé : Histoire abrégée des guerres des Algériens avec les Hollandois, traduite de l'Allemand, par M. Radix de Sainte-Foy. 1755.
Le texte 'Histoire abrégée des guerres des Algériens avec les Hollandois' décrit les conflits entre les Algériens et les Hollandais, en situant les événements dans un contexte historique riche. Alger et la côte de Barbarie ont été successivement peuplées par les Égyptiens, les Phéniciens, les Carthaginois, les Romains, les Vandales, les Byzantins, et enfin les Arabes musulmans. Alger est devenue la capitale de la Mauritaine sous les Califes Sarrazins. Au XVIe siècle, Alger est passée sous la domination espagnole avant de se libérer avec l'aide du pirate Barberousse. Sous la protection de l'Empire ottoman, les Algériens ont intensifié leurs attaques contre les navires chrétiens, notamment ceux des Pays-Bas. En 1612, les États Généraux des Provinces-Unies ont envoyé un ambassadeur à Constantinople pour obtenir un traité garantissant la sécurité de leurs navires. Cependant, les Algériens ont continué leurs attaques, menant à des hostilités ouvertes en 1619. Les conflits ont culminé avec des prises de navires des deux côtés. En 1622, un accord a été négocié pour cesser les visites des navires hollandais et libérer les prisonniers. Malgré des précautions, la paix a été rompue à plusieurs reprises. En 1659, la puissance navale algérienne a atteint son apogée, forçant les Hollandais à renforcer leur escorte. L'amiral Ruiter a tenté de détruire Alger en 1655, mais sans succès. En 1662, une paix a été conclue avec des conditions strictes pour éviter les différends futurs. Cependant, la paix n'a pas duré, et les Algériens ont repris leurs attaques en 1663. La guerre a repris, et l'amiral Tromp a capturé des navires algériens en 1664. Les Algériens ont proposé de rendre les marchandises et de respecter le traité, mais les Hollandais ont refusé, préférant une alliance avec d'autres puissances pour contrer les pirates. Par ailleurs, les Algériens ont retenu des individus pendant une longue période sans motif valable, en utilisant des prétextes futiles. Cette situation a conduit à une déclaration de guerre par ordre des autorités supérieures de la partie retenue.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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131
p. 135-156
Suite de l'Histoire abrégée des guerres des Algériens avec les Hollandois, traduite de l'Allemand, par M. Radix de Sainte Foy. 1755.
Début :
A peine la guerre fut-elle déclarée, que les Algériens commencerent à croiser [...]
Mots clefs :
Algériens, Hollandais, Guerre, Paix, Traité de paix, Barbares, Amiral, Escadre, Guerres, Vaisseaux, Vaisseaux de guerre
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Suite de l'Histoire abrégée des guerres des Algériens avec les Hollandois, traduite de l'Allemand, par M. Radix de Sainte Foy. 1755.
Suite de l'Hiftoire abrégée des guerres des
Algériens avec les Hollandois , traduite.
de l'Allemand , par M. Radix de Sainte
Foy. 1755.
A
Peine la guerre fut- elle déclarée, que
les Algériens commencerent à croifer
fur les Hollandois , à les attaquer &
à les piller. Leur puiffance augmenta fi
fort en quelques années , que dès 1669
ils étoient déja en état , felon le témoignage
de l'Amiral Ruiter même , d'envoyer
en courfe trente- deux à trente - quatre
vaiffeaux bien armés , & bien munis
d'hommes , dont il y en avoit dix huit qui
étoient des vaiffeaux de guerre , de trente
à quarante piéces de canon , outre plufieurs
galeres cela donna tant d'inquié
tude aux Hollandois , qu'ils manderent au
fieur Beuningen leur Ambaffadeur en Angleterre
, de chercher quelques moyens
1
136 MERCURE DE FRANCE.
avec le Miniſtere de cette Cour pour réduire
ces Corfaires. Cet Ambaffadeur
écrivit à l'Amiral Ruiter , & le pria dans
fa lettre de lui mander fon fentiment fur
quelques points aufquels celui- ci réponpar
la lettre fuivante. dit
» Les vaiffeaux corfaires ont plus de
» monde , & font mieux armés qu'aucuns
» des vailleaux Chrétiens . S'il eft un tems
» où ils ont moins de monde , c'est celui
» de l'été , lorfque les Algériens ont be-
» foin de leurs foldats en campagne pour
» recueillir les tributs des Mores , pendant
que leurs grains font encore fur terre.
" Dans ce tems leurs forces maritimes
>> font fur le pied le plus foible : d'ailleurs
» ils font accoutumés à ne jamais licen-
» cier leurs foldats , & à avoir toujours le
» même nombre de troupes. Ils font obligés
de tenir toujours prêts quelques
>> vaiffeaux pour le fervice du Grand Sei-
» gneur. Ils en envoyent auffi quelques-
» uns pour commercer dans le Levant ,
» & le refte qui fait à-peu -près le tiers
» de toutes leurs forces va en courfe .
» Il eft abfolument impoffible de
pour-
» fuivre les vaiffeaux Algériens jufques
»derriere leur môle , parce que , pendant
prefque toute l'année , tous les vaif-
» feaux venant de la mer , & voulant en-
و د
SEPTEMBRE. 1755. 137
>> trer derriere le môle , lorfqu'ils en font
»à une portée de fufil , tombent dans un
» calme que la réverbération de la chaleur
de la ville caufe par fa fituation , & ref-
» tent dans une telle inaction qu'ils font
» obligés de fe faire conduire par de peti-
» tes barques , ou des chaloupes , ou de
» fe faire tirer avec des cordes ; mais cette
opération eft fi lente , qu'elle donne aux
»habitans le tems d'empêcher par des
trains , des chaînes , ou d'autres moyens
» l'entrée des vaiffeaux , quand même on
»les furprendroit tout- à -fait.
อง
و ر
» J'en ai moi - même fait l'expérience ,
» dit-il , en 16.55 , ainfi que l'Amiral Anglois
Sandvich en 1662 ; mais pour mon-
"trer le danger évident qu'il y a toute
» l'année à tenir bloquée la ville d'Alger ,
» je vous ajouterai que pendant l'hiver les
» vents du Nord , Nord- eft , Nord - ouest ,
» Eft-fud-ouest , foufflent avec tant d'impétuofité
, & agitent la mer avec une
» telle violence , qu'il eft très-dangereux
» d'en approcher ; c'eft ce que les Algériens
éprouverent eux - mêmes en Décem-
» bre 1662 , lorfqu'un vent du Nord - eft
» fit périr , même derriere leur môle , qua-
» torze barbarefques avec fept navires
» qu'ils avoient pris. Quand même on bra-
2 veroit tous ces dangers , & fuppofé que
ود
138 MERCURE DE FRANCE.
par un long blocus on les forçât à faire
la paix , fi leur marine n'en eft point
" affoiblie , ils ne tiendront le traité que
jufqu'à ce qu'ils trouvent leur avantage
à le rompre , comme cela est arrivé plufieurs
fois. Je penfe donc que le meil
leur moyen de leur nuire eft de croifer
» conftamment fur eux , parce que la croifiere
eft ce qui peut leur faire le plus de
tort , & peut feule les empêcher d'en
voyer leurs Pirates fur nos côtes. Qu'on
fe précautionne contre la viteffe de leurs
vaiffeaux , que fur le foir on étende les
➡ nôtres à une bonne diſtance les uns des
➡autres , & qu'on les laiffe dans un courant
avec la petite voile ; par cette ma
noeuvre on laffera les Algériens ; & fi
pendant la nuit ou fur le matin on découvre
un ou plufieurs barbarefques ,
❤que l'on coure auffi -tôt deffus , & qu'on
les attaques de cette maniere , dit- il , je
» les ai tellement refferrés , qu'ils ne pou
voient plus fe ranger fur deux lignes ,
» & qu'il leur falloit combattre defavantageufement
, ou fe retirer fous leur mô→
le ; mais il faut pour cela que les vaif-
» feaux qui croifent ne foient point bor
nés dans les ordres qu'ils ont des Etats
Généraux , & qu'ils puiffent agir &
changer leur croifiere felon l'occafions
ย
1
B
SEPTEMBRE. 1753. 139
L'entretien des bons réglemens qui regardent
l'armement & l'équipage des
vaiffeaux , continue - t - il , la conftruction
des Amiraux , & les ordres pour les
> bonnes eſcortes eft bien le feul & le vrai
➜ moyen de couper entierement les vivres
aux Barbares ; parce que s'ils voyoient
» enfin qu'on leur ôtât toutes leurs reffources
, ils pourroient bien faire un effort
» raffembler leurs forces , former une efcadre
, & attaquer alors les efcortes mémest
» & il n'eft pas douteux qu'avec leurs for-
» ces réunies , ils ne puiffent les enlever ,
parce que le tems du départ & du retour
des vaiffeaux chrétiens leur eft connu
ou que du moins ils peuvent toujours
en avoir avis.
»
« Les vaiffeaux de guerre qui croiferont
» ainfi , pourront aifément tenir en bride
les Corfaires , & quoique ces fortes
» d'armemens foient fort couteux , les convois
font cependant en fûreté ; les efcor-
» tes n'ont pas befoin d'être fi bien équi
» pées , & la République eft refpectée des
Barbares , comme les autres puiffances
>> maritimes. Que la Hollande & l'Angle
terre ſe joignent enfemble , que leurs
» efcadres fe tiennent éloignées l'une de
» l'autre , & que chacune ait fon parage
à nettoyer de ces écumeurs de mer , que
140 MERCURE DE FRANCE .
» même , pour prévenir tout fujet de ja
» loufie , les deux flottes changent de pa-
» rage au bout de quelques mois » .
»
« J'ai exhorté plus d'une fois , » dit encore
notre Amiral , « la Régence des Provinces-
Unies à ne jamais laiffer la Médi-
» terranée , fans y avoir des vaiſſeaux de
croifiere , parce que cela pourroit leur
» être très défavantageux dans quelques
» occafions , & qu'ils fe plaindroient lorf-
» qu'ils ne feroient plus en état d'y appor
»
» ter remede . »
La fin de fa lettre contient une espece
de prophétie fur l'avenir , où il y dit , & les
»Hollandois ont profité heureuſement de
» la fureté que les François & les Anglois
avoient établie dans la Méditerranée en
» y tenant une flotte confidérable ; mais
199 que les Anglois viennent à faire la paix
avec les Algériens , comme les François
l'ont déja faite , & que parlà la Répu-
»blique fe trouve feule en guerre avec les
» Barbares , alors elle court rifque de fouffrir
de grandes pertes. "
Les habitans des Provinces- Unies ont
éprouvé peu de tems après , pour leur malheur
, la vérité de ces paroles. Les Anglois
fous leur Vice - Amiral Allen , & les Hollan
dois fous le Vice - Amiral Van- Gent , s'unirent
en 1670, pour croifer fur les Algé,
e
SEPTEMBRE. 1755: 14T
›
riens felon le confeil de Ruiter , ils firent
échouer & brûlerent fix de leurs armateurs
après un combat de fix heures. Les François
d'un autre côté bombarderent deux
fois la ville d'Alger , & la réduifirent en
cendres ; c'eſt-à dire , une fois en 1682 .
fous Duquefne , & une autre fois en
1688. fous le Maréchal d'Eftrées. Il faut
remarquer en même tems que Duquesne
réitéra plus fort fon bombardement en
1683. Cet évenement fit que Baba- Haffan ,
Roi d'Alger , rendit tous les efclaves françois
, ce qui irrita tellement le peuple Algé
rien qu'il maffacra Baba- Haffan , & plaça
fur le trône fon Amiral Mezzomorto.
Les François en 1688. fous d'Estrées ,
jetterent dans la ville dix mille quatrevingt
bombes , & détruifirent les deux
tiers de la ville & deux vaiffeaux qui étoient
dans le port. Les Algériens pour fe venger
mirent le Conful françois tout vivant dans
un mortier , & le tirerent fur la flotte
françoiſe .
Il eft remarquable dans ce que nous ve
nons de dire , que les François malgré ces
infultes , conclurent un traité de paix dans
l'année fuivante 1689. avec les Algériens
pour fe fervir du fecours de ces Barbares
contre les Chrétiens , fçavoir , les Anglois
& les Hollandois , jufqu'à ce qu'enfin les
142 MERCURE DE FRANCE.
premiers firent auffi la paix avec eux ; ainfi
les Hollandois refterent feuls en guerre
avec les Corfaires , & les perres que fouffrirent
alors leur marine & leur commerce
, acheverent de vérifier ce que Ruiter.
avoit annoncé à la fin de fa lettre.
Enfin il fut conclu un traité de paix en
tre les Hollandois & les Algériens , ce fut
en 1712. que les Hollandois ne pouvant
voir plus long tems d'un oeil indifférent
les pirateries étonnantes de ces Barbares ,
la perte d'un nombre infini de leurs vaiffeaux
, la diminution de leur commerce &
de leur navigation , tandis que les Anglois,
les François & les autres nations , s'enri
chifloient de leurs dépouilles , ils réfolurent
de tout rifquer pour forcer les Algé
tiens à la paix.
En conféquence , ils firent les prépara
tifs néceflaires , & ils parurent devant Alger
avec une eſcadre nombreuſe de vaiffeaux
de guerre & de galiotes à bombes ,
prêts à traiter cette ville corfaire comme
les François leur en avoient déja donné
l'exemple ; les Algériens peu préparés à un
pareil évenement , fe prefferent de faire
des propofitions de paix , & dans cette
même année 1712. le traité fut conclu &
figné.
Les Articles de ce traité contenoiens
SEPTEMBRE. 1755. 143
entr'autres : « Que les deux partis ne croi-
» feroient plus l'un fur l'autre , & qu'ils
fe regarderoient à l'avenir comme amis ,
& fe fecoureroient réciproquement ; que
» les Hollandois dans la vente des mar-
» chandifes qu'ils apporteroient à Alger ,
ne payeroient pas plus de cinq pour
❤cent de douane , & que pour celles qu'ils
» en emporteroient , ils n'auroient rien à
payer ; que lorfqu'ils partiroient d'Al-
» ger ; on ne chercheroit point à les rete-
» nir & à arrêter leur départ fous des prétextes
frivoles . Que fi un navire hollan
» dois échouoit ou périffoit fur leurs côtes,
» les Algériens ne feroient aucun mal à
l'équipage , & ne les feroient pas efclaves
, comme ils le faifoient auparavant
Que tous les différends qui pourroient
s'élever , feroient à l'avenir portés devant
le conful de Hollande , réfident à
Alger , & que les Hollandois auroient
chez lui le libre exercice de leur reli-
» gion. »
99
Cependant quelques belles que furent
ces paroles , les Algériens montrerent bientôt
combien on doit faire peu de fond fur
la parole & fur les promeffes d'une nation
barbare , car dès l'année 1716. ils rompi
rent par une trahifon , un traité fi folemnellement
conclu , & ils parurent en mer
144 MERCURE DE FRANCE .
avec des efcadres nombreufes de barbaref
ques ; de forte que les affaires
fe trouverent
fur le même pied qu'elles
font à préfent.
En un mot , le Roy d'alors , ou plutôt
le Dey d'Alger & le Divan forcés par les
murmures & les mécontentemens du peuple
qui ménaçoit de maffacrer le Dey ,
furent obligés de déclarer la guerre aux
Hollandois qui n'y avoient donné nulle
occafion , car les armateurs fe plaignoient
alors comme aujourd'hui , qu'ils ne trou
voient aucune prife à faire pour fubfifter ,
parce qu'ils vivoient en paix avec trop de
Puiffances.
Lorfque les Etats Généraux apprirent
cette déclaration , ils envoyerent auffitôt
en mer quelques vaiffeaux de guerre pour
croifer fur les Algériens , felon le confeil
de Ruiter. Cet Amiral leur fit à la vérité
beaucoup de tort , fans cependant aucun
fuccès décidé , jufqu'en l'année 1721. que
leurs Hautes Puiffances fe déterminerent
à envoyer dans la Méditerranée une efcadre
confidérable pour forcer les Corfaires
à la paix,
Cette efcadre étoit au commencement
compofée de huit vaiffeaux de guerre &
deux Galiotes ; enfuite elle fut augmentée
de deux ou trois vaiffeaux de guerre fous
le
SEPTEMBRE. 1755. 145
le commandement du Vice - Amiral de
Sommelfdick , parce que les Algériens
étoient affez audacieux pour venir jufques
fur les côtes d'Angleterre pour y faire tous
les jours quelque prife fur les Hollandois.
Lorfque l'efcadre de ce Vice-Amiral parut
dans la Mediterranée , le Dey voulut faire
la paix , mais il en fut empêché par une
révolte qui s'éleva parmi les propriétaires
des vaiffeaux corfaires qui le menacerent
de le maffacrer auffitôt , s'il difoit feulement
un mot de paix avec les Hollandois
.
Dans le mois d'Août 1721. trois vaiffeaux
de guerre Efpagnols commandés par
leVice- Amiral Don Antonio Serano qui avoit
reçu ordre du Roy d'Efpagne de croifer
avec les Hollandois fur les Algériens , joignirent
l'Eſcadre Hollandoife qui étoit à
Malaga. De ce moment les Pirates firent
peu de prifes ou même aucune , & ils furent
tellement refferrés , qu'en 1722. ils
fongerent à faire un traité avec le Dey
d'Oran , le Dey de Conftantine & les plus
puiffans de leurs armateurs , par lequel
chacun d'eux devoit fournir un vaiffeau
neuf de foixante à foixante & dix pieces
de canon. Avec ces forces , ils efpéroient
braver l'efcadre chrétienne ; mais ce traité
ne fut pas exécuté , parce qu'il leur falloit
G
1
146 MERCURE DE FRANCE.
trop de tems pour la conftruction & l'armement
de ces vailleaux.
Dans le mois de May , le Capitaine Landgeveld
qui montoit le vaiffeau de guerre
Edam , prit près d'Heiſant un vaiffeau Algérien
de quatorze canons & de cent quarante
hommes d'équipage , qui avoit à
bord fix efclaves chrétiens . Il le mena à
Cadix où les Turcs & les Mores furent
vendus à l'enchere . Ce vaiffeau de guerre
étoit un de ceux du chef d'efcadre Grave ,
qui étoit forti pour ſe joindre à l'eſcadre
du Vice-Amiral efpagnol Serano , & pour
confulter avec lui les moyens de faire le
plus de tort qu'il fe pourroit aux corfaires
d'Alger & de Salé.
Le 11 Juillet 1722. les vaiſſeaux commandés
par le chef d'efcadre Grave , rencontrerent
près de la baye d'Althea l'efcadre
espagnole que montoit le Vice-Amiral
Don Antonio Serano , compofée de neuf
vaiffeaux de guerre . Le chef d'efcadre vint
au bord du Vice - Amiral pour lui dire
« qu'il avoit ordre de leurs Hautes- Puiffances
de croifer avec lui fur les corfai-
» res d'Alger & de Salé » . Le Vice - Amiral
approuva la réunion & demanda au chef
d'Èfcadre Grave fon fentiment fur les
moyens de la faire le plus avantageufement
aux deux nations. Celui- ci lui réponSEPTEMBRE.
1755. 147
و د
dit en ces termes : « Mon fentiment eft que
pour parvenir au but que nous nous fom-
» mes propofés , nous nous rendions fans
perdre de tems , avec nos deux efcadres
» aux places où les corfaires ont coutume
» de fe tenir. Là , felon les forces que nous
» leur connoîtrons , nous nous féparerons
» en trois ou quatre efcadres , & fur le
» foir nous nous tiendrons en panne , fort
❞ étendus , afin
que fi pendant la nuit ,
» ou à la pointe du jour les barbares nous
» attaquoient , nous puiffions tomber fur
» eux de tous côtés , par là nous gagne-
» rons fur eux beaucoup d'avantage , & la
plûpart de leurs prifes tomberont entre
nos mains. Les Algériens , continue- t - il ,
n'ont pas plus de feize vaiffeaux de cour-
» fe , & ils ont à peine deux mille hom-
» mes de mer , fi nous pouvons leur en
» enlever la moitié , & vendre les hommes
» comme efclaves , la force des autres fera
» bien diminuée , d'autant que les propriétaires
des vaiffeaux corfaires font pour la
dont les moyens
plûpart gens
font peu
» confidérables. Qu'on enleve donc quelques-
uns de leurs vaiffeaux , & qu'on
les empêche de faire aucune prife , alors
ils n'auront plus la force , ni l'envie d'en-
» voyer en mer ; ainfi , ce qui leur reftera
» de vaiffeaux , leur deviendra inutile , &
و د
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
33
» pourrira dans leur port . Il dit plus , files
Algériens perdent une fois leurs gens de
» mer , ils ne pourront de long- tems en
inftruire d'autres , parce qu'ils ne font
prefqu'aucun commerce. Mon avis eft
»donc , puifque le Roi d'Efpagne & les
»Etats Généraux ont décidé que nos deux
efcadres agiroient en commun , & que
leurs ordres ne nous fixent fur aucun
» parage , de croiſer quelque tems dans la
Méditerranée , par-là nous mettrons les
Algériens hors d'état , de plufieurs an-
» nées , de faire le moindre tort aux deux
» Puiffances ".
»
ور
"
Le Vice- Amiral Efpagnol lui répondit ,
« que ces réflexions lui paroiffoient juftes ,
» mais qu'il avoit ordre du Roi fon maî-
» tre fitôt que fes vaiffeaux feroient pour-
» vus d'eau , dont ils avoient grand befoin,
» parce qu'il y avoit déja quarante jours
» qu'ils étoient en mer , fans en avoir fait
» de fraiche , & fans avoir vu plus d'un
vaiffeau corfaire , de cingler vers Alger ,
,, & de mouiller devant la ville pour empêcher
la fortie des Pirates , & furtout de
» huit d'entr'eux , qui felon les avis qu'on
» lui en avoit donné , devoient aller joindre
dans le Levant quelques vaiffeaux
» Turcs ; que par cette raiſon , il l'invitoit
» à partir avec lui pour Alger le dix- huit
SEPTEMBRE . 1755. 149
» du mois , auquel jour il efpéroit avoir
» fait fes provifions d'eau » .
Le chef d'efcadre Hollandois répondit :
<< aller mouiller devant Alger , & y tenir
» enfermés les vaiffeaux prêts à en partir ,
c'eft à mon avis , leur faire bien moins
»de tort que fi nous les attaquions & les
» détruifions en pleine mer , d'ailleurs je
» crains fi vous ne fortez
que
pas
de cette
baye avant le 18 , il ne foit alors trop
» tard pour empêcher le départ des Algériens
, parce que felon le témoignage
» unanime de mes prifonniers
, les corfai-
» res ont coutume de fe mettre en mer
» trois ou quatre jours après la premiere
nouvelle lune , qui tombe après la fête
» de leur Bayram , qui finit après- demain .
" Outre cela les vents de l'Eft & de l'Oueft ,
foufflent avec tant d'impétuofité devant
Alger , qu'il eft très- dangereux de fe te-
» nir long- tems dans la rade avec une ef-
» cadre » .
>
Enfin ils convinrent enfemble que Grave
fortiroit de la Baye d'Althea , le jour ſuivant
qui étoit le 12 de Juillet , & qu'il
iroit fe joindre au capitaine Akerfloor
qui avoit eu ordre , auffitôt qu'il auroit
réparé le dommage qu'il avoit effuyé fur
mer , de croifer aux environs de Malaga ;
que l'Amiral Efpagnol cingleroit droit à
Giij
150 MERCURE DE FRANCE.
Alger le 18. qu'il y jetteroit l'ancre , & que
le chef d'efcadre auffitôt qu'il feroit arrivé
au cap Mole , prendroit pareillement la
route d'Alger pour y mouiller auffi .
Ils convinrent auffi que l'efcadre efpagnole
prendroit fa route par le Levant , &
les Hollandois par le Couchant , pour enlever
plus certainement les Pirates qui devroient
être déja partis ; & que lorfqu'ils
feroient arrivés à la rade d'Alger , & qu'ils
auroient vu l'état des vaiffeaux qui y feroient
, ils examineroient davantage ce que
pourroient faire leurs deux efcadres pour
faire le plus de tort aux Barbares.
Cette convention fut fignée par les deux
commandans , enfuite on donna aux capitaines
des deux eſcadres les fignaux néceffaires
pour qu'ils puffent toujours fe reconnoître
au loin , foit le jour , foit la nuit,
& les rendez- vous furent affignés pour fe
raffembler , foit que les vents de l'Eft ou de
l'Oueft les difperfaffent.
Le chef d'efcadre Grave qui avoit mis à
la voile d'Althea pour Alger le 18 , n'y
arriva que le 27, à caufe d'un grand calme
, & il trouva neuf vaiffeaux corfaires
défarmés derriere le Mole qui étoit garni
d'une batterie de vingt- quatre canons , &
les Barbares bâtiffoient encore un fort à la
pointe extérieure de la Baye du côté du
Levant.
SEPTEMBRE. 1755. 1st
L'efcadre Efpagnole ne fe fit pas voir
devant Alger avant le 31 de Juillet , les
Hollandois s'en retournoient déja lorfqu'ils
la rencontrerent , ils convinrent alors que
les Efpagnols croiferoient jufqu'au 15 Septembre
devant Alger & fur les côtes d'Efpagne
& de Barbarie , depuis le cap Martin
, jufqu'au cap de Gata , pendant que
les Hollandois croiferoient jufqu'au même
jour depuis Malaga & le détroit de Gibral
tar , jufqu'au cap S. Vincent & jufqu'aux
côtes de la Mauritanie. Après cette décifion
les deux efcadres fe féparerent . La
croifiere de l'efcadre Hollandoife qui revint
dans le Texel le 27 Novembre , fut
totalement infructueufe , car elle ne vit
prefque aucun corfaire , & n'en prit aucun,
Les Algériens de leur côté ne leur firent
de même aucune prife pendant tout l'été.
Mais en Avril 1723. Ils mirent en mer
toutes leurs forces , & ils prirent deux
vaiffeaux Hollandois , & deux ou trois
Efpagnols ; dans le mois de Juin ils prirent
quatre ou cinq flûtes Hollandoifes , &
firent encore quelques prifes.
La raifon qui avoit porté les Algériens
à mettre en mer toutes leurs forces , étoit
la grande difette de bled & autres vivres
ce qui faifoit que lorfqu'ils prenoient quelques
bâtimens qui en étoient chargés , ces
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
prifes leur étoient d'un grand fecours , parlà
ils firent aux Hollandois fur tout un
tort confidérable , parce comme le bled
manquoit à Malaga & dans tous les autres.
ports d'Espagne & de Portugal , les Hollandois
en envoyoient des vaiffeaux chargés
qui tomboient entre les mains des Corfaires.
En attendant ces prifes , la difette
de bled , d'huile & d'autres chofes néceffaires
à la vie , étoit fi grande à Alger ,
que les Hollandois qui y étoient , penfoient
que l'on réduiroit facilement la ville à
toute extrémité , fi on bloquoit le port
feulement avec fix vaiffeaux de guerre , &
qu'alors maîtres des habitans , on les forceroit
à une paix avantageufe aux Hollandois.
Malgré la quantité de barbarefques
que les Algériens avoient en mer , le mois
de Septembre fe paffa tout entier fans qu'ils
fiffent aucune prife , mais au commencement
de Novembre , un vaiffeau de guerre
Hollandois , monté par le Capitaine de
Graf, que la tempête avoit écarté de l'efcadre
du Commandant Godin , prit un
vaiffeau de guerre Algérien de vingt- quatre
pieces de canons , & de deux cens dix
hommes d'équipage , & il trouva à fon
bord fix efclaves chrétiens .
Cette efcadre continuoit toujours à croifer
fans effet. Dans le mois de Février
SEPTEMBRE. 1755. 153
1724. Elle fut augmentée de deux autres
vaiffeaux & d'une galiote chargée de munitions
de
guerre .
Le fieur Godin reçut avec ce renfort un
ordre de traiter de paix avec la Régence ;
en conféquence , il fit voile vers Alger , &
dans le mois de Mars 1724. il fit faire des
propofitions de paix au Dey qui parut trèsdifpofé
à les écouter. Les Barbares furent
fi irrités de cette prétendue foibleffe de
leur fouverain , que le 18 Mars aprèsmidi
, comme il fe promenoit fur le bord
de la mer , ils tomberent fur lui avec fureur
& le mirent en pieces , ils éleverent à
fa place un certain Ofman , qui le jour
fuivant fit fabrer dix-huit des affaflins de
fon prédéceffeur.
Alors toutes les négociations de paix
devinrent inutiles , & l'efcadre Hollandoife
fut encore augmentée de deux vaiffeaux
de guerre ; malgré ces renforts tout
le butin qu'elle fit pendant cette année
confiftoit en trois ou quatre vaiffeaux corfaires
, & dans le mois de Décembre elle
revint en Zélande après avoir effuyé une
grande tempête.
Dans le mois d'Avril 1725 , es Hollandois
envoyerent une nouvelle efcadre
fous le Vice-Amiral Sommelick , & ls firent
prier , comme ils le font aujourd hui , le
Gy
154 MERCURE DE FRANCE.
Grand Seigneur , par leur Ambaffadeur à
Conftantinople , de vouloir bien engager
à la paix la République d'Alger . Les Algériens
firent de belles promeffes ; la conclufion
du traité traîna néanmoins juſqu'au
8 Septembre 1726 , mais pendant ce délai,
les Hollandois leur firent tout le tort poffible.
Le traité de paix confifte en douze articles.
Les Corfaires s'y obligerent à tenir
tout ce qu'ils n'avoient pas obfervé jufqu'alors
, comme nous allons le voir.
Plus les Algériens ont juré fur les traités
que la néceffité leur a fait conclure ,
moins ils les ont tenus , & il eft étonnant
après cela que les Puiffances Chrétiennes
puiffent y avoir la moindre confiance
mais ils ne fe font joués d'aucune Puiffance
comme des Hollandois , qu'ils n'ont
refpectés , que tant que leurs vaiffeaux ont
croifé fur eux , & bloqué leur Port.
Les Articles de ce traité montrent combien
peu les Corfaires l'ont obfervé , & la
fuite n'a que trop confirmé leur mauvaiſe
foi. Nous les rapporterons pour
abrégé .
finir cet
I. Il y aura une paix conftante entre la
Régence d'Alger & les Hollandois.
II. Les Hollandois feront tenus de payer
cinq pour cent de douane pour les marchanSEPTEMBRE.
1755. 155
difes qu'ils apporteront fuivant le traité de
paix de 1712 .
III. Les munitions de guerre & les autres
marchandises de contrebande ne feront fujettes
à aucuns droits .
IV. Les Etrangers quife trouveront fur les
vaiffeaux Hollandois ne feront nullement inquietés
par les Algériens.
V. Les marchandifes & les effets des vaiffeaux
Hollandois échoués fur les côtes d'Alger,
ne feront point pillés , & les hommes ne
feront pas faits esclaves.
VI. Il ne pourra entrer aucun vaiſſeau Algérien
dans les ports de Hollande.
VII. Si un vaiffeau Hollandois mouille devant
Alger , il fera pourvu des vivres néceffaires.
VIII. Nul Marchand Hollandois ne pourra
être fait esclave dans aucune place appartenante
aux Algériens.
IX . Si un Commerçant Hollandois meurt à
Alger , on nefera point de faifie de fes biens.
X. Les differends qui s'éleveront entre les
Hollandois les Mahometans , feront jugés
on accommodés par le Conful de Hollande.
XI . Le Conful de Hollande jouira d'une
protection entiere de la République , il aura
chez lui le libre exercice de fa Religion , an
quel les efclaves de la même Religion pourront
affifter.
Ġ vj
156 MERCURE DE FRANCE .
XII. Les paffe -ports qu'on donne auxMarchands
Hollandois feront renouvellés tous les
trois ans , & toutes les hoftilités paffées feront
mifes en oubli.
Algériens avec les Hollandois , traduite.
de l'Allemand , par M. Radix de Sainte
Foy. 1755.
A
Peine la guerre fut- elle déclarée, que
les Algériens commencerent à croifer
fur les Hollandois , à les attaquer &
à les piller. Leur puiffance augmenta fi
fort en quelques années , que dès 1669
ils étoient déja en état , felon le témoignage
de l'Amiral Ruiter même , d'envoyer
en courfe trente- deux à trente - quatre
vaiffeaux bien armés , & bien munis
d'hommes , dont il y en avoit dix huit qui
étoient des vaiffeaux de guerre , de trente
à quarante piéces de canon , outre plufieurs
galeres cela donna tant d'inquié
tude aux Hollandois , qu'ils manderent au
fieur Beuningen leur Ambaffadeur en Angleterre
, de chercher quelques moyens
1
136 MERCURE DE FRANCE.
avec le Miniſtere de cette Cour pour réduire
ces Corfaires. Cet Ambaffadeur
écrivit à l'Amiral Ruiter , & le pria dans
fa lettre de lui mander fon fentiment fur
quelques points aufquels celui- ci réponpar
la lettre fuivante. dit
» Les vaiffeaux corfaires ont plus de
» monde , & font mieux armés qu'aucuns
» des vailleaux Chrétiens . S'il eft un tems
» où ils ont moins de monde , c'est celui
» de l'été , lorfque les Algériens ont be-
» foin de leurs foldats en campagne pour
» recueillir les tributs des Mores , pendant
que leurs grains font encore fur terre.
" Dans ce tems leurs forces maritimes
>> font fur le pied le plus foible : d'ailleurs
» ils font accoutumés à ne jamais licen-
» cier leurs foldats , & à avoir toujours le
» même nombre de troupes. Ils font obligés
de tenir toujours prêts quelques
>> vaiffeaux pour le fervice du Grand Sei-
» gneur. Ils en envoyent auffi quelques-
» uns pour commercer dans le Levant ,
» & le refte qui fait à-peu -près le tiers
» de toutes leurs forces va en courfe .
» Il eft abfolument impoffible de
pour-
» fuivre les vaiffeaux Algériens jufques
»derriere leur môle , parce que , pendant
prefque toute l'année , tous les vaif-
» feaux venant de la mer , & voulant en-
و د
SEPTEMBRE. 1755. 137
>> trer derriere le môle , lorfqu'ils en font
»à une portée de fufil , tombent dans un
» calme que la réverbération de la chaleur
de la ville caufe par fa fituation , & ref-
» tent dans une telle inaction qu'ils font
» obligés de fe faire conduire par de peti-
» tes barques , ou des chaloupes , ou de
» fe faire tirer avec des cordes ; mais cette
opération eft fi lente , qu'elle donne aux
»habitans le tems d'empêcher par des
trains , des chaînes , ou d'autres moyens
» l'entrée des vaiffeaux , quand même on
»les furprendroit tout- à -fait.
อง
و ر
» J'en ai moi - même fait l'expérience ,
» dit-il , en 16.55 , ainfi que l'Amiral Anglois
Sandvich en 1662 ; mais pour mon-
"trer le danger évident qu'il y a toute
» l'année à tenir bloquée la ville d'Alger ,
» je vous ajouterai que pendant l'hiver les
» vents du Nord , Nord- eft , Nord - ouest ,
» Eft-fud-ouest , foufflent avec tant d'impétuofité
, & agitent la mer avec une
» telle violence , qu'il eft très-dangereux
» d'en approcher ; c'eft ce que les Algériens
éprouverent eux - mêmes en Décem-
» bre 1662 , lorfqu'un vent du Nord - eft
» fit périr , même derriere leur môle , qua-
» torze barbarefques avec fept navires
» qu'ils avoient pris. Quand même on bra-
2 veroit tous ces dangers , & fuppofé que
ود
138 MERCURE DE FRANCE.
par un long blocus on les forçât à faire
la paix , fi leur marine n'en eft point
" affoiblie , ils ne tiendront le traité que
jufqu'à ce qu'ils trouvent leur avantage
à le rompre , comme cela est arrivé plufieurs
fois. Je penfe donc que le meil
leur moyen de leur nuire eft de croifer
» conftamment fur eux , parce que la croifiere
eft ce qui peut leur faire le plus de
tort , & peut feule les empêcher d'en
voyer leurs Pirates fur nos côtes. Qu'on
fe précautionne contre la viteffe de leurs
vaiffeaux , que fur le foir on étende les
➡ nôtres à une bonne diſtance les uns des
➡autres , & qu'on les laiffe dans un courant
avec la petite voile ; par cette ma
noeuvre on laffera les Algériens ; & fi
pendant la nuit ou fur le matin on découvre
un ou plufieurs barbarefques ,
❤que l'on coure auffi -tôt deffus , & qu'on
les attaques de cette maniere , dit- il , je
» les ai tellement refferrés , qu'ils ne pou
voient plus fe ranger fur deux lignes ,
» & qu'il leur falloit combattre defavantageufement
, ou fe retirer fous leur mô→
le ; mais il faut pour cela que les vaif-
» feaux qui croifent ne foient point bor
nés dans les ordres qu'ils ont des Etats
Généraux , & qu'ils puiffent agir &
changer leur croifiere felon l'occafions
ย
1
B
SEPTEMBRE. 1753. 139
L'entretien des bons réglemens qui regardent
l'armement & l'équipage des
vaiffeaux , continue - t - il , la conftruction
des Amiraux , & les ordres pour les
> bonnes eſcortes eft bien le feul & le vrai
➜ moyen de couper entierement les vivres
aux Barbares ; parce que s'ils voyoient
» enfin qu'on leur ôtât toutes leurs reffources
, ils pourroient bien faire un effort
» raffembler leurs forces , former une efcadre
, & attaquer alors les efcortes mémest
» & il n'eft pas douteux qu'avec leurs for-
» ces réunies , ils ne puiffent les enlever ,
parce que le tems du départ & du retour
des vaiffeaux chrétiens leur eft connu
ou que du moins ils peuvent toujours
en avoir avis.
»
« Les vaiffeaux de guerre qui croiferont
» ainfi , pourront aifément tenir en bride
les Corfaires , & quoique ces fortes
» d'armemens foient fort couteux , les convois
font cependant en fûreté ; les efcor-
» tes n'ont pas befoin d'être fi bien équi
» pées , & la République eft refpectée des
Barbares , comme les autres puiffances
>> maritimes. Que la Hollande & l'Angle
terre ſe joignent enfemble , que leurs
» efcadres fe tiennent éloignées l'une de
» l'autre , & que chacune ait fon parage
à nettoyer de ces écumeurs de mer , que
140 MERCURE DE FRANCE .
» même , pour prévenir tout fujet de ja
» loufie , les deux flottes changent de pa-
» rage au bout de quelques mois » .
»
« J'ai exhorté plus d'une fois , » dit encore
notre Amiral , « la Régence des Provinces-
Unies à ne jamais laiffer la Médi-
» terranée , fans y avoir des vaiſſeaux de
croifiere , parce que cela pourroit leur
» être très défavantageux dans quelques
» occafions , & qu'ils fe plaindroient lorf-
» qu'ils ne feroient plus en état d'y appor
»
» ter remede . »
La fin de fa lettre contient une espece
de prophétie fur l'avenir , où il y dit , & les
»Hollandois ont profité heureuſement de
» la fureté que les François & les Anglois
avoient établie dans la Méditerranée en
» y tenant une flotte confidérable ; mais
199 que les Anglois viennent à faire la paix
avec les Algériens , comme les François
l'ont déja faite , & que parlà la Répu-
»blique fe trouve feule en guerre avec les
» Barbares , alors elle court rifque de fouffrir
de grandes pertes. "
Les habitans des Provinces- Unies ont
éprouvé peu de tems après , pour leur malheur
, la vérité de ces paroles. Les Anglois
fous leur Vice - Amiral Allen , & les Hollan
dois fous le Vice - Amiral Van- Gent , s'unirent
en 1670, pour croifer fur les Algé,
e
SEPTEMBRE. 1755: 14T
›
riens felon le confeil de Ruiter , ils firent
échouer & brûlerent fix de leurs armateurs
après un combat de fix heures. Les François
d'un autre côté bombarderent deux
fois la ville d'Alger , & la réduifirent en
cendres ; c'eſt-à dire , une fois en 1682 .
fous Duquefne , & une autre fois en
1688. fous le Maréchal d'Eftrées. Il faut
remarquer en même tems que Duquesne
réitéra plus fort fon bombardement en
1683. Cet évenement fit que Baba- Haffan ,
Roi d'Alger , rendit tous les efclaves françois
, ce qui irrita tellement le peuple Algé
rien qu'il maffacra Baba- Haffan , & plaça
fur le trône fon Amiral Mezzomorto.
Les François en 1688. fous d'Estrées ,
jetterent dans la ville dix mille quatrevingt
bombes , & détruifirent les deux
tiers de la ville & deux vaiffeaux qui étoient
dans le port. Les Algériens pour fe venger
mirent le Conful françois tout vivant dans
un mortier , & le tirerent fur la flotte
françoiſe .
Il eft remarquable dans ce que nous ve
nons de dire , que les François malgré ces
infultes , conclurent un traité de paix dans
l'année fuivante 1689. avec les Algériens
pour fe fervir du fecours de ces Barbares
contre les Chrétiens , fçavoir , les Anglois
& les Hollandois , jufqu'à ce qu'enfin les
142 MERCURE DE FRANCE.
premiers firent auffi la paix avec eux ; ainfi
les Hollandois refterent feuls en guerre
avec les Corfaires , & les perres que fouffrirent
alors leur marine & leur commerce
, acheverent de vérifier ce que Ruiter.
avoit annoncé à la fin de fa lettre.
Enfin il fut conclu un traité de paix en
tre les Hollandois & les Algériens , ce fut
en 1712. que les Hollandois ne pouvant
voir plus long tems d'un oeil indifférent
les pirateries étonnantes de ces Barbares ,
la perte d'un nombre infini de leurs vaiffeaux
, la diminution de leur commerce &
de leur navigation , tandis que les Anglois,
les François & les autres nations , s'enri
chifloient de leurs dépouilles , ils réfolurent
de tout rifquer pour forcer les Algé
tiens à la paix.
En conféquence , ils firent les prépara
tifs néceflaires , & ils parurent devant Alger
avec une eſcadre nombreuſe de vaiffeaux
de guerre & de galiotes à bombes ,
prêts à traiter cette ville corfaire comme
les François leur en avoient déja donné
l'exemple ; les Algériens peu préparés à un
pareil évenement , fe prefferent de faire
des propofitions de paix , & dans cette
même année 1712. le traité fut conclu &
figné.
Les Articles de ce traité contenoiens
SEPTEMBRE. 1755. 143
entr'autres : « Que les deux partis ne croi-
» feroient plus l'un fur l'autre , & qu'ils
fe regarderoient à l'avenir comme amis ,
& fe fecoureroient réciproquement ; que
» les Hollandois dans la vente des mar-
» chandifes qu'ils apporteroient à Alger ,
ne payeroient pas plus de cinq pour
❤cent de douane , & que pour celles qu'ils
» en emporteroient , ils n'auroient rien à
payer ; que lorfqu'ils partiroient d'Al-
» ger ; on ne chercheroit point à les rete-
» nir & à arrêter leur départ fous des prétextes
frivoles . Que fi un navire hollan
» dois échouoit ou périffoit fur leurs côtes,
» les Algériens ne feroient aucun mal à
l'équipage , & ne les feroient pas efclaves
, comme ils le faifoient auparavant
Que tous les différends qui pourroient
s'élever , feroient à l'avenir portés devant
le conful de Hollande , réfident à
Alger , & que les Hollandois auroient
chez lui le libre exercice de leur reli-
» gion. »
99
Cependant quelques belles que furent
ces paroles , les Algériens montrerent bientôt
combien on doit faire peu de fond fur
la parole & fur les promeffes d'une nation
barbare , car dès l'année 1716. ils rompi
rent par une trahifon , un traité fi folemnellement
conclu , & ils parurent en mer
144 MERCURE DE FRANCE .
avec des efcadres nombreufes de barbaref
ques ; de forte que les affaires
fe trouverent
fur le même pied qu'elles
font à préfent.
En un mot , le Roy d'alors , ou plutôt
le Dey d'Alger & le Divan forcés par les
murmures & les mécontentemens du peuple
qui ménaçoit de maffacrer le Dey ,
furent obligés de déclarer la guerre aux
Hollandois qui n'y avoient donné nulle
occafion , car les armateurs fe plaignoient
alors comme aujourd'hui , qu'ils ne trou
voient aucune prife à faire pour fubfifter ,
parce qu'ils vivoient en paix avec trop de
Puiffances.
Lorfque les Etats Généraux apprirent
cette déclaration , ils envoyerent auffitôt
en mer quelques vaiffeaux de guerre pour
croifer fur les Algériens , felon le confeil
de Ruiter. Cet Amiral leur fit à la vérité
beaucoup de tort , fans cependant aucun
fuccès décidé , jufqu'en l'année 1721. que
leurs Hautes Puiffances fe déterminerent
à envoyer dans la Méditerranée une efcadre
confidérable pour forcer les Corfaires
à la paix,
Cette efcadre étoit au commencement
compofée de huit vaiffeaux de guerre &
deux Galiotes ; enfuite elle fut augmentée
de deux ou trois vaiffeaux de guerre fous
le
SEPTEMBRE. 1755. 145
le commandement du Vice - Amiral de
Sommelfdick , parce que les Algériens
étoient affez audacieux pour venir jufques
fur les côtes d'Angleterre pour y faire tous
les jours quelque prife fur les Hollandois.
Lorfque l'efcadre de ce Vice-Amiral parut
dans la Mediterranée , le Dey voulut faire
la paix , mais il en fut empêché par une
révolte qui s'éleva parmi les propriétaires
des vaiffeaux corfaires qui le menacerent
de le maffacrer auffitôt , s'il difoit feulement
un mot de paix avec les Hollandois
.
Dans le mois d'Août 1721. trois vaiffeaux
de guerre Efpagnols commandés par
leVice- Amiral Don Antonio Serano qui avoit
reçu ordre du Roy d'Efpagne de croifer
avec les Hollandois fur les Algériens , joignirent
l'Eſcadre Hollandoife qui étoit à
Malaga. De ce moment les Pirates firent
peu de prifes ou même aucune , & ils furent
tellement refferrés , qu'en 1722. ils
fongerent à faire un traité avec le Dey
d'Oran , le Dey de Conftantine & les plus
puiffans de leurs armateurs , par lequel
chacun d'eux devoit fournir un vaiffeau
neuf de foixante à foixante & dix pieces
de canon. Avec ces forces , ils efpéroient
braver l'efcadre chrétienne ; mais ce traité
ne fut pas exécuté , parce qu'il leur falloit
G
1
146 MERCURE DE FRANCE.
trop de tems pour la conftruction & l'armement
de ces vailleaux.
Dans le mois de May , le Capitaine Landgeveld
qui montoit le vaiffeau de guerre
Edam , prit près d'Heiſant un vaiffeau Algérien
de quatorze canons & de cent quarante
hommes d'équipage , qui avoit à
bord fix efclaves chrétiens . Il le mena à
Cadix où les Turcs & les Mores furent
vendus à l'enchere . Ce vaiffeau de guerre
étoit un de ceux du chef d'efcadre Grave ,
qui étoit forti pour ſe joindre à l'eſcadre
du Vice-Amiral efpagnol Serano , & pour
confulter avec lui les moyens de faire le
plus de tort qu'il fe pourroit aux corfaires
d'Alger & de Salé.
Le 11 Juillet 1722. les vaiſſeaux commandés
par le chef d'efcadre Grave , rencontrerent
près de la baye d'Althea l'efcadre
espagnole que montoit le Vice-Amiral
Don Antonio Serano , compofée de neuf
vaiffeaux de guerre . Le chef d'efcadre vint
au bord du Vice - Amiral pour lui dire
« qu'il avoit ordre de leurs Hautes- Puiffances
de croifer avec lui fur les corfai-
» res d'Alger & de Salé » . Le Vice - Amiral
approuva la réunion & demanda au chef
d'Èfcadre Grave fon fentiment fur les
moyens de la faire le plus avantageufement
aux deux nations. Celui- ci lui réponSEPTEMBRE.
1755. 147
و د
dit en ces termes : « Mon fentiment eft que
pour parvenir au but que nous nous fom-
» mes propofés , nous nous rendions fans
perdre de tems , avec nos deux efcadres
» aux places où les corfaires ont coutume
» de fe tenir. Là , felon les forces que nous
» leur connoîtrons , nous nous féparerons
» en trois ou quatre efcadres , & fur le
» foir nous nous tiendrons en panne , fort
❞ étendus , afin
que fi pendant la nuit ,
» ou à la pointe du jour les barbares nous
» attaquoient , nous puiffions tomber fur
» eux de tous côtés , par là nous gagne-
» rons fur eux beaucoup d'avantage , & la
plûpart de leurs prifes tomberont entre
nos mains. Les Algériens , continue- t - il ,
n'ont pas plus de feize vaiffeaux de cour-
» fe , & ils ont à peine deux mille hom-
» mes de mer , fi nous pouvons leur en
» enlever la moitié , & vendre les hommes
» comme efclaves , la force des autres fera
» bien diminuée , d'autant que les propriétaires
des vaiffeaux corfaires font pour la
dont les moyens
plûpart gens
font peu
» confidérables. Qu'on enleve donc quelques-
uns de leurs vaiffeaux , & qu'on
les empêche de faire aucune prife , alors
ils n'auront plus la force , ni l'envie d'en-
» voyer en mer ; ainfi , ce qui leur reftera
» de vaiffeaux , leur deviendra inutile , &
و د
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
33
» pourrira dans leur port . Il dit plus , files
Algériens perdent une fois leurs gens de
» mer , ils ne pourront de long- tems en
inftruire d'autres , parce qu'ils ne font
prefqu'aucun commerce. Mon avis eft
»donc , puifque le Roi d'Efpagne & les
»Etats Généraux ont décidé que nos deux
efcadres agiroient en commun , & que
leurs ordres ne nous fixent fur aucun
» parage , de croiſer quelque tems dans la
Méditerranée , par-là nous mettrons les
Algériens hors d'état , de plufieurs an-
» nées , de faire le moindre tort aux deux
» Puiffances ".
»
ور
"
Le Vice- Amiral Efpagnol lui répondit ,
« que ces réflexions lui paroiffoient juftes ,
» mais qu'il avoit ordre du Roi fon maî-
» tre fitôt que fes vaiffeaux feroient pour-
» vus d'eau , dont ils avoient grand befoin,
» parce qu'il y avoit déja quarante jours
» qu'ils étoient en mer , fans en avoir fait
» de fraiche , & fans avoir vu plus d'un
vaiffeau corfaire , de cingler vers Alger ,
,, & de mouiller devant la ville pour empêcher
la fortie des Pirates , & furtout de
» huit d'entr'eux , qui felon les avis qu'on
» lui en avoit donné , devoient aller joindre
dans le Levant quelques vaiffeaux
» Turcs ; que par cette raiſon , il l'invitoit
» à partir avec lui pour Alger le dix- huit
SEPTEMBRE . 1755. 149
» du mois , auquel jour il efpéroit avoir
» fait fes provifions d'eau » .
Le chef d'efcadre Hollandois répondit :
<< aller mouiller devant Alger , & y tenir
» enfermés les vaiffeaux prêts à en partir ,
c'eft à mon avis , leur faire bien moins
»de tort que fi nous les attaquions & les
» détruifions en pleine mer , d'ailleurs je
» crains fi vous ne fortez
que
pas
de cette
baye avant le 18 , il ne foit alors trop
» tard pour empêcher le départ des Algériens
, parce que felon le témoignage
» unanime de mes prifonniers
, les corfai-
» res ont coutume de fe mettre en mer
» trois ou quatre jours après la premiere
nouvelle lune , qui tombe après la fête
» de leur Bayram , qui finit après- demain .
" Outre cela les vents de l'Eft & de l'Oueft ,
foufflent avec tant d'impétuofité devant
Alger , qu'il eft très- dangereux de fe te-
» nir long- tems dans la rade avec une ef-
» cadre » .
>
Enfin ils convinrent enfemble que Grave
fortiroit de la Baye d'Althea , le jour ſuivant
qui étoit le 12 de Juillet , & qu'il
iroit fe joindre au capitaine Akerfloor
qui avoit eu ordre , auffitôt qu'il auroit
réparé le dommage qu'il avoit effuyé fur
mer , de croifer aux environs de Malaga ;
que l'Amiral Efpagnol cingleroit droit à
Giij
150 MERCURE DE FRANCE.
Alger le 18. qu'il y jetteroit l'ancre , & que
le chef d'efcadre auffitôt qu'il feroit arrivé
au cap Mole , prendroit pareillement la
route d'Alger pour y mouiller auffi .
Ils convinrent auffi que l'efcadre efpagnole
prendroit fa route par le Levant , &
les Hollandois par le Couchant , pour enlever
plus certainement les Pirates qui devroient
être déja partis ; & que lorfqu'ils
feroient arrivés à la rade d'Alger , & qu'ils
auroient vu l'état des vaiffeaux qui y feroient
, ils examineroient davantage ce que
pourroient faire leurs deux efcadres pour
faire le plus de tort aux Barbares.
Cette convention fut fignée par les deux
commandans , enfuite on donna aux capitaines
des deux eſcadres les fignaux néceffaires
pour qu'ils puffent toujours fe reconnoître
au loin , foit le jour , foit la nuit,
& les rendez- vous furent affignés pour fe
raffembler , foit que les vents de l'Eft ou de
l'Oueft les difperfaffent.
Le chef d'efcadre Grave qui avoit mis à
la voile d'Althea pour Alger le 18 , n'y
arriva que le 27, à caufe d'un grand calme
, & il trouva neuf vaiffeaux corfaires
défarmés derriere le Mole qui étoit garni
d'une batterie de vingt- quatre canons , &
les Barbares bâtiffoient encore un fort à la
pointe extérieure de la Baye du côté du
Levant.
SEPTEMBRE. 1755. 1st
L'efcadre Efpagnole ne fe fit pas voir
devant Alger avant le 31 de Juillet , les
Hollandois s'en retournoient déja lorfqu'ils
la rencontrerent , ils convinrent alors que
les Efpagnols croiferoient jufqu'au 15 Septembre
devant Alger & fur les côtes d'Efpagne
& de Barbarie , depuis le cap Martin
, jufqu'au cap de Gata , pendant que
les Hollandois croiferoient jufqu'au même
jour depuis Malaga & le détroit de Gibral
tar , jufqu'au cap S. Vincent & jufqu'aux
côtes de la Mauritanie. Après cette décifion
les deux efcadres fe féparerent . La
croifiere de l'efcadre Hollandoife qui revint
dans le Texel le 27 Novembre , fut
totalement infructueufe , car elle ne vit
prefque aucun corfaire , & n'en prit aucun,
Les Algériens de leur côté ne leur firent
de même aucune prife pendant tout l'été.
Mais en Avril 1723. Ils mirent en mer
toutes leurs forces , & ils prirent deux
vaiffeaux Hollandois , & deux ou trois
Efpagnols ; dans le mois de Juin ils prirent
quatre ou cinq flûtes Hollandoifes , &
firent encore quelques prifes.
La raifon qui avoit porté les Algériens
à mettre en mer toutes leurs forces , étoit
la grande difette de bled & autres vivres
ce qui faifoit que lorfqu'ils prenoient quelques
bâtimens qui en étoient chargés , ces
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
prifes leur étoient d'un grand fecours , parlà
ils firent aux Hollandois fur tout un
tort confidérable , parce comme le bled
manquoit à Malaga & dans tous les autres.
ports d'Espagne & de Portugal , les Hollandois
en envoyoient des vaiffeaux chargés
qui tomboient entre les mains des Corfaires.
En attendant ces prifes , la difette
de bled , d'huile & d'autres chofes néceffaires
à la vie , étoit fi grande à Alger ,
que les Hollandois qui y étoient , penfoient
que l'on réduiroit facilement la ville à
toute extrémité , fi on bloquoit le port
feulement avec fix vaiffeaux de guerre , &
qu'alors maîtres des habitans , on les forceroit
à une paix avantageufe aux Hollandois.
Malgré la quantité de barbarefques
que les Algériens avoient en mer , le mois
de Septembre fe paffa tout entier fans qu'ils
fiffent aucune prife , mais au commencement
de Novembre , un vaiffeau de guerre
Hollandois , monté par le Capitaine de
Graf, que la tempête avoit écarté de l'efcadre
du Commandant Godin , prit un
vaiffeau de guerre Algérien de vingt- quatre
pieces de canons , & de deux cens dix
hommes d'équipage , & il trouva à fon
bord fix efclaves chrétiens .
Cette efcadre continuoit toujours à croifer
fans effet. Dans le mois de Février
SEPTEMBRE. 1755. 153
1724. Elle fut augmentée de deux autres
vaiffeaux & d'une galiote chargée de munitions
de
guerre .
Le fieur Godin reçut avec ce renfort un
ordre de traiter de paix avec la Régence ;
en conféquence , il fit voile vers Alger , &
dans le mois de Mars 1724. il fit faire des
propofitions de paix au Dey qui parut trèsdifpofé
à les écouter. Les Barbares furent
fi irrités de cette prétendue foibleffe de
leur fouverain , que le 18 Mars aprèsmidi
, comme il fe promenoit fur le bord
de la mer , ils tomberent fur lui avec fureur
& le mirent en pieces , ils éleverent à
fa place un certain Ofman , qui le jour
fuivant fit fabrer dix-huit des affaflins de
fon prédéceffeur.
Alors toutes les négociations de paix
devinrent inutiles , & l'efcadre Hollandoife
fut encore augmentée de deux vaiffeaux
de guerre ; malgré ces renforts tout
le butin qu'elle fit pendant cette année
confiftoit en trois ou quatre vaiffeaux corfaires
, & dans le mois de Décembre elle
revint en Zélande après avoir effuyé une
grande tempête.
Dans le mois d'Avril 1725 , es Hollandois
envoyerent une nouvelle efcadre
fous le Vice-Amiral Sommelick , & ls firent
prier , comme ils le font aujourd hui , le
Gy
154 MERCURE DE FRANCE.
Grand Seigneur , par leur Ambaffadeur à
Conftantinople , de vouloir bien engager
à la paix la République d'Alger . Les Algériens
firent de belles promeffes ; la conclufion
du traité traîna néanmoins juſqu'au
8 Septembre 1726 , mais pendant ce délai,
les Hollandois leur firent tout le tort poffible.
Le traité de paix confifte en douze articles.
Les Corfaires s'y obligerent à tenir
tout ce qu'ils n'avoient pas obfervé jufqu'alors
, comme nous allons le voir.
Plus les Algériens ont juré fur les traités
que la néceffité leur a fait conclure ,
moins ils les ont tenus , & il eft étonnant
après cela que les Puiffances Chrétiennes
puiffent y avoir la moindre confiance
mais ils ne fe font joués d'aucune Puiffance
comme des Hollandois , qu'ils n'ont
refpectés , que tant que leurs vaiffeaux ont
croifé fur eux , & bloqué leur Port.
Les Articles de ce traité montrent combien
peu les Corfaires l'ont obfervé , & la
fuite n'a que trop confirmé leur mauvaiſe
foi. Nous les rapporterons pour
abrégé .
finir cet
I. Il y aura une paix conftante entre la
Régence d'Alger & les Hollandois.
II. Les Hollandois feront tenus de payer
cinq pour cent de douane pour les marchanSEPTEMBRE.
1755. 155
difes qu'ils apporteront fuivant le traité de
paix de 1712 .
III. Les munitions de guerre & les autres
marchandises de contrebande ne feront fujettes
à aucuns droits .
IV. Les Etrangers quife trouveront fur les
vaiffeaux Hollandois ne feront nullement inquietés
par les Algériens.
V. Les marchandifes & les effets des vaiffeaux
Hollandois échoués fur les côtes d'Alger,
ne feront point pillés , & les hommes ne
feront pas faits esclaves.
VI. Il ne pourra entrer aucun vaiſſeau Algérien
dans les ports de Hollande.
VII. Si un vaiffeau Hollandois mouille devant
Alger , il fera pourvu des vivres néceffaires.
VIII. Nul Marchand Hollandois ne pourra
être fait esclave dans aucune place appartenante
aux Algériens.
IX . Si un Commerçant Hollandois meurt à
Alger , on nefera point de faifie de fes biens.
X. Les differends qui s'éleveront entre les
Hollandois les Mahometans , feront jugés
on accommodés par le Conful de Hollande.
XI . Le Conful de Hollande jouira d'une
protection entiere de la République , il aura
chez lui le libre exercice de fa Religion , an
quel les efclaves de la même Religion pourront
affifter.
Ġ vj
156 MERCURE DE FRANCE .
XII. Les paffe -ports qu'on donne auxMarchands
Hollandois feront renouvellés tous les
trois ans , & toutes les hoftilités paffées feront
mifes en oubli.
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Résumé : Suite de l'Histoire abrégée des guerres des Algériens avec les Hollandois, traduite de l'Allemand, par M. Radix de Sainte Foy. 1755.
Le texte décrit les conflits entre les Algériens et les Hollandais aux XVIIe et XVIIIe siècles. Les hostilités débutèrent par des attaques et des pillages de navires hollandais par les Algériens, qui renforcèrent rapidement leur puissance maritime. En 1669, les Algériens possédaient une flotte de trente-deux à trente-quatre vaisseaux bien armés, dont dix-huit vaisseaux de guerre. Cette menace poussa les Hollandais à chercher des moyens de réduire les corsaires algériens. L'Amiral Ruiter conseilla de croiser constamment contre les Algériens, soulignant les difficultés de bloquer Alger en raison des conditions météorologiques et des défenses locales. En 1670, les Hollandais et les Anglais unirent leurs forces pour détruire plusieurs navires algériens. Les Français bombardèrent Alger en 1682 et 1688, mais conclurent un traité de paix en 1689. Les Hollandais, restés seuls en guerre, subirent de lourdes pertes. Un traité de paix fut signé en 1712, mais les Algériens le rompirent en 1716, reprenant leurs attaques. Les Hollandais envoyèrent des vaisseaux pour croiser contre les Algériens, mais sans succès décisif jusqu'en 1721. Cette année-là, une escadre hollandaise, renforcée par des vaisseaux espagnols, força les Algériens à envisager la paix, bien que des révoltes internes empêchèrent sa conclusion immédiate. En 1722, les forces navales hollandaises et espagnoles planifièrent une opération conjointe contre les corsaires d'Alger et de Salé. En mai, le capitaine Landgeveld captura un vaisseau algérien près d'Heisant, libérant des esclaves chrétiens. Le 11 juillet, les vaisseaux du chef d'escadre Grave rencontrèrent l'escadre espagnole du Vice-Amiral Don Antonio Serano près de la baie d'Althea. Ils convinrent de croiser ensemble pour attaquer les corsaires. Les Hollandais arrivèrent à Alger le 27 juillet, trouvant neuf vaisseaux corsaires désarmés. Les Espagnols arrivèrent le 31 juillet, et les deux escadres décidèrent de croiser jusqu'au 15 septembre. La croisière hollandaise revint sans succès en novembre. En avril 1723, les Algériens capturèrent plusieurs vaisseaux hollandais et espagnols. En novembre, un vaisseau hollandais captura un vaisseau algérien avec des esclaves chrétiens à bord. En février 1724, l'escadre hollandaise reçut l'ordre de négocier la paix avec Alger, mais les négociations échouèrent après l'assassinat du Dey. L'escadre revint en Zélande en décembre après avoir capturé quelques vaisseaux corsaires. En avril 1725, une nouvelle escadre hollandaise fut envoyée sous le Vice-Amiral Sommelick, et des négociations de paix furent entamées avec l'aide du Grand Seigneur. Le traité de paix fut signé le 8 septembre 1726, mais les Algériens continuèrent à capturer des vaisseaux hollandais dès que les escadres chrétiennes quittaient la région.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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132
p. 126-139
« JOURNAL en vers de ce qui s'est passé au camp de Richemont, commandé par [...] »
Début :
JOURNAL en vers de ce qui s'est passé au camp de Richemont, commandé par [...]
Mots clefs :
Camp, Camp de Richemont, Guerre, Yeux, Infanterie, Honneur, Esprit, Cavalerie, Escadrons, Lettres
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « JOURNAL en vers de ce qui s'est passé au camp de Richemont, commandé par [...] »
JOURNAL en vers de ce qui s'eft paffé
au camp de Richemont , commandé par
M. de Chevert , Lieutenant Général des
armées du Roi , commencé le 26 Août
1755 , & fini le 25 Septembre fuivant..
A Paris , chez Lambert , rue de la Comédie
Françoiſe , 1755 .
M. Vallier , Colonel d'Infanterie , eft
l'Auteur de cet agréable Journal . C'eft
prefque avoir créé un nouveau genre. Cet
ellai doit lui faire d'autant plus d'honneur
DECEMBRE. 1755 . 127
qu'au premier coup d'oeil il paroiffoit impoffible
d'exprimer en vers , la difpofition
d'une armée ou celle d'une attaque , la fituation
des terreins , les pofitions des rivieres
, des villages & des chauffées ; y
faire entrer pour la premiere fois les termes
de l'art , tous rebelles à la poéfie , mais
néceffaires , & qui plus eft , uniques pour
bien peindre les différentes manoeuvres de
la guerre ; tout cela préfente d'abord des
difficultés qui étonnent au point que l'exécution
a l'air d'une gageure , & qu'il falloit
être , comme l'Auteur , auffi poëte que
guerrier pour les vaincre avec tant de
bonheur. Pour rendre l'ouvrage plus varié
& plus intéreffant , la galanterie eft venue
au fecours de M. V. Si Mars a été fon
Apollon, Venus & les Graces ont été fes
Muſes . Ce contrafte aimable délaffe agréa
blement le Lecteur des fatigues militaires
qu'il partage avec l'Auteur qui les décrit .
Tous les mouvemens de chaque parti font
peints avec tant de feu & de vérité qu'on
croit être dans un camp , & fouvent dans
la mêlée. On eft préfent à l'action ; on y
prend part. Cet exemple heureux nous
prouve qu'on peut tout dire en vers comme
en profe , & que le vrai talent amené
toujours la réuffite. L'Auteur a fait choix
des vers libres , comme plus affortis à la
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE ,
matiere , & plus propres à rendre la rapidité
des évolutions. Son Poëme en contient
près de huit cens ; & malgré quelques
repétitions inévitables , il le fait lire
avec intérêt d'un bout à l'autre .
Comme ceux qui ne le connoiffent pas
pourroient former là -deffus quelque doutes
, j'en vais extraire ici différens morceaux
qui fuffiront pour les convaincre
que cet éloge n'eft qu'une juftice. L'Auteur
débute en fujet plein de zele ,
François digne de l'être.
Louis ici fait flotter fes drapeaux :
en
Ce n'eft encor qu'une image de guerre ;
Et fes guerriers dont la valeur préfere
Les horreurs de la mort aux douceurs du repos ,
Pour enfanglanter leurs travaux ,
N'attendent que l'inſtant d'allumer le tonnerre ,
Qui porte les decrets des Maîtres de la terre ,
Ainfi qu'il eft l'organe des héros.
Louis va décider ; laiffons à fa prudence
A difcuter nos intérêts :
S'il eft content , nous demandons la paix ;
S'ily voit l'ombre de l'offenſe ,
Que tout parle de fa vengeance ,
Que nos biens , que nos jours affurent fes projets.
Il s'exprime enfuite en guerrier aimable
qui fuit les drapeaux de l'amour dans un
DECEMBRE. 1755. 129
camp de paix , où les femmes courent voir
fans danger les manoeuvres de la guerre .
Mais le bruit du tambour , le fon de la trom➡
pette
Invitent nos guerriers à fe rendre à leurs rangs,
Le fexe croit entendre la Mulette ,
Il en fait fes amuſemens.
Nous n'intimidons point fes charmes ,
Nous leur prêtons de nouveaux feux.
Il vient oppoler à nos armes
Les armes que l'amour place dans les beaux yeux:
Si dans nos camps on répand quelques larmes ,
C'eſt nous qui les verfons ; & s'il eft des alfarmes
,
Elles font pour les coeurs qui ne font pas heureux.
Le ciel s'ouvre à mes yeux , & je crois voir l'aufore
:
Non , non ; feroit -ce Hebé ! Vous , qu'aux cieux
on adore ,
Aux mortelles d'ici difputez - vous nos coeurs ?
Pour les vergers qu'on deshonore ,
Eft- ce Pomone enfin qui vient verfer des pleuss
Ou bien c'eft la Déeffe Flore
Qui craint fans doute pour fes fleurs.
Je me trompois ; c'eſt mieux encore ;
La jeune Eglé , fous des lambris dorés ,
Où fon époux nous froit moins urile ,
Quitte avec lui le féjour de la ville ,
Fy
130 MERCURE DE FRANCE.
Et vient orner nos champs qui ne font plus parés
--Les fleurs fous fe , pas vont renaître :
Une feconde fois la terre va s'ouvrir.
Les nouvelles moiffons qu'on y verroit paroître ;
Comme les yeux ne pourront l'embellir .
La maison qu'elle habite eft un fecond exemple
De la faveur des Dieux pour la tendre Baucis :
Pour elle & Philemon dans la pouffiere affis ,
D'un humble logement les Dieux firent un tem→
ple..
Près d'Eglé , fous le chaume , on croit être à
Cypris.
- On ne peut pas annoncer d'une façon
plus galante l'arrivée de Madame de Caumartin
, Intendante de Mets , à Richemont
, ni fur ce qu'elle habitoit une maifon
de payfan , faire une application plusheureufe
de la fable de Baucis & de Philemon
, dont Jupiter changea la chaumiere
en un temple.
Chevert parcft , & chacun en filence
Partage fes régards entre la troupe & lui .
Quel fpectacle à nos yeux offre- t-il aujourd'hui ?
Ses ordres font portés. On s'ébranle , on s'avance :
Le champ de Mars eft occupé ;
Le foldat attentif à l'ordre qu'on lui donne
Marche par bataillon ; il forme une colonne ;
Il manoeuvre , il s'exerce ainfi qu'il eft campé ....
}
DECEMBRE . 1755- 131
Chacun alors fe fait un crime
De n'être pas à ſon devoir.
Que de préciſion ! l'efprit qui les anime ,
Semble être un feul reffort qui les fait tous mouvoir.
De l'exercice par Bataillons & par Brigades
, à la tête du camp , l'Auteur paffe paſſe
ainfi à l'attaque d'une grand'Garde de
Cavalerie .
Des efcadrons entrent dans la carriere ,
Et vont l'un contre l'autre exercer leur valeur.
L'un défend ce que l'autre attaque avec fureur.
Je vois Turpin & fa troupe légere ;
Couvert d'une noble pouffiere
Il arrive , il menace , il tient confeil , réfout.
C'est l'éclair que l'on voit précéder le tonnerre :
L'eil n'eft pas affez prompt pour le fuivre par
tout .
Le jeune Berchini , digne héritier d'un père ,
Dont la France connoît le zele & la valeur
De Turpin prêt à remporter l'honneur ,.
Vient arrêter la fougue , & fervir de barriere.
Nous allons maintenant offrir un plus
grand tableau : c'eft la manoeuvre du 9
Septembre , où toute la Cavalerie , aux
ordres de M. de Poianne , atraqua en plaine
toute l'Infanterie commandée par M.
de Chevert .
2
F vj
132 MERCURE DE FRANCE.
Mais un nuage de pouffiere
S'éleve dans les airs , & vient frapper mes yeux :
Il s'ouvre , & laiffe voir des efcadrons nombreux,
D'un pas léger , la contenance fiere ,
Marcher droit à nos bataillons.
Poianne contre nous conduit fes eſcadrons ;
On en connoît la valeur , la prudence ,
On en connoît l'activité.
Il range fon armée avec intelligence ,
Il vient à nous avec vivacité .
Le foldat en frémit , mais n'en prend point d'allarmes
:
Il s'attend à combattre , il prépare les armes ,
Chevert , fes difpofitions.
Il veut de l'ennemi , qui comptoit le furprendre ,
Prévenir les deffeins , l'attaquer le premier ,
Et le forçant lui - même à fe défendre ,
Arracher de fes mains la palme & le laurier.
Voici des vers qui refpirent tout le fen
du falpêtre , & la fuieur de l'action qu'ils
repréfentent.
Poianne eft indigné de trouver tant d'obſtacle ;
Ses efcadrons , qu'il vient de partager ,
Vont offrir un nouveau fpectacle ,
Tous à la fois s'apprêtent à charger.
Ce corps eft immobile , & par- tout on le couvre-:
De tous côtés alors on voit en même tems
Des efcadrons attaquer tous nos flancs.
DECEMBRE. 1755. 133
On diroit qu'auffitôt le Mont Vefuve s'ouvre ,
Et qu'il vomit les feux fur tous les affaillans .
De ce mont redouté préſentez - vous l'image ,
Quand le feu fort de fes goufres profonds
Ses feux & la fumée y forment un nuage ,
Et confondent leur fource avec ces tourbillons.
Telle & plus forte encore eft l'épaiffe fumée ,
Quifuit le feu que font les angles & les flancs :
On ne voit plus le corps d'armée ,
11 femble enfeveli fous ces feux dévorans ;
Ils couvrent tous les combattans ,
Ils éclipfent les cieux , ils nous cachent la terre ,
Les chevaux écumans , les chefs impatiens;
Des Huffards , des Dragons , la troupe plus légere
Cherche inutilement à defunir nos rangs ;
Nous leur offrons par tout l'invincible barriere
Qui rend leurs refforts impuiffans
Et leur ardeur qui fe modere
>
Donne le tems à quelques mouvemens.
Ces quatre vers peignent bien les Grenadiers
que l'Auteur commandoit , & le
caracterifent lui-même.
Les Grenadiers font des Dieux à la guerre :
On s'empreffe avec eux d'en courir les hazards ,
Avec eux , ce jour - là , défiant le tonnerre ,
J'aurois vaincu , je crois , Bellonne au champ de
Mars.
134 MERCURE DE FRANCE.
Pour égayer & varier le tableau , M. V.
s'écrie :
Mufe de Saint Lambert , prête - moi tes pinceaux
;
Dis - nous comment d'Eglé , la divine compa
gne
Quitte Paris , le remplit de regrets ,
Pour venir avec elle embellir la campagne :
Elle vient y regner fur de nouveaux ſujets.
Peins- nous Comus , peins - nous Thalie
Et tous leurs charmes féduifans ;
Peins- nous la charmante Emilie ,
Délices & foutien de notre Comédie ,
Et le fléau de mille foupirans ,
Dont chacun d'eux a grande envie
D'en obtenir quelques inftans.
C'étoit une Actrice de la Comédie de
Mets qui alloit jouer au camp ; mais l'Auteur,
revient vite aux combats ..
N'entens-je pas crier aux armes ?
Plaifirs , pour un moment laiffez - moi vous quitter
,
L'honneur chez les François paffe avant tous vos
charmes ,
tin.
Madame de la Porte ,foeur de M. de CaumarDECEMBRE.
1755. 139
Il vole à fes devoirs , il va vous mériter.
L'utilité des camps de paix eft heureufement
exprimée dans les fix vers fuivans.
Par-tout on voit attaquer & défendre ,
Par -tout on croit fervir l'Etat ;
N'est -ce pas en effet travailler pour la France ,
Que d'en former les Officiers ?
C'eft élever des forts d'avance ,
C'eft y planter pour elle des lauriers.
Nous allons finir cet extrait par le récit
de la derniere manoeuvre , du 2.0 Septembre
, où l'on attaqua le village d'Uckange.
Les colonnes alors s'approchent du village';
Le centre & les côtés fe trouvent réunis :
Nous attaquons par-tout , par- tout eft l'avantage;
Les ennemis font inveftis :
Il faut prévenir leur défaite .
D'Eftaing alors y donne tous fes foins.
Il fonge à faire fa retraite ,
Il en a prévu tous les points .
Chacun des poftes fe replie ,
Se retire fur lui , point de confufion ,
Chacun retourne à fa divifion ;
Et chacun fous fon feu fe range & fe rallie.
On le fuit , il fait face ; on le charge , il fait feu,
Il gagne les mailons & le fein du village ,
136 MERCURE DE FRANCE.
S'y retire en bon ordre , & là finit l'image
Des combats , dont Louis a voulu faire un jeu.
Ce dernier trait en termine l'hiſtoire.
Chacun au camp revient couvert de gloire ,
Avec l'ami , l'ennemi confondu ,
Voit les talens fans jaloufie ,
Chacun les vante , les public.
Voilà le fceau de la vertu.
C'ett en avoir que de la reconnoître ,
Et dans tout genre on ne peut être maître
Qu'en lui rendant l'honneur qu'on lui fçait être
dû.
Nous donnerons au prochain Mercure
un récit court , mais détaillé du camp de
Valence, ainfi que de celui de Richemont,
s l'article de la Cour.
LETTRE fur cette queftion : Si Ffprit
philofophique eft plus nuifible , qu'utile aux
Belles Lettres ; A Monfieur le Marquis de
Beauteville , de l'Académie Royale des Sciences
de Toulouse , par M. de R..... 1795 ,
chez Duchefne , Libraire au Temple du
Goût.
Je joins à cette annonce le précis fuivant
qu'un ami de l'Auteur m'a prié d'inférer
dans le Mercure , & qu'on va lire
ici tel qu'il m'a été envoié.
Cette Lettre peut être divifée en quatre
DÉCEMBRE. 1755. 137 .
parties ; dans la premiere , l'Efprit philofophique
& le génie des Belles- Lettres
font confidérés en eux -mêmes , & comme
caracteres de l'ame d'où réfultent différentes
manieres d'envifager & de traiter les
fujets.
Dans la feconde on décrit la méthode
philofophique & la marche du génie littéraire.
Dans la troifieme on indique les défauts
que l'efprit philofophique tranfporté de la
Philofophie dans les Belles- Lettres , y doit
répandre , avec quelque foin qu'il tâche
de fe déguifer.
Et dans la quatrieme , on prouve que
l'efprit philofophique incapable de produire
dans les Belles- Lettres , n'eft en état
de juger des productions du génie que
d'après le goût .
Il regne beaucoup de profondeur & de
vues dans la premiere partie , la feconde eft
traitée avec toute " exactitude qu'exigeoit
la matiere : les allufions critiques de la troifieme
font d'une grande fineffe ; & la quatrieme
eft ornée d'une image fimbolique qui
repréſente avec jufteffe la correfpondance
& le concert du génie & du goût. Cette lettre
qui eft adreffée à un Philofophe du
premier ordre , eft un de ces ouvrages qui
ne femblent deftinés qu'au petit nombre
135 MERCURE DE FRANCE.
de lecteurs qui aiment à penfer , & qui
veulent approfondir la théorie des Arts .
UNE perfonne à portée d'avoir les meilleures
inftructions , travaille à une Chronologie
Militaire où fe trouvera l'Histoire
des Officiers fupérieurs & généraux , &
celle des Troupes de la Maifon du Roi , &
des Régimens d'infanterie , cavalerie &
dragons , foir exiftans , foit réformés. Il
défireroit avoir communication des titres
qui font répandus dans les familles ; & on
prie ceux qui ont dans leurs titres ou papiers
:
1º. Des Pouvoirs de Lieutenans Géné
raux .
2º. Des Brevets de Maréchaux de Camps
ou de Brigadiers.
3°. Des Ordres de Directeurs ou Inf
pecteurs Généraux .
4°. Des Provifions de Grand-Croix , &
de Commandeurs de l'Ordre de S. Louis.
5 °. Des Provifions de Maréchaux Généraux
de logis des Camps & Armées du
Roi , ou de Maréchaux de logis de la cavaleric.
6°. Des Provifions de Gouverneurs des
Provinces.
7°. Des Commiffions de Colonels de
Régiment d'infanterie , cavalerie ou dragons.
1
DECEMBRE. 1755. 139
8°. Enfin des Commiffions de Capitaines
aux Gardes .
De vouloir bien en envoyer la note dans
la forme ci- deffous .
Pour les Lieutenans Généraux , Maréchaux
de Camps & Brigadiers.
Pouvoir de Lieutenant Général ou Bre
vet de Maréchal de Camp , ou Brigadier ,
pour M . . . . . . en mettant le nom de
baptême & de famille , les qualifications
qui lui font données dans lefdits Pouvoir
ou Brevet ; la date defdits Brevet ou Pouvoir
, & le nom des Secrétaires d'Etat qui
les ont contre- fignées ; obfervant auffi de
mettre autant qu'il fera poffible la date de
la mort defdits Officiers.
A l'égard des autres Provifions & Com
miffions dont il eft parlé ci- deffus , on prie
d'y ajouter de plus , comment les Officiers
ont en ces places , foit par nouvelle levée
ou par la mort & démiffion de M. un tel ,
comme cela eft marqué dans lefdites commiflions.
- L'on prie d'obferver 1 ° . que l'on ne demande
fimplement que des notes dans la
forme ci-deffus , & point de copies, 2 ° . D'adreffer
ces notes à M. Defprés , premier
Commis du Bureau de la Guerre , à Verfailles.
au camp de Richemont , commandé par
M. de Chevert , Lieutenant Général des
armées du Roi , commencé le 26 Août
1755 , & fini le 25 Septembre fuivant..
A Paris , chez Lambert , rue de la Comédie
Françoiſe , 1755 .
M. Vallier , Colonel d'Infanterie , eft
l'Auteur de cet agréable Journal . C'eft
prefque avoir créé un nouveau genre. Cet
ellai doit lui faire d'autant plus d'honneur
DECEMBRE. 1755 . 127
qu'au premier coup d'oeil il paroiffoit impoffible
d'exprimer en vers , la difpofition
d'une armée ou celle d'une attaque , la fituation
des terreins , les pofitions des rivieres
, des villages & des chauffées ; y
faire entrer pour la premiere fois les termes
de l'art , tous rebelles à la poéfie , mais
néceffaires , & qui plus eft , uniques pour
bien peindre les différentes manoeuvres de
la guerre ; tout cela préfente d'abord des
difficultés qui étonnent au point que l'exécution
a l'air d'une gageure , & qu'il falloit
être , comme l'Auteur , auffi poëte que
guerrier pour les vaincre avec tant de
bonheur. Pour rendre l'ouvrage plus varié
& plus intéreffant , la galanterie eft venue
au fecours de M. V. Si Mars a été fon
Apollon, Venus & les Graces ont été fes
Muſes . Ce contrafte aimable délaffe agréa
blement le Lecteur des fatigues militaires
qu'il partage avec l'Auteur qui les décrit .
Tous les mouvemens de chaque parti font
peints avec tant de feu & de vérité qu'on
croit être dans un camp , & fouvent dans
la mêlée. On eft préfent à l'action ; on y
prend part. Cet exemple heureux nous
prouve qu'on peut tout dire en vers comme
en profe , & que le vrai talent amené
toujours la réuffite. L'Auteur a fait choix
des vers libres , comme plus affortis à la
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE ,
matiere , & plus propres à rendre la rapidité
des évolutions. Son Poëme en contient
près de huit cens ; & malgré quelques
repétitions inévitables , il le fait lire
avec intérêt d'un bout à l'autre .
Comme ceux qui ne le connoiffent pas
pourroient former là -deffus quelque doutes
, j'en vais extraire ici différens morceaux
qui fuffiront pour les convaincre
que cet éloge n'eft qu'une juftice. L'Auteur
débute en fujet plein de zele ,
François digne de l'être.
Louis ici fait flotter fes drapeaux :
en
Ce n'eft encor qu'une image de guerre ;
Et fes guerriers dont la valeur préfere
Les horreurs de la mort aux douceurs du repos ,
Pour enfanglanter leurs travaux ,
N'attendent que l'inſtant d'allumer le tonnerre ,
Qui porte les decrets des Maîtres de la terre ,
Ainfi qu'il eft l'organe des héros.
Louis va décider ; laiffons à fa prudence
A difcuter nos intérêts :
S'il eft content , nous demandons la paix ;
S'ily voit l'ombre de l'offenſe ,
Que tout parle de fa vengeance ,
Que nos biens , que nos jours affurent fes projets.
Il s'exprime enfuite en guerrier aimable
qui fuit les drapeaux de l'amour dans un
DECEMBRE. 1755. 129
camp de paix , où les femmes courent voir
fans danger les manoeuvres de la guerre .
Mais le bruit du tambour , le fon de la trom➡
pette
Invitent nos guerriers à fe rendre à leurs rangs,
Le fexe croit entendre la Mulette ,
Il en fait fes amuſemens.
Nous n'intimidons point fes charmes ,
Nous leur prêtons de nouveaux feux.
Il vient oppoler à nos armes
Les armes que l'amour place dans les beaux yeux:
Si dans nos camps on répand quelques larmes ,
C'eſt nous qui les verfons ; & s'il eft des alfarmes
,
Elles font pour les coeurs qui ne font pas heureux.
Le ciel s'ouvre à mes yeux , & je crois voir l'aufore
:
Non , non ; feroit -ce Hebé ! Vous , qu'aux cieux
on adore ,
Aux mortelles d'ici difputez - vous nos coeurs ?
Pour les vergers qu'on deshonore ,
Eft- ce Pomone enfin qui vient verfer des pleuss
Ou bien c'eft la Déeffe Flore
Qui craint fans doute pour fes fleurs.
Je me trompois ; c'eſt mieux encore ;
La jeune Eglé , fous des lambris dorés ,
Où fon époux nous froit moins urile ,
Quitte avec lui le féjour de la ville ,
Fy
130 MERCURE DE FRANCE.
Et vient orner nos champs qui ne font plus parés
--Les fleurs fous fe , pas vont renaître :
Une feconde fois la terre va s'ouvrir.
Les nouvelles moiffons qu'on y verroit paroître ;
Comme les yeux ne pourront l'embellir .
La maison qu'elle habite eft un fecond exemple
De la faveur des Dieux pour la tendre Baucis :
Pour elle & Philemon dans la pouffiere affis ,
D'un humble logement les Dieux firent un tem→
ple..
Près d'Eglé , fous le chaume , on croit être à
Cypris.
- On ne peut pas annoncer d'une façon
plus galante l'arrivée de Madame de Caumartin
, Intendante de Mets , à Richemont
, ni fur ce qu'elle habitoit une maifon
de payfan , faire une application plusheureufe
de la fable de Baucis & de Philemon
, dont Jupiter changea la chaumiere
en un temple.
Chevert parcft , & chacun en filence
Partage fes régards entre la troupe & lui .
Quel fpectacle à nos yeux offre- t-il aujourd'hui ?
Ses ordres font portés. On s'ébranle , on s'avance :
Le champ de Mars eft occupé ;
Le foldat attentif à l'ordre qu'on lui donne
Marche par bataillon ; il forme une colonne ;
Il manoeuvre , il s'exerce ainfi qu'il eft campé ....
}
DECEMBRE . 1755- 131
Chacun alors fe fait un crime
De n'être pas à ſon devoir.
Que de préciſion ! l'efprit qui les anime ,
Semble être un feul reffort qui les fait tous mouvoir.
De l'exercice par Bataillons & par Brigades
, à la tête du camp , l'Auteur paffe paſſe
ainfi à l'attaque d'une grand'Garde de
Cavalerie .
Des efcadrons entrent dans la carriere ,
Et vont l'un contre l'autre exercer leur valeur.
L'un défend ce que l'autre attaque avec fureur.
Je vois Turpin & fa troupe légere ;
Couvert d'une noble pouffiere
Il arrive , il menace , il tient confeil , réfout.
C'est l'éclair que l'on voit précéder le tonnerre :
L'eil n'eft pas affez prompt pour le fuivre par
tout .
Le jeune Berchini , digne héritier d'un père ,
Dont la France connoît le zele & la valeur
De Turpin prêt à remporter l'honneur ,.
Vient arrêter la fougue , & fervir de barriere.
Nous allons maintenant offrir un plus
grand tableau : c'eft la manoeuvre du 9
Septembre , où toute la Cavalerie , aux
ordres de M. de Poianne , atraqua en plaine
toute l'Infanterie commandée par M.
de Chevert .
2
F vj
132 MERCURE DE FRANCE.
Mais un nuage de pouffiere
S'éleve dans les airs , & vient frapper mes yeux :
Il s'ouvre , & laiffe voir des efcadrons nombreux,
D'un pas léger , la contenance fiere ,
Marcher droit à nos bataillons.
Poianne contre nous conduit fes eſcadrons ;
On en connoît la valeur , la prudence ,
On en connoît l'activité.
Il range fon armée avec intelligence ,
Il vient à nous avec vivacité .
Le foldat en frémit , mais n'en prend point d'allarmes
:
Il s'attend à combattre , il prépare les armes ,
Chevert , fes difpofitions.
Il veut de l'ennemi , qui comptoit le furprendre ,
Prévenir les deffeins , l'attaquer le premier ,
Et le forçant lui - même à fe défendre ,
Arracher de fes mains la palme & le laurier.
Voici des vers qui refpirent tout le fen
du falpêtre , & la fuieur de l'action qu'ils
repréfentent.
Poianne eft indigné de trouver tant d'obſtacle ;
Ses efcadrons , qu'il vient de partager ,
Vont offrir un nouveau fpectacle ,
Tous à la fois s'apprêtent à charger.
Ce corps eft immobile , & par- tout on le couvre-:
De tous côtés alors on voit en même tems
Des efcadrons attaquer tous nos flancs.
DECEMBRE. 1755. 133
On diroit qu'auffitôt le Mont Vefuve s'ouvre ,
Et qu'il vomit les feux fur tous les affaillans .
De ce mont redouté préſentez - vous l'image ,
Quand le feu fort de fes goufres profonds
Ses feux & la fumée y forment un nuage ,
Et confondent leur fource avec ces tourbillons.
Telle & plus forte encore eft l'épaiffe fumée ,
Quifuit le feu que font les angles & les flancs :
On ne voit plus le corps d'armée ,
11 femble enfeveli fous ces feux dévorans ;
Ils couvrent tous les combattans ,
Ils éclipfent les cieux , ils nous cachent la terre ,
Les chevaux écumans , les chefs impatiens;
Des Huffards , des Dragons , la troupe plus légere
Cherche inutilement à defunir nos rangs ;
Nous leur offrons par tout l'invincible barriere
Qui rend leurs refforts impuiffans
Et leur ardeur qui fe modere
>
Donne le tems à quelques mouvemens.
Ces quatre vers peignent bien les Grenadiers
que l'Auteur commandoit , & le
caracterifent lui-même.
Les Grenadiers font des Dieux à la guerre :
On s'empreffe avec eux d'en courir les hazards ,
Avec eux , ce jour - là , défiant le tonnerre ,
J'aurois vaincu , je crois , Bellonne au champ de
Mars.
134 MERCURE DE FRANCE.
Pour égayer & varier le tableau , M. V.
s'écrie :
Mufe de Saint Lambert , prête - moi tes pinceaux
;
Dis - nous comment d'Eglé , la divine compa
gne
Quitte Paris , le remplit de regrets ,
Pour venir avec elle embellir la campagne :
Elle vient y regner fur de nouveaux ſujets.
Peins- nous Comus , peins - nous Thalie
Et tous leurs charmes féduifans ;
Peins- nous la charmante Emilie ,
Délices & foutien de notre Comédie ,
Et le fléau de mille foupirans ,
Dont chacun d'eux a grande envie
D'en obtenir quelques inftans.
C'étoit une Actrice de la Comédie de
Mets qui alloit jouer au camp ; mais l'Auteur,
revient vite aux combats ..
N'entens-je pas crier aux armes ?
Plaifirs , pour un moment laiffez - moi vous quitter
,
L'honneur chez les François paffe avant tous vos
charmes ,
tin.
Madame de la Porte ,foeur de M. de CaumarDECEMBRE.
1755. 139
Il vole à fes devoirs , il va vous mériter.
L'utilité des camps de paix eft heureufement
exprimée dans les fix vers fuivans.
Par-tout on voit attaquer & défendre ,
Par -tout on croit fervir l'Etat ;
N'est -ce pas en effet travailler pour la France ,
Que d'en former les Officiers ?
C'eft élever des forts d'avance ,
C'eft y planter pour elle des lauriers.
Nous allons finir cet extrait par le récit
de la derniere manoeuvre , du 2.0 Septembre
, où l'on attaqua le village d'Uckange.
Les colonnes alors s'approchent du village';
Le centre & les côtés fe trouvent réunis :
Nous attaquons par-tout , par- tout eft l'avantage;
Les ennemis font inveftis :
Il faut prévenir leur défaite .
D'Eftaing alors y donne tous fes foins.
Il fonge à faire fa retraite ,
Il en a prévu tous les points .
Chacun des poftes fe replie ,
Se retire fur lui , point de confufion ,
Chacun retourne à fa divifion ;
Et chacun fous fon feu fe range & fe rallie.
On le fuit , il fait face ; on le charge , il fait feu,
Il gagne les mailons & le fein du village ,
136 MERCURE DE FRANCE.
S'y retire en bon ordre , & là finit l'image
Des combats , dont Louis a voulu faire un jeu.
Ce dernier trait en termine l'hiſtoire.
Chacun au camp revient couvert de gloire ,
Avec l'ami , l'ennemi confondu ,
Voit les talens fans jaloufie ,
Chacun les vante , les public.
Voilà le fceau de la vertu.
C'ett en avoir que de la reconnoître ,
Et dans tout genre on ne peut être maître
Qu'en lui rendant l'honneur qu'on lui fçait être
dû.
Nous donnerons au prochain Mercure
un récit court , mais détaillé du camp de
Valence, ainfi que de celui de Richemont,
s l'article de la Cour.
LETTRE fur cette queftion : Si Ffprit
philofophique eft plus nuifible , qu'utile aux
Belles Lettres ; A Monfieur le Marquis de
Beauteville , de l'Académie Royale des Sciences
de Toulouse , par M. de R..... 1795 ,
chez Duchefne , Libraire au Temple du
Goût.
Je joins à cette annonce le précis fuivant
qu'un ami de l'Auteur m'a prié d'inférer
dans le Mercure , & qu'on va lire
ici tel qu'il m'a été envoié.
Cette Lettre peut être divifée en quatre
DÉCEMBRE. 1755. 137 .
parties ; dans la premiere , l'Efprit philofophique
& le génie des Belles- Lettres
font confidérés en eux -mêmes , & comme
caracteres de l'ame d'où réfultent différentes
manieres d'envifager & de traiter les
fujets.
Dans la feconde on décrit la méthode
philofophique & la marche du génie littéraire.
Dans la troifieme on indique les défauts
que l'efprit philofophique tranfporté de la
Philofophie dans les Belles- Lettres , y doit
répandre , avec quelque foin qu'il tâche
de fe déguifer.
Et dans la quatrieme , on prouve que
l'efprit philofophique incapable de produire
dans les Belles- Lettres , n'eft en état
de juger des productions du génie que
d'après le goût .
Il regne beaucoup de profondeur & de
vues dans la premiere partie , la feconde eft
traitée avec toute " exactitude qu'exigeoit
la matiere : les allufions critiques de la troifieme
font d'une grande fineffe ; & la quatrieme
eft ornée d'une image fimbolique qui
repréſente avec jufteffe la correfpondance
& le concert du génie & du goût. Cette lettre
qui eft adreffée à un Philofophe du
premier ordre , eft un de ces ouvrages qui
ne femblent deftinés qu'au petit nombre
135 MERCURE DE FRANCE.
de lecteurs qui aiment à penfer , & qui
veulent approfondir la théorie des Arts .
UNE perfonne à portée d'avoir les meilleures
inftructions , travaille à une Chronologie
Militaire où fe trouvera l'Histoire
des Officiers fupérieurs & généraux , &
celle des Troupes de la Maifon du Roi , &
des Régimens d'infanterie , cavalerie &
dragons , foir exiftans , foit réformés. Il
défireroit avoir communication des titres
qui font répandus dans les familles ; & on
prie ceux qui ont dans leurs titres ou papiers
:
1º. Des Pouvoirs de Lieutenans Géné
raux .
2º. Des Brevets de Maréchaux de Camps
ou de Brigadiers.
3°. Des Ordres de Directeurs ou Inf
pecteurs Généraux .
4°. Des Provifions de Grand-Croix , &
de Commandeurs de l'Ordre de S. Louis.
5 °. Des Provifions de Maréchaux Généraux
de logis des Camps & Armées du
Roi , ou de Maréchaux de logis de la cavaleric.
6°. Des Provifions de Gouverneurs des
Provinces.
7°. Des Commiffions de Colonels de
Régiment d'infanterie , cavalerie ou dragons.
1
DECEMBRE. 1755. 139
8°. Enfin des Commiffions de Capitaines
aux Gardes .
De vouloir bien en envoyer la note dans
la forme ci- deffous .
Pour les Lieutenans Généraux , Maréchaux
de Camps & Brigadiers.
Pouvoir de Lieutenant Général ou Bre
vet de Maréchal de Camp , ou Brigadier ,
pour M . . . . . . en mettant le nom de
baptême & de famille , les qualifications
qui lui font données dans lefdits Pouvoir
ou Brevet ; la date defdits Brevet ou Pouvoir
, & le nom des Secrétaires d'Etat qui
les ont contre- fignées ; obfervant auffi de
mettre autant qu'il fera poffible la date de
la mort defdits Officiers.
A l'égard des autres Provifions & Com
miffions dont il eft parlé ci- deffus , on prie
d'y ajouter de plus , comment les Officiers
ont en ces places , foit par nouvelle levée
ou par la mort & démiffion de M. un tel ,
comme cela eft marqué dans lefdites commiflions.
- L'on prie d'obferver 1 ° . que l'on ne demande
fimplement que des notes dans la
forme ci-deffus , & point de copies, 2 ° . D'adreffer
ces notes à M. Defprés , premier
Commis du Bureau de la Guerre , à Verfailles.
Fermer
Résumé : « JOURNAL en vers de ce qui s'est passé au camp de Richemont, commandé par [...] »
Le texte présente un journal en vers rédigé par M. Vallier, Colonel d'Infanterie, relatant les événements survenus au camp de Richemont sous le commandement de M. de Chevert, Lieutenant Général des armées du Roi, du 26 août au 25 septembre 1755. Ce journal, publié à Paris chez Lambert, est considéré comme un nouveau genre littéraire car il décrit avec précision la disposition d'une armée, les attaques, les terrains, les positions des rivières, villages et chaumières, ainsi que les termes techniques de l'art militaire. L'auteur utilise des vers libres pour rendre la rapidité des évolutions militaires. Le poème, composé de près de huit cents vers, est enrichi par des éléments galants et des descriptions détaillées des mouvements militaires, permettant au lecteur de se sentir présent sur le champ de bataille. Le journal inclut également des descriptions de la vie au camp, comme l'arrivée de Madame de Caumartin, Intendante de Metz, et des manoeuvres militaires telles que l'attaque d'une grand'garde de cavalerie et la manoeuvre du 9 septembre où la cavalerie a attaqué l'infanterie. Le texte se termine par la description de la dernière manoeuvre du 20 septembre, où un village a été attaqué, et par des réflexions sur l'utilité des camps de paix pour former les officiers. Par ailleurs, le document énumère divers types de pouvoirs et commissions militaires, daté du 1er décembre 1755. Il inclut les pouvoirs de lieutenants généraux, les brevets de maréchaux de camp ou de brigadiers, les ordres de directeurs ou inspecteurs généraux, les provisions de grand-croix et de commandeurs de l'Ordre de Saint-Louis, les provisions de maréchaux généraux de logis, les provisions de gouverneurs des provinces, les commissions de colonels de régiment d'infanterie, de cavalerie ou de dragons, et enfin les commissions de capitaines aux Gardes. Le texte demande d'envoyer une note dans une forme spécifique pour chaque type de pouvoir ou commission. Pour les lieutenants généraux, maréchaux de camp et brigadiers, la note doit inclure le nom complet de l'officier, ses qualifications, la date du brevet ou du pouvoir, le nom du secrétaire d'État ayant contresigné le document, et, si possible, la date de décès de l'officier. Pour les autres provisions et commissions, il est demandé d'indiquer comment les officiers ont obtenu leurs places, soit par nouvelle levée, soit par la mort ou la démission d'un autre officier. Ces notes doivent être adressées à M. Desprès, premier commis du Bureau de la Guerre, à Versailles.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
133
p. 59-112
SUITE De l'Extrait de l'Histoire de Simonide, & du siecle où il a vécu, &c.
Début :
Nous avons rendu compte de la premiere partie de cet Ouvrage dans les [...]
Mots clefs :
Simonide, Auteur, Poète, Histoire, Prince, Règne, Témoignage, Carthaginois, Juifs, Sacrifices, Syracusains, Syracuse, Hippocrate, Écrivains, Guerre, Reine, Armée, Pythagore, Sacrifices humains, République, Ruines, Royauté, Nature, Hommes, Jéhovah, Coutume, Livres, Avarice, Habitants
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SUITE De l'Extrait de l'Histoire de Simonide, & du siecle où il a vécu, &c.
SUIT E
De l'Extrait de l'Hiftoire de Simonide ;
& dufiecle où il a vécu , &c .
Ous avons rendu de la
Nmierepartie de cet Ouvrage dans les
Nouvelles du mois d'Octobre. Nous nous
engageâmes alors à donner l'Extrait de la
feconde pour le mois fuivant ; mais des raifons
particulieres nous ont mis dans le cas
de différer plus longtems que nous ne penfions
à remplir notre engagement. Quoiqu'il
en foit , nous y fatisfaifons aujourd'hui
; & nous allons parler de ce que contient
cette feconde partie , qui commence
par un expofé de la conduite que tint
Gelon après avoir triomphé des Carthaginois.
Pour peu que l'on veuille fe fouvenir
du titre de cette hiftoire , & de fon
objet , l'on ceffera d'être furpris de voir
difparoître Simonide pour quelque temps
de deffus la fcene . Il faut d'abord fçavoir
que les Carthaginois étoient entrés en con
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE.
fédération avec Xerxès qui les avoit attirés
dans fon parti , & étoit convenu avec eux
que tandis qu'il envahiroit la Grece , ils
feroient une irruption en Sicile & en Italie,
pour empêcher ceux qui habitoient ces
contrées de venir au fecours les uns des autres
. Ils choifirent pour Général Hamilcar
qui ayant affemblé une armée de trois cens
mille hommes , & équipé des vaiffeaux à
proportion pour le tranfport de fes troupes
, fit voile vers la Sicile . Il vint débarquer
à Panorme , un des Ports de cette Ifle,
& mit le fiege devant Himéré , ville maritime
du voisinage. Mais les chofes tournerent
au défavantage des Carthaginois
que défirent ceux de cette Ifle fous la conduite
de Gelon qui commandoit l'armée
qu'ils avoient levée à la nouvelle de cette
invafion fubite. Un gros de fa cavalerie
brûla la flotte d'Hamilcar qui fut tué dans
la mêlée ; cent cinquante mille hommes
demeurerent fur le champ de bataille : le
refte fut fait prifonnier & vendu comme
efclave . Une infcription en vers que l'opinion
commune attribue à Simonide , apprend
que Gelon fut aidé dans cette conjoncture
par fes trois freres , Hieron , Polyzele
& Thrafibule , qui contribuerent
par leur courage au fuccès de fes armes.
Le bruit de cette défaite répandit l'allarme
DECEMBRE. 1755. 61 .
dans Carthage , & il ne fut malheureuſement
que trop confirmé par le petit nombre
de ceux qui avoient eu le bonheur de
fe fauver dans un efquif. Il jetta la confternation
dans l'efprit de fes habitans qui
appréhendoient déja que Gelon ufant de fa
victoire , ne portât à fon tour la guerre jufque
dans leurs murs. Ils députerent auffitôt
des Amballadeurs à Syracufe pour im-.
plorer la clémence du vainqueur , & le
folliciter par les plus vives inftances à procurer
la paix. La modération qui étoit naturelle
à Gelon , lui fit écouter leurs propofitions.
Il n'abufa point de la malheureufe
circonftance qui réduifoit les Carthaginois
à la néceflité de paffer par toutes
les conditions qu'il lui auroit plu de leur
impofer. Celles qu'il exigea ne démentirent
point l'équité de fon caractere . Il y
- en eut une entr'autres qui témoigne qu'il
étoit auffi attentif à remplir les devoirs de
l'humanité que ceux de grand Capitaine ;
deux qualités qui le rendoient d'autant
plus eftimable , qu'elles ne fe trouvent
pas toujours réunies. Avant que de foufcrire
à aucun accommodement avec les
Carthaginois , il voulut que l'abolition
des facrifices humains qu'ils faifoient à
leur dieu Saturne , entrât dans la conclufion
du traité de paix qu'il s'agiffoit de
62 MERCURE DE FRANCE.
ratifier. Il ne pouvoit fans doute concevoir
fans horreur qu'ils lui facrifiaffent
jufqu'à leurs propres enfans ; & qu'ils
fiffent de cette barbare coutume une pratique
religieufe qui armoit leurs mains
contre ce qu'ils avoient de plus cher au
monde . Tout engagé qu'étoit Gelon dans
les erreurs groffieres du Paganifme , il lui
fuffifoit de faire ufage de fa raifon guidée
par les lumieres naturelles , pour fe convaincre
qu'un femblable culte étoit nonfeulement
injurieux & contraire à l'inſtitution
des Loix Divines , mais répugnoit
même à l'idée qu'il eft convenable de ſe
former de la Divinité . En effet , de l'invoquer
de cette façon , c'étoit la croire altérée
du fang humain , & qui plus eft du
fang innocent. C'étoit par conféquent faire
plutôt un monftre qu'un Dieu dont on
anéantiffoit par - là les attributs les plus
effentiels , tels que la fouveraine bonté &
la fouveraine juftice , en un mot toutes les
perfections morales , en vertu defquelles
il ne doit vouloir que ce qui eft abfolument
digne de lui. Il falloit affurément
pouffer l'extravagance auffi loin que la
cruauté , pour s'imaginer que la colere
divine ne fût capable d'être appaifée que
par ces fortes de facrifices qui eurent cours
à Carthage & dans plufieurs autres conDECEMBRE
1755. 63
trées. Il y avoit dans cette ville un Temple
élevé à Saturne , où étoit ſa ſtatue d'airain
, dont la défcription qu'en donnent
Diodore de Sicile & Eufebe , reffemble
beaucoup à celle que des Ecrivains Juifs.
font de la ftatue de Moloch , cette fameufe
idole dont l'Ecriture parle en divers endroits
. On fçait qu'elle étoit l'objet du
culte des Ammonites & de quelques nations
voifines : de- là vient que la plupart
des Critiques font perfuadés que Saturne
& Moloch n'étoient qu'une même Divinité
, qui avoit été adorée fous des dénominations
différentes. Les perfonnes curieufes
de vérifier cette remarque , peuvent
confulter ce qu'ont écrit à ce fujet , Selden ,
Beyer , Voffius , Goodwin , les PP . Kircher
& Calmet qui font ceux aufquels on
renvoie pour s'inftruire de ces chofes. Les
facrifices humains paffent communément
pour avoir pris naiffance chez les Phéniciens
, dont les Carthaginois étoient une
colonie . Il n'eft donc pas furprenant que
ces derniers ayent marqué autant d'attachement
qu'ils en avoient pour un ufage
qu'ils tenoient d'origine , & qui s'étoit
introduit chez plufieurs peuples qui l'avoient
reçu d'eux , ou immédiatement des
Phéniciens , comme on le prouve par le
rapport d'une foule d'écrivains que l'on cite
64 MERCURE DE FRANCE.
pour garantir la vérité de ce fait. Un paffage
de Porphyre dont on produit les paroles
fondées fur le témoignage de Sanchoniaton
, apprend quelles étoient les circonftances
où ceux- ci offroient à Saturne
des facrifices fanglans . La maniere dont la
chofe eft atteftée par Sanchoniaton , montre
affez que le culte qu'on rendoit à cette
fauffe divinité étoit très ancien. On infifte
particulierement fur cet Auteur Phénicien
que Porphyre fait contemporain de Sémiramis
Reine d'Affyrie , & dit avoir approché
du tems où vivoit Moyfe. Il avoit
compofé une histoire des antiquités de
fon pays , qu'il avoit dédiée à Abibal , Roi
de Beryte fa patrie , & que Philon de Byblos
avoit traduite en Grec fous l'empire
d'Adrien . Il n'en refte plus qu'un fragment
qui nous a été confervé par Eufebe. Comme
l'efpece de Synchroniſme que le récit
de Porphyre tend à établir , fe trouve liée à
deux Époques incompatibles l'une avec
l'autre , & qui feroient par cela même plus
propres à le détruire qu'à le conftater , on
pourroit croire que la cenfure de Scaliger ,
de Voffius & de Bochart , n'eft pas dépourvue
de fondement , lorfqu'ils le qualifient
d'erreur groffiere , qu'ils jugent à propos
d'imputer au peu d'exactitude de Porphyre
en matiere de chronologie. Ils auroient
DECEMBRE . 1755 65
fans doute raifon , fi l'on entendoit par
Sémiramis la fameufe Reine d'Affyrie de
ce nom , qui fut femme de Ninus , & qui
gouverna avec beaucoup d'habileté let
royaume dont fon mari avoit été le Fondateur
, & dont il l'avoit laiffée en poffeffion
par fa mort. En effet , le regne de cette
Sémiramis eft antérieur de plus de Soo ans
à la prife de Troye ; date qui eft affurément
fort éloignée de confirmer la proximité
de tems que Porphyre met entre
cette Reine & Moyfe de qui la mort ne
précede la ruine de cette ville que d'environ
d'eux fiecles & demi , felon la chrono-'
logie du Texte Hébreu. Il faut avouer que
fi les chofes étoient fur le pied que le pren
nent les Sçavans modernes que nous avons
cités , la faute feroit fenfible : mais le devoir
d'un Critique étant d'interpréter ce'
que dit un Auteur dans le fens le plus favorable
, on faifit l'occafion qui s'offre naturellement
de juftifier Porphyre du reproche
qu'il s'eft attiré de leur part. On fait
donc voir qu'il ne s'agit point ici de la
Sémiramis dont nous venons de parler ,
mais d'une autre Reine d'Affyrie , qui a
porté le même nom , & qui eft venue plufieurs
fiecles après la premiere . Elle eft auffi
connue fous celui d'Atoffe , & elle eut
pour pere Beloch II . Roi d'Affyrie , qui'
66 MERCURE DE FRANCE.
l'affocia à l'Empire dans la douzieme année
de fon regne , & avec qui elle régna
conjointement treize ans. Eufebe qui nous
apprend qu'elle fut également appellée Sémiramis
, ne nous inftruit pas de la caufe
qui lui mérita un pareil furnom. Il y a
apparence que des traits de reffemblance
qu'elle put avoir dans les actions de fa vie
avec la Sémiramis femme de Ninus , que
fes grandes qualités & fes vices ont rendue
fi célebre dans l'Hiftoire , fuffirent
pour le lui faire donner . L'identité d'un
nom qui a été commun à deux Reines , qui
ont eu les mêmes Etats fous leur dépendance
, les aura fait confondre enfemble ;
en attribuant à l'une ce qui appartient à
l'autre. C'eft ce qui avoit été déja très - bien
rémarqué par Photius , qui a repris un ancien
Ecrivain dont il a extrait l'Ouvrage
pour être tombé dans une femblable confufion
. On traite incidemment cette queftion
de chronologie , que l'on éclaircit
par un calcul qui fert à prouver que le rapport
de Porphyre ne péche en aucune façon
contre l'ordre exact des temps. Les facrifices
humains ne cefferent que pour un
temps à Carthage . Quoique leur abolition
fit une partie eflentielle du traité que Gelon
avoit conclu avec ceux de cette République
, il femble pourtant qu'elle n'eut
DECEMBRE. 1755. 67
lieu qu'autant que ce Prince vécut depuis
ce traité. Ils les renouvellerent après fa
mort , qui vraisemblablement leur parut
une raifon fuffifante pour rompre l'engagement
qu'ils avoient contracté. C'est ce
que prouve évidemment une circonstance ,
où étant réduits au défefpoir par Agatocle
Tyran de Syracufe , qui les avoit battus ,
ils facrifierent à leur dieu Saturne deux
cens d'entre les fils de leurs plus illuftres
concitoyens , afin de fe le rendre propice.
Tertullien nous apprend que cette abominable
coutume fe perpétua en Afrique , &
dura publiquement jufqu'au temps du Proconfulat
de Tibere qui fit mettre en croix
les Prêtres auteurs d'une femblable impiété.
Il eft à propos de remarquer qu'il ne
faut pas confondre ce Tibere Proconful
d'Afrique avec l'Empereur du même nom,
lequel fut fucceffeur d'Augufte . Celui dont
il eft question , eft poftérieur à ce Prince
d'environ un fiecle , & ne doit avoir vécu
que fous Adrien qui l'avoit revêtu de la
dignité Proconfulaire. Cette remarque eft
fortifiée par le témoignage de Porphyre
, de Lactance & d'Eufebe , qui rappor
tent la ceffation des facrifices humains au
temps d'Adrien , fous le regne duquel
ils furent abolis dans prefque tous les
lieux où ils étoient en ufage. Au cas qu'on
68 MERCURE DE FRANCE.
fouhaite des preuves plus directes de ce
que nous venons de dire à ce fujer , on n'a
qu'à confulter Saumaiſe ( 1 ) Henri de Valois
( 2 ) , & le P. Pagi ( 3) , qui ont fait
l'obfervation dont nous parlons , & qui
ont très- bien difcuté ce point de critique.
Si le traitement rigoureux dont on avoit
ufé en Afrique envers les Prêtres qui
avoient prêté leur ministère à de pareils
crimes , fervit d'abord à intimider les autres
, il ne put pourtant pas réprimer leur
penchant pour ces fortes de facrifices qui
fe continuerent fecrétement dans la fuite ;
& cela fe pratiquoit ainfi au commencement
du troifieme fiecle , comme le témoigne
Tertullien qui écrivoit vers ce tempsla
fon Apologétique . La victoire que ceux
de la Sicile avoient remportée fur les Carthaginois
, avoit été le fruit de l'habileté
de Gelon , & de fon expérience dans l'art
de la guerre. Auffi avoit- elle contribué à
redoubler l'affection que les Syracufains
avoit pour lui. Il avoit fçu la mériter par
fon humeur populaire , & furtout par la
fagelle avec laquelle il fe conduifoit dans
l'adminiftration des affaires de la Républi-
( 1 ) Cl. Salmafi. Not. in Spartian. ( 2 ) Henric.
Valefi. Annotation . in oration . Eufeb. de Laudib.
Conftantin. pag. 287. ( 3) Pag . Critic, in Annal.
Baron. fub ann. c. 11. n . 14. p . 12 .
DECEMBRE 1755 . 69
que , qui ne pouvoit tomber en de meilleures
mains que les fiennes. Ces motifs
réunis concoururent à affermir l'autorité
dont il jouiffoir longtems avant la défaite
de la flotte des Carthaginois, Le ſervice
important qu'il venoit de rendre à ſa patrie
, trouva dans les Syracufains un peuple
reconnoiffant qui confentit à le payer
du facrifice de fa liberté , en lui déférant
alors la royauté. Quoique le pouvoir de
Gelon fût déja très- abfolu , il lui manquoit
encore la qualité de Roi pour le confirmers
ce n'eft pas qu'il n'eût pu l'ufurper , à
l'exemple de bien d'autres , s'il avoit eu
deffein d'employer comme eux les voies
de la force & de la violence pour l'acquérir
: mais content de gouverner à Syracufe
fous le nom de Généraliffime ou de Préteur
, il ne fe mit pas fort en peine d'afpirer
à un titre qui auroit fans doute indifpofé
les efprits , & lui auroit attiré l'indignation
de fes concitoyens , s'il eût ofé
le prendre fans leur aveu , & qui d'ailleurs
n'eût pas augmenté davantage fa puiffance.
Les traits fous lefquels on nous le repréfente
dans le rang où il fe vit élevé ,
font l'éloge de fon caractere ; ce Prince ,
bien loin d'affecter la pompe qui en paroît
inféparable , & d'abufer du pouvoir attaché
à fa nouvelle dignité , fembloit ne l'a
70 MERCURE DE FRANCE.
•
voir acceptée que pour obliger fes concitoyens
, & céder à leurs inftances réitérées
qui ne purent le diſpenſer de fe foumettre
à leur volonté. C'eft pourquoi il difoit
que l'intention des Syracuſains, en lui mettant
la couronne fur la tête , avoit été de
l'engager par une faveur auffi marquée à
protéger la juftice & l'innocence. Le foin
de maintenir entr'eux la paix & l'union , &
de gagner le coeur de fes fujets par fes manieres
affables & pleines d'humanité , faifoit
fon unique occupation . C'eft ainfi que
fes vertus lui frayerent le chemin du trône,
dont perfonne ne s'étoit vu en poffeffion
depuis la mort d'Archias fondateur de
Syracufe. Ce dernier étoit né à Corinthe
& iffu de la race des Bacchiades , famille
diftinguée & puiffante dans cette ville. Une
aventure finguliere que l'on pourra voir
détaillée dans l'ouvrage , l'ayant contraint
d'abandonner les lieux de fa naiſſance , il
fe retira en Sicile , où s'étant établi avec une
colonie de fes compatriotes qui l'avoient
fuivi , il bâtit Syracufe. Après y avoir
regné plufieurs années , il fut tué par un
jeune homme pour qui il avoit eu une
tendreffe criminelle , & dont il avoit abufé
dans l'enfance : le temps où tombe la
fondation de cette ville , forme une Epoque
affez curieufe pour mériter qu'on s'arDECEMBRE.
1755. 71
rête à la déterminer conformément à la
fupputation qui réfulte d'une particularité
que fourniffent les Marbres. On touche
auffi un mot de la grandeur de Syracufe ,
qui comprenoit dans fon enceinte quatre
villes voifines l'une de l'autre , & dont
Archias n'en compofa qu'une feule. La
forme de fon gouvernement éprouva du
changement depuis la mort de celui qui en
avoit jetté les fondemens. Les Syracufains
abolirent l'Etat Monarchique pour lui fubftituer
le Démocratique qui fe maintint
fort longtems. Hippocrate Tyran de Gele,
tenta dans la fuite de leur ravir la liberté.
Après avoir réduit divers Peuples de la
Sicile fous fon obéiffance , il tourna fes armes
contre les Syracufains qu'il défit auprès
du fleuve Elore. Ceux ci n'auroient
point évité la fervitude qui les ménaçoit ,
s'ils n'avoient été fecourus des Corinthiens
& des Corcyréens qui prirent leur défenfe,
à condition qu'ils céderoient à Hippocrate
la ville de Camarine qui avoit été jufqueslà
fous leur dépendance. Dans le temps
qu'Hippocrate continuoit à faire la guerre,
il mourut devant la ville d'Hybla . Gelon ,
dont les ancêtres avoient depuis bien des
années leur établiſſement dans Gele , &
defcendu du Sacrificateur Telinès , ayant
reçu d'Hippocrate le commandement de la
72 MERCURE DE FRANCE.
cavalerie s'étoit fignalé par fon courage
dans toutes ces occafions. Les Gelois las de
fe voir opprimés par la tyrannie , refuſerent
de reconnoître pour leurs Souverains
Euclide & Cléandre , les deux fils qu'Hippocrate
avoit laiffés. Gelon , fous prétexte
de réprimer la révolte des Gelois , envahit
la domination , & en priva les enfans
d'Hippocrate , dès qu'il eut fait rentrer les
rebelles dans leur devoir. Gelon ramena
enfuite de Cafmene dans Syracufe quelques
uns de fes habitans nommés Gamores
, qui en avoient été chaffés. Les Syracufains
qui le virent approcher , livrerent
en fon pouvoir leur ville & leurs perfonnes.
On ne fçauroit dire s'ils crurent qu'il
leur feroit plus avantageux d'agir de la
forte que de s'expofer aux maux que les
fuites d'un fiege ont coutume d'occafionner.
Ce qu'il y a de vrai , c'eſt que Gelon
devint maître abfolu de cette ville fans
qu'il lui en coutât le moindre combat . Il
abandonna la principauté de Gele à fon
frere Hieron , & fe réferva celle de Syracufe
qu'il peupla de nouveaux habitans ,
& qu'il rendit plus que jamais floriffante.
Une réflexion très - naturelle porte l'Auteur
à conclure que la conduite de Gelon
en cette circonftance dément le caractere
qu'on lui attribue. Il y auroit fans doute
de
DECEMBRE 1755. 73
pour
de l'injuftice à le juger fur cette feule
action ; qui , quoiqu'elle ne foit pas à la
vérité fort honorable à fa mémoire , ne
doit pourtant point influer fur le refte de
fa vie : au moins c'eſt ce qu'on eft en droit
d'inférer du témoignage des Ecrivains de
l'antiquité qui ont parlé de lui . Il paroît
feulement par- là que Gelon , tout vertueux
qu'on nous le dépeint d'ailleurs , ne fut
pas toujours exempt de la paffion de dominer
, qui le fit ufer de perfidie envers
les héritiers légitimes , en les dépouillant
de l'autorité fouveraine , & l'engagea dans
des pratiques criminelles fatisfaire
fon ambition. Comme les Anciens qui ont
déterminé le tems de fon regne , varient
confidérablement entr'eux , lorfqu'il s'agit
d'en conftater la durée , qu'ils étendent
plus ou moins , felon la fupputation à
laquelle ils s'attachent , on infifte conféquemment
fur les contradictions apparentes
qui naiffent de la différence de leur calcul
, & afin d'être en état de les concilier
on recherche la caufe qui a produit ces
variétés. Il fuffit pour la découvrir de
comparer exactement leur rapport ,
dont
la diverfité vient de ce que le commencement
de la domination de Gelon pouvant
fe fixer à différentes dates , cela à donné
lieu à la différente maniere d'en compter
II.Vol. Ꭰ
7 MERCURE DE FRANCE.
les années. Les uns ont daté l'Epoque de
fon regne, dumoment qu'il fut maître dans
Syracufe dont les habitans s'étoient foumis
à lui ; parce qu'il y avoit un pouvoir
prefque aufli abfolu que celui qui eft affecté
à la Royauté . Les autres qui ont niarqué
les chofes avec plus de précifion , re
l'ont commencé que depuis qu'il fut proclané
Roi , titre que lui mériterent l'importance
de fes fervices & fon dévouement
au bien de la République. Nous ferions
trop longs , s'il nous falloit entrer dans
le détail de preuves qui fervent à établir
la vérité de cette remarque que nous ne
faifons qu'indiquer. C'eft pourquoi nous
aimons mieux renvoyer les Lecteurs curieux
d'approfondir les matieres de cette
nature à l'ouvrage même , où il leur fera
plus facile de prendre une idée jufte &
précife des calculs qui accompagnent cette
difcuffion chronologique. Gelon mourut
après avoir gouverné Syracufe fept
ans , avec la qualité de Roi. Il laiffa pour
fon fucceffeur Hieron , le plus âgé de fes
deux freres qui reftoient. Il ordonna en
mourant , à Damareté fa femme & fille de
Theron Tyran d'Agrigente , d'époufer
Polyzele qui fut pourvu du commandement
de l'armée , que l'on avoit fans doute
foin de tenir toujours prête à marcher
DECEMBRE. 1755- 75
en cas que le peuple de Syracufe fût inquieté
par fes voifins , ou attaqué par
des nations étrangeres. Hieron parvenu
à jouir de la Royauté , fe comporta bien
différemment de fon prédéceffeur. Il hérita
du rang de fon frere , mais non pas
de fes vertus . Il étoit avare , violent &
auffi éloigné de la probité de Gelon que
de fa candeur. Son humeur cruelle &
fanguinaire n'auroit pas manqué d'exciter
un foulevement général parmi les Syracufains
, fi le fouvenir des bienfaits de Gelon
, dont la mémoire leur étoit par conféquent
très -chere n'eût été un motif
capable de les retenir. Les foupçons & la
défiance , vices inféparables d'une conduite
tyrannique , l'armerent contre fes propres
fujets , dont il craignoit les complots,
Il s'imagina que pour mettre fa vie en fureté
, la force feroit une voie moins douteufe
que leur affection qu'il auroit fallu
captiver. Il leva pour cet effet des troupes
mercenaires , & compofa fa garde de
foldats étrangers. Comme il s'apperçut de
l'attachement des Syracufains pour Polyzele
qu'ils cheriffoient autant qu'ils le
haïffoient , ce fut affez pour lui faire foupçonner
fon frere d'afpirer à la Royauté , &
pour lui rendre toutes fes démarches fufpectes.
Il ne vit plus en lui qu'un rival
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
dangereux , qu'il étoit de fon intérêt de
perdre. Un événement parut favorable à
les deffeins . Il s'agiffoit de prendre la défenfe
des Sybarites qui avoient imploré
fon fecours contre les Crotoniates, par qui
ils étoient affiégés . Il faifit cette occafion
de fe défaire de fon frere qui étant chargé
du commandement de l'armée , reçut ordre
de lui de les aller fecourir.
Il avoit , felon toutes les apparences ,
travaillé aux moyens de le faire périr dans
le combat . Au moins c'eft ce que crut
Polyzele qui , pénétrant fes intentions , &
connoiffant d'ailleurs fa jaloufie , refuſa
d'obeir. Hieron irrité de fe voir fruftré
dans fes projets , éclata en menaces. Polyzele
n'auroit certainement pas tardé à
éprouver les effets de fon reffentiment ,
s'il n'avoit pris le parti de s'en garantir
en fe refugiant à la Cour de Theron dont
il avoit épousé la fille . Il n'en fallut pas
davantage pour brouiller ces deux Princes
, qui auparavant étoient amis . Hieron
reclama Polyzele comme un rebelle qu'il
vouloit punir , & fut indigné de ce que le
Roi d'Agrigente lui donnoit une retraite
dans fes Etats. D'un autre côté , la violence
que l'on faifoit à Polyzele , touchoit
trop Theron pour ne pas l'engager à foutenir
la cauſe de ſon gendre , & à le déDECEMBRE.
1755, 77
fendre des injuftes pourfuites de fon frere.
On fe difpofoit déja de part & d'autre à
la guerre , lorfque Hieron tomba dangereufement
malade . Ce qu'il y a de fingulier
, c'eft que cette maladie toute fâcheufe
qu'elle devoit être pour ce Prince , lui
fut pourtant néceffaire , puifqu'elle occafionna
un changement dans fa perfonne ,
auquel on n'avoit pas lieu de s'attendre.
Pour adoucir l'ennui que lui caufoit la
longueur de fa convalefcence , il invita
par fes largeffes les plus fameux Poëtes de
fon tems à fe rendre auprès de lui . Il efperoit
trouver dans leurs entretiens un remede
à fes chagrins domeftiques. On peut
croire que Simonide , de qui Pindare luimême
avoit appris les principes de fon
art , ne fut pas oublié dans le nombre de
ceux qu'Hieron attira à fa Cour. Il fut celui
qui fçut le mieux s'infinuer dans l'efprit
de ce Prince , & obtenir fa confiance.
Ce Prince eut l'obligation au commerce
qu'il lia avec les Sçavans qu'il avoit
fait venir , d'avoir poli fes moeurs & orné
fon efprit qui étoit naturellement capable
des plus grandes chofes , mais qu'une
application continuelle aux exercices militaires
ne lui avoit pas permis jufques là
de cultiver. Il profita beaucoup dans les
fréquentes converfations qu'il avoit avec
D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
Simonide . Elles furent autant de leçons
qui lui infpirerent l'amour de la vertu , &
l'accoutumerent par dégrés à en remplir
les devoirs . Elles lui firent ouvrir les yeux
fur fes égaremens , & fentir toute l'injuftice
de la guerre qu'il alloit fe mettre fur
les bras . Les confeils de notre Poëte lui furent
d'une grande reffource pour tourner
les chofes vers la pacification . Voici de
quoi il eft queftion. Theron ayant donné
Thrafydée fon fils pour maître aux Himerens
, celui-ci rendit fa domination infupportable
par fon orgueil & par fes violences
, qui les contraignirent de fe foulever
contre lui . Ils n'oferent fe plaindre de fa
conduite à Theron , parce qu'ils craignirent
que l'oppreflion devînt encore plus
forte , en cas que le pere fe montrât juge
peu équitable dans la caufe de fon fils.
C'est pourquoi ils fe déterminerent à envoyer
des Députés à Hieron pour lui offrir
du fecours contre Theron , & lui déclarer
en même tems qu'ils fouhaitoient à l'avcnir
dépendre de lui . Cette conjoncture
fournir à Simonide les moyens de remettre
la paix entre les deux Princes , & de faire
l'office de médiateur. Ce fut par fes avis
que Hieron inftruifit le Roi d'Agrigente
du complot formé par les habitans d'Himere
, & l'avertit de prendre fes mesures
pour le faire avorter.
DECEMBRE. 1755. 79
La reconnoiffance de Theron fut égale
à la générosité du procedé d'Hieron , avec
qui il ne fongea plus qu'à fe réconcilier ,
& leurs démêlés mutuels furent dès- lors
pacifiés. Hieron , pour affermir davantage
cette union , époufa la foeur de ce Prince .
Il rendit fon amitié à Polyzele , & les deux
freres vécurent depuis en bonne intelligence.
« Hieron commença ( dit l'Auteur )
à facrifier fes intérêts au bien public. Il
38
ne s'occupa plus que du foin d'acquerir,
» à l'exemple de Gelon , par fes manieres
» affables & par fa clémence , le coeur &
» l'eftime de fes fujets . Ses libéralités qu'ils
» éprouverent dans la fuite , effacerent
» entierement de leur mémoire les traits
" d'avarice qu'ils avoient d'abord remar-
» qués en lui . Sa Cour devint l'afyle des
» fciences , par la protection qu'il accor-
» doit aux perfonnes qui les cultivoient
» avec fuccès. Il montroit plus d'ardeur à
» les prévenir par des récompenfes , que
» les autres n'en avoient à les obtenir.
و د
L'Auteur accompagne fon récit de cette
réflexion qui fe préfente naturellement .
» Comme il réjaillit autant de gloire fur
le Prince qui répand fes bienfaits , que
» fur le particulier qui les reçoit , com-
" bien de Souverains ne font un accueil
» favorable au mérite , peut - être moins
Div
80 MERCURE DE FRANCE .
"3
» pour l'honorer , que pour fatisfaire euxmêmes
leur vanité ! Si l'on compare cet-
» te derniere conduite d'Hieron avec celle
qu'il avoit tenue en premier lieu , on
» fera furpris d'un contrafte auffi frappant.
Il devoit du moins avoir un fond de
» vertu ; car les fciences toutes feules ne
produifent point de pareils changemens.
» Elles perfectionnent à la vérité un heu-
» reux naturel ; mais il eft rare qu'elles
» réforment un coeur vicieux . >>
ود
Nous avons déja infinué quelque chofe
de l'avarice de Simonide . On peut affurer
qu'il n'y a point d'endroit où elle parut
plus à découvert qu'à la Cour d'Hieron .
Elle s'eft caractérisée jufques dans les reparties
qu'on lui attribue . Nous allons citer
quelques - unes de celles que l'on a recueillies.
On apprend d'Ariftote que la
femme d'Hieron ayant demandé à ce Poëte
, lequel étoit le plus à défirer , d'être riche
on fçavant ? il répondit , qu'il préferoit les
richeſſes , puisqu'on ne voyoit tous les jours
à la porte de riches que des fçavans . Hieron
avoit donné ordre qu'on lui fournît
chaque jour les provifions néceffaires pour
le faire vivre dans l'abondance , & Simonide
pouffoit l'épargne jufqu'à en vendre
la principale partie. Lorfqu'on voulut fçavoir
pourquoi il fe comportoit de la forte.
DECEMBRE. 1755. 81
C'est ( reprit- il auffi - tôt ) pour montrer en
public la magnificence du Prince , & ma
grande frugalité. Cette réponſe paroit à
M. Bayle un pauvre fubterfuge , & l'on
ne peut nier que fa remarque ne foit jufte.
Mais c'eft affez l'ordinaire des Beaux-
Efprits de payer de traits ingénieux pour
excufer les défauts qui choquent en eux
& fur lefquels on les preffe de s'expliquer ,
quand ils n'ont point de bonnes raifons à
alléguer pour leur juftification. Toutes
les fois que l'avarice infatiable de ce Poëte
l'expofoit à des railleries & à des reproches
, il avoit fon excufe prête , en difant
, qu'il aimoit mieux enrichir fes ennemis
après fa mort , qu'avoir besoin de fes
amis pendant fa vie. Auffi n'étoit - il rien
moins que difpofé à écrire gratuitement :
c'eft ce qu'il fit fentir à un homme qui
l'avoit follicité à compofer des vers à fa
louange , en fe contentant de l'affurer qu'il
lui en auroit des obligations infinies. Une
pareille propofition fatisfit peu Simonide ,
qui lui répondit , qu'il avoit chez lui deux
caffettes , l'une pour les payemens qu'il exigeoit,
& l'autre pour les obligations qu'on pouvoit
lui avoir, que la premiere reftoit toujours
vuide , au lieu que celle- ci ne ceffoit jamais
d'être pleine. On conçoit aifément que fon
humeur intéreffée devoit rendre fa plume
Dv
82 MERCURE DE FRANCE.
fort venale . Ce qu'il y a de certain , c'est
qu'il a la réputation d'avoir été le premier
des Poëtes Grecs qui ayent mis les Mufes
à louage. On ne fçauroit difconvenir que
cette tache n'obfcurciffe la gloire qu'il s'eft
acquife par la beauté de fon génie. L'indigne
trafic qu'il faifoit de fes ouvrages
donna naiffance à un proverbe honteux à
fa mémoire . Il fuffifoit que des vers fuffent
vendus au plus offrant pour porter le nom
de vers de Simonide. Comme le mot grec
dont fe font fervis des Auteurs anciens ,
pour exprimer l'avarice de Simonide , reçoit
des acceptions différentes , felon l'ufage
auquel on l'applique , il a induit en
erreur Lilio Giraldi , qui à attaché à ce terme
une fignification contraire à fon analogie
, quelle que foit la racine d'où on
veuille le dériver , & dont , à plus forte
raifon , il ne peut être fufceptible dans
l'occafion où il fe trouve employé. C'eſt
ce qui eft fpécifié plus particuliérement
dans l'ouvrage auquel il faut recourir , fi
l'on fouhaite s'en inftruire. Nous ajouterons
encore à ce que nous venons de dire
de ce Poëte , une circonftance qui dévoile
entierement l'exceffive paffion qu'il avoit
de thefaurifer. Un Athlete vainqueur à la
courfe des Mules , ayant voulu l'engager
a célébrer la victoire , lui offroit une fomDECEMBRE.
1755 .
83
me trop modique
, Simonide
refufa de le
fatisfaire
fur fa demande
, fous prétexte
qu'il
à un homme
comme lui
conviendroit
peu
de louer des Mules . Mais l'autre ayant pre- pofé un prix raifonnable
, notre Poëte
confentit
à faire l'éloge de ces Mules, qu'il
qualifia de filles de chevaux
aux pieds légers, expreffion
emphatique
qui a été défapprouvée
avec juftice par des Critiques
. Nous ne croyons
pas devoir nous arrêter à une
autre repartie
à peu-près du même genre, qui lui eft attribuée
par Tzetzes
, Auteur
peu exact en fait de narration
hiftorique
, parce qu'elle porte fur une fuppofition
évidemment
fauffe qui rend fon récit fufpect
, pour ne rien dire de plus. Il faut
confulter
l'ouvrage
pour avoir une pleine
conviction
de ce que nous remarquons
à ce fujet. Simonide
poffeda jufqu'à la mort
les bonnes graces d'Hieron
, dans lefquelles
il étoit entré fort avant . Il ne fut point confideré
à la Cour comme
un homme
dont le talent confiftoit
uniquement
à faire
des vers , & à donner
quelques
leçons
de morale ; ce Prince le jugea capable
de l'aider de fes confeils
dans le gouverne- ment des affaires , & il eut lieu de s'en louer
dans plus d'une occafion
. Auffi s'ouvroitil
familiérement
à ce Poëte , dont il connoiffoit
la prudence
, & il ne faifoit au-
Dvj
84 MERCURE DE FRANCE.
cune difficulté de lui communiquer fes
penfées les plus fecrétes. Les entretiens
qu'ils avoient enſemble là - deffus , ont fans
doute fourni à Xenophon le fujet d'un
Dialogue de fa façon , où les introduifant
l'un & l'autre pour interlocuteurs , il produit
lui-même fous ces noms empruntés ,
fes réflexions politiques. C'est une excellente
piece qui renferme un parallele entre
la condition des Rois & celle des Particuliers.
Comme Hieron avoit paffé par ces
deux états , cet ingénieux Ecrivain ne pouvoit
choifir perfonne qui fût censé être
mieux à portée que ce Prince d'en apprécier
les différences. La maniere dont il
fait parler Simonide , eft analogue au caractere
de ce Poëte qui foutient par la
folidité des avis qu'Hieron reçoit de lui ,
la réputation de fage qu'il a méritée
par l'honnêteté de fes moeurs : En effet ,
quelques légeres taches répandues fur fa
vie , que l'on devroit taxer plutôt de foibleffes
inféparables de l'humanité , ne
pourroient balancer toutes les belles qualités
que la nature lui avoit accordées , s'il
n'avoit témoigné dans fes actions un penchant
trop marqué pour l'avarice la plus
fordide , vice fi honteux qu'il fuffit lui
feul pour diminuer l'éclat des vertus qui
l'ont rendu d'ailleurs recommandable.
DECEMBRE. 1755 . 85
da ce
que
Les fréquentes converfations d'Hieron
& de Simonide ne rouloient point feulement
fur des matieres de pure politique ;
elles avoient encore pour objet l'examen
des queftions les plus philofophiques . C'eſt
ce qui paroît par la célebre réponſe que
notre Poëte fit à ce Prince , qui lui demanc'étoit
que Dien ? Il faut convenir
que la queftion étoit des plus épineufes ,
& par conféquent très- propre à embarraffer.
Auffi Simonide ne manqua pas de
prétexte pour juftifier l'impuiffance où il
fe voyoit d'y fatisfaire fur le champ , &
il obtint du tems pour y rêver plus à fon
aiſe. Le terme étant expiré , Hieron étonné
de tous les délais dont ce Poëte ufoit
pour éluder l'explication qu'on exigeoit
de lui , en voulut apprendre la caufe . Simonide
avoua ingénuement , que plus il
approfondiffoit la chofe , plus elle lui fembloit
difficile à réfoudre.
Si l'on inféroit de fa réponſe à Hieron ,
que ce Poëte avoit formé quelque doute
fur l'existence d'un Etre Suprême, ce feroit
non-feulement étendre la conclufion beaucoup
plus loin que ne l'eft la prémiffe ; mais
ce feroit déduire une conféquence trèsfauffe.
Car Simonide étoit fi peu porté à
nier qu'il y eût une Divinité , que jamais.
Poëte Payen n'a peut -être eu une perfuaS6
MERCURE DE FRANCE.
fion plus vive des effets de fa puiffance ;
c'est ce que témoignent affez les fragmens
qui nous reftent de fes Poélies , & principalement
quelques vers de lui , qui font
cités par Théophile d'Antioche . « Il y eft
dit , qu'il n'arrive aux hommes aucun
" mal inopiné : que Dieu fait en un feul
» moment changer de face à toutes chofes,
» & que perfonne ne fçauroit fe flatter
d'acquérir la vertu fans une affiftance
» particuliere de fa part ».
Simonide termina fa vie à l'âge de quatre
-vingt-dix ans , dont il paffa les trois
derniers à la Cour d'Hieron. Le tombeau
qu'on lui avoit élevé à Syracufe , fut dans
la fuite du temps démoli par un Général
des Agrigentins , appellé Phoenix , qui en
fit fervir les matériaux à la conftruction
d'une tour. On marque le temps dont fa
mort précede celle d'Hieron , & pour le
conftater d'une maniere préciſe , il a fallu
néceffairement fixer celui où tombe le
commencement & la fin du regne de cè
Prince , duquel on détermine conféquemment
la durée. On fent bien que tout celá
eft accompagné de détails chronologiques
dans lesquels nous évitons ici de nous engager
parce qu'ils n'intéreffent qu'un
très -petit nombre de Sçavans exercés à ce
genre d'étude. L'Auteur conduit plus loin
DECEMBRE. 1755. $7
que la mort de notre Poëte , le fil de fa
narration qui offre en raccourci l'hiftoire
de Syracufe . Il parcourt avec rapidité les
révolutions qui arriverent à cette République
depuis l'expulfion de Thrafybule
frere & fucceffeur d'Hieron , que fa conduite
violente avoit fait chaffer de Syra--
cufe , jufqu'au temps qu'elle éprouva le
fort ordinaire aux Villes que les Romain's
foumettoient
à leurs armes . Comme le récit
de ces chofes femble au premier coup
d'oeil ne tenir en aucune façon au plan général
de l'Ouvrage , on ne manquera pas
de le trouver abfolument hors d'oeuvre.
En tout cas , l'Auteur a prévenu lui-même
l'objection qui peut avoir lieu . «< Ayant ,
» dit-il , donné la plus grande partie de
» l'histoire de cette fameufe République ,
» que j'ai eu occafion de prendre dès fon
» origine , je me ferois reproché mon peu
» d'attention à procurer au Lecteur une
» entiere fatisfaction , fi je n'avois rendu
fon inftruction complette , en mettant
» devant fes yeux un précis de la fuite
» des affaires de Syracufe , jufqu'au temps
» qu'elle tomba au pouvoir des Romains ,
"
"
qui l'affujettirent à leur Empire. Je pen-
» fe avoir été d'autant plus fondé à le
faire , qu'un des derniers de ceux qui
ont gouverné defpotiquement en cette
Ville , étoit defcendu de Gélon , &
1
88 MERCURE DE FRANCE.
و ر
porté le nom d'Hieron , ainfi que le
» frere de ce Prince. Il marcha fi parfaite-
» tement fur les traces du premier , que
» de Préteur qu'il étoit auparavant à Sy-
» racufe , il s'ouvrit également par fes
» vertus un chemin à la royauté. Il eft
» furtout célebre par fes démêlés avec les
» Romains qui le défirent plus d'une fois :
» ce qui l'obligea de contracter avec eux
» une alliance dans laquelle il perfifta le
» refte de fes jours . Il étoit donc naturel
» de toucher légerement ce qui regarde ce
» Monarque de qui l'hiftoire ne doit pas
» être détachée de celle de fes Ancêtres ,
» dont il n'a point démenti les belles actions.
Enfin quand on trouveroit que
» la relation de ces chofes fort des bornes
» que mon principal fujet me prefcrivoit ,
» s'il réfulte pour le Lecteur quelque avan-
» tage de voir réunies dans un feul point de
» vue toutes les différentes révolutions
particulieres à l'état de cette Républi-
» que , depuis l'époque de fa fondation ,
jufqu'à celle de fa ruine ; c'eft lui feul
» qui fera mon apologie
"3
L'Auteur , après avoir fait l'hiftoire de
Simonide & celle de fon Siecle , paffe enfuite
au détail de fes Poéfies. Quoiqu'il en
eût compofé un grand nombre , il en refte
à peine des fragmens qui font comme des
débris échappés aux injures du temps. Ils
DECEMBRE. 1755 . 89
ont été recueillis par Fulvius Urfinus , &
en partie par Leo Allatius. Le premier les
a accompagnés de notes de fa façon . Il
n'eftfouvent parvenu jufqu'à nous que les
titres de plufieurs de ces Poéfies qui ont
tranfmis avec honneur le nom de Simonide
à la postérité. Les perfonnes curieufes
de les connoître , n'auront qu'à recourir
à la Bibliotheque Grecque du fçavant
M. Fabricius. Comme fon objet principal
eft d'y offrir une notice des ouvrages
des Auteurs Grecs , & d'y détailler les circonftances
qui en dépendent , il a dreffé
avec fon exactitude ordinaire un catalogue
de toutes les différentes fortes de Poëmes
qu'avoit écrits Simonide , autant qu'il
a pu en avoir connoiffance , en feuilletant
ceux d'entre les Anciens qui ont eu occafion
de les indiquer , lorfqu'ils ont cité des
vers de ce Poëte . On n'a pas cru devoir
s'arrêter dans cette Hiftoire à ces fortes de
détails , dont on ne tire d'autre fruit que
celui de fatisfaire fa curiofité. Ils peuvent
être fupportables en Latin , où l'on n'affecte
pas la même délicateffe qu'en notre Langue
, lorfqu'il s'agit de chofes auffi feches :
elles caufent de l'ennui & du dégout au
Lecteur François qui s'attend à des inftructions
plus folides. Quand on confidere la
perte de beaucoup de bons ouvrages que
90 MERCURE DE FRANCE.
le temps nous a ravis , tandis qu'il a épargné
tant de foibles productions qui , bien
loin d'être enviées , ne méritoient pas même
de voir le jour , on ne fçauroit s'empêcher
d'avouer que c'eft -là un de ces caprices du
fort qui prend plaifir à fe jouer de tous les
moyens que l'induftrie humaine peut imaginer
pour fe garantir de fes injuftices.
Si on demande à l'Auteur pourquoi il ne
s'eft point fait un devoir de traduire en
notre langue ces fragmens poétiques , ( car
quelques imparfaits que foient les morceaux
qu'ils renferment , ils ferviroient du
moins à donner une idée de la beauté du
génie de Simonide ) il répondra que la
défunion des parties qui forment l'enchaînement
du difcours , rend trop difparates les
chofes qui font énoncées dans les vers de
ce Poëte : comme elles n'ont aucune relation
les unes avec les autres , elles font par
cela même incapables d'offrir un fens fuivi
; « de forte que ce feroit , ( dit-il , ) per-
» dre fes peines , que d'expofer ces frag-
» mens en l'état actuel où ils font , fous
les yeux du Lecteur François qui aime
qu'on ne lui préfente que des idées bien
afforties , & parfaitement liées enſem-
» ble . On trouve dans un recueil qu'on
a fait de ces fragmens , deux pieces écrites
en vers ïambes , qui ont été mises à ce
DECEMBRE. 1755. 91
qu'il paroît , fur le compre de notre Simo
nide : c'eft ce qu'il y a de plus entier de
tout ce qui eft venu jufqu'à nous de fes
Poéfies. L'une roule fur le peu de durée de
la vie humaine , & l'autre eft une efpece
de fatyre ridicule contre les femmes , où
F'on ne produit que des injures groffieres
pour reprendre les défauts qu'on peut leur
reprocher. On y fait une application continuelle
des vices de ce fexe , aux diverfes
propriétés attachées à la nature des animaux
defquels on feint qu'il a été formé.
On y fuppofe que l'origine de l'ame des
femmes eft différente felon la diverfité de
leur humeur ; que l'ame des unes est tirée
d'un cheval , ou d'un renard , ou d'un finge
, 8 que celle des autres vient de la
terre & de la mer. Elien cite un vers qui
a rapport aux femmes qui aiment la parure.
On reconnoît difficilement Simonide
à ces traits qui font indignes de lui , &
affurément certe piece n'eft pas marquée
au coin qui caractérife communement fes
productions. Enfin il eft inconteſtable que
ces deux Poëmes n'appartiennent en aucune
maniere au Simonide dont on écrit
la vie; puifque les Anciens ne nous appren
nent point qu'il fe foit jamais exercé dans
ce genre de poéfie . Il les faut reftituer à
un autre Simonide qui a précédé le nôtre
92 MERCURE DE FRANCE.
de plus de deux fiecles. C'est lui qui doit
en être regardé comme le véritable auteur.
Il ne feroit pas étonnant que l'identité de
nom eût fait confondre enfemble ces deux
Poëtes , qui font du refte très- différens l'un
de l'autre. C'est ce que l'on confirme par
une preuve que fournit le témoignage des
Anciens qui ont pris foin de les diftinguer,
l'un , par la qualité de Poëte Lyrique , &
l'autre , par celle de Poëte Iambique. Celui
qui eft renommé dans l'antiquité par la
compofition de fes ïambes , étoit né à
Minoa , ville de l'ifle Amorgos. Suidas le
dit fils d'un certain Crinée qui ne nous
eft pas autrement connu . Ses travaux poétiques
ont eu le même fort que ceux de
notre Simonide. Il n'en fubfifte plus que
des fragmens qui confiftent uniquement
en ces deux poëmes dont nous venons de
parler , & en quelques vers détachés qui
nous ont été confervés par Athénée , Galien
, Clément d'Alexandrie & Stobée .
On recherche le temps où il vivoit ; &
comme une date que produit Suidas , conconcourt
à le déterminer par celle de la
ruine de Troye , l'Auteur piend de-là occafion
d'entrer dans un examen chronologique
des différentes Epoques que les Anciens
affignent à la prife de cette Ville.
Nous nous bornerons à en expofer ici le
DECEMBRE . 1755 . +3
"
"3
réſultat qu'il en donne lui - même dans fa
préface. Quelque foit le calcul auquel on
veuille s'attacher , « il eft conftant , (dit-il)
» que celui du LexicographeGrec eft fautif,
» à moins qu'on ne fubftitue dans fon
» texteune lettre numérale à l'autre , ainfi
que Voffius l'a parfaitement obfervé. Il
»y a d'autant plus d'apparence qu'il aura
fouffert en cela de l'inadvertance des
Copiftes qui font fujets à commettre de
» femblables mépriſes ; que la validité de
» la leçon qu'on propofe fe peut inférer
» d'un paffage formel qui fe tire de Tatien.
C'eft par-là feulement qu'on vient à bout
» de fauver la contradiction fenfible qui
» naîtroit de fon témoignage , & de celui
» de quelques - uns des Anciens , qui font
» ce Simonide contemporain d'Archiloque
, & par conféquent le renvoyent
» bien en- deça du fiecle où il le place.
» Comme il s'accorde à dire qu'Archilo-
» que fleuriffoit fous Gygès Roi de Lydie,
» dans la perfonne duquel commence la
» Dynaſtie des Mermnades , il s'enfuit de-
>> là que le temps du Simonide en queftion
»fe trouve étroitement lié à celui du regne
» de ce Prince & de fes fucceffeurs. C'eſt
pourquoi il réfulte des moyens que j'ai
employés pour fixer l'un par l'autre , une
» difcuffion qui m'a paru propre à répan-
"
39
94 MERCURE DE FRANCE.
» dre une nouvelle clarté fur la Chronolo-
» gie des Rois de Lydie ». Nous ajouterons
que la matiere eft affez importante
par elle-même pour fixer la curiofité des
Sçavans que leur propre expérience a mis
en état de fe convaincre de l'obſcurité qui
regne fur cette partie de l'Hiftoire ancienne.
La maniere avantageufe dont on nous
parle du Simonide fameux par fes productions
Lyriques , ne permet pas d'hésiter à
le placer au rang des meilleuts Poëtes de
l'Antiquité ce qu'on ne fçauroit dire
également de celui qui a écrit des vers
iambes. Il eft certain qu'il n'a pas joui de
la même célébrité , & que notre Simonide
l'emporte à tous égards fur l'autre. D'ailleurs
fon talent s'étendoit plus loin qu'à
faire des vers. C'est ce qu'on a été à portée
de voir plus d'une fois dans le cours
de cet Extrait. Cela paroît encore par l'invention
des quatre Lettres Grecques ( ou
,, » & , qui lui eft communément
attribuée. Il faut pourtant avouer qu'elle
lui eft conteſtée par quelques- uns qui en
font honneur à Epicharme né en Sicile .
Tzetzes balance même auquel des deux il
doit la rapporter , ou à notre Simonide ,
ou à Simonide le Samien qu'il dit être fils
d'un certain Amorgus. Il n'eft pas douteux
que ce dernier ne foit le même que
DECEMBRE. 1755.
95
le Poëte iambique de ce nom , à qui quelques
anciens Ecrivains donnent Samos
pour patrie , quoique le plus grand nombre
le faffe naître à Amorgos . Il n'eft pas
difficile de s'appercevoir de la méprife
grolliere de Tzetzes , qui transforme le
nom du lieu de la naiffance de ce Simonide
, en celui du pere de ce Poëte. On
n'infifte point fur cesLettres qui auroient
pu fournir le fujet d'une difcuffion , fi
Scaliger , Saumaife , Samuel Petit , Voffius
, Bochart , Ezéchiel Spanheim , Etienne
Morin , & le P. Montfaucon , n'avoient
déja épuifé tout ce que l'on peut produire
fur l'origine de l'Alphabeth Grec. On a
cru qu'il étoit plus à propos de renvoyer
à ces doctes Critiques , en citant au bas
de la page les endroits de leurs ouvrages ,
où ils ont traité cette matiere , que de redire
en gros des chofes qu'ils ont fi bien approfondies
en détail . Notre Simonide paffe
encore pour avoir ajouté une huitième
corde à la Lyre dont il fe propofa par- là
de perfectionner l'ufage , comme nous
l'apprenons expreffément de Pline . On
trouve parmi les fragmens de fes Poéfies
quelques vers qui ont été allégués par Platon
, Lucien , Athenée , Clément d'Alexandrie
, & Théodoret. Ils valent bien
la peine d'être cités pour leur fingularité.
96 MERCURE DE FRANCE.
Leur objet eft de définir quels font les biens
préférables de la vie. Voici ce qu'ils renferment.
« De tous les biens dont les hommes
peuvent jouir , le premier eft la fan-
»té , le fecond la beauté , le troiſieme les
richeffes amaffées fans fraude , & le
quatrieme la jeuneſſe qu'on paffe avec
» fes amis ».
22.
De tous les ouvrages que Simonide
avoit compofés , il n'y en a point afſurément
qui l'ait plus illuftré , & lui ait attiré
plus de louanges des Anciens , que ceux
qui portoient le titre de Threnes ou de
Lamentations. Ce font elles que Catulle
défigne par cette expreffion , mæftius lacrymis
Simonideis. Horace les a également en
vue , lorfqu'il dit pour repréfenter des
Mufes plaintives , Cea retractes munera
Nama. Son talent principal étoit d'émouvoir
la pitié ; & l'on peut affurer qu'il excelloit
dans le genre pathétique. Au moins
c'est l'aveu que fait Denys d'Halicarnaffe ,
qui le préfere à tous les Poëtes qui avoient
travaillé dans la même partie , après l'avoir
d'ailleurs regardé comme un modele
dans le choix des mots. La leçon de cet
endroit du Traité de l'Auteur Grec dont
on cite les paroles , eft d'autant plus défectueufe
, qu'elle forme un fens tout contraire
à celui que cet ancien Critique veut
exprimer.
DECEMBRE. 1755. 97
exprimer. Cela paroît avoir été occafionné
par la tranfpofition de deux mots qu'il s'agit
de remettre à la place qui leur eft propre
, pour réduire l'énoncé de la phraſe
grecque à un fens naturel & raifonnable.
C'est ce que l'Hiftorien a entrepris dans
une note dont le but est de rectifier ce paffage
qui a été étrangement altéré par l'inadvertence
des Copiftes. Le jugement que
Quintilien porte de Simonide confirme
celui de Denys d'Halicarnaffe , qui rapporte
un morceau d'une de ces Lamentations
de notre Poëte. Danaë déplorant fes malheurs
en faifoit le fujer . On fçait que fuivant
la fable , cette Princeffe infortunée
fut enfermée par l'ordre d'Acrifius fon
pere , dans un coffre d'airain avec l'enfant
qu'elle avoit mis au jour pour être jettée
dans la mer. Simonide fuppofe que dans
le temps qu'elle erroit au gré des vents &
des flots , elle parla en ces termes à Perfée.
" O mon fils , de combien de maux tà
» mere eft accablée . Tu te mets peu en
peine du fifflement des vents , & de l'im-
» pétuofité des vagues qui roulent fur ta
» tête : Ah ! fi tu pouvois connoître la
grandeur du péril qui nous menace , tu
prêterois fans doute l'oreille à mes dif-
» cours. Mais non . Dors, cher enfant , dors ,
je l'ordonne. Ainfi que lui, puiffiez- vous
"
"
11. Vol. E
98 MERCURE DE FRANCE.
éprouver le même calme , flots d'une
» mer agitée , & vous auffi mes maux dont
la mefure ne fçauroit être comblée » .
C'eft relativement à ce don d'attendrir
que Grotius a cru pouvoir lui comparer le
Prophéte Jéremie. Ces fortes de paralleles
qu'on établit entre des Ecrivains Sacrés
& des Auteurs Profanes , femblent avoir
d'abord quelque chofe de choquant : mais
pour peu qu'on veuille faire un moment
abstraction du caractere de prophéte qui
appartient à ce dernier , & qui par conféquent
le met hors de toute comparaifon
avec un Poëte Payen , il ne fera plus queftion
que de les envisager l'un & l'autre du
côté du mérite perfonnel . On ne pourra
s'empêcher pour lors de convenit que le
parallele ne foit jufte . En effet , on ne doit
pas ignorer que Jéremie ait réuni toutes
les qualités effentielles à la poéfie dans fes
Lamentations , qui offrent le tableau le plus
touchant de la défolation & de la ruine
de Jérutalem .
Simonide ne réuffiffoit pas moins dans
la peinture des images ; c'eft le témoignage
que lui rend Longin , ce célebre Critique
de l'antiquité , dont la déciſion eſt
d'un fi grand poids en pareil cas . Aucun
Poëte n'avoit , felon ce Rhéteur , décrit
plus vivement l'apparition d'Achille fur
DECEMBRE. 1755. 99
fon tombeau , dans le tems que les Grecs
fe préparoient à partir . Nous finirons par
dire que la douceur qui regnoit dans fes
vers ,l'avoit fait furnommer Melicerie , &
cependant il avoit employé en écrivant le-
Dialecte Dorique , qui paroît être le moins
fufceptible de cette douceur qui caractérifoit
fes Poéfies.
On a renvoyé à la fin de cette Hiſtoire
deux Remarques qui valent deux Differtations
: Quoiqu'elles ne femblent avoir
qu'une liaifon fort indirecte avec fon
plan , elles ne laiffent pas de fervir d'éclairciffement
à deux endroits de fon texte .
L'une eft deftinée à examiner fi le nom de
Jao cité dans un paffage de Porphyre que
l'on rapporte , eft le même que celui de
Jehovah ufité particuliérement chez les
Juifs pour défigner Dieu : A cet égard la
chofe eft hors de conteftation. Il s'agit
feulement de fçavoir laquelle de ces deux
différentes prononciations attachées à un
même nom , doit être réputée pour l'anciemne
, & par conféquent pour la véritable.
C'est une matiere qui a déja exercé
d'habiles Critiques , tels que Genebrard ,
Fuller , Louis Cappel , Drufius , Sixtinus
'Amama , Buxtorfe le fils , Gataker & Leufden.
Cette queftion entraîne néceffairement
dans une difcuffion grammaticale ,
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
qui n'est à portée d'être bien entendue que
des perfonnes qui ont acquis quelque intelligence
de l'Hébreu . On a mis en un,
caractere lifible pour tout le monde les
paffages qu'on a été obligé de produire
dans cette Langue , & cela pour des motifs
que l'Auteur a eu foin d'expliquer dans
fa préface. Les Sçavans fe partagent fur
çet article. Les uns, comme Cappel, Walton
& M. Le Clerc fe déclarent pour la
prononciation de Jao ou Jauoh , & rejertent
celle de Jehovah , qu'ils difent n'avoir
prévalu que depuis la ponctuation de
la Maffore , d'après laquelle Galatin Ecriyain
du feizieme fiecle , a le premier introduit
parmi nous cette Leçon du nom de
Dieu , qui eft actuellement la feule accréditée
. Ils penfent être d'autant plus difpenfés
d'acquiefcer à l'autorité de la Maffore
, qu'ils la combattent par des raifons
que leur fournit la nouveauté de fon invention
, qui , felon la plupart d'entr'eux ,
ne remonte pas au - delà du fixieme fiecle ,
& dont quelques - uns reculent l'époque
jufqu'au onzieme. Il y en a d'autres au
contraire qui demeurent attachés à la Lede
Jehovah dont ils foutiennent la validité
, parce qu'elle leur paroît beaucoup
mieux conferver l'analogie de l'Hébreu ;
ils s'efforcent de la défendre contre toutes
çon
DECEMBRE. 1755. ioi
les objections qui peuvent avoir lieu , &
ils ne balancent pas à croire que les Grecs
à qui les Phéniciens avoient tranfmis ce
nom , ne l'ayent ainfi altéré par une maniere
défectueuse de le prononcer. Il faut
avouer qu'ils font valoir des argumens (pécieux
pour fortifier leur opinion : cependant
, comme ce n'eft point ici un fujer
qui foit capable de recevoir ce dégré de
certitude que communiquent des preuves
qui mettent l'état des chofes dans la derniere
évidence , on ne doit s'attendre qu'à de
fimples conjectures qui ont de part & d'autre
une égale probabilité : ainfi le parti le
plus fage eft de ne point décider affirmati
vement dans de pareilles matieres. En effet,
comment vouloir déterminer pofitivement
l'ancienne prononciation de ce nom , s'il
eft conftant par le témoignage de Philon
& de Jofephe , qu'elle avoit été interdite
aux Juifs avant que J. C. vînt au monde
. Le premier la reftreint aux bornes du
Sanctuaire , où les Prêtres , fpécialement
le fouverain Sacrificateur , avoient le privilege
exclufif de le prononcer tous les ans
le jour que fe célébroit la fête des Expiations
. Ce nom n'étant donc point d'ufage
hors du Sanctuaire , où la maniere de le
proférer fe maintenoit par tradition , &
la permiffion de le prononcer étant une
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
des prérogatives affectées à la Sacrificature
, elle n'a pas dû fubfifter plus long-tems
que le Temple , & la tradition de ce nom
s'eft affurément perdue à travers tant de
fiecles qui fe font écoulés depuis la ruine
de Jérufalem. Peut on après cela fe flatter
d'en fixer aujourd'hui la prononciation.Les
Docteurs Juifs poftérieurs à cet événement
ont encore encheri fur la vénération que
leurs ancêtres avoient pour ce nom de
Dieu , & fur l'idée qu'ils fe formoient de
fa fainteté qui le rendoit ineffable à leur
égard. Ceux qui font venus après , felon
leur louable coutume d'outrer les fentimens
de leurs peres , ont pouffé les chofes
fi loin que cette vénération eft dégénérée
en une fuperftition exceffive qui fe
perpétue chez cette nation . Des Rabbins
ont étrangement raffiné fur les propriétés de
ce nom , & fur l'analogie grammaticale de
trois de fes lettres , qu'ils difent réunir les
trois différentes manieres d'exifter qui
n'appartiennent qu'à Dieu . Quiconque
ofoit violer cette défenfe de proférer le
nom Jehovah étoit puni de mort , s'il falloit
croire tout ce qu'ils nous débitent
hardiment à ce fujer. Ils ont fait plus , ils
l'ont érigée en article de foi , & menacent
les infracteurs de l'exclufion de la
vie éternelle . Toutes les fois que le Texte
DECEMBRE. 1755. 103
,
Hébreu porte la Leçon de Jehovah , ils lui
fubftituent le nom Adonaï , & tantôt celui
d'Elohim , lorfqu'il arrive que le Jehovah
eft précédé d'Adonai , & alors ces deux
noms fe trouvent joints enſemble . Il leur
eft auffi ordinaire d'ufer de mots compofés
pour caracterifer ce nom ineffable
comme ceux de Schem Hammiouchad , ou
de Schem Hamphorafch , le nom propre de
Dieu , & de Schern Schel arba othioth , le
nom formé de quatre lettres. Quand on les
preffe de dire fur quoi ils fondent cette
interdiction , ils alléguent en leur faveur
des paffages de l'Exode & du Lévitique
dont ils détournent ou changent le fens
pour la pouvoir autorifer. Les paroles de
l'Ecriture qu'ils nous oppofent , ne fignifient
pourtant rien moins que ce qu'ils
veulent leur faire fignifier. Il n'en a pas
fallu davantage pour les expofer au reproche
de falfification , qui leur a été intenté
par
Galatin . On entre relativement à cet
objet dans quelques détails hiftoriques ,
qui pourront compenfer ce qu'il y a de
fec dans un travail de cette nature.
On obferve que ce nom de Dieu n'a pas
été inconnu dans les premiers tems . aux
nations étrangeres , & furtout à celles qui
étoient voifines de la Judée . C'est ce qui
paroît confirmé par plufieurs exemples que
trop
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
par
Selden & M. Ferrand ont apportés , & qui
mettent ce fait hors de doute. Le Critique
Anglois & M. Huet foupçonnent même
que Pythagore pourroit avoir tiré l'idée
des propriétés mystérieuses de fa Quaternité
de celles que renferment les quatre
lettres qui conftituent le nom Jehovah. On
n'ignore pas que les Sectateurs du Philofophe
Grec , quand il s'agiffoit de fe lier
un ferment inviolable , juroient par cette
Quaternité à laquelle ils attribuoient toutes
les perfections , & qu'ils nommoient la
fource de vie , & le fondement de l'éternité,
Ils ne vouloient exprimer autre choſe parlà
que Dieu lui- même appellé par Pyihagore
le nombre des nombres . Ce Philofophe
paffe pour avoir emprunté des Juifs
plufieurs Dogmes " importans qu'il s'étoit
appropriés. C'est une circonftance dont la
vérité eft atteftée par Hermippus Hiftorien
Grec qui Heuriffoit du tems de Prolemée
Evergere, & par le Juif Ariftobule qui
vivoit à la Cour de Ptolemée Philometor,
Jofephe témoigne expreffément qu'il affecta
de fe montrer en bien des chofes zelé
imitateur des rites de fa nation . S. Ambroife
le fait même Juif d'origine : mais
on ne fçait où ce Pere de l'Eglife peut
avoir puifé cette particularité qui eft deftituée
de fondement . On reprend Lactan-
L
DECEMBRE . 1755. 105
ce d'avoir nié mal - à - propos que Pythagore
ait jamais eu aucun commerce avec les
Juifs , fans donner des raifons folides de
ce qu'il avançoit. On infifte particuliérement
fur fon voyage à Babylone , où il
s'offrit affez d'occafions qui mirent ce Phifofophe
à portée de s'entretenir avec plufieurs
d'entre ce peuple , dont une partie
y réfidoit encore pendant le féjour de Pythagore
en cette ville. Il y conféra fréquemment
avec les Mages dont il fçur fi
bien gagner l'amitié , qu'ils lui firent part
de leurs connoiffances , & l'initierent dans
leurs mysteres. Porphyre rapporte qu'il y
devint difciple d'un certain Zabratus ,
duquel il apprit tout ce qui concerne la
nature & les principes de l'univers . Il y a
eu dès les premiers tems du Chriftianif
me des Ecrivains qui fe font imaginés que
ce Zabratus ou Zaratus , & que Clement
d'Alexandrie appelle Nazaratus , étoit
le même que le Prophète Ezechiel , comme
le certifie ce Pere Grec qui écrivoit fur
la fin du fecond fiecle , & qui rejette
d'ailleurs l'opinion de ces gens là : néanmoins
Ménaffeh Ben - Ifraël , & quelques
autres , n'ont pas laiffé d'avoir une feniblable
penſée . Ce qu'il y a de plus éton -
nant , c'eft qu'un auffi habile homme que
l'étoit Selden , ait pu pencher vers ce fen-
E v
106 MERCURE DE FRANCE.
timent d'autant plus infoutenable , qu'il
eft incompatible avec l'exacte chronologie.
C'eft ce qu'il n'a pas été fort difficile
de prouver. MM. Hyde & Prideaux ont entendu
par ce Zabratus le fameux Zoroaf
tre. Ils fe font fondés fur un paffage
d'Apulée qui veut que Pythagore ait été
difciple de ce Législateur des Mages ; ce
qui eft pourtant fujet à un grand nombre
de difficultés , comme de célebres Modernes
l'ont fuffifamment démontré . On
pourroit peut-être les lever , en fuppofant
deux perfonnages de ce nom qui auront
fleuri à différens tems l'un de l'autre , &
dont le premier aura été le fondateur de
la Secte des Mages, & le fecond le réformateur
de leur religion ; fuppofition que l'on
peut d'un côté appuyer fur le témoignage
des Hiftoriens Orientaux , qui font vivre
un Zoroastre fous le regne de Darius fils
d'Hyftafpe , & de l'autre fur le récit d'Agathias
qui avoue que de fon tems ( c'eſtà-
dire dans le fixieme fiecle ) les Perfans
étoient dans cette perfuafion . Au refte , ce
n'est là qu'une conjecture, qu'on fe contente
d'infinuer , & l'on laiffe à chacun
la liberté de penfer à cet égard ce qu'il
voudra. Quant à l'autre Differtation , elle
traite des moyens qu'il y a de concilier les
différences qui fe rencontrent entre les AnDECEMBRE.
1755. 107
ciens au fujet des dates qui tendent à
fixer , foit le commencement
ou la durée
du regne de divers Princes. Les regnes de
Prolemée Soter , de Seleucus Nicator , &
de l'Empereur Julien fourniffent les exemples
que l'on produit . On leur a joint encore
celui du regne de Dagobert I , fur la
date duquel les Hiftoriens varient , afin de
rendre la vérité de cette remarque plus
fenfible aux perfonnes qui fe font rendues
l'Hiftoire de France plus familiere que
l'Hiftoire Ancienne . Ces exemples réunis
fous un même point de vue , concourent
à confirmer tout ce qui a été dit
touchant la maniere d'accorder les différentes
Epoques d'où l'on a compté les années
de la fouveraineté deGelon à Syracufe.
L'ouvrage eft terminé par le Projet d'une
Hiftoire des Juifs à laquelle travaille l'Auteur
, & qu'il a annoncée dans fa préface.
Elle comprendra
l'expofition de toutes
les révolutions
qui font arrivées à ce peuple
dans l'Orient depuis la ruine de Jérufalem
jufqu'au douzieme fiecle , où l'établiffement
qu'il s'y étoit fait , fût entièrement
ruiné. Comme l'Auteur s'eft livré
aux Etudes Théologiques
qu'il a pris à tâche
de fortifier par l'intelligence
des Langues
Sçavantes, les recherches où elles l'ont
néceffairement
engagé , l'ont mis en état
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
d'affembler les matériaux qui ferviront à la
compofition de cet ouvrage, On le deftine
à éclaircir les points les plus embarraffés
de l'Histoire Judaïque , & à difcuter
quelques - uns des Rites & des Dogmes de
cette nation , furtout lorsqu'ils lui font
communs avec les Chretiens. On y parlera
auffi des cérémonies , & en général des
affaires de difcipline que l'Eglife peut avoir
empruntées de la Synagogue. Elles ont
routes deux , par rapport à leur Hiſtoire. ,
une influence d'autant plus réciproque que
l'une eft fortie de l'autre , & par conféquent
on ne fçauroit approfondir l'Hiftoire
de l'Eglife , qu'on ne foit en mêmetems
obligé d'approfondir celle des Juifs ,
qui lui eft intimément unie. On fe flatte
qu'on ne fera pas fâché de voir inferé ici
en entier ce Projet , qui fert à donner une
idée de la grandeur de l'entreprife , du
but
que l'on s'y propofe , & de la méthode
à laquelle on doit s'attacher dans l'exécution
: mais la longueur que comporte
déja cet extrait , eft une raifon plus que
fuffifante pour renvoyer la chofe au mois
prochain . Si l'on fe récrie fur l'étendue de
cette analyfe , qui paffe de beaucoup les
bornes dans lesquelles nous avons coutume
de refferrer nos extraits , nous répon
drons que comme cette hiftoire de SimoDECEMBRE.
1755 109
nide eft remplie d'un grand nombre de difcuffions,
qui , quoiqu'effentielles aux vues
dans lesquelles on l'a compofée, font pourtant
de nature à rebuter bien des Lecteurs
pour qui elles ont quelque chofe de trop
épineux , on a profité de la voie de ce
Journal pour mettre tout le monde à portée
de connoître les faits dont le récit entre
dans le plan de l'Hiftoire . Pour cet
effet , on a retracé ici dans le même ordre
qui a été obfervé dans fa marche les différens
traits de la vie de ce Poëre , avec les
événemens de fon tems qui y font liés , &
l'on n'a fait qu'indiquer fimplement les
détails chronologiques qui en conftituent
le fonds : Ainfi cette analyfe doit être confiderée
moins comme un extrait que comme
un abregé de l'Ouvrage.
Delaguene , Libraire - Imprimeur de
l'Académie Royale de Chirurgie , rue faint
Jacques , à l'Olivier d'or , diftribue un
Mémoire auffi nouveau par fon objet que
par fa publication . Il eft intitulé Témoi
gnage public rendu à M. Dibon , Chirurgien
ordinaire du Roi dans la Compagnie des
Cent Suiffes de la Garde du Corps de Sa
Majefte ; par Pierre Dedyn d'Anvers . On
ya joint les preuves de la Cure avec quel
ques Réflexions concernant M. de Torrès
110 MERCURE DE FRANCE.
par qui le Malade avoit été manqué. L'Avertiffement
qu'on a mis à la tête de ce
Mémoire , nous en fournira la notice.
« Cet écrit , dit - on , eft l'ouvrage d'un
» Malade jugé incurable par de célebres
» Praticiens, & qui , contre toute efpéran-
» ce , a été guéri radicalement par le re-
» mede de M. Dibon . C'eft une espece de
و د
.30
confeffion publique dictée par la recon-
>> noiffance ; une defcription vraie & naïve
» de la maladie de l'Auteur , & des mal-
» heureuſes épreuves par lefquelles il a
» paffé jufqu'à fa parfaite guérifon . On a
» cru devoir conferver fon langage & fon
ortographe , moitié Wallon , & moitié
François ils pourront amufer quelques
" Lecteurs. Mais on a traduit toute la
» piece pour
la faire entendre des autres ,
» & on a mis la verfion à côté du texte ,
» pour n'y pas laiffer foupçonner la plus
légere altération. Ce Mémoire eft fuivi
» des Certificats de Meffieurs Goulard Mé-
» decin ordinaire du Roi , Le Dran , Henriques
, Morand , & Hebrard , Maîtres
» en Chirurgie ».
""
On trouve chez le même Libraire un
autre écrit qui a pour titre : Lettre à M. de
Torrès ,fervant de réponse , &c. Cette Lettre
contient un témoignage pareil à celui
de Pierre Dedyn , & publié par un BourDECEMBRE
, 1755 .
geois de Paris dont le nom & la demeure
y font défignés. Nous ne prononçons rien
là- deffus. Comme fimples Hiftoriens nous
en laiffons le jugement aux Maîtres de
l'Art.
CATALOGUE DES ESTAMPES &
livres nouveaux d'Italie , la plupart de
Rome , qui fe trouvent chez N. Tilliard ,
quai des Auguftins. 1755.
CATALOGUE DE LIVRES DE PIETE ,
de morale & d'éducation ; livres d'hiftoire
, de belles lettres , fciences & arts ; livres
de droit & de finances , livres amufans
& de théatres , qui fe vendent à Paris
, chez Prault pere , quai de Gèvres ,
1755.
L'ENFANT GRAMMAIRIEN , ouvrage
qui contient des principes de grammaire
génerale , mis à la portée des enfans.
Une Grammaire latine , & une Méthode
françoife- latine , ou maniere de traduire
le françois en latin . A Blois , chez Pierre-
Paul Charles ; & fe vend à Paris , chez la
veuve Robinot , quai des grands Auguftins.
<
FRAGMENS CHOISIS d'éloquence , efpece
de Rhétorique moins en préceptes qu'en
112 MERCURE DE FRANCE.
exemples , également utile aux Gens de
lettres , & à tous ceux qui veulent fe former
à l'éloquence de la chaire , par M. de
Gerard de Benat , 2 vol . A Avignon , chez
Jofeph Payen , Imprimeur Libraire , place
S. Didier. A Marſeille , chez Jean Moffy ,
à la Combriere : & à Paris , chez Defaint
& Saillant , rue S. Jean de Beauvais.
Nous croyons que cette maniere d'écrire
fur l'éloquence , eft une des plus utiles.
Les exemples frappent bien plus , &
en conféquence perfuadent mieux que les
préceptes. Ceux ci ne peuvent même être
bien développés & bien fentis que par le
fecours des premiers. L'Auteur nous paroît
montrer du goût dans le choix , &
nous penfons que fon travail mérite des
louanges.
RAISON ou idée de la Poéfie Grecque ,
Latine & Italienne , ouvrage traduit de
l'Italien de Gravina , par M. Reguier. 2 vol .
petit in- 12 , à Paris , chez Lottin , rue S. Jacques
, au Coq ; & chez J. B. Defpilly , rue
S. Jacques , à la vieille Pofte.
De l'Extrait de l'Hiftoire de Simonide ;
& dufiecle où il a vécu , &c .
Ous avons rendu de la
Nmierepartie de cet Ouvrage dans les
Nouvelles du mois d'Octobre. Nous nous
engageâmes alors à donner l'Extrait de la
feconde pour le mois fuivant ; mais des raifons
particulieres nous ont mis dans le cas
de différer plus longtems que nous ne penfions
à remplir notre engagement. Quoiqu'il
en foit , nous y fatisfaifons aujourd'hui
; & nous allons parler de ce que contient
cette feconde partie , qui commence
par un expofé de la conduite que tint
Gelon après avoir triomphé des Carthaginois.
Pour peu que l'on veuille fe fouvenir
du titre de cette hiftoire , & de fon
objet , l'on ceffera d'être furpris de voir
difparoître Simonide pour quelque temps
de deffus la fcene . Il faut d'abord fçavoir
que les Carthaginois étoient entrés en con
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE.
fédération avec Xerxès qui les avoit attirés
dans fon parti , & étoit convenu avec eux
que tandis qu'il envahiroit la Grece , ils
feroient une irruption en Sicile & en Italie,
pour empêcher ceux qui habitoient ces
contrées de venir au fecours les uns des autres
. Ils choifirent pour Général Hamilcar
qui ayant affemblé une armée de trois cens
mille hommes , & équipé des vaiffeaux à
proportion pour le tranfport de fes troupes
, fit voile vers la Sicile . Il vint débarquer
à Panorme , un des Ports de cette Ifle,
& mit le fiege devant Himéré , ville maritime
du voisinage. Mais les chofes tournerent
au défavantage des Carthaginois
que défirent ceux de cette Ifle fous la conduite
de Gelon qui commandoit l'armée
qu'ils avoient levée à la nouvelle de cette
invafion fubite. Un gros de fa cavalerie
brûla la flotte d'Hamilcar qui fut tué dans
la mêlée ; cent cinquante mille hommes
demeurerent fur le champ de bataille : le
refte fut fait prifonnier & vendu comme
efclave . Une infcription en vers que l'opinion
commune attribue à Simonide , apprend
que Gelon fut aidé dans cette conjoncture
par fes trois freres , Hieron , Polyzele
& Thrafibule , qui contribuerent
par leur courage au fuccès de fes armes.
Le bruit de cette défaite répandit l'allarme
DECEMBRE. 1755. 61 .
dans Carthage , & il ne fut malheureuſement
que trop confirmé par le petit nombre
de ceux qui avoient eu le bonheur de
fe fauver dans un efquif. Il jetta la confternation
dans l'efprit de fes habitans qui
appréhendoient déja que Gelon ufant de fa
victoire , ne portât à fon tour la guerre jufque
dans leurs murs. Ils députerent auffitôt
des Amballadeurs à Syracufe pour im-.
plorer la clémence du vainqueur , & le
folliciter par les plus vives inftances à procurer
la paix. La modération qui étoit naturelle
à Gelon , lui fit écouter leurs propofitions.
Il n'abufa point de la malheureufe
circonftance qui réduifoit les Carthaginois
à la néceflité de paffer par toutes
les conditions qu'il lui auroit plu de leur
impofer. Celles qu'il exigea ne démentirent
point l'équité de fon caractere . Il y
- en eut une entr'autres qui témoigne qu'il
étoit auffi attentif à remplir les devoirs de
l'humanité que ceux de grand Capitaine ;
deux qualités qui le rendoient d'autant
plus eftimable , qu'elles ne fe trouvent
pas toujours réunies. Avant que de foufcrire
à aucun accommodement avec les
Carthaginois , il voulut que l'abolition
des facrifices humains qu'ils faifoient à
leur dieu Saturne , entrât dans la conclufion
du traité de paix qu'il s'agiffoit de
62 MERCURE DE FRANCE.
ratifier. Il ne pouvoit fans doute concevoir
fans horreur qu'ils lui facrifiaffent
jufqu'à leurs propres enfans ; & qu'ils
fiffent de cette barbare coutume une pratique
religieufe qui armoit leurs mains
contre ce qu'ils avoient de plus cher au
monde . Tout engagé qu'étoit Gelon dans
les erreurs groffieres du Paganifme , il lui
fuffifoit de faire ufage de fa raifon guidée
par les lumieres naturelles , pour fe convaincre
qu'un femblable culte étoit nonfeulement
injurieux & contraire à l'inſtitution
des Loix Divines , mais répugnoit
même à l'idée qu'il eft convenable de ſe
former de la Divinité . En effet , de l'invoquer
de cette façon , c'étoit la croire altérée
du fang humain , & qui plus eft du
fang innocent. C'étoit par conféquent faire
plutôt un monftre qu'un Dieu dont on
anéantiffoit par - là les attributs les plus
effentiels , tels que la fouveraine bonté &
la fouveraine juftice , en un mot toutes les
perfections morales , en vertu defquelles
il ne doit vouloir que ce qui eft abfolument
digne de lui. Il falloit affurément
pouffer l'extravagance auffi loin que la
cruauté , pour s'imaginer que la colere
divine ne fût capable d'être appaifée que
par ces fortes de facrifices qui eurent cours
à Carthage & dans plufieurs autres conDECEMBRE
1755. 63
trées. Il y avoit dans cette ville un Temple
élevé à Saturne , où étoit ſa ſtatue d'airain
, dont la défcription qu'en donnent
Diodore de Sicile & Eufebe , reffemble
beaucoup à celle que des Ecrivains Juifs.
font de la ftatue de Moloch , cette fameufe
idole dont l'Ecriture parle en divers endroits
. On fçait qu'elle étoit l'objet du
culte des Ammonites & de quelques nations
voifines : de- là vient que la plupart
des Critiques font perfuadés que Saturne
& Moloch n'étoient qu'une même Divinité
, qui avoit été adorée fous des dénominations
différentes. Les perfonnes curieufes
de vérifier cette remarque , peuvent
confulter ce qu'ont écrit à ce fujet , Selden ,
Beyer , Voffius , Goodwin , les PP . Kircher
& Calmet qui font ceux aufquels on
renvoie pour s'inftruire de ces chofes. Les
facrifices humains paffent communément
pour avoir pris naiffance chez les Phéniciens
, dont les Carthaginois étoient une
colonie . Il n'eft donc pas furprenant que
ces derniers ayent marqué autant d'attachement
qu'ils en avoient pour un ufage
qu'ils tenoient d'origine , & qui s'étoit
introduit chez plufieurs peuples qui l'avoient
reçu d'eux , ou immédiatement des
Phéniciens , comme on le prouve par le
rapport d'une foule d'écrivains que l'on cite
64 MERCURE DE FRANCE.
pour garantir la vérité de ce fait. Un paffage
de Porphyre dont on produit les paroles
fondées fur le témoignage de Sanchoniaton
, apprend quelles étoient les circonftances
où ceux- ci offroient à Saturne
des facrifices fanglans . La maniere dont la
chofe eft atteftée par Sanchoniaton , montre
affez que le culte qu'on rendoit à cette
fauffe divinité étoit très ancien. On infifte
particulierement fur cet Auteur Phénicien
que Porphyre fait contemporain de Sémiramis
Reine d'Affyrie , & dit avoir approché
du tems où vivoit Moyfe. Il avoit
compofé une histoire des antiquités de
fon pays , qu'il avoit dédiée à Abibal , Roi
de Beryte fa patrie , & que Philon de Byblos
avoit traduite en Grec fous l'empire
d'Adrien . Il n'en refte plus qu'un fragment
qui nous a été confervé par Eufebe. Comme
l'efpece de Synchroniſme que le récit
de Porphyre tend à établir , fe trouve liée à
deux Époques incompatibles l'une avec
l'autre , & qui feroient par cela même plus
propres à le détruire qu'à le conftater , on
pourroit croire que la cenfure de Scaliger ,
de Voffius & de Bochart , n'eft pas dépourvue
de fondement , lorfqu'ils le qualifient
d'erreur groffiere , qu'ils jugent à propos
d'imputer au peu d'exactitude de Porphyre
en matiere de chronologie. Ils auroient
DECEMBRE . 1755 65
fans doute raifon , fi l'on entendoit par
Sémiramis la fameufe Reine d'Affyrie de
ce nom , qui fut femme de Ninus , & qui
gouverna avec beaucoup d'habileté let
royaume dont fon mari avoit été le Fondateur
, & dont il l'avoit laiffée en poffeffion
par fa mort. En effet , le regne de cette
Sémiramis eft antérieur de plus de Soo ans
à la prife de Troye ; date qui eft affurément
fort éloignée de confirmer la proximité
de tems que Porphyre met entre
cette Reine & Moyfe de qui la mort ne
précede la ruine de cette ville que d'environ
d'eux fiecles & demi , felon la chrono-'
logie du Texte Hébreu. Il faut avouer que
fi les chofes étoient fur le pied que le pren
nent les Sçavans modernes que nous avons
cités , la faute feroit fenfible : mais le devoir
d'un Critique étant d'interpréter ce'
que dit un Auteur dans le fens le plus favorable
, on faifit l'occafion qui s'offre naturellement
de juftifier Porphyre du reproche
qu'il s'eft attiré de leur part. On fait
donc voir qu'il ne s'agit point ici de la
Sémiramis dont nous venons de parler ,
mais d'une autre Reine d'Affyrie , qui a
porté le même nom , & qui eft venue plufieurs
fiecles après la premiere . Elle eft auffi
connue fous celui d'Atoffe , & elle eut
pour pere Beloch II . Roi d'Affyrie , qui'
66 MERCURE DE FRANCE.
l'affocia à l'Empire dans la douzieme année
de fon regne , & avec qui elle régna
conjointement treize ans. Eufebe qui nous
apprend qu'elle fut également appellée Sémiramis
, ne nous inftruit pas de la caufe
qui lui mérita un pareil furnom. Il y a
apparence que des traits de reffemblance
qu'elle put avoir dans les actions de fa vie
avec la Sémiramis femme de Ninus , que
fes grandes qualités & fes vices ont rendue
fi célebre dans l'Hiftoire , fuffirent
pour le lui faire donner . L'identité d'un
nom qui a été commun à deux Reines , qui
ont eu les mêmes Etats fous leur dépendance
, les aura fait confondre enfemble ;
en attribuant à l'une ce qui appartient à
l'autre. C'eft ce qui avoit été déja très - bien
rémarqué par Photius , qui a repris un ancien
Ecrivain dont il a extrait l'Ouvrage
pour être tombé dans une femblable confufion
. On traite incidemment cette queftion
de chronologie , que l'on éclaircit
par un calcul qui fert à prouver que le rapport
de Porphyre ne péche en aucune façon
contre l'ordre exact des temps. Les facrifices
humains ne cefferent que pour un
temps à Carthage . Quoique leur abolition
fit une partie eflentielle du traité que Gelon
avoit conclu avec ceux de cette République
, il femble pourtant qu'elle n'eut
DECEMBRE. 1755. 67
lieu qu'autant que ce Prince vécut depuis
ce traité. Ils les renouvellerent après fa
mort , qui vraisemblablement leur parut
une raifon fuffifante pour rompre l'engagement
qu'ils avoient contracté. C'est ce
que prouve évidemment une circonstance ,
où étant réduits au défefpoir par Agatocle
Tyran de Syracufe , qui les avoit battus ,
ils facrifierent à leur dieu Saturne deux
cens d'entre les fils de leurs plus illuftres
concitoyens , afin de fe le rendre propice.
Tertullien nous apprend que cette abominable
coutume fe perpétua en Afrique , &
dura publiquement jufqu'au temps du Proconfulat
de Tibere qui fit mettre en croix
les Prêtres auteurs d'une femblable impiété.
Il eft à propos de remarquer qu'il ne
faut pas confondre ce Tibere Proconful
d'Afrique avec l'Empereur du même nom,
lequel fut fucceffeur d'Augufte . Celui dont
il eft question , eft poftérieur à ce Prince
d'environ un fiecle , & ne doit avoir vécu
que fous Adrien qui l'avoit revêtu de la
dignité Proconfulaire. Cette remarque eft
fortifiée par le témoignage de Porphyre
, de Lactance & d'Eufebe , qui rappor
tent la ceffation des facrifices humains au
temps d'Adrien , fous le regne duquel
ils furent abolis dans prefque tous les
lieux où ils étoient en ufage. Au cas qu'on
68 MERCURE DE FRANCE.
fouhaite des preuves plus directes de ce
que nous venons de dire à ce fujer , on n'a
qu'à confulter Saumaiſe ( 1 ) Henri de Valois
( 2 ) , & le P. Pagi ( 3) , qui ont fait
l'obfervation dont nous parlons , & qui
ont très- bien difcuté ce point de critique.
Si le traitement rigoureux dont on avoit
ufé en Afrique envers les Prêtres qui
avoient prêté leur ministère à de pareils
crimes , fervit d'abord à intimider les autres
, il ne put pourtant pas réprimer leur
penchant pour ces fortes de facrifices qui
fe continuerent fecrétement dans la fuite ;
& cela fe pratiquoit ainfi au commencement
du troifieme fiecle , comme le témoigne
Tertullien qui écrivoit vers ce tempsla
fon Apologétique . La victoire que ceux
de la Sicile avoient remportée fur les Carthaginois
, avoit été le fruit de l'habileté
de Gelon , & de fon expérience dans l'art
de la guerre. Auffi avoit- elle contribué à
redoubler l'affection que les Syracufains
avoit pour lui. Il avoit fçu la mériter par
fon humeur populaire , & furtout par la
fagelle avec laquelle il fe conduifoit dans
l'adminiftration des affaires de la Républi-
( 1 ) Cl. Salmafi. Not. in Spartian. ( 2 ) Henric.
Valefi. Annotation . in oration . Eufeb. de Laudib.
Conftantin. pag. 287. ( 3) Pag . Critic, in Annal.
Baron. fub ann. c. 11. n . 14. p . 12 .
DECEMBRE 1755 . 69
que , qui ne pouvoit tomber en de meilleures
mains que les fiennes. Ces motifs
réunis concoururent à affermir l'autorité
dont il jouiffoir longtems avant la défaite
de la flotte des Carthaginois, Le ſervice
important qu'il venoit de rendre à ſa patrie
, trouva dans les Syracufains un peuple
reconnoiffant qui confentit à le payer
du facrifice de fa liberté , en lui déférant
alors la royauté. Quoique le pouvoir de
Gelon fût déja très- abfolu , il lui manquoit
encore la qualité de Roi pour le confirmers
ce n'eft pas qu'il n'eût pu l'ufurper , à
l'exemple de bien d'autres , s'il avoit eu
deffein d'employer comme eux les voies
de la force & de la violence pour l'acquérir
: mais content de gouverner à Syracufe
fous le nom de Généraliffime ou de Préteur
, il ne fe mit pas fort en peine d'afpirer
à un titre qui auroit fans doute indifpofé
les efprits , & lui auroit attiré l'indignation
de fes concitoyens , s'il eût ofé
le prendre fans leur aveu , & qui d'ailleurs
n'eût pas augmenté davantage fa puiffance.
Les traits fous lefquels on nous le repréfente
dans le rang où il fe vit élevé ,
font l'éloge de fon caractere ; ce Prince ,
bien loin d'affecter la pompe qui en paroît
inféparable , & d'abufer du pouvoir attaché
à fa nouvelle dignité , fembloit ne l'a
70 MERCURE DE FRANCE.
•
voir acceptée que pour obliger fes concitoyens
, & céder à leurs inftances réitérées
qui ne purent le diſpenſer de fe foumettre
à leur volonté. C'eft pourquoi il difoit
que l'intention des Syracuſains, en lui mettant
la couronne fur la tête , avoit été de
l'engager par une faveur auffi marquée à
protéger la juftice & l'innocence. Le foin
de maintenir entr'eux la paix & l'union , &
de gagner le coeur de fes fujets par fes manieres
affables & pleines d'humanité , faifoit
fon unique occupation . C'eft ainfi que
fes vertus lui frayerent le chemin du trône,
dont perfonne ne s'étoit vu en poffeffion
depuis la mort d'Archias fondateur de
Syracufe. Ce dernier étoit né à Corinthe
& iffu de la race des Bacchiades , famille
diftinguée & puiffante dans cette ville. Une
aventure finguliere que l'on pourra voir
détaillée dans l'ouvrage , l'ayant contraint
d'abandonner les lieux de fa naiſſance , il
fe retira en Sicile , où s'étant établi avec une
colonie de fes compatriotes qui l'avoient
fuivi , il bâtit Syracufe. Après y avoir
regné plufieurs années , il fut tué par un
jeune homme pour qui il avoit eu une
tendreffe criminelle , & dont il avoit abufé
dans l'enfance : le temps où tombe la
fondation de cette ville , forme une Epoque
affez curieufe pour mériter qu'on s'arDECEMBRE.
1755. 71
rête à la déterminer conformément à la
fupputation qui réfulte d'une particularité
que fourniffent les Marbres. On touche
auffi un mot de la grandeur de Syracufe ,
qui comprenoit dans fon enceinte quatre
villes voifines l'une de l'autre , & dont
Archias n'en compofa qu'une feule. La
forme de fon gouvernement éprouva du
changement depuis la mort de celui qui en
avoit jetté les fondemens. Les Syracufains
abolirent l'Etat Monarchique pour lui fubftituer
le Démocratique qui fe maintint
fort longtems. Hippocrate Tyran de Gele,
tenta dans la fuite de leur ravir la liberté.
Après avoir réduit divers Peuples de la
Sicile fous fon obéiffance , il tourna fes armes
contre les Syracufains qu'il défit auprès
du fleuve Elore. Ceux ci n'auroient
point évité la fervitude qui les ménaçoit ,
s'ils n'avoient été fecourus des Corinthiens
& des Corcyréens qui prirent leur défenfe,
à condition qu'ils céderoient à Hippocrate
la ville de Camarine qui avoit été jufqueslà
fous leur dépendance. Dans le temps
qu'Hippocrate continuoit à faire la guerre,
il mourut devant la ville d'Hybla . Gelon ,
dont les ancêtres avoient depuis bien des
années leur établiſſement dans Gele , &
defcendu du Sacrificateur Telinès , ayant
reçu d'Hippocrate le commandement de la
72 MERCURE DE FRANCE.
cavalerie s'étoit fignalé par fon courage
dans toutes ces occafions. Les Gelois las de
fe voir opprimés par la tyrannie , refuſerent
de reconnoître pour leurs Souverains
Euclide & Cléandre , les deux fils qu'Hippocrate
avoit laiffés. Gelon , fous prétexte
de réprimer la révolte des Gelois , envahit
la domination , & en priva les enfans
d'Hippocrate , dès qu'il eut fait rentrer les
rebelles dans leur devoir. Gelon ramena
enfuite de Cafmene dans Syracufe quelques
uns de fes habitans nommés Gamores
, qui en avoient été chaffés. Les Syracufains
qui le virent approcher , livrerent
en fon pouvoir leur ville & leurs perfonnes.
On ne fçauroit dire s'ils crurent qu'il
leur feroit plus avantageux d'agir de la
forte que de s'expofer aux maux que les
fuites d'un fiege ont coutume d'occafionner.
Ce qu'il y a de vrai , c'eſt que Gelon
devint maître abfolu de cette ville fans
qu'il lui en coutât le moindre combat . Il
abandonna la principauté de Gele à fon
frere Hieron , & fe réferva celle de Syracufe
qu'il peupla de nouveaux habitans ,
& qu'il rendit plus que jamais floriffante.
Une réflexion très - naturelle porte l'Auteur
à conclure que la conduite de Gelon
en cette circonftance dément le caractere
qu'on lui attribue. Il y auroit fans doute
de
DECEMBRE 1755. 73
pour
de l'injuftice à le juger fur cette feule
action ; qui , quoiqu'elle ne foit pas à la
vérité fort honorable à fa mémoire , ne
doit pourtant point influer fur le refte de
fa vie : au moins c'eſt ce qu'on eft en droit
d'inférer du témoignage des Ecrivains de
l'antiquité qui ont parlé de lui . Il paroît
feulement par- là que Gelon , tout vertueux
qu'on nous le dépeint d'ailleurs , ne fut
pas toujours exempt de la paffion de dominer
, qui le fit ufer de perfidie envers
les héritiers légitimes , en les dépouillant
de l'autorité fouveraine , & l'engagea dans
des pratiques criminelles fatisfaire
fon ambition. Comme les Anciens qui ont
déterminé le tems de fon regne , varient
confidérablement entr'eux , lorfqu'il s'agit
d'en conftater la durée , qu'ils étendent
plus ou moins , felon la fupputation à
laquelle ils s'attachent , on infifte conféquemment
fur les contradictions apparentes
qui naiffent de la différence de leur calcul
, & afin d'être en état de les concilier
on recherche la caufe qui a produit ces
variétés. Il fuffit pour la découvrir de
comparer exactement leur rapport ,
dont
la diverfité vient de ce que le commencement
de la domination de Gelon pouvant
fe fixer à différentes dates , cela à donné
lieu à la différente maniere d'en compter
II.Vol. Ꭰ
7 MERCURE DE FRANCE.
les années. Les uns ont daté l'Epoque de
fon regne, dumoment qu'il fut maître dans
Syracufe dont les habitans s'étoient foumis
à lui ; parce qu'il y avoit un pouvoir
prefque aufli abfolu que celui qui eft affecté
à la Royauté . Les autres qui ont niarqué
les chofes avec plus de précifion , re
l'ont commencé que depuis qu'il fut proclané
Roi , titre que lui mériterent l'importance
de fes fervices & fon dévouement
au bien de la République. Nous ferions
trop longs , s'il nous falloit entrer dans
le détail de preuves qui fervent à établir
la vérité de cette remarque que nous ne
faifons qu'indiquer. C'eft pourquoi nous
aimons mieux renvoyer les Lecteurs curieux
d'approfondir les matieres de cette
nature à l'ouvrage même , où il leur fera
plus facile de prendre une idée jufte &
précife des calculs qui accompagnent cette
difcuffion chronologique. Gelon mourut
après avoir gouverné Syracufe fept
ans , avec la qualité de Roi. Il laiffa pour
fon fucceffeur Hieron , le plus âgé de fes
deux freres qui reftoient. Il ordonna en
mourant , à Damareté fa femme & fille de
Theron Tyran d'Agrigente , d'époufer
Polyzele qui fut pourvu du commandement
de l'armée , que l'on avoit fans doute
foin de tenir toujours prête à marcher
DECEMBRE. 1755- 75
en cas que le peuple de Syracufe fût inquieté
par fes voifins , ou attaqué par
des nations étrangeres. Hieron parvenu
à jouir de la Royauté , fe comporta bien
différemment de fon prédéceffeur. Il hérita
du rang de fon frere , mais non pas
de fes vertus . Il étoit avare , violent &
auffi éloigné de la probité de Gelon que
de fa candeur. Son humeur cruelle &
fanguinaire n'auroit pas manqué d'exciter
un foulevement général parmi les Syracufains
, fi le fouvenir des bienfaits de Gelon
, dont la mémoire leur étoit par conféquent
très -chere n'eût été un motif
capable de les retenir. Les foupçons & la
défiance , vices inféparables d'une conduite
tyrannique , l'armerent contre fes propres
fujets , dont il craignoit les complots,
Il s'imagina que pour mettre fa vie en fureté
, la force feroit une voie moins douteufe
que leur affection qu'il auroit fallu
captiver. Il leva pour cet effet des troupes
mercenaires , & compofa fa garde de
foldats étrangers. Comme il s'apperçut de
l'attachement des Syracufains pour Polyzele
qu'ils cheriffoient autant qu'ils le
haïffoient , ce fut affez pour lui faire foupçonner
fon frere d'afpirer à la Royauté , &
pour lui rendre toutes fes démarches fufpectes.
Il ne vit plus en lui qu'un rival
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
dangereux , qu'il étoit de fon intérêt de
perdre. Un événement parut favorable à
les deffeins . Il s'agiffoit de prendre la défenfe
des Sybarites qui avoient imploré
fon fecours contre les Crotoniates, par qui
ils étoient affiégés . Il faifit cette occafion
de fe défaire de fon frere qui étant chargé
du commandement de l'armée , reçut ordre
de lui de les aller fecourir.
Il avoit , felon toutes les apparences ,
travaillé aux moyens de le faire périr dans
le combat . Au moins c'eft ce que crut
Polyzele qui , pénétrant fes intentions , &
connoiffant d'ailleurs fa jaloufie , refuſa
d'obeir. Hieron irrité de fe voir fruftré
dans fes projets , éclata en menaces. Polyzele
n'auroit certainement pas tardé à
éprouver les effets de fon reffentiment ,
s'il n'avoit pris le parti de s'en garantir
en fe refugiant à la Cour de Theron dont
il avoit épousé la fille . Il n'en fallut pas
davantage pour brouiller ces deux Princes
, qui auparavant étoient amis . Hieron
reclama Polyzele comme un rebelle qu'il
vouloit punir , & fut indigné de ce que le
Roi d'Agrigente lui donnoit une retraite
dans fes Etats. D'un autre côté , la violence
que l'on faifoit à Polyzele , touchoit
trop Theron pour ne pas l'engager à foutenir
la cauſe de ſon gendre , & à le déDECEMBRE.
1755, 77
fendre des injuftes pourfuites de fon frere.
On fe difpofoit déja de part & d'autre à
la guerre , lorfque Hieron tomba dangereufement
malade . Ce qu'il y a de fingulier
, c'eft que cette maladie toute fâcheufe
qu'elle devoit être pour ce Prince , lui
fut pourtant néceffaire , puifqu'elle occafionna
un changement dans fa perfonne ,
auquel on n'avoit pas lieu de s'attendre.
Pour adoucir l'ennui que lui caufoit la
longueur de fa convalefcence , il invita
par fes largeffes les plus fameux Poëtes de
fon tems à fe rendre auprès de lui . Il efperoit
trouver dans leurs entretiens un remede
à fes chagrins domeftiques. On peut
croire que Simonide , de qui Pindare luimême
avoit appris les principes de fon
art , ne fut pas oublié dans le nombre de
ceux qu'Hieron attira à fa Cour. Il fut celui
qui fçut le mieux s'infinuer dans l'efprit
de ce Prince , & obtenir fa confiance.
Ce Prince eut l'obligation au commerce
qu'il lia avec les Sçavans qu'il avoit
fait venir , d'avoir poli fes moeurs & orné
fon efprit qui étoit naturellement capable
des plus grandes chofes , mais qu'une
application continuelle aux exercices militaires
ne lui avoit pas permis jufques là
de cultiver. Il profita beaucoup dans les
fréquentes converfations qu'il avoit avec
D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
Simonide . Elles furent autant de leçons
qui lui infpirerent l'amour de la vertu , &
l'accoutumerent par dégrés à en remplir
les devoirs . Elles lui firent ouvrir les yeux
fur fes égaremens , & fentir toute l'injuftice
de la guerre qu'il alloit fe mettre fur
les bras . Les confeils de notre Poëte lui furent
d'une grande reffource pour tourner
les chofes vers la pacification . Voici de
quoi il eft queftion. Theron ayant donné
Thrafydée fon fils pour maître aux Himerens
, celui-ci rendit fa domination infupportable
par fon orgueil & par fes violences
, qui les contraignirent de fe foulever
contre lui . Ils n'oferent fe plaindre de fa
conduite à Theron , parce qu'ils craignirent
que l'oppreflion devînt encore plus
forte , en cas que le pere fe montrât juge
peu équitable dans la caufe de fon fils.
C'est pourquoi ils fe déterminerent à envoyer
des Députés à Hieron pour lui offrir
du fecours contre Theron , & lui déclarer
en même tems qu'ils fouhaitoient à l'avcnir
dépendre de lui . Cette conjoncture
fournir à Simonide les moyens de remettre
la paix entre les deux Princes , & de faire
l'office de médiateur. Ce fut par fes avis
que Hieron inftruifit le Roi d'Agrigente
du complot formé par les habitans d'Himere
, & l'avertit de prendre fes mesures
pour le faire avorter.
DECEMBRE. 1755. 79
La reconnoiffance de Theron fut égale
à la générosité du procedé d'Hieron , avec
qui il ne fongea plus qu'à fe réconcilier ,
& leurs démêlés mutuels furent dès- lors
pacifiés. Hieron , pour affermir davantage
cette union , époufa la foeur de ce Prince .
Il rendit fon amitié à Polyzele , & les deux
freres vécurent depuis en bonne intelligence.
« Hieron commença ( dit l'Auteur )
à facrifier fes intérêts au bien public. Il
38
ne s'occupa plus que du foin d'acquerir,
» à l'exemple de Gelon , par fes manieres
» affables & par fa clémence , le coeur &
» l'eftime de fes fujets . Ses libéralités qu'ils
» éprouverent dans la fuite , effacerent
» entierement de leur mémoire les traits
" d'avarice qu'ils avoient d'abord remar-
» qués en lui . Sa Cour devint l'afyle des
» fciences , par la protection qu'il accor-
» doit aux perfonnes qui les cultivoient
» avec fuccès. Il montroit plus d'ardeur à
» les prévenir par des récompenfes , que
» les autres n'en avoient à les obtenir.
و د
L'Auteur accompagne fon récit de cette
réflexion qui fe préfente naturellement .
» Comme il réjaillit autant de gloire fur
le Prince qui répand fes bienfaits , que
» fur le particulier qui les reçoit , com-
" bien de Souverains ne font un accueil
» favorable au mérite , peut - être moins
Div
80 MERCURE DE FRANCE .
"3
» pour l'honorer , que pour fatisfaire euxmêmes
leur vanité ! Si l'on compare cet-
» te derniere conduite d'Hieron avec celle
qu'il avoit tenue en premier lieu , on
» fera furpris d'un contrafte auffi frappant.
Il devoit du moins avoir un fond de
» vertu ; car les fciences toutes feules ne
produifent point de pareils changemens.
» Elles perfectionnent à la vérité un heu-
» reux naturel ; mais il eft rare qu'elles
» réforment un coeur vicieux . >>
ود
Nous avons déja infinué quelque chofe
de l'avarice de Simonide . On peut affurer
qu'il n'y a point d'endroit où elle parut
plus à découvert qu'à la Cour d'Hieron .
Elle s'eft caractérisée jufques dans les reparties
qu'on lui attribue . Nous allons citer
quelques - unes de celles que l'on a recueillies.
On apprend d'Ariftote que la
femme d'Hieron ayant demandé à ce Poëte
, lequel étoit le plus à défirer , d'être riche
on fçavant ? il répondit , qu'il préferoit les
richeſſes , puisqu'on ne voyoit tous les jours
à la porte de riches que des fçavans . Hieron
avoit donné ordre qu'on lui fournît
chaque jour les provifions néceffaires pour
le faire vivre dans l'abondance , & Simonide
pouffoit l'épargne jufqu'à en vendre
la principale partie. Lorfqu'on voulut fçavoir
pourquoi il fe comportoit de la forte.
DECEMBRE. 1755. 81
C'est ( reprit- il auffi - tôt ) pour montrer en
public la magnificence du Prince , & ma
grande frugalité. Cette réponſe paroit à
M. Bayle un pauvre fubterfuge , & l'on
ne peut nier que fa remarque ne foit jufte.
Mais c'eft affez l'ordinaire des Beaux-
Efprits de payer de traits ingénieux pour
excufer les défauts qui choquent en eux
& fur lefquels on les preffe de s'expliquer ,
quand ils n'ont point de bonnes raifons à
alléguer pour leur juftification. Toutes
les fois que l'avarice infatiable de ce Poëte
l'expofoit à des railleries & à des reproches
, il avoit fon excufe prête , en difant
, qu'il aimoit mieux enrichir fes ennemis
après fa mort , qu'avoir besoin de fes
amis pendant fa vie. Auffi n'étoit - il rien
moins que difpofé à écrire gratuitement :
c'eft ce qu'il fit fentir à un homme qui
l'avoit follicité à compofer des vers à fa
louange , en fe contentant de l'affurer qu'il
lui en auroit des obligations infinies. Une
pareille propofition fatisfit peu Simonide ,
qui lui répondit , qu'il avoit chez lui deux
caffettes , l'une pour les payemens qu'il exigeoit,
& l'autre pour les obligations qu'on pouvoit
lui avoir, que la premiere reftoit toujours
vuide , au lieu que celle- ci ne ceffoit jamais
d'être pleine. On conçoit aifément que fon
humeur intéreffée devoit rendre fa plume
Dv
82 MERCURE DE FRANCE.
fort venale . Ce qu'il y a de certain , c'est
qu'il a la réputation d'avoir été le premier
des Poëtes Grecs qui ayent mis les Mufes
à louage. On ne fçauroit difconvenir que
cette tache n'obfcurciffe la gloire qu'il s'eft
acquife par la beauté de fon génie. L'indigne
trafic qu'il faifoit de fes ouvrages
donna naiffance à un proverbe honteux à
fa mémoire . Il fuffifoit que des vers fuffent
vendus au plus offrant pour porter le nom
de vers de Simonide. Comme le mot grec
dont fe font fervis des Auteurs anciens ,
pour exprimer l'avarice de Simonide , reçoit
des acceptions différentes , felon l'ufage
auquel on l'applique , il a induit en
erreur Lilio Giraldi , qui à attaché à ce terme
une fignification contraire à fon analogie
, quelle que foit la racine d'où on
veuille le dériver , & dont , à plus forte
raifon , il ne peut être fufceptible dans
l'occafion où il fe trouve employé. C'eſt
ce qui eft fpécifié plus particuliérement
dans l'ouvrage auquel il faut recourir , fi
l'on fouhaite s'en inftruire. Nous ajouterons
encore à ce que nous venons de dire
de ce Poëte , une circonftance qui dévoile
entierement l'exceffive paffion qu'il avoit
de thefaurifer. Un Athlete vainqueur à la
courfe des Mules , ayant voulu l'engager
a célébrer la victoire , lui offroit une fomDECEMBRE.
1755 .
83
me trop modique
, Simonide
refufa de le
fatisfaire
fur fa demande
, fous prétexte
qu'il
à un homme
comme lui
conviendroit
peu
de louer des Mules . Mais l'autre ayant pre- pofé un prix raifonnable
, notre Poëte
confentit
à faire l'éloge de ces Mules, qu'il
qualifia de filles de chevaux
aux pieds légers, expreffion
emphatique
qui a été défapprouvée
avec juftice par des Critiques
. Nous ne croyons
pas devoir nous arrêter à une
autre repartie
à peu-près du même genre, qui lui eft attribuée
par Tzetzes
, Auteur
peu exact en fait de narration
hiftorique
, parce qu'elle porte fur une fuppofition
évidemment
fauffe qui rend fon récit fufpect
, pour ne rien dire de plus. Il faut
confulter
l'ouvrage
pour avoir une pleine
conviction
de ce que nous remarquons
à ce fujet. Simonide
poffeda jufqu'à la mort
les bonnes graces d'Hieron
, dans lefquelles
il étoit entré fort avant . Il ne fut point confideré
à la Cour comme
un homme
dont le talent confiftoit
uniquement
à faire
des vers , & à donner
quelques
leçons
de morale ; ce Prince le jugea capable
de l'aider de fes confeils
dans le gouverne- ment des affaires , & il eut lieu de s'en louer
dans plus d'une occafion
. Auffi s'ouvroitil
familiérement
à ce Poëte , dont il connoiffoit
la prudence
, & il ne faifoit au-
Dvj
84 MERCURE DE FRANCE.
cune difficulté de lui communiquer fes
penfées les plus fecrétes. Les entretiens
qu'ils avoient enſemble là - deffus , ont fans
doute fourni à Xenophon le fujet d'un
Dialogue de fa façon , où les introduifant
l'un & l'autre pour interlocuteurs , il produit
lui-même fous ces noms empruntés ,
fes réflexions politiques. C'est une excellente
piece qui renferme un parallele entre
la condition des Rois & celle des Particuliers.
Comme Hieron avoit paffé par ces
deux états , cet ingénieux Ecrivain ne pouvoit
choifir perfonne qui fût censé être
mieux à portée que ce Prince d'en apprécier
les différences. La maniere dont il
fait parler Simonide , eft analogue au caractere
de ce Poëte qui foutient par la
folidité des avis qu'Hieron reçoit de lui ,
la réputation de fage qu'il a méritée
par l'honnêteté de fes moeurs : En effet ,
quelques légeres taches répandues fur fa
vie , que l'on devroit taxer plutôt de foibleffes
inféparables de l'humanité , ne
pourroient balancer toutes les belles qualités
que la nature lui avoit accordées , s'il
n'avoit témoigné dans fes actions un penchant
trop marqué pour l'avarice la plus
fordide , vice fi honteux qu'il fuffit lui
feul pour diminuer l'éclat des vertus qui
l'ont rendu d'ailleurs recommandable.
DECEMBRE. 1755 . 85
da ce
que
Les fréquentes converfations d'Hieron
& de Simonide ne rouloient point feulement
fur des matieres de pure politique ;
elles avoient encore pour objet l'examen
des queftions les plus philofophiques . C'eſt
ce qui paroît par la célebre réponſe que
notre Poëte fit à ce Prince , qui lui demanc'étoit
que Dien ? Il faut convenir
que la queftion étoit des plus épineufes ,
& par conféquent très- propre à embarraffer.
Auffi Simonide ne manqua pas de
prétexte pour juftifier l'impuiffance où il
fe voyoit d'y fatisfaire fur le champ , &
il obtint du tems pour y rêver plus à fon
aiſe. Le terme étant expiré , Hieron étonné
de tous les délais dont ce Poëte ufoit
pour éluder l'explication qu'on exigeoit
de lui , en voulut apprendre la caufe . Simonide
avoua ingénuement , que plus il
approfondiffoit la chofe , plus elle lui fembloit
difficile à réfoudre.
Si l'on inféroit de fa réponſe à Hieron ,
que ce Poëte avoit formé quelque doute
fur l'existence d'un Etre Suprême, ce feroit
non-feulement étendre la conclufion beaucoup
plus loin que ne l'eft la prémiffe ; mais
ce feroit déduire une conféquence trèsfauffe.
Car Simonide étoit fi peu porté à
nier qu'il y eût une Divinité , que jamais.
Poëte Payen n'a peut -être eu une perfuaS6
MERCURE DE FRANCE.
fion plus vive des effets de fa puiffance ;
c'est ce que témoignent affez les fragmens
qui nous reftent de fes Poélies , & principalement
quelques vers de lui , qui font
cités par Théophile d'Antioche . « Il y eft
dit , qu'il n'arrive aux hommes aucun
" mal inopiné : que Dieu fait en un feul
» moment changer de face à toutes chofes,
» & que perfonne ne fçauroit fe flatter
d'acquérir la vertu fans une affiftance
» particuliere de fa part ».
Simonide termina fa vie à l'âge de quatre
-vingt-dix ans , dont il paffa les trois
derniers à la Cour d'Hieron. Le tombeau
qu'on lui avoit élevé à Syracufe , fut dans
la fuite du temps démoli par un Général
des Agrigentins , appellé Phoenix , qui en
fit fervir les matériaux à la conftruction
d'une tour. On marque le temps dont fa
mort précede celle d'Hieron , & pour le
conftater d'une maniere préciſe , il a fallu
néceffairement fixer celui où tombe le
commencement & la fin du regne de cè
Prince , duquel on détermine conféquemment
la durée. On fent bien que tout celá
eft accompagné de détails chronologiques
dans lesquels nous évitons ici de nous engager
parce qu'ils n'intéreffent qu'un
très -petit nombre de Sçavans exercés à ce
genre d'étude. L'Auteur conduit plus loin
DECEMBRE. 1755. $7
que la mort de notre Poëte , le fil de fa
narration qui offre en raccourci l'hiftoire
de Syracufe . Il parcourt avec rapidité les
révolutions qui arriverent à cette République
depuis l'expulfion de Thrafybule
frere & fucceffeur d'Hieron , que fa conduite
violente avoit fait chaffer de Syra--
cufe , jufqu'au temps qu'elle éprouva le
fort ordinaire aux Villes que les Romain's
foumettoient
à leurs armes . Comme le récit
de ces chofes femble au premier coup
d'oeil ne tenir en aucune façon au plan général
de l'Ouvrage , on ne manquera pas
de le trouver abfolument hors d'oeuvre.
En tout cas , l'Auteur a prévenu lui-même
l'objection qui peut avoir lieu . «< Ayant ,
» dit-il , donné la plus grande partie de
» l'histoire de cette fameufe République ,
» que j'ai eu occafion de prendre dès fon
» origine , je me ferois reproché mon peu
» d'attention à procurer au Lecteur une
» entiere fatisfaction , fi je n'avois rendu
fon inftruction complette , en mettant
» devant fes yeux un précis de la fuite
» des affaires de Syracufe , jufqu'au temps
» qu'elle tomba au pouvoir des Romains ,
"
"
qui l'affujettirent à leur Empire. Je pen-
» fe avoir été d'autant plus fondé à le
faire , qu'un des derniers de ceux qui
ont gouverné defpotiquement en cette
Ville , étoit defcendu de Gélon , &
1
88 MERCURE DE FRANCE.
و ر
porté le nom d'Hieron , ainfi que le
» frere de ce Prince. Il marcha fi parfaite-
» tement fur les traces du premier , que
» de Préteur qu'il étoit auparavant à Sy-
» racufe , il s'ouvrit également par fes
» vertus un chemin à la royauté. Il eft
» furtout célebre par fes démêlés avec les
» Romains qui le défirent plus d'une fois :
» ce qui l'obligea de contracter avec eux
» une alliance dans laquelle il perfifta le
» refte de fes jours . Il étoit donc naturel
» de toucher légerement ce qui regarde ce
» Monarque de qui l'hiftoire ne doit pas
» être détachée de celle de fes Ancêtres ,
» dont il n'a point démenti les belles actions.
Enfin quand on trouveroit que
» la relation de ces chofes fort des bornes
» que mon principal fujet me prefcrivoit ,
» s'il réfulte pour le Lecteur quelque avan-
» tage de voir réunies dans un feul point de
» vue toutes les différentes révolutions
particulieres à l'état de cette Républi-
» que , depuis l'époque de fa fondation ,
jufqu'à celle de fa ruine ; c'eft lui feul
» qui fera mon apologie
"3
L'Auteur , après avoir fait l'hiftoire de
Simonide & celle de fon Siecle , paffe enfuite
au détail de fes Poéfies. Quoiqu'il en
eût compofé un grand nombre , il en refte
à peine des fragmens qui font comme des
débris échappés aux injures du temps. Ils
DECEMBRE. 1755 . 89
ont été recueillis par Fulvius Urfinus , &
en partie par Leo Allatius. Le premier les
a accompagnés de notes de fa façon . Il
n'eftfouvent parvenu jufqu'à nous que les
titres de plufieurs de ces Poéfies qui ont
tranfmis avec honneur le nom de Simonide
à la postérité. Les perfonnes curieufes
de les connoître , n'auront qu'à recourir
à la Bibliotheque Grecque du fçavant
M. Fabricius. Comme fon objet principal
eft d'y offrir une notice des ouvrages
des Auteurs Grecs , & d'y détailler les circonftances
qui en dépendent , il a dreffé
avec fon exactitude ordinaire un catalogue
de toutes les différentes fortes de Poëmes
qu'avoit écrits Simonide , autant qu'il
a pu en avoir connoiffance , en feuilletant
ceux d'entre les Anciens qui ont eu occafion
de les indiquer , lorfqu'ils ont cité des
vers de ce Poëte . On n'a pas cru devoir
s'arrêter dans cette Hiftoire à ces fortes de
détails , dont on ne tire d'autre fruit que
celui de fatisfaire fa curiofité. Ils peuvent
être fupportables en Latin , où l'on n'affecte
pas la même délicateffe qu'en notre Langue
, lorfqu'il s'agit de chofes auffi feches :
elles caufent de l'ennui & du dégout au
Lecteur François qui s'attend à des inftructions
plus folides. Quand on confidere la
perte de beaucoup de bons ouvrages que
90 MERCURE DE FRANCE.
le temps nous a ravis , tandis qu'il a épargné
tant de foibles productions qui , bien
loin d'être enviées , ne méritoient pas même
de voir le jour , on ne fçauroit s'empêcher
d'avouer que c'eft -là un de ces caprices du
fort qui prend plaifir à fe jouer de tous les
moyens que l'induftrie humaine peut imaginer
pour fe garantir de fes injuftices.
Si on demande à l'Auteur pourquoi il ne
s'eft point fait un devoir de traduire en
notre langue ces fragmens poétiques , ( car
quelques imparfaits que foient les morceaux
qu'ils renferment , ils ferviroient du
moins à donner une idée de la beauté du
génie de Simonide ) il répondra que la
défunion des parties qui forment l'enchaînement
du difcours , rend trop difparates les
chofes qui font énoncées dans les vers de
ce Poëte : comme elles n'ont aucune relation
les unes avec les autres , elles font par
cela même incapables d'offrir un fens fuivi
; « de forte que ce feroit , ( dit-il , ) per-
» dre fes peines , que d'expofer ces frag-
» mens en l'état actuel où ils font , fous
les yeux du Lecteur François qui aime
qu'on ne lui préfente que des idées bien
afforties , & parfaitement liées enſem-
» ble . On trouve dans un recueil qu'on
a fait de ces fragmens , deux pieces écrites
en vers ïambes , qui ont été mises à ce
DECEMBRE. 1755. 91
qu'il paroît , fur le compre de notre Simo
nide : c'eft ce qu'il y a de plus entier de
tout ce qui eft venu jufqu'à nous de fes
Poéfies. L'une roule fur le peu de durée de
la vie humaine , & l'autre eft une efpece
de fatyre ridicule contre les femmes , où
F'on ne produit que des injures groffieres
pour reprendre les défauts qu'on peut leur
reprocher. On y fait une application continuelle
des vices de ce fexe , aux diverfes
propriétés attachées à la nature des animaux
defquels on feint qu'il a été formé.
On y fuppofe que l'origine de l'ame des
femmes eft différente felon la diverfité de
leur humeur ; que l'ame des unes est tirée
d'un cheval , ou d'un renard , ou d'un finge
, 8 que celle des autres vient de la
terre & de la mer. Elien cite un vers qui
a rapport aux femmes qui aiment la parure.
On reconnoît difficilement Simonide
à ces traits qui font indignes de lui , &
affurément certe piece n'eft pas marquée
au coin qui caractérife communement fes
productions. Enfin il eft inconteſtable que
ces deux Poëmes n'appartiennent en aucune
maniere au Simonide dont on écrit
la vie; puifque les Anciens ne nous appren
nent point qu'il fe foit jamais exercé dans
ce genre de poéfie . Il les faut reftituer à
un autre Simonide qui a précédé le nôtre
92 MERCURE DE FRANCE.
de plus de deux fiecles. C'est lui qui doit
en être regardé comme le véritable auteur.
Il ne feroit pas étonnant que l'identité de
nom eût fait confondre enfemble ces deux
Poëtes , qui font du refte très- différens l'un
de l'autre. C'est ce que l'on confirme par
une preuve que fournit le témoignage des
Anciens qui ont pris foin de les diftinguer,
l'un , par la qualité de Poëte Lyrique , &
l'autre , par celle de Poëte Iambique. Celui
qui eft renommé dans l'antiquité par la
compofition de fes ïambes , étoit né à
Minoa , ville de l'ifle Amorgos. Suidas le
dit fils d'un certain Crinée qui ne nous
eft pas autrement connu . Ses travaux poétiques
ont eu le même fort que ceux de
notre Simonide. Il n'en fubfifte plus que
des fragmens qui confiftent uniquement
en ces deux poëmes dont nous venons de
parler , & en quelques vers détachés qui
nous ont été confervés par Athénée , Galien
, Clément d'Alexandrie & Stobée .
On recherche le temps où il vivoit ; &
comme une date que produit Suidas , conconcourt
à le déterminer par celle de la
ruine de Troye , l'Auteur piend de-là occafion
d'entrer dans un examen chronologique
des différentes Epoques que les Anciens
affignent à la prife de cette Ville.
Nous nous bornerons à en expofer ici le
DECEMBRE . 1755 . +3
"
"3
réſultat qu'il en donne lui - même dans fa
préface. Quelque foit le calcul auquel on
veuille s'attacher , « il eft conftant , (dit-il)
» que celui du LexicographeGrec eft fautif,
» à moins qu'on ne fubftitue dans fon
» texteune lettre numérale à l'autre , ainfi
que Voffius l'a parfaitement obfervé. Il
»y a d'autant plus d'apparence qu'il aura
fouffert en cela de l'inadvertance des
Copiftes qui font fujets à commettre de
» femblables mépriſes ; que la validité de
» la leçon qu'on propofe fe peut inférer
» d'un paffage formel qui fe tire de Tatien.
C'eft par-là feulement qu'on vient à bout
» de fauver la contradiction fenfible qui
» naîtroit de fon témoignage , & de celui
» de quelques - uns des Anciens , qui font
» ce Simonide contemporain d'Archiloque
, & par conféquent le renvoyent
» bien en- deça du fiecle où il le place.
» Comme il s'accorde à dire qu'Archilo-
» que fleuriffoit fous Gygès Roi de Lydie,
» dans la perfonne duquel commence la
» Dynaſtie des Mermnades , il s'enfuit de-
>> là que le temps du Simonide en queftion
»fe trouve étroitement lié à celui du regne
» de ce Prince & de fes fucceffeurs. C'eſt
pourquoi il réfulte des moyens que j'ai
employés pour fixer l'un par l'autre , une
» difcuffion qui m'a paru propre à répan-
"
39
94 MERCURE DE FRANCE.
» dre une nouvelle clarté fur la Chronolo-
» gie des Rois de Lydie ». Nous ajouterons
que la matiere eft affez importante
par elle-même pour fixer la curiofité des
Sçavans que leur propre expérience a mis
en état de fe convaincre de l'obſcurité qui
regne fur cette partie de l'Hiftoire ancienne.
La maniere avantageufe dont on nous
parle du Simonide fameux par fes productions
Lyriques , ne permet pas d'hésiter à
le placer au rang des meilleuts Poëtes de
l'Antiquité ce qu'on ne fçauroit dire
également de celui qui a écrit des vers
iambes. Il eft certain qu'il n'a pas joui de
la même célébrité , & que notre Simonide
l'emporte à tous égards fur l'autre. D'ailleurs
fon talent s'étendoit plus loin qu'à
faire des vers. C'est ce qu'on a été à portée
de voir plus d'une fois dans le cours
de cet Extrait. Cela paroît encore par l'invention
des quatre Lettres Grecques ( ou
,, » & , qui lui eft communément
attribuée. Il faut pourtant avouer qu'elle
lui eft conteſtée par quelques- uns qui en
font honneur à Epicharme né en Sicile .
Tzetzes balance même auquel des deux il
doit la rapporter , ou à notre Simonide ,
ou à Simonide le Samien qu'il dit être fils
d'un certain Amorgus. Il n'eft pas douteux
que ce dernier ne foit le même que
DECEMBRE. 1755.
95
le Poëte iambique de ce nom , à qui quelques
anciens Ecrivains donnent Samos
pour patrie , quoique le plus grand nombre
le faffe naître à Amorgos . Il n'eft pas
difficile de s'appercevoir de la méprife
grolliere de Tzetzes , qui transforme le
nom du lieu de la naiffance de ce Simonide
, en celui du pere de ce Poëte. On
n'infifte point fur cesLettres qui auroient
pu fournir le fujet d'une difcuffion , fi
Scaliger , Saumaife , Samuel Petit , Voffius
, Bochart , Ezéchiel Spanheim , Etienne
Morin , & le P. Montfaucon , n'avoient
déja épuifé tout ce que l'on peut produire
fur l'origine de l'Alphabeth Grec. On a
cru qu'il étoit plus à propos de renvoyer
à ces doctes Critiques , en citant au bas
de la page les endroits de leurs ouvrages ,
où ils ont traité cette matiere , que de redire
en gros des chofes qu'ils ont fi bien approfondies
en détail . Notre Simonide paffe
encore pour avoir ajouté une huitième
corde à la Lyre dont il fe propofa par- là
de perfectionner l'ufage , comme nous
l'apprenons expreffément de Pline . On
trouve parmi les fragmens de fes Poéfies
quelques vers qui ont été allégués par Platon
, Lucien , Athenée , Clément d'Alexandrie
, & Théodoret. Ils valent bien
la peine d'être cités pour leur fingularité.
96 MERCURE DE FRANCE.
Leur objet eft de définir quels font les biens
préférables de la vie. Voici ce qu'ils renferment.
« De tous les biens dont les hommes
peuvent jouir , le premier eft la fan-
»té , le fecond la beauté , le troiſieme les
richeffes amaffées fans fraude , & le
quatrieme la jeuneſſe qu'on paffe avec
» fes amis ».
22.
De tous les ouvrages que Simonide
avoit compofés , il n'y en a point afſurément
qui l'ait plus illuftré , & lui ait attiré
plus de louanges des Anciens , que ceux
qui portoient le titre de Threnes ou de
Lamentations. Ce font elles que Catulle
défigne par cette expreffion , mæftius lacrymis
Simonideis. Horace les a également en
vue , lorfqu'il dit pour repréfenter des
Mufes plaintives , Cea retractes munera
Nama. Son talent principal étoit d'émouvoir
la pitié ; & l'on peut affurer qu'il excelloit
dans le genre pathétique. Au moins
c'est l'aveu que fait Denys d'Halicarnaffe ,
qui le préfere à tous les Poëtes qui avoient
travaillé dans la même partie , après l'avoir
d'ailleurs regardé comme un modele
dans le choix des mots. La leçon de cet
endroit du Traité de l'Auteur Grec dont
on cite les paroles , eft d'autant plus défectueufe
, qu'elle forme un fens tout contraire
à celui que cet ancien Critique veut
exprimer.
DECEMBRE. 1755. 97
exprimer. Cela paroît avoir été occafionné
par la tranfpofition de deux mots qu'il s'agit
de remettre à la place qui leur eft propre
, pour réduire l'énoncé de la phraſe
grecque à un fens naturel & raifonnable.
C'est ce que l'Hiftorien a entrepris dans
une note dont le but est de rectifier ce paffage
qui a été étrangement altéré par l'inadvertence
des Copiftes. Le jugement que
Quintilien porte de Simonide confirme
celui de Denys d'Halicarnaffe , qui rapporte
un morceau d'une de ces Lamentations
de notre Poëte. Danaë déplorant fes malheurs
en faifoit le fujer . On fçait que fuivant
la fable , cette Princeffe infortunée
fut enfermée par l'ordre d'Acrifius fon
pere , dans un coffre d'airain avec l'enfant
qu'elle avoit mis au jour pour être jettée
dans la mer. Simonide fuppofe que dans
le temps qu'elle erroit au gré des vents &
des flots , elle parla en ces termes à Perfée.
" O mon fils , de combien de maux tà
» mere eft accablée . Tu te mets peu en
peine du fifflement des vents , & de l'im-
» pétuofité des vagues qui roulent fur ta
» tête : Ah ! fi tu pouvois connoître la
grandeur du péril qui nous menace , tu
prêterois fans doute l'oreille à mes dif-
» cours. Mais non . Dors, cher enfant , dors ,
je l'ordonne. Ainfi que lui, puiffiez- vous
"
"
11. Vol. E
98 MERCURE DE FRANCE.
éprouver le même calme , flots d'une
» mer agitée , & vous auffi mes maux dont
la mefure ne fçauroit être comblée » .
C'eft relativement à ce don d'attendrir
que Grotius a cru pouvoir lui comparer le
Prophéte Jéremie. Ces fortes de paralleles
qu'on établit entre des Ecrivains Sacrés
& des Auteurs Profanes , femblent avoir
d'abord quelque chofe de choquant : mais
pour peu qu'on veuille faire un moment
abstraction du caractere de prophéte qui
appartient à ce dernier , & qui par conféquent
le met hors de toute comparaifon
avec un Poëte Payen , il ne fera plus queftion
que de les envisager l'un & l'autre du
côté du mérite perfonnel . On ne pourra
s'empêcher pour lors de convenit que le
parallele ne foit jufte . En effet , on ne doit
pas ignorer que Jéremie ait réuni toutes
les qualités effentielles à la poéfie dans fes
Lamentations , qui offrent le tableau le plus
touchant de la défolation & de la ruine
de Jérutalem .
Simonide ne réuffiffoit pas moins dans
la peinture des images ; c'eft le témoignage
que lui rend Longin , ce célebre Critique
de l'antiquité , dont la déciſion eſt
d'un fi grand poids en pareil cas . Aucun
Poëte n'avoit , felon ce Rhéteur , décrit
plus vivement l'apparition d'Achille fur
DECEMBRE. 1755. 99
fon tombeau , dans le tems que les Grecs
fe préparoient à partir . Nous finirons par
dire que la douceur qui regnoit dans fes
vers ,l'avoit fait furnommer Melicerie , &
cependant il avoit employé en écrivant le-
Dialecte Dorique , qui paroît être le moins
fufceptible de cette douceur qui caractérifoit
fes Poéfies.
On a renvoyé à la fin de cette Hiſtoire
deux Remarques qui valent deux Differtations
: Quoiqu'elles ne femblent avoir
qu'une liaifon fort indirecte avec fon
plan , elles ne laiffent pas de fervir d'éclairciffement
à deux endroits de fon texte .
L'une eft deftinée à examiner fi le nom de
Jao cité dans un paffage de Porphyre que
l'on rapporte , eft le même que celui de
Jehovah ufité particuliérement chez les
Juifs pour défigner Dieu : A cet égard la
chofe eft hors de conteftation. Il s'agit
feulement de fçavoir laquelle de ces deux
différentes prononciations attachées à un
même nom , doit être réputée pour l'anciemne
, & par conféquent pour la véritable.
C'est une matiere qui a déja exercé
d'habiles Critiques , tels que Genebrard ,
Fuller , Louis Cappel , Drufius , Sixtinus
'Amama , Buxtorfe le fils , Gataker & Leufden.
Cette queftion entraîne néceffairement
dans une difcuffion grammaticale ,
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
qui n'est à portée d'être bien entendue que
des perfonnes qui ont acquis quelque intelligence
de l'Hébreu . On a mis en un,
caractere lifible pour tout le monde les
paffages qu'on a été obligé de produire
dans cette Langue , & cela pour des motifs
que l'Auteur a eu foin d'expliquer dans
fa préface. Les Sçavans fe partagent fur
çet article. Les uns, comme Cappel, Walton
& M. Le Clerc fe déclarent pour la
prononciation de Jao ou Jauoh , & rejertent
celle de Jehovah , qu'ils difent n'avoir
prévalu que depuis la ponctuation de
la Maffore , d'après laquelle Galatin Ecriyain
du feizieme fiecle , a le premier introduit
parmi nous cette Leçon du nom de
Dieu , qui eft actuellement la feule accréditée
. Ils penfent être d'autant plus difpenfés
d'acquiefcer à l'autorité de la Maffore
, qu'ils la combattent par des raifons
que leur fournit la nouveauté de fon invention
, qui , felon la plupart d'entr'eux ,
ne remonte pas au - delà du fixieme fiecle ,
& dont quelques - uns reculent l'époque
jufqu'au onzieme. Il y en a d'autres au
contraire qui demeurent attachés à la Lede
Jehovah dont ils foutiennent la validité
, parce qu'elle leur paroît beaucoup
mieux conferver l'analogie de l'Hébreu ;
ils s'efforcent de la défendre contre toutes
çon
DECEMBRE. 1755. ioi
les objections qui peuvent avoir lieu , &
ils ne balancent pas à croire que les Grecs
à qui les Phéniciens avoient tranfmis ce
nom , ne l'ayent ainfi altéré par une maniere
défectueuse de le prononcer. Il faut
avouer qu'ils font valoir des argumens (pécieux
pour fortifier leur opinion : cependant
, comme ce n'eft point ici un fujer
qui foit capable de recevoir ce dégré de
certitude que communiquent des preuves
qui mettent l'état des chofes dans la derniere
évidence , on ne doit s'attendre qu'à de
fimples conjectures qui ont de part & d'autre
une égale probabilité : ainfi le parti le
plus fage eft de ne point décider affirmati
vement dans de pareilles matieres. En effet,
comment vouloir déterminer pofitivement
l'ancienne prononciation de ce nom , s'il
eft conftant par le témoignage de Philon
& de Jofephe , qu'elle avoit été interdite
aux Juifs avant que J. C. vînt au monde
. Le premier la reftreint aux bornes du
Sanctuaire , où les Prêtres , fpécialement
le fouverain Sacrificateur , avoient le privilege
exclufif de le prononcer tous les ans
le jour que fe célébroit la fête des Expiations
. Ce nom n'étant donc point d'ufage
hors du Sanctuaire , où la maniere de le
proférer fe maintenoit par tradition , &
la permiffion de le prononcer étant une
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
des prérogatives affectées à la Sacrificature
, elle n'a pas dû fubfifter plus long-tems
que le Temple , & la tradition de ce nom
s'eft affurément perdue à travers tant de
fiecles qui fe font écoulés depuis la ruine
de Jérufalem. Peut on après cela fe flatter
d'en fixer aujourd'hui la prononciation.Les
Docteurs Juifs poftérieurs à cet événement
ont encore encheri fur la vénération que
leurs ancêtres avoient pour ce nom de
Dieu , & fur l'idée qu'ils fe formoient de
fa fainteté qui le rendoit ineffable à leur
égard. Ceux qui font venus après , felon
leur louable coutume d'outrer les fentimens
de leurs peres , ont pouffé les chofes
fi loin que cette vénération eft dégénérée
en une fuperftition exceffive qui fe
perpétue chez cette nation . Des Rabbins
ont étrangement raffiné fur les propriétés de
ce nom , & fur l'analogie grammaticale de
trois de fes lettres , qu'ils difent réunir les
trois différentes manieres d'exifter qui
n'appartiennent qu'à Dieu . Quiconque
ofoit violer cette défenfe de proférer le
nom Jehovah étoit puni de mort , s'il falloit
croire tout ce qu'ils nous débitent
hardiment à ce fujer. Ils ont fait plus , ils
l'ont érigée en article de foi , & menacent
les infracteurs de l'exclufion de la
vie éternelle . Toutes les fois que le Texte
DECEMBRE. 1755. 103
,
Hébreu porte la Leçon de Jehovah , ils lui
fubftituent le nom Adonaï , & tantôt celui
d'Elohim , lorfqu'il arrive que le Jehovah
eft précédé d'Adonai , & alors ces deux
noms fe trouvent joints enſemble . Il leur
eft auffi ordinaire d'ufer de mots compofés
pour caracterifer ce nom ineffable
comme ceux de Schem Hammiouchad , ou
de Schem Hamphorafch , le nom propre de
Dieu , & de Schern Schel arba othioth , le
nom formé de quatre lettres. Quand on les
preffe de dire fur quoi ils fondent cette
interdiction , ils alléguent en leur faveur
des paffages de l'Exode & du Lévitique
dont ils détournent ou changent le fens
pour la pouvoir autorifer. Les paroles de
l'Ecriture qu'ils nous oppofent , ne fignifient
pourtant rien moins que ce qu'ils
veulent leur faire fignifier. Il n'en a pas
fallu davantage pour les expofer au reproche
de falfification , qui leur a été intenté
par
Galatin . On entre relativement à cet
objet dans quelques détails hiftoriques ,
qui pourront compenfer ce qu'il y a de
fec dans un travail de cette nature.
On obferve que ce nom de Dieu n'a pas
été inconnu dans les premiers tems . aux
nations étrangeres , & furtout à celles qui
étoient voifines de la Judée . C'est ce qui
paroît confirmé par plufieurs exemples que
trop
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
par
Selden & M. Ferrand ont apportés , & qui
mettent ce fait hors de doute. Le Critique
Anglois & M. Huet foupçonnent même
que Pythagore pourroit avoir tiré l'idée
des propriétés mystérieuses de fa Quaternité
de celles que renferment les quatre
lettres qui conftituent le nom Jehovah. On
n'ignore pas que les Sectateurs du Philofophe
Grec , quand il s'agiffoit de fe lier
un ferment inviolable , juroient par cette
Quaternité à laquelle ils attribuoient toutes
les perfections , & qu'ils nommoient la
fource de vie , & le fondement de l'éternité,
Ils ne vouloient exprimer autre choſe parlà
que Dieu lui- même appellé par Pyihagore
le nombre des nombres . Ce Philofophe
paffe pour avoir emprunté des Juifs
plufieurs Dogmes " importans qu'il s'étoit
appropriés. C'est une circonftance dont la
vérité eft atteftée par Hermippus Hiftorien
Grec qui Heuriffoit du tems de Prolemée
Evergere, & par le Juif Ariftobule qui
vivoit à la Cour de Ptolemée Philometor,
Jofephe témoigne expreffément qu'il affecta
de fe montrer en bien des chofes zelé
imitateur des rites de fa nation . S. Ambroife
le fait même Juif d'origine : mais
on ne fçait où ce Pere de l'Eglife peut
avoir puifé cette particularité qui eft deftituée
de fondement . On reprend Lactan-
L
DECEMBRE . 1755. 105
ce d'avoir nié mal - à - propos que Pythagore
ait jamais eu aucun commerce avec les
Juifs , fans donner des raifons folides de
ce qu'il avançoit. On infifte particuliérement
fur fon voyage à Babylone , où il
s'offrit affez d'occafions qui mirent ce Phifofophe
à portée de s'entretenir avec plufieurs
d'entre ce peuple , dont une partie
y réfidoit encore pendant le féjour de Pythagore
en cette ville. Il y conféra fréquemment
avec les Mages dont il fçur fi
bien gagner l'amitié , qu'ils lui firent part
de leurs connoiffances , & l'initierent dans
leurs mysteres. Porphyre rapporte qu'il y
devint difciple d'un certain Zabratus ,
duquel il apprit tout ce qui concerne la
nature & les principes de l'univers . Il y a
eu dès les premiers tems du Chriftianif
me des Ecrivains qui fe font imaginés que
ce Zabratus ou Zaratus , & que Clement
d'Alexandrie appelle Nazaratus , étoit
le même que le Prophète Ezechiel , comme
le certifie ce Pere Grec qui écrivoit fur
la fin du fecond fiecle , & qui rejette
d'ailleurs l'opinion de ces gens là : néanmoins
Ménaffeh Ben - Ifraël , & quelques
autres , n'ont pas laiffé d'avoir une feniblable
penſée . Ce qu'il y a de plus éton -
nant , c'eft qu'un auffi habile homme que
l'étoit Selden , ait pu pencher vers ce fen-
E v
106 MERCURE DE FRANCE.
timent d'autant plus infoutenable , qu'il
eft incompatible avec l'exacte chronologie.
C'eft ce qu'il n'a pas été fort difficile
de prouver. MM. Hyde & Prideaux ont entendu
par ce Zabratus le fameux Zoroaf
tre. Ils fe font fondés fur un paffage
d'Apulée qui veut que Pythagore ait été
difciple de ce Législateur des Mages ; ce
qui eft pourtant fujet à un grand nombre
de difficultés , comme de célebres Modernes
l'ont fuffifamment démontré . On
pourroit peut-être les lever , en fuppofant
deux perfonnages de ce nom qui auront
fleuri à différens tems l'un de l'autre , &
dont le premier aura été le fondateur de
la Secte des Mages, & le fecond le réformateur
de leur religion ; fuppofition que l'on
peut d'un côté appuyer fur le témoignage
des Hiftoriens Orientaux , qui font vivre
un Zoroastre fous le regne de Darius fils
d'Hyftafpe , & de l'autre fur le récit d'Agathias
qui avoue que de fon tems ( c'eſtà-
dire dans le fixieme fiecle ) les Perfans
étoient dans cette perfuafion . Au refte , ce
n'est là qu'une conjecture, qu'on fe contente
d'infinuer , & l'on laiffe à chacun
la liberté de penfer à cet égard ce qu'il
voudra. Quant à l'autre Differtation , elle
traite des moyens qu'il y a de concilier les
différences qui fe rencontrent entre les AnDECEMBRE.
1755. 107
ciens au fujet des dates qui tendent à
fixer , foit le commencement
ou la durée
du regne de divers Princes. Les regnes de
Prolemée Soter , de Seleucus Nicator , &
de l'Empereur Julien fourniffent les exemples
que l'on produit . On leur a joint encore
celui du regne de Dagobert I , fur la
date duquel les Hiftoriens varient , afin de
rendre la vérité de cette remarque plus
fenfible aux perfonnes qui fe font rendues
l'Hiftoire de France plus familiere que
l'Hiftoire Ancienne . Ces exemples réunis
fous un même point de vue , concourent
à confirmer tout ce qui a été dit
touchant la maniere d'accorder les différentes
Epoques d'où l'on a compté les années
de la fouveraineté deGelon à Syracufe.
L'ouvrage eft terminé par le Projet d'une
Hiftoire des Juifs à laquelle travaille l'Auteur
, & qu'il a annoncée dans fa préface.
Elle comprendra
l'expofition de toutes
les révolutions
qui font arrivées à ce peuple
dans l'Orient depuis la ruine de Jérufalem
jufqu'au douzieme fiecle , où l'établiffement
qu'il s'y étoit fait , fût entièrement
ruiné. Comme l'Auteur s'eft livré
aux Etudes Théologiques
qu'il a pris à tâche
de fortifier par l'intelligence
des Langues
Sçavantes, les recherches où elles l'ont
néceffairement
engagé , l'ont mis en état
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
d'affembler les matériaux qui ferviront à la
compofition de cet ouvrage, On le deftine
à éclaircir les points les plus embarraffés
de l'Histoire Judaïque , & à difcuter
quelques - uns des Rites & des Dogmes de
cette nation , furtout lorsqu'ils lui font
communs avec les Chretiens. On y parlera
auffi des cérémonies , & en général des
affaires de difcipline que l'Eglife peut avoir
empruntées de la Synagogue. Elles ont
routes deux , par rapport à leur Hiſtoire. ,
une influence d'autant plus réciproque que
l'une eft fortie de l'autre , & par conféquent
on ne fçauroit approfondir l'Hiftoire
de l'Eglife , qu'on ne foit en mêmetems
obligé d'approfondir celle des Juifs ,
qui lui eft intimément unie. On fe flatte
qu'on ne fera pas fâché de voir inferé ici
en entier ce Projet , qui fert à donner une
idée de la grandeur de l'entreprife , du
but
que l'on s'y propofe , & de la méthode
à laquelle on doit s'attacher dans l'exécution
: mais la longueur que comporte
déja cet extrait , eft une raifon plus que
fuffifante pour renvoyer la chofe au mois
prochain . Si l'on fe récrie fur l'étendue de
cette analyfe , qui paffe de beaucoup les
bornes dans lesquelles nous avons coutume
de refferrer nos extraits , nous répon
drons que comme cette hiftoire de SimoDECEMBRE.
1755 109
nide eft remplie d'un grand nombre de difcuffions,
qui , quoiqu'effentielles aux vues
dans lesquelles on l'a compofée, font pourtant
de nature à rebuter bien des Lecteurs
pour qui elles ont quelque chofe de trop
épineux , on a profité de la voie de ce
Journal pour mettre tout le monde à portée
de connoître les faits dont le récit entre
dans le plan de l'Hiftoire . Pour cet
effet , on a retracé ici dans le même ordre
qui a été obfervé dans fa marche les différens
traits de la vie de ce Poëre , avec les
événemens de fon tems qui y font liés , &
l'on n'a fait qu'indiquer fimplement les
détails chronologiques qui en conftituent
le fonds : Ainfi cette analyfe doit être confiderée
moins comme un extrait que comme
un abregé de l'Ouvrage.
Delaguene , Libraire - Imprimeur de
l'Académie Royale de Chirurgie , rue faint
Jacques , à l'Olivier d'or , diftribue un
Mémoire auffi nouveau par fon objet que
par fa publication . Il eft intitulé Témoi
gnage public rendu à M. Dibon , Chirurgien
ordinaire du Roi dans la Compagnie des
Cent Suiffes de la Garde du Corps de Sa
Majefte ; par Pierre Dedyn d'Anvers . On
ya joint les preuves de la Cure avec quel
ques Réflexions concernant M. de Torrès
110 MERCURE DE FRANCE.
par qui le Malade avoit été manqué. L'Avertiffement
qu'on a mis à la tête de ce
Mémoire , nous en fournira la notice.
« Cet écrit , dit - on , eft l'ouvrage d'un
» Malade jugé incurable par de célebres
» Praticiens, & qui , contre toute efpéran-
» ce , a été guéri radicalement par le re-
» mede de M. Dibon . C'eft une espece de
و د
.30
confeffion publique dictée par la recon-
>> noiffance ; une defcription vraie & naïve
» de la maladie de l'Auteur , & des mal-
» heureuſes épreuves par lefquelles il a
» paffé jufqu'à fa parfaite guérifon . On a
» cru devoir conferver fon langage & fon
ortographe , moitié Wallon , & moitié
François ils pourront amufer quelques
" Lecteurs. Mais on a traduit toute la
» piece pour
la faire entendre des autres ,
» & on a mis la verfion à côté du texte ,
» pour n'y pas laiffer foupçonner la plus
légere altération. Ce Mémoire eft fuivi
» des Certificats de Meffieurs Goulard Mé-
» decin ordinaire du Roi , Le Dran , Henriques
, Morand , & Hebrard , Maîtres
» en Chirurgie ».
""
On trouve chez le même Libraire un
autre écrit qui a pour titre : Lettre à M. de
Torrès ,fervant de réponse , &c. Cette Lettre
contient un témoignage pareil à celui
de Pierre Dedyn , & publié par un BourDECEMBRE
, 1755 .
geois de Paris dont le nom & la demeure
y font défignés. Nous ne prononçons rien
là- deffus. Comme fimples Hiftoriens nous
en laiffons le jugement aux Maîtres de
l'Art.
CATALOGUE DES ESTAMPES &
livres nouveaux d'Italie , la plupart de
Rome , qui fe trouvent chez N. Tilliard ,
quai des Auguftins. 1755.
CATALOGUE DE LIVRES DE PIETE ,
de morale & d'éducation ; livres d'hiftoire
, de belles lettres , fciences & arts ; livres
de droit & de finances , livres amufans
& de théatres , qui fe vendent à Paris
, chez Prault pere , quai de Gèvres ,
1755.
L'ENFANT GRAMMAIRIEN , ouvrage
qui contient des principes de grammaire
génerale , mis à la portée des enfans.
Une Grammaire latine , & une Méthode
françoife- latine , ou maniere de traduire
le françois en latin . A Blois , chez Pierre-
Paul Charles ; & fe vend à Paris , chez la
veuve Robinot , quai des grands Auguftins.
<
FRAGMENS CHOISIS d'éloquence , efpece
de Rhétorique moins en préceptes qu'en
112 MERCURE DE FRANCE.
exemples , également utile aux Gens de
lettres , & à tous ceux qui veulent fe former
à l'éloquence de la chaire , par M. de
Gerard de Benat , 2 vol . A Avignon , chez
Jofeph Payen , Imprimeur Libraire , place
S. Didier. A Marſeille , chez Jean Moffy ,
à la Combriere : & à Paris , chez Defaint
& Saillant , rue S. Jean de Beauvais.
Nous croyons que cette maniere d'écrire
fur l'éloquence , eft une des plus utiles.
Les exemples frappent bien plus , &
en conféquence perfuadent mieux que les
préceptes. Ceux ci ne peuvent même être
bien développés & bien fentis que par le
fecours des premiers. L'Auteur nous paroît
montrer du goût dans le choix , &
nous penfons que fon travail mérite des
louanges.
RAISON ou idée de la Poéfie Grecque ,
Latine & Italienne , ouvrage traduit de
l'Italien de Gravina , par M. Reguier. 2 vol .
petit in- 12 , à Paris , chez Lottin , rue S. Jacques
, au Coq ; & chez J. B. Defpilly , rue
S. Jacques , à la vieille Pofte.
Fermer
Résumé : SUITE De l'Extrait de l'Histoire de Simonide, & du siecle où il a vécu, &c.
Le texte présente un extrait de l'histoire de Simonide, se concentrant sur les événements après la victoire de Gelon sur les Carthaginois en Sicile. Gelon, aidé par ses frères Hieron, Polyzele et Thrasibule, défit les Carthaginois à Himère, détruisit leur flotte et captura de nombreux prisonniers. Cette victoire renforça son autorité à Syracuse, où il fut offert la royauté en reconnaissance de ses services. Bien que son pouvoir fût déjà absolu, cette offre officialisa son statut de roi. Les Carthaginois, alliés de Xerxès, avaient envahi la Sicile sous le commandement d'Hamilcar avec une armée de trois cents mille hommes. Après leur défaite, Carthage envoya des ambassadeurs à Syracuse pour négocier la paix. Gelon, connu pour sa modération, accepta les propositions de paix et imposa l'abolition des sacrifices humains à Saturne, une pratique barbare et contraire à l'humanité. Les sacrifices humains étaient une pratique ancienne attribuée aux Phéniciens, dont les Carthaginois étaient une colonie. Ces sacrifices persistaient à Carthage même après le traité avec Gelon et furent renouvelés après sa mort. Tertullien rapporte que ces sacrifices continuèrent secrètement jusqu'au temps de Tibère, proconsul d'Afrique sous Adrien. Le texte mentionne également la vie et les œuvres de Simonide, un poète grec, et sa relation avec le tyran Hieron de Syracuse. La cour de Hieron devint un centre des sciences grâce à sa protection des savants et des récompenses qu'il offrait. Simonide, connu pour son avarice, fut un favori de Hieron et jouit de sa protection malgré ses défauts. Il refusa souvent de travailler gratuitement et vendait ses poèmes, ce qui lui valut une réputation de poète mercenaire. Simonide était également conseiller de Hieron et participait à des discussions politiques et philosophiques. Il termina sa vie à la cour de Hieron et fut enterré à Syracuse. Le texte discute également de la chronologie et des époques attribuées à la prise de Troie, en se basant sur des témoignages anciens. Il souligne la supériorité du Simonide lyrique, connu pour ses threnes ou lamentations, qui ont ému la pitié et illustré son talent pathétique. Denys d'Halicarnaffe et Quintilien louent son choix des mots et son émotion. Le texte mentionne également des fragments de ses poèmes, cités par des auteurs anciens, et son invention supposée des quatre lettres grecques. Enfin, le texte traite d'une question grammaticale et historique concernant la prononciation du nom de Dieu en hébreu, débattue par plusieurs érudits. Cette question est complexe et nécessite une connaissance approfondie de l'hébreu. Les savants sont divisés sur la prononciation correcte, certains préférant 'Jao' ou 'Jauoh' et rejetant 'Jehovah', tandis que d'autres soutiennent 'Jehovah', arguant qu'elle conserve mieux l'analogie de l'hébreu. Le texte souligne que la prononciation exacte est difficile à déterminer, car elle était interdite aux Juifs avant la venue de Jésus-Christ et n'était connue que des prêtres dans le sanctuaire. Après la destruction du Temple, cette tradition s'est perdue.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
134
p. 133-140
Lettre écrite de Belley, à l'occasion du passage de M. le Marquis de Paulmy par cette ville.
Début :
Vous avez pris, Monsieur, une trop grande part à l'établissement du College [...]
Mots clefs :
Collège, Collège du Belley, Belley, Marquis de Paulmy, Ministre, Honneur, Province, Coeur, Joie, Chanoine, Guerre, Voeux
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Lettre écrite de Belley, à l'occasion du passage de M. le Marquis de Paulmy par cette ville.
Lettre écrite de Belley , à l'occafion du paſſage
de M. le Marquis de Paulmy par cette
ville.
Ous avez pris , Monfieur , une trop
grande part à l'établiffement
du Cotlege
du Belley , dont j'eus l'honneur de
vous entretenir , il y a quelques mois ( 1 ) ,
pour vous laiffer ignorer fes actions d'éclat
& fes fuccés , dans les occafions furtout
qui intéreffent particulierement
la ville
& la province. Vous conviendrez
aifément
que le paffage de M. le Marquis de
Paulmy par Belley , eft un de ces momens
précieux également propres à s'attirer
l'attention de nos Mufes , & à exciter la
joie dans le coeur de nos citoyens .
Ce Miniftre arriva ici le famedi s Juil- S
let dernier fur les dix heures du foir. La
porte de la ville par laquelle il fit fon entrée
, étoit illuminée avec gout , & chargée
d'un cartouche , où on lifoit cette infcription
, qui étoit de M. Vinfon , Chanoine
Régulier de S. Antoine , Syndic du
College.
( 1 ) Voyez le Mercure d'Avril de cette année,
Page 147.
134 MERCURE DE FRANCE.
Felici Adventui
Supremi Bellorum Moderatoris
Tanto exultans hofpite
Bellicenfis Civitas
Plaudit.
L'écuffon des armes de M. le Marquis
de Paulmy faifoit partie de la décoration
de la porte. Vous fçavez que ce font deux
lions d'or paffans fur un fond d'azur . M.
Vinfon y avoit fait ajouter ce mot , Defenfuri
incedunt ; allufion noble , qui caracrerife
heureufement les fonctions du Miniftre
occupé pour lors à la vifite de nos
places de guerre.
L'infcription qui étoit placée fur la façade
de l'Hôtel de ville , pareillement illuminée
, eft de la même main , & elle exprime
la même penfée avec plus de développement
:
Vigilantiffimo
Belli Adminiftro ,
Provincias Tutanti Prafentiá ,
Hoftes Providentia Continenti ,
Gratulatur Bellicium.
Le lendemain de fon arrivée , M. le
Marquis de Paulniy reçut les complimens
des Syndics de la province, & des Corps
DECEMBRE. 1755. 135.
de la ville. Voici celui qui fut prononcé
par M. Granier , Chanoine Régulier de S.
Antoine , Profeffeur de Rhétorique , &
qui fut également gouté du Miniftre &
du Public.
Monfeigneur , votre arrivée eft l'é-
" poque de la joie publique , & vous êtes ,
» Monfeigneur , le digne objet de notre
» admiration & de nos hommages . La na-
» ture , en vous comblant de fes dons les
plus rares , vous infpira l'ardeur de les
» cultiver. Aux talens fupérieurs vous
» joignîtes bientôt les connoiffances les
plus vaftes , les plus fublimes vertus ,
» & vous fçûtes toujours tempérer leur
» éclat par le voile attrayant des qualités
» fociables. Dans un âge encore tendre
» vous fixâtes les regards du Monarque &
" les fuffrages du public. La carriere eft
» d'abord ouverte aux grands hommes.
» Leur mérite en marque l'étendue . Une
nation prudente & notre ancienne alliée
» vous vit menager auprès d'elle les in-
" térêts de notre Monarchie . Elle eut tout
» lieu d'être furprife de trouver dans un
» Ambaſſadeur auffi jeune la pénétration
» la plus vive , la circonfpection la plus
» réfléchie , la prudence la plus confom-
» mée. Devenu depuis l'arbitre de la guer-
» re , on vous voit , Monfeigneur , avec
و ر
"
136 MERCURE DE FRANCE.
, ر
» une activité furprenante , parcourir le
» Royaume de l'une à l'autre extrêmité ,
examiner tout par vous-même , pour-
»voir à la fûreté de nos frontieres , &
faire paffer dans le coeur de nos enne-
»mis cette crainte pleine d'égards , que
la vigilance du gouvernement ne man-
" que jamais d'infpirer. Il convenoit à un
Roi conquerant & pacifique d'avoir un
Miniftre également jaloux de prévenir
» la guerre & de la faire avec fuccès . Plus
» la foudre , dont vous êtes dépofitaire ,
» caufe de terreur , moins vous aimez à
» la faire éclater. C'eft à vos foins & à vo-
» tre prudence que nos provinces doivent
» leur repos. Veuille le ciel conferver
» long - tems une vie fi précieuſe à la France
! Puiffent nos fentimens & nos voeux
» mériter au College de Belley l'honneur
»de votre protection !
Les Penfionnaires du College fignalerent
leur zele par un compliment en vers ,
de la compofition de M. Sutaine , auffi
Chanoine Régulier de S. Antoine , & Profeffeur
de Rhétorique. Ce fut M. Dugaz ,
de Lyon , l'un de ces penfionnaires , qui
devint l'interprete des fentimens communs
, qu'il exprima avec autant d'aflurance
que de bonne grace , en ces termes :
Quelle divinité puiſſante
DECEMBRE. 1755 137
Favorife ces lieux ?
Jamais fous le regne des Dieux ,
L'Univers gouta- t'il de grace plus touchante !
Nous te voyons , Paulmy , nos voeux font fatisfaits.
Le Ciel pouvoit -il mieux feconder nos fouhaits ,
Qu'en accordant à notre impatience
Le bonheur d'admirer le foutien de la France ?
Qui feroit infenfible à tes tendres égards ,
Miniftre du Dieu de la guerre ?
Pour venir dans ces lieux tu quittes ton tonnerre ;
Tu craindrois d'effrayer nos timides regards.
Autour de toi , les jeux , les ris , les
Viennent folâtrer tour à tour;
Et nous ne voyons fur tes traces ,
graces ,
Que des coeurs pénétrés de refpect & d'amour.
Sous l'ordre du plus grand des Princes ,
Ta prévoyante activité
Affure à nos riches Provinces
Une douce tranquillité.
Oui , c'eſt partes bienfaits , qu'aux bords de l'Hyppocrêne
,
Jaloux des faveurs d'Apollon ,
Nous allons cultiver dans le facré vallon
Les fruits heureux d'une innocente veine.
Tu t'en fouviens , Phoebus & les neuf Soeurs
Te répétoient encor leurs chanfons immortelles ,
Quand le plus grand des Rois , par de juftes faveurs
>
138 MERCURE DE FRANCE.
Remit entre tes mains fidelles
Le noble emploi d'aller chez des peuples prudens
( 1 )
Faire briller l'éclat qui t'environne ,
Et foutenir les droits de fa couronne.
Qui n'admira dès -lors les refforts tout puiffans
De ta fage induſtrie ›
A peine revenu dans ta chere Patrie ,
On vit de généreux rivaux , ( 2 )
On vit un corps illuftre , où regnent la ſageſſe ,
Le bon goût , les talens & le dieu du Permeffe ,
Admirer tes nobles travaux ;
Ceindre ton front du laurier de la gloire ,
Partager avec toi fes foins laborieux ;
Graver ton nom au Temple de Mémoire ,
Et t'élever au rang des Dieux.
Sans doute les neuf foeurs firent naître en ton ame
Ce feu divin dont la céleste flamme
Anime ton grand coeur.
Daigne voir leurs enfans avec un oeil flatteur ,
Reçois nos voeux & notre hommage ,
Ce fera de notre bonheur
Le garand le plus fûr , le plus précieux gage .
Ce n'eft point là l'unique témoignage
de la joie qu'a donné le College pendant
le féjour de M. le Marquis de Paulmy à
( 1 ) Ambaſſade de M. de Paulmi en Suiffe.
(2) Réception de M. de Paulmy à l'Académie
Françoile.
DECEMBRE . 1755. 139
Belley ; il a taché de l'amufer , & de le
retenir le plus longtemps qu'il étoit poffible
, par la repréfentation d'une Comédie ;
fpectacle d'autant plus agréable à nos Citoyens
, qu'il paroiffoit pour la premiere
fois dans cette ville. Pour peu que ce coup
d'effai pique votre curiofité , je me ferai
un plaifir de vous envoyer une autrefois
l'analyſe de la piece , à laquelle nous avons
unanimement accordé nos fuffrages.
J'ai l'honneur d'être , &c.
A Belley , le 15 Juillet , 1755 .
Duchefne , Libraire à Paris , rue S. Jacques
, au Temple du Gout , vient de mettre
en vente l'Année Musicale , ouvrage
périodique. Cet ouvrage d'agrément fe
diftribue toutes les femaines par une feuille
grand in 8 °. de quatre pages , contenant
des Ariettes & Vaudevilles nouveaux , &
des petits airs choifis par les plus habiles
Muficiens , tant Italiens que François.
Chaque feuille fe vend fix fols . Les amateurs
qui fouhaiteront s'abonner , payeront
pour Paris quinze livres
par année
& on les leur apportera chez eux au moment
qu'elles fortiront de deffous preffe ;
& pour la province on payera dix- huit livres
par an. Le Libraire fe charge de les
140 MERCURE DE FRANCE.
faire rendre à leur deftination , francs de
port. La premiere feuille a paru le premier
Août 1755.
de M. le Marquis de Paulmy par cette
ville.
Ous avez pris , Monfieur , une trop
grande part à l'établiffement
du Cotlege
du Belley , dont j'eus l'honneur de
vous entretenir , il y a quelques mois ( 1 ) ,
pour vous laiffer ignorer fes actions d'éclat
& fes fuccés , dans les occafions furtout
qui intéreffent particulierement
la ville
& la province. Vous conviendrez
aifément
que le paffage de M. le Marquis de
Paulmy par Belley , eft un de ces momens
précieux également propres à s'attirer
l'attention de nos Mufes , & à exciter la
joie dans le coeur de nos citoyens .
Ce Miniftre arriva ici le famedi s Juil- S
let dernier fur les dix heures du foir. La
porte de la ville par laquelle il fit fon entrée
, étoit illuminée avec gout , & chargée
d'un cartouche , où on lifoit cette infcription
, qui étoit de M. Vinfon , Chanoine
Régulier de S. Antoine , Syndic du
College.
( 1 ) Voyez le Mercure d'Avril de cette année,
Page 147.
134 MERCURE DE FRANCE.
Felici Adventui
Supremi Bellorum Moderatoris
Tanto exultans hofpite
Bellicenfis Civitas
Plaudit.
L'écuffon des armes de M. le Marquis
de Paulmy faifoit partie de la décoration
de la porte. Vous fçavez que ce font deux
lions d'or paffans fur un fond d'azur . M.
Vinfon y avoit fait ajouter ce mot , Defenfuri
incedunt ; allufion noble , qui caracrerife
heureufement les fonctions du Miniftre
occupé pour lors à la vifite de nos
places de guerre.
L'infcription qui étoit placée fur la façade
de l'Hôtel de ville , pareillement illuminée
, eft de la même main , & elle exprime
la même penfée avec plus de développement
:
Vigilantiffimo
Belli Adminiftro ,
Provincias Tutanti Prafentiá ,
Hoftes Providentia Continenti ,
Gratulatur Bellicium.
Le lendemain de fon arrivée , M. le
Marquis de Paulniy reçut les complimens
des Syndics de la province, & des Corps
DECEMBRE. 1755. 135.
de la ville. Voici celui qui fut prononcé
par M. Granier , Chanoine Régulier de S.
Antoine , Profeffeur de Rhétorique , &
qui fut également gouté du Miniftre &
du Public.
Monfeigneur , votre arrivée eft l'é-
" poque de la joie publique , & vous êtes ,
» Monfeigneur , le digne objet de notre
» admiration & de nos hommages . La na-
» ture , en vous comblant de fes dons les
plus rares , vous infpira l'ardeur de les
» cultiver. Aux talens fupérieurs vous
» joignîtes bientôt les connoiffances les
plus vaftes , les plus fublimes vertus ,
» & vous fçûtes toujours tempérer leur
» éclat par le voile attrayant des qualités
» fociables. Dans un âge encore tendre
» vous fixâtes les regards du Monarque &
" les fuffrages du public. La carriere eft
» d'abord ouverte aux grands hommes.
» Leur mérite en marque l'étendue . Une
nation prudente & notre ancienne alliée
» vous vit menager auprès d'elle les in-
" térêts de notre Monarchie . Elle eut tout
» lieu d'être furprife de trouver dans un
» Ambaſſadeur auffi jeune la pénétration
» la plus vive , la circonfpection la plus
» réfléchie , la prudence la plus confom-
» mée. Devenu depuis l'arbitre de la guer-
» re , on vous voit , Monfeigneur , avec
و ر
"
136 MERCURE DE FRANCE.
, ر
» une activité furprenante , parcourir le
» Royaume de l'une à l'autre extrêmité ,
examiner tout par vous-même , pour-
»voir à la fûreté de nos frontieres , &
faire paffer dans le coeur de nos enne-
»mis cette crainte pleine d'égards , que
la vigilance du gouvernement ne man-
" que jamais d'infpirer. Il convenoit à un
Roi conquerant & pacifique d'avoir un
Miniftre également jaloux de prévenir
» la guerre & de la faire avec fuccès . Plus
» la foudre , dont vous êtes dépofitaire ,
» caufe de terreur , moins vous aimez à
» la faire éclater. C'eft à vos foins & à vo-
» tre prudence que nos provinces doivent
» leur repos. Veuille le ciel conferver
» long - tems une vie fi précieuſe à la France
! Puiffent nos fentimens & nos voeux
» mériter au College de Belley l'honneur
»de votre protection !
Les Penfionnaires du College fignalerent
leur zele par un compliment en vers ,
de la compofition de M. Sutaine , auffi
Chanoine Régulier de S. Antoine , & Profeffeur
de Rhétorique. Ce fut M. Dugaz ,
de Lyon , l'un de ces penfionnaires , qui
devint l'interprete des fentimens communs
, qu'il exprima avec autant d'aflurance
que de bonne grace , en ces termes :
Quelle divinité puiſſante
DECEMBRE. 1755 137
Favorife ces lieux ?
Jamais fous le regne des Dieux ,
L'Univers gouta- t'il de grace plus touchante !
Nous te voyons , Paulmy , nos voeux font fatisfaits.
Le Ciel pouvoit -il mieux feconder nos fouhaits ,
Qu'en accordant à notre impatience
Le bonheur d'admirer le foutien de la France ?
Qui feroit infenfible à tes tendres égards ,
Miniftre du Dieu de la guerre ?
Pour venir dans ces lieux tu quittes ton tonnerre ;
Tu craindrois d'effrayer nos timides regards.
Autour de toi , les jeux , les ris , les
Viennent folâtrer tour à tour;
Et nous ne voyons fur tes traces ,
graces ,
Que des coeurs pénétrés de refpect & d'amour.
Sous l'ordre du plus grand des Princes ,
Ta prévoyante activité
Affure à nos riches Provinces
Une douce tranquillité.
Oui , c'eſt partes bienfaits , qu'aux bords de l'Hyppocrêne
,
Jaloux des faveurs d'Apollon ,
Nous allons cultiver dans le facré vallon
Les fruits heureux d'une innocente veine.
Tu t'en fouviens , Phoebus & les neuf Soeurs
Te répétoient encor leurs chanfons immortelles ,
Quand le plus grand des Rois , par de juftes faveurs
>
138 MERCURE DE FRANCE.
Remit entre tes mains fidelles
Le noble emploi d'aller chez des peuples prudens
( 1 )
Faire briller l'éclat qui t'environne ,
Et foutenir les droits de fa couronne.
Qui n'admira dès -lors les refforts tout puiffans
De ta fage induſtrie ›
A peine revenu dans ta chere Patrie ,
On vit de généreux rivaux , ( 2 )
On vit un corps illuftre , où regnent la ſageſſe ,
Le bon goût , les talens & le dieu du Permeffe ,
Admirer tes nobles travaux ;
Ceindre ton front du laurier de la gloire ,
Partager avec toi fes foins laborieux ;
Graver ton nom au Temple de Mémoire ,
Et t'élever au rang des Dieux.
Sans doute les neuf foeurs firent naître en ton ame
Ce feu divin dont la céleste flamme
Anime ton grand coeur.
Daigne voir leurs enfans avec un oeil flatteur ,
Reçois nos voeux & notre hommage ,
Ce fera de notre bonheur
Le garand le plus fûr , le plus précieux gage .
Ce n'eft point là l'unique témoignage
de la joie qu'a donné le College pendant
le féjour de M. le Marquis de Paulmy à
( 1 ) Ambaſſade de M. de Paulmi en Suiffe.
(2) Réception de M. de Paulmy à l'Académie
Françoile.
DECEMBRE . 1755. 139
Belley ; il a taché de l'amufer , & de le
retenir le plus longtemps qu'il étoit poffible
, par la repréfentation d'une Comédie ;
fpectacle d'autant plus agréable à nos Citoyens
, qu'il paroiffoit pour la premiere
fois dans cette ville. Pour peu que ce coup
d'effai pique votre curiofité , je me ferai
un plaifir de vous envoyer une autrefois
l'analyſe de la piece , à laquelle nous avons
unanimement accordé nos fuffrages.
J'ai l'honneur d'être , &c.
A Belley , le 15 Juillet , 1755 .
Duchefne , Libraire à Paris , rue S. Jacques
, au Temple du Gout , vient de mettre
en vente l'Année Musicale , ouvrage
périodique. Cet ouvrage d'agrément fe
diftribue toutes les femaines par une feuille
grand in 8 °. de quatre pages , contenant
des Ariettes & Vaudevilles nouveaux , &
des petits airs choifis par les plus habiles
Muficiens , tant Italiens que François.
Chaque feuille fe vend fix fols . Les amateurs
qui fouhaiteront s'abonner , payeront
pour Paris quinze livres
par année
& on les leur apportera chez eux au moment
qu'elles fortiront de deffous preffe ;
& pour la province on payera dix- huit livres
par an. Le Libraire fe charge de les
140 MERCURE DE FRANCE.
faire rendre à leur deftination , francs de
port. La premiere feuille a paru le premier
Août 1755.
Fermer
Résumé : Lettre écrite de Belley, à l'occasion du passage de M. le Marquis de Paulmy par cette ville.
La lettre, rédigée à Belley, célèbre la visite du Marquis de Paulmy dans cette ville. L'auteur exprime sa reconnaissance envers le Marquis pour son rôle dans la création du Collège de Belley et souligne l'importance de sa venue. Le Marquis est arrivé à Belley le samedi 3 juillet vers dix heures du matin. Il a été accueilli par une porte illuminée et décorée d'un cartouche portant l'inscription 'Felici Adventui Supremi Bellorum Moderatoris' et les armes du Marquis. Le lendemain, le Marquis a reçu les compliments des syndics de la province et de la ville. M. Granier, chanoine régulier de Saint-Antoine et professeur de rhétorique, a prononcé un discours en l'honneur du Marquis, mettant en avant ses talents, ses connaissances et ses vertus, ainsi que son rôle dans la diplomatie et la défense du royaume. Les pensionnaires du Collège ont également exprimé leur admiration par un compliment en vers composé par M. Sutaine. Pour marquer la joie de cette visite, le Collège a organisé une représentation théâtrale, un événement rare pour la ville. L'auteur propose d'envoyer une analyse de la pièce jouée. La lettre se conclut par une mention de la publication de l'Année Musicale par le libraire Duchefne.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
135
p. 195-198
DU NORD
Début :
Le Roi de Grande-Bretagne ayant demandé que l'Impératrice employât ses bons [...]
Mots clefs :
Saint-Petersbourg, Roi de Grande-Bretagne, Comtes, Marquis, Impératrice Reine, Mémoire, Varsovie, Lettre à l'Empereur, Roi de Prusse, Guerre
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : DU NORD
DU NORD
DE PETERSBOURG , le 20 Décembre.
LB
B Roi de la Grande- Bretagne ayant demandé
que l'impératrice employât fes bons offices pour
ménager un accommodement entre les Cours de
Vienne & de Drefde , & celle de Berlin , S. M.
Impériale n'a pas cru devoir ſe prêter au defir de
S. M. Britannique . Le Comte de Beftuchef ,
Grand Chancelier , a fait remettre au Chevalier
Hambury- Williams , Ambaffadeur d'Angleterre ,
un Mémoire contenant les motifs du refus de l'Impératrice
: il eft conçu en ces termes . « Après la
premiere Réponse à S. E. M. l'Ambaſſadeur de
>> la Grande- Bretagne , lorfqu'il demanda il y a
» deux mois la médiation de S. M. l'Impératrice.
mentre la Cour de Vienne & celle de Berlin , fçavoir
, que S. M. Imperiale ne s'étoit point attenndue
à une pareille démarche de la part de S. M.
Britannique , M. l'Ambaffadeur comprendra fa-
»cilement , dans la fituation où font les affaires
»que le vifempreflement , avec lequel il vient de
»réitérer la même demande au Miniftere de cette
>> Cour , a dû étonner d'autant plus S. M. Impé
»riale , qu'Elle avoit cru pouvoir avec juftice at
wtendre plus d'égard pour ce qui avoit été déja dé
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
claré une fois au fujet de fes difpofitions. L'Im-
» pératrice ordonne donc de faire connoître à Son
>> Excellence , que les intentions de S. M. Impé-
»riale , énoncées dans fa premiere réponse , demeu-
Drant invariablement les mêmes , elle n'écoutera
»plus aucune propofition ultérieure de médiation .
>> Quant aux menaces dont M. l'Ambaſſadeur s'eft
»fervi , & notamment à celle que le Roi de Pruffe
»attaqueroit bientôt lui-même les troupes de l'Impé-
»ratrice , elles ne fervent qu'à diminuer le poids
» de la demande de M. l'Ambaffadeur , & à forti-
»fier S. M. Impériale dans fes réfolutions . >>
Quoique la guerre dans laquelle l'Impératrice
s'engage , autorife la Ruffie à ne point dégarnir
fes magafins , S. M. Impériale , informée de la
difette qui régné en Suede , a permis qu'on ytranfportât
de Nerva & de Riga foixante mille muids
de bled. En même temps elle a ajouté en pur don
dix mille tonneaux de farine , qui feront fournis
du Port de Wibourg.
DE WARSOVIE , le 20 Décembre.
Il s'eft répandu dans le public plufieurs copies
d'une Lettre que le Roi a écrite à l'Empereur ,
& dont voici la fubftance .
« Votre Majeſté s'eft couverte d'une gloire im-
»mortelle , par les Décrets qu'elle a envoyés à la
» Diete générale de l'Empire , fur la premiere nou-
»velle que le Roi de Pruffe avoit envahi nos Etats
» Héréd taires . Arrivés maintenant ici , & pouvant
reprendre librement nos correfpondances ,
>> nous ne devons point différer de vous témoi-
»gner combien nous fommes fenfibles au procé
»dé généreux de Votre Majefté. Nous ne doutons
wpoint que l'Empire de fon côté ne prenne les
FEVRIER. 1757. 197
réfolutions les plus vigoureufes , & ne les exécu
»te , ainfi que l'exige indifpenfablement la fûreté
»de chaque Prince & Etat du Corps Germanique.
»Les hoftilités des Pruffiens contre nos Sujets s'ac
>> cumulent de jour en jour , & elles font déja par-
>>venues à un tel point , que , fi l'on ne nous ac-
»corde au plutôt des fecours , nous fommes mé-
»nacés de la ruine totale de notre Electorat . Notre
»armée que les ennemis avoient bloquée dans fon
»camp de Pirna , forcée par la difette de vivres
»de quitter ce pofte , s'eft vue réduite par une
>>fuite de circonftances défaftreufes , à fe rendre
»prifonniere de guerre. Quelque durs qu'aient
»été les articles de la Capitulation , on ne les a
>> pas même obſervés. Contre le droit de la guer,
»re , on a contraint les Soldats par toute forte
»de mauvais traitemens , d'entrer au fervice dụ
»Roi de Pruffe . Ce Prince continue de s'appro-
>>prier tous nos revenus . Il fe fait payer même des
>>fommes que nous avions remifes aux Débiteurs ,
Dou pour l'acquit defquelles nous leur avions ac-
» cordé des délais. Les Membres des Etats de nos
>> Provinces , & les Officiers de nos Bailliages ,
>> ont eu ordre de fournir un nombre exorbitant de
>>recrues , & d'armer ainfi contre nous- mêmes
>>nos propres Sujets , fous peine d'être condamnés
»à la brouette. A la vue de tant de calamités , il
» ne nous refte qu'à avoir de nouveau recours à
»Votre Majefté , en fa qualité de Chef & Juge
>>Suprême de l'Empire , & à la requérir de réité-
>> rer fes remontrances à nos Co- Etats , afin qu'on
>> s'oppoſe fans délai à des violences qui entraî-
»nent après elles l'anéantiffement des Conftitu-
>>tions & des Loix les plus facrées. Nous nous
»promettons de l'amour reconnu de Votre Majef-
»té pour la juftice , qu'elle ufera des moyens les
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
»plus efficaces , pour que nous foyons remis en
»poffeffion de nos pays Héréditaires , & pour que
>>nous obtenions non feulement une fatisfaction
>>convenable pour le paffé , mais des fûretés fuffifantes
pour l'avenir. »
DE PETERSBOURG , le 20 Décembre.
LB
B Roi de la Grande- Bretagne ayant demandé
que l'impératrice employât fes bons offices pour
ménager un accommodement entre les Cours de
Vienne & de Drefde , & celle de Berlin , S. M.
Impériale n'a pas cru devoir ſe prêter au defir de
S. M. Britannique . Le Comte de Beftuchef ,
Grand Chancelier , a fait remettre au Chevalier
Hambury- Williams , Ambaffadeur d'Angleterre ,
un Mémoire contenant les motifs du refus de l'Impératrice
: il eft conçu en ces termes . « Après la
premiere Réponse à S. E. M. l'Ambaſſadeur de
>> la Grande- Bretagne , lorfqu'il demanda il y a
» deux mois la médiation de S. M. l'Impératrice.
mentre la Cour de Vienne & celle de Berlin , fçavoir
, que S. M. Imperiale ne s'étoit point attenndue
à une pareille démarche de la part de S. M.
Britannique , M. l'Ambaffadeur comprendra fa-
»cilement , dans la fituation où font les affaires
»que le vifempreflement , avec lequel il vient de
»réitérer la même demande au Miniftere de cette
>> Cour , a dû étonner d'autant plus S. M. Impé
»riale , qu'Elle avoit cru pouvoir avec juftice at
wtendre plus d'égard pour ce qui avoit été déja dé
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
claré une fois au fujet de fes difpofitions. L'Im-
» pératrice ordonne donc de faire connoître à Son
>> Excellence , que les intentions de S. M. Impé-
»riale , énoncées dans fa premiere réponse , demeu-
Drant invariablement les mêmes , elle n'écoutera
»plus aucune propofition ultérieure de médiation .
>> Quant aux menaces dont M. l'Ambaſſadeur s'eft
»fervi , & notamment à celle que le Roi de Pruffe
»attaqueroit bientôt lui-même les troupes de l'Impé-
»ratrice , elles ne fervent qu'à diminuer le poids
» de la demande de M. l'Ambaffadeur , & à forti-
»fier S. M. Impériale dans fes réfolutions . >>
Quoique la guerre dans laquelle l'Impératrice
s'engage , autorife la Ruffie à ne point dégarnir
fes magafins , S. M. Impériale , informée de la
difette qui régné en Suede , a permis qu'on ytranfportât
de Nerva & de Riga foixante mille muids
de bled. En même temps elle a ajouté en pur don
dix mille tonneaux de farine , qui feront fournis
du Port de Wibourg.
DE WARSOVIE , le 20 Décembre.
Il s'eft répandu dans le public plufieurs copies
d'une Lettre que le Roi a écrite à l'Empereur ,
& dont voici la fubftance .
« Votre Majeſté s'eft couverte d'une gloire im-
»mortelle , par les Décrets qu'elle a envoyés à la
» Diete générale de l'Empire , fur la premiere nou-
»velle que le Roi de Pruffe avoit envahi nos Etats
» Héréd taires . Arrivés maintenant ici , & pouvant
reprendre librement nos correfpondances ,
>> nous ne devons point différer de vous témoi-
»gner combien nous fommes fenfibles au procé
»dé généreux de Votre Majefté. Nous ne doutons
wpoint que l'Empire de fon côté ne prenne les
FEVRIER. 1757. 197
réfolutions les plus vigoureufes , & ne les exécu
»te , ainfi que l'exige indifpenfablement la fûreté
»de chaque Prince & Etat du Corps Germanique.
»Les hoftilités des Pruffiens contre nos Sujets s'ac
>> cumulent de jour en jour , & elles font déja par-
>>venues à un tel point , que , fi l'on ne nous ac-
»corde au plutôt des fecours , nous fommes mé-
»nacés de la ruine totale de notre Electorat . Notre
»armée que les ennemis avoient bloquée dans fon
»camp de Pirna , forcée par la difette de vivres
»de quitter ce pofte , s'eft vue réduite par une
>>fuite de circonftances défaftreufes , à fe rendre
»prifonniere de guerre. Quelque durs qu'aient
»été les articles de la Capitulation , on ne les a
>> pas même obſervés. Contre le droit de la guer,
»re , on a contraint les Soldats par toute forte
»de mauvais traitemens , d'entrer au fervice dụ
»Roi de Pruffe . Ce Prince continue de s'appro-
>>prier tous nos revenus . Il fe fait payer même des
>>fommes que nous avions remifes aux Débiteurs ,
Dou pour l'acquit defquelles nous leur avions ac-
» cordé des délais. Les Membres des Etats de nos
>> Provinces , & les Officiers de nos Bailliages ,
>> ont eu ordre de fournir un nombre exorbitant de
>>recrues , & d'armer ainfi contre nous- mêmes
>>nos propres Sujets , fous peine d'être condamnés
»à la brouette. A la vue de tant de calamités , il
» ne nous refte qu'à avoir de nouveau recours à
»Votre Majefté , en fa qualité de Chef & Juge
>>Suprême de l'Empire , & à la requérir de réité-
>> rer fes remontrances à nos Co- Etats , afin qu'on
>> s'oppoſe fans délai à des violences qui entraî-
»nent après elles l'anéantiffement des Conftitu-
>>tions & des Loix les plus facrées. Nous nous
»promettons de l'amour reconnu de Votre Majef-
»té pour la juftice , qu'elle ufera des moyens les
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
»plus efficaces , pour que nous foyons remis en
»poffeffion de nos pays Héréditaires , & pour que
>>nous obtenions non feulement une fatisfaction
>>convenable pour le paffé , mais des fûretés fuffifantes
pour l'avenir. »
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Résumé : DU NORD
Le 20 décembre, depuis Pétersbourg, il a été rapporté que le roi de Grande-Bretagne avait demandé à l'impératrice de Russie d'intervenir en tant que médiatrice entre les cours de Vienne, Dresde et Berlin. L'impératrice a refusé cette demande. Le comte Bestuchef, Grand Chancelier, a remis un mémoire au chevalier Hambury-Williams, ambassadeur d'Angleterre, expliquant les motifs du refus. L'impératrice a souligné qu'elle n'avait pas anticipé une telle demande et qu'elle ne changerait pas d'avis. Elle a également mentionné que les menaces de la Prusse, notamment celle d'attaquer ses troupes, ne faisaient que renforcer sa décision. Malgré la guerre, l'impératrice a autorisé l'envoi de soixante mille muids de blé et dix mille tonneaux de farine en Suède, où une disette régnait. Le même jour, depuis Varsovie, une lettre du roi à l'empereur a été diffusée. Le roi exprime sa gratitude pour les décrets envoyés à la Diète générale de l'Empire concernant l'invasion de la Prusse dans ses États héréditaires. Il décrit les hostilités croissantes et les difficultés de son armée, bloquée à Pirna, qui a dû se rendre en raison de la disette. Le roi demande à l'empereur d'intervenir pour stopper les violences et restaurer les constitutions et lois sacrées.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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136
p. 203-207
ALLEMAGNE.
Début :
Le 9 de ce mois, le Général Lossewicz, à la tête d'un corps [...]
Mots clefs :
Corps de troupes, Bataillons, Prusse, Mouvement, Fortifications, Attaques, Prague, Dresde, Frontières, Roi de Prusse, Régiment de dragons, Prince, Saxe, Ratisbonne, Diète de l'Empire, Guerre, Traité de Westphalie
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ALLEMAGNE.
ALLEMAGNE.
DE PRAGUE, le 19 Mars.
Le 9 de ce mois , le Général Loffewicz , à la
tête d'un corps de troupes Pruffiennes , compoſe
de quatorze Bataillons , & de trois Régimens de
Cavalerie , s'avança fur deux colonnes vers Graf
fenftein & vers Grottau , tandis que le Prince de
Bevern, fe porta fur Friedland :avec fix mille
hommes des mêmes troupes. A la nouvelle du
mouvement des ennemis , les détachement de
Croates , qui étoit dans le dernier de ces trois
poftes , fe hâta de fe replier à Reichenberg. Les
Pruffiens fe font emparés de Graffenftein & de
Grottau , mais ils n'ont pu s'y maintenir.: Le
Prince de Bevern a demeuré pendant trois jours
à Friedland , & s'eft enfuite retiré , après avoir
fait démolir les fortifications du château. Le 12 ,
avant d'abandonner ce pofte , il envoya le Co
lonel Putkammer avec un bataillon de grenadiers
, cent dragons & trois cens huffards , pour
reconnoître le terrein entre ce pofte & celui de
Reichenberg. Ce détachement rencontra quatre
cens hommes des troupes Autrichiennes , dont
une partie étoit en bataille devant le village de
Bufch- Ullerdorf , & une autre partie étoit embufquée
derriere des haies . Le fieur Putkammer
les attaqua , & les pouffa à travers le village.
Ils ont eu cinquante hommes tués. On leur a
fait dix prifonniers , & on leur a enlevé trentetrois
chevaux.
1 vj
204 MERCURE DE FRANCE.
DE DRESDE , le 6 Avril.
<
Un particulier , qui venoit de Boheme , ayant
été arrêté par les Pruffiens , on trouva fur lui
deux lettres adreffées , l'une à la Comteffe d'Ogilvy
, Dame d'Honneur de la Reine ; l'autre au
Baron de Keffel , Chambellan de cette Princeffe.
En conféquence , le Roi de Pruffe leur fit fignifier
les arrêts. Le lendemain , la Reine envoya
demander à ce Prince leur élargiffement , & il
l'accorda. Il fit prier en même temps la Reine ,
d'empêcher qu'à l'avenir aucune perfonne de fa
Cour n'entretînt des correfpondances avec les
Autrichiens.
+
Sa Majesté Pruffienne , frappée de la beauté
d'un tableau , qui eft dans la Galerie du Palais ,'
avoit ordonné qu'on en tirât une copie. Dès
que la Reine en fut informée , Elle fit préfenter
ce tableau à ce Monarque , qui s'eft excufé de
Faccepter , mais qui a témoigné être fort fenfible
à une telle marque d'attention .
En attendant que toutes les troupes foient en
campagne , les Pruffiens fortifient divers poftes
fur la frontiere. Ils ne négligent rien non plus
pour mettre cette ville à l'abri de toute ſurpriſe ,
& ils ont établi, une batterie devant le chemin
de Dippolfwalde , une près du moulin à poudre
, une du côté de l'Elbe , une dans les environs
de la Tuilerie , une dans le grand cimetiere
, une vis-à- vis le chemin de Pirna , une à
l'extrêmité des jardins de Maffinisky , & une fur
la hauteur de Sintzendorff Outre ces précautions ,
ils ont pratiqué des mines en plufieurs endroits .
Ces jours derniers , le Roi de Pruffe écrivit au
Lieutenant-Général Pirfch, Commandant de KoMA
I. 1757: 205
nigstein , la lettre fuivante. « Ayant appris de
» plufieurs endroits que les Autrichiens pen-
» foient à furprendre votre fortereffe , je n'ai
» point voulu différer de vous rappeller le con-
>> tenu de votre capitulation , & ce à quoi votre
» honneur & votre parole vous engagent. Ko-
» nigſtein étant une fortereffe qui ne peut crainqu'un
coup de main , j'ai dû d'autant plus
» vous donner avis du deffein des ennemis , que
s'ils entreprenoient de l'exécuter , je ne pour-
» rois m'empêcher de vous croire d'intelligence
D
» avec eux. >>>
Indépendamment d'un efcadron du Régiment
de dragons de Rutowski qui , fe trouvant dans
la haute Luface , près des frontieres de Boheme ,
a profité de la circonftance pour paffer du côté
des Autrichiens , le Régiment ci - devant du Prince
Frederic- Augufte de Saxe , & maintenant
Loën , a auffi déferté. Au lieu d'aller à Berlin ,
où on lui avoit affigné de nouveaux quartiers ,
il a pris la route de Pologne. On affure qu'il y
a été fuivi par un bataillon du Régiment de
Jeune Bevern , ci- devant du Prince Xavier. La
défertion de ces corps a déterminé Sa Majesté
Pruffienne à incorporer les Gardes du Corps
Saxons dans fes Gardes , ainfi que les cavaliers
& les dragons de la même nation dans les Régimens
de cavalerie & de dragons des troupes
Pruffiennes . A l'égard de l'infanterie , ce Prince"
ne laiffe que dix Saxons par compagnie. Les
autres font diftribués dans les Régimens Pruffiens
, dont on prend un pareil nombre de foldats
, pour remplacer les Saxons dans les corps ,
où ceux-ci fervoient. En même temps , on vient
de publier une Ordonnance , en vertu de laquelle
les biens ou effets des défertears des anciens
206 MERCURE DE FRANCE.
Régimens Saxons feront confifqués , & leurs pas
rens , tenus de bonifier l'uniforme & les armes.
Sa Majefté Pruffienne exige encore de cet Electorat
deux mille cinq cens hommes de nouvel,
les recrues , pour augmenter de vingt hommes
chaque compagnie de ces Régimens . Le Major
Général Rezow en a remis l'ordre par écrit ,
avec la répartition , aux Députés des Etats actuel
lement aflemblés en cette Capitale.
Ce même Major Général , le 31 du mois der
nier , fit fignifier à la Comteffe de Brulh , époufe
du Premier Miniftre , laquelle depuis cinq mois
logeoit au Palais , qu'elle eût à retourner àfon
Hôtel. Quelques momens après qu'elle y fut
arrivée , il s'y tranfporta pour lui annoncer les
arrêts de la part du Roi de Pruffe, Elle y eft gardée
par un Officier , un fergent , un caporal ,
& fix foldats. On croit qu'elle fera obligée de fe
retirer en Pologne , & qu'un détachement l'accompagnera
jufques fur la frontiere.
DE RATISBONNE , le 2 : Avril.
Il a été dicté le 30 Mars, à la Diere de l'Empire,
une Déclaration que les Miniftres de France & de
Suede avoient remife plufieurs jours auparavant aq
nom des Rois leurs Maîtres, en qualité de garans
de la paix de Weftphalie , Comme cette Déclara
tion , quoique remife féparément , eft la même ,
on n'inférera ici que la copie de celle qui a été faite
au nom de S. M.T. C. « Le Roi mon Maître n'a pu
» voir fans un extrême déplaifir, qu'il fe foit élevé
» en Allemagne une guerre , qui tient dans l'oppreffion
, la plus cruelle & la plus inouie , de
» puiffans Etats de l'Empire , en expofe d'autres
» au danger de fubir le même fort , & menace
MAI 1757. 207
» d'un renverſement total les Loix & Conftitu-
» tions Germaniques , les Traités de Weftphalie,
» & le Syſtême de l'Empire . Pour remédier aux
» maux préfens , & prévenir ceux qui pourroient
>> arriver dans la fuite , divers Etats des plus con-
» fidérables de l'Empire ont requis la France &
» la Suede d'exercer la Garantie qu'Elles ont
» donnée des Traités de Weftphalie ; & comme
» ces deux Puiffances fe font trouvé animées .
» du même zele pour la défenſe des Etats de
>> l'Empire , le maintien du Systême Germanique,
» & notamment pour la confervation des droits
» des trois Religions établies en Allemagne
» Elles ont réfolu , d'un commun accord , de
» prendre les mefures les plus promptes & les
plus efficaces , pour fatisfaire à leurs obliga-
» tions fur des objets auffi importans . En conféquence
le Roi déclare , conjointement avec
» le Roi de Suede , à tout l'Empire , que Leurs
» Majeſtés feront , comme Garantes des Traités
>> de Weftphalie , tous les efforts qui font en
>> leur pouvoir , pour contribuer , felon le voeu
» de l'Empire , à arrêter le cours des maux qui
» défolent l'Allemagne , en procurer la répara-
» tion , & maintenir nommément les droits des
» trois Religions établies dans l'Empire ; enfin
» pour affurer la liberté Germanique, fur les
» fondemens des Traités de Weftphalie , contre
» toutes les atteintes que quelque Puiffance que
>> ce foit aura entrepris , ou entreprendra d'y
» porter. Sa Majefté efpere , ainfi que Sa Majef
» té Suédoife , que l'Empire reconnoîtra toute la
» fincérité & l'étendue de leur zele pour le falut
» de l'Allemagne , & Elles ne doutent pas que les
Electeurs , Princes & Etats , ne fecondent de
» tout leur pouvoir une réfolution aufſi légitime,
» auffi falutaire & auffi généreuſe. ».
DE PRAGUE, le 19 Mars.
Le 9 de ce mois , le Général Loffewicz , à la
tête d'un corps de troupes Pruffiennes , compoſe
de quatorze Bataillons , & de trois Régimens de
Cavalerie , s'avança fur deux colonnes vers Graf
fenftein & vers Grottau , tandis que le Prince de
Bevern, fe porta fur Friedland :avec fix mille
hommes des mêmes troupes. A la nouvelle du
mouvement des ennemis , les détachement de
Croates , qui étoit dans le dernier de ces trois
poftes , fe hâta de fe replier à Reichenberg. Les
Pruffiens fe font emparés de Graffenftein & de
Grottau , mais ils n'ont pu s'y maintenir.: Le
Prince de Bevern a demeuré pendant trois jours
à Friedland , & s'eft enfuite retiré , après avoir
fait démolir les fortifications du château. Le 12 ,
avant d'abandonner ce pofte , il envoya le Co
lonel Putkammer avec un bataillon de grenadiers
, cent dragons & trois cens huffards , pour
reconnoître le terrein entre ce pofte & celui de
Reichenberg. Ce détachement rencontra quatre
cens hommes des troupes Autrichiennes , dont
une partie étoit en bataille devant le village de
Bufch- Ullerdorf , & une autre partie étoit embufquée
derriere des haies . Le fieur Putkammer
les attaqua , & les pouffa à travers le village.
Ils ont eu cinquante hommes tués. On leur a
fait dix prifonniers , & on leur a enlevé trentetrois
chevaux.
1 vj
204 MERCURE DE FRANCE.
DE DRESDE , le 6 Avril.
<
Un particulier , qui venoit de Boheme , ayant
été arrêté par les Pruffiens , on trouva fur lui
deux lettres adreffées , l'une à la Comteffe d'Ogilvy
, Dame d'Honneur de la Reine ; l'autre au
Baron de Keffel , Chambellan de cette Princeffe.
En conféquence , le Roi de Pruffe leur fit fignifier
les arrêts. Le lendemain , la Reine envoya
demander à ce Prince leur élargiffement , & il
l'accorda. Il fit prier en même temps la Reine ,
d'empêcher qu'à l'avenir aucune perfonne de fa
Cour n'entretînt des correfpondances avec les
Autrichiens.
+
Sa Majesté Pruffienne , frappée de la beauté
d'un tableau , qui eft dans la Galerie du Palais ,'
avoit ordonné qu'on en tirât une copie. Dès
que la Reine en fut informée , Elle fit préfenter
ce tableau à ce Monarque , qui s'eft excufé de
Faccepter , mais qui a témoigné être fort fenfible
à une telle marque d'attention .
En attendant que toutes les troupes foient en
campagne , les Pruffiens fortifient divers poftes
fur la frontiere. Ils ne négligent rien non plus
pour mettre cette ville à l'abri de toute ſurpriſe ,
& ils ont établi, une batterie devant le chemin
de Dippolfwalde , une près du moulin à poudre
, une du côté de l'Elbe , une dans les environs
de la Tuilerie , une dans le grand cimetiere
, une vis-à- vis le chemin de Pirna , une à
l'extrêmité des jardins de Maffinisky , & une fur
la hauteur de Sintzendorff Outre ces précautions ,
ils ont pratiqué des mines en plufieurs endroits .
Ces jours derniers , le Roi de Pruffe écrivit au
Lieutenant-Général Pirfch, Commandant de KoMA
I. 1757: 205
nigstein , la lettre fuivante. « Ayant appris de
» plufieurs endroits que les Autrichiens pen-
» foient à furprendre votre fortereffe , je n'ai
» point voulu différer de vous rappeller le con-
>> tenu de votre capitulation , & ce à quoi votre
» honneur & votre parole vous engagent. Ko-
» nigſtein étant une fortereffe qui ne peut crainqu'un
coup de main , j'ai dû d'autant plus
» vous donner avis du deffein des ennemis , que
s'ils entreprenoient de l'exécuter , je ne pour-
» rois m'empêcher de vous croire d'intelligence
D
» avec eux. >>>
Indépendamment d'un efcadron du Régiment
de dragons de Rutowski qui , fe trouvant dans
la haute Luface , près des frontieres de Boheme ,
a profité de la circonftance pour paffer du côté
des Autrichiens , le Régiment ci - devant du Prince
Frederic- Augufte de Saxe , & maintenant
Loën , a auffi déferté. Au lieu d'aller à Berlin ,
où on lui avoit affigné de nouveaux quartiers ,
il a pris la route de Pologne. On affure qu'il y
a été fuivi par un bataillon du Régiment de
Jeune Bevern , ci- devant du Prince Xavier. La
défertion de ces corps a déterminé Sa Majesté
Pruffienne à incorporer les Gardes du Corps
Saxons dans fes Gardes , ainfi que les cavaliers
& les dragons de la même nation dans les Régimens
de cavalerie & de dragons des troupes
Pruffiennes . A l'égard de l'infanterie , ce Prince"
ne laiffe que dix Saxons par compagnie. Les
autres font diftribués dans les Régimens Pruffiens
, dont on prend un pareil nombre de foldats
, pour remplacer les Saxons dans les corps ,
où ceux-ci fervoient. En même temps , on vient
de publier une Ordonnance , en vertu de laquelle
les biens ou effets des défertears des anciens
206 MERCURE DE FRANCE.
Régimens Saxons feront confifqués , & leurs pas
rens , tenus de bonifier l'uniforme & les armes.
Sa Majefté Pruffienne exige encore de cet Electorat
deux mille cinq cens hommes de nouvel,
les recrues , pour augmenter de vingt hommes
chaque compagnie de ces Régimens . Le Major
Général Rezow en a remis l'ordre par écrit ,
avec la répartition , aux Députés des Etats actuel
lement aflemblés en cette Capitale.
Ce même Major Général , le 31 du mois der
nier , fit fignifier à la Comteffe de Brulh , époufe
du Premier Miniftre , laquelle depuis cinq mois
logeoit au Palais , qu'elle eût à retourner àfon
Hôtel. Quelques momens après qu'elle y fut
arrivée , il s'y tranfporta pour lui annoncer les
arrêts de la part du Roi de Pruffe, Elle y eft gardée
par un Officier , un fergent , un caporal ,
& fix foldats. On croit qu'elle fera obligée de fe
retirer en Pologne , & qu'un détachement l'accompagnera
jufques fur la frontiere.
DE RATISBONNE , le 2 : Avril.
Il a été dicté le 30 Mars, à la Diere de l'Empire,
une Déclaration que les Miniftres de France & de
Suede avoient remife plufieurs jours auparavant aq
nom des Rois leurs Maîtres, en qualité de garans
de la paix de Weftphalie , Comme cette Déclara
tion , quoique remife féparément , eft la même ,
on n'inférera ici que la copie de celle qui a été faite
au nom de S. M.T. C. « Le Roi mon Maître n'a pu
» voir fans un extrême déplaifir, qu'il fe foit élevé
» en Allemagne une guerre , qui tient dans l'oppreffion
, la plus cruelle & la plus inouie , de
» puiffans Etats de l'Empire , en expofe d'autres
» au danger de fubir le même fort , & menace
MAI 1757. 207
» d'un renverſement total les Loix & Conftitu-
» tions Germaniques , les Traités de Weftphalie,
» & le Syſtême de l'Empire . Pour remédier aux
» maux préfens , & prévenir ceux qui pourroient
>> arriver dans la fuite , divers Etats des plus con-
» fidérables de l'Empire ont requis la France &
» la Suede d'exercer la Garantie qu'Elles ont
» donnée des Traités de Weftphalie ; & comme
» ces deux Puiffances fe font trouvé animées .
» du même zele pour la défenſe des Etats de
>> l'Empire , le maintien du Systême Germanique,
» & notamment pour la confervation des droits
» des trois Religions établies en Allemagne
» Elles ont réfolu , d'un commun accord , de
» prendre les mefures les plus promptes & les
plus efficaces , pour fatisfaire à leurs obliga-
» tions fur des objets auffi importans . En conféquence
le Roi déclare , conjointement avec
» le Roi de Suede , à tout l'Empire , que Leurs
» Majeſtés feront , comme Garantes des Traités
>> de Weftphalie , tous les efforts qui font en
>> leur pouvoir , pour contribuer , felon le voeu
» de l'Empire , à arrêter le cours des maux qui
» défolent l'Allemagne , en procurer la répara-
» tion , & maintenir nommément les droits des
» trois Religions établies dans l'Empire ; enfin
» pour affurer la liberté Germanique, fur les
» fondemens des Traités de Weftphalie , contre
» toutes les atteintes que quelque Puiffance que
>> ce foit aura entrepris , ou entreprendra d'y
» porter. Sa Majefté efpere , ainfi que Sa Majef
» té Suédoife , que l'Empire reconnoîtra toute la
» fincérité & l'étendue de leur zele pour le falut
» de l'Allemagne , & Elles ne doutent pas que les
Electeurs , Princes & Etats , ne fecondent de
» tout leur pouvoir une réfolution aufſi légitime,
» auffi falutaire & auffi généreuſe. ».
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Résumé : ALLEMAGNE.
En mars 1757, les troupes prussiennes, sous les ordres du général Loffewicz et du prince de Bevern, lancèrent des offensives en Bohême. Loffewicz, à la tête de quatorze bataillons et trois régiments de cavalerie, captura Graffenstein et Grottau, mais ne put y maintenir sa position. Bevern, avec six mille hommes, occupa Friedland pendant trois jours avant de se retirer après avoir détruit les fortifications du château. Le 12 mars, le colonel Putkammer affronta des troupes autrichiennes près de Busch-Ullerdorf, les repoussant et capturant des prisonniers ainsi que des chevaux. À Dresde, un particulier arrêté par les Prussiens portait des lettres destinées à la comtesse d'Ogilvy et au baron de Keffel, ce qui entraîna leur arrestation. La reine demanda et obtint leur libération, et le roi de Prusse lui demanda de cesser toute correspondance avec les Autrichiens. Par ailleurs, le roi de Prusse, impressionné par un tableau de la galerie du palais, en demanda une copie, mais la reine lui offrit l'original. Les Prussiens renforcèrent les postes frontaliers et établirent des batteries autour de Dresde pour se protéger des surprises. Le roi de Prusse avertit le lieutenant-général Pirsch de la menace autrichienne sur la forteresse de Konigstein. Des désertions de régiments saxons, dont celui du prince Frédéric-Auguste de Saxe, furent signalées. En réponse, le roi de Prusse incorpora les Gardes du Corps saxons dans ses propres troupes et confisqua les biens des déserteurs. Il exigea également deux mille cinq cents nouvelles recrues de l'Électorat de Saxe. À Ratisbonne, une déclaration des ministres de France et de Suède, en qualité de garants de la paix de Westphalie, fut lue le 30 mars. Cette déclaration exprimait le déplaisir des rois face à la guerre en Allemagne et leur engagement à défendre les États de l'Empire et les droits des trois religions établies en Allemagne.
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137
p. 203-208
ALLEMAGNE.
Début :
Le Maréchal Daun a reçu le confirmation de la victoire remportée par les Russes [...]
Mots clefs :
Armée impériale, Quartier général, Maréchal Daun, Russes, Roi de Prusse, Attaques, Morts, Prisonniers, Victoire, Prise du fort de Sonnenstein, Ennemis, Guerre, Comte, Garnison, Vienne, Conseil aulique, Contingent, Officier, Comte de Browne, Prince de Soubise, Cassel, Armée, Otages, Corps
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ALLEMAGNE.
ALLEMAGNES
Du Quartier général de l'Armée Impériale
en Saxe , le 12 Septembre,
E
Le Maréchal Daun a reçu la confirmation de la
victoire remportée par les Ruffes le 25 du mois
Août. Un Officier envoyé par fes ordres à l'armée
de Ruffie , & qui a trouvé le fecret de donner
lé changé aux Pruffiens , lui en a apporté le détail.
Il affure que la journée du 25 eft entiérement au
défavantage du Roi de Pruffe , puifqu'à la fin de
l'action l'armée du Comte de Fermer , qui avoit
d'abord perdu du terrein , fe retrouva dans fa
premiere pofition ; après avoir chaffé l'ennemi
qui fe croyoit vainqueur. Le 26 , les Ruffes chanterent
le Te Deum . Le Roi de Pruffe en parut fi
irrité , qu'il fit marcher fur le champ fon armée
contr'eux ; mais ayant voulu les attaquer , il fut
repouffe par deux fois . Il eft refté ving - cinq mille
morts fur le champ de bataille , & les Ruffes ont
fait deux mille Pruffiens prifonniers . Dans le mo
ment où le Roi de Pruffe fépara les deux afles det
l'armée des Ruffes , en faifant fondre fur eux toute
fa Cavalerie à bride abattue , ils perdirent vingtune
pieces de canon ; mais bientôt après ayant
repris de l'avantage , ils enleverent aux Pruffiens
3
Lovj
204 MERCURE DE FRANCE.
vingt-fix canons & huit étendards . Le 27 & le 28 ,
les Ruffes n'ont ceffé de prier le Comte de Fermer
de les remener contre les Pruffiens.
Les dernieres lettres du Marquis de Ville nous
ont appris un avantage remporté par un de fes détachemens
à Kunſtadt en Siléfie. Il avoit fait marcher
vers Creutzbourg un parti de trente-fix Uhlans
, pour y lever des contributions . Deux cers
Pruffiens accoururent de Brellau & de Brieg , &
trouvant les Uhlans divifés en petits poſtes de quatre
à cinq hommes , ils en difperferent & enleverent
quelques - uns . Le refte ſe ſauva dans les bois ;
mais un ' renfort de cent hommes que nos Uhlans
reçurent , les détermina à marcher à l'ennemi . Ils
le rencontrerent près de Kunfftadt , & l'attaquerent
avec tant de vivacité , qu'ils tuerent à coups
de pique la plus grande partie du détachement
Pruffien ; ils lui prirent un Cornette & quarantehuit
hommes ; le refte fut difperfé . Nos Uhlans
n'ont perdu qu'un Trompette & neuf hommes.
Les Pruffiens , en levant leur camp de Zedlitz ,
firent leur retraite avec tant de précautions , qu'il
n'a pas été poffible au Général Vihazy , détaché .
à leur pourfuite , d'entamer leur arriere -garde.
Depuis la prife du Fort de Sonneftein , nous ,
avons reçu le détail fuivant des opérations du fiége.
La ranchée ayant été ouverte le deux de Septembre
, vis- à - vis du jardin du Bureau des Poftes ,
les trois jours fuivans furent employés à établir des
batteries , pour battre la Place de trois côtés, Les
travaux furent pouffés avec beaucoup de vivacité ,
malgré le feu des ennemis , qui tiroient fur nos
Troupes fans relâche, La réferve eut ordre de couvrir
les Travailleurs , & le Général Maquire eut la
direction de l'attaque . Le cinq à la pointe du jour ,
le feu de nos batteries commença à foudroyer la
OCTOBRE. 1758. 205
6
&
Place , & il continua jufqu'au foir fans fe ralen
tir. La Garnifon y répondit toute la journée par
un feu très- vif & très - foutenu . Un peu avant la
nuit , le Commandant fit battre la chamade ,
& demanda permiffion de dépêcher un Officier au
Prince Henry , pour avoir de nouveaux ordres.
Sur le refus qu'on lui en fit , il demanda à capitu
ler. Il efpéroit d'obtenir les honneurs de la guerre
; mais le Général Maquire fur conftant à exiger
que la Garnifon arrivée fur le glacis , metroit
armes bas , & fe rendroit prifonniere de guerre.
Cette condition fut acceptée par le Commandant
Pruffien. Le 6 au matin , la Garnifon , au hombre
de quatorze cens quarante-deux hommes
fortit de la Place Tambours batttans & Enfeignes
déployées. Arrivée fur le glacis , elle mit bas les
armes, & fut faite prifonniere. Le Comte de Gatſruck
prit poffeffion de Sonneftein avec le Régiment
de Nagel , tandis qu'un Bataillon de Saxe-
Gotha , détaché de l'armée du Maréchal Daun ,
occupoit la ville de Pyrna.
On a trouvé dans la Place vingt- neuf pieces de
canon de bronze , neuf de fer & fept mortiers. On
a pris dix Drapeaux des Troupes qui compofoient
la Garnifon. Les prifonniers confiftent en deux
Colonels , un Lieutenant - Colonel , un Major , i
neuf Capitaines , dix - huit Lieutenans , dix Enfei
gnes , cent quatre bas Officiers , & douze cens
quatre- vingt- dix- fept Soldats.
DE
VIENNE , le 13 Septembre.
Le Confeil Aulique vient de faire fignifier au
Duc de Saxe- Gotha un Reſcrit , en date du 21 du
mois d'Août , par lequel ce Prince eft fommé de
retirer les Troupes qu'il ajointes à l'armée Hano
266 MERCURE DE FRANCE.
vrienne , de fournir fon contingent à celle de
l'Empire , & de payer fa quote part des mois Ro
mains , fous peine d'être traité comme perturba
teur de la paix , & de fubir les rigueurs prononcées
contre ceux qui violent les Loix Impériales.
On affure que le même Confeil a fait expédier un
Mandement au Roi de Dannemarck , en fa qualité
de Duc de Holftein , par lequel ce Prince eft
chargé de maintenir le Duc de Mecklembourg "
contre toute entrepriſe de la part des Pruffiens ,
de procurer la reftitution des recrues & des contributions
, enlevées de fon pays avec violence ,
& d'informer l'Empereur dans deux mois de l'exécution
de ce Mandement.
(On vient d'être informé de l'action déteftable
dun Officier Pruffien envers le Comte de Browne
, l'un des Généraux de l'armée de Ruffie . Le
cheval du Comte de Browne ayant été bleffé pen--
dant l'action du 25 Août , un Officier Pruffien du
Régiment de Schorlemmer , Dragons , courut à ce
Général , & le fit prifonnier. Il fe bâta de l'em
mener ; mais comme le Comte de Browne ne
pouvoit pas marcher auffi vite qu'il l'auroit vou
lu, ce barbare Officier lui déchargea douze coups
de fabre fur la tête , & l'abandonna baigné dans
fon fang. Le Comte de Browne a été transporté
à Landfberg , où il eft fort mal de fes bleffares.
De l'Armée du Prince de Soubife , près de
Caffel , le 28 Septembre.
M. le Prince de Soubife ayant pouffé des détachemens
jufqu'à . Hanovre pour en exiger des
contributions , a fait enlever des otages , ainfi
qu'on l'a déja marqué dans plufieurs autres Prin ---
sipautés & Seigneuries de cet Electorat Après
OCTOBRE. 1758 207
cette opération , il avoit fait replier fon armée :
fur Northeim & Gottingen , lorfqu'il fut informé
que le Général Oberg , qui ayant été renforcé de
plufieurs Régimens , avoit feint de diriger fa marche
de Paderborn fur Brakel , comme pour aller
au de-là du Wefer joindre le Prince d'Ifembourg ,
fe-portoit au contraire fur Caffel , où apparam →
ment il comptoit furprendre le petit corps ques
M. le Prince de Soubife y avoit laiffé avec tous
les gros équipages , les magafins & les hôpitaux ::
mais M. le Prince de Soubife , par la diligence
qu'il a faite , y eft arrivé à temps le 26 Deux heures
plus tard, une grande partie du corps du Général
Oberg repouffoit les troupes laiffées aux
ordres du Comte de Waldner. M. le Prince de
Soubife , qui étoit à la tête des gardes & des campemens
; & qui avoit avec lui la brigade de Bentheim
, occupa fur le champ les hauteurs , & fig
attaquer vigoureufement l'ennemi, Le Général,
Hanovrien voyant nos troupes s'étendre , fans em
pouvoir connoître la profondeur , fit faire halte ,
pour attendre le reste de fon armée , & la journée ,
fe paffa en efcarmouches. Les ennemis camperent.
le foir fur le terrein qu'ils occupoient , leur droite
environ à une demi-lieue de notre gauche. Toute
notre armée a joint le 27. Le Prince d'Ifembourg,
a auffi joint de fon côté le Général Oberg le même
jour , & fa droite eft appuyée à la gauche des
troupes Hanovriennes. On eftime que ces deux
corps réunis peuvent monter à vingt - quatre mille
hommes ; mais puifqu'ils ne nous ont point atta
qués hier ; ils le feront encore moins aujourd'hui
ou demain ; car M. le Prince de Soubiſe qui avoit
déja bien reconnu le pofte que nous occupons , a
fait faire plufieurs redoutes qu'ils n'emporteront
pas aifément. Le front de l'armée ennemic, a une
208 MERCURE DE FRANCE .
lieue & demie d'étendue . Il regne beaucoup de
volonté dans la nôtre ; elle eft d'ailleurs en trèsbon
état, & nous n'y manquons de rien . Il y a tout
lieu de croire que M. le Maréchal de Contades.
n'a pas manqué de faire marcher des troupes qui
pourront bien embarraffer les deux Généraux
Hanovriens , s'ils reftent encore long- temps devant
nous.
Du Quartier général de l'Armée Impériale
en Saxe , le 12 Septembre,
E
Le Maréchal Daun a reçu la confirmation de la
victoire remportée par les Ruffes le 25 du mois
Août. Un Officier envoyé par fes ordres à l'armée
de Ruffie , & qui a trouvé le fecret de donner
lé changé aux Pruffiens , lui en a apporté le détail.
Il affure que la journée du 25 eft entiérement au
défavantage du Roi de Pruffe , puifqu'à la fin de
l'action l'armée du Comte de Fermer , qui avoit
d'abord perdu du terrein , fe retrouva dans fa
premiere pofition ; après avoir chaffé l'ennemi
qui fe croyoit vainqueur. Le 26 , les Ruffes chanterent
le Te Deum . Le Roi de Pruffe en parut fi
irrité , qu'il fit marcher fur le champ fon armée
contr'eux ; mais ayant voulu les attaquer , il fut
repouffe par deux fois . Il eft refté ving - cinq mille
morts fur le champ de bataille , & les Ruffes ont
fait deux mille Pruffiens prifonniers . Dans le mo
ment où le Roi de Pruffe fépara les deux afles det
l'armée des Ruffes , en faifant fondre fur eux toute
fa Cavalerie à bride abattue , ils perdirent vingtune
pieces de canon ; mais bientôt après ayant
repris de l'avantage , ils enleverent aux Pruffiens
3
Lovj
204 MERCURE DE FRANCE.
vingt-fix canons & huit étendards . Le 27 & le 28 ,
les Ruffes n'ont ceffé de prier le Comte de Fermer
de les remener contre les Pruffiens.
Les dernieres lettres du Marquis de Ville nous
ont appris un avantage remporté par un de fes détachemens
à Kunſtadt en Siléfie. Il avoit fait marcher
vers Creutzbourg un parti de trente-fix Uhlans
, pour y lever des contributions . Deux cers
Pruffiens accoururent de Brellau & de Brieg , &
trouvant les Uhlans divifés en petits poſtes de quatre
à cinq hommes , ils en difperferent & enleverent
quelques - uns . Le refte ſe ſauva dans les bois ;
mais un ' renfort de cent hommes que nos Uhlans
reçurent , les détermina à marcher à l'ennemi . Ils
le rencontrerent près de Kunfftadt , & l'attaquerent
avec tant de vivacité , qu'ils tuerent à coups
de pique la plus grande partie du détachement
Pruffien ; ils lui prirent un Cornette & quarantehuit
hommes ; le refte fut difperfé . Nos Uhlans
n'ont perdu qu'un Trompette & neuf hommes.
Les Pruffiens , en levant leur camp de Zedlitz ,
firent leur retraite avec tant de précautions , qu'il
n'a pas été poffible au Général Vihazy , détaché .
à leur pourfuite , d'entamer leur arriere -garde.
Depuis la prife du Fort de Sonneftein , nous ,
avons reçu le détail fuivant des opérations du fiége.
La ranchée ayant été ouverte le deux de Septembre
, vis- à - vis du jardin du Bureau des Poftes ,
les trois jours fuivans furent employés à établir des
batteries , pour battre la Place de trois côtés, Les
travaux furent pouffés avec beaucoup de vivacité ,
malgré le feu des ennemis , qui tiroient fur nos
Troupes fans relâche, La réferve eut ordre de couvrir
les Travailleurs , & le Général Maquire eut la
direction de l'attaque . Le cinq à la pointe du jour ,
le feu de nos batteries commença à foudroyer la
OCTOBRE. 1758. 205
6
&
Place , & il continua jufqu'au foir fans fe ralen
tir. La Garnifon y répondit toute la journée par
un feu très- vif & très - foutenu . Un peu avant la
nuit , le Commandant fit battre la chamade ,
& demanda permiffion de dépêcher un Officier au
Prince Henry , pour avoir de nouveaux ordres.
Sur le refus qu'on lui en fit , il demanda à capitu
ler. Il efpéroit d'obtenir les honneurs de la guerre
; mais le Général Maquire fur conftant à exiger
que la Garnifon arrivée fur le glacis , metroit
armes bas , & fe rendroit prifonniere de guerre.
Cette condition fut acceptée par le Commandant
Pruffien. Le 6 au matin , la Garnifon , au hombre
de quatorze cens quarante-deux hommes
fortit de la Place Tambours batttans & Enfeignes
déployées. Arrivée fur le glacis , elle mit bas les
armes, & fut faite prifonniere. Le Comte de Gatſruck
prit poffeffion de Sonneftein avec le Régiment
de Nagel , tandis qu'un Bataillon de Saxe-
Gotha , détaché de l'armée du Maréchal Daun ,
occupoit la ville de Pyrna.
On a trouvé dans la Place vingt- neuf pieces de
canon de bronze , neuf de fer & fept mortiers. On
a pris dix Drapeaux des Troupes qui compofoient
la Garnifon. Les prifonniers confiftent en deux
Colonels , un Lieutenant - Colonel , un Major , i
neuf Capitaines , dix - huit Lieutenans , dix Enfei
gnes , cent quatre bas Officiers , & douze cens
quatre- vingt- dix- fept Soldats.
DE
VIENNE , le 13 Septembre.
Le Confeil Aulique vient de faire fignifier au
Duc de Saxe- Gotha un Reſcrit , en date du 21 du
mois d'Août , par lequel ce Prince eft fommé de
retirer les Troupes qu'il ajointes à l'armée Hano
266 MERCURE DE FRANCE.
vrienne , de fournir fon contingent à celle de
l'Empire , & de payer fa quote part des mois Ro
mains , fous peine d'être traité comme perturba
teur de la paix , & de fubir les rigueurs prononcées
contre ceux qui violent les Loix Impériales.
On affure que le même Confeil a fait expédier un
Mandement au Roi de Dannemarck , en fa qualité
de Duc de Holftein , par lequel ce Prince eft
chargé de maintenir le Duc de Mecklembourg "
contre toute entrepriſe de la part des Pruffiens ,
de procurer la reftitution des recrues & des contributions
, enlevées de fon pays avec violence ,
& d'informer l'Empereur dans deux mois de l'exécution
de ce Mandement.
(On vient d'être informé de l'action déteftable
dun Officier Pruffien envers le Comte de Browne
, l'un des Généraux de l'armée de Ruffie . Le
cheval du Comte de Browne ayant été bleffé pen--
dant l'action du 25 Août , un Officier Pruffien du
Régiment de Schorlemmer , Dragons , courut à ce
Général , & le fit prifonnier. Il fe bâta de l'em
mener ; mais comme le Comte de Browne ne
pouvoit pas marcher auffi vite qu'il l'auroit vou
lu, ce barbare Officier lui déchargea douze coups
de fabre fur la tête , & l'abandonna baigné dans
fon fang. Le Comte de Browne a été transporté
à Landfberg , où il eft fort mal de fes bleffares.
De l'Armée du Prince de Soubife , près de
Caffel , le 28 Septembre.
M. le Prince de Soubife ayant pouffé des détachemens
jufqu'à . Hanovre pour en exiger des
contributions , a fait enlever des otages , ainfi
qu'on l'a déja marqué dans plufieurs autres Prin ---
sipautés & Seigneuries de cet Electorat Après
OCTOBRE. 1758 207
cette opération , il avoit fait replier fon armée :
fur Northeim & Gottingen , lorfqu'il fut informé
que le Général Oberg , qui ayant été renforcé de
plufieurs Régimens , avoit feint de diriger fa marche
de Paderborn fur Brakel , comme pour aller
au de-là du Wefer joindre le Prince d'Ifembourg ,
fe-portoit au contraire fur Caffel , où apparam →
ment il comptoit furprendre le petit corps ques
M. le Prince de Soubife y avoit laiffé avec tous
les gros équipages , les magafins & les hôpitaux ::
mais M. le Prince de Soubife , par la diligence
qu'il a faite , y eft arrivé à temps le 26 Deux heures
plus tard, une grande partie du corps du Général
Oberg repouffoit les troupes laiffées aux
ordres du Comte de Waldner. M. le Prince de
Soubife , qui étoit à la tête des gardes & des campemens
; & qui avoit avec lui la brigade de Bentheim
, occupa fur le champ les hauteurs , & fig
attaquer vigoureufement l'ennemi, Le Général,
Hanovrien voyant nos troupes s'étendre , fans em
pouvoir connoître la profondeur , fit faire halte ,
pour attendre le reste de fon armée , & la journée ,
fe paffa en efcarmouches. Les ennemis camperent.
le foir fur le terrein qu'ils occupoient , leur droite
environ à une demi-lieue de notre gauche. Toute
notre armée a joint le 27. Le Prince d'Ifembourg,
a auffi joint de fon côté le Général Oberg le même
jour , & fa droite eft appuyée à la gauche des
troupes Hanovriennes. On eftime que ces deux
corps réunis peuvent monter à vingt - quatre mille
hommes ; mais puifqu'ils ne nous ont point atta
qués hier ; ils le feront encore moins aujourd'hui
ou demain ; car M. le Prince de Soubiſe qui avoit
déja bien reconnu le pofte que nous occupons , a
fait faire plufieurs redoutes qu'ils n'emporteront
pas aifément. Le front de l'armée ennemic, a une
208 MERCURE DE FRANCE .
lieue & demie d'étendue . Il regne beaucoup de
volonté dans la nôtre ; elle eft d'ailleurs en trèsbon
état, & nous n'y manquons de rien . Il y a tout
lieu de croire que M. le Maréchal de Contades.
n'a pas manqué de faire marcher des troupes qui
pourront bien embarraffer les deux Généraux
Hanovriens , s'ils reftent encore long- temps devant
nous.
Fermer
Résumé : ALLEMAGNE.
Le texte décrit plusieurs affrontements militaires entre les forces autrichiennes et prussiennes. Le 25 août, les troupes autrichiennes, dirigées par le comte de Fermer, ont vaincu les Prussiens. Cette bataille a laissé 25 000 morts prussiens sur le champ de bataille et 2 000 prisonniers. Les Autrichiens ont perdu 21 pièces d'artillerie mais en ont récupéré 29 ainsi que 8 étendards. Les 27 et 28 août, les Autrichiens ont demandé à reprendre les combats. Par ailleurs, un détachement autrichien a remporté une victoire à Kunstadt en Silésie, capturant un cornette et 48 hommes prussiens. Les Prussiens ont quitté leur camp de Zedlitz avec prudence, évitant ainsi toute poursuite. Le fort de Sonneftein a été conquis après un siège. La garnison prussienne, composée de 1 442 hommes, s'est rendue le 6 septembre. Les Autrichiens ont trouvé 38 pièces d'artillerie et 10 drapeaux. Parmi les prisonniers figuraient deux colonels, un lieutenant-colonel, un major, neuf capitaines et 1 297 soldats. Le Conseil Aulique a ordonné au duc de Saxe-Gotha de retirer ses troupes de l'armée hanovrienne et de fournir son contingent à l'armée impériale. Un mandement a également été envoyé au roi de Danemark pour soutenir le duc de Mecklembourg contre les Prussiens. Le prince de Soubise a mené des opérations près de Cassel, repoussant une attaque du général Oberg. Les forces ennemies, estimées à 24 000 hommes, n'ont pas attaqué, permettant aux Autrichiens de renforcer leurs positions.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
138
p. 75-99
SUITE de la Lettre de M. Rousseau de Genêve à M. d'Alembert.
Début :
Je suis convenu avec M. Rousseau qu'il restoit encore au Théâtre François des [...]
Mots clefs :
Femmes, Amour, Hommes, Jean-Jacques Rousseau, Moeurs, Théâtre, Femme, Pudeur, Âme, Homme, Sentiment, Monde, Nature, Honnêteté, Pièces, Société, Peuple, Genève, Devoir, Vie, État, Vertu, Principes, Scène, Naturel, République, Guerre, Commerce, Honneur, Comique
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SUITE de la Lettre de M. Rousseau de Genêve à M. d'Alembert.
SUITE de la Lettre de M. Rouffeau
de Genève à M. d'Alembert,
J Fe
peu
E fuis convenu avec M. Rouffeau qu'il
reftoit encore au Théâtre François des
Comédies repréhenfibles du côté des
moeurs , & quoiqu'elles foient d'un ton
fi bas & d'unfi mauvais goût , que n'ayant
rien de féduifant , elles me femblent
dangereufes ; quoique je fois très -éloigné
de regarder tous ceux qui rient du tef
tament de Crifpin comme des fripons
dans l'ame ; il feroit bon , je l'avoue , de
bannir ce comique méprifable d'un théâtre
qui doit être l'école de l'honnêteté ?
Mais que ces défauts » foient tellement
inhérens à ce théâtre , qu'en voulant les
en ôter , on le défigure » c'eft de quoi
je ne puis convenir ; & je crois avoir bien
prouvé , que fans les filoux & les femmes
perdues , Moliere a fait d'excellentes Comédies.
Ainfi , quand il feroit vrai que
les Pièces modernes , plus épurées , n'au
D ij
76 MERCURE DE FRANCE.
roient plus de vrai comique , & qu'en inf
truifani beaucoup , elles ennuiroient encore
davantage la pureté des moeurs n'en feroit
pas la caufe. Les moeurs du Glorieux,
de la Métromanie , de l'Enfant prodigue ,
des Dehors trompeurs , du Méchant font
épurées ; & je ne puis croire que M. R. les
compare à d'ennuyeux Sermons . Quelles
font les Pièces morales qui nous ennuyent?
celles dont les Peintures font froides ,
les vers lâches , le coloris foible , les fentimens
fades l'intrigue languiffante
les caractères mal deffinés ; celles en deux
mots , dont le Comique manque de fel ,
ou le Sérieux de pathétique.
" ,
Le vice n'eft donc pas inhérent aux
moeurs de la Scène comique-françoiſe , à
moins que l'amour , comme le prétend
M. R. ne foit , même dans les perfonnages
vertueux , un exemple vicieux au
théâtre.
Que tout ce qui refpire la licence , que
tout ce qui bleffe l'honnêteté foit condamné
dans la peinture de l'amour ; il
n'eft perfonne qui n'y foufcrive.
Mais ce n'eft point là ce que M. R. reproche
à la Scène françoife , c'eft l'amour
décent , l'amour vertueux qu'il y attaque.
Ce qui acheve de rendre fes images
dangereufes , c'eft , dit-il , qu'on ne le
JANVIER. 1759. 77
voit jamais regner fur la Scène qu'entre
» des ames honnêtes... Les qualités de
»l'objet ne l'accompagnent point jufqu'au
» coeur ; ce qui le rend fenfible , intéref
» fant , s'efface... Les impreffions ver-
» tueufes en déguifent le danger , & don-
» nent à ce fentiment trompeur un nou-
» vel attrait par lequel il perd ceux qui
» s'y livrent... En admirant l'amour hon-
» nête , on fe livre à l'amour criminel.
Telle est l'opinion de M. R. Voyons
comment il la développe.
H
"
» Les Auteurs concourent à l'envi pour
» l'utilité publique à donner une nouvelle
énergie & un nouveau coloris à cette
paffion dangereufe , & depuis Moliere
» & Corneille , on ne voit plus réuffir au
» Théâtre que des Romans , fous le nom
» de Pièces dramatiques. » Athalie , Mérope
, l'Orphelin de la Chine , Iphigénie
en Tauride ont réuffi : eft-ce l'amour quien
a fait le fuccès ? Mais paffons fur ces
propofitions incidentes , & accordons à
M. R. que Britanncus , Alzire , Didon &
toutes les Tragédies où regne l'Amour ,
font des Romans , fans lui demander ce
qu'il entend par des Piéces dramatiques
, fi de tels Romans n'en font pas.
Une action régulière & intéreffante , où
l'une des plus violentes paffions de la Na-
1
D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
F
ture , tient fans cefle l'âme des Spectateurs
agitée entre la crainte & la pitié ,
fera donc ce qu'il lui plaira. Mais fi l'Amour
y eft peint comme il doit l'être ,
terrible & funefte dans fes excès , refpectable
& touchant dans ce qu'il a d'honnête
, de vertueux , d'héroïque , ce Tableau
de l'Amour fera une leçon morale ;
fans en excepter Zaïre qui meurt , non
pas victime de l'Amour , mais victime de
fon devoir & des fureurs de la jalouſie ;
fans en excepter Berenice qui feroit tombée
, quoiqu'en dife M. R. fi Titus facrifioit
l'orgueil des Romains , tout injufte.
qu'il nous femble , au tendre & vertueux
Amour que nous reffentons avec lui . Comme
le fentiment de l'Amour n'eft pas toujours
violent & paffionné , qu'il fe modifie
felon les caractéres , que les épreuves
en font plus ou moins pénibles , fuivant
la fituation des perfonnages , & les inté
rêts qui lui font oppofés ; que ce fentiment
le plus naturel , le plus familier dans
tous les états , eft auffi le plus propre à
développer les vices , & à mettre le ridicule
en jeu la Comédie l'a pris dans la
Peinture de la vie commune , tantôt pour
objet principal , & tantôt pour premier
mobile . Voilà comment & pourquoi l'Amour
a été introduit fur nos deux Théâ
JANVIER. 1759.
tres eft-ce un bien , eft-ce un mal :
pour
les moeurs ? C'est ce qui reste à examiner.
L'ufage des Anciens eft un préjugé
contre nous : mais par - tout & dans
tous les tems le Théatre a dû fuivre
les Conftitutions nationales . Chez les
Grecs , la Tragédie étoit une leçon politique
: chez nous , elle eſt une leçon morale
, & ne peut , ni ne doit avoir rapport
à l'adminiſtration de l'Etat. Il n'est donc
pas étonnant que l'Amour qui n'avoit rien
de commun avec le Gouvernement d'Athènes,
n'y fût point admis au théâtre ; &
que ce même fentiment qui eft d'un fi'grand
poids dans nos moeurs , foit devenu le premier
reffort de la Scène tragique françoife.
Une difference non moins fenfible dans
les moeurs de la Société , dont la Comédie
eſtle tableau , y a fait fubftituer des femmes
libres & honnêtes aux Efclaves &
aux Courtifannes des Comiques Grecs &
Romains. Mais comment M. Rouffeau
trouveroit- il les honnêtes femmes placées
au théâtre ? Il trouve même indécent
qu'elles foient admifes dans la Société.
» Les Anciens , dit - il , avoient
» en général un très-grand refpect pour
» les femmes ; mais ils marquoient ce
reſpect , en s'abſtenant de les expoſer
au jugement du Public , & croyoient
30
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
» honorer leur modeftie , en fe taifant fut
» leurs autres vertus. Chez nous au con-
» traire , la femme la plus eftimée , eſt
» celle qui fait le plus de bruit , qui parle
» le plus , qu'on voit le plus dans le mon-
» de , & c.
Il me femble que M. Rouffeau n'a ni
compté ni pefé les voix ; & après tout ,
ces paralleles vagues, ces tableaux de fantaifie
ne prouvent que l'art & le talent du
Peintre . Confidérons les chofes en ellesmêmes
, & tâchons d'y faifir le vrai.
Dans tous les Etats , où les Citoyens
font admis à l'adminiſtration de la
République , il eft naturel que les
femmes foient éloignées de la Société
des hommes , & reléguées dans l'obfcurité.
La guerre , les confeils , les négociations
, le commerce , les fonctions pénibles
du Gouvernement élevent l'orgueil
des hommes au-deffus des foins de la
galanterie
& des inquiétudes de l'amour.
Comme ils ont feuls la force d'agir , ils
s'attribuent à eux feuls la fageffe de délibérer
; & jaloux du droit de gouverner ,
ils n'y inftruisent que leurs femblables .
Pour expliquer comment les femmes
ont été d'abord éloignées de l'adminiftration
publique , il n'eft donc pas befoin
d'attribuer aux hommes un fçavoir & des
JANVIER. 1759 .
81
talents qui leur foient propres : il fuffic
de remonter à l'inftitution des gouvernements.
La premiere concurrence pour
l'autorité fut décidée à coup de poing :
la feconde , à coup de malue ; enfuite
vinrent la hache & l'épée ; & dans cette
maniere de régler les droits , il est clair
que les femmes n'avoient rien à prétendre
Or , comme dans un Etat républicain ,
tout homme participe au gouvernement
ou aſpire à y participer, notre fexe y conferve
avec foin fon ancienne prérogative.
Mais dans un Pays où les Citoyens
fous l'autorité d'un Monarque , & fous la
tutelle des Loix , ne tiennent à la Conftitution
politique , que par le droit de propriété
, & par le tribut d'obéiffance ; où
perfonne n'influe ſur l'adminiſtration de
l'Etat , qu'autant qu'il y eft appellé ; où
l'homme privé ne peut rien ; où chacun
vit pour foi & pour un certain nombre de
fes femblables , felon fes affections , plus
ou moins étendues , fans autre foin que
de contribuer , autant qu'il eft en lui , aux
douceurs de la Société : dans cet état ,
´dis-je , il eſt naturel que les femmes foient
admiſes à ce concours paiſible de devoirs
officieux , pour y établir l'harmonie , pour
adoucir les moeurs des hommes naturelment
féroces , pour tempérér en eux cette
D v
82 MERCURE DE FRANCE.
indocilité fuperbe qui s'indigne du frein
des Loix en un mot , pour cultiver &
nourrir dans leur âme , l'amour de la
paix & de l'ordre , qui eft la vertu de leur
condition.
Il feroit mieux , peut-être , que chacun
, avec fa compagne , vécut dans fa
maifon au milieu de fes enfans , mais
ces moeurs ne peuvent fubfifter que chez
un Peuple attaché au travail par le befoin.
La richeffe invite à l'oifiveté ; celleci
à la diffipation : le cercle de la fociété
s'étend ; & les hommes y appellent
les femmes. Mahomet , pour engager
les Mufulmans à vivre chacun chez
foi , fut obligé de leur donner un Serrail
& de leur en confier la garde . Ailleurs,
la jaloufie tient les femmes captives
mais les moeurs en font plus farouches
fans être plus pures , & il vaut encore
mieux fe difputer le coeur des femmes
à coup d'oeil , qu'à coup de poignard.
Cependant les hommages que nous
leur rendons nous dégradent , nous aviliffent
aux yeux de M. Rouffeau , & c'eſtlà
furtout ce qui caufe fon déchaînement
contre les Pièces de Théâtre où
l'Amour domine.
» L'Amour eſt le régne des femmes ,
» dit-il ; un effet naturel de ces fortes de
JANVIER . 1759.
83
Piéces eft donc d'étendre l'empire du
»fexe. Penfez-vous , Monfieur , deman-
» de-t-il à M. d'Alembert , que cet or--
» dre foit fans inconvénient , & qu'en
» augmentant avec tant de foin l'afcendant
» des femmes , les hommes en foient
» mieux gouvernés ? Il peut y avoir, pour-
» fuit-il , dans le monde , quelques fem-
»mes dignes d'être écoutées d'un hon-
» nête-homme, mais eft- ce d'elles en géné-
» ral qu'il doit prendre confeil , & n'y
» auroit- il aucun moyen d'honorer leur
"fexe fans avilir le nôtre » ? Prendre
confeil d'une femme , c'eft avilir notre
fexe I eft donc bien établi dans l'opinion
d'un Philofophe , que la fupériorité
nous eft acquife en fait de prudence
? Je le fouhaite , mais j'en doute encore.
» Le plus charmant objet de la Na-
» ture , le plus digne d'émouvoir un coeur
» fenfible & de le porter au bien , eft ,
» je l'avoue , une femme aimable & ver-
>> tueufe ; mais cet objet célefte où fe
>> cache-t-il ? "
M. Rouffeau , felon fes principes
trouve fi peu d'hommes de bien ! Il n'eft
pas étonnant qu'il trouve fi peu de femmes
vertueufes , furtout d'après les moeurs
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
des Peuples qui vivoient il y a trois mille
ans.
و د
» Il n'y a pas de bonnes moeurs pour
» les femmes , hors d'une vie retirée &
domeftique... Rechercher les regards
» des hommes , c'eft déjà s'en laiffer cor-
» rompre, & toute femme qui fe montre,
fe deshonore... Une femme hors de fa
»maifon , perd fon luftre , & dépouillée
» de fes vrais ornements elle ſe montre
» avec indécence .
Or chez nous toutes les femmes fe
montrent ; elles font donc toutes deshonorées
toutes celles qui ont de la beauté
font bien-aiſes qu'on s'en apperçoive ;
les voilà donc déjà corrompuës : aucune
d'elles ne fe renferme dans l'intérieur de
fon domestique ; il n'y a donc pas de
bonnes moeurs pour elles . De là nos feftins
, nos promenades , nos affemblées ,
ainfi que le bal que M. Rouſſeau veut
inftituer à Genêve , font les rendés -vous
du deshonneur & les fources de la corruption.
En un mot , toute femme qui
s'expofe en Public eft une femme fans
pudeur , la perte de la pudeur entraîne
celle de l'honnêteté qui eft l'âme des
bonnes moeurs ; nos femmes vivent en
Public , elles n'ont par conféquent ni pudeur
, ni honnêteté , ni vertu. Le raiſonJANVIER.
1759 . 85
nement eft fimple , & il n'en falloit pas
davantage pour prouver qu'un fpectacle
qui nous diſpoſe à les aimer , eſt un ſpectacle
pernicieux. Cependant M. Rouſſeau
ne croit pas cet argument fans replique : il
s'en fait une , mais il a foin de la choifir facile
à détruire. Il fuppofe qu'on lui répond
que la pudeur n'eft rien , & il s'attache à
prouver que la pudeur eft infpirée aux
femmes par la nature. Je le crois , je fuis
perfuadé que l'attaque eft le rôle natu rel
de l'homme , & la défenſe celui de - la
femme ; & quoique la raifon très-fenfible
qu'en donne M. Rouffeau , ait pu ne
venir que par réfléxion , quoique la difpofition
habituelle des deux fexes n'engage
les femmes qu'à nous attendre, fans
leur faire une loi de nous réfifter ; quoique
cette retenue , qui n'eft qu'une dó
cence paffive , ne rempliffe pas l'idée que
nous avons de la pudeur , & que par
conféquent la preuve de M. Rouffeau foit
infuffifante contre ceux qui veulent que la
pudeur qui réfifte , foit une vertu factice
& un devoir de convention ; ce n'eſt pas
là ce que je prétends. La pudeur naturelle
interdit-ellle aux femmes la fociété.
des hommes ? voilà ce que je nie , & ce
que M. Rouffeau ne prouvera jamáis. Il
Lemble que pour elles vivre avec les hom86
MERCURE DE FRANCE.
mes, ou s'abandonner aux hommes, foient
fynonymes , & qu'à fon avis , il ne foit
pas poffible de nous réfifter fans nous
fuir. Qu'un Petit -Maître le dife , à la
bonne heure ; mais un Philofophe peutil
le penfer ? La Société , fans doute , a
multiplié les Loix de la pudeur , & quelque
capricieux que foit l'ufage , le fexe
doit s'y conformer : mais dans ce qui n'eſt
pas prefcrit par la Nature , la pudeur d'un
Pays n'eft pas celle d'un autre. Chez les
Grecs , l'ufage défendoit aux femmes de
fe montrer en public : chez nous l'uſage
les y autorife.
Ór , celle-là eft honnête & décente
qui obferve ce que lui prefcrit la pudeur ,
l'honnêteté , la décence des moeurs du
Pays qu'elle habite. Il n'y a d'inſtitution
naturelle, que le devoir de la réſiſtance, ou
plutôt l'interdiction de l'attaque , tout le
refte varie fuivant les lieux & les tems.
M. Rouffeau fera donc obligé de nous
renvoyer aux preuves de fait. » Je fçais
qu'il regne en d'autres Pays des Cou-
» tumes contraires : mais voyez auffi ,
» dit-il, quelles moeurs elles ont fait naître.
Je ne voudrois pas d'autre exemple pour
ور
و ر
» confirmer mes maximes. Il eft facile
de faire la fatyre de nos moeurs ; & cent
exemples vicieux pris fur un million de
JANVIER. 1759 .
87
Citoyens , feroient un tableau épouvantable
de la Ville de l'Univers la mieux policée
, après l'immenfe Capitale des fages
& induftrieux Chinois . Mais fur l'atticle
de la galanterie & de l'amour , faut- il
avouer ce que je penfe des moeurs les plus
licencieufes de Paris ? Que M. Rouffeau
fe rappelle fes Pigeons. » La blanche Co-
» lombe va , fuivant pas à pas fon bien-
» aimé , & prend chaffe elle-même auffi-
» tôt qu'il fe retourne. Refte-t- il dans
» l'inaction ; de légers coups de bec le
» réveillent s'il fe retire, elle le pourfuit :
» s'il ſe défend , un petit vol de fix pas
» l'attire encore : l'innocence de la Na-
» ture ménage les agaceries & la molle
» réfiftance , avec un art qu'auroit à peine
» la plus habile Coquette. » Hé bien
Monfieur , les Coquettes ont à- peu- près
eet art-là : vous ne voyez dans cette image
charmante , rien de bien pernicieux
au monde ; & un peuple de Pigeons avec
ces moeurs , vaut bien un peuple de
Vautours ? Quand même à la coquetterie
des Colombes , fe mêleroit un peu d'inconftance
, ce feroit encore un jeu de la
Nature , dont vos yeux feroient égayés.
C'eft ce que je voulois vous faire obferver
en paffant : mais revenons aux principes
de l'honnêteté qui prefcrit d'autres moeurs
88 MERCURE DE FRANCE.
aux femmes , & en défavouant la conduite
de celles , dont la Colombe' eft l'image
, voyons fi vous n'êtes pas injuſte
d'envelopper tout le fexe dans un mépris
univerfel.
Vous êtes indigné qu'au Théâtre une
femme penfe & raifonne , qu'on lui donne
un efprit ferme , une âme élevée , des
principes & des vertus ? Et fi les femmes
s'offenfoient qu'on mît au Théâtre des
Héros & des Sages , les croiriez- vous
moins fondées ? A votre avis , ces modèles
font- ils plus communs parmi nous ?
» Les imbécilles Spectateurs vont , dites-
»vous , apprendre d'elles ce qu'ils ont
pris foin de leur dicer. » Et à qui ,
Monfieur , n'a-t- on pas dicté fa leçon ?
En naiffant , fçavions - nous la nôtre ?
» Parcourez la plupart des Piéces mo-
» dernes , c'eſt toujours une femme qui
» fçait tout , qui fait tout ; la bonne eſt
» fur le Théâtre , & les enfants font au
» parterre.
ود
}
Quand on met au Théâtre Didon , Sémiramis
, Elizabeth , il faut bien fuppofer
qu'elles fçavoient quelque chofe : ces
femmes- là n'étoient pas des enfants .
Quand on peint des femmes bien nées ,
il faut bien qu'elles aient des principes
d'honnêteté , de vertu , d'humanité la
JANVIER. 1759 . 89
Nature leur tient , je crois , le même langage
qu'à nous. Le monde leur donne
les mêmes connoiffances ; & il eft vraifemblable
qu'elles l'étudient avec d'autant
plus d'attention , qu'elles font moins
préoccupées : l'Amour regne au Théâtre ,
il faut bien qu'elles y regnent , & qu'elles
exercent fur la Scène le même empire
que dans la fociété. Eft- ce un mal : Nous
le verrons. A l'égard des leçons qu'elles
donnent au Parterre, fi ces leçons peuvent
être utiles, elles n'en font que plus goutées ;
& je ne connois que vous feul parmi
les hommes , qui croyiez en être avili.
M. Rouffeau ne peut fe perfuader qu'une
femme foit fon égale ; demandons-lui
donc enfin quels font les talents de l'efprit,
& les qualités du coeur dont la Nature a
doué l'homme , à l'exclufion de la femme
quels font les vices qu'elle a effentiellement
attaché à ce fexe , les délices
du nôtre : quels font les piéges qu'elle
nous cache fous les fleurs de la beauté ?
» Les femmes en général n'aiment aucun
» art , ne ſe connoiffent à aucun . » Ce
feroit-là un bien petit mal : cependant
files femmes étoient naturellement privées
du fentiment du beau , elles pourroient
l'être du fentiment du vrai , du
jufte & de l'honnête ; & cette propofigo
MERCURE DE FRANCE.
tion jettée en l'air peut tirer à conféquence.
Que M. Rouffeau nous dife donc
s'il a pris cette opinion dans l'étude de
l'organifation phyfique , ou dans le commerce
du monde. Les femmes ont-elles
les organes moins délicats que nous , le
coup d'oeil ou l'oreille moins jufte , le
fentiment en général plus lent ou plus
confus ? Quelle eft la faculté que nous
avons & qu'elles n'ont pas , pour gouter
la Peinture ou la Sculpture , la Mufique
ou la Poefie ? Eft-ce l'exercice & l'étude
qui leur manquent ? Il s'enfuit que nous
avons fur elles , à cet égard , l'avantage
de l'éducation : mais fi M. Rouffeau avoit
-
été moins éloigné par fes principes du
commerce du monde & des femmes , il
en auroit vû beaucoup qui ont acquis par
elles mêmes , les lumieres qu'on leur
envioit. Je vais plus loin , & j'établis en
fait que , fi l'on compare l'éducation des
femmes avec la nôtre , les foins que l'on
prend de prolonger leur enfance, & de hâter
en nous l'ufage de la raifon , l'obscurité
où l'on tâche de retenir leur âme captive,
& les lumieres qu'on ne ceffe de répandre
dans nos efprits ; d'un autre côté , fi l'on
fait attention que , dès que leur intelligence
& leur goût ont la liberté de
prendre l'effor , plufieurs nous atteignent,
JANVIER. 1759.
quelques - unes même nous paffent , fans
y prétendre & en fe jouant ; on conclura
que les femmes en général naiffent avec
des diſpoſitions aſſez heureuſes au fçavoir
& aux talents dont Monfieur Roufſeau
fait notre partage. Tout ce qui n'exige
qu'une raifon faine , un efprit droit &
une fenfibilité modérée , leur eft donc au
moins commun avec les hommes . Je le
dis à propos des Arts, je le dirai même par
rapport aux chofes les plus férieufes de
la vie ; & une multitude d'hommes qui
nefont ni complaifants ni paffionnés, l'attefteront
avec moi.
» Mais ce feu célefte qui échauffe &
» embraſe l'âme , ce genie qui confume
» & dévore , cette brulante éloquence ,
ces tranfports fublimes qui portent leur
» raviffement jufqu'au fond des coeurs ,
» manqueront toujours aux écrits des fem-
" mes. " Si cela eft , elles en font moins
capables des fortes productions du génie :
mais tout cela eft- il effentiel au goût des
Arts Tout cela eft- il relatif aux moeurs
de la Société , qui eft l'objet de notre difpute
Faut- il être un Boffuet , un Milton ,
pour être bon Citoyen , bon parent , bon
ami ? Où font même parmi les hommes
les génies brulants dont vous nous parlez
? En voulez-vous former une Ré92
MERCURE DE FRANCE.
publique Qui les gouverneroit , bo
Dieu ? Le monde moral feroit un maga
fin à poudre .
» Les écrits des femmes font tous
» froids & jolis comme elles. Ils auron
» tant d'efprit que vous voudrez , jamais
d'âme. Ils feront cent fois plutôt fen-
» fés que paffionnés : elles ne fçavent n
» fentir ni décrire l'amour même. Lafeul
Sapho , que je fçache , & une autre,
» méritent d'être exceptées.
33
33
Que les écrits des femmes ne foient pas
paffionnés , la pudeur feule peut en être la
caufe : que M. Rouffeau & moi en ayons
peu connu qui fçachent décrire & fentir
l'amour ; c'eft un malheur particulier , qui
eft peut-être fans conféquence. Cependant
, s'il arrivoit que chacun pût dire
comme M. Rouffeau , qu'il connoît deux
femmes , Sapho & une autre , qui méritent
d'être exceptées , il fe trouveroit au
bout du compte , autant de femmes capables
de décrire & de fentir l'amour , qu'il
y auroit eu d'hommes capables de l'inf
pirer : & fi M. Rouffeau a trouvé une feconde
Sapho , il ne peut , avec bienséance,
difputer le même avantage à perfonne.
Mais , fuppofons que le fentiment foit
plus foible dans les femmes que dans les
hommes , que leurs écrits , & par conféJANVIER.
1759. ༡༣
quent , leurs caractéres foient plus fenfés
que paffionnés , eft-ce à M. Rouffeau
qui connoît fi bien le danger des paffions ,
à regarder cette froideur comme un vice?
Qu'il s'accorde enfin avec lui-même , &
qu'il nous dife , fi un naturel paffionné
lui femble préférable à un caractére
moins fufceptible de mouvements impétueux
? Si la vertu s'exerce à tempérer
dans les hommes cette fougue, cette véhémence
de fentiments que les femmes n'ont
pas , la vertu ne fait donc en eux , que
te qu'a fait la Nature en elles. Ce font les
paffions qui troublent l'ordre : les femmes
eduites à des affections tranquilles , feroient
donc le fexe le plus fléxible à la régle
, le plus docile aux loix de la Société ;
& par conféquent , elles feroient faites
pour en être les liens.
Si donc la nature n'a pas interdit aux
femmes d'être raisonnables , ſenſibles ,
honnêtes , vertueufes , fi elle leur a donné
une âme comme à nous , mais plus
calme , plus modérée ; de quel droit , fur
quel rapport , d'après quel examen affurez-
vous qu'elles abufent de tous ces dons
& qu'elles les tournent à leur honte ?
L'homme eft né bon , dites-vous , & fous
cenom fans doute vous comprenez la
femme . Vous avouez qu'il peut y avoir
94 MERCURE DE FRANCE.
quelque femme aimable & vertueufe.,
mais vous demandez où elle fe cache ?
C'est vous , Monfieur , qui vous cachez à
elle ; & cette question , qui feroit accablante
de la part d'un homme répandu
dans le monde , ne prouve rien , ne vous
déplaife , de la part d'un Philofophe folitaire.
Vous l'avez vu de fi loin, Monfieur ,
ce monde que vous méprifez !
و ر
Cependant la douceur , la moleffe du
caractere des femmes fe communiquent
aux moeurs des hommes. » Ce fexe plus
» foible , hors d'état de prendre notre
» maniere de vivre trop pénible pour lui ,
» nous force de prendre la fienne trop
» molle pour nous , & ne voulant plus
»fouffrir de féparation , faute de pou-
» voir fe rendre hommes , les femmes
» nous rendent femmes. »>
ور
و ر
»
M. Rouffeau n'entend pas qu'elles nous
otent les fentimens du courage & de
l'honneur. Les femmes , dit - il , ne
» manquent pas de courage , elles préfe-
» rent l'honneur à la vie : l'inconvénient
» de leur fexe eft de ne pouvoir fuppor-
» ter les fatigues de la guerre & l'intem-
» périe des faifons. C'est donc cette foibleffe
qu'elles nous communiquent ſelon
M. Rouffeau. » Or , dit- il , cet inconvé-
» nient qui dégrade l'homme , eft tresJANVIER.
1759 . ༡༨
grand partout ; mais c'eft furtout dans
» les Etats , comme le nôtre , ( il parle
de Genêve ) qu'il importe de le préve-
» nir. Qu'un Monarque gouverne des
» hommes ou des femmes , cela lui doit
» être affez égal , mais dans une République
il faut des hommes. » C'est- àdire
, dans fon fens , des corps affez bien
conſtitués pour réſiſter aux fatigues de la
guerre & à l'intempérie des faifons. Encore
une fois , M. Rouffeau fe croit-il à.
Lacédémone ? N'eft-il pas fingulier que
l'on s'échauffe l'imagination au point
d'appliquer ſérieufement les principes de
Lycurgue à une Ville commerçante , induftrieufe
& paifible , qui ne peut être
que cela ? Hé Monfieur ! fi l'équilibre qui
fait fa fureté , venoit à fe rompre , pour
le coup c'eſt bien à Genêve qu'il feroit indifferent
d'être peuplée d'hommes ou de
femmes. Qu'une République entourée de
Républiques rivales & toujours prêtes à
l'accabler , s'exerce fans relâche à défendre
fa liberté menacée , qu'elle renonce
à tous les Arts , pour ne s'occuper que
de l'art de combattre , qu'elle endurciffe
par une difcipline auftere les moeurs de
fesCitoyens , dont elle fe fait un rempart
: c'eft une néceffité cruelle mais indifpenfable
, & la férocité guerriere en96
MERCURE DE FRANCE.
tre dans fa conftitution : Telle fut Sparte ;
mais eft-ce là Genêve ? Qu'on y joue ,
qu'on y danfe , puifque vous le voulez ,
qu'on y donne des fêtes ou des fpectacles
, qu'on y vive avec les femmes ou
fans les femmes , pourvu que l'induſtrie .
& le négoce y foient en vigueur , &
que la police y foit vigilante & févere ;
les fondemens de votre liberté n'en feront
ni plus forts ni plus foibles . La force
de Genêve n'eft pas dans fon fein. Mais
vos vues ne ſe bornent pas aux moeurs de
cette République ; & quoique vous difiez
qu'il eft égal à un Monarque de com-.
mander à des hommes ou à des femmes
, attendu qu'il peut avoir trois fois
plus de femmes qu'il n'en faut pour fe
battre , afin de facrifier les deux autres.
tiers aux maladies & à la mortalité. Cette
ironie , affez amere, ne donne le change
à perfonne. Vous avez raifon : c'eft un
grand mal pour un Peuple belliqueux de
n'être pas auffi robufte que brave ; &
c'est là , nous l'avouons , le défavantage
de tous les Peuples qui , nourris fous un
ciel doux , n'ont pas été endurcis dès l'enfance
aux travaux de cet Art deftructeur,
l'unique métier des Romains. Mais vous
attribuez ici au commerce des femmes ,
ce qui a des cauſes bien plus réelles.
Vous
JANVIER 1759. 97
Vous ne prétendez pas fans doute que
les femmes amolient le Laboureur &
l'Artifan , ni que le Peuple de nos Villes
& de nos campagnes foit énervé par les
délices d'une vie oifive & voluptueufe.
C'eft de là cependant que l'on tire nos
Soldats , & c'eft le Soldat qui fuccombe
aux travaux d'une guerre cloignée & à
l'inclémencé d'un ciel étranger. Les inconvénients
du luxe n'en font pas moins
réels ; mais attendez -vous des hommes
qu'ils fe bornent aux premiers befoins de la
vie;tandis que les fuperfluités voluptueuſes
lesfollicitent de toutes parts ? Vous voyez
que Licurgue lui-même , pour fermer au
luxe l'entrée de fa République , fut obligé
d'en écarter tous les moyens de s'enrichir.
Les femmes ne font rien à cela :
tout le vice eft dans les richeffes;mais ces
ticheffes ont d'autres avantages , & quoiqu'en
dife la Philofophie , il n'y a point
d'état fur la terre qui ne tâche d'augmenter
les fiennes ; il n'y en aura jamais aucun
qui s'avife de les enfouir.
Du refte , que le climat , les richeffes ,
ou les femmes amoliffent la férocité d'un
Peuple ardent & courageux , & lui êtent
la faculté de porter la défolation & le
ravage chez les Nations étrangeres, en lui
dauffant la bravoure,la vigueur & l'activité
E
98 MERCURE DE FRANCE.
dont il a befoin pour fa propre défenſe ;
Que ce Peuple invincible dans fes frontieres
, y foit comme repouffé par la Nature
, dès qu'il en fort les armes à la main ;
eft-ce à un Philofophe à le regarder comme
un mal Je pardonnerois tout au
plus ce langage au flatteur d'un Roi
Conquérant.
2
Les femmes nous rendent femmes : c'est
donc à dire, dans votre fens, qu'elles nous
rendent moins paffionnés , plus doux
plus fenfés , plus humains . Elles ne nous
infpirent pas cette éloquence brulante
qui convenoit à la tribune , mais elles
nous enfeignent cette éloquence perfuafive
& conciliatrice qui convient à la fociété
; & le don de gagner les coeurs eft
fans comparaifon plus réel & plus infaillible
que le talent de les fubjuguer.
Elles affoibliffent en nous l'ardente foif
du fang & la fureur du brigandage ;
mais elles nourriffent dans nos ames l'amour
de l'honneur & l'émulation de la
gloire. Un homme flétri par une lâcheté
n'ofe plus paroître à leurs yeux ; & fi l'on
interrogeoit les coeurs, on verroit qu'elles
ne font pas oubliées dans la harangue
intérieure qu'un jeune Guerrier fe fait à
lui-même quand il marche à l'ennemi.
A l'égard des avantages d'une fevere
JANVIER. 1759. 99
difcipline ; qu'on en faffe un devoir
effentiel , qu'on y attache l'honneur militaire
, que la négligence de ce devoir
foit un obftacle invincible à l'avancement
, & qu'on obferve furtout avec une
exacte équité des diftinctions glorieufes
pour les uns & humiliantes pour les autres:
ofe répondre que les hommes ne feront
pas foufferts parmi les femmes au mo→
ment où le devoir & l'honneur les appelleront
aux drapeaux.
La vérité fimple eft que les femmes
contribuent à faire aimer au militaire les
plaifirs de la paix , fans les dégouter des
travaux de la guerre ; que du fein de l'amour
même , elles les envoyent aux combats
, & que le defir de leur plaire eft en
eux un nouveau principe d'émulation &
de valeur. Voyons quel eft dans la fociété
en général , le vice de leur domination ;
& fi l'amour , tel qu'il eft peint fur le
Théâtre , contribue ou remédie au mal
que leur commerce peut caufer.
La fuite au Mercure prochain.
de Genève à M. d'Alembert,
J Fe
peu
E fuis convenu avec M. Rouffeau qu'il
reftoit encore au Théâtre François des
Comédies repréhenfibles du côté des
moeurs , & quoiqu'elles foient d'un ton
fi bas & d'unfi mauvais goût , que n'ayant
rien de féduifant , elles me femblent
dangereufes ; quoique je fois très -éloigné
de regarder tous ceux qui rient du tef
tament de Crifpin comme des fripons
dans l'ame ; il feroit bon , je l'avoue , de
bannir ce comique méprifable d'un théâtre
qui doit être l'école de l'honnêteté ?
Mais que ces défauts » foient tellement
inhérens à ce théâtre , qu'en voulant les
en ôter , on le défigure » c'eft de quoi
je ne puis convenir ; & je crois avoir bien
prouvé , que fans les filoux & les femmes
perdues , Moliere a fait d'excellentes Comédies.
Ainfi , quand il feroit vrai que
les Pièces modernes , plus épurées , n'au
D ij
76 MERCURE DE FRANCE.
roient plus de vrai comique , & qu'en inf
truifani beaucoup , elles ennuiroient encore
davantage la pureté des moeurs n'en feroit
pas la caufe. Les moeurs du Glorieux,
de la Métromanie , de l'Enfant prodigue ,
des Dehors trompeurs , du Méchant font
épurées ; & je ne puis croire que M. R. les
compare à d'ennuyeux Sermons . Quelles
font les Pièces morales qui nous ennuyent?
celles dont les Peintures font froides ,
les vers lâches , le coloris foible , les fentimens
fades l'intrigue languiffante
les caractères mal deffinés ; celles en deux
mots , dont le Comique manque de fel ,
ou le Sérieux de pathétique.
" ,
Le vice n'eft donc pas inhérent aux
moeurs de la Scène comique-françoiſe , à
moins que l'amour , comme le prétend
M. R. ne foit , même dans les perfonnages
vertueux , un exemple vicieux au
théâtre.
Que tout ce qui refpire la licence , que
tout ce qui bleffe l'honnêteté foit condamné
dans la peinture de l'amour ; il
n'eft perfonne qui n'y foufcrive.
Mais ce n'eft point là ce que M. R. reproche
à la Scène françoife , c'eft l'amour
décent , l'amour vertueux qu'il y attaque.
Ce qui acheve de rendre fes images
dangereufes , c'eft , dit-il , qu'on ne le
JANVIER. 1759. 77
voit jamais regner fur la Scène qu'entre
» des ames honnêtes... Les qualités de
»l'objet ne l'accompagnent point jufqu'au
» coeur ; ce qui le rend fenfible , intéref
» fant , s'efface... Les impreffions ver-
» tueufes en déguifent le danger , & don-
» nent à ce fentiment trompeur un nou-
» vel attrait par lequel il perd ceux qui
» s'y livrent... En admirant l'amour hon-
» nête , on fe livre à l'amour criminel.
Telle est l'opinion de M. R. Voyons
comment il la développe.
H
"
» Les Auteurs concourent à l'envi pour
» l'utilité publique à donner une nouvelle
énergie & un nouveau coloris à cette
paffion dangereufe , & depuis Moliere
» & Corneille , on ne voit plus réuffir au
» Théâtre que des Romans , fous le nom
» de Pièces dramatiques. » Athalie , Mérope
, l'Orphelin de la Chine , Iphigénie
en Tauride ont réuffi : eft-ce l'amour quien
a fait le fuccès ? Mais paffons fur ces
propofitions incidentes , & accordons à
M. R. que Britanncus , Alzire , Didon &
toutes les Tragédies où regne l'Amour ,
font des Romans , fans lui demander ce
qu'il entend par des Piéces dramatiques
, fi de tels Romans n'en font pas.
Une action régulière & intéreffante , où
l'une des plus violentes paffions de la Na-
1
D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
F
ture , tient fans cefle l'âme des Spectateurs
agitée entre la crainte & la pitié ,
fera donc ce qu'il lui plaira. Mais fi l'Amour
y eft peint comme il doit l'être ,
terrible & funefte dans fes excès , refpectable
& touchant dans ce qu'il a d'honnête
, de vertueux , d'héroïque , ce Tableau
de l'Amour fera une leçon morale ;
fans en excepter Zaïre qui meurt , non
pas victime de l'Amour , mais victime de
fon devoir & des fureurs de la jalouſie ;
fans en excepter Berenice qui feroit tombée
, quoiqu'en dife M. R. fi Titus facrifioit
l'orgueil des Romains , tout injufte.
qu'il nous femble , au tendre & vertueux
Amour que nous reffentons avec lui . Comme
le fentiment de l'Amour n'eft pas toujours
violent & paffionné , qu'il fe modifie
felon les caractéres , que les épreuves
en font plus ou moins pénibles , fuivant
la fituation des perfonnages , & les inté
rêts qui lui font oppofés ; que ce fentiment
le plus naturel , le plus familier dans
tous les états , eft auffi le plus propre à
développer les vices , & à mettre le ridicule
en jeu la Comédie l'a pris dans la
Peinture de la vie commune , tantôt pour
objet principal , & tantôt pour premier
mobile . Voilà comment & pourquoi l'Amour
a été introduit fur nos deux Théâ
JANVIER. 1759.
tres eft-ce un bien , eft-ce un mal :
pour
les moeurs ? C'est ce qui reste à examiner.
L'ufage des Anciens eft un préjugé
contre nous : mais par - tout & dans
tous les tems le Théatre a dû fuivre
les Conftitutions nationales . Chez les
Grecs , la Tragédie étoit une leçon politique
: chez nous , elle eſt une leçon morale
, & ne peut , ni ne doit avoir rapport
à l'adminiſtration de l'Etat. Il n'est donc
pas étonnant que l'Amour qui n'avoit rien
de commun avec le Gouvernement d'Athènes,
n'y fût point admis au théâtre ; &
que ce même fentiment qui eft d'un fi'grand
poids dans nos moeurs , foit devenu le premier
reffort de la Scène tragique françoife.
Une difference non moins fenfible dans
les moeurs de la Société , dont la Comédie
eſtle tableau , y a fait fubftituer des femmes
libres & honnêtes aux Efclaves &
aux Courtifannes des Comiques Grecs &
Romains. Mais comment M. Rouffeau
trouveroit- il les honnêtes femmes placées
au théâtre ? Il trouve même indécent
qu'elles foient admifes dans la Société.
» Les Anciens , dit - il , avoient
» en général un très-grand refpect pour
» les femmes ; mais ils marquoient ce
reſpect , en s'abſtenant de les expoſer
au jugement du Public , & croyoient
30
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
» honorer leur modeftie , en fe taifant fut
» leurs autres vertus. Chez nous au con-
» traire , la femme la plus eftimée , eſt
» celle qui fait le plus de bruit , qui parle
» le plus , qu'on voit le plus dans le mon-
» de , & c.
Il me femble que M. Rouffeau n'a ni
compté ni pefé les voix ; & après tout ,
ces paralleles vagues, ces tableaux de fantaifie
ne prouvent que l'art & le talent du
Peintre . Confidérons les chofes en ellesmêmes
, & tâchons d'y faifir le vrai.
Dans tous les Etats , où les Citoyens
font admis à l'adminiſtration de la
République , il eft naturel que les
femmes foient éloignées de la Société
des hommes , & reléguées dans l'obfcurité.
La guerre , les confeils , les négociations
, le commerce , les fonctions pénibles
du Gouvernement élevent l'orgueil
des hommes au-deffus des foins de la
galanterie
& des inquiétudes de l'amour.
Comme ils ont feuls la force d'agir , ils
s'attribuent à eux feuls la fageffe de délibérer
; & jaloux du droit de gouverner ,
ils n'y inftruisent que leurs femblables .
Pour expliquer comment les femmes
ont été d'abord éloignées de l'adminiftration
publique , il n'eft donc pas befoin
d'attribuer aux hommes un fçavoir & des
JANVIER. 1759 .
81
talents qui leur foient propres : il fuffic
de remonter à l'inftitution des gouvernements.
La premiere concurrence pour
l'autorité fut décidée à coup de poing :
la feconde , à coup de malue ; enfuite
vinrent la hache & l'épée ; & dans cette
maniere de régler les droits , il est clair
que les femmes n'avoient rien à prétendre
Or , comme dans un Etat républicain ,
tout homme participe au gouvernement
ou aſpire à y participer, notre fexe y conferve
avec foin fon ancienne prérogative.
Mais dans un Pays où les Citoyens
fous l'autorité d'un Monarque , & fous la
tutelle des Loix , ne tiennent à la Conftitution
politique , que par le droit de propriété
, & par le tribut d'obéiffance ; où
perfonne n'influe ſur l'adminiſtration de
l'Etat , qu'autant qu'il y eft appellé ; où
l'homme privé ne peut rien ; où chacun
vit pour foi & pour un certain nombre de
fes femblables , felon fes affections , plus
ou moins étendues , fans autre foin que
de contribuer , autant qu'il eft en lui , aux
douceurs de la Société : dans cet état ,
´dis-je , il eſt naturel que les femmes foient
admiſes à ce concours paiſible de devoirs
officieux , pour y établir l'harmonie , pour
adoucir les moeurs des hommes naturelment
féroces , pour tempérér en eux cette
D v
82 MERCURE DE FRANCE.
indocilité fuperbe qui s'indigne du frein
des Loix en un mot , pour cultiver &
nourrir dans leur âme , l'amour de la
paix & de l'ordre , qui eft la vertu de leur
condition.
Il feroit mieux , peut-être , que chacun
, avec fa compagne , vécut dans fa
maifon au milieu de fes enfans , mais
ces moeurs ne peuvent fubfifter que chez
un Peuple attaché au travail par le befoin.
La richeffe invite à l'oifiveté ; celleci
à la diffipation : le cercle de la fociété
s'étend ; & les hommes y appellent
les femmes. Mahomet , pour engager
les Mufulmans à vivre chacun chez
foi , fut obligé de leur donner un Serrail
& de leur en confier la garde . Ailleurs,
la jaloufie tient les femmes captives
mais les moeurs en font plus farouches
fans être plus pures , & il vaut encore
mieux fe difputer le coeur des femmes
à coup d'oeil , qu'à coup de poignard.
Cependant les hommages que nous
leur rendons nous dégradent , nous aviliffent
aux yeux de M. Rouffeau , & c'eſtlà
furtout ce qui caufe fon déchaînement
contre les Pièces de Théâtre où
l'Amour domine.
» L'Amour eſt le régne des femmes ,
» dit-il ; un effet naturel de ces fortes de
JANVIER . 1759.
83
Piéces eft donc d'étendre l'empire du
»fexe. Penfez-vous , Monfieur , deman-
» de-t-il à M. d'Alembert , que cet or--
» dre foit fans inconvénient , & qu'en
» augmentant avec tant de foin l'afcendant
» des femmes , les hommes en foient
» mieux gouvernés ? Il peut y avoir, pour-
» fuit-il , dans le monde , quelques fem-
»mes dignes d'être écoutées d'un hon-
» nête-homme, mais eft- ce d'elles en géné-
» ral qu'il doit prendre confeil , & n'y
» auroit- il aucun moyen d'honorer leur
"fexe fans avilir le nôtre » ? Prendre
confeil d'une femme , c'eft avilir notre
fexe I eft donc bien établi dans l'opinion
d'un Philofophe , que la fupériorité
nous eft acquife en fait de prudence
? Je le fouhaite , mais j'en doute encore.
» Le plus charmant objet de la Na-
» ture , le plus digne d'émouvoir un coeur
» fenfible & de le porter au bien , eft ,
» je l'avoue , une femme aimable & ver-
>> tueufe ; mais cet objet célefte où fe
>> cache-t-il ? "
M. Rouffeau , felon fes principes
trouve fi peu d'hommes de bien ! Il n'eft
pas étonnant qu'il trouve fi peu de femmes
vertueufes , furtout d'après les moeurs
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
des Peuples qui vivoient il y a trois mille
ans.
و د
» Il n'y a pas de bonnes moeurs pour
» les femmes , hors d'une vie retirée &
domeftique... Rechercher les regards
» des hommes , c'eft déjà s'en laiffer cor-
» rompre, & toute femme qui fe montre,
fe deshonore... Une femme hors de fa
»maifon , perd fon luftre , & dépouillée
» de fes vrais ornements elle ſe montre
» avec indécence .
Or chez nous toutes les femmes fe
montrent ; elles font donc toutes deshonorées
toutes celles qui ont de la beauté
font bien-aiſes qu'on s'en apperçoive ;
les voilà donc déjà corrompuës : aucune
d'elles ne fe renferme dans l'intérieur de
fon domestique ; il n'y a donc pas de
bonnes moeurs pour elles . De là nos feftins
, nos promenades , nos affemblées ,
ainfi que le bal que M. Rouſſeau veut
inftituer à Genêve , font les rendés -vous
du deshonneur & les fources de la corruption.
En un mot , toute femme qui
s'expofe en Public eft une femme fans
pudeur , la perte de la pudeur entraîne
celle de l'honnêteté qui eft l'âme des
bonnes moeurs ; nos femmes vivent en
Public , elles n'ont par conféquent ni pudeur
, ni honnêteté , ni vertu. Le raiſonJANVIER.
1759 . 85
nement eft fimple , & il n'en falloit pas
davantage pour prouver qu'un fpectacle
qui nous diſpoſe à les aimer , eſt un ſpectacle
pernicieux. Cependant M. Rouſſeau
ne croit pas cet argument fans replique : il
s'en fait une , mais il a foin de la choifir facile
à détruire. Il fuppofe qu'on lui répond
que la pudeur n'eft rien , & il s'attache à
prouver que la pudeur eft infpirée aux
femmes par la nature. Je le crois , je fuis
perfuadé que l'attaque eft le rôle natu rel
de l'homme , & la défenſe celui de - la
femme ; & quoique la raifon très-fenfible
qu'en donne M. Rouffeau , ait pu ne
venir que par réfléxion , quoique la difpofition
habituelle des deux fexes n'engage
les femmes qu'à nous attendre, fans
leur faire une loi de nous réfifter ; quoique
cette retenue , qui n'eft qu'une dó
cence paffive , ne rempliffe pas l'idée que
nous avons de la pudeur , & que par
conféquent la preuve de M. Rouffeau foit
infuffifante contre ceux qui veulent que la
pudeur qui réfifte , foit une vertu factice
& un devoir de convention ; ce n'eſt pas
là ce que je prétends. La pudeur naturelle
interdit-ellle aux femmes la fociété.
des hommes ? voilà ce que je nie , & ce
que M. Rouffeau ne prouvera jamáis. Il
Lemble que pour elles vivre avec les hom86
MERCURE DE FRANCE.
mes, ou s'abandonner aux hommes, foient
fynonymes , & qu'à fon avis , il ne foit
pas poffible de nous réfifter fans nous
fuir. Qu'un Petit -Maître le dife , à la
bonne heure ; mais un Philofophe peutil
le penfer ? La Société , fans doute , a
multiplié les Loix de la pudeur , & quelque
capricieux que foit l'ufage , le fexe
doit s'y conformer : mais dans ce qui n'eſt
pas prefcrit par la Nature , la pudeur d'un
Pays n'eft pas celle d'un autre. Chez les
Grecs , l'ufage défendoit aux femmes de
fe montrer en public : chez nous l'uſage
les y autorife.
Ór , celle-là eft honnête & décente
qui obferve ce que lui prefcrit la pudeur ,
l'honnêteté , la décence des moeurs du
Pays qu'elle habite. Il n'y a d'inſtitution
naturelle, que le devoir de la réſiſtance, ou
plutôt l'interdiction de l'attaque , tout le
refte varie fuivant les lieux & les tems.
M. Rouffeau fera donc obligé de nous
renvoyer aux preuves de fait. » Je fçais
qu'il regne en d'autres Pays des Cou-
» tumes contraires : mais voyez auffi ,
» dit-il, quelles moeurs elles ont fait naître.
Je ne voudrois pas d'autre exemple pour
ور
و ر
» confirmer mes maximes. Il eft facile
de faire la fatyre de nos moeurs ; & cent
exemples vicieux pris fur un million de
JANVIER. 1759 .
87
Citoyens , feroient un tableau épouvantable
de la Ville de l'Univers la mieux policée
, après l'immenfe Capitale des fages
& induftrieux Chinois . Mais fur l'atticle
de la galanterie & de l'amour , faut- il
avouer ce que je penfe des moeurs les plus
licencieufes de Paris ? Que M. Rouffeau
fe rappelle fes Pigeons. » La blanche Co-
» lombe va , fuivant pas à pas fon bien-
» aimé , & prend chaffe elle-même auffi-
» tôt qu'il fe retourne. Refte-t- il dans
» l'inaction ; de légers coups de bec le
» réveillent s'il fe retire, elle le pourfuit :
» s'il ſe défend , un petit vol de fix pas
» l'attire encore : l'innocence de la Na-
» ture ménage les agaceries & la molle
» réfiftance , avec un art qu'auroit à peine
» la plus habile Coquette. » Hé bien
Monfieur , les Coquettes ont à- peu- près
eet art-là : vous ne voyez dans cette image
charmante , rien de bien pernicieux
au monde ; & un peuple de Pigeons avec
ces moeurs , vaut bien un peuple de
Vautours ? Quand même à la coquetterie
des Colombes , fe mêleroit un peu d'inconftance
, ce feroit encore un jeu de la
Nature , dont vos yeux feroient égayés.
C'eft ce que je voulois vous faire obferver
en paffant : mais revenons aux principes
de l'honnêteté qui prefcrit d'autres moeurs
88 MERCURE DE FRANCE.
aux femmes , & en défavouant la conduite
de celles , dont la Colombe' eft l'image
, voyons fi vous n'êtes pas injuſte
d'envelopper tout le fexe dans un mépris
univerfel.
Vous êtes indigné qu'au Théâtre une
femme penfe & raifonne , qu'on lui donne
un efprit ferme , une âme élevée , des
principes & des vertus ? Et fi les femmes
s'offenfoient qu'on mît au Théâtre des
Héros & des Sages , les croiriez- vous
moins fondées ? A votre avis , ces modèles
font- ils plus communs parmi nous ?
» Les imbécilles Spectateurs vont , dites-
»vous , apprendre d'elles ce qu'ils ont
pris foin de leur dicer. » Et à qui ,
Monfieur , n'a-t- on pas dicté fa leçon ?
En naiffant , fçavions - nous la nôtre ?
» Parcourez la plupart des Piéces mo-
» dernes , c'eſt toujours une femme qui
» fçait tout , qui fait tout ; la bonne eſt
» fur le Théâtre , & les enfants font au
» parterre.
ود
}
Quand on met au Théâtre Didon , Sémiramis
, Elizabeth , il faut bien fuppofer
qu'elles fçavoient quelque chofe : ces
femmes- là n'étoient pas des enfants .
Quand on peint des femmes bien nées ,
il faut bien qu'elles aient des principes
d'honnêteté , de vertu , d'humanité la
JANVIER. 1759 . 89
Nature leur tient , je crois , le même langage
qu'à nous. Le monde leur donne
les mêmes connoiffances ; & il eft vraifemblable
qu'elles l'étudient avec d'autant
plus d'attention , qu'elles font moins
préoccupées : l'Amour regne au Théâtre ,
il faut bien qu'elles y regnent , & qu'elles
exercent fur la Scène le même empire
que dans la fociété. Eft- ce un mal : Nous
le verrons. A l'égard des leçons qu'elles
donnent au Parterre, fi ces leçons peuvent
être utiles, elles n'en font que plus goutées ;
& je ne connois que vous feul parmi
les hommes , qui croyiez en être avili.
M. Rouffeau ne peut fe perfuader qu'une
femme foit fon égale ; demandons-lui
donc enfin quels font les talents de l'efprit,
& les qualités du coeur dont la Nature a
doué l'homme , à l'exclufion de la femme
quels font les vices qu'elle a effentiellement
attaché à ce fexe , les délices
du nôtre : quels font les piéges qu'elle
nous cache fous les fleurs de la beauté ?
» Les femmes en général n'aiment aucun
» art , ne ſe connoiffent à aucun . » Ce
feroit-là un bien petit mal : cependant
files femmes étoient naturellement privées
du fentiment du beau , elles pourroient
l'être du fentiment du vrai , du
jufte & de l'honnête ; & cette propofigo
MERCURE DE FRANCE.
tion jettée en l'air peut tirer à conféquence.
Que M. Rouffeau nous dife donc
s'il a pris cette opinion dans l'étude de
l'organifation phyfique , ou dans le commerce
du monde. Les femmes ont-elles
les organes moins délicats que nous , le
coup d'oeil ou l'oreille moins jufte , le
fentiment en général plus lent ou plus
confus ? Quelle eft la faculté que nous
avons & qu'elles n'ont pas , pour gouter
la Peinture ou la Sculpture , la Mufique
ou la Poefie ? Eft-ce l'exercice & l'étude
qui leur manquent ? Il s'enfuit que nous
avons fur elles , à cet égard , l'avantage
de l'éducation : mais fi M. Rouffeau avoit
-
été moins éloigné par fes principes du
commerce du monde & des femmes , il
en auroit vû beaucoup qui ont acquis par
elles mêmes , les lumieres qu'on leur
envioit. Je vais plus loin , & j'établis en
fait que , fi l'on compare l'éducation des
femmes avec la nôtre , les foins que l'on
prend de prolonger leur enfance, & de hâter
en nous l'ufage de la raifon , l'obscurité
où l'on tâche de retenir leur âme captive,
& les lumieres qu'on ne ceffe de répandre
dans nos efprits ; d'un autre côté , fi l'on
fait attention que , dès que leur intelligence
& leur goût ont la liberté de
prendre l'effor , plufieurs nous atteignent,
JANVIER. 1759.
quelques - unes même nous paffent , fans
y prétendre & en fe jouant ; on conclura
que les femmes en général naiffent avec
des diſpoſitions aſſez heureuſes au fçavoir
& aux talents dont Monfieur Roufſeau
fait notre partage. Tout ce qui n'exige
qu'une raifon faine , un efprit droit &
une fenfibilité modérée , leur eft donc au
moins commun avec les hommes . Je le
dis à propos des Arts, je le dirai même par
rapport aux chofes les plus férieufes de
la vie ; & une multitude d'hommes qui
nefont ni complaifants ni paffionnés, l'attefteront
avec moi.
» Mais ce feu célefte qui échauffe &
» embraſe l'âme , ce genie qui confume
» & dévore , cette brulante éloquence ,
ces tranfports fublimes qui portent leur
» raviffement jufqu'au fond des coeurs ,
» manqueront toujours aux écrits des fem-
" mes. " Si cela eft , elles en font moins
capables des fortes productions du génie :
mais tout cela eft- il effentiel au goût des
Arts Tout cela eft- il relatif aux moeurs
de la Société , qui eft l'objet de notre difpute
Faut- il être un Boffuet , un Milton ,
pour être bon Citoyen , bon parent , bon
ami ? Où font même parmi les hommes
les génies brulants dont vous nous parlez
? En voulez-vous former une Ré92
MERCURE DE FRANCE.
publique Qui les gouverneroit , bo
Dieu ? Le monde moral feroit un maga
fin à poudre .
» Les écrits des femmes font tous
» froids & jolis comme elles. Ils auron
» tant d'efprit que vous voudrez , jamais
d'âme. Ils feront cent fois plutôt fen-
» fés que paffionnés : elles ne fçavent n
» fentir ni décrire l'amour même. Lafeul
Sapho , que je fçache , & une autre,
» méritent d'être exceptées.
33
33
Que les écrits des femmes ne foient pas
paffionnés , la pudeur feule peut en être la
caufe : que M. Rouffeau & moi en ayons
peu connu qui fçachent décrire & fentir
l'amour ; c'eft un malheur particulier , qui
eft peut-être fans conféquence. Cependant
, s'il arrivoit que chacun pût dire
comme M. Rouffeau , qu'il connoît deux
femmes , Sapho & une autre , qui méritent
d'être exceptées , il fe trouveroit au
bout du compte , autant de femmes capables
de décrire & de fentir l'amour , qu'il
y auroit eu d'hommes capables de l'inf
pirer : & fi M. Rouffeau a trouvé une feconde
Sapho , il ne peut , avec bienséance,
difputer le même avantage à perfonne.
Mais , fuppofons que le fentiment foit
plus foible dans les femmes que dans les
hommes , que leurs écrits , & par conféJANVIER.
1759. ༡༣
quent , leurs caractéres foient plus fenfés
que paffionnés , eft-ce à M. Rouffeau
qui connoît fi bien le danger des paffions ,
à regarder cette froideur comme un vice?
Qu'il s'accorde enfin avec lui-même , &
qu'il nous dife , fi un naturel paffionné
lui femble préférable à un caractére
moins fufceptible de mouvements impétueux
? Si la vertu s'exerce à tempérer
dans les hommes cette fougue, cette véhémence
de fentiments que les femmes n'ont
pas , la vertu ne fait donc en eux , que
te qu'a fait la Nature en elles. Ce font les
paffions qui troublent l'ordre : les femmes
eduites à des affections tranquilles , feroient
donc le fexe le plus fléxible à la régle
, le plus docile aux loix de la Société ;
& par conféquent , elles feroient faites
pour en être les liens.
Si donc la nature n'a pas interdit aux
femmes d'être raisonnables , ſenſibles ,
honnêtes , vertueufes , fi elle leur a donné
une âme comme à nous , mais plus
calme , plus modérée ; de quel droit , fur
quel rapport , d'après quel examen affurez-
vous qu'elles abufent de tous ces dons
& qu'elles les tournent à leur honte ?
L'homme eft né bon , dites-vous , & fous
cenom fans doute vous comprenez la
femme . Vous avouez qu'il peut y avoir
94 MERCURE DE FRANCE.
quelque femme aimable & vertueufe.,
mais vous demandez où elle fe cache ?
C'est vous , Monfieur , qui vous cachez à
elle ; & cette question , qui feroit accablante
de la part d'un homme répandu
dans le monde , ne prouve rien , ne vous
déplaife , de la part d'un Philofophe folitaire.
Vous l'avez vu de fi loin, Monfieur ,
ce monde que vous méprifez !
و ر
Cependant la douceur , la moleffe du
caractere des femmes fe communiquent
aux moeurs des hommes. » Ce fexe plus
» foible , hors d'état de prendre notre
» maniere de vivre trop pénible pour lui ,
» nous force de prendre la fienne trop
» molle pour nous , & ne voulant plus
»fouffrir de féparation , faute de pou-
» voir fe rendre hommes , les femmes
» nous rendent femmes. »>
ور
و ر
»
M. Rouffeau n'entend pas qu'elles nous
otent les fentimens du courage & de
l'honneur. Les femmes , dit - il , ne
» manquent pas de courage , elles préfe-
» rent l'honneur à la vie : l'inconvénient
» de leur fexe eft de ne pouvoir fuppor-
» ter les fatigues de la guerre & l'intem-
» périe des faifons. C'est donc cette foibleffe
qu'elles nous communiquent ſelon
M. Rouffeau. » Or , dit- il , cet inconvé-
» nient qui dégrade l'homme , eft tresJANVIER.
1759 . ༡༨
grand partout ; mais c'eft furtout dans
» les Etats , comme le nôtre , ( il parle
de Genêve ) qu'il importe de le préve-
» nir. Qu'un Monarque gouverne des
» hommes ou des femmes , cela lui doit
» être affez égal , mais dans une République
il faut des hommes. » C'est- àdire
, dans fon fens , des corps affez bien
conſtitués pour réſiſter aux fatigues de la
guerre & à l'intempérie des faifons. Encore
une fois , M. Rouffeau fe croit-il à.
Lacédémone ? N'eft-il pas fingulier que
l'on s'échauffe l'imagination au point
d'appliquer ſérieufement les principes de
Lycurgue à une Ville commerçante , induftrieufe
& paifible , qui ne peut être
que cela ? Hé Monfieur ! fi l'équilibre qui
fait fa fureté , venoit à fe rompre , pour
le coup c'eſt bien à Genêve qu'il feroit indifferent
d'être peuplée d'hommes ou de
femmes. Qu'une République entourée de
Républiques rivales & toujours prêtes à
l'accabler , s'exerce fans relâche à défendre
fa liberté menacée , qu'elle renonce
à tous les Arts , pour ne s'occuper que
de l'art de combattre , qu'elle endurciffe
par une difcipline auftere les moeurs de
fesCitoyens , dont elle fe fait un rempart
: c'eft une néceffité cruelle mais indifpenfable
, & la férocité guerriere en96
MERCURE DE FRANCE.
tre dans fa conftitution : Telle fut Sparte ;
mais eft-ce là Genêve ? Qu'on y joue ,
qu'on y danfe , puifque vous le voulez ,
qu'on y donne des fêtes ou des fpectacles
, qu'on y vive avec les femmes ou
fans les femmes , pourvu que l'induſtrie .
& le négoce y foient en vigueur , &
que la police y foit vigilante & févere ;
les fondemens de votre liberté n'en feront
ni plus forts ni plus foibles . La force
de Genêve n'eft pas dans fon fein. Mais
vos vues ne ſe bornent pas aux moeurs de
cette République ; & quoique vous difiez
qu'il eft égal à un Monarque de com-.
mander à des hommes ou à des femmes
, attendu qu'il peut avoir trois fois
plus de femmes qu'il n'en faut pour fe
battre , afin de facrifier les deux autres.
tiers aux maladies & à la mortalité. Cette
ironie , affez amere, ne donne le change
à perfonne. Vous avez raifon : c'eft un
grand mal pour un Peuple belliqueux de
n'être pas auffi robufte que brave ; &
c'est là , nous l'avouons , le défavantage
de tous les Peuples qui , nourris fous un
ciel doux , n'ont pas été endurcis dès l'enfance
aux travaux de cet Art deftructeur,
l'unique métier des Romains. Mais vous
attribuez ici au commerce des femmes ,
ce qui a des cauſes bien plus réelles.
Vous
JANVIER 1759. 97
Vous ne prétendez pas fans doute que
les femmes amolient le Laboureur &
l'Artifan , ni que le Peuple de nos Villes
& de nos campagnes foit énervé par les
délices d'une vie oifive & voluptueufe.
C'eft de là cependant que l'on tire nos
Soldats , & c'eft le Soldat qui fuccombe
aux travaux d'une guerre cloignée & à
l'inclémencé d'un ciel étranger. Les inconvénients
du luxe n'en font pas moins
réels ; mais attendez -vous des hommes
qu'ils fe bornent aux premiers befoins de la
vie;tandis que les fuperfluités voluptueuſes
lesfollicitent de toutes parts ? Vous voyez
que Licurgue lui-même , pour fermer au
luxe l'entrée de fa République , fut obligé
d'en écarter tous les moyens de s'enrichir.
Les femmes ne font rien à cela :
tout le vice eft dans les richeffes;mais ces
ticheffes ont d'autres avantages , & quoiqu'en
dife la Philofophie , il n'y a point
d'état fur la terre qui ne tâche d'augmenter
les fiennes ; il n'y en aura jamais aucun
qui s'avife de les enfouir.
Du refte , que le climat , les richeffes ,
ou les femmes amoliffent la férocité d'un
Peuple ardent & courageux , & lui êtent
la faculté de porter la défolation & le
ravage chez les Nations étrangeres, en lui
dauffant la bravoure,la vigueur & l'activité
E
98 MERCURE DE FRANCE.
dont il a befoin pour fa propre défenſe ;
Que ce Peuple invincible dans fes frontieres
, y foit comme repouffé par la Nature
, dès qu'il en fort les armes à la main ;
eft-ce à un Philofophe à le regarder comme
un mal Je pardonnerois tout au
plus ce langage au flatteur d'un Roi
Conquérant.
2
Les femmes nous rendent femmes : c'est
donc à dire, dans votre fens, qu'elles nous
rendent moins paffionnés , plus doux
plus fenfés , plus humains . Elles ne nous
infpirent pas cette éloquence brulante
qui convenoit à la tribune , mais elles
nous enfeignent cette éloquence perfuafive
& conciliatrice qui convient à la fociété
; & le don de gagner les coeurs eft
fans comparaifon plus réel & plus infaillible
que le talent de les fubjuguer.
Elles affoibliffent en nous l'ardente foif
du fang & la fureur du brigandage ;
mais elles nourriffent dans nos ames l'amour
de l'honneur & l'émulation de la
gloire. Un homme flétri par une lâcheté
n'ofe plus paroître à leurs yeux ; & fi l'on
interrogeoit les coeurs, on verroit qu'elles
ne font pas oubliées dans la harangue
intérieure qu'un jeune Guerrier fe fait à
lui-même quand il marche à l'ennemi.
A l'égard des avantages d'une fevere
JANVIER. 1759. 99
difcipline ; qu'on en faffe un devoir
effentiel , qu'on y attache l'honneur militaire
, que la négligence de ce devoir
foit un obftacle invincible à l'avancement
, & qu'on obferve furtout avec une
exacte équité des diftinctions glorieufes
pour les uns & humiliantes pour les autres:
ofe répondre que les hommes ne feront
pas foufferts parmi les femmes au mo→
ment où le devoir & l'honneur les appelleront
aux drapeaux.
La vérité fimple eft que les femmes
contribuent à faire aimer au militaire les
plaifirs de la paix , fans les dégouter des
travaux de la guerre ; que du fein de l'amour
même , elles les envoyent aux combats
, & que le defir de leur plaire eft en
eux un nouveau principe d'émulation &
de valeur. Voyons quel eft dans la fociété
en général , le vice de leur domination ;
& fi l'amour , tel qu'il eft peint fur le
Théâtre , contribue ou remédie au mal
que leur commerce peut caufer.
La fuite au Mercure prochain.
Fermer
Résumé : SUITE de la Lettre de M. Rousseau de Genêve à M. d'Alembert.
Dans sa lettre à M. d'Alembert, M. Rouffeau critique les comédies modernes au Théâtre Français, malgré son admiration pour les œuvres de Molière. Il regrette le manque de comique et l'ennui des pièces contemporaines, ainsi que la représentation trop décente de l'amour, qui pourrait encourager des comportements amoraux. Il compare les tragédies grecques, axées sur la politique, aux tragédies françaises, centrées sur l'amour et la morale. Rouffeu aborde également la question des rôles des femmes dans la société. Il note que les femmes sont exclues des affaires publiques dans les républiques mais peuvent adoucir les mœurs masculines dans les monarchies. Il critique Jean-Jacques Rousseau, qui prône l'exclusion des femmes de la vie publique pour préserver leur vertu. Rouffeau affirme que la participation des femmes à la vie publique n'entame pas leur pudeur ni leur vertu. Il soutient que les femmes possèdent des dispositions naturelles pour le savoir et les talents, mais sont privées des opportunités éducatives nécessaires. Selon lui, les femmes, grâce à leur nature calme et modérée, seraient mieux adaptées pour maintenir l'ordre social et les lois. Le texte examine les opinions de Rousseau sur l'influence des femmes, qui adoucissent les mœurs des hommes mais les rendent moins aptes à la guerre. Rousseau craint que cette influence ne nuise à la défense de la liberté. Rouffeau conteste cette vision, affirmant que les femmes possèdent du courage et préfèrent l'honneur à la vie, bien qu'elles ne supportent pas les fatigues de la guerre. Il attribue l'affaiblissement des peuples au luxe et aux richesses plutôt qu'à l'influence des femmes. Les femmes sont décrites comme apportant douceur, sensibilité et humanité, inspirant une éloquence persuasive et conciliatrice essentielle à la société. Leur rôle dans les moments de courage et de bravoure des guerriers est reconnu. Le texte souligne que les femmes peuvent rendre les plaisirs de la paix attrayants sans détourner les soldats de leurs devoirs. Il invite à examiner les effets de la domination féminine et de l'amour sur les comportements et les valeurs militaires, avec une suite prévue dans le prochain Mercure.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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139
p. 204
DE HILDESHEIM en Westphalie, le 10 Janv.
Début :
Cet Evêché qui a toujours été neutre, n'en ressent pas moins [...]
Mots clefs :
Guerre, Neutralité, Évêché, Prince Ferdinand , Taxes, Exécution militaire
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : DE HILDESHEIM en Westphalie, le 10 Janv.
DE HILDESHEIM en Weftphalie , le 10 Janu.
Cet Evêché qui a toujours été neatre , n'en reffent
pas moins tout le poids de la guerre. Il eft peu
étendu , & le Pays ou il eft fitué n'eft ni fertile ni
commerçant . Cependant le Prince Ferdinand de.
Brunfwick nous a taxés à des contributions exorbitantes
, qu'on nous oblige de payer en trois termes
, fous peine d'exécution militaire. Nous avons
ordre de payer le 15 de ce mois quatre - vingt mille.
écus pour le premier terme. Il nous eft impoffible
de fournir cette fomme ; & nous n'avons d'autre
parti à prendre que de fouffrir l'exécution dont on
nous menace.
Cet Evêché qui a toujours été neatre , n'en reffent
pas moins tout le poids de la guerre. Il eft peu
étendu , & le Pays ou il eft fitué n'eft ni fertile ni
commerçant . Cependant le Prince Ferdinand de.
Brunfwick nous a taxés à des contributions exorbitantes
, qu'on nous oblige de payer en trois termes
, fous peine d'exécution militaire. Nous avons
ordre de payer le 15 de ce mois quatre - vingt mille.
écus pour le premier terme. Il nous eft impoffible
de fournir cette fomme ; & nous n'avons d'autre
parti à prendre que de fouffrir l'exécution dont on
nous menace.
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Résumé : DE HILDESHEIM en Westphalie, le 10 Janv.
Le 10 janvier, l'évêché de Hildesheim, neutre mais affecté par la guerre, reçoit un ordre du prince Ferdinand de Brunswick. Ce dernier exige une contribution de quatre-vingt mille écus, payable en trois termes, dont le premier est dû le 15 janvier. Incapable de réunir cette somme, l'évêché devra subir des sanctions militaires.
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140
p. 200-201
DE VIENNE, le 6 Décembre.
Début :
Les derniers avantages remportés par nos Troupes en Saxe, ont déterminé [...]
Mots clefs :
Troupes, Saxe, Impératrice, Guerre, Général, Baron, Ennemis, Artillerie, Bateaux
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texteReconnaissance textuelle : DE VIENNE, le 6 Décembre.
De VIENNE , le 6 Décembre.
Les derniers avantages remportés par nos
Troupes en Saxe , ont déterminé l'Impératrice
Reine à leur accorder des gratifications pour les
encourager à continuer La guerre pendant
l'hyver.
Un Corps de troupes Pruffiennes , aux ordrès
du Général Hulfen , étoit pofté le 4 à Meiſſen får
la rive droite de l'Elbe qu'il avoit derriere lui. Ce
corps étoit de fept mille hommes d'élite. Les bateaux
étoient difpofés pour le paffer ſur l'autre
tive du fleuve. Le Baron de Beck , avec le corps
JANVIER, 1760 .
201
de troupes qu'il commande , fe préfenta ce même
jour en bataille devant le Corps Pruffien . Il l'attaqua
avec la plus grande impétuofité , & le défit
totalement. Environ la moitié du corps ennemi eut
le temps de fe jetter dans les bateaux , & de fe
fauver , en laiffant fur le champ de bataille huit
cens morts , quinze cens prifonniers & huit piéces
de canon. Mais l'artillerie Autrichienne poinrée
en diligence fur les bateaux fit effuyer aux
vaincus une feconde perte d'environ fix cens hom
mes qui furent précipités & noyés dans l'Elbe.
Les derniers avantages remportés par nos
Troupes en Saxe , ont déterminé l'Impératrice
Reine à leur accorder des gratifications pour les
encourager à continuer La guerre pendant
l'hyver.
Un Corps de troupes Pruffiennes , aux ordrès
du Général Hulfen , étoit pofté le 4 à Meiſſen får
la rive droite de l'Elbe qu'il avoit derriere lui. Ce
corps étoit de fept mille hommes d'élite. Les bateaux
étoient difpofés pour le paffer ſur l'autre
tive du fleuve. Le Baron de Beck , avec le corps
JANVIER, 1760 .
201
de troupes qu'il commande , fe préfenta ce même
jour en bataille devant le Corps Pruffien . Il l'attaqua
avec la plus grande impétuofité , & le défit
totalement. Environ la moitié du corps ennemi eut
le temps de fe jetter dans les bateaux , & de fe
fauver , en laiffant fur le champ de bataille huit
cens morts , quinze cens prifonniers & huit piéces
de canon. Mais l'artillerie Autrichienne poinrée
en diligence fur les bateaux fit effuyer aux
vaincus une feconde perte d'environ fix cens hom
mes qui furent précipités & noyés dans l'Elbe.
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Résumé : DE VIENNE, le 6 Décembre.
Le 6 décembre, l'Impératrice Reine a décidé d'accorder des gratifications aux troupes autrichiennes en Saxe pour les encourager à poursuivre les combats pendant l'hiver, suite à leurs récents succès. Le 4 décembre, un corps de troupes prussiennes, composé de sept mille hommes d'élite sous les ordres du Général Hulfen, était positionné à Meissen sur la rive droite de l'Elbe. Les Prussiens avaient préparé des bateaux pour traverser le fleuve. Le même jour, le Baron de Beck, à la tête de ses troupes, a attaqué les Prussiens avec une grande impétuosité et les a vaincus. Environ la moitié des troupes prussiennes a réussi à s'enfuir en utilisant les bateaux, laissant sur le champ de bataille huit cents morts, mille cinq cents prisonniers et huit pièces de canon. L'artillerie autrichienne, rapidement déployée sur les bateaux, a causé une seconde perte aux Prussiens, environ six cents hommes ayant été précipités et noyés dans l'Elbe.
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141
p. 197-198
De LONDRES, le 24 Juin.
Début :
Quoique les forces navales de l'Angleterr n'ayant jamais été si formidables [...]
Mots clefs :
Forces navales, Angleterre, Vaisseaux, Pertes, Caroline, Guerre, Amérique, Colons, Négociants, Québec, Défaite, Français, Marche
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texteReconnaissance textuelle : De LONDRES, le 24 Juin.
De LONDRES , le 24 Juin.
Quoique les forces navales de l'Angleterr
n'ayent jamais été fi formidables qu'à préfent , le
commerce de la nation ne laiffe pas de fouffrir
beaucoup des prifes que les Armateurs François
font continuellement. On compte deux cens de
nos Vailleaux pris depuis le commencement de
Mars ; fçavoir , trente deux au mois de Mars ,
quarante-fept dans le cours d'Avril , quatre- vingt
en Mai & quarante- un depuis le commencement
de ce mois . On obferve, avec chagrin, cet accroiffement
journalier de nos pertes . Toutes ces prifes
font évaluées à quatre cens cinquante mille livres
fterlings.
On s'apprête dans la Caroline à pouffer vigoureulement
la guerre contre les Chiroquois Nous
avons remporté fur cux quelques avantages , mais
peu décififs . Les Colons qui habitent leurs frontierés
font toujours dans la derniere confternation ,
& ils abandonnent le pays de crainte d'être les
victimes de leur cruauté.
Les Négocians qui ont fait des envois pour
Québec , font dans de grandes allarmes depuis
lés fâcheufes nouvelles que l'on a reçues de la
défaite des troupes du Brigadier général Murray .
On dit que les François , profitant de leur avan
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
tage , ont continué leur marche vers cette Capitale
du Canada , & que nos troupes l'ont abandonnées
Quoique les forces navales de l'Angleterr
n'ayent jamais été fi formidables qu'à préfent , le
commerce de la nation ne laiffe pas de fouffrir
beaucoup des prifes que les Armateurs François
font continuellement. On compte deux cens de
nos Vailleaux pris depuis le commencement de
Mars ; fçavoir , trente deux au mois de Mars ,
quarante-fept dans le cours d'Avril , quatre- vingt
en Mai & quarante- un depuis le commencement
de ce mois . On obferve, avec chagrin, cet accroiffement
journalier de nos pertes . Toutes ces prifes
font évaluées à quatre cens cinquante mille livres
fterlings.
On s'apprête dans la Caroline à pouffer vigoureulement
la guerre contre les Chiroquois Nous
avons remporté fur cux quelques avantages , mais
peu décififs . Les Colons qui habitent leurs frontierés
font toujours dans la derniere confternation ,
& ils abandonnent le pays de crainte d'être les
victimes de leur cruauté.
Les Négocians qui ont fait des envois pour
Québec , font dans de grandes allarmes depuis
lés fâcheufes nouvelles que l'on a reçues de la
défaite des troupes du Brigadier général Murray .
On dit que les François , profitant de leur avan
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
tage , ont continué leur marche vers cette Capitale
du Canada , & que nos troupes l'ont abandonnées
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Résumé : De LONDRES, le 24 Juin.
Le 24 juin à Londres, malgré la supériorité navale britannique, le commerce national subit des pertes significatives dues aux captures de navires par les armateurs français. Depuis mars, 200 vaisseaux ont été capturés : 32 en mars, 47 en avril, 80 en mai et 41 en juin. Ces pertes, évaluées à 450 000 livres sterling, augmentent quotidiennement, provoquant une grande inquiétude. En Caroline, les préparatifs pour la guerre contre les Chiroquois sont en cours. Quelques avantages ont été obtenus, mais ils ne sont pas décisifs. Les colons frontaliers vivent dans la consternation et abandonnent leurs terres par crainte des attaques. Les négociants envoyant des marchandises à Québec sont alarmés par la défaite des troupes du brigadier général Murray. Les Français, profitant de leur avantage, avancent vers Québec, contraignant les troupes britanniques à se retirer.
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142
p. 188-189
De RATISBONNE, le 6 Novembre.
Début :
Les dernieres nouvelles de la Saxe portent que l'Armée de l'Empire, [...]
Mots clefs :
Saxe, Armée de l'Empire, Marche, Duc, Troupes, Fuite , Guerre, Général, Otages, Artillerie
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texteReconnaissance textuelle : De RATISBONNE, le 6 Novembre.
De RATISBONNE , le 6 Novembre.
Les dernieres nouvelles de la Saxe portent que
l'Armée de l'Empire , après avoir évacué Léipfick,
s'eft portée à Lucka , le 31 du mois dernier : elle a
continué fa marche la nuit fuivante , & elle eſt arrivée
le lendemain dans les environs de Zéitz. Le
Corps de troupes du Duc de Wirtemberg s'eft replié
de Lindenau , fur Weiffenfels & Naumbourg.
Le Roi de Pruffe a fait publier dans Léipfick une
Ordonnance par laquelle il énjoint à tous les habians
de cette Ville qui s'en font retirés à cauſe de la
Guerre , d'y retourner fans délai , fous peine d'encourir
fon indignation , & d'être rigoureuſement
punis. Cette ordonnance menace les Parens de
ceux qui font abfens, de les en rendre reſponſables.
Cette Ville eft dans les allarmes , & fes habitans
s'attendent à éprouver bientôt de nouvelles ri
gueurs , fi le Roi de Pruffe fe maintient dans cette
partie de la Saxe.
On vient de transférér ici un grand nombre
d'otages Prùffiens qu'on s'eft fait donner pour la
fûreté des contributions impofées par le Duché de
Magdebourg par l'Armée de l'Empire & par le
Corps du Duc de Wirtemberg. On a conduit dans
cette Ville plufieurs Officiers Pruffiens pris dans
les actions de Torgau & de Wirtemberg. La gar
nifon de cette derniere Ville , commandée par
Général Salomon , s'étoit rendue prifoniére avec
lui. Elle confiftoit en près de trois mille hommes.
le
Les nouvelles de Drefde ont appris que les Généraux
de Lafcy & de Totteleben , ayant rempli
leur objet , & étant informés que le Roi de Pruffe
marchoit au fecours de fa Capitale , l'abandonnèrent
le 13 de ce mois . Les Ruffes prirent la route
de Fuftenwald pour rejoindre leur armée qui campoit
à Rippen , près de Francfort fur l'Oder . Le
DECEMBRE. 1760.
Corps du Général de Lafcy ſe rerira par Jutterbock
du côté de Wittemberg, où il joignit l'Armée
de l'Empire.
La Ville de Berlin n'ayant pas pu trouver les
quinze cens mille Rixdales qu'on lui a demandées ,
on s'eft contenté de cinq cens mille qui ont été
payées comptant. On a reçu pour le furplus , des
Lettres de change payables en deux termes , &
en s'eft fait donner les ôtages néceffaires pour la
fûreté de ces payemens .
On écrit de Hambourg que la Ville de Philip
ftadt , dans la Province de Warmie , a été prèfqu'entierement
réduite en cendres la nuit du 25
au 26 de Septembre.
Les Pruffiens avoient évacué la Ville de Léipfick
, où ils font rentrés , la nuit du 4 au d'Octobre
, après avoir encloué l'artillerie qu'ils ne
pouvoient pas emmener.
Les dernieres nouvelles de la Saxe portent que
l'Armée de l'Empire , après avoir évacué Léipfick,
s'eft portée à Lucka , le 31 du mois dernier : elle a
continué fa marche la nuit fuivante , & elle eſt arrivée
le lendemain dans les environs de Zéitz. Le
Corps de troupes du Duc de Wirtemberg s'eft replié
de Lindenau , fur Weiffenfels & Naumbourg.
Le Roi de Pruffe a fait publier dans Léipfick une
Ordonnance par laquelle il énjoint à tous les habians
de cette Ville qui s'en font retirés à cauſe de la
Guerre , d'y retourner fans délai , fous peine d'encourir
fon indignation , & d'être rigoureuſement
punis. Cette ordonnance menace les Parens de
ceux qui font abfens, de les en rendre reſponſables.
Cette Ville eft dans les allarmes , & fes habitans
s'attendent à éprouver bientôt de nouvelles ri
gueurs , fi le Roi de Pruffe fe maintient dans cette
partie de la Saxe.
On vient de transférér ici un grand nombre
d'otages Prùffiens qu'on s'eft fait donner pour la
fûreté des contributions impofées par le Duché de
Magdebourg par l'Armée de l'Empire & par le
Corps du Duc de Wirtemberg. On a conduit dans
cette Ville plufieurs Officiers Pruffiens pris dans
les actions de Torgau & de Wirtemberg. La gar
nifon de cette derniere Ville , commandée par
Général Salomon , s'étoit rendue prifoniére avec
lui. Elle confiftoit en près de trois mille hommes.
le
Les nouvelles de Drefde ont appris que les Généraux
de Lafcy & de Totteleben , ayant rempli
leur objet , & étant informés que le Roi de Pruffe
marchoit au fecours de fa Capitale , l'abandonnèrent
le 13 de ce mois . Les Ruffes prirent la route
de Fuftenwald pour rejoindre leur armée qui campoit
à Rippen , près de Francfort fur l'Oder . Le
DECEMBRE. 1760.
Corps du Général de Lafcy ſe rerira par Jutterbock
du côté de Wittemberg, où il joignit l'Armée
de l'Empire.
La Ville de Berlin n'ayant pas pu trouver les
quinze cens mille Rixdales qu'on lui a demandées ,
on s'eft contenté de cinq cens mille qui ont été
payées comptant. On a reçu pour le furplus , des
Lettres de change payables en deux termes , &
en s'eft fait donner les ôtages néceffaires pour la
fûreté de ces payemens .
On écrit de Hambourg que la Ville de Philip
ftadt , dans la Province de Warmie , a été prèfqu'entierement
réduite en cendres la nuit du 25
au 26 de Septembre.
Les Pruffiens avoient évacué la Ville de Léipfick
, où ils font rentrés , la nuit du 4 au d'Octobre
, après avoir encloué l'artillerie qu'ils ne
pouvoient pas emmener.
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Résumé : De RATISBONNE, le 6 Novembre.
Le 6 novembre, des nouvelles de Saxe indiquent que l'armée de l'Empire, après avoir quitté Leipzig, s'est déplacée à Lucka le 31 octobre, puis a continué vers Zeitz. Le corps de troupes du Duc de Wurtemberg s'est replié vers Weißenfels et Naumbourg. À Leipzig, le Roi de Prusse a ordonné le retour des habitants ayant fui, sous peine de punitions sévères. Les habitants craignent des rigueurs supplémentaires si le Roi reste. Des otages prussiens ont été transférés à Ratisbonne pour garantir les contributions du Duché de Magdebourg. Plusieurs officiers prussiens capturés à Torgau et Wurtemberg y ont également été conduits. La garnison de Wurtemberg, commandée par le Général Salomon, s'est rendue avec près de trois mille hommes. À Dresde, les Généraux de La Motte et de Tottleben ont quitté la ville le 13 novembre pour rejoindre l'armée de l'Empire près de Wittenberg. Berlin n'ayant pu réunir 150 000 rixdales, 500 000 rixdales ont été payés comptant, et des lettres de change ont été acceptées pour le surplus, avec des otages comme garantie. À Hambourg, il est rapporté que Philipstadt, en Prusse-Orientale, a été presque entièrement détruite par un incendie la nuit du 25 au 26 septembre. Les Prussiens avaient quitté Leipzig la nuit du 4 au 5 octobre après avoir rendu leur artillerie inutilisable.
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143
p. 77-108
LA PHARSALE. LIVRE I.
Début :
Je chante cette guèrre, dont la Thessalie fut le théâtre : guèrre sacrilége, qui [...]
Mots clefs :
Rome, César, Guerre, Terre, Monde, Dieux, Peuple, Sang, Armes, Peuples, Italie, Fortune, Murs, Bruit, Fer, Paix, Mer, Pompée, Mains, Combats, Nuit, Lois, Bords, Main, Forêts, Campagnes, Tête, Voix, Fureur
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texteReconnaissance textuelle : LA PHARSALE. LIVRE I.
LA PHARSALE.
LIVRE 1.
JE
E chanté cette guèrre , dont la Theffalie
fut le théâtre guèrre facrilege , qui
mit les loix aux pieds du crime; où l'on vit
un peuple puiffant tourner les mains victo
rieufes contre les entrailles , l'aigle s'avancer
contre l'aigle, deux camps unis par les
liens du fang divifer l'empire, & fe difputer
le coupable honneur de hâter fa ruine,
avec toutes les forcès du monde ébranlé.
O Citoyens , quelle fureur ! quel excès
de licence & de rage ! eft ce à vous d'af
fouvir la haine des Nations dans le fang
de votre Patrie? la fuperbe Babylone s'enorgueillit
de vos dépouilles ; l'ombre errante
de Craffus demande vangeance ; &
vous cherchez des combats , qui n'auront
jamais de triomphes ! quelles conquêtes
ne feriez -vous pas au prix du fang que
Vous allez verfer ? des régions où naît
le jour jufqu'aux bords où la nuit s'enfe
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
velit avec les étoiles , des climats brûlans
du Midijufqu'aux rivages glacés du Nord ,
Le Scythe , l'Arménien , les Peuples , s'il
en eſt , qui voyent naître le Nil , tout ſeroit
dompté. Alors , fi telle eft ton ardeur
pour une guèrre déteftable , ô Rome,
tourne tes mains contre toi- même. Mais
as-tu manqué d'ennemis ? Tes Villes d'Italie
s'écroulent fous leurs toits brifés ;
leurs murailles ruinées ne font plus que
des débris épars ; l'habitant folitaire eft
errant dans leur vafte enceinte ; l'Helpérie
dès longtemps inculte eft couverte de
ronces; les mains du Laboureur manquent
aux champs qui les demandent.
Ce n'eſt pas toi , farouche Pyrrus , ce
n'eft pas toi , fier Annibal , qui nous as
caufé tant de maux : le fer étranger ne
nous fit jamais de fi profondes plaies ;
ces coups partent d'une main domeftique.
Remontons à la fource de nos malheurs
c'eft m'ouvrir une carrière immenfe
.
Quelle eft la cauſe qui entraîne ce peuple
aux combats , & qui chaffe la paix de
la tèrre ? L'envieufe fatalité , l'arrêt porté
par les Deftins , que rien d'élevé ne foit
ftable , la chute qu'entraîne un trop pefant
fardeau , Rome que fa grandeur ac
cable.
•
AVRIL. 1761. 79
Ainfi lorfque les fiécles accumulés amé
neront l'inftant de la diffolution du Mon
de , tous les refforts de la Nature ſe briferont
, tout rentrera dans l'ancien cahos
: les Aftres confondus fe heurteront
avec les Aftres , la mer engloutira les
étoiles ; la terre refufera d'embraffer la
mer & la chaffera de fon lit ; l'ébranlement
univerfel de la machine en détruirà
l'ordre & l'accord,
L'exceffive grandeur s'écroule fur elles
même : c'eft le terme que les Dieux ont
mis à nos profpérités . La fortune n'a
voulur confier à aucune Nation du Monde
le foin de fa haine contre les Romains ;
c'eft toi , Rome , c'eft roi qu'elle a rendue
fous trois Tyrans l'inftrument de ta
ruine ; c'eft leur concorde impie & fatale
qui t'a perdue. Laiffez- nous- la , cruels ,
cette paix qui nous a rant couté. Pourquoi
la troubler ? Pourquoi courir aux armes
, & vous arracher les dépouilles de
l'Univers en bute à vos coups ?
་
Non , tant que la rerre portera les
caux , que l'air balancera la tèrre , que
les Aftres accompliront leurs révolutions
pénibles , il n'y aura jamais de fûreté en
tre affociés au pouvoir fuprême. L'autorité
ne veut point de compagne. N'emm
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
cherchons pas les exemples loin de nous ;
le Fondateur de ces murs les fouilla du
fang de fon frère ; & ce n'étoit pas l'empire
du monde qu'on fe difputoit avec
tant de fureur un hameau divifa fes
Maîtres.
On vit quelque temps régner entre
Pompée & Céfar , une paix orageuſe &
contrainte. Craffus , au milieu de ces deux
rivaux , tenoit la guèrre comme en fufpens.
Tel un Ifthme étroit foutient le choc des
deux mers qu'il fépare ; mais fi la tèrre fe
retire , les mers fe heurtent & fé confondent.
Ainfi la défaite & la mort déplorable
de Craffus en Affyrie, nous ont livrés à
nos propres fureurs. La victoire des Parthes
a déchaîné nos haines . Heureux Arfacides !
dans cette journée vos fuccès ont paffé
votre attente : vous avez donné la guèrre
civile aux vaincus.
L'Empire eft partagé par le fer , & la
fortune d'un Peuple puiffant , cette fortune
qui embraffe la tèrre , les mers , le
monde entier , ne peut contenir l'ambition
de deux hommes.
O Julie ! ô toi , que les cruelles Parques
ont enlevée au monde ; fi le deftin t'eût
laiflé vivre , tu aurois pû , à l'exemple des
Sabines , te précipiter entre ton pere
&
AVRIL 1761. 81
ton époux , les retenir, les défarmer , joindre
leurs mains dans tes mains pacifiques.
Seul gage de leur alliance , tu n'es plus !
les flambeaux de ton hymen , allumés fous
le plus noir aufpice , fe font éteints dans
le tombeau. Ta mort affranchit Pompée &
Céfar des liens de la foi jurée . Rien ne
s'oppofe plus à cette jaloufie impatiente
à cette émulation de gloire , qui les preſſe
de fes aiguillons.
Toi , Pompée , tu crains que l'éclat de
tes anciens travaux ne foit obfcurci par de
nouveaux exploits, & que la conquête des
Gaules n'efface tes triomphes d'Afie : cette
longue fuite de profpérités & d'hon
neurs te remplit l'âme d'un noble orgueil,
& ta fortune ne peut fe réfoudre à partager
le premier rang. César ne veut rien
qui le domine , Pompée ne veut rien qui
l'égale. Lequel des deux partis fut le plus
jufte ? Il n'eft pas permis de le fçavoir. Les
Dieux fe déclarent pour le vainqueur ,
mais Caton s'attache au vaincu . Du refte ,
l'on deux avoit trop d'avantage.
Pompée fur le déclin des ans ,amolli par
Le long ufage des dignités pacifiques , avoit
onblié la guerre au fein du repos ; tout
occupé de fa renommée , foigneux de
plaire à la multitude , pouffé par le vent
de la faveur populaire, & flatré de recueil
Dy
82 MERCURE DE FRANCE,
lir les applaudiffemens de fon Théâtre , il·
fe repofoit fur fon ancienne fortune fans
fe préparer des forces nouvelles. Il lui
reftoit l'ombre d'un grand nom.
Tel'au milieu d'une campagne fertile ,
on voit un chêne antique & fuperbe, chargé
des dépouilles des Peuples , & des trophées
des Guerriers. Il ne tient à la tèrre
que par de foibles racines ; fon poids feul
l'y attache encore . Il n'étend plus dans les
airs que des branches dépouillées : c'eſt
de fon bois , non de fon feuillage qu'il
couvre les lieux d'alentour . Mais quoiqu'il
foit prêt à tomber fous le premier
effort des vents , quoiqu'il s'élève autour
de lui des forêts d'arbres verdoyans &
robuftes, c'eſt encore lui feul qu'on révére.
Au nom , à la gloire d'un grand Capiraine
, Céfar joignoit une valeur qui ne
fouffroit ni repos , ni relâche , & qui ne
voyoit de honte qu'à ne pas vaincre dans
les combats. Plus la réfiftance eft opiniâtre
, plus il s'obftine à la forcer. On l'ambition,
ou le reffentiment l'appelle, c'eſt là
qu'il vole le fer à la main. Jamais le fang
ne lui coûte à répandre. Hârer fes fuccès
, les pourfuivre , faifir & preffer la
fortune qui le feconde , abattre tout ce
qui s'oppose à fon élévation , & s'applau
dir de s'être ouvert un chemin à trave
AVRIL. 1761 )- 833
des ruines ; telle étoit l'âme de Céfar.
Ainfi la foudre que le choc des vents
fait jaillit des nuages , brille & remplit:
l'air qu'elle preffe d'un bruit qui faittrem
bler le monde. Elle éclipfe le jour , répand
la terreur au fein des Peuples pâliffans
que les fillons de fa flamme éblouif
fent , frappe & détruit fes propres tem
ples , perce à travers les corps les plus
durs , marque fa chute & fon retour par
un vafte & foudain ravage , & raffemble :
fes feux difperfés.
Aux intérêts cachés de ces deux rivaux,.
fe joignoient les femences publiques de
difcorde qui ont toujours perdu les Etats
floriflans. Dès que Rome triomphante fe
fut enrichie des dépouilles du Monde ,,
que la profpérité eut corrompu les moeurs ,,
& que le brigandage eut amené le luxe ,,
la fomptuofité de nos Palais fut fans
bornes : notre goût dédaigna la frugalité
de nos pères : les hommes difputérent
aux femmes l'élégance de la parure : la
pauvreté , la mère des héros , fe vit reburée
& bannie ; fatale époque de la ruine
des Nations ! Ce fut à qui érendroit le
plus loin les limites de fes domaines on
vit les champs autrefois fillonnés par la
charrue des Camiles , les champs que la
bêche antique des Curius avoit défrichés,
D v
84 MERCURE DE FRANCE.
s'unir & former de vaftes campagnes fous
des poffeffeurs inconnus.
Ce Peuple n'étoit pas affez vertueux
pour goûter une paix innocente & fe repofer
fur fes armes victorieuſes dans le
fein de la liberté. De la corruption des
moeurs, on vit naître les haines promptes
à s'allumer. Le crime ne couta plus rien ,
follicité par l'indigence ; on mit l'honneur
fuprême à fe rendre plus puiffant que fa
patrie , fût- ce même le fer à la main .
De là le droit mefuré fur la force , les
Loix du Sénat & du Peuple violées , les
Tribuns rivaux des Confuls , les faiſceaux
enlevés à prix d'argent , le Peuple achetant
la faveur du Peuple , la brigue, cette
pefte publique , renouvellant tous les
ans dans le champ de Mars, l'enchère des
dignités vénales , l'ufure vorace & les
pactes ruineux , enfin la bonne foi chancelante
dans tous les coeurs , & la guèrre
civile devenue un befoin pour une foule
d'hommes perdus .
Déjà Céfar avoit franchi le fommet des
Alpes , l'efprit violemment agité , le coeur
plein de la guèrre future. A peine fut- il
arrivé au bord du Rubicon ; un fantôme
lumineux , & d'une grandeux effrayante ,
Jui apparut pendant la nuit : c'étoit l'ima
ge de la paisie. Elle étoit tremblante &
AVRIL. 1761. 85
confternée. De fon front couronné de
tours , les débris de fes cheveux blancs
tomboient épars fur fes membres dépouil
lés. Immobile devant lui , elle prononce
ces paroles entrecoupées de fanglots . » Out
» allez -vous , Romains ? où portez -vous
» mes enfeignes ? fi vous êtes juftes & ci-
» toyens, arrêtez : un pas de plus feroit un
crime. Elle dit : le coeur de Céfar eft faili
d'une foudaine horreur ; fes cheveux fe
dreffent fur la tête ; & la langueur dont
il eft abbattu enchaîne fes pas au rivage.
Mais bientôt rappellant fes efprits. » O
»Jupiter! (s'écria - t- il )O toi que mes ayeux,
» ont adoré dans Albe naiffante , toi qui
» du haut du Capitole , veilles aujourd'hui
» fur la Reine du monde ; Penates des
Phrygiens qu'Enée apporta dans l'Aufo-
"nie ; myftères faints de Romulus ; few
»facré du Temple de Vefta ; & toi , ma
» Divinité fuprême , ô Rome , fois favorable
à mes deffeins. Ne crois pas voir
Céfar te pourfuivre armé du flambeau
» des Furies ; vainqueur fur la tèrre &
fur les mers , il eft encore à toi ,
» le veux ; il eſt ton foldat , il le fera par-
» tout. Celui-là feul fera criminel qui
» fera de Céfar l'ennemi de Rome. A ces
mots , fans plus différer , il fit paler le
23
fleuve à fes troupes.
36 MERCURE DE FRANCE.
Tel dans les déferts de l'ardente Lybie
un Lion , dès qu'il apperçoit le chaffeur ,
s'arrête & femble héfiter . Mais c'eft alors
qu'il s'anime & qu'il rafflemble toute fa
fureur. Sitôt qu'il s'eft battu les flancs du
fouet meurtrier de fa queue , qu'il a dreffé
fa criniere ondoyante , & que le bruit
fourd du rugiffement a retenti dans fa
gueule profonde foit que le Maure lé ;'
ger lui darde fa lance ou l'enveloppe de
fes filets , il s'échappe en fe précipitant
fur le fer qui va le percer , réfolu d'en
recevoir l'atteinte.
Le Rubicon , foible dans fa fource ,
roule à peine fes eaux défaillantes fous
les fignes brûlans de l'été ; il ferpente au
fond des vallées , & fépare les champs de
la Gaule des campagnes de l'Italie . Mais
Thyver lui donnoit des forces : trois mois
de pluie avoient groffi fes ondes , & lest
neiges des Alpes fondues par l'humide
haleine du vent du Midi , l'enfloient en
core de leurs torrents.
la
Pour foutenir le poids des eaux ,
cavalerie s'élance la premiére, & dans fon
oblique paffage elle oppofe une digue a
leur cours. L'impétuofité du fleuve alors
fufpendue, permet aux bataillons de s'ou
vrir un chemin facile à travers les on
des obéiffantes. Déjà Céfar a franchi le
AVRIL 1761 . 8-7
fleuve ; il touche à la rive oppofée , &
dès qu'il a mis un pied rebelle dans l'Italie
interdite à fes voeux. » C'est ici , (dit-
» il ) c'est ici que je laiffe la paix & les loix
» déjà violées . Fortune , je m'abandonne
à toi. Plus de lien qui me retienne ;
" j'ai pris pour arbitre le fort , & la guèrre
»fera mon juge. A l'inftant , fon ardeur
infatigable preffe les pas de fes guerriers
à travers les ombres de la nuit , & le foleil
à peine avoit éffacé les étoiles , lorfque
Cefar entra menaçant dans les murailles
d'Ariminum . *
Le jour le léve , ce trifte jour qui doir
éclairer les premiers troubles de la guèrre.
Mais foit que les dieux ou les vents euffent
affemblé les nuages , leur voile funé
bre obfeurcit les airs , & déroba la lumiére
au monde.
Cependant les Soldats de Céfar s'étant
emparés de la place publique , il ordonne
que fes Etendarts y foient arborés ; &
àl'inftant le bruyant Clairon.la Trompet
te éclatante donnent le fignal d'une guèrreimpie
. Le Peuple s'éveille à ce bruit éffrayant
; les jeunes Citoyens arrachés au
fommeil, fe faififfent des armes fufpendues
autour de leurs Dieux domestiques , des
boucliers rompus , des lances émouffées ,
Rimini.
88 MERCURE DE FRANCE.
des glaives dévorés par la rouille , tels que
Les offre une longue paix.
Mais lorsqu'ils reconnoiffent les aigles
romaines , & qu'ils apperçoivent César au
milieu de fes légions , la frayeur enchaîne
leurs membres glacés , & ce n'eft qu'au
fond de leurs coeurs qu'une douleur muet.
te ofe former ces plaintes.
31
"
" O murs trop voifins des Gaulois , ร
combien de maux ( difoient - ils ) votre
» fituation nous condamne ! tous les Peu- .
ples jouiffent d'une profonde paix ; &
" nous , fi des furieux courent aux armes ,
» nous fommes leur premiére proie ', cette
» enceinte eft leur premier camp . Pour-
» quoi le fort ne nous a - t- il pas fait habiter
» des cabanes errantes fous le char brûlant
» du foleil , fous les aftres glacés de l'Our-
» fe, plutôt que de nous donner à garder
les Barriéres de l'Italie ? Que les Sén ons
"y pénétrent , que les Cimbres s'y répan
» dent , que les Carthaginois fondent du
» haut des Alpes , que les courfes & les
fureurs des Teutons défolent ces bords ,
» c'eſt par nous qu'ils commencent ; &
toutes les fois que la fortune , infulte
» Rome dans fes murs , c'est ici le chemin
de la guèrre.
"
32
Tels font les gémiffemens étouffés de
ce peuple. La crainte même n'ofe parer
AVRIL 1761. 89
tre & la douleur n'a point de voix, Le filence
de ces murs eft égal au filence des
Forêts, quand les oifeaux friffonnent tranfis
par les glaçons , & à celui de la pleine
mer quand le calme enchaîne les ondes .
La lumière du jour avoit diffipé les froides
ombres de la nuit , & Céfar balançoit
encore ; mais bientôt la Diſcorde , armée
de nouveaux feux, vient irriter fes reffentimens
, & le délivrer du frein de la honte .
Il femble que la fortune elle - même travaille
à juftifier fes projets & à fonder le
droit de fes armes.
Rome incertaine entre l'obéiffance &
la révolte, a vu le Sénat enhardi par l'impunité
du meurtre desGracques, chaffer les
Tribuns , au mépris des loix. Les Tribuns
fe réfugient fous les drapeaux de Céfar ,
& Curion les accompagne , Curion dont
l'éloquence vénale & hardie fut autrefois
l'organe du Peuple & de la liberté , Carion
qui ofa foulever ce Peuple contre l'autorité
menaçante des grands. Il trouve Cé-
Jar roulant dans fa penfée les foins divers
dont il eft occupé : il l'aborde & lui parle
en ces mots.
Си-
» Tant qu'on a permis à ma voix de
» s'élever en ta faveur , Céfar , nous avons
prolongé en dépit du Sénat le comman-
» dement qu'il t'envie. Alors j'avois le
1-
go MERCURE DE FRANCE.
droit de paroître dans la Tribune &
» d'entraîner vers toi les efprits d'une
» multitude flotante . Mais depuis que
la
» force a fait taire les loix , on nous chaf-
» fe du fein de nos Dieux , & pour nous
» l'exil n'a rien de pénible. C'eſt à toi ,
» c'eft à la victoire de rendre à Rome fes
» Citoyens. Hâre- toi , Céfar ; tout chan-
»
cele. Les partis oppofés au tien n'ont
» ni fermeté ni vigueur. Quand tour est
» prêt , pourquoi différer les délais ne
» peuvent que nuire. Les dangers qui te
»menacent ne font- ils pas les mêmes que
» tu as bravés tant de fois & combien
plus grand en eft le prix ? La Gaule , un
» coin de la tèrre, t'a couté dix ans d'une
» guèrre pénible ; ofe livrer quelques
» combats dont le fuccès eft facile & fûr ,
» Rome eft à toi & le monde avec elle.
» Ne crois pas que ton retour foit décoré
» des honneurs du triomphe : le Capitole
» n'attend pas tes lauriers. La noire envie,
» qui ronge fes coeurs , te refufe tout ; à
peine te pardonnera- t elle d'avoir dompté
les Nations ; le gendre a réſolu
d'éloigner le beau- Père du Trône . Tu ne
peux partager le monde ; mais tu peux
le pofféder feul.
و د
"
Tel qu'on voit un courfier impatient de
quitter la barrière , où tête baiffée il agi
AVRIL 1761 . or
te fon frein , devenir plus fougueux encore
dès qu'il entend le fignal ; tel , à la voix
de Curion , Cefar qui déjà refpiroit la guèrre
, s'enflamme d'une nouvelle ardeur. Il
commande , & fes Soldats armés accourent
en foule aux Drapeaux;il appaiſe d'un
regard leurs mouvemens tumultueax , &
de la main leur impofant filence : » Com-
"pagnons de mes travaux ( leur dit- il )
» Vous qui depuis dix ans n'avez ceffé de
vaincre avec moi , expofés à des périls
» fans nombre, voilà donc le prix de notre
» fang, de nos bleffures , de la mort de nos
» amis & des hyvers rigoureux que nous
» avons paffés fous les Alpes ? fi Annibal
» les traverfoit , cauferoit- il plus de trou-
» bles dans Rome ? on court aux armes
» on groffit les cohortes de nouveaux Sol-
» dats , les Forêts tombent des monta-
» gnes & le courbeut en vaiſſeaux ; l'or-
» dre eft donné de poursuivre César fur
s la tèrre & fur les mers. Que feroit- ce
» donc , fi vaincu moi même j'avois laiffé
le champ de bataille couvert de mes
» Drapeaux ? li je fuyois devant les Gau-
» lois s'ils me chaffoient le glaive à la
» main ? Lors même que la fortuneme ſeconde
, que les Dieux m'appellent au
» comble de la gloire , on ofe me défier !
35
qu'il vienne , ce Chef amolli par les dé92
MERCURE DE FRANCE.
lices de la paix , qu'il vienne avec les
» Soldats faits à la hâte , avec ces graves
patriciens , ce Marcellus qui harangue
fans ceffe , & ces Catons eux- mêmes ,
» noms impofans & vains ; qu'il vienne ,
» &voyons de quel droit des clients à
gage
» le raffafient depuis tant d'années d'une
autorité fans bornes , de quel droit il
a triomphé avant l'âge prefcrit par les
» loix , de quel droit il prétend ne dépo-.
» fer jamais les dignités une fois ufurpées.
» Vous dirai- je à quel excès il a porté l'a- .
» bus du pouvoir ? & qui de vous ignore.
» qu'il a tari pour nous, d'un bout du mon-
» de à l'autre , toutes les fources de l'abondance,
& appellé la famine à Rome
» pour fervir fon ambition ? n'avons- nous,
pas vû fes cohortes répandre l'éffroi
» dans le barreau ? une enceinte de glai-
» ves menaçans , appareil inconnu juſ
"
qu'alors , inveftir le Tribunal des loix
» & faire pâlir leurs Miniftres ? les Sol-
» dats s'ouvrir un paffage à travers l'affem .
blée des Juges? & les Satellites de Pompée
environner Milon avant qu'il fût ju-
» gé ? à préfent pour ne pas languir dans
>> une obfcure vieilleffe, il nous fufcite une
guèrre coupable , accoutumé qu'il eſt à
≫ porter les armes contre fon pays. Sylla
fon Maître l'inftruifit au crime ; il ira 39
AVRIL. 1761
>>
"
plus loin que Sylla . Dès que lesTigres ,
>> fur les pas de leurs mères , ont bu , dans
» les Forêts d'Hircanie le fang des trou-
» peaux égorgés, ils ne dépouillent jamais
» leur fureur . Toi Pompée , accoutumé au
» fang dont dégouttoit le glaive deSylla,
la même foif te tourmente encore ; &
depuis que tes lévres ont goûté ce breu-
» vage affreux , ton coeur en eft infatia-
» ble. Cependant quel fera le terme de ta
» puiflance & de tes forfaits? que du moins
» l'exemple deSylla t'apprenne à te laffer
» d'être un tyran . Après avoir defait les
» brigands de Cilicie , après avoir réduît
» Mithridate à joindre le fer au poifon ,
pour fe délivrer du fardeau d'une guèrre
qui l'accabloit , veux-tu couronner tes
» exploits par la ruine de Céfar ? & quel
>> eft fon crime? de n'avoir pas obéi quand
» tu lui ordonnois de dépofer les Aigles !
» mais fi tu me refufes le prix de mes tra-
» vaux , récompenfe du moins ces guer-
» riers blanchis fous les armes : ils ont
» longtemps combattu fans moi ; qu'ils
» triomphent fans moi , j'y confens , &
» qu'un autre paroiffe à leur tête. Où trat
» neront- ils , après la guèrre, les reftes d'u-
" ne vie languiffante ? où fera la retraite.
» des émerites ? l'apanage des vétérans ?
l'afylendes vieillards ô Pompée ', lear
94 MERCURE DE FRANCE.
و ر
préféres-tu des colonies de Pirates?
C'en eft trop , mes amis ; levez ces
» étendarts dès longtems victorieux,marchons
& fervons-nous des forces que
» nous ne devons qu'à nous- mêmes. A
celui qui fe préfente les armes à la
» main , refuſer ce qui lui eft dû , c'eſt
accorder tout ce qui lui eft poffible. Et
ne craignez pas que les Dieux nous
» manquent : ce n'eft point au pillage que
je vous méne , ni à l'Empire que je
» cours ; nous allons chaffer de Rome
les Maîtres fuperbes qu'elle eft prête à
» fervir.
Dès qu'il eut ceffé de parler,un long mur
mure, un frémiffement fourd répandu dans
la foule , exprima les mouvemens divers ,
dont les efprits étoient combattus.La piété
, l'amour du pays ne laiffoient pas que
d'attendrir ces âmes endurcies au carna
ge , & aveuglées par les fuccès ; mais leur
ardeur pour les combats , leur refpect pour
Céfar les entraîne.
Alors le Centurion Lélius , décoré de
tous les honneurs d'un brave émérite ,
Lé
lius couronné du chêne qui atteſte qu'on
a fauvé un citoyen dans les combats ,
fe
fait entendre , & dit à Céfar: » Arbitre
fuprême des deftins de Rome , s'il eſt
» permis à la verité de te parler par ma
"
AVRIL. 1761. 915
voix,nous nous plaignons que ta patien-
» ce ait fi long-tems enchaîné nos mains.
» As-tu ceffé de compter fur nous? quoi tandis
que le fang qui coule dans nos veines
» échauffe encore notre courage ,
& que
» nos bras robuftes font en état de lancer
» le javelot , tu ſouffriras l'aviliffement &
» la tyrannie du Sénat! eft- ce donc un malheur
fi grand que de vaincre fa patrie en
» combattant pour elle ? méne- moi chez
" les Scythes barbares ,fur les bords in-
» habités des Sirtes , dans les fables brû-
» lans de la Lybie ; je te fuivrai partout.
» Cette main, pour laiffer après toi l'Uni-
» vers fubjugué , n'a- t - elle pas fait blan-
» chir fous la rame les vagues irritées de
» l'Océan ? n'a- t- elle pas dompté le Rhin
fougueux , & fendu les tourbillons de
» fes eaux écumantes ? dès que tu com-
» mandes , rien ne m'arrête ; je dois pou-
» voir tout ce que tu veux, Celui que tes
" trompettes m'annoncent pour ennemi ,
n'eft plus un citoyen pour moi. Je le ju-
" re par ces drapeaux qu'ont fignalé dix
» ans de victoires ; je le jure par tous les
triomphes que tu, as remportés fur les
" Nations : tu m'ordonnes de plonger
mon épée dans le fein de mon frère ,
» dans la gorge de mon père , dans les
ונ
"
»
>> flancs de mon épouſe , au terme de l'en96
MERCURE DE FRANCE.
»fantement ; je frémirai , mais j'obéirai.
» Faut il dépouiller les autels , embrafer
» les temples ? j'y porterai la flâme. Veux-
» tu camper fur les bords du Tibre ? j'irai
» moi- même y tracer ton camp. Nomme
» les murs que tu veux rafer ; cette Ville
» fût- elle Rome , mes bras vont pouffer
» le bélier qui en difperfera les débris .
"
A ce difcours , toutes les cohortes applaudirent
, & leurs mains élevées s'offrirent
à Céfar, quoi qu'il falût exécuter. Le
bruit de l'acclamation fut égal au bruit
des forêts de la Thrace , lorfque l'impétueux
Borée le précipite & mugit contre
les rochers du mont Offa , & que les chênes
courbés jufqu'à leurs racines , relévent
leurs branches fracaffées , avec un long gemiſſement.
Dès que Céfar voit fes Soldats embraf
fer avec joie le parti de la guèrre où les
deftins fembloient l'appeller ; pour ne pas
laiffer ralentir fa fortune, il fe hâte de raffembler
les cohortes répandues dans les
campagnes de la Gaule , & d'inveftir Rome
de toutes parts.
Alors , s'avancent vers l'Italie celles de
fes Troupes qui campoient au bord du
Léman ; celles qui du haut des Voges contenoient
les Peuples de Langres ; celle
* Le Lac de Genève.
q+
AVRIL 1761, 97
qui occupoient la côte de Ligurie , où le
Port -hercule refferre la mer dans une enceinte
de rochers.
* Le Var , devenu par nos conquêtes
la limite de l'Italie , l'Ifére qui après de
longs détours fe perd dans un fleuve plus
renommé , le Rhône qui porte à la mer la
Saone enveloppée dans fes flots rapides ,
l'Aude tranquille , la Cinga vagabonde
l'Adour qui voit les deux rives s'étendre
& fe courber pour recevoir l'Océan , tous
ces fleuves s'applaudiffent de n'être plus
chargés des barques Romaines.
La même joie le répandit fur ce rivage ;
que la terre & la mer femblent fe difputer
quand le vafte Océan l'inonde & l'abandonne
tour-à - tour. Eft- ce l'Océan lui- même
qui de l'extrémité de l'Axe roule fes
vagues & les raméne ? eft- ce le retour périodique
de l'aftre de la nuit qui les foule
fur fon paffage ? eft - ce le foleil qui les attire
pour alimenter fes flâmes ? eft - ce lui
qui pompe la mer , & qui l'éleve jufqu'aux
cieux ? fondez ce myftere , vous qu'agite
le foin d'obferver le travail du monde.
Pour moi , à qui les Dieux t'ont cachée ,
Dans ce morceau j'ai tâché de rétablir l'ordre
géographique qui eft renversé dans l'original
, & je me fuis fervi des noms connus pour
épargner aux Lecteurs une recherche fatigante.
II. Vol.
E
98 MERCURE DE FRANCE.
Caufe puiffante de ces grands mouvemens
je veux bien t'ignorer toujours .
Les Campagnes de Nîmes, celles du Médoc,
celles du Rouergue & de la Xaintonge,
font enfin délivrées du long féjour des
vainqueurs.Les Peuples, qui fur l'aride fom
met des Cévénes,habitent des rochers fufpendus
& menaçants , ceux de l'Auvergne,
qui, comme nous fe difent defcendans des
Troyens, ceux de Bourges & de Soiffons
agiles au combat de la lance , ceux de
Toul & de Rheims , connus par leur adreffe
à darder le javelot ; les Bourguignons ,.
célébres dans l'art de rendre les courfiers:
dociles ; & le Belge excellent Pilote , &
ceux du Hainaut , Peuple rebelle , & ceux
de Tréves , & ceux de Mayence , vêtus à
la manière des Scythes, & les Bataves fanguinaires
, dont la valeur s'eft animée au
fon perçant de l'airain tortueux ; tous le
félicitent de voir la guèrre paffer des Gaules
en Italie.
Vous refpirez en liberté , Peuples qui
verfez le fang humain fur les Autels de
Teutates , de Taranis & d'Héfus , Divinités
plus cruelles que la Diane de Tauride.
Vous recommencez vos chants , Bardes ,
qui confacrez par des louanges immortelles
, la mémoire des hommes vaillans qui
périffent dans les combats . Et vous , Drui
AVRIL. 1761.
୨୭
7.
des , vous reprenez vos rites barbares &
vos fanglants facrifices , que la guèrre
avoit abolis . Vous feuls fans doute avez
connu les Dieux , ou vous ſeuls les avez
méconnus. Vous célébrez vos mystères
dans des forêts ténébreufes ; vous prétendez
que les ombres ne vont point
peupler les demeures tranquilles de l'Étébe
, les fombres royaumes de Pluton ;
mais que nos efprits dans un monde nouveau
vont animer de nouveaux corps
La mort , à vous en croire , n'est que le
milieu d'une longue vie . Mais cette opinion
, fût - elle une erreur , heureux les
Peuples qu'elle confole ! Ils ne font point
tourmentés par la crainte du trépas , la
plus cruelle de toutes les craintes . De là
cette ardeur qui brave le fer , ce courage
qui embraffe la mort , cette honte atta
chée aux foins d'une vie que l'on ne perd
que pour un inſtant.
Ainfi la Gaule a vû les aigles Romaines
fe retirer vers l'Italie : les légions mêmes
deftinées à fermer aux Germains la barrière
de l'Empire , abandonnent les bords
du Rhin , & laiffent le monde en proie
aux Nations .
Les forces immenfes de Céfar taffemblées
autour de lui , l'ayant mis en état
de tout entreprendre , il fe répand dan
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
I'Italie , & s'empare des Villes voifines de
Rome . Au jufte éffroi que fon approche
inſpire , la renommée ajoute fes rumeurs.
Elle annonce au peuple leur ruine infaillible
, & devançant la guèrre qui s'approche
à grands pas , fes voix innombrables
font occupées à femer l'épouvante . On dit
que des corps détachés ravagent Les fertiles
campagnes de l'Ombrie ; qu'une aîle
de l'Armée s'étend jufqu'aux bords où le
Nar coule dans le Tibre ; que Céfar luimême
à la tête de fes épais bataillons ,
s'avance fur plufieurs colonnes , environné
de toutes les aigles . On croit le voir , non
tel qu'autrefois,mais grand,terrible & plus
féroce que les barbares qu'il a domptés .
On croit le voir traînant après lui tous
ces Peuples répandus entre les Alpes &
le Rhin , qui arrachés du fein de leur patrie
, viennent aux yeux des Romains immobiles,
faccager Rome & venger Céfar.
Ainfi chacun par fa frayeur groffit le
bruit de l'allarme publique ; & fans cher
cher de preuve à leurs maux , ils craignent
tous ceux qu'ils imaginent.
Ce n'eft pas feulement le vulgaire , qui
fe fent frappé d'une aveugle terreur , le
Sénat , les Pères de la Patrie cherchent
leur falut dans la fuite , & par un decret
ils chargent les Confuls de veiller au foin
AVRIL 1761 . 101
de la guèrre. Alors ne fçachant de quel
côté la retraite eft la plus fûre , ou le danger
le plus preffant , ils vont où la frayeur
les emporte ; ils fe jettent au milieu d'une
multitude éperdue , & rompent ces longues
colonnes de fugitifs, dont le tumulte
retarde les pas. Il femble que la flamme
ait gagné leurs toits, ou que leurs maiſons
chancelantes menacent de s'écrouler fur
eux. C'eft ainfi qu'une foule égarée traverfe
Rome à pas précipités, comme fi l'unique
efpoir qui refte à ces malheureux
étoit de quitter leur patrie.
Tels,quand l'impétueux Aufter repouffe
la mer écumante loin des écueils de la
Lybie , & qu'on entend les mâts gémiffans
fe brifer fous l'éffort des voiles , le
Pilote & le Nocher s'élancent dans les
flors du haut de la poupe qu'ils abandonnent
, & fans attendre que le vaiffeau
foit entr'ouvert , chacun fe fait à lui- même
un naufrage. Tels les Romains abandonnant
leurs murs fuyoient au-devant
de la guèrre .
Aucun d'eux n'eft retenu ni par les
gémiffemens d'un père accablé de vieilleffe
, ni par les larmes d'une époufe défolée
, ni par fes Lares qu'il embraffe , &
qu'il appelle au fecours de fes jours menacés
; aucun ne s'arrête fur le feuil de
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
fa demeure ; aucun n'ofe attacher ſes regards
fur cette ville fi chérie , qu'il voit.
peut-être pour la dernière fois. L'irrévocable
torrent de la populace a pris fon
cours.
O qu'aifément les Dieux nous élévent
au comble du bonheur ! que malaifément
ils nous y foutiennent ! Cette ville habitée
par un Peuple innombrable , où fe
rendoient en foule les Nations vaincues.
& qui fembloit pouvoir contenir le genre
humain s'il étoit affemblé , des mains
lâches & tremblantes la laiffent en proie
à Céfar , l'abandonnent à fon approche !
Que fur des bords étrangers le Soldat
Romain foit invefti par un Ennemi qui le
preffe , un fimple foffe le met à couvert
des furprifes de la nuit ; un léger rempart
de gazon, fait à la bâte , lui affure fous la
toile un fommeil paisible ; & toi Rome ,
au premier bruit de la guèrre , te voilà
déferte : on n'ofe confier une nuit à tes
murs . Pardonnons - leur ces frayeurs mortelles
: Pompée fuyoit, qui n'eût pas tremblé
? Pour ne laiffer même aux efprits
confternés aucun éſpoir dans l'avenir ,
le
fort manifefta fa colére par les plus terribles
préfages . Les Dieux firent éclater
au Ciel , fur la terre & fur les mers mille
prodiges éffrayans.
AVRIL 1761 . 103
Cet aftre qui change la face des empires
, la Cométe déploya fa formidable chevelure
. Au milieu d'une férénité trompeuſe
, on vit les éclairs fe fuccéder rapidement
& fous mille formes diverſes ,
tantôt femblables à un javelot , tantôt à la
lumiére éparfe d'une lampe. La foudre
fans nuage & fans bruit , partit des régions
du Nord , & tomba fur le Capitole ; la
Lune , dont le difque arrondi réfléchiffoit
alors la pleine image du Soleil , pâlit toutà-
coup , frappée de l'ombre de la tèrre.
Le Soleil lui - même au plus haut de fa
courfe, s'enveloppant d'une noire vapeur,
plongea le monde dans les ténébres .
L'Ethna vomit des feux , mais fans les
lancer dans les airs : il inclina fa cime
béante , & répandit fon bitume enflammé
du côté de l'Italie. Caribde roula une mer
de fang. Les chiens de Sylla poufférent
des hurlemens lamentables. Cependant
le feu de Vefta s'échappe des Aurels &
fe partage en s'élevant , comme la flamme
du bucher des implacables enfans
d'Edipe. La Terre s'ébranle fur fes pôles
, & du fommet chancelant des Alpes
s'écroulent des monceaux de neige qu'avoient
entaffés les hyvers . Les Statues des
Héros verfent des larmes , celles des Lazes
expriment par leur fueur l'état péni-
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
ble où Rome eft réduite. Les femmes engendrent
des monftres , & la mére eſt
épouvantée de l'enfant qu'elle a mis au
jour. Les Miniftres facrés de Bellone &
de Cybelle , errans & furieux , les membres
déchirés , les cheveux épars, glacent
les Peuples par leurs cris lugubres. Les
urnes funéraires gémiffent ; un bruit horrible
d'armes & de voix fe fait entendre
dans les forêts ; les Peuples voisins de
Rome abandonnent les campagnes : l'effroyable
Erinnis couroit autour des murs
fecouant fa torche allumée , & fa chévelure
de ferpens. Au milieu des ténébres
& du filence de la nuit , on entendit le
fon des trompettes & un bruit égal aux
clameurs des combattans dans la fureur
de la mêlée ; l'ombre de Sylla fortit de
la tèrre & rendit d'effrayans Oracles ;
les Laboureurs épouvantés virent , au
bord de l'Anio, Marius brifer fa tombe &
lever fa tête du fein des morts.
On crut devoir , felon l'antique ufage ,
avoir recours aux devins d'Etrurie . Arons ,
le plus âgé d'entre eux , retiré dans les
murs folitaires de Lune , lifoit l'avenir
dans les directions de la foudre , dans le
vol des oifeaux , dans les entrailles des
victimes . D'abord il demande que l'on
jette dans les flâmes l'un de ces fruits mon
AVRIL. 1761. 105
ftrueux,que la nature égarée a formés dans
le fein de ce quadrupede , qu'elle condamne
à la ftérilité. Il ordonne aux Citoyens
tremblants d'environner les murs de Rome
& de les purifier par des luftrations ,
tandis que les Sacrificateurs en parcourent
les dehors , accompagnés de l'ordre inférieur
des Miniftres des Autels .Après eux
marche, à la tête desVeftales , le front ceint
des Bandelettes facrées , la Prêtreffe qui
feule a droit de voir le Palladium. Sur
leurs pas s'avancent les dépofitaires des
oracles & des livres de Sybilles , qui tous
les ans vont laver la Statue de Cibelle
dans les foibles eaux de l'Almon.Enfuite
venoient les Augures ,gardiens des oiſeaux
facrés & les chefs qui préfident dans les
Fêtes aux facrifices des feftins ; & les Prêtres
d'Apollon , & ceux de Mars qui portoient
en danfant les boucliers myftérieux ;
& le Grand- Prêtre de Jupiter , qu'on diſtinguoit
au voile attaché ſur fa tête majeftueufe.
Tandis qu'ils fuivent à pas lents les vaftes
détours de l'enceinte de Rome , Arons
ramaffe les feux de la foudre , & la tèrre
les reçoit dans fon fein avec un trifte &
profond murmure. Il confacre le lieu où
il les a cachés ; il fait améner au pied des
Autels un Taureau fuperbe, & commence
Ev
1:06 MERCURE DE FRANCE.
les libations. La victime impatiente fe dé
bat longtems pour le dérober au facrifice
; mais les Prêtres fe jettant fur fes
cornes menaçantes , lui font plier le genou
& préfentent fa gorge au couteau.Cependant,
au lieu d'un fang vermeil,un noir
poifon coule de fa plaie : Arons lui- même
en pâlit d'horreur . Il obferve la colère des
Dieux dans les entrailles de la victime; & la
couleur l'en épouvante. Il les voit couvertes
de taches livides & fouillées d'un fang
corrompu. Le foie nage dans cette liqueur
impure ; le poumon eft flétri , le coeur
abattu , l'enveloppe des inteftins déchirée
& fanglante ; & , ce qu'on ne vit jamais
impunément dans les flancs des animaux,
du côté funefte les fibres enflées palpitent
fur les veines ; du côté propice elles font
lâches & fans vigueur.
Dès qu'Arons a reconnu à ces marques
les préfages de nos calamités , il s'écrie :
» O Dieux ! dois- je révéler au monde tout
>> ce quervous me laiſſez voir ? Non , Jupiter,
ce n'eft pas a toi que je viens de
facrifier ; j'ai trouvé l'Enfer dans les
flanes de ce taureau. Nous craignons
d'horribles malheurs , mais nos malheurs
pafferont nos craintes. Fafle le ciel que
» ces lignes nous foient favorables , que
l'art de lire au fein des victimes foit
AVRIL. 1761 . 107
و ر
ز و د
trompeur, & que Tagès qui l'inventa nous
en ait impofé lui- même.
C'est ainsi que le vieillard étrufque envelopa
fes prédictons d'un nuage mystérieux.
Mais Figulus qu'une longue étude avoit ,
admis aux fecrets des Dieux , à qui les fages
de Memphis l'auroient cédé , dans la
connoiffance des étoiles & dans celle des
nombres qui réglent les mouvemens céleftes,
Figulus éleva fa voix : » Ou le monde
( dit-il) fe meut au hazard & les afres
vagabonds errent au ciel fans régle &
fans guide ; ou file deftin préfide à leurs
cours, l'Univers eft menacé d'un fléau
As terrible.La terre va -t- elle ouvrir fes abîmes
les cités feront - elles englouties ?
» verrons- nous les campagnes fteriles ? les
airs infectés ? les eaux empoisonnées?
» quelle playe, grands Dieux , quelle dé-
» folation nous prépare votre colére ? les
» jours malheureux répandus dans tous
» les âges fe font raffemblés en un feul.
» Si l'étoile de Saturne dominoit au Ciel,
» l'urne célefte inonderoit la tèrre d'un
déluge femblable à celui de Deucalion .
» Si le foleil frappoit leLion de la lumière ,
c'est d'un incendie univerfel que la tèrre
feroit menacée; l'air lui- même s'enflame-
» roit fousile char du Dieu du jour . Ni l'un
»» ni l'autre n'eſt à craindre. Mais toi, qui
Evj
08 MERCURE DE FRANCE.
» embrafes le Scorpion , terrible Mars,que
» nous réſerves- tu ? l'étoile de Jupiter eft
» à fon couchant , celle de Vénus luit à
» peine , le rapide fils de Maya languit
» & panche vers fon déclin . Mars , c'eſt
»toi feul qui occupes le Ciel . La rage des
» combats va s'allumer: le glaive confond
» tous les droits; des crimes qui devroient
» être inconnus à la tèrré , obtiennent le
» nom de vertus. Cette fureur fera de lon-
» gue durée. Hélas ! & pourquoi demander
>> aux Dieux qu'elle ceffe :la paix nous amé
» ne un tyran. Prolonge tes malheurs ,
» Rome ! traîne- toi d'âge en âge a travers
» des ruines: c'eft le feul moyen d'échaper
» au joug. Il n'y a plus de liberté
qu'au fein de la guèrre civile.
LIVRE 1.
JE
E chanté cette guèrre , dont la Theffalie
fut le théâtre guèrre facrilege , qui
mit les loix aux pieds du crime; où l'on vit
un peuple puiffant tourner les mains victo
rieufes contre les entrailles , l'aigle s'avancer
contre l'aigle, deux camps unis par les
liens du fang divifer l'empire, & fe difputer
le coupable honneur de hâter fa ruine,
avec toutes les forcès du monde ébranlé.
O Citoyens , quelle fureur ! quel excès
de licence & de rage ! eft ce à vous d'af
fouvir la haine des Nations dans le fang
de votre Patrie? la fuperbe Babylone s'enorgueillit
de vos dépouilles ; l'ombre errante
de Craffus demande vangeance ; &
vous cherchez des combats , qui n'auront
jamais de triomphes ! quelles conquêtes
ne feriez -vous pas au prix du fang que
Vous allez verfer ? des régions où naît
le jour jufqu'aux bords où la nuit s'enfe
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
velit avec les étoiles , des climats brûlans
du Midijufqu'aux rivages glacés du Nord ,
Le Scythe , l'Arménien , les Peuples , s'il
en eſt , qui voyent naître le Nil , tout ſeroit
dompté. Alors , fi telle eft ton ardeur
pour une guèrre déteftable , ô Rome,
tourne tes mains contre toi- même. Mais
as-tu manqué d'ennemis ? Tes Villes d'Italie
s'écroulent fous leurs toits brifés ;
leurs murailles ruinées ne font plus que
des débris épars ; l'habitant folitaire eft
errant dans leur vafte enceinte ; l'Helpérie
dès longtemps inculte eft couverte de
ronces; les mains du Laboureur manquent
aux champs qui les demandent.
Ce n'eſt pas toi , farouche Pyrrus , ce
n'eft pas toi , fier Annibal , qui nous as
caufé tant de maux : le fer étranger ne
nous fit jamais de fi profondes plaies ;
ces coups partent d'une main domeftique.
Remontons à la fource de nos malheurs
c'eft m'ouvrir une carrière immenfe
.
Quelle eft la cauſe qui entraîne ce peuple
aux combats , & qui chaffe la paix de
la tèrre ? L'envieufe fatalité , l'arrêt porté
par les Deftins , que rien d'élevé ne foit
ftable , la chute qu'entraîne un trop pefant
fardeau , Rome que fa grandeur ac
cable.
•
AVRIL. 1761. 79
Ainfi lorfque les fiécles accumulés amé
neront l'inftant de la diffolution du Mon
de , tous les refforts de la Nature ſe briferont
, tout rentrera dans l'ancien cahos
: les Aftres confondus fe heurteront
avec les Aftres , la mer engloutira les
étoiles ; la terre refufera d'embraffer la
mer & la chaffera de fon lit ; l'ébranlement
univerfel de la machine en détruirà
l'ordre & l'accord,
L'exceffive grandeur s'écroule fur elles
même : c'eft le terme que les Dieux ont
mis à nos profpérités . La fortune n'a
voulur confier à aucune Nation du Monde
le foin de fa haine contre les Romains ;
c'eft toi , Rome , c'eft roi qu'elle a rendue
fous trois Tyrans l'inftrument de ta
ruine ; c'eft leur concorde impie & fatale
qui t'a perdue. Laiffez- nous- la , cruels ,
cette paix qui nous a rant couté. Pourquoi
la troubler ? Pourquoi courir aux armes
, & vous arracher les dépouilles de
l'Univers en bute à vos coups ?
་
Non , tant que la rerre portera les
caux , que l'air balancera la tèrre , que
les Aftres accompliront leurs révolutions
pénibles , il n'y aura jamais de fûreté en
tre affociés au pouvoir fuprême. L'autorité
ne veut point de compagne. N'emm
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
cherchons pas les exemples loin de nous ;
le Fondateur de ces murs les fouilla du
fang de fon frère ; & ce n'étoit pas l'empire
du monde qu'on fe difputoit avec
tant de fureur un hameau divifa fes
Maîtres.
On vit quelque temps régner entre
Pompée & Céfar , une paix orageuſe &
contrainte. Craffus , au milieu de ces deux
rivaux , tenoit la guèrre comme en fufpens.
Tel un Ifthme étroit foutient le choc des
deux mers qu'il fépare ; mais fi la tèrre fe
retire , les mers fe heurtent & fé confondent.
Ainfi la défaite & la mort déplorable
de Craffus en Affyrie, nous ont livrés à
nos propres fureurs. La victoire des Parthes
a déchaîné nos haines . Heureux Arfacides !
dans cette journée vos fuccès ont paffé
votre attente : vous avez donné la guèrre
civile aux vaincus.
L'Empire eft partagé par le fer , & la
fortune d'un Peuple puiffant , cette fortune
qui embraffe la tèrre , les mers , le
monde entier , ne peut contenir l'ambition
de deux hommes.
O Julie ! ô toi , que les cruelles Parques
ont enlevée au monde ; fi le deftin t'eût
laiflé vivre , tu aurois pû , à l'exemple des
Sabines , te précipiter entre ton pere
&
AVRIL 1761. 81
ton époux , les retenir, les défarmer , joindre
leurs mains dans tes mains pacifiques.
Seul gage de leur alliance , tu n'es plus !
les flambeaux de ton hymen , allumés fous
le plus noir aufpice , fe font éteints dans
le tombeau. Ta mort affranchit Pompée &
Céfar des liens de la foi jurée . Rien ne
s'oppofe plus à cette jaloufie impatiente
à cette émulation de gloire , qui les preſſe
de fes aiguillons.
Toi , Pompée , tu crains que l'éclat de
tes anciens travaux ne foit obfcurci par de
nouveaux exploits, & que la conquête des
Gaules n'efface tes triomphes d'Afie : cette
longue fuite de profpérités & d'hon
neurs te remplit l'âme d'un noble orgueil,
& ta fortune ne peut fe réfoudre à partager
le premier rang. César ne veut rien
qui le domine , Pompée ne veut rien qui
l'égale. Lequel des deux partis fut le plus
jufte ? Il n'eft pas permis de le fçavoir. Les
Dieux fe déclarent pour le vainqueur ,
mais Caton s'attache au vaincu . Du refte ,
l'on deux avoit trop d'avantage.
Pompée fur le déclin des ans ,amolli par
Le long ufage des dignités pacifiques , avoit
onblié la guerre au fein du repos ; tout
occupé de fa renommée , foigneux de
plaire à la multitude , pouffé par le vent
de la faveur populaire, & flatré de recueil
Dy
82 MERCURE DE FRANCE,
lir les applaudiffemens de fon Théâtre , il·
fe repofoit fur fon ancienne fortune fans
fe préparer des forces nouvelles. Il lui
reftoit l'ombre d'un grand nom.
Tel'au milieu d'une campagne fertile ,
on voit un chêne antique & fuperbe, chargé
des dépouilles des Peuples , & des trophées
des Guerriers. Il ne tient à la tèrre
que par de foibles racines ; fon poids feul
l'y attache encore . Il n'étend plus dans les
airs que des branches dépouillées : c'eſt
de fon bois , non de fon feuillage qu'il
couvre les lieux d'alentour . Mais quoiqu'il
foit prêt à tomber fous le premier
effort des vents , quoiqu'il s'élève autour
de lui des forêts d'arbres verdoyans &
robuftes, c'eſt encore lui feul qu'on révére.
Au nom , à la gloire d'un grand Capiraine
, Céfar joignoit une valeur qui ne
fouffroit ni repos , ni relâche , & qui ne
voyoit de honte qu'à ne pas vaincre dans
les combats. Plus la réfiftance eft opiniâtre
, plus il s'obftine à la forcer. On l'ambition,
ou le reffentiment l'appelle, c'eſt là
qu'il vole le fer à la main. Jamais le fang
ne lui coûte à répandre. Hârer fes fuccès
, les pourfuivre , faifir & preffer la
fortune qui le feconde , abattre tout ce
qui s'oppose à fon élévation , & s'applau
dir de s'être ouvert un chemin à trave
AVRIL. 1761 )- 833
des ruines ; telle étoit l'âme de Céfar.
Ainfi la foudre que le choc des vents
fait jaillit des nuages , brille & remplit:
l'air qu'elle preffe d'un bruit qui faittrem
bler le monde. Elle éclipfe le jour , répand
la terreur au fein des Peuples pâliffans
que les fillons de fa flamme éblouif
fent , frappe & détruit fes propres tem
ples , perce à travers les corps les plus
durs , marque fa chute & fon retour par
un vafte & foudain ravage , & raffemble :
fes feux difperfés.
Aux intérêts cachés de ces deux rivaux,.
fe joignoient les femences publiques de
difcorde qui ont toujours perdu les Etats
floriflans. Dès que Rome triomphante fe
fut enrichie des dépouilles du Monde ,,
que la profpérité eut corrompu les moeurs ,,
& que le brigandage eut amené le luxe ,,
la fomptuofité de nos Palais fut fans
bornes : notre goût dédaigna la frugalité
de nos pères : les hommes difputérent
aux femmes l'élégance de la parure : la
pauvreté , la mère des héros , fe vit reburée
& bannie ; fatale époque de la ruine
des Nations ! Ce fut à qui érendroit le
plus loin les limites de fes domaines on
vit les champs autrefois fillonnés par la
charrue des Camiles , les champs que la
bêche antique des Curius avoit défrichés,
D v
84 MERCURE DE FRANCE.
s'unir & former de vaftes campagnes fous
des poffeffeurs inconnus.
Ce Peuple n'étoit pas affez vertueux
pour goûter une paix innocente & fe repofer
fur fes armes victorieuſes dans le
fein de la liberté. De la corruption des
moeurs, on vit naître les haines promptes
à s'allumer. Le crime ne couta plus rien ,
follicité par l'indigence ; on mit l'honneur
fuprême à fe rendre plus puiffant que fa
patrie , fût- ce même le fer à la main .
De là le droit mefuré fur la force , les
Loix du Sénat & du Peuple violées , les
Tribuns rivaux des Confuls , les faiſceaux
enlevés à prix d'argent , le Peuple achetant
la faveur du Peuple , la brigue, cette
pefte publique , renouvellant tous les
ans dans le champ de Mars, l'enchère des
dignités vénales , l'ufure vorace & les
pactes ruineux , enfin la bonne foi chancelante
dans tous les coeurs , & la guèrre
civile devenue un befoin pour une foule
d'hommes perdus .
Déjà Céfar avoit franchi le fommet des
Alpes , l'efprit violemment agité , le coeur
plein de la guèrre future. A peine fut- il
arrivé au bord du Rubicon ; un fantôme
lumineux , & d'une grandeux effrayante ,
Jui apparut pendant la nuit : c'étoit l'ima
ge de la paisie. Elle étoit tremblante &
AVRIL. 1761. 85
confternée. De fon front couronné de
tours , les débris de fes cheveux blancs
tomboient épars fur fes membres dépouil
lés. Immobile devant lui , elle prononce
ces paroles entrecoupées de fanglots . » Out
» allez -vous , Romains ? où portez -vous
» mes enfeignes ? fi vous êtes juftes & ci-
» toyens, arrêtez : un pas de plus feroit un
crime. Elle dit : le coeur de Céfar eft faili
d'une foudaine horreur ; fes cheveux fe
dreffent fur la tête ; & la langueur dont
il eft abbattu enchaîne fes pas au rivage.
Mais bientôt rappellant fes efprits. » O
»Jupiter! (s'écria - t- il )O toi que mes ayeux,
» ont adoré dans Albe naiffante , toi qui
» du haut du Capitole , veilles aujourd'hui
» fur la Reine du monde ; Penates des
Phrygiens qu'Enée apporta dans l'Aufo-
"nie ; myftères faints de Romulus ; few
»facré du Temple de Vefta ; & toi , ma
» Divinité fuprême , ô Rome , fois favorable
à mes deffeins. Ne crois pas voir
Céfar te pourfuivre armé du flambeau
» des Furies ; vainqueur fur la tèrre &
fur les mers , il eft encore à toi ,
» le veux ; il eſt ton foldat , il le fera par-
» tout. Celui-là feul fera criminel qui
» fera de Céfar l'ennemi de Rome. A ces
mots , fans plus différer , il fit paler le
23
fleuve à fes troupes.
36 MERCURE DE FRANCE.
Tel dans les déferts de l'ardente Lybie
un Lion , dès qu'il apperçoit le chaffeur ,
s'arrête & femble héfiter . Mais c'eft alors
qu'il s'anime & qu'il rafflemble toute fa
fureur. Sitôt qu'il s'eft battu les flancs du
fouet meurtrier de fa queue , qu'il a dreffé
fa criniere ondoyante , & que le bruit
fourd du rugiffement a retenti dans fa
gueule profonde foit que le Maure lé ;'
ger lui darde fa lance ou l'enveloppe de
fes filets , il s'échappe en fe précipitant
fur le fer qui va le percer , réfolu d'en
recevoir l'atteinte.
Le Rubicon , foible dans fa fource ,
roule à peine fes eaux défaillantes fous
les fignes brûlans de l'été ; il ferpente au
fond des vallées , & fépare les champs de
la Gaule des campagnes de l'Italie . Mais
Thyver lui donnoit des forces : trois mois
de pluie avoient groffi fes ondes , & lest
neiges des Alpes fondues par l'humide
haleine du vent du Midi , l'enfloient en
core de leurs torrents.
la
Pour foutenir le poids des eaux ,
cavalerie s'élance la premiére, & dans fon
oblique paffage elle oppofe une digue a
leur cours. L'impétuofité du fleuve alors
fufpendue, permet aux bataillons de s'ou
vrir un chemin facile à travers les on
des obéiffantes. Déjà Céfar a franchi le
AVRIL 1761 . 8-7
fleuve ; il touche à la rive oppofée , &
dès qu'il a mis un pied rebelle dans l'Italie
interdite à fes voeux. » C'est ici , (dit-
» il ) c'est ici que je laiffe la paix & les loix
» déjà violées . Fortune , je m'abandonne
à toi. Plus de lien qui me retienne ;
" j'ai pris pour arbitre le fort , & la guèrre
»fera mon juge. A l'inftant , fon ardeur
infatigable preffe les pas de fes guerriers
à travers les ombres de la nuit , & le foleil
à peine avoit éffacé les étoiles , lorfque
Cefar entra menaçant dans les murailles
d'Ariminum . *
Le jour le léve , ce trifte jour qui doir
éclairer les premiers troubles de la guèrre.
Mais foit que les dieux ou les vents euffent
affemblé les nuages , leur voile funé
bre obfeurcit les airs , & déroba la lumiére
au monde.
Cependant les Soldats de Céfar s'étant
emparés de la place publique , il ordonne
que fes Etendarts y foient arborés ; &
àl'inftant le bruyant Clairon.la Trompet
te éclatante donnent le fignal d'une guèrreimpie
. Le Peuple s'éveille à ce bruit éffrayant
; les jeunes Citoyens arrachés au
fommeil, fe faififfent des armes fufpendues
autour de leurs Dieux domestiques , des
boucliers rompus , des lances émouffées ,
Rimini.
88 MERCURE DE FRANCE.
des glaives dévorés par la rouille , tels que
Les offre une longue paix.
Mais lorsqu'ils reconnoiffent les aigles
romaines , & qu'ils apperçoivent César au
milieu de fes légions , la frayeur enchaîne
leurs membres glacés , & ce n'eft qu'au
fond de leurs coeurs qu'une douleur muet.
te ofe former ces plaintes.
31
"
" O murs trop voifins des Gaulois , ร
combien de maux ( difoient - ils ) votre
» fituation nous condamne ! tous les Peu- .
ples jouiffent d'une profonde paix ; &
" nous , fi des furieux courent aux armes ,
» nous fommes leur premiére proie ', cette
» enceinte eft leur premier camp . Pour-
» quoi le fort ne nous a - t- il pas fait habiter
» des cabanes errantes fous le char brûlant
» du foleil , fous les aftres glacés de l'Our-
» fe, plutôt que de nous donner à garder
les Barriéres de l'Italie ? Que les Sén ons
"y pénétrent , que les Cimbres s'y répan
» dent , que les Carthaginois fondent du
» haut des Alpes , que les courfes & les
fureurs des Teutons défolent ces bords ,
» c'eſt par nous qu'ils commencent ; &
toutes les fois que la fortune , infulte
» Rome dans fes murs , c'est ici le chemin
de la guèrre.
"
32
Tels font les gémiffemens étouffés de
ce peuple. La crainte même n'ofe parer
AVRIL 1761. 89
tre & la douleur n'a point de voix, Le filence
de ces murs eft égal au filence des
Forêts, quand les oifeaux friffonnent tranfis
par les glaçons , & à celui de la pleine
mer quand le calme enchaîne les ondes .
La lumière du jour avoit diffipé les froides
ombres de la nuit , & Céfar balançoit
encore ; mais bientôt la Diſcorde , armée
de nouveaux feux, vient irriter fes reffentimens
, & le délivrer du frein de la honte .
Il femble que la fortune elle - même travaille
à juftifier fes projets & à fonder le
droit de fes armes.
Rome incertaine entre l'obéiffance &
la révolte, a vu le Sénat enhardi par l'impunité
du meurtre desGracques, chaffer les
Tribuns , au mépris des loix. Les Tribuns
fe réfugient fous les drapeaux de Céfar ,
& Curion les accompagne , Curion dont
l'éloquence vénale & hardie fut autrefois
l'organe du Peuple & de la liberté , Carion
qui ofa foulever ce Peuple contre l'autorité
menaçante des grands. Il trouve Cé-
Jar roulant dans fa penfée les foins divers
dont il eft occupé : il l'aborde & lui parle
en ces mots.
Си-
» Tant qu'on a permis à ma voix de
» s'élever en ta faveur , Céfar , nous avons
prolongé en dépit du Sénat le comman-
» dement qu'il t'envie. Alors j'avois le
1-
go MERCURE DE FRANCE.
droit de paroître dans la Tribune &
» d'entraîner vers toi les efprits d'une
» multitude flotante . Mais depuis que
la
» force a fait taire les loix , on nous chaf-
» fe du fein de nos Dieux , & pour nous
» l'exil n'a rien de pénible. C'eſt à toi ,
» c'eft à la victoire de rendre à Rome fes
» Citoyens. Hâre- toi , Céfar ; tout chan-
»
cele. Les partis oppofés au tien n'ont
» ni fermeté ni vigueur. Quand tour est
» prêt , pourquoi différer les délais ne
» peuvent que nuire. Les dangers qui te
»menacent ne font- ils pas les mêmes que
» tu as bravés tant de fois & combien
plus grand en eft le prix ? La Gaule , un
» coin de la tèrre, t'a couté dix ans d'une
» guèrre pénible ; ofe livrer quelques
» combats dont le fuccès eft facile & fûr ,
» Rome eft à toi & le monde avec elle.
» Ne crois pas que ton retour foit décoré
» des honneurs du triomphe : le Capitole
» n'attend pas tes lauriers. La noire envie,
» qui ronge fes coeurs , te refufe tout ; à
peine te pardonnera- t elle d'avoir dompté
les Nations ; le gendre a réſolu
d'éloigner le beau- Père du Trône . Tu ne
peux partager le monde ; mais tu peux
le pofféder feul.
و د
"
Tel qu'on voit un courfier impatient de
quitter la barrière , où tête baiffée il agi
AVRIL 1761 . or
te fon frein , devenir plus fougueux encore
dès qu'il entend le fignal ; tel , à la voix
de Curion , Cefar qui déjà refpiroit la guèrre
, s'enflamme d'une nouvelle ardeur. Il
commande , & fes Soldats armés accourent
en foule aux Drapeaux;il appaiſe d'un
regard leurs mouvemens tumultueax , &
de la main leur impofant filence : » Com-
"pagnons de mes travaux ( leur dit- il )
» Vous qui depuis dix ans n'avez ceffé de
vaincre avec moi , expofés à des périls
» fans nombre, voilà donc le prix de notre
» fang, de nos bleffures , de la mort de nos
» amis & des hyvers rigoureux que nous
» avons paffés fous les Alpes ? fi Annibal
» les traverfoit , cauferoit- il plus de trou-
» bles dans Rome ? on court aux armes
» on groffit les cohortes de nouveaux Sol-
» dats , les Forêts tombent des monta-
» gnes & le courbeut en vaiſſeaux ; l'or-
» dre eft donné de poursuivre César fur
s la tèrre & fur les mers. Que feroit- ce
» donc , fi vaincu moi même j'avois laiffé
le champ de bataille couvert de mes
» Drapeaux ? li je fuyois devant les Gau-
» lois s'ils me chaffoient le glaive à la
» main ? Lors même que la fortuneme ſeconde
, que les Dieux m'appellent au
» comble de la gloire , on ofe me défier !
35
qu'il vienne , ce Chef amolli par les dé92
MERCURE DE FRANCE.
lices de la paix , qu'il vienne avec les
» Soldats faits à la hâte , avec ces graves
patriciens , ce Marcellus qui harangue
fans ceffe , & ces Catons eux- mêmes ,
» noms impofans & vains ; qu'il vienne ,
» &voyons de quel droit des clients à
gage
» le raffafient depuis tant d'années d'une
autorité fans bornes , de quel droit il
a triomphé avant l'âge prefcrit par les
» loix , de quel droit il prétend ne dépo-.
» fer jamais les dignités une fois ufurpées.
» Vous dirai- je à quel excès il a porté l'a- .
» bus du pouvoir ? & qui de vous ignore.
» qu'il a tari pour nous, d'un bout du mon-
» de à l'autre , toutes les fources de l'abondance,
& appellé la famine à Rome
» pour fervir fon ambition ? n'avons- nous,
pas vû fes cohortes répandre l'éffroi
» dans le barreau ? une enceinte de glai-
» ves menaçans , appareil inconnu juſ
"
qu'alors , inveftir le Tribunal des loix
» & faire pâlir leurs Miniftres ? les Sol-
» dats s'ouvrir un paffage à travers l'affem .
blée des Juges? & les Satellites de Pompée
environner Milon avant qu'il fût ju-
» gé ? à préfent pour ne pas languir dans
>> une obfcure vieilleffe, il nous fufcite une
guèrre coupable , accoutumé qu'il eſt à
≫ porter les armes contre fon pays. Sylla
fon Maître l'inftruifit au crime ; il ira 39
AVRIL. 1761
>>
"
plus loin que Sylla . Dès que lesTigres ,
>> fur les pas de leurs mères , ont bu , dans
» les Forêts d'Hircanie le fang des trou-
» peaux égorgés, ils ne dépouillent jamais
» leur fureur . Toi Pompée , accoutumé au
» fang dont dégouttoit le glaive deSylla,
la même foif te tourmente encore ; &
depuis que tes lévres ont goûté ce breu-
» vage affreux , ton coeur en eft infatia-
» ble. Cependant quel fera le terme de ta
» puiflance & de tes forfaits? que du moins
» l'exemple deSylla t'apprenne à te laffer
» d'être un tyran . Après avoir defait les
» brigands de Cilicie , après avoir réduît
» Mithridate à joindre le fer au poifon ,
pour fe délivrer du fardeau d'une guèrre
qui l'accabloit , veux-tu couronner tes
» exploits par la ruine de Céfar ? & quel
>> eft fon crime? de n'avoir pas obéi quand
» tu lui ordonnois de dépofer les Aigles !
» mais fi tu me refufes le prix de mes tra-
» vaux , récompenfe du moins ces guer-
» riers blanchis fous les armes : ils ont
» longtemps combattu fans moi ; qu'ils
» triomphent fans moi , j'y confens , &
» qu'un autre paroiffe à leur tête. Où trat
» neront- ils , après la guèrre, les reftes d'u-
" ne vie languiffante ? où fera la retraite.
» des émerites ? l'apanage des vétérans ?
l'afylendes vieillards ô Pompée ', lear
94 MERCURE DE FRANCE.
و ر
préféres-tu des colonies de Pirates?
C'en eft trop , mes amis ; levez ces
» étendarts dès longtems victorieux,marchons
& fervons-nous des forces que
» nous ne devons qu'à nous- mêmes. A
celui qui fe préfente les armes à la
» main , refuſer ce qui lui eft dû , c'eſt
accorder tout ce qui lui eft poffible. Et
ne craignez pas que les Dieux nous
» manquent : ce n'eft point au pillage que
je vous méne , ni à l'Empire que je
» cours ; nous allons chaffer de Rome
les Maîtres fuperbes qu'elle eft prête à
» fervir.
Dès qu'il eut ceffé de parler,un long mur
mure, un frémiffement fourd répandu dans
la foule , exprima les mouvemens divers ,
dont les efprits étoient combattus.La piété
, l'amour du pays ne laiffoient pas que
d'attendrir ces âmes endurcies au carna
ge , & aveuglées par les fuccès ; mais leur
ardeur pour les combats , leur refpect pour
Céfar les entraîne.
Alors le Centurion Lélius , décoré de
tous les honneurs d'un brave émérite ,
Lé
lius couronné du chêne qui atteſte qu'on
a fauvé un citoyen dans les combats ,
fe
fait entendre , & dit à Céfar: » Arbitre
fuprême des deftins de Rome , s'il eſt
» permis à la verité de te parler par ma
"
AVRIL. 1761. 915
voix,nous nous plaignons que ta patien-
» ce ait fi long-tems enchaîné nos mains.
» As-tu ceffé de compter fur nous? quoi tandis
que le fang qui coule dans nos veines
» échauffe encore notre courage ,
& que
» nos bras robuftes font en état de lancer
» le javelot , tu ſouffriras l'aviliffement &
» la tyrannie du Sénat! eft- ce donc un malheur
fi grand que de vaincre fa patrie en
» combattant pour elle ? méne- moi chez
" les Scythes barbares ,fur les bords in-
» habités des Sirtes , dans les fables brû-
» lans de la Lybie ; je te fuivrai partout.
» Cette main, pour laiffer après toi l'Uni-
» vers fubjugué , n'a- t - elle pas fait blan-
» chir fous la rame les vagues irritées de
» l'Océan ? n'a- t- elle pas dompté le Rhin
fougueux , & fendu les tourbillons de
» fes eaux écumantes ? dès que tu com-
» mandes , rien ne m'arrête ; je dois pou-
» voir tout ce que tu veux, Celui que tes
" trompettes m'annoncent pour ennemi ,
n'eft plus un citoyen pour moi. Je le ju-
" re par ces drapeaux qu'ont fignalé dix
» ans de victoires ; je le jure par tous les
triomphes que tu, as remportés fur les
" Nations : tu m'ordonnes de plonger
mon épée dans le fein de mon frère ,
» dans la gorge de mon père , dans les
ונ
"
»
>> flancs de mon épouſe , au terme de l'en96
MERCURE DE FRANCE.
»fantement ; je frémirai , mais j'obéirai.
» Faut il dépouiller les autels , embrafer
» les temples ? j'y porterai la flâme. Veux-
» tu camper fur les bords du Tibre ? j'irai
» moi- même y tracer ton camp. Nomme
» les murs que tu veux rafer ; cette Ville
» fût- elle Rome , mes bras vont pouffer
» le bélier qui en difperfera les débris .
"
A ce difcours , toutes les cohortes applaudirent
, & leurs mains élevées s'offrirent
à Céfar, quoi qu'il falût exécuter. Le
bruit de l'acclamation fut égal au bruit
des forêts de la Thrace , lorfque l'impétueux
Borée le précipite & mugit contre
les rochers du mont Offa , & que les chênes
courbés jufqu'à leurs racines , relévent
leurs branches fracaffées , avec un long gemiſſement.
Dès que Céfar voit fes Soldats embraf
fer avec joie le parti de la guèrre où les
deftins fembloient l'appeller ; pour ne pas
laiffer ralentir fa fortune, il fe hâte de raffembler
les cohortes répandues dans les
campagnes de la Gaule , & d'inveftir Rome
de toutes parts.
Alors , s'avancent vers l'Italie celles de
fes Troupes qui campoient au bord du
Léman ; celles qui du haut des Voges contenoient
les Peuples de Langres ; celle
* Le Lac de Genève.
q+
AVRIL 1761, 97
qui occupoient la côte de Ligurie , où le
Port -hercule refferre la mer dans une enceinte
de rochers.
* Le Var , devenu par nos conquêtes
la limite de l'Italie , l'Ifére qui après de
longs détours fe perd dans un fleuve plus
renommé , le Rhône qui porte à la mer la
Saone enveloppée dans fes flots rapides ,
l'Aude tranquille , la Cinga vagabonde
l'Adour qui voit les deux rives s'étendre
& fe courber pour recevoir l'Océan , tous
ces fleuves s'applaudiffent de n'être plus
chargés des barques Romaines.
La même joie le répandit fur ce rivage ;
que la terre & la mer femblent fe difputer
quand le vafte Océan l'inonde & l'abandonne
tour-à - tour. Eft- ce l'Océan lui- même
qui de l'extrémité de l'Axe roule fes
vagues & les raméne ? eft- ce le retour périodique
de l'aftre de la nuit qui les foule
fur fon paffage ? eft - ce le foleil qui les attire
pour alimenter fes flâmes ? eft - ce lui
qui pompe la mer , & qui l'éleve jufqu'aux
cieux ? fondez ce myftere , vous qu'agite
le foin d'obferver le travail du monde.
Pour moi , à qui les Dieux t'ont cachée ,
Dans ce morceau j'ai tâché de rétablir l'ordre
géographique qui eft renversé dans l'original
, & je me fuis fervi des noms connus pour
épargner aux Lecteurs une recherche fatigante.
II. Vol.
E
98 MERCURE DE FRANCE.
Caufe puiffante de ces grands mouvemens
je veux bien t'ignorer toujours .
Les Campagnes de Nîmes, celles du Médoc,
celles du Rouergue & de la Xaintonge,
font enfin délivrées du long féjour des
vainqueurs.Les Peuples, qui fur l'aride fom
met des Cévénes,habitent des rochers fufpendus
& menaçants , ceux de l'Auvergne,
qui, comme nous fe difent defcendans des
Troyens, ceux de Bourges & de Soiffons
agiles au combat de la lance , ceux de
Toul & de Rheims , connus par leur adreffe
à darder le javelot ; les Bourguignons ,.
célébres dans l'art de rendre les courfiers:
dociles ; & le Belge excellent Pilote , &
ceux du Hainaut , Peuple rebelle , & ceux
de Tréves , & ceux de Mayence , vêtus à
la manière des Scythes, & les Bataves fanguinaires
, dont la valeur s'eft animée au
fon perçant de l'airain tortueux ; tous le
félicitent de voir la guèrre paffer des Gaules
en Italie.
Vous refpirez en liberté , Peuples qui
verfez le fang humain fur les Autels de
Teutates , de Taranis & d'Héfus , Divinités
plus cruelles que la Diane de Tauride.
Vous recommencez vos chants , Bardes ,
qui confacrez par des louanges immortelles
, la mémoire des hommes vaillans qui
périffent dans les combats . Et vous , Drui
AVRIL. 1761.
୨୭
7.
des , vous reprenez vos rites barbares &
vos fanglants facrifices , que la guèrre
avoit abolis . Vous feuls fans doute avez
connu les Dieux , ou vous ſeuls les avez
méconnus. Vous célébrez vos mystères
dans des forêts ténébreufes ; vous prétendez
que les ombres ne vont point
peupler les demeures tranquilles de l'Étébe
, les fombres royaumes de Pluton ;
mais que nos efprits dans un monde nouveau
vont animer de nouveaux corps
La mort , à vous en croire , n'est que le
milieu d'une longue vie . Mais cette opinion
, fût - elle une erreur , heureux les
Peuples qu'elle confole ! Ils ne font point
tourmentés par la crainte du trépas , la
plus cruelle de toutes les craintes . De là
cette ardeur qui brave le fer , ce courage
qui embraffe la mort , cette honte atta
chée aux foins d'une vie que l'on ne perd
que pour un inſtant.
Ainfi la Gaule a vû les aigles Romaines
fe retirer vers l'Italie : les légions mêmes
deftinées à fermer aux Germains la barrière
de l'Empire , abandonnent les bords
du Rhin , & laiffent le monde en proie
aux Nations .
Les forces immenfes de Céfar taffemblées
autour de lui , l'ayant mis en état
de tout entreprendre , il fe répand dan
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
I'Italie , & s'empare des Villes voifines de
Rome . Au jufte éffroi que fon approche
inſpire , la renommée ajoute fes rumeurs.
Elle annonce au peuple leur ruine infaillible
, & devançant la guèrre qui s'approche
à grands pas , fes voix innombrables
font occupées à femer l'épouvante . On dit
que des corps détachés ravagent Les fertiles
campagnes de l'Ombrie ; qu'une aîle
de l'Armée s'étend jufqu'aux bords où le
Nar coule dans le Tibre ; que Céfar luimême
à la tête de fes épais bataillons ,
s'avance fur plufieurs colonnes , environné
de toutes les aigles . On croit le voir , non
tel qu'autrefois,mais grand,terrible & plus
féroce que les barbares qu'il a domptés .
On croit le voir traînant après lui tous
ces Peuples répandus entre les Alpes &
le Rhin , qui arrachés du fein de leur patrie
, viennent aux yeux des Romains immobiles,
faccager Rome & venger Céfar.
Ainfi chacun par fa frayeur groffit le
bruit de l'allarme publique ; & fans cher
cher de preuve à leurs maux , ils craignent
tous ceux qu'ils imaginent.
Ce n'eft pas feulement le vulgaire , qui
fe fent frappé d'une aveugle terreur , le
Sénat , les Pères de la Patrie cherchent
leur falut dans la fuite , & par un decret
ils chargent les Confuls de veiller au foin
AVRIL 1761 . 101
de la guèrre. Alors ne fçachant de quel
côté la retraite eft la plus fûre , ou le danger
le plus preffant , ils vont où la frayeur
les emporte ; ils fe jettent au milieu d'une
multitude éperdue , & rompent ces longues
colonnes de fugitifs, dont le tumulte
retarde les pas. Il femble que la flamme
ait gagné leurs toits, ou que leurs maiſons
chancelantes menacent de s'écrouler fur
eux. C'eft ainfi qu'une foule égarée traverfe
Rome à pas précipités, comme fi l'unique
efpoir qui refte à ces malheureux
étoit de quitter leur patrie.
Tels,quand l'impétueux Aufter repouffe
la mer écumante loin des écueils de la
Lybie , & qu'on entend les mâts gémiffans
fe brifer fous l'éffort des voiles , le
Pilote & le Nocher s'élancent dans les
flors du haut de la poupe qu'ils abandonnent
, & fans attendre que le vaiffeau
foit entr'ouvert , chacun fe fait à lui- même
un naufrage. Tels les Romains abandonnant
leurs murs fuyoient au-devant
de la guèrre .
Aucun d'eux n'eft retenu ni par les
gémiffemens d'un père accablé de vieilleffe
, ni par les larmes d'une époufe défolée
, ni par fes Lares qu'il embraffe , &
qu'il appelle au fecours de fes jours menacés
; aucun ne s'arrête fur le feuil de
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
fa demeure ; aucun n'ofe attacher ſes regards
fur cette ville fi chérie , qu'il voit.
peut-être pour la dernière fois. L'irrévocable
torrent de la populace a pris fon
cours.
O qu'aifément les Dieux nous élévent
au comble du bonheur ! que malaifément
ils nous y foutiennent ! Cette ville habitée
par un Peuple innombrable , où fe
rendoient en foule les Nations vaincues.
& qui fembloit pouvoir contenir le genre
humain s'il étoit affemblé , des mains
lâches & tremblantes la laiffent en proie
à Céfar , l'abandonnent à fon approche !
Que fur des bords étrangers le Soldat
Romain foit invefti par un Ennemi qui le
preffe , un fimple foffe le met à couvert
des furprifes de la nuit ; un léger rempart
de gazon, fait à la bâte , lui affure fous la
toile un fommeil paisible ; & toi Rome ,
au premier bruit de la guèrre , te voilà
déferte : on n'ofe confier une nuit à tes
murs . Pardonnons - leur ces frayeurs mortelles
: Pompée fuyoit, qui n'eût pas tremblé
? Pour ne laiffer même aux efprits
confternés aucun éſpoir dans l'avenir ,
le
fort manifefta fa colére par les plus terribles
préfages . Les Dieux firent éclater
au Ciel , fur la terre & fur les mers mille
prodiges éffrayans.
AVRIL 1761 . 103
Cet aftre qui change la face des empires
, la Cométe déploya fa formidable chevelure
. Au milieu d'une férénité trompeuſe
, on vit les éclairs fe fuccéder rapidement
& fous mille formes diverſes ,
tantôt femblables à un javelot , tantôt à la
lumiére éparfe d'une lampe. La foudre
fans nuage & fans bruit , partit des régions
du Nord , & tomba fur le Capitole ; la
Lune , dont le difque arrondi réfléchiffoit
alors la pleine image du Soleil , pâlit toutà-
coup , frappée de l'ombre de la tèrre.
Le Soleil lui - même au plus haut de fa
courfe, s'enveloppant d'une noire vapeur,
plongea le monde dans les ténébres .
L'Ethna vomit des feux , mais fans les
lancer dans les airs : il inclina fa cime
béante , & répandit fon bitume enflammé
du côté de l'Italie. Caribde roula une mer
de fang. Les chiens de Sylla poufférent
des hurlemens lamentables. Cependant
le feu de Vefta s'échappe des Aurels &
fe partage en s'élevant , comme la flamme
du bucher des implacables enfans
d'Edipe. La Terre s'ébranle fur fes pôles
, & du fommet chancelant des Alpes
s'écroulent des monceaux de neige qu'avoient
entaffés les hyvers . Les Statues des
Héros verfent des larmes , celles des Lazes
expriment par leur fueur l'état péni-
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
ble où Rome eft réduite. Les femmes engendrent
des monftres , & la mére eſt
épouvantée de l'enfant qu'elle a mis au
jour. Les Miniftres facrés de Bellone &
de Cybelle , errans & furieux , les membres
déchirés , les cheveux épars, glacent
les Peuples par leurs cris lugubres. Les
urnes funéraires gémiffent ; un bruit horrible
d'armes & de voix fe fait entendre
dans les forêts ; les Peuples voisins de
Rome abandonnent les campagnes : l'effroyable
Erinnis couroit autour des murs
fecouant fa torche allumée , & fa chévelure
de ferpens. Au milieu des ténébres
& du filence de la nuit , on entendit le
fon des trompettes & un bruit égal aux
clameurs des combattans dans la fureur
de la mêlée ; l'ombre de Sylla fortit de
la tèrre & rendit d'effrayans Oracles ;
les Laboureurs épouvantés virent , au
bord de l'Anio, Marius brifer fa tombe &
lever fa tête du fein des morts.
On crut devoir , felon l'antique ufage ,
avoir recours aux devins d'Etrurie . Arons ,
le plus âgé d'entre eux , retiré dans les
murs folitaires de Lune , lifoit l'avenir
dans les directions de la foudre , dans le
vol des oifeaux , dans les entrailles des
victimes . D'abord il demande que l'on
jette dans les flâmes l'un de ces fruits mon
AVRIL. 1761. 105
ftrueux,que la nature égarée a formés dans
le fein de ce quadrupede , qu'elle condamne
à la ftérilité. Il ordonne aux Citoyens
tremblants d'environner les murs de Rome
& de les purifier par des luftrations ,
tandis que les Sacrificateurs en parcourent
les dehors , accompagnés de l'ordre inférieur
des Miniftres des Autels .Après eux
marche, à la tête desVeftales , le front ceint
des Bandelettes facrées , la Prêtreffe qui
feule a droit de voir le Palladium. Sur
leurs pas s'avancent les dépofitaires des
oracles & des livres de Sybilles , qui tous
les ans vont laver la Statue de Cibelle
dans les foibles eaux de l'Almon.Enfuite
venoient les Augures ,gardiens des oiſeaux
facrés & les chefs qui préfident dans les
Fêtes aux facrifices des feftins ; & les Prêtres
d'Apollon , & ceux de Mars qui portoient
en danfant les boucliers myftérieux ;
& le Grand- Prêtre de Jupiter , qu'on diſtinguoit
au voile attaché ſur fa tête majeftueufe.
Tandis qu'ils fuivent à pas lents les vaftes
détours de l'enceinte de Rome , Arons
ramaffe les feux de la foudre , & la tèrre
les reçoit dans fon fein avec un trifte &
profond murmure. Il confacre le lieu où
il les a cachés ; il fait améner au pied des
Autels un Taureau fuperbe, & commence
Ev
1:06 MERCURE DE FRANCE.
les libations. La victime impatiente fe dé
bat longtems pour le dérober au facrifice
; mais les Prêtres fe jettant fur fes
cornes menaçantes , lui font plier le genou
& préfentent fa gorge au couteau.Cependant,
au lieu d'un fang vermeil,un noir
poifon coule de fa plaie : Arons lui- même
en pâlit d'horreur . Il obferve la colère des
Dieux dans les entrailles de la victime; & la
couleur l'en épouvante. Il les voit couvertes
de taches livides & fouillées d'un fang
corrompu. Le foie nage dans cette liqueur
impure ; le poumon eft flétri , le coeur
abattu , l'enveloppe des inteftins déchirée
& fanglante ; & , ce qu'on ne vit jamais
impunément dans les flancs des animaux,
du côté funefte les fibres enflées palpitent
fur les veines ; du côté propice elles font
lâches & fans vigueur.
Dès qu'Arons a reconnu à ces marques
les préfages de nos calamités , il s'écrie :
» O Dieux ! dois- je révéler au monde tout
>> ce quervous me laiſſez voir ? Non , Jupiter,
ce n'eft pas a toi que je viens de
facrifier ; j'ai trouvé l'Enfer dans les
flanes de ce taureau. Nous craignons
d'horribles malheurs , mais nos malheurs
pafferont nos craintes. Fafle le ciel que
» ces lignes nous foient favorables , que
l'art de lire au fein des victimes foit
AVRIL. 1761 . 107
و ر
ز و د
trompeur, & que Tagès qui l'inventa nous
en ait impofé lui- même.
C'est ainsi que le vieillard étrufque envelopa
fes prédictons d'un nuage mystérieux.
Mais Figulus qu'une longue étude avoit ,
admis aux fecrets des Dieux , à qui les fages
de Memphis l'auroient cédé , dans la
connoiffance des étoiles & dans celle des
nombres qui réglent les mouvemens céleftes,
Figulus éleva fa voix : » Ou le monde
( dit-il) fe meut au hazard & les afres
vagabonds errent au ciel fans régle &
fans guide ; ou file deftin préfide à leurs
cours, l'Univers eft menacé d'un fléau
As terrible.La terre va -t- elle ouvrir fes abîmes
les cités feront - elles englouties ?
» verrons- nous les campagnes fteriles ? les
airs infectés ? les eaux empoisonnées?
» quelle playe, grands Dieux , quelle dé-
» folation nous prépare votre colére ? les
» jours malheureux répandus dans tous
» les âges fe font raffemblés en un feul.
» Si l'étoile de Saturne dominoit au Ciel,
» l'urne célefte inonderoit la tèrre d'un
déluge femblable à celui de Deucalion .
» Si le foleil frappoit leLion de la lumière ,
c'est d'un incendie univerfel que la tèrre
feroit menacée; l'air lui- même s'enflame-
» roit fousile char du Dieu du jour . Ni l'un
»» ni l'autre n'eſt à craindre. Mais toi, qui
Evj
08 MERCURE DE FRANCE.
» embrafes le Scorpion , terrible Mars,que
» nous réſerves- tu ? l'étoile de Jupiter eft
» à fon couchant , celle de Vénus luit à
» peine , le rapide fils de Maya languit
» & panche vers fon déclin . Mars , c'eſt
»toi feul qui occupes le Ciel . La rage des
» combats va s'allumer: le glaive confond
» tous les droits; des crimes qui devroient
» être inconnus à la tèrré , obtiennent le
» nom de vertus. Cette fureur fera de lon-
» gue durée. Hélas ! & pourquoi demander
>> aux Dieux qu'elle ceffe :la paix nous amé
» ne un tyran. Prolonge tes malheurs ,
» Rome ! traîne- toi d'âge en âge a travers
» des ruines: c'eft le feul moyen d'échaper
» au joug. Il n'y a plus de liberté
qu'au fein de la guèrre civile.
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Résumé : LA PHARSALE. LIVRE I.
'La Pharsale' relate la guerre civile romaine entre Jules César et Pompée, déclenchée par des conflits internes plutôt que par des menaces extérieures. Les causes profondes incluent la jalousie et la grandeur excessive de Rome. La mort de Crassus, qui tentait de maintenir la paix, a exacerbé les tensions. La disparition de Julie, fille de César et belle-fille de Pompée, a libéré les deux leaders de leurs obligations mutuelles. Pompée, respecté pour ses victoires passées, refuse de partager le pouvoir avec César, décrit comme ambitieux et déterminé. César est comparé à un chêne majestueux et à la foudre, symbolisant son caractère implacable et avide de pouvoir. La décadence de Rome, marquée par la corruption et la perte des valeurs traditionnelles, a conduit à des conflits internes. César traverse le Rubicon avec sa cavalerie, marquant un point de non-retour. Il prend Ariminum en Italie et le Sénat chasse les tribuns, qui rejoignent César. Curion incite César à agir rapidement. César prononce un discours où il se défend contre les accusations de Pompée, critique son ambition et appelle ses soldats à se rebeller contre le Sénat. La foule est partagée, mais le centurion Lélius exprime son soutien à César. César rassemble ses forces en Gaule et avance vers l'Italie, semant la peur parmi les Romains. Diverses régions gauloises célèbrent la fin de l'occupation romaine et reprennent leurs traditions religieuses. À Rome, la panique s'installe face à l'approche de César. Le Sénat et les Pères de la Patrie fuient sans preuve concrète de danger. Des signes divins et des prodiges annoncent des malheurs. Les devins étrusques, comme Arons, sont consultés pour interpréter ces signes. Une cérémonie religieuse révèle des présages funestes. Figulus prédit des combats et des crimes, affirmant que la guerre civile prolongera la liberté de Rome, évitant ainsi un tyran.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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144
p. 51
VERS à S. A. S. Mgr le Prince de CONDÉ.
Début :
CONDÉ, reviens couvert de gloire, [...]
Mots clefs :
Gloire, Victoire, Guerre, Vengeur
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : VERS à S. A. S. Mgr le Prince de CONDÉ.
VERS à S. A. S. Mgr le Prince de
CONDE.
CONDE , reviens couvert de gloire ,
>
Goûter , à l'ombre des lauriers
Que t'a moiffonnés la Victoire ,
Le fruits de tes travaux guerriers ;
Et dépofant au pied du Trône
Le foudre vengeur de Bellonne ,
Reviens jouir d'un doux repos .
Ainfi Mars quittoit fon Tonnèrre ,
Et loin des horreurs de la guèrre ,
S'alloit délaffer à Paphos.
CONDE.
CONDE , reviens couvert de gloire ,
>
Goûter , à l'ombre des lauriers
Que t'a moiffonnés la Victoire ,
Le fruits de tes travaux guerriers ;
Et dépofant au pied du Trône
Le foudre vengeur de Bellonne ,
Reviens jouir d'un doux repos .
Ainfi Mars quittoit fon Tonnèrre ,
Et loin des horreurs de la guèrre ,
S'alloit délaffer à Paphos.
Fermer
145
s. p.
ODE SUR LA PAIX.
Début :
UN léger Tourbillon, prémices des orages, A peine de Cérès fait courber les épis, [...]
Mots clefs :
Paix, Europe, Humanité, Mars, Guerre, Mercure, Glaive, Mort, Louis
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ODE SUR LA PAIX.
ODE SUR LA PAIX .
UN léger Tourbillon , prémices des orages ,
A peine de Cérès fait courber les épis ,
Qu'il vole fur les mers éveiller les naufrages
Et les flots affoupis.
C'eft ainfi que voilant fa funefte origine ,
La Guèrre , qui dans l'ombre alluma fes fambeaux
,
II. Vol. A iij
6 MERCURE DE FRANCE .
Vint changer tout-à- coup nos Palais en ruine ,
Et la Tèrre en tombeaux.
J'aivuMars, jeཏུ མl'ai vû, des fommets du Rodope ,
Précipiter fon char & les courfiers fougueux ;
Je t'ai vue , ô Bellone ! épouvanter l'Europe
Detes cris belliqueux .
Ah ! périffe le jour où la Sprée infultante ,
Pareille à ces torrens échappés de l'Etna ,
Vint choquer fa rivale , éperdue & tremblante ,
Aux rochers de Pyrna . *
*
Depuis ce jour fanglant , ô que de jours funeftes
Ont épuifé fur nous leurs tragiques horreurs ,
Les crimes , les revers , les vengeances céleſtes ,
Et nos propres fureurs.
Organe de la Mort , la trompette éffrayante
Appelloit aux combats & la Tèrre & les Mers ;
Et l'Amérique a vû l'Europe foudroyante
Tonner dans les déferts.
Alors furent changés en glaives homicides
Le foc de Triptolème & la faulx de Cérès :
Aux yeux du Laboureur le char des Euménides
Sillonna les guérêts.
Sept fois l'Eté brûlant , fept ois l'humide
tomne ,
* Invafion en Saxe.
JANVIER. 1763. 7
Sept fois le fombre Hyver entouré de glaçons ,
Vit l'affreufe Atropos faire aux champs de Bellone
D'éffroyablesmoillons.
Eh ! pourquoi de la Mort précipiter les aîles ?
La tombe eſt-elle encor trop loin de nos berceaux ?
Malheureux ! eft- ce à nous que les Parques cruelles
Ont remis leurs ciſeaux ?
Mortel , que veut ce glaive en tes mains fanguinaires
?
Menace-t-il le fein des Tigres dévorans ?
Quoi ! l'Homme égorge l'Homme , affaffins mercenaires
Vendus aux Conquérans !
O fainte Humanité ! quel fpectacle fauvage
Offre à tes yeux en pleurs ce Globe malheureux ,
Tous ces fleuves de fang , ces plaines de carnage,
Et ces piéges de feux !
Sans doute Néméfis , en fes profondes nues ,
Accumulant fur nous les orages du Sort ,
Lança de toutes parts ces fléches inconnues
Au carquois de la Mort.
Affez & trop long- temps ont roulé fur nos têtes
Tous ces globes de fer qui brifent les remparts ;
Trop long- temps ont regné les homicides fêtes ,
Les jeux fanglans de Mars.
A iv
8 MERCURE DE FRANCE .
Que ces Bouches de feux ouvertes au carnage ,
Que ces Monftres d'airain fe taifent pour jamais ;
Ou grondent fans fureur , expiant leur ravage ,
Aux fêtes de la Paix .
Telle après les éclats d'un horrible tonnèrre ,
Sur les reftes grondans d'un nuage enflammé ,
La bienfaiſante Iris vient apprendre à la Tèrre
Que l'Olympe eft calmé.
Rois , enfans des Dieux , imitez leur clémence !
Un thrône bienfaiſant eft rival des autels :
Etouffez des combats la fatale femence ,
Epargnez les Mortels.
Paſteurs des Nations que le Ciel vous confie ,
Quittez ce titre augufte , ou rendez-nous heureux ;
Mais l'orgueil des Héros fouvent nous facrifie
A fes coupables voeux.
Zh !qui peut envier une palme fragile ,
S'il faut , pour la cueillir , enfanglanter fes mains ?
LOUIS , ton coeur préfére à fon éclat ſtérile
Le bonheur des Humains.
Ton Miniftre fidéle , & que Minerve inſpire ,
Va réparer de Mars les finiftres revers ;
Le moment qui rendra la Paix à ton Empire,
La rend à l'Univers .
JANVIER. 1763 . 9
Quel Mécène nouveau , jaloux de ſa mémoire ,
Raffermira des Arts les autels chancelans ?
CHOISEUL , ce fera toi ; tout Amant de la Gloire
Eft Ami des Talens.
O PAIX , divine Paix fi long-temps implorée ,
Prends du haut de l'Olympe un favorable éffor !
Et fur le front fanglant de l'Europe éplorée ,
Fixe tes aîles d'or !
Tes mains de l'Océan nous ouvrent les barrières ;
Ces Pins navigateurs , amis des Matelots ,
Vont deſcendre à ta voix de leurs forêts altières ,
Pour traverser les flots.
Par les noeuds du Commerce embraſſe les deux
Mondes ;
Et des climats de l'Inde aux rives du Boetis ,
Guide nos pavillons fur les vagues profondes
De l'immenfe Thétis.
Tes regards ont calmé l'orageuſe Angleterre ;
Les Peuples du Soleil , enfans des vaſtes Eaux ,
Ne verront plus fortir & la foudre & la guèrre
Des flancs de ſes vaiffeaux.
Aux deux Mondes rivaux donne un juſte équilibre,
Rends les Peuples heureux & les Rois citoyens :
Exile tous les maux ; le bonheur d'être libce
Eft le premier des biens.
1
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
Eh ! peux-tu , fans pitié voir un or tyrannique
De l'Africain fervile acheter les malheurs?
L'Humanité qu'outrage un abus politique
Te préfente fes pleurs.
Des enfans du Niger affranchis le rivage ;
De la Nature entin ofe venger les droits :
Fais que l'Humanité , briſant leur esclavage ,
Signe aux Traités des Rois .
L'Univers te rappelle , aimable Fugitive ;
Enchaîne la Difcorde aux Autels dé Janus :
Brife les noirs Cyprès , & joins ta douce olive
Aux myrthes de Vénus .
De pampres & de fleurs tu couronnes la Tèrre ;
Les Bergers conduiront leurs paifibles troupeaux ,
Où Mars tendit fes camps , où grondoit fon tonnèrre
,
Où flottoient fes drapeaux.
O que
de fils rendus à leurs mères tremblantes !
Que d'époufes en pleurs reverront leurs époux ,
* M. de Montefquieu , ce Légiflateur de l'Humanité
, dit au fujet de la Traite des Négres :
» Ne viendrait il pas dans la tête des Princes
» d'Europe qui font entr'eux tant de conven-
> tions , d'en faire une générale en faveur de la
>> miféricorde & de la pitié ? Liv . 15. chap . 5. de
"Efprit des Loix.
JANVIER. 1763 . II
Et ne pâliront plus aux nouvelles fanglantes
De Bellone en courroux !
Ta fouris & de Mars domptant la fière audace
Tu vois fuir les combats devant tes yeux fereins
Ton afpect fait tomber la guèrre & la menace
Du front des Souverains.
Ainfi , quand les Zéphyrs , fur leur aile fleurie ,
Raménent l'Alcyon , doux efpoir des Nochers ,
Le flot grondant s'appaife , & roule fans furie
Du fommet des rochers.
UN léger Tourbillon , prémices des orages ,
A peine de Cérès fait courber les épis ,
Qu'il vole fur les mers éveiller les naufrages
Et les flots affoupis.
C'eft ainfi que voilant fa funefte origine ,
La Guèrre , qui dans l'ombre alluma fes fambeaux
,
II. Vol. A iij
6 MERCURE DE FRANCE .
Vint changer tout-à- coup nos Palais en ruine ,
Et la Tèrre en tombeaux.
J'aivuMars, jeཏུ མl'ai vû, des fommets du Rodope ,
Précipiter fon char & les courfiers fougueux ;
Je t'ai vue , ô Bellone ! épouvanter l'Europe
Detes cris belliqueux .
Ah ! périffe le jour où la Sprée infultante ,
Pareille à ces torrens échappés de l'Etna ,
Vint choquer fa rivale , éperdue & tremblante ,
Aux rochers de Pyrna . *
*
Depuis ce jour fanglant , ô que de jours funeftes
Ont épuifé fur nous leurs tragiques horreurs ,
Les crimes , les revers , les vengeances céleſtes ,
Et nos propres fureurs.
Organe de la Mort , la trompette éffrayante
Appelloit aux combats & la Tèrre & les Mers ;
Et l'Amérique a vû l'Europe foudroyante
Tonner dans les déferts.
Alors furent changés en glaives homicides
Le foc de Triptolème & la faulx de Cérès :
Aux yeux du Laboureur le char des Euménides
Sillonna les guérêts.
Sept fois l'Eté brûlant , fept ois l'humide
tomne ,
* Invafion en Saxe.
JANVIER. 1763. 7
Sept fois le fombre Hyver entouré de glaçons ,
Vit l'affreufe Atropos faire aux champs de Bellone
D'éffroyablesmoillons.
Eh ! pourquoi de la Mort précipiter les aîles ?
La tombe eſt-elle encor trop loin de nos berceaux ?
Malheureux ! eft- ce à nous que les Parques cruelles
Ont remis leurs ciſeaux ?
Mortel , que veut ce glaive en tes mains fanguinaires
?
Menace-t-il le fein des Tigres dévorans ?
Quoi ! l'Homme égorge l'Homme , affaffins mercenaires
Vendus aux Conquérans !
O fainte Humanité ! quel fpectacle fauvage
Offre à tes yeux en pleurs ce Globe malheureux ,
Tous ces fleuves de fang , ces plaines de carnage,
Et ces piéges de feux !
Sans doute Néméfis , en fes profondes nues ,
Accumulant fur nous les orages du Sort ,
Lança de toutes parts ces fléches inconnues
Au carquois de la Mort.
Affez & trop long- temps ont roulé fur nos têtes
Tous ces globes de fer qui brifent les remparts ;
Trop long- temps ont regné les homicides fêtes ,
Les jeux fanglans de Mars.
A iv
8 MERCURE DE FRANCE .
Que ces Bouches de feux ouvertes au carnage ,
Que ces Monftres d'airain fe taifent pour jamais ;
Ou grondent fans fureur , expiant leur ravage ,
Aux fêtes de la Paix .
Telle après les éclats d'un horrible tonnèrre ,
Sur les reftes grondans d'un nuage enflammé ,
La bienfaiſante Iris vient apprendre à la Tèrre
Que l'Olympe eft calmé.
Rois , enfans des Dieux , imitez leur clémence !
Un thrône bienfaiſant eft rival des autels :
Etouffez des combats la fatale femence ,
Epargnez les Mortels.
Paſteurs des Nations que le Ciel vous confie ,
Quittez ce titre augufte , ou rendez-nous heureux ;
Mais l'orgueil des Héros fouvent nous facrifie
A fes coupables voeux.
Zh !qui peut envier une palme fragile ,
S'il faut , pour la cueillir , enfanglanter fes mains ?
LOUIS , ton coeur préfére à fon éclat ſtérile
Le bonheur des Humains.
Ton Miniftre fidéle , & que Minerve inſpire ,
Va réparer de Mars les finiftres revers ;
Le moment qui rendra la Paix à ton Empire,
La rend à l'Univers .
JANVIER. 1763 . 9
Quel Mécène nouveau , jaloux de ſa mémoire ,
Raffermira des Arts les autels chancelans ?
CHOISEUL , ce fera toi ; tout Amant de la Gloire
Eft Ami des Talens.
O PAIX , divine Paix fi long-temps implorée ,
Prends du haut de l'Olympe un favorable éffor !
Et fur le front fanglant de l'Europe éplorée ,
Fixe tes aîles d'or !
Tes mains de l'Océan nous ouvrent les barrières ;
Ces Pins navigateurs , amis des Matelots ,
Vont deſcendre à ta voix de leurs forêts altières ,
Pour traverser les flots.
Par les noeuds du Commerce embraſſe les deux
Mondes ;
Et des climats de l'Inde aux rives du Boetis ,
Guide nos pavillons fur les vagues profondes
De l'immenfe Thétis.
Tes regards ont calmé l'orageuſe Angleterre ;
Les Peuples du Soleil , enfans des vaſtes Eaux ,
Ne verront plus fortir & la foudre & la guèrre
Des flancs de ſes vaiffeaux.
Aux deux Mondes rivaux donne un juſte équilibre,
Rends les Peuples heureux & les Rois citoyens :
Exile tous les maux ; le bonheur d'être libce
Eft le premier des biens.
1
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
Eh ! peux-tu , fans pitié voir un or tyrannique
De l'Africain fervile acheter les malheurs?
L'Humanité qu'outrage un abus politique
Te préfente fes pleurs.
Des enfans du Niger affranchis le rivage ;
De la Nature entin ofe venger les droits :
Fais que l'Humanité , briſant leur esclavage ,
Signe aux Traités des Rois .
L'Univers te rappelle , aimable Fugitive ;
Enchaîne la Difcorde aux Autels dé Janus :
Brife les noirs Cyprès , & joins ta douce olive
Aux myrthes de Vénus .
De pampres & de fleurs tu couronnes la Tèrre ;
Les Bergers conduiront leurs paifibles troupeaux ,
Où Mars tendit fes camps , où grondoit fon tonnèrre
,
Où flottoient fes drapeaux.
O que
de fils rendus à leurs mères tremblantes !
Que d'époufes en pleurs reverront leurs époux ,
* M. de Montefquieu , ce Légiflateur de l'Humanité
, dit au fujet de la Traite des Négres :
» Ne viendrait il pas dans la tête des Princes
» d'Europe qui font entr'eux tant de conven-
> tions , d'en faire une générale en faveur de la
>> miféricorde & de la pitié ? Liv . 15. chap . 5. de
"Efprit des Loix.
JANVIER. 1763 . II
Et ne pâliront plus aux nouvelles fanglantes
De Bellone en courroux !
Ta fouris & de Mars domptant la fière audace
Tu vois fuir les combats devant tes yeux fereins
Ton afpect fait tomber la guèrre & la menace
Du front des Souverains.
Ainfi , quand les Zéphyrs , fur leur aile fleurie ,
Raménent l'Alcyon , doux efpoir des Nochers ,
Le flot grondant s'appaife , & roule fans furie
Du fommet des rochers.
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Résumé : ODE SUR LA PAIX.
L'ode 'Sur la Paix' décrit les ravages de la guerre et appelle à la paix. Elle commence par comparer les prémices des orages et leurs dangers à la guerre, qui détruit tout sur son passage. L'auteur évoque Mars et Bellone, déesses de la guerre, semant la terreur en Europe. Il rappelle un jour funeste où la Sprée, en crue, a causé des ravages, symbolisant les conflits destructeurs. Depuis ce jour, de nombreux jours funestes ont épuisé leurs horreurs sur l'humanité, avec des crimes, des revers, des vengeances célestes et des fureurs humaines. La trompette de la mort appelait aux combats sur terre et sur mer, et l'Amérique a vu l'Europe foudroyante tonner dans les déserts. Les outils de paix, comme le soc de Triptolème et la faucille de Cérès, ont été transformés en armes meurtrières. Pendant sept étés, sept automnes et sept hivers, la guerre a ravagé les champs de bataille. L'auteur dénonce les hommes qui s'entretuent, devenus des mercenaires au service des conquérants. L'humanité est présentée comme un spectacle sauvage, avec des fleuves de sang et des plaines de carnage. Némésis, déesse de la vengeance, a accumulé les malheurs sur l'humanité. Les armes de guerre, comme les bouches à feu et les monstres d'airain, doivent se taire pour toujours ou expié leur ravage lors des fêtes de la paix. L'auteur appelle les rois à imiter la clémence des dieux et à étouffer la semence des combats. Il loue le roi Louis et son ministre Choiseul pour leurs efforts en faveur de la paix. La paix est comparée à Iris, qui annonce la fin de l'orage après un tonnerre. L'ode se termine par un appel à la paix, qui doit ouvrir les barrières de l'Océan et embrasser les deux mondes par les nœuds du commerce. La paix doit calmer les conflits, rendre les peuples heureux et les rois citoyens, et exiler tous les maux. L'auteur dénonce également l'esclavage et appelle à l'affranchissement des peuples opprimés. La paix doit enchaîner la discorde et couronner la terre de pampres et de fleurs, permettant aux bergers de conduire leurs troupeaux en paix.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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146
p. 13-16
TRADUCTION en Vers libres de la XIVe Ode du IIe Livre d'Horace : Otium divos rogat in patenti, &c.
Début :
LORSQU'AU milieu de sa carrière [...]
Mots clefs :
Dieux, Repos, Heureux, Guerre, Mort, Destin, Vulgaire
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : TRADUCTION en Vers libres de la XIVe Ode du IIe Livre d'Horace : Otium divos rogat in patenti, &c.
TRADUCTION en Vers libres de la
XIVe Ode du II Livre d'Horace :
Otium divos rogat in patenti , & c.
LORSQU'AU U'AU milieu de la carrière
L'Aftre des nuits dérobe la lumière,
Et que les vents fougueux tyrannifent les flots ;
Le timide Marchand furpris par la tempêre,
14 MERCURE DE FRANCE .
Redoutant les dangers ſuſpendus ſur ſa tête ,
Adreffe aux Immortels des voeux pour le repos.
Ces Favoris du Dieu redouté fur la terre ,
Ces Médes indomptés , brillans par leurs carquois ,
Laffés des longs travaux d'une pénible guerre
Recherchent un loifir qu'ils ont bravé cent fois.
Les rubis éclatans ; la pourpre éblouiſſante
Ces Palais , ces liceurs & ces nombreux troupeaux
Peavent- ils , cher Grofphus , procurer le repos ,
Repouffer des chagrins la foule renaiſſanté ,
Et calmer des efprits par l'ennui dévorés ?
Les foins volent toujours fous des lambris dorés.
Heureux cent fois celui que le Dieu des richeſſe s
Ne berce pas defes vaines promeffes !
Qui vit long-temps du bien de fes a ïeux
Sans crainte , fans remords , fans defirs odieux !
Sur un lit de gazon , couché dans la chaumière ,
Ce mortel peut goûter les douceurs du repos :
Le fommeil à fon gré vient fermer la paupière.
Et prodigue fur lui fes paifibles pavots.
Paifque l'on vit fi peu , pourquoi tout entreprendre
?
Crait- on fixer du temps le trop rapide cours ?
A quoi , mon cher Grofphus , l'homme oſe - t-il
prétendre ?
Prétend t- il reculer le terme de ſes jours ?
On a beau parcourir tous les climats du monde ,
On ne peut s'éviter ; on le trouve toujours.
M A I. 1763. 15
Ce fou , qui s'abandonne au caprice de l'onde ,
Croit- il , fur un vaiffeau plus léger que les vents
Se dérober aux traits des remords dévorans ?
Vaine erreur ! Le chagrin ardent à le poursuivre
S'élance fur la pourpe & fait voile avec lui.
Puifque rien ne nous en délivre ,
Tâchons du moins d'adoucir notre ennui .
Saififfons du préfent le rapide avantage ,
Et laiffons l'avenir entre les mains des Dieux.
Corrigeons du deftin le caprice odieux ,
Et faifons des plaifirs un agréable uſage.
On ne peut en tout être heureux< ;
Et le fort le plus doux a des revers affreux.
Achille eut en naiffant la valeur en partage ;
Achille des Troyens put renverfer les tours ;
Mais la mort a frappé du coup le plus terrible
Dans la fleur de fes ans , ce Héros invincible.
A l'amour de Titon l'Aurore fut fenfible ;
Titon fe vit aimé . Mais malgré fes amours
Une lente vieilleffe afçu miner les jours.
Le fort m'accordera peut -être
Ce qu'il vous aur arefufé.
Des plus riches Palais , les Dieux vous ont fait
maître ;
Plutus de tous fes dons pour vous s'eſt épuifé ;
Pour vous mille taureaux mugiffent dans la plaines
Vos habits font tiffus de pourpre Tyrienne;
Les Dieux des plus grands biens vous ont favorisé :
16 MERCURE DE FRANCE
Votre deftin ne me fait point envie:
Ces Dieux ne m'ont donné , (je les en remercie
Que ce ruftique toît & le foible talent
D'imiter de nos Grecs le lyrique genie.
Auffije fuis heureux ; rien ne trouble ma vie ;
Et je me ris des voeux du Vulgaire infolent.
Par M. B. D. S.
XIVe Ode du II Livre d'Horace :
Otium divos rogat in patenti , & c.
LORSQU'AU U'AU milieu de la carrière
L'Aftre des nuits dérobe la lumière,
Et que les vents fougueux tyrannifent les flots ;
Le timide Marchand furpris par la tempêre,
14 MERCURE DE FRANCE .
Redoutant les dangers ſuſpendus ſur ſa tête ,
Adreffe aux Immortels des voeux pour le repos.
Ces Favoris du Dieu redouté fur la terre ,
Ces Médes indomptés , brillans par leurs carquois ,
Laffés des longs travaux d'une pénible guerre
Recherchent un loifir qu'ils ont bravé cent fois.
Les rubis éclatans ; la pourpre éblouiſſante
Ces Palais , ces liceurs & ces nombreux troupeaux
Peavent- ils , cher Grofphus , procurer le repos ,
Repouffer des chagrins la foule renaiſſanté ,
Et calmer des efprits par l'ennui dévorés ?
Les foins volent toujours fous des lambris dorés.
Heureux cent fois celui que le Dieu des richeſſe s
Ne berce pas defes vaines promeffes !
Qui vit long-temps du bien de fes a ïeux
Sans crainte , fans remords , fans defirs odieux !
Sur un lit de gazon , couché dans la chaumière ,
Ce mortel peut goûter les douceurs du repos :
Le fommeil à fon gré vient fermer la paupière.
Et prodigue fur lui fes paifibles pavots.
Paifque l'on vit fi peu , pourquoi tout entreprendre
?
Crait- on fixer du temps le trop rapide cours ?
A quoi , mon cher Grofphus , l'homme oſe - t-il
prétendre ?
Prétend t- il reculer le terme de ſes jours ?
On a beau parcourir tous les climats du monde ,
On ne peut s'éviter ; on le trouve toujours.
M A I. 1763. 15
Ce fou , qui s'abandonne au caprice de l'onde ,
Croit- il , fur un vaiffeau plus léger que les vents
Se dérober aux traits des remords dévorans ?
Vaine erreur ! Le chagrin ardent à le poursuivre
S'élance fur la pourpe & fait voile avec lui.
Puifque rien ne nous en délivre ,
Tâchons du moins d'adoucir notre ennui .
Saififfons du préfent le rapide avantage ,
Et laiffons l'avenir entre les mains des Dieux.
Corrigeons du deftin le caprice odieux ,
Et faifons des plaifirs un agréable uſage.
On ne peut en tout être heureux< ;
Et le fort le plus doux a des revers affreux.
Achille eut en naiffant la valeur en partage ;
Achille des Troyens put renverfer les tours ;
Mais la mort a frappé du coup le plus terrible
Dans la fleur de fes ans , ce Héros invincible.
A l'amour de Titon l'Aurore fut fenfible ;
Titon fe vit aimé . Mais malgré fes amours
Une lente vieilleffe afçu miner les jours.
Le fort m'accordera peut -être
Ce qu'il vous aur arefufé.
Des plus riches Palais , les Dieux vous ont fait
maître ;
Plutus de tous fes dons pour vous s'eſt épuifé ;
Pour vous mille taureaux mugiffent dans la plaines
Vos habits font tiffus de pourpre Tyrienne;
Les Dieux des plus grands biens vous ont favorisé :
16 MERCURE DE FRANCE
Votre deftin ne me fait point envie:
Ces Dieux ne m'ont donné , (je les en remercie
Que ce ruftique toît & le foible talent
D'imiter de nos Grecs le lyrique genie.
Auffije fuis heureux ; rien ne trouble ma vie ;
Et je me ris des voeux du Vulgaire infolent.
Par M. B. D. S.
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Résumé : TRADUCTION en Vers libres de la XIVe Ode du IIe Livre d'Horace : Otium divos rogat in patenti, &c.
Le texte est une traduction en vers libres de la XIVe Ode du II Livre d'Horace. Il décrit divers personnages cherchant le repos et le bonheur dans des situations adverses. Un marchand, pris dans une tempête, prie pour sa sécurité. Les guerriers, fatigués de la guerre, recherchent la paix. Le poète s'interroge sur la capacité des richesses et des plaisirs à apporter le repos et à repousser les chagrins. Il loue la simplicité et la tranquillité de la vie rurale, où un homme peut trouver le repos sans craintes ni remords. Le texte met en garde contre la vanité des efforts pour prolonger la vie et souligne l'inévitabilité de la mort. Il conseille de profiter du présent et de laisser l'avenir aux dieux. Le poète reconnaît que même les héros comme Achille et Titon ont connu des destins tragiques. Il exprime sa satisfaction avec sa modeste vie et son talent poétique, contrastant avec les richesses et les envies du vulgaire.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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147
p. 206-211
DE PARIS, le 18 Mars 1763.
Début :
Le Comte de Monteynard, Enseigne de la seconde Compagnie des Mousquetaires, ayant [...]
Mots clefs :
Comte, Compagnie des Mousquetaires, Statue du roi, Place, Piédestal, Ordonnances du roi, Compagnies, Réduction, Grenadiers, Officiers réformés, Régiment, Infanterie, Dragons, Colonel, Général, Soldes, Paix, Guerre, Soldats, Pensions militaires, Congé, Archevêque, Duc
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : DE PARIS, le 18 Mars 1763.
DE PARIS. , le 18 Mars 1763.
Le Comte de Monteynard , Enſeigne de la
feconde Compagnie des Moufquetaires , ayant
obtenu du Roi la permifion de fe démettre de
cet emploi , Sa Majesté a diſpoſé de la cornette
vacante en faveur du Marquis du Hallay , Capitaine
au Régiment Royal- Etranger , Cavalerie.
Le 17 du mois dernier , fur les huit heures
du matin , le Statue du Roi , que Sa Majesté
a permis à la Ville de Paris de lui ériger , &
qui a été fondue fur le modéle du feu Sieur
Bouchardon , a commencé d'être conduite de
l'Attelier vers la place où elle doit être poſée ;
on avoit eu la précaution de la renfermer dans
une cage de charpente roulante ; par le moyen
< de Vindas & de mains d'hommes , on lui a fait
parcourir , dans l'espace de trois jours , le chemin
qu'elle avoit à tenir depuis la fortie de
l'Attelier , hors de la barrière du Fauxbourg
du Roule , jufqu'à la Place de Louis XV , en
lui faifant fuivre toute la rue dudit Fauxbourgi
& le 23 elle a été établie fur fon piedeſtal , aux
acclamations d'un grand concours de peuple.
Le fervice s'eft fait en préfence du Duc de Chevreuſe
, Gouverneur de Paris , du Prévôt des
Marchands & du Bureau de la Ville , avec tout
le fuccès que l'on pouvoit attendre des ſoins & de
l'intelligence des différentes perfonnes qui y
cétoient proposées , & en particulier du fieur
3
16
·M A 1. 1763. 207
2
'Herbette , Maître Charpentier à S. Denis , Entrepreneur
des Ponts & Chauffées & des Bâtimens
du Roi , Auteur des machines. En paffant devant
la porte de la maiſon où eft décédé le fieur Bouchardon
, on a fait une décharge de Canons &
de Boetes , pour honorer la mémoire d'un Ar
tifte fi excellent , qui par cet ouvrage immortel ,
s'eft afferé une gloire que la Nation partage
avec lui.
Il paroît quatre Ordonnances du Roi.
Par la première , en date du 21 Décembre dernier
,"Sa Majesté réduit à trente Compagnies les
quarante qui compofent actuellement le Régiment
des Carabiniers de Monfeigneur le Comte
de Provence. Les difpofitions qui concernent la
nouvelle compofition & la difcipline de ces Corps
font conformes à celles qui ont été établies par
P'Ordonnance de la Cavalerie.
Dans la feconde, du 20 Janvier 1763 , S. M.
réforme le Corps des Grenadiers- Royaux revenus
de la Martinique.
La troifiéme du 31 - da même mois , concerne
le traitement des Officiers réformés des Régimens
de Foix , de Boulonnois , de Quercy & d'Angoumois
, qui étoit de fervice à S. Domingue.
Par la quatrième , du même jour , S. M. réforme
les fx piquets d'Infanterie employés à S.
Domingue.
11 paroît encore quatres autres Ordonnances
du Roi datées du 21 Décembre dernier.
Par la première , concernant le Régiment
Royal- Italien , le Roi fupprime le Régiment d'In-
#fanterie Royal- Corfe dont les neuf Compagnies
feront incorporées dans le Régiment Royal d'Infanterie
Italienne , lequel , au n: oyen de cette inccorporation
, fera compofée de deux Bataillons."
208 MERCURE DE FRANCE.
Par la feconde , concernant les Régimens d'In
fanterie Allemande , Sa Majefté conferve fur pied
ceux d'Altace , d'Anhalt , la Marck , Royal- Bavière
, Royal - Suédois , Naffau , Royal - Deux- Ponts &
celui de Bouillon . Le Régiment d'Alface ne formera
plus que trois Bataillons ; chacun de ceux d'Anhalt
, la Marck , Royal- Bavière , Royal - Suédois ,
Naffau & Royal - Deux-Ponts ne feront compofés
que de deux , & celui de Bouillon d'un feulement
Le Bataillons excédens feront réformés & incorporés
dans ceux que Sa Majefté a jugé à propos
de conferver fur pied . Quant à ce qui concerne
la compofition des Bataillons & Compagnies ,
la création des nouvelles places , le choix & les
fonctions des Officiers , la paye de paix & de guerre
, le traitement des Officiers réformés , &c.
Les difpofitions de ces deux Ordonnances font
conformes à celles qui feront fuivies à l'égard de
l'Infanterie Françoife . Ces deux nouvelles Ordonnances
ont cela de particulier que S. M. accorde
un fol par jour avec une ration de pain aux
femmes des étrangers mariés qui voudront fervir
dans les fufdits Régimens ; mais ce traitement
n'aura lieu que tant qu'elles refteront au quartier
d'affemblée , & que leurs maris feront attachés
aux Régimens.
Par la troifiéme , Sa Majefté conferve fur
pied dix -fept Régimens de Dragons , fçavoir ,
Colonel - Général ; Meftrede Camp - Géné
ral , Royal , du Roi , de la Reine , Dauphin ,
Orléans , Bauffremont , Choifeul , d'Autichamp ,
Chabot , Coigny , Nicolaï , Chapt , Chabril
lant , Languedoc & Schomberg . Chacun de ces
Régimens fera compofé en tout temps de huit
compagnies celui de Schomberg confervera
les huit qui le compoſent ; & les feize de
MA I. 1763 . 208
shacun des autres Régimens feront doublées
pour n'en former également que huit. Chaque
compagnie fera compofée , en temps de paix
de quatre Maréchaux-des- Logis , un Fourrier ,
huit Brigadiers , huit Appointés , vingt-quatra
Dragons & un Tambour , formant quarante- fix
hommes , dont trente feront montés , & feize
refteront à pied. La paye de paix & de guerre.
eft fixée de la maniere fuivante,
COMPAGNIE S A chaque Capitaine ;
1800 livres en paix , & 3600 livres en guerre ;
à chaque Capitaine - Lieutenant des Compagnies ,
Colonel- Général & Meftre- de - Camp- Général , &
à chaque Lieutenant des autres Compagnies
800 livres en paix , & 1000 livres en guerres
au Sous- Lieutenant de la Compagnie du Colonel-
Général des Dragons , 600 livres en paix ,
& 800 livres en guerre ; au Cornette de ladite
Compagnie , 540 livres en paix , & 800 livres
en guerre ; au Sous- Lieutenant des autres Compagnies
, 500 livres en paix , & 800 livres en .
guerre à chaque Maréchal- des- Logis , 216
livres en paix , & 252 livres en guerre ; à chaque
Fourrier , 189 livres en paix , &-225 livres
en guerre ; à chaque Brigadier , 135 livres enpaix
, & 171 livres en guerre ; à chaque Appointé
, 126 livres en paix , & 162 livres en
guerre ; à chaque Dragon ou Tambour , 117
livres en paix , & 153 livres , en guerre. ETATMAJOR.
Au Meftre- de- Camp , y compris fes .
appointemens de Capitaine , 6000 livres en
paix , & 6600 livres en guerre; au Lieutenant-Colonel
, y compris fes appointemens de Capitai
ne , 3600 livres en paix , & 5400 livres en ½
guerre à chacun des Meftre- de- Camp en fe- ..
cond des Régimens du Meftre- de Camp Gé
210 MERCURE DE FRANCE.
néral , d'Orléans & de Schomberg , 2500 livres
en paix , & 3000 livres en guerre ; au Major ,
3000 livres en paix , & 4500 livres en guerre ;
à chaque Aide - Major , avec commiſſion de Capitaine
, 1800 livres en paix , & 3000 livres
en guerre à chaque Aide- Major , fans commillion
de Capitaine , 1500 livres en paix , &
2000 livres en guerre ; à chaque Sous - Aide-
Major , 1000 livres en paix , & 1200 livres en
guerre; au Quartier- Maître , 600 livres en paix ,
& 800 livres en guerre ; à chaque Porte - Guidon
, 480 livres en paix , & 540 livres en guerre
; au Tréforier , 2000 livres en paix , & 3.000
livres en guerre à l'Aumônier & au Chirurgien
, à chacun 720 livres en temps de guerre
feulement.
Les Capitaines réformés jouiront en penfion
fur le Tréfor Royal de soo livres ; les Lieutenans
, qui auront fervi dix ans , de 250 livres
; & les Cornettes , qui auront été Maréchaux-
des- Logis , de 150 livres. Quant aux Offi
ciers incorporés & réformés , à la fuite des Régimens
, ils fe retireront chez eux , & y toucheront
les appointemens qui leur ont été précédemment
accordés ; Sa Majesté ne voulant
plus entretenir d'Officiers incorporés ou réformés
à la fuite des Régimens de Dragons. Cette
* Ordonnance eft terminée par un état de l'uniforme
réglé par le Roi pour les Régimens cidefus.
Par la derniere , Sa Majesté conferve fur pied
les trois Régimens de Houflards de, Berchiny , de
Chamborant & de Royal - Naffau , dont chacun
fera composé de douze compagnies , formant
trois escadrons en temps de paix , & fix en
temps de guerre..Chaque compagnie fera comM
A I. 1763.
2.11
pofée de vingt- neuf hommes , dont dix monstés
, & dix -neuf à pied . Les Tymbales & Eten-.
dards de ces trois Régimens , ainfi que le Prevôt
qui eft dans le Régiment Royal - Nallau ,
feront fupprimés. Sa Majefté regle auffi pour
les Régimens confervés une paye de paix & une
paye de guerre , ainfi que l'uniforme de leur
habillement. L'Ordonnance de la Cavalerie fert
de regle aux deux nouvelles Ordonnances pour
ce qui concerne le choix , le rang & les fonctions
des Officiers , la fuppreffion de certaines
places , la création de nouvelles , l'adminiftration
de la caifle , le terme des engagemens &
la délivrance actuelle des congés , &c.
Le Comte de Taflo , jeune Seigneur Polonois ,
qui étoit en France depuis dix - huit mois , en est
reparti le deux de ce mois, pour retourner en Pologne
, après avoit eu l'honneur de prendre congé
de la Reine , qui luia marqué beaucoup de bonté.
Charles-Antoine de la Roche- Aymon Grand
Aumônier de France , ci-devant Archevêque de
Narbonne , aujourd'hui Archevêque de Rheims ,
& en cette qualité premier Pair Eccléfiaftique du
Royaume ; & le Duc de Sully , Prince d'Enrichemont
, ont été reçus le 14 de ce mois au Parlement,
& y ont pris féance en qualité de Pairs de
France. Le Duc d'Orléans , le Duc de Chartres ,
le Prince de Condé , le Prince de Conti , & le
Comte de la Marche , ont aſſiſté à leur récep-
Ation .
La fuite des Nouvelles Politiques au Mercure
prochain.
Le Comte de Monteynard , Enſeigne de la
feconde Compagnie des Moufquetaires , ayant
obtenu du Roi la permifion de fe démettre de
cet emploi , Sa Majesté a diſpoſé de la cornette
vacante en faveur du Marquis du Hallay , Capitaine
au Régiment Royal- Etranger , Cavalerie.
Le 17 du mois dernier , fur les huit heures
du matin , le Statue du Roi , que Sa Majesté
a permis à la Ville de Paris de lui ériger , &
qui a été fondue fur le modéle du feu Sieur
Bouchardon , a commencé d'être conduite de
l'Attelier vers la place où elle doit être poſée ;
on avoit eu la précaution de la renfermer dans
une cage de charpente roulante ; par le moyen
< de Vindas & de mains d'hommes , on lui a fait
parcourir , dans l'espace de trois jours , le chemin
qu'elle avoit à tenir depuis la fortie de
l'Attelier , hors de la barrière du Fauxbourg
du Roule , jufqu'à la Place de Louis XV , en
lui faifant fuivre toute la rue dudit Fauxbourgi
& le 23 elle a été établie fur fon piedeſtal , aux
acclamations d'un grand concours de peuple.
Le fervice s'eft fait en préfence du Duc de Chevreuſe
, Gouverneur de Paris , du Prévôt des
Marchands & du Bureau de la Ville , avec tout
le fuccès que l'on pouvoit attendre des ſoins & de
l'intelligence des différentes perfonnes qui y
cétoient proposées , & en particulier du fieur
3
16
·M A 1. 1763. 207
2
'Herbette , Maître Charpentier à S. Denis , Entrepreneur
des Ponts & Chauffées & des Bâtimens
du Roi , Auteur des machines. En paffant devant
la porte de la maiſon où eft décédé le fieur Bouchardon
, on a fait une décharge de Canons &
de Boetes , pour honorer la mémoire d'un Ar
tifte fi excellent , qui par cet ouvrage immortel ,
s'eft afferé une gloire que la Nation partage
avec lui.
Il paroît quatre Ordonnances du Roi.
Par la première , en date du 21 Décembre dernier
,"Sa Majesté réduit à trente Compagnies les
quarante qui compofent actuellement le Régiment
des Carabiniers de Monfeigneur le Comte
de Provence. Les difpofitions qui concernent la
nouvelle compofition & la difcipline de ces Corps
font conformes à celles qui ont été établies par
P'Ordonnance de la Cavalerie.
Dans la feconde, du 20 Janvier 1763 , S. M.
réforme le Corps des Grenadiers- Royaux revenus
de la Martinique.
La troifiéme du 31 - da même mois , concerne
le traitement des Officiers réformés des Régimens
de Foix , de Boulonnois , de Quercy & d'Angoumois
, qui étoit de fervice à S. Domingue.
Par la quatrième , du même jour , S. M. réforme
les fx piquets d'Infanterie employés à S.
Domingue.
11 paroît encore quatres autres Ordonnances
du Roi datées du 21 Décembre dernier.
Par la première , concernant le Régiment
Royal- Italien , le Roi fupprime le Régiment d'In-
#fanterie Royal- Corfe dont les neuf Compagnies
feront incorporées dans le Régiment Royal d'Infanterie
Italienne , lequel , au n: oyen de cette inccorporation
, fera compofée de deux Bataillons."
208 MERCURE DE FRANCE.
Par la feconde , concernant les Régimens d'In
fanterie Allemande , Sa Majefté conferve fur pied
ceux d'Altace , d'Anhalt , la Marck , Royal- Bavière
, Royal - Suédois , Naffau , Royal - Deux- Ponts &
celui de Bouillon . Le Régiment d'Alface ne formera
plus que trois Bataillons ; chacun de ceux d'Anhalt
, la Marck , Royal- Bavière , Royal - Suédois ,
Naffau & Royal - Deux-Ponts ne feront compofés
que de deux , & celui de Bouillon d'un feulement
Le Bataillons excédens feront réformés & incorporés
dans ceux que Sa Majefté a jugé à propos
de conferver fur pied . Quant à ce qui concerne
la compofition des Bataillons & Compagnies ,
la création des nouvelles places , le choix & les
fonctions des Officiers , la paye de paix & de guerre
, le traitement des Officiers réformés , &c.
Les difpofitions de ces deux Ordonnances font
conformes à celles qui feront fuivies à l'égard de
l'Infanterie Françoife . Ces deux nouvelles Ordonnances
ont cela de particulier que S. M. accorde
un fol par jour avec une ration de pain aux
femmes des étrangers mariés qui voudront fervir
dans les fufdits Régimens ; mais ce traitement
n'aura lieu que tant qu'elles refteront au quartier
d'affemblée , & que leurs maris feront attachés
aux Régimens.
Par la troifiéme , Sa Majefté conferve fur
pied dix -fept Régimens de Dragons , fçavoir ,
Colonel - Général ; Meftrede Camp - Géné
ral , Royal , du Roi , de la Reine , Dauphin ,
Orléans , Bauffremont , Choifeul , d'Autichamp ,
Chabot , Coigny , Nicolaï , Chapt , Chabril
lant , Languedoc & Schomberg . Chacun de ces
Régimens fera compofé en tout temps de huit
compagnies celui de Schomberg confervera
les huit qui le compoſent ; & les feize de
MA I. 1763 . 208
shacun des autres Régimens feront doublées
pour n'en former également que huit. Chaque
compagnie fera compofée , en temps de paix
de quatre Maréchaux-des- Logis , un Fourrier ,
huit Brigadiers , huit Appointés , vingt-quatra
Dragons & un Tambour , formant quarante- fix
hommes , dont trente feront montés , & feize
refteront à pied. La paye de paix & de guerre.
eft fixée de la maniere fuivante,
COMPAGNIE S A chaque Capitaine ;
1800 livres en paix , & 3600 livres en guerre ;
à chaque Capitaine - Lieutenant des Compagnies ,
Colonel- Général & Meftre- de - Camp- Général , &
à chaque Lieutenant des autres Compagnies
800 livres en paix , & 1000 livres en guerres
au Sous- Lieutenant de la Compagnie du Colonel-
Général des Dragons , 600 livres en paix ,
& 800 livres en guerre ; au Cornette de ladite
Compagnie , 540 livres en paix , & 800 livres
en guerre ; au Sous- Lieutenant des autres Compagnies
, 500 livres en paix , & 800 livres en .
guerre à chaque Maréchal- des- Logis , 216
livres en paix , & 252 livres en guerre ; à chaque
Fourrier , 189 livres en paix , &-225 livres
en guerre ; à chaque Brigadier , 135 livres enpaix
, & 171 livres en guerre ; à chaque Appointé
, 126 livres en paix , & 162 livres en
guerre ; à chaque Dragon ou Tambour , 117
livres en paix , & 153 livres , en guerre. ETATMAJOR.
Au Meftre- de- Camp , y compris fes .
appointemens de Capitaine , 6000 livres en
paix , & 6600 livres en guerre; au Lieutenant-Colonel
, y compris fes appointemens de Capitai
ne , 3600 livres en paix , & 5400 livres en ½
guerre à chacun des Meftre- de- Camp en fe- ..
cond des Régimens du Meftre- de Camp Gé
210 MERCURE DE FRANCE.
néral , d'Orléans & de Schomberg , 2500 livres
en paix , & 3000 livres en guerre ; au Major ,
3000 livres en paix , & 4500 livres en guerre ;
à chaque Aide - Major , avec commiſſion de Capitaine
, 1800 livres en paix , & 3000 livres
en guerre à chaque Aide- Major , fans commillion
de Capitaine , 1500 livres en paix , &
2000 livres en guerre ; à chaque Sous - Aide-
Major , 1000 livres en paix , & 1200 livres en
guerre; au Quartier- Maître , 600 livres en paix ,
& 800 livres en guerre ; à chaque Porte - Guidon
, 480 livres en paix , & 540 livres en guerre
; au Tréforier , 2000 livres en paix , & 3.000
livres en guerre à l'Aumônier & au Chirurgien
, à chacun 720 livres en temps de guerre
feulement.
Les Capitaines réformés jouiront en penfion
fur le Tréfor Royal de soo livres ; les Lieutenans
, qui auront fervi dix ans , de 250 livres
; & les Cornettes , qui auront été Maréchaux-
des- Logis , de 150 livres. Quant aux Offi
ciers incorporés & réformés , à la fuite des Régimens
, ils fe retireront chez eux , & y toucheront
les appointemens qui leur ont été précédemment
accordés ; Sa Majesté ne voulant
plus entretenir d'Officiers incorporés ou réformés
à la fuite des Régimens de Dragons. Cette
* Ordonnance eft terminée par un état de l'uniforme
réglé par le Roi pour les Régimens cidefus.
Par la derniere , Sa Majesté conferve fur pied
les trois Régimens de Houflards de, Berchiny , de
Chamborant & de Royal - Naffau , dont chacun
fera composé de douze compagnies , formant
trois escadrons en temps de paix , & fix en
temps de guerre..Chaque compagnie fera comM
A I. 1763.
2.11
pofée de vingt- neuf hommes , dont dix monstés
, & dix -neuf à pied . Les Tymbales & Eten-.
dards de ces trois Régimens , ainfi que le Prevôt
qui eft dans le Régiment Royal - Nallau ,
feront fupprimés. Sa Majefté regle auffi pour
les Régimens confervés une paye de paix & une
paye de guerre , ainfi que l'uniforme de leur
habillement. L'Ordonnance de la Cavalerie fert
de regle aux deux nouvelles Ordonnances pour
ce qui concerne le choix , le rang & les fonctions
des Officiers , la fuppreffion de certaines
places , la création de nouvelles , l'adminiftration
de la caifle , le terme des engagemens &
la délivrance actuelle des congés , &c.
Le Comte de Taflo , jeune Seigneur Polonois ,
qui étoit en France depuis dix - huit mois , en est
reparti le deux de ce mois, pour retourner en Pologne
, après avoit eu l'honneur de prendre congé
de la Reine , qui luia marqué beaucoup de bonté.
Charles-Antoine de la Roche- Aymon Grand
Aumônier de France , ci-devant Archevêque de
Narbonne , aujourd'hui Archevêque de Rheims ,
& en cette qualité premier Pair Eccléfiaftique du
Royaume ; & le Duc de Sully , Prince d'Enrichemont
, ont été reçus le 14 de ce mois au Parlement,
& y ont pris féance en qualité de Pairs de
France. Le Duc d'Orléans , le Duc de Chartres ,
le Prince de Condé , le Prince de Conti , & le
Comte de la Marche , ont aſſiſté à leur récep-
Ation .
La fuite des Nouvelles Politiques au Mercure
prochain.
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Résumé : DE PARIS, le 18 Mars 1763.
Le 18 mars 1763, le Comte de Monteynard, Enseigne des Mousquetaires, a obtenu la permission du Roi de démissionner. Le Marquis du Hallay, Capitaine au Régiment Royal-Étranger de Cavalerie, a été nommé pour le remplacer. Le 17 mars, la statue du Roi, fondue d'après le modèle du défunt Bouchardon, a été transportée de l'atelier à la Place de Louis XV. Installée sur son piédestal le 23 mars, elle a été acclamée par une grande foule en présence du Duc de Chevreuse et d'autres dignitaires. Le Maître Charpentier Herbette a supervisé les machines utilisées pour le transport. Quatre ordonnances royales ont été publiées. La première, datée du 21 décembre 1762, réduit le Régiment des Carabiniers de Monseigneur le Comte de Provence à trente compagnies. La deuxième, du 20 janvier 1763, réforme le Corps des Grenadiers-Royaux revenus de la Martinique. La troisième, du 31 janvier, concerne le traitement des officiers réformés des régiments de Foix, de Boulonnois, de Quercy et d'Angoumois, en service à Saint-Domingue. La quatrième réforme les six piquets d'infanterie employés à Saint-Domingue. Quatre autres ordonnances, datées du 21 décembre 1762, ont également été publiées. La première supprime le Régiment d'Infanterie Royal-Corse et incorpore ses compagnies dans le Régiment Royal d'Infanterie Italienne. La deuxième conserve plusieurs régiments d'infanterie allemande et réforme les bataillons excédentaires. La troisième conserve dix-sept régiments de Dragons et réforme leur composition et leur paye. La quatrième conserve trois régiments de Houzards et réforme leur composition et leur paye. Le Comte de Tarslo, un jeune seigneur polonais, a quitté la France le 2 mars pour retourner en Pologne après avoir pris congé de la Reine. Charles-Antoine de la Roche-Aymon, Grand Aumônier de France et Archevêque de Reims, et le Duc de Sully ont été reçus au Parlement le 14 mars et y ont pris séance en qualité de Pairs de France. Le Duc d'Orléans, le Duc de Chartres, le Prince de Condé, le Prince de Conti et le Comte de la Marche ont assisté à leur réception.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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148
p. 214-222
TRAITÉ de paix conclu entre sa Majesté le Roi de POLOGNE, Electeur de Saxe, & Sa Majesté le Roi de PRUSSE, au Château de Hubertzbourg, le 15 Février 1763.
Début :
Sa Majesté le Roi de Pologne, Electeur de Saxe, & Sa Majesté le Roi de Prusse, [...]
Mots clefs :
Roi de Pologne, Électeur de Saxe, Roi de Prusse, Guerre, Paix, États, Assemblée, Conseiller, Traité de paix, Articles, Voisinage, Amitié, Amnistie générale, Harmonie, Contributions, Troupes, Évacuation, Règlement, Officiers, Soldats, Artillerie, Fortifications, Obligation, Justice, Accords, Intérêts, Diète, Paiements
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : TRAITÉ de paix conclu entre sa Majesté le Roi de POLOGNE, Electeur de Saxe, & Sa Majesté le Roi de PRUSSE, au Château de Hubertzbourg, le 15 Février 1763.
TRAITÉ de paix conclu entre Sa Majesté le Roi
de POLOGNE , Electeur de Saxe , & Sa Majesté
le Roi de PRUSSE , au Château de Hubertzbourg
,le 15 Février 1763 .
Sa Majesté le Roi de Pologne , Electeur de
Saxe , & Sa Majesté le Roi de Pruſſe , animés du
defir réciproque de mettre fin aux calamités de
la guerre , & de rétablir l'union , la bonne intelligence&
le bon voiſinage entre eux & leurs Etats
reſpectifs , ayant réfléchi ſur les moyens les plus
propres pour parvenir à un but ſi ſalutaire , & le
Prince Royal de Pologne & Electoral Héréditaire
de Saxe s'étant employé à concerter une aſſemblée
de Plénipotentiaires , qui fut ſuivie d'une négociation:
pour en avancer le ſuccès , & pour écarter
les retardemens que l'éloignement auroit pû faire
naître, Sa Majesté le Roi de Pologne , Electeur
de Saxe , a confié à Son Alteſſe Royale le ſoin d'y
ménager ſes intérêts : on eſt convenu de faire tenir
au château de Huberzbourg des conférences
depaix.
En conféquence de quoi Leurs Majeſtés ont
nommé & autoriſé des Plénipotentiaires , ſavoir :
Sa Majeſté le Roi de Pologne , Electeur de Saxe ,
le ſieur Thomas , Baron de Fritſch , ſon Conſeiller
Privé ; & Sa Majeſté le Roi de Pruſſe, le ſieur
Ewald- Frederic de Hertzberg , ſon conſeiller Privé
d'Ambaſſade, leſquels , après s'etre duement
communiqué & avoir échangé leurs pleins pouvoirs
en bonne forme, ont arrêté , conclu & figné
les Articles ſuivans d'un Traité de paix.
JUIN. 1763 . 215
ARTICLE I. Il y aura une paix ſolide , une
amitié ſincère & un bon voifinage entre S. M. le
Roi de Pologne , Electeur de Saxe , & S. M. le
Roi de Pruſie & leurs Héritiers , Etats , Pays &
Sujets : & en conféquence , il y aura une amnif
tie générale & un oubli éternel de tout ce qui eſt
arrivé entre les hautes Parties contractantes , à
l'occaſion de la préſente guerre , de quelque nature
que cela puiſſe avoir été , & il ne ſera point
demandé de dédommagement de part& d'autre ;
ſous quelque prétexte ou nom que ce puiſſe être ,
mais toutes les prétentions réciproques , occafionnées
par cette guerre , demeureront entiérement
éteintes , annullées & anéanties .
Les hautes Parties contractantes & leurs Héritiers
cultiveront à l'avenir entr'elles une bonne
harmonie & parfaite intelligence, en tâchant d'avancer
leurs intérêts réciproques , & d'écarter
tout ce qui pourroity nuire ou y donner la moindreatteinte
.
Sa Majeſté le Roi de Pruſſe promet en particulier
que , dans les occaſions qui ſe préſenteront de
pouvoir procurer des convenances à Sa Majefté
le Roi de Pologne , Electeur de Saxe , ou à la
Maiſon , ſans que ce ſoit aux dépens de Sadite
Majesté Pruſienne. Elle y contribuera avec le
plus grand zéle , & ſe concertera à cet effet avec
Sa Majesté Polonoiſe & avec leurs Amis communs
.
ART . II . Toutes les hoftilités ceſſeront entiérement
à compter du II Février incluſivement ;
&depűis le même jour Sa Majesté Pruſſienne fera
ceffer entiérement & pleinement toutes contributions
ordinaires & extraordinaires , toutes livraiſons
de proviſions de bouche , fourrages , chevaux
& autre bérail ou autres effets ; toutes demandes
216 MERCURE DE FRANCE.
1
de recrues , valets , travailleurs & voitures , &
généralement toutes fortes de preſtations , de
quelque nature & dénomination qu'elles puiffent
être , & fous quelque titre ou prétexte qu'elles
foient demandées & éxigées , comme auſſi toute
coupe de bois & autres endommagemens dans
tout l'Electorat de Saxe & toutes les parties &
dépendances , y compris la Haute & Balle- Luface.
Si les ordres que Sa Majeſté le Roi de Pruſſe a
donnés là-deſſus, n'étoient pas parvenus leditjour
en tous les endroits occupés par les Troupes de
Sa Majesté Pruſſienne , & que par cette raiſon ,
ou fous d'autres prétextes , il dût arriver qu'on
eût encore pris ou éxigé des caiſſes ou des Sujets
de Sa Majeſté Polonoiſe quelque argent ou quelque
autre preſtation de quelque nature ou valeur
qu'elle pût être , ou qu'on eût cauſé d'autres
dommages , Sa Majesté Pruſſienne fera reſtituer
ſans délai tout ce qui auroit été pris ou éxigé ,
& bonifier toutdommage & perte. En conféquence
de cette ceſſation générale de toute forte de
preſtations , Sa Majesté Pruſſienne renonce également
à tous les arrérages des contributions , livraiſons
& autres preſtations antérieurement demandées
& éxigées , & déclare que toutes les
prétentions y relatives ſeront & demeureront entiérement
éteintes , annullées & anéanties , de
forte qu'il n'en ſera jamais plus fait mention.
ART. III . Sa Majefté le Roi de Pruſſe promet
de commencer les diſpoſitions néceſſaires pour
une prompte évacuation de la Saxe , dès que le
préfent Traité ſera ſigné , & d'effectuer & achever
l'évacuation & la reſtitution de tous les Etats
& Pays , Villes , Places & Forts de S. M.Polonoiſe,
&généralement de toutes parties & dépen' ances
deldirs Etats que S. M. Polonoiſe a poſlédés avant
la
JUIN. 1763. 217
la préſente guerre , dans l'eſpace de trois ſemai
nes , à compter du jour de l'échange des ratificasions;
bien entendu que les Troupes de S. M.
l'Impératrice-Reine de Hongrie & de Bohême
évacueront toute la Saxe dans le même eſpace de
temps. Y
Dès le de Février , Sa Majeſté le Roi de
Pruffe fera nourrir ſes Troupes de ſes propres
magaſins ſans qu'elles foient à charge au pays ,
&on procédera inceſſamment au réglement des
routes que leſdites Troupes prendront en quittant
les Etats de Sa Majesté le Roi de Pologne ,
dans leſquelles elles ſeront conduites & logées
par les Commiſſaires nommés par Sa' Majeſté
Polonoile, qui auront pareillement ſoin des Vorfpanndont
les Troupes auront beſoin pour leurs
marches , &qui leur feront fournisgratuitement ,
à condition que ces Vorſpann ne feront obligés
depafler les frontières de Saxe , quejuſqu'au premier
gîte.
ART. IV. Sa Majesté le Roi de Pruſſe renverra
fans rançon & ſans délai tous lesGénéraux , Officiers
& Soldats de Sa Majesté le Roi de Pologne
, Electeur de Saxe , qui font encore priſonniers
de guerre , & les autres Sujets de Sa lite
Majesté Polonoiſe qui ne voudront pas reſter
dans le ſervice & dans les Etats de Sa Majeſté
Pruſſienne , bien entendu que chacun payera
préalablement les dettes qu'il aura contractées. I
Sadite Majeſté le Roi de Pruſſe rendra auffe
toute l'artillerie , appartenante à Sa Majeſté le
Roi de Pologne , qui ſe trouve encore en Saxe ,
&qui eft marquée aux armes de, Sadire Majesté
Polonoiſe.
En particulier les Villes de Léipfic , Torgau
&Wittemberg feront reftituées par rapport aux
K
218 MERCURE DE FRANCE.
fortifications , dans le même état où elles ſont à
préſent & avec l'artillerie qui s'y trouve marquée
aux armes de Sa Majesté Polonoife.
Sa Majesté Pruſſienne mettra auſſi en liberté
les otages& autres perſonnes qui ont été arrêtées
àl'occaſion de la préſente guerre , & fera rendre
tous les papiers qui appartiennent aux archives
de Sa Majeſté le Roi de Pologne , Electeur de
Saxe , ou aux autres bureaux du Pays , & à l'avenir
il n'en ſera rien allégué ou inféré contre
Sa Majeftéie Roi de Pologne , ni contre ſes Héritiers
& Etats.
ART . V. Le Traité de paix conclu à Dreſde le
25 Décembre 1745 eſt expreſſement renouvellé
&confirmé dans la meilleure forme & dans toute
fa teneur autant que le préſent Traité n'y dérogera
pas , & que les obligations y contenues ſeront
de nature à pouvoir encore avoir lieu .
ART . VI . Pour redreſſer réciproquement tous
les abus qui ſe ſont gliffés dans le commerce au
préjudice des Pays , Etats & Sujets reſpectifs des
hautesParties contractantes , on eft convenu que ,
d'abord après la paix conclue on nommera de
part & d'autre des Commiſlaires qui régleront
les affaires de Commerce fur des principes équitables
& réciproquement utiles.
ILferacaufli réciproquement adminiſtré bonne
& prompte juſtice à ceux des Sujets reſpectifs qui
aurontdesprocès&des prétentions liquides dans
1s Etats de l'une ou de l'autre Partie , & quand
il y en aura qui auront change ou voudrontencore
changer de domicile & paffer de la domination
de l'une fous celle de l'autre des hautes. Parties
contractantes , on ne leur fera point de difficulté
à cet égard.
ART. VII. Sa Majesté le Roi de Pruſſe conſent
1
JUIN. 1763 . 219
d'accéder & fera accéder ſes Sujets créanciers de
la Steuer de Saxe aux arrangemens qu'on prendra
inceſſamment par rapport aux intérêts à payer ,
& pour l'établiſſement d'un fonds d'amortiſſement
folide & durable ſans aucune préférence .
Sa Majesté le Roi de Pologne , Electeur de
Saxe , affure & promet d'un autre côté que ,
conformément auxdits arrangemens , tous les
Sujets de Sa Majeſté Pruſſienne , qui ont ou auront
des capitaux dans la Steuer de Saxe , recevront
leurs intérêts exactement , & que les capitaux
leur feront auſſi rembourſés en entier , ſans
la moindre réduction ni diminution , & dans un
eſpacede temps raiſonnable.
ART . VIII . L'échange de la Ville & du Péage
de Furstenberg & du Village de Schildlo contre
un equivalent an Land und Leuten , ſtipulé dans
l'Article VII de la paix de Dreſde , ayant rencontré
beaucoup de difficultés dans l'éxécution , on
eſt ultérieurement convenu que pour le faciliter
la Ville de Furstenberg , avec ſes dépendances ſituées
en-deçà de l'Oder , ne ſera pas compriſe
dans ce troc & reſtera à Sa Majesté Polonoiſe
mais que d'un autre côté Sadite Majesté le Roi
de Pologne , Électeur de Saxe , cédera à S. M.
Pruſſienne non- ſeulement le Péage de l'Oder ,
qu'Elle a perçu juſqu'ici à Furstenberg , & le
Village de Schildlo avec ſes appartenances au-delà
de l'Oder , maisauſſi généralement tout ce qu'Elle
a poſſédé juſqu'ici des bords & rives de l'Oder ,
tant du côté de la Luſace que de celui de la Marche
, de forte que la rivière de l'Oder faſſe la limite
territoriale , & que la ſupériorité des deux
rives & bords de l'Oder , & de tout ce qui eſt audelà
de l'Oder du côté de la Marche , appartienne
déſormais en entier & excluſivement à Sa Majeſté
le Roi de Pruſſe , ſes Succeſſeurs & Héritiers à
perpétuité. Kij
220 MERCURE DE FRANCE .
Il eſt auſſi convenu que l'équivalent à donner à
Sa Majefté Polonoiſe ne pourra être évalué qu'à
proportion du revenu réel qu'Elle a tiré juſqu'ici
des poffeflions qu'Elle cédera àSa Majesté Pruffienne
, en conféquence de quoi Sa Majesté Polonoiſe
ſe contentera d'un équivalent an Landund
Leuten , dont le revenu réel ſeroit égal au revenu
réel des poſſeſſions qu'Eile cédera à Sa Majeſté
Brufſienne.
Au reſte dans tous les autres points relatifs à cet
échange , l'Article VII de la paix de Dreſde ſera
éxactement obſervé & éxécuté.
ART. IX. Sa Majeſté le Roi de Pruffe accorde
à Sa Majeſté le Roi de Pologne , Electeur de
Saxe , le libre paſſage en tout temps par la Siléfie
en Pologne , & renouvelle en particulier ce
qui a été ſtipulé là- deſſus dans l'Article X du Traitéde
paix conclu à Dreſde en 1745 .
ART. X. Les hautes Parties contractantes ſe gas
rantiſſent réciproquement l'abſervation & l'éx
cution du préſent Traité de paix , & tâcheront
d'en obtenir la garantie des Puillances avec lefquellesElles
font en amitié.
ART . XI . Le préſent Traité de paix ſera ratifié
de part & d'autre , & les ratifications feront expédiées
en bonne & due forme ,& échangéesdans
F'eſpace de quinze jours , ou plutôt fi faire ſe
peut , àcompter du jour de leur ſignature.
En foi de quoi , les ſouſſignés Plénipotentiaires
de Sa Majesté le Roi de Pologne , Electeur de
Saxe, & de Sa Majesté le Roi de Pruſſe , en vertu
de leurs pleins pouvoirs , ont ſigné le préſent
Traité de paix , & y ont fait appoſer les cachets
de leurs armes.
Fait au Château de Hubertzbourg , le is Février
1763.
THOMAS, BARON DE FRITSCH .
( Signé ) EWALD-FREDERIC DE HERTZBERG .
JUI N. 1763 . 221
ARTICLES SÉPARÉS.
ART. I. On est convenu que dans les arrérages
ou autres preſtations arriérées , qui devront
ceffer du II Février 1763 , ne ſera pascompris ce
qui eſt encore dû fur les lettres de change & autres
engagemens par écrit , énoncés dans la ſpécification
ci -jointe ,que Sa Majeſté le Roide Pruſſe
ſe réſerve expreffément , & que Sa Majesté le Roi
dePologne promet de faire acquitter éxactement ,
&ſelon la teneur deſdites lettres de change &
autres engagemens par écrit donnés là-deſſus ,
ſans le moindre rabais ou défalcation , & dans
les monnoiesy promiſes.
ART. II . Pour ne laiſſer aucun doute ſur la
rrature& la ſolidité des arrangemens à prendre
fur les affaires de la Steuer , dont il a été fait
mention dans l'Article VII du Traité de paix ,
Sa Majesté le Roi de Pologne , Electeur de Saxe ,
déclare qu'Elle prendra des arrangemens pour
qu'aucun des créanciers de la Steuer ne perde
riende ſon capital.
Qu'il eſt impoſſible de leur payer les intérêts
arriérés après que tous les revenus du pays ont
été notoirement abſorbés par les calamités de
laguerre.
Que la même raiſon doit valoir pour l'année
préſente après toutes les charges auxquelles le
pays a déja été obligé de fournir.
Mais qu'à l'avenir Sa Majeſté prendra inceſſam.
ment avec les Etats de la Saxe , aſſemblés en
Diéte , les arrangemens néceſſaires pour établir
un fonds prélevable ſur les revenus les plus clairs
du pays , lequel ſera , 10. principalement employé
pour payer éxactement les intérêts qui ne
pourront pas être fixés au-deſſous de trois pour
Kiij
222 MERCURE DE FRANCE .
cent , tout comme ils ne pourront pas paffer lefdits
trois pour cent. 2°. Que le reſte fera le fonds
d'amortiſſement pour l'acquit ſucceſſif des capitaux
, qui augmentera à proportion de l'acquit
des capitaux & de la diminution des intérêts , &
dont la diſtribution ſe fera annuellement par le
fort , ſans aucune préférence pour perſonne à
quelque titre que ce ſoit. 30. Que l'adminiſtration
dudit fonds total deſtiné au payement des
intérêts & au rembourſement des capitaux ſera
fixée en la ſuſmentionnée Diete prochaine des
Etats de Saxe , de façon qu'il s'y trouve pleine
sûreté , Sa Majesté le Roi de Pologne , Electeur
de Saxe , promettant de donner là-deſſus
toutes les aſſurances convenables.
ART. III. Il a été convenu & arrêté que les
titres employés ou omis de part & d'autre à
l'occaſion de la préſente négociation dans les
pleins pouvoirs & autres actes , ou partout ailleurs
, ne pourront être cités ou tirés à conféquence
, & qu'il ne pourra jamais en réſulter
aucun préjudice pour aucune des Parties intéreffées.
Les trois préſens Articles ſéparés auront la
même force que s'ils étoient mot à mot inférés
dans le Traité principal , & ils ſeront également
ratifiés des deux hautes Parties contractantes .
En foi de quoi les ſouſſignés , Plénipotentiaires
de Sa Majesté le Roi de Pologne , Électeur de
Saxe , & de Sa Majeſte le Roi de Pruſſe , ont
ſigné ces préſens Articles ſéparés , & y ont fait
appoſer les cachets de leurs armes.
• Fait au Château de Huberzbourg le is Février
1763.
THOMAS , BARON DE FRITSCH .
( Signé ) EWALD- FRÉDÉRIC DE HERTZBERG ,
de POLOGNE , Electeur de Saxe , & Sa Majesté
le Roi de PRUSSE , au Château de Hubertzbourg
,le 15 Février 1763 .
Sa Majesté le Roi de Pologne , Electeur de
Saxe , & Sa Majesté le Roi de Pruſſe , animés du
defir réciproque de mettre fin aux calamités de
la guerre , & de rétablir l'union , la bonne intelligence&
le bon voiſinage entre eux & leurs Etats
reſpectifs , ayant réfléchi ſur les moyens les plus
propres pour parvenir à un but ſi ſalutaire , & le
Prince Royal de Pologne & Electoral Héréditaire
de Saxe s'étant employé à concerter une aſſemblée
de Plénipotentiaires , qui fut ſuivie d'une négociation:
pour en avancer le ſuccès , & pour écarter
les retardemens que l'éloignement auroit pû faire
naître, Sa Majesté le Roi de Pologne , Electeur
de Saxe , a confié à Son Alteſſe Royale le ſoin d'y
ménager ſes intérêts : on eſt convenu de faire tenir
au château de Huberzbourg des conférences
depaix.
En conféquence de quoi Leurs Majeſtés ont
nommé & autoriſé des Plénipotentiaires , ſavoir :
Sa Majeſté le Roi de Pologne , Electeur de Saxe ,
le ſieur Thomas , Baron de Fritſch , ſon Conſeiller
Privé ; & Sa Majeſté le Roi de Pruſſe, le ſieur
Ewald- Frederic de Hertzberg , ſon conſeiller Privé
d'Ambaſſade, leſquels , après s'etre duement
communiqué & avoir échangé leurs pleins pouvoirs
en bonne forme, ont arrêté , conclu & figné
les Articles ſuivans d'un Traité de paix.
JUIN. 1763 . 215
ARTICLE I. Il y aura une paix ſolide , une
amitié ſincère & un bon voifinage entre S. M. le
Roi de Pologne , Electeur de Saxe , & S. M. le
Roi de Pruſie & leurs Héritiers , Etats , Pays &
Sujets : & en conféquence , il y aura une amnif
tie générale & un oubli éternel de tout ce qui eſt
arrivé entre les hautes Parties contractantes , à
l'occaſion de la préſente guerre , de quelque nature
que cela puiſſe avoir été , & il ne ſera point
demandé de dédommagement de part& d'autre ;
ſous quelque prétexte ou nom que ce puiſſe être ,
mais toutes les prétentions réciproques , occafionnées
par cette guerre , demeureront entiérement
éteintes , annullées & anéanties .
Les hautes Parties contractantes & leurs Héritiers
cultiveront à l'avenir entr'elles une bonne
harmonie & parfaite intelligence, en tâchant d'avancer
leurs intérêts réciproques , & d'écarter
tout ce qui pourroity nuire ou y donner la moindreatteinte
.
Sa Majeſté le Roi de Pruſſe promet en particulier
que , dans les occaſions qui ſe préſenteront de
pouvoir procurer des convenances à Sa Majefté
le Roi de Pologne , Electeur de Saxe , ou à la
Maiſon , ſans que ce ſoit aux dépens de Sadite
Majesté Pruſienne. Elle y contribuera avec le
plus grand zéle , & ſe concertera à cet effet avec
Sa Majesté Polonoiſe & avec leurs Amis communs
.
ART . II . Toutes les hoftilités ceſſeront entiérement
à compter du II Février incluſivement ;
&depűis le même jour Sa Majesté Pruſſienne fera
ceffer entiérement & pleinement toutes contributions
ordinaires & extraordinaires , toutes livraiſons
de proviſions de bouche , fourrages , chevaux
& autre bérail ou autres effets ; toutes demandes
216 MERCURE DE FRANCE.
1
de recrues , valets , travailleurs & voitures , &
généralement toutes fortes de preſtations , de
quelque nature & dénomination qu'elles puiffent
être , & fous quelque titre ou prétexte qu'elles
foient demandées & éxigées , comme auſſi toute
coupe de bois & autres endommagemens dans
tout l'Electorat de Saxe & toutes les parties &
dépendances , y compris la Haute & Balle- Luface.
Si les ordres que Sa Majeſté le Roi de Pruſſe a
donnés là-deſſus, n'étoient pas parvenus leditjour
en tous les endroits occupés par les Troupes de
Sa Majesté Pruſſienne , & que par cette raiſon ,
ou fous d'autres prétextes , il dût arriver qu'on
eût encore pris ou éxigé des caiſſes ou des Sujets
de Sa Majeſté Polonoiſe quelque argent ou quelque
autre preſtation de quelque nature ou valeur
qu'elle pût être , ou qu'on eût cauſé d'autres
dommages , Sa Majesté Pruſſienne fera reſtituer
ſans délai tout ce qui auroit été pris ou éxigé ,
& bonifier toutdommage & perte. En conféquence
de cette ceſſation générale de toute forte de
preſtations , Sa Majesté Pruſſienne renonce également
à tous les arrérages des contributions , livraiſons
& autres preſtations antérieurement demandées
& éxigées , & déclare que toutes les
prétentions y relatives ſeront & demeureront entiérement
éteintes , annullées & anéanties , de
forte qu'il n'en ſera jamais plus fait mention.
ART. III . Sa Majefté le Roi de Pruſſe promet
de commencer les diſpoſitions néceſſaires pour
une prompte évacuation de la Saxe , dès que le
préfent Traité ſera ſigné , & d'effectuer & achever
l'évacuation & la reſtitution de tous les Etats
& Pays , Villes , Places & Forts de S. M.Polonoiſe,
&généralement de toutes parties & dépen' ances
deldirs Etats que S. M. Polonoiſe a poſlédés avant
la
JUIN. 1763. 217
la préſente guerre , dans l'eſpace de trois ſemai
nes , à compter du jour de l'échange des ratificasions;
bien entendu que les Troupes de S. M.
l'Impératrice-Reine de Hongrie & de Bohême
évacueront toute la Saxe dans le même eſpace de
temps. Y
Dès le de Février , Sa Majeſté le Roi de
Pruffe fera nourrir ſes Troupes de ſes propres
magaſins ſans qu'elles foient à charge au pays ,
&on procédera inceſſamment au réglement des
routes que leſdites Troupes prendront en quittant
les Etats de Sa Majesté le Roi de Pologne ,
dans leſquelles elles ſeront conduites & logées
par les Commiſſaires nommés par Sa' Majeſté
Polonoile, qui auront pareillement ſoin des Vorfpanndont
les Troupes auront beſoin pour leurs
marches , &qui leur feront fournisgratuitement ,
à condition que ces Vorſpann ne feront obligés
depafler les frontières de Saxe , quejuſqu'au premier
gîte.
ART. IV. Sa Majesté le Roi de Pruſſe renverra
fans rançon & ſans délai tous lesGénéraux , Officiers
& Soldats de Sa Majesté le Roi de Pologne
, Electeur de Saxe , qui font encore priſonniers
de guerre , & les autres Sujets de Sa lite
Majesté Polonoiſe qui ne voudront pas reſter
dans le ſervice & dans les Etats de Sa Majeſté
Pruſſienne , bien entendu que chacun payera
préalablement les dettes qu'il aura contractées. I
Sadite Majeſté le Roi de Pruſſe rendra auffe
toute l'artillerie , appartenante à Sa Majeſté le
Roi de Pologne , qui ſe trouve encore en Saxe ,
&qui eft marquée aux armes de, Sadire Majesté
Polonoiſe.
En particulier les Villes de Léipfic , Torgau
&Wittemberg feront reftituées par rapport aux
K
218 MERCURE DE FRANCE.
fortifications , dans le même état où elles ſont à
préſent & avec l'artillerie qui s'y trouve marquée
aux armes de Sa Majesté Polonoife.
Sa Majesté Pruſſienne mettra auſſi en liberté
les otages& autres perſonnes qui ont été arrêtées
àl'occaſion de la préſente guerre , & fera rendre
tous les papiers qui appartiennent aux archives
de Sa Majeſté le Roi de Pologne , Electeur de
Saxe , ou aux autres bureaux du Pays , & à l'avenir
il n'en ſera rien allégué ou inféré contre
Sa Majeftéie Roi de Pologne , ni contre ſes Héritiers
& Etats.
ART . V. Le Traité de paix conclu à Dreſde le
25 Décembre 1745 eſt expreſſement renouvellé
&confirmé dans la meilleure forme & dans toute
fa teneur autant que le préſent Traité n'y dérogera
pas , & que les obligations y contenues ſeront
de nature à pouvoir encore avoir lieu .
ART . VI . Pour redreſſer réciproquement tous
les abus qui ſe ſont gliffés dans le commerce au
préjudice des Pays , Etats & Sujets reſpectifs des
hautesParties contractantes , on eft convenu que ,
d'abord après la paix conclue on nommera de
part & d'autre des Commiſlaires qui régleront
les affaires de Commerce fur des principes équitables
& réciproquement utiles.
ILferacaufli réciproquement adminiſtré bonne
& prompte juſtice à ceux des Sujets reſpectifs qui
aurontdesprocès&des prétentions liquides dans
1s Etats de l'une ou de l'autre Partie , & quand
il y en aura qui auront change ou voudrontencore
changer de domicile & paffer de la domination
de l'une fous celle de l'autre des hautes. Parties
contractantes , on ne leur fera point de difficulté
à cet égard.
ART. VII. Sa Majesté le Roi de Pruſſe conſent
1
JUIN. 1763 . 219
d'accéder & fera accéder ſes Sujets créanciers de
la Steuer de Saxe aux arrangemens qu'on prendra
inceſſamment par rapport aux intérêts à payer ,
& pour l'établiſſement d'un fonds d'amortiſſement
folide & durable ſans aucune préférence .
Sa Majesté le Roi de Pologne , Electeur de
Saxe , affure & promet d'un autre côté que ,
conformément auxdits arrangemens , tous les
Sujets de Sa Majeſté Pruſſienne , qui ont ou auront
des capitaux dans la Steuer de Saxe , recevront
leurs intérêts exactement , & que les capitaux
leur feront auſſi rembourſés en entier , ſans
la moindre réduction ni diminution , & dans un
eſpacede temps raiſonnable.
ART . VIII . L'échange de la Ville & du Péage
de Furstenberg & du Village de Schildlo contre
un equivalent an Land und Leuten , ſtipulé dans
l'Article VII de la paix de Dreſde , ayant rencontré
beaucoup de difficultés dans l'éxécution , on
eſt ultérieurement convenu que pour le faciliter
la Ville de Furstenberg , avec ſes dépendances ſituées
en-deçà de l'Oder , ne ſera pas compriſe
dans ce troc & reſtera à Sa Majesté Polonoiſe
mais que d'un autre côté Sadite Majesté le Roi
de Pologne , Électeur de Saxe , cédera à S. M.
Pruſſienne non- ſeulement le Péage de l'Oder ,
qu'Elle a perçu juſqu'ici à Furstenberg , & le
Village de Schildlo avec ſes appartenances au-delà
de l'Oder , maisauſſi généralement tout ce qu'Elle
a poſſédé juſqu'ici des bords & rives de l'Oder ,
tant du côté de la Luſace que de celui de la Marche
, de forte que la rivière de l'Oder faſſe la limite
territoriale , & que la ſupériorité des deux
rives & bords de l'Oder , & de tout ce qui eſt audelà
de l'Oder du côté de la Marche , appartienne
déſormais en entier & excluſivement à Sa Majeſté
le Roi de Pruſſe , ſes Succeſſeurs & Héritiers à
perpétuité. Kij
220 MERCURE DE FRANCE .
Il eſt auſſi convenu que l'équivalent à donner à
Sa Majefté Polonoiſe ne pourra être évalué qu'à
proportion du revenu réel qu'Elle a tiré juſqu'ici
des poffeflions qu'Elle cédera àSa Majesté Pruffienne
, en conféquence de quoi Sa Majesté Polonoiſe
ſe contentera d'un équivalent an Landund
Leuten , dont le revenu réel ſeroit égal au revenu
réel des poſſeſſions qu'Eile cédera à Sa Majeſté
Brufſienne.
Au reſte dans tous les autres points relatifs à cet
échange , l'Article VII de la paix de Dreſde ſera
éxactement obſervé & éxécuté.
ART. IX. Sa Majeſté le Roi de Pruffe accorde
à Sa Majeſté le Roi de Pologne , Electeur de
Saxe , le libre paſſage en tout temps par la Siléfie
en Pologne , & renouvelle en particulier ce
qui a été ſtipulé là- deſſus dans l'Article X du Traitéde
paix conclu à Dreſde en 1745 .
ART. X. Les hautes Parties contractantes ſe gas
rantiſſent réciproquement l'abſervation & l'éx
cution du préſent Traité de paix , & tâcheront
d'en obtenir la garantie des Puillances avec lefquellesElles
font en amitié.
ART . XI . Le préſent Traité de paix ſera ratifié
de part & d'autre , & les ratifications feront expédiées
en bonne & due forme ,& échangéesdans
F'eſpace de quinze jours , ou plutôt fi faire ſe
peut , àcompter du jour de leur ſignature.
En foi de quoi , les ſouſſignés Plénipotentiaires
de Sa Majesté le Roi de Pologne , Electeur de
Saxe, & de Sa Majesté le Roi de Pruſſe , en vertu
de leurs pleins pouvoirs , ont ſigné le préſent
Traité de paix , & y ont fait appoſer les cachets
de leurs armes.
Fait au Château de Hubertzbourg , le is Février
1763.
THOMAS, BARON DE FRITSCH .
( Signé ) EWALD-FREDERIC DE HERTZBERG .
JUI N. 1763 . 221
ARTICLES SÉPARÉS.
ART. I. On est convenu que dans les arrérages
ou autres preſtations arriérées , qui devront
ceffer du II Février 1763 , ne ſera pascompris ce
qui eſt encore dû fur les lettres de change & autres
engagemens par écrit , énoncés dans la ſpécification
ci -jointe ,que Sa Majeſté le Roide Pruſſe
ſe réſerve expreffément , & que Sa Majesté le Roi
dePologne promet de faire acquitter éxactement ,
&ſelon la teneur deſdites lettres de change &
autres engagemens par écrit donnés là-deſſus ,
ſans le moindre rabais ou défalcation , & dans
les monnoiesy promiſes.
ART. II . Pour ne laiſſer aucun doute ſur la
rrature& la ſolidité des arrangemens à prendre
fur les affaires de la Steuer , dont il a été fait
mention dans l'Article VII du Traité de paix ,
Sa Majesté le Roi de Pologne , Electeur de Saxe ,
déclare qu'Elle prendra des arrangemens pour
qu'aucun des créanciers de la Steuer ne perde
riende ſon capital.
Qu'il eſt impoſſible de leur payer les intérêts
arriérés après que tous les revenus du pays ont
été notoirement abſorbés par les calamités de
laguerre.
Que la même raiſon doit valoir pour l'année
préſente après toutes les charges auxquelles le
pays a déja été obligé de fournir.
Mais qu'à l'avenir Sa Majeſté prendra inceſſam.
ment avec les Etats de la Saxe , aſſemblés en
Diéte , les arrangemens néceſſaires pour établir
un fonds prélevable ſur les revenus les plus clairs
du pays , lequel ſera , 10. principalement employé
pour payer éxactement les intérêts qui ne
pourront pas être fixés au-deſſous de trois pour
Kiij
222 MERCURE DE FRANCE .
cent , tout comme ils ne pourront pas paffer lefdits
trois pour cent. 2°. Que le reſte fera le fonds
d'amortiſſement pour l'acquit ſucceſſif des capitaux
, qui augmentera à proportion de l'acquit
des capitaux & de la diminution des intérêts , &
dont la diſtribution ſe fera annuellement par le
fort , ſans aucune préférence pour perſonne à
quelque titre que ce ſoit. 30. Que l'adminiſtration
dudit fonds total deſtiné au payement des
intérêts & au rembourſement des capitaux ſera
fixée en la ſuſmentionnée Diete prochaine des
Etats de Saxe , de façon qu'il s'y trouve pleine
sûreté , Sa Majesté le Roi de Pologne , Electeur
de Saxe , promettant de donner là-deſſus
toutes les aſſurances convenables.
ART. III. Il a été convenu & arrêté que les
titres employés ou omis de part & d'autre à
l'occaſion de la préſente négociation dans les
pleins pouvoirs & autres actes , ou partout ailleurs
, ne pourront être cités ou tirés à conféquence
, & qu'il ne pourra jamais en réſulter
aucun préjudice pour aucune des Parties intéreffées.
Les trois préſens Articles ſéparés auront la
même force que s'ils étoient mot à mot inférés
dans le Traité principal , & ils ſeront également
ratifiés des deux hautes Parties contractantes .
En foi de quoi les ſouſſignés , Plénipotentiaires
de Sa Majesté le Roi de Pologne , Électeur de
Saxe , & de Sa Majeſte le Roi de Pruſſe , ont
ſigné ces préſens Articles ſéparés , & y ont fait
appoſer les cachets de leurs armes.
• Fait au Château de Huberzbourg le is Février
1763.
THOMAS , BARON DE FRITSCH .
( Signé ) EWALD- FRÉDÉRIC DE HERTZBERG ,
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Résumé : TRAITÉ de paix conclu entre sa Majesté le Roi de POLOGNE, Electeur de Saxe, & Sa Majesté le Roi de PRUSSE, au Château de Hubertzbourg, le 15 Février 1763.
Le traité de paix de Hubertusbourg, signé le 15 février 1763 entre le Roi de Pologne, Électeur de Saxe, et le Roi de Prusse, vise à mettre fin aux conflits et à rétablir la paix et l'amitié entre les deux monarchies. Les points essentiels du traité incluent : 1. **Paix et amitié** : Une paix durable et une amitié sincère doivent prévaloir entre les deux souverains et leurs héritiers, avec une amnistie générale et un oubli des événements de la guerre. Aucune demande de dédommagement ne sera faite. 2. **Cessation des hostilités** : Toutes les hostilités doivent cesser à partir du 11 février 1763. La Prusse cessera toutes contributions et prestations en Saxe et restituera les sommes prises ou exigées. 3. **Évacuation de la Saxe** : La Prusse doit commencer les dispositions pour évacuer la Saxe dans les trois semaines suivant la ratification du traité. Les troupes prussiennes et celles de l'Impératrice-Reine de Hongrie et de Bohême doivent quitter la Saxe dans le même délai. 4. **Restitution des prisonniers et des biens** : La Prusse doit libérer sans rançon tous les prisonniers de guerre saxons et restituer l'artillerie saxonne. Les villes de Leipzig, Torgau et Wittenberg doivent être restituées avec leurs fortifications. 5. **Renouvellement des traités antérieurs** : Le traité de paix de Dresde de 1745 est renouvelé et confirmé, sauf en ce qui concerne les dispositions contraires au présent traité. 6. **Commerce et justice** : Des commissaires seront nommés pour régler les abus dans le commerce et administrer justice aux sujets des deux parties. Les sujets qui changent de domicile ne rencontreront pas de difficultés. 7. **Affaires de la Steuer** : La Prusse accepte les arrangements concernant les créanciers de la Steuer de Saxe, et la Saxe assure le remboursement des capitaux sans réduction. 8. **Échange territorial** : La ville de Fürstenberg reste à la Pologne, mais la Saxe cède le péage de l'Oder, le village de Schildlo et ses possessions sur les rives de l'Oder à la Prusse. Un équivalent en terres et en sujets sera donné à la Saxe. 9. **Passage en Silésie** : La Prusse accorde à la Pologne le libre passage en Silésie. 10. **Garantie du traité** : Les deux parties se garantissent réciproquement l'observation et l'exécution du traité et chercheront la garantie des puissances amies. Le traité doit être ratifié et les ratifications échangées dans les quinze jours suivant la signature.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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149
p. 225-229
De PARIS, le 18 Avril 1763.
Début :
Le 14 du mois dernier, l'Académie Françoise a élu l'Abbé de [...]
Mots clefs :
Académie française, Élection, Comte, Assemblée, Cardinal, Cérémonie, Ordonnance du roi, Régiments, Compagnie, Légion royale, Dragons, Grenadiers, Capitaine, Pensions militaires, Soldats, Guerre, Paix, Colonels, Infanterie, Procureur du roi, Académie royale, Bibliothèque
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : De PARIS, le 18 Avril 1763.
De PARIS, le 18 Avril 1763.
Le 14 du mois dernier , l'Académie Françoiſe
a élu l'Abbé de Radonvilliers , Sous- Précepteur
de Mgr le Duc de Berri & de Mgr le Comte de
Provence, pour remplir la place vacante par la
mort du ſieur Carlet de Marivaux. Le 26 , certe
Académie tint une aſſemblée publique dans la-
Kv
226 MERCURE DE FRANCE .
1
quelle il prononcé ſon diſcours de réception,
Le Cardinalde Luynės a répondu au remerciment
de ce nouvel Académicien .
Le 22 du même mois , on fit la Proceſſion ſolemnelle
qu'on a coutume de faire tous les ans
enmémoire de la réduction de cette Capitale
ſous l'obéillance de Henri IV. Le Corps de Ville
aſſiſta , ſelon l'uſage , à cette cérémonie.
,
:
Il paroît une Ordonnance du Roi , datée du
1 Mars 1763 concernant les troupes légéres ,
par laquelle Sa Majesté conſerve ſur pied quatre
légions de ces troupes , indépendamment
des Régimens des Volontaires de Clermont & de
Soubiſe , & fupprime le Régiment des Volontaires
Etrangers de Wurmſer & la Compagnie de
ChaffeursdePoncet. La Légion Royale ſera la premièredes
quatre que S. M. entretiendra,&elle conſervera
fon nom. La ſeconde ſera compoſée du Régimentdes
Volontaires de Flandres & de celui des
Volontaires du Dauphiné qui ſeront incorporés
enſemble: cette Légion ſera ſous la dénomination
de Légion de Flandre , & commandée par
le Chevalier de Jaucourt. La troiſſéme , ſous la
dénomination de Légion du Haynaut , & commandée
par le ſieur de Grandmaiſon , ſera
compoſéedu Régiment des Volontaires du Haynaut
& de celui des Volontaires d'Auſtraſie qui
feront incorporés enſemble. Le Régiment de Dragons
chaſſeurs de Conflans ſera à l'avenir ſous
la dénomintion de Légion de Conflans , & formera
la quatriéme Légion. Ces Légions ou Régimens
continueront de marcher entr'eux ſuivant
le rang dont ils jouiſſent actuellement.
Chaque Légion ſera compoſée en tout temps de
dix-ſept compagnies , dont une de Grenadiers ,
huisde Fufiliers & huit de Dragons ; & chacun
JUIN. 1763 . 227
des Régimens des Volontaires de Clermont St.
de Soubiſe de neuf Compagnies , dont une de
Grenadiers , quatre de Fuſiliers & quatre de Dragons.
Indépendamment de pluſieurs autres difpoſitions
contenues dans cetteOrdonnance , relativement
à la ſuppreſſion de certaines places &
àla créationde quelques autres , à l'ordre quidoit
être obſervé dans chaque Compagnie , au choix
des Officiers , à la manutention de la caiffe
terme des engagemens , &c. Sa Majesté a réglé
une paye de paix & une paye de guerre de
la manière ſuivante .
,
au
COMPAGNIES DE GRENADIERS. A chaque
Capitaine , 2000 1. par an enpaix , & 3000l. en
guerre, à chaque Lieutenant , 900l . en paix, &
1200 1. en guerre , à chaque Sous- Lieutenant ,
600 l. en paix , & 900 1. en guerre , à chaque
Sergent , 222 1. en paix , & 228 1. en guerre ; à
chaque Fourrier, 180 1. en paix, & 186 1. en guerre
; à chaque Caporal , 156 1. en paix , & 162 1.
en guerre ; à chaque appointé , 1381, en paix , &
144 1. en guerre ; à chaque Grenadier & au Tambour
, 120 1. en paix , & 126 1. en guerre. Сом-
PAGNIES DE FUSILIERS . A chaque Capitaine ,
1500 1. en paix , & 2400 l. en guerre , à chaque
Lieutenant , 600.1. en paix , & 1000 l. en guerre;
à chaque Sous - Lieutenant , 5401. en paix , & 800
1. en guerre ; à chaque Sergent , 204 1. en paix ,
& 210 1. en guerre ; à chaque Fourrier , 162 l. en
paix , & 168 1. en guerre ; à chaque Caporal, 138
1. en paix,& 144 1. en guerres à chaqueAppointé,
120 1. en paix & 126 1. en guerre , à chaque Fufilier
& Tambour, 102 1. en paix , & 108 1. en
guerre. COMPAGNIES DE DRAGONS. A chaque
Capitaine , 1800 1. en paix , & 3600 l . en guerre;.
à chaque Lieutenant , 800 1. en paix , & 10001.
en guerre , à chaque Sous - Lieutenant , soul. en
228 MERCURE DE FRANCE,
paix , & 800 1. en guerre ; à chaque Maréchaldes
Logis, 216 1. en paix , & 252 1. en guerre ; à
-chaque Fourrier , 189 1. en paix,& 225 l. enguerre;
à chaque Brigadier , 135 1. en paix, & 171 1.
en guerre, àchaque Dragon ou Tambour , 117
1. en paix , & 1.53 1. en guerre. ETAT- MAJOR. AU
Colonel de Chaque Légion & au Colonel-Lieutenant
du Réglement des Volontaires de Clermont
, 4500 l . en paix , & 6000 l. en guerre; au
Colonel du Régiment des Volontaires de Soubiſe ,
2400 1. en tout temps , au Colonel en ſeconddudit
Régiment , 2100 1. en paix, & 3600 l. en guerre
; au Colonel-Commandant de chaque Légion
3600 1. en paix, 5400.1. en guerre; à chaque Lieutenant-
Colonel , 35001. en paix, & 5400 l. en
guerre,à chaque Major , 2880 1. en paix , & 4000
I. en guerre, à chaque Aide- Major d'Infanterie ,
avec commiffion de Capitaine , 1500 1. en prix , &
2400 l. en guerresà chaque Aide- Major d'Infanterie,
ſans commiſſion de Capitaine , 900 l . en paix ,
&1800 1. enguerre , à chaque Aide - Major de
-Dragons , avec commiſſion de Capitaine , 18001.
en paix, & 3000l . en guerre , à chaque Aide- Ma
jor de Dragons , ſans commiſſion de Capitaine',
1500 1. en paix , & 2000l. en guerre ; au Sous-Aide-
Major d'Infanterie , qui ſera créé en tempsde
guerre, 1200l.au Sous-Aide Major deDragonsqui
fera créé en tempsde guerre 12001. au Tréſorier ,
en temps deguerre ſeulement , 3000 l . au Quartier
Maître , en tems de guerre ſeulement 800 L.
àl'Aumônier&au Chirurgien en temps de guerre
feulement, sool.
Suivant la même Ordonnance , les Officiers réformés
jouïront annuellement en appointemens,
ſçavoir , les Colonels , de 3600 1. les Colonels-
Commandans , de 2000 l. les Lieutenans-Colo
JUI N. 1763 . 229
nels , de 1200 l . les Majors & les Commandansde
l'Infanterie , de 800 1. les Capitaines des Grenadiers
, de 600 l. ceux de Fuſiliers , de soo 1. les
Capitaines en ſecond , & les Aides - Majors d'Infanterie
, de 4001, les Capitaines des Dragons ,
de soo l . les Capitaines en ſecond , & les Aides-
Majors de Dragons , de 4501. , les Lieutenans--
Colonels réformés ala ſuitedeſdits Corps, de 1200
1. les Capitaines réformés des Dragons , de so०
1. & ceux d'infanterie , de 400 l. Les Lieutenans
qui ont paflé par les grades de Sergent ou de
Maréchal des Logis , de 300 1. Les Sous- Lieutenans
, qui auront paſſé par les mêmes gardes , de
270 1. A l'égard des Lieutenans & Sous-Lieutenans
, qui n'auront point pallé par ces grades ,
mais qui ſe trouveront avoir ſervi au moins dıx
ans , ils jouiront auſſi en appointemens , ſçavoir ,
les Lieutenans , de 200 l.& les Sous- Lieutenans ,
de 150 l . Cette Ordonnance eſt terminée par l'état
de l'uniforme réglé par Sa Majeſté pour l'habillement&
l'équipementde ces troupes.
LE FEU SR MORIAU , Procureur du Roi &de
laVille , ayant légué par teſtament ſa Bibliothéque
à la Ville de Paris , à condition qu'elle ſeroit
publique , le ſieur de Viarmes , Prévôt des
Marchands & les Echevins ont accepté le legs ,
&en conféquence ont nommé pour Bibliothécaire
, le ſieur de Bonamy, de l'Académie Royale
des Inſcriptions & Belles- Lettres , & pour Sous-
Bibliothécaire l'Abbé Ameithon . Ainfi cette Bibliotheque
, qui eſt placée à l'Hôtel de Lamoignon,
rue Pavée au Marais , a été ouverte au
Public pour la première fois le 13 de ce mois
après midi , & elle continuera de l'être tous les
Mercredis & Samedis de l'année juſqu'aux Vacances.
La fuite des Nouvelles Politiques au Mercure
prochain.
Le 14 du mois dernier , l'Académie Françoiſe
a élu l'Abbé de Radonvilliers , Sous- Précepteur
de Mgr le Duc de Berri & de Mgr le Comte de
Provence, pour remplir la place vacante par la
mort du ſieur Carlet de Marivaux. Le 26 , certe
Académie tint une aſſemblée publique dans la-
Kv
226 MERCURE DE FRANCE .
1
quelle il prononcé ſon diſcours de réception,
Le Cardinalde Luynės a répondu au remerciment
de ce nouvel Académicien .
Le 22 du même mois , on fit la Proceſſion ſolemnelle
qu'on a coutume de faire tous les ans
enmémoire de la réduction de cette Capitale
ſous l'obéillance de Henri IV. Le Corps de Ville
aſſiſta , ſelon l'uſage , à cette cérémonie.
,
:
Il paroît une Ordonnance du Roi , datée du
1 Mars 1763 concernant les troupes légéres ,
par laquelle Sa Majesté conſerve ſur pied quatre
légions de ces troupes , indépendamment
des Régimens des Volontaires de Clermont & de
Soubiſe , & fupprime le Régiment des Volontaires
Etrangers de Wurmſer & la Compagnie de
ChaffeursdePoncet. La Légion Royale ſera la premièredes
quatre que S. M. entretiendra,&elle conſervera
fon nom. La ſeconde ſera compoſée du Régimentdes
Volontaires de Flandres & de celui des
Volontaires du Dauphiné qui ſeront incorporés
enſemble: cette Légion ſera ſous la dénomination
de Légion de Flandre , & commandée par
le Chevalier de Jaucourt. La troiſſéme , ſous la
dénomination de Légion du Haynaut , & commandée
par le ſieur de Grandmaiſon , ſera
compoſéedu Régiment des Volontaires du Haynaut
& de celui des Volontaires d'Auſtraſie qui
feront incorporés enſemble. Le Régiment de Dragons
chaſſeurs de Conflans ſera à l'avenir ſous
la dénomintion de Légion de Conflans , & formera
la quatriéme Légion. Ces Légions ou Régimens
continueront de marcher entr'eux ſuivant
le rang dont ils jouiſſent actuellement.
Chaque Légion ſera compoſée en tout temps de
dix-ſept compagnies , dont une de Grenadiers ,
huisde Fufiliers & huit de Dragons ; & chacun
JUIN. 1763 . 227
des Régimens des Volontaires de Clermont St.
de Soubiſe de neuf Compagnies , dont une de
Grenadiers , quatre de Fuſiliers & quatre de Dragons.
Indépendamment de pluſieurs autres difpoſitions
contenues dans cetteOrdonnance , relativement
à la ſuppreſſion de certaines places &
àla créationde quelques autres , à l'ordre quidoit
être obſervé dans chaque Compagnie , au choix
des Officiers , à la manutention de la caiffe
terme des engagemens , &c. Sa Majesté a réglé
une paye de paix & une paye de guerre de
la manière ſuivante .
,
au
COMPAGNIES DE GRENADIERS. A chaque
Capitaine , 2000 1. par an enpaix , & 3000l. en
guerre, à chaque Lieutenant , 900l . en paix, &
1200 1. en guerre , à chaque Sous- Lieutenant ,
600 l. en paix , & 900 1. en guerre , à chaque
Sergent , 222 1. en paix , & 228 1. en guerre ; à
chaque Fourrier, 180 1. en paix, & 186 1. en guerre
; à chaque Caporal , 156 1. en paix , & 162 1.
en guerre ; à chaque appointé , 1381, en paix , &
144 1. en guerre ; à chaque Grenadier & au Tambour
, 120 1. en paix , & 126 1. en guerre. Сом-
PAGNIES DE FUSILIERS . A chaque Capitaine ,
1500 1. en paix , & 2400 l. en guerre , à chaque
Lieutenant , 600.1. en paix , & 1000 l. en guerre;
à chaque Sous - Lieutenant , 5401. en paix , & 800
1. en guerre ; à chaque Sergent , 204 1. en paix ,
& 210 1. en guerre ; à chaque Fourrier , 162 l. en
paix , & 168 1. en guerre ; à chaque Caporal, 138
1. en paix,& 144 1. en guerres à chaqueAppointé,
120 1. en paix & 126 1. en guerre , à chaque Fufilier
& Tambour, 102 1. en paix , & 108 1. en
guerre. COMPAGNIES DE DRAGONS. A chaque
Capitaine , 1800 1. en paix , & 3600 l . en guerre;.
à chaque Lieutenant , 800 1. en paix , & 10001.
en guerre , à chaque Sous - Lieutenant , soul. en
228 MERCURE DE FRANCE,
paix , & 800 1. en guerre ; à chaque Maréchaldes
Logis, 216 1. en paix , & 252 1. en guerre ; à
-chaque Fourrier , 189 1. en paix,& 225 l. enguerre;
à chaque Brigadier , 135 1. en paix, & 171 1.
en guerre, àchaque Dragon ou Tambour , 117
1. en paix , & 1.53 1. en guerre. ETAT- MAJOR. AU
Colonel de Chaque Légion & au Colonel-Lieutenant
du Réglement des Volontaires de Clermont
, 4500 l . en paix , & 6000 l. en guerre; au
Colonel du Régiment des Volontaires de Soubiſe ,
2400 1. en tout temps , au Colonel en ſeconddudit
Régiment , 2100 1. en paix, & 3600 l. en guerre
; au Colonel-Commandant de chaque Légion
3600 1. en paix, 5400.1. en guerre; à chaque Lieutenant-
Colonel , 35001. en paix, & 5400 l. en
guerre,à chaque Major , 2880 1. en paix , & 4000
I. en guerre, à chaque Aide- Major d'Infanterie ,
avec commiffion de Capitaine , 1500 1. en prix , &
2400 l. en guerresà chaque Aide- Major d'Infanterie,
ſans commiſſion de Capitaine , 900 l . en paix ,
&1800 1. enguerre , à chaque Aide - Major de
-Dragons , avec commiſſion de Capitaine , 18001.
en paix, & 3000l . en guerre , à chaque Aide- Ma
jor de Dragons , ſans commiſſion de Capitaine',
1500 1. en paix , & 2000l. en guerre ; au Sous-Aide-
Major d'Infanterie , qui ſera créé en tempsde
guerre, 1200l.au Sous-Aide Major deDragonsqui
fera créé en tempsde guerre 12001. au Tréſorier ,
en temps deguerre ſeulement , 3000 l . au Quartier
Maître , en tems de guerre ſeulement 800 L.
àl'Aumônier&au Chirurgien en temps de guerre
feulement, sool.
Suivant la même Ordonnance , les Officiers réformés
jouïront annuellement en appointemens,
ſçavoir , les Colonels , de 3600 1. les Colonels-
Commandans , de 2000 l. les Lieutenans-Colo
JUI N. 1763 . 229
nels , de 1200 l . les Majors & les Commandansde
l'Infanterie , de 800 1. les Capitaines des Grenadiers
, de 600 l. ceux de Fuſiliers , de soo 1. les
Capitaines en ſecond , & les Aides - Majors d'Infanterie
, de 4001, les Capitaines des Dragons ,
de soo l . les Capitaines en ſecond , & les Aides-
Majors de Dragons , de 4501. , les Lieutenans--
Colonels réformés ala ſuitedeſdits Corps, de 1200
1. les Capitaines réformés des Dragons , de so०
1. & ceux d'infanterie , de 400 l. Les Lieutenans
qui ont paflé par les grades de Sergent ou de
Maréchal des Logis , de 300 1. Les Sous- Lieutenans
, qui auront paſſé par les mêmes gardes , de
270 1. A l'égard des Lieutenans & Sous-Lieutenans
, qui n'auront point pallé par ces grades ,
mais qui ſe trouveront avoir ſervi au moins dıx
ans , ils jouiront auſſi en appointemens , ſçavoir ,
les Lieutenans , de 200 l.& les Sous- Lieutenans ,
de 150 l . Cette Ordonnance eſt terminée par l'état
de l'uniforme réglé par Sa Majeſté pour l'habillement&
l'équipementde ces troupes.
LE FEU SR MORIAU , Procureur du Roi &de
laVille , ayant légué par teſtament ſa Bibliothéque
à la Ville de Paris , à condition qu'elle ſeroit
publique , le ſieur de Viarmes , Prévôt des
Marchands & les Echevins ont accepté le legs ,
&en conféquence ont nommé pour Bibliothécaire
, le ſieur de Bonamy, de l'Académie Royale
des Inſcriptions & Belles- Lettres , & pour Sous-
Bibliothécaire l'Abbé Ameithon . Ainfi cette Bibliotheque
, qui eſt placée à l'Hôtel de Lamoignon,
rue Pavée au Marais , a été ouverte au
Public pour la première fois le 13 de ce mois
après midi , & elle continuera de l'être tous les
Mercredis & Samedis de l'année juſqu'aux Vacances.
La fuite des Nouvelles Politiques au Mercure
prochain.
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Résumé : De PARIS, le 18 Avril 1763.
En avril 1763, l'Académie Françoise a élu l'Abbé de Radonvilliers pour succéder à Marivaux. Le 26 avril, l'Abbé a prononcé son discours de réception lors d'une assemblée publique, auquel le Cardinal de Luynes a répondu. Le 22 avril, une procession solennelle a commémoré la réduction de Paris sous l'obéissance de Henri IV, en présence du Corps de Ville. Le 1er mars 1763, une ordonnance royale a réorganisé les troupes légères. Le roi a décidé de maintenir quatre légions de troupes légères, en plus des régiments des Volontaires de Clermont et de Soubise, et de supprimer le régiment des Volontaires Étrangers de Wurmser et la compagnie des Chauffeurs de Poncet. Les légions sont nommées Légion Royale, Légion de Flandre, Légion du Hainaut et Légion de Conflans. Chaque légion est composée de dix-sept compagnies, incluant des grenadiers, fusiliers et dragons. Les régiments des Volontaires de Clermont et de Soubise comptent neuf compagnies chacun. L'ordonnance régit également les soldes de paix et de guerre pour les différents grades des compagnies de grenadiers, fusiliers et dragons, ainsi que pour l'état-major. Les officiers réformés recevront des appointements annuels en fonction de leur grade. L'ordonnance précise aussi l'uniforme des troupes. Par ailleurs, le sieur Moriau, ancien Procureur du Roi et de la Ville, a légué sa bibliothèque à la Ville de Paris à condition qu'elle soit publique. La bibliothèque, placée à l'Hôtel de Lamoignon, a été ouverte au public le 13 avril et le sera tous les mercredis et samedis jusqu'aux vacances. Le sieur de Bonamy et l'Abbé Ameithon ont été nommés bibliothécaire et sous-bibliothécaire respectivement.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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150
p. 80-103
LETTRE de M. MARMONTEL à M. DE LA PLACE, Auteur du Mercure.
Début :
TOUTES les fois, Monsieur, que je parle de Lucain avec un peu de vivacité [...]
Mots clefs :
Guerre, Dieux, Tête, Sang, Monde, Peuple, Malheurs
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE de M. MARMONTEL à M. DE LA PLACE, Auteur du Mercure.
LETTRE de M. MARMONTEL
à M. DE LA PLACE , Auteur du
Mercure.
TOUTES OUTES les fois , Monfieur , que je
parle de Lucain avec un peu de vivacité
, j'entens dire , c'eft fa folie : il adore
Corneille ; Corneille aimoit Lucain ; &
fa vénération pour l'un , fait qu'il s'eft
pris d'amour pour l'autre. Je m'examine
encore , & pour me confulter , je relis
quelque chant de la Pharfale. Qu'arrivet-
il ? J'y trouve les mêmes beautés , je
m'afflige qu'elles ne foient pas connues ,
& d'impatience , je prens la plume , pour
tâcher de les rendre comme je les fens.
C'eft ainfi Monfieur , que j'ai traduit
une bonne partie de ce Poëme. Vous
avez bien voulu inférer un chant de ma
Traduction , dansle Merc . d'Avril 1761 .
II vol . & il m'a femblé , qu'on étoit furpris
d'y trouver parmi tant de belles chofes
, fi peu de cette enflure & de cette déJUILLET.
1763 .
81
clamation , que l'on reproche à Lucain :"
il m'a femblé qu'on me favoit gré , d'avoir
rendu fimplement des beautés frappantes
par elles -mêmes ; & fi j'en croyois
ce qu'on a bien voulu me dire de cette
premiere tentative , je n'aurois pas befoin
pour achever , d'un nouvel encouragement.
Mais comme je ne me diffimule
, ni ce que mon Auteur a de
défectueux , ni l'impoffibilité ou je fuis
de l'égaler dans ce qu'il a de grand &
de fublime , je ne veux me hafarder
que pas à pas , & d'effai en effai. J'ai
eu l'honneur de vous propofer un fecond
chant , vous l'avez accepté avec
une politeffe à laquelle je fuis très - ſenfible
; le voici . Je vous ferai bien obligé ,
fi vous voulez mettre à la tête , ce précis
du premier chant , pour le rappeller aux
Lecteurs.
J'ai l'honneur d'être , & c.
PRECIS du premier Chant
de la PHARSALE .
Caufes de la guèrre civile : l'exceffive
grandeur de Rome , la jaloufie &
la rivalité de Pompée & de Céfar , la
corruption des moeurs & le mépris des
Loix . Cefarde retour des Gaules , contre
Jes défenfes du Sénat , paffe le Rubicon
D v
82 MERCURE DE FRANCE.
à la tête de fon armée. Il marche à
Rome. Il s'empare d'Ariminum. Les
Tribuns chaffés de Rome par le Sénat ,
fe réfugient fous les drapeaux de Céfar;
Curion les accompagne. Il annonce à
Céfar, qu'on eft réfolu à lui refufer le
Triomphe , & que l'on arme contre
lui. Harangue de Céfar à fes troupes ,
pour les engager à la révolte. Les
troupes balancent à fe déclarer ; le Centurion
Lélius prend la parole , & les
détermine . César raffemble autour de
lui les cohortes qu'il a laiffées dans la
Gaule. A fon approche , la terreur fe
répand dans Rome . Pompée & le Sénat
prennent la fuite ; le Peuple épouvanté
les fuit. Des prodiges effrayans redoublent
encore l'allarme publique . Les
Devins d'Hétrurie font confultés . Arons
le plus vieux de ces Devins , ordonne
des facrifices , des expiations , & prédit
vaguement des malheurs fans nombre.
Figulus, homme verfé dans l'Aftrologie
, confirme les préfages du Devin ,
& annonce la guèrre Civile .
LIVRE SECOND .
Déja la colère des Dieux s'eft manifeftée
la nature a donné le fignal de la
difcorde ; elle a interrompu fon cours ;
JUILLET. 1763. 83
& par un preffentiment de l'avenir , elle
s'eft plongée elle- même dans ce tumulte
qui engendre les monftres. C'eſt le préfage
de nos forfaits. Pourquoi donc
ô Souverain des Dieux , avoir ajoûté
aux malheurs des hommes , cette prévoyance
accablante ? Soit que dans le
développement du Cahos , ta main féconde
ait lié les caufes par des noeuds
indiffolubles , que tu te fois impofé à
toi-même une première loi , & que
tout foit foumis à cet ordre immuable ;
foit qu'il n'y ait rien de prefcrit , &
qu'un hafard aveugle & vagabond
opére feul dans la nature , ce flux &
ce reflux d'événemens , qui changent
la face du monde ; fais que nos maux
arrivent foudain ; que l'avenir foit
inconnu à l'homme ; qu'il puiffe du
moins , eſpérer en tremblant.
9
Dès qu'on fut averti par ces prodiges
, des malheurs dont Rome étoit
menacée , le ministère de la Juſtice fut
fufpendu ; les Loix gardérent un lugubre
filence ; les dignités fe cachérent fous
le plus humble vêtement ; on ne vit
plus la pourpre entourée de faiſceaux ;
les citoyens étoufférent leurs plaintes ;
la douleur morne & fans voix , erra
dans cette Ville immenfe.
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
Ainfi dans le moment qu'un jeune
homme , l'efpoir d'une famille , expire ;
avant que les premiers accens de la défolation
ayent éclaté ; avant qu'une Mère
les cheveux épars , jette de lamentables
cris , dans les bras de ce fils que la chaleur
de la vie abandonne ; tandis qu'elle
baife cette face livide , & ces yeux plongés
dans le fommeil de la mort ; ce n'eft
pas encore de la douleur , c'eft de l'effroi :
attachée à ce corps expirant , interdite
& comme infenfible , elle contemple ,
dans un étonnement ftupide , toute
l'étendue de fon malheur.
Telle eft dans les premiers inftans ,
la confternation répandue dans Rome..
Les femmes ont dépouillé leur parure ;
leur foule éplorée affiége les Temples
ce n'eft plus par des voeux timides , c'eft
par des longs heurlemens qu'elles invoquent
le Ciel. Le Temple de Jupiter
n'eft pas le feul qu'elles rempliffent ; elles
fe partagent les Dieux.
C'eſt à préfent ( s'écria l'une d'entre
elles , en fe déchirant le vifage baigné
de pleurs ) c'eſt à préfent , ô miférables
Mères ! qu'il eft permis de fe frapper le
fein & de s'arracher les cheveux n'attendez
pas pour vous défoler , que nos
malheurs foient à leur comble ; pleurez
:
JUILLET. 1763. 85
tandis que la fortune eft encore incertaine
entre nos deux Tyrans. Dès que
l'un d'eux fera vainqueur , il faudra
marquer de la joie.
,
Les hommes eux-mêmes , en allant fe
ranger fous les Drapeaux des deux partis
, accufoient les Dieux de les forcer
au crime. Malheureux ( difoient- ils )
que n'avons- nous plûtôt vécu dans les
tems de Cannes & de Trébie ! Dieux ,
ce n'eſt point la Paix que nous vous
demandons ; foulevez contre nous les
Nations barbares ; que le monde conjuré
fe réuniffe ; que les peuples de
l'Orient & du Nord , les Médes , les
Scythes , les Germains fondent fur nous;
que Rome n'ait pas un feul bras qui ne
combatte : rendez - nous , grands Dieux,
tous nos ennemis à la fois , & fauveznous
de la guerre civile . Ou fi vous
avez réfolu d'anéantir le nom Romain ,
faites tomber en pluye de feu , les airs
embrafés par la foudré ; frappez en même
temps & les deux Chefs & les deux
Partis ; n'attendez pas qu'ils méritent
vos coups. Eft-ce pour décider lequel
des deux nous opprimera , qu'il en doit
coûter tant de crimes ? A peine hélas !
eût-il fallu s'y réfoudre pour nous affranchir
de tous les deux. C'eft ainfi
86 MERCURE DE FRANCE.
que leur piété fe répandoit en inutiles
plaintes. Les Vieillards accablés de douleur
fe plaignoient d'avoir trop vécu.
L'un d'eux pour donner un exemple
récent des maux que l'on avoit à craindre.
O mes Amis ( dit-il à fes compagnons
) l'orage qui nous menace , eft
le même qui s'éleva fur Rome , lorfque
Marius , Vainqueur des Teutons & des
Numides , fe réfugia dans des Marais ,
que
les rofeaux de Minturne couvrirent
fa tête triomphante , cette tête , dont
la fortune leur confioit le dépôt fatal.
Découvert & chargé de chaînes , il
gémit longtems enfeveli dans les horreurs
d'un noir cachot . Deſtiné à mou--
rir Conful , à mourir tranquille au milieu
des ruines de fa Patrie , il porto t
d'avance la peine de fes crimes ; mais la
mort fembloit l'éviter. En vain fes ennemis
tiennent fa vie en leur pouvoir ;
le premier qui veut le frapper , recule
faifi de frayeur. Sa main tremblante
laiffe tomber le glaive . Il a vu à travers
les ténébres de la Prifon , une lumière
refplendiffante: il a vu les Dieux vengeurs
le menacer ; il a vu Marius dans tout
l'éclat de fa grandeur future ; il l'a entendu
, & il a tremblé . Retire - toi , lâche
ennemi : ce n'eft pas à toi de frapper
JUILLET. 1763. 87.
cette tête le cruel doit au deftin , des
morts fans nombre avant la fienne. Cimbres,
confervez avec foin les jours de ce
Vieillard, fi vous voulez être vengés . Ce
n'eft point la faveur des Dieux , c'eft
leur colère qui veille fur lui. Marius
fuffit au deffein qu'ils ont formé de per-,
dre Rome. En vain l'océan furieux le
jette fur une plage ennemie ; errant
fut les bords inhabités de ces Numides
qu'il a vaincus , des cabanes défertes lui
fervent d'afyle. Carthage & Marius , fe
confolent mutuellement à la vue de
leur ruine , & couchés fur le même
fable , tous les deux pardonnent aux
Dieux. Mais au premier retour de la
fortune , il rallume la haine des Afriquains
; il affemble des armées d'efcla
ves , & brife les fers dont ils font chargés
aucun n'eft admis fous fes Drapeaux
qui n'ait fait l'apprentiffage du
crime , & qui n'apporte dans fon Camp
l'exemple de quelques forfaits.
O Deftin ! quel jour , quel horrible
jour , que celui où Marius entra victorieux
dans Rome ! avec quelle rapidité
la mort étendit fon ravage ! la nobleffe
tombe confondue axec le peuple ; le
glaive deftructeur vole au hazard , &
frappe fans choix : le fang ruiffelle dans
88 MERCURE DE FRANCE.
les Temples , les pavés des voies pu
bliques en font inondés & gliffans. Nulle
pitié , nul égard pour l'âge : on n'a
pas honte de hater la mort des vieillards
courbés fous le poids des ans , ni de
trancher la vie des enfans qui viennent
d'ouvrir les yeux à la lumière . Hélas !
& par quel crime ont - ils mérité de
mourir ? ils font mortels ; c'en eft affez :
l'impétueufe fureur les rencontre & les
moiffonne fur fon paffage . Sans perdre
le tems à chercher les criminels , on
égorge en foule tout ce qui fe préfente.
La main du meurtrier , plutôt que de
refter oifive , fait tomber des têtes ,
dont les traits mêmes lui font inconnus,
Il n'eft qu'un espoir de falut : c'eſt d'attacher
fes lévres tremblantes , à cette
main prête à frapper. Ah ! Peuple indigne
de tes Ancêtres , devrois - tu , même
à l'aspect de ces mille glaives qui s'avancent
fous les étendarts de la mort ,
devrois -tu confentir à racheter des fiécles
de vie à ce prix ? & tu fubis cette
indigne loi , pour traîner dans l'opprobre
le peu de jours que Marius te laiffe
, & que Svlla vient t'arracher !
Dans le maffacre d'un Peuple innombrable
, comment donner des larmes à
chaques Citoyens ? reçois mes regrets
JUILLET. 1763 . 89
Bébius ! ô toi,dont une foule d'affaffins
déchirent les entrailles , & fe difputent
les membres fumans : & toi , l'augure
éloquent de nos malheurs , Antoine
dont la tête ruiffelante encore , & couverte
de cheveux blancs , eft apportée
dans un feftin , fur la table de Marius.
Les deux Craffus font égorgés ; Licinius
périt dans la tribune ; le Vieillard Scévola
, que le facerdoce auroit dû rendre
inviolable , tombe au pied des Autels
de Vefta : fon fang rejaillit fur le
feu facré ; mais, fes veines épuifées par
l'âge n'en rendent pas affez pour l'éteirdre.
A tant d'horreurs , fuccéda le feptiéme
confulat de Marius, & par là finit
cet homme , accablé de toutes les rigueurs
de la mauvaiſe fortune , comblé
de toutes les faveurs de la bonne , &
qui avoit mefuré dans l'une & dans
l'autre , jufqu'où peut aller le fort d'un
Mortel.
Sylla qui voulut nous vanger , mit
le comble à nos pertes immenfes : il
épuifa le peu de fang qui reftoit à la
patrie en coupant des membres corrompus
, il fuivit trop loin les progrès
du mal il ne périt que des coupables
, mais dans un tems où il n'y avoit
plus que des coupables à fauver.
90 MERCURE DE FRANCE
Sous lui les haines font déchaînées ; la
colère fe livre à fes emportemens , dégagée
du frein des loix . On ne facrifioit pas
tout à Sylla : chacun s'immoloit fes
victimes. Un mot du vainqueur , avoit
ouvert la barrière à tous les forfaits ; on
vit l'efclave affaffiner le Maître , le frère
vendre le fang du frère , les fils degoutans
du meurtre de leur Père , fe difputer
fa tête qu'ils venoient de trancher.
Les tombeaux font remplis de fugitifs ;
les vivans y font confondus avec les
morts les repaires des bêtes féroces
ne peuvent contenir la foule des tranffuges
; les uns , pour dérober leur mort
au vainqueur , ont recours au lien fatal ;
les autres fe précipitent du haut d'un
rocher ; celui-ci éléve fon bucher luimême
, il fe donne le coup mortel , &
fe jette dans les flames , avant que la
force l'ait abandonné. Rome confternée
& tremblante , reconnoît les têtes
de fes plus illuftres Citoyens , portées
au bout des lances , & entaffées dans
la Place publique : là fe révélent tous
les crimes cachés .
Les Pères vont dérober d'une main
tremblante , les corps livides & fanglans
de leurs fils , que leurs yeux feuls reconnoiffent
encore . Moi-même il me
JUILLET. 1763. 91
fouvient , qu'impatient de rendre aux
mânes de mon frère , les devoirs de la
fépulture dont le Tyran nous faifoit un
crime , il me fouvient , qu'avant de porter
fa tête fur le bucher , je parcourus
ce champ de carnage , digne monument
de la paix de Sylla , pour tâcher de découvrir
parmi tant de corps mutilés
celui auquel s'adapteroit cette tête défigurée.
O Dieux par quelles cruautés
la mort de Catulus fut vengée fur le
frère de Marius ; & quels maux fouffrit
avant d'expirer , cette malheureufe victime
? Mânes qu'on voulut appaifer ,
vous en futes effrayés vous-mêmes. Nous
l'avons vu , ce corps déchiré , dont chaque
membre étoit une playe : percé de
coups, dépouillé par lambeaux, il n'avoit
pas encore reçu le coup mortel , & par
un excès inoui de cruauté , l'on prenoit
foin de ménager fa vie. Ses mains tombant
fous le tranchantdu glaive,fa langue
arrâchée , palpite encore , il ne refpire ,
il n'entend plus que par des organes inutiles
.Un ongle meurtrier extirpe fes yeux
qui ont vu difperfer tous fes membres.
On ne croira jamais , qu'une feule tête
ait pu fuffire à tant de tourmens. Les
débris de ce cadavre ne forment plus
qu'un horrible monceau de chair &
92 MERCURE DE FRANCE.
d'offemens écrafés fous leur chûte : les
corps des malheureux qui ont péri dans
un naufrage , & que la vague a brifés
contre les écueils , arrivent moins défigurés
fur le fable. Et quel foin prenezvous
, cruels , de rendre Marius méconnoiffable
aux yeux de Sylla ? pour fe
repaître de Yon fupplice , il eût fallu ,
qu'il reconnût fes traits . Prénefte voit
tous fes habitans moiffonnés par le glaive
, tout un peuple tombe comme d'un
feul coup . Alors , la fleur de l'Italie , la
feule jeuneffe qui lui reftoit , fut maffacrée
dans le champ de Mars , au fein
de cette malheureufe Rome , qu'elle
inonda de fon fang. Que tant de victimes
périffent à la fois par la famine ,
par un naufrage , fous les ruines d'une
Ville fubitement écrafée , dans les horreurs
de la pefte ou de la guèrre , il y
en eut des exemples ; mais d'une exécution
auffi fanglante , il n'en fut jamais. A
peine àtravers les flotsde ce peuple qu'on
égorge , les mains parricides peuvent fe
mouvoir; à peine ceux qui reçoivent le
coup mortel peuvent tomber leurs
corps preffés fe foutiennent l'un l'autre ,
& dans leur chûte , ils deviennent euxmêmes
les inftrumens du carnage : les
morts étouffent les vivans.
JUILLET. 1763 . 93
Sylla du haut du Capitole , tranquille
fpectateur de cette fanglante fcène
n'a pas même le remors d'avoir profcrit
tant de milliers de Citoyens. Cependant
le lit du Tybre ne peut contenir
les cadavres qu'on y entaffe . Les
premiers tombent dans le fleuve , les
derniers s'élevent au- deffus des eaux :
les barques rapides s'y arrêtent ; le fleuve
coupé par cette digue fanglante ,
d'un côté s'écoule dans la mer , de l'autre
il s'enfle & refte fufpendu. Les flots
de fang que l'on verfe de toutes parts ,
fe font un paffage à travers la campagne
, & viennent en Iongs ruiffeaux
groffir les ondes amoncelées. Déja
le fleuve furmonte fes bords & y
rejette les cadavres . Enfin fe précipitant
avec violence dans la mer de Tirrhêne
, il fend les eaux par un torrent
de fang .
C'est ainsi que Sylla a merité d'être
appellé le falut de la patrie , l'heureux
Sylla ; c'eft ainfi qu'il s'eft fait élever
un tombeau dans Rome. Voilà , mes
amis , ce qui nous refte à éprouver une
feconde fois : tel fera le cours de cette
guerre & tel en fera le fuccès. Que disje
? & plût aux Dieux n'avoir que de
tels maux à craindre. Hélas ! il y va de
94 MERCURE DE FRANCE .
bien plus & pour Rome & pour l'Univers,
Marius & les fiens éxilés de leur
patrie ne demandoient que leur retour.
Svlla ne vouloit qu'anéantir les factions.
Céfar & Pompée ont d'autres deffeins.
Non contens d'un pouvoir partagé , ils
combattent pour le rang fuprême ; aucun
d'eux ne daigneroit fufciter la guerre
civile , pour être ce qu'a été Sylla.
Ainfi la vieilleffe confternée pleuroit
fur le paffé & trembloit pour l'avenir .
Mais cette frayeur n'eut point d'accès
dans la grande âme de Brutus , Bru
tus au milieu de la défolation publique
ne mêla point fes larmes aux larmes du
Peuple. Dans le filence de la nuit , il va
frapper au feuil de l'humble demeure
de Caton ; il le trouve veillant & l'âme
agitée des dangers de Rome & du fort
du monde . Brutus l'aborde & lui dit :
» vous l'unique refuge de la vertu
» dès longtemps banic de la terre , vous
» fon ami , vous que le tourbillon de la
» fortune ne peut détacher de fon parti ,
" fage Caton , foyez mon guide , affer-
» miffez mon efprit chancelant ; donnez
» votre force à mon âme. Que d'autres
» fervent Pompée ou Céfar ; Caton eft
» le Chef que Brutus veut fuivre . Ref-
» terez-vous au ſein de la paix , feul im-
1
JUILLET. 1763. 95
29
» mobile au milieu des fecouffes qui
» ébranlent le monde ? ou voulez- vous
» abfoudre la guerre en vous affociant
» aux forfaits & aux malheurs qu'elle
» produira Chacun dans cette guerre
» fatale ne prend les armes que pourfoi ;
» l'un pour éviter la peine due à fes
» crimes , & fe fouftraire aux loix re-
» doutables pendant la paix ; l'autre
» pour écarter le fer à la main , l'indi-
» gence qui le preffe , & s'enrichir
» des dépouilles du monde lorfque tout
» fera confondu . Vous feul aimerez -vous
la guerre pour elle - même ? & que
» vous fervira d'avoir été fi longtemps
» incorruptible au milieu d'un monde
» corrompu ? Est - ce là le prix de tant
» de conftance ? Dans l'un & l'autre
» camp tout ce Peuple arrivera coupa-
" ble ; Caton lui feul va le devenir.
» Dieux,ne permettez pas que des armes
» parricides fouillent ces mains pures ,
» & qu'une fi haute vertu jafques-là fe
» dégrade & fe déshonore . Sur vous ,
» ſeul ami , n'en doutez pas , retom-
» beroient la honte & le crime de cette
» guerre & qui ne fe vanteroit de
» mourir de la main de Caton , quoi-
» que frappé d'une autre main ? qui ne
» fe croiroit pas vengé en vous laiſſant
"
96 MERCURE DE FRANCE.
»le reproche de fa mort ? Non , le calme
" eft votre partage comme il eft le par-
» tage des Aftres : inébranlables dans
» leurs cours ils rempliffent leur vafte
» carrière , tandis que les régions de
» l'air font embrafés par la foudre. La
» terre eft en bute au choc des tempê-
» tes , l'Olympe repofe au-deffus des
» nuages. Te!
"
» régne au plus bas
degré ; mais la paix occupe la cime.
» Quelle joie pour Céfar d'apprendre
» qu'un Citoyen tel que vous auroit
» pris les armes ? rangez-vous du parti
» de fon rival ; peu lui importe. Caton
» fe déclare affez pour lui s'il fe déclare
»pour la guerre civile. Déja une partie
» du Sénat , les Patriciens , les Confuls
» eux-mêmes demandent à fervir fous
Pompée. Qu'on voye Caton fubir le
» même joug , il n'y a plus au monde
que Céfar qui foit libre. Ah ! fi c'eft
" pour les loix, pour la patrie que vous
» voulez combattre , difpofez de moi ;
» mais il n'eft pas temps. Vous voyez
» dans Brutus , non l'ennemi de Céfar,
» non l'ennemi de Pompée ; mais après
» la guerre , l'ennemi déclaré de celui
» des deux qui fera vainqueur. Il dit ,
» & du fein de Caton comme du fond
chofes : le tro.. ordre
immuable des
"
"
"
» d'un
JUILLET. 1763. 97
d'un Sanctuaire fe firent entendre ces
paroles facrées.
"
» Oui , Brutus , la guerre civile eſt
» le plus grand des maux ; mais ma ver-
» tu fuit d'un pas afſuré la fatalité qui
» m'entraîne . Si les Dieux me rendent
» coupable ce fera le crime des Dieux.
» Et qui peut voir , exempt de péril , la
» ruine de fa patrie ? Quoi des Nations
» inconnues s'engagent dans nos querel-
» les ; des Rois , nés fous d'autres étoi-
» les , féparés de nous par de vaftes mers
» fuivent l'aigle romaine aux combats ;
& moi Romain , je refterois feul
plongé dans un honteux repos ! Loin
» de moi,grands Dieux, cette cruelle in-
» différence : ne fouffrez pas que Ro-
» me , dont la chute ébranlera le Dace
» & le Gête , que Rome tombe fans
» m'écrafer. Un père , à qui la mort
» vient d'enlever fes enfans , les accom-
» pagne jufqu'à la fépulture. Sa dou-
» leur même fe plaît à fe nourrir du
long appareil de leur pompe funébre ;
» fes mains portent les noirs flambeaux
» qui vont embrafer leur bucher , &
» l'on voit fes bras paternels s'étendre
» encore à travers les flammes. Non
» Rome je ne me détacherai de toi
» qu'après t'avoir embraffée mourante ,
I. Vol.
"
,
E
98 MERCURE
DE FRANCE .
» & avoir reçu ton dernier foupir : li-
» berté , je fuivrai ton nom , quand
» tu ne feras plus qu'un ombre. Sou-
» mettons- nous : les Dieux inexorables
» demandent Rome entière en facrifice ;
» qu'ils foient contens : ne leur dérobons
" pas une feule de leurs victimes. Ah !
» que ne puis-je offrir au Ciel & aux
» Enfers cette tête chargée de tous les
» crimes de ma patrie , & condamnée à
» les expier ! Décius fe dévoua & périt
» au milieu d'une armée ennemie ; que
» ces deux armées de Romains me per-
» cent de même ; qu'elles épuifent fur
» moi leurs traits. J'irai le fein décou-
» vert , au devant de toutes les lances
» & au milieu du champ de bataille
» je recevrai feul tous les coups de la
» guerre ; heureux fi mon fang eft la
» rançon du monde & fi mon trépas appaife
les Dieux ! Eh pourquoi feroit-on
périr des Peuples dociles au joug &
» difpofés à fléchir fous un Maître ?
» C'est moi qu'il faut perdre , moi qui
» m'obftine feul à défendre inutilement
" nos Loix & notre liberté. Mon fang
» verfé rendra la paix & le repos à l'Ita-
» lie. Après moi, qui voudra régner n'au-
" ra pas befoin de recourir aux armes .
» Mais je fais là d'inutiles voeux al-
»
»
·
JUILLET. 1763. 99
» lons , Brutus , rangeons - nous du-
» moins du parti que Rome autorife .
» Si la fortune feconde Pompée , il n'eft
» pas sûr qu'il en abuſe pour ufurper
» l'Empire du monde. Combattons fous
» lui , de peur qu'il n'ofe croire que c'eft
» pour lui que l'on va combattre . Caton,
» foldat dans fon armée lui apprendra
» s'il eft vainqueur , que c'est pour
» Rome qu'il aura vaincu .
33
Telle fut la réponſe de Caton , &
l'âme du jeune Brutus embrâfée d'un
feu nouveau , ne refpira plus que la
guerre civile,
Alors , comme le foleil chaffoit les ténébres
, on entendit frapper à la porte :
c'étoit la pieufe Marcie qui venoit de
rendre à Hortentius fon époux les devoirs
de la fépulture . Dans la fleur de
l'âge & de la beauté un lien plus cher
l'avoit unie au vertueux Caton ; &
Caton après avoir eu d'elle trois gages
d'un faint hyménée , l'avoit cédée à fon
ami , afin qu'elle ornât une maiſon nouvelle
des fruits de fa fécondité , & que
fon fang maternel fût le lien des deux
familles. Mais à peine a-t-elle recueilli
les cendres d'Hortentius , qu'elle revient,
la pâleur fur le vifage , les cheveux épars
& fouillés de fang , le fein meurtri
E ij
336320
100 MERCURE DE FRANCE.
la tête couverte de la pouffière du tombeau
. Elle eût vainement employé d'autres
charmes pour plaire aux yeux du
févère Caton ; elle fe préfente & dans
fa douleur elle lui parle en ces mots .
"
» Tant que mon âge & mes forces
» m'ont fait un devoit d'être mè
» re , ô Caton , j'ai fait ce que vous avez
» voulu ; j'ai fubi la Loi d'un fecond
» hyménée. A préfent que mes en-
» trailles font épuifées , que la nature &
la patrie n'ont plus rien à exiger de
» moi , je reviens à vous dans l'eſpoir
» de n'être plus livrée à perfonne. Ren-
» dez-moi les chaftes noeuds de mon
» premier hymen ; rendez- moi le nom ,
» le feul nom de votre époufe : qu'on
puiffe écrire fur mon tombeau Marcie
femme de Caton , & que l'avenir n'ait
» pas lieu de douter fi vous m'aviez cé-
» dée ou bannie. Ce n'eft point à vos
» profpérités que je viens m'affocier ;
» c'eft de vos peines , de vos travaux
» que je veux être la compagne . Laiffez-
» moi vous fuivre dans les camps , par-
» tager , adoucir vos fatigues. Eh pour-
» quoi refterois -je en fûreté au fein de
la paix ? Pourquoi Cornélie verroit-
» elle de plus près que moi les dangers
» de la guerre civile ?
>>
JUILLET. 1763. ΙΟΙ
Ces paroles fléchirent Caton ; &
quoique le moment de courir aux
armes fût peu favorable aux voeux de
fon époufe, il confentit à renouveller
avec elle la fainteté de leurs premiers:
fermens , mais feulement à la face du
Ciel , & fans l'appareil d'une pompe
vaine.
Le veftibule de fa maifon n'eft point
couronné de guirlandes , ni éclairé des
flambeaux de l'Hymen : le lit nuptial
n'eft point élevé fur des marches d'y
voire ; une trame d'or ne brille pas dans
les tapis dont il eft couvert : on ne voit
point Marcie dans la parure d'une nouvelle
époufe , relever par le feu des
diamans les riches couleurs d'une robe
éclatante , & foutenue par fes compagnes
, franchir , fans y toucher , le
feuil de la porte confacré à Vefta : la
tête n'eft point ornée de ce tiffu de
pourpre qui tombe fur les yeux timides
d'une jeune vierge dévouée à l'hymen
& qui fert de voile à la tendre pudeur.
Mais telle qu'elle eft , & fans dépofer
le deuil lugubre qui la couvre , elle embraffe
fon époux , comme elle embrafferoit
les enfans . Les jeux profanes , la
folle ivreffe ne font point appellés à ce
grave hyménée : Marcie & Caton
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
.
fe réuniffent dans le filence & fous l'aufpice
de Brutus.
Caton , dès le premier fignal de la
guerre avoit laiffé croître fa barbe touffue,
& fes cheveux blancs ombrageoient
fon front. Ce front févère n'admit point
la joie Caton ne daigna pas même écarter
fes longs cheveux de fon vifage auftère
& vénérable. Egalement infenfible
à l'amour & à la haine , tout occupé à
gémir fur les malheurs de l'humanité, il
s'interdit le lit nuptial & la févérité de fa
vertu réfifta même aux plaifirs légitimes.
Telles furent les moeurs de Caton,telle
fut fa Secte rigide : fuivre les loix de la
nature ; vivre & mourir pour fon
pays ;
fe croire fait , non pour foi-même , mais
pour le bien du monde entier ; n'avoir ,
au lieu de feftins, que l'aliment néceffaire
à la vie , au lieu de palais , qu'un abri
contre les hyvers , au lieu de riches vêtemens
que l'étoffe groffiere dont fe couvroit
le Peuple borner l'ufage de l'amour
aufoin de perpétuer fon efpéce ; être à la
fois le père & l'époux de fa patrie ; fe faire
un culte de la juftice , de l'honnêteté
une infléxible loi , du bien général un intérêt
unique ; tel fut , dis- je , cet homme
auftère ; & dans tout le cours de fa vie
jamais la volupté , cette idole d'elleJUILLET.
1763.
103
même , ne furprit un feul mouvement
de fon âme , n'eur part dans aucune de
fes actions.
Le refté au Mercure prochain.
à M. DE LA PLACE , Auteur du
Mercure.
TOUTES OUTES les fois , Monfieur , que je
parle de Lucain avec un peu de vivacité
, j'entens dire , c'eft fa folie : il adore
Corneille ; Corneille aimoit Lucain ; &
fa vénération pour l'un , fait qu'il s'eft
pris d'amour pour l'autre. Je m'examine
encore , & pour me confulter , je relis
quelque chant de la Pharfale. Qu'arrivet-
il ? J'y trouve les mêmes beautés , je
m'afflige qu'elles ne foient pas connues ,
& d'impatience , je prens la plume , pour
tâcher de les rendre comme je les fens.
C'eft ainfi Monfieur , que j'ai traduit
une bonne partie de ce Poëme. Vous
avez bien voulu inférer un chant de ma
Traduction , dansle Merc . d'Avril 1761 .
II vol . & il m'a femblé , qu'on étoit furpris
d'y trouver parmi tant de belles chofes
, fi peu de cette enflure & de cette déJUILLET.
1763 .
81
clamation , que l'on reproche à Lucain :"
il m'a femblé qu'on me favoit gré , d'avoir
rendu fimplement des beautés frappantes
par elles -mêmes ; & fi j'en croyois
ce qu'on a bien voulu me dire de cette
premiere tentative , je n'aurois pas befoin
pour achever , d'un nouvel encouragement.
Mais comme je ne me diffimule
, ni ce que mon Auteur a de
défectueux , ni l'impoffibilité ou je fuis
de l'égaler dans ce qu'il a de grand &
de fublime , je ne veux me hafarder
que pas à pas , & d'effai en effai. J'ai
eu l'honneur de vous propofer un fecond
chant , vous l'avez accepté avec
une politeffe à laquelle je fuis très - ſenfible
; le voici . Je vous ferai bien obligé ,
fi vous voulez mettre à la tête , ce précis
du premier chant , pour le rappeller aux
Lecteurs.
J'ai l'honneur d'être , & c.
PRECIS du premier Chant
de la PHARSALE .
Caufes de la guèrre civile : l'exceffive
grandeur de Rome , la jaloufie &
la rivalité de Pompée & de Céfar , la
corruption des moeurs & le mépris des
Loix . Cefarde retour des Gaules , contre
Jes défenfes du Sénat , paffe le Rubicon
D v
82 MERCURE DE FRANCE.
à la tête de fon armée. Il marche à
Rome. Il s'empare d'Ariminum. Les
Tribuns chaffés de Rome par le Sénat ,
fe réfugient fous les drapeaux de Céfar;
Curion les accompagne. Il annonce à
Céfar, qu'on eft réfolu à lui refufer le
Triomphe , & que l'on arme contre
lui. Harangue de Céfar à fes troupes ,
pour les engager à la révolte. Les
troupes balancent à fe déclarer ; le Centurion
Lélius prend la parole , & les
détermine . César raffemble autour de
lui les cohortes qu'il a laiffées dans la
Gaule. A fon approche , la terreur fe
répand dans Rome . Pompée & le Sénat
prennent la fuite ; le Peuple épouvanté
les fuit. Des prodiges effrayans redoublent
encore l'allarme publique . Les
Devins d'Hétrurie font confultés . Arons
le plus vieux de ces Devins , ordonne
des facrifices , des expiations , & prédit
vaguement des malheurs fans nombre.
Figulus, homme verfé dans l'Aftrologie
, confirme les préfages du Devin ,
& annonce la guèrre Civile .
LIVRE SECOND .
Déja la colère des Dieux s'eft manifeftée
la nature a donné le fignal de la
difcorde ; elle a interrompu fon cours ;
JUILLET. 1763. 83
& par un preffentiment de l'avenir , elle
s'eft plongée elle- même dans ce tumulte
qui engendre les monftres. C'eſt le préfage
de nos forfaits. Pourquoi donc
ô Souverain des Dieux , avoir ajoûté
aux malheurs des hommes , cette prévoyance
accablante ? Soit que dans le
développement du Cahos , ta main féconde
ait lié les caufes par des noeuds
indiffolubles , que tu te fois impofé à
toi-même une première loi , & que
tout foit foumis à cet ordre immuable ;
foit qu'il n'y ait rien de prefcrit , &
qu'un hafard aveugle & vagabond
opére feul dans la nature , ce flux &
ce reflux d'événemens , qui changent
la face du monde ; fais que nos maux
arrivent foudain ; que l'avenir foit
inconnu à l'homme ; qu'il puiffe du
moins , eſpérer en tremblant.
9
Dès qu'on fut averti par ces prodiges
, des malheurs dont Rome étoit
menacée , le ministère de la Juſtice fut
fufpendu ; les Loix gardérent un lugubre
filence ; les dignités fe cachérent fous
le plus humble vêtement ; on ne vit
plus la pourpre entourée de faiſceaux ;
les citoyens étoufférent leurs plaintes ;
la douleur morne & fans voix , erra
dans cette Ville immenfe.
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
Ainfi dans le moment qu'un jeune
homme , l'efpoir d'une famille , expire ;
avant que les premiers accens de la défolation
ayent éclaté ; avant qu'une Mère
les cheveux épars , jette de lamentables
cris , dans les bras de ce fils que la chaleur
de la vie abandonne ; tandis qu'elle
baife cette face livide , & ces yeux plongés
dans le fommeil de la mort ; ce n'eft
pas encore de la douleur , c'eft de l'effroi :
attachée à ce corps expirant , interdite
& comme infenfible , elle contemple ,
dans un étonnement ftupide , toute
l'étendue de fon malheur.
Telle eft dans les premiers inftans ,
la confternation répandue dans Rome..
Les femmes ont dépouillé leur parure ;
leur foule éplorée affiége les Temples
ce n'eft plus par des voeux timides , c'eft
par des longs heurlemens qu'elles invoquent
le Ciel. Le Temple de Jupiter
n'eft pas le feul qu'elles rempliffent ; elles
fe partagent les Dieux.
C'eſt à préfent ( s'écria l'une d'entre
elles , en fe déchirant le vifage baigné
de pleurs ) c'eſt à préfent , ô miférables
Mères ! qu'il eft permis de fe frapper le
fein & de s'arracher les cheveux n'attendez
pas pour vous défoler , que nos
malheurs foient à leur comble ; pleurez
:
JUILLET. 1763. 85
tandis que la fortune eft encore incertaine
entre nos deux Tyrans. Dès que
l'un d'eux fera vainqueur , il faudra
marquer de la joie.
,
Les hommes eux-mêmes , en allant fe
ranger fous les Drapeaux des deux partis
, accufoient les Dieux de les forcer
au crime. Malheureux ( difoient- ils )
que n'avons- nous plûtôt vécu dans les
tems de Cannes & de Trébie ! Dieux ,
ce n'eſt point la Paix que nous vous
demandons ; foulevez contre nous les
Nations barbares ; que le monde conjuré
fe réuniffe ; que les peuples de
l'Orient & du Nord , les Médes , les
Scythes , les Germains fondent fur nous;
que Rome n'ait pas un feul bras qui ne
combatte : rendez - nous , grands Dieux,
tous nos ennemis à la fois , & fauveznous
de la guerre civile . Ou fi vous
avez réfolu d'anéantir le nom Romain ,
faites tomber en pluye de feu , les airs
embrafés par la foudré ; frappez en même
temps & les deux Chefs & les deux
Partis ; n'attendez pas qu'ils méritent
vos coups. Eft-ce pour décider lequel
des deux nous opprimera , qu'il en doit
coûter tant de crimes ? A peine hélas !
eût-il fallu s'y réfoudre pour nous affranchir
de tous les deux. C'eft ainfi
86 MERCURE DE FRANCE.
que leur piété fe répandoit en inutiles
plaintes. Les Vieillards accablés de douleur
fe plaignoient d'avoir trop vécu.
L'un d'eux pour donner un exemple
récent des maux que l'on avoit à craindre.
O mes Amis ( dit-il à fes compagnons
) l'orage qui nous menace , eft
le même qui s'éleva fur Rome , lorfque
Marius , Vainqueur des Teutons & des
Numides , fe réfugia dans des Marais ,
que
les rofeaux de Minturne couvrirent
fa tête triomphante , cette tête , dont
la fortune leur confioit le dépôt fatal.
Découvert & chargé de chaînes , il
gémit longtems enfeveli dans les horreurs
d'un noir cachot . Deſtiné à mou--
rir Conful , à mourir tranquille au milieu
des ruines de fa Patrie , il porto t
d'avance la peine de fes crimes ; mais la
mort fembloit l'éviter. En vain fes ennemis
tiennent fa vie en leur pouvoir ;
le premier qui veut le frapper , recule
faifi de frayeur. Sa main tremblante
laiffe tomber le glaive . Il a vu à travers
les ténébres de la Prifon , une lumière
refplendiffante: il a vu les Dieux vengeurs
le menacer ; il a vu Marius dans tout
l'éclat de fa grandeur future ; il l'a entendu
, & il a tremblé . Retire - toi , lâche
ennemi : ce n'eft pas à toi de frapper
JUILLET. 1763. 87.
cette tête le cruel doit au deftin , des
morts fans nombre avant la fienne. Cimbres,
confervez avec foin les jours de ce
Vieillard, fi vous voulez être vengés . Ce
n'eft point la faveur des Dieux , c'eft
leur colère qui veille fur lui. Marius
fuffit au deffein qu'ils ont formé de per-,
dre Rome. En vain l'océan furieux le
jette fur une plage ennemie ; errant
fut les bords inhabités de ces Numides
qu'il a vaincus , des cabanes défertes lui
fervent d'afyle. Carthage & Marius , fe
confolent mutuellement à la vue de
leur ruine , & couchés fur le même
fable , tous les deux pardonnent aux
Dieux. Mais au premier retour de la
fortune , il rallume la haine des Afriquains
; il affemble des armées d'efcla
ves , & brife les fers dont ils font chargés
aucun n'eft admis fous fes Drapeaux
qui n'ait fait l'apprentiffage du
crime , & qui n'apporte dans fon Camp
l'exemple de quelques forfaits.
O Deftin ! quel jour , quel horrible
jour , que celui où Marius entra victorieux
dans Rome ! avec quelle rapidité
la mort étendit fon ravage ! la nobleffe
tombe confondue axec le peuple ; le
glaive deftructeur vole au hazard , &
frappe fans choix : le fang ruiffelle dans
88 MERCURE DE FRANCE.
les Temples , les pavés des voies pu
bliques en font inondés & gliffans. Nulle
pitié , nul égard pour l'âge : on n'a
pas honte de hater la mort des vieillards
courbés fous le poids des ans , ni de
trancher la vie des enfans qui viennent
d'ouvrir les yeux à la lumière . Hélas !
& par quel crime ont - ils mérité de
mourir ? ils font mortels ; c'en eft affez :
l'impétueufe fureur les rencontre & les
moiffonne fur fon paffage . Sans perdre
le tems à chercher les criminels , on
égorge en foule tout ce qui fe préfente.
La main du meurtrier , plutôt que de
refter oifive , fait tomber des têtes ,
dont les traits mêmes lui font inconnus,
Il n'eft qu'un espoir de falut : c'eſt d'attacher
fes lévres tremblantes , à cette
main prête à frapper. Ah ! Peuple indigne
de tes Ancêtres , devrois - tu , même
à l'aspect de ces mille glaives qui s'avancent
fous les étendarts de la mort ,
devrois -tu confentir à racheter des fiécles
de vie à ce prix ? & tu fubis cette
indigne loi , pour traîner dans l'opprobre
le peu de jours que Marius te laiffe
, & que Svlla vient t'arracher !
Dans le maffacre d'un Peuple innombrable
, comment donner des larmes à
chaques Citoyens ? reçois mes regrets
JUILLET. 1763 . 89
Bébius ! ô toi,dont une foule d'affaffins
déchirent les entrailles , & fe difputent
les membres fumans : & toi , l'augure
éloquent de nos malheurs , Antoine
dont la tête ruiffelante encore , & couverte
de cheveux blancs , eft apportée
dans un feftin , fur la table de Marius.
Les deux Craffus font égorgés ; Licinius
périt dans la tribune ; le Vieillard Scévola
, que le facerdoce auroit dû rendre
inviolable , tombe au pied des Autels
de Vefta : fon fang rejaillit fur le
feu facré ; mais, fes veines épuifées par
l'âge n'en rendent pas affez pour l'éteirdre.
A tant d'horreurs , fuccéda le feptiéme
confulat de Marius, & par là finit
cet homme , accablé de toutes les rigueurs
de la mauvaiſe fortune , comblé
de toutes les faveurs de la bonne , &
qui avoit mefuré dans l'une & dans
l'autre , jufqu'où peut aller le fort d'un
Mortel.
Sylla qui voulut nous vanger , mit
le comble à nos pertes immenfes : il
épuifa le peu de fang qui reftoit à la
patrie en coupant des membres corrompus
, il fuivit trop loin les progrès
du mal il ne périt que des coupables
, mais dans un tems où il n'y avoit
plus que des coupables à fauver.
90 MERCURE DE FRANCE
Sous lui les haines font déchaînées ; la
colère fe livre à fes emportemens , dégagée
du frein des loix . On ne facrifioit pas
tout à Sylla : chacun s'immoloit fes
victimes. Un mot du vainqueur , avoit
ouvert la barrière à tous les forfaits ; on
vit l'efclave affaffiner le Maître , le frère
vendre le fang du frère , les fils degoutans
du meurtre de leur Père , fe difputer
fa tête qu'ils venoient de trancher.
Les tombeaux font remplis de fugitifs ;
les vivans y font confondus avec les
morts les repaires des bêtes féroces
ne peuvent contenir la foule des tranffuges
; les uns , pour dérober leur mort
au vainqueur , ont recours au lien fatal ;
les autres fe précipitent du haut d'un
rocher ; celui-ci éléve fon bucher luimême
, il fe donne le coup mortel , &
fe jette dans les flames , avant que la
force l'ait abandonné. Rome confternée
& tremblante , reconnoît les têtes
de fes plus illuftres Citoyens , portées
au bout des lances , & entaffées dans
la Place publique : là fe révélent tous
les crimes cachés .
Les Pères vont dérober d'une main
tremblante , les corps livides & fanglans
de leurs fils , que leurs yeux feuls reconnoiffent
encore . Moi-même il me
JUILLET. 1763. 91
fouvient , qu'impatient de rendre aux
mânes de mon frère , les devoirs de la
fépulture dont le Tyran nous faifoit un
crime , il me fouvient , qu'avant de porter
fa tête fur le bucher , je parcourus
ce champ de carnage , digne monument
de la paix de Sylla , pour tâcher de découvrir
parmi tant de corps mutilés
celui auquel s'adapteroit cette tête défigurée.
O Dieux par quelles cruautés
la mort de Catulus fut vengée fur le
frère de Marius ; & quels maux fouffrit
avant d'expirer , cette malheureufe victime
? Mânes qu'on voulut appaifer ,
vous en futes effrayés vous-mêmes. Nous
l'avons vu , ce corps déchiré , dont chaque
membre étoit une playe : percé de
coups, dépouillé par lambeaux, il n'avoit
pas encore reçu le coup mortel , & par
un excès inoui de cruauté , l'on prenoit
foin de ménager fa vie. Ses mains tombant
fous le tranchantdu glaive,fa langue
arrâchée , palpite encore , il ne refpire ,
il n'entend plus que par des organes inutiles
.Un ongle meurtrier extirpe fes yeux
qui ont vu difperfer tous fes membres.
On ne croira jamais , qu'une feule tête
ait pu fuffire à tant de tourmens. Les
débris de ce cadavre ne forment plus
qu'un horrible monceau de chair &
92 MERCURE DE FRANCE.
d'offemens écrafés fous leur chûte : les
corps des malheureux qui ont péri dans
un naufrage , & que la vague a brifés
contre les écueils , arrivent moins défigurés
fur le fable. Et quel foin prenezvous
, cruels , de rendre Marius méconnoiffable
aux yeux de Sylla ? pour fe
repaître de Yon fupplice , il eût fallu ,
qu'il reconnût fes traits . Prénefte voit
tous fes habitans moiffonnés par le glaive
, tout un peuple tombe comme d'un
feul coup . Alors , la fleur de l'Italie , la
feule jeuneffe qui lui reftoit , fut maffacrée
dans le champ de Mars , au fein
de cette malheureufe Rome , qu'elle
inonda de fon fang. Que tant de victimes
périffent à la fois par la famine ,
par un naufrage , fous les ruines d'une
Ville fubitement écrafée , dans les horreurs
de la pefte ou de la guèrre , il y
en eut des exemples ; mais d'une exécution
auffi fanglante , il n'en fut jamais. A
peine àtravers les flotsde ce peuple qu'on
égorge , les mains parricides peuvent fe
mouvoir; à peine ceux qui reçoivent le
coup mortel peuvent tomber leurs
corps preffés fe foutiennent l'un l'autre ,
& dans leur chûte , ils deviennent euxmêmes
les inftrumens du carnage : les
morts étouffent les vivans.
JUILLET. 1763 . 93
Sylla du haut du Capitole , tranquille
fpectateur de cette fanglante fcène
n'a pas même le remors d'avoir profcrit
tant de milliers de Citoyens. Cependant
le lit du Tybre ne peut contenir
les cadavres qu'on y entaffe . Les
premiers tombent dans le fleuve , les
derniers s'élevent au- deffus des eaux :
les barques rapides s'y arrêtent ; le fleuve
coupé par cette digue fanglante ,
d'un côté s'écoule dans la mer , de l'autre
il s'enfle & refte fufpendu. Les flots
de fang que l'on verfe de toutes parts ,
fe font un paffage à travers la campagne
, & viennent en Iongs ruiffeaux
groffir les ondes amoncelées. Déja
le fleuve furmonte fes bords & y
rejette les cadavres . Enfin fe précipitant
avec violence dans la mer de Tirrhêne
, il fend les eaux par un torrent
de fang .
C'est ainsi que Sylla a merité d'être
appellé le falut de la patrie , l'heureux
Sylla ; c'eft ainfi qu'il s'eft fait élever
un tombeau dans Rome. Voilà , mes
amis , ce qui nous refte à éprouver une
feconde fois : tel fera le cours de cette
guerre & tel en fera le fuccès. Que disje
? & plût aux Dieux n'avoir que de
tels maux à craindre. Hélas ! il y va de
94 MERCURE DE FRANCE .
bien plus & pour Rome & pour l'Univers,
Marius & les fiens éxilés de leur
patrie ne demandoient que leur retour.
Svlla ne vouloit qu'anéantir les factions.
Céfar & Pompée ont d'autres deffeins.
Non contens d'un pouvoir partagé , ils
combattent pour le rang fuprême ; aucun
d'eux ne daigneroit fufciter la guerre
civile , pour être ce qu'a été Sylla.
Ainfi la vieilleffe confternée pleuroit
fur le paffé & trembloit pour l'avenir .
Mais cette frayeur n'eut point d'accès
dans la grande âme de Brutus , Bru
tus au milieu de la défolation publique
ne mêla point fes larmes aux larmes du
Peuple. Dans le filence de la nuit , il va
frapper au feuil de l'humble demeure
de Caton ; il le trouve veillant & l'âme
agitée des dangers de Rome & du fort
du monde . Brutus l'aborde & lui dit :
» vous l'unique refuge de la vertu
» dès longtemps banic de la terre , vous
» fon ami , vous que le tourbillon de la
» fortune ne peut détacher de fon parti ,
" fage Caton , foyez mon guide , affer-
» miffez mon efprit chancelant ; donnez
» votre force à mon âme. Que d'autres
» fervent Pompée ou Céfar ; Caton eft
» le Chef que Brutus veut fuivre . Ref-
» terez-vous au ſein de la paix , feul im-
1
JUILLET. 1763. 95
29
» mobile au milieu des fecouffes qui
» ébranlent le monde ? ou voulez- vous
» abfoudre la guerre en vous affociant
» aux forfaits & aux malheurs qu'elle
» produira Chacun dans cette guerre
» fatale ne prend les armes que pourfoi ;
» l'un pour éviter la peine due à fes
» crimes , & fe fouftraire aux loix re-
» doutables pendant la paix ; l'autre
» pour écarter le fer à la main , l'indi-
» gence qui le preffe , & s'enrichir
» des dépouilles du monde lorfque tout
» fera confondu . Vous feul aimerez -vous
la guerre pour elle - même ? & que
» vous fervira d'avoir été fi longtemps
» incorruptible au milieu d'un monde
» corrompu ? Est - ce là le prix de tant
» de conftance ? Dans l'un & l'autre
» camp tout ce Peuple arrivera coupa-
" ble ; Caton lui feul va le devenir.
» Dieux,ne permettez pas que des armes
» parricides fouillent ces mains pures ,
» & qu'une fi haute vertu jafques-là fe
» dégrade & fe déshonore . Sur vous ,
» ſeul ami , n'en doutez pas , retom-
» beroient la honte & le crime de cette
» guerre & qui ne fe vanteroit de
» mourir de la main de Caton , quoi-
» que frappé d'une autre main ? qui ne
» fe croiroit pas vengé en vous laiſſant
"
96 MERCURE DE FRANCE.
»le reproche de fa mort ? Non , le calme
" eft votre partage comme il eft le par-
» tage des Aftres : inébranlables dans
» leurs cours ils rempliffent leur vafte
» carrière , tandis que les régions de
» l'air font embrafés par la foudre. La
» terre eft en bute au choc des tempê-
» tes , l'Olympe repofe au-deffus des
» nuages. Te!
"
» régne au plus bas
degré ; mais la paix occupe la cime.
» Quelle joie pour Céfar d'apprendre
» qu'un Citoyen tel que vous auroit
» pris les armes ? rangez-vous du parti
» de fon rival ; peu lui importe. Caton
» fe déclare affez pour lui s'il fe déclare
»pour la guerre civile. Déja une partie
» du Sénat , les Patriciens , les Confuls
» eux-mêmes demandent à fervir fous
Pompée. Qu'on voye Caton fubir le
» même joug , il n'y a plus au monde
que Céfar qui foit libre. Ah ! fi c'eft
" pour les loix, pour la patrie que vous
» voulez combattre , difpofez de moi ;
» mais il n'eft pas temps. Vous voyez
» dans Brutus , non l'ennemi de Céfar,
» non l'ennemi de Pompée ; mais après
» la guerre , l'ennemi déclaré de celui
» des deux qui fera vainqueur. Il dit ,
» & du fein de Caton comme du fond
chofes : le tro.. ordre
immuable des
"
"
"
» d'un
JUILLET. 1763. 97
d'un Sanctuaire fe firent entendre ces
paroles facrées.
"
» Oui , Brutus , la guerre civile eſt
» le plus grand des maux ; mais ma ver-
» tu fuit d'un pas afſuré la fatalité qui
» m'entraîne . Si les Dieux me rendent
» coupable ce fera le crime des Dieux.
» Et qui peut voir , exempt de péril , la
» ruine de fa patrie ? Quoi des Nations
» inconnues s'engagent dans nos querel-
» les ; des Rois , nés fous d'autres étoi-
» les , féparés de nous par de vaftes mers
» fuivent l'aigle romaine aux combats ;
& moi Romain , je refterois feul
plongé dans un honteux repos ! Loin
» de moi,grands Dieux, cette cruelle in-
» différence : ne fouffrez pas que Ro-
» me , dont la chute ébranlera le Dace
» & le Gête , que Rome tombe fans
» m'écrafer. Un père , à qui la mort
» vient d'enlever fes enfans , les accom-
» pagne jufqu'à la fépulture. Sa dou-
» leur même fe plaît à fe nourrir du
long appareil de leur pompe funébre ;
» fes mains portent les noirs flambeaux
» qui vont embrafer leur bucher , &
» l'on voit fes bras paternels s'étendre
» encore à travers les flammes. Non
» Rome je ne me détacherai de toi
» qu'après t'avoir embraffée mourante ,
I. Vol.
"
,
E
98 MERCURE
DE FRANCE .
» & avoir reçu ton dernier foupir : li-
» berté , je fuivrai ton nom , quand
» tu ne feras plus qu'un ombre. Sou-
» mettons- nous : les Dieux inexorables
» demandent Rome entière en facrifice ;
» qu'ils foient contens : ne leur dérobons
" pas une feule de leurs victimes. Ah !
» que ne puis-je offrir au Ciel & aux
» Enfers cette tête chargée de tous les
» crimes de ma patrie , & condamnée à
» les expier ! Décius fe dévoua & périt
» au milieu d'une armée ennemie ; que
» ces deux armées de Romains me per-
» cent de même ; qu'elles épuifent fur
» moi leurs traits. J'irai le fein décou-
» vert , au devant de toutes les lances
» & au milieu du champ de bataille
» je recevrai feul tous les coups de la
» guerre ; heureux fi mon fang eft la
» rançon du monde & fi mon trépas appaife
les Dieux ! Eh pourquoi feroit-on
périr des Peuples dociles au joug &
» difpofés à fléchir fous un Maître ?
» C'est moi qu'il faut perdre , moi qui
» m'obftine feul à défendre inutilement
" nos Loix & notre liberté. Mon fang
» verfé rendra la paix & le repos à l'Ita-
» lie. Après moi, qui voudra régner n'au-
" ra pas befoin de recourir aux armes .
» Mais je fais là d'inutiles voeux al-
»
»
·
JUILLET. 1763. 99
» lons , Brutus , rangeons - nous du-
» moins du parti que Rome autorife .
» Si la fortune feconde Pompée , il n'eft
» pas sûr qu'il en abuſe pour ufurper
» l'Empire du monde. Combattons fous
» lui , de peur qu'il n'ofe croire que c'eft
» pour lui que l'on va combattre . Caton,
» foldat dans fon armée lui apprendra
» s'il eft vainqueur , que c'est pour
» Rome qu'il aura vaincu .
33
Telle fut la réponſe de Caton , &
l'âme du jeune Brutus embrâfée d'un
feu nouveau , ne refpira plus que la
guerre civile,
Alors , comme le foleil chaffoit les ténébres
, on entendit frapper à la porte :
c'étoit la pieufe Marcie qui venoit de
rendre à Hortentius fon époux les devoirs
de la fépulture . Dans la fleur de
l'âge & de la beauté un lien plus cher
l'avoit unie au vertueux Caton ; &
Caton après avoir eu d'elle trois gages
d'un faint hyménée , l'avoit cédée à fon
ami , afin qu'elle ornât une maiſon nouvelle
des fruits de fa fécondité , & que
fon fang maternel fût le lien des deux
familles. Mais à peine a-t-elle recueilli
les cendres d'Hortentius , qu'elle revient,
la pâleur fur le vifage , les cheveux épars
& fouillés de fang , le fein meurtri
E ij
336320
100 MERCURE DE FRANCE.
la tête couverte de la pouffière du tombeau
. Elle eût vainement employé d'autres
charmes pour plaire aux yeux du
févère Caton ; elle fe préfente & dans
fa douleur elle lui parle en ces mots .
"
» Tant que mon âge & mes forces
» m'ont fait un devoit d'être mè
» re , ô Caton , j'ai fait ce que vous avez
» voulu ; j'ai fubi la Loi d'un fecond
» hyménée. A préfent que mes en-
» trailles font épuifées , que la nature &
la patrie n'ont plus rien à exiger de
» moi , je reviens à vous dans l'eſpoir
» de n'être plus livrée à perfonne. Ren-
» dez-moi les chaftes noeuds de mon
» premier hymen ; rendez- moi le nom ,
» le feul nom de votre époufe : qu'on
puiffe écrire fur mon tombeau Marcie
femme de Caton , & que l'avenir n'ait
» pas lieu de douter fi vous m'aviez cé-
» dée ou bannie. Ce n'eft point à vos
» profpérités que je viens m'affocier ;
» c'eft de vos peines , de vos travaux
» que je veux être la compagne . Laiffez-
» moi vous fuivre dans les camps , par-
» tager , adoucir vos fatigues. Eh pour-
» quoi refterois -je en fûreté au fein de
la paix ? Pourquoi Cornélie verroit-
» elle de plus près que moi les dangers
» de la guerre civile ?
>>
JUILLET. 1763. ΙΟΙ
Ces paroles fléchirent Caton ; &
quoique le moment de courir aux
armes fût peu favorable aux voeux de
fon époufe, il confentit à renouveller
avec elle la fainteté de leurs premiers:
fermens , mais feulement à la face du
Ciel , & fans l'appareil d'une pompe
vaine.
Le veftibule de fa maifon n'eft point
couronné de guirlandes , ni éclairé des
flambeaux de l'Hymen : le lit nuptial
n'eft point élevé fur des marches d'y
voire ; une trame d'or ne brille pas dans
les tapis dont il eft couvert : on ne voit
point Marcie dans la parure d'une nouvelle
époufe , relever par le feu des
diamans les riches couleurs d'une robe
éclatante , & foutenue par fes compagnes
, franchir , fans y toucher , le
feuil de la porte confacré à Vefta : la
tête n'eft point ornée de ce tiffu de
pourpre qui tombe fur les yeux timides
d'une jeune vierge dévouée à l'hymen
& qui fert de voile à la tendre pudeur.
Mais telle qu'elle eft , & fans dépofer
le deuil lugubre qui la couvre , elle embraffe
fon époux , comme elle embrafferoit
les enfans . Les jeux profanes , la
folle ivreffe ne font point appellés à ce
grave hyménée : Marcie & Caton
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
.
fe réuniffent dans le filence & fous l'aufpice
de Brutus.
Caton , dès le premier fignal de la
guerre avoit laiffé croître fa barbe touffue,
& fes cheveux blancs ombrageoient
fon front. Ce front févère n'admit point
la joie Caton ne daigna pas même écarter
fes longs cheveux de fon vifage auftère
& vénérable. Egalement infenfible
à l'amour & à la haine , tout occupé à
gémir fur les malheurs de l'humanité, il
s'interdit le lit nuptial & la févérité de fa
vertu réfifta même aux plaifirs légitimes.
Telles furent les moeurs de Caton,telle
fut fa Secte rigide : fuivre les loix de la
nature ; vivre & mourir pour fon
pays ;
fe croire fait , non pour foi-même , mais
pour le bien du monde entier ; n'avoir ,
au lieu de feftins, que l'aliment néceffaire
à la vie , au lieu de palais , qu'un abri
contre les hyvers , au lieu de riches vêtemens
que l'étoffe groffiere dont fe couvroit
le Peuple borner l'ufage de l'amour
aufoin de perpétuer fon efpéce ; être à la
fois le père & l'époux de fa patrie ; fe faire
un culte de la juftice , de l'honnêteté
une infléxible loi , du bien général un intérêt
unique ; tel fut , dis- je , cet homme
auftère ; & dans tout le cours de fa vie
jamais la volupté , cette idole d'elleJUILLET.
1763.
103
même , ne furprit un feul mouvement
de fon âme , n'eur part dans aucune de
fes actions.
Le refté au Mercure prochain.
Fermer
Résumé : LETTRE de M. MARMONTEL à M. DE LA PLACE, Auteur du Mercure.
Dans sa lettre à M. de La Place, Marmontel exprime son admiration pour Lucain et sa traduction de la 'Pharsale', tout en reconnaissant les qualités et les défauts de l'œuvre. Le résumé du premier chant de la 'Pharsale' expose les causes de la guerre civile à Rome : la grandeur excessive de Rome, la rivalité entre Pompée et César, la corruption des mœurs et le mépris des lois. César traverse le Rubicon, s'empare d'Ariminum et rallie les troupes, tandis que Pompée et le Sénat fuient. Des prodiges annoncent des malheurs. Le second livre décrit des signes divins annonçant la discorde et la terreur à Rome. Les lois sont suspendues, et la ville est plongée dans la consternation. Les femmes pleurent et invoquent les dieux, tandis que les hommes se préparent à la guerre. Le narrateur compare la situation tragique de Rome à celle après les victoires de Marius. Marius, malgré ses crimes, semble protégé par une force divine. Le texte décrit les horreurs commises par Marius lors de son retour à Rome, où la mort frappe sans discernement. Sylla, cherchant à venger Rome, aggrave les pertes, laissant libre cours aux haines et aux crimes. Les scènes de violence sont intenses : des esclaves tuent leurs maîtres, des frères se disputent la tête de leur père décapité, et les fugitifs se cachent ou se suicident. Rome est remplie de cadavres, y compris ceux des citoyens illustres. Les massacres sont si violents que les cadavres obstruent le Tibre. Sylla observe la scène sans remords. Le texte compare les ambitions de César et Pompée à celles de Sylla, soulignant que ces nouveaux conflits pourraient être encore plus dévastateurs. Brutus cherche le soutien de Caton pour résister aux factions en guerre. Un dialogue entre Brutus et Caton révèle les préoccupations de Brutus concernant les motivations des combattants. Caton affirme son dévouement à Rome et son désir de mourir pour rétablir la paix. La réponse de Caton enflamme Brutus, qui aspire désormais à la guerre civile. Après la mort d'Hortensius, Marcie demande à Caton de renouer leur premier mariage pour éviter d'être livrée à un autre. Ému, Caton accepte de renouveler leurs vœux de manière simple et discrète, sans cérémonie. Caton, préoccupé par les malheurs de l'humanité, refuse les plaisirs légitimes et maintient une rigueur morale inflexible.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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