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201
p. 42-44
EPITRE DU MÊME A Madame la Comtesse de Fontaines, auteur d'un petit Roman intitulé : La Comtesse de Savoye, imprimé en 1722.
Début :
La Fayette & Segrais, couple sublime & tendre, [...]
Mots clefs :
Comtesse, Dieu, Auteur, Dame
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texteReconnaissance textuelle : EPITRE DU MÊME A Madame la Comtesse de Fontaines, auteur d'un petit Roman intitulé : La Comtesse de Savoye, imprimé en 1722.
EPITRE DU MÊME
A Madame la Comteffe de Fontaines , auteur
d'un petit Roman intitulé : La Comteffe
de Savoye , imprimé en 1722 .
LA Fayette & Segrais , couple fublime & tendre
,
Le modele avant vous de nos galans écrits ,
Des champs éliziens fur les aîles des ris
Vinrent l'autre jour dans Paris.
D'où ne viendroit- on point , Sapho , pour vous
entendre ?
A vos genoux tous deux humiliés ,
Tous deux vaincus , & pourtant pleins de joie
OCTOBRE. 1755. 43
Ils mirent leur Zaide aux pieds
De la Comteffe de Savoye.
Ils avoient bien raiſon , quel Dieu , charmant
auteur ,
Quel Dieu vous a donné ce langage enchanteur ?
La force , la délicateffe ,
La fimplicité , la nobleſſe
Que Fenelon feul avoit joint ;
Ce naturel charmant dont l'art n'approche point ;
Sapho , qui ne croiroit que l'amour vous infpire a
Mais vous vous contentez de vanter fon empire.
Vous nous peignez Mendoce en feu ,
Et la vertueufe foibleſſe
De fa chancélante maîtreffe ,
Qui lui fait en fuyant un fi charmant aveu .
Ah! pouvez-vous donner ces leçons de tendreffe ,
Vous qui les pratiquez fi peu ?
C'eft ainfi que Marot fur fa lyre incrédule ,
Du Dieu qu'il méconnut , prouva la fainteté.
Vous avez pour l'amour auffi peu de fcrupule ,
Vous ne le ſervez point , & vous l'avez chanté.
Adieu , malgré mes épilogues ,
Puiffiez-vous pourtant tous les ans
Me lire deux ou trois romans ,
Et taxer quatre fynagogues.
La Dame à qui cette épitre eft adreffée ,
fe nommoit Marie - Louife - Charlotte de
Pelard de Givri , fille du Marquis de Gi44
MERCURE DE FRANCE
vri ,
Commandant de Metz , qui avoit
favorifé
l'établffement des Juifs dans cette
ville , ceux-ci lui firent par
reconnoiffance
une penfion confidérable , qui paſſa aux .
enfans , & dont jouiffent encore aujour- ,
d'hui fes petits enfans . L'un Chevalier de
Malte ; l'autre , veuve du Marquis de Fontanges
, Dame d'honneur de la Princeffe
de Conti . Cette Dame étoit alors veuve.
de Meflire Nicolas de Fontaines , Chevalier
, Seigneur d'Wniri , la Neuville - aux-
Bois , & Veron ,
Maréchal des camps &
armées du Roi , & ancien Mestre de camp
de Cavalerie , homme de la premiere dif
tinction . Elle eft morte le huit Septembre
1730 , âgée de foixante - dix ans . Elle a enrichi
la
République des Lettres de quelques
petits ouvrages ingénieux , en cachant
avec foin qu'elle en fût l'auteur.
A Madame la Comteffe de Fontaines , auteur
d'un petit Roman intitulé : La Comteffe
de Savoye , imprimé en 1722 .
LA Fayette & Segrais , couple fublime & tendre
,
Le modele avant vous de nos galans écrits ,
Des champs éliziens fur les aîles des ris
Vinrent l'autre jour dans Paris.
D'où ne viendroit- on point , Sapho , pour vous
entendre ?
A vos genoux tous deux humiliés ,
Tous deux vaincus , & pourtant pleins de joie
OCTOBRE. 1755. 43
Ils mirent leur Zaide aux pieds
De la Comteffe de Savoye.
Ils avoient bien raiſon , quel Dieu , charmant
auteur ,
Quel Dieu vous a donné ce langage enchanteur ?
La force , la délicateffe ,
La fimplicité , la nobleſſe
Que Fenelon feul avoit joint ;
Ce naturel charmant dont l'art n'approche point ;
Sapho , qui ne croiroit que l'amour vous infpire a
Mais vous vous contentez de vanter fon empire.
Vous nous peignez Mendoce en feu ,
Et la vertueufe foibleſſe
De fa chancélante maîtreffe ,
Qui lui fait en fuyant un fi charmant aveu .
Ah! pouvez-vous donner ces leçons de tendreffe ,
Vous qui les pratiquez fi peu ?
C'eft ainfi que Marot fur fa lyre incrédule ,
Du Dieu qu'il méconnut , prouva la fainteté.
Vous avez pour l'amour auffi peu de fcrupule ,
Vous ne le ſervez point , & vous l'avez chanté.
Adieu , malgré mes épilogues ,
Puiffiez-vous pourtant tous les ans
Me lire deux ou trois romans ,
Et taxer quatre fynagogues.
La Dame à qui cette épitre eft adreffée ,
fe nommoit Marie - Louife - Charlotte de
Pelard de Givri , fille du Marquis de Gi44
MERCURE DE FRANCE
vri ,
Commandant de Metz , qui avoit
favorifé
l'établffement des Juifs dans cette
ville , ceux-ci lui firent par
reconnoiffance
une penfion confidérable , qui paſſa aux .
enfans , & dont jouiffent encore aujour- ,
d'hui fes petits enfans . L'un Chevalier de
Malte ; l'autre , veuve du Marquis de Fontanges
, Dame d'honneur de la Princeffe
de Conti . Cette Dame étoit alors veuve.
de Meflire Nicolas de Fontaines , Chevalier
, Seigneur d'Wniri , la Neuville - aux-
Bois , & Veron ,
Maréchal des camps &
armées du Roi , & ancien Mestre de camp
de Cavalerie , homme de la premiere dif
tinction . Elle eft morte le huit Septembre
1730 , âgée de foixante - dix ans . Elle a enrichi
la
République des Lettres de quelques
petits ouvrages ingénieux , en cachant
avec foin qu'elle en fût l'auteur.
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Résumé : EPITRE DU MÊME A Madame la Comtesse de Fontaines, auteur d'un petit Roman intitulé : La Comtesse de Savoye, imprimé en 1722.
L'épître est adressée à Madame la Comtesse de Fontaines, auteure du roman 'La Comtesse de Savoye' publié en 1722. L'auteur de l'épître loue le couple Lafayette et Segrais et compare les qualités littéraires de la Comtesse de Fontaines à celles de Fénelon, soulignant sa force, sa délicatesse, sa simplicité et sa noblesse. Il admire également son naturel et son talent pour décrire l'amour et la tendresse. La Comtesse de Fontaines, de son nom complet Marie-Louise-Charlotte de Pelard de Givri, était la fille du Marquis de Givri, commandant de Metz, qui avait favorisé l'établissement des Juifs dans cette ville. En reconnaissance, les Juifs lui avaient octroyé une pension considérable, transmise à ses enfants. L'un de ses fils était Chevalier de Malte, et l'autre était le veuf du Marquis de Fontanges, Dame d'honneur de la Princesse de Conti. La Comtesse était veuve de Monsieur Nicolas de Fontaines, Chevalier et Seigneur de plusieurs domaines, Maréchal des camps et armées du Roi, et ancien Mestre de camp de Cavalerie. Elle est décédée le 8 septembre 1730 à l'âge de soixante-dix ans. Elle a enrichi la République des Lettres de plusieurs petits ouvrages ingénieux, tout en restant anonyme.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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202
p. 71-77
LETTRE Au sujet du Discours de M. J. J. ROUSSEAU de Genève, sur l'origine & les fondemens de l'inégalité parmi les Hommes.
Début :
Je viens, Monsieur, de lire le Discours de M. JEAN-JACQUES ROUSSEAU de [...]
Mots clefs :
Rousseau, Société, Inégalité, Idées, Dieu, Discours, Hommes, Homme
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texteReconnaissance textuelle : LETTRE Au sujet du Discours de M. J. J. ROUSSEAU de Genève, sur l'origine & les fondemens de l'inégalité parmi les Hommes.
LETTRE
Au fujet du Difcours de M. J. J.
ROUSSEAU de Genève , fur l'origine
& les fondemens de l'inégalité parmi les
Hommes.
E viens , Monfieur , de lire le Difcours
JEde M. JEAN - JACQUES ROUSSEAU de
Genève , fur l'origine & les fondemens de
l'inégalité parmi les hommes . J'ai admiré le
coloris de cet étrange tableau ; mais je n'ai
pu en admirer de même le deffein & la
repréſentation . Je fais grand cas du mérite
& des talens de M. ROUSSEAU , & je félicite
Genève qui eft auffi ma patrie, de le compter
parmi les hommes célebres aufquels elle a
donné le jour : mais je regrette qu'il ait
adopté des idées qui me paroiffent fi oppofées
au vrai , & fi peu propres à faire des
heureux .
On écrira fans doute beaucoup contre
ce nouveau Difcours , comme on a beaucoup
écrit contre celui qui a remporté le
72 MERCURE DE FRANCE.
Prix de l'Académie de Dijon : & parce
qu'on a beaucoup écrit & qu'on écrira
beaucoup encore contre M. ROUSSEAU , on
lui rendra plus cher un paradoxe qu'il n'a
que trop careffé . Pour moi , qui n'ai nulle
envie de faire un livre contre M. Rous-
SEAU , & qui fuis très- convaincu que la
difpute eft de tous les moyens celui qui
peut le moins fur ce génie hardi & indépendant
, je me borne à lui propofer d'approfondir
un raifonnement tout fimple , &
qui me femble renfermer ce qu'il y a de
plus effentiel dans la queftion.
Voici ce raifonnement.
Tout ce qui réfulte immédiatement des
facultés de l'homme ne doit- il pas être dit
réfulter de fa nature ? Or , je crois que l'on
démontre fort bien que l'état de fociété réfulte
immédiatement des facultés de l'homme
je n'en veux point alléguer d'autres
preuves à notre fçavant, Auteur que fes
propres idées fur l'établiffement des fociétés
; idées ingénieufes & qu'il a fi élégamment
exprimées dans la feconde partie de
fon Difcours. Si donc l'état de fociété découle
des facultés de l'homme , il eft naturel
à l'homme. Il feroit donc auffi déraifonnable
de fe plaindre de ce que ces facultés
en fe développant ont donné naiſſance
à cet état , qu'il le feroit de fe plaindre de
OCTOBRE . 1755 . 73
ce que Dieu a donné à l'homme de telles
facultés.
L'homme eft tel que l'exigeoit la place
qu'il devoit occuper dans l'Univers . Il у
falloit apparemment des hommes qui bâtiffent
des villes , comme il y falloit des
caftors qui conftruififfent des cabannes. -
Cette perfectibilité dans laquelle M. Rous-
SEAU fait conſiſter le caractere qui diftingue
éternellement l'homme de la brute, devoit
du propre aveu de l'Auteur , conduire
l'homme au point où nous le voyons aujourd'hui.
Vouloir que cela ne fut point ,
ce feroit vouloir que l'homme ne fut point
homme. L'aigle qui fe perd dans la nue ,
rampera- t-il dans la pouffiere comme le
ferpent ?
L'HommeSauvage de M. ROUSSEAU , cet
homme qu'il chérit avec tant de complaifance
, n'eft point du tout l'homme que DIEU a
voulu faire mais DIEU a fait des Orangoutangs
& des finges qui ne font pas hommes.
:
Quand donc M. ROUSSEAU déclame
avec tant de véhémence & d'obftination
contre l'état de fociété , il s'éleve fans y
penfer contre la vOLONTÉ de CELUI qui a
fait l'homme , & qui a ordonné cet étar.
Les faits font- ils autre chofe que l'expreffion
de cette VOLONTÉ ADORABLE ?
Lorfqu'avec le pinceau d'un LE BRUN ,
D
74
MERCURE DE FRANCE.
l'Auteur trace à nos yeux
l'effroyable peinture
des maux que l'Etat civil a enfantés ,
il oublie que la planette où l'on voit ces
chofes , fait partie d'un Tout immenſe qué
nous ne connoiffons point ; mais que nous
fçavons être l'ouvrage d'une SAGESSE
PARFAITE.
Aini , reconçons pour toujours à la chimérique
entrepriſe de prouver que l'homme
feroit mieux s'il étoit autrement : l'abeille
qui conftruit des cellules fi régulieres
voudra-t-elle juger de la façade du
Louvre ? Au nom du Bon- fens & de la
Raifon , prenons l'homme tel qu'il eft ,
avec toutes fes dépendances : laiffons aller
le monde comme il va ; & foyons fûrs qu'il
va auffi bien qu'il pouvoit aller.
S'il s'agiffoit de juftifier la PROVIDENCE
aux yeux des hommes , Leibnits & Pope
l'ont fait ; & les ouvrages immortels de
ces génies fublimes font des monumens
élevés à la gloire de la Raifon. Le Difcours
de M. ROUSSEAU eft un monument
élevé à l'efprit , mais à l'efprit chagrin &
mécontent de lui- même & des autres .
Lorfque notre Philofophe voudra confacrer
fes lumieres & fes talens à nous découvrir
les origines des chofes , à nous
montrer les développemens plus ou moins
lents des biens & des maux ; en un mot
OCTOBRE. 1755. 75
à fuivre l'humanité dans la courbe tortueufe
qu'elle décrit ; les tentatives de ce
génie original & fécond , pourront nous
valoir des connoiffances précieufes fur ces
fujets intéreffans. Nous nous emprefferons
alors à recueillir ces connoiffances , & à
offrir à l'Auteur le tribut de reconnoiffance
& d'éloges qu'elles lui auront mérité ,
& qui n'aura pas été , je m'affure , la
principale fin de fes recherches .
Il y a lieu , Monfieur , de s'étonner , &
je m'en étonnerois davantage , fi j'avois
moins été appellé à réfléchir fur les fources
de la diverfité des opinions des hommes
; il y a , dis- je , lieu de s'étonner qu'un
écrivain qui a fi bien connu les avantages
d'un bon gouvernement , & qui les a fi
bien peints dans fa belle dédicace à notre
République , où il a cru voir tous ces
avantages réunis , les ait fi- tôt & fi parfaitement
perdus de vûe dans fon Difcours.
On fait des efforts inutiles pour fe perfuader
qu'un écrivain qui feroit , fans doute,
fâché que l'on ne le crut pas judicieux
préférât férieufement d'aller paffer fa vie
dans les bois , fi fa fanté le lui permettoit ,
à vivre au milieu de concitoyens chéris &
dignes de l'être. Eut-on jamais préfumé
qu'un écrivain qui penfe avanceroit dans
un fiécle tel que le nôtre cet étrange para-
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
doxe qui tenferme feul une fi grande foule
d'incontéquences , pour ne rien dire de
plus fou ? Si la nature reus a destinés à être
fainis , jaje presque affurer que l'état de
reqion est un état contre nature , త que
l'hom qui medite if an animal dépravé.
22 .
Janué en
commençant cette
Icture ; non deffein n'eft point de prouver
à Monfieur ROUSSEAU par des argumens
, qu'allez d'autres feront fans moi ,
& qu'il feroit peur être mieux que l'on ne
fit point , la fupériorité de l'état du Citoyen
fur l'état de l'homme fauvage ; qui eût
jamais imaginé que cela feroit mis en
queftion ! mon but eft uniquement d'ef-
Layer de faire fentir à notre Auteur combien
fes plaintes continuelles font fuper-
Alues & déplacées : & combien il eſt évident
que la focieté entroit dans la deftination
de notre être.
J'ai parlé à M. ROUSSEAU avec toute la
franchife que la relation de compatriote
authorife. J'ai une fi grande idée des qualités
de fon coeur , que je n'ai pas fongé
un inftant qu'il put ne pas prendre en bonne
part ces réflexions . L'amour feul de la
vérité me les a dictées . Si pourtant en les
faifant , il m'étoit échappé quelque chofe
qui pût déplaire à M. ROUSSEAU , je le
OCTOBRE. 1755 . 77
prie de me le pardonner , & d'être perfuadé
de la pureté de mes intentions .
Je ne dis plus qu'un mot ; c'eft fur la
pitié , cette vertu fi célébrée par notre Auteur
, & qui fut felon lui , le plus bel appade
l'homme dans l'enfance du monde.
Je prie M. ROUSSEAU de vouloir bien
réfléchir fur les queftions fuivantes .
nage
Un homme , ou tout autre être fenfible ,
qui n'auroit jamais connu la douleur ,
auroit il de la pitié , & feroit- il ému à la
vue d'un enfant qu'on égorgeroit ?
Pourquoi la populace , à qui M. Rous-
SEAU accorde une fi grande dofe de pitié ,
fe repaît-elle avec tant d'avidité du fpectacle
d'un malheureux expirant fur la roue ?
ha-
L'affection que les femelles des animaux
témoignent pour leurs petits , a -t- elle ces
petits pour objet , ou la mere ? Si par
fard c'étoit celle - ci , le bien être des petits
n'en auroit été que mieux affuré.
J'ai l'honneur d'être , & c.
PHILOPOLIS , Citoyen de Genève.
A Genève , le 25 Août 1755 .
Au fujet du Difcours de M. J. J.
ROUSSEAU de Genève , fur l'origine
& les fondemens de l'inégalité parmi les
Hommes.
E viens , Monfieur , de lire le Difcours
JEde M. JEAN - JACQUES ROUSSEAU de
Genève , fur l'origine & les fondemens de
l'inégalité parmi les hommes . J'ai admiré le
coloris de cet étrange tableau ; mais je n'ai
pu en admirer de même le deffein & la
repréſentation . Je fais grand cas du mérite
& des talens de M. ROUSSEAU , & je félicite
Genève qui eft auffi ma patrie, de le compter
parmi les hommes célebres aufquels elle a
donné le jour : mais je regrette qu'il ait
adopté des idées qui me paroiffent fi oppofées
au vrai , & fi peu propres à faire des
heureux .
On écrira fans doute beaucoup contre
ce nouveau Difcours , comme on a beaucoup
écrit contre celui qui a remporté le
72 MERCURE DE FRANCE.
Prix de l'Académie de Dijon : & parce
qu'on a beaucoup écrit & qu'on écrira
beaucoup encore contre M. ROUSSEAU , on
lui rendra plus cher un paradoxe qu'il n'a
que trop careffé . Pour moi , qui n'ai nulle
envie de faire un livre contre M. Rous-
SEAU , & qui fuis très- convaincu que la
difpute eft de tous les moyens celui qui
peut le moins fur ce génie hardi & indépendant
, je me borne à lui propofer d'approfondir
un raifonnement tout fimple , &
qui me femble renfermer ce qu'il y a de
plus effentiel dans la queftion.
Voici ce raifonnement.
Tout ce qui réfulte immédiatement des
facultés de l'homme ne doit- il pas être dit
réfulter de fa nature ? Or , je crois que l'on
démontre fort bien que l'état de fociété réfulte
immédiatement des facultés de l'homme
je n'en veux point alléguer d'autres
preuves à notre fçavant, Auteur que fes
propres idées fur l'établiffement des fociétés
; idées ingénieufes & qu'il a fi élégamment
exprimées dans la feconde partie de
fon Difcours. Si donc l'état de fociété découle
des facultés de l'homme , il eft naturel
à l'homme. Il feroit donc auffi déraifonnable
de fe plaindre de ce que ces facultés
en fe développant ont donné naiſſance
à cet état , qu'il le feroit de fe plaindre de
OCTOBRE . 1755 . 73
ce que Dieu a donné à l'homme de telles
facultés.
L'homme eft tel que l'exigeoit la place
qu'il devoit occuper dans l'Univers . Il у
falloit apparemment des hommes qui bâtiffent
des villes , comme il y falloit des
caftors qui conftruififfent des cabannes. -
Cette perfectibilité dans laquelle M. Rous-
SEAU fait conſiſter le caractere qui diftingue
éternellement l'homme de la brute, devoit
du propre aveu de l'Auteur , conduire
l'homme au point où nous le voyons aujourd'hui.
Vouloir que cela ne fut point ,
ce feroit vouloir que l'homme ne fut point
homme. L'aigle qui fe perd dans la nue ,
rampera- t-il dans la pouffiere comme le
ferpent ?
L'HommeSauvage de M. ROUSSEAU , cet
homme qu'il chérit avec tant de complaifance
, n'eft point du tout l'homme que DIEU a
voulu faire mais DIEU a fait des Orangoutangs
& des finges qui ne font pas hommes.
:
Quand donc M. ROUSSEAU déclame
avec tant de véhémence & d'obftination
contre l'état de fociété , il s'éleve fans y
penfer contre la vOLONTÉ de CELUI qui a
fait l'homme , & qui a ordonné cet étar.
Les faits font- ils autre chofe que l'expreffion
de cette VOLONTÉ ADORABLE ?
Lorfqu'avec le pinceau d'un LE BRUN ,
D
74
MERCURE DE FRANCE.
l'Auteur trace à nos yeux
l'effroyable peinture
des maux que l'Etat civil a enfantés ,
il oublie que la planette où l'on voit ces
chofes , fait partie d'un Tout immenſe qué
nous ne connoiffons point ; mais que nous
fçavons être l'ouvrage d'une SAGESSE
PARFAITE.
Aini , reconçons pour toujours à la chimérique
entrepriſe de prouver que l'homme
feroit mieux s'il étoit autrement : l'abeille
qui conftruit des cellules fi régulieres
voudra-t-elle juger de la façade du
Louvre ? Au nom du Bon- fens & de la
Raifon , prenons l'homme tel qu'il eft ,
avec toutes fes dépendances : laiffons aller
le monde comme il va ; & foyons fûrs qu'il
va auffi bien qu'il pouvoit aller.
S'il s'agiffoit de juftifier la PROVIDENCE
aux yeux des hommes , Leibnits & Pope
l'ont fait ; & les ouvrages immortels de
ces génies fublimes font des monumens
élevés à la gloire de la Raifon. Le Difcours
de M. ROUSSEAU eft un monument
élevé à l'efprit , mais à l'efprit chagrin &
mécontent de lui- même & des autres .
Lorfque notre Philofophe voudra confacrer
fes lumieres & fes talens à nous découvrir
les origines des chofes , à nous
montrer les développemens plus ou moins
lents des biens & des maux ; en un mot
OCTOBRE. 1755. 75
à fuivre l'humanité dans la courbe tortueufe
qu'elle décrit ; les tentatives de ce
génie original & fécond , pourront nous
valoir des connoiffances précieufes fur ces
fujets intéreffans. Nous nous emprefferons
alors à recueillir ces connoiffances , & à
offrir à l'Auteur le tribut de reconnoiffance
& d'éloges qu'elles lui auront mérité ,
& qui n'aura pas été , je m'affure , la
principale fin de fes recherches .
Il y a lieu , Monfieur , de s'étonner , &
je m'en étonnerois davantage , fi j'avois
moins été appellé à réfléchir fur les fources
de la diverfité des opinions des hommes
; il y a , dis- je , lieu de s'étonner qu'un
écrivain qui a fi bien connu les avantages
d'un bon gouvernement , & qui les a fi
bien peints dans fa belle dédicace à notre
République , où il a cru voir tous ces
avantages réunis , les ait fi- tôt & fi parfaitement
perdus de vûe dans fon Difcours.
On fait des efforts inutiles pour fe perfuader
qu'un écrivain qui feroit , fans doute,
fâché que l'on ne le crut pas judicieux
préférât férieufement d'aller paffer fa vie
dans les bois , fi fa fanté le lui permettoit ,
à vivre au milieu de concitoyens chéris &
dignes de l'être. Eut-on jamais préfumé
qu'un écrivain qui penfe avanceroit dans
un fiécle tel que le nôtre cet étrange para-
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
doxe qui tenferme feul une fi grande foule
d'incontéquences , pour ne rien dire de
plus fou ? Si la nature reus a destinés à être
fainis , jaje presque affurer que l'état de
reqion est un état contre nature , త que
l'hom qui medite if an animal dépravé.
22 .
Janué en
commençant cette
Icture ; non deffein n'eft point de prouver
à Monfieur ROUSSEAU par des argumens
, qu'allez d'autres feront fans moi ,
& qu'il feroit peur être mieux que l'on ne
fit point , la fupériorité de l'état du Citoyen
fur l'état de l'homme fauvage ; qui eût
jamais imaginé que cela feroit mis en
queftion ! mon but eft uniquement d'ef-
Layer de faire fentir à notre Auteur combien
fes plaintes continuelles font fuper-
Alues & déplacées : & combien il eſt évident
que la focieté entroit dans la deftination
de notre être.
J'ai parlé à M. ROUSSEAU avec toute la
franchife que la relation de compatriote
authorife. J'ai une fi grande idée des qualités
de fon coeur , que je n'ai pas fongé
un inftant qu'il put ne pas prendre en bonne
part ces réflexions . L'amour feul de la
vérité me les a dictées . Si pourtant en les
faifant , il m'étoit échappé quelque chofe
qui pût déplaire à M. ROUSSEAU , je le
OCTOBRE. 1755 . 77
prie de me le pardonner , & d'être perfuadé
de la pureté de mes intentions .
Je ne dis plus qu'un mot ; c'eft fur la
pitié , cette vertu fi célébrée par notre Auteur
, & qui fut felon lui , le plus bel appade
l'homme dans l'enfance du monde.
Je prie M. ROUSSEAU de vouloir bien
réfléchir fur les queftions fuivantes .
nage
Un homme , ou tout autre être fenfible ,
qui n'auroit jamais connu la douleur ,
auroit il de la pitié , & feroit- il ému à la
vue d'un enfant qu'on égorgeroit ?
Pourquoi la populace , à qui M. Rous-
SEAU accorde une fi grande dofe de pitié ,
fe repaît-elle avec tant d'avidité du fpectacle
d'un malheureux expirant fur la roue ?
ha-
L'affection que les femelles des animaux
témoignent pour leurs petits , a -t- elle ces
petits pour objet , ou la mere ? Si par
fard c'étoit celle - ci , le bien être des petits
n'en auroit été que mieux affuré.
J'ai l'honneur d'être , & c.
PHILOPOLIS , Citoyen de Genève.
A Genève , le 25 Août 1755 .
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Résumé : LETTRE Au sujet du Discours de M. J. J. ROUSSEAU de Genève, sur l'origine & les fondemens de l'inégalité parmi les Hommes.
Dans une lettre signée Philopolis, citoyen de Genève, publiée dans le Mercure de France en octobre 1755, l'auteur critique le 'Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes' de Jean-Jacques Rousseau. Philopolis admire le style de Rousseau mais rejette ses idées, les jugeant contraires à la vérité et nuisibles au bonheur. Il prédit que le discours suscitera des controverses. Selon Philopolis, la société, née des facultés humaines, est naturelle et critiquer la société revient à critiquer la volonté divine. Rousseau idéalise un 'homme sauvage' que Philopolis considère comme inexistant. Il prône l'acceptation de l'homme tel qu'il est et reconnaît la sagesse divine dans l'ordre du monde. Philopolis compare les critiques de Rousseau à une entreprise chimérique et cite les œuvres de Leibniz et Pope pour justifier la providence. Il s'étonne des contradictions entre les idées de Rousseau sur le gouvernement et celles de son discours, doutant que Rousseau préfère réellement une vie solitaire aux avantages de la société. La lettre pose également des questions sur la pitié, une vertu célébrée par Rousseau, et se termine par des formules de politesse, datées du 25 août 1755.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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203
p. 54-57
ODE Tirée du Pseaume 99.
Début :
Foibles enfans de la poussiere ! [...]
Mots clefs :
Dieu, Cieux
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ODE Tirée du Pseaume 99.
ODE
Tirée du
Pleaume 99 .
Foibles enfans de la pouffiere !
Que celui qui vous fit de rien ,
Dans cette pénible carriere
Soit votre infaillible foutien,
Saifis d'une unanime joie ,
Adorez tous le Roi des Rois ;
Goutez les biens qu'il vous envoie ,
Et n'enfreignez jamais fes loix.
Il nous a fait à fon image ,
Il eft notre vrai Créateur ;
Nous fommes fon plus cher ouvrage :
Lui feul a droit fur notre coeur.
Arrachez , d'une fainte force ,
Les vices en vous combattus :
Du plaifir ils n'ont que l'écorce
La tige en eft dans les vertus .
C.
DECEMBRE, 1755 . $52
» Des Cieux contemplez la ftructure !
» Voyez tous ces êtres divers :
» Ah ! je reconnois la nature ,
C'eft la mere de l'univers .
f
» Nous fommes les Dieux de la terre :
Nous ne dépendons que de nous.
» Mortels ! d'un maître du tonnerre
» Ne craignez point le vain courroux,
» Monftre pieux ! fageffe affreuſe !
» Tu rendrois nos jours languiffans.
» Viens , volupté délicieufe !
Sois la Déeffe de nos fens.
Homme ingrat , qui d'un front impie
Etale ces honteux difcours ,
Bientôt d'une exécrable vie
La mort interrompra le cours,
串
Déja ce corps réduit en poudre !
Par l'ordre d'un Dieu ranimé ,
Se leve , & frappé de la foudre ,
Brule fans être confumé.
Civ
56
MERCURE DE FRANCE .
Rebelle enfant , connois un pere !
Parle , pécheur ! eſt- il un Dieu ?
Oui ! ce juge intégre & févere
Sçait punir le feu par le feu.
Vous , qui d'une coupable flamme ,
Fuyant l'éclat trop féducteur ,
Pour ne point égarer votre ame ,
Marchez fous le facré paſteur .
Reftez donc fes brébis chéries ;
Et de loup bravant les fureurs ,
Paiffez dans fes faintes prairies ;
Vous n'y trouverez que des fleurs.
Le chagrin , le mépris , l'outrage
Viennent troubler votre repos
Souffrez , Chrétiens , avec courage:
Ce font de vrais biens que vos maux.
Chantez le Seigneur dans vos fêtes ;
Les hommes droits font fes amis :
Doux foldats , bornez vos conquêtes
A lui gagner les ennemis.
DECEMBRE . 1755. 57
Que l'or décore les portiques
De vos temples majestueux ;
Et joignez vos divins cantiques
Aux concerts immortels des Cieux.
Seigneur , que tu nous es propice !
Loin par toi d'être rejettés ,
Tu vois croître notre malice ,
Et nous conferves tes bontés.
$3
Adorable pere , à toute heure
Tu veilles fur tes chers enfans ;
Et dans la céleste demeure
Tu les fais entrer triomphans.
Toi , qui partout laiffe des traces ,
Et dont Dieu feul eft respecté ,
Tems , porte de races en races.
Son immuable vérité .
Ad ..... d'Arp....
Tirée du
Pleaume 99 .
Foibles enfans de la pouffiere !
Que celui qui vous fit de rien ,
Dans cette pénible carriere
Soit votre infaillible foutien,
Saifis d'une unanime joie ,
Adorez tous le Roi des Rois ;
Goutez les biens qu'il vous envoie ,
Et n'enfreignez jamais fes loix.
Il nous a fait à fon image ,
Il eft notre vrai Créateur ;
Nous fommes fon plus cher ouvrage :
Lui feul a droit fur notre coeur.
Arrachez , d'une fainte force ,
Les vices en vous combattus :
Du plaifir ils n'ont que l'écorce
La tige en eft dans les vertus .
C.
DECEMBRE, 1755 . $52
» Des Cieux contemplez la ftructure !
» Voyez tous ces êtres divers :
» Ah ! je reconnois la nature ,
C'eft la mere de l'univers .
f
» Nous fommes les Dieux de la terre :
Nous ne dépendons que de nous.
» Mortels ! d'un maître du tonnerre
» Ne craignez point le vain courroux,
» Monftre pieux ! fageffe affreuſe !
» Tu rendrois nos jours languiffans.
» Viens , volupté délicieufe !
Sois la Déeffe de nos fens.
Homme ingrat , qui d'un front impie
Etale ces honteux difcours ,
Bientôt d'une exécrable vie
La mort interrompra le cours,
串
Déja ce corps réduit en poudre !
Par l'ordre d'un Dieu ranimé ,
Se leve , & frappé de la foudre ,
Brule fans être confumé.
Civ
56
MERCURE DE FRANCE .
Rebelle enfant , connois un pere !
Parle , pécheur ! eſt- il un Dieu ?
Oui ! ce juge intégre & févere
Sçait punir le feu par le feu.
Vous , qui d'une coupable flamme ,
Fuyant l'éclat trop féducteur ,
Pour ne point égarer votre ame ,
Marchez fous le facré paſteur .
Reftez donc fes brébis chéries ;
Et de loup bravant les fureurs ,
Paiffez dans fes faintes prairies ;
Vous n'y trouverez que des fleurs.
Le chagrin , le mépris , l'outrage
Viennent troubler votre repos
Souffrez , Chrétiens , avec courage:
Ce font de vrais biens que vos maux.
Chantez le Seigneur dans vos fêtes ;
Les hommes droits font fes amis :
Doux foldats , bornez vos conquêtes
A lui gagner les ennemis.
DECEMBRE . 1755. 57
Que l'or décore les portiques
De vos temples majestueux ;
Et joignez vos divins cantiques
Aux concerts immortels des Cieux.
Seigneur , que tu nous es propice !
Loin par toi d'être rejettés ,
Tu vois croître notre malice ,
Et nous conferves tes bontés.
$3
Adorable pere , à toute heure
Tu veilles fur tes chers enfans ;
Et dans la céleste demeure
Tu les fais entrer triomphans.
Toi , qui partout laiffe des traces ,
Et dont Dieu feul eft respecté ,
Tems , porte de races en races.
Son immuable vérité .
Ad ..... d'Arp....
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Résumé : ODE Tirée du Pseaume 99.
Le texte est une ode religieuse et morale, publiée en décembre 1755 dans le Mercure de France. La première section invite les lecteurs à adorer Dieu, à profiter de ses bienfaits et à respecter ses lois. Elle souligne que l'humanité est créée à l'image divine et que les vices doivent être combattus pour révéler les vertus. La deuxième section encourage la contemplation de la structure des cieux et de la diversité des êtres, reconnaissant la nature comme la mère de l'univers. Elle met en garde contre les dangers de la volupté et de l'ingratitude. La troisième section appelle les pécheurs à reconnaître un père céleste et à suivre les enseignements du pasteur sacré. Elle encourage les chrétiens à souffrir avec courage et à chanter le Seigneur lors des fêtes, tout en limitant leurs conquêtes à gagner les ennemis pour Dieu. La dernière section prie pour que l'or décore les temples et que les cantiques divins se joignent aux concerts célestes. Elle exprime la gratitude envers Dieu pour ses bontés malgré la malice humaine et reconnaît le temps comme porteur de la vérité immuable de Dieu.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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204
p. 245-248
MANDEMENT de Monseigneur l'Evêque de Saint-Malo, à l'occasion de la Conquête de l'Isle Minorque.
Début :
Les actions de graces solemnelles que nous vous annonçons, Mes [...]
Mots clefs :
Conquête de l'île de Minorque, Dieu, Protection divine, Louanges
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : MANDEMENT de Monseigneur l'Evêque de Saint-Malo, à l'occasion de la Conquête de l'Isle Minorque.
MANDEMENT de Monseigneur l'Evêque
de Saint- Malo , à l'occasion de la Conquête de
L'Ife Minorque .
Ean
Ean - Jofeph de Fogaffes de fa Baftie , par la
miféricorde de Dieu ., & c. Salut.
Lij
246 MERCURE DE FRANCE.
Les actions de graces folemnelles que nous vous
annonçons , MES TRÈS-CHERS FRERES , ne doivent
pas être regardées comme de vaines cérémonies
, ou comme de fimples démonftrations de
la joie que nous caufent les événemens qui en
font l'objet. On protefte publiquement par ces
fignes extérieurs de reconnoiffance , que le Sei
gneur eft le Dieu des Armées ( 1 ) & que fa providence
en dirige toutes les opérations , fuivant l'ordre
de fes décrets toujours infiniment fages & infiniment
juftes , quoique fouvent impénétrables.
Les Puiffances de la terre fe glorifient en vain
dans le nombre de leurs Troupes ou de leurs Vaiffeaux
. Il y a dans le Ciel un fouverain Maître à
qui la mer & la terre appartiennent également ,
& qui déconcerte , quand il lui plaît , tous les projets
des hommes .
Comment êtes- vous tombée ( 2 ) difoit autrefois le
Seigneur par fes Prophétes à une Nation qui fe
vantoit de pofféder l'empire de la mer , Comment
êtes-vous tombée , vous , qui habitiez dans la mer,
qui étiezfiforte fur cet élement , dont les habitans
s'étoient rendus redoutables tout le monde ? vous
qui difiez ( 3 ): Je fuis placée au milieu de la mer, je
fuis le fiege du commerce du trafic des Peuples ?
vous (4) dont les Négocians étoient des Princes ,
dont les Marchands étoient les perfonnes les plus il-
(1 )Tu Domine exercituum Deus , 2 Reg. 7. ¥.27
(2) Quomodo perifti qua habitas in mari , urbs
inclyta qua fuifti fortis in mari cum habitatoribus
tuis quos formidabant univerfi. Ezech . 26. ¥. 17. ·
(3) Negociationi populorum ad infulas multas....
tu dixifti perfecti decoris ego fum & in corde maris
fita. Ezech. 17. V. 3 & 4.
(4 ) Cujus negotiatores principes , inftitores ejus
inclyti terra. Ifaie 23. V. 8 .
SEPTEMBRE . 1756. 247
luflres de la terre ? Les Vaiffeaux ( 1 ) maintenant
ferontfaijs d'étonnement , lorsque vous ferez pouse
même faifie de frayeur : les Ifles feront troublées
dans la mer , parce que perfonne ne fortira de chez
vous. C'est le Seigneur ( 2 ) qui a prononcé cet arrêt,
qui a refolu de vous traiter de la forte pour ren➡
verfer toute la gloire des fuperbes. C'eft ( 3 ) parce
que votre coeur s'eft élevé que vous avez dit : Je
fuis affis comme un Dieu au milieu de la mer : c'eſt
pour cela , dit le Seigneur , que je ferai marcher
contre vous les plus puiffans d'entre les peuples qui
viendront l'épée à la main confondre votre prétendue
fageffe.
Ces événemens , quoique predits par Pefprit
de Dieu long- temps auparavant , furent regardés
lorfqu'ils arriverent , comme les effets ordinaires
de l'ambition & de la politique . Mais fi Dieu ,
pour exercer notre foi , fe plaît à cacher les opérations
fous le voile des caufes naturelles , il n'en
eft pas moins la caufe premiere & principale à la
quelle toutes les autres font fubordonnées , & qui
les fait toutes fervir à l'exécution de fes deffeins.
C'eft lui qui préfide au Confeil des Rois & qui
eft l'auteur de la fageffe des projets qu'ils forment .
C'est lui qui répand dans le foldat cette valeur à
qui rien ne réſiſte , & cette conſtance que rien ne
›
(1 ) Nunc ftupebunt naves in die pavoris tui:
turbabuntur infula in mari , eo quòd nullus egrediatur
ex te. Ezech. 26. V. 18.
(2) Dominus exercituum cogitavit hoc, ut detraheret
fuperbiam omnis gloria. Ilaïe 23. V. .9 .
.... Toin
(3 ) Eo quòd elevatum eft cor tuum & dixifti...
Deus ego fum, & ... fedi in corde maris ... propterea
dicit Dominus .... ecce ego adducam fuper te
buftiffimos gentium , &nudabunt gladios fuosfuper
pulchritudinem fapientia tua . Ezech . 28. V. 2 , 6, 7.
248 MERCURE DE FRANCE.
rebute. C'est lui qui inſpire aux Généraux l'activité
, la prudence , le courage & la fermeté . Ceſt
lui qui les fait triompher des obftacles multipliés ..
que leur oppofent la nature , l'art , les contretemps
& la défenfe la plus opiniâtre . C'est à lui
par conféquent & à lui feul que doit fe rapporter
toute la gloire des ſuccès.
Tel eft M. T. C. F. l'efprit qui doit animer les
chants d'allégreffe & les Cantiques de louange
que nous allons offrir au Seigneur en reconnoiffance
de la conquête de l'Ile Minorque . Il eſt naturel
que cette reconnoiffance s'étende à ceux dont
Dieu s'est fervi pour une conquête fi glorieufe &
fi utile à la Nation . La Religion autorife ces fentimens
loin de les condamner , & nous avons dans
cette Province & prefque fous les murs de cette
Ville , un motif bien intéreffant de nous y livrer.
( 1 ) Mais n'oublious jamais que c'eft ( 2 ) le Šeigneur
qui, fans avoir égard à la puissance des armes , donne
la victoire , comme il lui plait , à ceux qui en
font dignes. Implorons donc fon ſecours avec confiance
demandons- lui qu'il continue de bénir
les entrepriſes du plus puiffant , du plus jufte & du
plus pacifique de tous les Rois. Après les preuves
de modération que fes Ennemis même ont dû
admirer en lui , prier pour la profpérité de fes Armes
, c'eft prier pour le repos & pour le bonheur
de toute l'Europe. A ces cauſes , &c.
( 1 ) Il y a un Camp auprè de Saint -Malo.
(2) Non fecundùm armorum potentiam , ſed, prout
ipfi placet , dat dignis victoriam. 1. Mach. 15. Ý. 21 .
de Saint- Malo , à l'occasion de la Conquête de
L'Ife Minorque .
Ean
Ean - Jofeph de Fogaffes de fa Baftie , par la
miféricorde de Dieu ., & c. Salut.
Lij
246 MERCURE DE FRANCE.
Les actions de graces folemnelles que nous vous
annonçons , MES TRÈS-CHERS FRERES , ne doivent
pas être regardées comme de vaines cérémonies
, ou comme de fimples démonftrations de
la joie que nous caufent les événemens qui en
font l'objet. On protefte publiquement par ces
fignes extérieurs de reconnoiffance , que le Sei
gneur eft le Dieu des Armées ( 1 ) & que fa providence
en dirige toutes les opérations , fuivant l'ordre
de fes décrets toujours infiniment fages & infiniment
juftes , quoique fouvent impénétrables.
Les Puiffances de la terre fe glorifient en vain
dans le nombre de leurs Troupes ou de leurs Vaiffeaux
. Il y a dans le Ciel un fouverain Maître à
qui la mer & la terre appartiennent également ,
& qui déconcerte , quand il lui plaît , tous les projets
des hommes .
Comment êtes- vous tombée ( 2 ) difoit autrefois le
Seigneur par fes Prophétes à une Nation qui fe
vantoit de pofféder l'empire de la mer , Comment
êtes-vous tombée , vous , qui habitiez dans la mer,
qui étiezfiforte fur cet élement , dont les habitans
s'étoient rendus redoutables tout le monde ? vous
qui difiez ( 3 ): Je fuis placée au milieu de la mer, je
fuis le fiege du commerce du trafic des Peuples ?
vous (4) dont les Négocians étoient des Princes ,
dont les Marchands étoient les perfonnes les plus il-
(1 )Tu Domine exercituum Deus , 2 Reg. 7. ¥.27
(2) Quomodo perifti qua habitas in mari , urbs
inclyta qua fuifti fortis in mari cum habitatoribus
tuis quos formidabant univerfi. Ezech . 26. ¥. 17. ·
(3) Negociationi populorum ad infulas multas....
tu dixifti perfecti decoris ego fum & in corde maris
fita. Ezech. 17. V. 3 & 4.
(4 ) Cujus negotiatores principes , inftitores ejus
inclyti terra. Ifaie 23. V. 8 .
SEPTEMBRE . 1756. 247
luflres de la terre ? Les Vaiffeaux ( 1 ) maintenant
ferontfaijs d'étonnement , lorsque vous ferez pouse
même faifie de frayeur : les Ifles feront troublées
dans la mer , parce que perfonne ne fortira de chez
vous. C'est le Seigneur ( 2 ) qui a prononcé cet arrêt,
qui a refolu de vous traiter de la forte pour ren➡
verfer toute la gloire des fuperbes. C'eft ( 3 ) parce
que votre coeur s'eft élevé que vous avez dit : Je
fuis affis comme un Dieu au milieu de la mer : c'eſt
pour cela , dit le Seigneur , que je ferai marcher
contre vous les plus puiffans d'entre les peuples qui
viendront l'épée à la main confondre votre prétendue
fageffe.
Ces événemens , quoique predits par Pefprit
de Dieu long- temps auparavant , furent regardés
lorfqu'ils arriverent , comme les effets ordinaires
de l'ambition & de la politique . Mais fi Dieu ,
pour exercer notre foi , fe plaît à cacher les opérations
fous le voile des caufes naturelles , il n'en
eft pas moins la caufe premiere & principale à la
quelle toutes les autres font fubordonnées , & qui
les fait toutes fervir à l'exécution de fes deffeins.
C'eft lui qui préfide au Confeil des Rois & qui
eft l'auteur de la fageffe des projets qu'ils forment .
C'est lui qui répand dans le foldat cette valeur à
qui rien ne réſiſte , & cette conſtance que rien ne
›
(1 ) Nunc ftupebunt naves in die pavoris tui:
turbabuntur infula in mari , eo quòd nullus egrediatur
ex te. Ezech. 26. V. 18.
(2) Dominus exercituum cogitavit hoc, ut detraheret
fuperbiam omnis gloria. Ilaïe 23. V. .9 .
.... Toin
(3 ) Eo quòd elevatum eft cor tuum & dixifti...
Deus ego fum, & ... fedi in corde maris ... propterea
dicit Dominus .... ecce ego adducam fuper te
buftiffimos gentium , &nudabunt gladios fuosfuper
pulchritudinem fapientia tua . Ezech . 28. V. 2 , 6, 7.
248 MERCURE DE FRANCE.
rebute. C'est lui qui inſpire aux Généraux l'activité
, la prudence , le courage & la fermeté . Ceſt
lui qui les fait triompher des obftacles multipliés ..
que leur oppofent la nature , l'art , les contretemps
& la défenfe la plus opiniâtre . C'est à lui
par conféquent & à lui feul que doit fe rapporter
toute la gloire des ſuccès.
Tel eft M. T. C. F. l'efprit qui doit animer les
chants d'allégreffe & les Cantiques de louange
que nous allons offrir au Seigneur en reconnoiffance
de la conquête de l'Ile Minorque . Il eſt naturel
que cette reconnoiffance s'étende à ceux dont
Dieu s'est fervi pour une conquête fi glorieufe &
fi utile à la Nation . La Religion autorife ces fentimens
loin de les condamner , & nous avons dans
cette Province & prefque fous les murs de cette
Ville , un motif bien intéreffant de nous y livrer.
( 1 ) Mais n'oublious jamais que c'eft ( 2 ) le Šeigneur
qui, fans avoir égard à la puissance des armes , donne
la victoire , comme il lui plait , à ceux qui en
font dignes. Implorons donc fon ſecours avec confiance
demandons- lui qu'il continue de bénir
les entrepriſes du plus puiffant , du plus jufte & du
plus pacifique de tous les Rois. Après les preuves
de modération que fes Ennemis même ont dû
admirer en lui , prier pour la profpérité de fes Armes
, c'eft prier pour le repos & pour le bonheur
de toute l'Europe. A ces cauſes , &c.
( 1 ) Il y a un Camp auprè de Saint -Malo.
(2) Non fecundùm armorum potentiam , ſed, prout
ipfi placet , dat dignis victoriam. 1. Mach. 15. Ý. 21 .
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Résumé : MANDEMENT de Monseigneur l'Evêque de Saint-Malo, à l'occasion de la Conquête de l'Isle Minorque.
Le mandement de l'évêque de Saint-Malo célèbre la conquête de l'île de Minorque. L'évêque insiste sur le fait que les actions de grâce ne sont pas de simples cérémonies, mais des manifestations de reconnaissance envers Dieu, le Seigneur des Armées, qui dirige toutes les opérations selon ses décrets sages et justes. Il rappelle que les puissances terrestres se glorifient vainement de leurs troupes et vaisseaux, car Dieu déconcerte leurs projets à sa guise. Le mandement cite des prophéties bibliques pour illustrer la chute des nations orgueilleuses, comme celle qui se vantait de son empire maritime. L'évêque explique que les événements, bien que prédits par l'Esprit de Dieu, sont souvent attribués à l'ambition et à la politique humaines. Cependant, Dieu reste la cause première et principale, présidant aux conseils des rois et inspirant valeur et constance aux soldats. Il inspire également aux généraux les qualités nécessaires pour triompher des obstacles. Le mandement conclut en appelant à la reconnaissance envers Dieu pour la conquête de Minorque et en priant pour la prospérité des armes du roi, considéré comme le plus puissant, juste et pacifique. La prière pour la réussite des entreprises du roi est vue comme une prière pour le repos et le bonheur de toute l'Europe.
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206
p. 57-66
NOUVEAU DIALOGUE DES MORTS. M. D'ORBE, Mde DE VOLMAR.
Début :
M. D'ORBE. Non, mon aimable cousine, non, je ne [...]
Mots clefs :
Madame de Wolmar, Monsieur d'Orbe, Âme, Coeur, Amour, Vertu, Mort, Julie, Saint-Preux, Dieu
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : NOUVEAU DIALOGUE DES MORTS. M. D'ORBE, Mde DE VOLMAR.
·NOUVEAU DIALOGUE DES MORTS.
M. D'ORBE , Mde DE VOLMAR .
M. D'ORBE.
NON, ON , mon aimable coufme , non , je
ne m'étonne plus de voir s'évanouir devant
vous tout le preftige des brillantes
réputations. Le Dieu qui apprécie le vrai
mérite , vous a placée un peu au - deffus de
Socrate , dont la belle âme , uniquement
fenfible à la perfection de la vertu , applaudit
à ce jugement augufte. Il écoute
avec tranſport l'hiftoire fimple d'une mort
héroïque , dont jamais la Philofophie feule
n'eût donné l'exemple : elle n'appartenoit
qu'à la Religion .
Mde DE VOLMAR..
J'étois convaincue de l'immortalité de
l'âme voilà toute ma fcience ; voilà le
principe heureux de tous les fentimens
droits , de toutes les bonnes actions de ma
vie. Environnée de Philofophes , qui ho
norent l'humanité par leurs lumières , ja
* Pour bien goûter ce Dialogue,il eft néceffaire
d'avoir lû les Lettres de la nouvelle Héloïfe
Cy
58 MERCURE DE FRANCE.
vois plus recueilli de vraie fageffe dans la
méditation d'un coeur fimple , qu'ils n'en
moiffonnérent jamais dans le vaſte champ
des connoiffances humaines. Ils étoient
Phyficiens , MMaatthhéémmaattiicciieennss ,, Moraliſtes ,
Métaphyficiens ; j'étois fille , épouſe , mère
,
་
amie.
M. D'OR BE.
Effectivement , comme l'obéiffance filiale
vous avoit facrifiée au devoir conjugal , il
vous étoit réſervé de périr victime de l'amour
maternel . Mais de toutes vos vertus
aucune peut- être n'a fait plus d'honneur
à votre fexe , que cette parfaite amitić ,
dont on ne le croyoit pas capable . O cou-
-ple unique O Fulie ! O Claire ! Chère
Claire , autrefois les feules délices , aujourd'hui
le feul regret de mon âme ! la
• Raifon , le devoir déterminoit tous les fenstimens.
J'étois pénérré dé la fupériorité
de fon génie. Pour prix de mon amour &
des plus tendres foins , je n'attendois d'elle
que des égards & de la vertu ; & j'avois
trouvé le retour le plus fincère , la tendreffe
la plus fatisfaifante. Oh ! combien
-elle doit chérit le précieux gage de notre
hymen Ah , chère coufine , n'eft- il pas
vrai que je vis encore dans fa mémoire?
que fon coeur porte au- delà du trépas , la
conftance & la fidélité ?
AVR- I. L. 1761.
5.9
Mde DE VOLMAR.
Hélas ! elle n'a que trop bien rempli
votre éfpoir.... Mais quoi ! ces foibleffes de
T'humanité , cet amour- propre envieux &
tyrannique nous pourfuivroit- il donc jufques
dans ce féjour de lumière & de paix ?
oferai-je à préfent vous avouer que j'ai
trop inutilement tenté d'arracher votre
époufe aux ennuis de la folitude , pour
attacher à fon fort le feul homme qui fût
digne , peut-être, de vous remplacer ?
M. D'ORBE.
Ah ! parlez , nommez- moi ce vertueux
mortel ; & s'il eft digne en effet du coeur
de Claire , vous verrez la joie la plus pure
fuccéder à l'inquiétude d'une âme plus
délicate que jaloufe. Je ne vois que le généreux
Edouard ; ce Héros eft le feul.....
Mde D E. VOL MAR.
Non , ce n'étoit point Edouard ; mais
c'étoit l'ami d'Edouard , le votre , l'ami
de Volmar , plus que tout cela....
M. D'OR BE.
Seroit ce ! ... O Julie , j'attends tout
de votre grande âme.... Quoi vous auriez
été capable d'un tel effort ?...
Mde DE VOLMAR.
Qui , c'étoit S. Preux , plus que mon
ami, plus que mon amant .... S. Preux ..
Otoi ! par qui je vis encore , tandis que
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE.
toi- même tu ne vis plus tout entier ! le
vrai jour de notre mort commune , mort
affreufe & prématurée , fut ce jour qui vit
défunir , ou plûtôt déchirer ces deux moitiés
du même être , cette ſubſtance androgyne
, qui vivifoit une feule âme ! Je
puis donc fous ce ciel pur , où le préjugé
n'étend plus fes nuages , libre de tout ref
pect humain , dégagée de cette fervitude
où la vertu gémit entre deux devoirs contraires
, rendue à moi - même , & à l'innocence
d'un penchant involontaire , je puisfans
honte m'entretenir de mon amant
& jouir enfin de mon amour !
M. D'OR BE.
Eh quoi , Julie ! cette eftime , cette
tendreffe même que je vous ai connue pour
un époux....
Mle DE VOLMAR.
Tout étoit fincère fans doute . Je devois
eftimer , chérir & rendre heureux le meilleur
des hommes ; je me prêtois fans effort
à ces devoirs . Mais que le ciel vous
donna de beaux jours, à.vous, qui ne regardâtes
jamais l'hymen comme un devoir
& qui ne connûtes la verta que fous les
traits de la volupté ! tandis que la malheureufe
Julie , dans un continuel état de
guèrre avec elle- même , forte contre le
AVRIL. 176r. 6r
crime , mais foible contre fon penchant ,
n'ayant reçu de la nature qu'une raifon trop
impuiffante , à oppofer aux fens révoltés ,
fe privoit de toutes les confolations de
l'amour , fans obtenir le calme de la vertu
Eh ! fans les fecours furnaturels d'une force
toute divine , aurois- je pu , dans une
chair auffi fragile , comprimer , arrêter
fans ceffe l'exploſion du falpêtre enflammé
qui pétilloit dans mes veines ? Reconnoiffons
qu'en couronnant mes victoires , Dieu
n'a couronné que fes propres dons .
M. D'ORBE .
Oui , pourvu que vous reconnoiffiez
que votre coeur épuré , quoique fenfible ,
éprouvoit un nouveau genre de paffion ,
fi fublime , fi inoui fur la tèrre , que les
vulgaires humains ne lui ont point encore
trouvé de nom propre.
Mde DE VOLMAR.
En effet, ce penchant, toujours captive,
n'étoit prèfque plus un amour terreftre ;
mais toujours rebelle , il n'étoit point encore
un amour Platonique...
M. D'OR BE.
Ah , pour avoir fouffert cette fépara-
* Nous fommes forcés de fupprimer ici queb
ques lignes.
162 MERCURE DE FRANCE.
tion fans vous fuivre, il faut que S. Preus
fe foit bien perfectionné dans la fageſſe.
Puiffe ce digne Amant, puiffe- t- il un jour,
pour l'intérêt de la vertu , fe rendre lui-
-même l'hiftorien , le Platon d'une fi belle
vie ! O Julie , j'ai cru aimer , je ne connoiffois
pas l'amour.
Mde DE VOLMAR.
Et je ne le connoiffois non pas plus ,
quand j'ai fuppofé que mon amant ne me
perdroit pas toute entière , fi je pouvois
l'unir à mon Infeparable . Tout m'engageoit
à former ces noeuds : le bonheur.de
ce couple vertueux , ma fûreté parfaite ,
la parfaite tranquillité de Volmar , furtout
les intérêts de notre Henriette . Eh,
qui pourroit apprécier l'avantage d'avoir
S. Preux pour maître , pour ami , pour
un fecond père ?
M. D'OR BE.
Et vous avez laiflé imparfait ce chefd'oeuvre
de votre amitié ?
Mde DE VOLMAR.
De plus , je prévois qu'il ne s'effectuera
jamais. Tel eft le coeur humain, que pour
être fortement quelque chofe , il le faut
AV RIL. 1761 . 63
être avec paffion , ou plutôt avec excès :
& cette règle s'étend jufqu'aux coeurs
qui mettent leur volupté à être vertueux.
Cette idée de perfection eft le feul obſtacle
que je n'aie pu détruire dans l'efprit
de mon amie ; & je connois trop S. Preux
pour lui fuppofer plus de modération dans
fes principes. Tous les deux ils outreront
la vertu ; & à force d'héroïſme , ils réfifteront
aux invitations de la fageffe qui les
voudroit unir. Mais après tout , ils vivront
en fociété ; & leur union pour être
moins tendre, n'en fera peut- être ni moins
douce ni moins utile à tous les membres.
Vous & moi , nous pouvons regarder S.
Preux comme l'Ange tutélaire de nos enfans.
"DORB-E .
Quelles obligations ne vous ai -je pas !
Mais quelle fource intariffable de peines
eft ouverte aux malheureux qui vous ont
furvécu Stoïque Volmar , la fermeté te
fuffira t -elle ? Eft-il donc une Philofophie
capable.... Ah , cruel fouvenir ! ... Pardonnez,
chère coufine : une chofe me confond
dans le récit que vous m'avez fait de votre
mort : c'eft que connoiffant l'aveuglement
du malheureux Volmar , la pieufe
Julie n'ait pas profité de tout l'afcendant
que lui donnoit , en cet inftant terrible ,
64 MERCURE DE FRANCE.
fa tendreffe d'un époux ébranlé par le choc
des paffions les plus vives . Je crois qu'une
démonſtration , dans cette bouche adorée,
que le trépas alloit fermer pour jamais
eût tiré fa principale force de la circonfrance.
C'est là ce qu'on eût pu vraiment
appeller le chant du cigne , ou plutôt l'expreffion
invincible de l'oracle de la vérité
Mde DE VOLMAR.
Sûre de vaincre tôt ou tard les coeurs
droits par fa feule force , la Vérité dédar
gne d'y employer la féduction: ce honteux
fecours ne convient qu'aux oracles du
menfonge. Il eft des efprits finguliers ,
auprès defquels on ne réuffit pas par les
voies ordinaires . Tout raifonneur devient
néceffairement Sophifte : s'il ne peut . répondre
, il diffimule fa défaite , & croit
que fon efprit l'a mal fervi pour le moment.
Jamais mon époux ne manqua de
fubterfuges pour éluder les argumens les
plus preffans de l'infinuant S. Preux , &
du pathétique Edouard. Si je m'étois mife
à l'argumenter une dernière fois , je
n'aurois pu que répéter ce que je lui en
tendis fouvent expofer fans fuccès : &
quand j'aurois pu l'étonner alors, l'illufion
n'eût pas été longue ; & le fens froid, peur
Etre , eût bientôt détruit les effets de l'enthoufiafme.
AVRIL. 1761 .
D' ORBE.
Peut- être auffi défefpériez-vous trop du
coeur humain ; & j'aurois voulu du moins
lui livrer un dernier affaut.
Mde DE VOLMAR.
» O cecità de le terrene menti ! *
» In qual profunda notte ,
» In qual fofca caligine d'errore
» Són le noftr'alme immerfe ,
» Quando tu non le illuftri , ô fommofole !
Convaincue que toutes les démonſtrations
ne valent pas un fentiment , & que
c'eft au coeur principalement que Dieu aime
à fe manifefter, c'eft auffi par la partie
fenfible que j'ai cru devoir attaquer l'incrédule.
Le mal phyfique & moral étoit le véritable
fujet de fon erreur ; auffi eft- ce par
le fpectacle touchant d'une mort religieufe,
que j'ai effayé de l'ébranler. Je lui ai
démontré , que même dans cette épreuve
cruelle , il n'y avoit rien que de confolant
pour une âme réfignée , qui la regardoit
comme un heureux paffage à l'immortalité
& à la gloire. Croyez- vous que je n'aie
rien fait pour lui , en le rendant témoin
de la vive eſpérance de la joie céleste qui
m'animoit ? Dépofitaire de mes foupirs
ilen a fort bien conçu le langage. Je le fui
* Il Paftor fido. Atto s . Sc. 6.
46 MERCURE DE FRANCE.
1
F
vois dans tous fes mouvemens : j'ai vu
fon efprit , hors de lui , entraîné déjà
doin de fes principes , & inquiet du fort
qui pouvoit m'attendre moi -même. C'eſt
qu'alors le coeur de l'homme , naturellement
adorateur d'un Dieu , s'élevoit avec
force contre fon efprit rebelle. J'ai vu nạitre
ce trouble falutaire , l'enfant du doute
, & le père du repentir. J'ai jetté dans
fon âme la femence de la vérité ; fes réflexions
, fa tendreffe , fa droiture , tout
va faire éclore ce germe heureux ; & Dien
fans doute lui donnera l'accroiffement ,
que lui feul peut donner. Je l'attends de
fa bonté ; je n'en doute plus ; je jouis déja
de mon efpérance.
'D'ORBE.
Gélefte Julie ! je découvre la caufe de
votre mort prématurée : la terre n'étoit
pas digne de vous pofféder plus longtems
Mde DE VOLMAR.
Ah , j'étois encore loin de cette perfec
tion.... Mais que vois - je ô cher Coufin
! .... Seroit- ce ! Oui , c'eft elle....
Chère ombre ! Mere adorée ! .... Je vole
- réunir mon éffence à la fienne. C'eft dans
le fein de Dieu que je la vois .... je m'y
plonge.
Par M. LECLERC , à Nangii.
M. D'ORBE , Mde DE VOLMAR .
M. D'ORBE.
NON, ON , mon aimable coufme , non , je
ne m'étonne plus de voir s'évanouir devant
vous tout le preftige des brillantes
réputations. Le Dieu qui apprécie le vrai
mérite , vous a placée un peu au - deffus de
Socrate , dont la belle âme , uniquement
fenfible à la perfection de la vertu , applaudit
à ce jugement augufte. Il écoute
avec tranſport l'hiftoire fimple d'une mort
héroïque , dont jamais la Philofophie feule
n'eût donné l'exemple : elle n'appartenoit
qu'à la Religion .
Mde DE VOLMAR..
J'étois convaincue de l'immortalité de
l'âme voilà toute ma fcience ; voilà le
principe heureux de tous les fentimens
droits , de toutes les bonnes actions de ma
vie. Environnée de Philofophes , qui ho
norent l'humanité par leurs lumières , ja
* Pour bien goûter ce Dialogue,il eft néceffaire
d'avoir lû les Lettres de la nouvelle Héloïfe
Cy
58 MERCURE DE FRANCE.
vois plus recueilli de vraie fageffe dans la
méditation d'un coeur fimple , qu'ils n'en
moiffonnérent jamais dans le vaſte champ
des connoiffances humaines. Ils étoient
Phyficiens , MMaatthhéémmaattiicciieennss ,, Moraliſtes ,
Métaphyficiens ; j'étois fille , épouſe , mère
,
་
amie.
M. D'OR BE.
Effectivement , comme l'obéiffance filiale
vous avoit facrifiée au devoir conjugal , il
vous étoit réſervé de périr victime de l'amour
maternel . Mais de toutes vos vertus
aucune peut- être n'a fait plus d'honneur
à votre fexe , que cette parfaite amitić ,
dont on ne le croyoit pas capable . O cou-
-ple unique O Fulie ! O Claire ! Chère
Claire , autrefois les feules délices , aujourd'hui
le feul regret de mon âme ! la
• Raifon , le devoir déterminoit tous les fenstimens.
J'étois pénérré dé la fupériorité
de fon génie. Pour prix de mon amour &
des plus tendres foins , je n'attendois d'elle
que des égards & de la vertu ; & j'avois
trouvé le retour le plus fincère , la tendreffe
la plus fatisfaifante. Oh ! combien
-elle doit chérit le précieux gage de notre
hymen Ah , chère coufine , n'eft- il pas
vrai que je vis encore dans fa mémoire?
que fon coeur porte au- delà du trépas , la
conftance & la fidélité ?
AVR- I. L. 1761.
5.9
Mde DE VOLMAR.
Hélas ! elle n'a que trop bien rempli
votre éfpoir.... Mais quoi ! ces foibleffes de
T'humanité , cet amour- propre envieux &
tyrannique nous pourfuivroit- il donc jufques
dans ce féjour de lumière & de paix ?
oferai-je à préfent vous avouer que j'ai
trop inutilement tenté d'arracher votre
époufe aux ennuis de la folitude , pour
attacher à fon fort le feul homme qui fût
digne , peut-être, de vous remplacer ?
M. D'ORBE.
Ah ! parlez , nommez- moi ce vertueux
mortel ; & s'il eft digne en effet du coeur
de Claire , vous verrez la joie la plus pure
fuccéder à l'inquiétude d'une âme plus
délicate que jaloufe. Je ne vois que le généreux
Edouard ; ce Héros eft le feul.....
Mde D E. VOL MAR.
Non , ce n'étoit point Edouard ; mais
c'étoit l'ami d'Edouard , le votre , l'ami
de Volmar , plus que tout cela....
M. D'OR BE.
Seroit ce ! ... O Julie , j'attends tout
de votre grande âme.... Quoi vous auriez
été capable d'un tel effort ?...
Mde DE VOLMAR.
Qui , c'étoit S. Preux , plus que mon
ami, plus que mon amant .... S. Preux ..
Otoi ! par qui je vis encore , tandis que
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE.
toi- même tu ne vis plus tout entier ! le
vrai jour de notre mort commune , mort
affreufe & prématurée , fut ce jour qui vit
défunir , ou plûtôt déchirer ces deux moitiés
du même être , cette ſubſtance androgyne
, qui vivifoit une feule âme ! Je
puis donc fous ce ciel pur , où le préjugé
n'étend plus fes nuages , libre de tout ref
pect humain , dégagée de cette fervitude
où la vertu gémit entre deux devoirs contraires
, rendue à moi - même , & à l'innocence
d'un penchant involontaire , je puisfans
honte m'entretenir de mon amant
& jouir enfin de mon amour !
M. D'OR BE.
Eh quoi , Julie ! cette eftime , cette
tendreffe même que je vous ai connue pour
un époux....
Mle DE VOLMAR.
Tout étoit fincère fans doute . Je devois
eftimer , chérir & rendre heureux le meilleur
des hommes ; je me prêtois fans effort
à ces devoirs . Mais que le ciel vous
donna de beaux jours, à.vous, qui ne regardâtes
jamais l'hymen comme un devoir
& qui ne connûtes la verta que fous les
traits de la volupté ! tandis que la malheureufe
Julie , dans un continuel état de
guèrre avec elle- même , forte contre le
AVRIL. 176r. 6r
crime , mais foible contre fon penchant ,
n'ayant reçu de la nature qu'une raifon trop
impuiffante , à oppofer aux fens révoltés ,
fe privoit de toutes les confolations de
l'amour , fans obtenir le calme de la vertu
Eh ! fans les fecours furnaturels d'une force
toute divine , aurois- je pu , dans une
chair auffi fragile , comprimer , arrêter
fans ceffe l'exploſion du falpêtre enflammé
qui pétilloit dans mes veines ? Reconnoiffons
qu'en couronnant mes victoires , Dieu
n'a couronné que fes propres dons .
M. D'ORBE .
Oui , pourvu que vous reconnoiffiez
que votre coeur épuré , quoique fenfible ,
éprouvoit un nouveau genre de paffion ,
fi fublime , fi inoui fur la tèrre , que les
vulgaires humains ne lui ont point encore
trouvé de nom propre.
Mde DE VOLMAR.
En effet, ce penchant, toujours captive,
n'étoit prèfque plus un amour terreftre ;
mais toujours rebelle , il n'étoit point encore
un amour Platonique...
M. D'OR BE.
Ah , pour avoir fouffert cette fépara-
* Nous fommes forcés de fupprimer ici queb
ques lignes.
162 MERCURE DE FRANCE.
tion fans vous fuivre, il faut que S. Preus
fe foit bien perfectionné dans la fageſſe.
Puiffe ce digne Amant, puiffe- t- il un jour,
pour l'intérêt de la vertu , fe rendre lui-
-même l'hiftorien , le Platon d'une fi belle
vie ! O Julie , j'ai cru aimer , je ne connoiffois
pas l'amour.
Mde DE VOLMAR.
Et je ne le connoiffois non pas plus ,
quand j'ai fuppofé que mon amant ne me
perdroit pas toute entière , fi je pouvois
l'unir à mon Infeparable . Tout m'engageoit
à former ces noeuds : le bonheur.de
ce couple vertueux , ma fûreté parfaite ,
la parfaite tranquillité de Volmar , furtout
les intérêts de notre Henriette . Eh,
qui pourroit apprécier l'avantage d'avoir
S. Preux pour maître , pour ami , pour
un fecond père ?
M. D'OR BE.
Et vous avez laiflé imparfait ce chefd'oeuvre
de votre amitié ?
Mde DE VOLMAR.
De plus , je prévois qu'il ne s'effectuera
jamais. Tel eft le coeur humain, que pour
être fortement quelque chofe , il le faut
AV RIL. 1761 . 63
être avec paffion , ou plutôt avec excès :
& cette règle s'étend jufqu'aux coeurs
qui mettent leur volupté à être vertueux.
Cette idée de perfection eft le feul obſtacle
que je n'aie pu détruire dans l'efprit
de mon amie ; & je connois trop S. Preux
pour lui fuppofer plus de modération dans
fes principes. Tous les deux ils outreront
la vertu ; & à force d'héroïſme , ils réfifteront
aux invitations de la fageffe qui les
voudroit unir. Mais après tout , ils vivront
en fociété ; & leur union pour être
moins tendre, n'en fera peut- être ni moins
douce ni moins utile à tous les membres.
Vous & moi , nous pouvons regarder S.
Preux comme l'Ange tutélaire de nos enfans.
"DORB-E .
Quelles obligations ne vous ai -je pas !
Mais quelle fource intariffable de peines
eft ouverte aux malheureux qui vous ont
furvécu Stoïque Volmar , la fermeté te
fuffira t -elle ? Eft-il donc une Philofophie
capable.... Ah , cruel fouvenir ! ... Pardonnez,
chère coufine : une chofe me confond
dans le récit que vous m'avez fait de votre
mort : c'eft que connoiffant l'aveuglement
du malheureux Volmar , la pieufe
Julie n'ait pas profité de tout l'afcendant
que lui donnoit , en cet inftant terrible ,
64 MERCURE DE FRANCE.
fa tendreffe d'un époux ébranlé par le choc
des paffions les plus vives . Je crois qu'une
démonſtration , dans cette bouche adorée,
que le trépas alloit fermer pour jamais
eût tiré fa principale force de la circonfrance.
C'est là ce qu'on eût pu vraiment
appeller le chant du cigne , ou plutôt l'expreffion
invincible de l'oracle de la vérité
Mde DE VOLMAR.
Sûre de vaincre tôt ou tard les coeurs
droits par fa feule force , la Vérité dédar
gne d'y employer la féduction: ce honteux
fecours ne convient qu'aux oracles du
menfonge. Il eft des efprits finguliers ,
auprès defquels on ne réuffit pas par les
voies ordinaires . Tout raifonneur devient
néceffairement Sophifte : s'il ne peut . répondre
, il diffimule fa défaite , & croit
que fon efprit l'a mal fervi pour le moment.
Jamais mon époux ne manqua de
fubterfuges pour éluder les argumens les
plus preffans de l'infinuant S. Preux , &
du pathétique Edouard. Si je m'étois mife
à l'argumenter une dernière fois , je
n'aurois pu que répéter ce que je lui en
tendis fouvent expofer fans fuccès : &
quand j'aurois pu l'étonner alors, l'illufion
n'eût pas été longue ; & le fens froid, peur
Etre , eût bientôt détruit les effets de l'enthoufiafme.
AVRIL. 1761 .
D' ORBE.
Peut- être auffi défefpériez-vous trop du
coeur humain ; & j'aurois voulu du moins
lui livrer un dernier affaut.
Mde DE VOLMAR.
» O cecità de le terrene menti ! *
» In qual profunda notte ,
» In qual fofca caligine d'errore
» Són le noftr'alme immerfe ,
» Quando tu non le illuftri , ô fommofole !
Convaincue que toutes les démonſtrations
ne valent pas un fentiment , & que
c'eft au coeur principalement que Dieu aime
à fe manifefter, c'eft auffi par la partie
fenfible que j'ai cru devoir attaquer l'incrédule.
Le mal phyfique & moral étoit le véritable
fujet de fon erreur ; auffi eft- ce par
le fpectacle touchant d'une mort religieufe,
que j'ai effayé de l'ébranler. Je lui ai
démontré , que même dans cette épreuve
cruelle , il n'y avoit rien que de confolant
pour une âme réfignée , qui la regardoit
comme un heureux paffage à l'immortalité
& à la gloire. Croyez- vous que je n'aie
rien fait pour lui , en le rendant témoin
de la vive eſpérance de la joie céleste qui
m'animoit ? Dépofitaire de mes foupirs
ilen a fort bien conçu le langage. Je le fui
* Il Paftor fido. Atto s . Sc. 6.
46 MERCURE DE FRANCE.
1
F
vois dans tous fes mouvemens : j'ai vu
fon efprit , hors de lui , entraîné déjà
doin de fes principes , & inquiet du fort
qui pouvoit m'attendre moi -même. C'eſt
qu'alors le coeur de l'homme , naturellement
adorateur d'un Dieu , s'élevoit avec
force contre fon efprit rebelle. J'ai vu nạitre
ce trouble falutaire , l'enfant du doute
, & le père du repentir. J'ai jetté dans
fon âme la femence de la vérité ; fes réflexions
, fa tendreffe , fa droiture , tout
va faire éclore ce germe heureux ; & Dien
fans doute lui donnera l'accroiffement ,
que lui feul peut donner. Je l'attends de
fa bonté ; je n'en doute plus ; je jouis déja
de mon efpérance.
'D'ORBE.
Gélefte Julie ! je découvre la caufe de
votre mort prématurée : la terre n'étoit
pas digne de vous pofféder plus longtems
Mde DE VOLMAR.
Ah , j'étois encore loin de cette perfec
tion.... Mais que vois - je ô cher Coufin
! .... Seroit- ce ! Oui , c'eft elle....
Chère ombre ! Mere adorée ! .... Je vole
- réunir mon éffence à la fienne. C'eft dans
le fein de Dieu que je la vois .... je m'y
plonge.
Par M. LECLERC , à Nangii.
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Résumé : NOUVEAU DIALOGUE DES MORTS. M. D'ORBE, Mde DE VOLMAR.
Dans une correspondance entre Mme de Volmar et M. d'Orbe, les thèmes de l'amour, de la vertu et de la moralité sont explorés. Mme de Volmar exprime sa croyance en l'immortalité de l'âme et compare sa simplicité aux vastes connaissances des philosophes. Elle admire les vertus de Julie, notamment son amour maternel et son amitié parfaite. Mme de Volmar révèle son amour secret pour Saint-Preux et son désir de vivre cet amour dans l'au-delà. Elle décrit son conflit intérieur entre ses devoirs et ses sentiments, soulignant la difficulté de réprimer ses passions. M. d'Orbe reconnaît la noblesse et la complexité de cet amour. La correspondance aborde également la relation entre Saint-Preux et Julie, ainsi que la mort de Volmar. Mme de Volmar avait envisagé de les unir pour assurer leur bonheur et la sécurité de tous, mais elle prévoit que cela ne se réalisera pas en raison de leur excès de vertu. Elle souligne qu'ils vivront ensemble de manière harmonieuse et utile. Mme de Volmar exprime ses regrets concernant la mort de Volmar, qu'elle considère comme stoïque. Elle discute de l'inefficacité des démonstrations rationnelles pour convaincre Volmar, préférant toucher son cœur par des sentiments. M. d'Orbe admire la foi et la dévotion de Julie, notant que sa mort prématurée était due à sa perfection. La lettre se termine par l'évocation émotive de la mère de Julie, que Mme de Volmar voit dans le sein de Dieu.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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207
s. p.
L'HYVER, POEME.
Début :
Des froides régions du Pole [...]
Mots clefs :
Ombre, Transports, Dieu, Neiges, Glaces
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : L'HYVER, POEME.
L'HY VER ,
POEM E.
Des froides régions du Pole ES
Déchaîné contre nos climats
Le plus fier des enfans d'Eole-
Livre déja d'affreux combats
Dans nos champs d'où Zéphir s'envole ,
Et dans nos jardins fans appas ,
A iij
6 MERCURE DE FRANCE,
Où fur un trône de frimats
Régne l'hyver qui les défoles
Bientôt en proie à la rigueur
De l'ennemi qui la menace ,
La Nature dans la douleur
Préſſent la prochaine diſgrace ,
Armé de neiges & de glaces ,
.Il fond fur elle avec fureur :
Il en triomphe avec audace :
Elle tombe fous fon vainqueur ;
Et par ce tyran deſtructeur
Voit de fa beauté qui s'éfface
S'éteindre l'éclat enchanteur.
De fon ancienne fplendeur
*** Je ne découvre aucune trace ;
Ce n'eft plus qu'une informe maffe
Prèfque fans vie & fans couleur.
De leur richeffe & de leur grace ,
Tous les Arbres . font dépouillés.
Plus de Parterres émaillés ;
Il n'en eft resté que la place.
Le fommet de ces buiffons verds
Ne fe couronne plus de roſes:
Le doux parfum des fleurs éclofes
Ne s'éxhale plus dans les airs.
Ces Vergers que chargeoit Pomone ,
De tous les trésors de l'Automne ,
Ont perdu leurs charmes divers.
Ces côteaux de vignes couverts ,
"
MARS. 1763.
Ces belles & riches contrées
Où flottoient les moiffons dorées>>
Se changent en d'affreux déferts.
Dès oifeaux au fond des bocages , '
Nous n'entendons plus les ramages :
Ils ont oublié leurs concerts ,
Depuis que ces lieux font fauvages.
Des ruiffeaux qui fur ces rivages
Sembloient & fi purs & fi clairs ,
On ne voit plus couler les ondes ;
Au fond de leurs grottes profondes
Les Nayades font dans les fers.
Toi- même , Aréthufe , en ta fuite , "
Je te vois tremblante , interdite :
Les glaces enchaînent ton cours;
Alphée , ardent à ta pourſuite,,
De cet avantage profite ;
Il femble abréger fes détours ;
A gros bouillons il précipite
Ses flots poufflés par les amours.
Mais près d'atteindre fon Amante ,
Et fur le point de la faifir ,
Le fort va tromper fon attente :
Son bonheur va s'évanouir.
Tout-à-coup fa marche eft plus lente :
Il fent fon onde s'épaiſſir :
Ses Flots durciffent : il s'arrête
Et perd l'efpoir de fa conquête
Au moment même d'en jouir.
A iv
80 MERCURE DE FRANCE .
Bergers ; qui tantôt fous ces hêtres
Faifiez de vos chanſons champêtres
Retentir au loin les échos ,
Vous ne venez plus dans ces plaines ,
Suivant des routes incertaines ,
Conduire à l'écart vos troupeaux ;
Et du pied de ces arbriſſeaux
Où vous fouliez l'herbe nouvelle
Qui n'aît fur le bord des ruiffeaux ,
Tandis que votre chien fidéle ,
Infatigable fentinelle ,
Jeignoit à vos foins ſes travaux
Le fon perçant de vos pipeaux
>
Ne s'étend plus dans les campagnes ;
Par des airs & des chants nouveaux
Et des vallons & des montagnes
Vous n'égayez plus le repos.
Nous ne voyons plus ces Bergères
Auffi douces que leurs
agneaux ,
Aux accens de vos chalumeaux ,
Sur la furface des bruyeres®
Imprimant leur traces légères ,
Danfer à l'ombre des ormeaux.
Du fein des champêtres afyles ,
Un Peuple d'habitans nouveaux
Repaffe au milieu de nos Villes ,
Laiffant fes Parcs & fes châteaux.
Failons comme eux , belle Délie
MARS. 1763.
Quittons les bois & les hameaux ,
Quittons la campagne flétrie ,
Et revenons dans la Cité
Chercher cette fociété
Que des champs l'hyvex a bannie. "
Entrons dans ces cercles brillans
Et dans ces falles décorées ,
Par cent flambeaux moins éclairées
Que par l'éclat des diamans
Dont les femmes fe font parées.
Olons à leurs caquets bruyans
Mêler nos voix plus modérées :
Tenons mille propos plaifans :
Rions tout bas des fimagrées
Des airs fadement importans ,
Er des manières bigarrées
De tous ces êtres différens
Des coquettes , des mijaurées ,
Des petits- maîtres fémillans ,
Des hommes à petits talens ,
De leurs protectrices titrées ,
De leurs protecteurs ignorans,
On apporté la table verte ,
Délie , armons-nous d'un fizain :
Jouons , & fans plaindre la perte ,
Et fans nous applaudir du gain.
;
Mais l'ennui commence à nous prendre ?
Fuyons ces lieux allons nous rendre
"
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
Au Temple du Dieu des Accords:
Quels fons flatteurs s'y font entendre !
Dans le langage le plus tendre
L'Amour exprime les tranſports .
Quelle touchante mélodie !
Au goût vanté de l'Aufonie ,
L'Art François unit les efforts ,
Et la Nymphe de l'harmonie
Se pare de tous les trésors .
La jeune & fouple Terpsichore
S'avançant d'un pas gracieux , ..
A tant de pompe ajoute encore
L'appareil brillant de ſes jeux .
Mais que vois-je ? Du haut des nuės ,
Au milieu des airs fufpendues ,
Les Dieux deſcendent fur des chars
Et quittant les Royaumes fombres ,
Les Eumenides & les Ombres
Viennent éffrayer mes regards.
A cette illufion étrange ,
Tandis que je livre mes yeux ,
D'un coup de fifflet tout fe change y
It je me trouve en d'autres lieux.
Où font ces rians payſages ,
Ces jardins fi beaux , ces ombrages .
·
Formés par des berceaux épais ?
Je vois la mer & fes rivages ,
Des rochers couverts de naufrages ,
Remplacer ces bords pleins d'attraits.
Que dis-je ? A ces horribles plages
MAR S. 1763. 11:
Succède un portique , un palais 3
Et quand j'admire ces ouvrages ,
Tout-à-coup des refforts fecrets ,
Au lieu de ces pompeux objets ,
M'offrent de lugubres images ;
Un tombeau bordé de cyprès ,
Un Autel qui s'éleve auprès ,
A l'ombre de ces noirs feuillages ; .
Et dont la Mort garde l'accès.›
De ce Spectacle magnifique ,
Eh bien , fommes- nous fatisfaits !
Les vers , la danſe , la mufique ,
Et cet affemblage magique
De tant de merveilleux effets
"
Ont fans doute , en notre âme éprife
D'une aimable & vive furpriſe-
Produit le doux faifiſſement : :
Mais tandis que l'aſpect frappant
De cette pompe enchantereffe ,.
Dans mes efprits porte fans ceffe :
Le charme du raviffement ,
Et plonge mes fens dans l'yvreffe ,
Au milieu de tant de richeſſe ,,
Lé coeur eft dans le dénûments :
He ne voit rien qui l'intéreſſe ,,
Qui flatte fa délicateffe ,'
>
Qui lui fourniffe un fentiments " .
Oui,même quand le tien palpire 5 ,
Quand il pouffe un fréquent foupit 5 ,
Asvj
12 MERCURE DE FRANCE.
Charmante Arnoult , à m'attendrir
C'eſt en vain que ta voix m'invite.
Tu fais étonner & ravir :
De tes fons j'admire les charmes ;
Mais c'eft fans répandre des larmes ,
Que tu me vois leur applaudir .
Demain nous pleurerons , Délie ,
Nous pleurerons avec Clairon :
L'Art , la Nature , le Génie
Ont monté la voix fur leur ton ,
Et mis dans fon expreffion
L'âme , la force , l'énergie ,
Tout le feu de la paſſion .
Zelmire , par elle embellie ,
Fera paffer jufqu'en nos coeurs
Le fentiment de fes douleurs.
Ou toi , Dumesnil , d'Athalie
Tu feras parler les fureurs ,
L'ambition , la rage impie :
Tu rempliras mes fens d'horreurs.
En déteftant ta barbarie ,
Je gémirai fur les malheurs
De la victime pourſuivie
Pár tes facrilèges noirceurs.
De Jofabet , d'éffroi ſaiſie ,
Je partagerai les terreurs :
Comme elle allarmé fur la vie ,
Du feul eſpoir de ſa patrie ,
MARS. 1763. 13
Je joindrai mes pleurs à fes pleurs.
Du théâtre volons à table ;
Que la joie y
vole avec nous ;
Qu'elle répande un charme aimable
Sur ce qui doit flatter nos goûts.
Eh ! qu'eft- ce que la bonne chère
Que n'anime point la gaité?
Un plaifir qui n'eft point gouté ,
L'ennui dreffant fon fanctuaire
Sur celui de la volupté.
Viens donc , viens , charmante Déeſſe
Viens avec les Ris & les jeux
Dont la troupe te fuit fans ceffe.
Ecarte , bannis de ces lieux
Le filence, le férieux ,
Ces noirs fignaux de la triſteſſe :
Qu'ils faffent place à l'allégreffe .
Viens à ces apprêts faftueux ,
De l'art aidé de la richeſſe ,
Joindre encore tes tranſports heureux !
Sans ta puiffance favorable ,
Sans toi ce fouper fomptueux
Ne feroit que délicieux :
Fais plus ; fais qu'il foit agréable;
Viens le rendre voluptueux .
De toutes parts le nectar coule,
Et l'on s'en abbreuve à longs traits
Dans le vin pétillant & frais
1
•
144 MERCURE DE FRANCE..
Les plaiſirs furnagent en foule.
Parmi les flots de ta liqueur ,
Ils s'élancent de la bouteille :
Dieu des Buveurs , Dieu de la treille ,
Ils embelliffent ta couleur.
Je vois cette troupe légère ·
Au gré d'une folâtre ardeur
Se trémouffer dans la fougère ; :
Je les fens en vuidant mon vèrre ·
Deſcendre avec toi dans mon coeur
Mais déja la nuit avancée
A fait les deux tiers de fon tour:
Bientôt à fon ombre éclipſée
Succédera le point- du-jour.
Le Peuple après un fommeil court :
Entr'ouvrant déja la paupière ,
S'apprête à revoir la lumière -
Dès qu'elle fera de retour.
Dans cette alcove folitaire
Conduis avec moi , Dieu d'Amour ,
Celle qui reflemble à ta mère ,
Qui fait l'ornement de ta cour ,
Et qu'à mon coeur to rends fi chère.
Guidés par ce Dieu tutélaire ,.
Retirons-nous fous ces rideaux ;
Que fon flambeau feul nous éclaire :
Sur ce lit couvert de pavots
Je crois voir l'Autel de Cythère..
MARS. 1763. IS
Délie , à mes tranſports nouveaux-
Ofe te livrer toute entiere ; :
En confommant l'heureux mystère ,
Tombons dans les bras du repos.
Par un nouveau Venu au Parnaſſe.
POEM E.
Des froides régions du Pole ES
Déchaîné contre nos climats
Le plus fier des enfans d'Eole-
Livre déja d'affreux combats
Dans nos champs d'où Zéphir s'envole ,
Et dans nos jardins fans appas ,
A iij
6 MERCURE DE FRANCE,
Où fur un trône de frimats
Régne l'hyver qui les défoles
Bientôt en proie à la rigueur
De l'ennemi qui la menace ,
La Nature dans la douleur
Préſſent la prochaine diſgrace ,
Armé de neiges & de glaces ,
.Il fond fur elle avec fureur :
Il en triomphe avec audace :
Elle tombe fous fon vainqueur ;
Et par ce tyran deſtructeur
Voit de fa beauté qui s'éfface
S'éteindre l'éclat enchanteur.
De fon ancienne fplendeur
*** Je ne découvre aucune trace ;
Ce n'eft plus qu'une informe maffe
Prèfque fans vie & fans couleur.
De leur richeffe & de leur grace ,
Tous les Arbres . font dépouillés.
Plus de Parterres émaillés ;
Il n'en eft resté que la place.
Le fommet de ces buiffons verds
Ne fe couronne plus de roſes:
Le doux parfum des fleurs éclofes
Ne s'éxhale plus dans les airs.
Ces Vergers que chargeoit Pomone ,
De tous les trésors de l'Automne ,
Ont perdu leurs charmes divers.
Ces côteaux de vignes couverts ,
"
MARS. 1763.
Ces belles & riches contrées
Où flottoient les moiffons dorées>>
Se changent en d'affreux déferts.
Dès oifeaux au fond des bocages , '
Nous n'entendons plus les ramages :
Ils ont oublié leurs concerts ,
Depuis que ces lieux font fauvages.
Des ruiffeaux qui fur ces rivages
Sembloient & fi purs & fi clairs ,
On ne voit plus couler les ondes ;
Au fond de leurs grottes profondes
Les Nayades font dans les fers.
Toi- même , Aréthufe , en ta fuite , "
Je te vois tremblante , interdite :
Les glaces enchaînent ton cours;
Alphée , ardent à ta pourſuite,,
De cet avantage profite ;
Il femble abréger fes détours ;
A gros bouillons il précipite
Ses flots poufflés par les amours.
Mais près d'atteindre fon Amante ,
Et fur le point de la faifir ,
Le fort va tromper fon attente :
Son bonheur va s'évanouir.
Tout-à-coup fa marche eft plus lente :
Il fent fon onde s'épaiſſir :
Ses Flots durciffent : il s'arrête
Et perd l'efpoir de fa conquête
Au moment même d'en jouir.
A iv
80 MERCURE DE FRANCE .
Bergers ; qui tantôt fous ces hêtres
Faifiez de vos chanſons champêtres
Retentir au loin les échos ,
Vous ne venez plus dans ces plaines ,
Suivant des routes incertaines ,
Conduire à l'écart vos troupeaux ;
Et du pied de ces arbriſſeaux
Où vous fouliez l'herbe nouvelle
Qui n'aît fur le bord des ruiffeaux ,
Tandis que votre chien fidéle ,
Infatigable fentinelle ,
Jeignoit à vos foins ſes travaux
Le fon perçant de vos pipeaux
>
Ne s'étend plus dans les campagnes ;
Par des airs & des chants nouveaux
Et des vallons & des montagnes
Vous n'égayez plus le repos.
Nous ne voyons plus ces Bergères
Auffi douces que leurs
agneaux ,
Aux accens de vos chalumeaux ,
Sur la furface des bruyeres®
Imprimant leur traces légères ,
Danfer à l'ombre des ormeaux.
Du fein des champêtres afyles ,
Un Peuple d'habitans nouveaux
Repaffe au milieu de nos Villes ,
Laiffant fes Parcs & fes châteaux.
Failons comme eux , belle Délie
MARS. 1763.
Quittons les bois & les hameaux ,
Quittons la campagne flétrie ,
Et revenons dans la Cité
Chercher cette fociété
Que des champs l'hyvex a bannie. "
Entrons dans ces cercles brillans
Et dans ces falles décorées ,
Par cent flambeaux moins éclairées
Que par l'éclat des diamans
Dont les femmes fe font parées.
Olons à leurs caquets bruyans
Mêler nos voix plus modérées :
Tenons mille propos plaifans :
Rions tout bas des fimagrées
Des airs fadement importans ,
Er des manières bigarrées
De tous ces êtres différens
Des coquettes , des mijaurées ,
Des petits- maîtres fémillans ,
Des hommes à petits talens ,
De leurs protectrices titrées ,
De leurs protecteurs ignorans,
On apporté la table verte ,
Délie , armons-nous d'un fizain :
Jouons , & fans plaindre la perte ,
Et fans nous applaudir du gain.
;
Mais l'ennui commence à nous prendre ?
Fuyons ces lieux allons nous rendre
"
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
Au Temple du Dieu des Accords:
Quels fons flatteurs s'y font entendre !
Dans le langage le plus tendre
L'Amour exprime les tranſports .
Quelle touchante mélodie !
Au goût vanté de l'Aufonie ,
L'Art François unit les efforts ,
Et la Nymphe de l'harmonie
Se pare de tous les trésors .
La jeune & fouple Terpsichore
S'avançant d'un pas gracieux , ..
A tant de pompe ajoute encore
L'appareil brillant de ſes jeux .
Mais que vois-je ? Du haut des nuės ,
Au milieu des airs fufpendues ,
Les Dieux deſcendent fur des chars
Et quittant les Royaumes fombres ,
Les Eumenides & les Ombres
Viennent éffrayer mes regards.
A cette illufion étrange ,
Tandis que je livre mes yeux ,
D'un coup de fifflet tout fe change y
It je me trouve en d'autres lieux.
Où font ces rians payſages ,
Ces jardins fi beaux , ces ombrages .
·
Formés par des berceaux épais ?
Je vois la mer & fes rivages ,
Des rochers couverts de naufrages ,
Remplacer ces bords pleins d'attraits.
Que dis-je ? A ces horribles plages
MAR S. 1763. 11:
Succède un portique , un palais 3
Et quand j'admire ces ouvrages ,
Tout-à-coup des refforts fecrets ,
Au lieu de ces pompeux objets ,
M'offrent de lugubres images ;
Un tombeau bordé de cyprès ,
Un Autel qui s'éleve auprès ,
A l'ombre de ces noirs feuillages ; .
Et dont la Mort garde l'accès.›
De ce Spectacle magnifique ,
Eh bien , fommes- nous fatisfaits !
Les vers , la danſe , la mufique ,
Et cet affemblage magique
De tant de merveilleux effets
"
Ont fans doute , en notre âme éprife
D'une aimable & vive furpriſe-
Produit le doux faifiſſement : :
Mais tandis que l'aſpect frappant
De cette pompe enchantereffe ,.
Dans mes efprits porte fans ceffe :
Le charme du raviffement ,
Et plonge mes fens dans l'yvreffe ,
Au milieu de tant de richeſſe ,,
Lé coeur eft dans le dénûments :
He ne voit rien qui l'intéreſſe ,,
Qui flatte fa délicateffe ,'
>
Qui lui fourniffe un fentiments " .
Oui,même quand le tien palpire 5 ,
Quand il pouffe un fréquent foupit 5 ,
Asvj
12 MERCURE DE FRANCE.
Charmante Arnoult , à m'attendrir
C'eſt en vain que ta voix m'invite.
Tu fais étonner & ravir :
De tes fons j'admire les charmes ;
Mais c'eft fans répandre des larmes ,
Que tu me vois leur applaudir .
Demain nous pleurerons , Délie ,
Nous pleurerons avec Clairon :
L'Art , la Nature , le Génie
Ont monté la voix fur leur ton ,
Et mis dans fon expreffion
L'âme , la force , l'énergie ,
Tout le feu de la paſſion .
Zelmire , par elle embellie ,
Fera paffer jufqu'en nos coeurs
Le fentiment de fes douleurs.
Ou toi , Dumesnil , d'Athalie
Tu feras parler les fureurs ,
L'ambition , la rage impie :
Tu rempliras mes fens d'horreurs.
En déteftant ta barbarie ,
Je gémirai fur les malheurs
De la victime pourſuivie
Pár tes facrilèges noirceurs.
De Jofabet , d'éffroi ſaiſie ,
Je partagerai les terreurs :
Comme elle allarmé fur la vie ,
Du feul eſpoir de ſa patrie ,
MARS. 1763. 13
Je joindrai mes pleurs à fes pleurs.
Du théâtre volons à table ;
Que la joie y
vole avec nous ;
Qu'elle répande un charme aimable
Sur ce qui doit flatter nos goûts.
Eh ! qu'eft- ce que la bonne chère
Que n'anime point la gaité?
Un plaifir qui n'eft point gouté ,
L'ennui dreffant fon fanctuaire
Sur celui de la volupté.
Viens donc , viens , charmante Déeſſe
Viens avec les Ris & les jeux
Dont la troupe te fuit fans ceffe.
Ecarte , bannis de ces lieux
Le filence, le férieux ,
Ces noirs fignaux de la triſteſſe :
Qu'ils faffent place à l'allégreffe .
Viens à ces apprêts faftueux ,
De l'art aidé de la richeſſe ,
Joindre encore tes tranſports heureux !
Sans ta puiffance favorable ,
Sans toi ce fouper fomptueux
Ne feroit que délicieux :
Fais plus ; fais qu'il foit agréable;
Viens le rendre voluptueux .
De toutes parts le nectar coule,
Et l'on s'en abbreuve à longs traits
Dans le vin pétillant & frais
1
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144 MERCURE DE FRANCE..
Les plaiſirs furnagent en foule.
Parmi les flots de ta liqueur ,
Ils s'élancent de la bouteille :
Dieu des Buveurs , Dieu de la treille ,
Ils embelliffent ta couleur.
Je vois cette troupe légère ·
Au gré d'une folâtre ardeur
Se trémouffer dans la fougère ; :
Je les fens en vuidant mon vèrre ·
Deſcendre avec toi dans mon coeur
Mais déja la nuit avancée
A fait les deux tiers de fon tour:
Bientôt à fon ombre éclipſée
Succédera le point- du-jour.
Le Peuple après un fommeil court :
Entr'ouvrant déja la paupière ,
S'apprête à revoir la lumière -
Dès qu'elle fera de retour.
Dans cette alcove folitaire
Conduis avec moi , Dieu d'Amour ,
Celle qui reflemble à ta mère ,
Qui fait l'ornement de ta cour ,
Et qu'à mon coeur to rends fi chère.
Guidés par ce Dieu tutélaire ,.
Retirons-nous fous ces rideaux ;
Que fon flambeau feul nous éclaire :
Sur ce lit couvert de pavots
Je crois voir l'Autel de Cythère..
MARS. 1763. IS
Délie , à mes tranſports nouveaux-
Ofe te livrer toute entiere ; :
En confommant l'heureux mystère ,
Tombons dans les bras du repos.
Par un nouveau Venu au Parnaſſe.
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Résumé : L'HYVER, POEME.
Le poème 'L'HY VER', publié dans le Mercure de France en mars 1763, décrit l'arrivée de l'hiver, personnifié comme un ennemi furieux qui déchaîne des combats dans les champs et les jardins. La Nature, vaincue par l'hiver, perd sa beauté et sa splendeur. Les arbres sont dépouillés, les parterres disparaissent, et les vergers perdent leurs charmes. Les oiseaux cessent de chanter, et les rivières se gèlent, emprisonnant les Nayades. Les bergers et bergères ne viennent plus dans les plaines, et un nouveau peuple d'habitants traverse les villes. Le poète invite ensuite à quitter la campagne flétrie pour revenir en ville, cherchant la société que l'hiver a bannie des champs. Il décrit les cercles brillants et les salles décorées, où l'on peut jouer et se divertir. Cependant, l'ennui finit par s'installer. Le poète se rend alors au Temple du Dieu des Accords, où il assiste à des spectacles magnifiques mais reste insensible. Le poème se conclut par une invitation à la table, où la joie doit voler avec les convives. La déesse de la gaieté est appelée pour écarter la tristesse et rendre le repas voluptueux. Les plaisirs abondent, et le poète imagine une nuit paisible avec sa bien-aimée, Délie.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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208
p. 12-13
L'AMANT RÉVOLTÉ CONVERTI.
Début :
LE Tout-Puissant Dieu de l'Amour, [...]
Mots clefs :
Amour, Dieu, Haine, Satire
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : L'AMANT RÉVOLTÉ CONVERTI.
L'ÀMANT RÉVOLTÉ CONVERTI.
LA Tout-Puiffant Dieu de l'Amour ,
Avoit un jour bleſſé mon âme,
AVRIL. 1763 : 13
Moi, je voulois le bleffer à mon tour ,
Et j'aiguifois les traits d'une Epigramme ;
Quand ce Dieu , pour guérir mon mal ,
Vint me trouver avec Thémire .
Adieu ma haine & ma fatyre ,
Je ne fis plus qu'un Madrigal……… . }
Par M. B. P. D. GRA..... de Lyan.
LA Tout-Puiffant Dieu de l'Amour ,
Avoit un jour bleſſé mon âme,
AVRIL. 1763 : 13
Moi, je voulois le bleffer à mon tour ,
Et j'aiguifois les traits d'une Epigramme ;
Quand ce Dieu , pour guérir mon mal ,
Vint me trouver avec Thémire .
Adieu ma haine & ma fatyre ,
Je ne fis plus qu'un Madrigal……… . }
Par M. B. P. D. GRA..... de Lyan.
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209
p. 39-43
ÉPITRE Adressée à une jeune personne qui, au sortir de l'Abbaye de S. CYR, avoit demandé à l'Auteur ce que c'étoit l'Amour ?
Début :
O vous, jeune Eglé, dont le cœur [...]
Mots clefs :
Amour, Dieu, Tendre, Repentir
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ÉPITRE Adressée à une jeune personne qui, au sortir de l'Abbaye de S. CYR, avoit demandé à l'Auteur ce que c'étoit l'Amour ?
ÉPITRE
Adreffée à une jeune perfonne qui , au
fortir de l'Abbaye de S. CYR , avoit
demandé à l'Auteur ce que c'étoit
l'Amour?
vous , jeune Eglé , dont le coeur
que
40 MERCURE DE FRANCE.
Content de fon indifférence ,
Ne connoît point ce Dieu vainqueur ,
Ce Dieu que tout le monde encenſe :
Ah ! puiffiez -vous ainfi toujours
Ignorer que ce Traître aimable
Peut obfcurcir vos plus beaux jours !
C'eſt un Dieu qui n'eſt redoutable
Que parce que les Ris , les Jeux ,
Sont fes plus ordinaires armes ,
Et qu'il ne paroît à nos yeux
Que revêtu de tous fes charmes.
Quoique ce Dieu jamais n'émouffe
Les traits dont il perce nos coeurs ;
S'il frappe , la bleflure eft douce :
On chérit jufqu'à fes fureurs.
Belle Eglé , puiſque dans votre âme
L'Amour encore eſt inconnu ,
Craignez d'y voir naître une flâme
Dont gémiroit votre vertu.
Veillez fans ceffe fur vous- même ;
Défiez-vous de vos appas ;
Surtout avec un foin extrême
Voyez qui s'offre fur vos pas.
Peut-être du Dieu de Cythère
Eprouverez-vous la noirceur ;
11 fçait toujours le contrefaire
Quand il veut entrer dans un coeır.
Souvent pour tromper l'Innocence
AVRIL. 1763. 41
Et Aétrir toute fa beauté ,
L'Amour de la naïve enfance
Emprunte l'Ingénuité.
Son air intéreffant & rendre
N'épouvante plus la Padeur ;
Alors à peine on peut le prendre
Pour cet Amour fi féducteur.
Son abord n'elt plus redoutable ;
Son flambeau , fon arc , & fes traits ,
Ne font plus dans fa main coupable :
On ne voit plus que fes attraits.
Eglés que vous devez le craindre
S'il vient fous ce déguiſement s
Car l'Impofteur fçaura tout feindre
Pour vous tromper plas aifèment.
Séduite par fa douceur feinte ,
Et plus encor par vos defirs ,
Vous vous livrerez fans contrainte
A l'eſpoir flatteur des Plaiſirs,
Mais de la trifte Expérience
Tôt ou tard le flambeau laira ;
A votre aveugle confiance
Le Repentir fuccédera .
Sonmile enfin à fon empire ,
Vous croirez trouver le repos ;
Mais ce ne fera qu'un délire ,
Trop fenfible image des Bots.
Tout pour vous changera de face ;
42 MERCURE DE FRANCE.
Les chagrins , les foins , les foucis
De la Gaîté prendront la place :
Vos yeux par les pleurs obfcurcis
Perdront lear tendreffe , leurs charmes;
Et victime de vos defirs ,
Vous languirez dans les allarmes
Qu'entraîne l'abus des plaifirs..
Hélas ! tendre Eglé , dans votre âme
En vain vous chercherez la paix !
Vous n'y trouverez que la flâme
Qui l'en a chaffée à jamais .
En vain , en vain triſte & plaintive ,
Vous chercherez la liberté ;
L'amour vous retiendra captive
Par l'attrait de la Volupté.
Telle la tendre tourterelle
A l'ombre d'un feuillage épais ,
Pleure fa compagne fidelle
Qu'elle ne reverra jamais.
!
Jeune Eglé , dont la tendre Aurore
A le vif éclat de ces fleurs
Qu'au matin le Soleil décore
Des plus agréables couleurs ;
Ah ! quelle perte ! quel dommage
Si tant d'appas en vous unis
Etoient au printemps de votre âge.
Par les triftes chagr ins flétris....
Mais trop crédule un jour peut-être
AVRIL. 1763 . 43
Sous les traits chéris d'un Amant
Ne voudrez- vous plus reconnoître
Le Dieu que j'ai peint foiblement !
Séduite par votre tendreffe ,
Vous fuivrez un penchant trop doux ,
Sans voir dans cette aveugle ivreffe
Que c'eft l'amour qui s'offre à
Sous un aſpect fi favorable,
Eglé , que ne fera -t-il pas ?
vous.
Vous croirez dans un trouble aimable
Voir naître des fleurs fous les pas.
Mais hélas ! ce feront des roſes
Dont la beauté s'éclipfera
Sitôt qu'elles feront éclofes :
L'épine feule reftera.
Par M. le Dr ... de B .. : 3
Adreffée à une jeune perfonne qui , au
fortir de l'Abbaye de S. CYR , avoit
demandé à l'Auteur ce que c'étoit
l'Amour?
vous , jeune Eglé , dont le coeur
que
40 MERCURE DE FRANCE.
Content de fon indifférence ,
Ne connoît point ce Dieu vainqueur ,
Ce Dieu que tout le monde encenſe :
Ah ! puiffiez -vous ainfi toujours
Ignorer que ce Traître aimable
Peut obfcurcir vos plus beaux jours !
C'eſt un Dieu qui n'eſt redoutable
Que parce que les Ris , les Jeux ,
Sont fes plus ordinaires armes ,
Et qu'il ne paroît à nos yeux
Que revêtu de tous fes charmes.
Quoique ce Dieu jamais n'émouffe
Les traits dont il perce nos coeurs ;
S'il frappe , la bleflure eft douce :
On chérit jufqu'à fes fureurs.
Belle Eglé , puiſque dans votre âme
L'Amour encore eſt inconnu ,
Craignez d'y voir naître une flâme
Dont gémiroit votre vertu.
Veillez fans ceffe fur vous- même ;
Défiez-vous de vos appas ;
Surtout avec un foin extrême
Voyez qui s'offre fur vos pas.
Peut-être du Dieu de Cythère
Eprouverez-vous la noirceur ;
11 fçait toujours le contrefaire
Quand il veut entrer dans un coeır.
Souvent pour tromper l'Innocence
AVRIL. 1763. 41
Et Aétrir toute fa beauté ,
L'Amour de la naïve enfance
Emprunte l'Ingénuité.
Son air intéreffant & rendre
N'épouvante plus la Padeur ;
Alors à peine on peut le prendre
Pour cet Amour fi féducteur.
Son abord n'elt plus redoutable ;
Son flambeau , fon arc , & fes traits ,
Ne font plus dans fa main coupable :
On ne voit plus que fes attraits.
Eglés que vous devez le craindre
S'il vient fous ce déguiſement s
Car l'Impofteur fçaura tout feindre
Pour vous tromper plas aifèment.
Séduite par fa douceur feinte ,
Et plus encor par vos defirs ,
Vous vous livrerez fans contrainte
A l'eſpoir flatteur des Plaiſirs,
Mais de la trifte Expérience
Tôt ou tard le flambeau laira ;
A votre aveugle confiance
Le Repentir fuccédera .
Sonmile enfin à fon empire ,
Vous croirez trouver le repos ;
Mais ce ne fera qu'un délire ,
Trop fenfible image des Bots.
Tout pour vous changera de face ;
42 MERCURE DE FRANCE.
Les chagrins , les foins , les foucis
De la Gaîté prendront la place :
Vos yeux par les pleurs obfcurcis
Perdront lear tendreffe , leurs charmes;
Et victime de vos defirs ,
Vous languirez dans les allarmes
Qu'entraîne l'abus des plaifirs..
Hélas ! tendre Eglé , dans votre âme
En vain vous chercherez la paix !
Vous n'y trouverez que la flâme
Qui l'en a chaffée à jamais .
En vain , en vain triſte & plaintive ,
Vous chercherez la liberté ;
L'amour vous retiendra captive
Par l'attrait de la Volupté.
Telle la tendre tourterelle
A l'ombre d'un feuillage épais ,
Pleure fa compagne fidelle
Qu'elle ne reverra jamais.
!
Jeune Eglé , dont la tendre Aurore
A le vif éclat de ces fleurs
Qu'au matin le Soleil décore
Des plus agréables couleurs ;
Ah ! quelle perte ! quel dommage
Si tant d'appas en vous unis
Etoient au printemps de votre âge.
Par les triftes chagr ins flétris....
Mais trop crédule un jour peut-être
AVRIL. 1763 . 43
Sous les traits chéris d'un Amant
Ne voudrez- vous plus reconnoître
Le Dieu que j'ai peint foiblement !
Séduite par votre tendreffe ,
Vous fuivrez un penchant trop doux ,
Sans voir dans cette aveugle ivreffe
Que c'eft l'amour qui s'offre à
Sous un aſpect fi favorable,
Eglé , que ne fera -t-il pas ?
vous.
Vous croirez dans un trouble aimable
Voir naître des fleurs fous les pas.
Mais hélas ! ce feront des roſes
Dont la beauté s'éclipfera
Sitôt qu'elles feront éclofes :
L'épine feule reftera.
Par M. le Dr ... de B .. : 3
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Résumé : ÉPITRE Adressée à une jeune personne qui, au sortir de l'Abbaye de S. CYR, avoit demandé à l'Auteur ce que c'étoit l'Amour ?
L'épître est adressée à Églé, une jeune femme qui a interrogé l'auteur sur la nature de l'amour. L'auteur, conscient de son innocence, la met en garde contre les dangers de l'amour, qu'il décrit comme un dieu trompeur et séduisant. Il explique que l'amour utilise les rires et les jeux comme armes, et bien que ses blessures soient douces, elles peuvent obscurcir les plus beaux jours. L'auteur conseille à Églé de se méfier de ses attraits, car l'amour peut se déguiser pour tromper l'innocence. Il prévient qu'Églé pourrait être séduite par la douceur feinte de l'amour et ses désirs, mais que l'expérience amère viendra plus tard. L'amour transformera alors sa vie en chagrin et en soucis, la laissant captive de la volupté. L'auteur compare cette situation à une tourterelle pleurant sa compagne perdue. Il exprime son inquiétude que, malgré ses avertissements, Églé puisse un jour être séduite par l'amour sous un aspect favorable, ne voyant pas le danger derrière cette apparence trompeuse.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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210
p. 43-44
VERS adressés à M. le Marquis DE BRÉHAND par les Troupes Irlandoises & Ecossoises que cet Inspecteur a été chargé de réformer.
Début :
PATRICE, que nous révérons [...]
Mots clefs :
Dieu, Apôtre, Bretons
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : VERS adressés à M. le Marquis DE BRÉHAND par les Troupes Irlandoises & Ecossoises que cet Inspecteur a été chargé de réformer.
VERS adrefes à M. le Marquis DE
BRÉH AND par les Troupes Irlandoifes
& Ecoffoifes que cet Infpecteur
a été chargé de réformer..
PATRICE , que nous révérons
Comme notre premier Apôtre ,
Bréhand , ainfi que vous nâquit chez les Bretons 3
Le Ciel yous a choifis pour être nos patrons,
44 MERCURE DE FRANCE.
Vous dans ce monde , & lui dans l'autre.
17 *Cette réforme s'est faite à Valenciennes le
Mars ,jour de S. Patrice, très-révéré par lés Irlandois
& les Ecofois.
BRÉH AND par les Troupes Irlandoifes
& Ecoffoifes que cet Infpecteur
a été chargé de réformer..
PATRICE , que nous révérons
Comme notre premier Apôtre ,
Bréhand , ainfi que vous nâquit chez les Bretons 3
Le Ciel yous a choifis pour être nos patrons,
44 MERCURE DE FRANCE.
Vous dans ce monde , & lui dans l'autre.
17 *Cette réforme s'est faite à Valenciennes le
Mars ,jour de S. Patrice, très-révéré par lés Irlandois
& les Ecofois.
Fermer
211
p. 62-67
LA CONVALESCENCE D'EUPHÉMIE.
Début :
ELLE se leve enfin des ombres de la mort [...]
Mots clefs :
Yeux, Ciel, Amitié, Alarmes, Voix, Dieu, Jeunesse, Raison
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LA CONVALESCENCE D'EUPHÉMIE.
LA CONVALESCENCE
D'EUPHÉ MI E.
ELLE fe leve enfin des ombres de la mort
Cette femme adorée , aimée avec tranfport ,
De l'amitié le fuprême Génie ,
Et par l'Amour & la Vertu d'accord
De tous les attraits embellie ,
De ce monde charmé la Vénus Uranie
EUPHEMIE a dompté la colère du fort !
Elle a rouvert fes yeux a la douce lumière !
Les Plaifirs ingénûs , les Amours innocens
Marquent devant fes pas fa nouvelle carrière ,
Et la fément des fleurs d'un éternel Printemps
Un nouveau jour te luit ; Atropos adoucie
MAI: 1763.
A repris de tes jours le tilfu précieux ;
Et fur cette trame chérie
Va verfer tous les dons de la Terre & des Cieux ....
Objet d'allarmes éternelles
Tu ne fçauras jamais nos craintes , nos tourmens ;
D'un coeurqui partageoit tes fouffrances mortelles,
Les horribles déchiremens.
Jignorois tes périls ; ton image charmante
Rempliffoit tous mes fens;jufques dans le fommeil ,
Ton image me fuit ; & c'eſt à mon réveil
La premiere qui fe préfente.
Je me difois dans un fonge flatteur
Dont la vérité même eût avoué l'érreur :
Euphémie eft d'un Dieu le plus parfait ouvrage ;
Euphémie eft d'un Dieu la plus céleste image.
Son éclat s'embellit de la fimple candeur ;
Les Grâces à l'envi brillent fur fon viſage ;
Et les vertus refpirent dans fon coeur :
Elle connoît l'amitié pure
Dans un âge trompeur & trompé tour- à- tour ,
Où l'on ne connoît que l'amour ,
Elle aime fans foibleffe & plaît fans impoſture ;
Toujours la même aux yeux du Sentiment ,
Pour le goût toujours différente ,
A la fois vive & tendre , & naïve & piquante ,
Elle montre fans ornement
La fagelle fublime & la beauté touchante.....
Qui la connoît , doit l'aimer conftamment .
Une lugubre voix , la voix de la mort même,
Vient m'arracher à ce fommeil fi doux.
64 MERCURE DE FRANCE .
7
J'apprends , Dieux ! que tout ce que j'aime
Eft l'objet de votre courroux . ……….
Qu'Euphémie en un mot , d'un mal fubit atteinte.
J'accours , je volé à toi ... mes yeux cherchent tes
yeux ;
Dans mon fein agité ma voix retombe éteinte .
Je te vois ...la clarté s'enfuyoit de ces lieux ...
Je vois fous les couteaux du farouche Efculape
Jaillir ton fang !.. tout le mien s'eft glacé ;
C'est mon flanc même que l'on frappe ;
Je fens mon coeur de mille traits percé.
Tremblant d'ouvrir mes yeux appefantis de larmes
Surtonfort...& pourtant brûlant de l'éclairer
Craignant de trop fçavoir , & de trop ignorer ,
Emporté , déchiré d'allarmes en allarmes ;
Quelquefois embraffant ce fantôme flatteur ,
L'efpoir , du malheureux le feul confolateur ,
L'efpoir , de qui bientôt la lueur expirée
Me replongeoit aufein d'une plus fombre horreur
Et me montroit ta perte , ô ciel ! plus affurée !
Avec toi chaque inftant à mon dernier foupir ,
M'enfonçant avec toi dans la tombe éffroyable :
Tel étoit mon tourment ... torture inexprimable !
Devois- je croire encor qu'on pouvoit plus fouffrir ?
Oui !je te vois ouvrir ta paupière charmante
Pour contempler un ami malheureux ;
Tu me dis d'une voix mourante ,
Tume dis.... c'en eft fait , recevez mes adieux !
N'accufons point du Ciel la fageffe profonde ...
mon ami ! vivez pour être utile au monde,
M A I. 1763. 65
Pourvos parens .... hélas ! mes derniers voeux
Sont que ce jufte Ciel vous rende plus heureux.
Eh! ne vaut il pas mieux qu'il termine ma vie ,
Que d'avoir fur la vôtre étendu ſes rigueurs ?
L'amitié même en vous m'auroit été ravie ....
Confolez-vous du trépas d'Euphémie :
Parlez-en quelquefois , mais fans verfer de
pleurs ...
Pour moi , s'il m'eft permis d'emporter des ardeurs
Que l'innocence juſtifie ;
De mon ami , du modéle des coeurs ,
J'aurai toujours l'âme remplie ...
Ces mots à peine prononcés ,
Mots qui dans mon efprit vivront toujours tracés,
Ta me tends une main tremblante :
J'y porte avec ma bouche une âme défaillante...
D'an fardeau de douleurs mes ſens appeſantis
Dans un fommeil de mort tombent anéantis ...
Je fors de cette nuit ...Je vois quelques amis
Qui m'avoient tranfporté loin d'un fpectacle horri
ble:
Mes regards , tout mon coeur en ce moment terrible
Volent fur leur vifage ; avidement j'y lis ...
Dans leurs traits , dans leurs yeux , je cherche l'ef
pérance ! ...
Eh bien eft- elle ? ... mieux ... dans leurs bras je
m'élance ;
O mes amis !... & Ciel ! .. elle vivroit ! ...
66 MERCURE DE FRANCE.
Ciel ta bonté me la rendroit !.....
Dieu Tout-Puiffant achève ton ouvrage ;
Toi qui tiens l'éxiftence & la mort dans tes mains ,
Conferve ton image aux regards des humains.
Eh,qui pourroit t'offrir un plus touchant homma
ge ? ....
Déjà pour moi les jours devenoient plus fereins .
Tout flattoit mes fouhaits ... cependant ma tendreffe
S'inquiétoit & s'allarmoit fans ceffe.
Qui fçait aimer , craint aiſément :
Un ami d'Euphémie a l'âme d'un amant.
J'implorois à chaque moment ,
Le Ciel qui de la mort ditipoit le nuage....
Enfin , chère Euphémie , il nous a tous fauvés s
Il a calmé les flors , il a chaffé l'orage ;
Des foleils radieux fur toi le font levés ...
De la tendre amitié goûte bien tous les charmes;
Qu'une joie innocente éfface nos allarmes ;
Qu'aujourd'hui le plaifir , le plaifir fi touchant
De te voir , d'épancher dans ton fein renaiſſant:
Tous les tranfports du plus pur Sentiment
Faffe lui feul couler nos larmes !
Puiffent ces pleurs fi chers , d'intérêt dépouillés ,
Que le terreftre amour ,les fens n'ont point fouil
lés ›
Lorfque du fort mortel tu fubiras l'outrage ,
Aller chercher ton coeur fous les glaces de l'âge
Et mêler leurs douceurs à tes réfléxions !
M A I. 1763.
67
E
Une autre qu'Euphémie à cette fombre image,
Repoufferoit mes auſtères crayons ,
Mais on peut parler de vieilleffe ,
Offrir les vérités de l'arrière- faifon
A qui n'eftime la jeuneſſe ,
Q'autant qu'elle a de force à fuivre la Raiſon ..
De ton âme toujours nouvelle .
Conferve les tréfors , les attraits fi puiffans.
Tes durables appas , d'un vrai luftre éclatans ,
De l'avide vautour qui dévore les ans ,
Braveront la faim éternelle.
Il peut dans fa fuite cruelle
Emporter les faux agrémens :
Mais la vertu s'affermit fur fon aîle
Et l'amitié pure & fidelle
L
Eft la beauté de tous les temps.
D'EUPHÉ MI E.
ELLE fe leve enfin des ombres de la mort
Cette femme adorée , aimée avec tranfport ,
De l'amitié le fuprême Génie ,
Et par l'Amour & la Vertu d'accord
De tous les attraits embellie ,
De ce monde charmé la Vénus Uranie
EUPHEMIE a dompté la colère du fort !
Elle a rouvert fes yeux a la douce lumière !
Les Plaifirs ingénûs , les Amours innocens
Marquent devant fes pas fa nouvelle carrière ,
Et la fément des fleurs d'un éternel Printemps
Un nouveau jour te luit ; Atropos adoucie
MAI: 1763.
A repris de tes jours le tilfu précieux ;
Et fur cette trame chérie
Va verfer tous les dons de la Terre & des Cieux ....
Objet d'allarmes éternelles
Tu ne fçauras jamais nos craintes , nos tourmens ;
D'un coeurqui partageoit tes fouffrances mortelles,
Les horribles déchiremens.
Jignorois tes périls ; ton image charmante
Rempliffoit tous mes fens;jufques dans le fommeil ,
Ton image me fuit ; & c'eſt à mon réveil
La premiere qui fe préfente.
Je me difois dans un fonge flatteur
Dont la vérité même eût avoué l'érreur :
Euphémie eft d'un Dieu le plus parfait ouvrage ;
Euphémie eft d'un Dieu la plus céleste image.
Son éclat s'embellit de la fimple candeur ;
Les Grâces à l'envi brillent fur fon viſage ;
Et les vertus refpirent dans fon coeur :
Elle connoît l'amitié pure
Dans un âge trompeur & trompé tour- à- tour ,
Où l'on ne connoît que l'amour ,
Elle aime fans foibleffe & plaît fans impoſture ;
Toujours la même aux yeux du Sentiment ,
Pour le goût toujours différente ,
A la fois vive & tendre , & naïve & piquante ,
Elle montre fans ornement
La fagelle fublime & la beauté touchante.....
Qui la connoît , doit l'aimer conftamment .
Une lugubre voix , la voix de la mort même,
Vient m'arracher à ce fommeil fi doux.
64 MERCURE DE FRANCE .
7
J'apprends , Dieux ! que tout ce que j'aime
Eft l'objet de votre courroux . ……….
Qu'Euphémie en un mot , d'un mal fubit atteinte.
J'accours , je volé à toi ... mes yeux cherchent tes
yeux ;
Dans mon fein agité ma voix retombe éteinte .
Je te vois ...la clarté s'enfuyoit de ces lieux ...
Je vois fous les couteaux du farouche Efculape
Jaillir ton fang !.. tout le mien s'eft glacé ;
C'est mon flanc même que l'on frappe ;
Je fens mon coeur de mille traits percé.
Tremblant d'ouvrir mes yeux appefantis de larmes
Surtonfort...& pourtant brûlant de l'éclairer
Craignant de trop fçavoir , & de trop ignorer ,
Emporté , déchiré d'allarmes en allarmes ;
Quelquefois embraffant ce fantôme flatteur ,
L'efpoir , du malheureux le feul confolateur ,
L'efpoir , de qui bientôt la lueur expirée
Me replongeoit aufein d'une plus fombre horreur
Et me montroit ta perte , ô ciel ! plus affurée !
Avec toi chaque inftant à mon dernier foupir ,
M'enfonçant avec toi dans la tombe éffroyable :
Tel étoit mon tourment ... torture inexprimable !
Devois- je croire encor qu'on pouvoit plus fouffrir ?
Oui !je te vois ouvrir ta paupière charmante
Pour contempler un ami malheureux ;
Tu me dis d'une voix mourante ,
Tume dis.... c'en eft fait , recevez mes adieux !
N'accufons point du Ciel la fageffe profonde ...
mon ami ! vivez pour être utile au monde,
M A I. 1763. 65
Pourvos parens .... hélas ! mes derniers voeux
Sont que ce jufte Ciel vous rende plus heureux.
Eh! ne vaut il pas mieux qu'il termine ma vie ,
Que d'avoir fur la vôtre étendu ſes rigueurs ?
L'amitié même en vous m'auroit été ravie ....
Confolez-vous du trépas d'Euphémie :
Parlez-en quelquefois , mais fans verfer de
pleurs ...
Pour moi , s'il m'eft permis d'emporter des ardeurs
Que l'innocence juſtifie ;
De mon ami , du modéle des coeurs ,
J'aurai toujours l'âme remplie ...
Ces mots à peine prononcés ,
Mots qui dans mon efprit vivront toujours tracés,
Ta me tends une main tremblante :
J'y porte avec ma bouche une âme défaillante...
D'an fardeau de douleurs mes ſens appeſantis
Dans un fommeil de mort tombent anéantis ...
Je fors de cette nuit ...Je vois quelques amis
Qui m'avoient tranfporté loin d'un fpectacle horri
ble:
Mes regards , tout mon coeur en ce moment terrible
Volent fur leur vifage ; avidement j'y lis ...
Dans leurs traits , dans leurs yeux , je cherche l'ef
pérance ! ...
Eh bien eft- elle ? ... mieux ... dans leurs bras je
m'élance ;
O mes amis !... & Ciel ! .. elle vivroit ! ...
66 MERCURE DE FRANCE.
Ciel ta bonté me la rendroit !.....
Dieu Tout-Puiffant achève ton ouvrage ;
Toi qui tiens l'éxiftence & la mort dans tes mains ,
Conferve ton image aux regards des humains.
Eh,qui pourroit t'offrir un plus touchant homma
ge ? ....
Déjà pour moi les jours devenoient plus fereins .
Tout flattoit mes fouhaits ... cependant ma tendreffe
S'inquiétoit & s'allarmoit fans ceffe.
Qui fçait aimer , craint aiſément :
Un ami d'Euphémie a l'âme d'un amant.
J'implorois à chaque moment ,
Le Ciel qui de la mort ditipoit le nuage....
Enfin , chère Euphémie , il nous a tous fauvés s
Il a calmé les flors , il a chaffé l'orage ;
Des foleils radieux fur toi le font levés ...
De la tendre amitié goûte bien tous les charmes;
Qu'une joie innocente éfface nos allarmes ;
Qu'aujourd'hui le plaifir , le plaifir fi touchant
De te voir , d'épancher dans ton fein renaiſſant:
Tous les tranfports du plus pur Sentiment
Faffe lui feul couler nos larmes !
Puiffent ces pleurs fi chers , d'intérêt dépouillés ,
Que le terreftre amour ,les fens n'ont point fouil
lés ›
Lorfque du fort mortel tu fubiras l'outrage ,
Aller chercher ton coeur fous les glaces de l'âge
Et mêler leurs douceurs à tes réfléxions !
M A I. 1763.
67
E
Une autre qu'Euphémie à cette fombre image,
Repoufferoit mes auſtères crayons ,
Mais on peut parler de vieilleffe ,
Offrir les vérités de l'arrière- faifon
A qui n'eftime la jeuneſſe ,
Q'autant qu'elle a de force à fuivre la Raiſon ..
De ton âme toujours nouvelle .
Conferve les tréfors , les attraits fi puiffans.
Tes durables appas , d'un vrai luftre éclatans ,
De l'avide vautour qui dévore les ans ,
Braveront la faim éternelle.
Il peut dans fa fuite cruelle
Emporter les faux agrémens :
Mais la vertu s'affermit fur fon aîle
Et l'amitié pure & fidelle
L
Eft la beauté de tous les temps.
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Résumé : LA CONVALESCENCE D'EUPHÉMIE.
Le texte décrit la convalescence d'Euphémie, une femme appréciée pour ses qualités et sa beauté. Après une grave maladie, Euphémie rouvre les yeux et retrouve la lumière, marquant le début d'une nouvelle phase de sa vie caractérisée par l'innocence et l'amour. L'auteur exprime son soulagement et son amour profond pour Euphémie, soulignant ses vertus et sa pureté. Il décrit les moments de détresse et d'angoisse qu'il a vécus pendant sa maladie, craignant de la perdre. Euphémie, dans un moment de lucidité, lui demande de vivre pour être utile au monde et de se consoler de sa mort. L'auteur se réveille finalement pour découvrir qu'Euphémie est en vie, ce qui le remplit de joie et de gratitude. Il exprime son désir de profiter des jours sereins et de goûter aux charmes de l'amitié. Le texte se termine par un vœu pour qu'Euphémie conserve ses qualités et ses attraits, bravant le passage du temps.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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212
p. 30-33
A SON EXCELLENCE Mgr DE LA ROCHE-AYMON, le jour qu'il prit possession de l'Archevêché de Reims. Talis decebat ut nobis esset Pontifex. Heb. 7. 26. Ode
Début :
DANS ces murs quels chants d'allégresse [...]
Mots clefs :
Pontife, Église, Dieu, Sage, Audace, Fermeté , Génie, Bonté puissante, Augure
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : A SON EXCELLENCE Mgr DE LA ROCHE-AYMON, le jour qu'il prit possession de l'Archevêché de Reims. Talis decebat ut nobis esset Pontifex. Heb. 7. 26. Ode
Sous ce Pontife qui t'anime ,
Libre & Sage vange la Foi :
Qu'à ta voix , l'erreur & le crime
Redoutent l'Égliſe & la Loi ;
Et vous Titans , dont les ſyſtèmes ,
Les impiétés , les blafphemes
Provoquent Dieu dans ſon repos ;
Voyez votre ligue impuiſſante ,
Et la vérité triomphante
De l'audace de vos complots.
Des moeurs auguſte ſouveraine ,
Vertu , fais revivre tes loix ;
Montre-toi , parle, agis en Reine ;
Un Sage vient vanger tes droits.
A ces côtés voi la décence ,
L'ordre ennemi de la licence ,
Et la prudente fermeté.
Fille du Ciel , à ce cortége,
Du Pontife qui te protége ,
Tu reconnois ta ſainteté.
Muſes , Beaux- Arts , que l'harmonie
De vos plus fublimes concerts
Célébre à l'envi le Génie
Par qui ces biens nous font offerts.
Par ſon goût , ſa délicateſſe ,
Si du Dieu brillant du Permeſſe
JUIN. 1763 . 33
Il vous repréſente les traits ;
Du mérite eſtimateur juſte ,
Il ſera pour vous un Auguste
Par ſon fuffrage & ſes bienfaits.
Quel augure plus favorable
Du bonheur qu'appellent nos voeux ?
Devant lui la Paix adorable
Vole & vient embellir ces lieux.
Que l'époque de ſon Entrée
Reſte parmi nous conſacrée ,
Ainſi que celle des Vainqueurs :
Le jour marqué par ſa préſence
Eſt le jour de la bienfaiſance
Et de la paix dans tous les coeurs.
Grand Dieu , dont la bonté puiſſante
Surpaſſe aujourd'hui nos ſouhaits ,
Prêre une oreille bienveillante
A ce dernier voeu que je fais :
Immortaliſe ton ouvrage ;
Que pour l'objet de notre hommage
Brule l'encens de nos neveux !
L'amour à cet eſpoir me livre ;
Il me dit qu'on ne peut trop vivre,
Quand on doit faire des heureux.
DE SAULX , Chan. de l'Egl. de Reims , Chancelier
de l'Univ . Aſſocié de l' Acad. Royale
des Sciences & Belles - Lettres de Nanci & de
La Société Littér . de Châlons.
Libre & Sage vange la Foi :
Qu'à ta voix , l'erreur & le crime
Redoutent l'Égliſe & la Loi ;
Et vous Titans , dont les ſyſtèmes ,
Les impiétés , les blafphemes
Provoquent Dieu dans ſon repos ;
Voyez votre ligue impuiſſante ,
Et la vérité triomphante
De l'audace de vos complots.
Des moeurs auguſte ſouveraine ,
Vertu , fais revivre tes loix ;
Montre-toi , parle, agis en Reine ;
Un Sage vient vanger tes droits.
A ces côtés voi la décence ,
L'ordre ennemi de la licence ,
Et la prudente fermeté.
Fille du Ciel , à ce cortége,
Du Pontife qui te protége ,
Tu reconnois ta ſainteté.
Muſes , Beaux- Arts , que l'harmonie
De vos plus fublimes concerts
Célébre à l'envi le Génie
Par qui ces biens nous font offerts.
Par ſon goût , ſa délicateſſe ,
Si du Dieu brillant du Permeſſe
JUIN. 1763 . 33
Il vous repréſente les traits ;
Du mérite eſtimateur juſte ,
Il ſera pour vous un Auguste
Par ſon fuffrage & ſes bienfaits.
Quel augure plus favorable
Du bonheur qu'appellent nos voeux ?
Devant lui la Paix adorable
Vole & vient embellir ces lieux.
Que l'époque de ſon Entrée
Reſte parmi nous conſacrée ,
Ainſi que celle des Vainqueurs :
Le jour marqué par ſa préſence
Eſt le jour de la bienfaiſance
Et de la paix dans tous les coeurs.
Grand Dieu , dont la bonté puiſſante
Surpaſſe aujourd'hui nos ſouhaits ,
Prêre une oreille bienveillante
A ce dernier voeu que je fais :
Immortaliſe ton ouvrage ;
Que pour l'objet de notre hommage
Brule l'encens de nos neveux !
L'amour à cet eſpoir me livre ;
Il me dit qu'on ne peut trop vivre,
Quand on doit faire des heureux.
DE SAULX , Chan. de l'Egl. de Reims , Chancelier
de l'Univ . Aſſocié de l' Acad. Royale
des Sciences & Belles - Lettres de Nanci & de
La Société Littér . de Châlons.
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Résumé : A SON EXCELLENCE Mgr DE LA ROCHE-AYMON, le jour qu'il prit possession de l'Archevêché de Reims. Talis decebat ut nobis esset Pontifex. Heb. 7. 26. Ode
Le poème célèbre un pontife, probablement un évêque ou un pape, pour sa foi et sa sagesse qui triomphent de l'erreur et du crime. Il met en garde les Titans, symbolisant les systèmes impies, contre leur impuissance face à la vérité. Le texte appelle à la restauration des lois morales et à la vertu, personnifiée comme une reine. Il loue la décence, l'ordre et la prudence, et reconnaît la sainteté protégée par le pontife. Les Muses et les Beaux-Arts sont invités à célébrer le génie apportant ces bienfaits. Le pontife est décrit comme un juge juste et un bienfaiteur, apportant la paix et la bienfaisance. Le poème se conclut par une prière à Dieu pour immortaliser cette œuvre et exprime l'espoir de continuer à faire le bien. L'auteur est DE SAULX, chancelier de l'Église de Reims et membre de plusieurs académies littéraires et scientifiques.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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213
p. 66
POUR M. le Prince DE SOLRE, revenant de Londres après sa petite vérole.
Début :
DE mes vœux je goûte le fruit : [...]
Mots clefs :
Vérole, Cœur, Visage, Trouble, Dieu, Fruit
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : POUR M. le Prince DE SOLRE, revenant de Londres après sa petite vérole.
POUR M. le Prince DE SOLRE
revenant de Londres après fa petite
vérole.
D
в mes voeux je goûte le fruit :
Il vient ; que mon âme eſt ravie !
C'eſt le plus beau jour de ma vie
Après la plus horrible nuit.
Pour voler plutôt dans nos bras
Dieu des vents , donne-lui tes aîles
Mes defirs plus rapides qu'elles
Prefferont encore ſes pas.
Mon coeur dans ce premier tranſport
S'occupe peu de fon viſage.
Je pardonne tout à l'orage
Au moment qu'il arrive au port.
Mais quel trouble ſaiſt mes ſens ?
J'entends du bruit , mon coeur palpite
C'eſt lui ! ... hâtons-nous , volons vîte
Jouir de les embraffemens.
ParM, DE WIEUMENIL , Abonné au Mercure.
revenant de Londres après fa petite
vérole.
D
в mes voeux je goûte le fruit :
Il vient ; que mon âme eſt ravie !
C'eſt le plus beau jour de ma vie
Après la plus horrible nuit.
Pour voler plutôt dans nos bras
Dieu des vents , donne-lui tes aîles
Mes defirs plus rapides qu'elles
Prefferont encore ſes pas.
Mon coeur dans ce premier tranſport
S'occupe peu de fon viſage.
Je pardonne tout à l'orage
Au moment qu'il arrive au port.
Mais quel trouble ſaiſt mes ſens ?
J'entends du bruit , mon coeur palpite
C'eſt lui ! ... hâtons-nous , volons vîte
Jouir de les embraffemens.
ParM, DE WIEUMENIL , Abonné au Mercure.
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214
p. 28
A M. THOMAS.
Début :
HOMÉRE fit un Dieu d'Achille, [...]
Mots clefs :
Dieu
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : A M. THOMAS.
A M. THOMAS.
HOMER O MERE fit un Dieu d'Achille ,
Augufte dat tout à Virgile ,
Voltaire fit revivre Henri ,
Thomas éternile Sulli
HOMER O MERE fit un Dieu d'Achille ,
Augufte dat tout à Virgile ,
Voltaire fit revivre Henri ,
Thomas éternile Sulli
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215
p. 10-11
VERS à Mde ** le jour de sa Fête.
Début :
QUAND vous vintes au monde, on prétend qu'une Fée, [...]
Mots clefs :
Dieu, Fées
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : VERS à Mde ** le jour de sa Fête.
VERS à Mde ** le jour de fa Fête.
QUAUANNDD vous vintes au monde , on prétend
qu'une Fée ,
Qui vous reçut dans ſon giren ,
Voulut en vous douant , s'ériger un Trophée
Qui mit au déſeſpoir Caraboffe &Grognon. *
* Deux Fées malfaiſantes .
FEVRIER. 1764.
Elle y parvint : de- là vient votre nom . **
Aufſi-tôt le couple en colére ,
Courut chercher parmi les Dieux
Un vengeur : mais ils ont des yeux ;
Et vous réuniſſez tout ce qu'il faut pour plaire.
Plutus *** ſeul fatisfit un courroux odieux :
On ſçait que ce Dieu n'y voit guère.
** Victoire .
*** Dieu de la Richeſſe.
Par M. l'Abbé AUBERT .
QUAUANNDD vous vintes au monde , on prétend
qu'une Fée ,
Qui vous reçut dans ſon giren ,
Voulut en vous douant , s'ériger un Trophée
Qui mit au déſeſpoir Caraboffe &Grognon. *
* Deux Fées malfaiſantes .
FEVRIER. 1764.
Elle y parvint : de- là vient votre nom . **
Aufſi-tôt le couple en colére ,
Courut chercher parmi les Dieux
Un vengeur : mais ils ont des yeux ;
Et vous réuniſſez tout ce qu'il faut pour plaire.
Plutus *** ſeul fatisfit un courroux odieux :
On ſçait que ce Dieu n'y voit guère.
** Victoire .
*** Dieu de la Richeſſe.
Par M. l'Abbé AUBERT .
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216
p. 202-205
DESCRIPTION de la Fête donnée à Madrid par le Marquis d'Ossun, Ambassadeur du Roi auprès de Sa Majesté Catholique, à l'occasion du Mariage de l'Infante Marie-Louise avec l'Archiduc Leopold.
Début :
Sa Majesté Catholique ayant fixé au 24 le jour de cette fête, [...]
Mots clefs :
Mariage, Ambassadeur, Dieu, Amour, Madrid, Marquis, Ballet, Table, Fête, Palais, Temple
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : DESCRIPTION de la Fête donnée à Madrid par le Marquis d'Ossun, Ambassadeur du Roi auprès de Sa Majesté Catholique, à l'occasion du Mariage de l'Infante Marie-Louise avec l'Archiduc Leopold.
DEscRIPTIoN de la Fête donnée à Madrid par
le Marquis d'OssvN , Ambaſſadeur du RoI
auprès de Sa Majeſté Catholique, à l'occaſion
du Mariage de l'Infante Marie-Louiſe avec
l'Archiduc LEoPoED.
Sa Majeſté Catholique ayant fixé au 24 lejour de
cette fête, les Grands & Grandes d'Eſpagne , les
Ambaſſadeurs & les Miniſtres Etrangers, ainſi que
phuſieurs autres perſonnes de la première diſ
tinction, qui y avoient été invitées, ſe rendirent
. vers les ſix heures du ſoir à l'Hôtel de l'Ambaſſa
deur : la façade de la maiſon étoit illuminée , un
grand nombre de flambeaux éclairoit la rue à
droite & à gauche & conduiſoit, d'un côté, à
e
- J U I N. 1764. 2o3
une maiſon qui étoit deſtinée à recevoir les Pages
des Dames & où l'on devoit,ſelon l'uſage du Pays,
leur diſtribuer des confitures & des rafraîchiſſe
mens, & de l'autre, à de grandes Salles préparées
pour les gens de livrée. La † fut reçue
Par l'Ambaſſadeur & par la Ducheſſe de Medina
Sidonia qui s'étoit chargée de faire les honneurs
de la fête; les Dames & les Cavaliers furent con
duits dans les appartemens qui leur étoient deſ--
tinés , &, quoique ſéparés les uns des autres, ſelon
le cérémonial Eſpagnol , les Cavaliers avoient la
liberté de voir les Dames & de cauſer avec elles ,
la ſéparation n'étant formée que par des canapés
que perſonne n'avoit l'indiſcrétion de franchir.
Tous ces appartemens étoient magnifiquement
meublés & bien éclairés. A huit heures, le refreſco
( le rafraîchiſſement ) fut ſervi par ſoixante-dix
Pages richement habillés; après ce ſervice, qui ſe
fit avec autant d'ordre que de magnificence & pro
fuſion, on préſenta à toute la compagnie le Livre
de la Comédie qu'on alloit exécuter. Alors quatre
portes, qui juſqu'à ce moment avoient été maſ
quées & qui donnoient ſur le jardin, préſenterent .
aux yeux des ſpectateurs au lieu de ce jardin une
magnifique Salle de Spectacle : les bancs des Da--
mes étoient diſpoſés autour de la Salle ſur trois
rangs en forme d'Amphithéâtre, & ceux des Ca
valiers étoient placés dans le Parterre. La Piéce
commença par un Prologue relatif à l'objet de
la fête. Le Théâtre repréſentoit le Veſtibule du
Palais des Dieux, Apollon & Mars paroiſſent ſur
la ſcène & forment le projet de changer la face
de l'Europe en uniſſant enſemble l'Eſpagne, l'Al
lemagne, l'Italie & la France, Vénus & Minerve
decendent dans un char & leur annoncent la réu--
mion de l'Hymen & de l'Amour : en ce moment.
L vj.
2o4 MERCURE DE FRANCE.
la porte du Palais des Dieux s'ouvre & laiſſe voir
dans l'intérieur ſur un piédeſtal les portraits de
l'Archiduc & de l'Infante dans un médaillon ſou
tenu par des Amours.Vénus fait l'éloge du Princes
Minerve fait l'eloge de la Princeſſe, dans lequel
ſe trouve naturellement amené celui de ſon au
guſte Père & de la Reine-Mere. Apollon & Mars
applaudiſſent au choix des Dieux qui ont prévenu
le leur & ordonnent aux Plaiſirs d'aller annoncer
cet Hymen à la Terre. Enfin, Apollon invite les
Muſes à célébrer le jour où les Dieux ſe ſont ainſi
réunis pour le bonheur du monde. Ce Prologue,
terminé par un Ballet qui répondoit à la grandeur
du Sujet, fut ſuivi d'un Intermé de intitulé : la
Valleé du Plaiſir, où l'on voyoit la peinture de
l'Amour vertueux & tranquille; des Bergers & des
Bergères y faiſoient des voeux pour le bonheur
des auguſtes époux qui étoient l'objet de leurs
fêtes : l'interméde finit par un Ballet Paſtoral,
après lequel on repréſenta le Futeur Amoureux,
Cpéra-Comique, traduit du François en Eſpagnol.
A cette Comédie ſuccéda un autre Interméde que
les Eſpagnols appellent Fin de la fieſta : il fut
terminé par un Ballet de Hongrois & de Citoyen
nes de Madrid , connues ſous le nom de Majas :
la décoration repréſentoit exactement la façade
illuminée de l'Hôtel de l'Ambaſſadeur. Le Specta
de dura environ trois heures. On en ſortit après
minuit & l'on monta à l'appartement d'enhaut
uniquement deſtiné pour le ſouper qui fut ſervi
à une table de cent vingt-quatre couverts, placée
dans une Salle qui formoit un jardin orné de
berceaux fleuris entre leſquels étoient peints,
d'eſpace en eſpace des thermes en marbre blanc
& des ſtatues de grandeur naturelle : à l'un des
bouts de la Salle § repréſenté le coucher du
t
J U I N. 1764. 2o5
Soleil , & à l'autre le lever de la Lune. Sur cette
table étoit auſſi figuré en ſucre le Temple de
l'Hymen au milieu d'un parterre d'orangers,en
trecoupé de fontaines & terminé par des pavillons
de la plus belle Architecture. De cette grande
Salle on paſſoit dans une autre richement meu
blée où étoit le dais du Roi de France & dans
laquelle on avoit placé une table de quatre vingt
dix couverts : elle étoit ornée des portraits de la
Famille Royale, entre chacun deſquels étoit une
guirlande courante de gaze d'or , d'argent & de
fleurs. Comme le nombre des convives étoit de
près de ſept cens perſonnes, parmi leſquelles on
comptoit environ cent cinquante Dames , on
dreſſa ſur le champ pluſieurs tables dans les piéces
d'en-bas : il y avoit auſſi ſur le Théâtre dèux
tables de ſoixante couverts chacune, pour les
Comédiens & les Muſiciens. Après le ſervice, on
en dreſſa d'autres pour ſoixante-dix Pages & pour
plus de cent Valets de Chambre. Le ſouper fini,
on deſendit à la Salle du Bal qui repréſentoit le
Temple de l'Hymen. Sur la face extérieure d'un
Autel placé dans le fond on voyoit le mariage de
Pſyché & de l'Amour, & à côté de l'Autel , ſur
les deux aîles de la Salle, quatre ſtatues de gran
deur naturelle, l'Hymen & l'Amour, le Plaiſir
& la Pudeur. Le Bal s'ouvrit vers les deux heures
du matin & dura juſqu'à neuf heures. On ſervit
alors une table de quatre-vingt couverts pour
les perſonnes qui étoient reſtées juſqu'à ce mo
ment. L'Ambaſſadeur & la Ducheſſe de Medina
Sidonia ne négligerent rien pour rendre cette
fête agréable ;ils furent ſecondés par le Comte
d'Egmont, le Marquis de Confians & le Marquis
de Crillon, qui ſe trouvoient alors à Madrid.
le Marquis d'OssvN , Ambaſſadeur du RoI
auprès de Sa Majeſté Catholique, à l'occaſion
du Mariage de l'Infante Marie-Louiſe avec
l'Archiduc LEoPoED.
Sa Majeſté Catholique ayant fixé au 24 lejour de
cette fête, les Grands & Grandes d'Eſpagne , les
Ambaſſadeurs & les Miniſtres Etrangers, ainſi que
phuſieurs autres perſonnes de la première diſ
tinction, qui y avoient été invitées, ſe rendirent
. vers les ſix heures du ſoir à l'Hôtel de l'Ambaſſa
deur : la façade de la maiſon étoit illuminée , un
grand nombre de flambeaux éclairoit la rue à
droite & à gauche & conduiſoit, d'un côté, à
e
- J U I N. 1764. 2o3
une maiſon qui étoit deſtinée à recevoir les Pages
des Dames & où l'on devoit,ſelon l'uſage du Pays,
leur diſtribuer des confitures & des rafraîchiſſe
mens, & de l'autre, à de grandes Salles préparées
pour les gens de livrée. La † fut reçue
Par l'Ambaſſadeur & par la Ducheſſe de Medina
Sidonia qui s'étoit chargée de faire les honneurs
de la fête; les Dames & les Cavaliers furent con
duits dans les appartemens qui leur étoient deſ--
tinés , &, quoique ſéparés les uns des autres, ſelon
le cérémonial Eſpagnol , les Cavaliers avoient la
liberté de voir les Dames & de cauſer avec elles ,
la ſéparation n'étant formée que par des canapés
que perſonne n'avoit l'indiſcrétion de franchir.
Tous ces appartemens étoient magnifiquement
meublés & bien éclairés. A huit heures, le refreſco
( le rafraîchiſſement ) fut ſervi par ſoixante-dix
Pages richement habillés; après ce ſervice, qui ſe
fit avec autant d'ordre que de magnificence & pro
fuſion, on préſenta à toute la compagnie le Livre
de la Comédie qu'on alloit exécuter. Alors quatre
portes, qui juſqu'à ce moment avoient été maſ
quées & qui donnoient ſur le jardin, préſenterent .
aux yeux des ſpectateurs au lieu de ce jardin une
magnifique Salle de Spectacle : les bancs des Da--
mes étoient diſpoſés autour de la Salle ſur trois
rangs en forme d'Amphithéâtre, & ceux des Ca
valiers étoient placés dans le Parterre. La Piéce
commença par un Prologue relatif à l'objet de
la fête. Le Théâtre repréſentoit le Veſtibule du
Palais des Dieux, Apollon & Mars paroiſſent ſur
la ſcène & forment le projet de changer la face
de l'Europe en uniſſant enſemble l'Eſpagne, l'Al
lemagne, l'Italie & la France, Vénus & Minerve
decendent dans un char & leur annoncent la réu--
mion de l'Hymen & de l'Amour : en ce moment.
L vj.
2o4 MERCURE DE FRANCE.
la porte du Palais des Dieux s'ouvre & laiſſe voir
dans l'intérieur ſur un piédeſtal les portraits de
l'Archiduc & de l'Infante dans un médaillon ſou
tenu par des Amours.Vénus fait l'éloge du Princes
Minerve fait l'eloge de la Princeſſe, dans lequel
ſe trouve naturellement amené celui de ſon au
guſte Père & de la Reine-Mere. Apollon & Mars
applaudiſſent au choix des Dieux qui ont prévenu
le leur & ordonnent aux Plaiſirs d'aller annoncer
cet Hymen à la Terre. Enfin, Apollon invite les
Muſes à célébrer le jour où les Dieux ſe ſont ainſi
réunis pour le bonheur du monde. Ce Prologue,
terminé par un Ballet qui répondoit à la grandeur
du Sujet, fut ſuivi d'un Intermé de intitulé : la
Valleé du Plaiſir, où l'on voyoit la peinture de
l'Amour vertueux & tranquille; des Bergers & des
Bergères y faiſoient des voeux pour le bonheur
des auguſtes époux qui étoient l'objet de leurs
fêtes : l'interméde finit par un Ballet Paſtoral,
après lequel on repréſenta le Futeur Amoureux,
Cpéra-Comique, traduit du François en Eſpagnol.
A cette Comédie ſuccéda un autre Interméde que
les Eſpagnols appellent Fin de la fieſta : il fut
terminé par un Ballet de Hongrois & de Citoyen
nes de Madrid , connues ſous le nom de Majas :
la décoration repréſentoit exactement la façade
illuminée de l'Hôtel de l'Ambaſſadeur. Le Specta
de dura environ trois heures. On en ſortit après
minuit & l'on monta à l'appartement d'enhaut
uniquement deſtiné pour le ſouper qui fut ſervi
à une table de cent vingt-quatre couverts, placée
dans une Salle qui formoit un jardin orné de
berceaux fleuris entre leſquels étoient peints,
d'eſpace en eſpace des thermes en marbre blanc
& des ſtatues de grandeur naturelle : à l'un des
bouts de la Salle § repréſenté le coucher du
t
J U I N. 1764. 2o5
Soleil , & à l'autre le lever de la Lune. Sur cette
table étoit auſſi figuré en ſucre le Temple de
l'Hymen au milieu d'un parterre d'orangers,en
trecoupé de fontaines & terminé par des pavillons
de la plus belle Architecture. De cette grande
Salle on paſſoit dans une autre richement meu
blée où étoit le dais du Roi de France & dans
laquelle on avoit placé une table de quatre vingt
dix couverts : elle étoit ornée des portraits de la
Famille Royale, entre chacun deſquels étoit une
guirlande courante de gaze d'or , d'argent & de
fleurs. Comme le nombre des convives étoit de
près de ſept cens perſonnes, parmi leſquelles on
comptoit environ cent cinquante Dames , on
dreſſa ſur le champ pluſieurs tables dans les piéces
d'en-bas : il y avoit auſſi ſur le Théâtre dèux
tables de ſoixante couverts chacune, pour les
Comédiens & les Muſiciens. Après le ſervice, on
en dreſſa d'autres pour ſoixante-dix Pages & pour
plus de cent Valets de Chambre. Le ſouper fini,
on deſendit à la Salle du Bal qui repréſentoit le
Temple de l'Hymen. Sur la face extérieure d'un
Autel placé dans le fond on voyoit le mariage de
Pſyché & de l'Amour, & à côté de l'Autel , ſur
les deux aîles de la Salle, quatre ſtatues de gran
deur naturelle, l'Hymen & l'Amour, le Plaiſir
& la Pudeur. Le Bal s'ouvrit vers les deux heures
du matin & dura juſqu'à neuf heures. On ſervit
alors une table de quatre-vingt couverts pour
les perſonnes qui étoient reſtées juſqu'à ce mo
ment. L'Ambaſſadeur & la Ducheſſe de Medina
Sidonia ne négligerent rien pour rendre cette
fête agréable ;ils furent ſecondés par le Comte
d'Egmont, le Marquis de Confians & le Marquis
de Crillon, qui ſe trouvoient alors à Madrid.
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Résumé : DESCRIPTION de la Fête donnée à Madrid par le Marquis d'Ossun, Ambassadeur du Roi auprès de Sa Majesté Catholique, à l'occasion du Mariage de l'Infante Marie-Louise avec l'Archiduc Leopold.
Le 24 juin 1764, le Marquis d'Ossun, Ambassadeur du Roi auprès de Sa Majesté Catholique, organisa une fête somptueuse à Madrid pour célébrer le mariage de l'Infante Marie-Louise avec l'Archiduc Léopold. La fête se déroula à l'hôtel de l'Ambassadeur, dont la façade et la rue étaient illuminées par de nombreux flambeaux. Les invités, comprenant les Grands d'Espagne, les Ambassadeurs et les Ministres Étrangers, furent accueillis par l'Ambassadeur et la Duchesse de Medina Sidonia. Les appartements étaient magnifiquement meublés et bien éclairés, permettant aux invités de se voir et de converser tout en respectant le cérémonial espagnol. À huit heures, un rafraîchissement fut servi par soixante-dix Pages richement habillés. Ensuite, une pièce de théâtre fut présentée, débutant par un prologue relatant l'union de l'Espagne, l'Allemagne, l'Italie et la France. La pièce fut suivie d'intermèdes et d'un opéra-comique traduit en espagnol, le spectacle durant environ trois heures. Après minuit, les invités montèrent à l'appartement supérieur pour le souper, servi à une table de cent vingt-quatre couverts dans une salle décorée de berceaux fleuris et de statues. Une autre salle, ornée des portraits de la Famille Royale, accueillit une table de quatre-vingt-dix couverts. Plusieurs tables supplémentaires furent dressées pour les convives, les comédiens, les musiciens, les Pages et les Valets de Chambre. Le bal, représentant le Temple de l'Hymen, débuta à deux heures du matin et se poursuivit jusqu'à neuf heures. Une table de quatre-vingt couverts fut ensuite servie pour les personnes restées jusqu'à ce moment. L'Ambassadeur et la Duchesse de Medina Sidonia, aidés par le Comte d'Egmont, le Marquis de Confians et le Marquis de Crillon, veillèrent à rendre la fête agréable.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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217
p. 165-171
OPERA.
Début :
L'ACADEMIE royale de Musique donna sur son théâtre le 13 Août, la première [...]
Mots clefs :
Musique, Ballet, Théâtre, Prologue, Intermède, Public, Dieu, Voix, Entrée
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : OPERA.
OPERA.
L'ACADEM
'ACADEMIE royale de Mufique donna
fur fon théâtre le 13 Août , la première
repréſentation de Fragemens compofés
du Prologue des Fêtes de Thalie , de l'acte
de la Femme , troifième entrée du même
ballet (paroles de feuM . de la Fond , Mufique
de M. Mouret ) & du Devin du Vil-
Lage , interméde en un acte ; paroles &
mufique de M. J. J. Rouffeau. Cet Intermede
fut exécuté pour la première fois à
Fontainebleau , devant le Roi , les 18 &
24 Octobre 1752 , & à Paris fur le théâtre
de l'Opéra le premier Mars 1753. Il a
été repris depuis & joué plufieurs fois.
Dans le prologue des Fêtes de Thalie ,
le rôle de Melpomène a été fort bien chanté
& avec une très - belle voix , dès le premier
jour , par Mlle DUPLAN , en l'abfence
de Mlle RIVIERE . La premiere a
continué de chanter dans ce prologue tant
qu'il a été au théâtre , elle y a toujouts
été applaudie avec juftice . Le grand volume
de voix de Mlle DUPLAN a été d'autant
plus agréable au Public dans cet Opéra ,
qu'elle y a perpétuellement fait remar
166 MERCURE DE FRANCE .
quer une jufteffe dans le chant , dont elle
n'avoit pas encore acquis l'habitude auparavant.
Mlle DuBois chantoit le rôle
de Thalie ; il feroit fuperflu de répéter ici
les éloges dus à fa voix & à fes talens. Le
rôle d'Appollon étoit exécuté par M. Du-
RAND.
Dans le ballet de ce prologue , Mlle
PESLIN danfoit les pas feuls. Nous faififfons
cette occafion pour rendre juftice
aux talens & à la légèreté de cette danſeuſe,
que le Public voit de plus en plus avec
plaifir . Mlle JUSTINE (connue fous le
nom de Mlle ROBE ) danfoit avec M. LEGER
dans ce même ballet.
M. & Mlle LARRIVE'E ont fort bien
joué , & avec beaucoup de mérite , dans
l'acte de la femme , le rôles de Dorante
& de Callifte , mari & femme. Celui de
Dorine , fuivante de Callifte , a été fort
agréablement rendu par Mlle DURANCI.
Le rôle de Zerbin , par M. DURAND.
Beaucoup de fpectateurs font fort aifes
de retrouver dans le ballet de cet acte
les anciens caractères des maſques qui faifoient
autrefois l'agrément & la gaieté de
nos Bals. Nous donnons , pour nos lecteurs
abfens de la ville , une lifte de ceux qui
'exécutent ces divers caractères.
1
SEPTEMBRE 1765. 167
POLICHINELLE , M. Faɣ.
DAME GIGOGNE , Mlle PAGÈS.
PERTALON , M. TRUPTI.
VÉNILIENE , Mlle SAINT- MARTIN.
ARLEQUIN , M. BEATE.
ARLEQUINE , Mlle VERNIER.
MEZETIN , M. ALLARD.
MEZETINE , Mlle ADELAIDE.
SCARAMOUCHE , M. RIVIERE.
SCARAMOUCHETTE , Mlle GODOT .
PIERROT , M. Léger.
PIERRETTE , Mlle PETITOT.
n
ESPAGNOLS , M. LANI 1 , M. LANI 2 .
ESPAGNOLETTES, Mlles SI ANE & DOROTHÉE.
FRANÇOIS en Dominos , MM. HENRI & Rivet.
FRANÇOISES , Miles JULIE & MIMI.
Cette entrée de maſques eft confidérablement
embellie par les pas feuls qu'exécute
Mlle LANI ( époufe du fieur GELIN) ,
en habit oriental . M. VESTRIS , à la françoife
, danfe le ménuet dans la même entrée
. Mile GUIMARD a danfé avec M.
VESTRIS dans les premières repréfentations
à la place de Mlle VESTRIS , abfente
par indifpofition .
On connoît fi généralement combien
tous les rôles du Devin du Village font
168 MERCURE DE FRACNE.
agréables , qu'on fe fera aifément une idée
de la manière dont ils font rendus par les
genres de talent de chaque Acteur . Le
mérite de la voix de M. LE GROS eft actuellement
affez répandu pour laiffer préfumer
l'effet qu'elle produit dans le rôle
de Colin ; cet Acteur , fur - tout , ayant acquis,
pour ainfi dire , à chaque repréfentatjon
, de nouveaux moyens pour le rendre
du côté du jeu avec l'agrément dont
il eft fufceptible.Mlle DURANCI , habituellement
bonne Comédienne dans plufieurs
genres , remplit parfaitement le rôle de
Colette . Toutes les graces de la naïveté paftorale
font exprimées par elle dans un
point deprécifion qui ne laiffe rien à défirer
, fans donner lieu aux reproches de la
moindre caricature. Le rôle du Devin eft
rendu avec la même perfection par M.
GELIN , qui a fait voir avec quelque furprife
qu'une belle & grande voix & l'habitude
journalière du genre héroïque , ne
font pas toujours obftacle à la fineffe d'une
forte de comique, peut -être difficile à faifir
auffi bien , par ceux qui font le plus fréquemment
exercés dans ce genre.
Le divertiffement de cet intermède
qui étoit très-foible en mufique , d'un genre
infipide , & qui ne fourniffoit rien aux
ballets , a été ingénieufement refait & arrangé
.
SEPTEMBRE 1765. 165
rangé . Les ballets font devenus charmans ,
d'une gaieté piquante & dirigée avec beaucoup
de goût. M. GARDEL & Mlle Gui-
MARDY danfent avec diftinction. Rien ne
préfente un enſemble auffi vif , auffi brillant
, & ne réunit tant de talens aimables
qu'en Pas de quatre Paftres , exécutés par
MM. LANI & D'AUBERVAL
, par Miles
ALLARD
& PESLIN.
Le fuccès de ces fragmens parut
chanceler en quelques parties à la première
repréſentation. Il y avoit une mauvaife
volonté marquée dans une petite
portion du Public , qui excitoit du tumulte
& du bruit fous les plus légers prétextes ;
abus encore trop fréquent dans les fpectacles
d'une nation policée , & dans un
fiécle qui prétend aux fublimes clartés du
goût & de la philofophie . Malgré les frivoles
efforts de cette cabale , le fecond acte
reçut des applaudiffemens en beaucoup
d'endroits qui le méritoient , & l'intermède
du Devin du Village fit l'effet qu'il
devoit faire , c'est- à - dire , un très - grand
plaifir. A la feconde repréfentation , les
applaudiffemens furent univerfels , & ils
fe font foutenus depuis , ainfi que le concours
des fpectateurs ; ce qui prouve mieux
que toute autre chofe , que ce fpectacle a
éré goûté.
H
$70 MERCURE DE FRANCE.
Comme on s'eſt
apperçu que le prologue
des Fêtes de Thalie plaifoit moins que
les autres actes à un grand nombre de
fpectateurs , on s'eft hâté d'y fubftituer
l'acte de Bacchus & Hégémone, Entrée des
Amours de Tempé ; il vient d'être remis au
théâtre pour la première fois le 23 Août. La
Mufique de cet acte eft de M. DAU VERGNE
, Surintendant de la Mufique du Roi.
On a donné dans le temps l'extrait du
poëme des Amours de Tempé ; nous nous
contenterons de rappeller fuccinctement le
fujet de l'acte qu'on vient de joindre aux
nouveaux fragmens.
Bacchus voit Hégémone, Prêtreffe de l'Amour
, dans la vallée de Tempé. Ce Dieu ,
enchanté des attraits de cette Prêtrefle ,
ordonne à fa fuite de quitter les armes ,
& d'annoncer fes bienfaits par la voix des
plaifirs. Hégémone , en chantant une espéce
d'hymne à l'Amonr , lui demande d'épargner
fon coeur ; elle ne peut cependant
fe déguifer fes fecrets fentimens pour un
jeune étranger , perfonnage fous lequel
s'eft caché le Vainqueur de l'Inde . Bacchus
vient & s'annonce par une fête
vive & brillante que formentles Egypans ,
les Satyres & les Bacchantes de fa fuite.
Hégémone ne peut réfifter aux tranſports
& aux troubles qu'excitent en elle les myf-
>
SEPTEMBRE 1765. 171
tères du Dieu . Il céde à fes volontés , &
après avoir fait retirer fa fuite , il déclare
fa paffion à la belle Prêtreffe. Elle lui reproche
de s'expliquer en vainqueur , plus.
jaloux de plaire que difpofé à aimer . Bacchus
protefte qu'il feroit prêt à lui facrifier
fa liberté , s'il dépendoit encore de lui de
la reprendre. La Prêtreffe , qui n'a vu aux
autels de fon Dieu que des amans en pleurs
& qui n'a entendu que des murmures ,
étonnée de la différence qu'elle remarque
dans la façon d'aimer de Bacchus , lui demande
, qui de lui ou de ces amans aiment
fincéremement ? Bacchus , par des
images agréables prifes dans la nature ,
prouve à fon amante , déja perfuadée par
fon coeur , que la joie & les plaifirs font
inféparables de l'amour. Hégémone fe rend ,
& le Dieu fe manifefte en faifant changer
le lieu de la fcène en côteaux fertils
chargés de fes dons les plus précieux . La
fuité de Bacchus , réunie aux habitans de
Tempé , termine cet agréable divertiffement
par un ballet général . M. LE GROS
chante dans cet acte le rôle de Bacchus
à la grande fatisfaction du Public , & fans
doute à la fienne , puifqu'il y plait généralement
, & que tout l'éclat & le charme
de fa voix ont occafion de fe developper
dans les morceaux agréables & brillans
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
dont ce rôle eft rempli . Mlle L'ARRIVÉE
eft très-bien anffi dans le rôle d'Hégémone
& fort applaudie . M. DURAND chante le
rôle de Silene,
Les ballets , de la compofition de M.
LAVAL , font du plus agréable effet. M.
LEGER , Mlle JUSTINE , M. ROGIER danfent
dans la première entrée des Egypans
& des Bacchantes , fur des airs marqués
au coin de l'Auteur des Bacchanales de
Lavinie. Il y a un Pas de deux entre
M. D'AUBERVAL & Mlle ALLARD,
La mufique de ce Pas , le brillant de
fon exécution , le rendent charmant ;
chaque jour on l'applaudit avec une efpéce
de fureur , & l'on croit toujours ne l'avoir
pas affez applaudi .
Cet acte eut dès la premiere fois un fuc
cès décidé ; il foutient fort bien celui de
tout le fpectacle des Fragmens , & fair
honneur à l'Auteur de la mufique.
Depuis qu'on a mis Bacchus & Hégémone
à la place du prologue , Mlle Du-
BOIS a pris le rôle de Callifte dans l'acte du
bal, qu'elle chante fort bien , & où elle
reçoit beaucoup d'applaudiffemens , quoi-
Mile L'ARRIVE'E l'eût très-bien rem →
que
pli auparavant,
L'ACADEM
'ACADEMIE royale de Mufique donna
fur fon théâtre le 13 Août , la première
repréſentation de Fragemens compofés
du Prologue des Fêtes de Thalie , de l'acte
de la Femme , troifième entrée du même
ballet (paroles de feuM . de la Fond , Mufique
de M. Mouret ) & du Devin du Vil-
Lage , interméde en un acte ; paroles &
mufique de M. J. J. Rouffeau. Cet Intermede
fut exécuté pour la première fois à
Fontainebleau , devant le Roi , les 18 &
24 Octobre 1752 , & à Paris fur le théâtre
de l'Opéra le premier Mars 1753. Il a
été repris depuis & joué plufieurs fois.
Dans le prologue des Fêtes de Thalie ,
le rôle de Melpomène a été fort bien chanté
& avec une très - belle voix , dès le premier
jour , par Mlle DUPLAN , en l'abfence
de Mlle RIVIERE . La premiere a
continué de chanter dans ce prologue tant
qu'il a été au théâtre , elle y a toujouts
été applaudie avec juftice . Le grand volume
de voix de Mlle DUPLAN a été d'autant
plus agréable au Public dans cet Opéra ,
qu'elle y a perpétuellement fait remar
166 MERCURE DE FRANCE .
quer une jufteffe dans le chant , dont elle
n'avoit pas encore acquis l'habitude auparavant.
Mlle DuBois chantoit le rôle
de Thalie ; il feroit fuperflu de répéter ici
les éloges dus à fa voix & à fes talens. Le
rôle d'Appollon étoit exécuté par M. Du-
RAND.
Dans le ballet de ce prologue , Mlle
PESLIN danfoit les pas feuls. Nous faififfons
cette occafion pour rendre juftice
aux talens & à la légèreté de cette danſeuſe,
que le Public voit de plus en plus avec
plaifir . Mlle JUSTINE (connue fous le
nom de Mlle ROBE ) danfoit avec M. LEGER
dans ce même ballet.
M. & Mlle LARRIVE'E ont fort bien
joué , & avec beaucoup de mérite , dans
l'acte de la femme , le rôles de Dorante
& de Callifte , mari & femme. Celui de
Dorine , fuivante de Callifte , a été fort
agréablement rendu par Mlle DURANCI.
Le rôle de Zerbin , par M. DURAND.
Beaucoup de fpectateurs font fort aifes
de retrouver dans le ballet de cet acte
les anciens caractères des maſques qui faifoient
autrefois l'agrément & la gaieté de
nos Bals. Nous donnons , pour nos lecteurs
abfens de la ville , une lifte de ceux qui
'exécutent ces divers caractères.
1
SEPTEMBRE 1765. 167
POLICHINELLE , M. Faɣ.
DAME GIGOGNE , Mlle PAGÈS.
PERTALON , M. TRUPTI.
VÉNILIENE , Mlle SAINT- MARTIN.
ARLEQUIN , M. BEATE.
ARLEQUINE , Mlle VERNIER.
MEZETIN , M. ALLARD.
MEZETINE , Mlle ADELAIDE.
SCARAMOUCHE , M. RIVIERE.
SCARAMOUCHETTE , Mlle GODOT .
PIERROT , M. Léger.
PIERRETTE , Mlle PETITOT.
n
ESPAGNOLS , M. LANI 1 , M. LANI 2 .
ESPAGNOLETTES, Mlles SI ANE & DOROTHÉE.
FRANÇOIS en Dominos , MM. HENRI & Rivet.
FRANÇOISES , Miles JULIE & MIMI.
Cette entrée de maſques eft confidérablement
embellie par les pas feuls qu'exécute
Mlle LANI ( époufe du fieur GELIN) ,
en habit oriental . M. VESTRIS , à la françoife
, danfe le ménuet dans la même entrée
. Mile GUIMARD a danfé avec M.
VESTRIS dans les premières repréfentations
à la place de Mlle VESTRIS , abfente
par indifpofition .
On connoît fi généralement combien
tous les rôles du Devin du Village font
168 MERCURE DE FRACNE.
agréables , qu'on fe fera aifément une idée
de la manière dont ils font rendus par les
genres de talent de chaque Acteur . Le
mérite de la voix de M. LE GROS eft actuellement
affez répandu pour laiffer préfumer
l'effet qu'elle produit dans le rôle
de Colin ; cet Acteur , fur - tout , ayant acquis,
pour ainfi dire , à chaque repréfentatjon
, de nouveaux moyens pour le rendre
du côté du jeu avec l'agrément dont
il eft fufceptible.Mlle DURANCI , habituellement
bonne Comédienne dans plufieurs
genres , remplit parfaitement le rôle de
Colette . Toutes les graces de la naïveté paftorale
font exprimées par elle dans un
point deprécifion qui ne laiffe rien à défirer
, fans donner lieu aux reproches de la
moindre caricature. Le rôle du Devin eft
rendu avec la même perfection par M.
GELIN , qui a fait voir avec quelque furprife
qu'une belle & grande voix & l'habitude
journalière du genre héroïque , ne
font pas toujours obftacle à la fineffe d'une
forte de comique, peut -être difficile à faifir
auffi bien , par ceux qui font le plus fréquemment
exercés dans ce genre.
Le divertiffement de cet intermède
qui étoit très-foible en mufique , d'un genre
infipide , & qui ne fourniffoit rien aux
ballets , a été ingénieufement refait & arrangé
.
SEPTEMBRE 1765. 165
rangé . Les ballets font devenus charmans ,
d'une gaieté piquante & dirigée avec beaucoup
de goût. M. GARDEL & Mlle Gui-
MARDY danfent avec diftinction. Rien ne
préfente un enſemble auffi vif , auffi brillant
, & ne réunit tant de talens aimables
qu'en Pas de quatre Paftres , exécutés par
MM. LANI & D'AUBERVAL
, par Miles
ALLARD
& PESLIN.
Le fuccès de ces fragmens parut
chanceler en quelques parties à la première
repréſentation. Il y avoit une mauvaife
volonté marquée dans une petite
portion du Public , qui excitoit du tumulte
& du bruit fous les plus légers prétextes ;
abus encore trop fréquent dans les fpectacles
d'une nation policée , & dans un
fiécle qui prétend aux fublimes clartés du
goût & de la philofophie . Malgré les frivoles
efforts de cette cabale , le fecond acte
reçut des applaudiffemens en beaucoup
d'endroits qui le méritoient , & l'intermède
du Devin du Village fit l'effet qu'il
devoit faire , c'est- à - dire , un très - grand
plaifir. A la feconde repréfentation , les
applaudiffemens furent univerfels , & ils
fe font foutenus depuis , ainfi que le concours
des fpectateurs ; ce qui prouve mieux
que toute autre chofe , que ce fpectacle a
éré goûté.
H
$70 MERCURE DE FRANCE.
Comme on s'eſt
apperçu que le prologue
des Fêtes de Thalie plaifoit moins que
les autres actes à un grand nombre de
fpectateurs , on s'eft hâté d'y fubftituer
l'acte de Bacchus & Hégémone, Entrée des
Amours de Tempé ; il vient d'être remis au
théâtre pour la première fois le 23 Août. La
Mufique de cet acte eft de M. DAU VERGNE
, Surintendant de la Mufique du Roi.
On a donné dans le temps l'extrait du
poëme des Amours de Tempé ; nous nous
contenterons de rappeller fuccinctement le
fujet de l'acte qu'on vient de joindre aux
nouveaux fragmens.
Bacchus voit Hégémone, Prêtreffe de l'Amour
, dans la vallée de Tempé. Ce Dieu ,
enchanté des attraits de cette Prêtrefle ,
ordonne à fa fuite de quitter les armes ,
& d'annoncer fes bienfaits par la voix des
plaifirs. Hégémone , en chantant une espéce
d'hymne à l'Amonr , lui demande d'épargner
fon coeur ; elle ne peut cependant
fe déguifer fes fecrets fentimens pour un
jeune étranger , perfonnage fous lequel
s'eft caché le Vainqueur de l'Inde . Bacchus
vient & s'annonce par une fête
vive & brillante que formentles Egypans ,
les Satyres & les Bacchantes de fa fuite.
Hégémone ne peut réfifter aux tranſports
& aux troubles qu'excitent en elle les myf-
>
SEPTEMBRE 1765. 171
tères du Dieu . Il céde à fes volontés , &
après avoir fait retirer fa fuite , il déclare
fa paffion à la belle Prêtreffe. Elle lui reproche
de s'expliquer en vainqueur , plus.
jaloux de plaire que difpofé à aimer . Bacchus
protefte qu'il feroit prêt à lui facrifier
fa liberté , s'il dépendoit encore de lui de
la reprendre. La Prêtreffe , qui n'a vu aux
autels de fon Dieu que des amans en pleurs
& qui n'a entendu que des murmures ,
étonnée de la différence qu'elle remarque
dans la façon d'aimer de Bacchus , lui demande
, qui de lui ou de ces amans aiment
fincéremement ? Bacchus , par des
images agréables prifes dans la nature ,
prouve à fon amante , déja perfuadée par
fon coeur , que la joie & les plaifirs font
inféparables de l'amour. Hégémone fe rend ,
& le Dieu fe manifefte en faifant changer
le lieu de la fcène en côteaux fertils
chargés de fes dons les plus précieux . La
fuité de Bacchus , réunie aux habitans de
Tempé , termine cet agréable divertiffement
par un ballet général . M. LE GROS
chante dans cet acte le rôle de Bacchus
à la grande fatisfaction du Public , & fans
doute à la fienne , puifqu'il y plait généralement
, & que tout l'éclat & le charme
de fa voix ont occafion de fe developper
dans les morceaux agréables & brillans
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
dont ce rôle eft rempli . Mlle L'ARRIVÉE
eft très-bien anffi dans le rôle d'Hégémone
& fort applaudie . M. DURAND chante le
rôle de Silene,
Les ballets , de la compofition de M.
LAVAL , font du plus agréable effet. M.
LEGER , Mlle JUSTINE , M. ROGIER danfent
dans la première entrée des Egypans
& des Bacchantes , fur des airs marqués
au coin de l'Auteur des Bacchanales de
Lavinie. Il y a un Pas de deux entre
M. D'AUBERVAL & Mlle ALLARD,
La mufique de ce Pas , le brillant de
fon exécution , le rendent charmant ;
chaque jour on l'applaudit avec une efpéce
de fureur , & l'on croit toujours ne l'avoir
pas affez applaudi .
Cet acte eut dès la premiere fois un fuc
cès décidé ; il foutient fort bien celui de
tout le fpectacle des Fragmens , & fair
honneur à l'Auteur de la mufique.
Depuis qu'on a mis Bacchus & Hégémone
à la place du prologue , Mlle Du-
BOIS a pris le rôle de Callifte dans l'acte du
bal, qu'elle chante fort bien , & où elle
reçoit beaucoup d'applaudiffemens , quoi-
Mile L'ARRIVE'E l'eût très-bien rem →
que
pli auparavant,
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Résumé : OPERA.
Le 13 août, l'Académie Royale de Musique présenta plusieurs fragments d'œuvres musicales, dont le prologue des 'Fêtes de Thalie', un acte intitulé 'La Femme' et un intermède appelé 'Le Devin du Village'. Ce dernier avait déjà été joué à Fontainebleau en octobre 1752 et à Paris en mars 1753. Lors de cette représentation, Mlle Duplan interpréta Melpomène, Mlle Dubois chanta Thalie, et M. Durand joua Apollon dans le prologue des 'Fêtes de Thalie'. Dans 'La Femme', M. et Mlle Larrivée incarnèrent Dorante et Calliste, et Mlle Duranci joua Dorine. Le 'Devin du Village' reçut des éloges pour les performances de M. Le Gros, Mlle Duranci et M. Gelin. Le 23 août, le programme changea : le prologue des 'Fêtes de Thalie' fut remplacé par l'acte 'Bacchus et Hégémone' et l'entrée des 'Amours de Tempé', avec une musique composée par M. Dauvergne. Cet acte raconte la rencontre entre Bacchus et Hégémone, prêtresse de l'Amour, dans la vallée de Tempé. Bacchus, charmé par Hégémone, lui ordonne de quitter les armes et d'annoncer ses bienfaits par la voix des plaisirs. Après une fête, Hégémone cède aux avances de Bacchus. Les rôles principaux furent interprétés par M. Le Gros, Mlle L'Arrivée et M. Durand. Les ballets, composés par M. Laval, furent particulièrement appréciés. L'acte rencontra un grand succès dès sa première représentation.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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218
p. 57-84
ELGARROTE masbiendado, y Alcalde de Zalamea. Le Tourniquet bien appliqué, & le Juge de Zalamea, comédie de CALDERON.
Début :
CETTE singulière comédie a un fondement historique, & le fait qui y a donné [...]
Mots clefs :
Comédie, Dieu, Capitaine, Honneur, Père, Fille, Sergent, Soldat, Procès, Prisonnier, Juge, Roi, Justice, Épée, Village
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ELGARROTE masbiendado, y Alcalde de Zalamea. Le Tourniquet bien appliqué, & le Juge de Zalamea, comédie de CALDERON.
ELGARROTE * masbiendado , y Alcalde
de Zalamea. Le Tourniquet bien appli
qué , & le Juge de Zalamea , comédie
de CALDERON.
CETTE ETTE fingulière comédie a un fondement
hiftorique , & le fait qui y a donné
lieu eft très - réel . Elle peint , avec une
vérité frappante , les moeurs & les préjugés
des perfonnages qui y font introduits. On
y voit au naturel le caractère d'un brave
* Garrote fignifie carcan. C'eſt un genre de fupplice
particulier qui n'eft pas très- cruel , parce
qu'il est très- court. On fait affeoir le patient far
une chaife , on lui met au cou'un carcan , au devant
duquel il y a intérieurement un bouton qui avance
fur le noeud de la gorge. Avec un tourniquet on
ferre le carcan , & le patient eft étranglé fans
douleur & fur le champ.
€ v
18 MERCURE DE FRANCE.
1
& franc guerrier qui commande un corps
de troupe , la licence que fe promet fouvent
un Officier fubalterne avec les gens
du peuple , les mifères du Soldat , les abus
qui les augmentent , la gaieté qui le confole
, l'efprit de libertinage & les tours de
fubtilité qui lui font trouver des charmes
dans ce pénible efclavage. Mais , ce qui
intéreffe le plus dans ce tableau , ce font
les fentimens élevés & la conduite ferme
& hardie d'un fimple laboureur qui venge
avec une intrépidité héroïque fon honneur
offenfé , fans être retenu par aucun égard
ni aucune crainte .
La fcène s'ouvre par une marche de
foldats. Il y en a un qui fe diftingue particulièrement
par fes murmures , auxquels
toute la troupe applaudit. Patience , lui
dit un camarade , toutes nos fatigues vont
s'oublier dès que nous ferons au gîte. De
quoi cela me foulagera - t il , reprend le
raiſonneur , fi je créve avant d'y arriver ?
& quand j'y arriverois en vie , Dieu fair
encore fi on nous y logera. N'avons nous
pas nos conducteurs auxquels les Mayeurs
& Syndics vont propofer de nous faire
paffer outre en offrant quelque rafraîchif
fement ? On leur répondra d'abord que
cela eft impoffible , & que la troupe eft
rendue ; mais files manans ont de l'argent,
d'un feul mot, marche , on nous fera obéir
JUIN 1768. ༨༡
à l'inftant. Pour moi , fi cela arrive , je
jure qu'on partira fans moi . Je fais déja
comme on déferte. Mais je fais auffi
reprend le camarade , que cette petite fantaifie
coûte la vie à un malheureux foldat
, fur- tout fous les ordres du général
qui nous commande ; car fi Don Lope de
Figueroa paffe pour vaillant & grand capitaine
, il a auffi la réputation d'être le plus
emporté , le plus impitoyable , & le plus
étrange blafphémateur de toute l'armée ;
& , pour la difcipline , il fera périr fon
meilleur ami fans nulle forme de procès.
C'est moins moi que je plains , répart le
mutin , que cette pauvre femme qui me
fuit. La bonne créature prend la parole ,
& dit qu'elle fouffre volontiers ; elle conte
tous les facrifices qu'elle a faits pour vivre
avec fon cher foldat. Cela lui attire beaucoup
d'éloges ; on crie viva La Chifpa , &
infenfiblement on oublie le mal dont on
fe plaignoit , on chante , on fait chorus
& on arrive
ད
Le Capitaine de la compagnie vint annoncer
à fes foldats qu'il y a apparence
qu'on paffera plufieurs jours à Zalamea
& tout le monde s'en réjouir. Il demande
à fon Sergent , qui vient du logement ,
où eft fon billet. Vous êtes , dit le Sergent
, chez l'habitant le plus riche du lieu
C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
& qui , outre cela , a la plus belle fille du
pays. Bon , dit le Capitaine , ne fera - ce
pas toujours une payfanne glorieufe avec
des mains & des pieds effroyables . Pour
moi , à moins que je ne voie de la parure
& de l'élégance , je ne crois pas être avec
une femme. On lui dit auffi que le père
eft le plus vain & le plus préfomptueux
des hommes. La vanité , dit le Capitaine ,
eft toujours l'apanage d'un manant riche .
Leur converfation eft interrompue par
l'arrivée d'une figure de Don - Quichote.
C'est un perfonnage très - peu intéreffant ;
un gentilhomme ridicule , amoureux de
la fille du laboureur , ouplutôt de les écus ,
car il meurt de faim à la lettre . Il ne
parle que de la belle généalogie en or &
azur que lui a laiffée fon père. Il auroit
dû , dit fon valet , vous laiffer plus d'or
& moins de parchemin,
Au refte , reprend le perfonnage , je
n'ai pas grande obligation à ce père de
m'avoir fait gentilhomme , car s'il n'eût
pas été noble il n'eût pas
été mon père,
& je me ferois bien gardé de me laiffer
engendrer par un roturier. La converfation
continue fur ce ton jufqu'à ce que
fon Ifabelle paroiffe à fa fenêtre. Elle le
traite fort mal & fe moque de lui. Il fe
retire en voyant arriver Pedro Crespo ,
père de fa Dame. Ce vieillard murmure ,
"
JUIN 1768 .
en entrant , de trouver toujours cette figure
de tapillerie à fa porte . Juan , fon fils ,
arrive d'un autre côté & fe fâche de même
contre ce revenant perpétuel . Ce jeune
homme eft un petit mutin qui promet fort
de reffembler un jour à fon père. L'un &
l'autre fe diffimulent ce qui vient de les
choquer , & ils ne fe parlent que de leurs
Occupations. Crespo conte qu'il vient des
champs , & qu'il eft très-content de fes
troupeaux & de fes moiffons. Et toi ,
Juan , dit-il à fon fils , d'où viens-tu ?
Juan. Je vous facherai peut être en vous
le difant. J'ai joué à la paume , & perdu
deux parties.
Crefpo. Il n'y a pas grand mal fi tu as payć.
Juan. Je n'ai pas payé , faute d'argent ,
& je venois même vous en demander.
Crefpo. Avant tout , écoute ce que j'ai
à te dire. Ne t'engage de ta vie qu'à ce
que tu es fûr de pouvoir faire , & ne joue
jamais plus d'argent que tu n'en as , de
peur de rifquer ta renommée fi tu ne pouvois
pas remplir tes obligations .
Juan. Le confeil eft comme venant de
vous ; & , pour vous marquer combien
j'en fais cas , je le paierai par un autre.
Ne donnez jamais d'avis à un homme qui
vous demande de l'argent .
Crefpo. Tu m'as rendu le change.
Ils font interrompus par le Sergent qui
61 MERCURE DE FRANCE.
leur annonce que Don Alvaro de Atayde,
fon Capitaine , doit loger chez eux. Crefpo
offre tout ce qui eft dans fa maiſon . Juan
lui fait reproche de ce qu'étant riche , ik
n'achete pas un privilége pour s'exempter
de ces charges.
Crefpo. Dis-moi de bonne foi , Juan ,
quelqu'un ignore- t- il que je ne fuis qu'un
payfan ? Quand j'acheterai de la nobleſſe
ferai-je noble pour cela ? Il m'en coûtera
cinq ou fix mille, réaux , c'eſt de bon argent,
& je n'aurai pas acquis de l'honneur ,
car il ne fe vend point. Qu'un homme
qu'on a vu chauve route fa vie , mette une
perruque , on dira qu'il eft bien coeffé.
Mais qu'y gagnera - t - il ? Quoiqu'on ne
voie pas fa tête pelée , chacun ne fait- il
pas qu'il n'a pas un cheveu à lui ?
Juan. Il y gagnera de mettre fa tête à
couvert du foleil , du vent & de la pluie.
Crefpo. Je ne veux point d'un honneur
précaire. Je veux demeurer ce que je fuis
& ce qu'ont été avant moi mes pères.
Il fait defcendre fa fille & lui annonce
que des troupes vont loger dans le village,
& qu'il aura chez lui un Capitaine. Il lui
ordonne de fe retirer dans un grenier pen
dant leur féjour . Je venois , dit - elle , mon
père , vous demander la permiffion de m'y
renfermer avec Inès , ma couline.
Apeine eft- elle rentrée que le Capitaine
JUIN 1768.
furvient ; le père & le fils lui font de grands
complimens qu'il reçoit avec civilité , mais
avec hauteur . Ils le laiffent avec fon Sergent.
Hé bien , dit l'Officier , as-tu vu la
payſanne ?
Le Sergent. J'ai parcouru toutes les
chambres & la cuifine , fans la trouver.
Une fervante m'a dit qu'elle eft cachée
dans les greniers , d'où elle ne deſcendra
pas , parce que le vieillard eft fort jaloux.
Don Alvar. Si je l'avois rencontrée tout
fimplement , je n'y aurois fait nulle attention
; mais précisément parce qu'on me la
cache , vive Dieu ! je veux pénétrer où elle
eft. Il faudroit , dit le Sergent , trouver un
prétexte pour y entrer fans donner de
foupçon.
Sur ces entrefaites le Soldat harangueur,
avec fa Chifpa , fe préfentent. Ils viennent
demander à Don Alvar le privilége
du jeu . Le Capitaine trouve cette occafion
merveilleufe. Il dit à Rebolledo ( c'eſt le
Soldat ) qu'il veut entrer , fur quelque mo
tif plausible , dans une chambre haute de
la maifon ; qu'il faut qu'il feigne de lui
manquer de reſpect , qu'il le menacera de
fon côté , qu'il fuira au grenier où il le
fuivra. La fcène fe joue fur le champ , le
Soldat fait l'infolent , le Capitaine tire
l'épée & le pourſuit.
64 MERCURE DE FRANCE .
On voit entrer le Soldat hors d'haleine
dans la retraite où font les femmes. Le
Capitaine & le Sergent furviennent , elles
prient pour le prétendu coupable , & obtiennent
fa grace. Pedro Crefpe & Juan
patoiffent l'épée à la main. Ils ont entendu
le bruit de la querelle & fu que le Capitaine
court après un Soldat.
Crefpo . Qu'eft ceci , Seigneur Cavalier ?
quand je vous crois occupé à tuer un
homme , je vous trouve à courtifer une
femme ! Alvar répond qu'il fait ce qu'il
doit au fexe , & qu'il a facrifié fon reffentiment
à cette Dame.
Crefpo. Ce n'est point une Dame : c'eſt
ma fille.
Juan. Tout ceci n'eft , vive Dieu ! qu'une
rufe pour vous introduire ici. Je fuis piqué
de ce que vous croyez me tromper . Il n'en
eft pardieu rien , & vous pourriez , Seigneur
Capitaine , payer autrement les
offres de fervice de mon père , & lui épargner
cette offenfe.
Crefpo. De quoi vous mêlez - vous , petit
garçon Si ce Soldat l'a mis en colère
pourquoi ne l'auroit- il pas pourfuivi ? Sei
gneur , ma fille vous eft obligée de votre
attention pour elle.
Don Alvar à Juan. Je n'ai fans de te
eu aucune autre raifon. Songez mieux à
ce que vous dites.
JULN 1768. 69
Juan. J'y fonge très - bien .
Alvar. Si votre père n'étoit
pas là , petit
garçon , je vous traiterois comme vous
méritez.
Crefpo . Doucement, Seigneur Capitaine.
Je puis parler à mon fils comme il me
plaît , mais non pas vous.
Juan. Je puis tout fouffrir de mon père ,
mais rien d'un autre.
Alvar. Et que feriez - vous ?
Juan. Je perdrois la vie plutôt que de
fouffrir un affront.
Alvar. Un payfan fe piquer d'honneur !
Juan. Autant que vous ; il n'y auroit
pas de Capitaines s'il n'y avoit
laboureurs.
da
pas de
Il met
Alvar. Ah , c'en eft trop.
l'épée à la main , Juan en fait de même ,
& Crespo tire la fienne pour les féparer ;
on crie à la garde , & le Général furvient.
Qu'est ceci ? dit - il. La première chofe
que je rencontre ici c'est une bataille ?
Parlez , qu'eft- il arrivé ? Répondez donc ,
vive Dieu hommes , femines , je vais
tour jenter par les fenêtres . N'ai - je pas
affez de la douleur que me fait fouffrir,
ma diable de jambe , fans que vous m'impatientiez
encore par votre filence.
On eft obligé de lui dire le fujet de la
querelle. Où eft le Soldat ? dit - il . Qu'on
66 MERCURE DE FRANCE.
lui donne fur le champ l'eftrapade. Alvar
prie tout bas le Soldat de fe taire , & lui
promet de le fauver. Je n'en ferai tien
s'écrie le malheureux . Je ne veux pas être
eftropié pour vous. Il conte alors la choſe
comme elle eft. Vous voyez , dit Crefpo
fi nous avions raifon. Il n'y en a point de
bonne , répond Don Lope , pour expofer
tout un village à fa ruine.
Il fait fur l'heure battre un ban , &
publier ordre à tous les Soldats de fe rendre
au corps de- garde , & défenfe d'en
fortir de tout le jour , fous peine de la vie ,
puis il ordonne au Capitaine d'aller à
l'inftant fe pourvoir d'un autre logement ,
& prend lui-même le fien chez Crefpo.
Chacun obéit , & Crespo , après avoir fait
rentrer les femmes , refte avec le Général.
Crefpo. Je vous rends graces , Seigneur ,
de m'avoir fauvé l'occafion de me perdre.
Lope. A quel propos dites - vous que
vous vous feriez perdu ?
Crefpo. En ôtant la vie à quiconque
m'eût outragé.
Don Lope. Comment , vive Dieu ! favez-
vous que vous aviez affaire à un Capitaine
?
Crefpo. Fût- ce un Général même , vive
Dieu je le tuerois s'il attaquoit mon
honneur.
JUIN 1768. 67
Lope. Je jure le ciel que je ferai pendre
le premier qui ofera toucher un Soldat.
Crefpo. Je jure le ciel d'étrangler moimême
qui ofera me faire le moindre outrage.
Lope. Mais favez- vous
que n'étant que
ce que vous êtes , vous êtes obligé de -fouffrir
des gens de guerre ?
Crefpo. Oui , dans mes facultés , mais
non dans mon honneur. On doit au Roi
fa vie & fes biens ; mais l'honneur eft le
patrimoine de l'âme , & l'âme n'eft fujette
qu'à Dieu.
Lope. Je crois , vive Dieu ! que vous
avez raiſon !
Crefpo. Oui , vive Dieu ! & je l'ai toujours
eu .
Lope. J'arrive ici bien fatigué , & le
diable m'a donné une maudite jambe qui
a befoin de repos.
Crefpo. Qui vous dit le contraire ? le
diable m'a donné un lit , vous n'avez qu'à
Vous y mettre .
Lope. Et vous l'a-t- il donné tout fait , ce lit?
Crefpo. Oui , par Dieu !
Lope. Hé bien je vais , par Dieu ! le dé
faire , car je fuis , vive Dieu , bien las.
Crefpo. Hé , vive Dieu ! délaffez - vous.
68 MERCURE DE FRANCE.
Lope s'en allant. Le manant eft têtu !
il jure par Dieu ! comme moi .
Crefpo. Le Don Lope eft revêche ! nous
aurons maille à partir enfemble.
Le fantôme extravagant & amoureux
ouvre le fecond acte avec fon valet ;
mais nous laifferons ce perfonnage affez
inutile. Le Capitaine & fon Sergent repa
roiffent, & s'entretiennent de la difficulté
de voir Ifabelle. Alvar veut lui donner.
une férénade , & ils vont tout difpofer.
Rebolledo & la Chifpa doivent en être les
principaux acteurs.
Crespo fait fervir à fouper dans un cabinet
qui donne fur un jardin , qui fait
dit- il , l'amuſement de fa fille. Lope l'invite
à s'affeoir près de lui , il obéit après
s'en être défendu.
Lope. Savez - vous que la colère vous
met quelquefois hors de vous - même ?
Crefpo. Elle ne me fait jamais perdre le
jugement.
Lope. Comment donc hier , vous êtesvous
affis fans que je vous le dife ? & encore
à la premiere place !
Crefpo. C'est parce que vous ne me le
difiez pas , & aujourd'hui que vous me le
dites , je m'en abftiendrois volontiers. Je
fais rendre l'honneur qu'on me fait.
JUIN 1768, 69
Lope. Mais hier , vous ne faifiez que
jurer & vous emporter , & aujourd'hui
je vous trouve doux & pailible.
Crefpo. Seigneur , je prends toujours le
ton des gens avec qui je traite. Hier vous
ne parliez que par imprécations , & je vous
répondois de même. J'ai pour principe de
jurer avec celui qui jure , & de prier avec
celui qui prie. Je pouffe cela fi loin , que
parce qu'hier vous vous plaigniez d'une
jambe , j'en ai fenti une douleur qui m'a
empêché de dormir toute la nuit ; & parce
que je n'ai pas fu laquelle vous faifoir
mal , j'en avois à toutes les deux . Ditesmoi
, par charité , quelle eft la mauvaiſe ,
afin que je ne fouffre que d'un côté.
Lope . Ai-je tort de me plaindre ? Il y
a plus de trente ans que ce mal me prit
en Flandre , caufé par l'outrage des faifons
, les veilles & les fatigues , fans que
j'aie eu depuis ce tems une heure de repos.
Crefpo. Dieu vous donne patience!
Lope. Eft-ce que je la demande ?
Crefpo, Hé bien , qu'il ne vous la donne
pas.
Lope. Que cent mille diables emportent
la patience , & moi avec !
Crefpo, Amen. S'ils ne le font pas , c'eſt
de peur de bien faire,
70
MERCURE DE FRANCE.
Lope. Hai , hai ! Jéfus , mille fois !
Crefpo. Qu'il foit avec vous & moi.
Lope. Vive Dieu ! la douleur m'extermine.
Crefpo. Vive Dieu ! J'en fuis faché.
Il fait defcendre fa fille pour fouper
avec le Général . Si tous les Officiers étoient
comme vous, lui dit- il , je voudrois qu'elle
fût la premiere à les fervir.
Le Général admire fa rufe & fa prudence.
Tandis qu'ils font à table , on entend
la férénade . Lope diffimule fon mécontentement
de ce manque de refpect. il
faut , dit- il tout haut , paffer ces gaîtés au
foldat , elles lui font fupporter les dégoûts
de fon état. Juan trouve que c'eft un métier
fort agréable. En êtes - vous tenté ?
dit Løpe. De grand coeur , répondit Juan ,
fi vous m'accordiez votre protection .
Cependant on jette une pierre contre
la fenêtre , & le nom d'Ifabelle eft prononcé
par la mufique . Lope eft indigné ,
& le cache à caufe de Crespo , qui , de
fon côté , cache fon dépit à caufe de Don
Lope. Juan fe lève & va fourdement fe
faifir d'une rondache qu'il a vu fufpendue
dans la chambre du Général.
Les chants recommencent , & répétent
le nom d'Isabelle . Elle déplore fon fort
d'être expoſée à ces entreprifes, Lope ne
JUIN 1768. 71
peut y tenir , il fe lève en fureur & renverfe
la table. Crespo fe lève de même &
renverſe fa chaife.
Lope. La douleur que me fait cette
jambe diabolique m'a caufé cette impatience.
Crefpo. La même raifon m'a fait lever
fi brufquement,
Lope. J'ai cru que vous en aviez quelqu'autre
, quand je vous ai vu jetter cette
chaife .
je Crefpo . Vous aviez jetté la table ,
n'ai pas trouvé autre chofe fous ma main,
Lope. Je ne puis fouper , je vais me
retirer, mon hôte.
Crefpo. A la bonne heure.
Lope , bas. N'ai - je pas une rondache
dans ma chambre ?
Crefpo , bas. N'ai - je pas une fortie par
la baffe- cour ?
Lope. Bon foir,
Crefpo . Bonne nuit. ( J'enfermerai mes
enfans par dehors. )
Il envoie coucher fon fils , & tandis
que les donneurs de férénade font dans
la rue à galantifer , Lope fort d'un côté ,
& Crefpo d'un autre. Ils mettent la mufique
en déroute & reftent feuls , & fe croyant
réciproquement les auteurs de la fête , ils
s'attaquent & fe battent avec une adreſſe
72 MERCURE DE FRANCE.
& une vigueur égale , & s'étonnent l'un
de l'autre, Juan fort auffi l'épée à la main ,
ils parlent & fe reconnoiffent. Le Capitaine
, piqué de l'affront , revient avec un
renfort de foldats , & eft fort étonné de
trouver là le Général. Il s'excufe , & feint
d'être venu au bruit pour appaifer le
tumulte . Lope lui cache fes foupçons , mais
lui ordonne de fe mettre en marche fur le
champ avec fa compagnie , & de fortir de
Zalamea. Il rentre avec fes hôtes .
Le Capitaine , piqué au jeu , veut abſolument
revoir Ifabelle. Rebolledo lui apprend
qu'il a un efpion de moins , & que
Juan a obtenu de fon père la permiflion
de fuivre Don Lope à l'armée.
Le Général fe difpofe à partir. Il prend
congé de fon hôte , & lui promet d'avoir
foin de fon fils. Il fait préfent d'un diamant
à Ifabelle. Juan vient l'avertir que
fa litière eft prête,
Lope. Adieu , mon cher hôte ,
Crefpo. Qu'il vous conduife.
Lope. Ha ! bon Pedro Crefpo !
Crefpo. Ha vaillant Don Lope !
Lope. Qui eût dit , à notre première
entrevue , que nous deviendrions amis
pour la vie !
Crefpo. Moi , Seigneur , je l'euffe prédit
fi je vous eulle connu pour un....
Lope ,
JUIN 1768. 73.
Lope , s'en allant. Achevez , allez , ne
Yous gênez pas.
Crefpo. Pour un fou d'une auffi bonne
pâte.
Il donne à fon fils des confeils fort
fages & fort prolixes , & enfuite fa bénédiction
, & le laiffe fuivre le Général.
Il reste avec fa fille à prendre le frais
hors de fa maifon fur une banquette. Don
Alvar , le Sergent , Rebolledo, La Chifpa,
& d'autres Soldats s'approchent à la faveur
de l'obfcurité , faififfent Ifabelle , & l'emmènent
malgré fes cris. Crefpo demande
une épée , & Inès lui en apporte une. Le
Sergent lui dit que la réfiftance eft vaine
contre tant de monde. Rien ne l'arrête ,
il veut les attaquer , & tombe. Tuez- le ,
s'écrie Rebolledo. Non , dir le Sergent , il
y
auroit de la barbarie à lui ôter l'honneur
& la vie. Emmenons-le & attachons-le
quelque part dans la montagne. On l'y
entraîne malgré les cris .
Ifabelle , en pleurs , commence le troifième
acte. On peut imaginer le fujet de
fes longues plaintes. Elle entend les gémiffemens
d'un homme ; c'eft fon père
lié qui demande du fecours. Elle n'oſe le
mettre en liberté avant d'avoir conté fes
malheurs elle veut bien mourir de fa
main, mais après qu'il aura entendu fa
Ꭰ
4744 MERCURE DE FRANCE.
juftification. Ils s'attendriffent , & pleurent
enfemble. Elle brife fes liens , & lui
conte que l'indigne Alvara triomphé d'elle
par la force , & qu'au point du jour ſes
eris ont attiré un paffant qu'elle a reconnu
pour fon frère ; qu'ayant appris fon malheur
, il a attaque & bleffé dans l'inftant
le Capitaine , & s'eft fauvé en voyant des
Soldats qui venoient à fon fecours ; qu'on
a relevé le raviffeur & qu'on l'a ramené
à Zalamea pour le faire panfer. Crefpo la
confole ; ils retournent enfemble à leur
maifon. Le plus court pour Alvar , dit
Crespo , eft de mourir de ſa bleſſure , car
s'il en réchappe , je n'aurai jamais de
repos que je ne lui aie donnné la mort.
L
En approchant du village il eft rencon
tré par le Greffier de la communauté , qui
le cherche pour lui annoncer qu'il vient
d'être élu Alcade , & dans une occafion
bien glorieufe & bien heureufet
pour deux
objets bien intéreffans. L'un eft l'arrivée du
Roi qui doit venir le jour même à Zalamea
, & l'autre eft , qu'on vient d'amener
dans le bourg un Capitaine bleffé fans
qu'on fache par qui , & que c'eſt la
matière d'une information , & d'une caufe
de grande importance. Crespo remercie le
Ciel de l'occafion qu'il lui offre de venger
fon honneur. Sa fille rentre dans fa
JUIN 1768. 75
maifon , & il va avec le Greffier à la falle
du confeil , où il doit recevoir la baguette
& l'autorité de Juge.
On voit le Capitaine bleffé ; il fe plaint
de ce qu'on l'a ramené à Zalamea. Son
Sergent s'excufe fur le befoin qu'il avoit
d'être fecouru. Cependant Alvar , qui fe
trouve mieux , fonge à partir , lorfque la
Juftice arrive. Il s'en met peu en peine
mais fa furpriſe eft grande de voir Crespo ,
avec les marques de fon autorité , qui fait
occuper toutes les avenues. Soit que vous
foyez Juge depuis hier , lui dit- il , ou plus
anciennement , fachez que je n'ai rien à
démêler avec vous. Ne vous échauffez
pas , Seigneur , lui dit Crefpo. Je viens ,
avec votre permiffion , faire quelques diligences
fur une matière importante ; & je
vous prie de m'écouter fans témoins. Le
Capitaine fait fortir fon monde , & Crefpo
en ufe de même .
Crefpo. Je me fuis fervi de mon autorité
pour vous obliger à m'entendre , à
préfent je la mets à part pour vous parler
en fimple particulier ( Ilquittefa baguette ) .
A préfent , dit-il , parlons à coeur ouvert.
14 lui étale au long fes fentimens , fes richeffes
, l'honnêteté de fa fille , & emploie
toute fon éloquence pour lui perfuader de
réparer fon honneur. Vos enfans , ajoute-
Dij
76 MERCURE DE FRANCE .
t-il , profiteront de mes biens , & ce qu'ils
perdront de nobleffe de mon côté fera
bien réparé par celle qu'ils tiendront de
vous. Une action fi équitable ne peut faire
tort à votre gloire. Enfin , dit- il en fe prof
ternant à fes genoux , ayez pitié de mes
cheveux blancs. Qu'est- ce que je vous
demande ? Mon honneur que vous m'avez
ravi. De la manière humble dont je vous
fupplie , n'imagineroit-on pas que je defire
de vous une chofe qui vous appartienne ?
Songez que je pourrois ici le réparer de
ma propre main & de ma feule volonté ,
& que je préfère de le tenir de vous.
Alvar lui répond durement , & avec
l'orgueil le plus méprifant. Il le traite de
vieux fou & de téméraire , & ajoute que
s'il ne le tue pas , c'eſt en confidération de
La fille.
Crefpo. Enfin , ma plainte ne peut vous
toucher ?
Alvar. On ne doit faire nul cas des
larmes des enfans , des femmes & des
vieillards imbécilles,
Crefpo. Vous ne donnerez nulle confolation
à mon âme affligée ?
Alvar, Contente- toi que je te laiffe la
vie.
Crefpo. Songez que c'eft mon honneur
que je vous demandé à genoux,
JUIN 1768. 77
Alvar. Ceffe de m'importuner.
Crefpo. Réfléchiffez que je fuis ici
Alcade .
Alvar. Que m'importe ? vous n'avez
fur moi nulle jurifdiction . Vous me remettrez
au confeil de guerre qui me fera
réclamer.
Crefpo. C'eft- là votre réfolution ?
Alvar. Oui , vieux infenfé.
Crefpo. C'en eft donc fait ?
Alvar. Oui , pour la dernière fois.
Crefpo. Hé bien , je jure Dieu que vous
me le paierez ( Il fe lève & reprend fa
baguette ) . Hola !
Un Garde. Que vous plaît -il , Seigneur ?
Alvar. Qu'oferont entreprendre ces ruftres
?
Greſpo. Saififfez le Seigneur Capitaine .
Alvar. Vous êtes bien ofé de mettre
la main fur un Cavalier qui fert le Roi.
Vous n'avez pas ce pouvoir.
Crefpo. Nous verrons fi vous fortirez
d'ici autrement que mort ou prifonnier.
Alvar. Je vous fignifie que je fuis
Capitaine .
Crefpo. Vous n'en irez pas moins en
prifon.
Alvar. Je fuis forcé de céder à la violence
, mais je me plaindrai au Roi de
cette injuftice.
D iij
78 MERCURE DE FRANCE .
Crefpo. Et moi d'une autre. Rendez
votre épée .
•
Alvar. Il n'eft pas d'ufage.
Crefpo. C'eſt la loi quand on eft prifonnier.
Alvar. Traitez - moi avec respect.
Crefpo. Oh , cela eft très- raifonnable.
Menez ce Cavalier à la tour avec reſpect ,
mettez-lui civilement les fers aux pieds ,
& attachez-le poliment d'une bonne chaîne .
Qu'on traite auffi bien honnêtement ces
Seigneurs Soldats , qu'on les mette au cachot
, & qu'on prenne leurs dépofitions.
Ha , certes , pour peu que j'aie de preuves
légales , Seigneur Cavalier , je jure Dieu
que je vous ferai étrangler avec tout le
refpect qui vous eft dû.
Alvar. Ah canaille ! que la force à la
main vous rend infolens!
Cependant Juan ayant bleffé le Capitaine
, eft revenu à Zalamea , & trouvant
fa foeur à la maifon , veut la tuer malgré
fes cris & fes juſtifications. Crespo furvient ,
& s'emporte contre lui . Ne fuffit- il pas
dit- il , que tu aies ofé bleffer un Officier ?
Comment es-tu affez téméraire pour te
montter ici ? Il l'envoie en prifon , malgré
fes proteftations de ne s'être armé
contre Alvar que pour fatisfaire fon hon
neur offenfé. Il ne fuffit pas que votre père
JUIN 1768. 79
le fache , répond Crefpo : il faut que j'en
fois convaincu comme Juge , & je vous
rendrai juftice.
Au bruit de ces événemens Don Lope
revient furieux. Il defcend chez fon ami
Crefpo , & s'emporte fort contre la témérité
d'un petit Juge de village qui a eu
l'audace d'emprisonner un Capitaine. Il
veut le faire mourir fous le bâton.
II
Crefpo, Si vous venez pour cela , vous
avez fait un voyage inutile , car je penfe
que l'Alcade ne confentira pas à ce traitement.
Lope. Je le lui ferai bien fans fon confentement.
Crefpo. J'en doute , & ne crois pas que
perfonne vous le confeille. Savez - vous
pourquoi il a fait arrêter cet Officier ?
Lope. Non. Mais pour quelque caufe
que ce foit , ce n'eft pas à lui , c'eft à moi
à en faire juftice , & je ferai couper le
tou au coupable s'il l'a mérité .
Crespo. Il faut que vous ne connoiffiez
pas , Seigneur , quelle eft l'autorité d'un
Alcade.
Lope . Un Alcade eft-il autre chofe qu'un
payfan ? 5
Crefpo: Hé bien , fi ce payfan s'eft mis
dans la tête de faire étrangler le prifonnier ,
il en paffera , par Dieu , la fantaisie.
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
?
Lope. Il n'en fera , par Dieu , rien ; &
vous allez le voir. Dites- moi fa demeure.
Crefpo. Elle n'eft pas loin d'ici.
Lope. Nommez - moi donc cer Alcade.
Crefpo. C'est moi.
Lope. Vive Dieu ! je l'ai ſoupçonné.
Crefpo. Vive Dieu ! rien n'eſt plus vrai.
Lope. Hé bien , Crespo , ce qui eft dit
eft dit.
Crefpo. Hé bien , Seigneur , ce qui eft
fait eft fait.
Lope. Je fuis venu réclamer ce prifonnier
pour en faire juſtice.
Crefpo. Moi , je te garde ici pour le
crime qu'il a commis .
Lope. Vous favez qu'il eft Officier , &
que je fuis fon Juge ?
Crefpo. Vous favez qu'il a fait violence
à ma fille ?
Lope. Vous favez de combien mon
autorité prévaut für la vôtre ?
Crefpo. Vous favez que je l'ai prié à
genoux de me rendre l'honneur ?
Lope. Vous n'avez qu'à le pourfuivre à
mon tribunal.
Crefpo. Mon avis eft qu'il ne forte pas
du mien.
Lope . Je m'oblige à vous rendre juſtice.
Crefpo. Je ne demande à perfonne ce
que je puis me procurer moi - même.
JUIN 1768 .
81.
Lope. Il y va de mon honneur de reprendre
ce prifonnier.
Crefpo. Son procès eft déja ici tout fait,
& terminé.
Lope. Qu'est- ce qu'un procès ?
Crefpo. Une fuite de papiers qui contiennent
la vérification du fait & du jugement.
Lope. Je vais de ce pas à la prifon.
Crefpo. Je ne vous en empêche pas ,
mais je vous avertis feulement que les
Gardes ont ordre de faire feu fur le premier
qui fe préfentera.
Lope . Vos balles ne me font pas peur ,
je fuis familier avec elles ; mais il ne me
convient pas de m'aventurer ici. Soldat ,
courez au camp : que toutes les compagnies
marchent ici à l'inftant avec leurs
armes prêtes.
Le Soldat. Il n'eſt pas besoin de les
aller chercher , Seigneur , elles font déja
accourues dans ce village fur le bruit de
cette entreprife.
Lope. Nous allons donc voir fi on me
rendra le prifonnier ou non.
Crefpo. Avant que cela arrive , vive
Dieu ! je vais y mettre bon ordre.
On entend les tambours ; les Soldats
attaquent les Villageois qui fe défendent ,
& lorfque la mêlée eft la plus chaude , le
Dv
82 MERCURE DE FRANCE.
Roi arrive. Sa préfence arrête les combattans
, & il demande la raifon de ce défordre.
Lope. Il provient , Sire , de la témérité
la plus inouïe dont, air jamais été capable
un vil payfan ; & , fans votre arrivée , ce
village feroit déja en flammes .
Le Roi. Qu'eft- il arrivé ?
Lope. L'Alcade de ce lieu a fait emprifonner
un Capitaine , & m'a refufé de le
remettre entre mes mains .
Le Roi. Qui eft cet Alcade ?
Crefpo. C'est moi , Sire.
!
Le Roi. Quelle excufe avez- vous à m'alléguer
?
Crefpo . Ce procès , Sire , qui contient
les preuves contre le coupable , & fa fentence
de mort , pour avoir enlevé & defhonoré
une fille , & avoir refufé à fon
père de réparer fon honneur en l'époufant.
Lope . Lui-même , Sire , eft le Juge &
le père.
Crefpo. Hé qu'importe ! fi un étranger
me portoit une plainte , ne lui devrois- je
pas juftice ? Ne la dois- je donc pas à ma
fille autant qu'à un étranger ? Je viens de
faire einprifonner mon propre fils , & je
dois être équitable pour tout le monde
fans aucun égard . Il n'eft question que de
voir fi le procès eft fait en régle , & s'il
JUIN 1768. 83
s'y trouve la moindre prévarication , je me
foumets à la mort.
Le Roi. Le procès me femble en régle ;
mais il ne vous appartient pas de faire exécuter
un coupable jufticiable d'un autres
tribunal . Rendez le prifonnier.
Crefpo. La chofe , Sire , n'eft pas facile.
Comme cette jurifdiction eft fans appel ,
quelle que foit une fentence , elle s'exécute
toujours fur le champ .
Le Roi. Que dites - vous ?
Crefpo. Si vous ne me croyez pas , Sire ,
tournez les yeux de ce côté * : voici le criminel
.
Le Roi. Mais , comment avez- vous eu
la hardieffe ? {
Crefpo. Vous voyez , Sire , qué le procès
eft fait dans toutes les formes...
Le Roi. Le confeil de guerre n'auroit- il
pas également fait juftice ?
Crefpo. Toute la juftice de vos Etats ,
Sire , n'eft qu'un feul corps dont vous êtes
le chef quoique vous ayez plufieurs mains ;
qu'importe que ce foit votre droite ou
votre gauche qui ait puni le crime ? L'effentiel
étoir de punir , & le refte eft de
peu de conféquence.
* On ouvre une porte au fond de la scène
& on voit Don Alvar affis fur une cha ife le carcan
encore au col , & étranglé.
D vi
84 MERCURE DE FRANCE .
Le Roi. Mais puifqu'il étoit Capitaine
& Cavalier , il falloit lui faire du moins
couper la tête , & non l'étrangler ignominieufement.
Crefpo. Sire , il y a ici très - peu de nobleffe
, ce qui fait qu'on n'y eft pas dans
l'exercice de couper des têtes ; mais c'eſt
au mort à fe plaindre de cette rigueur ,
& elle ne regarde que lui feul.
Le Roi. Don Lope , ce qui eft fait eſt
fans remède. La punition étoit méritée ,
c'eft le principal. Faites partir fur le champ
d'ici toutes les troupes , & qu'elles me
fuivent en Portugal . ( à Crefpo ) Vous , je
vous fais Juge perpétuel de Zalamea.
Crefpo remercie le Roi , Lope lui dit
de fe féliciter de l'arrivée de Sa Majefté ,
& demande qu'on lui remette les autres
Soldats prifonniers. Ils lui font rendus fur
le champ. Il fe réconcilie avec Crespo ,
& emmène avec lui fon fils qu'il fait fortir
de prifon. Ifabelle entre dans un couvent
, où elle fe renferme pour toute fa
vie , & ainfi finit cette comédie.
de Zalamea. Le Tourniquet bien appli
qué , & le Juge de Zalamea , comédie
de CALDERON.
CETTE ETTE fingulière comédie a un fondement
hiftorique , & le fait qui y a donné
lieu eft très - réel . Elle peint , avec une
vérité frappante , les moeurs & les préjugés
des perfonnages qui y font introduits. On
y voit au naturel le caractère d'un brave
* Garrote fignifie carcan. C'eſt un genre de fupplice
particulier qui n'eft pas très- cruel , parce
qu'il est très- court. On fait affeoir le patient far
une chaife , on lui met au cou'un carcan , au devant
duquel il y a intérieurement un bouton qui avance
fur le noeud de la gorge. Avec un tourniquet on
ferre le carcan , & le patient eft étranglé fans
douleur & fur le champ.
€ v
18 MERCURE DE FRANCE.
1
& franc guerrier qui commande un corps
de troupe , la licence que fe promet fouvent
un Officier fubalterne avec les gens
du peuple , les mifères du Soldat , les abus
qui les augmentent , la gaieté qui le confole
, l'efprit de libertinage & les tours de
fubtilité qui lui font trouver des charmes
dans ce pénible efclavage. Mais , ce qui
intéreffe le plus dans ce tableau , ce font
les fentimens élevés & la conduite ferme
& hardie d'un fimple laboureur qui venge
avec une intrépidité héroïque fon honneur
offenfé , fans être retenu par aucun égard
ni aucune crainte .
La fcène s'ouvre par une marche de
foldats. Il y en a un qui fe diftingue particulièrement
par fes murmures , auxquels
toute la troupe applaudit. Patience , lui
dit un camarade , toutes nos fatigues vont
s'oublier dès que nous ferons au gîte. De
quoi cela me foulagera - t il , reprend le
raiſonneur , fi je créve avant d'y arriver ?
& quand j'y arriverois en vie , Dieu fair
encore fi on nous y logera. N'avons nous
pas nos conducteurs auxquels les Mayeurs
& Syndics vont propofer de nous faire
paffer outre en offrant quelque rafraîchif
fement ? On leur répondra d'abord que
cela eft impoffible , & que la troupe eft
rendue ; mais files manans ont de l'argent,
d'un feul mot, marche , on nous fera obéir
JUIN 1768. ༨༡
à l'inftant. Pour moi , fi cela arrive , je
jure qu'on partira fans moi . Je fais déja
comme on déferte. Mais je fais auffi
reprend le camarade , que cette petite fantaifie
coûte la vie à un malheureux foldat
, fur- tout fous les ordres du général
qui nous commande ; car fi Don Lope de
Figueroa paffe pour vaillant & grand capitaine
, il a auffi la réputation d'être le plus
emporté , le plus impitoyable , & le plus
étrange blafphémateur de toute l'armée ;
& , pour la difcipline , il fera périr fon
meilleur ami fans nulle forme de procès.
C'est moins moi que je plains , répart le
mutin , que cette pauvre femme qui me
fuit. La bonne créature prend la parole ,
& dit qu'elle fouffre volontiers ; elle conte
tous les facrifices qu'elle a faits pour vivre
avec fon cher foldat. Cela lui attire beaucoup
d'éloges ; on crie viva La Chifpa , &
infenfiblement on oublie le mal dont on
fe plaignoit , on chante , on fait chorus
& on arrive
ད
Le Capitaine de la compagnie vint annoncer
à fes foldats qu'il y a apparence
qu'on paffera plufieurs jours à Zalamea
& tout le monde s'en réjouir. Il demande
à fon Sergent , qui vient du logement ,
où eft fon billet. Vous êtes , dit le Sergent
, chez l'habitant le plus riche du lieu
C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
& qui , outre cela , a la plus belle fille du
pays. Bon , dit le Capitaine , ne fera - ce
pas toujours une payfanne glorieufe avec
des mains & des pieds effroyables . Pour
moi , à moins que je ne voie de la parure
& de l'élégance , je ne crois pas être avec
une femme. On lui dit auffi que le père
eft le plus vain & le plus préfomptueux
des hommes. La vanité , dit le Capitaine ,
eft toujours l'apanage d'un manant riche .
Leur converfation eft interrompue par
l'arrivée d'une figure de Don - Quichote.
C'est un perfonnage très - peu intéreffant ;
un gentilhomme ridicule , amoureux de
la fille du laboureur , ouplutôt de les écus ,
car il meurt de faim à la lettre . Il ne
parle que de la belle généalogie en or &
azur que lui a laiffée fon père. Il auroit
dû , dit fon valet , vous laiffer plus d'or
& moins de parchemin,
Au refte , reprend le perfonnage , je
n'ai pas grande obligation à ce père de
m'avoir fait gentilhomme , car s'il n'eût
pas été noble il n'eût pas
été mon père,
& je me ferois bien gardé de me laiffer
engendrer par un roturier. La converfation
continue fur ce ton jufqu'à ce que
fon Ifabelle paroiffe à fa fenêtre. Elle le
traite fort mal & fe moque de lui. Il fe
retire en voyant arriver Pedro Crespo ,
père de fa Dame. Ce vieillard murmure ,
"
JUIN 1768 .
en entrant , de trouver toujours cette figure
de tapillerie à fa porte . Juan , fon fils ,
arrive d'un autre côté & fe fâche de même
contre ce revenant perpétuel . Ce jeune
homme eft un petit mutin qui promet fort
de reffembler un jour à fon père. L'un &
l'autre fe diffimulent ce qui vient de les
choquer , & ils ne fe parlent que de leurs
Occupations. Crespo conte qu'il vient des
champs , & qu'il eft très-content de fes
troupeaux & de fes moiffons. Et toi ,
Juan , dit-il à fon fils , d'où viens-tu ?
Juan. Je vous facherai peut être en vous
le difant. J'ai joué à la paume , & perdu
deux parties.
Crefpo. Il n'y a pas grand mal fi tu as payć.
Juan. Je n'ai pas payé , faute d'argent ,
& je venois même vous en demander.
Crefpo. Avant tout , écoute ce que j'ai
à te dire. Ne t'engage de ta vie qu'à ce
que tu es fûr de pouvoir faire , & ne joue
jamais plus d'argent que tu n'en as , de
peur de rifquer ta renommée fi tu ne pouvois
pas remplir tes obligations .
Juan. Le confeil eft comme venant de
vous ; & , pour vous marquer combien
j'en fais cas , je le paierai par un autre.
Ne donnez jamais d'avis à un homme qui
vous demande de l'argent .
Crefpo. Tu m'as rendu le change.
Ils font interrompus par le Sergent qui
61 MERCURE DE FRANCE.
leur annonce que Don Alvaro de Atayde,
fon Capitaine , doit loger chez eux. Crefpo
offre tout ce qui eft dans fa maiſon . Juan
lui fait reproche de ce qu'étant riche , ik
n'achete pas un privilége pour s'exempter
de ces charges.
Crefpo. Dis-moi de bonne foi , Juan ,
quelqu'un ignore- t- il que je ne fuis qu'un
payfan ? Quand j'acheterai de la nobleſſe
ferai-je noble pour cela ? Il m'en coûtera
cinq ou fix mille, réaux , c'eſt de bon argent,
& je n'aurai pas acquis de l'honneur ,
car il ne fe vend point. Qu'un homme
qu'on a vu chauve route fa vie , mette une
perruque , on dira qu'il eft bien coeffé.
Mais qu'y gagnera - t - il ? Quoiqu'on ne
voie pas fa tête pelée , chacun ne fait- il
pas qu'il n'a pas un cheveu à lui ?
Juan. Il y gagnera de mettre fa tête à
couvert du foleil , du vent & de la pluie.
Crefpo. Je ne veux point d'un honneur
précaire. Je veux demeurer ce que je fuis
& ce qu'ont été avant moi mes pères.
Il fait defcendre fa fille & lui annonce
que des troupes vont loger dans le village,
& qu'il aura chez lui un Capitaine. Il lui
ordonne de fe retirer dans un grenier pen
dant leur féjour . Je venois , dit - elle , mon
père , vous demander la permiffion de m'y
renfermer avec Inès , ma couline.
Apeine eft- elle rentrée que le Capitaine
JUIN 1768.
furvient ; le père & le fils lui font de grands
complimens qu'il reçoit avec civilité , mais
avec hauteur . Ils le laiffent avec fon Sergent.
Hé bien , dit l'Officier , as-tu vu la
payſanne ?
Le Sergent. J'ai parcouru toutes les
chambres & la cuifine , fans la trouver.
Une fervante m'a dit qu'elle eft cachée
dans les greniers , d'où elle ne deſcendra
pas , parce que le vieillard eft fort jaloux.
Don Alvar. Si je l'avois rencontrée tout
fimplement , je n'y aurois fait nulle attention
; mais précisément parce qu'on me la
cache , vive Dieu ! je veux pénétrer où elle
eft. Il faudroit , dit le Sergent , trouver un
prétexte pour y entrer fans donner de
foupçon.
Sur ces entrefaites le Soldat harangueur,
avec fa Chifpa , fe préfentent. Ils viennent
demander à Don Alvar le privilége
du jeu . Le Capitaine trouve cette occafion
merveilleufe. Il dit à Rebolledo ( c'eſt le
Soldat ) qu'il veut entrer , fur quelque mo
tif plausible , dans une chambre haute de
la maifon ; qu'il faut qu'il feigne de lui
manquer de reſpect , qu'il le menacera de
fon côté , qu'il fuira au grenier où il le
fuivra. La fcène fe joue fur le champ , le
Soldat fait l'infolent , le Capitaine tire
l'épée & le pourſuit.
64 MERCURE DE FRANCE .
On voit entrer le Soldat hors d'haleine
dans la retraite où font les femmes. Le
Capitaine & le Sergent furviennent , elles
prient pour le prétendu coupable , & obtiennent
fa grace. Pedro Crefpe & Juan
patoiffent l'épée à la main. Ils ont entendu
le bruit de la querelle & fu que le Capitaine
court après un Soldat.
Crefpo . Qu'eft ceci , Seigneur Cavalier ?
quand je vous crois occupé à tuer un
homme , je vous trouve à courtifer une
femme ! Alvar répond qu'il fait ce qu'il
doit au fexe , & qu'il a facrifié fon reffentiment
à cette Dame.
Crefpo. Ce n'est point une Dame : c'eſt
ma fille.
Juan. Tout ceci n'eft , vive Dieu ! qu'une
rufe pour vous introduire ici. Je fuis piqué
de ce que vous croyez me tromper . Il n'en
eft pardieu rien , & vous pourriez , Seigneur
Capitaine , payer autrement les
offres de fervice de mon père , & lui épargner
cette offenfe.
Crefpo. De quoi vous mêlez - vous , petit
garçon Si ce Soldat l'a mis en colère
pourquoi ne l'auroit- il pas pourfuivi ? Sei
gneur , ma fille vous eft obligée de votre
attention pour elle.
Don Alvar à Juan. Je n'ai fans de te
eu aucune autre raifon. Songez mieux à
ce que vous dites.
JULN 1768. 69
Juan. J'y fonge très - bien .
Alvar. Si votre père n'étoit
pas là , petit
garçon , je vous traiterois comme vous
méritez.
Crefpo . Doucement, Seigneur Capitaine.
Je puis parler à mon fils comme il me
plaît , mais non pas vous.
Juan. Je puis tout fouffrir de mon père ,
mais rien d'un autre.
Alvar. Et que feriez - vous ?
Juan. Je perdrois la vie plutôt que de
fouffrir un affront.
Alvar. Un payfan fe piquer d'honneur !
Juan. Autant que vous ; il n'y auroit
pas de Capitaines s'il n'y avoit
laboureurs.
da
pas de
Il met
Alvar. Ah , c'en eft trop.
l'épée à la main , Juan en fait de même ,
& Crespo tire la fienne pour les féparer ;
on crie à la garde , & le Général furvient.
Qu'est ceci ? dit - il. La première chofe
que je rencontre ici c'est une bataille ?
Parlez , qu'eft- il arrivé ? Répondez donc ,
vive Dieu hommes , femines , je vais
tour jenter par les fenêtres . N'ai - je pas
affez de la douleur que me fait fouffrir,
ma diable de jambe , fans que vous m'impatientiez
encore par votre filence.
On eft obligé de lui dire le fujet de la
querelle. Où eft le Soldat ? dit - il . Qu'on
66 MERCURE DE FRANCE.
lui donne fur le champ l'eftrapade. Alvar
prie tout bas le Soldat de fe taire , & lui
promet de le fauver. Je n'en ferai tien
s'écrie le malheureux . Je ne veux pas être
eftropié pour vous. Il conte alors la choſe
comme elle eft. Vous voyez , dit Crefpo
fi nous avions raifon. Il n'y en a point de
bonne , répond Don Lope , pour expofer
tout un village à fa ruine.
Il fait fur l'heure battre un ban , &
publier ordre à tous les Soldats de fe rendre
au corps de- garde , & défenfe d'en
fortir de tout le jour , fous peine de la vie ,
puis il ordonne au Capitaine d'aller à
l'inftant fe pourvoir d'un autre logement ,
& prend lui-même le fien chez Crefpo.
Chacun obéit , & Crespo , après avoir fait
rentrer les femmes , refte avec le Général.
Crefpo. Je vous rends graces , Seigneur ,
de m'avoir fauvé l'occafion de me perdre.
Lope. A quel propos dites - vous que
vous vous feriez perdu ?
Crefpo. En ôtant la vie à quiconque
m'eût outragé.
Don Lope. Comment , vive Dieu ! favez-
vous que vous aviez affaire à un Capitaine
?
Crefpo. Fût- ce un Général même , vive
Dieu je le tuerois s'il attaquoit mon
honneur.
JUIN 1768. 67
Lope. Je jure le ciel que je ferai pendre
le premier qui ofera toucher un Soldat.
Crefpo. Je jure le ciel d'étrangler moimême
qui ofera me faire le moindre outrage.
Lope. Mais favez- vous
que n'étant que
ce que vous êtes , vous êtes obligé de -fouffrir
des gens de guerre ?
Crefpo. Oui , dans mes facultés , mais
non dans mon honneur. On doit au Roi
fa vie & fes biens ; mais l'honneur eft le
patrimoine de l'âme , & l'âme n'eft fujette
qu'à Dieu.
Lope. Je crois , vive Dieu ! que vous
avez raiſon !
Crefpo. Oui , vive Dieu ! & je l'ai toujours
eu .
Lope. J'arrive ici bien fatigué , & le
diable m'a donné une maudite jambe qui
a befoin de repos.
Crefpo. Qui vous dit le contraire ? le
diable m'a donné un lit , vous n'avez qu'à
Vous y mettre .
Lope. Et vous l'a-t- il donné tout fait , ce lit?
Crefpo. Oui , par Dieu !
Lope. Hé bien je vais , par Dieu ! le dé
faire , car je fuis , vive Dieu , bien las.
Crefpo. Hé , vive Dieu ! délaffez - vous.
68 MERCURE DE FRANCE.
Lope s'en allant. Le manant eft têtu !
il jure par Dieu ! comme moi .
Crefpo. Le Don Lope eft revêche ! nous
aurons maille à partir enfemble.
Le fantôme extravagant & amoureux
ouvre le fecond acte avec fon valet ;
mais nous laifferons ce perfonnage affez
inutile. Le Capitaine & fon Sergent repa
roiffent, & s'entretiennent de la difficulté
de voir Ifabelle. Alvar veut lui donner.
une férénade , & ils vont tout difpofer.
Rebolledo & la Chifpa doivent en être les
principaux acteurs.
Crespo fait fervir à fouper dans un cabinet
qui donne fur un jardin , qui fait
dit- il , l'amuſement de fa fille. Lope l'invite
à s'affeoir près de lui , il obéit après
s'en être défendu.
Lope. Savez - vous que la colère vous
met quelquefois hors de vous - même ?
Crefpo. Elle ne me fait jamais perdre le
jugement.
Lope. Comment donc hier , vous êtesvous
affis fans que je vous le dife ? & encore
à la premiere place !
Crefpo. C'est parce que vous ne me le
difiez pas , & aujourd'hui que vous me le
dites , je m'en abftiendrois volontiers. Je
fais rendre l'honneur qu'on me fait.
JUIN 1768, 69
Lope. Mais hier , vous ne faifiez que
jurer & vous emporter , & aujourd'hui
je vous trouve doux & pailible.
Crefpo. Seigneur , je prends toujours le
ton des gens avec qui je traite. Hier vous
ne parliez que par imprécations , & je vous
répondois de même. J'ai pour principe de
jurer avec celui qui jure , & de prier avec
celui qui prie. Je pouffe cela fi loin , que
parce qu'hier vous vous plaigniez d'une
jambe , j'en ai fenti une douleur qui m'a
empêché de dormir toute la nuit ; & parce
que je n'ai pas fu laquelle vous faifoir
mal , j'en avois à toutes les deux . Ditesmoi
, par charité , quelle eft la mauvaiſe ,
afin que je ne fouffre que d'un côté.
Lope . Ai-je tort de me plaindre ? Il y
a plus de trente ans que ce mal me prit
en Flandre , caufé par l'outrage des faifons
, les veilles & les fatigues , fans que
j'aie eu depuis ce tems une heure de repos.
Crefpo. Dieu vous donne patience!
Lope. Eft-ce que je la demande ?
Crefpo, Hé bien , qu'il ne vous la donne
pas.
Lope. Que cent mille diables emportent
la patience , & moi avec !
Crefpo, Amen. S'ils ne le font pas , c'eſt
de peur de bien faire,
70
MERCURE DE FRANCE.
Lope. Hai , hai ! Jéfus , mille fois !
Crefpo. Qu'il foit avec vous & moi.
Lope. Vive Dieu ! la douleur m'extermine.
Crefpo. Vive Dieu ! J'en fuis faché.
Il fait defcendre fa fille pour fouper
avec le Général . Si tous les Officiers étoient
comme vous, lui dit- il , je voudrois qu'elle
fût la premiere à les fervir.
Le Général admire fa rufe & fa prudence.
Tandis qu'ils font à table , on entend
la férénade . Lope diffimule fon mécontentement
de ce manque de refpect. il
faut , dit- il tout haut , paffer ces gaîtés au
foldat , elles lui font fupporter les dégoûts
de fon état. Juan trouve que c'eft un métier
fort agréable. En êtes - vous tenté ?
dit Løpe. De grand coeur , répondit Juan ,
fi vous m'accordiez votre protection .
Cependant on jette une pierre contre
la fenêtre , & le nom d'Ifabelle eft prononcé
par la mufique . Lope eft indigné ,
& le cache à caufe de Crespo , qui , de
fon côté , cache fon dépit à caufe de Don
Lope. Juan fe lève & va fourdement fe
faifir d'une rondache qu'il a vu fufpendue
dans la chambre du Général.
Les chants recommencent , & répétent
le nom d'Isabelle . Elle déplore fon fort
d'être expoſée à ces entreprifes, Lope ne
JUIN 1768. 71
peut y tenir , il fe lève en fureur & renverfe
la table. Crespo fe lève de même &
renverſe fa chaife.
Lope. La douleur que me fait cette
jambe diabolique m'a caufé cette impatience.
Crefpo. La même raifon m'a fait lever
fi brufquement,
Lope. J'ai cru que vous en aviez quelqu'autre
, quand je vous ai vu jetter cette
chaife .
je Crefpo . Vous aviez jetté la table ,
n'ai pas trouvé autre chofe fous ma main,
Lope. Je ne puis fouper , je vais me
retirer, mon hôte.
Crefpo. A la bonne heure.
Lope , bas. N'ai - je pas une rondache
dans ma chambre ?
Crefpo , bas. N'ai - je pas une fortie par
la baffe- cour ?
Lope. Bon foir,
Crefpo . Bonne nuit. ( J'enfermerai mes
enfans par dehors. )
Il envoie coucher fon fils , & tandis
que les donneurs de férénade font dans
la rue à galantifer , Lope fort d'un côté ,
& Crefpo d'un autre. Ils mettent la mufique
en déroute & reftent feuls , & fe croyant
réciproquement les auteurs de la fête , ils
s'attaquent & fe battent avec une adreſſe
72 MERCURE DE FRANCE.
& une vigueur égale , & s'étonnent l'un
de l'autre, Juan fort auffi l'épée à la main ,
ils parlent & fe reconnoiffent. Le Capitaine
, piqué de l'affront , revient avec un
renfort de foldats , & eft fort étonné de
trouver là le Général. Il s'excufe , & feint
d'être venu au bruit pour appaifer le
tumulte . Lope lui cache fes foupçons , mais
lui ordonne de fe mettre en marche fur le
champ avec fa compagnie , & de fortir de
Zalamea. Il rentre avec fes hôtes .
Le Capitaine , piqué au jeu , veut abſolument
revoir Ifabelle. Rebolledo lui apprend
qu'il a un efpion de moins , & que
Juan a obtenu de fon père la permiflion
de fuivre Don Lope à l'armée.
Le Général fe difpofe à partir. Il prend
congé de fon hôte , & lui promet d'avoir
foin de fon fils. Il fait préfent d'un diamant
à Ifabelle. Juan vient l'avertir que
fa litière eft prête,
Lope. Adieu , mon cher hôte ,
Crefpo. Qu'il vous conduife.
Lope. Ha ! bon Pedro Crefpo !
Crefpo. Ha vaillant Don Lope !
Lope. Qui eût dit , à notre première
entrevue , que nous deviendrions amis
pour la vie !
Crefpo. Moi , Seigneur , je l'euffe prédit
fi je vous eulle connu pour un....
Lope ,
JUIN 1768. 73.
Lope , s'en allant. Achevez , allez , ne
Yous gênez pas.
Crefpo. Pour un fou d'une auffi bonne
pâte.
Il donne à fon fils des confeils fort
fages & fort prolixes , & enfuite fa bénédiction
, & le laiffe fuivre le Général.
Il reste avec fa fille à prendre le frais
hors de fa maifon fur une banquette. Don
Alvar , le Sergent , Rebolledo, La Chifpa,
& d'autres Soldats s'approchent à la faveur
de l'obfcurité , faififfent Ifabelle , & l'emmènent
malgré fes cris. Crefpo demande
une épée , & Inès lui en apporte une. Le
Sergent lui dit que la réfiftance eft vaine
contre tant de monde. Rien ne l'arrête ,
il veut les attaquer , & tombe. Tuez- le ,
s'écrie Rebolledo. Non , dir le Sergent , il
y
auroit de la barbarie à lui ôter l'honneur
& la vie. Emmenons-le & attachons-le
quelque part dans la montagne. On l'y
entraîne malgré les cris .
Ifabelle , en pleurs , commence le troifième
acte. On peut imaginer le fujet de
fes longues plaintes. Elle entend les gémiffemens
d'un homme ; c'eft fon père
lié qui demande du fecours. Elle n'oſe le
mettre en liberté avant d'avoir conté fes
malheurs elle veut bien mourir de fa
main, mais après qu'il aura entendu fa
Ꭰ
4744 MERCURE DE FRANCE.
juftification. Ils s'attendriffent , & pleurent
enfemble. Elle brife fes liens , & lui
conte que l'indigne Alvara triomphé d'elle
par la force , & qu'au point du jour ſes
eris ont attiré un paffant qu'elle a reconnu
pour fon frère ; qu'ayant appris fon malheur
, il a attaque & bleffé dans l'inftant
le Capitaine , & s'eft fauvé en voyant des
Soldats qui venoient à fon fecours ; qu'on
a relevé le raviffeur & qu'on l'a ramené
à Zalamea pour le faire panfer. Crefpo la
confole ; ils retournent enfemble à leur
maifon. Le plus court pour Alvar , dit
Crespo , eft de mourir de ſa bleſſure , car
s'il en réchappe , je n'aurai jamais de
repos que je ne lui aie donnné la mort.
L
En approchant du village il eft rencon
tré par le Greffier de la communauté , qui
le cherche pour lui annoncer qu'il vient
d'être élu Alcade , & dans une occafion
bien glorieufe & bien heureufet
pour deux
objets bien intéreffans. L'un eft l'arrivée du
Roi qui doit venir le jour même à Zalamea
, & l'autre eft , qu'on vient d'amener
dans le bourg un Capitaine bleffé fans
qu'on fache par qui , & que c'eſt la
matière d'une information , & d'une caufe
de grande importance. Crespo remercie le
Ciel de l'occafion qu'il lui offre de venger
fon honneur. Sa fille rentre dans fa
JUIN 1768. 75
maifon , & il va avec le Greffier à la falle
du confeil , où il doit recevoir la baguette
& l'autorité de Juge.
On voit le Capitaine bleffé ; il fe plaint
de ce qu'on l'a ramené à Zalamea. Son
Sergent s'excufe fur le befoin qu'il avoit
d'être fecouru. Cependant Alvar , qui fe
trouve mieux , fonge à partir , lorfque la
Juftice arrive. Il s'en met peu en peine
mais fa furpriſe eft grande de voir Crespo ,
avec les marques de fon autorité , qui fait
occuper toutes les avenues. Soit que vous
foyez Juge depuis hier , lui dit- il , ou plus
anciennement , fachez que je n'ai rien à
démêler avec vous. Ne vous échauffez
pas , Seigneur , lui dit Crefpo. Je viens ,
avec votre permiffion , faire quelques diligences
fur une matière importante ; & je
vous prie de m'écouter fans témoins. Le
Capitaine fait fortir fon monde , & Crefpo
en ufe de même .
Crefpo. Je me fuis fervi de mon autorité
pour vous obliger à m'entendre , à
préfent je la mets à part pour vous parler
en fimple particulier ( Ilquittefa baguette ) .
A préfent , dit-il , parlons à coeur ouvert.
14 lui étale au long fes fentimens , fes richeffes
, l'honnêteté de fa fille , & emploie
toute fon éloquence pour lui perfuader de
réparer fon honneur. Vos enfans , ajoute-
Dij
76 MERCURE DE FRANCE .
t-il , profiteront de mes biens , & ce qu'ils
perdront de nobleffe de mon côté fera
bien réparé par celle qu'ils tiendront de
vous. Une action fi équitable ne peut faire
tort à votre gloire. Enfin , dit- il en fe prof
ternant à fes genoux , ayez pitié de mes
cheveux blancs. Qu'est- ce que je vous
demande ? Mon honneur que vous m'avez
ravi. De la manière humble dont je vous
fupplie , n'imagineroit-on pas que je defire
de vous une chofe qui vous appartienne ?
Songez que je pourrois ici le réparer de
ma propre main & de ma feule volonté ,
& que je préfère de le tenir de vous.
Alvar lui répond durement , & avec
l'orgueil le plus méprifant. Il le traite de
vieux fou & de téméraire , & ajoute que
s'il ne le tue pas , c'eſt en confidération de
La fille.
Crefpo. Enfin , ma plainte ne peut vous
toucher ?
Alvar. On ne doit faire nul cas des
larmes des enfans , des femmes & des
vieillards imbécilles,
Crefpo. Vous ne donnerez nulle confolation
à mon âme affligée ?
Alvar, Contente- toi que je te laiffe la
vie.
Crefpo. Songez que c'eft mon honneur
que je vous demandé à genoux,
JUIN 1768. 77
Alvar. Ceffe de m'importuner.
Crefpo. Réfléchiffez que je fuis ici
Alcade .
Alvar. Que m'importe ? vous n'avez
fur moi nulle jurifdiction . Vous me remettrez
au confeil de guerre qui me fera
réclamer.
Crefpo. C'eft- là votre réfolution ?
Alvar. Oui , vieux infenfé.
Crefpo. C'en eft donc fait ?
Alvar. Oui , pour la dernière fois.
Crefpo. Hé bien , je jure Dieu que vous
me le paierez ( Il fe lève & reprend fa
baguette ) . Hola !
Un Garde. Que vous plaît -il , Seigneur ?
Alvar. Qu'oferont entreprendre ces ruftres
?
Greſpo. Saififfez le Seigneur Capitaine .
Alvar. Vous êtes bien ofé de mettre
la main fur un Cavalier qui fert le Roi.
Vous n'avez pas ce pouvoir.
Crefpo. Nous verrons fi vous fortirez
d'ici autrement que mort ou prifonnier.
Alvar. Je vous fignifie que je fuis
Capitaine .
Crefpo. Vous n'en irez pas moins en
prifon.
Alvar. Je fuis forcé de céder à la violence
, mais je me plaindrai au Roi de
cette injuftice.
D iij
78 MERCURE DE FRANCE .
Crefpo. Et moi d'une autre. Rendez
votre épée .
•
Alvar. Il n'eft pas d'ufage.
Crefpo. C'eſt la loi quand on eft prifonnier.
Alvar. Traitez - moi avec respect.
Crefpo. Oh , cela eft très- raifonnable.
Menez ce Cavalier à la tour avec reſpect ,
mettez-lui civilement les fers aux pieds ,
& attachez-le poliment d'une bonne chaîne .
Qu'on traite auffi bien honnêtement ces
Seigneurs Soldats , qu'on les mette au cachot
, & qu'on prenne leurs dépofitions.
Ha , certes , pour peu que j'aie de preuves
légales , Seigneur Cavalier , je jure Dieu
que je vous ferai étrangler avec tout le
refpect qui vous eft dû.
Alvar. Ah canaille ! que la force à la
main vous rend infolens!
Cependant Juan ayant bleffé le Capitaine
, eft revenu à Zalamea , & trouvant
fa foeur à la maifon , veut la tuer malgré
fes cris & fes juſtifications. Crespo furvient ,
& s'emporte contre lui . Ne fuffit- il pas
dit- il , que tu aies ofé bleffer un Officier ?
Comment es-tu affez téméraire pour te
montter ici ? Il l'envoie en prifon , malgré
fes proteftations de ne s'être armé
contre Alvar que pour fatisfaire fon hon
neur offenfé. Il ne fuffit pas que votre père
JUIN 1768. 79
le fache , répond Crefpo : il faut que j'en
fois convaincu comme Juge , & je vous
rendrai juftice.
Au bruit de ces événemens Don Lope
revient furieux. Il defcend chez fon ami
Crefpo , & s'emporte fort contre la témérité
d'un petit Juge de village qui a eu
l'audace d'emprisonner un Capitaine. Il
veut le faire mourir fous le bâton.
II
Crefpo, Si vous venez pour cela , vous
avez fait un voyage inutile , car je penfe
que l'Alcade ne confentira pas à ce traitement.
Lope. Je le lui ferai bien fans fon confentement.
Crefpo. J'en doute , & ne crois pas que
perfonne vous le confeille. Savez - vous
pourquoi il a fait arrêter cet Officier ?
Lope. Non. Mais pour quelque caufe
que ce foit , ce n'eft pas à lui , c'eft à moi
à en faire juftice , & je ferai couper le
tou au coupable s'il l'a mérité .
Crespo. Il faut que vous ne connoiffiez
pas , Seigneur , quelle eft l'autorité d'un
Alcade.
Lope . Un Alcade eft-il autre chofe qu'un
payfan ? 5
Crefpo: Hé bien , fi ce payfan s'eft mis
dans la tête de faire étrangler le prifonnier ,
il en paffera , par Dieu , la fantaisie.
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
?
Lope. Il n'en fera , par Dieu , rien ; &
vous allez le voir. Dites- moi fa demeure.
Crefpo. Elle n'eft pas loin d'ici.
Lope. Nommez - moi donc cer Alcade.
Crefpo. C'est moi.
Lope. Vive Dieu ! je l'ai ſoupçonné.
Crefpo. Vive Dieu ! rien n'eſt plus vrai.
Lope. Hé bien , Crespo , ce qui eft dit
eft dit.
Crefpo. Hé bien , Seigneur , ce qui eft
fait eft fait.
Lope. Je fuis venu réclamer ce prifonnier
pour en faire juſtice.
Crefpo. Moi , je te garde ici pour le
crime qu'il a commis .
Lope. Vous favez qu'il eft Officier , &
que je fuis fon Juge ?
Crefpo. Vous favez qu'il a fait violence
à ma fille ?
Lope. Vous favez de combien mon
autorité prévaut für la vôtre ?
Crefpo. Vous favez que je l'ai prié à
genoux de me rendre l'honneur ?
Lope. Vous n'avez qu'à le pourfuivre à
mon tribunal.
Crefpo. Mon avis eft qu'il ne forte pas
du mien.
Lope . Je m'oblige à vous rendre juſtice.
Crefpo. Je ne demande à perfonne ce
que je puis me procurer moi - même.
JUIN 1768 .
81.
Lope. Il y va de mon honneur de reprendre
ce prifonnier.
Crefpo. Son procès eft déja ici tout fait,
& terminé.
Lope. Qu'est- ce qu'un procès ?
Crefpo. Une fuite de papiers qui contiennent
la vérification du fait & du jugement.
Lope. Je vais de ce pas à la prifon.
Crefpo. Je ne vous en empêche pas ,
mais je vous avertis feulement que les
Gardes ont ordre de faire feu fur le premier
qui fe préfentera.
Lope . Vos balles ne me font pas peur ,
je fuis familier avec elles ; mais il ne me
convient pas de m'aventurer ici. Soldat ,
courez au camp : que toutes les compagnies
marchent ici à l'inftant avec leurs
armes prêtes.
Le Soldat. Il n'eſt pas besoin de les
aller chercher , Seigneur , elles font déja
accourues dans ce village fur le bruit de
cette entreprife.
Lope. Nous allons donc voir fi on me
rendra le prifonnier ou non.
Crefpo. Avant que cela arrive , vive
Dieu ! je vais y mettre bon ordre.
On entend les tambours ; les Soldats
attaquent les Villageois qui fe défendent ,
& lorfque la mêlée eft la plus chaude , le
Dv
82 MERCURE DE FRANCE.
Roi arrive. Sa préfence arrête les combattans
, & il demande la raifon de ce défordre.
Lope. Il provient , Sire , de la témérité
la plus inouïe dont, air jamais été capable
un vil payfan ; & , fans votre arrivée , ce
village feroit déja en flammes .
Le Roi. Qu'eft- il arrivé ?
Lope. L'Alcade de ce lieu a fait emprifonner
un Capitaine , & m'a refufé de le
remettre entre mes mains .
Le Roi. Qui eft cet Alcade ?
Crefpo. C'est moi , Sire.
!
Le Roi. Quelle excufe avez- vous à m'alléguer
?
Crefpo . Ce procès , Sire , qui contient
les preuves contre le coupable , & fa fentence
de mort , pour avoir enlevé & defhonoré
une fille , & avoir refufé à fon
père de réparer fon honneur en l'époufant.
Lope . Lui-même , Sire , eft le Juge &
le père.
Crefpo. Hé qu'importe ! fi un étranger
me portoit une plainte , ne lui devrois- je
pas juftice ? Ne la dois- je donc pas à ma
fille autant qu'à un étranger ? Je viens de
faire einprifonner mon propre fils , & je
dois être équitable pour tout le monde
fans aucun égard . Il n'eft question que de
voir fi le procès eft fait en régle , & s'il
JUIN 1768. 83
s'y trouve la moindre prévarication , je me
foumets à la mort.
Le Roi. Le procès me femble en régle ;
mais il ne vous appartient pas de faire exécuter
un coupable jufticiable d'un autres
tribunal . Rendez le prifonnier.
Crefpo. La chofe , Sire , n'eft pas facile.
Comme cette jurifdiction eft fans appel ,
quelle que foit une fentence , elle s'exécute
toujours fur le champ .
Le Roi. Que dites - vous ?
Crefpo. Si vous ne me croyez pas , Sire ,
tournez les yeux de ce côté * : voici le criminel
.
Le Roi. Mais , comment avez- vous eu
la hardieffe ? {
Crefpo. Vous voyez , Sire , qué le procès
eft fait dans toutes les formes...
Le Roi. Le confeil de guerre n'auroit- il
pas également fait juftice ?
Crefpo. Toute la juftice de vos Etats ,
Sire , n'eft qu'un feul corps dont vous êtes
le chef quoique vous ayez plufieurs mains ;
qu'importe que ce foit votre droite ou
votre gauche qui ait puni le crime ? L'effentiel
étoir de punir , & le refte eft de
peu de conféquence.
* On ouvre une porte au fond de la scène
& on voit Don Alvar affis fur une cha ife le carcan
encore au col , & étranglé.
D vi
84 MERCURE DE FRANCE .
Le Roi. Mais puifqu'il étoit Capitaine
& Cavalier , il falloit lui faire du moins
couper la tête , & non l'étrangler ignominieufement.
Crefpo. Sire , il y a ici très - peu de nobleffe
, ce qui fait qu'on n'y eft pas dans
l'exercice de couper des têtes ; mais c'eſt
au mort à fe plaindre de cette rigueur ,
& elle ne regarde que lui feul.
Le Roi. Don Lope , ce qui eft fait eſt
fans remède. La punition étoit méritée ,
c'eft le principal. Faites partir fur le champ
d'ici toutes les troupes , & qu'elles me
fuivent en Portugal . ( à Crefpo ) Vous , je
vous fais Juge perpétuel de Zalamea.
Crefpo remercie le Roi , Lope lui dit
de fe féliciter de l'arrivée de Sa Majefté ,
& demande qu'on lui remette les autres
Soldats prifonniers. Ils lui font rendus fur
le champ. Il fe réconcilie avec Crespo ,
& emmène avec lui fon fils qu'il fait fortir
de prifon. Ifabelle entre dans un couvent
, où elle fe renferme pour toute fa
vie , & ainfi finit cette comédie.
Fermer
Résumé : ELGARROTE masbiendado, y Alcalde de Zalamea. Le Tourniquet bien appliqué, & le Juge de Zalamea, comédie de CALDERON.
La pièce 'El Alcalde de Zalamea' de Calderón de la Barca met en scène Pedro Crespo, un laboureur respecté, et les tensions entre les soldats dirigés par Don Lope de Figueroa. L'intrigue commence avec des conflits internes parmi les soldats et l'intérêt de Don Alonso pour Isabela, la fille de Crespo. Crespo conseille son fils Juan sur la gestion prudente des finances familiales. L'arrivée du Capitaine Don Alvaro de Atayde chez Crespo déclenche des incidents, notamment une dispute entre Alvar et Juan après une tentative d'Alvar de voir Inès, la fille de Crespo. Lope impose une interdiction aux soldats de sortir, aggravant les tensions avec Crespo. Lors d'un repas perturbé par une sérénade, une bagarre éclate entre Crespo et Lope. Juan intervient, et un capitaine trouve Lope sur les lieux. Alvar enlève Isabelle malgré les efforts de Crespo pour l'en empêcher. Élu Alcade, Crespo confronte Alvar pour restaurer l'honneur familial, mais Alvar refuse de coopérer. En juin 1768, une confrontation entre Crespo et Alvar conduit à l'arrestation de ce dernier. Juan blesse Alvar et tente de tuer sa sœur, mais Crespo intervient. Lope exige la libération de son fils, provoquant une altercation entre les soldats et les villageois. Le Roi arrive et écoute les preuves présentées par Crespo. Crespo explique au Roi qu'il a fait exécuter son fils pour avoir déshonoré une jeune fille. Le Roi reconnaît la légalité du procès mais ordonne le transfert du prisonnier. Crespo révèle alors que son fils a déjà été exécuté. Le Roi accepte la punition et nomme Crespo juge perpétuel de Zalamea. Les troupes doivent quitter la ville, et Isabelle choisit d'entrer dans un couvent.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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219
p. 121-129
LETTRE à M. D'ARNAUD, Conseiller d'Ambassade de la Cour de Saxe, &c.
Début :
Je choisis, Monsieur, la voie du Journal le plus répandu pour consacrer la reconnoissance [...]
Mots clefs :
Dieu, Âme, Théâtre, Sentiment, Lecture, Amour, Drames, Yeux, Homme, Voltaire
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE à M. D'ARNAUD, Conseiller d'Ambassade de la Cour de Saxe, &c.
LETTRE à M. D'ARNAUD , Confeiller
d'Ambaffade de la Cour de Saxe , &c .
JRE choifis , Monfieur , la voie du Journal
le plus répandu pour confacrer la reconnoiffance
que je vous dois par rapport
à tous les plaifirs que me fait goûter la
lecture de vos excellens ouvrages , & en
même temps pour vouscommuniquer quelques
réflexions dont vous tirerez le parti
que vous jugerez à propos. Ce que j'aime
dans vos écrits , c'eft que l'auteur fait s'y
cacher , & qu'on y voit éclater par- tout
l'homme , & l'homme le plus fenfible. Ce
font des effufions de l'âme la plus éloquente.
Je ne connois que M. Rouffeau ,
de Genève , & vous , qui ayez le talent
d'émouvoir à ce point , & d'exciter cet
attendriffement délicieux qui tourne toujours
au profit de l'humanité. Malheur au
bel efprit qui ne cherche qu'à fe faire admirer
comme des bateleurs à la foire qui
veulent nous attacher par des tours de
force ; la curiofité eft bientôt fatisfaite ;
les defirs du fentiment font inépuifables ,
& cette riche mine fe renouvelle fans
ceffe fous vos mains. Votre tragédie de
F
112 MERCURE
DE FRANCE
.
Comminge
, car c'en eit une des plus belles
que nous ayons depuis celles de M. de
Voltaire , avoit mis en quelque forte le
fceau à votre réputation
littéraire. On ne
pouvoit imaginer
qu'il fût guères poffible
d'aller plus loin dans la route toute neuve que vous avez ouverte au dramatique
, on
croyoit même que vous aviez parcouru
la
carrière du fombre dans toute ſon étendue.
Vous venez de nous prouver qu'il eſt toujours
de nouveaux
moyens de plaire pour
a
le génie , & que l'art à des reffources
infinies
, & qui ne font point apperçues
de
l'efprit.
Votre Euphémie eft peut - être encore
Au-deffus de Comminge pour les développemens
, les caractères & le pathétique,
Rien de plus mâle & de plus propre au
fujet que la verfification
. Rien de plus
brûlant de la flamme des paffions , que
le rôle d'Euphémie
; on a le coeur déchiré
avec cette malheureufe
victime abandon-
-née aux combats de l'amour & de la religion
mais que l'âme eft délicieufement
affectée par le perfonnage
de Mélanie !
Que cette Mélanie eft touchante ! qu'on
aime fa vertu ! qu'elle fait adorer l'Auteur
de notre exiftence ! que fa piété eft douce , attendriffante
, onctueufe ! Ces vers resteront
gravésdans tous les coeurs , acte 1 , ſc. 2 , p. 8.
:
JUIN 1768. 123
Dans mon premier foupir j'exhalai la tendreffe ;
D'un fentiment fi cher je nourriffois l'ivreffe :
Tout ce qui m'entouroit intéroiffoit mon coeur
M'attachoit par un noeud toujours plus enchanteur;
Je touchois à cet âge où l'âme inquiétée
S'étonne des tranſports dont elle eſt agitée :
L'amour déterminoit fon afcendant fur moi ;
Il m'alloit captiver. Mes yeux s'ouvrent ; je voï
Mes deux foeeurs que devoit flatter l'erreur du
monde ,
Dans les fombres ennuis . dans la douleur pro
fonde ,
L'une pleurant fans ceffe un époux adoré ,
Aux premiers jours d'hymen dans les bras expiré ;
L'autre , prête à mourir , amante infortunée
Par un vil féducteur trahie , abandonnée ;
Mon père , auprès de nous ramené par la paix ,
Tout à coup dans la tombe emportant nos regrets ;
Son ami malheureux , & que les fers attendent.
Mes regards confternés fur l'univers s'étendent ;
Je contemple ces grands , les maîtres des humains ;
Je les vois affiégés de femblables chagrins ;
Je vois le trône même environné d'alarmes ,
Et le bandeau des Rois tout trempé de leurs larmes,
Cette image auroit dû vaincre & détruire en moi
Le tendre fentiment qui m'impoſoit la loi .
Mais en vain ma raifon oppofoit fon murmure
A ce befoin d'aimer , le cri de la nature :
Fij
124 MERCURE DE FRANCE .
Mon coeur me trahiſſoit ; je ne combattis plus ;
Je cédai ; je fixai mes voeux irréfolus .
Il falloit que l'amour remplît toute mon âme ,
Et je choisis un Dieu pour l'objet de ma flâme.
Dès ce moment le monde à mes yeux fe perdit
Comme une ombre qui paſſe & qui s'anéantit ;
Je rejettai bientôt les trompeufes promefles ;
Malgré l'efpoir flatteur du rang & des richeffes ,
Malgré tous mes parens , je courus aux autels
M'enchaîner : Dieu reçut mes fermens folemnels ;
J'ai trouvé tout en lui ; pour lui feul je reſpire ,`
Ma four , à mes tranfports Dieu feul pouvoit
fuffire ;
Maître des fentimens , il les fatisfait tous ;
Je n'eus point d'autre amant , je n'ai point d'autre
époux .
Ma flamme tous les jours & s'épure & s'augmente
;
Cette céleste ardeur , du fort indépendante ,
Ne craint pas le deftin de ces engagemens
Que détruit le caprice , ou la mort , ou le temps.
Non , je ne brûle point pour un amant vulgaire
Qui change , qui périt , ou qui ceffe de plaire :
Je brûle pour un Dieu ; mon efprit immortel
S'embrâfera des feux d'un amour éternel. • •
En grand maître de l'art vous vous êtes
plus appuyé fur ce rôle que fur celui de
Cécile, qui forme un contraite extrêmement
JUIN 1768 . 125
heureux. Je ne pense pas qu'aucun théâtre
ancien ou moderne ait des fcènes comparables
à celles de la Comteffe avec Mélanie
& avec fa fille , d'Euphémie avec Théotime
au fecond & troifième acte. Ces
vers font de toute beauté , & d'une force
inexprimable. Acte 3 , 1 , 3 , p . 84.
Enfin Dieu me punit 3
Je tombe fous fon bras ; c'eft ici qu'il m'appelle ;
C'est ici qu'il détruit ma fubftance mörtelle ,
Qu'il a marqué le terme à mes égaremens ,
Que vont rouler pour moi des fiècles de tourmens
L'éternité ... terrible à mes regards offerte ;
Ici j'attends la mort . . . & ma tombe eſt ouverte.
Théotime veut la relever elle le repouse avec
indignation.
Homme trop criminel , va , fuis loin de ces lieux ;
Et puiffe mon trépas te diffiller les yeux !
N'as-tu point dans cette âme , à mon repos fatale ,
Entendu retentir la pierre fépulchrale ?
Nas-tu point vu ce Dieu la brifer fous mes pas ?
Lui- même eft accouru m'arracher de tes bras ;
Dans ce tombeau , lui -même il m'a précipitée ;
Aux pieds de la justice il m'a déja citée ;
I t'y traîne avec moi ; ne crois pas échapper
A fon glaive... Il menace , il s'apprête à frapper ;
Son flambeau te pourſuit à travers ces ténèbres ;
` Lis ton arrêt écrit fur ces marbres funèbres ...
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
La foudre approche , éclate ... elle fond fur nous
deux ;
L'enfer s'ouvre. ... Sainval , quels fantômes ô
hideux !
Des fpectres agités errent dans ces lieux fombres ;
Sous le même linceul je vois un peuple d'ombres ,
Tous les morts , réunis dans ces murs plein d'effroi ,
Du fond de leurs tombeaux s'élèvent contre moi.
Ils m'entraînent ! .. Je vais auprès de vous m'étendre
,
A vos triftes débris mêler ma froide cendre ;
Par vos accens plaintifs ceffez de m'accufer.
La colère du Ciel ne fauroit s'appaifer !
O maître des humains , qu'ont laffé mes offenſes ,
Sur moi feule répands la coupe des vengeances !
Quel pathétique ! quelle terreur admirable
, & dans le goût de cette terreur
employée fi bien par les Grecs ! On voit
bien , Monfieur , que vous êtes rempli de
la lecture des anciens. Jouiffez de votre
triomphe ; ce n'eft pas une foible gloire
que d'ofer , après M. de Voltaire , manier
le tragique & d'y réuffir . D'ailleurs , ce
qui mettra le comble à vos fuccès , c'eſt
que vous êtes l'inventeur d'un genre , &
qu'il étoit difficile de nous donner du
nouveau. Depuis un nombre d'années je
vois paffer fous mes yeux & fe faire oublier
JUIN 168. 127
fucceffivement une infinité de drames qui
tous fe reffemblent. Que la collection de
nos théâtres feroit bornée pour quiconque
ne voudroit placer dans fon cabinet que
les pièces qui attacheront les regards de
la postérité !
l'on
Je vous ai donné , Monfieur , les éloges
que je vous crois dus. Préfentement j'ima
gine avoir le droit de vous faire quelques
reproches qui , felon moi , ne font pas
moins fondés que les louanges que
vous accorde avec tant de plaifir ; je prendrai
donc la liberté de me plaindre , & à
vous-même en mon nom & en celui de
tout le public , de ce que vous ne faites
point paroître de pièces au théâtre françois ,
qui eft le théâtre de la nation. On vous
dit une âme très- fenfible & n'afpirant
qu'à la belle gloire ; & qu'y a- t- il de plus
flatteur que d'expofer dans tout fon jout
des talens qui peuvent être utiles au bien
de l'humanité ? Un fentiment d'honneur ,
de vertu , de piété , de clémence , frappe
beaucoup plus au théâtre qu'à la lecture.
Et qui pofféde plus que vous l'heureux
talent de remuer les âmes , de les attendrir
, de les déchirer , de faire couler nos
larmes ? Quelle peut donc être la raifon
de cette obftination à ne pas vous montrer
fur notre fcène , tandis que tous les voeux
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
du public éclairé vous y rappellent ? Je
voudrois avoir le pouvoir de vous faire
interdire l'impreffion des drames , & de
vous ordonner abſolument , de les confacrer
à la repréſentation . Vous êtes comptable
, j'oſe le dire , à vos concitoyens de
ce talent fi rare d'être éloquent en vers ,
& de prêter de la force & des charmes à
la morale. C'eft ce qui affure l'immortalité
aux pièces de M. de Voltaire. Qui
peut donc vous empêcher d'entrer dans
une carrière qui s'ouvre fi aifément pour
vous ? Les cabales , les brigues. Le génie ,
ne doit pas craindre d'obftacles ; un homme
tel que vous n'a qu'à fe préfenter. Je fuppofe
que vous ne vous relâcherez pas de
vos efforts , & que vous ne dormirez point
fur le champ de bataille , Allons , Monfieur
, rendez -vous , & que nous ayons ,
l'hiver prochain au théâtre , une tragédie
de vous ; fans cela , je me reprocherai
éternellement le plaifir que je me promets
à la lecture de vos nouveaux drames . Pourquoi
, lorfqu'on a fix pieds de haut , ne
vouloir fe montrer que fous taille ordinaire
? Encore un coup , c'eft fur la fcène
françoife que votre génie pourra fe déployer
dans toute fa force ; & , en bon
citoyen , vous devez rechercher ce qui
flatte davantage le goût de votre nation ,
JUIN 1768. 129
& ce qui peut contribuer autant à fes moeurs
& à fes vertus , qu'à fes amuſemens honnêtes.
J'attends avec impatience la fuite de
vos charmantes anecdotes morales , je les
regarde comme le code même du fentiment.
Fanni , Lucie , Clari , Julie Nanci
Batilde font , dans leurs genres , autant de
petits drames complets qui produiſent
leur effet.
Je fuis , Monfieur , &c.
L. B. DE C. L.
و
Nous donnerons inceffamment les extraits
que nous avons annoncés de la qua
trième édition de Comminge , ainfi que du
nouveau drame d'Euphémie , dont le fuccès
eft confirmé. L'abondance des matièresne
nous a pas permis de parler encore de
ces deux intérellans ouvrages .
d'Ambaffade de la Cour de Saxe , &c .
JRE choifis , Monfieur , la voie du Journal
le plus répandu pour confacrer la reconnoiffance
que je vous dois par rapport
à tous les plaifirs que me fait goûter la
lecture de vos excellens ouvrages , & en
même temps pour vouscommuniquer quelques
réflexions dont vous tirerez le parti
que vous jugerez à propos. Ce que j'aime
dans vos écrits , c'eft que l'auteur fait s'y
cacher , & qu'on y voit éclater par- tout
l'homme , & l'homme le plus fenfible. Ce
font des effufions de l'âme la plus éloquente.
Je ne connois que M. Rouffeau ,
de Genève , & vous , qui ayez le talent
d'émouvoir à ce point , & d'exciter cet
attendriffement délicieux qui tourne toujours
au profit de l'humanité. Malheur au
bel efprit qui ne cherche qu'à fe faire admirer
comme des bateleurs à la foire qui
veulent nous attacher par des tours de
force ; la curiofité eft bientôt fatisfaite ;
les defirs du fentiment font inépuifables ,
& cette riche mine fe renouvelle fans
ceffe fous vos mains. Votre tragédie de
F
112 MERCURE
DE FRANCE
.
Comminge
, car c'en eit une des plus belles
que nous ayons depuis celles de M. de
Voltaire , avoit mis en quelque forte le
fceau à votre réputation
littéraire. On ne
pouvoit imaginer
qu'il fût guères poffible
d'aller plus loin dans la route toute neuve que vous avez ouverte au dramatique
, on
croyoit même que vous aviez parcouru
la
carrière du fombre dans toute ſon étendue.
Vous venez de nous prouver qu'il eſt toujours
de nouveaux
moyens de plaire pour
a
le génie , & que l'art à des reffources
infinies
, & qui ne font point apperçues
de
l'efprit.
Votre Euphémie eft peut - être encore
Au-deffus de Comminge pour les développemens
, les caractères & le pathétique,
Rien de plus mâle & de plus propre au
fujet que la verfification
. Rien de plus
brûlant de la flamme des paffions , que
le rôle d'Euphémie
; on a le coeur déchiré
avec cette malheureufe
victime abandon-
-née aux combats de l'amour & de la religion
mais que l'âme eft délicieufement
affectée par le perfonnage
de Mélanie !
Que cette Mélanie eft touchante ! qu'on
aime fa vertu ! qu'elle fait adorer l'Auteur
de notre exiftence ! que fa piété eft douce , attendriffante
, onctueufe ! Ces vers resteront
gravésdans tous les coeurs , acte 1 , ſc. 2 , p. 8.
:
JUIN 1768. 123
Dans mon premier foupir j'exhalai la tendreffe ;
D'un fentiment fi cher je nourriffois l'ivreffe :
Tout ce qui m'entouroit intéroiffoit mon coeur
M'attachoit par un noeud toujours plus enchanteur;
Je touchois à cet âge où l'âme inquiétée
S'étonne des tranſports dont elle eſt agitée :
L'amour déterminoit fon afcendant fur moi ;
Il m'alloit captiver. Mes yeux s'ouvrent ; je voï
Mes deux foeeurs que devoit flatter l'erreur du
monde ,
Dans les fombres ennuis . dans la douleur pro
fonde ,
L'une pleurant fans ceffe un époux adoré ,
Aux premiers jours d'hymen dans les bras expiré ;
L'autre , prête à mourir , amante infortunée
Par un vil féducteur trahie , abandonnée ;
Mon père , auprès de nous ramené par la paix ,
Tout à coup dans la tombe emportant nos regrets ;
Son ami malheureux , & que les fers attendent.
Mes regards confternés fur l'univers s'étendent ;
Je contemple ces grands , les maîtres des humains ;
Je les vois affiégés de femblables chagrins ;
Je vois le trône même environné d'alarmes ,
Et le bandeau des Rois tout trempé de leurs larmes,
Cette image auroit dû vaincre & détruire en moi
Le tendre fentiment qui m'impoſoit la loi .
Mais en vain ma raifon oppofoit fon murmure
A ce befoin d'aimer , le cri de la nature :
Fij
124 MERCURE DE FRANCE .
Mon coeur me trahiſſoit ; je ne combattis plus ;
Je cédai ; je fixai mes voeux irréfolus .
Il falloit que l'amour remplît toute mon âme ,
Et je choisis un Dieu pour l'objet de ma flâme.
Dès ce moment le monde à mes yeux fe perdit
Comme une ombre qui paſſe & qui s'anéantit ;
Je rejettai bientôt les trompeufes promefles ;
Malgré l'efpoir flatteur du rang & des richeffes ,
Malgré tous mes parens , je courus aux autels
M'enchaîner : Dieu reçut mes fermens folemnels ;
J'ai trouvé tout en lui ; pour lui feul je reſpire ,`
Ma four , à mes tranfports Dieu feul pouvoit
fuffire ;
Maître des fentimens , il les fatisfait tous ;
Je n'eus point d'autre amant , je n'ai point d'autre
époux .
Ma flamme tous les jours & s'épure & s'augmente
;
Cette céleste ardeur , du fort indépendante ,
Ne craint pas le deftin de ces engagemens
Que détruit le caprice , ou la mort , ou le temps.
Non , je ne brûle point pour un amant vulgaire
Qui change , qui périt , ou qui ceffe de plaire :
Je brûle pour un Dieu ; mon efprit immortel
S'embrâfera des feux d'un amour éternel. • •
En grand maître de l'art vous vous êtes
plus appuyé fur ce rôle que fur celui de
Cécile, qui forme un contraite extrêmement
JUIN 1768 . 125
heureux. Je ne pense pas qu'aucun théâtre
ancien ou moderne ait des fcènes comparables
à celles de la Comteffe avec Mélanie
& avec fa fille , d'Euphémie avec Théotime
au fecond & troifième acte. Ces
vers font de toute beauté , & d'une force
inexprimable. Acte 3 , 1 , 3 , p . 84.
Enfin Dieu me punit 3
Je tombe fous fon bras ; c'eft ici qu'il m'appelle ;
C'est ici qu'il détruit ma fubftance mörtelle ,
Qu'il a marqué le terme à mes égaremens ,
Que vont rouler pour moi des fiècles de tourmens
L'éternité ... terrible à mes regards offerte ;
Ici j'attends la mort . . . & ma tombe eſt ouverte.
Théotime veut la relever elle le repouse avec
indignation.
Homme trop criminel , va , fuis loin de ces lieux ;
Et puiffe mon trépas te diffiller les yeux !
N'as-tu point dans cette âme , à mon repos fatale ,
Entendu retentir la pierre fépulchrale ?
Nas-tu point vu ce Dieu la brifer fous mes pas ?
Lui- même eft accouru m'arracher de tes bras ;
Dans ce tombeau , lui -même il m'a précipitée ;
Aux pieds de la justice il m'a déja citée ;
I t'y traîne avec moi ; ne crois pas échapper
A fon glaive... Il menace , il s'apprête à frapper ;
Son flambeau te pourſuit à travers ces ténèbres ;
` Lis ton arrêt écrit fur ces marbres funèbres ...
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
La foudre approche , éclate ... elle fond fur nous
deux ;
L'enfer s'ouvre. ... Sainval , quels fantômes ô
hideux !
Des fpectres agités errent dans ces lieux fombres ;
Sous le même linceul je vois un peuple d'ombres ,
Tous les morts , réunis dans ces murs plein d'effroi ,
Du fond de leurs tombeaux s'élèvent contre moi.
Ils m'entraînent ! .. Je vais auprès de vous m'étendre
,
A vos triftes débris mêler ma froide cendre ;
Par vos accens plaintifs ceffez de m'accufer.
La colère du Ciel ne fauroit s'appaifer !
O maître des humains , qu'ont laffé mes offenſes ,
Sur moi feule répands la coupe des vengeances !
Quel pathétique ! quelle terreur admirable
, & dans le goût de cette terreur
employée fi bien par les Grecs ! On voit
bien , Monfieur , que vous êtes rempli de
la lecture des anciens. Jouiffez de votre
triomphe ; ce n'eft pas une foible gloire
que d'ofer , après M. de Voltaire , manier
le tragique & d'y réuffir . D'ailleurs , ce
qui mettra le comble à vos fuccès , c'eſt
que vous êtes l'inventeur d'un genre , &
qu'il étoit difficile de nous donner du
nouveau. Depuis un nombre d'années je
vois paffer fous mes yeux & fe faire oublier
JUIN 168. 127
fucceffivement une infinité de drames qui
tous fe reffemblent. Que la collection de
nos théâtres feroit bornée pour quiconque
ne voudroit placer dans fon cabinet que
les pièces qui attacheront les regards de
la postérité !
l'on
Je vous ai donné , Monfieur , les éloges
que je vous crois dus. Préfentement j'ima
gine avoir le droit de vous faire quelques
reproches qui , felon moi , ne font pas
moins fondés que les louanges que
vous accorde avec tant de plaifir ; je prendrai
donc la liberté de me plaindre , & à
vous-même en mon nom & en celui de
tout le public , de ce que vous ne faites
point paroître de pièces au théâtre françois ,
qui eft le théâtre de la nation. On vous
dit une âme très- fenfible & n'afpirant
qu'à la belle gloire ; & qu'y a- t- il de plus
flatteur que d'expofer dans tout fon jout
des talens qui peuvent être utiles au bien
de l'humanité ? Un fentiment d'honneur ,
de vertu , de piété , de clémence , frappe
beaucoup plus au théâtre qu'à la lecture.
Et qui pofféde plus que vous l'heureux
talent de remuer les âmes , de les attendrir
, de les déchirer , de faire couler nos
larmes ? Quelle peut donc être la raifon
de cette obftination à ne pas vous montrer
fur notre fcène , tandis que tous les voeux
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
du public éclairé vous y rappellent ? Je
voudrois avoir le pouvoir de vous faire
interdire l'impreffion des drames , & de
vous ordonner abſolument , de les confacrer
à la repréſentation . Vous êtes comptable
, j'oſe le dire , à vos concitoyens de
ce talent fi rare d'être éloquent en vers ,
& de prêter de la force & des charmes à
la morale. C'eft ce qui affure l'immortalité
aux pièces de M. de Voltaire. Qui
peut donc vous empêcher d'entrer dans
une carrière qui s'ouvre fi aifément pour
vous ? Les cabales , les brigues. Le génie ,
ne doit pas craindre d'obftacles ; un homme
tel que vous n'a qu'à fe préfenter. Je fuppofe
que vous ne vous relâcherez pas de
vos efforts , & que vous ne dormirez point
fur le champ de bataille , Allons , Monfieur
, rendez -vous , & que nous ayons ,
l'hiver prochain au théâtre , une tragédie
de vous ; fans cela , je me reprocherai
éternellement le plaifir que je me promets
à la lecture de vos nouveaux drames . Pourquoi
, lorfqu'on a fix pieds de haut , ne
vouloir fe montrer que fous taille ordinaire
? Encore un coup , c'eft fur la fcène
françoife que votre génie pourra fe déployer
dans toute fa force ; & , en bon
citoyen , vous devez rechercher ce qui
flatte davantage le goût de votre nation ,
JUIN 1768. 129
& ce qui peut contribuer autant à fes moeurs
& à fes vertus , qu'à fes amuſemens honnêtes.
J'attends avec impatience la fuite de
vos charmantes anecdotes morales , je les
regarde comme le code même du fentiment.
Fanni , Lucie , Clari , Julie Nanci
Batilde font , dans leurs genres , autant de
petits drames complets qui produiſent
leur effet.
Je fuis , Monfieur , &c.
L. B. DE C. L.
و
Nous donnerons inceffamment les extraits
que nous avons annoncés de la qua
trième édition de Comminge , ainfi que du
nouveau drame d'Euphémie , dont le fuccès
eft confirmé. L'abondance des matièresne
nous a pas permis de parler encore de
ces deux intérellans ouvrages .
Fermer
Résumé : LETTRE à M. D'ARNAUD, Conseiller d'Ambassade de la Cour de Saxe, &c.
Dans une lettre à M. d'Arnaud, l'auteur exprime sa reconnaissance pour les émotions suscitées par ses œuvres, comparant son talent à celui de Jean-Jacques Rousseau. La tragédie 'Comminge' est acclamée comme l'une des plus remarquables depuis celles de Voltaire, inaugurant une nouvelle approche dans le drame. L'œuvre 'Euphémie' est également louée pour ses intrigues, ses personnages et son pathos. Le rôle d'Euphémie est décrit comme déchirant, tandis que celui de Mélanie est qualifié de touchant et vertueux. L'auteur cite des vers de l'acte 1, scène 2, pour illustrer la profondeur des émotions et la piété du personnage de Mélanie. L'auteur, probablement un dramaturge contemporain de Voltaire, admire la maîtrise de l'art dramatique de M. d'Arnaud, soulignant sa capacité à tirer inspiration des anciens. Cependant, il regrette que M. d'Arnaud ne présente pas ses œuvres sur la scène française, malgré ses talents évidents pour émouvoir et instruire le public. Il encourage le dramaturge à surmonter les obstacles tels que les cabales et les intrigues, et à se produire sur la scène nationale pour le bien de la société. La lettre se conclut par une attente impatiente des futures œuvres de M. d'Arnaud, notamment des anecdotes morales comparées à un code de sentiments.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
220
p. 42-46
EPITRE à Mde la Marquise d'A** sur les causes qui empêchent les femmes de réussir dans le genre élevé, & sur tout dans la tragédie.
Début :
Ce n'est donc point assez pour vous [...]
Mots clefs :
Genre élevé, Dieu, Sexe, Âme, Plaisir, Fleurs, Belles, Femmes, Tragédie
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : EPITRE à Mde la Marquise d'A** sur les causes qui empêchent les femmes de réussir dans le genre élevé, & sur tout dans la tragédie.
EPITRE à Mde la Marquife d'A ** fur
les caufes qui empêchent les femmes de
réuffir dans le genre élevé , & fur tout
dans la tragédie.
Ce n'eft donc point affez pour vous
De chanter le plaifir qui monte votre lyre ,
Jufqu'aux brillans fuccès de l'auteur de Zaïre
Vous portez vos voeux les plus doux ;
Nos beaux efprits feront jaloux
Si , dédaignant les jeux , votre génie aſpire
Aux palmes qui croiffent pour nous.
La reine du printems , contente de fourire
Aux fleurs qui naiflent fous les pas ,
Les cueille & ne les change pas
Pour les lauriers dont la victoire
Couronne le dieu des combats .
L'enjoûment n'aime point l'appareil de la gloire s
Il cherche le plaifir & vole dans les bras .
Ce fexe à qui l'amour donna des ailes
Nefut propre jamais qu'aux écrits délicats ,
MA I. 1770 . 43
Et les ouvrages de nos belles
Sont femblables à leurs appas.
Quelques légeres étincelles
N'embrafent point un mur qui tombe avec fracas.
Jufques aux voûtes éternelles
L'aigle s'élance , & l'oiſeau de Cypris
Voltige fur les bords fleuris
Ou folâtrent les hirondelles
Parmi les rofes & les lis.
Le vol de l'hirondelle eft l'image parfaite
Des ouvrages que peut enfanter la beauté.
Belles , prenez une mufette ;
Mais que de Milton la trompette
N'enfle point une bouche où rit la volupté.
Avec le crêpe affreux de la tragique (cène
On allie encor moins pompons & falbalas ,
Et le poignard de Melpomene
Avec l'éguille de Pallas .
L'ingénieufe Deshoulieres
Qui , dans fes idilles légeres ,
Sait enchanter tous les lecteurs ,
Languit quand , du ftyle énergique ,
Elle veut faifir les couleurs :
En vain elle monta fur la scène tragique ,
Elle n'y put jamais faire verfer des pleurs ,
Malgré fa beauté defpotique .
Et cette mufe d'Orléans ,
Cette Barbier fi langoureuſe
44 MERCURE DE FRANCE.
Qui , d'abord , s'illuftra par des couplets charmans
,
Quoique de Pellegrin l'adrefle officieuſe
L'aidât dans fes vers languiffans ,
Melpomene froide , ennuyeuſe ,
Endormit tout Paris par fes drames glaçans.
Ce fexe , ami de la parure ,
Veut , de la tragédie , égaïer les couleurs ;
Il ne fait point tracer une fombre peinture ,
Allervi des l'enfance à des jeux féducteurs .
Mais comment exprimer les cruelles douleurs
Quandon ne peint qu'en mignature ?
C'eft offrir à nos yeux une vaine impofture ;
C'eft conftruire un joli roman ;
C'eft défigurer la nature
Et répandre des fleurs fur les bords d'un volcan...
Peut être le dur esclavage ,
Auquel par nous ce fexe eft condamné ,
Etouffe fon efprit ainfi que fon courage ,
Nous lui donnons les graces en partage
Pour tenir dans les fers fon génie enchaîné.
Peut-être un mafque politique ,
Dont il couvre toujours fon fentiment gêné ,
Peut le rendre moins énergique
En déguifant fon coeur vers l'amour entraîné.
Peut-être fa pudeur timide
L'arrête , parle & lui défend
De tracer , d'un crayon brûlant
Des paffions le feu rapide,
MA I. 1770.
45
La liberté fait l'ame , & l'ame le talent ;
Mais l'ame eft fans vigueur dans un corps foible
& lent.
Une voix par- tout refpectable ,
Oracle de ce monde & toujours écouté ,
Dit à la femme : fois aimable ,
A tes dehors brillans ton pouvoir eft femblable ;
On t'accorde l'adreffe & la fubtilité ;
Mais l'homme aura la force & la folidité.
Notre fexe à chacun affigne notre place.
Nos partages font différens ,
Oui belles , le dieu du Parnaffe
Imitant le dieu des amans ,
Vous fait des dons pareils à vos atours charmans.
Mais pour faire couler nos larmes
Vos yeux ont de plus fûres armes
Que nos écrits les plus touchans .
L'art de plaire vous intéreſle ;
Vous infpirez mieux la tendreffe
Que vous ne favez l'exprimer.
Cette fureur de tout charmer
Occupant vos loisirs , rend votre ame légere ,
Et chez vous le defir de plaire
Affoiblit le beſoin d'aimer.
Pour vous , jeune Sapho , qui ne favez que rire ;
Au dieu charmant qui vous infpire ,
Confacrez tous vos vers enfans de vos beaux
jours.
9
Oui , fans doute ils vivront toujours :
46
1
MERCURE
DE FRANCE
.
Le Plaifir faura les infcrire
Dans les archives des Amours.
Du fameux temple de mémoire
Les fublimes talens n'ont pas tous les honneurs ,
On peut arriver à la gloire
Par des fentiers femés de fleurs.
Par M. Sabatier , profeffeur d'éloquence
au collège de Tournon .
les caufes qui empêchent les femmes de
réuffir dans le genre élevé , & fur tout
dans la tragédie.
Ce n'eft donc point affez pour vous
De chanter le plaifir qui monte votre lyre ,
Jufqu'aux brillans fuccès de l'auteur de Zaïre
Vous portez vos voeux les plus doux ;
Nos beaux efprits feront jaloux
Si , dédaignant les jeux , votre génie aſpire
Aux palmes qui croiffent pour nous.
La reine du printems , contente de fourire
Aux fleurs qui naiflent fous les pas ,
Les cueille & ne les change pas
Pour les lauriers dont la victoire
Couronne le dieu des combats .
L'enjoûment n'aime point l'appareil de la gloire s
Il cherche le plaifir & vole dans les bras .
Ce fexe à qui l'amour donna des ailes
Nefut propre jamais qu'aux écrits délicats ,
MA I. 1770 . 43
Et les ouvrages de nos belles
Sont femblables à leurs appas.
Quelques légeres étincelles
N'embrafent point un mur qui tombe avec fracas.
Jufques aux voûtes éternelles
L'aigle s'élance , & l'oiſeau de Cypris
Voltige fur les bords fleuris
Ou folâtrent les hirondelles
Parmi les rofes & les lis.
Le vol de l'hirondelle eft l'image parfaite
Des ouvrages que peut enfanter la beauté.
Belles , prenez une mufette ;
Mais que de Milton la trompette
N'enfle point une bouche où rit la volupté.
Avec le crêpe affreux de la tragique (cène
On allie encor moins pompons & falbalas ,
Et le poignard de Melpomene
Avec l'éguille de Pallas .
L'ingénieufe Deshoulieres
Qui , dans fes idilles légeres ,
Sait enchanter tous les lecteurs ,
Languit quand , du ftyle énergique ,
Elle veut faifir les couleurs :
En vain elle monta fur la scène tragique ,
Elle n'y put jamais faire verfer des pleurs ,
Malgré fa beauté defpotique .
Et cette mufe d'Orléans ,
Cette Barbier fi langoureuſe
44 MERCURE DE FRANCE.
Qui , d'abord , s'illuftra par des couplets charmans
,
Quoique de Pellegrin l'adrefle officieuſe
L'aidât dans fes vers languiffans ,
Melpomene froide , ennuyeuſe ,
Endormit tout Paris par fes drames glaçans.
Ce fexe , ami de la parure ,
Veut , de la tragédie , égaïer les couleurs ;
Il ne fait point tracer une fombre peinture ,
Allervi des l'enfance à des jeux féducteurs .
Mais comment exprimer les cruelles douleurs
Quandon ne peint qu'en mignature ?
C'eft offrir à nos yeux une vaine impofture ;
C'eft conftruire un joli roman ;
C'eft défigurer la nature
Et répandre des fleurs fur les bords d'un volcan...
Peut être le dur esclavage ,
Auquel par nous ce fexe eft condamné ,
Etouffe fon efprit ainfi que fon courage ,
Nous lui donnons les graces en partage
Pour tenir dans les fers fon génie enchaîné.
Peut-être un mafque politique ,
Dont il couvre toujours fon fentiment gêné ,
Peut le rendre moins énergique
En déguifant fon coeur vers l'amour entraîné.
Peut-être fa pudeur timide
L'arrête , parle & lui défend
De tracer , d'un crayon brûlant
Des paffions le feu rapide,
MA I. 1770.
45
La liberté fait l'ame , & l'ame le talent ;
Mais l'ame eft fans vigueur dans un corps foible
& lent.
Une voix par- tout refpectable ,
Oracle de ce monde & toujours écouté ,
Dit à la femme : fois aimable ,
A tes dehors brillans ton pouvoir eft femblable ;
On t'accorde l'adreffe & la fubtilité ;
Mais l'homme aura la force & la folidité.
Notre fexe à chacun affigne notre place.
Nos partages font différens ,
Oui belles , le dieu du Parnaffe
Imitant le dieu des amans ,
Vous fait des dons pareils à vos atours charmans.
Mais pour faire couler nos larmes
Vos yeux ont de plus fûres armes
Que nos écrits les plus touchans .
L'art de plaire vous intéreſle ;
Vous infpirez mieux la tendreffe
Que vous ne favez l'exprimer.
Cette fureur de tout charmer
Occupant vos loisirs , rend votre ame légere ,
Et chez vous le defir de plaire
Affoiblit le beſoin d'aimer.
Pour vous , jeune Sapho , qui ne favez que rire ;
Au dieu charmant qui vous infpire ,
Confacrez tous vos vers enfans de vos beaux
jours.
9
Oui , fans doute ils vivront toujours :
46
1
MERCURE
DE FRANCE
.
Le Plaifir faura les infcrire
Dans les archives des Amours.
Du fameux temple de mémoire
Les fublimes talens n'ont pas tous les honneurs ,
On peut arriver à la gloire
Par des fentiers femés de fleurs.
Par M. Sabatier , profeffeur d'éloquence
au collège de Tournon .
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Résumé : EPITRE à Mde la Marquise d'A** sur les causes qui empêchent les femmes de réussir dans le genre élevé, & sur tout dans la tragédie.
L'épître adressée à Madame la Marquise d'A** examine les obstacles rencontrés par les femmes dans la création de tragédies. L'auteur reconnaît les succès littéraires de la marquise mais estime que les femmes sont plus adaptées aux écrits délicats et légers, contrairement aux œuvres majestueuses des hommes. Pour illustrer cette distinction, il utilise la métaphore de l'aigle, représentant les grandes œuvres masculines, et de l'hirondelle, symbolisant les œuvres légères et charmantes des femmes. L'épître cite des exemples tels que Madame Deshoulières et Madame de Orléans, qui, malgré leurs talents poétiques, n'ont pas réussi à se distinguer dans le genre tragique. L'auteur attribue ces échecs aux contraintes sociales et aux attentes de féminité qui limitent les femmes dans l'expression de leur génie littéraire. Il conclut que les femmes sont naturellement douées pour inspirer la tendresse plutôt que pour l'exprimer par écrit, et que leur désir de plaire affaiblit leur capacité à aimer profondément.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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221
p. 93-99
Discours sur l'éducation, [titre d'après la table]
Début :
Discours sur l'Education, prononcés au Collége Royal de Rouen, suivis de [...]
Mots clefs :
Éducation, Lois, Élève, Mémoire, Dieu, Discours, Réflexions, Professeur, Jean-Jacques Rousseau, Corps
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Discours sur l'éducation, [titre d'après la table]
Difcours fur l'Education , prononcés au
College Royal de Rouen , fuivis de
notes tirées des meilleurs Auteurs anciens
& modernes ; auxquels on a joint
des réflexions fur l'amitié . Par M. Auger
, Prêtre , Profeffeur d'Eloquence
au Collège de Rouen , de l'Académie
des Sciences , Belles Lettres & Arts de
la même ville. A Paris , chez Durand ,
Libraire , rue Galande.
Cet Ouvrage ne peut être que fort
utile aux pères & aux mères qui font
jaloux de bien élever leurs enfans . La
faine morale qu'il refpire , & les notes
excellentes qui font tirées de Platon
Plutarque , Montaigne , Locke , Fénélon ,
Rollin , M. Rouffeau , rendent ces Difcours
très- intéreffans . Ce Profeffeur , que
le zèle feul du bien public anime , ſe
fait un devoir & un plaifir d'avouer que
l'Emile de M. Rouffeau eft un riche tréfor
où l'on trouve fur l'éducation une
foule de vérités neuves & lumineufes ,
les réflexions les plus juftes & les plus
fenfées , la morale la plus pure & la plus
94 MERCURE DE FRANCE.
févère. Ce Philofophe , également profond
& éloquent , s'eft déclaré pour l'éducation
Lacédémoniene , qui s'occupoit
fur- tout à fortifier le corps & à perfectionner
les organes ; il a foutenu que jufqu'à
un âge affez avancé on ne doit former
l'efprit & le coeur que par occafion
& par forme de converfation . Il veut
qu'on n'exerce le jugement de fon Elève
que de vive voir , & qu'on laiffe fa mémoire
oifive ; éloignant de lui toute ef
pèce de livres , it ne l'applique jamais à
l'étude. Quant à la Religion , l'Auteur
d'Emile veut qu'on lui en parle tard , &
qu'on préfère la Religion purement naturelle.
La jufte admiration que notre Profefleur
à conçue pour M. Rouffeau , ne
l'empêche pas de modifier & de corriger
ce nouveau fyftême d'éducation . Il convient
qu'on doit ménager les forces d'un
jeune Élève en ne l'appliquant pas trop
tôt à l'étude : il ne regarde pas comme
une chofe moins effentielle d'exercer de
bonne heure fa mémoire fur des objets
agréables & utiles , comme fables , hiftoires
, & c. parce que c'eft dans la première
jeuneffe que la mémoire eft bonne
& qu'on peut la plier à faire d'heureux
efforts. Il ne fuffit pas de prendre garde
AVRIL.
1775 .
d'y introduire des idées fauffes , mais on
95
doit encore la remplir d'excellens matériaux
, que le jugement trouvera & mettra
en oeuvre quand il fera formé . Le
Profeffeur refpecte trop la
Religion pour
ne pas regarder comme le devoir le plus
effentiel de faire connoître au plutôt à
fon Elève l'Être dont il tient
l'existence ,
& de lui bien inculquer que tout vient
de Dieu par fon amour , & que tout doit
lui être rapporté par le nôtre. Ne doit- on
pas prévoir que ce jeune homme en entrant
dans le monde , fera environné des
ténèbres les plus épaiffes & des maximes
les plus fauffes , & qu'il ne
manquera
pas de marcher dans ces fentiers ténébreux
, fi l'on ne lui a pas appris à ſe
fervir du flambeau célefte que Dieu nous
met en main pour nous éclairer & nous
empêcher de nous égarer. Les Livres
Saints qui renferment les vérités révélées ,
nous font repréfentés comme un cabinet
précieux dont Dieu nous donne l'uſage ,
& dans lequel il a mis en réſerve toutes
fortes de
remèdes propres à guér'r nos
maladies
fpirituelles. Le jeune Elève ,
fentant les propres défauts , pourra trouver
dans ce trésor de la parole de Dieu ,
l'efpèce particulière de remède qui con96
MERCURE DE FRANCE.
vient à fon mal . Comme Dieu aà donné
à la terre la vertu de porter toutes fortes
d'herbes , de plantes & de fucs deftinés
à guérir les plaies du corps ; il a de
même rempli les Livres Saints de préceptes
falutaires pour remédier aux maladies
de notre âme. Qu'on le rappelle le
bel éloge que M. Rouffeau fait de ces
Livres , & l'on fera furpris qu'il n'inſiſte
pas fur la néceffité de les mettre entre
les mains des jeunes gens , en les dirigeant
dans cette lecture.
Le Profeffeur d'Eloquence obferve judicieufeinent
qu'un des plus précieuxavantages
de l'éducation , doit être de
faire contracter l'habitude de travailler
feul & de lutter feul contre les difficultés
fans le fecours d'autrui . C'eſt fans doute
une excellente méthode d'inftruire les
enfans en les amufant , en converfant
avec eux , en leur faifant faire de vive
voix des réflexions qui foient à la portéede
leur âge , fur tout ce qu'ils lifent ,
voyent ou entendent , en arrachant pour
eux & avec eux les épines de la fcience.
Mais l'expérience nous apprend que nous
ne favons bien que ce que nous avons
appris avec quelque peine , ce dont nous
nous fommes efforcés de trouver feuls ,
de
AVRIL. 1775 . 97
de réfoudre feuls les difficultés . En effet ,
on doit craindre qu'un enfant qu'on n'a
inftruit que par la converfation , ne s'ennuie
& ne fe morfonde dès qu'il fera
livré au filence & à la folitude da cabinet.
Quant à l'inconvénient de commencer
tard à étudier , on ne peut fe refuſer
à cette vérité d'expérience , qu'il y a un
temps après lequel on ceffe d'apprendre ;
ou l'on n'apprend que difficilement. Le
jugement a beau être formé , fi le cerveau
, fiége de la mémoire , n'eft rempli
ai de mots ni de faits , fur quoi opérerat-
il? Comment manifeftera- t- il aux autres
fes opérations , fi l'on ne l'a pas accoutumé
de bonne heure à recevoir mille
impreffions différentes , à fe plier & fe
replier de mille manières diverfes , lorfqu'il
étoit comme une cire molle ? Si on
a attendu que les fibres fe foient durcies ,
rien n'y pourra plus entrer , ou n'y entrera
qu'avec peine. Rien ne feroit plus
effentiel au Profefleur que de remplir la
mémoire de fon Elève d'une infinité de
mots , de faits & d'idées qu'il retrouve
au befoin , & de rendre plus facile , par
l'habitude , l'application de l'efprit.
On trouve dans ces Difcours l'éloge
I. Vol. E
98 MERCURE DE FRANCE.
du Souverain en qui la fagefle a devancé
les années , & qui eft convaincu que
pour affermir fon pouvoir , il doit le
fonder fur les Loix & fur l'amour de fes
Sujets , & que les Loix font l'ornement
& le foutien de la puiflance fouveraine.
En effet l'intérêt invariable du Trône eft
fi visiblement attaché à l'empire des
Loix , qu'il eft rare de voir les Princes
fe porter d'eux -mêmes à les détruire . Cette
corruption vient toujours des Sujets ,
dont les uns veulent fe fouftraire aux
Loix , & les autres afpirent à dominer
fur elles , Mais pour faire honorer ces
Loix , fur lesquelles repofe la gloire du
Souverain & le bonheur des Peuples , il
faut honorer leurs Miniftres , & fur- tout
ces Compagnies utiles , & dépofitaires
des Loix & des formes , que l'Auteur
compare à de fortes chaînes , toutes attachées
au Trône , qui uniffent étroitement
toutes les parties d'un vaſte Empire
; qui lient à la perfonne facrée du
Souverain tous les Membres du Corps
politique , par des noeuds indiffolubles.
L'Auteur a joint aux deux Difcours
fur l'Education , relativement au corps ,
à l'efprit & au coeur , l'extrait d'un plan
d'éducation par Platon , celui de l'éducaAVRIL.
1775 : 99
tion des anciens Perfes , & celui de l'inftitution
Lacédémonienne ; & l'Ouvrage
eft terminé par des réflexions judicieufes
fur la véritable amitié.
College Royal de Rouen , fuivis de
notes tirées des meilleurs Auteurs anciens
& modernes ; auxquels on a joint
des réflexions fur l'amitié . Par M. Auger
, Prêtre , Profeffeur d'Eloquence
au Collège de Rouen , de l'Académie
des Sciences , Belles Lettres & Arts de
la même ville. A Paris , chez Durand ,
Libraire , rue Galande.
Cet Ouvrage ne peut être que fort
utile aux pères & aux mères qui font
jaloux de bien élever leurs enfans . La
faine morale qu'il refpire , & les notes
excellentes qui font tirées de Platon
Plutarque , Montaigne , Locke , Fénélon ,
Rollin , M. Rouffeau , rendent ces Difcours
très- intéreffans . Ce Profeffeur , que
le zèle feul du bien public anime , ſe
fait un devoir & un plaifir d'avouer que
l'Emile de M. Rouffeau eft un riche tréfor
où l'on trouve fur l'éducation une
foule de vérités neuves & lumineufes ,
les réflexions les plus juftes & les plus
fenfées , la morale la plus pure & la plus
94 MERCURE DE FRANCE.
févère. Ce Philofophe , également profond
& éloquent , s'eft déclaré pour l'éducation
Lacédémoniene , qui s'occupoit
fur- tout à fortifier le corps & à perfectionner
les organes ; il a foutenu que jufqu'à
un âge affez avancé on ne doit former
l'efprit & le coeur que par occafion
& par forme de converfation . Il veut
qu'on n'exerce le jugement de fon Elève
que de vive voir , & qu'on laiffe fa mémoire
oifive ; éloignant de lui toute ef
pèce de livres , it ne l'applique jamais à
l'étude. Quant à la Religion , l'Auteur
d'Emile veut qu'on lui en parle tard , &
qu'on préfère la Religion purement naturelle.
La jufte admiration que notre Profefleur
à conçue pour M. Rouffeau , ne
l'empêche pas de modifier & de corriger
ce nouveau fyftême d'éducation . Il convient
qu'on doit ménager les forces d'un
jeune Élève en ne l'appliquant pas trop
tôt à l'étude : il ne regarde pas comme
une chofe moins effentielle d'exercer de
bonne heure fa mémoire fur des objets
agréables & utiles , comme fables , hiftoires
, & c. parce que c'eft dans la première
jeuneffe que la mémoire eft bonne
& qu'on peut la plier à faire d'heureux
efforts. Il ne fuffit pas de prendre garde
AVRIL.
1775 .
d'y introduire des idées fauffes , mais on
95
doit encore la remplir d'excellens matériaux
, que le jugement trouvera & mettra
en oeuvre quand il fera formé . Le
Profeffeur refpecte trop la
Religion pour
ne pas regarder comme le devoir le plus
effentiel de faire connoître au plutôt à
fon Elève l'Être dont il tient
l'existence ,
& de lui bien inculquer que tout vient
de Dieu par fon amour , & que tout doit
lui être rapporté par le nôtre. Ne doit- on
pas prévoir que ce jeune homme en entrant
dans le monde , fera environné des
ténèbres les plus épaiffes & des maximes
les plus fauffes , & qu'il ne
manquera
pas de marcher dans ces fentiers ténébreux
, fi l'on ne lui a pas appris à ſe
fervir du flambeau célefte que Dieu nous
met en main pour nous éclairer & nous
empêcher de nous égarer. Les Livres
Saints qui renferment les vérités révélées ,
nous font repréfentés comme un cabinet
précieux dont Dieu nous donne l'uſage ,
& dans lequel il a mis en réſerve toutes
fortes de
remèdes propres à guér'r nos
maladies
fpirituelles. Le jeune Elève ,
fentant les propres défauts , pourra trouver
dans ce trésor de la parole de Dieu ,
l'efpèce particulière de remède qui con96
MERCURE DE FRANCE.
vient à fon mal . Comme Dieu aà donné
à la terre la vertu de porter toutes fortes
d'herbes , de plantes & de fucs deftinés
à guérir les plaies du corps ; il a de
même rempli les Livres Saints de préceptes
falutaires pour remédier aux maladies
de notre âme. Qu'on le rappelle le
bel éloge que M. Rouffeau fait de ces
Livres , & l'on fera furpris qu'il n'inſiſte
pas fur la néceffité de les mettre entre
les mains des jeunes gens , en les dirigeant
dans cette lecture.
Le Profeffeur d'Eloquence obferve judicieufeinent
qu'un des plus précieuxavantages
de l'éducation , doit être de
faire contracter l'habitude de travailler
feul & de lutter feul contre les difficultés
fans le fecours d'autrui . C'eſt fans doute
une excellente méthode d'inftruire les
enfans en les amufant , en converfant
avec eux , en leur faifant faire de vive
voix des réflexions qui foient à la portéede
leur âge , fur tout ce qu'ils lifent ,
voyent ou entendent , en arrachant pour
eux & avec eux les épines de la fcience.
Mais l'expérience nous apprend que nous
ne favons bien que ce que nous avons
appris avec quelque peine , ce dont nous
nous fommes efforcés de trouver feuls ,
de
AVRIL. 1775 . 97
de réfoudre feuls les difficultés . En effet ,
on doit craindre qu'un enfant qu'on n'a
inftruit que par la converfation , ne s'ennuie
& ne fe morfonde dès qu'il fera
livré au filence & à la folitude da cabinet.
Quant à l'inconvénient de commencer
tard à étudier , on ne peut fe refuſer
à cette vérité d'expérience , qu'il y a un
temps après lequel on ceffe d'apprendre ;
ou l'on n'apprend que difficilement. Le
jugement a beau être formé , fi le cerveau
, fiége de la mémoire , n'eft rempli
ai de mots ni de faits , fur quoi opérerat-
il? Comment manifeftera- t- il aux autres
fes opérations , fi l'on ne l'a pas accoutumé
de bonne heure à recevoir mille
impreffions différentes , à fe plier & fe
replier de mille manières diverfes , lorfqu'il
étoit comme une cire molle ? Si on
a attendu que les fibres fe foient durcies ,
rien n'y pourra plus entrer , ou n'y entrera
qu'avec peine. Rien ne feroit plus
effentiel au Profefleur que de remplir la
mémoire de fon Elève d'une infinité de
mots , de faits & d'idées qu'il retrouve
au befoin , & de rendre plus facile , par
l'habitude , l'application de l'efprit.
On trouve dans ces Difcours l'éloge
I. Vol. E
98 MERCURE DE FRANCE.
du Souverain en qui la fagefle a devancé
les années , & qui eft convaincu que
pour affermir fon pouvoir , il doit le
fonder fur les Loix & fur l'amour de fes
Sujets , & que les Loix font l'ornement
& le foutien de la puiflance fouveraine.
En effet l'intérêt invariable du Trône eft
fi visiblement attaché à l'empire des
Loix , qu'il eft rare de voir les Princes
fe porter d'eux -mêmes à les détruire . Cette
corruption vient toujours des Sujets ,
dont les uns veulent fe fouftraire aux
Loix , & les autres afpirent à dominer
fur elles , Mais pour faire honorer ces
Loix , fur lesquelles repofe la gloire du
Souverain & le bonheur des Peuples , il
faut honorer leurs Miniftres , & fur- tout
ces Compagnies utiles , & dépofitaires
des Loix & des formes , que l'Auteur
compare à de fortes chaînes , toutes attachées
au Trône , qui uniffent étroitement
toutes les parties d'un vaſte Empire
; qui lient à la perfonne facrée du
Souverain tous les Membres du Corps
politique , par des noeuds indiffolubles.
L'Auteur a joint aux deux Difcours
fur l'Education , relativement au corps ,
à l'efprit & au coeur , l'extrait d'un plan
d'éducation par Platon , celui de l'éducaAVRIL.
1775 : 99
tion des anciens Perfes , & celui de l'inftitution
Lacédémonienne ; & l'Ouvrage
eft terminé par des réflexions judicieufes
fur la véritable amitié.
Fermer
Résumé : Discours sur l'éducation, [titre d'après la table]
L'ouvrage 'Discours sur l'Éducation' de M. Auger, professeur d'éloquence au Collège de Rouen et membre de l'Académie des Sciences, Belles Lettres et Arts de Rouen, vise à guider les parents dans l'éducation de leurs enfants. M. Auger s'inspire de divers auteurs, dont Jean-Jacques Rousseau, dont il apprécie l'œuvre 'Émile'. Rousseau préconise une éducation lacédémonienne axée sur le renforcement physique et l'apprentissage par la conversation. Cependant, M. Auger recommande de développer la mémoire des jeunes élèves dès leur plus jeune âge avec des sujets agréables et utiles, et d'enseigner tôt les principes religieux, contrairement à Rousseau. M. Auger met en avant l'importance de l'autonomie des élèves, capables de travailler seuls et de surmonter les obstacles sans aide extérieure. Il critique l'idée de n'instruire les enfants que par la conversation, estimant nécessaire de remplir leur mémoire de mots, de faits et d'idées dès le jeune âge pour faciliter l'application de l'esprit plus tard. Le texte aborde également la figure du souverain, dont le pouvoir repose sur les lois et l'amour de ses sujets. Les lois sont essentielles pour affirmer la puissance souveraine, et les princes rares sont ceux qui cherchent à les détruire. La corruption des lois provient souvent des sujets, certains voulant s'y soustraire, d'autres aspirant à dominer par leur biais. Pour que les lois soient respectées, il est crucial d'honorer les ministres et les compagnies utiles, comparées à des chaînes solides attachées au trône, unissant toutes les parties d'un vaste empire et liant les membres du corps politique au souverain. Le texte inclut aussi des extraits sur divers plans d'éducation, notamment ceux de Platon, des anciens Perses et de l'institution lacédémonienne, ainsi que des réflexions sur l'amitié.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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222
p. 83-88
Hist. de la vie de N. S. Jésus-Christ, [titre d'après la table]
Début :
Histoire de la vie de Notre Seigneur Jésus-Christ, depuis son incarnation jusqu'à [...]
Mots clefs :
Jésus-Christ, Histoire, Vie, Étonner, Dieu, Évangélistes, Morale chrétienne, Charité
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Hist. de la vie de N. S. Jésus-Christ, [titre d'après la table]
Hiftoire de la vie de Notre Seigneur Jésus-
Chrift , depuis fon incarnation jufqu'à
fon afcenfion ; dans laquelle on a confervé
& diftingué les paroles du texte
facré , felon la Vulgate ; par le Père
de Ligny. A Avignon , chez Domergue.
Sous quelque face & de quelque côté .
qu'on envifage le chef & le fondateurde
la Religion Chrétienne , on trouve,
en lui la vertu du Très - Haut ; en lui font
cachés tous les tréfors de la fageffe &
de la fcience ; en lui réfide corporelle ..
ment toute la plénitude de la Divinité.
Non-feulement le ciel eft attentif à lui
rendre témoignagne par une foule de
)
D vj
84 MERCURE DE FRANCE .
1
merveilles , qui fe répètent ou qui fe
diverfifient dans l'hiftoire de fa vie : mais
il opère lui même les plus grands miracles
avec une facilité toute puiffante.
Dans la majestueufe fimplicité de fes
moeurs & de fa conduite , on n'apperçoit
aucun foible de l'humanité. Quand il
ouvre la bouche pour inftruire ceux
qui s'attachent à fes pas , les Peuples
s'écrient que jamais homme n'a parlé
comme lui. Quelle doctrine eft plus fublime
& moins faftueufe que la fienne ?
On fent qu'il n'a pas befoin de s'élever
pour atteindre à la hauteur des plus
grands mystères , & qu'engendré dans la
Splendeur des Saints , il voit fans étonne .
nement les profondeurs de Dieu . Que fon
langage eft différent de celui des Prophètes
! Ils font prefque toujours dans
l'enthoufiafime , parce que les vérités
qu'une vifion célefte leur découvre , font
pour eux d'admirables nouveautés , audeffus
de leurs expreffions & de leurs
penfées . La noble fimplicité des difcours.
les plus fublimes de Jéfus Chrift , nous
fait juger au contraire qu'il est né dans
le fein des merveilles dont il nous entre.
tient , & qu'il eft véritablement le fils.
pour qui il n'y a rien de caché dans la
JUILLE T. 1776. 85
maifon de fon père . Auffi connoît -il à
fond tous les ravages que le péché à faits
dans l'homme ; & il renferme conféquemment
dans quelques maximes cour .
tes , mais décifives , la morale la plus
propre à les réparer . Où trouver ailleurs
qu'à fon école , les reflources qui nous
font néceffaires ? On voit en lui un augufte
mélange de grandeur & de bonté ,
qui nous humilie & qui nous enlève ,
qui nous étonne & qui nous raffure . S'il
a toute l'autorité du Fils unique de Dieu ,
il est le plus doux des enfans des hom .
mes. Voilà comme les dignes Interprètes
des Livres Saints nous parlent de Jéfus-
Chrift . L'hiftoire qui renferme les actions
de fa vie & les préceptes de fa morale ,
eft le feul livre néceffaire à un Chrétien ,
& le plus utile de tous à quiconque
même ne le feroit pas . On ne peut fe
livrer à cette lecture fans defirer de devenir
meilleur. La majefté des Ecritures
m'étonne , la fainteté de l'Evangile parle.
à mon coeur , dit l'éloquent Rouffeau ;
voyez les livres des Philofophes avec
toute leur pompe : qu'ils font petits près
de celui -là ?
* L'Auteur de l'Ouvrage que nous annonçons
a joint , au récit puifé dans les
88 MERCURE DE FRANCE.
» que font les autres. Elle a toujours
devant les yeux le précepte de Saint
» Paul : Qu'il n'y ait point de fchifme ,
ni de divifion dans le corps : mais que
n tous les membres confpirent mutuellement
» à s'entraider les uns les autres . Elle ne
" voit dans cette multitude de Paſteurs
» & de Fidèles répandus par tout l'Uni-
" vers , qu'une feule & même famille ,
où les biens & les maux font com-
" muns , où l'on partage les fouffrances
» de fes frères , le foin de leur pauvreté ,
la crainte de leurs périls , l'inquiétude
23
"
de leurs combats , la reconnoiffance de
» leurs victoires , la douleur & l'hu-
» miliation de leurs chûtes , la joie de
leur retour. Voilà ce qu'eft l'Eglife
aux yeux de la charité ; voilà ce qu'elle
» a été pendant plufieurs fiécles , & ce
qu'elle doit être toujours dans le plan
» de fon divin Fondateur ».
Chrift , depuis fon incarnation jufqu'à
fon afcenfion ; dans laquelle on a confervé
& diftingué les paroles du texte
facré , felon la Vulgate ; par le Père
de Ligny. A Avignon , chez Domergue.
Sous quelque face & de quelque côté .
qu'on envifage le chef & le fondateurde
la Religion Chrétienne , on trouve,
en lui la vertu du Très - Haut ; en lui font
cachés tous les tréfors de la fageffe &
de la fcience ; en lui réfide corporelle ..
ment toute la plénitude de la Divinité.
Non-feulement le ciel eft attentif à lui
rendre témoignagne par une foule de
)
D vj
84 MERCURE DE FRANCE .
1
merveilles , qui fe répètent ou qui fe
diverfifient dans l'hiftoire de fa vie : mais
il opère lui même les plus grands miracles
avec une facilité toute puiffante.
Dans la majestueufe fimplicité de fes
moeurs & de fa conduite , on n'apperçoit
aucun foible de l'humanité. Quand il
ouvre la bouche pour inftruire ceux
qui s'attachent à fes pas , les Peuples
s'écrient que jamais homme n'a parlé
comme lui. Quelle doctrine eft plus fublime
& moins faftueufe que la fienne ?
On fent qu'il n'a pas befoin de s'élever
pour atteindre à la hauteur des plus
grands mystères , & qu'engendré dans la
Splendeur des Saints , il voit fans étonne .
nement les profondeurs de Dieu . Que fon
langage eft différent de celui des Prophètes
! Ils font prefque toujours dans
l'enthoufiafime , parce que les vérités
qu'une vifion célefte leur découvre , font
pour eux d'admirables nouveautés , audeffus
de leurs expreffions & de leurs
penfées . La noble fimplicité des difcours.
les plus fublimes de Jéfus Chrift , nous
fait juger au contraire qu'il est né dans
le fein des merveilles dont il nous entre.
tient , & qu'il eft véritablement le fils.
pour qui il n'y a rien de caché dans la
JUILLE T. 1776. 85
maifon de fon père . Auffi connoît -il à
fond tous les ravages que le péché à faits
dans l'homme ; & il renferme conféquemment
dans quelques maximes cour .
tes , mais décifives , la morale la plus
propre à les réparer . Où trouver ailleurs
qu'à fon école , les reflources qui nous
font néceffaires ? On voit en lui un augufte
mélange de grandeur & de bonté ,
qui nous humilie & qui nous enlève ,
qui nous étonne & qui nous raffure . S'il
a toute l'autorité du Fils unique de Dieu ,
il est le plus doux des enfans des hom .
mes. Voilà comme les dignes Interprètes
des Livres Saints nous parlent de Jéfus-
Chrift . L'hiftoire qui renferme les actions
de fa vie & les préceptes de fa morale ,
eft le feul livre néceffaire à un Chrétien ,
& le plus utile de tous à quiconque
même ne le feroit pas . On ne peut fe
livrer à cette lecture fans defirer de devenir
meilleur. La majefté des Ecritures
m'étonne , la fainteté de l'Evangile parle.
à mon coeur , dit l'éloquent Rouffeau ;
voyez les livres des Philofophes avec
toute leur pompe : qu'ils font petits près
de celui -là ?
* L'Auteur de l'Ouvrage que nous annonçons
a joint , au récit puifé dans les
88 MERCURE DE FRANCE.
» que font les autres. Elle a toujours
devant les yeux le précepte de Saint
» Paul : Qu'il n'y ait point de fchifme ,
ni de divifion dans le corps : mais que
n tous les membres confpirent mutuellement
» à s'entraider les uns les autres . Elle ne
" voit dans cette multitude de Paſteurs
» & de Fidèles répandus par tout l'Uni-
" vers , qu'une feule & même famille ,
où les biens & les maux font com-
" muns , où l'on partage les fouffrances
» de fes frères , le foin de leur pauvreté ,
la crainte de leurs périls , l'inquiétude
23
"
de leurs combats , la reconnoiffance de
» leurs victoires , la douleur & l'hu-
» miliation de leurs chûtes , la joie de
leur retour. Voilà ce qu'eft l'Eglife
aux yeux de la charité ; voilà ce qu'elle
» a été pendant plufieurs fiécles , & ce
qu'elle doit être toujours dans le plan
» de fon divin Fondateur ».
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Résumé : Hist. de la vie de N. S. Jésus-Christ, [titre d'après la table]
L'œuvre 'Histoire de la vie de Notre Seigneur Jésus-Christ' est rédigée par le Père de Ligny et publiée à Avignon chez Domergue. Elle retrace la vie de Jésus-Christ de son incarnation à son ascension, en s'appuyant sur la Vulgate. Jésus y est présenté comme incarnant la vertu divine, détenteur des trésors de la sagesse et de la science, et contenant toute la plénitude de la Divinité. Sa vie est marquée par des miracles et une conduite exemplaire. Sa doctrine, à la fois sublime et simple, révèle une connaissance approfondie des mystères divins. Contrairement aux prophètes, souvent inspirés par l'enthousiasme, Jésus se distingue par sa simplicité noble et sa maîtrise des sujets abordés. Connaissant les ravages du péché, il propose une morale efficace pour les réparer. Sa personnalité allie grandeur et bonté, inspirant humilité et admiration. Le texte insiste sur l'importance de l'Évangile, qui relate les actions et les préceptes de Jésus, essentiel pour tout chrétien. L'auteur souligne l'unité et la solidarité au sein de l'Église, conformément au précepte de Saint Paul sur l'entraide et la communauté des biens et des maux parmi les fidèles.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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223
p. 134-139
Observations sur un ouvrage intitulé le Systême de la Nature, [titre d'après la table]
Début :
Observations sur un Ouvrage intitulé : Le Systême de la Nature, divisées en 2 [...]
Mots clefs :
Nature, Humain, Hommes, Dieu, Auteur, Système, Genre, Vertu, Jean-Jacques Rousseau, Voltaire
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Observations sur un ouvrage intitulé le Systême de la Nature, [titre d'après la table]
Obfervationsfur un Ouvrage intitulé : Le
Systéme de la Nature , diviſées en 2
parties ; par M. de B.... A Paris,
OCTOBRE. 1776 . 139
chez Debure père , Lib. quai des Auguftins
.
:
Notre fiécle doit rougir plus qu'aucun
autre d'avoir enfanté un ſyſtème qui
dégrade la raiſon & l'eſprit humain.
L'athéïſme paroiſſoit ne devoir être que
le fruit de la ſtupidité & de l'ignorance ;
& cependant , qui l'auroit cru ! cette erreur
ſemble devenir l'opinion favorite
de certains hommes , à qui on ne peut
refuſer des lumières & du talent ; on ne
vit jamais un ſyſtême également abſurde
& impie , défendu avec plus d'obſtination
& d'enthouſiaſme. Spinofa & ſes Prédécefleurs
étoient lus de peu de gens , &
n'étoient entendus de perſonne. Les Modernes
, par un preſtige de ſtyle & par
une phyſique ſuperficielle & curieuſe
ont tâché d'inſinuer le venin dans les
eſprits foibles & les demi- Savans , dont
le nombre augmente malheureuſement
tous les jours. Du fond de leur corrupzion
s'élève une vapeur noire & maligne
qui , en les aveuglant ſur tous les témoignages
que l'Étre- Suprême a donnés de
ſa préſence & de ſa majesté , leur cache.
en même temps les maux effrayans qu'ils
préparent au genre humain, en répan
136 MERCURE DE FRANCE.
dant dans le public leurs déteſtables principes
. Quand même ces principes ſeroient
auſſi vrais qu'ils font faux & abfurdes ,
ils devroient les enfevelir dans un éternel
oubli , s'ils ſe piquoient de vertu &
de probité. Mais quand on a le malheur
d'être aveuglé , on ne connoît point les
fuites malheureuſes des ténèbres. En effet
il ſuffit de n'être pas tout-à fait frappé
d'aveuglement pour avouer avec l'Auteur
de laſage critique du ſyſtême de la nature,
que l'homme a beſoin d'un Maître qui
le faffe matcher d'un pas fûr dans le
chemin de la vertu , & que nulle ſociété
ne peut ſubſiſter avec cette liberté ſans
bornes qu'on oſe réclamer. L'intérêt pera
fonnel , le choc des paffions & la diverſité
des opinions , ajoute l'Auteur des
obſervations folides & intéreſſantes , font
une ſource intariſſable de guerres & de
difcordes , qui , ſi elles n'entraînoient
pas la ruine entière du genre humain ,
feroient au moins de la ſociété un vaſte
théâtre , où les mortels , ſemblables à des
lions féroces , feroient occupés ſans ceffe
à s'entre-déchirer & à ſe détruire. Il faut
donc à la malignité de la nature humaine
un frein capable d'en prévenir les fuites ;
& quel frein plus propre à en impofer
OCTOBRE. 1776. 137
aux hommes que celui d'une divinité
toujours préſente par tout, quoiqu'inviſible
, qui pourſuit les coupables juſques
dans la nuitdu tombeau , & qui les immole
pour jamais à ſa juſtice ? A quoi
ſert de multiplier des ſophifmes pour
ôter aux hommes la plus grande confolation
qu'ils peuvent deſirer au milieu
des maux intéparables de la vie ? Les
terreurs de l'avenir , que l'on prétend
diffiper , ne balancent pas ce déſeſpoir &
ce néant que tout le monde abhorre.
C'eſt envain qu'on fait l'éloge de la morale.
La règle des moeurs n'eſt point ime
muable ſi Dieu n'existe pas, « C'eſt lui ,
>>dit ſi bien l'éloquent Rouſſeau , qui
>donne un but à la justice , une baſe à
» la vertu , un prix à cette courte vie
» employée à lui plaire. C'eſt lui qui
> ne ceſſe de crier aux coupables que
» leurs crimes ſecrets ont été vus , & qui
>> fait dire au juſte oublié , tes vertus ont
>> un témoin ; c'eſt lui , c'eſt ſa ſubſtance
>> inaltérable qui eſt le vrai modèle des
> perfections dont nous portons une
» image en nous-mêmes. Nos paffions
>> ont beau la défigurer : tous ſes traits
>> liés à l'eſſence infinie , ſe repréſentent
>> toujours à la raiſon , & lui fervent à
138 MERCURE DE FRANCE.
>> rétablir ce que l'imposture & l'erreur
>> en ont altéré ». Voilà comme la ſaine
philofophie nous parle de lÊtre Suprême.
Son existence étant antérieure à la
révélation , l'Auteur a cru qu'il falloit
préférer les preuves indépendantes de
cette révélation , afin que ceux qui ont
le malheur de ne pas croire à la Religion
révélée , ne puiffent pas éluder la force
des argumens philoſophiques. Les Ecri
vains ſacrés ne nous aſſurent- ils pas euxmêmes
, qu'indépendamment de l'autorité
de la Religion , tous ceux qui nient
l'existence de la divinité ſont inexcufables
, puiſque Dieu s'eſt manifeſté aux
hommes par les merveilles de la nature ,
puiſque les cieux annoncent la gloire de
Dieu& publient hautement fa puiſſance?
« Je ne fais , dit M. de Voltaire , s'il y a
>> une preuve métaphysique plus frap-
>> pante & qui parle plus fortement à
>> l'homme que cet ordre admirable qui
> règne dans le monde , & fi jamais il y
a eu un plus bel argument que ce ver-
>>fet : Cæli enarrant gloriam Dei. Les
>> Phyſiciens ſont devenus les Hérauts
>> de la Providence ; un Cathéchiſte annonce
Dieu à des enfans , & un New
>> ton le démontre aux Sages2.
L'Auteur des obſervations également
folides & lumineuſes , ne ſe borne pas
à diſſiper tous les nuages que le fophifte
moderne a cherché à accumuler , pour
obfcurcir la vérité la plus confolante &
la plus utile au genre humain; mais il
prouve auſſi d'une manière claire & perſuafive
la ſpiritualité de l'ame & les conſéquences
qui en dérivent.
Systéme de la Nature , diviſées en 2
parties ; par M. de B.... A Paris,
OCTOBRE. 1776 . 139
chez Debure père , Lib. quai des Auguftins
.
:
Notre fiécle doit rougir plus qu'aucun
autre d'avoir enfanté un ſyſtème qui
dégrade la raiſon & l'eſprit humain.
L'athéïſme paroiſſoit ne devoir être que
le fruit de la ſtupidité & de l'ignorance ;
& cependant , qui l'auroit cru ! cette erreur
ſemble devenir l'opinion favorite
de certains hommes , à qui on ne peut
refuſer des lumières & du talent ; on ne
vit jamais un ſyſtême également abſurde
& impie , défendu avec plus d'obſtination
& d'enthouſiaſme. Spinofa & ſes Prédécefleurs
étoient lus de peu de gens , &
n'étoient entendus de perſonne. Les Modernes
, par un preſtige de ſtyle & par
une phyſique ſuperficielle & curieuſe
ont tâché d'inſinuer le venin dans les
eſprits foibles & les demi- Savans , dont
le nombre augmente malheureuſement
tous les jours. Du fond de leur corrupzion
s'élève une vapeur noire & maligne
qui , en les aveuglant ſur tous les témoignages
que l'Étre- Suprême a donnés de
ſa préſence & de ſa majesté , leur cache.
en même temps les maux effrayans qu'ils
préparent au genre humain, en répan
136 MERCURE DE FRANCE.
dant dans le public leurs déteſtables principes
. Quand même ces principes ſeroient
auſſi vrais qu'ils font faux & abfurdes ,
ils devroient les enfevelir dans un éternel
oubli , s'ils ſe piquoient de vertu &
de probité. Mais quand on a le malheur
d'être aveuglé , on ne connoît point les
fuites malheureuſes des ténèbres. En effet
il ſuffit de n'être pas tout-à fait frappé
d'aveuglement pour avouer avec l'Auteur
de laſage critique du ſyſtême de la nature,
que l'homme a beſoin d'un Maître qui
le faffe matcher d'un pas fûr dans le
chemin de la vertu , & que nulle ſociété
ne peut ſubſiſter avec cette liberté ſans
bornes qu'on oſe réclamer. L'intérêt pera
fonnel , le choc des paffions & la diverſité
des opinions , ajoute l'Auteur des
obſervations folides & intéreſſantes , font
une ſource intariſſable de guerres & de
difcordes , qui , ſi elles n'entraînoient
pas la ruine entière du genre humain ,
feroient au moins de la ſociété un vaſte
théâtre , où les mortels , ſemblables à des
lions féroces , feroient occupés ſans ceffe
à s'entre-déchirer & à ſe détruire. Il faut
donc à la malignité de la nature humaine
un frein capable d'en prévenir les fuites ;
& quel frein plus propre à en impofer
OCTOBRE. 1776. 137
aux hommes que celui d'une divinité
toujours préſente par tout, quoiqu'inviſible
, qui pourſuit les coupables juſques
dans la nuitdu tombeau , & qui les immole
pour jamais à ſa juſtice ? A quoi
ſert de multiplier des ſophifmes pour
ôter aux hommes la plus grande confolation
qu'ils peuvent deſirer au milieu
des maux intéparables de la vie ? Les
terreurs de l'avenir , que l'on prétend
diffiper , ne balancent pas ce déſeſpoir &
ce néant que tout le monde abhorre.
C'eſt envain qu'on fait l'éloge de la morale.
La règle des moeurs n'eſt point ime
muable ſi Dieu n'existe pas, « C'eſt lui ,
>>dit ſi bien l'éloquent Rouſſeau , qui
>donne un but à la justice , une baſe à
» la vertu , un prix à cette courte vie
» employée à lui plaire. C'eſt lui qui
> ne ceſſe de crier aux coupables que
» leurs crimes ſecrets ont été vus , & qui
>> fait dire au juſte oublié , tes vertus ont
>> un témoin ; c'eſt lui , c'eſt ſa ſubſtance
>> inaltérable qui eſt le vrai modèle des
> perfections dont nous portons une
» image en nous-mêmes. Nos paffions
>> ont beau la défigurer : tous ſes traits
>> liés à l'eſſence infinie , ſe repréſentent
>> toujours à la raiſon , & lui fervent à
138 MERCURE DE FRANCE.
>> rétablir ce que l'imposture & l'erreur
>> en ont altéré ». Voilà comme la ſaine
philofophie nous parle de lÊtre Suprême.
Son existence étant antérieure à la
révélation , l'Auteur a cru qu'il falloit
préférer les preuves indépendantes de
cette révélation , afin que ceux qui ont
le malheur de ne pas croire à la Religion
révélée , ne puiffent pas éluder la force
des argumens philoſophiques. Les Ecri
vains ſacrés ne nous aſſurent- ils pas euxmêmes
, qu'indépendamment de l'autorité
de la Religion , tous ceux qui nient
l'existence de la divinité ſont inexcufables
, puiſque Dieu s'eſt manifeſté aux
hommes par les merveilles de la nature ,
puiſque les cieux annoncent la gloire de
Dieu& publient hautement fa puiſſance?
« Je ne fais , dit M. de Voltaire , s'il y a
>> une preuve métaphysique plus frap-
>> pante & qui parle plus fortement à
>> l'homme que cet ordre admirable qui
> règne dans le monde , & fi jamais il y
a eu un plus bel argument que ce ver-
>>fet : Cæli enarrant gloriam Dei. Les
>> Phyſiciens ſont devenus les Hérauts
>> de la Providence ; un Cathéchiſte annonce
Dieu à des enfans , & un New
>> ton le démontre aux Sages2.
L'Auteur des obſervations également
folides & lumineuſes , ne ſe borne pas
à diſſiper tous les nuages que le fophifte
moderne a cherché à accumuler , pour
obfcurcir la vérité la plus confolante &
la plus utile au genre humain; mais il
prouve auſſi d'une manière claire & perſuafive
la ſpiritualité de l'ame & les conſéquences
qui en dérivent.
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Résumé : Observations sur un ouvrage intitulé le Systême de la Nature, [titre d'après la table]
Le texte 'Observations fur un Ouvrage intitulé: Le Système de la Nature' critique durement l'athéisme, le qualifiant d'erreur absurde et impie. Malgré les talents des défenseurs modernes de cette idéologie, leur style captivant et leur connaissance superficielle de la physique permettent de propager cette idée parmi les esprits faibles et les demi-savants. Cette diffusion est comparée à une vapeur maligne qui aveugle les individus sur la présence divine et les maux qu'ils préparent à l'humanité. Le texte insiste sur la nécessité d'un maître moral pour guider l'homme vers la vertu et éviter les conflits et les discordes. Il soutient que la moralité requiert l'existence de Dieu, qui sert de modèle de perfection et de garant de justice. L'auteur privilégie les preuves philosophiques indépendantes de la révélation pour convaincre même ceux qui ne croient pas en la religion révélée. Il cite Voltaire pour souligner l'ordre admirable de la nature comme preuve de l'existence divine. Enfin, le texte démontre la spiritualité de l'âme et ses conséquences, dissipant les obscurcissements apportés par les sophistes modernes.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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224
p. 100-122
Les Principes de la Religion Naturelle & de la Religion Chrétienne, [titre d'après la table]
Début :
Les Principes de la Religion Naturelle & de la Religion Chrétienne, expliqués en [...]
Mots clefs :
Miracles, Religion, Religion naturelle, Religion chrétienne, Dieu, Christianisme, Nature, Jésus-Christ, Hommes, Lois, Esprits, Foi, Preuve, Faits, Effet, Chrétiens, Caractère, Prodiges, Doctrine, Croire, Témoins, Authenticité, Vérité, Jean-Jacques Rousseau
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Les Principes de la Religion Naturelle & de la Religion Chrétienne, [titre d'après la table]
Les Principes de la Religion Naturelle &
de la Religion Chrétienne , expliqués en
forme de Catéchifme. A Paris , chez
Berton , rue Saint-Victor ; Crapart ,
rue d'Enfer ; Onfroy , quai des Auguſtins.
Si l'incrédulité prend aujourd'hui toute
forte de formes pour éblouir les efprits
fuperficiels & avides de nouveautés , le
zèle qu'infpire la vraie Religion , n'en
eft aufli que plus actif & plus occupé à
inftruire les fidèles , & à les prémunir
contre la féduction. On voit ce zèle fi
louable , fe fervir tantôt des armes de la
dialectique & de l'érudition , tantôt de
la méthode fimple & claire du catéchifme.
L'Auteur de l'Ouvrage que
nous annonçons a préféré celle des interlocutions
, qui n'eft pas tout-à-fait fi
MARS. 1778 . 101
uniforme , & qui eft d'un autre côté moins
variée que le ton ordinaire du dialogue.
Il a cru devoir prendre ce jufte milieu ,
afin d'éviter l'ennui de la monotonie , &
de mettre par ce moyen dans la marche
du difcours , le plus de fimplicité qu'il
eft poffible. Il a voulu fe proportionner
aux perfonnes les moins inftruites , en
employant le ftyle familier , & fouvent
même populaire.
Comme on rencontre dans les états
même les plus obfcurs , des hommes
préparés à la féduction par leur ignorance
groffière , c'eft pour les Apologiftes
de la Religion Chrétienne un devoir
important de fe faire tout à tous ,
& de choisir de préférence le de
genre
preuves qui convient le mieux aux efprits
les moins pénétrans. Tel eft le but que
s'eft propofé l'Auteur des principes de la
Religion Naturelle , & de la foi chrétienne.
Il a fu rendre fenfibles & familières
, les preuves les plus fortes de
l'existence de Dieu , de la diftinction du
bien & du mal moral , & de la certitude
des vérités renfermées dans les livres de
l'ancien & du nouveau Teftament, Rien
n'eft plus convaincant que ce que cet
Auteur dit , par exemple , fur l'excellence
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
des vertus que le Chriftianiſme a produit
dans les fociétés politiques , & fur la
preuve fondamentale des miracles , &
F'obligation de croire à ceux que l'Inftituteur
adorable de la Religion Chrétienne
, & fes difciples , ont opéré , &
qui ont été atteftés par une multitude de
témoins , fans lefquels on n'auroit jamais
admis , comme authentique , l'Hiftoire.
qui repréfente ces miracles comme des
faits publics. Un Néophite , qui aura
faifi les raifonnemens fimples , claits &
même populaires du nouveau Catéchifte
fur ces deux objets principaux , excellence
de la morale chrétienne force
victorieufe de la preuve des miracles
, un tel Néophite ne fauroit être
ébranlé par les fophifmes de plufieurs
Écrivains modernes. Les lumières qu'il
aura puifées dans l'Ouvrage que nous
annonçons , doivent fuffire pour le prémunir
encore contre les raifonnemens
fpécieux de l'Auteur anonyme qui traite
du fort des Empires dans les différentes
époques . Cet Écrivain, également verfé
dans l'étude de l'Hiftoire , de la Philofophie
, de la Politique , examine , dans
fon Traité rempli d'excellentes vues patriotiques,
fi les hommes font plus heureux
de nos jours , qu'ils ne l'ont été
MARS. 1778. 103
S
dans les fiècles paffés , & indique en
même- tems les moyens d'améliorer le
fort des Empires . Il a cru que la difcuffion
de cette matière fi intéreffante
l'obligeoit à examiner auffi tout ce qui
a rapport à l'établiffement du Chriftianifme
, à fes effets , à fon influence fur
le bonheur des Peuples . Nous ne croyons
pas , comme cet Auteur le fait entendre
, que cette Religion fi admirable
par fa morale & par les vertus fociales.
qu'elle infpire , confidérée même du côté
politique , ait fouvent été contraire, par
plufieurs de fes inftitutions, à la profpérité
des Empires . Nous croyons au contraire
que rien n'eft plus propre à cimenter
, dans un Etat , la félicité publique
, que le Chriftianifme confidéré
dans fa pureté. Que faut-il en effet pour
améliorer les Gouvernemens , & rendre
également heureux les Souverains & les
Sujets ? Il faut que l'autorité foit refpectée
, que l'on obéiffe aux Loix , &
que cette heureufe harmonie foit partout
obfervée , non par la crainte des
homines , qui n'eft qu'une toile d'arraignée
, fuivant l'expreffion d'un Sage
de l'Antiquité ; mais par amour pour le
Législateur fuprême , &- par obéiffance
à fa Loi. Le Chriftianifme élève au
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
)
rang des premiers devoirs de la confcience
, la néceffité de maintenir l'ordre
public par de fages Loix ; la foumiffion
parfaite à ces mêmes Loix ; donne à l'autorité
fouveraine , un caractère facré &
inviolable , réprime les horreurs du defpotifme
, érige en Loix un grand nombre
de vertus fociales , infpire un attachement
tendre & zélé pour les intérêts du
Corps dont nous faifons partie , unit.
les efprits & les coeurs , rapproche
toutes les Nations par la feule Loi de
la charité , & nous délivre des erreurs
fuperftitieufes , & de toutes celles qui
font contraires à la profpérité des Empires
; en un mot , elle nous fait refpecter
les droits de l'humanité , & nous
apprend qu'on ne peut attenter à la liberté
que les hommes tiennent de la
Nature & des Loix , qu'en outrageant
le divin Législateur , qui eft leur bienfaiteur
& leur père. C'est ainsi que cette
Religion, dont le joug eft doux , & le
fardeau léger , formant le caractère national
, fait fentir fon aimable influence
dans toutes les parties de l'adminiſtra
tion d'un Etat pour en tempérer la rigeur
, & pour en affermir la conſtitution.
« Chofe admirable , s'écrie MonMAR
S. 1778. 105
tefquieu : la Religion Chrétienne qui
» ne femble avoir d'objet que la félicité
» de l'autre vie , fait encore notre bon-
» heur dans celle - ci.... Nous devons au
» Chriftianifme , ajoute-t il , un certain
droit politique , & dans la guerre un
» certain droit des gens , que la nature
» humaine ne fauroit affez reconnoître ...
» C'est la Religion Chrétienne qui ,
ود
malgré la grandeur de l'Empire & le
» vice du climat , a empêché le defpo-
» tifme de s'établir en Ethiopie , & a
ود
porté au milieu de l'Afrique , les
» Moeurs de l'Europe & fes Loix.... Nos
» Gouvernemens modernes , dit M.
Rouffeau dans fon Emile , doivent
incontestablement au Chriftianifme
» leur plus folide autorité , & leurs ré-
» volutions moins fréquentes ; il les a
» rendus eux- mêmes moins fanguinaires :
» cela fe prouve par le fait , en les comparant
aux Gouvernemens anciens » .
Il feroit très-aifé de prouver , fans
employer la profonde érudition & les
charmes du ftyle de l'Auteur anonyme ,
que le Chriftianifme , quand on en fépare
les abus que les hommes mêlent
aux chofes les plus excellentes , ne peut
produire dans les Sociétés que d'heureux
E
106 MERCURE DE FRANCE .
J
effets , puifque fa première loi à laquelle
toutes les autres font fubordonnées , eft la
loi de charité. Et qu'eft-ce , en effet
qu'une Société gouvernée par ce fentiment
? C'est une famille de frères &
d'amis , fous l'autorité d'un père commun
, qui aime & qui veut être aimé..
C'est ce même fentiment qui doit unir
auffi les Nations entre elles ; car, ce qu'eft
un homme à l'égard d'un autre homme ,
un Peuple l'eft à l'égard d'un autre Peuple.
» Il en doit être de la Religion , dit le
» célèbre Bacon , comme de la Nature :
» tous les refforts doivent tendre par
"
ود
ود
ود
préférence au bien commun : or il ne
» s'eft trouvé dans aucun fiècle , ni
fyftême de Philofophie , ni fecte de
Religion , ni corps de Jurifprudence ,
ni corps Politique qui ait , autant que
» la Religion Chrétienne , exalté le bien
» de tous , & réduit à fes juftes bornes
» le bien particulier, d'où réfulte évidem-
» ment que c'eft un feul & même Dieu
qui eft P'Auteur des loix de la Nature
» & du Chriftianifme »,
99
Combien d'autres témoignages auffi
favorables pourrions- nous citer les Bolinbroke
, les Maupertuis , les d'Alembert
, qui ont fait les mêmes aveus
MARS. 1778. 107
1
que Montefquieu , Rouffeau & Bacon ,
àl'égard de l'heureufe influence de la ReligionChrétienne
fur les Sociétés politiques.
Ces autorités doivent être impofantes
pour l'Auteur anonyme . Voyons comme
il s'explique fur la preuve victorieufe des
miracles , qui ont fervi à l'établiſſement
du Chriftianifme . « Si la Providence
» avoit voulu, dit- il, (tom I. p . 248) établir
» fon culte fur les miracles , il lui auroit
fuffi d'opérer à Rome une petite partie-
» de ceux dont les Juifs furent les feuls
» témoins ; ou même de donner à ceux-
» là une telle authenticité , qu'il eût été
impoffible de les révoquer en doute ,
» ou de les paffer fous filence , comme
» l'ont fait les deux plus favans Hommes,
Jofeph & Philon » . A cette affertion ,
où l'on cherche à détruire , ou du moins
à affoiblir la preuve fondamentale des
miracles , eft jointe une note fur les
prétendus aveus d'Origène fur les prodiges
, les vertus & la doctrine des Thaumaturges
pour apprécier leurs miracles .
93
"
On établit dans le Catéchifme dont nous
parlons , & on l'a démontré dans une
infinité d'autres , que les miracles qui
ont opéré la converfion du monde en
Evj
108 MERCURE DE FRANCE.
4
tier , avoient eu toute l'authenticité qu'un
efprit jufte , & un coeur droit pouvoient
defirer . Les Apologiftes de la Religion
Chrétienne , ont remarqué que la crédulité
des Peuples & l'illufion ne pouvoient
avoir eu aucune part à la foi qu'on
a ajoutée à ces miracles : les Auteurs qui
les rapportent étoient contemporains , &
plufieurs en parlent comme témoins oculaires
; ils ont été publics , multipliés &
très- bien circonftanciés : de la Judée , où
on les a crus malgré les préventions , le
bruit s'en eft répandu par toute la terre ,
où après avoir paffé par la plus févère
critique , on les a reçus comme indubitables
; la foi qu'on y a donnée s'eft
toujours foutenue fans altération , &
l'on ne peut affigner aucun tems où on
ne les a pas crus véritables .
Seroit-il poffible que la fauffeté eût
été univerfellement adoptée par les Savans
comme par les ignorans ? Auroientils
voulu , les uns & les autres , foumettre
leurs efprits à tant de mystères
impénétrables , & embraffer une Religion
qui prefcrit l'abnégation de foi-
-même , & la mortification des fens , fi
elle n'offroit pas par- tour des preuves
fenfibles de fa divinité ? Si les miracles
MARS. 1778. 109
de Jésus- Chrift euffent été faux , pourquoi
les Juifs ont- ils cherché des explications
pour en éluder la force , les uns
en difant que c'étoit l'opération du Démon
, les autres en recourant à d'autres
Commentaires auffi abfurdes ? Pourquoi
tant de détours , & ne pas tout d'un
coup en montrer la fauffeté ? Si on avoit
pu conteſter les miracles de Jéfus-Chrift,
Celfe & Julien auroient - ils fait tant
pour
-
d'efforts énerver la preuve que les
Chrétiens en tirèrent? Il falloit donc
que les prodiges de Jéfus Chrift fuffent
bien avérés , pour forcer un homme
comme Julien , à faire un aveu dont on
peut tirer des conféquences fi avantageufes
pour la Religion. N'étoit-il pas
plus fimple de les nier , & de défabufer
l'Univers en démafquant l'impoſture ?
Ils ne l'ont pas fait , au contraire , ils en
ont avoué plufieurs ; ainfi l'aveu & la
conduite des ennemis de la Religion
Chrétienne , démontrent évidemment
que l'hiftoire des miracles de Jéfus- Chrift
rapportée par les Évangéliftes , eft conforme
à la vérité.
Le Philofophe Hiftorien qui voudroit
que les miracles , en faveur du Chrif
tianifme , euffent eu plus d'authenticité ,
MERCURE DE FRANCE.
n'a befoin que de lire quelques - uns des
Ouvrages où cette matière eft difcutée ,
pour être perfuadé que les miracles ont
eu toute l'authenticité que l'on pouvoit
exiger ; il verra en lifant l'Histoire ,
que le dernier des fidèles impofoit filence
aux Oracles des Démons , & les forçoit
de déclarer qu'ils étoient des Démons .
Tous les jours les Payens imploroient le
fecours des Chrétiens pour guérir les
poffédés. Il n'étoit point extraordinaire ,
comme le remarque Saint Irenée , de
voir des Églifes fe mettre en prières , &
obtenir la réfurrection d'un Mott. Plufieurs
fe convertiffoient ; mais on doit
l'avouer , le grand nombre n'y faifoit
aucune attention . On auroit cru fe donner
un travers , de prendre la peine d'approfondir
& de faire des informations.
juridiques de tout ce que l'on difoit
en ce genre. Il y avoit dans la Judée ,
comme par - tout ailleurs , des hommes
qui avoient trop d'intérêt d'être
incrédules , pour croire à la preuve des
miracles. En effet , comment s'y prendre
pour convaincre du furnaturel , des gens
bien déterminés , tantôt à donner à la
Nature des forces arbitraires qu'ils étendent
felon le befoin , & à adopter les
J
MARS. 1778. I rr
fyftêmes les plus bizarres pourvu qu'ils
fe débarraffent du miracle , tantôt à
chicanet fans fin fur la certitude des
, &
faits , & le caractère
des
témoins
? Comment
trouver
les
moyens
de
perfuader
ces
efprits
fubtils
, féconds
en
difficultés
contre
les
chofes
les
mieux
établies
, &
ces
Savans
préfomptueux
, qui
, à force
d'examiner
les
chofes
, font
fi bien
que
les
plus
évidentes
leur
deviennent
incroyables
? Eft
-il fi aiſé
de
convaincre
ces
Efprits
foibles
ou
trop
préoccupés
pour
contempler
en
même
-tems
faifir
, tout
à la
fois
par
la
penfée
, les
différentes
circonftances
, les
différens
motifs
qui
, par
leur
concours
, donnent
à un
fait
ou
à une
queftion
, toute
la
certitude
dont
la
matière
eft
fufceptible
?
Comment
, en
effet
, ces
fortes
d'Efprits
trouveront
-ils
une
preuve
complette
qu'ils
femblent
chercher
, lorfqu'ils
ne
la cherchent
pas
où
elle
fe
trouve
, c'eftà-
dire
, dans
le
fecours
mutuel
que
fe
donnent
les
motifs
de
crédibilité
réunis
enfemble
? Peut
- on
aifément
ramener
au
vrai
des
hommes
qui
mefurent
la
certi
tude
des
faits
, non
fur
le
nombre
, la
gravité
, la
fidélité
des
témoins
, mais
fur
la
poffibilité
ou
l'impoffibilité
appa
112 MERCURE DE FRANCE.
+
rente de la chofe , & qui au lieu de dire ,
le fait eft poffible puifque il eft conftaté ,
décident qu'il n'eft point arrivé , parce
qu'ils le jugent impoffible ? C'eft donc
en vain que Jésus- Chrift & les Apôtres
auroient opéré les miracles à Rome?
Cette authenticité de plus , n'auroit pas
fait une plus forte fenfation : l'efprit
humain n'en autoit pas moins été fertile
en prétextes pour les déprifer , &
n'en tirer aucune induction. Les miracles
font certainement la voix de Dieu même,
qui parle aux fens , qui les jette dans la
furprife , & qui leur dit avec une éloquence
inimitable , que celui qui a le
pouvoir de fufpendre , d'interrompre &
de changer à fou gré les loix de la Nature
, mérite d'être écouté . Ils donnent
à celui qui les fait , une fupériorité en
genre de témoignage , qui devroit les
faire triompher de tout. Ils font les fondemens
de la révélation , & ne peuvent
pas par conféquent être joints à l'erreur ,
parce que le propre caractère d'un fondement
de la vérité , eft d'être auffi
immobile , auffi ferme & aufli inva
riable qu'elle. Quant à ceux qu'on trouve
joints à la fauffeté , on les a toujours
regardés comme des prèftiges qui ne peuMARS.
1778. 113
à
vent jamais entret en parallèle avec la
grandeur & la majefté des miracles divins.
Cependant , malgré toutes ces raifons
victorieufes , l'incrédulité fi naturelle
à l'homme corrompu , & fon oppofition
à tout ce qui peut le conduire
à une Religion qui déclare la guerre
fes paffions favorites , ne lui fuggère
que trop de fophifmes pour l'anéantir
s'il pouvoit , ou du moins éluder ce
genre de preuves. L'Evangile nous explique
la caufe de cette contradiction que
les miracles éprouvèrent dans tous les
tems. Voici les paroles terribles qui
furent adreffées aux Juifs incrédules , &
qui doivent être également appliquées à
tous ceux qui , dans tous les fiècles &
dans tous les pays , ont imité & imiteront
leurs funeftes difpofitions : Après tant de
» miracles que Jéfus-Chrift avoit fait à
» leurs yeux ( Saint-Jean , ch . 12 ) ils ne
» croyoient point eenn lluuii ,, afin que ce
» qu'a dit le Prophète Ifaïe s'accomplit.
Qui eft-ce , Seigneur , qui a ajouté foi
» à notre parole ? Et à qui le bras du
Seigneur s'eft il fait connoître ? Auffi
ne pouvoient-ils pas croire , fuivant ce
qu'a dit encore Ifaïe : Il a aveuglé
leurs yeux , & il a endurci leur coeur
>
"9
~
114 MERCURE DE FRANCE.
و د
» de forte qu'ils ne voient point des yeux ,
qu'ils ne comprennent point du coeur ,
» qu'ils ne fe convertiffent point , & que
» je ne les guéris point » . Cette prédiction
, qui ne fe vérifie que trop fouvent
, n'empêche pas que les miracles
ne foient la voix éloquente du Tout-
Puiffant , qui doit éclairer notre foi ,
affermir notre espérance enflammer
notre charité; & que , d'un autre côté ,
l'incrédulité ne foit l'effet propre de
la cupidité de l'homme , & d'un aveuglement
volontaire , fuivant cette parole
du Sage , fap 2. « Leur malice les a aveu
glés ».
و د
›
L'expérience de tous les fiècles , & la
connoiffance du coeur humain fuffifent
pour prouver que , ni les miracles les
plus frappans , ni les plus éclatantes merveilles
de la nature ne peuvent , feules 2
nous fixer invariablement dans le bien.
On trouve dans tous les tems où Dieu
s'eft manifefté d'une manière éclatante ,
une foule d'hommes de tout caractère
& de toute condition , qui , « aimant
» mieux leurs ténèbres que la lumière ,
» parce que leurs oeuvres font mauvaiſes ,
qui , n'ayant point en eux l'amour de
» Dieu ne peuvent croire , parce qu'ils
วง
› `
MARS . 1778. 115
» recherchent la gloire qu'ils fe donnent
» les uns aux autres , & ne recherchent
و د
point la gloire qui vient de Dieu
» feul. ». On peut donc avoir vu les prodiges
les plus étonnans , & n'en être pas
moins difpofé à les oublier & à les nier
même , lorfque l'intérêt des paflions
l'exige : tout dépend des difpofitions de
'ceux qui en font fpectateurs.
Quant au filence de Philon & de
Jofeph , on doit obferver d'abord , par rapport
au premier , qu'il a toujours vécu
hors de la Judée , & qu'il n'a pu compofer
fes Ouvrages que du tems d'Augufte
& de Tibère , étant déjà avancé
en âge quand il fut député par les Juifs
d'Alexandrie vers l'Empereur Caïus - Caligula
. Son filence fur Jéfus- Chrift &
fur les Chrétiens , n'a rien d'étonnant ,
puifque la plupart de fes Ouvrages font
d'une date antérieure . D'ailleurs on a
reproché à Philon d'avoir donné des
preuves de mauvaiſe foi , en cherchant
a affoiblir la certitude des prodiges opérés
par Moïfe. A l'égard de Jofeph , s'il
n'avoit pas ajouté foi aux miracles de
Jésus- Chrift & de fes Apôtres , il n'auroit
eu garde de fetaire dans cette fup116
MERCURE DE FRANCE.
>
pofition, parce que tout le portoit à parler:
l'intérêt de la vérité , le zèle pour
fa Religion , l'amour de fa Nation , le
defir fi naturel de plaire aux Juifs & aux
payens , ennemis déclarés de Jéfus-
Chrift & de fes Difciples . En dévoilant
les impoftures des Apôtres , Jofeph couvroit
les Chrétiens de confufion ; il s'attiroit
les applaudiffemens des Céfars
mêmes qui déteftoient cette Religion
& auroit eu la gloire de détromper les
Chrétiens que les premiers Difciples de
Jéfus avoient féduits . Au refte , perfonne
n'ignore que Jofeph pouffa la flatterie
jufqu'à vouloir faire regarder Vefpafien
comme le Roi que les Prophètes avoient
prédit , & qu'il fe mit par- là dans la néceffité
de rejeter tous les faits qui pou
voient être favorables à la divinité de
Jésus- Chriſt , & à la vérité de fes miracles.
La raifon de fon filence eft connue
, & cette raifon fuppofe la vérité de
tous les faits qu'il fupprime.
Quand l'incrédulité viendroit à ébranler
la force victorieufe de la preuve des miracles
, fuppofition qui certainement ne
fe réalifera jamais , la vérité de l'Évangile
n'en fouffriroit pas la plus légère atteinte .
Car , comme l'obferve Saint-Auguftin ,
M AR S. 1778. 117
fi le monde a cru à l'Evangile fans miracles
, le fait , ' s'il étoit vrai , feroit luimême
un grand miracle . Car il n'eſt pas
dans la nature , ni dans l'ordre de nos
moeurs , qu'une Religion qui humilie
notre efprit par l'incompréhenfibilité de
fes mystères , qui mortifie la cupidité par
l'austérité de la morale , attaquée d'ailleurs
par les préjugés des Nations fur le culte
religieux annoncée enfin
gens groffiers & ignorans , ait été reçue
avec tant de facilité , à moins que Dien
n'eut opéré extraordinairement fur les
efprits & les volontés des hommes. Cer
événement , difent les Apologiftes du
Chriftianifme , s'il avoit eu lieu , auroit
donc été lui-même le plus grand des
prodiges.
>
*
par
des
Quant à la note que l'Auteur joint
,
* cc Origène , dans fa défenfe contre Celle ,
tom. I , p. 248 accorde à la Philofophie
Payenne , que plufieurs miracles ont pu être
opérés par magie ; & la feule règle qu'il donne
pour diftinguer ceux qui viennent du Ciel ,
c'eſt la morale , la doctrine & les moeurs de
ceux qui les opèrent. Perfonne n'ignore les
prodiges enfantés par les Magiciens de Pharaon;
" & l'on fait auffi que , lorfque les Payens vous
118 MERCURE DE FRANCE.
•
à cet endroit de fon Livre où il affoiblit
l'authenticité des miracles de Jéfus Chrift ,
les fuppofitions qu'elle renferme ne nous
paroiffent pas exactes . Nous ne voyons
dans aucun Ouvrage ancien & moderne ,
qu'Origène , ou aucun autre Apologiſte
de la Religion , ait jamais accordé aux
Philofophes Payens , que des miracles
proprement dits , peuvent être opérés
par la magie . Tous ceux qui ont défendu
le Chriftianifme contre les accufations
ou les infultes des Payens , ont conftamment
enfeigné , ce qui eft d'ailleurs évident,
que Dieu feul étant le Souverain
Maître de la nature , lui feul auffi peut
en renverfer ou en fufpendre les Loix ;
& qu'ainfi un vrai miracle ne peut être
que l'effet de fa toute- puiffance , fans que
ni le Démon , ni aucun Être créé puiffe
opérer de femblabes merveilles . Les
ɔɔ
» lurent oppofer les miracles d'Apollonius de
Tyane à ceux de Jefus - Chrift , les Chrétiens,
»pour répondre à cette objection , fe contentè-
» rent de faire la critique de la vie & du caractère
de ce Philofophe ; parce qu'il importoit peu ,
felon eux , quels miracles il pouvoit opérer , s'il
» étoit certain que fa doctrine & fa conduite ac
méritoient ni reſpect ni confiance » .
20
MARS. 1778. 119
fauffes Divinités des Nations , ou les
Démons invoqués dans les opérations de
la magie , peuvent étonner des hommes
ignorans ou peu attentifs, par des preſtiges
& des oeuvres extraordinaires ; mais ils
ne fauroient changer les loix de la nature.
Ce pouvoir a été regardé par Origène
& par les autres Défenfeurs de la Religion
, comme un caractère incommunicable
du vrai Dieu , & le fondement principal de
la révélation . C'eft un principe que l'on
puife également dans la faine Philofophie
& dans la tradition , que les
Efprits créés ne peuvent opérer un miracle
proprement dit , c'eſt- à dire
و
un
effet fupérieur à l'ordre de toute nature.
créée ; que la matière ne leur est pas
tellement foumife, qu'ils puiffent à leur
gré la changer d'une forme en une autre ,
que les Démons ne peuvent agir qu'en
mettant en oeuvre les femences les
germes , les principes cachés que Dieu
a mis dans le monde en le créeant pour
produire certains effets. C'eft fans aucun
fondement que l'Anonyme foutient que
les Chrétiens n'ont eu à oppoſer aux
prétendus miracles d'Appollonius , que
les vices de fa conduite ou la fauffeté
de fa doctrine, Ce qu'on a fur- tout ré120
MERCURE DE FRANCE.
+
pondu à ceux qui oppofoient au Chriftianifme
les faits de cet étrange Thaumaturge
, c'eft que le premier qui en
ait parlé , eft Philoftrate , ce méprifable
Écrivain qui n'a compofé fon Roman
que plus de cent ans après la mort d'Appollonius
; & qu'au contraire les Auteurs
contemporains , tels qu'Euphrate , ce Philofophe
fi célébré par Pline le jeune , ne
difent mot de ces prétendues merveilles
& nous reprefentent Appollonius comme
un Aventurier & un Impofteur . Il eſt
bien fingulier que ceux qui font fi féconds
en difficultés quand il s'agit de croire les
faits fi bien atteftés , qui fervent d'appui
à la Religion , reçoivent avec une fi
aveugle crédulité , le témoignage d'un
Auteur tel que Philoftrate & faffent
femblant de croire à une hiftoire remplie
de menfonges groffiers & de fables ridicules.
Le favant Huet compare l'Hiſtoire
d'Appollonius aux Contes des Fées . On
ne prouvera jamais que les Chrétiens
n'ayent fait aucun cas des miracles , &
qu'ils ne fe foient attachés qu'à l'examen
de la doctrine . Ils n'ont cru dans aucun
tems que la doctrine véritable , & des
miracles proprement dits , puffent être
en contradiction ; qu'il y eût jamais des
>
cas
MAR S. 1778. 121
cas où l'on fut obligé d'opter , & de
rejeter de vrais miracles , pour conferver
la pureté de la doctrine. L'indifférence
que l'Auteur de la note leur attribue
pour les miracles , eft une pure fuppofition
, & un outrage fait aux Apologiftes
de la Religion.
Perfonne affurément n'ignore les prodiges
enfantés par les Magiciens de Pharaon.
Mais qu'ont de commun ces preftiges de
l'Efprit impur avec les miracles opérés
en faveur de la Religion ? Ces Magiciens
eux-mêmes s'avouent vaincus. Ils confeffent
malgré eux , & leur impuiffance
& le fouverain pouvoir du vrai Dieu ,
dont Moyfe eft dépofitaire. Eft-ce que la
fcience & l'érudition ne produiroient aujourd'hui
d'autre effet que de nous rendre
féconds en difficultés , & plus ingénieux
que les Impofteurs de l'Égypte , à trouver
des prétextes pour méconnoître le doigt
de Dieu dans les merveilles qui ont opéré
la converfion du monde ?
Nos pères ont fouvent péché par une crédulité
fuperftitieufe , & par un amour déréglé
du merveilleux . Pour éviter cet excès ,
nous fommes tombés dans l'excès contraire.
A une critique judicieuſe qui n'admet
dans ce genre extraordinaire , que ce
F
122 MERCURE
DE FRANCE.
qui eft bien prouvé , a fuccédé une critique
hardie & fère de fes lumières , qui
rejette tout ce qu'elle n'entend pas , par
cela feul qu'elle ne peut le comprendre.
Sous prétexte de faire valoir les droits de
la raifon , on en a oublié le légitime
ufage & l'on s'eft livré à un pyrronifme
hiſtorique , qui mefure la certitude
des faits , non fur le nombre , la
gravité , la fidélité des Témoins , mais
fur la poffibilité ou l'impoffibilité apparente
de la chofe.
de la Religion Chrétienne , expliqués en
forme de Catéchifme. A Paris , chez
Berton , rue Saint-Victor ; Crapart ,
rue d'Enfer ; Onfroy , quai des Auguſtins.
Si l'incrédulité prend aujourd'hui toute
forte de formes pour éblouir les efprits
fuperficiels & avides de nouveautés , le
zèle qu'infpire la vraie Religion , n'en
eft aufli que plus actif & plus occupé à
inftruire les fidèles , & à les prémunir
contre la féduction. On voit ce zèle fi
louable , fe fervir tantôt des armes de la
dialectique & de l'érudition , tantôt de
la méthode fimple & claire du catéchifme.
L'Auteur de l'Ouvrage que
nous annonçons a préféré celle des interlocutions
, qui n'eft pas tout-à-fait fi
MARS. 1778 . 101
uniforme , & qui eft d'un autre côté moins
variée que le ton ordinaire du dialogue.
Il a cru devoir prendre ce jufte milieu ,
afin d'éviter l'ennui de la monotonie , &
de mettre par ce moyen dans la marche
du difcours , le plus de fimplicité qu'il
eft poffible. Il a voulu fe proportionner
aux perfonnes les moins inftruites , en
employant le ftyle familier , & fouvent
même populaire.
Comme on rencontre dans les états
même les plus obfcurs , des hommes
préparés à la féduction par leur ignorance
groffière , c'eft pour les Apologiftes
de la Religion Chrétienne un devoir
important de fe faire tout à tous ,
& de choisir de préférence le de
genre
preuves qui convient le mieux aux efprits
les moins pénétrans. Tel eft le but que
s'eft propofé l'Auteur des principes de la
Religion Naturelle , & de la foi chrétienne.
Il a fu rendre fenfibles & familières
, les preuves les plus fortes de
l'existence de Dieu , de la diftinction du
bien & du mal moral , & de la certitude
des vérités renfermées dans les livres de
l'ancien & du nouveau Teftament, Rien
n'eft plus convaincant que ce que cet
Auteur dit , par exemple , fur l'excellence
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
des vertus que le Chriftianiſme a produit
dans les fociétés politiques , & fur la
preuve fondamentale des miracles , &
F'obligation de croire à ceux que l'Inftituteur
adorable de la Religion Chrétienne
, & fes difciples , ont opéré , &
qui ont été atteftés par une multitude de
témoins , fans lefquels on n'auroit jamais
admis , comme authentique , l'Hiftoire.
qui repréfente ces miracles comme des
faits publics. Un Néophite , qui aura
faifi les raifonnemens fimples , claits &
même populaires du nouveau Catéchifte
fur ces deux objets principaux , excellence
de la morale chrétienne force
victorieufe de la preuve des miracles
, un tel Néophite ne fauroit être
ébranlé par les fophifmes de plufieurs
Écrivains modernes. Les lumières qu'il
aura puifées dans l'Ouvrage que nous
annonçons , doivent fuffire pour le prémunir
encore contre les raifonnemens
fpécieux de l'Auteur anonyme qui traite
du fort des Empires dans les différentes
époques . Cet Écrivain, également verfé
dans l'étude de l'Hiftoire , de la Philofophie
, de la Politique , examine , dans
fon Traité rempli d'excellentes vues patriotiques,
fi les hommes font plus heureux
de nos jours , qu'ils ne l'ont été
MARS. 1778. 103
S
dans les fiècles paffés , & indique en
même- tems les moyens d'améliorer le
fort des Empires . Il a cru que la difcuffion
de cette matière fi intéreffante
l'obligeoit à examiner auffi tout ce qui
a rapport à l'établiffement du Chriftianifme
, à fes effets , à fon influence fur
le bonheur des Peuples . Nous ne croyons
pas , comme cet Auteur le fait entendre
, que cette Religion fi admirable
par fa morale & par les vertus fociales.
qu'elle infpire , confidérée même du côté
politique , ait fouvent été contraire, par
plufieurs de fes inftitutions, à la profpérité
des Empires . Nous croyons au contraire
que rien n'eft plus propre à cimenter
, dans un Etat , la félicité publique
, que le Chriftianifme confidéré
dans fa pureté. Que faut-il en effet pour
améliorer les Gouvernemens , & rendre
également heureux les Souverains & les
Sujets ? Il faut que l'autorité foit refpectée
, que l'on obéiffe aux Loix , &
que cette heureufe harmonie foit partout
obfervée , non par la crainte des
homines , qui n'eft qu'une toile d'arraignée
, fuivant l'expreffion d'un Sage
de l'Antiquité ; mais par amour pour le
Législateur fuprême , &- par obéiffance
à fa Loi. Le Chriftianifme élève au
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
)
rang des premiers devoirs de la confcience
, la néceffité de maintenir l'ordre
public par de fages Loix ; la foumiffion
parfaite à ces mêmes Loix ; donne à l'autorité
fouveraine , un caractère facré &
inviolable , réprime les horreurs du defpotifme
, érige en Loix un grand nombre
de vertus fociales , infpire un attachement
tendre & zélé pour les intérêts du
Corps dont nous faifons partie , unit.
les efprits & les coeurs , rapproche
toutes les Nations par la feule Loi de
la charité , & nous délivre des erreurs
fuperftitieufes , & de toutes celles qui
font contraires à la profpérité des Empires
; en un mot , elle nous fait refpecter
les droits de l'humanité , & nous
apprend qu'on ne peut attenter à la liberté
que les hommes tiennent de la
Nature & des Loix , qu'en outrageant
le divin Législateur , qui eft leur bienfaiteur
& leur père. C'est ainsi que cette
Religion, dont le joug eft doux , & le
fardeau léger , formant le caractère national
, fait fentir fon aimable influence
dans toutes les parties de l'adminiſtra
tion d'un Etat pour en tempérer la rigeur
, & pour en affermir la conſtitution.
« Chofe admirable , s'écrie MonMAR
S. 1778. 105
tefquieu : la Religion Chrétienne qui
» ne femble avoir d'objet que la félicité
» de l'autre vie , fait encore notre bon-
» heur dans celle - ci.... Nous devons au
» Chriftianifme , ajoute-t il , un certain
droit politique , & dans la guerre un
» certain droit des gens , que la nature
» humaine ne fauroit affez reconnoître ...
» C'est la Religion Chrétienne qui ,
ود
malgré la grandeur de l'Empire & le
» vice du climat , a empêché le defpo-
» tifme de s'établir en Ethiopie , & a
ود
porté au milieu de l'Afrique , les
» Moeurs de l'Europe & fes Loix.... Nos
» Gouvernemens modernes , dit M.
Rouffeau dans fon Emile , doivent
incontestablement au Chriftianifme
» leur plus folide autorité , & leurs ré-
» volutions moins fréquentes ; il les a
» rendus eux- mêmes moins fanguinaires :
» cela fe prouve par le fait , en les comparant
aux Gouvernemens anciens » .
Il feroit très-aifé de prouver , fans
employer la profonde érudition & les
charmes du ftyle de l'Auteur anonyme ,
que le Chriftianifme , quand on en fépare
les abus que les hommes mêlent
aux chofes les plus excellentes , ne peut
produire dans les Sociétés que d'heureux
E
106 MERCURE DE FRANCE .
J
effets , puifque fa première loi à laquelle
toutes les autres font fubordonnées , eft la
loi de charité. Et qu'eft-ce , en effet
qu'une Société gouvernée par ce fentiment
? C'est une famille de frères &
d'amis , fous l'autorité d'un père commun
, qui aime & qui veut être aimé..
C'est ce même fentiment qui doit unir
auffi les Nations entre elles ; car, ce qu'eft
un homme à l'égard d'un autre homme ,
un Peuple l'eft à l'égard d'un autre Peuple.
» Il en doit être de la Religion , dit le
» célèbre Bacon , comme de la Nature :
» tous les refforts doivent tendre par
"
ود
ود
ود
préférence au bien commun : or il ne
» s'eft trouvé dans aucun fiècle , ni
fyftême de Philofophie , ni fecte de
Religion , ni corps de Jurifprudence ,
ni corps Politique qui ait , autant que
» la Religion Chrétienne , exalté le bien
» de tous , & réduit à fes juftes bornes
» le bien particulier, d'où réfulte évidem-
» ment que c'eft un feul & même Dieu
qui eft P'Auteur des loix de la Nature
» & du Chriftianifme »,
99
Combien d'autres témoignages auffi
favorables pourrions- nous citer les Bolinbroke
, les Maupertuis , les d'Alembert
, qui ont fait les mêmes aveus
MARS. 1778. 107
1
que Montefquieu , Rouffeau & Bacon ,
àl'égard de l'heureufe influence de la ReligionChrétienne
fur les Sociétés politiques.
Ces autorités doivent être impofantes
pour l'Auteur anonyme . Voyons comme
il s'explique fur la preuve victorieufe des
miracles , qui ont fervi à l'établiſſement
du Chriftianifme . « Si la Providence
» avoit voulu, dit- il, (tom I. p . 248) établir
» fon culte fur les miracles , il lui auroit
fuffi d'opérer à Rome une petite partie-
» de ceux dont les Juifs furent les feuls
» témoins ; ou même de donner à ceux-
» là une telle authenticité , qu'il eût été
impoffible de les révoquer en doute ,
» ou de les paffer fous filence , comme
» l'ont fait les deux plus favans Hommes,
Jofeph & Philon » . A cette affertion ,
où l'on cherche à détruire , ou du moins
à affoiblir la preuve fondamentale des
miracles , eft jointe une note fur les
prétendus aveus d'Origène fur les prodiges
, les vertus & la doctrine des Thaumaturges
pour apprécier leurs miracles .
93
"
On établit dans le Catéchifme dont nous
parlons , & on l'a démontré dans une
infinité d'autres , que les miracles qui
ont opéré la converfion du monde en
Evj
108 MERCURE DE FRANCE.
4
tier , avoient eu toute l'authenticité qu'un
efprit jufte , & un coeur droit pouvoient
defirer . Les Apologiftes de la Religion
Chrétienne , ont remarqué que la crédulité
des Peuples & l'illufion ne pouvoient
avoir eu aucune part à la foi qu'on
a ajoutée à ces miracles : les Auteurs qui
les rapportent étoient contemporains , &
plufieurs en parlent comme témoins oculaires
; ils ont été publics , multipliés &
très- bien circonftanciés : de la Judée , où
on les a crus malgré les préventions , le
bruit s'en eft répandu par toute la terre ,
où après avoir paffé par la plus févère
critique , on les a reçus comme indubitables
; la foi qu'on y a donnée s'eft
toujours foutenue fans altération , &
l'on ne peut affigner aucun tems où on
ne les a pas crus véritables .
Seroit-il poffible que la fauffeté eût
été univerfellement adoptée par les Savans
comme par les ignorans ? Auroientils
voulu , les uns & les autres , foumettre
leurs efprits à tant de mystères
impénétrables , & embraffer une Religion
qui prefcrit l'abnégation de foi-
-même , & la mortification des fens , fi
elle n'offroit pas par- tour des preuves
fenfibles de fa divinité ? Si les miracles
MARS. 1778. 109
de Jésus- Chrift euffent été faux , pourquoi
les Juifs ont- ils cherché des explications
pour en éluder la force , les uns
en difant que c'étoit l'opération du Démon
, les autres en recourant à d'autres
Commentaires auffi abfurdes ? Pourquoi
tant de détours , & ne pas tout d'un
coup en montrer la fauffeté ? Si on avoit
pu conteſter les miracles de Jéfus-Chrift,
Celfe & Julien auroient - ils fait tant
pour
-
d'efforts énerver la preuve que les
Chrétiens en tirèrent? Il falloit donc
que les prodiges de Jéfus Chrift fuffent
bien avérés , pour forcer un homme
comme Julien , à faire un aveu dont on
peut tirer des conféquences fi avantageufes
pour la Religion. N'étoit-il pas
plus fimple de les nier , & de défabufer
l'Univers en démafquant l'impoſture ?
Ils ne l'ont pas fait , au contraire , ils en
ont avoué plufieurs ; ainfi l'aveu & la
conduite des ennemis de la Religion
Chrétienne , démontrent évidemment
que l'hiftoire des miracles de Jéfus- Chrift
rapportée par les Évangéliftes , eft conforme
à la vérité.
Le Philofophe Hiftorien qui voudroit
que les miracles , en faveur du Chrif
tianifme , euffent eu plus d'authenticité ,
MERCURE DE FRANCE.
n'a befoin que de lire quelques - uns des
Ouvrages où cette matière eft difcutée ,
pour être perfuadé que les miracles ont
eu toute l'authenticité que l'on pouvoit
exiger ; il verra en lifant l'Histoire ,
que le dernier des fidèles impofoit filence
aux Oracles des Démons , & les forçoit
de déclarer qu'ils étoient des Démons .
Tous les jours les Payens imploroient le
fecours des Chrétiens pour guérir les
poffédés. Il n'étoit point extraordinaire ,
comme le remarque Saint Irenée , de
voir des Églifes fe mettre en prières , &
obtenir la réfurrection d'un Mott. Plufieurs
fe convertiffoient ; mais on doit
l'avouer , le grand nombre n'y faifoit
aucune attention . On auroit cru fe donner
un travers , de prendre la peine d'approfondir
& de faire des informations.
juridiques de tout ce que l'on difoit
en ce genre. Il y avoit dans la Judée ,
comme par - tout ailleurs , des hommes
qui avoient trop d'intérêt d'être
incrédules , pour croire à la preuve des
miracles. En effet , comment s'y prendre
pour convaincre du furnaturel , des gens
bien déterminés , tantôt à donner à la
Nature des forces arbitraires qu'ils étendent
felon le befoin , & à adopter les
J
MARS. 1778. I rr
fyftêmes les plus bizarres pourvu qu'ils
fe débarraffent du miracle , tantôt à
chicanet fans fin fur la certitude des
, &
faits , & le caractère
des
témoins
? Comment
trouver
les
moyens
de
perfuader
ces
efprits
fubtils
, féconds
en
difficultés
contre
les
chofes
les
mieux
établies
, &
ces
Savans
préfomptueux
, qui
, à force
d'examiner
les
chofes
, font
fi bien
que
les
plus
évidentes
leur
deviennent
incroyables
? Eft
-il fi aiſé
de
convaincre
ces
Efprits
foibles
ou
trop
préoccupés
pour
contempler
en
même
-tems
faifir
, tout
à la
fois
par
la
penfée
, les
différentes
circonftances
, les
différens
motifs
qui
, par
leur
concours
, donnent
à un
fait
ou
à une
queftion
, toute
la
certitude
dont
la
matière
eft
fufceptible
?
Comment
, en
effet
, ces
fortes
d'Efprits
trouveront
-ils
une
preuve
complette
qu'ils
femblent
chercher
, lorfqu'ils
ne
la cherchent
pas
où
elle
fe
trouve
, c'eftà-
dire
, dans
le
fecours
mutuel
que
fe
donnent
les
motifs
de
crédibilité
réunis
enfemble
? Peut
- on
aifément
ramener
au
vrai
des
hommes
qui
mefurent
la
certi
tude
des
faits
, non
fur
le
nombre
, la
gravité
, la
fidélité
des
témoins
, mais
fur
la
poffibilité
ou
l'impoffibilité
appa
112 MERCURE DE FRANCE.
+
rente de la chofe , & qui au lieu de dire ,
le fait eft poffible puifque il eft conftaté ,
décident qu'il n'eft point arrivé , parce
qu'ils le jugent impoffible ? C'eft donc
en vain que Jésus- Chrift & les Apôtres
auroient opéré les miracles à Rome?
Cette authenticité de plus , n'auroit pas
fait une plus forte fenfation : l'efprit
humain n'en autoit pas moins été fertile
en prétextes pour les déprifer , &
n'en tirer aucune induction. Les miracles
font certainement la voix de Dieu même,
qui parle aux fens , qui les jette dans la
furprife , & qui leur dit avec une éloquence
inimitable , que celui qui a le
pouvoir de fufpendre , d'interrompre &
de changer à fou gré les loix de la Nature
, mérite d'être écouté . Ils donnent
à celui qui les fait , une fupériorité en
genre de témoignage , qui devroit les
faire triompher de tout. Ils font les fondemens
de la révélation , & ne peuvent
pas par conféquent être joints à l'erreur ,
parce que le propre caractère d'un fondement
de la vérité , eft d'être auffi
immobile , auffi ferme & aufli inva
riable qu'elle. Quant à ceux qu'on trouve
joints à la fauffeté , on les a toujours
regardés comme des prèftiges qui ne peuMARS.
1778. 113
à
vent jamais entret en parallèle avec la
grandeur & la majefté des miracles divins.
Cependant , malgré toutes ces raifons
victorieufes , l'incrédulité fi naturelle
à l'homme corrompu , & fon oppofition
à tout ce qui peut le conduire
à une Religion qui déclare la guerre
fes paffions favorites , ne lui fuggère
que trop de fophifmes pour l'anéantir
s'il pouvoit , ou du moins éluder ce
genre de preuves. L'Evangile nous explique
la caufe de cette contradiction que
les miracles éprouvèrent dans tous les
tems. Voici les paroles terribles qui
furent adreffées aux Juifs incrédules , &
qui doivent être également appliquées à
tous ceux qui , dans tous les fiècles &
dans tous les pays , ont imité & imiteront
leurs funeftes difpofitions : Après tant de
» miracles que Jéfus-Chrift avoit fait à
» leurs yeux ( Saint-Jean , ch . 12 ) ils ne
» croyoient point eenn lluuii ,, afin que ce
» qu'a dit le Prophète Ifaïe s'accomplit.
Qui eft-ce , Seigneur , qui a ajouté foi
» à notre parole ? Et à qui le bras du
Seigneur s'eft il fait connoître ? Auffi
ne pouvoient-ils pas croire , fuivant ce
qu'a dit encore Ifaïe : Il a aveuglé
leurs yeux , & il a endurci leur coeur
>
"9
~
114 MERCURE DE FRANCE.
و د
» de forte qu'ils ne voient point des yeux ,
qu'ils ne comprennent point du coeur ,
» qu'ils ne fe convertiffent point , & que
» je ne les guéris point » . Cette prédiction
, qui ne fe vérifie que trop fouvent
, n'empêche pas que les miracles
ne foient la voix éloquente du Tout-
Puiffant , qui doit éclairer notre foi ,
affermir notre espérance enflammer
notre charité; & que , d'un autre côté ,
l'incrédulité ne foit l'effet propre de
la cupidité de l'homme , & d'un aveuglement
volontaire , fuivant cette parole
du Sage , fap 2. « Leur malice les a aveu
glés ».
و د
›
L'expérience de tous les fiècles , & la
connoiffance du coeur humain fuffifent
pour prouver que , ni les miracles les
plus frappans , ni les plus éclatantes merveilles
de la nature ne peuvent , feules 2
nous fixer invariablement dans le bien.
On trouve dans tous les tems où Dieu
s'eft manifefté d'une manière éclatante ,
une foule d'hommes de tout caractère
& de toute condition , qui , « aimant
» mieux leurs ténèbres que la lumière ,
» parce que leurs oeuvres font mauvaiſes ,
qui , n'ayant point en eux l'amour de
» Dieu ne peuvent croire , parce qu'ils
วง
› `
MARS . 1778. 115
» recherchent la gloire qu'ils fe donnent
» les uns aux autres , & ne recherchent
و د
point la gloire qui vient de Dieu
» feul. ». On peut donc avoir vu les prodiges
les plus étonnans , & n'en être pas
moins difpofé à les oublier & à les nier
même , lorfque l'intérêt des paflions
l'exige : tout dépend des difpofitions de
'ceux qui en font fpectateurs.
Quant au filence de Philon & de
Jofeph , on doit obferver d'abord , par rapport
au premier , qu'il a toujours vécu
hors de la Judée , & qu'il n'a pu compofer
fes Ouvrages que du tems d'Augufte
& de Tibère , étant déjà avancé
en âge quand il fut député par les Juifs
d'Alexandrie vers l'Empereur Caïus - Caligula
. Son filence fur Jéfus- Chrift &
fur les Chrétiens , n'a rien d'étonnant ,
puifque la plupart de fes Ouvrages font
d'une date antérieure . D'ailleurs on a
reproché à Philon d'avoir donné des
preuves de mauvaiſe foi , en cherchant
a affoiblir la certitude des prodiges opérés
par Moïfe. A l'égard de Jofeph , s'il
n'avoit pas ajouté foi aux miracles de
Jésus- Chrift & de fes Apôtres , il n'auroit
eu garde de fetaire dans cette fup116
MERCURE DE FRANCE.
>
pofition, parce que tout le portoit à parler:
l'intérêt de la vérité , le zèle pour
fa Religion , l'amour de fa Nation , le
defir fi naturel de plaire aux Juifs & aux
payens , ennemis déclarés de Jéfus-
Chrift & de fes Difciples . En dévoilant
les impoftures des Apôtres , Jofeph couvroit
les Chrétiens de confufion ; il s'attiroit
les applaudiffemens des Céfars
mêmes qui déteftoient cette Religion
& auroit eu la gloire de détromper les
Chrétiens que les premiers Difciples de
Jéfus avoient féduits . Au refte , perfonne
n'ignore que Jofeph pouffa la flatterie
jufqu'à vouloir faire regarder Vefpafien
comme le Roi que les Prophètes avoient
prédit , & qu'il fe mit par- là dans la néceffité
de rejeter tous les faits qui pou
voient être favorables à la divinité de
Jésus- Chriſt , & à la vérité de fes miracles.
La raifon de fon filence eft connue
, & cette raifon fuppofe la vérité de
tous les faits qu'il fupprime.
Quand l'incrédulité viendroit à ébranler
la force victorieufe de la preuve des miracles
, fuppofition qui certainement ne
fe réalifera jamais , la vérité de l'Évangile
n'en fouffriroit pas la plus légère atteinte .
Car , comme l'obferve Saint-Auguftin ,
M AR S. 1778. 117
fi le monde a cru à l'Evangile fans miracles
, le fait , ' s'il étoit vrai , feroit luimême
un grand miracle . Car il n'eſt pas
dans la nature , ni dans l'ordre de nos
moeurs , qu'une Religion qui humilie
notre efprit par l'incompréhenfibilité de
fes mystères , qui mortifie la cupidité par
l'austérité de la morale , attaquée d'ailleurs
par les préjugés des Nations fur le culte
religieux annoncée enfin
gens groffiers & ignorans , ait été reçue
avec tant de facilité , à moins que Dien
n'eut opéré extraordinairement fur les
efprits & les volontés des hommes. Cer
événement , difent les Apologiftes du
Chriftianifme , s'il avoit eu lieu , auroit
donc été lui-même le plus grand des
prodiges.
>
*
par
des
Quant à la note que l'Auteur joint
,
* cc Origène , dans fa défenfe contre Celle ,
tom. I , p. 248 accorde à la Philofophie
Payenne , que plufieurs miracles ont pu être
opérés par magie ; & la feule règle qu'il donne
pour diftinguer ceux qui viennent du Ciel ,
c'eſt la morale , la doctrine & les moeurs de
ceux qui les opèrent. Perfonne n'ignore les
prodiges enfantés par les Magiciens de Pharaon;
" & l'on fait auffi que , lorfque les Payens vous
118 MERCURE DE FRANCE.
•
à cet endroit de fon Livre où il affoiblit
l'authenticité des miracles de Jéfus Chrift ,
les fuppofitions qu'elle renferme ne nous
paroiffent pas exactes . Nous ne voyons
dans aucun Ouvrage ancien & moderne ,
qu'Origène , ou aucun autre Apologiſte
de la Religion , ait jamais accordé aux
Philofophes Payens , que des miracles
proprement dits , peuvent être opérés
par la magie . Tous ceux qui ont défendu
le Chriftianifme contre les accufations
ou les infultes des Payens , ont conftamment
enfeigné , ce qui eft d'ailleurs évident,
que Dieu feul étant le Souverain
Maître de la nature , lui feul auffi peut
en renverfer ou en fufpendre les Loix ;
& qu'ainfi un vrai miracle ne peut être
que l'effet de fa toute- puiffance , fans que
ni le Démon , ni aucun Être créé puiffe
opérer de femblabes merveilles . Les
ɔɔ
» lurent oppofer les miracles d'Apollonius de
Tyane à ceux de Jefus - Chrift , les Chrétiens,
»pour répondre à cette objection , fe contentè-
» rent de faire la critique de la vie & du caractère
de ce Philofophe ; parce qu'il importoit peu ,
felon eux , quels miracles il pouvoit opérer , s'il
» étoit certain que fa doctrine & fa conduite ac
méritoient ni reſpect ni confiance » .
20
MARS. 1778. 119
fauffes Divinités des Nations , ou les
Démons invoqués dans les opérations de
la magie , peuvent étonner des hommes
ignorans ou peu attentifs, par des preſtiges
& des oeuvres extraordinaires ; mais ils
ne fauroient changer les loix de la nature.
Ce pouvoir a été regardé par Origène
& par les autres Défenfeurs de la Religion
, comme un caractère incommunicable
du vrai Dieu , & le fondement principal de
la révélation . C'eft un principe que l'on
puife également dans la faine Philofophie
& dans la tradition , que les
Efprits créés ne peuvent opérer un miracle
proprement dit , c'eſt- à dire
و
un
effet fupérieur à l'ordre de toute nature.
créée ; que la matière ne leur est pas
tellement foumife, qu'ils puiffent à leur
gré la changer d'une forme en une autre ,
que les Démons ne peuvent agir qu'en
mettant en oeuvre les femences les
germes , les principes cachés que Dieu
a mis dans le monde en le créeant pour
produire certains effets. C'eft fans aucun
fondement que l'Anonyme foutient que
les Chrétiens n'ont eu à oppoſer aux
prétendus miracles d'Appollonius , que
les vices de fa conduite ou la fauffeté
de fa doctrine, Ce qu'on a fur- tout ré120
MERCURE DE FRANCE.
+
pondu à ceux qui oppofoient au Chriftianifme
les faits de cet étrange Thaumaturge
, c'eft que le premier qui en
ait parlé , eft Philoftrate , ce méprifable
Écrivain qui n'a compofé fon Roman
que plus de cent ans après la mort d'Appollonius
; & qu'au contraire les Auteurs
contemporains , tels qu'Euphrate , ce Philofophe
fi célébré par Pline le jeune , ne
difent mot de ces prétendues merveilles
& nous reprefentent Appollonius comme
un Aventurier & un Impofteur . Il eſt
bien fingulier que ceux qui font fi féconds
en difficultés quand il s'agit de croire les
faits fi bien atteftés , qui fervent d'appui
à la Religion , reçoivent avec une fi
aveugle crédulité , le témoignage d'un
Auteur tel que Philoftrate & faffent
femblant de croire à une hiftoire remplie
de menfonges groffiers & de fables ridicules.
Le favant Huet compare l'Hiſtoire
d'Appollonius aux Contes des Fées . On
ne prouvera jamais que les Chrétiens
n'ayent fait aucun cas des miracles , &
qu'ils ne fe foient attachés qu'à l'examen
de la doctrine . Ils n'ont cru dans aucun
tems que la doctrine véritable , & des
miracles proprement dits , puffent être
en contradiction ; qu'il y eût jamais des
>
cas
MAR S. 1778. 121
cas où l'on fut obligé d'opter , & de
rejeter de vrais miracles , pour conferver
la pureté de la doctrine. L'indifférence
que l'Auteur de la note leur attribue
pour les miracles , eft une pure fuppofition
, & un outrage fait aux Apologiftes
de la Religion.
Perfonne affurément n'ignore les prodiges
enfantés par les Magiciens de Pharaon.
Mais qu'ont de commun ces preftiges de
l'Efprit impur avec les miracles opérés
en faveur de la Religion ? Ces Magiciens
eux-mêmes s'avouent vaincus. Ils confeffent
malgré eux , & leur impuiffance
& le fouverain pouvoir du vrai Dieu ,
dont Moyfe eft dépofitaire. Eft-ce que la
fcience & l'érudition ne produiroient aujourd'hui
d'autre effet que de nous rendre
féconds en difficultés , & plus ingénieux
que les Impofteurs de l'Égypte , à trouver
des prétextes pour méconnoître le doigt
de Dieu dans les merveilles qui ont opéré
la converfion du monde ?
Nos pères ont fouvent péché par une crédulité
fuperftitieufe , & par un amour déréglé
du merveilleux . Pour éviter cet excès ,
nous fommes tombés dans l'excès contraire.
A une critique judicieuſe qui n'admet
dans ce genre extraordinaire , que ce
F
122 MERCURE
DE FRANCE.
qui eft bien prouvé , a fuccédé une critique
hardie & fère de fes lumières , qui
rejette tout ce qu'elle n'entend pas , par
cela feul qu'elle ne peut le comprendre.
Sous prétexte de faire valoir les droits de
la raifon , on en a oublié le légitime
ufage & l'on s'eft livré à un pyrronifme
hiſtorique , qui mefure la certitude
des faits , non fur le nombre , la
gravité , la fidélité des Témoins , mais
fur la poffibilité ou l'impoffibilité apparente
de la chofe.
Fermer
Résumé : Les Principes de la Religion Naturelle & de la Religion Chrétienne, [titre d'après la table]
L'ouvrage 'Les Principes de la Religion Naturelle & de la Religion Chrétienne, expliqués en forme de Catéchisme' prouve l'existence de Dieu, distingue le bien du mal et valide les Écritures bibliques. L'auteur adopte une méthode pédagogique pour rendre le discours accessible aux personnes peu instruites et renforcer la foi chrétienne face aux incrédules. Le texte souligne l'impact positif du christianisme sur les sociétés politiques, en promouvant les vertus morales, le respect des lois et l'unité entre les citoyens. Il réfute l'idée que le christianisme soit nuisible à la prospérité des empires, affirmant qu'il contribue à la stabilité et au bonheur public. Le christianisme est décrit comme une force stabilisatrice pour les gouvernements modernes grâce à sa loi fondamentale de charité, favorisant la fraternité et l'amour entre les individus et les nations. Plusieurs penseurs, tels que Francis Bacon, Bolingbroke, Maupertuis et d'Alembert, reconnaissent l'impact positif du christianisme. Le texte discute des miracles, affirmant leur authenticité et leur rôle dans la conversion du monde. Les apologistes chrétiens soulignent que les auteurs des Évangiles étaient contemporains et témoins oculaires des miracles, qui furent acceptés malgré les critiques. L'incrédulité humaine, souvent motivée par des passions et des intérêts personnels, persiste malgré les preuves miraculeuses. Le texte cite des passages bibliques pour expliquer que cette incrédulité était prévue et résultait d'un aveuglement volontaire. La crédibilité des miracles est liée à la foi et à l'amour de Dieu, et les miracles doivent être jugés en fonction de la moralité et de la doctrine de ceux qui les accomplissent. Le texte examine également la crédibilité des miracles attribués à Apollonius et les critiques adressées aux chrétiens pour leur scepticisme envers ces phénomènes. Les chrétiens ont contesté les miracles d'Apollonius en soulignant ses vices et la faiblesse de sa doctrine. Philostrate, qui a écrit sur Apollonius plus d'un siècle après sa mort, est jugé peu fiable. En revanche, les contemporains d'Apollonius, comme Euphrate, le décrivent comme un aventurier et un imposteur sans mentionner ses miracles.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
225
p. 276-286
SUITE des Sermons de M. l'Abbé POULE. (dernier Extrait).
Début :
Ce qui fait le plus d'honneur, non-seulement au talent, mais même à l'ame de [...]
Mots clefs :
Dieu, Enfants, Malheur, M. l'Abbé Poule, Âme, Malheureux, Jean-Baptiste Massillon, Enfer, Élève, Misère, Sermons, Infortune, Charité, Intérêt
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SUITE des Sermons de M. l'Abbé POULE. (dernier Extrait).
SUITE des Sermons de M. l'Abbé Poule.
( dernier Extrait ) .
Ce qui fait le plus d'honneur , non- feulement
au talent , mais même à l'ame de
M. l'Abbé Poule , c'eft que jamais il n'eſt
plus éloquent que lorfqu'il prête fa voix à
l'infortune , & qu'il follicite la bienfaiſance.
Aufli après avoir parlé de fa belle Exhortation
fur l'aumône , nous citerons celle qu'il
prononça dans une autre affemblée de charité
, en faveur des Enfans- Trouvés , & qui
peut - être eft encore fupérieure à la première.
Le Texte en eft très -heureux : Pater meus
& mater mea dereliquerunt me : mon père
& ma mère m'ont abandonné ; & entrant
tout de fuite en matière , comme fi tous ces
malheureux Enfans euffent enſemble élevé
leurs voix , l'Orateur s'écrie : » Chrétiens
Auditeurs, les avez-vous entendus , les cris
» de cette multitude de malheureux , aban-
» donnés, prefque en naiffant, de ceux même
» qui leur ont donné le jour. Les avez - vous
» entendus fans émotion ? &c. Et joignant
Péclat des figures à la vivacité de cette
exorde , il continue : », que d'Ifmaëls confu-
» més par la faim , fe traînent languiffam-
» ment dans le defert , loin des yeux de
» leurs mères éplorées ! Où font les Anges
confolateurs qui accourent pour les fou-
ןג
33
DE FRANCE. 277
ود
lager dans leurs befoins ? Que de Moïfes
flottent dans leurs berceaux fur les eaux
» du Nil , éloignés de toute affiftance ? Où
» font les filles de Pharaon qui fe laiffent
» toucher à leur malheur , & s'empreffent
» de les enlever aux périls qui les menaçent ?
» Hélas , la Divine Providence pourvoit
» abondamment dans nos champs à la nour-
» riture des petits des oiſeaux; & dans la Capi-
» tale, cette Reine orgueilleufe des Cités, les
> enfans des pauvres qu'on y amène de toutes
» parts , ces enfans adoptés plus fingulière-
» ment par la Patrie , notre mère commune ,
»trouvent à peine une demi-fubftance ! En-
» core , pour leur procurer ces légers fecours,
» il faut que le zèle actif & perfévérant de
» leurs protecteurs , auffi compatiffans que
généreux , arrache à la dureté des uns des
» dons paffagers & toujours infuffifans ; il
» faut que l'on déguife aux autres le bien-
» fait de l'aumône fous l'appât aviliffant de
» l'intérêt ; & , à la honte de notre fiècle ,
» cette dernière reffource eft la plus affurée ,
» parce que la miféricorde s'affoiblit de jour
» en jour , & que l'intérêt eft immortel.
»
"
و د
On trouve un moment après un trait bien
ingénieux fur les établiffemens de charité :
lorfqu'en parcourant la Capitale , on dé-
" couvre ces édifices immenfes femés de
» loin à loin , qu'on lit fur le frontfpice
» ces infcriptions confolantes qui promet278
MERCURE
33
» tent refuge , foulagemens , remèdes ;
fubfiftance , miféricorde ; qu'on entre ,
» & qu'on y trouve pour habitans un peuple
de malheureux abandonnés , & pref-
» que fans fecours , n'auroit on pas lieu de
» dire , à ne juger que fur les apparences :
» cette ville fut bâtie par des chrétiens , elle
» a été conquife par des barbares.
ود
99
»
»
C'eft avec la nobleffe & l'énergie de
Boffuet , qu'il trace les caufes de cette misère
publique qui produit tant d'orphelins
& d'infortunés » fi vous me demandez
» d'où font venus la plupart de ces enfans
qui peuplent le nouvel afyle que nous
»vifitons , je vous répondrai : de la hauteur
» de leurs châteaux menaçans , des Seigneurs
infatiables ont fondu avec la rapi-
» dité de l'aigle , fur des vaffaux fans
défenſe , abattus par la crainte ; ces tyrans
» altérés ont difparu tout à- coup , empor-
» tant avec eux , vers cette Capitale , les
dépouilles dégoûtantes des pleurs de tant
» de miférables : elles ferviront d'ornement
» au triomphe barbare de leur luxe. Ces
» vaffaux défefpérés ont été forcés d'envoyer
» leurs enfans en Egypte , pour les dérober
» au glaive de la misère : les voilà. Hélas !
» les puiffans du fiècle devoient être les
protecteurs & les pères de ces peuples ?
N'eft-ce pas aux pafteurs à paître les bre-
» bis ? Les brebis nourriroient leurs agneaux.
"9
DE FRANCE. 279
Mais l'Orateur s'élève au- deffus de luimême
quand il peint ces épouvantables
abus , fur lefquels on fe contente de gémir
tous les jours avec une compaffion ſtérile ,
fans qu'on ait le courage d'y remédier . In-
» fenfiblement nous fommes parvenus à ces
» lieux deſtinés au foulagement des pauvres
» malades. Préparez vous au plus terrible
de tous les fpectacles ; avancez & voyez :
» le fupplice affreux inventé par la cruauté
des tyrans ,
d'attacher inféparablement les
» vivans aux morts ; la néceffite le renou-
» velle ici conftamment fous les enfeignes
» de la miféricorde : dans un même lit fu-
» nèbre , & au- deſſus , gît un tas de malades,
» de moûrans , de cadavres pêle- mêle con-
» fondus.
ور
ود
»
Que les réjouiffances & les fêtes ceffent .
parmi les hommes , s'ils font encore fufceptibles
de quelque impreffion de fenfibi-
» lité ! Malheur ! malheur ! que cette parole
» formidable retentiffe par-tout aux oreilles
» des riches , & les pourfuive fans ceffe !
» Malheur! malheur! que la nature confternée
s'abyfme dans le deuil , & qu'elle ne fe
» relève que lorfque la charité, plus généreufe
& parfaitement fecourable , aur
»réparé cet outrage fait à l'humanité !
C'eft bien là le langage d'un homme trop
puiffamment ému , pour ne pas émouvoir.
Ce cri , malheur ! malheur ! eft un des plus
1280 MERCURE
"
وو
"
ود
»
: อ
beaux que l'éloquence évangélique ait jamais
fait entendre ; c'eft celui d'une ame fenfible
& indignée. L'Auteur emploie des nuances
plus douces dans la peinture touchante de
l'enfance malheureufe, & de l'intérêt qu'elle
infpire il faudroit étaler ici cette foule
prodigieufe de nourriffons de la Patrie ;
' ils n'ont pas de meilleurs interceffeurs
que leur préfence & leur nombre : pourquoi
les cacher ? C'eſt le jour de leur
moiffon ; c'eſt la fête de leur adoption :
» où font- ils ? Appréhenderoit-on de les
introduire dans ce Temple? Jefus- Chrift
les aime ; il vous exhorte de ne pas les
empêcher d'aller jufqu'à lui ; il vous les
propofe comme des modèles que vous
» devez imiter. Que craindriez-vous vousmêmes
de ces enfans timides ? Leur
misère n'a rien qui puiffe offenfer votre
» délicateffe ? Ils ne vous importuneront
pas de leurs gémiffemens ni de leurs
» plaintes ; ils ne favent pas qu'ils font pau-
» vres : puiffent- ils ne le favoir jamais ! Ils
» ne vous reprocheront ni la dureté de votre
» coeur , ni vos prodigalités infenfées , ni
vos fuperfluités ruineufes. Ils ignorent les
droits qu'ils ont fur vous , & tout ce que
» leur coûtent vos paffions & votre luxe.
Vous les verrez fe jouer dans le fein de
» la Providence , incapables également de
» reconnoiſſance & d'ingratitude , toujours
"
DE FRANCE. 281
ود
"
» contents dès que les premiers befoins de
la nature font fatisfaits , leurs defirs ne
s'étendent pas plus loin . Préfentez - leur l'or
» & l'argent que vous leur deſtinez , ils les
» faifiront d'abord avec empreffement ,
» comme un objet d'amufement & de
« curiofité ; ils s'en dégoûteront bientôt ,
» & vous les laifferont reprendre avec in-
» différence. Les prémices intéreffantes de
la vie , la foibleffe & les graces de leur
âge , leur ingénuité , leur candeur , leur
» innocence leur infenfibilité même à
» leur propre infortune , vous attendriroient
jufqu'aux larmes. Qu'il nous feroit alors
» aifé d'achever leur triomphe fur vous !
Jamais , depuis Maffillon , le miniſtère
de la parole Evangélique n'a été exercé avec
une éloquence plus perfuafive & plus briklante.
Les mêmes beautés fe retrouvent dans
les Sermons fur la parole de Dieu , fur la
foi , fur les afflictions , &c. On ne peut faire
à M. l'Abbé Poule qu'un feul reproche ,
c'eft d'avoir écrit trop peu.
C'eft un parallèle intéreffant à préfenter ,
que celui de Maffillon & de M. l'Abbé Poule,
lorfqu'ils ont traité les mêmes fujets ; ce
qui leur eft arrivé dans les Sermons fur
l'Enfant- Prodigue & fur l'Enfer . Nous nous
bornerons à les rapprocher dans deux morceaux
de ce dernier fujet , dont nous laifferons
la comparaifon au Lecteur. Ecoutons
282 MERCURE
99
d'abord Maffillon peignant les tourmens
des ames réprouvées :» le Dieu de gloire luimême
, pour augmenter leur défeſpoir ,
» fe montrera à eux plus grand , plus ma-
» gnifique, s'il étoit poffible , qu'il ne paroît
» à fes Elus. Il étalera à leurs yeux toute fa
» Majeſté , pour réveiller dans leur coeur
» tous les mouvemens les plus vifs d'un
amour inféparable de leur être ; & fa
clémence , fa bonté , fa munificence , les
tourmentera plus cruellement que fa fu-
» reur & fa juftice. Nous ne fentons pas ici
» bas , mes Frères , la violence de l'amour
naturel que notre ame a pour fon Dieu ,
» parce que les faux biens qui nous environnent
, & que nous prenons pour le
bien véritable , ou l'occupent ou la par-
» tagent ; mais l'ame une fois féparée du
corps , ah ! tous ces phantômes qui l'abu-
» foient s'évanouiront ; tous ces attachemens
étrangers périront ; elle ne pourra plus
» aimer que fon Dieu , parce qu'elle ne
» connoîtra plus que lui d'aimable. Tous
fes penchans , toutes fes lumières , tous
» fes defirs , tous fes mouvemens , tout fon
» être fe réunira dans ce feul amour ; tout
l'emportera , tout la précipitera , fi je l'ofe
dire , dans le fein de fon Dieu , & le
poids de fon iniquité la fera fans ceffe
retomber fur elle - même. Eternellement
forcée de prendre l'effor vers le Ciel ,
"
n
n
"
DE FRANCE 283
éternellement repouffée vers l'abyfme , &
plus malheureufe de ne pouvoir ceffer
d'aimer , que de fentir les effets terribles
de la juftice & de la vengeance de ce
» qu'elle aime.
P
39
porte
On retrouvera dans M. l'Abbé Poule
précisément les mêmes idées , mais traitées
d'une manière très- différente : » dans la pri-
» vation entière des biens de la gloire , le
réprouvé eft rendu , à qui ? A fon Dieu ;
» fur la terre c'eft le pêcheur qui fe défend ,
» & c'eft Dieu qui le pourfuit , qui ne peut
confentir à fa perte , qui heurte à la
de fon coeur , qui l'appelle par fa grace .
Dans l'Enfer tout rentre dans l'ordre ;
» c'eſt Dieu qui ſe refufe , & c'eſt le réprouvé
qui le cherche . Son ame dégagée
des liens imperceptibles qui fufpendoient
la rapidité de fa pente naturelle , eft rappelée
malgré elle à toute fa deftination ;
» elle tend à Dieu comme à fon centre
;
» elle fe porte vers lui avec impétuofité.
23. Où vas tu , ame criminelle ? Tu voles au-
» devant de ton Juge ! ni cette confidération,
ni fes alarmes , ni les châtimens qu'elle
fe prépare , ne font pas capables d'arrêter
l'impulfion vive qui l'entraîne ; elle s'élance
par la néceffité de fa nature , & toutes
» les perfections divines qu'elle a outragées ,
s'empreffent de la rejeter ; elle s'élève
» par le befoin immenfe & preffant qu'elle
33
"
284
MERCURE
» a de fon Dieu; & fon Dieu la repouffe
» par la haine néceffaire qu'il porte au péché.
» Elle s'élance , & la rapidité de fon effor
» lui fait encore mieux comprendre qu'elle
étoit faite pour jouir de Dieu . Elle en
eft rejetée ; & la pefanteur du coup qui
l'accable , lui fait encore mieux connoître
qu'elle a forcé fon Dieu à la repouffer.
» Elle s'élève par défefpoir ; Dieu la rejette
par une jufte vengeance . Sufpendue entre
elle-même & fon Dieu , entre le comble
du bonheur & le comble de la misère. ;
également malheureufe , & quand elle
» s'efforce de s'approcher de cette fource
de tous les biens , & quand elle en eft
arrachée avec violence ; également tourmentée
, & lorfqu'elle fort d'elle-même ,
» & lorfqu'elle eft contrainte de s'y replon
ger , elle trouve fon Dieu fans pouvoir
» le pofféder ; elle fe fuit fans pouvoir s'éviter
; elle paffe fucceffivement des ténèbres
à la lumière , de la lumière aux ténèbres ;
elleroule d'abyfines en abyfmes , d'horreurs
en horreurs ; elle porte l'Enfer jufques
vers le Ciel ; elle rapporte l'image du Ciel
jufques dans l'Enfer même.
ינ
L'autre morceau eft dans le Sermon du
mauvais riche de Maffillon . » Peut-être que
l'inventeur de ces fpectacles criminels
» où vous courez avec tant de fureur , fenis
tant croître la rigueur de fes peines à
DE FRANCE. 285
""
n
mefure que les fruits dangereux & irré
parables de fon art , portent un nouveau
poifon dans vos ames , peut- être qu'il
fait monter fes rugiffemens jufqu'au fein
» d'Abraham , pour obtenir qu'il puiffe lui-
» même , avec fon cadavre hideux & dévoré
des feux éternels , venir paroître fur ces
» théâtres infâmes que fa main éleva autrefois
, & corriger par l'effroi de ce nouveau
fpectacle , le danger de ceux qui lui doivent
leur naiffance , & auxquels il doit
» lui -même fon éternelle infortune .
"
90.
"
M. l'Abbé Poule a fait ufage de la même
idée dans fon Sermon fur l'Enfer , où il
dit , en peignant les fupplices du reprouvé
» les fruits malheureux de fes iniquités font
reproduits ; la juftice Divine les tire des
» vafes de fa fureur où ils étoient en dépôt ;
les inventeurs de ces fcènes fabuleufes , de
» ces repréſentations profanes , fi dangereu-
»fes à l'innocence , ont fans ceffe préfens
à leur efprit ces théâtres féducteurs qu'ils
sont élevés pour toujours à l'illufion , au
preftige des fens , à la dépravation des
» moeurs , & ils font entourés d'une foule
innombrable de malheureux qu'ils ont
» entraînés.
>>
On a pu remarquer en quelques endroits
que la diction de M. l'Abbé Poule n'étoit
pas toujours auffi pure & auffi naturelle
celle de Maffillon ; mais ces légères taches
que
286 MERCURE
difparoiffent devant le génie oratoire qui
brille dans fes ouvrages , & n'empêchent
pas qu'il ne doive être mis au rang des
modèles de l'éloquence de la Chaire , dont,
notre fiècle peut s'honorer.
( dernier Extrait ) .
Ce qui fait le plus d'honneur , non- feulement
au talent , mais même à l'ame de
M. l'Abbé Poule , c'eft que jamais il n'eſt
plus éloquent que lorfqu'il prête fa voix à
l'infortune , & qu'il follicite la bienfaiſance.
Aufli après avoir parlé de fa belle Exhortation
fur l'aumône , nous citerons celle qu'il
prononça dans une autre affemblée de charité
, en faveur des Enfans- Trouvés , & qui
peut - être eft encore fupérieure à la première.
Le Texte en eft très -heureux : Pater meus
& mater mea dereliquerunt me : mon père
& ma mère m'ont abandonné ; & entrant
tout de fuite en matière , comme fi tous ces
malheureux Enfans euffent enſemble élevé
leurs voix , l'Orateur s'écrie : » Chrétiens
Auditeurs, les avez-vous entendus , les cris
» de cette multitude de malheureux , aban-
» donnés, prefque en naiffant, de ceux même
» qui leur ont donné le jour. Les avez - vous
» entendus fans émotion ? &c. Et joignant
Péclat des figures à la vivacité de cette
exorde , il continue : », que d'Ifmaëls confu-
» més par la faim , fe traînent languiffam-
» ment dans le defert , loin des yeux de
» leurs mères éplorées ! Où font les Anges
confolateurs qui accourent pour les fou-
ןג
33
DE FRANCE. 277
ود
lager dans leurs befoins ? Que de Moïfes
flottent dans leurs berceaux fur les eaux
» du Nil , éloignés de toute affiftance ? Où
» font les filles de Pharaon qui fe laiffent
» toucher à leur malheur , & s'empreffent
» de les enlever aux périls qui les menaçent ?
» Hélas , la Divine Providence pourvoit
» abondamment dans nos champs à la nour-
» riture des petits des oiſeaux; & dans la Capi-
» tale, cette Reine orgueilleufe des Cités, les
> enfans des pauvres qu'on y amène de toutes
» parts , ces enfans adoptés plus fingulière-
» ment par la Patrie , notre mère commune ,
»trouvent à peine une demi-fubftance ! En-
» core , pour leur procurer ces légers fecours,
» il faut que le zèle actif & perfévérant de
» leurs protecteurs , auffi compatiffans que
généreux , arrache à la dureté des uns des
» dons paffagers & toujours infuffifans ; il
» faut que l'on déguife aux autres le bien-
» fait de l'aumône fous l'appât aviliffant de
» l'intérêt ; & , à la honte de notre fiècle ,
» cette dernière reffource eft la plus affurée ,
» parce que la miféricorde s'affoiblit de jour
» en jour , & que l'intérêt eft immortel.
»
"
و د
On trouve un moment après un trait bien
ingénieux fur les établiffemens de charité :
lorfqu'en parcourant la Capitale , on dé-
" couvre ces édifices immenfes femés de
» loin à loin , qu'on lit fur le frontfpice
» ces infcriptions confolantes qui promet278
MERCURE
33
» tent refuge , foulagemens , remèdes ;
fubfiftance , miféricorde ; qu'on entre ,
» & qu'on y trouve pour habitans un peuple
de malheureux abandonnés , & pref-
» que fans fecours , n'auroit on pas lieu de
» dire , à ne juger que fur les apparences :
» cette ville fut bâtie par des chrétiens , elle
» a été conquife par des barbares.
ود
99
»
»
C'eft avec la nobleffe & l'énergie de
Boffuet , qu'il trace les caufes de cette misère
publique qui produit tant d'orphelins
& d'infortunés » fi vous me demandez
» d'où font venus la plupart de ces enfans
qui peuplent le nouvel afyle que nous
»vifitons , je vous répondrai : de la hauteur
» de leurs châteaux menaçans , des Seigneurs
infatiables ont fondu avec la rapi-
» dité de l'aigle , fur des vaffaux fans
défenſe , abattus par la crainte ; ces tyrans
» altérés ont difparu tout à- coup , empor-
» tant avec eux , vers cette Capitale , les
dépouilles dégoûtantes des pleurs de tant
» de miférables : elles ferviront d'ornement
» au triomphe barbare de leur luxe. Ces
» vaffaux défefpérés ont été forcés d'envoyer
» leurs enfans en Egypte , pour les dérober
» au glaive de la misère : les voilà. Hélas !
» les puiffans du fiècle devoient être les
protecteurs & les pères de ces peuples ?
N'eft-ce pas aux pafteurs à paître les bre-
» bis ? Les brebis nourriroient leurs agneaux.
"9
DE FRANCE. 279
Mais l'Orateur s'élève au- deffus de luimême
quand il peint ces épouvantables
abus , fur lefquels on fe contente de gémir
tous les jours avec une compaffion ſtérile ,
fans qu'on ait le courage d'y remédier . In-
» fenfiblement nous fommes parvenus à ces
» lieux deſtinés au foulagement des pauvres
» malades. Préparez vous au plus terrible
de tous les fpectacles ; avancez & voyez :
» le fupplice affreux inventé par la cruauté
des tyrans ,
d'attacher inféparablement les
» vivans aux morts ; la néceffite le renou-
» velle ici conftamment fous les enfeignes
» de la miféricorde : dans un même lit fu-
» nèbre , & au- deſſus , gît un tas de malades,
» de moûrans , de cadavres pêle- mêle con-
» fondus.
ور
ود
»
Que les réjouiffances & les fêtes ceffent .
parmi les hommes , s'ils font encore fufceptibles
de quelque impreffion de fenfibi-
» lité ! Malheur ! malheur ! que cette parole
» formidable retentiffe par-tout aux oreilles
» des riches , & les pourfuive fans ceffe !
» Malheur! malheur! que la nature confternée
s'abyfme dans le deuil , & qu'elle ne fe
» relève que lorfque la charité, plus généreufe
& parfaitement fecourable , aur
»réparé cet outrage fait à l'humanité !
C'eft bien là le langage d'un homme trop
puiffamment ému , pour ne pas émouvoir.
Ce cri , malheur ! malheur ! eft un des plus
1280 MERCURE
"
وو
"
ود
»
: อ
beaux que l'éloquence évangélique ait jamais
fait entendre ; c'eft celui d'une ame fenfible
& indignée. L'Auteur emploie des nuances
plus douces dans la peinture touchante de
l'enfance malheureufe, & de l'intérêt qu'elle
infpire il faudroit étaler ici cette foule
prodigieufe de nourriffons de la Patrie ;
' ils n'ont pas de meilleurs interceffeurs
que leur préfence & leur nombre : pourquoi
les cacher ? C'eſt le jour de leur
moiffon ; c'eſt la fête de leur adoption :
» où font- ils ? Appréhenderoit-on de les
introduire dans ce Temple? Jefus- Chrift
les aime ; il vous exhorte de ne pas les
empêcher d'aller jufqu'à lui ; il vous les
propofe comme des modèles que vous
» devez imiter. Que craindriez-vous vousmêmes
de ces enfans timides ? Leur
misère n'a rien qui puiffe offenfer votre
» délicateffe ? Ils ne vous importuneront
pas de leurs gémiffemens ni de leurs
» plaintes ; ils ne favent pas qu'ils font pau-
» vres : puiffent- ils ne le favoir jamais ! Ils
» ne vous reprocheront ni la dureté de votre
» coeur , ni vos prodigalités infenfées , ni
vos fuperfluités ruineufes. Ils ignorent les
droits qu'ils ont fur vous , & tout ce que
» leur coûtent vos paffions & votre luxe.
Vous les verrez fe jouer dans le fein de
» la Providence , incapables également de
» reconnoiſſance & d'ingratitude , toujours
"
DE FRANCE. 281
ود
"
» contents dès que les premiers befoins de
la nature font fatisfaits , leurs defirs ne
s'étendent pas plus loin . Préfentez - leur l'or
» & l'argent que vous leur deſtinez , ils les
» faifiront d'abord avec empreffement ,
» comme un objet d'amufement & de
« curiofité ; ils s'en dégoûteront bientôt ,
» & vous les laifferont reprendre avec in-
» différence. Les prémices intéreffantes de
la vie , la foibleffe & les graces de leur
âge , leur ingénuité , leur candeur , leur
» innocence leur infenfibilité même à
» leur propre infortune , vous attendriroient
jufqu'aux larmes. Qu'il nous feroit alors
» aifé d'achever leur triomphe fur vous !
Jamais , depuis Maffillon , le miniſtère
de la parole Evangélique n'a été exercé avec
une éloquence plus perfuafive & plus briklante.
Les mêmes beautés fe retrouvent dans
les Sermons fur la parole de Dieu , fur la
foi , fur les afflictions , &c. On ne peut faire
à M. l'Abbé Poule qu'un feul reproche ,
c'eft d'avoir écrit trop peu.
C'eft un parallèle intéreffant à préfenter ,
que celui de Maffillon & de M. l'Abbé Poule,
lorfqu'ils ont traité les mêmes fujets ; ce
qui leur eft arrivé dans les Sermons fur
l'Enfant- Prodigue & fur l'Enfer . Nous nous
bornerons à les rapprocher dans deux morceaux
de ce dernier fujet , dont nous laifferons
la comparaifon au Lecteur. Ecoutons
282 MERCURE
99
d'abord Maffillon peignant les tourmens
des ames réprouvées :» le Dieu de gloire luimême
, pour augmenter leur défeſpoir ,
» fe montrera à eux plus grand , plus ma-
» gnifique, s'il étoit poffible , qu'il ne paroît
» à fes Elus. Il étalera à leurs yeux toute fa
» Majeſté , pour réveiller dans leur coeur
» tous les mouvemens les plus vifs d'un
amour inféparable de leur être ; & fa
clémence , fa bonté , fa munificence , les
tourmentera plus cruellement que fa fu-
» reur & fa juftice. Nous ne fentons pas ici
» bas , mes Frères , la violence de l'amour
naturel que notre ame a pour fon Dieu ,
» parce que les faux biens qui nous environnent
, & que nous prenons pour le
bien véritable , ou l'occupent ou la par-
» tagent ; mais l'ame une fois féparée du
corps , ah ! tous ces phantômes qui l'abu-
» foient s'évanouiront ; tous ces attachemens
étrangers périront ; elle ne pourra plus
» aimer que fon Dieu , parce qu'elle ne
» connoîtra plus que lui d'aimable. Tous
fes penchans , toutes fes lumières , tous
» fes defirs , tous fes mouvemens , tout fon
» être fe réunira dans ce feul amour ; tout
l'emportera , tout la précipitera , fi je l'ofe
dire , dans le fein de fon Dieu , & le
poids de fon iniquité la fera fans ceffe
retomber fur elle - même. Eternellement
forcée de prendre l'effor vers le Ciel ,
"
n
n
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éternellement repouffée vers l'abyfme , &
plus malheureufe de ne pouvoir ceffer
d'aimer , que de fentir les effets terribles
de la juftice & de la vengeance de ce
» qu'elle aime.
P
39
porte
On retrouvera dans M. l'Abbé Poule
précisément les mêmes idées , mais traitées
d'une manière très- différente : » dans la pri-
» vation entière des biens de la gloire , le
réprouvé eft rendu , à qui ? A fon Dieu ;
» fur la terre c'eft le pêcheur qui fe défend ,
» & c'eft Dieu qui le pourfuit , qui ne peut
confentir à fa perte , qui heurte à la
de fon coeur , qui l'appelle par fa grace .
Dans l'Enfer tout rentre dans l'ordre ;
» c'eſt Dieu qui ſe refufe , & c'eſt le réprouvé
qui le cherche . Son ame dégagée
des liens imperceptibles qui fufpendoient
la rapidité de fa pente naturelle , eft rappelée
malgré elle à toute fa deftination ;
» elle tend à Dieu comme à fon centre
;
» elle fe porte vers lui avec impétuofité.
23. Où vas tu , ame criminelle ? Tu voles au-
» devant de ton Juge ! ni cette confidération,
ni fes alarmes , ni les châtimens qu'elle
fe prépare , ne font pas capables d'arrêter
l'impulfion vive qui l'entraîne ; elle s'élance
par la néceffité de fa nature , & toutes
» les perfections divines qu'elle a outragées ,
s'empreffent de la rejeter ; elle s'élève
» par le befoin immenfe & preffant qu'elle
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MERCURE
» a de fon Dieu; & fon Dieu la repouffe
» par la haine néceffaire qu'il porte au péché.
» Elle s'élance , & la rapidité de fon effor
» lui fait encore mieux comprendre qu'elle
étoit faite pour jouir de Dieu . Elle en
eft rejetée ; & la pefanteur du coup qui
l'accable , lui fait encore mieux connoître
qu'elle a forcé fon Dieu à la repouffer.
» Elle s'élève par défefpoir ; Dieu la rejette
par une jufte vengeance . Sufpendue entre
elle-même & fon Dieu , entre le comble
du bonheur & le comble de la misère. ;
également malheureufe , & quand elle
» s'efforce de s'approcher de cette fource
de tous les biens , & quand elle en eft
arrachée avec violence ; également tourmentée
, & lorfqu'elle fort d'elle-même ,
» & lorfqu'elle eft contrainte de s'y replon
ger , elle trouve fon Dieu fans pouvoir
» le pofféder ; elle fe fuit fans pouvoir s'éviter
; elle paffe fucceffivement des ténèbres
à la lumière , de la lumière aux ténèbres ;
elleroule d'abyfines en abyfmes , d'horreurs
en horreurs ; elle porte l'Enfer jufques
vers le Ciel ; elle rapporte l'image du Ciel
jufques dans l'Enfer même.
ינ
L'autre morceau eft dans le Sermon du
mauvais riche de Maffillon . » Peut-être que
l'inventeur de ces fpectacles criminels
» où vous courez avec tant de fureur , fenis
tant croître la rigueur de fes peines à
DE FRANCE. 285
""
n
mefure que les fruits dangereux & irré
parables de fon art , portent un nouveau
poifon dans vos ames , peut- être qu'il
fait monter fes rugiffemens jufqu'au fein
» d'Abraham , pour obtenir qu'il puiffe lui-
» même , avec fon cadavre hideux & dévoré
des feux éternels , venir paroître fur ces
» théâtres infâmes que fa main éleva autrefois
, & corriger par l'effroi de ce nouveau
fpectacle , le danger de ceux qui lui doivent
leur naiffance , & auxquels il doit
» lui -même fon éternelle infortune .
"
90.
"
M. l'Abbé Poule a fait ufage de la même
idée dans fon Sermon fur l'Enfer , où il
dit , en peignant les fupplices du reprouvé
» les fruits malheureux de fes iniquités font
reproduits ; la juftice Divine les tire des
» vafes de fa fureur où ils étoient en dépôt ;
les inventeurs de ces fcènes fabuleufes , de
» ces repréſentations profanes , fi dangereu-
»fes à l'innocence , ont fans ceffe préfens
à leur efprit ces théâtres féducteurs qu'ils
sont élevés pour toujours à l'illufion , au
preftige des fens , à la dépravation des
» moeurs , & ils font entourés d'une foule
innombrable de malheureux qu'ils ont
» entraînés.
>>
On a pu remarquer en quelques endroits
que la diction de M. l'Abbé Poule n'étoit
pas toujours auffi pure & auffi naturelle
celle de Maffillon ; mais ces légères taches
que
286 MERCURE
difparoiffent devant le génie oratoire qui
brille dans fes ouvrages , & n'empêchent
pas qu'il ne doive être mis au rang des
modèles de l'éloquence de la Chaire , dont,
notre fiècle peut s'honorer.
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Résumé : SUITE des Sermons de M. l'Abbé POULE. (dernier Extrait).
L'abbé Poule est reconnu pour ses sermons en faveur des malheureux et pour inciter à la bienfaisance. Un de ses sermons marquants est celui en faveur des Enfants-Trouvés, où il utilise des références bibliques et des images émouvantes pour sensibiliser son auditoire. Il compare leur détresse à celle des enfants d'Israël et critique la société qui laisse mourir ces enfants malgré ses ressources. L'abbé dénonce les abus et injustices sociales, imputant la création d'orphelins à l'exploitation des paysans par les seigneurs. Il décrit les conditions misérables des hôpitaux et appelle à la charité pour soulager ces souffrances. Le texte compare également les sermons de Maffillon et de l'abbé Poule, notamment sur l'Enfant Prodigue et l'Enfer. L'abbé Poule est apprécié pour son éloquence persuasive, bien que l'on regrette qu'il n'ait pas laissé plus d'écrits. Dans leurs sermons sur l'Enfer, Maffillon décrit les tourments des âmes damnées, tandis que l'abbé Poule met en lumière l'attirance irrésistible de l'âme vers Dieu malgré son rejet. Les deux auteurs explorent la lutte intérieure de l'âme entre son désir de Dieu et la justice divine. Le texte aborde aussi la représentation de l'Enfer et ses conséquences morales, évoquant une vision cyclique de l'existence humaine. Le sermon du mauvais riche de Massillon est mentionné comme exemple. L'abbé Poule traite des supplices des réprouvés et des dangers des représentations profanes pour l'innocence. Bien que sa diction soit parfois moins pure que celle de Massillon, l'œuvre de l'abbé Poule est reconnue pour son génie oratoire et son importance dans l'éloquence de la chaire.
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