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1
p. 5-11
L'ANNIVERSAIRE DE M. DE CRÉBILLON. ODE. Ingenio stat sine morte decus. Properce.
Début :
O MORT, Déesse inéxorable, [...]
Mots clefs :
Âme, Voix, Fureur, Mémoire, Horreur
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texteReconnaissance textuelle : L'ANNIVERSAIRE DE M. DE CRÉBILLON. ODE. Ingenio stat sine morte decus. Properce.
L'ANNIVERSAIRE
DE M. DE CREBILLON.
ODE.
Ingenio ftat fine morte decus.
Properce
MORT , Déeffe inézorable ,
>
Monſtre qu'allaita la fureur ,
Arrête ton bras implacable ,
I. Vol. A iij
6 MERCURE DE FRANCE .
Sufpends , ô mort , ton bras vengeur.
Le Temps ton rapide Miniftre ,
Fait tomber fous ta main finiftre
Les Princes , le Peuple & les Rois,
Hélas ! en frappant tes victimes ,
Epargne les efprits fublimes ;
Du fort pour eux change les Loix.
Mais non > Héros de l'harmonie ,
Vainqueurs du Temps & de la Mort ,
Vos talens & votre génie
Sont au- deffus des Loix du fort.
Quand les fatales Deftinées
Coupent le fil de vos années ,
Du cercueil perçant les horreurs ,
L'éclat brillant de votre gloire ,
En confacrant votre mémoire ,
S'érige un Trône dans nos coeurs.
Toi , qui dans ton brûlant délire ,
Ravis & tranſportas nos fens ,
Et qui des Maîtres de la lyre
Nous rappellois les fiers accens ,
O Crébillon ! Mortel fublime ,
La mort te prenant pour victime ,
De tes jours éteint le flambeau ;
Mais en t'afurant nos hommages ,
Ton nom , tes célébres Ouvrages
Te font triompher du tombeau.
OCTOBRE. 1763. 7
Des champs fleuris de l'Elysée ,
Accours ; & que tes fons hardis
Paffant dans mon âme embraſée
Raniment mes fens engourdis.
Guidé par la voix de la Gloire,
Je viens célébrer ta mémoire ;
Dirige & forme mes accords :
Toi feul peux donner à mes rimes
Ces beautés mâles & fublimes ,
Fruits des poëtiques tranſports.
Plein de cette célefte flamme
Et de cette noble fureur
Qui pénétrent , embraſent l'âme
De trouble , de crainte & d'horreur ;
Tu faifis , tu montes ta lyre ,
Du Dieu des beaux Arts qui t'inſpire
Suivant les fouveraines loix ,
Tu n'es plus un Mortel prophane ;
Le Dieu , dont ta Mufe eft l'organe,
Parle lui- même par ta voix .
Rappellés du fein des ténebres ,
A tes accens audacieux ,
Sortent de leurs féjours funébres ,
Les Princes , & les Demi- Dieux ....
Où portez- vous vos pas perfides ,
Frères cruels , & parricides ?
Sur qui levez-vous le couteau ?.. •
A iv
8 MERCURE DE FRANCE.
Malheureux ! en vangeant ton père ,
L'ombre fanglante de ta mère
Te fuit dans la nuit du tombeau.
Sur l'infléxible coeur d'Atrée ,
Le fang a-t-il repris les droits?
Il jure la coupe facrée ,
Thiefte s'unir à fa voix...
Frère cruel , monftre féroce !
Quelle paix , quel complot atroce !
Le foleil recule d'horreur.
Loin de toi , malheureux Thiefte,
Détourne la coupe funefte ;
Connois tón frère à ſa fureur.
#
Sur la fcène émue & ravie ,
Quel objet arrache nos pleurs ?
Aimable & tendre Zénobie ,
Je partage tous tes malheurs.
En vain un époux fanguinaire
Veut te priver de la lumière ,
Tu défarmes fes bras fanglans ;
Et de Rhadamifte infléxible
Ta vertu modefte & fenfible
Calme les remords dévorans.
Ainfi dans ta brulante yvreffe ,
O Crébillon ! ton fier pinceau ,
Joignant la force à la tendreſſe
Donne au théâtre un jour nouveau.
1
OCTOBRE . 1763.
Le feu céleste qui t'enflamme ,
Embrafe & dévore mon âme ,
La remplit de trouble & d'horreur.
Tranſporté de tes fons fublimes ,
Je te fuis dans les noirs abîmes ,
Je me confonds dans ma terreur.
Mais quoi ! fur la fin de ta vie
N'es-tu plus le même héros ? ....
Mortels , refpectons le génie
Jufques dans les moindres travaux.
D'un éffor toujours intrépide ,
Il s'élève en fon vol rapide,
Il plane jufques dans les Cieux.
Mais moins fuperbes dans leur courſe
Ses feux s'éloignant , de leur fource ,
Perdent leur éclat glorieux.
Tel au milieu de ta carrière ,
Flambeau céleste , Aftre brulant ,
Le vif rayon de ta lumière
Eft plus fécond & plus brillant.
Dans ta courſe rapide & fure
Tu donnes l'âme à la nature's
Tes feux embraſent l'univers.
Le Ciel fe couronne d'étoiles
La nuit obfcure étend fes voiles ,
Et ta te plonges dans les mers.
Dans les accès noirs & funébres ,
999
A v
10 MERCURE
DE FRANCE .
Quel monftre avide & ténébreux
Déchire les Auteurs célébres ,
Et les perce de traits affreux ?
Héros chéri de Melpomène ,
Je vois le poiſon de la haine
De ta vie infecter le cours.
Contre toi l'Envie animée
De fon haleine envenimée
Veut éclipfer ces plus beaux jours.
Mais la fierté de ton génie
Méprife tous ces noirs complots ,
Et d'une lâche calomnie
Craint peu les ténébreux affauts .
Affuré de notre fuffrage ,
Ton nom célébre , d'âge en âge ,
Suivra le cours de l'univers ,
Et dans le Temple de mémoire
Chaque jour la main de la Gloire
Te parera de myrches verds.
Déja l'éclat qui t'environne
Recoit un nouvel ornement ;
Un Monarque l'honneur du Trône
T'érige un pompeux monument.
Des bords fleuris de l'hypocréne ,
Je vois defcendre Melpomène
Qui s'applaudit de ce bienfait ;
Elle vient fur le fronsifpice
De cet immortel édifice
Graver la perte qu'elle a fait.
OCTOBRE. 1763 .
II
Epriſe de ta voix divine
Cette Mufe effuyant fes pleurs ,
Avoit fur la mort de Racine
Calmé les trop juftes douleurs :
Depuis que la Parque homicide
Ta frappé de fa faux perfide ,
Ses larmes coulent de nouveau .
Elle s'arrache de fon trône
Et prenant en main fa couronne
La dépoſe fur ton tombeau .
Pr. Ch. r.
DE M. DE CREBILLON.
ODE.
Ingenio ftat fine morte decus.
Properce
MORT , Déeffe inézorable ,
>
Monſtre qu'allaita la fureur ,
Arrête ton bras implacable ,
I. Vol. A iij
6 MERCURE DE FRANCE .
Sufpends , ô mort , ton bras vengeur.
Le Temps ton rapide Miniftre ,
Fait tomber fous ta main finiftre
Les Princes , le Peuple & les Rois,
Hélas ! en frappant tes victimes ,
Epargne les efprits fublimes ;
Du fort pour eux change les Loix.
Mais non > Héros de l'harmonie ,
Vainqueurs du Temps & de la Mort ,
Vos talens & votre génie
Sont au- deffus des Loix du fort.
Quand les fatales Deftinées
Coupent le fil de vos années ,
Du cercueil perçant les horreurs ,
L'éclat brillant de votre gloire ,
En confacrant votre mémoire ,
S'érige un Trône dans nos coeurs.
Toi , qui dans ton brûlant délire ,
Ravis & tranſportas nos fens ,
Et qui des Maîtres de la lyre
Nous rappellois les fiers accens ,
O Crébillon ! Mortel fublime ,
La mort te prenant pour victime ,
De tes jours éteint le flambeau ;
Mais en t'afurant nos hommages ,
Ton nom , tes célébres Ouvrages
Te font triompher du tombeau.
OCTOBRE. 1763. 7
Des champs fleuris de l'Elysée ,
Accours ; & que tes fons hardis
Paffant dans mon âme embraſée
Raniment mes fens engourdis.
Guidé par la voix de la Gloire,
Je viens célébrer ta mémoire ;
Dirige & forme mes accords :
Toi feul peux donner à mes rimes
Ces beautés mâles & fublimes ,
Fruits des poëtiques tranſports.
Plein de cette célefte flamme
Et de cette noble fureur
Qui pénétrent , embraſent l'âme
De trouble , de crainte & d'horreur ;
Tu faifis , tu montes ta lyre ,
Du Dieu des beaux Arts qui t'inſpire
Suivant les fouveraines loix ,
Tu n'es plus un Mortel prophane ;
Le Dieu , dont ta Mufe eft l'organe,
Parle lui- même par ta voix .
Rappellés du fein des ténebres ,
A tes accens audacieux ,
Sortent de leurs féjours funébres ,
Les Princes , & les Demi- Dieux ....
Où portez- vous vos pas perfides ,
Frères cruels , & parricides ?
Sur qui levez-vous le couteau ?.. •
A iv
8 MERCURE DE FRANCE.
Malheureux ! en vangeant ton père ,
L'ombre fanglante de ta mère
Te fuit dans la nuit du tombeau.
Sur l'infléxible coeur d'Atrée ,
Le fang a-t-il repris les droits?
Il jure la coupe facrée ,
Thiefte s'unir à fa voix...
Frère cruel , monftre féroce !
Quelle paix , quel complot atroce !
Le foleil recule d'horreur.
Loin de toi , malheureux Thiefte,
Détourne la coupe funefte ;
Connois tón frère à ſa fureur.
#
Sur la fcène émue & ravie ,
Quel objet arrache nos pleurs ?
Aimable & tendre Zénobie ,
Je partage tous tes malheurs.
En vain un époux fanguinaire
Veut te priver de la lumière ,
Tu défarmes fes bras fanglans ;
Et de Rhadamifte infléxible
Ta vertu modefte & fenfible
Calme les remords dévorans.
Ainfi dans ta brulante yvreffe ,
O Crébillon ! ton fier pinceau ,
Joignant la force à la tendreſſe
Donne au théâtre un jour nouveau.
1
OCTOBRE . 1763.
Le feu céleste qui t'enflamme ,
Embrafe & dévore mon âme ,
La remplit de trouble & d'horreur.
Tranſporté de tes fons fublimes ,
Je te fuis dans les noirs abîmes ,
Je me confonds dans ma terreur.
Mais quoi ! fur la fin de ta vie
N'es-tu plus le même héros ? ....
Mortels , refpectons le génie
Jufques dans les moindres travaux.
D'un éffor toujours intrépide ,
Il s'élève en fon vol rapide,
Il plane jufques dans les Cieux.
Mais moins fuperbes dans leur courſe
Ses feux s'éloignant , de leur fource ,
Perdent leur éclat glorieux.
Tel au milieu de ta carrière ,
Flambeau céleste , Aftre brulant ,
Le vif rayon de ta lumière
Eft plus fécond & plus brillant.
Dans ta courſe rapide & fure
Tu donnes l'âme à la nature's
Tes feux embraſent l'univers.
Le Ciel fe couronne d'étoiles
La nuit obfcure étend fes voiles ,
Et ta te plonges dans les mers.
Dans les accès noirs & funébres ,
999
A v
10 MERCURE
DE FRANCE .
Quel monftre avide & ténébreux
Déchire les Auteurs célébres ,
Et les perce de traits affreux ?
Héros chéri de Melpomène ,
Je vois le poiſon de la haine
De ta vie infecter le cours.
Contre toi l'Envie animée
De fon haleine envenimée
Veut éclipfer ces plus beaux jours.
Mais la fierté de ton génie
Méprife tous ces noirs complots ,
Et d'une lâche calomnie
Craint peu les ténébreux affauts .
Affuré de notre fuffrage ,
Ton nom célébre , d'âge en âge ,
Suivra le cours de l'univers ,
Et dans le Temple de mémoire
Chaque jour la main de la Gloire
Te parera de myrches verds.
Déja l'éclat qui t'environne
Recoit un nouvel ornement ;
Un Monarque l'honneur du Trône
T'érige un pompeux monument.
Des bords fleuris de l'hypocréne ,
Je vois defcendre Melpomène
Qui s'applaudit de ce bienfait ;
Elle vient fur le fronsifpice
De cet immortel édifice
Graver la perte qu'elle a fait.
OCTOBRE. 1763 .
II
Epriſe de ta voix divine
Cette Mufe effuyant fes pleurs ,
Avoit fur la mort de Racine
Calmé les trop juftes douleurs :
Depuis que la Parque homicide
Ta frappé de fa faux perfide ,
Ses larmes coulent de nouveau .
Elle s'arrache de fon trône
Et prenant en main fa couronne
La dépoſe fur ton tombeau .
Pr. Ch. r.
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2
p. 11
ÉPIGRAMMES. Sur la Torche funèbre & le Flambeau Nuptial.
Début :
DE même que l'Hymen la Mort a son flambeau : [...]
Mots clefs :
Torche funèbre, Flambeau nuptial, Hymen, Esclavage, Guerres
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ÉPIGRAMMES. Sur la Torche funèbre & le Flambeau Nuptial.
É PIGRAM ME S.
Sur la Torche funèbre & le Flambeau
De
même
Nuptial.
E même que l'Hymen la Mort a fon flambeau
:
Chacun des deux a fon uſage ;
L'un nous conduit à l'esclavage ,
L'autre nous conduit au tombeau.
Mais , ô l'étrange différence !
Le flambeau de l'Hymen , heureux en apparence ,
Nous conduit bien fouvent à des guerres fans fin
Le flambeau de la Mort , par un effet contraire ,
Affreux d'abord quand il éclaire
Au repos affuré nous ouvre le chemin.
Par M. *** de Dijon.
Sur la Torche funèbre & le Flambeau
De
même
Nuptial.
E même que l'Hymen la Mort a fon flambeau
:
Chacun des deux a fon uſage ;
L'un nous conduit à l'esclavage ,
L'autre nous conduit au tombeau.
Mais , ô l'étrange différence !
Le flambeau de l'Hymen , heureux en apparence ,
Nous conduit bien fouvent à des guerres fans fin
Le flambeau de la Mort , par un effet contraire ,
Affreux d'abord quand il éclaire
Au repos affuré nous ouvre le chemin.
Par M. *** de Dijon.
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3
p. 12
AUTRE. SUR une Vieille amoureuse.
Début :
MALGRÉ vos cheveux blancs, Hilas vous fait la cour. [...]
Mots clefs :
Cheveux blancs, Inconstance, Feux
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : AUTRE. SUR une Vieille amoureuse.
AUTRE.
SUR une Vieille amoureufe.
MALGRÉ vos cheveux blancs , Hilas vous fait la
cour.
Vous l'épouferiez dès ce jour ,
Si vous n'appréhendiez ſon inconſtance extrême ?
Mais non , ne craignez rien , les feux feront
conftans :
Ce fera bien plutôt vous -même
Qui ne l'aimerez pas longtemps .
Par le même.
SUR une Vieille amoureufe.
MALGRÉ vos cheveux blancs , Hilas vous fait la
cour.
Vous l'épouferiez dès ce jour ,
Si vous n'appréhendiez ſon inconſtance extrême ?
Mais non , ne craignez rien , les feux feront
conftans :
Ce fera bien plutôt vous -même
Qui ne l'aimerez pas longtemps .
Par le même.
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4
p. 12
A IRIS, que les pluyes continuelles retiennent à la campagne.
Début :
EN vain j'attends votre retour, [...]
Mots clefs :
Pluies, Retour, Martyre, Campagne
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : A IRIS, que les pluyes continuelles retiennent à la campagne.
A IRIS , que les pluyes continuelles
retiennent à la campagne
.
ENN vain j'attends votre retour ,
Belle Iris , il pleut nuit & jour.
Jugez par là de mon martyre !
Il eft bien vrai qu'affez fouvent
Petite pluye abbat grand vent .
Mais comment pourrois- je le dire ?
Plus il pleut & plus je foupire.
Par le mêmes
retiennent à la campagne
.
ENN vain j'attends votre retour ,
Belle Iris , il pleut nuit & jour.
Jugez par là de mon martyre !
Il eft bien vrai qu'affez fouvent
Petite pluye abbat grand vent .
Mais comment pourrois- je le dire ?
Plus il pleut & plus je foupire.
Par le mêmes
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5
p. 13-14
IMITATION DE PÉTRONE. Somnia quæ mentes ludunt volitantibus umbris.
Début :
LA nuit de l'ombre enveloppée [...]
Mots clefs :
Imitation, Nuit, Songes, Langueur, Feux, Dépeupler, Calculs, Coquette
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : IMITATION DE PÉTRONE. Somnia quæ mentes ludunt volitantibus umbris.
IMIT ATION DE PÉTRONE.
-Somnia qua mentes ludunt volitantibus umbris.
LA nuit de l'ombre enveloppée
Ramène le fommeil & les fonges légers ;
Mais de leurs vains tableaux à notre âme trompée
Les Dieux n'offrent jamais les objets menfongers ,
Notre âme feale les enfante ;
Et lorfque la langueur vient de fa main pefante
De nos fens fatigués détendre les refforts ,
Notre efprit plus libre dénoue
Les liens importans qui l'attachent au corps.
Sous cent maſques divers fans contrainte il fe
joue ,
Et retrace à nos yeux tous les projets du jour ;
Le Guerrier voit Bellone & fa barbare cour
Effrayant l'Univers du bruit de fon tonnèrre ,
Se noyer dans le fang & dépeupler la Tèrre ,
Par fes feux dévorans détruire les Cités ,
Et porter le trépas aux Rois épouvantés.
Celui dont l'adroite éloquence
Force fouvent Thémis à pancher fa balance ,
Croit voir autour de lui la foule des Cliens
Attendre leurs arrêts de ſes tons féduifans .
L'Avare ſoupçonneux au tein ſombre & livide
Court après fon tréfor que d'une main avide
Un voifin attentif enléve fous fes yeux.
A
14 MERCURE DE FRANCE.
Le Philofophe audacieux
Des Altres vagabonds veut fixer la diſtance ;
Et par les vains calculs , fa fuperbe ignorance
Croit impofer des loix aux Cieux .
Par les regards adroits une jeune Coquette
Tâche d'engager un amant.
Une Prude févère , à la mine diſcrette ,
En achete un argent comptant .
Le malheureux enfin , par un fonge effroyable ,
Augmente encor l'horreur du deftin qui l'accable ,
Chaque nuit de fon fort revoyant le tableau ,
De la Parque fatale il double le fuſeau.
-Somnia qua mentes ludunt volitantibus umbris.
LA nuit de l'ombre enveloppée
Ramène le fommeil & les fonges légers ;
Mais de leurs vains tableaux à notre âme trompée
Les Dieux n'offrent jamais les objets menfongers ,
Notre âme feale les enfante ;
Et lorfque la langueur vient de fa main pefante
De nos fens fatigués détendre les refforts ,
Notre efprit plus libre dénoue
Les liens importans qui l'attachent au corps.
Sous cent maſques divers fans contrainte il fe
joue ,
Et retrace à nos yeux tous les projets du jour ;
Le Guerrier voit Bellone & fa barbare cour
Effrayant l'Univers du bruit de fon tonnèrre ,
Se noyer dans le fang & dépeupler la Tèrre ,
Par fes feux dévorans détruire les Cités ,
Et porter le trépas aux Rois épouvantés.
Celui dont l'adroite éloquence
Force fouvent Thémis à pancher fa balance ,
Croit voir autour de lui la foule des Cliens
Attendre leurs arrêts de ſes tons féduifans .
L'Avare ſoupçonneux au tein ſombre & livide
Court après fon tréfor que d'une main avide
Un voifin attentif enléve fous fes yeux.
A
14 MERCURE DE FRANCE.
Le Philofophe audacieux
Des Altres vagabonds veut fixer la diſtance ;
Et par les vains calculs , fa fuperbe ignorance
Croit impofer des loix aux Cieux .
Par les regards adroits une jeune Coquette
Tâche d'engager un amant.
Une Prude févère , à la mine diſcrette ,
En achete un argent comptant .
Le malheureux enfin , par un fonge effroyable ,
Augmente encor l'horreur du deftin qui l'accable ,
Chaque nuit de fon fort revoyant le tableau ,
De la Parque fatale il double le fuſeau.
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6
p. 14-15
ALEXANDRE ET APELLE, APOLOGUE.
Début :
DANS l'attelier d'Apelle, Alexandre tout haut [...]
Mots clefs :
Peinture, Beauté, Enfance, Broyeurs, Ignorants, Raillerie
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ALEXANDRE ET APELLE, APOLOGUE.
ALEXANDRE ET APELLE ,
APOLOGUE.
DANS l'attelier d'Apelle , Alexandre tout haut
Raifonnoit de Peinture , & traitoit de défaut
La plus grande beauté.... Seigneur , je vous en
prie,
Dit l'Artiſte approchant de l'oreille du Roi :
Ceffez , ou parlez bas ... Pourquoi ? ...
L'enfance est toujours étourdie :
Voyez-vous mes petits Broyeurs
De couleurs ! ...
.7
OCTOBRE. 1763 . 15
Je crains pour vous leur raillerie ( a ) .
Ignorans ; renoncez à faire les Docteurs.
Par M. GUICHARD .
( a ) Plin . Hift. Lib . XXXV . Cap . X. Sed &
in officina imperitè multa differenti Alexandro )
filentium comiterfuadebat ( Apelles ) rideri eum di
cens à pueris qui colores tererent.
APOLOGUE.
DANS l'attelier d'Apelle , Alexandre tout haut
Raifonnoit de Peinture , & traitoit de défaut
La plus grande beauté.... Seigneur , je vous en
prie,
Dit l'Artiſte approchant de l'oreille du Roi :
Ceffez , ou parlez bas ... Pourquoi ? ...
L'enfance est toujours étourdie :
Voyez-vous mes petits Broyeurs
De couleurs ! ...
.7
OCTOBRE. 1763 . 15
Je crains pour vous leur raillerie ( a ) .
Ignorans ; renoncez à faire les Docteurs.
Par M. GUICHARD .
( a ) Plin . Hift. Lib . XXXV . Cap . X. Sed &
in officina imperitè multa differenti Alexandro )
filentium comiterfuadebat ( Apelles ) rideri eum di
cens à pueris qui colores tererent.
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7
p. 15
VERS sur le PORTRAIT DU ROI, exposé au Sallon. 1763.
Début :
Il n'étoit réservé qu'au Portrait de Louis [...]
Mots clefs :
Portrait, Suffrages, Aiguille, Pinceau, Modèle, Arts
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : VERS sur le PORTRAIT DU ROI, exposé au Sallon. 1763.
VERS fur le PORTRAIT DU ROI ,
expofé au Sallon. 1763 .
Il n'étoit réfervé qu'au Portrait de Louis
L
De réunir tous les fuffrages .
>
L'Aiguille & le Pinceau s'y difputent le prix ;
Et leur fublime effort tranfmet à tous les âges
Que ce divin modéle offre aux yeux à la fois
Le chef- d'oeuvre des Arts & le meilleur des Rois.
Par Mde GUIBERT.
expofé au Sallon. 1763 .
Il n'étoit réfervé qu'au Portrait de Louis
L
De réunir tous les fuffrages .
>
L'Aiguille & le Pinceau s'y difputent le prix ;
Et leur fublime effort tranfmet à tous les âges
Que ce divin modéle offre aux yeux à la fois
Le chef- d'oeuvre des Arts & le meilleur des Rois.
Par Mde GUIBERT.
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8
p. 15-24
MÉMOIRE SUR BELLE-ISLE.
Début :
EN Latin Calonesus, dérivé selon M. Bulet, Professeur Royal de l'Université [...]
Mots clefs :
Chevalier, Citadelle, Comte, Troupes, Gouverneur, Vaisseaux, Étymologie, Île
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : MÉMOIRE SUR BELLE-ISLE.
MÉMOIRE SUR BELLE-ISsle.
EN Latin Calonefus , dérivé ſelon M.
Bulet , Profeffeur Royal de l'Univerfité
de Befançon dans fon Dictionnaire Celtique
, des mots cal , qui fignifie pierre :
ou roc, & de ones , iſle , calones , ifle
de rocher.
16 MERCURE DE FRANCE .
D'autres dérivent ce mot Calonefus ,
du Grec Karos , pulcher , Beau ou belle
& vnoos , infula , ifle.
Il y a plus de vraisemblance dans
cette derniere étymologie. Les Hollanlandois
l'appellent Boelin , & les Anglois
la nomment Fine - Ifland ; Les Romainsla
nommoient auffiCalonefus, comme
nous venons de le dire . Cependant
Céfar n'en fait point de mention particulière
dans fes Commentaires &
paroît l'avoir confondue avec les autres
İfles des environs , fous le nom général
d'Infula Venitia. Dans la fuite
on lui a donné le nom de l'Ile de
Guedel, qu'elle a quitté pour celui de
Belle-Ifle. C'eft une Ifle de France des
plus confidérables du Royaume , fituée
fur les côtes méridionales de la Bretagne
, Diocéfe de Vannes , Parlement de
Rennes , Intendance de Nantes , Recette
de Vannes , avec titre de Marquifat
; elle a environ fix lieues de longueur
, & deux de large avec un bon
port & quelques châteaux vis-à-vis de
*
> * M. d'Anville dans fa notice de la Gaule
parle de Belle- Ifle fous le nom de Vindiles. Il
fait voir que dans les titres du moyen âge le
nom de cette ifle eft Guidel , ayant été donné à
l'Abbaye de Redon.
OCTOBRE. 1763. 17
Vannes & d'Aurai , n'étant qu'à cinq
ou fix milles de la Terre-ferme . Son port
eft défendu par une bonne citadelle , &
le refte de l'Ifle par des rochers inacceffibles.
Elle eft fertile en grains & en
pâturages , & confidérable par fes falines
, & par le paffage ordinaire des
Vaiffeaux le long des côtes . Elle appartenoit
autrefois au Comte de Cornouaille
; Geoffroi , Comte de Rennes
la lui ufurpa & la donna à l'Abbaye de
Redon ; mais Alain fils dudit Geoffroi
la retira des Moines de Redon , pour la
rendre au Comte de Cornouaille , qui
la donna peu après à l'Abbaye de
Quimperlé. Ces deux donations ont
caufé de grandes conteftations entret
ces deux Abbayes ; elles n'ont été af
foupies qu'en 1172 par une Tranſaction
conclue entre les Moines.
Charles IX donna cette Ifle au Comte
de Retz de la maiſon de Gondy ; &
l'érigea en Marquifat en 1573. Charles
de Retz tué en 1596 , fut père d'Henri
Duc de Retz qui vendit Belle- Ifle à Nicolas
Foucquet , Surintendant des Finances
& Miniftre d'Etat en 1653. Cette
acquifition fut un des chefs des accufations
du procès fait contre lui en
1661. Ce procès qui dura trois ans a été
imprimé à Paris l'an 1699. en 16 vol.
18 MERCURE DE FRANCE.
in- 12. Après l'Arrêt qui fut rendu pár
des Commiffaires nommés par le Roi ,
M. Foucquet fut conduit à Pignerol le
20 Décembre 1694 , où il fut enfermé
dans le donjon , & où il mourut après
21 ans de captivité , le 23 Mars 1680 ,
agé de 65 ans . Son corps apporté à Paris
, fut inhumé dans l'Eglife des Filles
de Ste Marie , rue S. Antoine , auprès
de fon père * , où l'on voit fon Épitaphe.
Charles-Louis - Augufte Foucquet ,Pair
& Maréchal de France , petit-fils de Nicolas
Foucquet , Surintendant des Finances
, fut le dernier poffeffeur & Seigneur
de Belle-Ifle ; il étoit Prince de
l'Empire , Chevalier des Ordres du Roi
& de la Toifon d'or , Gouverneur de
Metz & du Pays Meffin , Lieutenant
Général au Gouvernement de Lorraine
& de Barrois , Miniftre & Secrétaire
d'Etat au Département de la Guerre
& l'un des Quarante de l'Académie
Françoiſe. Il eſt mort à Verſailles le 26
Janvier 1761 , âgé de 76 ans 4 mois &
4 jours , étant né le 22 Septembre 1684
& eft inhumé en fa Terre de Bizy en
Normandie .
* V. Deſcription de Paris par Piganiol de la
Force , Paris 1742. Tome IV . p. 417. & fuiv . &
les Epitaphes de Paris , Mff. que l'on va faire.
imprimer.]
OCTOBRE. 1763. 19
Il avoit rétrocédé au Roi , au mois
d'Octobre 1718. Belle- Ifle , en échange
du Comté de Gifors , du Vicomté de
Vernon , Audelis & Lyons , terres en
Normandie ; toutes ces terres furent
depuis érigées en fa faveur en Duché
fous le nom de Gifors , par Lettres - Patentes
du mois de Mars 1742 , regiftrées
au Parlement de Paris le 19 Juillet
fuivant , & en Pairie le 9 Juin 1748.
Le Maréchal de Belle - Ifle par fon
teftament a rendu au Roi le Duché de
Gifors & dépendances , qu'il avoit eu
en échange de Belle- Ifle , comme nous
venons de le dire. Le Roi fit de Belle-
IfleunGouvernement particulier ave cun
Etat-Major ; il y a d'ordinaire vingt-deux
compagnies d'Infanterie en garniſon.
Les lieux principaux font le Palais , la
Citadelle & Bangor , & les paroiffes de
Sauzon & de Lomaria ; il y a auffi un
Gouverneur pour la Citadelle du Palais.
Les Anglois ont fait plufieurs tentatives
infructeufes fur cette Ifle en 1674 ,
1695 , 1703 & 1746. L'époque de 1703
nous donne une circonftance qui mérite
d'être remarquée : » lorfque la flot-
» te des Angois & des Hollandois pa-
» rut à la hauteur de cette Ifle , en la-
» dite année , le Curé du Bourg fit pren20
MERCURE DE FRANCE.
dre des habits d'homme aux femmés ,
» qui parurent fur la côte en trop grand
» nombre pour laiffer aux ennemis l'ef-
» pérance d'y pouvoir faire une def-
» cente , & cette manoeuvre détourna
les Anglois de pourfuivre leur deffein .
Ils ont encore tenté la même defcente
en 1761 , qui leur a réuſſi ,
Leur flotte compofée de 115 voiles
mouilla le 7 Avril dans la Rade de
Belle - Ifle ; le lendemain 8 , elle fit fes
difpofitions pour l'attaque . Le Chevalier
de Sainte- Croix , Brigadier des Armées
du Roi , & Commandant a Belle - Iſle,
jugeant que les batteaux plats des Anglois
fe dirigeoient vers le Port-Andras ,
y porta la plus grande partie de fes troupes.
Les ennemis effectivement débarquerent
dans cette partie ; mais ils furent
fi vivement repouffés , qu'ils perdirent
800 hommes & prèfque tous
grenadiers ; on leur fit plus de 300 prifonniers
parmilefquels fe trouverent le
Lieutenant Colonel Thomas & le Major
Meklein , qui commandoit l'attaque.
Le 23 du même mois les Anglois
tenterent un nouveau débarquement ,
& l'effectuerent le même jour. Les François
après avoir difputé le terrein pied
à pied , fe renfermerent dans la Citadelle
OCTOBRE . 1763 . 21
au nombre de 3500 hommes ; comme
les troupes que les Anglois avoient dans
l'Ifle n'étoient par fuffifantes pour en
faire le fiége , le Gouvernement d'Angleterre
y fit paffer 3000 hommes.
On peut voir la fuite du fiége de
Belle - Ifle , dans un Journal très- bien
détaillé , qui a été imprimé , avec la
capitulation faite pour la reddition de
cette Ifle aux Anglois le 7 Juin 1761 .
Enfin par le VII Article de la Paix
générale conclue le 3 Novembre 1762
entre le Roi de France & celui de
la Grande Bretagne , l'Angleterre
reftitue avec plufieurs autres Ifles , celle
de Belle -Iile , qui doivent être rendues
dans le même état où elles étoient quand
la conquête en a été faite par les armes
Britanniques ; ce qui a été éxécuté le 11
Mai 1763 , comme il paroît par cette
rélation .
·
» Le Chevalier de Warren , Maréchal
» de Camp , nommé par le Roi , pour
commander les troupes deftinées à
» reprendre poffeffion de cette Ifle , eft
» arrivé le 1 Mai avec fes troupes de
» débarquement , à une demie lieue du
» Port. M. Callwal , Commandant de
» P'Efcadre Angloife , eft allé au-devant
» de lui dans une Pinnace fort ornée
» & lui a offert de le conduire à bord
}
1
22 MERCURE DE FRANCE.
de fon Vaiffeau jufqu'au Port. M.
» Forreſtier , Gouverneur de l'Ifle , at-
» tendoit fur le rivage le Chevalier de
» Warren ; il lui a donné la main pour
» defcendre à terre , & lui a préſenté
» fept Colonels Anglois , dont il étoit
» accompagné. Le Chevalier de War-
» ren , ayant remis au Gouverneur An-
» glois la Lettre par laquelle Sa Majeſté
» Britannique ordonne que l'Ifle , la
» Citadelle , le Fort &c , foient remis
» entre les mains des François , il y a
», eu entre ces deux Officiers une con-
» férence qui a duré une demie heure ,
» & après laquelle le Chevalier de Warren
a envoyé relever par une compagnie
de grenadiers , un femblable
» détachement Anglois , qui s'eft re-
» tiré par une porte pour aller s'em-
» barquer , tandis que les François en-
» troient par la porte principale. Le
» refte des Troupes Angloifes étoient
» déja à bord des vaiffeaux avec tous
» leurs effets. Le Commandant Fran-
"
çois , après avoir pris poffeffion de
" I'Ifle , a donné un grand repas aux
» Officiers Anglois , & les a conduits
» enfuite jufqu'à leurs vaiffeaux . La
» Flotte Angloife a levé l'ancre à mi-
» nuit , a mis à la voile fur les deux
OCTOBRE . 1763. 23
» heures , & dès le matin elle avoit déja
difparu .
On a gravé plufieurs Cartes de Belle-
Ifle en 1761.
1. Par M. le Rouge , Géographe ordinaire
du Roi , rue des Grands Auguftins.
Selon lui cette Ifle à deux lieues de
longueur, trois quarts marine, ce qui fait
trois petites lieues & demie parifiennes,
2. Autre Carte de Belle - Ifle avec
partie des Côtes de Bretagne & les Ifles
voifines , par le fieur Brion , Ingénieur
Géographe , à l'Enfeigne de la Place
des Victoires , au bas de la rue S. Jacques
, avec la defcription abrégée de
cette Ifle , qui felon lui contient près
de 20000 arpens de terre , dont la plus
grande partie eft inculte ; elle eft peuplée
d'environ 8000 Habitans , parmi
lefquels on en compte 11 à 1200 portant
les armes. La Capitale feule , outre la
garnifon de la Citadelle , renferme près
de 3000 âmes ; les roches , les fables &
les efcarpemens , dont l'Ifle eft prèsque
toute environnée , en font les défenfes
naturelles ; & l'art a fuppléé où
l'on
prapeut
aborder
; les Ports à l'oppofite
de la Bretagne
font les feuls
ticables
, encore
ne peut -il y entrer
que des chaloupes
,
24 MERCURE
DE FRANCE .
3. Autre Carte de Belle-Ifle par M.
de Beaurain , fils de M. le Chevalier de
Beaurain.
4. Autre idem par M. Paris , Ingénieur
du Roi , chez Lattré , Graveur
rue S. Jacques , & chez M. Julien .
l'Hôtel de Soubife .
5. id. avec la Defcription du Siége de
Belle - Ifle , dans l'Almanach de Bâle , dir
le Meffager boiteux pour l'année 1762.
Par M. de N.... abonné au Mercure .
EN Latin Calonefus , dérivé ſelon M.
Bulet , Profeffeur Royal de l'Univerfité
de Befançon dans fon Dictionnaire Celtique
, des mots cal , qui fignifie pierre :
ou roc, & de ones , iſle , calones , ifle
de rocher.
16 MERCURE DE FRANCE .
D'autres dérivent ce mot Calonefus ,
du Grec Karos , pulcher , Beau ou belle
& vnoos , infula , ifle.
Il y a plus de vraisemblance dans
cette derniere étymologie. Les Hollanlandois
l'appellent Boelin , & les Anglois
la nomment Fine - Ifland ; Les Romainsla
nommoient auffiCalonefus, comme
nous venons de le dire . Cependant
Céfar n'en fait point de mention particulière
dans fes Commentaires &
paroît l'avoir confondue avec les autres
İfles des environs , fous le nom général
d'Infula Venitia. Dans la fuite
on lui a donné le nom de l'Ile de
Guedel, qu'elle a quitté pour celui de
Belle-Ifle. C'eft une Ifle de France des
plus confidérables du Royaume , fituée
fur les côtes méridionales de la Bretagne
, Diocéfe de Vannes , Parlement de
Rennes , Intendance de Nantes , Recette
de Vannes , avec titre de Marquifat
; elle a environ fix lieues de longueur
, & deux de large avec un bon
port & quelques châteaux vis-à-vis de
*
> * M. d'Anville dans fa notice de la Gaule
parle de Belle- Ifle fous le nom de Vindiles. Il
fait voir que dans les titres du moyen âge le
nom de cette ifle eft Guidel , ayant été donné à
l'Abbaye de Redon.
OCTOBRE. 1763. 17
Vannes & d'Aurai , n'étant qu'à cinq
ou fix milles de la Terre-ferme . Son port
eft défendu par une bonne citadelle , &
le refte de l'Ifle par des rochers inacceffibles.
Elle eft fertile en grains & en
pâturages , & confidérable par fes falines
, & par le paffage ordinaire des
Vaiffeaux le long des côtes . Elle appartenoit
autrefois au Comte de Cornouaille
; Geoffroi , Comte de Rennes
la lui ufurpa & la donna à l'Abbaye de
Redon ; mais Alain fils dudit Geoffroi
la retira des Moines de Redon , pour la
rendre au Comte de Cornouaille , qui
la donna peu après à l'Abbaye de
Quimperlé. Ces deux donations ont
caufé de grandes conteftations entret
ces deux Abbayes ; elles n'ont été af
foupies qu'en 1172 par une Tranſaction
conclue entre les Moines.
Charles IX donna cette Ifle au Comte
de Retz de la maiſon de Gondy ; &
l'érigea en Marquifat en 1573. Charles
de Retz tué en 1596 , fut père d'Henri
Duc de Retz qui vendit Belle- Ifle à Nicolas
Foucquet , Surintendant des Finances
& Miniftre d'Etat en 1653. Cette
acquifition fut un des chefs des accufations
du procès fait contre lui en
1661. Ce procès qui dura trois ans a été
imprimé à Paris l'an 1699. en 16 vol.
18 MERCURE DE FRANCE.
in- 12. Après l'Arrêt qui fut rendu pár
des Commiffaires nommés par le Roi ,
M. Foucquet fut conduit à Pignerol le
20 Décembre 1694 , où il fut enfermé
dans le donjon , & où il mourut après
21 ans de captivité , le 23 Mars 1680 ,
agé de 65 ans . Son corps apporté à Paris
, fut inhumé dans l'Eglife des Filles
de Ste Marie , rue S. Antoine , auprès
de fon père * , où l'on voit fon Épitaphe.
Charles-Louis - Augufte Foucquet ,Pair
& Maréchal de France , petit-fils de Nicolas
Foucquet , Surintendant des Finances
, fut le dernier poffeffeur & Seigneur
de Belle-Ifle ; il étoit Prince de
l'Empire , Chevalier des Ordres du Roi
& de la Toifon d'or , Gouverneur de
Metz & du Pays Meffin , Lieutenant
Général au Gouvernement de Lorraine
& de Barrois , Miniftre & Secrétaire
d'Etat au Département de la Guerre
& l'un des Quarante de l'Académie
Françoiſe. Il eſt mort à Verſailles le 26
Janvier 1761 , âgé de 76 ans 4 mois &
4 jours , étant né le 22 Septembre 1684
& eft inhumé en fa Terre de Bizy en
Normandie .
* V. Deſcription de Paris par Piganiol de la
Force , Paris 1742. Tome IV . p. 417. & fuiv . &
les Epitaphes de Paris , Mff. que l'on va faire.
imprimer.]
OCTOBRE. 1763. 19
Il avoit rétrocédé au Roi , au mois
d'Octobre 1718. Belle- Ifle , en échange
du Comté de Gifors , du Vicomté de
Vernon , Audelis & Lyons , terres en
Normandie ; toutes ces terres furent
depuis érigées en fa faveur en Duché
fous le nom de Gifors , par Lettres - Patentes
du mois de Mars 1742 , regiftrées
au Parlement de Paris le 19 Juillet
fuivant , & en Pairie le 9 Juin 1748.
Le Maréchal de Belle - Ifle par fon
teftament a rendu au Roi le Duché de
Gifors & dépendances , qu'il avoit eu
en échange de Belle- Ifle , comme nous
venons de le dire. Le Roi fit de Belle-
IfleunGouvernement particulier ave cun
Etat-Major ; il y a d'ordinaire vingt-deux
compagnies d'Infanterie en garniſon.
Les lieux principaux font le Palais , la
Citadelle & Bangor , & les paroiffes de
Sauzon & de Lomaria ; il y a auffi un
Gouverneur pour la Citadelle du Palais.
Les Anglois ont fait plufieurs tentatives
infructeufes fur cette Ifle en 1674 ,
1695 , 1703 & 1746. L'époque de 1703
nous donne une circonftance qui mérite
d'être remarquée : » lorfque la flot-
» te des Angois & des Hollandois pa-
» rut à la hauteur de cette Ifle , en la-
» dite année , le Curé du Bourg fit pren20
MERCURE DE FRANCE.
dre des habits d'homme aux femmés ,
» qui parurent fur la côte en trop grand
» nombre pour laiffer aux ennemis l'ef-
» pérance d'y pouvoir faire une def-
» cente , & cette manoeuvre détourna
les Anglois de pourfuivre leur deffein .
Ils ont encore tenté la même defcente
en 1761 , qui leur a réuſſi ,
Leur flotte compofée de 115 voiles
mouilla le 7 Avril dans la Rade de
Belle - Ifle ; le lendemain 8 , elle fit fes
difpofitions pour l'attaque . Le Chevalier
de Sainte- Croix , Brigadier des Armées
du Roi , & Commandant a Belle - Iſle,
jugeant que les batteaux plats des Anglois
fe dirigeoient vers le Port-Andras ,
y porta la plus grande partie de fes troupes.
Les ennemis effectivement débarquerent
dans cette partie ; mais ils furent
fi vivement repouffés , qu'ils perdirent
800 hommes & prèfque tous
grenadiers ; on leur fit plus de 300 prifonniers
parmilefquels fe trouverent le
Lieutenant Colonel Thomas & le Major
Meklein , qui commandoit l'attaque.
Le 23 du même mois les Anglois
tenterent un nouveau débarquement ,
& l'effectuerent le même jour. Les François
après avoir difputé le terrein pied
à pied , fe renfermerent dans la Citadelle
OCTOBRE . 1763 . 21
au nombre de 3500 hommes ; comme
les troupes que les Anglois avoient dans
l'Ifle n'étoient par fuffifantes pour en
faire le fiége , le Gouvernement d'Angleterre
y fit paffer 3000 hommes.
On peut voir la fuite du fiége de
Belle - Ifle , dans un Journal très- bien
détaillé , qui a été imprimé , avec la
capitulation faite pour la reddition de
cette Ifle aux Anglois le 7 Juin 1761 .
Enfin par le VII Article de la Paix
générale conclue le 3 Novembre 1762
entre le Roi de France & celui de
la Grande Bretagne , l'Angleterre
reftitue avec plufieurs autres Ifles , celle
de Belle -Iile , qui doivent être rendues
dans le même état où elles étoient quand
la conquête en a été faite par les armes
Britanniques ; ce qui a été éxécuté le 11
Mai 1763 , comme il paroît par cette
rélation .
·
» Le Chevalier de Warren , Maréchal
» de Camp , nommé par le Roi , pour
commander les troupes deftinées à
» reprendre poffeffion de cette Ifle , eft
» arrivé le 1 Mai avec fes troupes de
» débarquement , à une demie lieue du
» Port. M. Callwal , Commandant de
» P'Efcadre Angloife , eft allé au-devant
» de lui dans une Pinnace fort ornée
» & lui a offert de le conduire à bord
}
1
22 MERCURE DE FRANCE.
de fon Vaiffeau jufqu'au Port. M.
» Forreſtier , Gouverneur de l'Ifle , at-
» tendoit fur le rivage le Chevalier de
» Warren ; il lui a donné la main pour
» defcendre à terre , & lui a préſenté
» fept Colonels Anglois , dont il étoit
» accompagné. Le Chevalier de War-
» ren , ayant remis au Gouverneur An-
» glois la Lettre par laquelle Sa Majeſté
» Britannique ordonne que l'Ifle , la
» Citadelle , le Fort &c , foient remis
» entre les mains des François , il y a
», eu entre ces deux Officiers une con-
» férence qui a duré une demie heure ,
» & après laquelle le Chevalier de Warren
a envoyé relever par une compagnie
de grenadiers , un femblable
» détachement Anglois , qui s'eft re-
» tiré par une porte pour aller s'em-
» barquer , tandis que les François en-
» troient par la porte principale. Le
» refte des Troupes Angloifes étoient
» déja à bord des vaiffeaux avec tous
» leurs effets. Le Commandant Fran-
"
çois , après avoir pris poffeffion de
" I'Ifle , a donné un grand repas aux
» Officiers Anglois , & les a conduits
» enfuite jufqu'à leurs vaiffeaux . La
» Flotte Angloife a levé l'ancre à mi-
» nuit , a mis à la voile fur les deux
OCTOBRE . 1763. 23
» heures , & dès le matin elle avoit déja
difparu .
On a gravé plufieurs Cartes de Belle-
Ifle en 1761.
1. Par M. le Rouge , Géographe ordinaire
du Roi , rue des Grands Auguftins.
Selon lui cette Ifle à deux lieues de
longueur, trois quarts marine, ce qui fait
trois petites lieues & demie parifiennes,
2. Autre Carte de Belle - Ifle avec
partie des Côtes de Bretagne & les Ifles
voifines , par le fieur Brion , Ingénieur
Géographe , à l'Enfeigne de la Place
des Victoires , au bas de la rue S. Jacques
, avec la defcription abrégée de
cette Ifle , qui felon lui contient près
de 20000 arpens de terre , dont la plus
grande partie eft inculte ; elle eft peuplée
d'environ 8000 Habitans , parmi
lefquels on en compte 11 à 1200 portant
les armes. La Capitale feule , outre la
garnifon de la Citadelle , renferme près
de 3000 âmes ; les roches , les fables &
les efcarpemens , dont l'Ifle eft prèsque
toute environnée , en font les défenfes
naturelles ; & l'art a fuppléé où
l'on
prapeut
aborder
; les Ports à l'oppofite
de la Bretagne
font les feuls
ticables
, encore
ne peut -il y entrer
que des chaloupes
,
24 MERCURE
DE FRANCE .
3. Autre Carte de Belle-Ifle par M.
de Beaurain , fils de M. le Chevalier de
Beaurain.
4. Autre idem par M. Paris , Ingénieur
du Roi , chez Lattré , Graveur
rue S. Jacques , & chez M. Julien .
l'Hôtel de Soubife .
5. id. avec la Defcription du Siége de
Belle - Ifle , dans l'Almanach de Bâle , dir
le Meffager boiteux pour l'année 1762.
Par M. de N.... abonné au Mercure .
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9
p. 24-28
EPITRE. A Mlle DANGEVILLE, sur sa retraite.
Début :
Vous, que la main de la Nature [...]
Mots clefs :
Retraite, Nature, Censeurs, Talents, Grâces, Dehors trompeurs, Nuances, Déesse
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : EPITRE. A Mlle DANGEVILLE, sur sa retraite.
EPITRE
A Mlle DANGEVILLE , fur fa retraite,
Vous,
ous , que la main de la Nature
A voulu combler fans meſure
De fes préfens les plus flatteurs ,
Vous , qui joignez à la figure ,
Ce ton , cette heureuſe tournure
Qui fçait défarmer les Cenfeurs !
Vous , dont les jours tiffus de fleurs
N'ont point éprouvé les horreurs ,
Que le * démon de la Nature
Diſtile de fa bouche impure
Sur les Belles & les Auteurs .
Vous , dont les talens enchanteurs
Nous féduifoient fans impoſture ,
* L'Envie.
Lorfque
OCTOBRE . 1763 . 25
Lorfque dans les dehors trompeurs ,
Ou lorfque dans les trois Coufines
( Que votre jeu rendoit divines )
Votre air , vos grâces enfantines
Vous faifoient tant d'Admirateurs.
Quand , dans la peinture des mceurs ,
Donnant de la force aux couleurs ,
Par les nuances les plus fines
Vous embelliffiez nos Auteurs . :
Un jeune Eléve des neuf Soeurs
Défefpéré de la retraite
Que depuis peu vous avez faite ,
Du moins , dans un fi grand malheur ,
Pour calmer un peu fa douleur
Voudroit , aimable Dangeville ,
Au nom de la Cour , de la Ville ,
Du goût & de Thalie en pleurs ,
Vous rendre les tributs flatteurs
De ce talent fi difficile
*
Qui vous a gagné tous les coeurs,
Hier dans la Piéce nouvelle ,
Qu'avec plaifir j'applaudiffois ,
Votre gaîté fi naturelle !
Je ne crois pas qu'on ait jamais
Vu le Partèrre des Français
Faire éclater un fi grand zéle .
Tandis , qu'à ce farouche Anglois
L'Anglois à Bordeaux.
I. Vol. B
26 MERCURE DE FRANCE.
Vous faifiez le portrait fidéle
Du caractère des François ,
De tous les côtés j'entendois :
» Qu'elle eſt charmante , qu'elle est belle !
» Faut-il la perdre pour jamais ? ..
Le coeur toujours plein de vos traits ,
Rendu chez moi , je m'étonnais , !
Que , de leurs dons , les Dieux avares
Pour tout le reste des humains ,
Renverfant l'ordre des Deſtins ,
Vous prodiguaffent les plus rares.
J'y réfléchis pendant longtemps ;
Jufqu'à ce qu'à la fin mes fens
Preffés d'un fommeil agréable
Furent privés de fentimens.
Une Déeffe fort aimable
S'apparut à moi dans l'inſtant.
Son air étoit vif & brillant ;
Je ne fçais quoi d'intéreſſant
Diffipa la peur éffroyable
Qu'elle me fit en paroiffant.
Au milieu de l'appartement ,
La colonne d'air condenſée ,
La foutenoit également.
Son corps panché négligemmenz
Laiffoit flotter au gré du vent :
Sa longue robe retrouffée,
L'une des aîles qu'on voyoit
P'yeux & de bouche parsemée
OCTOBRE. 1763. 27
Et la trompette qu'elle avoit
M'annoncerent la Renommée.
»Tu veux , dit- elle , vainement
» Pénétrer ce profond Myſtère :
» Je puis feule te fatisfaire ,
Viens ! Vole ..... & dans le même inftant
Mon âme fubtile & légére
La fuivit dans un lieu charmant .
Dans le féjour de l'Empirée
Dominant la voûte azurée
Eft un fallon délicieux.
C'eſt là que s'affemblent les Dieux;
C'est l'attelier de Prométhée.
Un portrait , qui parloit aux yeux
S'offrit à mon âme enchantée.
Tout étoit vrai , tout étoit beau ;
Le moment de votre naiffance
Etoit le fujet du tableau.
La Renommée alors s'avance ;
Et fa voix , impoſant filence ,
M'expliqua la chofe en ces mots.
» Les Dieux indignés que Jupin ,
» Lorſqu'il créa le'genre humain ,
» Par un défaut de prévoyance
» Dans vos coeurs eût mis la femence
» De tous ces vices odieux
כ כ
Qui déshonorent la nature ,
»Voulurent éffayer entr'eux
Bij
28 MERCURE DE FRANCE .
» De former une créature .
» Chacun la dotta de fon mieux.
» Prométhée au flambeau des cieux
;
» Fut.dérober une étincelle
» Dont il anima fon modéle .
» Thalie , à la jeune Mortelle
. בכ
>> Fit tous les dons les plus heureux.
» Et pour la rendre naturelle ,
» Elle n'alla jamais fans elle ,
» Et fut fe placer dans les yeux.
» L'Amour prit foin de la figure ;
» Minerve s'empara du coeur ;
»Vénus lui donna fa ceinture.
>> Les ris , les graces , le bonheur,
» L'inftruifirent dans l'art de plaire.
» Mais c'étoit peu fi la douceur
» N'avoit formé ſon caractère.
A Mlle DANGEVILLE , fur fa retraite,
Vous,
ous , que la main de la Nature
A voulu combler fans meſure
De fes préfens les plus flatteurs ,
Vous , qui joignez à la figure ,
Ce ton , cette heureuſe tournure
Qui fçait défarmer les Cenfeurs !
Vous , dont les jours tiffus de fleurs
N'ont point éprouvé les horreurs ,
Que le * démon de la Nature
Diſtile de fa bouche impure
Sur les Belles & les Auteurs .
Vous , dont les talens enchanteurs
Nous féduifoient fans impoſture ,
* L'Envie.
Lorfque
OCTOBRE . 1763 . 25
Lorfque dans les dehors trompeurs ,
Ou lorfque dans les trois Coufines
( Que votre jeu rendoit divines )
Votre air , vos grâces enfantines
Vous faifoient tant d'Admirateurs.
Quand , dans la peinture des mceurs ,
Donnant de la force aux couleurs ,
Par les nuances les plus fines
Vous embelliffiez nos Auteurs . :
Un jeune Eléve des neuf Soeurs
Défefpéré de la retraite
Que depuis peu vous avez faite ,
Du moins , dans un fi grand malheur ,
Pour calmer un peu fa douleur
Voudroit , aimable Dangeville ,
Au nom de la Cour , de la Ville ,
Du goût & de Thalie en pleurs ,
Vous rendre les tributs flatteurs
De ce talent fi difficile
*
Qui vous a gagné tous les coeurs,
Hier dans la Piéce nouvelle ,
Qu'avec plaifir j'applaudiffois ,
Votre gaîté fi naturelle !
Je ne crois pas qu'on ait jamais
Vu le Partèrre des Français
Faire éclater un fi grand zéle .
Tandis , qu'à ce farouche Anglois
L'Anglois à Bordeaux.
I. Vol. B
26 MERCURE DE FRANCE.
Vous faifiez le portrait fidéle
Du caractère des François ,
De tous les côtés j'entendois :
» Qu'elle eſt charmante , qu'elle est belle !
» Faut-il la perdre pour jamais ? ..
Le coeur toujours plein de vos traits ,
Rendu chez moi , je m'étonnais , !
Que , de leurs dons , les Dieux avares
Pour tout le reste des humains ,
Renverfant l'ordre des Deſtins ,
Vous prodiguaffent les plus rares.
J'y réfléchis pendant longtemps ;
Jufqu'à ce qu'à la fin mes fens
Preffés d'un fommeil agréable
Furent privés de fentimens.
Une Déeffe fort aimable
S'apparut à moi dans l'inſtant.
Son air étoit vif & brillant ;
Je ne fçais quoi d'intéreſſant
Diffipa la peur éffroyable
Qu'elle me fit en paroiffant.
Au milieu de l'appartement ,
La colonne d'air condenſée ,
La foutenoit également.
Son corps panché négligemmenz
Laiffoit flotter au gré du vent :
Sa longue robe retrouffée,
L'une des aîles qu'on voyoit
P'yeux & de bouche parsemée
OCTOBRE. 1763. 27
Et la trompette qu'elle avoit
M'annoncerent la Renommée.
»Tu veux , dit- elle , vainement
» Pénétrer ce profond Myſtère :
» Je puis feule te fatisfaire ,
Viens ! Vole ..... & dans le même inftant
Mon âme fubtile & légére
La fuivit dans un lieu charmant .
Dans le féjour de l'Empirée
Dominant la voûte azurée
Eft un fallon délicieux.
C'eſt là que s'affemblent les Dieux;
C'est l'attelier de Prométhée.
Un portrait , qui parloit aux yeux
S'offrit à mon âme enchantée.
Tout étoit vrai , tout étoit beau ;
Le moment de votre naiffance
Etoit le fujet du tableau.
La Renommée alors s'avance ;
Et fa voix , impoſant filence ,
M'expliqua la chofe en ces mots.
» Les Dieux indignés que Jupin ,
» Lorſqu'il créa le'genre humain ,
» Par un défaut de prévoyance
» Dans vos coeurs eût mis la femence
» De tous ces vices odieux
כ כ
Qui déshonorent la nature ,
»Voulurent éffayer entr'eux
Bij
28 MERCURE DE FRANCE .
» De former une créature .
» Chacun la dotta de fon mieux.
» Prométhée au flambeau des cieux
;
» Fut.dérober une étincelle
» Dont il anima fon modéle .
» Thalie , à la jeune Mortelle
. בכ
>> Fit tous les dons les plus heureux.
» Et pour la rendre naturelle ,
» Elle n'alla jamais fans elle ,
» Et fut fe placer dans les yeux.
» L'Amour prit foin de la figure ;
» Minerve s'empara du coeur ;
»Vénus lui donna fa ceinture.
>> Les ris , les graces , le bonheur,
» L'inftruifirent dans l'art de plaire.
» Mais c'étoit peu fi la douceur
» N'avoit formé ſon caractère.
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10
p. 28
A M. THOMAS.
Début :
HOMÉRE fit un Dieu d'Achille, [...]
Mots clefs :
Dieu
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : A M. THOMAS.
A M. THOMAS.
HOMER O MERE fit un Dieu d'Achille ,
Augufte dat tout à Virgile ,
Voltaire fit revivre Henri ,
Thomas éternile Sulli
HOMER O MERE fit un Dieu d'Achille ,
Augufte dat tout à Virgile ,
Voltaire fit revivre Henri ,
Thomas éternile Sulli
Fermer
11
p. 29-32
L'AMOUR FILIAL, CONTE MORAL, DONT L'idée est prise du Tableau de M. GREUZE, exposé au Sallon du Louvre.
Début :
I fut un siécle où la licence [...]
Mots clefs :
Amour filial, Jeune, Licence, Sophisme, Instinct, Ciel, Ennui, Humanité
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : L'AMOUR FILIAL, CONTE MORAL, DONT L'idée est prise du Tableau de M. GREUZE, exposé au Sallon du Louvre.
L'AMOUR FILIAL ,
.CONTE MORAL ,
DONT L'idée eft prife du Tableau de
M. GREUZE , exposé au Sallon du
Louvre.
Iz fut un fiécle où la licence L
Régnoit dans les efprits ainſi que dans les moeurs ;
Où le hardi Sophiſme , uſurpant les honneurs
Dûs à la modefte Science ,
Tâchoit d'accréditer de funeftes erreurs.
Tel fe mettoit au rang des plus fages Auteurs ,
Quin'avoit envers fes femblables
Que le mérite affreux de dégager leurs coeurs
Des liens les plus reſpectables.
Un de ces Ecrivains prétendoit démontrer
Qu'on n'eſt tenu de révérer
Ceux à qui l'on doit la naiſſance ,
Qu'autant qu'ils ont pris foin de former notre eng
fance.
Quant à cet inſtinct précieux ,
Qui nous porte à chériren eux notre exiſtence ,
Ce n'étoit au fond qu'ignorance ,
Que préjugé , que foibleffe à fes yeux.
La vie étoit un préfent odieux ,
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
Fruit du hazard & de l'incontinence ,
Qui ,fuivant le ſyſtéme outré
De ce Docteur dénaturé ,
N'impofoit à nos coeurs nulle reconnoiſſance .
Le Ciel prit foin de l'éclairer.
Vers un Bourg , où du premier âge
Les vertus fembloient refpirer ,
Le Ciel guida les pas de ce prétendu Sage.
Un logis fe préfente où des Enfans heureux.
Envers un Père infirme acquittoient la nature ;
Heureux par la voluptépure
Qu'au premier des devoirs attachèrent les Dieux.
Un fauteuil fimple étoit le trône
Où fur un couffin de duvet ,
Le Vieillard d'un air fatisfait
Recevoit ces doux foins que l'amour affaiſonne.
Ses bras tomboient , privés de fentiment ;
Son coeur feul eft entier & vole fur fa bouche :
De fes Enfans la piété le touche.
Son Gendre , leur donnant l'exemple en ce moment
,
Aidé par une Soeur aimable
Qui foutenoit ce corps foible & fouffrant ,
Nourriffoit de fes mains ce Père reſpectable.
Un autre Enfant s'avance & porte un vafe plein
盧
De la liqueur enchanterelle
Qui confole , ranime & foutient la vieilleſſe .
Un troifiéme , à fon air impatient , chagrin ,
ОСТОВКЕ. 1763. 31
Trop jeune encor , fait voir une vive contrainte
De ne pouvoir fervir ce Père à fon déclin .
Sous un tiffu de laine un quatrième enfin
Entretient des les pieds la chaleur prefqu'éteinte .
Une Soeur déjà mère , inftruite en l'art d'aimer ,
Tendre & belle fans impoſture ,
Orne auffi cette Scène où brille la nature ,
Et tient un livre pour charmer
Les maux que ce Vieillard endure.
La Mère les voir tous à l'envi s'animer :
La Mère fufpend un ouvrage
Deftiné pour ce digne Epoux ,
Et lit dans l'avenir tout ce que lui préſage
Pour elle- même un spectacle fi doux.
Le plus jeune de la famille ,
Un enfant , qui comptoit à peine trois printems ,
Fruit précieux de l'hymen de la Fille , .⠀
Veut aufli prendre part à des foins ſi touchans ,
Accourt de fes bras innocens
Offrir le foible miniſtère ,
Et de fon jeune coeur fuivant le mouvement ,
Pour diftraire l'ennui du refpectable Père ,
Lui préfente un oifeau qu'il chérit tendrement.
Ce dernier trait fit répandre des larmes
A l'Ecrivain qui juſques à ce jour
Avoit du filial amour
Ofé défigurer les charmes.
Sa Raifon applaudit , fon coeur troublé fe rend :
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
Son coeur convient que fi l'Etre fuprême
Ne nous infpiroit pas cet amour en naiſſant ,
Il faudroit pour l'honneur de l'humanité même ›
Eriger en vertu ce pieux fentiment.
Par M. l'Abbé AU BERT?
.CONTE MORAL ,
DONT L'idée eft prife du Tableau de
M. GREUZE , exposé au Sallon du
Louvre.
Iz fut un fiécle où la licence L
Régnoit dans les efprits ainſi que dans les moeurs ;
Où le hardi Sophiſme , uſurpant les honneurs
Dûs à la modefte Science ,
Tâchoit d'accréditer de funeftes erreurs.
Tel fe mettoit au rang des plus fages Auteurs ,
Quin'avoit envers fes femblables
Que le mérite affreux de dégager leurs coeurs
Des liens les plus reſpectables.
Un de ces Ecrivains prétendoit démontrer
Qu'on n'eſt tenu de révérer
Ceux à qui l'on doit la naiſſance ,
Qu'autant qu'ils ont pris foin de former notre eng
fance.
Quant à cet inſtinct précieux ,
Qui nous porte à chériren eux notre exiſtence ,
Ce n'étoit au fond qu'ignorance ,
Que préjugé , que foibleffe à fes yeux.
La vie étoit un préfent odieux ,
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
Fruit du hazard & de l'incontinence ,
Qui ,fuivant le ſyſtéme outré
De ce Docteur dénaturé ,
N'impofoit à nos coeurs nulle reconnoiſſance .
Le Ciel prit foin de l'éclairer.
Vers un Bourg , où du premier âge
Les vertus fembloient refpirer ,
Le Ciel guida les pas de ce prétendu Sage.
Un logis fe préfente où des Enfans heureux.
Envers un Père infirme acquittoient la nature ;
Heureux par la voluptépure
Qu'au premier des devoirs attachèrent les Dieux.
Un fauteuil fimple étoit le trône
Où fur un couffin de duvet ,
Le Vieillard d'un air fatisfait
Recevoit ces doux foins que l'amour affaiſonne.
Ses bras tomboient , privés de fentiment ;
Son coeur feul eft entier & vole fur fa bouche :
De fes Enfans la piété le touche.
Son Gendre , leur donnant l'exemple en ce moment
,
Aidé par une Soeur aimable
Qui foutenoit ce corps foible & fouffrant ,
Nourriffoit de fes mains ce Père reſpectable.
Un autre Enfant s'avance & porte un vafe plein
盧
De la liqueur enchanterelle
Qui confole , ranime & foutient la vieilleſſe .
Un troifiéme , à fon air impatient , chagrin ,
ОСТОВКЕ. 1763. 31
Trop jeune encor , fait voir une vive contrainte
De ne pouvoir fervir ce Père à fon déclin .
Sous un tiffu de laine un quatrième enfin
Entretient des les pieds la chaleur prefqu'éteinte .
Une Soeur déjà mère , inftruite en l'art d'aimer ,
Tendre & belle fans impoſture ,
Orne auffi cette Scène où brille la nature ,
Et tient un livre pour charmer
Les maux que ce Vieillard endure.
La Mère les voir tous à l'envi s'animer :
La Mère fufpend un ouvrage
Deftiné pour ce digne Epoux ,
Et lit dans l'avenir tout ce que lui préſage
Pour elle- même un spectacle fi doux.
Le plus jeune de la famille ,
Un enfant , qui comptoit à peine trois printems ,
Fruit précieux de l'hymen de la Fille , .⠀
Veut aufli prendre part à des foins ſi touchans ,
Accourt de fes bras innocens
Offrir le foible miniſtère ,
Et de fon jeune coeur fuivant le mouvement ,
Pour diftraire l'ennui du refpectable Père ,
Lui préfente un oifeau qu'il chérit tendrement.
Ce dernier trait fit répandre des larmes
A l'Ecrivain qui juſques à ce jour
Avoit du filial amour
Ofé défigurer les charmes.
Sa Raifon applaudit , fon coeur troublé fe rend :
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
Son coeur convient que fi l'Etre fuprême
Ne nous infpiroit pas cet amour en naiſſant ,
Il faudroit pour l'honneur de l'humanité même ›
Eriger en vertu ce pieux fentiment.
Par M. l'Abbé AU BERT?
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12
p. 32-33
VERS sur la convalescence de M. le Président HÉNAULT.
Début :
LE jeune & galant Apollon [...]
Mots clefs :
Dieux, Jours, Convalescence, Alarme
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : VERS sur la convalescence de M. le Président HÉNAULT.
VERS fur la convalefcence de M. le
Préfident HEN AU LT.
Le jeune & galant Apollon
Cherchoit loin du facré vallon
Quelque Nymphe moins obstinée
Que la Fille * du Dieu Pénée .
Tout-à--ccoup
le Mont des neuf Soeurs
Retentit de triftes clameurs.
Les Dieux ont , dit-on , bonne oreille.
Phabus entend donc à merveille ,
Qu'on s'allarme fur l'hélicon
Pour les jours de fon nourriſſon ,
Tandis qu'au loin il libertine.
Ceffez , Filles de Mnemofyne ** ,
D'élever vos cris juſqu'aux Cieux :
Il fait bon être aimé des Dieux ;
Le cher objet de vos allarmes
Ne vous coûtera plus de larmes
*
Daphné.
** Mufes.
OCTOBRE. 1763. 33
Apollon vole à ſon ſecours ,
Et veillera mieux fur les jours.
Ou fipar humeur vagabonde
Ce Dieu court encor par le monde ,
Tout l'Olympe entier au befoin.
Pour lui fe charge de ce foin.
Par le Sr Bil... de For. Ecrivain du Roj
de la Marine.
Préfident HEN AU LT.
Le jeune & galant Apollon
Cherchoit loin du facré vallon
Quelque Nymphe moins obstinée
Que la Fille * du Dieu Pénée .
Tout-à--ccoup
le Mont des neuf Soeurs
Retentit de triftes clameurs.
Les Dieux ont , dit-on , bonne oreille.
Phabus entend donc à merveille ,
Qu'on s'allarme fur l'hélicon
Pour les jours de fon nourriſſon ,
Tandis qu'au loin il libertine.
Ceffez , Filles de Mnemofyne ** ,
D'élever vos cris juſqu'aux Cieux :
Il fait bon être aimé des Dieux ;
Le cher objet de vos allarmes
Ne vous coûtera plus de larmes
*
Daphné.
** Mufes.
OCTOBRE. 1763. 33
Apollon vole à ſon ſecours ,
Et veillera mieux fur les jours.
Ou fipar humeur vagabonde
Ce Dieu court encor par le monde ,
Tout l'Olympe entier au befoin.
Pour lui fe charge de ce foin.
Par le Sr Bil... de For. Ecrivain du Roj
de la Marine.
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13
p. 33
VERS d'une Dame à son époux, en lui donnant son portrait dans une bague le jour de sa fête, le 20 Août 1763.
Début :
ACCEPTE, cher époux, ce gage de ma foi, [...]
Mots clefs :
Portrait, Bague, Époux, Gage, Épouse, Vainqueur
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : VERS d'une Dame à son époux, en lui donnant son portrait dans une bague le jour de sa fête, le 20 Août 1763.
VERS d'une Dame à fon époux , en
lui donnant fon portrait dans une
bague le jour de fa fête , le 20 Aolit
2763.
ACCEPTE , cher époux , ce gage de ma foi ,
Cette image des traits d'une époufe qui t'aimes
L'Amour m'a fçu fournir cet heureux ftratagême
Pour que je puiffe encor me redonner à roi ,
Et toi , puiffant Amour , toi qui fcus dans mon
âme
Empreindre le portrait de mon charmant Vaine
queur ,
Fais qu'à jamais le mien puiffe nourrir fa flâme ?
C'eft peu qu'il l'ait au doigt , grave- le dans foncoeur.
lui donnant fon portrait dans une
bague le jour de fa fête , le 20 Aolit
2763.
ACCEPTE , cher époux , ce gage de ma foi ,
Cette image des traits d'une époufe qui t'aimes
L'Amour m'a fçu fournir cet heureux ftratagême
Pour que je puiffe encor me redonner à roi ,
Et toi , puiffant Amour , toi qui fcus dans mon
âme
Empreindre le portrait de mon charmant Vaine
queur ,
Fais qu'à jamais le mien puiffe nourrir fa flâme ?
C'eft peu qu'il l'ait au doigt , grave- le dans foncoeur.
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14
p. 34
A mon Oncle M. de C... Maréchal des Camps & Armées du ROI.
Début :
POUR exprimer le Sentiment [...]
Mots clefs :
Armées du roi, Remerciement, Esprit, Respect, Âme docile
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : A mon Oncle M. de C... Maréchal des Camps & Armées du ROI.
A mon Oncle M. de C... Maréchal des
Camps & Armées du Ror
POUR exprimer le Sentiment
Du plus tendre remercîment ,
C'est mon coeur feul qui m'échauffe & m'ind
pire ;
Dût Apollon me refufer fa lyre ,
Je peux fans fon appui célébrer tes bienfaits :
Ce que dicte le coeur peut- il coûter jamais ?
Tout ce qu'il fent & veut te dire ,
Te plaira mieux qu'un difcours apprêté ,
Gonflé d'efprit , vuide de vérité.
Vive comme l'Amour , comme un Amant timide ,
Reconnoiffance fuit le refpect qui la guide.
!
Pour l'enhardir trace-lui le chemin ;
Bientôt plus tendre que l'argile ,
Tu verras mon âme docile
[ Prendre le pli que lui donne ta main . -
DE LA FONTAINE.
Camps & Armées du Ror
POUR exprimer le Sentiment
Du plus tendre remercîment ,
C'est mon coeur feul qui m'échauffe & m'ind
pire ;
Dût Apollon me refufer fa lyre ,
Je peux fans fon appui célébrer tes bienfaits :
Ce que dicte le coeur peut- il coûter jamais ?
Tout ce qu'il fent & veut te dire ,
Te plaira mieux qu'un difcours apprêté ,
Gonflé d'efprit , vuide de vérité.
Vive comme l'Amour , comme un Amant timide ,
Reconnoiffance fuit le refpect qui la guide.
!
Pour l'enhardir trace-lui le chemin ;
Bientôt plus tendre que l'argile ,
Tu verras mon âme docile
[ Prendre le pli que lui donne ta main . -
DE LA FONTAINE.
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15
p. 35-72
CLÉOMIR ET DALIA, NOUVELLE GAULOISE.
Début :
IL fut un temps où les Gaules étoient habitées par différens Peuples, & ces [...]
Mots clefs :
Reine, Prince, Cour, Prêtresse, Armée, Couronne, Vainqueur
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : CLÉOMIR ET DALIA, NOUVELLE GAULOISE.
CLÉOMIR ET DALIA ,
NOUVELLE GAULOISE.
IL fut un temps où les Gaules étoient
habitées par différens Peuples , & ces
Peuples gouvernés par différens Souverains.
La Loi Salique n'exifloit pas
encore ; mais la fierté Gauloife y fuppléoit.
Rarement lui voyoit- on décerner
la couronne à une Femme. Il falloit
pour opérer ce phénomène une Puiffance
fupérieure à celle de la Royauté
même ; une Puiffance à laquelle ni les
Rois , ni les Peuples ne fçavoient point
réfifter ; en un mot , la volonté des
Druides.
Un Druide étoit un Prêtre mais
dans ces temps fi éloignés du nôtre ,
cette qualité n'éteignoit point toute autre
ambition dans ceux qui la poffédoient.
Ils approchoient du trône , difpofoient
des grâces , des emplois , des
dignités , & quelquefois même de la
Couronne , fi le Prince qui la portoit
avoit le malheur de leur déplaire .
Ambigat , Roi de la Gaule Celtique ,
B vj
36 MERCURE DE FRANCE .
cut l'avantage , infiniment rare , de fa
tisfaire & les Druides , & fon Peuple ,
& jufqu'à fes voifins. On regrettoit
qu'un fi digne Monarque n'eût aucun
héritier mâle. Il n'avoit pour tous enfans
que deux filles nées le même jour,
belles au-delà de toute expreffion , & qui
fembloient avoir été formées fur le même
modéle . Jamais reffemblance ne fut
plus parfaite. Elle s'étendoit jufqu'au
fon de la voix l'oreille & les yeux y
étoient trompés . Le Chef des Druides
qui fous le regne d'Ambigat étoit plus
que premièr Miniftre , efpéroit être plus
que Roi fous le regne de la Princeffe
qui devoit lui fuccéder . Il craignoit feulement
que l'égalité d'âge & l'extrême
reffemblance de deux fours n'occafionnât
quelque trouble dans l'Etat . Il prit
un parti qu'il jugea légitime , parce qu'il
lui parut nécéffaire. Ce fut d'éloigner
pour jamais de la Cour celle des deux
Princeffes qui ne devoit pas occuper
le Trône. Il prévoyoit bien qu'un tel
facrifice répugneroit à Ambigat , qui
n'étoit pas moins bon Père que bon
Roi. Mais Ségovefe ( c'eft le nom du
Grand-Prêtre ) ufa du privilége qu'il
faire parler fes Dieux. Il fuporacle
entiérement conforme
Ponde
OCTOBRE. 1763. 37
à fes vues. Un tel expédient ne pou
voit alors manquer fon effet. Ambigat
n'ofa ni contredire cet Oracle ni
même en douter.
>
Les deux Princeffes furent donc féparées.
Le Druide affura au nom de
Tautatès que celle des deux Jumelles
qui étoit née la feconde étoit nécéffairement
la plus jeune. En conféquence
elle fut reléguée parmi les Prêtreffes
d'Ifis. Le but de Ségovefe étoit de pouvoir
en un befoin oppofer l'une à l'autre
: c'est-à- dire , faire paffer la Reine du
trône à l'exil , & fa foeur de l'exil au
trône.
Deux ans s'écoulerent ainfi , & Dalia
(c'eft le nom de la Princeffe reclufe) touchoit
à fa quinziéme année. Ambigat regnoit
encore. Il foutenoit même la guerre
avec vigueur contre le Roi d'Aquitaine
fon voifin. Il finit par perdre une Bataille
. Cléomir Prince du fang d'Aquitaine
commandoit l'armée ennemie . Il
fçut profiter de fa victoire , pénétra dans
les Provinces Celtiques , s'empara de
quelques places fortes , & qui plus eft ,
du Temple d'Ifis , le même où la Princeffe
Dalia fe trouvoit enfermée. Le
culte d'Ifis étoit abfolument ignoré des
Aquitains. Ils fe promettoient bien de
38 MERCURE DE FRANCE.
n'épargner ni fon Temple, ni fes tréfors ,
ni fur-tout fes Prêtreffes. Cléomir en décida
autrement. Il avoit fur les troupes
l'afcendant que donne à un. Général
une naiffance illuftre , un courage héroïque
, & qui plus eft , une foule de
Victoires dans un âge où les hommes
ordinaires fçavent à peine obéir. Cléomir
n'avoit que vingt- quatre ans , & il
en étoit chez nos ayeux comme parmi
nous : un Prince , qui à cet âge avoit
gagné des batailles , pouvoit préfcrire
l'impoffible à fon armée. Ce que le
Prince Aquitain exigeoit de la fienne
étoit quelque chofe de plus qu'attaquer
un ennemi fupérieur en force. Il en
couta , il eſt vrai , à la Déeffe quelques
fommes d'or , fruits de l'aveugle
crédulité des Peuples , & qui par cette
raifon , devoient être bientôt remplades
fommes plus grandes.
- Cleomir qui n'exigeoit rien pour lui ,
voulut , du moins , paffer en revue toutes
ces vierges qu'il avoit confervées
intactes. Le nombre en étoit confidérable
& le coup d'oeil d'autant plus intéreffant.
Toutes portoient un voile ,
mais placé de manière qu'il gênoit peu
les regards du Prince. Une des plus jeu
aes Prêtreffes lui parut voilée avec beau
cées par
OCTOBRE. 1763. 39
coup plus de foin : ce qui n'empêchoit
pas qu'on ne pût remarquer la nobleffe
de fon port & l'élégance de fa taille.
La beauté fe cachoit , mais les grâces
s'échappoient de toutes parts. Le Prince
ne put réfifter aux mouvemens qui,
agitoient fon âme. Il s'avance , non en
vainqueur, mais en captif. Ah ! daignez ,
dit-il à la jeune Prêtreffe , daignez écarter
ce voile impofteur & facrilége ! laiffez-
moi voir ce que je dois adorer. Ces
mots parurent troubler fingulierement
celle à qui le Prince les adreffoit. Elle
gardoit cependant le filence , . & ne
dérangeoit point fon voile. Cléomir en
réitérant fes inftances ne fit qu'accroître
fon trouble & n'obtint rien de plus . Une
dès compagnes de la jeune Prêtreffe
jugea qu'il étoit dangereux de pouffer.
à bout un vainqueur de vingt - quatre
ans. Elle écarta ce voile incommode ,
& peut-être fatisfit deux perfonnes à la
fois . Il eft du moins für que Cléomir
fut ébloui , tranfporté. Ah ! que vois -je ?
s'écria -t-il ; non , vous n'êtes pas une
fimple Prêtreffe , vous êtes la Divinités
de ce Temple ; fi pourtant Ifis eut jamais
les charmes que vous avez. Daignez
vous montrer aux Aquitains , &
votre culte fera bientôt établi 'parmiį
40 MERCURE DE FRANCE .
eux. Il l'eft déja pour jamais dans mon
coeur.
Ce difcours fit frémir la Grande Prêtreffe
qui fe trouvoit à portée de l'entendre
; mais on affure que celle qui en
étoit l'objet n'en frémit pas . Un vainqueur
jeune & bienfait qui parle à genoux
, & qui parle d'amour à une jeune
perfonne , en eft pour l'ordinaire écouté.
Cléomir le fut , quoiqu'il parlât à une
Princeffe : car c'étoit à la fille d'Ambigat
qu'il rendoit cet hommage . Trompé
par fon extérieur , il prenoit la Princeffe
des Celtes pour une fimple Prêtreffe
d'Ifis.
Il formoit dès-lors le deffein de l'enlever
à la Déeffe. J'ai déja dit qu'Ifis
n'avoit nul crédit chez les Aquitains , &
d'ailleurs l'Amour empiète fouvent fur
le domaine des autres Dieux. Cléomir
fit part de fon projet à la prétendue Prêtreffe.
Il parloit du ton le plus refpectueux
, & n'effaroucha qu'autant que
la décence l'exigeoit. Le Prince connut
enfin qu'on ne lui permettroit cet attentat
que lorsqu'il feroit effectué.
Les moeurs du temps le difpenfoient
d'une retenue bien exacte ; mais les
ufages reçus n'étoient pas une régle
pour lui. Il confulta deux chofes ,
OCTOBRE. 1763. 41
fa grandeur d'âme & fon amour. L'un
lui confeilloit d'enlever la jeune Princeffe
, l'autre de la traiter comme s'il
eût connu fa dignité. Il fatisfit & fon
amour & fa grandeur d'âme . Dalia , tirée
de fa captivité , ne crut point être
retombée dans une autre. Du Temple
d'Ifis elle fut conduite dans une Ville
dont Cléomir étoit le maître , & fervie
comme fi elle eût été au milieu de la
Cour d'Ambigat.
Cléomir vifitoit fouvent cet afyle ;
mais il agiffoit toujours en Amant refpectueux.
Dalia fe taifoit encore fur
fa naiffance. Elle réfervoit cet aveu
pour arrêter le Prince dans certaines
pourfuites un peu trop vives ; car elle
préfumoit bien que tôt ou tard il en
viendroit là. Toutefois , avant que le
danger devînt extrême , la paix fut propofée
entre les deux Peuples rivaux.
Cléomir fut bien furpris de voir le Roi
des Celtes infifter fur la liberté de la
jeune Prêtreffe plus que fur la reftitution
d'une Province . Le bon Ambigat ,
difoit - il , a les mêmes prétentions que
moi fur cette jeune Beauté : il m'eft fans
doute permis de me donner la préférence
. Mais le Roi d'Aquitaine penfoit
d'une autre manière . Il donna ordre à
42 MERCURE DE FRANCE .
Cléomir de rendre au Roi des Celtés
toutes les Prêtreffes qu'il pouvoit avoir
enlevées , & de bien garder toutes les
Villes qu'il avoit conquifes. Un tel ordre
plongea Cléomir dans la plus extrême
douleur. Il fentit d'abord qu'il n'obéiroit
pas ; mais l'arrivée du Roi d'Aquitaine
rendoit l'obéiffance prèſque
indifpenfable. Ce Prince , naturellement
peu guerrier , vint durant la trêve fe
mettre à la tête de fon armée , & réïtéra
fes intentions à Cléomir. Seigneur ,
lui dit ce dernier , commandez - moi de
fubjuguer en votre nom toute la Gaule
Celtique , je vais l'entreprendre , & je
réponds du fuccès fur ma tête . Mais de
grâce , laiffez -moi ma captive ; elle
m'appartient felon toutes les loix de la
guerre, & je préfére fa poffeffion à l'Empire
des Gaules. C'eſt donc une merveille
incomparable , reprenoit le Monarque
? Vous en jugerez , ajouta im
prudemment Cléomir. Il ne fentoit pas
que ces fortes d'examens font toujours
dangereux , furtout quand on rifque
d'avoir fon Maître pour rival.
Dalia ,
quoiqu'avec répugnance ,
parut aux yeux du Roi. Il fut ébloui
de fes charmes , & plus il les enviſageoit
, plus la réfiſtance du Prince luj
OCTOBRE . 1763. 43
fembloit excufable. Il prit un autre
parti , que lui fuggéra l'extrême beauté
de la jeune prifonniere : ce fat de fe
charger lui - même du foin de la rendre
au Roi des Celtes , mais de ne la lui
rendre que fort tard , Ambigat eft vieux,
difoit-il en lui-même , cette fantaifie
lui paffera ; ou du moins , j'aurai eu le
loifir de contenter la mienne . Ainfi
raifonnoit Tutor , ( c'étoit le nom de ce
Prince, ) il avoit pour maxime de ne rien
refufer à fes defirs quand il pouvoit les
fatisfaire fans danger pour fa Perfonne.
Il étoit voluptueux & timide , foible &
cruel . Depuis long - temps pour mieux
tromper Cléomir , il affectoit de le défigner
publiquement pour fon gendre .
Il lui en réitéra la propofition. Peutêtre
le Prince la jugea-t-il peu fincére.
Peut-être ne prit - il confeil que de fon
amour. Ce qu'il y a de certain c'eſt
que Tutor ayant déclaré qu'il prétendoit
avoir la jeune Prêtreffe à fa difpotion,
alors Cléomir ne confulta plus que
fon dépit & fa douleur. Il fe détermina
à tout perdre plutôt que de renoncer
à Dalia.
Elle étoit encore libre du moins
étoit-il permis à Cléomir de lui parler
tête-à- tête. Il en profita pour l'informer
44 MERCURE DE FRANCE.
,
des vues que Tutor avoit fur elle : vues
que lui- même avoit faifies avec toute
la pénétration d'un rival. Dalia frémit
du danger qui la menaçoit. Cléomir s'apperçut
bien de fon trouble & s'en
trouva lui-même un peu raffuré. Cependant
il cherchoit la vraie caufe de
cette agitation . Etoit - ce regret de le
quitter , ou répugnance de tomber entre
les mains du Roi ? Une telle diftinc
tion n'eft point frivole aux yeux d'um
Amant. Cléomir en fentoit toute l'importance
; mais tout ce qu'il put tirer
de la jeune Gauloife ne levoit point
fes doutes. Enfin il inftruifit Dalia du
deffein qu'avoit le Roi de lui faire
époufer fa fille. A ce difcours le trouble
de la Princeffe augmenta vifiblement
& après un moment de filence , elle
demanda , en rougiffant beaucoup , fi
la Princeffe d'Aquitaine avoit autant de
beauté que de naiffance & de grandeur
?
Cléomir enchanté de la queftion , &
furtout de la manière dont elle avoit été
faite , y répondit en Amant qui fçait
profiter de fes avantages. La Princeffe
d'Aquitaine , dit - elle à Dalia , eft
eſt ,
après vous , la plus belle perfonne du
Monde. Il faut vous avoir vue , pour
OCTOBRE. 1763. 45
fe défendre de l'adorer. Cette réponſe
ne raffura point la fauffe Prêtreffe , &
ce n'étoit pas non plus ce que vouloit
Cléomir. Ce Prince étoit aimé , l'ignoroit
, & cherchoit à s'en inftruire . Dalia
craignit de le lui cacher trop longtemps.
Peut -être , di oit- elle en ellemême
, peut - être la Princeffe d'Aquitaine
m'egale - t - elle en beauté ; mais
quel avantage ne lui donne pas fur moi
l'idée de fa naiffance ! Ah , prouvons
qu'au moins l'avantage eft égal entre
nous !
Le Prince Aquitain n'ambitionnoit
& n'efpéroit qu'une forte d'aveu : c'étoit
celui d'une tendreffe réciproque.
La preuve qu'il en éxigeoit, rendoit même
tout aveu fuperflu. Il s'agiffoit de
fuir avec lui , & de fuir chez une Nation
étrangère. La propofition étoit effrayante
, mais perfuafive . Cléomir donnoit
à Dalia l'exemple des plus grands
Sacrifices : il renonçoit aux avantages
de fon rang , aux fruits de fes exploits.
à l'hymen d'une Princeffe , jeune &
belle .... Il eſt bien peu de rivales ,
que de pareilles preuves d'amour ne
fubjuguent. Dalia , qui aimoit Cléomir
avant toutes ces preuves , eut la force
de contredire fes vues. Elle lui fit envi46
MERCURE DE FRANCE.
fager ce qu'il perdoit volontairement ,
ce qu'il pourroit regretter un jour , &
regretter en vain . Elle fe retrancha fur
la décence qui dès-lors ne permettoit
plus de fuivre un amant, Cet amant
veut être votre époux , interrompit vivement
Cléomir ; j'en jure par Tautatès
, Mercure & Mars j'en jure par
vous-mêmes qui pouvez tout fur moi ,
par l'honneur que nul Gaulois ne peut
trahir . Allons chez les Ibéres goûter un
repos que nous ne pouvons efpérer ni
dans votre Patrie ni dans la mienne .
Dalia ne fe rendit pas encore : mais
au fond elle étoit perfuadée. Le danger
étoit preffant , la fuite néceffaire , le
Conducteur agréable . C'en eft fait , dit-
´elle à Cléomir , c'en eft fait , cher Prince
; devenez l'arbitre de ma deſtinée :
me voilà prête à fuivre vos pas. Fuyons
ces lieux fufpects , & apprenez , enfin ,
que c'est la Princeffe des Celtes qui va
fuir avec vous .
Ciel ! s'écria Cléomir , de quel étonnement
venez-vous me frapper ? vous la
fille d'Ambigat ! Ce titre ne peut rien
ajouter à mon amour , à mon refpect.
Mais par quel événement ? .. Que disje
! Ah , fongeons d'abord à vous ſouftraire
au danger qui vous menace . VoOCTOBRE.
1763. 47
tre qualité ne feroit pas un moyen sûr
de vous en garantir.
Dès la fin du jour fuivant , tout étoit
difpofé pour l'évafion des deux Amans.
La place de Général , dont Cléomir faifoit
encore les fonctions , lui facilitoit
les moyens de fortir du Camp à telle
heure & avec telle eſcorte qu'il vouloit.
Celle qui l'accompagnoit étoit des
moins nombreufes , mais des plus fidelles.
Dalia déguisée en homme étoit
confondue parmi la troupe , de même
que deux de fes efclaves déguifées com →
me elle. On s'éloignoit en diligence ;
mais ce ne fut pas fans avoir furmonté
bien des périls qu'on arriva au pié des
Pyrénées , & furtout qu'on pénétra en
Įbérie , c'eſt -à- dire en Eſpagne . Cléomir
emportoit avec lui des richeffes confidérables
& qui étoient le fruit de fes
victoires. Ces tréfors ne lui furent point
inutiles une partie fervit à gagner les
Prêtres d'un Temple voifin des lieux où
Cléomir fe fixa. Il n'y pouvoit être en
fureté que fous leurs aufpices. Les Ibéres
étoient des barbares fans moeurs & fans
loix. La volonté de leurs Prêtres étcit
le feul frein qui pût contenir leur férocité
; & ces Prêtres , loin de la ré48
MERCURE DE FRANCE .
primer toujours , fçavoient quelquefois
en faire ufage.
Cléomir avoit choisi pour fa réfidence
un vallon ifolé d'un abord difficile
, mais par lui-même très-agréable .
C'étoit un des plus rians Payfages que
la Nature puiffe étaler. Là Cléomir ne
regrettoit rien , fur-tout lorfqu'il envifageoit
Dalia , qui , de fon côté , remercioit
Ifis d'avoir mal protégé fon Temple.
Dalia avoit informé Cléomir de
tout ce qui regardoit fa naiffance , & fa
métamorphofe en Prêtreffe. Il l'affura
qu'on pouvoit revenir du jugement qui
la privoit du Trône ; c'est-à-dire faire
parler quelque autre Dieu , & fur- tout
appuyer l'Oracle par d'heureux faits d'armes.
En attendant , il ne s'occupoit que
de fon Amour , & cet Amour devenoit
chaque jour plus preffant. Oui
Prince , lui dit enfin Dalia , j'en crois
vos fermens , mais c'eſt aux Autels que
je veux les recevoir & dépofer les miens.
C'étoit ce que Cléomir defiroit le plus
lui- même. Il n'y eut point dans cette
cérémonie ce fafte , cet appareil qui ,
pour l'ordinaire, accompagne les mariages
des Princes; mais , en revanche ,
il s'y trouva un témoin qui en eft prèſque
toujours exclu …………. Î'Amour.
II
OCTOBRE . 1763 . 49
Il ne quitta pas même les deux époux
quand leurs voeux furent comblés : leur
tendreffe réciproque fembloit s'accroître
de ce qui pour l'ordinaire l'anéantit.
Il n'eût pas été en leur pouvoir de s'aimer
moins ils ne pouvoient s'aimer
davantage. Toute leur âme fembloit
être de l'Amour. Cléomir , il eſt vrai ,
ne put renoncer entierement à la vie
active à laquelle il étoit accoutumé.
Dalia l'occupoit toujours & l'occupoit
feule mais fon caractère belliqueux ne
fe plioit point à une manière d'aimer
purement paftorale. Ses divertiſſemens
tenoient de l'éducation mâle qu'il avoit
reçue. N'ayant plus d'Armée à conduire
ni d'Ennemis à combattre , il
fuivoit les cerfs dans les forêts ; il af
frontoit & terraffoit les bêtes féroces.
Un an s'étoit écoulé depuis qu'il habitoit
ce coin de l'Iberie. Il ignoroit ce
qui fe paffoit dans tout le reíte de la
terre . Nulle correfpondance n'étoit alors
établié entre les Nations qui environnoient
fa retraite . Mais , par-la même ,
cette retraite étoit plus fure pour lui ,
étoit plus conftament ignorée. Ni Tutor,
ni Ambigat n'avoient encore pû la
découvrir . Cependant il arriva ce qui
étoit prèfque inévitable : Cléomir , fans
I. Vol. C
50 MERCURE DE FRANCE.
rien perdre de fon amour , fentit renaître
les idées de fa première grandeur, La
vie qu'il menoit lui parut peu digne de
lui , & même de Dalia. Elle est née
pour le Trône , difoit - il , & c'est à
moi de l'y placer , à moi de regner
avec elle , ſi Ambigat a ceffé de vivre :
une plus longue retraite feroit un oprobre.
Il envoya quelques émiffaires obferver
ce qui fe paffoit dans les Gaules,
Il envoya même jufqu'en Italie . Les
premiers lui rapporterent qu'Ambigat
régnoit encore. Les feconds que Brennus
à la tête d'une Armée Gauloife
marchoit pour fubjuguer la Tofcane &
les Pays voifins . Cléomir à cette nouvelle
ne put maîtrifer fon ardeur. Il
étoit frère d'armes de Brennus. Il réfolut
d'aller prendre part aux travaux &
à la gloire qui l'attendoient. Je fuis
difoit - il , profcrit de mon Pays , & je
vis inconnu dans celui que j'habite : j'y
vis fans éclat , fans défenſe : l'amour m'y
tient lieu de tour ; mais peut-être cet
amour est une foibleffe Il fe défia de
fon coeur , & fon efprit fut perfuadé.
En vain Dalia oppofa-t- elle à cette réfolution
fes prières & fes larmes. Cléomir
la quitta , en pleurant lui-même , &
OCTOBRE . 1763 . 51
F
réfolu de fe venger fur les Italiens de la
violence qu'il fe faifoit.
Brennus le reçut avec la diftin&tion
qu'il méritoit à tous égards , mit une
partie de fon armée fous fes ordres ,
& promit de partager avec lui les Conquêtes
qu'ils alloient tenter enſemble.
Elles furent auffi brillantes que rapides
. Les Romains voulurent en arrêter
le cours ; mais l'orage , qu'ils prétendoient
conjurer, vint fondre ſur eux. Ils
n'y réfifterent pas. Rome fut prife &
réduite en cendres le Capitole alloit
fubir la même deftinée, le nom Romain
s'éteindre pour jamais , le monde être
préfervé d'un honteux efclavage. Les
cris de quelques oies en ordonnerent
autrement.
Dans ces circonftances un des Gaulois
que Cléomir a laiffé en Ibérie furvient
, & lui apprend que la Princeffe a
été enlevée par un nombreux parti de
Celtes. Ciell s'écria alors Cléomir, Ciel !
c'est moi qui ai préparé cet horrible
accident ; c'est moi qui caufe la perte
de Dalia. J'aurois dû me borner à défendre
un bien fi précieux , & non venir
attaquer des Nations que j'ignorois
& qui m'ignorent. Il ne douta point
que cet enlévement n'eût été fait par
Cij
52 MERCURE DE FRANCE .
ordre d'Ambigat: il fe repréfentoit Dalia
plus captive que jamais , privée de toute
confolation , de toute efpérance . Eh
que feroit- ce , pourfuivoit- il , fi Ambigat
n'exiftoit plus ? Si une four injuftement
couronnée alloit juger la perte
de fa foeur nécéffaire à fa propre confervation
? Si un Druide .....Ah ! une
foule d'idées cruel les viennent accabler
& défoler mon âme ! je n'y puis réfifter.
Partons : allons fauver Dalia , ou
nous perdre avec elle.
Brennus , à qui il fit part de cette réfolution
, ne réuffit point à l'en détourner.
Il le preffa d'accepter au moins
quelques troupes. Mais Cléomir fentit.
avec raifon qu'il lui falloit ou une
armée complette , ou fimplement un
petit nombre d'hommes choifis. Il fixa
ce nombre à douze , auxquels même il
ne fit aucune part de ce qu'il méditoit
Il partit , laiffant Brennus occupé à prefcrire
un traité de paix aux Romains
qui ne vouloient que le tromper &
qui y réuffirent , parce qu'il étoit plus
brave guerrier que fin politique. Pour
Cléomir , fon extrême empreffement
régloit fa marche auffi fut - elle des
plus rapides. Il trouva de grands changemens
à fon arrivée. Le Druide SéOCTOBRE.
1763. .53
govefe ne vivoit plus depuis fix mois; Ambigat
étoit mort depuis peu de temps ;
& une Princeffe fa fille venoit d'être élévée
fur le Trône. Ces nouvelles augmenterent
l'agitation du Prince . Il craignit
tout pour celle qu'il venoit fecourir
, & craignit même d'être venu
trop tard.
,
Le jour fuivant la Reine fe fit voir en
Public & dans toute la pompe de la
Royauté. Un fond de langueur fembloit
encore ajouter à fes charmes. Cléomir
accourt fe confondre parmi la foule des
fpectateurs fes regards avides cherchent
la Reine de toutes parts , & ne
cherchent qu'elle. Enfin , il l'apperçoit
& refte faifi , ému , tranfporté. C'eſt
Dalia s'écrioit-il , ce font les mêmes
traits les mêmes charmes , la même
grâce : jamais reffemblance ne fut plus
entiere ; & les Dieux ne prodiguent
pas des êtres auffi parfaits. Peu s'en
fallut qu'il n'interrompît la cérémonie
par une fcène vive & tendre. Il fe rappella
enfin tout ce que la Princeffe
lui avoit dit de l'extrême réffemblance
qui éxiftoit entre- elle & fa foeur. Cette
réfléxion dérangea toutes fes idées &
rappella toute fa trifteffe. Il étoit feulement
furpris que fon coeur parût ſe
Cij
54 MERCURE DE FRANCE.
méprendre à cette reffemblance comme
fes yeux mêmes.
Il y rêvoit encore quand un Barde
qui avoit été autrefois de fa Cour en ,
Aquitaine , le reconnut & vint l'aborder
. Un Barde étoit alors ce qu'eſt parmi
nous un Poëte, excepté qu'ils étoient
moins nombreux & plus révérés . On
les reconnoiffoit à des marques diſtinc →
tives & honorables . C'étoient de plus
les feuls Hiftoriens de la Nation . Leur
emploi ordinaire étoit de chanter les
actions des grands Hommes . Ils alloient
fréquemment de Province en
Province , & l'on préfume bien qu'il
n'en manquoit pas à la Cour. Celui- ci
étoit venu tenter fortune à celle de la
nouvelle Reine . Il fut furpris que Cléomir
n'y parût point avec l'éclat qui convenoit
à fa dignité. Le Prince avoit befoin
d'un confident , furtout d'un confident
de l'espéce de celui-là . Il lui fit
part des motifs de fon féjour dans cette
contrée , & le détermina facilement à
feconder fes vues. Il l'inftruifit même
de l'impreffion que la Reine venoit de
faire fur fon âme , & de l'incertitude
qu'elle y laiffoit. Je connois peu cette
Princeffe , reprit le Barde ; c'eft la feconde
fois que je parois à fes yeux . Elle eſt
OCTOBRE . 1763. 55
à coup für la plus belle perfonne de fa
Cour: elle en eft en même temps la plus
trifte. Mais elle cache , dit- on , la cauſe
de fa mélancolie ; & on la refpecte affez
pour ne paroître pas avoir deviné ce
qu'elle veut taire. Cependant , pourſuivit-
il , j'efpére avec le fecours de mon
art éclaircir vos doutes , & peut-être
adoucir l'extrême trifteffe de la Reine.
Cette promeffe en attira d'autres que
le Prince fit au Barde ; & tandis que celui-
ci étoit allé préparer fa Romance ,
Cléomir fe replongea dans fes réfléxions.
Il flottoit entre une foule de penfées
contraires l'une à l'autre. Ses idées
fe confondoient. Un rayon d'eſpérance
étoit foudain couvert par un nuage
d'incertitude . Non , difoit- il enfin , non
je ne puis croire que Dalia foit fur le
Trône & me le laiffe ignorer. Je connois
fon coeur.... Mais peut-être , ajoutoit
Cléomir , peut - être Dalia doutet-
elle du mien ; peut-être mon départ
d'Ibérie fut- il un crime à fes yeux : peutêtre
ce qui n'étoit que le fruit d'une
noble ambition lui parut- il l'effet d'une
coupable inconftance. Une femme de
feize ans & qui aime , fçait rarement
mettre la gloire en balance avec l'Amour.
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
Deux jours après le Barde fe préfenta
chez la Reine . Elle l'apperçut & voulut
l'entendre ; c'étoit ce qu'il defiroit le
plus . Il lui promit des chants qui n'avoient
encore été entendus de perfonne
: promeffe qui rendit la Reine trèsattentive.
Le Barde ufa encore d'un autre
moyen pour prévenir les diftractions.
Il commença par le portrait de
fon héros, qu'il affecta de ne point nommer.
Mais quiconque avoit vu Cléomir
ne pouvoit s'y méprendre ; & quiconque
ne l'avoit pas vu afpiroit à le voir
dès ce moment. La Reine devint toutà-
coup rêveufe & parut s'attendrir. Le
Barde hauffant le ton chanta les ex-
, ploits du jeune Guerrier fes rapides
conquêtes , fon courage dans les combats
, fa douceur après la victoire. Il
rappella l'inftant où fubjugué par fa
prifonnière , de vainqueur qu'il étoit , il
devint efclave. Il peignit les plaifirs
dont avoit joui le jeune couple dans fa
retraite la violence que fe fit Cléomir
pour s'arracher de ce lieu de délices ;
les nouveaux lauriers qui l'attendoient
fur les bords du Tibre : mais le Chantre
fe furpaffa lui -même vers la fin de fon
récit, Il s'agiffoit d'exprimer la douleur
où Cléomir étoit plongé depuis que
:
OCTOBRE. 1763 . 57
1
Dalia lui avoit été ravie . Le Chantre ,
dis-je , eut recours à des termes fi touchans
, que toute l'affemblée en fut émue,
& que la Reine laiffa couler des larmes.
Il parut même au Barde qu'elle fe
faifoit violence pour ne donner que ces
marques d'attendriffement .
•
Elle le retint lorfqu'il étoit prêt à s'éloigner
, & le conduifant un peu à l'écart
: Avouez , lluuii ddiitt--eellllee , que vous
venez de peindre un être de raifon , un
objet qui n'a jamais exifté que dans
vos chants ? Pardonnez- moi , grande
Reine reprit le Barde ; mon héros
exiſte ; il eſt même à tous égards fort
fupérieur au portrait que j'en ai tracé.
La Reine à ces mots refta quelque tems
rêveuſe. Le Barde qui s'y connoiffoit
jugea qu'elle étoit plus perfuadée qu'elle
ne vouloit le paroître. Enfin elle lui
demanda quel pays habitoit le Prince
qu'il avoit fi bien chanté ? Le vôtre
Madame , répondit- il ; mais c'eft , je
penfe , pour peu de temps. Quoi ? reprit-
elle avec émotion , n'y a-t- il rien
dans mes Etats qu'il préfume pouvoir
l'arrêter ? Votre Prince aime la gloire :
j'ai des Armées & n'ai point de Général
; ce pofte ne me paroît pas indigne
de lui être offert. La Reine ajouta qu'il
Cv
58 MERCURE DE FRANCE.
y auroit pour lui le jour fuivant une
audience particulière , s'il jugeoit à propos
d'en profiter.
Le Barde crut pouvoir en répondre
d'avance. Un fuccés fi rapide l'étonnoit
, & il en faifoit modeftement tout
l'honneur à fes vers. Il eft certain , difoitil
, que fi la Reine étoit ce que préfume
Cléomir , elle lui en donneroit des
marques plus promptes & plus claires .
Elle s'eft attendrie , elle a verfé des larmes
; qu'est- ce que tout cela prouve ?
Rien finon que j'ai fçu être pathétique.
Le rapport qu'il fit au Prince ne fut
que la fuite de ce raifonnement. Cléomir
crut , cependant , y entrevoir quelque
chofe de plus mais fon incertitude
n'étoit pas levée . Il prit donc le parti
d'accepter l'audiance qu'on lui offroit.
Qui fçait , difoit -il , fi des raifons de
prudence n'obligent point Dalia d'en
ufer ainfi ? Et fut- ce même des raifons
de caprice , fût- ce même la foeur de
Dalia qui occupe le Trône , éffayons
du moins d'éclaircir l'avanture.
Il fe rendit au Palais à l'heure indiquée
& fut introduit fous les aufpices
du Barde . Mais il le fut pour lui-même
dans l'appartement de la Reine. Elle
etoit au lit fous prétexte d'incommoOCTOBRE.
1763. 59
dité & le mal parut s'accroître à l'afpect
du Prince. La Reine pouffa un cri qui fit
accourir toutes fes femmes. Elle fe remit
cependant , & leur ordonna de
s'éloigner à une certaine diftance . Le
Barde en fit autant , même fans avoir
reçu l'ordre . Seigneur , dit la Reine à
Cléomir , il doit vous paroître extraordinaire
d'avoir été prévenu ainfi par une
Souveraine à qui peut- être vous n'aviez
nulle demande a faire . Mais je veux
le bien de cet Etat , & un défenfeur
tel que vous n'eft point trop acheté
par
une démarche telle que la mienne.
Cléomir , moins frappé de ce difcours
que de la voix même qui le prononçoit
, fe trouva hors d'état d'y répondre.
Le fon de cette voix lui pénétroit
l'âme. Il croit entendre Dalia , & malgré
l'obfcurité qui regne autour d'elle,
il croit la voir mais la reffemblance
dont il eft prévenu vient de nouveau
croifer fes idées. Il étoit d'ailleurs trop
agité pour voir fi la Reine partageoit fon
trouble. Il répondit enfin ; mais ce fut
pour éluder adroitement les offres qui
venoient de lui être faites . Il ajouta ;
qu'occupé de la recherche d'un bien
qu'il a perdu par fa faute , nul objet
d'ambition ne pouvoit le diftraire de ce
C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
foin. Cléomir s'apperçut que fa réponſe
avoit vivement frappé la Reine : mais
il ne put démêler quelles fortes de mouvemens
l'agitoient.
A l'inftant même furvient un Courier
chargé de dépêches affligeantes.
Une Armée de Germains avoit pénétré
dans la Gaule Celtique , & dévatoit
tout fur fon paffage. La Reine parut
effrayée. Alors Cléomir jugea qu'il étoit
de fa gloire de fecourir une Princeffe
qui l'avoit prévenu par des offres ; mais
il n'accepta aucun titre dans fon armée;
il partit comme fimple Volontaire. La
Reine , il eft vrai , le fit accompagner
par tout ce qu'il y avoit de guerriers
à fa Cour , & envoya ordre au Général
de le confulter dans toute occafion . Cet
ordre produifit l'effet qu'on en devoit
attendre le Général jugea qu'on lui
envoyoit un Collégue , & ne vit dèslors
dans ce Collégue autre chose qu'un
Ennemi.
Pour Cléomir il rêvoit , chemin faifant
, aux circonftances qui dirigeoient
fa conduite. Elle lui parut bifarre &
celle de la Reine peu conféquente . Il
ne trouvoit point naturel qu'une Souveraine
prévînt un Inconnu par des diftinctions
fi marquées. Il en venoit à
OCTOBRE. 1763 .
61
croire qu'il n'y avoit que Dalia qui
pût le traiter ainfi . D'un autre côté , difoit-
il , Dalia devroit en faire davantage
. Ce qui pour fa foeur diroit trop
ne fignifie point affez pour elle. Ainfi
d'une ou d'autre part Cléomir voyoit
de l'inconféquence . Il en voyoit jufques
dans fes propres démarches. Enfin ,
perfuadé que dans une femme , & même
dans l'homme le plus fage , des inconféquences
ne prouvent rien , il attendit
l'événement.
Celui de cette campagne fut promptement
décidé. Les deux armées étoient
en préfence. Le Général Gaulois prit
l'avis de Cléomir pour être plus en état
de faire des difpofitions toutes contraires.
Elles étoient fi favorables à l'ennemi
qu'il enfonça l'armée des Celtes fans
peine & prefque fans peril . Le Général
fut lui- même enveloppé , en combattant
très vaillamment . Cléomir vit
alors que tout étoit perdu , s'il ne prenoit
tout fur lui . Il rallie les Troupes
difperfées , encourage celles qui fe défendoient
encore , fait faire de nouvelles
attaques , & combat lui- même avec cette
valeur qui étonne & fe communique.
En peu de temps la face des affaires
changea ; les Germains enfoncés à leur
62 MERCURE DE FRANCE.
tour , font pourfuivis jufqu'à leur en
tiere défaite . On ne s'appercut bientôt
qu'ils euffent pénétré dans les Gaules,
que par le grand nombre de morts &
Captifs qu'ils y laifferent .
la
L'armée Gauloife attribua hautement
à Cléomir tout l'honneur de la victoire.
Il eft ramené en triomphe à la Cour ,
& regardé comme le libérateur de l'Etat .
Ces hommages étoient volontaires de
part des Peuples ; ils avoient prévenu
à cet égard les ordres de la Reine :
mais on lifoit fur fon vifage la joie
qu'elle en reffentoit. On eût pû même
y lire que cette fatisfaction étoit relative
à la perfonne du Vainqueur autant
& plus qu'à la Victoire dont elle recueilloit
les fruits.
C'étoit l'ufage alors dans les Gaules,
que le Souverain au milieu de toute fa
Cour,& dans tout l'appareil de la Royauté
, plaçât une Couronne d'or fur la
tête du Général victorieux. Il fut décidé
que Cléomir jouiroit de cet honneur ;
& la cérémonie fut renvoyée à deux
jours. Il eut encore durant cet intervalle
une courte entrevue avec la Reine qui ,
comme dans la première , ne fe laiffa
voir qu'à demi. De là nouvelles con-,
jectures de la part du Prince , nouvelle
OCTOBRE. 1763 .
62
incertitude nouvelle impatience . Il
étoit réfolu de tout perdre ou de s'éclaircir
fur le fort de Dalia ; car c'étoit
Dalia feule qui pouvoit l'intéreffer;
c'étoit fon âme, fa candeur , fon amour,
fa manière d'aimer qui le captivoient . Il
n'eût pas fuffi , pour le diftraire de fa
paffion , d'égaler Dalia en beauté , de
réunir même tous les traits ; elle feule
eut pu devenir la rivale d'elle-même ;
& c'eft ce que foupçonnoit quelquefois
Cléomir. Deux nouveaux incidens vinrent
détruire en lui cette idée.
Le Barde qui l'avoit fervi dans fes
premières tentatives , ne l'avoit point
accompagné dans fon expédition contre
les Germains. Il étoit reſté à la
Cour où la Reine le combloit de diftinctions
& de bienfaits. Selon lui , c'étoit
la beauté de fa Romance qu'elle
récompenfoit. Il dut cependant s'appercevoir
que le héros y entroit pour beaucoup.
La Reine l'en entretint fi fouvent
qu'il foupçonna ce qu'elle ne vouloit
point lui cacher. Elle en vint même jufqu'à
le charger d'une négociation qui
marquoit la plus intime confiance. Il
s'agiffoit d'engager Cléomir à fé fixer à
la Cour. Une lettre qu'il lui remit de la
part de la Reine venoit à l'appui de
fe
64 MERCURE DE FRANCE.
fes difcours , & laiffoit entrevoir au Prince
qu'il pouvoit afpirer à tout. Le Barde
n'épargna rien pour le déterminer.
Son mariage avec Dalia n'étoit par
lui-même qu'un léger empêchement.
Les loix du temps autorifoient le divorce
; & l'ufage n'empêchoit point qu'une
foeur ,dans un cas pareil , ne pût remplacer
fa foeur. L'obſtacle réel étoit l'attachement
de Cléomir pour Dalia.
Il répondit à la Reine avec refpe&t ,
mais d'une manière vague. Son but étoit
de gagner
du temps. L'écriture de la
lettre lui étoit abfolument inconnue ;
mais au bout de quelques heures un
Efclave lui apporta un autre billet dont
il reconnut d'abord le caractère . Sa furprife
égala fa joie d'y trouver ces mots :
Epoux toujours cher , mais peut-être
inconftant , reconnoiſſez les traits de l'infortunée
Dalia. Elle refpire encore & ne
vit que pour vous. Suivez cet efclave , &
venez vous juftifier s'il eft poffible.
Oui s'écria Cléomir , oui ma juftification
fera facile & prompte. Je ne
veux pour juge que fon coeur , pour
témoin que mes actions. Il partit fur le
champ , guidé par l'Efclave , & fans
aucune fuite. Après une heure de mar
OCTOBRE. 1763. 65
che ils arriverent à un bois des plus
folitaires. Une marche à-peu - près auffi
longue dans cette forêt les conduit à
un Château qui reffembloit beaucoup
à une prifon d'Etat ils y entrent ;
néanmoins , fans difficulté . Cléomir fut
furpris d'y reconnoître quelques - uns
des efclaves qui fervoient Dalia en
Ibérie . Mais que n'éprouva- t- il point en
appercevant Dalia elle - même ! en la
voyant fe précipiter dans fes bras ! le
ferrer dans les fiens ! en lui entendant
prononcer d'une voix prefque éteinte :
eft-il bien vrai que Dalia vous foit encore
chère ?
Cléomir ne répondit d'abord que par
des baiſers de flamme : enfuite , il lui
parla avec ce ton qui perfuade toujours
parce qu'il eft celui du fentiment & de
la vérité. Les larmes de Dalia couloient:
mais ce n'étoit point des larmes de
douleur : c'étoient des l'armes de tendrefle
& de joie ; de ces larmes délicieufes
qu'infpire la perfuafion d'un bonheur
dont on a eu lieu de douter , &
d'un bonheur tel qu'en procure un
amour mutuel . Ma chère Dalia , lui
dit Cléomir , les momens font précieux.
Il faut vous arracher à cette priſon :
peut -être quelques jours plus tard
66 MERCURE DE FRANCE.
feroit- elle pour moi d'un accès plus diffi
cile. fuyons ces lieux , fuyons la Gaule
entiere , jufqu'à ce que le moment foit
venu d'y rentrer d'une manière digné
de vous & de moi.
Quoi s'écria - t- elle enfin , quoi
Prince , vous renoncez , pour me fuivre,
à tous les avantages qu'une Reine puiffante
vous laiffe efpérer ? ... Rien ne
peut vous remplacer auprès de moi , interrompit
vivement Cléomir , pas même
une Reine qui réunit vos charmes ex→
térieurs. Un vif defir de gloire & de
vous procurer un état digne de vous
m'avoient ci-devant arraché de vos bras.
L'Empire du monde , que vous ne partageriez
point avec moi , feroit incapable
de me féduire .
Mais , Seigneur , ajouta la Princeffe ,
après un autre moment de filence ,
n'eft-ce pas demain que vous recevez ,
en préfence de tous les Chefs de l'Etat ,
le prix de la victoire dont il vous eft redevable
Cet honneur n'eft point a
dédaigner , & il eft bon que les Celtes
s'accoutument à voir en vous un défenfeur.
Cléomir étoit plus jaloux de rendre
Dalia libre que de fe faire cou-
Fonner comme vainqueur. Mais elle
perfifta fi abfolument dans cette idée ,
OCTOBRE. 1763. 69
qu'il fe vit contraint d'y foufcrire. Il la
quitta , après avoir pris quelques mefures
pour leur commun départ , fort
étonné qu'elle -même s'obftinât d'en
retarder le moment , plus étonné encore
des motifs de ce retard . M'obliger,
difoit-il , à contempler fa rivale dans
tout l'éclat du Trône , & à partager
moi-même cet éclat ! Certainement Ďalia
préfume beaucoup de ma fidélité
ou ne craint pas affez de la mettre en
péril.
9
Cette idée l'occupa jufqu'au moment
de la cérémonie . L'affemblée étoit des
plus auguftes. On y voyoit réunis tous
les grands Ordres de l'Etat. La Reine
affife fur un Trône magnifique , avoit à
fa droite le Confeil des Druides , à fa
gauche le Sénat des Dames Gauloifes . *
Les principaux chefs des Armées occupoient
les degrés du Trône & fes avenues.
Un peuple immenfe rempliffoit le
* On fçait qu'il y eut autrefois dans les Gau
les un Sénat uniquement compofé de femines.
Les plus grandes affaires fe décidoient à ce Tribunal.
Elles y étoient mieux confuites qu'elles
n'euffent pu l'être par les hommes , qui ne fçavoient
guères alors que combattre . Les Druides
parvinrent à anéantir ce Sénat qui nuifoit à
leur defpotifme.
68 MERCURE DE FRANCE.
furplus de l'efpace. Cléomir parut aux
acclamations de toute cette multitude
& conduit par les principaux Guerriers
qui avoient combattu fous lui. Sa démarche
fon air , toute fa perfonne ,
avoient tant de nobleffe , que la Couronne
qui l'attendoit parut fort au-deffous
de ce qu'il devoit prétendre. De
fon côté la Reine lui parut fi belle , qu'il
frémit de l'imprudence de Dalia. La
Reine , elle -même , fembloit occupée
d'un deffein beaucoup plus grand que
celui qui étoit indiqué. Une joie , mêlée
d'un certain trouble , régnoit fur
fon viſage & dans fes yeux. Cléomir approche
& monte quelques degrés du
Trône où la Reine en ce moment
l'attendoit de bout. Elle pofe fur la tête
du Prince , au bruit des applaudiffemens
univerfels , la Couronne d'or qu'elle tenoit
à la main. On l'eût prife pour Vénus
qui couronnoit Mars. Une profonde
génufléxion annonçoit déjà la retraite
de Cléomir ; la Reine le retint . Prince ,
lui dit- elle , votre fidelle Dalia ne veut
plus être féparée de vous. Ces mots le
jetterent dans une furpriſe inexprimable.
En même-temps la Reine ôtant fa Couronne
la dépofe entre les mains d'un
de fes Officiers & defcend fur le
OCTOBRE. 1763. 69
même degré où étoit Cléomir. Alors un
étonnement & un filence univerfels fuccédent
aux applaudiffemens. Dalia ( car
c'étoit elle -même ) élevant une voix qui
pénétroit l'âme , s'exprima ainfi .
» O yous ! noble Elite d'une Nation
» redoutée par toute la Terre , écoutez
» votre Reine , & voyez à quel prix
» elle peut déformais l'être .
( Montrant Cléomir. )
» Voici l'appui , le défenfeur , l'époux
» que m'avoient donné les Dieux avant
» que de me choifir pour gouverner
» cet Etat. Ne m'euffent- ils fait que ce
» premier don , ma reconnoiffance ne
» finiroit qu'avec mes jours. Et vous
» généreux Gaulois , fongez que c'eft
» un préfent que le Ciel vous fait par
» mes mains. Né du fang des Rois ,
" mon époux eft encore plus digne de
» commander aux hommes par fon cou-
» rage & fes vertus , que par ſa naiſ-
» fance. Il fut autant de fois victorieux
» qu'il donna de Batailles ; il prit autant
» de Villes qu'il en affiégea. Nul ne con-
» nut mieux l'art de fubjuguer une Na-
» tion , & vous fçavez s'il connoît ce-
» lui de les défendre.
70 MERCURE DE FRANCE.
Aux Druides. )
» Miniftre des Dieux ! voilà le défen-
» feur des Autels.
( Aux Dames Gauloifes )
» Sages Difpenfatrices des Loix , voilà
» le bras qui en peut maintenir l'autorité.
( Aux Chefs des Troupes .)
» Braves Guerriers , voilà le Chef di-
» gne de vous conduire. Peuples , enfin ,
» qui me reconnoiffez pour votre Reine,
» voilà le Roi que ma tendreffe vous
» propofe ; celui qu'elle a choifi pour
» moi-même. Nos deftins font infépara-
» bles : ou détrônez Dalia , ou couron-
» nez Cléomir. »
Ce difcours prononcé d'un ton noble
& touchant , par une Princeffe qui féduifoit
lors même qu'elle ne vouloit pas
toucher ; quelques larmes qui couloient
de fes beaux yeux ; la tendreffe qu'on y
lifoit pour fon époux , & autant que
tout cela même , le grand nom de Cléomir,
tout contribuoit à un heureux dénouement.
L'unanimité des fuffrages
s'annonça par des acclamations générales
& fubites. Cléomir fut élu Roi
avant que d'être bien perfuadé fi Dalia
étoit vraîment elle-même.
'
OCTOBRE. 1763 . 1
Ses doutes à cet égard étoient faciles
à détruire . Dalia l'inftruifit de ce que
fon abfence lui avoit laiffé ignorer. Am
bigat ayant furvêcu à Ségovefe , furvecut
auffi à fa prévention pour ce
Druide , & même à fa dévotion envers
Tautatès . La Déeffe Ifis devint l'objet
de fes hommages multipliés , & la
Grande-Prêtreffe l'objet de fa confiance.
Il étoit naturel que la Prêtreffe anéantît
ce qu'avoit fait le Druide fon ennemi
, & , qui pis eft , fon devancier, Il
falloit des oracles , ils ne manquerent
pas. Ainfi Dalia avoit au nom d'Ifis
été déclarée l'aînée par la raifon même
qui l'avoit d'abord fait déclarer la cadette
; c'est-à- dire parce qu'elle étoit née
la feconde . Ambigat informé du lieu
de fa retraite , l'en avoit retirée par un
enlévement l'avoit fecrettement fait
conduire à fa Cour , l'avoit deſtinée au
Trône , & en avoit exclu celle qu'il
avoit d'abord préférée . Elle avoit achevé
de rendre la révolution complette
en remplaçant Dalia parmi les Prêtreffes
d'Ifis. Peut-être même y defiroitelle
l'arrivée d'un nouveau Cléomir pour
la perfection du parallèle . Au refte , ce
n'eft point à Dalia qu'il faut imputer
cette réfléxion critique. Il ne faut pas la
>
72 MERCURE DE FRANCE :
juger elle -même trop févérement fur fa
manie d'éprouver la fidélité d'un époux.
Ces fortes d'épreuves pouvoient fe rifquer
il y a trois mille ans . On imagine
que de nos jours elles pourroient n'avoir
pas le même fuccès .
NOUVELLE GAULOISE.
IL fut un temps où les Gaules étoient
habitées par différens Peuples , & ces
Peuples gouvernés par différens Souverains.
La Loi Salique n'exifloit pas
encore ; mais la fierté Gauloife y fuppléoit.
Rarement lui voyoit- on décerner
la couronne à une Femme. Il falloit
pour opérer ce phénomène une Puiffance
fupérieure à celle de la Royauté
même ; une Puiffance à laquelle ni les
Rois , ni les Peuples ne fçavoient point
réfifter ; en un mot , la volonté des
Druides.
Un Druide étoit un Prêtre mais
dans ces temps fi éloignés du nôtre ,
cette qualité n'éteignoit point toute autre
ambition dans ceux qui la poffédoient.
Ils approchoient du trône , difpofoient
des grâces , des emplois , des
dignités , & quelquefois même de la
Couronne , fi le Prince qui la portoit
avoit le malheur de leur déplaire .
Ambigat , Roi de la Gaule Celtique ,
B vj
36 MERCURE DE FRANCE .
cut l'avantage , infiniment rare , de fa
tisfaire & les Druides , & fon Peuple ,
& jufqu'à fes voifins. On regrettoit
qu'un fi digne Monarque n'eût aucun
héritier mâle. Il n'avoit pour tous enfans
que deux filles nées le même jour,
belles au-delà de toute expreffion , & qui
fembloient avoir été formées fur le même
modéle . Jamais reffemblance ne fut
plus parfaite. Elle s'étendoit jufqu'au
fon de la voix l'oreille & les yeux y
étoient trompés . Le Chef des Druides
qui fous le regne d'Ambigat étoit plus
que premièr Miniftre , efpéroit être plus
que Roi fous le regne de la Princeffe
qui devoit lui fuccéder . Il craignoit feulement
que l'égalité d'âge & l'extrême
reffemblance de deux fours n'occafionnât
quelque trouble dans l'Etat . Il prit
un parti qu'il jugea légitime , parce qu'il
lui parut nécéffaire. Ce fut d'éloigner
pour jamais de la Cour celle des deux
Princeffes qui ne devoit pas occuper
le Trône. Il prévoyoit bien qu'un tel
facrifice répugneroit à Ambigat , qui
n'étoit pas moins bon Père que bon
Roi. Mais Ségovefe ( c'eft le nom du
Grand-Prêtre ) ufa du privilége qu'il
faire parler fes Dieux. Il fuporacle
entiérement conforme
Ponde
OCTOBRE. 1763. 37
à fes vues. Un tel expédient ne pou
voit alors manquer fon effet. Ambigat
n'ofa ni contredire cet Oracle ni
même en douter.
>
Les deux Princeffes furent donc féparées.
Le Druide affura au nom de
Tautatès que celle des deux Jumelles
qui étoit née la feconde étoit nécéffairement
la plus jeune. En conféquence
elle fut reléguée parmi les Prêtreffes
d'Ifis. Le but de Ségovefe étoit de pouvoir
en un befoin oppofer l'une à l'autre
: c'est-à- dire , faire paffer la Reine du
trône à l'exil , & fa foeur de l'exil au
trône.
Deux ans s'écoulerent ainfi , & Dalia
(c'eft le nom de la Princeffe reclufe) touchoit
à fa quinziéme année. Ambigat regnoit
encore. Il foutenoit même la guerre
avec vigueur contre le Roi d'Aquitaine
fon voifin. Il finit par perdre une Bataille
. Cléomir Prince du fang d'Aquitaine
commandoit l'armée ennemie . Il
fçut profiter de fa victoire , pénétra dans
les Provinces Celtiques , s'empara de
quelques places fortes , & qui plus eft ,
du Temple d'Ifis , le même où la Princeffe
Dalia fe trouvoit enfermée. Le
culte d'Ifis étoit abfolument ignoré des
Aquitains. Ils fe promettoient bien de
38 MERCURE DE FRANCE.
n'épargner ni fon Temple, ni fes tréfors ,
ni fur-tout fes Prêtreffes. Cléomir en décida
autrement. Il avoit fur les troupes
l'afcendant que donne à un. Général
une naiffance illuftre , un courage héroïque
, & qui plus eft , une foule de
Victoires dans un âge où les hommes
ordinaires fçavent à peine obéir. Cléomir
n'avoit que vingt- quatre ans , & il
en étoit chez nos ayeux comme parmi
nous : un Prince , qui à cet âge avoit
gagné des batailles , pouvoit préfcrire
l'impoffible à fon armée. Ce que le
Prince Aquitain exigeoit de la fienne
étoit quelque chofe de plus qu'attaquer
un ennemi fupérieur en force. Il en
couta , il eſt vrai , à la Déeffe quelques
fommes d'or , fruits de l'aveugle
crédulité des Peuples , & qui par cette
raifon , devoient être bientôt remplades
fommes plus grandes.
- Cleomir qui n'exigeoit rien pour lui ,
voulut , du moins , paffer en revue toutes
ces vierges qu'il avoit confervées
intactes. Le nombre en étoit confidérable
& le coup d'oeil d'autant plus intéreffant.
Toutes portoient un voile ,
mais placé de manière qu'il gênoit peu
les regards du Prince. Une des plus jeu
aes Prêtreffes lui parut voilée avec beau
cées par
OCTOBRE. 1763. 39
coup plus de foin : ce qui n'empêchoit
pas qu'on ne pût remarquer la nobleffe
de fon port & l'élégance de fa taille.
La beauté fe cachoit , mais les grâces
s'échappoient de toutes parts. Le Prince
ne put réfifter aux mouvemens qui,
agitoient fon âme. Il s'avance , non en
vainqueur, mais en captif. Ah ! daignez ,
dit-il à la jeune Prêtreffe , daignez écarter
ce voile impofteur & facrilége ! laiffez-
moi voir ce que je dois adorer. Ces
mots parurent troubler fingulierement
celle à qui le Prince les adreffoit. Elle
gardoit cependant le filence , . & ne
dérangeoit point fon voile. Cléomir en
réitérant fes inftances ne fit qu'accroître
fon trouble & n'obtint rien de plus . Une
dès compagnes de la jeune Prêtreffe
jugea qu'il étoit dangereux de pouffer.
à bout un vainqueur de vingt - quatre
ans. Elle écarta ce voile incommode ,
& peut-être fatisfit deux perfonnes à la
fois . Il eft du moins für que Cléomir
fut ébloui , tranfporté. Ah ! que vois -je ?
s'écria -t-il ; non , vous n'êtes pas une
fimple Prêtreffe , vous êtes la Divinités
de ce Temple ; fi pourtant Ifis eut jamais
les charmes que vous avez. Daignez
vous montrer aux Aquitains , &
votre culte fera bientôt établi 'parmiį
40 MERCURE DE FRANCE .
eux. Il l'eft déja pour jamais dans mon
coeur.
Ce difcours fit frémir la Grande Prêtreffe
qui fe trouvoit à portée de l'entendre
; mais on affure que celle qui en
étoit l'objet n'en frémit pas . Un vainqueur
jeune & bienfait qui parle à genoux
, & qui parle d'amour à une jeune
perfonne , en eft pour l'ordinaire écouté.
Cléomir le fut , quoiqu'il parlât à une
Princeffe : car c'étoit à la fille d'Ambigat
qu'il rendoit cet hommage . Trompé
par fon extérieur , il prenoit la Princeffe
des Celtes pour une fimple Prêtreffe
d'Ifis.
Il formoit dès-lors le deffein de l'enlever
à la Déeffe. J'ai déja dit qu'Ifis
n'avoit nul crédit chez les Aquitains , &
d'ailleurs l'Amour empiète fouvent fur
le domaine des autres Dieux. Cléomir
fit part de fon projet à la prétendue Prêtreffe.
Il parloit du ton le plus refpectueux
, & n'effaroucha qu'autant que
la décence l'exigeoit. Le Prince connut
enfin qu'on ne lui permettroit cet attentat
que lorsqu'il feroit effectué.
Les moeurs du temps le difpenfoient
d'une retenue bien exacte ; mais les
ufages reçus n'étoient pas une régle
pour lui. Il confulta deux chofes ,
OCTOBRE. 1763. 41
fa grandeur d'âme & fon amour. L'un
lui confeilloit d'enlever la jeune Princeffe
, l'autre de la traiter comme s'il
eût connu fa dignité. Il fatisfit & fon
amour & fa grandeur d'âme . Dalia , tirée
de fa captivité , ne crut point être
retombée dans une autre. Du Temple
d'Ifis elle fut conduite dans une Ville
dont Cléomir étoit le maître , & fervie
comme fi elle eût été au milieu de la
Cour d'Ambigat.
Cléomir vifitoit fouvent cet afyle ;
mais il agiffoit toujours en Amant refpectueux.
Dalia fe taifoit encore fur
fa naiffance. Elle réfervoit cet aveu
pour arrêter le Prince dans certaines
pourfuites un peu trop vives ; car elle
préfumoit bien que tôt ou tard il en
viendroit là. Toutefois , avant que le
danger devînt extrême , la paix fut propofée
entre les deux Peuples rivaux.
Cléomir fut bien furpris de voir le Roi
des Celtes infifter fur la liberté de la
jeune Prêtreffe plus que fur la reftitution
d'une Province . Le bon Ambigat ,
difoit - il , a les mêmes prétentions que
moi fur cette jeune Beauté : il m'eft fans
doute permis de me donner la préférence
. Mais le Roi d'Aquitaine penfoit
d'une autre manière . Il donna ordre à
42 MERCURE DE FRANCE .
Cléomir de rendre au Roi des Celtés
toutes les Prêtreffes qu'il pouvoit avoir
enlevées , & de bien garder toutes les
Villes qu'il avoit conquifes. Un tel ordre
plongea Cléomir dans la plus extrême
douleur. Il fentit d'abord qu'il n'obéiroit
pas ; mais l'arrivée du Roi d'Aquitaine
rendoit l'obéiffance prèſque
indifpenfable. Ce Prince , naturellement
peu guerrier , vint durant la trêve fe
mettre à la tête de fon armée , & réïtéra
fes intentions à Cléomir. Seigneur ,
lui dit ce dernier , commandez - moi de
fubjuguer en votre nom toute la Gaule
Celtique , je vais l'entreprendre , & je
réponds du fuccès fur ma tête . Mais de
grâce , laiffez -moi ma captive ; elle
m'appartient felon toutes les loix de la
guerre, & je préfére fa poffeffion à l'Empire
des Gaules. C'eſt donc une merveille
incomparable , reprenoit le Monarque
? Vous en jugerez , ajouta im
prudemment Cléomir. Il ne fentoit pas
que ces fortes d'examens font toujours
dangereux , furtout quand on rifque
d'avoir fon Maître pour rival.
Dalia ,
quoiqu'avec répugnance ,
parut aux yeux du Roi. Il fut ébloui
de fes charmes , & plus il les enviſageoit
, plus la réfiſtance du Prince luj
OCTOBRE . 1763. 43
fembloit excufable. Il prit un autre
parti , que lui fuggéra l'extrême beauté
de la jeune prifonniere : ce fat de fe
charger lui - même du foin de la rendre
au Roi des Celtes , mais de ne la lui
rendre que fort tard , Ambigat eft vieux,
difoit-il en lui-même , cette fantaifie
lui paffera ; ou du moins , j'aurai eu le
loifir de contenter la mienne . Ainfi
raifonnoit Tutor , ( c'étoit le nom de ce
Prince, ) il avoit pour maxime de ne rien
refufer à fes defirs quand il pouvoit les
fatisfaire fans danger pour fa Perfonne.
Il étoit voluptueux & timide , foible &
cruel . Depuis long - temps pour mieux
tromper Cléomir , il affectoit de le défigner
publiquement pour fon gendre .
Il lui en réitéra la propofition. Peutêtre
le Prince la jugea-t-il peu fincére.
Peut-être ne prit - il confeil que de fon
amour. Ce qu'il y a de certain c'eſt
que Tutor ayant déclaré qu'il prétendoit
avoir la jeune Prêtreffe à fa difpotion,
alors Cléomir ne confulta plus que
fon dépit & fa douleur. Il fe détermina
à tout perdre plutôt que de renoncer
à Dalia.
Elle étoit encore libre du moins
étoit-il permis à Cléomir de lui parler
tête-à- tête. Il en profita pour l'informer
44 MERCURE DE FRANCE.
,
des vues que Tutor avoit fur elle : vues
que lui- même avoit faifies avec toute
la pénétration d'un rival. Dalia frémit
du danger qui la menaçoit. Cléomir s'apperçut
bien de fon trouble & s'en
trouva lui-même un peu raffuré. Cependant
il cherchoit la vraie caufe de
cette agitation . Etoit - ce regret de le
quitter , ou répugnance de tomber entre
les mains du Roi ? Une telle diftinc
tion n'eft point frivole aux yeux d'um
Amant. Cléomir en fentoit toute l'importance
; mais tout ce qu'il put tirer
de la jeune Gauloife ne levoit point
fes doutes. Enfin il inftruifit Dalia du
deffein qu'avoit le Roi de lui faire
époufer fa fille. A ce difcours le trouble
de la Princeffe augmenta vifiblement
& après un moment de filence , elle
demanda , en rougiffant beaucoup , fi
la Princeffe d'Aquitaine avoit autant de
beauté que de naiffance & de grandeur
?
Cléomir enchanté de la queftion , &
furtout de la manière dont elle avoit été
faite , y répondit en Amant qui fçait
profiter de fes avantages. La Princeffe
d'Aquitaine , dit - elle à Dalia , eft
eſt ,
après vous , la plus belle perfonne du
Monde. Il faut vous avoir vue , pour
OCTOBRE. 1763. 45
fe défendre de l'adorer. Cette réponſe
ne raffura point la fauffe Prêtreffe , &
ce n'étoit pas non plus ce que vouloit
Cléomir. Ce Prince étoit aimé , l'ignoroit
, & cherchoit à s'en inftruire . Dalia
craignit de le lui cacher trop longtemps.
Peut -être , di oit- elle en ellemême
, peut - être la Princeffe d'Aquitaine
m'egale - t - elle en beauté ; mais
quel avantage ne lui donne pas fur moi
l'idée de fa naiffance ! Ah , prouvons
qu'au moins l'avantage eft égal entre
nous !
Le Prince Aquitain n'ambitionnoit
& n'efpéroit qu'une forte d'aveu : c'étoit
celui d'une tendreffe réciproque.
La preuve qu'il en éxigeoit, rendoit même
tout aveu fuperflu. Il s'agiffoit de
fuir avec lui , & de fuir chez une Nation
étrangère. La propofition étoit effrayante
, mais perfuafive . Cléomir donnoit
à Dalia l'exemple des plus grands
Sacrifices : il renonçoit aux avantages
de fon rang , aux fruits de fes exploits.
à l'hymen d'une Princeffe , jeune &
belle .... Il eſt bien peu de rivales ,
que de pareilles preuves d'amour ne
fubjuguent. Dalia , qui aimoit Cléomir
avant toutes ces preuves , eut la force
de contredire fes vues. Elle lui fit envi46
MERCURE DE FRANCE.
fager ce qu'il perdoit volontairement ,
ce qu'il pourroit regretter un jour , &
regretter en vain . Elle fe retrancha fur
la décence qui dès-lors ne permettoit
plus de fuivre un amant, Cet amant
veut être votre époux , interrompit vivement
Cléomir ; j'en jure par Tautatès
, Mercure & Mars j'en jure par
vous-mêmes qui pouvez tout fur moi ,
par l'honneur que nul Gaulois ne peut
trahir . Allons chez les Ibéres goûter un
repos que nous ne pouvons efpérer ni
dans votre Patrie ni dans la mienne .
Dalia ne fe rendit pas encore : mais
au fond elle étoit perfuadée. Le danger
étoit preffant , la fuite néceffaire , le
Conducteur agréable . C'en eft fait , dit-
´elle à Cléomir , c'en eft fait , cher Prince
; devenez l'arbitre de ma deſtinée :
me voilà prête à fuivre vos pas. Fuyons
ces lieux fufpects , & apprenez , enfin ,
que c'est la Princeffe des Celtes qui va
fuir avec vous .
Ciel ! s'écria Cléomir , de quel étonnement
venez-vous me frapper ? vous la
fille d'Ambigat ! Ce titre ne peut rien
ajouter à mon amour , à mon refpect.
Mais par quel événement ? .. Que disje
! Ah , fongeons d'abord à vous ſouftraire
au danger qui vous menace . VoOCTOBRE.
1763. 47
tre qualité ne feroit pas un moyen sûr
de vous en garantir.
Dès la fin du jour fuivant , tout étoit
difpofé pour l'évafion des deux Amans.
La place de Général , dont Cléomir faifoit
encore les fonctions , lui facilitoit
les moyens de fortir du Camp à telle
heure & avec telle eſcorte qu'il vouloit.
Celle qui l'accompagnoit étoit des
moins nombreufes , mais des plus fidelles.
Dalia déguisée en homme étoit
confondue parmi la troupe , de même
que deux de fes efclaves déguifées com →
me elle. On s'éloignoit en diligence ;
mais ce ne fut pas fans avoir furmonté
bien des périls qu'on arriva au pié des
Pyrénées , & furtout qu'on pénétra en
Įbérie , c'eſt -à- dire en Eſpagne . Cléomir
emportoit avec lui des richeffes confidérables
& qui étoient le fruit de fes
victoires. Ces tréfors ne lui furent point
inutiles une partie fervit à gagner les
Prêtres d'un Temple voifin des lieux où
Cléomir fe fixa. Il n'y pouvoit être en
fureté que fous leurs aufpices. Les Ibéres
étoient des barbares fans moeurs & fans
loix. La volonté de leurs Prêtres étcit
le feul frein qui pût contenir leur férocité
; & ces Prêtres , loin de la ré48
MERCURE DE FRANCE .
primer toujours , fçavoient quelquefois
en faire ufage.
Cléomir avoit choisi pour fa réfidence
un vallon ifolé d'un abord difficile
, mais par lui-même très-agréable .
C'étoit un des plus rians Payfages que
la Nature puiffe étaler. Là Cléomir ne
regrettoit rien , fur-tout lorfqu'il envifageoit
Dalia , qui , de fon côté , remercioit
Ifis d'avoir mal protégé fon Temple.
Dalia avoit informé Cléomir de
tout ce qui regardoit fa naiffance , & fa
métamorphofe en Prêtreffe. Il l'affura
qu'on pouvoit revenir du jugement qui
la privoit du Trône ; c'est-à-dire faire
parler quelque autre Dieu , & fur- tout
appuyer l'Oracle par d'heureux faits d'armes.
En attendant , il ne s'occupoit que
de fon Amour , & cet Amour devenoit
chaque jour plus preffant. Oui
Prince , lui dit enfin Dalia , j'en crois
vos fermens , mais c'eſt aux Autels que
je veux les recevoir & dépofer les miens.
C'étoit ce que Cléomir defiroit le plus
lui- même. Il n'y eut point dans cette
cérémonie ce fafte , cet appareil qui ,
pour l'ordinaire, accompagne les mariages
des Princes; mais , en revanche ,
il s'y trouva un témoin qui en eft prèſque
toujours exclu …………. Î'Amour.
II
OCTOBRE . 1763 . 49
Il ne quitta pas même les deux époux
quand leurs voeux furent comblés : leur
tendreffe réciproque fembloit s'accroître
de ce qui pour l'ordinaire l'anéantit.
Il n'eût pas été en leur pouvoir de s'aimer
moins ils ne pouvoient s'aimer
davantage. Toute leur âme fembloit
être de l'Amour. Cléomir , il eſt vrai ,
ne put renoncer entierement à la vie
active à laquelle il étoit accoutumé.
Dalia l'occupoit toujours & l'occupoit
feule mais fon caractère belliqueux ne
fe plioit point à une manière d'aimer
purement paftorale. Ses divertiſſemens
tenoient de l'éducation mâle qu'il avoit
reçue. N'ayant plus d'Armée à conduire
ni d'Ennemis à combattre , il
fuivoit les cerfs dans les forêts ; il af
frontoit & terraffoit les bêtes féroces.
Un an s'étoit écoulé depuis qu'il habitoit
ce coin de l'Iberie. Il ignoroit ce
qui fe paffoit dans tout le reíte de la
terre . Nulle correfpondance n'étoit alors
établié entre les Nations qui environnoient
fa retraite . Mais , par-la même ,
cette retraite étoit plus fure pour lui ,
étoit plus conftament ignorée. Ni Tutor,
ni Ambigat n'avoient encore pû la
découvrir . Cependant il arriva ce qui
étoit prèfque inévitable : Cléomir , fans
I. Vol. C
50 MERCURE DE FRANCE.
rien perdre de fon amour , fentit renaître
les idées de fa première grandeur, La
vie qu'il menoit lui parut peu digne de
lui , & même de Dalia. Elle est née
pour le Trône , difoit - il , & c'est à
moi de l'y placer , à moi de regner
avec elle , ſi Ambigat a ceffé de vivre :
une plus longue retraite feroit un oprobre.
Il envoya quelques émiffaires obferver
ce qui fe paffoit dans les Gaules,
Il envoya même jufqu'en Italie . Les
premiers lui rapporterent qu'Ambigat
régnoit encore. Les feconds que Brennus
à la tête d'une Armée Gauloife
marchoit pour fubjuguer la Tofcane &
les Pays voifins . Cléomir à cette nouvelle
ne put maîtrifer fon ardeur. Il
étoit frère d'armes de Brennus. Il réfolut
d'aller prendre part aux travaux &
à la gloire qui l'attendoient. Je fuis
difoit - il , profcrit de mon Pays , & je
vis inconnu dans celui que j'habite : j'y
vis fans éclat , fans défenſe : l'amour m'y
tient lieu de tour ; mais peut-être cet
amour est une foibleffe Il fe défia de
fon coeur , & fon efprit fut perfuadé.
En vain Dalia oppofa-t- elle à cette réfolution
fes prières & fes larmes. Cléomir
la quitta , en pleurant lui-même , &
OCTOBRE . 1763 . 51
F
réfolu de fe venger fur les Italiens de la
violence qu'il fe faifoit.
Brennus le reçut avec la diftin&tion
qu'il méritoit à tous égards , mit une
partie de fon armée fous fes ordres ,
& promit de partager avec lui les Conquêtes
qu'ils alloient tenter enſemble.
Elles furent auffi brillantes que rapides
. Les Romains voulurent en arrêter
le cours ; mais l'orage , qu'ils prétendoient
conjurer, vint fondre ſur eux. Ils
n'y réfifterent pas. Rome fut prife &
réduite en cendres le Capitole alloit
fubir la même deftinée, le nom Romain
s'éteindre pour jamais , le monde être
préfervé d'un honteux efclavage. Les
cris de quelques oies en ordonnerent
autrement.
Dans ces circonftances un des Gaulois
que Cléomir a laiffé en Ibérie furvient
, & lui apprend que la Princeffe a
été enlevée par un nombreux parti de
Celtes. Ciell s'écria alors Cléomir, Ciel !
c'est moi qui ai préparé cet horrible
accident ; c'est moi qui caufe la perte
de Dalia. J'aurois dû me borner à défendre
un bien fi précieux , & non venir
attaquer des Nations que j'ignorois
& qui m'ignorent. Il ne douta point
que cet enlévement n'eût été fait par
Cij
52 MERCURE DE FRANCE .
ordre d'Ambigat: il fe repréfentoit Dalia
plus captive que jamais , privée de toute
confolation , de toute efpérance . Eh
que feroit- ce , pourfuivoit- il , fi Ambigat
n'exiftoit plus ? Si une four injuftement
couronnée alloit juger la perte
de fa foeur nécéffaire à fa propre confervation
? Si un Druide .....Ah ! une
foule d'idées cruel les viennent accabler
& défoler mon âme ! je n'y puis réfifter.
Partons : allons fauver Dalia , ou
nous perdre avec elle.
Brennus , à qui il fit part de cette réfolution
, ne réuffit point à l'en détourner.
Il le preffa d'accepter au moins
quelques troupes. Mais Cléomir fentit.
avec raifon qu'il lui falloit ou une
armée complette , ou fimplement un
petit nombre d'hommes choifis. Il fixa
ce nombre à douze , auxquels même il
ne fit aucune part de ce qu'il méditoit
Il partit , laiffant Brennus occupé à prefcrire
un traité de paix aux Romains
qui ne vouloient que le tromper &
qui y réuffirent , parce qu'il étoit plus
brave guerrier que fin politique. Pour
Cléomir , fon extrême empreffement
régloit fa marche auffi fut - elle des
plus rapides. Il trouva de grands changemens
à fon arrivée. Le Druide SéOCTOBRE.
1763. .53
govefe ne vivoit plus depuis fix mois; Ambigat
étoit mort depuis peu de temps ;
& une Princeffe fa fille venoit d'être élévée
fur le Trône. Ces nouvelles augmenterent
l'agitation du Prince . Il craignit
tout pour celle qu'il venoit fecourir
, & craignit même d'être venu
trop tard.
,
Le jour fuivant la Reine fe fit voir en
Public & dans toute la pompe de la
Royauté. Un fond de langueur fembloit
encore ajouter à fes charmes. Cléomir
accourt fe confondre parmi la foule des
fpectateurs fes regards avides cherchent
la Reine de toutes parts , & ne
cherchent qu'elle. Enfin , il l'apperçoit
& refte faifi , ému , tranfporté. C'eſt
Dalia s'écrioit-il , ce font les mêmes
traits les mêmes charmes , la même
grâce : jamais reffemblance ne fut plus
entiere ; & les Dieux ne prodiguent
pas des êtres auffi parfaits. Peu s'en
fallut qu'il n'interrompît la cérémonie
par une fcène vive & tendre. Il fe rappella
enfin tout ce que la Princeffe
lui avoit dit de l'extrême réffemblance
qui éxiftoit entre- elle & fa foeur. Cette
réfléxion dérangea toutes fes idées &
rappella toute fa trifteffe. Il étoit feulement
furpris que fon coeur parût ſe
Cij
54 MERCURE DE FRANCE.
méprendre à cette reffemblance comme
fes yeux mêmes.
Il y rêvoit encore quand un Barde
qui avoit été autrefois de fa Cour en ,
Aquitaine , le reconnut & vint l'aborder
. Un Barde étoit alors ce qu'eſt parmi
nous un Poëte, excepté qu'ils étoient
moins nombreux & plus révérés . On
les reconnoiffoit à des marques diſtinc →
tives & honorables . C'étoient de plus
les feuls Hiftoriens de la Nation . Leur
emploi ordinaire étoit de chanter les
actions des grands Hommes . Ils alloient
fréquemment de Province en
Province , & l'on préfume bien qu'il
n'en manquoit pas à la Cour. Celui- ci
étoit venu tenter fortune à celle de la
nouvelle Reine . Il fut furpris que Cléomir
n'y parût point avec l'éclat qui convenoit
à fa dignité. Le Prince avoit befoin
d'un confident , furtout d'un confident
de l'espéce de celui-là . Il lui fit
part des motifs de fon féjour dans cette
contrée , & le détermina facilement à
feconder fes vues. Il l'inftruifit même
de l'impreffion que la Reine venoit de
faire fur fon âme , & de l'incertitude
qu'elle y laiffoit. Je connois peu cette
Princeffe , reprit le Barde ; c'eft la feconde
fois que je parois à fes yeux . Elle eſt
OCTOBRE . 1763. 55
à coup für la plus belle perfonne de fa
Cour: elle en eft en même temps la plus
trifte. Mais elle cache , dit- on , la cauſe
de fa mélancolie ; & on la refpecte affez
pour ne paroître pas avoir deviné ce
qu'elle veut taire. Cependant , pourſuivit-
il , j'efpére avec le fecours de mon
art éclaircir vos doutes , & peut-être
adoucir l'extrême trifteffe de la Reine.
Cette promeffe en attira d'autres que
le Prince fit au Barde ; & tandis que celui-
ci étoit allé préparer fa Romance ,
Cléomir fe replongea dans fes réfléxions.
Il flottoit entre une foule de penfées
contraires l'une à l'autre. Ses idées
fe confondoient. Un rayon d'eſpérance
étoit foudain couvert par un nuage
d'incertitude . Non , difoit- il enfin , non
je ne puis croire que Dalia foit fur le
Trône & me le laiffe ignorer. Je connois
fon coeur.... Mais peut-être , ajoutoit
Cléomir , peut - être Dalia doutet-
elle du mien ; peut-être mon départ
d'Ibérie fut- il un crime à fes yeux : peutêtre
ce qui n'étoit que le fruit d'une
noble ambition lui parut- il l'effet d'une
coupable inconftance. Une femme de
feize ans & qui aime , fçait rarement
mettre la gloire en balance avec l'Amour.
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
Deux jours après le Barde fe préfenta
chez la Reine . Elle l'apperçut & voulut
l'entendre ; c'étoit ce qu'il defiroit le
plus . Il lui promit des chants qui n'avoient
encore été entendus de perfonne
: promeffe qui rendit la Reine trèsattentive.
Le Barde ufa encore d'un autre
moyen pour prévenir les diftractions.
Il commença par le portrait de
fon héros, qu'il affecta de ne point nommer.
Mais quiconque avoit vu Cléomir
ne pouvoit s'y méprendre ; & quiconque
ne l'avoit pas vu afpiroit à le voir
dès ce moment. La Reine devint toutà-
coup rêveufe & parut s'attendrir. Le
Barde hauffant le ton chanta les ex-
, ploits du jeune Guerrier fes rapides
conquêtes , fon courage dans les combats
, fa douceur après la victoire. Il
rappella l'inftant où fubjugué par fa
prifonnière , de vainqueur qu'il étoit , il
devint efclave. Il peignit les plaifirs
dont avoit joui le jeune couple dans fa
retraite la violence que fe fit Cléomir
pour s'arracher de ce lieu de délices ;
les nouveaux lauriers qui l'attendoient
fur les bords du Tibre : mais le Chantre
fe furpaffa lui -même vers la fin de fon
récit, Il s'agiffoit d'exprimer la douleur
où Cléomir étoit plongé depuis que
:
OCTOBRE. 1763 . 57
1
Dalia lui avoit été ravie . Le Chantre ,
dis-je , eut recours à des termes fi touchans
, que toute l'affemblée en fut émue,
& que la Reine laiffa couler des larmes.
Il parut même au Barde qu'elle fe
faifoit violence pour ne donner que ces
marques d'attendriffement .
•
Elle le retint lorfqu'il étoit prêt à s'éloigner
, & le conduifant un peu à l'écart
: Avouez , lluuii ddiitt--eellllee , que vous
venez de peindre un être de raifon , un
objet qui n'a jamais exifté que dans
vos chants ? Pardonnez- moi , grande
Reine reprit le Barde ; mon héros
exiſte ; il eſt même à tous égards fort
fupérieur au portrait que j'en ai tracé.
La Reine à ces mots refta quelque tems
rêveuſe. Le Barde qui s'y connoiffoit
jugea qu'elle étoit plus perfuadée qu'elle
ne vouloit le paroître. Enfin elle lui
demanda quel pays habitoit le Prince
qu'il avoit fi bien chanté ? Le vôtre
Madame , répondit- il ; mais c'eft , je
penfe , pour peu de temps. Quoi ? reprit-
elle avec émotion , n'y a-t- il rien
dans mes Etats qu'il préfume pouvoir
l'arrêter ? Votre Prince aime la gloire :
j'ai des Armées & n'ai point de Général
; ce pofte ne me paroît pas indigne
de lui être offert. La Reine ajouta qu'il
Cv
58 MERCURE DE FRANCE.
y auroit pour lui le jour fuivant une
audience particulière , s'il jugeoit à propos
d'en profiter.
Le Barde crut pouvoir en répondre
d'avance. Un fuccés fi rapide l'étonnoit
, & il en faifoit modeftement tout
l'honneur à fes vers. Il eft certain , difoitil
, que fi la Reine étoit ce que préfume
Cléomir , elle lui en donneroit des
marques plus promptes & plus claires .
Elle s'eft attendrie , elle a verfé des larmes
; qu'est- ce que tout cela prouve ?
Rien finon que j'ai fçu être pathétique.
Le rapport qu'il fit au Prince ne fut
que la fuite de ce raifonnement. Cléomir
crut , cependant , y entrevoir quelque
chofe de plus mais fon incertitude
n'étoit pas levée . Il prit donc le parti
d'accepter l'audiance qu'on lui offroit.
Qui fçait , difoit -il , fi des raifons de
prudence n'obligent point Dalia d'en
ufer ainfi ? Et fut- ce même des raifons
de caprice , fût- ce même la foeur de
Dalia qui occupe le Trône , éffayons
du moins d'éclaircir l'avanture.
Il fe rendit au Palais à l'heure indiquée
& fut introduit fous les aufpices
du Barde . Mais il le fut pour lui-même
dans l'appartement de la Reine. Elle
etoit au lit fous prétexte d'incommoOCTOBRE.
1763. 59
dité & le mal parut s'accroître à l'afpect
du Prince. La Reine pouffa un cri qui fit
accourir toutes fes femmes. Elle fe remit
cependant , & leur ordonna de
s'éloigner à une certaine diftance . Le
Barde en fit autant , même fans avoir
reçu l'ordre . Seigneur , dit la Reine à
Cléomir , il doit vous paroître extraordinaire
d'avoir été prévenu ainfi par une
Souveraine à qui peut- être vous n'aviez
nulle demande a faire . Mais je veux
le bien de cet Etat , & un défenfeur
tel que vous n'eft point trop acheté
par
une démarche telle que la mienne.
Cléomir , moins frappé de ce difcours
que de la voix même qui le prononçoit
, fe trouva hors d'état d'y répondre.
Le fon de cette voix lui pénétroit
l'âme. Il croit entendre Dalia , & malgré
l'obfcurité qui regne autour d'elle,
il croit la voir mais la reffemblance
dont il eft prévenu vient de nouveau
croifer fes idées. Il étoit d'ailleurs trop
agité pour voir fi la Reine partageoit fon
trouble. Il répondit enfin ; mais ce fut
pour éluder adroitement les offres qui
venoient de lui être faites . Il ajouta ;
qu'occupé de la recherche d'un bien
qu'il a perdu par fa faute , nul objet
d'ambition ne pouvoit le diftraire de ce
C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
foin. Cléomir s'apperçut que fa réponſe
avoit vivement frappé la Reine : mais
il ne put démêler quelles fortes de mouvemens
l'agitoient.
A l'inftant même furvient un Courier
chargé de dépêches affligeantes.
Une Armée de Germains avoit pénétré
dans la Gaule Celtique , & dévatoit
tout fur fon paffage. La Reine parut
effrayée. Alors Cléomir jugea qu'il étoit
de fa gloire de fecourir une Princeffe
qui l'avoit prévenu par des offres ; mais
il n'accepta aucun titre dans fon armée;
il partit comme fimple Volontaire. La
Reine , il eft vrai , le fit accompagner
par tout ce qu'il y avoit de guerriers
à fa Cour , & envoya ordre au Général
de le confulter dans toute occafion . Cet
ordre produifit l'effet qu'on en devoit
attendre le Général jugea qu'on lui
envoyoit un Collégue , & ne vit dèslors
dans ce Collégue autre chose qu'un
Ennemi.
Pour Cléomir il rêvoit , chemin faifant
, aux circonftances qui dirigeoient
fa conduite. Elle lui parut bifarre &
celle de la Reine peu conféquente . Il
ne trouvoit point naturel qu'une Souveraine
prévînt un Inconnu par des diftinctions
fi marquées. Il en venoit à
OCTOBRE. 1763 .
61
croire qu'il n'y avoit que Dalia qui
pût le traiter ainfi . D'un autre côté , difoit-
il , Dalia devroit en faire davantage
. Ce qui pour fa foeur diroit trop
ne fignifie point affez pour elle. Ainfi
d'une ou d'autre part Cléomir voyoit
de l'inconféquence . Il en voyoit jufques
dans fes propres démarches. Enfin ,
perfuadé que dans une femme , & même
dans l'homme le plus fage , des inconféquences
ne prouvent rien , il attendit
l'événement.
Celui de cette campagne fut promptement
décidé. Les deux armées étoient
en préfence. Le Général Gaulois prit
l'avis de Cléomir pour être plus en état
de faire des difpofitions toutes contraires.
Elles étoient fi favorables à l'ennemi
qu'il enfonça l'armée des Celtes fans
peine & prefque fans peril . Le Général
fut lui- même enveloppé , en combattant
très vaillamment . Cléomir vit
alors que tout étoit perdu , s'il ne prenoit
tout fur lui . Il rallie les Troupes
difperfées , encourage celles qui fe défendoient
encore , fait faire de nouvelles
attaques , & combat lui- même avec cette
valeur qui étonne & fe communique.
En peu de temps la face des affaires
changea ; les Germains enfoncés à leur
62 MERCURE DE FRANCE.
tour , font pourfuivis jufqu'à leur en
tiere défaite . On ne s'appercut bientôt
qu'ils euffent pénétré dans les Gaules,
que par le grand nombre de morts &
Captifs qu'ils y laifferent .
la
L'armée Gauloife attribua hautement
à Cléomir tout l'honneur de la victoire.
Il eft ramené en triomphe à la Cour ,
& regardé comme le libérateur de l'Etat .
Ces hommages étoient volontaires de
part des Peuples ; ils avoient prévenu
à cet égard les ordres de la Reine :
mais on lifoit fur fon vifage la joie
qu'elle en reffentoit. On eût pû même
y lire que cette fatisfaction étoit relative
à la perfonne du Vainqueur autant
& plus qu'à la Victoire dont elle recueilloit
les fruits.
C'étoit l'ufage alors dans les Gaules,
que le Souverain au milieu de toute fa
Cour,& dans tout l'appareil de la Royauté
, plaçât une Couronne d'or fur la
tête du Général victorieux. Il fut décidé
que Cléomir jouiroit de cet honneur ;
& la cérémonie fut renvoyée à deux
jours. Il eut encore durant cet intervalle
une courte entrevue avec la Reine qui ,
comme dans la première , ne fe laiffa
voir qu'à demi. De là nouvelles con-,
jectures de la part du Prince , nouvelle
OCTOBRE. 1763 .
62
incertitude nouvelle impatience . Il
étoit réfolu de tout perdre ou de s'éclaircir
fur le fort de Dalia ; car c'étoit
Dalia feule qui pouvoit l'intéreffer;
c'étoit fon âme, fa candeur , fon amour,
fa manière d'aimer qui le captivoient . Il
n'eût pas fuffi , pour le diftraire de fa
paffion , d'égaler Dalia en beauté , de
réunir même tous les traits ; elle feule
eut pu devenir la rivale d'elle-même ;
& c'eft ce que foupçonnoit quelquefois
Cléomir. Deux nouveaux incidens vinrent
détruire en lui cette idée.
Le Barde qui l'avoit fervi dans fes
premières tentatives , ne l'avoit point
accompagné dans fon expédition contre
les Germains. Il étoit reſté à la
Cour où la Reine le combloit de diftinctions
& de bienfaits. Selon lui , c'étoit
la beauté de fa Romance qu'elle
récompenfoit. Il dut cependant s'appercevoir
que le héros y entroit pour beaucoup.
La Reine l'en entretint fi fouvent
qu'il foupçonna ce qu'elle ne vouloit
point lui cacher. Elle en vint même jufqu'à
le charger d'une négociation qui
marquoit la plus intime confiance. Il
s'agiffoit d'engager Cléomir à fé fixer à
la Cour. Une lettre qu'il lui remit de la
part de la Reine venoit à l'appui de
fe
64 MERCURE DE FRANCE.
fes difcours , & laiffoit entrevoir au Prince
qu'il pouvoit afpirer à tout. Le Barde
n'épargna rien pour le déterminer.
Son mariage avec Dalia n'étoit par
lui-même qu'un léger empêchement.
Les loix du temps autorifoient le divorce
; & l'ufage n'empêchoit point qu'une
foeur ,dans un cas pareil , ne pût remplacer
fa foeur. L'obſtacle réel étoit l'attachement
de Cléomir pour Dalia.
Il répondit à la Reine avec refpe&t ,
mais d'une manière vague. Son but étoit
de gagner
du temps. L'écriture de la
lettre lui étoit abfolument inconnue ;
mais au bout de quelques heures un
Efclave lui apporta un autre billet dont
il reconnut d'abord le caractère . Sa furprife
égala fa joie d'y trouver ces mots :
Epoux toujours cher , mais peut-être
inconftant , reconnoiſſez les traits de l'infortunée
Dalia. Elle refpire encore & ne
vit que pour vous. Suivez cet efclave , &
venez vous juftifier s'il eft poffible.
Oui s'écria Cléomir , oui ma juftification
fera facile & prompte. Je ne
veux pour juge que fon coeur , pour
témoin que mes actions. Il partit fur le
champ , guidé par l'Efclave , & fans
aucune fuite. Après une heure de mar
OCTOBRE. 1763. 65
che ils arriverent à un bois des plus
folitaires. Une marche à-peu - près auffi
longue dans cette forêt les conduit à
un Château qui reffembloit beaucoup
à une prifon d'Etat ils y entrent ;
néanmoins , fans difficulté . Cléomir fut
furpris d'y reconnoître quelques - uns
des efclaves qui fervoient Dalia en
Ibérie . Mais que n'éprouva- t- il point en
appercevant Dalia elle - même ! en la
voyant fe précipiter dans fes bras ! le
ferrer dans les fiens ! en lui entendant
prononcer d'une voix prefque éteinte :
eft-il bien vrai que Dalia vous foit encore
chère ?
Cléomir ne répondit d'abord que par
des baiſers de flamme : enfuite , il lui
parla avec ce ton qui perfuade toujours
parce qu'il eft celui du fentiment & de
la vérité. Les larmes de Dalia couloient:
mais ce n'étoit point des larmes de
douleur : c'étoient des l'armes de tendrefle
& de joie ; de ces larmes délicieufes
qu'infpire la perfuafion d'un bonheur
dont on a eu lieu de douter , &
d'un bonheur tel qu'en procure un
amour mutuel . Ma chère Dalia , lui
dit Cléomir , les momens font précieux.
Il faut vous arracher à cette priſon :
peut -être quelques jours plus tard
66 MERCURE DE FRANCE.
feroit- elle pour moi d'un accès plus diffi
cile. fuyons ces lieux , fuyons la Gaule
entiere , jufqu'à ce que le moment foit
venu d'y rentrer d'une manière digné
de vous & de moi.
Quoi s'écria - t- elle enfin , quoi
Prince , vous renoncez , pour me fuivre,
à tous les avantages qu'une Reine puiffante
vous laiffe efpérer ? ... Rien ne
peut vous remplacer auprès de moi , interrompit
vivement Cléomir , pas même
une Reine qui réunit vos charmes ex→
térieurs. Un vif defir de gloire & de
vous procurer un état digne de vous
m'avoient ci-devant arraché de vos bras.
L'Empire du monde , que vous ne partageriez
point avec moi , feroit incapable
de me féduire .
Mais , Seigneur , ajouta la Princeffe ,
après un autre moment de filence ,
n'eft-ce pas demain que vous recevez ,
en préfence de tous les Chefs de l'Etat ,
le prix de la victoire dont il vous eft redevable
Cet honneur n'eft point a
dédaigner , & il eft bon que les Celtes
s'accoutument à voir en vous un défenfeur.
Cléomir étoit plus jaloux de rendre
Dalia libre que de fe faire cou-
Fonner comme vainqueur. Mais elle
perfifta fi abfolument dans cette idée ,
OCTOBRE. 1763. 69
qu'il fe vit contraint d'y foufcrire. Il la
quitta , après avoir pris quelques mefures
pour leur commun départ , fort
étonné qu'elle -même s'obftinât d'en
retarder le moment , plus étonné encore
des motifs de ce retard . M'obliger,
difoit-il , à contempler fa rivale dans
tout l'éclat du Trône , & à partager
moi-même cet éclat ! Certainement Ďalia
préfume beaucoup de ma fidélité
ou ne craint pas affez de la mettre en
péril.
9
Cette idée l'occupa jufqu'au moment
de la cérémonie . L'affemblée étoit des
plus auguftes. On y voyoit réunis tous
les grands Ordres de l'Etat. La Reine
affife fur un Trône magnifique , avoit à
fa droite le Confeil des Druides , à fa
gauche le Sénat des Dames Gauloifes . *
Les principaux chefs des Armées occupoient
les degrés du Trône & fes avenues.
Un peuple immenfe rempliffoit le
* On fçait qu'il y eut autrefois dans les Gau
les un Sénat uniquement compofé de femines.
Les plus grandes affaires fe décidoient à ce Tribunal.
Elles y étoient mieux confuites qu'elles
n'euffent pu l'être par les hommes , qui ne fçavoient
guères alors que combattre . Les Druides
parvinrent à anéantir ce Sénat qui nuifoit à
leur defpotifme.
68 MERCURE DE FRANCE.
furplus de l'efpace. Cléomir parut aux
acclamations de toute cette multitude
& conduit par les principaux Guerriers
qui avoient combattu fous lui. Sa démarche
fon air , toute fa perfonne ,
avoient tant de nobleffe , que la Couronne
qui l'attendoit parut fort au-deffous
de ce qu'il devoit prétendre. De
fon côté la Reine lui parut fi belle , qu'il
frémit de l'imprudence de Dalia. La
Reine , elle -même , fembloit occupée
d'un deffein beaucoup plus grand que
celui qui étoit indiqué. Une joie , mêlée
d'un certain trouble , régnoit fur
fon viſage & dans fes yeux. Cléomir approche
& monte quelques degrés du
Trône où la Reine en ce moment
l'attendoit de bout. Elle pofe fur la tête
du Prince , au bruit des applaudiffemens
univerfels , la Couronne d'or qu'elle tenoit
à la main. On l'eût prife pour Vénus
qui couronnoit Mars. Une profonde
génufléxion annonçoit déjà la retraite
de Cléomir ; la Reine le retint . Prince ,
lui dit- elle , votre fidelle Dalia ne veut
plus être féparée de vous. Ces mots le
jetterent dans une furpriſe inexprimable.
En même-temps la Reine ôtant fa Couronne
la dépofe entre les mains d'un
de fes Officiers & defcend fur le
OCTOBRE. 1763. 69
même degré où étoit Cléomir. Alors un
étonnement & un filence univerfels fuccédent
aux applaudiffemens. Dalia ( car
c'étoit elle -même ) élevant une voix qui
pénétroit l'âme , s'exprima ainfi .
» O yous ! noble Elite d'une Nation
» redoutée par toute la Terre , écoutez
» votre Reine , & voyez à quel prix
» elle peut déformais l'être .
( Montrant Cléomir. )
» Voici l'appui , le défenfeur , l'époux
» que m'avoient donné les Dieux avant
» que de me choifir pour gouverner
» cet Etat. Ne m'euffent- ils fait que ce
» premier don , ma reconnoiffance ne
» finiroit qu'avec mes jours. Et vous
» généreux Gaulois , fongez que c'eft
» un préfent que le Ciel vous fait par
» mes mains. Né du fang des Rois ,
" mon époux eft encore plus digne de
» commander aux hommes par fon cou-
» rage & fes vertus , que par ſa naiſ-
» fance. Il fut autant de fois victorieux
» qu'il donna de Batailles ; il prit autant
» de Villes qu'il en affiégea. Nul ne con-
» nut mieux l'art de fubjuguer une Na-
» tion , & vous fçavez s'il connoît ce-
» lui de les défendre.
70 MERCURE DE FRANCE.
Aux Druides. )
» Miniftre des Dieux ! voilà le défen-
» feur des Autels.
( Aux Dames Gauloifes )
» Sages Difpenfatrices des Loix , voilà
» le bras qui en peut maintenir l'autorité.
( Aux Chefs des Troupes .)
» Braves Guerriers , voilà le Chef di-
» gne de vous conduire. Peuples , enfin ,
» qui me reconnoiffez pour votre Reine,
» voilà le Roi que ma tendreffe vous
» propofe ; celui qu'elle a choifi pour
» moi-même. Nos deftins font infépara-
» bles : ou détrônez Dalia , ou couron-
» nez Cléomir. »
Ce difcours prononcé d'un ton noble
& touchant , par une Princeffe qui féduifoit
lors même qu'elle ne vouloit pas
toucher ; quelques larmes qui couloient
de fes beaux yeux ; la tendreffe qu'on y
lifoit pour fon époux , & autant que
tout cela même , le grand nom de Cléomir,
tout contribuoit à un heureux dénouement.
L'unanimité des fuffrages
s'annonça par des acclamations générales
& fubites. Cléomir fut élu Roi
avant que d'être bien perfuadé fi Dalia
étoit vraîment elle-même.
'
OCTOBRE. 1763 . 1
Ses doutes à cet égard étoient faciles
à détruire . Dalia l'inftruifit de ce que
fon abfence lui avoit laiffé ignorer. Am
bigat ayant furvêcu à Ségovefe , furvecut
auffi à fa prévention pour ce
Druide , & même à fa dévotion envers
Tautatès . La Déeffe Ifis devint l'objet
de fes hommages multipliés , & la
Grande-Prêtreffe l'objet de fa confiance.
Il étoit naturel que la Prêtreffe anéantît
ce qu'avoit fait le Druide fon ennemi
, & , qui pis eft , fon devancier, Il
falloit des oracles , ils ne manquerent
pas. Ainfi Dalia avoit au nom d'Ifis
été déclarée l'aînée par la raifon même
qui l'avoit d'abord fait déclarer la cadette
; c'est-à- dire parce qu'elle étoit née
la feconde . Ambigat informé du lieu
de fa retraite , l'en avoit retirée par un
enlévement l'avoit fecrettement fait
conduire à fa Cour , l'avoit deſtinée au
Trône , & en avoit exclu celle qu'il
avoit d'abord préférée . Elle avoit achevé
de rendre la révolution complette
en remplaçant Dalia parmi les Prêtreffes
d'Ifis. Peut-être même y defiroitelle
l'arrivée d'un nouveau Cléomir pour
la perfection du parallèle . Au refte , ce
n'eft point à Dalia qu'il faut imputer
cette réfléxion critique. Il ne faut pas la
>
72 MERCURE DE FRANCE :
juger elle -même trop févérement fur fa
manie d'éprouver la fidélité d'un époux.
Ces fortes d'épreuves pouvoient fe rifquer
il y a trois mille ans . On imagine
que de nos jours elles pourroient n'avoir
pas le même fuccès .
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16
p. 72
« LE mot de la première Énigme du mois de Septembre est le Fer à Cheval [...] »
Début :
LE mot de la première Énigme du mois de Septembre est le Fer à Cheval [...]
Mots clefs :
Fer à cheval, Pain de sucre, Lampe, Préface
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texteReconnaissance textuelle : « LE mot de la première Énigme du mois de Septembre est le Fer à Cheval [...] »
LEE mot de la première Énigme du
mois de Septembre eft le Fer à Cheval.
Celui de la feconde eft le Pain de Sucre.
Celui du premier Logogryphe eſt Lampe
, dans lequel on trouve pal , palme ,
pal, lame. Celui du fecond Logogryphe
eft Préface , dans lequel on trouve
parc, cerf, aper , ( nom latin du Sanglier
) cap , pré, fer , arc , rape , cep ,
carpe , capre , car ( conjonction ) face,
crepe , farce ( Piéce comique ) & farce
( ragoût ) caper, ( capricorne ) pere , fa
& re.
mois de Septembre eft le Fer à Cheval.
Celui de la feconde eft le Pain de Sucre.
Celui du premier Logogryphe eſt Lampe
, dans lequel on trouve pal , palme ,
pal, lame. Celui du fecond Logogryphe
eft Préface , dans lequel on trouve
parc, cerf, aper , ( nom latin du Sanglier
) cap , pré, fer , arc , rape , cep ,
carpe , capre , car ( conjonction ) face,
crepe , farce ( Piéce comique ) & farce
( ragoût ) caper, ( capricorne ) pere , fa
& re.
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18
p. 73
AUTRE.
Début :
Absent de l'objet que j'aime, [...]
Mots clefs :
Portrait d'une maîtresse
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : AUTRE.
AUTRE. *
A BSENT BSENT de l'objet que j'aime ,
Lui feul calme mon ennui.
Il eft plus beau que l'Amour même ;
Mais elle eft plus belle que lui.
A BSENT BSENT de l'objet que j'aime ,
Lui feul calme mon ennui.
Il eft plus beau que l'Amour même ;
Mais elle eft plus belle que lui.
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19
p. 73
AUTRE.
Début :
Sur ce qui m'est subordonné, [...]
Mots clefs :
Despote
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : AUTRE.
A UTR E.
SUR ce qui m'eft fubordonné ,
J'exerce un pouvoir defpotique ,
Et ce que j'ai déterminé
Eft exécuté fans replique.
Mon nom n'eſt pas mystérieux ,
Cher Lecteur : il eft fous tes yeux.
SUR ce qui m'eft fubordonné ,
J'exerce un pouvoir defpotique ,
Et ce que j'ai déterminé
Eft exécuté fans replique.
Mon nom n'eſt pas mystérieux ,
Cher Lecteur : il eft fous tes yeux.
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20
p. 73-74
LOGOGRYPHE.
Début :
Sur tous les coeurs j'exerce un doux empire. [...]
Mots clefs :
Bouteille
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LOGOGRYPHE.
LOGO GRY PHE..
Sux tous les coeurs j'exerce un doux empire.
Souvent qui ne m'a pas ardemment me defire.
Sans ceffe autour de moi fi l'on voit des Amans ,
Doit-on s'en étonner ? la gaîté que j'inſpire ,
* Cette Enigme n'eft pas nouvelle . On nous affure
cependant qu'elle n'a jamais été imprimée.
I. Vol. D
74 MERCURE DE FRANCE .
!
Leur fait paffer de doux momens .
De mes neufpieds en rompant l'affemblage
On verra ce tiſſu de fils entrelaffés
Dont en ménage on n'a jamais affez ,
Et qu'on employe à bien plus d'un uſage ;
Un point qui brille au firmament ;
•
Ce mot qu'amour rend toujours agréable ,
Que pour l'Hymen on dit trop ailément ;
De notre corps le chef- d'oeuvre admirable ,
Son plus bel ornement, fon guide & fon flambeau
Un Prophête dont le manteau
Au Diſciple zélé fervit de récompenſe ;
Un fameux Ebénifte ; un Evêché de France ;
Le Dieu des Vents ; une belle faiſon ;
Une humeur qu'un rien nous fait faire ;
Et le reméde falutaire
Qui nous purge de ce poifon.
Ce qu'à Paris on ramaffe à foiſon ;
Le furnom d'un Couvent de Carmes ;
Pour les gens fatigués un meuble plein de charmess
Une fille qu'aima le plus puiffant des Dieux ,
Et qui caufa la mort au gardien à cent yeux.
PASQUIER
Sux tous les coeurs j'exerce un doux empire.
Souvent qui ne m'a pas ardemment me defire.
Sans ceffe autour de moi fi l'on voit des Amans ,
Doit-on s'en étonner ? la gaîté que j'inſpire ,
* Cette Enigme n'eft pas nouvelle . On nous affure
cependant qu'elle n'a jamais été imprimée.
I. Vol. D
74 MERCURE DE FRANCE .
!
Leur fait paffer de doux momens .
De mes neufpieds en rompant l'affemblage
On verra ce tiſſu de fils entrelaffés
Dont en ménage on n'a jamais affez ,
Et qu'on employe à bien plus d'un uſage ;
Un point qui brille au firmament ;
•
Ce mot qu'amour rend toujours agréable ,
Que pour l'Hymen on dit trop ailément ;
De notre corps le chef- d'oeuvre admirable ,
Son plus bel ornement, fon guide & fon flambeau
Un Prophête dont le manteau
Au Diſciple zélé fervit de récompenſe ;
Un fameux Ebénifte ; un Evêché de France ;
Le Dieu des Vents ; une belle faiſon ;
Une humeur qu'un rien nous fait faire ;
Et le reméde falutaire
Qui nous purge de ce poifon.
Ce qu'à Paris on ramaffe à foiſon ;
Le furnom d'un Couvent de Carmes ;
Pour les gens fatigués un meuble plein de charmess
Une fille qu'aima le plus puiffant des Dieux ,
Et qui caufa la mort au gardien à cent yeux.
PASQUIER
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21
p. 75
AUTRE, a Iris.
Début :
Deux Consonnes & deux Voyelles [...]
Mots clefs :
Oser
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : AUTRE, a Iris.
AUTRE , A ÍRIS,
DUX Confonnes & deux Voyelles
Font un Infinitif François
Qui m'offre une fleur des plus belles ,
Dont Iris pare les attraits.
Par M. DESNOYERS d'Etampes , Avocat en
Parlement , Abonné au Mercure.
2
DUX Confonnes & deux Voyelles
Font un Infinitif François
Qui m'offre une fleur des plus belles ,
Dont Iris pare les attraits.
Par M. DESNOYERS d'Etampes , Avocat en
Parlement , Abonné au Mercure.
2
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22
p. 75
MADRIGAL mis en chant par Mlle C.
Début :
PAR un charme invincible & doux, [...]
Mots clefs :
Charme, Âme, Raison, Amour
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : MADRIGAL mis en chant par Mlle C.
MADRIGAL mis en chant par Mlle C..
PAR un charme invincible & doux
Eglé , vous fubjuguez notre âme ;
La Raifon nous défend une fi belle flâme ;
Mais l'Amour le plus pur nous fixe à vos genoux .
Le coeurcéde en tremblant au pouvoir qui l'attire;
L'Amour approuve fon tranſport ;
La Raifon en gémit. Daignerez -vous me dire ;
Charmante Eglé , lequel des deux a tors à
Dij
PAR un charme invincible & doux
Eglé , vous fubjuguez notre âme ;
La Raifon nous défend une fi belle flâme ;
Mais l'Amour le plus pur nous fixe à vos genoux .
Le coeurcéde en tremblant au pouvoir qui l'attire;
L'Amour approuve fon tranſport ;
La Raifon en gémit. Daignerez -vous me dire ;
Charmante Eglé , lequel des deux a tors à
Dij
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