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1
p. 327-328
Stances sur le même sujet, [titre d'après la table]
Début :
Quelle injuste Maxime interdit aux Parens [...]
Mots clefs :
Maxime, Parents, Liberté, Vertus, Modestie , Bienséance
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texteReconnaissance textuelle : Stances sur le même sujet, [titre d'après la table]
STANCES.
Quelle injuste Maxime interdit aux Parens
La douce liberté de pouvoir reconnoître ,
Les vertus dont le Ciel a comblé leurs Enfans,
Ils sont Peres et n'osent d'être,
Après l'heureux succès que vient d'avoir ton fils,
Malgré ta modestie et ton génie austere ,
Jouis de ton bonheur , connois en tout le prix ;
Tu peux t'applaudir d'être Pere.
Ose l'être sans honte , et ris des vaines loix ,
Quigênent pour tonfils l'heureuse complaisances
Quand il est éclatant , le mérite a des droits >
Au-dessus de la bienséance.
Afranchis-toi d'unjoug qui n'est pas fait pour
toi.
Pere , goute une joye et si rare et si pure ;
Fiiij
Et
328 MERCURE DE FRANCE.
Et si l'usage altier veut t'imposer sa loi ,
1 Passe à celle de la Nature.
C'est ainsi qu'autrefois un illusre Romainy
Dédaignant cet indigne usage ,
De Scipion sonfils , publia le courage ,
Et le couronna de sa main.
Montre au tien tout l'excès de tajuste tendressei
Arrose en l'ambrassant seslauriers de tes pleurs.
Qy and ton fils nous fait voir des succès sifla-ˆ
teurs ,
Tu peux montrer une foiblesse« »
Ce sont des pleurs bien doux que ceux que tu
répands ;
Et per ce que ton fils vient de nous faire en→
tendre ,
Heureux BERNA GE , je comprends ,
Que tu n'auras jamais d'autres pleurs à xépandre.
Mais pour mieux assurer l'effet de ton amour,
Par l'exemple et les soins que tu lui dois encore,
Gouverne un Peuple qui t'honore ;
~Jusqu'à ce que ton is le gouverne à son tour;
Il n'est encor qu'à son Aurore';
Mais c'est l'Aurore d'un beau jour.
Quelle injuste Maxime interdit aux Parens
La douce liberté de pouvoir reconnoître ,
Les vertus dont le Ciel a comblé leurs Enfans,
Ils sont Peres et n'osent d'être,
Après l'heureux succès que vient d'avoir ton fils,
Malgré ta modestie et ton génie austere ,
Jouis de ton bonheur , connois en tout le prix ;
Tu peux t'applaudir d'être Pere.
Ose l'être sans honte , et ris des vaines loix ,
Quigênent pour tonfils l'heureuse complaisances
Quand il est éclatant , le mérite a des droits >
Au-dessus de la bienséance.
Afranchis-toi d'unjoug qui n'est pas fait pour
toi.
Pere , goute une joye et si rare et si pure ;
Fiiij
Et
328 MERCURE DE FRANCE.
Et si l'usage altier veut t'imposer sa loi ,
1 Passe à celle de la Nature.
C'est ainsi qu'autrefois un illusre Romainy
Dédaignant cet indigne usage ,
De Scipion sonfils , publia le courage ,
Et le couronna de sa main.
Montre au tien tout l'excès de tajuste tendressei
Arrose en l'ambrassant seslauriers de tes pleurs.
Qy and ton fils nous fait voir des succès sifla-ˆ
teurs ,
Tu peux montrer une foiblesse« »
Ce sont des pleurs bien doux que ceux que tu
répands ;
Et per ce que ton fils vient de nous faire en→
tendre ,
Heureux BERNA GE , je comprends ,
Que tu n'auras jamais d'autres pleurs à xépandre.
Mais pour mieux assurer l'effet de ton amour,
Par l'exemple et les soins que tu lui dois encore,
Gouverne un Peuple qui t'honore ;
~Jusqu'à ce que ton is le gouverne à son tour;
Il n'est encor qu'à son Aurore';
Mais c'est l'Aurore d'un beau jour.
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Résumé : Stances sur le même sujet, [titre d'après la table]
Le texte est une série de stances célébrant les mérites d'un fils et encourageant son père à reconnaître publiquement ses succès. L'auteur critique une 'injuste Maxime' qui interdit aux parents de reconnaître les vertus de leurs enfants. Il exhorte le père à se réjouir du succès de son fils et à oser l'admirer sans honte, malgré les lois sociales qui pourraient l'en empêcher. Le père est invité à se libérer des contraintes sociales et à suivre l'exemple de la nature et de l'histoire, comme un illustre Romain qui avait publiquement honoré son fils Scipion. Le père est encouragé à montrer sa tendresse et à pleurer de joie en embrassant son fils victorieux. L'auteur exprime son bonheur pour Bernard, le père, en comprenant que ses larmes de joie seront les seules qu'il versera. Enfin, il conseille au père de gouverner son peuple avec soin jusqu'à ce que son fils soit prêt à prendre sa relève, car celui-ci est encore au début de sa carrière mais prometteur.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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2
p. 2552-2568
LETTRE de M. Simonnet d'Heurgeville, au sujet des Réflexions sur la Politesse, publiées dans le II . Volume du Mercure de Juin dernier.
Début :
Il m'a paru, Monsieur, que plusieurs des Réflexions sur la Politesse, inserées [...]
Mots clefs :
Lettre, Prieur, Politesse, Dérèglements, Société, Noble, Manière fine, Bienséance, Solide, Essentiel
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texteReconnaissance textuelle : LETTRE de M. Simonnet d'Heurgeville, au sujet des Réflexions sur la Politesse, publiées dans le II . Volume du Mercure de Juin dernier.
LETTRE de M. Simonnet
d'Heurgeville , au sujet des Réflexions
sur la Politesse , publiées dans le II . V9-
lume du Mercure de Juin dernier.
I
L m'a paru , Monsieur , que plusieurs
des Réflexions sur la Politesse ,
rées dans le Mercure de Juin dernier
étoient ou peu justes , ou même d'une
dangereuse conséquence , parce qu'elles
semblent autoriser certains déreglemens
qui ne regnent que trop dans le commerce
du monde mais qui n'en sont
pas moins contraires au bon ordre et au
bien de la Societé. Je crois très-fort que
ce n'est pas le dessein de l'Anonime , qui
' en est l'Auteur ; mais comme on pour-
,
roit › contre son intention , abuser de
ses Principes , il ne trouvera pas mauvais
que j'essaye d'en faire voir le foible
de les combatre sans blesser personne.
et
$
La Politesse est une matiere très-délicate
à traiter : il est aussi difficile d'en
parler bien juste , que de la pratiquer
dans toute sa perfection. Les Réflexions
dont il s'agit ici , en sont une preuve.
On voit qu'elles partent d'une bonne
P
main.
NOVEMBRE . 1731. 2553
main. Le style en est ordinairement pur ,
et il y a , dans le fond , beaucoup à profiter
; mais toutes ne sont pas également
judicieuses.
L'Auteur fait avec raison consister le
point capital de la Politesse dans un air
une façon , une maniere de parler et d'agir
qui plaît , maniere noble aisće ,
fine , délicate. » Un homme ; ajoute -t'il,
>
auroit beau être obligeant , serviable ,
» complaisant , civil même sans une
» certaine maniere d'être tout cela , il ne
passeroit que pour un honnête homme,
» et point du- tout pour un homme poli.
Je ne sçai si beaucoup de personnes
seroient d'humeur de souscrire à cette
Proposition si exclusive : ce point du- tout
est un peu fort. Le moyen de concevoir
qu'un homme , quelque obligeant qu'il
soit , quoiqu'on le trouve toujours prêt
à faire plaisir , à rendre de bons offices
facile à se prêter aux differentes inclinations
, et à se conformer à la volonté des
autres , ( c'est ce que veut dire complaisant
, ) quoiqu'il soit instruit de toutes
les bienséances du monde , et exact à les
observer ce qui s'appelle civil ; le
moyen , dis je , de concevoir qu'un tel
homme puisse ne passer point du - tout
pour un homme poli , qu'il puisse ne
Ꭰ rien
2554 MERCURE DE FRANCE
rien avoir de cette maniere qui plaît , et
qui est le point le plus important.
,
Ce qui le caracterise , semble être , au
contraire , le solide , l'essentiel de la Politesse
; le surplus n'en est que l'accessoire
, ou , si l'on veut , la plus grande
perfection, Parce que cet honnête homme
n'aura pas tout le sublime de la Politesse
est-il juste d'assurer qu'il n'est
point du-tout poli ? Pour peu qu'on le
pratique , on sentira aisément qu'il l'est
du moins dans quelques degrés , qu'il
l'est même plus veritablement et plus
naturellement que beaucoup d'autres
qui n'ont que du fard et des apparences
trompeuses quoiqu'ils brillent peutêtre
davantage.
و
Prenons l'Auteur des Réflexions par
ses principes. Il distingue être poli posi
tivement , c'est - à - dire , faire et dire des
choses polies ; et être poli négativement ,
c'est-à- dire , ne rien faire et ne rien dire
d'impoli. Ces termes positivement , négativement
seroienr , peut- être , mieux placés
sur les bancs , mais il s'agit moins ici
des mots que des choses. L'Honnête-
Homme , le bon Homme dont nous par
lons , ne sera- t'il pas , du moins , dans
la seconde Categorie ; car il faut parler
lé langage de l'Ecole , puisqu'on nous
met
NOVEMBRE . 1731. 2555
靈
met dans ce goût ? Suivons l'Auteur
c'est lui-même qui décidera . » Telle est ,
» dit- il , la Politesse de beaucoup de Per-
» sonnes d'un esprit mediocre , qui ne
» laissent pas de se faire aimer , et d'être
» de bonne compagnie jusqu'à un certain
» point , par leur complaisance , leurs
» attentions , & c. Voila tout juste mon
homme complaisant , attentif à rendre
service , et le reste ; il ne laissera pas de
se faire aimer , et d'être de bonne compagnie
jusqu'à un certain point. Il sera
donc poli du moins negativement. Il aura
même une grande partie de la Politesse
qui selon nôtre Auteur , consiste à souffrir
l'impolitesse des autres. Sa bonté
complaisance , sa civilité , ne lui permettront
pas de relever dans les autres les
traits d'impolitesse qu'il y remarquera ,
encore moins de s'en fâcher.
>
sa
Supposons cependant que cet honnête
homme ne passe point du - tout pour
poli ; il passera donc pour impoli il ?
n'y a point de milieu. C'est à l'Auteur
à nous dire dans quel genre d'impolitesse
il faut mettre la vertu officieuse
la complaisance , la civilité. Lui - même
distingue deux sortes d'impolitesse : l'une
de malice , qui attire la haine , l'autre de
grossiereté , qui attire le mépris. Laquelle
Dij des
2556 MERCURE DE FRANCE
des deux convient à un si honnête homme?
Il n'y paroît point tant de malice :
bien éloigné de vouloir faire de la peine ,
il est tout obligeant , tout serviable. La
grossiereté qui attire le mépris , ne se
trouve pas non plus dans un homme complaisant
et civil : où est donc l'impoli
tesse et s'il n'y en a point , comment
peut-on dire qu'il ne passera point dutout
pour un homme poli ?
L'impolitesse est toûjours choquante¸
et ne peut jamais plaire ; le caractere dont
nous parlons , plaît du moins quelquefois
, et ne blesse pas toujours ; seroit-ce
trop dire que d'avancer qu'il est des
plus aimables ?
Selon l'Auteur , l'accusation d'impolitesse
est une des plus grandes injures.
Etre appellé impoli , est , à mon avis , ditil
, une plus grande injure , que d'être appellé
malin et satyrique . Peut-être trouvera-
t'on qu'il outre un peu ; mais soit :
dans sa pensée , quelle insulte ne fait - il
pas à cet honnête homme , à cet homme
officieux , toûjours prêt à rendre service ,
à cet homme prévenant par ses complaisances
et ses civilitez , quand il assure
hardiment qu'il a beau être tel , qu'il ne
passera point du- tout pour un homme poli ?
Une injure pareille dans l'opinion de
celui
NOVEMBRE. 1731. 2559
celui qui l'a fait , l'obligeroit à répara
tion d'honneur par quel endroit un
homme d'un si bon caractere se l'est- il
attirée ?
Franchement il seroit à plaindre , si
tout le monde , sur la parole de l'inconnu
, consentoit à le regarder comme un
homme qui n'a aucune politesse. Le Public
est trop équitable pour donner dans
cet excès. Quoiqu'en dise l'Anonime ,
il verra de bon ceil tour homme qui
sçaura joindre à un air obligeant et serviable
, beaucoup de complaisance et
de civilité. Il y trouvera sûrement de
la Politesse.
,
,
Qui ne s'étonnera que lAuteur des Réflexions
, après avoir élevé si haut la po.
litesse , que que très peu de personnes y pourroient
atteindre la rabaisse tout d'un
coup , et la dégrade jusqu'à la rendre
vicieuse nécessairement ou au moins
défectueuse ? Si on l'en croit , on ne
peut être poli sans déguisement et sans
adulation. Il regarde la difficulté de feindre
et de dissimuler comme un grand
obstacle à la Politesse . A l'entendre , cette
difficulté est universelle. L'Homme , ditil
, est naturellement sincere il aime à dire
ce qu'il pense , et à témoigner ce qu'il sent.
On ne voit pas comment une Proposi-
Diij tion
2558 MERCURE DE FRANCE
tion si generale s'accorde avec le genie
et le caractere de plus d'une Nation , et
des Peuples de quelques-unes de nos Provinces.
Je ne les nomme pas : ils sont
assez connus par leur penchant naturel
au déguisement et à la duplicité. Le François
même n'est pas toujours si franc.
C'est souvent l'yvresse de quelque passion
, plutôt que le naturel ,
qui fait
qu'on se montre par son foible , et qu'on
parle plus qu'on ne voudroit. L'Homme
de sang froid est ordinairement plus réservé
et plus circonspect.
deو
Il s'en faut bien que M. l'Abbé de
Bellegarde soit du sentiment de nôtre
Auteur , lui qui avance qu'on ne trouve
sinceres
gens que ceux qui n'ont pas
assez d'esprit pour être fourbes. M. Esprit
prend un juste milieu entre ces deux
opinions si opposées. » Comme il y a ,
» dit- il , des gens qui naissent courageux,
» d'autres chastes , il y a aussi des natu-
» rels sinceres , et des gens qui se font
» une vraie violence quand ils sont con-
>> traints d'user de dissimulation . Il y en
» a d'autres tout-à- fait opposés à ceux ci ,
» qui ne peuvent jamais parler avec fran
» chise , et à qui il est toûjours agréable
de se déguiser.
23
De ces deux sortes de personnes , les
derNOVEMBRE
1731. 2559
dernieres sont les seules que nôtre Auteur
croit être de mise pour la Politesse : les
autres , à son jugement , n'en sont pas
succeptibles. Disons tout , ( c'est lui qui
» parle , ) le seul penchant à la sincerité
» le grand éloignement de tout déguise
ment et de toute dissimulation suffic
» pour rendre impoli : il va plus loin .
On ne se bornera pas même , ( ajoûte-
» t'il , à accuser la sincerité d'impoli
» tesse .... celui qui parleroit toûjours
avec une entiere sincerité
» pour malin.
passeroit
Voilà donc la candeur , la bonne foi ,
la sincerité exclues nécessairement du
commerce du beau monde et des Personnes
polies. Tout homme qui aimera
la droiture , qui aura un coeur ouvert ,
une parfaite ingenuité , n'y sera pas bien
venu ; on l'exclura des cercles et des
compagnies comme un homme grossier ,
rustique , impoli , malin même , ou bien
il n'y sera qu'à charge. Chacun ne paroîtra
poli qu'à mesure qu'il aura d'adresse
à feindre à se déguiser , à dissimuler,
Cette honnête liberté cette aimable
franchise , cette communication mutuelle
et entiere de pensées et de sentimens ,
qui formoient autrefois les plus doux
fiens de l'amitié , qui faisoient l'agrément
Diiij des
2560 MERCURE DE FRANCE
des conversations n'étoient bonnes apparamment
que pour nos vieux Peres : Il
faudra d'autres rafinemens pour un siécle
aussi poli que le notre. La Politesse ne
sera qu'hypocrisie , la societé qu'un commerce
de mensonges , officieux, ou, comme
dit M. Flechier , l'on se fera une politesse
de tromper , et un plaisir d'être trompé.
C'est l'idée précise de cette Politesse
trop en regne , qui exclud la sincerité ,
dont l'ame est le déguisement et la dissimulation
; mais doit-on l'autoriser ?
N'y a- t'il pas une Politesse plus saine ,
plus vraïe seule digne d'approbation ;
une politesse qui n'exclud aucune des
vertus , mais qui les rend plus agréables ;
une Politesse qui tempere les rigueurs de
la sincerité , et qui la fait paroître avec
graces et avec noblesse.
>
Ce qui trompe l'Auteur des Refléxions
, c'est qu'il confond la sincerité
avec l'indiscretion et la témerité , qui
porteroient un homme à dire tout ce
qu'il penseroit , ou à faire tout ce qu'il
voudroit. Il y a , dit M. l'Abbé de Belle-
» garde , une grande difference entre la
>> sincerité et une certaine démangeaison
» de parler , qui fair qu'on s'ouvte à
>> tout le monde. La sincerité ne doit
être ni indiscrette , ni étourdie .
Ainsi
NOVEMBRE. 1731. 2561
'Ainsi , renfermons la sincerité dans
ses justes bornes , considerons- la dans
ce milieu , dans ce point fixe , qui la
tient comme en équilibre entre l'indiscretion
et la dissimulation vices dont
l'un la détruit absolument , et l'autre la
fait dégenerer nous trouverons que
pour être très- sincere on n'en est pas
moins poli.
›
La sincerité consiste à dire toûjours
vrai quand on est obligé de parler , mais
elle n'oblige pas à le faire d'une maniere
choquante , imperieuse , passionnée. La
sincerité consiste encore à mettre simplement
au jour ses pensées , à découvrir
ses sentimens , lorsque la necessité ,
l'utilité , les circonstances le demandent,
ou du moins le permettent , mais elle
ne veut pas qu'on le fasse avec imprudence
et sans discernement ; c'est une
vertu qui n'a rien de commun avec la
contagion du vice. Jamais personne ne
dira qu'on manque de sincerité pour tenir
caché dans le secret du coeur ce qui
doit l'être , du consentement de tout le
monde ; ce n'est- là ni déguisement , ni
dissimulation . On ne regarde comme déguisé
, comme dissimulé , que celui qui
se cache lorsqu'il devroit se montrer , ou
qu'il le pourroit sans aucun risque.
Dv C'est
2562 MERCURE DE FRANCE
›
C'est donc avoir une idée trop desavantageuse
de la politesse , que d'en exclure
la sincerité , la franchise , la naïveté,
qui n'en sont pas les moindres agrémens
, et d'y faire entrer la feinte le
déguisement , la dissimulation , qui la
rendroient même odieuse . En effet il y
a peu de personnes que le deffaut de
sincerité , le déguisement , la dissimulàtion
, conius , noffensent ; or , comme
malgré toutes les ruses et les belles démonstrations
, on pourroit souvent s'en
appercevoir , il arriveroit que cette prétendue
politesse elle-même seroit offensante
, bien loin d'être agréable , marque évidente
de sa defectuosité et de sa fausseté.
Le pis est qu'on y fait entrer l'adulation
, comme partie principale . « La
» politesse ( dit - on ) consiste sur tout à
» témoigner aux autres de la considera-
>tion et de l'estime, à flater leur orgueil.
» La vanité est la source , l'assaisonne-
» ment de nos plus grands plaisirs ; il
faut l'avouer , il n'y a que trop de personnes
qui sont de ce goût- là, et qui mettent
leurs délices à se repaître de vanité
; mais il s'en trouve aussi beaucoup
qui puisent leurs plus grands plaisirs dans
des sources plus pures et qui veulent dư
solide.
Quoiqu'il
NOVEMBRE. 1731 .
2563
Quoiqu'il en soit, n'est- ce pas toûjours
une lâche , une indigne condescendance
que de s'asservir à faire le personnage d'adulateur
, si finement qu'on s'y méprenne
de s'occuper sur tout à flatter l'orgueil
, la plus funeste de toutes les passions
? La politesse engage à ne le pas
blesser , à le menager , à l'épargner autant
que le devoir et la conscience n'y
sont point interressez , dans la crainte de
le révolter ; mais elle n'exige pas qu'on
le fomente , qu'on le flatte , qu'on le caresse
; la Religion , l'équité , la verité le
deffendent. On a toûjours regardé la flaterie
comme une honteuse bassesse indigne
d'un honnête homme , comment
donc s'imaginer qu'elle entre dans la politesse
, qui , selon l'Auteur , doit avoir
quelque chose de noble dans ses manieres
?
On peut , on doit même en bien des
Occasions travailler à détruire le regne de
Ia vanité ; abaisser l'orgueil , mortifier
F'amour propre , souvent l'avantage du
Prochain , les interêts de la justice et de
la verité l'exigent. Le tout est de s'y
prendre finement , avec délicatesse', d'une
maniere qui n'ait rien de rude , rien
de choquant , desorte que les personnes
les plus hautes et les plus fieres , ne puis-
D vj seng
&
2564 MERCURE DE FRANCE
sent s'en aigrir ; et c'est le grand art de
la politesse. Jamais elle n'est plus d'usage
que quand il faut blâmer, reprendre ,
dětromper , contredire ; elle enseigne à
le faire comme à regret , et avec tant de
ménagement et d'adresse , avec taat d'agrément
même , qu'on ne peut s'en offenser.
Il s'en faut donc bien qu'elle soit l'esclave
de la vanité , assujettie à la nourrir
par la flatterie ; elle en est au contraire
la maîtresse , elle sçait la gouverner avec
dexterité , la moderer , la tourner contre
elle-même , y jetter à propos un certain
ridicule qui la rend insensiblement hon- ·
teuse et méprisable aux yeux même des
personnes qui en sont les plus entêtées.
L'Auteur des Refléxions n'a gueres
mieux réussi dans quelques - uns des
moyens qu'il indique pour acquerir ou
perfectionner la politesse. » Pour se perfectionner
( dit- il ) et se fortifier dans la
» pratique de la politesse , il seroit peut-
» être utile quelquefois de se trouver avec
» des gens impolis .... leur impolitesse,
» déplaît , l'on voit en quoi ils manquent
» et par là l'on n'y tombe pas.
Voilà un secret admirable et tout nouveau
de se perfectionner dans la pratique
de la politesse ! Il est vrai que l'Auteur
paroît
NOVEMBRE . 1731. 2563
paroît ne le proposer qu'en tremblant ,
il en sent peut- être lui - même le foible.
la raison qu'il apporte , prouve tout au
plus qu'on se tiendra en garde pour ne
pas faire les fautes grossieres qui déplaisent
dans les gens impolis ; qu'à la vûë
de leurs deffauts les plus frappants , on
pourra sentir les avantages de la politesse
et s'y affectionner ; mais de dire que leur
fréquentation puisse être plus utile que
celle des personnes polies pour se pèrfectionner
et se fortifier dans la pratique
de la politesse , c'est ce qui ne paroît
pas probable et ce qui est contraire à l'experience.
Le mauvais exemple favorisé
par le mauvais penchant, a plus de force
pour nous corrompre , que
le bon exemple
pour nous soutenir ou nous redresser.
Ecoutons encore parler l'Auteur :» Des
» occasions fréquentes d'agir ( dit- il ) et
» de surmonter une difficulté considera-
» ble , avancent bien mieux que de sim
ples exemples . » L'application de ce
principe au sujet dont il s'agit , n'est pas
des plus claires. On sçait qu'il y a bien
des occasions de souffrir des grossieretez ,
de l'impolitesse ; mais il n'est pas aisé de
deviner
ce que l'Auteur entend
Occasions fréquentes d'agir , et par cette
difficulté considerable qu'il faudra sur-
-·
par ces
monter
2566 MERCURE DE FRANCE
monter , dont il tire plus d'avancement
pour la politesse , que des simples exemples
; c'est une Enigme un peu obscure ,
dont il faut attendre de lui - même l'explication
, s'il juge à propos de la donner.
Je doute que tout le monde soit de son
sentiment, lorsqu'il avance qu'il n'y a pas
tant à profiter des exemples de politesse que
nous donnent les femmes , que de la necessité
où nous sommes d'en avoir beaucoup à leur
égard. La difficulté consiste à sçavoir si
la necessité d'être poli avec les Dames
rendra un homme effectivement plus poli,
que tous les exemples de politesse qu'elles
peuvent lui donner. Je comprens que
la necessité l'obligera de s'étudier avec
soin à être poli ; mais son étude sera vaine,
et il n'y fera aucun progrès , s'il n'a d'excellens
modeles pour se former. Comme
dit fort bien l'Auteur : La politesse est
une chose d'experience et d'usage ; or dans
toutes les choses d'experience et d'usage,
il faut necessairement avoir devant lesyeux
quelque modele qui guide et qui
dirige , sans quoi on n'y réussiroit jamais
et on n'y comprendroit rien . En genrede
politesse où trouvera- t'on des modeles
plus accomplis que chez les Dames ?
Mais je laisse cette discussion aux personnes
du monde qui sont plus au fair
de
NOVEMBRE . 1731. 2567
de ce qui les concerne , et je finis par
l'Observation suivante .
›
L'Auteur , après avoir dit que la réputation
d'homme poli attire tout ensemble l'estime
et l'amour , semble dans la suite se
rétracter. Il distingue trois sortes de mérites
: le mérite estimable , le mérite aimable ,
le mérite agréable. Et il ajoûte : le mérite
agréable est proprement celui de la politesse
Ce qui donne à entendre que le propre
mérite de la politesse n'est pas tant d'attirer
l'estime et l'amour , que de paroître
agréable. Ne fera- t'on pas mieux de
dire que ces trois mérites conviennent
proprement à la politesse ? Par son air
noble elle est estimable , par sa douceur
et sa complaisance elle est aimable , par
ses manieres aisées , fines , délicates , elle
est agréable.
Si pour se déclarer amateur de la jusresse
et de la sincerité , ennemi du déguisement
, de la dissimulation , de la
flaterie , on encouroit necessairement le
blâme d'impolitesse , j'aurois tout à crain
dre de ce côté- là . Je m'abandonne au jugement
du Public , et sans me flater ni
prévenir ses suffrages , je crois lui devoir
la justice de penser qu'il me sera favorable
dans le parti que j'embrasse , et j'espere
qu'en consideration de la bonté de
ina
ا ی ک
2568 MERCURE DE FRANCE
ma cause, il me fera grace, si je ne l'ai pas
deffendue avec assez d'agrément et de
plaisir. Je suis , Monsieur , &c.
d'Heurgeville , au sujet des Réflexions
sur la Politesse , publiées dans le II . V9-
lume du Mercure de Juin dernier.
I
L m'a paru , Monsieur , que plusieurs
des Réflexions sur la Politesse ,
rées dans le Mercure de Juin dernier
étoient ou peu justes , ou même d'une
dangereuse conséquence , parce qu'elles
semblent autoriser certains déreglemens
qui ne regnent que trop dans le commerce
du monde mais qui n'en sont
pas moins contraires au bon ordre et au
bien de la Societé. Je crois très-fort que
ce n'est pas le dessein de l'Anonime , qui
' en est l'Auteur ; mais comme on pour-
,
roit › contre son intention , abuser de
ses Principes , il ne trouvera pas mauvais
que j'essaye d'en faire voir le foible
de les combatre sans blesser personne.
et
$
La Politesse est une matiere très-délicate
à traiter : il est aussi difficile d'en
parler bien juste , que de la pratiquer
dans toute sa perfection. Les Réflexions
dont il s'agit ici , en sont une preuve.
On voit qu'elles partent d'une bonne
P
main.
NOVEMBRE . 1731. 2553
main. Le style en est ordinairement pur ,
et il y a , dans le fond , beaucoup à profiter
; mais toutes ne sont pas également
judicieuses.
L'Auteur fait avec raison consister le
point capital de la Politesse dans un air
une façon , une maniere de parler et d'agir
qui plaît , maniere noble aisće ,
fine , délicate. » Un homme ; ajoute -t'il,
>
auroit beau être obligeant , serviable ,
» complaisant , civil même sans une
» certaine maniere d'être tout cela , il ne
passeroit que pour un honnête homme,
» et point du- tout pour un homme poli.
Je ne sçai si beaucoup de personnes
seroient d'humeur de souscrire à cette
Proposition si exclusive : ce point du- tout
est un peu fort. Le moyen de concevoir
qu'un homme , quelque obligeant qu'il
soit , quoiqu'on le trouve toujours prêt
à faire plaisir , à rendre de bons offices
facile à se prêter aux differentes inclinations
, et à se conformer à la volonté des
autres , ( c'est ce que veut dire complaisant
, ) quoiqu'il soit instruit de toutes
les bienséances du monde , et exact à les
observer ce qui s'appelle civil ; le
moyen , dis je , de concevoir qu'un tel
homme puisse ne passer point du - tout
pour un homme poli , qu'il puisse ne
Ꭰ rien
2554 MERCURE DE FRANCE
rien avoir de cette maniere qui plaît , et
qui est le point le plus important.
,
Ce qui le caracterise , semble être , au
contraire , le solide , l'essentiel de la Politesse
; le surplus n'en est que l'accessoire
, ou , si l'on veut , la plus grande
perfection, Parce que cet honnête homme
n'aura pas tout le sublime de la Politesse
est-il juste d'assurer qu'il n'est
point du-tout poli ? Pour peu qu'on le
pratique , on sentira aisément qu'il l'est
du moins dans quelques degrés , qu'il
l'est même plus veritablement et plus
naturellement que beaucoup d'autres
qui n'ont que du fard et des apparences
trompeuses quoiqu'ils brillent peutêtre
davantage.
و
Prenons l'Auteur des Réflexions par
ses principes. Il distingue être poli posi
tivement , c'est - à - dire , faire et dire des
choses polies ; et être poli négativement ,
c'est-à- dire , ne rien faire et ne rien dire
d'impoli. Ces termes positivement , négativement
seroienr , peut- être , mieux placés
sur les bancs , mais il s'agit moins ici
des mots que des choses. L'Honnête-
Homme , le bon Homme dont nous par
lons , ne sera- t'il pas , du moins , dans
la seconde Categorie ; car il faut parler
lé langage de l'Ecole , puisqu'on nous
met
NOVEMBRE . 1731. 2555
靈
met dans ce goût ? Suivons l'Auteur
c'est lui-même qui décidera . » Telle est ,
» dit- il , la Politesse de beaucoup de Per-
» sonnes d'un esprit mediocre , qui ne
» laissent pas de se faire aimer , et d'être
» de bonne compagnie jusqu'à un certain
» point , par leur complaisance , leurs
» attentions , & c. Voila tout juste mon
homme complaisant , attentif à rendre
service , et le reste ; il ne laissera pas de
se faire aimer , et d'être de bonne compagnie
jusqu'à un certain point. Il sera
donc poli du moins negativement. Il aura
même une grande partie de la Politesse
qui selon nôtre Auteur , consiste à souffrir
l'impolitesse des autres. Sa bonté
complaisance , sa civilité , ne lui permettront
pas de relever dans les autres les
traits d'impolitesse qu'il y remarquera ,
encore moins de s'en fâcher.
>
sa
Supposons cependant que cet honnête
homme ne passe point du - tout pour
poli ; il passera donc pour impoli il ?
n'y a point de milieu. C'est à l'Auteur
à nous dire dans quel genre d'impolitesse
il faut mettre la vertu officieuse
la complaisance , la civilité. Lui - même
distingue deux sortes d'impolitesse : l'une
de malice , qui attire la haine , l'autre de
grossiereté , qui attire le mépris. Laquelle
Dij des
2556 MERCURE DE FRANCE
des deux convient à un si honnête homme?
Il n'y paroît point tant de malice :
bien éloigné de vouloir faire de la peine ,
il est tout obligeant , tout serviable. La
grossiereté qui attire le mépris , ne se
trouve pas non plus dans un homme complaisant
et civil : où est donc l'impoli
tesse et s'il n'y en a point , comment
peut-on dire qu'il ne passera point dutout
pour un homme poli ?
L'impolitesse est toûjours choquante¸
et ne peut jamais plaire ; le caractere dont
nous parlons , plaît du moins quelquefois
, et ne blesse pas toujours ; seroit-ce
trop dire que d'avancer qu'il est des
plus aimables ?
Selon l'Auteur , l'accusation d'impolitesse
est une des plus grandes injures.
Etre appellé impoli , est , à mon avis , ditil
, une plus grande injure , que d'être appellé
malin et satyrique . Peut-être trouvera-
t'on qu'il outre un peu ; mais soit :
dans sa pensée , quelle insulte ne fait - il
pas à cet honnête homme , à cet homme
officieux , toûjours prêt à rendre service ,
à cet homme prévenant par ses complaisances
et ses civilitez , quand il assure
hardiment qu'il a beau être tel , qu'il ne
passera point du- tout pour un homme poli ?
Une injure pareille dans l'opinion de
celui
NOVEMBRE. 1731. 2559
celui qui l'a fait , l'obligeroit à répara
tion d'honneur par quel endroit un
homme d'un si bon caractere se l'est- il
attirée ?
Franchement il seroit à plaindre , si
tout le monde , sur la parole de l'inconnu
, consentoit à le regarder comme un
homme qui n'a aucune politesse. Le Public
est trop équitable pour donner dans
cet excès. Quoiqu'en dise l'Anonime ,
il verra de bon ceil tour homme qui
sçaura joindre à un air obligeant et serviable
, beaucoup de complaisance et
de civilité. Il y trouvera sûrement de
la Politesse.
,
,
Qui ne s'étonnera que lAuteur des Réflexions
, après avoir élevé si haut la po.
litesse , que que très peu de personnes y pourroient
atteindre la rabaisse tout d'un
coup , et la dégrade jusqu'à la rendre
vicieuse nécessairement ou au moins
défectueuse ? Si on l'en croit , on ne
peut être poli sans déguisement et sans
adulation. Il regarde la difficulté de feindre
et de dissimuler comme un grand
obstacle à la Politesse . A l'entendre , cette
difficulté est universelle. L'Homme , ditil
, est naturellement sincere il aime à dire
ce qu'il pense , et à témoigner ce qu'il sent.
On ne voit pas comment une Proposi-
Diij tion
2558 MERCURE DE FRANCE
tion si generale s'accorde avec le genie
et le caractere de plus d'une Nation , et
des Peuples de quelques-unes de nos Provinces.
Je ne les nomme pas : ils sont
assez connus par leur penchant naturel
au déguisement et à la duplicité. Le François
même n'est pas toujours si franc.
C'est souvent l'yvresse de quelque passion
, plutôt que le naturel ,
qui fait
qu'on se montre par son foible , et qu'on
parle plus qu'on ne voudroit. L'Homme
de sang froid est ordinairement plus réservé
et plus circonspect.
deو
Il s'en faut bien que M. l'Abbé de
Bellegarde soit du sentiment de nôtre
Auteur , lui qui avance qu'on ne trouve
sinceres
gens que ceux qui n'ont pas
assez d'esprit pour être fourbes. M. Esprit
prend un juste milieu entre ces deux
opinions si opposées. » Comme il y a ,
» dit- il , des gens qui naissent courageux,
» d'autres chastes , il y a aussi des natu-
» rels sinceres , et des gens qui se font
» une vraie violence quand ils sont con-
>> traints d'user de dissimulation . Il y en
» a d'autres tout-à- fait opposés à ceux ci ,
» qui ne peuvent jamais parler avec fran
» chise , et à qui il est toûjours agréable
de se déguiser.
23
De ces deux sortes de personnes , les
derNOVEMBRE
1731. 2559
dernieres sont les seules que nôtre Auteur
croit être de mise pour la Politesse : les
autres , à son jugement , n'en sont pas
succeptibles. Disons tout , ( c'est lui qui
» parle , ) le seul penchant à la sincerité
» le grand éloignement de tout déguise
ment et de toute dissimulation suffic
» pour rendre impoli : il va plus loin .
On ne se bornera pas même , ( ajoûte-
» t'il , à accuser la sincerité d'impoli
» tesse .... celui qui parleroit toûjours
avec une entiere sincerité
» pour malin.
passeroit
Voilà donc la candeur , la bonne foi ,
la sincerité exclues nécessairement du
commerce du beau monde et des Personnes
polies. Tout homme qui aimera
la droiture , qui aura un coeur ouvert ,
une parfaite ingenuité , n'y sera pas bien
venu ; on l'exclura des cercles et des
compagnies comme un homme grossier ,
rustique , impoli , malin même , ou bien
il n'y sera qu'à charge. Chacun ne paroîtra
poli qu'à mesure qu'il aura d'adresse
à feindre à se déguiser , à dissimuler,
Cette honnête liberté cette aimable
franchise , cette communication mutuelle
et entiere de pensées et de sentimens ,
qui formoient autrefois les plus doux
fiens de l'amitié , qui faisoient l'agrément
Diiij des
2560 MERCURE DE FRANCE
des conversations n'étoient bonnes apparamment
que pour nos vieux Peres : Il
faudra d'autres rafinemens pour un siécle
aussi poli que le notre. La Politesse ne
sera qu'hypocrisie , la societé qu'un commerce
de mensonges , officieux, ou, comme
dit M. Flechier , l'on se fera une politesse
de tromper , et un plaisir d'être trompé.
C'est l'idée précise de cette Politesse
trop en regne , qui exclud la sincerité ,
dont l'ame est le déguisement et la dissimulation
; mais doit-on l'autoriser ?
N'y a- t'il pas une Politesse plus saine ,
plus vraïe seule digne d'approbation ;
une politesse qui n'exclud aucune des
vertus , mais qui les rend plus agréables ;
une Politesse qui tempere les rigueurs de
la sincerité , et qui la fait paroître avec
graces et avec noblesse.
>
Ce qui trompe l'Auteur des Refléxions
, c'est qu'il confond la sincerité
avec l'indiscretion et la témerité , qui
porteroient un homme à dire tout ce
qu'il penseroit , ou à faire tout ce qu'il
voudroit. Il y a , dit M. l'Abbé de Belle-
» garde , une grande difference entre la
>> sincerité et une certaine démangeaison
» de parler , qui fair qu'on s'ouvte à
>> tout le monde. La sincerité ne doit
être ni indiscrette , ni étourdie .
Ainsi
NOVEMBRE. 1731. 2561
'Ainsi , renfermons la sincerité dans
ses justes bornes , considerons- la dans
ce milieu , dans ce point fixe , qui la
tient comme en équilibre entre l'indiscretion
et la dissimulation vices dont
l'un la détruit absolument , et l'autre la
fait dégenerer nous trouverons que
pour être très- sincere on n'en est pas
moins poli.
›
La sincerité consiste à dire toûjours
vrai quand on est obligé de parler , mais
elle n'oblige pas à le faire d'une maniere
choquante , imperieuse , passionnée. La
sincerité consiste encore à mettre simplement
au jour ses pensées , à découvrir
ses sentimens , lorsque la necessité ,
l'utilité , les circonstances le demandent,
ou du moins le permettent , mais elle
ne veut pas qu'on le fasse avec imprudence
et sans discernement ; c'est une
vertu qui n'a rien de commun avec la
contagion du vice. Jamais personne ne
dira qu'on manque de sincerité pour tenir
caché dans le secret du coeur ce qui
doit l'être , du consentement de tout le
monde ; ce n'est- là ni déguisement , ni
dissimulation . On ne regarde comme déguisé
, comme dissimulé , que celui qui
se cache lorsqu'il devroit se montrer , ou
qu'il le pourroit sans aucun risque.
Dv C'est
2562 MERCURE DE FRANCE
›
C'est donc avoir une idée trop desavantageuse
de la politesse , que d'en exclure
la sincerité , la franchise , la naïveté,
qui n'en sont pas les moindres agrémens
, et d'y faire entrer la feinte le
déguisement , la dissimulation , qui la
rendroient même odieuse . En effet il y
a peu de personnes que le deffaut de
sincerité , le déguisement , la dissimulàtion
, conius , noffensent ; or , comme
malgré toutes les ruses et les belles démonstrations
, on pourroit souvent s'en
appercevoir , il arriveroit que cette prétendue
politesse elle-même seroit offensante
, bien loin d'être agréable , marque évidente
de sa defectuosité et de sa fausseté.
Le pis est qu'on y fait entrer l'adulation
, comme partie principale . « La
» politesse ( dit - on ) consiste sur tout à
» témoigner aux autres de la considera-
>tion et de l'estime, à flater leur orgueil.
» La vanité est la source , l'assaisonne-
» ment de nos plus grands plaisirs ; il
faut l'avouer , il n'y a que trop de personnes
qui sont de ce goût- là, et qui mettent
leurs délices à se repaître de vanité
; mais il s'en trouve aussi beaucoup
qui puisent leurs plus grands plaisirs dans
des sources plus pures et qui veulent dư
solide.
Quoiqu'il
NOVEMBRE. 1731 .
2563
Quoiqu'il en soit, n'est- ce pas toûjours
une lâche , une indigne condescendance
que de s'asservir à faire le personnage d'adulateur
, si finement qu'on s'y méprenne
de s'occuper sur tout à flatter l'orgueil
, la plus funeste de toutes les passions
? La politesse engage à ne le pas
blesser , à le menager , à l'épargner autant
que le devoir et la conscience n'y
sont point interressez , dans la crainte de
le révolter ; mais elle n'exige pas qu'on
le fomente , qu'on le flatte , qu'on le caresse
; la Religion , l'équité , la verité le
deffendent. On a toûjours regardé la flaterie
comme une honteuse bassesse indigne
d'un honnête homme , comment
donc s'imaginer qu'elle entre dans la politesse
, qui , selon l'Auteur , doit avoir
quelque chose de noble dans ses manieres
?
On peut , on doit même en bien des
Occasions travailler à détruire le regne de
Ia vanité ; abaisser l'orgueil , mortifier
F'amour propre , souvent l'avantage du
Prochain , les interêts de la justice et de
la verité l'exigent. Le tout est de s'y
prendre finement , avec délicatesse', d'une
maniere qui n'ait rien de rude , rien
de choquant , desorte que les personnes
les plus hautes et les plus fieres , ne puis-
D vj seng
&
2564 MERCURE DE FRANCE
sent s'en aigrir ; et c'est le grand art de
la politesse. Jamais elle n'est plus d'usage
que quand il faut blâmer, reprendre ,
dětromper , contredire ; elle enseigne à
le faire comme à regret , et avec tant de
ménagement et d'adresse , avec taat d'agrément
même , qu'on ne peut s'en offenser.
Il s'en faut donc bien qu'elle soit l'esclave
de la vanité , assujettie à la nourrir
par la flatterie ; elle en est au contraire
la maîtresse , elle sçait la gouverner avec
dexterité , la moderer , la tourner contre
elle-même , y jetter à propos un certain
ridicule qui la rend insensiblement hon- ·
teuse et méprisable aux yeux même des
personnes qui en sont les plus entêtées.
L'Auteur des Refléxions n'a gueres
mieux réussi dans quelques - uns des
moyens qu'il indique pour acquerir ou
perfectionner la politesse. » Pour se perfectionner
( dit- il ) et se fortifier dans la
» pratique de la politesse , il seroit peut-
» être utile quelquefois de se trouver avec
» des gens impolis .... leur impolitesse,
» déplaît , l'on voit en quoi ils manquent
» et par là l'on n'y tombe pas.
Voilà un secret admirable et tout nouveau
de se perfectionner dans la pratique
de la politesse ! Il est vrai que l'Auteur
paroît
NOVEMBRE . 1731. 2563
paroît ne le proposer qu'en tremblant ,
il en sent peut- être lui - même le foible.
la raison qu'il apporte , prouve tout au
plus qu'on se tiendra en garde pour ne
pas faire les fautes grossieres qui déplaisent
dans les gens impolis ; qu'à la vûë
de leurs deffauts les plus frappants , on
pourra sentir les avantages de la politesse
et s'y affectionner ; mais de dire que leur
fréquentation puisse être plus utile que
celle des personnes polies pour se pèrfectionner
et se fortifier dans la pratique
de la politesse , c'est ce qui ne paroît
pas probable et ce qui est contraire à l'experience.
Le mauvais exemple favorisé
par le mauvais penchant, a plus de force
pour nous corrompre , que
le bon exemple
pour nous soutenir ou nous redresser.
Ecoutons encore parler l'Auteur :» Des
» occasions fréquentes d'agir ( dit- il ) et
» de surmonter une difficulté considera-
» ble , avancent bien mieux que de sim
ples exemples . » L'application de ce
principe au sujet dont il s'agit , n'est pas
des plus claires. On sçait qu'il y a bien
des occasions de souffrir des grossieretez ,
de l'impolitesse ; mais il n'est pas aisé de
deviner
ce que l'Auteur entend
Occasions fréquentes d'agir , et par cette
difficulté considerable qu'il faudra sur-
-·
par ces
monter
2566 MERCURE DE FRANCE
monter , dont il tire plus d'avancement
pour la politesse , que des simples exemples
; c'est une Enigme un peu obscure ,
dont il faut attendre de lui - même l'explication
, s'il juge à propos de la donner.
Je doute que tout le monde soit de son
sentiment, lorsqu'il avance qu'il n'y a pas
tant à profiter des exemples de politesse que
nous donnent les femmes , que de la necessité
où nous sommes d'en avoir beaucoup à leur
égard. La difficulté consiste à sçavoir si
la necessité d'être poli avec les Dames
rendra un homme effectivement plus poli,
que tous les exemples de politesse qu'elles
peuvent lui donner. Je comprens que
la necessité l'obligera de s'étudier avec
soin à être poli ; mais son étude sera vaine,
et il n'y fera aucun progrès , s'il n'a d'excellens
modeles pour se former. Comme
dit fort bien l'Auteur : La politesse est
une chose d'experience et d'usage ; or dans
toutes les choses d'experience et d'usage,
il faut necessairement avoir devant lesyeux
quelque modele qui guide et qui
dirige , sans quoi on n'y réussiroit jamais
et on n'y comprendroit rien . En genrede
politesse où trouvera- t'on des modeles
plus accomplis que chez les Dames ?
Mais je laisse cette discussion aux personnes
du monde qui sont plus au fair
de
NOVEMBRE . 1731. 2567
de ce qui les concerne , et je finis par
l'Observation suivante .
›
L'Auteur , après avoir dit que la réputation
d'homme poli attire tout ensemble l'estime
et l'amour , semble dans la suite se
rétracter. Il distingue trois sortes de mérites
: le mérite estimable , le mérite aimable ,
le mérite agréable. Et il ajoûte : le mérite
agréable est proprement celui de la politesse
Ce qui donne à entendre que le propre
mérite de la politesse n'est pas tant d'attirer
l'estime et l'amour , que de paroître
agréable. Ne fera- t'on pas mieux de
dire que ces trois mérites conviennent
proprement à la politesse ? Par son air
noble elle est estimable , par sa douceur
et sa complaisance elle est aimable , par
ses manieres aisées , fines , délicates , elle
est agréable.
Si pour se déclarer amateur de la jusresse
et de la sincerité , ennemi du déguisement
, de la dissimulation , de la
flaterie , on encouroit necessairement le
blâme d'impolitesse , j'aurois tout à crain
dre de ce côté- là . Je m'abandonne au jugement
du Public , et sans me flater ni
prévenir ses suffrages , je crois lui devoir
la justice de penser qu'il me sera favorable
dans le parti que j'embrasse , et j'espere
qu'en consideration de la bonté de
ina
ا ی ک
2568 MERCURE DE FRANCE
ma cause, il me fera grace, si je ne l'ai pas
deffendue avec assez d'agrément et de
plaisir. Je suis , Monsieur , &c.
Fermer
Résumé : LETTRE de M. Simonnet d'Heurgeville, au sujet des Réflexions sur la Politesse, publiées dans le II . Volume du Mercure de Juin dernier.
M. Simonnet d'Heurgeville critique les Réflexions sur la Politesse publiées dans le Mercure de Juin, estimant qu'elles autorisent des dérèglements contraires au bon ordre et au bien de la société. Il reconnaît que la politesse est une matière délicate et que les réflexions, bien que souvent judicieuses, ne le sont pas toujours. L'auteur des Réflexions définit la politesse par un air, une façon et une manière de parler et d'agir qui plaît, noble, aisée, fine et délicate. M. Simonnet conteste cette définition exclusive, arguant qu'un homme obligeant, serviable, complaisant et civil peut également être poli, même s'il manque du 'sublime' de la politesse. Il distingue deux types de politesse : positive (faire et dire des choses polies) et négative (ne rien faire et ne rien dire d'impoli). Selon lui, un honnête homme, bien que peut-être impoli au sens positif, est poli au sens négatif et possède une grande partie de la politesse qui consiste à souffrir l'impolitesse des autres. M. Simonnet critique également l'idée que la politesse nécessite du déguisement et de l'adulation, et qu'elle exclut la sincérité. Il argue que la sincérité, bien encadrée, n'est pas incompatible avec la politesse. Il conclut que la politesse véritable doit tempérer les rigueurs de la sincérité et la faire apparaître avec grâce et noblesse, sans nécessiter de feinte ou de dissimulation. Le texte, daté de novembre 1731, discute de la politesse et de la flatterie, qualifiant cette dernière de 'honteuse bassesse' incompatible avec la véritable politesse. La politesse est décrite comme un art permettant de gérer l'orgueil et la vanité sans les alimenter. Elle doit être utilisée pour blâmer ou reprendre avec délicatesse et adresse, afin de ne pas offenser. L'auteur conteste certaines méthodes proposées pour perfectionner la politesse, notamment l'idée de fréquenter des gens impolis pour mieux apprécier la politesse. Il souligne que le mauvais exemple corrompt plus facilement que le bon exemple ne redresse. Le texte aborde également la question des modèles de politesse, suggérant que les femmes offrent des exemples accomplis en la matière. Il distingue trois types de mérites associés à la politesse : estimable, aimable et agréable, et conclut en se déclarant amateur de justice et de sincérité, tout en espérant la faveur du public.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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3
p. 1828-1843
LETTRE de M. de Voltaire, à M.D.L.R. sur la Tragedie de Zaïre.
Début :
Quoique pour l'ordinaire vous vouliez bien prendre la peine, Monsieur [...]
Mots clefs :
Zaïre, Tragédie, Sensibilité, Spectacle, Public, Comédiens, Passions, Bienséance, Vanité, Succès
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE de M. de Voltaire, à M.D.L.R. sur la Tragedie de Zaïre.
LETTRE de M. de Voltaire,à M.D.L.R.
sur la Tragedie de Zaïre.
Q
Uoique pour l'ordinaire vous vouliez bien prendre la peine , Monsieur , de faire les Extraits des Pieces nouvelles ; cependant vous me privez de cet
avantage , et vous voulez que ce soit moi
qui parle de Zaire. Il me semble que je
vois M. le Normand ou M. Cochin (a)
réduire un de leurs Clients à plaider luimême sa cause. L'entreprise est dangereuse , mais je vais mériter au moins la
(a ) Deux fameux Avocats.
con-
AOUST. 1732 1829
confiance quevous avez en moi par la sincerité avec laquelle je m'expliquerai.
Zaïre est la premiere Piece de Théatre
dans laquelle j'aye osé m'abandonner à
toute la sensibilité de mon cœur. C'est la
seule Tragédie tendre que j'aye faite. Je
croiois dans l'âge même des passions les
plus vives , que l'amour n'étoit point fait
pour le Théatre tragique. Je ne tegardois
cette foiblesse que comme un défaut char
mant, qui avillissoit l'Art des Sophocles;
les connoisseurs qui se plaisent plus à la
douceur élégante de Racine , qu'à la force de Corneille , me paroissoient ressembler aux Curieux qui préférent les nuditez du Correge, au chaste et noble Pinceau de Raphaël.
Le public qui fréquente les Spectacles,
est aujourd'hui plus que jamais dans le
goût du Correge. Il faut de la tendresse et
du sentiment ; c'est même ce que les Acteurs jouent le mieux. Vous trouverez
vingt Comédiens qui plairont dans An
dronic et dans Hypolite , et à peine un seul
qui réussisse dans Cinna et dans Horace.
Il a donc fallu me plier aux mœurs du
temps , et commencer tard à parler d'amour.
J'ai cherché au moins à couvrir cette
passion de toute la bienseance possible ,'
1830 MERCURE DE FRANCE
et pour l'annoblir j'ai voulu la mettre à
côté de ce que les hommes ont de plus res
pectable. L'idée me vint de faire contras
ter dans un même Tableau , d'un côté ,
l'honneur, la naissance , la patrie , la religion ; et de l'autre , l'amour le plus tendre et le plus malheureux ; les mœurs des Mahometans et celles des Chrétiens , la
Cour d'un Soudan , et celle d'un Roy de
France , et de faire paroître pour la premiere fois des François , sur la Scene Tra- gique. Je n'ai pris dans l'Histoire que I'Epoque de la Guerre de S. Loüis ; tout le
reste est entierement d'invention. L'Idée
de cette Piece étant si neuve et si fertile ,
s'arrangea d'elle- même ; et au lieu que le
plan d'Eriphile m'avoit beaucoup couté ,
celui de Zaïre fut fait en un seul jour, et
Fimagination , échauffée par l'interêt qui
regnoit dans ce plan , acheva la Piece en
vingt deux jours.
Il entre peut être un peu de vanité
dans cet aveu ( car où est l'artiste sans
amour propre , mais je devois cette
excuse au public , des fautes et des négligences qu'on a trouvées dans ma
Tragédie. Il auroit été mieux , sans
doute , d'attendre à la faire représenter ,
que j'en eusse châtié le stile mais des
raisons , dont il est inutile de fatiguer
Le
AOUST. 1732. 1831
le Public , n'ont pas permis qu'on differât. Voici , Monsieur , le sujet de cette
Piece.
Il
La Palestine avoir été enlevée aux Princes Chrétiens par le Conquerant Saladin.
Noradin , Tartate d'origine , s'en étoit
ensuite rendu maître. Õrosmane , fils de
Noradin , jeune homme plein de grandeur , de vertus et de passions , commen.
çoit à regner avec gloire dans Jérusalem.
Il avoit porté sur le Trône de la Syrie
la franchise et l'esprit de liberté de ses
Ancêtres. Il méprisoit les regles austeres
du Serrail , et n'affectoit point de se rendre invisible aux Etrangers et à ses Sujets, pour devenir plus respectable. If traitoit avec douceur les Esclaves Chrétiens , dont son Serrail et ses Etats étoient
remplis. Parmi ces Esclaves il s'étoit trouvé un enfant , pris autrefois au Sac de
Césarée , sous le Regne de Noradin. Cet
enfant ayant été racheté par des Chrétiens à l'âge de neuf ans , avoit été amené
en France au Roy S. Louis , qui avoit daigné prendre soin de son éducation et de
sa fortune. Il avoit pris en France le nom
de Nerestan ; et étant retourné en Syrie ,
il avoit été fait prisonnier encore une
fois , et avoit été enfermé parmi les Esclaves d'Orosmane. Il retrouva dans la
captivité
1832, MERCURE DE FRANCE 1
captivité une jeune personne avec qui
il avoit été prisonnier dans son enfance
lorsque les Chrétiens avoient perdu Césarée. Cette jeune personne à qui on avoit
donné le nom de Zaïre , ignoroit sa naissance , aussi bien que Nerestan et que
tous ces enfans de tribut qui sont enlevez
debonne heure des mains de leurs parens,
et qui ne connoissent de famille et de Patrie que le Serrail. Zaïre sçavoit seulement qu'elle étoit née Chrétienne. Nerestan et quelques autres Esclaves un peu
plus âgez qu'elle , l'en assuroient. Elle
avoit toûjours conservé un ornement qui
renfermoit une Croix , seule preuve qu'el
le eût de sa Religion. Une autre Esclave
nommée Fatime, née Chrétienne, et mise
au Serrail à l'âge de dix ans , tâchoit d'instruire Zaïre du peu qu'elle sçavoit de la
Religion de ses Peres. Le jeune Nerestan
qui avoit la liberté de voir Zaïre et Fatime , animé du zele qu'avoient alors les
Chevaliers François , touché d'ailleurs
pour Zaïre de la plus tendre amitié , la
disposoit au Christianisme. Il se proposa
de racheter Zaïre , Fatime et dix Cheva
liers Chrétiens , du bien qu'il avoit acquis
en France et de les amener à la Cour de
S. Louis. Il eut la hardiesse de demander
au Soudan Orosmane la permission.de
retourner
AOUST. *
1833 17322
retourner en France , sur sa seule parole
et le Sultan eut la générosité de le permettre. Nerestan partit et fut deux ans
hors de Jerusalem.
Cependant la beauté de Zaïre croissoit
avec son âge , et la naïveté touchante de
son caractere , la rendoit encore plus almable que sa beauté. Orosmane la vit et
kui parla. Un cœur comme le sien ne
pouvoit l'aimer qu'éperdument. Il résolut de bannir la molesse qui avoit effeminé tant de Rois de l'Asie et d'avoir
dans Zaïre un ami , une maîtresse , une
femme , qui lui tiendroit lieu de tous les
plaisirs , et qui partageroit son cœur avec les devoirs d'un Prince et d'un Guerrier.'
Les foibles idées du Christianisme , tracées à peine dans le cœur de Zaïre , s'éyauoüirent bien-tôt à la vûë du Soudan ;
elle l'aima autant qu'elle en étoit aimée ,
sans que l'ambition se mêlât en rien à la
pureté de sa tendresse.
›
Nerestan ne revenoit point de France.
Zaïre ne voyoit qu'Orosmane et son
amour. Elle étoit prête d'épouser le Sultan lorsque le jeune François arrive.
Orosmane le fait entrer en présence même de Zaïre. Nerestan apportoit avec la
rançon de Zaïre et de Fatime , celle de
dix Chevaliers qu'il devoit choisir. J'ai satisfait
1834 MERCURE DE FRANCE
satisfait à mes sermens , dit- il au Soudan,
C'est à toi de tenir ta prom sse , de me
remettre Zaïre , Fatime et les dix Che
valiers ; mais apprends que j'ai épuisé ma
fortune à payer leur rançon. Une pauvreté noble est tout ce qui me reste ; je
ne puis me racheter moi- même ; e viens
me remettre dans tes fers. Le Soudan ,
satisfait du grand courage de ce Chrétien , et né pour être plus genereux encore , lui rendit toutes les rançons qu'il
apportoit , lui donna cent Chevaliers au
lieu de dix et le combla de présens ; mais
il lui fit entendre que Zaïre n'étoit pas
faite pour être rachetée , et qu'elle étoit
d'un prix au- dessus de toutes les rançons.
Il refusa aussi de lui rendre parmi les
Chevaliers qu'il délivroit , un Prince de
Lusignan , fait Esclave depuis long-temps
dans Cesarée.
Ce Lusignan , le dernier de la Branche
des Rois de Jerusalem , étoit un Vieil.
lard respecté dans l'Orient , l'amour de
tous les Chrétiens , et dont le nom seul
pouvoit être dangereux aux Sarrasins,
C'étoit lui principalement que Nerestan
avoit voulu racheter. Il parut devant
Orosmane accablé du refus qu'on lui faisoit de Lusignan et de Zaïre. Le Soudan
remarqua ce trouble ; il sentit dès ce moment
AOUST. 1732. 1835-
mentun commencement de jalousie que
la génerosité de son caractere lui fit étouf
fer. Cependant il ordonna que les cent
Chevaliers fussent prêts à partir le lendemain avec Nerestan.
*
Zaïre , sur le point d'être Sultane , vou
lut donner au moins à Nerestan une preu
ve de sa reconnoissance. Elle se jette aux
pieds d'Orosmane pour obtenir la liberté
du vieux Lusignan. Orosmane ne pouvoit
rien refuser à Zaïre. On alla tirer Lusignan
des fers. Les Chrétiens délivrez étoient
avec Nerestan dans les Appartemens exterieurs du Serrail ; ils pleuroient la destinée de Lusignan , sur tout le Chevalier
de Chatillon , ami tendre de ce malheureux Prince , ne pouvoit se résoudre à ac
cepter une liberté qu'on refusoit à son
ami et à son Maître , lorsque Zaïre arrive
et leur amené celui qu'ils n'esperoient
plus.
Lusignan , ébloui de la lumiere qu'il
revoyoit après vingt années de prison ,
pouvant se soutenir à peine , ne sçachant
où il est et où on le conduit. Voyant
enfin qu'il étoit avec des François et reconnoissant Chatillon , s'abandonna à
cette joye mêlée d'amertume , que les
malheureux éprouvent dans leurs consolations. Il demande à qui il doit sa délivrance
1836 MERCURE DE FRANCE
livrance. Zaïre prend la parole en lui présentant Nerestan ; c'est à ce jeune François , dit-elle , que vous et tous les Chrétiens , devez votre liberté. Alors le Vieillard apprend que Nerestan a été élevé.
dans le Serrail avec Zaire , et se tournant vers eux : hélas ! dit-il , puisque !
vous avez pitié de mes malheurs , achevez votre ouvrage , instruisez- moi du sort de mes enfans. Deux me furent enlevez au berceau , lorsque je fus pris dans
Césarée ; deux autres furent massacrez de
vant moi avec leur mere. O mes fils ! ô
Martirs ! veillez du haut du Ciel sur mes
autres enfans , s'ils sont vivans encore.
Helas ! j'ai sçû que mon dernier fils et
ma fille, furent conduits dans ce Serrail.
Vous qui m'écoutez , Nerestan , Zaïre ,
Chatillon , n'avez- vous nulle connoissance de ces tristes restes du Sang de Godefroy et de Lusignan.
Au milieu de ces questions , qui déja
remuoient le cœur de Nerestan et de Zaïre; Lusignan apperçut au bras de Zaïre
un ornement qui renfermoit une Croix,
Il se souvint que l'on avoit mis cette parure à sa fille lorsqu'on la portoit au Baptême ; Chatillon l'en avoit ornée lui-même , et Zaïre lui avoit été arrachée de
ses bras avant d'être baptisée. La ressemblance
A O UST. 1732 1837
blance des traits , l'âge , toutes les circonstances , une cicatrice de la blessure
que son jeune fils avoit reçue , tout confirme à Lusignan qu'il est pere encore; et
la Nature parlant à la fois au cœur de
tous les trois , et s'expliquant par des
larmes Embrassez- moi , mes chers enfans , s'écria Lusignan , et revoyez votre
-pere. Zaïre et Nerestan ne pouvoient s'arracher de ses bras. Mais helas ! dit ce Vieil-
-lard infortuné , goûterai- je une joye pure.
Grand Dieu qui me rends ma fille , me
la rends-tu Chrétienne ? Zaïre rougit et
frémit à ces paroles. Lusignan vit sa honte et son malheur , et Za ire avoua qu'elle
étoit Musulmane. La douleur , la Religion et la Nature , donnerent en ce moment des forces à Lusignan ; il embrassa sa fille et lui montrant d'une main
Je Tombeau de Jesus- Christ et le Ciel de
l'autre , animé de son desespoir , de son
zele , aidé de tant de Chrétiens , de son
fils et du Dieu qui l'inspire , il touche
sa fille , il l'ébranle , elle se jette à ses
pieds et lui promet d'être Chrétienne.
Au moment arrive un Officier du Serrail qui sépare Zaïre de son père et de
son frere et qui arrête tous les Chevaliers François. Cette rigueur inopinée
étoit le fruit d'un Conseil qu'on venoit
f
de
838 MERCURE DE FRANCE
de tenir en présence d'Orosmane. Là
Flotte de S. Louis étoit partie de Chipre,
et on craignoit pour les Côtes de Sirie ;
mais un second Courier ayant apporté
la nouvelle du départ de S. Louis pour
l'Egypte. Orosmane fut rassuré ; il étoit
lui- même ennemi du Soudan d'Egypte.
Ainsi n'ayant rien à craindre ni du Roy.
ni des François qui étoient à Jerusalem , il commanda qu'on les renvoyât
leur Roy,et ne songea plus qu'à réparer
par la pompe et la magnificence de son
mariage la rigueur dont il avoit usé envers Zaïre.
,
Pendant que le Mariage se préparoit,
Zaïre désolée demanda au Soudan la
permission de revoir Nerestan encore une
fois. Orosmane , trop heureux de trouver une occasion de plaire à Zaïre , eut
l'indulgence de permettre cette entrevûë. Nerestan revit donc Zaire , mais ce
fut pour lui apprendre que son pere étoit
prêt d'expirer, qu'il mouroit entre la joye
d'avoir retrouvé ses enfans et l'amertume
d'ignorer si Zaïre seroit Chrétienne , et
qu'il lui ordonnoit en mourant d'être baptisée ce jour-là même de la main du Ponrife de Jerusalem. Zaïre attendrie et vain
cuë, promit tout et jura à son frere qu'elle
ne trahiroit point le sang dont elle étoir née,
A OUST. 17328 7829
née , qu'elle seroit Chrétienne , qu'elle
n'epouseroit point Orosmane , qu'elle ne
prendroit aucun parti avant que d'avoir
été baptisée.
A peine avoit-elle prononcé ce ser,
ment , qu'Orosmane , plus amoureux et
plus aimé que jamais , vient la prendre
pour la conduire à la Mosquée. Jamais
on n'eut le cœur plus déchiré que Zaïre ;
elle étoit partagée entre son Dieu , sa famille , son nom qui la retenoient , et le
plus aimable de tous les hommes qui l'a,
doroit. Elle ne se connut plus ; elle ceda
à la douleur et s'échapa des mains de son
Amant, le quittant avec désespoir et le
laissant dans l'accablement de la surprise,
de la douleur et de la colere.
Les impressions de jalousie se reveil
lerent dans le cœur d'Orosmane. L'orgueil les empêcha de paroître , et l'amour
Ics adoucit. Il prit la fuite de Zaïre pour
un caprice , pour un artifice innocent,
pour la crainte naturelle à une jeune fille,
pour toute autre chose , enfin, que pour
une trahison . Il vit encore Zaïre , lui
pardonna et l'aima plus que jamais, L'a
mour de Zaïre augmentoit par la tendresse indulgente de son Amant. Elle se
jette en larmes à ses genoux , le supplie
de differer le Mariagejusqu'au lendemain
Elle
1840 MERCURE DE FRANCE
>
Elle comptoit que son frere seroit alors
parti , qu'elle auroit reçû le Baptême ,
que Dieu lui donneroit la force de résister. Elle se flattoit même quelquefois
que la Religion Chrétienne lui permettroit d'aimer un homme si tendre si
genereux , si vertueux , à qui il ne manquoit que d'être Chrétien. Frappée de
toutes ces idées , elle parloit à Orosmane
avec une tendresse si naïve et une douleur si vraye , qu'Orosmane ceda encore
et lui accorda le sacrifice de vivre sans
elle ce jour-là. Il étoit sur d'être aimé;
il étoit heureux dans cette idée et fermoit les yeux sur le reste.
f Cependant dans les premiers mouvemens de jalousie , il avoit ordonné que
le Serrail fût fermé à tous les Chrétiens.
Nerestan trouvant le Serrail fermé et n'en
soupçonnant pas la cause , écrivit une
Lettre pressante à Zaïre ; il lui mandoit
de lui ouvrir une porte secrette qui conduisoit vers la Mosquée , et lui recommandoit d'être fidelle.
La Lettre tomba entre les mains d'un
Garde qui la porta à Orosmane. Le Soudan en crut à peine ses yeux. Il se vit
trahi ; il ne douta pas de son malheur et
du crime de Zaïre. Avoir comblé un
Etranger , un Captif de bienfaits ; avoir
donné
A O UST. 17327 184r
donné son cœur , sa Couronne à une fille
Esclave ; lui avoir tout sacrifié ; ne vivre
que pour elle , et en être trahi pour ce
Captif même; être trompé par les appa
rences du plus tendre amour ; éprouver
en un moment ce que l'Amour a de plus
violent, ce que l'ingratitude a de plus noir,
ce que la perfidie a de plus traître : c'étoit, sans doute , un état horrible. Mais
Orosmane aimoit, et il souhaitoit de trouver Zaïre innocente. Il lui fait rendre ce
Billet par un Esclave inconnu. Il se flattoit que Zaïre pouvoit ne point écouter
Nerestan ; Nerestan seul lui paroissoit
coupable. Il ordonne qu'on l'arrête et
qu'on l'enchaîne. Et il va à l'heure et à
la place du rendez- vous , attendre l'effet
de la Lettre.
La Lettre est rendue à Zaïre , elle la
lit en tremblant; et après avoir long- tems
hesité , elle dit enfin à l'Esclave , qu'elle
attendra Nerestan , et donne ordre qu'on
l'introduise. L'Esclave rend compte de
tout à Orosmane.
Le malheureux Soudan tombe dans
l'excès d'une douleur mêlée de fureur et
de larmes. Il tire son poignard , et il
pleure, Zaïre vient au rendez- vous dans
T'obscurité de la nuit. Orosmane entend
sa voix et son poignard lui échappe. Elle
H approche
4842 MERCURE DE FRANCE
approche , elle appelle Nerestan ; et à ce
nom Orosmane la poignarde.
Dans l'instant on lui amene Nerestan
enchaîné avec Fatime, complice de Zaïre.
Orosmane hors de lui , s'adresse à Nerestan , en le nommant son Rival : C'est
toi qui m'arraches Zaïre , dit- il ; regardela avant que de mourir ; que ton supplice
Commence par le sien ; regarde- la , te
dis-je. Nerestan approche de ce corps expirant. Ah! que vois-je ! ah ! ma sœur !
barbare , qu'as- tu fait .... A ce mot de
sœur, Orosmane est comme un homme
qui revient d'un songe funeste ; il connoît son erreur ; il voit ce qu'il a perdu;
il est trop abîmé dans l'horreur de son
état pour se plaindre. Nerestan et Fatime
lui parlent ; mais de tout ce qu'ils disent
il n'entend autre chose, si-non qu'il étoit
aimé. Il prononce le nom de Zaïre , il
court à elle , on l'arrête , il retombe dans
l'engourdissement de son desespoir.Qu'ordonnes-tu de moi? lui dit Nerestan. Le
Soudan , après un long silence , fait ôter
les fers, à Nerestan , le comble de largesses , lui et tous les Chrétiens , et se
tue auprès de Zaïre.
Voilà , Monsieur le Plan exact de la
conduite de cette Tragédie que j'expose
avec toutes ses fautes. Je suis bien loin
de
A O UST. 17328 1845
de m'enorgueillir du succès passager de
quelques Représentations. Qui ne connoît
Fillusion du Théatre ? Qui ne sçait qu'une
situation interessante , mais triviale , une
nouvauté brillante et hazardée , la seule
voix d'une Actrice , suffisent pour tromper quelque temps le Public. Quelle distance immense entre un Ouvrage souffert
au Théatre et un bon Ouvrage! j'en sens
malheureusement toute la difference. Je
vois combien il est difficile de réussir au
gré des Connoisseurs. Je ne suis pas plus
indulgent qu'eux pour moi- même; et si
j'ose travailler , c'est que mon goût extrême pour cet Art, l'emporte encore sur
la connoissance que j'ai de monpeu de talent. Je suis , &c
sur la Tragedie de Zaïre.
Q
Uoique pour l'ordinaire vous vouliez bien prendre la peine , Monsieur , de faire les Extraits des Pieces nouvelles ; cependant vous me privez de cet
avantage , et vous voulez que ce soit moi
qui parle de Zaire. Il me semble que je
vois M. le Normand ou M. Cochin (a)
réduire un de leurs Clients à plaider luimême sa cause. L'entreprise est dangereuse , mais je vais mériter au moins la
(a ) Deux fameux Avocats.
con-
AOUST. 1732 1829
confiance quevous avez en moi par la sincerité avec laquelle je m'expliquerai.
Zaïre est la premiere Piece de Théatre
dans laquelle j'aye osé m'abandonner à
toute la sensibilité de mon cœur. C'est la
seule Tragédie tendre que j'aye faite. Je
croiois dans l'âge même des passions les
plus vives , que l'amour n'étoit point fait
pour le Théatre tragique. Je ne tegardois
cette foiblesse que comme un défaut char
mant, qui avillissoit l'Art des Sophocles;
les connoisseurs qui se plaisent plus à la
douceur élégante de Racine , qu'à la force de Corneille , me paroissoient ressembler aux Curieux qui préférent les nuditez du Correge, au chaste et noble Pinceau de Raphaël.
Le public qui fréquente les Spectacles,
est aujourd'hui plus que jamais dans le
goût du Correge. Il faut de la tendresse et
du sentiment ; c'est même ce que les Acteurs jouent le mieux. Vous trouverez
vingt Comédiens qui plairont dans An
dronic et dans Hypolite , et à peine un seul
qui réussisse dans Cinna et dans Horace.
Il a donc fallu me plier aux mœurs du
temps , et commencer tard à parler d'amour.
J'ai cherché au moins à couvrir cette
passion de toute la bienseance possible ,'
1830 MERCURE DE FRANCE
et pour l'annoblir j'ai voulu la mettre à
côté de ce que les hommes ont de plus res
pectable. L'idée me vint de faire contras
ter dans un même Tableau , d'un côté ,
l'honneur, la naissance , la patrie , la religion ; et de l'autre , l'amour le plus tendre et le plus malheureux ; les mœurs des Mahometans et celles des Chrétiens , la
Cour d'un Soudan , et celle d'un Roy de
France , et de faire paroître pour la premiere fois des François , sur la Scene Tra- gique. Je n'ai pris dans l'Histoire que I'Epoque de la Guerre de S. Loüis ; tout le
reste est entierement d'invention. L'Idée
de cette Piece étant si neuve et si fertile ,
s'arrangea d'elle- même ; et au lieu que le
plan d'Eriphile m'avoit beaucoup couté ,
celui de Zaïre fut fait en un seul jour, et
Fimagination , échauffée par l'interêt qui
regnoit dans ce plan , acheva la Piece en
vingt deux jours.
Il entre peut être un peu de vanité
dans cet aveu ( car où est l'artiste sans
amour propre , mais je devois cette
excuse au public , des fautes et des négligences qu'on a trouvées dans ma
Tragédie. Il auroit été mieux , sans
doute , d'attendre à la faire représenter ,
que j'en eusse châtié le stile mais des
raisons , dont il est inutile de fatiguer
Le
AOUST. 1732. 1831
le Public , n'ont pas permis qu'on differât. Voici , Monsieur , le sujet de cette
Piece.
Il
La Palestine avoir été enlevée aux Princes Chrétiens par le Conquerant Saladin.
Noradin , Tartate d'origine , s'en étoit
ensuite rendu maître. Õrosmane , fils de
Noradin , jeune homme plein de grandeur , de vertus et de passions , commen.
çoit à regner avec gloire dans Jérusalem.
Il avoit porté sur le Trône de la Syrie
la franchise et l'esprit de liberté de ses
Ancêtres. Il méprisoit les regles austeres
du Serrail , et n'affectoit point de se rendre invisible aux Etrangers et à ses Sujets, pour devenir plus respectable. If traitoit avec douceur les Esclaves Chrétiens , dont son Serrail et ses Etats étoient
remplis. Parmi ces Esclaves il s'étoit trouvé un enfant , pris autrefois au Sac de
Césarée , sous le Regne de Noradin. Cet
enfant ayant été racheté par des Chrétiens à l'âge de neuf ans , avoit été amené
en France au Roy S. Louis , qui avoit daigné prendre soin de son éducation et de
sa fortune. Il avoit pris en France le nom
de Nerestan ; et étant retourné en Syrie ,
il avoit été fait prisonnier encore une
fois , et avoit été enfermé parmi les Esclaves d'Orosmane. Il retrouva dans la
captivité
1832, MERCURE DE FRANCE 1
captivité une jeune personne avec qui
il avoit été prisonnier dans son enfance
lorsque les Chrétiens avoient perdu Césarée. Cette jeune personne à qui on avoit
donné le nom de Zaïre , ignoroit sa naissance , aussi bien que Nerestan et que
tous ces enfans de tribut qui sont enlevez
debonne heure des mains de leurs parens,
et qui ne connoissent de famille et de Patrie que le Serrail. Zaïre sçavoit seulement qu'elle étoit née Chrétienne. Nerestan et quelques autres Esclaves un peu
plus âgez qu'elle , l'en assuroient. Elle
avoit toûjours conservé un ornement qui
renfermoit une Croix , seule preuve qu'el
le eût de sa Religion. Une autre Esclave
nommée Fatime, née Chrétienne, et mise
au Serrail à l'âge de dix ans , tâchoit d'instruire Zaïre du peu qu'elle sçavoit de la
Religion de ses Peres. Le jeune Nerestan
qui avoit la liberté de voir Zaïre et Fatime , animé du zele qu'avoient alors les
Chevaliers François , touché d'ailleurs
pour Zaïre de la plus tendre amitié , la
disposoit au Christianisme. Il se proposa
de racheter Zaïre , Fatime et dix Cheva
liers Chrétiens , du bien qu'il avoit acquis
en France et de les amener à la Cour de
S. Louis. Il eut la hardiesse de demander
au Soudan Orosmane la permission.de
retourner
AOUST. *
1833 17322
retourner en France , sur sa seule parole
et le Sultan eut la générosité de le permettre. Nerestan partit et fut deux ans
hors de Jerusalem.
Cependant la beauté de Zaïre croissoit
avec son âge , et la naïveté touchante de
son caractere , la rendoit encore plus almable que sa beauté. Orosmane la vit et
kui parla. Un cœur comme le sien ne
pouvoit l'aimer qu'éperdument. Il résolut de bannir la molesse qui avoit effeminé tant de Rois de l'Asie et d'avoir
dans Zaïre un ami , une maîtresse , une
femme , qui lui tiendroit lieu de tous les
plaisirs , et qui partageroit son cœur avec les devoirs d'un Prince et d'un Guerrier.'
Les foibles idées du Christianisme , tracées à peine dans le cœur de Zaïre , s'éyauoüirent bien-tôt à la vûë du Soudan ;
elle l'aima autant qu'elle en étoit aimée ,
sans que l'ambition se mêlât en rien à la
pureté de sa tendresse.
›
Nerestan ne revenoit point de France.
Zaïre ne voyoit qu'Orosmane et son
amour. Elle étoit prête d'épouser le Sultan lorsque le jeune François arrive.
Orosmane le fait entrer en présence même de Zaïre. Nerestan apportoit avec la
rançon de Zaïre et de Fatime , celle de
dix Chevaliers qu'il devoit choisir. J'ai satisfait
1834 MERCURE DE FRANCE
satisfait à mes sermens , dit- il au Soudan,
C'est à toi de tenir ta prom sse , de me
remettre Zaïre , Fatime et les dix Che
valiers ; mais apprends que j'ai épuisé ma
fortune à payer leur rançon. Une pauvreté noble est tout ce qui me reste ; je
ne puis me racheter moi- même ; e viens
me remettre dans tes fers. Le Soudan ,
satisfait du grand courage de ce Chrétien , et né pour être plus genereux encore , lui rendit toutes les rançons qu'il
apportoit , lui donna cent Chevaliers au
lieu de dix et le combla de présens ; mais
il lui fit entendre que Zaïre n'étoit pas
faite pour être rachetée , et qu'elle étoit
d'un prix au- dessus de toutes les rançons.
Il refusa aussi de lui rendre parmi les
Chevaliers qu'il délivroit , un Prince de
Lusignan , fait Esclave depuis long-temps
dans Cesarée.
Ce Lusignan , le dernier de la Branche
des Rois de Jerusalem , étoit un Vieil.
lard respecté dans l'Orient , l'amour de
tous les Chrétiens , et dont le nom seul
pouvoit être dangereux aux Sarrasins,
C'étoit lui principalement que Nerestan
avoit voulu racheter. Il parut devant
Orosmane accablé du refus qu'on lui faisoit de Lusignan et de Zaïre. Le Soudan
remarqua ce trouble ; il sentit dès ce moment
AOUST. 1732. 1835-
mentun commencement de jalousie que
la génerosité de son caractere lui fit étouf
fer. Cependant il ordonna que les cent
Chevaliers fussent prêts à partir le lendemain avec Nerestan.
*
Zaïre , sur le point d'être Sultane , vou
lut donner au moins à Nerestan une preu
ve de sa reconnoissance. Elle se jette aux
pieds d'Orosmane pour obtenir la liberté
du vieux Lusignan. Orosmane ne pouvoit
rien refuser à Zaïre. On alla tirer Lusignan
des fers. Les Chrétiens délivrez étoient
avec Nerestan dans les Appartemens exterieurs du Serrail ; ils pleuroient la destinée de Lusignan , sur tout le Chevalier
de Chatillon , ami tendre de ce malheureux Prince , ne pouvoit se résoudre à ac
cepter une liberté qu'on refusoit à son
ami et à son Maître , lorsque Zaïre arrive
et leur amené celui qu'ils n'esperoient
plus.
Lusignan , ébloui de la lumiere qu'il
revoyoit après vingt années de prison ,
pouvant se soutenir à peine , ne sçachant
où il est et où on le conduit. Voyant
enfin qu'il étoit avec des François et reconnoissant Chatillon , s'abandonna à
cette joye mêlée d'amertume , que les
malheureux éprouvent dans leurs consolations. Il demande à qui il doit sa délivrance
1836 MERCURE DE FRANCE
livrance. Zaïre prend la parole en lui présentant Nerestan ; c'est à ce jeune François , dit-elle , que vous et tous les Chrétiens , devez votre liberté. Alors le Vieillard apprend que Nerestan a été élevé.
dans le Serrail avec Zaire , et se tournant vers eux : hélas ! dit-il , puisque !
vous avez pitié de mes malheurs , achevez votre ouvrage , instruisez- moi du sort de mes enfans. Deux me furent enlevez au berceau , lorsque je fus pris dans
Césarée ; deux autres furent massacrez de
vant moi avec leur mere. O mes fils ! ô
Martirs ! veillez du haut du Ciel sur mes
autres enfans , s'ils sont vivans encore.
Helas ! j'ai sçû que mon dernier fils et
ma fille, furent conduits dans ce Serrail.
Vous qui m'écoutez , Nerestan , Zaïre ,
Chatillon , n'avez- vous nulle connoissance de ces tristes restes du Sang de Godefroy et de Lusignan.
Au milieu de ces questions , qui déja
remuoient le cœur de Nerestan et de Zaïre; Lusignan apperçut au bras de Zaïre
un ornement qui renfermoit une Croix,
Il se souvint que l'on avoit mis cette parure à sa fille lorsqu'on la portoit au Baptême ; Chatillon l'en avoit ornée lui-même , et Zaïre lui avoit été arrachée de
ses bras avant d'être baptisée. La ressemblance
A O UST. 1732 1837
blance des traits , l'âge , toutes les circonstances , une cicatrice de la blessure
que son jeune fils avoit reçue , tout confirme à Lusignan qu'il est pere encore; et
la Nature parlant à la fois au cœur de
tous les trois , et s'expliquant par des
larmes Embrassez- moi , mes chers enfans , s'écria Lusignan , et revoyez votre
-pere. Zaïre et Nerestan ne pouvoient s'arracher de ses bras. Mais helas ! dit ce Vieil-
-lard infortuné , goûterai- je une joye pure.
Grand Dieu qui me rends ma fille , me
la rends-tu Chrétienne ? Zaïre rougit et
frémit à ces paroles. Lusignan vit sa honte et son malheur , et Za ire avoua qu'elle
étoit Musulmane. La douleur , la Religion et la Nature , donnerent en ce moment des forces à Lusignan ; il embrassa sa fille et lui montrant d'une main
Je Tombeau de Jesus- Christ et le Ciel de
l'autre , animé de son desespoir , de son
zele , aidé de tant de Chrétiens , de son
fils et du Dieu qui l'inspire , il touche
sa fille , il l'ébranle , elle se jette à ses
pieds et lui promet d'être Chrétienne.
Au moment arrive un Officier du Serrail qui sépare Zaïre de son père et de
son frere et qui arrête tous les Chevaliers François. Cette rigueur inopinée
étoit le fruit d'un Conseil qu'on venoit
f
de
838 MERCURE DE FRANCE
de tenir en présence d'Orosmane. Là
Flotte de S. Louis étoit partie de Chipre,
et on craignoit pour les Côtes de Sirie ;
mais un second Courier ayant apporté
la nouvelle du départ de S. Louis pour
l'Egypte. Orosmane fut rassuré ; il étoit
lui- même ennemi du Soudan d'Egypte.
Ainsi n'ayant rien à craindre ni du Roy.
ni des François qui étoient à Jerusalem , il commanda qu'on les renvoyât
leur Roy,et ne songea plus qu'à réparer
par la pompe et la magnificence de son
mariage la rigueur dont il avoit usé envers Zaïre.
,
Pendant que le Mariage se préparoit,
Zaïre désolée demanda au Soudan la
permission de revoir Nerestan encore une
fois. Orosmane , trop heureux de trouver une occasion de plaire à Zaïre , eut
l'indulgence de permettre cette entrevûë. Nerestan revit donc Zaire , mais ce
fut pour lui apprendre que son pere étoit
prêt d'expirer, qu'il mouroit entre la joye
d'avoir retrouvé ses enfans et l'amertume
d'ignorer si Zaïre seroit Chrétienne , et
qu'il lui ordonnoit en mourant d'être baptisée ce jour-là même de la main du Ponrife de Jerusalem. Zaïre attendrie et vain
cuë, promit tout et jura à son frere qu'elle
ne trahiroit point le sang dont elle étoir née,
A OUST. 17328 7829
née , qu'elle seroit Chrétienne , qu'elle
n'epouseroit point Orosmane , qu'elle ne
prendroit aucun parti avant que d'avoir
été baptisée.
A peine avoit-elle prononcé ce ser,
ment , qu'Orosmane , plus amoureux et
plus aimé que jamais , vient la prendre
pour la conduire à la Mosquée. Jamais
on n'eut le cœur plus déchiré que Zaïre ;
elle étoit partagée entre son Dieu , sa famille , son nom qui la retenoient , et le
plus aimable de tous les hommes qui l'a,
doroit. Elle ne se connut plus ; elle ceda
à la douleur et s'échapa des mains de son
Amant, le quittant avec désespoir et le
laissant dans l'accablement de la surprise,
de la douleur et de la colere.
Les impressions de jalousie se reveil
lerent dans le cœur d'Orosmane. L'orgueil les empêcha de paroître , et l'amour
Ics adoucit. Il prit la fuite de Zaïre pour
un caprice , pour un artifice innocent,
pour la crainte naturelle à une jeune fille,
pour toute autre chose , enfin, que pour
une trahison . Il vit encore Zaïre , lui
pardonna et l'aima plus que jamais, L'a
mour de Zaïre augmentoit par la tendresse indulgente de son Amant. Elle se
jette en larmes à ses genoux , le supplie
de differer le Mariagejusqu'au lendemain
Elle
1840 MERCURE DE FRANCE
>
Elle comptoit que son frere seroit alors
parti , qu'elle auroit reçû le Baptême ,
que Dieu lui donneroit la force de résister. Elle se flattoit même quelquefois
que la Religion Chrétienne lui permettroit d'aimer un homme si tendre si
genereux , si vertueux , à qui il ne manquoit que d'être Chrétien. Frappée de
toutes ces idées , elle parloit à Orosmane
avec une tendresse si naïve et une douleur si vraye , qu'Orosmane ceda encore
et lui accorda le sacrifice de vivre sans
elle ce jour-là. Il étoit sur d'être aimé;
il étoit heureux dans cette idée et fermoit les yeux sur le reste.
f Cependant dans les premiers mouvemens de jalousie , il avoit ordonné que
le Serrail fût fermé à tous les Chrétiens.
Nerestan trouvant le Serrail fermé et n'en
soupçonnant pas la cause , écrivit une
Lettre pressante à Zaïre ; il lui mandoit
de lui ouvrir une porte secrette qui conduisoit vers la Mosquée , et lui recommandoit d'être fidelle.
La Lettre tomba entre les mains d'un
Garde qui la porta à Orosmane. Le Soudan en crut à peine ses yeux. Il se vit
trahi ; il ne douta pas de son malheur et
du crime de Zaïre. Avoir comblé un
Etranger , un Captif de bienfaits ; avoir
donné
A O UST. 17327 184r
donné son cœur , sa Couronne à une fille
Esclave ; lui avoir tout sacrifié ; ne vivre
que pour elle , et en être trahi pour ce
Captif même; être trompé par les appa
rences du plus tendre amour ; éprouver
en un moment ce que l'Amour a de plus
violent, ce que l'ingratitude a de plus noir,
ce que la perfidie a de plus traître : c'étoit, sans doute , un état horrible. Mais
Orosmane aimoit, et il souhaitoit de trouver Zaïre innocente. Il lui fait rendre ce
Billet par un Esclave inconnu. Il se flattoit que Zaïre pouvoit ne point écouter
Nerestan ; Nerestan seul lui paroissoit
coupable. Il ordonne qu'on l'arrête et
qu'on l'enchaîne. Et il va à l'heure et à
la place du rendez- vous , attendre l'effet
de la Lettre.
La Lettre est rendue à Zaïre , elle la
lit en tremblant; et après avoir long- tems
hesité , elle dit enfin à l'Esclave , qu'elle
attendra Nerestan , et donne ordre qu'on
l'introduise. L'Esclave rend compte de
tout à Orosmane.
Le malheureux Soudan tombe dans
l'excès d'une douleur mêlée de fureur et
de larmes. Il tire son poignard , et il
pleure, Zaïre vient au rendez- vous dans
T'obscurité de la nuit. Orosmane entend
sa voix et son poignard lui échappe. Elle
H approche
4842 MERCURE DE FRANCE
approche , elle appelle Nerestan ; et à ce
nom Orosmane la poignarde.
Dans l'instant on lui amene Nerestan
enchaîné avec Fatime, complice de Zaïre.
Orosmane hors de lui , s'adresse à Nerestan , en le nommant son Rival : C'est
toi qui m'arraches Zaïre , dit- il ; regardela avant que de mourir ; que ton supplice
Commence par le sien ; regarde- la , te
dis-je. Nerestan approche de ce corps expirant. Ah! que vois-je ! ah ! ma sœur !
barbare , qu'as- tu fait .... A ce mot de
sœur, Orosmane est comme un homme
qui revient d'un songe funeste ; il connoît son erreur ; il voit ce qu'il a perdu;
il est trop abîmé dans l'horreur de son
état pour se plaindre. Nerestan et Fatime
lui parlent ; mais de tout ce qu'ils disent
il n'entend autre chose, si-non qu'il étoit
aimé. Il prononce le nom de Zaïre , il
court à elle , on l'arrête , il retombe dans
l'engourdissement de son desespoir.Qu'ordonnes-tu de moi? lui dit Nerestan. Le
Soudan , après un long silence , fait ôter
les fers, à Nerestan , le comble de largesses , lui et tous les Chrétiens , et se
tue auprès de Zaïre.
Voilà , Monsieur le Plan exact de la
conduite de cette Tragédie que j'expose
avec toutes ses fautes. Je suis bien loin
de
A O UST. 17328 1845
de m'enorgueillir du succès passager de
quelques Représentations. Qui ne connoît
Fillusion du Théatre ? Qui ne sçait qu'une
situation interessante , mais triviale , une
nouvauté brillante et hazardée , la seule
voix d'une Actrice , suffisent pour tromper quelque temps le Public. Quelle distance immense entre un Ouvrage souffert
au Théatre et un bon Ouvrage! j'en sens
malheureusement toute la difference. Je
vois combien il est difficile de réussir au
gré des Connoisseurs. Je ne suis pas plus
indulgent qu'eux pour moi- même; et si
j'ose travailler , c'est que mon goût extrême pour cet Art, l'emporte encore sur
la connoissance que j'ai de monpeu de talent. Je suis , &c
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Résumé : LETTRE de M. de Voltaire, à M.D.L.R. sur la Tragedie de Zaïre.
Dans sa lettre à M. D.L.R., Voltaire discute de sa tragédie 'Zaïre'. Il explique qu'il a dû parler lui-même de cette pièce, faute d'extrait par un avocat. Voltaire présente 'Zaïre' comme la première œuvre où il a exprimé la sensibilité de son cœur, contrairement à ses croyances antérieures sur l'amour au théâtre tragique. Cette approche est justifiée par les goûts du public contemporain, qui préfère la tendresse et le sentiment. Voltaire a cherché à couvrir la passion amoureuse de bienséance et à l'anoblir en la mettant en contraste avec des valeurs respectables comme l'honneur, la naissance, la patrie et la religion. L'action se déroule en Palestine, sous le règne d'Orosmane, fils de Noradin. Orosmane, un jeune homme vertueux, traite avec douceur les esclaves chrétiens. Parmi eux se trouvent Zaïre et Nerestan, deux enfants chrétiens élevés en France et capturés à nouveau. Zaïre, ignorant ses origines, est instruite dans la foi chrétienne par une esclave nommée Fatime. Nerestan, animé par le zèle des chevaliers français, cherche à racheter Zaïre et d'autres chrétiens pour les ramener en France. Orosmane, tombé amoureux de Zaïre, décide de l'épouser. Cependant, Nerestan revient et demande la libération de Zaïre et d'autres chevaliers. Orosmane refuse de libérer Zaïre, mais libère les chevaliers et Nerestan. Zaïre, sur le point d'épouser Orosmane, obtient la libération du vieux Lusignan, un prince de Lusignan. Lusignan, reconnaissant Zaïre et Nerestan comme ses enfants, les supplie de lui révéler le sort de ses autres enfants. Zaïre avoue être musulmane, mais promet de se convertir au christianisme sous la pression de son père. La pièce se complique lorsque des nouvelles de la flotte de Louis XIV inquiètent Orosmane, qui finit par autoriser le départ des chrétiens. Zaïre, après avoir promis à son père de se convertir, est confrontée à Orosmane, qui ignore encore sa décision. Zaïre, déchirée entre son amour pour Orosmane et ses obligations familiales et religieuses, finit par quitter Orosmane dans un moment de désespoir. Orosmane, malgré des sentiments de jalousie, pardonne à Zaïre et accepte de différer leur mariage. Cependant, une lettre de Nerestan, demandant à Zaïre de lui ouvrir une porte secrète, tombe entre les mains d'Orosmane. Ce dernier, croyant à une trahison, ordonne l'arrestation de Nerestan et attend Zaïre à un rendez-vous. Zaïre, pensant rencontrer Nerestan, est poignardée par Orosmane lorsqu'elle appelle son frère. Orosmane réalise alors son erreur et, après un moment de désespoir, libère Nerestan et se tue auprès de Zaïre.
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4
p. 53-56
EPITRE A M. l'Abbé CAMU, à Versailles.
Début :
ABBÉ fait pour la bienséance, [...]
Mots clefs :
Bienséance, Reconnaissance, Intrigue oblique, Ambition, Prélat, Humilité
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texteReconnaissance textuelle : EPITRE A M. l'Abbé CAMU, à Versailles.
EPITRE
A M. l'Abbé CAMU , à Versailles.
ABBE fait pour la bienſéance ,
Et qui fçais fi bien obliger ,
Ciij
54 MERCURE DE FRANCE.
Qu'on te voit prèſque t'affliger
Au feul mot de reconnoillance ;
Je confens de le fupprimer
Ce terme aimable qui t'offenſe
Et que tu me fais réformer ;
Mais quand il faut par complaifance
A tes defirs me conformer ,
Penfe au moins tout ce que je penſe.
Paifibe Habitant de la Cour ,
Qui vois d'un oeil philofophique
La ſcène active & magnifique
Qu'on y contemple chaque jour ,
Et que font mouvoir tour- à- tour
L'ambition , la politique ,
L'avarice , l'intrigue oblique ,
Et fouvent la haine & l'amour.
Charmant & vertueux Stoïque !
Dans ce tumultueux féjour ,
Je le vois bien , ton âme admire
Avec un doux raviffement
Ce Prélat que fi fagement
Louis pour nous voulut élire ,
Et dont tu viens de me décrire
Avec tes naïves couleurs ,
Les talens & ces traits vainqueurs ,
Qui lui gagnent par tout l'Empire
Des efprits ainfi que des coeurs .
De vertus quel rare affemblage !
La grandeur & l'humanité ,
FEVRIER. 1763. 55
La fcience & l'humilité ,
Compofent fa brillante image ,
Où mon oeil reconnoit l'ouvrage
De la fublime piété.
Courtilan , il a le courage:
Et la voix de la vérité ;
Chef & Paſteur , il m'offre un Sage
Aux mains de qui l'autorité
N'a d'autre objet ni d'autre uſage ,
Que de prêter à l'équité
Les fentimens , le vrai langage ,
Et l'accent de la Charité.
A l'enjoûment , à la fineſſe
Que l'efprit verſe en fes difcours ,
Il joint cette chaleur qui preffe ,
Eléve l'âme & l'intéreſſe ;.
On voudroit l'entendre toujours
Ou toujours on voudroit le lire.
Dans les lettres quel agrément !
Quelle grace ! tout y reſpire
L'élégance & le fentiment.
C'eſt par ces glorieuſes marques
Que cher à la Ville , à la Cour
Il a du premier des Monarques
Mérité l'eftime & l'amour.
Telle eft , ami , l'aimable eſquiſſe
Que me préſente ton pinceau ;
Mais le dirai-je ? la juftice
Civ
56 MERCURE DE FRANCE
En examinant ce tableau
Le trouve incomplet , & déclare
Qu'on peut par quelque trait nouveau ,
Rendre plus fidéle & plus beau
Le portrait de cet homme rare.
Tu le penſes ainfi que moi :
Je veux donc, m'uniffant à toi ,
Et rival fecret de ton zèle ,
Si bien contempler ce modèle ,
Qu'un jour par toi-même éxcité ,
A l'infçu du Prélat modefte ,
Sous les yeux de la vérité
Son Chancelier dira le reſte.
> Chancelier de DESAULX , Chanoine de Reims
l'Univerfité, de la Société Royale des Infcriptions
& Belles-Lettres de Nancy.
A M. l'Abbé CAMU , à Versailles.
ABBE fait pour la bienſéance ,
Et qui fçais fi bien obliger ,
Ciij
54 MERCURE DE FRANCE.
Qu'on te voit prèſque t'affliger
Au feul mot de reconnoillance ;
Je confens de le fupprimer
Ce terme aimable qui t'offenſe
Et que tu me fais réformer ;
Mais quand il faut par complaifance
A tes defirs me conformer ,
Penfe au moins tout ce que je penſe.
Paifibe Habitant de la Cour ,
Qui vois d'un oeil philofophique
La ſcène active & magnifique
Qu'on y contemple chaque jour ,
Et que font mouvoir tour- à- tour
L'ambition , la politique ,
L'avarice , l'intrigue oblique ,
Et fouvent la haine & l'amour.
Charmant & vertueux Stoïque !
Dans ce tumultueux féjour ,
Je le vois bien , ton âme admire
Avec un doux raviffement
Ce Prélat que fi fagement
Louis pour nous voulut élire ,
Et dont tu viens de me décrire
Avec tes naïves couleurs ,
Les talens & ces traits vainqueurs ,
Qui lui gagnent par tout l'Empire
Des efprits ainfi que des coeurs .
De vertus quel rare affemblage !
La grandeur & l'humanité ,
FEVRIER. 1763. 55
La fcience & l'humilité ,
Compofent fa brillante image ,
Où mon oeil reconnoit l'ouvrage
De la fublime piété.
Courtilan , il a le courage:
Et la voix de la vérité ;
Chef & Paſteur , il m'offre un Sage
Aux mains de qui l'autorité
N'a d'autre objet ni d'autre uſage ,
Que de prêter à l'équité
Les fentimens , le vrai langage ,
Et l'accent de la Charité.
A l'enjoûment , à la fineſſe
Que l'efprit verſe en fes difcours ,
Il joint cette chaleur qui preffe ,
Eléve l'âme & l'intéreſſe ;.
On voudroit l'entendre toujours
Ou toujours on voudroit le lire.
Dans les lettres quel agrément !
Quelle grace ! tout y reſpire
L'élégance & le fentiment.
C'eſt par ces glorieuſes marques
Que cher à la Ville , à la Cour
Il a du premier des Monarques
Mérité l'eftime & l'amour.
Telle eft , ami , l'aimable eſquiſſe
Que me préſente ton pinceau ;
Mais le dirai-je ? la juftice
Civ
56 MERCURE DE FRANCE
En examinant ce tableau
Le trouve incomplet , & déclare
Qu'on peut par quelque trait nouveau ,
Rendre plus fidéle & plus beau
Le portrait de cet homme rare.
Tu le penſes ainfi que moi :
Je veux donc, m'uniffant à toi ,
Et rival fecret de ton zèle ,
Si bien contempler ce modèle ,
Qu'un jour par toi-même éxcité ,
A l'infçu du Prélat modefte ,
Sous les yeux de la vérité
Son Chancelier dira le reſte.
> Chancelier de DESAULX , Chanoine de Reims
l'Univerfité, de la Société Royale des Infcriptions
& Belles-Lettres de Nancy.
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Résumé : EPITRE A M. l'Abbé CAMU, à Versailles.
L'épître est adressée à l'Abbé Camu à Versailles. L'auteur évite d'utiliser le mot 'reconnaissance' pour ne pas offenser l'Abbé. Il admire la vision philosophique de l'Abbé sur la cour, où se mêlent ambition, politique, avarice, intrigue, haine et amour. L'auteur loue un prélat choisi par Louis, décrit comme ayant des talents et des vertus exceptionnels. Ce prélat allie grandeur, humanité, science et humilité, et se distingue par son courage et sa vérité. En tant que chef et pasteur, il utilise son autorité pour promouvoir l'équité et la charité. Ses discours sont élégants, empreints de sentiment et de chaleur, élevant l'âme. Ses écrits montrent également agrément et grâce, lui valant l'estime et l'amour du roi. L'auteur reconnaît l'admiration du portrait tracé par l'Abbé mais suggère qu'il pourrait être complété par d'autres traits pour en rendre le portrait plus fidèle et beau. Il exprime son désir de contempler ce modèle pour en dire davantage, sous l'œil de la vérité.
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5
p. 26-29
LETTRE de feu M. de R.... à M. le C. D....
Début :
QUAND le sort capricieux [...]
Mots clefs :
Patrie, Inconstance, Tendresse, Société, Bienséance, Citoyen
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE de feu M. de R.... à M. le C. D....
LETTRE de feu M. de R.... à M. le
C. D....
QUAND le fort capricieux
Signalant fon inconftance ,
De l'état le plus heureux
M'eut réduit dans l'indigence ,
J'affectai l'indifférence
Et la ftoïque fierté
D'un grand coeur , d'un homme fage
Qui voit d'un même viſage
Les biens & l'adverfité.
Mais dépouillons l'artifice
En fecret défefpéré ,
Au fond du coeur déchiré ,
Je gémiffois du caprice
De l'aveugle Déité.
Ton amitié , tá tendreffe ,
Cette conftante bonté
Qui dans mes maux intéreſſe
Rappella ma fermeté.
J'eus honte de ma foibleffe."
Quoi dis- je , l'éclat pompeur ,
Quoi , le bien que je regrette
Vaut-il l'amitié parfaite
D'un ami fi généreux !
Oui , mon cher D ....vous m'avez
OCTOBRE. 1763. 27
confolé ; vous m'avez dédommagé de
tout ; mais qui peut me confoler de
vous avoir perdu ? c'eſt un malheur
qui ne fouffre aucun foulagement. Je ne
crois pas avoir vécu un feul moment
depuis que je vous ai quitté . Pour comble
de malheur je fuis enfermé dans
un trifte Château. Eh , quelle fociété ,
grand Dieu !
Entre deux vieilles furannées ,
Dont les Parques ont par oubli
Laiffé prolonger les années ,
Dans la triſteſſe enſeveli ,
Je confume mes deſtinées.
Sentez-vous bien toute l'horreur de
ma fituation ? Je ne vois plus .... & je
vous ai perdu ; il faudroit du moins quelque
diffipation pour m'arracher aux
idées cruelles qui me fuivent partout ;
mais le devoir & cette maudite bienféance
me retiennent dans le lieu du
monde le plus affreux. Je ne vois que
des rides , des lunettes & le Breviaire
de mon Curé , vieillard aſthmatique &
qui a encore des reftes de grivois. Je
ne fçaurois vous peindre affez vivement
nos après foupers , & le lieu où ils fe
paffent : c'eft une grande falle que l'on
affure être une preuve de nobleffe . On
-
Bij
28 MERCURE DE FRANCE .
s'y voit à la lueur d'une lampe qui ne
laiffe difcerner que confufément la Nativité
du Sauveur & le Jugement de Paris,
Piéces de Tapifferie que l'on a affociées .
La bifarrerie de cet affemblage me fait
toujours rire ; & ce rire regardé comme
une marque de mépris , fait vomir mille
injures à mes deux vieilles . J'y réponds
avec humilité & compte m'endormir à
la faveur des ténébres ; mais les queftions
importunes & la récapitulation
de mes fautes inceffamment objectée
me réveillent & m'aigriffent fi fort, que
nous ne nous féparons jamais qu'avec
l'envie de ne nous plus revoir . Voilà
le pays & les gens avec qui j'habite.
On m'affure cependant que je ne dois
point fortir d'ici ni quitter ma famille,
Les noms de patrie & de parenté font
des phantômes qu'on adore ; mais convenez
qu'il y a bien de la folie dans ce
préjugé.
I h quoi , fi j'ai reçu le jour
Aux bords glacés de la Scythie ,
Dois-je dans cet affreux féjour
Paffer tout le temps de ma vie ?
Faudra-t-il malgré la furie
Des Aquilons & des hyvers
Préférer ma trifte patrie
OCTOBRE . 1763 . 29
Aux plus beaux lieux de l'Univers ?
Laiffons cette illuftre manie
Aux grands coeurs de l'Antiquité.´
Encore en a- t - elle vanté
Qui ne l'avoient guère ſuivie ;
Car enfin ce fage héros ,
Que fans ceffe le bon Homère
Nous fait voir à travers les flots
Cherchant fon Ifle folitaire ,
Ne fut jamais ainfi prefféj
De revoir cette Ifle fi chère.
Près de Calipfo , de Circé ,
N'oublia- til pas fa chimère ?
Le nom facré , le beau lien
De Patrie & de Citoyen ,
Alors ne le touchoit plus guère.
Malgré cet amour fi vanté ,
Malgré l'ardeur vive & conftante
Qui lui ren doit toujours fon Ithaque préſente j
Il eut pourtant l'habileté
Après que le Troyen fut foumis à la Gréce ,
De paffer dans les bras de mainte Déité
Les derniers ans de la jeuneffe.
Enfin quand les charmes flétris
Lui ravirent l'espoir de plaire ,
Il retourna dans fon pays.
Qu'auroit-il eu de mieux à faire ?
C. D....
QUAND le fort capricieux
Signalant fon inconftance ,
De l'état le plus heureux
M'eut réduit dans l'indigence ,
J'affectai l'indifférence
Et la ftoïque fierté
D'un grand coeur , d'un homme fage
Qui voit d'un même viſage
Les biens & l'adverfité.
Mais dépouillons l'artifice
En fecret défefpéré ,
Au fond du coeur déchiré ,
Je gémiffois du caprice
De l'aveugle Déité.
Ton amitié , tá tendreffe ,
Cette conftante bonté
Qui dans mes maux intéreſſe
Rappella ma fermeté.
J'eus honte de ma foibleffe."
Quoi dis- je , l'éclat pompeur ,
Quoi , le bien que je regrette
Vaut-il l'amitié parfaite
D'un ami fi généreux !
Oui , mon cher D ....vous m'avez
OCTOBRE. 1763. 27
confolé ; vous m'avez dédommagé de
tout ; mais qui peut me confoler de
vous avoir perdu ? c'eſt un malheur
qui ne fouffre aucun foulagement. Je ne
crois pas avoir vécu un feul moment
depuis que je vous ai quitté . Pour comble
de malheur je fuis enfermé dans
un trifte Château. Eh , quelle fociété ,
grand Dieu !
Entre deux vieilles furannées ,
Dont les Parques ont par oubli
Laiffé prolonger les années ,
Dans la triſteſſe enſeveli ,
Je confume mes deſtinées.
Sentez-vous bien toute l'horreur de
ma fituation ? Je ne vois plus .... & je
vous ai perdu ; il faudroit du moins quelque
diffipation pour m'arracher aux
idées cruelles qui me fuivent partout ;
mais le devoir & cette maudite bienféance
me retiennent dans le lieu du
monde le plus affreux. Je ne vois que
des rides , des lunettes & le Breviaire
de mon Curé , vieillard aſthmatique &
qui a encore des reftes de grivois. Je
ne fçaurois vous peindre affez vivement
nos après foupers , & le lieu où ils fe
paffent : c'eft une grande falle que l'on
affure être une preuve de nobleffe . On
-
Bij
28 MERCURE DE FRANCE .
s'y voit à la lueur d'une lampe qui ne
laiffe difcerner que confufément la Nativité
du Sauveur & le Jugement de Paris,
Piéces de Tapifferie que l'on a affociées .
La bifarrerie de cet affemblage me fait
toujours rire ; & ce rire regardé comme
une marque de mépris , fait vomir mille
injures à mes deux vieilles . J'y réponds
avec humilité & compte m'endormir à
la faveur des ténébres ; mais les queftions
importunes & la récapitulation
de mes fautes inceffamment objectée
me réveillent & m'aigriffent fi fort, que
nous ne nous féparons jamais qu'avec
l'envie de ne nous plus revoir . Voilà
le pays & les gens avec qui j'habite.
On m'affure cependant que je ne dois
point fortir d'ici ni quitter ma famille,
Les noms de patrie & de parenté font
des phantômes qu'on adore ; mais convenez
qu'il y a bien de la folie dans ce
préjugé.
I h quoi , fi j'ai reçu le jour
Aux bords glacés de la Scythie ,
Dois-je dans cet affreux féjour
Paffer tout le temps de ma vie ?
Faudra-t-il malgré la furie
Des Aquilons & des hyvers
Préférer ma trifte patrie
OCTOBRE . 1763 . 29
Aux plus beaux lieux de l'Univers ?
Laiffons cette illuftre manie
Aux grands coeurs de l'Antiquité.´
Encore en a- t - elle vanté
Qui ne l'avoient guère ſuivie ;
Car enfin ce fage héros ,
Que fans ceffe le bon Homère
Nous fait voir à travers les flots
Cherchant fon Ifle folitaire ,
Ne fut jamais ainfi prefféj
De revoir cette Ifle fi chère.
Près de Calipfo , de Circé ,
N'oublia- til pas fa chimère ?
Le nom facré , le beau lien
De Patrie & de Citoyen ,
Alors ne le touchoit plus guère.
Malgré cet amour fi vanté ,
Malgré l'ardeur vive & conftante
Qui lui ren doit toujours fon Ithaque préſente j
Il eut pourtant l'habileté
Après que le Troyen fut foumis à la Gréce ,
De paffer dans les bras de mainte Déité
Les derniers ans de la jeuneffe.
Enfin quand les charmes flétris
Lui ravirent l'espoir de plaire ,
Il retourna dans fon pays.
Qu'auroit-il eu de mieux à faire ?
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