Lorfque dans le Mercure du moisde
Décembre dernier , vol. I. nous avons
rendu compte d'une Traduction en vers
Latins , du Poëme de la Religion de M.
Racine , faite par le Sr Etienne Bréard , que
nous difions être Menuifier dans la Ville
G
146 MERCURE DE FRANCE .
du Mans , les morceaux de cette Traduction
, que nous avons rapportés, ont excité
la curiofité de plufieurs perfonnes , & ont
en même tems donné lieu à quelques doutes.
On a demandé fi le Traducteur ne s'étoit
point caché fous un nom fuppofé ,
parce qu'on a eu peine à croire un artifan ,
capable d'avoir entrepris & exécuté la Traduction
entiere d'un Poëme de cette nature.
M. le Chancelier , ayant entendu parler
de ce prodige littéraire , & voulant en
fçavoir la vérité , s'eft donné la peine d'écrire
au Lieutenant Général de la Ville du
Mans , qui d'abord furpris lui- même d'entendre
parler d'un Poëte de fa Ville , qu'il
ne connoiffoit pas , le fit chercher , & le
trouva parmi les ouvriers qui travaillent à
la journée dans les fabfiques d'étamine .
Le Sr Etienne Bréard n'eft donc point Menuifier
, comme nous l'avions dit d'abord ,
parce qu'on ne nous avoit pas exactement
informés ; il eft du nombre de ces ouvriers
qu'il appelle dans la pièce de vers , que
nous allons rapporter , Pannorum artifices
leviorum.
M. le Chancelier, inftruit de l'état d'infirmité
& d'indigence de cet ouvrier , &
édifié de l'emploi qu'il fait de fes momens
de loifir , lui a fait donner une preuve de
FEVRIER. 1749 .
147
fa bienveillance par une gratification . Le
Poëte , furpris d'une récompenfe à laquelle
il s'attendoit fi peu , a dans fon transport
de reconnoiffance , invoqué fon Apollon ,
qui lui a infpiré la Piéce fuivante. Nous
y joindrons la Lettre qu'il a écrite à M.Racine
, & c'est avec plaifir que nous faisons
connoître un homme, qui n'ajamais fongé
à être connu .
O
Illuftriffimo Galliarum Cancellario
Grates.
Uid dubitas , liber , è manibus prodire
dolorum
Filius es , genuit te in fletibus ægra fenectus.
I , proper , & genitus pro Relligionis amore ,
Patris in extremis , ieris quocunque , memento:
Infignem pietate virum , meritifque nitentem,
Ultorem fceleris , folidæ pietatis amicum ,
Cujus confilio regitur fuprema poteftas ,
Confpice follicitum patris puerique patronum .
Pannorum artifices leviorum , attendite ; noftro
Præfectura favet tenui fuprema labori :
Hic non de mifero tentoris pectine res eft,
Non de lanifico fubigenti vellera fabro ;
Condita fed tumulojampridem Mufa refurgens ;
Candidior poftquam tondenti barba cadebar ,
Ingemuit longos fruftrà fenuiffe per annos,
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
Quid faciet Spretos Heliconis fcandere montes
Nititur , antiqui revocans elementa laboris .
Nec te poeniteat ( præfagiit una fororum )
Infolitus tentare vias , pro viribus aude.
Cynthius ad fuperos breviter te ducet honores
Eft liber in manibus faciâ de lege canentis
Racinii , divinum opus. Hunc divina canentem
Infequere , & vertas latiali carmine carmen.
Macte fenex animo , generofum imitare Poëtam ,
Dixit , & Aonio ftillans de fonte liquorem.
Fundit Apollineos , agitatâ mente, furores .
Relligionis amans , de Relligione peritum
Racinii aggredior vigili fudore Poema.
Quanta molis opus ! tremulo fed quanta voluptas:
In latium vatis reddenti carmina , cujus
Gallica Virgilium refonant redolentque Poetam !
Racinio placuit veftitum more latino
Carmen , & immodicâ celebravit laude Camoenas!
Sed quid plura loquor ? Merces & quanta laboris
Dagueffæus adeft , Francorum Regis amicus
Omnia Regali firmans decreta figillo :
Immemor ipfe fui , celsâ de fede Minifter
Largus , ámat noftram,quamvis fit ruftica , mufam.
Scripfit , & immeritas dat munificentia laudes.
Nec mora , largitur lapfis folatia rebus.
SummeTogatorum Princeps , clariffima Regni
FEVRIER . 149 1749.
Lumina , quale tuum dicant mea carmina nomen
Indulgere fenis vigilans dignare diebus ,
Æternas memori folvam modulamine grates.
Amplitudinis tue humillimus & obfequens
tiffimus Stephanus Bréard.
COPIE de la Lettre écrite par le Sr Etienne
Bréard , à M. Racine.
CC
מ
Onfieur , s'il eft vrai que
la Tra+
Mduction de vos fublimes Chants
» fur la Religion ait pû trouver auprès de
» vous un accueil favorable , c'eft à l'Au-
» teur de cette même Religion , que j'en
» dois rendre graces. Sans fon fecours aurois-
je pû réuffit , furtout dans le tems
qu'une paralyfie m'avoit jetté dans un
état digne de compaffion ? Ce malheur
cependant a été favorable pour moi ,
" puifqu'en m'arrachant à la profeffion
» méchanique que j'exerçois , il m'a rappellé
à mes études de mes premieres an-
» nées..
» Né d'un pere fabriquant en étamine ,
» je fus mis d'abord au Collége des Peres
» de l'Oratoire de cette Ville ; j'y fus affez
» bon Ecolier. Je remportai plufieurs fois
» des prix en particulier , & dans les diftri-
" butions publiques. Après ma Philofophie,
» je fis deux ans de Théologie , & j'ai
Giij
ajo MERCURE DE FRANCE .
toujours eû de, mes Maîtres des atteſta-
»tions favorables. A vingt deux ans , j'al
lai à la Trappe , où je paffai quatre mois
en habit de Novice. J'abandonnai enfuite
ce lieu très-faint , mais trop auftére
" pour moi , & je me fouviens que le
» Maître des Novices , en me donnant le
» baifer de paix , me dit, quoique vous nous
» abandonniez , confervez toujours les fentimens
de Religion que nous vous avons infpirés.
Je fortis en pleurant , & je retour-
" nai au Mans , où je fus quelque tems
» Maître d'Ecole . J'avois l'ambition d'ê-
» tre Prêtre , mais ne pouvant efperer
» d'avoir un titre , & d'ailleurs étant un
» peu volage , je renonçai à toute idée de
l'état Eccléfiaftique , & j'embraffai la
" profeffion paternelle , dans laquelle ,
comme fils d'ouvrier , je fus reçu à peu
» de frais . J'ai exercé cette profeffion depuis
l'âge de vingt- quatre ans , & je dois
» remercier Dieu de n'y avoir jamais perdu
de vûe les fentimens de Religion que
j'avois puifés à la Trappe.
»
» En 1744 , étant attaqué d'une påralyfie
qui me laiffoit quelques intervalles ,
» dans lefquels je pouvois lire & m'appli
quer , je trouvai dans le Journal de Ver-
» dun une pièce de vers de M. Roi , Chevalier
de l'Ordre de Saint Michel , fur
FEVRIER. 1749. 151
» la convalefcence du Roi. Je voulus voir
» fi , quoiqu'âgé de près de foixante ans ,
»je ferois encore capable de quelque cho-
» fe ; je traduifis cette piéce en vers Lå-
» tins , & je traduifis encore quelques au-
» tres piéces du même Chevalier , com-
» me un Poëme fur le retour du Roi ; &
» un autre fait pour la Maifon de Saint
» Cyr , un autre enfin , que je doute être
» de lui , fur la bataille de Fontenoi . Un
39
jour que je me fentis quelques forces ,
» je me fis mener à l'Abbaye de Saint Vin
» cent , pour rendre vifite à D. Dodart
» & à D. Rivet , célébre par fes vertus &
» fon Hiftoire Littéraire des Gaules , & je
» leur fis voir mes Traductions , qu'ils
» n'attendoient pas d'un homme de inon
âge & de ma profeffion. Ces deux bons
» Religieux , après m'avoir félicité fur ces
» ouvrages , qui ne méritoient pas leur at-
≫tention , me donnerent votre Poëme fur
» la Religion , & m'exhorterent à le tra-
» duire . Je tremblai à cette propofition,
Cependant , me fentant animé intérieu-
» rement , j'entrepris l'ouvrage , & avec
» le fecours de cette grace que vous avez
chantée , je fuis parvenu à achever la
» Traduction entiere. M. l'Abbé de Paris
» a cû la bonté de vous la remettre , & la
» maniere avantageufe , dont vous en
»
G iiij
52. MERCURE DE FRANCE
» avez parlé , m'a infpiré une reconnoif
« fance qui durera toute ma vie. Vous êtes
caufe , fans doute , que la connoiffance ,
» de cette Traduction a été jufqu'à M. le
Chancelier , qui a bien voulu me faire
» affurer , par le premier Magiftrat de no-
» tre Ville , de fa protection , dont il m'a
fait reffentir les effets , par une gratifica-
» tion à laquelle je n'aurois jamais crû
" devoir penfer. Il me reste à vous prier
d'être perfuadé , Monfieur , du refpect , » &c.
Réponse de M. Racine..
»Vous me faites des remerciemens ,
» Monfieur , lorfque c'eft à moi à vous en
faire. Vous ignorez , fans doute , l'hon-
» neur que votre ouvrage fait au mien , &
» parce que vous êtes fort éloigné de pen-.
» fer qu'il foit pour vous un fujet d'amour.
"propre, vous ne foupçonnez pas qu'il en
22
puiffe être un pour moi. La peine qu'on
" a eue à vous découvrir dans votre Ville ; .
» l'indifference que vous avez pour un ta-
» lent , que vous avez toujours facrifié à
» des travaux , aufquels l'efprit n'a point
de part ; une vie obfcure & laborieuſe ,
qu'affligent l'indigence & l'infirmité; en-
» fin les momens les moins douloureux .
que vous laiffe la maladie, employés par
.
FEVRIER . 1749. 153
»
vous à mettre en vers les vérités dont
» vous êtes pénétré. Que de raifons me
» perfuadent , Monfieur , que vous êtes
» bien plus digne que moi de chanter la
Religion , & que fi dans la carriere Poëtique
vous croyez ne marcher qu'après
→ moi comme mon Traducteur , je ne
» marche que bien loin après vous , dans
» le chemin qui conduit à l'objet de nos
vers ! Par le .peu d'empreffement que
» vous avez eu à les faire connoître , il
»paroît affez que ce n'eft
n'eft pas des hommes
» que vous en avez attendu la récompenfe
..
>> Elle vous a cependant
cherché malgré
و ر
fi
vous , & quelle récompenfe ! Vous ne
» vous attendiez pas que votre nom , fi
»peu connu dans votre Ville , dût tout à
coup pénétrer jufqu'à la Cour. Aipfi
lorfque vous voyez celui , qui par fa
» dignité & fes lumieres tient un rang
» élevé , jetter fur vous des regards bien-
" faifans , parce qu'il a été édifié de vos
» faintes occupations , & attendri fur vo
» tre trifte état , vous pouvez bien vous
wécrier ,
y
Sunt hic etiam fua premia laudi ,
Sunt lachryma rerum…….
Je fuis , Monfieur , & c.