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2001
p. 77
ENIGME.
Début :
Tout Etre, & tout possible, en tous cas, en tout lieu, [...]
Mots clefs :
Substantif
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texteReconnaissance textuelle : ENIGME.
ENIGM E.
OUT Etre , & tout poffible, en tous cas ,
lieu ,
en tout
Me doit , ou me devra ſon ſexe & ſa ſubſtance.
La Terre , les Enfers , le Ciel , même les Dieux,
Connoiffent mon Empire & ma vafte puiflance.
Admire , cher Lecteur , mes contraſtes divers ;
En voici quelques- uns : je fuis Hermaphrodite,
Un & plufieurs , une Actrice , un Hermite ,
Le Pape , le Muphti , le Néant , l'Univers &c.
Par M. Da... D. C... Abonné au Mercure,
OUT Etre , & tout poffible, en tous cas ,
lieu ,
en tout
Me doit , ou me devra ſon ſexe & ſa ſubſtance.
La Terre , les Enfers , le Ciel , même les Dieux,
Connoiffent mon Empire & ma vafte puiflance.
Admire , cher Lecteur , mes contraſtes divers ;
En voici quelques- uns : je fuis Hermaphrodite,
Un & plufieurs , une Actrice , un Hermite ,
Le Pape , le Muphti , le Néant , l'Univers &c.
Par M. Da... D. C... Abonné au Mercure,
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2002
p. 77-78
AUTRE.
Début :
Je supplée au défaut de l'ingrate Nature, [...]
Mots clefs :
Canne à lorgnette
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texteReconnaissance textuelle : AUTRE.
AUTR E.
E fupplée au défaut de l'ingrate Nature ,
Je porte & fuis porté , je pare & défigure ;
Dij
78 MERCURE DE FRANCE.
Je fuis fans crime & l'on me pend .
Ma tête eft fans cervelle , & non fans agrément.
Souvent je n'ai point d'yeux , & fouvent j'en ai
quatre ;
Sans vigueur & fans bras , j'ai du talent pour
battre.
J'allume le courage , & j'infpire la peur.
Je fers fans injuftice , une injufte fureur.
Je fuis dur & poli , chéri de tous les âges.
Sans voir aucun pays , je fais de longs voyages,
Du fard affez fouvent , j'emprunte les appas..
Je fais appercevoir ce que je ne vois pas.
Grand batteur de pavé , toujours prêt à l'eſcrime,
Je fais également , & je punis le crime.
J'attaque , je défends , j'arrête & je pourfuis ,
Tu me vois tous les jours , devine qui je ſuis.
Par J. D. ou l'Inconnu de Dampierre.
E fupplée au défaut de l'ingrate Nature ,
Je porte & fuis porté , je pare & défigure ;
Dij
78 MERCURE DE FRANCE.
Je fuis fans crime & l'on me pend .
Ma tête eft fans cervelle , & non fans agrément.
Souvent je n'ai point d'yeux , & fouvent j'en ai
quatre ;
Sans vigueur & fans bras , j'ai du talent pour
battre.
J'allume le courage , & j'infpire la peur.
Je fers fans injuftice , une injufte fureur.
Je fuis dur & poli , chéri de tous les âges.
Sans voir aucun pays , je fais de longs voyages,
Du fard affez fouvent , j'emprunte les appas..
Je fais appercevoir ce que je ne vois pas.
Grand batteur de pavé , toujours prêt à l'eſcrime,
Je fais également , & je punis le crime.
J'attaque , je défends , j'arrête & je pourfuis ,
Tu me vois tous les jours , devine qui je ſuis.
Par J. D. ou l'Inconnu de Dampierre.
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2003
p. 78-79
LOGOGRYPHE.
Début :
Ce n'est point un seul mot qu'à votre seigneurie [...]
Mots clefs :
Chine
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texteReconnaissance textuelle : LOGOGRYPHE.
LOGO GRYPH E.
Ce n'eft point un feul mot qu'à votre ſeigneurie
Je propoſe ici , cher Lecteur : -
C'en font trois , tous d'une égale grandeur.
L'un contient amplement du terrein en Afies
Le fecond , en un fens , eft une eſpiéglerie ,
Dans l'autre c'eſt un lieu qu'occupent certains
morts
Dont la mémoire eſt révérée ;
Le troifiéme , lorſque tu fors ,
De ton logis doit défendre l'entrée.
Par M. V.
Ce n'eft point un feul mot qu'à votre ſeigneurie
Je propoſe ici , cher Lecteur : -
C'en font trois , tous d'une égale grandeur.
L'un contient amplement du terrein en Afies
Le fecond , en un fens , eft une eſpiéglerie ,
Dans l'autre c'eſt un lieu qu'occupent certains
morts
Dont la mémoire eſt révérée ;
Le troifiéme , lorſque tu fors ,
De ton logis doit défendre l'entrée.
Par M. V.
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2004
p. 79
AUTRE.
Début :
Dans mon tout, cher Lecteur, sont renfermés trois mots. [...]
Mots clefs :
Mort
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texteReconnaissance textuelle : AUTRE.
A UTR E.
ANS mon tout , cher Lecteur , font renfermés
trois mots.
Dès qu'il aura fixé mon deſtin & le vôtre ,
Nous ne dirons plus l'un , nous ne ferons plus
l'autre ;
Le dernier nous viendroit alors mal- à- propos.
Par le même.
ANS mon tout , cher Lecteur , font renfermés
trois mots.
Dès qu'il aura fixé mon deſtin & le vôtre ,
Nous ne dirons plus l'un , nous ne ferons plus
l'autre ;
Le dernier nous viendroit alors mal- à- propos.
Par le même.
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2005
p. 79
CHANSON.
Début :
MON tendre cœur vient d'éclorre à ta flâme, [...]
Mots clefs :
Flamme, Charmer, Plaisir, Aimer
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : CHANSON.
CHANSON.
MON tendre coeur vient d'éclorre à ta flâme ,
Je regne aux Cieux , fi je puis te charmer.
Ah ! je connois tout le prix de mon âme,
Par le plaifir que je fens à t'aimer.
Par M. Fa ...
MON tendre coeur vient d'éclorre à ta flâme ,
Je regne aux Cieux , fi je puis te charmer.
Ah ! je connois tout le prix de mon âme,
Par le plaifir que je fens à t'aimer.
Par M. Fa ...
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2006
p. 3-12
VERS sur la Statue érigée à Sa Majesté.
Début :
ENFIN voici l'instant (a) où triomphe tes vœux, [...]
Mots clefs :
Statue, Vœux, Instant, Monarque, Prince, Arts, Trône, Bonté, Genre humain
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : VERS sur la Statue érigée à Sa Majesté.
VERS fur la Statue érigée à Sa Majesté.
ENFIN voici l'inftant (a ) où triomphe tes voeux ,
FRANCE , enorgueillis- toi , dreffe ta tête altière ;
( a ) Il y a deux mois auffi que cet inftant eft
paffé , deux mois auffi que ce morceau de Poëfie
eft fait. L'impreffion en a été différée jufqu'à ce
jour par des raifons dont le détail feroit ici plus
qu'inutile. Au refte , fi ces vers font bons , le restard
n'eft rien. Des Sujets comme celui- ci , ont
toujours les graces de la nouveauté ; & l'éloge
d'un bon Roi n'eft jamais hors de faifon , furtout
pour des François.
II. Vol. A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
Ton Monarque aujourd'hui s'éléve vers les Cieus
Et nos foudres d'airain l'annoncent à la Terre. (b)
Allez , volez , beaux Arts , portez- le dans les airs
On peut l'offrir , fans crainte , aux yeux de l'Uni
vers ;
Qu'il juge fi ce front mérite la couronne >
Et fi çe port dément la Majefté du Trône.
Monument adorable , image de mon Roi ,
Qui pourroit contempler tes beautés immortelles
Sans t'aimer , te bénir , fans fouhaiter des aîles
Pour prendre fon éffor & s'élancer vers toi ?
"De contrastes heureux quel divin affèmblage !
Grandeur d'âme , douceur , nobleffe , humanité ,
Tout le trouve exprimé dans ce fuperbe ouvrage
Enfin , il eft fidéie , & c'eft-là fa beauté. 1
PRINCE , fi , par hazard , on pouvoit s'y mé
prendre ;
A ta noble candeur que l'Artiſte à fçu rendre
A l'augufte bonté qui perce dans ces traits
C'eft Trajan ou Titus que je devinerais.
Ainfi méritois-tu d'être immortaliſée ;
Vertu pure & vraiment digne de l'Eliſée ! ( c )
Ah ! qu'on peut déſormais donner un fi beau nom
A ce vallon chéri qu'honore ta préfence !
( b ) Il faut fe rappeller qu'on tira le canon
quand on éleva la Statue.
"
(e) Allufion au lieu où l'on à placé le Roi .
On fait que ce lieu s'appelle les Champs Elifes
JUILLET. 1763.
}
•
Il ne manque plus rien à fa magnificence ,
Tu le viens habiter ; c'eft le facré vallon.
Bruïant enfans d'Eole , épargnez ces bocages ,
Allez porter ailleurs vos funeſtes ravages ;
f
Un Dieu régne en ces lieux , un Dieu vous en
bannit...
La Nature m'entend ; voilà qu'elle obéit. ( ¿)
Dociles à ma voix , les frimats difparoiffent ;
Encore un feul moment , toutes les fleurs renaiffent
;
Tout va reffufciter dans ce lieu plein dappas ,
J'y vois déja , j'y vois fourire la Nature ;
Et l'aimable Printems , qui s'avance à grands pas ,
Y prépare à mon Prince un Temple de verdure .
Si l'on en croit Homère , ainfi le mont Ida ( e )
Accueillit autrefois le Monarque du Monde :
Sa cime en treffaillit & devint plus féconde ;
Des plus vives couleurs la Terre fe para ;
Elle ouvrit fes tréfors , fes parfums s'exhalérent
Les arbres réjouis , à l'inftant s'animerent ;
Une force nouvelle , un efprit tout divin ,
(d) La Statue ayant été placé aux approches
da Printems , c'étoit une circonftance dont il étoit
naturel que la poefie fit fon profit , d'autant plus
que cette circonſtance cadre avec celle des
Champs Elifées .
(e ) La defcente de Jupiter & de Junon fur le
Mont Ida , eft un des plus beaux endroits de l'Iliade.
Il ne faut pas faire à Homère le tort d'en
juger par cette foible imitation ,
A iv
8 MERCURE DE FRANCE.
S'y gliffa tout à- coup , & réchauffa leur fein ,
Des troncs les plus flétris , les têtes rajeunirent ,
Dans les airs étonnés leurs rameaux s'étendirent ,
Et bientôt Jupiter fe vit un dais pompeux
Qui le cédoit à peine à la voute des cieux.
la Terre en recevant fon Maître.
*
Telle par ut
Ce jour le renouvelle , & tout prêt à fleurir
Ce fortuné vallon femble auffi reconnaître
L'hôte majestueux
qui le vient embéllir.
Venez y déformais , ô coeurs purs & fenfibles ,
( S'il en exifte encor dans nos jours corrompus ,
Fréquentez , chériffez ces retraites paisibles ;
Peut-on fe refufer à l'attrait des vertus ?
Pour moi , comme un oiſeau qui gémit dans le
cage ,
S'il peut fe dérober à la captivité ,
S'élance tout à coup vers le prochain bocages
Et va fur un ormeau chanter fa liberté ;
Sitôt que je pourrai m'échapper de la Ville ,
On m'y verra voler , vers cet aimable aſyle .
Quel lieu plus convenable au penchant de mon
€oeur ?
Quel lieu plus favorable à ma lyrique ardeur ?
L'image des vertus éleve , ennoblit l'âme ,
Et ravit notre efprit fur des aîles de flâme.
Je l'éprouve déja par de bouillans tranſports ;
Je fens naître l'accès du plus heureux délire…..
Mon ſang s'eſt enflammé... ce monument m'inſ
pire...
JUILLET. 1763. 9
CORNEILLE , élances- toi du rivage des morts ;
Prête moi ta vigueur , efprit mâle & ſublime ,
Qui portas jufqu'aux Cieux le grand nom des
BOURBONS ; (f)
Oui, paffe dans mon fein ; que ta verve m'anime
Et me donne aujourd'hui l'audace de fes bonds.
Peintre majestueux de la bonté d' Augufte , (g)
Où font tes grands crayons , tes célébres pinceaux
?
Reprens-les pour un Prince auffi doux aufi
jufte ,
Et retraçons encor d'auffi rares tableaux .
Les hommes , dans tes vers , n'ofoient fe reconnoître
,
Tu les peignois , dit -on , ainfi qu'ils devoient
être ;
'Ah ! peignons , s'il fe peut , celui - ci tel qu'il eft,
Nous n'aurons pas befoin de flater fon portrait.
Mais que fais- je , infenfé ! Ma voix percera -t elle
Les fombres profondeurs de la nuit éternelle ?
(f) Le grand Corneille a fait une infinité de
magniques vers à la louanges de Louis XIV , &
entr'autres un fublime morceau de poësie qui
commence ainfi :
Mánes des grands Bourbons , brillansfoudres de
guerre.
( g ) Dans Cinna,
A v
10 MERCURE DE FRANCE .
Ce grand homme à mes voeux ne fera point
rendu ,
Il eft fur fes lauriers à jamais étendu.
Ce fuperbe géant ne peut brifer la chaîne ;
Terraffé , captivé dans fon cachot poudreur ;
Il n'élevera plus cette tête hautaine
Qui touchoit à l'Olympe & l'égaloitaux Dieux.
Ainfi , ne troublons point le terrible filence
Où repoſe à préſent ſa ſublime éloquence :
En vain nous voudrions rallumer ce flambeau ,
Ce feu , qu'ont étouffé les cendres du tombeau
Eh ! quel befoin d'ailleurs d'évoquer fon génie ?
L'harmonie avec lui s'eft - elle enfevelie ?
N'avons-nous pas encor fon rival , fon vain
queur ?
O toi qui du berceau ( h ) t'élançant dans l'arène ,
Terraffa à vingt ans ce vigoureux luteur ,
Dont la chûte étonnante éffraya l'Hippocrène 3
Toi , qui n'en triomphas que pour le protéger ,
Qui prends foin de la gloire , ainſi que de ſa races
Toi qui brilles , hélas ! fous un Ciel étranger ;
Honneur d'un fiécle ingrat , Monarque du Par
naſſe ,
Pour te nommer enfin , Chantre du grand Henri ;
(h) On fçait combien M de Voltaire a été prématuré.
A vingt ans il avoit fait fon @dipe for
fupérieur à celui de Corneille.
JUILLET. 1763. II
Viens , célébrons enſemble an Roi non moins
chéri.
Ami du genre humain , chantes-en les délices.
VOLTAIRE ! fe peut-il qu'aujourd'hui tu languiffest
Si tu nous es ravi par un deftin jaloux ,
Montre- nous que ton coeur eft du moins parmi
nous.
'Accourez-tous enfin , ô modernes Orphées ;
Secondez mes éfforts , accompagnez ma voix ;
Éclatons a l'envi pour le meilleur des Rois ;
Le Pinde à fa vertu doit auffi des trophées.
Quoi ! le premier des arts marche ici le dernier
Allons , réveillez-vous , concourez à fa gloire ;
Et qu'on le voye auffi fur ce fameux courfier (i )
Qui porte les Héros au Temple de Mémoire.
Venez auffi , venez célébrer, fes bienfaits ,
vous tous qui portez le beau nom de Français
Que chacun avec moi l'honore à ſa manière ,
Saluons notre Roi , beniffons notre père ;;
Aux tranſports de nos coeurs donnons un libre
cours ;
Que nos cris redoublés s'élevent dans la nue
Importunons le Ciel en faveur de fes jours,
Et qu'il puiffe durer autant que fa Statue !
Quand nos foibles voix les honorent ,
( *) Alluſion à la Statue qui eft équestre,
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
Les Dieux prennent pitié de nos bégaiemens
Et leur attention ſe borne aux fentimens ,
Aux voeux de ceux qui les adorent.
Si mon léger tribut t'eſt jamais préſenté ,
Daignes donc , ô mon Roi , le voir avec bonté ,
Ne décourages point ma plume ;
Un Soleil tempéré fait profiter les fleurs ;
Un Soleil brûlant les confume ,
Er dévore àjamais leurs brillantes couleurs.
Par M. GERMAIN DE CRAIN.
ENFIN voici l'inftant (a ) où triomphe tes voeux ,
FRANCE , enorgueillis- toi , dreffe ta tête altière ;
( a ) Il y a deux mois auffi que cet inftant eft
paffé , deux mois auffi que ce morceau de Poëfie
eft fait. L'impreffion en a été différée jufqu'à ce
jour par des raifons dont le détail feroit ici plus
qu'inutile. Au refte , fi ces vers font bons , le restard
n'eft rien. Des Sujets comme celui- ci , ont
toujours les graces de la nouveauté ; & l'éloge
d'un bon Roi n'eft jamais hors de faifon , furtout
pour des François.
II. Vol. A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
Ton Monarque aujourd'hui s'éléve vers les Cieus
Et nos foudres d'airain l'annoncent à la Terre. (b)
Allez , volez , beaux Arts , portez- le dans les airs
On peut l'offrir , fans crainte , aux yeux de l'Uni
vers ;
Qu'il juge fi ce front mérite la couronne >
Et fi çe port dément la Majefté du Trône.
Monument adorable , image de mon Roi ,
Qui pourroit contempler tes beautés immortelles
Sans t'aimer , te bénir , fans fouhaiter des aîles
Pour prendre fon éffor & s'élancer vers toi ?
"De contrastes heureux quel divin affèmblage !
Grandeur d'âme , douceur , nobleffe , humanité ,
Tout le trouve exprimé dans ce fuperbe ouvrage
Enfin , il eft fidéie , & c'eft-là fa beauté. 1
PRINCE , fi , par hazard , on pouvoit s'y mé
prendre ;
A ta noble candeur que l'Artiſte à fçu rendre
A l'augufte bonté qui perce dans ces traits
C'eft Trajan ou Titus que je devinerais.
Ainfi méritois-tu d'être immortaliſée ;
Vertu pure & vraiment digne de l'Eliſée ! ( c )
Ah ! qu'on peut déſormais donner un fi beau nom
A ce vallon chéri qu'honore ta préfence !
( b ) Il faut fe rappeller qu'on tira le canon
quand on éleva la Statue.
"
(e) Allufion au lieu où l'on à placé le Roi .
On fait que ce lieu s'appelle les Champs Elifes
JUILLET. 1763.
}
•
Il ne manque plus rien à fa magnificence ,
Tu le viens habiter ; c'eft le facré vallon.
Bruïant enfans d'Eole , épargnez ces bocages ,
Allez porter ailleurs vos funeſtes ravages ;
f
Un Dieu régne en ces lieux , un Dieu vous en
bannit...
La Nature m'entend ; voilà qu'elle obéit. ( ¿)
Dociles à ma voix , les frimats difparoiffent ;
Encore un feul moment , toutes les fleurs renaiffent
;
Tout va reffufciter dans ce lieu plein dappas ,
J'y vois déja , j'y vois fourire la Nature ;
Et l'aimable Printems , qui s'avance à grands pas ,
Y prépare à mon Prince un Temple de verdure .
Si l'on en croit Homère , ainfi le mont Ida ( e )
Accueillit autrefois le Monarque du Monde :
Sa cime en treffaillit & devint plus féconde ;
Des plus vives couleurs la Terre fe para ;
Elle ouvrit fes tréfors , fes parfums s'exhalérent
Les arbres réjouis , à l'inftant s'animerent ;
Une force nouvelle , un efprit tout divin ,
(d) La Statue ayant été placé aux approches
da Printems , c'étoit une circonftance dont il étoit
naturel que la poefie fit fon profit , d'autant plus
que cette circonſtance cadre avec celle des
Champs Elifées .
(e ) La defcente de Jupiter & de Junon fur le
Mont Ida , eft un des plus beaux endroits de l'Iliade.
Il ne faut pas faire à Homère le tort d'en
juger par cette foible imitation ,
A iv
8 MERCURE DE FRANCE.
S'y gliffa tout à- coup , & réchauffa leur fein ,
Des troncs les plus flétris , les têtes rajeunirent ,
Dans les airs étonnés leurs rameaux s'étendirent ,
Et bientôt Jupiter fe vit un dais pompeux
Qui le cédoit à peine à la voute des cieux.
la Terre en recevant fon Maître.
*
Telle par ut
Ce jour le renouvelle , & tout prêt à fleurir
Ce fortuné vallon femble auffi reconnaître
L'hôte majestueux
qui le vient embéllir.
Venez y déformais , ô coeurs purs & fenfibles ,
( S'il en exifte encor dans nos jours corrompus ,
Fréquentez , chériffez ces retraites paisibles ;
Peut-on fe refufer à l'attrait des vertus ?
Pour moi , comme un oiſeau qui gémit dans le
cage ,
S'il peut fe dérober à la captivité ,
S'élance tout à coup vers le prochain bocages
Et va fur un ormeau chanter fa liberté ;
Sitôt que je pourrai m'échapper de la Ville ,
On m'y verra voler , vers cet aimable aſyle .
Quel lieu plus convenable au penchant de mon
€oeur ?
Quel lieu plus favorable à ma lyrique ardeur ?
L'image des vertus éleve , ennoblit l'âme ,
Et ravit notre efprit fur des aîles de flâme.
Je l'éprouve déja par de bouillans tranſports ;
Je fens naître l'accès du plus heureux délire…..
Mon ſang s'eſt enflammé... ce monument m'inſ
pire...
JUILLET. 1763. 9
CORNEILLE , élances- toi du rivage des morts ;
Prête moi ta vigueur , efprit mâle & ſublime ,
Qui portas jufqu'aux Cieux le grand nom des
BOURBONS ; (f)
Oui, paffe dans mon fein ; que ta verve m'anime
Et me donne aujourd'hui l'audace de fes bonds.
Peintre majestueux de la bonté d' Augufte , (g)
Où font tes grands crayons , tes célébres pinceaux
?
Reprens-les pour un Prince auffi doux aufi
jufte ,
Et retraçons encor d'auffi rares tableaux .
Les hommes , dans tes vers , n'ofoient fe reconnoître
,
Tu les peignois , dit -on , ainfi qu'ils devoient
être ;
'Ah ! peignons , s'il fe peut , celui - ci tel qu'il eft,
Nous n'aurons pas befoin de flater fon portrait.
Mais que fais- je , infenfé ! Ma voix percera -t elle
Les fombres profondeurs de la nuit éternelle ?
(f) Le grand Corneille a fait une infinité de
magniques vers à la louanges de Louis XIV , &
entr'autres un fublime morceau de poësie qui
commence ainfi :
Mánes des grands Bourbons , brillansfoudres de
guerre.
( g ) Dans Cinna,
A v
10 MERCURE DE FRANCE .
Ce grand homme à mes voeux ne fera point
rendu ,
Il eft fur fes lauriers à jamais étendu.
Ce fuperbe géant ne peut brifer la chaîne ;
Terraffé , captivé dans fon cachot poudreur ;
Il n'élevera plus cette tête hautaine
Qui touchoit à l'Olympe & l'égaloitaux Dieux.
Ainfi , ne troublons point le terrible filence
Où repoſe à préſent ſa ſublime éloquence :
En vain nous voudrions rallumer ce flambeau ,
Ce feu , qu'ont étouffé les cendres du tombeau
Eh ! quel befoin d'ailleurs d'évoquer fon génie ?
L'harmonie avec lui s'eft - elle enfevelie ?
N'avons-nous pas encor fon rival , fon vain
queur ?
O toi qui du berceau ( h ) t'élançant dans l'arène ,
Terraffa à vingt ans ce vigoureux luteur ,
Dont la chûte étonnante éffraya l'Hippocrène 3
Toi , qui n'en triomphas que pour le protéger ,
Qui prends foin de la gloire , ainſi que de ſa races
Toi qui brilles , hélas ! fous un Ciel étranger ;
Honneur d'un fiécle ingrat , Monarque du Par
naſſe ,
Pour te nommer enfin , Chantre du grand Henri ;
(h) On fçait combien M de Voltaire a été prématuré.
A vingt ans il avoit fait fon @dipe for
fupérieur à celui de Corneille.
JUILLET. 1763. II
Viens , célébrons enſemble an Roi non moins
chéri.
Ami du genre humain , chantes-en les délices.
VOLTAIRE ! fe peut-il qu'aujourd'hui tu languiffest
Si tu nous es ravi par un deftin jaloux ,
Montre- nous que ton coeur eft du moins parmi
nous.
'Accourez-tous enfin , ô modernes Orphées ;
Secondez mes éfforts , accompagnez ma voix ;
Éclatons a l'envi pour le meilleur des Rois ;
Le Pinde à fa vertu doit auffi des trophées.
Quoi ! le premier des arts marche ici le dernier
Allons , réveillez-vous , concourez à fa gloire ;
Et qu'on le voye auffi fur ce fameux courfier (i )
Qui porte les Héros au Temple de Mémoire.
Venez auffi , venez célébrer, fes bienfaits ,
vous tous qui portez le beau nom de Français
Que chacun avec moi l'honore à ſa manière ,
Saluons notre Roi , beniffons notre père ;;
Aux tranſports de nos coeurs donnons un libre
cours ;
Que nos cris redoublés s'élevent dans la nue
Importunons le Ciel en faveur de fes jours,
Et qu'il puiffe durer autant que fa Statue !
Quand nos foibles voix les honorent ,
( *) Alluſion à la Statue qui eft équestre,
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
Les Dieux prennent pitié de nos bégaiemens
Et leur attention ſe borne aux fentimens ,
Aux voeux de ceux qui les adorent.
Si mon léger tribut t'eſt jamais préſenté ,
Daignes donc , ô mon Roi , le voir avec bonté ,
Ne décourages point ma plume ;
Un Soleil tempéré fait profiter les fleurs ;
Un Soleil brûlant les confume ,
Er dévore àjamais leurs brillantes couleurs.
Par M. GERMAIN DE CRAIN.
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Résumé : VERS sur la Statue érigée à Sa Majesté.
En juillet 1763, deux textes distincts rendent hommage à des figures notables. Le premier texte est un poème célébrant un monarque, probablement Louis XV, à l'occasion de l'érection d'une statue royale aux Champs-Élysées. Cette statue symbolise la noblesse, la douceur et l'humanité du roi. Les festivités incluent un tir de canons. Le poète compare la réaction de la nature à l'arrivée du roi à celle décrite par Homère et exprime son désir de s'inspirer de la statue. Il invoque l'esprit de Pierre Corneille pour trouver l'inspiration, tout en reconnaissant que ce dernier ne peut plus célébrer le roi actuel. Le second texte est une ode de Germain de Craïn dédiée à Voltaire. L'auteur souligne que Voltaire, à seulement vingt ans, avait déjà surpassé Corneille avec son œuvre Œdipe. Il déplore la mort de Voltaire et encourage les poètes modernes à célébrer le roi, décrit comme un ami du genre humain. L'ode insiste sur la nécessité de rendre hommage au roi et de prier pour sa longévité, comparant les louanges à un soleil tempéré favorisant la croissance des fleurs. L'auteur espère que ses vers seront bien accueillis par le roi sans décourager sa plume.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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2007
p. 12-13
ÉLOGE DE L'INCONSTANCE. AIR : du Vaudeville d'Epicure.
Début :
TOI, qui vas courir la carrière, [...]
Mots clefs :
Cœur, Inconstance, Volage, Amant, Beauté
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ÉLOGE DE L'INCONSTANCE. AIR : du Vaudeville d'Epicure.
ÉLOGE DE
L'INCONSTANCE .
AIR : du Vaudeville d'Epicure .
TOI, Or, qui vas courir la carrière ,
Que l'Amour ouvre à tous les coeurs ;
Si dans la route de Cythère
Tu veux ne trouver que des fleurs :
Que l'Inconftance foit ton guide ;
Garde-toi de fixer tes voeux ;
Sous la loi de ce Dieu perfide ,
Tout coeur conftant eft malheureux .
Qu'un tendre Amant fous fon empire
Brûle d'une fincère ardeur ;
Il le careffe , il le déchire ;
C'eft un Prothée aufond d'un coeur,
JUILLET. 1763. 13
-
Sans craindre fes métamorphofes
Un coeur volage en fes defirs ,
Par un chemin femé de rofes
Marche toujours aux vrais plaifirs .
Trifte victime des caprices ,
Et des mépris d'une Beauté ,
Souvent après mille fupplices
Un coeur conftant eſt rejetté :
Pour prévenir un tel outrage
L'inconftant brave fa rigueur
Et fouvent , quoiqu'il foit volage ,
Sans l'épine il cueille la fleur.
O toi , douce & chère inconftance ,
Qui m'as comblé de tes bienfaits ,
Reçois de ma reconnoiffance
Les hommages les plus parfaits.
Que l'Univers me contredife ,
Moi feul je combats fon erreur :
Oui , l'Inconftance eft ma devife ,
Et d'elle naît tout mon bonheur .
Par M. C** , D. H.
L'INCONSTANCE .
AIR : du Vaudeville d'Epicure .
TOI, Or, qui vas courir la carrière ,
Que l'Amour ouvre à tous les coeurs ;
Si dans la route de Cythère
Tu veux ne trouver que des fleurs :
Que l'Inconftance foit ton guide ;
Garde-toi de fixer tes voeux ;
Sous la loi de ce Dieu perfide ,
Tout coeur conftant eft malheureux .
Qu'un tendre Amant fous fon empire
Brûle d'une fincère ardeur ;
Il le careffe , il le déchire ;
C'eft un Prothée aufond d'un coeur,
JUILLET. 1763. 13
-
Sans craindre fes métamorphofes
Un coeur volage en fes defirs ,
Par un chemin femé de rofes
Marche toujours aux vrais plaifirs .
Trifte victime des caprices ,
Et des mépris d'une Beauté ,
Souvent après mille fupplices
Un coeur conftant eſt rejetté :
Pour prévenir un tel outrage
L'inconftant brave fa rigueur
Et fouvent , quoiqu'il foit volage ,
Sans l'épine il cueille la fleur.
O toi , douce & chère inconftance ,
Qui m'as comblé de tes bienfaits ,
Reçois de ma reconnoiffance
Les hommages les plus parfaits.
Que l'Univers me contredife ,
Moi feul je combats fon erreur :
Oui , l'Inconftance eft ma devife ,
Et d'elle naît tout mon bonheur .
Par M. C** , D. H.
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Résumé : ÉLOGE DE L'INCONSTANCE. AIR : du Vaudeville d'Epicure.
Le texte est un poème qui vante les mérites de l'inconstance en matière d'amour. L'auteur conseille à ceux qui s'engagent dans l'amour de suivre l'inconstance pour échapper aux malheurs liés à la constance. Il décrit l'amour constant comme destructeur, comparant l'amant fidèle à Protée, capable de multiples transformations. Un cœur volage, en revanche, évite les souffrances et les mépris en changeant fréquemment d'affection, ce qui lui permet de trouver le véritable plaisir. L'auteur exprime sa reconnaissance envers l'inconstance, affirmant qu'elle est la source de son bonheur. Il conclut en déclarant son attachement à l'inconstance, malgré les opinions opposées du monde. Le poème est signé par M. C** et D. H., et daté de juillet 1763.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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2008
p. 14
LA TRUYE ET LA LIONNE. FABLE.
Début :
LA Truye à la Lionne adressa ce langage : [...]
Mots clefs :
Lionne, Truie, Mariage, Qualité, Quantité
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texteReconnaissance textuelle : LA TRUYE ET LA LIONNE. FABLE.
LA TRUYE ET LA LIONNE
FABLE.
LA Truye à la Lionne adrefſa ce langage :
Hélas ! felon ce que je vois ,
Vous n'êtes guères heureufe en mariage !
J'ai toujours force enfans , & vous , à chaque fois ;
Vous n'en avez qu'un , pauvre mère : ...
Qu'un ? mais c'eft un Lion , lui dit la bête fière.
Bien répondu ! Que fait la quantité
La valeur d'une chofe eft dans fa qualité.
Par M. GUICHARD
FABLE.
LA Truye à la Lionne adrefſa ce langage :
Hélas ! felon ce que je vois ,
Vous n'êtes guères heureufe en mariage !
J'ai toujours force enfans , & vous , à chaque fois ;
Vous n'en avez qu'un , pauvre mère : ...
Qu'un ? mais c'eft un Lion , lui dit la bête fière.
Bien répondu ! Que fait la quantité
La valeur d'une chofe eft dans fa qualité.
Par M. GUICHARD
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2009
p. 14-15
BOUQUET. A Mlle .... en lui envoyant des Immortelles.
Début :
BELLE Iris, un Amant heureux [...]
Mots clefs :
Bouquet, Immortelles , Fleurs, Amour
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texteReconnaissance textuelle : BOUQUET. A Mlle .... en lui envoyant des Immortelles.
BOUQUET.
A Mlle .... en lui envoyant des
Immortelles.
BELLB Iris , un Amant heureux
Pour Bouquet donne à ſa Maîtreſſe
Des Fleurs qui peignent la tendreſſe
Et le bonheur qui couronne les feux :
Elles refpirent l'allégreffe ,
Et fon Amour ingénieux ,
Dans leur tiffu voluptueux ,
Scait aux tranſports de fon ivreffe ,
JUILLET. 1763.
Unir la fateufe promeffe
D'être toujours plus amoureux !
Pour moi , dont la flâme fidelle
Ne peut obtenir de retour ,
Ma douleur me permettroit- elle
Ces riantes fleurs en ce jour ?
Non , elle en offre de moins belles ;
Mais du moins , belle Iris , elles font immortelles
Comme le fera mon amour.
P. B. T. D. L. C. de Parise
Ce 7 Juin 1763.
A Mlle .... en lui envoyant des
Immortelles.
BELLB Iris , un Amant heureux
Pour Bouquet donne à ſa Maîtreſſe
Des Fleurs qui peignent la tendreſſe
Et le bonheur qui couronne les feux :
Elles refpirent l'allégreffe ,
Et fon Amour ingénieux ,
Dans leur tiffu voluptueux ,
Scait aux tranſports de fon ivreffe ,
JUILLET. 1763.
Unir la fateufe promeffe
D'être toujours plus amoureux !
Pour moi , dont la flâme fidelle
Ne peut obtenir de retour ,
Ma douleur me permettroit- elle
Ces riantes fleurs en ce jour ?
Non , elle en offre de moins belles ;
Mais du moins , belle Iris , elles font immortelles
Comme le fera mon amour.
P. B. T. D. L. C. de Parise
Ce 7 Juin 1763.
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Résumé : BOUQUET. A Mlle .... en lui envoyant des Immortelles.
Le poème 'BOUQUET' est dédié à une demoiselle anonyme et se divise en deux parties. La première, signée 'BELLB', célèbre un amour heureux à travers des fleurs symbolisant allégresse et volupté. La seconde, datée du 7 juin 1763 et signée 'P. B. T. D. L. C. de Parise', exprime une douleur due à un amour non réciproque et offre des immortelles, symbole d'un amour éternel.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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2010
p. 15-24
RÉFLEXIONS SUR HENRI IV. NIL ACTUM REPUTANS SI QUID SUPERESSET AGENDUM. Lucain.
Début :
QUAND on considére ce Prince, sa grandeur, ses exploits, sa valeur, ses [...]
Mots clefs :
Vertus, Valeur, Talents, Guerre, Armée, Combattre, Ligue, Victoire
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : RÉFLEXIONS SUR HENRI IV. NIL ACTUM REPUTANS SI QUID SUPERESSET AGENDUM. Lucain.
RÉFLEXIONS SUR HENRI IV.
NIL ACTUM REPUTANS SI QUID
SUPERESSET AGENDUM. Lucain.
Q UAND on confidére ce Prince ,
fa grandeur , fes exploits , fa valeur , fes
lumières , fa douceur , fa bonté , fes
talens pour le gouvernement , ſon affabilité
, fa clémence ; quand on penſe
qu'avec de fi foibles moyens , il a conquis
à la pointe de fon épée un Royaume
tel que la France , qu'il a eu à combattre
à la fois , la Ligue , l'Espagne &
Les foudres du Vatican ; qu'il a eu à
}
16 MERCURE DE FRANCE.
furmonter mille obftacles dont le moindre
fuffifoit pour faire échouer un grand
homme ; que dans tout le cours de fon
régne , il n'a fongé qu'à faire le bonheur
de fes Sujets ; on eft tenté de lui rendre
les honneurs divins : au moins eft- il certain
qu'Augufte , Titus , & peut-être
Trajan même les méritoient bien moins
que lui.
Au fortir de l'enfance , il fit fon apprentiffage
dans l'art de la guerre fous
le fameux Amiral de Coligny ; ce fut à
cette école qu'il apprit à fuppléer au
nombre par l'avantage du terrein , à faire
fubfifter une armée dans un pays ruiné,
à modérer cette impétuofité naturelle au
François , & dont les fuites fouvent ont
été fi funeftes ; à n'engager une affaire
qu'à propos , à fçavoir l'éviter quand il
le falloit , à profiter de la victoire , & à
fe ménager des reffources dans le malheur
, à maintenir la difcipline en confervant
l'affection du Soldat ; ce fut en
un mot à cette école qu'il devint le premier
Général de fon fiécle .
Suivons ce Prince dont toutes les démarches
intéreffent ; voyons-le à Courtras
à la tête d'une armée bien moins
nombreufe que celle de fon ennemi ,
mais compofée de vieux Soldats aguésJUILLET.
1763 .
ris couverts de bleffures , exercés par
vingt ans de combats , accoutumés à
braver la faim , la foif, & l'intempérie
des climats ; tels étoient ces vieux Légionnaires
que Céfar menoit combattre
Pompée ; tels étoient encore ces braves
Macédoniens qui fous Alexandre firent
la conquête du Monde. Le Duc de
Joyenfe n'avoità lui oppofer qu'unejeune
Nobleffe pleine à la vérité de fentimens,
& de courage , mais prefomptueufe &
efféminée , ne prenant d'ordre que du
caprice , & d'un courage aveugle qui
lui faifoit plutôt affronter la mort que
marcher à la victoire . Auffi arriva- til
ce qui naturellement devoit arriver ;
les Légionnaires de Céfar l'emporterent
fur la Nobleffe Romaine ; la victoire
fut complette ; le Duc de Joyeuse
& fon frère furent au nombre des morts.
Après l'affaire de Coutras , il fe ligue
avec ce même Henri III. qu'il venoit
d'humilier , & qui imploroit fon fecours;
il en devient le plus ferme appui . Son
bras feul foutien un Thrône ébranlé par
tant de fecouffes ; il méne le Roidevant
les remparts de Paris. Il alloit lui faire
ouvrir les portes de fa Capitale , lorfque
l'accident funefte qui enleva Henri III.
changea totalement la face des chofes .
18 MERCURE DE FRANCE.
Il hérite par cette mort d'un Royaume
puiffant à la vérité , mais dechiré par
mille factions différentes qui ne s'accor
doient qu'en ce qu'elles ne vouloient
pas le reconnoître ; détefté des Ligueurs ,
mal fervi par les Royaliftes qui ne lui
donnerent que fix mois pour faire abjuration
, fufpect aux Huguenots même.
jamais fituation ne fut plus critique , ni
plus embarraffante que la fienne. Comment
débrouiller ce cahos ? Comment
appaiferles murmures , prévenir les complots
, étouffer les confpirations , ménager
les Catholiques fans fe rendre fufpect
aux Proteftans ? La moindre fauffe
démarche lui faifoit perdre & les uns &
les autres . Que de refus n'effuyat-il pas
du Surintendant le plus prodigue , le
plus prodigue , & le plus diffipateur des
hommes ! D'O faifcit une dépenfe énorme
,
tandis que
le Roi manquoit du
néceffaire ; la table du Surintendant étoit
fervie avec prcfufion , & le Roi portoit
un pourpoint déchiré. Sa douceur , fon
habileté , fa rare valeur , ce courage d'ef
prit que rien n'étonne ,& furtout l'abjuration
du Calviniſme faite à -propos , lui
ramenèrent les efprits , lui gagnerent les
coeurs , & l'éleverent enfin fur unThrône
dont il étoit fi digne.
JUILLET. 1763 .
Tremporta fur le Duc de Mayenne
un avantage confidérable à Arques ,
quoiqu'il n'eût guères plus de trois mille
hommes à oppofer à dix -huit mille ; il
le défit encore à Iviy , & ayant à peine
neuf mille hommes contre plus de trente
mille. Rappellons- nous ces mots fi
dignes d'être cités, & retenus : » Si vous
perdez vosEnfeignes, ralliez-vous à mon
Pannache blanc : vous le trouverez tou-
»jours au chemin de l'honneur & de la
gloire.
-
A
Quels prodiges de valeur ne fit - il pas
dans cette fameufe journée ? Il chargea
plufieurs fois à la tête de fon efcadron ,
& l'Ecuyer du Comte d'Egmont fut
tué de fa main. Lorfque l'affaire fut
· décidée , il couroit de tous côtés criant
au Soldat » Mes amis , épargnons le
fang François.
Le Duc de Mayenne fut vaincu malgré
la fupériorité du nombre , & cela
ne doit point étonner , fi l'on fait at
tention que ce Duc étoit plus longtems
à table qu'Henri IV. au lit. L'activité eft
fans contredit la premiere qualité du Général
; l'expérience d'ailleurs a fouvent
fait voir que la force d'une armée eft
moins dans le nombre , que dans la capacité
de celui qui la commande. Cefar
20 MERCURE DE FRANCE .
fut toujours inférieur à l'ennemi , les
Soldats de Pompée valoient bien les
fiens , mais Pompée ne valoit pas Céfar.
Après l'extinction de la Ligue & la
paix de Vervins , Henri IV. ne s'occupa
que du bonheur de fes Sujets , les
impôts furent diminués , l'ordre rétabli
dans les finances par les foins & les
lumières du Duc de Sully , grand hom
me d'Etat , grand homme de guerre ,
d'une vertu rigide qui facrifioit tout au
devoir & à la gloire de fon Maître .
Quelques années de paix avoient élevé
le Royaume à ce haut point de
grandeur & de gloire qui l'a mis de
tout temps au-deffus de tous les Etats
de l'Europe. Henri IV. voyoit la Couronne
fixée dans fa Maifon par la naiffance
de deux Princes qu'il avoit eus
de Marie de Médicis ; vingt millions
étoient déposés dans les caves de la Baftille
; une armée de cinquante mille
hommes étoit raffemblée fur les frontières
de l'Allemagne ; il alloit partir pour
en prendre le commandement ; le jour
même étoit déja fixé. On ignoroit fes
deffeins ; mais tout le monde fçavoit
les juftes fujets de plainte qu'il avoit
contre la Maifon d'Autriche : elle lui
retenoit le Royaume de Navarre ; & que
JUILLET. 1763.
n'avoit elle point fait pour lui ravir le
Trône fur lequel fa naiffance & fes vertus
lui donnoient de fi juftes prétentions
! La formidable puiffance de cette
Maiſon , la vafte étendue de fes Etats ,
les richeffes immenfes qu'elle tiroit du
nouveau Monde allarmoient l'Europe ;
tous les yeux fe tournoient fur Henri.
On le regardoit comme le feul Prince
en état d'abattre ce Coloffe , & l'on ne
doutoit pas que fes grands préparatifs ne
fuffent deſtinés à cet objet... Pouvoiton
prévoir que le meilleur des Rois , le
Père de fes Peuples , feroit affaffiné dans
fa capitale , au milieu de fes Courtisans
par un de fes Sujets ? Ciel ! gardonsnous
d'approfondir tes jugemens . Mais
c'eft Céfar , c'eft Henri IV. qui périffent
par la main de ceux que
leurs bienfaits
auroient dû défarmer , tandis que
Sylla, Philippe II. & l'odieux Cromwell
meurent tranquilles dans leurs lits !
On trouve plus d'une reffemblance
entre Henri IV. & Céfar. L'un & l'autre
ne fongerent qu'au bonheur de leurs
Sujets ; la clémence , la douceur , l'humanité
, la valeur , l'oubli des injures
furent leurs principales vertus ; tous
deux par la force des armes parvinrent
à la fuprême domination avec cette
22 MERCURE DE FRANCE .
différence qu'Henri IV. ne combattoir
que pour un bien qui lui appartenoit
& que Céfar ufurpcit celui d'autrui .
Tous deux fobres , tous deux vigilans ,
tous deux actifs , tous deux fçavans dans
l'art de régner , tous deux fçavans dans
celui de combattre ; le Romain fit peutêtre
de plus grandes chofes , mais le
François en fit de plus belles . Nés l'un
& l'autre avec un tempérament qui les
portoit à l'amour , Cefar fit toujours
céder ce penchant à fa paffion dominante
, l'ambition ; Henri IV. en fut
fouvent l'efclave . L'un fe fit de l'amour
un amuſement qui rempliffoit les intervalles
que lui donnoient fes grandes affaires
; l'autre en fit trop fouvent fon
Occupation unique , & c'eft peut - être
la feule tache qu'on puiffe reprocher à
fa mémoire. Cefar donnoit à pleines
mains l'argent qu'il devoit à fes extorfions.
Henri IV. oeconomifoit fur fes revenus
pour ne point véxer fes Peuples
dans les cas d'une dépenfe extraordinaire.
Tous deux crurent ne pouvoirvivre
tranquilles qu'en négligeant les
précautions que prennent les Tyrans
pour la confervation de leurs jours ; l'un
difoit que la mort la plus prompte & la
moins prévue eft la plus defirable , l'au
JUILLET. 1763. 23
2
tre qu'il vaut mieux mourir une fois
que de vivre dans des tranfes continuelles
perfuadés d'ailleurs de cette vérité
que toutes les précautions poffibles ne
peuvent retarder l'inftant où nous devons
périr. Céfar facrifia tout au defir
de s'agrandir ; on regrette que tant de
talens , tant de vertus , tant de grandes
qualités n'ayent fervi qu'à la deftruction
de fon Pays ; Henri IV n'envisagea jamais
que la gloire & le bonheur de la
France : ce fut le feul mobile des belles
actions qui le mettent à côté de Titus
& de Trajan : donc il l'emporte fur Céfar.
Si celui-ci a pris plus de villes , gagna
plus de batailles , celui-là acquit
plus de vraie gloire en rendant fes Peuples
heureux après les avoir délivrés des
Tyrans qui les opprimcient ; il joignit
aux talens de l'homme de guerre , les
vertus civiles & morales qui manquoient
à Céfar. Ils furent tous deux ambitieux ;
mais l'ambition de Céfar fut un crime
& celle d'Henri IV une vertu . En un
mot , l'un malgré fes grandes qualités
fut le fléau de l'humanité ; l'autre en
fut le père. Ils périrent tous deux du
même genre de mort & dans les mêmes
circonftances ; l'un alloit faire la
guerre
aux Parthes , l'autre aux Autrichiens.
24 MERCURE DE FRANCE
on ne peut voir fans verfer des larmes
à quel'excès d'aveuglement
& de rage ,
l'amour de la liberté d'un côté , le fanatifme
de l'autre poufferent des monftres
dont le nom feul fait frémir d'horreur
. Pour achever le parallèle , je dirai
que Céfar fut le plus grand des hom-
Henri IV le meilleur des Rois.
L'un eut plus de talens , l'autre plus de
mes ,
vertus.
Par M. de MONTAGNAC , ancien Capitaine
d'Infanterie.
NIL ACTUM REPUTANS SI QUID
SUPERESSET AGENDUM. Lucain.
Q UAND on confidére ce Prince ,
fa grandeur , fes exploits , fa valeur , fes
lumières , fa douceur , fa bonté , fes
talens pour le gouvernement , ſon affabilité
, fa clémence ; quand on penſe
qu'avec de fi foibles moyens , il a conquis
à la pointe de fon épée un Royaume
tel que la France , qu'il a eu à combattre
à la fois , la Ligue , l'Espagne &
Les foudres du Vatican ; qu'il a eu à
}
16 MERCURE DE FRANCE.
furmonter mille obftacles dont le moindre
fuffifoit pour faire échouer un grand
homme ; que dans tout le cours de fon
régne , il n'a fongé qu'à faire le bonheur
de fes Sujets ; on eft tenté de lui rendre
les honneurs divins : au moins eft- il certain
qu'Augufte , Titus , & peut-être
Trajan même les méritoient bien moins
que lui.
Au fortir de l'enfance , il fit fon apprentiffage
dans l'art de la guerre fous
le fameux Amiral de Coligny ; ce fut à
cette école qu'il apprit à fuppléer au
nombre par l'avantage du terrein , à faire
fubfifter une armée dans un pays ruiné,
à modérer cette impétuofité naturelle au
François , & dont les fuites fouvent ont
été fi funeftes ; à n'engager une affaire
qu'à propos , à fçavoir l'éviter quand il
le falloit , à profiter de la victoire , & à
fe ménager des reffources dans le malheur
, à maintenir la difcipline en confervant
l'affection du Soldat ; ce fut en
un mot à cette école qu'il devint le premier
Général de fon fiécle .
Suivons ce Prince dont toutes les démarches
intéreffent ; voyons-le à Courtras
à la tête d'une armée bien moins
nombreufe que celle de fon ennemi ,
mais compofée de vieux Soldats aguésJUILLET.
1763 .
ris couverts de bleffures , exercés par
vingt ans de combats , accoutumés à
braver la faim , la foif, & l'intempérie
des climats ; tels étoient ces vieux Légionnaires
que Céfar menoit combattre
Pompée ; tels étoient encore ces braves
Macédoniens qui fous Alexandre firent
la conquête du Monde. Le Duc de
Joyenfe n'avoità lui oppofer qu'unejeune
Nobleffe pleine à la vérité de fentimens,
& de courage , mais prefomptueufe &
efféminée , ne prenant d'ordre que du
caprice , & d'un courage aveugle qui
lui faifoit plutôt affronter la mort que
marcher à la victoire . Auffi arriva- til
ce qui naturellement devoit arriver ;
les Légionnaires de Céfar l'emporterent
fur la Nobleffe Romaine ; la victoire
fut complette ; le Duc de Joyeuse
& fon frère furent au nombre des morts.
Après l'affaire de Coutras , il fe ligue
avec ce même Henri III. qu'il venoit
d'humilier , & qui imploroit fon fecours;
il en devient le plus ferme appui . Son
bras feul foutien un Thrône ébranlé par
tant de fecouffes ; il méne le Roidevant
les remparts de Paris. Il alloit lui faire
ouvrir les portes de fa Capitale , lorfque
l'accident funefte qui enleva Henri III.
changea totalement la face des chofes .
18 MERCURE DE FRANCE.
Il hérite par cette mort d'un Royaume
puiffant à la vérité , mais dechiré par
mille factions différentes qui ne s'accor
doient qu'en ce qu'elles ne vouloient
pas le reconnoître ; détefté des Ligueurs ,
mal fervi par les Royaliftes qui ne lui
donnerent que fix mois pour faire abjuration
, fufpect aux Huguenots même.
jamais fituation ne fut plus critique , ni
plus embarraffante que la fienne. Comment
débrouiller ce cahos ? Comment
appaiferles murmures , prévenir les complots
, étouffer les confpirations , ménager
les Catholiques fans fe rendre fufpect
aux Proteftans ? La moindre fauffe
démarche lui faifoit perdre & les uns &
les autres . Que de refus n'effuyat-il pas
du Surintendant le plus prodigue , le
plus prodigue , & le plus diffipateur des
hommes ! D'O faifcit une dépenfe énorme
,
tandis que
le Roi manquoit du
néceffaire ; la table du Surintendant étoit
fervie avec prcfufion , & le Roi portoit
un pourpoint déchiré. Sa douceur , fon
habileté , fa rare valeur , ce courage d'ef
prit que rien n'étonne ,& furtout l'abjuration
du Calviniſme faite à -propos , lui
ramenèrent les efprits , lui gagnerent les
coeurs , & l'éleverent enfin fur unThrône
dont il étoit fi digne.
JUILLET. 1763 .
Tremporta fur le Duc de Mayenne
un avantage confidérable à Arques ,
quoiqu'il n'eût guères plus de trois mille
hommes à oppofer à dix -huit mille ; il
le défit encore à Iviy , & ayant à peine
neuf mille hommes contre plus de trente
mille. Rappellons- nous ces mots fi
dignes d'être cités, & retenus : » Si vous
perdez vosEnfeignes, ralliez-vous à mon
Pannache blanc : vous le trouverez tou-
»jours au chemin de l'honneur & de la
gloire.
-
A
Quels prodiges de valeur ne fit - il pas
dans cette fameufe journée ? Il chargea
plufieurs fois à la tête de fon efcadron ,
& l'Ecuyer du Comte d'Egmont fut
tué de fa main. Lorfque l'affaire fut
· décidée , il couroit de tous côtés criant
au Soldat » Mes amis , épargnons le
fang François.
Le Duc de Mayenne fut vaincu malgré
la fupériorité du nombre , & cela
ne doit point étonner , fi l'on fait at
tention que ce Duc étoit plus longtems
à table qu'Henri IV. au lit. L'activité eft
fans contredit la premiere qualité du Général
; l'expérience d'ailleurs a fouvent
fait voir que la force d'une armée eft
moins dans le nombre , que dans la capacité
de celui qui la commande. Cefar
20 MERCURE DE FRANCE .
fut toujours inférieur à l'ennemi , les
Soldats de Pompée valoient bien les
fiens , mais Pompée ne valoit pas Céfar.
Après l'extinction de la Ligue & la
paix de Vervins , Henri IV. ne s'occupa
que du bonheur de fes Sujets , les
impôts furent diminués , l'ordre rétabli
dans les finances par les foins & les
lumières du Duc de Sully , grand hom
me d'Etat , grand homme de guerre ,
d'une vertu rigide qui facrifioit tout au
devoir & à la gloire de fon Maître .
Quelques années de paix avoient élevé
le Royaume à ce haut point de
grandeur & de gloire qui l'a mis de
tout temps au-deffus de tous les Etats
de l'Europe. Henri IV. voyoit la Couronne
fixée dans fa Maifon par la naiffance
de deux Princes qu'il avoit eus
de Marie de Médicis ; vingt millions
étoient déposés dans les caves de la Baftille
; une armée de cinquante mille
hommes étoit raffemblée fur les frontières
de l'Allemagne ; il alloit partir pour
en prendre le commandement ; le jour
même étoit déja fixé. On ignoroit fes
deffeins ; mais tout le monde fçavoit
les juftes fujets de plainte qu'il avoit
contre la Maifon d'Autriche : elle lui
retenoit le Royaume de Navarre ; & que
JUILLET. 1763.
n'avoit elle point fait pour lui ravir le
Trône fur lequel fa naiffance & fes vertus
lui donnoient de fi juftes prétentions
! La formidable puiffance de cette
Maiſon , la vafte étendue de fes Etats ,
les richeffes immenfes qu'elle tiroit du
nouveau Monde allarmoient l'Europe ;
tous les yeux fe tournoient fur Henri.
On le regardoit comme le feul Prince
en état d'abattre ce Coloffe , & l'on ne
doutoit pas que fes grands préparatifs ne
fuffent deſtinés à cet objet... Pouvoiton
prévoir que le meilleur des Rois , le
Père de fes Peuples , feroit affaffiné dans
fa capitale , au milieu de fes Courtisans
par un de fes Sujets ? Ciel ! gardonsnous
d'approfondir tes jugemens . Mais
c'eft Céfar , c'eft Henri IV. qui périffent
par la main de ceux que
leurs bienfaits
auroient dû défarmer , tandis que
Sylla, Philippe II. & l'odieux Cromwell
meurent tranquilles dans leurs lits !
On trouve plus d'une reffemblance
entre Henri IV. & Céfar. L'un & l'autre
ne fongerent qu'au bonheur de leurs
Sujets ; la clémence , la douceur , l'humanité
, la valeur , l'oubli des injures
furent leurs principales vertus ; tous
deux par la force des armes parvinrent
à la fuprême domination avec cette
22 MERCURE DE FRANCE .
différence qu'Henri IV. ne combattoir
que pour un bien qui lui appartenoit
& que Céfar ufurpcit celui d'autrui .
Tous deux fobres , tous deux vigilans ,
tous deux actifs , tous deux fçavans dans
l'art de régner , tous deux fçavans dans
celui de combattre ; le Romain fit peutêtre
de plus grandes chofes , mais le
François en fit de plus belles . Nés l'un
& l'autre avec un tempérament qui les
portoit à l'amour , Cefar fit toujours
céder ce penchant à fa paffion dominante
, l'ambition ; Henri IV. en fut
fouvent l'efclave . L'un fe fit de l'amour
un amuſement qui rempliffoit les intervalles
que lui donnoient fes grandes affaires
; l'autre en fit trop fouvent fon
Occupation unique , & c'eft peut - être
la feule tache qu'on puiffe reprocher à
fa mémoire. Cefar donnoit à pleines
mains l'argent qu'il devoit à fes extorfions.
Henri IV. oeconomifoit fur fes revenus
pour ne point véxer fes Peuples
dans les cas d'une dépenfe extraordinaire.
Tous deux crurent ne pouvoirvivre
tranquilles qu'en négligeant les
précautions que prennent les Tyrans
pour la confervation de leurs jours ; l'un
difoit que la mort la plus prompte & la
moins prévue eft la plus defirable , l'au
JUILLET. 1763. 23
2
tre qu'il vaut mieux mourir une fois
que de vivre dans des tranfes continuelles
perfuadés d'ailleurs de cette vérité
que toutes les précautions poffibles ne
peuvent retarder l'inftant où nous devons
périr. Céfar facrifia tout au defir
de s'agrandir ; on regrette que tant de
talens , tant de vertus , tant de grandes
qualités n'ayent fervi qu'à la deftruction
de fon Pays ; Henri IV n'envisagea jamais
que la gloire & le bonheur de la
France : ce fut le feul mobile des belles
actions qui le mettent à côté de Titus
& de Trajan : donc il l'emporte fur Céfar.
Si celui-ci a pris plus de villes , gagna
plus de batailles , celui-là acquit
plus de vraie gloire en rendant fes Peuples
heureux après les avoir délivrés des
Tyrans qui les opprimcient ; il joignit
aux talens de l'homme de guerre , les
vertus civiles & morales qui manquoient
à Céfar. Ils furent tous deux ambitieux ;
mais l'ambition de Céfar fut un crime
& celle d'Henri IV une vertu . En un
mot , l'un malgré fes grandes qualités
fut le fléau de l'humanité ; l'autre en
fut le père. Ils périrent tous deux du
même genre de mort & dans les mêmes
circonftances ; l'un alloit faire la
guerre
aux Parthes , l'autre aux Autrichiens.
24 MERCURE DE FRANCE
on ne peut voir fans verfer des larmes
à quel'excès d'aveuglement
& de rage ,
l'amour de la liberté d'un côté , le fanatifme
de l'autre poufferent des monftres
dont le nom feul fait frémir d'horreur
. Pour achever le parallèle , je dirai
que Céfar fut le plus grand des hom-
Henri IV le meilleur des Rois.
L'un eut plus de talens , l'autre plus de
mes ,
vertus.
Par M. de MONTAGNAC , ancien Capitaine
d'Infanterie.
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Résumé : RÉFLEXIONS SUR HENRI IV. NIL ACTUM REPUTANS SI QUID SUPERESSET AGENDUM. Lucain.
Le texte 'RÉFLEXIONS SUR HENRI IV' souligne les qualités et réalisations exceptionnelles du roi Henri IV. Négligeant les obstacles, Henri IV a conquis la France grâce à sa grandeur, sa valeur, ses lumières, sa douceur, sa bonté et ses talents pour le gouvernement. Il a combattu la Ligue, l'Espagne et le Vatican avec des moyens limités. Formé par l'amiral de Coligny, il est devenu un grand général, capable de surmonter divers défis et de maintenir la discipline et l'affection de ses soldats. Henri IV a remporté des victoires significatives, comme à Coutras, Arques et Ivry, grâce à sa stratégie et son leadership. Après la mort d'Henri III, il a hérité d'un royaume divisé et a su regagner la confiance de ses sujets, naviguant entre les factions catholiques et protestantes. La paix de Vervins lui a permis de se concentrer sur le bonheur de ses sujets, réduisant les impôts et rétablissant l'ordre financier avec l'aide du duc de Sully. La France a connu une période de grandeur et de gloire sous son règne. Henri IV a assuré la stabilité de sa dynastie avec la naissance de deux princes et accumulé des ressources financières et militaires. Il se préparait à combattre la Maison d'Autriche lorsqu'il fut assassiné à Paris. Le texte compare Henri IV à Jules César, soulignant leurs similitudes en termes de clémence, douceur et humanité, mais note que Henri IV agissait pour le bien de la France, contrairement à César. Henri IV est présenté comme un dirigeant bénéfique pour ses peuples, comparable à des empereurs comme Titus et Trajan. Le texte conclut en réfléchissant sur l'aveuglement et la rage ayant conduit à cet acte tragique.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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2011
p. 24-30
L'ANNÉE RUSTIQUE. POÉME par M. de B ....
Début :
Séjour tumultueux où trompant nos desirs [...]
Mots clefs :
Nature, Hommage, Laboureur, Remords, Printemps, Maux, Ennui
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : L'ANNÉE RUSTIQUE. POÉME par M. de B ....
L'ANNÉE RUSTIQUE ,
POEME M. de B ....
par
Séjour tumultueux où trompant nos defirs
L'ennui prend fi fouvent le mafque des plaifirs ,
Je fuis , je vais chercher dans un plus fûr aſyle
Des biens moins agités , un bonheur plus tran
quille
Que vous poffédez feul Villageois trop heureux
Habitans méprilês de ces ruftiques lieux.
Avec vous dèformais je ſuivrai la nature
Et je verrai la main payer avec ufure
>
De dons toujours nouveaux , des plus riches
faveurs.
L'hommage
JUILLET. 1763 . 25
L'hommage libre & pur que lui rendent vos
coeurs.
Par de févères loix envain la deſtinée
Dans le cercle inconftant qui compofe l'année ,
A femé tant de nuits & fi peu de beaux jours :
Pour vous tout eft ferein , tout a le même cours.
Quand le froid des hyvers rend les plaines oifives
A l'aspect des frimats quand les Nymphes craintives
Abandonnent les Bois pour les Antres profonds ,
Et que l'onde gémit fur le poids des glaçons ;
Le Laboureur caché fous le chaume ruftique ,
Tranquille près des Dieux de fon foyer antique ,
D'un bonheur inconnu goûtant l'obfcurité ,
Jouit en paix des biens que lui donne l'Été :
Ses Enfans élévés fur le fein de leur mère ,
Ne doivent point leur jour au la't d'une étrangère
Et n'éprouvent jamais les odieux tranſports
D'un coeur dénaturé qu'aigriffent les remords.
Annette ne fçait point , vaine dans fa tendrelle ,
Repouffer durement la main qui la careffe ;
Un moment à les fils accorder quelques foins
Et redouter encor l'oeil mocqueur des témoins.
Ce n'eft que la Nobleffe ou l'ingrate opulence
Qui maſquant leur orgueil du beau nom de décence
Font gloire de rougir des foibleſſes du fang ,
Et de facrifier la Nature à leur rang ;
II. Vol. B
26 MERCURE DE FRANCE.
Mais bientôt le foleil à la terre endormie
Va rendre en nos climats la chaleur & la vie ;
Et du Pôle éloigné cet aftre de retour ,
Partage également les ombres & le jour ;
Sur le gazon naiffant l'amante de Céphale,
Peint de mille couleurs la vapeur qui s'exhale';
Les amours des oiſeaux annoncent le printemps s
Je vois l'agneau bondir , j'entends les boeufs paiffans
Mugir en s'agitant fous le joug qui les preſſes
La voix du Laboureur réveille leur pareffe ,
Tandis qu'à pas tardifs , ils vont avec efforts
De Cérès dans nos champs préparer les trésors .
Sous l'aîle des Zéphirs la main de la Nature ,
Fleurs , vous fait dans nos prés éclorre fans culture
;
Captives dans nos murs nos travaux & nos
foins
Vous offrent un afyle , où vous vous plaiſer
moins:
Tout paffe ; d'un matin la rapide durée ,
Voit flétrir les attraits dont Flore étoit parée.
Pourquoi faut-il encor qu'une indifcrette main ;
De vos plus beaux momens ofe avancer la fin ?
Victimes de l'amour , ornemens d'une Belle
Allez-vous lui prêter une grace nouvelle ,
Non , non
vous
méritez
un fort plus glorieux
.
›
L'Amour, car cependant il régne dans ces lieux ,
JUILLET. 1763. 29
Wes Bergers du Lignon déteftant la foibleſſe ,
Refpette ici des moeurs l'eftimable rudeffe
Et n'amollit jamais ces vertueux mortels.
Mais fi d'un Dieu vengeur les Décrets éternels
Ont dévoué nos jours aux pleurs , à la mifère ;
Si les maux dont Pandore a déſolé la tèrre ,
L'innocence , la paix & la frugalité
Ne peuvent affranchir la trifte humanité ;
Ce pâtre induſtrieux cherche à l'aide des plantes
L'art de renouveller fes forces languiffantes :
Ces Simples bienfaiſants vont par de doux efforts
D'un organe affoibli ranimer les refforts ,
Vaincre un mortel venin & faire que fans peine ,
La fang coule docile à la loi qui l'entraîne ;
Ou cueillis par les foins jufqu'aux fommet des
monts ,
D'un fouffle empoisonné garantir fes moutons,
De cent fecrets divers l'innocente magie
Fait renaître à fon gré les fources de la vie ;
Et fans aller chercher au fein des minéraux ,
Des fecours dangereux auffi craints que les maux ,
Il trouve à les calmer , inftruit par la Nature ,
Dans les plus fimples dons une route plus fure,
✪ mère généreuſe , & Nature , ô bienfaits !
Source qui t'épanchant ne t'épuifes jamais !
A l'éclat du Printemps , doux efpoir de Pomone ,
Vont fuccéder les biens dont l'Eté le couron ne ,
Le Laboureur content voit ' or de fes Gu erèts
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
Répondre à fes travaux & combler fes fouhaits
Sous le poids des épis , Cérès courbe la tête ;
A recueillir fes dons le Moiffonneur s'apprête s
Et pour les partager méprifant la chaleur ,
Il égaye en chantant fon pénible labeur. *
Moins heureufe que lui , l'orgueilleuſe indolence
Appelle en vain la joie au fein de l'abondance ,
Son coeur indifférent à force de jouir ,
En prévenant la peine a chaſſé le plaifir.
Allez , fages Mortels , & par des facrifices ,
Rendez grâces aux Dieux qui vous font fi propices
;
Ufez , reconnoillans après tant de faveurs ,
Des innocens tréfors dont ils font les Auteurs ;
Ulez- en fans remords ; un travail légitime
Vous les a mérités fans ballelle & fans crime ;
Comtent de votre hommage , aux fruits de la
moiffon ,
Le Ciel va joindre encor ceux d'une autre ſaiſon .
L'Automne a du Printemps couronné les promeffes
;
Bacchus offre à vos voeux de nouvelles richeffes :
Déja de les rubis que vous allez cueillir ,
La Pourpre en mûriffant commence à s'affoiblir.
Scus le pampre moins verd , les larmes de l'Au
rore
Y mêlent au matin l'azur qui - les colore :
Hatez vous , Vendageurs , fortez de vos ha
meaux ,
JUILLET. 1763. 29
La ferpette à la main parcourez ces cô: eaux ,
Préparez ce nectar qui porte avec fa flâme
La fanté dans nos conps , le plaifir dans notre
âme.
Mais furtout n'ablez pas, Mortels audacieux ,
Mêler un Art perfide à ce jus précieux ;
Gardez -vous d'altérer cette liqueur divine ;
Tout fecours étranger à fa noble origine
Affoiblit fa vertu , la change en un poiſon
Qui détruit la vigueur & flétrit la Raifen.
C'eſt par là que de maux une foule cruelle
Abrége de nos jours la trame naturelte ,
Surtout quand par fes feux irritant nos defits ,
L'intempérance y joint fes funeftes plaifirs .
J'ai vu , j'ai vu fa main conduite par la rage
Dans le fein d'un ami fe chercher un paffage ;
Inutile forfait ! victime du remords ,
Le malheureux vainqueur eût defiré lá mort.
Du moins fi quelquefois livreffe & la licence ,
Dans vos jeux innocens appellent la vengeance ,
La pitié que l'orgueil étouffe dans nos coeurs
Arrête vos tranfports , maîtrife vos fureurs ;
Et ne fuivant jamais un faux honneur pour guide,
Ne croit pas que la Gloire exige un homicide.
Préjugé malheureux ! incorrigible abus ,
Qui fait que la valeur eft un vice de plus.
La Nature en gémit ; fa tendreffe outragée
Eût condamné la faute & ne l'eût point vengée ;
Biij
30 MERCURE DE FRANCE .
Aux cris de la douleur , aux accens de fa voix ,
Qui peut douter encor de rentrer fous les loix ?
Ah ! j'y cours ; entends- moi , Déeffe , je t'implore
.
Oui , j'abjure à tes pieds une erreur que j'ab
horre ;
Et vais à tes autels , garans de mon bonheur ,
Porter mon repentir mes fermens , & mon
coeur.
POEME M. de B ....
par
Séjour tumultueux où trompant nos defirs
L'ennui prend fi fouvent le mafque des plaifirs ,
Je fuis , je vais chercher dans un plus fûr aſyle
Des biens moins agités , un bonheur plus tran
quille
Que vous poffédez feul Villageois trop heureux
Habitans méprilês de ces ruftiques lieux.
Avec vous dèformais je ſuivrai la nature
Et je verrai la main payer avec ufure
>
De dons toujours nouveaux , des plus riches
faveurs.
L'hommage
JUILLET. 1763 . 25
L'hommage libre & pur que lui rendent vos
coeurs.
Par de févères loix envain la deſtinée
Dans le cercle inconftant qui compofe l'année ,
A femé tant de nuits & fi peu de beaux jours :
Pour vous tout eft ferein , tout a le même cours.
Quand le froid des hyvers rend les plaines oifives
A l'aspect des frimats quand les Nymphes craintives
Abandonnent les Bois pour les Antres profonds ,
Et que l'onde gémit fur le poids des glaçons ;
Le Laboureur caché fous le chaume ruftique ,
Tranquille près des Dieux de fon foyer antique ,
D'un bonheur inconnu goûtant l'obfcurité ,
Jouit en paix des biens que lui donne l'Été :
Ses Enfans élévés fur le fein de leur mère ,
Ne doivent point leur jour au la't d'une étrangère
Et n'éprouvent jamais les odieux tranſports
D'un coeur dénaturé qu'aigriffent les remords.
Annette ne fçait point , vaine dans fa tendrelle ,
Repouffer durement la main qui la careffe ;
Un moment à les fils accorder quelques foins
Et redouter encor l'oeil mocqueur des témoins.
Ce n'eft que la Nobleffe ou l'ingrate opulence
Qui maſquant leur orgueil du beau nom de décence
Font gloire de rougir des foibleſſes du fang ,
Et de facrifier la Nature à leur rang ;
II. Vol. B
26 MERCURE DE FRANCE.
Mais bientôt le foleil à la terre endormie
Va rendre en nos climats la chaleur & la vie ;
Et du Pôle éloigné cet aftre de retour ,
Partage également les ombres & le jour ;
Sur le gazon naiffant l'amante de Céphale,
Peint de mille couleurs la vapeur qui s'exhale';
Les amours des oiſeaux annoncent le printemps s
Je vois l'agneau bondir , j'entends les boeufs paiffans
Mugir en s'agitant fous le joug qui les preſſes
La voix du Laboureur réveille leur pareffe ,
Tandis qu'à pas tardifs , ils vont avec efforts
De Cérès dans nos champs préparer les trésors .
Sous l'aîle des Zéphirs la main de la Nature ,
Fleurs , vous fait dans nos prés éclorre fans culture
;
Captives dans nos murs nos travaux & nos
foins
Vous offrent un afyle , où vous vous plaiſer
moins:
Tout paffe ; d'un matin la rapide durée ,
Voit flétrir les attraits dont Flore étoit parée.
Pourquoi faut-il encor qu'une indifcrette main ;
De vos plus beaux momens ofe avancer la fin ?
Victimes de l'amour , ornemens d'une Belle
Allez-vous lui prêter une grace nouvelle ,
Non , non
vous
méritez
un fort plus glorieux
.
›
L'Amour, car cependant il régne dans ces lieux ,
JUILLET. 1763. 29
Wes Bergers du Lignon déteftant la foibleſſe ,
Refpette ici des moeurs l'eftimable rudeffe
Et n'amollit jamais ces vertueux mortels.
Mais fi d'un Dieu vengeur les Décrets éternels
Ont dévoué nos jours aux pleurs , à la mifère ;
Si les maux dont Pandore a déſolé la tèrre ,
L'innocence , la paix & la frugalité
Ne peuvent affranchir la trifte humanité ;
Ce pâtre induſtrieux cherche à l'aide des plantes
L'art de renouveller fes forces languiffantes :
Ces Simples bienfaiſants vont par de doux efforts
D'un organe affoibli ranimer les refforts ,
Vaincre un mortel venin & faire que fans peine ,
La fang coule docile à la loi qui l'entraîne ;
Ou cueillis par les foins jufqu'aux fommet des
monts ,
D'un fouffle empoisonné garantir fes moutons,
De cent fecrets divers l'innocente magie
Fait renaître à fon gré les fources de la vie ;
Et fans aller chercher au fein des minéraux ,
Des fecours dangereux auffi craints que les maux ,
Il trouve à les calmer , inftruit par la Nature ,
Dans les plus fimples dons une route plus fure,
✪ mère généreuſe , & Nature , ô bienfaits !
Source qui t'épanchant ne t'épuifes jamais !
A l'éclat du Printemps , doux efpoir de Pomone ,
Vont fuccéder les biens dont l'Eté le couron ne ,
Le Laboureur content voit ' or de fes Gu erèts
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
Répondre à fes travaux & combler fes fouhaits
Sous le poids des épis , Cérès courbe la tête ;
A recueillir fes dons le Moiffonneur s'apprête s
Et pour les partager méprifant la chaleur ,
Il égaye en chantant fon pénible labeur. *
Moins heureufe que lui , l'orgueilleuſe indolence
Appelle en vain la joie au fein de l'abondance ,
Son coeur indifférent à force de jouir ,
En prévenant la peine a chaſſé le plaifir.
Allez , fages Mortels , & par des facrifices ,
Rendez grâces aux Dieux qui vous font fi propices
;
Ufez , reconnoillans après tant de faveurs ,
Des innocens tréfors dont ils font les Auteurs ;
Ulez- en fans remords ; un travail légitime
Vous les a mérités fans ballelle & fans crime ;
Comtent de votre hommage , aux fruits de la
moiffon ,
Le Ciel va joindre encor ceux d'une autre ſaiſon .
L'Automne a du Printemps couronné les promeffes
;
Bacchus offre à vos voeux de nouvelles richeffes :
Déja de les rubis que vous allez cueillir ,
La Pourpre en mûriffant commence à s'affoiblir.
Scus le pampre moins verd , les larmes de l'Au
rore
Y mêlent au matin l'azur qui - les colore :
Hatez vous , Vendageurs , fortez de vos ha
meaux ,
JUILLET. 1763. 29
La ferpette à la main parcourez ces cô: eaux ,
Préparez ce nectar qui porte avec fa flâme
La fanté dans nos conps , le plaifir dans notre
âme.
Mais furtout n'ablez pas, Mortels audacieux ,
Mêler un Art perfide à ce jus précieux ;
Gardez -vous d'altérer cette liqueur divine ;
Tout fecours étranger à fa noble origine
Affoiblit fa vertu , la change en un poiſon
Qui détruit la vigueur & flétrit la Raifen.
C'eſt par là que de maux une foule cruelle
Abrége de nos jours la trame naturelte ,
Surtout quand par fes feux irritant nos defits ,
L'intempérance y joint fes funeftes plaifirs .
J'ai vu , j'ai vu fa main conduite par la rage
Dans le fein d'un ami fe chercher un paffage ;
Inutile forfait ! victime du remords ,
Le malheureux vainqueur eût defiré lá mort.
Du moins fi quelquefois livreffe & la licence ,
Dans vos jeux innocens appellent la vengeance ,
La pitié que l'orgueil étouffe dans nos coeurs
Arrête vos tranfports , maîtrife vos fureurs ;
Et ne fuivant jamais un faux honneur pour guide,
Ne croit pas que la Gloire exige un homicide.
Préjugé malheureux ! incorrigible abus ,
Qui fait que la valeur eft un vice de plus.
La Nature en gémit ; fa tendreffe outragée
Eût condamné la faute & ne l'eût point vengée ;
Biij
30 MERCURE DE FRANCE .
Aux cris de la douleur , aux accens de fa voix ,
Qui peut douter encor de rentrer fous les loix ?
Ah ! j'y cours ; entends- moi , Déeffe , je t'implore
.
Oui , j'abjure à tes pieds une erreur que j'ab
horre ;
Et vais à tes autels , garans de mon bonheur ,
Porter mon repentir mes fermens , & mon
coeur.
Fermer
Résumé : L'ANNÉE RUSTIQUE. POÉME par M. de B ....
Le poème 'L'Année Rustique' contraste la vie rurale paisible avec l'agitation urbaine. Le poète admire la tranquillité et la simplicité des villageois, qui vivent en harmonie avec la nature et ses cycles saisonniers. En hiver, malgré le froid, le laboureur bénéficie des réserves de l'été précédent, tandis que ses enfants grandissent dans un environnement familial affectueux. Le poète critique l'arrogance et l'ingratitude des nobles et des riches, qui dédaignent les valeurs naturelles. Au printemps, la nature renaît et les travaux agricoles reprennent. Les bergers suivent des mœurs rustiques et vertueuses. Le laboureur utilise les plantes pour se soigner et renforcer sa santé, suivant les enseignements de la nature. L'été apporte des récoltes abondantes, et le moissonneur travaille avec joie. L'automne offre de nouvelles richesses avec la vendange, mais le poète met en garde contre l'altération du vin par des artifices, pouvant transformer ce breuvage en poison. Le texte dénonce la violence et la cruauté exacerbées par l'intempérance. Une scène tragique montre un homme tuant un ami par rage, acte qualifié d'inutile et entraînant des remords. Le poète appelle à la pitié et à la maîtrise de soi, critiquant les préjugés associant la valeur à la violence. La nature elle-même serait offensée par de tels actes. L'auteur exprime son désir de repentir et de revenir sous les lois de la déesse, implorant son pardon et exprimant son repentir sincère.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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2012
p. 30
VERS sur le temps qu'il a fait le jour du Feu, à l'imitation du Nocte pluit totâ, &c,
Début :
APRÉS les fureurs de la Guerre, [...]
Mots clefs :
Fureurs, Guerre, Paix, Cieux, Tonnerre
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : VERS sur le temps qu'il a fait le jour du Feu, à l'imitation du Nocte pluit totâ, &c,
VERSfur le temps qu'il a fait le jour du
à l'imitation du Nocte pluit Feu
totâ , & c,
APRES les fureurs de la Guerre,
La Paix régne dans l'Univers ;
Après les éclats du Tonnerre ,
Le calme régne dans les Airs :
Mars a pofé fon Cimeterre ,
Et la Foudre céde à nos Feux :
C'eft au Bien-aimé de la Terre ,
Que l'on doit la faveur des Cieux.
Par M. dALBARET , Cenfeur Royal , de
l'Académie des Arcades de Rome,
à l'imitation du Nocte pluit Feu
totâ , & c,
APRES les fureurs de la Guerre,
La Paix régne dans l'Univers ;
Après les éclats du Tonnerre ,
Le calme régne dans les Airs :
Mars a pofé fon Cimeterre ,
Et la Foudre céde à nos Feux :
C'eft au Bien-aimé de la Terre ,
Que l'on doit la faveur des Cieux.
Par M. dALBARET , Cenfeur Royal , de
l'Académie des Arcades de Rome,
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2013
p. 31-43
IBRAHIM ET GÉMILLE. HISTOIRE TURQUE*.
Début :
IBRAHIM ASEK, ne sçavoit rien de sa naissance ; & dans la quantité d'Esclaves [...]
Mots clefs :
Esclave, Janissaire, Femmes, Mosquée, Bonheur, Permission
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : IBRAHIM ET GÉMILLE. HISTOIRE TURQUE*.
IBRAHIM ET GÉMILLE.
HISTOIRE TURQUE *.
IBRAHIM
BRAHIM ASEK , ne fçavoit rien
de fa naiffance ; & dans la quantité d'Efclaves
Chrétiens qui furent enlevés par
Barberouffe fur les côtes du Royaume
de Naples , quand du temps des guerres
de Charles-Quint & de François I. les
Turcs firent de fi gtands défordres en
Calabre & en Sicile , Ibrahim Afek fut
du nombre de ceux qui furent amenés
à Conftantinople. Il n'avoit que cinq
ans , & ne connut de Religion , de nom
de famille , ni de pays que ce que les
gens qui l'éleverent lui en apprirent . Il
étoit bien fait , & lorfqu'à l'âge de vingtdeux
ans , l'on le tira du Serrail , & qu'il
fut envoyé au Caire , pour être Officier
Subalterne des Hifpaïs , l'on crut qu'on
ne lui avoit donné cet emploi que pour
le retirer d'auprès de la mère du Grand-
Seigneur , à laquelle l'on prétend qu'il
avoit commencéde plaire. C'eftaffez l'ufage
lorfque quelqu'un a été dans certain
* Tirée du Portefeuille d'un ancien Ambaſſadeur
de France à Conftantinople.
Biv
#2 MERCURE DE FRANCE .
degré de faveur au Serrail , & que l'on
veut s'en défaire honnêtement , de l'envoyer
au Caire avec un établiſſement :
en forte que paffé en Égypte , il n'eſt
plus. queftion de lui à Conftantinople ;
& c'eft ainfi fouvent que les Sultans &
les Sultanes,quand ils ont affez d'humanité
pour ne leur pas ôter la vie , fe
font défaits de leurs Favoris & de leurs
Favorites ,& plus fouvent encore de leurs
Eunuques noirs , qui par l'entière connoiffance
qu'ils ont de toutes les actions
& des intrigues de leurs Maîtres pourroient
les perdre. Ce qu'il y a de certain
, c'eft qu'Ibrahim_arriva avec affez
d'argent & de biens , pour que particuliérement
recommandé à l'Aga du
Caire , il fe trouvât bientôt en état d'acheter
non-feulement des terres , des
Efclaves , & tout ce qui pouvoit contribuer
à fa commodité , ainfi qu'à fes plaifirs
, mais même pour parvenir après
dix ans de fervice , au pofte éminent de
Général du Corps des Hifpaïs.
Un Courtier d'Efclaves que l'on nomme
un Cenfal , l'avertit un jour qu'un
Turc avoit amené parmi un nombre.
affez confidérable de belles Efclaves
qu'il vouloit vendre , une fille qu'il difoit
Georgienne , & qui étoit d'une beau
JUILLET. 1763. 33
té achevée. Le Général des Hifpais la
trouva en effet charmante , & l'acheta
vingt mille parats , qui font de notre
monnoye environ quatre cens écus .
Le Caravanserai , ou Marché où ſe
vendent les Efclaves , eft compofé au
Caire de quatre grands corps de logis
magnifiques , qui entourent une grande
cour quarrée , au milieu de laquelle eft
une Moſquée. C'eft fous les portiques
de cette cour que les Marchands tiennent
de grands Magafins , où ceux qui
ont acheté des Efclaves & prétendent
les vifiter avant que d'en payer le prix
les font entrer dans des cabinets deftinés
à cet ufage. On y trouve auffi
des bains chauds , & des fontaines à
l'ufage des femmes que l'on achete ; &
c'eft- là qu'Ibrahim fut fi content de la
belle Efclave , nommée Gémille , qu'il
commença non-feulement de l'acheter
comme Efclave , mais à l'aimer comme
Maîtreffe.
Gémille ne put gagner fur elle d'être
auffi contente de fon Maître . Avant
qu'elle fût livrée par le Marchand , elle
n'oublia même rien de ce qui étoit en
elle pour 'faire rompre le marché &
pour obliger le Cenfal de la donner à
un Simple Janiffaire qui l'ayoit marchan-
B v
34 MERCURE DE FRANCE .
dée dans le Caravanferai avant que
Général des Hifpats l'eût vue. Ce Janniffaire
n'avoit pu l'achetter , parce que
le prix de la jeune Efclave excédoit de
beaucoup celui qu'il y pouvoit mettre .
Muftapha Hamet , ( c'eft le nom du Janniffaire
) vit avec peine la préférence
qu'Ibrahim n'obtint que parce qu'il
avoit plus d'argent que lui ; & Gémille
regretta de fe voir entre les mains d'Ibra
him , & de n'avoir pû refter dans celles
de Muftapha.
La maifon du Janniffaire fe trouvoit
placée vis-à-vis le Palais du Général des
Hifpaïs ; & cette circonftance fit alternativement
le bonheur , le malheur , &
l'occupation du Janniffaire , & de la
belle Efclave. L'occafion de fe voir
quelquefois par la fenêtre au travers
de la rue , & toutes les fois que l'un
ou l'autre fortoit , leur infpira une
efpéce de jargon de mines , & une
forte d'intelligence mutuelle , toujours
confolante pour les perfonnes qui s'aiment
& qui fe trouvent dans une
contrainte auffi cruelle que celle où fe
trouvoient ces deux amans. Ibrahim de
fon côté n'oublioit rien pour plaire &
pour gagner le coeur de fon E clave ,
mais toujours fans fuccès ; & Mustapha
JUILLET. 1763. 35
pour plaire, n'avoit qu'à fe montrer. Gémille
n'accordoit à fon Maître que les
faveurs qu'elle ne lui pouvoit refufer ; &
le dégoût de cette jeune Efclave alla
au point qu'Ibrahim furieux s'emporta
un jour jufqu'à jurer par le Tallak ,
de la faire revendre en plein marché.
C'est pour les Efclaves la plus grande
infamie qu'elles puiffent recevoir ; mais
la Loi porte que quiconque a juré par
le Tallak , eft obligé d'accomplir fon
ferment ; elle exige même lorfque le
mécontentement entre le Maître & l'Efclave
eft parvenu au point de ne pouvoir
plus vivre enfemble , que l'Esclave
puiffe fe plaindre publiquement dans la
Mofquée , demander la féparation d'avec
fon Maître , & à être vendue à un autre.
Ibrahim n'eut pas fitôt juré qu'il revendroit
Gémille , que fière de l'occafion
qui fe préfentoit d'être délivrée de
celui qu'elle regardoit comme fon tyran
, elle le menaça à fon tour de fe
jetter dans la première Mofquée , & de
demander elle-même la féparation qu'il
fembloit defirer.
Ibrahim qui l'aimoit , craignit qu'elle
n'éxécutât ce deffein . Pour l'empêcher ,
il lui ferma pendant affez longtemps
portes du Palais , & la remit enfin à les
B vj .
36 MERCURE DE FRANCE .
un Cenfal , pour la vendre , dans la
vue de la racheter lui - même . C'eft ainfi
qu'il efpéroit accomplir non feulement
le ferment qu'il avoit fait de la
revendre ; mais prévenir un éclat dans
la Mofquée , qui l'auroit pour jamais
privé de l'efpérance de la revoir.
Gémille avertie qu'elle devoit fe préparer
à être remife à un Cenfal & fe
parer pour être revendue , trouva moyen
d'en faire avertir Muftapha, qui fe rendit
de bonne heure au Caravanferai.
Là, fans paroître qu'il l'eût jamais vue ,
le Janniffaire en demanda froidement
le prix ; à quoi le Cenfal répondit qu'il
en vouloit vingt cinq mille parats ,
Tandis que le Janni ffaire & le Cenfal
difputoient fur l'exhorbitance de ce prix ,
deux femmes apoftées percérent la foule
affemblée dans le Caravanferoi , firent
figne de l'oeil à Gémille de fuivre l'une
d'elles , & trouverent le moyen de la
fouftraire aux regards du Cenfal pendant
que l'autre lui marchandoit une
autre Efclave .
Le Cenfal quoiqu'occupé de ce nouveau
marché , revint bientôt à celui de
Gémille , & demanda ce qu'elle étoit devenue
? Cette femme, pour le dérouter,
lui montra une porte dans laquelle elle
JUILLET. 1763. 37
que lui dit l'avoir vue entrer ; & tandis
le Cenfal courut à cette porte & chercha
fon Efclave , Gémille , conduite
par l'autre femme , eut le loifir de fe
jetter dans une autre maifon , d'où
après s'être déguifée de façon à ne
pouvoir être reconnue , elle fut conduite
chez fon cher Janniffaire.
Le défelpoir du Général des Hifpaïs
fut inexprimable ; il dénonça le Cenfal,
l'accufa d'infidélité devant le Juge , qui
le condamna à recevoir cent cinquante
coups de bâton fur la plante des pieds ,
& à refter en prifon jufqu'à ce qu'il
rendît l'Esclave , ou le prix qu'on l'avoit
voulu vendre. Cependant Muftapha
étoit heureux avec fa chère Gémille
qu'il cachoit foigneufement à tous les
yeux ; & Gémille fe trouvoit fi heureufe
chez fon nouveau Maître , quoiqu'infiniment
moins riche , que fon
unique crainte étoit de retomber fous
la puiffance du Général des Hifpaïs.
Celui- ci , après avoir longtemps gémi
de la perte de fa maîtreffe , crut enfin
pouvoir faire diverfion à fa douleur
en offrant fà main à une Veuve plus
opulente qu'aimable , & qui depuis
longtemps avoit marqué du goût pour
lui.
38 MERCURE DE FRANCE
J
Mais il ne pouvoit oublier fon Efcla
ve ; il paffoit des jours malheureux
tandis que leJanniffaire & Gémille étoient
au comble de la félicité . La fortune du
Janniffaire étoit des plus modiques; mais
rien ne manque aux coeurs contens. Une
feule Efclave les fervoit tous deux , &
cette Efclave étoit une vieille femme Italienne,
qu'il avoit achetée à bon marché
dans le dernier voyage qu'il avoit fait
à Conftantinople.
Un jour que la belle Gémille fortoit
du bain , la vieille Efclave s'apperçut
en lui frottant les pieds , que fa Maîtreffe
lui déroboit la vue de fon pied
gauche . Cette attention que ju ques - là
elle n'avoit pas remarquée , excita la curiofité
de la vieille au point , qu'après
avoir inutilement preffé fa Maîtreffe de
lui apprendre ce que fignifioit une défiance
auffi fingulière ; elle parvint un
jour à découvrir que Gémille avoit un
double doigt au pied gauche , eſpéce
de difformité , que la belle Efclave
avoit toujours eu foin de cacher.
Ah ! Madame , s'écria la vieille Ef
clave , à cette vue ; oferois- je vous demander
fi vous fçavez quelle eſt votre
naiffance ? Je fçais uniquement pour
l'avoir oui - dire , répondit Gémille
JUILLET. 17635 . 39
quoique vendue comme Georgienne ,
que j'ai été enlevée à l'âge de cinq
ans fur les côtes de Naples.
A ces mots , la vieille fe jettant à fes
pieds , & lui embraffant les genoux ,
Madame ! s'écria- t-elle en fanglottant ,
le Ciel comble enfin tous mes voeux : le
Prince de Bifigniane , pour éffayer d'avoir
quelques nouvelles d'un fils &
d'une fille qui avoient été enlevés
avec d'autres perfonnes par les Turcs ,
quand Barberouffe vint fur les côtes
du Royaume de Naples , m'a envoyée
depuis longtemps dans la Turquie.
Après avoir été prife fur un Vaiffeau
Venitien , comme j'allois à Conflantinople
; ce même Janniffaire qui vous
aime, m'a achetée & menée au Caire, où
j'ai maintenant le bonheur de fervir &
de retrouver enfin la fille de mon Maître
Quoi ! Fatime s'écria Gémille étonnée
? quoi ! fur cette feule preuve....
Il ne m'en faut point d'autre , Madame ;
celle- ci , jointe à votre âge , fuffit pour
me convaincre que je revois en vous la
fille du Prince de Belignane .Votre frère ,
qui n'avoit que trois ans plus que vous ,
avoit également un double petit doigr
au pied gauche ; & fi ce frère vit encore
, il ne manque plus à ma félicité
que de le retrouver ainfi que vous !
,
40. MERCURE DE FRANCE.
Le Janniffaire qui entra dans ce mo
ment & à qui Gémille ne balanca pas
de faire part de la découverte de la vieille
, ne fut pas fâché d'apprendre que
fon Efclave pouvoit être d'une naiffance:
diftinguée . Il en conçut pourtant bientôt
quelques allarmes , dans la crainte
que fçachant fa naiffance , fa maîtreffe
ne cherchât de concert avec la vieille ,
les moyens de retourner dans fa Patrie.
Ses attentions pour elle augmenterent
encore par la crainte de
la perdre . Gémille de fon côté ne fongeoit
qu'à lui plaire ; & comme elle
n'avoit de Religion , que celle dans laquelle
elle avoit été élevée ; que la
vieille Efclave de fon côté n'étoit que
médio crement inftruite dans la fienne
propre ; le defir de revoir fes parens ,
joint aux obftacles à franchir pour en
concevoir l'efpérance , les déterminerent
aifément à continuer de vivre dans
la condition tranquille où l'un & l'autre
fe trouvoient.
誓
Pendant que la petite famille du Janniffaire
jouiffoit au moins paifiblement
de toute la douceur d'une vie auffi fimple
qu'uniforme , celle du Général des
Hifpais , étoit en proie aux plus grands
troubles. Le dégoût d'Ibrahim pour fon
JUILLET. 1763 .
41
époufe , étoit parvenu au point , que
cette femme lui étant devenue infupportable
, il conçut l'affreufe réfolution
de s'en défaire . Après avoir gagné un
Batelier , il propofa à fon époufe une
promenade fur le Nil. Le Batelier gagné
, ayant fait tourner le bateau
contre les ruines d'un moulin abandonné
, le fit renverfer de façon que la
femme d'Ibrahim & fa fuite , à l'exception
d'une Efclave noire , y périrent.
Cette Efclave , qui fuivant l'ufage des
femmes d'Egypte fçavoit nager , eut
même le bonheur , malgré tous les efforts
que firent Ibrahim & le Batelier
pour lui faire fubir le même fort , de
gagner le rivage oppofé au leur , & de
courir rendre compte au Divan du
crime de fon Maître. Le Batelier arrêté ,
le Général , malgré fon rang , le fut
auffi . L'Efclave & le Batelier le chargerent
; & l'éxécution de la fentence ne fut
fufpendue que pour envoyer à Conftantinople
demander au Grand-Seigneur la
permiffion de le faire mourir. Le Grand-
Vifir n'étoit malheureufement point de
fes amis , à caufe de quelques démêlés
qu'ils avoient eu ci- devant dans le Serrail
; en forte que le Grand- Seigneur
ordonna que non - feulement le Gé
42 MERCURE DE FRANCE.
néral des Hifpaïs , feroit dégradé de fa
charge , mais qu'après avoir été trois
jours de fuite expofé nud à la vue du
Peuple , il feroit empalé tout vif.
Gémille , en apprenant cette nouvelle
, malgré tout fon éloignement pour
Ibrahim , ne put que plaindre le fort
d'un homme dont elle avoit été fi éperdûment
aimée , & chargea la vieille Efclave
d'aller lui témoigner combien elle
y étoit fenfible . Cette femme en s'ap
prochant du Criminel , qui étoit déja
éxpofé nud auxyeux du Peuple , fut fort
étonnée de lui voir le petit doigt du pied
gauche comme celui de Gémille ; & ne
doutant pas qu'il ne fût le frère de fa
Maîtreffe , elle courut avec tranſport
l'en avertir ; & l'une & l'autre après en
avoir obtenu la permiffion de Muftapha,
vinrent en tremblant pour s'éclaircir d'un
événement auffi furprenant que funefte
. Le Janniffaire fe joignit à elles ;
tous enſemble allerent fe jetter aux pieds
des Juges pour demander la grace d'Ibrahim
, ou du moins la fufpenfion de
fon fupplice jufqu'à ce que le Sultan fût
informé de fon Hiftoire , ainfi que de
la grandeur de fa naiffance. Gémille
enfin n'oublia rien pour les perfuader ;
& la fingularité de cette avanture deJUILLET.
1763. 43
venue publique , excita tout le Caire à
s'intéreffer pour fon frère. Mais la réalité
, ainfi que la noirceur du crime
étoient trop connues pour qu'il pût demeurer
impuni. Tout ce qu'on put auprès
des Juges , fut d'obtenir que Gémille
l'entretint en fecret quelques heures
avant fon dernier fupplice avec la vieille
Efclave. Cette entrevue ne fçauroit fe
décrire tout ce que l'amour , la furprife
, la pitié , la tendreffe & l'enchaînement
de tant d'avantures bizarres
peuvent jetter dans le coeur & dans l'efprit
, fe dit & fe paffa dans les derniers
adieux du Criminel , & de la belle Efclave
. Ibrahim lui demanda pardon de
tous les mauvais traitemens qu'elle avoit
reçus de lui . Gémille fondoit en larmes
; & il fallut pour les féparer , employer
la violence. Ibrahim fut enfin
éxécuté , après avoir demandé & obtenu
la permiffion de donner tout fon
bien à fa foeur , & avoir fait permettre
au Janniffaire Muftapha qu'il l'épouferoit.
HISTOIRE TURQUE *.
IBRAHIM
BRAHIM ASEK , ne fçavoit rien
de fa naiffance ; & dans la quantité d'Efclaves
Chrétiens qui furent enlevés par
Barberouffe fur les côtes du Royaume
de Naples , quand du temps des guerres
de Charles-Quint & de François I. les
Turcs firent de fi gtands défordres en
Calabre & en Sicile , Ibrahim Afek fut
du nombre de ceux qui furent amenés
à Conftantinople. Il n'avoit que cinq
ans , & ne connut de Religion , de nom
de famille , ni de pays que ce que les
gens qui l'éleverent lui en apprirent . Il
étoit bien fait , & lorfqu'à l'âge de vingtdeux
ans , l'on le tira du Serrail , & qu'il
fut envoyé au Caire , pour être Officier
Subalterne des Hifpaïs , l'on crut qu'on
ne lui avoit donné cet emploi que pour
le retirer d'auprès de la mère du Grand-
Seigneur , à laquelle l'on prétend qu'il
avoit commencéde plaire. C'eftaffez l'ufage
lorfque quelqu'un a été dans certain
* Tirée du Portefeuille d'un ancien Ambaſſadeur
de France à Conftantinople.
Biv
#2 MERCURE DE FRANCE .
degré de faveur au Serrail , & que l'on
veut s'en défaire honnêtement , de l'envoyer
au Caire avec un établiſſement :
en forte que paffé en Égypte , il n'eſt
plus. queftion de lui à Conftantinople ;
& c'eft ainfi fouvent que les Sultans &
les Sultanes,quand ils ont affez d'humanité
pour ne leur pas ôter la vie , fe
font défaits de leurs Favoris & de leurs
Favorites ,& plus fouvent encore de leurs
Eunuques noirs , qui par l'entière connoiffance
qu'ils ont de toutes les actions
& des intrigues de leurs Maîtres pourroient
les perdre. Ce qu'il y a de certain
, c'eft qu'Ibrahim_arriva avec affez
d'argent & de biens , pour que particuliérement
recommandé à l'Aga du
Caire , il fe trouvât bientôt en état d'acheter
non-feulement des terres , des
Efclaves , & tout ce qui pouvoit contribuer
à fa commodité , ainfi qu'à fes plaifirs
, mais même pour parvenir après
dix ans de fervice , au pofte éminent de
Général du Corps des Hifpaïs.
Un Courtier d'Efclaves que l'on nomme
un Cenfal , l'avertit un jour qu'un
Turc avoit amené parmi un nombre.
affez confidérable de belles Efclaves
qu'il vouloit vendre , une fille qu'il difoit
Georgienne , & qui étoit d'une beau
JUILLET. 1763. 33
té achevée. Le Général des Hifpais la
trouva en effet charmante , & l'acheta
vingt mille parats , qui font de notre
monnoye environ quatre cens écus .
Le Caravanserai , ou Marché où ſe
vendent les Efclaves , eft compofé au
Caire de quatre grands corps de logis
magnifiques , qui entourent une grande
cour quarrée , au milieu de laquelle eft
une Moſquée. C'eft fous les portiques
de cette cour que les Marchands tiennent
de grands Magafins , où ceux qui
ont acheté des Efclaves & prétendent
les vifiter avant que d'en payer le prix
les font entrer dans des cabinets deftinés
à cet ufage. On y trouve auffi
des bains chauds , & des fontaines à
l'ufage des femmes que l'on achete ; &
c'eft- là qu'Ibrahim fut fi content de la
belle Efclave , nommée Gémille , qu'il
commença non-feulement de l'acheter
comme Efclave , mais à l'aimer comme
Maîtreffe.
Gémille ne put gagner fur elle d'être
auffi contente de fon Maître . Avant
qu'elle fût livrée par le Marchand , elle
n'oublia même rien de ce qui étoit en
elle pour 'faire rompre le marché &
pour obliger le Cenfal de la donner à
un Simple Janiffaire qui l'ayoit marchan-
B v
34 MERCURE DE FRANCE .
dée dans le Caravanferai avant que
Général des Hifpats l'eût vue. Ce Janniffaire
n'avoit pu l'achetter , parce que
le prix de la jeune Efclave excédoit de
beaucoup celui qu'il y pouvoit mettre .
Muftapha Hamet , ( c'eft le nom du Janniffaire
) vit avec peine la préférence
qu'Ibrahim n'obtint que parce qu'il
avoit plus d'argent que lui ; & Gémille
regretta de fe voir entre les mains d'Ibra
him , & de n'avoir pû refter dans celles
de Muftapha.
La maifon du Janniffaire fe trouvoit
placée vis-à-vis le Palais du Général des
Hifpaïs ; & cette circonftance fit alternativement
le bonheur , le malheur , &
l'occupation du Janniffaire , & de la
belle Efclave. L'occafion de fe voir
quelquefois par la fenêtre au travers
de la rue , & toutes les fois que l'un
ou l'autre fortoit , leur infpira une
efpéce de jargon de mines , & une
forte d'intelligence mutuelle , toujours
confolante pour les perfonnes qui s'aiment
& qui fe trouvent dans une
contrainte auffi cruelle que celle où fe
trouvoient ces deux amans. Ibrahim de
fon côté n'oublioit rien pour plaire &
pour gagner le coeur de fon E clave ,
mais toujours fans fuccès ; & Mustapha
JUILLET. 1763. 35
pour plaire, n'avoit qu'à fe montrer. Gémille
n'accordoit à fon Maître que les
faveurs qu'elle ne lui pouvoit refufer ; &
le dégoût de cette jeune Efclave alla
au point qu'Ibrahim furieux s'emporta
un jour jufqu'à jurer par le Tallak ,
de la faire revendre en plein marché.
C'est pour les Efclaves la plus grande
infamie qu'elles puiffent recevoir ; mais
la Loi porte que quiconque a juré par
le Tallak , eft obligé d'accomplir fon
ferment ; elle exige même lorfque le
mécontentement entre le Maître & l'Efclave
eft parvenu au point de ne pouvoir
plus vivre enfemble , que l'Esclave
puiffe fe plaindre publiquement dans la
Mofquée , demander la féparation d'avec
fon Maître , & à être vendue à un autre.
Ibrahim n'eut pas fitôt juré qu'il revendroit
Gémille , que fière de l'occafion
qui fe préfentoit d'être délivrée de
celui qu'elle regardoit comme fon tyran
, elle le menaça à fon tour de fe
jetter dans la première Mofquée , & de
demander elle-même la féparation qu'il
fembloit defirer.
Ibrahim qui l'aimoit , craignit qu'elle
n'éxécutât ce deffein . Pour l'empêcher ,
il lui ferma pendant affez longtemps
portes du Palais , & la remit enfin à les
B vj .
36 MERCURE DE FRANCE .
un Cenfal , pour la vendre , dans la
vue de la racheter lui - même . C'eft ainfi
qu'il efpéroit accomplir non feulement
le ferment qu'il avoit fait de la
revendre ; mais prévenir un éclat dans
la Mofquée , qui l'auroit pour jamais
privé de l'efpérance de la revoir.
Gémille avertie qu'elle devoit fe préparer
à être remife à un Cenfal & fe
parer pour être revendue , trouva moyen
d'en faire avertir Muftapha, qui fe rendit
de bonne heure au Caravanferai.
Là, fans paroître qu'il l'eût jamais vue ,
le Janniffaire en demanda froidement
le prix ; à quoi le Cenfal répondit qu'il
en vouloit vingt cinq mille parats ,
Tandis que le Janni ffaire & le Cenfal
difputoient fur l'exhorbitance de ce prix ,
deux femmes apoftées percérent la foule
affemblée dans le Caravanferoi , firent
figne de l'oeil à Gémille de fuivre l'une
d'elles , & trouverent le moyen de la
fouftraire aux regards du Cenfal pendant
que l'autre lui marchandoit une
autre Efclave .
Le Cenfal quoiqu'occupé de ce nouveau
marché , revint bientôt à celui de
Gémille , & demanda ce qu'elle étoit devenue
? Cette femme, pour le dérouter,
lui montra une porte dans laquelle elle
JUILLET. 1763. 37
que lui dit l'avoir vue entrer ; & tandis
le Cenfal courut à cette porte & chercha
fon Efclave , Gémille , conduite
par l'autre femme , eut le loifir de fe
jetter dans une autre maifon , d'où
après s'être déguifée de façon à ne
pouvoir être reconnue , elle fut conduite
chez fon cher Janniffaire.
Le défelpoir du Général des Hifpaïs
fut inexprimable ; il dénonça le Cenfal,
l'accufa d'infidélité devant le Juge , qui
le condamna à recevoir cent cinquante
coups de bâton fur la plante des pieds ,
& à refter en prifon jufqu'à ce qu'il
rendît l'Esclave , ou le prix qu'on l'avoit
voulu vendre. Cependant Muftapha
étoit heureux avec fa chère Gémille
qu'il cachoit foigneufement à tous les
yeux ; & Gémille fe trouvoit fi heureufe
chez fon nouveau Maître , quoiqu'infiniment
moins riche , que fon
unique crainte étoit de retomber fous
la puiffance du Général des Hifpaïs.
Celui- ci , après avoir longtemps gémi
de la perte de fa maîtreffe , crut enfin
pouvoir faire diverfion à fa douleur
en offrant fà main à une Veuve plus
opulente qu'aimable , & qui depuis
longtemps avoit marqué du goût pour
lui.
38 MERCURE DE FRANCE
J
Mais il ne pouvoit oublier fon Efcla
ve ; il paffoit des jours malheureux
tandis que leJanniffaire & Gémille étoient
au comble de la félicité . La fortune du
Janniffaire étoit des plus modiques; mais
rien ne manque aux coeurs contens. Une
feule Efclave les fervoit tous deux , &
cette Efclave étoit une vieille femme Italienne,
qu'il avoit achetée à bon marché
dans le dernier voyage qu'il avoit fait
à Conftantinople.
Un jour que la belle Gémille fortoit
du bain , la vieille Efclave s'apperçut
en lui frottant les pieds , que fa Maîtreffe
lui déroboit la vue de fon pied
gauche . Cette attention que ju ques - là
elle n'avoit pas remarquée , excita la curiofité
de la vieille au point , qu'après
avoir inutilement preffé fa Maîtreffe de
lui apprendre ce que fignifioit une défiance
auffi fingulière ; elle parvint un
jour à découvrir que Gémille avoit un
double doigt au pied gauche , eſpéce
de difformité , que la belle Efclave
avoit toujours eu foin de cacher.
Ah ! Madame , s'écria la vieille Ef
clave , à cette vue ; oferois- je vous demander
fi vous fçavez quelle eſt votre
naiffance ? Je fçais uniquement pour
l'avoir oui - dire , répondit Gémille
JUILLET. 17635 . 39
quoique vendue comme Georgienne ,
que j'ai été enlevée à l'âge de cinq
ans fur les côtes de Naples.
A ces mots , la vieille fe jettant à fes
pieds , & lui embraffant les genoux ,
Madame ! s'écria- t-elle en fanglottant ,
le Ciel comble enfin tous mes voeux : le
Prince de Bifigniane , pour éffayer d'avoir
quelques nouvelles d'un fils &
d'une fille qui avoient été enlevés
avec d'autres perfonnes par les Turcs ,
quand Barberouffe vint fur les côtes
du Royaume de Naples , m'a envoyée
depuis longtemps dans la Turquie.
Après avoir été prife fur un Vaiffeau
Venitien , comme j'allois à Conflantinople
; ce même Janniffaire qui vous
aime, m'a achetée & menée au Caire, où
j'ai maintenant le bonheur de fervir &
de retrouver enfin la fille de mon Maître
Quoi ! Fatime s'écria Gémille étonnée
? quoi ! fur cette feule preuve....
Il ne m'en faut point d'autre , Madame ;
celle- ci , jointe à votre âge , fuffit pour
me convaincre que je revois en vous la
fille du Prince de Belignane .Votre frère ,
qui n'avoit que trois ans plus que vous ,
avoit également un double petit doigr
au pied gauche ; & fi ce frère vit encore
, il ne manque plus à ma félicité
que de le retrouver ainfi que vous !
,
40. MERCURE DE FRANCE.
Le Janniffaire qui entra dans ce mo
ment & à qui Gémille ne balanca pas
de faire part de la découverte de la vieille
, ne fut pas fâché d'apprendre que
fon Efclave pouvoit être d'une naiffance:
diftinguée . Il en conçut pourtant bientôt
quelques allarmes , dans la crainte
que fçachant fa naiffance , fa maîtreffe
ne cherchât de concert avec la vieille ,
les moyens de retourner dans fa Patrie.
Ses attentions pour elle augmenterent
encore par la crainte de
la perdre . Gémille de fon côté ne fongeoit
qu'à lui plaire ; & comme elle
n'avoit de Religion , que celle dans laquelle
elle avoit été élevée ; que la
vieille Efclave de fon côté n'étoit que
médio crement inftruite dans la fienne
propre ; le defir de revoir fes parens ,
joint aux obftacles à franchir pour en
concevoir l'efpérance , les déterminerent
aifément à continuer de vivre dans
la condition tranquille où l'un & l'autre
fe trouvoient.
誓
Pendant que la petite famille du Janniffaire
jouiffoit au moins paifiblement
de toute la douceur d'une vie auffi fimple
qu'uniforme , celle du Général des
Hifpais , étoit en proie aux plus grands
troubles. Le dégoût d'Ibrahim pour fon
JUILLET. 1763 .
41
époufe , étoit parvenu au point , que
cette femme lui étant devenue infupportable
, il conçut l'affreufe réfolution
de s'en défaire . Après avoir gagné un
Batelier , il propofa à fon époufe une
promenade fur le Nil. Le Batelier gagné
, ayant fait tourner le bateau
contre les ruines d'un moulin abandonné
, le fit renverfer de façon que la
femme d'Ibrahim & fa fuite , à l'exception
d'une Efclave noire , y périrent.
Cette Efclave , qui fuivant l'ufage des
femmes d'Egypte fçavoit nager , eut
même le bonheur , malgré tous les efforts
que firent Ibrahim & le Batelier
pour lui faire fubir le même fort , de
gagner le rivage oppofé au leur , & de
courir rendre compte au Divan du
crime de fon Maître. Le Batelier arrêté ,
le Général , malgré fon rang , le fut
auffi . L'Efclave & le Batelier le chargerent
; & l'éxécution de la fentence ne fut
fufpendue que pour envoyer à Conftantinople
demander au Grand-Seigneur la
permiffion de le faire mourir. Le Grand-
Vifir n'étoit malheureufement point de
fes amis , à caufe de quelques démêlés
qu'ils avoient eu ci- devant dans le Serrail
; en forte que le Grand- Seigneur
ordonna que non - feulement le Gé
42 MERCURE DE FRANCE.
néral des Hifpaïs , feroit dégradé de fa
charge , mais qu'après avoir été trois
jours de fuite expofé nud à la vue du
Peuple , il feroit empalé tout vif.
Gémille , en apprenant cette nouvelle
, malgré tout fon éloignement pour
Ibrahim , ne put que plaindre le fort
d'un homme dont elle avoit été fi éperdûment
aimée , & chargea la vieille Efclave
d'aller lui témoigner combien elle
y étoit fenfible . Cette femme en s'ap
prochant du Criminel , qui étoit déja
éxpofé nud auxyeux du Peuple , fut fort
étonnée de lui voir le petit doigt du pied
gauche comme celui de Gémille ; & ne
doutant pas qu'il ne fût le frère de fa
Maîtreffe , elle courut avec tranſport
l'en avertir ; & l'une & l'autre après en
avoir obtenu la permiffion de Muftapha,
vinrent en tremblant pour s'éclaircir d'un
événement auffi furprenant que funefte
. Le Janniffaire fe joignit à elles ;
tous enſemble allerent fe jetter aux pieds
des Juges pour demander la grace d'Ibrahim
, ou du moins la fufpenfion de
fon fupplice jufqu'à ce que le Sultan fût
informé de fon Hiftoire , ainfi que de
la grandeur de fa naiffance. Gémille
enfin n'oublia rien pour les perfuader ;
& la fingularité de cette avanture deJUILLET.
1763. 43
venue publique , excita tout le Caire à
s'intéreffer pour fon frère. Mais la réalité
, ainfi que la noirceur du crime
étoient trop connues pour qu'il pût demeurer
impuni. Tout ce qu'on put auprès
des Juges , fut d'obtenir que Gémille
l'entretint en fecret quelques heures
avant fon dernier fupplice avec la vieille
Efclave. Cette entrevue ne fçauroit fe
décrire tout ce que l'amour , la furprife
, la pitié , la tendreffe & l'enchaînement
de tant d'avantures bizarres
peuvent jetter dans le coeur & dans l'efprit
, fe dit & fe paffa dans les derniers
adieux du Criminel , & de la belle Efclave
. Ibrahim lui demanda pardon de
tous les mauvais traitemens qu'elle avoit
reçus de lui . Gémille fondoit en larmes
; & il fallut pour les féparer , employer
la violence. Ibrahim fut enfin
éxécuté , après avoir demandé & obtenu
la permiffion de donner tout fon
bien à fa foeur , & avoir fait permettre
au Janniffaire Muftapha qu'il l'épouferoit.
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2014
p. 44
LA MÉCHANCETÉ PEU REDOUTABLE. FABLE.
Début :
UN sot Crapaud, bouffi d'orgueil, [...]
Mots clefs :
Méchanceté , Crapaud, Envieux, Haine, Misère, Mépris
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texteReconnaissance textuelle : LA MÉCHANCETÉ PEU REDOUTABLE. FABLE.
LA MÉCHANCETÉ PEU REDOUTABLE .
FABLE.
UN fot Crapaud , bouffi d'orgueil ,
Voifin d'une humble violette ,
Aimable fans être coquette ,
La regardoit de mauvais oeil.
Piqué de l'horreur qu'il inſpire ,
Il veut lui fouffler fon poifon ;
L'Envieux jamais n'eut raifon :
La Belle auffi n'en fit que rire.
C'eſt en vain , lui dic cette fleur ,
Que tu veux ternir ma couleur :
Phabus, vainqueur de ton haleine ,
Me fait peu redouter ta haine.
D'un noir complot , quel eft le prix ;
Que peut-on gagner à mal faire ,
Sinon de doubler ſa miſère ,
Lorfqu'on infpire le mépris ?
Par l'Hermite de Buxeuil, Abonné au Mercure.
FABLE.
UN fot Crapaud , bouffi d'orgueil ,
Voifin d'une humble violette ,
Aimable fans être coquette ,
La regardoit de mauvais oeil.
Piqué de l'horreur qu'il inſpire ,
Il veut lui fouffler fon poifon ;
L'Envieux jamais n'eut raifon :
La Belle auffi n'en fit que rire.
C'eſt en vain , lui dic cette fleur ,
Que tu veux ternir ma couleur :
Phabus, vainqueur de ton haleine ,
Me fait peu redouter ta haine.
D'un noir complot , quel eft le prix ;
Que peut-on gagner à mal faire ,
Sinon de doubler ſa miſère ,
Lorfqu'on infpire le mépris ?
Par l'Hermite de Buxeuil, Abonné au Mercure.
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2015
p. 45
PARODIE, Sur l'air : Jusque dans la moindre chose, de l'Opéra Comique : On ne s'avise jamais de tout.
Début :
JUSQUE dans la moindre chose, [...]
Mots clefs :
Air, Enchantement, Gracieux , Bouche, Grâces
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texteReconnaissance textuelle : PARODIE, Sur l'air : Jusque dans la moindre chose, de l'Opéra Comique : On ne s'avise jamais de tout.
PAR O DI E ,
Sur l'air : Jufque dans la moindre chofe , de l'Opéra
Comique On ne : s'avife jamais de tout.
JUSQUE dans la moindre choſe ,
Malgré moi percent mes feux ;
Je vous regarde & je n'ofe
Sur vous arrêter les yeux.
L'enchantement , le délire ,
Près de vous vient me faifir :
Loin de vous mon coeur foupire ,
Et ma peine eft un plaifir.
Mais fi votre aimable bouche
Parle ... quel ſon gracieux !
Ce fon raviflant me touche
Plus qu'un air mélodieux.
Si vous marchez , fur vos traces
Je refpire un air plus doux ;
Et dans un cercle de grâces
Je ne vois , n'entens que vous.
Jufque , &c.
Sur l'air : Jufque dans la moindre chofe , de l'Opéra
Comique On ne : s'avife jamais de tout.
JUSQUE dans la moindre choſe ,
Malgré moi percent mes feux ;
Je vous regarde & je n'ofe
Sur vous arrêter les yeux.
L'enchantement , le délire ,
Près de vous vient me faifir :
Loin de vous mon coeur foupire ,
Et ma peine eft un plaifir.
Mais fi votre aimable bouche
Parle ... quel ſon gracieux !
Ce fon raviflant me touche
Plus qu'un air mélodieux.
Si vous marchez , fur vos traces
Je refpire un air plus doux ;
Et dans un cercle de grâces
Je ne vois , n'entens que vous.
Jufque , &c.
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Résumé : PARODIE, Sur l'air : Jusque dans la moindre chose, de l'Opéra Comique : On ne s'avise jamais de tout.
La chanson 'Par o di e' décrit l'amour inépuisable du narrateur pour une personne. Il admire chaque détail d'elle, ressent une attraction irrésistible et une douleur agréable en son absence. Sa voix est plus puissante que toute mélodie, et sa présence apporte douceur et grâce. L'amour persiste dans chaque petite chose.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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2016
p. 46-47
AU TEMPS, ODE ANACRÉONTIQUE.
Début :
TOI dont le vol précipité, [...]
Mots clefs :
Vol, Temps, Rapidité, Impatience, Bonheur, Vie, Âme
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texteReconnaissance textuelle : AU TEMPS, ODE ANACRÉONTIQUE.
AU TEMPS ,
ODE AN ACREONTIQUE.
T.o dont le vol précipité ,
Mefurant notre deſtinée ,
Entraine avec rapidité ,
De nos jours la courſe bornée ;
O temps ! qu'avec retardement
Le moment que j'attens s'avance ;
Et que tu marches lentement :
Au gré de mon impatience !
Ce foir , à plaifir enchanteur !
Je verrai celle que j'adore :
Le tendre eſpoir de ce bonheur
Ouvre mes yeux avant l'aurore.
Hâte , preffe l'heure qui fait ;
O temps , feconde mon envie !
Chaque inftant que ta main détruit ,
Eft un préfent fait à ma vie.
Près de Palmire , à fes genoux ,
Ce foir d'un tel foin je te quitte.
Hélas ! dans des momens fi doux ,
Tu ne palleras que trop vite.
JUILLET. 1763. 47
ENVOI A M. L. S.
Ainfi dans des jours plus heureux;
Vous approuviez ma tendre flâme.
Le temps a reſpecté mes feux ;
Les a-t-il éteints dans votre âme ?
A Lyon.
ODE AN ACREONTIQUE.
T.o dont le vol précipité ,
Mefurant notre deſtinée ,
Entraine avec rapidité ,
De nos jours la courſe bornée ;
O temps ! qu'avec retardement
Le moment que j'attens s'avance ;
Et que tu marches lentement :
Au gré de mon impatience !
Ce foir , à plaifir enchanteur !
Je verrai celle que j'adore :
Le tendre eſpoir de ce bonheur
Ouvre mes yeux avant l'aurore.
Hâte , preffe l'heure qui fait ;
O temps , feconde mon envie !
Chaque inftant que ta main détruit ,
Eft un préfent fait à ma vie.
Près de Palmire , à fes genoux ,
Ce foir d'un tel foin je te quitte.
Hélas ! dans des momens fi doux ,
Tu ne palleras que trop vite.
JUILLET. 1763. 47
ENVOI A M. L. S.
Ainfi dans des jours plus heureux;
Vous approuviez ma tendre flâme.
Le temps a reſpecté mes feux ;
Les a-t-il éteints dans votre âme ?
A Lyon.
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2017
p. 47
VERS sur le mariage de Mlle CORNEILLE, dont M. de VOLTAIRE a donné la dot.
Début :
LA gloire avec ses plus brillans rayons, [...]
Mots clefs :
Gloire, Beauté, Vertu, Père de la scène
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : VERS sur le mariage de Mlle CORNEILLE, dont M. de VOLTAIRE a donné la dot.
VERS fur le mariage de Mlle CORNEILLE
, dont M. de VOLTAIRE
a donné la dot.
LAgloire avec fes plus brillans rayons
Dans deux cartouches de lumière ,
Avoit écartelé les noms
Et de Corneille & de Voltaire.
Dans la jeune Beauté dont vous êtes l'appui ,
Vous honorez le ſang du père de la ſcène ,
Après vous être élevé juſqu'à lui ;
Et la vertu vous unit aujourd'hui ,
Autant qu'avoit fait Melpomène.
Parla MUSE LIMONADIERE)
, dont M. de VOLTAIRE
a donné la dot.
LAgloire avec fes plus brillans rayons
Dans deux cartouches de lumière ,
Avoit écartelé les noms
Et de Corneille & de Voltaire.
Dans la jeune Beauté dont vous êtes l'appui ,
Vous honorez le ſang du père de la ſcène ,
Après vous être élevé juſqu'à lui ;
Et la vertu vous unit aujourd'hui ,
Autant qu'avoit fait Melpomène.
Parla MUSE LIMONADIERE)
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2018
p. 48-62
SECOND CARACTÈRE DU VRAI PHILOSOPHE. L'HOMME VERTUEUX.
Début :
LES charmes de la vertu seront toujours de vives impressions sur le cœur [...]
Mots clefs :
Cœur, Vertu, Amour, Religion, Reconnaissance, Talents, Devoirs, Sentiments, Univers
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texteReconnaissance textuelle : SECOND CARACTÈRE DU VRAI PHILOSOPHE. L'HOMME VERTUEUX.
SECOND CARACTÈRE DU VRAI
PHILOSOPHE. "
*
L'HOMME VERTUEUX.
LESES charmes de la vertu feront toujours
de vives impreffions fur le coeur
du vrai Philofophe , parce que la vertu
feule peut le rendre véritablement heureux.
C'eft dans le coeur de l'honnête
homme qu'elle fixe fon féjour , qu'elle
régne en Souveraine. Les affections
de l'homme font les fujets qu'elle prend
plaifir à gouverner. Les loix qu'elle
prefcrit , les bornes qu'elle oppofe aux
faillies des paffous , à l'impétuofité des
defirs , ne préfentent rien de trop pénible
à l'homme vertueux ; c'eft un
joug doux & bienfaisant , auquel il ſe
foumet fans contrainte : ce font des liens
auxquels il fe livre & s'abandonne par
choix , par goût & par inclination.
Liens refpectables ! qui bien loin de
peindre à l'efprit l'image rebutante &
toujours défagréable d'un efclavage hon-
* Nous avons donné le premier Caractére dans
le Mercure du mois de Mars dernier.
teux ,
JUILLET. 1763 . 4.9
teux , de préfenter des fers , des entraves
cruelles & préjudiciables à la liberté
, ne fervent au contraire qu'à nous
faire triompher de nos préjugés , qu'à
nous arracher à nos penchans vicieux ,
qu'à déraciner nos habitudes criminelles
, qu'à entretenir enfin une fage oeconomie
dans toutes les facultés de notre
âme. Perſpective heureufe pour le fage !
quels motifs de confolation & de joie !
que de principes sûrs & infaillibles pour
régler & motiver notre conduite , tourner
toutes nos idées du côté du bien ,
éclairer , décider nos fentimens & notre
volonté ! quelle fource féconde de plaifirs
purs & inaltérables Les chaînes
qui nous lient à la vertu , font des guirlandes
de fleurs qui environnent délicieuſement
le coeur de l'homme , tandis
que le vice le tient dans une oppreffion
pénible & douloureufe .
O vertu ! fi l'homme eft ton efclave ,
c'eft un esclave heureux & chéri ; ou
plutôt il eft libre dès qu'il te fert. Les
chaînes précieufes qui l'attachent à toi
ne peuvent le dégrader par une crainte
fervile , ni l'avilir par un fordide intérêt.
Des motifs fi humilians font indignes
de lui : l'éclat de tes bienfaits et le
digne prix que tu propofes à fa conftan-
II. Vol. C
50 MERCURE DE FRANCE.
te fidélité. Jouiffance heureuſe ! qui excite
& comble tout à la fois la foif de
nos defirs. Vertu ! âme de notre âme ,
Reffort heureux de nos fentimens !
Amour du Sage ! bonheur folide de
l'homme vertueux ! viens échauffer mon
efprit & mon coeur. Prête-moi ce langage
noble & fublime pour peindre
avec des traits.de feu ces traits fi
pro
pres à te caractérifer . Sois l'âme & la ,
vie de mes expreffions ! Je fçais qu'il ,
faut être vertueux foi- même pour faire
avec fuccès ton apologie ; car on n'eft
jamais plus vrai, plus éloquent que lorfque
le coeur nous infpire ; mais
du
moins , ô vertu reçois le foible éffai
de mes talens , comme l'hommage fincere
d'un coeur qui brûle de t'appar
tenir.
Si la jouiffance du vrai bonheur ne
fe trouve que dans la pratique de la
vertu , la vertu nous fournit elle-même
les moyens de jouir & d'être heureux .
Je n'entreprendrai point ici de décou
vrir tous les obftacles que notre corruption
oppofe à notre felicité. L'Analyfe
du coeur de l'homme , le tableau
de fes paffions ouvrent à l'efprit une
carrière trop vafte & trop étendue :
c'est une fource inépuifable de réflexions.
JUILLET. 1763. SI
utiles ; c'eſt un ouvrage immenfe bien
capable d'inftruire , d'éclairer & d'occu
per la raifon de l'homme fpéculatif : les
moindres détails en font intéreffans , &
la vie du Philofophe eft trop courte
pour en faifir toutes les nuances , quoiqu'il
en faffe l'objet de fes méditations
profondes & journalieres.
Quels font donc les moyens qui conduifent
à la vertu ? Qu'est- ce qui caractérife
l'homme vertueux ?
L'honnête homme a des devoirs à
remplir , devoirs fi effentiels qu'il ne
peut les enfreindre fans fe rendre malheureux.
Une Religion à pratiquer ; ce
devoir eft un jufte tribut de reconnoiffance
qu'il ne peut réfufer fans la plus
noire ingratitude à l'Etre fuprême , le
plus tendre de tous les pères , & fon
premier bienfaiteur. C'eft le premier cri
du coeur ; c'eft un devoir prefcrit par la
Loi naturelle ; c'eft une voix intérieure
qui fe fait entendre malgré le bruit
confus des paffions les plus tumultueufes.
Elle lui crie avec force , cette voix
puiffante , qu'il y a un Dieu , que ce
Dieu demande un culte , que ce culte
confifte dans un amour de préférence &
fans bornes , dans la pratique de toutes
les vertus morales & chrétiennes ; que
Cij
52 : MERCURE DE FRANCE.
le vrai bonheur n'eft attaché qu'à fa
fidélité & à fa perfévérance dans le bien.
Tout lui annonce l'existence d'un Être
infiniment grand & infiniment aimable.
à Foibles Mortels ouvrez les yeux
la lumière. Quel fpectacle de merveilles
ce vafte Univers ne vous offre-t-il
pas ? Le Soleil qui par fon éclat découvre
à l'oeil furpris les richeffes immen
fes de la nature ; cet Aftre bienfaiſant
qui échauffe , féconde & vivifie la terre,
& lui fait enfanter dans le temps , des
productions fi utiles & fi néceffaires. La
nuit , qui par fes fombres voiles , arrête
l'homme dans le cours de fes travaux ,
& l'invite à goûter les douceurs du fommeil
. La Lune & les Etoiles, qui par une
lumière plus douce , femblent ménager
& economifer , pour ainfi dire , la vue
de l'homme , cet organe fi délicat & fi
précieux. La terre couverte d'une abondante
moiffon' : les arbres furchargés &
comme affaiffés fous le poids de leurs
fruits. Ces brillans tapis de verdure
émaillés de fleurs qui parent le Printemps
: tous les animaux fubordonnés à
l'homme comme à leur fouverain , deftiés
à fon fervice & à fa nourriture. Le
Lamage des Oifeaux , qui par l'agréable
1
JUILLET. 1763. 53
" variété de leurs concerts réveillent
l'homme de fon affoupiffement ; font renaître
dans fon coeur de nouveaux fentimens
de plaifir & de joie. La lumière
fuccéde aux ténebres , le jour à la nuit ;
l'homme s'arrache des bras du fommeil ,
paffe du fein du repos à l'ardeur du travail.
Les forces réparées préparent à de
nouvelles fatigues , & l'homme dans les
différens états fe livre au genre de travail
que fon génie & fes talens lui ont
fait embraffer . L'Univers alors eft un
tableau mouvant dont l'agréable variété
fixe l'attention & l'admiration. Le monde
eft un vafte Théâtre , où chacun fe
difpofe à jouer un rôle plus ou moins
intéreffant : tout fe réunit enfin dans la
Nature ; c'eft le çri univerfel : tout le
porte & l'invite à la reconnoiffance. :
Philofophes du temps ! en vain vous
ufurpez le titre de Sages ; en vain vous
cherchez à vous diftinguer du commun
des hommes par une manière de penfer
particulière qui révolte la Raifon, par
une certaine affectation de fupériorité
de génie , qui n'eft qu'un rafinement
fubtil de vanité & d'orgueil , dont tout
le fruit eft d'humilier & d'indifpofer le
refte des humains : vous ne juftifiez que
trop leurs juftes reproches. En vain
Ciij
54 MERCURE DE FRANCE .
ferez -vous retentir à nos oreilles vos fyftêmes
d'incrédulité , vos maximes impies
: nous frémirons de vos blafphêmes ;
mais nous n'en croirons point votre
bouche impure , que le coeur fera toujours
forcé de démentir malgré vous :
nous plaindrons votre aveuglement &
nous gémirons fur vos erreurs .
L'exiſtence d'un Être fuprême exige
la néceffité d'un culte & d'une Religion.
La Providence qui fe fignale tous
les jours par de continuels bienfaits ; un
Dieu de qui nous tenons la vie , qui
nous fournit libéralement & abondamment
les moyens d'en jouir, qui ne ceffe
de prévenir nos befoins , qui n'ouvre
Les mains généreufes que pour répandre
fes trésors avec profufion , qui diffimule
nos injures & nos offenfes , & ne
paroît fe fouvenir que de fa qualité de
Père & que nous fommes fes enfans :
Toujours prêt à nous recevoir , malgré
nos infidélités , il nous ouvre fon fein
paternel pour y puifer toutes fortes de
confolations. Quel homme fur la terre ,
quel Héros fameux feroit capable d'une
telle générofité ? Oppofer des bienfaits
à des ingratitudes , des graces à des forfaits
, le pardon à l'injure , la tendreffe
à l'infenfibilité , quelle patience ! quelle
JUILLET. 1763. 55
L
t
grandeur ! ........ Dieu feul poffédé
Péminence & le comble des vertus.
Le coeur de l'homme fera- t- il donc
formé à la reconnoiffance ? Se dégradera-
t-il par l'ingratitude la plus monftrueufe
, en oubliant ce qu'il doit à fon
bienfaiteur? Ou plutôt fera- t-il affez infenfé
, affez ennemi de lui- même , pour
ne pas faifir les vrais moyens d'être heureux
? Dieu n'exige rien qui foit trop
au-deffus des forces de l'homme , qu'il
ne ceffe de foutenir. Il ne demande point
des facrifices qui coûtent trop à la
nature : lorfqu'on a contracté l'heureufe
habitude de la vertu , dès les premiers
jours de la jeuneffe , je ne doute
pas qu'il n'en coûte à l'homme bien né
pour fortir du chemin de la vertu , ou
pour déraciner en lui l'habitude du vice
lorfqu'il a eu le malheur de s'y engager.
Homme ! j'en appelle à ta propre
expérience .
Quel est donc le facrifice que Dieu
exige de nous ? celui de notre coeur ,
c'eſt -à -dire , toutes nos affections , tout
notre amour. Le coeur eft fait pour aimer
, & tout eft poffible à un coeur
qui aime véritablement. Ubi amatur ,
non laboratur. Les régles que Dieu nous
prefcrit n'offrent rien de dur ni de ty-
Civ
36 MERCURE DE FRANCE.
rannique . Sa Loi eft une Loi de douceur
& de charité , ce font des vertus à
pratiquer , & ces vertus font l'appanage
effentiel de l'honnête homme . Voilà en
deux mots la Religion , nos devoirs ,
notre culte.
La fidélité à fon Roi eft moins un
devoir prefcrit par la Religion , qu'une
Religion elle-même, fi intimement unie
à la premiere , qu'on ne peut violer l'une
, fans devenir prévaricateur de l'autre
. Il n'y a point de prétexte confenti
par la Raifon , qui puiffe fouftraire des
Sujets à l'obéiffance & à l'amour qu'ils
doivent à leur Souverain , après ce que
l'on doit à Dieu. La premiere vertu
d'un coeur François eft d'aimer fon Roi,
& de lui être inviolablement attaché.
Les devoirs relatifs au prochain ouvrent
à l'homme de bien une vafte
carrière à parcourir , d'autant plus glorieufe
pour lui , qu'on peut compter fes
vertus par fes démarches.
L'homme * fe doit à l'homme , en tout rang
à tout âge ,
Sur le riche orgueilleux , l'indigent a des droits ;
Le foible fur le fort , l'imprudent fur le fage
Les Sujets fur les Rois .
* Vers de M. Thomas.
JUILLET. 1763 . 57
Ta dors, & les mortels autour de toi gémiffent:
La terre enfanglantée eſt en proie au malheur :
Tu dors , & nous pleurons ; & partout retentiſſent
Les cris de la douleur.
Ces antiques héros , ces fages qu'on renomme :
Servoient le genre humain & ne l'eftimoient pas ,
* Plutôt que de manquer à fervir un feul homme ,
Rens heureux mille ingrats !
Qu'importe les tributs de la reconnoiffance ?
~ N'as-tu pas Dieu pour toi , les vertus & ton coeur ,
Ta gloire en eft plus pure ; & l'ingrat qui t'offenfe ,
ajoute à ta grandeur.
L'homme par les forfaits irritant le tonnerre ,
Du Dieu qui l'a créé fem ble infulter l'amour :
Et Dieu prodigue à l'homme , & les fruits de la
terre
Et les rayons du jour.
L'humanité préfente un tableau infini
par la multiplicité des objets qui y font
tracés . La générofité , cette vertu des
belles,âmes , eft feule capable de par
courir ces objets & de les faifir avec
fuccès. Ici des malheureux , victimes de
l'opprefkon , gémiffent dans les fers ,,
fans appui , fans protection , prêts à être
immoles à l'ambition & à la fureur'd'enpemis
cruels & fanguinaires. En vain
CN
< 8 MERCURE DE FRANCE.
font - ils retentir de leurs cris douloureux
, de leurs gémiffemens pitoyables ,
l'affreufe obfcurité de leurs cachots . Là,
ce font des miférables ; foibles , languiffans
, prêts à fuccomber fous le poids
de l'indigence la plus extrême , qui n'ont
plus d'autre reffource que leurs larmes
& leurs cris . Ici , des enfans expirans fur
le fein livide & defféché de leurs meres,
qui détournent en mourant leurs triftes
regards , pour épargner à la nature les
horreurs de la mort , qui environnent
déja ces tendres fruits de leur
Quel fpectacle. pour
amour. ·
4
un coeur vertueux ! Là , le mérite indigent
gémit dans le fonds de fa retraite.
Sa mifére lui étouffe la voix pour reclamer
la protection des Grands ; fes talens
, qui feroient peut - être autant de
traits de lumiere , pour éclairer & inftruire
fon fiécle , demeurent ensevelis
dans la nuit du filence.
Rapellerai - je enfin ces généreux défenfeurs
de la patrie , qui après avoir
facrifié leur vie & leur fortune , pour
le falut de l'Etat , manquent de tout fecours
, & languiffent fans récompenfe.
L'honneur toujours délicat fur les procédés
, n'eft que trop fouvent bleffé par
le refus outrageant des grands : eux ,
JUILLET. 1763. 59
qui par état , devroient être leur plus
ferme appui , expofer leurs befoins
folliciter une récompenfe fi légitimement
due à ces braves mais malheureux
guerriers qui n'ont plus d'autres
richeffes que leur honneur & leur vertu .
L'homme vertueux qui connoit toute
l'étendue de fes obligations envers le
prochain , gémit fur les maux de fes
femblables ; fon coeur s'émeut dé compaffion
; fa pitié n'eft point ftérile ; il
confacre fes talens & fon pouvoir à fervir
, à protéger , à foulager & à réparer
par fes largeffes les malheurs de l'humanité
: Il produit au grand jour tout
l'éclat des vertus néceffaires aux befoins
des hommes. L'amour-propre fe tait , il
n'eft occupé que du bien qu'il veut faire ;
fa modeftie veille à l'entrée de fon coeur
aux intérêts de fa vertu ; fon bonheur
eft de faire des heureux . Vrai fage , ami
de l'humanité , homme vertueux ! notre
jufte reconnoiffance eft la plus digne
apologie que nous puiffions faire de
vos vertus.
LAVERTU , SOURCE DU VRAI
BONHEUR.
NON ON poffidentem multa vocaveris
Rectè beatum ; rectius ocupat
C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
Nomen beati , qui deorum
Muneribus fapienter uti ,
Duramque callet pauperiem pati,
Pejufque letho flagitium timet.
* Folle féduction ! tes difcours enchanteurs
Horar
Tendent à renverſer dans nos âmes timides ,
Des trésors de vertu , & de nos foibles coeurs
Empoifonnent la paix par des douceurs perfides ?
Monftre, difparoiffez , ne fouillez point mes vers.
Infâme volupté ! tes plaiſirs font des crimes :
Mufe ! faifons briller aux yeux de l'univers ,
De l'aimable vertu les loix & les maximes.
C'en eft fait , je vous laiffe , inutiles grandeurs ,'
Chimériques plaifirs , foibleffe criminelle;
Fayez profane amour , fource de nos malheurs:
Feu divin , pur amour , viens animer monzèle ?
Que la feule vertu prođuiſe més accens :
Obéir à fes loix eft mon unique envie :
Qui fçait régler les moeurs & réprimer fes fens
Forme l'heureux tiflu des beaux jours de fa vie.
Mortels ambitieux ! connoiffez votre erreur :
Où courez -vous après un phantôme de gloire? }
Ah ! plutôt defcendez au fond de votre coeur :
G'eſt là que vous attend 'honneur de la victoire,
Vil efclave des fens , homme voluptueux !
De toncoeur corrompu , tu fuis la folle yvreſſes
Après la jouiffance encor plus malheureux ,
JUILLET. 1763. bi
Le remords fuit de près ton indigne foibleffe .
Pour qui tous ces tréfors avec foin entaffés ?
Et qui peut concevoir une aveugle tendreſſe ,
Pour un vil intérêt , pour des biens amaffés ,
Qui ne laiſſent en nous qu'une affreuſe triſteſſe ?
L'amour-propre nous flatte, on chérit fon erreur,
Et de fa paffion on encenfe l'idole ;
.L'homme eft ingénieux à déguifer fon coeur ;
Le caprice eft fon maître, il en fait la bouffole.
L'orgueilleux infenfé , fur un nom faſtueux ,
Etablit fa grandeur , fande toute fa gloire ;
Du refte des mortels il détourne les yeux ;
Ses ancêtres , fon rang occupent fa mémoire.
Lefage plus modefte & moins, présomptueux ,
Puifedans fes vertus fes titres de nobleſſe :
Il eſt l'ami de l'homme , & l'homme malheureux ,
Par fes foins bienfaiſans , voit finir la détrelle.
L'envie eft l'éguillon de toutes les verrus :
Le mérite fouvent s'endort dans la carrière ;
>Les traits de l'envieux ne font point fuperflus 3.
Ils réveillent l'honneur , l'honneur fonge à mieux
faire.
La réputation , ce tréſor précieux ,
Dont nous fommes jaloux , eft ſouvent la victime
D'unhommefans pudeur, d'un homme dangereux
Déchirer fon femblable eft le comble du crime.
Fermez , fermez l'oreille à fes cruels difcours ;
¿ Par un profond mépris puniffez l'infolence
62 MERCURE DE FRANCE.
De l'indifcrétion : un fourbe à des détours :
Le plus lage eft féduit,il eft fans défiance.
Fauffe dévotion , mafque de la verta !
De la religion image menſongère !
De ce dehors trompeur l'orgueil eft revêtu ;
L'éclat qui l'environne eft une erreur groffière.
Religion fans fard , fublime vérité !
Tu puifes ton éclat dans le fein de Dieu même s
Fille de l'Éternel , immuable Beauté ,
Heureux qui te connoît , qui te fert & qui t'aime !
Trop fougueule jeuneffe ! impétueux defirs !
Vous étouffez en nous la voix de la fageffe.
L'homme aveugle s'endort dans le fein des plaiſirs ;
La mort vient l'arracher des bras de la moleffe.
DAGUES DE CLAIR-FONTAINE ,
PHILOSOPHE. "
*
L'HOMME VERTUEUX.
LESES charmes de la vertu feront toujours
de vives impreffions fur le coeur
du vrai Philofophe , parce que la vertu
feule peut le rendre véritablement heureux.
C'eft dans le coeur de l'honnête
homme qu'elle fixe fon féjour , qu'elle
régne en Souveraine. Les affections
de l'homme font les fujets qu'elle prend
plaifir à gouverner. Les loix qu'elle
prefcrit , les bornes qu'elle oppofe aux
faillies des paffous , à l'impétuofité des
defirs , ne préfentent rien de trop pénible
à l'homme vertueux ; c'eft un
joug doux & bienfaisant , auquel il ſe
foumet fans contrainte : ce font des liens
auxquels il fe livre & s'abandonne par
choix , par goût & par inclination.
Liens refpectables ! qui bien loin de
peindre à l'efprit l'image rebutante &
toujours défagréable d'un efclavage hon-
* Nous avons donné le premier Caractére dans
le Mercure du mois de Mars dernier.
teux ,
JUILLET. 1763 . 4.9
teux , de préfenter des fers , des entraves
cruelles & préjudiciables à la liberté
, ne fervent au contraire qu'à nous
faire triompher de nos préjugés , qu'à
nous arracher à nos penchans vicieux ,
qu'à déraciner nos habitudes criminelles
, qu'à entretenir enfin une fage oeconomie
dans toutes les facultés de notre
âme. Perſpective heureufe pour le fage !
quels motifs de confolation & de joie !
que de principes sûrs & infaillibles pour
régler & motiver notre conduite , tourner
toutes nos idées du côté du bien ,
éclairer , décider nos fentimens & notre
volonté ! quelle fource féconde de plaifirs
purs & inaltérables Les chaînes
qui nous lient à la vertu , font des guirlandes
de fleurs qui environnent délicieuſement
le coeur de l'homme , tandis
que le vice le tient dans une oppreffion
pénible & douloureufe .
O vertu ! fi l'homme eft ton efclave ,
c'eft un esclave heureux & chéri ; ou
plutôt il eft libre dès qu'il te fert. Les
chaînes précieufes qui l'attachent à toi
ne peuvent le dégrader par une crainte
fervile , ni l'avilir par un fordide intérêt.
Des motifs fi humilians font indignes
de lui : l'éclat de tes bienfaits et le
digne prix que tu propofes à fa conftan-
II. Vol. C
50 MERCURE DE FRANCE.
te fidélité. Jouiffance heureuſe ! qui excite
& comble tout à la fois la foif de
nos defirs. Vertu ! âme de notre âme ,
Reffort heureux de nos fentimens !
Amour du Sage ! bonheur folide de
l'homme vertueux ! viens échauffer mon
efprit & mon coeur. Prête-moi ce langage
noble & fublime pour peindre
avec des traits.de feu ces traits fi
pro
pres à te caractérifer . Sois l'âme & la ,
vie de mes expreffions ! Je fçais qu'il ,
faut être vertueux foi- même pour faire
avec fuccès ton apologie ; car on n'eft
jamais plus vrai, plus éloquent que lorfque
le coeur nous infpire ; mais
du
moins , ô vertu reçois le foible éffai
de mes talens , comme l'hommage fincere
d'un coeur qui brûle de t'appar
tenir.
Si la jouiffance du vrai bonheur ne
fe trouve que dans la pratique de la
vertu , la vertu nous fournit elle-même
les moyens de jouir & d'être heureux .
Je n'entreprendrai point ici de décou
vrir tous les obftacles que notre corruption
oppofe à notre felicité. L'Analyfe
du coeur de l'homme , le tableau
de fes paffions ouvrent à l'efprit une
carrière trop vafte & trop étendue :
c'est une fource inépuifable de réflexions.
JUILLET. 1763. SI
utiles ; c'eſt un ouvrage immenfe bien
capable d'inftruire , d'éclairer & d'occu
per la raifon de l'homme fpéculatif : les
moindres détails en font intéreffans , &
la vie du Philofophe eft trop courte
pour en faifir toutes les nuances , quoiqu'il
en faffe l'objet de fes méditations
profondes & journalieres.
Quels font donc les moyens qui conduifent
à la vertu ? Qu'est- ce qui caractérife
l'homme vertueux ?
L'honnête homme a des devoirs à
remplir , devoirs fi effentiels qu'il ne
peut les enfreindre fans fe rendre malheureux.
Une Religion à pratiquer ; ce
devoir eft un jufte tribut de reconnoiffance
qu'il ne peut réfufer fans la plus
noire ingratitude à l'Etre fuprême , le
plus tendre de tous les pères , & fon
premier bienfaiteur. C'eft le premier cri
du coeur ; c'eft un devoir prefcrit par la
Loi naturelle ; c'eft une voix intérieure
qui fe fait entendre malgré le bruit
confus des paffions les plus tumultueufes.
Elle lui crie avec force , cette voix
puiffante , qu'il y a un Dieu , que ce
Dieu demande un culte , que ce culte
confifte dans un amour de préférence &
fans bornes , dans la pratique de toutes
les vertus morales & chrétiennes ; que
Cij
52 : MERCURE DE FRANCE.
le vrai bonheur n'eft attaché qu'à fa
fidélité & à fa perfévérance dans le bien.
Tout lui annonce l'existence d'un Être
infiniment grand & infiniment aimable.
à Foibles Mortels ouvrez les yeux
la lumière. Quel fpectacle de merveilles
ce vafte Univers ne vous offre-t-il
pas ? Le Soleil qui par fon éclat découvre
à l'oeil furpris les richeffes immen
fes de la nature ; cet Aftre bienfaiſant
qui échauffe , féconde & vivifie la terre,
& lui fait enfanter dans le temps , des
productions fi utiles & fi néceffaires. La
nuit , qui par fes fombres voiles , arrête
l'homme dans le cours de fes travaux ,
& l'invite à goûter les douceurs du fommeil
. La Lune & les Etoiles, qui par une
lumière plus douce , femblent ménager
& economifer , pour ainfi dire , la vue
de l'homme , cet organe fi délicat & fi
précieux. La terre couverte d'une abondante
moiffon' : les arbres furchargés &
comme affaiffés fous le poids de leurs
fruits. Ces brillans tapis de verdure
émaillés de fleurs qui parent le Printemps
: tous les animaux fubordonnés à
l'homme comme à leur fouverain , deftiés
à fon fervice & à fa nourriture. Le
Lamage des Oifeaux , qui par l'agréable
1
JUILLET. 1763. 53
" variété de leurs concerts réveillent
l'homme de fon affoupiffement ; font renaître
dans fon coeur de nouveaux fentimens
de plaifir & de joie. La lumière
fuccéde aux ténebres , le jour à la nuit ;
l'homme s'arrache des bras du fommeil ,
paffe du fein du repos à l'ardeur du travail.
Les forces réparées préparent à de
nouvelles fatigues , & l'homme dans les
différens états fe livre au genre de travail
que fon génie & fes talens lui ont
fait embraffer . L'Univers alors eft un
tableau mouvant dont l'agréable variété
fixe l'attention & l'admiration. Le monde
eft un vafte Théâtre , où chacun fe
difpofe à jouer un rôle plus ou moins
intéreffant : tout fe réunit enfin dans la
Nature ; c'eft le çri univerfel : tout le
porte & l'invite à la reconnoiffance. :
Philofophes du temps ! en vain vous
ufurpez le titre de Sages ; en vain vous
cherchez à vous diftinguer du commun
des hommes par une manière de penfer
particulière qui révolte la Raifon, par
une certaine affectation de fupériorité
de génie , qui n'eft qu'un rafinement
fubtil de vanité & d'orgueil , dont tout
le fruit eft d'humilier & d'indifpofer le
refte des humains : vous ne juftifiez que
trop leurs juftes reproches. En vain
Ciij
54 MERCURE DE FRANCE .
ferez -vous retentir à nos oreilles vos fyftêmes
d'incrédulité , vos maximes impies
: nous frémirons de vos blafphêmes ;
mais nous n'en croirons point votre
bouche impure , que le coeur fera toujours
forcé de démentir malgré vous :
nous plaindrons votre aveuglement &
nous gémirons fur vos erreurs .
L'exiſtence d'un Être fuprême exige
la néceffité d'un culte & d'une Religion.
La Providence qui fe fignale tous
les jours par de continuels bienfaits ; un
Dieu de qui nous tenons la vie , qui
nous fournit libéralement & abondamment
les moyens d'en jouir, qui ne ceffe
de prévenir nos befoins , qui n'ouvre
Les mains généreufes que pour répandre
fes trésors avec profufion , qui diffimule
nos injures & nos offenfes , & ne
paroît fe fouvenir que de fa qualité de
Père & que nous fommes fes enfans :
Toujours prêt à nous recevoir , malgré
nos infidélités , il nous ouvre fon fein
paternel pour y puifer toutes fortes de
confolations. Quel homme fur la terre ,
quel Héros fameux feroit capable d'une
telle générofité ? Oppofer des bienfaits
à des ingratitudes , des graces à des forfaits
, le pardon à l'injure , la tendreffe
à l'infenfibilité , quelle patience ! quelle
JUILLET. 1763. 55
L
t
grandeur ! ........ Dieu feul poffédé
Péminence & le comble des vertus.
Le coeur de l'homme fera- t- il donc
formé à la reconnoiffance ? Se dégradera-
t-il par l'ingratitude la plus monftrueufe
, en oubliant ce qu'il doit à fon
bienfaiteur? Ou plutôt fera- t-il affez infenfé
, affez ennemi de lui- même , pour
ne pas faifir les vrais moyens d'être heureux
? Dieu n'exige rien qui foit trop
au-deffus des forces de l'homme , qu'il
ne ceffe de foutenir. Il ne demande point
des facrifices qui coûtent trop à la
nature : lorfqu'on a contracté l'heureufe
habitude de la vertu , dès les premiers
jours de la jeuneffe , je ne doute
pas qu'il n'en coûte à l'homme bien né
pour fortir du chemin de la vertu , ou
pour déraciner en lui l'habitude du vice
lorfqu'il a eu le malheur de s'y engager.
Homme ! j'en appelle à ta propre
expérience .
Quel est donc le facrifice que Dieu
exige de nous ? celui de notre coeur ,
c'eſt -à -dire , toutes nos affections , tout
notre amour. Le coeur eft fait pour aimer
, & tout eft poffible à un coeur
qui aime véritablement. Ubi amatur ,
non laboratur. Les régles que Dieu nous
prefcrit n'offrent rien de dur ni de ty-
Civ
36 MERCURE DE FRANCE.
rannique . Sa Loi eft une Loi de douceur
& de charité , ce font des vertus à
pratiquer , & ces vertus font l'appanage
effentiel de l'honnête homme . Voilà en
deux mots la Religion , nos devoirs ,
notre culte.
La fidélité à fon Roi eft moins un
devoir prefcrit par la Religion , qu'une
Religion elle-même, fi intimement unie
à la premiere , qu'on ne peut violer l'une
, fans devenir prévaricateur de l'autre
. Il n'y a point de prétexte confenti
par la Raifon , qui puiffe fouftraire des
Sujets à l'obéiffance & à l'amour qu'ils
doivent à leur Souverain , après ce que
l'on doit à Dieu. La premiere vertu
d'un coeur François eft d'aimer fon Roi,
& de lui être inviolablement attaché.
Les devoirs relatifs au prochain ouvrent
à l'homme de bien une vafte
carrière à parcourir , d'autant plus glorieufe
pour lui , qu'on peut compter fes
vertus par fes démarches.
L'homme * fe doit à l'homme , en tout rang
à tout âge ,
Sur le riche orgueilleux , l'indigent a des droits ;
Le foible fur le fort , l'imprudent fur le fage
Les Sujets fur les Rois .
* Vers de M. Thomas.
JUILLET. 1763 . 57
Ta dors, & les mortels autour de toi gémiffent:
La terre enfanglantée eſt en proie au malheur :
Tu dors , & nous pleurons ; & partout retentiſſent
Les cris de la douleur.
Ces antiques héros , ces fages qu'on renomme :
Servoient le genre humain & ne l'eftimoient pas ,
* Plutôt que de manquer à fervir un feul homme ,
Rens heureux mille ingrats !
Qu'importe les tributs de la reconnoiffance ?
~ N'as-tu pas Dieu pour toi , les vertus & ton coeur ,
Ta gloire en eft plus pure ; & l'ingrat qui t'offenfe ,
ajoute à ta grandeur.
L'homme par les forfaits irritant le tonnerre ,
Du Dieu qui l'a créé fem ble infulter l'amour :
Et Dieu prodigue à l'homme , & les fruits de la
terre
Et les rayons du jour.
L'humanité préfente un tableau infini
par la multiplicité des objets qui y font
tracés . La générofité , cette vertu des
belles,âmes , eft feule capable de par
courir ces objets & de les faifir avec
fuccès. Ici des malheureux , victimes de
l'opprefkon , gémiffent dans les fers ,,
fans appui , fans protection , prêts à être
immoles à l'ambition & à la fureur'd'enpemis
cruels & fanguinaires. En vain
CN
< 8 MERCURE DE FRANCE.
font - ils retentir de leurs cris douloureux
, de leurs gémiffemens pitoyables ,
l'affreufe obfcurité de leurs cachots . Là,
ce font des miférables ; foibles , languiffans
, prêts à fuccomber fous le poids
de l'indigence la plus extrême , qui n'ont
plus d'autre reffource que leurs larmes
& leurs cris . Ici , des enfans expirans fur
le fein livide & defféché de leurs meres,
qui détournent en mourant leurs triftes
regards , pour épargner à la nature les
horreurs de la mort , qui environnent
déja ces tendres fruits de leur
Quel fpectacle. pour
amour. ·
4
un coeur vertueux ! Là , le mérite indigent
gémit dans le fonds de fa retraite.
Sa mifére lui étouffe la voix pour reclamer
la protection des Grands ; fes talens
, qui feroient peut - être autant de
traits de lumiere , pour éclairer & inftruire
fon fiécle , demeurent ensevelis
dans la nuit du filence.
Rapellerai - je enfin ces généreux défenfeurs
de la patrie , qui après avoir
facrifié leur vie & leur fortune , pour
le falut de l'Etat , manquent de tout fecours
, & languiffent fans récompenfe.
L'honneur toujours délicat fur les procédés
, n'eft que trop fouvent bleffé par
le refus outrageant des grands : eux ,
JUILLET. 1763. 59
qui par état , devroient être leur plus
ferme appui , expofer leurs befoins
folliciter une récompenfe fi légitimement
due à ces braves mais malheureux
guerriers qui n'ont plus d'autres
richeffes que leur honneur & leur vertu .
L'homme vertueux qui connoit toute
l'étendue de fes obligations envers le
prochain , gémit fur les maux de fes
femblables ; fon coeur s'émeut dé compaffion
; fa pitié n'eft point ftérile ; il
confacre fes talens & fon pouvoir à fervir
, à protéger , à foulager & à réparer
par fes largeffes les malheurs de l'humanité
: Il produit au grand jour tout
l'éclat des vertus néceffaires aux befoins
des hommes. L'amour-propre fe tait , il
n'eft occupé que du bien qu'il veut faire ;
fa modeftie veille à l'entrée de fon coeur
aux intérêts de fa vertu ; fon bonheur
eft de faire des heureux . Vrai fage , ami
de l'humanité , homme vertueux ! notre
jufte reconnoiffance eft la plus digne
apologie que nous puiffions faire de
vos vertus.
LAVERTU , SOURCE DU VRAI
BONHEUR.
NON ON poffidentem multa vocaveris
Rectè beatum ; rectius ocupat
C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
Nomen beati , qui deorum
Muneribus fapienter uti ,
Duramque callet pauperiem pati,
Pejufque letho flagitium timet.
* Folle féduction ! tes difcours enchanteurs
Horar
Tendent à renverſer dans nos âmes timides ,
Des trésors de vertu , & de nos foibles coeurs
Empoifonnent la paix par des douceurs perfides ?
Monftre, difparoiffez , ne fouillez point mes vers.
Infâme volupté ! tes plaiſirs font des crimes :
Mufe ! faifons briller aux yeux de l'univers ,
De l'aimable vertu les loix & les maximes.
C'en eft fait , je vous laiffe , inutiles grandeurs ,'
Chimériques plaifirs , foibleffe criminelle;
Fayez profane amour , fource de nos malheurs:
Feu divin , pur amour , viens animer monzèle ?
Que la feule vertu prođuiſe més accens :
Obéir à fes loix eft mon unique envie :
Qui fçait régler les moeurs & réprimer fes fens
Forme l'heureux tiflu des beaux jours de fa vie.
Mortels ambitieux ! connoiffez votre erreur :
Où courez -vous après un phantôme de gloire? }
Ah ! plutôt defcendez au fond de votre coeur :
G'eſt là que vous attend 'honneur de la victoire,
Vil efclave des fens , homme voluptueux !
De toncoeur corrompu , tu fuis la folle yvreſſes
Après la jouiffance encor plus malheureux ,
JUILLET. 1763. bi
Le remords fuit de près ton indigne foibleffe .
Pour qui tous ces tréfors avec foin entaffés ?
Et qui peut concevoir une aveugle tendreſſe ,
Pour un vil intérêt , pour des biens amaffés ,
Qui ne laiſſent en nous qu'une affreuſe triſteſſe ?
L'amour-propre nous flatte, on chérit fon erreur,
Et de fa paffion on encenfe l'idole ;
.L'homme eft ingénieux à déguifer fon coeur ;
Le caprice eft fon maître, il en fait la bouffole.
L'orgueilleux infenfé , fur un nom faſtueux ,
Etablit fa grandeur , fande toute fa gloire ;
Du refte des mortels il détourne les yeux ;
Ses ancêtres , fon rang occupent fa mémoire.
Lefage plus modefte & moins, présomptueux ,
Puifedans fes vertus fes titres de nobleſſe :
Il eſt l'ami de l'homme , & l'homme malheureux ,
Par fes foins bienfaiſans , voit finir la détrelle.
L'envie eft l'éguillon de toutes les verrus :
Le mérite fouvent s'endort dans la carrière ;
>Les traits de l'envieux ne font point fuperflus 3.
Ils réveillent l'honneur , l'honneur fonge à mieux
faire.
La réputation , ce tréſor précieux ,
Dont nous fommes jaloux , eft ſouvent la victime
D'unhommefans pudeur, d'un homme dangereux
Déchirer fon femblable eft le comble du crime.
Fermez , fermez l'oreille à fes cruels difcours ;
¿ Par un profond mépris puniffez l'infolence
62 MERCURE DE FRANCE.
De l'indifcrétion : un fourbe à des détours :
Le plus lage eft féduit,il eft fans défiance.
Fauffe dévotion , mafque de la verta !
De la religion image menſongère !
De ce dehors trompeur l'orgueil eft revêtu ;
L'éclat qui l'environne eft une erreur groffière.
Religion fans fard , fublime vérité !
Tu puifes ton éclat dans le fein de Dieu même s
Fille de l'Éternel , immuable Beauté ,
Heureux qui te connoît , qui te fert & qui t'aime !
Trop fougueule jeuneffe ! impétueux defirs !
Vous étouffez en nous la voix de la fageffe.
L'homme aveugle s'endort dans le fein des plaiſirs ;
La mort vient l'arracher des bras de la moleffe.
DAGUES DE CLAIR-FONTAINE ,
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2019
p. 63
« LE mort de la première Énigme du premier volume du Mercure de Juillet [...] »
Début :
LE mort de la première Énigme du premier volume du Mercure de Juillet [...]
Mots clefs :
Substantif, Canne à lorgnette, Chine, Niche, Chien, Mort, Mot, Rot, Or
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « LE mort de la première Énigme du premier volume du Mercure de Juillet [...] »
LEE mort de la première Énigme du
premier volume du Mercure de Juillet
eft le Subftantif. Celui de la feconde eft
une Canne à lorgnette : Ceux du premier
Logogryphe font Chine , Niche &
Chien. Celui du fecond Logogryphe eft
Mort , dans lequel on trouve mot , rot ,
& or.
J
premier volume du Mercure de Juillet
eft le Subftantif. Celui de la feconde eft
une Canne à lorgnette : Ceux du premier
Logogryphe font Chine , Niche &
Chien. Celui du fecond Logogryphe eft
Mort , dans lequel on trouve mot , rot ,
& or.
J
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2020
p. 63
ENIGME.
Début :
Je suis, je ne suis plus ; j'étois & je vais être : [...]
Mots clefs :
Temps
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ENIGME.
ENIGM E.
E fuis , je ne fuis plus ; j'étois & je vais être: '
Veut-on me retenir ? Je fuis mort pour jamais ;
Mais pour jamais auffi , je ſuis prêt à renaître :
Je meurs toujours , toujours je nais .
E fuis , je ne fuis plus ; j'étois & je vais être: '
Veut-on me retenir ? Je fuis mort pour jamais ;
Mais pour jamais auffi , je ſuis prêt à renaître :
Je meurs toujours , toujours je nais .
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2021
p. 63
AUTRE.
Début :
Mon éclat éblouit le plus noble des sens ; [...]
Mots clefs :
Pelote de neige
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : AUTRE.
A UTR E.
ON éclat éblouit le plus noble des fens ;
Il faut me preffer pour me faire.
Si celui qui me fait me preffe trop longtemps ,
Je redeviens ma propre mère.
ON éclat éblouit le plus noble des fens ;
Il faut me preffer pour me faire.
Si celui qui me fait me preffe trop longtemps ,
Je redeviens ma propre mère.
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2022
p. 64
LOGOGRYPHE.
Début :
Je suis dans ta bibliothèque ; [...]
Mots clefs :
Virgule
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LOGOGRYPHE.
LOGO GRYPH E.
J.E fuis dans ta bibliothèque ;
Mais pour fçavoir ma valeur intrinfèque ,
De m'y chercher , ne prens point leſouci ,
Je vais me démembrer ici.
Mon tout compoſe ſept figures :
Lecteur , fi tu me dénatures ,
¿Tutrouveras en moi cet inftrument ,
Qui d'un grand Saint fit le tourment
Un autre admis dans la muſique ;
Ce que nous rend l'excès du jus bachique ;
Ce qu'étoit ce frere affamé ,
2
Qui pour faire affez maigre chère ,
·Céda fon droit à ſon puîné ;
Ce qui , pour n'être pas trompé ,
Manquoit à leur crédule père ;
L'état d'un être fans honneur ;
Ce que rifque, fans crainte, un homme de valeur ;
Le propre du foleil ; deux oifeaux de paffage ;
Le fynonyme de rivage.
Pour finir , je contiens
Ce qu'a prefent tu tiens.
Par M. NARET.
J.E fuis dans ta bibliothèque ;
Mais pour fçavoir ma valeur intrinfèque ,
De m'y chercher , ne prens point leſouci ,
Je vais me démembrer ici.
Mon tout compoſe ſept figures :
Lecteur , fi tu me dénatures ,
¿Tutrouveras en moi cet inftrument ,
Qui d'un grand Saint fit le tourment
Un autre admis dans la muſique ;
Ce que nous rend l'excès du jus bachique ;
Ce qu'étoit ce frere affamé ,
2
Qui pour faire affez maigre chère ,
·Céda fon droit à ſon puîné ;
Ce qui , pour n'être pas trompé ,
Manquoit à leur crédule père ;
L'état d'un être fans honneur ;
Ce que rifque, fans crainte, un homme de valeur ;
Le propre du foleil ; deux oifeaux de paffage ;
Le fynonyme de rivage.
Pour finir , je contiens
Ce qu'a prefent tu tiens.
Par M. NARET.
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2023
p. 65
AUTRE.
Début :
Mon domaine contient un nombre d'habitans, [...]
Mots clefs :
Verger
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : AUTRE.
AUTR E.
MONON domaine contient un nombre d'habitans ,
Qui , quoiqu'unis entr'eux, ont des goûts différens.
Mon nom bouleverfé fait beaucoup de ravage ;
Mais quand le chef en eft ôté ,
On reconnoît par mon ufage ,
Que tout en moi n'eft que fragilité.
La moitié de mon corps , qui fouvent me dévore
Aux plus beaux jours de mon printemps ,
Avec deux pieds de plus , va devenir encore
La terreur des petits enfans.
Bouleverſez enfin , ce nouvel être ,
Dans Paris , cher lecteur , vous me verrez paroître ,
Portant fur mon dos cet objet ,
Qui pour notre malheur commit un grandforfait.
... St... le 31 Mai 1763.
MONON domaine contient un nombre d'habitans ,
Qui , quoiqu'unis entr'eux, ont des goûts différens.
Mon nom bouleverfé fait beaucoup de ravage ;
Mais quand le chef en eft ôté ,
On reconnoît par mon ufage ,
Que tout en moi n'eft que fragilité.
La moitié de mon corps , qui fouvent me dévore
Aux plus beaux jours de mon printemps ,
Avec deux pieds de plus , va devenir encore
La terreur des petits enfans.
Bouleverſez enfin , ce nouvel être ,
Dans Paris , cher lecteur , vous me verrez paroître ,
Portant fur mon dos cet objet ,
Qui pour notre malheur commit un grandforfait.
... St... le 31 Mai 1763.
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2024
p. 65-67
ODE Anacréontique, ou CHANSON à mettre en Musique : à Madame de P....
Début :
HEUREUX qui sur la fougère [...]
Mots clefs :
Heureux, Cœur, Porte, Plaisir, Destinée , Amours, Beauté, Tourterelle
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ODE Anacréontique, ou CHANSON à mettre en Musique : à Madame de P....
ODE Anacreontique , ou CHANSON à mettre en
Mufique : à Madame de P ......
EUREUX qui fur la fougère
Nourrit de tendres amours :
Heureux l'amant qui fait plaire !
Des foucis la troupe auſtère
N'empoifonne point fesjours.
66 MERCURE DE FRANCE.
Souple aux cris de la nature ,
Il imite dans les moeurs ,
Ce ruiffeau , dont l'onde pure
Coule avec un doux murmare ,
Sur un lit femé de fleurs.
Il fe livre , il s'abandonne
Aux mouvemens de fon coeur :
Un myrthe fait fa couronne.
Et tout ce qui l'environne
Reſpire un charme flatteur.
De la beauté qui l'enchante ,
Sous mille afpects gracieux ,
L'image fe repréfente.
Il en jouit quoique abfente ;
Il la croit voir fous les yeux.
La plaintive tourterelle i
Fait- elle entendre fon chant ;
Dans fon coeur toujours fidelle ,
Le fouvenir renouvelle
Du plaifir le fentiment .
Dans le beau fejour de Flore
Porte-t-il fes heureux pas ;
Hélas ! il y trouve encore ,
De la nymphe qu'il adore
Les charmes & les appas.
;
JUILLET. 1763. - 67
Tout l'y porte à la tendreffe :
Le ſpectacle d'une fleur
Que le zéphire careffe ,
Lui plaît , l'émeut , l'intéreffe ,
Lui retrace fon bonheur.
Dans fa courſe fortunée
Rien n'arrête fes defirs .
Amour de fa deſtinée
Forme la chaîne dorée ,
Et prépare les plaifirs.
Par M. S **** à Pontoife , dans le Vexin
François.
Mufique : à Madame de P ......
EUREUX qui fur la fougère
Nourrit de tendres amours :
Heureux l'amant qui fait plaire !
Des foucis la troupe auſtère
N'empoifonne point fesjours.
66 MERCURE DE FRANCE.
Souple aux cris de la nature ,
Il imite dans les moeurs ,
Ce ruiffeau , dont l'onde pure
Coule avec un doux murmare ,
Sur un lit femé de fleurs.
Il fe livre , il s'abandonne
Aux mouvemens de fon coeur :
Un myrthe fait fa couronne.
Et tout ce qui l'environne
Reſpire un charme flatteur.
De la beauté qui l'enchante ,
Sous mille afpects gracieux ,
L'image fe repréfente.
Il en jouit quoique abfente ;
Il la croit voir fous les yeux.
La plaintive tourterelle i
Fait- elle entendre fon chant ;
Dans fon coeur toujours fidelle ,
Le fouvenir renouvelle
Du plaifir le fentiment .
Dans le beau fejour de Flore
Porte-t-il fes heureux pas ;
Hélas ! il y trouve encore ,
De la nymphe qu'il adore
Les charmes & les appas.
;
JUILLET. 1763. - 67
Tout l'y porte à la tendreffe :
Le ſpectacle d'une fleur
Que le zéphire careffe ,
Lui plaît , l'émeut , l'intéreffe ,
Lui retrace fon bonheur.
Dans fa courſe fortunée
Rien n'arrête fes defirs .
Amour de fa deſtinée
Forme la chaîne dorée ,
Et prépare les plaifirs.
Par M. S **** à Pontoife , dans le Vexin
François.
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2025
p. 5-10
SUR LA STATUE EQUESTRE DU ROI.
Début :
AINSI trois Monarques chéris, [...]
Mots clefs :
Amour, Statue, Héros, Gloire, Héritier, Monument, Coursier, Talent, Libérateur
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texteReconnaissance textuelle : SUR LA STATUE EQUESTRE DU ROI.
SUR LA STATUE EQUESTRE
DU ROI.
AINST trois Monarques chéris ,
Ont illuftré l'Airain, & décoré Paris ;
La gloire qui les environne,
Comme un Soleil dans fon azur ,
Répand fon éclat toujours pur ,
Sur l'Héritier de leur Couronne ,
De leurs Vertus , de leurs Exploits.
Son Image , l'éffor d'une divine flâme ,
Nous offre ici , tout à la fois ,
A iij
6 MERCURE
DE FRANCE :
Son efprit , fon coeur , & ſon âme
Dans les traits , quelle vérité !
Que de grandeur , de majeſté !
A nos j uftes defirs il n'eft donc plus d'obſtacle
Jouiffons d'un fi doux ſpectacle ,
Et contemplons dans tout fon jour ,
LI MONUMENT DU ZELE ET DE L'AMOUR,
Noble Courfier , tu nous rappelles
Ceux que pour répandre l'effroi ,
Ont monté le Vainqueur d'Arbelles ,
Et le Héros de Fontenoi.
Qu'infpiré par les Grâces mêmes ,
Le Talent fe fignale , enrichi de leur Don ;
VERTUS , vos attributs fuprêmes ,
Nous peindront mieux LOUIS que ne fait
Bouchardon.
Toi , dont la Parque ennemie ,
Trop-tôt , hélas ! a terminé la vie ;
De ton cifeau , fiprécieux pour nous,
Un Artifte fameux auroit été jaloux .
Mais parmi les Héros , la Grèce entiere eût- elle
Offert à Phidias, un fi parfait modèle
Rien de mortel n'eft en ce lieu.
Tel cet Apollon ** qu'on renomme ,
* Le voile levé , qui couvroit la Statue .
** L'Apollon du Varican . L'Auteur a oui dire
plufieurs fois à un de fes amis , Recteur de l'AcaAOUST.
1763.
Eft moins la figure d'un homme
Que la reffemblance d'un Dieu.
Siécles futurs, qui luirez fur la France ,
Quels Deftins nous vous annonçons !
Vous aurez part à la douce influence
De l'Aftre dont nous jouiffons.
De fon Peuple qui le contemple ,
LOUIS reçoit les tendres voeux .
Quel Modèle pour nos Neveux !
Pour leurs Souverains , quel Exemple !
Defcends du célefte Lambris ,
Defcends , Déeffe * bienfaiſante ,
Viens couronner de ta main triomphante ,
Le plus cher de tes Favoris ;
Dans le fein des combats , c'eſt à toi qu'il afpire ,
Il t'a voué fon coeur , ton regne eſt ſon Empire ;
Les Arts , long-tems captifs fous un Dieu deſtructeur
,
Béniffent leur Libérateur ;
Et pour le célébrer par d'infignes merveilles ,
démie Royale de Peinture , qui avoit été longtems
à Rome , que cette Statue étoit d'une fi grande
beauté qu'elle fembloit avoir quelque chofe de
divin , & il ajoutoit dans une forte d'enthoufiame ,
qu'elle rendoit en quelque façon excufable l'aveuglement
des Payens dans leur culte à fon égard.
D'où l'on peut conclure , en paffant , que l'habileté
des anciens Statuaires n'a pas peu
perpétuer l'Idolâtrie.
La Paix.
contribué à
A iv
8 MERCURE DE FRANCE.
Prodiguent à l'envi , leur génie & leursveilles.
Phébus , fixant fur lui , fes regards pleins de feur ,
En deviendra plus lumineux ;
La Nuit , en déployant fes voiles ,
Ceindra fon front de mille étoiles ,
Tandis que Diane , à fon tour,
Succédant au Char de fon frère ,
Pour voir plus à loiſir , l'objet de ſon amour ,
Parcourera lentement l'Hémiſphère
Dans ce calme reſpectueux ,
Qu'accroîtra du Héros l'aſpect majeſtueux.
Ainfi le Ciel nous fert d'exemple ,
It adopte ce Monument ,
Ainfi, Grand Roi , le Firmament
Sera la voûte de ton Temple ,
De ce Temple où naîtront les plus faintes ardeurs
Et dont les Autels font nos coeurs.
A l'immortalité, quel droit plus légitime ,
Que de ces mêmes coeurs le fuffrage unanime !
Et quel gage plus sûr , qu'un encens précieux ,
Qui fortant de nos mains , s'éleve jufqu'aux Cieux .
Du Couchant à l'Aurore on verra d'âge en âge ,
On verra du Midi , juſques à l'Aquilon ,
Les Peuples accourir , fur le bruit de ton nom ,
Pour te connoître au moins , dans ton auguſte
Image.
A O UST. 1763. 9
Que du plus fameuxdes Romains ,
Qu'Amour foumit à fon Empire ,
La tendre , l'élégante Lyre
N'a - t- elle paffé dans mes mains !
J'aurois avec cette énergie
Dont il célébra l'éffigie
D'un Empereur , qui toutefois ,.
Flétrit les roles de la vie
Du fidèle Amant de Julie ,
J'aurois d'une éclatante voix ,
091
& Deod
Chanté l' Augufte des François ;
F'aurois ....mais fur la double cime ,
(Hé! pourquoi le diffimuler ) :
Malgré le zèle qui m'anime ,
Hélas ! je ne puis plus volers
Je n'aurois voulu de fa flâme ,
Qu'une étincelle feulement ,.
Pour exprimer en ce moment ,
Ce que je reflens dans mon âme:
Vain elpoir , inutile effort ! o
hig
Ce n'eft qu'aux Nourriçons des Filles de Mémoire ,
Ce n'est qu'à leur jeune transport , U
Source de talens & deglaire b
Qu'il appartient de chanter dignement , i
DU ZELE ET DE L'AMOUR , L'ÉTERNEL MÓNU 贊
MENTɑ to
Fe l'ai fenti , j'ai trop écouté mon courage ,
Mon empreffement & ma foi
molub angiol),cien mit n
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
Mais j'efpérois encor , plein d'ardeur pour mon
Roi,
Voir fondre la glace de l'âge.
TANEY OT,
DU ROI.
AINST trois Monarques chéris ,
Ont illuftré l'Airain, & décoré Paris ;
La gloire qui les environne,
Comme un Soleil dans fon azur ,
Répand fon éclat toujours pur ,
Sur l'Héritier de leur Couronne ,
De leurs Vertus , de leurs Exploits.
Son Image , l'éffor d'une divine flâme ,
Nous offre ici , tout à la fois ,
A iij
6 MERCURE
DE FRANCE :
Son efprit , fon coeur , & ſon âme
Dans les traits , quelle vérité !
Que de grandeur , de majeſté !
A nos j uftes defirs il n'eft donc plus d'obſtacle
Jouiffons d'un fi doux ſpectacle ,
Et contemplons dans tout fon jour ,
LI MONUMENT DU ZELE ET DE L'AMOUR,
Noble Courfier , tu nous rappelles
Ceux que pour répandre l'effroi ,
Ont monté le Vainqueur d'Arbelles ,
Et le Héros de Fontenoi.
Qu'infpiré par les Grâces mêmes ,
Le Talent fe fignale , enrichi de leur Don ;
VERTUS , vos attributs fuprêmes ,
Nous peindront mieux LOUIS que ne fait
Bouchardon.
Toi , dont la Parque ennemie ,
Trop-tôt , hélas ! a terminé la vie ;
De ton cifeau , fiprécieux pour nous,
Un Artifte fameux auroit été jaloux .
Mais parmi les Héros , la Grèce entiere eût- elle
Offert à Phidias, un fi parfait modèle
Rien de mortel n'eft en ce lieu.
Tel cet Apollon ** qu'on renomme ,
* Le voile levé , qui couvroit la Statue .
** L'Apollon du Varican . L'Auteur a oui dire
plufieurs fois à un de fes amis , Recteur de l'AcaAOUST.
1763.
Eft moins la figure d'un homme
Que la reffemblance d'un Dieu.
Siécles futurs, qui luirez fur la France ,
Quels Deftins nous vous annonçons !
Vous aurez part à la douce influence
De l'Aftre dont nous jouiffons.
De fon Peuple qui le contemple ,
LOUIS reçoit les tendres voeux .
Quel Modèle pour nos Neveux !
Pour leurs Souverains , quel Exemple !
Defcends du célefte Lambris ,
Defcends , Déeffe * bienfaiſante ,
Viens couronner de ta main triomphante ,
Le plus cher de tes Favoris ;
Dans le fein des combats , c'eſt à toi qu'il afpire ,
Il t'a voué fon coeur , ton regne eſt ſon Empire ;
Les Arts , long-tems captifs fous un Dieu deſtructeur
,
Béniffent leur Libérateur ;
Et pour le célébrer par d'infignes merveilles ,
démie Royale de Peinture , qui avoit été longtems
à Rome , que cette Statue étoit d'une fi grande
beauté qu'elle fembloit avoir quelque chofe de
divin , & il ajoutoit dans une forte d'enthoufiame ,
qu'elle rendoit en quelque façon excufable l'aveuglement
des Payens dans leur culte à fon égard.
D'où l'on peut conclure , en paffant , que l'habileté
des anciens Statuaires n'a pas peu
perpétuer l'Idolâtrie.
La Paix.
contribué à
A iv
8 MERCURE DE FRANCE.
Prodiguent à l'envi , leur génie & leursveilles.
Phébus , fixant fur lui , fes regards pleins de feur ,
En deviendra plus lumineux ;
La Nuit , en déployant fes voiles ,
Ceindra fon front de mille étoiles ,
Tandis que Diane , à fon tour,
Succédant au Char de fon frère ,
Pour voir plus à loiſir , l'objet de ſon amour ,
Parcourera lentement l'Hémiſphère
Dans ce calme reſpectueux ,
Qu'accroîtra du Héros l'aſpect majeſtueux.
Ainfi le Ciel nous fert d'exemple ,
It adopte ce Monument ,
Ainfi, Grand Roi , le Firmament
Sera la voûte de ton Temple ,
De ce Temple où naîtront les plus faintes ardeurs
Et dont les Autels font nos coeurs.
A l'immortalité, quel droit plus légitime ,
Que de ces mêmes coeurs le fuffrage unanime !
Et quel gage plus sûr , qu'un encens précieux ,
Qui fortant de nos mains , s'éleve jufqu'aux Cieux .
Du Couchant à l'Aurore on verra d'âge en âge ,
On verra du Midi , juſques à l'Aquilon ,
Les Peuples accourir , fur le bruit de ton nom ,
Pour te connoître au moins , dans ton auguſte
Image.
A O UST. 1763. 9
Que du plus fameuxdes Romains ,
Qu'Amour foumit à fon Empire ,
La tendre , l'élégante Lyre
N'a - t- elle paffé dans mes mains !
J'aurois avec cette énergie
Dont il célébra l'éffigie
D'un Empereur , qui toutefois ,.
Flétrit les roles de la vie
Du fidèle Amant de Julie ,
J'aurois d'une éclatante voix ,
091
& Deod
Chanté l' Augufte des François ;
F'aurois ....mais fur la double cime ,
(Hé! pourquoi le diffimuler ) :
Malgré le zèle qui m'anime ,
Hélas ! je ne puis plus volers
Je n'aurois voulu de fa flâme ,
Qu'une étincelle feulement ,.
Pour exprimer en ce moment ,
Ce que je reflens dans mon âme:
Vain elpoir , inutile effort ! o
hig
Ce n'eft qu'aux Nourriçons des Filles de Mémoire ,
Ce n'est qu'à leur jeune transport , U
Source de talens & deglaire b
Qu'il appartient de chanter dignement , i
DU ZELE ET DE L'AMOUR , L'ÉTERNEL MÓNU 贊
MENTɑ to
Fe l'ai fenti , j'ai trop écouté mon courage ,
Mon empreffement & ma foi
molub angiol),cien mit n
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
Mais j'efpérois encor , plein d'ardeur pour mon
Roi,
Voir fondre la glace de l'âge.
TANEY OT,
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2026
p. 10-11
A Mlle B ... qui disoit à l'Auteur qu'il ne falloit qu'un RIEN pour lui plaire ou pour la fâcher.
Début :
Αu beau Séxe souvent un rien peut faire offense ; [...]
Mots clefs :
Rien, Plaire, Sexe, Timide, Volage
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : A Mlle B ... qui disoit à l'Auteur qu'il ne falloit qu'un RIEN pour lui plaire ou pour la fâcher.
A Mlle B ... qui difoit à l'Auteur qu'il
nefalloit qu'un RIEN pour lui plaire
ou pour la fâcher.
ΑAνu beau Séxe ſouvent un rien peut faire offenſe
;
Le foupçonneux honneur qui fuit partout fesipas ,
Effarouche d'un mot la timide décence ,
Qui fur un ton d'indifférence
Doit compoſer tous les appas,
Un rien trouble fon âme ,
Un rien la fait rougir ,
Un innocent foupir
Remplit font coeur de flâme.
Un rien altére fa beauté, k
Un rien donne un luftre à fes charmesy
Un rien excite fa fierté ,
Un rien lui fait verfer des larmes ,
Un rien peut expoſer au plus rigoureux fort ,
Un rien fait excufer un aveu téméraires
Un rien enfeigne l'art de plaire ,
Un rien nous éloigne du Port.
AOUST. 1763. 1 I
Par fes riens quels qu'ils foient , fouvent un Petit-
Maître ,
Obtient fans la fentir , la plus douce faveur ;
Tandis qu'un tendre amant n'oſe faire paroître
De fon timide feu la plus fimple lueur.
Séxe enchanteur ! un rien vous fait ombrage ,
Un rien trouble votre bonheur.
Tircis eft-il abfent , vous le croyez volage ;
S'il eſt auprès de vous , vous doutez de fon coeur;
TH. Bon. de la Rochelle .
nefalloit qu'un RIEN pour lui plaire
ou pour la fâcher.
ΑAνu beau Séxe ſouvent un rien peut faire offenſe
;
Le foupçonneux honneur qui fuit partout fesipas ,
Effarouche d'un mot la timide décence ,
Qui fur un ton d'indifférence
Doit compoſer tous les appas,
Un rien trouble fon âme ,
Un rien la fait rougir ,
Un innocent foupir
Remplit font coeur de flâme.
Un rien altére fa beauté, k
Un rien donne un luftre à fes charmesy
Un rien excite fa fierté ,
Un rien lui fait verfer des larmes ,
Un rien peut expoſer au plus rigoureux fort ,
Un rien fait excufer un aveu téméraires
Un rien enfeigne l'art de plaire ,
Un rien nous éloigne du Port.
AOUST. 1763. 1 I
Par fes riens quels qu'ils foient , fouvent un Petit-
Maître ,
Obtient fans la fentir , la plus douce faveur ;
Tandis qu'un tendre amant n'oſe faire paroître
De fon timide feu la plus fimple lueur.
Séxe enchanteur ! un rien vous fait ombrage ,
Un rien trouble votre bonheur.
Tircis eft-il abfent , vous le croyez volage ;
S'il eſt auprès de vous , vous doutez de fon coeur;
TH. Bon. de la Rochelle .
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2027
p. 11-13
ÉPITRE à Mlle D. S. P.
Début :
Vous de qui le charmant sourire [...]
Mots clefs :
Sourire, Séducteur, Bergère, Plaire, Beauté, Coquette, Nature, Égayer
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ÉPITRE à Mlle D. S. P.
ÉPITRE à Mlle D. S. P.
Vous de qui le charmant fourire
Enchante fans prétention ,
S. P ... fi mon léger crayon
Vous peint fous le nom de Thémire ,
Ce n'eft point une fiction.
De la plus naïve Bergère
Vous avez l'attrait féducteur ;
Sans que l'efprit commande au coeur
Vous avez le talent de plaires
Voilà tout l'art de la beauté :
Il ne vous manque en vérité ,
Que le corfet & la houlette .
Tandis que la vaine coquette ,
Sans ceffe un miroir à la main ,
Voit écouler chaque matin
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
A l'étude de fa toilette ,
Place une mouche avec deffein
Et par le rouge qu'elle apprête
Ranime fon vifage éteint.
Le coloris de votre teint
Ne doit rien à votre parure ,
Vous le tenez de la Nature:
Il coûte peu, fa beauté dure,
Et fon effet eft plus certain.
Devotre fexe, ô ma Thémire,
Vous raffemblez les agrémens ;
Mais vos goûts font bien différens :
L'on ne vous entend point médire
A tous propos , fur les paffans
Lâcher l'épigramme , puis rire.
L'on ne vous voit point fur les rangs
Parmi nos Belles étalées ,
Dans de fpacieuſes allées ,
Minauder d'un air dédaigneur ;-
Nile Petit- Maître ennuyeux
Lorgner votre aimable figure ,
Et dire d'un ton précieux
Elle n'eft pas mal , je vous jure !'
Thémire , vous aimez bien mieux
Tous les foirs fous le frais ombrage
Que procure le Maronnier
Avec la vive , le Tel
Jouir des momens du jeune âge,
Et déçem mnt vous égayer.
AOUST. 1763. 13
Tout à la fois heureufe & fage ,
Puiffiez -vous encore longtemps !
Goûter ces plaifirs innocens !
Il en eft , aimable Thémire ,
De plus parfaits , de plus touchans ,
L'amour par vos yeux les infpire ,
Et dans mon âme je les fens.
#1 Juillet 1763,
Vous de qui le charmant fourire
Enchante fans prétention ,
S. P ... fi mon léger crayon
Vous peint fous le nom de Thémire ,
Ce n'eft point une fiction.
De la plus naïve Bergère
Vous avez l'attrait féducteur ;
Sans que l'efprit commande au coeur
Vous avez le talent de plaires
Voilà tout l'art de la beauté :
Il ne vous manque en vérité ,
Que le corfet & la houlette .
Tandis que la vaine coquette ,
Sans ceffe un miroir à la main ,
Voit écouler chaque matin
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
A l'étude de fa toilette ,
Place une mouche avec deffein
Et par le rouge qu'elle apprête
Ranime fon vifage éteint.
Le coloris de votre teint
Ne doit rien à votre parure ,
Vous le tenez de la Nature:
Il coûte peu, fa beauté dure,
Et fon effet eft plus certain.
Devotre fexe, ô ma Thémire,
Vous raffemblez les agrémens ;
Mais vos goûts font bien différens :
L'on ne vous entend point médire
A tous propos , fur les paffans
Lâcher l'épigramme , puis rire.
L'on ne vous voit point fur les rangs
Parmi nos Belles étalées ,
Dans de fpacieuſes allées ,
Minauder d'un air dédaigneur ;-
Nile Petit- Maître ennuyeux
Lorgner votre aimable figure ,
Et dire d'un ton précieux
Elle n'eft pas mal , je vous jure !'
Thémire , vous aimez bien mieux
Tous les foirs fous le frais ombrage
Que procure le Maronnier
Avec la vive , le Tel
Jouir des momens du jeune âge,
Et déçem mnt vous égayer.
AOUST. 1763. 13
Tout à la fois heureufe & fage ,
Puiffiez -vous encore longtemps !
Goûter ces plaifirs innocens !
Il en eft , aimable Thémire ,
De plus parfaits , de plus touchans ,
L'amour par vos yeux les infpire ,
Et dans mon âme je les fens.
#1 Juillet 1763,
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2028
p. 13
RÉPONSE à une Demoiselle qui demandoit à l'Auteur quelle étoit la différence de l'amour au mariage.
Début :
DE l'amour à l'hymen telle est la différence, [...]
Mots clefs :
Amour, Hymen
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : RÉPONSE à une Demoiselle qui demandoit à l'Auteur quelle étoit la différence de l'amour au mariage.
RÉPONSE à une Demoiselle qui demandoit
à l'Auteur quelle étoit la
différence de l'amour au mariage.
DBE l'amour à l'hymen telle eft la différence ,
Que le premier finit quand le ſecond commence.
Par M. M. ...
à l'Auteur quelle étoit la
différence de l'amour au mariage.
DBE l'amour à l'hymen telle eft la différence ,
Que le premier finit quand le ſecond commence.
Par M. M. ...
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2029
p. 13-19
TROISIÉME CARACTÉRE DU VRAI PHILOSOPHE. AMI FIDÉLE.
Début :
L'AMITIÉ fut toujours la compagne fidelle de la vertu, comme elle en est le [...]
Mots clefs :
Amitié, Vertu, Cœur, Plaisirs, Volupté, Considération, Honnête, Fortune
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : TROISIÉME CARACTÉRE DU VRAI PHILOSOPHE. AMI FIDÉLE.
TROISIÈME CARACTÉRE
DU VRAI PHILOSOPHE
AMI FIDELE.
Virtutum amicitia , non vitiorum comes.
L'AMITIÉ
Ciceron.
' AMITIÉ fut toujours la compagne
fidelle de la vertu , comme elle en eft le
14 MERCURE DE FRANCE.
foutien & la récompenfe . Elle ne régne
jamais fur des coeurs vicieux , car l'amitié
qui n'eft autre chofe que la vertu
même , eft auffi oppofée au vice , que
la lumière aux ténébres. Pour fe convaincre
de cette vérité , il ne s'agit que
d'analyfer ce fentiment fi pur ; il ne s'agit
, dis-je , que de bien connoître l'amitié.
Préfent du Ciel * ! Doux charme des humains !
O divine amitié ! viens pénétrer nos âmes !
Les coeurs éclalfés de tes flammes
Avec des plaifirs purs n'ont que des jours fereins
C'eſt dans tes noeuds charmans que tout eft jouiffance
;
Le temps ajoute encore un luftre à ta beautés
L'amour te laiffe la conftance ;
Et tu ferois la volupté,
Si l'homme avoit fon innocence.
L'amitié eft un feu facré qui échauffe
& nourrit les coeurs vertueux ; c'eft un
lien précieux qui attache une âme à une
autre ; une douce fympathie fondée ordinairement
fur une parfaite conformité
d'humeur , de caractère & de fentimens ;
union d'autant plus folide qu'elle a pour
Monologue de CASTOR & POLLUX.
AOUST. 1763. IS
bafe la religion , l'honneur , l'èftime &
la confidération ; alliance fublime & refpectable
, elle tire tout fon éclat du mérite
& de la vertu . Volupté pure ! C'eſt
une forte d'yvreffe qui procure des
plaifirs que l'éloquence humaine ne peut
dignement exprimer , mais que le coeur
feul , qui en est fortement pénétré , fent
plus vivement. C'eft un commerce heureux
, où tout eft commun entre les Parties
contractantes ; mêmes plaifirs , mêmes
chagrins , mêmes confolations. Circonftances
douloureufes ! Evénemens
fàcheux ! O amitié ! que de larmes vos
mains généreufes n'ont - elles point éffuyées
? Votre coeur attendri fur nos
maux ; ces pleurs que vous verfez ; ce fein
toujours ouvert pour recevoir nos tendres
épanchemens ; ce fein , dis - je , le
plus cher confident de nos malheurs , le
dépofitaire facré de nos peines ... qui
ne fe fentiroit pas foulagé , lorfqu'on'
vous voit chargé du fardeau accablant
de nos propres, douleurs !
Pollicitifervare fidem , fanctumque vereri
Numen amicitiæ , mores , non munera amare.
Tels font les caractères de l'amitié.
Odivine amitié , fource du vrai bonheur , ]
Volupté pure , amour du Sage !
16 MERCURE DE FRANCE.
Viens échauffer mon efprit & mon coeur ,
Infpire , & prête-moi ton fublime langage !
Le coeur de l'honnête homme , de
P'homme vertueux eft le feul afyle digne.
de fixer le fejour de l'amitié ; parce qu'il
eft feul capable de remplir les devoirs.
qu'elle prefcrit. Familiarifé , pour ainfi
dire , avec la vertu , il faifit avec empref
fement tout ce qui favorife ce penchant
heureux qui le porte vers le bien &
l'honnête . Tout ce qui eft vertu a des
droits fur fon coeur ; l'amitié en lui découvrant
une fource de bonheur pour
lui -même , lui préfente les moyens de
contribuer à celui des autres. Elle ne
confifte pas dans les difcours , dans les
vaines proteftations de fervice , dans lesdémonſtrations
frivoles & ftériles ; les
amis de cette efpéce font les amis du
temps . Tâchons de peindre fidélement
ces indignes fimulachres; éffayons de dévoiler
leur fauffeté , pour éviter de tomber
dans leurs piéges.
Tymante , Courtiſan adulateur , initié
dans le mystère des Cours ; homme à
l'extérieur , ouvert , poli , prévenant , affectueux
, empreffé ; qui , fous les dehors
fardés de l'amitié la plus vive , vole audevant
de vous , vous accable de caref
AOUST. 1763 . 17
fes , s'offre à vous produire chez le Miniftre
, fe charge même de folliciter en
votre abfence ... Arifte,franc & honnête,
qui juge toujours favorablement d'autrui
; que fon goût décide à quitter un
féjour où l'ennui l'accable ; qui préfére
le repos & la tranquillité aux démar
ches fatiguantes ; qui connoît peu l'étiquette
des Cours , & la façon de fe
comporter auprès des Grands , confie
à Tymante fes intérêts les plus chers , fa
fortune , fon honneur & fa gloire ....
mais le temps va bientôt convaincre
Arifte de fon imprudence. Il n'obtient
rien , parce qu'on n'a rien demandé pour
lui ; fon abfence l'a fait oublier . Tyman
auffi fécond en prétextes , que faux
dans fes proteftations , fe plaît encore à
abufer le trop crédule Arifte. Il pouffe
même la fauffeté jufqu'à faire tomber
fur lui- même les grâces qu'il devoit folliciter
pour Arifte . De pareils monftres
devroient-ils porter le nom d'hommes ?
Et ne devroit- on pas pour perpétuer leur
infamie , en imprimer le figne fur leur
front ?
L'adverfité eft le creufet de l'amitié.
C'est alors que ce fentiment généreux
s'épure de tout alliage de politique &
d'intérêt. Ce n'eft que dans les circonf
18 MERCURE DE FRANCE.
tances critiques de la vie qu'on reconnoît
les véritables amis.
Eugène joignoit à la fortune la plus
brillante une naiffance diftinguée , & à
la décoration d'une des plus importantes
charges de l'Etat , la confidération
& l'eftime publique. Doué d'un mérite
rare & d'un naturel bienfaifant , il aimoit
à obliger moins par fafte que par
le feul plaifir du bienfait. Une foule
d'amis ou foi-difant tels s'empreffoient
de lui faire la cour. Eugéne avoit l'oreille
de fon Souverain . Les uns le
courtifoient par vanité : il eft du bon
ton dans le monde de pouvoir reclamer
dans l'occafion la connoiffance des
perfonnes illuftres & confidérées ; on
croit par-là acquerir de la confidération
parmi fes égaux , & s'attirer une forte
de refpect , de la part de fes inférieurs:
Les autres s'attachoient à Eugène par
intérêt , & ce n'étoit pas le plus petit
nombre. Eugène étoit l'homme du jour ,
le canal des grâces. Les Parafites inondoient
fa table ; fes propos étoient des
oracles ; des gens à talens lui confacroient
leurs veilles ; Eugène enfin étoit l'Idôle
du fiécle . Mais la Scène va changer.
Eugène avoit à la Cour un puiffant
Adverfaire qui éclairoit de près toutes
AOUST. 1763. 19
fes démarches. Eugène , un jour dans
un cercle de perfonnes qu'il avoit lieu de
croire fes amis , les ayant comblées de
fes bienfaits , Eugène , dis-je , témoin
d'une injuftice des plus criantes , & à
laquelle il n'avoit point participé , avoit
plaint le trifte fort de quelques malheureux
, facrifiés à d'indignes oppreffeurs .
On recueillit fes difcours ; on les envenima.
Eugène , quelques jours après eft
difgracié ; on le dépouille de fes charges
& de fa fortune ; un indigne concurrent
lui fuccéde , & quelques débris de fon
ancienne opulence lui laiffent à peine
dequoi vivre. Eugène alors reclame fes
amis ; il n'en rétrouve aucun ; on ne le
connoît plus ; fon mérite , fes talens &
fes vertus s'évanouiffent avec fa faveur; &
ceux qu'il avoit comblés de bienfaits ,
font les premiers à condamner fon imprudence
.
DU VRAI PHILOSOPHE
AMI FIDELE.
Virtutum amicitia , non vitiorum comes.
L'AMITIÉ
Ciceron.
' AMITIÉ fut toujours la compagne
fidelle de la vertu , comme elle en eft le
14 MERCURE DE FRANCE.
foutien & la récompenfe . Elle ne régne
jamais fur des coeurs vicieux , car l'amitié
qui n'eft autre chofe que la vertu
même , eft auffi oppofée au vice , que
la lumière aux ténébres. Pour fe convaincre
de cette vérité , il ne s'agit que
d'analyfer ce fentiment fi pur ; il ne s'agit
, dis-je , que de bien connoître l'amitié.
Préfent du Ciel * ! Doux charme des humains !
O divine amitié ! viens pénétrer nos âmes !
Les coeurs éclalfés de tes flammes
Avec des plaifirs purs n'ont que des jours fereins
C'eſt dans tes noeuds charmans que tout eft jouiffance
;
Le temps ajoute encore un luftre à ta beautés
L'amour te laiffe la conftance ;
Et tu ferois la volupté,
Si l'homme avoit fon innocence.
L'amitié eft un feu facré qui échauffe
& nourrit les coeurs vertueux ; c'eft un
lien précieux qui attache une âme à une
autre ; une douce fympathie fondée ordinairement
fur une parfaite conformité
d'humeur , de caractère & de fentimens ;
union d'autant plus folide qu'elle a pour
Monologue de CASTOR & POLLUX.
AOUST. 1763. IS
bafe la religion , l'honneur , l'èftime &
la confidération ; alliance fublime & refpectable
, elle tire tout fon éclat du mérite
& de la vertu . Volupté pure ! C'eſt
une forte d'yvreffe qui procure des
plaifirs que l'éloquence humaine ne peut
dignement exprimer , mais que le coeur
feul , qui en est fortement pénétré , fent
plus vivement. C'eft un commerce heureux
, où tout eft commun entre les Parties
contractantes ; mêmes plaifirs , mêmes
chagrins , mêmes confolations. Circonftances
douloureufes ! Evénemens
fàcheux ! O amitié ! que de larmes vos
mains généreufes n'ont - elles point éffuyées
? Votre coeur attendri fur nos
maux ; ces pleurs que vous verfez ; ce fein
toujours ouvert pour recevoir nos tendres
épanchemens ; ce fein , dis - je , le
plus cher confident de nos malheurs , le
dépofitaire facré de nos peines ... qui
ne fe fentiroit pas foulagé , lorfqu'on'
vous voit chargé du fardeau accablant
de nos propres, douleurs !
Pollicitifervare fidem , fanctumque vereri
Numen amicitiæ , mores , non munera amare.
Tels font les caractères de l'amitié.
Odivine amitié , fource du vrai bonheur , ]
Volupté pure , amour du Sage !
16 MERCURE DE FRANCE.
Viens échauffer mon efprit & mon coeur ,
Infpire , & prête-moi ton fublime langage !
Le coeur de l'honnête homme , de
P'homme vertueux eft le feul afyle digne.
de fixer le fejour de l'amitié ; parce qu'il
eft feul capable de remplir les devoirs.
qu'elle prefcrit. Familiarifé , pour ainfi
dire , avec la vertu , il faifit avec empref
fement tout ce qui favorife ce penchant
heureux qui le porte vers le bien &
l'honnête . Tout ce qui eft vertu a des
droits fur fon coeur ; l'amitié en lui découvrant
une fource de bonheur pour
lui -même , lui préfente les moyens de
contribuer à celui des autres. Elle ne
confifte pas dans les difcours , dans les
vaines proteftations de fervice , dans lesdémonſtrations
frivoles & ftériles ; les
amis de cette efpéce font les amis du
temps . Tâchons de peindre fidélement
ces indignes fimulachres; éffayons de dévoiler
leur fauffeté , pour éviter de tomber
dans leurs piéges.
Tymante , Courtiſan adulateur , initié
dans le mystère des Cours ; homme à
l'extérieur , ouvert , poli , prévenant , affectueux
, empreffé ; qui , fous les dehors
fardés de l'amitié la plus vive , vole audevant
de vous , vous accable de caref
AOUST. 1763 . 17
fes , s'offre à vous produire chez le Miniftre
, fe charge même de folliciter en
votre abfence ... Arifte,franc & honnête,
qui juge toujours favorablement d'autrui
; que fon goût décide à quitter un
féjour où l'ennui l'accable ; qui préfére
le repos & la tranquillité aux démar
ches fatiguantes ; qui connoît peu l'étiquette
des Cours , & la façon de fe
comporter auprès des Grands , confie
à Tymante fes intérêts les plus chers , fa
fortune , fon honneur & fa gloire ....
mais le temps va bientôt convaincre
Arifte de fon imprudence. Il n'obtient
rien , parce qu'on n'a rien demandé pour
lui ; fon abfence l'a fait oublier . Tyman
auffi fécond en prétextes , que faux
dans fes proteftations , fe plaît encore à
abufer le trop crédule Arifte. Il pouffe
même la fauffeté jufqu'à faire tomber
fur lui- même les grâces qu'il devoit folliciter
pour Arifte . De pareils monftres
devroient-ils porter le nom d'hommes ?
Et ne devroit- on pas pour perpétuer leur
infamie , en imprimer le figne fur leur
front ?
L'adverfité eft le creufet de l'amitié.
C'est alors que ce fentiment généreux
s'épure de tout alliage de politique &
d'intérêt. Ce n'eft que dans les circonf
18 MERCURE DE FRANCE.
tances critiques de la vie qu'on reconnoît
les véritables amis.
Eugène joignoit à la fortune la plus
brillante une naiffance diftinguée , & à
la décoration d'une des plus importantes
charges de l'Etat , la confidération
& l'eftime publique. Doué d'un mérite
rare & d'un naturel bienfaifant , il aimoit
à obliger moins par fafte que par
le feul plaifir du bienfait. Une foule
d'amis ou foi-difant tels s'empreffoient
de lui faire la cour. Eugéne avoit l'oreille
de fon Souverain . Les uns le
courtifoient par vanité : il eft du bon
ton dans le monde de pouvoir reclamer
dans l'occafion la connoiffance des
perfonnes illuftres & confidérées ; on
croit par-là acquerir de la confidération
parmi fes égaux , & s'attirer une forte
de refpect , de la part de fes inférieurs:
Les autres s'attachoient à Eugène par
intérêt , & ce n'étoit pas le plus petit
nombre. Eugène étoit l'homme du jour ,
le canal des grâces. Les Parafites inondoient
fa table ; fes propos étoient des
oracles ; des gens à talens lui confacroient
leurs veilles ; Eugène enfin étoit l'Idôle
du fiécle . Mais la Scène va changer.
Eugène avoit à la Cour un puiffant
Adverfaire qui éclairoit de près toutes
AOUST. 1763. 19
fes démarches. Eugène , un jour dans
un cercle de perfonnes qu'il avoit lieu de
croire fes amis , les ayant comblées de
fes bienfaits , Eugène , dis-je , témoin
d'une injuftice des plus criantes , & à
laquelle il n'avoit point participé , avoit
plaint le trifte fort de quelques malheureux
, facrifiés à d'indignes oppreffeurs .
On recueillit fes difcours ; on les envenima.
Eugène , quelques jours après eft
difgracié ; on le dépouille de fes charges
& de fa fortune ; un indigne concurrent
lui fuccéde , & quelques débris de fon
ancienne opulence lui laiffent à peine
dequoi vivre. Eugène alors reclame fes
amis ; il n'en rétrouve aucun ; on ne le
connoît plus ; fon mérite , fes talens &
fes vertus s'évanouiffent avec fa faveur; &
ceux qu'il avoit comblés de bienfaits ,
font les premiers à condamner fon imprudence
.
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2030
p. 19-20
LES AMIS DU SIÉCLE, FABLE.
Début :
CERTAIN Arbre chargé de fruits [...]
Mots clefs :
Amis, Fruits, Confiance, Vertu, Amitié, Dérèglement, Intérêt, Raison
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LES AMIS DU SIÉCLE, FABLE.
LES AMIS DU SIÈCLE ,
FABLE.
CERTAIN Arbre chargé de fruits
Se croyoit le plus beau de tout le voisinage ;
Il s'eftimoit d'un fi grand prix
Qu'aux fiens il tenoit ce langage :
Mes amis , difoit- il , le foir & le matin
20 MERCURE DE FRANCE .
» On vient me vifiter ; le Maître & fa famille
» Veillent fans ceffe à mon deftin.
»La nuit fouvent je fuis courtifé par la fille.
Le pauvre Sot reconnut fon erreur ;
Dépouillé de fes fruits il ne vit plus fon Maître..
On fourmille d'amis , quand on eft en faveur
Dans la difgrace on les voit difparaître.
Les vrais amis font rares , parce qu'il
eft peu d'hommes vertueux. On trouvè
cependant encore de ces amis fincères, de
ces vrais Philofophes, qui renfermés dans
le cercle étroit d'un petit nombre d'amis,
fe témoignent une confiance réciproque,
fe communiquent leurs fumières, fe foutiennent
par leurs confeils , tendent au
même but , & fe portent à l'amour du
bien & à la pratique de la vertu . La
véritable amitié eft fondée fur la confiance
, l'eftime & la vertu . Toute liaifon
fondée fur le déréglement & l'intérêt
, n'eft qu'une amitié fauffe , que
le temps , l'abfence & la Raifon détruiſent.
FABLE.
CERTAIN Arbre chargé de fruits
Se croyoit le plus beau de tout le voisinage ;
Il s'eftimoit d'un fi grand prix
Qu'aux fiens il tenoit ce langage :
Mes amis , difoit- il , le foir & le matin
20 MERCURE DE FRANCE .
» On vient me vifiter ; le Maître & fa famille
» Veillent fans ceffe à mon deftin.
»La nuit fouvent je fuis courtifé par la fille.
Le pauvre Sot reconnut fon erreur ;
Dépouillé de fes fruits il ne vit plus fon Maître..
On fourmille d'amis , quand on eft en faveur
Dans la difgrace on les voit difparaître.
Les vrais amis font rares , parce qu'il
eft peu d'hommes vertueux. On trouvè
cependant encore de ces amis fincères, de
ces vrais Philofophes, qui renfermés dans
le cercle étroit d'un petit nombre d'amis,
fe témoignent une confiance réciproque,
fe communiquent leurs fumières, fe foutiennent
par leurs confeils , tendent au
même but , & fe portent à l'amour du
bien & à la pratique de la vertu . La
véritable amitié eft fondée fur la confiance
, l'eftime & la vertu . Toute liaifon
fondée fur le déréglement & l'intérêt
, n'eft qu'une amitié fauffe , que
le temps , l'abfence & la Raifon détruiſent.
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2031
p. 20-22
FRAGMENT d'une Lettre pour servir de justification à un ami outragé.
Début :
Insulter au malheur des autres, c'est mettre le comble à l'inhumanité. Tel est [...]
Mots clefs :
Ennemis, Détruire, Preuves, Perfides, Gloire, Intérêts
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : FRAGMENT d'une Lettre pour servir de justification à un ami outragé.
FRAGMENT d'une Lettre pour fervir
de juftification à un ami outrage.
Infulter au malheur des autres , c'est
mettre le comble à l'inhumanité. Tel eft
AOUST. 1763. 21
le caractère vil & méprifable de ces
monftres qui n'approchent les Grands
que pour accabler l'innocence & la diffamer.
Telle eft la coupable intention
de ceux s'efforcent de détruire un pris
de vous , Monfieur , les impreffions :
heureufes du mérite & des vertus de
l'infortuné Eugene , qu'on veut noircir
dans votre efprit & bannir de vot
coeur ; un homme qui a fait fes preuves
du zéle & de l'attachement le plus inviolable
; qui a foutenu dans tous les temps
les intérêts de votre gloire ; un homme
qui n'a des ennemis que parce qu'il vous
aime & qu'il eft honnête homme ; qui
ne parla jamais de vous qu'avec attendriffement
; qui s'eft facrifié pour vous ;
qui le feroit encore ; & qui défie fes
ennemis de le convaincre de leurs perfides
imputations.
Fermez doncs Monfieur , fermez la
bouche à fes perfides ennemis par un
témoignage authentique & public de
votre eftime , par des preuves éclatantes
de vos bontés. Plus il eft malheureux
plus il eft digne de la juftice qui lui eſt
due. Seriez-vous le dernier à la lui ren
dre ?
Je n'entreprendrai point de décrier &
de détruire fes ennemis ; je les livre à
22 MERCURE DE FRANCE.
leurs remords : je ne veux que juſtifier
mon ami ; & fi vous êtes jufte , vous
m'en applaudirez .
DAGUES DE CLAIR FONTAINES,
de juftification à un ami outrage.
Infulter au malheur des autres , c'est
mettre le comble à l'inhumanité. Tel eft
AOUST. 1763. 21
le caractère vil & méprifable de ces
monftres qui n'approchent les Grands
que pour accabler l'innocence & la diffamer.
Telle eft la coupable intention
de ceux s'efforcent de détruire un pris
de vous , Monfieur , les impreffions :
heureufes du mérite & des vertus de
l'infortuné Eugene , qu'on veut noircir
dans votre efprit & bannir de vot
coeur ; un homme qui a fait fes preuves
du zéle & de l'attachement le plus inviolable
; qui a foutenu dans tous les temps
les intérêts de votre gloire ; un homme
qui n'a des ennemis que parce qu'il vous
aime & qu'il eft honnête homme ; qui
ne parla jamais de vous qu'avec attendriffement
; qui s'eft facrifié pour vous ;
qui le feroit encore ; & qui défie fes
ennemis de le convaincre de leurs perfides
imputations.
Fermez doncs Monfieur , fermez la
bouche à fes perfides ennemis par un
témoignage authentique & public de
votre eftime , par des preuves éclatantes
de vos bontés. Plus il eft malheureux
plus il eft digne de la juftice qui lui eſt
due. Seriez-vous le dernier à la lui ren
dre ?
Je n'entreprendrai point de décrier &
de détruire fes ennemis ; je les livre à
22 MERCURE DE FRANCE.
leurs remords : je ne veux que juſtifier
mon ami ; & fi vous êtes jufte , vous
m'en applaudirez .
DAGUES DE CLAIR FONTAINES,
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2032
p. 22
A Madame D ***.
Début :
DES maux apportés par Pandore [...]
Mots clefs :
Maux, Amour, Aurore, Apanage, Enfant, Visage, Outrage, Attraits
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : A Madame D ***.
A Madame D ***
Es maux apportés par Pandore
Vous fubites les plus cruels ;
L'amour qui craint pour ſes Autels ,
De vos jours ranima l'aurore.
Faite pour plaire & pour charmer .
Le Dieu , le Monarque & le Sage,
Daignez auffi favoir aimer ;
C'eſt votre plus bel appanage.
L'amour est un enfant charmant ,
La vie & l'âme de votre âge.
C'eſt peu qu'en donner ſeulement ;
C'eft beaucoup quand on le partage.
Lui- même il détourna les traits
De ce mal craint d'un beau vifage :
Hélas ! ne l'oubliez jamais ;
Ce n'eft point en vain qu'on l'outrage.
Vous lui devez tous vos attraits ;
Il a des droits fur fon ouvrage ,
Par M. le Marquis de V ***.
Es maux apportés par Pandore
Vous fubites les plus cruels ;
L'amour qui craint pour ſes Autels ,
De vos jours ranima l'aurore.
Faite pour plaire & pour charmer .
Le Dieu , le Monarque & le Sage,
Daignez auffi favoir aimer ;
C'eſt votre plus bel appanage.
L'amour est un enfant charmant ,
La vie & l'âme de votre âge.
C'eſt peu qu'en donner ſeulement ;
C'eft beaucoup quand on le partage.
Lui- même il détourna les traits
De ce mal craint d'un beau vifage :
Hélas ! ne l'oubliez jamais ;
Ce n'eft point en vain qu'on l'outrage.
Vous lui devez tous vos attraits ;
Il a des droits fur fon ouvrage ,
Par M. le Marquis de V ***.
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2033
p. 23
PORTRAIT de Madame de P**.
Début :
JOINDRE aux grâces de la figure [...]
Mots clefs :
Portrait, Grâces, Sentiment, Ornement, Peinture
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : PORTRAIT de Madame de P**.
PORTRAIT de Madame de P **.
JOINDRE aux grâces de la figure
Le charme vrai du Sentiment :
Paré des mains de la Nature ,
Méprifer tout autre ornement i
D'une volupté douce & pure
Céder au tendre mouvement
Si l'on vouloit fidélement
D'Eglé nous tracer la peinture ,
Pourroit-on la rendre autrement ?
Par M. de S ***.
JOINDRE aux grâces de la figure
Le charme vrai du Sentiment :
Paré des mains de la Nature ,
Méprifer tout autre ornement i
D'une volupté douce & pure
Céder au tendre mouvement
Si l'on vouloit fidélement
D'Eglé nous tracer la peinture ,
Pourroit-on la rendre autrement ?
Par M. de S ***.
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2034
p. 23-30
LES TOMBEAUX, ODE.
Début :
ENTRONS sous ces voutes antiques ; [...]
Mots clefs :
Affreux, Ombres, Tombeaux, Images, Parois, Fantômes, Imagination, Bonheur
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LES TOMBEAUX, ODE.
LES TOMBEAUX ,
O. D. E.
ENTRONS fous ces voutes antiques ;
Lieux confacrés à la terreur.
Déferts affreux , fombres portiques ,
Pénétrez mon ame d'horreur !
C'eſt ton fouffle que je refpire ,
Mort , viens toi- même , prends ma lyre ,
J'attends ton inſpiration !-
Deïté des fombres rivages ,
Rempliffez de triftes images
Ma nore imagination.
24 MERCURE DE FRANCE.
+
Ciel ! quelles épaiſſes ténébres ,
• Regnent dans cet affreux cahos ,
Je ne vois qu'images funébres ,
Je n'apperçois que des tombeaux !
Fuyons ...fuis-je au fein du Ténare? ...
Ah! laiffe-moi, terreur barbare ,
Laiffe enfin refpirer mes fens ...
Mais non ... que l'horreur du Cocyte ,
Pénétre mon âme interdite ,
Et refpire dans mes accens.
Dans cette région terrible ,
Je vois les gouffres entrouverts ,
Ces antres où la Parque horrible
Traça la route des Enfers.
Du fond de ces tombes affreuſes ,
Sortez , fortez , ombres fameuſes ,
Reparoiffez à mes regards ? ...
Soufflez fur leur cendre flétrie ,
Ranimez- les Efprit de vie ,
Raflemblez leurs membres épars.
Qu'entends-je fur ces fombres rives,
Quelslugubres gémiſſemens ? ...
Ah ! je vois ces ombres plaintives
Sortir du creux des monumens.
Je vois leur troupe enſanglantée
Errer , & la terre humectée ,
Semble
AOUST. 1763. 250
Semble s'abreuver de leur fang .
Près de cette tombe fatale ,
Je vois le Héros de Pharfale
Avec un poignard dans le flanc !
Là Caron , l'exemple de Rome ,
Semble braver l'adverfité ,
Je crois voir encor ce grand homme,
Tomber avec la liberté ;
Je vois les entrailles fumantes ,
Que déchirent les mains fanglantes.
Je vois le foutien du Sénat ,
L'illuftre & malheureux Pompée ,
Héros dont la valeur trompée,
Tomba fous un lâche attcntat.
Quel objet affreux , quel phantôme
Marche fur les pas de Sylla ? ...
C'eſt l'odieux fleau de Rome ,
Le furieux Catilina.
Mort, dérobe-moi fon image ...
Je lis encor fur fon viſage.
Les traces de fa cruauté ...
Tombez , tombez , rochers énormes ,
Couvrez de vos débris informes
Ce monftre de l'humanité.
Parois à fha vue étonnée ,
Jouer infortuné du ſort ,
B
26 MERCURE DE FRANCE.
Edipe , quoi ta deſtinée
Te pourfuit- elle après la mort ›
Ciel ! je vois fa main déchirée,.
De fa paupière maffacrée
Arracher les reftes ſanglans.
Les mânes des Thébains frémiſſent ,
Et ces rivages retentiffent
De leurs triſtes gémiſſemens.
Fuyez , images trop affreufes ..
Paroiffez illuftres Romains ,
Yous dont les âmes vertueuſes
Firent le bonheur des humains ;
Venez Trajan & Marc- Aurelle ,
Et toi dont la gloire immortelle
Doit fon éclat à tes vertus ,
Scipion yainqueur magnanime ,
Parois , & vous âme fublime ,
Généreux & tendre Titus,
Exempte du commun naufrage,
Oùvont fe perdre nos inſtans ,
La vertu ne craint point l'outrage
De la faulx rapide des temps ;
Après le fonge de la vie ,
Elle n'eft point anéantie.
Le trépas fixe fon deftin !
Non, mort , non , tu n'es point terribles
Je te verrois d'un ceil paifible ....
Tombeaux , ouvrez-moi votre fein !
A O UST. 1763 . 27
Puifque tous dans la même barque
Nous pafferons le fombre bord ,
Que m'importe-t-il que lá parqué
Avance ou retarde ma mort ?
Dans la profpérité riante ,
Du trépas la Faulx menaçante.
Nous paroît un objet affreux ;
Mais dans le fein de la difgrace ,
La mort hélas , ne nous retrace
Que la fin d'un fort malheureux.
A peine a-t-on vu la lumière ,
Qu'après ce douloureux mom ent
Il faut rentrer dans la pouffière,
Et dans l'oubli du monument..
O mort ! fi tel eft ton Empire
(
Et puifque tout ce qui refpire
Doit fuivre aveuglément tes pas ,
Tu n'es affreufe qu'au vulgaire ;
Viens me rendre au ſein de la Tèrre,
Frappe...Je ne recule pas....
Mais quelle puiffance m'entraîne
Loin de ces objets effrayans ? ..
Est -ce une illufion foudaine
Qui vient s'emparer de mes fens
Volé-je vers une autre Terre ? Defog
Un jour plus radieux m'éclaire { sto
Eft-ce un rêve délicieux nos olet •
Bij
28 MERCURE DE FRANCE .
Non , ce n'eft point un vain délire !
Je fuis defcendu , dans l'empire
Où régnent les mânes heureux.
Quelles ombres majestueuſes
Errant au fond de ces vallons
Sur des lyres harmonieuſes
Méditent de doctes chansons ?
Toi que le monde entier révère
Je t'apperçois, divin Homère ,
Vêtu d'une robbe d'argent .
Deux Cignes déployant leurs aîles,
Vers les demeures immortelles
Traînent fon char étincelant.
Et toi dont la mufe facile
Soupiroit d'un ton fi touchant ,
Parois ici , tendre Virgile,
Divinité du Sentiment...
Il vient brillant comme l'aurore ,
t
Et d'une main il tient encore
Le foudre puiffant des Céfars ;
De l'autre il porte la houlette,
Et mêle au fon de fa muferte
Le terrible clairon de Mars,
Eft-ce le Dieu de l'harmonie
Qui rend ces magiques accords?
C'eft Pindare , enfant du génie,
Je le connois à fes tranfports.
AOUST. 1763: 29
"
Pouffé par le Dieu qui l'infpire ,
Súr fa mélodieufe lyre
Je le vois promener les doigts ;
A travers la noble pouffière ,
Il femble encor dans la carrière
Animer un char de fa voix.
O toi , victime de l'envie.
Ovide , chantre ingénieux ,.
Hélas ! ce monftre fur ta vie :
Répandit fon fiel dangereux ! ...
Vengez- le , noires Euménides ,
Venez de vos mains homicides
Déchirer ce ſpectre hideux ;
Enfer , reçois-le dans ton gouffre,
Engloutis dans un feu de fouffre ,
Ce perfécuteur odieux 1
Ici Properce , ici Tibulle,
Chantent encore les plaifirs.
Là du Luth galant de Catulle,
L'écho répéte les foupirs.
Je les vois dans le char des graces ,
Entraîner encor fur leurs traces ,
Les Héros & même les Dieux.
Horace d'une main hardie
Touchant la Lyre d'Aufonie,
Rend des fons plus majeſtueux.
Biij
30 MERCURE DE FRANCE .
Je veux vous fuivre , ombres charmantes.
Ah ! j'envie un fort auffi doux...
Déja dans ces plaines riantes ,
Je crois errer auprès de vous.
Daignez recevoir mes hommages!
Affis dans ces heureux boccages ,
Je méditerai vós concerts ,
Ainfi s'élevant de fonaire ,
L'aiglon fous l'aile de fa mère ,
Apprend à planer dans les airs.
Vous fuyez, aimables phantômes....
N'eft-ce donc qu'un charme trompeur ?
Ah! tels fons les plaifirs des hommes ?
Ce n'est qu'une agréable erreur
Te n'embraffe plus qu'un nuage..
Imagination volage ,
Tu féduis mon facile coeur.
Faut- il que ce ne foit qu'un fonge ...
Mais j'ai jaui d'un doux menfonge ,
Et c'est là tout notre bonheur.
BRUNEAU , G. à Châteaurenault , 20 Juin 1763.
O. D. E.
ENTRONS fous ces voutes antiques ;
Lieux confacrés à la terreur.
Déferts affreux , fombres portiques ,
Pénétrez mon ame d'horreur !
C'eſt ton fouffle que je refpire ,
Mort , viens toi- même , prends ma lyre ,
J'attends ton inſpiration !-
Deïté des fombres rivages ,
Rempliffez de triftes images
Ma nore imagination.
24 MERCURE DE FRANCE.
+
Ciel ! quelles épaiſſes ténébres ,
• Regnent dans cet affreux cahos ,
Je ne vois qu'images funébres ,
Je n'apperçois que des tombeaux !
Fuyons ...fuis-je au fein du Ténare? ...
Ah! laiffe-moi, terreur barbare ,
Laiffe enfin refpirer mes fens ...
Mais non ... que l'horreur du Cocyte ,
Pénétre mon âme interdite ,
Et refpire dans mes accens.
Dans cette région terrible ,
Je vois les gouffres entrouverts ,
Ces antres où la Parque horrible
Traça la route des Enfers.
Du fond de ces tombes affreuſes ,
Sortez , fortez , ombres fameuſes ,
Reparoiffez à mes regards ? ...
Soufflez fur leur cendre flétrie ,
Ranimez- les Efprit de vie ,
Raflemblez leurs membres épars.
Qu'entends-je fur ces fombres rives,
Quelslugubres gémiſſemens ? ...
Ah ! je vois ces ombres plaintives
Sortir du creux des monumens.
Je vois leur troupe enſanglantée
Errer , & la terre humectée ,
Semble
AOUST. 1763. 250
Semble s'abreuver de leur fang .
Près de cette tombe fatale ,
Je vois le Héros de Pharfale
Avec un poignard dans le flanc !
Là Caron , l'exemple de Rome ,
Semble braver l'adverfité ,
Je crois voir encor ce grand homme,
Tomber avec la liberté ;
Je vois les entrailles fumantes ,
Que déchirent les mains fanglantes.
Je vois le foutien du Sénat ,
L'illuftre & malheureux Pompée ,
Héros dont la valeur trompée,
Tomba fous un lâche attcntat.
Quel objet affreux , quel phantôme
Marche fur les pas de Sylla ? ...
C'eſt l'odieux fleau de Rome ,
Le furieux Catilina.
Mort, dérobe-moi fon image ...
Je lis encor fur fon viſage.
Les traces de fa cruauté ...
Tombez , tombez , rochers énormes ,
Couvrez de vos débris informes
Ce monftre de l'humanité.
Parois à fha vue étonnée ,
Jouer infortuné du ſort ,
B
26 MERCURE DE FRANCE.
Edipe , quoi ta deſtinée
Te pourfuit- elle après la mort ›
Ciel ! je vois fa main déchirée,.
De fa paupière maffacrée
Arracher les reftes ſanglans.
Les mânes des Thébains frémiſſent ,
Et ces rivages retentiffent
De leurs triſtes gémiſſemens.
Fuyez , images trop affreufes ..
Paroiffez illuftres Romains ,
Yous dont les âmes vertueuſes
Firent le bonheur des humains ;
Venez Trajan & Marc- Aurelle ,
Et toi dont la gloire immortelle
Doit fon éclat à tes vertus ,
Scipion yainqueur magnanime ,
Parois , & vous âme fublime ,
Généreux & tendre Titus,
Exempte du commun naufrage,
Oùvont fe perdre nos inſtans ,
La vertu ne craint point l'outrage
De la faulx rapide des temps ;
Après le fonge de la vie ,
Elle n'eft point anéantie.
Le trépas fixe fon deftin !
Non, mort , non , tu n'es point terribles
Je te verrois d'un ceil paifible ....
Tombeaux , ouvrez-moi votre fein !
A O UST. 1763 . 27
Puifque tous dans la même barque
Nous pafferons le fombre bord ,
Que m'importe-t-il que lá parqué
Avance ou retarde ma mort ?
Dans la profpérité riante ,
Du trépas la Faulx menaçante.
Nous paroît un objet affreux ;
Mais dans le fein de la difgrace ,
La mort hélas , ne nous retrace
Que la fin d'un fort malheureux.
A peine a-t-on vu la lumière ,
Qu'après ce douloureux mom ent
Il faut rentrer dans la pouffière,
Et dans l'oubli du monument..
O mort ! fi tel eft ton Empire
(
Et puifque tout ce qui refpire
Doit fuivre aveuglément tes pas ,
Tu n'es affreufe qu'au vulgaire ;
Viens me rendre au ſein de la Tèrre,
Frappe...Je ne recule pas....
Mais quelle puiffance m'entraîne
Loin de ces objets effrayans ? ..
Est -ce une illufion foudaine
Qui vient s'emparer de mes fens
Volé-je vers une autre Terre ? Defog
Un jour plus radieux m'éclaire { sto
Eft-ce un rêve délicieux nos olet •
Bij
28 MERCURE DE FRANCE .
Non , ce n'eft point un vain délire !
Je fuis defcendu , dans l'empire
Où régnent les mânes heureux.
Quelles ombres majestueuſes
Errant au fond de ces vallons
Sur des lyres harmonieuſes
Méditent de doctes chansons ?
Toi que le monde entier révère
Je t'apperçois, divin Homère ,
Vêtu d'une robbe d'argent .
Deux Cignes déployant leurs aîles,
Vers les demeures immortelles
Traînent fon char étincelant.
Et toi dont la mufe facile
Soupiroit d'un ton fi touchant ,
Parois ici , tendre Virgile,
Divinité du Sentiment...
Il vient brillant comme l'aurore ,
t
Et d'une main il tient encore
Le foudre puiffant des Céfars ;
De l'autre il porte la houlette,
Et mêle au fon de fa muferte
Le terrible clairon de Mars,
Eft-ce le Dieu de l'harmonie
Qui rend ces magiques accords?
C'eft Pindare , enfant du génie,
Je le connois à fes tranfports.
AOUST. 1763: 29
"
Pouffé par le Dieu qui l'infpire ,
Súr fa mélodieufe lyre
Je le vois promener les doigts ;
A travers la noble pouffière ,
Il femble encor dans la carrière
Animer un char de fa voix.
O toi , victime de l'envie.
Ovide , chantre ingénieux ,.
Hélas ! ce monftre fur ta vie :
Répandit fon fiel dangereux ! ...
Vengez- le , noires Euménides ,
Venez de vos mains homicides
Déchirer ce ſpectre hideux ;
Enfer , reçois-le dans ton gouffre,
Engloutis dans un feu de fouffre ,
Ce perfécuteur odieux 1
Ici Properce , ici Tibulle,
Chantent encore les plaifirs.
Là du Luth galant de Catulle,
L'écho répéte les foupirs.
Je les vois dans le char des graces ,
Entraîner encor fur leurs traces ,
Les Héros & même les Dieux.
Horace d'une main hardie
Touchant la Lyre d'Aufonie,
Rend des fons plus majeſtueux.
Biij
30 MERCURE DE FRANCE .
Je veux vous fuivre , ombres charmantes.
Ah ! j'envie un fort auffi doux...
Déja dans ces plaines riantes ,
Je crois errer auprès de vous.
Daignez recevoir mes hommages!
Affis dans ces heureux boccages ,
Je méditerai vós concerts ,
Ainfi s'élevant de fonaire ,
L'aiglon fous l'aile de fa mère ,
Apprend à planer dans les airs.
Vous fuyez, aimables phantômes....
N'eft-ce donc qu'un charme trompeur ?
Ah! tels fons les plaifirs des hommes ?
Ce n'est qu'une agréable erreur
Te n'embraffe plus qu'un nuage..
Imagination volage ,
Tu féduis mon facile coeur.
Faut- il que ce ne foit qu'un fonge ...
Mais j'ai jaui d'un doux menfonge ,
Et c'est là tout notre bonheur.
BRUNEAU , G. à Châteaurenault , 20 Juin 1763.
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2035
p. 31
LE FINANCIER, FABLE.
Début :
NÉCESSITÉ n'a point de loi. [...]
Mots clefs :
Financier, Nécessité, Emploi, Talent, Chance, Opulence
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LE FINANCIER, FABLE.
LE
FINANCIER ,
FABLE.
NECESSITÉ n'a point de loi.
Certain manant dans la Finance
Accrocha n'aguere un emploi ;
Il n'eft talent de plus heureuſe chance ;
En moins de rien il fut dans l'opulence ;
Sur les moyens on garde le filence...
Néceffité n'a point de loi.
FINANCIER ,
FABLE.
NECESSITÉ n'a point de loi.
Certain manant dans la Finance
Accrocha n'aguere un emploi ;
Il n'eft talent de plus heureuſe chance ;
En moins de rien il fut dans l'opulence ;
Sur les moyens on garde le filence...
Néceffité n'a point de loi.
Fermer
2036
p. 31-56
L'ÉTONNEMENT RÉCIPROQUE. NOUVELLE ORIENTALE.
Début :
CHAQUE Peuple a ses usages particuliers, les croit excellens, & trouve [...]
Mots clefs :
Vieillard, Gouverneur, Usage, Amour, Perse, Étonnement, Réciproque, Bonheur, Asile
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : L'ÉTONNEMENT RÉCIPROQUE. NOUVELLE ORIENTALE.
L'ÉTONNEMENT RÉCIPROQUE,
NOUVELLE ORIENTALE,
CHAQUE Peuple a fes uſages particuliers
, les croit excellens , & trouve
bifarres ceux des autres Nations , qui ,
de leur côté , lui rendent bien la pareille.
On a peint Démocrite occupé à rire des
défauts de fes femblables ; on pourroit
repréfenter chaque Nation occupée à
fe moquer de toutes les autres . Le climat
& la politique influent fur cette prévention
réciproque. Peut-être même eft -il
Biv
32 MERCURE DE FRANCE .
néceffaire que l'Habitant de la Nigritie
éprouve à l'afpe&t d'un Européen la
même répugnance qu'il infpire à ce dernier;
que l'Iroquois s'applaudiffe de ſa
rufticité & le Chinois de fes révérences ;
que l'Italien foit rufé , l'Allemand fimple
, l'Eſpagnol grave , le François gai ,
l'Anglois fombre , le Hollandois plus
fage & plus fin qu'eux tous. Prèfque
toujours le jeu d'une machine dépend de
l'oppofition de fes parties & l'éclat d'un
tableau de la variété de fes couleurs.
L'exceffive liberté dont jouiffent les
femmes parmi nous a fes inconvéniens ;
mais ils ne méritent pas qu'on préfére de
trouver en elles des efclaves au lieu de
compagnes. Ajoutez que toutes les précautions
afiatiques ne font pas toujours
efficaces. Il feroit, cependant , bien difficile
de les porter plus loin . Une femme,
dans tout l'Orient & furtout en Perfè ,
n'eft vifible que pour fon mari ; une fille
, ne l'eft pour aucun homme , pas même
pour celui qui l'époufe. Ce n'eft , dis-je,
qu'après en avoir fait fa femme , qu'il
peut juger de fa laideur ou de fa beauté.
De-là naît pour l'ordinaire d'un & d'autre
côté une furpriſe agréable ou douloureufe.
Voici un exemple où l'étonnement
fut extrême des deux parts.
AOUST. 1763 . 33
-
Un vieillard Perfan , noble d'origine ,
mais déchu d'une haute fortune , habitoit
une demeure ifolée & de la plus modefte
apparence. Là fe trouvoient en
même temps la femme & la fille de fon
fils unique. Pour ce dernier , il fervoit
dans l'armée Perfanne , en qualité d'Officier
très fubalterne & fous un nom
emprunté. Celui que portoit fon père
dans fa retraite l'étoit également ! Des
raifons de politique & de prudence les
obligeoient d'en ufer ainfi l'un & l'autre.
Tous deux avoient encouru la difgrace
du Souverain fans l'avoir méritée , &
tous deux attendoient que l'inconftance
de la Cour & des événemens leur rendît
ce qu'elle leur avoit fait perdre.
Aboutaher ( c'eft le nom fuppofé du
Vieillard ) ne jouit même pas d'un entier
repos dans fa folitude. A la Cour un
Grand eft exposé aux bourafques : en
Province un homme obfcur l'eſt encore
plus aux vexations. Aboutaher en avoit
déja effayé plus d'une de la part du Be
gler- Beg , ou Gouverneur de Ba& rianne;
& pour furcroît d'affliction , il fe vit
forcé d'aller s'en plaindre à lui- même. Il
attendoit peu de fuccès d'une pareille
démarche. N'ai - je pas , difoit-il chemin
faifant, n'ai je pas moi - même été Bégle-
By
34 MERCURE DE FRANCE .
Beg ? N'ai- je pas cherché à faire le bien
du Prince & des Sujets ? Nai - je pas été
équitable ? N'ai -je pas été déplacé ? Eftil
jufte d'exiger que le Gouverneur de la
Bactrianne fe moule fur une conduite
qui m'a fi peu réuffi ?
Il n'étoit plus qu'à deux lieues de la
réfidence de ce Commandant , lorsqu'il
fut abordé par un Coulomcha , ou Meffager
du Roi de Perfe . Un Coulomcha
n'eft pas unfimple courier : c'eft un jeune
homme de diftinction attaché à la
perfonne du Monarque , à - peu - près
fur le même pied qu'un Gentilhomme
ordinaire l'eft en France. Ces fortes de
Meffagers ne font jamais chargés que de
commiffions graves : mais une circonftance
rend cet emploi très-pénible. C'eft
qu'en Perfe , où l'on prétend que les
Poltes furent inftituées par Cyrus , il ne
refte aucunes traces de cette inftitution.
Il eft vrai que dans ce pays un Meffager
Royal eft autorifé à démonter les
paffans qu'il rencontre . Le Coulomcha
dont il s'agit avoit ufé plus d'une fois de
fon privilége depuis fon départ d'Hifpahan
. Mais il étoit à pied lorfqu'il joignit
Aboutaher qui montoit un fort bon cheval
arabe . Le fage vieillard voulut en
defcendre. Il avoit reconnu d'abord
AOUST. 1763. 35
T'emploi du jeune Gentilhomme à fon
éxterieur ; il alloit céder à l'ufage. Le
Coulomcha l'ayant fixé , lui trouva l'air fi
vénérable & fi impofant , qu'il fe fentit
ému de refpect. Non , lui dit-il , mon
pére , non je n'uferai point contre vous
d'un privilége tyrannique. Ce feroit
joindre la barbarie à l'injustice. Daignez
feulement fatisfaire ma curiofité. Habitez-
vous la Ville prochaine , où quelques
affaires vous y conduifent- elles ?
Je pofféde fi peu de chofe , reprit le vieillard
, queje devrois être exempt de toute
efpéce d'affaires. Cependant , le peu qui
m'appartient m'eft envié. Un dévot , qui
me hait , & qui peut tout fur l'efprit du
Gouverneur , prétend me dépouiller de
mon foible patrimoine fours prétexte d'y
faire conſtruire un Hôpital en faveur des
pauvres de ce canton . Le principal dédommagement
qui m'eft offert feroit d'y
être admis comme les autres.... Voilà
une abominable injuſtice , interrompit le
jeune Perfan ;je vous jure par le gendre
du Prophête , qu'elle ne fera point effectuée
. J'ai quelque crédit auprès du Gouverneur
, & d'ailleurs , j'ai un moyen
sûr pour m'en faire écouter . Soyez perfuadé
que votre Adverfaire ne fera point
preuve de charité à vos dépens .
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
Ils porterent la converfation beaucoup
plus loin , & elle les conduifit jufqu'à
la réfidence du Bégler-beg. A peine le
Coulomcha fe fut-il acquitté de fa principale
commiffion qu'il s'occupa des intérêts
d'Aboutaher. Il le préfenta au
Gouverneur qui parut ne l'écouter
qu'avec peine , ajoutant qu'un homme
auffi pieux que l'étoit fon adverfaire ,
ne pouvoit avoir que des vues louables.
Ce Gouverneur fe piquoit lui-même de
dévotion autant que d'avarice. Il n'ordonnoit
jamais de concuffions que l'alcoran
à la main .
Le jeune Perfan , qui le connoiffoit ,
fit figne au vieillard ne pas infifter . Celui
- ci fe retira comme ils en étoient
convenus. Alors Séfi , c'eft le nom du
Coulomcha , réitera fes inftances auprès
du Gouverneur , & en vint à l'argument
"qu'il fçavoit bien devoir être décifif. II
lui revenoit , felon l'ufage , un préſent
confidérable pour fa courfe , & c'étoit
au Bégler - beg à lui faire ce préfent.
Il lui fit entendre qu'il y renonceroit
volontiers fi Aboutaher obtenoit juſtice.
L'avare Gouverneur faifit avidement
cette propofition . Il décida qu'en effet
le dévot Mufulman portoit le zéle un
peu trop loin. Aboutaher fut maintenu
AOUST. 1763. 37
dans ce qu'il poffédoit , & le Bégler-beg
y eût même ajouté quelques poffeffions
d'autrui , fi on l'eût exigé.
Séfi courut rejoindre fon protégé qui
l'engagea à venir au moins vifiter l'hermitage
qu'il lui confervoit. Le jeune
Perfan y confentit , n'ayant nul motif
de preffer fon retour à Ifpahan. Ils partent
deux jours après , & au bout d'environ
douze heures de marche , ils touchoient
à l'habitation du vieillard . Ce dernier
en faifoit un modefte détail à Séfi , &
le prioit de mettre à l'écart toute idée
de magnificence , & de fomptuofité.
Mais quelle fut la défolation d'Aboutaher
, en voyant tout-à - coup une partie
de fa maifon en flammes ? Ah ,
chere Fatime ! Ah , chere Péhri ! s'écriat-
il , qu'allez -vous devenir ? Qui vous
arrachera au péril qui vous menace ?
Hélas ! peut -être en êtes-vous déja les
victimes ?
Séfi ne lui demanda point ce que
fignifioit ce difcours . Il part avec toute
la vîteffe du cheval qu'il montoit , arrive
en un inftant à la demeure du vieillard
, & trouve un Efclave qui fe défefpéroit.
Il entend des cris lamentables
& qui fembloient fortir du fein des
38 MERCURE DE FRANCE.
flammes. Il demande à l'esclave Par où
il eft poffible de pénétrer dans l'édifice
embrafé. Ah , Seigneur ! lui répondit
I'Efclave , j'aurois déja effayé d'en tirer
Fatime & Pehri ; mais , hélas ! Je në
fuis point Eunuque , & fi malheureuſement
vous ne l'êtes pas vous -même ...
Séfi, fans répondre à ce ridicule pro→
pos , s'empare d'une maffue , enfonce
l'unique porte de ce Bâtiment qui pour
furcroît d'embarras fe trouvoit fermé ,
paffe à travers la fumée & les feux , &
pénétre jufques dans une chambre où
Fatime , Pehri , & une vieille Efclave
n'attendoient que la mort. Déja même
·les deux premieres étoient évanouies.
Séfi s'empare de celle que d'abord le
hazard lui préfente : c'étoit Pehri. Il
l'emporte à force de bras jufques dans la
cour , & la remet entre les mains d'Aboytaher
qui dans l'inftant arrivoit . Il
retourne au fecours de Fatime , & la délivre
avec le même bonheur , mais non,
fans un extrême danger pour lui -même.
Ce qui ne l'empêcha pas de vouloir s'y
expofer une troifiéme fois. Son but étoit
de fecourir la vieille Efclave : mais la
chute d'une partie du bâtiment l'empêcha
de pénétrer juſqu'à elle. Il en fut au
1
AOUST. 1763. 39
défefpoir, tant fa générofité étoit pure &
défintéreffée .
Séfi n'étoit pas moins réfervé que
généreux. Il s'étoit bien apperçu en fecourant
Péhri qu'il portoit dans fes bras
une des plus belles perfonnes de l'Orient ;
elle étoit même alors dans un défordre
qui mettoit bien des beautés dans leur
jour. Séfi fe rappelloit avec tranſport
ce qu'il en avoit apperçu . Cependant ,
ne jugeant plus fa préfence abfolument
néceffaire , il fe tenoit modeftement à
l'écart . Il n'en étoit pas ainfi de l'Eſclave
d'Aboutaher : la fin du péril avoit mis fin
à fes fcrupules , & il aidoit fon Maître à
rappeller Fatime & Pehri de leur évanouiffement.
Elles ouvrirent les yeux
l'une & l'autre ; mais le danger qu'elles
avoient couru leur étoit encore fi préfent
qu'elles doutoient de leur existence . Ah !
leur dit le vieillard , en les baignant de
fes larmes, votre furpriſe eft bien légitime
: c'étoit fait de vous fans l'arrivée
du plus généreux de tous les hommes.
Il vous a fauvé la vie en s'expofant à une
mort prèfque certaine & en s'y expofant
à plus d'un reprife. Alors ab leur détailla ,
en peu de mots , ce que Sefi avoit fait
pour elles , & même ce qu'il avoit fait
pour lui.
40 MERCURE DE FRANCE.
:
Il en faut moins pour piquer la curio
fité de deux femmes à qui la vue de
tout homme étranger eft abfolument
interdite. Aboutaher crut pouvoir déroger
à cet ufage en faveur de Séfi. D'ailleurs,
il n'avoit prèfque plus la liberté du choix.
L'appartement des femmes étoit entierement
incendié. Il falloit donc qu'elles
habitaffent le fien , qui heureuſement
étoit à l'abri des flammes , n'ayant nulle
forte de communication avec l'autre.
Ainfi , le vieillard , courant autant qu'il
le pouvoit , à Séfi , l'invita à s'approcher
de celles qui tenoient de lui un nouvel
être. A cette propofition Séft éprouva
un doux faififfement qui lui ôta la liberté
de répondre. Mais fon filence n'avoit
rien qui pût faire foupçonner un refus ;
il s'avançoit même fans prèſque s'en appercevoir,
& beaucoup plus vite que
fon introducteur , vers la falle où Fatime
& Péhril'attendoient. Il les aborde avec
un trouble que la jeune Péhri partageoit
d'avance , & qui redoubla lorſqu'elle
l'eut envisagé.
Péhri n'avoit guères que treize ans ;
mais dans ces contrées , cet âge fuffit
au beau fexe pour fentir qu'il eft en état
de plaire & pour le faire fentir à d'autres .
Séfi l'éprouvoit. Il eût également pû voir
AOUST. 1763 : 41
dans Fatime ( qui le regardoit auffi malgré
l'ufage oriental ) il eût , dis-je , pû
trouver en elle un objet capable de faire.
diverfion aux charmes de fa fille : elle
étoit encore dans la fleur de la jeuneffe
& de la beauté. Mais Séfi étoit lui- même
trop jeune pour divifer fon hommage ,
quand même Fatime & Péhri n'euffent
été que des rivales ordinaires. Il eft un
âge où le coeur devient l'efclave du premier
coup d'oeil & ne fonge ni à rompre
fes fers , ni à les étendre.
Quelques jours s'écoulerent d'une
manière très - agréable pour le jeune cou
ple , à qui la circonftance permettoit de
s'entretenir librement . Séfi rendoit grâ--
ces à l'accident qui les réuniffoit , &
Pehri ne s'en affligeoit plus. Quant au
Vieillard , il fongeoit à le réparer.. Il
foupçonnoit , intérieurement , la caufe
de cet incendie , & fes foupçons étoient
fondés . Le pieux Perfan dont il a déja
été parlé , inftruit que le Gouverneur
ceffoit d'entrer dans fes vues charitables
, avoit crû devoir fe permettre un
petit mal pour un grand bien . En conféquence
il donna ordre à un de fes
Efclaves de brûler la maifon qu'il ne
pouvoit envahir. Peut- être , difoit -il ,
brûlerons-nous , en même temps . trois
42 MERCURE DE FRANCE.
ou quatre perfonnes ; mais mon Hôpital
en fera vivre cent , & tout bien
compté la maffe des Humains gagne
à ce calcul.
&
Il y avoit fujet de croire que cet
événement jettoit Aboutaher dans plus
d'une forte d'embarras, Séfi rêvoit aux
moyens de lui faire accepter des fecours.
Il étoit partagé entre la difficulté
de les lui offrir & la crainte d'être
refufé. Il le fut en effet : Aboutaher
lui dit que fa fortune , quoique bornée ,
le mettoit en état de rétablir ce que
le feu avoit détruit . Mais il n'en admiroit
pas moins la conftante générofité
du jeune Perfan. Il regrettoit de ne
pouvoir le fixer dans fa retraite
Penvioit à la Cour fi peu digne de le
pofféder. Il falloit cependant que Séfi
en reprît bientôt le chemin ; fon devoir
l'y rappelloit fon penchant luttoit
contre ce devoir. Il eut encore divers
entretiens avec Péhry, & tous deux
s'enflâmoient de plus en plus , & tous
deux remercioient le hazard de les avoir
affranchis des entraves de l'étiquette .
Ufage barbare & ridicule ! s'écrioit
Séfi , tu nous contrains d'époufer un
objet qui nous ignore & que nous
ignorons : tu fais du lien le plus refAOUST.
1763. 43
pectable un jeu de hazard qui fouvent
ne fatisfait aucunes des deux parties !
Ah ! du moins , j'ai vu dans Péhry celle
qui doit me rendre heureux notre
union fera le fruit d'un choix éclairé
notre choix le fruit d'un penchant réciproque
& qui ne peut plus s'accroître ;
qui, fur-tout, ne pourra jamais diminuer.
On voit par ce difcours le but que fe
propofoit Sefi. Mais il n'y pouvoit parvenir
qu'après avoir quitté l'emploi qui
l'attachoit & le captivoit à la Cour.
Une femme , une Efclave même lui étoit
interdite par le Souverain . Il informa de
fes projets , & Pehry qui les trouva merveilleux
, & Aboutaher , qui en jugea
tout autrement . Le fage Vieillard l'exhorta
vivement à ne rien précipiter. A
votre âge , lui difoit-il , on doit , furtout
, ménager la faveur de fon Maître ;
il eft plus facile d'être Courtifan que
Philofophe.
Séfi , qui dans ce moment , n'étoit
qu'amoureux , fut peu ébranlé par ce
difcours . Pehry n'étoit pas mieux d'ac
cord fur ce point avec fon Ayeul. Ce
jeune couple prêt à fe féparer n'y fongeoit
qu'avec frémiffement. Il fallut
néanmoins s'y réfoudre. Il fallut mettre
fin à une fituation d'autant plus fla44
MERCURE DE FRANCE.
reufe , qu'elle étoit fans exemple dans
toute la contrée. Mais ce n'étoit point
cette fingularité que Seft regrettoit ;
c'étoit la chofe même . Ses larmes coùloient
abondamment. Pélry cachoit
une partie de fa douleur ; Aboutaler
pleuroit de tendreffe, & Fatime fans bien
pouvoir fe dire à elle - même pourquoi.
De retour à Ifpahan , Sefi fe difpofoit
à effectuer fon deffein , à quitter une
place qui afferviffort jufqu'à fon âme.
Une révolution fubite le retint à la
Cour . L'autorité & même la perfonne
du Monarque étoient menacés ;
dès-lors Séfi ne fongea plus qu'à défendre
l'une & l'autre. Il avoit été prêt
d'immoler toute ambition à l'amour
it fit céder ce même amour au devoir .
L'ennemi qu'il falloit combattre & repouffer
étoit le célébre Thomas Kouli-
Kan , ennemi d'autant plus à craindre,
qu'il ofoit tout , & qu'il joignoit une
politique profonde au courage le plus
déterminé. Ce qui achevoit de le rendre
formidable , c'eft que le Prince qu'il
vouloit fupplanter , n'avoit aucune de
ces qualités , & ignoroit jufqu'à l'art
de paroître les avoir.
On fait que l'Ufurpateur mit le comblé
aux attentats , & vit fon ambition
A O UST. 1763. 43
couronnée. Tout , cependant , ne fléchit
pas fous lui d'abord , & Séfi fe diftingua
parmi ceux qui réfifterent le
mieux & le plus longtemps . Son père lui
en eût donné l'exemple s'il avoit eu befoin
de modèle. Thamas qui avoit luimême
trop de courage pour ne pas eftimer
cette vertu dans autrui , n'épargna
rien pour s'attacher deux Sujets fi braves
& fi fidéles . Toute la Perfe étant alors
foumife & tranquille , ni l'un ni l'autre
n'avoient deffein d'exciter de nouveaux
troubles. Mais aucun des deux ne voulut
fe fixer à la Cour du Tyran , ni prendre
parti dans fes armées. Cependant il
ordonna que leurs biens qu'il avoit fait
confifquer , leur fuffent rendus. Ce n'étoit
point le feul exemple de modération
qu'il eût donnéjufqu'alors . Il affectoit ,
furtout , de réparer certaines injuftices
que fon prédéceffeur avoit commifes ,
ou laiffé commettre . Plus d'un Grand
dépouillé de fes Domaines par ce malheureux
Prince , en avoit été remis en
poffeffion par Thamas. Tant il eſt vrai
que dans un Souverain , la politique fupplée
quelquefois à la vertu & peut même
briller d'un éclat fupérieur.
Seft devenu libre , retourne en diligence
vers la retraite où le conduifoient
46 MERCURE DE FRANCE.
l'amour & l'amitié. Dépuis deux ans &
plus , qu'il avoit quitté ce féjour , il
ignoroit le fort des perfonnes qui l'habitoient.
Il voyoit fur fa route les défaftres
occafionnés par la guerre civile : il
craignoit que ces ravages ne fe fuffent
étendus jufques fur l'afyle de Péhry ; &
dans quel trouble cette idée ne le plongeoit-
elle pas ? Ce fut bien pis lorfqu'arrivé
fur les lieux mêmes , il n'y trouva
que des reftes de mafures abfolument
inhabitées ! Il faut avoir aimé , ou pour
mieux dire , il faut aimer pour la prez
mière fois , & aimer en Afiatique , pour
concevoir ce qu'éprouva Séfi à ce déplorable
aspect. Il parcourt , en homme
égaré tout le canton , s'informe de ce
qui peut concerner Aboutaher , n'apprend
rien de pofitif & retourne vingt
fois questionner une même perfonne.
Tout ce qu'on lui affirme c'est que
les troupes de Thamas ont habité &
ravagé ce pays, Mais on ignore fi le
vieillard qu'il y cherche ne l'avoit pas
quitté lui-même avant leur arrivée : incertitude
qui redoubloit l'agitation de
Séfi.
Tout ce que la jaloufie , fi naturelle
aux Orientaux , a de plus accablant &
AOUST. 1763. 47
de plus cruel , s'emparoit malgré lui de
fon âme. Tantôt il fe repréfentoit Péhri
au pouvoir de quelque Officier féroce ;
tantôt il fe la figuroit au milieu du Sérail
de l'Ufurpateur , gémiffant fur fon triſte
efclavage ; & ( ce qui lui fembloit beau,
coup plus affreux ) ! Peut -être n'en gémiffant
plus. Il fe réfout à parcourir toute
la Perfe ; va de Province en Province ,
de Ville en Ville , s'arrête fur-tout , dans
les lieux écartés , parle d'Aboutaher à
tous les humains qu'il rencontre , &
voit , avec défefpoir , que ce nom eſt
par- tout ignoré. Un an s'écoule dans ces
recherches fuperflues ; après quoi Séfi
vient retrouver fon père , auffi accablé
de fa longue abfence , que lui-même
l'étoit de celle de Péhri.
:
L'extrême affliction exige un confident
c'est un moyen prefque sûr de
la rendre fupportable, Mais il eft rare
de confier certaines foibleffes à un Vieillard
, & , furtout , à fon propre Père.
Il est encore rare que ce même Père
goûte cet aveu. Séfi dans la néceffité
où il étoit de fe plaindre , ne fit pas cette
réflexion & s'en trouva bien. D'ailleurs
l'amour eft regardé en Afie moins com
me une foibleffe que comme un befoin.
Le Père de Séfi à qui ce befoin s'étois
48 MERCURE DE FRANCE.
fait fentir autrefois , ne trouva point
étrange que fon fils l'éprouvât à fon
tour. Je te plains , lui dit- il, d'avoir perdu
cette Beauté dont tu me parles & qui
devoit t'aimer , vù ton age , ton extétérieur
& furtout la fingularité de l'aventure.
Il n'eft qu'un moyen de réparer
ce malheur , c'eft d'époufer une
femme affez belle pour te faire oublier
celle que tu regrettes ; & fi ce reméde
ne fuffit pas , d'y joindre quelques jolies
Efclaves. Il feroit fingulier qu'aucune
d'entre elles ne pût faire diverfion à
ta douleur . En tout cas fi l'objet qui
la caufe t'eft rendu quelque jour , il
te fera libre de l'époufer auffi . Le Prophête
a pourvu à ces fortes d'inconvéniens.
Ce difcours qui eût pu confoler un
Européen , fur-tout un François ; ne fit
que gliffer fur notre Afiatique. Cependant
, comme il n'eft guères poffible de
réfifter perpétuellement à des avis de
cette nature , Séfi fe laiffa vaincre. Mais
ce ne fut qu'après avoir lutté encore fix
mois & fait faire de nouvelles & inutiles
recherches d'Aboutaher & de fa famille.
Perfuadé , enfin , qu'il en étoit privé
pour jamais , il fit ce qu'exigeoit fon
père ; c'eft-à-dire qu'ayant chargé un ·
Procureur
AOUST. 1763. 49
Procureur d'époufer en fon nom , & par
le miniftere d'un autre Procureur , une
fille que ni l'un ni l'autre n'avoient jamais
vue & ne devoient jamais voir , une
fille qu'il ne connoiffoit pas lui- même ,
il avoit confenti qu'elle lui fût enfuite
amenée pour ne la voir en face qu'après
le temps fixé par l'ufage. Il la connoiffoit
, au furplus , pour la fille d'un Noble
Perfan qui habitoit le même canton que
lui , & avec qui fon père s'étoit fort lié
durant fon abfence.
Les dix jours de fêtes & de divertiffement
, fixés par la coutume , étant expirés
, la nouvelle époufe fut conduite en
pompe , mais durant la nuit , chez fon
époux , qui l'attendoit fans impatience.
Elle étoit voilée de manière qu'en
plein midi elle n'eût pas même foupçonné
qu'il fit jour. Des femmes deftinées
à la fervir , l'introduifirent dans
l'appartement qui lui eft réſervé. Elles
en fortent quand Séfi eft fuppofè prêt à
s'y rendre ; mais elles n'y laiffent aucune
lumière , & lui-même n'eft pas en droit
d'y en introduire. L'ufage le condamne
à ne voir ni à n'être vu cette première
nuit. Il entre , moins occupé de l'objet
qu'il va trouver, que de celui qu'il a perdu.
Il eft furpris d'entendre des foupirs &
C
50 MERCURE DE FRANCE.
des fanglots. Il ne peut douter de qui ils
Iartent,& cette fingularité réveille & fixe
fon attention. Il reconnoît bien- tôt que
ces fangots & ces foupirs ne font point
fimulés. Ils lui fervent de guide pour
s'approcher de fa jeune époufe. Hé quoi ,
Madame ? lui dit- il , comment dois- je
interpréter ces marques de douleur ?
Eft- ce par contrainte que vous vous
donnez à moi? Je n'exige point un pareil
facrifice .
2
L'accordée ne répondit rien , & ce filence
vouloit déjà dire beaucoup. De
grace, Madame, reprit Séfi, daignez me
répondre avec confiance & fans aucun
détour ? Peut-être aurai - je moi - même
quelque autre aveu à vous faire , Ah
Seigneur lui dit- elle ; en pleurant &
foupirant toujours , mes larmes pourroient-
elles vous outrager ? Invifible à
vos yeux comme vous l'êtes aux miens
tous deux inconnus l'un à l'autre, nous ne
pouvons encore ni nous aimer , ni nous
haïr. Peut- être en vous époufant , m'uniffé-
je à l'homme le plus parfait de
toute l'Afie. Mais , Seigneur , pardonnez
..... Elle n'en put dire davantage ;
fes fanglots la fuffoquerent de nouveau..
Séfi , que la douceur & le charme de fa
voix venoient d'affecter fingulièrement,
2
AOUST. 1763.
frémit de l'état où cette jeune perfonne
étoit réduite. Raffurez-vous , Madame ,
lui dit-il , d'un ton attendri , vous n'êtes
pas tombée entre les mains d'un barbare.
Il faudroit l'être pour abufer de votre
fituation . Je refpecterai vos fentimens &
vos regrets . Je fais par moi- même ce
qu'un premier penchant .... Mais encore
une fois , ne refufez point votre
confiance à celui qui en veut être digne
par fa franchiſe & fon équité.
Hé bien , Seigneur ! reprit-elle , d'un
ton de voix mal affuré , je vais vous faire
l'aveu d'une foibleffe que je crois excufable
& qui peut-être , vous paroîtra
légitime . Je garde encore le fouvenir de
quelqu'un à qui je dois le jour , de quelqu'un
qui pour me fauver la vie ofa
s'expofer à une mort prèfque inévitable ;
mais qui me laiffe en proie à des chagrins
plus cruels que la mort qu'il m'a
épargnée !
O ciel , s'écria Séfi , étonné du rapport
qu'il y avoit dans cette avanture &
ce qui lui étoit arrivé à lui-même;ô ciel ! ...
Mais , Madamė , reprit-il , en s'interrompant
, votre nom n'eft -il pas Zulphi ? .....
Oui, Seigneur, & c'eft auffi le nom que
portent men père & mon ayeul
Quoi ! jufqu'à fon ayeul ! difoit trif
Cij
52 MERCURE DE FRANCE .
tement Séfi , en fongeant à Aboutaher ;
mes efpérances ont été bientôt détruites....
N'imparte , voyons jufqu'où le
hazard peut porter la reffemblance dans
des événemens oppofés. Madame
qu'eft devenu ce libérateur qui caufe
aujourd'hui votre défefpoir ?
Mon défefpoir eft de l'ignorer, ajouta
la jeune époufe. Les événemens qui viennent
de déchirer la Perfe ont , fans.
doute , éloigné de lui toute autre idée :
peut-être a-t-il fait céder l'amour à l'ambition
; peut-être n'a-t-il jamais bien
connu l'amour.
Autre point de conformité, difoit Séfi
intérieurement : l'aimable Péhria , fans
doute , les mêmes foupçons à mon
égard , & a , peut-être , fubi la même
épreuve que celle qui me parle en cet .
inftant. Mais hélas ! fes pleurs aurontils
été refpectés ? ... Quoi qu'il en puiffe
être , je ferai généreux ; je mériterai
qu'on le foit , ou qu'on ait dû l'être envers
Pehri. Madame , ajouta-t- il , en
élevant la voix , votre deftinée & la
mienne ont entr'elles un rapport qui
m'étonne. Votre coeur n'eft plus à vous
le mien n'eft plus à moi . Vous regrettez
un amant qui vous fauva la vie ; j'eus le
bonheur de la fauver à la Beauté que je
AOUST. 1763. 53Ⓡ
regrette. Vous ignorez la deftinée de
l'un ; j'ignore celle de l'autre . Vous
foupçonnez votre amant d'inconſtance ;
j'ai les mêmes foupçons envers ma maîtreffe
, & elle peut - être envers moi :
Vous aimez encore , même en craignant
d'être oubliée ; je conferve un amour
tout femblable , en craignant un pareil
oubli . Nos âmes étoient faites pour fe
rencontrer ; c'est dommage que le hafard
ait dérangé leur cours. Mais , Ma
dame , je le répéte , je ne prétends point
tyrannifer la vôtre. Je vous admire & fuis
prêt à renoncer à vous , à vous rendre à
vous-même , puifque vous ne fauriez
être à moi volontairement.
Ah , Seigneur ! interrompit la jeune
Perfane extrêmement émue d'un procédé
fi généreux , & agitée d'un mouvement
qui l'étonnoit & qu'elle n'eût pû
définir , ah Seigneur ! je n'ai fait que
ceder aux ordres abfolus de mon père ;'
mais vous méritez un coeur uniquement
à vous & qu'aucun autre objet n'eût
prévenu d'abord .
Hé bien , Madame , ajouta Séfi , j'entrevois
un moyen de vous conferver à
votre amant & de prévenir les empor-.
temens d'un père irrité. Reftez avec
moi ; ces lieux feront déformais pour-
C iij
54 MERCURE DE FRANCE .
vous un afyle inviolable , un afyle que
je regarderai moi- même comme facré.
Daignez , du moins , achever de rendre
votre confident celui qui confent à
n'être votre époux que de nom . Le rapport
de votre fituation avec la mienne
rend cette curiofité légitime , & certain
mouvement que je ne puis exprimer , la
rend indifpenfable .
Alors. Zulphi détailla ce qu'elle n'avoit
fait qu'indiquer & à chaque mot
Séfi redoubloit d'attention & d'étonnement.
Mais quand après certains détails
préliminaires , Zulphi en vint à citer,
la retraite où elle avoit vécu avec ſon
ayeul & fa mère , l'incendie où l'une
& l'autre s'étoient vues prêtes à périr ,
le fecours qu'elles avoient recu d'un
jeune , Courtifan , fon féjour dans leur
afyle commun , & enfin fon départ qui
tira encore des larmes de Zulphi , elle
fut interrompue par un grand cri que
pouffa l'Epoux confident. Elle frémit ,
& cut l'avoir offenfé , d'autant plus
qu'il l'avoit quittée avec précipitation ,
Mais il étoit allé donner une libre entrée
au jour qui commençoit à paroître .
La jeune Perfane fit un mouvement
pour courir à fon voile. Arrêtez lui
cria fon Epoux bien réfolu d'en pren
AOUST. 1763. 55
dre dès ce moment le titre & les droits
arrêtez, aimable Pêhry ! Ce ' nom lui fit -
lever les yeux vers celui qui le prononçoit.
Ciel ! c'eft lui ! s'écria- t- elle , c'eſt
Séfi ! ... lui- même , reprit- il ; celui à
qui vous donniez des larmes , celui à
qui vous en avez tant coûté. Mais Péhry
n'entendit point ces paroles ; elle
étoit évanouié dans fes bras.
Revenue à elle , tout ce qu'elle
voyoit lui parut un fonge. Mais ce doute
ne pouvoit pas long-temps fubfifter .
Vouloir exprimer les plaifirs & l'extrême
fatisfaction de ce jeune couple
feroit trop entreprendre. Heureufe la
main qui excelle à peindre ces fortes
de délices ; plus heureux mille fois le
coeur qui les reffent ! Je dois feulement
ajouter que tout cet embaras , tous ces
quiproquo , furent produits par quelques
changemens de nom . Aboutaher & Pehry
ayant repris leur nom véritable en quittant
leur folitude , les recherches de Séfi ,
qui d'ailleurs le's fit un peu tard , étoient
devenues inutiles. Celui- ci ayant repris
pour fe marier le nom de fon père , fa
future n'avoit pû y retrouver celui de
Séfi , le feul qu'elle connût. Ce n'eft pas
le Père de cette belle Perfane que
Séfi croyoit réduit à l'état le plus médiotout
,
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
cre , fe trouvoit rétabli dans tous fes
biens , & Aboutaher qu'il eût pû reconnoître
à l'extérieur , habitoit alors une
Province des plus éloignées. Tous ces
motifs étoient plus que fuffifans pour
autorifer la méprife nocturne des deux
époux & leur étonnement réciproque.
Mais leur attachement mutuel & conftant
, leurs plaifirs , leur bonheur enfin ,
bonheur fi rare entre époux , durent
encore mieux produire l'étonnement uni
verfel.
NOUVELLE ORIENTALE,
CHAQUE Peuple a fes uſages particuliers
, les croit excellens , & trouve
bifarres ceux des autres Nations , qui ,
de leur côté , lui rendent bien la pareille.
On a peint Démocrite occupé à rire des
défauts de fes femblables ; on pourroit
repréfenter chaque Nation occupée à
fe moquer de toutes les autres . Le climat
& la politique influent fur cette prévention
réciproque. Peut-être même eft -il
Biv
32 MERCURE DE FRANCE .
néceffaire que l'Habitant de la Nigritie
éprouve à l'afpe&t d'un Européen la
même répugnance qu'il infpire à ce dernier;
que l'Iroquois s'applaudiffe de ſa
rufticité & le Chinois de fes révérences ;
que l'Italien foit rufé , l'Allemand fimple
, l'Eſpagnol grave , le François gai ,
l'Anglois fombre , le Hollandois plus
fage & plus fin qu'eux tous. Prèfque
toujours le jeu d'une machine dépend de
l'oppofition de fes parties & l'éclat d'un
tableau de la variété de fes couleurs.
L'exceffive liberté dont jouiffent les
femmes parmi nous a fes inconvéniens ;
mais ils ne méritent pas qu'on préfére de
trouver en elles des efclaves au lieu de
compagnes. Ajoutez que toutes les précautions
afiatiques ne font pas toujours
efficaces. Il feroit, cependant , bien difficile
de les porter plus loin . Une femme,
dans tout l'Orient & furtout en Perfè ,
n'eft vifible que pour fon mari ; une fille
, ne l'eft pour aucun homme , pas même
pour celui qui l'époufe. Ce n'eft , dis-je,
qu'après en avoir fait fa femme , qu'il
peut juger de fa laideur ou de fa beauté.
De-là naît pour l'ordinaire d'un & d'autre
côté une furpriſe agréable ou douloureufe.
Voici un exemple où l'étonnement
fut extrême des deux parts.
AOUST. 1763 . 33
-
Un vieillard Perfan , noble d'origine ,
mais déchu d'une haute fortune , habitoit
une demeure ifolée & de la plus modefte
apparence. Là fe trouvoient en
même temps la femme & la fille de fon
fils unique. Pour ce dernier , il fervoit
dans l'armée Perfanne , en qualité d'Officier
très fubalterne & fous un nom
emprunté. Celui que portoit fon père
dans fa retraite l'étoit également ! Des
raifons de politique & de prudence les
obligeoient d'en ufer ainfi l'un & l'autre.
Tous deux avoient encouru la difgrace
du Souverain fans l'avoir méritée , &
tous deux attendoient que l'inconftance
de la Cour & des événemens leur rendît
ce qu'elle leur avoit fait perdre.
Aboutaher ( c'eft le nom fuppofé du
Vieillard ) ne jouit même pas d'un entier
repos dans fa folitude. A la Cour un
Grand eft exposé aux bourafques : en
Province un homme obfcur l'eſt encore
plus aux vexations. Aboutaher en avoit
déja effayé plus d'une de la part du Be
gler- Beg , ou Gouverneur de Ba& rianne;
& pour furcroît d'affliction , il fe vit
forcé d'aller s'en plaindre à lui- même. Il
attendoit peu de fuccès d'une pareille
démarche. N'ai - je pas , difoit-il chemin
faifant, n'ai je pas moi - même été Bégle-
By
34 MERCURE DE FRANCE .
Beg ? N'ai- je pas cherché à faire le bien
du Prince & des Sujets ? Nai - je pas été
équitable ? N'ai -je pas été déplacé ? Eftil
jufte d'exiger que le Gouverneur de la
Bactrianne fe moule fur une conduite
qui m'a fi peu réuffi ?
Il n'étoit plus qu'à deux lieues de la
réfidence de ce Commandant , lorsqu'il
fut abordé par un Coulomcha , ou Meffager
du Roi de Perfe . Un Coulomcha
n'eft pas unfimple courier : c'eft un jeune
homme de diftinction attaché à la
perfonne du Monarque , à - peu - près
fur le même pied qu'un Gentilhomme
ordinaire l'eft en France. Ces fortes de
Meffagers ne font jamais chargés que de
commiffions graves : mais une circonftance
rend cet emploi très-pénible. C'eft
qu'en Perfe , où l'on prétend que les
Poltes furent inftituées par Cyrus , il ne
refte aucunes traces de cette inftitution.
Il eft vrai que dans ce pays un Meffager
Royal eft autorifé à démonter les
paffans qu'il rencontre . Le Coulomcha
dont il s'agit avoit ufé plus d'une fois de
fon privilége depuis fon départ d'Hifpahan
. Mais il étoit à pied lorfqu'il joignit
Aboutaher qui montoit un fort bon cheval
arabe . Le fage vieillard voulut en
defcendre. Il avoit reconnu d'abord
AOUST. 1763. 35
T'emploi du jeune Gentilhomme à fon
éxterieur ; il alloit céder à l'ufage. Le
Coulomcha l'ayant fixé , lui trouva l'air fi
vénérable & fi impofant , qu'il fe fentit
ému de refpect. Non , lui dit-il , mon
pére , non je n'uferai point contre vous
d'un privilége tyrannique. Ce feroit
joindre la barbarie à l'injustice. Daignez
feulement fatisfaire ma curiofité. Habitez-
vous la Ville prochaine , où quelques
affaires vous y conduifent- elles ?
Je pofféde fi peu de chofe , reprit le vieillard
, queje devrois être exempt de toute
efpéce d'affaires. Cependant , le peu qui
m'appartient m'eft envié. Un dévot , qui
me hait , & qui peut tout fur l'efprit du
Gouverneur , prétend me dépouiller de
mon foible patrimoine fours prétexte d'y
faire conſtruire un Hôpital en faveur des
pauvres de ce canton . Le principal dédommagement
qui m'eft offert feroit d'y
être admis comme les autres.... Voilà
une abominable injuſtice , interrompit le
jeune Perfan ;je vous jure par le gendre
du Prophête , qu'elle ne fera point effectuée
. J'ai quelque crédit auprès du Gouverneur
, & d'ailleurs , j'ai un moyen
sûr pour m'en faire écouter . Soyez perfuadé
que votre Adverfaire ne fera point
preuve de charité à vos dépens .
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
Ils porterent la converfation beaucoup
plus loin , & elle les conduifit jufqu'à
la réfidence du Bégler-beg. A peine le
Coulomcha fe fut-il acquitté de fa principale
commiffion qu'il s'occupa des intérêts
d'Aboutaher. Il le préfenta au
Gouverneur qui parut ne l'écouter
qu'avec peine , ajoutant qu'un homme
auffi pieux que l'étoit fon adverfaire ,
ne pouvoit avoir que des vues louables.
Ce Gouverneur fe piquoit lui-même de
dévotion autant que d'avarice. Il n'ordonnoit
jamais de concuffions que l'alcoran
à la main .
Le jeune Perfan , qui le connoiffoit ,
fit figne au vieillard ne pas infifter . Celui
- ci fe retira comme ils en étoient
convenus. Alors Séfi , c'eft le nom du
Coulomcha , réitera fes inftances auprès
du Gouverneur , & en vint à l'argument
"qu'il fçavoit bien devoir être décifif. II
lui revenoit , felon l'ufage , un préſent
confidérable pour fa courfe , & c'étoit
au Bégler - beg à lui faire ce préfent.
Il lui fit entendre qu'il y renonceroit
volontiers fi Aboutaher obtenoit juſtice.
L'avare Gouverneur faifit avidement
cette propofition . Il décida qu'en effet
le dévot Mufulman portoit le zéle un
peu trop loin. Aboutaher fut maintenu
AOUST. 1763. 37
dans ce qu'il poffédoit , & le Bégler-beg
y eût même ajouté quelques poffeffions
d'autrui , fi on l'eût exigé.
Séfi courut rejoindre fon protégé qui
l'engagea à venir au moins vifiter l'hermitage
qu'il lui confervoit. Le jeune
Perfan y confentit , n'ayant nul motif
de preffer fon retour à Ifpahan. Ils partent
deux jours après , & au bout d'environ
douze heures de marche , ils touchoient
à l'habitation du vieillard . Ce dernier
en faifoit un modefte détail à Séfi , &
le prioit de mettre à l'écart toute idée
de magnificence , & de fomptuofité.
Mais quelle fut la défolation d'Aboutaher
, en voyant tout-à - coup une partie
de fa maifon en flammes ? Ah ,
chere Fatime ! Ah , chere Péhri ! s'écriat-
il , qu'allez -vous devenir ? Qui vous
arrachera au péril qui vous menace ?
Hélas ! peut -être en êtes-vous déja les
victimes ?
Séfi ne lui demanda point ce que
fignifioit ce difcours . Il part avec toute
la vîteffe du cheval qu'il montoit , arrive
en un inftant à la demeure du vieillard
, & trouve un Efclave qui fe défefpéroit.
Il entend des cris lamentables
& qui fembloient fortir du fein des
38 MERCURE DE FRANCE.
flammes. Il demande à l'esclave Par où
il eft poffible de pénétrer dans l'édifice
embrafé. Ah , Seigneur ! lui répondit
I'Efclave , j'aurois déja effayé d'en tirer
Fatime & Pehri ; mais , hélas ! Je në
fuis point Eunuque , & fi malheureuſement
vous ne l'êtes pas vous -même ...
Séfi, fans répondre à ce ridicule pro→
pos , s'empare d'une maffue , enfonce
l'unique porte de ce Bâtiment qui pour
furcroît d'embarras fe trouvoit fermé ,
paffe à travers la fumée & les feux , &
pénétre jufques dans une chambre où
Fatime , Pehri , & une vieille Efclave
n'attendoient que la mort. Déja même
·les deux premieres étoient évanouies.
Séfi s'empare de celle que d'abord le
hazard lui préfente : c'étoit Pehri. Il
l'emporte à force de bras jufques dans la
cour , & la remet entre les mains d'Aboytaher
qui dans l'inftant arrivoit . Il
retourne au fecours de Fatime , & la délivre
avec le même bonheur , mais non,
fans un extrême danger pour lui -même.
Ce qui ne l'empêcha pas de vouloir s'y
expofer une troifiéme fois. Son but étoit
de fecourir la vieille Efclave : mais la
chute d'une partie du bâtiment l'empêcha
de pénétrer juſqu'à elle. Il en fut au
1
AOUST. 1763. 39
défefpoir, tant fa générofité étoit pure &
défintéreffée .
Séfi n'étoit pas moins réfervé que
généreux. Il s'étoit bien apperçu en fecourant
Péhri qu'il portoit dans fes bras
une des plus belles perfonnes de l'Orient ;
elle étoit même alors dans un défordre
qui mettoit bien des beautés dans leur
jour. Séfi fe rappelloit avec tranſport
ce qu'il en avoit apperçu . Cependant ,
ne jugeant plus fa préfence abfolument
néceffaire , il fe tenoit modeftement à
l'écart . Il n'en étoit pas ainfi de l'Eſclave
d'Aboutaher : la fin du péril avoit mis fin
à fes fcrupules , & il aidoit fon Maître à
rappeller Fatime & Pehri de leur évanouiffement.
Elles ouvrirent les yeux
l'une & l'autre ; mais le danger qu'elles
avoient couru leur étoit encore fi préfent
qu'elles doutoient de leur existence . Ah !
leur dit le vieillard , en les baignant de
fes larmes, votre furpriſe eft bien légitime
: c'étoit fait de vous fans l'arrivée
du plus généreux de tous les hommes.
Il vous a fauvé la vie en s'expofant à une
mort prèfque certaine & en s'y expofant
à plus d'un reprife. Alors ab leur détailla ,
en peu de mots , ce que Sefi avoit fait
pour elles , & même ce qu'il avoit fait
pour lui.
40 MERCURE DE FRANCE.
:
Il en faut moins pour piquer la curio
fité de deux femmes à qui la vue de
tout homme étranger eft abfolument
interdite. Aboutaher crut pouvoir déroger
à cet ufage en faveur de Séfi. D'ailleurs,
il n'avoit prèfque plus la liberté du choix.
L'appartement des femmes étoit entierement
incendié. Il falloit donc qu'elles
habitaffent le fien , qui heureuſement
étoit à l'abri des flammes , n'ayant nulle
forte de communication avec l'autre.
Ainfi , le vieillard , courant autant qu'il
le pouvoit , à Séfi , l'invita à s'approcher
de celles qui tenoient de lui un nouvel
être. A cette propofition Séft éprouva
un doux faififfement qui lui ôta la liberté
de répondre. Mais fon filence n'avoit
rien qui pût faire foupçonner un refus ;
il s'avançoit même fans prèſque s'en appercevoir,
& beaucoup plus vite que
fon introducteur , vers la falle où Fatime
& Péhril'attendoient. Il les aborde avec
un trouble que la jeune Péhri partageoit
d'avance , & qui redoubla lorſqu'elle
l'eut envisagé.
Péhri n'avoit guères que treize ans ;
mais dans ces contrées , cet âge fuffit
au beau fexe pour fentir qu'il eft en état
de plaire & pour le faire fentir à d'autres .
Séfi l'éprouvoit. Il eût également pû voir
AOUST. 1763 : 41
dans Fatime ( qui le regardoit auffi malgré
l'ufage oriental ) il eût , dis-je , pû
trouver en elle un objet capable de faire.
diverfion aux charmes de fa fille : elle
étoit encore dans la fleur de la jeuneffe
& de la beauté. Mais Séfi étoit lui- même
trop jeune pour divifer fon hommage ,
quand même Fatime & Péhri n'euffent
été que des rivales ordinaires. Il eft un
âge où le coeur devient l'efclave du premier
coup d'oeil & ne fonge ni à rompre
fes fers , ni à les étendre.
Quelques jours s'écoulerent d'une
manière très - agréable pour le jeune cou
ple , à qui la circonftance permettoit de
s'entretenir librement . Séfi rendoit grâ--
ces à l'accident qui les réuniffoit , &
Pehri ne s'en affligeoit plus. Quant au
Vieillard , il fongeoit à le réparer.. Il
foupçonnoit , intérieurement , la caufe
de cet incendie , & fes foupçons étoient
fondés . Le pieux Perfan dont il a déja
été parlé , inftruit que le Gouverneur
ceffoit d'entrer dans fes vues charitables
, avoit crû devoir fe permettre un
petit mal pour un grand bien . En conféquence
il donna ordre à un de fes
Efclaves de brûler la maifon qu'il ne
pouvoit envahir. Peut- être , difoit -il ,
brûlerons-nous , en même temps . trois
42 MERCURE DE FRANCE.
ou quatre perfonnes ; mais mon Hôpital
en fera vivre cent , & tout bien
compté la maffe des Humains gagne
à ce calcul.
&
Il y avoit fujet de croire que cet
événement jettoit Aboutaher dans plus
d'une forte d'embarras, Séfi rêvoit aux
moyens de lui faire accepter des fecours.
Il étoit partagé entre la difficulté
de les lui offrir & la crainte d'être
refufé. Il le fut en effet : Aboutaher
lui dit que fa fortune , quoique bornée ,
le mettoit en état de rétablir ce que
le feu avoit détruit . Mais il n'en admiroit
pas moins la conftante générofité
du jeune Perfan. Il regrettoit de ne
pouvoir le fixer dans fa retraite
Penvioit à la Cour fi peu digne de le
pofféder. Il falloit cependant que Séfi
en reprît bientôt le chemin ; fon devoir
l'y rappelloit fon penchant luttoit
contre ce devoir. Il eut encore divers
entretiens avec Péhry, & tous deux
s'enflâmoient de plus en plus , & tous
deux remercioient le hazard de les avoir
affranchis des entraves de l'étiquette .
Ufage barbare & ridicule ! s'écrioit
Séfi , tu nous contrains d'époufer un
objet qui nous ignore & que nous
ignorons : tu fais du lien le plus refAOUST.
1763. 43
pectable un jeu de hazard qui fouvent
ne fatisfait aucunes des deux parties !
Ah ! du moins , j'ai vu dans Péhry celle
qui doit me rendre heureux notre
union fera le fruit d'un choix éclairé
notre choix le fruit d'un penchant réciproque
& qui ne peut plus s'accroître ;
qui, fur-tout, ne pourra jamais diminuer.
On voit par ce difcours le but que fe
propofoit Sefi. Mais il n'y pouvoit parvenir
qu'après avoir quitté l'emploi qui
l'attachoit & le captivoit à la Cour.
Une femme , une Efclave même lui étoit
interdite par le Souverain . Il informa de
fes projets , & Pehry qui les trouva merveilleux
, & Aboutaher , qui en jugea
tout autrement . Le fage Vieillard l'exhorta
vivement à ne rien précipiter. A
votre âge , lui difoit-il , on doit , furtout
, ménager la faveur de fon Maître ;
il eft plus facile d'être Courtifan que
Philofophe.
Séfi , qui dans ce moment , n'étoit
qu'amoureux , fut peu ébranlé par ce
difcours . Pehry n'étoit pas mieux d'ac
cord fur ce point avec fon Ayeul. Ce
jeune couple prêt à fe féparer n'y fongeoit
qu'avec frémiffement. Il fallut
néanmoins s'y réfoudre. Il fallut mettre
fin à une fituation d'autant plus fla44
MERCURE DE FRANCE.
reufe , qu'elle étoit fans exemple dans
toute la contrée. Mais ce n'étoit point
cette fingularité que Seft regrettoit ;
c'étoit la chofe même . Ses larmes coùloient
abondamment. Pélry cachoit
une partie de fa douleur ; Aboutaler
pleuroit de tendreffe, & Fatime fans bien
pouvoir fe dire à elle - même pourquoi.
De retour à Ifpahan , Sefi fe difpofoit
à effectuer fon deffein , à quitter une
place qui afferviffort jufqu'à fon âme.
Une révolution fubite le retint à la
Cour . L'autorité & même la perfonne
du Monarque étoient menacés ;
dès-lors Séfi ne fongea plus qu'à défendre
l'une & l'autre. Il avoit été prêt
d'immoler toute ambition à l'amour
it fit céder ce même amour au devoir .
L'ennemi qu'il falloit combattre & repouffer
étoit le célébre Thomas Kouli-
Kan , ennemi d'autant plus à craindre,
qu'il ofoit tout , & qu'il joignoit une
politique profonde au courage le plus
déterminé. Ce qui achevoit de le rendre
formidable , c'eft que le Prince qu'il
vouloit fupplanter , n'avoit aucune de
ces qualités , & ignoroit jufqu'à l'art
de paroître les avoir.
On fait que l'Ufurpateur mit le comblé
aux attentats , & vit fon ambition
A O UST. 1763. 43
couronnée. Tout , cependant , ne fléchit
pas fous lui d'abord , & Séfi fe diftingua
parmi ceux qui réfifterent le
mieux & le plus longtemps . Son père lui
en eût donné l'exemple s'il avoit eu befoin
de modèle. Thamas qui avoit luimême
trop de courage pour ne pas eftimer
cette vertu dans autrui , n'épargna
rien pour s'attacher deux Sujets fi braves
& fi fidéles . Toute la Perfe étant alors
foumife & tranquille , ni l'un ni l'autre
n'avoient deffein d'exciter de nouveaux
troubles. Mais aucun des deux ne voulut
fe fixer à la Cour du Tyran , ni prendre
parti dans fes armées. Cependant il
ordonna que leurs biens qu'il avoit fait
confifquer , leur fuffent rendus. Ce n'étoit
point le feul exemple de modération
qu'il eût donnéjufqu'alors . Il affectoit ,
furtout , de réparer certaines injuftices
que fon prédéceffeur avoit commifes ,
ou laiffé commettre . Plus d'un Grand
dépouillé de fes Domaines par ce malheureux
Prince , en avoit été remis en
poffeffion par Thamas. Tant il eſt vrai
que dans un Souverain , la politique fupplée
quelquefois à la vertu & peut même
briller d'un éclat fupérieur.
Seft devenu libre , retourne en diligence
vers la retraite où le conduifoient
46 MERCURE DE FRANCE.
l'amour & l'amitié. Dépuis deux ans &
plus , qu'il avoit quitté ce féjour , il
ignoroit le fort des perfonnes qui l'habitoient.
Il voyoit fur fa route les défaftres
occafionnés par la guerre civile : il
craignoit que ces ravages ne fe fuffent
étendus jufques fur l'afyle de Péhry ; &
dans quel trouble cette idée ne le plongeoit-
elle pas ? Ce fut bien pis lorfqu'arrivé
fur les lieux mêmes , il n'y trouva
que des reftes de mafures abfolument
inhabitées ! Il faut avoir aimé , ou pour
mieux dire , il faut aimer pour la prez
mière fois , & aimer en Afiatique , pour
concevoir ce qu'éprouva Séfi à ce déplorable
aspect. Il parcourt , en homme
égaré tout le canton , s'informe de ce
qui peut concerner Aboutaher , n'apprend
rien de pofitif & retourne vingt
fois questionner une même perfonne.
Tout ce qu'on lui affirme c'est que
les troupes de Thamas ont habité &
ravagé ce pays, Mais on ignore fi le
vieillard qu'il y cherche ne l'avoit pas
quitté lui-même avant leur arrivée : incertitude
qui redoubloit l'agitation de
Séfi.
Tout ce que la jaloufie , fi naturelle
aux Orientaux , a de plus accablant &
AOUST. 1763. 47
de plus cruel , s'emparoit malgré lui de
fon âme. Tantôt il fe repréfentoit Péhri
au pouvoir de quelque Officier féroce ;
tantôt il fe la figuroit au milieu du Sérail
de l'Ufurpateur , gémiffant fur fon triſte
efclavage ; & ( ce qui lui fembloit beau,
coup plus affreux ) ! Peut -être n'en gémiffant
plus. Il fe réfout à parcourir toute
la Perfe ; va de Province en Province ,
de Ville en Ville , s'arrête fur-tout , dans
les lieux écartés , parle d'Aboutaher à
tous les humains qu'il rencontre , &
voit , avec défefpoir , que ce nom eſt
par- tout ignoré. Un an s'écoule dans ces
recherches fuperflues ; après quoi Séfi
vient retrouver fon père , auffi accablé
de fa longue abfence , que lui-même
l'étoit de celle de Péhri.
:
L'extrême affliction exige un confident
c'est un moyen prefque sûr de
la rendre fupportable, Mais il eft rare
de confier certaines foibleffes à un Vieillard
, & , furtout , à fon propre Père.
Il est encore rare que ce même Père
goûte cet aveu. Séfi dans la néceffité
où il étoit de fe plaindre , ne fit pas cette
réflexion & s'en trouva bien. D'ailleurs
l'amour eft regardé en Afie moins com
me une foibleffe que comme un befoin.
Le Père de Séfi à qui ce befoin s'étois
48 MERCURE DE FRANCE.
fait fentir autrefois , ne trouva point
étrange que fon fils l'éprouvât à fon
tour. Je te plains , lui dit- il, d'avoir perdu
cette Beauté dont tu me parles & qui
devoit t'aimer , vù ton age , ton extétérieur
& furtout la fingularité de l'aventure.
Il n'eft qu'un moyen de réparer
ce malheur , c'eft d'époufer une
femme affez belle pour te faire oublier
celle que tu regrettes ; & fi ce reméde
ne fuffit pas , d'y joindre quelques jolies
Efclaves. Il feroit fingulier qu'aucune
d'entre elles ne pût faire diverfion à
ta douleur . En tout cas fi l'objet qui
la caufe t'eft rendu quelque jour , il
te fera libre de l'époufer auffi . Le Prophête
a pourvu à ces fortes d'inconvéniens.
Ce difcours qui eût pu confoler un
Européen , fur-tout un François ; ne fit
que gliffer fur notre Afiatique. Cependant
, comme il n'eft guères poffible de
réfifter perpétuellement à des avis de
cette nature , Séfi fe laiffa vaincre. Mais
ce ne fut qu'après avoir lutté encore fix
mois & fait faire de nouvelles & inutiles
recherches d'Aboutaher & de fa famille.
Perfuadé , enfin , qu'il en étoit privé
pour jamais , il fit ce qu'exigeoit fon
père ; c'eft-à-dire qu'ayant chargé un ·
Procureur
AOUST. 1763. 49
Procureur d'époufer en fon nom , & par
le miniftere d'un autre Procureur , une
fille que ni l'un ni l'autre n'avoient jamais
vue & ne devoient jamais voir , une
fille qu'il ne connoiffoit pas lui- même ,
il avoit confenti qu'elle lui fût enfuite
amenée pour ne la voir en face qu'après
le temps fixé par l'ufage. Il la connoiffoit
, au furplus , pour la fille d'un Noble
Perfan qui habitoit le même canton que
lui , & avec qui fon père s'étoit fort lié
durant fon abfence.
Les dix jours de fêtes & de divertiffement
, fixés par la coutume , étant expirés
, la nouvelle époufe fut conduite en
pompe , mais durant la nuit , chez fon
époux , qui l'attendoit fans impatience.
Elle étoit voilée de manière qu'en
plein midi elle n'eût pas même foupçonné
qu'il fit jour. Des femmes deftinées
à la fervir , l'introduifirent dans
l'appartement qui lui eft réſervé. Elles
en fortent quand Séfi eft fuppofè prêt à
s'y rendre ; mais elles n'y laiffent aucune
lumière , & lui-même n'eft pas en droit
d'y en introduire. L'ufage le condamne
à ne voir ni à n'être vu cette première
nuit. Il entre , moins occupé de l'objet
qu'il va trouver, que de celui qu'il a perdu.
Il eft furpris d'entendre des foupirs &
C
50 MERCURE DE FRANCE.
des fanglots. Il ne peut douter de qui ils
Iartent,& cette fingularité réveille & fixe
fon attention. Il reconnoît bien- tôt que
ces fangots & ces foupirs ne font point
fimulés. Ils lui fervent de guide pour
s'approcher de fa jeune époufe. Hé quoi ,
Madame ? lui dit- il , comment dois- je
interpréter ces marques de douleur ?
Eft- ce par contrainte que vous vous
donnez à moi? Je n'exige point un pareil
facrifice .
2
L'accordée ne répondit rien , & ce filence
vouloit déjà dire beaucoup. De
grace, Madame, reprit Séfi, daignez me
répondre avec confiance & fans aucun
détour ? Peut-être aurai - je moi - même
quelque autre aveu à vous faire , Ah
Seigneur lui dit- elle ; en pleurant &
foupirant toujours , mes larmes pourroient-
elles vous outrager ? Invifible à
vos yeux comme vous l'êtes aux miens
tous deux inconnus l'un à l'autre, nous ne
pouvons encore ni nous aimer , ni nous
haïr. Peut- être en vous époufant , m'uniffé-
je à l'homme le plus parfait de
toute l'Afie. Mais , Seigneur , pardonnez
..... Elle n'en put dire davantage ;
fes fanglots la fuffoquerent de nouveau..
Séfi , que la douceur & le charme de fa
voix venoient d'affecter fingulièrement,
2
AOUST. 1763.
frémit de l'état où cette jeune perfonne
étoit réduite. Raffurez-vous , Madame ,
lui dit-il , d'un ton attendri , vous n'êtes
pas tombée entre les mains d'un barbare.
Il faudroit l'être pour abufer de votre
fituation . Je refpecterai vos fentimens &
vos regrets . Je fais par moi- même ce
qu'un premier penchant .... Mais encore
une fois , ne refufez point votre
confiance à celui qui en veut être digne
par fa franchiſe & fon équité.
Hé bien , Seigneur ! reprit-elle , d'un
ton de voix mal affuré , je vais vous faire
l'aveu d'une foibleffe que je crois excufable
& qui peut-être , vous paroîtra
légitime . Je garde encore le fouvenir de
quelqu'un à qui je dois le jour , de quelqu'un
qui pour me fauver la vie ofa
s'expofer à une mort prèfque inévitable ;
mais qui me laiffe en proie à des chagrins
plus cruels que la mort qu'il m'a
épargnée !
O ciel , s'écria Séfi , étonné du rapport
qu'il y avoit dans cette avanture &
ce qui lui étoit arrivé à lui-même;ô ciel ! ...
Mais , Madamė , reprit-il , en s'interrompant
, votre nom n'eft -il pas Zulphi ? .....
Oui, Seigneur, & c'eft auffi le nom que
portent men père & mon ayeul
Quoi ! jufqu'à fon ayeul ! difoit trif
Cij
52 MERCURE DE FRANCE .
tement Séfi , en fongeant à Aboutaher ;
mes efpérances ont été bientôt détruites....
N'imparte , voyons jufqu'où le
hazard peut porter la reffemblance dans
des événemens oppofés. Madame
qu'eft devenu ce libérateur qui caufe
aujourd'hui votre défefpoir ?
Mon défefpoir eft de l'ignorer, ajouta
la jeune époufe. Les événemens qui viennent
de déchirer la Perfe ont , fans.
doute , éloigné de lui toute autre idée :
peut-être a-t-il fait céder l'amour à l'ambition
; peut-être n'a-t-il jamais bien
connu l'amour.
Autre point de conformité, difoit Séfi
intérieurement : l'aimable Péhria , fans
doute , les mêmes foupçons à mon
égard , & a , peut-être , fubi la même
épreuve que celle qui me parle en cet .
inftant. Mais hélas ! fes pleurs aurontils
été refpectés ? ... Quoi qu'il en puiffe
être , je ferai généreux ; je mériterai
qu'on le foit , ou qu'on ait dû l'être envers
Pehri. Madame , ajouta-t- il , en
élevant la voix , votre deftinée & la
mienne ont entr'elles un rapport qui
m'étonne. Votre coeur n'eft plus à vous
le mien n'eft plus à moi . Vous regrettez
un amant qui vous fauva la vie ; j'eus le
bonheur de la fauver à la Beauté que je
AOUST. 1763. 53Ⓡ
regrette. Vous ignorez la deftinée de
l'un ; j'ignore celle de l'autre . Vous
foupçonnez votre amant d'inconſtance ;
j'ai les mêmes foupçons envers ma maîtreffe
, & elle peut - être envers moi :
Vous aimez encore , même en craignant
d'être oubliée ; je conferve un amour
tout femblable , en craignant un pareil
oubli . Nos âmes étoient faites pour fe
rencontrer ; c'est dommage que le hafard
ait dérangé leur cours. Mais , Ma
dame , je le répéte , je ne prétends point
tyrannifer la vôtre. Je vous admire & fuis
prêt à renoncer à vous , à vous rendre à
vous-même , puifque vous ne fauriez
être à moi volontairement.
Ah , Seigneur ! interrompit la jeune
Perfane extrêmement émue d'un procédé
fi généreux , & agitée d'un mouvement
qui l'étonnoit & qu'elle n'eût pû
définir , ah Seigneur ! je n'ai fait que
ceder aux ordres abfolus de mon père ;'
mais vous méritez un coeur uniquement
à vous & qu'aucun autre objet n'eût
prévenu d'abord .
Hé bien , Madame , ajouta Séfi , j'entrevois
un moyen de vous conferver à
votre amant & de prévenir les empor-.
temens d'un père irrité. Reftez avec
moi ; ces lieux feront déformais pour-
C iij
54 MERCURE DE FRANCE .
vous un afyle inviolable , un afyle que
je regarderai moi- même comme facré.
Daignez , du moins , achever de rendre
votre confident celui qui confent à
n'être votre époux que de nom . Le rapport
de votre fituation avec la mienne
rend cette curiofité légitime , & certain
mouvement que je ne puis exprimer , la
rend indifpenfable .
Alors. Zulphi détailla ce qu'elle n'avoit
fait qu'indiquer & à chaque mot
Séfi redoubloit d'attention & d'étonnement.
Mais quand après certains détails
préliminaires , Zulphi en vint à citer,
la retraite où elle avoit vécu avec ſon
ayeul & fa mère , l'incendie où l'une
& l'autre s'étoient vues prêtes à périr ,
le fecours qu'elles avoient recu d'un
jeune , Courtifan , fon féjour dans leur
afyle commun , & enfin fon départ qui
tira encore des larmes de Zulphi , elle
fut interrompue par un grand cri que
pouffa l'Epoux confident. Elle frémit ,
& cut l'avoir offenfé , d'autant plus
qu'il l'avoit quittée avec précipitation ,
Mais il étoit allé donner une libre entrée
au jour qui commençoit à paroître .
La jeune Perfane fit un mouvement
pour courir à fon voile. Arrêtez lui
cria fon Epoux bien réfolu d'en pren
AOUST. 1763. 55
dre dès ce moment le titre & les droits
arrêtez, aimable Pêhry ! Ce ' nom lui fit -
lever les yeux vers celui qui le prononçoit.
Ciel ! c'eft lui ! s'écria- t- elle , c'eſt
Séfi ! ... lui- même , reprit- il ; celui à
qui vous donniez des larmes , celui à
qui vous en avez tant coûté. Mais Péhry
n'entendit point ces paroles ; elle
étoit évanouié dans fes bras.
Revenue à elle , tout ce qu'elle
voyoit lui parut un fonge. Mais ce doute
ne pouvoit pas long-temps fubfifter .
Vouloir exprimer les plaifirs & l'extrême
fatisfaction de ce jeune couple
feroit trop entreprendre. Heureufe la
main qui excelle à peindre ces fortes
de délices ; plus heureux mille fois le
coeur qui les reffent ! Je dois feulement
ajouter que tout cet embaras , tous ces
quiproquo , furent produits par quelques
changemens de nom . Aboutaher & Pehry
ayant repris leur nom véritable en quittant
leur folitude , les recherches de Séfi ,
qui d'ailleurs le's fit un peu tard , étoient
devenues inutiles. Celui- ci ayant repris
pour fe marier le nom de fon père , fa
future n'avoit pû y retrouver celui de
Séfi , le feul qu'elle connût. Ce n'eft pas
le Père de cette belle Perfane que
Séfi croyoit réduit à l'état le plus médiotout
,
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
cre , fe trouvoit rétabli dans tous fes
biens , & Aboutaher qu'il eût pû reconnoître
à l'extérieur , habitoit alors une
Province des plus éloignées. Tous ces
motifs étoient plus que fuffifans pour
autorifer la méprife nocturne des deux
époux & leur étonnement réciproque.
Mais leur attachement mutuel & conftant
, leurs plaifirs , leur bonheur enfin ,
bonheur fi rare entre époux , durent
encore mieux produire l'étonnement uni
verfel.
Fermer
2037
p. 56-57
LETTRE à M. DE LA PLACE.
Début :
Si l'on publioit, Monsieur, un Recueil qui fût comme le registre public [...]
Mots clefs :
Public, Officier, Chevalier, Ministre, Humanité, Honneurs, Bienfaisance
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE à M. DE LA PLACE.
LETTRE à M. DE LA PLACE.
Si l'on publioit , Monfieur , un Recueil
qui fût comme le regiftre public
des grandes & belles actions , quel eft
l'homme qui fe réfoudroit à mourir
fans y avoir fourni au moins quelques
lignes ! L'éloge eft un encouragement à
la vertu ; c'eſt un engagement public
qu'on fait contracter à l'homme vertueux
. C'eſt enfin un des plus forts appuis
qu'on puiffe prêter à la foibleffe humaine.
Générofité d'un Officier.
Le Chevalier de R ***
premier
AOUST. 1763. 57
Capitaine du Régiment de *** Dragons
, vient de refufer la Lieutenance-
Colonelle dont on vouloit priver un trèsbrave
Officier plus ancien que lui dans
le fervice. Non content d'avoir refufé
ce pofte , il s'eft chargé de foutenir avec
chaleur les intérêts & les juftes prétentions
du vieux Militaire . Il a fait fon
Apologie au Miniftre ; il follicite une
grace fondée fur l'équité & le mérite de
l'afpirant ; & il efpère que l'affaire étant
portée par le Miniftre aux pieds du Thrône
devant le plus jufte & le meilleur
des Rois , elle aura le fuccès le plus
heureux pour les deux parties . Ce trait
de bienfaifance , & d'un fi noble défintéreffement
, mérite certainement une
place honorable dans les Faftes du
Siécle de LOUIS XV . Ce font des traits.
d'humanité , d'honneur & de vertu qui
répandent un nouvel éclat fur le nom ,
les titres & la maifon du Chevalier
de R ***
Dans le courant du mois prochain ,
j'aurai l'honneur de vous faire parvevenir
un fecond trait d'humanité qui
ne devra rien à celui- ci ; en attendant ,
j'ai celui d'être & c .
That's son D. de C ****.
Si l'on publioit , Monfieur , un Recueil
qui fût comme le regiftre public
des grandes & belles actions , quel eft
l'homme qui fe réfoudroit à mourir
fans y avoir fourni au moins quelques
lignes ! L'éloge eft un encouragement à
la vertu ; c'eſt un engagement public
qu'on fait contracter à l'homme vertueux
. C'eſt enfin un des plus forts appuis
qu'on puiffe prêter à la foibleffe humaine.
Générofité d'un Officier.
Le Chevalier de R ***
premier
AOUST. 1763. 57
Capitaine du Régiment de *** Dragons
, vient de refufer la Lieutenance-
Colonelle dont on vouloit priver un trèsbrave
Officier plus ancien que lui dans
le fervice. Non content d'avoir refufé
ce pofte , il s'eft chargé de foutenir avec
chaleur les intérêts & les juftes prétentions
du vieux Militaire . Il a fait fon
Apologie au Miniftre ; il follicite une
grace fondée fur l'équité & le mérite de
l'afpirant ; & il efpère que l'affaire étant
portée par le Miniftre aux pieds du Thrône
devant le plus jufte & le meilleur
des Rois , elle aura le fuccès le plus
heureux pour les deux parties . Ce trait
de bienfaifance , & d'un fi noble défintéreffement
, mérite certainement une
place honorable dans les Faftes du
Siécle de LOUIS XV . Ce font des traits.
d'humanité , d'honneur & de vertu qui
répandent un nouvel éclat fur le nom ,
les titres & la maifon du Chevalier
de R ***
Dans le courant du mois prochain ,
j'aurai l'honneur de vous faire parvevenir
un fecond trait d'humanité qui
ne devra rien à celui- ci ; en attendant ,
j'ai celui d'être & c .
That's son D. de C ****.
Fermer
2038
p. 58
SUR la convalescence de M. D. V.
Début :
LE destin vous rend à nos vœux, [...]
Mots clefs :
Convalescence, Destin, Vœux, Famille, Pleurs, Crainte, Alarmes, Allégresse
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SUR la convalescence de M. D. V.
SUR la convalefcence de M. D. V.
LE deftin yous rend à nos voeur ,
Vous refpirez : la mort avide
Détourne le glaive homicide
! Qui vous menaçoit à nos yeux. iv ul
Les pleurs d'une famille entière,
Les foins tendres de vos amis ,"
- " Les craintes , les larmes d'un fils
Vous rappellent à la lumière.
Vous venez enfin de jouir
De la vérité de nos larmes ;
Quel motif pouvoit adoucir
Et nos regrets , & nos allarmes !
Que peut l'intérêt fur des coeurs
Abandonnés à la trifteffe ,
Tremblans du comble des malheurs ,
Morts à la joie , à l'allégreffe unɔbngat .
Sentoient-ils rien que leurs douleurs 201
De l'amitié les douces flâmes
Eteignoient les autres tranſports.
**
2
Combien voudroient du fein des morts
Revenir lire dans nos âmes !
D
I
Jouiffez du plaifir flatteuritarvob en
De vous voir chéri pour vous-même isola
Faites longtemps notre bonheur ;
Vivez autant que l'on vous aime.
Par M. le M. D. V.
LE deftin yous rend à nos voeur ,
Vous refpirez : la mort avide
Détourne le glaive homicide
! Qui vous menaçoit à nos yeux. iv ul
Les pleurs d'une famille entière,
Les foins tendres de vos amis ,"
- " Les craintes , les larmes d'un fils
Vous rappellent à la lumière.
Vous venez enfin de jouir
De la vérité de nos larmes ;
Quel motif pouvoit adoucir
Et nos regrets , & nos allarmes !
Que peut l'intérêt fur des coeurs
Abandonnés à la trifteffe ,
Tremblans du comble des malheurs ,
Morts à la joie , à l'allégreffe unɔbngat .
Sentoient-ils rien que leurs douleurs 201
De l'amitié les douces flâmes
Eteignoient les autres tranſports.
**
2
Combien voudroient du fein des morts
Revenir lire dans nos âmes !
D
I
Jouiffez du plaifir flatteuritarvob en
De vous voir chéri pour vous-même isola
Faites longtemps notre bonheur ;
Vivez autant que l'on vous aime.
Par M. le M. D. V.
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2039
p. 59-65
DIALOGUE entre SÉMIRAMIS ET JEANNE D'ARQUES.
Début :
SÉMIRAMIS. MA surprise redouble à chaque minute. Quoi ! une simple Servante d'Hôtellerie [...]
Mots clefs :
Poète, Hasard, Pucelle, Servante, Origine, Rang, Trône, Poète
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : DIALOGUE entre SÉMIRAMIS ET JEANNE D'ARQUES.
DIALOGUE entre SEMIRAMIS ET
JEANNE D'ARQUÉS.
SÉMIRA MIS .
MA furprife redouble à chaque minute.
Quoi ! une fimple Servante d'Hôtellerie
, Pucelle tant qu'il vous plaira ,
ofe s'égaler à Sémiramis ?
JEANNE D'ARQUES.
Laiffons - là notre origine . Je doute
que notre amour - propre à l'une & à
l'autre gagne beaucoup à cette recherche.
SEMIRAMIS .
Oubliez-vous le rang que j'ai tenu
fur la Terre ? les Nations que j'ai foumifes
, les Monumens que j'ai fait ériger ?
JEANNE D'Arques .
Oh , pour ces Monumens, nous avons
ici une autre Sémiramis qui les réclame,
& qui pourroit , dit-on , réclamer
quelque chofe de plus
*
SEMIRAMIS .
Il m'en feftera toujours plus qu'il n'efaut
pour m'immortalifer : il fer ou
jours vrai que j'occupai leone de
Ninus avec lui , & aprè ul.
On fait qu'il y a eu
Su Semiramis , & qu'une
grande partie des nunens & même des actions
qui pallent comunément , pour être de la premiore
, 1ont attribués par d'autres Auteurs à la
feconde, C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
JEANNE D'Arques .
Vous ne nous dites point de quelle
manière vous fuccédâtes à ce Conquérant
?
SÉMIRAMIS.
Je fais les bruits fâcheux & meme abfurdes
qu'on a fait courir à ce fujet . .
Après tout , il ne s'agit point ici de les
difcuter. Il eft , du moins , certain que je
ne dus cette élévation qu'à mes talens
pour la guerre ; que j'accompagnai mon
Epoux dans toutes les conquêtes , &
que j'en fis de grandes par moi -même ....
Pour vous , fimple Avanturiere , à quoi
fe réduifent vos exploits ?
L
JEANNE D'ARQUES.
Le voici ; & voici , en même temps ,
la différence qu'il y eut de ma conduite
à la vôtre. J'en excepte même certain
article qui pourroit devenir trop emba
raffant pour vous .
SEMIRAMIS.
Qu'entendez- vous par- là ?
JEANNE D'ARQUES.
Ce que vous devinez peut-être : mais
ne parlons d'abord que des caufes de
votre fortune. Vous partageâtes le
Thrône de votre Souverain pour l'avoir
aidé à prendre une petite Ville ;
moi je fis regagner au mien tout fon
AOUST. 1763.
6BRoyaume
, & n'ambitionnai avec lui
nul partage : vous n'aviez qu'à feconder
de vos confeils un Conquérant redoutable
; j'eus à rétablir , à force de travaux
un Roi fugitif & prèfque abandonné
le hafard vous fournit la première
occafion de vous faire connoître ;
je ne dus cette occafion qu'à moi-même :
vous n'eûtes qu'à indiquer à vos Chefs
les moyens de faire mieux , chofe quel'-'
quefois très-aifée ; j'eus à réparer tout
le mal que les miens avoient fait , chofe
infiniment plus difficile : Vous ...
SEMIRAMIS .
Ah faites-nous grace d'un plus long
parallèle ! Où avez - vous puifé tous ces
tours de Rhétorique ?
JEANNE D'ARQUES .
Vous ignorez, je penfe , qu'ici la Rhétorique
eft naturelle comme elle devroit
l'être là-haut ?
SEMIRAMIS .
Je fais auffi que plufieurs de vos Poëtes
fe font plu à vous faire parler en
grands termes.
JEANNE D'ARQUES .
Oui , je me fouviens qu'il y a près de
cent ans qu'un vieuxrimeur m'apporta ici
un Poëme à ma louange ; vous ne doutez
pas que je ne l'aye trouvé fort beau.
62 MERCURE DE FRANCE.
Mais, depuis , on m'en a dit tant de mal,
qu'il a bien fallu le trouver mauvais. II
eft vrai qu'en le lifant je ne m'apperçois.
prefque pas que le langage ait changé
depuis Charles VII.
SÉMIRAMIS .
On dit qu'un Poëte encore vivant
vous a fait parler en termes plus nouveaux
; mais ....
JEANNE D'ARQUES .
J'entends ... ce Poëte eft fort heureux
de ne m'avoir pas chantée de mon
vivant . Il eût pû éprouver le fort de plus
d'un Anglois.
Encore s'il fe fût borné , comme a
fait mon vieux chantre , à me donner
quelque penchant pour le brave Dunois ,
une telle foibleffe pourroit fe tolérer :
mais ... A propos , on dit que ce même
Poëte , & quelques autres , ne vous ont
guères mieux traitée ?
Comment ?
SÉMIRAMIS .
JEANNE D'ARQUES .
Quoi ? L'ignorez -vous ?
SEMIRAMIS.
t
Je fais bien que ces Meffieurs fe permertent
auffi facilement de prêter des
vices aux Princeffes de l'Antiquité , que,
des vertus à celles qui exiftent de leur
AOUST. 1763 63
temps . J'ai vu la fage Didon fort irritée
contre un certain Virgile qui l'accufe de
certaine avanture avec certain Héros
né , au moins , trois fiécles après elle.
Il eft vrai que j'ai vù Pénélope affez
contente d'un autre Poëte appellé Homère.
Il fait de cette Reine , qui fut des
plus galantes , un exemple de fidélité
conjugale. Rien ne prouve mienx que la
réputation dépend du hafard comme tant
d'autres chofes.
JEANNE D'ARQUES.
- Entre nous , ce hafard ne vous a favo
rifée qu'à demi. Les Poëtes dont je vous
parlois prétendent qu'après avoir fait
mourir votre époux Ninus , vous fuffiez
devenue très - volontiers l'épouſe de
votre fils Ninias :
SÉMIRAMIS .
Laiffons-là ces impofteurs , & venons .
au fait. Avouez que ce qu'il y eut de
plus merveilleux dans votre miffion fut
d'en avoir été ciue for votre paroleab
D
JEANNE D'ARQUES: iol
On m'en crut encore mieux d'après !
mes actions. J'avois promis des chofes
qui tenoient du prodige , & j'effectuai
ut ce que j'avois promis. Bien des gens
qui fe difoient infpires n'ont pas été auffi
tout
heureux .
ocheté
64 MERCURE DE FRANCE.
SÉMIRAMIS .
Vous euffiez bien dû prévoir l'échec
qui termina vos exploits.
JEANNE D'ARQUES.
Je portai trop loin le zéle & la préfomption.
Vous - même ne futes pas , je
crois , fort contente de votre éxpédition
des Indes ?
SÉMIRAMIS.
Du moins , ne reftai - je pas au pouvoir
de mes ennemis . Eft-il bien vrai que
les vôtres vous firent brûler comme forcière
?
JEANNE D'ARQUES.
Oui ; & cependant je vous jure qu'il
n'en étoit rien .
SÉMIRAMIS.
Vos Juges dûrent en être encore
moins foupçonnés.
JEANNE D'ARQUES .
Mes Juges vouloient plaire à l'ennemi
qui vouloit ma perte . Il ne pouvoit pardonner
à une femme de l'avoir vaincu .
SÉMIRAMIS .
Ceux que mon bras foumit fe montrerent
plus dociles. Tous m'encenfoient
comme une Divinité,
AOUST. 1763. 65
JEANNE D'ARQUES.
C'eft que vous n'étiez pas leur prifonniere
; fans quoi l'Autel eût pû devenir
un Bucher.
SÉMIRAMIS.
J'avoue qu'on n'étoit guères plus policé
de mon temps que du vôtre . Mais
fi j'en crois certains rapports , votre Patrie
a bien changé de face : on y donne
un peu moins aux préjugés , & certainement
on n'y condamneroit pas vos
pareilles aux flammės.
JEANNE D'ARQUES.
On y érigeoit encore moins des Autels
à vos femblables. Ne regrettons point
les temps où nous avons vécu : iis femblent
avoir été faits pour nous. Les Nations
éclairées ne croyent & n'admirent
très- difficilement. Peut - être quelques
fiécles plus tard , l'Héroïne de l'Afie
n'eût- elle jamais été que la femme d'un
Officier fubalterne , & l'Héroïne de la
France qu'une Servante de Cabaret.
JEANNE D'ARQUÉS.
SÉMIRA MIS .
MA furprife redouble à chaque minute.
Quoi ! une fimple Servante d'Hôtellerie
, Pucelle tant qu'il vous plaira ,
ofe s'égaler à Sémiramis ?
JEANNE D'ARQUES.
Laiffons - là notre origine . Je doute
que notre amour - propre à l'une & à
l'autre gagne beaucoup à cette recherche.
SEMIRAMIS .
Oubliez-vous le rang que j'ai tenu
fur la Terre ? les Nations que j'ai foumifes
, les Monumens que j'ai fait ériger ?
JEANNE D'Arques .
Oh , pour ces Monumens, nous avons
ici une autre Sémiramis qui les réclame,
& qui pourroit , dit-on , réclamer
quelque chofe de plus
*
SEMIRAMIS .
Il m'en feftera toujours plus qu'il n'efaut
pour m'immortalifer : il fer ou
jours vrai que j'occupai leone de
Ninus avec lui , & aprè ul.
On fait qu'il y a eu
Su Semiramis , & qu'une
grande partie des nunens & même des actions
qui pallent comunément , pour être de la premiore
, 1ont attribués par d'autres Auteurs à la
feconde, C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
JEANNE D'Arques .
Vous ne nous dites point de quelle
manière vous fuccédâtes à ce Conquérant
?
SÉMIRAMIS.
Je fais les bruits fâcheux & meme abfurdes
qu'on a fait courir à ce fujet . .
Après tout , il ne s'agit point ici de les
difcuter. Il eft , du moins , certain que je
ne dus cette élévation qu'à mes talens
pour la guerre ; que j'accompagnai mon
Epoux dans toutes les conquêtes , &
que j'en fis de grandes par moi -même ....
Pour vous , fimple Avanturiere , à quoi
fe réduifent vos exploits ?
L
JEANNE D'ARQUES.
Le voici ; & voici , en même temps ,
la différence qu'il y eut de ma conduite
à la vôtre. J'en excepte même certain
article qui pourroit devenir trop emba
raffant pour vous .
SEMIRAMIS.
Qu'entendez- vous par- là ?
JEANNE D'ARQUES.
Ce que vous devinez peut-être : mais
ne parlons d'abord que des caufes de
votre fortune. Vous partageâtes le
Thrône de votre Souverain pour l'avoir
aidé à prendre une petite Ville ;
moi je fis regagner au mien tout fon
AOUST. 1763.
6BRoyaume
, & n'ambitionnai avec lui
nul partage : vous n'aviez qu'à feconder
de vos confeils un Conquérant redoutable
; j'eus à rétablir , à force de travaux
un Roi fugitif & prèfque abandonné
le hafard vous fournit la première
occafion de vous faire connoître ;
je ne dus cette occafion qu'à moi-même :
vous n'eûtes qu'à indiquer à vos Chefs
les moyens de faire mieux , chofe quel'-'
quefois très-aifée ; j'eus à réparer tout
le mal que les miens avoient fait , chofe
infiniment plus difficile : Vous ...
SEMIRAMIS .
Ah faites-nous grace d'un plus long
parallèle ! Où avez - vous puifé tous ces
tours de Rhétorique ?
JEANNE D'ARQUES .
Vous ignorez, je penfe , qu'ici la Rhétorique
eft naturelle comme elle devroit
l'être là-haut ?
SEMIRAMIS .
Je fais auffi que plufieurs de vos Poëtes
fe font plu à vous faire parler en
grands termes.
JEANNE D'ARQUES .
Oui , je me fouviens qu'il y a près de
cent ans qu'un vieuxrimeur m'apporta ici
un Poëme à ma louange ; vous ne doutez
pas que je ne l'aye trouvé fort beau.
62 MERCURE DE FRANCE.
Mais, depuis , on m'en a dit tant de mal,
qu'il a bien fallu le trouver mauvais. II
eft vrai qu'en le lifant je ne m'apperçois.
prefque pas que le langage ait changé
depuis Charles VII.
SÉMIRAMIS .
On dit qu'un Poëte encore vivant
vous a fait parler en termes plus nouveaux
; mais ....
JEANNE D'ARQUES .
J'entends ... ce Poëte eft fort heureux
de ne m'avoir pas chantée de mon
vivant . Il eût pû éprouver le fort de plus
d'un Anglois.
Encore s'il fe fût borné , comme a
fait mon vieux chantre , à me donner
quelque penchant pour le brave Dunois ,
une telle foibleffe pourroit fe tolérer :
mais ... A propos , on dit que ce même
Poëte , & quelques autres , ne vous ont
guères mieux traitée ?
Comment ?
SÉMIRAMIS .
JEANNE D'ARQUES .
Quoi ? L'ignorez -vous ?
SEMIRAMIS.
t
Je fais bien que ces Meffieurs fe permertent
auffi facilement de prêter des
vices aux Princeffes de l'Antiquité , que,
des vertus à celles qui exiftent de leur
AOUST. 1763 63
temps . J'ai vu la fage Didon fort irritée
contre un certain Virgile qui l'accufe de
certaine avanture avec certain Héros
né , au moins , trois fiécles après elle.
Il eft vrai que j'ai vù Pénélope affez
contente d'un autre Poëte appellé Homère.
Il fait de cette Reine , qui fut des
plus galantes , un exemple de fidélité
conjugale. Rien ne prouve mienx que la
réputation dépend du hafard comme tant
d'autres chofes.
JEANNE D'ARQUES.
- Entre nous , ce hafard ne vous a favo
rifée qu'à demi. Les Poëtes dont je vous
parlois prétendent qu'après avoir fait
mourir votre époux Ninus , vous fuffiez
devenue très - volontiers l'épouſe de
votre fils Ninias :
SÉMIRAMIS .
Laiffons-là ces impofteurs , & venons .
au fait. Avouez que ce qu'il y eut de
plus merveilleux dans votre miffion fut
d'en avoir été ciue for votre paroleab
D
JEANNE D'ARQUES: iol
On m'en crut encore mieux d'après !
mes actions. J'avois promis des chofes
qui tenoient du prodige , & j'effectuai
ut ce que j'avois promis. Bien des gens
qui fe difoient infpires n'ont pas été auffi
tout
heureux .
ocheté
64 MERCURE DE FRANCE.
SÉMIRAMIS .
Vous euffiez bien dû prévoir l'échec
qui termina vos exploits.
JEANNE D'ARQUES.
Je portai trop loin le zéle & la préfomption.
Vous - même ne futes pas , je
crois , fort contente de votre éxpédition
des Indes ?
SÉMIRAMIS.
Du moins , ne reftai - je pas au pouvoir
de mes ennemis . Eft-il bien vrai que
les vôtres vous firent brûler comme forcière
?
JEANNE D'ARQUES.
Oui ; & cependant je vous jure qu'il
n'en étoit rien .
SÉMIRAMIS.
Vos Juges dûrent en être encore
moins foupçonnés.
JEANNE D'ARQUES .
Mes Juges vouloient plaire à l'ennemi
qui vouloit ma perte . Il ne pouvoit pardonner
à une femme de l'avoir vaincu .
SÉMIRAMIS .
Ceux que mon bras foumit fe montrerent
plus dociles. Tous m'encenfoient
comme une Divinité,
AOUST. 1763. 65
JEANNE D'ARQUES.
C'eft que vous n'étiez pas leur prifonniere
; fans quoi l'Autel eût pû devenir
un Bucher.
SÉMIRAMIS.
J'avoue qu'on n'étoit guères plus policé
de mon temps que du vôtre . Mais
fi j'en crois certains rapports , votre Patrie
a bien changé de face : on y donne
un peu moins aux préjugés , & certainement
on n'y condamneroit pas vos
pareilles aux flammės.
JEANNE D'ARQUES.
On y érigeoit encore moins des Autels
à vos femblables. Ne regrettons point
les temps où nous avons vécu : iis femblent
avoir été faits pour nous. Les Nations
éclairées ne croyent & n'admirent
très- difficilement. Peut - être quelques
fiécles plus tard , l'Héroïne de l'Afie
n'eût- elle jamais été que la femme d'un
Officier fubalterne , & l'Héroïne de la
France qu'une Servante de Cabaret.
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2040
p. 66
POUR M. le Prince DE SOLRE, revenant de Londres après sa petite vérole.
Début :
DE mes vœux je goûte le fruit : [...]
Mots clefs :
Vérole, Cœur, Visage, Trouble, Dieu, Fruit
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : POUR M. le Prince DE SOLRE, revenant de Londres après sa petite vérole.
POUR M. le Prince DE SOLRE
revenant de Londres après fa petite
vérole.
D
в mes voeux je goûte le fruit :
Il vient ; que mon âme eſt ravie !
C'eſt le plus beau jour de ma vie
Après la plus horrible nuit.
Pour voler plutôt dans nos bras
Dieu des vents , donne-lui tes aîles
Mes defirs plus rapides qu'elles
Prefferont encore ſes pas.
Mon coeur dans ce premier tranſport
S'occupe peu de fon viſage.
Je pardonne tout à l'orage
Au moment qu'il arrive au port.
Mais quel trouble ſaiſt mes ſens ?
J'entends du bruit , mon coeur palpite
C'eſt lui ! ... hâtons-nous , volons vîte
Jouir de les embraffemens.
ParM, DE WIEUMENIL , Abonné au Mercure.
revenant de Londres après fa petite
vérole.
D
в mes voeux je goûte le fruit :
Il vient ; que mon âme eſt ravie !
C'eſt le plus beau jour de ma vie
Après la plus horrible nuit.
Pour voler plutôt dans nos bras
Dieu des vents , donne-lui tes aîles
Mes defirs plus rapides qu'elles
Prefferont encore ſes pas.
Mon coeur dans ce premier tranſport
S'occupe peu de fon viſage.
Je pardonne tout à l'orage
Au moment qu'il arrive au port.
Mais quel trouble ſaiſt mes ſens ?
J'entends du bruit , mon coeur palpite
C'eſt lui ! ... hâtons-nous , volons vîte
Jouir de les embraffemens.
ParM, DE WIEUMENIL , Abonné au Mercure.
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2041
p. 67
« LE mot de la première Énigme du second volume du Mercure de Juillet [...] »
Début :
LE mot de la première Énigme du second volume du Mercure de Juillet [...]
Mots clefs :
Temps, Pelote de neige, Virgule, Verger, Lire, Ivre, Vélu, Rive, Ver, Grève
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « LE mot de la première Énigme du second volume du Mercure de Juillet [...] »
LEE mot de la première Enigme du
fecond volume du Mercure de Juillet
eft le Temps. Celui de la feconde eft
la pelotte de neige. Celui du premier
Logogryphe eft Virgule , dans lequel
on trouve gril , lire , ivre , velu , vue ,
vil , vie , luire , grue , grive , rive , livre .
Celui du fecond Logogryphe eft Verger,
où l'on trouve guèrre , vèrre , ver,
Verge , grève , Eve.
fecond volume du Mercure de Juillet
eft le Temps. Celui de la feconde eft
la pelotte de neige. Celui du premier
Logogryphe eft Virgule , dans lequel
on trouve gril , lire , ivre , velu , vue ,
vil , vie , luire , grue , grive , rive , livre .
Celui du fecond Logogryphe eft Verger,
où l'on trouve guèrre , vèrre , ver,
Verge , grève , Eve.
Fermer
2042
p. 67
ENIGME.
Début :
En vain j'offre au besoin quelque soulagement : [...]
Mots clefs :
Bâillement
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ENIGME.
ENIGM E.
EN vain j'offre au befoin quelque foulagement s
Par- tout où je parois , je bleſſe.
Du dégoûtant ennui je fuis le lâche enfant.
Je hante jufqu'aux lieux qu'habite l'allegreffe
Ailleurs je provigne fans ceffe.
Mon régne n'eſt que d'un inſtant :
Et fouvent une main traitrelle ,
Conduire par la politeffe , 20
Me ravit cet inftant.cque Nature me laiffe ,
Et m'étouffe en naiffand
Par M. BOYER.
EN vain j'offre au befoin quelque foulagement s
Par- tout où je parois , je bleſſe.
Du dégoûtant ennui je fuis le lâche enfant.
Je hante jufqu'aux lieux qu'habite l'allegreffe
Ailleurs je provigne fans ceffe.
Mon régne n'eſt que d'un inſtant :
Et fouvent une main traitrelle ,
Conduire par la politeffe , 20
Me ravit cet inftant.cque Nature me laiffe ,
Et m'étouffe en naiffand
Par M. BOYER.
Fermer
2043
p. 68-69
AUTRE. A Madame la Comtesse de D***, Dame & Chanoinesse de ...
Début :
Vous en qui les vertus rehaussent la Noblesse, [...]
Mots clefs :
Coeur
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : AUTRE. A Madame la Comtesse de D***, Dame & Chanoinesse de ...
AUTRE.
A Madame la Comteffe de D *** , Dame
& Chanoineffe de ...
VOUS
ous en qui les vertus rehauffent la Nobleffe ,
A vous , fille d'efprit , trop belle Chanoineffe ;
c'eft. Caché dans votre fein ,
Devinez ce que
Un bienfait me révéle ,
Un foupir me décéle ,
Et la franche candeur me porte fur la main.
Que- ſuis-je ? Eh mais ! en tout fexe , à tout âge
Je fuis un mirmidon
Qui fait bien du tapage.
Ce que je fuis ! je fuis un don ....
Le morceau délicat de la téndre jeuneſſes
Le reffort vigoureux de la verte vieillefe
Le foyer des defirs ;
Le centre des plaifirs
Un théâtre , & dans la Nature
Le noeud , le dénoûment de plus d'une avanture.
Hé ! Madame , je fuis l'âme des fentimens ;
J'inſpire le Héros , enflâme les Apôtres,
Donne le prix aux patenôtres ,
Le parfum à l'encens. ,
Et la rocambole aux préfens ;
Je ſuis tout bon chez vous , & bien méchant chez
d'autres.
AOUST. 1763. 69
•
Bergers , Rois , j'adoucis ou j'aigris votre fort ;
Mes conquérans font mes conquêtes ;
J'anime les chanfons , & j'embellis les fêtes ;
On me chérit vivant & mort.
Donné fans goût , on me dédaigne ;
A propos refufé , c'eſt par- là que je règne;
On mépriſe qui m'auroit bas ;
De qui l'auroit haut , l'on fe moque ;
Double , on ne m'aime pas ;
Simple , un galant me croque.
Mais , auffi beau que vous l'avez ,
On l'adore , & ... pardon , nia Comteffe , obfervez
Que je fuis de moi-même
Le portrait , le chiffre & l'emblême ;
Qu'en cinq lettres j'offre mon nom ;
Qu'à dix- neuf ans vous avez le renom ,
Par mille traits divins , de me rendre adorable ,
Et , qui pis eft , vainqueur , & , qui mieux eft ,
aimable.
Le C ... D ... des bords de la S. ***
A Madame la Comteffe de D *** , Dame
& Chanoineffe de ...
VOUS
ous en qui les vertus rehauffent la Nobleffe ,
A vous , fille d'efprit , trop belle Chanoineffe ;
c'eft. Caché dans votre fein ,
Devinez ce que
Un bienfait me révéle ,
Un foupir me décéle ,
Et la franche candeur me porte fur la main.
Que- ſuis-je ? Eh mais ! en tout fexe , à tout âge
Je fuis un mirmidon
Qui fait bien du tapage.
Ce que je fuis ! je fuis un don ....
Le morceau délicat de la téndre jeuneſſes
Le reffort vigoureux de la verte vieillefe
Le foyer des defirs ;
Le centre des plaifirs
Un théâtre , & dans la Nature
Le noeud , le dénoûment de plus d'une avanture.
Hé ! Madame , je fuis l'âme des fentimens ;
J'inſpire le Héros , enflâme les Apôtres,
Donne le prix aux patenôtres ,
Le parfum à l'encens. ,
Et la rocambole aux préfens ;
Je ſuis tout bon chez vous , & bien méchant chez
d'autres.
AOUST. 1763. 69
•
Bergers , Rois , j'adoucis ou j'aigris votre fort ;
Mes conquérans font mes conquêtes ;
J'anime les chanfons , & j'embellis les fêtes ;
On me chérit vivant & mort.
Donné fans goût , on me dédaigne ;
A propos refufé , c'eſt par- là que je règne;
On mépriſe qui m'auroit bas ;
De qui l'auroit haut , l'on fe moque ;
Double , on ne m'aime pas ;
Simple , un galant me croque.
Mais , auffi beau que vous l'avez ,
On l'adore , & ... pardon , nia Comteffe , obfervez
Que je fuis de moi-même
Le portrait , le chiffre & l'emblême ;
Qu'en cinq lettres j'offre mon nom ;
Qu'à dix- neuf ans vous avez le renom ,
Par mille traits divins , de me rendre adorable ,
Et , qui pis eft , vainqueur , & , qui mieux eft ,
aimable.
Le C ... D ... des bords de la S. ***
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2044
p. 69-70
LOGOGRYPHE.
Début :
Sept lettres, cher ami, qui forment ma structure, [...]
Mots clefs :
Lecteur
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LOGOGRYPHE.
LOGO GRYPH E.
SEPT lettres , cher ami, qui forment ma ſtructure ,
Te donneront mon nom & toute ma figure.
Mon anagrame amufe & peut faire un fçavant.
En moi tu trouveras , en me décompoſant ,
Pronom démonftratif ; un ton de la Muſique ;
Ce que fait, bien ou mal , un maudit Empiriques
70 MERCURE DE FRANCE.
Un adverbe la tin d'interrogation ,
De la ville un chemin , une conjonction ,
Ce qu'à la guerre on voit , de l'Anglois un uſage,
L'épitéthe du Turc , de la France un Village.
Ami , je fuis encore un Saint du Paradis ,
Dont le nom à rebours exciteroit tes ris.
Cependant un peu mieux je voudrois bien t'inf
truire :
Si tu chéris mon nom , fûrement tu fçais lire .
Je babille un peu trop . Paix-là , Monfieur l'Auteur ;
Il ne faut pas rifquer d'ennuyer le Lecteur.
Par ROUSSEL fils.
SEPT lettres , cher ami, qui forment ma ſtructure ,
Te donneront mon nom & toute ma figure.
Mon anagrame amufe & peut faire un fçavant.
En moi tu trouveras , en me décompoſant ,
Pronom démonftratif ; un ton de la Muſique ;
Ce que fait, bien ou mal , un maudit Empiriques
70 MERCURE DE FRANCE.
Un adverbe la tin d'interrogation ,
De la ville un chemin , une conjonction ,
Ce qu'à la guerre on voit , de l'Anglois un uſage,
L'épitéthe du Turc , de la France un Village.
Ami , je fuis encore un Saint du Paradis ,
Dont le nom à rebours exciteroit tes ris.
Cependant un peu mieux je voudrois bien t'inf
truire :
Si tu chéris mon nom , fûrement tu fçais lire .
Je babille un peu trop . Paix-là , Monfieur l'Auteur ;
Il ne faut pas rifquer d'ennuyer le Lecteur.
Par ROUSSEL fils.
Fermer
2045
p. 70-71
AUTRE.
Début :
Je me charge de tout, propre à tous les offices ; [...]
Mots clefs :
Mercure
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : AUTRE.
AUTR E.
A me charge de tout , propre à tous les offices ;
Et je fuis toujours prêt à rendre mes fervices ;
Le Dévot & l'Amant , le Prince & le Sujet ,
Ont recours à mes foins , chacun pour fon objet.
1
En un mot , cher Lecteur , fi tu veux me connoître ,
Apprends que des mortels je ne tiens pas mon
être.
Tu trouveras en moi le fonds d'un bâtiments.
Ce qui dans une Ville eft d'un grand ornement ;
£ 16
Celle qui te donna naiſſance ;
Un terme qui des temps marque la différence ;
Ce qu'on dit d'un cheval qu'on ne peut approcher;
Et ce qu'on dit du fruit qui fléchit au toucher ;
AOUST. 1763 . 71
,
Un terme affez commun pour dire aller bien vîte;
Le fruit d'un arbre de mérite ;
Une ifle de l'Aunis ; une note de chant ;
Et ce qu'on dit fouvent qu'un Prêtre va cherchant
De Veniſe une forte Ville ;
Ce qui prouve le mieux un Chirurgien habile ;
Une herbe qui fert à purger ;
Ce qui d'un élément annonce le danger ;
Cet élément lui- même ; & ce qui fait le beurre ;
Si l'on ne me tient pas , je m'envole fur l'heure.
Par M. l'Abbé LE TEISSIEUX , de Laval
A me charge de tout , propre à tous les offices ;
Et je fuis toujours prêt à rendre mes fervices ;
Le Dévot & l'Amant , le Prince & le Sujet ,
Ont recours à mes foins , chacun pour fon objet.
1
En un mot , cher Lecteur , fi tu veux me connoître ,
Apprends que des mortels je ne tiens pas mon
être.
Tu trouveras en moi le fonds d'un bâtiments.
Ce qui dans une Ville eft d'un grand ornement ;
£ 16
Celle qui te donna naiſſance ;
Un terme qui des temps marque la différence ;
Ce qu'on dit d'un cheval qu'on ne peut approcher;
Et ce qu'on dit du fruit qui fléchit au toucher ;
AOUST. 1763 . 71
,
Un terme affez commun pour dire aller bien vîte;
Le fruit d'un arbre de mérite ;
Une ifle de l'Aunis ; une note de chant ;
Et ce qu'on dit fouvent qu'un Prêtre va cherchant
De Veniſe une forte Ville ;
Ce qui prouve le mieux un Chirurgien habile ;
Une herbe qui fert à purger ;
Ce qui d'un élément annonce le danger ;
Cet élément lui- même ; & ce qui fait le beurre ;
Si l'on ne me tient pas , je m'envole fur l'heure.
Par M. l'Abbé LE TEISSIEUX , de Laval
Fermer
2046
p. 72-73
MARCHE exécutée à la Publication de la Paix. Par M. DARD, de l'Académie Royale de Musique. PARODIE.
Début :
FIERES Trompettes, [...]
Mots clefs :
Trompettes, Amour, Bonheur, Maître, Chœur, Cieux, Musettes
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : MARCHE exécutée à la Publication de la Paix. Par M. DARD, de l'Académie Royale de Musique. PARODIE.
MARCHE exécutée à la Publication de
la Paix. ParM. DARD , de l'Académie
Royale de Mufique..
PAROD I E.
FIERES IERES Trompettes ,
Laiffez aux Muſettes ,
Laiffez aux Hautbois
En ce jour le foin d'accompagner nos voix.
Quand la Paix
Comble nos fouhaits ,
Anglois
Et François ,
Chantons fes attraits ;
Portons tous jufqu'aux Cieux
Nos tranfports & nos voeux ;
Et que les Dieux
Qui nous rendent tous heureux
Ainfi qu'eux ,
S'uniffent
En choeur applaudiſſent
Aux heureuſes loix
Qui réuniffent
Sujets & Rois.
Vive LOUIS!
Vive notre cher Maître !
Lui
Fieremt
Fieres trompettes , Laissés aux muse.Quandla
paice Comble nos souhaits, Anglois et Fieux Nos
transports etnos voeux Etque les Dieux Qr applau
dissent Aux heureuses loix Qui reunissl faitre
naitreparmi nous lesjeux et les ris , Cont tout
+
us prouve l'amour, En cejour En sentlerensnos con
nous
certs :Fieres trompettes , Laissés aux mus voix.
D
THE
NEW
YORK
PUBLIC
LIBRARY
.
ASTOR
, LENOX
AND TILDEN
FOUNDATIONS
,
Vive notre cher Maître !
Lui
AOUST. 1763. 73
"Lui feul fait renaître
Parmi nous les jeux & les ris
Chantons ,
Célébrons ,
Chantons notre bonheur :
Son coeur ,
A fon tour ,
Dont tout nous prouve l'amour ,
En ce jour ,
En fent le retour.
Que nos tranſports ,
Que nos accords
Frappent les airs ,
Et répétons dans nos concerts :
Fières Trompettes ,
Laiffez aux Muſettes ,
Laiffez aux Hautbois
Accompagner nos coeurs & hos voix.
Par M. D. L. P...
la Paix. ParM. DARD , de l'Académie
Royale de Mufique..
PAROD I E.
FIERES IERES Trompettes ,
Laiffez aux Muſettes ,
Laiffez aux Hautbois
En ce jour le foin d'accompagner nos voix.
Quand la Paix
Comble nos fouhaits ,
Anglois
Et François ,
Chantons fes attraits ;
Portons tous jufqu'aux Cieux
Nos tranfports & nos voeux ;
Et que les Dieux
Qui nous rendent tous heureux
Ainfi qu'eux ,
S'uniffent
En choeur applaudiſſent
Aux heureuſes loix
Qui réuniffent
Sujets & Rois.
Vive LOUIS!
Vive notre cher Maître !
Lui
Fieremt
Fieres trompettes , Laissés aux muse.Quandla
paice Comble nos souhaits, Anglois et Fieux Nos
transports etnos voeux Etque les Dieux Qr applau
dissent Aux heureuses loix Qui reunissl faitre
naitreparmi nous lesjeux et les ris , Cont tout
+
us prouve l'amour, En cejour En sentlerensnos con
nous
certs :Fieres trompettes , Laissés aux mus voix.
D
THE
NEW
YORK
PUBLIC
LIBRARY
.
ASTOR
, LENOX
AND TILDEN
FOUNDATIONS
,
Vive notre cher Maître !
Lui
AOUST. 1763. 73
"Lui feul fait renaître
Parmi nous les jeux & les ris
Chantons ,
Célébrons ,
Chantons notre bonheur :
Son coeur ,
A fon tour ,
Dont tout nous prouve l'amour ,
En ce jour ,
En fent le retour.
Que nos tranſports ,
Que nos accords
Frappent les airs ,
Et répétons dans nos concerts :
Fières Trompettes ,
Laiffez aux Muſettes ,
Laiffez aux Hautbois
Accompagner nos coeurs & hos voix.
Par M. D. L. P...
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2047
p. 5-8
ÉPITRE. A M. le Comte MAURICE de BRUHL, Gentilhomme de la Chambre du ROI de POLOGNE, & Lieutenant-Colonel des Carabiniers de Saxe, &c.
Début :
QUOI ! cher Comte, si jeune encore, [...]
Mots clefs :
Art, Talents, Amitié, Grandeur, Peuples, Vertu, Guerrier, Prophète
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ÉPITRE. A M. le Comte MAURICE de BRUHL, Gentilhomme de la Chambre du ROI de POLOGNE, & Lieutenant-Colonel des Carabiniers de Saxe, &c.
ÉPITRE
A M. le Comte MAURICE de BRUHL,
Gentilhomme de la Chambre du Ror
de POLOGNE , & Lieutenant - Colonel
des Carabiniers de Saxe , &c.
Q UOI ! cher Comte , fi jeune encore ,
Vous fentez le prix des talens.
Dieux ! qu'une fi riante aurore
Promet aux Arts de jours brillans
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
A votre aſpect chacun s'étonne
De voir chez vous en même temps
Les fruits aimables de l'Automne
Mêlés aux rofes du Printemps.
Votre amitié devient le gage
Et du génie & du fçavoir ,
Et fouvent même elle encourage
Le noble defir d'en avoir.
Le goût des Arts eft le préfage
Et le vrai fceau de la grandeur :
Un nom célébre avec fplendeur
De qui les aime eft le partage.
L'éclatant régne des Céfars
Aux grands hommes dut tout fon luftre.
Mécène protégea les Arts ,
Et Mécène devint illuftre.
Vous qui joignez un goût fi fûr
Au Sentiment , à la fineſſe
Et la Raifon d'un âge mûr
Aux agrémens de la Jeuneffe
Allez , volez , prenez l'éffor ,
Suivez le feu qui vous enflamme ;
Montrez au Monde le tréfor
Que vous renfermez dans votre âme.
Mûri par le flambeau des Cieux ,
Ainfi ce grain caché ſous terre ,
Tout-à-coup croiffant fous nos yeux ,
De la prifon quile refferre ,
S'éléve en chêne faſtueux ,
SEPTEMBRE. 1763.
7
Et bravant enfin le tonnèrre ,
De les rameaux majestueux
Semble ombrager tout l'hémiſphère . '
Soyez l'ornement de la Cour.
On réuffit quand on fçait plaire.
Affis au rang de votre père ,
Vous brillerez à votre tour ;
Des Peuples vous ferez l'amour ,
Et des Arts le 'Dieu tutélaire .
La Vertu qu'un haut rang éclaire ,
Eclate alors dans tout fon jour.
Je verrai l'Europe étonnée ,
Bientôt fur vous fixer les yeux ;
Oui , votre belle deſtinée
Doit égaler tous vos ayeux.
Dans les combats faites revivre
Ce grand Guerrier , ce fier Saxon
Dont vous portez déja le nom ,
Et de qui vous brûlez de fuivre
En tout l'exemple & la leçon .
Mais ce courage qu'on admire ,
Dont rien ne put borner le cours
Se vit dompter par les Amours ,
Et vous riez de leur empire .
Lorfque la Déeffe aux cent voix
Publiera partout votre hiſtoire
Quand la
>
trompette de la Gloire
Retentira de vos exploits ;
A iv
8 MERCURE DE FRANCE.
Ce Sage * dont l'heureuſe adreſſe
Par le plaifir forme les coeurs ,
Qui va pour vous femant des fleurs
Sur le chemin de la Sageſſe ,
Et qui comme moi prévenu
Par votre âme noble & modeſte ;
En vous aimant eft devenu
Votre Mentor & votre Orefte ;
Ce Philofophe généreux ,
Qui par un long apprentiffage ,
Comme un Pilote habile & ſage ,
Sur cet Océan dangereux
Sçait vous conduire fans naufrage ,
En vous voyant partout fameux ,
Dira partout , c'eſt mon ouvrage.
Allez , vos fuccès font certains ,
Votre gloire fera parfaite ;
Rempliffez vos brillans deftins :
Mais aimez toujours le Prophéte.
* M. dela Frenaye , Colonel au Service de
S. M. le Roi de Pologne , Electeur de Saxe ,
connu par fon mérite diſtingué & par les brillanses
éducations qu'il a faites.
Par M. BLIN,
A M. le Comte MAURICE de BRUHL,
Gentilhomme de la Chambre du Ror
de POLOGNE , & Lieutenant - Colonel
des Carabiniers de Saxe , &c.
Q UOI ! cher Comte , fi jeune encore ,
Vous fentez le prix des talens.
Dieux ! qu'une fi riante aurore
Promet aux Arts de jours brillans
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
A votre aſpect chacun s'étonne
De voir chez vous en même temps
Les fruits aimables de l'Automne
Mêlés aux rofes du Printemps.
Votre amitié devient le gage
Et du génie & du fçavoir ,
Et fouvent même elle encourage
Le noble defir d'en avoir.
Le goût des Arts eft le préfage
Et le vrai fceau de la grandeur :
Un nom célébre avec fplendeur
De qui les aime eft le partage.
L'éclatant régne des Céfars
Aux grands hommes dut tout fon luftre.
Mécène protégea les Arts ,
Et Mécène devint illuftre.
Vous qui joignez un goût fi fûr
Au Sentiment , à la fineſſe
Et la Raifon d'un âge mûr
Aux agrémens de la Jeuneffe
Allez , volez , prenez l'éffor ,
Suivez le feu qui vous enflamme ;
Montrez au Monde le tréfor
Que vous renfermez dans votre âme.
Mûri par le flambeau des Cieux ,
Ainfi ce grain caché ſous terre ,
Tout-à-coup croiffant fous nos yeux ,
De la prifon quile refferre ,
S'éléve en chêne faſtueux ,
SEPTEMBRE. 1763.
7
Et bravant enfin le tonnèrre ,
De les rameaux majestueux
Semble ombrager tout l'hémiſphère . '
Soyez l'ornement de la Cour.
On réuffit quand on fçait plaire.
Affis au rang de votre père ,
Vous brillerez à votre tour ;
Des Peuples vous ferez l'amour ,
Et des Arts le 'Dieu tutélaire .
La Vertu qu'un haut rang éclaire ,
Eclate alors dans tout fon jour.
Je verrai l'Europe étonnée ,
Bientôt fur vous fixer les yeux ;
Oui , votre belle deſtinée
Doit égaler tous vos ayeux.
Dans les combats faites revivre
Ce grand Guerrier , ce fier Saxon
Dont vous portez déja le nom ,
Et de qui vous brûlez de fuivre
En tout l'exemple & la leçon .
Mais ce courage qu'on admire ,
Dont rien ne put borner le cours
Se vit dompter par les Amours ,
Et vous riez de leur empire .
Lorfque la Déeffe aux cent voix
Publiera partout votre hiſtoire
Quand la
>
trompette de la Gloire
Retentira de vos exploits ;
A iv
8 MERCURE DE FRANCE.
Ce Sage * dont l'heureuſe adreſſe
Par le plaifir forme les coeurs ,
Qui va pour vous femant des fleurs
Sur le chemin de la Sageſſe ,
Et qui comme moi prévenu
Par votre âme noble & modeſte ;
En vous aimant eft devenu
Votre Mentor & votre Orefte ;
Ce Philofophe généreux ,
Qui par un long apprentiffage ,
Comme un Pilote habile & ſage ,
Sur cet Océan dangereux
Sçait vous conduire fans naufrage ,
En vous voyant partout fameux ,
Dira partout , c'eſt mon ouvrage.
Allez , vos fuccès font certains ,
Votre gloire fera parfaite ;
Rempliffez vos brillans deftins :
Mais aimez toujours le Prophéte.
* M. dela Frenaye , Colonel au Service de
S. M. le Roi de Pologne , Electeur de Saxe ,
connu par fon mérite diſtingué & par les brillanses
éducations qu'il a faites.
Par M. BLIN,
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2048
p. 9
VERS présentés à Madame la Comtesse d'ELM .... à bord de la Galère la Ste Catherine, où elle venoit de racheter un Esclave, de faire des libéralités à plusieurs, & ne vouloit recevoir les remercîmens d'aucuns.
Début :
Toi, qui sans te borner à de stériles pleurs, [...]
Mots clefs :
Âme sensible, Malheurs, Bienfaisance, Reconnaissance, Liberté, Cœur, Humanité
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : VERS présentés à Madame la Comtesse d'ELM .... à bord de la Galère la Ste Catherine, où elle venoit de racheter un Esclave, de faire des libéralités à plusieurs, & ne vouloit recevoir les remercîmens d'aucuns.
VERS préſentés à Madame la Comteſſe
d'ELM ....à bord de la Galère la Ste
Catherine , où elle venoit de racheter
un Efclave , de faire des libéralités à
plufieurs , & ne vouloit recevoir les remercîmens
d'aucuns.
Toi , qui fans te borner à de ſtériles pleurs ,
Daignes fur nous cependant en répandre ;
Toi , dont l'âme fenfible & rendre
Voudroit de tous abréger les malheurs!
Pourquoi l'efprit de bienfailance
Qui te porte à brifer des fers appefantis ,
Veut-il fe refufer à la reconnoiffance
Qui de tels foins eft le plus digne prix ?
Ah , qui fait de fes biens un auffi noble ufage
Qui rend à fes pareils la douce liberté,
Ce coeur >
ce tendre coeur doit aimer notre hommage
,
C'eft celui de l'humanité.
Par un NÉGRE , âgé de 23 ans , efclave depuis
s, & qui n'apprend le François que depuis deux
d'ELM ....à bord de la Galère la Ste
Catherine , où elle venoit de racheter
un Efclave , de faire des libéralités à
plufieurs , & ne vouloit recevoir les remercîmens
d'aucuns.
Toi , qui fans te borner à de ſtériles pleurs ,
Daignes fur nous cependant en répandre ;
Toi , dont l'âme fenfible & rendre
Voudroit de tous abréger les malheurs!
Pourquoi l'efprit de bienfailance
Qui te porte à brifer des fers appefantis ,
Veut-il fe refufer à la reconnoiffance
Qui de tels foins eft le plus digne prix ?
Ah , qui fait de fes biens un auffi noble ufage
Qui rend à fes pareils la douce liberté,
Ce coeur >
ce tendre coeur doit aimer notre hommage
,
C'eft celui de l'humanité.
Par un NÉGRE , âgé de 23 ans , efclave depuis
s, & qui n'apprend le François que depuis deux
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2049
p. 10
COUPLETS SUR L'AIR : Jusques dans la moindre chose. A Mlle D * L **.
Début :
Au temps fatal qui nous presse [...]
Mots clefs :
Plaisir, Temps, Temps fatal, Tendresse, Plaisir, Scrupule, Plaisir
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : COUPLETS SUR L'AIR : Jusques dans la moindre chose. A Mlle D * L **.
COUPLETS
SUR L'AIR : Jufques dans la moindre chofe.
A Mlle D * L **
A.u temps fatal qui nous preſſe
Enlevons quelques débris ,
A la table , à la tendreſſe
Sçachons bien mettre le prix :
Le temps vole , il nous entraînes
Pour braver les cruautés ,
Que le plaifir feul enchaîne
Des momens qui font comptés.
Ce plaifir qui m'intéreſſe
Dans un inftant va finir
Et mon âme qu'il careffe
Ne fçauroit le retenir
Jouiffons avec fcrupule ;
Pour qui penſe & ſçait jouir ,
Chaque coup de la pendule
"Eft le fignal du plaifir.
Par la Mufe D'IT ON.
SUR L'AIR : Jufques dans la moindre chofe.
A Mlle D * L **
A.u temps fatal qui nous preſſe
Enlevons quelques débris ,
A la table , à la tendreſſe
Sçachons bien mettre le prix :
Le temps vole , il nous entraînes
Pour braver les cruautés ,
Que le plaifir feul enchaîne
Des momens qui font comptés.
Ce plaifir qui m'intéreſſe
Dans un inftant va finir
Et mon âme qu'il careffe
Ne fçauroit le retenir
Jouiffons avec fcrupule ;
Pour qui penſe & ſçait jouir ,
Chaque coup de la pendule
"Eft le fignal du plaifir.
Par la Mufe D'IT ON.
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2050
p. 11
AVERTISSEMENT sur le Morceau suivant.
Début :
LE Poëme dont on va lire les premières Stances, a été imprimé à Rome, [...]
Mots clefs :
Poème, Stances, Roi, Traduction, Éloquence, Négociation
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : AVERTISSEMENT sur le Morceau suivant.
AVERTISSEMENT
LE
fur le Morceau fuivant .
E Poëme dont on va lire les premières
Stances , a été imprimé à Rome,
en 1747. L'Edition in -folio eft trèsbelle
, & plufieurs Journaux ont parlé
de l'Ouvrage avec éloge. L'Auteur ( il
Signore Abbate Flamminio Scarfelli )
Profeffeur d'Eloquence dans l'Univerfité
de Boulogne, fit demander au Roi par le
Pape Benoît XIV. ( Lambertini ) la
permiffion de le lui dédier , & elle lui
fut accordée , après qu'on eut préfenté
à S. M. ces premières Stances , avec
leur Traduction . Peut-être n'eft elle
pas
affez littérale ; mais on ne fe propofoit
que de donner au Roi quelque idée du
Poëme .
Cette petite négociation paffa par les
mains de feu M. le Cardinal de Tencin
& ce fut lui qui préfenta cette Traduc
tion à Sa Majefté .
LE
fur le Morceau fuivant .
E Poëme dont on va lire les premières
Stances , a été imprimé à Rome,
en 1747. L'Edition in -folio eft trèsbelle
, & plufieurs Journaux ont parlé
de l'Ouvrage avec éloge. L'Auteur ( il
Signore Abbate Flamminio Scarfelli )
Profeffeur d'Eloquence dans l'Univerfité
de Boulogne, fit demander au Roi par le
Pape Benoît XIV. ( Lambertini ) la
permiffion de le lui dédier , & elle lui
fut accordée , après qu'on eut préfenté
à S. M. ces premières Stances , avec
leur Traduction . Peut-être n'eft elle
pas
affez littérale ; mais on ne fe propofoit
que de donner au Roi quelque idée du
Poëme .
Cette petite négociation paffa par les
mains de feu M. le Cardinal de Tencin
& ce fut lui qui préfenta cette Traduc
tion à Sa Majefté .
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