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1
p. 1-6
CONVERSION DE Mrs GILLY, ET COURDIL.
Début :
La Conversion de Messieurs Desmahy, Gilly & Courdil, Ministres [...]
Mots clefs :
Conversions, Ministres, Religion prétendue réformée, Érudition, Vérité, Intérêt, Église catholique, Abjuration, Cérémonie
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texteReconnaissance textuelle : CONVERSION DE Mrs GILLY, ET COURDIL.
CONVERSION
DE M GILLY,
ET COURDIL.
A Converfion de
Meßieurs Def
maby, Gilly, &
Courdil , Miniftres de la
Religion Prétendue Reformée
, eftfi avantageu
Se à l'Eglife , que je tra
hiroisfesinterefts, fi apres
A
2
ce que je vous en ay dit
dans ma Lettre du mois
de Iuin , je n'achevois
pas de donner à cet Article
toute l'étendue que demande
l'importance du
fujet. Cefont trois Hommes
d'une tres - grande
érudition , qui ont toûjours
mené une vie exempte
de tout reproche,
& qu'on ne peutfoupçonner
d'avoir efté portez à
ce changement par aucune
veuë d'intéreſt d'hu3
main. La feule connoiffance
de la verité qu'ils
ont cherchée avec tous les
foins poßibles , les a fait
renoncer à leurs erreurs,
ils ne font rentrez au
fein de l'Eglife Catholique
, que parce qu'ils ont
efté convaincus que
Cal
vin avoit eu tort de s'en
féparer. Ie n'ay rien à
adjoûter à ce que je vous
ay déja écrit de M² Defmahy
, dont Monfieur
Evefque d'Orleans re-
A ij
4
ceut icy l'Abjuration
dansfa Chapelle, le 27. de
* May , Fefte de l'Afcen_
fion.Ileftévident qu' ayat
a
concerté avec M Gil
ly, es Courdil, le deffein
defe réunir à l'Eglife, il
l'a faitcomme eux parles
raifons qu'ils ont déclarées
publiquement , &
qu'illes euft imitez dans
une action qui n'avoit
point encore eu d'exemple,
file lieu où il exerçoitfon
Miniftere euft efté de la
Genéralité d' Angers. Le
Synode des Prétendus
·Réformez fe tenant
·Sorges parpermißion de
Sa Majesté, en préfence
de M² d' Autichamp,
Lieutenant de Roy , qui
y aẞistoit en qualité de
Commiffaire , M Gilly,
Miniftre de Baugé en
Anjou , & M Courdil,
qui avoit esté Miniftre
de Chasteau du Loir,
& qui prefchoit alors
dans la Paroiffe de Sa
A iij
6
vigny fur Rillé , außi
en Anjou , demanderent
à'y rendre compte de leur
conduite. Ils furent reçeus
, & prirent feance;
&apres qu'onfefut mis
en état de les écouter ,
M' Gilly parla en ces
termes.
DE M GILLY,
ET COURDIL.
A Converfion de
Meßieurs Def
maby, Gilly, &
Courdil , Miniftres de la
Religion Prétendue Reformée
, eftfi avantageu
Se à l'Eglife , que je tra
hiroisfesinterefts, fi apres
A
2
ce que je vous en ay dit
dans ma Lettre du mois
de Iuin , je n'achevois
pas de donner à cet Article
toute l'étendue que demande
l'importance du
fujet. Cefont trois Hommes
d'une tres - grande
érudition , qui ont toûjours
mené une vie exempte
de tout reproche,
& qu'on ne peutfoupçonner
d'avoir efté portez à
ce changement par aucune
veuë d'intéreſt d'hu3
main. La feule connoiffance
de la verité qu'ils
ont cherchée avec tous les
foins poßibles , les a fait
renoncer à leurs erreurs,
ils ne font rentrez au
fein de l'Eglife Catholique
, que parce qu'ils ont
efté convaincus que
Cal
vin avoit eu tort de s'en
féparer. Ie n'ay rien à
adjoûter à ce que je vous
ay déja écrit de M² Defmahy
, dont Monfieur
Evefque d'Orleans re-
A ij
4
ceut icy l'Abjuration
dansfa Chapelle, le 27. de
* May , Fefte de l'Afcen_
fion.Ileftévident qu' ayat
a
concerté avec M Gil
ly, es Courdil, le deffein
defe réunir à l'Eglife, il
l'a faitcomme eux parles
raifons qu'ils ont déclarées
publiquement , &
qu'illes euft imitez dans
une action qui n'avoit
point encore eu d'exemple,
file lieu où il exerçoitfon
Miniftere euft efté de la
Genéralité d' Angers. Le
Synode des Prétendus
·Réformez fe tenant
·Sorges parpermißion de
Sa Majesté, en préfence
de M² d' Autichamp,
Lieutenant de Roy , qui
y aẞistoit en qualité de
Commiffaire , M Gilly,
Miniftre de Baugé en
Anjou , & M Courdil,
qui avoit esté Miniftre
de Chasteau du Loir,
& qui prefchoit alors
dans la Paroiffe de Sa
A iij
6
vigny fur Rillé , außi
en Anjou , demanderent
à'y rendre compte de leur
conduite. Ils furent reçeus
, & prirent feance;
&apres qu'onfefut mis
en état de les écouter ,
M' Gilly parla en ces
termes.
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Résumé : CONVERSION DE Mrs GILLY, ET COURDIL.
Le texte relate la conversion à l'Église catholique de trois ministres de la religion prétendue réformée : Messieurs Desmahys, Gilly et Courdil. Ces individus étaient connus pour leur grande érudition et leur vie exemplaire. Leur conversion était motivée par la conviction que Calvin s'était trompé en se séparant de l'Église catholique. Monsieur Desmahys a abjuré sa foi protestante le 27 mai, lors de la fête de l'Ascension, en présence de l'évêque d'Orléans. Cette décision a été prise en concertation avec Gilly et Courdil, qui ont également déclaré publiquement leurs raisons. Le synode des prétendus réformés, autorisé par le roi et présidé par Monsieur d'Autichamp, a entendu les explications de Gilly, ministre de Baugé en Anjou, et de Courdil, ancien ministre de Château du Loir et alors en poste à Souvigny-sur-Rillé, également en Anjou.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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2
p. 159-175
EPITRE CHAGRINE, AU R. P. de la Chaise.
Début :
Des marques de pieté aussi éclatantes que celles dont je / Sous le debris de vos attraits [...]
Mots clefs :
Coeur, Dévots, Imposteurs, Intérêt, Hypocrite, Louis, Péché, Cabale, Débauche, Ciel
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texteReconnaissance textuelle : EPITRE CHAGRINE, AU R. P. de la Chaise.
Des marques de picté auffi
éclatantes que celles dont je
viens de vous parler, font d'une grande édification pour
les peuples. Heureux qui ne
les donne point par hypocrific , & qui eft dans l'ame
ce qu'il paroiſt au dehors . Si
ceux qui ont le cœur veritablement touché des veritez
que la Religion nous enfei-
160 MERCURE
gne font tres eftimables , il
n'y a rien de plus dangereux
que les faux Deyors , qui
n'ayant en veuë que leurs interefts , font feulement pieux
par grimace , & trouvent l'art
de faire fervir à leurs paffions
les apparences trompeufes
qu'ils employent pour perfuader que l'Esprit de Dieu regle
leur conduite. Vous verrez
leur caractere admirablement
dépeint dans l'excellent Ouvrage que vous allez lite . Il
eft de l'Illuftre Madame des
Houlieres , que la beauté de
fes Vers , & le tour heureux
GALANT. 161
& delicat qu'elle donne à fes
penfées , mettent au deffus de
toute loüange.
SS22222252 SSE2527
EPITRE CHAGRINE,
Au R. P. de la Chaife.
SONSOus le debris de vos attraits
Voulez- vous demeurer toujours enfe--
velie ?
M'aditquelqu'un , d'un nom quepar
raifon je tais ,
Qui s'est imaginé que mamélancolie
Vient moins d'une fanté dés longtemps affaiblie,
Que du reproche amer qu'en fecres
je me fais ,
Mars 1692
162 MERCURE
De n'eftre plus affezjolie
Pourfaire naiftre encor quelque tendre folie
Frivole honneur , fur quòy je ne
comptayjamais.
2
Apprenez , me difoit ce quelqu'un
Anonime ,
Que lorsque ce qu'on ade beau
Eftdu ou des maux devenu la temps victime ,
Il faut , pour acquerir une nouvelle
eftime,
Se faire un merite nouveau;
Que c'eft ne vivre plus que de vi.
vre inutile;
?
Qu'ilfaut dans quelque rang
qu'onfait,
Que jusqu'au dernierjour une perJonne babile
Tienne au monde par quelque endroit.
GALANT. 163
Vous nerépondez point ! d'où vient
voftrefilence?
Il vient , luy dis-je alors exprés pour
découvrir
où tendoit cette belle &fage remontrance.
De ce qu'en moy-mefmeje pense
Quel merite nouveau je pourrois ac--
querir.
Je n'en vois points tant jefuis
fotte.
Abus , s'êcria-t-il ! bé, devenez devote.
Ne le devient-on pas à la ville , à la
Cour?
Moy devote ! qui moy ?m'écriay-je à
mon tour
L'efprit bleßé d'un terme employé
d'ordinaire
Lors que d'un Hypocrite onparle avic
détour?
Oij
164 MERCURE
Ony , vous, repliqua-t-il ; vous ne
Scauriez mieux faire
De la devotion ayez moins defrayeur.
Elle eft rude pour le vulgaire,
Mais pour nous il ne faut qu'un peu
d'exterieur.
Allez pourfoutenir le devot caractere,
Il n'en coutera pas beaucoup à vostre
cœur. 2
Tout ce que la fortune a pour vous.
d'injustices
Par là pourroitfe réparer.
·Regardez vos Parens vieillir fans
Benefices.
Songez qu'à voftre Epoux cinquante
ans defervices
N'ont encor pû rien procurer;
Qu'un tas de Creanciers à votre
portegronde,
Et que chez les Devots , biens , honneurs. tout abonde.
GALANT. 165
Que la mode eftpour eux , & peus
longtemps durer,
Et qu'outre ces raisons fur quoy cha
cunfe fonde,
Vous aurez droit de cenfurer
Les actions de tout le monde.
S
Allons doucement, s'il vousplaift,,
Luy dis-je , &fupposé qu'à vos leçonsfidelle
Fe prenne aux jeux du monde une
forme nouvelle
Par une raifon d'intereft ,
LOVIS , éclairé comme il eft,
Quoy que vous vfiezmepromettre,
Connoiftra ma fourbe; il penetre
Au delà de ce qui paroift.
Aquoy m'aura fervy, ma devote grimace,
Qu'à m'en faire moins eftimer;
Malheur dont la fimple menace.
166 MERCURE
Plus
quela mort peut m'alarmer?
S
Quand, me repliqua-t- il , on eft à
voftre place ,
Il nefautpas avoir tant de précaution ;
Mais dûtpour vous lefort-ne changer
point deface,
Certain air de devotion ,
Lorsque l'on n'estplusjeune , a toû→
jours bonne grace;
Redoublez votre attention.
Voyez quel privilege au noftre peut
atteindre.
Avec des mots choifis auffi doux que
le miel;
Sur les gens d'un merite à craindre
on répand àgrandsflots lefiel.
On peut impunément pour l'intereft
du Ciel
Eire dur, fe vanger ,faire des injufti
ces.
GALANT. 167.
Tout n'eft pour les Devots quepeché
veniel.
Nous fçavons en vertu transformer
tous les vices ,
De ladevotion c'est là l'effentiel.
2
Taifez- vous , Scelerat , m'écriay-je
irritée ,
Tout commerce eft fini pour jamais.
entre nous.
Fen aurois avec un Athée,
Millefois pluftoft qu'avec vous.
Mais tandis qu'en difcours ma colere
s'exhale ,
Ce faux, ce dangereux Ami ,
Sort de mon cabinet , traverse cham
bre &falle
D'un air brufque & confus , d'un
pas mal affermi ,
Et me laiffe une horreur , qu'aucune
horreur n'égale.
168 MERCURE
Ah ! c'est unDevot de cabale,
Mais qui ne fait encor fon mestier
qu'à demi.
Il faut de l'art au choix des raiſons
qu'on eftale.
Auffi les habiles Devots
Selon lesgens ont leur morale ,
Et nefe livrentpas ainfimalàpropos,
2
Qu'ilsfont à redouter ! Sur une bagatelle
Leurdonne-t- on le moindre ennui,
Leur vangeance est toujours cruelle.
On n'apoint avec eux de legere querelle..
Fafche-t-on un Devot , c'eft Dien
qu'on fafche en luy.
Ces Apoftre du temps , qui des premiers Apoftres
Nenousfontpoint r effouvenir,
Pardonnent
GALANT.. 169
Pardonnent bien moins que nous
autres.
Contr'eux vent-onfe maintenir,
Empefcher qu'à leurs biens ils ne
joignent les noftres ,
C'est une impieté qu'on ne peut trop
punit.
De la Religion c'est ainsi qu'ils fe
joüent ,
Ils ont un air pieux répandu fur le
front
Que leurs actions defavouënt ,
Ils fontfauxen tout ce qu'ilsfont.
2
Le mestierde Devot, ou plustoft d'Hypocrite,
Devient presque toujours la reſource
des
gens,
Qu'une longue débauche a rendus.
indigens;
Des. Femmes que là beauté quitte ,
Mars 1692 P
170 MERCURE
Ou qui d'un mauvais bruit n'ontpú
Sepreferver,
Dés
Et de ceux qui pour s'élever
N'ont qu'un mediocre merite.
que du Cagotifme on fait profeffion,
De tout ce qu'on a fait la memoire
s'efface.
C'eft fur la réputation
Un excellent vernis qu'on paffè.
Sijepouvois trouver d'affe noires
couleurs ,
Que j'aimerais à faire une fidelle
image
Du fondde leurs perfides cœurs,
Moy qui hais le fard dans les
mœurs
Encor plus quefurle visage,
Et quifçais tous les tours que mettent
en usage
Nosplus celebres impoßicurs !
GALANT. 171
Quelplaifir pourmoy! quellejoye,
De demafquer ces fcelerats ,
Aquile vray merite eft tous lesjours
en proye
Et qui pour l'accabler par une feure
voye
De l'intereft du Ciel couvrent leurs
attentats !
2
Mais, me pourradire un Critique,
Voftre efprit s'égare , arrestez
Quandpour les faux Devots voftre
haine s'explique,
Songez bien contre vous quelles gens
vous mettez.
Pour affaiblir les coups quefur eux
vous portez ,
Ils vous peindront au Roy comme
une libertine.
Je fremisdes ennuis que vous vous
appreftez.
Pij
172 MERCURE
Croyez- moy, contre vous que rien ne
les chagrine.
2
Non, non, dirois-je à ce Cenfeur,
Je fuis leur ennemie , &fais gloire
de l'eftre ,
Et s'ils ofoientfur moy répandre leur
noirceur ,
Quelque Ouvrage pourroit paroi
Stre,
Où je les traiterois avec moins de
douccur ,
Etpar leurs noms enfinje les ferois
connoiftre.
Hé quoy donc,parce que le Roy
Detoutes les vertus donne de grands
exemples,
Quepieux , charitable , affidu dans
nosTemples ,
Il aime le Seigneur , lefert de bonne
foy›
GALANT. 173
Que pour les interests il foûtiens
feul la guerre,
Qu'il a planté la Croix aux deux
bouts de la terre ,
Et
que des libertins il fut toujours
l'effroy ,
On n'ofera parler contre les Hypocrites ?
Hé, qu'ont-ils de commun avec un
un tel Heros ?
Cenfeur , fur ce que vous me dites
Fay Sprit dans un plein repos.
2
Ovous, qui de Louis heureux &facré guide ,
Luy difpenfez du Ciel les celeftes
trefors ,
Vous dont la pietéfolide,
Loin d'étaler aux yeux de faftueux
dehors ,
Et d'avoir d'indifcrets tranfports,
Piij
174 MERCURE
Et pourjuger d'autruy toujours lente
& timide,
Vous enfin dont la probité
Dufang dont vous fortez égale la
noblesse ,
Daignez auprés du Prince aider la
verité,
Si quelque Hypocrite irrité
En luy parlant de moy la bliffe.
De mafoy , de mes mœurs vous éftes
fatisfait.
Vous ne l'eftes pas tant, peut- eftre,
De mafoumiffion pour le Souverain
Eftre,
Dans les maux que fouvent la furtune mefait';
Mais fije nefuis pas dans un eftat
parfait,
Je sens quej'y voudrois bien eftre.
Ony, je voudrois pouvoir , comme
vous le voulez,
GALANT. 175.
Sanctifier les maux qui me livrent
la guerre.
Ah! que mon cœur n'est- il de ces
cœurs ifolez
Qui par aucun endroit ne tiennent
à la terre,
Quifont à leurs devoirsfans referve immolez,
A qui la Grace affure une pleine victoire ,
Es qui d'un divin feu brûlez,
A la poffeffion de l'Eternelle Gloire
Ne font pas en vain appellez!
éclatantes que celles dont je
viens de vous parler, font d'une grande édification pour
les peuples. Heureux qui ne
les donne point par hypocrific , & qui eft dans l'ame
ce qu'il paroiſt au dehors . Si
ceux qui ont le cœur veritablement touché des veritez
que la Religion nous enfei-
160 MERCURE
gne font tres eftimables , il
n'y a rien de plus dangereux
que les faux Deyors , qui
n'ayant en veuë que leurs interefts , font feulement pieux
par grimace , & trouvent l'art
de faire fervir à leurs paffions
les apparences trompeufes
qu'ils employent pour perfuader que l'Esprit de Dieu regle
leur conduite. Vous verrez
leur caractere admirablement
dépeint dans l'excellent Ouvrage que vous allez lite . Il
eft de l'Illuftre Madame des
Houlieres , que la beauté de
fes Vers , & le tour heureux
GALANT. 161
& delicat qu'elle donne à fes
penfées , mettent au deffus de
toute loüange.
SS22222252 SSE2527
EPITRE CHAGRINE,
Au R. P. de la Chaife.
SONSOus le debris de vos attraits
Voulez- vous demeurer toujours enfe--
velie ?
M'aditquelqu'un , d'un nom quepar
raifon je tais ,
Qui s'est imaginé que mamélancolie
Vient moins d'une fanté dés longtemps affaiblie,
Que du reproche amer qu'en fecres
je me fais ,
Mars 1692
162 MERCURE
De n'eftre plus affezjolie
Pourfaire naiftre encor quelque tendre folie
Frivole honneur , fur quòy je ne
comptayjamais.
2
Apprenez , me difoit ce quelqu'un
Anonime ,
Que lorsque ce qu'on ade beau
Eftdu ou des maux devenu la temps victime ,
Il faut , pour acquerir une nouvelle
eftime,
Se faire un merite nouveau;
Que c'eft ne vivre plus que de vi.
vre inutile;
?
Qu'ilfaut dans quelque rang
qu'onfait,
Que jusqu'au dernierjour une perJonne babile
Tienne au monde par quelque endroit.
GALANT. 163
Vous nerépondez point ! d'où vient
voftrefilence?
Il vient , luy dis-je alors exprés pour
découvrir
où tendoit cette belle &fage remontrance.
De ce qu'en moy-mefmeje pense
Quel merite nouveau je pourrois ac--
querir.
Je n'en vois points tant jefuis
fotte.
Abus , s'êcria-t-il ! bé, devenez devote.
Ne le devient-on pas à la ville , à la
Cour?
Moy devote ! qui moy ?m'écriay-je à
mon tour
L'efprit bleßé d'un terme employé
d'ordinaire
Lors que d'un Hypocrite onparle avic
détour?
Oij
164 MERCURE
Ony , vous, repliqua-t-il ; vous ne
Scauriez mieux faire
De la devotion ayez moins defrayeur.
Elle eft rude pour le vulgaire,
Mais pour nous il ne faut qu'un peu
d'exterieur.
Allez pourfoutenir le devot caractere,
Il n'en coutera pas beaucoup à vostre
cœur. 2
Tout ce que la fortune a pour vous.
d'injustices
Par là pourroitfe réparer.
·Regardez vos Parens vieillir fans
Benefices.
Songez qu'à voftre Epoux cinquante
ans defervices
N'ont encor pû rien procurer;
Qu'un tas de Creanciers à votre
portegronde,
Et que chez les Devots , biens , honneurs. tout abonde.
GALANT. 165
Que la mode eftpour eux , & peus
longtemps durer,
Et qu'outre ces raisons fur quoy cha
cunfe fonde,
Vous aurez droit de cenfurer
Les actions de tout le monde.
S
Allons doucement, s'il vousplaift,,
Luy dis-je , &fupposé qu'à vos leçonsfidelle
Fe prenne aux jeux du monde une
forme nouvelle
Par une raifon d'intereft ,
LOVIS , éclairé comme il eft,
Quoy que vous vfiezmepromettre,
Connoiftra ma fourbe; il penetre
Au delà de ce qui paroift.
Aquoy m'aura fervy, ma devote grimace,
Qu'à m'en faire moins eftimer;
Malheur dont la fimple menace.
166 MERCURE
Plus
quela mort peut m'alarmer?
S
Quand, me repliqua-t- il , on eft à
voftre place ,
Il nefautpas avoir tant de précaution ;
Mais dûtpour vous lefort-ne changer
point deface,
Certain air de devotion ,
Lorsque l'on n'estplusjeune , a toû→
jours bonne grace;
Redoublez votre attention.
Voyez quel privilege au noftre peut
atteindre.
Avec des mots choifis auffi doux que
le miel;
Sur les gens d'un merite à craindre
on répand àgrandsflots lefiel.
On peut impunément pour l'intereft
du Ciel
Eire dur, fe vanger ,faire des injufti
ces.
GALANT. 167.
Tout n'eft pour les Devots quepeché
veniel.
Nous fçavons en vertu transformer
tous les vices ,
De ladevotion c'est là l'effentiel.
2
Taifez- vous , Scelerat , m'écriay-je
irritée ,
Tout commerce eft fini pour jamais.
entre nous.
Fen aurois avec un Athée,
Millefois pluftoft qu'avec vous.
Mais tandis qu'en difcours ma colere
s'exhale ,
Ce faux, ce dangereux Ami ,
Sort de mon cabinet , traverse cham
bre &falle
D'un air brufque & confus , d'un
pas mal affermi ,
Et me laiffe une horreur , qu'aucune
horreur n'égale.
168 MERCURE
Ah ! c'est unDevot de cabale,
Mais qui ne fait encor fon mestier
qu'à demi.
Il faut de l'art au choix des raiſons
qu'on eftale.
Auffi les habiles Devots
Selon lesgens ont leur morale ,
Et nefe livrentpas ainfimalàpropos,
2
Qu'ilsfont à redouter ! Sur une bagatelle
Leurdonne-t- on le moindre ennui,
Leur vangeance est toujours cruelle.
On n'apoint avec eux de legere querelle..
Fafche-t-on un Devot , c'eft Dien
qu'on fafche en luy.
Ces Apoftre du temps , qui des premiers Apoftres
Nenousfontpoint r effouvenir,
Pardonnent
GALANT.. 169
Pardonnent bien moins que nous
autres.
Contr'eux vent-onfe maintenir,
Empefcher qu'à leurs biens ils ne
joignent les noftres ,
C'est une impieté qu'on ne peut trop
punit.
De la Religion c'est ainsi qu'ils fe
joüent ,
Ils ont un air pieux répandu fur le
front
Que leurs actions defavouënt ,
Ils fontfauxen tout ce qu'ilsfont.
2
Le mestierde Devot, ou plustoft d'Hypocrite,
Devient presque toujours la reſource
des
gens,
Qu'une longue débauche a rendus.
indigens;
Des. Femmes que là beauté quitte ,
Mars 1692 P
170 MERCURE
Ou qui d'un mauvais bruit n'ontpú
Sepreferver,
Dés
Et de ceux qui pour s'élever
N'ont qu'un mediocre merite.
que du Cagotifme on fait profeffion,
De tout ce qu'on a fait la memoire
s'efface.
C'eft fur la réputation
Un excellent vernis qu'on paffè.
Sijepouvois trouver d'affe noires
couleurs ,
Que j'aimerais à faire une fidelle
image
Du fondde leurs perfides cœurs,
Moy qui hais le fard dans les
mœurs
Encor plus quefurle visage,
Et quifçais tous les tours que mettent
en usage
Nosplus celebres impoßicurs !
GALANT. 171
Quelplaifir pourmoy! quellejoye,
De demafquer ces fcelerats ,
Aquile vray merite eft tous lesjours
en proye
Et qui pour l'accabler par une feure
voye
De l'intereft du Ciel couvrent leurs
attentats !
2
Mais, me pourradire un Critique,
Voftre efprit s'égare , arrestez
Quandpour les faux Devots voftre
haine s'explique,
Songez bien contre vous quelles gens
vous mettez.
Pour affaiblir les coups quefur eux
vous portez ,
Ils vous peindront au Roy comme
une libertine.
Je fremisdes ennuis que vous vous
appreftez.
Pij
172 MERCURE
Croyez- moy, contre vous que rien ne
les chagrine.
2
Non, non, dirois-je à ce Cenfeur,
Je fuis leur ennemie , &fais gloire
de l'eftre ,
Et s'ils ofoientfur moy répandre leur
noirceur ,
Quelque Ouvrage pourroit paroi
Stre,
Où je les traiterois avec moins de
douccur ,
Etpar leurs noms enfinje les ferois
connoiftre.
Hé quoy donc,parce que le Roy
Detoutes les vertus donne de grands
exemples,
Quepieux , charitable , affidu dans
nosTemples ,
Il aime le Seigneur , lefert de bonne
foy›
GALANT. 173
Que pour les interests il foûtiens
feul la guerre,
Qu'il a planté la Croix aux deux
bouts de la terre ,
Et
que des libertins il fut toujours
l'effroy ,
On n'ofera parler contre les Hypocrites ?
Hé, qu'ont-ils de commun avec un
un tel Heros ?
Cenfeur , fur ce que vous me dites
Fay Sprit dans un plein repos.
2
Ovous, qui de Louis heureux &facré guide ,
Luy difpenfez du Ciel les celeftes
trefors ,
Vous dont la pietéfolide,
Loin d'étaler aux yeux de faftueux
dehors ,
Et d'avoir d'indifcrets tranfports,
Piij
174 MERCURE
Et pourjuger d'autruy toujours lente
& timide,
Vous enfin dont la probité
Dufang dont vous fortez égale la
noblesse ,
Daignez auprés du Prince aider la
verité,
Si quelque Hypocrite irrité
En luy parlant de moy la bliffe.
De mafoy , de mes mœurs vous éftes
fatisfait.
Vous ne l'eftes pas tant, peut- eftre,
De mafoumiffion pour le Souverain
Eftre,
Dans les maux que fouvent la furtune mefait';
Mais fije nefuis pas dans un eftat
parfait,
Je sens quej'y voudrois bien eftre.
Ony, je voudrois pouvoir , comme
vous le voulez,
GALANT. 175.
Sanctifier les maux qui me livrent
la guerre.
Ah! que mon cœur n'est- il de ces
cœurs ifolez
Qui par aucun endroit ne tiennent
à la terre,
Quifont à leurs devoirsfans referve immolez,
A qui la Grace affure une pleine victoire ,
Es qui d'un divin feu brûlez,
A la poffeffion de l'Eternelle Gloire
Ne font pas en vain appellez!
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Résumé : EPITRE CHAGRINE, AU R. P. de la Chaise.
Le texte explore la distinction entre la véritable piété et l'hypocrisie religieuse, mettant en garde contre les faux dévots qui exploitent la religion pour des intérêts personnels. Ces hypocrites sont décrits comme dangereux, utilisant des apparences trompeuses pour convaincre les autres de leur dévotion sincère. L'auteur mentionne un ouvrage de Madame des Houlières, appréciant la beauté de ses vers et la délicatesse de ses pensées. Ensuite, une épître adressée au R. P. de la Chaise est présentée. Une voix anonyme suggère à l'auteur de se faire un nouveau mérite pour acquérir une nouvelle estime, en devenant dévote par intérêt. L'auteur refuse, trouvant le terme 'dévote' offensant et associé à l'hypocrisie. La voix anonyme insiste sur les avantages matériels et sociaux de la dévotion, mais l'auteur reste sceptique, craignant que sa feinte dévotion ne soit démasquée par le roi Louis, connu pour sa piété et son discernement. L'auteur exprime son désir de sanctifier ses maux et de vivre dans un état parfait, tout en reconnaissant ses imperfections. Le texte critique sévèrement les faux dévots, les décrivant comme des personnes qui utilisent la religion pour masquer leurs vices et leurs intérêts égoïstes. Il exprime le souhait de démasquer ces hypocrites et de révéler leur véritable nature.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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3
p. 136-161
MANIFESTE.
Début :
Il n'en est pas de même d'un Manifeste / Jacques troisiéme par la grace de Dieu Roy de la [...]
Mots clefs :
Sujets, Dieu, Lois, Prince, Gouvernement, Droit, Succession, Angleterre, Gouvernement, Jacques III, Lois fondamentales, Roi, Grande-Bretagne, Injustice, Peuples, Intérêt, Pays, Paix
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : MANIFESTE.
Il n'en eft
pas de même d'un Manifeſte
du Pretendant , qui a
été depuis peu imprimé
dans la ſuite des nouvelles
d'Amſterdam , & que je ne
donne ici que parce que je
ne le croy pas dans les
mains de tout le monde.
22
MANIFESTE
Jacques troiſieme , par
la grace de Dieu Roy de la
J
GranGALANT
. 137 า
Grande Bretagne, de France&
d'Irlande , Défenfeur
de la Foy ,&c. àtous Rois,
Princes & Potentats , & à
tous nos bien amez ſujets ,
Salut.
Dans une conjoncture
aufli extraordinaire & auſſi
importante , ou nôtre droit
hereditaire à la Couronne
d'Angleterre eſt trés injuf
tement violé , & où même
les Princes Souverains de
l'Europe ſont ſi fortement
intereſſez , nous ne pouvons
demeurer dans le filence ,
ſansmanquer àce qui nous
Dec. 1714. M
138 MERCURE
eſt dû , & à ce qui les regarden
- aab anchoros
Tout le monde ſçait que
dans la revolution de l'année
1688. la Monarchie Angloiſe
a été renversée
qu'on a commencé à y
jetter les fondemens d'un
Gouvernement Républi
cain, par le pouvoir ſouve
rain que le peuple s'eſt attribué
lors qu'il s'eft affemblé
fans aucune autorité ,
qu'il s'eſt érigé en Parlement
, & qu'il s'eft arrogé
le droit de depoſer & d'élire
ſes Rois, contre les loix
M
GALANT. 139
(
fondamentales du pays , &
au mépris des fermens les
plus folemnels dont les
Chrétiens ſoient capables
d'être liez. On ne peut auffi
ignorer ce que le feu Roy
nôtre pere,de gloricufe memoire
, a ſouffert par cette
injuſte & violente revolu-
Aprés la mort , la fucceffion
aux Couronnes que
le Prince d'Orange avoit
uſurpées nous étant acquiſe
legitimement ſuivant les
loix fondamentales de l'Ef
rat , nous reclamâmes nos
Mij
140 MERCURE
1
droits par notre Declaration
ſcellée de nôtre grand
ſceau , en datte du 8. Octobre
1701. & auflitôt qu'il
plut à la divine Providence
de nous mettre en état d'entreprendre
de les recouvrer
, nous y fimes toutes
nos diligences & nos juſtes
efforts , ſans qu'il ait rien
manqué de nôtre part d'où
l'on nous ait pû imputer le
mauvais ſuccés de cette expedition
og up
Ayant appris enſuite que
l'on negocioit la paix , &
que dans le traité qui étoit
GALANT. 141
fur le pointd'en être co clu
onn'avoit eu aucun égard
ànos droits , nous publiâ
mes nôtre proteſtation, da
tée de faint Germainen .
Laye le 25. Avril 1712. de la
maniere la plus folemnelle
& la plus aurentique que
l'état où nous étions alors
put nous le permettre ; foutenant
nôtre droit incontef
table à nos Couronnes , &
proteſtant contre tout ce
qui pourroit être ſtipulé
dans ledit traitéà nôtre prejudice
3. Quoyque nous ayons été
142 MERCURE
depuis ce temps- là obligé
de fortir de France , pour
nous retirer dans un pays
plus éloigné , nous n'avons
pas perdu devûë nosRoyaumes&
nos peuples , perſuadez
que tôt ou tard il plaira
àDieu de nous faire rendre
justice , & de ramener nos
ſujets à l'obeïſſance qu'ils
nous doivent , en nous rétabliffant
fur le trône de
nos peres ; & nous n'avons
enfin ceffé d'eſperer que ,
malgré la revolte declarée
des uns , & l'engagement
forcé des autres , le Dieu
GALANT . 143
des lumieres leur ouvriroit
les yeux , & les convain.
croit non ſeulementde l'injuſtice
évidente qui nous eſt
faite &à la Couronne, mais
encore des dangereuſes
conſequences qui en reſul
tent contr'eux-mêmes. Ce
n'eſt pas nôtre interêt ſeul
qui nous fait agir ; l'amour
naturel & inalterable que
nous avons pour nôtre peuple
eſt tel , que comme
nous n'avons pû voir fans
douleur leur fang & leurs
treſors prodiguez dans la
derniere guerre , en oppo
141 MERCURE
fition à nôtre droit indubi
table , auſſi nous ne pouvons
que reſſentir une extreme
affliction de ce qu'ils
ſe trouvent expoſez à être
afſujettis à un pouvoir ar
bitraire , & à devenir la
proye des étrangers
Outre que l'Electeur de
Brunſvvick eſt un des plus
éloignez de tous les parens
que nous avons,&par conſequent
un des derniers de
ceux qui peuvent , aprés
nous , pretendre ànosCou
ronnes ; il eſt d'ailleurs évi
dent que rien n'eſt plus
Ancon
GALANT.
145
contraire aux maximes de
l'Angleterre , que d'avoir
établi avec tant d'injuſtice
la fucceffion dans la Maiſon
d'un Prince qui eſt étranger
, puiſſant , & fi abfolu
dans ſes Eſtats , qu'il
n'y a jamais experimenté la
moindre contradiction de
la part de ſes ſujets : Prince
qui n'a aucune connoif
ſance de nos loix , de nos
coûtumes , de nos manieres,
de nôtre langue ; qui
de plus eſt ſoûtenu d'une
armée nombreuſe de ſes
propres ſujets , appuyé de
Dec. 1714 . N
146 MERCURE
l'aſſiſtance qu'un Eftat voi
fin eft obligé de lui donner
quand il le requerra , & favoriſé
de pluſieurs milliers
d'étrangers refugiez en Angleterre
depuis plus de
trente ans qui lui feront
dévoüez en toutes occafions.
১
De plus , que peuvent enviſager
nos ſujets, ſi ce n'eſt
des guerres&des diviſions
infinies qui s'enfuivront neceſſairement
du renverſement
d'une loy auſſi ſacrée
& auſſi fondamentale que
T'eſt celle du droit heredi
GALANT . 147
taire , lequel juſqu'ici s'étoit
toujours maintenu contre
les ufurpations même
qui avoient eu les plus
grands ſuccés,quelque longues
qu'elles euffent été
le gouvernement n'ayant
pû ſubſiſter en repos jufqu'à
ce qu'il eût été remis
fur ſes anciens & ſolides
fondemens ?
د
Que ſi l'on veut encore
confiderer le grand nom
bre de ceux dont les droits,
aprés nous & avant la Maiſon
d'Hanover , ſont auſſi
clairs & auſſi indubitables
Nij
148 MERCURE
1
que les nôtres même , ne
doit on pas penſer qu'ils ne
manqueront ni de volonté,
ni de puiſſace pour les faire
valoir chacun à leur tour ,
& pour ſuſciter une guerre
éternelle contre nos Royaumes
, qui ne manquera jamais
d'être accompagnée
d'une guerre civile , qui
fera la ſuite inévitable des
diviſions inteſtines dont ils
font agitez ?
Il n'eſt rien donc de plus
évident, que nos peuples ne
ſçauroient joüir d'une paix
&d'une felicité durable
1
GALANT.
149
qu'en rétabliſſant la fucceffion
dans la ligne directe ,
&en nous rappellant, comme
étant l'heritier immediat
& legitime , & le feul
Anglois de naiſſance qui
reſte de la Famille Royale.
C'eſt à quoy nous nous étions
attendu, par la raiſon
que c'eſt le veritable interêt
de la Grande Bretagne ,
&que nous avions lieu d'efperer
qu'une nation , qui ne
manque ni de ſageſſe ni de
prudence, pourvoiroit dans
une fi belle occafion à ſa
fûreté par nôtre rétabliſſe
Niij
150 MERCURE
ment , que nous aimions
mieux devoir à ſa bonne
volonté qu'à l'évenement
d'une guerre , dont la juftice
à nôtre égard n'auroit
pû nous conſoler des malheurs
qu'elle cauſeroit à nos
Royaumes.
Mais pourquoy riſquer
tous ces malheurs , quand
on a ſçû , ou qu'au moins
on a bien pû ſçavoir dans
toute la nation , les affurances
reïterées & irrevocables
que nous avons données,
fignées de nôtre main,
que des qu'il plairoit à Dieu
GALANT.
151
de nous rétablir ſur le trô-
()
ne, les loix du pays ſeroient
la regle de nôtre gouvernement
, que nous accorderions
une amniftie generale
à nos ſujets de tout ce
qui a été fait contre les
loix , & que nous donnerions
toute la fûreté & la
fatisfaction qu'ils pourroient
defirer pour la conſervation
de leur Religion ,
de leurs droits , libertez &
proprietez.
Cependant toutes ces
avances de nôtre part n'ont
ſervi de rien ; car aprés le
N iiij
152 MERCURE
decés de la Princeſſe nôtre
ſoeur. , dont les bonnes intentions
en nôtre faveur ,
qui nous étoient connues ,
& avoient cauſe nôtre inaction
pendant ces dernieres
années , n'ont pû être effectuées
par la ſurpriſe de
fa mort ; il est arrivé , con
tre nôtre attente ,
peuples , au lieu de profiter
de la favorable occaſion de
tout remettre dans l'ordre ,
&de concourir au veritable
intérêt du Royaume , en
nous rendant juſtice , & fe
la faiſant à eux-mêmes , ont
que nos
1
GALANIM 153
immediatement proclamé
pour leur Roy un Prince
étranger à nôtre préjudice ,
contre les loix fondamentales
dudroit hereditaire de
laCoutone,que nul acte ne
ſçauroit juſtement abroger.
L'injuſtice & la violence
étant donc ainſi venuë à
fon comble, nous avons crû
qu'il étoit de nôtre devoir ,
de nôtre honneur , & d'une
indiſpenſable obligation ,
par rapport à ce que nous
devons à nous - même , à
nôtre pofterité & à nos peuples
, d'employer tous nos
154
MERCURE
fur
efforts pour ſoûtenir nos
droits de la meilleure maniere
qu'il nous feroit poffible.
C'eſt pourquoy ,
le premier avis qui nous fut
donné de l'état des chofes ,
nous partîmes de nôtre refidence
ordinaire , pour
nous tranſporter en quelque
lieu de nos Estats, dans
le deſſein de nous mettre à
la tête de ceux de nos fideles
ſujets qui étoient difpoſez
à ſoûtenir nos droits ,
& à s'oppofer avec nous
contre toute forte d'invafion
étrangere : mais vouGALANT.
ISS
1
lant paſſer au travers de la
France pour nous aller embarquer
, non ſeulement
toute afſiſtance nous y a
été refulée ,à raiſon des engagemens
qu'on en avoit
pris dans le dernier traité
de paix ; mais on s'y eſt même
opposé à nôtre paſſage,
tellement que nous avons
été obligez de retourner
en Lorraine .
Dans un contretemps fi
affligeant , & au milieu des
obſtacles que nous avons
rencontrez de toutes parts,
nôtre confolation eſt que
156 MERCURE
nous avons au moins fait ce
que nous avonspû pour parvenir
à nos juſtes fins,& que
fur cela nous n'avons rien
à nous reprocher : mais
comme nôtre cauſe eſt celle
de la justice même , nous
eſperons que la Providence,
quand il en ſera temps,
nous donnera les moyens
de la ſoûtenir ; que Dieu
touchera enfin les coeurs de
nos ſujets d'un veritable repentir
de l'injure criante
qu'ils nous ont faite
qu'il les excitera à rentrer
dans leur devoir.
,
&
GALANT. 157
Que fi les affaires demeurent
dans une ſi mauvaiſe
ſituation,tous les Princes
& Potentats qui font à
preſent en paix,ne doiventils
pas faire de ferieuſes reflexions
ſur l'exemple dangereux
qu'ils ont devant les
yeux , & fur ce que pluſieursd'entr'euxontàcraindre
de l'union des forces de
l'Angleterre avec celles des
Estats de l'Electeur d'Hanover,
dont le pouvoir exorbitant
ne s'accorde gueres
aveclabalancede l'Europe,
pour laquelle ils ont com158
MERCURE
battu toute cette derniere
guerre. C'eſt donc avec
justice , & conformément
à leurs veritables interêts ,
que nous demandons , pour
le recouvrement de nôtre
droit , leur affiftance , que
leur honneur auſſi bien que
leur interêt les obligent de
nous accorder autant qu'il
leur fera poſſible.
2
Au reſte, dans cette triſte
conjoncture où tout nous
manque , ce qui ne peut
nous être ôté , c'eſt la liberté
avec laquelle nous
declarons à la face de touGALANT.
59
te la terre , que comme notre
droit eſt inalienable ,
auſſi ſommes nous refolu ,
avec l'aide de Dieu , de ne
jamais nous en départir
qu'avec la vie.
C'eſt pourquoy nous proteſtons
encore folemnellement
par ces preſentes , &
de la maniere la plus forte
qui nous eſt poſſible , contre
toute forte d'injuſtice
quelconque faite contre
nous , nos legitimes heritiers
ou ſucceſſeurs ; nous
refervant & conſervant
par ces preſentes ſignées de
,
160 MERCURE
nôtre main , & fcellées de
nôtre grand ſceau, tous nos
droits & pretentions , qui
demeurent & demeureront
dans leur pleine force : declarantque
ci aprés nous ne
croirons pas être reſponſables
devant Dieu , ni devant
les hommes , de toutes
les pernicieuſes conſequences
que cette nouvelle
ulurpation de nosCouronnes
pourroit attirer ſur nos
ſujets & fur toute la Chrétienté.
Donné à nôtre Cour
àPlombieres le vingt-neuviéme
jour d'Août mil ſept
cepr
GALANT. 161
cent quatorze , & de nôtre
Regne le treiziéme.
pas de même d'un Manifeſte
du Pretendant , qui a
été depuis peu imprimé
dans la ſuite des nouvelles
d'Amſterdam , & que je ne
donne ici que parce que je
ne le croy pas dans les
mains de tout le monde.
22
MANIFESTE
Jacques troiſieme , par
la grace de Dieu Roy de la
J
GranGALANT
. 137 า
Grande Bretagne, de France&
d'Irlande , Défenfeur
de la Foy ,&c. àtous Rois,
Princes & Potentats , & à
tous nos bien amez ſujets ,
Salut.
Dans une conjoncture
aufli extraordinaire & auſſi
importante , ou nôtre droit
hereditaire à la Couronne
d'Angleterre eſt trés injuf
tement violé , & où même
les Princes Souverains de
l'Europe ſont ſi fortement
intereſſez , nous ne pouvons
demeurer dans le filence ,
ſansmanquer àce qui nous
Dec. 1714. M
138 MERCURE
eſt dû , & à ce qui les regarden
- aab anchoros
Tout le monde ſçait que
dans la revolution de l'année
1688. la Monarchie Angloiſe
a été renversée
qu'on a commencé à y
jetter les fondemens d'un
Gouvernement Républi
cain, par le pouvoir ſouve
rain que le peuple s'eſt attribué
lors qu'il s'eft affemblé
fans aucune autorité ,
qu'il s'eſt érigé en Parlement
, & qu'il s'eft arrogé
le droit de depoſer & d'élire
ſes Rois, contre les loix
M
GALANT. 139
(
fondamentales du pays , &
au mépris des fermens les
plus folemnels dont les
Chrétiens ſoient capables
d'être liez. On ne peut auffi
ignorer ce que le feu Roy
nôtre pere,de gloricufe memoire
, a ſouffert par cette
injuſte & violente revolu-
Aprés la mort , la fucceffion
aux Couronnes que
le Prince d'Orange avoit
uſurpées nous étant acquiſe
legitimement ſuivant les
loix fondamentales de l'Ef
rat , nous reclamâmes nos
Mij
140 MERCURE
1
droits par notre Declaration
ſcellée de nôtre grand
ſceau , en datte du 8. Octobre
1701. & auflitôt qu'il
plut à la divine Providence
de nous mettre en état d'entreprendre
de les recouvrer
, nous y fimes toutes
nos diligences & nos juſtes
efforts , ſans qu'il ait rien
manqué de nôtre part d'où
l'on nous ait pû imputer le
mauvais ſuccés de cette expedition
og up
Ayant appris enſuite que
l'on negocioit la paix , &
que dans le traité qui étoit
GALANT. 141
fur le pointd'en être co clu
onn'avoit eu aucun égard
ànos droits , nous publiâ
mes nôtre proteſtation, da
tée de faint Germainen .
Laye le 25. Avril 1712. de la
maniere la plus folemnelle
& la plus aurentique que
l'état où nous étions alors
put nous le permettre ; foutenant
nôtre droit incontef
table à nos Couronnes , &
proteſtant contre tout ce
qui pourroit être ſtipulé
dans ledit traitéà nôtre prejudice
3. Quoyque nous ayons été
142 MERCURE
depuis ce temps- là obligé
de fortir de France , pour
nous retirer dans un pays
plus éloigné , nous n'avons
pas perdu devûë nosRoyaumes&
nos peuples , perſuadez
que tôt ou tard il plaira
àDieu de nous faire rendre
justice , & de ramener nos
ſujets à l'obeïſſance qu'ils
nous doivent , en nous rétabliffant
fur le trône de
nos peres ; & nous n'avons
enfin ceffé d'eſperer que ,
malgré la revolte declarée
des uns , & l'engagement
forcé des autres , le Dieu
GALANT . 143
des lumieres leur ouvriroit
les yeux , & les convain.
croit non ſeulementde l'injuſtice
évidente qui nous eſt
faite &à la Couronne, mais
encore des dangereuſes
conſequences qui en reſul
tent contr'eux-mêmes. Ce
n'eſt pas nôtre interêt ſeul
qui nous fait agir ; l'amour
naturel & inalterable que
nous avons pour nôtre peuple
eſt tel , que comme
nous n'avons pû voir fans
douleur leur fang & leurs
treſors prodiguez dans la
derniere guerre , en oppo
141 MERCURE
fition à nôtre droit indubi
table , auſſi nous ne pouvons
que reſſentir une extreme
affliction de ce qu'ils
ſe trouvent expoſez à être
afſujettis à un pouvoir ar
bitraire , & à devenir la
proye des étrangers
Outre que l'Electeur de
Brunſvvick eſt un des plus
éloignez de tous les parens
que nous avons,&par conſequent
un des derniers de
ceux qui peuvent , aprés
nous , pretendre ànosCou
ronnes ; il eſt d'ailleurs évi
dent que rien n'eſt plus
Ancon
GALANT.
145
contraire aux maximes de
l'Angleterre , que d'avoir
établi avec tant d'injuſtice
la fucceffion dans la Maiſon
d'un Prince qui eſt étranger
, puiſſant , & fi abfolu
dans ſes Eſtats , qu'il
n'y a jamais experimenté la
moindre contradiction de
la part de ſes ſujets : Prince
qui n'a aucune connoif
ſance de nos loix , de nos
coûtumes , de nos manieres,
de nôtre langue ; qui
de plus eſt ſoûtenu d'une
armée nombreuſe de ſes
propres ſujets , appuyé de
Dec. 1714 . N
146 MERCURE
l'aſſiſtance qu'un Eftat voi
fin eft obligé de lui donner
quand il le requerra , & favoriſé
de pluſieurs milliers
d'étrangers refugiez en Angleterre
depuis plus de
trente ans qui lui feront
dévoüez en toutes occafions.
১
De plus , que peuvent enviſager
nos ſujets, ſi ce n'eſt
des guerres&des diviſions
infinies qui s'enfuivront neceſſairement
du renverſement
d'une loy auſſi ſacrée
& auſſi fondamentale que
T'eſt celle du droit heredi
GALANT . 147
taire , lequel juſqu'ici s'étoit
toujours maintenu contre
les ufurpations même
qui avoient eu les plus
grands ſuccés,quelque longues
qu'elles euffent été
le gouvernement n'ayant
pû ſubſiſter en repos jufqu'à
ce qu'il eût été remis
fur ſes anciens & ſolides
fondemens ?
د
Que ſi l'on veut encore
confiderer le grand nom
bre de ceux dont les droits,
aprés nous & avant la Maiſon
d'Hanover , ſont auſſi
clairs & auſſi indubitables
Nij
148 MERCURE
1
que les nôtres même , ne
doit on pas penſer qu'ils ne
manqueront ni de volonté,
ni de puiſſace pour les faire
valoir chacun à leur tour ,
& pour ſuſciter une guerre
éternelle contre nos Royaumes
, qui ne manquera jamais
d'être accompagnée
d'une guerre civile , qui
fera la ſuite inévitable des
diviſions inteſtines dont ils
font agitez ?
Il n'eſt rien donc de plus
évident, que nos peuples ne
ſçauroient joüir d'une paix
&d'une felicité durable
1
GALANT.
149
qu'en rétabliſſant la fucceffion
dans la ligne directe ,
&en nous rappellant, comme
étant l'heritier immediat
& legitime , & le feul
Anglois de naiſſance qui
reſte de la Famille Royale.
C'eſt à quoy nous nous étions
attendu, par la raiſon
que c'eſt le veritable interêt
de la Grande Bretagne ,
&que nous avions lieu d'efperer
qu'une nation , qui ne
manque ni de ſageſſe ni de
prudence, pourvoiroit dans
une fi belle occafion à ſa
fûreté par nôtre rétabliſſe
Niij
150 MERCURE
ment , que nous aimions
mieux devoir à ſa bonne
volonté qu'à l'évenement
d'une guerre , dont la juftice
à nôtre égard n'auroit
pû nous conſoler des malheurs
qu'elle cauſeroit à nos
Royaumes.
Mais pourquoy riſquer
tous ces malheurs , quand
on a ſçû , ou qu'au moins
on a bien pû ſçavoir dans
toute la nation , les affurances
reïterées & irrevocables
que nous avons données,
fignées de nôtre main,
que des qu'il plairoit à Dieu
GALANT.
151
de nous rétablir ſur le trô-
()
ne, les loix du pays ſeroient
la regle de nôtre gouvernement
, que nous accorderions
une amniftie generale
à nos ſujets de tout ce
qui a été fait contre les
loix , & que nous donnerions
toute la fûreté & la
fatisfaction qu'ils pourroient
defirer pour la conſervation
de leur Religion ,
de leurs droits , libertez &
proprietez.
Cependant toutes ces
avances de nôtre part n'ont
ſervi de rien ; car aprés le
N iiij
152 MERCURE
decés de la Princeſſe nôtre
ſoeur. , dont les bonnes intentions
en nôtre faveur ,
qui nous étoient connues ,
& avoient cauſe nôtre inaction
pendant ces dernieres
années , n'ont pû être effectuées
par la ſurpriſe de
fa mort ; il est arrivé , con
tre nôtre attente ,
peuples , au lieu de profiter
de la favorable occaſion de
tout remettre dans l'ordre ,
&de concourir au veritable
intérêt du Royaume , en
nous rendant juſtice , & fe
la faiſant à eux-mêmes , ont
que nos
1
GALANIM 153
immediatement proclamé
pour leur Roy un Prince
étranger à nôtre préjudice ,
contre les loix fondamentales
dudroit hereditaire de
laCoutone,que nul acte ne
ſçauroit juſtement abroger.
L'injuſtice & la violence
étant donc ainſi venuë à
fon comble, nous avons crû
qu'il étoit de nôtre devoir ,
de nôtre honneur , & d'une
indiſpenſable obligation ,
par rapport à ce que nous
devons à nous - même , à
nôtre pofterité & à nos peuples
, d'employer tous nos
154
MERCURE
fur
efforts pour ſoûtenir nos
droits de la meilleure maniere
qu'il nous feroit poffible.
C'eſt pourquoy ,
le premier avis qui nous fut
donné de l'état des chofes ,
nous partîmes de nôtre refidence
ordinaire , pour
nous tranſporter en quelque
lieu de nos Estats, dans
le deſſein de nous mettre à
la tête de ceux de nos fideles
ſujets qui étoient difpoſez
à ſoûtenir nos droits ,
& à s'oppofer avec nous
contre toute forte d'invafion
étrangere : mais vouGALANT.
ISS
1
lant paſſer au travers de la
France pour nous aller embarquer
, non ſeulement
toute afſiſtance nous y a
été refulée ,à raiſon des engagemens
qu'on en avoit
pris dans le dernier traité
de paix ; mais on s'y eſt même
opposé à nôtre paſſage,
tellement que nous avons
été obligez de retourner
en Lorraine .
Dans un contretemps fi
affligeant , & au milieu des
obſtacles que nous avons
rencontrez de toutes parts,
nôtre confolation eſt que
156 MERCURE
nous avons au moins fait ce
que nous avonspû pour parvenir
à nos juſtes fins,& que
fur cela nous n'avons rien
à nous reprocher : mais
comme nôtre cauſe eſt celle
de la justice même , nous
eſperons que la Providence,
quand il en ſera temps,
nous donnera les moyens
de la ſoûtenir ; que Dieu
touchera enfin les coeurs de
nos ſujets d'un veritable repentir
de l'injure criante
qu'ils nous ont faite
qu'il les excitera à rentrer
dans leur devoir.
,
&
GALANT. 157
Que fi les affaires demeurent
dans une ſi mauvaiſe
ſituation,tous les Princes
& Potentats qui font à
preſent en paix,ne doiventils
pas faire de ferieuſes reflexions
ſur l'exemple dangereux
qu'ils ont devant les
yeux , & fur ce que pluſieursd'entr'euxontàcraindre
de l'union des forces de
l'Angleterre avec celles des
Estats de l'Electeur d'Hanover,
dont le pouvoir exorbitant
ne s'accorde gueres
aveclabalancede l'Europe,
pour laquelle ils ont com158
MERCURE
battu toute cette derniere
guerre. C'eſt donc avec
justice , & conformément
à leurs veritables interêts ,
que nous demandons , pour
le recouvrement de nôtre
droit , leur affiftance , que
leur honneur auſſi bien que
leur interêt les obligent de
nous accorder autant qu'il
leur fera poſſible.
2
Au reſte, dans cette triſte
conjoncture où tout nous
manque , ce qui ne peut
nous être ôté , c'eſt la liberté
avec laquelle nous
declarons à la face de touGALANT.
59
te la terre , que comme notre
droit eſt inalienable ,
auſſi ſommes nous refolu ,
avec l'aide de Dieu , de ne
jamais nous en départir
qu'avec la vie.
C'eſt pourquoy nous proteſtons
encore folemnellement
par ces preſentes , &
de la maniere la plus forte
qui nous eſt poſſible , contre
toute forte d'injuſtice
quelconque faite contre
nous , nos legitimes heritiers
ou ſucceſſeurs ; nous
refervant & conſervant
par ces preſentes ſignées de
,
160 MERCURE
nôtre main , & fcellées de
nôtre grand ſceau, tous nos
droits & pretentions , qui
demeurent & demeureront
dans leur pleine force : declarantque
ci aprés nous ne
croirons pas être reſponſables
devant Dieu , ni devant
les hommes , de toutes
les pernicieuſes conſequences
que cette nouvelle
ulurpation de nosCouronnes
pourroit attirer ſur nos
ſujets & fur toute la Chrétienté.
Donné à nôtre Cour
àPlombieres le vingt-neuviéme
jour d'Août mil ſept
cepr
GALANT. 161
cent quatorze , & de nôtre
Regne le treiziéme.
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Résumé : MANIFESTE.
Jacques III, se proclamant roi de Grande-Bretagne, de France et d'Irlande, condamne la révolution de 1688 qui a renversé la monarchie anglaise et instauré un gouvernement républicain illégitime. Il affirme que, conformément aux lois fondamentales, la couronne lui revient légitimement après le traitement injuste infligé à son père. Jacques III rappelle ses déclarations de 1701 et de 1712, où il protestait contre les traités qui ignoraient ses droits. En exil, il aspire à restaurer son trône pour protéger son peuple des périls d'un pouvoir arbitraire et étranger. Il critique l'Électeur de Brunswick, le jugeant trop éloigné et ignorant des lois et coutumes anglaises, et prévient des conflits futurs si la succession héréditaire n'est pas rétablie. Jacques III soutient que la paix et la prospérité durables pour les peuples britanniques ne peuvent être atteintes qu'en rétablissant la succession dans la ligne directe et en le reconnaissant comme héritier légitime. Il promet de gouverner selon les lois du pays, d'accorder une amnistie générale et de garantir la sécurité religieuse et les libertés des sujets. Après la proclamation d'un prince étranger comme roi à la mort de sa sœur, Jacques III décide de défendre ses droits, malgré les obstacles rencontrés, notamment en France. Il appelle les princes et potentats européens à soutenir sa cause pour maintenir l'équilibre européen et déclare solennellement qu'il ne renoncera jamais à ses droits légitimes. Le document est daté du 29 août 1714.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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4
p. 56-58
CONTE PAR M. DE S. A.
Début :
Le Dieu de l'Interêt, & le Dieu de l'Amour, [...]
Mots clefs :
Dieu, Intérêt, Bijoux, Sentiments, Trésors, Carquois, Amour
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texteReconnaissance textuelle : CONTE PAR M. DE S. A.
CONTE
PAR M. DE S. A.
E Dieu de l'Interêt , & le Dieu .
L de l'Amour ,
Chez un gros Partiſan ſe trouverent
un jour :
L'avanture étoit rare , un même
Domicile
par eux n'étoit guere habité.
Chacun alloit de fon côté ,
L'un auplaifir , l'autre à l'utile :
D'AVRIL . 57
Voici , dit l'Interêt , un Enfant bien
nipé ,
Traits dorés , bon Carquois d'Ebéne
;
La dupe paroît bonne , & je fuis.
bien trompé ,
fi je n'en tire quelque aubene .
Veux-tu jouer , fils de Cypris ,
J'ai des bijoux à ton ufage ,
Qui pour argent prété , me furent
mis en gage ;
Bracelets de cheveux , où tiennent
des Rubis ,
Bagues de fentimens qui couvrent
un mystére :
C'eſt autant de Threfors ; à qui le
dites- vous ?
Je connois , dit l'Amour , le prix
de ces bijoux ,
Le Tarif en eft à Cythere :
Cà ,joüons , Maffe , un Trait , Paroli
, Maffe trois ;
>
Va le reite de mon Carquois.
Facillement Amour fe pique :
Son Joueur , habile Narquois
a bien-tôt raflé la boutique ;
L'enfant dévalifé s'enfuit au fond
des bois ,
58 LE MERCURE
Cacher la défaite , & fes larmes .
L'Interêt difpofe des armes ,
Dont l'Amour ufoit autrefois .
PAR M. DE S. A.
E Dieu de l'Interêt , & le Dieu .
L de l'Amour ,
Chez un gros Partiſan ſe trouverent
un jour :
L'avanture étoit rare , un même
Domicile
par eux n'étoit guere habité.
Chacun alloit de fon côté ,
L'un auplaifir , l'autre à l'utile :
D'AVRIL . 57
Voici , dit l'Interêt , un Enfant bien
nipé ,
Traits dorés , bon Carquois d'Ebéne
;
La dupe paroît bonne , & je fuis.
bien trompé ,
fi je n'en tire quelque aubene .
Veux-tu jouer , fils de Cypris ,
J'ai des bijoux à ton ufage ,
Qui pour argent prété , me furent
mis en gage ;
Bracelets de cheveux , où tiennent
des Rubis ,
Bagues de fentimens qui couvrent
un mystére :
C'eſt autant de Threfors ; à qui le
dites- vous ?
Je connois , dit l'Amour , le prix
de ces bijoux ,
Le Tarif en eft à Cythere :
Cà ,joüons , Maffe , un Trait , Paroli
, Maffe trois ;
>
Va le reite de mon Carquois.
Facillement Amour fe pique :
Son Joueur , habile Narquois
a bien-tôt raflé la boutique ;
L'enfant dévalifé s'enfuit au fond
des bois ,
58 LE MERCURE
Cacher la défaite , & fes larmes .
L'Interêt difpofe des armes ,
Dont l'Amour ufoit autrefois .
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5
p. 2205-2210
REFLEXIONS.
Début :
Dans les Athées, s'il est vrai qu'il y en ait, la corruption du coeur précede [...]
Mots clefs :
Savant, Athéisme, Athées, Esprit, Lumières, Intérêt
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : REFLEXIONS.
REFLEXIONS,
Ans les Athées , s'il eſt vrai qu'il y
en ait , la corruption du coeur précede
prefque toujours l'égarement de l'ef
prit , & un mépris orgueilleux des fentimens
populaires les détermine à une opinion
finguliere qui flate leur vanité plus
qu'elle ne perfuade leur raifon .
Dans quelque égarement que tombe
l'efprit humain , il eft impoffible d'éteindre
entierement la lumiere qui nous découvre
l'existence de Dieu , Créateur du
monde &c. & un Athée a , pour ainfi dire,
grand interêt de l'être pour calmer les
juftes
2206 MERCURE DE FRANCE
juftes frayeurs d'une confcience allarmée.
C'eſt un très grand abus de croire que
les maximes Evangeliques ne font guere
compatibles avec de grandes lumieres
& qu'il n'eft rien de fi voifin de l'irréligion
qu'un génie fublime & élevé.
On appelle Athées ceux qui par leurs
'difcours & leurs actions paroiffent fouhaiter
qu'il n'y ait point de Dieux , afin
de n'avoir point de fujet de craindre les
châtimens qu'ils méritent leurs impiétés
& leurs defordres. Dixit infipiens in
corde fuo , non eft Deus,
par
Ce n'eft pas l'incrédulité qui produit le
libertinage ; on affecte d'être incrédule
parcequ'on veut être libertin : on commence
par fuivre fon penchant , & puis
on cherche à le juftifier.
L'homme qui a de l'efprit , & qui con•
fulte les autres , n'eft prefque qu'un demi
homme ; mais celui qui n'en a point , &
qui ne prend confeil de perfonne n'eſt
pas homme.
Il eft difficile de bien choifir ceux à
qui on veut demander confeil : celui des
yieillards eft lent , timide & douteux : la
jeuneffe
OCTOBRE. 1730. 2207
jeuneffe en donne de legers , de violens,
de teméraires ; fi on confulte les Sçavans,
on eft fatigué de leurs longs difcours , &
choqué de leur opiniâtreté : fi on confulte
les ignorans , on eft maître de leurs
avis , mais on en tire peu de lumieres :
fi on s'adreffe aux pauvres , leurs confeils
feront intereffés ; fi on s'adreffe aux riches
, il y aura trop de hauteur & de du
reté dans le parti qu'ils propoferont ; nos
parens , nos domeftiques , pour mieux
nous flater , nous tromperont : les étran
gers ne le donneront pas la peine d'exa
miner la matiere & délibereront fans
attention , ne prenant nul interêt en la
choſe. Plufieurs confeillers embaraffent
peu de confeillers ne fuffifent pas.
2
Qui confulte une fois veut s'éclaircir ;
qui confulte deux fois cherche à douter.
Les Sçavans font pour l'ordinaire dédaigneux
pour les ignorans , & ils font
mal , car ils prouvent par là combien ils
leur reffemblent encore.
L'imitation fervile eft blâmable ; mais
un homme d'efprit fçait habilement fe
rendre propres , & faire paffer dans fes
Ouvrages les beautés de ceux qui l'ont
devancé. On honore ceux qu'on imitę
ayce
1
2208 MERCURE DE FRANCE
avec art ; & un Auteur , même celebre ,
qui feroit profeffion étroite de n'imiter
perfonne , rarement meriteroit-il d'être
imité .
Sur les faits hiſtoriques que nous apprenons
,ou que nous lifons dans les livres
nous devons toujours être en garde contre
l'incertitude qui flatte fans ceffe notre
vanité ; car nous aimons à entendre
nos connoiffances , & quand la verité fe
dérobe à nos recherches , nous nous contentons
de la trouver remplacée par la
fiction que notre crédulité réalife , l'erreur
nous paroiffant moins à craindre
que l'ignorance.
Les hommes d'un gout fûr & délicat
ne font jamais contens de leurs Ouvrages ;
ils ont une fi haute idée de la perfection,
qu'ils ne croyent jamais y être parvenus .
On ne doit pas faire dépendre fes idées
de fon goût ; il faut prendre des guides
plus furs , la raifon & l'experience.
La décadence des Sciences & des Arts
eft fort à craindre ; car on commence à
outrer tout. Le goût des beautés fimples
& naturelles fe perd ; il faudra déformais
du bizarre , de l'étranger & du mefquin
pour
OCTOBRE. 1730. 2209
pour nous toucher ; plus d'un obftacle
s'oppose à la guerilon du mauvais gout.
Le défaut des Medecins , les génies fuperieurs
, tels qu'il en faudroit pour ramener
les efprits, font rares; & quand il s'en
trouve , ils voyent le mal , ils le blâment.
& fe laiffent cependant entraîner par la
foule à laquelle ils veulent plaire : on aime
le nouveau & le fingulier , on ſe ſçait
bon gré de ne pas marcher fur les pas de
fes prédeceffeurs . La défenſe du mauvais
gout devient un interêt de nation ; d'ail.
leurs, quand on pourroit le guerir, quelle
méthode fuivre dans une entrepriſe fi
difficile , où le malade croit être dans une
parfaite fanté , & regarde le Medecin
comme celui qui a befoin de remede ? fi
quelqu'un s'apperçoit de l'erreur commune
, ofera-t'il l'attaquer ? ofera - t'il
s'écarter des routes par où l'on parvient
à la réputation la plus brillante ? ne crain
dra- t'il point de s'expoſer à la dériſion .
On voit tous les jours de petits génies
vuides de lumieres & d'efprit , & pleins
d'amour propre , fe montrer difficiles &
même critiquer hautement dáns les Sciences
& dans les Arts les nouveautés qui
paroiffent , pour ſe faire une réputation
de gens d'efprit & de gout , fe flattant
qu'en attaquant des Auteurs & des Ou-
E vrages
2210 MERCURE DE FRANCE
yrages celebres , on fera grand cas de leurs
remarques , & qu'on les mettra , finon
au deffus , au moins à coté des plus ha
biles.
& و
Quelques Sçavans pleins de bonne opinion
de leurs études , difent par tout , &
croyent même que tout est trouvé
cela parce qu'ils fe perfuadent avec complaifance
qu'ils n'ont plus rien à appren
dre. Ils méprifent hautement les nouvelles
découvertes , & ne daignent pas
les examiner , crainte de fe convaincre
d'une préfomption qui les flate.
Un efprit vain & de mauvaiſe trempe,
quoique cultivé d'ailleurs , parle de tout
avec confiance , & ne peut juger fainement
de rien ; les frais qu'il fait en lecture
& en effort de mémoire , pour paroître
habile , font prefque autant de nouvelles
couches de ridicule qu'il fe donne;
l'orgueil & l'impertinence percent au
travers ; enforte qu'on peut dire avec
Moliere :
Un fot fçavant eft fot plus qu'un fot ignorant.
Et avec un Poëte plus moderne , M.
Pope.
Tel eft devenu fat à force de lecture
Qui n'eut été que fot en fuivant la nature.
Ans les Athées , s'il eſt vrai qu'il y
en ait , la corruption du coeur précede
prefque toujours l'égarement de l'ef
prit , & un mépris orgueilleux des fentimens
populaires les détermine à une opinion
finguliere qui flate leur vanité plus
qu'elle ne perfuade leur raifon .
Dans quelque égarement que tombe
l'efprit humain , il eft impoffible d'éteindre
entierement la lumiere qui nous découvre
l'existence de Dieu , Créateur du
monde &c. & un Athée a , pour ainfi dire,
grand interêt de l'être pour calmer les
juftes
2206 MERCURE DE FRANCE
juftes frayeurs d'une confcience allarmée.
C'eſt un très grand abus de croire que
les maximes Evangeliques ne font guere
compatibles avec de grandes lumieres
& qu'il n'eft rien de fi voifin de l'irréligion
qu'un génie fublime & élevé.
On appelle Athées ceux qui par leurs
'difcours & leurs actions paroiffent fouhaiter
qu'il n'y ait point de Dieux , afin
de n'avoir point de fujet de craindre les
châtimens qu'ils méritent leurs impiétés
& leurs defordres. Dixit infipiens in
corde fuo , non eft Deus,
par
Ce n'eft pas l'incrédulité qui produit le
libertinage ; on affecte d'être incrédule
parcequ'on veut être libertin : on commence
par fuivre fon penchant , & puis
on cherche à le juftifier.
L'homme qui a de l'efprit , & qui con•
fulte les autres , n'eft prefque qu'un demi
homme ; mais celui qui n'en a point , &
qui ne prend confeil de perfonne n'eſt
pas homme.
Il eft difficile de bien choifir ceux à
qui on veut demander confeil : celui des
yieillards eft lent , timide & douteux : la
jeuneffe
OCTOBRE. 1730. 2207
jeuneffe en donne de legers , de violens,
de teméraires ; fi on confulte les Sçavans,
on eft fatigué de leurs longs difcours , &
choqué de leur opiniâtreté : fi on confulte
les ignorans , on eft maître de leurs
avis , mais on en tire peu de lumieres :
fi on s'adreffe aux pauvres , leurs confeils
feront intereffés ; fi on s'adreffe aux riches
, il y aura trop de hauteur & de du
reté dans le parti qu'ils propoferont ; nos
parens , nos domeftiques , pour mieux
nous flater , nous tromperont : les étran
gers ne le donneront pas la peine d'exa
miner la matiere & délibereront fans
attention , ne prenant nul interêt en la
choſe. Plufieurs confeillers embaraffent
peu de confeillers ne fuffifent pas.
2
Qui confulte une fois veut s'éclaircir ;
qui confulte deux fois cherche à douter.
Les Sçavans font pour l'ordinaire dédaigneux
pour les ignorans , & ils font
mal , car ils prouvent par là combien ils
leur reffemblent encore.
L'imitation fervile eft blâmable ; mais
un homme d'efprit fçait habilement fe
rendre propres , & faire paffer dans fes
Ouvrages les beautés de ceux qui l'ont
devancé. On honore ceux qu'on imitę
ayce
1
2208 MERCURE DE FRANCE
avec art ; & un Auteur , même celebre ,
qui feroit profeffion étroite de n'imiter
perfonne , rarement meriteroit-il d'être
imité .
Sur les faits hiſtoriques que nous apprenons
,ou que nous lifons dans les livres
nous devons toujours être en garde contre
l'incertitude qui flatte fans ceffe notre
vanité ; car nous aimons à entendre
nos connoiffances , & quand la verité fe
dérobe à nos recherches , nous nous contentons
de la trouver remplacée par la
fiction que notre crédulité réalife , l'erreur
nous paroiffant moins à craindre
que l'ignorance.
Les hommes d'un gout fûr & délicat
ne font jamais contens de leurs Ouvrages ;
ils ont une fi haute idée de la perfection,
qu'ils ne croyent jamais y être parvenus .
On ne doit pas faire dépendre fes idées
de fon goût ; il faut prendre des guides
plus furs , la raifon & l'experience.
La décadence des Sciences & des Arts
eft fort à craindre ; car on commence à
outrer tout. Le goût des beautés fimples
& naturelles fe perd ; il faudra déformais
du bizarre , de l'étranger & du mefquin
pour
OCTOBRE. 1730. 2209
pour nous toucher ; plus d'un obftacle
s'oppose à la guerilon du mauvais gout.
Le défaut des Medecins , les génies fuperieurs
, tels qu'il en faudroit pour ramener
les efprits, font rares; & quand il s'en
trouve , ils voyent le mal , ils le blâment.
& fe laiffent cependant entraîner par la
foule à laquelle ils veulent plaire : on aime
le nouveau & le fingulier , on ſe ſçait
bon gré de ne pas marcher fur les pas de
fes prédeceffeurs . La défenſe du mauvais
gout devient un interêt de nation ; d'ail.
leurs, quand on pourroit le guerir, quelle
méthode fuivre dans une entrepriſe fi
difficile , où le malade croit être dans une
parfaite fanté , & regarde le Medecin
comme celui qui a befoin de remede ? fi
quelqu'un s'apperçoit de l'erreur commune
, ofera-t'il l'attaquer ? ofera - t'il
s'écarter des routes par où l'on parvient
à la réputation la plus brillante ? ne crain
dra- t'il point de s'expoſer à la dériſion .
On voit tous les jours de petits génies
vuides de lumieres & d'efprit , & pleins
d'amour propre , fe montrer difficiles &
même critiquer hautement dáns les Sciences
& dans les Arts les nouveautés qui
paroiffent , pour ſe faire une réputation
de gens d'efprit & de gout , fe flattant
qu'en attaquant des Auteurs & des Ou-
E vrages
2210 MERCURE DE FRANCE
yrages celebres , on fera grand cas de leurs
remarques , & qu'on les mettra , finon
au deffus , au moins à coté des plus ha
biles.
& و
Quelques Sçavans pleins de bonne opinion
de leurs études , difent par tout , &
croyent même que tout est trouvé
cela parce qu'ils fe perfuadent avec complaifance
qu'ils n'ont plus rien à appren
dre. Ils méprifent hautement les nouvelles
découvertes , & ne daignent pas
les examiner , crainte de fe convaincre
d'une préfomption qui les flate.
Un efprit vain & de mauvaiſe trempe,
quoique cultivé d'ailleurs , parle de tout
avec confiance , & ne peut juger fainement
de rien ; les frais qu'il fait en lecture
& en effort de mémoire , pour paroître
habile , font prefque autant de nouvelles
couches de ridicule qu'il fe donne;
l'orgueil & l'impertinence percent au
travers ; enforte qu'on peut dire avec
Moliere :
Un fot fçavant eft fot plus qu'un fot ignorant.
Et avec un Poëte plus moderne , M.
Pope.
Tel eft devenu fat à force de lecture
Qui n'eut été que fot en fuivant la nature.
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Résumé : REFLEXIONS.
Le texte traite principalement de la corruption morale et de l'incrédulité, soulignant que la corruption du cœur précède souvent l'égarement de l'esprit. Cette situation conduit certains individus à adopter des opinions singulières pour flatter leur vanité plutôt que de suivre la raison. Même les athées, malgré leurs discours, conservent une conscience de l'existence de Dieu pour apaiser leurs craintes. Le texte critique l'idée que les grandes lumières soient incompatibles avec les maximes évangéliques et affirme que l'incrédulité ne mène pas nécessairement au libertinage, mais plutôt l'inverse. Le choix de conseillers fiables est également abordé, chaque catégorie ayant ses défauts : les vieillards sont lents, les jeunes téméraires, les savants opiniâtres, et les étrangers désintéressés. Les savants montrent souvent un dédain envers les ignorants, révélant ainsi leur propre manque de sagesse. Le texte met en garde contre la crédulité et l'erreur dans l'apprentissage des faits historiques, préférant la fiction à l'ignorance. Il critique la décadence des sciences et des arts, attribuée à un goût pour le bizarre et l'étranger, ainsi qu'à l'absence de guides éclairés capables de corriger ces tendances. Les petits esprits, pleins d'amour-propre, critiquent les œuvres célèbres pour se faire remarquer, tandis que certains savants, sûrs de leurs connaissances, méprisent les nouvelles découvertes. Il décrit également les esprits vains et imprudents qui parlent de tout avec confiance sans véritable jugement. Enfin, le texte critique les efforts excessifs de certaines personnes pour paraître habiles, soulignant que ces tentatives ajoutent souvent des couches de ridicule plutôt que de les rendre plus compétentes. L'orgueil et l'impertinence transparaissent malgré ces efforts. Molière est cité pour affirmer qu'une personne savante peut être plus sotte qu'une personne ignorante. Un poète moderne, M. Pope, observe que ceux qui deviennent pédants à force de lecture peuvent être plus stupides que ceux qui suivent simplement leur nature.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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6
p. 301-306
Le Triomphe de l'Interêt, Comedie, [titre d'après la table]
Début :
LE TRIOMPHE DE L'INTEREST, Comedie. Cette Piece paroît imprimée in [...]
Mots clefs :
Comédie, Intérêt, Honneur, Mercure, Arlequin, Théâtre
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Le Triomphe de l'Interêt, Comedie, [titre d'après la table]
LE TRIOMPHE DE L'INTEREST ,
Comedie . Cette Piece paroît imprimée
in 12. de 48. pages , sans nom d'Auteur ,
de Ville , ni de Libraire.
Le succès qu'elle a eu doit avoir excité
la curiosité du Public , et c'est pour la satisfaire
que nous allons en donner ici
quelques fragmens ; nous nous en tiendrons
aux Scenes dont on a permis la
representation , et dont nous avons déja
dit quelque chose en donnant l'Argument
de la Piece.
Comme le fond de cette Comédie est
tel qu'on le voit dans la plupart des Pieces
à Scenes détachées , il ne nous sera
pas difficile d'en donner une idée en
peu de mots . Il s'agit d'un Combat entre
l'Interêt et l'Honneur ; après plu-.
sieurs Scenes où l'Interêt se trouve toujours
le plus fort , si l'on en excepte une
où Arlequin ne tient ni pour l'un ni pour
l'autre des deux Concurrens ; l'Honneur
suivi de ses Soldats , vient attaquer le
Palais de l'Interêt , et ne menace pas
moins que de le réduire en cendres ; mais,
E ij l'Interêt
302 MERCURE DE FRANCE.
Interêt n'a pas plutôt fait briller ses
trésors aux yeux de ses Ennemis , qu'ils
viennent tous se ranger sous ses Drapeaux
. Voilà le Plan de la Piece ; en veici
Î'Accessoire dans quelques Traits. La Comedie
commence par ce Monologue de
Mercure :
C'est ici le Palais que l'Interêt habite ,
Cette Idole du siecle , à qui tout se soumet .
Qui fonde son pouvoir sur l'équité proscrite ,
De tant de passions , le mobile secret ,
L'ame du monde enfin , et la source maudite ,
De tout le mal qui s'y commet.
Que ces lambris dorez et que ces murs durables ,
Que tous ces Marbres que voilà ,
Ont écrasé de miserables ,
Pour bien loger ce Monstre- là ! &c.
La seconde Scene est entre Mercure et
l'Interêt. Ce dernier est vétù en riche
Financier il prie Mercure de le loüer ,
Mercure prend le ton ironique , que l'interêt
reçoit comme de veritables louanges
, ce qu'il fait connoître par cet hémistiche
:
On ne peut mieux louer ,
A quoi Mercure répond avec plus de
sincerité :
N'en
FEVRIER. 1731. 303
N'en soyez pas plus vain ;
Car mon encens critique.
Fait moins votre Panegyrique ,
Que le procès du genre humain.
L'Interêt porte l'audace jusqu'à choisir.
Mercure pour son
ainsi :
Substitut ; il s'exprime
Toi cependant , ici tu n'as qu'à recevoir ,
Les Mortels qui viendront réverer mon pouvoir,
Et me demander quelque grace ;
Sers-moi de Substitut et remplit bien ma place .
Une jeune personne vient consulter
Pinterêt sur des vûës de fortune dont
elle s'est fait un Plan ; Mercure lui fait
connoître son nouvel emploi de premier
Commis de l'Interêt , par ces Vers :
Je le double ; et dans cette affaire ,
Mercure seul vous conduira ,
Comme Introducteur ordinaire ,
Des Princesses de l'Opera.
Cette Scene est si vive , qu'on ne s'ap
perçoit pas de sa longueurs nous n'en
citerons qu'une tirade de Fanchon , c'est
le nom de la jeune personne qui veut
faire fortune au Théatre en tout bien
et tout honneur. Elle se regarde déja com
E iiij me
304 MERCURE DE FRANCE
me une Actrice du premier ordre. Elle
s'exprime ainsi :
Au Théatie , quelles délices !
Sans cesse je reçoi des applaudissemens ,
Dans les Foyers , des complimens
Et sans oublier les Coulisses ,
Où l'on me conte cent douceurs.
Vous êtes , me dit l'un , la Reine des Actrices ,
Et vous enlevez tous les coeurs.
'Ah ! vous m'avez percé jusques au fond de l'ame ,
Ajoûte un autre tout en pleurs ;
Fanchon , unique objet de mes vives ardeurs , -
Vous m'atendrissez trop , finissez , je me pâme ,
S'écrie un petit Maître , en ces instans flateurs.
Grands Dieux ! quand elle songe à ce bonheur
extrême ,
Peu s'en faut que Fanchon ne se pâme ellemême.
Nous passons sous silence toutes les
Scenes qui n'ont pas fait beaucoup de
plaisir , celles de M. Faquin ne sont pas
de ce nombre ; mais comme elles sont
dans le goût de l'Opera Comiqué , et
qu'elles doivent beaucoup de leur agrément
au chant , nous les supprimons , de
peur qu'elles ne perdent de leur prix à
la simple lecture .
Nous finirons par quelques traits de
la Scene entre Mercure et Arlequin. Voici
le
FEVRIER. 1731. 305
le caractere que l'Auteur a donné à ce
charmant Héros du Théatre Italien ; c'est
Arlequin même qui parle :
Je suis un homme comme un autre :
Je bois , je mange , je dors bien ;
Je vis de peu de chose et n'ai souci de rien.
Mercure lui demande s'il a beaucoup
de joye ? Il lui répond :
J'en ai ma fourniture ,
Et de la bonne et de la pure ,
Car je la tiens de la premiere main.
Mercure.
Au sein de l'indigence , eh ! qui vous la procure
Arlequin.
Belle demande ! La Nature.
Elle m'a bâti de façon ,
Que tout me fait plaisir et rien ne m'inquiete
Je me passe de peu dans ma condition ;
Et je jouis d'une santé parfaite ;
Je puis me dire le garçon ,
De la meilleure pâte , en un mot , qu'elle ait faite..
Mercure lui offrant le choix de l'Inte
rêt ou de l'Honneur , après un Portrait
fidele qu'il lui en a fait ; il lui répond
Ex
quil
305 MERCURE DE FRANCE
qu'il ne veut ni de l'un ni de l'autre ;
Voici la raison laconique qu'il en donne.
L'Interêt est Normand , et l'Honneur est Gas-→
con.
Comedie . Cette Piece paroît imprimée
in 12. de 48. pages , sans nom d'Auteur ,
de Ville , ni de Libraire.
Le succès qu'elle a eu doit avoir excité
la curiosité du Public , et c'est pour la satisfaire
que nous allons en donner ici
quelques fragmens ; nous nous en tiendrons
aux Scenes dont on a permis la
representation , et dont nous avons déja
dit quelque chose en donnant l'Argument
de la Piece.
Comme le fond de cette Comédie est
tel qu'on le voit dans la plupart des Pieces
à Scenes détachées , il ne nous sera
pas difficile d'en donner une idée en
peu de mots . Il s'agit d'un Combat entre
l'Interêt et l'Honneur ; après plu-.
sieurs Scenes où l'Interêt se trouve toujours
le plus fort , si l'on en excepte une
où Arlequin ne tient ni pour l'un ni pour
l'autre des deux Concurrens ; l'Honneur
suivi de ses Soldats , vient attaquer le
Palais de l'Interêt , et ne menace pas
moins que de le réduire en cendres ; mais,
E ij l'Interêt
302 MERCURE DE FRANCE.
Interêt n'a pas plutôt fait briller ses
trésors aux yeux de ses Ennemis , qu'ils
viennent tous se ranger sous ses Drapeaux
. Voilà le Plan de la Piece ; en veici
Î'Accessoire dans quelques Traits. La Comedie
commence par ce Monologue de
Mercure :
C'est ici le Palais que l'Interêt habite ,
Cette Idole du siecle , à qui tout se soumet .
Qui fonde son pouvoir sur l'équité proscrite ,
De tant de passions , le mobile secret ,
L'ame du monde enfin , et la source maudite ,
De tout le mal qui s'y commet.
Que ces lambris dorez et que ces murs durables ,
Que tous ces Marbres que voilà ,
Ont écrasé de miserables ,
Pour bien loger ce Monstre- là ! &c.
La seconde Scene est entre Mercure et
l'Interêt. Ce dernier est vétù en riche
Financier il prie Mercure de le loüer ,
Mercure prend le ton ironique , que l'interêt
reçoit comme de veritables louanges
, ce qu'il fait connoître par cet hémistiche
:
On ne peut mieux louer ,
A quoi Mercure répond avec plus de
sincerité :
N'en
FEVRIER. 1731. 303
N'en soyez pas plus vain ;
Car mon encens critique.
Fait moins votre Panegyrique ,
Que le procès du genre humain.
L'Interêt porte l'audace jusqu'à choisir.
Mercure pour son
ainsi :
Substitut ; il s'exprime
Toi cependant , ici tu n'as qu'à recevoir ,
Les Mortels qui viendront réverer mon pouvoir,
Et me demander quelque grace ;
Sers-moi de Substitut et remplit bien ma place .
Une jeune personne vient consulter
Pinterêt sur des vûës de fortune dont
elle s'est fait un Plan ; Mercure lui fait
connoître son nouvel emploi de premier
Commis de l'Interêt , par ces Vers :
Je le double ; et dans cette affaire ,
Mercure seul vous conduira ,
Comme Introducteur ordinaire ,
Des Princesses de l'Opera.
Cette Scene est si vive , qu'on ne s'ap
perçoit pas de sa longueurs nous n'en
citerons qu'une tirade de Fanchon , c'est
le nom de la jeune personne qui veut
faire fortune au Théatre en tout bien
et tout honneur. Elle se regarde déja com
E iiij me
304 MERCURE DE FRANCE
me une Actrice du premier ordre. Elle
s'exprime ainsi :
Au Théatie , quelles délices !
Sans cesse je reçoi des applaudissemens ,
Dans les Foyers , des complimens
Et sans oublier les Coulisses ,
Où l'on me conte cent douceurs.
Vous êtes , me dit l'un , la Reine des Actrices ,
Et vous enlevez tous les coeurs.
'Ah ! vous m'avez percé jusques au fond de l'ame ,
Ajoûte un autre tout en pleurs ;
Fanchon , unique objet de mes vives ardeurs , -
Vous m'atendrissez trop , finissez , je me pâme ,
S'écrie un petit Maître , en ces instans flateurs.
Grands Dieux ! quand elle songe à ce bonheur
extrême ,
Peu s'en faut que Fanchon ne se pâme ellemême.
Nous passons sous silence toutes les
Scenes qui n'ont pas fait beaucoup de
plaisir , celles de M. Faquin ne sont pas
de ce nombre ; mais comme elles sont
dans le goût de l'Opera Comiqué , et
qu'elles doivent beaucoup de leur agrément
au chant , nous les supprimons , de
peur qu'elles ne perdent de leur prix à
la simple lecture .
Nous finirons par quelques traits de
la Scene entre Mercure et Arlequin. Voici
le
FEVRIER. 1731. 305
le caractere que l'Auteur a donné à ce
charmant Héros du Théatre Italien ; c'est
Arlequin même qui parle :
Je suis un homme comme un autre :
Je bois , je mange , je dors bien ;
Je vis de peu de chose et n'ai souci de rien.
Mercure lui demande s'il a beaucoup
de joye ? Il lui répond :
J'en ai ma fourniture ,
Et de la bonne et de la pure ,
Car je la tiens de la premiere main.
Mercure.
Au sein de l'indigence , eh ! qui vous la procure
Arlequin.
Belle demande ! La Nature.
Elle m'a bâti de façon ,
Que tout me fait plaisir et rien ne m'inquiete
Je me passe de peu dans ma condition ;
Et je jouis d'une santé parfaite ;
Je puis me dire le garçon ,
De la meilleure pâte , en un mot , qu'elle ait faite..
Mercure lui offrant le choix de l'Inte
rêt ou de l'Honneur , après un Portrait
fidele qu'il lui en a fait ; il lui répond
Ex
quil
305 MERCURE DE FRANCE
qu'il ne veut ni de l'un ni de l'autre ;
Voici la raison laconique qu'il en donne.
L'Interêt est Normand , et l'Honneur est Gas-→
con.
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Résumé : Le Triomphe de l'Interêt, Comedie, [titre d'après la table]
La pièce 'Le Triomphe de l'Intérêt' est une comédie imprimée en 12 pages de 48 lignes chacune, sans mention d'auteur, de ville ou de libraire. Elle a connu un succès notable, suscitant la curiosité du public. La comédie explore le conflit entre l'Intérêt et l'Honneur, avec plusieurs scènes où l'Intérêt domine. Une scène particulière montre Arlequin refusant de choisir entre les deux. La pièce commence par un monologue de Mercure, qui décrit l'Intérêt comme une idole du siècle, source de nombreux maux. Dans la deuxième scène, l'Intérêt, vêtu en riche financier, demande à Mercure de le louer. Mercure répond ironiquement, soulignant que l'Intérêt corrompt l'humanité. Une jeune personne, Fanchon, consulte l'Intérêt pour des projets de fortune. Mercure, désormais commis de l'Intérêt, guide Fanchon dans ses ambitions théâtrales. Fanchon rêve de devenir une actrice célèbre et de recevoir des compliments. La pièce inclut également des scènes supprimées pour éviter de perdre leur agrément à la lecture. Une scène notable est celle entre Mercure et Arlequin, où ce dernier déclare se contenter de peu et jouir d'une santé parfaite, refusant de choisir entre l'Intérêt et l'Honneur.
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7
p. 1235-1240
L'INTEREST, ODE Qui par le jugement de l'Académie des Jeux Floraux, a remporté cette année 1731. le Prix de l'Amarante d'or, destiné à ce genre de Poësie ; elle est de M. l'Abbé Poncy de Neuville ; c'est pour la septiéme fois qu'il est couronné dans cette Académie.
Début :
Quelle est cette horrible furie ! [...]
Mots clefs :
Furie, Ambition, Intérêt, Abîme, Funérailles, Princes, Fleuves de sang, Guerre, Paix, Sisyphe
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texteReconnaissance textuelle : L'INTEREST, ODE Qui par le jugement de l'Académie des Jeux Floraux, a remporté cette année 1731. le Prix de l'Amarante d'or, destiné à ce genre de Poësie ; elle est de M. l'Abbé Poncy de Neuville ; c'est pour la septiéme fois qu'il est couronné dans cette Académie.
L'INTEREST ,
ODE
Quipar lejugement de l'Académie des Jeux
Floraux , a remporté cette année 1731 .
le Prix de l'Amarante d'or , destiné à
cegenre de Poësies elle est de M. l'Abbé
Poncy de Neuville ; c'est pour la septième
fois qu'il est couronné dans cette Académie.
Quelle
Uelle est cette horrible furie !
Son souffle empoisonne les Airs ;
Sa pernicieuse industrie ,
De crimes remplit l'Univers
D'un glaive sa main est armée
Elle va de rage animée
Creuser en cent lieux des Tombeaux
L'ambition et l'avarice ,
L'affreuse envie et l'injustice ,
L'éclairent de leurs noirs flambeaux,
I. Vol
By C'est
1236 MERCURE DE FRANCE
C'est l'Interêt ; non. le Tartare ,
Fécond en vices éclatans ,
N'a rien vomi de plus barbare
Depuis la naissance des temps ,
Sur un vaste amas de ruines ,
Il s'éleve fier des rapines >
Dont on enrichit ses Autels
Les insatiables harpies ,
Volent autour des dons impies
Que lui prodiguent les Mortels.
Le Nocher , loin de sa Patrie ,
Pour lui seul renonce au repos ;
Il part , il brave la Furie ,
Des Vents déchaînez et des Flots
Si- tôt que l'Interêt décide ,
Rien n'arrête , rien n'intimide ,
Que dis- je ? on renonce aux plaisirs ,
Les esprits opposez s'unissent
Les plus indociles fléchissent
Tout change au gré de ses desirs.
&
Tyran que l'Univers encense
Malgré l'honneur et la raison ,
Sous le regne de l'innocence ,
On ignoroit jusqu'à ton nom
Dans les flancs des profonds abymes
2
1
I. Vol.
Les
JUIN.
1731. 1237
Les trésors , source de nos crimes ,
Etoient encore resserrez •
Nous n'aurions point connu la guerre ,
Sï jamais du sein de la Terre ,
Ton bras ne les avoit tirez.
{
Quelles horribles funerailles !
Je nâge en des Fleuves de sang ;
Le cruel démon des batailles ,
Porte la mort de rang en rang ;
Les Provinces sont ravagées ;
Les Citez tombent saccagées ;
Et sous ces Palais désolez ,
Je vois par d'odieuses trames ,
Parmi les cris , parmi les flâmes ,
Périr cent Princes immolez.
Quand les feux des guerres publiques ,
S'éteignent aux pieds de la Paix ,
Auteu: des troubles domestiques ,
Tu vas causer d'autres forfaits ,
Le fils s'arme contre le pere ,
Le frere attente sur le frere ,
L'ami méconnoît ses amis ,
Grands Dieux , ses maximes sinistres ,
Souillent quelquefois vos Ministres ,
Et corrompent ceux de Tlémis.
9
I. Vol.
Par
B vj
1238 MERCURE DE FRANCE
Par les coupables artifices ,
On trahit , on vend l'équité ,
On profane les Sacrifices ,
Que vous offre la pieté;
Combien ... mais non…….. que mon silence },
Dérobe à l'injuste licence ,
Des Portraits toujours dangereux ;
Craignons de lui fournir des armes ;
Effaçons plutôt par nos larmes ,
Tout ce que leurs, traits ont d'affreux.
Ce ne sont plus ces simpaties ,
Desames qu'un rapport heureux
Auroit l'une à l'autre assorties ,.
Qui de l'Hymen forment les noeuds
Toi seul regle la destinée ,
De la Victime infortunée ,
Qu'on entraîne aux pieds de l'Autel ;
Interêt , quel est ton empire-?
Le tendre Amour en vain soupire,
Il y reçoit le coup mortel.
Delà ces feux illegitimes ,
Par qui le Ciel est irrité.
Ah ! n'imputons qu'à toi les crimes ;
Que commet l'infidelité ;
On s'est uni sans se connoître ,
..
* 15 :
I. Vol. On
JUIN. 1731 8239
On se seroit aimé peut-être ;
Le coeur au moins eût combattu :
Mais par ton funeste caprice ,
Barbare , tu forces au yice ,
Ce coeur formé pour lá vertu.
Qu'elle est cette Idole fragile ,
Livrée au caprice du vent è
La tête est d'or , les pieds d'argile
Ont pour baze un sable mouvant
J'entends les fiers Sujets d'Eole ;
Ils s'unissent contre l'Idole ;
Quel bruit ! quel fracas ! quel débris !
Le decret des Cieux s'execute
Et le lieu même de sa chute ,
Disparoît aux regards surpris
.
>
De votre sort c'est là l'image
De l'Interêt vils Partisans ,
La Fortune abbat son ouvrage ,
Fuyez ses perfides présens
Quand elle seroit plus constante ,
Quand tout rempliroit votre attente ,
Par un long et coupable abus ,
Les plus formidables Monarques ,
Naissent tributaires des Parques ,
Vous leur devez mêmes tributs
D
i ita
I. Vol. Des
1240 MERCURE DE FRANCE
Des Sysiphes , des Promethées ,
Vous méritez les châtimens ,
Les Eumenides irritées ,
Vous préparent mêmes tourmens ;
Vos vains honneurs , coupables Ombres ,
N'ont plus d'éclat dans ces lieux sombres ,
Ou tous les rangs sont confondus ,
Et ces biens pour qui l'on soupire ,
Ne peuvent rien dans un Empire ,
Où l'on juge au poids des vertus.
Va par tes brigues infernales ,
Sordide Interêt , Monstre affreux ,
Regner sur des ames vénales ;
Reçois l'hommage de leurs voeux ;
Je préfère à ton opulence ,
Une vertueuse indigence ;
Tu ne peux séduire mon coeur ;
Et je le percerois moi- même ,
Si par un changement extrême ,
Il t'avouoit pour son Vainqueur.
ODE
Quipar lejugement de l'Académie des Jeux
Floraux , a remporté cette année 1731 .
le Prix de l'Amarante d'or , destiné à
cegenre de Poësies elle est de M. l'Abbé
Poncy de Neuville ; c'est pour la septième
fois qu'il est couronné dans cette Académie.
Quelle
Uelle est cette horrible furie !
Son souffle empoisonne les Airs ;
Sa pernicieuse industrie ,
De crimes remplit l'Univers
D'un glaive sa main est armée
Elle va de rage animée
Creuser en cent lieux des Tombeaux
L'ambition et l'avarice ,
L'affreuse envie et l'injustice ,
L'éclairent de leurs noirs flambeaux,
I. Vol
By C'est
1236 MERCURE DE FRANCE
C'est l'Interêt ; non. le Tartare ,
Fécond en vices éclatans ,
N'a rien vomi de plus barbare
Depuis la naissance des temps ,
Sur un vaste amas de ruines ,
Il s'éleve fier des rapines >
Dont on enrichit ses Autels
Les insatiables harpies ,
Volent autour des dons impies
Que lui prodiguent les Mortels.
Le Nocher , loin de sa Patrie ,
Pour lui seul renonce au repos ;
Il part , il brave la Furie ,
Des Vents déchaînez et des Flots
Si- tôt que l'Interêt décide ,
Rien n'arrête , rien n'intimide ,
Que dis- je ? on renonce aux plaisirs ,
Les esprits opposez s'unissent
Les plus indociles fléchissent
Tout change au gré de ses desirs.
&
Tyran que l'Univers encense
Malgré l'honneur et la raison ,
Sous le regne de l'innocence ,
On ignoroit jusqu'à ton nom
Dans les flancs des profonds abymes
2
1
I. Vol.
Les
JUIN.
1731. 1237
Les trésors , source de nos crimes ,
Etoient encore resserrez •
Nous n'aurions point connu la guerre ,
Sï jamais du sein de la Terre ,
Ton bras ne les avoit tirez.
{
Quelles horribles funerailles !
Je nâge en des Fleuves de sang ;
Le cruel démon des batailles ,
Porte la mort de rang en rang ;
Les Provinces sont ravagées ;
Les Citez tombent saccagées ;
Et sous ces Palais désolez ,
Je vois par d'odieuses trames ,
Parmi les cris , parmi les flâmes ,
Périr cent Princes immolez.
Quand les feux des guerres publiques ,
S'éteignent aux pieds de la Paix ,
Auteu: des troubles domestiques ,
Tu vas causer d'autres forfaits ,
Le fils s'arme contre le pere ,
Le frere attente sur le frere ,
L'ami méconnoît ses amis ,
Grands Dieux , ses maximes sinistres ,
Souillent quelquefois vos Ministres ,
Et corrompent ceux de Tlémis.
9
I. Vol.
Par
B vj
1238 MERCURE DE FRANCE
Par les coupables artifices ,
On trahit , on vend l'équité ,
On profane les Sacrifices ,
Que vous offre la pieté;
Combien ... mais non…….. que mon silence },
Dérobe à l'injuste licence ,
Des Portraits toujours dangereux ;
Craignons de lui fournir des armes ;
Effaçons plutôt par nos larmes ,
Tout ce que leurs, traits ont d'affreux.
Ce ne sont plus ces simpaties ,
Desames qu'un rapport heureux
Auroit l'une à l'autre assorties ,.
Qui de l'Hymen forment les noeuds
Toi seul regle la destinée ,
De la Victime infortunée ,
Qu'on entraîne aux pieds de l'Autel ;
Interêt , quel est ton empire-?
Le tendre Amour en vain soupire,
Il y reçoit le coup mortel.
Delà ces feux illegitimes ,
Par qui le Ciel est irrité.
Ah ! n'imputons qu'à toi les crimes ;
Que commet l'infidelité ;
On s'est uni sans se connoître ,
..
* 15 :
I. Vol. On
JUIN. 1731 8239
On se seroit aimé peut-être ;
Le coeur au moins eût combattu :
Mais par ton funeste caprice ,
Barbare , tu forces au yice ,
Ce coeur formé pour lá vertu.
Qu'elle est cette Idole fragile ,
Livrée au caprice du vent è
La tête est d'or , les pieds d'argile
Ont pour baze un sable mouvant
J'entends les fiers Sujets d'Eole ;
Ils s'unissent contre l'Idole ;
Quel bruit ! quel fracas ! quel débris !
Le decret des Cieux s'execute
Et le lieu même de sa chute ,
Disparoît aux regards surpris
.
>
De votre sort c'est là l'image
De l'Interêt vils Partisans ,
La Fortune abbat son ouvrage ,
Fuyez ses perfides présens
Quand elle seroit plus constante ,
Quand tout rempliroit votre attente ,
Par un long et coupable abus ,
Les plus formidables Monarques ,
Naissent tributaires des Parques ,
Vous leur devez mêmes tributs
D
i ita
I. Vol. Des
1240 MERCURE DE FRANCE
Des Sysiphes , des Promethées ,
Vous méritez les châtimens ,
Les Eumenides irritées ,
Vous préparent mêmes tourmens ;
Vos vains honneurs , coupables Ombres ,
N'ont plus d'éclat dans ces lieux sombres ,
Ou tous les rangs sont confondus ,
Et ces biens pour qui l'on soupire ,
Ne peuvent rien dans un Empire ,
Où l'on juge au poids des vertus.
Va par tes brigues infernales ,
Sordide Interêt , Monstre affreux ,
Regner sur des ames vénales ;
Reçois l'hommage de leurs voeux ;
Je préfère à ton opulence ,
Une vertueuse indigence ;
Tu ne peux séduire mon coeur ;
Et je le percerois moi- même ,
Si par un changement extrême ,
Il t'avouoit pour son Vainqueur.
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Résumé : L'INTEREST, ODE Qui par le jugement de l'Académie des Jeux Floraux, a remporté cette année 1731. le Prix de l'Amarante d'or, destiné à ce genre de Poësie ; elle est de M. l'Abbé Poncy de Neuville ; c'est pour la septiéme fois qu'il est couronné dans cette Académie.
L'ode 'L'INTEREST' de l'Abbé Poncy de Neuville, lauréate du Prix de l'Amarante d'or de l'Académie des Jeux Floraux en 1731, dépeint l'Interêt comme une force destructrice et corrompue. L'auteur présente cette entité comme la source de nombreux maux, tels que l'ambition, l'avarice, l'envie et l'injustice. L'Interêt pousse les hommes à commettre des crimes et à sacrifier leur honneur et leur raison. Il est comparé à un tyran qui règne sur l'univers, provoquant des guerres, des massacres et des divisions familiales. Cette force corrompt également les ministres et les juges, et pervertit les relations humaines, y compris l'amour et le mariage. L'ode met en garde contre les dangers de l'Interêt et exalte la vertu et l'indigence vertueuse par opposition à l'opulence corrompue. L'auteur refuse de se laisser séduire par l'Interêt et préfère une vie vertueuse.
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7
8
p. 1933-[1936]
RÉFLEXIONS.
Début :
Desunt inopiae multa, avaritiae omnia. Les Avares ne sont que les Fermiers [...]
Mots clefs :
Commerce, Fortune, Intérêt, Amitié, Cupidité, Louanges
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : RÉFLEXIONS.
REFLEXIONS.
DE
Esant inopia multa , avaritia omnia.
Les Avares ne sont que les Fermiers
de leurs heritiers .
Congesto pauper in auro.
L'interesse , comincia nel sublime concave
lunaro , e penetra anchenelle basse campanne
de gl'humili pastori.
La vie humaine est un commerce perpetuel
; ceux qui n'ont que la naissance
en partage , et les autres qui tiennent la
fortune de leur côté , s'accommodent ensemble
, et on peut dire que les gens de
qualité changent avec des Roturiers de
la noblesse pour du bien.
Où il n'y a point d'interêt il n'y a
point d'amitié ; c'est lui qui la fait naître;
c'est lui qui la nourrit, et c'est lui qui l'anéantit
.
L'interêt commence toutes les Sociétez,
l'interêt les détruit.
L'interêt joue toutes sortes de personnages
, même celui de désinteresse.
E Les
1934 MERCURE DE FRANCE
Les hommes ne parviennent pas plutôt
à quelques emplois , qu'ils ne pensent
qu'aux richesses , soit que cette cupidité
leur naisse alors , ou qu'auparavant elle
n'eut pas eu occasion d'éclater .
Qu'on s'étonne tant qu'on voudra ; les
hommes manqueront de bonne foi tant
que vivra l'interêt , et l'interêt vivra tanţ
que les hommes subsisteront .
Le Public seul sçait donner , mais non
pas vendre les louanges.
Qui loüe les mauvaises actions est sud
jet à les commettre .
Les louanges reçoivent leur prix du
mérite et de la sincerité de ceux qui les
donnent.
On se loüe presque toûjours tacitement,
quand on blâme un vice qu'on n'a point.
Dans les Eloges il n'y a point de fuite
honteuse qui ne passe pour une retraite
honorable ; on nomme Lion , ce qu'on
n'oseroit nommer Loup , et en détournant
ainsi tous les mots de leur vraye si◄
gnification, on déguise toutes choses.
Aux Oraisons Funebres , on dissimule
les
les deffauts , on y étale les vertus , on ne
dit rien de ce qui ne se peut louer , et par
un faux jour , où l'adresse de l'Orateur
sçait placer habilement son Heros , il soutient
les endroits foibles et défectueux.
Les Apôtres expriment les plus grandes
choses avec une noble simplicité : ils
étoient certainement interessez en la cau
se de leur Maître ; cependant ils ne s'ar
rêtent pas à en faire des éloges , ils ne relevent
point par des lieux communs la
Doctrine qu'il enseignoit et les Mircles
qu'il operoit ; ils ne s'emportent point.
contre ses ennemis et ses envieux ; ils se
contentent de raconter simplement ses
paroles , ses actions et ses souffrances.
Il est plus difficile et plus glorieux de
loüer un concurrent , que de le surpasser.
Il y des déplaisirs qui peuvent causer
la mort , mais il n'y en a point qui puisse
la faire souhaiter..
Nous courons avec empressement aux
choses qui flattent nos passions , comme
si nous ne devions pas voir la fin de
la journée , et nous faisons des projets.
comme si nous devions toûjours vivre.
E ij O
O combien la vie seroit courte si
l'esperance ne lui donnoit de l'étenduë.
On
peut dire
que
la vie est une
espece
de sommeil
dont
on ne se réveille
qu'à
la mort.
L'homme ne vit mal que parce qu'il
croit toûjours vivre. Malè vivunt , qui
semper victuros se putant.
Les jeunes gens peuvent mourir ; mais
ils peuvent vivre long- temps. Les vieux
encore plus sujets à la mort , ne sçauroient
vivre long- temps.
Malgré toutes les mines et les dégui
semens des hommes pendant leur vie ,
ils ne sçauroient parer le dernier coup ,
la mort leve le masque , Eripitur persona
manet res.
Il n'y a rien qui exhorte et qui contribue
tant à faire bien mourir , que de
n'avoir pas
de plaisir à vivre.
Ne peut -on pas dire que la vie des
hommes est comme une Lampe exposée
à tous vents et toujours prête à s'éteindre.
DE
Esant inopia multa , avaritia omnia.
Les Avares ne sont que les Fermiers
de leurs heritiers .
Congesto pauper in auro.
L'interesse , comincia nel sublime concave
lunaro , e penetra anchenelle basse campanne
de gl'humili pastori.
La vie humaine est un commerce perpetuel
; ceux qui n'ont que la naissance
en partage , et les autres qui tiennent la
fortune de leur côté , s'accommodent ensemble
, et on peut dire que les gens de
qualité changent avec des Roturiers de
la noblesse pour du bien.
Où il n'y a point d'interêt il n'y a
point d'amitié ; c'est lui qui la fait naître;
c'est lui qui la nourrit, et c'est lui qui l'anéantit
.
L'interêt commence toutes les Sociétez,
l'interêt les détruit.
L'interêt joue toutes sortes de personnages
, même celui de désinteresse.
E Les
1934 MERCURE DE FRANCE
Les hommes ne parviennent pas plutôt
à quelques emplois , qu'ils ne pensent
qu'aux richesses , soit que cette cupidité
leur naisse alors , ou qu'auparavant elle
n'eut pas eu occasion d'éclater .
Qu'on s'étonne tant qu'on voudra ; les
hommes manqueront de bonne foi tant
que vivra l'interêt , et l'interêt vivra tanţ
que les hommes subsisteront .
Le Public seul sçait donner , mais non
pas vendre les louanges.
Qui loüe les mauvaises actions est sud
jet à les commettre .
Les louanges reçoivent leur prix du
mérite et de la sincerité de ceux qui les
donnent.
On se loüe presque toûjours tacitement,
quand on blâme un vice qu'on n'a point.
Dans les Eloges il n'y a point de fuite
honteuse qui ne passe pour une retraite
honorable ; on nomme Lion , ce qu'on
n'oseroit nommer Loup , et en détournant
ainsi tous les mots de leur vraye si◄
gnification, on déguise toutes choses.
Aux Oraisons Funebres , on dissimule
les
les deffauts , on y étale les vertus , on ne
dit rien de ce qui ne se peut louer , et par
un faux jour , où l'adresse de l'Orateur
sçait placer habilement son Heros , il soutient
les endroits foibles et défectueux.
Les Apôtres expriment les plus grandes
choses avec une noble simplicité : ils
étoient certainement interessez en la cau
se de leur Maître ; cependant ils ne s'ar
rêtent pas à en faire des éloges , ils ne relevent
point par des lieux communs la
Doctrine qu'il enseignoit et les Mircles
qu'il operoit ; ils ne s'emportent point.
contre ses ennemis et ses envieux ; ils se
contentent de raconter simplement ses
paroles , ses actions et ses souffrances.
Il est plus difficile et plus glorieux de
loüer un concurrent , que de le surpasser.
Il y des déplaisirs qui peuvent causer
la mort , mais il n'y en a point qui puisse
la faire souhaiter..
Nous courons avec empressement aux
choses qui flattent nos passions , comme
si nous ne devions pas voir la fin de
la journée , et nous faisons des projets.
comme si nous devions toûjours vivre.
E ij O
O combien la vie seroit courte si
l'esperance ne lui donnoit de l'étenduë.
On
peut dire
que
la vie est une
espece
de sommeil
dont
on ne se réveille
qu'à
la mort.
L'homme ne vit mal que parce qu'il
croit toûjours vivre. Malè vivunt , qui
semper victuros se putant.
Les jeunes gens peuvent mourir ; mais
ils peuvent vivre long- temps. Les vieux
encore plus sujets à la mort , ne sçauroient
vivre long- temps.
Malgré toutes les mines et les dégui
semens des hommes pendant leur vie ,
ils ne sçauroient parer le dernier coup ,
la mort leve le masque , Eripitur persona
manet res.
Il n'y a rien qui exhorte et qui contribue
tant à faire bien mourir , que de
n'avoir pas
de plaisir à vivre.
Ne peut -on pas dire que la vie des
hommes est comme une Lampe exposée
à tous vents et toujours prête à s'éteindre.
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Résumé : RÉFLEXIONS.
Le texte examine la nature humaine et la société, soulignant que l'avarice et l'intérêt personnel dominent les interactions humaines. L'intérêt est à la fois le fondement et la destruction des sociétés. Les individus en position de pouvoir cherchent principalement à accumuler des richesses, rendant la bonne foi rare. Les louanges publiques sont souvent insincères et servent à cacher les défauts. Par exemple, les éloges funèbres dissimulent les défauts et exaltent les vertus. Les apôtres, malgré leur intérêt pour leur cause, relatent fidèlement les paroles et actions de leur maître sans exagération. Louer un concurrent est plus difficile et glorieux que de le surpasser. Le texte réfléchit également sur la brièveté de la vie, influencée par l'espoir, comparant la vie à un sommeil dont on ne se réveille qu'à la mort. Les jeunes peuvent vivre longtemps, tandis que les vieux, plus sujets à la mort, ne le peuvent pas. Enfin, la mort révèle la véritable nature des hommes, démasquant leurs apparences.
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9
p. 2352-2353
L'AMOUR ET L'INTÉRÊT. FABLE.
Début :
Le Dieu de l'Interêt et le Dieu de l'Amour [...]
Mots clefs :
Amour, Intérêt, Plaisir, Utile
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : L'AMOUR ET L'INTÉRÊT. FABLE.
L'AMOUR ET L'INTERET.
LE
FABLE.
E Dieu de l'Interêt et le Dieu de l'Amour
Chez certain Partisan se trouverent un jour
L'aventure étoit rare ; un même domicile
ጉ
Par
OCTOBRE 1731 2353
Par eux n'étoit pas habité ,
Chacun alloit de son côté ,
L'un au plaisir , l'autre à l'utile ;
Voici , dit l'interêt , un Enfant bien nipé ;
Beaux traits dorez , Carquois d'Ebene ,
La dupe paroît bonne , et je suis bien trompé
Si je n'en tire quelque Aubeine :
Veux-tu jouer , fils de Cypris?
J'ay des Bijoux à ton usage ,
Pour de l'argent prêté , je les reçûs en gage ,
Bracelets de Cheveux , entourez de Rubis ,
Bagues de sentimens qui couvrent un mystere¿
C'est un Tresor ! à qui le dites- vous ?
Je connois , dit l'Amour , le Prix de ces Bijoux ,,
Le Tarif en est à. Cithere ,
Ca , jouons ; masse un trait ; Paroli ; masse trois
Va le reste de mon Carquois.
Facilement Amour se picque :
Son Joueur , habile Narquois ,.
A bien- tot raflé la boutique.
L'Enfant dévalisé s'envolle au fond des bois ,
Cacher sa défaite et ses larmes :
Son Empire est soumis à de nouvelles loix ,
L'Interêt regne seul , et dispose des armes
Dont l'Amour usoit autrefois..
LE
FABLE.
E Dieu de l'Interêt et le Dieu de l'Amour
Chez certain Partisan se trouverent un jour
L'aventure étoit rare ; un même domicile
ጉ
Par
OCTOBRE 1731 2353
Par eux n'étoit pas habité ,
Chacun alloit de son côté ,
L'un au plaisir , l'autre à l'utile ;
Voici , dit l'interêt , un Enfant bien nipé ;
Beaux traits dorez , Carquois d'Ebene ,
La dupe paroît bonne , et je suis bien trompé
Si je n'en tire quelque Aubeine :
Veux-tu jouer , fils de Cypris?
J'ay des Bijoux à ton usage ,
Pour de l'argent prêté , je les reçûs en gage ,
Bracelets de Cheveux , entourez de Rubis ,
Bagues de sentimens qui couvrent un mystere¿
C'est un Tresor ! à qui le dites- vous ?
Je connois , dit l'Amour , le Prix de ces Bijoux ,,
Le Tarif en est à. Cithere ,
Ca , jouons ; masse un trait ; Paroli ; masse trois
Va le reste de mon Carquois.
Facilement Amour se picque :
Son Joueur , habile Narquois ,.
A bien- tot raflé la boutique.
L'Enfant dévalisé s'envolle au fond des bois ,
Cacher sa défaite et ses larmes :
Son Empire est soumis à de nouvelles loix ,
L'Interêt regne seul , et dispose des armes
Dont l'Amour usoit autrefois..
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Résumé : L'AMOUR ET L'INTÉRÊT. FABLE.
Le texte 'L'Amour et l'Intérêt' relate une rencontre entre les dieux de l'Amour et de l'Intérêt chez un partisan. L'Amour cherche le plaisir, tandis que l'Intérêt vise l'utile. Ce dernier observe un enfant bien vêtu et portant des bijoux précieux, y voyant une opportunité de profit. Il propose à l'Amour de jouer avec ces bijoux en gage. L'Amour, conscient de leur valeur, accepte mais perd rapidement. L'enfant, dépossédé, s'enfuit dans les bois pour cacher sa défaite. Cette aventure marque un changement de pouvoir, où l'Intérêt prend le contrôle des armes autrefois utilisées par l'Amour, établissant ainsi sa domination.
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10
p. 2656-2657
Histoire Bourgeoise, Rondeau, [titre d'après la table]
Début :
LA FOLETTE ou le RHUME, Histoire Bourgeoise, où regne une varieté agréable [...]
Mots clefs :
Intérêt, Histoire bourgeoise
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Histoire Bourgeoise, Rondeau, [titre d'après la table]
LA FOLETTE ou le RHUME , Histoire
Bourgeoise , où regne une varieté agréa
ble et interressante , dédié à Mgr le Duc
de Gesvres , Pair de France , par M. l'Affichard.
A Paris , rue S. Severin , chiz
Mesnier, 1733. Broch. in 12.de 137. pag.
La Vola
-Ce
à
DECEM BRE. 1733 2657
Ce perit Ouvrage est mêlé de Prose
et de Vers. Dès la premiere page on
trouve ce Rondeau .
«C'est l'intérêt qui fait que tout remuë ,
C'est lui qui fait que chacun s'évertuë ;
Tout à son gré se gouverne ici bas ;
Emplois sans lui ne se brigueroient pas :
La Cour des Rois seroit deserte et nuë ;
Si l'homme va d'une ame résoluë
Chercher la gloire aux risques qu'on le tue
Qui lui ravit la crainte du trépas ?.
C'est l'interêt.
L'intention du monde m'est connuë ;
Sur ses projets je n'ai point la berluë ;
Si le profit ne marchoit sur nos pas ,
Four notre coeur tout seroit sans appas.
Notre Boussole et notre point de vue,
C'est Pinterêt.
...f
La troisiéme et la quatrieme Partie de
la Mer des Histoires , paroît chez Char
les Guillaume et P. Gandouin le jeune , Quay
Augustins. 2. vol. in 12.
Bourgeoise , où regne une varieté agréa
ble et interressante , dédié à Mgr le Duc
de Gesvres , Pair de France , par M. l'Affichard.
A Paris , rue S. Severin , chiz
Mesnier, 1733. Broch. in 12.de 137. pag.
La Vola
-Ce
à
DECEM BRE. 1733 2657
Ce perit Ouvrage est mêlé de Prose
et de Vers. Dès la premiere page on
trouve ce Rondeau .
«C'est l'intérêt qui fait que tout remuë ,
C'est lui qui fait que chacun s'évertuë ;
Tout à son gré se gouverne ici bas ;
Emplois sans lui ne se brigueroient pas :
La Cour des Rois seroit deserte et nuë ;
Si l'homme va d'une ame résoluë
Chercher la gloire aux risques qu'on le tue
Qui lui ravit la crainte du trépas ?.
C'est l'interêt.
L'intention du monde m'est connuë ;
Sur ses projets je n'ai point la berluë ;
Si le profit ne marchoit sur nos pas ,
Four notre coeur tout seroit sans appas.
Notre Boussole et notre point de vue,
C'est Pinterêt.
...f
La troisiéme et la quatrieme Partie de
la Mer des Histoires , paroît chez Char
les Guillaume et P. Gandouin le jeune , Quay
Augustins. 2. vol. in 12.
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Résumé : Histoire Bourgeoise, Rondeau, [titre d'après la table]
Le texte présente 'LA FOLETTE ou le RHUME, Histoire', publié en 1733 à Paris, rue Saint-Séverin, par Chiz Mesnier. Cet ouvrage de 137 pages, au format in-12, est dédié à Mgr le Duc de Gesvres, Pair de France, et écrit par M. l'Affichard. Il combine prose et vers. Dès la première page, un rondeau traite du thème de l'intérêt, décrit comme le moteur des ambitions et des décisions humaines, influençant même les comportements à la cour des rois. Le texte mentionne également la parution de la troisième et quatrième partie de 'la Mer des Histoires' chez Charles Guillaume et P. Gandouin le jeune, au format in-12 en deux volumes.
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11
p. 988-991
GRANDE BRETAGNE.
Début :
Le 22. du mois dernier, la Populace s'étant assemblée tumultueusement dans divers endroits [...]
Mots clefs :
Peuple, Parlement, Droits, Roi, Intérêt, Chambre des communes, Établissement
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : GRANDE BRETAGNE.
GRANDE BRETAGNE.
2
E 22. du mois dernier , la Populace s'étant
Lassemblée cumultueusement dans divers en
droits de Londres , aliuma des feux dans les ruës
pour témoigner sa joye de ce que l'année derniere
à pareil jour , la Chambre des Communes
rejetta le Bill pour augmenter les droits sur les
Boissons fortes , et pour établir une nouvelle maniere
de les percevoir. Elle cassa les vitres de
P'Hôtel du Lord- Maire et de toutes les maisons,
de ceux qui refuserent de mettre des lumieres sur
leurs fenêtres , et les efforts que firent les Officiers
chargez de la Police , pour faire cesser le désor
dre , furent inutiles.
Le 27. Avril , à 3. heures après midy , le Roy
se rendit à la Chambre des Pairs avec les ceremonies
accoutumées , et S. M. ayant mandé la
Chambre des Communes , donna son consentement
à divers Bills , et fit ensuite le Discours
suivant.
MY LORDS ET MESSIEURS.
>
Je vous remercie d'avoir dépêché si promptement
les affaires publiques , et de la confiance que vous
avez prise en moi pour l'honneur et la seureté de mon
Royaume. Une Session si courte terminée avec
tant d'unanimité et de si justes égards pour le veritable
interêt de la Nation dans une conjoncture si dé-
"
licate
MAY. 7734-
34
licate , donnera beaucoup de poids et de crédit à tou
tes nos démarches , et assurera au Parlement le respect
et la confiance si nécessaires pour maintenir
Phonneur et l'interêt de la Grande-Bretagne , tant
au dedans qu'en dehors.
MESSIEURS DE LA CHAMBRE DES COMMUNES
Je dois reconnoître d'une maniere particuliere le Zele
et la promptitude que vous avez montrez dans ce
qui concerna la levée des subsides nécessaires pour le
service de cette année . L'attention que vous avez
eue d'assigner des fonds pour acquitter une grande
partie des dettes de la Marine , dettes qu'on a été
nécessairement et inévitablement obligé de contracter
, et qui portant un interêt plus fort que les anciennes
dettes de la Nation , et étant sujettes à un
décomte , augmentoient la dépense dans tous les
Contracts pour la Flote et pour l'avituaillement ,
doit certainement être regardée comme un servicê
essentiel rendu au Public.
MYLORDS ET MESSIEURS ,
Le temps limitépour l'expiration de ce Parlemens
étant prochain , j'ai resolu de faire publier une Proclamation
pour le dissoudre et pour convoquer un
nouveau Parlement, afin de mettre fin aussi -tôt qu'il
sera possible aux inconveniens qui sont les suites inévitables
d'une Election generale , mais je me croirois
inexcusable si je quittois ce Parlement sans lui
faire la justice de reconnoître toutes les preuves écla
tantes que durant le cours de 7 années il a donné
de son fidele attachement pour ma Personne et pour
mon Gouvernement et de ses égards constants pour
le veritable interêt de la Patrie. La prosperité et
La gloire de mon Regne dépendent de l'affection et
du bonheur de mon Peuple , et le bonheur de mon
Peuple
990 MERCURE DE FRANCE
Peuple dépend de la conservation de tous ses legitimes
droits et Privileges , tels qu'ils sont assurez par
l'établissement présent de la Couronne dans la Ligne
Protestante. L'exacte observation et la juste
execution des Loix sont la meilleure et l'unique sireté,
tant pour le Souverain que pour les Sujets ;
leur interêt est mutuel et indivisible , et par consequent
leurs efforts pour se soutenir mutuellement doivent
être égaux et réciproques ; toute usurpation des
droits du Roy ou de ceux du Peuple , est une diminution
du pouvoir de l'un et de l'autre, qui étant tenu
des deux parts dans ses justes bornes ,fait la balance
qui est si nécessaire pour l'honneur et la dignité
de la Couronne et pour la prosperité du Peuple.
J'observerai religieusement pout cet effet tout ce qui
dépendra de moi , ne doutant point d'un juste retour
de soumission et de reconnoissance de mes Sujeis . Je
dois vous recommander particulierement , et j'attends
cette marque de votre affection si connue , de
faire tous vos efforts pour faire cesser les malheu
reuses divisions de cette Nation , et pour concilier
les esprits de tous ceux qui souhaitent sincerement
la sûreté et la prosperité du Royaume. Ce me seroit
une très-grande satisfaction de voir une parfaite
harmonie rétablie parmi ceux qui n'ont et ne doi→
vent avoir à coeur qu'un même objet , afin qu'il n'y
ait plus de distinction qu'entre ceux qui souhaitent
le maintien de notre heureux établissement présent
dans l'Eglise et dans l'Etat , et ceux qui voudroient
renverser l'une et l'autre ; c'est la seule distinction
qui devroit être remarquée dans un pays où l'interêt
du Roy et du Peuple est le même. Si dans aucun
temps les Droits de la Religion , de la liberté
et de la proprieté , n'ont été maintenus avec plus
d'ardeur de la part du Gouvernement , et si jamais
le Peuple n'en ajoui plus pleinement , qu'on ne met
te doac
MAY. 1734. 991
że donc plus en usage ces noms sacrez comme des
prétextes artificieux etplausibles pour renverser l'établissement
présent sous lequel elles sont à couvert.
Je n'ai rien à souhaiter si non que mon Peuple ne
se laisse point surprendre. J'en appelle à sa conscience
pour ma conduite et j'espere que la Providence
divine le dirigera dans le choix de Deputez
dignes , que le soin et la conservation de la Religion
Protestante , de l'établissement présent et de
tous les Droits Religieux et Civils de la Grande-
Bretagne leur soient confiez .
Le Duc de Buckingham , à qui le Roy a permis
de servir dans l'Armée Françoise , sur le
Rhin , en qualité d'Ayde de Camp du Maréchal
de Berwick , partit le 28. du mois dernier pour
s'y rendre .
Le 3. de ce mois , le Prince et la Princesse
d'Orange, s'étant rendus en Chaises à Porteurs à
Whitehall , s'embarquerent sur une des Berges
du Roy , et descendirent la Tamise jusqu'à Lambeth
, pour y prendre les Carosses du Roy , qui
les ont conduits à Gravesend , d'où le Yacht le
Fubbs doit les transporter en Hollande , sous
l'escorte de cinq Vaisseaux de Guerre.
On apprend en dernier lieu de Londres , qu'il
y a déja 350. Membres du Parlement élûs , ét
dans ce nombre on en compte plus de 200. qui
étoient du dernier Parlement. Plusieurs Habitans
de Douvres ont été accusez d'avoir reçû des
sommes considerables pour donner leurs voix à
certaines personnes dans l'Election qu'ils ont faite
dernierement de leurs Députez au Parlement ,
les Magistrats doivent les poursuivre juridiquemont
, en execution de l'Acte du Parlement contre
ceux qui se laissent corrompre.
2
E 22. du mois dernier , la Populace s'étant
Lassemblée cumultueusement dans divers en
droits de Londres , aliuma des feux dans les ruës
pour témoigner sa joye de ce que l'année derniere
à pareil jour , la Chambre des Communes
rejetta le Bill pour augmenter les droits sur les
Boissons fortes , et pour établir une nouvelle maniere
de les percevoir. Elle cassa les vitres de
P'Hôtel du Lord- Maire et de toutes les maisons,
de ceux qui refuserent de mettre des lumieres sur
leurs fenêtres , et les efforts que firent les Officiers
chargez de la Police , pour faire cesser le désor
dre , furent inutiles.
Le 27. Avril , à 3. heures après midy , le Roy
se rendit à la Chambre des Pairs avec les ceremonies
accoutumées , et S. M. ayant mandé la
Chambre des Communes , donna son consentement
à divers Bills , et fit ensuite le Discours
suivant.
MY LORDS ET MESSIEURS.
>
Je vous remercie d'avoir dépêché si promptement
les affaires publiques , et de la confiance que vous
avez prise en moi pour l'honneur et la seureté de mon
Royaume. Une Session si courte terminée avec
tant d'unanimité et de si justes égards pour le veritable
interêt de la Nation dans une conjoncture si dé-
"
licate
MAY. 7734-
34
licate , donnera beaucoup de poids et de crédit à tou
tes nos démarches , et assurera au Parlement le respect
et la confiance si nécessaires pour maintenir
Phonneur et l'interêt de la Grande-Bretagne , tant
au dedans qu'en dehors.
MESSIEURS DE LA CHAMBRE DES COMMUNES
Je dois reconnoître d'une maniere particuliere le Zele
et la promptitude que vous avez montrez dans ce
qui concerna la levée des subsides nécessaires pour le
service de cette année . L'attention que vous avez
eue d'assigner des fonds pour acquitter une grande
partie des dettes de la Marine , dettes qu'on a été
nécessairement et inévitablement obligé de contracter
, et qui portant un interêt plus fort que les anciennes
dettes de la Nation , et étant sujettes à un
décomte , augmentoient la dépense dans tous les
Contracts pour la Flote et pour l'avituaillement ,
doit certainement être regardée comme un servicê
essentiel rendu au Public.
MYLORDS ET MESSIEURS ,
Le temps limitépour l'expiration de ce Parlemens
étant prochain , j'ai resolu de faire publier une Proclamation
pour le dissoudre et pour convoquer un
nouveau Parlement, afin de mettre fin aussi -tôt qu'il
sera possible aux inconveniens qui sont les suites inévitables
d'une Election generale , mais je me croirois
inexcusable si je quittois ce Parlement sans lui
faire la justice de reconnoître toutes les preuves écla
tantes que durant le cours de 7 années il a donné
de son fidele attachement pour ma Personne et pour
mon Gouvernement et de ses égards constants pour
le veritable interêt de la Patrie. La prosperité et
La gloire de mon Regne dépendent de l'affection et
du bonheur de mon Peuple , et le bonheur de mon
Peuple
990 MERCURE DE FRANCE
Peuple dépend de la conservation de tous ses legitimes
droits et Privileges , tels qu'ils sont assurez par
l'établissement présent de la Couronne dans la Ligne
Protestante. L'exacte observation et la juste
execution des Loix sont la meilleure et l'unique sireté,
tant pour le Souverain que pour les Sujets ;
leur interêt est mutuel et indivisible , et par consequent
leurs efforts pour se soutenir mutuellement doivent
être égaux et réciproques ; toute usurpation des
droits du Roy ou de ceux du Peuple , est une diminution
du pouvoir de l'un et de l'autre, qui étant tenu
des deux parts dans ses justes bornes ,fait la balance
qui est si nécessaire pour l'honneur et la dignité
de la Couronne et pour la prosperité du Peuple.
J'observerai religieusement pout cet effet tout ce qui
dépendra de moi , ne doutant point d'un juste retour
de soumission et de reconnoissance de mes Sujeis . Je
dois vous recommander particulierement , et j'attends
cette marque de votre affection si connue , de
faire tous vos efforts pour faire cesser les malheu
reuses divisions de cette Nation , et pour concilier
les esprits de tous ceux qui souhaitent sincerement
la sûreté et la prosperité du Royaume. Ce me seroit
une très-grande satisfaction de voir une parfaite
harmonie rétablie parmi ceux qui n'ont et ne doi→
vent avoir à coeur qu'un même objet , afin qu'il n'y
ait plus de distinction qu'entre ceux qui souhaitent
le maintien de notre heureux établissement présent
dans l'Eglise et dans l'Etat , et ceux qui voudroient
renverser l'une et l'autre ; c'est la seule distinction
qui devroit être remarquée dans un pays où l'interêt
du Roy et du Peuple est le même. Si dans aucun
temps les Droits de la Religion , de la liberté
et de la proprieté , n'ont été maintenus avec plus
d'ardeur de la part du Gouvernement , et si jamais
le Peuple n'en ajoui plus pleinement , qu'on ne met
te doac
MAY. 1734. 991
że donc plus en usage ces noms sacrez comme des
prétextes artificieux etplausibles pour renverser l'établissement
présent sous lequel elles sont à couvert.
Je n'ai rien à souhaiter si non que mon Peuple ne
se laisse point surprendre. J'en appelle à sa conscience
pour ma conduite et j'espere que la Providence
divine le dirigera dans le choix de Deputez
dignes , que le soin et la conservation de la Religion
Protestante , de l'établissement présent et de
tous les Droits Religieux et Civils de la Grande-
Bretagne leur soient confiez .
Le Duc de Buckingham , à qui le Roy a permis
de servir dans l'Armée Françoise , sur le
Rhin , en qualité d'Ayde de Camp du Maréchal
de Berwick , partit le 28. du mois dernier pour
s'y rendre .
Le 3. de ce mois , le Prince et la Princesse
d'Orange, s'étant rendus en Chaises à Porteurs à
Whitehall , s'embarquerent sur une des Berges
du Roy , et descendirent la Tamise jusqu'à Lambeth
, pour y prendre les Carosses du Roy , qui
les ont conduits à Gravesend , d'où le Yacht le
Fubbs doit les transporter en Hollande , sous
l'escorte de cinq Vaisseaux de Guerre.
On apprend en dernier lieu de Londres , qu'il
y a déja 350. Membres du Parlement élûs , ét
dans ce nombre on en compte plus de 200. qui
étoient du dernier Parlement. Plusieurs Habitans
de Douvres ont été accusez d'avoir reçû des
sommes considerables pour donner leurs voix à
certaines personnes dans l'Election qu'ils ont faite
dernierement de leurs Députez au Parlement ,
les Magistrats doivent les poursuivre juridiquemont
, en execution de l'Acte du Parlement contre
ceux qui se laissent corrompre.
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Résumé : GRANDE BRETAGNE.
Le 22 du mois précédent, la population de Londres a célébré le rejet par la Chambre des Communes d'un projet de loi visant à augmenter les droits sur les boissons fortes et à modifier leur perception. Cette célébration s'est manifestée par des feux dans les rues et des bris de vitres chez ceux refusant de mettre des lumières à leurs fenêtres. Les efforts de la police pour rétablir l'ordre ont été inutiles. Le 27 avril, le roi s'est rendu à la Chambre des Pairs pour donner son consentement à divers projets de loi. Dans son discours, il a remercié les parlementaires pour leur promptitude et leur unanimité dans la gestion des affaires publiques. Il a souligné l'importance de maintenir l'honneur et l'intérêt de la Grande-Bretagne, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur du royaume. Le roi a également reconnu les efforts des Communes pour lever les subsides nécessaires et acquitter une partie des dettes de la Marine. Le roi a annoncé la dissolution du Parlement et la convocation d'un nouveau Parlement pour éviter les inconvénients des élections générales. Il a exprimé sa gratitude pour l'attachement et les égards constants du Parlement envers sa personne et le gouvernement. Il a insisté sur la nécessité de conserver les droits et privilèges légitimes du peuple et de maintenir l'observation des lois pour la sécurité mutuelle du souverain et des sujets. Le Duc de Buckingham est parti le 28 du mois précédent pour servir dans l'armée française sur le Rhin. Le Prince et la Princesse d'Orange ont quitté Londres pour la Hollande, escortés par des vaisseaux de guerre. À ce jour, 350 membres du nouveau Parlement ont été élus, dont plus de 200 étaient membres du dernier Parlement. Plusieurs habitants de Douvres ont été accusés de corruption lors des élections et doivent être poursuivis en justice.
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12
p. 3-6
Imitation De l'ode 24e. du 3e. livre d'Horace
Début :
Quand tout l'or de l'Arabie [...]
Mots clefs :
Horace, Intérêt, Fortune
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Imitation De l'ode 24e. du 3e. livre d'Horace
MERCURE
deFrance
DEDIE
AUROL.
Decembre 1744
.
Pieces
Fugitives
tanten Vers qu'en Proses
Imitation
De tode 24. du. 3 livre d'Horace
Quand toutlordel'arabie
Enfleroit vos magasins,
Quand nouveau Roi de Phrygie
Toutseroitor sous vos mains,
Sile tems que rien n'arrête
Survôtre superbe tête
Grave les traits de lamort,
Rien ne sçauroit vous defendre;
L'orestegal a la cendre
Dans labalance du Sort.
4 MERCURE DE FRANCE ,
O toi Peuple heureux * & fage
Qu'Alexandre refpecta
Conferve à jamais l'ufage
Que la raifon te dicta ,
Qu'en ta courfe vagabonde
L'interêt de ce Dieu du Monde
Te laiffe ignorer fa loi ;
Qu'une richeffe commune
T'afferviffant la fortune ,
En fixe le jufte emploi.
Là l'Orphelin trouve un Pere
Et la Veuve fans dégoûts
Ne voit rien qu'elle préfere
Aux cendres de fon Epoux.
L'appas d'une dot immenfe
Au caprice , à la licence
N'acquiert pas l'impunité.
La femme fimple & timide
N'a que la vertu pour guide ,
Et pour dot la chafteté .
François , quelle ame affez belle
Enfantera le deffein
D'appeller fur ce modéle
Les Vertus dans votre ſein ?
A fon génereux courage
J'ofe affurer le fuffrage
Les Scythes,
DECEMBRE. 1744. 5
Et l'amour de l'avenir :
Tous les Temps pleins de fa gloire
Drefferont à fa mémoire
Les Autels du fouvenir.
Severe , mais équitable
La feule pofterité
EA l'organe refpectable
Qu'a choifi la vérité.
Sans ceffe en proie à l'envie
Les Heros pendant leur vie
Gemiffent fous fon effort :
C'est ainsi qu'elle fe venge
De l'éternelle louange
Que leur affure la mort .
Nous parlons contre les vices ,
Mais nous flattons les forfaits ,
Les crimes font fans fuplices ,
Et les Loix fans effets.
La fraude , la violence
Conduifent à l'opulence ,
Qui bien-tôt leur fert d'appui ;
Le pauvre feul eft coupable ,
Et le crime eft refpectable
Si la fortune eft pour lui.
Rougiffons de la baffeffe ,
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
Où fans crainte du mépris ,
L'intérêt & la molleffe
Aviliffent nos efprits.
Dans fa naiffante avarice
Le Fils pour toute exercice
Ne connoît que l'art des jeux ;
Tandis que plus lâche encore ,
Son Pere fe deshonore
Pour enrichir fes Neveux.
C'eft ainfi que les ravages
D'une indigne paſſion
Ftendent fur tous les âges
Leur fatale impreffion ;
Mais une jufte difgrace
Des biens que l'avare entaffe
Sçait écarter les plaifirs ;
Et la célefte vengeance
Au fein de la jouiſſance
Lui laiffe encor les defirs.
deFrance
DEDIE
AUROL.
Decembre 1744
.
Pieces
Fugitives
tanten Vers qu'en Proses
Imitation
De tode 24. du. 3 livre d'Horace
Quand toutlordel'arabie
Enfleroit vos magasins,
Quand nouveau Roi de Phrygie
Toutseroitor sous vos mains,
Sile tems que rien n'arrête
Survôtre superbe tête
Grave les traits de lamort,
Rien ne sçauroit vous defendre;
L'orestegal a la cendre
Dans labalance du Sort.
4 MERCURE DE FRANCE ,
O toi Peuple heureux * & fage
Qu'Alexandre refpecta
Conferve à jamais l'ufage
Que la raifon te dicta ,
Qu'en ta courfe vagabonde
L'interêt de ce Dieu du Monde
Te laiffe ignorer fa loi ;
Qu'une richeffe commune
T'afferviffant la fortune ,
En fixe le jufte emploi.
Là l'Orphelin trouve un Pere
Et la Veuve fans dégoûts
Ne voit rien qu'elle préfere
Aux cendres de fon Epoux.
L'appas d'une dot immenfe
Au caprice , à la licence
N'acquiert pas l'impunité.
La femme fimple & timide
N'a que la vertu pour guide ,
Et pour dot la chafteté .
François , quelle ame affez belle
Enfantera le deffein
D'appeller fur ce modéle
Les Vertus dans votre ſein ?
A fon génereux courage
J'ofe affurer le fuffrage
Les Scythes,
DECEMBRE. 1744. 5
Et l'amour de l'avenir :
Tous les Temps pleins de fa gloire
Drefferont à fa mémoire
Les Autels du fouvenir.
Severe , mais équitable
La feule pofterité
EA l'organe refpectable
Qu'a choifi la vérité.
Sans ceffe en proie à l'envie
Les Heros pendant leur vie
Gemiffent fous fon effort :
C'est ainsi qu'elle fe venge
De l'éternelle louange
Que leur affure la mort .
Nous parlons contre les vices ,
Mais nous flattons les forfaits ,
Les crimes font fans fuplices ,
Et les Loix fans effets.
La fraude , la violence
Conduifent à l'opulence ,
Qui bien-tôt leur fert d'appui ;
Le pauvre feul eft coupable ,
Et le crime eft refpectable
Si la fortune eft pour lui.
Rougiffons de la baffeffe ,
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
Où fans crainte du mépris ,
L'intérêt & la molleffe
Aviliffent nos efprits.
Dans fa naiffante avarice
Le Fils pour toute exercice
Ne connoît que l'art des jeux ;
Tandis que plus lâche encore ,
Son Pere fe deshonore
Pour enrichir fes Neveux.
C'eft ainfi que les ravages
D'une indigne paſſion
Ftendent fur tous les âges
Leur fatale impreffion ;
Mais une jufte difgrace
Des biens que l'avare entaffe
Sçait écarter les plaifirs ;
Et la célefte vengeance
Au fein de la jouiſſance
Lui laiffe encor les defirs.
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13
p. 77-124
Eloge de M. le Président de Montesquieu.
Début :
L'intérêt que les bons citoyens prennent à l'Encyclopédie, & le grand nombre de [...]
Mots clefs :
Montesquieu, Encyclopédie, Gloire, Moeurs, Ouvrage, Auteur, Esprit, Hommes, Académie, Parlement de Bordeaux, Académie française, Éloge, De l'esprit des lois, Lettres persanes, Amour, Nations, Malheur, Commerce, Intérêt, Honneur, Étude, Citoyen, Philosophie, Religion, Gouvernement, Roi, Sciences, Parlement
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Eloge de M. le Président de Montesquieu.
Ous ne pouvons mieux ouvrir cet arpar
volume de l'Encyclopédie. Qui ſe diſtribue
depuis quelques jours chez Briaffon , David
l'aîné , le Breton , & Durand. Il doit être
d'autant plus intéreffant que M. de Voltaire
y a travaillé les mots , efprit , éloquence
, élégance. Qui pouvoit mieux en
parler ? Le morceau qui paroît à la tête du
même volume , acheve de le rendre précieux
. C'eſt l'éloge de M. de Montesquieu
par M. d'Alembert . On peut dire fans
fadeur que le Panégyrifte eft digne du
héros . Cet éloge nous a paru d'une fi grande
beauté , que nous croyons obliger le
Lecteur de l'inférer ici dans fon entier.
Quant à la note qui fe trouve à la page
huit , comme elle contient elle - feule une
excellente analyſe de l'Efprit des Loix ,
nous avons craint de prodiguer à la fois
tant de richeffes , & par une jufte économie,
nous l'avons réfervée pour en décorer
le premier Mercure de Décembre . Ceux
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
qui n'auront pas le Dictionnaire , feront
charmés de trouver cette piece complette
dans mon Journal , où ils pourront même
la lire plus commodément , puifqu'il eſt
portatif.
Eloge de M. le Préſident de Montefquien.
L'intérêt que les bons citoyens prennent
à l'Encyclopédie, & le grand nombre de
gens de Lettres qui lui confacrent leurs
travaux , femblent nous permettre de la
regarder comme un des monumens les
plus propres à être dépofitaires des fentimens
de la patrie , & des hommages
qu'elle doit aux hommes célebres qui l'ont
honorée . Perfuadés néanmoins que M.
de Montesquieu étoit en droit d'attendre
d'autres Panégyriftes que nous , & que la
douleur publique eût mérité des interpretes
plus éloquens , nous euflions renfermé
au- dedans de nous-mêmes nos juftes
regrets & notre refpect pour fa mémoire ;
mais l'aveu de ce que nous lui devons ,
nous eft trop précieux pour en laiffer le
foin à d'autres. Bienfaicteur de l'humanité
par fes écrits , il a daigné l'être auffi de
cet ouvrage , & notre reconnoiffance ne
veut que tracer quelques lignes au pied de
fa ftatue .
Charles de Secondat , Baron de la Brede
NOVEMBRE. 1755. 79
& de Montesquieu , ancien Préfident à
Mortier au Parlement de Bordeaux , de
l'Académie Françoife, de l'Académie royale
des Sciences & des Belles - Lettres de
Pruffe , & de la Société de Londres , naquit
au Château de la Brede , près de Bordeaux
, le 18 Janvier 1689 , d'une famille
noble de Guyenne. Son trifayeul , Jean de
Secondat , Maître d'Hôtel de Henri II ,
Roi de Navarre , & enfuite de Jeanne ,
fille de ce Roi , qui époufa Antoine de
Bourbon , acquit la terre de Montesquieu
d'une fomme de 10000 livres que cette
Princeffe lui donna par un acte authentique
, en récompenfe de fa probité & de
fes fervices. Henri III , Roi de Navarre ,
depuis Henri IV , Roi de France , érigea
en Baronie la terre de Montefquieu , en
faveur de Jacob de Secondat , fils de Jean ,
d'abord Gentilhomme ordinaire de la
Chambre de ce Prince , & enfuite Meftre
de camp du Régiment de Châtillon.
Jean Gafton de Secondat , fon fecond fils ,
ayant époufé la fille du Premier Préfident
du Parlement de Bordeaux , acquit dans
cette Compagnie une charge de Préfident
à Mortier. Il eut plufieurs enfans , dont
un entra dans le fervice , s'y diftingua ,
& le quitta de fort bonne heure. Ce fut
pere de Charles de Secondat , auteur Le
Div
So MERCURE DE FRANCE.
de l'Efprit des Loix . Ces détails paroîtront
peut- être déplacés à la tête de l'éloge
d'un philofophe dont le nom a fi peu
befoin d'ancêtres ; mais n'envions point
à leur mémoire l'éclat que ce nom répand
fur elle.
Les fuccès de l'enfance préfage quelquefois
fi trompeur , ne le furent point
dans Charles de Secondat : il annonça de
bonne heure ce qu'il devoit être ; & fon
pere donna tous fes foins à cultiver ce génie
naiffant , objet de fon efpérance &
de fa tendreſſe . Dès l'âge de vingt ans , le
jeune Montefquieu préparoit déja les matériaux
de l'Esprit des Loix , par un extrait
raifonné des immenfes volumes qui compofent
le corps du Droit civil ; ainfi autrefois
Newton avoit jetté dès fa premiere
jeuneffe les fondemens des ouvrages qui
l'ont rendu immortel . Cependant l'étude
de la Jurifprudence , quoique moins aride
pour M. de Montefquieu que pour la
plupart de ceux qui s'y livrent , parce qu'il
la cultivoit en philofophe , ne fuffifoit pas
à l'étendue & à l'activité de fon génie ; il
approfondiffoit dans le même temps des
matieres encore plus importantes & plus
délicates , & les difcutoit dans le filence
avec la fageffe , la décence , & l'équité
qu'il a depuis montrées dans fes ouvrages .
NOVEMBRE. 1755 . 81
Un oncle paternel , Préfident à Mortier
au Parlement de Bordeaux , Juge éclairé
& citoyen vertueux , l'oracle de fa compagnie
& de fa province , ayant perdu un
fils unique , & voulant conferver dans fon
Corps l'efprit d'élevation qu'il avoit tâché
d'y répandre , laiffa fes biens & fa charge
à M. de Montefquieu ; il étoit Confeiller
au Parlement de Bordeaux , depuis le 24
Février 1714 , & fut reçu Préſident à
Mortier le 13 Juillet 1716. Quelques années
après , en 1722 , pendant la minorité
du Roi , fa Compagnie le chargea de préfenter
des remontrances à l'occafion d'un
nouvel impôt. Placé entre le thrône & le
peuple , il remplit en fujet refpectueux &
en Magiftrat plein de courage , l'emploi fi
noble & fi peu envié , de faire parvenir
au Souverain le cri des malheureux ; & la
mifere publique repréfentée avec autant
d'habileté que de force , obtint la justice.
qu'elle demandoit . Ce fuccès , il eft vrai ,
par malheur l'Etat bien plus que pour
pour
lui , fut auffi paffager que s'il eût été injufte
; à peine la voix des peuples eût- elle
ceffé de le faire entendre , que l'impôt
fupprimé fut remplacé par un autre ; mais
le citoyen avoit fait fon devoir.
Il fut reçu le 3 Avril 1716 dans l'Académie
de Bordeaux , qui ne faifoit que de
Dy
82 MERCURE DE FRANCE.
naître . Le gout pour la Mufique & pour
les ouvrages de pur agrément , avoit d'abord
raflemblé les membres qui la for
moient. M. de Montefquieu crut avec raifon
que l'ardeur naiffante & les talens de
fes confieres pourroient s'exercer avec encore
plus d'avantage fur les objets de la
Phyfique. Il étoit perfuadé que la nature ,
digne d'être obfervée par -tout , trouvoit
aufli par tout des yeux dignes de la voir ;
qu'au contraire les ouvrages de goût ne
fouffrant point de médiocrité , & la Capitale
étant en ce genre le centre des lumieres
& des fecours , il étoit trop difficile de
rafferobler loin d'elle un affez grand nombre
d'écrivains diftingués ; il regardoit les
Sociétés de bel efprit , fi étrangement multipliées
dans nos provinces , comme une
efpece , ou plutôt comme une ombre de
luxe littéraire qui nuit à l'opulence réelle
fans même en offrir l'apparence . Heureufement
M. le Duc de la Force , par un prix
qu'il venoit de fonder à Bordeaux , avoit
fecondé des vues fi éclairées & fi juftes.
On jugea qu'une expérience bien faite
feront préférable à un difcours foible , ou
à un mauvais poëme ; & Bordeaux eut
une Académie des Sciences .
M. de Montefquieu nullement empreffé
de fe montrer au public , fembloit attenNOVEMBRE.
1755. 83
dre , felon l'expreffion d'un grand génie ,
un âge mur pour écrire ; ce ne fut qu'en
1721 , c'eft -à- dire âgé de trente - deux ans,
qu'il mit au jour les Lettres Perfannes. Le
Siamois des amufemens ferieux & comiques
pouvoit lui en avoir fourni l'idée ; mais
il furpaffa fon modele . La peinture des
moeurs orientales réelles ou fuppofées , de
l'orgueil & du flegme de l'amour aliatique
, n'eft que le moindre objet de ces
Lettres ; elle n'y fert , pour ainfi dire , que
de prétexte à une fatyre fine de nos moeurs,
& à des matieres importantes que l'Auteur
approfondit en paroiffant gliffer fur
elles. Dans cette efpèce de tableau mouvant
, Ufbek expofe fur-tout avec autant
de légereté que d'énergie ce qui a le plus
frappé parmi nous fes yeux pénétrans ;
notre habitude de traiter férieufement les
chofes les plus futiles , & de tourner les
plus importantes en plaifanterie ; nos converfations
fi bruyantes & fi frivoles ; notre
ennui dans le fein du plaifir même ;
nos préjugés & nos actions en contradiction
continuelle avec nos lumieres ; tant
d'amour pour la gloire joint à tant de
refpect pour l'idole de la faveur ; nos
Courtifans fi rampans & fi vains ; notre
politeffe extérieure & notre mépris réel
pour les étrangers , ou notre prédilection
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
affectée pour eux ; la bifarrerie de nos
gouts , qui n'a rien au- deffous d'elle que
l'empreffement de toute l'Europe à les
adopter ; notre dédain barbare pour deux
des plus refpectables occupations d'un citoyen
, le commerce & la magiftrature ;
nos difputes littéraires fi vives & fi inuti
les ; notre fureur d'écrire avant que de
penfer , & de juger avant que de connoître.
A cette peinture vive , mais fans
fiel , il oppofe dans l'apologue des Troglodites
, le tableau d'un peuple vertueux ,
devenu fage par le malheur , morceau
digne du Portique : ailleurs il montre la
philofophie long-tems étouffée , reparoiffant
tout-à- coup , regagnant par les progrès
le tems qu'elle a perdu , pénétrant
jufques chez les Ruffes à la voix d'un génie
qui l'appelle , tandis que chez d'autres
peuples de l'Europe , la fuperftition , femblable
à une atmoſphere épaiffe , empêche
la lumiere qui les environne de toutes
parts d'arriver jufqu'à eux. Enfin , par les
principes qu'il établit fur la nature des
gouvernemens anciens & modernes , il
préfente le germe de ces idées lumineufes
développées depuis par l'Auteur dans fon
grand ouvrage.
Ces différens fujets , privés aujourd'hui
des graces de la nouveauté qu'ils avoient
8
NOVEMBRE. 1755. 85
dans la naiffance des Lettres Perfannes , y
conferveront toujours le mérite du caractere
original qu'on a fçu leur donner ;
mérite d'autant plus réel , qu'il vient ici
du génie feul de l'écrivain , & non du
voile étranger dont il s'eft couvert ; car
Ufbek a pris durant fon féjour en France ,
non feulement une connoiffance fi parfaite
de nos moeurs , mais une fi forte teinture
de nos manieres mêmes , que fon
ftyle fait fouvent oublier fon pays . Ce
léger défaut de vraisemblance peut n'être
fans deffein & fans adreffe : en relevant
nos ridicules & nos vices , il a voulu
fans doute auffi rendre juftice à nos
avantages ; il a fenti toute la fadeur d'un
éloge direct & il s'en eft plus finement
acquitté , en prenant fi fouvent notre ton
pour médire plus agréablement de nous.
pas
Malgré le fuccès de cet ouvrage , M.
de Montefquieu ne s'en étoit point déclaré
ouvertement l'auteur. Peut - être
croyoit- il échapper plus aifément par ce
moyen à la fatyre littéraire , qui épargne
plus volontiers les écrits anonymes , parce
que c'est toujours la perfonne & non l'ouvrage
qui eft le but de fes traits ; peut- être
craignoit- il d'être attaqué fur le prétendu
contrafte des Lettres Perfannes avec l'auférité
de fa place ; efpece de reproche ,
86 MERCURE DE FRANCE.
difoit il , que les critiques ne manquent
jamais, parce qu'il ne demande aucun effort
d'efprit. Mais fon fecret étoit découvert ,
& déja le public le montroit à l'Académie
Françoife. L'événement fit voir combien
le filence de M. de Montefquieu avoit été
fage . Ufbek s'exprime quelquefois affez
librement , non fur le fonds du Chriftianiſme
, mais fur des matieres que trop de
perfonnes affectent de confondre avec le
Chriftianifme même , fur l'efprit de
perfécution
dont tant de Chrétiens ont été
animés ; fur les ufurpations temporelles
de la puiffance eccléfiaftique ; fur la multiplication
exceffive des monafteres , qui
enleve des fujets à l'Etat , fans donner à
Dieu des adorateurs ; fur quelques opinions
qu'on a vainement tenté d'ériger
en dogmes ; fur nos difputes de religion ,
toujours violentes , & fouvent funeftes.
S'il paroît toucher ailleurs à des questions
plus délicates , & qui intéreffent de plus
près la religion chrétienne , fes réflexions
appréciées avec juftice , font en effet trèsfavorables
à la révélation , puifqu'il fe
borne à montrer combien la raifon humaine
, abandonnée à elle-même , eft peu
éclairée fur ces objets. Enfin , parmi les
véritables lettres de M. de Montefquieu ,
l'Imprimeur étranger en avoit inféré quel
NOVEMBRE. 1755. 87
ques -unes d'une autre main , & il eût
fallu du moins , avant que de condamner
l'auteur , démêler ce qui lui appartenoit
en propre. Sans égard à ces confidérations
, d'un côté la haine fous le rom
de zéle , de l'autre le zéle fans difcernement
ou fans lumieres , fe fouleverent &
fe réunirent contre les Lettres Perfannes.
Des délateurs , efpece d'hommes dangereufe
& lâche , que même dans un gouvernement
fage on a quelquefois le malheur
d'écouter , allarmerent par un extrait
infidele la piété du miniftere. M. de Montefquieu
, par le confeil de fes amis , foutenu
de la voix publique , s'étant préſenté
pour la place de l'Académie Françoiſe vacante
par la mort de M. de Sacy , le Miniftre
écrivit à cette Compagnie qué S. M.
ne donneroit jamais fon agrément à l'auteur
des Lettres Perfannes ; qu'il n'avoit
point lu ce livre , mais que des perfonnes
en qui il avoit confiance , lui en avoient
fait connoître le poifon & le danger . M.
de Montefquieu fentit le coup qu'une pareille
accufation pouvoit porter à fa perfonne
, à la famille , à la tranquillité de
fa vie. Il n'attachoit pas affez de prix aux
honneurs littéraires , ni pour les rechercher
avec avidité , ni pour affecter de les
dédaigner quand ils fe préfentoient à lui ,
88 MERCURE DE FRANCE.
:
ni enfin pour en regarder la fimple privation
comme un malheur ; mais l'exclufion
perpétuelle , & fur - tout les motifs de
l'exclufion lui paroiffoient une injure. Il vit
le Miniftre , lui déclara que par des raifons
particulieres il n'avouoit point les
Lettres Perfannes , mais qu'il étoit encore
plus éloigné de defavouer un ouvrage
dont il croyoit n'avoir point à rougir , &
qu'il devoit être jugé d'après une lecture ,
& non fur une délation le Miniftre prit
enfin le parti par où il auroit dû commencer
; il lut le livre , aima l'Auteur , & apprit
à mieux placer fa confiance ; l'Académie
Françoife ne fut point privée d'un de
fes plus beaux ornemens , & la France eut
le bonheur de conferver un fujet que la fuperftition
ou la calomnie étoient prêtes à
lui faire perdre : car M. de Montefquieu
avoit déclaré au Gouvernement qu'après
l'efpece d'outrage qu'on alloit lui faire ,
il iroit chercher chez les étrangers qui lui
tendoient les bras , la fureté , le repos , &
peut-être les recompenfes qu'il auroit dû
efperer dans fon pays. La nation eût déploré
cette perte , & la honte en fut pourtant
retombée fur elle.
Feu M. le Maréchal d'Eftrées , alors Directeur
de l'Académie Françoife , fe conduifit
dans cette circonftance en courtiſan
NOVEMBRE . 1755 . 89
vertueux , & d'une ame vraiment élevée ;
il ne craignit ni d'abufer de fon crédit ni
de le compromettre ; il foutint fon ami &
juftifia Socrate. Ce trait de courage fi précieux
aux Lettres , fi digne d'avoir aujourd'hui
des imitateurs , & fi honorable à
la mémoire de M. le Maréchal d'Eftrées ,
n'auroit pas dû être oublié dans fon éloge.
M. de Montefquieu fut reçu le 24 Janvier
1728. Son difcours eft un des meilleurs
qu'on ait prononcés dans une pareille
occafion ; le mérite en eft d'autant
plus grand , que les Récipiendaires gênés
jufqu'alors par ces formules & ces éloges
d'ufage auxquels une efpece de prefcription
les affujettit , n'avoient encore ofé
franchir ce cercle pour traiter d'autres fujets
, ou n'avoient point penfé du moins à
les y renfermer ; dans cet état même de
contrainte il eut l'avantage de réuffir . Entre
plufieurs traits dont brille fon difcours ,
on reconnoîtroit l'écrivain qui penſe , au
feul portrait du Cardinal de Richelieu
qui apprit à la France le fecret de fes forces ,
& à l'Espagne celui de fa foibleffe , qui ôta
à l'Allemagne fes chaînes , & lui en donna
de nouvelles. Il faut admirer M. de Montefquieu
d'avoir fçu vaincre la difficulté
de fon fujet, & pardonner à ceux qui n'ont
pas eu le même fuccès .
›
90 MERCURE DE FRANCE.
Le nouvel Académicien étoit d'autant
plus digne de ce titre , qu'il avoit peu de
tems auparavant renoncé à tout autre travail
, pour fe livrer entierement à fon
génie & à fon goût . Quelque importante
que fût la place qu'il occupoit , avec quelques
lumieres & quelque intégrité qu'il
en eût rempli les devoirs , il fentoit qu'il
y avoit des objets plus dignes d'occuper
fes talens ; qu'un citoyen eft redevable à
fa nation & à l'humanité de tout le bien
qu'il peut leur faire ; & qu'il feroit plus
utile à l'une & à l'autre , en les éclairant
par fes écrits , qu'il ne pouvoit l'être en
difcutant quelques conteftations particulieres
dans l'obfcurité . Toutes ces réflexions
le déterminerent à vendre fa charge
; il ceffa d'être Magiftrat , & ne fut plus
qu'homme de Lettres .
Mais pour fe rendre utile par fes ouvra
ges aux différentes nations , il étoit néceffaire
qu'il les connût ; ce fut dans cette
vue qu'il entreprit de voyager. Son but
étoit d'examiner partout le phyfique & le
moral , d'étudier les loix & la conftitution
de chaque pays , de vifiter les fçavans , les
écrivains , les artiftes célebres , de chercher
fur- tout ces hommes rares & finguliers
dont le commerce fupplée quelquefois à
plufieurs années d'obfervations & de féNOVEMBRE.
1755. 91
jour. M. de Montefquieu eût pu dire comme
Démocrite. Je n'ai rien oublié pour
» m'inftruire ; j'ai quitté mon pays , & parcouru
l'univers pour mieux connoître
» la vérité : j'ai vu tous les perfonnages
» illuftres de mon tems ; mais il y eût
cette différence entre le Démocrite François
& celui d'Abdere , que le premier
voyageoit pour inftruire les hommes , &
le fecond pour s'en moquer,
Il alla d'abord à Vienne , où il vit fouvent
le célebre Prince Eugene ; ce Héros
fi funefte à la France ( à laquelle il auroit
pû être fi utile ) , après avoir balancé la
fortune de Louis XIV. & humilié la fierté
Ottomane , vivoit fans fafte durant la paix,
aimant & cultivant les Lettres dans une
Cour où elles font peu en honneur , &
donnant à ſes maîtres l'exemple de les protéger.
M. de Montefquieu crut entrevoir
dans fes difcours quelques reftes d'intérêt
pour fon ancienne patrie ; le Prince Eugene
en laiffoit voir furtout , autant que le
peut faire un ennemi , für les fuites funeftes
de cette divifion inteftine qui trouble
depuis fi longtems l'Eglife de France :
l'Homme d'Etat en prévoyoit la durée &
les effets , & les prédit au Philofophe.
M. de Montefquieu partit de Vienne
pour voir la Hongrie , contrée opulente &
92 MERCURE DE FRANCE.
fertile, habitée par une nation fiere & généreufe
, le fléau de fes Tyrans & l'appui de
fes Souverains. Comme peu de perfonnes
connoiffent bien ce pays , il a écrit avec
foin cette partie de fes voyages.
D'Allemagne , il paffa en Italie ; il vit à
Venife le fameux Law , à qui il ne reftoit
de fa grandeur paffée que des projets heureufement
deftinés à mourir dans fa tête ,
& un diamant qu'il engageoit pour jouer
aux jeux de hafard . Un jour la converfation
rouloit fur le fameux fyftème que Law
avoit inventé ; époque de tant de malheurs
& de fortunes , & furtout d'une dépravation
remarquable dans nos moeurs . Comme
le Parlement de Paris , dépofitaire immédiat
des Loix dans les tems de minorité ,
avoit fait éprouver au Miniftre Ecoffois
quelque réfiftance dans cette occafion
M. de Montefquieu lui demanda pourquoi
on n'avoit pas effayé de vaincre cette réfiftance
par un moyen prefque toujours infaillible
en Angleterre , par le grand mobile
des actions des hommes , en un mot
par l'argent : Ce ne font pas , répondit Law,
desgénies auffi ardens & auf dangereux que
mes compatriotes , mais ils font beaucoup plus
incorruptibles. Nous ajouterons fans aucun
préjugé de vanité nationale , qu'un Corps
libre pour quelques inftans , doit mieux
NOVEMBRE. 1755. 93
résister à la corruption que celui qui l'eft
toujours ; le premier , en vendant fa liberté,
la perd ; le fecond ne fait , pour ainfi
dire , que la prêter , & l'exerce même en
l'engageant ; ainfi les circonftances & la
nature du Gouvernement font les vices &
les vertus des Nations.
Un autre perfonnage non moins fameux
que M. de Montefquieu vit encore plus .
fouvent à Venife , fut le Comte de Bonneval
. Cet homme fi connu par fes aventures
, qui n'étoient pas encore à leur terme,
& flatté de converfer avec un juge digne
de l'entendre , lui faifoit avec plaifir le détail
fingulier de fa vie , le récit des actions.
militaires où il s'étoit trouvé , le portrait
des Généraux & des Miniftres qu'il avoit
connus . M. de Montefquieu fe rappelloit,
fouvent ces converfations & en racontoit
différens traits à fes amis.
Il alla de Venife à Rome : dans cette ancienne
Capitale du monde , qui l'eft encore
à certains égards , il s'appliqua furtour
à examiner ce qui la diftingue aujourd'hui
le plus , les ouvrages des Raphaëls ,
des Titiens , & des Michel- Anges : il n'avoit
point fait une étude particuliere des
beaux arts ; mais l'expreffion dont brillent
les chef-d'oeuvres en ce genre , faifit infailliblement
tout homme de génie . Accoutu94
MERCURE DE FRANCE.
mé à étudier la nature , il la reconnoît
quand elle eft imitée , comme un portrait
reffemblant frappe tous ceux à qui l'original
eft familier : malheur aux productions
de l'art dont toute la beauté n'eſt que
pour les Artiſtes.
Après avoir parcouru l'Italie , M. de
Montefquieu vint en Suiffe ; il examina
foigneufement les vaſtes pays arrofés par
le Rhin ; & il ne lui refta plus rien à voir
en Allemagne ; car Frédéric ne regnoit pas
encore. Il s'arrêta enfuite quelque tems
dans les Provinces-Unies , monument admirable
de ce que peut l'induftrie humaine
animée par l'amour de la liberté. Enfin il
fe rendit en Angleterre où il demeura deux
ans : digne de voir & d'entretenir les plus
grands hommes , il n'eut à regretter que
de n'avoir pas fait plutôt ce voyage : Locke
& Newton étoient morts. Mais il eut fouvent
l'honneur de faire fa cour à leur protectrice
, la célebre Reine d'Angleterre ,
qui cultivoit la Philofophie fur le thrône ,
& qui goûta , comme elle devoit , M. de
Montefquieu. Il ne fut pas moins accueilli
par la Nation , qui n'avoit pas befoin fur
cela de prendre le ton de fes maîtres . Il
forma à Londres des liaifons intimes avec
des hommes exercés à méditer , & à ſe préparer
aux grandes chofes par des études
NOVEMBRE. 1755. 95
profondes ; il s'inftruifit avec eux de la nature
du Gouvernement , & parvint à le
bien connoître. Nous parlons ici d'après
les témoignages publics que lui en ont rendu
les Anglois eux-mêmes , fi jaloux de
nos avantages , & fi peu difpofés à reconnoître
en nous aucune fupériorité.
Comme il n'avoit rien examiné ni avec
la prévention d'un enthouſiaſte , ni avec
l'austérité d'un Cynique , il n'avoit rapporté
de les voyages ni un dédain outrageant
pour les étrangers , ni un mépris
encore plus déplacé pour fon propre pays.
Il réfultoit de fes obfervations que l'Allemagne
étoit faite pour y voyager , l'Italie
pour y féjourner , l'Angleterre pour y penfer
, & la France pour y vivre.
De retour enfin dans fa Patrie , M de
Montefquieu fe retira pendant deux ans à
fa terre de la Brede : il y jouit en paix de
cette folitude que le fpectacle & le tumulte
du monde fert à rendre plus agréable ;
il vécut avec lui-même , après en être forti
fi long-tems ; & ce qui nous intéreſſe le
plus , il mit la derniere main à fon ouvrage
fur la caufe de la grandeur & de la déca
dence des Romains , qui parut en 1734.
Les Empires , ainfi que les hommes
doivent croître , dépérir & s'éteindre ; mais
cette révolution néceffaire a fouvent des
96 MERCURE DE FRANCE.
caufes cachées que la nuit des tems nous
dérobe , & que le myftere où leur petiteffe
apparente a même quelquefois voilées aux
yeux des contemporains ; rien ne reſſemble
plus fur ce point à l'Hiftoire moderne
que l'Hiftoire ancienne. Celle des Romains
mérite néanmoins à cet égard quelque exception
; elle préfente une politique raifonnée
, un fyftème fuivi d'aggrandiffement
, qui ne permet pas d'attribuer la
fortune de ce peuple à des refforts obfcurs
& fubalternes. Les caufes de la grandeur
Romaine fe trouvent donc dans l'Hiftoire ,
& c'eft au Philofophe à les y découvrir.
D'ailleurs il n'en eft pas des fyftêmes dans
cette étude comme dans celle de la Phyfique
; ceux-ci font prefque toujours précipités
, parce qu'une obfervation nouvelle
& imprévue peut les renverfer en un inftant
; au contraire , quand on recueille
avec foin les faits que nous tranfmet l'Hif
toire ancienne d'un pays , fi on ne raffemble
pas toujours tous les matériaux qu'on
peut défirer , on ne fçauroit du moins ef
pérer d'en avoir un jour davantage . L'étude
réfléchie de l'Hiftoire , étude fi importante
& fi difficile , confifte à combiner
de la maniere la plus parfaite , ces matériaux
défectueux : tel feroit le métire d'un
Architecte , qui , fur des ruines fçavantes ,
traceroit ,
NOVEMBRE. 1755 . 97
traceroit , de la maniere la plus vraiſemblable
, le plan d'un édifice antique , en
fuppléant , par le génie & par d'heureuſes
conjectures , à des reftes informes & tronqués.
C'eſt fous ce point de vue qu'il faut envifager
l'ouvrage de M. de Montefquieu :
il trouve les caufes de la grandeur des Romains
dans l'amour de la liberté , du travail
& de la patrie , qu'on leur infpiroit
dès l'enfance ; dans la févérité de la difcipline
militaire ; dans ces diffenfions intef
tines qui donnoient du reffort aux efprits ,
& qui ceffoient tout -à coup à la vue de
l'ennemi ; dans cette conftance après le
malheur qui ne défefpéroit jamais de la
république dans le principe où ils furent
toujours de ne faire jamais la paix qu'après
des victoires ; dans l'honneur du triomphe,
fujet d'émulation pour les Généraux ; dans
la protection qu'ils accordoient aux peuples
révoltés contre leurs Rois ; dans l'excellente
politique de laiffer aux vaincus leurs
Dieux & leurs coutumes ; dans celle de
n'avoir jamais deux puiffans ennemis fur
les bras , & de tout fouffrir de l'un juſqu'à
ce qu'ils euffent anéanti l'autre . Il trouve les
caufes de leur décadence dans l'agrandiffement
même de l'Etat , qui changea en
guerres civiles les tumultes populaires ;
E
98 MERCURE DE FRANCE.
dans les guerres éloignées qui forçant les
citoyens à une trop longue abfence , leur
faifoient perdre infenfiblement l'efprit républicain
; dans le droit de Bourgeoifie
accordé à tant de Nations , & qui ne fit
plus du peuple Romain qu'une espece de
monftre à plufieurs têtes ; dans la corrup
tion introduite par le luxe de l'Afie ; dans
les profcriptions de Sylla qui avilirent l'efprit
de la Nation , & la préparerent à l'eſclavage
; dans la néceflité où les Romains
fe trouverent de fouffrir des maîtres , lorfque
leur liberté leur fut devenue à charge ;
dans l'obligation où ils furent de changer
de maximes , en changeant de gouvernement
; dans cette fuite de monftres qui
régnerent , prefque fans interruption , depuis
Tibere jufqu'à Nerva , & depuis Commode
jufqu'à Conftantin ; enfin , dans la
tranflation & le partage de l'Empire , qui
périt d'abord en Occident par la puiffance
des Barbares , & qui après avoir langui plufieurs
ficcles en Orient fous des Empereurs
imbéciles ou féroces , s'anéantit infenfiblement
comme ces fleuves qui difparoiffent
dans des fables.
Un affez petit volume a fuffi à M. de
Montefquieu pour développer un tableau
fi intérellant & fi vafte. Comme l'Auteur
ne s'appefantit point fur les détails , & ne
NOVEMBRE. 1755. 92
faifit que les branches fécondes de fon
ſujet , il a ſçu renfermer en très - peu d'efpace
un grand nombre d'objets diftinctement
apperçus & rapidement préfentés fans
fatigue pour le Lecteur ; en laiffant beaucoup
voir , il laifle encore plus à penſer ,
& il auroit pu intituler fon Livre , Hiftoire
Romaine à l'ufage des Hommes d'Etat & des
Philofophes.
Quelque réputation que M. de Montefquieu
fe fût acquife par ce dernier ouvrage
& par ceux qui l'avoient précédé , il
n'avoit fait que fe frayer le chemin à une
plus grande entreprife , à celle qui doit
immortalifer fon nom & le rendre refpectable
aux fiecles futurs. Il en avoit dès
longtems formé le deffein , il en médita
pendant vingt ans l'exécution ; ou , pour
parler plus exactement , toute fa vie en
avoit été la méditation continuelle . D'abord
il s'étoit fait en quelque façon étranger
dans fon propre pays , afin de le mieux
connoître ; il avoit enfuite parcouru toute
l'Europe , & profondément étudié les différens
peuples qui l'habitent . L'Ifle fameufe
qui fe glorifie tant de fes loix , &
qui en profite fi mal , avoit été pour lui
dans ce long voyage , ce que l'ifle de Crete
fut autrefois pour Lycurgue , une école
où il avoit fçu s'inftruire fans tout approu-
E ij
100
MERCURE DE
FRANCE.
ver ; enfin , il avoit , fi on peut parler ainfi ,
interrogé & jugé les nations & les hommes
célebres qui
n'exiftent plus aujour
d'hui que dans les annales du monde. Ce
fut ainfi qu'il s'éleva par dégrés au plus
beau titre qu'un fage puiffe mériter , celui
de Légiflateur des Nations .
S'il étoit animé par
l'importance de la
matiere , il étoit effrayé en même tems par
fon
étendue il
l'abandonna , & y revint
:
à plufieurs repriſes ; il fentit plus d'une fois,
comme il l'avoue lui- même , tomber les
mains
paternelles .
Encouragé enfin
amis , il ramaffa toutes fes forces , & donfes
par
na l'Esprit des Loix.
Dans cet important ouvrage , M. de
Montefquieu , fans
s'appefantir , à l'exemple
de ceux qui l'ont précédé , fur des difcuffions
métaphyfiques relatives à l'hom
me fuppofé dans un état
d'abſtraction ,
fans fe borner , comme d'autres , à confidérer
certains peuples dans quelques relations
ou
circonftances
particulieres , envifage
les habitans de l'univers dans l'état réel
où ils font , & dans tous les rapports qu'ils
peuvent avoir entr'eux. La plupart des
autres Ecrivains en ce genre font prefque
toujours ou de fimples Moraliftes , ou de
fimples
Jurifconfultes , ou même quelquefois
de fimples
Théologiens;pour lui, l'hom
NOVEMBRE. 1755 . ΙΟΥ
perme
de tous les Pays & de toutes les Nations,
il s'occupe moins de ce que le devoir exige
de nous , que des moyens par lefquels on
peut nous obliger de le remplir , de la
fection métaphyfique des loix , que de celle
dont la nature humaine les rend fufceptibles
, des loix qu'on a faites que de celles
qu'on a dû faire , des loix d'un peuple particulier
que de celles de tous les peuples,
Ainfi en fe comparant lui -mêine à ceux
qui ont couru avant lui cette grande &
noble carriere , il a pu dire comme le Correge
, quand il eut vu les ouvrages de fes
rivaux , & moi auffi je fuis Peintre.
Rempli & pénétré de fon objet , l'Auteur
de l'Efprit des Loix y embraſſe un fi
grand nombre de matieres , & les traite
avec tant de brieveté & de profondeur ,
qu'une lecture affidue & méditée peut feule
faire fentir le mérite ce livre . Elle fervira
fur- tout , nous ofons le dire , à faire difparoître
le prétendu défaut de méthode
dont quelques lecteurs ont accufé M. de
Montefquieu ; avantage qu'ils n'auroient
pas dû le taxer légerement d'avoir négligé
dans une matiere philofophique & dans
un ouvrage de vingt années . Il faut diftinguer
le défordre réel de celui qui n'eft
qu'apparent. Le défordre eft réel , quand
l'analogie & la fuite des idées n'eft point
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
obfervée ; quand les conclufions font érigées
en principes , ou les précedent ; quand
le lecteur , après des détours fans nombre ,
fe retrouve au point d'où il eft parti . Le
defordre n'eft qu'apparent , quand l'Auteur
mettant à leur véritable place les idées dont
il fait ufage , laiffe à fuppléer aux lecteurs
les idées intermédiaires : & c'eſt ainfi que
M. de Montefquieu a cru pouvoir & devoir
en ufer dans un livre deſtiné à des
hommes qui penfent , dont le génie doit
fuppléer à des omiffions volontaires & raifonnées
.
L'ordre qui fe fait appercevoir dans les
grandes parties de l'Efprit des Loix , ne
regne pas moins dans les détails : nous
croyons que plus on approfondira l'ouvrage
, plus on en fera convaincu . Fidele à
fes divifions générales , l'Auteur rapporte
à chacune les objets qui lui appartiennent
exclufivement ; & à l'égard de ceux qui
par différentes branches appartiennent à
plufieurs divifions à la fois , il a placé fous
chaque divifion la branche qui lui appartient
en propre ; par- là on apperçoit ailément
& fans confufion , l'influence que
les différentes parties du fujet ont les unes
fur les autres , comme dans un arbre qu
fyftême bien entendu des connoiffances
humaines , on peut voir le rapport mutuel
NOVEMBRE. 1755. 103
des Sciences & des Arts. Cette comparaifon
d'ailleurs eft d'autant plus jufte , qu'il
en eft du plan qu'on peut fe faire dans
l'examen philofophique des Loix , comme
de l'ordre qu'on peut obferver dans un
arbre Encyclopédique des Sciences : il y
reftera toujours de l'arbitraire ; & tout ce
qu'on peut exiger de l'Auteur , c'eſt qu'il
fuive fans détour & fans écart le fyfteme
qu'il s'eft une fois formé.
Nous dirons de l'obfcurité qu'on peut
fe permetrre dans un tel ouvrage , la même
chofe que du défaut d'ordre ; ce qui feroit
obfcur pour les lecteurs vulgaires , ne l'eft
pas pour ceux que l'Auteur a eu en vue.
D'ailleurs l'obfcurité volontaire n'en eft
point une M. de Montefquieu ayant à
préfenter quelquefois des vérités impor
tantes , dont l'énoncé abfolu & direct auroit
pu
bleffer fans fruit , a eu la prudence
louable de les envelopper , & par cet innocent
artifice , les a voilées à ceux à qui
elles feroient nuifibles , fans qu'elles fuffent
perdues pour les fages.
Parmi les ouvrages qui lui ont fourni
des fecours , & quelquefois des vues pour
le fien , on voit qu'il a furtout profité des
deux hiftoriens qui ont penfé le plus ,
Tacite & Plutarque ; mais quoiqu'un Philofophe
qui a fait ces deux lectures , foit
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
difpenfé de beaucoup d'autres , il n'avoit
pas cru devoir en ce genre rien négliger ni
dédaigner de ce qui pouvoit être utile à
fon objet . La lecture que fuppofe l'Espric
des Loix , eft immenſe ; & l'ufage raiſonné
que l'Auteur a fait de cette multitude pro
digieufe de matériaux , paroîtra encore
plus furprenant , quand on fçaura qu'il
étoit prefqu'entierement privé de la vue ,
& obligé d'avoir recours à des yeux étrangers.
Cette vafte lecture contribue nonfeulement
à l'utilité , mais à l'agrément de
l'ouvrage fans déroger à la majefté de fon
fujet. M. de Montefquieu fçait en tempérer
l'austérité , & procurer aux lecteurs
des momens de repos , foit par des faits
finguliers & peu connus , foit par des allufions
délicates , foit par ces coups de pinceau
énergiques & brillans , qui peignent
d'un feul trait les peuples & les hommes .
Enfin , car nous ne voulons pas jouer ici
le rôle des Commentateurs d'Homere , il
y a fans doute des fautes dans l'efprit des
Loix , comme il y en a dans tout ouvrage
de génie , dont l'Auteur a le premier ofé
fe frayer des routes nouvelles. M. de Montefquieu
a été parmi nous , pour l'étude
des loix , ce que Defcartes a été pour la
Philofophie ; il éclaire fouvent , & fe trompe
quelquefois , & en fe trompant même ,
NOVEMBRE. 1755. 105
il inftruit ceux qui fçavent lire. La pouvelle
édition qu'on prépare , montrera par
les additions & corrections qu'il y a faites,
que s'il eft tombé de tems en tems , il a
fçu le reconnoître & fe relever ; par- là , il
acquerra du moins le droit à un nouvel
examen , dans les endroits où il n'aura pas
été de l'avis de fes cenfeurs ; peut- être
même ce qu'il aura jugé le plus digne de
correction , leur a - t-il abfolument échappé
, tant l'envie de nuire eft ordinairement
aveugle.
Mais ce qui eft à la portée de tout le
monde dans l'Eſprit des Loix , ce qui doit
rendre l'Auteur cher à toutes les Nations ,
ce qui ferviroit même à couvrir des fautes
plus grandes que les fiennes , c'eft l'efprit
de citoyen qui l'a dicté. L'amour du bien
public , le defir de voir les hommes heureux
s'y montrent de toutes parts ; & n'eûtil
que ce mérite fi rare & fi précieux , il
feroit digne par cet endroit feul , d'être
la lecture des peuples & des Rois . Nous
voyons déja , par une heureuſe expérience,
que les fruits de cet ouvrage ne fe bornent
pas dans fes lecteurs à des fentimens ſtériles.
Quoique M. de Montefquieu ait peu
furvécu à la publication de l'Efprit des
Loix , il a eu la fatisfaction d'entrevoir
les effets qu'il commence à produire parmi
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
nous ; l'amour naturel des François pour
leur patrie , tourné vers fon véritable objet
; ce goût pour le Commerce , pour l'Agriculture
, & pour les Arts utiles , qui
fe répand infenfiblement dans notre Nation
; cette lumiere générale fur les principes
du gouvernement , qui rend les peuples
plus attachés à ce qu'ils doivent aimer .
Ceux qui ont fi indécemment attaqué cet
ouvrage , lui doivent peut-être plus qu'ils
ne s'imaginent l'ingratitude , au refte ,
eft le moindre reproche qu'on ait à leur
faire. Ce n'eft pas fans regret , & fans
honte pour notre fiecle , que nous allons
les dévoiler ; mais cette hiftoire importe
trop à la gloire de M. de Montefquieu , &
à l'avantage de la Philofophie , pour être
paffée fous filence. Puiffe l'opprobre qui
couvre enfin fes ennemis , leur devenir
falutaire !
A peine l'Efprit des Loix parut- il , qu'il
fut recherché avec empreffement , fur la
réputation de l'Auteur ; mais quoique
M. de Montesquieu eût écrit pour le bien
du peuple , il ne devoit pas avoir le peuple
pour juge ; la profondeur de l'objet
étoit une fuite de fon importance même.
Cependant les traits qui étoient répandus
dans l'ouvrage , & qui auroient été déplacés
s'ils n'étoient pas nés du fond du fuNOVEMBRE.
1755. 107
jet , perfuaderent à trop de perfonnes qu'il
étoit écrit pour elles : on cherchoit un
Livre agréable , & on ne trouvoit qu'un
Livre utile , dont on ne pouvoit d'ailleurs
fans quelque attention faifir l'enſemble &
les détails. On traita légerement l'Esprit
des Loix ; le titre même fut un fujet de
plaifanterie enfin l'un des plus beaux
monumens littéraires qui foient fortis de
notre Nation, fut regardé d'abord par elle
avec affez d'indifférence. Il fallut que les
véritables juges euffent eu le tems de lire :
bientôt ils ramenerent la multitude toujours
prompte à changer d'avis ; la partie
du Public qui enfeigne , dicta à la partie
qui écoute ce qu'elle devoit penfer & dire ;
& le fuffrage des hommes éclairés , joint
aux échos qui le répéterent , ne forma plus
qu'une voix dans toute l'Europe.
Ce fut alors que les ennemis publics &
fecrets des Lettres & de la Philofophie ( car
elles en ont de ces deux efpeces ) réunirent
leurs traits contre l'ouvrage. De-là cette
foule de brochures qui lui furent lancées
de toutes parts , & que nous ne tirerons
pas de l'oubli où elles font déja plongées.
Sisleurs auteurs n'avoient pas pris de bonnes
mefures pour être inconnus à la poftérité
, elle croiroit que l'Efprit des Loix a
été écrit au milieu d'un peuple de barbares.
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
M. de Montefquieu méprifa fans peine
les Critiques ténébreufes de ces auteurs
fans talent , qui foit par une jaloufie qu'ils
n'ont pas droit d'avoir , foit pour fatisfaire
la malignité du Public qui aime la fatyre
& la méprife , outragent ce qu'ils ne peuvent
atteindre ; & plus odieux par le mal
qu'ils veulent faire , que
redoutables par
celui qu'ils font , ne réuffiffent pas même
dans un genre d'écrire que fa facilité &
fon objet rendent également vil. Il mettoit
les ouvrages de cette efpece fur la
même ligne que ces Nouvelles hebdomadaires
de l'Europe , dont les éloges font
fans autorité & les traits fans effet , que
des Lecteurs oififs parcourent fans y ajouter
foi , & dans lefquelles les Souverains.
font infultés fans le fçavoir , ou fans daigner
fe venger. IIll nnee ffuutt pas auffi indifférent
fur les principes d'irréligion qu'on
l'accufa d'avoir femé dans l'Eſprit des Loix .
En méprifant de pareils reproches , il auroit
cru les mériter , & l'importance de
l'objet lui ferma les yeux fur la valeur de
fes adverfaires. Ces hommes également
dépourvus de zele & également empreffés
d'en faire paroître , également effrayés de
la lumiere que les Lettres répandent , non
au préjudice de la Religion , mais à leur
défavantage , avoient pris différentes forNOVEMBRE.
1755. 109
mes pour lui porter atteinte. Les uns , par
unftratagême auffi puérile que pufillanime,
s'étoient écrit à eux- mêmes ; les autres ,
après l'avoir déchiré fous le mafque de
P'Anonyme , s'étoient enfuite déchirés entr'eux
à fon occafion . M. de Montesquieu,
quoique jaloux de les confondre , ne jugea
pas à propos de perdre un tems précieux à
les combattre les uns après les autres : il fe
contenta de faire un exemple fut celui qui
s'étoit le plus fignalé par fes excès.
par
C'étoit l'auteur d'une feuille anonyme
& périodique , qui croit avoir fuccédé à
Pafcal , parce qu'il a fuccédé à fes opinions;
panégyrifte d'ouvrages que perfonne ne
lit , & apologiſte de miracles que l'autorité
féculiere a fait ceffer dès qu'elle l'a
voulu ; qui appelle impiété & fcandale le
peu
d'intérêt que les gens de Lettres prennent
à fes querelles , & s'eft aliéné ,
une adreffe digne de lui , la partie de la
Nation qu'il avoit le plus d'intérêt de ménager.
Les coups de ce redoutable athlete
furent dignes des vues qui l'infpirerent ; il
accufa M. de Montefquieu & de Spinoffme
& de Déifine ( deux imputations incompatibles
) ; d'avoir fuivi le ſyſtème de
Pope ( dont il n'y avoit pas un mot dans
l'ouvrage ) ; d'avoir cité Plutarque qui n'eft
pas un Auteur Chrétiens de n'avoir point
110 MERCURE DE FRANCE.
parlé du péché originel & de la Grace , Il
prétendit enfin que l'Efprit des Loix étoit
une production de la Conftitution Unigenitus;
idée qu'on nous foupçonnera peut-être
de prêter par dérifion au critique. Ceux
qui ont connu M. de Montefquieu , l'ouvrage
de Clément XI & le fien , peuvent
juger par cette accufation de toutes les
autres.
Le malheur de cet écrivain dut bien le
décourager : il vouloit perdre un fage par
l'endroit le plus fenfible à tout citoyen , il
ne fit que lui procurer une nouvelle gloire
comme homme de Lettres ; la Défense de
l'Esprit des Loix parut. Cet ouvrage , par
la modération , la vérité , la fineffe de
plaifanterie qui y regnent , doit être regardé
comme un modele en ce genre. M.
de Montefquieu , chargé par fon adverfaire
d'imputations atroces , pouvoit le
rendrejodieux fans peine ; il fit mieux , il
le rendit ridicule . S'il faut tenir compte à
l'agreffeur d'un bien qu'il a fait fans le
vouloir , nous lui devons une éternelle
reconnoiffance de nous avoir procuré ce
chef-d'oeuvre : Mais ce qui ajoute encore
au mérite de ce morceau précieux , c'eſt
que l'auteur s'y eft peint lui- même fans y
penfer ; ceux qui l'ont connu , croyent
Î'entendre , & la poſtérité s'affurera , en
NOVEMBRE. 1755 111
lifant fa Défenfe , que fa converfation n'étoit
pas inférieure à fes écrits ; éloge que
bien peu de grands hommes ont mérité.
Une autre circonftance lui affure pleinement
l'avantage dans cette difpute : le
critique qui , pour preuve de fon attachement
à la religion , en déchire les Miniftres
, accufoit hautement le Clergé de
France , & fur-tout la Faculté de Théolo
gie , d'indifférence pour la caufe de Dieu ,
en ce qu'ils ne profcrivoient pas authentiquement
un fi pernicieux ouvrage . La Faculté
étoit en droit de méprifer le repro
che d'un écrivain fans aveu ; mais il s'agif
foit de la religion ; une délicateffe louable
lui a fait prendre le parti d'examiner l'Ef
prit des Loix. Quoiqu'elle s'en occupe depuis
plufieurs années , elle n'a rien prononcé
jufqu'ici ; & fût- il échappé à M. de
Montefquieu quelques inadvertences lé--
geres , prefque inevitables dans une carriere
fi vafte , l'attention longue & fcrupuleufe
qu'elles auroient demandée de la
part du Corps le plus éclairé de l'Eglife ,
prouveroit au moins combien elles feroient
excufables. Mais ce Corps , plein de prudence
, ne précipitera rien dans une fi
importante matiere : il connoit les bornes
de la raifon & de la foi ; il fçait que l'ouvrage
d'un homme de lettres ne doit point
112 MERCURE DE FRANCE.
être examiné comme celui d'un Théologien
que les mauvaifes conféquences
auxquelles une propofition peut donner
lieu par des interprétations odieufes , ne
rendent point blamable la propofition en
elle -même ; que d'ailleurs nous vivons
dans un fiécle malheureux , où les intérêts
de la religion ont befoin d'être ménagés ,
& qu'on peut lui nuire auprès des fimples,
en répandant mal - à - propos fur des genies
du premier ordre le foupçon d'incrédulité;
qu'enfin , malgré cette accufation injuſte ,
M. de Montefquien fut toujours eſtimé ,
recherché & accueilli par tout ce que l'Eglife
a de plus refpectable & de plus grand ;
eût-il confervé auprès des gens de bien la
confidération dont il jouiffoit , s'ils l'euffent
regardé comme un écrivain dangéreux
?
Pendant que des infectes le tourmentoient
dans fon propre pays , l'Angleterre
élevoit un monument à fa gloire. En 1752 ,
M. Daffier , célebre par les médailles qu'il
a frappées à l'honneur de plufieurs hommes
illuftres , vint de Londres à Paris pour
frapper la fienne. M. de la Tour , cet attifte
fi fupérieur par fon talent , & fi eftimable
par fon defintéreffement & l'élévation
de fon ame , avoit ardemment defiré
de donner un nouveau luftre à fon pinNOVEMBRE.
1755. 113
ceau , en tranfmettant à la poftérité le
portrait de l'auteur de l'Efprit des Loix ;
il ne vouloit que la fatisfaction de le peindre
, & il méritoit , comme Apelle , que
cet honneur lui fût réfervé ; mais M. de
Montefquieu , d'autant plus avare du tems
de M. de la Tour que celui - ci en étoit plus
prodigue , fe refufa conftamment & poliment
à fes preffantes follicitations. M. Daf
fier effuya d'abord des difficultés femblables
: Croyez-vous , dit-il enfin à M. de
Montefquieu , » qu'il n'y ait pas autant
d'orgueil à refufer ma propofition qu'à
» l'accepter » ? Defarmé par cette plaifanterie
, il laiffa faire à M. Daflier tout ce
qu'il voulut.
»
L'auteur de l'Esprit des Loix jouiffoit
enfin paisiblement de fa gloire , lorfqu'il
tomba malade au commencement de Février.
Sa fanté , naturellement délicate ,
commençoit à s'altérer depuis long- tems
par l'effet lent & prefque infaillible des
études profondes , par les chagrins qu'on
avoit cherché à lui fufciter fur fon ouvra- ge ; enfin
par le genre
de vie qu'on
le forçoit
de mener
à Paris
, & qu'il
fentoit
lui
être
funefte
. Mais
l'empreffement
avec
le-`
quel
on recherchoit
fa focieté
, étoit
trop
vif pour
n'être
pas
quelquefois
indifcret
on vouloit
, fans
s'en
appercevoir
, jouir
114 MERCURE DE FRANCE.
de lui aux dépens de lui -même. A peine la
nouvelle du danger où il étoit fe fût- elle
répandue , qu'elle devint l'objet des converfations
& de l'inquiétude publique ; fa
maifon ne défempliffoit point de perfonnes
de tout rang qui venoient s'informer
de fon état , les unes par un intérêt véritable
, les autres pour s'en donner l'apparence
, ou pour fuivre la foule. Sa Majefté ,
pénétrée de la ppeerrttee qquuee fon royaume alloit
faire , en demanda plufieurs fois des
nouvelles ; témoignage de bonté & de juftice
qui n'honore pas moins le Monarque
que le fujet. La fin de M. de Montefquieu
ne fut point indigne de fa vie. Accablé de
douleurs cruelles , éloigné d'une famille
à qui il étoit cher , & qui n'a pas eu la
confolation de lui fermer les yeux , entouré
de quelque amis & d'un plus grand
nombre de fpectateurs , il conferva jufqu'au
dernier moment la paix & l'égalité
de fon ame. Enfin , après avoir fatisfait
avec décence à tous fes devoirs , plein de
confiance en l'Etre éternel auquel il alloit.
fe rejoindre , il mourut avec la tranquillité
d'un homme de bien , qui n'avoit jamais
confacré fes talens qu'à l'avantage.
de la vertu & de l'humanité. La France &
l'Europe le perdirent le 10 Février 1755 ,
à l'âge de foixante- fix ans révolus.
NOVEMBRE 1755. 115
Toutes les nouvelles publiques ont annoncé
cet événement comme une calamité.
On pourroit appliquer à M. de Montefquieu
ce qui a été dit autrefois d'un
illuftre Romain ; que perfonne en apprenant
fa mort n'en témoigna de joie , que
perfonne même ne l'oublia dès qu'il ne fut
plus. Les étrangers s'emprefferent de faire
éclater leurs regrets ; & Milord Chefterfield
, qu'il fuffit de nommer , fit imprimer
dans un des papiers publics de Londres
un article à fon honneur , article digne
de l'un & de l'autre ; c'eft le portrait
d'Anaxagore tracé par Périclès . L'Académie
royale des Sciences & des Belles -Lettres
de Pruffe , quoiqu'on n'y foit point
dans l'ufage de prononcer l'éloge des affociés
étrangers , a cru devoir lui faire cet
honneur , qu'elle n'a fait encore qu'à l'illuftre
Jean Bernouilli ; M. de Maupertuis,
tout malade qu'il étoit , a rendu lui-même
à fon ami ce dernier devoir , & n'a voulu
fe repofer fur perfonne d'un foin fi cher &
fi trifte. A tant de fuffrages éclatans en faveur
de M. de Montefquieu , nous croyons
pouvoir joindre fans indifcrétion les éloges
que lui a donné , en préfence de l'un
de nous , le Monarque même auquel cette.
Académie célebre doit fon luftre , Prince
fait pour fentir les pertes de la Philofa116
MERCURE DE FRANCE.
phie , & pour l'en confoler.
Le 17 Février , l'Académie Françoiſe
lui fit , felon l'ufage , un fervice folemnel
, auquel , malgré la rigueur de la faifon
, prefque tous les gens de Lettres de
ce Corps , qui n'étoient point abfens de
Paris , fe firent un devoir d'affifter. On
auroit dû dans cette trifte cérémonie placer
l'Esprit des Loix fur fon cercueil , comme
on expofa autrefois vis - à-vis le cercueil
de Raphaël fon dernier tableau de la
Transfiguration . Cet appareil fimple &
touchant eût été une belle oraifon funébre.
Jufqu'ici nous n'avons confidéré M. de
Montefquieu que comme écrivain & philofophe
; ce feroit lui dérober la moitié
de fa gloire que de paffer fous filence fes
agrémens & fes qualités perfonnelles.
Il étoit dans le commerce d'une douceur
& d'une gaieté toujours égale . Sa
converfation étoit légere , agréable , &
instructive par le grand nombre d'hommes
& de peuples qu'il avoit connus. Elle étoit
coupée comme fon ftyle , pleine de fel &
de faillies , fans amertunie & fans fatyre
; perfonne ne racontoit plus vivement ,
plus promptement , avec plus de grace &
moins d'apprêt. Il fçavoit que la fin d'une
hiftoire plaifante en eft toujours le but ;-
NOVEMBRE. 1755. 117
il fe hâtoit donc d'y arriver , & produifoit
l'effet fans l'avoir promis.
Ses fréquentes diftractions ne le rendoient
que plus aimable ; il en fortoit
toujours par quelque trait inattendu qui
réveilloit la converfation languiffante ;
d'ailleurs elles n'étoient jamais , ni jouées,
ni choquantes , ni importunes : le feu de
fon efprit , le grand nombre d'idées dont
il étoit plein , les faifoient naître , mais il
n'y tomboit jamais au milieu d'un entretien
intéreffant ou férieux ; le defir de
plaire à ceux avec qui il fe trouvoit , le
rendoit alors à eux fans affectation & fans
effort.
Les agrémens de fon commerce tenoient
non feulement à fon caractere & à
fon efprit , mais à l'efpece de régime qu'il
obfervoit dans l'étude. Quoique capable
d'une méditation profonde & long- tems
foutenue , il n'épuifoit jamais fes forces , il
quitroit toujours le travail avant que d'en
reffentir la moindre impreffion de fatigue.
Il étoit fenfible à la gloire , mais il ne
vouloit y parvenir qu'en la méritant ; jamais
il n'a cherché à augmenter la fienne
par ces manoeuvres fourdes , par ces voyes
obfcures & honteufes, qui deshonorent la
perfonne fans ajouter au nom de l'auteur .
Digne de toutes les diftinctions & de
IIS MERCURE DE FRANCE.
toutes les récompenfes , il ne demandoit
rien , & ne s'étonnoit point d'être oublié ;
mais il a ofé , même dans des circonftances
délicates, protéger à la Cour des hommes
de Lettres perfécutés , célebres &
malheureux , & leur a obtenu des graces.
Quoiqu'il vecût avec les grands , foit
par néceffité , foit par convenance , foit
par gout , leur fociété n'étoit pas néceffaire
à fon bonheur. Il fuyoit dès qu'il le
pouvoit à fa terre ; il y retrouvoit avec
joie fa philofophie , fes livres & le repos.
Entouré de gens de la campagne dans fes
heures de loifir , après avoir étudié l'homme
dans le commerce du monde & dans
l'hiftoire des nations , il l'étudioit encore
dans ces ames fimples que la nature feule
a inftruites , & il y trouvoit à apprendre ;
il converfoit gayement avec eux ; il leur
cherchoit de l'efprit comme Socrate ; il
paroiffoit fe plaire autant dans leur entretien
que dans les fociétés les plus brillantes
, furtout quand il terminoit leurs différends
, & foulageoit leurs peines par fes
bienfaits.
Rien n'honore plus fa mémoire que
l'économie avec laquelle il vivoit , &
qu'on a ofé trouver exceffive dans un
monde avare & faftueux , peu fait pour
en pénétrer les motifs , & encore moins
NOVEMBRE. 1755. 119
pour les fentir. Bienfaifant , & par conféqnent
jufte, M. de Montesquieu ne vouloit
rien prendre fur fa famille , ni des
fecours qu'il donnoit aux malheureux ,
ni des dépenfes confidérables auxquels fes
longs voyages , la foibleffe de fa vue &
l'impreffion de fes ouvrages l'avoient
obligé . Il a tranfmis à fes enfans , fans
diminution ni augmentation , l'héritage
qu'il avoit reçu de fes peres ; il n'y a rien
ajouté que la gloire de fon nom & l'exemple
de fa vie.
Il avoit époufé en 1715 Demoifelle
Jeanne de Lartigue, fille de Pierre de Lartigue
, Lieutenant Colonel au Régiment
de Maulévrier ; il en a eu deux filles &
un fils , qui par fon caractere , fes moeurs
& fes ouvrages s'eft montré digne d'un
tel pere.
Ĉeux qui aiment la vérité & la patrie,
ne feront pas fâchés de trouver ici quelques
unes de fes maximes : il penfoit ,
Que chaque portion de l'Etat doit être
également foumife aux loix , mais que
les privileges de chaque portion de l'Etat
doivent être respectés , lorfque leurs effets
n'ont rien de contraire au droit naturel
, qui oblige tous les citoyens à concourir
également au bien public ; que la
poffellion ancienne étoit en ce genre le
120 MERCURE DE FRANCE.
premier des titres & le plus inviolable des
droits , qu'il étoit toujours injufte & quel
quefois dangereux de vouloir ébranler ;
Que les Magiftrats , dans quelque circonftance
& pour quelque grand intérêt
de corps que ce puiffe être , ne doivent
jamais être que Magiftrats , fans parti &
fans paffion , comme les Loix , qui abſolvent
& puniffent fans aimer ni hair.
Il difoit enfin à l'occafion des difputes
eccléfiaftiques qui ont tant occupé les Empereurs
& les Chrétiens Grecs , que les
querelles théologiques, lorfqu'elles ceffent
d'être renfermées dans les écoles , deshonorent
infailliblement une nation aux
yeux des autres en effet , le mépris même
des fages pour ces querelles ne la juftifie
pas , parce que les fages faifant partout
le moins de bruit & le plus petit
nombre , ce n'est jamais fur eux qu'une
nation eft jugée .
L'importance des ouvrages dont nous
avons eu à parler dans cet éloge , nous
en a fait paffer fous filence de moins confidérables
, qui fervoient à l'auteur comme
de délaffement , & qui auroient fuffi
l'éloge d'un autre ; le plus remarquable
eft le Temple de Gnide , qui fuivit d'affez
près les Lettres Perfannes. M. de Montefquieu
, après avoir été dans celle- ci Hopour
race ,
NOVEMBRE . 1755. 121
race , Théophrafte & Lucien , fut Ovide
& Anacréon dans ce nouvel effai : ce n'eſt
plus l'amour defpotique de l'Orient qu'il
fe propofe de peindre , c'eft la délicateffe
& la naïveté de l'amour paftoral , tel qu'il
eſt dans une ame neuve, que le commerce
des hommes n'a point encore corrompue.
L'Auteur craignant peut - être qu'un tableau
fi étrangerà nos moeurs ne parût
trop languiffant & trop uniforme , a cherché
à l'animer par les peintures les plus
riantes ; il tranfporte le lecteur dans des
lieux enchantés , dont à la vérité le fpectacle
intéreffe peu l'amant heureux , mais
dont la defcription flatte encore l'imagination
quand les defirs font fatisfaits . Emporté
par fon fujet , il a répandu dans ſa
profe ce ftyle animé , figuré & poétique ,
dont le roman de Thélemaque a fourni
parmi nous le premier modele. Nous ignorons
pourquoi quelques cenfeurs du temple
de Gnide ont dit à cette occaſion , qu'il
auroit eu befoin d'être en vers. Le ſtyle
poétique , fi on entend , comme on le
doit , par ce mot , un ftyle plein de chaleur
& d'images , n'a pas befoin , pour être
agréable , de la marche uniforme & cadencée
de la verfification ; mais fi on ne
fait confifter ce ftyle que dans une diction
chargée d'épithetes oifives , dans les pein
F
122 MERCURE DE FRANCE.
tures froides & triviales des aîles & du
carquois de l'amour , & de femblables
objets , la verfication n'ajoutera prefqu'aucun
mérite à ces ornemens ufés ; on
y cherchera toujours en vain l'ame & la
vie. Quoiqu'il en foit , le Temple de Gnide
étant une espece de poëme en profe
c'est à nos écrivains les plus célebres en ce
genre à fixer le rang qu'il doit occuper :
il merite de pareils juges ; nous croyons
du moins que les peintures de cet ouvrage
foutiendroient avec fuccès une des
principales épreuves des defcriptions poétiques
, celle de les repréfenter fur la toile.
Mais ce qu'on doit fur- tout remarquer
dans le Temple de Gnide , c'eft qu'Anacréon
même y est toujours obfervateur &
philofophe. Dans le quatrieme chant , il
paroît décrire les moeurs des Sibarites , &
on s'apperçoit aifément que ces moeurs
font les nôtres. La préface porte fur - tout
l'empreinte de l'auteur des Lettres Perfannes.
En préfentant le Temple de Gnide
comme la traduction d'un manufcrit grec ,
plaifanterie défigurée depuis par tant de
mauvais copiſtes , il en prend occafion de
peindre d'un trait de plume l'ineptie des
critiques & le pédantifme des traducteurs,
& finit par ces paroles dignes d'être rapportées
» Si les gens graves defiroient
NOVEMBRE. 1755. 123
33
de moi quelque ouvrage moins frivole ,
je fuis en état de les fatisfaire : il y a
» trente ans que je travaille à un livre de
» douze pages , qui doit contenir tout ce
que nous fçavons fur la Métaphyfique ,
» la Politique & la Morale , & tout ce
que de très grands auteurs ont oublié
» dans les volumes qu'ils ont publiés fur
» ces matieres » .
Nous regardons comme une des plus
honorables récompenfes de notre travail
l'intérêt particulier que M. de Monteſquieu
prenoit à ce dictionnaire , dont toutes
les reffources ont été jufqu'à préfent
dans le courage & l'émulation de fes auteurs
. Tous les gens de Lettres , felon lui,
devoient s'empreffer de concourir à l'exécution
de cette entrepriſe utile ; il en a
donné l'exemple avec M. de Voltaire , &
plufieurs autres écrivains célebres. Peutêtre
les traverfes que cet ouvrage a ef
fuyées , & qui lui rappelloient les fiennes
propres , l'intéreffoient-elles en notre faveur,
Peut-être étoit- il fenfible , fans s'en
appercevoir , à la juftice que nous avions
ofé lui rendre dans le premier volume de
l'Encyclopédie , lorfque perfonne n'ofoit
encore élever fa voix pour le défendre.
Il nous deftinoit un article fur le Goût, qui
a été trouvé imparfait dans fes papiers ;
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
nous le donnerons en cet état au public ,
& nous le traiterons avec le même refpect
que l'antiquité témoigna autrefois pour
les dernieres paroles de Séneque . La mort
l'a empêché d'étendre plus loin fes bienfaits
à notre égard ; & en joignant nos
propres regrets à ceux de l'Europe entiere ,
nous pourrions écrire fur fon tombeau :
Finis vita cjus nobis luctuofus , Patriæ
triftis , extraneis etiam ignotifque non fine
curâ fuit.
Tacit. in Agricol. c. 43 .
volume de l'Encyclopédie. Qui ſe diſtribue
depuis quelques jours chez Briaffon , David
l'aîné , le Breton , & Durand. Il doit être
d'autant plus intéreffant que M. de Voltaire
y a travaillé les mots , efprit , éloquence
, élégance. Qui pouvoit mieux en
parler ? Le morceau qui paroît à la tête du
même volume , acheve de le rendre précieux
. C'eſt l'éloge de M. de Montesquieu
par M. d'Alembert . On peut dire fans
fadeur que le Panégyrifte eft digne du
héros . Cet éloge nous a paru d'une fi grande
beauté , que nous croyons obliger le
Lecteur de l'inférer ici dans fon entier.
Quant à la note qui fe trouve à la page
huit , comme elle contient elle - feule une
excellente analyſe de l'Efprit des Loix ,
nous avons craint de prodiguer à la fois
tant de richeffes , & par une jufte économie,
nous l'avons réfervée pour en décorer
le premier Mercure de Décembre . Ceux
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
qui n'auront pas le Dictionnaire , feront
charmés de trouver cette piece complette
dans mon Journal , où ils pourront même
la lire plus commodément , puifqu'il eſt
portatif.
Eloge de M. le Préſident de Montefquien.
L'intérêt que les bons citoyens prennent
à l'Encyclopédie, & le grand nombre de
gens de Lettres qui lui confacrent leurs
travaux , femblent nous permettre de la
regarder comme un des monumens les
plus propres à être dépofitaires des fentimens
de la patrie , & des hommages
qu'elle doit aux hommes célebres qui l'ont
honorée . Perfuadés néanmoins que M.
de Montesquieu étoit en droit d'attendre
d'autres Panégyriftes que nous , & que la
douleur publique eût mérité des interpretes
plus éloquens , nous euflions renfermé
au- dedans de nous-mêmes nos juftes
regrets & notre refpect pour fa mémoire ;
mais l'aveu de ce que nous lui devons ,
nous eft trop précieux pour en laiffer le
foin à d'autres. Bienfaicteur de l'humanité
par fes écrits , il a daigné l'être auffi de
cet ouvrage , & notre reconnoiffance ne
veut que tracer quelques lignes au pied de
fa ftatue .
Charles de Secondat , Baron de la Brede
NOVEMBRE. 1755. 79
& de Montesquieu , ancien Préfident à
Mortier au Parlement de Bordeaux , de
l'Académie Françoife, de l'Académie royale
des Sciences & des Belles - Lettres de
Pruffe , & de la Société de Londres , naquit
au Château de la Brede , près de Bordeaux
, le 18 Janvier 1689 , d'une famille
noble de Guyenne. Son trifayeul , Jean de
Secondat , Maître d'Hôtel de Henri II ,
Roi de Navarre , & enfuite de Jeanne ,
fille de ce Roi , qui époufa Antoine de
Bourbon , acquit la terre de Montesquieu
d'une fomme de 10000 livres que cette
Princeffe lui donna par un acte authentique
, en récompenfe de fa probité & de
fes fervices. Henri III , Roi de Navarre ,
depuis Henri IV , Roi de France , érigea
en Baronie la terre de Montefquieu , en
faveur de Jacob de Secondat , fils de Jean ,
d'abord Gentilhomme ordinaire de la
Chambre de ce Prince , & enfuite Meftre
de camp du Régiment de Châtillon.
Jean Gafton de Secondat , fon fecond fils ,
ayant époufé la fille du Premier Préfident
du Parlement de Bordeaux , acquit dans
cette Compagnie une charge de Préfident
à Mortier. Il eut plufieurs enfans , dont
un entra dans le fervice , s'y diftingua ,
& le quitta de fort bonne heure. Ce fut
pere de Charles de Secondat , auteur Le
Div
So MERCURE DE FRANCE.
de l'Efprit des Loix . Ces détails paroîtront
peut- être déplacés à la tête de l'éloge
d'un philofophe dont le nom a fi peu
befoin d'ancêtres ; mais n'envions point
à leur mémoire l'éclat que ce nom répand
fur elle.
Les fuccès de l'enfance préfage quelquefois
fi trompeur , ne le furent point
dans Charles de Secondat : il annonça de
bonne heure ce qu'il devoit être ; & fon
pere donna tous fes foins à cultiver ce génie
naiffant , objet de fon efpérance &
de fa tendreſſe . Dès l'âge de vingt ans , le
jeune Montefquieu préparoit déja les matériaux
de l'Esprit des Loix , par un extrait
raifonné des immenfes volumes qui compofent
le corps du Droit civil ; ainfi autrefois
Newton avoit jetté dès fa premiere
jeuneffe les fondemens des ouvrages qui
l'ont rendu immortel . Cependant l'étude
de la Jurifprudence , quoique moins aride
pour M. de Montefquieu que pour la
plupart de ceux qui s'y livrent , parce qu'il
la cultivoit en philofophe , ne fuffifoit pas
à l'étendue & à l'activité de fon génie ; il
approfondiffoit dans le même temps des
matieres encore plus importantes & plus
délicates , & les difcutoit dans le filence
avec la fageffe , la décence , & l'équité
qu'il a depuis montrées dans fes ouvrages .
NOVEMBRE. 1755 . 81
Un oncle paternel , Préfident à Mortier
au Parlement de Bordeaux , Juge éclairé
& citoyen vertueux , l'oracle de fa compagnie
& de fa province , ayant perdu un
fils unique , & voulant conferver dans fon
Corps l'efprit d'élevation qu'il avoit tâché
d'y répandre , laiffa fes biens & fa charge
à M. de Montefquieu ; il étoit Confeiller
au Parlement de Bordeaux , depuis le 24
Février 1714 , & fut reçu Préſident à
Mortier le 13 Juillet 1716. Quelques années
après , en 1722 , pendant la minorité
du Roi , fa Compagnie le chargea de préfenter
des remontrances à l'occafion d'un
nouvel impôt. Placé entre le thrône & le
peuple , il remplit en fujet refpectueux &
en Magiftrat plein de courage , l'emploi fi
noble & fi peu envié , de faire parvenir
au Souverain le cri des malheureux ; & la
mifere publique repréfentée avec autant
d'habileté que de force , obtint la justice.
qu'elle demandoit . Ce fuccès , il eft vrai ,
par malheur l'Etat bien plus que pour
pour
lui , fut auffi paffager que s'il eût été injufte
; à peine la voix des peuples eût- elle
ceffé de le faire entendre , que l'impôt
fupprimé fut remplacé par un autre ; mais
le citoyen avoit fait fon devoir.
Il fut reçu le 3 Avril 1716 dans l'Académie
de Bordeaux , qui ne faifoit que de
Dy
82 MERCURE DE FRANCE.
naître . Le gout pour la Mufique & pour
les ouvrages de pur agrément , avoit d'abord
raflemblé les membres qui la for
moient. M. de Montefquieu crut avec raifon
que l'ardeur naiffante & les talens de
fes confieres pourroient s'exercer avec encore
plus d'avantage fur les objets de la
Phyfique. Il étoit perfuadé que la nature ,
digne d'être obfervée par -tout , trouvoit
aufli par tout des yeux dignes de la voir ;
qu'au contraire les ouvrages de goût ne
fouffrant point de médiocrité , & la Capitale
étant en ce genre le centre des lumieres
& des fecours , il étoit trop difficile de
rafferobler loin d'elle un affez grand nombre
d'écrivains diftingués ; il regardoit les
Sociétés de bel efprit , fi étrangement multipliées
dans nos provinces , comme une
efpece , ou plutôt comme une ombre de
luxe littéraire qui nuit à l'opulence réelle
fans même en offrir l'apparence . Heureufement
M. le Duc de la Force , par un prix
qu'il venoit de fonder à Bordeaux , avoit
fecondé des vues fi éclairées & fi juftes.
On jugea qu'une expérience bien faite
feront préférable à un difcours foible , ou
à un mauvais poëme ; & Bordeaux eut
une Académie des Sciences .
M. de Montefquieu nullement empreffé
de fe montrer au public , fembloit attenNOVEMBRE.
1755. 83
dre , felon l'expreffion d'un grand génie ,
un âge mur pour écrire ; ce ne fut qu'en
1721 , c'eft -à- dire âgé de trente - deux ans,
qu'il mit au jour les Lettres Perfannes. Le
Siamois des amufemens ferieux & comiques
pouvoit lui en avoir fourni l'idée ; mais
il furpaffa fon modele . La peinture des
moeurs orientales réelles ou fuppofées , de
l'orgueil & du flegme de l'amour aliatique
, n'eft que le moindre objet de ces
Lettres ; elle n'y fert , pour ainfi dire , que
de prétexte à une fatyre fine de nos moeurs,
& à des matieres importantes que l'Auteur
approfondit en paroiffant gliffer fur
elles. Dans cette efpèce de tableau mouvant
, Ufbek expofe fur-tout avec autant
de légereté que d'énergie ce qui a le plus
frappé parmi nous fes yeux pénétrans ;
notre habitude de traiter férieufement les
chofes les plus futiles , & de tourner les
plus importantes en plaifanterie ; nos converfations
fi bruyantes & fi frivoles ; notre
ennui dans le fein du plaifir même ;
nos préjugés & nos actions en contradiction
continuelle avec nos lumieres ; tant
d'amour pour la gloire joint à tant de
refpect pour l'idole de la faveur ; nos
Courtifans fi rampans & fi vains ; notre
politeffe extérieure & notre mépris réel
pour les étrangers , ou notre prédilection
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
affectée pour eux ; la bifarrerie de nos
gouts , qui n'a rien au- deffous d'elle que
l'empreffement de toute l'Europe à les
adopter ; notre dédain barbare pour deux
des plus refpectables occupations d'un citoyen
, le commerce & la magiftrature ;
nos difputes littéraires fi vives & fi inuti
les ; notre fureur d'écrire avant que de
penfer , & de juger avant que de connoître.
A cette peinture vive , mais fans
fiel , il oppofe dans l'apologue des Troglodites
, le tableau d'un peuple vertueux ,
devenu fage par le malheur , morceau
digne du Portique : ailleurs il montre la
philofophie long-tems étouffée , reparoiffant
tout-à- coup , regagnant par les progrès
le tems qu'elle a perdu , pénétrant
jufques chez les Ruffes à la voix d'un génie
qui l'appelle , tandis que chez d'autres
peuples de l'Europe , la fuperftition , femblable
à une atmoſphere épaiffe , empêche
la lumiere qui les environne de toutes
parts d'arriver jufqu'à eux. Enfin , par les
principes qu'il établit fur la nature des
gouvernemens anciens & modernes , il
préfente le germe de ces idées lumineufes
développées depuis par l'Auteur dans fon
grand ouvrage.
Ces différens fujets , privés aujourd'hui
des graces de la nouveauté qu'ils avoient
8
NOVEMBRE. 1755. 85
dans la naiffance des Lettres Perfannes , y
conferveront toujours le mérite du caractere
original qu'on a fçu leur donner ;
mérite d'autant plus réel , qu'il vient ici
du génie feul de l'écrivain , & non du
voile étranger dont il s'eft couvert ; car
Ufbek a pris durant fon féjour en France ,
non feulement une connoiffance fi parfaite
de nos moeurs , mais une fi forte teinture
de nos manieres mêmes , que fon
ftyle fait fouvent oublier fon pays . Ce
léger défaut de vraisemblance peut n'être
fans deffein & fans adreffe : en relevant
nos ridicules & nos vices , il a voulu
fans doute auffi rendre juftice à nos
avantages ; il a fenti toute la fadeur d'un
éloge direct & il s'en eft plus finement
acquitté , en prenant fi fouvent notre ton
pour médire plus agréablement de nous.
pas
Malgré le fuccès de cet ouvrage , M.
de Montefquieu ne s'en étoit point déclaré
ouvertement l'auteur. Peut - être
croyoit- il échapper plus aifément par ce
moyen à la fatyre littéraire , qui épargne
plus volontiers les écrits anonymes , parce
que c'est toujours la perfonne & non l'ouvrage
qui eft le but de fes traits ; peut- être
craignoit- il d'être attaqué fur le prétendu
contrafte des Lettres Perfannes avec l'auférité
de fa place ; efpece de reproche ,
86 MERCURE DE FRANCE.
difoit il , que les critiques ne manquent
jamais, parce qu'il ne demande aucun effort
d'efprit. Mais fon fecret étoit découvert ,
& déja le public le montroit à l'Académie
Françoife. L'événement fit voir combien
le filence de M. de Montefquieu avoit été
fage . Ufbek s'exprime quelquefois affez
librement , non fur le fonds du Chriftianiſme
, mais fur des matieres que trop de
perfonnes affectent de confondre avec le
Chriftianifme même , fur l'efprit de
perfécution
dont tant de Chrétiens ont été
animés ; fur les ufurpations temporelles
de la puiffance eccléfiaftique ; fur la multiplication
exceffive des monafteres , qui
enleve des fujets à l'Etat , fans donner à
Dieu des adorateurs ; fur quelques opinions
qu'on a vainement tenté d'ériger
en dogmes ; fur nos difputes de religion ,
toujours violentes , & fouvent funeftes.
S'il paroît toucher ailleurs à des questions
plus délicates , & qui intéreffent de plus
près la religion chrétienne , fes réflexions
appréciées avec juftice , font en effet trèsfavorables
à la révélation , puifqu'il fe
borne à montrer combien la raifon humaine
, abandonnée à elle-même , eft peu
éclairée fur ces objets. Enfin , parmi les
véritables lettres de M. de Montefquieu ,
l'Imprimeur étranger en avoit inféré quel
NOVEMBRE. 1755. 87
ques -unes d'une autre main , & il eût
fallu du moins , avant que de condamner
l'auteur , démêler ce qui lui appartenoit
en propre. Sans égard à ces confidérations
, d'un côté la haine fous le rom
de zéle , de l'autre le zéle fans difcernement
ou fans lumieres , fe fouleverent &
fe réunirent contre les Lettres Perfannes.
Des délateurs , efpece d'hommes dangereufe
& lâche , que même dans un gouvernement
fage on a quelquefois le malheur
d'écouter , allarmerent par un extrait
infidele la piété du miniftere. M. de Montefquieu
, par le confeil de fes amis , foutenu
de la voix publique , s'étant préſenté
pour la place de l'Académie Françoiſe vacante
par la mort de M. de Sacy , le Miniftre
écrivit à cette Compagnie qué S. M.
ne donneroit jamais fon agrément à l'auteur
des Lettres Perfannes ; qu'il n'avoit
point lu ce livre , mais que des perfonnes
en qui il avoit confiance , lui en avoient
fait connoître le poifon & le danger . M.
de Montefquieu fentit le coup qu'une pareille
accufation pouvoit porter à fa perfonne
, à la famille , à la tranquillité de
fa vie. Il n'attachoit pas affez de prix aux
honneurs littéraires , ni pour les rechercher
avec avidité , ni pour affecter de les
dédaigner quand ils fe préfentoient à lui ,
88 MERCURE DE FRANCE.
:
ni enfin pour en regarder la fimple privation
comme un malheur ; mais l'exclufion
perpétuelle , & fur - tout les motifs de
l'exclufion lui paroiffoient une injure. Il vit
le Miniftre , lui déclara que par des raifons
particulieres il n'avouoit point les
Lettres Perfannes , mais qu'il étoit encore
plus éloigné de defavouer un ouvrage
dont il croyoit n'avoir point à rougir , &
qu'il devoit être jugé d'après une lecture ,
& non fur une délation le Miniftre prit
enfin le parti par où il auroit dû commencer
; il lut le livre , aima l'Auteur , & apprit
à mieux placer fa confiance ; l'Académie
Françoife ne fut point privée d'un de
fes plus beaux ornemens , & la France eut
le bonheur de conferver un fujet que la fuperftition
ou la calomnie étoient prêtes à
lui faire perdre : car M. de Montefquieu
avoit déclaré au Gouvernement qu'après
l'efpece d'outrage qu'on alloit lui faire ,
il iroit chercher chez les étrangers qui lui
tendoient les bras , la fureté , le repos , &
peut-être les recompenfes qu'il auroit dû
efperer dans fon pays. La nation eût déploré
cette perte , & la honte en fut pourtant
retombée fur elle.
Feu M. le Maréchal d'Eftrées , alors Directeur
de l'Académie Françoife , fe conduifit
dans cette circonftance en courtiſan
NOVEMBRE . 1755 . 89
vertueux , & d'une ame vraiment élevée ;
il ne craignit ni d'abufer de fon crédit ni
de le compromettre ; il foutint fon ami &
juftifia Socrate. Ce trait de courage fi précieux
aux Lettres , fi digne d'avoir aujourd'hui
des imitateurs , & fi honorable à
la mémoire de M. le Maréchal d'Eftrées ,
n'auroit pas dû être oublié dans fon éloge.
M. de Montefquieu fut reçu le 24 Janvier
1728. Son difcours eft un des meilleurs
qu'on ait prononcés dans une pareille
occafion ; le mérite en eft d'autant
plus grand , que les Récipiendaires gênés
jufqu'alors par ces formules & ces éloges
d'ufage auxquels une efpece de prefcription
les affujettit , n'avoient encore ofé
franchir ce cercle pour traiter d'autres fujets
, ou n'avoient point penfé du moins à
les y renfermer ; dans cet état même de
contrainte il eut l'avantage de réuffir . Entre
plufieurs traits dont brille fon difcours ,
on reconnoîtroit l'écrivain qui penſe , au
feul portrait du Cardinal de Richelieu
qui apprit à la France le fecret de fes forces ,
& à l'Espagne celui de fa foibleffe , qui ôta
à l'Allemagne fes chaînes , & lui en donna
de nouvelles. Il faut admirer M. de Montefquieu
d'avoir fçu vaincre la difficulté
de fon fujet, & pardonner à ceux qui n'ont
pas eu le même fuccès .
›
90 MERCURE DE FRANCE.
Le nouvel Académicien étoit d'autant
plus digne de ce titre , qu'il avoit peu de
tems auparavant renoncé à tout autre travail
, pour fe livrer entierement à fon
génie & à fon goût . Quelque importante
que fût la place qu'il occupoit , avec quelques
lumieres & quelque intégrité qu'il
en eût rempli les devoirs , il fentoit qu'il
y avoit des objets plus dignes d'occuper
fes talens ; qu'un citoyen eft redevable à
fa nation & à l'humanité de tout le bien
qu'il peut leur faire ; & qu'il feroit plus
utile à l'une & à l'autre , en les éclairant
par fes écrits , qu'il ne pouvoit l'être en
difcutant quelques conteftations particulieres
dans l'obfcurité . Toutes ces réflexions
le déterminerent à vendre fa charge
; il ceffa d'être Magiftrat , & ne fut plus
qu'homme de Lettres .
Mais pour fe rendre utile par fes ouvra
ges aux différentes nations , il étoit néceffaire
qu'il les connût ; ce fut dans cette
vue qu'il entreprit de voyager. Son but
étoit d'examiner partout le phyfique & le
moral , d'étudier les loix & la conftitution
de chaque pays , de vifiter les fçavans , les
écrivains , les artiftes célebres , de chercher
fur- tout ces hommes rares & finguliers
dont le commerce fupplée quelquefois à
plufieurs années d'obfervations & de féNOVEMBRE.
1755. 91
jour. M. de Montefquieu eût pu dire comme
Démocrite. Je n'ai rien oublié pour
» m'inftruire ; j'ai quitté mon pays , & parcouru
l'univers pour mieux connoître
» la vérité : j'ai vu tous les perfonnages
» illuftres de mon tems ; mais il y eût
cette différence entre le Démocrite François
& celui d'Abdere , que le premier
voyageoit pour inftruire les hommes , &
le fecond pour s'en moquer,
Il alla d'abord à Vienne , où il vit fouvent
le célebre Prince Eugene ; ce Héros
fi funefte à la France ( à laquelle il auroit
pû être fi utile ) , après avoir balancé la
fortune de Louis XIV. & humilié la fierté
Ottomane , vivoit fans fafte durant la paix,
aimant & cultivant les Lettres dans une
Cour où elles font peu en honneur , &
donnant à ſes maîtres l'exemple de les protéger.
M. de Montefquieu crut entrevoir
dans fes difcours quelques reftes d'intérêt
pour fon ancienne patrie ; le Prince Eugene
en laiffoit voir furtout , autant que le
peut faire un ennemi , für les fuites funeftes
de cette divifion inteftine qui trouble
depuis fi longtems l'Eglife de France :
l'Homme d'Etat en prévoyoit la durée &
les effets , & les prédit au Philofophe.
M. de Montefquieu partit de Vienne
pour voir la Hongrie , contrée opulente &
92 MERCURE DE FRANCE.
fertile, habitée par une nation fiere & généreufe
, le fléau de fes Tyrans & l'appui de
fes Souverains. Comme peu de perfonnes
connoiffent bien ce pays , il a écrit avec
foin cette partie de fes voyages.
D'Allemagne , il paffa en Italie ; il vit à
Venife le fameux Law , à qui il ne reftoit
de fa grandeur paffée que des projets heureufement
deftinés à mourir dans fa tête ,
& un diamant qu'il engageoit pour jouer
aux jeux de hafard . Un jour la converfation
rouloit fur le fameux fyftème que Law
avoit inventé ; époque de tant de malheurs
& de fortunes , & furtout d'une dépravation
remarquable dans nos moeurs . Comme
le Parlement de Paris , dépofitaire immédiat
des Loix dans les tems de minorité ,
avoit fait éprouver au Miniftre Ecoffois
quelque réfiftance dans cette occafion
M. de Montefquieu lui demanda pourquoi
on n'avoit pas effayé de vaincre cette réfiftance
par un moyen prefque toujours infaillible
en Angleterre , par le grand mobile
des actions des hommes , en un mot
par l'argent : Ce ne font pas , répondit Law,
desgénies auffi ardens & auf dangereux que
mes compatriotes , mais ils font beaucoup plus
incorruptibles. Nous ajouterons fans aucun
préjugé de vanité nationale , qu'un Corps
libre pour quelques inftans , doit mieux
NOVEMBRE. 1755. 93
résister à la corruption que celui qui l'eft
toujours ; le premier , en vendant fa liberté,
la perd ; le fecond ne fait , pour ainfi
dire , que la prêter , & l'exerce même en
l'engageant ; ainfi les circonftances & la
nature du Gouvernement font les vices &
les vertus des Nations.
Un autre perfonnage non moins fameux
que M. de Montefquieu vit encore plus .
fouvent à Venife , fut le Comte de Bonneval
. Cet homme fi connu par fes aventures
, qui n'étoient pas encore à leur terme,
& flatté de converfer avec un juge digne
de l'entendre , lui faifoit avec plaifir le détail
fingulier de fa vie , le récit des actions.
militaires où il s'étoit trouvé , le portrait
des Généraux & des Miniftres qu'il avoit
connus . M. de Montefquieu fe rappelloit,
fouvent ces converfations & en racontoit
différens traits à fes amis.
Il alla de Venife à Rome : dans cette ancienne
Capitale du monde , qui l'eft encore
à certains égards , il s'appliqua furtour
à examiner ce qui la diftingue aujourd'hui
le plus , les ouvrages des Raphaëls ,
des Titiens , & des Michel- Anges : il n'avoit
point fait une étude particuliere des
beaux arts ; mais l'expreffion dont brillent
les chef-d'oeuvres en ce genre , faifit infailliblement
tout homme de génie . Accoutu94
MERCURE DE FRANCE.
mé à étudier la nature , il la reconnoît
quand elle eft imitée , comme un portrait
reffemblant frappe tous ceux à qui l'original
eft familier : malheur aux productions
de l'art dont toute la beauté n'eſt que
pour les Artiſtes.
Après avoir parcouru l'Italie , M. de
Montefquieu vint en Suiffe ; il examina
foigneufement les vaſtes pays arrofés par
le Rhin ; & il ne lui refta plus rien à voir
en Allemagne ; car Frédéric ne regnoit pas
encore. Il s'arrêta enfuite quelque tems
dans les Provinces-Unies , monument admirable
de ce que peut l'induftrie humaine
animée par l'amour de la liberté. Enfin il
fe rendit en Angleterre où il demeura deux
ans : digne de voir & d'entretenir les plus
grands hommes , il n'eut à regretter que
de n'avoir pas fait plutôt ce voyage : Locke
& Newton étoient morts. Mais il eut fouvent
l'honneur de faire fa cour à leur protectrice
, la célebre Reine d'Angleterre ,
qui cultivoit la Philofophie fur le thrône ,
& qui goûta , comme elle devoit , M. de
Montefquieu. Il ne fut pas moins accueilli
par la Nation , qui n'avoit pas befoin fur
cela de prendre le ton de fes maîtres . Il
forma à Londres des liaifons intimes avec
des hommes exercés à méditer , & à ſe préparer
aux grandes chofes par des études
NOVEMBRE. 1755. 95
profondes ; il s'inftruifit avec eux de la nature
du Gouvernement , & parvint à le
bien connoître. Nous parlons ici d'après
les témoignages publics que lui en ont rendu
les Anglois eux-mêmes , fi jaloux de
nos avantages , & fi peu difpofés à reconnoître
en nous aucune fupériorité.
Comme il n'avoit rien examiné ni avec
la prévention d'un enthouſiaſte , ni avec
l'austérité d'un Cynique , il n'avoit rapporté
de les voyages ni un dédain outrageant
pour les étrangers , ni un mépris
encore plus déplacé pour fon propre pays.
Il réfultoit de fes obfervations que l'Allemagne
étoit faite pour y voyager , l'Italie
pour y féjourner , l'Angleterre pour y penfer
, & la France pour y vivre.
De retour enfin dans fa Patrie , M de
Montefquieu fe retira pendant deux ans à
fa terre de la Brede : il y jouit en paix de
cette folitude que le fpectacle & le tumulte
du monde fert à rendre plus agréable ;
il vécut avec lui-même , après en être forti
fi long-tems ; & ce qui nous intéreſſe le
plus , il mit la derniere main à fon ouvrage
fur la caufe de la grandeur & de la déca
dence des Romains , qui parut en 1734.
Les Empires , ainfi que les hommes
doivent croître , dépérir & s'éteindre ; mais
cette révolution néceffaire a fouvent des
96 MERCURE DE FRANCE.
caufes cachées que la nuit des tems nous
dérobe , & que le myftere où leur petiteffe
apparente a même quelquefois voilées aux
yeux des contemporains ; rien ne reſſemble
plus fur ce point à l'Hiftoire moderne
que l'Hiftoire ancienne. Celle des Romains
mérite néanmoins à cet égard quelque exception
; elle préfente une politique raifonnée
, un fyftème fuivi d'aggrandiffement
, qui ne permet pas d'attribuer la
fortune de ce peuple à des refforts obfcurs
& fubalternes. Les caufes de la grandeur
Romaine fe trouvent donc dans l'Hiftoire ,
& c'eft au Philofophe à les y découvrir.
D'ailleurs il n'en eft pas des fyftêmes dans
cette étude comme dans celle de la Phyfique
; ceux-ci font prefque toujours précipités
, parce qu'une obfervation nouvelle
& imprévue peut les renverfer en un inftant
; au contraire , quand on recueille
avec foin les faits que nous tranfmet l'Hif
toire ancienne d'un pays , fi on ne raffemble
pas toujours tous les matériaux qu'on
peut défirer , on ne fçauroit du moins ef
pérer d'en avoir un jour davantage . L'étude
réfléchie de l'Hiftoire , étude fi importante
& fi difficile , confifte à combiner
de la maniere la plus parfaite , ces matériaux
défectueux : tel feroit le métire d'un
Architecte , qui , fur des ruines fçavantes ,
traceroit ,
NOVEMBRE. 1755 . 97
traceroit , de la maniere la plus vraiſemblable
, le plan d'un édifice antique , en
fuppléant , par le génie & par d'heureuſes
conjectures , à des reftes informes & tronqués.
C'eſt fous ce point de vue qu'il faut envifager
l'ouvrage de M. de Montefquieu :
il trouve les caufes de la grandeur des Romains
dans l'amour de la liberté , du travail
& de la patrie , qu'on leur infpiroit
dès l'enfance ; dans la févérité de la difcipline
militaire ; dans ces diffenfions intef
tines qui donnoient du reffort aux efprits ,
& qui ceffoient tout -à coup à la vue de
l'ennemi ; dans cette conftance après le
malheur qui ne défefpéroit jamais de la
république dans le principe où ils furent
toujours de ne faire jamais la paix qu'après
des victoires ; dans l'honneur du triomphe,
fujet d'émulation pour les Généraux ; dans
la protection qu'ils accordoient aux peuples
révoltés contre leurs Rois ; dans l'excellente
politique de laiffer aux vaincus leurs
Dieux & leurs coutumes ; dans celle de
n'avoir jamais deux puiffans ennemis fur
les bras , & de tout fouffrir de l'un juſqu'à
ce qu'ils euffent anéanti l'autre . Il trouve les
caufes de leur décadence dans l'agrandiffement
même de l'Etat , qui changea en
guerres civiles les tumultes populaires ;
E
98 MERCURE DE FRANCE.
dans les guerres éloignées qui forçant les
citoyens à une trop longue abfence , leur
faifoient perdre infenfiblement l'efprit républicain
; dans le droit de Bourgeoifie
accordé à tant de Nations , & qui ne fit
plus du peuple Romain qu'une espece de
monftre à plufieurs têtes ; dans la corrup
tion introduite par le luxe de l'Afie ; dans
les profcriptions de Sylla qui avilirent l'efprit
de la Nation , & la préparerent à l'eſclavage
; dans la néceflité où les Romains
fe trouverent de fouffrir des maîtres , lorfque
leur liberté leur fut devenue à charge ;
dans l'obligation où ils furent de changer
de maximes , en changeant de gouvernement
; dans cette fuite de monftres qui
régnerent , prefque fans interruption , depuis
Tibere jufqu'à Nerva , & depuis Commode
jufqu'à Conftantin ; enfin , dans la
tranflation & le partage de l'Empire , qui
périt d'abord en Occident par la puiffance
des Barbares , & qui après avoir langui plufieurs
ficcles en Orient fous des Empereurs
imbéciles ou féroces , s'anéantit infenfiblement
comme ces fleuves qui difparoiffent
dans des fables.
Un affez petit volume a fuffi à M. de
Montefquieu pour développer un tableau
fi intérellant & fi vafte. Comme l'Auteur
ne s'appefantit point fur les détails , & ne
NOVEMBRE. 1755. 92
faifit que les branches fécondes de fon
ſujet , il a ſçu renfermer en très - peu d'efpace
un grand nombre d'objets diftinctement
apperçus & rapidement préfentés fans
fatigue pour le Lecteur ; en laiffant beaucoup
voir , il laifle encore plus à penſer ,
& il auroit pu intituler fon Livre , Hiftoire
Romaine à l'ufage des Hommes d'Etat & des
Philofophes.
Quelque réputation que M. de Montefquieu
fe fût acquife par ce dernier ouvrage
& par ceux qui l'avoient précédé , il
n'avoit fait que fe frayer le chemin à une
plus grande entreprife , à celle qui doit
immortalifer fon nom & le rendre refpectable
aux fiecles futurs. Il en avoit dès
longtems formé le deffein , il en médita
pendant vingt ans l'exécution ; ou , pour
parler plus exactement , toute fa vie en
avoit été la méditation continuelle . D'abord
il s'étoit fait en quelque façon étranger
dans fon propre pays , afin de le mieux
connoître ; il avoit enfuite parcouru toute
l'Europe , & profondément étudié les différens
peuples qui l'habitent . L'Ifle fameufe
qui fe glorifie tant de fes loix , &
qui en profite fi mal , avoit été pour lui
dans ce long voyage , ce que l'ifle de Crete
fut autrefois pour Lycurgue , une école
où il avoit fçu s'inftruire fans tout approu-
E ij
100
MERCURE DE
FRANCE.
ver ; enfin , il avoit , fi on peut parler ainfi ,
interrogé & jugé les nations & les hommes
célebres qui
n'exiftent plus aujour
d'hui que dans les annales du monde. Ce
fut ainfi qu'il s'éleva par dégrés au plus
beau titre qu'un fage puiffe mériter , celui
de Légiflateur des Nations .
S'il étoit animé par
l'importance de la
matiere , il étoit effrayé en même tems par
fon
étendue il
l'abandonna , & y revint
:
à plufieurs repriſes ; il fentit plus d'une fois,
comme il l'avoue lui- même , tomber les
mains
paternelles .
Encouragé enfin
amis , il ramaffa toutes fes forces , & donfes
par
na l'Esprit des Loix.
Dans cet important ouvrage , M. de
Montefquieu , fans
s'appefantir , à l'exemple
de ceux qui l'ont précédé , fur des difcuffions
métaphyfiques relatives à l'hom
me fuppofé dans un état
d'abſtraction ,
fans fe borner , comme d'autres , à confidérer
certains peuples dans quelques relations
ou
circonftances
particulieres , envifage
les habitans de l'univers dans l'état réel
où ils font , & dans tous les rapports qu'ils
peuvent avoir entr'eux. La plupart des
autres Ecrivains en ce genre font prefque
toujours ou de fimples Moraliftes , ou de
fimples
Jurifconfultes , ou même quelquefois
de fimples
Théologiens;pour lui, l'hom
NOVEMBRE. 1755 . ΙΟΥ
perme
de tous les Pays & de toutes les Nations,
il s'occupe moins de ce que le devoir exige
de nous , que des moyens par lefquels on
peut nous obliger de le remplir , de la
fection métaphyfique des loix , que de celle
dont la nature humaine les rend fufceptibles
, des loix qu'on a faites que de celles
qu'on a dû faire , des loix d'un peuple particulier
que de celles de tous les peuples,
Ainfi en fe comparant lui -mêine à ceux
qui ont couru avant lui cette grande &
noble carriere , il a pu dire comme le Correge
, quand il eut vu les ouvrages de fes
rivaux , & moi auffi je fuis Peintre.
Rempli & pénétré de fon objet , l'Auteur
de l'Efprit des Loix y embraſſe un fi
grand nombre de matieres , & les traite
avec tant de brieveté & de profondeur ,
qu'une lecture affidue & méditée peut feule
faire fentir le mérite ce livre . Elle fervira
fur- tout , nous ofons le dire , à faire difparoître
le prétendu défaut de méthode
dont quelques lecteurs ont accufé M. de
Montefquieu ; avantage qu'ils n'auroient
pas dû le taxer légerement d'avoir négligé
dans une matiere philofophique & dans
un ouvrage de vingt années . Il faut diftinguer
le défordre réel de celui qui n'eft
qu'apparent. Le défordre eft réel , quand
l'analogie & la fuite des idées n'eft point
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
obfervée ; quand les conclufions font érigées
en principes , ou les précedent ; quand
le lecteur , après des détours fans nombre ,
fe retrouve au point d'où il eft parti . Le
defordre n'eft qu'apparent , quand l'Auteur
mettant à leur véritable place les idées dont
il fait ufage , laiffe à fuppléer aux lecteurs
les idées intermédiaires : & c'eſt ainfi que
M. de Montefquieu a cru pouvoir & devoir
en ufer dans un livre deſtiné à des
hommes qui penfent , dont le génie doit
fuppléer à des omiffions volontaires & raifonnées
.
L'ordre qui fe fait appercevoir dans les
grandes parties de l'Efprit des Loix , ne
regne pas moins dans les détails : nous
croyons que plus on approfondira l'ouvrage
, plus on en fera convaincu . Fidele à
fes divifions générales , l'Auteur rapporte
à chacune les objets qui lui appartiennent
exclufivement ; & à l'égard de ceux qui
par différentes branches appartiennent à
plufieurs divifions à la fois , il a placé fous
chaque divifion la branche qui lui appartient
en propre ; par- là on apperçoit ailément
& fans confufion , l'influence que
les différentes parties du fujet ont les unes
fur les autres , comme dans un arbre qu
fyftême bien entendu des connoiffances
humaines , on peut voir le rapport mutuel
NOVEMBRE. 1755. 103
des Sciences & des Arts. Cette comparaifon
d'ailleurs eft d'autant plus jufte , qu'il
en eft du plan qu'on peut fe faire dans
l'examen philofophique des Loix , comme
de l'ordre qu'on peut obferver dans un
arbre Encyclopédique des Sciences : il y
reftera toujours de l'arbitraire ; & tout ce
qu'on peut exiger de l'Auteur , c'eſt qu'il
fuive fans détour & fans écart le fyfteme
qu'il s'eft une fois formé.
Nous dirons de l'obfcurité qu'on peut
fe permetrre dans un tel ouvrage , la même
chofe que du défaut d'ordre ; ce qui feroit
obfcur pour les lecteurs vulgaires , ne l'eft
pas pour ceux que l'Auteur a eu en vue.
D'ailleurs l'obfcurité volontaire n'en eft
point une M. de Montefquieu ayant à
préfenter quelquefois des vérités impor
tantes , dont l'énoncé abfolu & direct auroit
pu
bleffer fans fruit , a eu la prudence
louable de les envelopper , & par cet innocent
artifice , les a voilées à ceux à qui
elles feroient nuifibles , fans qu'elles fuffent
perdues pour les fages.
Parmi les ouvrages qui lui ont fourni
des fecours , & quelquefois des vues pour
le fien , on voit qu'il a furtout profité des
deux hiftoriens qui ont penfé le plus ,
Tacite & Plutarque ; mais quoiqu'un Philofophe
qui a fait ces deux lectures , foit
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
difpenfé de beaucoup d'autres , il n'avoit
pas cru devoir en ce genre rien négliger ni
dédaigner de ce qui pouvoit être utile à
fon objet . La lecture que fuppofe l'Espric
des Loix , eft immenſe ; & l'ufage raiſonné
que l'Auteur a fait de cette multitude pro
digieufe de matériaux , paroîtra encore
plus furprenant , quand on fçaura qu'il
étoit prefqu'entierement privé de la vue ,
& obligé d'avoir recours à des yeux étrangers.
Cette vafte lecture contribue nonfeulement
à l'utilité , mais à l'agrément de
l'ouvrage fans déroger à la majefté de fon
fujet. M. de Montefquieu fçait en tempérer
l'austérité , & procurer aux lecteurs
des momens de repos , foit par des faits
finguliers & peu connus , foit par des allufions
délicates , foit par ces coups de pinceau
énergiques & brillans , qui peignent
d'un feul trait les peuples & les hommes .
Enfin , car nous ne voulons pas jouer ici
le rôle des Commentateurs d'Homere , il
y a fans doute des fautes dans l'efprit des
Loix , comme il y en a dans tout ouvrage
de génie , dont l'Auteur a le premier ofé
fe frayer des routes nouvelles. M. de Montefquieu
a été parmi nous , pour l'étude
des loix , ce que Defcartes a été pour la
Philofophie ; il éclaire fouvent , & fe trompe
quelquefois , & en fe trompant même ,
NOVEMBRE. 1755. 105
il inftruit ceux qui fçavent lire. La pouvelle
édition qu'on prépare , montrera par
les additions & corrections qu'il y a faites,
que s'il eft tombé de tems en tems , il a
fçu le reconnoître & fe relever ; par- là , il
acquerra du moins le droit à un nouvel
examen , dans les endroits où il n'aura pas
été de l'avis de fes cenfeurs ; peut- être
même ce qu'il aura jugé le plus digne de
correction , leur a - t-il abfolument échappé
, tant l'envie de nuire eft ordinairement
aveugle.
Mais ce qui eft à la portée de tout le
monde dans l'Eſprit des Loix , ce qui doit
rendre l'Auteur cher à toutes les Nations ,
ce qui ferviroit même à couvrir des fautes
plus grandes que les fiennes , c'eft l'efprit
de citoyen qui l'a dicté. L'amour du bien
public , le defir de voir les hommes heureux
s'y montrent de toutes parts ; & n'eûtil
que ce mérite fi rare & fi précieux , il
feroit digne par cet endroit feul , d'être
la lecture des peuples & des Rois . Nous
voyons déja , par une heureuſe expérience,
que les fruits de cet ouvrage ne fe bornent
pas dans fes lecteurs à des fentimens ſtériles.
Quoique M. de Montefquieu ait peu
furvécu à la publication de l'Efprit des
Loix , il a eu la fatisfaction d'entrevoir
les effets qu'il commence à produire parmi
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
nous ; l'amour naturel des François pour
leur patrie , tourné vers fon véritable objet
; ce goût pour le Commerce , pour l'Agriculture
, & pour les Arts utiles , qui
fe répand infenfiblement dans notre Nation
; cette lumiere générale fur les principes
du gouvernement , qui rend les peuples
plus attachés à ce qu'ils doivent aimer .
Ceux qui ont fi indécemment attaqué cet
ouvrage , lui doivent peut-être plus qu'ils
ne s'imaginent l'ingratitude , au refte ,
eft le moindre reproche qu'on ait à leur
faire. Ce n'eft pas fans regret , & fans
honte pour notre fiecle , que nous allons
les dévoiler ; mais cette hiftoire importe
trop à la gloire de M. de Montefquieu , &
à l'avantage de la Philofophie , pour être
paffée fous filence. Puiffe l'opprobre qui
couvre enfin fes ennemis , leur devenir
falutaire !
A peine l'Efprit des Loix parut- il , qu'il
fut recherché avec empreffement , fur la
réputation de l'Auteur ; mais quoique
M. de Montesquieu eût écrit pour le bien
du peuple , il ne devoit pas avoir le peuple
pour juge ; la profondeur de l'objet
étoit une fuite de fon importance même.
Cependant les traits qui étoient répandus
dans l'ouvrage , & qui auroient été déplacés
s'ils n'étoient pas nés du fond du fuNOVEMBRE.
1755. 107
jet , perfuaderent à trop de perfonnes qu'il
étoit écrit pour elles : on cherchoit un
Livre agréable , & on ne trouvoit qu'un
Livre utile , dont on ne pouvoit d'ailleurs
fans quelque attention faifir l'enſemble &
les détails. On traita légerement l'Esprit
des Loix ; le titre même fut un fujet de
plaifanterie enfin l'un des plus beaux
monumens littéraires qui foient fortis de
notre Nation, fut regardé d'abord par elle
avec affez d'indifférence. Il fallut que les
véritables juges euffent eu le tems de lire :
bientôt ils ramenerent la multitude toujours
prompte à changer d'avis ; la partie
du Public qui enfeigne , dicta à la partie
qui écoute ce qu'elle devoit penfer & dire ;
& le fuffrage des hommes éclairés , joint
aux échos qui le répéterent , ne forma plus
qu'une voix dans toute l'Europe.
Ce fut alors que les ennemis publics &
fecrets des Lettres & de la Philofophie ( car
elles en ont de ces deux efpeces ) réunirent
leurs traits contre l'ouvrage. De-là cette
foule de brochures qui lui furent lancées
de toutes parts , & que nous ne tirerons
pas de l'oubli où elles font déja plongées.
Sisleurs auteurs n'avoient pas pris de bonnes
mefures pour être inconnus à la poftérité
, elle croiroit que l'Efprit des Loix a
été écrit au milieu d'un peuple de barbares.
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
M. de Montefquieu méprifa fans peine
les Critiques ténébreufes de ces auteurs
fans talent , qui foit par une jaloufie qu'ils
n'ont pas droit d'avoir , foit pour fatisfaire
la malignité du Public qui aime la fatyre
& la méprife , outragent ce qu'ils ne peuvent
atteindre ; & plus odieux par le mal
qu'ils veulent faire , que
redoutables par
celui qu'ils font , ne réuffiffent pas même
dans un genre d'écrire que fa facilité &
fon objet rendent également vil. Il mettoit
les ouvrages de cette efpece fur la
même ligne que ces Nouvelles hebdomadaires
de l'Europe , dont les éloges font
fans autorité & les traits fans effet , que
des Lecteurs oififs parcourent fans y ajouter
foi , & dans lefquelles les Souverains.
font infultés fans le fçavoir , ou fans daigner
fe venger. IIll nnee ffuutt pas auffi indifférent
fur les principes d'irréligion qu'on
l'accufa d'avoir femé dans l'Eſprit des Loix .
En méprifant de pareils reproches , il auroit
cru les mériter , & l'importance de
l'objet lui ferma les yeux fur la valeur de
fes adverfaires. Ces hommes également
dépourvus de zele & également empreffés
d'en faire paroître , également effrayés de
la lumiere que les Lettres répandent , non
au préjudice de la Religion , mais à leur
défavantage , avoient pris différentes forNOVEMBRE.
1755. 109
mes pour lui porter atteinte. Les uns , par
unftratagême auffi puérile que pufillanime,
s'étoient écrit à eux- mêmes ; les autres ,
après l'avoir déchiré fous le mafque de
P'Anonyme , s'étoient enfuite déchirés entr'eux
à fon occafion . M. de Montesquieu,
quoique jaloux de les confondre , ne jugea
pas à propos de perdre un tems précieux à
les combattre les uns après les autres : il fe
contenta de faire un exemple fut celui qui
s'étoit le plus fignalé par fes excès.
par
C'étoit l'auteur d'une feuille anonyme
& périodique , qui croit avoir fuccédé à
Pafcal , parce qu'il a fuccédé à fes opinions;
panégyrifte d'ouvrages que perfonne ne
lit , & apologiſte de miracles que l'autorité
féculiere a fait ceffer dès qu'elle l'a
voulu ; qui appelle impiété & fcandale le
peu
d'intérêt que les gens de Lettres prennent
à fes querelles , & s'eft aliéné ,
une adreffe digne de lui , la partie de la
Nation qu'il avoit le plus d'intérêt de ménager.
Les coups de ce redoutable athlete
furent dignes des vues qui l'infpirerent ; il
accufa M. de Montefquieu & de Spinoffme
& de Déifine ( deux imputations incompatibles
) ; d'avoir fuivi le ſyſtème de
Pope ( dont il n'y avoit pas un mot dans
l'ouvrage ) ; d'avoir cité Plutarque qui n'eft
pas un Auteur Chrétiens de n'avoir point
110 MERCURE DE FRANCE.
parlé du péché originel & de la Grace , Il
prétendit enfin que l'Efprit des Loix étoit
une production de la Conftitution Unigenitus;
idée qu'on nous foupçonnera peut-être
de prêter par dérifion au critique. Ceux
qui ont connu M. de Montefquieu , l'ouvrage
de Clément XI & le fien , peuvent
juger par cette accufation de toutes les
autres.
Le malheur de cet écrivain dut bien le
décourager : il vouloit perdre un fage par
l'endroit le plus fenfible à tout citoyen , il
ne fit que lui procurer une nouvelle gloire
comme homme de Lettres ; la Défense de
l'Esprit des Loix parut. Cet ouvrage , par
la modération , la vérité , la fineffe de
plaifanterie qui y regnent , doit être regardé
comme un modele en ce genre. M.
de Montefquieu , chargé par fon adverfaire
d'imputations atroces , pouvoit le
rendrejodieux fans peine ; il fit mieux , il
le rendit ridicule . S'il faut tenir compte à
l'agreffeur d'un bien qu'il a fait fans le
vouloir , nous lui devons une éternelle
reconnoiffance de nous avoir procuré ce
chef-d'oeuvre : Mais ce qui ajoute encore
au mérite de ce morceau précieux , c'eſt
que l'auteur s'y eft peint lui- même fans y
penfer ; ceux qui l'ont connu , croyent
Î'entendre , & la poſtérité s'affurera , en
NOVEMBRE. 1755 111
lifant fa Défenfe , que fa converfation n'étoit
pas inférieure à fes écrits ; éloge que
bien peu de grands hommes ont mérité.
Une autre circonftance lui affure pleinement
l'avantage dans cette difpute : le
critique qui , pour preuve de fon attachement
à la religion , en déchire les Miniftres
, accufoit hautement le Clergé de
France , & fur-tout la Faculté de Théolo
gie , d'indifférence pour la caufe de Dieu ,
en ce qu'ils ne profcrivoient pas authentiquement
un fi pernicieux ouvrage . La Faculté
étoit en droit de méprifer le repro
che d'un écrivain fans aveu ; mais il s'agif
foit de la religion ; une délicateffe louable
lui a fait prendre le parti d'examiner l'Ef
prit des Loix. Quoiqu'elle s'en occupe depuis
plufieurs années , elle n'a rien prononcé
jufqu'ici ; & fût- il échappé à M. de
Montefquieu quelques inadvertences lé--
geres , prefque inevitables dans une carriere
fi vafte , l'attention longue & fcrupuleufe
qu'elles auroient demandée de la
part du Corps le plus éclairé de l'Eglife ,
prouveroit au moins combien elles feroient
excufables. Mais ce Corps , plein de prudence
, ne précipitera rien dans une fi
importante matiere : il connoit les bornes
de la raifon & de la foi ; il fçait que l'ouvrage
d'un homme de lettres ne doit point
112 MERCURE DE FRANCE.
être examiné comme celui d'un Théologien
que les mauvaifes conféquences
auxquelles une propofition peut donner
lieu par des interprétations odieufes , ne
rendent point blamable la propofition en
elle -même ; que d'ailleurs nous vivons
dans un fiécle malheureux , où les intérêts
de la religion ont befoin d'être ménagés ,
& qu'on peut lui nuire auprès des fimples,
en répandant mal - à - propos fur des genies
du premier ordre le foupçon d'incrédulité;
qu'enfin , malgré cette accufation injuſte ,
M. de Montefquien fut toujours eſtimé ,
recherché & accueilli par tout ce que l'Eglife
a de plus refpectable & de plus grand ;
eût-il confervé auprès des gens de bien la
confidération dont il jouiffoit , s'ils l'euffent
regardé comme un écrivain dangéreux
?
Pendant que des infectes le tourmentoient
dans fon propre pays , l'Angleterre
élevoit un monument à fa gloire. En 1752 ,
M. Daffier , célebre par les médailles qu'il
a frappées à l'honneur de plufieurs hommes
illuftres , vint de Londres à Paris pour
frapper la fienne. M. de la Tour , cet attifte
fi fupérieur par fon talent , & fi eftimable
par fon defintéreffement & l'élévation
de fon ame , avoit ardemment defiré
de donner un nouveau luftre à fon pinNOVEMBRE.
1755. 113
ceau , en tranfmettant à la poftérité le
portrait de l'auteur de l'Efprit des Loix ;
il ne vouloit que la fatisfaction de le peindre
, & il méritoit , comme Apelle , que
cet honneur lui fût réfervé ; mais M. de
Montefquieu , d'autant plus avare du tems
de M. de la Tour que celui - ci en étoit plus
prodigue , fe refufa conftamment & poliment
à fes preffantes follicitations. M. Daf
fier effuya d'abord des difficultés femblables
: Croyez-vous , dit-il enfin à M. de
Montefquieu , » qu'il n'y ait pas autant
d'orgueil à refufer ma propofition qu'à
» l'accepter » ? Defarmé par cette plaifanterie
, il laiffa faire à M. Daflier tout ce
qu'il voulut.
»
L'auteur de l'Esprit des Loix jouiffoit
enfin paisiblement de fa gloire , lorfqu'il
tomba malade au commencement de Février.
Sa fanté , naturellement délicate ,
commençoit à s'altérer depuis long- tems
par l'effet lent & prefque infaillible des
études profondes , par les chagrins qu'on
avoit cherché à lui fufciter fur fon ouvra- ge ; enfin
par le genre
de vie qu'on
le forçoit
de mener
à Paris
, & qu'il
fentoit
lui
être
funefte
. Mais
l'empreffement
avec
le-`
quel
on recherchoit
fa focieté
, étoit
trop
vif pour
n'être
pas
quelquefois
indifcret
on vouloit
, fans
s'en
appercevoir
, jouir
114 MERCURE DE FRANCE.
de lui aux dépens de lui -même. A peine la
nouvelle du danger où il étoit fe fût- elle
répandue , qu'elle devint l'objet des converfations
& de l'inquiétude publique ; fa
maifon ne défempliffoit point de perfonnes
de tout rang qui venoient s'informer
de fon état , les unes par un intérêt véritable
, les autres pour s'en donner l'apparence
, ou pour fuivre la foule. Sa Majefté ,
pénétrée de la ppeerrttee qquuee fon royaume alloit
faire , en demanda plufieurs fois des
nouvelles ; témoignage de bonté & de juftice
qui n'honore pas moins le Monarque
que le fujet. La fin de M. de Montefquieu
ne fut point indigne de fa vie. Accablé de
douleurs cruelles , éloigné d'une famille
à qui il étoit cher , & qui n'a pas eu la
confolation de lui fermer les yeux , entouré
de quelque amis & d'un plus grand
nombre de fpectateurs , il conferva jufqu'au
dernier moment la paix & l'égalité
de fon ame. Enfin , après avoir fatisfait
avec décence à tous fes devoirs , plein de
confiance en l'Etre éternel auquel il alloit.
fe rejoindre , il mourut avec la tranquillité
d'un homme de bien , qui n'avoit jamais
confacré fes talens qu'à l'avantage.
de la vertu & de l'humanité. La France &
l'Europe le perdirent le 10 Février 1755 ,
à l'âge de foixante- fix ans révolus.
NOVEMBRE 1755. 115
Toutes les nouvelles publiques ont annoncé
cet événement comme une calamité.
On pourroit appliquer à M. de Montefquieu
ce qui a été dit autrefois d'un
illuftre Romain ; que perfonne en apprenant
fa mort n'en témoigna de joie , que
perfonne même ne l'oublia dès qu'il ne fut
plus. Les étrangers s'emprefferent de faire
éclater leurs regrets ; & Milord Chefterfield
, qu'il fuffit de nommer , fit imprimer
dans un des papiers publics de Londres
un article à fon honneur , article digne
de l'un & de l'autre ; c'eft le portrait
d'Anaxagore tracé par Périclès . L'Académie
royale des Sciences & des Belles -Lettres
de Pruffe , quoiqu'on n'y foit point
dans l'ufage de prononcer l'éloge des affociés
étrangers , a cru devoir lui faire cet
honneur , qu'elle n'a fait encore qu'à l'illuftre
Jean Bernouilli ; M. de Maupertuis,
tout malade qu'il étoit , a rendu lui-même
à fon ami ce dernier devoir , & n'a voulu
fe repofer fur perfonne d'un foin fi cher &
fi trifte. A tant de fuffrages éclatans en faveur
de M. de Montefquieu , nous croyons
pouvoir joindre fans indifcrétion les éloges
que lui a donné , en préfence de l'un
de nous , le Monarque même auquel cette.
Académie célebre doit fon luftre , Prince
fait pour fentir les pertes de la Philofa116
MERCURE DE FRANCE.
phie , & pour l'en confoler.
Le 17 Février , l'Académie Françoiſe
lui fit , felon l'ufage , un fervice folemnel
, auquel , malgré la rigueur de la faifon
, prefque tous les gens de Lettres de
ce Corps , qui n'étoient point abfens de
Paris , fe firent un devoir d'affifter. On
auroit dû dans cette trifte cérémonie placer
l'Esprit des Loix fur fon cercueil , comme
on expofa autrefois vis - à-vis le cercueil
de Raphaël fon dernier tableau de la
Transfiguration . Cet appareil fimple &
touchant eût été une belle oraifon funébre.
Jufqu'ici nous n'avons confidéré M. de
Montefquieu que comme écrivain & philofophe
; ce feroit lui dérober la moitié
de fa gloire que de paffer fous filence fes
agrémens & fes qualités perfonnelles.
Il étoit dans le commerce d'une douceur
& d'une gaieté toujours égale . Sa
converfation étoit légere , agréable , &
instructive par le grand nombre d'hommes
& de peuples qu'il avoit connus. Elle étoit
coupée comme fon ftyle , pleine de fel &
de faillies , fans amertunie & fans fatyre
; perfonne ne racontoit plus vivement ,
plus promptement , avec plus de grace &
moins d'apprêt. Il fçavoit que la fin d'une
hiftoire plaifante en eft toujours le but ;-
NOVEMBRE. 1755. 117
il fe hâtoit donc d'y arriver , & produifoit
l'effet fans l'avoir promis.
Ses fréquentes diftractions ne le rendoient
que plus aimable ; il en fortoit
toujours par quelque trait inattendu qui
réveilloit la converfation languiffante ;
d'ailleurs elles n'étoient jamais , ni jouées,
ni choquantes , ni importunes : le feu de
fon efprit , le grand nombre d'idées dont
il étoit plein , les faifoient naître , mais il
n'y tomboit jamais au milieu d'un entretien
intéreffant ou férieux ; le defir de
plaire à ceux avec qui il fe trouvoit , le
rendoit alors à eux fans affectation & fans
effort.
Les agrémens de fon commerce tenoient
non feulement à fon caractere & à
fon efprit , mais à l'efpece de régime qu'il
obfervoit dans l'étude. Quoique capable
d'une méditation profonde & long- tems
foutenue , il n'épuifoit jamais fes forces , il
quitroit toujours le travail avant que d'en
reffentir la moindre impreffion de fatigue.
Il étoit fenfible à la gloire , mais il ne
vouloit y parvenir qu'en la méritant ; jamais
il n'a cherché à augmenter la fienne
par ces manoeuvres fourdes , par ces voyes
obfcures & honteufes, qui deshonorent la
perfonne fans ajouter au nom de l'auteur .
Digne de toutes les diftinctions & de
IIS MERCURE DE FRANCE.
toutes les récompenfes , il ne demandoit
rien , & ne s'étonnoit point d'être oublié ;
mais il a ofé , même dans des circonftances
délicates, protéger à la Cour des hommes
de Lettres perfécutés , célebres &
malheureux , & leur a obtenu des graces.
Quoiqu'il vecût avec les grands , foit
par néceffité , foit par convenance , foit
par gout , leur fociété n'étoit pas néceffaire
à fon bonheur. Il fuyoit dès qu'il le
pouvoit à fa terre ; il y retrouvoit avec
joie fa philofophie , fes livres & le repos.
Entouré de gens de la campagne dans fes
heures de loifir , après avoir étudié l'homme
dans le commerce du monde & dans
l'hiftoire des nations , il l'étudioit encore
dans ces ames fimples que la nature feule
a inftruites , & il y trouvoit à apprendre ;
il converfoit gayement avec eux ; il leur
cherchoit de l'efprit comme Socrate ; il
paroiffoit fe plaire autant dans leur entretien
que dans les fociétés les plus brillantes
, furtout quand il terminoit leurs différends
, & foulageoit leurs peines par fes
bienfaits.
Rien n'honore plus fa mémoire que
l'économie avec laquelle il vivoit , &
qu'on a ofé trouver exceffive dans un
monde avare & faftueux , peu fait pour
en pénétrer les motifs , & encore moins
NOVEMBRE. 1755. 119
pour les fentir. Bienfaifant , & par conféqnent
jufte, M. de Montesquieu ne vouloit
rien prendre fur fa famille , ni des
fecours qu'il donnoit aux malheureux ,
ni des dépenfes confidérables auxquels fes
longs voyages , la foibleffe de fa vue &
l'impreffion de fes ouvrages l'avoient
obligé . Il a tranfmis à fes enfans , fans
diminution ni augmentation , l'héritage
qu'il avoit reçu de fes peres ; il n'y a rien
ajouté que la gloire de fon nom & l'exemple
de fa vie.
Il avoit époufé en 1715 Demoifelle
Jeanne de Lartigue, fille de Pierre de Lartigue
, Lieutenant Colonel au Régiment
de Maulévrier ; il en a eu deux filles &
un fils , qui par fon caractere , fes moeurs
& fes ouvrages s'eft montré digne d'un
tel pere.
Ĉeux qui aiment la vérité & la patrie,
ne feront pas fâchés de trouver ici quelques
unes de fes maximes : il penfoit ,
Que chaque portion de l'Etat doit être
également foumife aux loix , mais que
les privileges de chaque portion de l'Etat
doivent être respectés , lorfque leurs effets
n'ont rien de contraire au droit naturel
, qui oblige tous les citoyens à concourir
également au bien public ; que la
poffellion ancienne étoit en ce genre le
120 MERCURE DE FRANCE.
premier des titres & le plus inviolable des
droits , qu'il étoit toujours injufte & quel
quefois dangereux de vouloir ébranler ;
Que les Magiftrats , dans quelque circonftance
& pour quelque grand intérêt
de corps que ce puiffe être , ne doivent
jamais être que Magiftrats , fans parti &
fans paffion , comme les Loix , qui abſolvent
& puniffent fans aimer ni hair.
Il difoit enfin à l'occafion des difputes
eccléfiaftiques qui ont tant occupé les Empereurs
& les Chrétiens Grecs , que les
querelles théologiques, lorfqu'elles ceffent
d'être renfermées dans les écoles , deshonorent
infailliblement une nation aux
yeux des autres en effet , le mépris même
des fages pour ces querelles ne la juftifie
pas , parce que les fages faifant partout
le moins de bruit & le plus petit
nombre , ce n'est jamais fur eux qu'une
nation eft jugée .
L'importance des ouvrages dont nous
avons eu à parler dans cet éloge , nous
en a fait paffer fous filence de moins confidérables
, qui fervoient à l'auteur comme
de délaffement , & qui auroient fuffi
l'éloge d'un autre ; le plus remarquable
eft le Temple de Gnide , qui fuivit d'affez
près les Lettres Perfannes. M. de Montefquieu
, après avoir été dans celle- ci Hopour
race ,
NOVEMBRE . 1755. 121
race , Théophrafte & Lucien , fut Ovide
& Anacréon dans ce nouvel effai : ce n'eſt
plus l'amour defpotique de l'Orient qu'il
fe propofe de peindre , c'eft la délicateffe
& la naïveté de l'amour paftoral , tel qu'il
eſt dans une ame neuve, que le commerce
des hommes n'a point encore corrompue.
L'Auteur craignant peut - être qu'un tableau
fi étrangerà nos moeurs ne parût
trop languiffant & trop uniforme , a cherché
à l'animer par les peintures les plus
riantes ; il tranfporte le lecteur dans des
lieux enchantés , dont à la vérité le fpectacle
intéreffe peu l'amant heureux , mais
dont la defcription flatte encore l'imagination
quand les defirs font fatisfaits . Emporté
par fon fujet , il a répandu dans ſa
profe ce ftyle animé , figuré & poétique ,
dont le roman de Thélemaque a fourni
parmi nous le premier modele. Nous ignorons
pourquoi quelques cenfeurs du temple
de Gnide ont dit à cette occaſion , qu'il
auroit eu befoin d'être en vers. Le ſtyle
poétique , fi on entend , comme on le
doit , par ce mot , un ftyle plein de chaleur
& d'images , n'a pas befoin , pour être
agréable , de la marche uniforme & cadencée
de la verfification ; mais fi on ne
fait confifter ce ftyle que dans une diction
chargée d'épithetes oifives , dans les pein
F
122 MERCURE DE FRANCE.
tures froides & triviales des aîles & du
carquois de l'amour , & de femblables
objets , la verfication n'ajoutera prefqu'aucun
mérite à ces ornemens ufés ; on
y cherchera toujours en vain l'ame & la
vie. Quoiqu'il en foit , le Temple de Gnide
étant une espece de poëme en profe
c'est à nos écrivains les plus célebres en ce
genre à fixer le rang qu'il doit occuper :
il merite de pareils juges ; nous croyons
du moins que les peintures de cet ouvrage
foutiendroient avec fuccès une des
principales épreuves des defcriptions poétiques
, celle de les repréfenter fur la toile.
Mais ce qu'on doit fur- tout remarquer
dans le Temple de Gnide , c'eft qu'Anacréon
même y est toujours obfervateur &
philofophe. Dans le quatrieme chant , il
paroît décrire les moeurs des Sibarites , &
on s'apperçoit aifément que ces moeurs
font les nôtres. La préface porte fur - tout
l'empreinte de l'auteur des Lettres Perfannes.
En préfentant le Temple de Gnide
comme la traduction d'un manufcrit grec ,
plaifanterie défigurée depuis par tant de
mauvais copiſtes , il en prend occafion de
peindre d'un trait de plume l'ineptie des
critiques & le pédantifme des traducteurs,
& finit par ces paroles dignes d'être rapportées
» Si les gens graves defiroient
NOVEMBRE. 1755. 123
33
de moi quelque ouvrage moins frivole ,
je fuis en état de les fatisfaire : il y a
» trente ans que je travaille à un livre de
» douze pages , qui doit contenir tout ce
que nous fçavons fur la Métaphyfique ,
» la Politique & la Morale , & tout ce
que de très grands auteurs ont oublié
» dans les volumes qu'ils ont publiés fur
» ces matieres » .
Nous regardons comme une des plus
honorables récompenfes de notre travail
l'intérêt particulier que M. de Monteſquieu
prenoit à ce dictionnaire , dont toutes
les reffources ont été jufqu'à préfent
dans le courage & l'émulation de fes auteurs
. Tous les gens de Lettres , felon lui,
devoient s'empreffer de concourir à l'exécution
de cette entrepriſe utile ; il en a
donné l'exemple avec M. de Voltaire , &
plufieurs autres écrivains célebres. Peutêtre
les traverfes que cet ouvrage a ef
fuyées , & qui lui rappelloient les fiennes
propres , l'intéreffoient-elles en notre faveur,
Peut-être étoit- il fenfible , fans s'en
appercevoir , à la juftice que nous avions
ofé lui rendre dans le premier volume de
l'Encyclopédie , lorfque perfonne n'ofoit
encore élever fa voix pour le défendre.
Il nous deftinoit un article fur le Goût, qui
a été trouvé imparfait dans fes papiers ;
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
nous le donnerons en cet état au public ,
& nous le traiterons avec le même refpect
que l'antiquité témoigna autrefois pour
les dernieres paroles de Séneque . La mort
l'a empêché d'étendre plus loin fes bienfaits
à notre égard ; & en joignant nos
propres regrets à ceux de l'Europe entiere ,
nous pourrions écrire fur fon tombeau :
Finis vita cjus nobis luctuofus , Patriæ
triftis , extraneis etiam ignotifque non fine
curâ fuit.
Tacit. in Agricol. c. 43 .
Fermer
Résumé : Eloge de M. le Président de Montesquieu.
Le texte présente un volume de l'Encyclopédie, dans lequel Voltaire a travaillé sur les articles concernant les mots 'esprit', 'éloquence' et 'élégance'. Ce volume inclut également un éloge de Montesquieu écrit par d'Alembert, jugé d'une grande beauté. Une note analysant 'L'Esprit des Lois' est réservée pour le premier Mercure de décembre. Montesquieu, bienfaiteur de l'humanité par ses écrits, a contribué à cet ouvrage, motivant ainsi la reconnaissance des auteurs. Charles de Secondat, Baron de la Brede et de Montesquieu, naquit au Château de la Brede près de Bordeaux le 18 janvier 1689. Sa famille, noble de Guyenne, acquit la terre de Montesquieu grâce à des services rendus à la couronne. Dès son jeune âge, Montesquieu montra des aptitudes remarquables, cultivées par son père. Il préparait déjà les matériaux de 'L'Esprit des Lois' à vingt ans. En parallèle de ses études juridiques, il approfondissait des matières philosophiques. En 1716, il devint Président à Mortier au Parlement de Bordeaux et se distingua par ses remontrances courageuses contre un nouvel impôt. Il fut également membre de l'Académie de Bordeaux et contribua à la création de l'Académie des Sciences. En 1721, il publia les 'Lettres persanes', un ouvrage satirique des mœurs françaises sous le prétexte de la peinture des mœurs orientales. Malgré le succès de cet ouvrage, Montesquieu resta discret sur son authorship pour éviter les critiques littéraires. Les 'Lettres persanes' furent attaquées pour leurs réflexions sur des sujets religieux et ecclésiastiques, provoquant des réactions hostiles. Montesquieu fut accusé et réhabilité concernant ses 'Lettres persanes'. Il rencontra le ministre, déclarant qu'il n'avouait pas les 'Lettres persanes' mais ne les désavouait pas non plus, et demanda que l'ouvrage soit jugé sur sa lecture plutôt que sur des délations. Le ministre lut le livre, apprécia l'auteur et permit à Montesquieu d'être reçu à l'Académie française. Le maréchal d'Estrées soutint Montesquieu avec courage et intégrité. Montesquieu fut reçu à l'Académie le 24 janvier 1728 avec un discours remarquable, où il évita les formules conventionnelles pour traiter de sujets plus larges. Il entreprit des voyages pour étudier les lois et constitutions de divers pays, rencontrer des savants et des artistes célèbres. Ses voyages l'amenèrent en Autriche, en Hongrie, en Italie, en Suisse, aux Provinces-Unies et en Angleterre. De retour en France, Montesquieu se retira à la Brede pour achever son ouvrage sur 'La grandeur et la décadence des Romains', publié en 1734. Il analysa les causes de la grandeur et de la décadence de Rome, mettant en avant des facteurs comme l'amour de la liberté, la discipline militaire et la politique d'expansion. Le texte loue ensuite l'œuvre de Montesquieu, notamment 'L'Esprit des Lois', qui offre une analyse approfondie et vaste de la politique et des lois. Montesquieu a préparé cet ouvrage pendant vingt ans, étudiant divers peuples et lois à travers l'Europe. 'L'Esprit des Lois' est présenté comme un livre destiné aux hommes d'État et aux philosophes, embrassant un grand nombre de matières avec brièveté et profondeur. Le texte défend la structure et la clarté de l'ouvrage, affirmant que l'apparente absence de méthode est en réalité une invitation à la réflexion. Il souligne également l'importance des sources utilisées par Montesquieu, notamment Tacite et Plutarque, et la manière dont il a su rendre l'ouvrage à la fois utile et agréable. Enfin, le texte mentionne les critiques et les attaques subies par 'L'Esprit des Lois' lors de sa publication, mais note que l'œuvre a finalement été reconnue pour sa valeur et son impact sur la pensée politique et philosophique. Montesquieu est accusé d'irréligion et de semer des principes d'irréligion dans son œuvre. Il est comparé à des auteurs de nouvelles hebdomadaires sans autorité ni effet. Ses adversaires, dépourvus de zèle mais cherchant à en montrer, ont utilisé diverses stratégies pour le discréditer. Montesquieu décide de répondre à l'un de ses critiques les plus virulents, auteur d'une feuille anonyme périodique, en le rendant ridicule plutôt que furieux.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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14
p. 146-156
Fragment d'une Lettre écrite de Venise.
Début :
Vous voulez sçavoir, Madame, ce que je pense de l'Opera Italien : il faut vous [...]
Mots clefs :
Opéra, Ariette, Musique, Opéra italien, Scène, Intérêt, Chant, Sentiment, Ariettes, Coeur, Récitatif, Nature, Chanter, Oreilles, Bouffons
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Fragment d'une Lettre écrite de Venise.
Fragment d'une Leure écrite de Venife.
Vou's voulez fçavoir , Madame , ce que
je penfe de l'Opera Italien : il faut vous
obéir , & vous rendre compte des fenfations
que ce Spectacle m'a fait éprouver.
J'ai vu des falles immenfes & magnifi-
"ques , des théâtres vaftes & pompeufement
décorés , beaucoup de fpectacle , des Acteurs
richement vêtus , des danſes d'une
gaieté & d'une légéreté finguliere ; j'ai
entendu des Chanteurs & des Symphoniſres
merveilleux pour la jufteffe & la préci
fion ; une mufique facile , abondante , légere
, ingénieufe , brillante : mes yeux ont
été enchantés , mes oreilles ravies ; mais
'mon coeur eft refté vuide : j'ai cherché
L'intérêt ; je n'ai trouvé que du bruit , fças
AVRIL 1758. 147
vant & délicieux à la vérité ; j'écoutois ,
j'admirois , je n'étois ni attaché , ni ému .
Qu'est-ce que l'Opera Italien ? Il confifte
en vingt ou trente fcenes de récitatif ,
terminées fidélement chacune par une
Ariette. Les Poëmes ont des beautés , mais
fouvent peu propres à être mifes en mulique
: on y trouve des préceptes , des fentences
, des réflexions , des récits , des expofitions
, des harangues , des éclairciffemens
. Le récitatif a donc dû être mauvais
, d'abord par la nature des paroles
qu'il ne pouvoit rendre ; mais il l'eft encore
plus par lui- même : on n'y apperçoit
qu'une efpece bâtarde entre la déclamation
& le chant , voulant tenir de l'un & de
l'autre , & les gâtant tous deux ; une pfalmodie
aride , monotone & forcée , qui
n'eft propre qu'à contrarier le fentiment
& anéantir l'attention , fans vie , fans ame ,
n'infpirant & ne peignant rien : il faut
rendre juftice aux Italiens , ils ne l'écoutent
jamais.
L'Ariette arrive à la fin de chaque fcene
: le perfonnage ne peut quitter le théâtre
fans l'avoir chantée ; qu'on aſſaſſine
fon pere , il ne peut aller au fecours fans
avoir rempli cette loi ; il faut qu'il chante ,
& fans faire grace d'une feule répétition .
Mérope accufée devant les Etats du Royau-
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
me d'avoir fait affaffiner fon mari , exécute
une longue Ariette pour toute réponſe , &
s'en va . Artaban remet à fon fils l'épée
enfanglantée dont il vient d'égorger le Roi ;
on ne fut jamais plus preffé de fuir le
jeune homme chante , & fait des points
d'orgue on ne finiroit pas de rapporter
des exemples pareils tirés des meilleures
Opera.
Toutes les Ariettes ne font pas auffi ridi.
culement déplacées , mais toutes le font
plus ou moins. Souvent la fcene eft terminée
, le perfonnage refte pour rendre en
mufique une penfée ingénieufe qui ne tient
à rien , une maxime , une comparaifon , &
ces comparaifons font toujours tirées des
mêmes objets , dont la répétition ne peut
manquer de paroître froide ; d'autres fois
l'Ariette n'eft que la conclufion même de
la fcene : ce font des ordres , des confeils
des reproches , des incertitudes ; mais en
ce cas , pourquoi quitter la marche du rérécitatif
? pourquoi tout à coup tant de
chant , de bruit , de répétitions fymmétriques
& de cliquetis d'inftrumens ? La nature
défavoue un contrafte fi fubit & fi
bizarre dans une fuite des mêmes fentimens.
Comment place-t'on des roulemens trèslongs
& très - légers dans la trifteffe & la
AVRIL. 1758. 149
douleur comment un point d'orgue termine-
t'il des ordres donnés par un Roi ?
comment le défefpoir le plus violent attend-
t'il la fin de la ritournelle pour éclater
? comment fe permet- il de répéter tant
de fois les mêmes traits ?
Confidérez la longueur périodique de
l'Ariette , fes reprifes , fes retours concertés
, l'excès de fes ornemens , l'action & le
gefte de routine , auquel l'Acteur eſt forcé
par un chant qui l'occupe & le fatigue ; enfin
le défoeuvrement ridicule & inévitable
de ceux qui font en fcene avec lui : fi le
récitatif avoit pu infpirer quelque intérêt ,
il faudroit qu'il expirât à chaque Ariette.
:
Je compare les Ariettes difperfées de
l'Opera Italien à des tableaux qui ornent
une galerie chacun d'eux peut produire
une impreffion ifolée ; mais ils ne fçauroient
jamais concourir tous enſemble à
une émotion totale & continue. L'intérêt
ne marche que par des liaiſons , des nuances
, des gradations imperceptibles ; le
moindre vuide , le plus léger contraſte , la
plus petite interruption l'anéantit : Qui a
jamais dit , ou éprouvé que l'impreffion
d'une Ariette fervît à fortifier celle de la
> fcene précédente ou qu'elle préparât
celle qui doit fuivre ? C'eft le cas dont
parle Horace ; Unus & alter affuitur pan.
Giij
Iso MERCURE DE FRANCE.
nus. Jamais aucun Compofiteur n'a imaginé
de les varier que pour l'oreille : la
nature de l'Ariette eft donc de flatter l'oreille
; mais elle eſt en oppoſition conftante
& abfolue avec l'intérêt . Eh ! qu'eſt-ce
qu'un fpectacle qui dure cinq heures fans
intérêt ? Il faut s'être obftiné à l'écouter ,
pour fçavoir jufqu'à quel point de perfection
l'ennui peut- être porté.
Si je confidere l'Ariette fimplement en
Muficien , je trouve fouvent un fujet heureux
, brillant , naturel même ; mais bientôt
il m'échappe noyé, perdu , fous les ornemens
: l'oreille la plus exercée a peine à
faifir ce Prothée actif à fe varier , à fe contrafter
, à fe tourmenter en cent façons :
toujours même nombre de repriſes , de
variations , de doubles ; qu'il foit queſtion
de tendreffe , de fureur , ou d'une fimple
chanfon , la même marche exifte , on n'y
peut rien changer. La premiere partie de
l'air toujours plus vive , plus ornée ; la feconde
travaillée avec des notes recherchées
, mais moins de mouvement. La
premiere toujours fidélement repriſe avec
toutes les répétitions placées au même
pofte : n'oublions pas les points d'orgue.
qui font exactement l'arriere- garde , les
ritournelles qui précedent toujours le
chant , les coups de force qui terminent
AVRIL. 1758. 15 %
Fair , & les arpeggio qui pourfuivent le
Chanteur après qu'il a fini , & il faut
convenir que c'eft la routine en perfonne
qui a difpofé l'Opera Italien , & les parties
qui le compofent.
En vain les motifs des airs font variés ,
ils font accablés fous la broderie qui les
couvre ; elle eft partout la même , & je
n'apperçois qu'elle.
Je vois la mufique Italienne comme
une coquette bruyante , minaudiere , babillant
joliment , & fouvent ne diſant rien
qui intéreffe ; elle plaît d'abord , & finit
quelquefois par fatiguer ; elle s'annonce
toujours avec fracas , précédée & fuivie
de tout fon cortege , enfevelie dans fa pa¬
rure : n'efperez pas la furprendre jamais
dans une fimplicité naïve , dans un négligé
intéreffant , dans un repos touchant &
tendre ; elle ne veut qu'éblouir , quelquefois
elle s'amufe à jouer le fentiment ; mais
elle ne l'éprouve , ni ne l'inſpire ; toujours
extrême , fi elle l'atteint , c'elt pour aller
au- delà : l'a- t'elle faifi , bientôt elle le défigure
; l'air du caprice fe mêle à fa tendreffe
, le ton de la folie la fuit dans fa
douleur , la fureur de briller éclate jufques
dans fon défefpoir.
Repréfentez - vous enfuite une beauté
noble & intéreffante , tantôt tendre &
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
naïve , tantôt vive & brillante , touchante
, ingénieufe , négligée ou parée ; mais
toujours avec bienféance , dédaignant de
féduire & d'éblouir , ne voulant qu'attacher
, ne prétendant point de fuccès dont
elle ait à rougir , toujours décente même
dans la paffion la plus vive , toujours fidelle
au fentiment jufques dans fa joie la plus
éclatante.
Celle - ci fans doute aura fes partiſans ;
mais la premiere avec tous fes défauts
aura les fiens auffi , & peut-être en plus
grand nombre ; la gaieté , la légèreté ,
l'éclat , ont des droits univerfels : tous les
hommes ont des oreilles , peu de gens ont
une ame ſenſible , un goût jufte , un coeur.
délicat , fufceptible d'une impreffion férieufe
, continue , attachante & profonde.
L'Opera Italien ne préfente aucunes
traces de la variété qui regne dans le nôtre
point de choeurs , point de fêtes liées
au fujet ; vous n'y verrez aucune de nos
belles imitations de la nature , qui annoncent
le débrouillement du cahos , le lever
de l'aurore , des bruits de guerre ou de
chaffe , le foulévement des flots , le fifflement
des vents , la tempête & le calme
renaiffant ; nos belles chanfonnettes , nos
fymphonies céleftes , infernales , fauvages,
paftorales : on n'y trouve point de ces airs
AVRIL. 1758. 153
de chant , d'un genre fimple , tempéré &
doux , qui s'uniffant entr'eux & fe mariant
avec le récitatif , femblent parler
tantôt fi voluptueufement , tantôt fi gaiement
, & qui ont chacun leur caractere ,
& , pour ainfi dire , leur phyfionomie fi
vraie , fi différente & fi décidée ; rien n'y
remplace les tréfors de l'imagination Françoife
; nos bergeries , nos féeries délicieufes
, nos marches , nos facrifices , nos oracles
, nos choeurs , tout tremble devant le
Seigneur... Brillant foleil ... ébranlons la
terre... l'amour triomphe ... nos fcenes fi
bien traitées , nos plaintes fi touchantes ,
que l'on écoute avec une attention fi tendre
, une rêverie fi naïve , un intérêt fi
doux & fi féduifant .
Qu'oppofe t'on à toutes ces richeffes ?
Vingt Ariettes enfilées au bout de vingt
fcenes d'ennui , toutes ces Ariettes marchant
, s'annonçant , finiffant , répétant ,
roulant , reprenant de même. L'Opera
François forme un fpectacle noble , majeftueux
, auffi régulier que varié & intéreffant
dans toutes fes parties : l'Opera Italien
n'eft qu'une Ariette ; il eft abfolument
inécoutable dans la moitié au moins de fa
durée. Les Italiens n'écoutent jamais la
fcene , & c'eft en cela qu'ils ont raifon
G v
154 MERCURE DE FRANCE.
nous écoutons la nôtre , il me femble que
le procès eft jugé.
A l'égard des Opera bouffons , il ne
leur manque que des Poëmes pour être lé
triomphe de la mufique Italienne ; c'eſt
dans ce genre que fes caprices , fes folies
fes contraſtes les plus bizarres peuvent
trouver une place convenable ; mais la
plupart des Poëmes ne préfentent ni inté
rêt , ni caracteres , ni intrigue , ni détails
ce font des Ariettes fur des grimaces ; la
feule nouveauté peut leur donner une vo
gue momentanée : on fe laffe enfin de facrifier
fon coeur & fon goût à fes oreilles .
Un homme d'efprit qui a pris plaifir à
fe jouer des idées les plus évidentes , a
ofé dire que nous n'avions point de mufi
que ; fon opinion n'a fait que le bruit
qu'elle a dû faire : tant de gens qui ne
fentent pas qu'un raifonnement fatigue &
qu'une Epigramme décide , tant d'hommes
communs qui courent après leur original ,
ne pouvoient manquer d'exciter une rumeur
: fi la mufique n'eft faite que pour
être admirée & non pour être fentie , fi
l'homme n'a que des oreilles , fi fon ame
fi fon coeur , font comptés pour rien , fans
doute M. Rouffeau a eu raifon ; en ce cas
L'agilité du gofier eft tout ; la grace , l'exAVRIL
1758. 155
preffion , le fentiment , font des êtres ima
ginaires ; la danfe fur la corde méritera
feule le nom de danfe ; le menuet , la farabande
feront indignes de ce nom.
Si la mufique ne renferme que des combinaifons
de fons fans expreffion , fans
imitation , je dis qu'elle eft indigne d'un
être qui fent & qui penfe. C'eft le fentiment
feul qui doit être l'objet & la perfection
de l'art . Laquelle des deux mufiques
l'a mieux connu : j'en appelle. J'ai entendu
fouvent les Italiens eux- mêmes gémir des
excès de l'art , & du mauvais goût qu'ils
ont introduit chez eux ( 1 ) . Je ſuis bien
éloigné de prétendre que la mufique Fran +
coife foit fans défauts ; fouvent plaintive ,
monotone , peinée , languiffante , elle récite
trop & ne chante pas affez ; elle a befoin
d'embelliflemens , mais elle a faifi la
vraie route.
Les Italiens poffedent , fans doute , à
un haut degré le génie de la mufique ; mais
l'oreille feule a été l'objet de leurs travaux ;
ils fe font amufés à la féduire par de petites
notes brillantes , rapides & volatiles
ils ont négligé le coeur & le fentiment ,
femblent même quelquefois avoir pris à
tâche de leur infulter ; c'eft ce que l'on
&
(1 ) Voyez l'Effai fur l'Opera Italien , par M.
Algarotti , Mercure de France , 1757.
Gvj
156 MERCURE DE FRANCE.
voit dans leurs Opera bouffons , où l'imi
tation des fentimens n'eft fouvent qu'une
moquerie ; leur ſcience , leur art même les
a égarés le chant a été fubordonné à la
fymphonie. Le principal perfonnage de
leur Opera n'eft ni Didon , ni Artaxerce ,
c'eſt le premier violon . L'Ariette admirable
dans une fête , eft déplacée dans la fcene ;
elle chante trop , le récitatif ne chante pas
affez : trop oppofés & trop voifins , tous
deux ne font que s'entrenuite ; ils ont méconnu
le beau caractere des voix que la
nature a formées , ils font chanter infipidement
la baffe-taille , & plus encore la
haute contre en revanche , ils fe font
donné des voix factices en dégradant l'humanité.
Titus ne parle , ni ne déclame ;
l'Empereur de Rome n'eft qu'un oifeau
qui gazouille : il leur faut tant de décorations
par Opera , tant d'entrées par
Ballet , tant d'Ariettes par acte & par perfonnage.
Goldoni n'ofa donner une Comédie
fans un Arlequin & un Pantalon . Leur
danſe eſt toute en entrechats , & leur poéfie
en Sonnets.
Vou's voulez fçavoir , Madame , ce que
je penfe de l'Opera Italien : il faut vous
obéir , & vous rendre compte des fenfations
que ce Spectacle m'a fait éprouver.
J'ai vu des falles immenfes & magnifi-
"ques , des théâtres vaftes & pompeufement
décorés , beaucoup de fpectacle , des Acteurs
richement vêtus , des danſes d'une
gaieté & d'une légéreté finguliere ; j'ai
entendu des Chanteurs & des Symphoniſres
merveilleux pour la jufteffe & la préci
fion ; une mufique facile , abondante , légere
, ingénieufe , brillante : mes yeux ont
été enchantés , mes oreilles ravies ; mais
'mon coeur eft refté vuide : j'ai cherché
L'intérêt ; je n'ai trouvé que du bruit , fças
AVRIL 1758. 147
vant & délicieux à la vérité ; j'écoutois ,
j'admirois , je n'étois ni attaché , ni ému .
Qu'est-ce que l'Opera Italien ? Il confifte
en vingt ou trente fcenes de récitatif ,
terminées fidélement chacune par une
Ariette. Les Poëmes ont des beautés , mais
fouvent peu propres à être mifes en mulique
: on y trouve des préceptes , des fentences
, des réflexions , des récits , des expofitions
, des harangues , des éclairciffemens
. Le récitatif a donc dû être mauvais
, d'abord par la nature des paroles
qu'il ne pouvoit rendre ; mais il l'eft encore
plus par lui- même : on n'y apperçoit
qu'une efpece bâtarde entre la déclamation
& le chant , voulant tenir de l'un & de
l'autre , & les gâtant tous deux ; une pfalmodie
aride , monotone & forcée , qui
n'eft propre qu'à contrarier le fentiment
& anéantir l'attention , fans vie , fans ame ,
n'infpirant & ne peignant rien : il faut
rendre juftice aux Italiens , ils ne l'écoutent
jamais.
L'Ariette arrive à la fin de chaque fcene
: le perfonnage ne peut quitter le théâtre
fans l'avoir chantée ; qu'on aſſaſſine
fon pere , il ne peut aller au fecours fans
avoir rempli cette loi ; il faut qu'il chante ,
& fans faire grace d'une feule répétition .
Mérope accufée devant les Etats du Royau-
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
me d'avoir fait affaffiner fon mari , exécute
une longue Ariette pour toute réponſe , &
s'en va . Artaban remet à fon fils l'épée
enfanglantée dont il vient d'égorger le Roi ;
on ne fut jamais plus preffé de fuir le
jeune homme chante , & fait des points
d'orgue on ne finiroit pas de rapporter
des exemples pareils tirés des meilleures
Opera.
Toutes les Ariettes ne font pas auffi ridi.
culement déplacées , mais toutes le font
plus ou moins. Souvent la fcene eft terminée
, le perfonnage refte pour rendre en
mufique une penfée ingénieufe qui ne tient
à rien , une maxime , une comparaifon , &
ces comparaifons font toujours tirées des
mêmes objets , dont la répétition ne peut
manquer de paroître froide ; d'autres fois
l'Ariette n'eft que la conclufion même de
la fcene : ce font des ordres , des confeils
des reproches , des incertitudes ; mais en
ce cas , pourquoi quitter la marche du rérécitatif
? pourquoi tout à coup tant de
chant , de bruit , de répétitions fymmétriques
& de cliquetis d'inftrumens ? La nature
défavoue un contrafte fi fubit & fi
bizarre dans une fuite des mêmes fentimens.
Comment place-t'on des roulemens trèslongs
& très - légers dans la trifteffe & la
AVRIL. 1758. 149
douleur comment un point d'orgue termine-
t'il des ordres donnés par un Roi ?
comment le défefpoir le plus violent attend-
t'il la fin de la ritournelle pour éclater
? comment fe permet- il de répéter tant
de fois les mêmes traits ?
Confidérez la longueur périodique de
l'Ariette , fes reprifes , fes retours concertés
, l'excès de fes ornemens , l'action & le
gefte de routine , auquel l'Acteur eſt forcé
par un chant qui l'occupe & le fatigue ; enfin
le défoeuvrement ridicule & inévitable
de ceux qui font en fcene avec lui : fi le
récitatif avoit pu infpirer quelque intérêt ,
il faudroit qu'il expirât à chaque Ariette.
:
Je compare les Ariettes difperfées de
l'Opera Italien à des tableaux qui ornent
une galerie chacun d'eux peut produire
une impreffion ifolée ; mais ils ne fçauroient
jamais concourir tous enſemble à
une émotion totale & continue. L'intérêt
ne marche que par des liaiſons , des nuances
, des gradations imperceptibles ; le
moindre vuide , le plus léger contraſte , la
plus petite interruption l'anéantit : Qui a
jamais dit , ou éprouvé que l'impreffion
d'une Ariette fervît à fortifier celle de la
> fcene précédente ou qu'elle préparât
celle qui doit fuivre ? C'eft le cas dont
parle Horace ; Unus & alter affuitur pan.
Giij
Iso MERCURE DE FRANCE.
nus. Jamais aucun Compofiteur n'a imaginé
de les varier que pour l'oreille : la
nature de l'Ariette eft donc de flatter l'oreille
; mais elle eſt en oppoſition conftante
& abfolue avec l'intérêt . Eh ! qu'eſt-ce
qu'un fpectacle qui dure cinq heures fans
intérêt ? Il faut s'être obftiné à l'écouter ,
pour fçavoir jufqu'à quel point de perfection
l'ennui peut- être porté.
Si je confidere l'Ariette fimplement en
Muficien , je trouve fouvent un fujet heureux
, brillant , naturel même ; mais bientôt
il m'échappe noyé, perdu , fous les ornemens
: l'oreille la plus exercée a peine à
faifir ce Prothée actif à fe varier , à fe contrafter
, à fe tourmenter en cent façons :
toujours même nombre de repriſes , de
variations , de doubles ; qu'il foit queſtion
de tendreffe , de fureur , ou d'une fimple
chanfon , la même marche exifte , on n'y
peut rien changer. La premiere partie de
l'air toujours plus vive , plus ornée ; la feconde
travaillée avec des notes recherchées
, mais moins de mouvement. La
premiere toujours fidélement repriſe avec
toutes les répétitions placées au même
pofte : n'oublions pas les points d'orgue.
qui font exactement l'arriere- garde , les
ritournelles qui précedent toujours le
chant , les coups de force qui terminent
AVRIL. 1758. 15 %
Fair , & les arpeggio qui pourfuivent le
Chanteur après qu'il a fini , & il faut
convenir que c'eft la routine en perfonne
qui a difpofé l'Opera Italien , & les parties
qui le compofent.
En vain les motifs des airs font variés ,
ils font accablés fous la broderie qui les
couvre ; elle eft partout la même , & je
n'apperçois qu'elle.
Je vois la mufique Italienne comme
une coquette bruyante , minaudiere , babillant
joliment , & fouvent ne diſant rien
qui intéreffe ; elle plaît d'abord , & finit
quelquefois par fatiguer ; elle s'annonce
toujours avec fracas , précédée & fuivie
de tout fon cortege , enfevelie dans fa pa¬
rure : n'efperez pas la furprendre jamais
dans une fimplicité naïve , dans un négligé
intéreffant , dans un repos touchant &
tendre ; elle ne veut qu'éblouir , quelquefois
elle s'amufe à jouer le fentiment ; mais
elle ne l'éprouve , ni ne l'inſpire ; toujours
extrême , fi elle l'atteint , c'elt pour aller
au- delà : l'a- t'elle faifi , bientôt elle le défigure
; l'air du caprice fe mêle à fa tendreffe
, le ton de la folie la fuit dans fa
douleur , la fureur de briller éclate jufques
dans fon défefpoir.
Repréfentez - vous enfuite une beauté
noble & intéreffante , tantôt tendre &
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
naïve , tantôt vive & brillante , touchante
, ingénieufe , négligée ou parée ; mais
toujours avec bienféance , dédaignant de
féduire & d'éblouir , ne voulant qu'attacher
, ne prétendant point de fuccès dont
elle ait à rougir , toujours décente même
dans la paffion la plus vive , toujours fidelle
au fentiment jufques dans fa joie la plus
éclatante.
Celle - ci fans doute aura fes partiſans ;
mais la premiere avec tous fes défauts
aura les fiens auffi , & peut-être en plus
grand nombre ; la gaieté , la légèreté ,
l'éclat , ont des droits univerfels : tous les
hommes ont des oreilles , peu de gens ont
une ame ſenſible , un goût jufte , un coeur.
délicat , fufceptible d'une impreffion férieufe
, continue , attachante & profonde.
L'Opera Italien ne préfente aucunes
traces de la variété qui regne dans le nôtre
point de choeurs , point de fêtes liées
au fujet ; vous n'y verrez aucune de nos
belles imitations de la nature , qui annoncent
le débrouillement du cahos , le lever
de l'aurore , des bruits de guerre ou de
chaffe , le foulévement des flots , le fifflement
des vents , la tempête & le calme
renaiffant ; nos belles chanfonnettes , nos
fymphonies céleftes , infernales , fauvages,
paftorales : on n'y trouve point de ces airs
AVRIL. 1758. 153
de chant , d'un genre fimple , tempéré &
doux , qui s'uniffant entr'eux & fe mariant
avec le récitatif , femblent parler
tantôt fi voluptueufement , tantôt fi gaiement
, & qui ont chacun leur caractere ,
& , pour ainfi dire , leur phyfionomie fi
vraie , fi différente & fi décidée ; rien n'y
remplace les tréfors de l'imagination Françoife
; nos bergeries , nos féeries délicieufes
, nos marches , nos facrifices , nos oracles
, nos choeurs , tout tremble devant le
Seigneur... Brillant foleil ... ébranlons la
terre... l'amour triomphe ... nos fcenes fi
bien traitées , nos plaintes fi touchantes ,
que l'on écoute avec une attention fi tendre
, une rêverie fi naïve , un intérêt fi
doux & fi féduifant .
Qu'oppofe t'on à toutes ces richeffes ?
Vingt Ariettes enfilées au bout de vingt
fcenes d'ennui , toutes ces Ariettes marchant
, s'annonçant , finiffant , répétant ,
roulant , reprenant de même. L'Opera
François forme un fpectacle noble , majeftueux
, auffi régulier que varié & intéreffant
dans toutes fes parties : l'Opera Italien
n'eft qu'une Ariette ; il eft abfolument
inécoutable dans la moitié au moins de fa
durée. Les Italiens n'écoutent jamais la
fcene , & c'eft en cela qu'ils ont raifon
G v
154 MERCURE DE FRANCE.
nous écoutons la nôtre , il me femble que
le procès eft jugé.
A l'égard des Opera bouffons , il ne
leur manque que des Poëmes pour être lé
triomphe de la mufique Italienne ; c'eſt
dans ce genre que fes caprices , fes folies
fes contraſtes les plus bizarres peuvent
trouver une place convenable ; mais la
plupart des Poëmes ne préfentent ni inté
rêt , ni caracteres , ni intrigue , ni détails
ce font des Ariettes fur des grimaces ; la
feule nouveauté peut leur donner une vo
gue momentanée : on fe laffe enfin de facrifier
fon coeur & fon goût à fes oreilles .
Un homme d'efprit qui a pris plaifir à
fe jouer des idées les plus évidentes , a
ofé dire que nous n'avions point de mufi
que ; fon opinion n'a fait que le bruit
qu'elle a dû faire : tant de gens qui ne
fentent pas qu'un raifonnement fatigue &
qu'une Epigramme décide , tant d'hommes
communs qui courent après leur original ,
ne pouvoient manquer d'exciter une rumeur
: fi la mufique n'eft faite que pour
être admirée & non pour être fentie , fi
l'homme n'a que des oreilles , fi fon ame
fi fon coeur , font comptés pour rien , fans
doute M. Rouffeau a eu raifon ; en ce cas
L'agilité du gofier eft tout ; la grace , l'exAVRIL
1758. 155
preffion , le fentiment , font des êtres ima
ginaires ; la danfe fur la corde méritera
feule le nom de danfe ; le menuet , la farabande
feront indignes de ce nom.
Si la mufique ne renferme que des combinaifons
de fons fans expreffion , fans
imitation , je dis qu'elle eft indigne d'un
être qui fent & qui penfe. C'eft le fentiment
feul qui doit être l'objet & la perfection
de l'art . Laquelle des deux mufiques
l'a mieux connu : j'en appelle. J'ai entendu
fouvent les Italiens eux- mêmes gémir des
excès de l'art , & du mauvais goût qu'ils
ont introduit chez eux ( 1 ) . Je ſuis bien
éloigné de prétendre que la mufique Fran +
coife foit fans défauts ; fouvent plaintive ,
monotone , peinée , languiffante , elle récite
trop & ne chante pas affez ; elle a befoin
d'embelliflemens , mais elle a faifi la
vraie route.
Les Italiens poffedent , fans doute , à
un haut degré le génie de la mufique ; mais
l'oreille feule a été l'objet de leurs travaux ;
ils fe font amufés à la féduire par de petites
notes brillantes , rapides & volatiles
ils ont négligé le coeur & le fentiment ,
femblent même quelquefois avoir pris à
tâche de leur infulter ; c'eft ce que l'on
&
(1 ) Voyez l'Effai fur l'Opera Italien , par M.
Algarotti , Mercure de France , 1757.
Gvj
156 MERCURE DE FRANCE.
voit dans leurs Opera bouffons , où l'imi
tation des fentimens n'eft fouvent qu'une
moquerie ; leur ſcience , leur art même les
a égarés le chant a été fubordonné à la
fymphonie. Le principal perfonnage de
leur Opera n'eft ni Didon , ni Artaxerce ,
c'eſt le premier violon . L'Ariette admirable
dans une fête , eft déplacée dans la fcene ;
elle chante trop , le récitatif ne chante pas
affez : trop oppofés & trop voifins , tous
deux ne font que s'entrenuite ; ils ont méconnu
le beau caractere des voix que la
nature a formées , ils font chanter infipidement
la baffe-taille , & plus encore la
haute contre en revanche , ils fe font
donné des voix factices en dégradant l'humanité.
Titus ne parle , ni ne déclame ;
l'Empereur de Rome n'eft qu'un oifeau
qui gazouille : il leur faut tant de décorations
par Opera , tant d'entrées par
Ballet , tant d'Ariettes par acte & par perfonnage.
Goldoni n'ofa donner une Comédie
fans un Arlequin & un Pantalon . Leur
danſe eſt toute en entrechats , & leur poéfie
en Sonnets.
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Résumé : Fragment d'une Lettre écrite de Venise.
L'auteur admire les aspects visuels et musicaux de l'opéra italien, notamment ses décors somptueux, costumes riches, danses légères et musique brillante. Cependant, il critique sévèrement le manque d'intérêt émotionnel et dramatique. L'opéra italien est structuré en scènes de récitatif suivies d'ariettes, souvent mal intégrées dans le récit. Ces ariettes, obligatoires à la fin de chaque scène, interrompent le flux narratif et manquent de cohérence émotionnelle. L'auteur les compare à des tableaux isolés dans une galerie, incapables de créer une émotion continue. Il souligne également la rigidité et la répétitivité des structures musicales des ariettes, nuisant à l'intérêt dramatique global. En comparaison, l'opéra français est décrit comme noble et varié, avec des scènes riches et des airs reflétant une imagination fertile. L'auteur critique l'opéra italien pour son manque d'intérêt et de caractère, le réduisant à une succession d'ariettes sans cohérence. Il reconnaît que la musique italienne possède un génie certain mais regrette qu'elle néglige le cœur et le sentiment au profit de la séduction auditive. L'opéra italien est perçu comme une 'coquette bruyante', plaisante initialement mais fatigante par sa complexité et son manque de simplicité. L'auteur conclut que la musique française, bien que perfectible, suit la bonne voie en cherchant à exprimer des émotions authentiques.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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15
p. 215-216
« Le favorable accueil que l'on fait à l'objet de ce Catalogue [...] »
Début :
Le favorable accueil que l'on fait à l'objet de ce Catalogue [...]
Mots clefs :
Intérêt, Ouvrage, Mémoires, Histoire, Généalogie, Catalogue, Titre de noblesse
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texteReconnaissance textuelle : « Le favorable accueil que l'on fait à l'objet de ce Catalogue [...] »
Le favorable accueil que l'on fait à l'objet de
ce Catalogue engage l'Auteur à rendre publics
fes Mémoires pour fervir à l'Hiftoire générale &
particulière du Royaume & à l'Hiftoire généalogique
des familles il eft garant de tous les
faits qui fe trouvent dans l'ouvrage , & il n'y en
aucun dont il ne produife le titre original, tou
tes les fois qu'il en fera befoin .
1
Cet ouvrage que l'on tranfcrit à préfent , contient
le Catalogue d'un grand nombre d'Archevêques
, Evêques , Abbés , Abbeffes , Prieurs ,
Prieures , Gentilshommes ordinaires de la Cham-
-bre & de la Maifon de nos Rois , de leurs Gentilshommes
fervans, de leurs Ecuyers ordinaires
des Ecuyers de leur écurie , de leurs Panetiers or
dinaires , de leurs Valets tranchans , des Gouverneurs
ou Capitaines de Provinces , de Villes
& de Châteaux forts , des Baillifs d'Épée , des
Châtelains , des Maîtres des Eaux & Forêts , des
· Médecins de nos Rois , des Intendans de leurs
écuries & livrées , des grands Fauconniers & des
Gentilshommes & Tréforiers de la Fauconnerie
-de France , des Sénéchaux , des Verdiers & des
Viguiers. Cer Ouvrage fera encore enrichi d'anecdotes
curieufes & intéreffantes prifes dans les
216 MERCURE DE FRANCE.
titres originaux ou dans les ouvrages des meil
leurs Auteurs qui feront cités exactement ; l'Auteur
fe propofe d'en faire imprimer le premier '
volume dans le courant du mois de Février prochain
les Familles qui ont droit d'y être nommées
pourront s'adreffer à lui : Sa demeure eft
à Paris , vielle rue du Temple , près de l'Hôtel de
Soubife dans la maifon de M.Tallart Apothicaire ;
l'Auteur ne recevra à ce fujet ni mémoires ni copies
quoiqu'en forme probante . Il les reſpecte ,
mais il n'en fera pas ufage ; il exige néceffairement
les titres originaux. Le Public éclairé connoit
combien cette précaution eft indifpenfable , &
combien un femblable ouvrage eft intéreffant.
On s'apperçoit que ce qui le rend encore recommandable
, c'eft qu'on n'y trouvera aucun fait
qui ne foit fondé en preuve autentique.
ce Catalogue engage l'Auteur à rendre publics
fes Mémoires pour fervir à l'Hiftoire générale &
particulière du Royaume & à l'Hiftoire généalogique
des familles il eft garant de tous les
faits qui fe trouvent dans l'ouvrage , & il n'y en
aucun dont il ne produife le titre original, tou
tes les fois qu'il en fera befoin .
1
Cet ouvrage que l'on tranfcrit à préfent , contient
le Catalogue d'un grand nombre d'Archevêques
, Evêques , Abbés , Abbeffes , Prieurs ,
Prieures , Gentilshommes ordinaires de la Cham-
-bre & de la Maifon de nos Rois , de leurs Gentilshommes
fervans, de leurs Ecuyers ordinaires
des Ecuyers de leur écurie , de leurs Panetiers or
dinaires , de leurs Valets tranchans , des Gouverneurs
ou Capitaines de Provinces , de Villes
& de Châteaux forts , des Baillifs d'Épée , des
Châtelains , des Maîtres des Eaux & Forêts , des
· Médecins de nos Rois , des Intendans de leurs
écuries & livrées , des grands Fauconniers & des
Gentilshommes & Tréforiers de la Fauconnerie
-de France , des Sénéchaux , des Verdiers & des
Viguiers. Cer Ouvrage fera encore enrichi d'anecdotes
curieufes & intéreffantes prifes dans les
216 MERCURE DE FRANCE.
titres originaux ou dans les ouvrages des meil
leurs Auteurs qui feront cités exactement ; l'Auteur
fe propofe d'en faire imprimer le premier '
volume dans le courant du mois de Février prochain
les Familles qui ont droit d'y être nommées
pourront s'adreffer à lui : Sa demeure eft
à Paris , vielle rue du Temple , près de l'Hôtel de
Soubife dans la maifon de M.Tallart Apothicaire ;
l'Auteur ne recevra à ce fujet ni mémoires ni copies
quoiqu'en forme probante . Il les reſpecte ,
mais il n'en fera pas ufage ; il exige néceffairement
les titres originaux. Le Public éclairé connoit
combien cette précaution eft indifpenfable , &
combien un femblable ouvrage eft intéreffant.
On s'apperçoit que ce qui le rend encore recommandable
, c'eft qu'on n'y trouvera aucun fait
qui ne foit fondé en preuve autentique.
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Résumé : « Le favorable accueil que l'on fait à l'objet de ce Catalogue [...] »
Le texte présente un catalogue et des mémoires visant à documenter l'histoire générale et particulière du Royaume ainsi que l'histoire généalogique des familles. L'auteur assure l'authenticité des faits relatés et s'engage à fournir les titres originaux si nécessaire. L'ouvrage inclut un catalogue de diverses personnalités, telles que des archevêques, évêques, abbés, abbesses, prieurs, prieures, gentilshommes de la chambre et de la maison des rois, écuyers, gouverneurs, baillis, châtelains, médecins, intendants, fauconniers, sénéchaux, verdiers et viguiers. Il sera enrichi d'anecdotes tirées des titres originaux ou des œuvres des meilleurs auteurs. Le premier volume doit être imprimé en février. Les familles concernées peuvent contacter l'auteur à Paris, rue du Temple, près de l'Hôtel de Soubise. L'auteur exige les titres originaux pour garantir l'authenticité des informations, refusant les mémoires ou copies. Le public est informé de l'importance de cette précaution et de l'intérêt de l'ouvrage, qui ne contient que des faits fondés sur des preuves authentiques.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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16
p. 186-188
DE VIENNE, le 3 Novembre.
Début :
L'Impératrice de Russie ayant fait proposer à l'Impératrice Reine, & au Roi de Prusse, de faire [...]
Mots clefs :
Impératrice, Europe, Intérêt, Saxe
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texteReconnaissance textuelle : DE VIENNE, le 3 Novembre.
DE VIENNE , le 3 Novembre.
L'Impératrice de Ruflie ayant fair propofer à
l'Impératrice Reine , & au Roi de Prutie , de faire
évacuer la Saxe par leurs troupes refpectives
notre augufte Souveraine a fait répondre à certe
propofition par la déclaration fuivante.
Le tendre & vif intérêt que Sa Majesté l'Im-
» pératrice de toutes les Raffies témoigne prendre
au trifte fort de la Saxe opprimée , la compaf-
>>-fion qu'excitent dans fon coeur bienfaisant les
revers qu'éprouve depuis tant d'années le Roi
de Pologne , les fentimens d'humanité qui lui
» ont dicté la propofition d'évacuer les Etats
>> Electoraux de Saxe , énoncée dans la noté re-
» miſe à M. l'Ambaffadeur Comte de Mercy
» tout cela n'a pu qu'affecter fenfiblement S. M.
» l'Impératrice Reine. Elle trouve dans les vues
D
& les intentions de S. M. l'Impératrice de
>> toutes les Rullies tant de conformité aux faits
par lefquels S. M. a conftamment prouvé fon
» amitié pour le Roi de Pologne , qu'Elle defire
» avec ardeur pouvoir concourir à ce que la juf
>> tice & l'humanité ne permettent pas de lui re-
>> fufer .
و ر
و د
>> Toute l'Europe voit les efforts que S. M.
l'Impératrice fait & foutient pour la défenſe &
JANVIER. 1763. 187
» la délivrance de la Saxe. Il n'a pas dépendu
» d'Elle que fon ami le Roi de Pologne ne jouît
» de la plus grande tranquillité au milieu de la
» guerre qui défole les propres Etats de S. M.
» l'Impératrice Reine . Elle ne lui a jamais de-
» mandé ni fecours , ni démarche , ni démonf-
» tration , qui puffent lui attirer l'inimitié de S.
» M. Pruffienne , & , le voyant malgré cela enve-
» loppé dans la guerre , S. M. n'a pas balancé un
» moment à lui offrir & à lui donner réellement
» tous les fecours qui pouvoient dépendre d'Elle.
>> Ces circonftances juftifient fans doute aux
yeux de l'univers la fatisfaction que doit lui
» donner la différence qu'il y a entre défendre .
"
פכ
و ر
25
& opprimer un pays ; mais S. M. n'en eft que
» plus animée à rechercher & à embraffer tous
» les moyens propres à conduire à une paix jufte
» & raifonnable ; & comme S M. l'Impéra-
» trice de toutes les Ruffies regarde comme telle
» l'évacuation de la Saxe , il ne s'agira que de
» conftater , par les fentimens de S., M. Pruf
» fienne fur cet objet , la certnude des expérances
» qu'on pourroit en avoir conçues. Ainfi , dès que
le Roi de Pruffe fe fera expliqué fur le temps &
» la maniere d'évacuer le dits Etats Electoraux de
» Saxe pour ce qui regarde fon armée , S. M..
Impératrice Reine , de concert avec fes Alliés ,:
» ne tardera , certainement pas à y apporter tou ›
» tes les facilitées que S. M. le Roi de Pologne
peut le promettre d'ailleurs de fon amitié , &
qui feroit propres à faire connoître de plus eni
>> plus à S. M. l'Impératrice de toutes les Rules
» combien l'on fouhaite de voir les defirs , fur un
» objet fi intéreffant , fuivis de tout le fuccès que
» mérite la grandeur d'âme qui les lui a inſpiɔɔ
rés. ».
»
כ כ
כ כ
188 MERCURE DE FRANCE.
On voit par cette réponſe , que l'Impératrice
Reine donneroit volontiers les mains à l'arrangement
qu'on propofe , mais auquel il paroît que
le Roi de Pruffe eft fort éloigné de confentir .
L'Impératrice de Ruflie ayant fair propofer à
l'Impératrice Reine , & au Roi de Prutie , de faire
évacuer la Saxe par leurs troupes refpectives
notre augufte Souveraine a fait répondre à certe
propofition par la déclaration fuivante.
Le tendre & vif intérêt que Sa Majesté l'Im-
» pératrice de toutes les Raffies témoigne prendre
au trifte fort de la Saxe opprimée , la compaf-
>>-fion qu'excitent dans fon coeur bienfaisant les
revers qu'éprouve depuis tant d'années le Roi
de Pologne , les fentimens d'humanité qui lui
» ont dicté la propofition d'évacuer les Etats
>> Electoraux de Saxe , énoncée dans la noté re-
» miſe à M. l'Ambaffadeur Comte de Mercy
» tout cela n'a pu qu'affecter fenfiblement S. M.
» l'Impératrice Reine. Elle trouve dans les vues
D
& les intentions de S. M. l'Impératrice de
>> toutes les Rullies tant de conformité aux faits
par lefquels S. M. a conftamment prouvé fon
» amitié pour le Roi de Pologne , qu'Elle defire
» avec ardeur pouvoir concourir à ce que la juf
>> tice & l'humanité ne permettent pas de lui re-
>> fufer .
و ر
و د
>> Toute l'Europe voit les efforts que S. M.
l'Impératrice fait & foutient pour la défenſe &
JANVIER. 1763. 187
» la délivrance de la Saxe. Il n'a pas dépendu
» d'Elle que fon ami le Roi de Pologne ne jouît
» de la plus grande tranquillité au milieu de la
» guerre qui défole les propres Etats de S. M.
» l'Impératrice Reine . Elle ne lui a jamais de-
» mandé ni fecours , ni démarche , ni démonf-
» tration , qui puffent lui attirer l'inimitié de S.
» M. Pruffienne , & , le voyant malgré cela enve-
» loppé dans la guerre , S. M. n'a pas balancé un
» moment à lui offrir & à lui donner réellement
» tous les fecours qui pouvoient dépendre d'Elle.
>> Ces circonftances juftifient fans doute aux
yeux de l'univers la fatisfaction que doit lui
» donner la différence qu'il y a entre défendre .
"
פכ
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25
& opprimer un pays ; mais S. M. n'en eft que
» plus animée à rechercher & à embraffer tous
» les moyens propres à conduire à une paix jufte
» & raifonnable ; & comme S M. l'Impéra-
» trice de toutes les Ruffies regarde comme telle
» l'évacuation de la Saxe , il ne s'agira que de
» conftater , par les fentimens de S., M. Pruf
» fienne fur cet objet , la certnude des expérances
» qu'on pourroit en avoir conçues. Ainfi , dès que
le Roi de Pruffe fe fera expliqué fur le temps &
» la maniere d'évacuer le dits Etats Electoraux de
» Saxe pour ce qui regarde fon armée , S. M..
Impératrice Reine , de concert avec fes Alliés ,:
» ne tardera , certainement pas à y apporter tou ›
» tes les facilitées que S. M. le Roi de Pologne
peut le promettre d'ailleurs de fon amitié , &
qui feroit propres à faire connoître de plus eni
>> plus à S. M. l'Impératrice de toutes les Rules
» combien l'on fouhaite de voir les defirs , fur un
» objet fi intéreffant , fuivis de tout le fuccès que
» mérite la grandeur d'âme qui les lui a inſpiɔɔ
rés. ».
»
כ כ
כ כ
188 MERCURE DE FRANCE.
On voit par cette réponſe , que l'Impératrice
Reine donneroit volontiers les mains à l'arrangement
qu'on propofe , mais auquel il paroît que
le Roi de Pruffe eft fort éloigné de confentir .
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Résumé : DE VIENNE, le 3 Novembre.
Le 3 novembre, l'Impératrice de Russie a proposé à l'Impératrice Reine et au Roi de Prusse d'évacuer la Saxe par leurs troupes respectives. En réponse, l'Impératrice Reine a exprimé sa gratitude pour l'intérêt et la compassion de l'Impératrice de Russie envers la Saxe et le Roi de Pologne. Elle a souligné la conformité des vues de l'Impératrice de Russie avec ses propres efforts pour aider le Roi de Pologne. L'Impératrice Reine a également mentionné les efforts constants de l'Impératrice de Russie pour la défense et la délivrance de la Saxe, et son soutien inconditionnel malgré les risques d'inimitié avec la Prusse. Elle a exprimé son désir de contribuer à une paix juste et raisonnable, notamment l'évacuation de la Saxe. L'Impératrice Reine a conclu en affirmant qu'elle apporterait toutes les facilités nécessaires dès que le Roi de Prusse se serait expliqué sur les modalités d'évacuation, en concertation avec ses alliés.
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17
p. 32-37
EPITRE à mon Ami, qui vouloit se marier plutôt par intérêt que par inclination. Il vaudroit mieux être morts qu'unis ainsi. J. J. Rousseau.
Début :
Quoi l'intérêt fixe ton choix ! [...]
Mots clefs :
Intérêt, Amour, Heureux, Noeuds, Lois, Homme, Coeur, Époux, Douceur, Femme, Marier
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texteReconnaissance textuelle : EPITRE à mon Ami, qui vouloit se marier plutôt par intérêt que par inclination. Il vaudroit mieux être morts qu'unis ainsi. J. J. Rousseau.
EPITRE à mon Ami , qui vouloit fe
marier plutôtpar intérêt que par inclination.
Il vaudroit mieux être morts qu'unis ainfi.
QUC
J. J. Rousseau.
vor l'intérêt fixe ton choix !
Ami , d'un préjugé barbare
Pourquoi veux - tu ſuivre les loix ?
D'une illuſion qui t'égare ,
Crois- moi , n'écoute plusla voix.
Toi qui fis toujours ton étude
Etde penſer &de ſentir ,
AVRIL. 1776. 33
A cette affreuſe ſervitude
Oleras-tu t'aſſujetir ?
Vois le tendre Amour qui ſoupire
Du coup que tu veux lui porter ;
A la douceur de ſon empire ,
Aux doux ſentimens qu'il inſpire ,
Pourras -tu long- temps réſiſter ?
Quand l'animal le plus ſauvage
Devant toi dépouille ſa rage ,
Toi ſeul , inſenſible à ſes traits ,
Tu ne pourrois pas rendre hommage
A la douceur de ſes attraits ?
Qu'eſt devenu cet heureux âge
Où l'homme moins vain , mais plus ſage,
Ignoroit ce coupable abus ;
Où , luivant un plus noble uſage ,
Son coeur , ſur l'aveugle Plutus ,
Al'Amour donnoit l'avantage ,
Ne cherchoit dans le mariage
Que l'aflemblage des vertus ?
Alors d'heureuſes ſympathies
Joignoient les ames aflorties
Par des noeuds qui duroient toujours .
Prèsde ſon épouſe chérie
Qu'un époux paſloit d'heureux jours !
Les ſoupçons de la jalouſie ,
La crainte ni la perfidie
By
34 MERCURE DE FRANCE.
N'en empoifonnoient point le cours.
Vivant ſans querelles , ſans haines ,
Quoiqu'époux ils étoient amans ;
Et l'Hymen , en formant leurs chaînes ,
Ne changeoit point leurs ſentimens.
Tous deux goûtoient le bien fuprême
Pour prix de ſa ſincere ardeur ,
Chacun jouiſſoit du bonheur
De ſe voir aimé pour lui-même.
L'homme étoit toujours amoureux ,
La femme étoit toujours amante.
Dès que la vieilleſſe tremblante
Venoit mettre fin à leurs feux ,
Une amitié douce & conſtante
Achevoit de les rendre heureux ,
Et d'une union ſi charmante
La mort ſeule briſoit les noeuds.
Bientôt de l'or la folle ivrefle
Changea ce fiecle ſi vanté
Enuntempsde calamité.
Par les foucis & la triſtefle ,
Qu'entraîne après ſoi lamolleſſe,
L'homme fut ſans cefle agité ;
Le luxe enfanta la parefle
Et le travail fut détesté.
Alors, dans le ſein de l'aiſance,
Le vil intérêt prit naiſſance ,
AVRIL. 1776. 35
Et tout fut foumis à ſes loix.
Pour contracter une alliance ,
Ne s'en rapportant qu'à ſon choix ,
On ne chercha que l'opulence ;
La beauté fut ſans apparence ,
Et la vertu n'eut plus de poids.
Alors on vit l'indépendance
Elever fierement la voix .
Enfin , pour comble d'indécence ,
On vit ceque l'on voit encor ,
Et la pudeur & l'innocence
Se vendreau vice pour de l'or.
Vois cette jeune Eléonore
Qui , par un contre- temps fatal ,
Des bras d'un amant qu'elle adore
Paſle dans ceux de ſon rival .
De l'intérêt foible victime ,
En vain d'un pere qui l'opprime
Elle veut fléchir la rigueur.
Rien n'amollit ſon coeur barbare ,
De ſa propre main il prépare
Des noeuds qui feront ſon malheur.
Par une fauſle politique ,
Sur ſon fils un ambitieux ,
Ulant d'un pouvoir tyrannique ,
L'obligede former des noeuds ,
Bvj
36 MERCURE DE FRANCE.
Qui toujours font des malheureux.
Un tel hymen n'a point de charmes.
Loin de contenter ſes defirs ,
Souvent il pafle dans les larmes
Des jours deſtinés aux plaiſirs.
De- là ces feux illégitimes
Qu'allume l'infidélité :
Ah! n'imputons qu'à nos maximes
Et les défordres & les crimes
1
Qui troublent la ſociété.
De là naît le libertinage :
L'époux eſt joueur& volage ,
La femme eſt coquette à l'excès.
Toutchange alors dans le ménage ;
On fait des dettes , on s'outrage ,
Lebien lediſſipe en procès ;
On ſe maudit , on ſe déteſte:
Le coeur de haine envenimé ,
Briſe enfin un lien funeſte
Que l'Amour n'avoit point formé.
De ta fauſle philoſophie ,
CherAmi , triomphe en cejour.
Suis la nature , & facrifie
Ton intérêt à ton amour.
Puiflé je , au gré de mon envie ,
Aux pieds d'une épouſe chérie
Te voir abjurer ton erreur !
AVRIL. 1776. 37
Si j'avois détruit ton ſyſtême ,
Jeme croirois heureux moi-même
Content d'avoir fait ton bonheur.
ParM. Croiſzetiere , de la Rochelle ,
Licencié ès Loix.
marier plutôtpar intérêt que par inclination.
Il vaudroit mieux être morts qu'unis ainfi.
QUC
J. J. Rousseau.
vor l'intérêt fixe ton choix !
Ami , d'un préjugé barbare
Pourquoi veux - tu ſuivre les loix ?
D'une illuſion qui t'égare ,
Crois- moi , n'écoute plusla voix.
Toi qui fis toujours ton étude
Etde penſer &de ſentir ,
AVRIL. 1776. 33
A cette affreuſe ſervitude
Oleras-tu t'aſſujetir ?
Vois le tendre Amour qui ſoupire
Du coup que tu veux lui porter ;
A la douceur de ſon empire ,
Aux doux ſentimens qu'il inſpire ,
Pourras -tu long- temps réſiſter ?
Quand l'animal le plus ſauvage
Devant toi dépouille ſa rage ,
Toi ſeul , inſenſible à ſes traits ,
Tu ne pourrois pas rendre hommage
A la douceur de ſes attraits ?
Qu'eſt devenu cet heureux âge
Où l'homme moins vain , mais plus ſage,
Ignoroit ce coupable abus ;
Où , luivant un plus noble uſage ,
Son coeur , ſur l'aveugle Plutus ,
Al'Amour donnoit l'avantage ,
Ne cherchoit dans le mariage
Que l'aflemblage des vertus ?
Alors d'heureuſes ſympathies
Joignoient les ames aflorties
Par des noeuds qui duroient toujours .
Prèsde ſon épouſe chérie
Qu'un époux paſloit d'heureux jours !
Les ſoupçons de la jalouſie ,
La crainte ni la perfidie
By
34 MERCURE DE FRANCE.
N'en empoifonnoient point le cours.
Vivant ſans querelles , ſans haines ,
Quoiqu'époux ils étoient amans ;
Et l'Hymen , en formant leurs chaînes ,
Ne changeoit point leurs ſentimens.
Tous deux goûtoient le bien fuprême
Pour prix de ſa ſincere ardeur ,
Chacun jouiſſoit du bonheur
De ſe voir aimé pour lui-même.
L'homme étoit toujours amoureux ,
La femme étoit toujours amante.
Dès que la vieilleſſe tremblante
Venoit mettre fin à leurs feux ,
Une amitié douce & conſtante
Achevoit de les rendre heureux ,
Et d'une union ſi charmante
La mort ſeule briſoit les noeuds.
Bientôt de l'or la folle ivrefle
Changea ce fiecle ſi vanté
Enuntempsde calamité.
Par les foucis & la triſtefle ,
Qu'entraîne après ſoi lamolleſſe,
L'homme fut ſans cefle agité ;
Le luxe enfanta la parefle
Et le travail fut détesté.
Alors, dans le ſein de l'aiſance,
Le vil intérêt prit naiſſance ,
AVRIL. 1776. 35
Et tout fut foumis à ſes loix.
Pour contracter une alliance ,
Ne s'en rapportant qu'à ſon choix ,
On ne chercha que l'opulence ;
La beauté fut ſans apparence ,
Et la vertu n'eut plus de poids.
Alors on vit l'indépendance
Elever fierement la voix .
Enfin , pour comble d'indécence ,
On vit ceque l'on voit encor ,
Et la pudeur & l'innocence
Se vendreau vice pour de l'or.
Vois cette jeune Eléonore
Qui , par un contre- temps fatal ,
Des bras d'un amant qu'elle adore
Paſle dans ceux de ſon rival .
De l'intérêt foible victime ,
En vain d'un pere qui l'opprime
Elle veut fléchir la rigueur.
Rien n'amollit ſon coeur barbare ,
De ſa propre main il prépare
Des noeuds qui feront ſon malheur.
Par une fauſle politique ,
Sur ſon fils un ambitieux ,
Ulant d'un pouvoir tyrannique ,
L'obligede former des noeuds ,
Bvj
36 MERCURE DE FRANCE.
Qui toujours font des malheureux.
Un tel hymen n'a point de charmes.
Loin de contenter ſes defirs ,
Souvent il pafle dans les larmes
Des jours deſtinés aux plaiſirs.
De- là ces feux illégitimes
Qu'allume l'infidélité :
Ah! n'imputons qu'à nos maximes
Et les défordres & les crimes
1
Qui troublent la ſociété.
De là naît le libertinage :
L'époux eſt joueur& volage ,
La femme eſt coquette à l'excès.
Toutchange alors dans le ménage ;
On fait des dettes , on s'outrage ,
Lebien lediſſipe en procès ;
On ſe maudit , on ſe déteſte:
Le coeur de haine envenimé ,
Briſe enfin un lien funeſte
Que l'Amour n'avoit point formé.
De ta fauſle philoſophie ,
CherAmi , triomphe en cejour.
Suis la nature , & facrifie
Ton intérêt à ton amour.
Puiflé je , au gré de mon envie ,
Aux pieds d'une épouſe chérie
Te voir abjurer ton erreur !
AVRIL. 1776. 37
Si j'avois détruit ton ſyſtême ,
Jeme croirois heureux moi-même
Content d'avoir fait ton bonheur.
ParM. Croiſzetiere , de la Rochelle ,
Licencié ès Loix.
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18
p. 276-286
SUITE des Sermons de M. l'Abbé POULE. (dernier Extrait).
Début :
Ce qui fait le plus d'honneur, non-seulement au talent, mais même à l'ame de [...]
Mots clefs :
Dieu, Enfants, Malheur, M. l'Abbé Poule, Âme, Malheureux, Jean-Baptiste Massillon, Enfer, Élève, Misère, Sermons, Infortune, Charité, Intérêt
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texteReconnaissance textuelle : SUITE des Sermons de M. l'Abbé POULE. (dernier Extrait).
SUITE des Sermons de M. l'Abbé Poule.
( dernier Extrait ) .
Ce qui fait le plus d'honneur , non- feulement
au talent , mais même à l'ame de
M. l'Abbé Poule , c'eft que jamais il n'eſt
plus éloquent que lorfqu'il prête fa voix à
l'infortune , & qu'il follicite la bienfaiſance.
Aufli après avoir parlé de fa belle Exhortation
fur l'aumône , nous citerons celle qu'il
prononça dans une autre affemblée de charité
, en faveur des Enfans- Trouvés , & qui
peut - être eft encore fupérieure à la première.
Le Texte en eft très -heureux : Pater meus
& mater mea dereliquerunt me : mon père
& ma mère m'ont abandonné ; & entrant
tout de fuite en matière , comme fi tous ces
malheureux Enfans euffent enſemble élevé
leurs voix , l'Orateur s'écrie : » Chrétiens
Auditeurs, les avez-vous entendus , les cris
» de cette multitude de malheureux , aban-
» donnés, prefque en naiffant, de ceux même
» qui leur ont donné le jour. Les avez - vous
» entendus fans émotion ? &c. Et joignant
Péclat des figures à la vivacité de cette
exorde , il continue : », que d'Ifmaëls confu-
» més par la faim , fe traînent languiffam-
» ment dans le defert , loin des yeux de
» leurs mères éplorées ! Où font les Anges
confolateurs qui accourent pour les fou-
ןג
33
DE FRANCE. 277
ود
lager dans leurs befoins ? Que de Moïfes
flottent dans leurs berceaux fur les eaux
» du Nil , éloignés de toute affiftance ? Où
» font les filles de Pharaon qui fe laiffent
» toucher à leur malheur , & s'empreffent
» de les enlever aux périls qui les menaçent ?
» Hélas , la Divine Providence pourvoit
» abondamment dans nos champs à la nour-
» riture des petits des oiſeaux; & dans la Capi-
» tale, cette Reine orgueilleufe des Cités, les
> enfans des pauvres qu'on y amène de toutes
» parts , ces enfans adoptés plus fingulière-
» ment par la Patrie , notre mère commune ,
»trouvent à peine une demi-fubftance ! En-
» core , pour leur procurer ces légers fecours,
» il faut que le zèle actif & perfévérant de
» leurs protecteurs , auffi compatiffans que
généreux , arrache à la dureté des uns des
» dons paffagers & toujours infuffifans ; il
» faut que l'on déguife aux autres le bien-
» fait de l'aumône fous l'appât aviliffant de
» l'intérêt ; & , à la honte de notre fiècle ,
» cette dernière reffource eft la plus affurée ,
» parce que la miféricorde s'affoiblit de jour
» en jour , & que l'intérêt eft immortel.
»
"
و د
On trouve un moment après un trait bien
ingénieux fur les établiffemens de charité :
lorfqu'en parcourant la Capitale , on dé-
" couvre ces édifices immenfes femés de
» loin à loin , qu'on lit fur le frontfpice
» ces infcriptions confolantes qui promet278
MERCURE
33
» tent refuge , foulagemens , remèdes ;
fubfiftance , miféricorde ; qu'on entre ,
» & qu'on y trouve pour habitans un peuple
de malheureux abandonnés , & pref-
» que fans fecours , n'auroit on pas lieu de
» dire , à ne juger que fur les apparences :
» cette ville fut bâtie par des chrétiens , elle
» a été conquife par des barbares.
ود
99
»
»
C'eft avec la nobleffe & l'énergie de
Boffuet , qu'il trace les caufes de cette misère
publique qui produit tant d'orphelins
& d'infortunés » fi vous me demandez
» d'où font venus la plupart de ces enfans
qui peuplent le nouvel afyle que nous
»vifitons , je vous répondrai : de la hauteur
» de leurs châteaux menaçans , des Seigneurs
infatiables ont fondu avec la rapi-
» dité de l'aigle , fur des vaffaux fans
défenſe , abattus par la crainte ; ces tyrans
» altérés ont difparu tout à- coup , empor-
» tant avec eux , vers cette Capitale , les
dépouilles dégoûtantes des pleurs de tant
» de miférables : elles ferviront d'ornement
» au triomphe barbare de leur luxe. Ces
» vaffaux défefpérés ont été forcés d'envoyer
» leurs enfans en Egypte , pour les dérober
» au glaive de la misère : les voilà. Hélas !
» les puiffans du fiècle devoient être les
protecteurs & les pères de ces peuples ?
N'eft-ce pas aux pafteurs à paître les bre-
» bis ? Les brebis nourriroient leurs agneaux.
"9
DE FRANCE. 279
Mais l'Orateur s'élève au- deffus de luimême
quand il peint ces épouvantables
abus , fur lefquels on fe contente de gémir
tous les jours avec une compaffion ſtérile ,
fans qu'on ait le courage d'y remédier . In-
» fenfiblement nous fommes parvenus à ces
» lieux deſtinés au foulagement des pauvres
» malades. Préparez vous au plus terrible
de tous les fpectacles ; avancez & voyez :
» le fupplice affreux inventé par la cruauté
des tyrans ,
d'attacher inféparablement les
» vivans aux morts ; la néceffite le renou-
» velle ici conftamment fous les enfeignes
» de la miféricorde : dans un même lit fu-
» nèbre , & au- deſſus , gît un tas de malades,
» de moûrans , de cadavres pêle- mêle con-
» fondus.
ور
ود
»
Que les réjouiffances & les fêtes ceffent .
parmi les hommes , s'ils font encore fufceptibles
de quelque impreffion de fenfibi-
» lité ! Malheur ! malheur ! que cette parole
» formidable retentiffe par-tout aux oreilles
» des riches , & les pourfuive fans ceffe !
» Malheur! malheur! que la nature confternée
s'abyfme dans le deuil , & qu'elle ne fe
» relève que lorfque la charité, plus généreufe
& parfaitement fecourable , aur
»réparé cet outrage fait à l'humanité !
C'eft bien là le langage d'un homme trop
puiffamment ému , pour ne pas émouvoir.
Ce cri , malheur ! malheur ! eft un des plus
1280 MERCURE
"
وو
"
ود
»
: อ
beaux que l'éloquence évangélique ait jamais
fait entendre ; c'eft celui d'une ame fenfible
& indignée. L'Auteur emploie des nuances
plus douces dans la peinture touchante de
l'enfance malheureufe, & de l'intérêt qu'elle
infpire il faudroit étaler ici cette foule
prodigieufe de nourriffons de la Patrie ;
' ils n'ont pas de meilleurs interceffeurs
que leur préfence & leur nombre : pourquoi
les cacher ? C'eſt le jour de leur
moiffon ; c'eſt la fête de leur adoption :
» où font- ils ? Appréhenderoit-on de les
introduire dans ce Temple? Jefus- Chrift
les aime ; il vous exhorte de ne pas les
empêcher d'aller jufqu'à lui ; il vous les
propofe comme des modèles que vous
» devez imiter. Que craindriez-vous vousmêmes
de ces enfans timides ? Leur
misère n'a rien qui puiffe offenfer votre
» délicateffe ? Ils ne vous importuneront
pas de leurs gémiffemens ni de leurs
» plaintes ; ils ne favent pas qu'ils font pau-
» vres : puiffent- ils ne le favoir jamais ! Ils
» ne vous reprocheront ni la dureté de votre
» coeur , ni vos prodigalités infenfées , ni
vos fuperfluités ruineufes. Ils ignorent les
droits qu'ils ont fur vous , & tout ce que
» leur coûtent vos paffions & votre luxe.
Vous les verrez fe jouer dans le fein de
» la Providence , incapables également de
» reconnoiſſance & d'ingratitude , toujours
"
DE FRANCE. 281
ود
"
» contents dès que les premiers befoins de
la nature font fatisfaits , leurs defirs ne
s'étendent pas plus loin . Préfentez - leur l'or
» & l'argent que vous leur deſtinez , ils les
» faifiront d'abord avec empreffement ,
» comme un objet d'amufement & de
« curiofité ; ils s'en dégoûteront bientôt ,
» & vous les laifferont reprendre avec in-
» différence. Les prémices intéreffantes de
la vie , la foibleffe & les graces de leur
âge , leur ingénuité , leur candeur , leur
» innocence leur infenfibilité même à
» leur propre infortune , vous attendriroient
jufqu'aux larmes. Qu'il nous feroit alors
» aifé d'achever leur triomphe fur vous !
Jamais , depuis Maffillon , le miniſtère
de la parole Evangélique n'a été exercé avec
une éloquence plus perfuafive & plus briklante.
Les mêmes beautés fe retrouvent dans
les Sermons fur la parole de Dieu , fur la
foi , fur les afflictions , &c. On ne peut faire
à M. l'Abbé Poule qu'un feul reproche ,
c'eft d'avoir écrit trop peu.
C'eft un parallèle intéreffant à préfenter ,
que celui de Maffillon & de M. l'Abbé Poule,
lorfqu'ils ont traité les mêmes fujets ; ce
qui leur eft arrivé dans les Sermons fur
l'Enfant- Prodigue & fur l'Enfer . Nous nous
bornerons à les rapprocher dans deux morceaux
de ce dernier fujet , dont nous laifferons
la comparaifon au Lecteur. Ecoutons
282 MERCURE
99
d'abord Maffillon peignant les tourmens
des ames réprouvées :» le Dieu de gloire luimême
, pour augmenter leur défeſpoir ,
» fe montrera à eux plus grand , plus ma-
» gnifique, s'il étoit poffible , qu'il ne paroît
» à fes Elus. Il étalera à leurs yeux toute fa
» Majeſté , pour réveiller dans leur coeur
» tous les mouvemens les plus vifs d'un
amour inféparable de leur être ; & fa
clémence , fa bonté , fa munificence , les
tourmentera plus cruellement que fa fu-
» reur & fa juftice. Nous ne fentons pas ici
» bas , mes Frères , la violence de l'amour
naturel que notre ame a pour fon Dieu ,
» parce que les faux biens qui nous environnent
, & que nous prenons pour le
bien véritable , ou l'occupent ou la par-
» tagent ; mais l'ame une fois féparée du
corps , ah ! tous ces phantômes qui l'abu-
» foient s'évanouiront ; tous ces attachemens
étrangers périront ; elle ne pourra plus
» aimer que fon Dieu , parce qu'elle ne
» connoîtra plus que lui d'aimable. Tous
fes penchans , toutes fes lumières , tous
» fes defirs , tous fes mouvemens , tout fon
» être fe réunira dans ce feul amour ; tout
l'emportera , tout la précipitera , fi je l'ofe
dire , dans le fein de fon Dieu , & le
poids de fon iniquité la fera fans ceffe
retomber fur elle - même. Eternellement
forcée de prendre l'effor vers le Ciel ,
"
n
n
"
DE FRANCE 283
éternellement repouffée vers l'abyfme , &
plus malheureufe de ne pouvoir ceffer
d'aimer , que de fentir les effets terribles
de la juftice & de la vengeance de ce
» qu'elle aime.
P
39
porte
On retrouvera dans M. l'Abbé Poule
précisément les mêmes idées , mais traitées
d'une manière très- différente : » dans la pri-
» vation entière des biens de la gloire , le
réprouvé eft rendu , à qui ? A fon Dieu ;
» fur la terre c'eft le pêcheur qui fe défend ,
» & c'eft Dieu qui le pourfuit , qui ne peut
confentir à fa perte , qui heurte à la
de fon coeur , qui l'appelle par fa grace .
Dans l'Enfer tout rentre dans l'ordre ;
» c'eſt Dieu qui ſe refufe , & c'eſt le réprouvé
qui le cherche . Son ame dégagée
des liens imperceptibles qui fufpendoient
la rapidité de fa pente naturelle , eft rappelée
malgré elle à toute fa deftination ;
» elle tend à Dieu comme à fon centre
;
» elle fe porte vers lui avec impétuofité.
23. Où vas tu , ame criminelle ? Tu voles au-
» devant de ton Juge ! ni cette confidération,
ni fes alarmes , ni les châtimens qu'elle
fe prépare , ne font pas capables d'arrêter
l'impulfion vive qui l'entraîne ; elle s'élance
par la néceffité de fa nature , & toutes
» les perfections divines qu'elle a outragées ,
s'empreffent de la rejeter ; elle s'élève
» par le befoin immenfe & preffant qu'elle
33
"
284
MERCURE
» a de fon Dieu; & fon Dieu la repouffe
» par la haine néceffaire qu'il porte au péché.
» Elle s'élance , & la rapidité de fon effor
» lui fait encore mieux comprendre qu'elle
étoit faite pour jouir de Dieu . Elle en
eft rejetée ; & la pefanteur du coup qui
l'accable , lui fait encore mieux connoître
qu'elle a forcé fon Dieu à la repouffer.
» Elle s'élève par défefpoir ; Dieu la rejette
par une jufte vengeance . Sufpendue entre
elle-même & fon Dieu , entre le comble
du bonheur & le comble de la misère. ;
également malheureufe , & quand elle
» s'efforce de s'approcher de cette fource
de tous les biens , & quand elle en eft
arrachée avec violence ; également tourmentée
, & lorfqu'elle fort d'elle-même ,
» & lorfqu'elle eft contrainte de s'y replon
ger , elle trouve fon Dieu fans pouvoir
» le pofféder ; elle fe fuit fans pouvoir s'éviter
; elle paffe fucceffivement des ténèbres
à la lumière , de la lumière aux ténèbres ;
elleroule d'abyfines en abyfmes , d'horreurs
en horreurs ; elle porte l'Enfer jufques
vers le Ciel ; elle rapporte l'image du Ciel
jufques dans l'Enfer même.
ינ
L'autre morceau eft dans le Sermon du
mauvais riche de Maffillon . » Peut-être que
l'inventeur de ces fpectacles criminels
» où vous courez avec tant de fureur , fenis
tant croître la rigueur de fes peines à
DE FRANCE. 285
""
n
mefure que les fruits dangereux & irré
parables de fon art , portent un nouveau
poifon dans vos ames , peut- être qu'il
fait monter fes rugiffemens jufqu'au fein
» d'Abraham , pour obtenir qu'il puiffe lui-
» même , avec fon cadavre hideux & dévoré
des feux éternels , venir paroître fur ces
» théâtres infâmes que fa main éleva autrefois
, & corriger par l'effroi de ce nouveau
fpectacle , le danger de ceux qui lui doivent
leur naiffance , & auxquels il doit
» lui -même fon éternelle infortune .
"
90.
"
M. l'Abbé Poule a fait ufage de la même
idée dans fon Sermon fur l'Enfer , où il
dit , en peignant les fupplices du reprouvé
» les fruits malheureux de fes iniquités font
reproduits ; la juftice Divine les tire des
» vafes de fa fureur où ils étoient en dépôt ;
les inventeurs de ces fcènes fabuleufes , de
» ces repréſentations profanes , fi dangereu-
»fes à l'innocence , ont fans ceffe préfens
à leur efprit ces théâtres féducteurs qu'ils
sont élevés pour toujours à l'illufion , au
preftige des fens , à la dépravation des
» moeurs , & ils font entourés d'une foule
innombrable de malheureux qu'ils ont
» entraînés.
>>
On a pu remarquer en quelques endroits
que la diction de M. l'Abbé Poule n'étoit
pas toujours auffi pure & auffi naturelle
celle de Maffillon ; mais ces légères taches
que
286 MERCURE
difparoiffent devant le génie oratoire qui
brille dans fes ouvrages , & n'empêchent
pas qu'il ne doive être mis au rang des
modèles de l'éloquence de la Chaire , dont,
notre fiècle peut s'honorer.
( dernier Extrait ) .
Ce qui fait le plus d'honneur , non- feulement
au talent , mais même à l'ame de
M. l'Abbé Poule , c'eft que jamais il n'eſt
plus éloquent que lorfqu'il prête fa voix à
l'infortune , & qu'il follicite la bienfaiſance.
Aufli après avoir parlé de fa belle Exhortation
fur l'aumône , nous citerons celle qu'il
prononça dans une autre affemblée de charité
, en faveur des Enfans- Trouvés , & qui
peut - être eft encore fupérieure à la première.
Le Texte en eft très -heureux : Pater meus
& mater mea dereliquerunt me : mon père
& ma mère m'ont abandonné ; & entrant
tout de fuite en matière , comme fi tous ces
malheureux Enfans euffent enſemble élevé
leurs voix , l'Orateur s'écrie : » Chrétiens
Auditeurs, les avez-vous entendus , les cris
» de cette multitude de malheureux , aban-
» donnés, prefque en naiffant, de ceux même
» qui leur ont donné le jour. Les avez - vous
» entendus fans émotion ? &c. Et joignant
Péclat des figures à la vivacité de cette
exorde , il continue : », que d'Ifmaëls confu-
» més par la faim , fe traînent languiffam-
» ment dans le defert , loin des yeux de
» leurs mères éplorées ! Où font les Anges
confolateurs qui accourent pour les fou-
ןג
33
DE FRANCE. 277
ود
lager dans leurs befoins ? Que de Moïfes
flottent dans leurs berceaux fur les eaux
» du Nil , éloignés de toute affiftance ? Où
» font les filles de Pharaon qui fe laiffent
» toucher à leur malheur , & s'empreffent
» de les enlever aux périls qui les menaçent ?
» Hélas , la Divine Providence pourvoit
» abondamment dans nos champs à la nour-
» riture des petits des oiſeaux; & dans la Capi-
» tale, cette Reine orgueilleufe des Cités, les
> enfans des pauvres qu'on y amène de toutes
» parts , ces enfans adoptés plus fingulière-
» ment par la Patrie , notre mère commune ,
»trouvent à peine une demi-fubftance ! En-
» core , pour leur procurer ces légers fecours,
» il faut que le zèle actif & perfévérant de
» leurs protecteurs , auffi compatiffans que
généreux , arrache à la dureté des uns des
» dons paffagers & toujours infuffifans ; il
» faut que l'on déguife aux autres le bien-
» fait de l'aumône fous l'appât aviliffant de
» l'intérêt ; & , à la honte de notre fiècle ,
» cette dernière reffource eft la plus affurée ,
» parce que la miféricorde s'affoiblit de jour
» en jour , & que l'intérêt eft immortel.
»
"
و د
On trouve un moment après un trait bien
ingénieux fur les établiffemens de charité :
lorfqu'en parcourant la Capitale , on dé-
" couvre ces édifices immenfes femés de
» loin à loin , qu'on lit fur le frontfpice
» ces infcriptions confolantes qui promet278
MERCURE
33
» tent refuge , foulagemens , remèdes ;
fubfiftance , miféricorde ; qu'on entre ,
» & qu'on y trouve pour habitans un peuple
de malheureux abandonnés , & pref-
» que fans fecours , n'auroit on pas lieu de
» dire , à ne juger que fur les apparences :
» cette ville fut bâtie par des chrétiens , elle
» a été conquife par des barbares.
ود
99
»
»
C'eft avec la nobleffe & l'énergie de
Boffuet , qu'il trace les caufes de cette misère
publique qui produit tant d'orphelins
& d'infortunés » fi vous me demandez
» d'où font venus la plupart de ces enfans
qui peuplent le nouvel afyle que nous
»vifitons , je vous répondrai : de la hauteur
» de leurs châteaux menaçans , des Seigneurs
infatiables ont fondu avec la rapi-
» dité de l'aigle , fur des vaffaux fans
défenſe , abattus par la crainte ; ces tyrans
» altérés ont difparu tout à- coup , empor-
» tant avec eux , vers cette Capitale , les
dépouilles dégoûtantes des pleurs de tant
» de miférables : elles ferviront d'ornement
» au triomphe barbare de leur luxe. Ces
» vaffaux défefpérés ont été forcés d'envoyer
» leurs enfans en Egypte , pour les dérober
» au glaive de la misère : les voilà. Hélas !
» les puiffans du fiècle devoient être les
protecteurs & les pères de ces peuples ?
N'eft-ce pas aux pafteurs à paître les bre-
» bis ? Les brebis nourriroient leurs agneaux.
"9
DE FRANCE. 279
Mais l'Orateur s'élève au- deffus de luimême
quand il peint ces épouvantables
abus , fur lefquels on fe contente de gémir
tous les jours avec une compaffion ſtérile ,
fans qu'on ait le courage d'y remédier . In-
» fenfiblement nous fommes parvenus à ces
» lieux deſtinés au foulagement des pauvres
» malades. Préparez vous au plus terrible
de tous les fpectacles ; avancez & voyez :
» le fupplice affreux inventé par la cruauté
des tyrans ,
d'attacher inféparablement les
» vivans aux morts ; la néceffite le renou-
» velle ici conftamment fous les enfeignes
» de la miféricorde : dans un même lit fu-
» nèbre , & au- deſſus , gît un tas de malades,
» de moûrans , de cadavres pêle- mêle con-
» fondus.
ور
ود
»
Que les réjouiffances & les fêtes ceffent .
parmi les hommes , s'ils font encore fufceptibles
de quelque impreffion de fenfibi-
» lité ! Malheur ! malheur ! que cette parole
» formidable retentiffe par-tout aux oreilles
» des riches , & les pourfuive fans ceffe !
» Malheur! malheur! que la nature confternée
s'abyfme dans le deuil , & qu'elle ne fe
» relève que lorfque la charité, plus généreufe
& parfaitement fecourable , aur
»réparé cet outrage fait à l'humanité !
C'eft bien là le langage d'un homme trop
puiffamment ému , pour ne pas émouvoir.
Ce cri , malheur ! malheur ! eft un des plus
1280 MERCURE
"
وو
"
ود
»
: อ
beaux que l'éloquence évangélique ait jamais
fait entendre ; c'eft celui d'une ame fenfible
& indignée. L'Auteur emploie des nuances
plus douces dans la peinture touchante de
l'enfance malheureufe, & de l'intérêt qu'elle
infpire il faudroit étaler ici cette foule
prodigieufe de nourriffons de la Patrie ;
' ils n'ont pas de meilleurs interceffeurs
que leur préfence & leur nombre : pourquoi
les cacher ? C'eſt le jour de leur
moiffon ; c'eſt la fête de leur adoption :
» où font- ils ? Appréhenderoit-on de les
introduire dans ce Temple? Jefus- Chrift
les aime ; il vous exhorte de ne pas les
empêcher d'aller jufqu'à lui ; il vous les
propofe comme des modèles que vous
» devez imiter. Que craindriez-vous vousmêmes
de ces enfans timides ? Leur
misère n'a rien qui puiffe offenfer votre
» délicateffe ? Ils ne vous importuneront
pas de leurs gémiffemens ni de leurs
» plaintes ; ils ne favent pas qu'ils font pau-
» vres : puiffent- ils ne le favoir jamais ! Ils
» ne vous reprocheront ni la dureté de votre
» coeur , ni vos prodigalités infenfées , ni
vos fuperfluités ruineufes. Ils ignorent les
droits qu'ils ont fur vous , & tout ce que
» leur coûtent vos paffions & votre luxe.
Vous les verrez fe jouer dans le fein de
» la Providence , incapables également de
» reconnoiſſance & d'ingratitude , toujours
"
DE FRANCE. 281
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"
» contents dès que les premiers befoins de
la nature font fatisfaits , leurs defirs ne
s'étendent pas plus loin . Préfentez - leur l'or
» & l'argent que vous leur deſtinez , ils les
» faifiront d'abord avec empreffement ,
» comme un objet d'amufement & de
« curiofité ; ils s'en dégoûteront bientôt ,
» & vous les laifferont reprendre avec in-
» différence. Les prémices intéreffantes de
la vie , la foibleffe & les graces de leur
âge , leur ingénuité , leur candeur , leur
» innocence leur infenfibilité même à
» leur propre infortune , vous attendriroient
jufqu'aux larmes. Qu'il nous feroit alors
» aifé d'achever leur triomphe fur vous !
Jamais , depuis Maffillon , le miniſtère
de la parole Evangélique n'a été exercé avec
une éloquence plus perfuafive & plus briklante.
Les mêmes beautés fe retrouvent dans
les Sermons fur la parole de Dieu , fur la
foi , fur les afflictions , &c. On ne peut faire
à M. l'Abbé Poule qu'un feul reproche ,
c'eft d'avoir écrit trop peu.
C'eft un parallèle intéreffant à préfenter ,
que celui de Maffillon & de M. l'Abbé Poule,
lorfqu'ils ont traité les mêmes fujets ; ce
qui leur eft arrivé dans les Sermons fur
l'Enfant- Prodigue & fur l'Enfer . Nous nous
bornerons à les rapprocher dans deux morceaux
de ce dernier fujet , dont nous laifferons
la comparaifon au Lecteur. Ecoutons
282 MERCURE
99
d'abord Maffillon peignant les tourmens
des ames réprouvées :» le Dieu de gloire luimême
, pour augmenter leur défeſpoir ,
» fe montrera à eux plus grand , plus ma-
» gnifique, s'il étoit poffible , qu'il ne paroît
» à fes Elus. Il étalera à leurs yeux toute fa
» Majeſté , pour réveiller dans leur coeur
» tous les mouvemens les plus vifs d'un
amour inféparable de leur être ; & fa
clémence , fa bonté , fa munificence , les
tourmentera plus cruellement que fa fu-
» reur & fa juftice. Nous ne fentons pas ici
» bas , mes Frères , la violence de l'amour
naturel que notre ame a pour fon Dieu ,
» parce que les faux biens qui nous environnent
, & que nous prenons pour le
bien véritable , ou l'occupent ou la par-
» tagent ; mais l'ame une fois féparée du
corps , ah ! tous ces phantômes qui l'abu-
» foient s'évanouiront ; tous ces attachemens
étrangers périront ; elle ne pourra plus
» aimer que fon Dieu , parce qu'elle ne
» connoîtra plus que lui d'aimable. Tous
fes penchans , toutes fes lumières , tous
» fes defirs , tous fes mouvemens , tout fon
» être fe réunira dans ce feul amour ; tout
l'emportera , tout la précipitera , fi je l'ofe
dire , dans le fein de fon Dieu , & le
poids de fon iniquité la fera fans ceffe
retomber fur elle - même. Eternellement
forcée de prendre l'effor vers le Ciel ,
"
n
n
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éternellement repouffée vers l'abyfme , &
plus malheureufe de ne pouvoir ceffer
d'aimer , que de fentir les effets terribles
de la juftice & de la vengeance de ce
» qu'elle aime.
P
39
porte
On retrouvera dans M. l'Abbé Poule
précisément les mêmes idées , mais traitées
d'une manière très- différente : » dans la pri-
» vation entière des biens de la gloire , le
réprouvé eft rendu , à qui ? A fon Dieu ;
» fur la terre c'eft le pêcheur qui fe défend ,
» & c'eft Dieu qui le pourfuit , qui ne peut
confentir à fa perte , qui heurte à la
de fon coeur , qui l'appelle par fa grace .
Dans l'Enfer tout rentre dans l'ordre ;
» c'eſt Dieu qui ſe refufe , & c'eſt le réprouvé
qui le cherche . Son ame dégagée
des liens imperceptibles qui fufpendoient
la rapidité de fa pente naturelle , eft rappelée
malgré elle à toute fa deftination ;
» elle tend à Dieu comme à fon centre
;
» elle fe porte vers lui avec impétuofité.
23. Où vas tu , ame criminelle ? Tu voles au-
» devant de ton Juge ! ni cette confidération,
ni fes alarmes , ni les châtimens qu'elle
fe prépare , ne font pas capables d'arrêter
l'impulfion vive qui l'entraîne ; elle s'élance
par la néceffité de fa nature , & toutes
» les perfections divines qu'elle a outragées ,
s'empreffent de la rejeter ; elle s'élève
» par le befoin immenfe & preffant qu'elle
33
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MERCURE
» a de fon Dieu; & fon Dieu la repouffe
» par la haine néceffaire qu'il porte au péché.
» Elle s'élance , & la rapidité de fon effor
» lui fait encore mieux comprendre qu'elle
étoit faite pour jouir de Dieu . Elle en
eft rejetée ; & la pefanteur du coup qui
l'accable , lui fait encore mieux connoître
qu'elle a forcé fon Dieu à la repouffer.
» Elle s'élève par défefpoir ; Dieu la rejette
par une jufte vengeance . Sufpendue entre
elle-même & fon Dieu , entre le comble
du bonheur & le comble de la misère. ;
également malheureufe , & quand elle
» s'efforce de s'approcher de cette fource
de tous les biens , & quand elle en eft
arrachée avec violence ; également tourmentée
, & lorfqu'elle fort d'elle-même ,
» & lorfqu'elle eft contrainte de s'y replon
ger , elle trouve fon Dieu fans pouvoir
» le pofféder ; elle fe fuit fans pouvoir s'éviter
; elle paffe fucceffivement des ténèbres
à la lumière , de la lumière aux ténèbres ;
elleroule d'abyfines en abyfmes , d'horreurs
en horreurs ; elle porte l'Enfer jufques
vers le Ciel ; elle rapporte l'image du Ciel
jufques dans l'Enfer même.
ינ
L'autre morceau eft dans le Sermon du
mauvais riche de Maffillon . » Peut-être que
l'inventeur de ces fpectacles criminels
» où vous courez avec tant de fureur , fenis
tant croître la rigueur de fes peines à
DE FRANCE. 285
""
n
mefure que les fruits dangereux & irré
parables de fon art , portent un nouveau
poifon dans vos ames , peut- être qu'il
fait monter fes rugiffemens jufqu'au fein
» d'Abraham , pour obtenir qu'il puiffe lui-
» même , avec fon cadavre hideux & dévoré
des feux éternels , venir paroître fur ces
» théâtres infâmes que fa main éleva autrefois
, & corriger par l'effroi de ce nouveau
fpectacle , le danger de ceux qui lui doivent
leur naiffance , & auxquels il doit
» lui -même fon éternelle infortune .
"
90.
"
M. l'Abbé Poule a fait ufage de la même
idée dans fon Sermon fur l'Enfer , où il
dit , en peignant les fupplices du reprouvé
» les fruits malheureux de fes iniquités font
reproduits ; la juftice Divine les tire des
» vafes de fa fureur où ils étoient en dépôt ;
les inventeurs de ces fcènes fabuleufes , de
» ces repréſentations profanes , fi dangereu-
»fes à l'innocence , ont fans ceffe préfens
à leur efprit ces théâtres féducteurs qu'ils
sont élevés pour toujours à l'illufion , au
preftige des fens , à la dépravation des
» moeurs , & ils font entourés d'une foule
innombrable de malheureux qu'ils ont
» entraînés.
>>
On a pu remarquer en quelques endroits
que la diction de M. l'Abbé Poule n'étoit
pas toujours auffi pure & auffi naturelle
celle de Maffillon ; mais ces légères taches
que
286 MERCURE
difparoiffent devant le génie oratoire qui
brille dans fes ouvrages , & n'empêchent
pas qu'il ne doive être mis au rang des
modèles de l'éloquence de la Chaire , dont,
notre fiècle peut s'honorer.
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19
p. 294-302
ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE.
Début :
On n'a point vu un concours plus nombreux de Spectateurs, qu'à la première représentation [...]
Mots clefs :
Castor, Chant, Télaïre, Acte, Amitié, Art, Intérêt, Opéra, Amour, Volupté
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texteReconnaissance textuelle : ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE.
ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE.
,
ON
N n'a point vu un concours plus nombreux
de Spectateurs , qu'à la première repréſentation
de la repriſe de Caftor , le Dimanche
11 de ce mois. La réputation de
l'Ouvrage, regardé , dans fon enſemble
comme le chef- d'oeuvre de notre Spectacle
lyrique , & de ce qu'on nomme la mufique
Françoife , le degré d'attention & d'intérêt
que l'on apporte aujourd'hui aux compofitions
muſicales , augmenté par cette animofité
des partis , qui , dans les Arts , marque
toujours le moment d'une révolution , tout
redoubloit la curiofité du Public . Rien n'a
manqué à l'exécution . Tous les premiers Sujets
dans chaque partie ; MM . le Gros , Larrivée ,
Gelin ; Mlles le Vaffeur & Duplan ; MM.
Veftris & Gardel ; Mlles Heinel, Guimard ,
Dorival , Théodore & Cécile , ont réuni
leurs talens & leurs efforts pour honorer la
mémoire de Rameau : & les anciens AmaDE
FRANCE. 2295
>
reurs de l'Opéra François , étoient bien déterminés
à les feconder de toute leur force.
On connoît en ce genre , comme en beaucoup
d'autres , le pouvoir de l'habitude.
L'oreille a fes préjugés comme l'efprit. On
aime la mufique que l'on a aimée dans ſa
jeuneffe , & l'on ne renonce ni à fes opinions
, ni à fes plaifirs. Il entre même une
forte de patriotifme dans cet attachement ;
& il y a tel homme qui fe croit obligé
comme bon François , de défendre la mufique
Françoife. Qu'est- ce qui n'a pas été quelquefois
témoin de l'entoufiafme avec lequel
ces bons Patriotes rappellent les endroits où
les Lemaure , les Chaffe, & le célèbre Géliote,
étoient le plus applaudis ? Ce dernier ſi juſtement
admiré dans fon Art , & qui couvroit
de fon talent tous les défauts du chant
François , nous l'avons fouvent entendu citer
comme un modèle de goût & d'expreffion ,
dans ce morceau du cinquième Acte :
Je ne veux que la voir & l'adorer encore, &c,
L'Adminiſtrateur de l'Opéra , qui veut
éprouver tous les goûts , & tirer parti de leur
contradiction même, a donc bien fait de
remettre Caftor ; & ce n'étoit pas une choſe
indifférente que de voir une repréſentation
de cet Opéra, après les Ouvrages de M.
Gluck , le Roland de M. Piccini , & les
Bouffons. S'il eft permis de dire avec vérité
l'effet qu'a produit cette reprife , il nous a
paru médiocre. On a applaudi à la beauté
Niv
296 MERCURE
du Spectacle , à l'agrément & à la variété
des airs de danfe , fur -tout à deux choeurs
que les connoiffeurs admirent ; celui des
funérailles de Caftor , que tout gémille ; &
celui du quatrième Acte , aufeu du tonnerre
le feu des enfers , &c. Tous les deux font d'un
grand caractère & d'une énergie frappante.
Mlle le Vaffeur a chanté fupérieurement
l'air triftes apprêts , pâles flambeaux , qui
n'eft pas fans expreffion , quoique fa fimplicité
foit un peu monotone. Mais d'ailleurs
il ne paroît pas qu'on trouve aujourd'hui
beaucoup de charmes à l'uniformité du
chant des Scènes , à ce chant infipide &
criard , qui fait tant de bruit pour ne rien
exprimer , & qui fend les oreilles fans infpirer
d'autre intérêt que celui qu'on prend
à la fatigue de l'Acteur. Ces cris continuels
ont même excité de tems-en-tems des murmures;
& il faudra bien renoncer à la fin à
l'urlo Francéfe ( comme difent les Italiens ) ,
auquel ils ne peuvent pas plus réfifter qu'ils'
ne réfiftoient autrefois alla-furia Francéfe .
Il fuffit des fimples notions du bon fens ,
pour fentir le vice de ce heurlement éternel.
Le chant eft un langage convenu. Il
n'eft pas plus naturel de crier toujours en
chantant , qu'il ne l'eft de crier toujours en
parlant ou en déclamant. Pourquoi donc
pendant fi long - tems , la plupart de nos
Muficiens & de nos Chanteurs ont - ils fait
confifter leur principal mérite dans les cris ?
C'eft que les premiers ne connoiffoient guè
DE FRANCE. 297
res d'autres moyens d'expreffion , & que les
autres , dans le chant pauvre qu'on leur donnoit
à exécuter , ne voyoient guères d'autre
faculté à faire valoir que l'étendue de leur
voix; & c'eft alors que l'art de bien chanter
dût être le plus fouvent celui de crier bien
fort.
peut
Si l'on fe flatter de trouver des rapports
exacts , en paffant d'un Art à un autre.
( ce qui en général eft affez difficile ) , peutêtre
remarquera-t-on dans la déclamation les
mêmes défauts nés du même principe d'impuiffance.
Si un Acteur médiocre fe convulfionne,
pour ainfi dire , c'eft qu'il ne fait pas
fe paffionner; s'il heurle à tort & à travers,
c'eft qu'il ne fait pas parler. Il fe fent froid ,
& il crie pour paroître s'échauffer , quoiqu'il
foit très-prouvé par l'expérience , que ce qui .
produit le plus d'effet , ce ne font pas les
cris , c'eft un ton jufte , une inflexion vraie ;
c'eft cet accent de la nature que le grand-
Acteur faifit dans fon jeu , comme le Muficien
dans fa compofition. Il y a des rapports
réels entre tels fons & tels fentimens. C'eſt
à l'Artiſte à les trouver , & c'est ce que
Rouffeau appelle créer du chant.
Le Poëme de Castor paffe , avec raifon
pour être du très - petit nombre des bons
Opéras qu'on ait faits depuis Quinault. Son
plus grand mérite eft une marche rapide &
une difpofition favorable à la pompe & à la
variété des fpectacles que peut offrir ce
Théâtre lyrique , que l'on peut nommer le
Nv
298 MERCURE
Palais de l'Illufion. Tous les changemens de
Scènes font bien amenés. Les fêtes font bien
liées à l'action , & l'action eft intéreffante.
On a prétendu que cet intérêt étoit affoibli
par la facilité que montre Pollux à céder
Télaire à fon frère. On voudroit qu'il y eut
des combats. Cette critique eft mal fondée.
Le facrifice de Pollux n'eft point le fujet de
la Pièce. Il en eft le commencement & l'expofition.
Pollux , après avoir cédé Télaïre à
fon frère , qu'il perd un moment après ,
pourra-t-il le tirer des Enfers & le rejoindre
à Télaïre? Pourra- t-il jouir de cet héroïſme
de l'amitié fraternelle dans lequel il fait confifter
tout fon bonheur ? Cet héroïfme fléchira-
t-il les Dieux ? Caftor fera-t-il uni à
Télaïre ? Voilà le noeud de la Pièce. Il nous
paroît bien établi , bien foutenu juſqu'à la
fin; & la Scène du cinquième Acte , entre
Caftor & Télaïre , lorfque cet Amant retenu
malgré lui près de ſa Maîtreffe , craint d'avoir
paffe le moment fatal qui lui a été preſcrit
pour fon retour , lorfqu'il voit Télaire évanouie
de frayeur entre fes bras , au bruit du
tonnerre, & qu'il conjure les Dieux de
l'épargner ; cette Scène eft théâtrale & bien.
dialoguée . Tout cet intérêt , fans doute , eft
fondé fur la Mythologie ; mais l'Opéra eft le
pays des Fables,
Caftor eft d'ailleurs écrit avec élégance .
Il y a de beaux Vers. Ceux - ci , par exemple
, adreffés par Pollux aux Divinités de
POlympe :
DE FRANCE. 299
Je defcends aux Enfers pour oublier mes peines,
Et Caftor renaîtra pour goûter vos plaifirs.
Si l'on vouloit faire une critique plus jufte
de Caftor , on pourroit obferver qu'il eſt
queſtion dans le premier Acte , d'un Lyncée
rival de Caftor , & qui devient fon meurtrier
, fans que l'on dife un mot de cette rivalité
, ni que l'on fache ce qu'eft Lyncée.
Phæbé dit dans la première Scène :
Je puis difpofer des fureurs de Lyncée .
que
Difpofer des fureurs , n'eft pas une expreffion
bien correcte ; mais il faudroit fur-tout
être au fait de ce qui caufe ces fureurs.
C'eft peut - être encore un défaut les
Champs Élifées , dans le quatrième Acte ,
fuccèdent immédiatement à l'Enfer. Quoique
l'Opéra admette ces changemens fubits
de décoration , cependant lorfque le contrafte
eft fi frappant , l'illufion feroit mieux
ménagée , fi le changement de Scène n'avoit
lieu que dans l'entr'Acte.
On pourroit obferver auffi que l'on trouve
dans Caftor des traces affez marquées de
cette affectation & de cette recherche , qui
font les défauts ordinaires des autres productions
du même Auteur : par exemple ,
cet Hymne à l'amitié que le grand fuccès de
Caſtor a rendu célèbre , & qui a été ſouvent
cité, ne réſiſteroit pas à un examen réfléchi.
Préfent des Dieux , doux charme des Humains ,
O divine amitié! viens pénétrer nos âmes.
N vj
1300
MERCURE
Les coeurs éclairés de tes flammes ,
Avec des plaifirs purs , n'ont que des jours fereins.
C'eſt dans tes noeuds charmans que tout eft jouiſſance;
Le tems ajoute encore un luftre à ta beauté :
L'Amour te laiffe la conftance ;
Et tu ferois la volupté ,
Si l'homme avoit fon innocence.
Ce vers ,
L'Amour te laiffe la conftance ,
eft ce qu'il y a de mieux dans ce morceau.
Tout le refte eft foible ou faux . L'amitié n'a
point de flammes . C'eft ce que l'on diroit
de l'amour. M. de Voltaire s'eft exprimé
avec bien plus de jufteffe , lorfqu'il a dit en
parlant de l'amitié:
Touché de fa beauté nouvelle ,
Et de fa lumière éclairé , &c.
Il y a trop de fimplicité à dire qu'avec des
plaifirs purs on n'a que des jours fereins.
Cela eft trop vrai..
Et tu ferois la volupté ,>
Si l'homme avoit fon innocence.
Ċes deux derniers Vers ont un air de penſée
& de fineffe qui peut féduire ; mais en les
examinant avec attention , il eft impoffible
d'en pénétrer le fens. Dans quelque état
d'innocence que l'on fuppofe l'homme , quelque
idée qu'on attache à ce mot d'innocence
, enfin dans quelque fyftême que ce
DE FRANCE.
301
foit de Religion ou de Philofophie , jamais.
l'amitié ne peut être la volupté. La volupté
emporte néceffairement l'idée d'une jouiffance
phyfique ; & nous ne pouvons concevoir
la volupté morale que dans un ordre
de chofes furnaturelles.
Tout le monde connoît l'Art d'aimer qui
fit la réputation de Bernard , 30 ans avant
d'être imprimé , & qui en eut peu lorfqu'il
parut. Cet Ouvrage devoit être intitulé l'Art
de jouir. C'est la partie de fon fujet que
l'Auteur a le mieux traitée. Tout le moral
de l'amour , fi féduifant en peinture comme
en réalité , y eft preſque entièrement oublié;
& quoiqu'il y ait dans ce Poëme de très-jolis
Vers , des morceaux bien faits , cependant le ,
ſtyle en eft fouvent pénible & maniéré , & il
manque de facilité , de verve & d'intérêt.
Il y a quelques autres Poéfies du même
Auteur, dont la plupart font ingénieuſes &
écrites avec une précifion piquante . La plus
jolie eft l'Épître à Claudine , que tous les
Amateurs ont retenue . Mais il n'y en a guères
où l'on ne trouve de ces défauts de ſtyle
& de goût qui doivent être plus rares en ce
genre qu'en tout autre, parce qu'ils y font ,
moins excufables. Devroit - on trouver , par ,
exemple , dans une Ode à la Rofe , des Vers.
tels que ceux- ci :
Va, meurs fur le fein de Thémire ,
Qu'il foit ton Trône & ton tombeau.
Indépendamment de ton , ton , ton qui blef302
MERCURE
fent étrangement l'oreille , qu'eft- ce que le
Trône & le tombeau d'une Rofe ? Ce n'eft
pas là le naturel d'Anacréon.
Lorfque l'Art d'aimer fut publié pour la
première fois , l'Auteur que l'abus de fes
forces avoit fait vieillir avant le tems , étoit
déjà dans un état de foibleffe d'efprit qui ne
lui permit pas de s'appercevoir que fon
principal Ouvrage étoit refté au - deffous de
la réputation ; ainſi l'abſence de ſes facultés
fut encore pour lui une forte de bonheur.
Il ne fentoit pas cette perte , & il eût fenti
celles de l'amour- propre. Il vint à la dernière
repriſe de Caftor au Théâtre de Paris ;
& il répétoit de tems-en-tems : Le Roi eft-il
arrivé ? Le Roi eft- il content ? Madame de
P *** eft-elle contente ? Il croyoit toujours
être à Versailles . C'étoient les derniers rêves
d'un Poëte courtifan.
,
ON
N n'a point vu un concours plus nombreux
de Spectateurs , qu'à la première repréſentation
de la repriſe de Caftor , le Dimanche
11 de ce mois. La réputation de
l'Ouvrage, regardé , dans fon enſemble
comme le chef- d'oeuvre de notre Spectacle
lyrique , & de ce qu'on nomme la mufique
Françoife , le degré d'attention & d'intérêt
que l'on apporte aujourd'hui aux compofitions
muſicales , augmenté par cette animofité
des partis , qui , dans les Arts , marque
toujours le moment d'une révolution , tout
redoubloit la curiofité du Public . Rien n'a
manqué à l'exécution . Tous les premiers Sujets
dans chaque partie ; MM . le Gros , Larrivée ,
Gelin ; Mlles le Vaffeur & Duplan ; MM.
Veftris & Gardel ; Mlles Heinel, Guimard ,
Dorival , Théodore & Cécile , ont réuni
leurs talens & leurs efforts pour honorer la
mémoire de Rameau : & les anciens AmaDE
FRANCE. 2295
>
reurs de l'Opéra François , étoient bien déterminés
à les feconder de toute leur force.
On connoît en ce genre , comme en beaucoup
d'autres , le pouvoir de l'habitude.
L'oreille a fes préjugés comme l'efprit. On
aime la mufique que l'on a aimée dans ſa
jeuneffe , & l'on ne renonce ni à fes opinions
, ni à fes plaifirs. Il entre même une
forte de patriotifme dans cet attachement ;
& il y a tel homme qui fe croit obligé
comme bon François , de défendre la mufique
Françoife. Qu'est- ce qui n'a pas été quelquefois
témoin de l'entoufiafme avec lequel
ces bons Patriotes rappellent les endroits où
les Lemaure , les Chaffe, & le célèbre Géliote,
étoient le plus applaudis ? Ce dernier ſi juſtement
admiré dans fon Art , & qui couvroit
de fon talent tous les défauts du chant
François , nous l'avons fouvent entendu citer
comme un modèle de goût & d'expreffion ,
dans ce morceau du cinquième Acte :
Je ne veux que la voir & l'adorer encore, &c,
L'Adminiſtrateur de l'Opéra , qui veut
éprouver tous les goûts , & tirer parti de leur
contradiction même, a donc bien fait de
remettre Caftor ; & ce n'étoit pas une choſe
indifférente que de voir une repréſentation
de cet Opéra, après les Ouvrages de M.
Gluck , le Roland de M. Piccini , & les
Bouffons. S'il eft permis de dire avec vérité
l'effet qu'a produit cette reprife , il nous a
paru médiocre. On a applaudi à la beauté
Niv
296 MERCURE
du Spectacle , à l'agrément & à la variété
des airs de danfe , fur -tout à deux choeurs
que les connoiffeurs admirent ; celui des
funérailles de Caftor , que tout gémille ; &
celui du quatrième Acte , aufeu du tonnerre
le feu des enfers , &c. Tous les deux font d'un
grand caractère & d'une énergie frappante.
Mlle le Vaffeur a chanté fupérieurement
l'air triftes apprêts , pâles flambeaux , qui
n'eft pas fans expreffion , quoique fa fimplicité
foit un peu monotone. Mais d'ailleurs
il ne paroît pas qu'on trouve aujourd'hui
beaucoup de charmes à l'uniformité du
chant des Scènes , à ce chant infipide &
criard , qui fait tant de bruit pour ne rien
exprimer , & qui fend les oreilles fans infpirer
d'autre intérêt que celui qu'on prend
à la fatigue de l'Acteur. Ces cris continuels
ont même excité de tems-en-tems des murmures;
& il faudra bien renoncer à la fin à
l'urlo Francéfe ( comme difent les Italiens ) ,
auquel ils ne peuvent pas plus réfifter qu'ils'
ne réfiftoient autrefois alla-furia Francéfe .
Il fuffit des fimples notions du bon fens ,
pour fentir le vice de ce heurlement éternel.
Le chant eft un langage convenu. Il
n'eft pas plus naturel de crier toujours en
chantant , qu'il ne l'eft de crier toujours en
parlant ou en déclamant. Pourquoi donc
pendant fi long - tems , la plupart de nos
Muficiens & de nos Chanteurs ont - ils fait
confifter leur principal mérite dans les cris ?
C'eft que les premiers ne connoiffoient guè
DE FRANCE. 297
res d'autres moyens d'expreffion , & que les
autres , dans le chant pauvre qu'on leur donnoit
à exécuter , ne voyoient guères d'autre
faculté à faire valoir que l'étendue de leur
voix; & c'eft alors que l'art de bien chanter
dût être le plus fouvent celui de crier bien
fort.
peut
Si l'on fe flatter de trouver des rapports
exacts , en paffant d'un Art à un autre.
( ce qui en général eft affez difficile ) , peutêtre
remarquera-t-on dans la déclamation les
mêmes défauts nés du même principe d'impuiffance.
Si un Acteur médiocre fe convulfionne,
pour ainfi dire , c'eft qu'il ne fait pas
fe paffionner; s'il heurle à tort & à travers,
c'eft qu'il ne fait pas parler. Il fe fent froid ,
& il crie pour paroître s'échauffer , quoiqu'il
foit très-prouvé par l'expérience , que ce qui .
produit le plus d'effet , ce ne font pas les
cris , c'eft un ton jufte , une inflexion vraie ;
c'eft cet accent de la nature que le grand-
Acteur faifit dans fon jeu , comme le Muficien
dans fa compofition. Il y a des rapports
réels entre tels fons & tels fentimens. C'eſt
à l'Artiſte à les trouver , & c'est ce que
Rouffeau appelle créer du chant.
Le Poëme de Castor paffe , avec raifon
pour être du très - petit nombre des bons
Opéras qu'on ait faits depuis Quinault. Son
plus grand mérite eft une marche rapide &
une difpofition favorable à la pompe & à la
variété des fpectacles que peut offrir ce
Théâtre lyrique , que l'on peut nommer le
Nv
298 MERCURE
Palais de l'Illufion. Tous les changemens de
Scènes font bien amenés. Les fêtes font bien
liées à l'action , & l'action eft intéreffante.
On a prétendu que cet intérêt étoit affoibli
par la facilité que montre Pollux à céder
Télaire à fon frère. On voudroit qu'il y eut
des combats. Cette critique eft mal fondée.
Le facrifice de Pollux n'eft point le fujet de
la Pièce. Il en eft le commencement & l'expofition.
Pollux , après avoir cédé Télaïre à
fon frère , qu'il perd un moment après ,
pourra-t-il le tirer des Enfers & le rejoindre
à Télaïre? Pourra- t-il jouir de cet héroïſme
de l'amitié fraternelle dans lequel il fait confifter
tout fon bonheur ? Cet héroïfme fléchira-
t-il les Dieux ? Caftor fera-t-il uni à
Télaïre ? Voilà le noeud de la Pièce. Il nous
paroît bien établi , bien foutenu juſqu'à la
fin; & la Scène du cinquième Acte , entre
Caftor & Télaïre , lorfque cet Amant retenu
malgré lui près de ſa Maîtreffe , craint d'avoir
paffe le moment fatal qui lui a été preſcrit
pour fon retour , lorfqu'il voit Télaire évanouie
de frayeur entre fes bras , au bruit du
tonnerre, & qu'il conjure les Dieux de
l'épargner ; cette Scène eft théâtrale & bien.
dialoguée . Tout cet intérêt , fans doute , eft
fondé fur la Mythologie ; mais l'Opéra eft le
pays des Fables,
Caftor eft d'ailleurs écrit avec élégance .
Il y a de beaux Vers. Ceux - ci , par exemple
, adreffés par Pollux aux Divinités de
POlympe :
DE FRANCE. 299
Je defcends aux Enfers pour oublier mes peines,
Et Caftor renaîtra pour goûter vos plaifirs.
Si l'on vouloit faire une critique plus jufte
de Caftor , on pourroit obferver qu'il eſt
queſtion dans le premier Acte , d'un Lyncée
rival de Caftor , & qui devient fon meurtrier
, fans que l'on dife un mot de cette rivalité
, ni que l'on fache ce qu'eft Lyncée.
Phæbé dit dans la première Scène :
Je puis difpofer des fureurs de Lyncée .
que
Difpofer des fureurs , n'eft pas une expreffion
bien correcte ; mais il faudroit fur-tout
être au fait de ce qui caufe ces fureurs.
C'eft peut - être encore un défaut les
Champs Élifées , dans le quatrième Acte ,
fuccèdent immédiatement à l'Enfer. Quoique
l'Opéra admette ces changemens fubits
de décoration , cependant lorfque le contrafte
eft fi frappant , l'illufion feroit mieux
ménagée , fi le changement de Scène n'avoit
lieu que dans l'entr'Acte.
On pourroit obferver auffi que l'on trouve
dans Caftor des traces affez marquées de
cette affectation & de cette recherche , qui
font les défauts ordinaires des autres productions
du même Auteur : par exemple ,
cet Hymne à l'amitié que le grand fuccès de
Caſtor a rendu célèbre , & qui a été ſouvent
cité, ne réſiſteroit pas à un examen réfléchi.
Préfent des Dieux , doux charme des Humains ,
O divine amitié! viens pénétrer nos âmes.
N vj
1300
MERCURE
Les coeurs éclairés de tes flammes ,
Avec des plaifirs purs , n'ont que des jours fereins.
C'eſt dans tes noeuds charmans que tout eft jouiſſance;
Le tems ajoute encore un luftre à ta beauté :
L'Amour te laiffe la conftance ;
Et tu ferois la volupté ,
Si l'homme avoit fon innocence.
Ce vers ,
L'Amour te laiffe la conftance ,
eft ce qu'il y a de mieux dans ce morceau.
Tout le refte eft foible ou faux . L'amitié n'a
point de flammes . C'eft ce que l'on diroit
de l'amour. M. de Voltaire s'eft exprimé
avec bien plus de jufteffe , lorfqu'il a dit en
parlant de l'amitié:
Touché de fa beauté nouvelle ,
Et de fa lumière éclairé , &c.
Il y a trop de fimplicité à dire qu'avec des
plaifirs purs on n'a que des jours fereins.
Cela eft trop vrai..
Et tu ferois la volupté ,>
Si l'homme avoit fon innocence.
Ċes deux derniers Vers ont un air de penſée
& de fineffe qui peut féduire ; mais en les
examinant avec attention , il eft impoffible
d'en pénétrer le fens. Dans quelque état
d'innocence que l'on fuppofe l'homme , quelque
idée qu'on attache à ce mot d'innocence
, enfin dans quelque fyftême que ce
DE FRANCE.
301
foit de Religion ou de Philofophie , jamais.
l'amitié ne peut être la volupté. La volupté
emporte néceffairement l'idée d'une jouiffance
phyfique ; & nous ne pouvons concevoir
la volupté morale que dans un ordre
de chofes furnaturelles.
Tout le monde connoît l'Art d'aimer qui
fit la réputation de Bernard , 30 ans avant
d'être imprimé , & qui en eut peu lorfqu'il
parut. Cet Ouvrage devoit être intitulé l'Art
de jouir. C'est la partie de fon fujet que
l'Auteur a le mieux traitée. Tout le moral
de l'amour , fi féduifant en peinture comme
en réalité , y eft preſque entièrement oublié;
& quoiqu'il y ait dans ce Poëme de très-jolis
Vers , des morceaux bien faits , cependant le ,
ſtyle en eft fouvent pénible & maniéré , & il
manque de facilité , de verve & d'intérêt.
Il y a quelques autres Poéfies du même
Auteur, dont la plupart font ingénieuſes &
écrites avec une précifion piquante . La plus
jolie eft l'Épître à Claudine , que tous les
Amateurs ont retenue . Mais il n'y en a guères
où l'on ne trouve de ces défauts de ſtyle
& de goût qui doivent être plus rares en ce
genre qu'en tout autre, parce qu'ils y font ,
moins excufables. Devroit - on trouver , par ,
exemple , dans une Ode à la Rofe , des Vers.
tels que ceux- ci :
Va, meurs fur le fein de Thémire ,
Qu'il foit ton Trône & ton tombeau.
Indépendamment de ton , ton , ton qui blef302
MERCURE
fent étrangement l'oreille , qu'eft- ce que le
Trône & le tombeau d'une Rofe ? Ce n'eft
pas là le naturel d'Anacréon.
Lorfque l'Art d'aimer fut publié pour la
première fois , l'Auteur que l'abus de fes
forces avoit fait vieillir avant le tems , étoit
déjà dans un état de foibleffe d'efprit qui ne
lui permit pas de s'appercevoir que fon
principal Ouvrage étoit refté au - deffous de
la réputation ; ainſi l'abſence de ſes facultés
fut encore pour lui une forte de bonheur.
Il ne fentoit pas cette perte , & il eût fenti
celles de l'amour- propre. Il vint à la dernière
repriſe de Caftor au Théâtre de Paris ;
& il répétoit de tems-en-tems : Le Roi eft-il
arrivé ? Le Roi eft- il content ? Madame de
P *** eft-elle contente ? Il croyoit toujours
être à Versailles . C'étoient les derniers rêves
d'un Poëte courtifan.
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