Résultats : 6 texte(s)
Accéder à la liste des mots clefs.
Détail
Liste
1
p. 1-54
RELATION DE L'AMBASSADE de Mr le Chevalier DE CHAUMONT A LA COUR DU ROY DE SIAM, Avec ce qui s'est passé de plus remarquable durant son voyage.
Début :
Je partis de Brest le troisiéme Mars 1685. sur le [...]
Mots clefs :
Fort, Siam, Roi, Mandarins, Hollandais, Maisons, Lettre du roi, Quantité, Manière, Fruits, Rivière, Mer, Vent, Détroit, Île de Java, Ballons, Vaisseaux, Roi de Siam, Abbé de Choisy, Frégate La Maligne, Île, Alexandre de Chaumont
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : RELATION DE L'AMBASSADE de Mr le Chevalier DE CHAUMONT A LA COUR DU ROY DE SIAM, Avec ce qui s'est passé de plus remarquable durant son voyage.
RELATΙΟΝ
DE
L'AMBASSADE
de M le Chevalier ™
DE CHAUMONT
A LA COUR DU ROY
DE SIAM ,
Avec ce qui s'est paßé de plus
remarquable durant fon
voyage.
E partis de Breſt le troifiéme
Mars 1685. fur le
Vaiſſeau du Roy , nommé
l'Oiseau , accompagné d'une Fre-
A
2 RELATION
,
gate de ſa Majesté , appellée la
Maline ; & ce fut avec un vent fi
favorable , qu'en ſept jours je me
trouvay par le travers des Iſles de
Madere : j'eus ce même bonheur
juſques à quatre ou cinq degrez
Nord de la Ligne Equinoxiale , où
nous eûmes quelque calme , & fentîmes
d'aſſez grandes chaleurs
mais pourtant pas incommodes ; le
vent revint bon , & nous paſsâmes
la Ligne par les trois cens cinquante
degrez cinq minuttes de longi.
tude trente- trois jours aprês nôtre
depart , & l'eau du fond de cale
étoit auſſi bonne & auſſi fraiche
que ſi elle venoit de la fontaine ;
ce qui fit que nous quittâmes celle
de nos jarres pour en boire. A
cinq degrez Sud de la Ligne nous
trouvâmes des vents fort variables
, mais les chaleurs point incommodes
, & je ne quittay point
mon habit d'hyver dans toute cette
DU VOYAGE DE SIAM. 3
route. Les vents quoique variables
ne laiſſerent pas de nous porter à
nôtre route , ſi bien que nous arri .
vâmes au Cap de Bonne Eſperance
le 31. May , poury faire de l'eau ,
& y prendre des rafraichiſſemens ,
quoique j'euſſe encore de l'eau pour
plus de quarantejours.J'y moüillay
le foir fort tard , &je trouvay dans
cette rade quatre Vaiſſeaux Hol.
landois , dont l'un portoit le Pavillon
au grand maſt ; ils venoient
d'Hollande , & conduiſoient un
Commiſſaire de la Compagnie qui
rend cet Etat- là ſi puiſſant dans
les Indes , & où il alloit pour ordonner
dans les Places qui y appartiennent
à cette Republique.
Monfieur de ſaint Martin Major
General , François de nation , qui
eſt au ſervice des Hollandois depuis
trente ans , & dont ils font
tres- contens , alloit à Batavia y
exercer ſa Charge. Le Commif
Aij
4 RELATION
faire General m'envoya faire compliment
le jour de mon arrivée , &
le lendemain matin il m'envoya fon
neveu & fon Secretaire me faire
offre de tout ce que j'avois affaire.
Des Habitans du lieu vinrent avec
des preſens de fruits , herbages ,
& moutons , & il me fit ſaluer par
ſes quatre Vaiſſeaux : on ne peut
recevoir plus d'honnêtetez que j'en
ay reçû de ces Meſſieurs .
Les Hollandois ont dans cette
plage un petit Fort à cinq baſtions ,
&environ cent maiſons d'Habitans
éloignées d'une portée de
mouſquet du Fort , qui font auſſi
propres dedans & dehors que celles
de Hollande ,& la plupart des
Habitans y font Catholiques, quoiqu'ils
n'ayent pas la liberté d'y
exercer leur Religion. La ſituation
en eſt belle , bien qu'il y ait une
groffe montagne qui la borne du
côté de la terre , où il y a une ex
DU VOYAGE DE SIAM.
trême quantité de gros Singes qui
viennent juſques dans leurs jardins
manger les fruits. Ils ont pluſieurs
maiſons de plaiſance à deux , trois
& quatre lieuës ; & au -delà de cette
groffe montagne il y a une plaine
de prés de dix lieuës , où ils ont
fait bâtir une habitation , & où il
y a pluſieurs maiſons , & quantité
d'Habitans qui s'augmentent journellement.
Le climat y eſt aſſez
doux ; leur Printemps commence
en Octobre , & finit en Decembre;
leur Eſté dure Janvier , Fevrier &
Mars ; l'Automne eſt en Avril ,
May & Juin , & leur Hyver en
Juillet , Aouft & Septembre ; les
chaleurs y font extrêmes , mais il y
a toujours du vent. La Compagnie
Hollandoiſe des Indes Orientales
y a un tres beau jardin , & de belles
paliſſades d'un bois qui eſt toujours
verd ; la grande allée a de
long quatorze cens cinquante pas ,
A iij
6 RELATION
elle eſt preſque toute plantée de
citronniers ; ce jardin eſt par compartimens
: on y voit dans l'un des
arbres fruitiers & des plantes les
plus rares d'Afie ; dans l'autre des
plantes & des fruits les plus exquis
d'Affrique; dans le troiſième des
arbres à fruits , & des plantes les
plus eſtimées en Europe ; & enfin
dans le quatriéme on y trouve auffi
des fruits & des plantes qui viennent
de l'Amerique. Ce jardin eſt
tres- bien entretenu , & eſt fort
utile aux Hollandois par la grande
quantité d'herbages & de legumes
qu'il fournit pour le rafraichiſſement
de leurs Flottes , lorſqu'elles
paſſent en ce lieu , allant aux Indes
, ou retournant dans leur païs.
J'y trouvay un Jardinier François,
qui avoit autrefois appris fon métier
dans les Jardins de Monfieur
à ſaint Cloud. La terre y eſt tresbonne
, & rapporte beaucoup de
:
7 DU VOYAGE DE SIAM.
bled , & tous les grains y viennent
en abondance. Un homme digne
de foy m'a dit qu'il avoit vû cent
ſoixante épis de bled ſur une même
tige. Les naturels du païs ont
la phyſionomie fine , mais en cela
fort trompeuſe , car ils font tresbêtes
; ils vont tout nuds à la re.
ſerve d'une méchante peau dont
ils couvrent une partie de leur
corps ; ils ne cultivent pas la terre ;
ils ont beaucoup de beſtiaux , comme
moutons , boeufs , vaches &
cochons. Ils ne mangent preſque
pointde ces animaux, &ne ſe nour
riſſent quaſi que de laict & de
beure qu'ils font dans des peaux
de mouton. Ils ont une racine qui
a le goût de noiſette , qu'ils mangent
au lieu de pain. Ils ont la
connoiffance de beaucoup de fimples
, dont ils ſe ſervent pour guerir
leurs maladies &leurs bleffures .
Les plus grands Seigneurs font ceux
A nij
RELATION
qui ont le plus de beſtiaux ; ils les
vont garder eux mêmes ; ils ont le
plus ſouvent des guerres les uns
contre les autres ſur le ſujet de
leurs paturages . Ils font fort tourmentez
des bêtes ſauvages , y ayant
une grande quantité de lions , leopards
, tigres , loups , chiens ſauvages
, elans , elephans : tous ces animaux
là leur font la guerre , & à
leurs beftiaux. Ils ont pour toutes
armes une maniere de lance qu'ils
empoiſonnent pour faire mourir
ces animaux quand ils les ont blefſez;
ils ont des eſpeces de filets
avec lesquels ils enferment leurs
beſtiaux la nuit . Ils n'ont point de
Religion ; à la verité dans la plaine
Lune ils font quelques ceremonies ,
mais qui ne fignifient rien.Leur Langue
eſt fort difficile à apprendre. Il
y a une grande quantité de gibier,
comme faifans , de trois ou quatre
fortes de perdrix , paons , lievres ,
1
RELATION
qui ont le plus de beftiaux ; ils les
vont garder eux mêmes ; ils ont le
plus ſouvent des guerres les uns
contre les autres ſur le ſujet de
leurs paturages. Ils font fort tourmentez
des bêtes ſauvages , y ayant
une grande quantité de lions , leopards,
tigres , loups , chiens ſauvages
, elans , elephans : tous ces animaux-
là leur font la guerre , & à
leurs beftiaux . Ils ont pour toutes
armes une maniere de lance qu'ils
empoiſonnent pour faire mourir
ces animaux quand ils les ont bleffez;
ils ont des eſpeces de filets
avec lesquels ils enferment leurs
beftiaux la nuit. Ils n'ont point de
Religion ; à la verité dans la plaine
Lune ils font quelques ceremonies ,
mais qui ne ſignifient rien.Leur Langue
eft fort difficile à apprendre. Il
y a une grande quantité de gibier,
comme faifans , de trois ou quatre
fortes de perdrix , paons , lievres ,
:
ول
AD
LA
;
J
K
$
DU VOYAGE DE SIAM. 9
lapins , chevreüils , cerfs & fangliers;
les cerfs y font en ſi grande
abondance , que l'on en voit des
vingt mille enſemble dans des plaines
, ce qui m'a été aſſeuré par des
gens dignes de foy. Nous avons
mangé d'une partie de ce gibier ,
qui est tres bon & d'un goût admirable.
Les moutonsy font en ce
lieu d'une groſſeur prodigieuſe ,
peſans ordinairement quatre-vingts
Jivres. Il y a auſſi grand nombre
de boeufs & de vaches. La mer en
cette Baye eſt fort poiſſonneuſe ,
& le poiffon y eſt tres-bon ; il y en
a un qui a le goût du ſaumon , &
qui eſt fort gros ; il y a quantité
de loups marins , & en nous promenant
ils venoient faire cent tours
devant la poupe de nôtre canot ;
on tira deſſus ſans en pouvoir tuer
aucun. Il y a quantité de chevaux
fauvages, qui font les plus beaux du
monde , ils font rayez de rayes
10 RELATION
blanches & noires ( j'en ay apporté
la peau d'un ; ) on ne les ſçauroit
qu'à grande peine dompter . Comme
ce païs eſt tres bon , les Hollandois
y feront de grande Colonies
; ils envoyent tous les ans faire
de nouvelles découvertes dans les
terres . On dit qu'ils y ont trouvé
des mines d'or & d'argent , mais
qu'ils ſe gardent bien de le vouloir
dire. Les eaux y font admirables ,
& on y trouve des ſources en abondance;
les rivieres qui y font en
grand nombre y ont abondance de
poiffons.
Nous partîmes de cette rade
le ſeptième jour de Juin avec un
vent ſi favorable de Nord , & de
Nord Nord Oueſt , qu'il nous mit
au large , & le foir nous nous mîmes
en route pour Bantam: nous
eûmes beaucoup de pluyes , & la
mer fut fort groſſe juſques par le
travers des Ifles de Madagascar
DU VOYAGE DE SIAM. II
Nord & Sud , où je me trouvay le
dix- neuviéme Juin. Il y a en ces
mers là quantité d'oiſeaux , mais
point de poiffon. Depuis ce temps
juſqu'au vingtiéme Juillet nous
trouvâmes des mers fort rudes &
des vents fort variables , qui nous
obligerent de courirjuſqu'aux quarante
degrez Sud , où nous rencontrâmes
des vents de Oueſt , qui nous
firent faire un tres-grand chemin .
Le 24. ſuivant la Fregate la Maline
ſe ſepara de nous par un temps
fort rude , & la mer fort groſſe
courant au Nord. Le troiſieme
Aouſt nous trouvâmes la mer moins
agitée & le temps plus doux; à la
pointe du jour nous découvrîmes
une Iſle à ſept ou huit lieuës au
devant de nous , ce qui nous furprit
, cette Ifle n'étant point marquée
ſur nos Cartes : elle eſt ſituée
par les dix degrez dix - neuf minuttes
latitude Sud, & par eſtime par
12 RELATION
les cent vingt degrez quarante une
minuttes longitude. Cette Ifle eſt
une belle connoiſſance pour aller
trouver l'Ifle de Java , qui n'en eſt
éloignée que de cent cinquante
lieuës , & depuis nous avons reconnu
qu'elle est appellée l'Iſle de Mo.
ny , étant mal marquée ſur nos
Cartes qui la mettent proche celle
de Java ; cette Ifle eſt tres -haute.
Nous courûmes encore deux jours
d'un vent aſſez frais , & le cinquié .
me ſur les huit heures du matin
nous découvrîmes l'Iſle de Java ,
qui nous donna beaucoup de joye,
ainſi que de nous trouver au vent
du Détroit de Sonda ; nous fîmes
vent arriere terre à terre de l'Ifle ,
& le ſeptiéme enſuivant nous nous
trouvâmes entre l'ifle du Prince &
celle de l'Empereur qui fait l'entrée
du Détroit. L'Iſle de l'Empereur
eſt du côté de l'Iſle de Sumatra
, & l'Ifle du Prince du côté de
DƯ VOYAGE DE SIAM . 13
Java. Nous fûmes quatrejours entre
ces deux Ifles , les vents & les
courans nous étant contraires & fi
grands , que ce que nous gagnions
en douze heures , nous le perdions
en quatre , à cauſe des calmes qui
venoient quelquefois. Avantd'en .
trer dans ce Détroit la Fregate qui
m'avoit perdu le vingt-quatriéme
Juin s'y trouva ce même jour , &
nous nous vîmes d'abord ſans nous
reconnoître . Le treiziéme nous doublâmes
toutes ces Ifles , & nous
moüillâmes à une lieuë de l'Iſle de
Java : il en vint diverſes perſonnes
à mon bord dans de petits batteaux;
elles nous apporterent des
fruits du païs , comme cocos, dont
l'eau qui y eſt renfermée eſt extrê
mement bonne à boire , bananes ,
melons , citrons , & pluſieurs au.
tres de ces fortes de rafraichiſſe.
mens; ils firentdu bien à l'équipage
fort fatigué de la mer , & beau
14
RELATION
coup incommodé du ſcorbut.
Le ſeiziéme au matin nous moüillâmes
devant Bantam , où je trouvay
la Fregate la Maline , qui m'y
attendoit depuis deux jours : le
Capitaine qui la commandoit me
vint dire que le Gouverneur Hollandois
de Bantam ne luy avoit
point voulu donner d'entrée , &
qu'il luy avoit envoyé ſeulement
quelques vollailles & quelques
fruits : auſſi- tôt je fis partir Monfieur
de Forbin Lieutenant de mon
Navire , pour faire compliment de
ma part à ce Gouverneur , & le
prier de me donner la liberté d'envoyer
des malades à terre , de faire
de l'eau , & de prendre des rafraichiſſemens
. Il fit réponſe qu'il n'étoit
pas le maître à Bantam , qu'il
n'y étoit que comme conduiſant
des Troupes auxiliaires , & que c'étoit
le Roy de Bantam qui com.
mandoit , & qui ne vouloit donner
DU VOYAGE DE SIAM. 15
entrée à qui que ce ſoit. Les Hollandois
ſe ſervent du nom de ce
Roy, parce qu'ils ne veulent pas recevoir
des Vaiſſeaux étrangers ,
principalement ceux qui viennent
d'Europe. Depuis qu'ils font maîtres
de cette Place ils en ont chaſſé
toutes les autres Nations. C'eſt
une grande Ville & fort peuplée
de naturels du païs. Avant que les
Hollandois en fuſſent maîtres , c'étoit
la Place des Indes du plus
grand commerce; on y venoit d'Europe
, de Perſe , de la Chine , du
Japon , de l'Empire du Mogol , &
des autres Regions des Indes ; à
preſent les Hollandois en font tout
le commerce , qui leur est d'un
tres -grand profit , & l'on pouvoit
autrefois comparer cette Place à
Cadix en Eſpagne. Aufſi- tôt que
j'eus reçû la réponſe du Gouverneur
, qui me fit neanmoins dire
que ſi je voulois aller à Batavia j'y
16 RELATION
ferois tres-bien reçû , je levay l'ancre
& jeme mis à la voile pour m'y
rendre ; il n'y a que quinze lieuës
de l'un à l'autre . Je fus trois jours
avant que d'y arriver , à cauſe que
n'ayant point de Pilote qui y eût
été , je rencontray diverſes Ifles &
des bas fonds qui m'obligeoient à
moüiller toutes les nuits , &d'aller
le jour à petites voiles & à la fonde:
j'y arrivay le dix- huitiéme au
foir. Auffi -tôt que j'y eus moüillé
j'envoyay Monfieur de Forbin au
General luy faire compliment , &
luy demander la liberté de faire
deſcendre tous mes malades à terre ,
faire de l'eau , & prendre des rafraichiſſemens.
Il reçut fort bien
mon compliment , & il fit réponſe
qu'il donneroit ordre pour tout ce
qui me feroit neceſſaire , & à ceux
des deux Vaiſſeaux. J'envoyay le
lendemain foixante- cing malades
à terre , qui furent preſque tous
gueris
DU VOYAGE DE SIAM . 17
,
gueris en ſept jours que je demeuray
à Batavia , par le bon traitement
& les rafraichiſſemens que je
leur fis faire . Le dix- neuviéme au
matin le General m'envoya faire
compliment par trois Officiers
m'offrit tout ce dont j'aurois affaire
, & me pria de ſa part de deſcen.
dre à terre pour me délaſſer des
fatigues de la mer , avec offre de
ſon logis , dont je ſerois le maître
abſolu. Après les remerciemens que
je devois , je leur dis que j'aurois
ſouhaité n'avoir pas d'ordre qui
m'empêchât de deſcendre à terre ,
& que fans cela j'euſſe accepté avec
joye une pareille honnêteté : je ré.
pondis de la forte , outre pluſieurs
autres raiſons , pour éviter les ceremonies
qu'il auroit fallu faire
dans une ſemblable occafion. Le
General m'envoya une grande Chalouppe
pleine de toutes fortes de
fruits des Indes , d'herbes , de pain
B
18 RELATION
frais , deux boeufs , deux moutons,
& continua ainſi de nous donner
tous les deux jours de pareils rafraichiſſemens
. Le vingt- deuxième
j'allay à terre incognito , je me promenay
dans toute la Ville dans un
petit bateau. Cette Ville eſt à peu
prês comme Veniſe , elle a des canaux
qui traverſent toutes les ruës ,
& qui font bordez de grands arbres
qui font un ombrage fort
agreable , tant ſur les canaux que
fur les ruës ; les maiſons y font bâties
comme en Hollande , & de la
même propreté ; il y a une Citadelle
à quatre baſtions ; cette Ville
eſt entourée d'une muraille & d'un
grand foſſé fort large , mais peu
profond ; les entours en ſont tresbeaux
, ce ſont toutes maiſons de
plaiſance avec fort jolis jardins, &
des refervoirs où il y a des poiſſons
extraordinaires &de pluſieurs couleurs
, beaucoup de dorez & d'ar
DU VOYAGE DE SIAM . 19
gentez: il y a dans la Ville des Marchands
extrêmement riches , & qui
n'épargnent rien pour leurs plaiſirs :
la liberté y eſt comme en Hollande
, principalement à l'égard des
femmes ; je parlay avec quatre ou
cinq en me promenant dans des
Jardins ; elles font habillées à la
Françoiſe . Il y a dans Batavia environ
cinquante Carroſſes , j'en ay
vû quelques-uns fort propres & a
la mode de France ; leurs chevaux
ne font pas grands , mais en recom.
penſe ils font fort vifs . Cette Ville
eſt d'un tres-grand commerce,& fes
richeſſes font qu'on y ménage peu
l'or & l'argent ; elle eſt extraordinairement
peuplée ; les Hollandois
y entretiennent une groffe garnifon
; ils y ont pour eſclaves plus
de trois mille Maures des côtes de
Malabar & pluſieurs des naturels
du païs , qu'ils font vivre avec difcipline
aux environs de la Ville.
Bij
20 RELATION
L'Iſle de Java dans laquelle cette
Ville eſt ſituée eſt fort peuplée ,
elle a deux cens lieuës de long , &
quarante de large ; il y a cinq Rois
dont les Hollandois font les maîtres
; tous ces peuples font Maho .
metans. Je fis demander au General
un Pilote pour Siam , les miens
n'y ayant jamais été , il m'en fit
donner un qui avoit fait cette navigation
quatre fois : aprês toutes
ces honnêtetez j'envoyay Monfieur
de Forbin le remercier.
Le Dimanche vingt- fixieme
Aouſt à fix heures du matin nous
mîmes à la voile , & nous prîmes
la route pour paſſer le Détroit de
Banca ; nous fîmes ce jour- là d'un
petit vent dix lieuës ,& le foir fur
les neuf heures on me vint dire qu'il
y avoit au vent de nous un Vaifſeau
qui arrivoit ſur l'Oiseau oùj'étois
; je dis à l'Officier qu'on ſe
tint ſur ſes gardes ; un moment
DU VOYAGE DE SIAM. 21
-
aprês je vis par ma fenêtre ce Navire
qui nous abordoit : on cria
d'où étoit le Navire , mais on ne
répondit rien , & montant fur le
Pont je trouvay tout mon monde
fous les armes , & le Beaupré de ce
Navire fur la Poupe du mien ; je
luy fis tirer une vingtaine de coups
de fufils qui le firent déborder , &
il fit vent arriere s'en allant à toutes
voiles ;nous ne ſçûmes de quelle
nation il étoit , car perſonne de ce
Navire ne dît jamais une parole ,
&nous ne remarquâmes que trespeu
de monde dans ce Vaiſſeau :
je crois que c'étoit quelque Navire
Marchand qui faiſoit fa route ,
&qui fit une méchante manoeuvre;
il rompit quelque choſe du couronnement
de mon Vaiſſeau , qui
fut racommodé le lendemain .
Le Mardy vingt - huitiéme au
foir nous vîmes l'entrée du Détroit
de Banca , & le vingt-neuf au ma
Bij
2.2 RELATION
tin nous y entrâmes. Quoique nous
euſſions unbon Pilote Hollandois ,
nous ne laiſſames pas d'échoüer
fur un banc de ſable vazeux ; mais
comme il y a beaucoup de bancs
de cette même forte dans ce Détroit
, & qu'il arrive à pluſieurs
Vaiſſeaux d'y échoüer ſans grand
peril , cela ne me donna pas d'inquietude
; je fis porter un petit
ancre à la mer du côté de Sumatra
, & en moins de deux heures
jeme tiray de deſſus ce banc. Nous
fumes quatre jours à paſſer ce Détroit.
L'Ifle de Sumatra eſt à la
gauche, qui a plus de deux cens cinquante
lieuës de long ,& cinquante
où elle eſt plus large : les Hollandois
y ont quatre ou cinq fortereſſes;
les peuples y font tous
Mahometans , & elle est habitée
des naturels du Païs , qui obeïſſent
à quatre ou cinq Rois. La Reine
d'Achem en a un des plus grands
4
DU VOYAGE DE SIAM. 23
Royaumes , & y regne avec une
grande autorité , elle gouverne
tres-bien fes peuples : les Hollandois
font preſque maîtres de tous
ces Rois , ils traitent avec eux des
choſes qui croiffent dans l'Ifle , où
il y a des mines d'or , beaucoup de
poivre , quantité de ris , toutes fortes
de beſtiaux : en quelques cantons
les peuples ſont fort barbares ,
& les Rois ſe font ſouvent la guerre.
Ceux qui prennent la protection
des Hollandois ſont toujours
les plus forts , à cauſe des Troupes
& des Vaiſſeaux qu'ils leur envoyent
: ils font la même choſe
dans l'Ifle de Java , & trois cens
Européens battent toûjours cinq
à fix mille hommes de ces Nations,
qui ne ſçavent pas faire la guerre.
Elle est à quatre degré Sud de la
Ligne Equinoxiale. Les Hollandois
ont un Fort du côté du Détroit de
Banca , où il y a vingt - quatre
a
24 RELATION
pieces de canon ; le Fort eſt au
bord d'une grande riviere que l'on
appelle Palembane , elle ſe jette
avec tant de violence dans la mer,
que trois ou quatre mois de l'année
au temps des pluyes , l'eau quoyqu'entrant
dans la mer eſt encore
douce.
L'Iſle de Banca nous reſta à la
droite , elle a environ quarante
lieuës de long ; les Hollandois y
ont un Fort , & ontcommerce avec
les naturels de l'Iſle ; on dit qu'elle
eſt tres fertile & tres-bonne : dans
le temps que j'ay paffé devant la
riviere de Palembane , les Hollandois
y avoient deux Vaiſſeaux qui
y chargeoient des poivres . Le troifiéme
Septembre nous repaſſames
la Ligne par un temps le plus beau
& le plus favorable qui ſe puiſſe
voir , c'est - à-dire fans chaleur , un
air temperé , & pas plus chaud que
dans ce même mois en France ; de
forte
DU VOYAGE DE SIAM. 25
7
forte que je ne quittay point encore
non plus mon habit de drap ,
que lorſque je l'avois paſſée vers
les côtes d'Affrique. Nous allâmes
paſſer devant le Détroit de Malaca,
qui a trois ou quatre paſſes ou entrées
; les courans, y font fort
grands , & ſe trouverent tantôt
pour nous , & tantôt contre , се
qui nous fit moüiller fort ſouvent ;
car quand le calme nous prenoit ,
les courans nous emportoient fort
au large, & nous ne quittâmes pas
cette côte à cauſe des vents qui regnent
toujours du côté de la terre,
& qui nous pouſſoient à nôtre route.
Je croy que l'air de ce païs- là
eſt fort bon , car nous avions beaucoup
de malades ,& ils furent tous
gueris.
Le cinquiéme nous nous trouvâmes
par le travers de l'Iſle de
Polimon , qui eft habitée de Malais
, peuples Mahometans. Elle eſt
C
26 RELATION
tres bonne & tres -fertile,elle obeït
à un Prince qui la gouverne. La
Reine d'Achin y a des pretentions ,
& pour cet effet elle y envoye tous
les ans quelques Vaiſſeaux ; mais
comme ce Prince ne veut point
avoir de guerre avec elle , ſes peuples
luy payent quelque tribut. Il
en vint à nôtre bord un petit canot
, qui nous apporta quelques
poiſſons & quelques fruits . Cette
Ifle eſt éloignée de la terre ferme
d'environ fix lieuës ; une partie de
ſa côte a été autrefois ſoumiſe au
Roy de Siam , mais elle eſt poſſedée
depuis quelques années par
deux ou trois Rois , dont l'un eft
le Roy des Malais. Cette nation
eſt fort inſociable , & on n'a point
de commerce avec elle .
Du cinquiéme au quinze nous
n'eûmes que de petits vents forr
variables , & des calmes qui nous
faifoient moüiller ſouvent , à caus
DU VOYAGE DE SIAM. 27
ſe des courans qu'il y a le long
de cette côte. Depuis le Détroit
de Banca juſqu'à Siam , on ne
quitte point la terre , & on ne
s'en éloigne que depuis quinze juſfqu'à
vingt- cinq braſſes , le fonds
vaſe.
Le même jour nous nous trouvâmes
devant Ligor , qui eſt la
premiere Place du Roy de Siam.
Les Hollandois y ont une habitation
, & y font commerce. Il eſt
dificile d'exprimer la joye que les
Siamois que nous ramenions eurent
de ſe voir proche des terres de leur
Roy, & elle eſt ſeulement comparable
à celle que nous avons refſentie
à nôtre retour , quand Dieu
nous a fait la grace de retoucher
Breſt. Il mourut là du flux de ſang
aprês cinq mois de maladie un jeune
Gentil-homme nommé d'Herbouville
, l'un des Gardes de Marine
, que le Roy m'avoit donné
Cij
28 RELATION
pour m'accompagner ; il étoit fort
honnête homme , & je le regretay
extrêmement.
Enfin ( graces à Dieu ) le vingtquatrième
nous moüillâmes devant
la riviere de Siam, Toutmon
monde & mon équipage étoit en
bonne ſanté. J'envoyay versMonſieur
l'Evêque de Metellopolis
Monfieur le Vacher Miſſionaire ,
qui étoit venu avec les Mandarins
en France , & que je ramenois
avec eux , avec charge de le
prier de me venir trouver pour
m'inſtruire de ce qui s'étoit paſſé
depuis dix- huit mois que le Roy
de Siam avoit envoyé en France.
Le vingt - neuviéme Monfieur
l'Evêque vint à bord avec Mon.
fieur l'Abbé de Lionne : ils m'informerent
de tout ce qui s'étoit
paffé ; ils me dirent que le Royde
Siam ayant appris ſur la minuit mon
arrivée par Monfieur Conſtance
DU VOYAGE DE SIAM. 29
un de ſes Miniſtres , il en témoigna
une tres-grande joye , & luy donna
ordre d'en aller avertir Monſieur
l'Evêque , & de dépêcher
deux Mandarins du premier Ordre,
qui ſont comme les premiers Gentilshommes
de la Chambre du
Roy en France , pour me venir
témoigner la joye qu'il avoit de
mon arrivée. Ils vinrent deuxjours
aprês à mon bord ; je les reçûs
dans ma chambre aſſis dans un
fauteüil , Monfieur l'Evêque ſur un
petit fiege proche de moy , & eux
de même qu'une partie des perſonnes
du Vaiſſeau qui s'y trouverent
, s'affirent ſur les tapis dont
le plancher de ma chambre étoit
couvert , étant la mode dans ce
Royaume de s'aſſeoir de cettema.
niere , & qu'aucune perſonne , hor
mis celles qu'ils veulent traiter avec
une grande diſtinction , ne ſoit élevée
au deſſus d'eux.
Giij
30 RELATION
Ils me dirent que le Roy leur
Maître les avoit chargez deme ve
nir témoigner la joye qu'il avoit
demon arrivée , & d'avoir appris
que le Roy de France ayant vaincu
tous ſes ennemis , étoit maître
abſolu dans ſon Royaume , joüif
fant de la paix qu'il avoit accordée
à toute l'Europe. Après leur avoir
marqué combien je me fentois obligé
aux bontez du Roy leur maître
, & leur avoir répondu ſur le
ſujet de ſa Majesté ,je leur dis que
j'étois extrêmement fatisfait du
Gouverneur de Bancok , de la maniere
dont il avoit reçû ceux que
je luy avois envoyez , ainſi que des
preſens qu'il m'avoit fait. Ils me ré.
pondirent qu'il avoit fait ſon devoir
, puiſqu'en France on avoit fi
bien reçû les Envoyez du Roy leur
maître, & que d'ailleurs ce bon trai.
tement m'étoit dû par mes anciens
merites , pour avoir autrefois mé
DU VOYAGE DE SIAM. 31
nagé l'union entre le Royaume de
Siam&celuy de France. Ce ſont
leurs manieres de parler , qui tiennentbeaucoup
du figuré. Après les
avoir traitez avec les honneurs &
les civilitez qui ſont en uſage en pareils
rencontres dans ce Royaumelà,
je leur fis preſenter du Thé &
des confitures. Ces deux Mandarins
étoient bien faits , âgez d'environ
vingt- cinq ans , & habillez à
leur mode ; ils étoient nuds têtes ,
pieds nuds , ſans bas, & ayant une
maniere d'écharpe fort large , qui
leur prenoit depuis la ceinture jufqu'aux
genoux , ſans être pliſſée ,
qui leur paſſoit entre les jambes ,
ſe ratachant par derriere, & retombant
comme des haudechauſſes qui
n'auroient point de fonds. Cette
écharpe étoit de toile peinte des
plus belles du païs , ayant par en
bas une bordure bien travaillée, largede
quatre doigts,& qui leur tom-
Ciiij
32 RELATION
,
boit ſur les genoüils : de la ceinture
en haut ils n'avoient rien qu'une
maniere de chemiſe de mouſſeline
qu'ils laiſſent tomber par deſſus
cette écharpe , les manches ne leur
venant qu'un peu au deſſous du
coude paſſablement larges.Ils reſterent
prês d'une heure dans le Vaifſeau
,je les fis ſalüer de neuf coups
decanon quand ils s'en allerent.
Le premier Octobre Monfieur
Conſtance , ce Miniſtre du Roy de
Siam dont j'ay déja parlé , & qui
pour tout dire , bien qu'étranger ,
eſt parvenu par ſon merite juſqu'à
la premiere place dans la faveur du
Roy de Siam , m'envoya faire compliment
par ſon Secretaire qui étoit
parfaitement honnête homme , &
il m'offrit de ſa part un ſi grand
preſent de fruits , boeufs , cochons,
poulles , canards, & pluſieurs autres
choſes, que tout l'équipage du Vaiſ
ſeau en fut nourry durant quatre
DU VOYAGE DE SIAM. 33
jours. Ces rafraichiſſemens ſont
agreables , quand il y a ſept mois
que l'on eſt à la mer.
Le huitiéme Monfieur l'Evêque
de Metellopolis qui s'en étoit retourné
à la Ville capitale de Siam ,
revint à bord avec deux Mandarins
s'informer de la part du Roy de
l'état de ma ſanté, & me dire qu'il
étoit dans l'impatience de me voir,
me priant de deſcendre à terre. Je
leur témoignay combienj'étois touché
de lacontinuation des bontez
du Roy leur maître , & je leur dis
que je m'allois preparer pour aller
àterre.Je reçus ces Mandarins comme
les premiers , & je les fis ſalüer
en s'en retournant de neuf coups
de canon. Sur les deux heures du
même jour j'entray dans mon canot
, & ceux de ma ſuite dans des
batteaux que le Roy envoya ; & étant
arrivé ſur le ſoir dans la riviere,
j'y trouvay cinq balons tres- pro34
RELATION
пра-
pres , l'un pour moy , fort magnifique
, & quatre autres pour les
Gentilshommes qui m'accompagnoient
, avec un grand nombre
d'autres pour charger les hardes &
tous les gens de ma ſuite. Deux
Mandarins me vinrent complimenter
de la part du Roy. Je ne pûs
aller cette nuit au lieu qu'on avoit
deſtiné pour me recevoir , ce qui
m'obligea de paſſer du balon où
j'étois dans la Fregate la Maline ,
qui étoit entrée dans la riviere deux
jours auparavant,&oùje couchay.
Le même ſoir le Commis que j'avois
envoyé à Siam pour acheter les
proviſions neceſſaires pour les équipages
du Vaiſſeau &de la Fregate,
me vint dire que Monfieur Conftance
luy avoit mis entre les mains
de la part du Roy onze Barques
chargées de boeufs , cochons,veaux,
poulles , canards , & arrek ou eau
de vie faite de ris, pour nourrir les
DU VOYAGE DE SIAM. 35
:
équipages des deux Navires ,& qu'il
luy avoit dit de demander tout ce
qui ſeroit neceſſaire , le Roy voulant
défrayer les deux Vaiſſeaux de
ſa Majesté pendant tout le temps
qu'ils feroient en ſon Royaume.
Le neuviéme il vint deux Mandarins
àmon balon de la part du
Roy , qui me dirent qu'ils venoient
pour recevoir mes ordres , & je
partis de ce lieu ſur les ſept heures
du matin. Aprês avoir fait environ
cinq lieuës j'arrivay dans une maiſon
qui avoit été bâtie pour me
recevoir , où deux Mandarins & les
Gouverneurs de Bancok & de Pipely
avec pluſieurs autres me vinrent
complimenter ſur mon arrivée,
me ſouhaitant une longue vie . Cette
maiſon étoit faite de banbous , qui
'eſt un bois fort leger , & couverte
de nattes aſſez propres. Tous les
meubles en étoient neufs , il y avoit
pluſieurs chambres tapiffées de
36 RELATION
toile peinte fort belle : la mien
ne avoit de tres-beaux tapis ſur le
plancher , j'y trouvay un dais d'une
étoffe d'or fort riche , un fauteüil
tout doré , des carreaux de velours
tres -beaux , une table avec un tapis
brodé d'or , des lits magnifiques ;
j'y fus ſervy de viandes & de fruits
en quantité. Aprés-dîné je partis ,
& tous les Mandarins me ſuivirent.
J'allay à Bancok, qui eſt la premiere
Place du Roy de Siam dans cette
riviere , éloignée d'environ douze
lieuës de la mer. Je trouvay à la radeun
Navire Anglois , qui me ſalua
de vingt & un coups de canon iles
Fortereſſes du lieu qui gardent les
deux côtez de la riviere me ſaluërent
, l'une de vingt- neuf coups, &
l'autre de trente un .Ces Fortereſſes
font aſſez regulieres & fournies de
gros canons de fonte; je logeay dans
Ia Fortereſſe d'à main gauche, dans
une maiſon aſſez bien bâtie &bien
DU VOYAGE DE SIAM. 37
meublée , & où je fus traité à la
mode du païs .
Le lendemain dixiéme j'en partis
fur les huit heures du matin accompagné
de tous les Mandarins& de
tous les Gouverneurs qui m'étoient
venu faire compliment ; il y vint
deux autres Mandarins me complimenter.
A mon départ je fus falué
de la même maniere que la veille
, & j'arrivay ſur le midy dans une
maiſon bâtie exprês pour moy , &
ayant des meubles auffi beaux que
dans la premiere. Il y avoit prês
de là deux Fortereſſes qui me faluërent
de toute leur artillerie , &
deux Mandarins me vinrent rece.
voir. A dîner je fus tres -bien fervy
, & j'en partis ſur les trois heures
; les Fortereſſes me ſaluërent
comme auparavant , & ce fut lorfque
le Gouverneur de Bancok prit
congé de moy pour s'en retourner
en ſon Gouvernement. Pourſui.
38 RELATION
vant ma route je rencontray deux
Navires , l'un Anglois , & l'autre
Hollandois , à l'ancre , qui me ſaluërent
de toute leur artillerie, &j'arrivay
fur les ſept heures du ſoir dans
une maiſon faite & meublée de la
même maniere que les precedentes,
j'y fus reçu par de nouveaux Mandarins
, & fort bien traité.
Le 11. aumatin je partis &j'allay
dîner dans une autre maiſon ; le
foir j'arrivay dans une maiſon faite
à peu près comme les autres , &
fort bien meublée , où je trouvay
deux Mandarins qui m'y reçurent.
Le 12.j'en partis , &j'allay coucher
à deux lieües de Siam, où deux
Mandarins me recurent encore.
LesChefs des Compagnies Angloi .
fes & Hollandoiſes m'y vinrent faluër
; à l'égard des François , ils
m'étoient venu trouver à mon
bord , & m'accompagnerent toujours
depuis. Je reſtay en ce lieu- là
DU VOYAGE DE SIAM. 39
juſqu'à ce que je fis mon entrée.
La Riviere de Siam nomméeMe.
nan eſt fort belle & fort large ,
elle a partout au moins quatrebraf.
ſes d'eau , & fept & huit en la plûpartdes
endroits; elle eſt toutebordéede
tres beaux arbres : mais trois
ou quatre mois de l'année tous ſes
rivages font innondez , ce qui fait
que toutes les maiſons qu'on yrencontre
ſont bâties ſur des pilotis,&
faites toutes de banbous. Ce bois
fert aux Siamois àfaire tant les fondemens
& les planchers , que le
deſſus de leurs maiſons ; ils s'en fervent
auſſi pour faire ce dontils ont
beſoin dans leur ménage , n'ayant
preſque rien qu'ils ne faffent de ce
bois, juſqu'à en allumer du feu, s'en
ſervant comme de pierres à fufil ,
ils n'ont qu'à racler un peu de ce
bois,& le frotter enfuite l'un contre
l'autre , il s'allume d'abord .
Tous les peuples de ces endroits ont
40 RELATION
depetits canaux&des barques pour
aller de maiſons en maiſons faire
leur commerce. On n'y voit prefque
travailler que les femmes , les
hommes étant le plus ſouvent employez
au ſervice du Roy , de qui
ils font comme les eſclaves . On
m'y fit les mêmes honneurs que l'on
a accoutumé de faire au Roy quand
il paſſe ſur la riviere . Je n'y vis perſonne
dans les maiſons, tout le monde
étoit dans les balons , ou ſur les
bords, le ventre à terre , & les mains
jointes contre le front. Au devant
des maiſons & des villages il y avoit
une eſpece de parapet élevé de ſept
àhuits pieds hors de l'eau , fait avec
des nattes. Ils reſpectent tant leur
Roy, qu'ils n'ofent pas lever les yeux
pour le regarder. Je remarquay que
lesmaiſons où j'avois logé étoient
peintes de rouge, afin de me traiter
comme ſa perſonne , n'y ayant que
les maiſons Royales de cette couleur-
là. Tous
1
DU VOYAGE DE SIAM. 41
Tous les Mandarins qui ſont venusme
recevoir ſur la riviere, m'ont
toujours accompagné ; les premiers
étoient comme les Gentilshommes
de la Chambre, & les autres par de
gré. Les Princes y vinrent auſſi . Ils
ont tous des balons tres propres ,
dans le milieu deſquels il y a une efpece
de thrône où ils s'aſſiſent ; &
ils ne vont ordinairement qu'un
dans chaque balon , à leurs côtez
font leurs armes , comme ſabres ,
lances , épées , fleches, plaſtrons, &
même des fourches. Ils font tous
habillez de la même maniere que
j'ay déja dit. Un Portugais que le
Roy avoit faitGeneral des Troupes
de Bancok m'a toujours accompagné,
& donnoit les ordres pour toutes
choſes. Il y eut environ so. ου
60 balons à ma ſuite, dont pluſieurs
avoient 50. 60. 70. & 80. pieds de
long, ayant des rameurs depuis 20.
juſques à cent. Ils ne rament pas à
D
42 RELATION
notre maniere, ils font aſſis deux fur
chaque banc , l'un d'un côté & l'autre
de l'autre , le viſage tourné du
côté où l'on va , & tiennent une rame
qui s'appelle pagais , d'environ
quatre pieds de long , & font force
du corps pourpagaier.Ces rameurs
fatiguent beaucoup , & fe contentent
pour toute nourriture de ris
cuit avec de l'eau , & quand ils ont
un morceau de poiſſon , ils croyent
faire un tres-grand regal. Ils mangent
d'une feüille qu'ils appellent
betel , qui eft comme du lierre , &
d'une eſpece de gland de cheſne ,
qu'ils appellent arrek , mettant de
la chaux fur la feüille , & c'eſt ce qui
donne le goût. Ils mangent du tabac
du païs, qui eſt bien fort ; tout cela
leur rend les dents noires,qu'ils eſtiment
les plus belles . Un homme
peut vivre de cette maniere pour 15.
ou 20. ſols par mois , car ils ne boivent
ordinairement que de l'eau. Ils
DU VOYAGE DE SIAM. 43
ont une eſpece d'eau de vie tresforte,
qu'ils appellent racque, qu'ils
font avec du ris . Lorſque j'arrivay
dans les maiſons qu'on m'avoit preparées,
tous les Mandarins qui m'accompagnoient
, & ceux qui me recevoient
ſe mettoient en haye juf.
qu'à la porte de ma chambre.
Le 13. je fis dire au Roy par les
Mandarins qui étoient avec moy,
quej'avois été informé de la maniere
dont on avoit accoutumé de recevoir
les Ambaſſadeurs en fon
Royaume ,& que comme elle étoit
fort differentede celle de France,
je le ſuppliois de m'envoyer quelqu'un
pour traiter avec luy ſur le
ſujet de mon entrée .
Le 14. il m'envoya Mª Conſtans,
avec lequelj'eus une longue converſation.
Me l'Eveſque fut l'interprete.
Nous diſputâmes long temps , &je
ne voulus rien relâcher des manieres
dont on a coutume de recevoir lcs
Dij
44
RELATION
Ambaſſadeurs en France , ce qu'il
m'accorda.
Le 15. les Tunquinois me vinrent
complimenter ſur mon arrivée .
Le 16. les Cochinchinois firent
la même choſe.
Le 17. Mª Conſtans me vint trouver
, & emmena avec luy quatre balons
tres - beaux pour charger les
preſens que Sa Majesté envoyoit au
Roy de Siam . Ce mêmejour le Roy
donna ordre à toutes les Nations
des Indes qui reſident à Siam , deme
venir témoigner la joye qu'ils ref
ſentoient de mon arrivée , &de me
rendre tous les honneurs qui étoient
dûs à un An baſſadeur du plus grand
Roy du Monde Ils y vinrent fur
les fix heures du ſoir , tous habillez
àlamodede leur païs ; il y en avoit
de quarante differentes Nations , &
toutes de Royaumes indépendans
les uns des autres ; & ce qu'il y avoit
detres- particulier étoit , que parmy
DU VOYAGE DE SIAM. 43
ce nombre il yavoit le fils d'un Roy
qui avoit été chaſſe de ſes Etats , &
qui s'étant refugié dans celuy de
Siam , demandoit du ſecours pour
ſe rétablir. Leurs habits étoient
preſque tout de meſme que ceux
des Siamois , à la reſerve de quelques-
uns , dont la coëffure étoit differente
, les uns ayans des turbans ,
les autres des bonnets à l'Arme .
nienne , ou des calottes , & d'autres
enfin étans nuë tête comme les
moindres des Siamois, les perſonnes
de qualité ayant un bonnet de la
formedeceluyde nos Dragons, qui
ſe tient droit , fait de mouſſeline
blanche , qu'ils font obligez de faire
tenir avec un cordon qui paſſe au
deſſous de leur menton , étant d'ailleurs
tous nuds pieds , à la reſerve
de quelques uns qui ont des babouches
comme celles que portent les
Turcs.
Le Roy me fit dire ce mêmejour
Dij
46 RELATION
par M. Conftans , qu'il me vouloit
recevoir le lendemain 18. Je partis
fur les ſept heures du matin en la ma
niere que je raconteray aprês avoir
recité les honneurs que le Roy de
Siam fit rendre à la Lettre de Sa Majeſté.
Il est vray qu'il a de coutume
de rendre honneur aux Lettres des
Potentats qu'il reçoit par leurs Am.
baſſadeurs;mais il a voulu avec juſtice
faire une distinction de cellede
notre grand Monarque. Il vint quaranteMandarins
des premiers de fa
Cour , dont deux qui étoient Oyas ,
c'eſt à dire comme ſont les Ducs en
France , qui me dirent que tous les
balons étoient à ma porte pour
prendre la Lettre de Sa Majesté , &
memener au Palais . La Lettre étoit
dans ma chambre en un vaſe d'or
couvertd'un voile de brocard tresriche.
Les Mandarins étant entrez
ils ſe proſternerent les mains jointes
fur le front, le viſage contre terre,&
DU VOYAGE DE SIAM. 47
faluërent en cette poſture la Lettre
du Roy par trois fois. Moy
étant aſſis ſur un fauteüil auprés
de la Lettre , je reçus cet honneur ,
qui n'a jamais été rendu qu'à celle
de Sa Majesté. Cette ceremonie
finie , je pris la Lettre avec le vaſe
d'or , & après l'avoir portée ſeptou
huit pas , je la donnay à Monſieur
l'Abbé de Choiſy , qui étoit
venu de France avec moy. Il marchoit
à ma gauche un peu derriere, .
&il la porta juſqu'au bord de la
riviere , où je trouvay un balon extremement
beau , fort doré , dans
lequel étoient deux Mandarins du
premier ordre . Je pris la Lettredes
mains de Monfieurl'Abbé de Choiſy
, & l'ayant portée dans le balon,
je la remis entre les mains d'un de
ces Mandarins , qui la poſa ſous un
dais fait en pointe , fort élevé , &
tout doré. J'entray dans un autre
fort magnifique , qui ſuivoit imme
3
48 RELATION
diatement celuy où étoit la Lettre
de Sa Majeſté. Deux autres auſſi
beaux que le mien , dans lesquels
étoient des Mandarins , étoient aux
deux côtez de celuy où l'on avoit
mis la Lettre. Le mien , comme je
viens de dire , le ſuivoit ; Monfieur
l'Abbé de Choiſy étoit dans un autre
balon immediatement derriere,
& les Gentilshommes qui m'accompagnoient
,& les gens de ma ſuite,
dans d'autres balons , ceux des
grands Mandarins pareillement fort
beaux , étoient àla tête. Il y avoit
environ douze balons tout dorez ,
& prês de deux cens autres qui voguoient
fous deux colomnes. La
Lettre du Roy , les deux balons de
garde& le mien étoient dans le milieu.
Toutes les Nations de Siam
étoient à ce cortege ; &toute la ri.
viere quoique tres large étoit toute
couverte de balons. Nous marchâmes
de cette forte juſqu'à la ville,
dont
DU VOYAGE DE SIAM. 49
dont les canons me ſaluërent ,
ce qui ne s'étoit jamais fait a
aucun autre Ambaſſadeur , tous
les Navires me ſaluërent auſſi ,
& en arrivant à terre je trouvay
un grand Char tout doré,
qui n'avoit jamais ſervi qu'au
Roy.
Je pris la Lettre de ſa Majefté
, &je la mis dans ce Char ,
qui étoit traîné par des chevaux
, & pouffé par des hommes;
J'entray enſuite dans une
chaiſedorée portéepar dixhom.
mes ſur leurs épaules ; Monfieur
l'Abbé de Choiſy étoit dans
une autre moins belle ; Les Gentils-
hommes & les Mandarins
qui m'accompagnoient étoient
à cheval , toutes les Nations
-differentes qui demeurent à Siam
marchant à pied derriere ; La
marche fut de cette forte jufqu'au
Château du Gouverneur ,
E
50 RELATION
où je trouvay en haye des Soldats
des deux côtez de la ruë
qui avoient des chapeaux de
métail doré , une chemife rouge
, & une eſpece d'écharpe de
toile peinte , qui leur ſervoit de
culotte, fans bas ny foüilliers ;
Les uns étoient arniez de Mouf
quets , les autres de Lances ;
D'autres d'Arcs , & de fléches,
d'autres de picques .
Il y avoit beaucoup d'inſtrumens
comme Trompettes,Tambours
, Timbales , Muſettes , des
manieres de petites cloches ,&
de petits cors dont le bruit refſembloit
à ceux des paſteurs en
France. Toute cette Muſique,
faiſoit affez de bruit , nous mar-.
châmes de cette façon le long
d'ure grande ruë bordée des
deux côtez d'une grande quanme
de peuples & toutes les places
remplies de même. Nous
DU VOYAGE DE SIAM. 11
arrivâmes enfin dans une grande
place qui étoit devant le Palais
du Roi , ou étoient rangés
des deux côtés des Eléphans de
guerre , enfuite nous entiâmes
dans la premiére cour du Palais
, où je trouvay environ deux
milles Soldats afſis fur leur der
riére la croſſe de leurs Moufquets
fur terre & tout droits ,
rangés en droite ligne à fix de
hauteur , il y avoit des éléphans
fur la gauche apelés éléphans
armés en guerre. Nous vimes
enfuite cent hommes à cheval
pieds nuds & habités à la Morefque
une lance àla main, tous
des Soldats étoient habillé conme
j'ai dit cy-devant , dans cet
endroit les nations & tous ceux
qui me ſuivoient me quitterent
à la referve des Gentilshommes
quim'accompagnoient, J. paffai
dans deux autres cours qui
(
E ij
52
RELATION
étoient garnies de la même maniére
& j'entray dans une autre
où étoit un grand nombre de
Mandarins tous proſternés contre
terre , il y avoit en cet endroit
fix chevaux qui étoient tenus
chacun par deux Mandarins ,
tres -bien barnachés , leurs brides
, poitraïls , croupieres & couroyes
d'étriers étoient garnies
d'or & d'argent couverts de pluſieurs
perles , rubis & diamans ,
en forte qu'on ne pouvoit en
voir le cuir , leurs étriers & leurs
ſelles étoient d'or & d'argent ,
les chevaux avoient des anneaux
d'or aux pieds de devant , il y
avoit là auffi pluſieurs éléphans
harnachés de même que le ſont
des chevaux de caroſſes , leurs
harnois étoient de velours cramoiſy
avec des boucles dorées ,
Les Gentilshommes entrérent
dans la Salle d'audiance & fe
DO VOYAGE DE SIAM.
placerent avant que le Roy ft
dans ſon Throne , & quand il y
fut entré accompagné de Monfieur
Conftans , du Barcalon &
de Monfieur l'Abbé de Choiſy
qui portoit la Lettre du Roy ,
je fus furpris de voir le Roy dans
une tribune fort élevée, car Monfeur
Conftans étoit demeuré
d'accord avec moi que le Roy
ne feroit qu'à la hauteur d'un
homme dans ſa tribune & que
je luy pourrois donner la Lettre
du Roy de la main à la main;
Alors je dis à Monfieur l'Abbé
de Choify , on a oublié ce que
l'on m'a promis , mais aſſeurément
je ne donneray point la
Lettre du Roi qu'à ma hauteur,
le vaſe d'or ou on l'avoit mife
avoit un grand manche d'or de
plus de trois pieds de long , on
avoit crû que je prendrois ce
vaſe par le boutdu manche pour
E iij
54
RELATION
F'élever juſques à la hauteur du
thrône ou étoit le Roy , mais je
pris fur le champ mon party &
je reſolus de préſenter au Roy
la Lettre de Sa Majesté tenant
en ma main la couppe d'or où
elle étoit , étant donc arrivé à la
porte je ſalüay le Roy , j'en fis
demême à moitié chemin & lors
que je fus proche de l'endroit ou
je devois m'affeoir après avoir
prononcé deux paroles de ma
Harangue je remis mon chapeau
à la tête & je m'affis , je
continüaymondiſcours qui étoit
en ces termes.
DE
L'AMBASSADE
de M le Chevalier ™
DE CHAUMONT
A LA COUR DU ROY
DE SIAM ,
Avec ce qui s'est paßé de plus
remarquable durant fon
voyage.
E partis de Breſt le troifiéme
Mars 1685. fur le
Vaiſſeau du Roy , nommé
l'Oiseau , accompagné d'une Fre-
A
2 RELATION
,
gate de ſa Majesté , appellée la
Maline ; & ce fut avec un vent fi
favorable , qu'en ſept jours je me
trouvay par le travers des Iſles de
Madere : j'eus ce même bonheur
juſques à quatre ou cinq degrez
Nord de la Ligne Equinoxiale , où
nous eûmes quelque calme , & fentîmes
d'aſſez grandes chaleurs
mais pourtant pas incommodes ; le
vent revint bon , & nous paſsâmes
la Ligne par les trois cens cinquante
degrez cinq minuttes de longi.
tude trente- trois jours aprês nôtre
depart , & l'eau du fond de cale
étoit auſſi bonne & auſſi fraiche
que ſi elle venoit de la fontaine ;
ce qui fit que nous quittâmes celle
de nos jarres pour en boire. A
cinq degrez Sud de la Ligne nous
trouvâmes des vents fort variables
, mais les chaleurs point incommodes
, & je ne quittay point
mon habit d'hyver dans toute cette
DU VOYAGE DE SIAM. 3
route. Les vents quoique variables
ne laiſſerent pas de nous porter à
nôtre route , ſi bien que nous arri .
vâmes au Cap de Bonne Eſperance
le 31. May , poury faire de l'eau ,
& y prendre des rafraichiſſemens ,
quoique j'euſſe encore de l'eau pour
plus de quarantejours.J'y moüillay
le foir fort tard , &je trouvay dans
cette rade quatre Vaiſſeaux Hol.
landois , dont l'un portoit le Pavillon
au grand maſt ; ils venoient
d'Hollande , & conduiſoient un
Commiſſaire de la Compagnie qui
rend cet Etat- là ſi puiſſant dans
les Indes , & où il alloit pour ordonner
dans les Places qui y appartiennent
à cette Republique.
Monfieur de ſaint Martin Major
General , François de nation , qui
eſt au ſervice des Hollandois depuis
trente ans , & dont ils font
tres- contens , alloit à Batavia y
exercer ſa Charge. Le Commif
Aij
4 RELATION
faire General m'envoya faire compliment
le jour de mon arrivée , &
le lendemain matin il m'envoya fon
neveu & fon Secretaire me faire
offre de tout ce que j'avois affaire.
Des Habitans du lieu vinrent avec
des preſens de fruits , herbages ,
& moutons , & il me fit ſaluer par
ſes quatre Vaiſſeaux : on ne peut
recevoir plus d'honnêtetez que j'en
ay reçû de ces Meſſieurs .
Les Hollandois ont dans cette
plage un petit Fort à cinq baſtions ,
&environ cent maiſons d'Habitans
éloignées d'une portée de
mouſquet du Fort , qui font auſſi
propres dedans & dehors que celles
de Hollande ,& la plupart des
Habitans y font Catholiques, quoiqu'ils
n'ayent pas la liberté d'y
exercer leur Religion. La ſituation
en eſt belle , bien qu'il y ait une
groffe montagne qui la borne du
côté de la terre , où il y a une ex
DU VOYAGE DE SIAM.
trême quantité de gros Singes qui
viennent juſques dans leurs jardins
manger les fruits. Ils ont pluſieurs
maiſons de plaiſance à deux , trois
& quatre lieuës ; & au -delà de cette
groffe montagne il y a une plaine
de prés de dix lieuës , où ils ont
fait bâtir une habitation , & où il
y a pluſieurs maiſons , & quantité
d'Habitans qui s'augmentent journellement.
Le climat y eſt aſſez
doux ; leur Printemps commence
en Octobre , & finit en Decembre;
leur Eſté dure Janvier , Fevrier &
Mars ; l'Automne eſt en Avril ,
May & Juin , & leur Hyver en
Juillet , Aouft & Septembre ; les
chaleurs y font extrêmes , mais il y
a toujours du vent. La Compagnie
Hollandoiſe des Indes Orientales
y a un tres beau jardin , & de belles
paliſſades d'un bois qui eſt toujours
verd ; la grande allée a de
long quatorze cens cinquante pas ,
A iij
6 RELATION
elle eſt preſque toute plantée de
citronniers ; ce jardin eſt par compartimens
: on y voit dans l'un des
arbres fruitiers & des plantes les
plus rares d'Afie ; dans l'autre des
plantes & des fruits les plus exquis
d'Affrique; dans le troiſième des
arbres à fruits , & des plantes les
plus eſtimées en Europe ; & enfin
dans le quatriéme on y trouve auffi
des fruits & des plantes qui viennent
de l'Amerique. Ce jardin eſt
tres- bien entretenu , & eſt fort
utile aux Hollandois par la grande
quantité d'herbages & de legumes
qu'il fournit pour le rafraichiſſement
de leurs Flottes , lorſqu'elles
paſſent en ce lieu , allant aux Indes
, ou retournant dans leur païs.
J'y trouvay un Jardinier François,
qui avoit autrefois appris fon métier
dans les Jardins de Monfieur
à ſaint Cloud. La terre y eſt tresbonne
, & rapporte beaucoup de
:
7 DU VOYAGE DE SIAM.
bled , & tous les grains y viennent
en abondance. Un homme digne
de foy m'a dit qu'il avoit vû cent
ſoixante épis de bled ſur une même
tige. Les naturels du païs ont
la phyſionomie fine , mais en cela
fort trompeuſe , car ils font tresbêtes
; ils vont tout nuds à la re.
ſerve d'une méchante peau dont
ils couvrent une partie de leur
corps ; ils ne cultivent pas la terre ;
ils ont beaucoup de beſtiaux , comme
moutons , boeufs , vaches &
cochons. Ils ne mangent preſque
pointde ces animaux, &ne ſe nour
riſſent quaſi que de laict & de
beure qu'ils font dans des peaux
de mouton. Ils ont une racine qui
a le goût de noiſette , qu'ils mangent
au lieu de pain. Ils ont la
connoiffance de beaucoup de fimples
, dont ils ſe ſervent pour guerir
leurs maladies &leurs bleffures .
Les plus grands Seigneurs font ceux
A nij
RELATION
qui ont le plus de beſtiaux ; ils les
vont garder eux mêmes ; ils ont le
plus ſouvent des guerres les uns
contre les autres ſur le ſujet de
leurs paturages . Ils font fort tourmentez
des bêtes ſauvages , y ayant
une grande quantité de lions , leopards
, tigres , loups , chiens ſauvages
, elans , elephans : tous ces animaux
là leur font la guerre , & à
leurs beftiaux. Ils ont pour toutes
armes une maniere de lance qu'ils
empoiſonnent pour faire mourir
ces animaux quand ils les ont blefſez;
ils ont des eſpeces de filets
avec lesquels ils enferment leurs
beſtiaux la nuit . Ils n'ont point de
Religion ; à la verité dans la plaine
Lune ils font quelques ceremonies ,
mais qui ne fignifient rien.Leur Langue
eſt fort difficile à apprendre. Il
y a une grande quantité de gibier,
comme faifans , de trois ou quatre
fortes de perdrix , paons , lievres ,
1
RELATION
qui ont le plus de beftiaux ; ils les
vont garder eux mêmes ; ils ont le
plus ſouvent des guerres les uns
contre les autres ſur le ſujet de
leurs paturages. Ils font fort tourmentez
des bêtes ſauvages , y ayant
une grande quantité de lions , leopards,
tigres , loups , chiens ſauvages
, elans , elephans : tous ces animaux-
là leur font la guerre , & à
leurs beftiaux . Ils ont pour toutes
armes une maniere de lance qu'ils
empoiſonnent pour faire mourir
ces animaux quand ils les ont bleffez;
ils ont des eſpeces de filets
avec lesquels ils enferment leurs
beftiaux la nuit. Ils n'ont point de
Religion ; à la verité dans la plaine
Lune ils font quelques ceremonies ,
mais qui ne ſignifient rien.Leur Langue
eft fort difficile à apprendre. Il
y a une grande quantité de gibier,
comme faifans , de trois ou quatre
fortes de perdrix , paons , lievres ,
:
ول
AD
LA
;
J
K
$
DU VOYAGE DE SIAM. 9
lapins , chevreüils , cerfs & fangliers;
les cerfs y font en ſi grande
abondance , que l'on en voit des
vingt mille enſemble dans des plaines
, ce qui m'a été aſſeuré par des
gens dignes de foy. Nous avons
mangé d'une partie de ce gibier ,
qui est tres bon & d'un goût admirable.
Les moutonsy font en ce
lieu d'une groſſeur prodigieuſe ,
peſans ordinairement quatre-vingts
Jivres. Il y a auſſi grand nombre
de boeufs & de vaches. La mer en
cette Baye eſt fort poiſſonneuſe ,
& le poiffon y eſt tres-bon ; il y en
a un qui a le goût du ſaumon , &
qui eſt fort gros ; il y a quantité
de loups marins , & en nous promenant
ils venoient faire cent tours
devant la poupe de nôtre canot ;
on tira deſſus ſans en pouvoir tuer
aucun. Il y a quantité de chevaux
fauvages, qui font les plus beaux du
monde , ils font rayez de rayes
10 RELATION
blanches & noires ( j'en ay apporté
la peau d'un ; ) on ne les ſçauroit
qu'à grande peine dompter . Comme
ce païs eſt tres bon , les Hollandois
y feront de grande Colonies
; ils envoyent tous les ans faire
de nouvelles découvertes dans les
terres . On dit qu'ils y ont trouvé
des mines d'or & d'argent , mais
qu'ils ſe gardent bien de le vouloir
dire. Les eaux y font admirables ,
& on y trouve des ſources en abondance;
les rivieres qui y font en
grand nombre y ont abondance de
poiffons.
Nous partîmes de cette rade
le ſeptième jour de Juin avec un
vent ſi favorable de Nord , & de
Nord Nord Oueſt , qu'il nous mit
au large , & le foir nous nous mîmes
en route pour Bantam: nous
eûmes beaucoup de pluyes , & la
mer fut fort groſſe juſques par le
travers des Ifles de Madagascar
DU VOYAGE DE SIAM. II
Nord & Sud , où je me trouvay le
dix- neuviéme Juin. Il y a en ces
mers là quantité d'oiſeaux , mais
point de poiffon. Depuis ce temps
juſqu'au vingtiéme Juillet nous
trouvâmes des mers fort rudes &
des vents fort variables , qui nous
obligerent de courirjuſqu'aux quarante
degrez Sud , où nous rencontrâmes
des vents de Oueſt , qui nous
firent faire un tres-grand chemin .
Le 24. ſuivant la Fregate la Maline
ſe ſepara de nous par un temps
fort rude , & la mer fort groſſe
courant au Nord. Le troiſieme
Aouſt nous trouvâmes la mer moins
agitée & le temps plus doux; à la
pointe du jour nous découvrîmes
une Iſle à ſept ou huit lieuës au
devant de nous , ce qui nous furprit
, cette Ifle n'étant point marquée
ſur nos Cartes : elle eſt ſituée
par les dix degrez dix - neuf minuttes
latitude Sud, & par eſtime par
12 RELATION
les cent vingt degrez quarante une
minuttes longitude. Cette Ifle eſt
une belle connoiſſance pour aller
trouver l'Ifle de Java , qui n'en eſt
éloignée que de cent cinquante
lieuës , & depuis nous avons reconnu
qu'elle est appellée l'Iſle de Mo.
ny , étant mal marquée ſur nos
Cartes qui la mettent proche celle
de Java ; cette Ifle eſt tres -haute.
Nous courûmes encore deux jours
d'un vent aſſez frais , & le cinquié .
me ſur les huit heures du matin
nous découvrîmes l'Iſle de Java ,
qui nous donna beaucoup de joye,
ainſi que de nous trouver au vent
du Détroit de Sonda ; nous fîmes
vent arriere terre à terre de l'Ifle ,
& le ſeptiéme enſuivant nous nous
trouvâmes entre l'ifle du Prince &
celle de l'Empereur qui fait l'entrée
du Détroit. L'Iſle de l'Empereur
eſt du côté de l'Iſle de Sumatra
, & l'Ifle du Prince du côté de
DƯ VOYAGE DE SIAM . 13
Java. Nous fûmes quatrejours entre
ces deux Ifles , les vents & les
courans nous étant contraires & fi
grands , que ce que nous gagnions
en douze heures , nous le perdions
en quatre , à cauſe des calmes qui
venoient quelquefois. Avantd'en .
trer dans ce Détroit la Fregate qui
m'avoit perdu le vingt-quatriéme
Juin s'y trouva ce même jour , &
nous nous vîmes d'abord ſans nous
reconnoître . Le treiziéme nous doublâmes
toutes ces Ifles , & nous
moüillâmes à une lieuë de l'Iſle de
Java : il en vint diverſes perſonnes
à mon bord dans de petits batteaux;
elles nous apporterent des
fruits du païs , comme cocos, dont
l'eau qui y eſt renfermée eſt extrê
mement bonne à boire , bananes ,
melons , citrons , & pluſieurs au.
tres de ces fortes de rafraichiſſe.
mens; ils firentdu bien à l'équipage
fort fatigué de la mer , & beau
14
RELATION
coup incommodé du ſcorbut.
Le ſeiziéme au matin nous moüillâmes
devant Bantam , où je trouvay
la Fregate la Maline , qui m'y
attendoit depuis deux jours : le
Capitaine qui la commandoit me
vint dire que le Gouverneur Hollandois
de Bantam ne luy avoit
point voulu donner d'entrée , &
qu'il luy avoit envoyé ſeulement
quelques vollailles & quelques
fruits : auſſi- tôt je fis partir Monfieur
de Forbin Lieutenant de mon
Navire , pour faire compliment de
ma part à ce Gouverneur , & le
prier de me donner la liberté d'envoyer
des malades à terre , de faire
de l'eau , & de prendre des rafraichiſſemens
. Il fit réponſe qu'il n'étoit
pas le maître à Bantam , qu'il
n'y étoit que comme conduiſant
des Troupes auxiliaires , & que c'étoit
le Roy de Bantam qui com.
mandoit , & qui ne vouloit donner
DU VOYAGE DE SIAM. 15
entrée à qui que ce ſoit. Les Hollandois
ſe ſervent du nom de ce
Roy, parce qu'ils ne veulent pas recevoir
des Vaiſſeaux étrangers ,
principalement ceux qui viennent
d'Europe. Depuis qu'ils font maîtres
de cette Place ils en ont chaſſé
toutes les autres Nations. C'eſt
une grande Ville & fort peuplée
de naturels du païs. Avant que les
Hollandois en fuſſent maîtres , c'étoit
la Place des Indes du plus
grand commerce; on y venoit d'Europe
, de Perſe , de la Chine , du
Japon , de l'Empire du Mogol , &
des autres Regions des Indes ; à
preſent les Hollandois en font tout
le commerce , qui leur est d'un
tres -grand profit , & l'on pouvoit
autrefois comparer cette Place à
Cadix en Eſpagne. Aufſi- tôt que
j'eus reçû la réponſe du Gouverneur
, qui me fit neanmoins dire
que ſi je voulois aller à Batavia j'y
16 RELATION
ferois tres-bien reçû , je levay l'ancre
& jeme mis à la voile pour m'y
rendre ; il n'y a que quinze lieuës
de l'un à l'autre . Je fus trois jours
avant que d'y arriver , à cauſe que
n'ayant point de Pilote qui y eût
été , je rencontray diverſes Ifles &
des bas fonds qui m'obligeoient à
moüiller toutes les nuits , &d'aller
le jour à petites voiles & à la fonde:
j'y arrivay le dix- huitiéme au
foir. Auffi -tôt que j'y eus moüillé
j'envoyay Monfieur de Forbin au
General luy faire compliment , &
luy demander la liberté de faire
deſcendre tous mes malades à terre ,
faire de l'eau , & prendre des rafraichiſſemens.
Il reçut fort bien
mon compliment , & il fit réponſe
qu'il donneroit ordre pour tout ce
qui me feroit neceſſaire , & à ceux
des deux Vaiſſeaux. J'envoyay le
lendemain foixante- cing malades
à terre , qui furent preſque tous
gueris
DU VOYAGE DE SIAM . 17
,
gueris en ſept jours que je demeuray
à Batavia , par le bon traitement
& les rafraichiſſemens que je
leur fis faire . Le dix- neuviéme au
matin le General m'envoya faire
compliment par trois Officiers
m'offrit tout ce dont j'aurois affaire
, & me pria de ſa part de deſcen.
dre à terre pour me délaſſer des
fatigues de la mer , avec offre de
ſon logis , dont je ſerois le maître
abſolu. Après les remerciemens que
je devois , je leur dis que j'aurois
ſouhaité n'avoir pas d'ordre qui
m'empêchât de deſcendre à terre ,
& que fans cela j'euſſe accepté avec
joye une pareille honnêteté : je ré.
pondis de la forte , outre pluſieurs
autres raiſons , pour éviter les ceremonies
qu'il auroit fallu faire
dans une ſemblable occafion. Le
General m'envoya une grande Chalouppe
pleine de toutes fortes de
fruits des Indes , d'herbes , de pain
B
18 RELATION
frais , deux boeufs , deux moutons,
& continua ainſi de nous donner
tous les deux jours de pareils rafraichiſſemens
. Le vingt- deuxième
j'allay à terre incognito , je me promenay
dans toute la Ville dans un
petit bateau. Cette Ville eſt à peu
prês comme Veniſe , elle a des canaux
qui traverſent toutes les ruës ,
& qui font bordez de grands arbres
qui font un ombrage fort
agreable , tant ſur les canaux que
fur les ruës ; les maiſons y font bâties
comme en Hollande , & de la
même propreté ; il y a une Citadelle
à quatre baſtions ; cette Ville
eſt entourée d'une muraille & d'un
grand foſſé fort large , mais peu
profond ; les entours en ſont tresbeaux
, ce ſont toutes maiſons de
plaiſance avec fort jolis jardins, &
des refervoirs où il y a des poiſſons
extraordinaires &de pluſieurs couleurs
, beaucoup de dorez & d'ar
DU VOYAGE DE SIAM . 19
gentez: il y a dans la Ville des Marchands
extrêmement riches , & qui
n'épargnent rien pour leurs plaiſirs :
la liberté y eſt comme en Hollande
, principalement à l'égard des
femmes ; je parlay avec quatre ou
cinq en me promenant dans des
Jardins ; elles font habillées à la
Françoiſe . Il y a dans Batavia environ
cinquante Carroſſes , j'en ay
vû quelques-uns fort propres & a
la mode de France ; leurs chevaux
ne font pas grands , mais en recom.
penſe ils font fort vifs . Cette Ville
eſt d'un tres-grand commerce,& fes
richeſſes font qu'on y ménage peu
l'or & l'argent ; elle eſt extraordinairement
peuplée ; les Hollandois
y entretiennent une groffe garnifon
; ils y ont pour eſclaves plus
de trois mille Maures des côtes de
Malabar & pluſieurs des naturels
du païs , qu'ils font vivre avec difcipline
aux environs de la Ville.
Bij
20 RELATION
L'Iſle de Java dans laquelle cette
Ville eſt ſituée eſt fort peuplée ,
elle a deux cens lieuës de long , &
quarante de large ; il y a cinq Rois
dont les Hollandois font les maîtres
; tous ces peuples font Maho .
metans. Je fis demander au General
un Pilote pour Siam , les miens
n'y ayant jamais été , il m'en fit
donner un qui avoit fait cette navigation
quatre fois : aprês toutes
ces honnêtetez j'envoyay Monfieur
de Forbin le remercier.
Le Dimanche vingt- fixieme
Aouſt à fix heures du matin nous
mîmes à la voile , & nous prîmes
la route pour paſſer le Détroit de
Banca ; nous fîmes ce jour- là d'un
petit vent dix lieuës ,& le foir fur
les neuf heures on me vint dire qu'il
y avoit au vent de nous un Vaifſeau
qui arrivoit ſur l'Oiseau oùj'étois
; je dis à l'Officier qu'on ſe
tint ſur ſes gardes ; un moment
DU VOYAGE DE SIAM. 21
-
aprês je vis par ma fenêtre ce Navire
qui nous abordoit : on cria
d'où étoit le Navire , mais on ne
répondit rien , & montant fur le
Pont je trouvay tout mon monde
fous les armes , & le Beaupré de ce
Navire fur la Poupe du mien ; je
luy fis tirer une vingtaine de coups
de fufils qui le firent déborder , &
il fit vent arriere s'en allant à toutes
voiles ;nous ne ſçûmes de quelle
nation il étoit , car perſonne de ce
Navire ne dît jamais une parole ,
&nous ne remarquâmes que trespeu
de monde dans ce Vaiſſeau :
je crois que c'étoit quelque Navire
Marchand qui faiſoit fa route ,
&qui fit une méchante manoeuvre;
il rompit quelque choſe du couronnement
de mon Vaiſſeau , qui
fut racommodé le lendemain .
Le Mardy vingt - huitiéme au
foir nous vîmes l'entrée du Détroit
de Banca , & le vingt-neuf au ma
Bij
2.2 RELATION
tin nous y entrâmes. Quoique nous
euſſions unbon Pilote Hollandois ,
nous ne laiſſames pas d'échoüer
fur un banc de ſable vazeux ; mais
comme il y a beaucoup de bancs
de cette même forte dans ce Détroit
, & qu'il arrive à pluſieurs
Vaiſſeaux d'y échoüer ſans grand
peril , cela ne me donna pas d'inquietude
; je fis porter un petit
ancre à la mer du côté de Sumatra
, & en moins de deux heures
jeme tiray de deſſus ce banc. Nous
fumes quatre jours à paſſer ce Détroit.
L'Ifle de Sumatra eſt à la
gauche, qui a plus de deux cens cinquante
lieuës de long ,& cinquante
où elle eſt plus large : les Hollandois
y ont quatre ou cinq fortereſſes;
les peuples y font tous
Mahometans , & elle est habitée
des naturels du Païs , qui obeïſſent
à quatre ou cinq Rois. La Reine
d'Achem en a un des plus grands
4
DU VOYAGE DE SIAM. 23
Royaumes , & y regne avec une
grande autorité , elle gouverne
tres-bien fes peuples : les Hollandois
font preſque maîtres de tous
ces Rois , ils traitent avec eux des
choſes qui croiffent dans l'Ifle , où
il y a des mines d'or , beaucoup de
poivre , quantité de ris , toutes fortes
de beſtiaux : en quelques cantons
les peuples ſont fort barbares ,
& les Rois ſe font ſouvent la guerre.
Ceux qui prennent la protection
des Hollandois ſont toujours
les plus forts , à cauſe des Troupes
& des Vaiſſeaux qu'ils leur envoyent
: ils font la même choſe
dans l'Ifle de Java , & trois cens
Européens battent toûjours cinq
à fix mille hommes de ces Nations,
qui ne ſçavent pas faire la guerre.
Elle est à quatre degré Sud de la
Ligne Equinoxiale. Les Hollandois
ont un Fort du côté du Détroit de
Banca , où il y a vingt - quatre
a
24 RELATION
pieces de canon ; le Fort eſt au
bord d'une grande riviere que l'on
appelle Palembane , elle ſe jette
avec tant de violence dans la mer,
que trois ou quatre mois de l'année
au temps des pluyes , l'eau quoyqu'entrant
dans la mer eſt encore
douce.
L'Iſle de Banca nous reſta à la
droite , elle a environ quarante
lieuës de long ; les Hollandois y
ont un Fort , & ontcommerce avec
les naturels de l'Iſle ; on dit qu'elle
eſt tres fertile & tres-bonne : dans
le temps que j'ay paffé devant la
riviere de Palembane , les Hollandois
y avoient deux Vaiſſeaux qui
y chargeoient des poivres . Le troifiéme
Septembre nous repaſſames
la Ligne par un temps le plus beau
& le plus favorable qui ſe puiſſe
voir , c'est - à-dire fans chaleur , un
air temperé , & pas plus chaud que
dans ce même mois en France ; de
forte
DU VOYAGE DE SIAM. 25
7
forte que je ne quittay point encore
non plus mon habit de drap ,
que lorſque je l'avois paſſée vers
les côtes d'Affrique. Nous allâmes
paſſer devant le Détroit de Malaca,
qui a trois ou quatre paſſes ou entrées
; les courans, y font fort
grands , & ſe trouverent tantôt
pour nous , & tantôt contre , се
qui nous fit moüiller fort ſouvent ;
car quand le calme nous prenoit ,
les courans nous emportoient fort
au large, & nous ne quittâmes pas
cette côte à cauſe des vents qui regnent
toujours du côté de la terre,
& qui nous pouſſoient à nôtre route.
Je croy que l'air de ce païs- là
eſt fort bon , car nous avions beaucoup
de malades ,& ils furent tous
gueris.
Le cinquiéme nous nous trouvâmes
par le travers de l'Iſle de
Polimon , qui eft habitée de Malais
, peuples Mahometans. Elle eſt
C
26 RELATION
tres bonne & tres -fertile,elle obeït
à un Prince qui la gouverne. La
Reine d'Achin y a des pretentions ,
& pour cet effet elle y envoye tous
les ans quelques Vaiſſeaux ; mais
comme ce Prince ne veut point
avoir de guerre avec elle , ſes peuples
luy payent quelque tribut. Il
en vint à nôtre bord un petit canot
, qui nous apporta quelques
poiſſons & quelques fruits . Cette
Ifle eſt éloignée de la terre ferme
d'environ fix lieuës ; une partie de
ſa côte a été autrefois ſoumiſe au
Roy de Siam , mais elle eſt poſſedée
depuis quelques années par
deux ou trois Rois , dont l'un eft
le Roy des Malais. Cette nation
eſt fort inſociable , & on n'a point
de commerce avec elle .
Du cinquiéme au quinze nous
n'eûmes que de petits vents forr
variables , & des calmes qui nous
faifoient moüiller ſouvent , à caus
DU VOYAGE DE SIAM. 27
ſe des courans qu'il y a le long
de cette côte. Depuis le Détroit
de Banca juſqu'à Siam , on ne
quitte point la terre , & on ne
s'en éloigne que depuis quinze juſfqu'à
vingt- cinq braſſes , le fonds
vaſe.
Le même jour nous nous trouvâmes
devant Ligor , qui eſt la
premiere Place du Roy de Siam.
Les Hollandois y ont une habitation
, & y font commerce. Il eſt
dificile d'exprimer la joye que les
Siamois que nous ramenions eurent
de ſe voir proche des terres de leur
Roy, & elle eſt ſeulement comparable
à celle que nous avons refſentie
à nôtre retour , quand Dieu
nous a fait la grace de retoucher
Breſt. Il mourut là du flux de ſang
aprês cinq mois de maladie un jeune
Gentil-homme nommé d'Herbouville
, l'un des Gardes de Marine
, que le Roy m'avoit donné
Cij
28 RELATION
pour m'accompagner ; il étoit fort
honnête homme , & je le regretay
extrêmement.
Enfin ( graces à Dieu ) le vingtquatrième
nous moüillâmes devant
la riviere de Siam, Toutmon
monde & mon équipage étoit en
bonne ſanté. J'envoyay versMonſieur
l'Evêque de Metellopolis
Monfieur le Vacher Miſſionaire ,
qui étoit venu avec les Mandarins
en France , & que je ramenois
avec eux , avec charge de le
prier de me venir trouver pour
m'inſtruire de ce qui s'étoit paſſé
depuis dix- huit mois que le Roy
de Siam avoit envoyé en France.
Le vingt - neuviéme Monfieur
l'Evêque vint à bord avec Mon.
fieur l'Abbé de Lionne : ils m'informerent
de tout ce qui s'étoit
paffé ; ils me dirent que le Royde
Siam ayant appris ſur la minuit mon
arrivée par Monfieur Conſtance
DU VOYAGE DE SIAM. 29
un de ſes Miniſtres , il en témoigna
une tres-grande joye , & luy donna
ordre d'en aller avertir Monſieur
l'Evêque , & de dépêcher
deux Mandarins du premier Ordre,
qui ſont comme les premiers Gentilshommes
de la Chambre du
Roy en France , pour me venir
témoigner la joye qu'il avoit de
mon arrivée. Ils vinrent deuxjours
aprês à mon bord ; je les reçûs
dans ma chambre aſſis dans un
fauteüil , Monfieur l'Evêque ſur un
petit fiege proche de moy , & eux
de même qu'une partie des perſonnes
du Vaiſſeau qui s'y trouverent
, s'affirent ſur les tapis dont
le plancher de ma chambre étoit
couvert , étant la mode dans ce
Royaume de s'aſſeoir de cettema.
niere , & qu'aucune perſonne , hor
mis celles qu'ils veulent traiter avec
une grande diſtinction , ne ſoit élevée
au deſſus d'eux.
Giij
30 RELATION
Ils me dirent que le Roy leur
Maître les avoit chargez deme ve
nir témoigner la joye qu'il avoit
demon arrivée , & d'avoir appris
que le Roy de France ayant vaincu
tous ſes ennemis , étoit maître
abſolu dans ſon Royaume , joüif
fant de la paix qu'il avoit accordée
à toute l'Europe. Après leur avoir
marqué combien je me fentois obligé
aux bontez du Roy leur maître
, & leur avoir répondu ſur le
ſujet de ſa Majesté ,je leur dis que
j'étois extrêmement fatisfait du
Gouverneur de Bancok , de la maniere
dont il avoit reçû ceux que
je luy avois envoyez , ainſi que des
preſens qu'il m'avoit fait. Ils me ré.
pondirent qu'il avoit fait ſon devoir
, puiſqu'en France on avoit fi
bien reçû les Envoyez du Roy leur
maître, & que d'ailleurs ce bon trai.
tement m'étoit dû par mes anciens
merites , pour avoir autrefois mé
DU VOYAGE DE SIAM. 31
nagé l'union entre le Royaume de
Siam&celuy de France. Ce ſont
leurs manieres de parler , qui tiennentbeaucoup
du figuré. Après les
avoir traitez avec les honneurs &
les civilitez qui ſont en uſage en pareils
rencontres dans ce Royaumelà,
je leur fis preſenter du Thé &
des confitures. Ces deux Mandarins
étoient bien faits , âgez d'environ
vingt- cinq ans , & habillez à
leur mode ; ils étoient nuds têtes ,
pieds nuds , ſans bas, & ayant une
maniere d'écharpe fort large , qui
leur prenoit depuis la ceinture jufqu'aux
genoux , ſans être pliſſée ,
qui leur paſſoit entre les jambes ,
ſe ratachant par derriere, & retombant
comme des haudechauſſes qui
n'auroient point de fonds. Cette
écharpe étoit de toile peinte des
plus belles du païs , ayant par en
bas une bordure bien travaillée, largede
quatre doigts,& qui leur tom-
Ciiij
32 RELATION
,
boit ſur les genoüils : de la ceinture
en haut ils n'avoient rien qu'une
maniere de chemiſe de mouſſeline
qu'ils laiſſent tomber par deſſus
cette écharpe , les manches ne leur
venant qu'un peu au deſſous du
coude paſſablement larges.Ils reſterent
prês d'une heure dans le Vaifſeau
,je les fis ſalüer de neuf coups
decanon quand ils s'en allerent.
Le premier Octobre Monfieur
Conſtance , ce Miniſtre du Roy de
Siam dont j'ay déja parlé , & qui
pour tout dire , bien qu'étranger ,
eſt parvenu par ſon merite juſqu'à
la premiere place dans la faveur du
Roy de Siam , m'envoya faire compliment
par ſon Secretaire qui étoit
parfaitement honnête homme , &
il m'offrit de ſa part un ſi grand
preſent de fruits , boeufs , cochons,
poulles , canards, & pluſieurs autres
choſes, que tout l'équipage du Vaiſ
ſeau en fut nourry durant quatre
DU VOYAGE DE SIAM. 33
jours. Ces rafraichiſſemens ſont
agreables , quand il y a ſept mois
que l'on eſt à la mer.
Le huitiéme Monfieur l'Evêque
de Metellopolis qui s'en étoit retourné
à la Ville capitale de Siam ,
revint à bord avec deux Mandarins
s'informer de la part du Roy de
l'état de ma ſanté, & me dire qu'il
étoit dans l'impatience de me voir,
me priant de deſcendre à terre. Je
leur témoignay combienj'étois touché
de lacontinuation des bontez
du Roy leur maître , & je leur dis
que je m'allois preparer pour aller
àterre.Je reçus ces Mandarins comme
les premiers , & je les fis ſalüer
en s'en retournant de neuf coups
de canon. Sur les deux heures du
même jour j'entray dans mon canot
, & ceux de ma ſuite dans des
batteaux que le Roy envoya ; & étant
arrivé ſur le ſoir dans la riviere,
j'y trouvay cinq balons tres- pro34
RELATION
пра-
pres , l'un pour moy , fort magnifique
, & quatre autres pour les
Gentilshommes qui m'accompagnoient
, avec un grand nombre
d'autres pour charger les hardes &
tous les gens de ma ſuite. Deux
Mandarins me vinrent complimenter
de la part du Roy. Je ne pûs
aller cette nuit au lieu qu'on avoit
deſtiné pour me recevoir , ce qui
m'obligea de paſſer du balon où
j'étois dans la Fregate la Maline ,
qui étoit entrée dans la riviere deux
jours auparavant,&oùje couchay.
Le même ſoir le Commis que j'avois
envoyé à Siam pour acheter les
proviſions neceſſaires pour les équipages
du Vaiſſeau &de la Fregate,
me vint dire que Monfieur Conftance
luy avoit mis entre les mains
de la part du Roy onze Barques
chargées de boeufs , cochons,veaux,
poulles , canards , & arrek ou eau
de vie faite de ris, pour nourrir les
DU VOYAGE DE SIAM. 35
:
équipages des deux Navires ,& qu'il
luy avoit dit de demander tout ce
qui ſeroit neceſſaire , le Roy voulant
défrayer les deux Vaiſſeaux de
ſa Majesté pendant tout le temps
qu'ils feroient en ſon Royaume.
Le neuviéme il vint deux Mandarins
àmon balon de la part du
Roy , qui me dirent qu'ils venoient
pour recevoir mes ordres , & je
partis de ce lieu ſur les ſept heures
du matin. Aprês avoir fait environ
cinq lieuës j'arrivay dans une maiſon
qui avoit été bâtie pour me
recevoir , où deux Mandarins & les
Gouverneurs de Bancok & de Pipely
avec pluſieurs autres me vinrent
complimenter ſur mon arrivée,
me ſouhaitant une longue vie . Cette
maiſon étoit faite de banbous , qui
'eſt un bois fort leger , & couverte
de nattes aſſez propres. Tous les
meubles en étoient neufs , il y avoit
pluſieurs chambres tapiffées de
36 RELATION
toile peinte fort belle : la mien
ne avoit de tres-beaux tapis ſur le
plancher , j'y trouvay un dais d'une
étoffe d'or fort riche , un fauteüil
tout doré , des carreaux de velours
tres -beaux , une table avec un tapis
brodé d'or , des lits magnifiques ;
j'y fus ſervy de viandes & de fruits
en quantité. Aprés-dîné je partis ,
& tous les Mandarins me ſuivirent.
J'allay à Bancok, qui eſt la premiere
Place du Roy de Siam dans cette
riviere , éloignée d'environ douze
lieuës de la mer. Je trouvay à la radeun
Navire Anglois , qui me ſalua
de vingt & un coups de canon iles
Fortereſſes du lieu qui gardent les
deux côtez de la riviere me ſaluërent
, l'une de vingt- neuf coups, &
l'autre de trente un .Ces Fortereſſes
font aſſez regulieres & fournies de
gros canons de fonte; je logeay dans
Ia Fortereſſe d'à main gauche, dans
une maiſon aſſez bien bâtie &bien
DU VOYAGE DE SIAM. 37
meublée , & où je fus traité à la
mode du païs .
Le lendemain dixiéme j'en partis
fur les huit heures du matin accompagné
de tous les Mandarins& de
tous les Gouverneurs qui m'étoient
venu faire compliment ; il y vint
deux autres Mandarins me complimenter.
A mon départ je fus falué
de la même maniere que la veille
, & j'arrivay ſur le midy dans une
maiſon bâtie exprês pour moy , &
ayant des meubles auffi beaux que
dans la premiere. Il y avoit prês
de là deux Fortereſſes qui me faluërent
de toute leur artillerie , &
deux Mandarins me vinrent rece.
voir. A dîner je fus tres -bien fervy
, & j'en partis ſur les trois heures
; les Fortereſſes me ſaluërent
comme auparavant , & ce fut lorfque
le Gouverneur de Bancok prit
congé de moy pour s'en retourner
en ſon Gouvernement. Pourſui.
38 RELATION
vant ma route je rencontray deux
Navires , l'un Anglois , & l'autre
Hollandois , à l'ancre , qui me ſaluërent
de toute leur artillerie, &j'arrivay
fur les ſept heures du ſoir dans
une maiſon faite & meublée de la
même maniere que les precedentes,
j'y fus reçu par de nouveaux Mandarins
, & fort bien traité.
Le 11. aumatin je partis &j'allay
dîner dans une autre maiſon ; le
foir j'arrivay dans une maiſon faite
à peu près comme les autres , &
fort bien meublée , où je trouvay
deux Mandarins qui m'y reçurent.
Le 12.j'en partis , &j'allay coucher
à deux lieües de Siam, où deux
Mandarins me recurent encore.
LesChefs des Compagnies Angloi .
fes & Hollandoiſes m'y vinrent faluër
; à l'égard des François , ils
m'étoient venu trouver à mon
bord , & m'accompagnerent toujours
depuis. Je reſtay en ce lieu- là
DU VOYAGE DE SIAM. 39
juſqu'à ce que je fis mon entrée.
La Riviere de Siam nomméeMe.
nan eſt fort belle & fort large ,
elle a partout au moins quatrebraf.
ſes d'eau , & fept & huit en la plûpartdes
endroits; elle eſt toutebordéede
tres beaux arbres : mais trois
ou quatre mois de l'année tous ſes
rivages font innondez , ce qui fait
que toutes les maiſons qu'on yrencontre
ſont bâties ſur des pilotis,&
faites toutes de banbous. Ce bois
fert aux Siamois àfaire tant les fondemens
& les planchers , que le
deſſus de leurs maiſons ; ils s'en fervent
auſſi pour faire ce dontils ont
beſoin dans leur ménage , n'ayant
preſque rien qu'ils ne faffent de ce
bois, juſqu'à en allumer du feu, s'en
ſervant comme de pierres à fufil ,
ils n'ont qu'à racler un peu de ce
bois,& le frotter enfuite l'un contre
l'autre , il s'allume d'abord .
Tous les peuples de ces endroits ont
40 RELATION
depetits canaux&des barques pour
aller de maiſons en maiſons faire
leur commerce. On n'y voit prefque
travailler que les femmes , les
hommes étant le plus ſouvent employez
au ſervice du Roy , de qui
ils font comme les eſclaves . On
m'y fit les mêmes honneurs que l'on
a accoutumé de faire au Roy quand
il paſſe ſur la riviere . Je n'y vis perſonne
dans les maiſons, tout le monde
étoit dans les balons , ou ſur les
bords, le ventre à terre , & les mains
jointes contre le front. Au devant
des maiſons & des villages il y avoit
une eſpece de parapet élevé de ſept
àhuits pieds hors de l'eau , fait avec
des nattes. Ils reſpectent tant leur
Roy, qu'ils n'ofent pas lever les yeux
pour le regarder. Je remarquay que
lesmaiſons où j'avois logé étoient
peintes de rouge, afin de me traiter
comme ſa perſonne , n'y ayant que
les maiſons Royales de cette couleur-
là. Tous
1
DU VOYAGE DE SIAM. 41
Tous les Mandarins qui ſont venusme
recevoir ſur la riviere, m'ont
toujours accompagné ; les premiers
étoient comme les Gentilshommes
de la Chambre, & les autres par de
gré. Les Princes y vinrent auſſi . Ils
ont tous des balons tres propres ,
dans le milieu deſquels il y a une efpece
de thrône où ils s'aſſiſent ; &
ils ne vont ordinairement qu'un
dans chaque balon , à leurs côtez
font leurs armes , comme ſabres ,
lances , épées , fleches, plaſtrons, &
même des fourches. Ils font tous
habillez de la même maniere que
j'ay déja dit. Un Portugais que le
Roy avoit faitGeneral des Troupes
de Bancok m'a toujours accompagné,
& donnoit les ordres pour toutes
choſes. Il y eut environ so. ου
60 balons à ma ſuite, dont pluſieurs
avoient 50. 60. 70. & 80. pieds de
long, ayant des rameurs depuis 20.
juſques à cent. Ils ne rament pas à
D
42 RELATION
notre maniere, ils font aſſis deux fur
chaque banc , l'un d'un côté & l'autre
de l'autre , le viſage tourné du
côté où l'on va , & tiennent une rame
qui s'appelle pagais , d'environ
quatre pieds de long , & font force
du corps pourpagaier.Ces rameurs
fatiguent beaucoup , & fe contentent
pour toute nourriture de ris
cuit avec de l'eau , & quand ils ont
un morceau de poiſſon , ils croyent
faire un tres-grand regal. Ils mangent
d'une feüille qu'ils appellent
betel , qui eft comme du lierre , &
d'une eſpece de gland de cheſne ,
qu'ils appellent arrek , mettant de
la chaux fur la feüille , & c'eſt ce qui
donne le goût. Ils mangent du tabac
du païs, qui eſt bien fort ; tout cela
leur rend les dents noires,qu'ils eſtiment
les plus belles . Un homme
peut vivre de cette maniere pour 15.
ou 20. ſols par mois , car ils ne boivent
ordinairement que de l'eau. Ils
DU VOYAGE DE SIAM. 43
ont une eſpece d'eau de vie tresforte,
qu'ils appellent racque, qu'ils
font avec du ris . Lorſque j'arrivay
dans les maiſons qu'on m'avoit preparées,
tous les Mandarins qui m'accompagnoient
, & ceux qui me recevoient
ſe mettoient en haye juf.
qu'à la porte de ma chambre.
Le 13. je fis dire au Roy par les
Mandarins qui étoient avec moy,
quej'avois été informé de la maniere
dont on avoit accoutumé de recevoir
les Ambaſſadeurs en fon
Royaume ,& que comme elle étoit
fort differentede celle de France,
je le ſuppliois de m'envoyer quelqu'un
pour traiter avec luy ſur le
ſujet de mon entrée .
Le 14. il m'envoya Mª Conſtans,
avec lequelj'eus une longue converſation.
Me l'Eveſque fut l'interprete.
Nous diſputâmes long temps , &je
ne voulus rien relâcher des manieres
dont on a coutume de recevoir lcs
Dij
44
RELATION
Ambaſſadeurs en France , ce qu'il
m'accorda.
Le 15. les Tunquinois me vinrent
complimenter ſur mon arrivée .
Le 16. les Cochinchinois firent
la même choſe.
Le 17. Mª Conſtans me vint trouver
, & emmena avec luy quatre balons
tres - beaux pour charger les
preſens que Sa Majesté envoyoit au
Roy de Siam . Ce mêmejour le Roy
donna ordre à toutes les Nations
des Indes qui reſident à Siam , deme
venir témoigner la joye qu'ils ref
ſentoient de mon arrivée , &de me
rendre tous les honneurs qui étoient
dûs à un An baſſadeur du plus grand
Roy du Monde Ils y vinrent fur
les fix heures du ſoir , tous habillez
àlamodede leur païs ; il y en avoit
de quarante differentes Nations , &
toutes de Royaumes indépendans
les uns des autres ; & ce qu'il y avoit
detres- particulier étoit , que parmy
DU VOYAGE DE SIAM. 43
ce nombre il yavoit le fils d'un Roy
qui avoit été chaſſe de ſes Etats , &
qui s'étant refugié dans celuy de
Siam , demandoit du ſecours pour
ſe rétablir. Leurs habits étoient
preſque tout de meſme que ceux
des Siamois , à la reſerve de quelques-
uns , dont la coëffure étoit differente
, les uns ayans des turbans ,
les autres des bonnets à l'Arme .
nienne , ou des calottes , & d'autres
enfin étans nuë tête comme les
moindres des Siamois, les perſonnes
de qualité ayant un bonnet de la
formedeceluyde nos Dragons, qui
ſe tient droit , fait de mouſſeline
blanche , qu'ils font obligez de faire
tenir avec un cordon qui paſſe au
deſſous de leur menton , étant d'ailleurs
tous nuds pieds , à la reſerve
de quelques uns qui ont des babouches
comme celles que portent les
Turcs.
Le Roy me fit dire ce mêmejour
Dij
46 RELATION
par M. Conftans , qu'il me vouloit
recevoir le lendemain 18. Je partis
fur les ſept heures du matin en la ma
niere que je raconteray aprês avoir
recité les honneurs que le Roy de
Siam fit rendre à la Lettre de Sa Majeſté.
Il est vray qu'il a de coutume
de rendre honneur aux Lettres des
Potentats qu'il reçoit par leurs Am.
baſſadeurs;mais il a voulu avec juſtice
faire une distinction de cellede
notre grand Monarque. Il vint quaranteMandarins
des premiers de fa
Cour , dont deux qui étoient Oyas ,
c'eſt à dire comme ſont les Ducs en
France , qui me dirent que tous les
balons étoient à ma porte pour
prendre la Lettre de Sa Majesté , &
memener au Palais . La Lettre étoit
dans ma chambre en un vaſe d'or
couvertd'un voile de brocard tresriche.
Les Mandarins étant entrez
ils ſe proſternerent les mains jointes
fur le front, le viſage contre terre,&
DU VOYAGE DE SIAM. 47
faluërent en cette poſture la Lettre
du Roy par trois fois. Moy
étant aſſis ſur un fauteüil auprés
de la Lettre , je reçus cet honneur ,
qui n'a jamais été rendu qu'à celle
de Sa Majesté. Cette ceremonie
finie , je pris la Lettre avec le vaſe
d'or , & après l'avoir portée ſeptou
huit pas , je la donnay à Monſieur
l'Abbé de Choiſy , qui étoit
venu de France avec moy. Il marchoit
à ma gauche un peu derriere, .
&il la porta juſqu'au bord de la
riviere , où je trouvay un balon extremement
beau , fort doré , dans
lequel étoient deux Mandarins du
premier ordre . Je pris la Lettredes
mains de Monfieurl'Abbé de Choiſy
, & l'ayant portée dans le balon,
je la remis entre les mains d'un de
ces Mandarins , qui la poſa ſous un
dais fait en pointe , fort élevé , &
tout doré. J'entray dans un autre
fort magnifique , qui ſuivoit imme
3
48 RELATION
diatement celuy où étoit la Lettre
de Sa Majeſté. Deux autres auſſi
beaux que le mien , dans lesquels
étoient des Mandarins , étoient aux
deux côtez de celuy où l'on avoit
mis la Lettre. Le mien , comme je
viens de dire , le ſuivoit ; Monfieur
l'Abbé de Choiſy étoit dans un autre
balon immediatement derriere,
& les Gentilshommes qui m'accompagnoient
,& les gens de ma ſuite,
dans d'autres balons , ceux des
grands Mandarins pareillement fort
beaux , étoient àla tête. Il y avoit
environ douze balons tout dorez ,
& prês de deux cens autres qui voguoient
fous deux colomnes. La
Lettre du Roy , les deux balons de
garde& le mien étoient dans le milieu.
Toutes les Nations de Siam
étoient à ce cortege ; &toute la ri.
viere quoique tres large étoit toute
couverte de balons. Nous marchâmes
de cette forte juſqu'à la ville,
dont
DU VOYAGE DE SIAM. 49
dont les canons me ſaluërent ,
ce qui ne s'étoit jamais fait a
aucun autre Ambaſſadeur , tous
les Navires me ſaluërent auſſi ,
& en arrivant à terre je trouvay
un grand Char tout doré,
qui n'avoit jamais ſervi qu'au
Roy.
Je pris la Lettre de ſa Majefté
, &je la mis dans ce Char ,
qui étoit traîné par des chevaux
, & pouffé par des hommes;
J'entray enſuite dans une
chaiſedorée portéepar dixhom.
mes ſur leurs épaules ; Monfieur
l'Abbé de Choiſy étoit dans
une autre moins belle ; Les Gentils-
hommes & les Mandarins
qui m'accompagnoient étoient
à cheval , toutes les Nations
-differentes qui demeurent à Siam
marchant à pied derriere ; La
marche fut de cette forte jufqu'au
Château du Gouverneur ,
E
50 RELATION
où je trouvay en haye des Soldats
des deux côtez de la ruë
qui avoient des chapeaux de
métail doré , une chemife rouge
, & une eſpece d'écharpe de
toile peinte , qui leur ſervoit de
culotte, fans bas ny foüilliers ;
Les uns étoient arniez de Mouf
quets , les autres de Lances ;
D'autres d'Arcs , & de fléches,
d'autres de picques .
Il y avoit beaucoup d'inſtrumens
comme Trompettes,Tambours
, Timbales , Muſettes , des
manieres de petites cloches ,&
de petits cors dont le bruit refſembloit
à ceux des paſteurs en
France. Toute cette Muſique,
faiſoit affez de bruit , nous mar-.
châmes de cette façon le long
d'ure grande ruë bordée des
deux côtez d'une grande quanme
de peuples & toutes les places
remplies de même. Nous
DU VOYAGE DE SIAM. 11
arrivâmes enfin dans une grande
place qui étoit devant le Palais
du Roi , ou étoient rangés
des deux côtés des Eléphans de
guerre , enfuite nous entiâmes
dans la premiére cour du Palais
, où je trouvay environ deux
milles Soldats afſis fur leur der
riére la croſſe de leurs Moufquets
fur terre & tout droits ,
rangés en droite ligne à fix de
hauteur , il y avoit des éléphans
fur la gauche apelés éléphans
armés en guerre. Nous vimes
enfuite cent hommes à cheval
pieds nuds & habités à la Morefque
une lance àla main, tous
des Soldats étoient habillé conme
j'ai dit cy-devant , dans cet
endroit les nations & tous ceux
qui me ſuivoient me quitterent
à la referve des Gentilshommes
quim'accompagnoient, J. paffai
dans deux autres cours qui
(
E ij
52
RELATION
étoient garnies de la même maniére
& j'entray dans une autre
où étoit un grand nombre de
Mandarins tous proſternés contre
terre , il y avoit en cet endroit
fix chevaux qui étoient tenus
chacun par deux Mandarins ,
tres -bien barnachés , leurs brides
, poitraïls , croupieres & couroyes
d'étriers étoient garnies
d'or & d'argent couverts de pluſieurs
perles , rubis & diamans ,
en forte qu'on ne pouvoit en
voir le cuir , leurs étriers & leurs
ſelles étoient d'or & d'argent ,
les chevaux avoient des anneaux
d'or aux pieds de devant , il y
avoit là auffi pluſieurs éléphans
harnachés de même que le ſont
des chevaux de caroſſes , leurs
harnois étoient de velours cramoiſy
avec des boucles dorées ,
Les Gentilshommes entrérent
dans la Salle d'audiance & fe
DO VOYAGE DE SIAM.
placerent avant que le Roy ft
dans ſon Throne , & quand il y
fut entré accompagné de Monfieur
Conftans , du Barcalon &
de Monfieur l'Abbé de Choiſy
qui portoit la Lettre du Roy ,
je fus furpris de voir le Roy dans
une tribune fort élevée, car Monfeur
Conftans étoit demeuré
d'accord avec moi que le Roy
ne feroit qu'à la hauteur d'un
homme dans ſa tribune & que
je luy pourrois donner la Lettre
du Roy de la main à la main;
Alors je dis à Monfieur l'Abbé
de Choify , on a oublié ce que
l'on m'a promis , mais aſſeurément
je ne donneray point la
Lettre du Roi qu'à ma hauteur,
le vaſe d'or ou on l'avoit mife
avoit un grand manche d'or de
plus de trois pieds de long , on
avoit crû que je prendrois ce
vaſe par le boutdu manche pour
E iij
54
RELATION
F'élever juſques à la hauteur du
thrône ou étoit le Roy , mais je
pris fur le champ mon party &
je reſolus de préſenter au Roy
la Lettre de Sa Majesté tenant
en ma main la couppe d'or où
elle étoit , étant donc arrivé à la
porte je ſalüay le Roy , j'en fis
demême à moitié chemin & lors
que je fus proche de l'endroit ou
je devois m'affeoir après avoir
prononcé deux paroles de ma
Harangue je remis mon chapeau
à la tête & je m'affis , je
continüaymondiſcours qui étoit
en ces termes.
Fermer
Résumé : RELATION DE L'AMBASSADE de Mr le Chevalier DE CHAUMONT A LA COUR DU ROY DE SIAM, Avec ce qui s'est passé de plus remarquable durant son voyage.
Le texte relate le voyage de l'ambassadeur français, le Chevalier de Chaumont, à la cour du roi de Siam, parti de Brest le 3 mars 1685 à bord du vaisseau royal 'l'Oiseau', accompagné de la frégate 'la Maline'. Le voyage débuta favorablement, atteignant les îles de Madère en sept jours. Après avoir traversé la ligne équinoxiale, ils rencontrèrent des vents variables mais navigables, arrivant au Cap de Bonne Espérance le 31 mai pour se ravitailler en eau et en rafraîchissements. Ils y rencontrèrent quatre vaisseaux hollandais, dont un portant le pavillon d'un commissaire de la Compagnie hollandaise des Indes Orientales. Les Hollandais offrirent leur aide et des présents. La région était peuplée de singes et de bêtes sauvages, et les Hollandais y avaient établi un fort et des habitations, cultivant un jardin riche en plantes et fruits exotiques. Les habitants locaux, bien que nus et ne cultivant pas la terre, possédaient des bestiaux et utilisaient des remèdes naturels. Le climat était doux, avec des saisons bien définies. Après avoir quitté le Cap de Bonne Espérance le 7 juin, ils affrontèrent des mers agitées et des vents variables jusqu'à Madagascar. Ils découvrirent ensuite une île non marquée sur leurs cartes, nommée l'île de Mony, et atteignirent finalement l'île de Java. Ils mouillèrent devant Bantam, où ils reçurent des fruits et des rafraîchissements. Cependant, le gouverneur hollandais refusa l'entrée à la frégate 'la Maline', contraignant Chaumont à se diriger vers Batavia. À Batavia, ils demandèrent et obtinrent la permission de débarquer leurs malades, qui guérirent rapidement grâce aux soins et aux rafraîchissements. Le général de Batavia offrit son aide et des rafraîchissements, mais Chaumont déclina une invitation à descendre à terre pour éviter les cérémonies. Batavia est décrite comme une ville prospère avec des canaux, des maisons propres, et une forte garnison hollandaise. Après avoir obtenu un pilote pour Siam, ils repartirent et rencontrèrent un navire mystérieux. Ils passèrent ensuite le détroit de Banca et l'île de Sumatra, notant les fortifications hollandaises et les conflits locaux. Ils traversèrent la ligne équatoriale dans des conditions favorables et passèrent devant le détroit de Malaca. Le voyage continua avec des vents variables et des calmes, obligeant souvent à mouiller. Ils arrivèrent devant Ligor, une place du roi de Siam, où les Siamois ramenés exprimèrent leur joie. Finalement, ils mouillèrent devant la rivière de Siam. L'auteur rencontra l'évêque de Metellopolis et l'abbé de Lionne, qui l'informèrent des réactions du roi de Siam à son arrivée. Deux mandarins vinrent à bord pour témoigner de la joie du roi et discuter des relations entre la France et le Siam. Les habitants locaux, vêtus de manière spécifique avec des écharpes de toile peinte et des chemises de mousseline, furent reçus à bord du vaisseau et salués par neuf coups de canon. Le 1er octobre, Monsieur Constance, ministre du roi de Siam, envoya des compliments et des provisions abondantes pour nourrir l'équipage pendant quatre jours. Le 8 octobre, l'évêque de Metellopolis et deux mandarins vinrent s'informer de la santé de l'auteur et l'invitèrent à descendre à terre. L'auteur fut accueilli avec des honneurs royaux, y compris des salves de canon et des balons magnifiques pour le transport. Le 9 octobre, deux mandarins vinrent recevoir les ordres de l'auteur, qui partit ensuite pour une maison préparée à son intention. La rivière de Siam, nommée Menan, est décrite comme large et bordée d'arbres, avec des maisons construites sur pilotis en raison des inondations saisonnières. Les habitants respectent profondément leur roi et rendent des honneurs spécifiques lors de son passage. Les mandarins et princes accompagnèrent l'auteur, chacun dans des balons ornés d'armes et de trônes. Le 13 octobre, l'auteur demanda au roi de Siam de traiter des modalités de son entrée, ce qui fut accordé après une longue discussion. Les jours suivants, diverses nations vinrent complimenter l'auteur sur son arrivée. Le 18 octobre, le roi de Siam reçut la lettre du roi de France avec des honneurs particuliers, soulignant la distinction accordée à cette lettre.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
2
p. 11-17
EXTRAIT Du registre des Lettres écrites au Conseil de Marine, par M. de Beauregard Chevalier de l'Ordre militaire de Saint Loüis, Capitaine de Vaisseaux du Roy, Commandant la Marine au Département du Port-Louis & l'Orient.
Début :
La Machine est en place, mais le Sieur Gautier veut faire diverses [...]
Mots clefs :
Machine, Eau douce, Projet, Marine, Vaisseaux, Tonneaux, Charbon, Quantité, Eau de mer, Soudure
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : EXTRAIT Du registre des Lettres écrites au Conseil de Marine, par M. de Beauregard Chevalier de l'Ordre militaire de Saint Loüis, Capitaine de Vaisseaux du Roy, Commandant la Marine au Département du Port-Louis & l'Orient.
EXTRAIT
Du Regiftre des Lettres écrites au Cönfeil
de Marine , par M. de Beauregard
Chevalier de l'Ordre militaire
de Saint Louis , Capitaine de Vaiffeaux
du Roy , Commandant la Marine
an Département du Port- Louis &
l'Orient.
Du 19 Avril 1717.
LA Machine eft en place s mais le
Sicur Gautier veut faire diverfes
12 LE MERCURE
épreuves en fon particulier avant la décifive
Il veut pendant trois ou quatre
jours , faire bouillir de l'Eau douce dedans
, pour ôter l'odeur de la foudure :
il veut auffi connoitre la difference qu'il
peut y avoir du charbon de bois à celui
de terre , employés dans fon réchaud .
J'ai en mon particulier, fait un Mémoire
de tout ce qui pouvoit s'oppofer à l'exécution
de fon projet ; afin qu'il y faffe
fes réponſes , pour autorifer l'ufage qu'il
prétend qu'on en peut faire , & faire
prononcer fur cela Meffieurs les Capitaines
, le Médecin , les Chirurgiens-
Majors & l'Apoticaire de la Marine, fans
leur donner une entiére connoiffance de
fon fecret.
:
D# 7 May 1717.
' Ay l'honneur d'informer le Confeil ,
que les Gardiens des Vaiffeaux du
Roy & celui du Triton où eft la Machine
du Sieur Gautier , ne boivent que
de l'Eau de l'épreuve de cette Machine;
& il me paroift que s'il y a quelque
difficulté dans fon projet , ce ne fera pas
fur la qualité de l'Eau : Car , on ne peut
alléguer qu'étant confervée, elle fe pour
Loit corrompre ; puifqu'elle n'eft point:
D'OCTOBRE,
13.
faite
pour ne s'en point fervir journellement
: Il ne s'agit donc que de fçavoir
la quantité qui s'en pourra faire dans
un jour , & l'efpace que contiendra le
bois ou le charbon qui feront employés
à cet ufage : Je fçay déja que ladire Machine
peut contenir l'efpace de 8 à 10
Tonneaux dans un Vaiffeau du troifiéme
rang , & dans un autre plus petit
Navire , elle feroit plus inférieure : Je
ne manquerai pas d'en faire un détail ,
lorfque l'entiére connoiffance de tout ce
qui pourra regarder l'employ de cette
Eau , me fera parvenue ; car , j'aimerois
mieux eftre mort que d'avoir condamné
ou approuvé ce que je ne fçaurois pas.
certainement.
DE
Du 21 May 1717.
EPUIS hier midi jufqu'aujourd'huy
pareille heure , le Sieur Gautier
a fait l'épreuve de la quantité d'Eau
que luy pouvoit produire la Machine
qu'il a établie à bord du Vaiffeau du
Roy le Triton , & la confommation du
charbon Pendant ces 24 heures , il a
confommé un pied & demi cube de
charbon , dont les deux tiers de terre &
14 LE MERCURE
l'autre tiers de bois , mêlés enfemble, &
a fait 162 pots d'Eau douce en préfence
de deux perfonnes fidéles ; l'une nommée
par M. Clairambault ,
l'autre par
moy , qui y ont paffé la nuit fans repofer.
Demain à 7 heures du matin , on commencera
l'épreuve de la confommation
du bois feul & de la quantité d'Eau qui
en proviendra pendant 12 heures.
>
Du 28 May 1717.
TOUTES les expériences que M.
Gautier devoit faire ici par ordre
du Confeil , devant eftre finies Lundi
prochain , il fupplie le Confeil d'avoir
la bonté de luy faire fçavoir , s'il pourra
retourner à Nantes , avant que d'avoir la
réponſe du Procés verbal , où fera détaillé
toutes les épreuves de l'Eau de
Mer qu'il a convertie en Eau douce , qui
fera envoyé fans faute avec de cette Eau
dans la femaine prochaine ; parce qu'il
eft appellé par plufieurs malades à
Nantes,qui ont en luy toute la confiancé
qu'on peut avoir pour un auffi habile &
un auffi honête homme que nous le connoiffons
tous :Son expérience dans la Médecine,
a tiré d'affaire plufieurs Gens ici .
"
D'OCTOBRE.
Du 18 Juin 1717.
COMM. j'ay une connoiffance parfaite
de toutes les épreuves mentionnées
au Procés verbal qu'on envoye
au Confeil , ainfi que des réponſes faites
par le Sieur Gautier,fur les queftions qui
luy ont efté alléguées par Meffieurs les
Officiers que j'ay choifi , comme les plus
capables de juger de la qualité de l'Eau
de Mer rendue potable , du lieu le plus
convenable pour placer fa Machine , &
de la facilité avec laquelle on s'en pourra
fervir; je croirois abufer de la patience
du Confeil , en luy faifant un nouveau.
détail de toute l'utilité qu'on en peut
tirer ; j'aurai l'honneur de luy dire leulement,
qu'ayant fait conferver de cette
Eau dans une barrique , pour fçavoir.
précisément ce qu'il en arriveroit : Aprés
Î'y avoir laiffée quinzejours, j'ay remarqué
que non feulement elle ne s'étoit
pas corrompue , & même que fon leger
goût de feu & de la foudure s'étoit
diffipé ; mais, pour ôter toute fufpicion ;
j'ay appellé les Médecins , Chirurgiens
Majors & Apoticaires du Port , pour
voir diftiller eux-mêmes l'Eau qu'on en16
LE MERCURE
voye au Confeil dans une bouteille que
je les ai prié de cacheter du Sceau dut
Contrôlle de la Marine ; & en mêmetems
, M. de Clairambault & moy y
avons mis nos cachets. Ce n'eſt pasTans
répugnance que j'ay conſenti à demander
le congé du Sieur Gautier , aupara
vant d'avoir eu l'honneur d'informer le
Confeil du fuccés de cette épreuve,dont
xécution paroift auffi facile que la
fimplicité de fon Auteur , qui exige plûtoft
qu'on luy faffe des difficultez que de
quêter des éloges : Il m'a paru fi uniyerfel
qu'à quelque dégré de fçience que
Meffieurs de l'Académie foient parvenus
, je fuis perfuadé qu'ils ne feroient
pas fâchés de connoiftre ce Médecin qui
n'a pas laiffé de fe trouver ici à propos,
pour fecourir de fa profeffion , plufieurs
perfonnes dangereufement malades : Il
s'eft acquis dans le peu de féjour qu'il
a fait ici, toute l'eftime qu'un honnête
homme peut efperer ; je lui ai remis fon
congé pour retourner à Nantes.
Depuis que j'ay eu l'honneur d'écrire
le contenu ci-deffus au Confeil ; M. le
Maréchal de Montefquiou a goûté de
cette Eau , ainfi que les Meffieurs qui
l'accompagnent ; ils l'ont trouvée bonne
Et
D'OCTOBRE. 17
& utile pour l'ufage auquel on la detic.
Pour copie , figné , Chunlaud de
Boisdizon Sécretaire de Mr le Comman-
'dant.
Du Regiftre des Lettres écrites au Cönfeil
de Marine , par M. de Beauregard
Chevalier de l'Ordre militaire
de Saint Louis , Capitaine de Vaiffeaux
du Roy , Commandant la Marine
an Département du Port- Louis &
l'Orient.
Du 19 Avril 1717.
LA Machine eft en place s mais le
Sicur Gautier veut faire diverfes
12 LE MERCURE
épreuves en fon particulier avant la décifive
Il veut pendant trois ou quatre
jours , faire bouillir de l'Eau douce dedans
, pour ôter l'odeur de la foudure :
il veut auffi connoitre la difference qu'il
peut y avoir du charbon de bois à celui
de terre , employés dans fon réchaud .
J'ai en mon particulier, fait un Mémoire
de tout ce qui pouvoit s'oppofer à l'exécution
de fon projet ; afin qu'il y faffe
fes réponſes , pour autorifer l'ufage qu'il
prétend qu'on en peut faire , & faire
prononcer fur cela Meffieurs les Capitaines
, le Médecin , les Chirurgiens-
Majors & l'Apoticaire de la Marine, fans
leur donner une entiére connoiffance de
fon fecret.
:
D# 7 May 1717.
' Ay l'honneur d'informer le Confeil ,
que les Gardiens des Vaiffeaux du
Roy & celui du Triton où eft la Machine
du Sieur Gautier , ne boivent que
de l'Eau de l'épreuve de cette Machine;
& il me paroift que s'il y a quelque
difficulté dans fon projet , ce ne fera pas
fur la qualité de l'Eau : Car , on ne peut
alléguer qu'étant confervée, elle fe pour
Loit corrompre ; puifqu'elle n'eft point:
D'OCTOBRE,
13.
faite
pour ne s'en point fervir journellement
: Il ne s'agit donc que de fçavoir
la quantité qui s'en pourra faire dans
un jour , & l'efpace que contiendra le
bois ou le charbon qui feront employés
à cet ufage : Je fçay déja que ladire Machine
peut contenir l'efpace de 8 à 10
Tonneaux dans un Vaiffeau du troifiéme
rang , & dans un autre plus petit
Navire , elle feroit plus inférieure : Je
ne manquerai pas d'en faire un détail ,
lorfque l'entiére connoiffance de tout ce
qui pourra regarder l'employ de cette
Eau , me fera parvenue ; car , j'aimerois
mieux eftre mort que d'avoir condamné
ou approuvé ce que je ne fçaurois pas.
certainement.
DE
Du 21 May 1717.
EPUIS hier midi jufqu'aujourd'huy
pareille heure , le Sieur Gautier
a fait l'épreuve de la quantité d'Eau
que luy pouvoit produire la Machine
qu'il a établie à bord du Vaiffeau du
Roy le Triton , & la confommation du
charbon Pendant ces 24 heures , il a
confommé un pied & demi cube de
charbon , dont les deux tiers de terre &
14 LE MERCURE
l'autre tiers de bois , mêlés enfemble, &
a fait 162 pots d'Eau douce en préfence
de deux perfonnes fidéles ; l'une nommée
par M. Clairambault ,
l'autre par
moy , qui y ont paffé la nuit fans repofer.
Demain à 7 heures du matin , on commencera
l'épreuve de la confommation
du bois feul & de la quantité d'Eau qui
en proviendra pendant 12 heures.
>
Du 28 May 1717.
TOUTES les expériences que M.
Gautier devoit faire ici par ordre
du Confeil , devant eftre finies Lundi
prochain , il fupplie le Confeil d'avoir
la bonté de luy faire fçavoir , s'il pourra
retourner à Nantes , avant que d'avoir la
réponſe du Procés verbal , où fera détaillé
toutes les épreuves de l'Eau de
Mer qu'il a convertie en Eau douce , qui
fera envoyé fans faute avec de cette Eau
dans la femaine prochaine ; parce qu'il
eft appellé par plufieurs malades à
Nantes,qui ont en luy toute la confiancé
qu'on peut avoir pour un auffi habile &
un auffi honête homme que nous le connoiffons
tous :Son expérience dans la Médecine,
a tiré d'affaire plufieurs Gens ici .
"
D'OCTOBRE.
Du 18 Juin 1717.
COMM. j'ay une connoiffance parfaite
de toutes les épreuves mentionnées
au Procés verbal qu'on envoye
au Confeil , ainfi que des réponſes faites
par le Sieur Gautier,fur les queftions qui
luy ont efté alléguées par Meffieurs les
Officiers que j'ay choifi , comme les plus
capables de juger de la qualité de l'Eau
de Mer rendue potable , du lieu le plus
convenable pour placer fa Machine , &
de la facilité avec laquelle on s'en pourra
fervir; je croirois abufer de la patience
du Confeil , en luy faifant un nouveau.
détail de toute l'utilité qu'on en peut
tirer ; j'aurai l'honneur de luy dire leulement,
qu'ayant fait conferver de cette
Eau dans une barrique , pour fçavoir.
précisément ce qu'il en arriveroit : Aprés
Î'y avoir laiffée quinzejours, j'ay remarqué
que non feulement elle ne s'étoit
pas corrompue , & même que fon leger
goût de feu & de la foudure s'étoit
diffipé ; mais, pour ôter toute fufpicion ;
j'ay appellé les Médecins , Chirurgiens
Majors & Apoticaires du Port , pour
voir diftiller eux-mêmes l'Eau qu'on en16
LE MERCURE
voye au Confeil dans une bouteille que
je les ai prié de cacheter du Sceau dut
Contrôlle de la Marine ; & en mêmetems
, M. de Clairambault & moy y
avons mis nos cachets. Ce n'eſt pasTans
répugnance que j'ay conſenti à demander
le congé du Sieur Gautier , aupara
vant d'avoir eu l'honneur d'informer le
Confeil du fuccés de cette épreuve,dont
xécution paroift auffi facile que la
fimplicité de fon Auteur , qui exige plûtoft
qu'on luy faffe des difficultez que de
quêter des éloges : Il m'a paru fi uniyerfel
qu'à quelque dégré de fçience que
Meffieurs de l'Académie foient parvenus
, je fuis perfuadé qu'ils ne feroient
pas fâchés de connoiftre ce Médecin qui
n'a pas laiffé de fe trouver ici à propos,
pour fecourir de fa profeffion , plufieurs
perfonnes dangereufement malades : Il
s'eft acquis dans le peu de féjour qu'il
a fait ici, toute l'eftime qu'un honnête
homme peut efperer ; je lui ai remis fon
congé pour retourner à Nantes.
Depuis que j'ay eu l'honneur d'écrire
le contenu ci-deffus au Confeil ; M. le
Maréchal de Montefquiou a goûté de
cette Eau , ainfi que les Meffieurs qui
l'accompagnent ; ils l'ont trouvée bonne
Et
D'OCTOBRE. 17
& utile pour l'ufage auquel on la detic.
Pour copie , figné , Chunlaud de
Boisdizon Sécretaire de Mr le Comman-
'dant.
Fermer
3
p. 1283-1288
LETTRE écrite de Montpellier, sur une inondation extraordinaire, arrivée dans le bas Languedoc, au mois d'Octobre dernier.
Début :
Je vous écris, Monsieur, encore tout consterné du triste évenement dont [...]
Mots clefs :
Inondation, Eau, Province du Languedoc, Montpellier, Rivières, Quantité, Cause
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE écrite de Montpellier, sur une inondation extraordinaire, arrivée dans le bas Languedoc, au mois d'Octobre dernier.
LETTRE
écrite
de
Montpellier
,
Surune
inondation
extraordinaire
,
arrivée
dans
le
bas Languedoc
,
au
mois d'Octo
bre
dernier
.
E vous écris , Monfieur , encore tout
confterné du trifte évenement dont
vous me priez de vous marquer les prin-
cipales circonftances . La pluye commen-
ça de tomber ici, abondamment le pre-
mier jour du mois d'Octobre dernier ,
& continua jufqu'au 9. avec la même
force , & un débordement general de
toutes les Rivieres & des Ruiffeaux cir-
convoisins ; enforte que l'eau entroit par
les fenêtres & par les cheminées des mai-
fons les mieux fermées , ce qui caufa une
inondation generale. Le Faubourg de
Montpellier fut totalement entraîné , &
quantité de Tanneurs, qui y ont leurs Ma-
nufactures , y périrent. La petite Rivie-
' re qui traverfe ce Fauxbourg, fe débor-
da tellement , qu'elle entra bien avant
dans le Ville , & monta jufqu'au dernier
degré du Portail de l'Eglife des Reli-
gieufes de fainte Marie. Les Troupeaux
nombreux , qui paiffoient , felon la coû-
tume , dans la grande Prairie auprès
de la Ville , furent entraînez par le tor-
rent avec prefque tous les Bergers. Les
Efclufes du Canal de Lates en furent
renverfées , auffi bien que la Chauffée du
Pont Juvenal . Les Marchands de laine
de Montpellier ont fait en cet endroit
une perte de S. ou 600. mille livres , les
eaux ayant entraîné toutes les laines qui
étoient étenduës fur un grand Pré , voiſin
du Pont Juvenal. La maifon des Des
de Rouffel , quoique fituée fur la hauteur
de la Canourgue , promenade de Mont-
pellier , & rebâtie depuis peu , a èré abî
mée , l'eau ayant rempli les caves & en-
dommagé les fondemens ; fix' perfonnes:
furent
écrasées
&
ſubmergées
tout à
la
fois
fous
les
ruinés
.
Toutes les Campagnes voifines n'é-
toient qu'une Mer orageufe : on ne pou
voit aller qu'en bateau dans les rues des
Villes de Lunel & de Somieres , par le
débordement de la Riviere , dont tous les
Moulins ont été entraînez. L'eau caufa
le même ravage dans tous les Villages &
Hameaux d'alentour. Voici cependant un
fait , & tout enfemble un bonheur bien
fingulier, arrivé dans le Village de Claret.
Le Meûnier fe voyant tout-à- coup &
de toutes parts invefti par les ondes , pro-
pofa à fa femme de fe fauver à la nâge ;
il la fit étendre fur fon dos , lui recom-
mandant de le ferrer étroitement , & de
,n'avoir
point
de peur
:
il
prit
en
même-
temps
avec
les
dents
un
enfant
de
trois
mois
,
par
le
maillot
;
&
nonobftant ce
double
fardeau
,
il
eut
le
bonheur
d'arri
ver
fain
&
fauf à
un
rivage élevé
;
mais
la frayeur
&
le
froid ayant
faifi
la
fem-
elle
tomba
en
foibleffe
;
alors le
Meû
.
nier fe
remit dans
l'eau
&
alla
chercher
une
bouteille d'eau de
vie
qu'il
avoit
laif-
fée
dans
la
maiſon abandonnée
.
A
peine
eut
-il
pris la bouteille
,
que
la
maiſon
&
le moulin furent
abîmez
.
Il vint au fe-
cours de
fa
femme
,
qu'il fortifia
par le
moyen
de l'eau
de vie
.
Je vous affure
,
onfieur , que ce trait des plus hardis
& des plus genereux eft vrai dans toutes
fes circonftances , & qu'il fait encore icy
l'admiration de tout le monde.
Cette inondation a encore caufé de
grands ravages du côté d'Aigues-Mortes,
& fur tout au Salin de Pequés , l'un des
plus grands du Royaume , par la prodi-
gieufe quantité de fel qui y a été perdu ,
fans compter le terrain des Salines , pref-
que entierement engravé , ce qui fait un
tort immenfe , non-feulement aux Pro
prietaires , mais à toute la Province de
Languedoc, qui tiroit de- là le meilleur
Sel pour fon ufage.
L'impetuofité des torrens a été fi gran-
de , qu'elle a entierement renversé les
Ponts de la Verune , de faint Jean de
Vedas , de Ville- neuve , de Maguelone ,
de Pefenas , de Montagnac , d'Aniane, de
S. Guillain le Defert , & d'Agdes . Celui
de Lunel n'a pas été abbatu comme on
l'avoit d'abord dit.
Le Canal de communication des deux
Mers , par la Province de Languedoc ,
commence , comme l'on fçait , à la Ville
d'Agdes , dont le Port eft l'Entrepôt des
Marchandifes qu'on veut tranfporter
d'Agdes à Touloufe , & aux autres Vil-
les du hut Languedoc, & de la Guyenne
jufqu'à Bordeaux . Toutes les Marchan-
difes qui fe trouverent dans cet Entrepôt
furent emportées par ce déluge , qui prit
en quelque maniere fa naillance en ce
Port- là , où la Mer fembloit , pour ainfi
dire , tomber du Ciel en terre , les nuées
s'étant crevées à cette hauteur. Ces Mar-
chandiſes confiftant principalement , en
Vins , Bleds , Huiles , font eftimées en-
viron deux millions.
Les
autres Rivieres
qui ont
débordé
en-
même
-
temps
,
depuis
Beziers jufqu'à
Nif-
mes
,
ont
auffi
caufé
de
grands ravages
,
particulierement
celle
qu'on
nomme
leHe
.
ran
,
dont
toutes
les
Prairies voisines
ne fontplus
qu'une
Greve
ſterile
;
il
ne
reste
plus
fur
fes
bords
que
huit à
dix
arbres
d'une
infinité qu'il
y
en
avoit
,
&
qui
for-
moient
un
ſpectacle
champêtre
,
des plus
agréables ;
deforte
que
ces
bords font
à
prefent tout ruinez
&
d'une nudité
af-
freufe
.
On a obfervé que l'eau de la plûpart
de ces Rivieres débordées , eft montée
plus haut qu'elle n'a jamais fait , de 22.
Palmes Palme eft une mefure du pays ,
qui fait la cinquième partie de l'aune
de Paris. La Riviere du Lez en parti-
culier eft montée de douze pieds plus haut
qu'en l'année 1465. époque de la plus
grande inondation , dont les Archives de
la Province faffent mention
l
faudroit
un
volume
entier
pour
faire
un
détail
exact des degâts
horribles
que
celle
-
cy
a
caufé
.
Un
Voiturier qui
con-
duifoit
douze Mulets
chargez
d'Huile
,
en
fut
la
derniere
victime
,
fes
Muletsavec
leur
charge
périrent
auffi
.
On
croit
enfin
que
dix
ou
douze
millions
ré-
pareroient
à
peine
les
dommages
de
cetté
inondation
,
laquelle a
déraciné
une
gran
de
quantité
d'Oliviers
,
ce
qui
a
ruiné
beaucoup de
Particuliers
,
&
c
.
Je
fuis
,
Monfieur
,
&
c
écrite
de
Montpellier
,
Surune
inondation
extraordinaire
,
arrivée
dans
le
bas Languedoc
,
au
mois d'Octo
bre
dernier
.
E vous écris , Monfieur , encore tout
confterné du trifte évenement dont
vous me priez de vous marquer les prin-
cipales circonftances . La pluye commen-
ça de tomber ici, abondamment le pre-
mier jour du mois d'Octobre dernier ,
& continua jufqu'au 9. avec la même
force , & un débordement general de
toutes les Rivieres & des Ruiffeaux cir-
convoisins ; enforte que l'eau entroit par
les fenêtres & par les cheminées des mai-
fons les mieux fermées , ce qui caufa une
inondation generale. Le Faubourg de
Montpellier fut totalement entraîné , &
quantité de Tanneurs, qui y ont leurs Ma-
nufactures , y périrent. La petite Rivie-
' re qui traverfe ce Fauxbourg, fe débor-
da tellement , qu'elle entra bien avant
dans le Ville , & monta jufqu'au dernier
degré du Portail de l'Eglife des Reli-
gieufes de fainte Marie. Les Troupeaux
nombreux , qui paiffoient , felon la coû-
tume , dans la grande Prairie auprès
de la Ville , furent entraînez par le tor-
rent avec prefque tous les Bergers. Les
Efclufes du Canal de Lates en furent
renverfées , auffi bien que la Chauffée du
Pont Juvenal . Les Marchands de laine
de Montpellier ont fait en cet endroit
une perte de S. ou 600. mille livres , les
eaux ayant entraîné toutes les laines qui
étoient étenduës fur un grand Pré , voiſin
du Pont Juvenal. La maifon des Des
de Rouffel , quoique fituée fur la hauteur
de la Canourgue , promenade de Mont-
pellier , & rebâtie depuis peu , a èré abî
mée , l'eau ayant rempli les caves & en-
dommagé les fondemens ; fix' perfonnes:
furent
écrasées
&
ſubmergées
tout à
la
fois
fous
les
ruinés
.
Toutes les Campagnes voifines n'é-
toient qu'une Mer orageufe : on ne pou
voit aller qu'en bateau dans les rues des
Villes de Lunel & de Somieres , par le
débordement de la Riviere , dont tous les
Moulins ont été entraînez. L'eau caufa
le même ravage dans tous les Villages &
Hameaux d'alentour. Voici cependant un
fait , & tout enfemble un bonheur bien
fingulier, arrivé dans le Village de Claret.
Le Meûnier fe voyant tout-à- coup &
de toutes parts invefti par les ondes , pro-
pofa à fa femme de fe fauver à la nâge ;
il la fit étendre fur fon dos , lui recom-
mandant de le ferrer étroitement , & de
,n'avoir
point
de peur
:
il
prit
en
même-
temps
avec
les
dents
un
enfant
de
trois
mois
,
par
le
maillot
;
&
nonobftant ce
double
fardeau
,
il
eut
le
bonheur
d'arri
ver
fain
&
fauf à
un
rivage élevé
;
mais
la frayeur
&
le
froid ayant
faifi
la
fem-
elle
tomba
en
foibleffe
;
alors le
Meû
.
nier fe
remit dans
l'eau
&
alla
chercher
une
bouteille d'eau de
vie
qu'il
avoit
laif-
fée
dans
la
maiſon abandonnée
.
A
peine
eut
-il
pris la bouteille
,
que
la
maiſon
&
le moulin furent
abîmez
.
Il vint au fe-
cours de
fa
femme
,
qu'il fortifia
par le
moyen
de l'eau
de vie
.
Je vous affure
,
onfieur , que ce trait des plus hardis
& des plus genereux eft vrai dans toutes
fes circonftances , & qu'il fait encore icy
l'admiration de tout le monde.
Cette inondation a encore caufé de
grands ravages du côté d'Aigues-Mortes,
& fur tout au Salin de Pequés , l'un des
plus grands du Royaume , par la prodi-
gieufe quantité de fel qui y a été perdu ,
fans compter le terrain des Salines , pref-
que entierement engravé , ce qui fait un
tort immenfe , non-feulement aux Pro
prietaires , mais à toute la Province de
Languedoc, qui tiroit de- là le meilleur
Sel pour fon ufage.
L'impetuofité des torrens a été fi gran-
de , qu'elle a entierement renversé les
Ponts de la Verune , de faint Jean de
Vedas , de Ville- neuve , de Maguelone ,
de Pefenas , de Montagnac , d'Aniane, de
S. Guillain le Defert , & d'Agdes . Celui
de Lunel n'a pas été abbatu comme on
l'avoit d'abord dit.
Le Canal de communication des deux
Mers , par la Province de Languedoc ,
commence , comme l'on fçait , à la Ville
d'Agdes , dont le Port eft l'Entrepôt des
Marchandifes qu'on veut tranfporter
d'Agdes à Touloufe , & aux autres Vil-
les du hut Languedoc, & de la Guyenne
jufqu'à Bordeaux . Toutes les Marchan-
difes qui fe trouverent dans cet Entrepôt
furent emportées par ce déluge , qui prit
en quelque maniere fa naillance en ce
Port- là , où la Mer fembloit , pour ainfi
dire , tomber du Ciel en terre , les nuées
s'étant crevées à cette hauteur. Ces Mar-
chandiſes confiftant principalement , en
Vins , Bleds , Huiles , font eftimées en-
viron deux millions.
Les
autres Rivieres
qui ont
débordé
en-
même
-
temps
,
depuis
Beziers jufqu'à
Nif-
mes
,
ont
auffi
caufé
de
grands ravages
,
particulierement
celle
qu'on
nomme
leHe
.
ran
,
dont
toutes
les
Prairies voisines
ne fontplus
qu'une
Greve
ſterile
;
il
ne
reste
plus
fur
fes
bords
que
huit à
dix
arbres
d'une
infinité qu'il
y
en
avoit
,
&
qui
for-
moient
un
ſpectacle
champêtre
,
des plus
agréables ;
deforte
que
ces
bords font
à
prefent tout ruinez
&
d'une nudité
af-
freufe
.
On a obfervé que l'eau de la plûpart
de ces Rivieres débordées , eft montée
plus haut qu'elle n'a jamais fait , de 22.
Palmes Palme eft une mefure du pays ,
qui fait la cinquième partie de l'aune
de Paris. La Riviere du Lez en parti-
culier eft montée de douze pieds plus haut
qu'en l'année 1465. époque de la plus
grande inondation , dont les Archives de
la Province faffent mention
l
faudroit
un
volume
entier
pour
faire
un
détail
exact des degâts
horribles
que
celle
-
cy
a
caufé
.
Un
Voiturier qui
con-
duifoit
douze Mulets
chargez
d'Huile
,
en
fut
la
derniere
victime
,
fes
Muletsavec
leur
charge
périrent
auffi
.
On
croit
enfin
que
dix
ou
douze
millions
ré-
pareroient
à
peine
les
dommages
de
cetté
inondation
,
laquelle a
déraciné
une
gran
de
quantité
d'Oliviers
,
ce
qui
a
ruiné
beaucoup de
Particuliers
,
&
c
.
Je
fuis
,
Monfieur
,
&
c
Fermer
4
p. 123-139
Remarques sur la nourriture des hommes avec les differentes farines, lûes à la séance de l'Académie royale de Chirurgie, le Jeudi 5 Décembre 1754. Par M. Recolin, Maitre en Chirurgie, &c.
Début :
On vient de faire des essais d'une poudre farineuse, avec laquelle on peut nourrir [...]
Mots clefs :
Nourriture, Nourriture des hommes, Quantité, Sauvages, Soupe, Graisse, Maître en Chirurgie, Académie royale de chirurgie, Eau, Poudre farineuse
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Remarques sur la nourriture des hommes avec les differentes farines, lûes à la séance de l'Académie royale de Chirurgie, le Jeudi 5 Décembre 1754. Par M. Recolin, Maitre en Chirurgie, &c.
Remarques fur la nourriture des hommes
avec les differentes farines , lûes à la feance
de l'Académie royale de Chirurgie , le
Jeudis Décembre 1754. Par M. Recolin
, Maire en Chirurgie , &c.
On vient de faire des effais d'une poudre
farineuſe , avec laquelle on peut nour
rir des hommes pendant quelque tems ,
moyennant fix onces par jour à chacun ,
délayées dans fuffifante quantité d'eau
bouillante . Cette poudre coûte ou revient
à un fol l'once , puifque l'auteur dit , que
la ration journaliere d'un homme revient
à fix fols ; que ceux qui en feront nourris
pourront vaquer aux travaux les plus pénibles
, fans que leurs forces & leurs fantés
foient expofées à aucune diminution .
C'eft M. Bouébe , Chirurgien major du
régiment Grifon de Salis , qui en eft l'auteur.
Il y a environ trois mois qu'on en a
fait des épreuves en Flandre , par ordre
de M. le Marquis de Paulmi , fous les yeux
de M. le Prince de Soubife & de M. de Sechelles
; M. Bagieu en fit part à l'Académie.
On vient d'en faire de nouvelles expérien
www
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
ces à l'Hôtel royal des Invalides , par ordre
du même Miniftre : M. Morand en a
lu le procès verbal . Ceux qui ont été nourris
avec cette poudre ou farine , s'en font
bien trouvés .
Cette découverte eft fans doute intéreflante
, & peut être d'une grande utilité
dans certaines conjonctures. L'on doit fçavoir
bon gré à M. Bouébe , d'avoir travaillé
à trov er ce moyen de plus , pour foulager
l'humanité dans les occafions où fes befoins
l'exigent : cependant on ne doit pas
regarder cette découverte avec l'enthoufiafme
de la nouveauté , puifque de tous
les tems les farines tirées principalement
des grains , ont fait le fond de la nourriture
de certains peuples , comme je le dirai
plus bas ; mais que même ceux qui n'y
font point habitués , y ont encore tous les
jours recours , quand ils font privés d'autres
alimens plus conformes à leur goût &
à leurs ufages ; & ils fe foutiennent en
fanté , avec cette nourriture fimple , plus
ou moins de tems , felon la néceffité : enfuite
on en revient à la nourriture ordinaire
, quand le tems de la difette ceffe ,
ce qui n'a guere duré , felon les exemples
du paffé , qu'environ fix femaines. On a
vû la preuve de ce que j'avance ici , il y
a quelques années , dans la province de
Guyenne.
FEVRIER. 1755. 125
En 1747 plufieurs provinces de ce
royaume fe trouverent affligées d'une
difette de grains confidérable ; celle de
Guyenne fut une des plus expofées aux
calamités & aux horreurs d'une famine ;
quelque attention que le miniftere appor
tât pour la foulager , même avant qu'elle
fe fût apperçue du danger , elle ne laiffa
pas d'en éprouver les effets .
Bordeaux , fa capitale , ne reçoit de fecours
que par la mer. Les Anglois inftruits
de tous les chargemens qui fe faifoient
'ailleurs pour la province de Guyenne ,
bloquerent l'entrée de la riviere , & par
ce moyen tout fecours fut intercepté. Le
Commiffaire du Roi dans cette province ,
homme d'un génie fupérieur & d'une grande
expérience , occupé par état des malheurs
qui menaçoient les peuples , eut
recours aux moyens dont les nations étrangeres
fe fervent pour fe préferver de la
famine fléau auquel les peuples d'Afie
font affez fouvent expofés..
Ce Magiftrat fit publier une quantité
confidérable de feuilles imprimées , portant
la maniere de faire une espece de
bouillie avec la farine de froment , ainfi
que la façon de préparer le ris pour nourrir
beaucoup de monde à très-bon marché ;
puifque , calcul fait , au prix même où font
F iij
126 MERCURE DE FRANCE.
les choſes à Paris , la farine cinq fols la
livre , le ris huit fols , la graiffe ou ſaindoux
quatorze fols , le beurre à ſeize ſols ,
le fel a onze fols , la nourriture de chaque
homme reviendroit à un fol fept ou huit
deniers tout au plus . Celui de la foupe du
ris au gras , felon la méthode qu'on va
voir , à quelque chofe de plus ; le ris à
l'eau & au lait à beaucoup moins , ce qui
peut encore fouffrir une diminution confidérable
, relativement au prix où font ces
denrées dans les différentes provinces.
Je vais faire la lecture de deux exemplaires
de ces méthodes qui me parvinrent
dans le tems ; l'une pour la préparation de
la farine de froment , l'autre pour celle du
ris.
COPIE DES DEUX EXEMPLAIRES IMPRIMÉS .
Méthode pourfaire la foupe dauphinoife
dite Touble , en plufieurs endroits de Turquie
, avec laquelle on peut nourrir à trèspeu
de frais ungrand nombre de perfonnes.
Prenez une livre de farine de pur froment
, paîtriffez-la avec de l'eau un peu falée.
Quand la pâte eft faite & paîtrie un
* Ainfi nommée , parce qu'un homme de la province
du Dauphiné donna jādis la formule de cette
foupe en Turquie.
FEVRIER. 1755 . 127
peu molle , partagez -la en morceaux , de
la groffeur d'un ceuf ou environ ; étendezles
avec un rouleau , de maniere que la
pâte de chacun foit fort mince , & rangez
le tout fur une table.
Ayez fur le feu une marmite ou chaudron
, ou un pot de terre , avec deux pots
d'eau. Quand cette eau fera chaude , falezla
, & mettez- y un quarteron de beurre
ou de graiffe .
Lorfqu'elle bout à gros bouillons , jettez-
y la pâte qui a été étendue , &
que
vous
aurez
coupée
en très - petits
morceaux
:
plus
ils
font
minces
&
petits
, plus
ils
foifonnent
. Obfervez
de les
jetter
dans
l'endroit
où l'eau
bout
le plus
fort
.
Il ne faut plus enfuite qu'un petit feu
pour faire bouillir doucement pendant cinq
quarts-d'heure ou une heure & demie cette
foupe , qu'il eft néceffaire de remuer de
tems en tems jufqu'au fond de la marmite
avec une cuiller , afin d'empêcher qu'elle
ne s'attache.
Si l'on s'apperçoit qu'elle épaiffit trop ,
on y mettra de l'eau chaude , ou bien de la
farine fi elle eſt trop liquide. Cette foupe
eft agréable au goût , raffafiante & nourriffante.
La quantité ci - deffus fuffit à fix
perfonnes , qui en prendront la moitié pour
dîner , & le refte pour fouper.
Fiiij
128 MERCURE DE FRANCE.
Comme ce refte s'épaiffit beaucoup en fe
refroidiffant , on le délayera avec de l'eau
chaude quand on voudra le manger , &
on le fera rechauffer à petit feu .
On ne doit point laiffer long-tems cette
foupe dans une marmite ou chaudron , de
peur qu'elle ne prenne un goût de cuivre
ou de fer.
Dix livres de farine mifes en pâte , en
rendent treize livres un quart , lefquelles
apprêtées comme ci- deffus , nourriffent
abondamment foixante perfonnes toute
une journée .
Pour dix livres de farine , faifant treize
livres & plus de pâte , il faut vingt pots.
d'eau , deux livres & demie de beurre ou
de graiffe , & trois quarterons de fel .
Plus la farine de froment eft bonne
fans être toutefois bien fine , plus elle foifonne.
La fleur de farine rendroit moins
en pâte , & fe diffoudroit trop aifément en
bouillant. Une farine trop groffiere ne ſe
lieroit pas affez , & ne s'étendroit pas bien
il faut donc choifir la farine dont on fait
le pain bourgeois dans un ménage,
:
Inftructionfur la façon de préparer le ris pour
en nourrir beaucoup de monde à bon marché.
Le ris eft connu pour être une des meilFEVRIER.
1755. 129
leures nourritures qu'il y ait ; des provinces
, des royaumes entiers s'en nourriffent ,
& d'autres en font plus d'ufage pour leur
fubfiftance que de froment ou de feigle.
Il y a plufieurs façons de le manger ; à
l'eau , au gras & au lait . Quelle que foit
celle de ces façons dont on veuille faire
ufage , il faut commencer par bien laver
& nettoyer dans trois eaux tiédes différentes
, la quantité qu'on en doit employer.
Pour le faire à l'eau , & nourrir pendant
unjour trente perſonnes .
Il faut en mettre cinq livres , poids de
marc , dans une marmite ou chaudiere ,
avec dix pots d'eau , & du fel à proportion,
le faire bouillir à petit feu l'efpace de trois
heures , en le remuant de tems en tems ,
afin d'empêcher qu'il ne s'attache , & verfer
à mesure qu'il paroît s'épaiffir , jufques
à concurrence' de dix autres pots d'eau
chaude ; ces cinq livres rendront foixante
portions , ni trop épaiffes ni trop claires
dont deux fuffifent à la nourriture d'une
perfonne , & par conféquent les cinq livies
font fuffifantes pour nourrir trente
perfonnes.
Fv
130 MERCURE DE FRANCE.
Pour le faire au gras , & nourrir le même
nombre de perfonnes.
Il faut , fur le pied de huit onces de
viande par livre de ris & pour quatre pots
d'eau , mettre une livre de viande de quarante
onces dans les dix premiers pots
d'eau , les faire bouillir & écumer , après
quoi y jetter , avec du fel , les cinq livres
de ris , & fuivre ce qui a été dit ci - deſſus.
A la place des quarante onces de viande
, on peut fe fervir de vingt onces de
graiffe , fur le pied d'un quarteron par
livre , & le ris eſt auſſi bon .
Pour le faire au lait , & nourrir le même
nombre de perfonnes.
Il faut obferver la même chofe qu'à celui
à l'eau , en diminuant de deux pots &
demi la quantité d'eau , & les rempliffant
de même quantité de lait , bouilli féparément
& écrêmé , lequel ne fera jetté dans
la marmite qu'au dernier quart d'heure
de cuiffon.
que
·
On entend felon le nombre de perfonnes
qu'on a intention de nourrir , il
n'y a qu'à augmenter ou diminuer à proportion
les dofes de ris , d'eau , de viande,
de graiffe ou de lait.
FEVRIER . 1755. 131
Le ris à l'eau & au gras peut être préparé
pour deux ou trois jours ; mais il y auroit
du danger que celui au lait ne s'aigrît d'un
jour à l'autre.
Voilà la copie littérale des deux imprimés.
Par ces deux méthodes , ce fage Commiffaire
du Roi préferva les habitans de la
Province de Guyenne de la famine dont
ils étoient menacés , & il donna le moyen
de fubfifter , à très- bon marché , à trois ou
quatre cens mille habitans de tout âge & de
tout fexe , qui s'en nourrirent fix femaines
confécutives ; & enfuite à mefure qu'ils
eurent les fecours ordinaires , ils entremêlerent
cette nourriture avec d'autres ,
dont ils ne difpoferent abondamment qu'après
en avoir été privés totalement , ou en
partie , pendant environ quatre mois.
Je n'ignorai pas que dans cette même,
année de calamité il mourut moins de
monde dans cette province que les années
précédentes , à l'époque de dix ans ; c'eſt
ce qui fut vérifié fur les lieux au moyen
des regiftres , ainfi que le bon fuccès de
cette nourriture , avec laquelle les gens qui
en vêcurent , travaillerent comme à leur
ordinaire. Ils s'y font même fi bien accoutumés
, que l'ufage en eft encore fréquent
parmi eux , dans le tems même d'abondance.
F vj
132 MERCURE DE FRANCE.
Un voyage que j'ai fait au Canada em
1739 , m'a mis à portée de voir par moimême
que les Sauvages qui habitent ce
vafte pays , fe nourriffent . fréquemment
avec la farine feute de maïs , bled' d'Inde
ou bled de Turquie. Il ne fe paffe prefque
point d'hivers qu'ils ne foient obligés d'y
avoir recours ; ce pays étant neuf mois de
l'année couvert d'une prodigieufe quantité
de neige & de glace , il n'eft pas furprenant
que le gibier & le poiffon leur
manque fouvent. Les François Canadiens
vont faire des hivernemens avec les Sauvages
, dans les forêts des montagnes , loin
des villes & des habitations , pour faire la
chaffe aux animaux propres à leur commerce
de pelleteries . Ils ne fçauroient porter
beaucoup de provifions dans les canots
d'écorce de bouleau , avec lefquels ils font
obligés de voyager pour paffer les rivieres
& les lacs qui fe rencontrent fréquemment
dans leur chemin ; ils font dans la néceffité
de porter ces mêmes canots par terre ,
ainfi que leur petit bagage néceffaire pour
la chaffe. Arrivés aux lieux de leur deſtination
, qui ne font jamais permanens , ils
fubiflent le fort des Sauvages , vivent comme
eux de gibier & de poiffon , & fouvent
auffi avec la farine de bled d'Inde , délayée
tout fimplement dans l'eau chaude , & le
FEVRIER. 1755. 133
و ت
plus fouvent froide. Beaucoup m'ont dit
qu'ils fe font toujours très- bien foutenus
avec cette feule nourriture , des femaines &
des mois entiers: Tous les habitans de ce
pays-là en font témoins , ainfi que les voyageurs
, & on ne peut le révoquer en doute.
Les Sauvages font cuire à des efpeces de
fours qu'ils pratiquent dans la terre , les
épis de bled d'Inde ; ils féparent enfuite
la farine du fon , & la mettent dans de
petits facs pour s'en fervir au befoin , &
fur - tout quand ils veulent entreprendre'
de longs voyages , comme j'ai dit ci- def
fus , ou pour aller faire la guerre à d'autres
nations ennemies qui en font féparées
ordinairement par des efpaces immenſes.
L'année où j'étois dans ce pays-là , quelques
nations voifines de Quebec étoient
en guerre avec les Chicachas ; ces deux armées
avoient environ fix cens lieues à faire
pour fe trouver au champ de bataille.
Une remarque encore digne d'attention.
Feu M. Sarrazin , Médecin célébre
qui a vécu long- tems au Canada , fit part
à l'Académie royale des Sciences , il y a
environ vingt ans , du bon fuccès de la
nourriture avec la farine de bled d'Inde
dont les guerriers Canadiens & Sauvages
s'étoient nourris pendant une campagne ,
& que ceux qui en avoient vécu depuis
134 MERCURE DE FRANCE.
trois à quatre mois , guériffoient de leurs
bleffures avec une facilité furprenante .
Outre cet ufage particulier & effentiel
de la farine de bled d'Inde , les Sauvages.
en font la fagamité , qu'ils nomment fimple
quand elle ne confifte qu'en une efpéce
de bouillie faite avec cette farine , le
fucre d'érable & l'eau. Mais ils en font
ordinairement une plus compofée , pour
leurs repas de cérémonie. Ils ajoutent dans
la chaudiere même avec la farine , de la
graiffe des différens animaux , du gibier ,
du poiffon , & quelquefois du fruit. Ils
nomment alors ce mêlange , une fagamité
complette : quelques nations prononcent
fagoüité.
Les troupes Ruffiennes fe nourriffent
dans les plus longues marches , avec de la
farine préparée , pour être délayée, avec
de l'eau , fouvent fans autres provifions ,
comme il leur eft arrivé pendant les campagnes
de 1737 , 38 & 39 , dans les deferts
de la petite Tartarie . Chaque foldat porte.
fur lui , dans un petit fac, la quantité néceffaire
de farine pour fubfifter des mois entiers
, comme font les Sauvages du Canada .
Cela fuffit pour démontrer que la dofe de
chaque ration doit être fort petite.
Les peuples Maures , & ceux qui habitent
le Sénégal , vivent d'ordinaire & prinFEVRIER.
1755. 135
cipalement , avec la farine de deux eſpéces
de millet ; l'un grand , què les Botaniftes
nomment Sargo ; l'autre petit , nommé
Pani à épi en maffe : Panicum fpica tiphina.
Ils font avec cette farine une espéce
de bouillie ; & quand ils veulent la rendre
plus agréable par la faveur & le goût ,
ils y ajoutent quelques feuilles des plantes
mucilagineufes , tirées des émollientes ou
des aromatiques : ils nomment cette addition
Lalo.
Ils fe nourriffent quelquefois auffi avec
une farine tirée de la moëlle d'une eſpéce
de palmier on nomme celle- ci le Sagou
des Indes .
Ils font encore ufage de la gomme arabique
, dont ils choififfent la plus blanche
& la plus friable , la mettent en poudre
& en ufent comme de la farine . Tout le
monde fçait combien ces hommes font d'une
bonne fanté , forts & vigoureux , quoiqu'ils
ne vivent d'ordinaire qu'avec des
alimens fimples.
La farine de maïs fert univerfellement
à la nourriture des naturels du Pérou & du
Méxique ; ils en font du pain , de la bouillie
, & une préparation particuliere , mais
toujours fimple , qu'ils nomment Tortilles.
C'eft une espéce de pâte cuite qu'ils mangent
journellement , & qui leur fert de
136 MERCURE DE FRANCE.
nourriture dans les plus longs voyages ,
fans autres alimens : ils la portent fur eux
dans un petit fac , comme font les Canadiens
& les Ruffes.
Les Polonois font le Kacha , préparation
farineuſe , dont l'ufage eft général . Ils employent
tantôt celle d'orge , d'avoine , de
millet , ou du bled farrazin de Cracovie ;
celles- là fervent pour la nourriture des foldats
& des gens pauvres. Ils ont auffi une
autre efpéce de petite graine , dont la préparation
eft plus légere & délicate ; les
riches la font cueillir pour eux dans les
prairies , avant le lever & après le coucher
du foleil on nomme celle-ci la manne. :
Les Lapons ufent beaucoup auffi de farine
de millet & autres grains farineux
pour bafe de leur nourriture . Les monta
gnards d'Irlande & d'Ecoffe employent
celle d'avoine & de feigle. En Italie on
fait la Polenta avec celle de bled de Turquie
, qui eft d'un grand ufage , & beaucoup
d'autres préparations farineufes. Le
bled farrazin fournit la nourriture de beaucoup
de peuplés différens. Les Savoyards
outre les bouillies , en font du pain pour
toute leur année , & en vivent la moitié
du tems. Les payfans du Limoufin , de la
baffe Bretagne , en ufent beaucoup auffi .
Dans le pays des Bafques , la farine de maïs
"
FEVRIE R. 1755. 137
eft d'un fecours journalier , ils en font la
maïture.
C'est un fait que dans prefque tous les
pays éloignés des grandes villes , & furtout
dans les pays de montagnes ,
les peuples
fe nourriffent ordinairement avec différentes
préparations farinenſes ; que dans
les villes les plus floriffantes la difette a
obligé quelquefois à y avoir recours ; &
que le ris , diftribué en médiocre quantité
a fourni lui feul la fubfiftance principale
des peuples , en attendant un tems plus favorable
.
*
3
Le réſultat de ces différens faits remplit
mon objet principal ; c'eft de démontrer à
l'Académie le rapport qu'il y a de la nourriture
des Sauvages de l'Amérique feptentrionale
, des Ruffes , des habitans de la
Turquie , de ceux du Sénégal , du Pérou
du Méxique , & de plufieurs autres nations
, avec celle que M. Bouébe propoſe
dans les occafions embarraffantes : que fa
découverte n'eſt rien moins que nouvelle
& merveilleufe ; que le prix de fa poudre
eft exceffif , en le comparant à celui auxquels
reviennent & la foupe Dauphinoife
& la préparation des ris ; qu'une grande
multitude s'eft nourrie dans la province
de Guyenne , avec ces différentes foupes
fur- tout avec la Dauphinoiſe , auffi bien
138 MERCURE DE FRANCE.
& auffi facilement , moyennant les formules
ci-deffus , que le petit nombre auxquels
M. Bouébe a donné fa poudre . Un point
effentiel encore de cette obfervation eft ,
que la quantité néceffaire de farine & de
ris , eft beaucoup moindre dans ces deux
méthodes que dans celle de cet auteur ; on
fent de quelle conféquence eft cet avantage
, fur-tout dans le cas du tranfport , joint
celui des trois quarts moins de la dépenfe
, en portant les chofes au prix le
plus haut , qui eft celui de Paris , comme
j'ai déja dit. Le calcul le plus fimple fuffic
pour prouver cette vérité.
Pour faire la foupe dauphinoife pour 60
perfonnes , pendant une journée , il faut :
Dix livres de farine de froment à cinq
fols ,
Deux liv. de beurre à 16
fols ,
Trois quarterons de fel à
11 fols ,
2 l. 10 f.
8 3 d.
Total
4 l. 18 f. 3 d.
Pour faire la foupe de ris à l'eau pour 30
perfonnes , pendant une journée , il faut :
Cinq livres de ris à 8 f. 2 1.
Six onces de fel à 11 f. I
4f. 1 d.
Total 2 1.4 f. 1 d . 1.
FEVRIER. 1755. 139
Voilà ce dont j'ai cru devoir faire
à la Compagnie.
avec les differentes farines , lûes à la feance
de l'Académie royale de Chirurgie , le
Jeudis Décembre 1754. Par M. Recolin
, Maire en Chirurgie , &c.
On vient de faire des effais d'une poudre
farineuſe , avec laquelle on peut nour
rir des hommes pendant quelque tems ,
moyennant fix onces par jour à chacun ,
délayées dans fuffifante quantité d'eau
bouillante . Cette poudre coûte ou revient
à un fol l'once , puifque l'auteur dit , que
la ration journaliere d'un homme revient
à fix fols ; que ceux qui en feront nourris
pourront vaquer aux travaux les plus pénibles
, fans que leurs forces & leurs fantés
foient expofées à aucune diminution .
C'eft M. Bouébe , Chirurgien major du
régiment Grifon de Salis , qui en eft l'auteur.
Il y a environ trois mois qu'on en a
fait des épreuves en Flandre , par ordre
de M. le Marquis de Paulmi , fous les yeux
de M. le Prince de Soubife & de M. de Sechelles
; M. Bagieu en fit part à l'Académie.
On vient d'en faire de nouvelles expérien
www
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
ces à l'Hôtel royal des Invalides , par ordre
du même Miniftre : M. Morand en a
lu le procès verbal . Ceux qui ont été nourris
avec cette poudre ou farine , s'en font
bien trouvés .
Cette découverte eft fans doute intéreflante
, & peut être d'une grande utilité
dans certaines conjonctures. L'on doit fçavoir
bon gré à M. Bouébe , d'avoir travaillé
à trov er ce moyen de plus , pour foulager
l'humanité dans les occafions où fes befoins
l'exigent : cependant on ne doit pas
regarder cette découverte avec l'enthoufiafme
de la nouveauté , puifque de tous
les tems les farines tirées principalement
des grains , ont fait le fond de la nourriture
de certains peuples , comme je le dirai
plus bas ; mais que même ceux qui n'y
font point habitués , y ont encore tous les
jours recours , quand ils font privés d'autres
alimens plus conformes à leur goût &
à leurs ufages ; & ils fe foutiennent en
fanté , avec cette nourriture fimple , plus
ou moins de tems , felon la néceffité : enfuite
on en revient à la nourriture ordinaire
, quand le tems de la difette ceffe ,
ce qui n'a guere duré , felon les exemples
du paffé , qu'environ fix femaines. On a
vû la preuve de ce que j'avance ici , il y
a quelques années , dans la province de
Guyenne.
FEVRIER. 1755. 125
En 1747 plufieurs provinces de ce
royaume fe trouverent affligées d'une
difette de grains confidérable ; celle de
Guyenne fut une des plus expofées aux
calamités & aux horreurs d'une famine ;
quelque attention que le miniftere appor
tât pour la foulager , même avant qu'elle
fe fût apperçue du danger , elle ne laiffa
pas d'en éprouver les effets .
Bordeaux , fa capitale , ne reçoit de fecours
que par la mer. Les Anglois inftruits
de tous les chargemens qui fe faifoient
'ailleurs pour la province de Guyenne ,
bloquerent l'entrée de la riviere , & par
ce moyen tout fecours fut intercepté. Le
Commiffaire du Roi dans cette province ,
homme d'un génie fupérieur & d'une grande
expérience , occupé par état des malheurs
qui menaçoient les peuples , eut
recours aux moyens dont les nations étrangeres
fe fervent pour fe préferver de la
famine fléau auquel les peuples d'Afie
font affez fouvent expofés..
Ce Magiftrat fit publier une quantité
confidérable de feuilles imprimées , portant
la maniere de faire une espece de
bouillie avec la farine de froment , ainfi
que la façon de préparer le ris pour nourrir
beaucoup de monde à très-bon marché ;
puifque , calcul fait , au prix même où font
F iij
126 MERCURE DE FRANCE.
les choſes à Paris , la farine cinq fols la
livre , le ris huit fols , la graiffe ou ſaindoux
quatorze fols , le beurre à ſeize ſols ,
le fel a onze fols , la nourriture de chaque
homme reviendroit à un fol fept ou huit
deniers tout au plus . Celui de la foupe du
ris au gras , felon la méthode qu'on va
voir , à quelque chofe de plus ; le ris à
l'eau & au lait à beaucoup moins , ce qui
peut encore fouffrir une diminution confidérable
, relativement au prix où font ces
denrées dans les différentes provinces.
Je vais faire la lecture de deux exemplaires
de ces méthodes qui me parvinrent
dans le tems ; l'une pour la préparation de
la farine de froment , l'autre pour celle du
ris.
COPIE DES DEUX EXEMPLAIRES IMPRIMÉS .
Méthode pourfaire la foupe dauphinoife
dite Touble , en plufieurs endroits de Turquie
, avec laquelle on peut nourrir à trèspeu
de frais ungrand nombre de perfonnes.
Prenez une livre de farine de pur froment
, paîtriffez-la avec de l'eau un peu falée.
Quand la pâte eft faite & paîtrie un
* Ainfi nommée , parce qu'un homme de la province
du Dauphiné donna jādis la formule de cette
foupe en Turquie.
FEVRIER. 1755 . 127
peu molle , partagez -la en morceaux , de
la groffeur d'un ceuf ou environ ; étendezles
avec un rouleau , de maniere que la
pâte de chacun foit fort mince , & rangez
le tout fur une table.
Ayez fur le feu une marmite ou chaudron
, ou un pot de terre , avec deux pots
d'eau. Quand cette eau fera chaude , falezla
, & mettez- y un quarteron de beurre
ou de graiffe .
Lorfqu'elle bout à gros bouillons , jettez-
y la pâte qui a été étendue , &
que
vous
aurez
coupée
en très - petits
morceaux
:
plus
ils
font
minces
&
petits
, plus
ils
foifonnent
. Obfervez
de les
jetter
dans
l'endroit
où l'eau
bout
le plus
fort
.
Il ne faut plus enfuite qu'un petit feu
pour faire bouillir doucement pendant cinq
quarts-d'heure ou une heure & demie cette
foupe , qu'il eft néceffaire de remuer de
tems en tems jufqu'au fond de la marmite
avec une cuiller , afin d'empêcher qu'elle
ne s'attache.
Si l'on s'apperçoit qu'elle épaiffit trop ,
on y mettra de l'eau chaude , ou bien de la
farine fi elle eſt trop liquide. Cette foupe
eft agréable au goût , raffafiante & nourriffante.
La quantité ci - deffus fuffit à fix
perfonnes , qui en prendront la moitié pour
dîner , & le refte pour fouper.
Fiiij
128 MERCURE DE FRANCE.
Comme ce refte s'épaiffit beaucoup en fe
refroidiffant , on le délayera avec de l'eau
chaude quand on voudra le manger , &
on le fera rechauffer à petit feu .
On ne doit point laiffer long-tems cette
foupe dans une marmite ou chaudron , de
peur qu'elle ne prenne un goût de cuivre
ou de fer.
Dix livres de farine mifes en pâte , en
rendent treize livres un quart , lefquelles
apprêtées comme ci- deffus , nourriffent
abondamment foixante perfonnes toute
une journée .
Pour dix livres de farine , faifant treize
livres & plus de pâte , il faut vingt pots.
d'eau , deux livres & demie de beurre ou
de graiffe , & trois quarterons de fel .
Plus la farine de froment eft bonne
fans être toutefois bien fine , plus elle foifonne.
La fleur de farine rendroit moins
en pâte , & fe diffoudroit trop aifément en
bouillant. Une farine trop groffiere ne ſe
lieroit pas affez , & ne s'étendroit pas bien
il faut donc choifir la farine dont on fait
le pain bourgeois dans un ménage,
:
Inftructionfur la façon de préparer le ris pour
en nourrir beaucoup de monde à bon marché.
Le ris eft connu pour être une des meilFEVRIER.
1755. 129
leures nourritures qu'il y ait ; des provinces
, des royaumes entiers s'en nourriffent ,
& d'autres en font plus d'ufage pour leur
fubfiftance que de froment ou de feigle.
Il y a plufieurs façons de le manger ; à
l'eau , au gras & au lait . Quelle que foit
celle de ces façons dont on veuille faire
ufage , il faut commencer par bien laver
& nettoyer dans trois eaux tiédes différentes
, la quantité qu'on en doit employer.
Pour le faire à l'eau , & nourrir pendant
unjour trente perſonnes .
Il faut en mettre cinq livres , poids de
marc , dans une marmite ou chaudiere ,
avec dix pots d'eau , & du fel à proportion,
le faire bouillir à petit feu l'efpace de trois
heures , en le remuant de tems en tems ,
afin d'empêcher qu'il ne s'attache , & verfer
à mesure qu'il paroît s'épaiffir , jufques
à concurrence' de dix autres pots d'eau
chaude ; ces cinq livres rendront foixante
portions , ni trop épaiffes ni trop claires
dont deux fuffifent à la nourriture d'une
perfonne , & par conféquent les cinq livies
font fuffifantes pour nourrir trente
perfonnes.
Fv
130 MERCURE DE FRANCE.
Pour le faire au gras , & nourrir le même
nombre de perfonnes.
Il faut , fur le pied de huit onces de
viande par livre de ris & pour quatre pots
d'eau , mettre une livre de viande de quarante
onces dans les dix premiers pots
d'eau , les faire bouillir & écumer , après
quoi y jetter , avec du fel , les cinq livres
de ris , & fuivre ce qui a été dit ci - deſſus.
A la place des quarante onces de viande
, on peut fe fervir de vingt onces de
graiffe , fur le pied d'un quarteron par
livre , & le ris eſt auſſi bon .
Pour le faire au lait , & nourrir le même
nombre de perfonnes.
Il faut obferver la même chofe qu'à celui
à l'eau , en diminuant de deux pots &
demi la quantité d'eau , & les rempliffant
de même quantité de lait , bouilli féparément
& écrêmé , lequel ne fera jetté dans
la marmite qu'au dernier quart d'heure
de cuiffon.
que
·
On entend felon le nombre de perfonnes
qu'on a intention de nourrir , il
n'y a qu'à augmenter ou diminuer à proportion
les dofes de ris , d'eau , de viande,
de graiffe ou de lait.
FEVRIER . 1755. 131
Le ris à l'eau & au gras peut être préparé
pour deux ou trois jours ; mais il y auroit
du danger que celui au lait ne s'aigrît d'un
jour à l'autre.
Voilà la copie littérale des deux imprimés.
Par ces deux méthodes , ce fage Commiffaire
du Roi préferva les habitans de la
Province de Guyenne de la famine dont
ils étoient menacés , & il donna le moyen
de fubfifter , à très- bon marché , à trois ou
quatre cens mille habitans de tout âge & de
tout fexe , qui s'en nourrirent fix femaines
confécutives ; & enfuite à mefure qu'ils
eurent les fecours ordinaires , ils entremêlerent
cette nourriture avec d'autres ,
dont ils ne difpoferent abondamment qu'après
en avoir été privés totalement , ou en
partie , pendant environ quatre mois.
Je n'ignorai pas que dans cette même,
année de calamité il mourut moins de
monde dans cette province que les années
précédentes , à l'époque de dix ans ; c'eſt
ce qui fut vérifié fur les lieux au moyen
des regiftres , ainfi que le bon fuccès de
cette nourriture , avec laquelle les gens qui
en vêcurent , travaillerent comme à leur
ordinaire. Ils s'y font même fi bien accoutumés
, que l'ufage en eft encore fréquent
parmi eux , dans le tems même d'abondance.
F vj
132 MERCURE DE FRANCE.
Un voyage que j'ai fait au Canada em
1739 , m'a mis à portée de voir par moimême
que les Sauvages qui habitent ce
vafte pays , fe nourriffent . fréquemment
avec la farine feute de maïs , bled' d'Inde
ou bled de Turquie. Il ne fe paffe prefque
point d'hivers qu'ils ne foient obligés d'y
avoir recours ; ce pays étant neuf mois de
l'année couvert d'une prodigieufe quantité
de neige & de glace , il n'eft pas furprenant
que le gibier & le poiffon leur
manque fouvent. Les François Canadiens
vont faire des hivernemens avec les Sauvages
, dans les forêts des montagnes , loin
des villes & des habitations , pour faire la
chaffe aux animaux propres à leur commerce
de pelleteries . Ils ne fçauroient porter
beaucoup de provifions dans les canots
d'écorce de bouleau , avec lefquels ils font
obligés de voyager pour paffer les rivieres
& les lacs qui fe rencontrent fréquemment
dans leur chemin ; ils font dans la néceffité
de porter ces mêmes canots par terre ,
ainfi que leur petit bagage néceffaire pour
la chaffe. Arrivés aux lieux de leur deſtination
, qui ne font jamais permanens , ils
fubiflent le fort des Sauvages , vivent comme
eux de gibier & de poiffon , & fouvent
auffi avec la farine de bled d'Inde , délayée
tout fimplement dans l'eau chaude , & le
FEVRIER. 1755. 133
و ت
plus fouvent froide. Beaucoup m'ont dit
qu'ils fe font toujours très- bien foutenus
avec cette feule nourriture , des femaines &
des mois entiers: Tous les habitans de ce
pays-là en font témoins , ainfi que les voyageurs
, & on ne peut le révoquer en doute.
Les Sauvages font cuire à des efpeces de
fours qu'ils pratiquent dans la terre , les
épis de bled d'Inde ; ils féparent enfuite
la farine du fon , & la mettent dans de
petits facs pour s'en fervir au befoin , &
fur - tout quand ils veulent entreprendre'
de longs voyages , comme j'ai dit ci- def
fus , ou pour aller faire la guerre à d'autres
nations ennemies qui en font féparées
ordinairement par des efpaces immenſes.
L'année où j'étois dans ce pays-là , quelques
nations voifines de Quebec étoient
en guerre avec les Chicachas ; ces deux armées
avoient environ fix cens lieues à faire
pour fe trouver au champ de bataille.
Une remarque encore digne d'attention.
Feu M. Sarrazin , Médecin célébre
qui a vécu long- tems au Canada , fit part
à l'Académie royale des Sciences , il y a
environ vingt ans , du bon fuccès de la
nourriture avec la farine de bled d'Inde
dont les guerriers Canadiens & Sauvages
s'étoient nourris pendant une campagne ,
& que ceux qui en avoient vécu depuis
134 MERCURE DE FRANCE.
trois à quatre mois , guériffoient de leurs
bleffures avec une facilité furprenante .
Outre cet ufage particulier & effentiel
de la farine de bled d'Inde , les Sauvages.
en font la fagamité , qu'ils nomment fimple
quand elle ne confifte qu'en une efpéce
de bouillie faite avec cette farine , le
fucre d'érable & l'eau. Mais ils en font
ordinairement une plus compofée , pour
leurs repas de cérémonie. Ils ajoutent dans
la chaudiere même avec la farine , de la
graiffe des différens animaux , du gibier ,
du poiffon , & quelquefois du fruit. Ils
nomment alors ce mêlange , une fagamité
complette : quelques nations prononcent
fagoüité.
Les troupes Ruffiennes fe nourriffent
dans les plus longues marches , avec de la
farine préparée , pour être délayée, avec
de l'eau , fouvent fans autres provifions ,
comme il leur eft arrivé pendant les campagnes
de 1737 , 38 & 39 , dans les deferts
de la petite Tartarie . Chaque foldat porte.
fur lui , dans un petit fac, la quantité néceffaire
de farine pour fubfifter des mois entiers
, comme font les Sauvages du Canada .
Cela fuffit pour démontrer que la dofe de
chaque ration doit être fort petite.
Les peuples Maures , & ceux qui habitent
le Sénégal , vivent d'ordinaire & prinFEVRIER.
1755. 135
cipalement , avec la farine de deux eſpéces
de millet ; l'un grand , què les Botaniftes
nomment Sargo ; l'autre petit , nommé
Pani à épi en maffe : Panicum fpica tiphina.
Ils font avec cette farine une espéce
de bouillie ; & quand ils veulent la rendre
plus agréable par la faveur & le goût ,
ils y ajoutent quelques feuilles des plantes
mucilagineufes , tirées des émollientes ou
des aromatiques : ils nomment cette addition
Lalo.
Ils fe nourriffent quelquefois auffi avec
une farine tirée de la moëlle d'une eſpéce
de palmier on nomme celle- ci le Sagou
des Indes .
Ils font encore ufage de la gomme arabique
, dont ils choififfent la plus blanche
& la plus friable , la mettent en poudre
& en ufent comme de la farine . Tout le
monde fçait combien ces hommes font d'une
bonne fanté , forts & vigoureux , quoiqu'ils
ne vivent d'ordinaire qu'avec des
alimens fimples.
La farine de maïs fert univerfellement
à la nourriture des naturels du Pérou & du
Méxique ; ils en font du pain , de la bouillie
, & une préparation particuliere , mais
toujours fimple , qu'ils nomment Tortilles.
C'eft une espéce de pâte cuite qu'ils mangent
journellement , & qui leur fert de
136 MERCURE DE FRANCE.
nourriture dans les plus longs voyages ,
fans autres alimens : ils la portent fur eux
dans un petit fac , comme font les Canadiens
& les Ruffes.
Les Polonois font le Kacha , préparation
farineuſe , dont l'ufage eft général . Ils employent
tantôt celle d'orge , d'avoine , de
millet , ou du bled farrazin de Cracovie ;
celles- là fervent pour la nourriture des foldats
& des gens pauvres. Ils ont auffi une
autre efpéce de petite graine , dont la préparation
eft plus légere & délicate ; les
riches la font cueillir pour eux dans les
prairies , avant le lever & après le coucher
du foleil on nomme celle-ci la manne. :
Les Lapons ufent beaucoup auffi de farine
de millet & autres grains farineux
pour bafe de leur nourriture . Les monta
gnards d'Irlande & d'Ecoffe employent
celle d'avoine & de feigle. En Italie on
fait la Polenta avec celle de bled de Turquie
, qui eft d'un grand ufage , & beaucoup
d'autres préparations farineufes. Le
bled farrazin fournit la nourriture de beaucoup
de peuplés différens. Les Savoyards
outre les bouillies , en font du pain pour
toute leur année , & en vivent la moitié
du tems. Les payfans du Limoufin , de la
baffe Bretagne , en ufent beaucoup auffi .
Dans le pays des Bafques , la farine de maïs
"
FEVRIE R. 1755. 137
eft d'un fecours journalier , ils en font la
maïture.
C'est un fait que dans prefque tous les
pays éloignés des grandes villes , & furtout
dans les pays de montagnes ,
les peuples
fe nourriffent ordinairement avec différentes
préparations farinenſes ; que dans
les villes les plus floriffantes la difette a
obligé quelquefois à y avoir recours ; &
que le ris , diftribué en médiocre quantité
a fourni lui feul la fubfiftance principale
des peuples , en attendant un tems plus favorable
.
*
3
Le réſultat de ces différens faits remplit
mon objet principal ; c'eft de démontrer à
l'Académie le rapport qu'il y a de la nourriture
des Sauvages de l'Amérique feptentrionale
, des Ruffes , des habitans de la
Turquie , de ceux du Sénégal , du Pérou
du Méxique , & de plufieurs autres nations
, avec celle que M. Bouébe propoſe
dans les occafions embarraffantes : que fa
découverte n'eſt rien moins que nouvelle
& merveilleufe ; que le prix de fa poudre
eft exceffif , en le comparant à celui auxquels
reviennent & la foupe Dauphinoife
& la préparation des ris ; qu'une grande
multitude s'eft nourrie dans la province
de Guyenne , avec ces différentes foupes
fur- tout avec la Dauphinoiſe , auffi bien
138 MERCURE DE FRANCE.
& auffi facilement , moyennant les formules
ci-deffus , que le petit nombre auxquels
M. Bouébe a donné fa poudre . Un point
effentiel encore de cette obfervation eft ,
que la quantité néceffaire de farine & de
ris , eft beaucoup moindre dans ces deux
méthodes que dans celle de cet auteur ; on
fent de quelle conféquence eft cet avantage
, fur-tout dans le cas du tranfport , joint
celui des trois quarts moins de la dépenfe
, en portant les chofes au prix le
plus haut , qui eft celui de Paris , comme
j'ai déja dit. Le calcul le plus fimple fuffic
pour prouver cette vérité.
Pour faire la foupe dauphinoife pour 60
perfonnes , pendant une journée , il faut :
Dix livres de farine de froment à cinq
fols ,
Deux liv. de beurre à 16
fols ,
Trois quarterons de fel à
11 fols ,
2 l. 10 f.
8 3 d.
Total
4 l. 18 f. 3 d.
Pour faire la foupe de ris à l'eau pour 30
perfonnes , pendant une journée , il faut :
Cinq livres de ris à 8 f. 2 1.
Six onces de fel à 11 f. I
4f. 1 d.
Total 2 1.4 f. 1 d . 1.
FEVRIER. 1755. 139
Voilà ce dont j'ai cru devoir faire
à la Compagnie.
Fermer
Résumé : Remarques sur la nourriture des hommes avec les differentes farines, lûes à la séance de l'Académie royale de Chirurgie, le Jeudi 5 Décembre 1754. Par M. Recolin, Maitre en Chirurgie, &c.
En décembre 1754, M. Recolin présenta à l'Académie royale de Chirurgie une poudre farineuse inventée par M. Bouébé, chirurgien major du régiment Grifon de Salis. Cette poudre, testée en Flandre et à l'Hôtel royal des Invalides, permettait une ration quotidienne de six onces par personne, diluées dans de l'eau bouillante. Historiquement, les farines ont souvent servi de base alimentaire en période de disette. En 1747, en Guyenne, une pénurie de grains fut atténuée par des bouillies économiques à base de farine de froment et de riz. Le texte mentionne également la 'soupe dauphinoise' ou 'Touble', utilisée en Turquie pour nourrir un grand nombre de personnes à faible coût. Cette soupe est préparée avec de la farine de froment, de l'eau salée, du beurre ou de la graisse, et cuite environ une heure et demie. Le riz est également cité comme une nourriture économique et nutritive, préparé à l'eau, au gras ou au lait. Différentes cultures utilisent des farines de céréales pour des bouillies et des pains. Par exemple, les Canadiens et les autochtones d'Amérique du Nord utilisent la farine de maïs, les Russes et les Maures utilisent le millet, et les Italiens utilisent la polenta. Le texte compare ces préparations et souligne que la soupe dauphinoise et la soupe de riz ont été efficaces pour nourrir une grande multitude en Guyenne de manière économique.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
5
p. 14
LA TRUYE ET LA LIONNE. FABLE.
Début :
LA Truye à la Lionne adressa ce langage : [...]
Mots clefs :
Lionne, Truie, Mariage, Qualité, Quantité
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LA TRUYE ET LA LIONNE. FABLE.
LA TRUYE ET LA LIONNE
FABLE.
LA Truye à la Lionne adrefſa ce langage :
Hélas ! felon ce que je vois ,
Vous n'êtes guères heureufe en mariage !
J'ai toujours force enfans , & vous , à chaque fois ;
Vous n'en avez qu'un , pauvre mère : ...
Qu'un ? mais c'eft un Lion , lui dit la bête fière.
Bien répondu ! Que fait la quantité
La valeur d'une chofe eft dans fa qualité.
Par M. GUICHARD
FABLE.
LA Truye à la Lionne adrefſa ce langage :
Hélas ! felon ce que je vois ,
Vous n'êtes guères heureufe en mariage !
J'ai toujours force enfans , & vous , à chaque fois ;
Vous n'en avez qu'un , pauvre mère : ...
Qu'un ? mais c'eft un Lion , lui dit la bête fière.
Bien répondu ! Que fait la quantité
La valeur d'une chofe eft dans fa qualité.
Par M. GUICHARD
Fermer
6
p. 113-122
SUITE de l'Eloge historique de M. LE PERE, lû dans l'Assemblée publique de l'Académie D'AUXERRE.
Début :
EN étudiant la matière des poids & des mesures tant anciennes que modernes [...]
Mots clefs :
Père, Mémoire, Estime, Quantité, Ville, Érudition, Dissertation
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SUITE de l'Eloge historique de M. LE PERE, lû dans l'Assemblée publique de l'Académie D'AUXERRE.
SUITE de l'Eloge hiftorique de M. LE
PERE , lû dans l'Affemblée publique
de l'Académie D'AUXERRE.
E N étudiant la matière des poids & des
mefures tant anciennes que modernes,
dans le Pere Merfenne , qui l'a traitée
avec la plus profonde érudition , M. le
Pere a reconnu que l'évaluation de la
livre romaine étoit portée trop haut ,
par une légére méprife , telle qu'il en
échappe aux hommes les plus habiles.
Et reprenant tous les calculs il détermine
le poids de l'amphore , de l'urne ;
du boiffeau romain , & toujours audeffous
de celui que le Pere Merfenne
leur attribue. Il a fallu bien de la faga#
14 MERCURE DE FRANCE .
cité & de l'attention pour reconnoître
l'erreur , & bien du travail pour la réparer.
M. le Pere a fait un Mémoire fur les
moyens de garantir les appartemens
de la fumée , qui eft fi fouvent incommode
. Ce Mémoire eft rempli de la
plus fçavante théorie , de forte qu'en
le lifant on fe croit affuré des avantages
qu'il annonce. Mais comme ici la Géo
métrie eft affujettie dans l'exécution à
quantité de caufes phyfiques , on n'ofe
encore efpérer de détourner leurs influences
nuifibles dans quantité de pofitions.
Il eft plus aifé de mettre en ufage ce
qu'il a écrit fur l'arpentage , fur la manière
de jauger les cuves , qu'il eft ordinaire
de payer à l'ouvrier à raiſon de
la quantité de muids qu'elles contiennent
, & fur les moyens de rendre les
puits les plus profonds , tels qu'ils font
dans la partie la plus confidérable de
cette ville , d'un ufage plus facile &
plus prompt , par le fervice d'une nouvelle
machine , de fon invention , dont
il décrit la forme , calcule la puiffance ,
& démontre les avantages.
L'efprit de calcul & de Géométrie
s'applique à tout , perfectionne tout ; M
SEPTEMBRE. 1763. 115
Le Pere le porta dans la Mufique; & peutêtre,
le talent & les difpofitions naturelles
qu'il avoit pour cet Art contribuérentelles
moins au progrès qu'il y fit , que
l'amour du calcul & des proportions qui
en font le fondement. Il y joignit encore
une profonde érudition, qui a paru
dans un Mémoire qu'il nous a fourni
plein de recherches favantes fur la Mufique
des Anciens.
Dans la théorie , la Mufique eft une
fcience profonde & difficile , & fans
cette étude tout ce qu'elle a d'agréable
dans l'exercice auroit eu peu d'attraits
pour M. le Pere. Certainement il n'y a
rien de divertiffant dans les longs calculs
où il s'eft plongé pour évaluer les
dimenfions des cloches , & leurs poids ,
& les fons qu'elles doivent rendre en
conféquence & ramener à la Géométrie
exacte tout le méchanifme que les
Fondeurs employent fans remonter aux
principes & aux régles qui font le fondement
de leur Art.
Un troifiéme Mémoire , où M. le
Pere traite deux queftions de pleinchant
d'un ufage journalier ayant été
lu dans la derniere Affemblée publique,
je n'en dirai rien davantage ; & ne
m'étendrai point fur d'autres ouvrages,
116 MERCURE DE FRANCE.
infiniment intéreffans qui ont été lus ,
les années précédentes , & qui ont parų
remporter une eftime générale .
Tel eft un premier Mémoire fur l'éva
luation des monnoyes anciennes , & la
néceffité d'en connoître les variations
pour les réduire , avec quelque exactitude
, à nos monnoyes courantes,
Un fecond Mémoire qui contient
l'évaluation en monnoie de notre temps,
du prix que couta au Roi Charles V.
l'achat de la Ville du Comté d'Auxerre.
Enfin une differtation fur le nombre
d'habitans qu'Auxerre enfermoit autrefois
comparé à la population préſente
de la Ville , matières appartenantes à
l'hiftoire de fon pays , & dont l'érudition
par conféquent l'affecte & nous
l'intéreffe plus particuliérement.
Je ne ferai qu'indiquer d'autres ouvrages
moins étendus que M. le Pere
a faits , s'appliquant , fuivant l'occafion
, aux différens objets qui venoient
flatter fa curiofité de quelque apparence
d'utilité publique.
Une differtation fur les Chenilles
plieufes de feuilles qui abondérent dans
nos vignes en l'année 1743.
Un Mémoire fur les Eaux de Pougues
& leurs environs qu'il vifita en homme
SEPTEMBRE . 1763. 117
qui met tout à profit , tandis qu'il fu
biffoit en 1754 , des remédes ordonnés.
en vain pour rétablir une fanté qui
commençoit a déperir .
La defcription d'une Chauffée Antique
, qui va de la montagne de Chatenai
,ou d'Ouaine à Entrains , pardeffus
la montagne des Alouettes.
Une defcription phyfique de la Fontaine
de Tonnere , nommée la Foffe
d'Yonne.
Une obfervation fur le Feu qui fe
concentre au coeur d'une maffe d'eau
congelée .. !
Un Mémoire fur la quantité de livres
de pain que doit rendre le Bichet de
Froment , & fur le Tarif à faire en
conféquence , pour le prix du pain.
La defcription de plufieurs Tombeaux
trouvés à S. Amatre .
Une differtation fur l'infcription de
la Tombe de Robins de Beaumont
trouvée dans les ruines de S. Marien.
Cleft ainfi que M. le Pere joignoit la
phyfique & la recherche des Antiquités
aux travaux de l'Algébre & de l'Aftronomie.
Confidérons-le encore faifant valoir
les talens des autres, par la manière dont
il fçait en rendre compte. Vous l'avez
118 MERCURE DE FRANCE.
entendu Meffieurs , pendant quatre an
nées , s'exprimer avec facilité fur toutes
les matières . La Médécine & l'Anatomie
, qu'il ne connoiffoit que par
l'expérience de fes longues infirmités ,
& la Chymie , & la Botanique fembloient
avoir été pour lui l'objet d'une
étude particulière :le zéle & l'application
fuppléoient , en ceci , à la profondeur
des connoiffances .
Toutes les autres parties dont s'occus
pe la Société , lui étoient familières , &
il y en a qui ne l'étoient qu'à lui feul .
Dans l'expofition qu'il en faifoit , fon
Style étoit fimple & précis , tel qu'il
convient en ces matières , il fçavoit auffi
l'élever & l'embellir dans les ſujets qui
permettoient plus d'effor. Les éloges
qu'il a prononcés en ce même lieu font
aifément connoître qu'en s'attachant à
cultiver les hautes fciences, il ne s'étoit
pas févré des ornemens de la plus belle
Littérature..
Son jugement étoit für , & d'un efprit
accoutumé a faifir le vrai ; une généreufe
liberté animoit fes critiques ,
le Génie en faifoit l'affaifonnement :.
mais la modération & l'urbanité qui
conviennent au commerce des lettres
en étoient la régle & la mefure .
7
SEPTEMBRE . 1763. 119
Ses moeurs étoient fimples , fon com
merce facile , fes affections fincéres. I
étoit de grande ftature , de maintien
grave, fi ordinaire à un Géométre; & par
même convenance , d'humeur philofo
phique c'est - à - dire qu'il confidéroit
les événemens de la vie & les jeux de
la fortune , avec plus d'indifférence que
ne fait le commun des hommes.
.
Ses ouvrages & le mérite qu'ils an
noncent lui avoient acquis au dehors
l'éftime de plufieurs grands hommes,
Des Sçavans diftingués qui connoiffoient
tout ce que valoit M. le Pere , avoient
donné de lui l'idée la plus avantageufe
à notre illuftre Préfident. Et pour dire
enfin ce qui fera la plus belle partie de
fon éloge , fes derniers efforts & fes
derniers accens , ont été des expreffions
publiques de fa vive reconnoiffance
pour l'augufte Prélat dont il avoit
reçu des témoignages confidérables
d'eftime & d'affection . Ses fentimens
à cet égard étoient encore animés par le
grand & vif attachement qu'il a tous
jours eu pour notre fociété. Jamais vous
noublierez , Meffieurs , la part qu'il a
eue à fon établiffement ; la haute idée
qu'il en avoit conçue , combien il s'in
téreffoit à fes progrés & à fa gloire &
1
120 MERCURE DE FRANCE.
avec quelle ardeur il y travailloit ;
croyant faire office de bon citoyen ,
s'il contribuoit à fon accroiffement .
Difons quelque chofe de plus : tout
ce que les autres hommes ont de peine
à fe détacher des objets de leur ambition
, ou de leur cupidité , M. le Pere
l'éprouvoit à fe féparer de cette fociété
dans laquelle il trouvoit les compagnons
de la feule fortune qu'il eût vou
lu courir en ce monde.
Il auroit fouhaité de vivre encore ,
ce font fes expreffions , pour jouir des
beaux jours qui fembloient devoir bientot
luire fur elle ; déja nous en voyons
l'aurore paroître , nous difoit-il dans le
dernier ouvrage que vous avez entendu
de lui . Un Prélat l'amour de fon Peuple
, l'ami des Sciences & des Arts ,
& qui eft continuellement occupé du
bien public , en fait éclore les premiers
rayons : il nous aime , il nous protége
il veut lui-même diriger & animer nos
études ; notre existence lui eft précieufe;
il la veut affurer.
La néceffité de la mort venant dans
ces circonftances défarmoit le caractêre
philofophique de M. le Pere : & ce qui
fait aujourd'hui l'objet de nos plus belles
efpérances étoit pour notre illuftre Con
frère
SEPTEMBRE. 1763. 121
>
la ma-
, frère en ces triftes momens
tière du plus grand facrifice . Heureux
de n'avoir a furmonter que des attachemens
honnêtes & légitimes ! tout ce
qu'il pouvoit y avoir eu de flateuſe illufion
; contentement de l'efprit dans fes
nobles occupations , eftime généralement
acquife , relations, amitiés précieufes
, qui en étoient le fruit , tout a cédé
aux grandes vues de la religion qui exerçoit
fes droits avec la préférence qu'elle
a néceffairement fur tous les objets de
l'eftime & de l'affection des hommes .
Purifié par une maladie qui détruifant
le corps infenfiblement n'altera jamais
la liberté de l'efprit , & la tranquillité
de l'âme , confolé par les efpérances
faintes , dont il reçut les gages précieux
avec une piété édifiante , M. le Pere
expira le neuf Décembre de l'année
derniere agé de quarante -trois ans.
La Société Littéraire Militaire de
Befançon lui avoit donné place au nombre
de fes Affociés ordinaires en 1760 ;
fon mérite fe repandoit au dehors avec
un éclat toujours croiffant : & fi fes
travaux n'avoient point été traversés par
les longues fouffrances qui ont confumé
fes dernieres années , & qu'il lui eût
été donné de pouffer plus loin fa car-
F
122 MERCURE DE FRANCE.
rière , nous ne craignons point de dire
que notre Société & cette Ville même
euffent été honorés de la grande réputation
à laquelle fe fût élevé le nom de
M. le Pere , dans le monde Sçavant.
PERE , lû dans l'Affemblée publique
de l'Académie D'AUXERRE.
E N étudiant la matière des poids & des
mefures tant anciennes que modernes,
dans le Pere Merfenne , qui l'a traitée
avec la plus profonde érudition , M. le
Pere a reconnu que l'évaluation de la
livre romaine étoit portée trop haut ,
par une légére méprife , telle qu'il en
échappe aux hommes les plus habiles.
Et reprenant tous les calculs il détermine
le poids de l'amphore , de l'urne ;
du boiffeau romain , & toujours audeffous
de celui que le Pere Merfenne
leur attribue. Il a fallu bien de la faga#
14 MERCURE DE FRANCE .
cité & de l'attention pour reconnoître
l'erreur , & bien du travail pour la réparer.
M. le Pere a fait un Mémoire fur les
moyens de garantir les appartemens
de la fumée , qui eft fi fouvent incommode
. Ce Mémoire eft rempli de la
plus fçavante théorie , de forte qu'en
le lifant on fe croit affuré des avantages
qu'il annonce. Mais comme ici la Géo
métrie eft affujettie dans l'exécution à
quantité de caufes phyfiques , on n'ofe
encore efpérer de détourner leurs influences
nuifibles dans quantité de pofitions.
Il eft plus aifé de mettre en ufage ce
qu'il a écrit fur l'arpentage , fur la manière
de jauger les cuves , qu'il eft ordinaire
de payer à l'ouvrier à raiſon de
la quantité de muids qu'elles contiennent
, & fur les moyens de rendre les
puits les plus profonds , tels qu'ils font
dans la partie la plus confidérable de
cette ville , d'un ufage plus facile &
plus prompt , par le fervice d'une nouvelle
machine , de fon invention , dont
il décrit la forme , calcule la puiffance ,
& démontre les avantages.
L'efprit de calcul & de Géométrie
s'applique à tout , perfectionne tout ; M
SEPTEMBRE. 1763. 115
Le Pere le porta dans la Mufique; & peutêtre,
le talent & les difpofitions naturelles
qu'il avoit pour cet Art contribuérentelles
moins au progrès qu'il y fit , que
l'amour du calcul & des proportions qui
en font le fondement. Il y joignit encore
une profonde érudition, qui a paru
dans un Mémoire qu'il nous a fourni
plein de recherches favantes fur la Mufique
des Anciens.
Dans la théorie , la Mufique eft une
fcience profonde & difficile , & fans
cette étude tout ce qu'elle a d'agréable
dans l'exercice auroit eu peu d'attraits
pour M. le Pere. Certainement il n'y a
rien de divertiffant dans les longs calculs
où il s'eft plongé pour évaluer les
dimenfions des cloches , & leurs poids ,
& les fons qu'elles doivent rendre en
conféquence & ramener à la Géométrie
exacte tout le méchanifme que les
Fondeurs employent fans remonter aux
principes & aux régles qui font le fondement
de leur Art.
Un troifiéme Mémoire , où M. le
Pere traite deux queftions de pleinchant
d'un ufage journalier ayant été
lu dans la derniere Affemblée publique,
je n'en dirai rien davantage ; & ne
m'étendrai point fur d'autres ouvrages,
116 MERCURE DE FRANCE.
infiniment intéreffans qui ont été lus ,
les années précédentes , & qui ont parų
remporter une eftime générale .
Tel eft un premier Mémoire fur l'éva
luation des monnoyes anciennes , & la
néceffité d'en connoître les variations
pour les réduire , avec quelque exactitude
, à nos monnoyes courantes,
Un fecond Mémoire qui contient
l'évaluation en monnoie de notre temps,
du prix que couta au Roi Charles V.
l'achat de la Ville du Comté d'Auxerre.
Enfin une differtation fur le nombre
d'habitans qu'Auxerre enfermoit autrefois
comparé à la population préſente
de la Ville , matières appartenantes à
l'hiftoire de fon pays , & dont l'érudition
par conféquent l'affecte & nous
l'intéreffe plus particuliérement.
Je ne ferai qu'indiquer d'autres ouvrages
moins étendus que M. le Pere
a faits , s'appliquant , fuivant l'occafion
, aux différens objets qui venoient
flatter fa curiofité de quelque apparence
d'utilité publique.
Une differtation fur les Chenilles
plieufes de feuilles qui abondérent dans
nos vignes en l'année 1743.
Un Mémoire fur les Eaux de Pougues
& leurs environs qu'il vifita en homme
SEPTEMBRE . 1763. 117
qui met tout à profit , tandis qu'il fu
biffoit en 1754 , des remédes ordonnés.
en vain pour rétablir une fanté qui
commençoit a déperir .
La defcription d'une Chauffée Antique
, qui va de la montagne de Chatenai
,ou d'Ouaine à Entrains , pardeffus
la montagne des Alouettes.
Une defcription phyfique de la Fontaine
de Tonnere , nommée la Foffe
d'Yonne.
Une obfervation fur le Feu qui fe
concentre au coeur d'une maffe d'eau
congelée .. !
Un Mémoire fur la quantité de livres
de pain que doit rendre le Bichet de
Froment , & fur le Tarif à faire en
conféquence , pour le prix du pain.
La defcription de plufieurs Tombeaux
trouvés à S. Amatre .
Une differtation fur l'infcription de
la Tombe de Robins de Beaumont
trouvée dans les ruines de S. Marien.
Cleft ainfi que M. le Pere joignoit la
phyfique & la recherche des Antiquités
aux travaux de l'Algébre & de l'Aftronomie.
Confidérons-le encore faifant valoir
les talens des autres, par la manière dont
il fçait en rendre compte. Vous l'avez
118 MERCURE DE FRANCE.
entendu Meffieurs , pendant quatre an
nées , s'exprimer avec facilité fur toutes
les matières . La Médécine & l'Anatomie
, qu'il ne connoiffoit que par
l'expérience de fes longues infirmités ,
& la Chymie , & la Botanique fembloient
avoir été pour lui l'objet d'une
étude particulière :le zéle & l'application
fuppléoient , en ceci , à la profondeur
des connoiffances .
Toutes les autres parties dont s'occus
pe la Société , lui étoient familières , &
il y en a qui ne l'étoient qu'à lui feul .
Dans l'expofition qu'il en faifoit , fon
Style étoit fimple & précis , tel qu'il
convient en ces matières , il fçavoit auffi
l'élever & l'embellir dans les ſujets qui
permettoient plus d'effor. Les éloges
qu'il a prononcés en ce même lieu font
aifément connoître qu'en s'attachant à
cultiver les hautes fciences, il ne s'étoit
pas févré des ornemens de la plus belle
Littérature..
Son jugement étoit für , & d'un efprit
accoutumé a faifir le vrai ; une généreufe
liberté animoit fes critiques ,
le Génie en faifoit l'affaifonnement :.
mais la modération & l'urbanité qui
conviennent au commerce des lettres
en étoient la régle & la mefure .
7
SEPTEMBRE . 1763. 119
Ses moeurs étoient fimples , fon com
merce facile , fes affections fincéres. I
étoit de grande ftature , de maintien
grave, fi ordinaire à un Géométre; & par
même convenance , d'humeur philofo
phique c'est - à - dire qu'il confidéroit
les événemens de la vie & les jeux de
la fortune , avec plus d'indifférence que
ne fait le commun des hommes.
.
Ses ouvrages & le mérite qu'ils an
noncent lui avoient acquis au dehors
l'éftime de plufieurs grands hommes,
Des Sçavans diftingués qui connoiffoient
tout ce que valoit M. le Pere , avoient
donné de lui l'idée la plus avantageufe
à notre illuftre Préfident. Et pour dire
enfin ce qui fera la plus belle partie de
fon éloge , fes derniers efforts & fes
derniers accens , ont été des expreffions
publiques de fa vive reconnoiffance
pour l'augufte Prélat dont il avoit
reçu des témoignages confidérables
d'eftime & d'affection . Ses fentimens
à cet égard étoient encore animés par le
grand & vif attachement qu'il a tous
jours eu pour notre fociété. Jamais vous
noublierez , Meffieurs , la part qu'il a
eue à fon établiffement ; la haute idée
qu'il en avoit conçue , combien il s'in
téreffoit à fes progrés & à fa gloire &
1
120 MERCURE DE FRANCE.
avec quelle ardeur il y travailloit ;
croyant faire office de bon citoyen ,
s'il contribuoit à fon accroiffement .
Difons quelque chofe de plus : tout
ce que les autres hommes ont de peine
à fe détacher des objets de leur ambition
, ou de leur cupidité , M. le Pere
l'éprouvoit à fe féparer de cette fociété
dans laquelle il trouvoit les compagnons
de la feule fortune qu'il eût vou
lu courir en ce monde.
Il auroit fouhaité de vivre encore ,
ce font fes expreffions , pour jouir des
beaux jours qui fembloient devoir bientot
luire fur elle ; déja nous en voyons
l'aurore paroître , nous difoit-il dans le
dernier ouvrage que vous avez entendu
de lui . Un Prélat l'amour de fon Peuple
, l'ami des Sciences & des Arts ,
& qui eft continuellement occupé du
bien public , en fait éclore les premiers
rayons : il nous aime , il nous protége
il veut lui-même diriger & animer nos
études ; notre existence lui eft précieufe;
il la veut affurer.
La néceffité de la mort venant dans
ces circonftances défarmoit le caractêre
philofophique de M. le Pere : & ce qui
fait aujourd'hui l'objet de nos plus belles
efpérances étoit pour notre illuftre Con
frère
SEPTEMBRE. 1763. 121
>
la ma-
, frère en ces triftes momens
tière du plus grand facrifice . Heureux
de n'avoir a furmonter que des attachemens
honnêtes & légitimes ! tout ce
qu'il pouvoit y avoir eu de flateuſe illufion
; contentement de l'efprit dans fes
nobles occupations , eftime généralement
acquife , relations, amitiés précieufes
, qui en étoient le fruit , tout a cédé
aux grandes vues de la religion qui exerçoit
fes droits avec la préférence qu'elle
a néceffairement fur tous les objets de
l'eftime & de l'affection des hommes .
Purifié par une maladie qui détruifant
le corps infenfiblement n'altera jamais
la liberté de l'efprit , & la tranquillité
de l'âme , confolé par les efpérances
faintes , dont il reçut les gages précieux
avec une piété édifiante , M. le Pere
expira le neuf Décembre de l'année
derniere agé de quarante -trois ans.
La Société Littéraire Militaire de
Befançon lui avoit donné place au nombre
de fes Affociés ordinaires en 1760 ;
fon mérite fe repandoit au dehors avec
un éclat toujours croiffant : & fi fes
travaux n'avoient point été traversés par
les longues fouffrances qui ont confumé
fes dernieres années , & qu'il lui eût
été donné de pouffer plus loin fa car-
F
122 MERCURE DE FRANCE.
rière , nous ne craignons point de dire
que notre Société & cette Ville même
euffent été honorés de la grande réputation
à laquelle fe fût élevé le nom de
M. le Pere , dans le monde Sçavant.
Fermer