Résultats : 134 texte(s)
Accéder à la liste des mots clefs.
Détail
Liste
102
p. 169-178
LETTRE de M. Pierre le Roi, Horloger, à M. l'Abbé Raynal, au sujet de la lettre de M. Godefroy, Horloger, du mois d'Octobre 1752, & de celle du mois de Mai 1753.
Début :
Monsieur, quoique j'aie eu lieu de me plaindre de la maniere dont M. Godefroy [...]
Mots clefs :
Montre, M. Godefroy, Construction, Lettre, Gageure, Temps, Académie, Montres, Cylindre, Public, Nouvelle, Paris, Question, Défi, Échappement
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE de M. Pierre le Roi, Horloger, à M. l'Abbé Raynal, au sujet de la lettre de M. Godefroy, Horloger, du mois d'Octobre 1752, & de celle du mois de Mai 1753.
LETTRE de M. Pierre le Roi , Horloger, à
M. l'Abbé Raynal , au fujet de la lettre de
M. Godefroy , Horloger , du mois d'Octobre
1752 , de celle du mois de Mai 1753 .
M plaindre de la manière dont M. Godefroy
Onfieur , quoique j'aie eu lieu de me
m'a attaqué dans fa premiere lettre , & que par
là je fufle comme dans la néceffité de lui répon
dre pour montrer au Public le peu de fondement
de fes raifonnemens , & de tout ce qu'il a allégué
contre moi ; cependant occupé d'autres affaires ,
fçachant à peu près comment le Public en général
regarde ces fortes de difputes , & me fla- .
tant que dans le petit nombre de Lecteurs qui
voudroient bien prendre la peine d'examiner mon
mémoire & la lettre de M. Godefroy , les véritables
Juges n'auroient pas de peine à découvrir
qui de nous deux a raifon ; je m'étois déterminé
a garder le filence : mais comme dans fa lettre
inférée dans le Mercure de Mai , de l'an paffé , il
infifte de nouveau fur ce que ma montre n'a rien
de neuf , & qu'il en a vu , il y a plus de 30 ans ,
de la même conftruction plufieurs de M. Panier ,
j'ai cru que je ne pourrois m'empêcher de défabufer
le Public fur une allégation auffi fauffe &
auſſi contraire à la vérité ; j'ai cru même que je
H
170 MERCURE DE FRANCE.
.
le devois c'est ce qui m'engage aujourd'hui à
rompre le filence que je m'étois propofé de garder
, & à vous écrire , Monfieur , en vous priant
d'inférer ma lettre dans votre Journal , pour mon
trer par des preuves qui me paroiffent fans réplique
, que ma montre eft d'une conftruction
aufli nouvelle que je l'ai avancé. Je m'étois propofé
de le faire dès l'année paffée ; mais différentes
occupations & une fanté fort chancelante
m'en ont jufqu'ici empêché .
La conftruction de ma montre eft fi différente
de celle dont parle M. Godefroy , que j'aurois
pû le défier d'en montrer aucune de femblable ;
mais comme il auroit pû fe retrancher fur la
difficulté de le faire , en alléguant que des montres
de cette espece pourroient ne fe pas trouver
dans Paris , ou entre les mths des gens connus
j'ai cru que le plus fúr paid , le plus capable de
décider la queftion , étoit de s'adreffer aux anciens
Horlogers les plus expérimentés , afin de
fçavoir d'eux fi dans le grand nombre de montres
qui leur avoient paffé par les mains , ils n'en
avoient point vú de femblables à la mienne . Je
l'ai donc fait , & tous m'ont répondu qu'ils n'en
avoient point vú. J'ai fait plus , j'ai été chez M.
Panier ; je lui ai montré cette montre , en lui
demandant s'il en avoit fait ou s'il avoit connoif-
Lance qu'on en eût fait de pareilles : il m'a répondu
que non. Je les ai prié les uns & les autres de
me confirmer ce qu'ils me difoient par un certificat
; ils me l'ont donné fans balancer Vous
le trouverez à la fuite de cette lettre . Après des
preuves de ce genre , je ne crois pas qu'on puiffe
me contefter la nouveauté de conftruction de ma
montre. Pendant que j'y fuis , je ne puis m'empêcher
d'ajouter deux mots par rapport aux réAVRIL.
1754. 17
flexions que fait M. Godefroy fur la gageure faite à
Lisbonne au fujet de la prééminence des montres
Angloifes fur les montres Françoifes , & au défi
qu'il me propofe.
Il est bien dangereux de citer , quand on n'entend
pas bien ce qu'on cite . M. Godefroy nous
en donne une preuve. M. Senard mon neveu ,
dans fa lettre inférée dans le Mercure de Mars de
l'an paffé , cite , pour faire voir que ce qu'il rapporte
de cette gageure n'eft point un oui -dire , le
paffage de l'Hiftoire de l'Académie où il en eft
queftion : que répond à cela M. Godefroy ?
> dans les
Que M. le Roi , fils de M. Julien le Roi , dans
fon Mémoire contre M. Rivaz dit
que
éloges que l'Académie fait de beaucoup d'ouvrages
fes vies font auffi forvent d'encourager ceux qui
cultivent les Arts , que montrer la bonté de leurs
productions. Il oublie qu'il n'eft ici queftion , ni
Pencouragement , ni de louanges données à l'Auteur
, mais d'un fimple fait dont l'authenticité a
paru à l'Académie fi bien établie , qu'elle n'a pas
jugé indigne de fes faftes de l'y inferer , comme
un monument honorable à l'Horlogerie Françoife.
Pour répandre des doutes fur l'exiſtence de
cette gageure , & fur les fuites qu'elle a eu , il dit,
qu'il eft étonnant qu'une Hiftoire qui a reçu place
dans les Mémoires de l'Académie des Sciences n'ait
pas affez mérité d'égards , pour qu'on cite les noms
des parieurs . Auroit- il voulu P'Académie eût
que
chargé fon Hiftoire d'un procès- verbal détaillé ,
comme fi les fuites de cette gageure étoient d'une
nature incroyable , & n'étoient pas dans l'ordre
de ces chofes , qui pour être crues n'ont befoin
que de l'autorité d'une Compagnie auffi reſpectable
Le procédé de M. Godefroy , pour donner
lieu à ſon défi , a quelque chofe ici de bien fin-
Hij
172 MERCURE DE FRANCE .
gulier ; on en jugera par l'anecdote fuivante. Il
feint d'ignorerque la gageure en question ait jamais
exifté : cependant il n'a pu oublier que dans le
tems que l'on me propofa de faire une montre pour
cette gageure , il fut un des premiers à qui j'en parlai
, il te chargea même de me faire une partie du
travail ; ce qui auroit eu lieu , fans un voyage
qu'il fit dans fon pays. Enfin , fi après tout ce que
je viens de dire il pouvoit refter des doutes dans
Pefprit de quelqu'un far l'existence de cette gageure
, & fur ce qu'il en refulta , il n'auroit qu'à
confulter le Mercure d'Avril de 1744 , il y
trouvera le nom & la qualité du François qui
étoit à la tête de cette gageure ; & celui d'une
perfonne fort connue du Public , encore
vivante , & que l'on pourra confulter , qui étoit
chargée de me folliciter pour l'exécution de la
montre que je faifois à cette occafion . M. Godefroy
fentant l'infuffifance de fes réponfes aux objections
de M. Senard contre l'échappement à cylindre
, finit par me propofer un défi : Il ne me
répondra plus , dit-il , que la lime à la main. C'eſt
la reffource de bien des gens qui manquent de
bonnes raifons. On fçait en général combien
d'obstacles empêchent que des épreuves comme,
celle qu'il propofe , n'avent lieu , & dans cette fécurité
on a toujours la reflource que c'eft un
moyen honnête pour fetirer d'affaire , & qui frappe
même des perfonnes qui étant peu inftruites ,
croyent qu'un homme qui parle fi hardiment ,
doit fe fentir bien affuré du fuccès . Cependant
les trois quarts du tems rien n'eft moins vrai , &
ils feroient très- embarraflés fi on les prenoit au
mot. Quoiqu'il en foit , M. Godefroy n'y a aflurément
pas penfé en me propofant ce défi . Quand
je l'accepterois , qu'en pourroit - il réfulter de
AVRIL. 1754. 173
nouveau ? Les fuites de la gageure dont j'ai déja
parlé , n'ont-elles pas fait voir qu'une montre
d'une conftruction femblable à celle qu'il me propofe
de mettre en parallele avec une des fiennes
à cylindre , a été auffi jufte que celle de M. Graham
, l'inventeur de cet échappement : Quand
même on fuppoferoit , ce qui n'eft pas , que M.
Godefroy a en Phyfique & en Méchanique les mê
mes connoiffances que M. Graham , il ne peut
refulter rien de nouveau de l'épreuve qu'il me
propofe , comme je l'ai avancé , fçachant , ainſi
que je l'ai déja dit , que mes montres dont il eft
ici queftion , vont auffi juile que les meilleures
montres à cylindre ; elle feroit donc inutile . De
plus cette épreuve ne feroit pas décifive , & n'auroit
aucun avantage pour moi ; car quand ma
montre iroit mieux que celle de M. Godefroy , je
n'en pourrois rien conclure de général contre l'échappement
à cylindre ; j'en pourrois conclure
feulement que mes montres vont mieux que celles
de cette efpece que fait M. Godefroy , & voilà
touts car fi j'allois plus loin , les Anglois ne
feroient - ils pas dans le cas de me demander de
quel droit ? Avons- nous , me diroient - ils , reconnu
M. Godefroy pour notre champion & l'avons
- nous chargé de la défenfe de l'échappement
à cylindre : Leur queftion feroit jufte , & je
n'aurois rien à y répondre ; car il faut convenir
que fi l'on n'obferve pas certaines proportions ,
que l'on ne prenne pas certaines mefures dans
l'exécution des parties d'une montre de telle ou
telle conftruction , elle pourra ne pas avoir toute
la jufteffe dont cette conftruction eft fufceptible.
Enfin , fi le défi de M. Godefroy regarde principalement
ma montre de la nouvelle conftruction ,
comme cela paroît devoit être , il auroit dû , an
Hiij
174 MERCURE DE FRANCE.
lieu de fixer fix mois ou un an pour l'épreuve ch
question , mettre cinq ou fix ans ; car je lui déclare
que les montres de cette espece que je fais , peuvent
aller ce tems , & bien au- delà , en confervant
toujours leur jufteffe & fans avoir befoin d'Horloger;
ce qu'on ne peut affurément attendre des
montres à cylindre , quoiqu'elles aillent ( comme
j'en fuis convenu moi-même ) avec plus de précifion
dans les commencemens. Où trouvera-t- il
des Commiffaires affez patiens pour ſe charger
de voir aller deux montres pendant un pareil intervalle
de tems , & de juger par des obſervations
fuivies de leurs différens écarts ? Bien des gens
à ma place ajouteroient à tout cela que m'étant
mefuré avec M. Graham je pourrois me difpenfer
d'entrer en lice avec M. Godefroy , qui n'eft que
fon copiſte ; mais des motifs de cette efpece ne
pourroient point arrêter quelqu'un qui , je puis le
dire , a autant de zéle que moi pour la perfection
de fon art , s'il voyoit que d'un parcil combat il
en pût réfulter quelque chofe que ne nous ayent
pas déja appris l'expérience & le raiſonnement.
Il ne fuffit pas qu'une montre , pour être de bon
fervice , foit réguliere pendant fix mois ou un an ;
il faut qu'elle le foit fept ou huit ans s'il eft poffible
: c'eft le but que je me fuis propofé par cette
nouvelle conftruction , à quoi je me flate d'avoir
aflez bien réuffi , pour que dans les Provinces du
Royaume & dans les pays étrangers , on donne la
préférence aux montres de France ; car , par cette
conftruction , je mets l'échappement de la roue de
rencontre à l'abri de l'ufure , je rends le recul des
Toues plus facile , leur mouvement plus uniforme
& plus régulier ; je diminue dans le tems de leur
recul , la preffion de leurs pivots fur les parois de
leurs trous , ce qui rend ces mêmes trous moins
AVRIL. 1754- 175
fujers à s'ufer , & les pivots moins fujets à fe dépolir
, avantages qui ont été démontrés dans mon
mémoire du Mercure de Juin 1752 , & reconnus
de l'Académie Royale des Sciences , & des Horlogers
qui ont examiné cette conſtruction .
Encore un mot & je finis . M. Godefroy fait tous
fes efforts , dans fa feconde Lettre , pour interpréter
d'une maniere qui ne lui foit pas défavorable ,
ce qu'il a dit dans fa premiere au fujet de l'hor
logerie Angloife & Françoife. Il a raifon , car l'idéc
qu'on s'en forme d'abord n'eft pas propre à
lui attirer des remercimens de tout bon citoyen ;
bien au contraire , des reproches. Mais de quelque
façon qu'il s'y prenne , il aura de la peine à perfader
au public qu'il a rendu un grand ſervice à
la nation , en difant , contre toute vérité ,
que les
montres Angloifes faites il y a foixante ans , font
meilleures que celles que nous faifons aujourd'hui.
Si cela étoit & qu'il nous eut en effet rendu fervice
en parlant ainfi , il pourroit fe vanter de l'avoir
rendu en même tems aux Anglois ; car ces
derniers ne manquerent pas dans le tems ,
de publier
dans leur Gazette ce que nous venons de
rapporter ; & fans confidérer les motifs de M. Gedefroy
, & de quel poids étoit fon autorité dans
ces matieres , il leur a fuffi que ce diſcours partîc
d'un François , pour le regarder comme un hommage
de l'horlogerie Françoiſe à l'horlogerie Angloife
, & comme un aveu de la fupériorité de
celle- ci .
Si l'envie de foutenir des paradoxes qui s'eft
emparé de certains efprits , continue , on voudra
nous faire acroire à la fin , & le tout pour la gloire
de la nation , que nous ne poffédons ni les arts
de goût , ni les arts de jufteffe ( comme les appelle
le Revérend Pere Caftel , en parlant de l'horloge-
Hiiij
176 MERCURE DE FRANCE.
rie ) . Mais les vrais fages fe rient d'une pareille
entreprife , & n'en font pas moins portés à rendre
juftice aux talens des grands hommes que nous
avons dans ces différens arts .
Au refte , il n'en eft pas des arts qui font un
objet de commerce, comme des autres ; on peut par
rapport à ces derniers , foutenir en quelque façon
fans conféquence les propofitions les plus abfurdes.
Mais quant aux premiers on ne le peut ;
les fuites en font trop importantes.
Que M. Rouffeau prétende que nous n'avons
point de mufique , & que nos Muficiens n'y entendent
rien qu'il ait tort ou raifon , cela eft à peu
près égal au commerce de la nation : mais qu'on
foutienne que la théorie d'un art , de l'Horlogerie
, par exemple , eft peu connue en France , que
les montres qu'on y fait font fort inférieures à
celles de nos voifins , les Anglois , en portant par
là l'étranger à s'en fournir chez eux , on ôterois
à la France cette branche du commerce , & on
lui enleveroit trois ou quatre millions par an, objet
très important aux yeux de l'homme d'état.
Il eft tems de finir cette Lettre , Monfieur , qui
eft devenue plus longue que je ne penfois. Je ne
puis cependant le faire fans vous demander une
place dans vos prochains Journaux , pour une ample
réponse que M. Senard , mon neveu , a faite à
la derniere lettre de M. Godefroy.
J'ai l'honneur d'être , &c .
Nous , foufflignés , anciens Gardes - Vifiteurs de
la Communauté des Maîtres Horlogers de la ville
de Paris , ayant examiné une montre de M. Pierre
le Roi , l'un des anciens de ladite Communauté ,
conftruite d'une maniere particuliere , & telle ,
1° . Que les trois dernieres roues de cette montre
ont des pignons de fept , quoique cependant
1
A VRIL. 1754. 177
!
le nombre des roues ni des dents ne foit point augmenté.
2°. Que la roue de rencontre ( dont les dents
font d'une figure différente de l'ordinaire ) eft d´environ
un tiers plus grande qu'on ne les peut faire
dans les montres de la conftruction en ufage ; que
quoique la grande roue moyenne foit placée vers
la circonférence de la platine , cependant l'éguille
des heures & celle des minutes font menées de la
même maniere que celles des montres ordinaires,
à la réferve d'environ un quart de minute de jeu
que l'éguille des minutes a , laquelle eft fixe dans
les montres ordinaires . Cette obfervation ne mérite
pas d'attention en faveur des avantages qui
réfultent de cette conftruction .
Déclarons que cette montre nous a paru nouvelle
, & que nous n'avons aucune connoiffance
qu'on en ait fait de femblable avant lui ; d'ailleurs
la chofe fe trouvant confirmée par l'Académie
royale des Sciences ; vû fon certificat , en date du
2 Septembre 1751 , qui lui attribue la nouveauté
de cette montre , nous avons crû pouvoir certifier
le fait plus autentiquement : en foi de quor nous.
figné le préfent certificat. A Paris , le 6 Août 1753 .
Signé Igout , Fortin , Goret , Alexandre , le Mafurier
, Arfandaux , Jouard , Fieffé pere , Hervé,
"Nous , fouffignés , Jofué Panier , Maître Horlo
ger de la ville de Paris , ayant examiné une mon
tre de la façon de M. Pierre le Roi , Maître Horloger
de ladite Ville , conftruite d'une maniere particuliere
, & telle , 1 ° . Que les trois dernieres roues
de cette montre ont des pignons de fept , quoique
cependant le nombre des roues ni des dents
ne foit pas augmenté. 2 °. Que la grande roue
moyenne étant placée vers la circonférence de la
platine ; cependant l'éguille des heures & celle des
HW
178 MERCURE DE FRANCE.
minutes font menées de la même maniere que
celles des montres ordinaires. 3 ° . Que la roue de
rencontre ( dont les dents font d'une figure différente
de l'ordinaire ) eft d'environ un tiers plus
grande qu'on ne les peut faire dans lesdites montres
à l'ordinaire. Je déclare que je n'ai point fait
de femblable montre , & que je n'ai aucune connoiffance
que feu mon frere en ait faite , la conftruction
de cette montre m'ayant paru nouvelle :
je n'ai auffi aucune connoiffance qu'on en ait fait
avant mondit ficur Pierre le Roi . En foi de quoi
j'ai fait & figné ce préfent certificat . Fait à Paris ,
ce 29 Juillet 1753. Signé Jofué Panier.
M. l'Abbé Raynal , au fujet de la lettre de
M. Godefroy , Horloger , du mois d'Octobre
1752 , de celle du mois de Mai 1753 .
M plaindre de la manière dont M. Godefroy
Onfieur , quoique j'aie eu lieu de me
m'a attaqué dans fa premiere lettre , & que par
là je fufle comme dans la néceffité de lui répon
dre pour montrer au Public le peu de fondement
de fes raifonnemens , & de tout ce qu'il a allégué
contre moi ; cependant occupé d'autres affaires ,
fçachant à peu près comment le Public en général
regarde ces fortes de difputes , & me fla- .
tant que dans le petit nombre de Lecteurs qui
voudroient bien prendre la peine d'examiner mon
mémoire & la lettre de M. Godefroy , les véritables
Juges n'auroient pas de peine à découvrir
qui de nous deux a raifon ; je m'étois déterminé
a garder le filence : mais comme dans fa lettre
inférée dans le Mercure de Mai , de l'an paffé , il
infifte de nouveau fur ce que ma montre n'a rien
de neuf , & qu'il en a vu , il y a plus de 30 ans ,
de la même conftruction plufieurs de M. Panier ,
j'ai cru que je ne pourrois m'empêcher de défabufer
le Public fur une allégation auffi fauffe &
auſſi contraire à la vérité ; j'ai cru même que je
H
170 MERCURE DE FRANCE.
.
le devois c'est ce qui m'engage aujourd'hui à
rompre le filence que je m'étois propofé de garder
, & à vous écrire , Monfieur , en vous priant
d'inférer ma lettre dans votre Journal , pour mon
trer par des preuves qui me paroiffent fans réplique
, que ma montre eft d'une conftruction
aufli nouvelle que je l'ai avancé. Je m'étois propofé
de le faire dès l'année paffée ; mais différentes
occupations & une fanté fort chancelante
m'en ont jufqu'ici empêché .
La conftruction de ma montre eft fi différente
de celle dont parle M. Godefroy , que j'aurois
pû le défier d'en montrer aucune de femblable ;
mais comme il auroit pû fe retrancher fur la
difficulté de le faire , en alléguant que des montres
de cette espece pourroient ne fe pas trouver
dans Paris , ou entre les mths des gens connus
j'ai cru que le plus fúr paid , le plus capable de
décider la queftion , étoit de s'adreffer aux anciens
Horlogers les plus expérimentés , afin de
fçavoir d'eux fi dans le grand nombre de montres
qui leur avoient paffé par les mains , ils n'en
avoient point vú de femblables à la mienne . Je
l'ai donc fait , & tous m'ont répondu qu'ils n'en
avoient point vú. J'ai fait plus , j'ai été chez M.
Panier ; je lui ai montré cette montre , en lui
demandant s'il en avoit fait ou s'il avoit connoif-
Lance qu'on en eût fait de pareilles : il m'a répondu
que non. Je les ai prié les uns & les autres de
me confirmer ce qu'ils me difoient par un certificat
; ils me l'ont donné fans balancer Vous
le trouverez à la fuite de cette lettre . Après des
preuves de ce genre , je ne crois pas qu'on puiffe
me contefter la nouveauté de conftruction de ma
montre. Pendant que j'y fuis , je ne puis m'empêcher
d'ajouter deux mots par rapport aux réAVRIL.
1754. 17
flexions que fait M. Godefroy fur la gageure faite à
Lisbonne au fujet de la prééminence des montres
Angloifes fur les montres Françoifes , & au défi
qu'il me propofe.
Il est bien dangereux de citer , quand on n'entend
pas bien ce qu'on cite . M. Godefroy nous
en donne une preuve. M. Senard mon neveu ,
dans fa lettre inférée dans le Mercure de Mars de
l'an paffé , cite , pour faire voir que ce qu'il rapporte
de cette gageure n'eft point un oui -dire , le
paffage de l'Hiftoire de l'Académie où il en eft
queftion : que répond à cela M. Godefroy ?
> dans les
Que M. le Roi , fils de M. Julien le Roi , dans
fon Mémoire contre M. Rivaz dit
que
éloges que l'Académie fait de beaucoup d'ouvrages
fes vies font auffi forvent d'encourager ceux qui
cultivent les Arts , que montrer la bonté de leurs
productions. Il oublie qu'il n'eft ici queftion , ni
Pencouragement , ni de louanges données à l'Auteur
, mais d'un fimple fait dont l'authenticité a
paru à l'Académie fi bien établie , qu'elle n'a pas
jugé indigne de fes faftes de l'y inferer , comme
un monument honorable à l'Horlogerie Françoife.
Pour répandre des doutes fur l'exiſtence de
cette gageure , & fur les fuites qu'elle a eu , il dit,
qu'il eft étonnant qu'une Hiftoire qui a reçu place
dans les Mémoires de l'Académie des Sciences n'ait
pas affez mérité d'égards , pour qu'on cite les noms
des parieurs . Auroit- il voulu P'Académie eût
que
chargé fon Hiftoire d'un procès- verbal détaillé ,
comme fi les fuites de cette gageure étoient d'une
nature incroyable , & n'étoient pas dans l'ordre
de ces chofes , qui pour être crues n'ont befoin
que de l'autorité d'une Compagnie auffi reſpectable
Le procédé de M. Godefroy , pour donner
lieu à ſon défi , a quelque chofe ici de bien fin-
Hij
172 MERCURE DE FRANCE .
gulier ; on en jugera par l'anecdote fuivante. Il
feint d'ignorerque la gageure en question ait jamais
exifté : cependant il n'a pu oublier que dans le
tems que l'on me propofa de faire une montre pour
cette gageure , il fut un des premiers à qui j'en parlai
, il te chargea même de me faire une partie du
travail ; ce qui auroit eu lieu , fans un voyage
qu'il fit dans fon pays. Enfin , fi après tout ce que
je viens de dire il pouvoit refter des doutes dans
Pefprit de quelqu'un far l'existence de cette gageure
, & fur ce qu'il en refulta , il n'auroit qu'à
confulter le Mercure d'Avril de 1744 , il y
trouvera le nom & la qualité du François qui
étoit à la tête de cette gageure ; & celui d'une
perfonne fort connue du Public , encore
vivante , & que l'on pourra confulter , qui étoit
chargée de me folliciter pour l'exécution de la
montre que je faifois à cette occafion . M. Godefroy
fentant l'infuffifance de fes réponfes aux objections
de M. Senard contre l'échappement à cylindre
, finit par me propofer un défi : Il ne me
répondra plus , dit-il , que la lime à la main. C'eſt
la reffource de bien des gens qui manquent de
bonnes raifons. On fçait en général combien
d'obstacles empêchent que des épreuves comme,
celle qu'il propofe , n'avent lieu , & dans cette fécurité
on a toujours la reflource que c'eft un
moyen honnête pour fetirer d'affaire , & qui frappe
même des perfonnes qui étant peu inftruites ,
croyent qu'un homme qui parle fi hardiment ,
doit fe fentir bien affuré du fuccès . Cependant
les trois quarts du tems rien n'eft moins vrai , &
ils feroient très- embarraflés fi on les prenoit au
mot. Quoiqu'il en foit , M. Godefroy n'y a aflurément
pas penfé en me propofant ce défi . Quand
je l'accepterois , qu'en pourroit - il réfulter de
AVRIL. 1754. 173
nouveau ? Les fuites de la gageure dont j'ai déja
parlé , n'ont-elles pas fait voir qu'une montre
d'une conftruction femblable à celle qu'il me propofe
de mettre en parallele avec une des fiennes
à cylindre , a été auffi jufte que celle de M. Graham
, l'inventeur de cet échappement : Quand
même on fuppoferoit , ce qui n'eft pas , que M.
Godefroy a en Phyfique & en Méchanique les mê
mes connoiffances que M. Graham , il ne peut
refulter rien de nouveau de l'épreuve qu'il me
propofe , comme je l'ai avancé , fçachant , ainſi
que je l'ai déja dit , que mes montres dont il eft
ici queftion , vont auffi juile que les meilleures
montres à cylindre ; elle feroit donc inutile . De
plus cette épreuve ne feroit pas décifive , & n'auroit
aucun avantage pour moi ; car quand ma
montre iroit mieux que celle de M. Godefroy , je
n'en pourrois rien conclure de général contre l'échappement
à cylindre ; j'en pourrois conclure
feulement que mes montres vont mieux que celles
de cette efpece que fait M. Godefroy , & voilà
touts car fi j'allois plus loin , les Anglois ne
feroient - ils pas dans le cas de me demander de
quel droit ? Avons- nous , me diroient - ils , reconnu
M. Godefroy pour notre champion & l'avons
- nous chargé de la défenfe de l'échappement
à cylindre : Leur queftion feroit jufte , & je
n'aurois rien à y répondre ; car il faut convenir
que fi l'on n'obferve pas certaines proportions ,
que l'on ne prenne pas certaines mefures dans
l'exécution des parties d'une montre de telle ou
telle conftruction , elle pourra ne pas avoir toute
la jufteffe dont cette conftruction eft fufceptible.
Enfin , fi le défi de M. Godefroy regarde principalement
ma montre de la nouvelle conftruction ,
comme cela paroît devoit être , il auroit dû , an
Hiij
174 MERCURE DE FRANCE.
lieu de fixer fix mois ou un an pour l'épreuve ch
question , mettre cinq ou fix ans ; car je lui déclare
que les montres de cette espece que je fais , peuvent
aller ce tems , & bien au- delà , en confervant
toujours leur jufteffe & fans avoir befoin d'Horloger;
ce qu'on ne peut affurément attendre des
montres à cylindre , quoiqu'elles aillent ( comme
j'en fuis convenu moi-même ) avec plus de précifion
dans les commencemens. Où trouvera-t- il
des Commiffaires affez patiens pour ſe charger
de voir aller deux montres pendant un pareil intervalle
de tems , & de juger par des obſervations
fuivies de leurs différens écarts ? Bien des gens
à ma place ajouteroient à tout cela que m'étant
mefuré avec M. Graham je pourrois me difpenfer
d'entrer en lice avec M. Godefroy , qui n'eft que
fon copiſte ; mais des motifs de cette efpece ne
pourroient point arrêter quelqu'un qui , je puis le
dire , a autant de zéle que moi pour la perfection
de fon art , s'il voyoit que d'un parcil combat il
en pût réfulter quelque chofe que ne nous ayent
pas déja appris l'expérience & le raiſonnement.
Il ne fuffit pas qu'une montre , pour être de bon
fervice , foit réguliere pendant fix mois ou un an ;
il faut qu'elle le foit fept ou huit ans s'il eft poffible
: c'eft le but que je me fuis propofé par cette
nouvelle conftruction , à quoi je me flate d'avoir
aflez bien réuffi , pour que dans les Provinces du
Royaume & dans les pays étrangers , on donne la
préférence aux montres de France ; car , par cette
conftruction , je mets l'échappement de la roue de
rencontre à l'abri de l'ufure , je rends le recul des
Toues plus facile , leur mouvement plus uniforme
& plus régulier ; je diminue dans le tems de leur
recul , la preffion de leurs pivots fur les parois de
leurs trous , ce qui rend ces mêmes trous moins
AVRIL. 1754- 175
fujers à s'ufer , & les pivots moins fujets à fe dépolir
, avantages qui ont été démontrés dans mon
mémoire du Mercure de Juin 1752 , & reconnus
de l'Académie Royale des Sciences , & des Horlogers
qui ont examiné cette conſtruction .
Encore un mot & je finis . M. Godefroy fait tous
fes efforts , dans fa feconde Lettre , pour interpréter
d'une maniere qui ne lui foit pas défavorable ,
ce qu'il a dit dans fa premiere au fujet de l'hor
logerie Angloife & Françoife. Il a raifon , car l'idéc
qu'on s'en forme d'abord n'eft pas propre à
lui attirer des remercimens de tout bon citoyen ;
bien au contraire , des reproches. Mais de quelque
façon qu'il s'y prenne , il aura de la peine à perfader
au public qu'il a rendu un grand ſervice à
la nation , en difant , contre toute vérité ,
que les
montres Angloifes faites il y a foixante ans , font
meilleures que celles que nous faifons aujourd'hui.
Si cela étoit & qu'il nous eut en effet rendu fervice
en parlant ainfi , il pourroit fe vanter de l'avoir
rendu en même tems aux Anglois ; car ces
derniers ne manquerent pas dans le tems ,
de publier
dans leur Gazette ce que nous venons de
rapporter ; & fans confidérer les motifs de M. Gedefroy
, & de quel poids étoit fon autorité dans
ces matieres , il leur a fuffi que ce diſcours partîc
d'un François , pour le regarder comme un hommage
de l'horlogerie Françoiſe à l'horlogerie Angloife
, & comme un aveu de la fupériorité de
celle- ci .
Si l'envie de foutenir des paradoxes qui s'eft
emparé de certains efprits , continue , on voudra
nous faire acroire à la fin , & le tout pour la gloire
de la nation , que nous ne poffédons ni les arts
de goût , ni les arts de jufteffe ( comme les appelle
le Revérend Pere Caftel , en parlant de l'horloge-
Hiiij
176 MERCURE DE FRANCE.
rie ) . Mais les vrais fages fe rient d'une pareille
entreprife , & n'en font pas moins portés à rendre
juftice aux talens des grands hommes que nous
avons dans ces différens arts .
Au refte , il n'en eft pas des arts qui font un
objet de commerce, comme des autres ; on peut par
rapport à ces derniers , foutenir en quelque façon
fans conféquence les propofitions les plus abfurdes.
Mais quant aux premiers on ne le peut ;
les fuites en font trop importantes.
Que M. Rouffeau prétende que nous n'avons
point de mufique , & que nos Muficiens n'y entendent
rien qu'il ait tort ou raifon , cela eft à peu
près égal au commerce de la nation : mais qu'on
foutienne que la théorie d'un art , de l'Horlogerie
, par exemple , eft peu connue en France , que
les montres qu'on y fait font fort inférieures à
celles de nos voifins , les Anglois , en portant par
là l'étranger à s'en fournir chez eux , on ôterois
à la France cette branche du commerce , & on
lui enleveroit trois ou quatre millions par an, objet
très important aux yeux de l'homme d'état.
Il eft tems de finir cette Lettre , Monfieur , qui
eft devenue plus longue que je ne penfois. Je ne
puis cependant le faire fans vous demander une
place dans vos prochains Journaux , pour une ample
réponse que M. Senard , mon neveu , a faite à
la derniere lettre de M. Godefroy.
J'ai l'honneur d'être , &c .
Nous , foufflignés , anciens Gardes - Vifiteurs de
la Communauté des Maîtres Horlogers de la ville
de Paris , ayant examiné une montre de M. Pierre
le Roi , l'un des anciens de ladite Communauté ,
conftruite d'une maniere particuliere , & telle ,
1° . Que les trois dernieres roues de cette montre
ont des pignons de fept , quoique cependant
1
A VRIL. 1754. 177
!
le nombre des roues ni des dents ne foit point augmenté.
2°. Que la roue de rencontre ( dont les dents
font d'une figure différente de l'ordinaire ) eft d´environ
un tiers plus grande qu'on ne les peut faire
dans les montres de la conftruction en ufage ; que
quoique la grande roue moyenne foit placée vers
la circonférence de la platine , cependant l'éguille
des heures & celle des minutes font menées de la
même maniere que celles des montres ordinaires,
à la réferve d'environ un quart de minute de jeu
que l'éguille des minutes a , laquelle eft fixe dans
les montres ordinaires . Cette obfervation ne mérite
pas d'attention en faveur des avantages qui
réfultent de cette conftruction .
Déclarons que cette montre nous a paru nouvelle
, & que nous n'avons aucune connoiffance
qu'on en ait fait de femblable avant lui ; d'ailleurs
la chofe fe trouvant confirmée par l'Académie
royale des Sciences ; vû fon certificat , en date du
2 Septembre 1751 , qui lui attribue la nouveauté
de cette montre , nous avons crû pouvoir certifier
le fait plus autentiquement : en foi de quor nous.
figné le préfent certificat. A Paris , le 6 Août 1753 .
Signé Igout , Fortin , Goret , Alexandre , le Mafurier
, Arfandaux , Jouard , Fieffé pere , Hervé,
"Nous , fouffignés , Jofué Panier , Maître Horlo
ger de la ville de Paris , ayant examiné une mon
tre de la façon de M. Pierre le Roi , Maître Horloger
de ladite Ville , conftruite d'une maniere particuliere
, & telle , 1 ° . Que les trois dernieres roues
de cette montre ont des pignons de fept , quoique
cependant le nombre des roues ni des dents
ne foit pas augmenté. 2 °. Que la grande roue
moyenne étant placée vers la circonférence de la
platine ; cependant l'éguille des heures & celle des
HW
178 MERCURE DE FRANCE.
minutes font menées de la même maniere que
celles des montres ordinaires. 3 ° . Que la roue de
rencontre ( dont les dents font d'une figure différente
de l'ordinaire ) eft d'environ un tiers plus
grande qu'on ne les peut faire dans lesdites montres
à l'ordinaire. Je déclare que je n'ai point fait
de femblable montre , & que je n'ai aucune connoiffance
que feu mon frere en ait faite , la conftruction
de cette montre m'ayant paru nouvelle :
je n'ai auffi aucune connoiffance qu'on en ait fait
avant mondit ficur Pierre le Roi . En foi de quoi
j'ai fait & figné ce préfent certificat . Fait à Paris ,
ce 29 Juillet 1753. Signé Jofué Panier.
Fermer
Résumé : LETTRE de M. Pierre le Roi, Horloger, à M. l'Abbé Raynal, au sujet de la lettre de M. Godefroy, Horloger, du mois d'Octobre 1752, & de celle du mois de Mai 1753.
Pierre Le Roi, horloger, réagit aux accusations de M. Godefroy qui conteste la nouveauté de sa montre. Godefroy affirme avoir vu des modèles similaires il y a plus de trente ans chez M. Panier. Pour défendre son innovation, Le Roi a recueilli des témoignages d'horlogers expérimentés et de M. Panier lui-même, confirmant l'originalité de sa création. Des certificats attestant ces témoignages accompagnent sa réponse. Le Roi critique également Godefroy pour sa mauvaise interprétation d'une gageure à Lisbonne, où la supériorité des montres anglaises sur les françaises avait été remise en question. L'Académie des Sciences a reconnu cette gageure et l'a incluse dans ses mémoires. Le Roi invite Godefroy à consulter le Mercure d'Avril 1744 pour vérifier les détails. De plus, Le Roi refuse un défi proposé par Godefroy concernant la précision des montres, arguant que ses créations sont déjà reconnues pour leur justesse. Il met en avant la durabilité et la précision de ses montres, validées par l'Académie Royale des Sciences, et exprime des réserves sur l'impartialité de l'épreuve proposée. Le texte aborde également la supériorité perçue de l'horlogerie anglaise sur la française, soulignant les talents des grands hommes français dans ce domaine. Il met en garde contre les propos dénigrants qui pourraient nuire au commerce national. Deux certificats attestent de l'innovation de la montre de Le Roi, confirmant des caractéristiques techniques uniques et nouvelles.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
103
p. 95-116
Suite de l'Extrait de la Défense de la Chronologie fondée sur les monumens de l'histoire ancienne contre le systême chronologique de M. Newton ; par M. Fréret, & c.
Début :
M. Fréret parcourt un champ d'une plus vaste étendue dans la seconde partie de cet [...]
Mots clefs :
Année, Isaac Newton, Temps, Jours, Égypte, Cycle, Système, Nicolas Fréret, Dieux, Culte, Égyptiens, Époque, Sphère, Argonautes, Chronologie, Pasteurs, Chiron, Peuples, Religion, Hypothèse, Astronomie, Antiquité
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Suite de l'Extrait de la Défense de la Chronologie fondée sur les monumens de l'histoire ancienne contre le systême chronologique de M. Newton ; par M. Fréret, & c.
Suite de l'Extrait de la Défenfe de la Chro
nologiefondéefurles monumens de l'histoire.
ancienne contre le fyftême chronologiquede
M.Newton; parM. Fréret,&c.
M.Fréretparcourt unchampd'uneplus
vafte étendue dans la feconde partie de cet
Ouvrage. Elle ne renferme que trois fec
tions , dont les deux premieres traitent de
la chronologie de l'hiftoire Orientale. Il
prélude par des obfervations générales fur
les antiquités Egyptiennes & fur celles des
Chaldéens. Il expofe la méthode qu'il faut
fuivre pour parvenir à diftinguer les tra
ditions fabuleufes de ces peuples , des tra
ditions véritables ; enfuite il propoſe les
moyens de les concilier, & de réduire à
leur valeur hiſtorique ces efpaces immen
fes d'années que le préjugé national affi
gnoit parmi eux à la durée de leur Monar
chie.
Ces remarques le.conduifent par degrés
à une difcuffion approfondie de l'époque
96 MERCURE DE FRANCE.
toire de ce temps-là défigne fous le nom
de Pafteurs. Ils en étoient les maîtres ab
folus , lorfque Jacob vint y chercher un
afyle. Le Prince qui revêtit Jofeph dela
dignité de Miniftre de fes Etats , étoit un
deces Rois Pafteurs, qui ne furent entiére
ment expulfés qu'au bout de 511 ans. Le
temps de leur domination fut marqué par
toutes les viciffitudes de la fortune. Après
avoir donné la loi pendant plufieurs fie
cles , ils fe virent réduits à la recevoir. Un
premier échec les dépofféda du trône de
Memphis, fous le regne d'Aliphragmu
thofis vers l'an 1878 avant l'Ere Chrétien
ne. Ce Monarque leur enleva cette Capi
tale, les chaffa de l'Egypte , & les contrai
gnit de fe renfermer dans des marais du
Delta. C'eft à cet événement que fe rap
porte l'époque du paffage d'Inachus dans
la Grece.
Quarante-huit ans après , de nouvelles
révolutions affoiblirent encore ce peuple
d'étrangers. Les Egyptiens , fous la con
duire de Thethmofis leur Roi , les force
rent dans les lieux qui leur fervoient de
retraite , & où ils s'étoient retranchés. Ils
les obligerent pour la plupart de fe retirer
dans la Paleſtine & dans la Phénicie , au
nombre de 240000, d'où ils fe répandirent
dans la partiemontagneufe de la terre de
Chanaan.
Après
JUIN. 1758.
97
Après la défaite des Pafteurs par Theth
mofis en 1830 , ceux d'entr'eux qui ſe
fentirent affez forts pour réfifter aux atta
ques des naturels du pays, demeurerent
en Egypte. Ils fe cantonnerent dans les
environs de Pélufe , où ils conferverent
leur indépendance jufqu'au regne d'Amé.
nophis. Ce Prince fuperftitieux fe faiſant,
pour ainfi dire , un devoir d'extirper une
race profcrite comme impure par les Mi
niftres de fa Religion , leur déclara ouver
tement la guerre , & marcha contr'eux.
Cela les mit dans la néceffité de pourvoir
à leur défenſe. Ils fignalerent leur liberté
expirante par une dévaftation entiere de
l'Egypte. Ils remporterent de grands avan
tages fur Aménophis, qui n'échappa à leur
pourfuite , qu'en fuyant vers les frontieres
de l'Ethiopie. Le fuccès de leurs armes
s'étant foutenu pendant treize ans , ils fu
rent enfin vaincus par Séfoftris, fils de ce
Prince , qui les extermina. Ceux qu'épar
gna le fer du Vainqueur, fubirent le joug
de la fervitude la plus onéreuſe. Les Ifraé
lites , dont les Ancêtres avoient paſſé en
Egypte au temps de la pu flance de ces
Pafteurs , furent enveloppés dans la même
difgrace. Cet efclavage commun adonné
lieu de les confondre depuis les uns avec
les autres. Les horreurs des difcordes civi
E
98 MERCURE DE FRANCE
les qui défolerent l'Egypte dans le cours
de cette guerre cruelle & fanglante, qui
précéda la ruine des Pafteurs , furentcaufe
que plufieurs de fesHabitans abandonne
rent leur patrie , loin de laquelle ilsalle
rent, fous la conduite de différens Chefs,
chercher des retraites , & fonder des Etats.
Cefut alors que Danaus paffadans laGre
ce, où il établit une colonie.
Latroifieme fection beaucoup plus lon
gue que les deux précédentes , contient
is articles , où l'Auteur traite un grand
nombre de queftions auffi curieufes qu'im
portantes, & qui ont été affez peuéclair
cies jufqu'à préfent pour mériter une ex
plication plus détaillée. Il la deftine prin
cipalement à combattre l'identité préten
due de Séfoftris & d'Ofiris, que M. New
ton fuppofe d'après M. Prideaux , quia
avancéune femblable opinion fur quelques
traits de reffemblance qu'il a obfervésdans
les actions que l'hiftoire attribue àcesdeux
Héros de l'antiquité. Comme fi des rap
ports vagues dans la vie de plufieurs hom
mes, occafionnés par un pur effet du ha
zard , fuffifoient pour les identifier. M.
Fréret fait voir que cette identité eft con
traire à ce que l'Ecriture nous apprend de
la Religion Egyptienne au temps deJacob,
deJofeph& de Moyfe, Il prouve par le
JUIN. 1758.
99
texte des Ecrivains facrés , quele cultequi
en dépendoit n'avoit point fouffert les
changemens que M. Newton fe perfuade
lui être arrivés ; qu'il fut dans les ficcles
poftérieurs à Salomon , le même que celui
qui fubfiftoit dans ce pays au temps de
Moyfe, & que parconféquent le culte
d'Ofiris & d'Apis étoit établi long-temps
avantSefac, contemporain de Salomon &
de fonfils Roboam. Il réfulte de l'impoffi
bilité que Séfoftris ait pu être le même
quel'Ofiris des Egyptiens , des difficultés
infurmontables que le fçavant Académi
cien forme contre l'hypothefe de M. New
ton furla nature de l'idolâtrie , qu'il fou
tient avoir commencé par le culte des
hommes apothéofés. Il n'a point de peine
à montrer que ce fentiment contredit
l'idée que les Anciens nous donnent de la
Religion Egyptienne. « Les Dieux adorés
en Egypte , dit notre Auteur , étoient
»dedeuxefpeces. Lesunsétoient lesDieux
fupérieurs, qui étoient tels par leur na
"
29
99
»ture. Les autres étoient des hommes il
luftres , quela reconnoiffance , l'admira
tion & la flatterie avoient mis au rang
»desDieux, à caufe de leurs grandes ac
»tions, & des découvertes utiles quele
»genre humain leur devoit dans les Arts
& dansles Sciences. D'abord on s'étoit
E ij
100 MERCURE DEFRANCE.
»contenté de les affocier aux grandes Di
»vinités , à celles de la claffe fupérieure.
33
»Ces Dieux du fecond ordre étoientfub.
»ordonnés aux premiers. Ils n'étoient d'a
»bordque les exécuteurs de leurs volon
tés, & leurs Miniftres dans le gouverne
"mentdel'Univers. Mais dans la fuite,
"on les confondit enfemble , on leur
» donna un pouvoir égal ; & commeles
»hommes préferent volontiers dans la
Religion les objets fenûbles , & ceux qui
"
"
frappent leur imagination , aux objets
purement métaphyfiques , les Divinités
»
» du fecond ordre prirent peu 2 peu la
place des premieres , & les firent pref
»qu'entiérement oublier. »
Un examen réfléchi de l'origine de l'i
dolâtrie le conduit néceffairement à difcu
ter celle que lui attribuoit Evhemere, le
premier Auteur du fyftême qui concerne
l'apothéofe , ou le culte des hommes morts,
adopté & renouvellé par M. Newton. Cet
ancien Ecrivain qui fleuriffoit du temps
des fucceffeurs d'Alexandre , avoit compo
fé unouvragefur l'hiftoire fabuleufe,où
il prétendoit que toutes les Divinités n'é
toient que de fimples hommes femblables
à nous, quel'admiration pour leurs belles
actions , la reconnoiffance pour leursbien
faits, & ſouvent la terreur qu'ils avoient
JUIN 1758.
ΙΟΙ
infpirée , avoient placés dans ce rang fu
blime. Les peuples naturellement portés a
la fuperftition , s'étoient avifés d'adreffer
leur culte & leurs adorations à ces hom
mes qu'ils avoient changés en des êtres
d'une nature fupérieure à la nôtre. Ils s'i
maginoient qu'ils étoient devenus immor
tels , impaffibles & tout-puiffants , & ils les
regardoient comme les difpenfateurs des
biens &des maux qui nous arrivent dans
ce monde.
Cet Evhemere avoit affecté demarquer
le temps & le lieu de la naiſſance , de la
mort & de lafépulture de toutes ces Divi
nités. Son hypotheſe , bien loin d'être re
çue favorablement, excitaune indignation
générale, même parmi ceux d'entre les
Payens qui paroiffoient le plus indifférens
fur leurReligion. Elle fe préfentoit à leurs
yeux comme un moyen imaginé pour en
anéantir l'idée dans l'efprit des hommes.
M.Fréret obferve qu'il fuffit de confidérer
ce fyftême en lui même , dont lanouveau
té eft fenfible, pour être convaincu de fon
abfurdité & de fa fauffeté , même parmi
les Grecs qui admettoient l'apothéofe. En
effet , on ne fçauroit nier que cette affo
ciation des ames humaines aux Dieux fu
périeurs , ne foit la feule maniere dont on
puiffe concevoir l'origine du culte des
Eiij
102 MERCURE DE FRANCE.
hommes déifiés. « Mais cette affociation ,
»dit notre Académicien , ne fera jamais
que des Dieux fecondaires & fubalter
»nes, dont le culte nepourra s'établir que
»par une longue fuite de générations , &
» ces Dieux ne parviendront même pref
»quejamais àêtre égalés aux Dieux fupé
»rieurs. C'eft ce qu'il confirme pardes
exemples tirés du culte religieux des Grecs,
qui diftinguoient cesDivinités fupérieures
des fubalternes , qu'ils nommoient tou
jours des Héros & des demi- Dieux. Il
montre par l'hiftoire de celui de Bacchus
quece Dieu nefut jamais regardé comme
un homme, oucomme un Héros. Il ex
pofe enfuite l'opinion des Egyptiens tou
chant le même Bacchus, Hercule & Pan,
qu'ils foutenoient n'avoir jamais été des
hommes. Il fait voir que l'apothéofe a été
inconnue aux peuples de l'Orient ; que
S. Paul , en s'adreffant aux Gentils, atou
joursfuppofé que lesDieux du Paganiſme
n'étoient pas des hommes déifiés ; que les
Phéniciens rejettoient le culte des Héros;
enfin que les Prêtres d'Egypte nioient que
les hommespuffent s'élever à la nature des
Dieux, & les Dieux defcendre à l'huma
nité. Ces remarques font fuivies de deux
digreffions , dont l'une a pour objet la va
riation de l'écliptique , dont les Egyptiens
JUIN. 1758.
10%
'entretinrent Hérodote ; l'autre roule fur
leur antiquité reconnue par Solon & par
Platon. M. Fréret fe propoſe d'établir dans
le dernier article de cette feconde partie
de fon Traité, queles Egyptiens ont con
fervé fous la domination des Grecs & des
Romains , le même éloignement pour le
culte des hommesmorts , qu'ils enavoient
témoigné dans les premiers âges de leur
Monarchie, & dansles fiecles floriffans de
leur indépendance. Cela donne lieu au
développement de leur fyftême religieux,
qu'il explique d'après les idées d'Hermes
de Porphyre, deJamblique , & de quel
ques autres Platoniciens modernes. Sino
tre analyfe n'excédoit déja par fa longueur
les bornes ordinaires , nous aurions pu en
trer dans quelque détail fur ce que ren
ferme de curieux ce morceau, qui nous
paroît fait avec beaucoupde foin , & très
propre à intéreffer ceux qui s'appliquent à
approfondir la théologie de ces anciens
temps duPaganifme. Nous ofons direàla
louange de l'Auteur , qu'il manie fon fujet
d'une maniere également fçavante & phi
lofophique. C'eft le témoignage que lui
rend M. de Bougainville , au jugement
duquel nous acquiefçons volontiers. Il eft
bonde l'entendre parler lui-même. « C'eft
»unfujet immenfe, dont les profondeurs
Eiv
104 MERCURE DE FRANCE.ور
ود
»inacceffibles au génie fans érudition ,
»impénétrables à l'érudition fans génie,
»renferment une infinité de problèmes ,
qu'un fçavant Philofophe eftfeul en état
"3
»
"
»de réfoudre. Je ne crains pas d'être dé
favoué parceux qui connoiffent les écrits
imprimés de M. Fréret, quand je leur
annonce que ce dernier Ouvrage ache
»vera de les convaincre qu'il étoit toutce
qu'il faut être pour lutter avec fuccès
»contredepareilles queftions. Illeprouve
» dans le coursde l'Ouvrage entier , mais
principalement à mes yeux dans cette
»feconde partie, oùbrillent à la fois toute
»la force & la fagacité de l'efprit, tout
» l'art de la critique & toutes les richeſſesود
» du fçavoir. Des difcuffions fines & mé
thodiques y conduifent le Lecteur à des
dénouemens finguliers , mais fimples ,
»dont la nouveauté l'étonne , dont la vé
»rité le frappe, & qu'il adoptefans efforts
»commedesidéesnaturelles, qui n'avoient
»befoin que d'être développées en lui.ور
»Les découvertes y naiffent les unes des
» autres. La chaîne qui lie les conféquen
» ces aux principes , les vraisemblances
» aux vérités , met entr'elles un accord fi
parfait , que les conjectures mêmes em
pruntent des faits dont elles dépendent ,
»ou qu'elles expliquent une folidité qui
» leur donne du corps.»
JUIN. 1758.
105
M. Fréret ne s'eft attaché jufqu'ici à
combattre que les preuves hiftoriques &
morales du fyftême de M. Newton , en
employant des argumens du même genre,
que les moyens mais enufage par fon Ad
verfaire. Il lui reftoit à examiner les preu
ves aftronomiques , dont ce Géometre a
voulu étayer fon hypothefe , & que fes
partifans font valoir avec beaucoup d'em
phafe. C'eſt ce que notre Auteur entre
prend de faire dans la troifieme partie qui
fe divife en deux fections. Cette matiere
eft liée à des calculs fi compliqués , qu'elle
eft, pour ainfi dire , hériffée de difficultés
qu'on ne parvient à réfoudre que par le
travail le plus opiniâtre. Mais les éclair
ciffemens qu'elle reçoit par ces fortes de
difcuffions compenfent la féchereffe des
détails épineux & pénibles qu'elle com
porte , & qui fuppofent néceffairement
une connoiffance plus que médiocre de
l'ancienne aftronomie. L'objet de la pre
miere fection eſt un réfutation dans les
formes de l'hypothefe de M. Newton ſur
letemps de l'établiffement de l'année Egyp
tienne. Suivant la fuppofition du nouveau
Chronologiſte , les Egyptiens s'étoient
fervis, avant le regne d'Ammon, pere de
Sefac ou Séfoftris, d'une année de 360
jours, qui différoit auffi fenfiblement de
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
l'année Lunaire que de l'année Solaire. Ce
Prince fut le premier qui ajouta cinq jours
épagomenes audouze mois, & qui donna
365 jours à l'année , dont l'ufage ne fut
pas d'abordcommun. Elle n'eut cours dans
toute l'Egypte que 72 ans après la mort
de Séfoftris , vers l'an 884 avant l'Ere
chrétienne , fous le regne d'Aménophis,
fils de Zarah , Roi d'Ethiopie, au temps.
duquel M. Newton rapporte l'entiere ex
pulfion des Paſteurs en 930, & qu'il pré
tend être le Menès d'Hérodote, l'Offiman
dyas de Diodore, & le Memnon desGrecs.
Il préfume que les Prêtres Egyptiens , à la
faveur de leursobfervations du lever & du
coucher héliaque des étoiles , furent alors
en état derégler leur Calendrier, en cor
rigeant la forme défectueufe de l'année
qu'ils avoient fuivie jufques-là. Il croit
que cefut pour confacrer la mémoire de
cette correction , dont ilattribuel'honneur
à Aménophis , qu'ils placerent autour de
fontombeaudansle fameuxédifice appellé
Memnonium, un cercle d'or de 365 cou
dées de circonférence , & le diviferent en
365 parties égales , qui faifoient allufion
au même nombre des jours dont leur an
née étoit compofée. Ilfuppofe encore que
le commencement de cette année nouvelle
fut fixépar eux au jour de l'équinoxe du
107
JUIN. 1758.
printemps. Mais comme elle a environ fix
heures de moins que l'année tropique, il
arriva qu'en quatre ans l'équinoxe avan
çoit d'un jour, & que par une fuite de
cette anticipation annuelle , au lieu de
concourir avecle premier jour du premier
mois, c'étoitfur le fecondde ce mois qu'il
tomboit. La même chofe avoit lieu pour
les levers & lescouchersdes étoiles. Ainft
felon M. Newton , lorfque ces Prêtres in
troduifirent dans la Chaldée l'ufage de
l'année de 365 jours, 137 ans après l'an
884, qui eft celui de fon établiſſement en
མ་
Egypte, le jour de l'équinoxe du prin
temps ne répondoit plus au premier jour
de l'année; mais au trente-quatrieme jour
cinq heures du fecond mois. L'établiffe
ment de cette année à Babylone , eft l'épo
que queM.Newton affigne à l'Ere de Na
bonaffar , qui commence au 26 Février de
Fan 747 avant l'Ere chrétienne.
Ces différentes affertions difcutées en
détail par notre Académicien , lui paroif
fentappuyées fur des fondemensruineux,
&parconféquent très-faciles à renverfer.
It montreque l'Aménophis dont il s'agit
ici , n'eft ni le Ménès d'Hérodote, ni l'Of
fimandyas de Diodore , que M. Newton
atortdelefaire auteur de la réforme du
Calendrier Egyptien ; que fon tombeau
Evj
108 MERCURE DE FRANCE.
n'avoit point été orné du cercle d'or , mais
celui d'un Roi d'Egypte plus ancien que
Séfaftris , & qui régnoit plus de feize cens
ans avant l'Ere chrétienne; enfin que l'éta
bliſſement de l'année de 365 jours eft de
la plus haute antiquité. Les raifons qu'il
oppofe à celles que le nouveauChronolo
gifte produit en faveur de fon hypotheſe,
fe réduifent aux articles fuivans. 1°. Les
Egyptiensavoient une annéevague de 365
jours , dont le commencement varioit
tous les ans de fix heures quelques minu
tes. C'étoit leur année religieufe. Les
Prêtres fe firent un point capital d'en con
ferverl'ufage ; en conféquence duquel les
fêtes des Dieux qui changeoient tous les
quatreans de jour par rapport au mouve
ment du foleil dans l'écliptique , parcou
roient toutes les faifons , & fanctifioient
fucceffivement tous les jours de l'année
folaire vraie.
2º. Ils avoient de plusune année civile,
dont le commencement étoit fixe , & qui
fervoit à régler la culture des terres , le
temps des fermages, & celui du paiement
des impôts annuels qui fe prenoient fur le
produit des terres.
3. Lescommencemens deces deux an
nées, dont l'une indiquoit les fêtes , &
l'autre marquoit les ufages civils , fe réu
niffoient au bout de 1460 ans par leur
JUIN. 1758.
concours au même point de l'écliptique.
109
Comme l'année civile commençoit au
lever héliaque de la canicule, nomméeSo
this en Egypte, cet espace de 1460 ans ,
dont le premier & dernier inftant étoient
déterminés par le retour commun des
deux années aux mêmes points du ciel ,
formoit un cycle connu fous le nom de
Cycle Sothiaque ou Caniculaire. La réunion
du premier jour de l'année vague avec
celui du lever héliaque de l'étoile Sothis
fous le climat de l'Egypte , marquoit la fin
d'une de ces périodes , & le commence
ment d'une autre.
4°.Cenforin témoigne expreffément que
l'année dans laquelle il écrivoit , étoit la
centieme d'un nouveau cycle , & que la
réunion ou le commencement du cycle
avoit concouru avec l'année du fecond
Confulat de l'Empereur Antonin , le trei
zieme jour avant les Calendes d'Août ,
c'eft-à-dire le 20 Juillet d'une année Ju
lienne , qui eft indubitablement la 138°
de l'Ere vulgaire. Cette année répondoit
donc à la premiere du nouveau cycle
Egyptien, & àla derniere du cycle pré
cédent. Ce cycle antérieur à celui de
Cenforin, avoit parconféquent commencé
aumois deJuillet de l'an 1322 avant l'Ere
vulgaire, c'est-à-dire 438 ans entiers avant
110 MERCURE DE FRANCE
la date établie par M. Newton pour le
premierétabliſſementde l'année Egyptien
ne de 365 jours.
5. M. Fréret va plus loin encorè. Il
fait voir que le cycle révolu immédiate
ment avant celui pendant lequel écrivoit
Cenforin , n'eft pas le plus ancien cycle
Egyptien. Il n'étoit que lefecond; & celui
de la centiemeannée, d'où dateCenforin,
étoit le troifieme. On trouvera donc, en
remontant au premier cycle, qu'il avoit
commencé 2920 ans avant le cent trente
huitieme de Jeſus-Chrift , ou l'an 2782
avant FEre chrétienne. La réalité de ce.
premier cycle eft une choſe facile àconf
tater , même parl'Ecriture dont notreAu
teur tire des preuves inconteftables, pour
montrer quel'année vague de 365 jours,
étoit en ufage chez lesEgyptiensau moins
du temps de Moyfe, & que parconfé
quent elle étoit de la même ancienneté
que lecycle caniculaire , qui eft compofé
de ces années. Ainfi ces deux chofes ont
uneliaiſon fi étroite, que l'une ne fçauroit
fubfifter fans l'autre , & que l'existence
prouvée de ce cycle eft une démonftration
de l'année de 3.65 jours.
L'examen de l'époque de Chiron dé
terminée dans le nouveau fyftême par
Faftronomie , fait le fujet de la feconde
JUIN. 1758.
TRE
fection , qui fe partage en quatre articles.
C'eft, fans contredit, le côté le plus im
pofant fouslequel l'hypothefe de M. New
tonfe préfente à l'efprit des perfonnes qui
nejugent que d'après les apparences, &
qui font par cela même moins en garde
contre l'illufion des moyens dont il fe fert
pour les établir. Comme la chronologie
阈
paroît recevoir fa plus grande certitude
des fecours qu'elle tire de l'aftronomie
M. Newton autorife fon calcul abrégé
d'une preuve qui en découle , & qui don
neàfon raiſonnement l'air d'une démonf
tration. Il s'agit de la détermination de
l'âge des Argonautes par le lieu des colu
res dans l'ancienne fphere Grecque réglée
par Chiron, pour leur ufage dans le cours
de la navigation qu'ils avoient entrepris.
M. Halley, qu'on n'accufera pas affuré
ment d'avoir été prévenu contre le nou
veau fyftême , avoue de bonne foi que
c'en eft l'endroit le plus problématique ;
parce qu'il dépend entiérement de deux.
fuppofitions, fçavoir rº. que Chiron avoir
deffiné une ſphere célefte pour l'ufage des
Argonautes ; 2°. que cette fphere étoit
celle qu'avoit fuivie Eudoxe , deux chofes
qui font avancées gratuitement. La théo
rie de la préceffion des équinoxes fournir
M.Newton l'argumentprincipal par le
112 MERCURE DE FRANCE.
quel il fe propofe d'abréger de plus de 400
ans la chronologie Grecque. Il eft conftant
parlesobfervations les plus exactes, queles
points équinoctiaux , & généralement tous
les points de l'écliptique , ont un mouve
ment rétrograde & continu , qui les porte
d'Orient en Occident contre l'ordre des
fignes , & dont la quantité mefurée eft
d'un degré en 72 ans. Chiron , felon M.
e
Newton, fixa l'expofition des points car
dinaux,au 15° degréde leursfignes.Meton,
l'an 16 de l'Ere de Nabonaffar , obſerva
31
le folftice d'été au huitieme degré da
Cancer. Parconféquent lesfolftices avoient
rétrogradé de fept degrés , & comme un
degrééquivaut à 72 ans, fept degrés par
courus produifent un intervalle de 504
ans , qui, ajoutés aux 316 de l'Ere de Na
bonaffar , qui s'étoient écoulés jufqu'au
temps de l'obfervation de Meton, nefont
remonter l'expédition des Argonautes qu'à
l'an 936 avant l'Ere chrétienne. Il n'eft
point queftion de la jufteffe de ces calculs
qu'on ne contefte point à M. Newton.
M.Fréret combat uniquement la vérité des
faits auxquels le nouveau Chronologiſte
les applique , & les conféquences qu'il en
tire pour accréditer fon hypotheſe. En
effet , fi cette fphere ancienne n'eft pas
celle de Chiron , il eft évident qu'on n'a
113
JUIN. 1758.
aucune raifon d'en déduire l'époque des
Argonautes , ni fonder fur le calcul qui
en réfultera, une chronologie totalement
oppofée à celle qui eft appuyée fur le té
moignage des meilleurs Ecrivains de l'An
tiquité. C'eft ce qu'il s'attache à prouver,
en remarquant 1°. que le premier planif
phere connu des Grecs differoit abfolu
ment de celui auquel Eudoxe a comparé
les obfervations du folftice faires par Me
ton ; ou quedumoins fi cette fphere eft
celle qu'Eudoxe a employée , elle avoit été
réformée demaniereàn'être plus lamême;
que conféquemment on ne peut inférer
l'époque des Argonautes de la pofition
affignée pour lors aux étoiles dans cette
fphere qui avoit été corrigée plufieurs
fiecles après eux ; 2°. qu'il fuffit de jetter
un coup d'œil fur ce qui nous refte des
monumens de l'aftronomie ancienne, pour
fe difpenfer d'avoir recours à cette correc
tion de fphere primitive, & pour être à
portée de voir divers Calendriers dreffés
fucceffivement , & dont il eft facile de
déterminer les époques, par les différences
qu'on obferve dans la repréſentation de
l'état du ciel fur chacun de ces Calen
driers ; 3 °. que celui qu'Eudoxe a fuivi ,
n'a été dreffé qu'au temps d'Héfiode , &
que fi l'on examine avec foin les frag
114 MERCURE DE FRANCE.
mens qui fubfiftent encore de quelques
autres , on parviendra à en découvrir dans
lenombre, un dont la date eft beaucoup
plus ancienne; puifqu'elle répond au com
mencement du quinzieme fiecle avant
Jefus-Chrift ; 4°. enfin que le temps de ce
premier effai de l'aftronomie concourt à
peu près avec l'époque marquée par les
meilleurs Ecrivains pour l'entreprife des
Argonautes ; qu'ainfi la détermination af
tronomique de cet événement , loin de
détruire leurs calculs , comme on voudroit
lefuppofer, eft unepreuvede plus en leur
faveur. Au refte, M. Fréret, avantquede
paffer à une difcuffion de la prétendue
démonſtration aftronomique de M. New
ton , donne une traduction d'un morceau
qui y eft relatif, & qu'il a extrait de
l'Ouvrageque M. Wifthon apublié contre
le nouveau fyftême. Elle y eft attaquée
dans un très-grand détail , qu'il abrege
felon l'exigence des cas. Il commente quel
quefois letexte du célebre Aftronome An
glois , auxremarques duquel il en ajoute
d'autres qui lui ont paru propres à confir
mer les idées de M. Wifthon. Il fait en
fuite des objections qui lui font particu
lieres contre cette même preuve aftrono
mique, dont M. Newton & fespartifans
fe prévalent; & pour leur donner toutela
JUIN 1758.
113
force dont ellesfontfufceptibles, ilfe livre
aux plusprofondes difcuffions des Calen
driers des différensâges , qu'il compare les
uns avec les autres. Il fait obſerverla mar
che progreffive des conftellations , indi
quée fur ces planifpheres , par la diverfité
des lieux qu'elles y occupent. De ces dif
férentes pofitions mifes en parallele avec
celles que les catalogues de Bayer & de
Flamftéed attribuent aux mêmes étoiles, il
déduit les époques qui doivent être affi.
gnées à ces planifpheres anciens. Il exa
mine unpaffage de Columelle allégué par
M.Newton, qui s'en autorife fans rap
porter les paroles expreffes de cet Auteur,
pour avancer que Meton avoit placé le co
lure des folftices au 8. degré. Ilfe pro
pofe de montrer que le fçavant Anglois
s'eft mépris groffiérement fur le fens de ce
paffage, qui bien loin de favorifer fon
fyftème, lui eft formellement contraire.
Cet examen l'engage par occafion dans
des recherches fur les Calendriers rufti
ques des Anciens. Des éclairciffemens fur
les Calendriers qui portoient le nom de
Meron, & fur ceux qui étoient , felon les
apparences , plus anciens que le temps.
d'Héfiode , terminent cette fection &c
F'ouvrage entier. Il eft aifé de jugerde fon
utilité par l'analyfe que nous venons d'en
116 MERCURE DE FRANCE.
faire. Onpeut affurer qu'elle eft fupériea
re à celle d'un écrit purement polémique;
puifque l'objet de ce Traité n'eft pas une
finple réfutation des hypothefes fingulie
res & hardies de M. Newton ; fon plan
embraffe encore la folution des plus im
portantes queſtions de la chronologie de
tous les peuples de l'antiquité, & la fixa
tion de toutes les époques générales, &
de celles d'un infinité de faits particuliers
fur chacun defquels il afpire à découvrir
la vérité. S'il nous étoit permis de déclarer
ce que nous penfons du travail de l'Au
teur, fans prétendre pour cela diminuer
le mérite de celui des autres perfonnesqui
ont attaqué le nouveau fyftême ,
dirions que nous n'en connoiffons aucun,
qui en ait développé les principes avec
plus d'ordre & de clarté , ait faifi les diffi
cultés qui en naiffent avec plus de préci
fion , & les ait combattus avec plus de
nous
force que M. Fréret.
nologiefondéefurles monumens de l'histoire.
ancienne contre le fyftême chronologiquede
M.Newton; parM. Fréret,&c.
M.Fréretparcourt unchampd'uneplus
vafte étendue dans la feconde partie de cet
Ouvrage. Elle ne renferme que trois fec
tions , dont les deux premieres traitent de
la chronologie de l'hiftoire Orientale. Il
prélude par des obfervations générales fur
les antiquités Egyptiennes & fur celles des
Chaldéens. Il expofe la méthode qu'il faut
fuivre pour parvenir à diftinguer les tra
ditions fabuleufes de ces peuples , des tra
ditions véritables ; enfuite il propoſe les
moyens de les concilier, & de réduire à
leur valeur hiſtorique ces efpaces immen
fes d'années que le préjugé national affi
gnoit parmi eux à la durée de leur Monar
chie.
Ces remarques le.conduifent par degrés
à une difcuffion approfondie de l'époque
96 MERCURE DE FRANCE.
toire de ce temps-là défigne fous le nom
de Pafteurs. Ils en étoient les maîtres ab
folus , lorfque Jacob vint y chercher un
afyle. Le Prince qui revêtit Jofeph dela
dignité de Miniftre de fes Etats , étoit un
deces Rois Pafteurs, qui ne furent entiére
ment expulfés qu'au bout de 511 ans. Le
temps de leur domination fut marqué par
toutes les viciffitudes de la fortune. Après
avoir donné la loi pendant plufieurs fie
cles , ils fe virent réduits à la recevoir. Un
premier échec les dépofféda du trône de
Memphis, fous le regne d'Aliphragmu
thofis vers l'an 1878 avant l'Ere Chrétien
ne. Ce Monarque leur enleva cette Capi
tale, les chaffa de l'Egypte , & les contrai
gnit de fe renfermer dans des marais du
Delta. C'eft à cet événement que fe rap
porte l'époque du paffage d'Inachus dans
la Grece.
Quarante-huit ans après , de nouvelles
révolutions affoiblirent encore ce peuple
d'étrangers. Les Egyptiens , fous la con
duire de Thethmofis leur Roi , les force
rent dans les lieux qui leur fervoient de
retraite , & où ils s'étoient retranchés. Ils
les obligerent pour la plupart de fe retirer
dans la Paleſtine & dans la Phénicie , au
nombre de 240000, d'où ils fe répandirent
dans la partiemontagneufe de la terre de
Chanaan.
Après
JUIN. 1758.
97
Après la défaite des Pafteurs par Theth
mofis en 1830 , ceux d'entr'eux qui ſe
fentirent affez forts pour réfifter aux atta
ques des naturels du pays, demeurerent
en Egypte. Ils fe cantonnerent dans les
environs de Pélufe , où ils conferverent
leur indépendance jufqu'au regne d'Amé.
nophis. Ce Prince fuperftitieux fe faiſant,
pour ainfi dire , un devoir d'extirper une
race profcrite comme impure par les Mi
niftres de fa Religion , leur déclara ouver
tement la guerre , & marcha contr'eux.
Cela les mit dans la néceffité de pourvoir
à leur défenſe. Ils fignalerent leur liberté
expirante par une dévaftation entiere de
l'Egypte. Ils remporterent de grands avan
tages fur Aménophis, qui n'échappa à leur
pourfuite , qu'en fuyant vers les frontieres
de l'Ethiopie. Le fuccès de leurs armes
s'étant foutenu pendant treize ans , ils fu
rent enfin vaincus par Séfoftris, fils de ce
Prince , qui les extermina. Ceux qu'épar
gna le fer du Vainqueur, fubirent le joug
de la fervitude la plus onéreuſe. Les Ifraé
lites , dont les Ancêtres avoient paſſé en
Egypte au temps de la pu flance de ces
Pafteurs , furent enveloppés dans la même
difgrace. Cet efclavage commun adonné
lieu de les confondre depuis les uns avec
les autres. Les horreurs des difcordes civi
E
98 MERCURE DE FRANCE
les qui défolerent l'Egypte dans le cours
de cette guerre cruelle & fanglante, qui
précéda la ruine des Pafteurs , furentcaufe
que plufieurs de fesHabitans abandonne
rent leur patrie , loin de laquelle ilsalle
rent, fous la conduite de différens Chefs,
chercher des retraites , & fonder des Etats.
Cefut alors que Danaus paffadans laGre
ce, où il établit une colonie.
Latroifieme fection beaucoup plus lon
gue que les deux précédentes , contient
is articles , où l'Auteur traite un grand
nombre de queftions auffi curieufes qu'im
portantes, & qui ont été affez peuéclair
cies jufqu'à préfent pour mériter une ex
plication plus détaillée. Il la deftine prin
cipalement à combattre l'identité préten
due de Séfoftris & d'Ofiris, que M. New
ton fuppofe d'après M. Prideaux , quia
avancéune femblable opinion fur quelques
traits de reffemblance qu'il a obfervésdans
les actions que l'hiftoire attribue àcesdeux
Héros de l'antiquité. Comme fi des rap
ports vagues dans la vie de plufieurs hom
mes, occafionnés par un pur effet du ha
zard , fuffifoient pour les identifier. M.
Fréret fait voir que cette identité eft con
traire à ce que l'Ecriture nous apprend de
la Religion Egyptienne au temps deJacob,
deJofeph& de Moyfe, Il prouve par le
JUIN. 1758.
99
texte des Ecrivains facrés , quele cultequi
en dépendoit n'avoit point fouffert les
changemens que M. Newton fe perfuade
lui être arrivés ; qu'il fut dans les ficcles
poftérieurs à Salomon , le même que celui
qui fubfiftoit dans ce pays au temps de
Moyfe, & que parconféquent le culte
d'Ofiris & d'Apis étoit établi long-temps
avantSefac, contemporain de Salomon &
de fonfils Roboam. Il réfulte de l'impoffi
bilité que Séfoftris ait pu être le même
quel'Ofiris des Egyptiens , des difficultés
infurmontables que le fçavant Académi
cien forme contre l'hypothefe de M. New
ton furla nature de l'idolâtrie , qu'il fou
tient avoir commencé par le culte des
hommes apothéofés. Il n'a point de peine
à montrer que ce fentiment contredit
l'idée que les Anciens nous donnent de la
Religion Egyptienne. « Les Dieux adorés
en Egypte , dit notre Auteur , étoient
»dedeuxefpeces. Lesunsétoient lesDieux
fupérieurs, qui étoient tels par leur na
"
29
99
»ture. Les autres étoient des hommes il
luftres , quela reconnoiffance , l'admira
tion & la flatterie avoient mis au rang
»desDieux, à caufe de leurs grandes ac
»tions, & des découvertes utiles quele
»genre humain leur devoit dans les Arts
& dansles Sciences. D'abord on s'étoit
E ij
100 MERCURE DEFRANCE.
»contenté de les affocier aux grandes Di
»vinités , à celles de la claffe fupérieure.
33
»Ces Dieux du fecond ordre étoientfub.
»ordonnés aux premiers. Ils n'étoient d'a
»bordque les exécuteurs de leurs volon
tés, & leurs Miniftres dans le gouverne
"mentdel'Univers. Mais dans la fuite,
"on les confondit enfemble , on leur
» donna un pouvoir égal ; & commeles
»hommes préferent volontiers dans la
Religion les objets fenûbles , & ceux qui
"
"
frappent leur imagination , aux objets
purement métaphyfiques , les Divinités
»
» du fecond ordre prirent peu 2 peu la
place des premieres , & les firent pref
»qu'entiérement oublier. »
Un examen réfléchi de l'origine de l'i
dolâtrie le conduit néceffairement à difcu
ter celle que lui attribuoit Evhemere, le
premier Auteur du fyftême qui concerne
l'apothéofe , ou le culte des hommes morts,
adopté & renouvellé par M. Newton. Cet
ancien Ecrivain qui fleuriffoit du temps
des fucceffeurs d'Alexandre , avoit compo
fé unouvragefur l'hiftoire fabuleufe,où
il prétendoit que toutes les Divinités n'é
toient que de fimples hommes femblables
à nous, quel'admiration pour leurs belles
actions , la reconnoiffance pour leursbien
faits, & ſouvent la terreur qu'ils avoient
JUIN 1758.
ΙΟΙ
infpirée , avoient placés dans ce rang fu
blime. Les peuples naturellement portés a
la fuperftition , s'étoient avifés d'adreffer
leur culte & leurs adorations à ces hom
mes qu'ils avoient changés en des êtres
d'une nature fupérieure à la nôtre. Ils s'i
maginoient qu'ils étoient devenus immor
tels , impaffibles & tout-puiffants , & ils les
regardoient comme les difpenfateurs des
biens &des maux qui nous arrivent dans
ce monde.
Cet Evhemere avoit affecté demarquer
le temps & le lieu de la naiſſance , de la
mort & de lafépulture de toutes ces Divi
nités. Son hypotheſe , bien loin d'être re
çue favorablement, excitaune indignation
générale, même parmi ceux d'entre les
Payens qui paroiffoient le plus indifférens
fur leurReligion. Elle fe préfentoit à leurs
yeux comme un moyen imaginé pour en
anéantir l'idée dans l'efprit des hommes.
M.Fréret obferve qu'il fuffit de confidérer
ce fyftême en lui même , dont lanouveau
té eft fenfible, pour être convaincu de fon
abfurdité & de fa fauffeté , même parmi
les Grecs qui admettoient l'apothéofe. En
effet , on ne fçauroit nier que cette affo
ciation des ames humaines aux Dieux fu
périeurs , ne foit la feule maniere dont on
puiffe concevoir l'origine du culte des
Eiij
102 MERCURE DE FRANCE.
hommes déifiés. « Mais cette affociation ,
»dit notre Académicien , ne fera jamais
que des Dieux fecondaires & fubalter
»nes, dont le culte nepourra s'établir que
»par une longue fuite de générations , &
» ces Dieux ne parviendront même pref
»quejamais àêtre égalés aux Dieux fupé
»rieurs. C'eft ce qu'il confirme pardes
exemples tirés du culte religieux des Grecs,
qui diftinguoient cesDivinités fupérieures
des fubalternes , qu'ils nommoient tou
jours des Héros & des demi- Dieux. Il
montre par l'hiftoire de celui de Bacchus
quece Dieu nefut jamais regardé comme
un homme, oucomme un Héros. Il ex
pofe enfuite l'opinion des Egyptiens tou
chant le même Bacchus, Hercule & Pan,
qu'ils foutenoient n'avoir jamais été des
hommes. Il fait voir que l'apothéofe a été
inconnue aux peuples de l'Orient ; que
S. Paul , en s'adreffant aux Gentils, atou
joursfuppofé que lesDieux du Paganiſme
n'étoient pas des hommes déifiés ; que les
Phéniciens rejettoient le culte des Héros;
enfin que les Prêtres d'Egypte nioient que
les hommespuffent s'élever à la nature des
Dieux, & les Dieux defcendre à l'huma
nité. Ces remarques font fuivies de deux
digreffions , dont l'une a pour objet la va
riation de l'écliptique , dont les Egyptiens
JUIN. 1758.
10%
'entretinrent Hérodote ; l'autre roule fur
leur antiquité reconnue par Solon & par
Platon. M. Fréret fe propoſe d'établir dans
le dernier article de cette feconde partie
de fon Traité, queles Egyptiens ont con
fervé fous la domination des Grecs & des
Romains , le même éloignement pour le
culte des hommesmorts , qu'ils enavoient
témoigné dans les premiers âges de leur
Monarchie, & dansles fiecles floriffans de
leur indépendance. Cela donne lieu au
développement de leur fyftême religieux,
qu'il explique d'après les idées d'Hermes
de Porphyre, deJamblique , & de quel
ques autres Platoniciens modernes. Sino
tre analyfe n'excédoit déja par fa longueur
les bornes ordinaires , nous aurions pu en
trer dans quelque détail fur ce que ren
ferme de curieux ce morceau, qui nous
paroît fait avec beaucoupde foin , & très
propre à intéreffer ceux qui s'appliquent à
approfondir la théologie de ces anciens
temps duPaganifme. Nous ofons direàla
louange de l'Auteur , qu'il manie fon fujet
d'une maniere également fçavante & phi
lofophique. C'eft le témoignage que lui
rend M. de Bougainville , au jugement
duquel nous acquiefçons volontiers. Il eft
bonde l'entendre parler lui-même. « C'eft
»unfujet immenfe, dont les profondeurs
Eiv
104 MERCURE DE FRANCE.ور
ود
»inacceffibles au génie fans érudition ,
»impénétrables à l'érudition fans génie,
»renferment une infinité de problèmes ,
qu'un fçavant Philofophe eftfeul en état
"3
»
"
»de réfoudre. Je ne crains pas d'être dé
favoué parceux qui connoiffent les écrits
imprimés de M. Fréret, quand je leur
annonce que ce dernier Ouvrage ache
»vera de les convaincre qu'il étoit toutce
qu'il faut être pour lutter avec fuccès
»contredepareilles queftions. Illeprouve
» dans le coursde l'Ouvrage entier , mais
principalement à mes yeux dans cette
»feconde partie, oùbrillent à la fois toute
»la force & la fagacité de l'efprit, tout
» l'art de la critique & toutes les richeſſesود
» du fçavoir. Des difcuffions fines & mé
thodiques y conduifent le Lecteur à des
dénouemens finguliers , mais fimples ,
»dont la nouveauté l'étonne , dont la vé
»rité le frappe, & qu'il adoptefans efforts
»commedesidéesnaturelles, qui n'avoient
»befoin que d'être développées en lui.ور
»Les découvertes y naiffent les unes des
» autres. La chaîne qui lie les conféquen
» ces aux principes , les vraisemblances
» aux vérités , met entr'elles un accord fi
parfait , que les conjectures mêmes em
pruntent des faits dont elles dépendent ,
»ou qu'elles expliquent une folidité qui
» leur donne du corps.»
JUIN. 1758.
105
M. Fréret ne s'eft attaché jufqu'ici à
combattre que les preuves hiftoriques &
morales du fyftême de M. Newton , en
employant des argumens du même genre,
que les moyens mais enufage par fon Ad
verfaire. Il lui reftoit à examiner les preu
ves aftronomiques , dont ce Géometre a
voulu étayer fon hypothefe , & que fes
partifans font valoir avec beaucoup d'em
phafe. C'eſt ce que notre Auteur entre
prend de faire dans la troifieme partie qui
fe divife en deux fections. Cette matiere
eft liée à des calculs fi compliqués , qu'elle
eft, pour ainfi dire , hériffée de difficultés
qu'on ne parvient à réfoudre que par le
travail le plus opiniâtre. Mais les éclair
ciffemens qu'elle reçoit par ces fortes de
difcuffions compenfent la féchereffe des
détails épineux & pénibles qu'elle com
porte , & qui fuppofent néceffairement
une connoiffance plus que médiocre de
l'ancienne aftronomie. L'objet de la pre
miere fection eſt un réfutation dans les
formes de l'hypothefe de M. Newton ſur
letemps de l'établiffement de l'année Egyp
tienne. Suivant la fuppofition du nouveau
Chronologiſte , les Egyptiens s'étoient
fervis, avant le regne d'Ammon, pere de
Sefac ou Séfoftris, d'une année de 360
jours, qui différoit auffi fenfiblement de
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
l'année Lunaire que de l'année Solaire. Ce
Prince fut le premier qui ajouta cinq jours
épagomenes audouze mois, & qui donna
365 jours à l'année , dont l'ufage ne fut
pas d'abordcommun. Elle n'eut cours dans
toute l'Egypte que 72 ans après la mort
de Séfoftris , vers l'an 884 avant l'Ere
chrétienne , fous le regne d'Aménophis,
fils de Zarah , Roi d'Ethiopie, au temps.
duquel M. Newton rapporte l'entiere ex
pulfion des Paſteurs en 930, & qu'il pré
tend être le Menès d'Hérodote, l'Offiman
dyas de Diodore, & le Memnon desGrecs.
Il préfume que les Prêtres Egyptiens , à la
faveur de leursobfervations du lever & du
coucher héliaque des étoiles , furent alors
en état derégler leur Calendrier, en cor
rigeant la forme défectueufe de l'année
qu'ils avoient fuivie jufques-là. Il croit
que cefut pour confacrer la mémoire de
cette correction , dont ilattribuel'honneur
à Aménophis , qu'ils placerent autour de
fontombeaudansle fameuxédifice appellé
Memnonium, un cercle d'or de 365 cou
dées de circonférence , & le diviferent en
365 parties égales , qui faifoient allufion
au même nombre des jours dont leur an
née étoit compofée. Ilfuppofe encore que
le commencement de cette année nouvelle
fut fixépar eux au jour de l'équinoxe du
107
JUIN. 1758.
printemps. Mais comme elle a environ fix
heures de moins que l'année tropique, il
arriva qu'en quatre ans l'équinoxe avan
çoit d'un jour, & que par une fuite de
cette anticipation annuelle , au lieu de
concourir avecle premier jour du premier
mois, c'étoitfur le fecondde ce mois qu'il
tomboit. La même chofe avoit lieu pour
les levers & lescouchersdes étoiles. Ainft
felon M. Newton , lorfque ces Prêtres in
troduifirent dans la Chaldée l'ufage de
l'année de 365 jours, 137 ans après l'an
884, qui eft celui de fon établiſſement en
མ་
Egypte, le jour de l'équinoxe du prin
temps ne répondoit plus au premier jour
de l'année; mais au trente-quatrieme jour
cinq heures du fecond mois. L'établiffe
ment de cette année à Babylone , eft l'épo
que queM.Newton affigne à l'Ere de Na
bonaffar , qui commence au 26 Février de
Fan 747 avant l'Ere chrétienne.
Ces différentes affertions difcutées en
détail par notre Académicien , lui paroif
fentappuyées fur des fondemensruineux,
&parconféquent très-faciles à renverfer.
It montreque l'Aménophis dont il s'agit
ici , n'eft ni le Ménès d'Hérodote, ni l'Of
fimandyas de Diodore , que M. Newton
atortdelefaire auteur de la réforme du
Calendrier Egyptien ; que fon tombeau
Evj
108 MERCURE DE FRANCE.
n'avoit point été orné du cercle d'or , mais
celui d'un Roi d'Egypte plus ancien que
Séfaftris , & qui régnoit plus de feize cens
ans avant l'Ere chrétienne; enfin que l'éta
bliſſement de l'année de 365 jours eft de
la plus haute antiquité. Les raifons qu'il
oppofe à celles que le nouveauChronolo
gifte produit en faveur de fon hypotheſe,
fe réduifent aux articles fuivans. 1°. Les
Egyptiensavoient une annéevague de 365
jours , dont le commencement varioit
tous les ans de fix heures quelques minu
tes. C'étoit leur année religieufe. Les
Prêtres fe firent un point capital d'en con
ferverl'ufage ; en conféquence duquel les
fêtes des Dieux qui changeoient tous les
quatreans de jour par rapport au mouve
ment du foleil dans l'écliptique , parcou
roient toutes les faifons , & fanctifioient
fucceffivement tous les jours de l'année
folaire vraie.
2º. Ils avoient de plusune année civile,
dont le commencement étoit fixe , & qui
fervoit à régler la culture des terres , le
temps des fermages, & celui du paiement
des impôts annuels qui fe prenoient fur le
produit des terres.
3. Lescommencemens deces deux an
nées, dont l'une indiquoit les fêtes , &
l'autre marquoit les ufages civils , fe réu
niffoient au bout de 1460 ans par leur
JUIN. 1758.
concours au même point de l'écliptique.
109
Comme l'année civile commençoit au
lever héliaque de la canicule, nomméeSo
this en Egypte, cet espace de 1460 ans ,
dont le premier & dernier inftant étoient
déterminés par le retour commun des
deux années aux mêmes points du ciel ,
formoit un cycle connu fous le nom de
Cycle Sothiaque ou Caniculaire. La réunion
du premier jour de l'année vague avec
celui du lever héliaque de l'étoile Sothis
fous le climat de l'Egypte , marquoit la fin
d'une de ces périodes , & le commence
ment d'une autre.
4°.Cenforin témoigne expreffément que
l'année dans laquelle il écrivoit , étoit la
centieme d'un nouveau cycle , & que la
réunion ou le commencement du cycle
avoit concouru avec l'année du fecond
Confulat de l'Empereur Antonin , le trei
zieme jour avant les Calendes d'Août ,
c'eft-à-dire le 20 Juillet d'une année Ju
lienne , qui eft indubitablement la 138°
de l'Ere vulgaire. Cette année répondoit
donc à la premiere du nouveau cycle
Egyptien, & àla derniere du cycle pré
cédent. Ce cycle antérieur à celui de
Cenforin, avoit parconféquent commencé
aumois deJuillet de l'an 1322 avant l'Ere
vulgaire, c'est-à-dire 438 ans entiers avant
110 MERCURE DE FRANCE
la date établie par M. Newton pour le
premierétabliſſementde l'année Egyptien
ne de 365 jours.
5. M. Fréret va plus loin encorè. Il
fait voir que le cycle révolu immédiate
ment avant celui pendant lequel écrivoit
Cenforin , n'eft pas le plus ancien cycle
Egyptien. Il n'étoit que lefecond; & celui
de la centiemeannée, d'où dateCenforin,
étoit le troifieme. On trouvera donc, en
remontant au premier cycle, qu'il avoit
commencé 2920 ans avant le cent trente
huitieme de Jeſus-Chrift , ou l'an 2782
avant FEre chrétienne. La réalité de ce.
premier cycle eft une choſe facile àconf
tater , même parl'Ecriture dont notreAu
teur tire des preuves inconteftables, pour
montrer quel'année vague de 365 jours,
étoit en ufage chez lesEgyptiensau moins
du temps de Moyfe, & que parconfé
quent elle étoit de la même ancienneté
que lecycle caniculaire , qui eft compofé
de ces années. Ainfi ces deux chofes ont
uneliaiſon fi étroite, que l'une ne fçauroit
fubfifter fans l'autre , & que l'existence
prouvée de ce cycle eft une démonftration
de l'année de 3.65 jours.
L'examen de l'époque de Chiron dé
terminée dans le nouveau fyftême par
Faftronomie , fait le fujet de la feconde
JUIN. 1758.
TRE
fection , qui fe partage en quatre articles.
C'eft, fans contredit, le côté le plus im
pofant fouslequel l'hypothefe de M. New
tonfe préfente à l'efprit des perfonnes qui
nejugent que d'après les apparences, &
qui font par cela même moins en garde
contre l'illufion des moyens dont il fe fert
pour les établir. Comme la chronologie
阈
paroît recevoir fa plus grande certitude
des fecours qu'elle tire de l'aftronomie
M. Newton autorife fon calcul abrégé
d'une preuve qui en découle , & qui don
neàfon raiſonnement l'air d'une démonf
tration. Il s'agit de la détermination de
l'âge des Argonautes par le lieu des colu
res dans l'ancienne fphere Grecque réglée
par Chiron, pour leur ufage dans le cours
de la navigation qu'ils avoient entrepris.
M. Halley, qu'on n'accufera pas affuré
ment d'avoir été prévenu contre le nou
veau fyftême , avoue de bonne foi que
c'en eft l'endroit le plus problématique ;
parce qu'il dépend entiérement de deux.
fuppofitions, fçavoir rº. que Chiron avoir
deffiné une ſphere célefte pour l'ufage des
Argonautes ; 2°. que cette fphere étoit
celle qu'avoit fuivie Eudoxe , deux chofes
qui font avancées gratuitement. La théo
rie de la préceffion des équinoxes fournir
M.Newton l'argumentprincipal par le
112 MERCURE DE FRANCE.
quel il fe propofe d'abréger de plus de 400
ans la chronologie Grecque. Il eft conftant
parlesobfervations les plus exactes, queles
points équinoctiaux , & généralement tous
les points de l'écliptique , ont un mouve
ment rétrograde & continu , qui les porte
d'Orient en Occident contre l'ordre des
fignes , & dont la quantité mefurée eft
d'un degré en 72 ans. Chiron , felon M.
e
Newton, fixa l'expofition des points car
dinaux,au 15° degréde leursfignes.Meton,
l'an 16 de l'Ere de Nabonaffar , obſerva
31
le folftice d'été au huitieme degré da
Cancer. Parconféquent lesfolftices avoient
rétrogradé de fept degrés , & comme un
degrééquivaut à 72 ans, fept degrés par
courus produifent un intervalle de 504
ans , qui, ajoutés aux 316 de l'Ere de Na
bonaffar , qui s'étoient écoulés jufqu'au
temps de l'obfervation de Meton, nefont
remonter l'expédition des Argonautes qu'à
l'an 936 avant l'Ere chrétienne. Il n'eft
point queftion de la jufteffe de ces calculs
qu'on ne contefte point à M. Newton.
M.Fréret combat uniquement la vérité des
faits auxquels le nouveau Chronologiſte
les applique , & les conféquences qu'il en
tire pour accréditer fon hypotheſe. En
effet , fi cette fphere ancienne n'eft pas
celle de Chiron , il eft évident qu'on n'a
113
JUIN. 1758.
aucune raifon d'en déduire l'époque des
Argonautes , ni fonder fur le calcul qui
en réfultera, une chronologie totalement
oppofée à celle qui eft appuyée fur le té
moignage des meilleurs Ecrivains de l'An
tiquité. C'eft ce qu'il s'attache à prouver,
en remarquant 1°. que le premier planif
phere connu des Grecs differoit abfolu
ment de celui auquel Eudoxe a comparé
les obfervations du folftice faires par Me
ton ; ou quedumoins fi cette fphere eft
celle qu'Eudoxe a employée , elle avoit été
réformée demaniereàn'être plus lamême;
que conféquemment on ne peut inférer
l'époque des Argonautes de la pofition
affignée pour lors aux étoiles dans cette
fphere qui avoit été corrigée plufieurs
fiecles après eux ; 2°. qu'il fuffit de jetter
un coup d'œil fur ce qui nous refte des
monumens de l'aftronomie ancienne, pour
fe difpenfer d'avoir recours à cette correc
tion de fphere primitive, & pour être à
portée de voir divers Calendriers dreffés
fucceffivement , & dont il eft facile de
déterminer les époques, par les différences
qu'on obferve dans la repréſentation de
l'état du ciel fur chacun de ces Calen
driers ; 3 °. que celui qu'Eudoxe a fuivi ,
n'a été dreffé qu'au temps d'Héfiode , &
que fi l'on examine avec foin les frag
114 MERCURE DE FRANCE.
mens qui fubfiftent encore de quelques
autres , on parviendra à en découvrir dans
lenombre, un dont la date eft beaucoup
plus ancienne; puifqu'elle répond au com
mencement du quinzieme fiecle avant
Jefus-Chrift ; 4°. enfin que le temps de ce
premier effai de l'aftronomie concourt à
peu près avec l'époque marquée par les
meilleurs Ecrivains pour l'entreprife des
Argonautes ; qu'ainfi la détermination af
tronomique de cet événement , loin de
détruire leurs calculs , comme on voudroit
lefuppofer, eft unepreuvede plus en leur
faveur. Au refte, M. Fréret, avantquede
paffer à une difcuffion de la prétendue
démonſtration aftronomique de M. New
ton , donne une traduction d'un morceau
qui y eft relatif, & qu'il a extrait de
l'Ouvrageque M. Wifthon apublié contre
le nouveau fyftême. Elle y eft attaquée
dans un très-grand détail , qu'il abrege
felon l'exigence des cas. Il commente quel
quefois letexte du célebre Aftronome An
glois , auxremarques duquel il en ajoute
d'autres qui lui ont paru propres à confir
mer les idées de M. Wifthon. Il fait en
fuite des objections qui lui font particu
lieres contre cette même preuve aftrono
mique, dont M. Newton & fespartifans
fe prévalent; & pour leur donner toutela
JUIN 1758.
113
force dont ellesfontfufceptibles, ilfe livre
aux plusprofondes difcuffions des Calen
driers des différensâges , qu'il compare les
uns avec les autres. Il fait obſerverla mar
che progreffive des conftellations , indi
quée fur ces planifpheres , par la diverfité
des lieux qu'elles y occupent. De ces dif
férentes pofitions mifes en parallele avec
celles que les catalogues de Bayer & de
Flamftéed attribuent aux mêmes étoiles, il
déduit les époques qui doivent être affi.
gnées à ces planifpheres anciens. Il exa
mine unpaffage de Columelle allégué par
M.Newton, qui s'en autorife fans rap
porter les paroles expreffes de cet Auteur,
pour avancer que Meton avoit placé le co
lure des folftices au 8. degré. Ilfe pro
pofe de montrer que le fçavant Anglois
s'eft mépris groffiérement fur le fens de ce
paffage, qui bien loin de favorifer fon
fyftème, lui eft formellement contraire.
Cet examen l'engage par occafion dans
des recherches fur les Calendriers rufti
ques des Anciens. Des éclairciffemens fur
les Calendriers qui portoient le nom de
Meron, & fur ceux qui étoient , felon les
apparences , plus anciens que le temps.
d'Héfiode , terminent cette fection &c
F'ouvrage entier. Il eft aifé de jugerde fon
utilité par l'analyfe que nous venons d'en
116 MERCURE DE FRANCE.
faire. Onpeut affurer qu'elle eft fupériea
re à celle d'un écrit purement polémique;
puifque l'objet de ce Traité n'eft pas une
finple réfutation des hypothefes fingulie
res & hardies de M. Newton ; fon plan
embraffe encore la folution des plus im
portantes queſtions de la chronologie de
tous les peuples de l'antiquité, & la fixa
tion de toutes les époques générales, &
de celles d'un infinité de faits particuliers
fur chacun defquels il afpire à découvrir
la vérité. S'il nous étoit permis de déclarer
ce que nous penfons du travail de l'Au
teur, fans prétendre pour cela diminuer
le mérite de celui des autres perfonnesqui
ont attaqué le nouveau fyftême ,
dirions que nous n'en connoiffons aucun,
qui en ait développé les principes avec
plus d'ordre & de clarté , ait faifi les diffi
cultés qui en naiffent avec plus de préci
fion , & les ait combattus avec plus de
nous
force que M. Fréret.
Fermer
104
p. 128-140
SUITE des Mêlanges de Littérature, d'Histoire & de Philosophie, par M. Dalembert &c.
Début :
Je terminerai l'analyse de ces Mêlanges par le précis de deux Morceaux qui [...]
Mots clefs :
Goût, Jean Le Rond d'Alembert, Esprit philosophique, Philosophie, Principes, Temps, Beautés, Sens, Religion, Philosophes, Analyse, Objets, Objet, Nuire , Impiété
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SUITE des Mêlanges de Littérature, d'Histoire & de Philosophie, par M. Dalembert &c.
SUITE des Mélanges de Littérature ,
d'Hiftoire & de Philofophie , par
M. Dalembert &c.
J
E terminerai l'analyfe de ces Mélanges
par le précis de deux Morceaux qui
n'avoient point encore été imprimés &
qui ne font pas la partie la moins intéreffante
de ce recueil. Le premier nous
offre des Réfléxions fur l'ufage & fur
l'abus de la Philofophie dans les matières
de goût. Il y a peu d'objets en Littéra
ture qui méritent mieux d'être traités
par un habile homme ; mais on ſent en
même temps combien cette difcuffion eft
délicate. Il n'eft pas aifé de prefcrire des
régles au goût & des bornes à l'efprit
philofophique ; beaucoup de petits Critiques
qui manquent de goût comme de
Philofophie , ne ceffent de répéter que
SEPTEMBRE. 1759. Ize
Pefprit philofophique a perdu la Littérature
; d'autres prétendent foumettre
les chofes même de fentiment à une analyfe
rigoureufe : les uns voudroient réduire
le goût à un inftinct aveugle , &
éterniferoient par - là l'enfance de la raifon
; les autres réfroidiroient l'imagina--
tion & donneroient des entraves au génie
: ces deux extrémités font également
vicieuſes & nuifibles au progrès des Arts.
Il est donc important de fixer la nature
du goût , les lumières qu'il peut tirer de
l'efprit philofophique , & la ligne que
doit féparer l'un de l'autre. Le goût n'eft
point arbitraire , c'eft une vérité inconteftable
; mais eft- il bien décidé que tou
tes les beautés dont les ouvrages de l'Art
font fufceptibles ne foient pas de fon
reffort, comme le prétend M. Dalembert
Il eft des beautés frappantes & fublimes ,
qui faififfent également tous les efprits ,
& dont par conféquent tous les hommes:
font juges ; ce genre de beautés , felon
M. D. n'ont point le goût pour arbitre
mais il en eft qni ne touchent que les ames
fenfibles ,& ce font celles- là qu'il regarde
proprement comme l'objet du goût : ainfi
il définit le goût le talent dé démêler danss
Les ouvrages de l'Art ce qui doit plaire aus130
MERCURE DE FRANCE
1
ames fenfibles & ce qui doit les bleffer,
Peut-être qu'on pourroit confidérer le
goût fous un point de vue plus étendu ,
plus général ; que les beautés fimples ,
fublimes , univerfelles , font auffi bien du
reffort du goût que les beautés plus déficates
; & que le talent de démêler celles-
ci n'eft qu'un goût plus fin , plus exercé.
Quoiqu'il en foit , dans les difcuffions
métaphyfiques , il n'eft question que de
fixer avec précifion les idées qu'on attache
aux mots dont le fens n'eft pas encore
bien déterminé la définition de
M. Dalembert préfente une idée nette &
précife de ce qu'il entend par goût ; l'acception
plus étendue qu'on pourroit donner
à ce terme ne changeroit rien aux réfultats
de fes principes.
Le goût eft fondé fur des principes , il
n'y a donc point d'ouvrages de l'Art dont
on ne puiffe juger en y appliquant ces
principes. La fource de nos fentimens eft
uniquement en nous ; c'eft donc en por
tant une vue attentive au dedans de
nous-mêmes que nous découvrirons des
régles générales & invariables de goût ,
qui feront comme la pierre de touche à
L'épreuve de laquelle toutes les produc
ions du talent pourront être foumifes
La recherche & l'analyfe de ces régles
SEPTEMBRE. 1759. r31
19
font l'objet de l'efprit philofophique ,
mais cette difcuffion doit avoir un ter
me. Il ne faut pas efpérer de pouvoir
remonter aux premiers principes. Vou
loir trouver la caufe métaphyfique de nos
plaifirs feroit un projet auffi chimérique
que d'entreprendre d'expliquer l'action des
objets fur nos fens. Les principes de goût
peuvent donc fe réduire à un petit nom--
bre d'obfervations inconteftables fur no
tre manière de fentir. C'eft jufques- là que
le Philofophe remonte , mais c'est là qu'il
s'arrête , & d'où , par une pente naturel
le , il defcend enfuite aux conféquences .
La jufteffe d'efprit ne fuffit pas , il
faut encore une ame fenfible & délicate ,
» & de plus , dit M. Dalembert , ne
» manquer d'aucun des fens qui compo-
» fent le goût. Dans un Ouvrage de Poc
» fie , par exemple , on doit parler tan
" tôt à l'imagination , tantôt au fenti
» ment , tantôt à la raifon , mais tou
» jours à l'organe ; les vers font une efpéce
de chant , fur lequel l'oreille eft
» fi inéxorable , que la raiſon même eſt
» quelquefois contrainte de lui faire de
légers facrifices. Ainfi un Philofophe
» dénué d'organe , eût-il d'ailleurs tous
» le refte , fera un mauvais Juge en ma
tière de Poëfie.
23
F vj
1152 MERCURE DE FRANCE.
Ce n'eft pas encore affez.d'avoir tous
les fens qui compofen: le goût , il faut
que ces fens ayent été exercés fur les
objets qui appartiennent au goût. Mal
lebranche ne fentoit point les charmes
de la Poefie , quoiqu'il eût les principales
qualités du Poete , l'imagination , le
fentiment & l'harmonie .
M. Dalembert examine enfuite quelles
font les caufes du faux jugement qu'on
porte fur les chofes de goût & il recherche
les moyens de les éviter. Il entre fur
cet objet dans une Métaphyfique trèsdéliée
qu'il n'eft pas aifé de développer
dans un Extrait. Il vange enfuite l'efprit
philofophique des reproches que la fottife
ou l'envie ont coutume de lui faire , &
il avoue que c'eft faire autant d'injure
aux Belles Lettres qu'à la Philofophie ,
de croire qu'elles puiffent fe nuire ou`
s'exclure réciproquement. » Et comment
» le véritable efprit philofophique ſeroitnil
oppofé au bon goût ? Il en eft au
» contraire le plus ferme appui , puifque
» cet efprit confifte à remonter en toat
» aux vrais principes , à reconnoître que
claque Art a fa nature propre , chaque
» ftuation de l'ame fon caractère, chaque
chofe fon coloris ; en un mot à ne
point confondre les limites de chaque
39
→
SEPTEMBRE . 1759.
genre : abufer de l'efprit philofophique
, c'est en manquer.
Je finirai l'analyfe de ce Morceau par
une réfléxion qui le termine & qui mérite
bien d'être recueillie . « Ceux qui poſſé-
» dent & qui connoiffent le moins l'efprit
philofophique en font parmi nous
» les plus ardens détracteurs , comme la
Poefie eft décriée par ceux qui n'ont
» pû y réuffir , les hautes fciences par
» ceux qui en ignorent les premiers prin-
» cipes , & notre fiècle par les Ecrivains
» qui lui font le moins d'honneur.
33
Le Morceau dont il me reſte à rendre
compte eſt intitulé : De l'abus de la Critique
en matière de Religion. Le but que
fe propofe M. Dalembert dans cet Ouvrage
, aufſi intéreſſant par fon objet que
par les circonstances dans lesquelles il
paroît , » eft de vanger les Philofophes
des reproches d'impiété dont on les
"
charge fouvent mal- à-propos , en leur
» attribuant des fentimens qu'ils n'ont
» pas , en donnant à leurs paroles des
» interprétations forcées , en tirant de
leurs principes des conféquences odieu-
» fes & fauffes qu'ils défavouent , en voulant
enfin faire paffer pour criminelles
ou pour dangereufes des opinions que
134 MERCURE DE FRANCE
le Chriftianifine n'a jamais défendu de
» foutenir .
Ce deffein eft digne d'un Philofophe
qui refpecte les vérités du Chriftianif
me , & qui fçait que la vraie Philofophie
& la vraie religion doivent toujours
marcher de front & fe prêter une force
& une lumière mutuelle. Vouloir les oppofer
l'une à l'autre , c'eft nuire à toutes
les deux. Ne nous brouillons point avec les
Philofophes , difoit un Théologien paifble
, modéré & très-religieux. M. Da
lembert ne peut fe diffimuler les progrès
de l'impiété & les attentats des Incrédules
contre la plus fainte des Religions.
» Le defir de n'avoir plus de frein
» dans les paffions , la vanité de ne pas
penfer comme la multitude , ont fait
plutôt encore que l'illufion des fophif-
» mes , un grand nombre d'Incrédules ,
qui felon l'expreffion de Montagne ,
» tâchent d'être pires qu'ils ne peuvent,
On ne peut trop louer le zèle de ceux
qui s'empreffent de vanger la Religion
contre les efforts de l'impiété , mais on
ne peut en même temps s'élever avec trop
de chaleur contre ce zèle prétendu qui
fert de mafque à l'ignorance , à l'orgueil ,
à l'efprit de parti , à des paflions plus
"
"
و د
SEPTEMBRE. 1759 F35
odieufes encore , & dont les méchans &
les fanatiques fe fervent pour allarmer
la piété & détruire la Philofophie.
Rien n'a été plus commun dans tous
les
temps que l'accufation d'irréligion intentée
contre les Sages par ceux qui ne
le font pas. M. Dalembert après avoir
rappellé l'hiftoire de Socrate , d'Anaxagore
, d'Ariftote , paffe à des faits plus
récens. Le Pere Hardouin , moins célèbre
encore par la profondeur de fon
érudition que par l'extravagance de fes
opinions , à fait un ouvrage exprès, pour
mettre fans pudeur & fans remords au
nombre des Athées des Auteurs très-religieux
dont plufieurs avoient folidement
prouvé l'existence de Dieu dans leurs
écrits. Sa folie , dit M. de Voltaire , ôta
à fa calomnie toute fon atrocité ; mais
ceux qui renouvellent cette calomnie dans
notre fiécle , ne font pas toujours recon
nus pour fous , & font fouvent trèsdangereux.
On a accufé Defcartes d'être un Athée
pour avoir dit : Donnez- moi de la matiè
re & du mouvement , & je ferai un monde
, comme fi cette penſée grande &
profonde ne fuppofoit pas la néceffité
d'un être intelligent pour donner l'exi
tence & le mouvement à la matière. On
136 MERCURE DE FRANCE
*
accufé le Newtoniafme de favorifer l'Athéifme
, quoiqu'il n'y ait aucune Philofophie
plus favorable à la croyance d'un
Dieu. La lifte des Philofophes fauffement
accufés d'irréligion eft très-nombreuſe :
jamais les prétextes n'ont manqué au fanatifme
pour fonder cette odieufe impu
tation ; mais en s'élevant contre l'impie
té , du moins ne faudroit- il pas fe méprendre
fur le genre d'impiété qu'on at
taque. On m'accufe de Matérialiſme , difoit
un Pirronien , c'eft à-peu-près comme
ft on accufoit un Conftitutionnaire de Janfenifme.
N'a-t-on pas vu M. de Montequieu
accufé dans le même libelle d'être
Déifte & Spinofiste ?
"
»
»Le nom de Matérialiſme , dit M. Da
lembert , eft devenu de nos jours une
efpéce de cri de guerre : c'eſt là quali-
»fication générale qu'on applique fans
» difcernement à toutes les efpéces d'In-
» crédules , ou même à ceux qu'on veut
» faire paffer pour tels. Dans toutes les
Religions & dans tous les temps le fa-
» natiſme ne s'eft piqué ni d'équité ni de
jufteffe . Il a donné à ceux qu'il vouloit
perdre , non pas les noms qu'ils méri
toient , mais ceux qui pouvoient leur
nuire le plus. Ainfi dans les premiers
fiécles , les Payens donnoient à tous
"
»
SEPTEMBRE. 1759. 137
les Chrétiens le nom de Juifs , parce
qu'il s'agiffoit moins d'avoir raiſon que
» de rendre les Chrétiens odieux.
»
M. Dalembert après avoir rapporté
plufieurs exemples d'imputations ridicules
dont la calomnie fous le nom de zéle a
chargé plufieurs Philofophes , recherche
pourquoi des défenfeurs de la Religion
la plus douce & la plus modefte ont eu
fi fouvent recours aux injures . Ils deshonorent
par- là la caufe qu'ils veulent défendre
, & ne font qu'aigrir & par conféquent
éloigner les efprits que la modération
auroit pu ramener. » Mais l'excès
» en toutes chofes eft l'élément de l'hom-
» me, fa nature eft de fe paffionner fur
tous les objets dont il s'occupe ; la mo-
» dération eft pour lui un état forcé , ce
» n'est jamais que par contrainte ou par
» réfléxion qu'il s'y foumet ; & quand
» le refpect qui est dû à la cauſe qu'il dé-
» fend , peut fervir de prétexte à fon
» animofité , il s'y abandonne fans retenue
& fans remords. Le faux zéle auroit-
il oublié que l'Evangile a deux pré-
" ceptes également indifpenfables , l'a-
" mour de Dieu & celui du prochain ? &
» croit- il mieux pratiquer le premier en
violant le fecond.
Si les accufations téméraires peuvent
18 MERCURE DE FRANCE.
nuire à la Religion, c'eft furtout lorfqu'elles
tombent fur des hommes fupérieurs
dont le nom feul peut donner du poids
aux opinions qu'on leur fuppofe.Qu'a- t - on
gagné à accufer avec tant d'acharnement
Filluftre Auteur de l'Esprit des Loix d'avoir
voulu donner atteinte aux principes
du Chriftianifme ? Les Incrédules fe font
glorifiés du chef qu'on leur donnoit fi
gratuitement , & fon nom leur a donné
plus de confiance que tous leurs fophifmes.
L'autorité eft le grand argument de
la multitude ; & l'incrédulité , difoit un
homme d'efprit , eft une espéce de foi pour
la plupart des impies.
M. Dalembert trace enfuite d'après
l'Hiftoire Eccléfiaftique un tableau court
& frappant des maux que le fanatisme a
produits chez nos ancêtres ; & il fait voir
par ce détail auffi effrayant qu'utile, com、
bien le gouvernement a intérêt de défendre
& d'appuyer les Gens de Lettres.
C'eft à eux que les Souverains doivent aujourd'hui
l'affermiffement de leur puiffance
, & la deftruction d'une foule d'opinions
abfurdes , nuifibles au repos & au
bonheur de leurs Etats.
Je finis cette analyſe par un trait bien
remarquable : » Il n'y a , ce me femble,
qu'un moyen d'affoiblir l'empire de
SEPTEMBRE . 1759 139
1
12
19
29
» l'Inquifition dans les contrées malheu
» reufes où elle domine encore , c'est d'y
» favorifer autant qu'il eft poffible , l'étude
des fciences exactes . Souverains
qui gouvernez ces Peuples , & qui vou→
lez leur faire fecouer le joug de la fuperftition
& de l'ignorance , faites naî
tre des Mathématiciens parmi eux ;
cette femence produira des Philofophes
avec le temps , & prefque fans
qu'on s'en apperçoive . L'orthodoxie la
plus délicate n'a rien à démêler avec
» la géométrie. Ceux qui croyoient avoir
n intérêt de tenir les efprits dans les té-
» nébres , fuffent-ils affez prévoyans pour
preffentir la fuite des progrès de cette
» fcience , manqueroient de prétextes
" pour l'empêcher de fe répandre. Bientôt
l'étude de la Géométrie conduira comme
d'elle - même à celle de la faine Phyfique
, & celle- ci à la vraie Philofophie
, qui par la lumière qu'elle répan-
" dra , fera bientôt plus puiffante que
» tous les efforts de la fuperftition ; car
» ces efforts quelque grands qu'ils foient ,
» deviennent inutiles dès qu'une fois la
Nation eft éclairée.
On trouve dans les deux Morceaux
dont je viens de rendre compte cette hardieffe
de pinceau , ce ton d'humanité &
140 MERCURE DE FRANCE
de Philofophie qui caractérisent les ou
vrages de M. Dalembert. On remarque
même dans le dernier un degré de force
& de chaleur qui peut être produit pa
l'importance & l'intérêt de la matière.
M. Dalembert y marche d'un pas ferme
entre deux fentiers très - gliffans , & fon
courage mérite la reconnoifance & les
éloges de ceux qui aiment fincérement le
véritable Chriftianiſme & la bonne Philofophie.
d'Hiftoire & de Philofophie , par
M. Dalembert &c.
J
E terminerai l'analyfe de ces Mélanges
par le précis de deux Morceaux qui
n'avoient point encore été imprimés &
qui ne font pas la partie la moins intéreffante
de ce recueil. Le premier nous
offre des Réfléxions fur l'ufage & fur
l'abus de la Philofophie dans les matières
de goût. Il y a peu d'objets en Littéra
ture qui méritent mieux d'être traités
par un habile homme ; mais on ſent en
même temps combien cette difcuffion eft
délicate. Il n'eft pas aifé de prefcrire des
régles au goût & des bornes à l'efprit
philofophique ; beaucoup de petits Critiques
qui manquent de goût comme de
Philofophie , ne ceffent de répéter que
SEPTEMBRE. 1759. Ize
Pefprit philofophique a perdu la Littérature
; d'autres prétendent foumettre
les chofes même de fentiment à une analyfe
rigoureufe : les uns voudroient réduire
le goût à un inftinct aveugle , &
éterniferoient par - là l'enfance de la raifon
; les autres réfroidiroient l'imagina--
tion & donneroient des entraves au génie
: ces deux extrémités font également
vicieuſes & nuifibles au progrès des Arts.
Il est donc important de fixer la nature
du goût , les lumières qu'il peut tirer de
l'efprit philofophique , & la ligne que
doit féparer l'un de l'autre. Le goût n'eft
point arbitraire , c'eft une vérité inconteftable
; mais eft- il bien décidé que tou
tes les beautés dont les ouvrages de l'Art
font fufceptibles ne foient pas de fon
reffort, comme le prétend M. Dalembert
Il eft des beautés frappantes & fublimes ,
qui faififfent également tous les efprits ,
& dont par conféquent tous les hommes:
font juges ; ce genre de beautés , felon
M. D. n'ont point le goût pour arbitre
mais il en eft qni ne touchent que les ames
fenfibles ,& ce font celles- là qu'il regarde
proprement comme l'objet du goût : ainfi
il définit le goût le talent dé démêler danss
Les ouvrages de l'Art ce qui doit plaire aus130
MERCURE DE FRANCE
1
ames fenfibles & ce qui doit les bleffer,
Peut-être qu'on pourroit confidérer le
goût fous un point de vue plus étendu ,
plus général ; que les beautés fimples ,
fublimes , univerfelles , font auffi bien du
reffort du goût que les beautés plus déficates
; & que le talent de démêler celles-
ci n'eft qu'un goût plus fin , plus exercé.
Quoiqu'il en foit , dans les difcuffions
métaphyfiques , il n'eft question que de
fixer avec précifion les idées qu'on attache
aux mots dont le fens n'eft pas encore
bien déterminé la définition de
M. Dalembert préfente une idée nette &
précife de ce qu'il entend par goût ; l'acception
plus étendue qu'on pourroit donner
à ce terme ne changeroit rien aux réfultats
de fes principes.
Le goût eft fondé fur des principes , il
n'y a donc point d'ouvrages de l'Art dont
on ne puiffe juger en y appliquant ces
principes. La fource de nos fentimens eft
uniquement en nous ; c'eft donc en por
tant une vue attentive au dedans de
nous-mêmes que nous découvrirons des
régles générales & invariables de goût ,
qui feront comme la pierre de touche à
L'épreuve de laquelle toutes les produc
ions du talent pourront être foumifes
La recherche & l'analyfe de ces régles
SEPTEMBRE. 1759. r31
19
font l'objet de l'efprit philofophique ,
mais cette difcuffion doit avoir un ter
me. Il ne faut pas efpérer de pouvoir
remonter aux premiers principes. Vou
loir trouver la caufe métaphyfique de nos
plaifirs feroit un projet auffi chimérique
que d'entreprendre d'expliquer l'action des
objets fur nos fens. Les principes de goût
peuvent donc fe réduire à un petit nom--
bre d'obfervations inconteftables fur no
tre manière de fentir. C'eft jufques- là que
le Philofophe remonte , mais c'est là qu'il
s'arrête , & d'où , par une pente naturel
le , il defcend enfuite aux conféquences .
La jufteffe d'efprit ne fuffit pas , il
faut encore une ame fenfible & délicate ,
» & de plus , dit M. Dalembert , ne
» manquer d'aucun des fens qui compo-
» fent le goût. Dans un Ouvrage de Poc
» fie , par exemple , on doit parler tan
" tôt à l'imagination , tantôt au fenti
» ment , tantôt à la raifon , mais tou
» jours à l'organe ; les vers font une efpéce
de chant , fur lequel l'oreille eft
» fi inéxorable , que la raiſon même eſt
» quelquefois contrainte de lui faire de
légers facrifices. Ainfi un Philofophe
» dénué d'organe , eût-il d'ailleurs tous
» le refte , fera un mauvais Juge en ma
tière de Poëfie.
23
F vj
1152 MERCURE DE FRANCE.
Ce n'eft pas encore affez.d'avoir tous
les fens qui compofen: le goût , il faut
que ces fens ayent été exercés fur les
objets qui appartiennent au goût. Mal
lebranche ne fentoit point les charmes
de la Poefie , quoiqu'il eût les principales
qualités du Poete , l'imagination , le
fentiment & l'harmonie .
M. Dalembert examine enfuite quelles
font les caufes du faux jugement qu'on
porte fur les chofes de goût & il recherche
les moyens de les éviter. Il entre fur
cet objet dans une Métaphyfique trèsdéliée
qu'il n'eft pas aifé de développer
dans un Extrait. Il vange enfuite l'efprit
philofophique des reproches que la fottife
ou l'envie ont coutume de lui faire , &
il avoue que c'eft faire autant d'injure
aux Belles Lettres qu'à la Philofophie ,
de croire qu'elles puiffent fe nuire ou`
s'exclure réciproquement. » Et comment
» le véritable efprit philofophique ſeroitnil
oppofé au bon goût ? Il en eft au
» contraire le plus ferme appui , puifque
» cet efprit confifte à remonter en toat
» aux vrais principes , à reconnoître que
claque Art a fa nature propre , chaque
» ftuation de l'ame fon caractère, chaque
chofe fon coloris ; en un mot à ne
point confondre les limites de chaque
39
→
SEPTEMBRE . 1759.
genre : abufer de l'efprit philofophique
, c'est en manquer.
Je finirai l'analyfe de ce Morceau par
une réfléxion qui le termine & qui mérite
bien d'être recueillie . « Ceux qui poſſé-
» dent & qui connoiffent le moins l'efprit
philofophique en font parmi nous
» les plus ardens détracteurs , comme la
Poefie eft décriée par ceux qui n'ont
» pû y réuffir , les hautes fciences par
» ceux qui en ignorent les premiers prin-
» cipes , & notre fiècle par les Ecrivains
» qui lui font le moins d'honneur.
33
Le Morceau dont il me reſte à rendre
compte eſt intitulé : De l'abus de la Critique
en matière de Religion. Le but que
fe propofe M. Dalembert dans cet Ouvrage
, aufſi intéreſſant par fon objet que
par les circonstances dans lesquelles il
paroît , » eft de vanger les Philofophes
des reproches d'impiété dont on les
"
charge fouvent mal- à-propos , en leur
» attribuant des fentimens qu'ils n'ont
» pas , en donnant à leurs paroles des
» interprétations forcées , en tirant de
leurs principes des conféquences odieu-
» fes & fauffes qu'ils défavouent , en voulant
enfin faire paffer pour criminelles
ou pour dangereufes des opinions que
134 MERCURE DE FRANCE
le Chriftianifine n'a jamais défendu de
» foutenir .
Ce deffein eft digne d'un Philofophe
qui refpecte les vérités du Chriftianif
me , & qui fçait que la vraie Philofophie
& la vraie religion doivent toujours
marcher de front & fe prêter une force
& une lumière mutuelle. Vouloir les oppofer
l'une à l'autre , c'eft nuire à toutes
les deux. Ne nous brouillons point avec les
Philofophes , difoit un Théologien paifble
, modéré & très-religieux. M. Da
lembert ne peut fe diffimuler les progrès
de l'impiété & les attentats des Incrédules
contre la plus fainte des Religions.
» Le defir de n'avoir plus de frein
» dans les paffions , la vanité de ne pas
penfer comme la multitude , ont fait
plutôt encore que l'illufion des fophif-
» mes , un grand nombre d'Incrédules ,
qui felon l'expreffion de Montagne ,
» tâchent d'être pires qu'ils ne peuvent,
On ne peut trop louer le zèle de ceux
qui s'empreffent de vanger la Religion
contre les efforts de l'impiété , mais on
ne peut en même temps s'élever avec trop
de chaleur contre ce zèle prétendu qui
fert de mafque à l'ignorance , à l'orgueil ,
à l'efprit de parti , à des paflions plus
"
"
و د
SEPTEMBRE. 1759 F35
odieufes encore , & dont les méchans &
les fanatiques fe fervent pour allarmer
la piété & détruire la Philofophie.
Rien n'a été plus commun dans tous
les
temps que l'accufation d'irréligion intentée
contre les Sages par ceux qui ne
le font pas. M. Dalembert après avoir
rappellé l'hiftoire de Socrate , d'Anaxagore
, d'Ariftote , paffe à des faits plus
récens. Le Pere Hardouin , moins célèbre
encore par la profondeur de fon
érudition que par l'extravagance de fes
opinions , à fait un ouvrage exprès, pour
mettre fans pudeur & fans remords au
nombre des Athées des Auteurs très-religieux
dont plufieurs avoient folidement
prouvé l'existence de Dieu dans leurs
écrits. Sa folie , dit M. de Voltaire , ôta
à fa calomnie toute fon atrocité ; mais
ceux qui renouvellent cette calomnie dans
notre fiécle , ne font pas toujours recon
nus pour fous , & font fouvent trèsdangereux.
On a accufé Defcartes d'être un Athée
pour avoir dit : Donnez- moi de la matiè
re & du mouvement , & je ferai un monde
, comme fi cette penſée grande &
profonde ne fuppofoit pas la néceffité
d'un être intelligent pour donner l'exi
tence & le mouvement à la matière. On
136 MERCURE DE FRANCE
*
accufé le Newtoniafme de favorifer l'Athéifme
, quoiqu'il n'y ait aucune Philofophie
plus favorable à la croyance d'un
Dieu. La lifte des Philofophes fauffement
accufés d'irréligion eft très-nombreuſe :
jamais les prétextes n'ont manqué au fanatifme
pour fonder cette odieufe impu
tation ; mais en s'élevant contre l'impie
té , du moins ne faudroit- il pas fe méprendre
fur le genre d'impiété qu'on at
taque. On m'accufe de Matérialiſme , difoit
un Pirronien , c'eft à-peu-près comme
ft on accufoit un Conftitutionnaire de Janfenifme.
N'a-t-on pas vu M. de Montequieu
accufé dans le même libelle d'être
Déifte & Spinofiste ?
"
»
»Le nom de Matérialiſme , dit M. Da
lembert , eft devenu de nos jours une
efpéce de cri de guerre : c'eſt là quali-
»fication générale qu'on applique fans
» difcernement à toutes les efpéces d'In-
» crédules , ou même à ceux qu'on veut
» faire paffer pour tels. Dans toutes les
Religions & dans tous les temps le fa-
» natiſme ne s'eft piqué ni d'équité ni de
jufteffe . Il a donné à ceux qu'il vouloit
perdre , non pas les noms qu'ils méri
toient , mais ceux qui pouvoient leur
nuire le plus. Ainfi dans les premiers
fiécles , les Payens donnoient à tous
"
»
SEPTEMBRE. 1759. 137
les Chrétiens le nom de Juifs , parce
qu'il s'agiffoit moins d'avoir raiſon que
» de rendre les Chrétiens odieux.
»
M. Dalembert après avoir rapporté
plufieurs exemples d'imputations ridicules
dont la calomnie fous le nom de zéle a
chargé plufieurs Philofophes , recherche
pourquoi des défenfeurs de la Religion
la plus douce & la plus modefte ont eu
fi fouvent recours aux injures . Ils deshonorent
par- là la caufe qu'ils veulent défendre
, & ne font qu'aigrir & par conféquent
éloigner les efprits que la modération
auroit pu ramener. » Mais l'excès
» en toutes chofes eft l'élément de l'hom-
» me, fa nature eft de fe paffionner fur
tous les objets dont il s'occupe ; la mo-
» dération eft pour lui un état forcé , ce
» n'est jamais que par contrainte ou par
» réfléxion qu'il s'y foumet ; & quand
» le refpect qui est dû à la cauſe qu'il dé-
» fend , peut fervir de prétexte à fon
» animofité , il s'y abandonne fans retenue
& fans remords. Le faux zéle auroit-
il oublié que l'Evangile a deux pré-
" ceptes également indifpenfables , l'a-
" mour de Dieu & celui du prochain ? &
» croit- il mieux pratiquer le premier en
violant le fecond.
Si les accufations téméraires peuvent
18 MERCURE DE FRANCE.
nuire à la Religion, c'eft furtout lorfqu'elles
tombent fur des hommes fupérieurs
dont le nom feul peut donner du poids
aux opinions qu'on leur fuppofe.Qu'a- t - on
gagné à accufer avec tant d'acharnement
Filluftre Auteur de l'Esprit des Loix d'avoir
voulu donner atteinte aux principes
du Chriftianifme ? Les Incrédules fe font
glorifiés du chef qu'on leur donnoit fi
gratuitement , & fon nom leur a donné
plus de confiance que tous leurs fophifmes.
L'autorité eft le grand argument de
la multitude ; & l'incrédulité , difoit un
homme d'efprit , eft une espéce de foi pour
la plupart des impies.
M. Dalembert trace enfuite d'après
l'Hiftoire Eccléfiaftique un tableau court
& frappant des maux que le fanatisme a
produits chez nos ancêtres ; & il fait voir
par ce détail auffi effrayant qu'utile, com、
bien le gouvernement a intérêt de défendre
& d'appuyer les Gens de Lettres.
C'eft à eux que les Souverains doivent aujourd'hui
l'affermiffement de leur puiffance
, & la deftruction d'une foule d'opinions
abfurdes , nuifibles au repos & au
bonheur de leurs Etats.
Je finis cette analyſe par un trait bien
remarquable : » Il n'y a , ce me femble,
qu'un moyen d'affoiblir l'empire de
SEPTEMBRE . 1759 139
1
12
19
29
» l'Inquifition dans les contrées malheu
» reufes où elle domine encore , c'est d'y
» favorifer autant qu'il eft poffible , l'étude
des fciences exactes . Souverains
qui gouvernez ces Peuples , & qui vou→
lez leur faire fecouer le joug de la fuperftition
& de l'ignorance , faites naî
tre des Mathématiciens parmi eux ;
cette femence produira des Philofophes
avec le temps , & prefque fans
qu'on s'en apperçoive . L'orthodoxie la
plus délicate n'a rien à démêler avec
» la géométrie. Ceux qui croyoient avoir
n intérêt de tenir les efprits dans les té-
» nébres , fuffent-ils affez prévoyans pour
preffentir la fuite des progrès de cette
» fcience , manqueroient de prétextes
" pour l'empêcher de fe répandre. Bientôt
l'étude de la Géométrie conduira comme
d'elle - même à celle de la faine Phyfique
, & celle- ci à la vraie Philofophie
, qui par la lumière qu'elle répan-
" dra , fera bientôt plus puiffante que
» tous les efforts de la fuperftition ; car
» ces efforts quelque grands qu'ils foient ,
» deviennent inutiles dès qu'une fois la
Nation eft éclairée.
On trouve dans les deux Morceaux
dont je viens de rendre compte cette hardieffe
de pinceau , ce ton d'humanité &
140 MERCURE DE FRANCE
de Philofophie qui caractérisent les ou
vrages de M. Dalembert. On remarque
même dans le dernier un degré de force
& de chaleur qui peut être produit pa
l'importance & l'intérêt de la matière.
M. Dalembert y marche d'un pas ferme
entre deux fentiers très - gliffans , & fon
courage mérite la reconnoifance & les
éloges de ceux qui aiment fincérement le
véritable Chriftianiſme & la bonne Philofophie.
Fermer
Résumé : SUITE des Mêlanges de Littérature, d'Histoire & de Philosophie, par M. Dalembert &c.
Le texte examine deux ouvrages de D'Alembert et Diderot. D'Alembert, dans ses 'Mélanges de Littérature, d'Histoire & de Philosophie', aborde l'usage et l'abus de la philosophie dans les matières de goût. Il souligne la difficulté de prescrire des règles au goût et de définir les limites de l'esprit philosophique. D'Alembert critique les extrêmes : ceux qui pensent que l'esprit philosophique a ruiné la littérature et ceux qui veulent soumettre les sentiments à une analyse rigoureuse. Il définit le goût comme le talent de distinguer ce qui plaît aux âmes sensibles, tout en reconnaissant certaines beautés universelles. Pour juger des œuvres d'art, il faut une juste intelligence, une âme sensible et des sens exercés. D'Alembert examine les causes des faux jugements en matière de goût et défend l'esprit philosophique, affirmant qu'il soutient les belles-lettres en respectant les limites de chaque art. Diderot, dans 'De l'abus de la Critique en matière de Religion', défend les philosophes contre les accusations d'impiété. Il montre comment les idées des philosophes sont mal interprétées ou déformées, soulignant que leurs détracteurs connaissent souvent mal la philosophie et la poésie. Diderot critique les accusations d'athéisme portées contre des penseurs comme Socrate, Anaxagore, Aristote, Descartes et Newton, motivées par l'ignorance, l'orgueil et les passions partisanes. Il met en garde contre l'usage abusif du terme 'matérialisme' pour discréditer les incrédules et rappelle que l'excès de zèle religieux peut nuire à la cause qu'il prétend défendre. Le texte discute également des dangers des accusations infondées contre des figures éminentes comme Montesquieu, auteur de 'L'Esprit des Lois'. Ces accusations ont renforcé les incrédules et leur ont donné une crédibilité injustifiée. Il souligne l'importance de protéger les gens de lettres, qui contribuent à renforcer le pouvoir des souverains et à détruire les opinions nuisibles. D'Alembert est mentionné pour son tableau des méfaits du fanatisme dans l'histoire ecclésiastique, démontrant l'intérêt du gouvernement à soutenir les lettrés. Le texte se conclut par une réflexion sur la manière de combattre l'Inquisition en promouvant l'étude des sciences exactes, notamment la géométrie, qui mène à la philosophie et à l'éclairage des esprits. Le style de D'Alembert est loué pour sa hardiesse, son humanité et sa philosophie.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
105
p. 14-43
L'ÉLÉVE DE LA NOUVELLE HELOISE, OU LETTRES de Madame la Marquise de *** à Mde la Comtesse de ****.
Début :
AVIS DE L'EDITEUR. On convient généralement de l'austérité [...]
Mots clefs :
La Nouvelle Héloïse, Amie, Coeur, Julie, Amour, Vertus, Lettres, Père, Vie, Âme, Lettre, Fille, Mère, Temps, Ouvrage, Amant, Roman, Nature, Tendre, Enfants, Bonheur, Homme, Comtesse, Force, Peine, Vérité, Raison, Livre, Plaisir, Aimer
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : L'ÉLÉVE DE LA NOUVELLE HELOISE, OU LETTRES de Madame la Marquise de *** à Mde la Comtesse de ****.
L'ÉLÉVE DE LA NOUVELLE
HELOISE ,
OU LETTRES de Madame la Marquife
de *** à Mde la Comteffe de **** .
O
AVIS DE L'EDITE U R.
N convient généralement de l'auftérité
des leçons que l'on rencontre dans
le Roman de Julie. Perfonne ne l'a lû
fans fentir la force avec laquelle l'Auteur
attaque des ufages & des moeurs , que
bien des gens ont intérêt de défendre.
Il eft certain, malgré cela, que ce fexe aimable
que les hommes accufent de foibleffe
, & qu'ils prennent tant de peine à
corrompre ; ce fexe naturellement honnête
& fenfible , a mieux faifi qu'eux les
différentes beautés de la nouvelle Hé-
Loïfe . Pour peu qu'on cherche la caufe de
cette vive impreffion , on la trouvera
dans la vérité du ſentiment toujours plus
proche du Génie & de la Raiſon , que les
fubtilités de la critique. Les régles d'après
lefquelles on croit fouvent juger ,
ont été d'abord créées par des efprits vafAOUST.
1761. 15
tes & des âmes fenfibles. Il eft vrai qu'elles
exiſtoient avant eux fans être connues ;
mais ils en ont fait ufage les premiers.
Il faut fans doute fe laiffer aller au
mouvement de la Nature , ou être l'égal
de ces grands Génies , pour juger d'après
ces mêmes régles que tant de circonftances
varient .
L'Éditeur de ce petit ouvrage, dans lequel
on trouvera l'extrait d'une partie
de l'Héloife , a eu les quatre Lettres fui
vantes d'une Dame qui eft intime amie
de celle qui les lui a effectivement écrites.
Elle n'y a changé que quelques lignes ,
par pudeur & par difcrétion . On a imagi
né que le Public y verroit avec p'aifie
l'aveu fimple & vrai de l'impreffion que
doit faire cet ouvrage fur une âme tendre
& vertueuſe.
LETTRE PREMIERE.
SIItôt que le rétabliffement de ma fanté
me l'a permis , j'ai fuivi vos confeils ,
mon aimable amie , j'ai quitté mon appartement
le plutôt qu'il m'a été poffible
; & je commence à jouir des beautés
de la faifon. Cependant on ne me permet
pas encore de faire de longues promena16
MERCURE DE FRANCE.
des : cela m'afflige ; cette diverfion m'a
voit paru propre à diffiper je ne fçais
quelle langueur , dans laquelle je tombe
infenfiblement , furtout depuis ma derniere
maladie.
Je vois que mes efpérances m'avoient
féduite ; ma fille & mon fils , au lieu de
m'amufer , m'excédent tous les jours da
vantage leur gaîté bruyant e mere au
gue au point que je vais les mettre au
Collége & au Couvent . Mon mari me défole
par les leçons éternelles qu'il me
donne fur leur éducation . Il m'en écrit
fans ceffe de fon vieux Château , où fans
doute il n'a rien de mieux à faire . Eft-ce
que l'état de mes enfans n'eft pas décidé
par celui de leur pere ? Leur fortune eft
affurée; que m'importe le refte. Ils feront
comme les autres : je n'ai pas plus d'am- _
bition que cela.
Les principes de mon mari font tout
différens. Il voudroit me perfuader que
je ferois le modéle des femmes de mon
fiécle , fi j'avois le courage de me retirer
dans fon antique Château. A la vérité
nous y vivrions plus abondamment avec
une fortune médiocre ; mais auffi plus de
Spectacles , plus de Bals , plus de Livres
nouveaux , plus de ces Phènoménes du
bel- efprit , que l'on voit avec autant de
AOUST. 1761 . 17
cariofité qu'une chofe extraordinaire. J'au
rois en revanche des avenues fans fin
des bofquets enchantés , des parterres ,
des potagers ; & avec tout cela des Provinciaux
mauffades , & cette uniformité
continuelle que je ne pourrois fupporter.
>
Au refte , ce n'eft point l'amour , ce
premier fentiment de mon coeur qui
m'attache au lieu , où il a pris naiffance :
il me femble que ma paffion s'affoiblit
tous les jours , puifque j'ai pu réſiſter
à la préſence de celui qui me l'avoit inf
pirée ; l'abfence doit en effacer enfin le
Louvenir.
Quoiqu'il en foit , j'attends les lettres
où l'on me parle du Chevalier, avec moins
d'impatience ; & les miennes fout fi froides
& fi réservées , que je n'écris rien que
je ne puiffe dire en public.
Je vois cependant avec peine que la
lecture n'eft pas encore une refource &
un amuſement pour moi . Je me fuis fait
Lire pendant ma maladie trente volumes
de Romans : ils me touchent ; mais ils
m'attriftent , & il ne m'en rete rien .
J'entends parler depuis quelques jours de
la nouvelle Héloïje : envoyez -moi , je vous
prie , cet ouvrage , fur lequel on pronɔnce
fi diverſement . Il partage , à ce qu'on
m'a dit, la Ville & la Cour. J'ai vû ces der18
MERCURE DE FRANCE.
niers jours quelques-uns de ces efprits à
la mode , qui donnent le ton : ils m'ont
confirmée dans cette incertitude. Les uns
élévent aux nues le Livre nouveau ; d'au
tres qui n'approuvent rien , en difent
beaucoup de mal . Ces Meffieurs m'avertiffent
que j'aurai tort de ne pas m'ennuyer
de la longueur des differtations ;
enfuite comme moraliftes , ils font fâchés
de trouver dans un livre de Philofophie
des foibleffes trop excufables & trop
agréablement décrites.
Pour moi je ne connois de Juges fur
un ouvrage de cette nature que le coeur
ou le génie. Le dernier eft bien rare , &
le fecond commence à le devenir. Il y a
cependant longtemps que le Public a appellé
du Defpotifme , auquel les Maîtres
de l'esprit prétendent l'affujettir.
Quoi des milliers de fuffrages s'a
néantiroient devant leurs décifions ? Quoi !
ce jugement , ce cri univerfel d'une multitude
d'âmes fenfibles , cette apologie
univerfelle & involontaire feroient tranfformés
magiquement eft un froid mépris ?
Quoi ! lefel d'une Epigramme éteindroit,
dénatureroit le fentiment même ? C'eſt lui
feul que je veux confulter : jamais ceux
de la partialité de l'envie , de l'orgueil
de je ne fçais quelle inquiétude impérieuAOUST.
1761 ; 19
fe ne feront la regle du plaifir ou du dé
plaifir de mes lectures . S'ils en impoſent
aux efprits foibles , qui n'ont d'avis que
par infpiration , ils révoltent toujours l'équité
du Sage & du Philofophe , qui
fent & qui juge , parce qu'il penfe , fans
avoir befoin qu'on le faffe penfer.
›
Envoyez moi donc au plutót , ma chère
Comteffe cette nouvelle Héloïfe. Quel
plaifir , fi votre rhume étant entiérement
fini , vous pouvez me l'apporter vousmême.
Je vous réponds que je trouverois
le nouveau Roman admirable .
LETTRE DEUX I E ME.
'AVEZ Vous allez réfléchi , mon aima
ble amie , à la terrible nouvelle que vous
m'apprenez , lorfque vous m'avez mandé
que le Chevalier va arriver de Malthe ?
Vous m'écrivez froidement , que graces
aux réfléxions que j'ai eu le temps de faire,
fon retour ne fera pas difficile à fupporter.
En vérité , vous en parlez bien à votre
aiſe . Vous n'avez jamais eu de paffions à
combattre.
Je fuis vos avis , autant que cela eft'
en moi je m'occupe davantage ; je me
20 MERCURE DE FRANCE:
proméne beaucoup ; & j'ai déja lû quelques
lettres de votre nouvelle Héloïfe.
Je me repens bien d'avoir commencé.
cette lecture : je voudrois avoir la force
de la quitter. Comment avez vous eu l'imprudence
de m'envoyer ce maudit Roman
? Ne voyez vous pas que Julie eft
tout au moins auffi vertueufe que votre
amie : elle ne peut aimer davantage ; cependant
elle va bientôt fuccomber . Falloit-
il m'offrir un fi dangereux exemple ?
Que vous avez mal pris votre temps pour
me prêter des livres d'amour ?
Que vais je devenir féparée de mon
amie , éloignée d'un mari eftimable, dont
l'amitié & les procédes ont fouvent rallenti
les progrès de ma paffion ? Il m'impatiente
cependant avec fes perfécutions
éternelles , pour m'engager à me confiner
dans fon hermitage . Pour comble de malheur
, je fuis ici toute feule avec mes enfans
, qui deviennent tous les jours plus
indociles & plus infupportables. J'ai bien
peur qu'ils ne finiffent par être méchans
& ingrats.
Mes voisins , que je fuis forcé de voir
quelquefois,font facilement ennuyeux , &
fe formalifent de tout . Je ne reçois point
de lettres de Paris , qui ne foient remplies
de tracafferies & de méchancetés.On
AOUST. 1761 . 23
ne m'apprend que des Hiftoires fcandaleufes:
tous les gens de ma connoiffance
fe déchirent & fe haiffent. Comment
voulez- vous que je m'accoutume à les aimer?
Quelle confolation une femblable
fociété peut -elle répandre fur ma vie ?
Sans le fentiment dangereux qui foutient
mon coeur , mon exiftence me ſembleroit
d'un poids infupportable. L'amour , le
feul amour nous rend infenfibles à mille
contrariétés : il fait diverfion avec les
fpectacles continuels de l'injuſtice & de la
méchanceté des hommes . Ce n'eft pas que
je me cache à moi - même la honte & la
trifteffe , qui fuivent fouvent fes pas .
Hélas ! ma chere amie , vous favez tou
tes les réfléxions que nous avons faites
cent fois fur les aventures de plufieurs
femmes élevées avec nous . Nous n'avons
prefque jamais vu que des Amans malheureux
ou ennuyés ; cependant, quoique
bien avertis , nous finiffons prefque toujours
par aimer.
Je me perds , je vous l'avoue , dans
mon coeur & dans ma raiſon. O ciel ! eftil
concevable , que quatre lignes écrites
au hazard fur un bruit vague & peu cer
tain , caufent une fi grande révolution
dans un coeur? Non , je ne faurois vous exprimer
le défordre caufé dans tout mon
22 MERCURE DE FRANCE.
être , par ce que vous me dites du Che
valier. Je ne fuis plus la même ; je n'ai
plus les mêmes idées ; mes principes va▾
rient : ce qui me fembloit raisonnable ne
me paroît plus que chimérique & fouvent
ridicule .
Cependant , ma chere amie , je fens
que je tiens encore à ma réputation , à
ma vertu & à l'eftime publique ; je lens
que je dépens plutôt de l'opinion que l'on
a de moi , que de celle que l'on en devroit
avoir. Ce contentement de foi- même
; ce fentiment tout intérieur dont no .
tre vieille parente parle fans ceffe
pourroit-il habiter fur la terre ? N'en déplaife
à toutes ces prudes , comment feront
elles pour nous perfuader que la fidélité
conjugale eft une vertu réelle , &
que l'ennui , dont elle eft fi fouvent accompagnée,
n'eft qu'une chofe arbitraire?
Je fens pourtant . ..je fens
que je tiens encore à quelque chofe d'inexplicable.
Il me feroit échappé aujour
d'hui bien des extravagances, fi je ne m'é-
Cois pas méfiée de ma tête. Elle est dans
un étrange état. Ah ! ma Comteſſe , que
vous avez mal fait de m'envoyer cette
Hiftoire de Julie! pour vous en punir, vous
n'aurez de mes nouvelles que lorsque j'au
rai lû les fix volumes.
AOUST. 1761. 23
LETTRE TROISIEME.
J'ai achevé ce matin , ma chere amie ;
votre nouvelle Heloife . J'ai éte fi occupée
de cette lecture depuis que je l'ai com-
-mencée , qu'il y a plus de vingt- quatre
heures , que je n'ai penſé à toutes les extravagances
qui rempliffent fouvent mes
Lettres.
Je ne faurois vous dire encore toute
l'impreffion que m'a fait cet Ouvrage. Ce
n'eft point feulement un livre de Philofophie
; ce n'eſt point l'hiſtoire d'une Héroine
de Roman ; c'eſt celle du coeur hu- ;
main , vu ſous le plus beau jour , c'eſt- àdire
, au milieu des foibleffes les plus excufables
& des vertus les plus réelles. On
y trouve le développement de la rai on la
plus profonde , avec celui des Sophifmes
qui combattent fous l'ordre des paffions :
la vérité eft fans ceffe à côté de l'erreur :
l'erreur n'eſt jamais honteule ; & la vérité
eſt toujours aimable.
On trouve d'abord dans Julie une fille
charmante & fenfible , attaquée par tous
les traits que l'amour peut lancer ; elle a
contre elle le refpe&t de fon amant , la
violence de fon amour , les preftiges d'une
24 MERCURE DE FRANCE.
imagination vive & brillante , fa candeur ,
fa jeuneſſe , fon coeur & la beauté. Ces
redoutables ennemis triomphent de fon
honneur , fans pouvoir détruire les vertus,
ni même obfcurcir longtems les lumiéres
de fa raiſon. Tout eft grandeur & féduction
dans Julie. Ses fautes ont quelque
chofe qui les éléve ; fes vertus les plus auftères
ont je ne fçai quoi d'intéreffant , fes
confeils, fes remontrances, tout ce qu'elle
dit , tout ce qu'elle peut dire , reçoit l'expreffion
douce & touchante d'un âme tendre
& élevée.
Hélas ! ma Comteffe , que l'on fait volontiers
connoiffance avec cette fille àimable
& paffionnée ! .... Encore attaché
par fes erreurs , dont on trouve auffi la
fource trop attrayante , inſenſiblement on
s'accoutume à aimer celle qui doit bientôt
nous forcer au reſpect.
On trouve enfuite dans cette fille adorabte
un Philofophe & un Moralifte , que
l'on ne peut refufer d'entendre. Ce Philofophe
nous inftruit en même temps par fa
folie & fa raifon , par fes vertus & fes
foibleffes, par les réfléxions & fes remords.
Ce n'eft point par une tranfition fubite
que l'on paffe du goût à l'admiration : on
voit rapidement dans le principe des fau-
Fes
AOUST. 1761 . 23
res de Julie toutes les réflexions qu'elle eſt
au moment de faire .
A chaque page on s'attache plus fortement
à elle. Les événemens de ce Roman
font des événemens ordinaires . Les fituations
font fortes & grandes , mais fi naturelles
que les coeurs de tous les hommes
peuvent facilement les rencontrer. Voilà
d'où reffort la fublimité des idées , & les
traits du génie , auffi aifées à fentir , que
difficiles à imaginer.
Si l'on rencontre des fentimens trop
au- deffus des fiens , ils émeuvent plutôt
qu'ils n'éblouiffent . Ils touchent l'âme qu'ils
élévent. On ſoupire en les admirant on
cherche à fe les approprier. Si l'efprit
quelquefois diftrait du principal intérêt fe
voit forcé à fuivre une differtation longue
& férieufe , elle fe préfente fi naturellement
, & elle paroît fi importante par fon
objet , que l'intérêt perfonnel foutient la
curiofité.
Ne trouvez vous pas , ma chère amie ,
que l'on fe repofe avec une douce fatiffaction
au milieu de ces peintures fimples
& magnifiques , des vertus fociables , des
vraies beautés de l'ordre & de la réalité
des devoirs , qui font de tous les temps &
de tous les lieux ? N'avez-vous pas remarqué
que le bonheur de l'innocence par
-B
26 MERCURE DE FRANCE.
tout exalté , eſt toujours en action & en
vue , pendant que celui qui bleffe les loix
de la pudeur ne marche que d'un pas tremblant
, au milieu de l'incertitude & de la
crainte.
Julie & fon amant ne croient entrevoir
un état doux & tranquille que lorsqu'ils
penſent n'avoir plus de reproche à fe faire.
Ils paroiffent alors moins paffionnés , fans
devenir moins intéreffans. Loin d'avoir
perdu de fa fenfibilité , leur âme , fur- tout
celle de Julie , en fe répandant fur plus
d'objets ne fe montre que plus fenfible .
L'on n'apperçoit cependant que le développement
naturel de fon caractére.Infenfiblement
l'on change avec elle : on paſſe
à des fentimens moins tumultueux & plus
durables. La tendre humanité rencontre
des coeurs déjà gagnés , où les traits chers
& facrés fe gravent plus profondément .
On voit fous un jour nouveau le touchant
plaifir de faire du bien : l'amitié brille d'un
plus vif éclat : elle fe montre au milieu du
contentement de foi-même. Elle eft environnée
du repos & de la paix.
Quel fpectacle , que celui d'une famille
refpectable & heureuſe , confondue avec
de vertueux amis , avec des domeftiques
fortunés & reconnoiffans ; en qui l'attachement
& l'honneur éffacent la honte de
AOUST . 1761. 27
"
la fervitude ! quel tableau , que celui de
plufieurs êtres raffemblés fous un même
point de vue , qui s'eftiment & s'aiment
avec tant de raifons de s'aimer !
Les images grandes & flatteufes font
encore embellies par les charmes d'une vie
champêtre. On reçoit une nouvelle éxiftence
; on fe rapproche de la nature : on
fent renaître dans fon coeur l'efpoir confolant
d'un bonheur plus réel .
Je me fuis apperçu , ma chère amie ,
que ces plaifirs nouveaux , dont je ne m'étois
jamais formé d'idée , fupportent le
coup d'oeil de la Raifon . Ils s'embelliffent :
même , à mesure qu'elle les confidére.
Voilà par quelle route le Philofophe de
Genêve parvient à nous conduire dans des
lieux fi peu connus & fi peu defirés , dont
on ne voudroit plus fortir. Il a l'art de
préparer , fans que l'on s'en doute , tout
ce qui eft néceffaire pour nous rendre capables
d'écouter ces fublimes leçons . Vous
fentez bien , qu'il a dû commencer par
nous plaire : il a fallu nous accoutumer
doucement à la raifon . Voilà fans doute
pourquoi l'Auteur a pris la peine de fuivre
pas à pas nos extravagances & nos foibleffes.
Je vous difois , ce me femble , il y
a quelques jours , que le peu d'utilité de la
plupart des livres de morale naît du ton
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
defpotique de l'Auteur . Il eft vrai que l'on
imagine le voir regarder du haut de fa
raifon nos folies & nos malheurs . Il femble
qu'il fe dife impénétrable aux paffions
humaines. Ces mêmes paffions font elles
feules en action dans la plupart des Romans
ou bien l'on y rencontre au milieu
d'une troupe de fous ,, des perfonnages fi
ennuyeux & fi parfaits : ils font fi continuellement
raifonnables : ils ont fi peu de
rapport avec nous , qu'ils ne peuvent gagher
notre confiance .
Vous me direz peut-être que j'ai mes
raifons pour penfer ainfi. Il eft vrai que je
fais un gré infini au Philofophe Suiffe , d'avoir
fçu nous montrer les refforts qui fervent
à relever une âme bien née . Il a furtout
puiffamment combattu le découragement
des belles âmes , cette fource honteufe
& conftante de la corruption des
plus heureux caractères .
Si je voulois vous rendre compte de
tout ce que j'admire dans l'enſemble de
cet Ouvrage , il me faudroit peut - être
plus de temps pour le détailler , qu'il n'en
a fallu à l'Auteur pour le faire . Je regarde
fon plan comme une machine immenfe ,
cachée fous le voile de la plus noble fimpli
cité .
Je ne finirois pas , fi je me permettois
2.
AOUST. 1761 . 29
de vous dire tout ce que je crois appercevoir.
Il y a bien loin de l'impreffion
que j'ai reçue , à celle que je craignois .
J'ofe à peine penfer à ma derniere Lettre :
j'allois cependant vous en parler ; máis
je m'apperçois heureufement qu'il eft bien
tard. Je compte vous écrire encore après
demain.Adieu, ma chère amie; les obfervations
de votre fociété fur la nouvelleHélo
fe,dont vous me faites part , me paroiffent
petites & injuftes . Je fens que je ferai forcée
de vous en dire mon avis dans ma premiere
Lettre.
LETTRE QUATRIEME.
J'AIAI encore relu, ma chère amie, les trois
derniers tomes de Julie ; & je ne les ai interrompus
que pour écrire deux Lettres
d'affaires ; l'une pour obliger un malheuheureux
de ce Village , qui m'a autrefois
fervie , & l'autre à mon mari. Je le preffe
de profiter de la belle faifon , s'il a toujours
le projet d'aller cette année s'établir
dans fa terre. Je partirois tout de faite.
avec nos deux enfans ; & vous jugez bienque
la nouvelle Héloïfe ne feroit pas ou
bliée.
Je fuis plus indignée que jamais de vos
Bijj
30 MERCURE DE FRANCE.
remarques. Elles attaquent les endroits du
Livre qui me paroiffent les mieux inventés.
En vérité vos gens de goût ne peuvent
critiquer fi févérement cet Ouvrage,
que parce qu'ils ne l'ont pas fait .
Je m'imagine d'ici voir l'air de confiance
& d'autorité , avec lequel ces Meffieurs
perfuadent, après dîner, de jeunes petites,
Dames qui les accréditent . Ils blâment
fur tout avec fuccès les moeurs de Julie
parce que des maximes pernicieuſes ; parce
que des moeurs vraiment corrompues
font vivement attaquées par fa conduite.
Je crois les entendre dire à leur crédule
auditoire , avec un fourire ironique .....
Comment cette fille affez éprife pour
manquer à fon honneur , ne l'a- t - elle pas
affez été pour époufer fon amant ? Pourquoi
refufe- t- elle les offres du généreux
Edouard pourquoi ne quitte-t- elle pas
les parens qu'elle déshonore , pour aller
paffer fa vie avec ce qu'elle aime & l'ami
vertueux , qui leur offre un afyle ? n'a-telle
de l'audace & de la force d'efprit ,
que pour s'impofer des liens illégitimes ?
J'ai bien peur , ma chère amie , que
ceux qui raiſonnent ainfi , ne connoiffent
d'autres vertus que le préjugé , & d'autre
Eonneur que l'orgueil. Comment ne
oyent-ils pas que à Julie a manqué à ce
fi
AOUST. 1761 31
qu'elle ſe devoit à elle -même , vis-à- vis de
la vertu & de la raiſon , elle ne peut expier
les fautes que par fes remords & par
fes larmes doit -elle faire oublier fa foibleffe
par des torts plus graves & plus impardonnables
. Qui peut la condamner ?
fera-ce des Philofophes ou des dévots ?
fera ce des hommes fans principes ou ceux
qui prétendent en avoir ? lequel d'entr'eux
prononcera que le premier des crimes eft
l'amour illicite , & que les premiéres des
vertus ne font pas la reconnoiffance &
l'humanité ?
Julie aime fon amant fans ceffer de
chérir fon père : elle ne veut point fe féparer
d'une mère tendre & adorée. Il lui
en coûte pour s'éloigner d'une amie qu'elle
a toujours aimée. Lifez ces quatre lignes
que l'on trouve dans une Lettre de Claire
à Julie. » Il reste en toi , lui dit Claire ,
» mille adorables qualités , que l'eftime de
» toi-même peut feule conferver , qu'un
» excès de honte & l'aviliffement qui le
fuit détruiroit infailliblement ; & c'eft
"3 fur ce que tu croiras valoir encore , que
» tu vaudras en effet. Gardes - toi donc ,
» de tomber dans un abbattement dangereux
, qui t'aviliroit plus que ta foibleffe
» même . Le véritable amour eft il fait
»
» pour dégrader l'âme ?
·
B iv
32 MERCURE DE FRANCE.
Julie n'eft pas de ces femmes qui per
dent toutes leurs vertus en un jour. Plus
capable de facrifier fon honheur au bonheur
de ce qu'elle aime , que d'immoler
au fien les derniers jours d'un père & dune
mère qui n'exiftent que pour elle ; au
moment de plonger le poignard dans le
fein de ceux qui lui ont donné la vie , elle
regarde la profondeur du précipice , où
elle eft tombée. Le crime barbare , qu'elle
eft fur le point de commnettre , lui donne
de l'horreur pous les engagemens qu'elle
a pris . Enfin n'eft elle pas retenue dans
cette circonftance par fon extrême fenfibibilité
, la fource premiére de toutes les
vertus , & l'unique principe de fes erreurs?
Ne voit on pas ici tous les effets d'une
-même caufe & les conféquences néceffaires
du caractère que l'Auteur a dû donner
à fon Héroïne? Si ce font là des contrariétés
, convenez , ma chere amie , qu'elles
ont heureuſement leur racine dans le coeur
de l'homme.
Avec quel génie cette prétendue inconféquence
eft préparée ! On ne peut fe laffer
de lire la Lettre où Julie raconte la vialence
de fon père , & le charme de la Scène
touchante qui lui fuccéda : c'eſt Julie
qui s'exprime ainfi, page 374 , tome premier.
AOUST. 1761 : 33
"
"
Après le fouper , l'air fe trouva fi froid
que ma mère fit faire du feu dans fa
» chambre .Elle s'affit à l'un des coins de la
» cheminée, & mon père à l'autre. J'allois
» prendre une chaife pour me placer en-
» tr'eux ; quand m'arrêtant par ma robe,
❞ & me tirant à lui fans rien dire , il m'af-
» fit fur fes genoux. Tout cela fe fit fi
" promptement & par une forte de mou-
» vement fi involontaire , qu'il en eut une
efpéce de repentir le moment d'après.
Cependant j'étois fur les genoux : il ne
pouvoit plus s'en dédire ; & ce qu'il y
» avoit de pis pour la contenance , il fal-
» loit me tenir embraffée dans cette gênan
té attitude.Tout celà fe faifoit en filence ;
mais je fentois de tems en tems fes bras
»fe preffer contre mes flancs avec un fou-
» pir affez mal étouffé . Je ne fais quelle
» mauvaife honte empêchoit les bras pa-
» ternels dé fe livrer à ces douces étrein-
» tes . Une certaine gravité qu'on n'oſoit
» quitter ; une certaine confufion qu'on
» n'ofoit vaincre, mettoit entre un père &
fa fille ce charmant embarras que la
pudeur & l'amour donnent aux amans ;
tandis qu'une tendre mère , tranſpor
» tée d'aife , dévoroit en fecret un fi doux
fpectacle. Je voyois , je fentois tout
cela - men - Ange Et ne 'pus tenir plus
By
+
34 MERCURE DE FRANCE.
و د
"
"3
ور
longtemps à l'attendriffement qui me
gagnoit. Je feignis de glifler. Je jettai ,
» pour me retenir, un bras au cou de mon
Fère. Je penchai mon vifage contre fon
vifage vénérable ; & dans un inftant il
» fut couvert de mes baifers & inondé de
» mes larmes. Je fentis , à celles qui cou-
» loient de fes yeux , qu'il étoit lui- même
foulagé d'une grande peine : ma mère
» vint partager nos tranfports . Douce &
paifible innocence , tu manquas feule à
» mon coeur , pour faire de cette fcène
» de la Nature le moment le plus déli-
» cieux de ma vie !
ور
ور
Cette fcène fi naturelle conduit le Lecteur
à approuver ce qui doit fuivre. Qu'il
eft aifé de fe repréfenter qu'après avoir
gémi de la violence de cet homme brulque
& fenfible, fon repentir, fes larmes &
les careffes qui lui échappent doivent
avoir un empire abfolu fur une fille comme
Julie!peut -on s'empêcher de comparer
les douceurs de cet épanchement de la
nature , de ce fentiment fi doux , fi refpectable
, avec le tumulte impétueux d'une
paffion déréglée ? quel contrafte ! quelle
fource de réfléxions !
Peu de temps après , elle voit mourir
fa mère , qui a découvert fon intrigue.
Cette mère charmante ne lui fait aucun
A OUST 1761.
35
fon père qui n'a
reproche : elle expire en faifant des voeux
pour le bonheur de fa fille . Julie fe perfuade
que le chagrin a abrégé fes jours :
elle ne voit plus que des objets lamentatables.
Séparée de fon Amant depuis plufieurs
mois , elle a eu le temps de réfléchir
: elle doit le moins aimer & le hair
peut -être , lorſqu'elle fe retrace fes fautes
& fes malheurs.
Dans cet inftant
plus qu'elle , ce vieillard malheureux ,
dont elle peut adoucir ou empoisonner
la vie , ce père fi haut , fi abſolu ſe jette
à fes genoux , pour la fupplier d'accorder
fa main à un homme vertueux , qui lui
a fauvé la vie . Il la preffe d'acquitter la
parole d'honneur qu'il a donnée à fon
ami . Ah ! ma Comteffe , n'avez-vous pas
remarqué que le mariage devient pour
une perfonne comme Julie une barriére
invincible contre les reftes d'une paffion
terrible & .malheureufe? Elle fe flatte de
rendre à fon père le repos & le bonheur
qu'elle lui a ôtés. Elle fuit les confeils
d'une amie qui a de l'empire fur ſon eſprit.
En réfléchiffant, elle fe regarde comme
une fille coupable & ingrate : elle voit
qu'elle peut devenir une femme vertueufe
& une mère tendre & respectée . Ce
dernier motif la décide . Elle promet &
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
accomplit avec joie fon ferment.
Que pourroit- on oppofer à des raifongfi
preffantes? Seroit - ce les intérêts de l'hon--
nête homme qu'elle époufe , & qui peut
ignorer fa conduite ? De pareilles confidérations
n'éffacent point la peinture que
je viens de faire . Eft-il même bien aifé de
décider fi l'obéiffance d'une fille à fon
père n'eſt pas un des premiers devoirs de
fon état ?
On pourroit enfin convenir tout au
plus , que les raifons fe combattent fans
pouvoir fe détruire; & c'en feroit plus qu'il
n'en faut pourfonder la conduite de Julie fi
bien dans la nature & dans la raiſon.Je vais
plus loin : en fuppofant qu'elle fit une fau
te devenue néceffaire , on pourroit feulement
en conclure , qu'une fois fortis des
limites de l'ordre & du devoir , nous n'avons
plus que le choix des fautes & des
malheurs.
Hélas ! ma chère amie , que cette ré
fléxion eft inftructive ; mais qu'elle eft éffrayante
pour moi ! qu'elle doit me donner
à penser Revenons à Julie.
Il falloit bien qu'elle eût ce dernier tort ::
il falloit qu'elle fût parjure avec fon
amant , pour ne pas devenir plus criminelle.
Cette derniére faute a donné l'éffor
à fesgrandes qualités : elle la rétablit dans
l'état , dont elle étoit déchue . Remar
AOUST. 1761. 37
quez que Julie plus foible que je ne l'ai
étés Julie dans la même fituation que moi ;
Julie , époufe & mère devint fublime &
irréprochable. It femble que fon âme s'agrandiffe
avec fes devoirs . La vertu embellit
fes jours : elle trouve des douceurs
inattendues dans fon nouvel état.
Cependant, ma Comteffe , ces foupirs
tendres & douloureux, qu'elle jette quelquefois
vers le paffé , nous enfeignent
malgré nous , qu'elle eût été plus heureufe
, fi fon coeur ne l'eût jamais égarée.
Que la dévotion de Julie , eft grande
& touchante ! Elle éléve l'âme & la confole.
Elle meurt enfin , lorfqu'on ne peut
plus fe paller de vivre avec elle. Elle gagne
une maladie mortelle , en fe jettant
dans le Lac , pour fauver la vie à un de
fes enfans. Je ne connois rien de fi touchant
que le moment , où l'on améne
à Julie mourante les deux enfans qui lui
font fi chers. M. de Volmar s'exprime
ainfi dans cet endroit de la lettre , où il
raconte la fin attendriffante de fa femme:
2
» Elle alloit me répondre , quand on
» amena les enfans. It ne fut plus quef-
» tion que d'eux ; & vous pouvez juger ,
» fi fe fentant prête à les quitter , fes ca-
» reffes furent tiédes & modérées . J'obfer--
vai même , qu'elle revenoit plus fou
38 MERCURE DE FRANCE .
» vent , & avec des étreintes encore plus
» ardentes à celui qui lui coutoit la vie ;
» comme s'il lui fût devenu plus cher .
Ce qui doit furprendre le Lecteur ; c'eſt
que cette mort , quoique prévue , n'en eft
que plus attendriffante.
>
Il faut que cette fingularité foit caufée
par un intérêt d'une autre nature , que
celui qui foutient la plupart des Romans .
Apparemment que tout eft vrai , fimple
& naturel : cette cataſtrophe n'a pas befoin
d'être imprévue pour attendrir. Apparemment
que les mouvemens que l'on
éprouve , ne tiennent point à des illuſions
paffagéres ; mais aux fentimens plus confrants
& plus intimes , dont l'âme ne fe
laffe jamais.
Je voudrois vous peindre avec des couleurs
affez vives les différents regrets des
différents témoins de ce fpectacle funeſte .
Quelle fermeté touchante dans Julie ,
uniquement occupée de ceux qui l'environnent
? Quel état que celui de Claire ,
fûre de perdre une telle amie , en faifant
de continuels efforts pour lui cacher
La douleur ! Que de larmes différentes fervent
à retracer tous les charmes & toutes
les vertus de cette adorable femme ! Tous
les fentimens , tous les caractéres , toutes
les conditions la pleurent & la refpectent.
AOUST. 1761 . 39
On voit, dans ce terrible inftant, un défefpoir
général ; celui de fes amis , celui
de les domeftiques , celui de tout un peuple
, qu'elle auroit voulu rendre heureux.
On voit avec autant de faififfement que
d'admiration la perplexité de Wolmar , de
cet homme froid par principe & par caractére.
L'incertitude s'élève tout -à- coup
dans le fein d'un Athée , qui tremble de
voir expirer avec Julie , la vertu & l'húmanité.
Le malheureux Wolmar ne peut
croire à l'anéantiſſement d'une âme auffi
tendre & auffi parfaite. Il paffe de l'athéifme
à l'excès de la timidité : il redoute
pour Julie un avenir , qu'il n'eût regardé
pour lui -même , que comme un port certain
, comme un fommeil tranquille . A
peine raffuré par les vertus de ce qu'il
aime , c'eft lui qui l'avertit en frémilfant
, qu'il ne lui refte que peu d'inftants à
vivre.
Il me femble qu'en voilà bien affez ,
pour faire oublier quelques obfervations
auffi faciles à détruire qu'à imaginer . Pour
moi, je vous avouerai, ma chère amie , que
je ne fuis point fâchée de rencontrer avec
des vertus fublimes quelques petiteffes
qui les rapprochent de moi. Au furplus
je ne m'embaraffe guéres de fçavoir fi Julie
a eu tort ou raiſon , de chercher à rafe
1
40 MERCURE DE FRANCE.
furer les regards de ceux qui la voyent finir.
Peut-être, fi vous le voulez , eût -elle mieux
fait de mourir plus férieufement . Je ne
voudrois cependant rien retrancher : tout
me plaît : tout me paroît néceffaire. Je
penfe que ce feroit avec moins de raifon
encore, que l'on s'en prendroit à quelques
inconféquences de Volmar , qui n'eft
point le pivot éffentiel & moral de l'ouvrage.
On trouve mauvais , dites - vous , que
cet homme extraordinaire ait époufé Julie
, fachant fa conduite & fon amour.
Mais en fuppofant même que Volmar ait
eu un tort ; faut- il donc s'étonner , qu'un
Athée , qui par hazard fe trouve bien né ,
tombe dans plufieurs inconféquences ?
Eft-il d'ailleurs bien fingulier , qu'ayant
connoiffance de la paffion de Julie , il
l'épouse , parce qu'elle lui plaît , parce
qu'il croit que fa fociété peut le rendre
heureux ; parce qu'il n'eft pas d'un caractère
jaloux ; parce qu'il fait qu'elle eft vertueufe
& reconnoiffante , & qu'il eſpére
que fes procedés & fes foins pourront enfin
la gagner; parce qu'il voit fon père
décidé à ne pas lui laiffer époufer fon
amant ; & fi l'on veut enfin , parce que
l'intérêt de fon plaifir & de fon bonheur
l'emporte un moment fur toute autre con
fidération ?
AOUST. 1761. 48
*
Ce même Volmar , plein d'amitié & de
refpect pour Julie , qui a eu affez dé bon
ne foi & de candeur pour lui avouer fest
égaremens , fait revenir faint Preux ,
après fix ans d'abfence. Eft - il bien révol
tant qu'il ne voye en lui qu'un ami commun,
& un homme eftimable ? Peut- on ou
blier que Volmar n'eft ni amoureux ni ja
loux , & qu'il ne peut craindre une infidélité
, ni par préjugé , ni par principes ?
D'ailleurs , il compte fur la vertu de Julie
, il l'aime ; il craint d'avoir empoifonné
fa vie ; & à quelque prix que ce
foit , il veut mériter fa confiance , & con
tribuer à fon bonheur.
7
Il faut ne voir dans l'amour que des
fureurs , dans l'honneur que de la férociré
, pour ne pas juger avec indulgence
cette généreufe fingularité.
A propos de cette réfléxion : n'avezvous
jamais pris garde , chère Comteffe ,
à lá pédante hypocrifie de quelques déclamateurs
? Ils ne croyent point à un
Légiflateur éternel . Ils s'amufent à groffir
continuellement de triftes préjugés ,
qui ne feroient que barbares dans leurs
fyftêmes. Il faut que ces préjugés fi gênans
& fi cruels ayent une caufe bien
puiffante , que nous ne pouvons diftinctes
L'Amant de Julie.
42 MERCURE DE FRANCE.
ment connoître . Mais laiffons la Philofophie
& l'amour.
Vous avez pu remarquer , que dans le
compte que je viens de vous rendre de la
nouvelle Héloïfe , je ne me fuis guéres occupée
que des traits qui ont un rapport éf- િ
fentiel à mes devoirs , & avec la fituation
préfente de mon coeur .
Je ne fais fi je me trompe , depuis que
j'ai lu ce Livre , il me femble que je vois
un nouvel ordre de choſes. Ce qui m'arrivera
d'ici à huit jours, peut décider du fort
de toute ma vie. Selon la réponſe de mon
mari , je vous verrai peut- être la femaine
prochaine ; car je pafferai certainement
par Paris , en allant à fa terre de Bretagne.
Ah ! ma chère amie , que j'aurai de
* Ceux qui n'aiment pas le Roman de Julie ,
doivent favoir quelque gré à la perfonne qui
écrit ces Lettres , d'avoir obmis de parler du
charme du ftyle & de la force des raifonnemens
, de leur fageffe , de leur profondeur , des
principes de morale lumineux & utiles que l'on
trouve à chaque page de la defcription du Pays
de Vaux ; des Lettres fur le Suicide , des chofes
ingénieufes que dit l'Auteur fur l'éducation des
enfans ,& fur la manière de former les domeſtiques
honnêtes , & de les rendre heureux. Il n'y
a pas de Lettre , où bien des Auteurs qui penfe
roient , ne trouvaflent dequoi ſe faire une répu
tation & un bon Livre .
AOUST. 1761 . 43
›
plaifir à vous embraffer , & que nous
avons de chofes à nous dire ! Aurai - je le
temps de difputer fur Julie avec vos Marchands
d'Elprit ? Vous m'avez mandé
qu'ils avoient la bonté d'approuver la promenade
fur le Lac , le rêve de Julie , la
réparation d'Edouard. S'ils avoient vû plus
loin , ou avec plus de bonne foi , ils feroient
convenus que ces fublimes beautés
tiennent immédiatement à un magnifique
enfemble , qui ne pourroit fe paſſer
d'aucune de ſes parties.
C'est ainsi que finiffent ces Lettres : il
eût été facile d'en faire un Roman agréable.
Mais l'Editeur n'a ni l'efprit de ce
genre , ni le temps de s'en occuper . Si
quelque efprit léger agréable & oifif
vouloit continuer ces Lettres , il pourroit
les intituler: Le pouvoir d'un bon Livrefur
un bon coeur.
HELOISE ,
OU LETTRES de Madame la Marquife
de *** à Mde la Comteffe de **** .
O
AVIS DE L'EDITE U R.
N convient généralement de l'auftérité
des leçons que l'on rencontre dans
le Roman de Julie. Perfonne ne l'a lû
fans fentir la force avec laquelle l'Auteur
attaque des ufages & des moeurs , que
bien des gens ont intérêt de défendre.
Il eft certain, malgré cela, que ce fexe aimable
que les hommes accufent de foibleffe
, & qu'ils prennent tant de peine à
corrompre ; ce fexe naturellement honnête
& fenfible , a mieux faifi qu'eux les
différentes beautés de la nouvelle Hé-
Loïfe . Pour peu qu'on cherche la caufe de
cette vive impreffion , on la trouvera
dans la vérité du ſentiment toujours plus
proche du Génie & de la Raiſon , que les
fubtilités de la critique. Les régles d'après
lefquelles on croit fouvent juger ,
ont été d'abord créées par des efprits vafAOUST.
1761. 15
tes & des âmes fenfibles. Il eft vrai qu'elles
exiſtoient avant eux fans être connues ;
mais ils en ont fait ufage les premiers.
Il faut fans doute fe laiffer aller au
mouvement de la Nature , ou être l'égal
de ces grands Génies , pour juger d'après
ces mêmes régles que tant de circonftances
varient .
L'Éditeur de ce petit ouvrage, dans lequel
on trouvera l'extrait d'une partie
de l'Héloife , a eu les quatre Lettres fui
vantes d'une Dame qui eft intime amie
de celle qui les lui a effectivement écrites.
Elle n'y a changé que quelques lignes ,
par pudeur & par difcrétion . On a imagi
né que le Public y verroit avec p'aifie
l'aveu fimple & vrai de l'impreffion que
doit faire cet ouvrage fur une âme tendre
& vertueuſe.
LETTRE PREMIERE.
SIItôt que le rétabliffement de ma fanté
me l'a permis , j'ai fuivi vos confeils ,
mon aimable amie , j'ai quitté mon appartement
le plutôt qu'il m'a été poffible
; & je commence à jouir des beautés
de la faifon. Cependant on ne me permet
pas encore de faire de longues promena16
MERCURE DE FRANCE.
des : cela m'afflige ; cette diverfion m'a
voit paru propre à diffiper je ne fçais
quelle langueur , dans laquelle je tombe
infenfiblement , furtout depuis ma derniere
maladie.
Je vois que mes efpérances m'avoient
féduite ; ma fille & mon fils , au lieu de
m'amufer , m'excédent tous les jours da
vantage leur gaîté bruyant e mere au
gue au point que je vais les mettre au
Collége & au Couvent . Mon mari me défole
par les leçons éternelles qu'il me
donne fur leur éducation . Il m'en écrit
fans ceffe de fon vieux Château , où fans
doute il n'a rien de mieux à faire . Eft-ce
que l'état de mes enfans n'eft pas décidé
par celui de leur pere ? Leur fortune eft
affurée; que m'importe le refte. Ils feront
comme les autres : je n'ai pas plus d'am- _
bition que cela.
Les principes de mon mari font tout
différens. Il voudroit me perfuader que
je ferois le modéle des femmes de mon
fiécle , fi j'avois le courage de me retirer
dans fon antique Château. A la vérité
nous y vivrions plus abondamment avec
une fortune médiocre ; mais auffi plus de
Spectacles , plus de Bals , plus de Livres
nouveaux , plus de ces Phènoménes du
bel- efprit , que l'on voit avec autant de
AOUST. 1761 . 17
cariofité qu'une chofe extraordinaire. J'au
rois en revanche des avenues fans fin
des bofquets enchantés , des parterres ,
des potagers ; & avec tout cela des Provinciaux
mauffades , & cette uniformité
continuelle que je ne pourrois fupporter.
>
Au refte , ce n'eft point l'amour , ce
premier fentiment de mon coeur qui
m'attache au lieu , où il a pris naiffance :
il me femble que ma paffion s'affoiblit
tous les jours , puifque j'ai pu réſiſter
à la préſence de celui qui me l'avoit inf
pirée ; l'abfence doit en effacer enfin le
Louvenir.
Quoiqu'il en foit , j'attends les lettres
où l'on me parle du Chevalier, avec moins
d'impatience ; & les miennes fout fi froides
& fi réservées , que je n'écris rien que
je ne puiffe dire en public.
Je vois cependant avec peine que la
lecture n'eft pas encore une refource &
un amuſement pour moi . Je me fuis fait
Lire pendant ma maladie trente volumes
de Romans : ils me touchent ; mais ils
m'attriftent , & il ne m'en rete rien .
J'entends parler depuis quelques jours de
la nouvelle Héloïje : envoyez -moi , je vous
prie , cet ouvrage , fur lequel on pronɔnce
fi diverſement . Il partage , à ce qu'on
m'a dit, la Ville & la Cour. J'ai vû ces der18
MERCURE DE FRANCE.
niers jours quelques-uns de ces efprits à
la mode , qui donnent le ton : ils m'ont
confirmée dans cette incertitude. Les uns
élévent aux nues le Livre nouveau ; d'au
tres qui n'approuvent rien , en difent
beaucoup de mal . Ces Meffieurs m'avertiffent
que j'aurai tort de ne pas m'ennuyer
de la longueur des differtations ;
enfuite comme moraliftes , ils font fâchés
de trouver dans un livre de Philofophie
des foibleffes trop excufables & trop
agréablement décrites.
Pour moi je ne connois de Juges fur
un ouvrage de cette nature que le coeur
ou le génie. Le dernier eft bien rare , &
le fecond commence à le devenir. Il y a
cependant longtemps que le Public a appellé
du Defpotifme , auquel les Maîtres
de l'esprit prétendent l'affujettir.
Quoi des milliers de fuffrages s'a
néantiroient devant leurs décifions ? Quoi !
ce jugement , ce cri univerfel d'une multitude
d'âmes fenfibles , cette apologie
univerfelle & involontaire feroient tranfformés
magiquement eft un froid mépris ?
Quoi ! lefel d'une Epigramme éteindroit,
dénatureroit le fentiment même ? C'eſt lui
feul que je veux confulter : jamais ceux
de la partialité de l'envie , de l'orgueil
de je ne fçais quelle inquiétude impérieuAOUST.
1761 ; 19
fe ne feront la regle du plaifir ou du dé
plaifir de mes lectures . S'ils en impoſent
aux efprits foibles , qui n'ont d'avis que
par infpiration , ils révoltent toujours l'équité
du Sage & du Philofophe , qui
fent & qui juge , parce qu'il penfe , fans
avoir befoin qu'on le faffe penfer.
›
Envoyez moi donc au plutót , ma chère
Comteffe cette nouvelle Héloïfe. Quel
plaifir , fi votre rhume étant entiérement
fini , vous pouvez me l'apporter vousmême.
Je vous réponds que je trouverois
le nouveau Roman admirable .
LETTRE DEUX I E ME.
'AVEZ Vous allez réfléchi , mon aima
ble amie , à la terrible nouvelle que vous
m'apprenez , lorfque vous m'avez mandé
que le Chevalier va arriver de Malthe ?
Vous m'écrivez froidement , que graces
aux réfléxions que j'ai eu le temps de faire,
fon retour ne fera pas difficile à fupporter.
En vérité , vous en parlez bien à votre
aiſe . Vous n'avez jamais eu de paffions à
combattre.
Je fuis vos avis , autant que cela eft'
en moi je m'occupe davantage ; je me
20 MERCURE DE FRANCE:
proméne beaucoup ; & j'ai déja lû quelques
lettres de votre nouvelle Héloïfe.
Je me repens bien d'avoir commencé.
cette lecture : je voudrois avoir la force
de la quitter. Comment avez vous eu l'imprudence
de m'envoyer ce maudit Roman
? Ne voyez vous pas que Julie eft
tout au moins auffi vertueufe que votre
amie : elle ne peut aimer davantage ; cependant
elle va bientôt fuccomber . Falloit-
il m'offrir un fi dangereux exemple ?
Que vous avez mal pris votre temps pour
me prêter des livres d'amour ?
Que vais je devenir féparée de mon
amie , éloignée d'un mari eftimable, dont
l'amitié & les procédes ont fouvent rallenti
les progrès de ma paffion ? Il m'impatiente
cependant avec fes perfécutions
éternelles , pour m'engager à me confiner
dans fon hermitage . Pour comble de malheur
, je fuis ici toute feule avec mes enfans
, qui deviennent tous les jours plus
indociles & plus infupportables. J'ai bien
peur qu'ils ne finiffent par être méchans
& ingrats.
Mes voisins , que je fuis forcé de voir
quelquefois,font facilement ennuyeux , &
fe formalifent de tout . Je ne reçois point
de lettres de Paris , qui ne foient remplies
de tracafferies & de méchancetés.On
AOUST. 1761 . 23
ne m'apprend que des Hiftoires fcandaleufes:
tous les gens de ma connoiffance
fe déchirent & fe haiffent. Comment
voulez- vous que je m'accoutume à les aimer?
Quelle confolation une femblable
fociété peut -elle répandre fur ma vie ?
Sans le fentiment dangereux qui foutient
mon coeur , mon exiftence me ſembleroit
d'un poids infupportable. L'amour , le
feul amour nous rend infenfibles à mille
contrariétés : il fait diverfion avec les
fpectacles continuels de l'injuſtice & de la
méchanceté des hommes . Ce n'eft pas que
je me cache à moi - même la honte & la
trifteffe , qui fuivent fouvent fes pas .
Hélas ! ma chere amie , vous favez tou
tes les réfléxions que nous avons faites
cent fois fur les aventures de plufieurs
femmes élevées avec nous . Nous n'avons
prefque jamais vu que des Amans malheureux
ou ennuyés ; cependant, quoique
bien avertis , nous finiffons prefque toujours
par aimer.
Je me perds , je vous l'avoue , dans
mon coeur & dans ma raiſon. O ciel ! eftil
concevable , que quatre lignes écrites
au hazard fur un bruit vague & peu cer
tain , caufent une fi grande révolution
dans un coeur? Non , je ne faurois vous exprimer
le défordre caufé dans tout mon
22 MERCURE DE FRANCE.
être , par ce que vous me dites du Che
valier. Je ne fuis plus la même ; je n'ai
plus les mêmes idées ; mes principes va▾
rient : ce qui me fembloit raisonnable ne
me paroît plus que chimérique & fouvent
ridicule .
Cependant , ma chere amie , je fens
que je tiens encore à ma réputation , à
ma vertu & à l'eftime publique ; je lens
que je dépens plutôt de l'opinion que l'on
a de moi , que de celle que l'on en devroit
avoir. Ce contentement de foi- même
; ce fentiment tout intérieur dont no .
tre vieille parente parle fans ceffe
pourroit-il habiter fur la terre ? N'en déplaife
à toutes ces prudes , comment feront
elles pour nous perfuader que la fidélité
conjugale eft une vertu réelle , &
que l'ennui , dont elle eft fi fouvent accompagnée,
n'eft qu'une chofe arbitraire?
Je fens pourtant . ..je fens
que je tiens encore à quelque chofe d'inexplicable.
Il me feroit échappé aujour
d'hui bien des extravagances, fi je ne m'é-
Cois pas méfiée de ma tête. Elle est dans
un étrange état. Ah ! ma Comteſſe , que
vous avez mal fait de m'envoyer cette
Hiftoire de Julie! pour vous en punir, vous
n'aurez de mes nouvelles que lorsque j'au
rai lû les fix volumes.
AOUST. 1761. 23
LETTRE TROISIEME.
J'ai achevé ce matin , ma chere amie ;
votre nouvelle Heloife . J'ai éte fi occupée
de cette lecture depuis que je l'ai com-
-mencée , qu'il y a plus de vingt- quatre
heures , que je n'ai penſé à toutes les extravagances
qui rempliffent fouvent mes
Lettres.
Je ne faurois vous dire encore toute
l'impreffion que m'a fait cet Ouvrage. Ce
n'eft point feulement un livre de Philofophie
; ce n'eſt point l'hiſtoire d'une Héroine
de Roman ; c'eſt celle du coeur hu- ;
main , vu ſous le plus beau jour , c'eſt- àdire
, au milieu des foibleffes les plus excufables
& des vertus les plus réelles. On
y trouve le développement de la rai on la
plus profonde , avec celui des Sophifmes
qui combattent fous l'ordre des paffions :
la vérité eft fans ceffe à côté de l'erreur :
l'erreur n'eſt jamais honteule ; & la vérité
eſt toujours aimable.
On trouve d'abord dans Julie une fille
charmante & fenfible , attaquée par tous
les traits que l'amour peut lancer ; elle a
contre elle le refpe&t de fon amant , la
violence de fon amour , les preftiges d'une
24 MERCURE DE FRANCE.
imagination vive & brillante , fa candeur ,
fa jeuneſſe , fon coeur & la beauté. Ces
redoutables ennemis triomphent de fon
honneur , fans pouvoir détruire les vertus,
ni même obfcurcir longtems les lumiéres
de fa raiſon. Tout eft grandeur & féduction
dans Julie. Ses fautes ont quelque
chofe qui les éléve ; fes vertus les plus auftères
ont je ne fçai quoi d'intéreffant , fes
confeils, fes remontrances, tout ce qu'elle
dit , tout ce qu'elle peut dire , reçoit l'expreffion
douce & touchante d'un âme tendre
& élevée.
Hélas ! ma Comteffe , que l'on fait volontiers
connoiffance avec cette fille àimable
& paffionnée ! .... Encore attaché
par fes erreurs , dont on trouve auffi la
fource trop attrayante , inſenſiblement on
s'accoutume à aimer celle qui doit bientôt
nous forcer au reſpect.
On trouve enfuite dans cette fille adorabte
un Philofophe & un Moralifte , que
l'on ne peut refufer d'entendre. Ce Philofophe
nous inftruit en même temps par fa
folie & fa raifon , par fes vertus & fes
foibleffes, par les réfléxions & fes remords.
Ce n'eft point par une tranfition fubite
que l'on paffe du goût à l'admiration : on
voit rapidement dans le principe des fau-
Fes
AOUST. 1761 . 23
res de Julie toutes les réflexions qu'elle eſt
au moment de faire .
A chaque page on s'attache plus fortement
à elle. Les événemens de ce Roman
font des événemens ordinaires . Les fituations
font fortes & grandes , mais fi naturelles
que les coeurs de tous les hommes
peuvent facilement les rencontrer. Voilà
d'où reffort la fublimité des idées , & les
traits du génie , auffi aifées à fentir , que
difficiles à imaginer.
Si l'on rencontre des fentimens trop
au- deffus des fiens , ils émeuvent plutôt
qu'ils n'éblouiffent . Ils touchent l'âme qu'ils
élévent. On ſoupire en les admirant on
cherche à fe les approprier. Si l'efprit
quelquefois diftrait du principal intérêt fe
voit forcé à fuivre une differtation longue
& férieufe , elle fe préfente fi naturellement
, & elle paroît fi importante par fon
objet , que l'intérêt perfonnel foutient la
curiofité.
Ne trouvez vous pas , ma chère amie ,
que l'on fe repofe avec une douce fatiffaction
au milieu de ces peintures fimples
& magnifiques , des vertus fociables , des
vraies beautés de l'ordre & de la réalité
des devoirs , qui font de tous les temps &
de tous les lieux ? N'avez-vous pas remarqué
que le bonheur de l'innocence par
-B
26 MERCURE DE FRANCE.
tout exalté , eſt toujours en action & en
vue , pendant que celui qui bleffe les loix
de la pudeur ne marche que d'un pas tremblant
, au milieu de l'incertitude & de la
crainte.
Julie & fon amant ne croient entrevoir
un état doux & tranquille que lorsqu'ils
penſent n'avoir plus de reproche à fe faire.
Ils paroiffent alors moins paffionnés , fans
devenir moins intéreffans. Loin d'avoir
perdu de fa fenfibilité , leur âme , fur- tout
celle de Julie , en fe répandant fur plus
d'objets ne fe montre que plus fenfible .
L'on n'apperçoit cependant que le développement
naturel de fon caractére.Infenfiblement
l'on change avec elle : on paſſe
à des fentimens moins tumultueux & plus
durables. La tendre humanité rencontre
des coeurs déjà gagnés , où les traits chers
& facrés fe gravent plus profondément .
On voit fous un jour nouveau le touchant
plaifir de faire du bien : l'amitié brille d'un
plus vif éclat : elle fe montre au milieu du
contentement de foi-même. Elle eft environnée
du repos & de la paix.
Quel fpectacle , que celui d'une famille
refpectable & heureuſe , confondue avec
de vertueux amis , avec des domeftiques
fortunés & reconnoiffans ; en qui l'attachement
& l'honneur éffacent la honte de
AOUST . 1761. 27
"
la fervitude ! quel tableau , que celui de
plufieurs êtres raffemblés fous un même
point de vue , qui s'eftiment & s'aiment
avec tant de raifons de s'aimer !
Les images grandes & flatteufes font
encore embellies par les charmes d'une vie
champêtre. On reçoit une nouvelle éxiftence
; on fe rapproche de la nature : on
fent renaître dans fon coeur l'efpoir confolant
d'un bonheur plus réel .
Je me fuis apperçu , ma chère amie ,
que ces plaifirs nouveaux , dont je ne m'étois
jamais formé d'idée , fupportent le
coup d'oeil de la Raifon . Ils s'embelliffent :
même , à mesure qu'elle les confidére.
Voilà par quelle route le Philofophe de
Genêve parvient à nous conduire dans des
lieux fi peu connus & fi peu defirés , dont
on ne voudroit plus fortir. Il a l'art de
préparer , fans que l'on s'en doute , tout
ce qui eft néceffaire pour nous rendre capables
d'écouter ces fublimes leçons . Vous
fentez bien , qu'il a dû commencer par
nous plaire : il a fallu nous accoutumer
doucement à la raifon . Voilà fans doute
pourquoi l'Auteur a pris la peine de fuivre
pas à pas nos extravagances & nos foibleffes.
Je vous difois , ce me femble , il y
a quelques jours , que le peu d'utilité de la
plupart des livres de morale naît du ton
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
defpotique de l'Auteur . Il eft vrai que l'on
imagine le voir regarder du haut de fa
raifon nos folies & nos malheurs . Il femble
qu'il fe dife impénétrable aux paffions
humaines. Ces mêmes paffions font elles
feules en action dans la plupart des Romans
ou bien l'on y rencontre au milieu
d'une troupe de fous ,, des perfonnages fi
ennuyeux & fi parfaits : ils font fi continuellement
raifonnables : ils ont fi peu de
rapport avec nous , qu'ils ne peuvent gagher
notre confiance .
Vous me direz peut-être que j'ai mes
raifons pour penfer ainfi. Il eft vrai que je
fais un gré infini au Philofophe Suiffe , d'avoir
fçu nous montrer les refforts qui fervent
à relever une âme bien née . Il a furtout
puiffamment combattu le découragement
des belles âmes , cette fource honteufe
& conftante de la corruption des
plus heureux caractères .
Si je voulois vous rendre compte de
tout ce que j'admire dans l'enſemble de
cet Ouvrage , il me faudroit peut - être
plus de temps pour le détailler , qu'il n'en
a fallu à l'Auteur pour le faire . Je regarde
fon plan comme une machine immenfe ,
cachée fous le voile de la plus noble fimpli
cité .
Je ne finirois pas , fi je me permettois
2.
AOUST. 1761 . 29
de vous dire tout ce que je crois appercevoir.
Il y a bien loin de l'impreffion
que j'ai reçue , à celle que je craignois .
J'ofe à peine penfer à ma derniere Lettre :
j'allois cependant vous en parler ; máis
je m'apperçois heureufement qu'il eft bien
tard. Je compte vous écrire encore après
demain.Adieu, ma chère amie; les obfervations
de votre fociété fur la nouvelleHélo
fe,dont vous me faites part , me paroiffent
petites & injuftes . Je fens que je ferai forcée
de vous en dire mon avis dans ma premiere
Lettre.
LETTRE QUATRIEME.
J'AIAI encore relu, ma chère amie, les trois
derniers tomes de Julie ; & je ne les ai interrompus
que pour écrire deux Lettres
d'affaires ; l'une pour obliger un malheuheureux
de ce Village , qui m'a autrefois
fervie , & l'autre à mon mari. Je le preffe
de profiter de la belle faifon , s'il a toujours
le projet d'aller cette année s'établir
dans fa terre. Je partirois tout de faite.
avec nos deux enfans ; & vous jugez bienque
la nouvelle Héloïfe ne feroit pas ou
bliée.
Je fuis plus indignée que jamais de vos
Bijj
30 MERCURE DE FRANCE.
remarques. Elles attaquent les endroits du
Livre qui me paroiffent les mieux inventés.
En vérité vos gens de goût ne peuvent
critiquer fi févérement cet Ouvrage,
que parce qu'ils ne l'ont pas fait .
Je m'imagine d'ici voir l'air de confiance
& d'autorité , avec lequel ces Meffieurs
perfuadent, après dîner, de jeunes petites,
Dames qui les accréditent . Ils blâment
fur tout avec fuccès les moeurs de Julie
parce que des maximes pernicieuſes ; parce
que des moeurs vraiment corrompues
font vivement attaquées par fa conduite.
Je crois les entendre dire à leur crédule
auditoire , avec un fourire ironique .....
Comment cette fille affez éprife pour
manquer à fon honneur , ne l'a- t - elle pas
affez été pour époufer fon amant ? Pourquoi
refufe- t- elle les offres du généreux
Edouard pourquoi ne quitte-t- elle pas
les parens qu'elle déshonore , pour aller
paffer fa vie avec ce qu'elle aime & l'ami
vertueux , qui leur offre un afyle ? n'a-telle
de l'audace & de la force d'efprit ,
que pour s'impofer des liens illégitimes ?
J'ai bien peur , ma chère amie , que
ceux qui raiſonnent ainfi , ne connoiffent
d'autres vertus que le préjugé , & d'autre
Eonneur que l'orgueil. Comment ne
oyent-ils pas que à Julie a manqué à ce
fi
AOUST. 1761 31
qu'elle ſe devoit à elle -même , vis-à- vis de
la vertu & de la raiſon , elle ne peut expier
les fautes que par fes remords & par
fes larmes doit -elle faire oublier fa foibleffe
par des torts plus graves & plus impardonnables
. Qui peut la condamner ?
fera-ce des Philofophes ou des dévots ?
fera ce des hommes fans principes ou ceux
qui prétendent en avoir ? lequel d'entr'eux
prononcera que le premier des crimes eft
l'amour illicite , & que les premiéres des
vertus ne font pas la reconnoiffance &
l'humanité ?
Julie aime fon amant fans ceffer de
chérir fon père : elle ne veut point fe féparer
d'une mère tendre & adorée. Il lui
en coûte pour s'éloigner d'une amie qu'elle
a toujours aimée. Lifez ces quatre lignes
que l'on trouve dans une Lettre de Claire
à Julie. » Il reste en toi , lui dit Claire ,
» mille adorables qualités , que l'eftime de
» toi-même peut feule conferver , qu'un
» excès de honte & l'aviliffement qui le
fuit détruiroit infailliblement ; & c'eft
"3 fur ce que tu croiras valoir encore , que
» tu vaudras en effet. Gardes - toi donc ,
» de tomber dans un abbattement dangereux
, qui t'aviliroit plus que ta foibleffe
» même . Le véritable amour eft il fait
»
» pour dégrader l'âme ?
·
B iv
32 MERCURE DE FRANCE.
Julie n'eft pas de ces femmes qui per
dent toutes leurs vertus en un jour. Plus
capable de facrifier fon honheur au bonheur
de ce qu'elle aime , que d'immoler
au fien les derniers jours d'un père & dune
mère qui n'exiftent que pour elle ; au
moment de plonger le poignard dans le
fein de ceux qui lui ont donné la vie , elle
regarde la profondeur du précipice , où
elle eft tombée. Le crime barbare , qu'elle
eft fur le point de commnettre , lui donne
de l'horreur pous les engagemens qu'elle
a pris . Enfin n'eft elle pas retenue dans
cette circonftance par fon extrême fenfibibilité
, la fource premiére de toutes les
vertus , & l'unique principe de fes erreurs?
Ne voit on pas ici tous les effets d'une
-même caufe & les conféquences néceffaires
du caractère que l'Auteur a dû donner
à fon Héroïne? Si ce font là des contrariétés
, convenez , ma chere amie , qu'elles
ont heureuſement leur racine dans le coeur
de l'homme.
Avec quel génie cette prétendue inconféquence
eft préparée ! On ne peut fe laffer
de lire la Lettre où Julie raconte la vialence
de fon père , & le charme de la Scène
touchante qui lui fuccéda : c'eſt Julie
qui s'exprime ainfi, page 374 , tome premier.
AOUST. 1761 : 33
"
"
Après le fouper , l'air fe trouva fi froid
que ma mère fit faire du feu dans fa
» chambre .Elle s'affit à l'un des coins de la
» cheminée, & mon père à l'autre. J'allois
» prendre une chaife pour me placer en-
» tr'eux ; quand m'arrêtant par ma robe,
❞ & me tirant à lui fans rien dire , il m'af-
» fit fur fes genoux. Tout cela fe fit fi
" promptement & par une forte de mou-
» vement fi involontaire , qu'il en eut une
efpéce de repentir le moment d'après.
Cependant j'étois fur les genoux : il ne
pouvoit plus s'en dédire ; & ce qu'il y
» avoit de pis pour la contenance , il fal-
» loit me tenir embraffée dans cette gênan
té attitude.Tout celà fe faifoit en filence ;
mais je fentois de tems en tems fes bras
»fe preffer contre mes flancs avec un fou-
» pir affez mal étouffé . Je ne fais quelle
» mauvaife honte empêchoit les bras pa-
» ternels dé fe livrer à ces douces étrein-
» tes . Une certaine gravité qu'on n'oſoit
» quitter ; une certaine confufion qu'on
» n'ofoit vaincre, mettoit entre un père &
fa fille ce charmant embarras que la
pudeur & l'amour donnent aux amans ;
tandis qu'une tendre mère , tranſpor
» tée d'aife , dévoroit en fecret un fi doux
fpectacle. Je voyois , je fentois tout
cela - men - Ange Et ne 'pus tenir plus
By
+
34 MERCURE DE FRANCE.
و د
"
"3
ور
longtemps à l'attendriffement qui me
gagnoit. Je feignis de glifler. Je jettai ,
» pour me retenir, un bras au cou de mon
Fère. Je penchai mon vifage contre fon
vifage vénérable ; & dans un inftant il
» fut couvert de mes baifers & inondé de
» mes larmes. Je fentis , à celles qui cou-
» loient de fes yeux , qu'il étoit lui- même
foulagé d'une grande peine : ma mère
» vint partager nos tranfports . Douce &
paifible innocence , tu manquas feule à
» mon coeur , pour faire de cette fcène
» de la Nature le moment le plus déli-
» cieux de ma vie !
ور
ور
Cette fcène fi naturelle conduit le Lecteur
à approuver ce qui doit fuivre. Qu'il
eft aifé de fe repréfenter qu'après avoir
gémi de la violence de cet homme brulque
& fenfible, fon repentir, fes larmes &
les careffes qui lui échappent doivent
avoir un empire abfolu fur une fille comme
Julie!peut -on s'empêcher de comparer
les douceurs de cet épanchement de la
nature , de ce fentiment fi doux , fi refpectable
, avec le tumulte impétueux d'une
paffion déréglée ? quel contrafte ! quelle
fource de réfléxions !
Peu de temps après , elle voit mourir
fa mère , qui a découvert fon intrigue.
Cette mère charmante ne lui fait aucun
A OUST 1761.
35
fon père qui n'a
reproche : elle expire en faifant des voeux
pour le bonheur de fa fille . Julie fe perfuade
que le chagrin a abrégé fes jours :
elle ne voit plus que des objets lamentatables.
Séparée de fon Amant depuis plufieurs
mois , elle a eu le temps de réfléchir
: elle doit le moins aimer & le hair
peut -être , lorſqu'elle fe retrace fes fautes
& fes malheurs.
Dans cet inftant
plus qu'elle , ce vieillard malheureux ,
dont elle peut adoucir ou empoisonner
la vie , ce père fi haut , fi abſolu ſe jette
à fes genoux , pour la fupplier d'accorder
fa main à un homme vertueux , qui lui
a fauvé la vie . Il la preffe d'acquitter la
parole d'honneur qu'il a donnée à fon
ami . Ah ! ma Comteffe , n'avez-vous pas
remarqué que le mariage devient pour
une perfonne comme Julie une barriére
invincible contre les reftes d'une paffion
terrible & .malheureufe? Elle fe flatte de
rendre à fon père le repos & le bonheur
qu'elle lui a ôtés. Elle fuit les confeils
d'une amie qui a de l'empire fur ſon eſprit.
En réfléchiffant, elle fe regarde comme
une fille coupable & ingrate : elle voit
qu'elle peut devenir une femme vertueufe
& une mère tendre & respectée . Ce
dernier motif la décide . Elle promet &
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
accomplit avec joie fon ferment.
Que pourroit- on oppofer à des raifongfi
preffantes? Seroit - ce les intérêts de l'hon--
nête homme qu'elle époufe , & qui peut
ignorer fa conduite ? De pareilles confidérations
n'éffacent point la peinture que
je viens de faire . Eft-il même bien aifé de
décider fi l'obéiffance d'une fille à fon
père n'eſt pas un des premiers devoirs de
fon état ?
On pourroit enfin convenir tout au
plus , que les raifons fe combattent fans
pouvoir fe détruire; & c'en feroit plus qu'il
n'en faut pourfonder la conduite de Julie fi
bien dans la nature & dans la raiſon.Je vais
plus loin : en fuppofant qu'elle fit une fau
te devenue néceffaire , on pourroit feulement
en conclure , qu'une fois fortis des
limites de l'ordre & du devoir , nous n'avons
plus que le choix des fautes & des
malheurs.
Hélas ! ma chère amie , que cette ré
fléxion eft inftructive ; mais qu'elle eft éffrayante
pour moi ! qu'elle doit me donner
à penser Revenons à Julie.
Il falloit bien qu'elle eût ce dernier tort ::
il falloit qu'elle fût parjure avec fon
amant , pour ne pas devenir plus criminelle.
Cette derniére faute a donné l'éffor
à fesgrandes qualités : elle la rétablit dans
l'état , dont elle étoit déchue . Remar
AOUST. 1761. 37
quez que Julie plus foible que je ne l'ai
étés Julie dans la même fituation que moi ;
Julie , époufe & mère devint fublime &
irréprochable. It femble que fon âme s'agrandiffe
avec fes devoirs . La vertu embellit
fes jours : elle trouve des douceurs
inattendues dans fon nouvel état.
Cependant, ma Comteffe , ces foupirs
tendres & douloureux, qu'elle jette quelquefois
vers le paffé , nous enfeignent
malgré nous , qu'elle eût été plus heureufe
, fi fon coeur ne l'eût jamais égarée.
Que la dévotion de Julie , eft grande
& touchante ! Elle éléve l'âme & la confole.
Elle meurt enfin , lorfqu'on ne peut
plus fe paller de vivre avec elle. Elle gagne
une maladie mortelle , en fe jettant
dans le Lac , pour fauver la vie à un de
fes enfans. Je ne connois rien de fi touchant
que le moment , où l'on améne
à Julie mourante les deux enfans qui lui
font fi chers. M. de Volmar s'exprime
ainfi dans cet endroit de la lettre , où il
raconte la fin attendriffante de fa femme:
2
» Elle alloit me répondre , quand on
» amena les enfans. It ne fut plus quef-
» tion que d'eux ; & vous pouvez juger ,
» fi fe fentant prête à les quitter , fes ca-
» reffes furent tiédes & modérées . J'obfer--
vai même , qu'elle revenoit plus fou
38 MERCURE DE FRANCE .
» vent , & avec des étreintes encore plus
» ardentes à celui qui lui coutoit la vie ;
» comme s'il lui fût devenu plus cher .
Ce qui doit furprendre le Lecteur ; c'eſt
que cette mort , quoique prévue , n'en eft
que plus attendriffante.
>
Il faut que cette fingularité foit caufée
par un intérêt d'une autre nature , que
celui qui foutient la plupart des Romans .
Apparemment que tout eft vrai , fimple
& naturel : cette cataſtrophe n'a pas befoin
d'être imprévue pour attendrir. Apparemment
que les mouvemens que l'on
éprouve , ne tiennent point à des illuſions
paffagéres ; mais aux fentimens plus confrants
& plus intimes , dont l'âme ne fe
laffe jamais.
Je voudrois vous peindre avec des couleurs
affez vives les différents regrets des
différents témoins de ce fpectacle funeſte .
Quelle fermeté touchante dans Julie ,
uniquement occupée de ceux qui l'environnent
? Quel état que celui de Claire ,
fûre de perdre une telle amie , en faifant
de continuels efforts pour lui cacher
La douleur ! Que de larmes différentes fervent
à retracer tous les charmes & toutes
les vertus de cette adorable femme ! Tous
les fentimens , tous les caractéres , toutes
les conditions la pleurent & la refpectent.
AOUST. 1761 . 39
On voit, dans ce terrible inftant, un défefpoir
général ; celui de fes amis , celui
de les domeftiques , celui de tout un peuple
, qu'elle auroit voulu rendre heureux.
On voit avec autant de faififfement que
d'admiration la perplexité de Wolmar , de
cet homme froid par principe & par caractére.
L'incertitude s'élève tout -à- coup
dans le fein d'un Athée , qui tremble de
voir expirer avec Julie , la vertu & l'húmanité.
Le malheureux Wolmar ne peut
croire à l'anéantiſſement d'une âme auffi
tendre & auffi parfaite. Il paffe de l'athéifme
à l'excès de la timidité : il redoute
pour Julie un avenir , qu'il n'eût regardé
pour lui -même , que comme un port certain
, comme un fommeil tranquille . A
peine raffuré par les vertus de ce qu'il
aime , c'eft lui qui l'avertit en frémilfant
, qu'il ne lui refte que peu d'inftants à
vivre.
Il me femble qu'en voilà bien affez ,
pour faire oublier quelques obfervations
auffi faciles à détruire qu'à imaginer . Pour
moi, je vous avouerai, ma chère amie , que
je ne fuis point fâchée de rencontrer avec
des vertus fublimes quelques petiteffes
qui les rapprochent de moi. Au furplus
je ne m'embaraffe guéres de fçavoir fi Julie
a eu tort ou raiſon , de chercher à rafe
1
40 MERCURE DE FRANCE.
furer les regards de ceux qui la voyent finir.
Peut-être, fi vous le voulez , eût -elle mieux
fait de mourir plus férieufement . Je ne
voudrois cependant rien retrancher : tout
me plaît : tout me paroît néceffaire. Je
penfe que ce feroit avec moins de raifon
encore, que l'on s'en prendroit à quelques
inconféquences de Volmar , qui n'eft
point le pivot éffentiel & moral de l'ouvrage.
On trouve mauvais , dites - vous , que
cet homme extraordinaire ait époufé Julie
, fachant fa conduite & fon amour.
Mais en fuppofant même que Volmar ait
eu un tort ; faut- il donc s'étonner , qu'un
Athée , qui par hazard fe trouve bien né ,
tombe dans plufieurs inconféquences ?
Eft-il d'ailleurs bien fingulier , qu'ayant
connoiffance de la paffion de Julie , il
l'épouse , parce qu'elle lui plaît , parce
qu'il croit que fa fociété peut le rendre
heureux ; parce qu'il n'eft pas d'un caractère
jaloux ; parce qu'il fait qu'elle eft vertueufe
& reconnoiffante , & qu'il eſpére
que fes procedés & fes foins pourront enfin
la gagner; parce qu'il voit fon père
décidé à ne pas lui laiffer époufer fon
amant ; & fi l'on veut enfin , parce que
l'intérêt de fon plaifir & de fon bonheur
l'emporte un moment fur toute autre con
fidération ?
AOUST. 1761. 48
*
Ce même Volmar , plein d'amitié & de
refpect pour Julie , qui a eu affez dé bon
ne foi & de candeur pour lui avouer fest
égaremens , fait revenir faint Preux ,
après fix ans d'abfence. Eft - il bien révol
tant qu'il ne voye en lui qu'un ami commun,
& un homme eftimable ? Peut- on ou
blier que Volmar n'eft ni amoureux ni ja
loux , & qu'il ne peut craindre une infidélité
, ni par préjugé , ni par principes ?
D'ailleurs , il compte fur la vertu de Julie
, il l'aime ; il craint d'avoir empoifonné
fa vie ; & à quelque prix que ce
foit , il veut mériter fa confiance , & con
tribuer à fon bonheur.
7
Il faut ne voir dans l'amour que des
fureurs , dans l'honneur que de la férociré
, pour ne pas juger avec indulgence
cette généreufe fingularité.
A propos de cette réfléxion : n'avezvous
jamais pris garde , chère Comteffe ,
à lá pédante hypocrifie de quelques déclamateurs
? Ils ne croyent point à un
Légiflateur éternel . Ils s'amufent à groffir
continuellement de triftes préjugés ,
qui ne feroient que barbares dans leurs
fyftêmes. Il faut que ces préjugés fi gênans
& fi cruels ayent une caufe bien
puiffante , que nous ne pouvons diftinctes
L'Amant de Julie.
42 MERCURE DE FRANCE.
ment connoître . Mais laiffons la Philofophie
& l'amour.
Vous avez pu remarquer , que dans le
compte que je viens de vous rendre de la
nouvelle Héloïfe , je ne me fuis guéres occupée
que des traits qui ont un rapport éf- િ
fentiel à mes devoirs , & avec la fituation
préfente de mon coeur .
Je ne fais fi je me trompe , depuis que
j'ai lu ce Livre , il me femble que je vois
un nouvel ordre de choſes. Ce qui m'arrivera
d'ici à huit jours, peut décider du fort
de toute ma vie. Selon la réponſe de mon
mari , je vous verrai peut- être la femaine
prochaine ; car je pafferai certainement
par Paris , en allant à fa terre de Bretagne.
Ah ! ma chère amie , que j'aurai de
* Ceux qui n'aiment pas le Roman de Julie ,
doivent favoir quelque gré à la perfonne qui
écrit ces Lettres , d'avoir obmis de parler du
charme du ftyle & de la force des raifonnemens
, de leur fageffe , de leur profondeur , des
principes de morale lumineux & utiles que l'on
trouve à chaque page de la defcription du Pays
de Vaux ; des Lettres fur le Suicide , des chofes
ingénieufes que dit l'Auteur fur l'éducation des
enfans ,& fur la manière de former les domeſtiques
honnêtes , & de les rendre heureux. Il n'y
a pas de Lettre , où bien des Auteurs qui penfe
roient , ne trouvaflent dequoi ſe faire une répu
tation & un bon Livre .
AOUST. 1761 . 43
›
plaifir à vous embraffer , & que nous
avons de chofes à nous dire ! Aurai - je le
temps de difputer fur Julie avec vos Marchands
d'Elprit ? Vous m'avez mandé
qu'ils avoient la bonté d'approuver la promenade
fur le Lac , le rêve de Julie , la
réparation d'Edouard. S'ils avoient vû plus
loin , ou avec plus de bonne foi , ils feroient
convenus que ces fublimes beautés
tiennent immédiatement à un magnifique
enfemble , qui ne pourroit fe paſſer
d'aucune de ſes parties.
C'est ainsi que finiffent ces Lettres : il
eût été facile d'en faire un Roman agréable.
Mais l'Editeur n'a ni l'efprit de ce
genre , ni le temps de s'en occuper . Si
quelque efprit léger agréable & oifif
vouloit continuer ces Lettres , il pourroit
les intituler: Le pouvoir d'un bon Livrefur
un bon coeur.
Fermer
Résumé : L'ÉLÉVE DE LA NOUVELLE HELOISE, OU LETTRES de Madame la Marquise de *** à Mde la Comtesse de ****.
'La Nouvelle Héloïse' de Jean-Jacques Rousseau est un roman qui suscite des opinions variées, particulièrement apprécié par les femmes pour la vérité des sentiments qu'il exprime. Une amie de l'auteure décrit l'impact profond du livre sur son âme, malgré les avis divergents. Elle admire la sagesse de l'auteure et trouve le roman à la fois captivant et dangereux, craignant de succomber comme Julie, le personnage principal. Le roman met en lumière la grandeur et la séduction de Julie, qui, malgré ses erreurs, possède une aura qui élève ses vertus. Les événements narrés sont ordinaires mais naturels, renforçant leur sublimité. Les sentiments de Julie et de son amant sont authentiques et touchants. L'œuvre valorise la famille, l'amitié et les plaisirs simples de la vie champêtre. Rousseau capte l'attention du lecteur avant de l'instruire, évitant le ton despotique et montrant les passions humaines de manière réaliste. Une scène émotionnelle intense montre Julie, submergée par ses émotions, embrassant son père et pleurant. Sa mère, également émue, partage leurs transports. Peu après, la mère de Julie décède, laissant cette dernière accablée de chagrin. Séparée de son amant, Julie réfléchit à ses fautes et à ses malheurs. Son père la supplie d'épouser un homme vertueux pour apaiser sa conscience. Julie accepte, voyant dans ce mariage une manière de redevenir vertueuse et de rendre le bonheur à son père. Elle devient une épouse et une mère exemplaire, bien que parfois nostalgique de son passé. Elle meurt en sauvant un de ses enfants, dans une scène poignante. La mort de Julie suscite un désespoir général parmi ses proches et le peuple. Wolmar, malgré son athéisme, est troublé par la perte de Julie. L'auteur admire la manière dont Rousseau intègre des vertus sublimes et des petites faiblesses pour rendre les personnages plus relatables. Elle défend également les actions de Wolmar et mentionne le retour de Saint-Preux après six ans d'absence, organisé par Wolmar pour le bien-être de Julie. L'auteur partage ses réflexions personnelles sur le roman, notant qu'il a changé sa perception des choses et pourrait influencer son avenir. Elle reconnaît les nombreux aspects louables du roman, tels que le style, la sagesse et les principes moraux.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
106
p. 43-46
ODE SUR LE SALLON. On s'est borné uniquement à ce qui regarde le ROI. IL est permis à la Peinture de présenter des Esquisses ; sera-t-il défendu à la Poësie d'en offrir, quand la briéveté du temps empêche de travailler son Sujet avec le soin qu'il exige ?
Début :
DU génie honorable asyle, [...]
Mots clefs :
Roi, Jour, Paix, Temps, Traits
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ODE SUR LE SALLON. On s'est borné uniquement à ce qui regarde le ROI. IL est permis à la Peinture de présenter des Esquisses ; sera-t-il défendu à la Poësie d'en offrir, quand la briéveté du temps empêche de travailler son Sujet avec le soin qu'il exige ?
ODE SUR LE SALLON.
On s'eft borné uniquement à ce qui
regarde le Roi.
IL eft permis à la Peinture de préſenter
des Efquiffes ; fera -t-il défendu à
la Poëfie d'en offrir , quand la briéveté
du temps empêche de travailler
fon Sujet avec le foin qu'ilexige ?
Du génie honorable afyle ,
Augufte Temple des Beaux- Arts ,
Sallon en merveilles fertile ,
Que vous enchantez mes regards !
Eft-ce là l'effet du tonnerre ?
Comment dans le fein de la guerre
Sont nés ces doux fruits de la paix ?
C'eft Colbert qui les fait éclorre ;
Je le vois refpir er encore ,
Il prend de Marigni les traits.
Hé qui pourroit le méconnoître
A cet efprit für & brillant ,
Qui fait déterrer , faire naître ,
Et mettre en place le talent ;
44
MERCURE
DE FRANCE.
Et les Zeuxis & les Apelles ,
Les Phidias , les Praxiteles
Se reproduifent fous fes loix.
Partout le grand nous le découvre
On le voit achever fon Louvre ,
Et Perrault paroître à ſa voix.
De ton Monarque * augufte , ô France ,
Contemple les traits adorés ,
Son air doux , fa noble preftauce ,
De fon oeil les feux tempérés ;
Voi fur fon front la bonté même ,
Avec la Majefté ſuprême ,
D'un rare accord fe concerter :
Riches fleurons du diadême ,
Mêlange heureux qui fait qu'on aime
Le Maître qu'on doit refpecter.
En doutes- tu , mon Roi , regarde
L'expreffion de notre amour :
**
Ce font nos coeurs qui font ta garde ,
Et ta Capitale eft ta Cour.
Rappelle-toi ce jour d'ivreſſe ,
Où de tes Sujets la tendreſſe
Épuiſa toutes les douceurs ,
* Portrait du Roi par M. Michel Vanloo .
** Tableau de la Réception du Roi à la Ville
àfa convalefcence.
OCTOBRE. 1761 45
Jour touchant , jour rempli de charmes ,
Où l'on vit les enfans en larmes
Faire au père verfer des pleurs.
Qui vois- je à tes côtés placée *
Couvrir la Tèrre de préfens ?
Sous tes pieds vainqueurs terraffée,
La Diſcorde mord fes ferpens .
La Paix ** defcend fur notre rive :
Vers nous , Louis , avec l'olive
Ta main bienfaiſante s'étend .
Puiffe ce rameau defirable
Etre un préfage favorable
De celui que ton Peuple attend !
Sculpteurs , créez - le dans la pierre ,
Dans le marbre allez le chercher ;
Fondeurs , dans le fein de la Terre ,
A la mine allez l'arracher.
Exerce , Pinceau , ta magie ,
Sur la toile porte la vie ,
Donne la parole aux couleurs.
Burins , multipliez l'ouvrage ,
Offrez à tous les yeux l'image
D'un Roi gravé dans tous les coeurs.
Tandis que Colbert vous infpire ,
* L'Abondance.
** Tableau allégorique de la Paix , en 1749 .
46 MERCURE DE FRANCE.
Artiftes , profitez du temps.
Je vais tenir prête ma lyre ,
Infpirez-lui de nouveaux chants.
Préparez nous d'autres fpectacles ,
Enfantez de nouveaux miracles ,
Fixez à jamais vos deftins.
C'eft fous le regne du grand homme
Qu'on doit fe difputer la pomme ;
Elle n'a de prix qu'en fes mains.
Du Peuple plus l'Agonothete *
Dans la Grèce étoit eftimé ,
Plus on auguroit que l'athléte
Dans les Jeux feroit animé.
Quel est l'appas d'une couronne
Que l'ignorance en place donne ?
Les coups font jugés dans la nuit,
Rivaux jaloux de la victoire ,
Voici le vrai jour de la gloire ,
Combattez quand le Soleil luit.
On s'eft borné uniquement à ce qui
regarde le Roi.
IL eft permis à la Peinture de préſenter
des Efquiffes ; fera -t-il défendu à
la Poëfie d'en offrir , quand la briéveté
du temps empêche de travailler
fon Sujet avec le foin qu'ilexige ?
Du génie honorable afyle ,
Augufte Temple des Beaux- Arts ,
Sallon en merveilles fertile ,
Que vous enchantez mes regards !
Eft-ce là l'effet du tonnerre ?
Comment dans le fein de la guerre
Sont nés ces doux fruits de la paix ?
C'eft Colbert qui les fait éclorre ;
Je le vois refpir er encore ,
Il prend de Marigni les traits.
Hé qui pourroit le méconnoître
A cet efprit für & brillant ,
Qui fait déterrer , faire naître ,
Et mettre en place le talent ;
44
MERCURE
DE FRANCE.
Et les Zeuxis & les Apelles ,
Les Phidias , les Praxiteles
Se reproduifent fous fes loix.
Partout le grand nous le découvre
On le voit achever fon Louvre ,
Et Perrault paroître à ſa voix.
De ton Monarque * augufte , ô France ,
Contemple les traits adorés ,
Son air doux , fa noble preftauce ,
De fon oeil les feux tempérés ;
Voi fur fon front la bonté même ,
Avec la Majefté ſuprême ,
D'un rare accord fe concerter :
Riches fleurons du diadême ,
Mêlange heureux qui fait qu'on aime
Le Maître qu'on doit refpecter.
En doutes- tu , mon Roi , regarde
L'expreffion de notre amour :
**
Ce font nos coeurs qui font ta garde ,
Et ta Capitale eft ta Cour.
Rappelle-toi ce jour d'ivreſſe ,
Où de tes Sujets la tendreſſe
Épuiſa toutes les douceurs ,
* Portrait du Roi par M. Michel Vanloo .
** Tableau de la Réception du Roi à la Ville
àfa convalefcence.
OCTOBRE. 1761 45
Jour touchant , jour rempli de charmes ,
Où l'on vit les enfans en larmes
Faire au père verfer des pleurs.
Qui vois- je à tes côtés placée *
Couvrir la Tèrre de préfens ?
Sous tes pieds vainqueurs terraffée,
La Diſcorde mord fes ferpens .
La Paix ** defcend fur notre rive :
Vers nous , Louis , avec l'olive
Ta main bienfaiſante s'étend .
Puiffe ce rameau defirable
Etre un préfage favorable
De celui que ton Peuple attend !
Sculpteurs , créez - le dans la pierre ,
Dans le marbre allez le chercher ;
Fondeurs , dans le fein de la Terre ,
A la mine allez l'arracher.
Exerce , Pinceau , ta magie ,
Sur la toile porte la vie ,
Donne la parole aux couleurs.
Burins , multipliez l'ouvrage ,
Offrez à tous les yeux l'image
D'un Roi gravé dans tous les coeurs.
Tandis que Colbert vous infpire ,
* L'Abondance.
** Tableau allégorique de la Paix , en 1749 .
46 MERCURE DE FRANCE.
Artiftes , profitez du temps.
Je vais tenir prête ma lyre ,
Infpirez-lui de nouveaux chants.
Préparez nous d'autres fpectacles ,
Enfantez de nouveaux miracles ,
Fixez à jamais vos deftins.
C'eft fous le regne du grand homme
Qu'on doit fe difputer la pomme ;
Elle n'a de prix qu'en fes mains.
Du Peuple plus l'Agonothete *
Dans la Grèce étoit eftimé ,
Plus on auguroit que l'athléte
Dans les Jeux feroit animé.
Quel est l'appas d'une couronne
Que l'ignorance en place donne ?
Les coups font jugés dans la nuit,
Rivaux jaloux de la victoire ,
Voici le vrai jour de la gloire ,
Combattez quand le Soleil luit.
Fermer
107
p. 133-142
OBSERVATIONS sur l'Histoire de la MÉDECINE.
Début :
PLUSIEURS Sçavans se sont fait une réputation distinguée, en écrivant historiquement [...]
Mots clefs :
Chirurgie, Médecine, Art, Temps, Livre, Recherches, Collège, Réputation
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : OBSERVATIONS sur l'Histoire de la MÉDECINE.
OBSERVATIONS fur l'Hiftoire de la
MÉDECINE.
PLUSIEURS Sçavans fe font fait une
réputation diftinguée , en écrivant hiftoriquement
fur la Médecine : Daniel le
Clerc & le Docteur Freind ont travaillé
d'une manière digne de la poſtérité.
Les éffais de Bernier , tout fatyriques
qu'ils font , ou peut-être auffi
parce qu'ils font fatyriques , fe font lire
avec pláifir , & joignent l'agrément
à l'inftruction. Nous ne citons pas le
livre de la Métrie , qui n'eft qu'une
invective raiſonnée. Ces Ouvrages fourniroient
à peine quelques matériaux
pour l'hiſtoire de la Médecine en
France. Pour la faire utilement , il
faudroit bien connoître les Auteurs &
leurs travaux ; rappeller quels ont ét
les fyftêmes fuivant lefquels les Prati
ciens ont éxércé dans les différens temps
expofer les progrès fucceffifs de l'art
134 MERCURE DE FRANCE .
les viciffitudes qu'il a éffuyées , le ca
price des différentes opinions d'où la
vie des hommes a dépendu ; marquer ,
fi l'on pouvoit , le fatal enchaînement
des circonftances qui ont donné de la
vogue aux Charlatans , & fait préférer
des affronteurs , à ceux qui méritoient
l'eftime du Public & qui pouvoient fe
rendre dignes de fa reconnoiffance ;
dire enfin quelles fuites malheureuſes a
eues cette confiance mal placée, & faire
voir que la protection qu'on accorde
aux uns aux dépens des autres , eft une
vraie confpiration contre l'humanité
dont les fiécles même qu'on accufe de
barbarie , n'ont pas eu à rougir.
Mais quelles connoiffances , quelles
recherches , quelle fagacité & quel
temps ne demanderoit pas un pareil
travail ! Nous n'en fommes pas dédommagés
par une brochure nouvelle qui
à pour titre Effai hiftorique fur la Médecine
en France. Ce que ce livre contient
de relatif à fon titre , ſe borne
à une lifte des noms & furnoms , des
premiers Médecins de nos Rois ; à celle
des noms & furnoms des Doyens de
la Faculté de Médecine de Paris , depuis
1395 , jufques & compris 1761 ,
élus chaque année le premier Samedi
AVRIL. 1763. 135
après la Touffaint ; ce qui n'eft pas
plus intéreffant , que les loix , les ftatuts
& les ufages de cette Faculté, qu'on
donne en entier , fans obmettre l'article
des fonctions des Bedeaux . On parle
plus au long d'Hippocrate , d'Afclepiade
, & de Galien , que de Fernel , de
Baillou & de Riolan. Eh ! qu'importe
à la Médecine Françoife ce qu'on dit
de S. Charles Borromée , qui dans la
deuxième partie des Actes du premier
Concile de Milan , a défendu aux Moines,
aux Chanoines réguliers & aux Clercs
de faire la Médecine ? L'Auteur de cet
éffai eft fans doute un jeune homme, nou
vellement forti des Ecoles , & qui aime à
tranfcrire du Latin. Il a pourtant bien
fenti que fes Lecteurs pourroient en être
fatigués: on n'approuvera peur-être pas ,
dit-il dans fa préface , plufieurs paffages
Latins dans un ouvrage François : j'écris
furtout pour mes Confrères & pour les
jeunes Médecins qui ne font pas fâchés
de rencontrer du Latin. C'eft ce qui fait
qu'on ne s'eft pas gêné là - deffus , & il
n'y a peut-être pas un grand inconvénient.
Mais ce que l'on auroit dû éviter , c'eſt
une fatyre perfonnelle contre le célébre
Tronchin,Médecin de Genêve , & avoir
un peu plus de modération fur les
136 MERCURE DE FRANCE .
à
Chirurgiens en général , parmi lesquels
il y en a qui font honneur à leur art ,
leur nation & à leur fiécle . C'eſt un
zéle de novice , que la maturité de l'ârendra
quelque jour plus difcret. ge
J'éffayerai de faire connoître l'eſprit
de recherches néceffaires pour écrire
l'hiftoire d'un art , par la difcuffion de
deux points dont il eft queftion dans
la brochure que je viens de citer. L'un
regarde la perfonne de Lanfranc , &
l'autre l'origine de la maladie honteufe
qui eft le fruit de la débauche .
Suivant l'Auteur de l'Effai hiftorique ,
on apprend par les écrits de Lanfranc de
Milan , qui arriva à Paris en 1295 ,
que cette Ville,dont pour lors l'enceinte
étoit peu étendue , avoit néanmoins
un affez grand nombre de Médecins qui
formoit un Collége ou Société qui étoit en
grande réputation. Il ajoute qu'il ignore
fur quel fondement les Auteurs anonymes
d'une efpéce de Factum , fans fignature,
qu'on diftribuoit il y a quelques années
furtivement avec un grand nombre de
cartons , & qu'on avoit décoré du titre
impofant de Recherches fur l'origine &
les progrès de la Chirurgie en Franont
fait Lanfranc de Milan
Membre du foi-difant Collége de Saint
ce >
AVRIL 1763. 137
els
>
Louis ; tandis que cette efpéce de Livre
avance dans un autre endroit que
Jean Pitard qui vivoit vers 1320 , en
étoit le Fondateur. On fe feroit bien
donné de garde , ajoute- t-on , de faire
de Lanfranc un Chirurgien , & furtout
un Chirurgien François , fi l'on avoit
pris la peine de lire fa Chirurgie , trèsbeau
Manufcrit de la Bibliothéque
Royale . En effet , continue l'Auteur
après avoir donné les plus grands éloges
aux Médecins de Paris , Lanfranc
gémit dans plus d'un endroit de l'état
miférable où étoit réduite de fon temps
Ja Chirurgie en France. Il. dit que les
Chirurgiens y étoient prèfque tous
idiots (fçachant à peine leur langue
tous laïques , vrais manoeuvres & fi
ignorans qu'à peine trouvoit- on un Chirurgien
rationel ; qu'ils ne fçavoient
point mettre de différence entre le cautère
actuel & le cautère potentiel , ce
qui étoit caufe qu'en France on ne fe
fervoit plus de cautère .
Dans toute cette injurieufe tirade , il
y a plus de fautes que de mots ; c'eſt ce
qu'il eft facile de prouver. L'Auteur qui
paroît ne connoître que le manufcrit de
la Chirurgie de Lanfranc à la Bibliothéque
Royale , ne fçait pas que cet
138 MERCURE DE FRANCE .
Ouvrage eft public par diverfes éditions
imprimées à Venife & ailleurs en
1490 , 1519 , 1544 & 1553 ; qu'il y en
a même une Traduction Françoife,trèsbien
imprimée en caractères femblables
à ceux d'un Livret qui a pour titre la
Civilité puérile & honnête . Or nous trouvons
dans la lecture même de Lanfranc
où l'on nous renvoye , le contraire de
tout ce qu'on allégue fur cet ancien Auteur
dans l'Effai hiftorique.
Il étoit Chirurgien. Il vint en France
forcément , comme plufieurs autres Italiens
que le malheur des temps chaffa de
leur pays pendant les factions des Guelphes
& des Gibelins. Il s'arrêta à Lyon
où il a exercé la Chirurgie ; il eft venu
à Paris où il a pratiqué & enfeigné cet
art avec la plus grande diftinction : donc
il étoit Chirurgien. La fource de l'erreur
qui a fait croire qu'il étoit ce que
nous appellons préfentement un Médecin
, vient de ce que ce terme étoit employé
alors dans fa vraie fignification .
Medicus , qui medetur. Tout homme
appliqué à la guérifon des maladies.
étoit Médecin ; c'eft pourquoi le Chirurgien
Lanfranc en prend le nom . On
diftinguoit par l'épithète de Phyficien
celui qui donnoit fon application à la
AVRIL. 1763 . 139
Médecine ſpéculativement,qui ne voyoit
ད །། point de malades , ou qui en les voyant
bornoit fes foins à des confeils & à
des avis ; tels font encore aujourd'hui
nos Médecins . Leurs Prédéceffeurs étoient
Eccléfiaftiques , & la plupart Chanoines
de Notre- Dame. Le mot de Chirurgien
étoit auffi une épithéte qui fervoir à défigner
fpécialement le Médecin qui opéroit
de la main , & Lanfranc même ne
fe fervoit pas fubftantivement du terme
Chirurgus , mais de l'Adjectif Cyrurgicus.
De même le mot Phyficus fuppofoit
toujours le fubftantif générique
medicus ; fans quoi le terme auroit
manqué la fignification dans laquelle
on l'employoit ; car la Phyfique a bien
d'autres parties que la Médecine ; &
ceux qui s'y appliquoient étoient certainement
des Phyficiens.
Les Médecins qui formoient à Paris
du temps de Lanfranc un Collége ou
Société en grande réputation étoient les
Pères du Collége de Chirurgie , pour
lequel Jean Pitard , premier Chirurgien
de S. Louis & de Philippe- le- Bel a obtenu
des Statuts & des Loix . Dans le
Chapitre fecond de fa grande Chirurgie
, Lanfranc traite des qualités néceffaires
à un Chirurgien , de qualitate,
140 MERCURE DE FRANCE.
formá , moribus & fcientiâ Cyrurgici . II
éxige de lui beaucoup plus qu'on ne
requiert aujourd'hui du Médecin. Il
établit des régles morales qui montrent
combien on étoit attentif à vouloir que
les Chirurgiens fuffent des Perfonnages
auffi refpectables par leur probité que
par le fçavoir. Au Chapitre XV , du
fpafme qui furvient à une playe , il
parle d'une bleffure à la tête qui avoit
été traitée à Milan par un de fes écoliers
Chirurgien , nommé Oliverius de monte
orphano : il le reprend d'avoir confoli- >
dé cette playe à l'extérieur , avant que
d'en avoir détergé le fond ; & pour ne
pas repéter fon nom , après l'avoir défigné
par le mot fcholaris Cyrurgicus ;
il l'appelle un peu plus bas , ille Medicus.
Que pourroit oppofer à des preuves
auffi convaincantes l'Auteur de l'Ef
fai hiftorique ?
Lanfranc , donne à fon ami Bernard,
les motifs qui l'ont engagé à écrire fur
la Chirurgie : pour l'amour de lui ; propter
amorem tuum , Bernarde cariffime.
Il s'y est déterminé par les prières &
par les ordres des Médecins ; propter
preces præceptaque venerabilium Phyfi
ca Magiftrorum. Il ne faut pas perdre
de vue les termes refpectueux dont il
*
AVRIL. 1763. 141
fe fert dans l'expreffion de ce motif ,
præcepta venerabilium ; & il faut les
comparer à ceux du motif fuivant , qui
eft l'amitié fraternelle qu'il portoit aux
-Eléves en Chirurgie qui le fuivoient
dans l'exercice de cet art pour en apprendre
la pratique fous un auffi grand
Maître : propter fraternum amorem valentium
Medicinae fcolarium , mihi tam
honorabilem facientium comitivam, On
ne voit nulle-part qu'il ait parlé injurieufement
des Chirurgiens , comme on
l'avance ; il dit au contraire formellement
qu'il n'a jamais offenfé perfonne
& qu'il a prié Dieu pour fes perfécuteurs.
Les recherches fur l'origine de la
Chirurgie qu'on appelle une espéce de
Livre , ne font pas de Lanfranc un Chirurgien
François . Elles difent qu'il étoit
de Milan , & qu'il a enfeigné & pratiqué
la Chirurgie à Paris. M. Winflow étoit
Danois & Médecin de Paris. Lanfranc
étoit contemporain de Jean Pitard, que
l'Auteur de l'Effai hiſtorique donne
pour vivant vers 1320. Il eſt mort fort
âgé en 1315. C'est dans la force de l'âge
& au retour de fon voyage de la Terre-
Sainte où il avoit accompagné S. Louis,
qu'il réunit les Chirurgiens en Corps.
1
142 MERCURE DE FRANCE.
Ils formoient une Société dès l'an 1260.
& Lanfranc n'eft venu à Paris qu'en
1295 ; où eft donc la contradiction de
le mettre au nombre des Chirurgiens de
Paris , c'est -à - dire de ceux qui éxerçoient
la Chirurgie dans cette Capitale ?
La fuite au Mercure prochain.
MÉDECINE.
PLUSIEURS Sçavans fe font fait une
réputation diftinguée , en écrivant hiftoriquement
fur la Médecine : Daniel le
Clerc & le Docteur Freind ont travaillé
d'une manière digne de la poſtérité.
Les éffais de Bernier , tout fatyriques
qu'ils font , ou peut-être auffi
parce qu'ils font fatyriques , fe font lire
avec pláifir , & joignent l'agrément
à l'inftruction. Nous ne citons pas le
livre de la Métrie , qui n'eft qu'une
invective raiſonnée. Ces Ouvrages fourniroient
à peine quelques matériaux
pour l'hiſtoire de la Médecine en
France. Pour la faire utilement , il
faudroit bien connoître les Auteurs &
leurs travaux ; rappeller quels ont ét
les fyftêmes fuivant lefquels les Prati
ciens ont éxércé dans les différens temps
expofer les progrès fucceffifs de l'art
134 MERCURE DE FRANCE .
les viciffitudes qu'il a éffuyées , le ca
price des différentes opinions d'où la
vie des hommes a dépendu ; marquer ,
fi l'on pouvoit , le fatal enchaînement
des circonftances qui ont donné de la
vogue aux Charlatans , & fait préférer
des affronteurs , à ceux qui méritoient
l'eftime du Public & qui pouvoient fe
rendre dignes de fa reconnoiffance ;
dire enfin quelles fuites malheureuſes a
eues cette confiance mal placée, & faire
voir que la protection qu'on accorde
aux uns aux dépens des autres , eft une
vraie confpiration contre l'humanité
dont les fiécles même qu'on accufe de
barbarie , n'ont pas eu à rougir.
Mais quelles connoiffances , quelles
recherches , quelle fagacité & quel
temps ne demanderoit pas un pareil
travail ! Nous n'en fommes pas dédommagés
par une brochure nouvelle qui
à pour titre Effai hiftorique fur la Médecine
en France. Ce que ce livre contient
de relatif à fon titre , ſe borne
à une lifte des noms & furnoms , des
premiers Médecins de nos Rois ; à celle
des noms & furnoms des Doyens de
la Faculté de Médecine de Paris , depuis
1395 , jufques & compris 1761 ,
élus chaque année le premier Samedi
AVRIL. 1763. 135
après la Touffaint ; ce qui n'eft pas
plus intéreffant , que les loix , les ftatuts
& les ufages de cette Faculté, qu'on
donne en entier , fans obmettre l'article
des fonctions des Bedeaux . On parle
plus au long d'Hippocrate , d'Afclepiade
, & de Galien , que de Fernel , de
Baillou & de Riolan. Eh ! qu'importe
à la Médecine Françoife ce qu'on dit
de S. Charles Borromée , qui dans la
deuxième partie des Actes du premier
Concile de Milan , a défendu aux Moines,
aux Chanoines réguliers & aux Clercs
de faire la Médecine ? L'Auteur de cet
éffai eft fans doute un jeune homme, nou
vellement forti des Ecoles , & qui aime à
tranfcrire du Latin. Il a pourtant bien
fenti que fes Lecteurs pourroient en être
fatigués: on n'approuvera peur-être pas ,
dit-il dans fa préface , plufieurs paffages
Latins dans un ouvrage François : j'écris
furtout pour mes Confrères & pour les
jeunes Médecins qui ne font pas fâchés
de rencontrer du Latin. C'eft ce qui fait
qu'on ne s'eft pas gêné là - deffus , & il
n'y a peut-être pas un grand inconvénient.
Mais ce que l'on auroit dû éviter , c'eſt
une fatyre perfonnelle contre le célébre
Tronchin,Médecin de Genêve , & avoir
un peu plus de modération fur les
136 MERCURE DE FRANCE .
à
Chirurgiens en général , parmi lesquels
il y en a qui font honneur à leur art ,
leur nation & à leur fiécle . C'eſt un
zéle de novice , que la maturité de l'ârendra
quelque jour plus difcret. ge
J'éffayerai de faire connoître l'eſprit
de recherches néceffaires pour écrire
l'hiftoire d'un art , par la difcuffion de
deux points dont il eft queftion dans
la brochure que je viens de citer. L'un
regarde la perfonne de Lanfranc , &
l'autre l'origine de la maladie honteufe
qui eft le fruit de la débauche .
Suivant l'Auteur de l'Effai hiftorique ,
on apprend par les écrits de Lanfranc de
Milan , qui arriva à Paris en 1295 ,
que cette Ville,dont pour lors l'enceinte
étoit peu étendue , avoit néanmoins
un affez grand nombre de Médecins qui
formoit un Collége ou Société qui étoit en
grande réputation. Il ajoute qu'il ignore
fur quel fondement les Auteurs anonymes
d'une efpéce de Factum , fans fignature,
qu'on diftribuoit il y a quelques années
furtivement avec un grand nombre de
cartons , & qu'on avoit décoré du titre
impofant de Recherches fur l'origine &
les progrès de la Chirurgie en Franont
fait Lanfranc de Milan
Membre du foi-difant Collége de Saint
ce >
AVRIL 1763. 137
els
>
Louis ; tandis que cette efpéce de Livre
avance dans un autre endroit que
Jean Pitard qui vivoit vers 1320 , en
étoit le Fondateur. On fe feroit bien
donné de garde , ajoute- t-on , de faire
de Lanfranc un Chirurgien , & furtout
un Chirurgien François , fi l'on avoit
pris la peine de lire fa Chirurgie , trèsbeau
Manufcrit de la Bibliothéque
Royale . En effet , continue l'Auteur
après avoir donné les plus grands éloges
aux Médecins de Paris , Lanfranc
gémit dans plus d'un endroit de l'état
miférable où étoit réduite de fon temps
Ja Chirurgie en France. Il. dit que les
Chirurgiens y étoient prèfque tous
idiots (fçachant à peine leur langue
tous laïques , vrais manoeuvres & fi
ignorans qu'à peine trouvoit- on un Chirurgien
rationel ; qu'ils ne fçavoient
point mettre de différence entre le cautère
actuel & le cautère potentiel , ce
qui étoit caufe qu'en France on ne fe
fervoit plus de cautère .
Dans toute cette injurieufe tirade , il
y a plus de fautes que de mots ; c'eſt ce
qu'il eft facile de prouver. L'Auteur qui
paroît ne connoître que le manufcrit de
la Chirurgie de Lanfranc à la Bibliothéque
Royale , ne fçait pas que cet
138 MERCURE DE FRANCE .
Ouvrage eft public par diverfes éditions
imprimées à Venife & ailleurs en
1490 , 1519 , 1544 & 1553 ; qu'il y en
a même une Traduction Françoife,trèsbien
imprimée en caractères femblables
à ceux d'un Livret qui a pour titre la
Civilité puérile & honnête . Or nous trouvons
dans la lecture même de Lanfranc
où l'on nous renvoye , le contraire de
tout ce qu'on allégue fur cet ancien Auteur
dans l'Effai hiftorique.
Il étoit Chirurgien. Il vint en France
forcément , comme plufieurs autres Italiens
que le malheur des temps chaffa de
leur pays pendant les factions des Guelphes
& des Gibelins. Il s'arrêta à Lyon
où il a exercé la Chirurgie ; il eft venu
à Paris où il a pratiqué & enfeigné cet
art avec la plus grande diftinction : donc
il étoit Chirurgien. La fource de l'erreur
qui a fait croire qu'il étoit ce que
nous appellons préfentement un Médecin
, vient de ce que ce terme étoit employé
alors dans fa vraie fignification .
Medicus , qui medetur. Tout homme
appliqué à la guérifon des maladies.
étoit Médecin ; c'eft pourquoi le Chirurgien
Lanfranc en prend le nom . On
diftinguoit par l'épithète de Phyficien
celui qui donnoit fon application à la
AVRIL. 1763 . 139
Médecine ſpéculativement,qui ne voyoit
ད །། point de malades , ou qui en les voyant
bornoit fes foins à des confeils & à
des avis ; tels font encore aujourd'hui
nos Médecins . Leurs Prédéceffeurs étoient
Eccléfiaftiques , & la plupart Chanoines
de Notre- Dame. Le mot de Chirurgien
étoit auffi une épithéte qui fervoir à défigner
fpécialement le Médecin qui opéroit
de la main , & Lanfranc même ne
fe fervoit pas fubftantivement du terme
Chirurgus , mais de l'Adjectif Cyrurgicus.
De même le mot Phyficus fuppofoit
toujours le fubftantif générique
medicus ; fans quoi le terme auroit
manqué la fignification dans laquelle
on l'employoit ; car la Phyfique a bien
d'autres parties que la Médecine ; &
ceux qui s'y appliquoient étoient certainement
des Phyficiens.
Les Médecins qui formoient à Paris
du temps de Lanfranc un Collége ou
Société en grande réputation étoient les
Pères du Collége de Chirurgie , pour
lequel Jean Pitard , premier Chirurgien
de S. Louis & de Philippe- le- Bel a obtenu
des Statuts & des Loix . Dans le
Chapitre fecond de fa grande Chirurgie
, Lanfranc traite des qualités néceffaires
à un Chirurgien , de qualitate,
140 MERCURE DE FRANCE.
formá , moribus & fcientiâ Cyrurgici . II
éxige de lui beaucoup plus qu'on ne
requiert aujourd'hui du Médecin. Il
établit des régles morales qui montrent
combien on étoit attentif à vouloir que
les Chirurgiens fuffent des Perfonnages
auffi refpectables par leur probité que
par le fçavoir. Au Chapitre XV , du
fpafme qui furvient à une playe , il
parle d'une bleffure à la tête qui avoit
été traitée à Milan par un de fes écoliers
Chirurgien , nommé Oliverius de monte
orphano : il le reprend d'avoir confoli- >
dé cette playe à l'extérieur , avant que
d'en avoir détergé le fond ; & pour ne
pas repéter fon nom , après l'avoir défigné
par le mot fcholaris Cyrurgicus ;
il l'appelle un peu plus bas , ille Medicus.
Que pourroit oppofer à des preuves
auffi convaincantes l'Auteur de l'Ef
fai hiftorique ?
Lanfranc , donne à fon ami Bernard,
les motifs qui l'ont engagé à écrire fur
la Chirurgie : pour l'amour de lui ; propter
amorem tuum , Bernarde cariffime.
Il s'y est déterminé par les prières &
par les ordres des Médecins ; propter
preces præceptaque venerabilium Phyfi
ca Magiftrorum. Il ne faut pas perdre
de vue les termes refpectueux dont il
*
AVRIL. 1763. 141
fe fert dans l'expreffion de ce motif ,
præcepta venerabilium ; & il faut les
comparer à ceux du motif fuivant , qui
eft l'amitié fraternelle qu'il portoit aux
-Eléves en Chirurgie qui le fuivoient
dans l'exercice de cet art pour en apprendre
la pratique fous un auffi grand
Maître : propter fraternum amorem valentium
Medicinae fcolarium , mihi tam
honorabilem facientium comitivam, On
ne voit nulle-part qu'il ait parlé injurieufement
des Chirurgiens , comme on
l'avance ; il dit au contraire formellement
qu'il n'a jamais offenfé perfonne
& qu'il a prié Dieu pour fes perfécuteurs.
Les recherches fur l'origine de la
Chirurgie qu'on appelle une espéce de
Livre , ne font pas de Lanfranc un Chirurgien
François . Elles difent qu'il étoit
de Milan , & qu'il a enfeigné & pratiqué
la Chirurgie à Paris. M. Winflow étoit
Danois & Médecin de Paris. Lanfranc
étoit contemporain de Jean Pitard, que
l'Auteur de l'Effai hiſtorique donne
pour vivant vers 1320. Il eſt mort fort
âgé en 1315. C'est dans la force de l'âge
& au retour de fon voyage de la Terre-
Sainte où il avoit accompagné S. Louis,
qu'il réunit les Chirurgiens en Corps.
1
142 MERCURE DE FRANCE.
Ils formoient une Société dès l'an 1260.
& Lanfranc n'eft venu à Paris qu'en
1295 ; où eft donc la contradiction de
le mettre au nombre des Chirurgiens de
Paris , c'est -à - dire de ceux qui éxerçoient
la Chirurgie dans cette Capitale ?
La fuite au Mercure prochain.
Fermer
Résumé : OBSERVATIONS sur l'Histoire de la MÉDECINE.
Le texte examine l'histoire de la médecine en France, mettant en lumière les contributions de savants tels que Daniel le Clerc et le Docteur Freind. Les œuvres de Bernier, bien que satiriques, sont reconnues pour leur agrément et leur valeur instructive. Le texte critique un ouvrage récent intitulé 'Essai historique sur la Médecine en France', le jugeant insuffisant pour une histoire complète de la médecine. Cet essai se limite à des listes de noms et de lois, manquant de profondeur sur les systèmes médicaux, les progrès et les vicissitudes de l'art médical. Il mentionne des figures historiques comme Hippocrate, Asclépiade et Galien, mais néglige des médecins français importants tels que Fernel, Baillou et Riolan. L'auteur de l'essai est décrit comme un jeune homme récemment sorti des écoles, appréciant la transcription du latin. Le texte critique également une satire personnelle contre le célèbre médecin Tronchin et manque de modération envers les chirurgiens. Il discute ensuite de la figure de Lanfranc de Milan, clarifiant son rôle en tant que chirurgien et son influence sur la chirurgie à Paris. Le texte rectifie les erreurs de l'essai historique concernant Lanfranc, affirmant qu'il était un chirurgien respecté et non un médecin au sens moderne. Il conclut en soulignant l'importance de recherches approfondies pour écrire l'histoire de la médecine.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
108
p. 9
TRADUCTION.
Début :
POURQUOI sur un métal que l'âge va détruire, [...]
Mots clefs :
Traduction, Métal, Détruire, Graver, Amour, Sujets, Temps, Nuire
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : TRADUCTION.
TRADUCTION.
1
POURQUOI ſur un méral que l'âge va detruire,
Graver , Louis , l'image de tes traits ?
L'Amour t'éléve au coeur de tes Sujets 2
Unmonumentauquel le Temps he pourra nuire.
poo 2011 Par le même.
1
POURQUOI ſur un méral que l'âge va detruire,
Graver , Louis , l'image de tes traits ?
L'Amour t'éléve au coeur de tes Sujets 2
Unmonumentauquel le Temps he pourra nuire.
poo 2011 Par le même.
Fermer
109
p. 13-20
DIALOGUE ENTRE PERICLÉS, un GREC moderne & un RUSSE.
Début :
PERICLÉS. J'AI quelque envie de questionner un Grec moderne [...]
Mots clefs :
Grec, Russe, Athènes, Temps, Barbares, Moderne
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : DIALOGUE ENTRE PERICLÉS, un GREC moderne & un RUSSE.
DIALOGUE
ENTRE PERICLÉS , un GREC moderne
& un RUSSE.
PERICLÉ S.
J'AI quélque envie de queftionner un
Grec moderne , & Minos m'a dit qu'un
de nous deux l'étoit .
LE GRE C.
Minos a dit vrai , je fus le très -humbie
Efclave de la fublime Port
PERICLÉ S.
Qu'entends-je ? Efclave ! Un Grec
peut - il jamais l'être?
LE GRE C.
Un Grec peut- il être libre?
LE RUSSE .
Il a raifon : Grec & Efclave fignifient
aujourd'hui la même chofe.
PERICLÉ S.
Ah ciel ! que je plains mes malheureux
Compatriotes .
LE GRE C.
'C'est à tort. Je fus affez content de
mon état : je cultivois le coin de terre
que le Bacha de Romélie avoit la
**4 MERCURE DE FRANCE.
générofité de me laiffer ; je payois le
tribut à fa Hauteffe....
3
PERICLÉS .
Le tribut ? Quel mot dans la bouche
d'un Grec ! Mais parle ; en quoi confiftoit
cette humiliante preuve de fervitude?
LE GREC.
A donner une partie du fruit de mon
travail , l'aîné de mes fils & toutes mes
filles , quand elles étoient jolies.
PERICLÉS.
Quoi lâche ? Tu livrois toi - même
tes enfans à l'efclavage ? Eft- ce ainfi
qu'en ufoient les Contemporains de
Miltiade , d'Ariftide , de Themifto-
*cle...
LE GRE C.
Voilà des noms que je n'ai jamais
entendu citer. Ces gens - là étoient- ils
Boftangis , Capigi - Bachis , Bachas à
trois queües , ou Chefs des Eunuques ?
PERICLES ( au Ruffe. )
De quels noms barbares & ridicu
les cet homme ofe - t - il affliger mes
oreilles ? Je parle , fans doute , à quelque
ftupide Béotien , ou à quelque
ignorant Spartiate . ( Au Grec. ) Sans
doute que le nom de Periclès ne vous
eft pas mieux connu ?
JUILLET. 1763.
t
LE GREC.
Pericles ? ... Non ... Il me femble ,
pourtant , qu'un de nos plus célébres
Caloyers s'appelloit ainfi .
PERICL É S.
Qu'est-ce qu'un Caloyer? C'eft apparamment
, parmi vous , la premiere
perfonne de l'Etat.
LE GRE C.
Un Caloyer n'eft rien pour l'Etat ,
comme l'Etat n'eft rien pour lui.
PERICLES.
Eh par quels moyens celui-là s'eft- il
rendu fi célébre ? A-t-il comme moi
combattu & vaincu pour fa Patrie ?
L'a-t-il ornée de monumens confacrés
aux Dieux , aux beaux Arts , à l'utilité
publique , & jufqu'aux amuſemens des
Citoyens ? A-t-il encouragé les talens ,
protégé , enrichi les Artiftes & les Auteurs
, apprécié des Chefs- d'oeuvres ? ...
LE GRE C.
no
'Non , le Caloyer dont je parle , ne
fçavoit même pas lire , n'habitoit qu'u
ne Cabane , cultivoit lui- même fon
champ , fe froiffoit journellement les
épaules , ne vivoit que de racines , &
offroit au Ciel fes flagellations , fes
travaux , fon abftinence & fon ignorance.
To MERCURE DE FRANCE.
PERICLÉS.
Et la renommée de cet homme l'emporte_
fur la mienne ?
LE GRE C.
Affurément. Tous nos Grecs le révérent
, & tous vous ignorent.
PERICLÉ S.
O deftinée ! ... Mais , du moins , fuisje
toujours en vénération dans Athènes
, dans cette Ville , où j'introduifis
la magnificence & le goût des belles
chofes,
LE GRE C.
Je n'en fçais rien . Pour moi , j'habite
Sétine , bourg affez chétif , qui
l'étoit , dit-on , moins autrefois , & qui
le fera beaucoup plus encore par la
fuite.
PERICLÉS.
Quoi l'illuftre , l'opulente ville d'Athènes
vous feroit auffi peu connue
que Themistocle & Pericles ? Il faut
que vous ayez vécu enterré dans quelque
coin de la Grece ?
LE RUSSE.
Point du tout , il vivoit dans 'Athènes
même.
PERICLES .
Dans Athènes ! & il m'ignore ? & il
ignore jufqu'au nom de cette Ville fameufe
?
JUILLET. 1763. 17
LE RUSS E.
Bien d'autres que lui pourroient s'y
méprendre . Athènes , autrefois fi fuperbe
, n'eft plus aujourd'hui que le
chétif bourg de Sétine.
PERICLÉ S.
Ah ! que m'apprenez-vous ?
LE RUSSE .
Tel eft le fruit des ravages du temps ,
& des inondations de Barbares . , plus
deftructives que le temps même.
PERICLÉ S.
J'ai bien fçu que les fucceffeurs d'Alexandre
fubjuguerent la Grece ; mais
Rome ne lui rendit- elle pas la liberté ?
La crainte d'apprendre qu'elle l'eût de
nouveau perdue , m'interdit depuis toute
recherche à cet égard.
LE RUSSE.
Vous l'euffiez vu changer bien des
fois de Maître. Elle parut , néanmoins ,
durant quelque temps , partager l'Empire
du monde avec les Romains ; Empire
que nulle des deux Puiffances -ne
feut conferver. Mais pour ne parler ici
que de la Grece , vous l'euffiez vu , disje
, fubir le joug tantôt des François ,
tantôt des Vénitiens , tantôt des Turcs .
PERICLÉS.
Je n'ai jamais connu ces trois Nations
barbares.
18 MERCURE DE FRANCE.
LE RUSSE .
Pour moi , je reconnoîs un ancien
Grec à ce langage. Tout Peuple étranger
étoit barbare à vos yeux . Vous
n'en exceptiez pas même les Égypdé
tiens , à qui vous deviez le germe
toutes vos connoiffances
. J'avoue que
les Turcs n'ont guères connu autrefois
que l'Art de conquérir , & ne connoiffent
guères maintenant que l'Art de
bien garder leurs conquêtes. Mais les
Vénitiens , mais fur - tout les François
>ont égalé vos Grecs dans plus d'un genre
, & les ont furpaffé dans quelques
autres.
PERICLES
.
Voilà un beau Portrait ; mais je le
foupçonne un peu flaté. N'êtes - vous
pas né François ?
LE RUSS E.
Il s'en faut de beaucoup ; je fuis
Ruffe.
PERICLÉS
.
Ruffe ... Il faut que tous les Peuples
de la terre ayent changé de nom
depuis que j'habite l'Elifée. Je vous avoue
que je n'ai jamais entendu nommer les
Ruffes. Vos connoiffances
me font
cependant juger votre nation très-ancienne.
Seroit-elle un rejetton des EgypJUILLET.
1763. 19
tiens , dont vous preniez tout à l'heure
la défenſe ?
LE RUSS E.
Non. Je n'ai connu ces Peuples que
par vos Hiftoriens. Quant à ma Nation
, elle defcend des Scythes & des
Sarmutes.
PERICLÉ S.
Seroit-il bien poffible qu'un héritier
des Sarmates & des Scythes connût
mieux qu'un Grec moderne l'ancien
état de la Grece?
LE RUSSE.
Il y a,au plus, quarante ans que nous
ne connoillions ni les Egyptiens , ni
les Grecs , ni même les Sarmates , de
qui nous defcendons . Mais un de nos
Souverains nâquit avec du génie. Il
entreprit de profcrire l'ignorance de fes
Etats ; & bien -tôt on y vit éclore les
Arts , les Sciences , les Académies , les
Spectacles : nous apprîmes l'Hiftoire de
tous les Peuples , & nous méritâmes
que d'autres Peuples appriffent la nôtre
.
PERICLE S.
Il eft vrai que pour opérer ces fortes
de métamorphofes , un Prince n'a qu'à
vouloir ; mais il eft encore plus vrai
que j'ai perdu bien du temps : j'efpé20
MERCURE DE FRANCE.
rois m'immortalifer , & on m'ignore
jufques dans ma Patrie !
LE RUS SE.
En revanche , on vous connoît dans
a mienne ; ce que vous n'efpériez peutêtre
pas.
PERICLÉS.
Je l'avoue. Cependant , je regrette ,
malgré moi , qu'Athènes ait mis en oubli
ce que j'ai fait pour elle . Je vais m'en
confoler avec Ofiris , avec Minos , avec
Lycurgue , avec Solon , avec une foule
de Fondateurs d'Empires , & de Légiflateurs
, dont on a oublié les actions &
les préceptes. Les connoiffances humaines
font un Aftre qui ne peut éclairer
qu'une partie du Globe à la fois ,
& qui les éclaire toutes fucceffivement :
le jour commence chez telle Nation ,
lorfqu'il eft prêt à finir chez telle autre
.
ENTRE PERICLÉS , un GREC moderne
& un RUSSE.
PERICLÉ S.
J'AI quélque envie de queftionner un
Grec moderne , & Minos m'a dit qu'un
de nous deux l'étoit .
LE GRE C.
Minos a dit vrai , je fus le très -humbie
Efclave de la fublime Port
PERICLÉ S.
Qu'entends-je ? Efclave ! Un Grec
peut - il jamais l'être?
LE GRE C.
Un Grec peut- il être libre?
LE RUSSE .
Il a raifon : Grec & Efclave fignifient
aujourd'hui la même chofe.
PERICLÉ S.
Ah ciel ! que je plains mes malheureux
Compatriotes .
LE GRE C.
'C'est à tort. Je fus affez content de
mon état : je cultivois le coin de terre
que le Bacha de Romélie avoit la
**4 MERCURE DE FRANCE.
générofité de me laiffer ; je payois le
tribut à fa Hauteffe....
3
PERICLÉS .
Le tribut ? Quel mot dans la bouche
d'un Grec ! Mais parle ; en quoi confiftoit
cette humiliante preuve de fervitude?
LE GREC.
A donner une partie du fruit de mon
travail , l'aîné de mes fils & toutes mes
filles , quand elles étoient jolies.
PERICLÉS.
Quoi lâche ? Tu livrois toi - même
tes enfans à l'efclavage ? Eft- ce ainfi
qu'en ufoient les Contemporains de
Miltiade , d'Ariftide , de Themifto-
*cle...
LE GRE C.
Voilà des noms que je n'ai jamais
entendu citer. Ces gens - là étoient- ils
Boftangis , Capigi - Bachis , Bachas à
trois queües , ou Chefs des Eunuques ?
PERICLES ( au Ruffe. )
De quels noms barbares & ridicu
les cet homme ofe - t - il affliger mes
oreilles ? Je parle , fans doute , à quelque
ftupide Béotien , ou à quelque
ignorant Spartiate . ( Au Grec. ) Sans
doute que le nom de Periclès ne vous
eft pas mieux connu ?
JUILLET. 1763.
t
LE GREC.
Pericles ? ... Non ... Il me femble ,
pourtant , qu'un de nos plus célébres
Caloyers s'appelloit ainfi .
PERICL É S.
Qu'est-ce qu'un Caloyer? C'eft apparamment
, parmi vous , la premiere
perfonne de l'Etat.
LE GRE C.
Un Caloyer n'eft rien pour l'Etat ,
comme l'Etat n'eft rien pour lui.
PERICLES.
Eh par quels moyens celui-là s'eft- il
rendu fi célébre ? A-t-il comme moi
combattu & vaincu pour fa Patrie ?
L'a-t-il ornée de monumens confacrés
aux Dieux , aux beaux Arts , à l'utilité
publique , & jufqu'aux amuſemens des
Citoyens ? A-t-il encouragé les talens ,
protégé , enrichi les Artiftes & les Auteurs
, apprécié des Chefs- d'oeuvres ? ...
LE GRE C.
no
'Non , le Caloyer dont je parle , ne
fçavoit même pas lire , n'habitoit qu'u
ne Cabane , cultivoit lui- même fon
champ , fe froiffoit journellement les
épaules , ne vivoit que de racines , &
offroit au Ciel fes flagellations , fes
travaux , fon abftinence & fon ignorance.
To MERCURE DE FRANCE.
PERICLÉS.
Et la renommée de cet homme l'emporte_
fur la mienne ?
LE GRE C.
Affurément. Tous nos Grecs le révérent
, & tous vous ignorent.
PERICLÉ S.
O deftinée ! ... Mais , du moins , fuisje
toujours en vénération dans Athènes
, dans cette Ville , où j'introduifis
la magnificence & le goût des belles
chofes,
LE GRE C.
Je n'en fçais rien . Pour moi , j'habite
Sétine , bourg affez chétif , qui
l'étoit , dit-on , moins autrefois , & qui
le fera beaucoup plus encore par la
fuite.
PERICLÉS.
Quoi l'illuftre , l'opulente ville d'Athènes
vous feroit auffi peu connue
que Themistocle & Pericles ? Il faut
que vous ayez vécu enterré dans quelque
coin de la Grece ?
LE RUSSE.
Point du tout , il vivoit dans 'Athènes
même.
PERICLES .
Dans Athènes ! & il m'ignore ? & il
ignore jufqu'au nom de cette Ville fameufe
?
JUILLET. 1763. 17
LE RUSS E.
Bien d'autres que lui pourroient s'y
méprendre . Athènes , autrefois fi fuperbe
, n'eft plus aujourd'hui que le
chétif bourg de Sétine.
PERICLÉ S.
Ah ! que m'apprenez-vous ?
LE RUSSE .
Tel eft le fruit des ravages du temps ,
& des inondations de Barbares . , plus
deftructives que le temps même.
PERICLÉ S.
J'ai bien fçu que les fucceffeurs d'Alexandre
fubjuguerent la Grece ; mais
Rome ne lui rendit- elle pas la liberté ?
La crainte d'apprendre qu'elle l'eût de
nouveau perdue , m'interdit depuis toute
recherche à cet égard.
LE RUSSE.
Vous l'euffiez vu changer bien des
fois de Maître. Elle parut , néanmoins ,
durant quelque temps , partager l'Empire
du monde avec les Romains ; Empire
que nulle des deux Puiffances -ne
feut conferver. Mais pour ne parler ici
que de la Grece , vous l'euffiez vu , disje
, fubir le joug tantôt des François ,
tantôt des Vénitiens , tantôt des Turcs .
PERICLÉS.
Je n'ai jamais connu ces trois Nations
barbares.
18 MERCURE DE FRANCE.
LE RUSSE .
Pour moi , je reconnoîs un ancien
Grec à ce langage. Tout Peuple étranger
étoit barbare à vos yeux . Vous
n'en exceptiez pas même les Égypdé
tiens , à qui vous deviez le germe
toutes vos connoiffances
. J'avoue que
les Turcs n'ont guères connu autrefois
que l'Art de conquérir , & ne connoiffent
guères maintenant que l'Art de
bien garder leurs conquêtes. Mais les
Vénitiens , mais fur - tout les François
>ont égalé vos Grecs dans plus d'un genre
, & les ont furpaffé dans quelques
autres.
PERICLES
.
Voilà un beau Portrait ; mais je le
foupçonne un peu flaté. N'êtes - vous
pas né François ?
LE RUSS E.
Il s'en faut de beaucoup ; je fuis
Ruffe.
PERICLÉS
.
Ruffe ... Il faut que tous les Peuples
de la terre ayent changé de nom
depuis que j'habite l'Elifée. Je vous avoue
que je n'ai jamais entendu nommer les
Ruffes. Vos connoiffances
me font
cependant juger votre nation très-ancienne.
Seroit-elle un rejetton des EgypJUILLET.
1763. 19
tiens , dont vous preniez tout à l'heure
la défenſe ?
LE RUSS E.
Non. Je n'ai connu ces Peuples que
par vos Hiftoriens. Quant à ma Nation
, elle defcend des Scythes & des
Sarmutes.
PERICLÉ S.
Seroit-il bien poffible qu'un héritier
des Sarmates & des Scythes connût
mieux qu'un Grec moderne l'ancien
état de la Grece?
LE RUSSE.
Il y a,au plus, quarante ans que nous
ne connoillions ni les Egyptiens , ni
les Grecs , ni même les Sarmates , de
qui nous defcendons . Mais un de nos
Souverains nâquit avec du génie. Il
entreprit de profcrire l'ignorance de fes
Etats ; & bien -tôt on y vit éclore les
Arts , les Sciences , les Académies , les
Spectacles : nous apprîmes l'Hiftoire de
tous les Peuples , & nous méritâmes
que d'autres Peuples appriffent la nôtre
.
PERICLE S.
Il eft vrai que pour opérer ces fortes
de métamorphofes , un Prince n'a qu'à
vouloir ; mais il eft encore plus vrai
que j'ai perdu bien du temps : j'efpé20
MERCURE DE FRANCE.
rois m'immortalifer , & on m'ignore
jufques dans ma Patrie !
LE RUS SE.
En revanche , on vous connoît dans
a mienne ; ce que vous n'efpériez peutêtre
pas.
PERICLÉS.
Je l'avoue. Cependant , je regrette ,
malgré moi , qu'Athènes ait mis en oubli
ce que j'ai fait pour elle . Je vais m'en
confoler avec Ofiris , avec Minos , avec
Lycurgue , avec Solon , avec une foule
de Fondateurs d'Empires , & de Légiflateurs
, dont on a oublié les actions &
les préceptes. Les connoiffances humaines
font un Aftre qui ne peut éclairer
qu'une partie du Globe à la fois ,
& qui les éclaire toutes fucceffivement :
le jour commence chez telle Nation ,
lorfqu'il eft prêt à finir chez telle autre
.
Fermer
Résumé : DIALOGUE ENTRE PERICLÉS, un GREC moderne & un RUSSE.
Le dialogue présente trois personnages : Périclès, un Grec antique, un Grec moderne et un Russe. Périclès est surpris d'apprendre que le Grec moderne a été esclave sous la domination turque, cultivant une terre accordée par le Bacha de Romélie et payant un tribut qui pouvait inclure ses enfants. Le Grec moderne ignore les figures historiques grecques célèbres mentionnées par Périclès et révère davantage un caloyer. La conversation révèle qu'Athènes, autrefois illustre, est réduite à un bourg nommé Sétine, dévasté par le temps et les invasions barbares. Le Russe explique que la Grèce a changé de maîtres, passant sous la domination des Romains, des Français, des Vénitiens et des Turcs. Il ajoute que la Russie a récemment progressé dans les arts et les sciences grâce à un souverain éclairé. Dans un autre dialogue, Périclès discute avec un Roi de la reconnaissance de leurs actions. Périclès regrette que ses contributions à Athènes soient oubliées malgré ses efforts pour promouvoir les arts, les sciences et l'histoire. Il mentionne avoir fondé des académies et introduit des spectacles pour faire connaître l'histoire de divers peuples. Le Roi lui assure qu'il est reconnu dans sa propre patrie, ce que Périclès n'espérait plus. Périclès se console en pensant à d'autres grands législateurs et fondateurs d'empires également oubliés, comparant les connaissances humaines à un astre éclairant successivement différentes parties du globe.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
110
p. 24-26
STANCES IRRÉGULIÈRES, Adressées par Madame P .... agée de 70 ans, au Chevalier de M*** son ami qui en avoit 80.
Début :
IL est temps M*** de couronner tes feux ; [...]
Mots clefs :
Ans, Temps, Amour, Hymen, Époux
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : STANCES IRRÉGULIÈRES, Adressées par Madame P .... agée de 70 ans, au Chevalier de M*** son ami qui en avoit 80.
STANCES IRRÉGULIÈRES ,
Adreffées par Madame P .... agée de
70 ans , au Chevalier de M*** fon.
ami qui en avoit 80 ..
IL eft temps M*** de couronner res feux ; ::
Uniffons nos deftins , l'Amour nous y convie
Puiffe de fon flambeau la lumière cherie
Eclairer dans Paris un hymen vertueux,
Erde l'Automne de ma vie ,
Faire un Printemps délicieux !
D'un moment ou d'un jour , mon choix n'eft pas
l'ouvrage
ATAR
Je fuis dans l'heureufe faifon >
Où le coeur plus libre & plus fage ,
Ne fe livre que par raiſon ,
Erne craint point , lorsqu'il s'engage,
Ni changement , ni trahifon .
D
Sous la neige des cheveux blancs V
Il refte de l'amour encor quelqu'étincelle
A foixante & dix ans rarement on eit belle;
Mais
JUILLET. 1763. 24
Mais on peut aimer à cent ans.
Philemon adoroit dans une paix profonde
Les charmes furannés de la tendre Baucis ;
Et la mère des Dieux, plus vieille que le monde,
Soupiroit encor pour Atis.
Plus tendre que Baucis , moins vieille que Cibelej
Ancien & cher amant , je t'engage ma foi :
Tu feras le bonheur d'une époufe fidelle ;
Et fi le tien dépend de moi ,
Jamais l'époux d'une immortelle
Ne fera plus heureux que toi.
On ne me verra point inconftante ou perfide ,
De tes jeunes rivaux écouter les foupirs ;
La pâle jaloufie au regard homicide ,
Jamais ne troublera ma paix , ni tes plaifirs.
De ta fidélité ton épouſe aſſurée
Bannira les foupçons & les lâches foucis ,
Sans craindre de ta part les fureurs de Teric ,
Ni le trait malheureux de l'amant de Procis,
Ainfi filés d'or & de foie ,
Puiffent couler nos jours dans le fein du repos ;
Puiffions-nous de l'hymen ne goûter que la joie ,
Sans éprouver jamais les dégouts & fes maux.
Et dans cette heureuſe contrée ,
Puiffe notre union faire revivre encor
I. Vol B
7
26 MERCURE DE FRANCE .
Et les amans du temps d'Aftrée ,
Et les époux de l'âge d'or ?
Adreffées par Madame P .... agée de
70 ans , au Chevalier de M*** fon.
ami qui en avoit 80 ..
IL eft temps M*** de couronner res feux ; ::
Uniffons nos deftins , l'Amour nous y convie
Puiffe de fon flambeau la lumière cherie
Eclairer dans Paris un hymen vertueux,
Erde l'Automne de ma vie ,
Faire un Printemps délicieux !
D'un moment ou d'un jour , mon choix n'eft pas
l'ouvrage
ATAR
Je fuis dans l'heureufe faifon >
Où le coeur plus libre & plus fage ,
Ne fe livre que par raiſon ,
Erne craint point , lorsqu'il s'engage,
Ni changement , ni trahifon .
D
Sous la neige des cheveux blancs V
Il refte de l'amour encor quelqu'étincelle
A foixante & dix ans rarement on eit belle;
Mais
JUILLET. 1763. 24
Mais on peut aimer à cent ans.
Philemon adoroit dans une paix profonde
Les charmes furannés de la tendre Baucis ;
Et la mère des Dieux, plus vieille que le monde,
Soupiroit encor pour Atis.
Plus tendre que Baucis , moins vieille que Cibelej
Ancien & cher amant , je t'engage ma foi :
Tu feras le bonheur d'une époufe fidelle ;
Et fi le tien dépend de moi ,
Jamais l'époux d'une immortelle
Ne fera plus heureux que toi.
On ne me verra point inconftante ou perfide ,
De tes jeunes rivaux écouter les foupirs ;
La pâle jaloufie au regard homicide ,
Jamais ne troublera ma paix , ni tes plaifirs.
De ta fidélité ton épouſe aſſurée
Bannira les foupçons & les lâches foucis ,
Sans craindre de ta part les fureurs de Teric ,
Ni le trait malheureux de l'amant de Procis,
Ainfi filés d'or & de foie ,
Puiffent couler nos jours dans le fein du repos ;
Puiffions-nous de l'hymen ne goûter que la joie ,
Sans éprouver jamais les dégouts & fes maux.
Et dans cette heureuſe contrée ,
Puiffe notre union faire revivre encor
I. Vol B
7
26 MERCURE DE FRANCE .
Et les amans du temps d'Aftrée ,
Et les époux de l'âge d'or ?
Fermer
Résumé : STANCES IRRÉGULIÈRES, Adressées par Madame P .... agée de 70 ans, au Chevalier de M*** son ami qui en avoit 80.
Madame P., âgée de 70 ans, adresse des stances au Chevalier de M***, âgé de 80 ans, pour proposer une union amoureuse. Elle souhaite que leur relation illumine leur vie malgré leur âge avancé, comparant leur amour à un printemps délicieux en automne. Madame P. assure que sa décision est réfléchie et rationnelle, excluant toute crainte de trahison. Elle cite les exemples mythologiques de Philemon et Baucis, ainsi que Cybèle et Attis, pour illustrer que l'amour est possible à tout âge. Elle promet fidélité et absence de jalousie. Madame P. espère que leur union sera joyeuse et sereine, évoquant les amours du temps d'Astrée et les époux de l'âge d'or.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
111
p. 66-72
LETTRE du Marquis de SÉVIGNÉ à sa Mère, 1684.
Début :
J'ARRIVE tout présentement de mon dernier voyage, ma très chère Madame [...]
Mots clefs :
Madame, Cœur, Denier, Temps, Vérité, Proposition
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE du Marquis de SÉVIGNÉ à sa Mère, 1684.
LETTRE du Marquis de SÉVIGNÉ
à fa Mère , 1684.
J'ARRIVE RRIVE tout préfentement de mon
dernier voyage , ma très- chère Madame
; il a été fort heureux , & toutes les
efpérances que l'on pouvoit avoir , ou
pour mieux dire que M. le Comte de
Mauron pouvoit avoir en lui - même
que je me romprois le cou , font diff
pées ; il faut enfin qu'il fe réfolve à me
onner fa fille. Le même Dieu qui m'a
confervé dans quelques occafions affez
chaudes , m'a confervé auffi dans celle
que je viens d'effuyer , qui étoit en vérité
toute des plus froides. J'ai reçu
vos deux lettres ; vous voulez donc caufer
encore à coeur ouvert ? Eh bien
caufons , ma très- chère Madame ; il y a
encore quelque chofe à fortir ; allons ,
foulageons-nous. Premierement , vous
vous trompez toujours quand vous pre-
*
* Il avoit fait un voyage en Baffe - Bretagne ,
pendant un hyver très- rigoureux .
JUILLET. 1763 . 67
nez ce que dit M. de Mauron , comme
fi je le diſois moi-même . Je vous mande
que M. de Mauron dit que ma four le
méprife, & qu'il femble que cette alliance
lui faffe tort ; moi , je vous le mande
pour vous faire voir qu'il faut que ma
foeur (Mde , de Grignan ) écrive ; vous
me répondez pour me montrer que c'eft
le procédé de M. de Mauron qui eft
plein d'incivilité pour vous. Eh ! vraiment
je le fçais bien ; je le trouve
tout comme vous ; ce n'eft pas moi qu'il
faut perfuader ; mais ce n'eft pas moi
auffi qu'il en faut punir ; & c'est ce que
faifoit ma four avant qu'elle eût écrit.
Elle eft mal contente de M. de Mauron
; elle ne fçait pas bonnement pourquoi
; & là -deffus elle ne veut poi ..
écrire deux lettres qui me font trèsnéceffaires
& qui me caufent des dèfagrémens
infinis dans une famille où
je fuis trop heureux d'entrer. Je trouve
ce raifonnement un peu gauche ,
n'en déplaiſe à la Logique de M. Def
cartes. Remettez-vous done dans l'efprit
, ma très-chere Madame , que je ne
vous ai jamais parlé de moi- même, quand
je vous ai parlé des mépris dont M. de
Mauron fe plaignoit. Je fens fon procédé
pour vous & pour moi comme il le faut
63 MERCURE DE FRANCE.
fentir ; mais enfin , comme vous le difiez
vous-même , le beau de ce jeu-là eft
d'époufer. Il faut donc époufer; ceux qui
prennent intérêt à moi , le doivent faciliter
& vous imiter vous , ma trèschère
Madame, qui m'avez regardé uniquement
dans tout ceci , qui avez écrit
quand je vous l'ai mandé , qui n'avez
point pris à gauche un mauvais point
d'honneur , qui ne me puniffez point
des travers de M. de Mauron , & qui
regardez comme une chofe indifférente
ce que fait M. de Mauron , pourvu qu'il
me donne deux cent mille francs & fa
fille.
Vous dites encore que M. de Mauron
a outragé ma foeur ; c'eft fur cela , ma
très-chère Madame , que je fuis trèsperfuadé
que c'est pour rire que vous
parlez ainfi. Pour vous le faire comprendre
, reprenons un peu vos paroles.
Ma foeur eft outragée. Que lui a-t-on
fait ? On lui a propofé de prendre pour
cent mille francs une Terre qui eft eftimée
par vous-même quarante mille
écus ; voilà un furieux outrage . Quoi !
dans le temps que tout mon bien eft.
eftimé le denier trente , que nous faifons
nos partages fur ce pied-là , que
je n'ai pas un fou marqué de bien que
JUILLET. 1763. 69
fur ce pied -là , ma foeur eft outragée
de ce qu'on lui propofe de prendre une
Terre qui ne fait que le tiers de fon
bien , au denier vingt - cinq ? Trouvezvous
en votre confcience que M. de
Mauron eût grand tort , quand il mandoit
à Mde de Tifé , deux jours avant
que je partiffe pour aller à Vannes , afin
de la difpofer à cette rupture qu'il méditoit
, fi la procuration eût encore tardé
; qu'il étoit tout- à- fait furpris de la
difficulté qu'on faifoit fur l'Article de
Bourbilly ; qu'en faveur de la naiffance
& du mérite de M. de Sévigné ( ce
font fes propres termes ) il vouloit bien
eftimer fes terres le denier trente , comme
il étoit porté par le grand du bien ;
& que cependant , quand on venoit au
fait & au prendre , on n'eftimoit ce qui
devoit revenir à ma foeur, que le denier
quinze. Mde de Coiflin lui avoit demandé
dix mille écus de retour , &
voilà fur quoi étoient fondés ces difcours
de prédilection , dont vous avez
été choquée avec raifon , mais qui n'étoient
point hors de propos dans la
bouche d'un Etranger qui ne fçait pas
le détail de votre conduite , qui n'a nul
égard à la différence de l'année 69 à
l'année 83 , & qui regarde fimplement
70 MERCURE DE FRANCE.
les chofes comme elles font dans le
temps préfent. Faites Juges qui il vous
plaira de ce raifonnement ; & s'il fe
trouve quelqu'un qui vous dife que ma
four y foit outragée , je veux qu'on me
coupe les deux oreilles. Ne parlons
donc plus d'outrages , & confidérez ,
s'il vous plaît que moi , par un trèsprofond
refpe&t que j'ai & que je dois
avoir pour vos volontés , qui connois
la droiture de vos fentimens , la bonté
de votre coeur , la jufteffe de vos raiſonnemens
, quand vous mariâtes ma foeur ;
qui fuis d'ailleurs pénétré de reconnoiffance
de ce que vous faites pour moi
dans cette occafion , qui eft beaucoup
plus que ce que vous avez fait pour ma
foeur , vû la différence des temps & les
angoiffes cù vous êtes , j'ai toujours ôté
à ma foeur tout ce qu'il pouvoit y avoir
d'amer dans la propofition toute jufte &
toute raisonnable que lui faifoit M. de
Mauron. Vous m'allez dire qu'elle n'eft
ni jufte ni raifonnable ; mais mettezvous
à la place de M. de Mauron ; donnez
deux cent mille francs à votre fille ;
voyez venir M. de Sévigné à vous avec
tous fes papiers bien trouffés , & voyez
fi vous ne voudriez pas au moins lui
voir treize mille livres de rente ; &
JUILLET. 1763. 71
puis vous me direz s'il a grand tort. Au
furplus , je finis en vous difant encore
que puifque j'ai toujours ôté à ma Soeur
ce qui pouvoit lui déplaire dans la propofition
de M. de Mauron , il n'étoit
pas jufte qu'elle m'en punît , & qu'elle
me fit fouffrir des défagrémens qu'elle
pouvoit m'ôter à bien meilleur marché ,
que je ne lui ôte ceux de la propofition
de M. de Mauron. Enfin elle a écrit ;
je lui en ai promis de la reconnoiſſance ;
je la lui témoignerai le prochain Ordinaire
, & écrirai à M. l'Archevêque
d'Arles , & à M. de la Garde ; je n'ai
pas le temps , la pofte va partir.
J'ai le coeur fort ferré de ce que vous
appellez votre chambre des Rochers ,
votre défunte chambre. Y avez -vous
donc renoncé , ma très- chère Madame ?
Voulez-vous donc rompre tout commerce
avec votre fils , après avoir tant
fait pour lui ? Voulez - vous vous ôter
à lui , & le punir comme s'il avoit manqué
à tout ce qu'il vous doit ? Mon
mariage ne répareroit pas un tel malheur
, & je vous aime mille fois mieux
que tout ce qu'il y a dans le monde .
Mandez -moi , je vous fupplie , quelque
chofe là- deffus ; car j'ai , en vérité , le
72 MERCURE DE FRANCE.
coeur fi gros , que s'il n'y avoit du monde
dans ma chambre
à l'heure qu'il eſt ,
je ne pourrois
m'empêcher
de pleurer. Adieu , ma très- chère Madame
; ne renoncez
point à votre fils ; il vous adore , & vous fouhaite
toute forte de bonheur
avec autant de vérité & d'ardeur
qu'il fouhaite
fon propre
falut.
Apoftille pour M. **.
Toutes vos hardes font enchantées ;
mais vous m'avez oublié des bas de
foie. Envoyez- m'en par la Pofte au plutôt
, de la même couleur que l'habit.
N'oubliez pas , s'il vous plaît , des
bas de foye verts & des garnitures de
rubans pour la Future.
Adieu , mon très- cher ; me renoncezvous
auffi ? ma foi je ne payerai point
M. d'Harouis * fi vous voulez tous
m'abandonner.
* Tréforier- Général des Etats de Bretagne ,
à fa Mère , 1684.
J'ARRIVE RRIVE tout préfentement de mon
dernier voyage , ma très- chère Madame
; il a été fort heureux , & toutes les
efpérances que l'on pouvoit avoir , ou
pour mieux dire que M. le Comte de
Mauron pouvoit avoir en lui - même
que je me romprois le cou , font diff
pées ; il faut enfin qu'il fe réfolve à me
onner fa fille. Le même Dieu qui m'a
confervé dans quelques occafions affez
chaudes , m'a confervé auffi dans celle
que je viens d'effuyer , qui étoit en vérité
toute des plus froides. J'ai reçu
vos deux lettres ; vous voulez donc caufer
encore à coeur ouvert ? Eh bien
caufons , ma très- chère Madame ; il y a
encore quelque chofe à fortir ; allons ,
foulageons-nous. Premierement , vous
vous trompez toujours quand vous pre-
*
* Il avoit fait un voyage en Baffe - Bretagne ,
pendant un hyver très- rigoureux .
JUILLET. 1763 . 67
nez ce que dit M. de Mauron , comme
fi je le diſois moi-même . Je vous mande
que M. de Mauron dit que ma four le
méprife, & qu'il femble que cette alliance
lui faffe tort ; moi , je vous le mande
pour vous faire voir qu'il faut que ma
foeur (Mde , de Grignan ) écrive ; vous
me répondez pour me montrer que c'eft
le procédé de M. de Mauron qui eft
plein d'incivilité pour vous. Eh ! vraiment
je le fçais bien ; je le trouve
tout comme vous ; ce n'eft pas moi qu'il
faut perfuader ; mais ce n'eft pas moi
auffi qu'il en faut punir ; & c'est ce que
faifoit ma four avant qu'elle eût écrit.
Elle eft mal contente de M. de Mauron
; elle ne fçait pas bonnement pourquoi
; & là -deffus elle ne veut poi ..
écrire deux lettres qui me font trèsnéceffaires
& qui me caufent des dèfagrémens
infinis dans une famille où
je fuis trop heureux d'entrer. Je trouve
ce raifonnement un peu gauche ,
n'en déplaiſe à la Logique de M. Def
cartes. Remettez-vous done dans l'efprit
, ma très-chere Madame , que je ne
vous ai jamais parlé de moi- même, quand
je vous ai parlé des mépris dont M. de
Mauron fe plaignoit. Je fens fon procédé
pour vous & pour moi comme il le faut
63 MERCURE DE FRANCE.
fentir ; mais enfin , comme vous le difiez
vous-même , le beau de ce jeu-là eft
d'époufer. Il faut donc époufer; ceux qui
prennent intérêt à moi , le doivent faciliter
& vous imiter vous , ma trèschère
Madame, qui m'avez regardé uniquement
dans tout ceci , qui avez écrit
quand je vous l'ai mandé , qui n'avez
point pris à gauche un mauvais point
d'honneur , qui ne me puniffez point
des travers de M. de Mauron , & qui
regardez comme une chofe indifférente
ce que fait M. de Mauron , pourvu qu'il
me donne deux cent mille francs & fa
fille.
Vous dites encore que M. de Mauron
a outragé ma foeur ; c'eft fur cela , ma
très-chère Madame , que je fuis trèsperfuadé
que c'est pour rire que vous
parlez ainfi. Pour vous le faire comprendre
, reprenons un peu vos paroles.
Ma foeur eft outragée. Que lui a-t-on
fait ? On lui a propofé de prendre pour
cent mille francs une Terre qui eft eftimée
par vous-même quarante mille
écus ; voilà un furieux outrage . Quoi !
dans le temps que tout mon bien eft.
eftimé le denier trente , que nous faifons
nos partages fur ce pied-là , que
je n'ai pas un fou marqué de bien que
JUILLET. 1763. 69
fur ce pied -là , ma foeur eft outragée
de ce qu'on lui propofe de prendre une
Terre qui ne fait que le tiers de fon
bien , au denier vingt - cinq ? Trouvezvous
en votre confcience que M. de
Mauron eût grand tort , quand il mandoit
à Mde de Tifé , deux jours avant
que je partiffe pour aller à Vannes , afin
de la difpofer à cette rupture qu'il méditoit
, fi la procuration eût encore tardé
; qu'il étoit tout- à- fait furpris de la
difficulté qu'on faifoit fur l'Article de
Bourbilly ; qu'en faveur de la naiffance
& du mérite de M. de Sévigné ( ce
font fes propres termes ) il vouloit bien
eftimer fes terres le denier trente , comme
il étoit porté par le grand du bien ;
& que cependant , quand on venoit au
fait & au prendre , on n'eftimoit ce qui
devoit revenir à ma foeur, que le denier
quinze. Mde de Coiflin lui avoit demandé
dix mille écus de retour , &
voilà fur quoi étoient fondés ces difcours
de prédilection , dont vous avez
été choquée avec raifon , mais qui n'étoient
point hors de propos dans la
bouche d'un Etranger qui ne fçait pas
le détail de votre conduite , qui n'a nul
égard à la différence de l'année 69 à
l'année 83 , & qui regarde fimplement
70 MERCURE DE FRANCE.
les chofes comme elles font dans le
temps préfent. Faites Juges qui il vous
plaira de ce raifonnement ; & s'il fe
trouve quelqu'un qui vous dife que ma
four y foit outragée , je veux qu'on me
coupe les deux oreilles. Ne parlons
donc plus d'outrages , & confidérez ,
s'il vous plaît que moi , par un trèsprofond
refpe&t que j'ai & que je dois
avoir pour vos volontés , qui connois
la droiture de vos fentimens , la bonté
de votre coeur , la jufteffe de vos raiſonnemens
, quand vous mariâtes ma foeur ;
qui fuis d'ailleurs pénétré de reconnoiffance
de ce que vous faites pour moi
dans cette occafion , qui eft beaucoup
plus que ce que vous avez fait pour ma
foeur , vû la différence des temps & les
angoiffes cù vous êtes , j'ai toujours ôté
à ma foeur tout ce qu'il pouvoit y avoir
d'amer dans la propofition toute jufte &
toute raisonnable que lui faifoit M. de
Mauron. Vous m'allez dire qu'elle n'eft
ni jufte ni raifonnable ; mais mettezvous
à la place de M. de Mauron ; donnez
deux cent mille francs à votre fille ;
voyez venir M. de Sévigné à vous avec
tous fes papiers bien trouffés , & voyez
fi vous ne voudriez pas au moins lui
voir treize mille livres de rente ; &
JUILLET. 1763. 71
puis vous me direz s'il a grand tort. Au
furplus , je finis en vous difant encore
que puifque j'ai toujours ôté à ma Soeur
ce qui pouvoit lui déplaire dans la propofition
de M. de Mauron , il n'étoit
pas jufte qu'elle m'en punît , & qu'elle
me fit fouffrir des défagrémens qu'elle
pouvoit m'ôter à bien meilleur marché ,
que je ne lui ôte ceux de la propofition
de M. de Mauron. Enfin elle a écrit ;
je lui en ai promis de la reconnoiſſance ;
je la lui témoignerai le prochain Ordinaire
, & écrirai à M. l'Archevêque
d'Arles , & à M. de la Garde ; je n'ai
pas le temps , la pofte va partir.
J'ai le coeur fort ferré de ce que vous
appellez votre chambre des Rochers ,
votre défunte chambre. Y avez -vous
donc renoncé , ma très- chère Madame ?
Voulez-vous donc rompre tout commerce
avec votre fils , après avoir tant
fait pour lui ? Voulez - vous vous ôter
à lui , & le punir comme s'il avoit manqué
à tout ce qu'il vous doit ? Mon
mariage ne répareroit pas un tel malheur
, & je vous aime mille fois mieux
que tout ce qu'il y a dans le monde .
Mandez -moi , je vous fupplie , quelque
chofe là- deffus ; car j'ai , en vérité , le
72 MERCURE DE FRANCE.
coeur fi gros , que s'il n'y avoit du monde
dans ma chambre
à l'heure qu'il eſt ,
je ne pourrois
m'empêcher
de pleurer. Adieu , ma très- chère Madame
; ne renoncez
point à votre fils ; il vous adore , & vous fouhaite
toute forte de bonheur
avec autant de vérité & d'ardeur
qu'il fouhaite
fon propre
falut.
Apoftille pour M. **.
Toutes vos hardes font enchantées ;
mais vous m'avez oublié des bas de
foie. Envoyez- m'en par la Pofte au plutôt
, de la même couleur que l'habit.
N'oubliez pas , s'il vous plaît , des
bas de foye verts & des garnitures de
rubans pour la Future.
Adieu , mon très- cher ; me renoncezvous
auffi ? ma foi je ne payerai point
M. d'Harouis * fi vous voulez tous
m'abandonner.
* Tréforier- Général des Etats de Bretagne ,
Fermer
Résumé : LETTRE du Marquis de SÉVIGNÉ à sa Mère, 1684.
Dans une lettre datée de 1684, le Marquis de Sévigné informe sa mère de son retour sans encombre et de l'évolution d'une alliance avec le Comte de Mauron, malgré les réticences initiales de ce dernier. Il demande à sa mère de fournir deux lettres cruciales pour éviter des complications familiales, critiquant sa sœur, Mme de Grignan, qui refuse de les rédiger. Il approuve la proposition de M. de Mauron concernant une terre évaluée à cent mille francs, préférée à une autre estimée à quarante mille écus, justifiant ce choix par les circonstances actuelles. Il loue la droiture et la bonté de sa mère et assure avoir adouci les termes de la proposition pour sa sœur. Il conclut en affirmant que sa sœur ne devrait pas le blâmer pour les termes proposés par M. de Mauron. Dans une autre lettre, le Marquis exprime sa tristesse face à une décision maternelle concernant la propriété appelée 'chambre des Rochers'. Il supplie sa mère de ne pas y renoncer et de ne pas rompre le contact avec lui, soulignant son amour et sa gratitude. Il insiste sur le fait qu'aucun mariage ne pourrait remplacer leur relation et termine en exprimant son chagrin, implorant sa mère de ne pas l'abandonner. Une note marginale demande à une autre personne d'envoyer des bas de soie et des garnitures de rubans pour une future occasion, tout en partageant une inquiétude similaire concernant l'abandon.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
112
p. 46-47
AU TEMPS, ODE ANACRÉONTIQUE.
Début :
TOI dont le vol précipité, [...]
Mots clefs :
Vol, Temps, Rapidité, Impatience, Bonheur, Vie, Âme
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : AU TEMPS, ODE ANACRÉONTIQUE.
AU TEMPS ,
ODE AN ACREONTIQUE.
T.o dont le vol précipité ,
Mefurant notre deſtinée ,
Entraine avec rapidité ,
De nos jours la courſe bornée ;
O temps ! qu'avec retardement
Le moment que j'attens s'avance ;
Et que tu marches lentement :
Au gré de mon impatience !
Ce foir , à plaifir enchanteur !
Je verrai celle que j'adore :
Le tendre eſpoir de ce bonheur
Ouvre mes yeux avant l'aurore.
Hâte , preffe l'heure qui fait ;
O temps , feconde mon envie !
Chaque inftant que ta main détruit ,
Eft un préfent fait à ma vie.
Près de Palmire , à fes genoux ,
Ce foir d'un tel foin je te quitte.
Hélas ! dans des momens fi doux ,
Tu ne palleras que trop vite.
JUILLET. 1763. 47
ENVOI A M. L. S.
Ainfi dans des jours plus heureux;
Vous approuviez ma tendre flâme.
Le temps a reſpecté mes feux ;
Les a-t-il éteints dans votre âme ?
A Lyon.
ODE AN ACREONTIQUE.
T.o dont le vol précipité ,
Mefurant notre deſtinée ,
Entraine avec rapidité ,
De nos jours la courſe bornée ;
O temps ! qu'avec retardement
Le moment que j'attens s'avance ;
Et que tu marches lentement :
Au gré de mon impatience !
Ce foir , à plaifir enchanteur !
Je verrai celle que j'adore :
Le tendre eſpoir de ce bonheur
Ouvre mes yeux avant l'aurore.
Hâte , preffe l'heure qui fait ;
O temps , feconde mon envie !
Chaque inftant que ta main détruit ,
Eft un préfent fait à ma vie.
Près de Palmire , à fes genoux ,
Ce foir d'un tel foin je te quitte.
Hélas ! dans des momens fi doux ,
Tu ne palleras que trop vite.
JUILLET. 1763. 47
ENVOI A M. L. S.
Ainfi dans des jours plus heureux;
Vous approuviez ma tendre flâme.
Le temps a reſpecté mes feux ;
Les a-t-il éteints dans votre âme ?
A Lyon.
Fermer
113
p. 63
ENIGME.
Début :
Je suis, je ne suis plus ; j'étois & je vais être : [...]
Mots clefs :
Temps
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ENIGME.
ENIGM E.
E fuis , je ne fuis plus ; j'étois & je vais être: '
Veut-on me retenir ? Je fuis mort pour jamais ;
Mais pour jamais auffi , je ſuis prêt à renaître :
Je meurs toujours , toujours je nais .
E fuis , je ne fuis plus ; j'étois & je vais être: '
Veut-on me retenir ? Je fuis mort pour jamais ;
Mais pour jamais auffi , je ſuis prêt à renaître :
Je meurs toujours , toujours je nais .
Fermer
114
p. 67
« LE mot de la première Énigme du second volume du Mercure de Juillet [...] »
Début :
LE mot de la première Énigme du second volume du Mercure de Juillet [...]
Mots clefs :
Temps, Pelote de neige, Virgule, Verger, Lire, Ivre, Vélu, Rive, Ver, Grève
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « LE mot de la première Énigme du second volume du Mercure de Juillet [...] »
LEE mot de la première Enigme du
fecond volume du Mercure de Juillet
eft le Temps. Celui de la feconde eft
la pelotte de neige. Celui du premier
Logogryphe eft Virgule , dans lequel
on trouve gril , lire , ivre , velu , vue ,
vil , vie , luire , grue , grive , rive , livre .
Celui du fecond Logogryphe eft Verger,
où l'on trouve guèrre , vèrre , ver,
Verge , grève , Eve.
fecond volume du Mercure de Juillet
eft le Temps. Celui de la feconde eft
la pelotte de neige. Celui du premier
Logogryphe eft Virgule , dans lequel
on trouve gril , lire , ivre , velu , vue ,
vil , vie , luire , grue , grive , rive , livre .
Celui du fecond Logogryphe eft Verger,
où l'on trouve guèrre , vèrre , ver,
Verge , grève , Eve.
Fermer
115
p. 10
COUPLETS SUR L'AIR : Jusques dans la moindre chose. A Mlle D * L **.
Début :
Au temps fatal qui nous presse [...]
Mots clefs :
Plaisir, Temps, Temps fatal, Tendresse, Plaisir, Scrupule, Plaisir
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : COUPLETS SUR L'AIR : Jusques dans la moindre chose. A Mlle D * L **.
COUPLETS
SUR L'AIR : Jufques dans la moindre chofe.
A Mlle D * L **
A.u temps fatal qui nous preſſe
Enlevons quelques débris ,
A la table , à la tendreſſe
Sçachons bien mettre le prix :
Le temps vole , il nous entraînes
Pour braver les cruautés ,
Que le plaifir feul enchaîne
Des momens qui font comptés.
Ce plaifir qui m'intéreſſe
Dans un inftant va finir
Et mon âme qu'il careffe
Ne fçauroit le retenir
Jouiffons avec fcrupule ;
Pour qui penſe & ſçait jouir ,
Chaque coup de la pendule
"Eft le fignal du plaifir.
Par la Mufe D'IT ON.
SUR L'AIR : Jufques dans la moindre chofe.
A Mlle D * L **
A.u temps fatal qui nous preſſe
Enlevons quelques débris ,
A la table , à la tendreſſe
Sçachons bien mettre le prix :
Le temps vole , il nous entraînes
Pour braver les cruautés ,
Que le plaifir feul enchaîne
Des momens qui font comptés.
Ce plaifir qui m'intéreſſe
Dans un inftant va finir
Et mon âme qu'il careffe
Ne fçauroit le retenir
Jouiffons avec fcrupule ;
Pour qui penſe & ſçait jouir ,
Chaque coup de la pendule
"Eft le fignal du plaifir.
Par la Mufe D'IT ON.
Fermer
116
p. 22-23
EPITRE A M. DAVESNE, par M. GUICHARD.
Début :
DE ta saine philosophie [...]
Mots clefs :
Heureux, Fortune, Plaisir, Philosophie, Temps
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : EPITRE A M. DAVESNE, par M. GUICHARD.
E PITRE
A M. DAVESNE , par M.
GUICHARD.
Da ta faine philofophie
J'aime à favourer les douceurs :
Sans chagrin , fans milantropie
Des Mortels abufés excufant les erreurs ,
Sans jargon, fans orgueil, & furtout fans fyſtéme ,
Heureux , mais heureux par toi- même ,
Tes jours font ceux d'un Sage : Ami , viens m'éclairer
:
Achéve d'embellir un réduit folitaire ,
Que déja l'aimable Glycère ,
En t'attendant ſe plaît à décorer.
De l'amour délicat , de l'amitié fincère ,
Viens voir l'afyle fortuné :
Viens voir certain berceau propre à plus d'un myſflère
,
Que le plaifir lui- même a façonné.
Là ; plein de la feule Nature ,
Nous oublîrons tous ces fots opulens ;
Qui fous le trifte poids d'une épaiffe dorure
Ne fçavent être qu'infolens
De notre petite fortune
SEPTEMBRE. 1763. 23
L'emploi bien dirigé nous vaudra leurs trésors ;
Peu curieux des vains dehors ,
Lorfque nous marcherons , d'une foule importune,
Ardente à nous offrir des voeux intérellés ,
Cher Davefne , nos pas ne feront point preffés,
Et c'est beaucoup . Sur les yeux pleins de charmes
De l'objet à qui comme moi ,
Sûrement tu rendras les armes ,
Quand le fommeil prolongera ſa loi
Dans un bosquet , à fa louange ,
Moi , tendre fans foupir , toi , galant fans fadeur ,
Rejettant du fçavoir cette manie étrange ,
Nous ferons quelques vers moins d'efprit que de
coeur.
Viens avec un Ami , viens avec une Belle ,
Noyer dans les doux flots d'un agréable vin
Et les foucis du jour , & ceux du lendemain.
La volupté le montre , & fuit à tire d'aîle ;
Attachons- nous à la faifir :
Ne nous attriftons point du vol de l'infidelle ,
Le temps eft affez long pour qui fçait en jouir ;
Si nous réfléchiffons , que ce foit au plaifir .
De la mort fous des fleurs cachons la faulx cruelle ;
Vivons fans la nommer ; mourons fans la fentir.
A M. DAVESNE , par M.
GUICHARD.
Da ta faine philofophie
J'aime à favourer les douceurs :
Sans chagrin , fans milantropie
Des Mortels abufés excufant les erreurs ,
Sans jargon, fans orgueil, & furtout fans fyſtéme ,
Heureux , mais heureux par toi- même ,
Tes jours font ceux d'un Sage : Ami , viens m'éclairer
:
Achéve d'embellir un réduit folitaire ,
Que déja l'aimable Glycère ,
En t'attendant ſe plaît à décorer.
De l'amour délicat , de l'amitié fincère ,
Viens voir l'afyle fortuné :
Viens voir certain berceau propre à plus d'un myſflère
,
Que le plaifir lui- même a façonné.
Là ; plein de la feule Nature ,
Nous oublîrons tous ces fots opulens ;
Qui fous le trifte poids d'une épaiffe dorure
Ne fçavent être qu'infolens
De notre petite fortune
SEPTEMBRE. 1763. 23
L'emploi bien dirigé nous vaudra leurs trésors ;
Peu curieux des vains dehors ,
Lorfque nous marcherons , d'une foule importune,
Ardente à nous offrir des voeux intérellés ,
Cher Davefne , nos pas ne feront point preffés,
Et c'est beaucoup . Sur les yeux pleins de charmes
De l'objet à qui comme moi ,
Sûrement tu rendras les armes ,
Quand le fommeil prolongera ſa loi
Dans un bosquet , à fa louange ,
Moi , tendre fans foupir , toi , galant fans fadeur ,
Rejettant du fçavoir cette manie étrange ,
Nous ferons quelques vers moins d'efprit que de
coeur.
Viens avec un Ami , viens avec une Belle ,
Noyer dans les doux flots d'un agréable vin
Et les foucis du jour , & ceux du lendemain.
La volupté le montre , & fuit à tire d'aîle ;
Attachons- nous à la faifir :
Ne nous attriftons point du vol de l'infidelle ,
Le temps eft affez long pour qui fçait en jouir ;
Si nous réfléchiffons , que ce foit au plaifir .
De la mort fous des fleurs cachons la faulx cruelle ;
Vivons fans la nommer ; mourons fans la fentir.
Fermer
117
p. 52
A LA MESME.
Début :
QUAND l'amour à vous voir m'engage, [...]
Mots clefs :
Amour, Temps, Pas
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : A LA MESME.
ALA MESME.
QUAND l'amour à vous voir m'engage ,
Je perds & mon temps , & mes pas ;
Mais je perds encor davantage ,
Philis , quand je ne vous vois pas,
Par le même;
QUAND l'amour à vous voir m'engage ,
Je perds & mon temps , & mes pas ;
Mais je perds encor davantage ,
Philis , quand je ne vous vois pas,
Par le même;
Fermer
118
p. 13-44
HISTOIRE d'HENRIETTE, Comtesse de B*** écrite par elle-même pour sa fille, traduite de l'Anglois, par Madame D***.
Début :
LE seul motif capable de me faire supporter une vie qui dès ma plus tendre [...]
Mots clefs :
Père, Vaisseau, Temps, Chambre, Capitaine, Baron, Monde, Passion
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : HISTOIRE d'HENRIETTE, Comtesse de B*** écrite par elle-même pour sa fille, traduite de l'Anglois, par Madame D***.
HISTOIRE d'HENRIETTE , Comtesse
de B*** écrite par elle-même
pour ſa fille , traduite de l'Anglois ,
par Madame D ***.
LE ſeul motif capable de me faire
ſupporter une vie qui dès ma plus tendre
enfance n'a été qu'un tiſſu de malheurs
, fut le defir de vous voir parvenir
à un âge où vous puiſſiez vraiment
ſçavoir qui vous êtes. Je n'ai pu foutenir
l'idée de ne vous laiſſer avant de
mourir d'autres connoiffances de vousmême
, fi ce n'eſt que vous êtes fille
d'un Banian idolâtre. S'il plaît au Ciel
que ces papiers tombent entre vos mains,
je vous recommande de les conferver
avec le plus grand foin ; je vous conjure
auffi par reſpect pour le culte dans
lequel vous êtes née , qui rend ſacrés
14 MERCURE DE FRANCE .
les devoirs envers les Pères & Mères ,
de lire avec la plus fcrupuleuſe attention
ce que ces Mémoires contiennent ,
de méditer fur chaque article , de peſer
chaque précepte & de les graver fi bien
dans votre ſouvenir , que ſi quelqu'accident
vous faiſoit perdre ce manufcrit ,
vous fuffiez en état de le récrire. Je
vous ordonne ſeulement d'en garder un
fecret inviolable , à moins que la providence
, dont les decrets font impénétrables
, ne vous mît dans une fituation
où il vous feroit avantageux de le publier.
Sçachez donc , ma chère Zoa , que
vous êtes deſcendue par moi de deux
très- anciennes & très-illuſtres maiſons
établies dans le plus fameux Royaume
qu'il y ait ſur la Terre , non ſeulement
par la richeſſe de ſon ſol & la magnificence
de ſes Villes , mais encore par
le génie & les moeurs de ſes habitans.
Il eſt inutile que je vous nomme la
France , puiſque vous m'avez ſouvent
entendu dire que j'y avois reçu le jour.
Mon père étoit le plus jeune des fils
du Comte de B***. ma mère fille du
Baron de S***. S'il vous arrive de rencontrer
quelqu'un de ce payslà,vous entendrez
parler de la vertu&de la granNOVEMBRE.
1763. 15
deur de vos ancêtres . J'éviterois de
vous expoſer à un ſentiment d'orgueil
en vous apprenant l'éclat de votre origine
, ſi cet éclat même ne devoit pas
vous tenir en garde contre tout ce qui
feroit capable de la ternir.
Il eſt d'uſage enFrance parmi les gens
de Condition , de ne pas ſouffrir de
méſalliances : s'ils ſe trouvent hors d'état
d'établir convenablement leurs filles
, ils prennent le parti de les enfermerdans
des maiſons appellées Monaftères,
où elles ſont ſéqueſtrées du monde
pour toujours , & même ſouvent forcées
de ſe conſacrer à Dieu.
Le Baron de S***. chargé de beaucoup
d'enfans , ſe propoſoit de ſacrifier
ma mère à l'agrandiſſement de ſa
famille ; mais la paffion que mon père.
conçut pour elley mit obſtacle. Après
d'inutiles efforts pour obtenir le conſentement
de mon Ayeul , le jeune
B***. prit leparti d'épouſer ſon amante
en ſecret. Ce mariage caché l'eût été
longtemps ſans la réſolution qu'avoit
priſe le Baron de confiner ſa fille dans
un Monastère. La groſſeſſe de cette infortunée
, l'honneur de la famille , le
fien même exigeoient qu'elle déclarât
fon état. Le Comte indigné ne permit
16 MERCURE DE FRANCE.
jamais que mon père ſe préſentât devant
lui , refuſa même de contribuer à
ſa ſubſiſtance & à celle de la femme
qu'il avoit choiſie. En vain nombre de
perſonnes entreprirent de le calmer ,
en lui repréſentant que la fille du Baron
de S*** . étoit un parti fortable pour
le fils du Comte de B***. que la vertu ,
la beauté & toutes les qualités de ma
mère dédommageoient amplement du
manque de fortune ; il fut toujours inéxorable
, & ma naiſſance , ( car je ſuis
le premier & unique fruit de ce triſte
mariage ) ne put émouvoir ſa ſenſibilité.
Pendant treize ans entiers nous n'eumes
de ſecours mon père , ma mère &
moi , que ceux que le Baron put prendre
ſur la mince ſubſiſtance de ſes autres
enfans , & qui par conféquent ne
purent nous rendre la vie que fort
amère.
Nous languiſſions dans cette ſituation
déplorable,lorſque la mort du Gouver--
neur d'Iranadab arriva . C'eſt un établiſſement
que la France a dans les Indes.
Le Prince de Condé demanda cette
Place au Roi pour mon père. Le poſte
étoit peu brillart pour l'héritier de la
maiſon de B *** , mais devenoit une
reſſource honnête pour un fils diſgracié
NOVEMBRE. 1763. 14
de ſon père , & qui ne vivoit qu'aux
dépens de celui de ſa femme.
On imagina dans le monde qué cét
événement rameneroit le Comte de
B***, & que plutôt que de laiſſer expatrier
fon fils , il ſe détermineroit à lui
pardonner; mais conſtamment fourd au
cri de la nature , le Comte ſe refuſa
même à ce que mon père prit congé
de lui avant ſon départ.
notre
Le Baron auroit voulu pouvoir déterminer
ſon gendre & ma mère à
me laiſſer auprès de lui ; mais leur tendreſſe
fatale pour l'unique fruit de leur
union , ne leur permit pas d'y conſentir.
Tout étant préparé pour
voyage , à la commodité , à la magnificence
même duquel tous nos parens ,
à l'exception de l'inexorable Comte ,
voulurent bien contribuer. Nous nous
embarquâmes ſur une Frégate du Roi ,
amplement fournie de tout ce qui nous
étoit néceſſaire. Un vent favorable nous
donnoit l'eſpérance d'une heureuſe navigation
, & le changement que j'appercevois
dans la phyſionomie de ceux
à qui je devois le jour , m'annonçoit
leur fatisfaction . Celle de ſe voir indépendans
, quoique dans un état au-deffous
de leur naiſſance , leur donnoit un
18 MERCURE DE FRANCE.
air de gaîté qui me raviſſoit d'autant
plus qu'il étoit nouveau pour moi. Il
m'eſt permis , je crois , de dire que mon
père&ma mère formoient le plus beau
couple , & que la Nature ſembloit avoir
raſſemblé en moi par un heureux mêlange
tous les agrémens perſonnels de
l'un & de l'autre. Mais qui pourroit
aujourd'hui m'en croire ? dévorée de
chagrins amers dès ma jeuneſſe , j'ai
éprouvé avant le temps les effets de la
décrépitude que la vieilleſſe ſeule a
droit de produire , & vous n'avez ſans
doute remarqué dans ma figure aucune
trace de cette beauté funeſte , qui
ſembloit ne m'avoir été donnée que
pour cauſer tous les malheurs de ma
vie.
Au moment où nous nous flattions
que notre malheureuſe étoile ſe lafſoit
de nous perfécuter , elle ſe diſpoſoit à
nous porter les plus ſenſibles coups.
Unmatin que j'étois encore au lit , un .
bruit extraordinaire m'éveilla en ſurſaut,
& l'inſtant après j'entendis des coups
de fufil. Je m'élançois du lit pour courir
en apprendre la cauſe , quand ma
femme de chambre vint m'annoncer
que nous étions attaqués par un Pirate.
La terreur qui ſe peignoit dans ſa conSEPTEMBRE.
1763. 19
tenance me perfuada que nous étions
dans le plus grand danger. Habillée à
la hâte je courus auprès de ma mère
que je trouvai proſternée , implorant le
Ciel. Quelques gens du Vaiſſeau entrerentdans
ſa chambre. Où est mon époux,
s'écria- t- elle ? il combat , Madame , lui
repondit- on. Nous ne pouvons l'arracher
du tillac où tout ſemble être en
feu. Elle y couroit pour l'engager à ſe
ménager davantage; mais un bruit terrible
l'arrêta tout-à- coup.... Ils nous
ont abordés ! ils nous ont abordés , s'écriaun
Matelot : notre perte eſt certaine
, la mort , oul'eſclavage. Quelles expreffions
pourroient peindre la conſternation
& l'horreur où se trouva cette
mère ſi tendre ? Mais que devint-elle
à l'aſpect de mon père couvert de fang ,
&qu'on rapportoit à ſa chambre ? Ah
Madame ! dit- il en soupirant , rien ne
peut nous fauver ; le Ciel nous abandonne
; le vaiſſeau eſt pris ; nous fommes
tous eſclaves ! .... Bientôt notre
chambre fut remplie d'hommes d'un
aſpect fier & terrible. Le Capitaine que
j'apperçus au milieu d'eux , donna des
ordres dans une Langue que je n'entendois
pas . Nous jugeâmes bientôt
qu'ils étoient en notre faveur ; car la
,
20 MERCURE DE FRANCE.
plupart de ces miſérables dont l'air fe
roce étoit encore plus effrayant que la
figure , fortirent ſur le champ. Il n'en
reſta que trois ou quatre ; & l'un deux
qui étoit François ,nous fervit d'interprete.
Le Capitaine inſtruit de ce que
nous étions , eut l'humanité d'ordonner
que l'on panfat les bleſſures de mon
père & de permettre que nous gardaffions
la même chambre : mais tout
le reſte de nos gens , à l'exceptionde
deux de nos femmes , furent enchaî
nés au fondde cale.
Le Capitaine ayant enſuite fait emporter
tous les effets & marchandiſes de
notre vaiſſeau , retourna dans le fien ,&
ne nous laiſſa qu'un Patron & quelques
Matelots pour nous conduire à Madagascar.
Quel affreux revers ! Quelle différence
dans notre ſituation ! Prêts à recevoir
les hommages d'une Province entiere
, nous nous trouvions dépouillés
de tout& conduits en captivité! Mon père
paroiffoit enviſager fon malheur avec
courage ; mais ma mère étoit inconfolable.
Son coeur tendre & généreux
ne ſupportoit pas l'idée d'être la cauſe
de celui de fon époux. Une mélancolie
profonde , plus dangereuſe que les
NOVEMBRE. 1763. 21
bleſſures de men père , s'empara d'elle ;
&malgré tous les efforts de la paffion
la plus tendre pour la convaincre que
l'amour vertueux dédommage des ri
gueurs du fort , elle ſe reprochait ſans
ceſſe les infortunes de ſon épouſe,
Je ne pouvois éviter d'entendre leurs
triſtes entretiens ; mon coeur en étoit
ſi pénétré , que je paffois quelquefois
de l'abattement au murmure contre la
Providence qui paroiſſoit s'intéreſſer fi
peu à l'innocence & à la vertu.
Nous étions depuis huit jours prifonniers
des Pirates, quand nous fumes flattés
de l'eſpérance de fortir de l'eſclavage.
Le Vaiffean qui s'étoit emparé du
nôtre & qui voyageoit de compagnie
avec nous , avoit découvert un vaiſſeau
Anglois , qu'il crut affez richement
chargé pour devoir l'attaquer ; mais les
Pirates ayant usé une partie de leur poudre
dans leur combat contre nous , celui
qu'ils livrérent à l'Anglais ne put
être auſſi vif, Quelques-uns de nos hommes
, que dans la confufion ils avoient
laiſſés dans notre vaifleau , imaginant
devoir profiter de ce moment de
trouble pour recouvrer leur liberté ,
firent main-baſſe ſur les Pirates ; &
après un carnage horrible notre Capi
22 MERCURE DE FRANCE .
taine vint nous annoncer l'agréable
nouvelle qu'il étoit le ſeul Com maridant
de ſon vaiſſeau. Nous fimes alors
force de voiles dans l'eſpérance de nous
ſauver , tandis que le vaiſſeau Pirate
étoit engagé avec l'Anglois : mais malheureuſement
le nôtre étoit fi endommagé
que ceux qui étoient à la poup e
criérent qu'il ne ſe ſoutiendroit pas deux
heures à la voile.
Mon père alors , le Capitaine & l'equipage
furent d'avis de joindre le vaifſeau
Anglois & de l'aſſiſter avec ce qui
nous reſtoit d'hommes & de munitions :
on agit en conféquence. Les Anglois
ranimés par ce ſecours ineſpéré redoublérent
de valeur ; nos gens ſentant qu'il
falloit vaincre ou mourir , aborderent
l'ennemi l'épée àla main. LesAnglois de
leur côté ſauterent dans le vaiſſeau &
attaquerent les Pirates avec un courage
qui n'a pas d'exemple. Jamais combat
ne fut plus obſtiné ; mais enfin la victoire
demeura au parti le plusjuſte. Les
Pirates furent prèſque tous tués ou
bleſſés , & leur vaiſſeau tellement criblé
que les Anglois en ayant tranſporté
tous les effets dans le leur , l'abandon.
nerent, avec le peu d'hommes qui y reftoientà
la merci des flots. Le nôtre étoit
NOVEMBRE. 1763
également fi rempli d'eau , que nous
fumes obligés de le quitter pour paffer
dans celui des Anglois. Le Capitaine
parloit très bien François ,& étoit auffi
poli que brave. Il ne ſcut pas plutôt qui
nous étions & ce qui nous étoit arrivé
depuis que nous avions quitté la France,
qu'il nous traita avec les égards les
plus refpectueux ,& nous fit rendre tout
ce qui nous avoit été pris par les Pirates
en confidération des ſervices qu'il avoit
reçus de nous ; mais le Capitaine &
mon père ne voulurent rien accepter
que ce qui leur avoit appartenu , & demanderent
pour toute grace qu'on les
mît à terre à Iranadab. Le Capitaine
Anglois que déconcerta cette demande,
dit à mon père que le vaiſſeau qu'il
montoit appartenant à une Compagnie
de Marchands dont il n'étoit que le
Facteur ; & que les effets qu'il contenoit
étant d'une valeur conſidérable , il ne
pouvoit nous conduire dans le port d'us
ne Nation avec laquelle la fienne étoit
actuellement en guerre : mais qu'à notre
arrivée à Bombay où il devoit ſe
rendre , il repréſenteroit au Gouverneur
& aux Marchands les ſervices que nous
lui avions rendus , de façon à obtenir
d'eux un vaiſſeau pour nous conduire
où nous defirions aller,
24 MERCURE DE FRANCE.
,
Nous euffions paſſe notre temps afſez
agréablement ſur le vaiſſeau , fi l'indiſpoſition
de ma mère n'avoit pas augmenté
au point de nous faire défefpérer
de ſa vie. Mon père entièrement
guéri de ſes beſſures ne quittoit pas
le chevet de ſon lit; ma tendreſſe &
mon devoir m'y attachoient également.
Elle languit dans cet état environ fix
ſemaines ; & voyant approcher ſa fin
elle fit ſes adieux à mon père avec
plus de courage qu'on ne devoit attendre
d'un caractère naturellement
foible. Sa paffion pour lui ſembloit l'élever
au-deſſus des terreurs , affez ordinairement
inséparables de la prochaine
diffolution de notre être. Elle
ne doutoit pas que fa mort ne fût un
moyen de réconciliation avec le Comte
ſon père , & que ſon époux ne rentrât
dans tous les droirs que ſon amour
pour elle lui avoit fait perdre. Cette
idée lui faisoit quitter le monde avec
moins de regret & d'amertume. Elle
m'embraffa , me donna ſa bénédiction;
& ſe retournant encore vers mon père,
me recommanda tendrement. Ce furent
les dernières paroles qu'elle articula en
nous laiſſant en proie à la plus profonde
douleur. Mon père , qui ne voulut ja
mais
NOVEMBRE. 1763 . 25
mais confentir que la mer ſervît de fée
pultureau corps de fa malheureuſe épou
ſe , la fit embaûmer par le Chirurgien
du vaiſſeau , dans l'eſpérance , dès qu'il
feroit arrivé à ſon Gouvernement , d'en
faire les obſéques d'une façon convenable
à ſa naiſſance , à ſes vertus & à la
tendreſſe qu'il confervoit pour elle audelà
du trépas.
: Mais hélas ! que les projets des hommes
font vains quand le Ciel en a décidé
autrement. Non feulement cette
épouſe chérie , mais fon époux même
étoient deſtinés à n'avoir que la mer
pour tombeau. Nous étions à la vue de
Bombay, quand il s'éleva le plus furieux
orage que les Matelots euſſent jamais
vû fur cette mer. L'obſcurité vint ſe
joindre au danger , & augmenta nos
craintes. Les coups de vents furent fi
terribles , que les mâts & le gouvernail
ſe rompirent; l'eau entra dans le vaifſeau
avec une telle abondance , que
tout l'Equipage s'écria : Nous sommes
perdus ! plus d'espérance que la cha-
Loupe !... Elle fut dans l'inftant jettée
à l'eau : mon père & moi & autant de
Matelots qu'elle en pouvoit contenir y
entrâmes d'abord ; mais le péril preffant
y fit précipiter tant de monde ,
B
26 MERCURE DE FRANCE.
qu'elle ne tarda pas à couler à fond,
Tout ce qu'elle portoit périt , à la ré
ſerve de trois perſonnes , un Contre-
Maître Anglois & un Valet-de-Chambre
François que nous avions amenés
de France , & moi. Ce dernier , qui
étoit excellent Nageur , eut la force de
me ſauver avec lui. Mon ſalut en cette
occafion étoit ſans doute un malheur
de plus pour moi ; mais il tenoit tant
du prodige , qu'en réfléchiſſant au ſoin .
que la Providence prit alors de mes
jours , on eût pu croire qu'il entroit
dans ſes décrets de les rendre auffi heus
reux qu'ils ont été infortunés.
J'étois évanouie quand nous attei
gnimes le rivage; mes deux libérateurs
me donnerent tous les ſecours qui dé
pendirent d'eux. Je repris bientôt mes
eſprits ; mais repréſentez - vous , ma
chere Zoa , toute l'horreur de ma fie
tuation , lorſque je fus en état de l'enviſager
! Dans le premier mouvement
de mon déſeſpoir , je ne penſai ni à
remercier le Ciel ni ceux qui au péril
de leur vie avoient ſauvée la mienne.
Je demandai mon père à grands cris ,
& mon père ne me fut pas rendu.
Les deux hommes ( car le Contre-
Maître parloit affez bien le françois pour
NOVEMBRE. 1763. 27
ſe faire entendre ) me dirent tout ce
qu'ils purent imaginer pour me confoler
; ils me flatterent qu'il n'étoit pas
impoffible que le Gouverneur ſe fût
ſauvé comme nous ; que vraiſemblablement
la Chaloupe ſe ſeroit briſée
contre un rocher ou auroit échoué à
la côte ; & qu'en ce cas on pourroit
après la tempête retrouver une partie
des effets qui nous appartenoient.
1
J'ignorois fi ce dernier événement
étoit poſſible ; mais j'étois ſûre que mon
père ne ſçavoit pas nager & qu'il ne
me reſtoit pas la plus légère eſpérance
de le revoir jamais. Une perte fi cruelle
fuffifoit pour me rendre inconfolable ,
quand même je me ferois retrouvée
dans ma patrie & maîtreſſe d'une grande
fortune : quelle impreffion ne dutelle
pas faire ſur une malheureuſe orpheline,
étrangère dans quelque pays où
le fort l'eût jettée alors , ne ſcachant
que la langue & les uſages du fien ,
fans appui , fans aſyle , ſans guide &
fans argent ! l'obſcurité de la nuit& le
fifflement des vents ajoutoient encore
à l'horreur de mes réfléxions & me faifoient
fouhaiter la fin de ma déplorable
vie. Le jour parut enfin : jamais
mes yeux n'avoient été frappés d'un
Bij
28 MERCURE DE FRANCE:
,
plus beau ſpectacle. La Mer furieuſe
peu d'heures auparavant étoit devenue
calme , la Terre d'une fraîcheur charmante.
Auprès de nous étoit un bois
dont les arbres chargés de fleurs & de
fruits de différentes eſpèces , charmoient
la vue & l'odorat. Ce ſpectacle , je l'a
vouerai , ſuſpendit un inſtant les tranf
ports de ma douleur ; mais en me retournant
vers la Mer qui renfermoit
dans ſon ſein tout ceque j'avois
eu de plus cher , je ſentis de nouveau
couler mes larmes. En vain mes Compagnons
chercherent à découvrir quel
ques veſtiges du naufrage. Le Contre-
Maître , qui pour la troifiéme fois alloit
aux Indes & qui connoiſſoit ces parages
, prétendit que le Vaiſſeau avoit dû
être entrainé par le courant dans le
Havre, & qu'il étoit poffible qu'une par
tiede nos richeſſes pourroit être ſauvée,
Mais quel foible adouciſſement aux
maux dont j'étois déchirée !
J'étois à jeun depuis vingt - quatre
heures , par conféquent très - affoiblie,
Mes compagnons eux - mêmes , trèspreſſés
par la faim , cueillirent des fruits,
me forcerent d'en goûter , & ſe promirent
qu'en côtoyant les bords de la
Mer nous pourrions rencontrer quelNOVEMBRE.
1763 . 29
que Ville. Cependant le Contre-Maître
parut incertain ſur le chemin qu'il
étoità proposde choiſir : il avoua même
n'être pas für que nous fuffions près de
Bombay. L'obſcurité de la nuit & la
violence de l'orage ne lui avoit , diſoitil
, pas permis de prendre aucunes directions
préciſes. Il falloit donc marcher
au hazard. Nous fimes pluſieurs milles-
fans découvrir aucunes traces d'hommes
: mais cette fatigue devint bientôt
au-deſſus de mes forces , au point
que mes compagnons ſe virent tour-àtour
obligés de me porter dans leurs
bras . Dès que la nuit parut , la crainte
des bêtes féroces dont ces lieux pouvoient
être habités , les détermina à
couper avec leurs épées des branches
d'arbres dont ils firent un grand feu .
Ils m'inviterent alors à tâcher de prendre
quelque repos pour me mettre en
étatde recommencer le lendemain notre
courſe , & convinrent de veiller alternativement
tant pour entretenir le
feu , que pour, en cas de beſoin, éveiller
les deux autres .
Gouchée au pied d'un arbre, où malgré
l'agitation de mes eſprits , je ne tardai
pas à m'endormir profondément,
Ja fatigue que j'avois efſuyée eût ſans
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
....
doute prolongé mon sommeil , fans un
événementdont je frémis encore . Je rêvois
qu'un animal féroce étoit prêt à
me dévorer ; je m'éveillai avec effroi
& crus que mon rêve devenoit une
réalité , lorſque je me fentis preſſée dans
les bras d'un homme. J'allois jetter des
cris perçans , lorſqu'on me dit : ne vous
allarmez - pas , belle Henriette ; vous
n'avez rien à craindre de moi ; je vous
le proteſte fur ce que j'ai de plus facré :
daignez m'entendre. Je vousai aimée ,
que dis-je ! adorée dès le premier moment
que je vous ai vue Le fon de
ces paroles me fit reconnoître Reyner
(c'étoit le nom du Valet-de-Chambre ,
de mon père . ) Je pouſſai un cri fi violent
qu'il éveilla le Contremaître. Cet
honnête homme accourut à moi , &
comprit la cauſe de ma frayeur. Monftre
! dit- il , efſt-ce au milieu des dangers
qui nous environnent , après être
échappés comme par miracle à la mort ,
eſt-ce le temps d'infulter auffi cruellement
une perfonne que vous ne devriez
approcher qu'avec reſpect ? Reyner
plein de fureur &de honte , ne répondit
à ce reproche que par des injures
& des menaces. Il n'en fallut pas
davantage pour exciter entr'eux un
3
NOVEMBRE. 1763. 31
combat. J'étois fi indignée&fi humiliée
de cet événement, que prèſque hors
de moi-même je me mis à fuir de toutes
mes forces vèrs une forêt que j'apperçus
, où excédée de fatigue &d'horreur
, je tombai au pied d'un arbre
touffu dont les branches pendoient jufqu'à
terre.
Mon eſprit étoit trop agité pour enviſager
d'autres malheurs que celui de
tomber entre les mains du perfide Reyner.
Mais bientôt une multitude d'objets
de terreur ſe peignirent à mon
imagination. Les bêtes ſauvages dont
l'honnête Anglois nous avoit parlé , me
faifoient friffonner au moindre bruit.
Pleine de cette inquiétude , je quittai
ma place pour jetter les yeux de tous
côtés , fans pouvoir découvrir ni maiſon
ni cabane , ni rien qui m'offrît l'apparence
d'un aſyle. Déſeſpérant alors
de conferver ma vie je commençai
à moins craindre la mort.
Les différentes mifères , les peines ,
les dangers que j'avois effuyés dans
un fi court eſpace de temps , ſe préſenterent
en foule à ma mémoire ; &
mon âme trop foible pour ſupporter
ces cruelles idées , perdit juſqu'à la faculté
de réfléchir. Je tombai dans une
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
forte de léthargie ; & j'ignore combien
de temps avoit duré cette eſpèce d'anéantiſſement
quand j'en fortis par une
nouvelle épouvante , peut-être la ſeule
choſe capable de me tirer alors de cet
état. C'étoit la voix du déteſtable Reyner.
Vous voilà enfin retrouvée , aimable
fugitive ? me dit- il , avec un sourire
mocqueur , vous vous êtes ſauvée de
moi ; mais vous ignoriez que rien ne
pouvoit vous cacher à votre Amant.
Je vous aurois poursuivie dans tous les
coinsdu monde. Ma paſſion eſt telle que
je m'expoſerois non ſeulement à toute
la vengeance des hommes , mais à
celle de Dieu même plutôt que d'y
renoncer .
Ce difcours me pénétra de tant d'horreurs
, que j'ai peine à concevoir comment
j'y pus ſurvivre. La violence des
mouvemens qui m'agitoient , ne me
laiſſa d'autre liberté d'expreffions que
celle d'un regard où il pût lire ma
haine & mon mépris. Ne me haïffez pas
pour un excès d'amour , reprit- il fur un
ton plus reſpectueux ; fi c'eſt un crime
de vous avoir aimée , n'en faccuſez que
vos charmes. Il voulut alors ſe ſaifir
de mes mains . Audacieux Efclave !
m'écriai-je , ofes-tu bien élever tes re
NOVEMBRE. 1763. 33
gards juſqu'à moi ? Je ſçai , dit- il , la
diſproportion de votre rang &du mien;
mais la fortune ne nous a-t-elle pas mis
de niveau ? Ne nous plonge-t- elle pas
tous deux dans la même indigence ? Ne
vange-t-elle pas enfin la Nature après
l'avoir humiliée tant de fois ? Dans le
fond ne fuis -je pas né votre égal ? Qu'estce
que les diftinctions inventées par
l'injuftice & foutenues par la force ? Les
Grands de la Terre font-ils d'une eſpéce
différente des petits ? Croyez - vous
qu'un homme d'un état obfcur ne doive
, ne puiſſe ni penſer ni ſentir comme
les Grands ? Le Peuple n'eſt plus
dans cette profonde ignorance qui le
plaçoit , qui le fixoit , pour ainſi dire ,
parmi les brutes : nous ſcavons aujourd'hui
écrire , lire , écouter & réfléchir.
Vous êtes belle , vous me plaiſez ; nous
voilà dans l'ordre naturel : pourquoi
donc cette fierté , cette hauteur fi déplacée
à préſent ? Efforçons-nous plutôt
de foulager notre miſére commune,
& livrons-nous aux plaiſirs que la Nature
ne refuſe à perſonne. Nous pouvons
, fi vous voulez , être auſſi heureux
que nos premiers pères dans le
jardin d'Eden . Je rendrai à mon aimable
Henriette tous les ſervices qui dé
Bv
34 MERCURE DE FRANCE.
pendront de moi , & mon zéle ira toujours
au-devant de ſes defirs. Quand
elle dormira je veillerai & ſerai ſon défenfeur
. Peut-être enfin que le hazard
nous conduira dans quelque lieu où
mon travail fournira plus agréablement
à votre ſubſiſtance. Chère Henriette !
ajouta -t- il avec chaleur , ayez pitié de
vous-même : craignez de m'irriter ; ne
me méprifez pas ; que ces beaux yeux
m'enviſagent avec moins d'horreur. De
quel ſecours feroient maintenant vos
titres ? de quel ſecours au contraire ma
tendreſſe ne vous ſera-t-elle pas ?
Tandis qu'il parloit ainfi , j'avois le
viſage tourné de façon qu'il ne voyoit
pas les larmes dont j'étois baignée .
J'invoquois intérieurement le Ciel; jamais
je ne lui fis d'auffi ferventes prieres .
Reyner garda un moment le filence &
le rompit bientôt pour me preffer de
lui répondre . Que puis - je dire , m'écriai-
je avec fierté , que tu ne ſaches
déja ? Je ne vois en toi qu'un ſcélerat
trop indigne de vivre , & je ne puis que
m'abhorrer moi-même d'avoir ſcu te
plaire. A ces mots je m'élançai de
ſes bras & tentai de prendre la fuite.
Il ne lui fut pas difficile de m'atteindre.
Je fis retentir de mes cris les échos de
NOVEMBRE. 1763 . 35
la forêt , & je me voyois prête a devenir
la proie de ce ſcélérat , quand toutà-
coup pluſieurs hommes arriverent à
l'endroit où nous étions. Indignés de la
violence à laquelle ils me voyoient
prête à fuccomber , l'un deuxd'un coup
de javelot étendit mon lâche raviſſeur
àmes pieds .
Je dois maintenant vous informer de
qui & par quel hazad je reçus ce ſecours
ineſperé. Vous ſcavez , ma chère
Zoa , que votre père a une belle Maifon
de Campagne à trois lieues de la
vaſte forêt de Chiama . C'étoit dans cette
même forêt que j'avois foutenu l'horrible
combat que je viens de vous raconter
, & c'étoient les gens du Banian
qui chaſſoient alors au ſanglier.
J'aurois peine à vous exprimer la furpriſe
que je caufai à ces Indiens. Mes
habits , quoique riches , trempés par
Peau de la Mer & féchés au vent & au
foleil , par conséquent de mille fauffes
couleurs , & déchirés ainſi que ma peau
par les bruyères à travers leſquelles j'avois
paſſé ; mes cheveux épars dans le
plus grand défordre ; mes yeux égarés ;
tout cet appareil joint au lieu où ils m'avoient
rencontrée , leur fit conclurre
qu'il m'étoit arrivé quelque avanture
Bvj
36 MERCURE DE FRANCE.
extraordinaire. Ils m'entourérent & me
confidérerent de la tête aux pieds en
ſe parlant les uns aux autres ; mais quoique
je n'entendiffe pas leur langue , je
conjecturai par leur maintien que ce
qu'ils difoient n'étoit pas à mon défavantage.
Après m'avoir longtemps examinée
, deux d'entr'eux me tendirent la
main , & me conduifirent à travers la
forêt , en me foutenant , quand nous
étions dans de mauvais chemins , avec
la plus grande humanité.
Nous apperçumes enfin ce que peu
de temps auparavant j'avois défeſpéré
de jamais revoir , c'eſt - à - dire , une
maifon. Toute incertaine que j'étois
du traitement qui pouvoit m'y attendre
, je ne pus m'empêcher de fentir
la joie d'être hors d'un pays ſauvage ,
& de me retrouver avec des créatures
humaines. Mes conducteurs, en arrivant,
m'apporterent du linge très- blanc & fervirent
devant moi un plat de ris & quelques
oiſeaux bouillis , avec un pot d'argent
plein d'eau mêlée avec un peu d'Arak.
Je rendis grace à Dieu du changement
qui arrivoit dans mon état ; mais
il manquoit à mon bonheur la poſſibilité
d'entendre mes bienfaîteurs & de
les informer de ce qui me regardoit ;
NOVEMBRE. 1763. 37
détail qui pouvoit influer ſur la continuation
de leurs bons procédés à mon
égard. Après avoir emporté les reſtes de
ce qui m'avoit été ſervi , on me laiſſa
ſeule ; & je vis l'inſtant après entrer un
Indien d'une jolie figure , excepté la
couleur de ſa peau , ſuivi de quelquesuns
de ceux qui m'avoient trouvée dans
la forêt. Il me regarda comme eux avec
étonnement , & me traita avec la plus
grande politeffe. Aux témoignages de
reſpect qu'on lui rendoit , je m'apperçus
qu'il étoit le Maître de cette habitation ,
&je lui témoignai en François toute
ma reconnoiſſance ; mais j'eus le chagrin
d'appercevoir que je n'étois entendue
de perſonne. Mes démonstrations
lui firent cependant à-peu-près deviner
ce que je prétendois lui dire. Il fit figne
à ſes gens de ſe retirer ; & après
s'être affis auprès de moi , il me prit la
main & la baiſa avec tranſport. Cette
action , qui me rappella l'infame Reyner,
fit une telle impreſſion ſur moi , que je
m'écriai tout-à coup : O Dieu ! que
vais-je devenir ? Quoiqu'il n'entendît
pas les mots que je prononçois , la douleur
qui ſe peignit ſur mon vilage les
lui rendit , à ce qu'il m'a dit depuis ,
très- intelligibles. L'Indien en effet aban38
MERCURE DE FRANCE.
donna auffitôt ma main , me falua ref
pectueuſement avec l'air de me demander
pardon , & fortit de ma chambre.
Cette conduite dans laquelle je ſoupçonnai
malgré moi plus d'art que de
bonté , ne diffipa point mes inquiétudes .
Je venois trop récemment d'éprouver
que la paffion parvenue à un certain
degré , ne connoît plus de frein. Pouvois-
je ne pas craindre de me voir expoſée
aux mêmes dangers ? On ne me
laiſſa pas long-temps livrée à ces triſtes
réflexions. Deux femmes Indiennes entrerent
& me firent figne de les ſuivre.
Je fus conduite dans un très-bel appartement
, où je trouvai toutes les commodités
que j'aurois pû defirer
France même. Mais ce qui me plut
davantage , ce fut un verrouil que j'apperçus
à la porte ,&dont je ne différai
pas de faire uſage dès que je me trouvai
feule.
en
Malgré mes fatigues outrées , le trouble
de mon âme ne me permit de me
livrer au fommeil que vers le matin :
mais il devint fi fort , que je ne fus
éveillée que très- tard par une voix qui
ſembloit m'appeller. Je fortis de mon
lit; & après avoir paflé une robe , j'allai
ouvrir ma porte. C'étoit une des fem
NOVEMBRE. 1763 . 39
mes qui m'apportoit un habit très-riche
qu'elle m'aida à mettre , en me faiſant
entendre par fignes que le mien étoit
trop peu convenable pour moi. Je ne
fus pas plutôt habillée , qu'une autre
m'apporta du chocolat avec une eſpéce
de gâteau : tout cela me fut fervi avec
un reſpect qui auroit peut- être flatté
ma vanité , ſi j'avois pû m'en diffimuler
le motif ou ne le pas craindre.
Dès que j'eus déjeûné , elles me conduifirent
dans une Salle où étoit leur
Maître , & où il eſt inutile de vous dire
qu'il m'attendoit. Il ſe leva & vint me
recevoir avec beaucoup de politeffe ,
prit une de mes longues manches en
fouriant, & parut admirer à quel point
cet habit m'alloit bien. Il m'invita enfuite
à paffer dans ſes jardins , où la
beauté & la variété des fleurs me parurent
admirables. Il en cueillit quelques-
unes des plus curieuſes qu'il plaça
dans mes cheveux & fur mon fein ,
mais avec tous les égards qu'exigeoit
la modeſtie la plus ſcrupuleuſe ; & pendant
ce jour même & pluſieurs autres
il ne fit rien qui pût faire naître en moi
les moindres allarmes , quoiqu'il me fût
aiſé d'appercevoir les progrès de fa
paffion par le feu qui brilloit dans ſes
40 MERCURE DE FRANCE.
yeux. Sa main trembloit quand il étoit
dans le cas de m'en offrir l'appui & de
toucher la mienne ; & quoique les Peuples
de cette couleur ne rougiffent jamais
, je remarquois pourtant ſouvent
que ſon viſage devenoit d'une teinte
plus pâle , effet de la violence que lui
cauſoit une conduite auſſi modérée.
Après m'avoir fait voir dans ſes jardins
tout ce qu'il jugeoit digne de mes
obſervations , & m'avoir conduit dans
une grotte ornée de coquillages , autour
de laquelle ferpentoit un ruiffeau
qui fortoit d'une eſpèce de labyrinthe ,
il me ramena dans la ſalle où la rable
étoit ſervie ; & pendant le repas il
conſerva pour moi les mêmes attententions
& les mêmes égards. Apeine
étions-nous deſſervis , qu'un de ſes efclaves
entra précipitamment & lui dit
quelques mots qui parurent lui caufer
beaucoup de joie ; & voici ce que
c'étoit. Epris de la plus vive paffion
pour moi & affligé de ne pouvoir me
communiquer ſes idées , ni ſçavoir ce
que j'étois , ni ce qui avoit pû donner
lieu aux étranges événemens qu'on lui
avoit racontés , il avoit envoyé à la
Ville offrir une récompenſe confidérable
à qui ſçauroit aſſez les Langues Euro
NOVEMBRE. 1763 . 41
péennes pour pouvoir nous fervir d'interprète
; & la perſonne chargée de
cette commiſſion avoit été affez heureuſe
pour trouver un homme qui parloit
paffablement le Hollandois , l'Anglois
& le François .
Le Banian , après avoir caufé un
moment avec lui , le pria de me parler
dans toutes les langues qu'il poffédoit.
Dès qu'il connutque j'étois Francoiſe
, il me demanda par quel hazard
je me trouvois dans l'Inde ? Jamais aucun
fon ne flatta plus délicieuſement
mon oreille. Je lui appris tous mes
malheurs ; il les répéta au Banian , qui
touché de mon hiſtoire me fit aſſurer
qu'il me rendroit tous les ſervices qui
pourroient être en ſa puiſſance. Je demandai
dans quel pays j'étois ? & il ne
m'eut pas plutôt dit que c'étoit à Bombay
que je le fuppliai de me faire
conduire chez un Commercant Anglois
, pour le prier de me procurer les
moyens de retourner en Europe. Cette
propoſition ne fut pas plutôt expliquée
au Banian , qu'il ordonna à l'Interprète
de me dire que nous étions à une
très-grande diſtance de la Colonie ; mais
qu'ayant des relations d'affaires avec les
Commerçans d'Angleterre , & du cré-
,
42 MERCURE DE FRANCE.
dit chez cette Nation , il ſe chargeoit
avec plaifir de cette négociation. i
Cette réponſe étoit d'autant moins
fatisfaiſante pour moi , que j'aſpirois
après l'inſtant de me voir hors de la
puiſſance d'un homme dont les diſpoſitions
me donnoient beaucoup de dé
fiance. Je tentai mais inutilement d'engager
le Banian à vouloir bien s'é
pargner cette peine. Affez heureux ,
me dit- il, pour ſe trouver le premier
à portée de m'être utile , il devenoit
jaloux de finir ſon ouvrage. Je penſai
alors à gagner l'amitié de l'interprète&
à le charger d'une Lettre pour le Gouverneur
de Bombay , que le Capitaine
de notre vaiſſeau m'avoit dit être un
homme plein d'honneur; mais je craignis
de me confier trop légérement à
une créature du Banian , & peut-être
de m'expoſer à l'irriter trop contre moi.
Je crus donc n'avoir rien de mieux à
faire que de me mettre ſous la protection
du Ciel & de laiſſer agir cet Indien
qui non moins impatient que
moi, partitdès le lendemain pour la ville
&me laiſſa ſon interprète , afin que par
fon moyen je puſſe faire entendre mes
volontés à ſes gens qui avoient ordre
de m'obéir en tout.
,
NOVEMBRE. 1763. 43
Cetre abfence donna quelque relache
à mes inquiétudes ; je l'employai à
queſtionner l'interprète ſur le temps qu'il
avoit paffé en France , fur ce qui l'avoit
engagé à y aller, ſur le ſéjour qu'il
avoit fait dans l'Inde , ſur ſes facultés &
l'état de ſon commerce à Bombav. II
me dit qu'étant Matelot fur un vaiſſeau
marchand Hollandois . & le vaiſſeau
ayant été pris par un Anglois , il avoir
appris cette langue ; que depuis étant
venu ſouvent dans l'Inde il avoit encore
appris le Malayant ; qu'il devoit
le peu qu'il ſçavoit de la langue Françoiſe
à la com, laiſance d'un François
avec lequel il avoit fait un voyage de
long cours ; qu'enfin ſa demeure étoit
fixée à Bombay , où il avoit épousé
une Indienne dont il avoit pluſieurs enfans.
Je concevois à peine comment
un Européen s'étoit déterminé à prenpre
une femme de cette couleur , &
de plus payenne. Mais je ne fus pas
long-temps à m'appercevoir qu'il n'étoit
rien moins que délicat en matière
de Religion , & à m'applaudir de ne m'être
pas confiée à lui comme j'en avois
été tentée. Je lui demandai le nom &
le rang de celui ſous la protection duquel
j'étois tombée ? Ilm'en fit les plus
44 MERCURE DE FRANCE.
grands éloges & finit par me dire que
celle qu'il épouſeroit feroit la plus heureuſe
femme du monde. Je fis peu d'attention
à ce difcours & pour me donner
de l'occupation je me fis inſtruire
par lui de pluſieurs phrases de la langue
Malayene qui me parut fi facile , qu'en
peu de jours je me trouvai en état de
demander tout ce qui m'étoit néceſſaire.
Le reste áu Mercure prochain.
de B*** écrite par elle-même
pour ſa fille , traduite de l'Anglois ,
par Madame D ***.
LE ſeul motif capable de me faire
ſupporter une vie qui dès ma plus tendre
enfance n'a été qu'un tiſſu de malheurs
, fut le defir de vous voir parvenir
à un âge où vous puiſſiez vraiment
ſçavoir qui vous êtes. Je n'ai pu foutenir
l'idée de ne vous laiſſer avant de
mourir d'autres connoiffances de vousmême
, fi ce n'eſt que vous êtes fille
d'un Banian idolâtre. S'il plaît au Ciel
que ces papiers tombent entre vos mains,
je vous recommande de les conferver
avec le plus grand foin ; je vous conjure
auffi par reſpect pour le culte dans
lequel vous êtes née , qui rend ſacrés
14 MERCURE DE FRANCE .
les devoirs envers les Pères & Mères ,
de lire avec la plus fcrupuleuſe attention
ce que ces Mémoires contiennent ,
de méditer fur chaque article , de peſer
chaque précepte & de les graver fi bien
dans votre ſouvenir , que ſi quelqu'accident
vous faiſoit perdre ce manufcrit ,
vous fuffiez en état de le récrire. Je
vous ordonne ſeulement d'en garder un
fecret inviolable , à moins que la providence
, dont les decrets font impénétrables
, ne vous mît dans une fituation
où il vous feroit avantageux de le publier.
Sçachez donc , ma chère Zoa , que
vous êtes deſcendue par moi de deux
très- anciennes & très-illuſtres maiſons
établies dans le plus fameux Royaume
qu'il y ait ſur la Terre , non ſeulement
par la richeſſe de ſon ſol & la magnificence
de ſes Villes , mais encore par
le génie & les moeurs de ſes habitans.
Il eſt inutile que je vous nomme la
France , puiſque vous m'avez ſouvent
entendu dire que j'y avois reçu le jour.
Mon père étoit le plus jeune des fils
du Comte de B***. ma mère fille du
Baron de S***. S'il vous arrive de rencontrer
quelqu'un de ce payslà,vous entendrez
parler de la vertu&de la granNOVEMBRE.
1763. 15
deur de vos ancêtres . J'éviterois de
vous expoſer à un ſentiment d'orgueil
en vous apprenant l'éclat de votre origine
, ſi cet éclat même ne devoit pas
vous tenir en garde contre tout ce qui
feroit capable de la ternir.
Il eſt d'uſage enFrance parmi les gens
de Condition , de ne pas ſouffrir de
méſalliances : s'ils ſe trouvent hors d'état
d'établir convenablement leurs filles
, ils prennent le parti de les enfermerdans
des maiſons appellées Monaftères,
où elles ſont ſéqueſtrées du monde
pour toujours , & même ſouvent forcées
de ſe conſacrer à Dieu.
Le Baron de S***. chargé de beaucoup
d'enfans , ſe propoſoit de ſacrifier
ma mère à l'agrandiſſement de ſa
famille ; mais la paffion que mon père.
conçut pour elley mit obſtacle. Après
d'inutiles efforts pour obtenir le conſentement
de mon Ayeul , le jeune
B***. prit leparti d'épouſer ſon amante
en ſecret. Ce mariage caché l'eût été
longtemps ſans la réſolution qu'avoit
priſe le Baron de confiner ſa fille dans
un Monastère. La groſſeſſe de cette infortunée
, l'honneur de la famille , le
fien même exigeoient qu'elle déclarât
fon état. Le Comte indigné ne permit
16 MERCURE DE FRANCE.
jamais que mon père ſe préſentât devant
lui , refuſa même de contribuer à
ſa ſubſiſtance & à celle de la femme
qu'il avoit choiſie. En vain nombre de
perſonnes entreprirent de le calmer ,
en lui repréſentant que la fille du Baron
de S*** . étoit un parti fortable pour
le fils du Comte de B***. que la vertu ,
la beauté & toutes les qualités de ma
mère dédommageoient amplement du
manque de fortune ; il fut toujours inéxorable
, & ma naiſſance , ( car je ſuis
le premier & unique fruit de ce triſte
mariage ) ne put émouvoir ſa ſenſibilité.
Pendant treize ans entiers nous n'eumes
de ſecours mon père , ma mère &
moi , que ceux que le Baron put prendre
ſur la mince ſubſiſtance de ſes autres
enfans , & qui par conféquent ne
purent nous rendre la vie que fort
amère.
Nous languiſſions dans cette ſituation
déplorable,lorſque la mort du Gouver--
neur d'Iranadab arriva . C'eſt un établiſſement
que la France a dans les Indes.
Le Prince de Condé demanda cette
Place au Roi pour mon père. Le poſte
étoit peu brillart pour l'héritier de la
maiſon de B *** , mais devenoit une
reſſource honnête pour un fils diſgracié
NOVEMBRE. 1763. 14
de ſon père , & qui ne vivoit qu'aux
dépens de celui de ſa femme.
On imagina dans le monde qué cét
événement rameneroit le Comte de
B***, & que plutôt que de laiſſer expatrier
fon fils , il ſe détermineroit à lui
pardonner; mais conſtamment fourd au
cri de la nature , le Comte ſe refuſa
même à ce que mon père prit congé
de lui avant ſon départ.
notre
Le Baron auroit voulu pouvoir déterminer
ſon gendre & ma mère à
me laiſſer auprès de lui ; mais leur tendreſſe
fatale pour l'unique fruit de leur
union , ne leur permit pas d'y conſentir.
Tout étant préparé pour
voyage , à la commodité , à la magnificence
même duquel tous nos parens ,
à l'exception de l'inexorable Comte ,
voulurent bien contribuer. Nous nous
embarquâmes ſur une Frégate du Roi ,
amplement fournie de tout ce qui nous
étoit néceſſaire. Un vent favorable nous
donnoit l'eſpérance d'une heureuſe navigation
, & le changement que j'appercevois
dans la phyſionomie de ceux
à qui je devois le jour , m'annonçoit
leur fatisfaction . Celle de ſe voir indépendans
, quoique dans un état au-deffous
de leur naiſſance , leur donnoit un
18 MERCURE DE FRANCE.
air de gaîté qui me raviſſoit d'autant
plus qu'il étoit nouveau pour moi. Il
m'eſt permis , je crois , de dire que mon
père&ma mère formoient le plus beau
couple , & que la Nature ſembloit avoir
raſſemblé en moi par un heureux mêlange
tous les agrémens perſonnels de
l'un & de l'autre. Mais qui pourroit
aujourd'hui m'en croire ? dévorée de
chagrins amers dès ma jeuneſſe , j'ai
éprouvé avant le temps les effets de la
décrépitude que la vieilleſſe ſeule a
droit de produire , & vous n'avez ſans
doute remarqué dans ma figure aucune
trace de cette beauté funeſte , qui
ſembloit ne m'avoir été donnée que
pour cauſer tous les malheurs de ma
vie.
Au moment où nous nous flattions
que notre malheureuſe étoile ſe lafſoit
de nous perfécuter , elle ſe diſpoſoit à
nous porter les plus ſenſibles coups.
Unmatin que j'étois encore au lit , un .
bruit extraordinaire m'éveilla en ſurſaut,
& l'inſtant après j'entendis des coups
de fufil. Je m'élançois du lit pour courir
en apprendre la cauſe , quand ma
femme de chambre vint m'annoncer
que nous étions attaqués par un Pirate.
La terreur qui ſe peignoit dans ſa conSEPTEMBRE.
1763. 19
tenance me perfuada que nous étions
dans le plus grand danger. Habillée à
la hâte je courus auprès de ma mère
que je trouvai proſternée , implorant le
Ciel. Quelques gens du Vaiſſeau entrerentdans
ſa chambre. Où est mon époux,
s'écria- t- elle ? il combat , Madame , lui
repondit- on. Nous ne pouvons l'arracher
du tillac où tout ſemble être en
feu. Elle y couroit pour l'engager à ſe
ménager davantage; mais un bruit terrible
l'arrêta tout-à- coup.... Ils nous
ont abordés ! ils nous ont abordés , s'écriaun
Matelot : notre perte eſt certaine
, la mort , oul'eſclavage. Quelles expreffions
pourroient peindre la conſternation
& l'horreur où se trouva cette
mère ſi tendre ? Mais que devint-elle
à l'aſpect de mon père couvert de fang ,
&qu'on rapportoit à ſa chambre ? Ah
Madame ! dit- il en soupirant , rien ne
peut nous fauver ; le Ciel nous abandonne
; le vaiſſeau eſt pris ; nous fommes
tous eſclaves ! .... Bientôt notre
chambre fut remplie d'hommes d'un
aſpect fier & terrible. Le Capitaine que
j'apperçus au milieu d'eux , donna des
ordres dans une Langue que je n'entendois
pas . Nous jugeâmes bientôt
qu'ils étoient en notre faveur ; car la
,
20 MERCURE DE FRANCE.
plupart de ces miſérables dont l'air fe
roce étoit encore plus effrayant que la
figure , fortirent ſur le champ. Il n'en
reſta que trois ou quatre ; & l'un deux
qui étoit François ,nous fervit d'interprete.
Le Capitaine inſtruit de ce que
nous étions , eut l'humanité d'ordonner
que l'on panfat les bleſſures de mon
père & de permettre que nous gardaffions
la même chambre : mais tout
le reſte de nos gens , à l'exceptionde
deux de nos femmes , furent enchaî
nés au fondde cale.
Le Capitaine ayant enſuite fait emporter
tous les effets & marchandiſes de
notre vaiſſeau , retourna dans le fien ,&
ne nous laiſſa qu'un Patron & quelques
Matelots pour nous conduire à Madagascar.
Quel affreux revers ! Quelle différence
dans notre ſituation ! Prêts à recevoir
les hommages d'une Province entiere
, nous nous trouvions dépouillés
de tout& conduits en captivité! Mon père
paroiffoit enviſager fon malheur avec
courage ; mais ma mère étoit inconfolable.
Son coeur tendre & généreux
ne ſupportoit pas l'idée d'être la cauſe
de celui de fon époux. Une mélancolie
profonde , plus dangereuſe que les
NOVEMBRE. 1763. 21
bleſſures de men père , s'empara d'elle ;
&malgré tous les efforts de la paffion
la plus tendre pour la convaincre que
l'amour vertueux dédommage des ri
gueurs du fort , elle ſe reprochait ſans
ceſſe les infortunes de ſon épouſe,
Je ne pouvois éviter d'entendre leurs
triſtes entretiens ; mon coeur en étoit
ſi pénétré , que je paffois quelquefois
de l'abattement au murmure contre la
Providence qui paroiſſoit s'intéreſſer fi
peu à l'innocence & à la vertu.
Nous étions depuis huit jours prifonniers
des Pirates, quand nous fumes flattés
de l'eſpérance de fortir de l'eſclavage.
Le Vaiffean qui s'étoit emparé du
nôtre & qui voyageoit de compagnie
avec nous , avoit découvert un vaiſſeau
Anglois , qu'il crut affez richement
chargé pour devoir l'attaquer ; mais les
Pirates ayant usé une partie de leur poudre
dans leur combat contre nous , celui
qu'ils livrérent à l'Anglais ne put
être auſſi vif, Quelques-uns de nos hommes
, que dans la confufion ils avoient
laiſſés dans notre vaifleau , imaginant
devoir profiter de ce moment de
trouble pour recouvrer leur liberté ,
firent main-baſſe ſur les Pirates ; &
après un carnage horrible notre Capi
22 MERCURE DE FRANCE .
taine vint nous annoncer l'agréable
nouvelle qu'il étoit le ſeul Com maridant
de ſon vaiſſeau. Nous fimes alors
force de voiles dans l'eſpérance de nous
ſauver , tandis que le vaiſſeau Pirate
étoit engagé avec l'Anglois : mais malheureuſement
le nôtre étoit fi endommagé
que ceux qui étoient à la poup e
criérent qu'il ne ſe ſoutiendroit pas deux
heures à la voile.
Mon père alors , le Capitaine & l'equipage
furent d'avis de joindre le vaifſeau
Anglois & de l'aſſiſter avec ce qui
nous reſtoit d'hommes & de munitions :
on agit en conféquence. Les Anglois
ranimés par ce ſecours ineſpéré redoublérent
de valeur ; nos gens ſentant qu'il
falloit vaincre ou mourir , aborderent
l'ennemi l'épée àla main. LesAnglois de
leur côté ſauterent dans le vaiſſeau &
attaquerent les Pirates avec un courage
qui n'a pas d'exemple. Jamais combat
ne fut plus obſtiné ; mais enfin la victoire
demeura au parti le plusjuſte. Les
Pirates furent prèſque tous tués ou
bleſſés , & leur vaiſſeau tellement criblé
que les Anglois en ayant tranſporté
tous les effets dans le leur , l'abandon.
nerent, avec le peu d'hommes qui y reftoientà
la merci des flots. Le nôtre étoit
NOVEMBRE. 1763
également fi rempli d'eau , que nous
fumes obligés de le quitter pour paffer
dans celui des Anglois. Le Capitaine
parloit très bien François ,& étoit auffi
poli que brave. Il ne ſcut pas plutôt qui
nous étions & ce qui nous étoit arrivé
depuis que nous avions quitté la France,
qu'il nous traita avec les égards les
plus refpectueux ,& nous fit rendre tout
ce qui nous avoit été pris par les Pirates
en confidération des ſervices qu'il avoit
reçus de nous ; mais le Capitaine &
mon père ne voulurent rien accepter
que ce qui leur avoit appartenu , & demanderent
pour toute grace qu'on les
mît à terre à Iranadab. Le Capitaine
Anglois que déconcerta cette demande,
dit à mon père que le vaiſſeau qu'il
montoit appartenant à une Compagnie
de Marchands dont il n'étoit que le
Facteur ; & que les effets qu'il contenoit
étant d'une valeur conſidérable , il ne
pouvoit nous conduire dans le port d'us
ne Nation avec laquelle la fienne étoit
actuellement en guerre : mais qu'à notre
arrivée à Bombay où il devoit ſe
rendre , il repréſenteroit au Gouverneur
& aux Marchands les ſervices que nous
lui avions rendus , de façon à obtenir
d'eux un vaiſſeau pour nous conduire
où nous defirions aller,
24 MERCURE DE FRANCE.
,
Nous euffions paſſe notre temps afſez
agréablement ſur le vaiſſeau , fi l'indiſpoſition
de ma mère n'avoit pas augmenté
au point de nous faire défefpérer
de ſa vie. Mon père entièrement
guéri de ſes beſſures ne quittoit pas
le chevet de ſon lit; ma tendreſſe &
mon devoir m'y attachoient également.
Elle languit dans cet état environ fix
ſemaines ; & voyant approcher ſa fin
elle fit ſes adieux à mon père avec
plus de courage qu'on ne devoit attendre
d'un caractère naturellement
foible. Sa paffion pour lui ſembloit l'élever
au-deſſus des terreurs , affez ordinairement
inséparables de la prochaine
diffolution de notre être. Elle
ne doutoit pas que fa mort ne fût un
moyen de réconciliation avec le Comte
ſon père , & que ſon époux ne rentrât
dans tous les droirs que ſon amour
pour elle lui avoit fait perdre. Cette
idée lui faisoit quitter le monde avec
moins de regret & d'amertume. Elle
m'embraffa , me donna ſa bénédiction;
& ſe retournant encore vers mon père,
me recommanda tendrement. Ce furent
les dernières paroles qu'elle articula en
nous laiſſant en proie à la plus profonde
douleur. Mon père , qui ne voulut ja
mais
NOVEMBRE. 1763 . 25
mais confentir que la mer ſervît de fée
pultureau corps de fa malheureuſe épou
ſe , la fit embaûmer par le Chirurgien
du vaiſſeau , dans l'eſpérance , dès qu'il
feroit arrivé à ſon Gouvernement , d'en
faire les obſéques d'une façon convenable
à ſa naiſſance , à ſes vertus & à la
tendreſſe qu'il confervoit pour elle audelà
du trépas.
: Mais hélas ! que les projets des hommes
font vains quand le Ciel en a décidé
autrement. Non feulement cette
épouſe chérie , mais fon époux même
étoient deſtinés à n'avoir que la mer
pour tombeau. Nous étions à la vue de
Bombay, quand il s'éleva le plus furieux
orage que les Matelots euſſent jamais
vû fur cette mer. L'obſcurité vint ſe
joindre au danger , & augmenta nos
craintes. Les coups de vents furent fi
terribles , que les mâts & le gouvernail
ſe rompirent; l'eau entra dans le vaifſeau
avec une telle abondance , que
tout l'Equipage s'écria : Nous sommes
perdus ! plus d'espérance que la cha-
Loupe !... Elle fut dans l'inftant jettée
à l'eau : mon père & moi & autant de
Matelots qu'elle en pouvoit contenir y
entrâmes d'abord ; mais le péril preffant
y fit précipiter tant de monde ,
B
26 MERCURE DE FRANCE.
qu'elle ne tarda pas à couler à fond,
Tout ce qu'elle portoit périt , à la ré
ſerve de trois perſonnes , un Contre-
Maître Anglois & un Valet-de-Chambre
François que nous avions amenés
de France , & moi. Ce dernier , qui
étoit excellent Nageur , eut la force de
me ſauver avec lui. Mon ſalut en cette
occafion étoit ſans doute un malheur
de plus pour moi ; mais il tenoit tant
du prodige , qu'en réfléchiſſant au ſoin .
que la Providence prit alors de mes
jours , on eût pu croire qu'il entroit
dans ſes décrets de les rendre auffi heus
reux qu'ils ont été infortunés.
J'étois évanouie quand nous attei
gnimes le rivage; mes deux libérateurs
me donnerent tous les ſecours qui dé
pendirent d'eux. Je repris bientôt mes
eſprits ; mais repréſentez - vous , ma
chere Zoa , toute l'horreur de ma fie
tuation , lorſque je fus en état de l'enviſager
! Dans le premier mouvement
de mon déſeſpoir , je ne penſai ni à
remercier le Ciel ni ceux qui au péril
de leur vie avoient ſauvée la mienne.
Je demandai mon père à grands cris ,
& mon père ne me fut pas rendu.
Les deux hommes ( car le Contre-
Maître parloit affez bien le françois pour
NOVEMBRE. 1763. 27
ſe faire entendre ) me dirent tout ce
qu'ils purent imaginer pour me confoler
; ils me flatterent qu'il n'étoit pas
impoffible que le Gouverneur ſe fût
ſauvé comme nous ; que vraiſemblablement
la Chaloupe ſe ſeroit briſée
contre un rocher ou auroit échoué à
la côte ; & qu'en ce cas on pourroit
après la tempête retrouver une partie
des effets qui nous appartenoient.
1
J'ignorois fi ce dernier événement
étoit poſſible ; mais j'étois ſûre que mon
père ne ſçavoit pas nager & qu'il ne
me reſtoit pas la plus légère eſpérance
de le revoir jamais. Une perte fi cruelle
fuffifoit pour me rendre inconfolable ,
quand même je me ferois retrouvée
dans ma patrie & maîtreſſe d'une grande
fortune : quelle impreffion ne dutelle
pas faire ſur une malheureuſe orpheline,
étrangère dans quelque pays où
le fort l'eût jettée alors , ne ſcachant
que la langue & les uſages du fien ,
fans appui , fans aſyle , ſans guide &
fans argent ! l'obſcurité de la nuit& le
fifflement des vents ajoutoient encore
à l'horreur de mes réfléxions & me faifoient
fouhaiter la fin de ma déplorable
vie. Le jour parut enfin : jamais
mes yeux n'avoient été frappés d'un
Bij
28 MERCURE DE FRANCE:
,
plus beau ſpectacle. La Mer furieuſe
peu d'heures auparavant étoit devenue
calme , la Terre d'une fraîcheur charmante.
Auprès de nous étoit un bois
dont les arbres chargés de fleurs & de
fruits de différentes eſpèces , charmoient
la vue & l'odorat. Ce ſpectacle , je l'a
vouerai , ſuſpendit un inſtant les tranf
ports de ma douleur ; mais en me retournant
vers la Mer qui renfermoit
dans ſon ſein tout ceque j'avois
eu de plus cher , je ſentis de nouveau
couler mes larmes. En vain mes Compagnons
chercherent à découvrir quel
ques veſtiges du naufrage. Le Contre-
Maître , qui pour la troifiéme fois alloit
aux Indes & qui connoiſſoit ces parages
, prétendit que le Vaiſſeau avoit dû
être entrainé par le courant dans le
Havre, & qu'il étoit poffible qu'une par
tiede nos richeſſes pourroit être ſauvée,
Mais quel foible adouciſſement aux
maux dont j'étois déchirée !
J'étois à jeun depuis vingt - quatre
heures , par conféquent très - affoiblie,
Mes compagnons eux - mêmes , trèspreſſés
par la faim , cueillirent des fruits,
me forcerent d'en goûter , & ſe promirent
qu'en côtoyant les bords de la
Mer nous pourrions rencontrer quelNOVEMBRE.
1763 . 29
que Ville. Cependant le Contre-Maître
parut incertain ſur le chemin qu'il
étoità proposde choiſir : il avoua même
n'être pas für que nous fuffions près de
Bombay. L'obſcurité de la nuit & la
violence de l'orage ne lui avoit , diſoitil
, pas permis de prendre aucunes directions
préciſes. Il falloit donc marcher
au hazard. Nous fimes pluſieurs milles-
fans découvrir aucunes traces d'hommes
: mais cette fatigue devint bientôt
au-deſſus de mes forces , au point
que mes compagnons ſe virent tour-àtour
obligés de me porter dans leurs
bras . Dès que la nuit parut , la crainte
des bêtes féroces dont ces lieux pouvoient
être habités , les détermina à
couper avec leurs épées des branches
d'arbres dont ils firent un grand feu .
Ils m'inviterent alors à tâcher de prendre
quelque repos pour me mettre en
étatde recommencer le lendemain notre
courſe , & convinrent de veiller alternativement
tant pour entretenir le
feu , que pour, en cas de beſoin, éveiller
les deux autres .
Gouchée au pied d'un arbre, où malgré
l'agitation de mes eſprits , je ne tardai
pas à m'endormir profondément,
Ja fatigue que j'avois efſuyée eût ſans
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
....
doute prolongé mon sommeil , fans un
événementdont je frémis encore . Je rêvois
qu'un animal féroce étoit prêt à
me dévorer ; je m'éveillai avec effroi
& crus que mon rêve devenoit une
réalité , lorſque je me fentis preſſée dans
les bras d'un homme. J'allois jetter des
cris perçans , lorſqu'on me dit : ne vous
allarmez - pas , belle Henriette ; vous
n'avez rien à craindre de moi ; je vous
le proteſte fur ce que j'ai de plus facré :
daignez m'entendre. Je vousai aimée ,
que dis-je ! adorée dès le premier moment
que je vous ai vue Le fon de
ces paroles me fit reconnoître Reyner
(c'étoit le nom du Valet-de-Chambre ,
de mon père . ) Je pouſſai un cri fi violent
qu'il éveilla le Contremaître. Cet
honnête homme accourut à moi , &
comprit la cauſe de ma frayeur. Monftre
! dit- il , efſt-ce au milieu des dangers
qui nous environnent , après être
échappés comme par miracle à la mort ,
eſt-ce le temps d'infulter auffi cruellement
une perfonne que vous ne devriez
approcher qu'avec reſpect ? Reyner
plein de fureur &de honte , ne répondit
à ce reproche que par des injures
& des menaces. Il n'en fallut pas
davantage pour exciter entr'eux un
3
NOVEMBRE. 1763. 31
combat. J'étois fi indignée&fi humiliée
de cet événement, que prèſque hors
de moi-même je me mis à fuir de toutes
mes forces vèrs une forêt que j'apperçus
, où excédée de fatigue &d'horreur
, je tombai au pied d'un arbre
touffu dont les branches pendoient jufqu'à
terre.
Mon eſprit étoit trop agité pour enviſager
d'autres malheurs que celui de
tomber entre les mains du perfide Reyner.
Mais bientôt une multitude d'objets
de terreur ſe peignirent à mon
imagination. Les bêtes ſauvages dont
l'honnête Anglois nous avoit parlé , me
faifoient friffonner au moindre bruit.
Pleine de cette inquiétude , je quittai
ma place pour jetter les yeux de tous
côtés , fans pouvoir découvrir ni maiſon
ni cabane , ni rien qui m'offrît l'apparence
d'un aſyle. Déſeſpérant alors
de conferver ma vie je commençai
à moins craindre la mort.
Les différentes mifères , les peines ,
les dangers que j'avois effuyés dans
un fi court eſpace de temps , ſe préſenterent
en foule à ma mémoire ; &
mon âme trop foible pour ſupporter
ces cruelles idées , perdit juſqu'à la faculté
de réfléchir. Je tombai dans une
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
forte de léthargie ; & j'ignore combien
de temps avoit duré cette eſpèce d'anéantiſſement
quand j'en fortis par une
nouvelle épouvante , peut-être la ſeule
choſe capable de me tirer alors de cet
état. C'étoit la voix du déteſtable Reyner.
Vous voilà enfin retrouvée , aimable
fugitive ? me dit- il , avec un sourire
mocqueur , vous vous êtes ſauvée de
moi ; mais vous ignoriez que rien ne
pouvoit vous cacher à votre Amant.
Je vous aurois poursuivie dans tous les
coinsdu monde. Ma paſſion eſt telle que
je m'expoſerois non ſeulement à toute
la vengeance des hommes , mais à
celle de Dieu même plutôt que d'y
renoncer .
Ce difcours me pénétra de tant d'horreurs
, que j'ai peine à concevoir comment
j'y pus ſurvivre. La violence des
mouvemens qui m'agitoient , ne me
laiſſa d'autre liberté d'expreffions que
celle d'un regard où il pût lire ma
haine & mon mépris. Ne me haïffez pas
pour un excès d'amour , reprit- il fur un
ton plus reſpectueux ; fi c'eſt un crime
de vous avoir aimée , n'en faccuſez que
vos charmes. Il voulut alors ſe ſaifir
de mes mains . Audacieux Efclave !
m'écriai-je , ofes-tu bien élever tes re
NOVEMBRE. 1763. 33
gards juſqu'à moi ? Je ſçai , dit- il , la
diſproportion de votre rang &du mien;
mais la fortune ne nous a-t-elle pas mis
de niveau ? Ne nous plonge-t- elle pas
tous deux dans la même indigence ? Ne
vange-t-elle pas enfin la Nature après
l'avoir humiliée tant de fois ? Dans le
fond ne fuis -je pas né votre égal ? Qu'estce
que les diftinctions inventées par
l'injuftice & foutenues par la force ? Les
Grands de la Terre font-ils d'une eſpéce
différente des petits ? Croyez - vous
qu'un homme d'un état obfcur ne doive
, ne puiſſe ni penſer ni ſentir comme
les Grands ? Le Peuple n'eſt plus
dans cette profonde ignorance qui le
plaçoit , qui le fixoit , pour ainſi dire ,
parmi les brutes : nous ſcavons aujourd'hui
écrire , lire , écouter & réfléchir.
Vous êtes belle , vous me plaiſez ; nous
voilà dans l'ordre naturel : pourquoi
donc cette fierté , cette hauteur fi déplacée
à préſent ? Efforçons-nous plutôt
de foulager notre miſére commune,
& livrons-nous aux plaiſirs que la Nature
ne refuſe à perſonne. Nous pouvons
, fi vous voulez , être auſſi heureux
que nos premiers pères dans le
jardin d'Eden . Je rendrai à mon aimable
Henriette tous les ſervices qui dé
Bv
34 MERCURE DE FRANCE.
pendront de moi , & mon zéle ira toujours
au-devant de ſes defirs. Quand
elle dormira je veillerai & ſerai ſon défenfeur
. Peut-être enfin que le hazard
nous conduira dans quelque lieu où
mon travail fournira plus agréablement
à votre ſubſiſtance. Chère Henriette !
ajouta -t- il avec chaleur , ayez pitié de
vous-même : craignez de m'irriter ; ne
me méprifez pas ; que ces beaux yeux
m'enviſagent avec moins d'horreur. De
quel ſecours feroient maintenant vos
titres ? de quel ſecours au contraire ma
tendreſſe ne vous ſera-t-elle pas ?
Tandis qu'il parloit ainfi , j'avois le
viſage tourné de façon qu'il ne voyoit
pas les larmes dont j'étois baignée .
J'invoquois intérieurement le Ciel; jamais
je ne lui fis d'auffi ferventes prieres .
Reyner garda un moment le filence &
le rompit bientôt pour me preffer de
lui répondre . Que puis - je dire , m'écriai-
je avec fierté , que tu ne ſaches
déja ? Je ne vois en toi qu'un ſcélerat
trop indigne de vivre , & je ne puis que
m'abhorrer moi-même d'avoir ſcu te
plaire. A ces mots je m'élançai de
ſes bras & tentai de prendre la fuite.
Il ne lui fut pas difficile de m'atteindre.
Je fis retentir de mes cris les échos de
NOVEMBRE. 1763 . 35
la forêt , & je me voyois prête a devenir
la proie de ce ſcélérat , quand toutà-
coup pluſieurs hommes arriverent à
l'endroit où nous étions. Indignés de la
violence à laquelle ils me voyoient
prête à fuccomber , l'un deuxd'un coup
de javelot étendit mon lâche raviſſeur
àmes pieds .
Je dois maintenant vous informer de
qui & par quel hazad je reçus ce ſecours
ineſperé. Vous ſcavez , ma chère
Zoa , que votre père a une belle Maifon
de Campagne à trois lieues de la
vaſte forêt de Chiama . C'étoit dans cette
même forêt que j'avois foutenu l'horrible
combat que je viens de vous raconter
, & c'étoient les gens du Banian
qui chaſſoient alors au ſanglier.
J'aurois peine à vous exprimer la furpriſe
que je caufai à ces Indiens. Mes
habits , quoique riches , trempés par
Peau de la Mer & féchés au vent & au
foleil , par conséquent de mille fauffes
couleurs , & déchirés ainſi que ma peau
par les bruyères à travers leſquelles j'avois
paſſé ; mes cheveux épars dans le
plus grand défordre ; mes yeux égarés ;
tout cet appareil joint au lieu où ils m'avoient
rencontrée , leur fit conclurre
qu'il m'étoit arrivé quelque avanture
Bvj
36 MERCURE DE FRANCE.
extraordinaire. Ils m'entourérent & me
confidérerent de la tête aux pieds en
ſe parlant les uns aux autres ; mais quoique
je n'entendiffe pas leur langue , je
conjecturai par leur maintien que ce
qu'ils difoient n'étoit pas à mon défavantage.
Après m'avoir longtemps examinée
, deux d'entr'eux me tendirent la
main , & me conduifirent à travers la
forêt , en me foutenant , quand nous
étions dans de mauvais chemins , avec
la plus grande humanité.
Nous apperçumes enfin ce que peu
de temps auparavant j'avois défeſpéré
de jamais revoir , c'eſt - à - dire , une
maifon. Toute incertaine que j'étois
du traitement qui pouvoit m'y attendre
, je ne pus m'empêcher de fentir
la joie d'être hors d'un pays ſauvage ,
& de me retrouver avec des créatures
humaines. Mes conducteurs, en arrivant,
m'apporterent du linge très- blanc & fervirent
devant moi un plat de ris & quelques
oiſeaux bouillis , avec un pot d'argent
plein d'eau mêlée avec un peu d'Arak.
Je rendis grace à Dieu du changement
qui arrivoit dans mon état ; mais
il manquoit à mon bonheur la poſſibilité
d'entendre mes bienfaîteurs & de
les informer de ce qui me regardoit ;
NOVEMBRE. 1763. 37
détail qui pouvoit influer ſur la continuation
de leurs bons procédés à mon
égard. Après avoir emporté les reſtes de
ce qui m'avoit été ſervi , on me laiſſa
ſeule ; & je vis l'inſtant après entrer un
Indien d'une jolie figure , excepté la
couleur de ſa peau , ſuivi de quelquesuns
de ceux qui m'avoient trouvée dans
la forêt. Il me regarda comme eux avec
étonnement , & me traita avec la plus
grande politeffe. Aux témoignages de
reſpect qu'on lui rendoit , je m'apperçus
qu'il étoit le Maître de cette habitation ,
&je lui témoignai en François toute
ma reconnoiſſance ; mais j'eus le chagrin
d'appercevoir que je n'étois entendue
de perſonne. Mes démonstrations
lui firent cependant à-peu-près deviner
ce que je prétendois lui dire. Il fit figne
à ſes gens de ſe retirer ; & après
s'être affis auprès de moi , il me prit la
main & la baiſa avec tranſport. Cette
action , qui me rappella l'infame Reyner,
fit une telle impreſſion ſur moi , que je
m'écriai tout-à coup : O Dieu ! que
vais-je devenir ? Quoiqu'il n'entendît
pas les mots que je prononçois , la douleur
qui ſe peignit ſur mon vilage les
lui rendit , à ce qu'il m'a dit depuis ,
très- intelligibles. L'Indien en effet aban38
MERCURE DE FRANCE.
donna auffitôt ma main , me falua ref
pectueuſement avec l'air de me demander
pardon , & fortit de ma chambre.
Cette conduite dans laquelle je ſoupçonnai
malgré moi plus d'art que de
bonté , ne diffipa point mes inquiétudes .
Je venois trop récemment d'éprouver
que la paffion parvenue à un certain
degré , ne connoît plus de frein. Pouvois-
je ne pas craindre de me voir expoſée
aux mêmes dangers ? On ne me
laiſſa pas long-temps livrée à ces triſtes
réflexions. Deux femmes Indiennes entrerent
& me firent figne de les ſuivre.
Je fus conduite dans un très-bel appartement
, où je trouvai toutes les commodités
que j'aurois pû defirer
France même. Mais ce qui me plut
davantage , ce fut un verrouil que j'apperçus
à la porte ,&dont je ne différai
pas de faire uſage dès que je me trouvai
feule.
en
Malgré mes fatigues outrées , le trouble
de mon âme ne me permit de me
livrer au fommeil que vers le matin :
mais il devint fi fort , que je ne fus
éveillée que très- tard par une voix qui
ſembloit m'appeller. Je fortis de mon
lit; & après avoir paflé une robe , j'allai
ouvrir ma porte. C'étoit une des fem
NOVEMBRE. 1763 . 39
mes qui m'apportoit un habit très-riche
qu'elle m'aida à mettre , en me faiſant
entendre par fignes que le mien étoit
trop peu convenable pour moi. Je ne
fus pas plutôt habillée , qu'une autre
m'apporta du chocolat avec une eſpéce
de gâteau : tout cela me fut fervi avec
un reſpect qui auroit peut- être flatté
ma vanité , ſi j'avois pû m'en diffimuler
le motif ou ne le pas craindre.
Dès que j'eus déjeûné , elles me conduifirent
dans une Salle où étoit leur
Maître , & où il eſt inutile de vous dire
qu'il m'attendoit. Il ſe leva & vint me
recevoir avec beaucoup de politeffe ,
prit une de mes longues manches en
fouriant, & parut admirer à quel point
cet habit m'alloit bien. Il m'invita enfuite
à paffer dans ſes jardins , où la
beauté & la variété des fleurs me parurent
admirables. Il en cueillit quelques-
unes des plus curieuſes qu'il plaça
dans mes cheveux & fur mon fein ,
mais avec tous les égards qu'exigeoit
la modeſtie la plus ſcrupuleuſe ; & pendant
ce jour même & pluſieurs autres
il ne fit rien qui pût faire naître en moi
les moindres allarmes , quoiqu'il me fût
aiſé d'appercevoir les progrès de fa
paffion par le feu qui brilloit dans ſes
40 MERCURE DE FRANCE.
yeux. Sa main trembloit quand il étoit
dans le cas de m'en offrir l'appui & de
toucher la mienne ; & quoique les Peuples
de cette couleur ne rougiffent jamais
, je remarquois pourtant ſouvent
que ſon viſage devenoit d'une teinte
plus pâle , effet de la violence que lui
cauſoit une conduite auſſi modérée.
Après m'avoir fait voir dans ſes jardins
tout ce qu'il jugeoit digne de mes
obſervations , & m'avoir conduit dans
une grotte ornée de coquillages , autour
de laquelle ferpentoit un ruiffeau
qui fortoit d'une eſpèce de labyrinthe ,
il me ramena dans la ſalle où la rable
étoit ſervie ; & pendant le repas il
conſerva pour moi les mêmes attententions
& les mêmes égards. Apeine
étions-nous deſſervis , qu'un de ſes efclaves
entra précipitamment & lui dit
quelques mots qui parurent lui caufer
beaucoup de joie ; & voici ce que
c'étoit. Epris de la plus vive paffion
pour moi & affligé de ne pouvoir me
communiquer ſes idées , ni ſçavoir ce
que j'étois , ni ce qui avoit pû donner
lieu aux étranges événemens qu'on lui
avoit racontés , il avoit envoyé à la
Ville offrir une récompenſe confidérable
à qui ſçauroit aſſez les Langues Euro
NOVEMBRE. 1763 . 41
péennes pour pouvoir nous fervir d'interprète
; & la perſonne chargée de
cette commiſſion avoit été affez heureuſe
pour trouver un homme qui parloit
paffablement le Hollandois , l'Anglois
& le François .
Le Banian , après avoir caufé un
moment avec lui , le pria de me parler
dans toutes les langues qu'il poffédoit.
Dès qu'il connutque j'étois Francoiſe
, il me demanda par quel hazard
je me trouvois dans l'Inde ? Jamais aucun
fon ne flatta plus délicieuſement
mon oreille. Je lui appris tous mes
malheurs ; il les répéta au Banian , qui
touché de mon hiſtoire me fit aſſurer
qu'il me rendroit tous les ſervices qui
pourroient être en ſa puiſſance. Je demandai
dans quel pays j'étois ? & il ne
m'eut pas plutôt dit que c'étoit à Bombay
que je le fuppliai de me faire
conduire chez un Commercant Anglois
, pour le prier de me procurer les
moyens de retourner en Europe. Cette
propoſition ne fut pas plutôt expliquée
au Banian , qu'il ordonna à l'Interprète
de me dire que nous étions à une
très-grande diſtance de la Colonie ; mais
qu'ayant des relations d'affaires avec les
Commerçans d'Angleterre , & du cré-
,
42 MERCURE DE FRANCE.
dit chez cette Nation , il ſe chargeoit
avec plaifir de cette négociation. i
Cette réponſe étoit d'autant moins
fatisfaiſante pour moi , que j'aſpirois
après l'inſtant de me voir hors de la
puiſſance d'un homme dont les diſpoſitions
me donnoient beaucoup de dé
fiance. Je tentai mais inutilement d'engager
le Banian à vouloir bien s'é
pargner cette peine. Affez heureux ,
me dit- il, pour ſe trouver le premier
à portée de m'être utile , il devenoit
jaloux de finir ſon ouvrage. Je penſai
alors à gagner l'amitié de l'interprète&
à le charger d'une Lettre pour le Gouverneur
de Bombay , que le Capitaine
de notre vaiſſeau m'avoit dit être un
homme plein d'honneur; mais je craignis
de me confier trop légérement à
une créature du Banian , & peut-être
de m'expoſer à l'irriter trop contre moi.
Je crus donc n'avoir rien de mieux à
faire que de me mettre ſous la protection
du Ciel & de laiſſer agir cet Indien
qui non moins impatient que
moi, partitdès le lendemain pour la ville
&me laiſſa ſon interprète , afin que par
fon moyen je puſſe faire entendre mes
volontés à ſes gens qui avoient ordre
de m'obéir en tout.
,
NOVEMBRE. 1763. 43
Cetre abfence donna quelque relache
à mes inquiétudes ; je l'employai à
queſtionner l'interprète ſur le temps qu'il
avoit paffé en France , fur ce qui l'avoit
engagé à y aller, ſur le ſéjour qu'il
avoit fait dans l'Inde , ſur ſes facultés &
l'état de ſon commerce à Bombav. II
me dit qu'étant Matelot fur un vaiſſeau
marchand Hollandois . & le vaiſſeau
ayant été pris par un Anglois , il avoir
appris cette langue ; que depuis étant
venu ſouvent dans l'Inde il avoit encore
appris le Malayant ; qu'il devoit
le peu qu'il ſçavoit de la langue Françoiſe
à la com, laiſance d'un François
avec lequel il avoit fait un voyage de
long cours ; qu'enfin ſa demeure étoit
fixée à Bombay , où il avoit épousé
une Indienne dont il avoit pluſieurs enfans.
Je concevois à peine comment
un Européen s'étoit déterminé à prenpre
une femme de cette couleur , &
de plus payenne. Mais je ne fus pas
long-temps à m'appercevoir qu'il n'étoit
rien moins que délicat en matière
de Religion , & à m'applaudir de ne m'être
pas confiée à lui comme j'en avois
été tentée. Je lui demandai le nom &
le rang de celui ſous la protection duquel
j'étois tombée ? Ilm'en fit les plus
44 MERCURE DE FRANCE.
grands éloges & finit par me dire que
celle qu'il épouſeroit feroit la plus heureuſe
femme du monde. Je fis peu d'attention
à ce difcours & pour me donner
de l'occupation je me fis inſtruire
par lui de pluſieurs phrases de la langue
Malayene qui me parut fi facile , qu'en
peu de jours je me trouvai en état de
demander tout ce qui m'étoit néceſſaire.
Le reste áu Mercure prochain.
Fermer
119
p. 11-15
LETTRE mêlée de Vers & de Prose, à M. VERNET, Peintre du ROI.
Début :
VOUS ne vous douteriez jamais, mon cher & illustre ami, des étrènnes que [...]
Mots clefs :
Temps, Mot, Claude Joseph Vernet, Tableaux
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE mêlée de Vers & de Prose, à M. VERNET, Peintre du ROI.
LETTRE mêlée de Vers & de Profe , à
M. VERNET , Peintre du Ro1.
Vous ne vous douteriez jamais ,mon
cher & illuftre ami , des étrènnes que
je vous deſtine. C'eſt mon rêve de la
nuit dernière , oui mon rêve ! &
quelque précieux que foient vos momens
, vous en employerez quelquesuns
à l'écouter. Il m'eſt arrivé enfin ce
que je defirois depuis longtemps. Grace
au fommeil , j'ai franchi cette nuit
l'eſpace qui me ſéparoit de vous , & je
me fuis vû dans votre attelier. A côté
de moi étoit un artiſte célébree , debout,
A vj
?
II
12 MERCURE DE FRANCE .
immobile , la vue fortement attachée
fur vos ouvrages , & dans la vraie attitude
d'un contemplatif. Ses yeux fuivoient
de temps en temps les mouvemens
de votre pinceau , & l'inſtant d'après
il retomboit dans la méditation la
plus profonde. Revenu enfin de cette extaſe
, » J'ai vû quantité de belles choſes ,
>>>a- t - il dit ; mais elles n'étoient point
>> un myſtère pour moi. Si je ne puis en
>> faire autant , je ſçais du moins com-
>>ment on y peut parvenir : mais à l'é-
>> gard de ces tableaux , j'ignore abſo-
>> lument par quelle magie on arrive à
>> ce degréde vérité. « * Vous n'êtes pas
un homme morbleu , a-t- il. continué
vivement en vous adreſſant la parole ;
vous êtes le Diable , ou vous avez fait
un pacte avec lui. Cette incartade vous a
fait rire ; pour moi je l'ai priſe fort ſerieuſement
, & je me fuis rangé de
fon parti de la meilleure foi du monde;
car enfin , vous diſois-je , autant que
je puis me le rappeller :
*
Sans quelque peu de diablerie,
Comment expliquer , je vous prie ,
C'est l'éloge qu'un Artiſte distingué afait des
Tableaux de M. Vernet au dernier Sallon, Ann..
Litt. t. 6. p. 15. 1763 .
FEVRIER. 1764.
Certe trompeuſe profondeur
Sur la toile la plus unie ,
Cesfigures dont la rondeur
Au ciſeau pourroit faire envie
Ces traits vivans , ce coloris
Qui n'étoient que dans la nature ,
Avant qu'ils ſe viſſent tranfmis
Dansvotre magique peinture ?
Vous avez , lauf meilleur avis ,
Fort bien fait de prendre naiſſance
Dans un temps comme celui- ci ;
Car au fiécle de Goffredi *,
Notre Parlement de Provence
Vous eût fait un mauvais parti.
Vous auriez pu par aventure
Finir vos jours par la brûlure ,
Comme ce pauvre preſtolet ;
Et votre procès , je vous jure ,
Vous eût même été plutôt fait.
Car, être l'allié du Diable ,
Auroit dit quelque homme capable
Parmi la Gent porte-rabat ;
Est-ce par la métempſycoſe
Entrer au corps de quelque chat ?
Vieilleerreur ! c'eſt tout autre choſe.
Fai lû dans de vieux Almanachs
Qui dévoiloient tous les myſtères
* Louis Goffredy brûlé à Aix pour crime.
Magie en 1611.
14 MERCURE DE FRANCE.
Des gens qui hantent les fabbats ,
Que les plus habiles Sorcières
Prenoient quelquefois leurs ébats
A faire le beau-temps , l'orage ,
Couvrir l'air d'un ſombre nuage ,
Arracher la lune des Cieux ,
Bâtir des maiſons enchantées ,
Elever monts , creuſer vallées ,
A faire enfin mille autres jeux
Peu chrétiens , mais fort curieux.
Vernet depuis maintes années ,
En fait autant ; dans le beſoin
Je pourrois ſervir de témoin.
D'un coup de baguette puiſſante ,
J'ai vu , j'en donne mon ferment ,
J'ai vu la Lune obéiſſante
Deſcendre en ſon appartement.
J'ai vu les Airs , le Firmament ,
Les flots de la mer , le rivage ,
Toutes les horreurs d'un naufrage
Eclore à ſon commandement.
Sorgeant à cet affreux orage ,
Je friſſonne encor de terreur ,
Et je partage la douleur
De ces pauvres gens dont l'image
Reſtera longtemps dans mon coeur.
Hélas ! leur horrible malheur
N'étoit que l'effet de la rage
De ce déteſtable Enchanteur.
FEVRIER 1764 .
'omets mille & mille autres choſes
Plus ſurprenantes à nos yeux
Quetoutes les métamorphoſes
De nos Sorciers les plus fameux.
Partant l'avis que je propoſe
En juge équitable & chrétien ,
C'eſt , Meſſieurs, quoiqu'il nous oppoſe
Pour nous prouver qu'il n'en eſt rien ,
Qu'on le brûle: il eſt Magicien.
Vous fentez bien que fur cette éloquente
harangue , on auroit opiné au
feu du Bonnet. Et voilà à quoi auroient
abouti alors ces mêmes talens qui vous
attirent aujourd'hui l'admiration des
Peuples & des Rois. Toute choſe a fon
temps , dit le Sage. Aujourd'hui c'eſt le
régne des beaux Tableaux; autrefois
c'étoit celui des méchans Vers. Du
temps de feu Cotin j'aurois été de l'Académie
Françoiſe. Heureuſement pour
vous&malheureuſement pour moi,tout
eft rentré dans l'ordre. Je fuis ,&c.
M. VERNET , Peintre du Ro1.
Vous ne vous douteriez jamais ,mon
cher & illuftre ami , des étrènnes que
je vous deſtine. C'eſt mon rêve de la
nuit dernière , oui mon rêve ! &
quelque précieux que foient vos momens
, vous en employerez quelquesuns
à l'écouter. Il m'eſt arrivé enfin ce
que je defirois depuis longtemps. Grace
au fommeil , j'ai franchi cette nuit
l'eſpace qui me ſéparoit de vous , & je
me fuis vû dans votre attelier. A côté
de moi étoit un artiſte célébree , debout,
A vj
?
II
12 MERCURE DE FRANCE .
immobile , la vue fortement attachée
fur vos ouvrages , & dans la vraie attitude
d'un contemplatif. Ses yeux fuivoient
de temps en temps les mouvemens
de votre pinceau , & l'inſtant d'après
il retomboit dans la méditation la
plus profonde. Revenu enfin de cette extaſe
, » J'ai vû quantité de belles choſes ,
>>>a- t - il dit ; mais elles n'étoient point
>> un myſtère pour moi. Si je ne puis en
>> faire autant , je ſçais du moins com-
>>ment on y peut parvenir : mais à l'é-
>> gard de ces tableaux , j'ignore abſo-
>> lument par quelle magie on arrive à
>> ce degréde vérité. « * Vous n'êtes pas
un homme morbleu , a-t- il. continué
vivement en vous adreſſant la parole ;
vous êtes le Diable , ou vous avez fait
un pacte avec lui. Cette incartade vous a
fait rire ; pour moi je l'ai priſe fort ſerieuſement
, & je me fuis rangé de
fon parti de la meilleure foi du monde;
car enfin , vous diſois-je , autant que
je puis me le rappeller :
*
Sans quelque peu de diablerie,
Comment expliquer , je vous prie ,
C'est l'éloge qu'un Artiſte distingué afait des
Tableaux de M. Vernet au dernier Sallon, Ann..
Litt. t. 6. p. 15. 1763 .
FEVRIER. 1764.
Certe trompeuſe profondeur
Sur la toile la plus unie ,
Cesfigures dont la rondeur
Au ciſeau pourroit faire envie
Ces traits vivans , ce coloris
Qui n'étoient que dans la nature ,
Avant qu'ils ſe viſſent tranfmis
Dansvotre magique peinture ?
Vous avez , lauf meilleur avis ,
Fort bien fait de prendre naiſſance
Dans un temps comme celui- ci ;
Car au fiécle de Goffredi *,
Notre Parlement de Provence
Vous eût fait un mauvais parti.
Vous auriez pu par aventure
Finir vos jours par la brûlure ,
Comme ce pauvre preſtolet ;
Et votre procès , je vous jure ,
Vous eût même été plutôt fait.
Car, être l'allié du Diable ,
Auroit dit quelque homme capable
Parmi la Gent porte-rabat ;
Est-ce par la métempſycoſe
Entrer au corps de quelque chat ?
Vieilleerreur ! c'eſt tout autre choſe.
Fai lû dans de vieux Almanachs
Qui dévoiloient tous les myſtères
* Louis Goffredy brûlé à Aix pour crime.
Magie en 1611.
14 MERCURE DE FRANCE.
Des gens qui hantent les fabbats ,
Que les plus habiles Sorcières
Prenoient quelquefois leurs ébats
A faire le beau-temps , l'orage ,
Couvrir l'air d'un ſombre nuage ,
Arracher la lune des Cieux ,
Bâtir des maiſons enchantées ,
Elever monts , creuſer vallées ,
A faire enfin mille autres jeux
Peu chrétiens , mais fort curieux.
Vernet depuis maintes années ,
En fait autant ; dans le beſoin
Je pourrois ſervir de témoin.
D'un coup de baguette puiſſante ,
J'ai vu , j'en donne mon ferment ,
J'ai vu la Lune obéiſſante
Deſcendre en ſon appartement.
J'ai vu les Airs , le Firmament ,
Les flots de la mer , le rivage ,
Toutes les horreurs d'un naufrage
Eclore à ſon commandement.
Sorgeant à cet affreux orage ,
Je friſſonne encor de terreur ,
Et je partage la douleur
De ces pauvres gens dont l'image
Reſtera longtemps dans mon coeur.
Hélas ! leur horrible malheur
N'étoit que l'effet de la rage
De ce déteſtable Enchanteur.
FEVRIER 1764 .
'omets mille & mille autres choſes
Plus ſurprenantes à nos yeux
Quetoutes les métamorphoſes
De nos Sorciers les plus fameux.
Partant l'avis que je propoſe
En juge équitable & chrétien ,
C'eſt , Meſſieurs, quoiqu'il nous oppoſe
Pour nous prouver qu'il n'en eſt rien ,
Qu'on le brûle: il eſt Magicien.
Vous fentez bien que fur cette éloquente
harangue , on auroit opiné au
feu du Bonnet. Et voilà à quoi auroient
abouti alors ces mêmes talens qui vous
attirent aujourd'hui l'admiration des
Peuples & des Rois. Toute choſe a fon
temps , dit le Sage. Aujourd'hui c'eſt le
régne des beaux Tableaux; autrefois
c'étoit celui des méchans Vers. Du
temps de feu Cotin j'aurois été de l'Académie
Françoiſe. Heureuſement pour
vous&malheureuſement pour moi,tout
eft rentré dans l'ordre. Je fuis ,&c.
Fermer
120
p. 138
De COPPENHAGUE, le 17 Juillet 1764.
Début :
Le 11 de ce mois, vers les onze heures du soir, [...]
Mots clefs :
Temps, Globe de feu, Ciel, Étincelle, Lumière
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : De COPPENHAGUE, le 17 Juillet 1764.
De COPPENHAGUE , le 17 Juillet 1764.
Le 11 de ce mois , vers les onze heures du foir ,
le Temps étant ferein & calme , on apperçut à
Toricbilitrup dans l'Ifle de Falſter un globe de
feu dont le mouvement rapide étoit dirigé dư
Sud au Nord , & dont la lumière , très - éclatante
dans fa partie antérieure , diminua infenfiblement
& le termina par une étincelle femblable à une
Etoile.
Le 11 de ce mois , vers les onze heures du foir ,
le Temps étant ferein & calme , on apperçut à
Toricbilitrup dans l'Ifle de Falſter un globe de
feu dont le mouvement rapide étoit dirigé dư
Sud au Nord , & dont la lumière , très - éclatante
dans fa partie antérieure , diminua infenfiblement
& le termina par une étincelle femblable à une
Etoile.
Fermer
121
p. 163-165
LETTRE à M. DE LA PLACE, auteur du Mercure, sur la façon de conserver le bled.
Début :
Vous savez, Monsieur, & cher compatriote, qu'être fidèle à son Roi, utile à [...]
Mots clefs :
Blé, Temps, Vases
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE à M. DE LA PLACE, auteur du Mercure, sur la façon de conserver le bled.
LETTRE à M. DE LA PLACE , auteur du
Mercure , fur la façon de conferver le
bled.
•
Vous favez , Monfieur & cher compatriote
, qu'être fidèle à fon Roi , utile à
fa patrie , font des fentimens trop profondément
gravés dans les coeurs Calaifiens
164 MERCURE DE FRANCE.
pour avoir pu dégénérer ; eux feuls ont
pû m'infpirer des idées dont je vous prie ,
après en avoir apprécié la valeur , de vouloir
bien faire part au public.
Vous favez également que dans les
temps où l'art de la guerre n'étoit point
porté au degré de perfection où il eft au
jourd'hui , les fiéges étoient fouvent de
très - longue durée , & que la plupart des
villes ne fe prenoient enfin que par famine ;
que pour faire fubfifter plus long- temps
les affiégés , on avoit , dans les places fortes
, des puits dans lefquels on confervoit
le bled ; que ces puits , que l'on nommoit
poires , parce qu'ils en avoient exactement
la forme , étoient hermétiquement fermés;
que le bled s'y confervoit très- long- temps ,
étoit introduit par le haut; & qu' l'extrêmité
ou queue de cette poire , il y avoit une
eſpèce de robinet.
у
Mais on n'a ordinairement des em
pas
placemens propres pour établir ces fortes
de puits ; leur conftruction eft difpendieufe
; ils font fujets à des inconvéniens ;
l'humidité peut y pénétrer , & par conféquent
il feroient maintenant de peu d'ufage .
Je crois pourtant qu'en partant de cette
idée , il feroit poffible de conferver le bled
dans des vâfes de terre à-peu-près des même
forme que celle de ces poires , & d'une
JUIN 1768. 165
grandeur pareille aux jarres dont on fe
fert dans nos vaiffeaux pour y mettre de
l'eau. En rempliffant de bled ces vâfes ,
en fcellant exactement les couvercles en
plâtre, c'est-à-dire , en empêchant l'air d'y
pénétrer , le bled pourroit s'y conferver
long- temps , ne contracteroit point d'humidité
, ne feroit point expofé à être infecté
de pouffière ou d'ordure , feroit à
l'abri des calandres , des rats , des fouris ,
difpenferoit même du foin de le remuer
retourner & cribler de temps en temps :
opérations aufli néceffaires que difpendieufes
, qui diminuent la quantité , par
conféquent augmentent le prix de cette
précieufe denrée , & dès - là frappent plus
particulièrement fur le pauvre.
Tout me perfuade , Monfieur , que l'on
pourroit employer utilement ces vâfes de
terre. J'en ai vu qui pouvoient contenir
au moins douze feptiers , mefure de Paris ,
& la dépenſe de ces vâſes feroit un objet
de peu d'importance dans les villes de
province où l'on boulange le pain chacun
chez foi. On pourroit en avoir pour contenir
la provifion d'une année ; nos greniers
, nos magaſins contiendroient alors
plus de bled ; ce feroit une économie de
plus. J'ai l'honneur , &c. MARECHAL
Echevin de la Ville de Calais,
Paris , ce 17 mars 1768 ,
Mercure , fur la façon de conferver le
bled.
•
Vous favez , Monfieur & cher compatriote
, qu'être fidèle à fon Roi , utile à
fa patrie , font des fentimens trop profondément
gravés dans les coeurs Calaifiens
164 MERCURE DE FRANCE.
pour avoir pu dégénérer ; eux feuls ont
pû m'infpirer des idées dont je vous prie ,
après en avoir apprécié la valeur , de vouloir
bien faire part au public.
Vous favez également que dans les
temps où l'art de la guerre n'étoit point
porté au degré de perfection où il eft au
jourd'hui , les fiéges étoient fouvent de
très - longue durée , & que la plupart des
villes ne fe prenoient enfin que par famine ;
que pour faire fubfifter plus long- temps
les affiégés , on avoit , dans les places fortes
, des puits dans lefquels on confervoit
le bled ; que ces puits , que l'on nommoit
poires , parce qu'ils en avoient exactement
la forme , étoient hermétiquement fermés;
que le bled s'y confervoit très- long- temps ,
étoit introduit par le haut; & qu' l'extrêmité
ou queue de cette poire , il y avoit une
eſpèce de robinet.
у
Mais on n'a ordinairement des em
pas
placemens propres pour établir ces fortes
de puits ; leur conftruction eft difpendieufe
; ils font fujets à des inconvéniens ;
l'humidité peut y pénétrer , & par conféquent
il feroient maintenant de peu d'ufage .
Je crois pourtant qu'en partant de cette
idée , il feroit poffible de conferver le bled
dans des vâfes de terre à-peu-près des même
forme que celle de ces poires , & d'une
JUIN 1768. 165
grandeur pareille aux jarres dont on fe
fert dans nos vaiffeaux pour y mettre de
l'eau. En rempliffant de bled ces vâfes ,
en fcellant exactement les couvercles en
plâtre, c'est-à-dire , en empêchant l'air d'y
pénétrer , le bled pourroit s'y conferver
long- temps , ne contracteroit point d'humidité
, ne feroit point expofé à être infecté
de pouffière ou d'ordure , feroit à
l'abri des calandres , des rats , des fouris ,
difpenferoit même du foin de le remuer
retourner & cribler de temps en temps :
opérations aufli néceffaires que difpendieufes
, qui diminuent la quantité , par
conféquent augmentent le prix de cette
précieufe denrée , & dès - là frappent plus
particulièrement fur le pauvre.
Tout me perfuade , Monfieur , que l'on
pourroit employer utilement ces vâfes de
terre. J'en ai vu qui pouvoient contenir
au moins douze feptiers , mefure de Paris ,
& la dépenſe de ces vâſes feroit un objet
de peu d'importance dans les villes de
province où l'on boulange le pain chacun
chez foi. On pourroit en avoir pour contenir
la provifion d'une année ; nos greniers
, nos magaſins contiendroient alors
plus de bled ; ce feroit une économie de
plus. J'ai l'honneur , &c. MARECHAL
Echevin de la Ville de Calais,
Paris , ce 17 mars 1768 ,
Fermer
Résumé : LETTRE à M. DE LA PLACE, auteur du Mercure, sur la façon de conserver le bled.
Dans une lettre adressée à M. de La Place, rédacteur du Mercure de France, l'auteur exprime son souhait de discuter de la conservation du blé. Il met en avant la fidélité des habitants de Calais envers leur roi et leur patrie. Traditionnellement, lors des sièges prolongés, les villes stockaient le blé dans des puits appelés 'poires', mais cette méthode présente des inconvénients et est coûteuse. L'auteur propose d'utiliser des vases de terre hermétiques, similaires aux jarres pour l'eau sur les vaisseaux, afin de conserver le blé sans humidité, poussière ou saleté, et de le protéger contre les rongeurs et les insectes. Cette méthode éliminerait les opérations coûteuses de remuer, retourner et tamiser le blé, réduisant ainsi les pertes et augmentant la disponibilité du blé, surtout pour les pauvres. Les vases pourraient contenir jusqu'à douze septiers de blé, mesure de Paris, et seraient économiques pour les villes de province où chaque famille cuit son pain. Cela permettrait de stocker une année de provisions, améliorant l'efficacité des greniers et des magasins. L'auteur espère que cette méthode sera jugée utile.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
122
p. 133-159
Observations sur un ouvrage nouveau, intitulé : Traité du Mélo-Drame, [titre d'après la table]
Début :
OBSERVATIONS sur un ouvrage nouveau, intitulé, Traité du Melo-Drame [...]
Mots clefs :
Musique, Mélodrame, Nature, Auteur, Idées, Goût, Ouvrage, Plaisir, Esprit, Temps, Chant, Mélodie, Formes, Imagination, Théâtre, Période, Sensations, Homme, Moyens, Idée, Charme, Drame, Réflexions, Français, Public, Principe, Concert, Beaux-arts, Jean-Jacques Rousseau, Musique italienne
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Observations sur un ouvrage nouveau, intitulé : Traité du Mélo-Drame, [titre d'après la table]
* OBSERVATIONSfur un ouvrage nouveau,
intitulé , Traité du Melo-Drame
ou Réflexions ſur la muſique dramati.
que. A Paris , chez Vallat la Chapelle,
libraire,fur le perron de la Ste Chapelle,
1771 ; in-80. Prix , s liv . relié.
Ona coutume de qualifier de nations rivales
celles que des intérêts oppoſés mettent ſouvent
aux priſes & précipitent dans des guerres longues
&obſtinées ; mais en y regardant de plus près ,
on s'appercevra aisément que ſi les Princes combattent
pourdéfendre ou augmenter leurs états ,
les nations ne connoiſſent guères de véritable rivalité
que dans les choſes qui intéreſſent leur vanité
; ce qui comprend toute eſpèce de gloire ,
cellequi vientdes talens comme celle qui naît des
fuccès à laguerre. En effet, la vanité comme la
lumière peur ſe diftribuer à l'infini ſans s'affoiblir
par le partage; elle eſt toujours active , toujours
éclairée ſur ſes intérêts , & c'eſt ce qui fait que la
jaloufie nationale peut encore exiſter lors même
*Ce morceau qui eſt rrès- intéreſlanr eft l'ouvraged'un
homme auſſi diſtingué par fon rang &
ſa naiſſance que par les talens&fes fumières , &
nous lui avons beaucoup d'obligation d'avoir
bienvoulu ea enrichir le Mercure.
134 MERCURE DE FRANCE.
que l'eſprit du Patriotiſme eſt détruit. Une
guerre perpétuelle s'eſt donc allumée dans l'empire
de l'opinion ; & comme les plus importantes
poſſeſſions de l'ennemi ſont toujours expoſées à la
premiere agreffion , de même dans les rivalités
littéraires les découvertes ſont toujours l'objet
des plus grands débats. Eh! quel François animé
decettenoble ambition,apu ſe contenter de lagloireque
nous avons acquiſe depuis deux fiècles ,& n'a
pas jetté des regards d'envie ſur les Galilées , les
Bacons , les Newtons ? Nous contemplons notre
puiſſance politique , & en nous rappelant la foibleſſedes
premiers Capétiens , nous remarquons
que c'eſt àde riches ſucceſſions que leurs deſcendans
ont dû l'augmentation de leurs domaines :
Craignons d'appliquer ces réflexions à notre empire
littéraire , ou plutôt , en avouant que nous
avons hérité de beaucoup de tréfors dont la découverte
eſt due à l'Etranger , cherchons à nous
confoler par une confidération qui paroît avoir
échappé à la philoſophie de notre âge; c'eſt que
lesnations qui ont le plus inventé ſont peut- être
les moins capables , nonſeulementde perfectionner
, mais de contenir les arts& les talens dans les
meſures qu'un goût ſage& épuré eft en droit de
leur preſcrite. On s'en convaincra facilement ſi
l'on obſerveque chez les peuples qui ont le plus de
découvertes à vanter, il eſt arrivé de deux choſes
l'une ; ou le goût général de la nation a réveillé
l'émulation& provoqué les découvertes , ou les
inventeurs eux-mêmes ont fait naître le goût des
arts qu'ils avoient créés : or dans le premier cas la
paffion dégénère ſouvent en manie ; & dans le
Lecond la doctrine ſe change en dogmatiſme , &
SEPTEMBRE. 1771. 135
l'on voit s'élever une ſecte au lieu d'une école.
Ainſi chez les Grecs l'éloquence dégénéra bientôt
en unevaine déclamation; ainſi chez les Anglois
Melpomène n'eſt encore queShakeſpéar traveſti,&
ce grand homme ſemble n'avoir laiſſé après lui
quedes barrieres au lieu des pierres d'attente qu'il
avoit poſées. Maintenant qu'un peuple ingénieux,
ſenſible & même appliqué s'empare de ces richefſes
étrangères ; qu'il épure dans le creuſet du goût
ces minéraux brutes , mais précieux , nés dans les
flancs de quelque montagne embratée; quellaalime
ou le ciſeau leur donnent la forme& l'éclar ,
&qu'un Public avide, mais difficile & précautionné
, vient enſuite à juger; alors & alors ſeulement,
les choſes ſeront apréciées à leur juſte valeur
, pouflées à leur dernière perfection & furtout
conſervées dansleur intégrité. Tel eſt le for
de la France ; à cette différence ſeulement que c'eſt
fans renoncer à l'honneur de pluſieurs découvertes
qu'elleprétend à la palme du goût , & qu'à la fois
juge & ouvrière , elle peut être pour les autres
peuples ce qu'eſt l'Académie Françoiſe pour elle
même.
Parmi nombre de preuves qui pourroient juſtifier
cette opinion , je me bornerai à un des objets
qui lui tiennentde plus près &dont l'examen nous
aconduits à ces réflexions,je veux parler de la mufique
, celui de tous les arts ſur lequel nous ayons
le moins de droits à réclamer à titre d'inventeurs.
Que diroit le reſte de l'Europe ſi , au bout de vinget
ans à peine écoulés depuis que la muſique italienne
, ou pour mieux m'exprimer , la véritable mufiquea
été implantée en France , nous étions tout
près d'en atteindre la perfection ; fi nous étions
même parvenus à en connoître & les moyens &
Ies effers ; àlui aſſigner ſon domaine & àlui pref
136 MERCURE DE FRANCE.
,
en
crire ſes différens emplois , foit que livrée à ellemême,
elle voulût briller de fon propre éclat , ſoit
qu'unic à la poéfie , elle en développât, elle en exagérât
pour ainſi dire les produits ; ſoit enfin qu'attachée
au drame elle en ſuivit la marche
multipliât l'action&en fortifiât l'intérét ?Ce tableau
féduiſant n'eſt pourtant point un rêve , ſi l'on en
croit l'auteur d'un livre intitulé , Traitédu Melo-
Drame , ouvrage que nous annonçons au Public
avec une confiance à laquelle les productions
récentes ne nous ontguères accoutumés. Ce fera
ſansdoute avec plaifir qu'on y verra nos compofiteurs
comparés , préférés même aux premiers maîtres
d'Italie , & nos eſſais de muſique dramatique
propoſés pour modèle à toutes les Nations.
Allertions hardies ſans doute , mais flatteuſes &
encourageantes , & fur-tout intéreſſantes par les
raiſons auſſi ſavantes qu'ingénieuſes ſur leſquelles
elle eſt établie . Pénétré comme notre auteur
d'eſtime &de reconnoiſſance pour les maîtres qui
ont enrichi depuis quelque tems notre ſcène italienne
, devenu le vrai théâtre lyrique , fi nous
différons d'opinions avec lui ſur quelques objets ,
c'eſt parce que nous croyons qu'un ouvrage commele
fien étoit encore néceflaire pour développer
nombre didées abſtraites & fugitives qui embarraſſoient
les routes de l'art ; pour prévenir furtout
l'inconvénient de l'imitation & de la dégénération
du genre en manière , en un mot pour mettre
les préceptes à la place des exemples. Nous
penfons encore que pour conduire la muſique àſa
dernière perfection , il faut joindre la ſcience qui
éclaire au goût qui aprécie ; c'eſt- à- dire , qu'il
faut ſavoircompoſer , &cependant avoir plus entendu
que compofé; qu'il eſt encore important
den'êtredans aucun parti , ni dans celui des Ita
SEPTEMBRE. 1771. 137
liensdont les principes ſont peut-être trop exclufifs
, ni dans celui des François qui répugnent
quelquefois à l'aveu de la ſupériorité dans autrui;
qu'on doit encore connoître le génie des différens
peuples & la manière dont ils ſont affectés
par les ſons ; qu'à toutes ces connoiſlances préliminaires
il faut joindre l'eſprit philoſophique
qui ſert de guide dans la diſcuſſion , & fur-tout ce
talent ſans lequel on n'enſeigne , on ne perfuade
rien , celui d'écrire avec chaleur , intérêt & clarté.
Enfin après avoir tout exigé , nous reconnoiffons
avec non moins de ſurpriſe que de plaiſir que toutes
ces conditions ſe trouvent remplies par l'auteur
dont l'ouvrage va nous occuper , non dans la
formed'un extrait ordinaire , parce que toutes les
vérités qui s'y trouvent renfermées perdroient à
être déplacées , mais en nous attachant aux idées
lesplus importantes , c'est-à-dire celles qui méritent
leplusd'êtrediſcutées&même refutées.En effet
ceux qui voudront voit en quoi l'auteur a eu raifon
ne peuvent mieux le trouver que dans ſon
livre , tandis que nous concourrons avec lui aux
progrès de l'art , ſi nous parvenons à rectifier celles
de ſes idées qui nous en paroiſſent ſuſcepti
bles.
Il ne s'agira pas ici de reveiller les diſputes po
lémiques qui ont agité la capitale depuis la fameulemiſſionde
1752, pendant laquelle on vitde
pauvres ultramontains ſimples & ſans lettres, prêcher
, convertir & faire des miracles ; mais il ſera
néceſſaire de ſe rappeler avec notre auteur quelle
fut la marchede nos connoiſſances en muſique ;
car nos idées ne ſe ſont pas toujours étendues aufſi
rapidementque notre goût , & la véritê mêmen'a
pu établir ſon empire ſans contracter quelques
dettes avec la mode & le préjugé ; nous direns
138 MERCURE DE FRANCE.
donc enpeu de mots qu'une lettre ſur l'opérad'Oma
phale avoit déjà donné le ſignal d'une révolution
prochaine à- peu-près comme les météores & les
comètes annoncent la chûte des Empires , lorſque
la muſique italienne fit ſa première invaſion dans
lacapitale. Il eſt paflé en uſage, de nos jours , que
lesmanifeſtes&les déclarations de guerre ſuivent
les armées au lieu de les précéder ; la même choſe
arriva dans cette occafion . On reconnut dans un
écrit plein de ſel,intitulé ,lepetit Prophéte , &c.
l'auteur de la lettre ſur Omphale , ou plutôt on
reconnut un homme d'eſprit qui en ſavoit plus
qu'il n'en avoitdit , & qui ne vouloit parler que
parparabole.
favoix
Mais déjà les exemples ſuffiſoient aux préceptes&
il étoit tems que ceux - là entendiſſent qui
avoient des oreilles pour entendre. C'étoit cependant
le plus petit nombre , & M. Roufleau jugea
que la vérné avoit encore affez d'ennemis pour
qu'il lui convînt de la défendre : mais en lui prêlui
donna ſa livrée: préſentée ſous
la forme du paradoxe , elle eut plus de célébrité
que de crédit; elle convainquit & révolta , & l'affaire
fut appointée. M. Roufleau ne le contentoit
pas de profcrire notre ancienne muſique , il ne
vouloit pas nous laifler l'eſpérance d'en avoir une
meilleure; notre langue même àl'entendre fe refuſoit
abſolument aux puiſſances de la mélodie.
Quels cris ne s'élevèrent pas alors! on ne prévoicit
pas fans doute les heureuſes reftitutions dont cette
injustice feroit ſuivie , autrement ont eût defire
qu'il continuât de nous injurier &de nous enrichir,
& on l'eût comparé à ce magiſtrat ſi ſouvent
applaudi au théâtre qui répare de ſes propres fonds
l'erreur qu'il a commiſe. Quelquetems après un
homme de génie , dont tous les ouvrages concou
SEPTEMBRE . 1771. 139
rent à prouver cette vérité , que la même préciſion
qui dirige l'eſprit dans les calculs les plus fublimes
eſt encore l'inſtrument caché du goût le plus
fin& le plus délicat , ne dédaigna pas de s'occuper
de la muſique , &ſes regards y répandirent la
lumière. M. d'Alembert , en condaminant en général
la muſique françoiſe , lui laifla deux motifs
de confolation en lui enſeignant les moyens de
s'améliorer & en dévoilant en même tems les erreurs
de la rivale. Inſenſiblement les eſprits ſe
rapprochoient ; le goût ſe perfectionnoit. Des
compoſiteurs , remplis de talens & d'émulation
avoient profité de certains lieux de franchiſe pour
introduire cette contrebande précieuſe à laquelle
le régime prohibitifde l'opéra étoit fi fort oppoſé.
Mais la verve qui nous précipite dans la carrière
ne nous poufle pas toujours vers le but ; ſouvent
même nous ignorons l'endroit où il ſe trouve ,
tandisque la critique aſſiſe à l'écart a ſes yeux fixés
fur lui ,&rit detous les efforts qui en éloignent.
Un amateur s'aviſa donc unjour d'obſerver que fi
les Coimpofiteurs François imitoient le faire des
Compoſiteurs Italiens , les poëtes lyriques reſteroient
encore attachés aux anciennes formes ; de.
forte qu'il s'introduiroit une contradiction marquée
entre l'intention du poëte & celle du muficien.
C'eſt que les premiers étudioient Jyomelli
&Galuppi , & que les autres n'étudioient pas Métaſtaſe.
Il s'apperçut encore que le Public tomboit
dans une plus grande erreur lorſqu'il attribuoit
aux poëmes modernes tout le dégoût qu'il
éprouvoit à l'opéra , & lorſqu'il demandoit qu'on
composât des chants nouveaux ſur des paroles
anciennes ; choſe abſolument impoffible ! ces obſervations
lui inſpirerent l'idée de ſcruter davanta
geles effets de la muſique &de chercher quel étoit
140 MERCURE DE FRANCE.
le caractère diſtinctifde la bonne muſique. Il erut
l'avoir trouvé dans la forme périodique qui fait
le charme de tout langage en proſe, en vers ou en
muſique , & il fit un rapprochement aflez heureux
de la période oratoire&de la période muſicale. Il
reconnutque ſi la muſique étoit eſſentiellement un
chant , ce chant devoit être une vraie période ,
ayant ſes membres aflortis , ſes repos balancés ,
ſamarche conféquente &ſon rhytme reflenti. Il
obſerva que l'expreſſion muſicale étant beaucoup
plus ſenſible&beaucoup moins rapide que celle
dudiſcours, les périodes en muſique ne pouvoient
pas ſe ſuivre& s'enchaîner les unes aux autres , ce
qui obligeoit les muſiciens à ſe concentrer pour
ainſi dire dans une idée qui feroit à elle ſeule un
petit dilcours ou un petit poëme dont le chant &
les accompagnemens ſeroient à la fois le ſujer& le
commentaire , &dont la muſique feroit en mêmetems
l'expoſition & le développement. En effet
L'expreffion muſicale étant agréable par elle-même
&par fon concours avec les paroles , l'oreilles'y
arrête avceplaifir , &l'etprit qui est d'intelligence
avecelle ne ſe plaint pas de voir la marche retardée.
C'eſt ainſi qu'une penſée exprimée avec ſimplícité,
développée avec génie ,ornée avec goût
& répétée avecgrace forme un ouvrage qui a reçu
le nom d'air , aria. Il ſurvoit dela qu'un poëte qui
compoſoit des vers deſtinés à être mis en muſique
devoit aflujettir ſa marche aux formes indiquées
ci -deſſus , qu'il ne lui ſuffifoit plus d'écrire
en vers libres des ſcènes de tragédie , mais qu'il
devoit s'occuper encore de réſerver une fituation,
unmouvement , une penſée propres à être renfermés
dans une période muſicale , & cette période
muſicale exigeoit qu'on lui donnât pour baſe une
période poëtique , ou plutôt une période dont l'en.
SEPTEMBRE. 1771 : 141
lemble&lesdétails fuſſent ſoumis aux vrais princi
pesde la rhytmopée ; il falloir donc, s'il étoit poſſio
ble , écrire comme l'immortel Métaſtaſe , ou du
moins tâcher de l'imiter. Mais d'un autre côté,
les auteurs qui compoſoient des drames pour la
comédie italienne ſe contentoient en écrivant leurs
ſcènes de quitter le langage de la proſe dans les
endroits qu'ils croyoient les plus favorables à la
muſique , & ſe livroient enſuite à leur facilité,
ſans craindre d'embaraſler le muſicien , ſoiten lui
offrant trop d'idées à la fois , ſoit en les lui préſentant
au hafard , tantôt d'un façon trop complexe
, tantôt avec trop de développement ; d'où
il arrivoit que la nouvelle muſique portoit un caractère
métif qui la décréditoit ſouvent aux yeux
des amateurs. Toutes ces réflexions jettées ſur le
papier formèrent une brochure de cent pages au
plus , mais qui fut accueillie par les artiſtes &les
gens de lettres , & qui obtint entr'autres le fufrage
de M. l'AbbéMétaſtaſio,de MM. Gyomelli Gre.
tri & Philidor . Elle eut un autre ſuccès non meins
flatteur , qui tourna au profit du Public; c'eſt que
les principes qu'elle renfermoit ayant été adoptés
parunhomme très- diftingué dans la littérature ,
il voulut bien les juſtifier par des exemples dont
aucun précepte ne peut approcher & auxquels le
Public applaudit tous les jours avec tranſport &
reconnoiſſance.
C'étoit le fort de ce petit ouvrage de produire
beaucoup mieux que lui- même , ſoit qu'il fût approuvé
, foit qu'il fût refuré ; car c'eſt particulièrementàlui
que nous devons le traité du Mélodrame
, comme l'auteur a bien voulu nous le
diredans ſa préface. Il ya long-tems que ces idées
toutes raiſonnables ſur la muſique ſe trouvoient
en contradiction avec les ſenſations du Public ,
142 MERCURE DE FRANCE.
peut-être même avec les ſiennes , lorſque cet ou
vrage-ci lui donna occafion de les publier. Il crut,
dit-il , que tout principe de goût éroit détruit , &
qu'on étoit retourné à ces tems de barbarie où les
arts neconnoifloient d'autres loisque le caprice des
artiſtes . * Sans doute ſon mécontentement aug-
* Il ne ſera peut-être pas hors de propos de rapprocher
ici le jugement que M. l'Abbé Métaſtaſio
àporté de cet ouvragedans une lettre qu'il a écriteà
l'auteur , & qui a été inférée dans la Gazette
Littéraire , tome vi°. « Je n'ai pu lire votre ou-
>>> vrage , dit cet illuſtre lyrique , ſans le plus grand
>>>étonnement. On peut , par ce ſeul eſlai ,jugerde
>> la fineſſe de votre eſprit , de la ſolidité de votre
>>>goût & de la profondeur de vos connoiſſances
>>dans les arts: il n'eſt point d'Italien qui ait porté
>> ſes vues & ſes réflexions auſſi près des premières
>>ſ>ources du plaifir vif&délicat que produit , &
>> que pourroit produire encore plus efficacement
35notre drame muſical L'analyſe ingénieuſe que
> vous faites du rhytme &du chant périodique de
nos airs ; la manière adroite & neuve dont vous
faites ſentir l'obligation de n'enſevelir jamais
le motif principal dans les ornemens accefſoires
; l'heureuſe comparaiſon que vous éta-
→bliflez à ce ſujet entre l'art de la muſique & celui
du deſſin , où le nud doit toujours ſe faire ſentir
au travers des draperies ; vos remarques ſur les
progreffions au moyen deſquelles ondoit en paffant
du ſimple récitatif au récitatif compofé,
>> imiter les altérations qui naiſſent du jeu des paf-
>> ſſions violentes , & pluſieurs autres endroits de
>votre diflertation que je ne cite pas pour ne pas
>>la tranſcrire en entier, font encore moins pré
SEPTEMBRE. 1771. 143
menta & ſon zèle redoubla en voyant paroître le
dictionnaire de muſique de M. Roufleau, car on ne
peut ſe diffimuler que par une fatalité fingulière, il
le trouve que cet illuſtre auteur eſt tombé dans la
même barbarie , & que les principes ſur l'unité de
la mélodie ſont ſi conformes àceux de l'eſſai qu'il
les a appuyés ſur les mêmes exemples, témoins les
articles duo , récitatif, &c. Ce n'eſt pas tout , le
Journal Etranger & la Gazette Littéraire avoient
répandu ſucceſſivement les germes les plus féconds
de tout ce qu'une pratique induſtrieuſe peut
apprendre d'une imagination brillante & philoſophique
; déjà même ces principes étoient auroriſés
par le ſuccès de pluſieurs ouvrages récens : il
faut donc en convenir , a tout cela n'étoit qu'erreur
, jamais il ne fut plus néceſſaire de reveiller
la critique &de venger le bon goûτ .
Une choſedevoit cependant embarraſſer notre
auteur ; verſé comme il l'eſt dans la muſique, connoiflant
tout le mérite de la muſique italienne &
toute la défectuoſité , ou plutôt toute la nullité
>> cieux par la vérité qui leur eſt propre que par
>> les avantages immenfes que pourront y puiſer
>> les artistes , &c. >> L'auteur du Traité du Mélodrame
a omis à deſſein ce témoignage flatteur
pour ne s'occuper que de l'article où M. l'Abbé
Métaſtaſio ſe plaint avec les graces qui lui font
naturelles , de la préférence donnée à la muſique
fur la poësie , mais il n'a pas pris garde que cet article
eſt rélatifà un paſſage où l'auteur de l'eflai
attribuoit les progrès de la muſique chez les Grecs
àun effort qu'elle fit pour ſe ſéparer des paroles
auxquelles elle étoit plutôt enchaînée qu'attachée.
144 MERCURE DE FRANCE.
de ce que nous appelons la muſique françoiſe ; indigné
fur-toutde la barbarie dans laquelle notre
opéra eſt encore plongé , comment pouvoit - il
n'avoir pas beaucoup d'idées communes avec les
auteurs qu'il critiquoit ? N'étoit- il pas même aflez
probable que le plus grand tort qu'ils avoient á
ſes yeux étoit de l'avoir prévenu ? Il eſt vrai que
c'eſt celui qu'on pardonne le moins. Pour réſoudre
toutes ces difficultés, il faut paffer tout de
ſuite à ſon idée favorite; c'eſt l'enfant chéri de
fon imagination , &qu'il préfère à une nombreuſe
familledont nous croions cependant qu'il pourroit
tirer plus de fatisfaction .
aJe
Faiſons - le parler lui - même , afin de donner
plusde force&de conciſion à ſes opinions. Il s'adrefle
aux François italianiſans&leur dit :
vous félicite d'avoir abandonné vos vieilles plalmodies
pour vous faire initier dans la bonne mufique
dont les Pergolèze , les Galluppi vous ont
facilité l'accès , mais je ne puis m'empêcher de
vous plaindre d'avoir pouflé l'enthousiasme juſqu'à
prendre vos maîtres pour des modèles. Qui
fans doute , la muſique italienne eſt belle & touchante;
elle connoît ſeule toute la puiſſance de
Pharmonie & de la mélodie; ſa marche , ſes
moyens , ſes formes habituelles font très-propres
àlui donner tout le charme dont elle eſt ſuſceptible
: fimple & préciſe dans le récit ordinaire
hardie & pittoreſque dans le récit obligé ; mélodieuſe
, périodique , cadencée , une enfin dans
Tair, ellenous offre des procédés méthodiques &
fondés ſur ſa propre nature. Mais tout cela ,
qu'est-ce en derniere analyſe ? De la muſique , un
concert. Que ſi vous tranſportez ſur un théâtre
toutes ces formules nouvelles , fi vous voulez les
employer
SEPTEMBRE. 1771. 145
employer pour faire mieux qu'un drame ordinaire
, pour exagérer dans votre aine toutes les
impreſſions que la ſcène , que la déclamation fimpleont
coutume de lui faire éprouver , vous
verrez que votre art ſera contradictoire à votre
objet & vos moyens à votre fin. J'adopterai avec
plaifir tous vos principes ſur l'unité de la mélodie
&ſur la période muſicale ; mais je m'appercevrai
bientôt que tandis que les accens de lexpreffion
théâtrale ſont ſans liaiſon , ſans méthode , fans
ordre encyclique , vous ne cherchez à charmer
mes oreilles que par des chants ſuivis , qui ont
leur rhytmopée preſcrite , leurs membres balancés
, leurs retours marqués : J'admire votre inftrument
, mais plus je l'admire , &moins je trouve
qu'il cadre avec ſon objet. Auſſi vous eſt-il impoſſible
de diſſimuler le principe de vos erreurs.
La muſique , une fois tranſportée ſur le théâtre
vous voulez qu'elle y règne ; vous ne craignez pas
de lui ſoumettre la poësie; vous oſez même dire
à celle- ci , aflujettiflez - vous à certaines formes ;
reflerrez vos penſées , réduiſez vos tropes , vos
figures afſortiſſez vos metres ; enfin
ceſſez jamais de prévoir la muſique.... Erreur
monstrueuſe ! fubordonner le fond à la forme &
facrifier l'orateur à l'interpréte ! Ne ſoyez donc
plus étonnés ſi de tels principes produiſent des
fruits dignes d'eux. Vous en jugerez aisément ſi
vous aſſiſtez à un de ces opéras que vous admirez
le plus. Inutilement le cigne de l'Italie réuniſſant
Pélégance de Racine à la nobleſſe de Corneille ſe
ſera montré l'Emule de Voltaire ; inutilement un
Jomelli , un Gallupi auront développé toute la
magie de leur art ; des actrices froides & ridicules,
descaftrats inanimés , de longs récitatifs débités
G
ne
146 MERCURE DE FRANCE.
àl'inſçu d'un parterre bruyant , des points d'or
gues, des diminutions , des roulades auront bientôt
fait diſparoître Caton & Regulus , & vous
n'aurez vu qu'un concert groteſque où quelques
momens de raviſſement font achetés par cinq heu
res d'ennui &de mécontentement... & n'allez pas
dire que c'eſt la faute du genre en lui-même , ou
de la forme que le Melo -drame a reçue en Italie;
car , prenez un air en duo , ou tout autre morceau
iſolé , vous verrez que la paſſion pour la
mélodie vous fait facrifier à chaque inſtant la vé
rité de l'expreffion au charme de la muſique. Souvent
les deux premiers vers de votre air vous auront
fourni le ſujet de votre chant ; eh bien! quoiqu'il
y ait variété d'expreſſion dans ceux qui fuivent
, la mélodie conſerve fon motif& reſte conféquente
à elle-même. Bien plus, fi vous compoſez
un duo dialogué , vous ne craindrez pas d'appliquerlamêmemélodie
à la demande&àla réponſe
comme
Nei giorni tuoi felici
Ricorda ti di me.
Perchè cosi mi dici
Anima mea , perchè ?
Ainfi le vice dubeau chant, ou dela musique
telleque vous la conſervez , eft un vice inhérent ,
&que vous ne parviendrez jamais à détruire tant
que vous vous occuperez de la muſique en ellemême
,&que vous ne la conſidérerez pas comme
le ſimple interpréte de la ſcène . Mais direz vous,
comment cette muſique fi belle & fi touchante
mériteroit- elle d'être proſcrite , & comment ac
SEPTEMBRE. 1771. 147
corder lejugement que vous en portez avec les
effets qu'elle a produits tant de fois fur vous? C'eft
icı levéritable myſtère de ma critique , & je vais
vous le dévoiler. Ily a deux fortes de muſique ,
unemufique fimple& une muſique compoſée, une
mufique qui chante & une muſique qui peint , ou
fi l'on veut ure muſique de concert & une mufique
de théâtre. Pour la muſique de concert , fuivez
les principes de M. l'Abbé Arnaud , de l'autour
de l'Eflai ,de M. Rouſſeau , &c.; choiſulez
debeaux motifs , ſuivez bien vos chants , phrafés
- les exactement & rendés - les périodiques ,
rien ne ſera meilleur. Mais pour la muſique de
théâtre , n'ayons égard qu'aux paroles & conten
tons-nous d'en renforcer l'expreſſion par toutes
les puiſſances de notre art. Ici j'oublie tous les
principes analogiques , auxquels j'avoue que la
muſique eft redevable de ſes plus grands effets . Je
ne m'embarafle plus des formes du recit ni de cellesque
vous donnez à l'air ; je néglige enfin toute
idée de rhytme& de proportion : je ne veux qu'exprimer
chaque penſée , que rendre avec exactitudetout
ce que je voudrai peindre. Je quitterai
mes motifs , je les multiplierai , je les tronquerai ,
je mêterai l'air & le recit , je changerai les rhytmes
, je mutilerai les phraſes , mais je ſaurai bien
vous en dédommager ; car il ne paflera ici tonnerre
, ni torrent , ni ramage, ni murmure que
je ne fois en état de vous le décrire , ut pictura
poëfis , ut pictura muſica. "
Le moment est enfin arrivé d'interrompre notre
auteur, & comme c'eſt à notre tour de parler
nous obſerverons qu'il vient de décéler la cauſe
de tout ce mal-entendu. Il a cru avec bien d'autres
que l'imitation étoit l'objet des beaux arts ,
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
&que c'eſt d'elle ſeule qu'ils tiennent l'empire
qu'ils exercent ſur nos fens, principe que je crois
abſolument faux. Ceci tient à des idées un peu
abſtraites & qui demanderoient un ouvrage ad
hoc; mais qu'importe que ces idées ſoient déve
loppées , pourvû qu'elles ſoient ſaiſies ! D'ailleurs
nous vivons dans un tems ou quiconque a quelque
choſe de bon à dire, doit ſe preſler , de crainte
d'être prévenu.
La nature étant le ſyſtême complet de tous les
êtres , &les hommes qui n'ont d'idée que par l'entremiſe
des ſens ne pouvant rien imaginer , mais
ſeulement abſtraire & cumuler , diſtribuer & fe
xeſſouvenir , il eſt impoſſible d'exciter en eux des
ſenſations qui ne ſoient pas priſes dans la nature.
Il eſt une autre acception du mot nature qui renferme
l'abſtraction de tout concours de l'art dans
les êtres que nous voulons conſidérer , mais cette
acception eſt toujours très-vague & ne peut avoir
Lieu ici ; car un arbre enté n'eſt pas l'ouvrage de
la nature , & cependant le tableau qui le repréfente
eft appelé une imitation de la nature. Qui
eſt-ce donc qui ſera hors de la nature ? c'eſt tout
ce qui eft contradictoire ; comme , par exemple ,
qu'un tyrandéclare ſon amour dans le même ſtyle
qu'un berger; qu'un homme paſſionné differte
&qu'un homme froid s'exprime avec enthouſiaſme,
tout cela est contre nature , non pas en foimême;
car un diſcours paſſionné ni un raiſonnement
ſuivi ne font pas contre nature , mais en
conféquence de quelques données précédentes. Il
fuitdelà que comme toutes nos ſenſations font
dans la nature , tout ce qui ne ſera pas contradictoire
à des idées antérieures & auxquelles norre
eſprit auradéjà confenti ſera exactement dans la
SEPTEMBRE. 1771. 149
nature , de forte qu'il ſera impoſſible d'écrire ou
de parler raiſonnablement ſans imiter la nature ,
ou plutôt ſans être la nature même. Mais les
hommes ont bientôt reconnu que l'habitude ou le
ſpectacle de ces actions naturelles & raiſonnables
ne ſuffiſoit pas à leur bonheur ; il leur falloit de
nouveaux plaiſirs ,& ils en ont trouvédeux ſources
fécondes , 1º. La nature leur offroit quelques ſenſations
plus agréables que les autres ; ils ont cherché
à les multiplier ou à ſe les rappeler. 2°. Les
organes de leur entendement plus fins , plus déliés
que ceux des animaux , fur- tout dans l'état ſocial
, exigeoient de tems en tems certaines émotions
propres ày renouveller le mouvement & à
faciliter la circulation néceſſaire à ce confluent
mystérieux où aboutiſſent toutes les ſenſations :
c'eſt là l'origine de la curioſité &de l'amour des.
ſpectacles . La douleur d'une mère éplorée qui
croit avoir perdu ſon fils , ſa joie au retour inopiné :
decet enfant , les révolutions ſubites d'un amour
forcené , les élans de l'ambition ou les faillies de
la colère , tout cela parut aux hommes un moyen
de ſentir , de renouveller pour ainſi dire leur exiftence.
Delà deux ordres de plaiſir , les ſenſations
agréables , les ſenſations fortes. Celles - ci ſont
fuffisamment connues , mais les premières ſe dérobent
abſolument à la théorie , parce qu'on ne
connoît le rapport des objets avec nous que par
l'impreſſion qui en réſulte. Ileſt impoſſible de di--
re pourquoi le criſtal des eaux , oppoſé à la ten- ,
dre verdure des gaſons & aux maſles plus
rembrunies des ombrages produit une ſenſation
agréable : c'eſt une affaire de mécanil-
& ce mécanisme , ce n'est pas nous qui
l'avons inventé. Or, ſi je ne puis connoître que
me
Giij
150 MERCURE DE FRANCE.
commeun fait le plaifir que je goûte en voyant
unbeau payſage, comment pourrai -je me rendre
compte de celui que j'éprouve lorſque j'entends
les fons ſucceſſifs de la mélodie, ou les fons fimultanés
de l'harmonie ? J'en dirai autant du rhytme,
foiten mufique , foit en poësie : j'en dirai autant
del'éclatd'un marbre uni , de la ſymmétrie d'une
colonade , de la variété des couleurs dans une
marquetterie , &c: &c.
Cependant les hommes avoient à peine nombré
cesdifférens effets dont ils ne pouvoient affigner
les cauſes , qu'ils commencerent à les rapprocher
&àles comparer. L'aſpect d'un beau viſage&
celui d'une belle vallée font , quoiqu'à un degré
différent , deux ſources de volupté pour les yeux
qui les confidèrent. Mais cette bouche charmante
dont j'admirois la fraîcheur va redoubler d'attraits
fi elle vient à ſourire ; car qu'est-ce que la
beauté fi elle ne promet pas les plaiſirs ? Rempli
de ces douces émotions , je cours contempler la
vallée prochaine; le printems vient de renaître ,
elle eſt émaillée de fleurs & couverte de verdure ;
mais tandis que je la conſidére , le ſoleil qui perce
un nuage lui prête un éclat inattendu : ce furcroit
de charmes modifiant mon ame d'une façon àpeu-
près ſemblable à celle que je viens d'éprouver
quelques momens plutôt ; ma nouvelle ſenſation
reveille ma première idée , &je ſalue cette riante
vallée où je retournerai avec empreflement tant
que le fourire de la beauté me fera defirer celui de
la nature. Ici la nature imite la nature ; un plaîfir
, un ſentiment en reveille un autre & les impreſſions
légères acquièrent de l'importance en ſe
joignant à celles qui ſont ſenſibles & profondes .
C'eſtainſi que les bois, les fleuves , les forêts dont
SEPTEMBRE. 1771. 191I
Taſpect eſt agréable pour tout le monde , ont un
charme particulier pour les amans & pour tous
les hommes paſſionnés.
Ce qu'eſt la nature aux paſſions de notre ame,
les beaux arts le font à la nature & aux pallions à
lafois , c'est- à-dire qu'ils offrent un plaifir poſitif
&un plaisir de relation. N'en doutons pas ; de
même qu'un beau payſage attire & charme nos regards,
de même des accens mélodieux , une ſuite
de mots cadencés portent dans nos ſens un plaiſir
qui leur eft inhérent & qui eſt antérieur à toute
unitation . Telle est la véritable originede la poéfie
&de la musique , & c'eſt de leur propre fond
quecesarts ont tiré les formules , les lois mêmes
qui les retenantdans de juſtes proportions commencerent
déjà a joindre le ſentiment réfléchi de
tadifficulté vaincue au plaifir immédiat de la ſenfarion.
Mais plus l'eſprit des homines ſe perfectionnoit,
plus il devenoie avide de ſenſation : ce
ne fut doncpas affez pour les beaux arts de plaire
par eux-mêmes , il fallut qu'ils s'animaſſent pour
ainſi dire , & qu'ils s'uniflent au ſyſtême entier de
nos perceptions : on exigea qu'ils réveillaſſent en
nous le plusgrandnombre d'idées qu'il feroit pof
fable, fans toute fois que l'occupation de notre
entendement dégénérât en fatigue. Ici commence
leur troiſième progrès : d'abord ils ont produit un
plaifir fumple & immédiat , enfuite ils ſe ſont affervis
à des formes priſes auſſi dans leur propre
eflence, &le plaisir de juger a été ajouté au plaifir
de fentir ; enfin ils ſe ſont efforcés de reveiller en
nous un grand nombre d'idées , & alors l'effer
qu'ils ont produit a été composé de l'impreſſion
immédiate , du jugement réfléchi & du charme
attaché à la variéré , ou plutôtà l'exercice doux &c
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
facile de notre entendement. Ce n'eſt pas tout encore;
il faut examiner attentivement ce dernier
principe; car nous trouverons qu'il peut nous
modifier de quatre façons différentes : par la ſeule
variété , par l'intérêt , par la ſurpriſe&par l'imagination.
Par la variété , parce que la ſucceſſion
feuledes idées produit un effet agréable ; par l'intérêt
, prce que l'homme étant un être ſenſible
par excellence , toute ſon exiſtence eſt liée à ſes
paffions, & que de toutes les idées celles qui le
Hattent le plus font celles qui le rappelent plus
fortement à lui-même ; par la ſurpriſe , parce que
moins les ſenſations ſont attendues , plus leur impreffion
eſt vive & profonde ; par l'imagination ,
parceque tous les objets s'embelliffent par elle ,
foit que l'abſtraction nous permette de les dégager
de tout alliage impur , loit que le plaifir de
les produire ajoute à leur prix , en intéreſlant notre
amour- propre qui ſe mêle de tout. Ainfi ne
foyez plus ſurpris de voir notre oreille ſuperbe
sepouffer l'artiſte qui nous définit ce que nous
voulons concevoir,& qui nous décrit ce que nous
voulons imaginer. Tels ſont les poëtes Allemands
qui, pour trop détailler , me donnent la fatigue
que j'éprouve en lifant une démonstration géométrique
ſans être aidé de la figure , & ne m'offrent
ſouvent qu'un plan au lieu d'un tableau.
Tels étoient encore les anciens compofiteurs François
lorſque pour imiter le ramage des oiſeaux ils
introduifoient dans leur orcheſtre ces petites flûtes
qu'ils nommoient des tailles , & dont l'effet
diſparate faifoit oublier la muſique ſans rappeller
legazouillementdes oiſeaux.
Réſumons donc , & reconnoiſſons qu'au lieu
d'attribuer l'effetdes beaux arts à un ſeulprincipe
SEPTEMBRE. 1771. 153
comme on l'a tenté dans un ouvrage très-eſtimable
d'ailleurs ; on peut en compter fix , favoir , la
fenſation immédiate , lejugement ou le ſentiment
de la difficulté vaincue , la variété ou les idées
reveillées , l'intérêt ou les paffions , enfin la furpriſe
& l'imagination. Il n'est pas beſoin de dire
que ces principes peuvent ſe combiner de différentes
manières ; que la ſurpriſe peut naître auſſi de
ladifficulté vaincue , & que ce ſentiment peut encore
ſe répandre ſur tous les autres effets. Nous ,
nous ſommes contentés de les placer ici dans un
ordre finthétique , ſuivant qu'ils nous ont paru
pouvoir exiſter indépendamment les uns des autres.
Maintenant appliquons ces principes à la muſique;
nous nous appercevrons aisément que ecr
art ne conſiſte pas ſeulement dans l'imitation : en
effet un muſicien qui voudroit nous repréſenter le
point du jour n'auroit rien de mieux à faire que ,
d'employer quelqu'un de ces poliflons qui gagnent
leur vieà contrefaire ſur les boullevards le
chant de l'alouette ou celui du roſſignol ; de même
pour imiter un bruit de guerre ou celui d'une
tempête , un organiſte fouleroit aux pieds toutes
ſes pédales & appuieroit le bras entier ſur ſon clavier
; invention ingénieuſe d'un muſicien François
qui eſt conſtamment applaudi au même lieu
où l'inimitable Pagin fut fifflé. Tous ces vains
efforts font rejettés par le goût avant que d'être
condamnés par la critique; mais fi un compoſiteur
habile , en ſuivant les formes générales ,
c'est -à-dire , en conſervant le rhytme de la mélodie,
fait par des fons analogiques , par des impreffions
détournées & fugitives me retracer le
bruit des flots agités , ou l'incertitude du pilote
: Gv
154 MERCURE DE FRANCE.
effrayé , mon eſprit ſe reveille , mon imagination
s'échauffe , je me tranſporte au loin ſur un promontoire
, d'où je confidère le vaiſſeau battu par
les vents , je vois briller l'éclair, j'entends les cris
des matelots , & déjà le tableau animé n'eſt plus
l'ouvrage du muficien , c'eſt celui de mon imagination,
Que ſera-ce fi tandis que mon ame eſt
trompée par ce preſtige , une petite partie demon
intelligence reſte pour ainſi dire en fentinelle ;
obſerve l'artiſte & s'écrie de tems en tems : exceltent
paſſage du fecond violon , bravo l'alto , belle
modulation , &c Alors rien ne manquera à mon
plaifir , & certainementje ne le dois pas à la ſeule
imitation.
Avançons & tâchons d'atteindre notre auteur.
Vous avouez , lui dirai - je , que l'auteur de l'Effaifur
l'union de la Poëfie & de la Mufique a bien
connu&bien développé les principes de la muſique
mélodieuſe & chantante que vous appelez
muſique fimple & que vous réléguez dans les
concerts , parce qu'elle est bonne ; mais s'il eft de
l'eſſence de la muſique d'être mélodieuſe; fi les
formes de cette muſique , qu'il vous plait d'appeler
muſique de concert, ſont les plus belles que
l'art puifle vous préſenter , comment voulez-vous
compoſer votre prétendue muſique dramatique
fans ceflerde faire de la muſique ? J'infifterai , &
je vous demanderai encore pourquoi cette mufiquede
concert m'arrache des larmes , me ravit ,
me tranſporte , m'enchante C'eſt ſans doute',
parce qu'elle exprime des paſſions, le tout dans la
manière qui lui eft propre , c'est-à -dire ſans que
l'expreffion miſe au chant , fans que la muſique
cefle d'être de la muſique. Sur quoi fondez vous
donc la différence des deux gentes? .. Mais ces
xitournelles qui refroidiſſent l'action , mais ces da
SEPTEMBRE. 1771. 15ς
troutapo
fréquens , ces roulades , ces diminutions, ces
points d'orgues éternels.... Eh ! mon Dieu! qui
vous le difpute? Lifez l'Eſſai , lifez Algaroti ,
lifez le dictionnaire deM. Roufleau ,vousy
verez tous ces excès relevés & condamnés. Mais
vous avez quelque principe caché , quelque choſe
demieux ànous dire. Eh! juſtement , vous nous
avez mis ſur la voie , fans vouloir toutefois vous
expliquer. Il eſt, dites - vous quelque part , un
cliant composé qui est moins mélodieux , moins
rhytmique , moins agréable que le chant fimple ,
maisplus ſavant &plus difficile à ſaiſir : ce chane
négligeant les formes connues de l'air , des deux
récitatifs , &c. s'applique uniquement à rendre les
idées du poère , à ſuivre ſes paroles pas-à-pas.
Celui- ci ne ſera plus gêné dans la marche , je ne
lui ferai pas l'outrage fanglant de vouloir qu'en
écrivant fa pièce , il ſe ſouvienne qu'elle doit
êtremiſe en muſique', ( quorque , àla vérité, j'aie
dit ailleurs tout le contraire , voyez pag. 132 ,
144 , &c. ) & je në ferai que traduire des vers
dans le langage d'Euterpe. Pour toute répanfe
nous nous contenterons d'avertir les Etrangers
que la comédie françoiſe eſttrès -bienplacée aux
Thuilleries ,qu'on y entre & qu'on en fort trèscommodément
, qu'on y joue tous les jours les
piéces des trois grands tragiques , le tour à juſte
prix, &qu'en couléquence,nous penfons, qu'ils fer
ront encore mieux d'aller là qu'à l'opéra . Mais fi
notre auteur perſiſtoit & s'émancipoit juſqu'à convenir
que l'opéra eft le théâtre de la muſique , on
reprendroit ce qui dit ci-deſſus par rapport
aux beaux. arts ; & er Les moyens
qu'ils emploient pour nous plaire , on verroit d'abord
que le premier de tous eſt l'inftrument ca
a épé
Le rappelant
Gvj
156 MERCURE DE FRANCE.
lui - même ou la ſenſation première : or , on a
peine à croire que pour en tirer le meilleur parti
poſſible , il faillecommencer par le gâter. 2°.On
s'appercevra que le ſecond effet , qui eft le ſentiment
de la difficulté vaincue fe perd du moment
que les moyens ſont trop multipliés , & que l'imitation
, ou pour mieux dire la copie, s'eſt aſſez
emparée de notre imagination pour chaffer tout
à-fait l'idée de l'art imitateur ; c'eſt ainſi qu'une
effigie colorée& habillée ne fait qu'une illufion
déſagréable, tandis qu'un tableau de Vandeck
me charme fans me tromper. 3 °. On obſervera
que fi dans le genre propolé , la quantité d'idées
fuggérées reſte la même, ces idées ſont plutôt
offertes que reveillées , & plutôt déterminées
qu'indiquées; de façon que l'eſprit qui connoîtra
l'étendue des moyens & qui ſe verra commandé
dans ſes perceptions perdra à la fois le plaifir de
laſurpriſe &ceux de l'imagination ; d'où je conclus
que la musique ne vaudra rien pour avoir
voulu trop peindre , & c'est ainſi que le principe
ut p tura poëfis a causé de grandes mépriſes toutes
les fois qu'on a voulu l'étendre au- delà de ſes
Jimites.
D'un autre côté , il n'eſt pas moins évident que
Jumoment que nous avons iimmaaginé d'animerla
muſique pour la mettre fur la ſcène , c'eſt une
neceflité pour elle de ne point contredire l'illufiondu
théâtre&de prendre garde qu'un effet n'en
détruiſe pas un autre : mais apprenez - nous quel
eft le terme de cette illufion ,& définiflez - nous
ceque doit pafler à la vraiſemblance lyrique celui
qur a paflé le vers hexamètre, le rouge & les lampions
à la vraiſemblance tragique, & eris miht
magnusApollo. Je crois que fur cet article,l'ex
SEPTEMBRE. 1771. 157
périence exempte de manie &d'enthousiasme, eft
lemeilleur des maîtres. Quelques réflexions qu'on
trouve dans le petit ouvrage ſur l'union de la
poësie & de la muſique avoient déjà mis ſur la
voie,&pluſieurs eſlais qui ont paru dans ce genre
ont déjà prouvé qu'on peut atteindre le but. Je ne
parle pas des drammes charmans de M. de M.
parce qu'ils font mêlés de chant&de proſe ; mais
il me ſemble que M. Philidor n'en étoit guère
éloigné lorſqu'il a donné ſon opéra d'Ernelinde;
car , à deux morceaux près , cetre muſique étoit
parfaitement théâtrale,& les défaurs du poëme
qui en ont empêché le ſuccès auroient été choquans
dans tous les tems , & avec quelque muſique
qu'on y eut adaptée.
J Nous ne quitterons pas notre ſujet ſans nous
donner la latisfaction de dire à quel point nous
partageons l'eſtime que notre auteur témoigne
pour cet excellent compoſiteur , qui n'a certainement
pas perdu de ſon prix pour avoir trouvé un
émuledigne de lui ; nous le louerons même avec
d'autant plus de plaiſir qu'il nous a fait connoître
ſouvent combien il étoit attaché à nos principes ,
dont il connoifloit bien mieux que nous la juſteſſe
& l'étendue . Nous lui avons entendu dire lorfqu'il
donna Tom Jones : Pour cette fois cij'efpère
avoir réuffi. Jamais je n'ai donné plus d'attention
à lafimplicité de mes motifs & à l'unité
de ma mélodie ; c'est ce quej'ai fait de mieux ; &
il ne changea pas d'avis lorſquil vit cet admirable
ouvrage ſi voiſin de ſa chute. Dans Einelinde
il ſuivit les mêmes principes , & c'eſt là - deſſus
qu'il fondoit ſes eſpérances. Parmi les muficiens
M. Jomelli , Galluppi , Piccini , Grétry , &c.&
parmi lesgens de lettresM. Rouſleau , M. l'Abbé
158 MERCURE DE FRANCE.
Arnaud, tous ceux enfin qui ſe ſont occupés de
cette matière n'ont eu qu'un avis. Cominent fel
fait-il quedes hommes d'efprit , & même deshommes
de beaucoup d'eſprit , ayent ſaivi une route
toure opposée ? C'eſt que l'eſprit ne peut que dérai
fonner fur les beaux arts toutes les fois qu'il parlera
ſeul. A ce proposje me rappele une histoire qui
m'a été contée par un Marfeillois , qui avoit fait
du commerce toute fon occupation & qui avoit
paflé ſa,jeuneſle dans les Echellesdu Levanti
Le Bacha , qui gouvernoit la Syrie avant la révolte
d'Aly-Bey , aimoit beaucoup les femmes ,
mais il étoit très difficile , peut-être parce qu'il
les avoit trop aimées. Un Eunuque Egyptien ,
nommé Oſmin , grand connoiffeur en pareilles
denrées, lui ſervoit de pourvoyeur & fréquentoit
tous les marchés de l'Afie , ne ménageant rien ,
ramenant toujours des eſclaves , & ne contentand
jamais fon maître , qui ne manquoit pas de s'é
crier en le voyant revenir avec ſes emplettes , vous
me ruinez , & cela enpure perte. Un jour , dit mon
Marſeillois , je le rencontrai à Smyrne , il étoir
dans le plus grand embarras parce qu'il marchandoitdes
Circaffiennes parmi leſquelles il vouloit
en choisir une qui fut digne de fon maître ; mais
plus il examinoit , moins il pouvoit fixer fon
choix. Je l'abordai , il daigna me confulter.Crois
moi , mon cher Olmin, lui répondis-je , cen'eſt
aucunedecelles-là que je choiſirois : vois-tu cette
petite brune aux yeux bleux que tu parois négli
ger prends- là forma parole & conduis là biett
vîte à ton bacha. Il ſe laiſſa perfuader , & à fix
mois delà de retrouvant à Alep , il vint à moi les
bras ouverts: Nous avons fair merveille, s'écriatik;
elle eft, apréfent la favorite , &j'aireçu une
SEPTEMBRE. 1771. 159
bonne récompense. Mais comment diable as - tu
faitpour devinerſi juſte ? Voici plus de trente ans
queje nefais d'autre métier que d'acheter desfemmes
,&jefais là- deſſus tout ce qu'on peutfavoir...
Ecoute , mon ami , lui répliquaije : lorſque je te
rencontrai à Smyrne , il y avoit trois jours que
j'avois vu débarquer cette jeune eſclave : depuis
ce moment- là , je l'avois toujours révée, toujours
defirée:mon ami , je ne dormois plus ; & fois bien
aſſuré que ſi j'avois eu soo ſequins , ton bacha
n'en auroit jamais été poflefleur. Voilà mon fecret
, voilà toute ma ſcience. J'avois à peine fini
deparler que je m'apperçus que l'Eunuque m'avoit
déjà tourné le dos , mais je crus l'entendre dire en
s'éloignant : Non , je ne m'y connoîtraijamais.
intitulé , Traité du Melo-Drame
ou Réflexions ſur la muſique dramati.
que. A Paris , chez Vallat la Chapelle,
libraire,fur le perron de la Ste Chapelle,
1771 ; in-80. Prix , s liv . relié.
Ona coutume de qualifier de nations rivales
celles que des intérêts oppoſés mettent ſouvent
aux priſes & précipitent dans des guerres longues
&obſtinées ; mais en y regardant de plus près ,
on s'appercevra aisément que ſi les Princes combattent
pourdéfendre ou augmenter leurs états ,
les nations ne connoiſſent guères de véritable rivalité
que dans les choſes qui intéreſſent leur vanité
; ce qui comprend toute eſpèce de gloire ,
cellequi vientdes talens comme celle qui naît des
fuccès à laguerre. En effet, la vanité comme la
lumière peur ſe diftribuer à l'infini ſans s'affoiblir
par le partage; elle eſt toujours active , toujours
éclairée ſur ſes intérêts , & c'eſt ce qui fait que la
jaloufie nationale peut encore exiſter lors même
*Ce morceau qui eſt rrès- intéreſlanr eft l'ouvraged'un
homme auſſi diſtingué par fon rang &
ſa naiſſance que par les talens&fes fumières , &
nous lui avons beaucoup d'obligation d'avoir
bienvoulu ea enrichir le Mercure.
134 MERCURE DE FRANCE.
que l'eſprit du Patriotiſme eſt détruit. Une
guerre perpétuelle s'eſt donc allumée dans l'empire
de l'opinion ; & comme les plus importantes
poſſeſſions de l'ennemi ſont toujours expoſées à la
premiere agreffion , de même dans les rivalités
littéraires les découvertes ſont toujours l'objet
des plus grands débats. Eh! quel François animé
decettenoble ambition,apu ſe contenter de lagloireque
nous avons acquiſe depuis deux fiècles ,& n'a
pas jetté des regards d'envie ſur les Galilées , les
Bacons , les Newtons ? Nous contemplons notre
puiſſance politique , & en nous rappelant la foibleſſedes
premiers Capétiens , nous remarquons
que c'eſt àde riches ſucceſſions que leurs deſcendans
ont dû l'augmentation de leurs domaines :
Craignons d'appliquer ces réflexions à notre empire
littéraire , ou plutôt , en avouant que nous
avons hérité de beaucoup de tréfors dont la découverte
eſt due à l'Etranger , cherchons à nous
confoler par une confidération qui paroît avoir
échappé à la philoſophie de notre âge; c'eſt que
lesnations qui ont le plus inventé ſont peut- être
les moins capables , nonſeulementde perfectionner
, mais de contenir les arts& les talens dans les
meſures qu'un goût ſage& épuré eft en droit de
leur preſcrite. On s'en convaincra facilement ſi
l'on obſerveque chez les peuples qui ont le plus de
découvertes à vanter, il eſt arrivé de deux choſes
l'une ; ou le goût général de la nation a réveillé
l'émulation& provoqué les découvertes , ou les
inventeurs eux-mêmes ont fait naître le goût des
arts qu'ils avoient créés : or dans le premier cas la
paffion dégénère ſouvent en manie ; & dans le
Lecond la doctrine ſe change en dogmatiſme , &
SEPTEMBRE. 1771. 135
l'on voit s'élever une ſecte au lieu d'une école.
Ainſi chez les Grecs l'éloquence dégénéra bientôt
en unevaine déclamation; ainſi chez les Anglois
Melpomène n'eſt encore queShakeſpéar traveſti,&
ce grand homme ſemble n'avoir laiſſé après lui
quedes barrieres au lieu des pierres d'attente qu'il
avoit poſées. Maintenant qu'un peuple ingénieux,
ſenſible & même appliqué s'empare de ces richefſes
étrangères ; qu'il épure dans le creuſet du goût
ces minéraux brutes , mais précieux , nés dans les
flancs de quelque montagne embratée; quellaalime
ou le ciſeau leur donnent la forme& l'éclar ,
&qu'un Public avide, mais difficile & précautionné
, vient enſuite à juger; alors & alors ſeulement,
les choſes ſeront apréciées à leur juſte valeur
, pouflées à leur dernière perfection & furtout
conſervées dansleur intégrité. Tel eſt le for
de la France ; à cette différence ſeulement que c'eſt
fans renoncer à l'honneur de pluſieurs découvertes
qu'elleprétend à la palme du goût , & qu'à la fois
juge & ouvrière , elle peut être pour les autres
peuples ce qu'eſt l'Académie Françoiſe pour elle
même.
Parmi nombre de preuves qui pourroient juſtifier
cette opinion , je me bornerai à un des objets
qui lui tiennentde plus près &dont l'examen nous
aconduits à ces réflexions,je veux parler de la mufique
, celui de tous les arts ſur lequel nous ayons
le moins de droits à réclamer à titre d'inventeurs.
Que diroit le reſte de l'Europe ſi , au bout de vinget
ans à peine écoulés depuis que la muſique italienne
, ou pour mieux m'exprimer , la véritable mufiquea
été implantée en France , nous étions tout
près d'en atteindre la perfection ; fi nous étions
même parvenus à en connoître & les moyens &
Ies effers ; àlui aſſigner ſon domaine & àlui pref
136 MERCURE DE FRANCE.
,
en
crire ſes différens emplois , foit que livrée à ellemême,
elle voulût briller de fon propre éclat , ſoit
qu'unic à la poéfie , elle en développât, elle en exagérât
pour ainſi dire les produits ; ſoit enfin qu'attachée
au drame elle en ſuivit la marche
multipliât l'action&en fortifiât l'intérét ?Ce tableau
féduiſant n'eſt pourtant point un rêve , ſi l'on en
croit l'auteur d'un livre intitulé , Traitédu Melo-
Drame , ouvrage que nous annonçons au Public
avec une confiance à laquelle les productions
récentes ne nous ontguères accoutumés. Ce fera
ſansdoute avec plaifir qu'on y verra nos compofiteurs
comparés , préférés même aux premiers maîtres
d'Italie , & nos eſſais de muſique dramatique
propoſés pour modèle à toutes les Nations.
Allertions hardies ſans doute , mais flatteuſes &
encourageantes , & fur-tout intéreſſantes par les
raiſons auſſi ſavantes qu'ingénieuſes ſur leſquelles
elle eſt établie . Pénétré comme notre auteur
d'eſtime &de reconnoiſſance pour les maîtres qui
ont enrichi depuis quelque tems notre ſcène italienne
, devenu le vrai théâtre lyrique , fi nous
différons d'opinions avec lui ſur quelques objets ,
c'eſt parce que nous croyons qu'un ouvrage commele
fien étoit encore néceflaire pour développer
nombre didées abſtraites & fugitives qui embarraſſoient
les routes de l'art ; pour prévenir furtout
l'inconvénient de l'imitation & de la dégénération
du genre en manière , en un mot pour mettre
les préceptes à la place des exemples. Nous
penfons encore que pour conduire la muſique àſa
dernière perfection , il faut joindre la ſcience qui
éclaire au goût qui aprécie ; c'eſt- à- dire , qu'il
faut ſavoircompoſer , &cependant avoir plus entendu
que compofé; qu'il eſt encore important
den'êtredans aucun parti , ni dans celui des Ita
SEPTEMBRE. 1771. 137
liensdont les principes ſont peut-être trop exclufifs
, ni dans celui des François qui répugnent
quelquefois à l'aveu de la ſupériorité dans autrui;
qu'on doit encore connoître le génie des différens
peuples & la manière dont ils ſont affectés
par les ſons ; qu'à toutes ces connoiſlances préliminaires
il faut joindre l'eſprit philoſophique
qui ſert de guide dans la diſcuſſion , & fur-tout ce
talent ſans lequel on n'enſeigne , on ne perfuade
rien , celui d'écrire avec chaleur , intérêt & clarté.
Enfin après avoir tout exigé , nous reconnoiffons
avec non moins de ſurpriſe que de plaiſir que toutes
ces conditions ſe trouvent remplies par l'auteur
dont l'ouvrage va nous occuper , non dans la
formed'un extrait ordinaire , parce que toutes les
vérités qui s'y trouvent renfermées perdroient à
être déplacées , mais en nous attachant aux idées
lesplus importantes , c'est-à-dire celles qui méritent
leplusd'êtrediſcutées&même refutées.En effet
ceux qui voudront voit en quoi l'auteur a eu raifon
ne peuvent mieux le trouver que dans ſon
livre , tandis que nous concourrons avec lui aux
progrès de l'art , ſi nous parvenons à rectifier celles
de ſes idées qui nous en paroiſſent ſuſcepti
bles.
Il ne s'agira pas ici de reveiller les diſputes po
lémiques qui ont agité la capitale depuis la fameulemiſſionde
1752, pendant laquelle on vitde
pauvres ultramontains ſimples & ſans lettres, prêcher
, convertir & faire des miracles ; mais il ſera
néceſſaire de ſe rappeler avec notre auteur quelle
fut la marchede nos connoiſſances en muſique ;
car nos idées ne ſe ſont pas toujours étendues aufſi
rapidementque notre goût , & la véritê mêmen'a
pu établir ſon empire ſans contracter quelques
dettes avec la mode & le préjugé ; nous direns
138 MERCURE DE FRANCE.
donc enpeu de mots qu'une lettre ſur l'opérad'Oma
phale avoit déjà donné le ſignal d'une révolution
prochaine à- peu-près comme les météores & les
comètes annoncent la chûte des Empires , lorſque
la muſique italienne fit ſa première invaſion dans
lacapitale. Il eſt paflé en uſage, de nos jours , que
lesmanifeſtes&les déclarations de guerre ſuivent
les armées au lieu de les précéder ; la même choſe
arriva dans cette occafion . On reconnut dans un
écrit plein de ſel,intitulé ,lepetit Prophéte , &c.
l'auteur de la lettre ſur Omphale , ou plutôt on
reconnut un homme d'eſprit qui en ſavoit plus
qu'il n'en avoitdit , & qui ne vouloit parler que
parparabole.
favoix
Mais déjà les exemples ſuffiſoient aux préceptes&
il étoit tems que ceux - là entendiſſent qui
avoient des oreilles pour entendre. C'étoit cependant
le plus petit nombre , & M. Roufleau jugea
que la vérné avoit encore affez d'ennemis pour
qu'il lui convînt de la défendre : mais en lui prêlui
donna ſa livrée: préſentée ſous
la forme du paradoxe , elle eut plus de célébrité
que de crédit; elle convainquit & révolta , & l'affaire
fut appointée. M. Roufleau ne le contentoit
pas de profcrire notre ancienne muſique , il ne
vouloit pas nous laifler l'eſpérance d'en avoir une
meilleure; notre langue même àl'entendre fe refuſoit
abſolument aux puiſſances de la mélodie.
Quels cris ne s'élevèrent pas alors! on ne prévoicit
pas fans doute les heureuſes reftitutions dont cette
injustice feroit ſuivie , autrement ont eût defire
qu'il continuât de nous injurier &de nous enrichir,
& on l'eût comparé à ce magiſtrat ſi ſouvent
applaudi au théâtre qui répare de ſes propres fonds
l'erreur qu'il a commiſe. Quelquetems après un
homme de génie , dont tous les ouvrages concou
SEPTEMBRE . 1771. 139
rent à prouver cette vérité , que la même préciſion
qui dirige l'eſprit dans les calculs les plus fublimes
eſt encore l'inſtrument caché du goût le plus
fin& le plus délicat , ne dédaigna pas de s'occuper
de la muſique , &ſes regards y répandirent la
lumière. M. d'Alembert , en condaminant en général
la muſique françoiſe , lui laifla deux motifs
de confolation en lui enſeignant les moyens de
s'améliorer & en dévoilant en même tems les erreurs
de la rivale. Inſenſiblement les eſprits ſe
rapprochoient ; le goût ſe perfectionnoit. Des
compoſiteurs , remplis de talens & d'émulation
avoient profité de certains lieux de franchiſe pour
introduire cette contrebande précieuſe à laquelle
le régime prohibitifde l'opéra étoit fi fort oppoſé.
Mais la verve qui nous précipite dans la carrière
ne nous poufle pas toujours vers le but ; ſouvent
même nous ignorons l'endroit où il ſe trouve ,
tandisque la critique aſſiſe à l'écart a ſes yeux fixés
fur lui ,&rit detous les efforts qui en éloignent.
Un amateur s'aviſa donc unjour d'obſerver que fi
les Coimpofiteurs François imitoient le faire des
Compoſiteurs Italiens , les poëtes lyriques reſteroient
encore attachés aux anciennes formes ; de.
forte qu'il s'introduiroit une contradiction marquée
entre l'intention du poëte & celle du muficien.
C'eſt que les premiers étudioient Jyomelli
&Galuppi , & que les autres n'étudioient pas Métaſtaſe.
Il s'apperçut encore que le Public tomboit
dans une plus grande erreur lorſqu'il attribuoit
aux poëmes modernes tout le dégoût qu'il
éprouvoit à l'opéra , & lorſqu'il demandoit qu'on
composât des chants nouveaux ſur des paroles
anciennes ; choſe abſolument impoffible ! ces obſervations
lui inſpirerent l'idée de ſcruter davanta
geles effets de la muſique &de chercher quel étoit
140 MERCURE DE FRANCE.
le caractère diſtinctifde la bonne muſique. Il erut
l'avoir trouvé dans la forme périodique qui fait
le charme de tout langage en proſe, en vers ou en
muſique , & il fit un rapprochement aflez heureux
de la période oratoire&de la période muſicale. Il
reconnutque ſi la muſique étoit eſſentiellement un
chant , ce chant devoit être une vraie période ,
ayant ſes membres aflortis , ſes repos balancés ,
ſamarche conféquente &ſon rhytme reflenti. Il
obſerva que l'expreſſion muſicale étant beaucoup
plus ſenſible&beaucoup moins rapide que celle
dudiſcours, les périodes en muſique ne pouvoient
pas ſe ſuivre& s'enchaîner les unes aux autres , ce
qui obligeoit les muſiciens à ſe concentrer pour
ainſi dire dans une idée qui feroit à elle ſeule un
petit dilcours ou un petit poëme dont le chant &
les accompagnemens ſeroient à la fois le ſujer& le
commentaire , &dont la muſique feroit en mêmetems
l'expoſition & le développement. En effet
L'expreffion muſicale étant agréable par elle-même
&par fon concours avec les paroles , l'oreilles'y
arrête avceplaifir , &l'etprit qui est d'intelligence
avecelle ne ſe plaint pas de voir la marche retardée.
C'eſt ainſi qu'une penſée exprimée avec ſimplícité,
développée avec génie ,ornée avec goût
& répétée avecgrace forme un ouvrage qui a reçu
le nom d'air , aria. Il ſurvoit dela qu'un poëte qui
compoſoit des vers deſtinés à être mis en muſique
devoit aflujettir ſa marche aux formes indiquées
ci -deſſus , qu'il ne lui ſuffifoit plus d'écrire
en vers libres des ſcènes de tragédie , mais qu'il
devoit s'occuper encore de réſerver une fituation,
unmouvement , une penſée propres à être renfermés
dans une période muſicale , & cette période
muſicale exigeoit qu'on lui donnât pour baſe une
période poëtique , ou plutôt une période dont l'en.
SEPTEMBRE. 1771 : 141
lemble&lesdétails fuſſent ſoumis aux vrais princi
pesde la rhytmopée ; il falloir donc, s'il étoit poſſio
ble , écrire comme l'immortel Métaſtaſe , ou du
moins tâcher de l'imiter. Mais d'un autre côté,
les auteurs qui compoſoient des drames pour la
comédie italienne ſe contentoient en écrivant leurs
ſcènes de quitter le langage de la proſe dans les
endroits qu'ils croyoient les plus favorables à la
muſique , & ſe livroient enſuite à leur facilité,
ſans craindre d'embaraſler le muſicien , ſoiten lui
offrant trop d'idées à la fois , ſoit en les lui préſentant
au hafard , tantôt d'un façon trop complexe
, tantôt avec trop de développement ; d'où
il arrivoit que la nouvelle muſique portoit un caractère
métif qui la décréditoit ſouvent aux yeux
des amateurs. Toutes ces réflexions jettées ſur le
papier formèrent une brochure de cent pages au
plus , mais qui fut accueillie par les artiſtes &les
gens de lettres , & qui obtint entr'autres le fufrage
de M. l'AbbéMétaſtaſio,de MM. Gyomelli Gre.
tri & Philidor . Elle eut un autre ſuccès non meins
flatteur , qui tourna au profit du Public; c'eſt que
les principes qu'elle renfermoit ayant été adoptés
parunhomme très- diftingué dans la littérature ,
il voulut bien les juſtifier par des exemples dont
aucun précepte ne peut approcher & auxquels le
Public applaudit tous les jours avec tranſport &
reconnoiſſance.
C'étoit le fort de ce petit ouvrage de produire
beaucoup mieux que lui- même , ſoit qu'il fût approuvé
, foit qu'il fût refuré ; car c'eſt particulièrementàlui
que nous devons le traité du Mélodrame
, comme l'auteur a bien voulu nous le
diredans ſa préface. Il ya long-tems que ces idées
toutes raiſonnables ſur la muſique ſe trouvoient
en contradiction avec les ſenſations du Public ,
142 MERCURE DE FRANCE.
peut-être même avec les ſiennes , lorſque cet ou
vrage-ci lui donna occafion de les publier. Il crut,
dit-il , que tout principe de goût éroit détruit , &
qu'on étoit retourné à ces tems de barbarie où les
arts neconnoifloient d'autres loisque le caprice des
artiſtes . * Sans doute ſon mécontentement aug-
* Il ne ſera peut-être pas hors de propos de rapprocher
ici le jugement que M. l'Abbé Métaſtaſio
àporté de cet ouvragedans une lettre qu'il a écriteà
l'auteur , & qui a été inférée dans la Gazette
Littéraire , tome vi°. « Je n'ai pu lire votre ou-
>>> vrage , dit cet illuſtre lyrique , ſans le plus grand
>>>étonnement. On peut , par ce ſeul eſlai ,jugerde
>> la fineſſe de votre eſprit , de la ſolidité de votre
>>>goût & de la profondeur de vos connoiſſances
>>dans les arts: il n'eſt point d'Italien qui ait porté
>> ſes vues & ſes réflexions auſſi près des premières
>>ſ>ources du plaifir vif&délicat que produit , &
>> que pourroit produire encore plus efficacement
35notre drame muſical L'analyſe ingénieuſe que
> vous faites du rhytme &du chant périodique de
nos airs ; la manière adroite & neuve dont vous
faites ſentir l'obligation de n'enſevelir jamais
le motif principal dans les ornemens accefſoires
; l'heureuſe comparaiſon que vous éta-
→bliflez à ce ſujet entre l'art de la muſique & celui
du deſſin , où le nud doit toujours ſe faire ſentir
au travers des draperies ; vos remarques ſur les
progreffions au moyen deſquelles ondoit en paffant
du ſimple récitatif au récitatif compofé,
>> imiter les altérations qui naiſſent du jeu des paf-
>> ſſions violentes , & pluſieurs autres endroits de
>votre diflertation que je ne cite pas pour ne pas
>>la tranſcrire en entier, font encore moins pré
SEPTEMBRE. 1771. 143
menta & ſon zèle redoubla en voyant paroître le
dictionnaire de muſique de M. Roufleau, car on ne
peut ſe diffimuler que par une fatalité fingulière, il
le trouve que cet illuſtre auteur eſt tombé dans la
même barbarie , & que les principes ſur l'unité de
la mélodie ſont ſi conformes àceux de l'eſſai qu'il
les a appuyés ſur les mêmes exemples, témoins les
articles duo , récitatif, &c. Ce n'eſt pas tout , le
Journal Etranger & la Gazette Littéraire avoient
répandu ſucceſſivement les germes les plus féconds
de tout ce qu'une pratique induſtrieuſe peut
apprendre d'une imagination brillante & philoſophique
; déjà même ces principes étoient auroriſés
par le ſuccès de pluſieurs ouvrages récens : il
faut donc en convenir , a tout cela n'étoit qu'erreur
, jamais il ne fut plus néceſſaire de reveiller
la critique &de venger le bon goûτ .
Une choſedevoit cependant embarraſſer notre
auteur ; verſé comme il l'eſt dans la muſique, connoiflant
tout le mérite de la muſique italienne &
toute la défectuoſité , ou plutôt toute la nullité
>> cieux par la vérité qui leur eſt propre que par
>> les avantages immenfes que pourront y puiſer
>> les artistes , &c. >> L'auteur du Traité du Mélodrame
a omis à deſſein ce témoignage flatteur
pour ne s'occuper que de l'article où M. l'Abbé
Métaſtaſio ſe plaint avec les graces qui lui font
naturelles , de la préférence donnée à la muſique
fur la poësie , mais il n'a pas pris garde que cet article
eſt rélatifà un paſſage où l'auteur de l'eflai
attribuoit les progrès de la muſique chez les Grecs
àun effort qu'elle fit pour ſe ſéparer des paroles
auxquelles elle étoit plutôt enchaînée qu'attachée.
144 MERCURE DE FRANCE.
de ce que nous appelons la muſique françoiſe ; indigné
fur-toutde la barbarie dans laquelle notre
opéra eſt encore plongé , comment pouvoit - il
n'avoir pas beaucoup d'idées communes avec les
auteurs qu'il critiquoit ? N'étoit- il pas même aflez
probable que le plus grand tort qu'ils avoient á
ſes yeux étoit de l'avoir prévenu ? Il eſt vrai que
c'eſt celui qu'on pardonne le moins. Pour réſoudre
toutes ces difficultés, il faut paffer tout de
ſuite à ſon idée favorite; c'eſt l'enfant chéri de
fon imagination , &qu'il préfère à une nombreuſe
familledont nous croions cependant qu'il pourroit
tirer plus de fatisfaction .
aJe
Faiſons - le parler lui - même , afin de donner
plusde force&de conciſion à ſes opinions. Il s'adrefle
aux François italianiſans&leur dit :
vous félicite d'avoir abandonné vos vieilles plalmodies
pour vous faire initier dans la bonne mufique
dont les Pergolèze , les Galluppi vous ont
facilité l'accès , mais je ne puis m'empêcher de
vous plaindre d'avoir pouflé l'enthousiasme juſqu'à
prendre vos maîtres pour des modèles. Qui
fans doute , la muſique italienne eſt belle & touchante;
elle connoît ſeule toute la puiſſance de
Pharmonie & de la mélodie; ſa marche , ſes
moyens , ſes formes habituelles font très-propres
àlui donner tout le charme dont elle eſt ſuſceptible
: fimple & préciſe dans le récit ordinaire
hardie & pittoreſque dans le récit obligé ; mélodieuſe
, périodique , cadencée , une enfin dans
Tair, ellenous offre des procédés méthodiques &
fondés ſur ſa propre nature. Mais tout cela ,
qu'est-ce en derniere analyſe ? De la muſique , un
concert. Que ſi vous tranſportez ſur un théâtre
toutes ces formules nouvelles , fi vous voulez les
employer
SEPTEMBRE. 1771. 145
employer pour faire mieux qu'un drame ordinaire
, pour exagérer dans votre aine toutes les
impreſſions que la ſcène , que la déclamation fimpleont
coutume de lui faire éprouver , vous
verrez que votre art ſera contradictoire à votre
objet & vos moyens à votre fin. J'adopterai avec
plaifir tous vos principes ſur l'unité de la mélodie
&ſur la période muſicale ; mais je m'appercevrai
bientôt que tandis que les accens de lexpreffion
théâtrale ſont ſans liaiſon , ſans méthode , fans
ordre encyclique , vous ne cherchez à charmer
mes oreilles que par des chants ſuivis , qui ont
leur rhytmopée preſcrite , leurs membres balancés
, leurs retours marqués : J'admire votre inftrument
, mais plus je l'admire , &moins je trouve
qu'il cadre avec ſon objet. Auſſi vous eſt-il impoſſible
de diſſimuler le principe de vos erreurs.
La muſique , une fois tranſportée ſur le théâtre
vous voulez qu'elle y règne ; vous ne craignez pas
de lui ſoumettre la poësie; vous oſez même dire
à celle- ci , aflujettiflez - vous à certaines formes ;
reflerrez vos penſées , réduiſez vos tropes , vos
figures afſortiſſez vos metres ; enfin
ceſſez jamais de prévoir la muſique.... Erreur
monstrueuſe ! fubordonner le fond à la forme &
facrifier l'orateur à l'interpréte ! Ne ſoyez donc
plus étonnés ſi de tels principes produiſent des
fruits dignes d'eux. Vous en jugerez aisément ſi
vous aſſiſtez à un de ces opéras que vous admirez
le plus. Inutilement le cigne de l'Italie réuniſſant
Pélégance de Racine à la nobleſſe de Corneille ſe
ſera montré l'Emule de Voltaire ; inutilement un
Jomelli , un Gallupi auront développé toute la
magie de leur art ; des actrices froides & ridicules,
descaftrats inanimés , de longs récitatifs débités
G
ne
146 MERCURE DE FRANCE.
àl'inſçu d'un parterre bruyant , des points d'or
gues, des diminutions , des roulades auront bientôt
fait diſparoître Caton & Regulus , & vous
n'aurez vu qu'un concert groteſque où quelques
momens de raviſſement font achetés par cinq heu
res d'ennui &de mécontentement... & n'allez pas
dire que c'eſt la faute du genre en lui-même , ou
de la forme que le Melo -drame a reçue en Italie;
car , prenez un air en duo , ou tout autre morceau
iſolé , vous verrez que la paſſion pour la
mélodie vous fait facrifier à chaque inſtant la vé
rité de l'expreffion au charme de la muſique. Souvent
les deux premiers vers de votre air vous auront
fourni le ſujet de votre chant ; eh bien! quoiqu'il
y ait variété d'expreſſion dans ceux qui fuivent
, la mélodie conſerve fon motif& reſte conféquente
à elle-même. Bien plus, fi vous compoſez
un duo dialogué , vous ne craindrez pas d'appliquerlamêmemélodie
à la demande&àla réponſe
comme
Nei giorni tuoi felici
Ricorda ti di me.
Perchè cosi mi dici
Anima mea , perchè ?
Ainfi le vice dubeau chant, ou dela musique
telleque vous la conſervez , eft un vice inhérent ,
&que vous ne parviendrez jamais à détruire tant
que vous vous occuperez de la muſique en ellemême
,&que vous ne la conſidérerez pas comme
le ſimple interpréte de la ſcène . Mais direz vous,
comment cette muſique fi belle & fi touchante
mériteroit- elle d'être proſcrite , & comment ac
SEPTEMBRE. 1771. 147
corder lejugement que vous en portez avec les
effets qu'elle a produits tant de fois fur vous? C'eft
icı levéritable myſtère de ma critique , & je vais
vous le dévoiler. Ily a deux fortes de muſique ,
unemufique fimple& une muſique compoſée, une
mufique qui chante & une muſique qui peint , ou
fi l'on veut ure muſique de concert & une mufique
de théâtre. Pour la muſique de concert , fuivez
les principes de M. l'Abbé Arnaud , de l'autour
de l'Eflai ,de M. Rouſſeau , &c.; choiſulez
debeaux motifs , ſuivez bien vos chants , phrafés
- les exactement & rendés - les périodiques ,
rien ne ſera meilleur. Mais pour la muſique de
théâtre , n'ayons égard qu'aux paroles & conten
tons-nous d'en renforcer l'expreſſion par toutes
les puiſſances de notre art. Ici j'oublie tous les
principes analogiques , auxquels j'avoue que la
muſique eft redevable de ſes plus grands effets . Je
ne m'embarafle plus des formes du recit ni de cellesque
vous donnez à l'air ; je néglige enfin toute
idée de rhytme& de proportion : je ne veux qu'exprimer
chaque penſée , que rendre avec exactitudetout
ce que je voudrai peindre. Je quitterai
mes motifs , je les multiplierai , je les tronquerai ,
je mêterai l'air & le recit , je changerai les rhytmes
, je mutilerai les phraſes , mais je ſaurai bien
vous en dédommager ; car il ne paflera ici tonnerre
, ni torrent , ni ramage, ni murmure que
je ne fois en état de vous le décrire , ut pictura
poëfis , ut pictura muſica. "
Le moment est enfin arrivé d'interrompre notre
auteur, & comme c'eſt à notre tour de parler
nous obſerverons qu'il vient de décéler la cauſe
de tout ce mal-entendu. Il a cru avec bien d'autres
que l'imitation étoit l'objet des beaux arts ,
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
&que c'eſt d'elle ſeule qu'ils tiennent l'empire
qu'ils exercent ſur nos fens, principe que je crois
abſolument faux. Ceci tient à des idées un peu
abſtraites & qui demanderoient un ouvrage ad
hoc; mais qu'importe que ces idées ſoient déve
loppées , pourvû qu'elles ſoient ſaiſies ! D'ailleurs
nous vivons dans un tems ou quiconque a quelque
choſe de bon à dire, doit ſe preſler , de crainte
d'être prévenu.
La nature étant le ſyſtême complet de tous les
êtres , &les hommes qui n'ont d'idée que par l'entremiſe
des ſens ne pouvant rien imaginer , mais
ſeulement abſtraire & cumuler , diſtribuer & fe
xeſſouvenir , il eſt impoſſible d'exciter en eux des
ſenſations qui ne ſoient pas priſes dans la nature.
Il eſt une autre acception du mot nature qui renferme
l'abſtraction de tout concours de l'art dans
les êtres que nous voulons conſidérer , mais cette
acception eſt toujours très-vague & ne peut avoir
Lieu ici ; car un arbre enté n'eſt pas l'ouvrage de
la nature , & cependant le tableau qui le repréfente
eft appelé une imitation de la nature. Qui
eſt-ce donc qui ſera hors de la nature ? c'eſt tout
ce qui eft contradictoire ; comme , par exemple ,
qu'un tyrandéclare ſon amour dans le même ſtyle
qu'un berger; qu'un homme paſſionné differte
&qu'un homme froid s'exprime avec enthouſiaſme,
tout cela est contre nature , non pas en foimême;
car un diſcours paſſionné ni un raiſonnement
ſuivi ne font pas contre nature , mais en
conféquence de quelques données précédentes. Il
fuitdelà que comme toutes nos ſenſations font
dans la nature , tout ce qui ne ſera pas contradictoire
à des idées antérieures & auxquelles norre
eſprit auradéjà confenti ſera exactement dans la
SEPTEMBRE. 1771. 149
nature , de forte qu'il ſera impoſſible d'écrire ou
de parler raiſonnablement ſans imiter la nature ,
ou plutôt ſans être la nature même. Mais les
hommes ont bientôt reconnu que l'habitude ou le
ſpectacle de ces actions naturelles & raiſonnables
ne ſuffiſoit pas à leur bonheur ; il leur falloit de
nouveaux plaiſirs ,& ils en ont trouvédeux ſources
fécondes , 1º. La nature leur offroit quelques ſenſations
plus agréables que les autres ; ils ont cherché
à les multiplier ou à ſe les rappeler. 2°. Les
organes de leur entendement plus fins , plus déliés
que ceux des animaux , fur- tout dans l'état ſocial
, exigeoient de tems en tems certaines émotions
propres ày renouveller le mouvement & à
faciliter la circulation néceſſaire à ce confluent
mystérieux où aboutiſſent toutes les ſenſations :
c'eſt là l'origine de la curioſité &de l'amour des.
ſpectacles . La douleur d'une mère éplorée qui
croit avoir perdu ſon fils , ſa joie au retour inopiné :
decet enfant , les révolutions ſubites d'un amour
forcené , les élans de l'ambition ou les faillies de
la colère , tout cela parut aux hommes un moyen
de ſentir , de renouveller pour ainſi dire leur exiftence.
Delà deux ordres de plaiſir , les ſenſations
agréables , les ſenſations fortes. Celles - ci ſont
fuffisamment connues , mais les premières ſe dérobent
abſolument à la théorie , parce qu'on ne
connoît le rapport des objets avec nous que par
l'impreſſion qui en réſulte. Ileſt impoſſible de di--
re pourquoi le criſtal des eaux , oppoſé à la ten- ,
dre verdure des gaſons & aux maſles plus
rembrunies des ombrages produit une ſenſation
agréable : c'eſt une affaire de mécanil-
& ce mécanisme , ce n'est pas nous qui
l'avons inventé. Or, ſi je ne puis connoître que
me
Giij
150 MERCURE DE FRANCE.
commeun fait le plaifir que je goûte en voyant
unbeau payſage, comment pourrai -je me rendre
compte de celui que j'éprouve lorſque j'entends
les fons ſucceſſifs de la mélodie, ou les fons fimultanés
de l'harmonie ? J'en dirai autant du rhytme,
foiten mufique , foit en poësie : j'en dirai autant
del'éclatd'un marbre uni , de la ſymmétrie d'une
colonade , de la variété des couleurs dans une
marquetterie , &c: &c.
Cependant les hommes avoient à peine nombré
cesdifférens effets dont ils ne pouvoient affigner
les cauſes , qu'ils commencerent à les rapprocher
&àles comparer. L'aſpect d'un beau viſage&
celui d'une belle vallée font , quoiqu'à un degré
différent , deux ſources de volupté pour les yeux
qui les confidèrent. Mais cette bouche charmante
dont j'admirois la fraîcheur va redoubler d'attraits
fi elle vient à ſourire ; car qu'est-ce que la
beauté fi elle ne promet pas les plaiſirs ? Rempli
de ces douces émotions , je cours contempler la
vallée prochaine; le printems vient de renaître ,
elle eſt émaillée de fleurs & couverte de verdure ;
mais tandis que je la conſidére , le ſoleil qui perce
un nuage lui prête un éclat inattendu : ce furcroit
de charmes modifiant mon ame d'une façon àpeu-
près ſemblable à celle que je viens d'éprouver
quelques momens plutôt ; ma nouvelle ſenſation
reveille ma première idée , &je ſalue cette riante
vallée où je retournerai avec empreflement tant
que le fourire de la beauté me fera defirer celui de
la nature. Ici la nature imite la nature ; un plaîfir
, un ſentiment en reveille un autre & les impreſſions
légères acquièrent de l'importance en ſe
joignant à celles qui ſont ſenſibles & profondes .
C'eſtainſi que les bois, les fleuves , les forêts dont
SEPTEMBRE. 1771. 191I
Taſpect eſt agréable pour tout le monde , ont un
charme particulier pour les amans & pour tous
les hommes paſſionnés.
Ce qu'eſt la nature aux paſſions de notre ame,
les beaux arts le font à la nature & aux pallions à
lafois , c'est- à-dire qu'ils offrent un plaifir poſitif
&un plaisir de relation. N'en doutons pas ; de
même qu'un beau payſage attire & charme nos regards,
de même des accens mélodieux , une ſuite
de mots cadencés portent dans nos ſens un plaiſir
qui leur eft inhérent & qui eſt antérieur à toute
unitation . Telle est la véritable originede la poéfie
&de la musique , & c'eſt de leur propre fond
quecesarts ont tiré les formules , les lois mêmes
qui les retenantdans de juſtes proportions commencerent
déjà a joindre le ſentiment réfléchi de
tadifficulté vaincue au plaifir immédiat de la ſenfarion.
Mais plus l'eſprit des homines ſe perfectionnoit,
plus il devenoie avide de ſenſation : ce
ne fut doncpas affez pour les beaux arts de plaire
par eux-mêmes , il fallut qu'ils s'animaſſent pour
ainſi dire , & qu'ils s'uniflent au ſyſtême entier de
nos perceptions : on exigea qu'ils réveillaſſent en
nous le plusgrandnombre d'idées qu'il feroit pof
fable, fans toute fois que l'occupation de notre
entendement dégénérât en fatigue. Ici commence
leur troiſième progrès : d'abord ils ont produit un
plaifir fumple & immédiat , enfuite ils ſe ſont affervis
à des formes priſes auſſi dans leur propre
eflence, &le plaisir de juger a été ajouté au plaifir
de fentir ; enfin ils ſe ſont efforcés de reveiller en
nous un grand nombre d'idées , & alors l'effer
qu'ils ont produit a été composé de l'impreſſion
immédiate , du jugement réfléchi & du charme
attaché à la variéré , ou plutôtà l'exercice doux &c
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
facile de notre entendement. Ce n'eſt pas tout encore;
il faut examiner attentivement ce dernier
principe; car nous trouverons qu'il peut nous
modifier de quatre façons différentes : par la ſeule
variété , par l'intérêt , par la ſurpriſe&par l'imagination.
Par la variété , parce que la ſucceſſion
feuledes idées produit un effet agréable ; par l'intérêt
, prce que l'homme étant un être ſenſible
par excellence , toute ſon exiſtence eſt liée à ſes
paffions, & que de toutes les idées celles qui le
Hattent le plus font celles qui le rappelent plus
fortement à lui-même ; par la ſurpriſe , parce que
moins les ſenſations ſont attendues , plus leur impreffion
eſt vive & profonde ; par l'imagination ,
parceque tous les objets s'embelliffent par elle ,
foit que l'abſtraction nous permette de les dégager
de tout alliage impur , loit que le plaifir de
les produire ajoute à leur prix , en intéreſlant notre
amour- propre qui ſe mêle de tout. Ainfi ne
foyez plus ſurpris de voir notre oreille ſuperbe
sepouffer l'artiſte qui nous définit ce que nous
voulons concevoir,& qui nous décrit ce que nous
voulons imaginer. Tels ſont les poëtes Allemands
qui, pour trop détailler , me donnent la fatigue
que j'éprouve en lifant une démonstration géométrique
ſans être aidé de la figure , & ne m'offrent
ſouvent qu'un plan au lieu d'un tableau.
Tels étoient encore les anciens compofiteurs François
lorſque pour imiter le ramage des oiſeaux ils
introduifoient dans leur orcheſtre ces petites flûtes
qu'ils nommoient des tailles , & dont l'effet
diſparate faifoit oublier la muſique ſans rappeller
legazouillementdes oiſeaux.
Réſumons donc , & reconnoiſſons qu'au lieu
d'attribuer l'effetdes beaux arts à un ſeulprincipe
SEPTEMBRE. 1771. 153
comme on l'a tenté dans un ouvrage très-eſtimable
d'ailleurs ; on peut en compter fix , favoir , la
fenſation immédiate , lejugement ou le ſentiment
de la difficulté vaincue , la variété ou les idées
reveillées , l'intérêt ou les paffions , enfin la furpriſe
& l'imagination. Il n'est pas beſoin de dire
que ces principes peuvent ſe combiner de différentes
manières ; que la ſurpriſe peut naître auſſi de
ladifficulté vaincue , & que ce ſentiment peut encore
ſe répandre ſur tous les autres effets. Nous ,
nous ſommes contentés de les placer ici dans un
ordre finthétique , ſuivant qu'ils nous ont paru
pouvoir exiſter indépendamment les uns des autres.
Maintenant appliquons ces principes à la muſique;
nous nous appercevrons aisément que ecr
art ne conſiſte pas ſeulement dans l'imitation : en
effet un muſicien qui voudroit nous repréſenter le
point du jour n'auroit rien de mieux à faire que ,
d'employer quelqu'un de ces poliflons qui gagnent
leur vieà contrefaire ſur les boullevards le
chant de l'alouette ou celui du roſſignol ; de même
pour imiter un bruit de guerre ou celui d'une
tempête , un organiſte fouleroit aux pieds toutes
ſes pédales & appuieroit le bras entier ſur ſon clavier
; invention ingénieuſe d'un muſicien François
qui eſt conſtamment applaudi au même lieu
où l'inimitable Pagin fut fifflé. Tous ces vains
efforts font rejettés par le goût avant que d'être
condamnés par la critique; mais fi un compoſiteur
habile , en ſuivant les formes générales ,
c'est -à-dire , en conſervant le rhytme de la mélodie,
fait par des fons analogiques , par des impreffions
détournées & fugitives me retracer le
bruit des flots agités , ou l'incertitude du pilote
: Gv
154 MERCURE DE FRANCE.
effrayé , mon eſprit ſe reveille , mon imagination
s'échauffe , je me tranſporte au loin ſur un promontoire
, d'où je confidère le vaiſſeau battu par
les vents , je vois briller l'éclair, j'entends les cris
des matelots , & déjà le tableau animé n'eſt plus
l'ouvrage du muficien , c'eſt celui de mon imagination,
Que ſera-ce fi tandis que mon ame eſt
trompée par ce preſtige , une petite partie demon
intelligence reſte pour ainſi dire en fentinelle ;
obſerve l'artiſte & s'écrie de tems en tems : exceltent
paſſage du fecond violon , bravo l'alto , belle
modulation , &c Alors rien ne manquera à mon
plaifir , & certainementje ne le dois pas à la ſeule
imitation.
Avançons & tâchons d'atteindre notre auteur.
Vous avouez , lui dirai - je , que l'auteur de l'Effaifur
l'union de la Poëfie & de la Mufique a bien
connu&bien développé les principes de la muſique
mélodieuſe & chantante que vous appelez
muſique fimple & que vous réléguez dans les
concerts , parce qu'elle est bonne ; mais s'il eft de
l'eſſence de la muſique d'être mélodieuſe; fi les
formes de cette muſique , qu'il vous plait d'appeler
muſique de concert, ſont les plus belles que
l'art puifle vous préſenter , comment voulez-vous
compoſer votre prétendue muſique dramatique
fans ceflerde faire de la muſique ? J'infifterai , &
je vous demanderai encore pourquoi cette mufiquede
concert m'arrache des larmes , me ravit ,
me tranſporte , m'enchante C'eſt ſans doute',
parce qu'elle exprime des paſſions, le tout dans la
manière qui lui eft propre , c'est-à -dire ſans que
l'expreffion miſe au chant , fans que la muſique
cefle d'être de la muſique. Sur quoi fondez vous
donc la différence des deux gentes? .. Mais ces
xitournelles qui refroidiſſent l'action , mais ces da
SEPTEMBRE. 1771. 15ς
troutapo
fréquens , ces roulades , ces diminutions, ces
points d'orgues éternels.... Eh ! mon Dieu! qui
vous le difpute? Lifez l'Eſſai , lifez Algaroti ,
lifez le dictionnaire deM. Roufleau ,vousy
verez tous ces excès relevés & condamnés. Mais
vous avez quelque principe caché , quelque choſe
demieux ànous dire. Eh! juſtement , vous nous
avez mis ſur la voie , fans vouloir toutefois vous
expliquer. Il eſt, dites - vous quelque part , un
cliant composé qui est moins mélodieux , moins
rhytmique , moins agréable que le chant fimple ,
maisplus ſavant &plus difficile à ſaiſir : ce chane
négligeant les formes connues de l'air , des deux
récitatifs , &c. s'applique uniquement à rendre les
idées du poère , à ſuivre ſes paroles pas-à-pas.
Celui- ci ne ſera plus gêné dans la marche , je ne
lui ferai pas l'outrage fanglant de vouloir qu'en
écrivant fa pièce , il ſe ſouvienne qu'elle doit
êtremiſe en muſique', ( quorque , àla vérité, j'aie
dit ailleurs tout le contraire , voyez pag. 132 ,
144 , &c. ) & je në ferai que traduire des vers
dans le langage d'Euterpe. Pour toute répanfe
nous nous contenterons d'avertir les Etrangers
que la comédie françoiſe eſttrès -bienplacée aux
Thuilleries ,qu'on y entre & qu'on en fort trèscommodément
, qu'on y joue tous les jours les
piéces des trois grands tragiques , le tour à juſte
prix, &qu'en couléquence,nous penfons, qu'ils fer
ront encore mieux d'aller là qu'à l'opéra . Mais fi
notre auteur perſiſtoit & s'émancipoit juſqu'à convenir
que l'opéra eft le théâtre de la muſique , on
reprendroit ce qui dit ci-deſſus par rapport
aux beaux. arts ; & er Les moyens
qu'ils emploient pour nous plaire , on verroit d'abord
que le premier de tous eſt l'inftrument ca
a épé
Le rappelant
Gvj
156 MERCURE DE FRANCE.
lui - même ou la ſenſation première : or , on a
peine à croire que pour en tirer le meilleur parti
poſſible , il faillecommencer par le gâter. 2°.On
s'appercevra que le ſecond effet , qui eft le ſentiment
de la difficulté vaincue fe perd du moment
que les moyens ſont trop multipliés , & que l'imitation
, ou pour mieux dire la copie, s'eſt aſſez
emparée de notre imagination pour chaffer tout
à-fait l'idée de l'art imitateur ; c'eſt ainſi qu'une
effigie colorée& habillée ne fait qu'une illufion
déſagréable, tandis qu'un tableau de Vandeck
me charme fans me tromper. 3 °. On obſervera
que fi dans le genre propolé , la quantité d'idées
fuggérées reſte la même, ces idées ſont plutôt
offertes que reveillées , & plutôt déterminées
qu'indiquées; de façon que l'eſprit qui connoîtra
l'étendue des moyens & qui ſe verra commandé
dans ſes perceptions perdra à la fois le plaifir de
laſurpriſe &ceux de l'imagination ; d'où je conclus
que la musique ne vaudra rien pour avoir
voulu trop peindre , & c'est ainſi que le principe
ut p tura poëfis a causé de grandes mépriſes toutes
les fois qu'on a voulu l'étendre au- delà de ſes
Jimites.
D'un autre côté , il n'eſt pas moins évident que
Jumoment que nous avons iimmaaginé d'animerla
muſique pour la mettre fur la ſcène , c'eſt une
neceflité pour elle de ne point contredire l'illufiondu
théâtre&de prendre garde qu'un effet n'en
détruiſe pas un autre : mais apprenez - nous quel
eft le terme de cette illufion ,& définiflez - nous
ceque doit pafler à la vraiſemblance lyrique celui
qur a paflé le vers hexamètre, le rouge & les lampions
à la vraiſemblance tragique, & eris miht
magnusApollo. Je crois que fur cet article,l'ex
SEPTEMBRE. 1771. 157
périence exempte de manie &d'enthousiasme, eft
lemeilleur des maîtres. Quelques réflexions qu'on
trouve dans le petit ouvrage ſur l'union de la
poësie & de la muſique avoient déjà mis ſur la
voie,&pluſieurs eſlais qui ont paru dans ce genre
ont déjà prouvé qu'on peut atteindre le but. Je ne
parle pas des drammes charmans de M. de M.
parce qu'ils font mêlés de chant&de proſe ; mais
il me ſemble que M. Philidor n'en étoit guère
éloigné lorſqu'il a donné ſon opéra d'Ernelinde;
car , à deux morceaux près , cetre muſique étoit
parfaitement théâtrale,& les défaurs du poëme
qui en ont empêché le ſuccès auroient été choquans
dans tous les tems , & avec quelque muſique
qu'on y eut adaptée.
J Nous ne quitterons pas notre ſujet ſans nous
donner la latisfaction de dire à quel point nous
partageons l'eſtime que notre auteur témoigne
pour cet excellent compoſiteur , qui n'a certainement
pas perdu de ſon prix pour avoir trouvé un
émuledigne de lui ; nous le louerons même avec
d'autant plus de plaiſir qu'il nous a fait connoître
ſouvent combien il étoit attaché à nos principes ,
dont il connoifloit bien mieux que nous la juſteſſe
& l'étendue . Nous lui avons entendu dire lorfqu'il
donna Tom Jones : Pour cette fois cij'efpère
avoir réuffi. Jamais je n'ai donné plus d'attention
à lafimplicité de mes motifs & à l'unité
de ma mélodie ; c'est ce quej'ai fait de mieux ; &
il ne changea pas d'avis lorſquil vit cet admirable
ouvrage ſi voiſin de ſa chute. Dans Einelinde
il ſuivit les mêmes principes , & c'eſt là - deſſus
qu'il fondoit ſes eſpérances. Parmi les muficiens
M. Jomelli , Galluppi , Piccini , Grétry , &c.&
parmi lesgens de lettresM. Rouſleau , M. l'Abbé
158 MERCURE DE FRANCE.
Arnaud, tous ceux enfin qui ſe ſont occupés de
cette matière n'ont eu qu'un avis. Cominent fel
fait-il quedes hommes d'efprit , & même deshommes
de beaucoup d'eſprit , ayent ſaivi une route
toure opposée ? C'eſt que l'eſprit ne peut que dérai
fonner fur les beaux arts toutes les fois qu'il parlera
ſeul. A ce proposje me rappele une histoire qui
m'a été contée par un Marfeillois , qui avoit fait
du commerce toute fon occupation & qui avoit
paflé ſa,jeuneſle dans les Echellesdu Levanti
Le Bacha , qui gouvernoit la Syrie avant la révolte
d'Aly-Bey , aimoit beaucoup les femmes ,
mais il étoit très difficile , peut-être parce qu'il
les avoit trop aimées. Un Eunuque Egyptien ,
nommé Oſmin , grand connoiffeur en pareilles
denrées, lui ſervoit de pourvoyeur & fréquentoit
tous les marchés de l'Afie , ne ménageant rien ,
ramenant toujours des eſclaves , & ne contentand
jamais fon maître , qui ne manquoit pas de s'é
crier en le voyant revenir avec ſes emplettes , vous
me ruinez , & cela enpure perte. Un jour , dit mon
Marſeillois , je le rencontrai à Smyrne , il étoir
dans le plus grand embarras parce qu'il marchandoitdes
Circaffiennes parmi leſquelles il vouloit
en choisir une qui fut digne de fon maître ; mais
plus il examinoit , moins il pouvoit fixer fon
choix. Je l'abordai , il daigna me confulter.Crois
moi , mon cher Olmin, lui répondis-je , cen'eſt
aucunedecelles-là que je choiſirois : vois-tu cette
petite brune aux yeux bleux que tu parois négli
ger prends- là forma parole & conduis là biett
vîte à ton bacha. Il ſe laiſſa perfuader , & à fix
mois delà de retrouvant à Alep , il vint à moi les
bras ouverts: Nous avons fair merveille, s'écriatik;
elle eft, apréfent la favorite , &j'aireçu une
SEPTEMBRE. 1771. 159
bonne récompense. Mais comment diable as - tu
faitpour devinerſi juſte ? Voici plus de trente ans
queje nefais d'autre métier que d'acheter desfemmes
,&jefais là- deſſus tout ce qu'on peutfavoir...
Ecoute , mon ami , lui répliquaije : lorſque je te
rencontrai à Smyrne , il y avoit trois jours que
j'avois vu débarquer cette jeune eſclave : depuis
ce moment- là , je l'avois toujours révée, toujours
defirée:mon ami , je ne dormois plus ; & fois bien
aſſuré que ſi j'avois eu soo ſequins , ton bacha
n'en auroit jamais été poflefleur. Voilà mon fecret
, voilà toute ma ſcience. J'avois à peine fini
deparler que je m'apperçus que l'Eunuque m'avoit
déjà tourné le dos , mais je crus l'entendre dire en
s'éloignant : Non , je ne m'y connoîtraijamais.
Fermer
Résumé : Observations sur un ouvrage nouveau, intitulé : Traité du Mélo-Drame, [titre d'après la table]
Le texte est une critique du 'Traité du Mélo-Drame' publié à Paris en 1771, qui traite de la rivalité nationale dans les arts et la musique. L'auteur souligne la nécessité pour la France de s'inspirer des autres nations pour améliorer ses arts, bien que la France ait peu contribué à l'invention de la musique. Il affirme que la France peut épurer et perfectionner la musique grâce à son goût raffiné. Le traité compare favorablement les compositeurs français aux maîtres italiens et propose des modèles pour la musique dramatique. L'évolution de la musique en France est marquée par l'influence italienne et les controverses subséquentes. Des figures comme Rousseau et d'Alembert ont critiqué ou proposé des améliorations pour la musique française. Une discordance existe entre les compositeurs français, influencés par les Italiens, et les poètes lyriques, attachés aux anciennes formes. Le texte explore la relation entre la musique et la poésie, critiquant ceux qui attribuent leur dégoût de l'opéra aux poèmes modernes. Il souligne l'importance de la structure périodique dans la musique, comparable à la période oratoire. L'expression musicale doit être agréable et en accord avec les paroles, structurée selon des formes musicales inspirées de Métastase. L'auteur critique le dictionnaire de musique de M. Roufleau et d'autres œuvres musicales, notant des erreurs communes sur l'unité de la mélodie. Il dénonce la subordination de la poésie à la musique dans les opéras, produisant des spectacles médiocres malgré quelques moments de ravissement. Le texte distingue la musique de concert de la musique de théâtre. Pour la première, il préconise de suivre les principes de compositeurs comme l'Abbé Arnaud et Rousseau, en privilégiant de beaux motifs et des structures musicales cohérentes. Pour la seconde, il insiste sur l'expression précise des paroles et des émotions, adaptant la musique pour renforcer l'impact scénique. L'auteur rejette l'idée que l'imitation soit l'objectif principal des arts, affirmant que les sensations artistiques doivent être naturelles et harmonieuses. Les arts imitent la nature et les passions, offrant un plaisir à la fois immédiat et relationnel. La poésie et la musique tirent leurs lois de leur essence propre et ajoutent un plaisir réfléchi à la sensation immédiate. Les arts ont intégré des principes comme la variété, l'intérêt, la surprise et l'imagination pour engager davantage l'entendement.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
123
p. 159-163
Dialogues sur la musique, [titre d'après la table]
Début :
Dialogues sur la Musique, par Mademoiselle de Villers, adressés à son amie, [...]
Mots clefs :
Musique, Voix, Langue, Goût, Temps, Maîtres, Prosodie
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Dialogues sur la musique, [titre d'après la table]
la muſique , & inventèrent les arriettes
&le récitatif. Peu de temps après ces
contemporains de Lulli , les Scarlatti
Porpora , Vinci , enrichirent l'orchestre
d'images brillantes , mais toujours analogues
au ſujet , & fubordonnées aux paroles
quel'Acteur chantoit. Après cesgrands
Maîtres, vinrent Sarri , Leo, Haffe, trois
grands Compoſiteurs qui ſuivirent exactement
la déclamation chantante & la
proſodie de la langue Italienne. Vivaldi ,
fameux violon , qui parut en Lombardie,
forma une Chanteuſe, nommée la Fauftina
, à qui il fit exécuter avec la voix
tout ce qu'un violon , une fûte , un hautbois
pouvoient exécuter de ſon temps.
Le Public força , pour ainſi dire , tous
les Chanteurs à fuivre cette route. C'eſt
l'époque de la décadence de la muſique
en Italie. Depuis l'extinction de la famille
des Médicis , iln'y a plus aucun théâ
tre foutenu dans la patrie de la muſique.
L'Entrepreneur d'un opéra paſſager' eſt
dès-lors obligé de ſacrifier au goût dominant
; il fupprime les choeurs & les
objets de dépenſe , & les Compofiteurs
abandonnent l'expreffion pour faire bril.
ler leur orchestre . C'eſt la conduite qu'ont
tenue Jacomelli , Latilla , Gallupi, Perez
JANVIER. 1775. 161
&d'autres; cette dépravation du goût a été
portée ſi loin, que les opéra des Pergoleze,
un des hommes qui a eu le plus de talent,
n'eurent aucun ſuccès à Rome& à Naples .
En France, Rameau, célèbre Compofiteur,
a brillé dans les airs de danſe & dans les
choeurs , mais le goût qu'il a eu pour
T'harmonie lui a trop fait négliger la mélodie:
fon chant eſt preſque toujours dur
& déſagréable. Le plus grand défaut des
Compoſiteurs François , eſt d'avoir méconnu
la profodie de notre langue. M.
Rouſſeau lui-même, écrivain ſi ſupérieur,
a négligé abfolument la proſodie dans ſon
Devin de Village , quoiqu'il ait fait les
paroles & la muſique. Il n'y a aucun de
ſes airs qui n'en préſente des exemples
choquans ; c'eſt qu'il n'a connu la muſique
en fralie que dans ces derniers temps
où l'on n'obſervoir plus la proſodie de la
langue Italienne. Nous ajouterons à cette
occafion qu'il eſt bien étonnant que M.
Gretry, quoique étranger , & ayant été
élevé en Italie , ait mis en muſique depuis
le peu d'années qu'il eſt en France ,
douze poëmes lyriques, & que dans aucun
il n'y ait pas une feule faute deprofo.
die contre la langue qu'il a ſu accentuer
& articuler mieux qu'aucun naturel Fran162
MERCURE DE FRANCE.
çois , indépendamment de l'exprefion
toujours vraie& toujours piquante , qu'il
donne aux paffions & aux ſentimens don E
il eſt l'interprête le plus fidèle . :
Mile. Villers inſiſte ſur une École de
muſique , dans laquelle d'habiles maîtres
apprendroient l'art du chant. Il s'agic
d'abord de bien diftinguer le caractère
des voix : il n'y en a que de quatre eſpèces.
Tous les hommes en général n'ont que
des voix de baffe & de taille ; la haute
contre&le deſſus ſont toujours l'appanage
des femmes & des caftrats: ces quatre
voix forment l'harmonie complette. Si la
baſſe donne le ton , la taille eſt à la tierce ,
la haute-contre à la quinte & le deſſus à
l'octave. Les voix qu'on appelle hautecontre
chez les hommes , ſont ordinairement
des voix forcées , qui n'ont rien de
naturel , & qui rendent des fons inégaux ,
& criards , toutes les fois qu'elles paffent
an-deſſus de leurs tons naturels. Le
maître ne doit faire chanter un tel élève ,
que dans le ton qui lui eſt propre ; il évitera
de le faire crier , ſous prétexte d'augmenter
le volume de ſa voix ; il ne lui
laiſſera pas même donner toute ſa voix ,
juſqu'à qu'il foit bien sûr de ſon intona-
⚫tion.
JANVIER. 1775. 163
Mile. Villers fait dans un ſecond dialogue
, d'excellentes obſervations ſur le
travail du Poëte lyrique , & fur celui du
Muficien. Ce dernier doit s'attacher à
augmenter de beaucoup par le chant&
par l'orcheſtre l'expreſſion du ſentiment ,
ou de l'image que préſentent les vers . Il
doit par conféquent examiner d'abord ce
qu'ils expriment; quelle paſſion ils veu
lent peindre ; y adapter le genre de mue
ſique le plus propre à l'exprimer , en fai
fir l'enſemble , & unir tout le morceau
en un ſeul motif : car il n'eſt rien de ſi
abſurde que d'entendre dans un même
air , des meſures &des mouvemens différens
. Le Muſicien tombe dans un défaut
inſupportable , lorſqu'il emploie les
mots en détail , & non pas la choſe : mais
c'eſt dans ces dialogues même que nous
invitons les maîtres & les amateurs , de
puiſer les vrais principes du goût , & de
la compoſition de la bonne muſique.
&le récitatif. Peu de temps après ces
contemporains de Lulli , les Scarlatti
Porpora , Vinci , enrichirent l'orchestre
d'images brillantes , mais toujours analogues
au ſujet , & fubordonnées aux paroles
quel'Acteur chantoit. Après cesgrands
Maîtres, vinrent Sarri , Leo, Haffe, trois
grands Compoſiteurs qui ſuivirent exactement
la déclamation chantante & la
proſodie de la langue Italienne. Vivaldi ,
fameux violon , qui parut en Lombardie,
forma une Chanteuſe, nommée la Fauftina
, à qui il fit exécuter avec la voix
tout ce qu'un violon , une fûte , un hautbois
pouvoient exécuter de ſon temps.
Le Public força , pour ainſi dire , tous
les Chanteurs à fuivre cette route. C'eſt
l'époque de la décadence de la muſique
en Italie. Depuis l'extinction de la famille
des Médicis , iln'y a plus aucun théâ
tre foutenu dans la patrie de la muſique.
L'Entrepreneur d'un opéra paſſager' eſt
dès-lors obligé de ſacrifier au goût dominant
; il fupprime les choeurs & les
objets de dépenſe , & les Compofiteurs
abandonnent l'expreffion pour faire bril.
ler leur orchestre . C'eſt la conduite qu'ont
tenue Jacomelli , Latilla , Gallupi, Perez
JANVIER. 1775. 161
&d'autres; cette dépravation du goût a été
portée ſi loin, que les opéra des Pergoleze,
un des hommes qui a eu le plus de talent,
n'eurent aucun ſuccès à Rome& à Naples .
En France, Rameau, célèbre Compofiteur,
a brillé dans les airs de danſe & dans les
choeurs , mais le goût qu'il a eu pour
T'harmonie lui a trop fait négliger la mélodie:
fon chant eſt preſque toujours dur
& déſagréable. Le plus grand défaut des
Compoſiteurs François , eſt d'avoir méconnu
la profodie de notre langue. M.
Rouſſeau lui-même, écrivain ſi ſupérieur,
a négligé abfolument la proſodie dans ſon
Devin de Village , quoiqu'il ait fait les
paroles & la muſique. Il n'y a aucun de
ſes airs qui n'en préſente des exemples
choquans ; c'eſt qu'il n'a connu la muſique
en fralie que dans ces derniers temps
où l'on n'obſervoir plus la proſodie de la
langue Italienne. Nous ajouterons à cette
occafion qu'il eſt bien étonnant que M.
Gretry, quoique étranger , & ayant été
élevé en Italie , ait mis en muſique depuis
le peu d'années qu'il eſt en France ,
douze poëmes lyriques, & que dans aucun
il n'y ait pas une feule faute deprofo.
die contre la langue qu'il a ſu accentuer
& articuler mieux qu'aucun naturel Fran162
MERCURE DE FRANCE.
çois , indépendamment de l'exprefion
toujours vraie& toujours piquante , qu'il
donne aux paffions & aux ſentimens don E
il eſt l'interprête le plus fidèle . :
Mile. Villers inſiſte ſur une École de
muſique , dans laquelle d'habiles maîtres
apprendroient l'art du chant. Il s'agic
d'abord de bien diftinguer le caractère
des voix : il n'y en a que de quatre eſpèces.
Tous les hommes en général n'ont que
des voix de baffe & de taille ; la haute
contre&le deſſus ſont toujours l'appanage
des femmes & des caftrats: ces quatre
voix forment l'harmonie complette. Si la
baſſe donne le ton , la taille eſt à la tierce ,
la haute-contre à la quinte & le deſſus à
l'octave. Les voix qu'on appelle hautecontre
chez les hommes , ſont ordinairement
des voix forcées , qui n'ont rien de
naturel , & qui rendent des fons inégaux ,
& criards , toutes les fois qu'elles paffent
an-deſſus de leurs tons naturels. Le
maître ne doit faire chanter un tel élève ,
que dans le ton qui lui eſt propre ; il évitera
de le faire crier , ſous prétexte d'augmenter
le volume de ſa voix ; il ne lui
laiſſera pas même donner toute ſa voix ,
juſqu'à qu'il foit bien sûr de ſon intona-
⚫tion.
JANVIER. 1775. 163
Mile. Villers fait dans un ſecond dialogue
, d'excellentes obſervations ſur le
travail du Poëte lyrique , & fur celui du
Muficien. Ce dernier doit s'attacher à
augmenter de beaucoup par le chant&
par l'orcheſtre l'expreſſion du ſentiment ,
ou de l'image que préſentent les vers . Il
doit par conféquent examiner d'abord ce
qu'ils expriment; quelle paſſion ils veu
lent peindre ; y adapter le genre de mue
ſique le plus propre à l'exprimer , en fai
fir l'enſemble , & unir tout le morceau
en un ſeul motif : car il n'eſt rien de ſi
abſurde que d'entendre dans un même
air , des meſures &des mouvemens différens
. Le Muſicien tombe dans un défaut
inſupportable , lorſqu'il emploie les
mots en détail , & non pas la choſe : mais
c'eſt dans ces dialogues même que nous
invitons les maîtres & les amateurs , de
puiſer les vrais principes du goût , & de
la compoſition de la bonne muſique.
Fermer
Résumé : Dialogues sur la musique, [titre d'après la table]
Au XVIIIe siècle, la musique évolua de manière significative en Italie et en France. En Italie, après les contributions de compositeurs tels que Lully, Scarlatti, Porpora et Vinci, qui enrichirent l'orchestre tout en restant fidèles aux paroles, la musique entra dans une phase de déclin. Vivaldi, par exemple, introduisit des techniques vocales innovantes, mais cette innovation conduisit à une simplification des œuvres, marquée par la suppression des chœurs et des éléments coûteux. En France, Rameau se distingua par ses airs de danse et ses chœurs, mais il négligea l'aspect mélodique. Rousseau, malgré son talent, omit la prosodie dans son œuvre 'Le Devin du Village'. Gretry, bien qu'étranger, respecta la prosodie française dans ses compositions. Mile. Villers proposa la création d'une école de musique pour enseigner correctement le chant, en distinguant les différentes voix et en évitant de forcer les élèves. Elle insista également sur l'importance pour les musiciens de bien comprendre les textes qu'ils mettaient en musique afin d'exprimer correctement les sentiments et les images présentés par les vers.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
126
p. 65-67
ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE.
Début :
Ernélinde qui fut reprise l'année dernière, à-peu-près à pareil temps, a toujours [...]
Mots clefs :
Rôle, Temps, M. Le Gros, Mlle Le Vasseur, Jean-Jacques Rousseau
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE.
ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE.
ERNELINDE qui fut repriſe l'année der
nière , à-peu-près à pareil temps , a tou
jours été accueillie du public. Il règne , dans
cet Ouvrage , un appareil de guerre , dont
l'exécution produit un grand effet , & les
connoiffeurs ont remarqué dans la Mufi
que des beautés du premier ordre , qui
réchauffent de temps- en- temps la froideur
du Poëme. Mrs. Gelin , l'Arrivée , le Gros ,
& Mile. Durancy ont rempli les princi
paux perfonnages avec le fuccès qu'on dǝir
attendre de leurs talens.
Peu de temps après la mort du célèbre
Rouffeau de Genève , on donna une repréfentation
du Devin du Village , dans
laquelle M. le Gros & Mlle. le Vaffeur
jouerent les rôles de Colin & de Colette .
Cet Ouvrage qui a joui d'un fuccès fi conftant
& fi unanime , fut plus goûté & plus
applaudi qu'il ne l'avoit jamais été ; car
fes applaudiffemens ne font jamais plus
vifs que lorsqu'ils font mêlés de regrets ,
& le talent n'intéreffe jamais plus qu'au
moment où il difparoît fans retour. Lorf
66 MERCURE
que l'Auteur donna autrefois fa lettre fur
le Spectacle , fe fentant déjà affoibli par
l'âge & la maladie , il difoita Lecteur vous
accueillerez mon ombre , car pour moi, je
ne fuis plus. Il a depuis donné des produc
tions pleines de vie & qui ont été accueillies
de fon vivant. Nous nous propofons
dans un des numéros prochains de jeter
un coup d'oeil rapide fur les Ouvrages de
cet éloquent Ecrivain.
Orphée , Drame héroïque en 3 Actes ,
parodié de l'Italien par M. Moline , & mis
en mufique par M. le Chevalier Gluck ,
donné pour la première fois au mois
d'Août 1774 , & repris depuis en 1775 ,
1776 & 1777 , a été remis le Mardi 28.
C'eft Melle. Laguerre qui a joué le rôle
d'Euridice , & la beauté de fon organe ,
la netteté de fon chant & les progrès de
fon jeu , font toujours un nouveau plaifir.
M. l'Ainé a joué le rôle d'Orphée ; il ne
manque ni d'intelligence ni de chaleur :
mais on fent combien il eſt difficile de lutter
dans ce rôle contre la voix brillante &
les moyens fupérieurs de l'Acteur que M.
l'Ainé remplaçoit . Melle. St. Huberty a
chanté le rôle de l'Amour ; le pas de trois
du ballet des champs élifées a été dánfé par
M. Veftris , Melle. Guimard & Melle.
Heinel , & c'eſt donner l'idée d'une exécution
à laquelle on ne pourroit rien trouver
DE FRANCE. 67
de femblable dans l'Europe. Les talens
naiſſans du jeune M. Veftris ont été vivement
applaudis : il eft impoflible de donner
de plus grandes efpérances , & quand
on porte ce nom , on doit afpirer à la perfection
.
ERNELINDE qui fut repriſe l'année der
nière , à-peu-près à pareil temps , a tou
jours été accueillie du public. Il règne , dans
cet Ouvrage , un appareil de guerre , dont
l'exécution produit un grand effet , & les
connoiffeurs ont remarqué dans la Mufi
que des beautés du premier ordre , qui
réchauffent de temps- en- temps la froideur
du Poëme. Mrs. Gelin , l'Arrivée , le Gros ,
& Mile. Durancy ont rempli les princi
paux perfonnages avec le fuccès qu'on dǝir
attendre de leurs talens.
Peu de temps après la mort du célèbre
Rouffeau de Genève , on donna une repréfentation
du Devin du Village , dans
laquelle M. le Gros & Mlle. le Vaffeur
jouerent les rôles de Colin & de Colette .
Cet Ouvrage qui a joui d'un fuccès fi conftant
& fi unanime , fut plus goûté & plus
applaudi qu'il ne l'avoit jamais été ; car
fes applaudiffemens ne font jamais plus
vifs que lorsqu'ils font mêlés de regrets ,
& le talent n'intéreffe jamais plus qu'au
moment où il difparoît fans retour. Lorf
66 MERCURE
que l'Auteur donna autrefois fa lettre fur
le Spectacle , fe fentant déjà affoibli par
l'âge & la maladie , il difoita Lecteur vous
accueillerez mon ombre , car pour moi, je
ne fuis plus. Il a depuis donné des produc
tions pleines de vie & qui ont été accueillies
de fon vivant. Nous nous propofons
dans un des numéros prochains de jeter
un coup d'oeil rapide fur les Ouvrages de
cet éloquent Ecrivain.
Orphée , Drame héroïque en 3 Actes ,
parodié de l'Italien par M. Moline , & mis
en mufique par M. le Chevalier Gluck ,
donné pour la première fois au mois
d'Août 1774 , & repris depuis en 1775 ,
1776 & 1777 , a été remis le Mardi 28.
C'eft Melle. Laguerre qui a joué le rôle
d'Euridice , & la beauté de fon organe ,
la netteté de fon chant & les progrès de
fon jeu , font toujours un nouveau plaifir.
M. l'Ainé a joué le rôle d'Orphée ; il ne
manque ni d'intelligence ni de chaleur :
mais on fent combien il eſt difficile de lutter
dans ce rôle contre la voix brillante &
les moyens fupérieurs de l'Acteur que M.
l'Ainé remplaçoit . Melle. St. Huberty a
chanté le rôle de l'Amour ; le pas de trois
du ballet des champs élifées a été dánfé par
M. Veftris , Melle. Guimard & Melle.
Heinel , & c'eſt donner l'idée d'une exécution
à laquelle on ne pourroit rien trouver
DE FRANCE. 67
de femblable dans l'Europe. Les talens
naiſſans du jeune M. Veftris ont été vivement
applaudis : il eft impoflible de donner
de plus grandes efpérances , & quand
on porte ce nom , on doit afpirer à la perfection
.
Fermer
Résumé : ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE.
L'Académie Royale de Musique a récemment repris 'Ernelinde', saluée pour ses effets spectaculaires et ses qualités musicales. Les rôles principaux étaient interprétés par Mme Gelin, l'Arrivée, le Gros et Mlle Durancy. Après le décès de Rousseau de Genève, 'Le Devin du Village' a été représenté avec M. le Gros et Mlle le Vasseur, rencontrant un succès constant et unanime, marqué par les regrets de la perte de l'auteur. L'œuvre 'Orphée', un drame héroïque en trois actes, a été créée en août 1774 et reprise jusqu'en 1777. La dernière représentation a eu lieu le 28 du mois, avec Mlle Laguerre en Eurydice, M. l'Aîné en Orphée et Mlle St. Huberty en Amour. Le ballet des champs élyséens, dansé par M. Vestris, Mlle Guimard et Mlle Heinel, a été particulièrement acclamé pour son exécution exceptionnelle, tout comme les talents émergents de M. Vestris.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
127
p. 286-293
Essai sur la Musique, [titre d'après la table]
Début :
Essai sur la Musique, deux volumes in-4o. orné d'un grand nombre de Figures & [...]
Mots clefs :
Musique, Ouvrage, Grecs, Chansons, Livre, Temps, Romains, Nombre, Poètes, Musiciens
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Essai sur la Musique, [titre d'après la table]
Efai fur la Mufique , deux volumes in- 40.
orné d'un grand nombre de Figures &
de Chanfons notées , propofé par foufcription
. L'Ouvrage fera divifé en cinq
Livres.
LIVRE PREMIER .
CH. Ier, De la Mufique en général .
CH. II. Sa Divifion.
CH. III.
CH . IV .
CH. V.
CH . VI .
CH. VII.
CH . VIII.
CH, IX .
CH. X.
CH . XI .
CH. XII.
Divifion de la Mufique inftrumentale
ou pratique.
Antiquité de la Mufique.
Comment elle fut trouvée.
Des premiers Chants confacrés
à Dieu.
De la Mufique après le Déluge.
Dans les Funérailles des Hébreux
& des Égyptiens.
Quelle connoiffance Moïfe eut
de la Mufique.
De la Mufique du temps de
David.
Du temps de Salomon.
Depuis Salomon jufqu'à Cyrus.
DE FRANCE. 287
CH. XIII. De la Mufique dans les Repas ,
les Vendanges & les Obféques.
CH. XIV. De la Mufique des Chaldéens
CH. XV .
CH. XVI.
& autres Orientaux .
De celle des Égyptiens.
De celle des Grecs.
CH. XVII. De celle des Romains.
CH. XVIII . De la Mufique en Italie .
CH. XIX. De la Saltation , ou Art de la
Pantomime.
CH. XX.
CH. XXI.
Des Jeux publics des Grecs &
des Romains.
Des Acclamations & Applau
diffemens chez les Anciens,
CH. XXII . De la Mufique depuis les Gau
lois jufqu'à nous,
CH. XXIII . Explication des Signes & Caractères
de la Mufique an
cienne , depuis le quatorzième
Siècle environ , juf
qu'au feizième .
CH. XXIV . De la Mufique & des Inftru-
CH. Ier,
CH. II.
mens des Chinois.
LIVRE SE CON D,
Poëtes Muficiens , Grecs &
Romains , avec une Notice
de leurs Vies & de leurs
Ouvrages.
Muficiens Grecs & Romains,
28 . MERCURE
CH. III .
CH. IV .
CH. V.
CH . VI
CH. VII.
CH. VIII.
CH. IX .
Auteurs Grecs & Romains ,
qui ont écrit fur la Mufique.
Poëtes Lyriques , Italiens &
François.
Troubadours & autres Poëtes
Provençaux , avec quelques,
unes de leurs Chanfons.
Compofiteurs Italiens.
Compofiteurs François.
Muficiens Italiens & François,
Auteurs Italiens & François ,
qui ont écrit fur la Mufique,
LIVRE TROISIÈME.
Ce Livre renfermera un Traité de compofition
à l'ufage des Gens du Monde , pour
les mettre à portée d'entendre cette matière ,
abftraite par elle- même , & quelquefois fort
embrouillée par les Gens de l'Art .
pas
Il faut excepter de cette Claffe : 1 ° . L'Ouvrage
d'un fameux Géomètre , qui n'a
dédaigné d'éclaircir plufieurs Principes obfcurs
de Rameau. Cet excellent Ouvrage de
M. d'Alembert, doit être le Guide des jeunes
Compofiteurs. 2 ° . Les favantes Differtations
de M. l'Abbé Arnaud , de l'Académie
Françoiſe & de celle des Infcriptions &
Belles- Lettres , qui fait allier le goût le plus
délicat , aux plus profondes connoiffances
dans plufieurs genres ; & que l'on preſſe en
vain depuis long-temps de mettre au jour
les
DE FRANCE. 289
les fruits de fes laborieufes recherches.
3º. Les Ouvrages de M. l'Abbé Rouſſier , à
connu par la clarté qu'il répand dans fes
Ecrits , & particulièrement dans fon excellent
Mémoire fur la mufique des Anciens.
1 eût été plus heureux pour le Public , qu'il
eût voulu remplir la tâche que nous avons
hafardée ; perfonne ne pouvoit mieux s'en
acquitter que lui , & nous aurions été les
premiers à l'en remercier. 40. L'Effai fut
' Union de la Poéfie & de la Mufique , pat
M. le Chevalier de Chaftellux , de l'Académie
Françoife ; Ouvrage auffi bien fenti
que raifonné , & qui a fervi de fignal à la
dernière révolution de la mufique en France.
C'eft à lui que l'on doit , peut- être , les réflexions
que nos Poëtes lyriques & nos nouveaux
Muficiens , ont commencé à faire fut
un Art , qui , malgré les chef- d'oeuvres.de
Quinault , de Lully & du grand Rameau ,
n'étoit encore qu'à fon enfance , & depuis
ce temps-là s'aggrandit de jour en jour.
5º. L'Ellai fur la révolution de la Mufique
en Françe , par M. de Marmontel , de l'Académie
Françoife ; Ouvrage que l'on n'a tant
critiqué , que parce qu'on ne l'a pas affez
médité , & qui mérite , à tant de titres ,
l'eftime & les éloges des Lecteurs fans par
tialité , & c.
as Septembre 1778.
N
290
MERCURE
LIVRE QUATRIÈME,
Il comprendra l'Hiftoire des Chanfons
depuis celles des Anciens jufqu'aux nôtres.
On y en a inféré un grand nombre , qui ont
paru dignes d'être fauvées de l'oubli, & on en
trouvera de plufieurs fiècles , afin de pouvoir
juger de l'efprit qui régnoit aux temps de
ces différentes époques des Arts : on en
trouvera auffi une grande quantité de Provençales
, dont plufieurs remontent jufqu'au
temps des Troubadours. On a déchiffré les
anciens Airs du mieux qu'on a pu´, & cè
n'eft pas fans peine qu'on y eft parvenu.
Plufieurs de ces Airs font charmans , & au
ront le mérite de la nouveauté. Pour en faire
fentir l'harmonie , on en a mis le plus grand
nombre à quatre parties , & on efe affuret
que l'effet en eft agréable , lorfqu'on les
exécute avec précifion , & fur- tout à demivoix.
Les trois parties ajoutées , ne font
point obligées ; ainfi ces Chanfons pour ~
font fe chanter à voix feule , quand on le
voudra.
On y trouvera plufieurs exemples de la
mufique des Grecs. Les Airs ont été déchiffrés
par le favant M. Burette , & on
pourra les exécuter à quatre parties , quoique
les Grecs ne les aient jamais entendus
de cette manière. Par- là , on a voulu prouver
que cette mufique étoit fufceptible de.
DE FRANCE.
la plus belle harmonie ; qu'il est étonnant
que les Grecs ne l'aient pas connue , &
qu'ils font impardonnables s'ils l'ont connue
& rejettée .
On n'a épargné ni peines ni foins , pour
que cette partie de l'Ouvrage parut intéreſ
fante aux Lecteurs.
LIVRE CINQUIÈME.
Ce dernier Livre renfermera l'Hiftoire
de tous les Inftrumens de mufique , connus
depuis plus de deux mille ans. Il fera orné
d'Eftampes faites avec foin , qui repréſenteront
tous ces Inftrumens , & enfeigneront
à les monter & à les accorder. L'Auteur a
reçu les plus grands fecours en ce genre ,
des plus habiles Maîtres pour les Inftrumens
connus de notre temps , & s'empreffera de
publier la reconnoiffance qu'il leur doir.
Enfin , on n'a rien négligé pour rendre
cet Effai digne des bontés du Public . L'envie
feule d'être utile , a pu réfoudre l'Auteur
à dépouiller tous les Livres & Manufcrits
de la Bibliothèque du Roi , qui traitent
de la mufique , ainfi que toutes les richeſſes
de M. le Duc de la Vallière , & de M. le
Marquis de Paulmy , en ce genre. La feule
récompenfe qu'il ofe en attendre , c'eſt la
gloire d'avoir été utile.
Les frais qu'entraîne une pareille Edition ,
ornée de beaucoup de Figures , & d'une
Nij
291 MERCURE
grande quantité de Chanfons gravées avec
le plus grand foin , ont déterminé les Édireurs
à propofer cet Ouvrage par foufcription.
Le Public peut compter fur la plus
grande exactitude à remplir les conditions
que l'on va lui propofer.
Il y aura deux volumes in -4° , ornés de
figures & d'un grand nombre de Chanfons
à quatre parties ; & pour la commodité
de ceux qui voudront les exécuter , on
joindra à chaque exemplaire quatre Parties
féparées de ces Chanfons.
Les deux volumes & les quatre parties
féparées , coûteront aux Soufcripteurs la
fomme de quarante- huit livres , dont un
louis en foufcrivant , & un louis en recevant
l'Ouvrage , au plus tard à Pâques prochain ,
& peut-être beaucoup plus tôt,
Ceux qui n'auront pas fouferit paieront
foixante & douze livres , & il ne fera tiré
que très-peu d'exemplaires par de - là le
nombre néceffaire pour remplir les foufcriptions.
On pourra foufcrire pour la France jufqu'au
premier Novembre prochain , & pour
Etranger jufqu'au premier Décembre faivant.
Ceux qui foufcriront pour douze exemplaires
, auront le treizième fans payer.
On ſouſcrit à Rome , chez M. Lefevre de
Revel , chez M, Digne , Conful de France ;
DE FRANCE. 293
à Londres, chez M. Swinton & Compagnie ,
Editeur du Courrier de l'Europe; aux Deux-
Ponts , à l'Imprimerie Ducale ; & à Paris
chez MM. Née & Mafquelier , Graveurs ,
rue des Francs - Bourgeois , Place Saint - Michel
; de la Foffe , Graveur , rue du Petit-
Caroufel ; Ruault , Libraire , rue de la
Harpe.
Cet Ouvrage eft de M. de Laborde. Ses
talens & fes connoiffances en mufique , lui
donnent bien le droit d'être l'Hiftorien d'un
Art qu'il a cultivé toute fa vie avec fuccès ,
& fon amour pour les Arts doit intéreffer
tous les Artiftes à fes travaux.
orné d'un grand nombre de Figures &
de Chanfons notées , propofé par foufcription
. L'Ouvrage fera divifé en cinq
Livres.
LIVRE PREMIER .
CH. Ier, De la Mufique en général .
CH. II. Sa Divifion.
CH. III.
CH . IV .
CH. V.
CH . VI .
CH. VII.
CH . VIII.
CH, IX .
CH. X.
CH . XI .
CH. XII.
Divifion de la Mufique inftrumentale
ou pratique.
Antiquité de la Mufique.
Comment elle fut trouvée.
Des premiers Chants confacrés
à Dieu.
De la Mufique après le Déluge.
Dans les Funérailles des Hébreux
& des Égyptiens.
Quelle connoiffance Moïfe eut
de la Mufique.
De la Mufique du temps de
David.
Du temps de Salomon.
Depuis Salomon jufqu'à Cyrus.
DE FRANCE. 287
CH. XIII. De la Mufique dans les Repas ,
les Vendanges & les Obféques.
CH. XIV. De la Mufique des Chaldéens
CH. XV .
CH. XVI.
& autres Orientaux .
De celle des Égyptiens.
De celle des Grecs.
CH. XVII. De celle des Romains.
CH. XVIII . De la Mufique en Italie .
CH. XIX. De la Saltation , ou Art de la
Pantomime.
CH. XX.
CH. XXI.
Des Jeux publics des Grecs &
des Romains.
Des Acclamations & Applau
diffemens chez les Anciens,
CH. XXII . De la Mufique depuis les Gau
lois jufqu'à nous,
CH. XXIII . Explication des Signes & Caractères
de la Mufique an
cienne , depuis le quatorzième
Siècle environ , juf
qu'au feizième .
CH. XXIV . De la Mufique & des Inftru-
CH. Ier,
CH. II.
mens des Chinois.
LIVRE SE CON D,
Poëtes Muficiens , Grecs &
Romains , avec une Notice
de leurs Vies & de leurs
Ouvrages.
Muficiens Grecs & Romains,
28 . MERCURE
CH. III .
CH. IV .
CH. V.
CH . VI
CH. VII.
CH. VIII.
CH. IX .
Auteurs Grecs & Romains ,
qui ont écrit fur la Mufique.
Poëtes Lyriques , Italiens &
François.
Troubadours & autres Poëtes
Provençaux , avec quelques,
unes de leurs Chanfons.
Compofiteurs Italiens.
Compofiteurs François.
Muficiens Italiens & François,
Auteurs Italiens & François ,
qui ont écrit fur la Mufique,
LIVRE TROISIÈME.
Ce Livre renfermera un Traité de compofition
à l'ufage des Gens du Monde , pour
les mettre à portée d'entendre cette matière ,
abftraite par elle- même , & quelquefois fort
embrouillée par les Gens de l'Art .
pas
Il faut excepter de cette Claffe : 1 ° . L'Ouvrage
d'un fameux Géomètre , qui n'a
dédaigné d'éclaircir plufieurs Principes obfcurs
de Rameau. Cet excellent Ouvrage de
M. d'Alembert, doit être le Guide des jeunes
Compofiteurs. 2 ° . Les favantes Differtations
de M. l'Abbé Arnaud , de l'Académie
Françoiſe & de celle des Infcriptions &
Belles- Lettres , qui fait allier le goût le plus
délicat , aux plus profondes connoiffances
dans plufieurs genres ; & que l'on preſſe en
vain depuis long-temps de mettre au jour
les
DE FRANCE. 289
les fruits de fes laborieufes recherches.
3º. Les Ouvrages de M. l'Abbé Rouſſier , à
connu par la clarté qu'il répand dans fes
Ecrits , & particulièrement dans fon excellent
Mémoire fur la mufique des Anciens.
1 eût été plus heureux pour le Public , qu'il
eût voulu remplir la tâche que nous avons
hafardée ; perfonne ne pouvoit mieux s'en
acquitter que lui , & nous aurions été les
premiers à l'en remercier. 40. L'Effai fut
' Union de la Poéfie & de la Mufique , pat
M. le Chevalier de Chaftellux , de l'Académie
Françoife ; Ouvrage auffi bien fenti
que raifonné , & qui a fervi de fignal à la
dernière révolution de la mufique en France.
C'eft à lui que l'on doit , peut- être , les réflexions
que nos Poëtes lyriques & nos nouveaux
Muficiens , ont commencé à faire fut
un Art , qui , malgré les chef- d'oeuvres.de
Quinault , de Lully & du grand Rameau ,
n'étoit encore qu'à fon enfance , & depuis
ce temps-là s'aggrandit de jour en jour.
5º. L'Ellai fur la révolution de la Mufique
en Françe , par M. de Marmontel , de l'Académie
Françoife ; Ouvrage que l'on n'a tant
critiqué , que parce qu'on ne l'a pas affez
médité , & qui mérite , à tant de titres ,
l'eftime & les éloges des Lecteurs fans par
tialité , & c.
as Septembre 1778.
N
290
MERCURE
LIVRE QUATRIÈME,
Il comprendra l'Hiftoire des Chanfons
depuis celles des Anciens jufqu'aux nôtres.
On y en a inféré un grand nombre , qui ont
paru dignes d'être fauvées de l'oubli, & on en
trouvera de plufieurs fiècles , afin de pouvoir
juger de l'efprit qui régnoit aux temps de
ces différentes époques des Arts : on en
trouvera auffi une grande quantité de Provençales
, dont plufieurs remontent jufqu'au
temps des Troubadours. On a déchiffré les
anciens Airs du mieux qu'on a pu´, & cè
n'eft pas fans peine qu'on y eft parvenu.
Plufieurs de ces Airs font charmans , & au
ront le mérite de la nouveauté. Pour en faire
fentir l'harmonie , on en a mis le plus grand
nombre à quatre parties , & on efe affuret
que l'effet en eft agréable , lorfqu'on les
exécute avec précifion , & fur- tout à demivoix.
Les trois parties ajoutées , ne font
point obligées ; ainfi ces Chanfons pour ~
font fe chanter à voix feule , quand on le
voudra.
On y trouvera plufieurs exemples de la
mufique des Grecs. Les Airs ont été déchiffrés
par le favant M. Burette , & on
pourra les exécuter à quatre parties , quoique
les Grecs ne les aient jamais entendus
de cette manière. Par- là , on a voulu prouver
que cette mufique étoit fufceptible de.
DE FRANCE.
la plus belle harmonie ; qu'il est étonnant
que les Grecs ne l'aient pas connue , &
qu'ils font impardonnables s'ils l'ont connue
& rejettée .
On n'a épargné ni peines ni foins , pour
que cette partie de l'Ouvrage parut intéreſ
fante aux Lecteurs.
LIVRE CINQUIÈME.
Ce dernier Livre renfermera l'Hiftoire
de tous les Inftrumens de mufique , connus
depuis plus de deux mille ans. Il fera orné
d'Eftampes faites avec foin , qui repréſenteront
tous ces Inftrumens , & enfeigneront
à les monter & à les accorder. L'Auteur a
reçu les plus grands fecours en ce genre ,
des plus habiles Maîtres pour les Inftrumens
connus de notre temps , & s'empreffera de
publier la reconnoiffance qu'il leur doir.
Enfin , on n'a rien négligé pour rendre
cet Effai digne des bontés du Public . L'envie
feule d'être utile , a pu réfoudre l'Auteur
à dépouiller tous les Livres & Manufcrits
de la Bibliothèque du Roi , qui traitent
de la mufique , ainfi que toutes les richeſſes
de M. le Duc de la Vallière , & de M. le
Marquis de Paulmy , en ce genre. La feule
récompenfe qu'il ofe en attendre , c'eſt la
gloire d'avoir été utile.
Les frais qu'entraîne une pareille Edition ,
ornée de beaucoup de Figures , & d'une
Nij
291 MERCURE
grande quantité de Chanfons gravées avec
le plus grand foin , ont déterminé les Édireurs
à propofer cet Ouvrage par foufcription.
Le Public peut compter fur la plus
grande exactitude à remplir les conditions
que l'on va lui propofer.
Il y aura deux volumes in -4° , ornés de
figures & d'un grand nombre de Chanfons
à quatre parties ; & pour la commodité
de ceux qui voudront les exécuter , on
joindra à chaque exemplaire quatre Parties
féparées de ces Chanfons.
Les deux volumes & les quatre parties
féparées , coûteront aux Soufcripteurs la
fomme de quarante- huit livres , dont un
louis en foufcrivant , & un louis en recevant
l'Ouvrage , au plus tard à Pâques prochain ,
& peut-être beaucoup plus tôt,
Ceux qui n'auront pas fouferit paieront
foixante & douze livres , & il ne fera tiré
que très-peu d'exemplaires par de - là le
nombre néceffaire pour remplir les foufcriptions.
On pourra foufcrire pour la France jufqu'au
premier Novembre prochain , & pour
Etranger jufqu'au premier Décembre faivant.
Ceux qui foufcriront pour douze exemplaires
, auront le treizième fans payer.
On ſouſcrit à Rome , chez M. Lefevre de
Revel , chez M, Digne , Conful de France ;
DE FRANCE. 293
à Londres, chez M. Swinton & Compagnie ,
Editeur du Courrier de l'Europe; aux Deux-
Ponts , à l'Imprimerie Ducale ; & à Paris
chez MM. Née & Mafquelier , Graveurs ,
rue des Francs - Bourgeois , Place Saint - Michel
; de la Foffe , Graveur , rue du Petit-
Caroufel ; Ruault , Libraire , rue de la
Harpe.
Cet Ouvrage eft de M. de Laborde. Ses
talens & fes connoiffances en mufique , lui
donnent bien le droit d'être l'Hiftorien d'un
Art qu'il a cultivé toute fa vie avec fuccès ,
& fon amour pour les Arts doit intéreffer
tous les Artiftes à fes travaux.
Fermer
Résumé : Essai sur la Musique, [titre d'après la table]
L'ouvrage 'Efai fur la Mufique' est structuré en deux volumes et cinq livres. Le premier livre analyse l'histoire et les pratiques musicales à travers différentes époques et cultures, couvrant la musique instrumentale, religieuse, funéraire, ainsi que celle associée aux repas, vendanges et obsèques. Il explore également la musique des Chaldéens, Égyptiens, Grecs, Romains et autres civilisations anciennes. Le deuxième livre se focalise sur les poètes musiciens grecs et romains, ainsi que sur les compositeurs italiens et français. Le troisième livre offre un traité de composition musicale accessible au grand public, recommandant des ouvrages de d'Alembert, l'abbé Arnaud, l'abbé Roussier, le chevalier de Chastellux et Marmontel. Le quatrième livre retrace l'histoire des chansons depuis l'Antiquité jusqu'aux époques modernes, incluant des airs grecs et des chansons provençales. Le cinquième livre traite de l'histoire des instruments de musique connus depuis plus de deux mille ans, accompagné d'illustrations et de conseils techniques d'experts. L'auteur, M. de Laborde, a consulté divers livres et manuscrits de la Bibliothèque du Roi, ainsi que les collections du Duc de la Vallière et du Marquis de Paulmy. L'ouvrage est enrichi de nombreuses figures et chansons gravées avec soin. Pour couvrir les frais d'édition, l'ouvrage est proposé par souscription à un coût de quarante-huit livres pour les souscripteurs, payables en deux fois, et soixante-douze livres pour les non-souscripteurs. Les souscriptions sont ouvertes jusqu'au 1er novembre en France et jusqu'au 1er décembre à l'étranger, avec des réductions pour les achats de douze exemplaires. Les souscriptions peuvent être effectuées à Rome, Londres, Deux-Ponts et Paris auprès de plusieurs libraires et graveurs mentionnés.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
128
p. 293-296
Essai sur l'Histoire des Tribunaux, [titre d'après la table]
Début :
Essai sur l'Histoire générale des Tribunaux des Peuples, tant anciens que modernes, [...]
Mots clefs :
Tribunaux, M. des Essarts, Nations, Histoire, Temps, Tragédie, Adultère, Alger, Angleterre
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Essai sur l'Histoire des Tribunaux, [titre d'après la table]
Effai fur l'Hiftoire générale des Tribunaux
des Peuples , tant anciens que modernes ,
ou Dictionnaire hiftorique & judiciaire ,
contenant les Anecdotes piquantes & les
Jugemens fameux des Tribunaux de tous
les temps & de toutes les Nations ; par
M. Des Effarts, Avocat , & Membre de
plufieurs Académies. A Paris , chez l'Auteur
, rue de Verneuil , & chez Du
rand , Libraire , rue Galande , Nyon ,
rue S. Jean-de-Beauvais , Mérigat le
jeune , quai des Auguftins , 6 vol. in-8 %
Tome I.
L'Hiftoire en général nous préfente des
fcènes plus faites pour encourager au crime ,
Niij,
294 MERCURE
que pour en éloigner: ce font, ou de vils intrigans
récompenfés par la fortune , ou de
grands fcélérats couronnés par la gloire , ou
de hardis impofteurs qui maîtrifent Popinion
, & vivent aux dépens de la crédulité.
L'Ouvrage , dont M. Des Effarts vient de
publier le premier volume , offre un fpectacle
bien différent : ce font , à la vérité ,
les fameux criminels de tous les temps &
de tous les lieux , mais pourfuivis par la
Juftice , & expirant enfin fous le glaive des
Loix.
L'Auteur obferve qu'un grand nombre
de nos Pièces de Théâtre ont été puisées
dans les archives des Tribunaux , & que les
Ecrivains dramatiques y trouveront encore
des catastrophes nouvelles , des couleurs
fombres , des caractères fortement prononcés
, la marche tortueufe des paffions , &
leur exploſion terrible ; en un mot , tout
ce qui donne un grand intérêt à la Tragédie.
L'Ouvrage de M. Des Effarts pent auffi
concourir à la réforme de nos Loix criminelles
, qu'on promet depuis long-temps à
la France. Il raffemble , fous un point de
vue , les moyens employés par tous les Tribunaux
du monde , pour arriver à la connoiffance
des crimes ; certitude fi difficile à
acquérir , & dont un fi grand nombre d'innocens
ont été jufqu'ici les victimes.
DE FRANCE. 295
Il rapproche également les Loix pénales
de toutes les Nations : ce rapprochement
peut fervir à combiner enfin les délits &
les peines d'une manière plus avantageufe
à la fociété , & plus capable d'intimider
l'homme pervers . L'article Adultère contient
une effrayante énumération des divers
fupplices en ufage chez les Peuples de l'ancien
& du nouveau monde , contre les femmes
convaincues d'avoir violé la foi conjugale.
L'article Alger préfente des faits
inconnus , même aux Hiftoriens , fur la
manière dont on adminiftre la juftice parmi
cet immenfe repaire de brigands & d'efclaves
. L'article Angletetre offre tous les détails
qu'on peut defirer fur les Tribunaux
d'une Nation qui met la liberté au premier
des droits & des biens de l'homme
rang
focial.
L'Auteur auroit pu refferrer davantage
certains articles , donner à quelques autres
une plus grande étendue , peut-être même
en fupprimer quelques- uns dont l'intérêt n'eſt
pas affez faillant : mais il peut faire aifément
difparoître ces légers défauts dans les
cinq volumes qui lui restent à publier . On
doit l'encourager à pourfuivre une entreprife
, qui réunit l'agrément à l'utilité, & qui
raffemble en un feul point des objets épars.
dans une infinité de Livres. Il nous promet
d'ailleurs un grand nombre de chofes qu'on
Niv
296 MERCURE
n'a pas encore fait connoître par la voie de
Pimprimerie. Confacré depuis long- temps
à la rédaction des Caufes Célèbres , fixé
dans une Capitale où abondent les voyageurs
de toutes les Nations , M.. Des Effarts.
eft à portée de les confulter ; il peut même
avoir recours aux Ambaffadeurs des Puiffances
Etrangères , qui , fans doute , ne lui
refuferont point les connoiffances néceffaises
pour remplir un objet auffi important.
Par M. L.A. R.
des Peuples , tant anciens que modernes ,
ou Dictionnaire hiftorique & judiciaire ,
contenant les Anecdotes piquantes & les
Jugemens fameux des Tribunaux de tous
les temps & de toutes les Nations ; par
M. Des Effarts, Avocat , & Membre de
plufieurs Académies. A Paris , chez l'Auteur
, rue de Verneuil , & chez Du
rand , Libraire , rue Galande , Nyon ,
rue S. Jean-de-Beauvais , Mérigat le
jeune , quai des Auguftins , 6 vol. in-8 %
Tome I.
L'Hiftoire en général nous préfente des
fcènes plus faites pour encourager au crime ,
Niij,
294 MERCURE
que pour en éloigner: ce font, ou de vils intrigans
récompenfés par la fortune , ou de
grands fcélérats couronnés par la gloire , ou
de hardis impofteurs qui maîtrifent Popinion
, & vivent aux dépens de la crédulité.
L'Ouvrage , dont M. Des Effarts vient de
publier le premier volume , offre un fpectacle
bien différent : ce font , à la vérité ,
les fameux criminels de tous les temps &
de tous les lieux , mais pourfuivis par la
Juftice , & expirant enfin fous le glaive des
Loix.
L'Auteur obferve qu'un grand nombre
de nos Pièces de Théâtre ont été puisées
dans les archives des Tribunaux , & que les
Ecrivains dramatiques y trouveront encore
des catastrophes nouvelles , des couleurs
fombres , des caractères fortement prononcés
, la marche tortueufe des paffions , &
leur exploſion terrible ; en un mot , tout
ce qui donne un grand intérêt à la Tragédie.
L'Ouvrage de M. Des Effarts pent auffi
concourir à la réforme de nos Loix criminelles
, qu'on promet depuis long-temps à
la France. Il raffemble , fous un point de
vue , les moyens employés par tous les Tribunaux
du monde , pour arriver à la connoiffance
des crimes ; certitude fi difficile à
acquérir , & dont un fi grand nombre d'innocens
ont été jufqu'ici les victimes.
DE FRANCE. 295
Il rapproche également les Loix pénales
de toutes les Nations : ce rapprochement
peut fervir à combiner enfin les délits &
les peines d'une manière plus avantageufe
à la fociété , & plus capable d'intimider
l'homme pervers . L'article Adultère contient
une effrayante énumération des divers
fupplices en ufage chez les Peuples de l'ancien
& du nouveau monde , contre les femmes
convaincues d'avoir violé la foi conjugale.
L'article Alger préfente des faits
inconnus , même aux Hiftoriens , fur la
manière dont on adminiftre la juftice parmi
cet immenfe repaire de brigands & d'efclaves
. L'article Angletetre offre tous les détails
qu'on peut defirer fur les Tribunaux
d'une Nation qui met la liberté au premier
des droits & des biens de l'homme
rang
focial.
L'Auteur auroit pu refferrer davantage
certains articles , donner à quelques autres
une plus grande étendue , peut-être même
en fupprimer quelques- uns dont l'intérêt n'eſt
pas affez faillant : mais il peut faire aifément
difparoître ces légers défauts dans les
cinq volumes qui lui restent à publier . On
doit l'encourager à pourfuivre une entreprife
, qui réunit l'agrément à l'utilité, & qui
raffemble en un feul point des objets épars.
dans une infinité de Livres. Il nous promet
d'ailleurs un grand nombre de chofes qu'on
Niv
296 MERCURE
n'a pas encore fait connoître par la voie de
Pimprimerie. Confacré depuis long- temps
à la rédaction des Caufes Célèbres , fixé
dans une Capitale où abondent les voyageurs
de toutes les Nations , M.. Des Effarts.
eft à portée de les confulter ; il peut même
avoir recours aux Ambaffadeurs des Puiffances
Etrangères , qui , fans doute , ne lui
refuferont point les connoiffances néceffaises
pour remplir un objet auffi important.
Par M. L.A. R.
Fermer
Résumé : Essai sur l'Histoire des Tribunaux, [titre d'après la table]
L'ouvrage 'Effai fur l'Hiftoire générale des Tribunaux' de M. Des Effarts, avocat et membre de plusieurs académies, compile des anecdotes et jugements célèbres des tribunaux à travers les âges et les nations. Le premier volume, publié à Paris, se concentre sur les criminels notoires et les tragédies inspirées des archives judiciaires. L'auteur vise à réformer les lois criminelles françaises en examinant les méthodes judiciaires mondiales, souvent préjudiciables aux innocents. Il compare les lois pénales de diverses nations et propose des améliorations pour mieux dissuader les délinquants. Des articles spécifiques traitent de sujets comme l'adultère, Alger et l'Angleterre, détaillant les supplices et les systèmes judiciaires variés. Bien que certains articles puissent être améliorés, l'ouvrage est jugé utile et agréable pour sa compilation d'informations dispersées. M. Des Effarts, grâce à sa connaissance des causes célèbres et ses contacts avec des voyageurs et des ambassadeurs, est bien placé pour enrichir les futurs volumes.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
129
p. 40-47
SUITE DE L'HISTOIRE DE L'AMÉRIQUE. (Second Extrait).
Début :
Un objet plus important se présente ensuite dans le sixième Livre de cet ouvrage, [...]
Mots clefs :
Homme sauvage, Vie, Sauvage, Temps, Nations, Imagination, Nature, Modèle, Monde, Amérique
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SUITE DE L'HISTOIRE DE L'AMÉRIQUE. (Second Extrait).
SUITE DE L'HISTOIRE DE L'AMÉRIQUE .
›
( Second Extrait ) .
UN objet plus important fe préfente
enfuite dans le fixième Livre de cet ouvrage
, & M. Robertfon trace le tableau de
la vie fauvage.
Toutes les fois que le joug néceffaire
de la fociété pèfe trop fur l'homme , on
l'entend regretter ces temps primitifs , où
fon indépendance n'étoit bornée que par
fes defirs ou par fes forces. Les Nations
même , en s'éloignant de la vie ſauvage
d'où elles font toutes parties , y ont toujours
reporté leurs regards en foupirant , comme
fi elles fe fuffent éloignées du bonheur. La
poéfie eft venue ajouter encore à ces regrets :
cherchant des couleurs douces , fraiches &
brillantes , elle a voulu peindre le genre
DE FRANCE. 41
humain dans fa jeuneffe ; & la terre , hériffée
de ronces & couverte de marais
lorfqu'elle ne nourrit que des Sauvages ,
n'a plus offert à cette trifte époque , fous les
pinceaux des Poëtes , que les images de ,
l'abondance & de la félicité ! La raifon
même & la plus faine philofophie femblent
approuver ces tableaux brillans de l'imagination
; & le célèbre Citoyen de Genève,
Rouffeau , a parlé comme Héfiode, Ovide
& Virgile. On a cru fon opinion nouvelle :
elle eft aufli ancienne que les fociétés & la
philofophie . Chez tous les peuples un peu
éclairés , qui ne trouvoient point encore le
bonheur dans leurs lumières , on a été porté
à penfer que l'homme fe dégradoit en cherchant
la perfection , & que les temps où il
s'égare le moins , font ceux où il fuit le
plus aveuglément l'inftinct de la nature. Il
fuffit d'ouvrir les livres pour voir que dans
tous les temps on a donné à l'homme focial,
l'homme fauvage pour modèle. Le Poliique
, pour chercher les principes des
loix conftitutives des fociétés , & les meilleures
formes de gouvernemens , a toujours
tranfporté fon imagination autour du chêne
où les Sauvages délibèrent le plan d'une
chaffe , ou les brigandages d'une guerre ;
le Moraliſte a toujours defiré d'habiter avec
eux fous leurs hutes , pour trouver dans leur
vie domestique la règle de nos devoirs
& l'exemple des vertus qu'il veut nous pref42
MERCURE
crire tous les Philofophes enfin ont toujours
été tentés d'aller les chercher dans
leurs forêts , & de les fuivre dans leurs
courfes , pour s'éclairer devant leur ignorance
, & furprendre la vérité dans les premières
idées de l'homme.
Une obfervation exacte & profonde de
l'homme fauvage , pouvoit feule confirmer
ou détruire ces idées . Mais l'homme fauvage
étoit peu connu dans l'ancien monde.
Toutes les Nations policées avoient perdu
en fe civilifant , le fouvenir des temps où
elles avoient erré en troupes fur des terres
incultes . Le tableau des moeurs des Germains
, par Tacite , nous préfente plutôt
des barbares que des fauvages. A l'exception
des fennes , toutes les peuplades que
ce grand homme nous a décrites,avoient des
inftitutions qui les éloignoient déjà beaucoup
de l'époque dont nous parlons . A
lear entrée dans les Gaules , elles écrivirent
leurs ufages , & cela forma un Code,
Dans le nouveau monde , au contraire ,
on pouvoit obferver par tout la nature
dans toute fa fimplicité. Depuis le moment
de la découverte , le globe a été partagé en
deux parties dans l'une , on ne connoiffoit
guères que des hommes policés ; dans l'au
tre , on ne voyoit prefque des fauvages
& l'on a eu deux mondes à comparer pour
réfoudre une queftion de philofophie .
Pour élever l'homme fauvage , on l'a
DE FRANCE. 43
mis en oppofition avec l'homme focial ;
les traits de tous les deux reffortent en effet
davantage par ce contrafte , & l'on peut fe
fervir , en faveur de la vérité , de ce moyen
employé dans beaucoup de déclamations
philofophiques.
:
Pour nous faire rougir de la langueur où
nous plongent le luxe & la molleffe ; on a
donné une grande vigueur à l'homme fauvage
; il est plus foible que les hommes
qui exercent & qui déployent leurs forces
dans les travaux de la fociété ; & ce n'eft
pas feulement en Amérique qu'on a remarqué
cette foibleffe dans ceux qui ne connoiffent
point les travaux des Nations policées
les Germains même , fi renommés
par la grandeur de leur taille , qui a affrayé
quelquefois les légions Romaines , étoient
trop foibles pour fupporter un travail un
peu pénible . Ce n'eft ni dans le repos ,
ni même dans les courfes de la vie fauvage
, que les vainqueurs de Pyrrhus &
d'Annibal auroient acquis cette vigueur infatigable
, qui en fit plus que des hommes.
Le fauvage mange peu & agit peu : il doit
être néceffairement très- foible. On a penfé
que fa vie étoit exempte au moins de ces
maux cruels qui empoifonnent la nô
tre , & qu'elle arrivoit toujours paisible .
ment au dernier terme de la vieilleffe
mais s'il ignore les maladies de langueur
qui confument parmi nous les victimes des
44
MERCURE
•
excès & des paffions , il meurt auffi à tous
les âges , emporté par des maladies violentes
, qu'il ne fait ni prévenir , ni combat.
tre. Les lumières de nos Médecins ne lui
feroient guères plus funeftes que fon ignorance.
On l'a repréfenté comme le modèle
le plus parfait des fentimens qui naiffent
de la nature ; & le fauvage ne paye d'au
cune reconnoiffance la compagne qui l'a
rendu heureux , ne fent prefque point fon
exiſtence dans l'enfant qui lui doit la vie
& oublie les fecours qu'il a reçus de fon.
père , à l'inftant qu'il ceife d'en avoir beſoin.
Epoux cruel & defpotique , fils ingrat , père
indifférent , tel eft fon caractère dans la
vie domestique. Ces affections , fi douces
& fi tendres, que l'excès de la fociabilité
éteint parmi nous , l'excès de la groffièreté
les empêche de naître dans le coeur du fatvage.
On vante la liberté dont il jouit dans
fa Tribu , & peu s'en faut qu'on n'ait placé
l'Habitant ftupide des bords du Saint- Laurent
ou de l'Amazone , à côté des Citoyens
de Rome & de la Grèce. Mais comment
le fauvage auroit- il perdu fa liberté , puifqu'il
conferve encore prefque toute fon indépendance
naturelle ? Qu'on l'élève audeffus
de l'efclave , qui eft le plus vil des
êtres , mais qu'on fe garde de le comparer
au Citoyen vertueux d'une République
qui eft le premier des hommes. Que pourroit-
il y avoir de commun entre Ariftide
!
DE FRANCE.
45
& un Iroquois , entre un Patagon & Brutus ?
J'admire l'homme qui reçoit le joug des
loix des mains de la liberté , & s'honore
de for obéiffance même , parce qu'il n'y voit
que l'hommage qu'il rend à fa propre raifon ;
mais je ne puis admirer le fauvage , qui
n'évite les inconvéniens de la fociété que
parce qu'il ne fait point s'en procurer les
avantages. Ces guerres fanglantes qui naiffent
de la propriété exclufive , font inconnues,
a- t-on dit, au Sauvage , qui, s'il n'a
rien , a du moins droit à tout ; mais les
Sauvages fe difputent le droit de chaffer
dans une forêt avec autant de fureur que
les Nations policées fe difputent les Empires.
Les unes combattent pour la propriété
de la terre , les autres pour la jouiffance
de fes productions. L'homme focial ,
fatisfait de la victoire , pardonne quelquefois
aux vaincus , & montre l'humanité
dans le fein même des horreurs de la guerre :
le fauvage ne cherche qu'à détruire , &
tourmente ou dévore l'ennemi tombé fous
fa puiffance. On a cherché le dieu du fauvage
dans fes forêts , & on ne l'a point
trouvé. Parce qu'il tremble devant un ferpent
, ou s'agenouille devant une pierre ,
il ne faut pas croire qu'il ait l'idée d'un
Créateur de l'Univers. Il a fallu beaucoup
de lumière à l'homme pour s'égarer , même
dans les erreurs de l'idolâtrie. Le grand
efprit des peuples du nord de l'Amérique ,
45
MERCURE
n'a jamais fait naître en eux les idées que
ce mot efprit fait naître parmi nous. Cette
diftinction métaphysique des fubftances
corporelles & fpirituelles , n'eft pas , fans
doute , à la portée de ces peuples , qui n'ont
encore ni art , ni agriculture. Les Métaphyficiens
ne naiffent que fur des terres
bien cultivées. Le Sauvage , il ett vrai ,
montre prefque part- tout l'efpérance d'une
vie à venir ; mais il ne faut pas en conclure
qu'il croit à l'immortalité de l'ame :
c'eft à l'éternité de la vie qu'il croit. Il
ne confent point à la mort ; & lorſque la
nature le fait mourir fur le bord d'un fleuve
ou au pied d'une montagne , fon imagination
lui crée au- delà de la montagne &
du fleuve qui le voyent expirer , un monde
nouveau où il va continuer de vivre .
Teleft le réfultat du beau tableau que nous
a tracé M. Robertſon , d'après les relations
les plus fidelles du nouveau Monde . Il fera
difficile déformais à l'imagination de pren
dre dans l'homme fauvage le modèle le
plus parfait de toutes les vertus morales ,
& de nous faire regretter encore le fort
auquel il eft condamné. S'il faut abfolument
un modèle de perfection à l'homme
pour le confoler de fes vices & de fes
maux , qu'il le cherche , non plus dans fes
regrets , mais dans fes efpérances ; qu'il
jouiffe d'avance du perfectionnement que ,
peut - être , il pourra donner un jour aux
DE FRANCE. 47
inftitutions fociales auxquelles il doit , jufqu'à
préfent , le peu de vertus qu'il fait voir,
& le peu de bonheur qu'il fe procure .
( La fuite à l'ordinaire prochain . )
›
( Second Extrait ) .
UN objet plus important fe préfente
enfuite dans le fixième Livre de cet ouvrage
, & M. Robertfon trace le tableau de
la vie fauvage.
Toutes les fois que le joug néceffaire
de la fociété pèfe trop fur l'homme , on
l'entend regretter ces temps primitifs , où
fon indépendance n'étoit bornée que par
fes defirs ou par fes forces. Les Nations
même , en s'éloignant de la vie ſauvage
d'où elles font toutes parties , y ont toujours
reporté leurs regards en foupirant , comme
fi elles fe fuffent éloignées du bonheur. La
poéfie eft venue ajouter encore à ces regrets :
cherchant des couleurs douces , fraiches &
brillantes , elle a voulu peindre le genre
DE FRANCE. 41
humain dans fa jeuneffe ; & la terre , hériffée
de ronces & couverte de marais
lorfqu'elle ne nourrit que des Sauvages ,
n'a plus offert à cette trifte époque , fous les
pinceaux des Poëtes , que les images de ,
l'abondance & de la félicité ! La raifon
même & la plus faine philofophie femblent
approuver ces tableaux brillans de l'imagination
; & le célèbre Citoyen de Genève,
Rouffeau , a parlé comme Héfiode, Ovide
& Virgile. On a cru fon opinion nouvelle :
elle eft aufli ancienne que les fociétés & la
philofophie . Chez tous les peuples un peu
éclairés , qui ne trouvoient point encore le
bonheur dans leurs lumières , on a été porté
à penfer que l'homme fe dégradoit en cherchant
la perfection , & que les temps où il
s'égare le moins , font ceux où il fuit le
plus aveuglément l'inftinct de la nature. Il
fuffit d'ouvrir les livres pour voir que dans
tous les temps on a donné à l'homme focial,
l'homme fauvage pour modèle. Le Poliique
, pour chercher les principes des
loix conftitutives des fociétés , & les meilleures
formes de gouvernemens , a toujours
tranfporté fon imagination autour du chêne
où les Sauvages délibèrent le plan d'une
chaffe , ou les brigandages d'une guerre ;
le Moraliſte a toujours defiré d'habiter avec
eux fous leurs hutes , pour trouver dans leur
vie domestique la règle de nos devoirs
& l'exemple des vertus qu'il veut nous pref42
MERCURE
crire tous les Philofophes enfin ont toujours
été tentés d'aller les chercher dans
leurs forêts , & de les fuivre dans leurs
courfes , pour s'éclairer devant leur ignorance
, & furprendre la vérité dans les premières
idées de l'homme.
Une obfervation exacte & profonde de
l'homme fauvage , pouvoit feule confirmer
ou détruire ces idées . Mais l'homme fauvage
étoit peu connu dans l'ancien monde.
Toutes les Nations policées avoient perdu
en fe civilifant , le fouvenir des temps où
elles avoient erré en troupes fur des terres
incultes . Le tableau des moeurs des Germains
, par Tacite , nous préfente plutôt
des barbares que des fauvages. A l'exception
des fennes , toutes les peuplades que
ce grand homme nous a décrites,avoient des
inftitutions qui les éloignoient déjà beaucoup
de l'époque dont nous parlons . A
lear entrée dans les Gaules , elles écrivirent
leurs ufages , & cela forma un Code,
Dans le nouveau monde , au contraire ,
on pouvoit obferver par tout la nature
dans toute fa fimplicité. Depuis le moment
de la découverte , le globe a été partagé en
deux parties dans l'une , on ne connoiffoit
guères que des hommes policés ; dans l'au
tre , on ne voyoit prefque des fauvages
& l'on a eu deux mondes à comparer pour
réfoudre une queftion de philofophie .
Pour élever l'homme fauvage , on l'a
DE FRANCE. 43
mis en oppofition avec l'homme focial ;
les traits de tous les deux reffortent en effet
davantage par ce contrafte , & l'on peut fe
fervir , en faveur de la vérité , de ce moyen
employé dans beaucoup de déclamations
philofophiques.
:
Pour nous faire rougir de la langueur où
nous plongent le luxe & la molleffe ; on a
donné une grande vigueur à l'homme fauvage
; il est plus foible que les hommes
qui exercent & qui déployent leurs forces
dans les travaux de la fociété ; & ce n'eft
pas feulement en Amérique qu'on a remarqué
cette foibleffe dans ceux qui ne connoiffent
point les travaux des Nations policées
les Germains même , fi renommés
par la grandeur de leur taille , qui a affrayé
quelquefois les légions Romaines , étoient
trop foibles pour fupporter un travail un
peu pénible . Ce n'eft ni dans le repos ,
ni même dans les courfes de la vie fauvage
, que les vainqueurs de Pyrrhus &
d'Annibal auroient acquis cette vigueur infatigable
, qui en fit plus que des hommes.
Le fauvage mange peu & agit peu : il doit
être néceffairement très- foible. On a penfé
que fa vie étoit exempte au moins de ces
maux cruels qui empoifonnent la nô
tre , & qu'elle arrivoit toujours paisible .
ment au dernier terme de la vieilleffe
mais s'il ignore les maladies de langueur
qui confument parmi nous les victimes des
44
MERCURE
•
excès & des paffions , il meurt auffi à tous
les âges , emporté par des maladies violentes
, qu'il ne fait ni prévenir , ni combat.
tre. Les lumières de nos Médecins ne lui
feroient guères plus funeftes que fon ignorance.
On l'a repréfenté comme le modèle
le plus parfait des fentimens qui naiffent
de la nature ; & le fauvage ne paye d'au
cune reconnoiffance la compagne qui l'a
rendu heureux , ne fent prefque point fon
exiſtence dans l'enfant qui lui doit la vie
& oublie les fecours qu'il a reçus de fon.
père , à l'inftant qu'il ceife d'en avoir beſoin.
Epoux cruel & defpotique , fils ingrat , père
indifférent , tel eft fon caractère dans la
vie domestique. Ces affections , fi douces
& fi tendres, que l'excès de la fociabilité
éteint parmi nous , l'excès de la groffièreté
les empêche de naître dans le coeur du fatvage.
On vante la liberté dont il jouit dans
fa Tribu , & peu s'en faut qu'on n'ait placé
l'Habitant ftupide des bords du Saint- Laurent
ou de l'Amazone , à côté des Citoyens
de Rome & de la Grèce. Mais comment
le fauvage auroit- il perdu fa liberté , puifqu'il
conferve encore prefque toute fon indépendance
naturelle ? Qu'on l'élève audeffus
de l'efclave , qui eft le plus vil des
êtres , mais qu'on fe garde de le comparer
au Citoyen vertueux d'une République
qui eft le premier des hommes. Que pourroit-
il y avoir de commun entre Ariftide
!
DE FRANCE.
45
& un Iroquois , entre un Patagon & Brutus ?
J'admire l'homme qui reçoit le joug des
loix des mains de la liberté , & s'honore
de for obéiffance même , parce qu'il n'y voit
que l'hommage qu'il rend à fa propre raifon ;
mais je ne puis admirer le fauvage , qui
n'évite les inconvéniens de la fociété que
parce qu'il ne fait point s'en procurer les
avantages. Ces guerres fanglantes qui naiffent
de la propriété exclufive , font inconnues,
a- t-on dit, au Sauvage , qui, s'il n'a
rien , a du moins droit à tout ; mais les
Sauvages fe difputent le droit de chaffer
dans une forêt avec autant de fureur que
les Nations policées fe difputent les Empires.
Les unes combattent pour la propriété
de la terre , les autres pour la jouiffance
de fes productions. L'homme focial ,
fatisfait de la victoire , pardonne quelquefois
aux vaincus , & montre l'humanité
dans le fein même des horreurs de la guerre :
le fauvage ne cherche qu'à détruire , &
tourmente ou dévore l'ennemi tombé fous
fa puiffance. On a cherché le dieu du fauvage
dans fes forêts , & on ne l'a point
trouvé. Parce qu'il tremble devant un ferpent
, ou s'agenouille devant une pierre ,
il ne faut pas croire qu'il ait l'idée d'un
Créateur de l'Univers. Il a fallu beaucoup
de lumière à l'homme pour s'égarer , même
dans les erreurs de l'idolâtrie. Le grand
efprit des peuples du nord de l'Amérique ,
45
MERCURE
n'a jamais fait naître en eux les idées que
ce mot efprit fait naître parmi nous. Cette
diftinction métaphysique des fubftances
corporelles & fpirituelles , n'eft pas , fans
doute , à la portée de ces peuples , qui n'ont
encore ni art , ni agriculture. Les Métaphyficiens
ne naiffent que fur des terres
bien cultivées. Le Sauvage , il ett vrai ,
montre prefque part- tout l'efpérance d'une
vie à venir ; mais il ne faut pas en conclure
qu'il croit à l'immortalité de l'ame :
c'eft à l'éternité de la vie qu'il croit. Il
ne confent point à la mort ; & lorſque la
nature le fait mourir fur le bord d'un fleuve
ou au pied d'une montagne , fon imagination
lui crée au- delà de la montagne &
du fleuve qui le voyent expirer , un monde
nouveau où il va continuer de vivre .
Teleft le réfultat du beau tableau que nous
a tracé M. Robertſon , d'après les relations
les plus fidelles du nouveau Monde . Il fera
difficile déformais à l'imagination de pren
dre dans l'homme fauvage le modèle le
plus parfait de toutes les vertus morales ,
& de nous faire regretter encore le fort
auquel il eft condamné. S'il faut abfolument
un modèle de perfection à l'homme
pour le confoler de fes vices & de fes
maux , qu'il le cherche , non plus dans fes
regrets , mais dans fes efpérances ; qu'il
jouiffe d'avance du perfectionnement que ,
peut - être , il pourra donner un jour aux
DE FRANCE. 47
inftitutions fociales auxquelles il doit , jufqu'à
préfent , le peu de vertus qu'il fait voir,
& le peu de bonheur qu'il fe procure .
( La fuite à l'ordinaire prochain . )
Fermer
Résumé : SUITE DE L'HISTOIRE DE L'AMÉRIQUE. (Second Extrait).
Le texte examine la perception romantique de la vie sauvage, souvent idéalisée par la poésie et la philosophie. Des penseurs comme Jean-Jacques Rousseau et des poètes anciens tels que Hésiode, Ovide et Virgile exprimaient une nostalgie pour les temps primitifs où l'homme était libre et indépendant. Cette vision a influencé la politique, la morale et la philosophie, cherchant des modèles dans la vie sauvage pour comprendre les lois et les vertus. Cependant, l'homme sauvage était mal connu dans l'ancien monde. Tacite décrivait les Germains comme des barbares plutôt que des sauvages authentiques, tandis que le Nouveau Monde offrait l'opportunité d'observer des sociétés véritablement sauvages. Le texte met en lumière les contradictions dans la représentation de l'homme sauvage. Bien que souvent dépeint comme vigoureux, il est en réalité faible physiquement et meurt prématurément de maladies violentes. Sur le plan affectif, il est décrit comme indifférent et ingrat, manquant des affections douces et tendres observées dans les sociétés civilisées. Sa liberté dans la tribu est également remise en question, car il conserve une indépendance naturelle plutôt qu'une véritable liberté civique. Le texte compare les peuples indigènes aux citoyens des sociétés civilisées de Rome et de Grèce. Il souligne que, bien que les sauvages conservent une certaine indépendance naturelle, ils ne doivent pas être comparés aux citoyens vertueux des républiques. Les guerres chez les sauvages sont motivées par la propriété ou ses productions, et ils sont décrits comme destructeurs et cruels envers leurs ennemis. Contrairement aux hommes sociaux, les sauvages croient en une vie future plutôt qu'en l'immortalité de l'âme. L'auteur conclut qu'il est difficile de voir dans le sauvage un modèle de vertu morale et suggère de chercher ce modèle dans les espérances et les progrès futurs des institutions sociales.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
131
p. 90-96
« NOUVEAU Traité d'Architecture-Pratique, concernant la manière de bâtir solidement, avec les [...] »
Début :
NOUVEAU Traité d'Architecture-Pratique, concernant la manière de bâtir solidement, avec les [...]
Mots clefs :
Paris, Prix, Tablettes de bouillon, Auteur, Libraire, Ouvrage, Femmes, Volumes, Broché, Clavecin, Architecture, Observations, Public, Succès, Avantages, Temps, Contes, Figures
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « NOUVEAU Traité d'Architecture-Pratique, concernant la manière de bâtir solidement, avec les [...] »
Novv EAv Traité d'Architecture-Pratique , con>
cernant la manière de bâtir ſoiidement, avec les
Obſervations néceſſaires ſur le choix, la qualités
l'emploi & le prix des matériaux, ſur le ſalaire de
chaque eſpèce d'Ouvriers ; ſuivi d'un Traité de Géo
mé rie, par J. F. Mourcy, Appareilieut, Inſpecteur
& Toiſeur des Bâtimens du Roi. 1 Vol. in - S°.,
avec huit Planchès, Il contient la maçonnerie, char-,
pente, couverture , brique , carrelage , fouille de
terre glaiſe, vuidange, pavés de grès & blocage. .
Cet Ouvrage utile aux Gens de l'Art & aux Par
ticuliers qui ont à conſtruire à neuf ou en répara
tions a été imprimé & p blié au mois d'Avril der
nier; c'eſt à ce moment même que la vente s'en eſt
trouvée tout-à-coup arrêtée par la mort de l'Auteur.
La Perſonne qui eſt reſtée chargée d'en ſuivre le
débit, ayant moins d'égard au profit qu'à l'extrême
utilité dont cet Ouvrage eſt jugé devoir être aux
Élèves d'Architecture, & même aux Quvriers, a cru
devoir le fixer au prix ie plus bas. c'eſt pourquoi elle
prévient le Public que ce Livre continuera de ſe
débiter au prix de 4 liv. broché & ; liv. rclié. A
I, E , F R A N C E. 91
Paris, chez la Veuve de l'Auteur, rue S. Antoine,
au coin de celle de Jouy; chez M. Mareux, & chez
L. Cellot, Imprimeur- Libraire, rue des grands Au
guſtins ; Alexandre Jombert jeune, Libraire, rue
Dauphine, n°. 1 1 6 ; Prauit, quai de Gêvres.
PR é c 1 s de la Prononciation Angloiſe pour les
voyelles ſirples a, e, i, o, u, y, en proſe & en
vers, à l'uſage des Dames, par M. Drobecq, Mem
bre du Muſée de Paris, & Correſpondant du Cercfe
des Philadelphes du Cap François ; Brochure de
16 pages in-8°. A Paris, chez l'Auteur, rue Dau
phine, au Muſée de Paris. -
C'eſt le comrnentcment d'un Ouvrage dont l'Au
teur donnera la ſuite, ſi ce premier Eſſai plaît aux
Amateurs des Langues étrangères.
CoN Frss roN générale de l'année 178 ;, Bro
chure in-16 de 46 pages. A Iſpahan; & ſe trouve à
Paris, chez Buiſſon, Libraire, hôtel de Meſgrigny,
rue des Poitevins. - -
· Le but de cette bagatelle eſt de faire paſſer en
revue ſous la forme d'une Confeſſion faite pour l'an
née 1785, avant de mourir les principaux faits dont
elle a été le témoin. On y trouve des traits d'eſprit
& de gaîté. -
DE s Mºyens de conſerver la ſanté des Blancs &
des Nigres aux Antilles ou climats chauds & humides
de l Amérique.in-8°. A St-Domingue; & ſe trouve à
Paris, chez Méquignon l'aîné, Libraire, rue des
Cordelicrs. - # 1
Cet Ouvrage a été fait ſur les lieux mêmes ; ce
qui eſt un préjugé, pour les obſervations que
rapporte l'Auteur, & pour les méthodes curative1
qu'il indique. -
92 | | | M E R C U R E ,
- rAB L ETTEs de Bouillon, économiques, propres
aux uſages domeſtiques & pour la Marine. A Paris,
chez le ſieur de Lavoiepierre, rue Saint Honoré,
hôtel des Américains. Prix, 8 liv. la livre ou les
trente-deux Tablettes. - -
· On ſait que le ſieur de Lavoiepierre a toujours .
eu pour objet de procurer au Public les comeſtibles
qui peuvent lui être utiles ou agréables, & ſon zèle
induſtrieux a toujours obtenu la confiance du Public.
Ayant reconnu l'utilité des Tablettes de Bouillon, il
s'eſt appliqué à leur fabrication, & ſon ſuccès ne lui
A laiſſoit plus rien à deſirer quant à la qualité; mais le
prix exceſſif auquel il étoit obligé de les vendre, l'a
déterminé à rechercher un pays cu les viandes fuiſent
abondantes, à bas prix & d'une excellente qualité.
Ayant trouvé ces avantages dans le fond du Nord,
il y a formé avec un de ſes Correſpondaiis, à qui il
a ccmmuniqué ſes procédés, un établiſſement pour
-
: -
la compoſiion de ces Tablettes.
Avantages des Tablettes de Bouillon. On peut,
par leur moyen, ſeprocurer en un mom nt, partout
ou l'on ſe trouve, un Bouillon ou un Pota e auſſi
ſain & auſſi agréable que ie Bouillon le mieux fait.
Elles ſoutiennent le paſſage de l'Equat ur, & ſe con
ſervent pluſieurs années en les tenant renfermées &
au ſec dans les b ëtes avec leſquelles on les vend. .
La manière de les employer eſt ſimple & facile. Il
ne s'agit que de me tre une Tablette dc demi-once
pour chaque demi - ſeptier ( ou demie livre) d'eau
bouilante , y ajoutant une pincée de ſel ; on remue
avec la cuiller, & le Bouillon eſt fait. L'on en fait
une ſoupe ou un lºotage à ſa volonté. #
Outre les avantages ci d ſſus, les circonſtances
où ces Tablettes peuvent être utiles ſont à l'infini,
puiſqu'elles peuvent toujours remp'acer le Bouillon,
& † elies ſervent dans bien des cas où le Beuillon
n'eſt pas ſuffiſant.
D E F R A N C E. , 3.
Le Bouillon ordinaire eſt ſouvent foible & plat,
parce qu'on n'y a pas mis aſſez de viande; ou parce
qu'elle n'a pas été cuite aſſe g temps , on y fait
fondre une ou deux de ces Tablettes ; & le Bouillon
reprend du corps & du goût, & c. - -
" Les perſonnes qui en demanderont, voudront bien
joindie à leur lettre en mandat ſur quelque maiſon
à Paris, pour en recevoir le payement. |
TRAITÉ de la Pêche, ou l'Art de ſoumettre les
Poiſſons à l empire de l'homme, par M. Buc'hcz,
Auteur de diff rens Ouvrages économiques, Volume
, in-12. P1ir, 2 liv. broche. A Paris, chez Guillot,
Libraire, rue Saizt Jacques.
SIG e VARr, dédié aux Ames ſenſibles; Roman
traduit de l'Allemand, par M. de Lavaux. A Paris,
chez Volland, Libraire, quai des Auguſtins.
Sigevart, le plus jeune des fils d'un Bailli d'un
petit Vi lage de Souabe, deſtiné dès fa première jeu
neſſe par ſon gcût & la volonté de ſes parens, à la
Profeſſion Religieuſe chez les Capucins de leur Vil
lage, partit de chez lui pour aller faire ſes premières
études à Hambourg : de-là il paſſa dans l'Univerſité
d'Ingolſtad, où il ſe prit d'une vive paſſion pour la
filie d'un Conſeiller auquel il avoit été recommandé:
ce goût lui fit bisetôt oublier ſa première deſtina- .
tion ; il rechercha les moyers de vivre dans le
monde, & de s'unir avec l'objet qui avoit fait naître
& qui partageoit ſon amour. Les divers événemens
que Sigevart épreuva pendant le cours de ſes études,
& le maiheureux ſuccès de ſes amours, le contrai
gnirent de revenir à ſes anciens projets, & à prendre
i'habit de Capucin. On voit qu'il n'y a rien de mer
veilleux dans ce plan. Les divers événemens qui for
ment l'Cuvrage,excitent de temps en temps la cu
rioſité; mais on n'y remarque rien, pas même le
- M E R C U R. E -
: ſtyle, qui puiſſe faire mettre ce Roman au-deſſus de
la claſſe ſi nombreuſe de ceux qui ſe font lire avec
quelque plaiſir, & dont il ne reſte rien dans la mé
moire. • * .
, -
L E s Femmes comme il convient de les voir, ou
Appelgu de ce que les Femmes ont été, de ce qu'elles
ſont & de ce qu'elles pourroient être. A Londres , &
ſe trouve à Paris, paſſage des Jacobins, rue Saint
Jacques. - - -
Les Hommes & les Femmes ont, en ſortant des
mains de la Nature, les mêmes moyens & les mêmes
diſpoſitions, & la ſeule éducation occaſionne les dif
férences qu'il y a entre les deux ſexes : voilà ce que
l'Auteur vcudroit prouver dans la première Partie de
ſon Ouvrage. · · · · · - · s
La deuxième contient la nomenclature de toutes
les Femmes qui ſe ſont rendues célèbres chez les
divers Peuples. - - -
La troiſième préſente l'examen particulier de ce
que les Femmes ſont actuellement en France, & de
ce qu'elics pourroient y être ; er fin l'Auteur propoſe
un Etabliſiement au moyen duquel les Femmes
ſeroient aſſociées à la gloire de leurs maris, & pour
roieñt par conſéquent partager avec eux les Hon
neurs, les Grades, les Cordons, &c. On ſait com
bien on a déjà écrit, & combien on pourroit écrire
encore ſur cette matière, même après avoir lu cet
Ouvrage, qui nous a paru ne contenir aucune
vue nouvelle. Nous croyors d'ailleurs que quel
ques-uns des moyens qu'il propoſe en élevant un
ſexe, humilieroient bien l'autre Il ſeroit plaiſant
· en effet de voir une femme Maréchale de France,
, & décorée du Ccrdon Bleu, tandis que ſon mari
aurcit à peine la Croix de S. Louis. ' ' »
PARIs & la Province, çt, Choix des plus beaux
D E- F R A N C E.' 95
Monumens d'Architecture anciens & modernes ent
France, deſſiné par M. Teſtard, & gravé en cou
leur par J. A. Lecampion, quartier de la Cité, Prix,
6 liv. A Paris, chez l'Auteur , rue Saint Jacques,
n°. 8 , & Leſclapart, Libraire , rue du Rcule,
n°. I I. -
Cette première Livraiſon nous a paru bien exécu
tée, & l'on y lit des explications qui offrent des dé
tails curieux & des obſervations piquantes.
L E Cabinet des Fées, ou Colleciien choiſie dºs
Contes des Fées & autres Cortes merveilleux ornés
de Figures, treizième Livraiſºn, Tomes XXV &
XXVI , contenant les nouveaux Contes Orientaux
· par M le Comte de Caylus , les Contes de Mont
crif, la Reine fantaſque de J. J Rouſſeau, la Belle
& la Bête, & les Veilléesde Theſſalie.
- Cette Collection formera 3 1 Volumes in 8°.,
dont le prix eſt de 3 liv. 12 ſols le Volume broché
avec 3 Planches. -
Le ſuccès qu'elle a obtenu a engagé l'Editeur à
prendre des arrangemens pour une autre Edition en
3 1 Volumes in-12 avec les mêmes Figures de l'in
· 8°., dont le prix eſt de 2 liv. 8 ſols le Volume
broché, & pour une autre Edition en 3 1 Volumes
in 12 ſans Figures, dont le prix eſt de 1 liv. 1 5 ſols
· le Volume broché. Il en paroît actuellement 1 2 Vol.
On s'inſcrit pour les diverſes Editions à Paris,
chez Ci1chet, Libraire-Editeur des OEuvres de le
' Sage & Prévoſt; & à Genève, chez Barde , Mauget
& Compagnie , Imprimeurs-Libraires.
Nota. On prévient M M. les Souſcripteurs qu'il
y aura un Supplément de ſix Volumes qu'on aura
la liberté de prendre ou de laiſſer. Au moyen de ce
· Supplément , la Collectionentière aura 3 6 Volumes
tant in-8°. qu'in - 12, ſans y comprendre un ou
deux Volumes de Notices ſur la Vie des Auteurs.
96 M E R C U R E
: Nvx # Ros 28 à 33 des Feuilles de Terpſychore
pour la Harpe & pour le Clavecin , contenant la
Romance de Nina , &c. Prix, 1 liv. 4 ſols chaque
Cahier. Abonnement pour cinquante-deux Numéros
3o liv. pour chaque Inſtrument. A Paris, chez Cou
ſineau père & fils, Luthiers de la Reine, rue des
Poulies. - - - -
- _ - # # # # # # | | | | | | |
TRro concertant pour le Clavecin , F/ûte &
Alto, par M. A. Kuhn, OEuvre V. Prix, 3 liv.
12 ſols, faiſant le Numéro 3o du Journal-de Pièces
de Clavecin par différens Auteurs. — Trois Sonates
pour le Clavecin , Violon & Violonceile, par M.
Joſeph Hayden, OEuvre XLV, neuvième Livre de
Clavecin. Prix, 7 liv. 4 ſols. — Six Romances &
ſix Rondeaux pour le Piano ou la Harpe, deux
Violons ad libitum , par M. Julien Navoigille,
GEuvre IV. Prix, 7 liv. 4 ſols. A Paris, cbez M.
Boyer, Marchand de Muſique, rue de Richelieu,
ancien Café de Foy, & Mme Lemenu, rue du
Roule, à la Clef d'or.
cernant la manière de bâtir ſoiidement, avec les
Obſervations néceſſaires ſur le choix, la qualités
l'emploi & le prix des matériaux, ſur le ſalaire de
chaque eſpèce d'Ouvriers ; ſuivi d'un Traité de Géo
mé rie, par J. F. Mourcy, Appareilieut, Inſpecteur
& Toiſeur des Bâtimens du Roi. 1 Vol. in - S°.,
avec huit Planchès, Il contient la maçonnerie, char-,
pente, couverture , brique , carrelage , fouille de
terre glaiſe, vuidange, pavés de grès & blocage. .
Cet Ouvrage utile aux Gens de l'Art & aux Par
ticuliers qui ont à conſtruire à neuf ou en répara
tions a été imprimé & p blié au mois d'Avril der
nier; c'eſt à ce moment même que la vente s'en eſt
trouvée tout-à-coup arrêtée par la mort de l'Auteur.
La Perſonne qui eſt reſtée chargée d'en ſuivre le
débit, ayant moins d'égard au profit qu'à l'extrême
utilité dont cet Ouvrage eſt jugé devoir être aux
Élèves d'Architecture, & même aux Quvriers, a cru
devoir le fixer au prix ie plus bas. c'eſt pourquoi elle
prévient le Public que ce Livre continuera de ſe
débiter au prix de 4 liv. broché & ; liv. rclié. A
I, E , F R A N C E. 91
Paris, chez la Veuve de l'Auteur, rue S. Antoine,
au coin de celle de Jouy; chez M. Mareux, & chez
L. Cellot, Imprimeur- Libraire, rue des grands Au
guſtins ; Alexandre Jombert jeune, Libraire, rue
Dauphine, n°. 1 1 6 ; Prauit, quai de Gêvres.
PR é c 1 s de la Prononciation Angloiſe pour les
voyelles ſirples a, e, i, o, u, y, en proſe & en
vers, à l'uſage des Dames, par M. Drobecq, Mem
bre du Muſée de Paris, & Correſpondant du Cercfe
des Philadelphes du Cap François ; Brochure de
16 pages in-8°. A Paris, chez l'Auteur, rue Dau
phine, au Muſée de Paris. -
C'eſt le comrnentcment d'un Ouvrage dont l'Au
teur donnera la ſuite, ſi ce premier Eſſai plaît aux
Amateurs des Langues étrangères.
CoN Frss roN générale de l'année 178 ;, Bro
chure in-16 de 46 pages. A Iſpahan; & ſe trouve à
Paris, chez Buiſſon, Libraire, hôtel de Meſgrigny,
rue des Poitevins. - -
· Le but de cette bagatelle eſt de faire paſſer en
revue ſous la forme d'une Confeſſion faite pour l'an
née 1785, avant de mourir les principaux faits dont
elle a été le témoin. On y trouve des traits d'eſprit
& de gaîté. -
DE s Mºyens de conſerver la ſanté des Blancs &
des Nigres aux Antilles ou climats chauds & humides
de l Amérique.in-8°. A St-Domingue; & ſe trouve à
Paris, chez Méquignon l'aîné, Libraire, rue des
Cordelicrs. - # 1
Cet Ouvrage a été fait ſur les lieux mêmes ; ce
qui eſt un préjugé, pour les obſervations que
rapporte l'Auteur, & pour les méthodes curative1
qu'il indique. -
92 | | | M E R C U R E ,
- rAB L ETTEs de Bouillon, économiques, propres
aux uſages domeſtiques & pour la Marine. A Paris,
chez le ſieur de Lavoiepierre, rue Saint Honoré,
hôtel des Américains. Prix, 8 liv. la livre ou les
trente-deux Tablettes. - -
· On ſait que le ſieur de Lavoiepierre a toujours .
eu pour objet de procurer au Public les comeſtibles
qui peuvent lui être utiles ou agréables, & ſon zèle
induſtrieux a toujours obtenu la confiance du Public.
Ayant reconnu l'utilité des Tablettes de Bouillon, il
s'eſt appliqué à leur fabrication, & ſon ſuccès ne lui
A laiſſoit plus rien à deſirer quant à la qualité; mais le
prix exceſſif auquel il étoit obligé de les vendre, l'a
déterminé à rechercher un pays cu les viandes fuiſent
abondantes, à bas prix & d'une excellente qualité.
Ayant trouvé ces avantages dans le fond du Nord,
il y a formé avec un de ſes Correſpondaiis, à qui il
a ccmmuniqué ſes procédés, un établiſſement pour
-
: -
la compoſiion de ces Tablettes.
Avantages des Tablettes de Bouillon. On peut,
par leur moyen, ſeprocurer en un mom nt, partout
ou l'on ſe trouve, un Bouillon ou un Pota e auſſi
ſain & auſſi agréable que ie Bouillon le mieux fait.
Elles ſoutiennent le paſſage de l'Equat ur, & ſe con
ſervent pluſieurs années en les tenant renfermées &
au ſec dans les b ëtes avec leſquelles on les vend. .
La manière de les employer eſt ſimple & facile. Il
ne s'agit que de me tre une Tablette dc demi-once
pour chaque demi - ſeptier ( ou demie livre) d'eau
bouilante , y ajoutant une pincée de ſel ; on remue
avec la cuiller, & le Bouillon eſt fait. L'on en fait
une ſoupe ou un lºotage à ſa volonté. #
Outre les avantages ci d ſſus, les circonſtances
où ces Tablettes peuvent être utiles ſont à l'infini,
puiſqu'elles peuvent toujours remp'acer le Bouillon,
& † elies ſervent dans bien des cas où le Beuillon
n'eſt pas ſuffiſant.
D E F R A N C E. , 3.
Le Bouillon ordinaire eſt ſouvent foible & plat,
parce qu'on n'y a pas mis aſſez de viande; ou parce
qu'elle n'a pas été cuite aſſe g temps , on y fait
fondre une ou deux de ces Tablettes ; & le Bouillon
reprend du corps & du goût, & c. - -
" Les perſonnes qui en demanderont, voudront bien
joindie à leur lettre en mandat ſur quelque maiſon
à Paris, pour en recevoir le payement. |
TRAITÉ de la Pêche, ou l'Art de ſoumettre les
Poiſſons à l empire de l'homme, par M. Buc'hcz,
Auteur de diff rens Ouvrages économiques, Volume
, in-12. P1ir, 2 liv. broche. A Paris, chez Guillot,
Libraire, rue Saizt Jacques.
SIG e VARr, dédié aux Ames ſenſibles; Roman
traduit de l'Allemand, par M. de Lavaux. A Paris,
chez Volland, Libraire, quai des Auguſtins.
Sigevart, le plus jeune des fils d'un Bailli d'un
petit Vi lage de Souabe, deſtiné dès fa première jeu
neſſe par ſon gcût & la volonté de ſes parens, à la
Profeſſion Religieuſe chez les Capucins de leur Vil
lage, partit de chez lui pour aller faire ſes premières
études à Hambourg : de-là il paſſa dans l'Univerſité
d'Ingolſtad, où il ſe prit d'une vive paſſion pour la
filie d'un Conſeiller auquel il avoit été recommandé:
ce goût lui fit bisetôt oublier ſa première deſtina- .
tion ; il rechercha les moyers de vivre dans le
monde, & de s'unir avec l'objet qui avoit fait naître
& qui partageoit ſon amour. Les divers événemens
que Sigevart épreuva pendant le cours de ſes études,
& le maiheureux ſuccès de ſes amours, le contrai
gnirent de revenir à ſes anciens projets, & à prendre
i'habit de Capucin. On voit qu'il n'y a rien de mer
veilleux dans ce plan. Les divers événemens qui for
ment l'Cuvrage,excitent de temps en temps la cu
rioſité; mais on n'y remarque rien, pas même le
- M E R C U R. E -
: ſtyle, qui puiſſe faire mettre ce Roman au-deſſus de
la claſſe ſi nombreuſe de ceux qui ſe font lire avec
quelque plaiſir, & dont il ne reſte rien dans la mé
moire. • * .
, -
L E s Femmes comme il convient de les voir, ou
Appelgu de ce que les Femmes ont été, de ce qu'elles
ſont & de ce qu'elles pourroient être. A Londres , &
ſe trouve à Paris, paſſage des Jacobins, rue Saint
Jacques. - - -
Les Hommes & les Femmes ont, en ſortant des
mains de la Nature, les mêmes moyens & les mêmes
diſpoſitions, & la ſeule éducation occaſionne les dif
férences qu'il y a entre les deux ſexes : voilà ce que
l'Auteur vcudroit prouver dans la première Partie de
ſon Ouvrage. · · · · · - · s
La deuxième contient la nomenclature de toutes
les Femmes qui ſe ſont rendues célèbres chez les
divers Peuples. - - -
La troiſième préſente l'examen particulier de ce
que les Femmes ſont actuellement en France, & de
ce qu'elics pourroient y être ; er fin l'Auteur propoſe
un Etabliſiement au moyen duquel les Femmes
ſeroient aſſociées à la gloire de leurs maris, & pour
roieñt par conſéquent partager avec eux les Hon
neurs, les Grades, les Cordons, &c. On ſait com
bien on a déjà écrit, & combien on pourroit écrire
encore ſur cette matière, même après avoir lu cet
Ouvrage, qui nous a paru ne contenir aucune
vue nouvelle. Nous croyors d'ailleurs que quel
ques-uns des moyens qu'il propoſe en élevant un
ſexe, humilieroient bien l'autre Il ſeroit plaiſant
· en effet de voir une femme Maréchale de France,
, & décorée du Ccrdon Bleu, tandis que ſon mari
aurcit à peine la Croix de S. Louis. ' ' »
PARIs & la Province, çt, Choix des plus beaux
D E- F R A N C E.' 95
Monumens d'Architecture anciens & modernes ent
France, deſſiné par M. Teſtard, & gravé en cou
leur par J. A. Lecampion, quartier de la Cité, Prix,
6 liv. A Paris, chez l'Auteur , rue Saint Jacques,
n°. 8 , & Leſclapart, Libraire , rue du Rcule,
n°. I I. -
Cette première Livraiſon nous a paru bien exécu
tée, & l'on y lit des explications qui offrent des dé
tails curieux & des obſervations piquantes.
L E Cabinet des Fées, ou Colleciien choiſie dºs
Contes des Fées & autres Cortes merveilleux ornés
de Figures, treizième Livraiſºn, Tomes XXV &
XXVI , contenant les nouveaux Contes Orientaux
· par M le Comte de Caylus , les Contes de Mont
crif, la Reine fantaſque de J. J Rouſſeau, la Belle
& la Bête, & les Veilléesde Theſſalie.
- Cette Collection formera 3 1 Volumes in 8°.,
dont le prix eſt de 3 liv. 12 ſols le Volume broché
avec 3 Planches. -
Le ſuccès qu'elle a obtenu a engagé l'Editeur à
prendre des arrangemens pour une autre Edition en
3 1 Volumes in-12 avec les mêmes Figures de l'in
· 8°., dont le prix eſt de 2 liv. 8 ſols le Volume
broché, & pour une autre Edition en 3 1 Volumes
in 12 ſans Figures, dont le prix eſt de 1 liv. 1 5 ſols
· le Volume broché. Il en paroît actuellement 1 2 Vol.
On s'inſcrit pour les diverſes Editions à Paris,
chez Ci1chet, Libraire-Editeur des OEuvres de le
' Sage & Prévoſt; & à Genève, chez Barde , Mauget
& Compagnie , Imprimeurs-Libraires.
Nota. On prévient M M. les Souſcripteurs qu'il
y aura un Supplément de ſix Volumes qu'on aura
la liberté de prendre ou de laiſſer. Au moyen de ce
· Supplément , la Collectionentière aura 3 6 Volumes
tant in-8°. qu'in - 12, ſans y comprendre un ou
deux Volumes de Notices ſur la Vie des Auteurs.
96 M E R C U R E
: Nvx # Ros 28 à 33 des Feuilles de Terpſychore
pour la Harpe & pour le Clavecin , contenant la
Romance de Nina , &c. Prix, 1 liv. 4 ſols chaque
Cahier. Abonnement pour cinquante-deux Numéros
3o liv. pour chaque Inſtrument. A Paris, chez Cou
ſineau père & fils, Luthiers de la Reine, rue des
Poulies. - - - -
- _ - # # # # # # | | | | | | |
TRro concertant pour le Clavecin , F/ûte &
Alto, par M. A. Kuhn, OEuvre V. Prix, 3 liv.
12 ſols, faiſant le Numéro 3o du Journal-de Pièces
de Clavecin par différens Auteurs. — Trois Sonates
pour le Clavecin , Violon & Violonceile, par M.
Joſeph Hayden, OEuvre XLV, neuvième Livre de
Clavecin. Prix, 7 liv. 4 ſols. — Six Romances &
ſix Rondeaux pour le Piano ou la Harpe, deux
Violons ad libitum , par M. Julien Navoigille,
GEuvre IV. Prix, 7 liv. 4 ſols. A Paris, cbez M.
Boyer, Marchand de Muſique, rue de Richelieu,
ancien Café de Foy, & Mme Lemenu, rue du
Roule, à la Clef d'or.
Fermer
Résumé : « NOUVEAU Traité d'Architecture-Pratique, concernant la manière de bâtir solidement, avec les [...] »
Le document présente plusieurs ouvrages et publications variés. Le 'Traité d'Architecture-Pratique' de J. F. Mourcy, publié en avril, traite des techniques de construction, des matériaux utilisés et des salaires des ouvriers. La vente de cet ouvrage a été interrompue par le décès de l'auteur, mais il reste disponible à un prix réduit pour son utilité auprès des élèves et des ouvriers. Le 'Précis de la Prononciation Angloise' de M. Drobecq est un guide destiné aux dames pour maîtriser les voyelles simples en prose et en vers. La 'Confession générale de l'année 1785' est une brochure humoristique qui récapitule les événements marquants de cette année. L'ouvrage 'Des Moyens de conserver la santé des Blancs & des Nigres aux Antilles' repose sur des observations locales. Les 'Tablettes de Bouillon' de Lavoiepierre sont des produits économiques et pratiques pour préparer rapidement du bouillon, utiles en voyage ou en cuisine. Le 'Traité de la Pêche' de M. Buc'hcz explore l'art de capturer les poissons. Le roman 'Sigevart', traduit de l'allemand par M. de Lavaux, raconte l'histoire d'un jeune homme destiné à la vie religieuse mais qui tombe amoureux et choisit une autre voie, avant de revenir à ses intentions initiales pour devenir capucin. L'ouvrage 'Les Femmes comme il convient de les voir' examine les différences entre les sexes, attribuées à l'éducation, et propose une nomenclature des femmes célèbres ainsi qu'un établissement où les femmes partageraient les honneurs et les grades avec leurs maris, une idée jugée controversée. Le texte mentionne également des publications sur l'architecture française, une collection de contes des fées, et diverses partitions musicales pour harpe et clavecin, avec des détails sur les prix et les éditeurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer