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1
p. 13-39
L'HOMME ROUGE. Nouvelle Metamorphose.
Début :
Tout Paris a crû trop legerement qu'un époux, de [...]
Mots clefs :
Gascon, Peintre, Nièce, Oncle, Mariage, Intrigue, Lettre, Vanité, Duperie, Comédie, Rouge, Métamorphose, Fiançailles
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texteReconnaissance textuelle : L'HOMME ROUGE. Nouvelle Metamorphose.
L'HOMME ROUGE.
-1vouirgiu
TOut Larissacrûtrop
iegercment qu'un é-•
poux. de concert avec
sa n|s: -•
aimable: moitié,
avoit teint en verd
un galantehomme, qui les incommodait:
par lès frequentcs fie
très- importunés visites
, 8c
- par la liberté
qu'il prenoit tous les
jours de faire nombrea
leur table sans. t~t avoir
jamais été invité. Il efli
inutile de rapporter 1^
détail de cette fiétion,
où personnen'a varié J
ni change la moindres
circonstancepour larendre
encore plus croya
ble sur le comptede ce
luiauxdépens de quvJ
elle a été imaginée ; &t::
comme le public se dédit
rarement ,
l'homme
verd passe aujourd'hui
dans sescroniques pour
être parvenu, en se lavant
&frotanc bien tous
les jours, à n'être plus
que de couleur de verd
de Tourville;cesont encore
deux ou troisnuan*
ces vertes qu'ilfautqu'il
essuye pour se trouver à
sa couleur naturelle.
Un jeune &.très
tourdi Gascon n'en fera
pas quitte a meilleur
marché. On amande ici
qu'ilénoitd'Aire, ville,
& Evêché deGascogne.
&,' qu'étant arrivé sur Jai
fin du printemps, der-;
niér à Marseille en qualité
de jeune Peintre qui
voyageyiisymit en
testedefairelafortune
àlanieced'un Peintre,
qui est jolie
,
& qui a
vingt,foisplusde bien
que lui. Elleaperdu très
jeuneson pere & sa mci
re , &C a été élevée par
un oncle, quiest sontu^
teur,
teur, avecplusdesoin
que si elleeût été sa propre
fille. Lescomplimens
outrez 8c lesoffres
dé services à perte
de vue duGascon furent
d'abord reçues par
l'oncle, avec beaucoup
d'indifference. Les Provençaux,
trop prévenus
contre les Gascons, font
persuadez que tout l'univers
met de grandes
différences entre leurcarters&
ccl'uid'ullLatl
guedockien,d'un Ptri.
gourdin, d'un Gascon &
de tous leurs autres voisins
; semblables en cela
aux Normands & aux
Manceaux, qui quoy
qu'également fins, subtils&
c prévoyans, affectent
neanmoins d'avoir
en particulier de belles
qualitez, & de n'estre
jamais fuicts) a certains
défauts dont les quolibets
& mauvais proverbescaracterisent
également
les uns & les autres.
Le fcul nom de
Gascon mit donc en
garde lé Provençal, qui
ne prit pas pour argent
comptant les vingt mil
écus quele jeune Peintre
disoit que son pere
étoit fort en état de luy
donner s'il se presentoit
un partiquilui convinst.
Il avançoitautïi que sa
famille étoit alliée à toute
la noblessedeson pays;
que les ancestres avoient
blanchi auservicedu
Prince. Il ne manquoit
que des preuves &•des
titres a tout cela ;&,l'oncle,
quicomeriça$ecou->
ter avec plaisirlesrécits
romanesques quçle¡Ga(j
con faisoitdesesançêrres-
& de fafortune,affecta
de ne le contredire en
rien. Il nerebutadoncpoint
le dessein qu'ilavoit
d'epouser sa niece;
& pour rendre le roman
plus long & plus complçt,
ilfdpm#n4.a à l'amant
des lettres Se des
assurancesdp, ses parens quiprouvaientque là
recherche de-sa nièce
leur étoit agréable.
': Le
Gascon; fij^d'un pere-
CltJtar' .ptyscfçvi&.plusi
vajfl-que lui ,-e0, reçut
bientost réponsesur l'avis^
u'U:lvy eivit.,4on-;
nétiqUi'iJIé^oit-defiri.ejrt»
m.rlag': '-pa,i unetrèsbc:,
Uef &. , Jirés.-riche'Da-,
rfioUeJlejquiiherït^roiC:
encore d'un oncle, qui
le pressoit l'épée dans les
reins pour la conclusion
du mariage de sa niece ;
dont tout le pays de
Marseille jazoit, depuis
qu'il lui comptoit des
fleurettes. Le Gasconlogeoitchez
un hôte malin,
& qui nemanquoit
pas d'esprit > il lui confial'intrigile
de son mariage,
Se ils firent ensemble
la lettre qu'il écrivit
à son pere ; c'cft*
de lui qu'on a sçû ce
qu'elle contenoit:voici
la reponef du pere.
Vôtremere, vos quatre
freres toutesVQ$
fteurs craignent,comme, "Jnemam
foyezxtrvp )'ren,J"tIII/#
appas de,la belle que
?etts 'VwlezJ épojifèr i
V0.ttsa'veT^anotre pàrtç
des filles richest belles
f5 de condition
-,
qui ne
demandentpas mieux.
%7\
que notre alliancei&si
nous gagnons le procès
de la demande que mes
'-la!cy'.culs font depuis prés
cent: ans àlamaifon
'-¡Braqucnagt.
, vous
IJtIW--¡t#Ji:oJfe- asix
vthmnaux ylmo*WMi*Q$r\W^ le droit de vosports)f5
ne> vousméfalhe^ pasa
qu'àconditionquelafille
que vous pÓurfùi'Vt'en
mariagefiitune grande
hmmre;e.t"rmnk.
aufifi
àu,et dans ses parens
9 tant paternels que maternels
ilny en a point
eu qui eurent des vices
de corps ou d'iffrit; car
parbleu on ne peut rien
reprocher à ma race> eS
nous efmmes tous gaillards
f5 Jains comme
des poissons:je vous envoirai
par la premiere
sosievôtre extrait ba..
ptiftaireFlJ un pouvoir
de moy f5 de votre me
n de vous marier à t'()ô:" -
tre gré
s en'vous refera
vant al, nos(uccejjions dés
que nous ferons mortsjouhliois de : vous dire
que vo/1tre mere a une
bellef5 riche croix d'or
ou pendent six rubis
troisperlesfinesdegrand
prix; elle a aussi un fort
beau colier f5 des hraf
felets dambre
>
quiJont
les preftns de nôce que
rvotreajeule luifit lors
que je l'épousai, elle les
çonfèrve bien chèrement
pour en faire un-presènt
à evotre épouse ,
a qui
nous vous chargeons de
faire e5 redoubler quelque
joli compliment de
nôtre part. Jefuisvotre
fere es bon ami,
DE CAGANAC.
Le Gascon qui craignoit
que son pere n'eût
pas resprit de lui faire
unereponseequ"il pûtmotrer
en avoit une toute
preste de sa façon,si celle
qu'il reçut neutt pas
satisfait sa folle vanité:
mais il la trouva encore
plus à son gré que la
sienne, qu'il avoit déjà
fait voir & corriger par
son hte, railleur de
profession, & qui aassuré
que l'une valoit bien
l'autre. La reponse du
pere fut bientost communiquée
à l'oncle, qui
la trouva si singuliere&
si piaisante, qu'il pria le
Gascon de la lui laisser,
afin qu'il la montrât à
sa niece, & à ses proches
parens , qui s'en divertirent
en perfection avec
tous leurs amis: on ne
parla pendant plus d'un
mois dans Marseille que
de la lettre du pere Gascon,
que tout le monde
voulut voir &C copier;
on en parloit au fils avec
des éloges pour sa belle
famille, & pour toutes
les grandes demandes
qu'elle faisoit à Messieurs
de Braquenage. LeGascon
recevoit tout ce quon
lui disoit comme
choses qui lui eussent
esté fort deuës, & quoiqu'on
sçust qu'il n'estoit
que le fils d'un petit
marchand de drap, on
le traittoit ~néanmoins
en homme de qualité,
& avec des maniérés qui
acheverent de lui gâter
l'esprit : mais le peintre,
qui le recevoit toûjours
gracieusement, & qui
l'arrestoitquelquefois à
souper, se trouva embarrassé
dans le dénoue..
ment du pretendu mariage
de sa niece, que le
Gascon disoit en confidence
à tout le monde ne
dépendre plus que de
lui, d'autant qu'il avoic
mis la Demoiselle sur le
pied de le traiter autant
bien qu'it pouvoitl'esperer
d'une personne à
qui il feroit sa fortune,
& qui recevroitde grads
honneurs de son allince;
on redisoit à l'oncle &
à la niece les sotises ÔC
toutes les gasconades
qu'imaginoit de jour en
jour le pretendu futur;
& comme la matière en
étoit delicate, & extravagament
mise en oeuvre
par le Gascon, on
crut qu'il étoit necessaire
de finir cette comedie.
L'oncle pour y
parvenir ménagea un entretien
seul à seul avec
l'amant àquiilfit confidence
d'un bruit qui
couroit de sa niece, non
pas qu'il le crustcapable
d'un pareil attentat:mais
bien un Gentil-homme
que sa niece écoutoit
trop favorablement depuis
prés de deux ans.
LeGascon qui avoit toutes
les preuves de sa
continence avec laniece
du Peintre,se mordit le
doigt au recit de cette
confidence, & neanmoins
aprés un moment
de reflexion il se jetta
aux pieds de l'oncle en
le conjurant de ne pas
aprofondir un mystere
amoureux; le Gascon
s'imagina apparemment
que la niece mourant
d'envie de l'épouser auroit
eu l'adressede faire
courir ce faux bruit, &
il continua de supplier
l'oncle de ne point faire
d'éclat pour une bagatelle
: mais l'oncle, qui
avec une pareille fuposition
ne trouva point
l'interessé Gascon dégouté
de sa niecc, prit sur
le champ le parti de lui
défendrel'entrée de sa
maison, en lui disant
qu'il étoit resolu de laisfer
époufer à sa niece le
Gentil-homme dontelle
estoit en-testéè. Le Gascon
ne se tint pas pour
irrevocablement rcfufé,
& parut dés le lendemain
chez le peintre à
l'heure de son souper,
il se mit à table sans en
estre prié,&buteffron.
tement à la santé de la
belle qui ne pouvoit
plus S'ên dédire;la niece
qui étoit trés-sage sortit
de table dés qu'elle eut
entendu ce compliment,
& l'oncle, pour ôter abfolument
au Gascon
toutes ses folles pretentions,
le fit inviter dés
le lendemain à souper
chez lui, où il pria deux
de les amis de le venir
seconder pour mieux
jouër sa piece 5 illeur en
fit considence, & leur
dit qu'ils ne feroient
qu'imiter ce qu'on avoit
fait à Paris depuis trois
mois à l' homme verd.
On convint que la niece
ne feroit point du souper,
pour être en état de
parler gayment & à
coeur ouvert de ce que
le Gascon pretendoits'êtrepassé
entre elle & lui;
on se mit à table à l'heure
convenue, 84 on y
tint des propos à mettre
l'imagination du Gascon
en campagne > on lui
porta coup sur coup la
sante de sa maîtresse, &C
dés qu'on le vit pris de
vin, on lui en donna de
préparé dont l'effet fut
d'assoupir ses sens de
telle maniéré qu'on le
coucha sur un lit de repos,
où ilnesetouvient
point d'avoir été mis,ni
d'avoir été porté chez
lui, après qu'on lui eut
peint tout le visage en
rouge couleur de masque
de furie. Ne voila
que deux couleursusées
pour des amans importuns
& indiscrets
t &
tous ceux qui leur ressemblent
meritent au
moins de pareils traitemens.
Cetteavanture m'aété
envoyée par M. l¥-.¥¥
-1vouirgiu
TOut Larissacrûtrop
iegercment qu'un é-•
poux. de concert avec
sa n|s: -•
aimable: moitié,
avoit teint en verd
un galantehomme, qui les incommodait:
par lès frequentcs fie
très- importunés visites
, 8c
- par la liberté
qu'il prenoit tous les
jours de faire nombrea
leur table sans. t~t avoir
jamais été invité. Il efli
inutile de rapporter 1^
détail de cette fiétion,
où personnen'a varié J
ni change la moindres
circonstancepour larendre
encore plus croya
ble sur le comptede ce
luiauxdépens de quvJ
elle a été imaginée ; &t::
comme le public se dédit
rarement ,
l'homme
verd passe aujourd'hui
dans sescroniques pour
être parvenu, en se lavant
&frotanc bien tous
les jours, à n'être plus
que de couleur de verd
de Tourville;cesont encore
deux ou troisnuan*
ces vertes qu'ilfautqu'il
essuye pour se trouver à
sa couleur naturelle.
Un jeune &.très
tourdi Gascon n'en fera
pas quitte a meilleur
marché. On amande ici
qu'ilénoitd'Aire, ville,
& Evêché deGascogne.
&,' qu'étant arrivé sur Jai
fin du printemps, der-;
niér à Marseille en qualité
de jeune Peintre qui
voyageyiisymit en
testedefairelafortune
àlanieced'un Peintre,
qui est jolie
,
& qui a
vingt,foisplusde bien
que lui. Elleaperdu très
jeuneson pere & sa mci
re , &C a été élevée par
un oncle, quiest sontu^
teur,
teur, avecplusdesoin
que si elleeût été sa propre
fille. Lescomplimens
outrez 8c lesoffres
dé services à perte
de vue duGascon furent
d'abord reçues par
l'oncle, avec beaucoup
d'indifference. Les Provençaux,
trop prévenus
contre les Gascons, font
persuadez que tout l'univers
met de grandes
différences entre leurcarters&
ccl'uid'ullLatl
guedockien,d'un Ptri.
gourdin, d'un Gascon &
de tous leurs autres voisins
; semblables en cela
aux Normands & aux
Manceaux, qui quoy
qu'également fins, subtils&
c prévoyans, affectent
neanmoins d'avoir
en particulier de belles
qualitez, & de n'estre
jamais fuicts) a certains
défauts dont les quolibets
& mauvais proverbescaracterisent
également
les uns & les autres.
Le fcul nom de
Gascon mit donc en
garde lé Provençal, qui
ne prit pas pour argent
comptant les vingt mil
écus quele jeune Peintre
disoit que son pere
étoit fort en état de luy
donner s'il se presentoit
un partiquilui convinst.
Il avançoitautïi que sa
famille étoit alliée à toute
la noblessedeson pays;
que les ancestres avoient
blanchi auservicedu
Prince. Il ne manquoit
que des preuves &•des
titres a tout cela ;&,l'oncle,
quicomeriça$ecou->
ter avec plaisirlesrécits
romanesques quçle¡Ga(j
con faisoitdesesançêrres-
& de fafortune,affecta
de ne le contredire en
rien. Il nerebutadoncpoint
le dessein qu'ilavoit
d'epouser sa niece;
& pour rendre le roman
plus long & plus complçt,
ilfdpm#n4.a à l'amant
des lettres Se des
assurancesdp, ses parens quiprouvaientque là
recherche de-sa nièce
leur étoit agréable.
': Le
Gascon; fij^d'un pere-
CltJtar' .ptyscfçvi&.plusi
vajfl-que lui ,-e0, reçut
bientost réponsesur l'avis^
u'U:lvy eivit.,4on-;
nétiqUi'iJIé^oit-defiri.ejrt»
m.rlag': '-pa,i unetrèsbc:,
Uef &. , Jirés.-riche'Da-,
rfioUeJlejquiiherït^roiC:
encore d'un oncle, qui
le pressoit l'épée dans les
reins pour la conclusion
du mariage de sa niece ;
dont tout le pays de
Marseille jazoit, depuis
qu'il lui comptoit des
fleurettes. Le Gasconlogeoitchez
un hôte malin,
& qui nemanquoit
pas d'esprit > il lui confial'intrigile
de son mariage,
Se ils firent ensemble
la lettre qu'il écrivit
à son pere ; c'cft*
de lui qu'on a sçû ce
qu'elle contenoit:voici
la reponef du pere.
Vôtremere, vos quatre
freres toutesVQ$
fteurs craignent,comme, "Jnemam
foyezxtrvp )'ren,J"tIII/#
appas de,la belle que
?etts 'VwlezJ épojifèr i
V0.ttsa'veT^anotre pàrtç
des filles richest belles
f5 de condition
-,
qui ne
demandentpas mieux.
%7\
que notre alliancei&si
nous gagnons le procès
de la demande que mes
'-la!cy'.culs font depuis prés
cent: ans àlamaifon
'-¡Braqucnagt.
, vous
IJtIW--¡t#Ji:oJfe- asix
vthmnaux ylmo*WMi*Q$r\W^ le droit de vosports)f5
ne> vousméfalhe^ pasa
qu'àconditionquelafille
que vous pÓurfùi'Vt'en
mariagefiitune grande
hmmre;e.t"rmnk.
aufifi
àu,et dans ses parens
9 tant paternels que maternels
ilny en a point
eu qui eurent des vices
de corps ou d'iffrit; car
parbleu on ne peut rien
reprocher à ma race> eS
nous efmmes tous gaillards
f5 Jains comme
des poissons:je vous envoirai
par la premiere
sosievôtre extrait ba..
ptiftaireFlJ un pouvoir
de moy f5 de votre me
n de vous marier à t'()ô:" -
tre gré
s en'vous refera
vant al, nos(uccejjions dés
que nous ferons mortsjouhliois de : vous dire
que vo/1tre mere a une
bellef5 riche croix d'or
ou pendent six rubis
troisperlesfinesdegrand
prix; elle a aussi un fort
beau colier f5 des hraf
felets dambre
>
quiJont
les preftns de nôce que
rvotreajeule luifit lors
que je l'épousai, elle les
çonfèrve bien chèrement
pour en faire un-presènt
à evotre épouse ,
a qui
nous vous chargeons de
faire e5 redoubler quelque
joli compliment de
nôtre part. Jefuisvotre
fere es bon ami,
DE CAGANAC.
Le Gascon qui craignoit
que son pere n'eût
pas resprit de lui faire
unereponseequ"il pûtmotrer
en avoit une toute
preste de sa façon,si celle
qu'il reçut neutt pas
satisfait sa folle vanité:
mais il la trouva encore
plus à son gré que la
sienne, qu'il avoit déjà
fait voir & corriger par
son hte, railleur de
profession, & qui aassuré
que l'une valoit bien
l'autre. La reponse du
pere fut bientost communiquée
à l'oncle, qui
la trouva si singuliere&
si piaisante, qu'il pria le
Gascon de la lui laisser,
afin qu'il la montrât à
sa niece, & à ses proches
parens , qui s'en divertirent
en perfection avec
tous leurs amis: on ne
parla pendant plus d'un
mois dans Marseille que
de la lettre du pere Gascon,
que tout le monde
voulut voir &C copier;
on en parloit au fils avec
des éloges pour sa belle
famille, & pour toutes
les grandes demandes
qu'elle faisoit à Messieurs
de Braquenage. LeGascon
recevoit tout ce quon
lui disoit comme
choses qui lui eussent
esté fort deuës, & quoiqu'on
sçust qu'il n'estoit
que le fils d'un petit
marchand de drap, on
le traittoit ~néanmoins
en homme de qualité,
& avec des maniérés qui
acheverent de lui gâter
l'esprit : mais le peintre,
qui le recevoit toûjours
gracieusement, & qui
l'arrestoitquelquefois à
souper, se trouva embarrassé
dans le dénoue..
ment du pretendu mariage
de sa niece, que le
Gascon disoit en confidence
à tout le monde ne
dépendre plus que de
lui, d'autant qu'il avoic
mis la Demoiselle sur le
pied de le traiter autant
bien qu'it pouvoitl'esperer
d'une personne à
qui il feroit sa fortune,
& qui recevroitde grads
honneurs de son allince;
on redisoit à l'oncle &
à la niece les sotises ÔC
toutes les gasconades
qu'imaginoit de jour en
jour le pretendu futur;
& comme la matière en
étoit delicate, & extravagament
mise en oeuvre
par le Gascon, on
crut qu'il étoit necessaire
de finir cette comedie.
L'oncle pour y
parvenir ménagea un entretien
seul à seul avec
l'amant àquiilfit confidence
d'un bruit qui
couroit de sa niece, non
pas qu'il le crustcapable
d'un pareil attentat:mais
bien un Gentil-homme
que sa niece écoutoit
trop favorablement depuis
prés de deux ans.
LeGascon qui avoit toutes
les preuves de sa
continence avec laniece
du Peintre,se mordit le
doigt au recit de cette
confidence, & neanmoins
aprés un moment
de reflexion il se jetta
aux pieds de l'oncle en
le conjurant de ne pas
aprofondir un mystere
amoureux; le Gascon
s'imagina apparemment
que la niece mourant
d'envie de l'épouser auroit
eu l'adressede faire
courir ce faux bruit, &
il continua de supplier
l'oncle de ne point faire
d'éclat pour une bagatelle
: mais l'oncle, qui
avec une pareille fuposition
ne trouva point
l'interessé Gascon dégouté
de sa niecc, prit sur
le champ le parti de lui
défendrel'entrée de sa
maison, en lui disant
qu'il étoit resolu de laisfer
époufer à sa niece le
Gentil-homme dontelle
estoit en-testéè. Le Gascon
ne se tint pas pour
irrevocablement rcfufé,
& parut dés le lendemain
chez le peintre à
l'heure de son souper,
il se mit à table sans en
estre prié,&buteffron.
tement à la santé de la
belle qui ne pouvoit
plus S'ên dédire;la niece
qui étoit trés-sage sortit
de table dés qu'elle eut
entendu ce compliment,
& l'oncle, pour ôter abfolument
au Gascon
toutes ses folles pretentions,
le fit inviter dés
le lendemain à souper
chez lui, où il pria deux
de les amis de le venir
seconder pour mieux
jouër sa piece 5 illeur en
fit considence, & leur
dit qu'ils ne feroient
qu'imiter ce qu'on avoit
fait à Paris depuis trois
mois à l' homme verd.
On convint que la niece
ne feroit point du souper,
pour être en état de
parler gayment & à
coeur ouvert de ce que
le Gascon pretendoits'êtrepassé
entre elle & lui;
on se mit à table à l'heure
convenue, 84 on y
tint des propos à mettre
l'imagination du Gascon
en campagne > on lui
porta coup sur coup la
sante de sa maîtresse, &C
dés qu'on le vit pris de
vin, on lui en donna de
préparé dont l'effet fut
d'assoupir ses sens de
telle maniéré qu'on le
coucha sur un lit de repos,
où ilnesetouvient
point d'avoir été mis,ni
d'avoir été porté chez
lui, après qu'on lui eut
peint tout le visage en
rouge couleur de masque
de furie. Ne voila
que deux couleursusées
pour des amans importuns
& indiscrets
t &
tous ceux qui leur ressemblent
meritent au
moins de pareils traitemens.
Cetteavanture m'aété
envoyée par M. l¥-.¥¥
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Résumé : L'HOMME ROUGE. Nouvelle Metamorphose.
Le texte présente deux anecdotes distinctes. La première raconte l'histoire d'un homme qui se teint en vert pour se débarrasser d'un importun. Après s'être lavé et frotté quotidiennement, il parvient à retrouver une couleur de peau plus naturelle, bien que quelques nuances vertes subsistent encore. La seconde anecdote met en scène un jeune Gascon, peintre ambitieux, qui arrive à Marseille dans l'espoir d'épouser une jeune femme riche et belle, élevée par son oncle. Malgré les préjugés des Provençaux contre les Gascons, le jeune homme insiste sur sa richesse et sa noblesse. L'oncle, amusé par les récits romantiques du Gascon, ne le contredit pas et laisse croire que le mariage est possible. Encouragé, le Gascon écrit à son père pour obtenir son consentement. La réponse du père, exagérant la richesse et la noblesse de la famille, est communiquée à l'oncle et à la nièce, qui s'en divertissent. Flatté, le Gascon se comporte de plus en plus arrogamment. Pour mettre fin à cette situation, l'oncle organise un souper où il invite des amis pour jouer une pièce similaire à celle jouée à Paris contre l'homme vert. Lors du souper, ils font boire au Gascon du vin préparé qui l'endort. Pendant son sommeil, ils lui peignent le visage en rouge. À son réveil, le Gascon ne comprend pas ce qui lui est arrivé et est ainsi dissuadé de poursuivre ses avances.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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2
p. 1828-1843
LETTRE de M. de Voltaire, à M.D.L.R. sur la Tragedie de Zaïre.
Début :
Quoique pour l'ordinaire vous vouliez bien prendre la peine, Monsieur [...]
Mots clefs :
Zaïre, Tragédie, Sensibilité, Spectacle, Public, Comédiens, Passions, Bienséance, Vanité, Succès
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE de M. de Voltaire, à M.D.L.R. sur la Tragedie de Zaïre.
LETTRE de M. de Voltaire,à M.D.L.R.
sur la Tragedie de Zaïre.
Q
Uoique pour l'ordinaire vous vouliez bien prendre la peine , Monsieur , de faire les Extraits des Pieces nouvelles ; cependant vous me privez de cet
avantage , et vous voulez que ce soit moi
qui parle de Zaire. Il me semble que je
vois M. le Normand ou M. Cochin (a)
réduire un de leurs Clients à plaider luimême sa cause. L'entreprise est dangereuse , mais je vais mériter au moins la
(a ) Deux fameux Avocats.
con-
AOUST. 1732 1829
confiance quevous avez en moi par la sincerité avec laquelle je m'expliquerai.
Zaïre est la premiere Piece de Théatre
dans laquelle j'aye osé m'abandonner à
toute la sensibilité de mon cœur. C'est la
seule Tragédie tendre que j'aye faite. Je
croiois dans l'âge même des passions les
plus vives , que l'amour n'étoit point fait
pour le Théatre tragique. Je ne tegardois
cette foiblesse que comme un défaut char
mant, qui avillissoit l'Art des Sophocles;
les connoisseurs qui se plaisent plus à la
douceur élégante de Racine , qu'à la force de Corneille , me paroissoient ressembler aux Curieux qui préférent les nuditez du Correge, au chaste et noble Pinceau de Raphaël.
Le public qui fréquente les Spectacles,
est aujourd'hui plus que jamais dans le
goût du Correge. Il faut de la tendresse et
du sentiment ; c'est même ce que les Acteurs jouent le mieux. Vous trouverez
vingt Comédiens qui plairont dans An
dronic et dans Hypolite , et à peine un seul
qui réussisse dans Cinna et dans Horace.
Il a donc fallu me plier aux mœurs du
temps , et commencer tard à parler d'amour.
J'ai cherché au moins à couvrir cette
passion de toute la bienseance possible ,'
1830 MERCURE DE FRANCE
et pour l'annoblir j'ai voulu la mettre à
côté de ce que les hommes ont de plus res
pectable. L'idée me vint de faire contras
ter dans un même Tableau , d'un côté ,
l'honneur, la naissance , la patrie , la religion ; et de l'autre , l'amour le plus tendre et le plus malheureux ; les mœurs des Mahometans et celles des Chrétiens , la
Cour d'un Soudan , et celle d'un Roy de
France , et de faire paroître pour la premiere fois des François , sur la Scene Tra- gique. Je n'ai pris dans l'Histoire que I'Epoque de la Guerre de S. Loüis ; tout le
reste est entierement d'invention. L'Idée
de cette Piece étant si neuve et si fertile ,
s'arrangea d'elle- même ; et au lieu que le
plan d'Eriphile m'avoit beaucoup couté ,
celui de Zaïre fut fait en un seul jour, et
Fimagination , échauffée par l'interêt qui
regnoit dans ce plan , acheva la Piece en
vingt deux jours.
Il entre peut être un peu de vanité
dans cet aveu ( car où est l'artiste sans
amour propre , mais je devois cette
excuse au public , des fautes et des négligences qu'on a trouvées dans ma
Tragédie. Il auroit été mieux , sans
doute , d'attendre à la faire représenter ,
que j'en eusse châtié le stile mais des
raisons , dont il est inutile de fatiguer
Le
AOUST. 1732. 1831
le Public , n'ont pas permis qu'on differât. Voici , Monsieur , le sujet de cette
Piece.
Il
La Palestine avoir été enlevée aux Princes Chrétiens par le Conquerant Saladin.
Noradin , Tartate d'origine , s'en étoit
ensuite rendu maître. Õrosmane , fils de
Noradin , jeune homme plein de grandeur , de vertus et de passions , commen.
çoit à regner avec gloire dans Jérusalem.
Il avoit porté sur le Trône de la Syrie
la franchise et l'esprit de liberté de ses
Ancêtres. Il méprisoit les regles austeres
du Serrail , et n'affectoit point de se rendre invisible aux Etrangers et à ses Sujets, pour devenir plus respectable. If traitoit avec douceur les Esclaves Chrétiens , dont son Serrail et ses Etats étoient
remplis. Parmi ces Esclaves il s'étoit trouvé un enfant , pris autrefois au Sac de
Césarée , sous le Regne de Noradin. Cet
enfant ayant été racheté par des Chrétiens à l'âge de neuf ans , avoit été amené
en France au Roy S. Louis , qui avoit daigné prendre soin de son éducation et de
sa fortune. Il avoit pris en France le nom
de Nerestan ; et étant retourné en Syrie ,
il avoit été fait prisonnier encore une
fois , et avoit été enfermé parmi les Esclaves d'Orosmane. Il retrouva dans la
captivité
1832, MERCURE DE FRANCE 1
captivité une jeune personne avec qui
il avoit été prisonnier dans son enfance
lorsque les Chrétiens avoient perdu Césarée. Cette jeune personne à qui on avoit
donné le nom de Zaïre , ignoroit sa naissance , aussi bien que Nerestan et que
tous ces enfans de tribut qui sont enlevez
debonne heure des mains de leurs parens,
et qui ne connoissent de famille et de Patrie que le Serrail. Zaïre sçavoit seulement qu'elle étoit née Chrétienne. Nerestan et quelques autres Esclaves un peu
plus âgez qu'elle , l'en assuroient. Elle
avoit toûjours conservé un ornement qui
renfermoit une Croix , seule preuve qu'el
le eût de sa Religion. Une autre Esclave
nommée Fatime, née Chrétienne, et mise
au Serrail à l'âge de dix ans , tâchoit d'instruire Zaïre du peu qu'elle sçavoit de la
Religion de ses Peres. Le jeune Nerestan
qui avoit la liberté de voir Zaïre et Fatime , animé du zele qu'avoient alors les
Chevaliers François , touché d'ailleurs
pour Zaïre de la plus tendre amitié , la
disposoit au Christianisme. Il se proposa
de racheter Zaïre , Fatime et dix Cheva
liers Chrétiens , du bien qu'il avoit acquis
en France et de les amener à la Cour de
S. Louis. Il eut la hardiesse de demander
au Soudan Orosmane la permission.de
retourner
AOUST. *
1833 17322
retourner en France , sur sa seule parole
et le Sultan eut la générosité de le permettre. Nerestan partit et fut deux ans
hors de Jerusalem.
Cependant la beauté de Zaïre croissoit
avec son âge , et la naïveté touchante de
son caractere , la rendoit encore plus almable que sa beauté. Orosmane la vit et
kui parla. Un cœur comme le sien ne
pouvoit l'aimer qu'éperdument. Il résolut de bannir la molesse qui avoit effeminé tant de Rois de l'Asie et d'avoir
dans Zaïre un ami , une maîtresse , une
femme , qui lui tiendroit lieu de tous les
plaisirs , et qui partageroit son cœur avec les devoirs d'un Prince et d'un Guerrier.'
Les foibles idées du Christianisme , tracées à peine dans le cœur de Zaïre , s'éyauoüirent bien-tôt à la vûë du Soudan ;
elle l'aima autant qu'elle en étoit aimée ,
sans que l'ambition se mêlât en rien à la
pureté de sa tendresse.
›
Nerestan ne revenoit point de France.
Zaïre ne voyoit qu'Orosmane et son
amour. Elle étoit prête d'épouser le Sultan lorsque le jeune François arrive.
Orosmane le fait entrer en présence même de Zaïre. Nerestan apportoit avec la
rançon de Zaïre et de Fatime , celle de
dix Chevaliers qu'il devoit choisir. J'ai satisfait
1834 MERCURE DE FRANCE
satisfait à mes sermens , dit- il au Soudan,
C'est à toi de tenir ta prom sse , de me
remettre Zaïre , Fatime et les dix Che
valiers ; mais apprends que j'ai épuisé ma
fortune à payer leur rançon. Une pauvreté noble est tout ce qui me reste ; je
ne puis me racheter moi- même ; e viens
me remettre dans tes fers. Le Soudan ,
satisfait du grand courage de ce Chrétien , et né pour être plus genereux encore , lui rendit toutes les rançons qu'il
apportoit , lui donna cent Chevaliers au
lieu de dix et le combla de présens ; mais
il lui fit entendre que Zaïre n'étoit pas
faite pour être rachetée , et qu'elle étoit
d'un prix au- dessus de toutes les rançons.
Il refusa aussi de lui rendre parmi les
Chevaliers qu'il délivroit , un Prince de
Lusignan , fait Esclave depuis long-temps
dans Cesarée.
Ce Lusignan , le dernier de la Branche
des Rois de Jerusalem , étoit un Vieil.
lard respecté dans l'Orient , l'amour de
tous les Chrétiens , et dont le nom seul
pouvoit être dangereux aux Sarrasins,
C'étoit lui principalement que Nerestan
avoit voulu racheter. Il parut devant
Orosmane accablé du refus qu'on lui faisoit de Lusignan et de Zaïre. Le Soudan
remarqua ce trouble ; il sentit dès ce moment
AOUST. 1732. 1835-
mentun commencement de jalousie que
la génerosité de son caractere lui fit étouf
fer. Cependant il ordonna que les cent
Chevaliers fussent prêts à partir le lendemain avec Nerestan.
*
Zaïre , sur le point d'être Sultane , vou
lut donner au moins à Nerestan une preu
ve de sa reconnoissance. Elle se jette aux
pieds d'Orosmane pour obtenir la liberté
du vieux Lusignan. Orosmane ne pouvoit
rien refuser à Zaïre. On alla tirer Lusignan
des fers. Les Chrétiens délivrez étoient
avec Nerestan dans les Appartemens exterieurs du Serrail ; ils pleuroient la destinée de Lusignan , sur tout le Chevalier
de Chatillon , ami tendre de ce malheureux Prince , ne pouvoit se résoudre à ac
cepter une liberté qu'on refusoit à son
ami et à son Maître , lorsque Zaïre arrive
et leur amené celui qu'ils n'esperoient
plus.
Lusignan , ébloui de la lumiere qu'il
revoyoit après vingt années de prison ,
pouvant se soutenir à peine , ne sçachant
où il est et où on le conduit. Voyant
enfin qu'il étoit avec des François et reconnoissant Chatillon , s'abandonna à
cette joye mêlée d'amertume , que les
malheureux éprouvent dans leurs consolations. Il demande à qui il doit sa délivrance
1836 MERCURE DE FRANCE
livrance. Zaïre prend la parole en lui présentant Nerestan ; c'est à ce jeune François , dit-elle , que vous et tous les Chrétiens , devez votre liberté. Alors le Vieillard apprend que Nerestan a été élevé.
dans le Serrail avec Zaire , et se tournant vers eux : hélas ! dit-il , puisque !
vous avez pitié de mes malheurs , achevez votre ouvrage , instruisez- moi du sort de mes enfans. Deux me furent enlevez au berceau , lorsque je fus pris dans
Césarée ; deux autres furent massacrez de
vant moi avec leur mere. O mes fils ! ô
Martirs ! veillez du haut du Ciel sur mes
autres enfans , s'ils sont vivans encore.
Helas ! j'ai sçû que mon dernier fils et
ma fille, furent conduits dans ce Serrail.
Vous qui m'écoutez , Nerestan , Zaïre ,
Chatillon , n'avez- vous nulle connoissance de ces tristes restes du Sang de Godefroy et de Lusignan.
Au milieu de ces questions , qui déja
remuoient le cœur de Nerestan et de Zaïre; Lusignan apperçut au bras de Zaïre
un ornement qui renfermoit une Croix,
Il se souvint que l'on avoit mis cette parure à sa fille lorsqu'on la portoit au Baptême ; Chatillon l'en avoit ornée lui-même , et Zaïre lui avoit été arrachée de
ses bras avant d'être baptisée. La ressemblance
A O UST. 1732 1837
blance des traits , l'âge , toutes les circonstances , une cicatrice de la blessure
que son jeune fils avoit reçue , tout confirme à Lusignan qu'il est pere encore; et
la Nature parlant à la fois au cœur de
tous les trois , et s'expliquant par des
larmes Embrassez- moi , mes chers enfans , s'écria Lusignan , et revoyez votre
-pere. Zaïre et Nerestan ne pouvoient s'arracher de ses bras. Mais helas ! dit ce Vieil-
-lard infortuné , goûterai- je une joye pure.
Grand Dieu qui me rends ma fille , me
la rends-tu Chrétienne ? Zaïre rougit et
frémit à ces paroles. Lusignan vit sa honte et son malheur , et Za ire avoua qu'elle
étoit Musulmane. La douleur , la Religion et la Nature , donnerent en ce moment des forces à Lusignan ; il embrassa sa fille et lui montrant d'une main
Je Tombeau de Jesus- Christ et le Ciel de
l'autre , animé de son desespoir , de son
zele , aidé de tant de Chrétiens , de son
fils et du Dieu qui l'inspire , il touche
sa fille , il l'ébranle , elle se jette à ses
pieds et lui promet d'être Chrétienne.
Au moment arrive un Officier du Serrail qui sépare Zaïre de son père et de
son frere et qui arrête tous les Chevaliers François. Cette rigueur inopinée
étoit le fruit d'un Conseil qu'on venoit
f
de
838 MERCURE DE FRANCE
de tenir en présence d'Orosmane. Là
Flotte de S. Louis étoit partie de Chipre,
et on craignoit pour les Côtes de Sirie ;
mais un second Courier ayant apporté
la nouvelle du départ de S. Louis pour
l'Egypte. Orosmane fut rassuré ; il étoit
lui- même ennemi du Soudan d'Egypte.
Ainsi n'ayant rien à craindre ni du Roy.
ni des François qui étoient à Jerusalem , il commanda qu'on les renvoyât
leur Roy,et ne songea plus qu'à réparer
par la pompe et la magnificence de son
mariage la rigueur dont il avoit usé envers Zaïre.
,
Pendant que le Mariage se préparoit,
Zaïre désolée demanda au Soudan la
permission de revoir Nerestan encore une
fois. Orosmane , trop heureux de trouver une occasion de plaire à Zaïre , eut
l'indulgence de permettre cette entrevûë. Nerestan revit donc Zaire , mais ce
fut pour lui apprendre que son pere étoit
prêt d'expirer, qu'il mouroit entre la joye
d'avoir retrouvé ses enfans et l'amertume
d'ignorer si Zaïre seroit Chrétienne , et
qu'il lui ordonnoit en mourant d'être baptisée ce jour-là même de la main du Ponrife de Jerusalem. Zaïre attendrie et vain
cuë, promit tout et jura à son frere qu'elle
ne trahiroit point le sang dont elle étoir née,
A OUST. 17328 7829
née , qu'elle seroit Chrétienne , qu'elle
n'epouseroit point Orosmane , qu'elle ne
prendroit aucun parti avant que d'avoir
été baptisée.
A peine avoit-elle prononcé ce ser,
ment , qu'Orosmane , plus amoureux et
plus aimé que jamais , vient la prendre
pour la conduire à la Mosquée. Jamais
on n'eut le cœur plus déchiré que Zaïre ;
elle étoit partagée entre son Dieu , sa famille , son nom qui la retenoient , et le
plus aimable de tous les hommes qui l'a,
doroit. Elle ne se connut plus ; elle ceda
à la douleur et s'échapa des mains de son
Amant, le quittant avec désespoir et le
laissant dans l'accablement de la surprise,
de la douleur et de la colere.
Les impressions de jalousie se reveil
lerent dans le cœur d'Orosmane. L'orgueil les empêcha de paroître , et l'amour
Ics adoucit. Il prit la fuite de Zaïre pour
un caprice , pour un artifice innocent,
pour la crainte naturelle à une jeune fille,
pour toute autre chose , enfin, que pour
une trahison . Il vit encore Zaïre , lui
pardonna et l'aima plus que jamais, L'a
mour de Zaïre augmentoit par la tendresse indulgente de son Amant. Elle se
jette en larmes à ses genoux , le supplie
de differer le Mariagejusqu'au lendemain
Elle
1840 MERCURE DE FRANCE
>
Elle comptoit que son frere seroit alors
parti , qu'elle auroit reçû le Baptême ,
que Dieu lui donneroit la force de résister. Elle se flattoit même quelquefois
que la Religion Chrétienne lui permettroit d'aimer un homme si tendre si
genereux , si vertueux , à qui il ne manquoit que d'être Chrétien. Frappée de
toutes ces idées , elle parloit à Orosmane
avec une tendresse si naïve et une douleur si vraye , qu'Orosmane ceda encore
et lui accorda le sacrifice de vivre sans
elle ce jour-là. Il étoit sur d'être aimé;
il étoit heureux dans cette idée et fermoit les yeux sur le reste.
f Cependant dans les premiers mouvemens de jalousie , il avoit ordonné que
le Serrail fût fermé à tous les Chrétiens.
Nerestan trouvant le Serrail fermé et n'en
soupçonnant pas la cause , écrivit une
Lettre pressante à Zaïre ; il lui mandoit
de lui ouvrir une porte secrette qui conduisoit vers la Mosquée , et lui recommandoit d'être fidelle.
La Lettre tomba entre les mains d'un
Garde qui la porta à Orosmane. Le Soudan en crut à peine ses yeux. Il se vit
trahi ; il ne douta pas de son malheur et
du crime de Zaïre. Avoir comblé un
Etranger , un Captif de bienfaits ; avoir
donné
A O UST. 17327 184r
donné son cœur , sa Couronne à une fille
Esclave ; lui avoir tout sacrifié ; ne vivre
que pour elle , et en être trahi pour ce
Captif même; être trompé par les appa
rences du plus tendre amour ; éprouver
en un moment ce que l'Amour a de plus
violent, ce que l'ingratitude a de plus noir,
ce que la perfidie a de plus traître : c'étoit, sans doute , un état horrible. Mais
Orosmane aimoit, et il souhaitoit de trouver Zaïre innocente. Il lui fait rendre ce
Billet par un Esclave inconnu. Il se flattoit que Zaïre pouvoit ne point écouter
Nerestan ; Nerestan seul lui paroissoit
coupable. Il ordonne qu'on l'arrête et
qu'on l'enchaîne. Et il va à l'heure et à
la place du rendez- vous , attendre l'effet
de la Lettre.
La Lettre est rendue à Zaïre , elle la
lit en tremblant; et après avoir long- tems
hesité , elle dit enfin à l'Esclave , qu'elle
attendra Nerestan , et donne ordre qu'on
l'introduise. L'Esclave rend compte de
tout à Orosmane.
Le malheureux Soudan tombe dans
l'excès d'une douleur mêlée de fureur et
de larmes. Il tire son poignard , et il
pleure, Zaïre vient au rendez- vous dans
T'obscurité de la nuit. Orosmane entend
sa voix et son poignard lui échappe. Elle
H approche
4842 MERCURE DE FRANCE
approche , elle appelle Nerestan ; et à ce
nom Orosmane la poignarde.
Dans l'instant on lui amene Nerestan
enchaîné avec Fatime, complice de Zaïre.
Orosmane hors de lui , s'adresse à Nerestan , en le nommant son Rival : C'est
toi qui m'arraches Zaïre , dit- il ; regardela avant que de mourir ; que ton supplice
Commence par le sien ; regarde- la , te
dis-je. Nerestan approche de ce corps expirant. Ah! que vois-je ! ah ! ma sœur !
barbare , qu'as- tu fait .... A ce mot de
sœur, Orosmane est comme un homme
qui revient d'un songe funeste ; il connoît son erreur ; il voit ce qu'il a perdu;
il est trop abîmé dans l'horreur de son
état pour se plaindre. Nerestan et Fatime
lui parlent ; mais de tout ce qu'ils disent
il n'entend autre chose, si-non qu'il étoit
aimé. Il prononce le nom de Zaïre , il
court à elle , on l'arrête , il retombe dans
l'engourdissement de son desespoir.Qu'ordonnes-tu de moi? lui dit Nerestan. Le
Soudan , après un long silence , fait ôter
les fers, à Nerestan , le comble de largesses , lui et tous les Chrétiens , et se
tue auprès de Zaïre.
Voilà , Monsieur le Plan exact de la
conduite de cette Tragédie que j'expose
avec toutes ses fautes. Je suis bien loin
de
A O UST. 17328 1845
de m'enorgueillir du succès passager de
quelques Représentations. Qui ne connoît
Fillusion du Théatre ? Qui ne sçait qu'une
situation interessante , mais triviale , une
nouvauté brillante et hazardée , la seule
voix d'une Actrice , suffisent pour tromper quelque temps le Public. Quelle distance immense entre un Ouvrage souffert
au Théatre et un bon Ouvrage! j'en sens
malheureusement toute la difference. Je
vois combien il est difficile de réussir au
gré des Connoisseurs. Je ne suis pas plus
indulgent qu'eux pour moi- même; et si
j'ose travailler , c'est que mon goût extrême pour cet Art, l'emporte encore sur
la connoissance que j'ai de monpeu de talent. Je suis , &c
sur la Tragedie de Zaïre.
Q
Uoique pour l'ordinaire vous vouliez bien prendre la peine , Monsieur , de faire les Extraits des Pieces nouvelles ; cependant vous me privez de cet
avantage , et vous voulez que ce soit moi
qui parle de Zaire. Il me semble que je
vois M. le Normand ou M. Cochin (a)
réduire un de leurs Clients à plaider luimême sa cause. L'entreprise est dangereuse , mais je vais mériter au moins la
(a ) Deux fameux Avocats.
con-
AOUST. 1732 1829
confiance quevous avez en moi par la sincerité avec laquelle je m'expliquerai.
Zaïre est la premiere Piece de Théatre
dans laquelle j'aye osé m'abandonner à
toute la sensibilité de mon cœur. C'est la
seule Tragédie tendre que j'aye faite. Je
croiois dans l'âge même des passions les
plus vives , que l'amour n'étoit point fait
pour le Théatre tragique. Je ne tegardois
cette foiblesse que comme un défaut char
mant, qui avillissoit l'Art des Sophocles;
les connoisseurs qui se plaisent plus à la
douceur élégante de Racine , qu'à la force de Corneille , me paroissoient ressembler aux Curieux qui préférent les nuditez du Correge, au chaste et noble Pinceau de Raphaël.
Le public qui fréquente les Spectacles,
est aujourd'hui plus que jamais dans le
goût du Correge. Il faut de la tendresse et
du sentiment ; c'est même ce que les Acteurs jouent le mieux. Vous trouverez
vingt Comédiens qui plairont dans An
dronic et dans Hypolite , et à peine un seul
qui réussisse dans Cinna et dans Horace.
Il a donc fallu me plier aux mœurs du
temps , et commencer tard à parler d'amour.
J'ai cherché au moins à couvrir cette
passion de toute la bienseance possible ,'
1830 MERCURE DE FRANCE
et pour l'annoblir j'ai voulu la mettre à
côté de ce que les hommes ont de plus res
pectable. L'idée me vint de faire contras
ter dans un même Tableau , d'un côté ,
l'honneur, la naissance , la patrie , la religion ; et de l'autre , l'amour le plus tendre et le plus malheureux ; les mœurs des Mahometans et celles des Chrétiens , la
Cour d'un Soudan , et celle d'un Roy de
France , et de faire paroître pour la premiere fois des François , sur la Scene Tra- gique. Je n'ai pris dans l'Histoire que I'Epoque de la Guerre de S. Loüis ; tout le
reste est entierement d'invention. L'Idée
de cette Piece étant si neuve et si fertile ,
s'arrangea d'elle- même ; et au lieu que le
plan d'Eriphile m'avoit beaucoup couté ,
celui de Zaïre fut fait en un seul jour, et
Fimagination , échauffée par l'interêt qui
regnoit dans ce plan , acheva la Piece en
vingt deux jours.
Il entre peut être un peu de vanité
dans cet aveu ( car où est l'artiste sans
amour propre , mais je devois cette
excuse au public , des fautes et des négligences qu'on a trouvées dans ma
Tragédie. Il auroit été mieux , sans
doute , d'attendre à la faire représenter ,
que j'en eusse châtié le stile mais des
raisons , dont il est inutile de fatiguer
Le
AOUST. 1732. 1831
le Public , n'ont pas permis qu'on differât. Voici , Monsieur , le sujet de cette
Piece.
Il
La Palestine avoir été enlevée aux Princes Chrétiens par le Conquerant Saladin.
Noradin , Tartate d'origine , s'en étoit
ensuite rendu maître. Õrosmane , fils de
Noradin , jeune homme plein de grandeur , de vertus et de passions , commen.
çoit à regner avec gloire dans Jérusalem.
Il avoit porté sur le Trône de la Syrie
la franchise et l'esprit de liberté de ses
Ancêtres. Il méprisoit les regles austeres
du Serrail , et n'affectoit point de se rendre invisible aux Etrangers et à ses Sujets, pour devenir plus respectable. If traitoit avec douceur les Esclaves Chrétiens , dont son Serrail et ses Etats étoient
remplis. Parmi ces Esclaves il s'étoit trouvé un enfant , pris autrefois au Sac de
Césarée , sous le Regne de Noradin. Cet
enfant ayant été racheté par des Chrétiens à l'âge de neuf ans , avoit été amené
en France au Roy S. Louis , qui avoit daigné prendre soin de son éducation et de
sa fortune. Il avoit pris en France le nom
de Nerestan ; et étant retourné en Syrie ,
il avoit été fait prisonnier encore une
fois , et avoit été enfermé parmi les Esclaves d'Orosmane. Il retrouva dans la
captivité
1832, MERCURE DE FRANCE 1
captivité une jeune personne avec qui
il avoit été prisonnier dans son enfance
lorsque les Chrétiens avoient perdu Césarée. Cette jeune personne à qui on avoit
donné le nom de Zaïre , ignoroit sa naissance , aussi bien que Nerestan et que
tous ces enfans de tribut qui sont enlevez
debonne heure des mains de leurs parens,
et qui ne connoissent de famille et de Patrie que le Serrail. Zaïre sçavoit seulement qu'elle étoit née Chrétienne. Nerestan et quelques autres Esclaves un peu
plus âgez qu'elle , l'en assuroient. Elle
avoit toûjours conservé un ornement qui
renfermoit une Croix , seule preuve qu'el
le eût de sa Religion. Une autre Esclave
nommée Fatime, née Chrétienne, et mise
au Serrail à l'âge de dix ans , tâchoit d'instruire Zaïre du peu qu'elle sçavoit de la
Religion de ses Peres. Le jeune Nerestan
qui avoit la liberté de voir Zaïre et Fatime , animé du zele qu'avoient alors les
Chevaliers François , touché d'ailleurs
pour Zaïre de la plus tendre amitié , la
disposoit au Christianisme. Il se proposa
de racheter Zaïre , Fatime et dix Cheva
liers Chrétiens , du bien qu'il avoit acquis
en France et de les amener à la Cour de
S. Louis. Il eut la hardiesse de demander
au Soudan Orosmane la permission.de
retourner
AOUST. *
1833 17322
retourner en France , sur sa seule parole
et le Sultan eut la générosité de le permettre. Nerestan partit et fut deux ans
hors de Jerusalem.
Cependant la beauté de Zaïre croissoit
avec son âge , et la naïveté touchante de
son caractere , la rendoit encore plus almable que sa beauté. Orosmane la vit et
kui parla. Un cœur comme le sien ne
pouvoit l'aimer qu'éperdument. Il résolut de bannir la molesse qui avoit effeminé tant de Rois de l'Asie et d'avoir
dans Zaïre un ami , une maîtresse , une
femme , qui lui tiendroit lieu de tous les
plaisirs , et qui partageroit son cœur avec les devoirs d'un Prince et d'un Guerrier.'
Les foibles idées du Christianisme , tracées à peine dans le cœur de Zaïre , s'éyauoüirent bien-tôt à la vûë du Soudan ;
elle l'aima autant qu'elle en étoit aimée ,
sans que l'ambition se mêlât en rien à la
pureté de sa tendresse.
›
Nerestan ne revenoit point de France.
Zaïre ne voyoit qu'Orosmane et son
amour. Elle étoit prête d'épouser le Sultan lorsque le jeune François arrive.
Orosmane le fait entrer en présence même de Zaïre. Nerestan apportoit avec la
rançon de Zaïre et de Fatime , celle de
dix Chevaliers qu'il devoit choisir. J'ai satisfait
1834 MERCURE DE FRANCE
satisfait à mes sermens , dit- il au Soudan,
C'est à toi de tenir ta prom sse , de me
remettre Zaïre , Fatime et les dix Che
valiers ; mais apprends que j'ai épuisé ma
fortune à payer leur rançon. Une pauvreté noble est tout ce qui me reste ; je
ne puis me racheter moi- même ; e viens
me remettre dans tes fers. Le Soudan ,
satisfait du grand courage de ce Chrétien , et né pour être plus genereux encore , lui rendit toutes les rançons qu'il
apportoit , lui donna cent Chevaliers au
lieu de dix et le combla de présens ; mais
il lui fit entendre que Zaïre n'étoit pas
faite pour être rachetée , et qu'elle étoit
d'un prix au- dessus de toutes les rançons.
Il refusa aussi de lui rendre parmi les
Chevaliers qu'il délivroit , un Prince de
Lusignan , fait Esclave depuis long-temps
dans Cesarée.
Ce Lusignan , le dernier de la Branche
des Rois de Jerusalem , étoit un Vieil.
lard respecté dans l'Orient , l'amour de
tous les Chrétiens , et dont le nom seul
pouvoit être dangereux aux Sarrasins,
C'étoit lui principalement que Nerestan
avoit voulu racheter. Il parut devant
Orosmane accablé du refus qu'on lui faisoit de Lusignan et de Zaïre. Le Soudan
remarqua ce trouble ; il sentit dès ce moment
AOUST. 1732. 1835-
mentun commencement de jalousie que
la génerosité de son caractere lui fit étouf
fer. Cependant il ordonna que les cent
Chevaliers fussent prêts à partir le lendemain avec Nerestan.
*
Zaïre , sur le point d'être Sultane , vou
lut donner au moins à Nerestan une preu
ve de sa reconnoissance. Elle se jette aux
pieds d'Orosmane pour obtenir la liberté
du vieux Lusignan. Orosmane ne pouvoit
rien refuser à Zaïre. On alla tirer Lusignan
des fers. Les Chrétiens délivrez étoient
avec Nerestan dans les Appartemens exterieurs du Serrail ; ils pleuroient la destinée de Lusignan , sur tout le Chevalier
de Chatillon , ami tendre de ce malheureux Prince , ne pouvoit se résoudre à ac
cepter une liberté qu'on refusoit à son
ami et à son Maître , lorsque Zaïre arrive
et leur amené celui qu'ils n'esperoient
plus.
Lusignan , ébloui de la lumiere qu'il
revoyoit après vingt années de prison ,
pouvant se soutenir à peine , ne sçachant
où il est et où on le conduit. Voyant
enfin qu'il étoit avec des François et reconnoissant Chatillon , s'abandonna à
cette joye mêlée d'amertume , que les
malheureux éprouvent dans leurs consolations. Il demande à qui il doit sa délivrance
1836 MERCURE DE FRANCE
livrance. Zaïre prend la parole en lui présentant Nerestan ; c'est à ce jeune François , dit-elle , que vous et tous les Chrétiens , devez votre liberté. Alors le Vieillard apprend que Nerestan a été élevé.
dans le Serrail avec Zaire , et se tournant vers eux : hélas ! dit-il , puisque !
vous avez pitié de mes malheurs , achevez votre ouvrage , instruisez- moi du sort de mes enfans. Deux me furent enlevez au berceau , lorsque je fus pris dans
Césarée ; deux autres furent massacrez de
vant moi avec leur mere. O mes fils ! ô
Martirs ! veillez du haut du Ciel sur mes
autres enfans , s'ils sont vivans encore.
Helas ! j'ai sçû que mon dernier fils et
ma fille, furent conduits dans ce Serrail.
Vous qui m'écoutez , Nerestan , Zaïre ,
Chatillon , n'avez- vous nulle connoissance de ces tristes restes du Sang de Godefroy et de Lusignan.
Au milieu de ces questions , qui déja
remuoient le cœur de Nerestan et de Zaïre; Lusignan apperçut au bras de Zaïre
un ornement qui renfermoit une Croix,
Il se souvint que l'on avoit mis cette parure à sa fille lorsqu'on la portoit au Baptême ; Chatillon l'en avoit ornée lui-même , et Zaïre lui avoit été arrachée de
ses bras avant d'être baptisée. La ressemblance
A O UST. 1732 1837
blance des traits , l'âge , toutes les circonstances , une cicatrice de la blessure
que son jeune fils avoit reçue , tout confirme à Lusignan qu'il est pere encore; et
la Nature parlant à la fois au cœur de
tous les trois , et s'expliquant par des
larmes Embrassez- moi , mes chers enfans , s'écria Lusignan , et revoyez votre
-pere. Zaïre et Nerestan ne pouvoient s'arracher de ses bras. Mais helas ! dit ce Vieil-
-lard infortuné , goûterai- je une joye pure.
Grand Dieu qui me rends ma fille , me
la rends-tu Chrétienne ? Zaïre rougit et
frémit à ces paroles. Lusignan vit sa honte et son malheur , et Za ire avoua qu'elle
étoit Musulmane. La douleur , la Religion et la Nature , donnerent en ce moment des forces à Lusignan ; il embrassa sa fille et lui montrant d'une main
Je Tombeau de Jesus- Christ et le Ciel de
l'autre , animé de son desespoir , de son
zele , aidé de tant de Chrétiens , de son
fils et du Dieu qui l'inspire , il touche
sa fille , il l'ébranle , elle se jette à ses
pieds et lui promet d'être Chrétienne.
Au moment arrive un Officier du Serrail qui sépare Zaïre de son père et de
son frere et qui arrête tous les Chevaliers François. Cette rigueur inopinée
étoit le fruit d'un Conseil qu'on venoit
f
de
838 MERCURE DE FRANCE
de tenir en présence d'Orosmane. Là
Flotte de S. Louis étoit partie de Chipre,
et on craignoit pour les Côtes de Sirie ;
mais un second Courier ayant apporté
la nouvelle du départ de S. Louis pour
l'Egypte. Orosmane fut rassuré ; il étoit
lui- même ennemi du Soudan d'Egypte.
Ainsi n'ayant rien à craindre ni du Roy.
ni des François qui étoient à Jerusalem , il commanda qu'on les renvoyât
leur Roy,et ne songea plus qu'à réparer
par la pompe et la magnificence de son
mariage la rigueur dont il avoit usé envers Zaïre.
,
Pendant que le Mariage se préparoit,
Zaïre désolée demanda au Soudan la
permission de revoir Nerestan encore une
fois. Orosmane , trop heureux de trouver une occasion de plaire à Zaïre , eut
l'indulgence de permettre cette entrevûë. Nerestan revit donc Zaire , mais ce
fut pour lui apprendre que son pere étoit
prêt d'expirer, qu'il mouroit entre la joye
d'avoir retrouvé ses enfans et l'amertume
d'ignorer si Zaïre seroit Chrétienne , et
qu'il lui ordonnoit en mourant d'être baptisée ce jour-là même de la main du Ponrife de Jerusalem. Zaïre attendrie et vain
cuë, promit tout et jura à son frere qu'elle
ne trahiroit point le sang dont elle étoir née,
A OUST. 17328 7829
née , qu'elle seroit Chrétienne , qu'elle
n'epouseroit point Orosmane , qu'elle ne
prendroit aucun parti avant que d'avoir
été baptisée.
A peine avoit-elle prononcé ce ser,
ment , qu'Orosmane , plus amoureux et
plus aimé que jamais , vient la prendre
pour la conduire à la Mosquée. Jamais
on n'eut le cœur plus déchiré que Zaïre ;
elle étoit partagée entre son Dieu , sa famille , son nom qui la retenoient , et le
plus aimable de tous les hommes qui l'a,
doroit. Elle ne se connut plus ; elle ceda
à la douleur et s'échapa des mains de son
Amant, le quittant avec désespoir et le
laissant dans l'accablement de la surprise,
de la douleur et de la colere.
Les impressions de jalousie se reveil
lerent dans le cœur d'Orosmane. L'orgueil les empêcha de paroître , et l'amour
Ics adoucit. Il prit la fuite de Zaïre pour
un caprice , pour un artifice innocent,
pour la crainte naturelle à une jeune fille,
pour toute autre chose , enfin, que pour
une trahison . Il vit encore Zaïre , lui
pardonna et l'aima plus que jamais, L'a
mour de Zaïre augmentoit par la tendresse indulgente de son Amant. Elle se
jette en larmes à ses genoux , le supplie
de differer le Mariagejusqu'au lendemain
Elle
1840 MERCURE DE FRANCE
>
Elle comptoit que son frere seroit alors
parti , qu'elle auroit reçû le Baptême ,
que Dieu lui donneroit la force de résister. Elle se flattoit même quelquefois
que la Religion Chrétienne lui permettroit d'aimer un homme si tendre si
genereux , si vertueux , à qui il ne manquoit que d'être Chrétien. Frappée de
toutes ces idées , elle parloit à Orosmane
avec une tendresse si naïve et une douleur si vraye , qu'Orosmane ceda encore
et lui accorda le sacrifice de vivre sans
elle ce jour-là. Il étoit sur d'être aimé;
il étoit heureux dans cette idée et fermoit les yeux sur le reste.
f Cependant dans les premiers mouvemens de jalousie , il avoit ordonné que
le Serrail fût fermé à tous les Chrétiens.
Nerestan trouvant le Serrail fermé et n'en
soupçonnant pas la cause , écrivit une
Lettre pressante à Zaïre ; il lui mandoit
de lui ouvrir une porte secrette qui conduisoit vers la Mosquée , et lui recommandoit d'être fidelle.
La Lettre tomba entre les mains d'un
Garde qui la porta à Orosmane. Le Soudan en crut à peine ses yeux. Il se vit
trahi ; il ne douta pas de son malheur et
du crime de Zaïre. Avoir comblé un
Etranger , un Captif de bienfaits ; avoir
donné
A O UST. 17327 184r
donné son cœur , sa Couronne à une fille
Esclave ; lui avoir tout sacrifié ; ne vivre
que pour elle , et en être trahi pour ce
Captif même; être trompé par les appa
rences du plus tendre amour ; éprouver
en un moment ce que l'Amour a de plus
violent, ce que l'ingratitude a de plus noir,
ce que la perfidie a de plus traître : c'étoit, sans doute , un état horrible. Mais
Orosmane aimoit, et il souhaitoit de trouver Zaïre innocente. Il lui fait rendre ce
Billet par un Esclave inconnu. Il se flattoit que Zaïre pouvoit ne point écouter
Nerestan ; Nerestan seul lui paroissoit
coupable. Il ordonne qu'on l'arrête et
qu'on l'enchaîne. Et il va à l'heure et à
la place du rendez- vous , attendre l'effet
de la Lettre.
La Lettre est rendue à Zaïre , elle la
lit en tremblant; et après avoir long- tems
hesité , elle dit enfin à l'Esclave , qu'elle
attendra Nerestan , et donne ordre qu'on
l'introduise. L'Esclave rend compte de
tout à Orosmane.
Le malheureux Soudan tombe dans
l'excès d'une douleur mêlée de fureur et
de larmes. Il tire son poignard , et il
pleure, Zaïre vient au rendez- vous dans
T'obscurité de la nuit. Orosmane entend
sa voix et son poignard lui échappe. Elle
H approche
4842 MERCURE DE FRANCE
approche , elle appelle Nerestan ; et à ce
nom Orosmane la poignarde.
Dans l'instant on lui amene Nerestan
enchaîné avec Fatime, complice de Zaïre.
Orosmane hors de lui , s'adresse à Nerestan , en le nommant son Rival : C'est
toi qui m'arraches Zaïre , dit- il ; regardela avant que de mourir ; que ton supplice
Commence par le sien ; regarde- la , te
dis-je. Nerestan approche de ce corps expirant. Ah! que vois-je ! ah ! ma sœur !
barbare , qu'as- tu fait .... A ce mot de
sœur, Orosmane est comme un homme
qui revient d'un songe funeste ; il connoît son erreur ; il voit ce qu'il a perdu;
il est trop abîmé dans l'horreur de son
état pour se plaindre. Nerestan et Fatime
lui parlent ; mais de tout ce qu'ils disent
il n'entend autre chose, si-non qu'il étoit
aimé. Il prononce le nom de Zaïre , il
court à elle , on l'arrête , il retombe dans
l'engourdissement de son desespoir.Qu'ordonnes-tu de moi? lui dit Nerestan. Le
Soudan , après un long silence , fait ôter
les fers, à Nerestan , le comble de largesses , lui et tous les Chrétiens , et se
tue auprès de Zaïre.
Voilà , Monsieur le Plan exact de la
conduite de cette Tragédie que j'expose
avec toutes ses fautes. Je suis bien loin
de
A O UST. 17328 1845
de m'enorgueillir du succès passager de
quelques Représentations. Qui ne connoît
Fillusion du Théatre ? Qui ne sçait qu'une
situation interessante , mais triviale , une
nouvauté brillante et hazardée , la seule
voix d'une Actrice , suffisent pour tromper quelque temps le Public. Quelle distance immense entre un Ouvrage souffert
au Théatre et un bon Ouvrage! j'en sens
malheureusement toute la difference. Je
vois combien il est difficile de réussir au
gré des Connoisseurs. Je ne suis pas plus
indulgent qu'eux pour moi- même; et si
j'ose travailler , c'est que mon goût extrême pour cet Art, l'emporte encore sur
la connoissance que j'ai de monpeu de talent. Je suis , &c
Fermer
Résumé : LETTRE de M. de Voltaire, à M.D.L.R. sur la Tragedie de Zaïre.
Dans sa lettre à M. D.L.R., Voltaire discute de sa tragédie 'Zaïre'. Il explique qu'il a dû parler lui-même de cette pièce, faute d'extrait par un avocat. Voltaire présente 'Zaïre' comme la première œuvre où il a exprimé la sensibilité de son cœur, contrairement à ses croyances antérieures sur l'amour au théâtre tragique. Cette approche est justifiée par les goûts du public contemporain, qui préfère la tendresse et le sentiment. Voltaire a cherché à couvrir la passion amoureuse de bienséance et à l'anoblir en la mettant en contraste avec des valeurs respectables comme l'honneur, la naissance, la patrie et la religion. L'action se déroule en Palestine, sous le règne d'Orosmane, fils de Noradin. Orosmane, un jeune homme vertueux, traite avec douceur les esclaves chrétiens. Parmi eux se trouvent Zaïre et Nerestan, deux enfants chrétiens élevés en France et capturés à nouveau. Zaïre, ignorant ses origines, est instruite dans la foi chrétienne par une esclave nommée Fatime. Nerestan, animé par le zèle des chevaliers français, cherche à racheter Zaïre et d'autres chrétiens pour les ramener en France. Orosmane, tombé amoureux de Zaïre, décide de l'épouser. Cependant, Nerestan revient et demande la libération de Zaïre et d'autres chevaliers. Orosmane refuse de libérer Zaïre, mais libère les chevaliers et Nerestan. Zaïre, sur le point d'épouser Orosmane, obtient la libération du vieux Lusignan, un prince de Lusignan. Lusignan, reconnaissant Zaïre et Nerestan comme ses enfants, les supplie de lui révéler le sort de ses autres enfants. Zaïre avoue être musulmane, mais promet de se convertir au christianisme sous la pression de son père. La pièce se complique lorsque des nouvelles de la flotte de Louis XIV inquiètent Orosmane, qui finit par autoriser le départ des chrétiens. Zaïre, après avoir promis à son père de se convertir, est confrontée à Orosmane, qui ignore encore sa décision. Zaïre, déchirée entre son amour pour Orosmane et ses obligations familiales et religieuses, finit par quitter Orosmane dans un moment de désespoir. Orosmane, malgré des sentiments de jalousie, pardonne à Zaïre et accepte de différer leur mariage. Cependant, une lettre de Nerestan, demandant à Zaïre de lui ouvrir une porte secrète, tombe entre les mains d'Orosmane. Ce dernier, croyant à une trahison, ordonne l'arrestation de Nerestan et attend Zaïre à un rendez-vous. Zaïre, pensant rencontrer Nerestan, est poignardée par Orosmane lorsqu'elle appelle son frère. Orosmane réalise alors son erreur et, après un moment de désespoir, libère Nerestan et se tue auprès de Zaïre.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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3
p. 25-36
SUITE DE L'ESTIME DE SOI-MESME, Ou l'art d'augmenter celle des autres, Par M. de Bastide.
Début :
Les hommes naissent avec deux foiblesses contradictoires, la jalousie aveugle [...]
Mots clefs :
Hommes, Homme, Admiration, Jalousie, Modestie , Considération, Ambition, Gloire, Estime de soi, Estime, Vanité
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texteReconnaissance textuelle : SUITE DE L'ESTIME DE SOI-MESME, Ou l'art d'augmenter celle des autres, Par M. de Bastide.
SUITE
DE L'ESTIME DE SOI - MESME
Ou l'art d'augmenter celle des autres ,
Par M. de Baftide.
>
Es hommes naiffent avec deux foibleffes
contradictoires , la jaloufie aveugle
& l'admiration rapide . Ces foibleffes
ont donné le mouvement au monde , tel
qu'il eft aujourd'hui . On les fait aifément
naître dans le même jour ; la nuance qui
les fépare eft prefque imperceptible. Il eft
toujours heureux de finir par être l'objet
de la derniere , mais on a rifqué de n'y
pas parvenir ; & fi cela fut arrivé , on
reftoit bien loin du dégré d'eftime , de
fortune , ou d'élévation que l'on devoit
attendre de fon mérite.
Il eſt un moyen d'affurer à fon ambition :
tout le fuccès qu'elle s'eft promis , c'eſt l'art
de fe faire valoir. Cet art paroît être partout,
aujourd'hui que les vices ont pris tant de crédit.
En effet , combien de gens réuffiffent , qui
n'auroient pas même ofe former des defirs,
fi le mérite étoit la feule clef des fuccès de ›
l'ambition. Soupleffes , trahifons , fauffes
confidences , faux fervices , fauffes louanges
, tous moyens heureux mais infâmes .
B
26
MERCURE DE FRANCE.
Cet art eft un crime, & fes motifs toujours
découverts font tôt ou tard le châtiment
de l'homme coupable qui les a lâchement
employés.
L'art dont je parle , & dont je vais effayer
de donner des leçons , eft toujours
innocent , & réuffit toujours mieux ; il
affure l'eftime des hommes fans laquelle il
n'eft point de vrai bonheur ; il n'eft jamais
un fujet de reproches pour le coeur même
le plus délicat ; tous les plaifirs qu'il procure
font vrais , on y trouve la fatisfaction
inexprimable d'être l'auteur du dégré de
confidération auquel on eft parvenu , on y
trouve encore le plaifirflateur d'être agréa
ble aux hommes en leur faifant fentir une
admiration tendre qui ne va jamais fans
leur attachement , & qui ne peut jamais être
fans plaifir pour eux.
En quoi confifte cet art fi utile & fi favorable
? fuffit-il d'être né avec du mérite &
d'éviter la modeftie pour le pofféder ? Eftce
en faifant adroitement valoir les autres
que l'on parvient à fe faire valoir ? Négliger
fes intérêts , paroître ignorer ce que
l'onvaut , être doux , careffant , docile ,
donner modeftement un confeil , demander
un avis avec cet air touchant qui fait
entrer la fimpatie dans le coeur de celui
qu'on confulte 3 montrer une fermeté noble
SEPTEMBRE . 1755. 27
lans toutes les occafions de concurrence &
le difpute où la gloire eft intéreffée ; doner
à tout ce que la vanité fait dire ou enreprendre
l'air de cette gloire fi refpectale
, dans laquelle les hommes les plus
vains ont toujours trouvé tant d'excufes ;
adoucir cet air par un regret apparent de
n'avoir pas pû éviter d'agir & de ne pouvoir
plus reculer ; être honnête dans la
concurrence & modefte dans le triomphe.
Eft- ce là l'art de fe faire valoir ? Il n'eft
point dans toutes ces chofes féparées ; il ſe
forme de toutes.
La modeſtie eſt une qualité refpectable ,
mais elle eſt le terme des avantages que le
mérite a droit de fe promettre dans le monde.
Une froide eftime eft tout ce que les
hommes lui accordent. Pour réuffir , il faut
s'annoncer & attirer les regards à foi . Le
monde, en cela , eft une image des fociétés
particulieres où l'homme le plus diftingué
par le mérite n'aura bientôt aucune forte
de diftinction , fi de tems en tems il ne fe
renouvelle dans les efprits , en y renouvellant
fa réputation par quelque trait de fa
vanité. Tout le monde fçait que ce n'eft
que fur la fin de fa vie que l'immortel
Corneille eut une penfion de Louis XIV .
Ce grand Roi aimoit pourtant à récom
penfer, & il y penfoit de lui- même ; mais
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
il étoit entouré de poëtes plus courtifans ,
qui rempliffoient fes oreilles du bruit de
leur génie & le trop modefte Corneille
laiffoit parler le fien.
Il est donc abfolument néceffaire de fe
montrer aux hommes fous un jour qui les
frappe , lorfque l'on veut repréfenter fur
la icene du monde. Mais les nuances qui
doivent former cet éclat , font délicates
difficiles à réunir , plus difficiles à placer.
Les hommes accordent volontiers leur admiration
, mais le mépris , la jaloufie & la
haine font le prix du defir de l'obtenir , fi
l'on n'a pas un cetain art de la faire naître ,
même en la méritant.
Parler trop fouvent de foi , en parler
trop bien , avoir l'air de fe careffer en fe
louant , fe louer dans des chofes que le
public a vu d'un oeil prévenu , attaquer la
réputation d'un homme eftimé pour affurer
la fienne , ce feroit choquer les hommes ,
trop préfumer de leur caprice, de leur foibleffe
ou de leur injuftice , & rifquer évidemment
de fe ruiner dans leur efprit , au
lieu de s'y bien établir. Mais fuivant les
circonftances dire de foi le bien que les
autres en ont déja dit , retracer certains
traits qui ont fait généralement honneur ,
ne paroître fe louer que par l'exigence du
cas préfent , prouver ce que l'on peut faire
SEPTEMBRE . 1755. 29
par ce que l'on a fait , &n'en parler que pour
juftifier fa prétention actuelle , voilà le vrai
moyen de le faire valoir. La modeftie nous
fait oublier des hommes , la préfomption
nous en fait hair ; une certaine vanité de
fituation prévient l'inconftance , écarte la
jaloufie , & fait naître la vraie eftime.
Sçavoir faire valoir les autres , eſt un
moyen infaillible de fe faire valoir foimême.
Quelques vains que foient les hommes
, ils ne fe jugent jamais avec affez de
complaifance pour n'avoir befoin que de
leur propre eftime. La voix du coeur fait
taire la voix de l'amour propre. Sçavoir
flatter cette avidité de louanges toujours
plus infurmontable à mefure qu'elle eft
moins véritablement fatisfaite , c'eft s'affurer
du reffort général qui fait mouvoir tous
les hommes , c'eft avoir trouvé l'art de
maîtriſer l'efprit & le coeur.
Le feul defir de plaire indique mille
moyens de flatter leur vanité , mais il eft
dangereux de n'en pas fçavoir régler l'ufage
, s'ils vous voyent trop frappés de leur
mérite , ils ne le feront plus du vôtre , il
faut fçavoir s'arrêter dans la louange comme
dans la plaifanterie. Les hommes font
naturellement ingrats. Ils haïffent qui ne
les loue pas affez , ils méprifent qui les
trop. Un homme d'efprit que l'on
loue
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
connoîtra pour n'être point louangeur &
pour avoir un goût très- difficile fera für
de s'être fait autant d'amis qu'il y aura de
perfonnes dans un cercle qu'il aura diftinguées.
On fe parera complaifamment de
cette diftinction , moins parce qu'elle fera
flatteufe par elle -même , que parce qu'on
la devra à un homme qui n'eft pas dans
l'habitude de flatter , & fi l'on eft contrarié
dans l'opinion qu'on aura prife de la qualité
dont on aura été loué , on dira M. un
tel m'en a fait compliment . Ce M. un tel
pourtant , cité comme un oracle , ne fera
qu'un homme de goût comme tant d'autres
; il n'aura rien fait que de très-fimple
en louant ce qui étoit bien & fe taifant fur
qui ne méritoit pas d'être loué , mais
c'eft que ce qui eft très- fimple devient trèsméritoire
& très- confidérable , lorfqu'on
a fçu fe faire une réputation .
Négliger fes intérêts , eft encore un de
ces moyens de fe faire valoir qu'on ne doit
employer qu'avec prudence. Il réuffit alors
parfaitement. Je fuppofe un homme d'efprit
aux prifes, dans une converſation , avec
un fat déja prefque vaincu ; que cet homme
fi fupérieur par le mérite & par l'avantage
actuel , renonce à fa victoire , qu'il
paroiffe avoir épuifé fes reffources en faifant
finir la difpute par un filence qui laifSEPTEMBRE.
1755. 31
que
fe la question indécidée ; tout le monde
admirera fa modération , & elle lui fera
plus d'honneur que fon triomphe ne lui en
eut fait. Mais pour pouvoir montrer fans
danger une pareille générofité , il faut
les fpectateurs connoiffent votre fupériorité
, & vous rendent juftice , il faut encore
& non moins neceffairement, que l'objet
de la difputé ne foit pas effentiel par
lui-même , & que votre défaite ou votre
victoire n'intéreffe que votre vanité. Si au
contraire de l'une ou de l'autre dépendoit
l'intérêt de votre gloire ou de celle de votre
ami , négliger vos avantages , ce feroit
mériter que l'on doutât de votre efprit , ou
qu'on vous accufât d'ignorer ce que l'on
doit à ſon ami ou à foi même.
Cette regle s'étend à la douceur , à la
docilité , &c. qualités qui nous rendent
tous les hommes favorables , lorfque nous
fçavons les montrer avec art, & qui peuvent
au contraire nous faire un tort confidérable
dans leur efprit , fi cet art précieux
n'en regle pas l'ufage .
Un honnête homme , qui vient vous
demander un confeil , mérite que l'attention
de ne pas bleffer fon amour propre
foit votre premier foin. Il est toujours humiliant
d'être contraint à s'éclairer des lumieres
des autres ; demander un confeil
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
7
c'eft faire l'aveu d'un befoin. Donner un
confeil eft donc faire une action par laquelle
votre vanité agit en quelque forte
contre l'amour propre de celui à qui vous
le donnez ; fi vous ne lui paroiffez pas
modefte , vous lui paroîtrez impertinent ,
vous ferez l'objet de fa haine immédiatement
après avoir été l'objet de fa confiance
; mais fi au contraire vos lumieres fe
cachent fous un air de modeftie , fi en le
confeillant vous paroiffez plus flaté du fervice
que vous pouvez lui rendre que de
l'honneur qu'il vous aura fait , fa vanité ·
reconnoiffante vous tiendra compte d'un
ménagement indifpenfable comme d'un
bienfait volontaire ; vous obtiendrez fon
amitié par votre confeil , & fon eftime par
votre procédé.
Il eft auffi néceffaire de demander un
confeil avec dignité , que de le donner
avec modeftie. On prévient l'injuftice de
la vanité en confultant avec un air touchant
, toujours affez flatteur pour contenir
l'orgueil qui voudroit agir . Celui qui
confulte a un fervice à obtenir & une offenfe
à éviter ; un fervice , parce qu'un bon
confeil donné avec cet air de ménagement
qui vient de la confidération , porte naturellement
ce nom ; une offenfe , parce que
l'homme naturellement vain abufe aifé-
1
SEPTEMBRE . 1755. 33
ment des fervices qu'il rend , & les tourne
toujours en offenfe lorfque la façon de les
demander n'a pas quelque chofe d'impofant
qui lui imprime la confidération. On
eft für d'obtenir l'un & d'éviter l'autre
par
l'art de demander .On réuffira même au -delà
de fes efpérances , fi l'on fçait tirer de cet art
tout ce que l'on peut en attendre . Celui
que vous confulterez , forcé à vous ſuppofer
de la nobleffe à proportion que vous en
aurez montré , jugera de fon mérite & de
votre eftime pour lui par votre démarche
qui les mettra dans tout leur jour ; fa vanité
careffée ; portera fes idées fur la préférence
que vous lui aurez donnée , & les détournera
du fervice qu'il vous aura rendų ;
il vous chérira , vous estimera , vous refpectera
. La reconnoiffance lui dictera des
remerciemens dont vous verrez facilement
la fincérité. Si dans ce moment vous lui
demandiez les plus grandes preuves de prédilection
, il feroit capable de vous les ac-
-corder & de vous en remercier de même.
Car que ne doit on pas attendre d'un homme
lorfqu'on a fçu flatter fa vanité ?
La plupart des concurrens font ou diffi-
-mulés avec baffefle , ou fermes avec infolence
, & il n'arrive que trop fouvent qu'ils
triomphent par l'un ou l'autre de ces défauts,
mais très - fouvent auffi leur victoire
Bv
34 MERCURE DE FRANCE .
les livre à la haine & au mépris publics.
L'on fent bien que , lorfqu'on demande
une préférence fur un rival , la gloire ne
fouffre pas que l'on manque , par fa faute,
de l'obtenir ; afficher fon ambition , c'eſt
afficher la préfomption fi l'on ne réuffit pas.
Mais pour réuflir n'y a-t- il point de moyens
innocens qui ne foient dangéreux ? Oui ,
fans doute , il en eft , & les voici. C'eſt à
'celui- là feul qui en fçait faire ufage , que
font réfervés le véritable fuccès & la véritable
gloire de réuffit . Que l'on foit ouvert
avec prudence & ferme avec nobleffe , que
l'on paroiffe n'avoir de l'ambition que par
-ce que l'on fe doit à foi- même d'en avoir
lorfqu'on eft fait pour parvenir , que cette
ambition n'ait pas l'air de la prétention ,
que l'opinion que l'on ade foi ne foit point
décélée par certain air de fuffifance , que
l'efpérance feule fe laiffe voir, mais qu'il
•paroiffe que foutenue du defir de la gloire,
elle fuffira pour donner la conftance de fol.
liciter ce que l'on demande, ou de pourſuivre
ce que l'on a entrepris.
Si l'on a pour concurrent un homme
abfolument fupérieur en rang ou en mérite
, on ne fçauroit réparer par trop d'é
gards l'audace de s'être mis à côté de lui ,
mais ces égards dégénéreroient en baſſeffe
s'ils ne laiffoient plus diftinguer cet air de
SEPTEMBRE . 1755. 35
C
réfolution qui marque une ame courageufe
, & qui fçait rendre aux autres ce qui
leur eſt dû fans oublier ce qu'elle fe doit à
elle-même.
Si celui dont on fe voit le rival eft un
homme médiocre mais modefte , s'il paroît
que fon ambition ait pris fa fource dans fa
mauvaiſe fortune , fi fon fort dépend de la
réuffite de fes idées ; le traiter avec humanité,
ne fe montrer à lui qu'avec la moitié
de fes moyens , foutenir fon efpérance en
lui fauvant les preuves de fon infériorité ,
defcendre jufqu'à lui & lui conferver fon
illufion , paroître regretter d'être fon compétiteur
, fans que ce regret ait rien d'humiliant
pour lui ; c'eft avoir le procédé d'un
homme généreux , d'un homme admirable
, d'un homme que tout le monde doit
aimer.
Voilà de fûrs moyens de fe faire valoir.
On les trouvé dans fon coeur lorfque l'on
penfe bien. J'ai pris dans le mien le deffein
de les expofer aux yeux des hommes
pour les tenter s'il eft poffible. Je fuis fûr
d'avoir bien fait , mais aurai- je aſſez bien
dit pour être écouté tout dépend aujourd'hui
de l'art de l'efprit. Un fermon même
eft ennuyeux s'il n'eft agréable ; il n'y a
plus de milieu. La raifon devroit pourtant
avoir confervé quelque privilege ; elle dit
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
toujours des chofes & l'efprit en fait fouvent
fouhaiter. Je fçais que l'efprit est trèsaimable
, & que s'il joignoit à fes agrémens
l'appanage de la raifon , il vaudroit beaucoup
mieux qu'elle ; mais il n'a pas tout ,
ce n'eft prefque qu'une belle fleur ; pourquoi
s'y attacher uniquement le printems
eft bien court ; doit - on vivre fans provifions
pour les autres faifons de l'année ?
DE L'ESTIME DE SOI - MESME
Ou l'art d'augmenter celle des autres ,
Par M. de Baftide.
>
Es hommes naiffent avec deux foibleffes
contradictoires , la jaloufie aveugle
& l'admiration rapide . Ces foibleffes
ont donné le mouvement au monde , tel
qu'il eft aujourd'hui . On les fait aifément
naître dans le même jour ; la nuance qui
les fépare eft prefque imperceptible. Il eft
toujours heureux de finir par être l'objet
de la derniere , mais on a rifqué de n'y
pas parvenir ; & fi cela fut arrivé , on
reftoit bien loin du dégré d'eftime , de
fortune , ou d'élévation que l'on devoit
attendre de fon mérite.
Il eſt un moyen d'affurer à fon ambition :
tout le fuccès qu'elle s'eft promis , c'eſt l'art
de fe faire valoir. Cet art paroît être partout,
aujourd'hui que les vices ont pris tant de crédit.
En effet , combien de gens réuffiffent , qui
n'auroient pas même ofe former des defirs,
fi le mérite étoit la feule clef des fuccès de ›
l'ambition. Soupleffes , trahifons , fauffes
confidences , faux fervices , fauffes louanges
, tous moyens heureux mais infâmes .
B
26
MERCURE DE FRANCE.
Cet art eft un crime, & fes motifs toujours
découverts font tôt ou tard le châtiment
de l'homme coupable qui les a lâchement
employés.
L'art dont je parle , & dont je vais effayer
de donner des leçons , eft toujours
innocent , & réuffit toujours mieux ; il
affure l'eftime des hommes fans laquelle il
n'eft point de vrai bonheur ; il n'eft jamais
un fujet de reproches pour le coeur même
le plus délicat ; tous les plaifirs qu'il procure
font vrais , on y trouve la fatisfaction
inexprimable d'être l'auteur du dégré de
confidération auquel on eft parvenu , on y
trouve encore le plaifirflateur d'être agréa
ble aux hommes en leur faifant fentir une
admiration tendre qui ne va jamais fans
leur attachement , & qui ne peut jamais être
fans plaifir pour eux.
En quoi confifte cet art fi utile & fi favorable
? fuffit-il d'être né avec du mérite &
d'éviter la modeftie pour le pofféder ? Eftce
en faifant adroitement valoir les autres
que l'on parvient à fe faire valoir ? Négliger
fes intérêts , paroître ignorer ce que
l'onvaut , être doux , careffant , docile ,
donner modeftement un confeil , demander
un avis avec cet air touchant qui fait
entrer la fimpatie dans le coeur de celui
qu'on confulte 3 montrer une fermeté noble
SEPTEMBRE . 1755. 27
lans toutes les occafions de concurrence &
le difpute où la gloire eft intéreffée ; doner
à tout ce que la vanité fait dire ou enreprendre
l'air de cette gloire fi refpectale
, dans laquelle les hommes les plus
vains ont toujours trouvé tant d'excufes ;
adoucir cet air par un regret apparent de
n'avoir pas pû éviter d'agir & de ne pouvoir
plus reculer ; être honnête dans la
concurrence & modefte dans le triomphe.
Eft- ce là l'art de fe faire valoir ? Il n'eft
point dans toutes ces chofes féparées ; il ſe
forme de toutes.
La modeſtie eſt une qualité refpectable ,
mais elle eſt le terme des avantages que le
mérite a droit de fe promettre dans le monde.
Une froide eftime eft tout ce que les
hommes lui accordent. Pour réuffir , il faut
s'annoncer & attirer les regards à foi . Le
monde, en cela , eft une image des fociétés
particulieres où l'homme le plus diftingué
par le mérite n'aura bientôt aucune forte
de diftinction , fi de tems en tems il ne fe
renouvelle dans les efprits , en y renouvellant
fa réputation par quelque trait de fa
vanité. Tout le monde fçait que ce n'eft
que fur la fin de fa vie que l'immortel
Corneille eut une penfion de Louis XIV .
Ce grand Roi aimoit pourtant à récom
penfer, & il y penfoit de lui- même ; mais
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
il étoit entouré de poëtes plus courtifans ,
qui rempliffoient fes oreilles du bruit de
leur génie & le trop modefte Corneille
laiffoit parler le fien.
Il est donc abfolument néceffaire de fe
montrer aux hommes fous un jour qui les
frappe , lorfque l'on veut repréfenter fur
la icene du monde. Mais les nuances qui
doivent former cet éclat , font délicates
difficiles à réunir , plus difficiles à placer.
Les hommes accordent volontiers leur admiration
, mais le mépris , la jaloufie & la
haine font le prix du defir de l'obtenir , fi
l'on n'a pas un cetain art de la faire naître ,
même en la méritant.
Parler trop fouvent de foi , en parler
trop bien , avoir l'air de fe careffer en fe
louant , fe louer dans des chofes que le
public a vu d'un oeil prévenu , attaquer la
réputation d'un homme eftimé pour affurer
la fienne , ce feroit choquer les hommes ,
trop préfumer de leur caprice, de leur foibleffe
ou de leur injuftice , & rifquer évidemment
de fe ruiner dans leur efprit , au
lieu de s'y bien établir. Mais fuivant les
circonftances dire de foi le bien que les
autres en ont déja dit , retracer certains
traits qui ont fait généralement honneur ,
ne paroître fe louer que par l'exigence du
cas préfent , prouver ce que l'on peut faire
SEPTEMBRE . 1755. 29
par ce que l'on a fait , &n'en parler que pour
juftifier fa prétention actuelle , voilà le vrai
moyen de le faire valoir. La modeftie nous
fait oublier des hommes , la préfomption
nous en fait hair ; une certaine vanité de
fituation prévient l'inconftance , écarte la
jaloufie , & fait naître la vraie eftime.
Sçavoir faire valoir les autres , eſt un
moyen infaillible de fe faire valoir foimême.
Quelques vains que foient les hommes
, ils ne fe jugent jamais avec affez de
complaifance pour n'avoir befoin que de
leur propre eftime. La voix du coeur fait
taire la voix de l'amour propre. Sçavoir
flatter cette avidité de louanges toujours
plus infurmontable à mefure qu'elle eft
moins véritablement fatisfaite , c'eft s'affurer
du reffort général qui fait mouvoir tous
les hommes , c'eft avoir trouvé l'art de
maîtriſer l'efprit & le coeur.
Le feul defir de plaire indique mille
moyens de flatter leur vanité , mais il eft
dangereux de n'en pas fçavoir régler l'ufage
, s'ils vous voyent trop frappés de leur
mérite , ils ne le feront plus du vôtre , il
faut fçavoir s'arrêter dans la louange comme
dans la plaifanterie. Les hommes font
naturellement ingrats. Ils haïffent qui ne
les loue pas affez , ils méprifent qui les
trop. Un homme d'efprit que l'on
loue
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
connoîtra pour n'être point louangeur &
pour avoir un goût très- difficile fera für
de s'être fait autant d'amis qu'il y aura de
perfonnes dans un cercle qu'il aura diftinguées.
On fe parera complaifamment de
cette diftinction , moins parce qu'elle fera
flatteufe par elle -même , que parce qu'on
la devra à un homme qui n'eft pas dans
l'habitude de flatter , & fi l'on eft contrarié
dans l'opinion qu'on aura prife de la qualité
dont on aura été loué , on dira M. un
tel m'en a fait compliment . Ce M. un tel
pourtant , cité comme un oracle , ne fera
qu'un homme de goût comme tant d'autres
; il n'aura rien fait que de très-fimple
en louant ce qui étoit bien & fe taifant fur
qui ne méritoit pas d'être loué , mais
c'eft que ce qui eft très- fimple devient trèsméritoire
& très- confidérable , lorfqu'on
a fçu fe faire une réputation .
Négliger fes intérêts , eft encore un de
ces moyens de fe faire valoir qu'on ne doit
employer qu'avec prudence. Il réuffit alors
parfaitement. Je fuppofe un homme d'efprit
aux prifes, dans une converſation , avec
un fat déja prefque vaincu ; que cet homme
fi fupérieur par le mérite & par l'avantage
actuel , renonce à fa victoire , qu'il
paroiffe avoir épuifé fes reffources en faifant
finir la difpute par un filence qui laifSEPTEMBRE.
1755. 31
que
fe la question indécidée ; tout le monde
admirera fa modération , & elle lui fera
plus d'honneur que fon triomphe ne lui en
eut fait. Mais pour pouvoir montrer fans
danger une pareille générofité , il faut
les fpectateurs connoiffent votre fupériorité
, & vous rendent juftice , il faut encore
& non moins neceffairement, que l'objet
de la difputé ne foit pas effentiel par
lui-même , & que votre défaite ou votre
victoire n'intéreffe que votre vanité. Si au
contraire de l'une ou de l'autre dépendoit
l'intérêt de votre gloire ou de celle de votre
ami , négliger vos avantages , ce feroit
mériter que l'on doutât de votre efprit , ou
qu'on vous accufât d'ignorer ce que l'on
doit à ſon ami ou à foi même.
Cette regle s'étend à la douceur , à la
docilité , &c. qualités qui nous rendent
tous les hommes favorables , lorfque nous
fçavons les montrer avec art, & qui peuvent
au contraire nous faire un tort confidérable
dans leur efprit , fi cet art précieux
n'en regle pas l'ufage .
Un honnête homme , qui vient vous
demander un confeil , mérite que l'attention
de ne pas bleffer fon amour propre
foit votre premier foin. Il est toujours humiliant
d'être contraint à s'éclairer des lumieres
des autres ; demander un confeil
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
7
c'eft faire l'aveu d'un befoin. Donner un
confeil eft donc faire une action par laquelle
votre vanité agit en quelque forte
contre l'amour propre de celui à qui vous
le donnez ; fi vous ne lui paroiffez pas
modefte , vous lui paroîtrez impertinent ,
vous ferez l'objet de fa haine immédiatement
après avoir été l'objet de fa confiance
; mais fi au contraire vos lumieres fe
cachent fous un air de modeftie , fi en le
confeillant vous paroiffez plus flaté du fervice
que vous pouvez lui rendre que de
l'honneur qu'il vous aura fait , fa vanité ·
reconnoiffante vous tiendra compte d'un
ménagement indifpenfable comme d'un
bienfait volontaire ; vous obtiendrez fon
amitié par votre confeil , & fon eftime par
votre procédé.
Il eft auffi néceffaire de demander un
confeil avec dignité , que de le donner
avec modeftie. On prévient l'injuftice de
la vanité en confultant avec un air touchant
, toujours affez flatteur pour contenir
l'orgueil qui voudroit agir . Celui qui
confulte a un fervice à obtenir & une offenfe
à éviter ; un fervice , parce qu'un bon
confeil donné avec cet air de ménagement
qui vient de la confidération , porte naturellement
ce nom ; une offenfe , parce que
l'homme naturellement vain abufe aifé-
1
SEPTEMBRE . 1755. 33
ment des fervices qu'il rend , & les tourne
toujours en offenfe lorfque la façon de les
demander n'a pas quelque chofe d'impofant
qui lui imprime la confidération. On
eft für d'obtenir l'un & d'éviter l'autre
par
l'art de demander .On réuffira même au -delà
de fes efpérances , fi l'on fçait tirer de cet art
tout ce que l'on peut en attendre . Celui
que vous confulterez , forcé à vous ſuppofer
de la nobleffe à proportion que vous en
aurez montré , jugera de fon mérite & de
votre eftime pour lui par votre démarche
qui les mettra dans tout leur jour ; fa vanité
careffée ; portera fes idées fur la préférence
que vous lui aurez donnée , & les détournera
du fervice qu'il vous aura rendų ;
il vous chérira , vous estimera , vous refpectera
. La reconnoiffance lui dictera des
remerciemens dont vous verrez facilement
la fincérité. Si dans ce moment vous lui
demandiez les plus grandes preuves de prédilection
, il feroit capable de vous les ac-
-corder & de vous en remercier de même.
Car que ne doit on pas attendre d'un homme
lorfqu'on a fçu flatter fa vanité ?
La plupart des concurrens font ou diffi-
-mulés avec baffefle , ou fermes avec infolence
, & il n'arrive que trop fouvent qu'ils
triomphent par l'un ou l'autre de ces défauts,
mais très - fouvent auffi leur victoire
Bv
34 MERCURE DE FRANCE .
les livre à la haine & au mépris publics.
L'on fent bien que , lorfqu'on demande
une préférence fur un rival , la gloire ne
fouffre pas que l'on manque , par fa faute,
de l'obtenir ; afficher fon ambition , c'eſt
afficher la préfomption fi l'on ne réuffit pas.
Mais pour réuflir n'y a-t- il point de moyens
innocens qui ne foient dangéreux ? Oui ,
fans doute , il en eft , & les voici. C'eſt à
'celui- là feul qui en fçait faire ufage , que
font réfervés le véritable fuccès & la véritable
gloire de réuffit . Que l'on foit ouvert
avec prudence & ferme avec nobleffe , que
l'on paroiffe n'avoir de l'ambition que par
-ce que l'on fe doit à foi- même d'en avoir
lorfqu'on eft fait pour parvenir , que cette
ambition n'ait pas l'air de la prétention ,
que l'opinion que l'on ade foi ne foit point
décélée par certain air de fuffifance , que
l'efpérance feule fe laiffe voir, mais qu'il
•paroiffe que foutenue du defir de la gloire,
elle fuffira pour donner la conftance de fol.
liciter ce que l'on demande, ou de pourſuivre
ce que l'on a entrepris.
Si l'on a pour concurrent un homme
abfolument fupérieur en rang ou en mérite
, on ne fçauroit réparer par trop d'é
gards l'audace de s'être mis à côté de lui ,
mais ces égards dégénéreroient en baſſeffe
s'ils ne laiffoient plus diftinguer cet air de
SEPTEMBRE . 1755. 35
C
réfolution qui marque une ame courageufe
, & qui fçait rendre aux autres ce qui
leur eſt dû fans oublier ce qu'elle fe doit à
elle-même.
Si celui dont on fe voit le rival eft un
homme médiocre mais modefte , s'il paroît
que fon ambition ait pris fa fource dans fa
mauvaiſe fortune , fi fon fort dépend de la
réuffite de fes idées ; le traiter avec humanité,
ne fe montrer à lui qu'avec la moitié
de fes moyens , foutenir fon efpérance en
lui fauvant les preuves de fon infériorité ,
defcendre jufqu'à lui & lui conferver fon
illufion , paroître regretter d'être fon compétiteur
, fans que ce regret ait rien d'humiliant
pour lui ; c'eft avoir le procédé d'un
homme généreux , d'un homme admirable
, d'un homme que tout le monde doit
aimer.
Voilà de fûrs moyens de fe faire valoir.
On les trouvé dans fon coeur lorfque l'on
penfe bien. J'ai pris dans le mien le deffein
de les expofer aux yeux des hommes
pour les tenter s'il eft poffible. Je fuis fûr
d'avoir bien fait , mais aurai- je aſſez bien
dit pour être écouté tout dépend aujourd'hui
de l'art de l'efprit. Un fermon même
eft ennuyeux s'il n'eft agréable ; il n'y a
plus de milieu. La raifon devroit pourtant
avoir confervé quelque privilege ; elle dit
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
toujours des chofes & l'efprit en fait fouvent
fouhaiter. Je fçais que l'efprit est trèsaimable
, & que s'il joignoit à fes agrémens
l'appanage de la raifon , il vaudroit beaucoup
mieux qu'elle ; mais il n'a pas tout ,
ce n'eft prefque qu'une belle fleur ; pourquoi
s'y attacher uniquement le printems
eft bien court ; doit - on vivre fans provifions
pour les autres faifons de l'année ?
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Résumé : SUITE DE L'ESTIME DE SOI-MESME, Ou l'art d'augmenter celle des autres, Par M. de Bastide.
Le texte 'Suite de l'estime de soi-même' de M. de Baftide examine les contradictions humaines entre la jalousie et l'admiration, et comment ces traits influencent les succès mondains. L'auteur met en avant l'importance de l'art de se faire valoir pour atteindre ses ambitions, tout en distinguant cet art des pratiques immorales comme la flatterie ou la trahison. L'art de se faire valoir est décrit comme innocent et efficace. Il consiste à augmenter l'estime des autres sans susciter de reproches. Les moyens pour y parvenir incluent la modestie, la douceur, la docilité, et la capacité à donner des conseils avec tact. L'auteur insiste sur l'importance de ne pas négliger ses intérêts de manière imprudente et de savoir quand montrer de la générosité. Le texte met également en garde contre les dangers de la vanité excessive et de la présomption. Il recommande de savoir flatter la vanité des autres sans les offenser et de demander des conseils avec dignité. L'auteur souligne que les concurrents doivent éviter la bassesse et l'insolence, et qu'il existe des moyens innocents pour réussir et obtenir la véritable gloire. L'auteur décrit des stratégies pour se faire valoir en adoptant un comportement généreux et admirable. Il recommande de ne montrer à un compétiteur que la moitié de ses moyens, de lui épargner les preuves de son infériorité, de descendre à son niveau et de lui conserver son illusion, tout en regrettant d'être son compétiteur sans l'humilier. Ces moyens sont ceux d'un homme généreux et admirable, digne d'amour. L'auteur exprime sa décision d'exposer ces principes aux hommes pour les inciter à les adopter. Il doute cependant d'avoir suffisamment bien exprimé ses idées pour être écouté. Il souligne l'importance de l'art de l'esprit dans la communication, affirmant qu'un sermon, même raisonnable, est ennuyeux s'il n'est pas agréable. La raison devrait avoir un privilège, mais l'esprit, bien qu'aimable, manque souvent de profondeur. L'auteur compare l'esprit à une belle fleur éphémère, soulignant la nécessité de provisions pour les autres saisons de la vie.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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