Résultats : 14 texte(s)
Accéder à la liste des mots clefs.
Détail
Liste
1
p. 68-74
LES ARBRES CHOISIS PAR LES DEUX. FABLE.
Début :
Parmy les Fables nouvelles que le Sieur Blageart debite, & / Tout ce qui reluit n'est pas or, [...]
Mots clefs :
Arbres, Prudence, Fruits, Fleurs, Automne, Cieux, Univers, Plantes, Enfants, Minerve
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LES ARBRES CHOISIS PAR LES DEUX. FABLE.
Parmy les Fables nouvel
les que le Sieur Blageart debite
, & qui ſont ſi eſtimées
du Public , il y en a une qui
porte pour titre , Les Arbres
choifis par les Dieux. M' de la
Barre de Tours a mis en Vers
cette même Fable. Je vous
GALANT. 69
l'envoye.Vous ferez ſans doute
bien aiſe de voir comment
deux Autheurs , qui ont tous
deux beaucoup de talent à
bien conter , auront traité la
meſme matiere.
Szsssess S2552 SSS
LES ARBRES
CHOISIS PAR LES DIEUX.
FABLE.
Tout ce qui veluit n'estpas or, 2
C'est une verité dont on tombe d'accord.
Si vous voulez avec prudences
70 MERCURE
Fugerd'un objettel qu'il eſt's
Regardez s'il est bon ,Sans trop voir
s'il vous plaiſt,
Etne voustrompez pas àlasimple apparence.
Confiderez levray , ne pensez point
au beau,
Au plaisant préferez l'utile,
Lesfruits aux fleurs, lefecond au
Sterile,
LeSolide au brillant , l'Automne au
Renouveau.
Sima Morale eft veritable,
Fen croy le sens commun , j'en croy
mesme.la Fable..
52
Un jour Jupin &tous les autres
Dicux,
Dans la grande SaledesCicux,
Tinrent le divin Conſiſtoire...
Ony traita milleſujets divers
GALANT. 71
Qui concernoient la Police & la
gloire
De ce vaste Univers .
Quand on parlades Arbres& des
Plantes,
Et de leurs Ames vegetantes,
Onfit , dans ce Conseil d'Etat,
De creux raisonnemens , car fur chas
quemiftere
Comme l'on peutjuger , les Dieux en
Sçaventfaire,
Mais creux ou non , voicy le réful.
tat.
Sçavoir, que chacun d'eux fist un
choix volontaire
De l' Arbre qui pourroit luy plaire,
Pour ensuitele proteger,
Etle garderde tout danger,
Comme dufeu du Ciel , des Vents,
des Orages,
Des Eaux, des longs Hyvers , & des
autresravages
72 MERCURE
Le Chesne fur ce pied futchoisi par
Fupin,
Cibelle aprés luy prit le Pin,
Apollon le Dieu de la Live
Pour certaines raisons , s'appliqua le
Laurier,
Hercule le haut Peuplier,
Dame Cypris quifait que d'amouron
Soupire
Prit avec ſon Enfant les Myrthes
amoureuх:
Enfin , àqui pis pis , &non àqui
mieux mieux
Chacun choisit àboulle- veuë.
Minerve dont au Ciel laſageſſe eft
connue,
S'écria d'un air furieux
Non , je ne puis fouffrir une telle
béveuë
Voſtre Conſeil a la berluë,
Et voſtre choixeſt indigne des
Dieux. Pren
F
GALANT. 73
Prendre des Plantes inutiles,
Arbres ſans rapport, infertiles,
Etpropres à jetter au feu .
Pins & Lauriers, Peupliers,Myr.
thes , Cheſnes,
Ne font - ce pas des Plantes
vaines?
Pourquoy donc les choiſir ? Arreſtez-
vous un peu
Ma fille, dit fupin, ſçachez noſtre
penſée.
Noſtre protection ſembloit intéreffée
En la donnant aux Arbres portant
fruits ;
Nous ne voulons rien davantage
Que l'écorce & que le feüilla.
ge;
Il eſt des Dieux puiſſans de proteger
gratis.
Avril 1685. G
24. MERCURE
C'eſt pouffer un peu loin voſtre
délicateſſe,
Dit Minerve , je fais confifter ma
fagefle
A faire un choix qu'approuve la
raifon:
J'ay choiſi l'Olivier,j'en trouve le
fruitbon ,
Le feüillage m'en plaift ..... Que
Minerve eſt aimable !
Interrompit Jupin en l'embras-
Sant
Ouy , ma fille , c'eſt peu que d'aimer
le plaiſant
Joignons pour eſtre heureux l'utile
à l'agréable.
les que le Sieur Blageart debite
, & qui ſont ſi eſtimées
du Public , il y en a une qui
porte pour titre , Les Arbres
choifis par les Dieux. M' de la
Barre de Tours a mis en Vers
cette même Fable. Je vous
GALANT. 69
l'envoye.Vous ferez ſans doute
bien aiſe de voir comment
deux Autheurs , qui ont tous
deux beaucoup de talent à
bien conter , auront traité la
meſme matiere.
Szsssess S2552 SSS
LES ARBRES
CHOISIS PAR LES DIEUX.
FABLE.
Tout ce qui veluit n'estpas or, 2
C'est une verité dont on tombe d'accord.
Si vous voulez avec prudences
70 MERCURE
Fugerd'un objettel qu'il eſt's
Regardez s'il est bon ,Sans trop voir
s'il vous plaiſt,
Etne voustrompez pas àlasimple apparence.
Confiderez levray , ne pensez point
au beau,
Au plaisant préferez l'utile,
Lesfruits aux fleurs, lefecond au
Sterile,
LeSolide au brillant , l'Automne au
Renouveau.
Sima Morale eft veritable,
Fen croy le sens commun , j'en croy
mesme.la Fable..
52
Un jour Jupin &tous les autres
Dicux,
Dans la grande SaledesCicux,
Tinrent le divin Conſiſtoire...
Ony traita milleſujets divers
GALANT. 71
Qui concernoient la Police & la
gloire
De ce vaste Univers .
Quand on parlades Arbres& des
Plantes,
Et de leurs Ames vegetantes,
Onfit , dans ce Conseil d'Etat,
De creux raisonnemens , car fur chas
quemiftere
Comme l'on peutjuger , les Dieux en
Sçaventfaire,
Mais creux ou non , voicy le réful.
tat.
Sçavoir, que chacun d'eux fist un
choix volontaire
De l' Arbre qui pourroit luy plaire,
Pour ensuitele proteger,
Etle garderde tout danger,
Comme dufeu du Ciel , des Vents,
des Orages,
Des Eaux, des longs Hyvers , & des
autresravages
72 MERCURE
Le Chesne fur ce pied futchoisi par
Fupin,
Cibelle aprés luy prit le Pin,
Apollon le Dieu de la Live
Pour certaines raisons , s'appliqua le
Laurier,
Hercule le haut Peuplier,
Dame Cypris quifait que d'amouron
Soupire
Prit avec ſon Enfant les Myrthes
amoureuх:
Enfin , àqui pis pis , &non àqui
mieux mieux
Chacun choisit àboulle- veuë.
Minerve dont au Ciel laſageſſe eft
connue,
S'écria d'un air furieux
Non , je ne puis fouffrir une telle
béveuë
Voſtre Conſeil a la berluë,
Et voſtre choixeſt indigne des
Dieux. Pren
F
GALANT. 73
Prendre des Plantes inutiles,
Arbres ſans rapport, infertiles,
Etpropres à jetter au feu .
Pins & Lauriers, Peupliers,Myr.
thes , Cheſnes,
Ne font - ce pas des Plantes
vaines?
Pourquoy donc les choiſir ? Arreſtez-
vous un peu
Ma fille, dit fupin, ſçachez noſtre
penſée.
Noſtre protection ſembloit intéreffée
En la donnant aux Arbres portant
fruits ;
Nous ne voulons rien davantage
Que l'écorce & que le feüilla.
ge;
Il eſt des Dieux puiſſans de proteger
gratis.
Avril 1685. G
24. MERCURE
C'eſt pouffer un peu loin voſtre
délicateſſe,
Dit Minerve , je fais confifter ma
fagefle
A faire un choix qu'approuve la
raifon:
J'ay choiſi l'Olivier,j'en trouve le
fruitbon ,
Le feüillage m'en plaift ..... Que
Minerve eſt aimable !
Interrompit Jupin en l'embras-
Sant
Ouy , ma fille , c'eſt peu que d'aimer
le plaiſant
Joignons pour eſtre heureux l'utile
à l'agréable.
Fermer
Résumé : LES ARBRES CHOISIS PAR LES DEUX. FABLE.
Le texte présente la fable 'Les Arbres choisis par les Dieux' et sa mise en vers par M. de la Barre de Tours. Cette fable illustre la sagesse de choisir avec prudence et discernement, en privilégiant l'utile au plaisant. Elle relate une assemblée des dieux où chacun choisit un arbre à protéger. Jupiter opte pour le chêne, Cybèle pour le pin, Apollon pour le laurier, Hercule pour le peuplier, et Vénus pour les myrtes. Minerve, déçue par ces choix, critique les dieux pour avoir sélectionné des arbres inutiles. Jupiter explique que leur protection vise à préserver l'écorce et le feuillage, sans chercher de fruits. Minerve, insistant sur la raison, choisit l'olivier pour son fruit et son feuillage agréable. Jupiter approuve ce choix, soulignant l'importance de joindre l'utile à l'agréable.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
2
p. 155-156
Gallerie d'eau, [titre d'après la table]
Début :
La Galerie d'eau qui les suit, & où les Ambassadeurs [...]
Mots clefs :
Galerie d'eau, Eau, Bouts, Galerie, Rangs, Arbres, Bassins
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Gallerie d'eau, [titre d'après la table]
La Galerie d'eau qui les
fuit , & où les Ambaſſadeuts
furent menez eft, un lich
des Amb. de Siam.
14
remply de Statuës Antiques
qui en forment les ailles.
La grandeur de celles qui
font aux deux bouts , n'a rien
qui excede le naturel . A coſté
de ces aifles ſont deux rangs
d'arbres qui font taillez de
maniere qu'ils n'offuſquent
point les Figures , & après ces
arbres on voit deux rangs de
Iets d'eau. Aux deux bouts
de cette Galerie ſont deux
grands Baffins longs , dont
Jes coins rentrent en dedans,
& les milieux des bouts avancent.
Un petit Baffin élevé
forme une nape d'eau dans
l'un de ces Baffins , & trois
Nij
2
143 Suite du Voyage
gros lets d'eau font dans
Pautre.
fuit , & où les Ambaſſadeuts
furent menez eft, un lich
des Amb. de Siam.
14
remply de Statuës Antiques
qui en forment les ailles.
La grandeur de celles qui
font aux deux bouts , n'a rien
qui excede le naturel . A coſté
de ces aifles ſont deux rangs
d'arbres qui font taillez de
maniere qu'ils n'offuſquent
point les Figures , & après ces
arbres on voit deux rangs de
Iets d'eau. Aux deux bouts
de cette Galerie ſont deux
grands Baffins longs , dont
Jes coins rentrent en dedans,
& les milieux des bouts avancent.
Un petit Baffin élevé
forme une nape d'eau dans
l'un de ces Baffins , & trois
Nij
2
143 Suite du Voyage
gros lets d'eau font dans
Pautre.
Fermer
Résumé : Gallerie d'eau, [titre d'après la table]
La Galerie d'eau, où les ambassadeurs de Siam furent conduits, est ornée de statues antiques formant les ailes. Des arbres taillés et des jets d'eau bordent la galerie. Deux grands bassins longs se trouvent aux extrémités. L'un contient un petit bassin surélevé, l'autre trois gros jets d'eau.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
3
p. 171-177
Bains d'Apollon, [titre d'après la table]
Début :
Aprés que les Ambassadeurs eurent admiré la diversité de tous [...]
Mots clefs :
Bains d'Apollon, Marbre, Figures de marbre, Bosquet, Bronze, Groupes, Balustrade, Terrasse, Arbres, Pavillons
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Bains d'Apollon, [titre d'après la table]
Aprés que les Ambaſſadeurs
curent admiré la diverſité
de tous ces jets , ils pafferent
au licu que l'on appelloit
la Renommée ,& auquel on a
donné le nom de Bains d'Apollon
,depuis qu'on y a tranf
136 Suite du Voyage
2
porté les Figures qui les reprefentent
, & qu'on les a ôtées
de la Grote quop a abatue
à cause de la grande Aile
qu'on bâtit en cet endroit
Aux deux bouts de ec Bof
queta des bains d'Apollon ,
font deux Pavillons ou Cabinets
, auſſi riches que Galans
de l'invention de M
Manſard. Ces deux Pavillons
font quarrez , & ont chacun
Euit pans , & 141anigspredsde
largeur ſur environ-20 pieds
dehauteur. Ils font de mar
breblanc &ornez chacun
de8. colomnesdematbrende
ouleur ,&de pilaftrestaillez
desAmb. de Siam.
157
dans le marbre blanc. Les
montans des petits pans dans
les encognures , font remplis
de Trophées de bronze , quí
reprefentent les Armes dont
ſe fervent pluſieurs Nations.
Il y a aum de femblables
Trophées en dehors , entre
(les pilaftres. Les dones font
enrichis de plufieurs ornemens
de metal ,& terminez
par un Vafe. Ces deux Pavil
londeplant dans les Peux
bouts , comme je viens de
marquer , on a mis dans le
milieu d'un des côtez,& visà-
vis de l'endroit par lequel
onentredans ce Bofquet; ce
Oij
168 Suite du Voyage
qu'on appelle les Bains d'A
pollon , c'eſt à dire les belles
Figures de marbre faites par
Mr Girardon il y a pluſieurs
années. Elles repreſentent le
Soleil chez Thetis , avec ſes
Nymphes qui luy lavent les
pieds , qquuii llaayy verſent de
l'eau , & qui l'effuyent. On a
placé d'autres Groupes dans
les enfoncemens des côtez.
CesGroupes repreſentent des
Tritons qui tiennent lesChevaux
d'Apollon.
Ce Boſquer eſt entouré
d'une Terraſſe , laquelle eft
ornée d'une balustrade de
marbre blanc , dont les ba
des Amb. de Siam. 169
luſtres font de bronze doré.
a
Autour de cette Terraffe ily
282 Bas- reliefs ou environ ,
où ſont repreſentées les Armes
dont toutes les Nations
de l'Europe ſe ſervent dans
les combats. Le milieu du
terrain qui eft environné par
cette Terraffe , eft occupé par
un Baffin octogone , au milieu
duquel eſtoit la Figure
de la Renommée , qu'on ca
a ôtée , parcequ'elle couvroit
une partiedes Bains d'Apollon
, & qu'elle empêchoit
qu'on ne les viſt en entrant.
CCeeBBaaffffiinn eft entouré d'une
balustrade de bronze doré ,
Oiij
F60 Suite du Voyage
d'un autre deffein quel celle
de la Terraffe . Sur chacun
des Piedeſtaux que l'on y
voit d'eſpace en efpace , s'éleveun
jet ou bouillon d'eau
qui fait une rigolle autour
de la balustrade , dont l'eau
en ſe répandant forme tout
autour une nape deau
--On travaille à quatre Groupes
de Figures de marbre ,
pour mettre fura 4. grands
Piedeſtaux qui font dans ce
Bofquet anillos
Le premier eft le Point du
Jour , reprefento par unjeune
Homme qui tient un flam
beau, & qui a des nüages à
σ
desAmb. de Siam. I
fes pieds , & un Hibou qui
paroit fuirall eſt auffi accompagné
d'un Zephire qui
foufle . Dans le ſecond de ces
Groupes paroiftra l'Aurore
répandant des Fleurs & def
cendant de fon char. Le troi
fiéme reprefentera Arion invoquant
les Dieux ,& monté
fur un Dauphin . On, veira
dans le quatriéme Leucothoć
recevant les offrandes des
Nautonniersandλής
curent admiré la diverſité
de tous ces jets , ils pafferent
au licu que l'on appelloit
la Renommée ,& auquel on a
donné le nom de Bains d'Apollon
,depuis qu'on y a tranf
136 Suite du Voyage
2
porté les Figures qui les reprefentent
, & qu'on les a ôtées
de la Grote quop a abatue
à cause de la grande Aile
qu'on bâtit en cet endroit
Aux deux bouts de ec Bof
queta des bains d'Apollon ,
font deux Pavillons ou Cabinets
, auſſi riches que Galans
de l'invention de M
Manſard. Ces deux Pavillons
font quarrez , & ont chacun
Euit pans , & 141anigspredsde
largeur ſur environ-20 pieds
dehauteur. Ils font de mar
breblanc &ornez chacun
de8. colomnesdematbrende
ouleur ,&de pilaftrestaillez
desAmb. de Siam.
157
dans le marbre blanc. Les
montans des petits pans dans
les encognures , font remplis
de Trophées de bronze , quí
reprefentent les Armes dont
ſe fervent pluſieurs Nations.
Il y a aum de femblables
Trophées en dehors , entre
(les pilaftres. Les dones font
enrichis de plufieurs ornemens
de metal ,& terminez
par un Vafe. Ces deux Pavil
londeplant dans les Peux
bouts , comme je viens de
marquer , on a mis dans le
milieu d'un des côtez,& visà-
vis de l'endroit par lequel
onentredans ce Bofquet; ce
Oij
168 Suite du Voyage
qu'on appelle les Bains d'A
pollon , c'eſt à dire les belles
Figures de marbre faites par
Mr Girardon il y a pluſieurs
années. Elles repreſentent le
Soleil chez Thetis , avec ſes
Nymphes qui luy lavent les
pieds , qquuii llaayy verſent de
l'eau , & qui l'effuyent. On a
placé d'autres Groupes dans
les enfoncemens des côtez.
CesGroupes repreſentent des
Tritons qui tiennent lesChevaux
d'Apollon.
Ce Boſquer eſt entouré
d'une Terraſſe , laquelle eft
ornée d'une balustrade de
marbre blanc , dont les ba
des Amb. de Siam. 169
luſtres font de bronze doré.
a
Autour de cette Terraffe ily
282 Bas- reliefs ou environ ,
où ſont repreſentées les Armes
dont toutes les Nations
de l'Europe ſe ſervent dans
les combats. Le milieu du
terrain qui eft environné par
cette Terraffe , eft occupé par
un Baffin octogone , au milieu
duquel eſtoit la Figure
de la Renommée , qu'on ca
a ôtée , parcequ'elle couvroit
une partiedes Bains d'Apollon
, & qu'elle empêchoit
qu'on ne les viſt en entrant.
CCeeBBaaffffiinn eft entouré d'une
balustrade de bronze doré ,
Oiij
F60 Suite du Voyage
d'un autre deffein quel celle
de la Terraffe . Sur chacun
des Piedeſtaux que l'on y
voit d'eſpace en efpace , s'éleveun
jet ou bouillon d'eau
qui fait une rigolle autour
de la balustrade , dont l'eau
en ſe répandant forme tout
autour une nape deau
--On travaille à quatre Groupes
de Figures de marbre ,
pour mettre fura 4. grands
Piedeſtaux qui font dans ce
Bofquet anillos
Le premier eft le Point du
Jour , reprefento par unjeune
Homme qui tient un flam
beau, & qui a des nüages à
σ
desAmb. de Siam. I
fes pieds , & un Hibou qui
paroit fuirall eſt auffi accompagné
d'un Zephire qui
foufle . Dans le ſecond de ces
Groupes paroiftra l'Aurore
répandant des Fleurs & def
cendant de fon char. Le troi
fiéme reprefentera Arion invoquant
les Dieux ,& monté
fur un Dauphin . On, veira
dans le quatriéme Leucothoć
recevant les offrandes des
Nautonniersandλής
Fermer
Résumé : Bains d'Apollon, [titre d'après la table]
Le texte relate la visite des Ambassadeurs de Siam à la Renommée, également appelée les Bains d'Apollon. Ce lieu est décoré de figures représentant Apollon, ses nymphes et des tritons tenant les chevaux d'Apollon. Deux pavillons, conçus par Mansard, se trouvent aux extrémités des bains. Ces pavillons sont carrés, avec huit pans et quatorze pieds de largeur sur environ vingt pieds de hauteur, construits en marbre blanc et ornés de colonnes et de pilastres. Les murs sont remplis de trophées de bronze représentant les armes de diverses nations. Les portes sont enrichies d'ornements métalliques et terminées par un vase. Au centre de l'un des côtés, face à l'entrée, se trouvent des figures de marbre réalisées par Girardon, représentant le Soleil chez Thétis, avec des nymphes lui lavant les pieds et des figures versant de l'eau. Le bosquet est entouré d'une terrasse avec une balustrade de marbre blanc, dont les bustes sont ceux des Ambassadeurs de Siam. Autour de cette terrasse, il y a environ 282 bas-reliefs représentant les armes utilisées par les nations européennes. Le centre du terrain est occupé par un bassin octogonal, autrefois orné d'une statue de la Renommée, retirée pour ne pas obstruer la vue des bains. Ce bassin est entouré d'une balustrade de bronze doré, avec des jets d'eau formant une nappe autour. Quatre groupes de figures de marbre sont en cours de réalisation pour être placés sur des piédestaux dans le bosquet, représentant le Point du Jour, l'Aurore, Arion invoquant les dieux, et Leucothoé recevant les offrandes des nautonniers.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
4
p. 1-322
LA FESTE DE CHANTILLY.
Début :
Il n'y a point d'Empire sur la terre [...]
Mots clefs :
Chantilly, Fête, Prince, Canal, Alidor, Roi, Plaisir, Choeur, Bois, Table, Théâtre, Chasse, Forêt, Allée, Allées, Marbre, Jardin, Agréable, Parterre, Amour, Fleurs, Feu, Arbres, Divertissement, Galerie, Orontée, Ordre, Reine, Gelon, Danse, Architecture, Corbeilles, Bassin, Château, Salle, Fontaine, Figures, Divertissements, Monseigneur le Dauphin, Cascade
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LA FESTE DE CHANTILLY.
LA FESTE
DEB
CHANTILLY.
L n'y a point
d'Empire fur la
terre où les Souverains
feient
plus aimez qu'ils le font
en France On ne leur
A
2 La Fefte
rend point une adoration
d'ufage comme en
Orient , ce qui ne les y
fait pas aimer davantage
, parce qu'ils fe communiquent
fort peu , &
qu'il eft impoffible qu'on
foit penetré d'amour
pour ce qu'on ne peut
connoiftre , puis qu'on
ne le voit que tres - rarement
. Il y a d'autres
Souverains dont le
gouvernement
tyrannique
leur fait rendre d'ayeu
de Chantilly.
3
gles obeiffances , qui éloignent
beaucoup plus
l'inclination qu'on pourroit
avoir pour eux qu'-
ils ne fe l'attirent ; mais
on voit peu de lieux où
l'union foit plus parfaite
qu'en France entre le
Souverain & fes Sujets.
Il fe communique fans
defcendre
de fa grandeur
, fes Sujets le voyent
& luy parlent fans avoir
moins de refpect pour
luy qu'en ont pour leurs
A ij
La Fefte
1
Rois ceux qui les adorent
. Ils executent fes
ordres avec une auffi entiere
obeiſſance , que fe
la font rendre les Princes
qui exercent fur leurs
Peuples un empire tyrannique
. De forte qu'on
peut conclure que de ces
trois manieres de gouverner
celle des Monarques
qui fe communiquent
, les fait aimer avec
un zele plus ardent &
plus parfait , & leur fait
de Chantilly.
rendre les mêmes refpects
& les mefmės obciffances
qu'aux autres . Le
Roy s'eftanto diftingué
entre tous les Princes
qui fuivant l'ufage de
leurs Etats vivent à peu
prés de la mefme forte ,
il feroit difficile d'exprimer
avec quelle joye ,
empreffement
, & quel
quel éclate il eft receu
dans tous les lieux qu'il
honore de fa prefence.
Je vous ay décrit plu
A j
6 La Fefte
fieurs des Festes qui fe
font faites en de pareilles
occafions . Le mefme zele
paroift pour toute la
Maiſon Royale , & l'on .
cherche à honorer
Souverain en
le
rendant
des honneurs éclatans
au Prince qui le touche
de plus prés , & particu
lierement lors que ce
Prince ne les merite pas
moins par le caractere de
bonté qui le rend aimable
, que par la grandeur
de Chantilly.
7
Monfeide
fon
rang.
gneur
le Dauphin
, que
Monfieur
le Prince
receut
le mois
paſſé
dans
fa belle
Maifon
de Chantilly
, a tous
ces
avantages
, & Son
Alteſſe
fereniffime
, à qui
la magnificence
eft naturelle
, fit
en cette
occafion
tout
ce
qu'on
pouvoit
attendre
d'un
grand
&
genereux
Prince
, ou
plutoft
tout
ce qu'on
attendoit
de
luy. C'eſt
dire
encore
da-
A iiij
8 La Fefte
vantage puis que ce Prins
ce n'a jamais rien fait
que de grand , & d'extraordinaire
, lors qu'il a
donné des Feftes . Ses manieres
galantes & magnifiques
eftant connuës , on
n'eut pas fitoft appris
que Monfeigneur devoit
aller à
Chantilly , qua
l'on demeura perfuadé
que tous les divertiffe
mens y feroient nou !
veaux , fuperbes , & remplis
d'invention . L'at
de Chantilly.
9
tente qu'on en avoit, a
efté remplie , & quand le
bruit qui s'eft répandu
de ces divertiffemens ne
vous obligeroit pas à
m'en demander un entier
détail , je me trouverois
engagé à de donner , non
feulement parce que je
vois que toute la France
le fouhaite , mais encore
parce queplufieurs Etrangers
m'ont fait l'honneur
de publier qu'ils
attendoient de mes foins
10 La Fefte
une Relation exacte de
cette fuperbe Fefte, & qu'-
ils en ont donné meſme
des témoignages publics .
Ces confiderations doivent
échauffer mon zele ,
mais elles ne me fourniront
pas dequoy répondre
à la bonne opinion
qu'on a de moy . Je puis
cependant m'affurer de
plaire , puis que la verité
n'a befoin d'eftre embellie
d'aucuns ornemens , &
que tout ce qui s'eft fait
de Chaneilly.
II
à Chantilly eftoit fi ingenieux
, fi galant , fi
magnifique , & fi bien
entendu , qu'il me fuffira
de dire les chofes
comme elles fe font paffées
, pour faire concevoir
toutes les beautez ,
& tous les agrémens d'une
Fefte où tous les jours
de nouveaux plaiſirs fuccedoient
les uns aux autres
: car ce n'eft
pas
toûjours
un grand ſpectacle
feul qui divertit , mais
12 La Fefte
l'enchaifnement des plaifirs
, qui cftant donnez à
propos , ne fatiguent
point. Je voudrois bien
pouvoir joindre à tout
cela une peinture un peu
reffemblante de l'activité
de Monfieur le Prince .
L'ardent defir qu'il avoit
de divertir Monfeigneur
luy donnoit des foins fi
empreffez , que fi la chofe
euft efté poffible , il auroit
marqué chaque heure
du jour par quelque
de Chantilly.
13
nouveau divertiffement .
Monſeigneur partit de
Verfailles le Dimanche
22. d'Aouft , & arriva
dans la Foreft de Chantilly
par le chemin de
Lufarche . Monfieur le
Monfieur le Duc , &
Prince de Conty le reccurent
au bout de la Foreft
vers le milieu de la
vieille route. Comme
c'eftoit le lieu où Monfeigneur
devoit chaffer ,
Monfieur le Prince y
14
La Fefte
4
cftoit pour luy faire commencer
fa chaffe . 11 prit
ce divertiffement jufqu'à
cinq heures du foir , &
le plaifir qu'il y trouva
fut d'autant plus grand ,
qu'ilvit s'élever quantité
de perdreaux & de faifandeaux.
Ainfi , comme la
chaffe avoit fait former
le deffein du voyage de
Chantilly , parce que
c'eſt le plus beau lieu du
monde pour chaffer , ce
fut le premier plaifir que
de
Chantilly. 15
Il alla
Monfeigneur prit en approchant
de cette delicicufe
Maiſon .
jufques au lieu nommé
la Table , qu'on dit eftre
juſtement au milieu de
la Foreft , toûjours accompagné
de Mor fieur
le Prince . La figure de ce
lieu eft ronde. Il a vingttrois
toifes de diametre ,
& eft partagé en douze
routes , qui ont pour
centre le point du milieu
de cette Place. Elles font
16
La Festés
toutes bordées de charmille
, & ont chacune
cinq toifes de large , & environ
une lieue de long .
Dans le milieu de ce rond
on avoit eu ſoin d'élever
une feuillée , dont la forme
ſuiyoit le meſme plan.
Elle eftoit de fept toifes
& demie de diametre ,
& élevée fur une Eftrade
de cinq pieds de haut.
Cette feuillée eftoit percée
de douze portiques
qui aboutiffoient à cha-
1
de Chantilly.
17
t
cune des douze routes
dont je viens de vous parler
, & pour y monter on
avoit conftruit quatre efcaliers
de douze pieds de
large , avec des appuis
en baluſtrades , des deux
coftez de chaque efcalier .
La mefme balustrade regnoit
tout autour de l'edifice
, & chaque portiz
que avoit vingt pieds de
haut fur douze de large-
La corniche ceftoit fail
lante en dehors ainfi
B
18 La Fefte
qu'en dedans ; le Dôme
avoit fon plein ceintre ,
& fur le milieu & au
deffus eftoit une baluftrade
de dix pieds de diametre.
Tout le Dôme , les
ceintres , les pilaftres , &
les appuis eftoient recouverts
de feuilles de chefne.
Des branches de Genievre
formoient
les baluftrades
, & le tout eftoit
conftruit de maniere
qu'on voyoit toute l'architecture
profilée . Tous
de
Chantilly.
19
les portiques eftoient ornez
de gros feftons de
feuilles de chefnes & de
bouquets de fleurs . La
Table où la Collation
fut fervie eftoit au milieu
de cet edifice . Elle
eftoit ronde & de dix
pieds de diametre. Une
grande Corbeille d'argent
en occupoit le point
du milieu .Elle eftoit foùtenuë
fur douze conſoles
à jour de vermeil doré
qui répondoient à cha-
B ij
20 La Fefte
cune des douze Arcades .
Ces douze confoles é
toient jointes les unes
aux autres avec des guirlandes
de fleurs , & portoient
chacune deux petites
corbeilles d'argent
remplies de fruits.La
grande du milieu l'eftoit
de fruits & de fleurs , &
le tout formoit une éle
vation toute à jour , &
qui ne faifoit aucun obftacle
à la veuë. On mit
a
fur cette table le couvert
de
Chantilly .
21
de Monfeigneur vis à vis
le milieu de la route qui
va à Chantilly. Tout le
pourtour de cette Place
de vingt - fix toiſes de
large , eftoit de treillage
de feuillée & orné de
portiques auffi de feüillée
, au travers defquels
on découvroit toutes les
routes . Monſeigneur entendit:
enl arrivant un
concert de Timbales , &
de Trompettes qu'on avoit
poftez dans le Bois.
22 La Fefte
à une diſtance mefurée ,
afin que l'harmonie étant
un peu éloignée cuſt
plus de douceur . Ce
Prince trouva tout le dedans
du Dôme vuide , &
la table fervie de vingtquatre
baffins de roft , &
de quatre plats d'entremets
autour de chaque
baffin , ce qui faifoit fixvingt
plats. Les meſures
avoient efté prifes fi jufte,
qu'on peut dire que ceux
qui fervoient eftoient ade
Chantilly.
23
vertis de
chaque pas que
Monſeigneur
faifoit dans
la Foreſt pour
avancer ;
de forte que ce Prince
arriva dans l'inftant
qu'on venoit de pofer le
dernier plat chaud fur
la table . Comme il n'y
avoit que le couvert de
Monfeigneur
, il ordonna
qu'on en mift d'autres,
& la table en fut auffitoft
garnie ; mais on n'en
mit point yis à vis de ce
Prince. Monfieur le Prin24
La Fefte
ce , Monfieur le Duc , &
Monfieur le Prince de
Conty furent placez à
cofté de
Monfeigneur ,
& les Seigneurs de fa
fuite occuperent le reſte
des places . On releva les
entremets chauds pour
én mettre de froids . Tout
fut enfuite relevé d'un
fervice entier de fruit,
avec le mefme nombre de
corbeilles , & de plats
qui rempliffoient la table
lors que Monfeigneur
arriva.
de
Chantilly.
25
>
arriva . Il y avoit quantité
de corbeilles ovales
&en lofange chacune de
deux pieds de diametre.
Je n'entre point dans le
détail des fruits & des
confitures , cela iroit à
l'infiny . Je vous diray
feulement que dans les
flancs des corbeilles ova-
T les eftoient de riches cuvettes
remplies de toutes
fortes de liqueurs . Ces
cuvettes eftoient accompagnées
de Sous- coupes
C
"
26 La Fefte
garnies de glaces , & de
quantité de verres à liqueurs
de differentes
manieres
. Un moment aprés
que l'on eut fervy le
fruit , le bruit de guerre
formé par les Trompettes
& par les Timbales
ceffa tout à coup, & dans
le mefme inſtant on entendit
dans la route qui
eftoit vis à vis de Monfeigneur
une harmonie
de Hautbois , de Flûtes ,
de Mufettes , & de divers
י נ
de Chantilly.
27
autres Inftrumens champeftres
. On l'écouta quelque
temps fans voir rien
paroiftre , & tout eftoit
fi bien concerté , & executé
avec tant d'ordre
& tant de jufteffe , qu'il
n'y avoit pas une feule
perfonne dans la route
qui devoit cftre remplie
un moment aprés . L'harmonie
ayant diverty les
oreilles , & infpiré de la
joye pendant quelque
temps , on apperceut de
C ij
28 La Fefte
loin le Dieu Pan qui étoit
fuivy par quatrevingt-
dix Faunes , Sylvains
, Satyres , & autres
Divinitez , qui ont accoûtumé
d'accompagner
ce Dieu dans les bois .
Toute cette troupe parut
d'abord à un demy quart
de lieuë de la . Table , &
ne fe mit en marche qu'aprés
que Monfeigneur
eut eu le temps de la remarquer,
Le Dieu Pan
que l'on voyoit à la tefte,
de Chantilly.
29
eftoit reprefenté par M.
de Lully , Surintendant
de la Mufique du Roy ,
qui battoit la meſure avec
fon Thirfe . Il eftoit
fuivy de vingt - quatre
Satyres , & de toutes les
Divinitez qui habitent
les Forefts . On entendoit
des Hautbois , des Mufettes
, & plufieurs aútres
Inftrumens champeftres ,
au fon defquels ſe faifoit
la marche . Leur diverfité
formoit une harmonie
C iij
30 La Fefte
tres - agreable , & le nombre
de ces Joueurs d'Inftrumens
eftoit fi grand
qu'il rempliffoit trois lignes
. Les Muficiens avec
le refté de la fuite du
Dieu Pan , marcherent
fur ces trois lignes avec
beaucoup d'ordre, & fans
aucune confufion . Les
Danfeurs au nombre de
vingt & un , qui avoient
tous des maffuës , eſtoient
montez fur les épaules les
uns des autres , & for-
1
de Chantilly.
31
moient des Groupes furprenans.
En effet , il y
avoit de quoy s'étonner
qu'en formant ces fortes
de Groupes ils fe puffent
tenir auffi fermes que fi
chacun d'eux cuſt eſté à
terre . Ils eftoient fuivis
de cinquante- un Muſiciens
, qui portoient chacun
fur leur tefte une corbeille
remplie de fruits
feints , reprefentant des
fruits de bois , commie
pignons, pommes de pin ,
C iiij
32 La Fefte
Gourdes , & autres qui
ne font connus que parmy
les Satyres. Ils te
noient chacun une branche
de cheſne . Cette
nombreuſe Troupe s'étant
avancée vers le bout
de l'allée le plus proche
de
Monfeigneur , les
Joueurs de Hautbois fe
rangerent des deux côtez
de l'escalier qui montoit
à la Table de ce
Prince , & quand ils furent
placez , les Danfeurs
de
Chantilly.
33
executerent parfaitement
bien ce qu'ils avoient
concerté , qui eftoit de
defcendre pour danfer ,
& de paroître neanmoins
toujours groupez . Pour
cet effet ceux qui cftoient
les plus élevez fautoient
en cadence de quatre mefures
en quatre mefures ,
& comme il n'en fautoit
que trois à la fois , on en
voyoit toûjours trois qui
formoient la mefme figure
que les trois pre-
1
1
34
La Fefte
a
miers . Ainfi l'Allée fut
toûjours remplie juſqu'à
ce que les trois derniers
euffent fait la mefme figure
que les trois premiers
. Les cinquante- un
Muficiens qui fuivoient ,
avancerent jufqu'aux environs
du lieu où les Satyres
groupez venoient
de finir leur danfe &
ayant paffé fous le portique
de l'avenue où ces
Satyres eftoient , ils fe
placerent fur un terrain ,
2
#
All
a
de Chantilly.
35
que l'on avoit gazonné
depuis le portique de la
route juſqu'à l'eſcalier.
Quand chacun eut pris
fa place , on joüa un Air
d'un autre mouvement ,
fur lequel tous les Faunes
, & les Satyrès firent
une danfe fort extraordinaire
. Elle plut beaucoup
à Monſeigneur , &
receut de grands applaudiffemens.
Cette danfe ,
qu'on pourroit nommer
un petit Ballet , eftant
36 La Fefte
finie, les Muficiens avancerent
vers l'efcalier ,
qu'ils monterent fur
deux lignes au fon des
Inftrumens , & lors qu'ils
furent arrivez fur l'eftrade
, ils fe feparerent les
uns à droite, & les autres
à gauche , de maniere
qu'ils entourerent la table.
Ceux qui portoient
les corbeilles fuivirent ,
& les placerent fur des
gueridons de feuillée qui
eſtoient fur les appuis
N
de
Chantilly.
37
des portiques . Les Hautbois
parurent aprés , & les
Danfeurs
monterent enfuite.
Ceux - cy s'eftant
pris par la main
danfeferent
autour de Monſeigneur
, fur un Air qui
1 eftoit tout
different
des
deux
derniers
qu'on venoit
d'entendre , & qui
fembloit
marquer
l'excés
de la joye
qu'on
reſſentoit
en ces lieux de la
prefence
de ce Prince.
Pendant
qu'on
danſoit
9
38 La Feste
autour de la table , les
Muficiens
·
defcendirent
par un eſcalier qui eſtoit
derriere Monfeigneur
, &
fe rendirent
dans une
Allée que l'on voyoit
à
côté de celle par où tout
ce divertiffement
eftoit
venu. Ils y trouverent
les Piqueurs endormis
avec leurs chiens .
Danfe finit juftement
en
ce temps - là , comme il
avoit efté concerté , &
les Muficiens chanterent
La
1
4
1:
de
Chantilly . 39
I
un morceau de Muſique
de feu M. de Lully , qui
paroiffoit avoir efté fait
exprés pour la fituation
où le trouvoient les cho
fes dans ce moment . On
entendit alors toute la
Foreſt retentir du bruit
de ces paroles . 65 31
Debout , Lyfifcas , bola
debout ,
Pour la chaffe ordonnée
Ilfautpréparer tout.
Les Piqueurs fe leve
rent aprés avoir fait tou40
La Fefte
"
16
tes les actions qui pouvoient
marquer qu'ils
eftoient profondement
affoupis , & qu'ils n'avoient
efté éveillez que
P
par ceux qui les appelque
loient , en leur difant
qu'ils allaffcut préparer
tout pour la Chaffe
l'on avoit ordonnée . On
entendit enfuiteun grand
bruit de Cors , & dans
cet inftant un Cerf ayant
traverfé la route à la vue
de Monfeigneur , ce Prinde
Chantilly. 4!
ce s'écria comme fouhaitant
d'avoir des chiens .
Dans le mefme temps on
vit paroiftre
une Meute
que l'on découpla
aprés
le Cerf.
Monfeigneur
voyant que les chiens
chaffoient fi bien , témoigna
eftre fâché de n'avoir
des
chevaux que pour tirer
en volant . En ce mo ·
ment on en vit paroiſtre
d'autres , fur quoy ce
Prince monta pour fuivre
la Chaffe , avec tous
D
42 La Fefte
les Seigneurs qui l'accompagnoient.
Il courut
le Cerf, qui fut pris dans
l'étang de Cormeille ,
aprés l'avoir couru environ
une heure . La Meute
eftoit à M. le Grand
, 10
Prieur . On ne peut en h
dire trop de bien non
plus que de l'équipage,
je vous en ay deja parlé
plufieurs fois.
&
Cette Chaffe eftant finie
, Monfeigneur prit le)
chemin du Chafteau , &
de Chantilly . 43*
dit en parlant du Repas
& du Divertiffement du
milieu de la Foreſt , que
tout y eftoit plein d'invention
, & fort bien executé
. ; que cela
pouvoit
paffer pour un divertif
fement complet , & qu'il
y avoit pris beaucoup de
plaifir . Les Airs eftoient
de M. de Lully le Cadet,
Surintendant de la Mufique
du Roy , & toute.
la Danfe de M. Pecourt ,
Danfeur ordinaire des .
Dij
44
La Fefte
Balets de Sa Majeſté . Tou
tes les Divinitez des Foreſts
, ainſi que les Faunes,
les Sylvains , & les Satyres
qui compofoient leur
fuite , avoient des habits
faits exprés qui les repre
ſentoient naturellement,
plûtoft comme on a accoûtumé
de les peindre ,
que comme on les voit
habillez fur le Theatre .
Ces habits eftoient faits
fur les deffeins de M.
Berrain, Deffinateur
ordide
Chantilly. 45
0
a
A
naire du Cabinet du Roy,
ainfi que toute la feuillée.
Ce qu'il y eut de furprenant
dans les plaifirs
de cette premiere journée
, c'eft que Monfeigneur
avant que d'arriver
à Chantilly , où il
fembloit que les Divertiffemens
deuffent feulement
commencer , avoit
eu le plaifir de deux
Chaffes differentes , un
| grand repas dans un lieu
Conftruit exprés , & une
46
La
Fefte
Fefte complete accompagnée
de Mufique , de fimphonie
, & de danfes , &
le tout executé par tout
ce qu'il y a de meilleures
Voix , & de plus habiles
Danfeurs en France . C'eſt
ce qui ne s'eftoit encore
jamais vu dans aucune
occafion femblable
&
ce que le zele de Monfieur
le Prince luy fit inventer
, Son Alteffe Sereniffime
ne
pouvant at:
tendre que Monſeigneur
,
de Chantilly . 47
0
1
fuſt arrivé a Chantilly ,
pour commencer à luy
témoigner la joye qu'Elle
avoit d'y voir venir
Ice Prince .
Aprés la prife du Cerf,
Monfeigneur arriva à
Chantilly par l'une des
grandes routes de la Foreft
, au bout de laquelle
on trouve une grande
demy - lune , par laquelle
a on entre dans une Avan-
Court qui n'eft pas encore
48
La
Fefte
entierement achevée.Elle
eft fituée entre un Etang
nommé l'Etang de Silve,
& le grand Fort du Châ
& par confequent teau ,
toute entourée d'eau . On
voit deux Pavillons à
droite & à gauche du
Pont Levis . Cette demylune
aboutit à un fer à
cheval , par lequel on
monte en front fur une
grande terraffe , au milieu
de laquelle eft une
Statuë Equeftre de bronzć
de Chantilly.
49
El
ze du dernier Conneſtacable
de
Montmorency
.
Cette Statuë fe trouve
vis à vis de l'entrée du
grand Château . C'eſt un
Edifice fort ancien , &
tres- irregulier , affis fur
une roche au milieu de
groffes fources , qui forment
un grand Foffé. Cependant
plufieurs groffes
Tours ne laiſſent pas
le rendre tres - agreable à
la veuë. Monfieur le
Prince fait travailler
pre-
E
11
de
50 La Fefte
fentement à rendre le
dedans de la Court regulier
, & à donner audehors
une face toute
nouvelle , foit
par l'ouverture
de trois rangs dc
feneftres , & deux grands
balcons qui
regneront
tout autour du Château,
foit par les combles qui
feront tous d'égale hau
teur , & à la manfarde.
A cofté gauche du fer à
cheval , eft un grand lo
gement detaché du Châ
de Chantilly.
SI
teau ,dont le rez de chauffée
eft à fleur d'eau du
a grand Foffé . C'eft dans
ce lieu où le logement dé
Monfeigneur avoit cfté
marqué , de mefme que
celuy de Madame la Ducheffe
, & de Madame la
Princeffe de Conty la
Douairiere . Ce fecond
Château avoit efté autrefois
bâty par Mrs de
Montmorency
, & on
lo l'appelloit la Capitainerie
. Feu Monfieur le Prin-
E ij
52
La Feste
ce en avoit fait accommoder
les dedans un an
avant qu'il mouruft, & il
y avoit ajoûté beaucoup
de commoditez . Les ornemens
de dehors font
des Pilaftres d'ordre Corinthien
. Ils compofent
la porte d'entrée de la
Court , & la façade du
coſté d'un petit parterre,
Tout le retour eft foûte
nu d'un grand balcon en
maniere de fauffe- braye .
Le logement d'enbas du
de Chantilly.
53
e
petit Château eft compo
fé de deux
Appartemens ,
dont la Salle eſt commune
à l'un & à l'autre .
Cette Salle eft ornée de
Tableaux ,
reprefentant
les plus belles Maifons
Campagne des envide
rons de Paris . Toutes les
pieces des deux Appartemens
aufquels elle fert ,
font ornez d'autres Tableaux
reprefentant diverfes
Fables de l'Antiquité
; en forte que l'une
E iij
54
La Fefte
des Chambres fait voir
l'Hiftoire de Venus , une
autre celle de Diane , une
autre celle de Flore , une
autre celle de Bacchus, &
une autre celle de Mome .
Toutes ces Chambres, qui
font percées en enfilade,
regnent le long du balcon
en fauffe-braye dont
on a parlé , & aboutiffent
à un grand Salon en retour
. Tout cet espace
eft remply de diverfes tables
curicufes , dont les >
de Chantilly . 55
tunes font rares par leur
travail , & les autres par
leur matiere de Buftes
;
avec leurs gaines & ſcabelons
, & de meubles
tres - finguliers .
tables
Outre
cela , il y avoit plufieurs
pour toutes fortes
de jeux. C'eft dans ce lieu
que Monfeigneur a fouvent
tenu appartement
devant, & aprés le fouper.
De ce logement , lors
qu'on a paffé par un Ve-
| ftibule qui eft ouvert par
56 La Fefte
deux grandes arcades du
cofté de la Court & du
petit Parterre , on monte
dans l'Appartement qui
eft au deffus , & qui fe
trouve fitué de plein pied
au rez de Chaufféc , de la
court du grand Chafteau,
auquel il eſt joint par un
Pont qui traverfe le
grand Foffé . Ce foffé eft
remply d'un tres- grand
nombre des plus belles,
& des plus groffes Carpes
que l'on puiffe voir.
de Chantilly .
ry
Cet
Appartement qui a
efté occupé par Monſeigneur
tant que la Feſte a
duré , eft compofé d'un
grand Salon , qui n'eft pas
encore entierement fait ,
& qui eft la feule piece
qu'on n'a pas eu le temps
d'achever. De ce Salon
on entre dans une grande
Antichambre , aprés laquelle
il y a une grande
Chambre , plufieurs Garderobes
, & un grand Cabinet,
dont la veuë donne
38 La Fefte
d'un cofté fur les Jardins,
& de l'autre fur une
grande Peloufe qui borde
la Foreft. Aprés ce Cabinet
on en trouve deux autres
de moindre grandeur,
dans le retour . L'un
donne entrée dans une
Galerie qui eft percée du
cofté de la Foreft de fix
grandes croifées , vis à
vis defquelles
il y a de
grands miroirs de glaces ,
dont les bordures font
d'un travail tout partide
Chantilly. 19
culier . Ces Miroirs reprefentent
cette grande Peloufe
dont je viens de
vous parler , avec une
partie de la Foreft . Au
deffous de ces glaces font
des tables de differentes
fortes de marbres des plus
beaux , & des plus precieux
; ces tables font
montées fur des pieds de
fculpture dorée ; il y en a
de plufieurs
manieres
. On
voit au bout de cette
Galerie un Portrait de
to
La
Fefte
feu Monfieur le Prince ,
fait par le vieux Jufte ,
du temps de la Bataille
de Rocroy . Ce Prince est
en pied
font à fes pieds occupent
une partie du terrain , &
du lointain. On y voit
d'un cofté l'ordre de la
Bataille de Rocroy , &
de l'autre le Combat . Ce
Tableau eft dans une bordure
d'une grande beauté
, & auffi magnifique
que bien travaillée , &
fes Armes qui
comme
de Chantilly.
61
comme Monfieur le Pring
ce a confacré ce lieu, a
la memoire de feu Mans
fieur fon Perfil a com
mencé à faire mettre des
Tableaux dans chaque
trumeau entre les croifées
& les glaces . Chacun
de ces Tableaux reprefante
par l'ordre des
temps une Campagne de
feu Monfieur le Prince.
La principale action , de
Ja,
la Campagnes, foit Siege
pu Bataille , painte en
F
3
62 La Fefte
grand , occupe le milieu
du Tableau
. Les autres
actions de la mefme Campagne
font peintes en petit
tout autour dans des
Cartouches
.
Le premier Tableau
reprefente la Campagne
de 1643. c'est à dire , la
Bataille de Rocroy . On
voit l'ordre de cette Bataille
dans le grand Cartouche
qui eſt au bas du
Tableau , ainfi que l'or
dre de Bataille des deux
་
de
Chantilly.
63
6
Armées . Il y a trois autres
Cartouches au côté droit
du mefme Tableau . Le
premier repreſente l'élevation
de Thionville ; le
fecond la Carte du Gouvernement
de Thionville,
& le troifiéme le Siege
de Thionville
. Il y a
auffi trois Cartouches à
la gauche du Tableau ,
Le premier fait voir le
Siege de Cirque , le fecond
la Carte du Gouvernement
de Cirque , &
11
Fij
84 La Fefte
le troifiéme l'élevation
de
Cirque.
Dans le fecond Tableau
eft reprefentée la
Campagne faite en Alle
magne en 1644.Les Com
bats donnez devant Fri
bourg le cinquiéme &
dixiénie Aouſt font peints
dans le milieu avec les
retranchemens de l'Atl
$
mée Bavaroife qui fu
rent forcez par celle que
commandoit feu Mon
fieur le Prince alors
2
de
Chantilly.
Duc
d'Anguien . Dans un
grand Cartouche au baş
eftole Plan de Philips
bourg ; dans les fix Cars
touches qui fontau coſté
droit du Tableau , font
repicfentez Oppenhien .
Beingen
Liechtonaug
DourlathipMayonce &
Landau Dans les fik
du cofté gauche on voit
VVoomes Spire Créukl
zenach ,
Bacharach , Neig
ftat & Baden.40 .mp3
Au
troifiéme Tableau;
Fiij
66 La Fefte
qui reprefente la Campa
gne de 1645. eft la Bataille
de Norlinguen ,
donnee le 3. Aouft entre
l'Armée du Roy commandée
par Monfieur le
Prince , & celle de l'Empereur.
Les deux grands
Cartouches qui font au
deffus du Tableau repre
fentent , l'un l'ordre de
la Bataille de Norlinguen
, l'autre & Norlinguen
. On voit dans les
trois Cartouches du cofté
de Chantilly.
677
droit l'élevation de Rottembourg
, la Carte du
Gouvernement de Rottembourg
, le Siege de
Rottembourg , & les
trois du cofté gauche reprefentent
le Siege de
Dunctelſbuhel , la Carte
du Gouvernement de
Dunctelſbuhel , & l'élevation
de Dunctelfbuhcl
.
Le quatriéme Tableau
fait voir la Campagne
de
1646. Au milieu eft la
šà La Fefte
Ville de Dunkerque &
dans les Cartouchés à
droite & à gauche
on
voit d'autres actions qui
regardent le Siege de l
mefnie Ville Les autres
Campagnes doivent eſtre
peintes fur d'autres iŢal
bleaux pareils dont les
places fondmarquées dant
la mefme Galerie gomais
>
> Tout cee Appartement
eftdie éclairéparaN HO
qui ne font pas encore
deffinez
, beep
5.1
de Chantilly.
69
&
bie infiny de Luftres &
de Girandoles de criftalt
Le couvert de Monſeigncur
fut mis dans une
Salle du grand Château ,
& Monfieur le Prince
qui fit fervir cousules
jours quatorzeou quinze
tables , comme vous vert
rez dans la fuite deffraya
toutes les perfonnes dis
ftinguées qui allerent à
Chantilly pour voir da
Fefte , ainfi que tous ceux
qui y furent employez
70 La Fefte
dont on
peut
dire que lo
nombre
eſtoit
infiny
.
Lors
qu'on
eut
foupé
,
Monſeigneur
tint
Appar
tement
. Aprés
vous
avoir
fait
une
defcription
des
deux
Chafteaux
, je croy
vous
devoir
parler
, non
pas
de toutes
les beautez
des
Jardins
, car je ne
Vous
en
entretiendray
qu'à
meſure
que
je vous
parleray
des
promenades
qu'y
fit
Monfeigneur
,
mais
de ce qu'ils
offrent
de Chantilly.
71
à la veuë de ceux qui
font dans les Appartemens
. En arrivant fur la
Terraffe , où je vous ay
dit qu'eftoit la figure du
Conneftable de Mont-
Il morency , on découvre
un grand efcalier, au bas
duquel eft un grand ron .
Ideau , & au milieu de
ce rondeau une gerbe
de plufieurs tuyaux . Au
delà de ce rondeau on
découvre un grand Parterre
feparé en deux parn
A La Feſte
ties par la croifée du
d'une
grand Canal. Il y a cinq
grandes pieces d'eau dans
Pune & l'autre partiel,
& chacune de ces grandes
pieces a un gros Jet
d'eau. Ces deux parties
fonts foutenues
grande allée d'ormes ch
Terraffe , avec des Ifs &
des Picea entre - deux
Au delà du grand Tanal
eſt un demy - rond qui
ferme la croifée, & dont
il s'éleve infenfiblement
jufques
395
12
de Chantilly.
73
>
juſques au haut de la
cofte une espece de fer
à cheval , qu'on appelle
le Vertugadin. Il eſt
compofé d'un grand glacis
de gazon , d'une grande
allée , fermée du cofté
du glacis par des Picea
taillez en piramide
ronde
, & de l'autre par des
ormes & une paliffade
entre-deux . Cette allée
eft jointe par ces deux
bouts , aux deux grandes
allées qui regnent_tout
G
74
La Fefte
le
le long du grand Canal :
Le point de veuë eſt ter
miné de ce coſté- là par
commencement des al
lées du grand Parterre ,
& de l'autre par une route
particuliere au travers
de la Foreft , qu'on ap
pelle la route du Con
neftable. Elle eft plus
large que toutes les autres
. Le Château eft à la
droite , comme je vous
l'ay déja marqué , & à la
gauche eft un petit Parc ,
de Chantilly.
75
qui feroit eftimé grand
par tout ailleurs , mais on
ne luy peut donner que
le nom de petit , fi on le
compare à l'autre , qui
a plus de cinq mille arpens
.
2
Le Lundy ( car pour
donner quelque ordre à
cette Relation , je la fepareray
par journées )
Monfeigneur alla courre
le loup aux environs
d'un Village appellé la
Chapelle , & au retour de
Gij
76 La Fefte
la Chaffe , ce Prince entra
dans fon Appartement ,
d'où il fortit quelque
temps aprés , pour aller
prendre à pied le plaifir
de la promenade. Il traverſa
le petit Parterre, &
ayant paffé le grand foffé
fur un pont de bois , il
trouva à ſa gauche un
gränd Parterre , enfermé
d'un cófté du foffé , de
l'Orangerie , & de l'autre ,
d'une galerie , & d'un
canal . Ce Parterre eft ende
Chantilly . 77
touré d'orangers parfaitement
beaux .
On y voit cinq pieces.
d'eau avec leurs jets. Celle
du milieu a pour pied
une Hydre , dont chaque
tefte vomit une quantité
prodigieufe d'eau . On y
voit auffi la Fontaine des .
Grenouilles . Elle eft fituée
dans un triangle au
deffous de la Terraffe du
grand foffé du Chafteau ,
entre cette Terraffe , les
Canal du Dragon , & le
Giij
78 La Fefte
petit bois de Chantilly,
qui eft à coté du Parterre
de l'Oragerie. Le Dra
gon eft une maniere d'a
nimal marin qui paroift
fortir de deffous la Ter
raffe du foffé . Il vomit
l'eau de la décharge de ce
foffé dans une coquille,
qui retombe dans un canat
qui eft le long d'un
des coftez de la piece où
eft la Fontaine des Grenouilles.
On deſcend
dans le Parterre par un
de Chantilly. 79
efcalier de
quarre ou
cinq marches fort grandes
& fort belles . Aux
deux coftez de cet eſcalier
font des napes d'eau
perpetuelles
, grandes,
belles , & bien fournies ,
qui tombent
dans de
grands
baffins
quarrez
C avec des bouillons
&
0
Dans ce bruits d'eau.
mefme Parterre font quatre
grands Picea , dont
le moindre a plus de foi-
Xante pieds de baut . Du
80 La Fefte
cofté du canal l'allée eft
garnie de Platanes , dont
le plus vieux a plus de
cent cinquante
ans . Cet
arbre eft fort rare en
France . Sa feüille eft à
peu prés comme celle de
vigne , & il fe depoüille
tous les ans de fon
écorce . De ce Parterre
Monſeigneur
entra dans
une Ifle par un grand
portique
de treillage. A
cofté de cette Iſle on en
voit une autre plus pede
Chantilly.
81
tite . Elles font partagées
par trois canaux .
La grande eft ornée de
plufieurs allées , de grandes
paliffades
, de deux
groffes Fontaines
enfermées
dans des Portiques
, & de plufieurs
ornemens
de treillage d'un
deffein tres agreable ,
& d'une propreté
furprenante
. L'extremité
de
'Ifle eft reveſtuë de
pierre de taille . On y
voit douze jets d'eau
-
82
La Fefte
qui fortent d'autant de
baffins au deffous " defquels
eft une cafcade de
2
toute la largeur de la
pointe de l'Ifle , & des
deux canaux . On trouve
dans la petite Ifle des
allées de grands Aunes ,
des paliffades , un treillage
en demy - rond
& une fontaine dans le
milieu . Deux Dragons
de
3
bronze femblent y combattre
. Il y en a un
renversé qui pouſſe un
de Chaneilly.
83
grand jet d'eau , & l'autre
en dégorge en abondance
fur ce premier . Vis
à vis de cette fontaine ,
& à la pointe de la mef
me Ifle , eft un Apparte
El ment de treillage , compofé
de quatre pieces . Il
eft parfaitement
bien entendu
, & d'un travail
tres - delicat
. Ces quatre
pieces fe trouvent fur un
terrain qui a en face la
I vue du canal ; à droite
3
fur la prairie , & à gauche
84
La Fefte
fur des jardins . A l'iffuc
de la promenade Monfeigneur
alla voir l'O
pera , que Monſieur
le
Prince avoit fait faire
exprés , Son Alteffe Sereniffime
ne voulant
point donner de diver
tiſſement qui euſt eſté déja
vû . Le lieu meſme fut
conftruit pour ce feul
Spectacle , & Monfieur
le Prince agar choiſi
l'Orangerie
de Chantilly
qui regne tout le long
du
de
Chantilly.
83
duparterre avec une terraffe
magnifique, dit à M.
I Berrain d'y conftruire ,
non feulement un theatre
, mais auffi une Salle
magnifique. L'Orangerea
70. toifes de long, &
vingt-fept pieds de large.
1 M. Berrain la divifa en
trois parties feparées par
des Portiques d'architecture
, fans y comprendre
le Veſtibule par où l'on
yes & duquel on
voyoit cette longue éten-
70
ОП
I
H
86
La Fefte
due eclairée de deux
rangs de Luftres , que les
grands Portiques qui fervoient
d'entrées à ces
differentes Salles , laif;
foient voir diftinctement
. Il feroit difficile
de trouver rien de plus
magnifique
, & dont les
ornemens fuffent plus diverfifiez
. Plus on appro
choit , plus on voyoit
que la magnificence alloit
toujours en aug
mentant , la derniere
.
de Chantilly.
87
Salle eftant infiniment
eftoit
plus riche
la
que , premiere
, & le theatre
encore
davantage
.
1 Le Veſtibule
orné de grands
arbres
qui ceintroient
, & cachoient
toute
la voûte
.
Les pieds
de ces arbres
cftoient
dans
une feule
caiffe qui regnoit
tout
autour
du Veftibule
, &
qui eftoit
peinte
en porcelaine
, & ornée
de chifres
de Monfeigneur
,
Hij
88 La Fefte
avec des attributs de ct
Prince . Ces arbres eftoient
fi verds , fi chargez
de feuillages , & fi
artiftement placez , qu'il
eftoit impoffible qu'on
vift les murs de ce Vel
tibule , de forte qu'on
le pouvoit prendre pour
une tres-belle allée . Ces
arbres conferverent leur
verdure pendant les huit
jours que dura la Feſte,
& ils donnerent une fi
agreable fraîcheur à ce
de Chantilly .
89
licu , qu'on refpiroit
en y entrant un air delicieux
, dont on ne pouvoit
s'empefcher de parler
, en marquant le plaifir
qu'on y prenoit. Ce
Veftibule eftoit éclairé
de plufieurs Luftres , ce
qui parmy la verdure des
arbres produifoit un effet
tres - réjouiffant , rien n'eftant
plus agreable à la
veuë que le verd , fur tout
lors qu'il eft éclairé .
Aprés qu'on avoit ad-
H iij
Do La Fefte
miré la fimple & riante
decoration de ce Vefti-
翼
bule , & qu'on y avoit
demeuré
quelque temps,
pour en goûter la douce
fraîcheur , on fe fentoit
excité à paffer outre ,
chacun eſtànt attiré par
le brillant qui paroiffoit
au travers d'un fuperbe
Portique , fous lequel il
falloit paffer pour entrer
dans la piece fuivante.
Ce Portique eftoit de
huit pieds d'ouverture
de Chantilly.
91
fur feize de hauteur . Il
eſtoit tout de marbre , &
d'une tres - belle architecture,
avec des ornemens
rehauffez d'or . Il fervoit
d'ouverture à une galerie
de feize toifes de
long fur vingt-fix pieds
de haut . Tout le pourtour
de cette galerie eftoit
orné d'un lambris ,
& d'une corniche , &
entre le lambris & la
corniche , on voyoit une
tres belle tapifferie tou92
La Feste
te d'une meſme fuite , &
qui eft nommée Tapiße
rie de Venus , parce que
tout ce qu'elle reprefen
te regarde cette Deeffe.
Outre les deux rangs
tres- beaux Luftres de cri
ftal qui éclairoient cette
fuperbe galerie , elle d
toit encore ornée &
de
éclairée par vingt - quatre
Girandoles de mefme matiere
, qui estoient pofées
fur des Gueridons .
Au bout de cette galerie
14
de Chantilly. 93
P
on voyoit un Portique
pareil à celuy par lequel
on eftoit entré. On montoit
trois marches fous
ce dernier Portique pour
entrer dans la troifiéme
piece , qui eftoit la Salle
de l'Opera. Elle avoit
cent quarante-deux pieds
de long en y comprenant
le Theatre & l'Orcheftre.
L'ordre de fon
architecture , ainſi que
celuy de la façade du
Theatre , eftoit Ionique1
La Fefte
94
Compofé. Cette Salle
eftoit partagée
en quatorze
pilaſtres de marbre
ornez de leurs chapiteaux
, & de leurs bafes ,
+
ainfi
que
de
plufieurs
mafcarons
, & de
quantité
de
feftons
, le tout
de relief
&
doré
. Les
pilaftres
eftoient
pofez
fur
leurs
piedeftaux
qui
fervoient
de
lambris
à
toute
la
Salle
. Entre
ces
pilastres
on
voyoit
des
Tapifferies
qui
reprefentoient
des
de Chantilly .
95
portiques d'architecture,
tout relevez d'or fur un
fond de velours rouge
Cramoifi. On avoit affùjetty
les efpaces qui sé
toient entre chaque pilaftre
à la hauteur & à la
largeur des pieces de cette
Tapiflerie . La Corniche
eftoit toute de marbre &
de relief avec des ornemens
d'or de mefme que
le plafond , & la façade
du Theatre qui estoient
du mefme ordre , mais
96 La Fefte
d'un plan fort extraor
dinaire. Entre les pilaf
tres des deux coftez du
Theatre eftoient deux
grandes Figures de ronde
boffe, chacune de fixpieds
de haut . L'une reprefen
toit la Poëfie , & l'autre
la Mufique. L'Orchestre
qu'on avoit fait pour la
Symphonie eftoit aufli
d'Architecture
de mar
bre . Cette Salle eftoit fi
brillante & fi riche ,
qu'on ne la pouvoit
d'abord
de Chantilly.
97
d'abord regarder fans étonnement
, & enfuite
fans
admiration , quoy
que
l'embelliffement des
lieux par où l'on venoit
de paffer duft faire attendre
quelque chofe qui
fuft entierement magnifique.
Ce fut fur ce Thea
tre que l'on repreſen
P'Opera . Les Vers
n'en pouvoient eſtre que
beaux , puis qu'ils eftoient
de M. le Clerc de l'Academie
Françoife . Ils aa
ta
I
98 La Fefte
voient efté mis en Mufique
par M. Lorenzany ,
Maistre de Muſique de
la Chapelle de la feuë
Reyne , dont les Ouvrages
font fort eftimez , &
M. Pecour avoit fait les
té
y avoit outre cela trois
Entrées qui compofoient
les divertiffemens , hors
deux qui eftoient de M.
de Leftang . Cet Opera
intitulé Orontée, fut chanpar
l'Academie de la
Mufique de Paris , & il
de
Chantilly.
99
des meilleurs Muficiens.
de la Mufique du Roy,
L'ouverture du Theatre
fe fit par la reprefentation
d'une grande & belle
Foreft que la diverfité
des arbres & des routes
faifoit paroiftre fort
fpacieufe. Lors qu'on
eut levé la toile , on vit
le Dieu Pan dans le fond
de cette Foreft . Toute fa
fuite , Sylvains , Satyres ,
& Faunes , eftoient en-
2
groupez en divers en-
I ij
100 La Fefte
droits . I
commença
Prologue
. Comme
tous
les Vers qu'on y chanta
regardent
le Roy & Monfeigneur
le Dauphin
, je
ne veux pas vous priver
de la
fatisfaction
que
vous aurez à les lire.
Voicy
ceux qui furent
chantez
d'abord
le
par
Dieu Pan . C'eftoit
M.
Moreau
qui faifoit
ce
perfonnage
.
ay veu tous les regnes des
Fay
Rois
de Chantilly.
10
10
Celebres par leurs exploits ,
Et dans mon fouvenir j'en confervois
la gloire ,
Mais depuis que LOUIS s'eft
fait voir à mesyeuxi
Tous ces Mortels fortent de
ma memoire ,
Et je ne mets que luy dans le
allots rang de nos Dieux.
Digne Fils d'un tel Pere ,
Qu'avec le Sceptre hereditaire
Il offre de Vertus que tu vas
initer
!
Celuy dont l'Univers adoroit
la puiffance
ofsit flater
Et
Es qui
Liij
102 La Fefte
D'eftre le Fils de Jupiter ,
Seroit jaloux de ta naiffance.
豪
Jeune Heros,quand je te vois
Dompter les Monstres de nos
shaw Bois
J'augure qu'animé de l'Aftre qui
te guide ,
Le moindre de tes exploits
Vaudra tous les travaux d'Al
cide .
Ton coeur vole déja fur des che
mins ouverts
Amille triomphes divers ,
fetouted
Tu aisée ,
Et nous voyons clairement
Que noftre Hippolite charmant,
de Chantilly. 103
6
Jen
Al'ombre de la Paix , cache un
aure Thefée.
Mais j'entens les concerts des
Nymphes de nos bois.
Vous,Faunes , vous , Silvains,
répondez à leurs voix.
Pan cut à peine achevé
ces Vers , qu'une troupe
de Driades & d'Hamadriades
fe fit voir . Voicy
ce que chanta une des
Driades.
O gloire incomparable
De LOUIS !
104 La Fefte
Les Siecles feront ébloûïs ,
A l'éclat admirable ,
Defesfaits inouis.
Le Choeur ayant repeté
ces Vers , un Faune
chanta ceux- cy .
Le fouvenir charmant de ce
nom fi vanté ,
Doit eftre auffi durable
Que l'immortalité
.
Une Hamadriade chan
ta enfuite ces quatre Vers.
Son Hiftoire incroyable
A la pofterité ,
Paffera pour la Fable
D'une Divinité.
de Chantilly. TOS
Deux Silvains finirent
par ceux - cy .
Redoutable par fes armes ,
Il nous charme dans la Paix .
Son Empire eft fans alarmes ,
Mille graces, mille charmes ,
Accompagnent fes bien-faits.
Le
Choeur
repeta .
O gloire incomparable
De LOUIS!
Les Siecles feront ébloüis
A l'éclat admirable ,
Defesfaits inouis.
Et tout cela fut entremeflé
de Danfes de Dria106
La Fefte
des , d'Hamadriades , &
de Faunes .
La Decoration du premier
Acte reprefentoit le
Temple de Venus . L'Architecture
eftoit d'un or
dre Ionique , & le plan
d'une forme ronde , avec
quatre Portiques
ou Porches
, dont l'un paroiffoit
de face , il y en avoit un
avec autre en perfpective
un periftille tournantautour
du Temple , dont les
Corniches eftoient porde
Chantilly. 107
DI
tées par des colomnes
d'Agathe , avec des chapiteaux
& bafes d'or . Il
y avoit des Statues d'or
entre les colomnes . L'Attique
qui eftoit fur la
Corniche
duTemple
, portoit
un Dôme orné de
bandeaux ,
panneaux , &
bas- reliefs fur des fonds
de marbre ; & fur le haut
de la rondeur du Dôme,
c'eftoit un couronnement
de baluftres
& de:
Piedeſtaux . La porte de
108 La Fefte
ce Temple qui eftoit entouré
d'arbres , ne s'ou
vroit qu'en certain temps,
& alors on voyoit le de
dans tres-magnifique
, &
un autel au milieu , Orontée
Reine d'Egypte
, fort
refoluë de n'aimer ja
mais , vint chanter le
triomphe
de la liberté.
Meliffe , fa confidente ,
& Creonte Chef de fon
Confeil , luy repreſente
rent inutilement qu'elle
devoit choifir un : Epoux
digne
de Chantilly. 109
digne d'elle parmy tant
de Rois Elle demeura
ferme à protefter qu'elle
pr vouloit point entendre
parler d'Hymenée ,
& elle eftoit dans ces
fentimens , lors que Gelon
, homme de Cour ,
luy vint dire qu'il avoit
be arraché un jeune Etranger
d'entre les mains
d'un affaffin qui l'avoit
bleffe . Cet Etranger parut
auffi-toft fous le nom
d'Alidor , foûtenu d'AK
te
110 La Fefte
"
riftée fa Mere . Sa beau
té , dont Gelon avoit
déja fait la peinture ,
toucha Orontée , qui ap
prit de luy que l'affaffin
luy avoit dit en le fra
pant , qu'il executoitles
ordres de la Reine de
Phenicie qui avoit juré
fa perte. Orontée , aprés
avoir commandé a Phar
nace d'en prendre foin,
fortit avec Meliffe &
Creonte , & Gelon demeura
feul.
7
de Chantilly.
HII
Son caractere qui a extremement
pleu à Chantilly
, eftoit une efpece
d'honnefte homme , fe
faifant un plaifir de joüir
de la vie libre , & de
méprifer toutes les belles
chimeres dont les autres
hommes fe font des
Occupations , qui les empêchent
d'avoir un moment
de joye & de repos
pendant toute leur vie .
Voicy de quelle maniere.
expliqua fa Philofo-
K ij
112 La Fefte
phie agreable , aprés avoir
vù fortir Alidor
bleffé.
$
•S'il eftoit morts qu'il feroit
regrété !
Moy ,pour rendre à jamais fa
memoire celebre,
Au bruit des pots j'aurois
chanté
D'un ton plaintiffon Qraifon
funebre.
Pour vivre longtemps »
Pour vivre contens ,
Il n'eft rien tel
boires
que
de bien
de Chantilly. 113
Bacchus fur tous les Dieux emporte
la victoire
Son or potable enchante tous
Les fens
,
Diffipe les chagrins & chaffe
l'humeur noire.
Pour vivre longtemps ,
و ا
Pour vivre contens
Il n'est rien tel que de bien
boire.
Que le Ciel me delivre
De ces Philofophes du temps,
Qui jour & nuit pâliffent fur
un Livre ,
De ces Amoureux languiffans
,
K iij
114
La
Fefte
& que
De ces affamez Courtiſans
Que repaift la fumée ,
l'espoir enyore.
Pour moy, je ne veux point eftre
efclave en amour,
Ny devenir Sçavant , ny vieillir
à la Cour ,
Ny mourirfotement, pour vivre
dans l'Hiftoire.
Pour vivre longtemps ,
Pour vivre contens د
Il n'est rien tel
boire.
que
de bien
Tous ceux qui ont entendu
l'Opera ont donné
tant de loüanges à cet
de
Chantilly.
IIS 1
On
endroit , en ont trouvé
le tour des penſées fi
nouveau & fi brillant ,
les Vers fi juftes , & d'un
caractere ſi aifé & ſi poly ,
que j'ay cru devoir vous
les envoyer tels qu'ils
ont efté chantez . Le Prince
Lyfandre eftant furvenu
lors que Gelon exerçoit
fa belle humeur ,
l'un parla du plaifir d'aimer
, & l'autre de celuy
de boire . La Princeffe Amafie
parut enfuite , qui
1
1
116 La Fefte
témoigna à Lyfandre
qu'elle fe rendoit à fon
amour . Le Temple de
Venus s'ouvrit , & on
vit une troupe d'Egy
ptiens , d'Ethiopiens ,
d'Indiens , & autres Nations
, qui porterent des
offrandes fur l'Aurel de
cette Déeffe. Le Choeur
fit des voeux pour obtenir
de l'Hymen qu'il
preparaft fes chaines
pour Orontée . Voicy les
Vers qui furent chantez
de Chantilly. 117
pendant cette offrande .
LE CHOEUR .
Dans nos Conceris , dans nos
chants d'alegreffe
,
Chantons Venus noftre grande
Déeſſe.
DEUX DU CHOEUR .
Tendres Amours , pour remplir
nos defirs
Banniffez lesfoupirs ,
Chaffez la trifteffe.
Deux autres du Choeur.
Tendres Amours pour remplir
nos defirs
Banniffez les foupirs ,
Venez , douxplaifirs
11.8 La Fefte
LE CHOEUR.
O Toy , doux Hymen en ce
jour,
Pour le coeur de la Reyne ›
Prepare ta chaine.
TRIO.
Uniffons nos accords tour à
tour.
Que par tout on chante ,
Que par tout on vante
Venus & l'Amour.
LE CHOEUR.
Chantons en ce jour
L'Hymen & l'Amour
Il n'y eut point de
nouvelle decoration au
"
"
de Chantilly. 119
fecond acte, & l'on y vit
encore le mefme Temple .
Orontée furpriſe du
changement qui fe faifoit
dans fon coeur, loua
les charmes du jeune Etranger
, & fe refolvoit
à mourir plûtoft que de
#fe rendre à l'amour , lors
que Jacinte parut devant
elle en habit d'homme
,
& luy dit qu'ayant eſté
abandonnée
par un Amant
, elle l'avoit eſté
chercher
à Sidon
, où
DAY
120 La Fefte
Irene avoit adoucy fes
malheurs par fes bienfaits
. Elle ajoûta que les
Devins ayant declaré qu'
Alidor luy devoit un
jour ofter la Couronne,
ce qui l'avoit obligé à
prendre la fuite , cette
Reine avoit mis fa tefte à
prix , & que voulant luy
marquer fon zele , aprés
avoir efté fi bien recetë
dans fa Cour , elle avoit
furpris Alidor , & d'auroit
tué d'un poignard
qu'elle
de
Chantilly.
1921
Lit
qu'elle luy montra, fi on
ne l'en cuft empefchée.
Orontée charmée d'Alidor
luy arracha le poignard
, & elle en alloit
O percer Jacinte , quand
Creonte l'arrefta , & luy
fit connoiftre qu'il eftoit
indigne d'elle qu'elle
vouluft vanger Alidor.
Elle chaffa Jacinte de fa
prefence , & honteufe
d'avoir découvert fa paffion
, elle fit devant
Creonte de nouvelles
, 4
rec
ea
*
L
122
La Fefte
F
proteftations de n'aimer
jamais. Aprés qu'elle fut
fortie , Alidor parut avec
Ariftée , & fe plaignit du
malheur qui l'avoit contraint
de quitter la Cour
t
d'Irene, où il avoit vêcu
avec tant de gloire depuis
que la mort luy avoit
ravy fon Pere. Ariftée
luy dit que quoy
qu'Hipparque
cuft efte
autrefois Corfaire , il faifoit
trembler les Rois
par fa valeur , & que de
de
Chantilly.
123
Ipuis dix ans que ſes Vaiffeaux
avoient fait naufrage
, elle ne fçavoit
s'il étoit vivant où mort;
mais qu'elle ne pouvoit
fe défendre d'attendre
beaucoup des promeffes
de fon Aftre . Amafic les
interrompit pour dire à
Alidor , que la Reine
s'intereffoit pour luy , &
- qu'elle vouloit l'entretenir.
Lors qu'elle fut
feule , elle s'étonna de ce
qu'elle fentoit ſon coeur
Lij
124 La Fefte
diſpoſé à trahir Lyfandre
pour ſe donner à Alidor
, qu'elle trouvoit
tout aimable , & en même
temps des Peuples
d'Egypte mêlez d'autres
Nations vinrent celebrer
la Fefte de Bacchus & de
l'Amour. Toutes leurs
chanfons marquerent
l'envie qu'ils avoient
qu'Orontée vouluſt leur
donner un Roy. Le
Choeur fit d'abord entendre
ces Vers.
·
de Chantilly 125
-O
Quand tout le Ciel à nos
vaux eftpropice ,
Charmant efpoir , viens flater
nos defirs.
Que noftre joye en tous lieux
retentiffe ,
Redoublons tous nos Jeux &
nos plaifirs.
RECIT.
Venus, enchaîne
Noftre aimable Reyne,
Tu peux finir noftre peine ,
Seconde nos voeux .
LE CHOEUR.
Venus, enchaîne
Noftre aimable Reyne ,
Seconde nos vaux .
Liij
126 La Fefte
RECIT.
Tes aimables noeuds
Sans ceffe nous rendront heureux.
LE CHOEUR.
Quand tout le Cielfefait voir
fi propice
Charmant efpoir viensfeconder
nos voeux..
DEUX DU CHOEUR:
Dans ce beau jour
Fais que tout s'accompliße ,
Venus ,mene avec toy l'Amour.
Deux autres du Choeur.
L'attente
C D'un bien fi charmant ,
Enchante
de Chantilly.
127
h
U
Noftre tourment.
RECIT.
Parune douce chaîne,
En ce jour
Captive une Reyne ,
Puiffant Dieu d'Amour.
AUTRE RECIT.
Remplis noftre attente
Perçant de tes traits
Un coeur qui ſe vante
De n'aimer jamais.
DEUX DU CHOEUR.
Afuivre ta loy
Engage fa foy ,
Memphis veut un Roy,
LE CHOEUR.
Quand tout le Ciel, &c .
128 La Fefte.
" R
qu'une
Reine
Alidor feul commence
le troifiéme Acte, ens'ap
plaudiffant de fon bonheur
, de ce
luy donnoit afile dans
fa Cour , tandis qu'une
autre pourfuivoit fa
mort . Amafie eftant furvenue
luy demanda s'il
venoit admirer la beauté
des lieux où il eftoit , &
il répondit que quelques
charmes qu'ils euffent ,
il ne pouvoit avoir des
yeux que pour elle. Il
de
Chantilly. $29
me
ajouta qu'il vouloit l'aiens
mer toute fa vie . Amafic
nb receut fon
hommage a-
R vec plaifir , & il eftoit
Te &
à
fes
qu
be
lors
que
genoux
lors la
Reine parut
.
Elle
repropeu
de cha à
Alidor le
a
10 respect
qu'il avoit pour
elle , de venir
feduire
une jeune Princeſſe
dans
fo Palais. Amaſie ſortit ,
Alidor
ayant dit
qu'il eftoit bien éloigné
d'aimer
Amafie , aprés
ON
&
1. to
le. us les maux
que l'a130
La Fefte
mour luy avoit cauſez
dans la Cour d'Irene ,
Orontée l'affura qu'il
trouveroit en elle ce qu'il
avoit perdu dans cette
cruelle Reyne . Alidor
s'eftant éloigné , elle fit
connoiftre qu'elle ne
pouvoit
plus combattre
fa flamme. Dans ce moment
Gelon luy vintannoncer
qu'il avoit veula
Magicienne Ifmenie def
cendre des Cieux dans un
char de feu . Ifmenie pade
Chantilly. 131
rut, & declara à la Reyne
qu'il falloit malgrél
fon indifference qu'elle
fe refoluft à prendre un
Epoux , & qu'elle alloitinterroger
les Manes des
Rois d'Egypte, & l'Ombre
de Ptolomée
, pour
fçavoir fur qui tomberoit
fon choix. Alors elle
frappa de fa verge un des
coins du Theatre , & la
terre s'eftant auffi- toft.
ouverte, les tombeaux en
fortirent , & s'éleverent à
132 La Fefte
vingt - quatre pieds de
haut. Celuy du grand
Ptolomée qui s'éleva au
milieu du Theatre , eftoit
d'un ordre Dorique &
d'une compofition cr
traordinaire. Le plan é
toit quarré long avec des
piedeftaux faillans fur
chaque face & dans les
angles . Entre les piede
taux eftoient des Statues.
de marbre blanc , affiſes au
pied d'une grande con
fole , & appuyées fur les
piedeftaux
de Chantilly.
33
piedeftaux . Dans le milieu
s'élevoit un morceau
d'architecture
quarré
long , fuivant le plan
avec des pilaftres & des
confoles fur les angles.
Les Statues montoient
jufque fous la Corniche
5 de mefme que les pilaftres
, entre lefquels il y
avoit une grande arcade
percée & furbaiffée , fous
laquelle eftoit la figure
de Ptolomée de marbre
blanc , affife au pied d'un
M
134 La Fefte
Tombeau de Porphire ,
dont les ornemens étoient
de bronze doré.
La Corniche portoit un
focle fur lequel eftoient
pofez quatre Sphinx de
bronze, qui portoient un
grand Obelifque
orné de
caracteres , & de figures
hierogliphes
. Le fommet
eftoit un chapiteau compofé
fur lequel eftoit une
Urne. Il y avoit encore
quatre
autres Tombeaux
dans les coftez du Théa
14
de
Chantilly. 135
S
,
tre , & dans les éloignemens
de formes différen-
& tes. & une Statuë de
marbre à chaque Tom-
-beau. Tous ces Tombeaux
eftoient entourez
de Cyprés , d'Ifs , & autrès
arbres , & le tout enfemble
formoit un fpectacle
lugubre, mais tresmagnifique.
Aprés qu'Ifmenie
eut évoqué l'ombre
de Ptolomée , il parut
plufieurs Efprits qui
tournerent autour des
Mij
136 La Fefte
Tombeaux comme voulant
animer les Statuës ,
& on entendit un Choeur
de Mufique fort extraordinaire
dont les voix
paroiffoient fortir des
Tombeaux . Ce qui furprit
fort , c'eft que les
Statues qui eftoient drapées
auffi proprement que
fielles euffent efté travaillées
de marbre , eftoient
des Figures vivantes , chacune
dans une attitude
differente . Tout le mon-
"6
de
Chantilly . 137
I de les crut de
carton ,
ajufques
au temps
qu'Ifme-
Cnic
parla
à Ptolomée
.
Alors toutes les Statuës
Es remuerent avec des mouvemens
lents .
J'ay oublié de vous dique
requ'avant que l'évocaent
tion fe fiſt l'aimable
en Gelon foutenant toûjours
trafon caractere , eftoit forefta
ty d'une maniere fort
fpirituelle . Voicy ce qu'il
at dit. Tout le monde y a
remarqué un tour d'eftes,
с то
V
M iij
138 La Fefte
prit fingulier.
Je crains trop la Troupe infer
nale
,
Jenne veux point chez Plutoni
Mourir de foifcomme Tantale,
Ny boire l'eau du Phlegeton.
Tous les Vers de l'évocation
avoient quelque
choſe de majestueux , qui
ne contribua pas peu
à faire naiftre dans l'efprit
des Spectateurs cet
te efpece d'étonnement ,
qui fait , lors qu'il eft
bien excité , un des prin
de Chantilly.
139
cipaux plaifirs des Specta
cles . La Magicienne parla
ainfi aux Demons .
Venez , Demons , plus vifte
qu'un éclair,
Quittez was demeure's terribles,
Et des atomes de l'air
Faites- vous des corps vifibles.
Venez, venez, obeiſſez
Paroiffez paroiffez.
Aprés que les Demons
l'eurent affeurée qu'ils
eftoient prefts d'obeir ,
elle pourfuivit de cette
forte.
ISC
IX.
140 La Fefte
Des jours éteints de nos Monar
ques,
Dans leur froid tombeau ,
Malgré l'ordre des Parques.
Rallumez le flambeau.
Les Demons ayant ani- ˆ
mé les Statues des Rois,
elle s'adreffa à ces Statuës
, & fit entendre ces
Vers .
Marbres fourds Figures
muettes
De nos fuperbes Rois ,
Prêtez l'oreille à ma voix ,
Parlez, & du Deftin foyez les
interpretes.
de Chantilly. 141
Rr
5!
Elle confulta enfuite
la Statuë de Ptolomée ,
& l'Ombre répondit ces
quatre Vers.
Ma Fille , de l'Hymen tu dois
fubirla loy ,
Et tu l'accepteras fans peine s
Mais tu n'épouferas qu'un
Roy
2
Que te doit offrir une Reyne.
L'Ombre ayant parlé
de cette forte , toutes les
Statues reprirent leurs attitudes
& aprés qu'Orontée
cut marqué la
>
142
La Fefte
peine que luy faifoit cet
Oracle , tous les Tombeaux
difparurent
, &
l'Acte finit ..
Un Jardin delicieux
faifoit le Theatre du quatriéme
Acte. Le devant
eftoit une maniere de Ve
ftibule d'une architectu
re Ionique. Des Termés
de bronze doré tenoient
lieu de colomnes . Les
chapiteaux eftoient des
corbeilles de fleurs & de
fruits , qui portoient une
L
de t
Chantilly. 143
,
corniche de marbre &
un plafond magnifique.
Entre les Termes il y avoit
des arcades auffi de
marbre , avec les orne
mens de bronze pour entrer
dans une galerie qui
paroiffoit tapiflée d'éto
fes d'or à fond violet . Le
Veftibule occupoit un
o tiers du Theatre fur le
I devant , & le jardin patroiffoit
enfuite . Il eftoit
Morné de Statues reprefentant
des Amaurs fur des
144 La Fefte
piedeftaux, accompagnez
de baluftres de marbre &
de bronze , avec des ar
bres qui s'élevoient der
riere ces Figures , qu'on
voyoit ornées de fleurs
& de fruits . Les deux
coftez duTheatre étoient
de cette maniere. Au milieu
le jardin fe feparoit
en trois allées , une dans
le milieu , & deux diagonales.
Elles eftoient ſi
bien tracées , qu'on les
découvroit de tous les
endroits
de Chantilly. 145
Resi
endroits de la Salle . A la
face de chacun des angles
qui feparoient les
allées eftoit une Statuë
qde marbre blanc , fur un
* piedeſtal auffi de marbre
dorné de bas reliefs d'or .
éto D'autres Statuës qui re-
A prefentoient encore des
ep Amours ,
regnoient genenet
ralement dans toutes ces
ux trois allées. Au bout de
toid celle du milieu il y avoit
' on des
berceaux d'or percez
Lous à jour , reveftus de touend
N
146 La Fefte
tes fortes de fleurs , &
foûtenus par des Termes
en confoles de marbre
blanc. Au travers de ces
berceaux on voyoit une
caſcade naturelle avec
plus de cinquante jets
d'eau , fans y comprendre
les Napes. Cette cafcade
étoit faite avec tant d'art,
qu'elle fuivoit la perſpe
tive du Theatre . Elle
paroiffoit d'une grandeur
extraordinaire
, &
ne diminuoit rien des
de Chantilly.
147
nte
apra
"
objets qui eftoient au-
Ten tour. Ces ornemens efma
toient de marbre & de
de bronze , avec des vafes
O d'où fortoient des planle
tes . Au deffus de cette
caſcade paroiffoit une
allée d'arbres qui travercal
foit, & au delà on voyoit
nt un Palais fuperbe dans
l'éloignement
. Les deux
allées des coftez paroiffoient
auffi fort longues,
irt ornées d'une maniere differente
de celle du miien
Entd
pe
e. I
Nij
148 La Fefte
1
lieu. On appercevoit au
travers de pluſieurs Portiques
d'architecture
ruftique
mêlée d'arbres, une
caſcade dans l'enfoncement
. Ce qui eftoit de
remarquable , c'est que
les fontaines & les cafcades
avoient efté préparées
avec tant d'art, que
non feulement elles
n'empêcherent point qu'
on n'entendift la Mufique
& les Recits , mais
mefme elles fembloient
de Chantilly . 149
s'accorder avec la Simphonie
, dont les mou-
E vemens tantoft plus lens ,
tantoft plus preſſez , ex-
#primoient auffi le murmure
des eaux . Quelquefois
la Simphonie s'ar-
= rêtoit laiffer entenpour
dre ce murmure ; quelquefois
auffi le bruit des
eaux ceffoit pour ne laiffer
entendre que la Simphonie
qui l'imitoit.
Amafic vint refver
dans ce beau lieu au
N iij
150
La Feste
merite d'Alidor &
voyant yenir Lyſandre ,
elle luy avoua qu'elle
avoit changé. Lyfandre
1
l'ayant traitée de per
fide , elle luy confeilla
par cette chanſon de
changer comme elle.
Que l'inconftance eft agreable !
On s'engage avec un Amant ,
Et l'on le quitte au moment
Qu'on en trouvé un plus aimable.
Que l'inconftance est agréable !.
Lyfandre eftant forty,
de Chantilly.
151
refolu defe fatisfaire par
la mort de fon Rival fistoft
qu'il l'aura connu ,
Gelon vint avertir Amafie
qu'il avoit laiffé Alidor
avec la Reyne. Cela
dor
luy fit croire qu'il eftoit
aimé d'Orontée , & lors
qu'il parut , elle luy reprocha
fon ingratitude ,
en l'accufant de faire
contre elle ce qu'elle avoit
fait contre Lyfandre.
Elle fortit en
voyant
venir la Reyne , qui dit
10
152 La Fefte
à Alidor qu'il fçavoit
que l'amour qu'il avoit
eu pour Irene avoit caufé
fa colere, & Alidor ayant
répondu qu'un malheureux
comme luy fe con
noiffoit trop pour afpirer
à eftre aimé d'une Reyne,
elle ajoûta pour l'enhardir
à fe declarer , que
vertu meritoit un Diademe
, & qu'il n'y avoit
rien dont l'efperance luy
puft eftre deffenduë . Alidor
l'ayant quittée ,
•
fa
de
Chantilly .
153
dre
Creonte luy vint apprenque
le Frere d'Irene ,
Fils comme elle d'Agenor
Roy de Phenicie ,
& de Ladice , eftoit vivant
, & qu'un Envoyé
de fa Soeur venoit d'en
apporter la nouvelle.
Orontée en fut troublée ,
parce que ce Prince que
l'on croyoit mort , luy avoit
cfté deftiné par fon
Perę & par le Roy de
Phenicie , & qu'elle ne
pouvoit fatisfaire à ce
154
La Fefte
des
qui avoit efté predit par
fon Ombre, fans renoncer
à l'amour qu'elle avoit
pour Alidor . Creonte luy
confeilla de l'éloigner ,
pour faire ceffer
bruits defavantageux à
fa gloire , & elle répondit
qu'on auroit fujet
d'eftre content d'elle.
Cet Acte finit par le divertiffement
qui eft expliqué
dans ces Vers .
de Chantilly. 155
GELON.
Chers Compagnons delices
de la table ,
Rejcüiffons - nous.
Chantons , danfons, faifons les
fous.
Que la folie eft raisonnable !
LE CHOEUR.
Rejeüffons- nous
Chantons, danfons, faifons les
fous.
Que lafolie estraisonnable !
GELON .
D'où vient que le fommeil
m'accable ?
Que fes pavots font doux !
Camarades, couchons- nous
156 La Fefte
Sur le fein parfumé de Flore ,
Et dormons tous
Fufqu'au retour de l'Aurore,
Gelon s'eftant endormy
fur un lit de
gazon ,
un de fes Compagnons
dit ,
Dors , Gelon , dors.
Du jus divin ton ame eſt échauffée
,
Tu dois pour delaffer ton
corps ,
Te livrer tout entier dans les
bras de Morphée
Dors , Gelon , dors .
Aprés cela deux autres
compade
Chantilly. 157 .
21
10
Compagnons
de Gelon
dirent .
Vole , vole jufques aux Cieux
Sur l'aifle d'un fonge a greable,
Va boire à la table des Dieux
Le nectar delectable.
Sur l'aifle d'un fonge agreable
Vole , vole jufques aux Cieux.
LE CHOEUR ayant repeté
Va boire à la table des Dieux
Le nectar delectable ,
Gelon s'éveilla au bruit
que firent fes Compa-
& l'Acte finit
gnons ,
par une Danſe.
Le Theatre ne changea
O
158 La Fefte
point de Decoration au
cinquiéme Acte, qui com
mença par cette Chanfon
d'Orontée .
Je way, cruel devoir, éloigner
de ces lieux
L'innocent objet de maflame.
Mais qui me répondra, grands
Dieux,
Qu'eftant loin de mesyeux
Il ne regne plus dans mon ame?
Malgré fon amour elle
ne laiffa pas de déclarer
à Alidor qu'ayant fceu
combien Irene eftoit irde
Chantilly.
139
ritée contre luy , elle ne
pouvoit fe difpenfer de
l'éloigner de fa Cour ,
& qu'elle luy donnoit
Thebes pour retraite . Il
ſe retira comme ne cherchant
plus qu'à mourir,
& prefque auffi - toſt on
vit paroiftre Jacinte qui.
dit à la Reyne que l'En-
том voyé de Sidon parloit
u d'arrefter Alidor , qu'elle
craignoit qu'on ne vouluft
attenter fur fa vie ,
& qu'elle efperoit que
O ij
160 La Fefte
l'avis qu'elle luy en donnoit
appaiſeroit la colere
qu'elle avoit fait éclater
contre elle. La Reyne
n'eut pas fitoft envoyé
Jacinte pour empeſcher
le départ d'Alidor , que
444
Creonte luy fit part d'une
autre nouvelle . Il luy
apprit que l'Ambaſſadeur
d'Irene eftoit le Corfaire
Hipparque Pere d'Alidor,
dont la mort avoit paſſé
pour certaine ; qu'il avoit
obtenu le pardon de fon
de Chantilly. 161
Fils , & qu'Irene eftoit
partie elle-mefme de Sidon
pour venir mettre ſa
Couronne fur la tefte
d'Alidor . Cela donna de
la jalouſie à Orontée
qui crut qu'Irene venoit
couronner Alidor comme
Amant , mais elle fut
détrompée par lfmenie ,
qui l'affura que cet Alidor
eftoit Fils d'Agenor
Roy de Phenicie,& Frere
d'Irene. Le Vaiffeau qui
portoit ce petit Prince
O iij
162 La Fefte
dans le temps de fa naiffance
, ayant fait naufrage
, Hipparque l'avoit
trouvé flottant dans un
Berceau , & enveloppé
de langes tiffus de la
main d'Iſmenie . Il avoit
apporté ces langes , & Ilmenie
les avoit reconnus.
Orontée que cette reconnoiffance
rendoit heureufe
, puifque l'Ombre
de Ptolomée luy avoit
predit qu'elle épouferoit
un Roy que luy offriroit
de Chantilly. 163
1
une Reyne , ordonna à
Amafie de recompenfer
l'amour de Lyfandre
.
L'Opera finit par une
Fefte galante que fit une
troupe d'Egyptiens
&
d'Egyptiennes
, pour ſe
réjouir d'une avanture
qui leur donnoit un Roy
digne de l'eftre .
CHOEUR.
Le deftin remplit nos voeux.
Le Ciel nous donne un Roy ;
que nousfommes heureux!
DEUX DU CHOEUR .
Le Soleil qui nous éclaire
E
164 La Fefte
Pour briller de plus beaux
feux
Va fe joindre avec Cythere.
CHOEUR.
Foüiffez, heureux Amans ,
Des plaifirs les plus charmans,
Desplus doux raviffemens.
RECIT.
Quelle gloire
En ce beau jour !
Alidor, ( qui l'euft pu croire? )
Va remporter la victoire
Par les mains du Dieu d'Amour.
AUTRE RECIT.
Ifmenie a fceu predire
Cet Hymen fait dans les
Cieux
de Chantilly. 165
ema
Deux Deffus du Choeur.
Quel bonheur s'offre à nos
yeux
Si charmant , fi glorieux ?
Pour le bien de cet Empire ,
Couronné des mains des Dieux,
Alidor vint en ces lieux.
DEUX AUTRES DESSUS.
Doux moment !
Four charmant !
CHOEUR.
L'Univers de noftre Roy
Recevra bien-toft la Loy.
DEUX DU CHOEUR .
O doux moment !
O jour charmant !
KT!
рит
victor
Die
EC
redire
166
La Fefte
CHOEUR.
Le deftin remplit nos voeux.
Le Ciel nous donne un Roy ;
que nousfommes heureux !
Monfeigneur marqua
avec l'honnefteté qui luy
eft ordinaire, qu'il s'eftoit
beaucoup diverty à cet
Opera . Ce Prince tint Ap
partement le mefme jour,
& l'on y joüa à differentes
fortes de Jeux .
Le Mardy , qui eftoit
la troifiéme journée,
Monfeigneur voulut fe
de Chantilly . 167
B
donner le plaifir d'aller
tirer dans le Parc . Ce
Parc eft d'une beauté
merveilleufe &
quoy
que l'art l'ait beaucoup
embelly , il femble pourtant
qu'il ne luy doive
aucun de fes agrémens,
On y voit des cofteaux,
des plaines , & des bois
difpofez par la Nature
mefme d'efpace en efpace,
comme pour fervir de
retraite à toutes fortes
de gibier dont il eft rem168
La Fefte
ply , & pour offrir d'agreables
lieux de rafraìchiffement
à ceux qui
s'y promenent . Ces bois
font coupez par des rou
tes differentes qui fe croi
fent , & qui feroient en
d'autres lieux que Chantilly
, des promenades
•
qu'on admireroit, & qui
mefme en ce lieu- là où
tant de beautez fe trou
vent affemblées , ne laiffent
pas de fe faire regarder
avec plaifir. D'un
cofté
de Chantilly. 169
est
el
ner
et
côté où le terrain s'éleve
en côteau , on voit comme
dans une espece de
valon les canaux , les
prairies qui les bordent,
les Parterres , les Cafcades
, les petits bois dont
elles font ornées , les Ifles
dont je vous ay déja parlé
, qui font la plus delicieufe
, & la plus fuper
be veuë qu'on puiffe s'imaginer.
De l'autre côté
l'on voit comme dans
des enfonceniens des mai-
P
•
A
170 La Fefte
fons ruftiques qui paroiffent
au travers des bran
ches des arbres , des vil
lages qu'il femble qu'on
n'ait laiffez là dans une
efpece de lointain , que
pour faire des paysages
plus beaux que ceux que
le Pinceau nous a donnez
. On y trouve une
Menagerie dont la principale
porte donne fur
une des grandes allées
qui bordent le grand canal
, & qui d'un autre
de Chantilly . 171
côté fort dans les plaines
du parc. Cette Menagerie
, quoy qu'elle ne foit
pas encore achevée , ne
laiffe pas de paroiſtre
tres- magnifique . Outre
un parfaitement bel appartement
, dont la fimplicité
dans les meubles a
quelque chofe de plus agreable
que la richeffe en
d'autres lieux, la diftribution
d'une infinité d'endroits
propres à ferrer
tout ce qu'une Menage-
Pij
172 La Fefte
rie abondante peut fournir
de mets delicieux
,
fait un agrément qu'il
eft difficile d'exprimer .
On y voit un grand Salon
orné de peintures ,
teprefentant l'hiftoire
d'Ifis , & ce Salon eft
tourné de maniere qu'il
femble que ce foit plûtoft
le Temple d'Ifis qu'-
un baftiment ordinaire .
Beaucoup de Terraſſes
& de jardins champêtres
font l'ornement de cette
de
Chantilly .
173
maifon dont une des
courts eft bordée de huit
ou dix petits Pavillons ,
tous feparez les uns des
autres , & deftinez à lo-
Cintu
T'hif
Salo
ere
foit:
rdin
Terr
amp
de a
ger les animaux rares que
Monfieur le Prince fait
venir des Pays étrangers ,
Une autre court a dans le
milieu une fontaine toute
de fources vives ,
qu'on voit fourdre &
bouillonner parmy des
rocailles qui paroiffent
naturelles . On appelle
Piij
174
La Fefte
cette fontaine, la fontaine
de Narciße , parce que
ce Berger amoureux de
luy - mefme y paroiſt au
milieu fe regardant avec
tranſport , & tendant les
bras à fa Figure , qu'on
a le plaifir de voir dans
F'eau , tant cette cau eft
claire , nette & argentée,
pour me fervir des termes
d'Ovide , dont cette fontaine
furpaffe de beaucoup
la defcription .
Si je voulois contide
Chantilly. 175
nuer à vous faire celle
de cette Menagerie &
du Parc , je perdrois trop
longtemps Monfeigneur
de veue . Ce Prince , aprés
1 avoir tiré toute la matinée
dans ce Parc , alla
l'apréfdinée à la chaffe
du Cerf , avec la Meute
de M. du Maine , qui
n'a pas moins d'adreffe
que d'ardeur & d'activité
pour la Chaffe , & dont
l'équipage eft fi beau ,
qu'il ne cede qu'à celuy
176 La Fefte
du Roy. Il y eut le foir
Opera & Appartement .
Le Mercredy, Monfeigneur
alla à la chaffe aux
Perdreaux . Tous les Seigneurs
de fa fuite fe fe
parerent par Quadrilles.
Ce Prince eftant de retour
de la Chaffe , fit faire
un état de ce que cha
cun avoit tué , & envoya
cette Chaffe au Roy, avec
le détail , & les noms de
tous ceux qui avoient
chaffé. Il s'y trouva plus
de
Chantilly.
177
*
de cinq cens Faiſans ,
Perdrix , ou Liévres ,
Monfeigneur en ayant
tué luy ſeul plus de cent
quatre - vingt ; de forte
que s'il y euft eu un Prix
pour celuy qui en auroit
le plus tue , il cuſt eſté
donné à ce Prince . Il fe
promena l'apréfdînée , il
traverfa d'abord le Parterre
des Orangers , & alla
enfuite dans la partie du
jardin qui eft du côté du
Village de Chantilly.
178 La Fefte
II y entra par une gran
de porte qui eft au milieu
de la galerie des Cerfs .
Cette galerie s'appelle
ainfi , parce qu'elle eft
>
ornée de beaucoup de fi
gures de Cerfs au naturel
, portant tous au col
l'Ecuffon des Armes de
M' de
Montmorency ,&
des Maiſons avec lef
quelles ils avoient fait
alliance . Elle eft ouverte
en arcade fur le Parterre
des
Orangers , ayant au
de
Chantilly. 179
pied de fon mur un petit
ruiffeau d'eau vive &
claire qui coule fur un
beau fable , avec un murmure
le plus agreable du
monde. De l'autre cofté ,
entre les figures des cerfs
qui y font , elle eſt ornée
d'une peinture à frefque ,
reprefentant l'hiftoire
de Pfyché. Cette peinture
, quoy qu'un peu endommagée
par le temps,
ne laiffe pas d'eftre encore
d'une beauté à at
180
La Fefte
tacher les Connoiffeurs .
Cette galerie aboutit
d'uncôté à un grand Pavillon
apellé des Etuves,
à caufe qu'il y en avoit
autrefois.Ce Pavillon eft
compofé de deux grands
Salons , dont l'un eft ac
compagné
de Cabinets .
On trouve un Billard
dans le premier , & ily a
des Lits de repos dans
l'autre . Un de ces Salons
eft ouvert par unegrande
porte fur une des petites
Ifles
de Chantilly.
181
En
Ifles dont je vous ay parlé
, & il n'en eſt ſeparé
que par un canal que l'on
paffe fur un pont .
face de cette porte dans
l'Ifle , eft un grand
rond
de treillage
, qui forme
une efpece
de Salon dé-
Couvert
au milieu
duquel
eft une fontaine
avec
un tres-gros jet d'eau .
Par l'autre
bout
cette
galerie
conduit
à l'un
des Pavillons
de l'Orangerie
, compofé
auffi de
&
,
182
La Fefte
deux Salons. Monfei
gneur paſſa par une grande
allée de Picea en pi
ramide , & des Sapins entre-
deux , & eut le plaifir
de voir à la gauche , fur
une hauteur , ornée d'un
bois vert
une
cafcade
& une grande piece
d'eau avec trois gros jets,
dix levées , & autant de
baſſins à chandeliers. Ily
a dans la face de la cafcade
cinq grands Mafques
de bronze , qui vo
miffent une fort grande
de
Chantilly.
183
quantité d'eau , laquelle
tombant fur autant de
coquilles à trois rangs ,
forme autant de napes
d'eau . On voit au bas de
la caſcade un grand baffin
qui reçoit toutes ces
caux , & d'où fortent
plufieurs lances. L'archi
tecture de cette caſcade
eft fort correcte , & confifte
en plufieurs piedeftaux
. On y monte par
1 deux allées en rampes
qui forment des glacis
Qij
1.84 La Fefte
de gazon
tout - à - fait
Ces rampes agreables
font foutenues d'un côté
par des paliffades d'Ifs ,
& de l'autre par des Sabines,
& des boules d'autres
arbres verts . A la
droite font des Boulingrains
avec plufieurs fontaines
, & un petit canal
qui regne tout au long
de ces Boulingrains
, leſquels
fe terminent
de
mefme que la grande allée
, à une groſſe fontaide
Chantilly . 185
ya
ne dont le baffin eft enfoncé
d'environ cinq
pieds . Du milieu de ce
baffin s'éleve fur un picdeftal
à confoles , un au
tre baffin , dont il fort
un jet d'eau prodigieux
par fa groffeur . Il y a
une allée autour du
grand baffin, & une banquette
d'environ deux
pieds de haut au deffus
de l'allée , d'où fortent
vingt jets d'eau , qui for
ment un berceau fi juſte ,
Qiij
186 La Fefte
qu'on a le plaifir de fe
promener deffous fans
eftre moüillé. Le refte
eft un glacis de gazon .
Le bas de cette fontaine
s'ouvre en tenaille , & le
haut qui eft oppofé à la
prairie , eft foûlevé d'une
grande demy - lune , au
deffous de laquelle eft
un bois vert , qui fe termine
dans une grande
allée fur la hauteur , qui
paffe tout au long des
fruitiers , & mene à la
de Chantilly.
187
Faifanderie, dans laquelle
on trouve une quantité
prodigieufe de Faifans
& de Perdrix , qu'on
y éleve avec de grands
foins . Elle eft composée
de trois jardins en terraffe
, d'un corps de logis
de deux Pavillons , & de
I quatre grands jets d'eau
dans autant de baffins ,
l'un dans la court , & les
trois autres dans chacun
des jardins , qui font toust
trois en terraffe . Ce fut
188 La Fefte
für le canal qui répond
à ces deux parties que
Monfeigneur
s'embar
qua avec tous les Seigneurs
de fa fuite , pour
aller prendre le divertif
fement de la joûte fur
l'eau , & pour voir tirer
l'Oye , ce qui fe devoit
faire fur le grand canal ,
par les Mariniers que
Monfieur le Prince avoit
fait venir exprés . Les deux
bâtimens fur lefquels
Monfeigneur s'embar
de Chantilly .
189
qua avec ceux de fa fuite,
eſtoient ornez de leurs
Pavillons
& Tendelets
,
& conduits par dix - huit
Rameurs habillez en Matelots
. A mefure que
Monfeigneur avança , il
découvrit de nouvelles
beautez . Aprés la Faifanderie
on trouve un grand
jardin én terraffe , lequel
finit de mefme que les
jardins fruitiers qui font
au deffus , à un grand
rond , d'où defcend fur
A
190 L.
La Fefte
le canal une grande allée,
& ce qui la traverſe va
paffer entre la tefte & le
corps de la grande caſcade
, & fe termine au Pa
villon de Manfe . Toute
cette partie s'appelle le
Bois du Lude. Il y a plus
de vingt allées differentes
, dont la plufpart ont
des baffins & de grands
jets d'eau , dans le centre
où ces allées fe
coupent. Les arbres en
font parfaitement beaur,
de
Chantilly.
191
& les paliffades tres- unies
. Les principales de
ces allées menent par differens
endroits à la grande
caſcade . La teſte en eſt
foulevée de mefme que
les côtez par des paliffades
& par des Ifs , avec
du gazon dans les differens
paliers . Cette teſte
eft compofée d'un demy
octogone d'architecture
avec des Termes , des piedeftaux
, des baffins , des
animaux de bronze , des
192 La Fefte
coquilles & des rocailles .
Il y a fur trois gradins
de gazon neuf baſſins qui
reçoivent l'eau de neuf
grands vaſes . Au deffous
des gradins font encore
d'autres baffins les uns
fur les autres
au premier
defquels eft une
groffe gerbe d'eau faite
avec tant d'art , qu'on
n'en a point encore veu
"
de pareille. L'eau en paroift
auffi blanche que
nége , & fa tefte s'écarte
la
fi
de Chantilly. 193
fi agreablement, que rien
ne fçauroit mieux reprefenter
des épics qui fe détachent
d'une veritable
gerbe . Dans toute la circonference
des baffins qui
font au deffous de celuylà
font des jets - d'eau ,
lefquels avec les napes
quis'échapent des mefmes
baffins , & l'eau de la
gerbe font en tombant
un effet admirable . Au
deffus de tout le
pourtour
de ce demy
octogo-
R
194 La Fefte
ne font des baffins taillez
tres- proprement , du
milieu defquels comme
de la coulette qui eft au
deffous , fortent plufieurs
lances de meſme que du
fond de fon grand baffin,
& comme de tous les côtez
on voit des Jets &
des chûtes d'eau , ce contraſte
fait beaucoup de
plaifir à la veuë . Il y a
dans le milieu de la grande
allée de la caſcade un
fort beau baffin octode
Chantilly.
195
gone , du milieu duquel`
& des quatre coftez fortent
cinq jets d'eau . Le
corps de la caſcade con--
mence au bord de cette
allée. Elle est toute rem-
$
plie de gradins , de lances
, de napes , de bouillons
d'eau , & de marches
fur lefquelles , & des
deux coftez , l'eau fe brife ,
avec un murmure agreable
. Après avoir formé
une grande nape de plus
de cinquante pieds de
1
Rij
196 La Fefte
tour , elle ſe va precipiter
dans un goufre d'où elle
difparoift , pour rentrer
par deffous terre dans le
canal qui luy eft oppofé.
Au delà de ce goufre font
quatre baffins avec un
gros jet d'eau , qui avec
un glacis de gazon cn
tenaille forment le pied
de cette belle cafcade ,
aprés lequel on trouve
au bout d'une allée un
grand quarré long orné
tout autour de doubles
de Chantilly.
197
"
paliffades entre les grands
arbres , au pied defquelles
commence un double
gradin de gazon qui fe
termine en glacis de tous
coftez.A l'entrée on trouve
un rond d'eau du
milieu duquel s'éleve une
des plus groffes fontainės
qu'on ait encore veuës ,
Le refte de l'efpace eft occupé
par un quarré plus
long que large , dans le
milieu duquel s'élève un
grand rocher de mefme
R iij
198 La Fefte
figure. Quatre grands
jets d'eau en arcades partent
des quatre coins ,
& vingt- quatre jets d'eau
de deux pouces de dia
metre forment le pied
d'un autre grand jet
d'eau qui a du moins
foixante pieds de hau
teur , & qui tient le milieu
de cette partie. Voilà
tous les objets qui parurent
à
Monſeigneur pendant
le temps qu'il demeura
fur le canal de la
de Chantilly . 199
Riviere . Au fortir de ce
lieu-là fon Bateau entra
dans un canal de traverſe
qui porte fes eaux au Pavillon
de Manſe . De ce
canal on découvrit toute
la Prairie qui va juſqu'à
la chauffée de Gouvieux
,
ainfi que deux grandes allées
en terraffe , chacune
enfermée de deux grands
canaux
& la mefme
Prairie coupée dans le milieu
par un cinquiéme canal
. Tous ces canaux &
200 La Fefte
toutes ces terraffes ont au
moins onze à douze cens
toifes de long. De là on
vint dans une éclufe à
trois
portes .
Si- toft qu'on les cut
ouvertes , on vit comme
une Mer qui auroit rompu
fes digues , fe précipiter
à grands flots roulant
les uns fur les autres
avec un bruit effroyable.
Les bateaux ayant efte
élevez à la hauteur du
grand canal , on y entra
H
de Chantilly. 201
au fon des
Trompettes ,
& des
concerts de plufortes
fieurs d'Inftrumens
, qui eftoient aux
bords du canal , & fur le
canal mefme dans des bateaux
. Comme je viens
de vous parler du Pavillon
de Manfe , il me refte
à vous dire que les eaux
d'une fource admirable
y font élevées à foixante
& quinze pieds de haula
Machine que
teur ,
par
laRiviere y fait
mouvoir;
1
1
1
202
La Fefte.
que ces mefmes eaux font
portées de là dans un
grand Refervoir , qui eſt
fitué entre les jardins &
la foreft , entouré d'unc
large terraffe , & de quatre
grandes allées , & que
ce Refervoir contient
plus de cent trente mille
muids d'eau. Le divertiffement
de la Joûte &
de l'Oye eftoit prepare
dans le grand canal , où
je viens de vous marquer
que Monfeigneur
de Chantilly. 203
cftoit entré. Ces fortes.
de Jeux fe firent vis à
vis de la grande caſcade.
Les environs du canal
où cette Fefte fe fit, font
admirables par la diverfité
des plans & des vûës .
1 D'un cofté font tous les
jardins remplis de canaux
, fontaines & cafcades
; & de l'autre eſt un
payfage élevé en amphitheatre
par
plufieurs
grandes allées , dont je
vous ay parlé en vous
1
204 La Fefte
faiſant la defcription du
Parc . Ce payſage eftoit
tout remply de peuple ,
de mefme que les bords
du grand canal . Quand
ce divertiffement fut finy,
Monfeigneur entra
dans un bâtiment tout
doré , conftruit à la maniere
de ceux dont fe fert
le Roy de Siam , & que
l'on nomme Balons, dont
Sa Majefté a fait prefent
à Monfieur le Prince. Il
y avoit des Luths , des
Theorbes ,
de
Chantilly. 205
Theorbes , des Baffes de
Violes , & des Voix choifies
, dans la Poupe de ce
Balon . Il eftoit accomgné
d'un autre bâtiment
remply d'un fort grand
nombre de Joeurs d'Infftrumens
, & d'un Choeur
de plus de foixante perfonnes
.
Monfeigneur arriya
au fon de tous ces
Inftrumens , & au chant
de toutes ces Voix , à la
teſte du canal où eft la
grande caſcade de toute
S
206 La Fefte
la Riviere. Elle eft d'unc
finguliere beauté , & merite
d'autant plus d'eftre
admirée , qu'il n'y a au
cun jardin connu , où il
fe trouve rien de femblable
, fi ce n'eft dans
la Vigne de Frefcati en
Italie . Imaginez - vous ,
Madame , une abondance
d'eau prodigieufe qui
tombe par divers fauts
fur des gradins en demyrond
, dans un grand baſfin
quatre fois plus large
A
CO
10
de Chantilly. 207
que le canal . Cette eau
fe brife en tombant , &
forme autant de petits
rochers d'eau , qui tout
blanchiffans d'écume ,
font un effet admirable .
Toute cette eau fort d'un
grand baffin en rond qui
reçoit toute la Riviere
de Chantilly , fans qu'on
s'apperçoive par où elle
entre , parce que tout autour
de ce baffin , il y a
des allées de grands arbres
à
double rang, &
,
1
Sij
208 La Fefte
des paliffades . Ces arbres
& ces paliffades cachent
la veuë du canal , qui par
un aqueduc fouterrain ,
conduit dans ce baffin
les eaux de cette Riviere.
Monfeigneur eut le plaifir
d'y voir pêcher. On
prit plus de cinq cens
poiffons d'un feul coup
de Filet. Ce Prince retourna
en carroffe au
Chasteau , & y tint Ap
partement avant & aprés
fon Soupé . Madame la
de Chantilly. 209!
Princeffe & Madame la
Princeffe de Conty arri
verent ce jour-là à Chantilly
entre minuit & une
heure .
Le Jeudy qui eftoit la
cinquième journée, Monfieur
le Prince ayant efté
averty que Madame la
Ducheffe & Madame la
Princeffe de
Conty la
Douairiere
devoient partir
de
Verſailles aprés le
couché du Roy pour venir
à
Chantilly , fe pre-
S iij
La Feste
para à les recevoir . Monfeigneur
voulut aller auf
fi au devant de ces Prin
ceffes . Il partit à trois
heures du matin , & les
rencontra
au bout de la
route du Mail fur le che
min de Lufarche
où
elles furent receues au
bruit des Trompettes
&
des Timbales
. Cependant
Monfieur
le Prince qui
avoit diſpoſé un Diver-
,
tiffement pour les furprendre
, alla au deyant
de
Chantilly.
211
و
d'elles jufqu'au milicu
de la route d'où il les
accompagna à cheval de
mefme que Monfeigneur.
Elles entendirent peu de
temps aprés une harmonie
champeftre , & virent
paroiftre environ quatrevingt
Faunes & Satyres
fur des chevaux caparaçonnez
de feuillages qui
rangerent en deux files
& les
accompagnerent
jufqu'au Château
bruit d'un grand nom
fe
au
"
L
21 2 La Fefte
bre d'Inftrumens . Cette
Cavalcade fut trouvée
auffi extraordinaire que
divertiffante . Les Princef
fes allerent fe repoſer ſi
toft qu'elles furent arri
vées dans les Apparteniens
qui leur avoient
efté preparez . Monſeigneur
qui s'eftoit
levé
avant
trois
heures
du
matin, alla coure
le Loup
à Merlou
au lieu de fe
mettre
au lit. Je ne vous
diray pointque Monfieur
de
Chantilly.
213
le Prince faifoit fervir
tous les jours dans differentes
Salles , & dif
ferens Appartemens de fa
Maiſon , plufieurs tables
toutes très - magnifiques.
& tres - delicates tant
pour les Seigneurs qui
accompagnoient Monfeigneur
, que pour un
nombre prefque infiny
de
Gentilshommes
d'autres perfonnes
que
leur devoir où la curiofité
avoit atrirées à Chan-
,
&
214
La Fefte
tilly. Tous les Villages
des environs eftoient
pleins d'Officiers qui avoient
foin de faire fervir
avec abondance tous
ceux qui y eftoient logez.
Les Princeffes eurent aprés
leur difné le divertiffement
de la Joufte fur
l'eau des grands foffez
du Château au deffous
de leurs Appartemens
,
d'où elles pouvoient
prendre ce plaifir .
Le fixième jour , qui
de Chantilly.
215
eftoit le Vendredy , Monfeigneur
alla courre le
Cerf avec les chiens de
Monfieur le Duc du
Mayne , & Monfieur
le
C
Prince ayant fait preparer
tout ce qui eftoit
neceffaire pour une grande
chafse , & d'une maniere
toute nouvelle ,
on ſe rendit
l'apréſdînée
dans les belles routes de
la Foreft . Je ne fçaurois
m'empefcher
de vous faire
remarquer que ces rou216
·La Fefte
tes , dont on auroit peine
à dire le nombre, rant
il eft grand , & qui coupent
de tous coftez une
des plus belles & des plus
vaftes Foreſts du monde ,
font toutes à perte de
veuë , d'une tres- grande
largeur avec des palifsades
d'une hauteur extraordinaire.
On n'en
fçauroit voir de plus
toufuës , elles ont un
terrain fort uny , & qui
eft couvert d'une herbe
fi
de Chantilly. 217
1
fi fraîche & fi verte, qu'il
n'y a point de tapis de
gazon plus vert. Ce fut
par ces routes que l'on
alla jufqu'à un Etang
qni eft au milieu de cette
1
1
Foreft , & qui eft appellé
l'Etang de Comelle. Cet
Etang peut avoir environ
un quart de lieuë de
long , fur un demy quart
de lieue de large. Il eft
dans un fond dont le
terrain s'éleve tout au
tour en amphitheatre , à
T
י ד
218 La Fefte
la referve de la chaussée,
& tout eft garny de Bois ,
ce qui fait une veuë fort
agreable. Les toiles de
chaſse enfermoient l'Etang
, & leur enceinte
s'étendoit
par un cofté
dans la foreft . On avoit
drefsé une feuillée fur la m
chaufsée , avec des Tentes
au milieu , pour y mettre
les Dames . Une collation
magnifique y fut fervie.
Tous les Spectateurs eftoient
autour ou derrie- a
de Chantilly.
219
re les toiles . On trouva
fur l'Etang des bateaux
Couverts de leurs Tendelets
, & plufieurs autres
plus petits couverts de
feuillages . Monfeigneur,
Madame la Duchefse ,
Madame la Princesse de
Conty ,Monfieur le Prince
, & les Dames d'honneur
des Princesses
, avec
quelques
- uns des Seigneurs
de leur fuite , entrerent
dans le plus
grand de ces bateaux.
Tij
220
La Fefte
Monfieur le Duc , Monfieur
le Prince de Conty ,
& Monfieur de Vandofme
fe mirent dans le fecond
. Tout le refte de
leur fuite fe partagea dans
les autres , & Madame la
Princeffe fe plaça fous
la Feuillée avec plufieurs
autres Dames . A peine avoit-
on achevé de s'ems
barquer , qu'on entendit
retentir de tous coftez le
fon de plufieurs troupes
de Hautbois & de Trom
de
Chantilly
221
pettes qui eftoient placez
en divers endroits &
peu de temps aprés un
bruit de cors & de chiens
qui firent lancer dans
ร
l'Etang à plufieurs reprifes
un grand nombre de
fangliers , de cerfs & de
biches . Tous ceux qui étoient
dans les bateaux ,
prirent leur party pour
les attaquer
, les uns avec
des pieux , les autres avec
des dards , & les autres
avec des épées, Plu
Tiij
222
La Fefte
fieurs ſe ſervirent de grof
fes gaules avec des noeuds
coulans au bout afin de
les pouvoir prendre vi
vans . Ils firent tout le
tour de l'Etang en cet
équipage , & formerent
un croiffant pour chaffer
toutes les beftes du cofté
où eftoit Madame la Princeffe
, ce qui caufa un
plaifir fingulier qui fut
encore augmenté lors
qu'on donna les chiens
qui attaquerent ces beſtes
de Chantilly. 223
de toutes parts , & avec
tant de vigueur , qu'un
feul chien coëffa un fan :
glier à plufieurs
fois & le
noya. Cette Chaffe
dura
environ deux heures , &
donna beaucoup de plaifir.
Les Dames eurent la
fatisfaction de prendre
des cerfs elles -mefmes avec
les noeuds coulans
qu'elles leur jettoient .
On attachroit enfuite la
corde au bateau que les
cerfs tiroient en voulant
224
La
Fefte
gagner
le bord , en forte
qu'on faifoit
lever les
rames , & lors qu'ils l'avoient
conduit à bord,
on leur coupoit la corde ,
& on leur donnoit la liberté.
Elles curent encore
le plaifir de prendre
dans leur bateau quantité
depetits Faons vivans,
& de leur donner auffi
la liberté. Cependant
quoy qu'on
cuft foin
d'en fauver
le plus qu'on
put , on ne laiffa pas d'en
de Chantilly . 225
0:
apporter de morts dans la
court du Château , au
nombre
de cinquante
ou
foixante , tant cerfs & biches
que fangliers
. On
revint en fuite au Château
où il y eut Appartement
& Opera
.
6.
Le
lendemain Samedy
Monfeigneur
alla à la
Chaffe du Loup dans la
foreft . Les Dames demeurerent
ce jour - là au
Chafteau , parce que le
beau temps ceffa . A fon
1
226
La Fefte
retour il eut avec elles
le divertiffement
d'un
concert dans l'apartement
de Madame la Princeffe
de Conty. Les Vers
eftoient de M. du Boulay
, Secretaire de M. le
Grand Prieur , & la Mufique
de la compofition
de M. de Lully , Sur- intendant
de la Mufique
du Roy. Je dois vous
dire pour l'intelligence
de ces vers que le divertiffement
qu'on donna à
de Chantilly. 227.
Monfeigneur au milieu
de la foreft le jour que ce
Prince arriva à Chantilly
, ayant efté trouvé fort
beau , on avoit refolu de
recevoir lés Princeffes en
cet endroit , le jour qu'-
elles arriveroient , de la
même maniere que Monfeigneur
le Dauphin , &
comme le divertiffement
de la chaffe ne leur convenoit
pas , les Vers que
vous allez lire devoient
eftre chantez , au lieu de
228 La Fefte
ceux qui avoient fervy
de prelude au divertif- t
fement de la chasse , & ha
qui commençoient par
Debout, Lyfifcas , &c. k
ce qui ne fut pas executé,
parce que les Princeſses
devant venir la nuit ,
pour éviter la grande
chaleur du jour , l'heure
n'eftoit pas propre pour
un repas , & pour un divertissement
pareil à celuy
qui le fuivit , de forte
que les Vers qui avoient
cfté
de Chantilly . 229
efté faits pour cette reception
, n'ayant point efté
chantez , ils le furent
dans l'appartement de
Madame la Princesse de
Conty , le jour que je
viens de vous marquer.
Les
voicy.
, Princeffes , vous voyez ces hoftes.
de nos bois ,
Pour la premiere fois ,
Quitter leurs demeures paifibles
:
Mais d'un jeune Heros toutfuit
icy les Loix ;
V
230
La
Fefte
Et ce n'est que pour vous que
foumis àfa voix
Ces demy- Dieux fe font
rendus vifibles.
Faunes , vous eftes trop heureux
,
Que l'innocence de vos jeux
Acette belle Troupe ait marqué
vos hommages ;
Dans ces lieux où tout cherche
à flaterleurs defirs
Vous faites leurs premiers
plaifirs.
Aprés de fidoux avantages
Retirez-vous contents fous vos
fombresfeuillages.
de Chantilly. 231
Ces champeftres Divinitez ›
Princeffes voyant vos beautexx
Vous prennent pour des Immortelles.
Faunes , vous ne vous trompez
pas,
Ilen eft dans les cieux & mime
desplus belles ,
Quifont éclater moins d'appas.
Quel nouveau jour nous
éclaire ,
Etfe repand dans ces lieux !
Nous reconnoiffons
lesyeux
Vij
232 La Fefte
·
Sources de tant de lumiere :
De mille Amours empreſſez
La Troupe vous environne .
Ab , que vous embelliſſez
Lesfeftes que l'on vous donne!
B
Les jeux , les ris , la jeuneſſe ,
Accompagnent tous vos pas ;
Aux lieux où vous n'eftes pas
On voit regner la trifteffe.
De mille Amours empreſſez
La Troupe vous environne.
Aboque vous embelliſſez
Lesfeftes que l'on vous donne!
Ces Vers furent applaudis
, & l'on trouva qu'ils
de Chantilly.
233
convenoient parfaitement
au fujet. Il y eut
encore ce jour- là Appartement
& Opera , & enfuite
Media- noche
Jamais on n'a vu tant
de divertiffemens dans un
feul jour , & de tant
de differentes manieres
qu'il y en eut le Dimanche
, qui eftoit la huitiéme
journée. Il femble
qu'ils renaiffoient dans
le temps qu'on cuft cu
fujet de croire que leur
V iij
234
La Fefte
nombre auroit deu diminuer
, à caufe des differens
& continuels
plaifirs
qui pendant
fept jours !
avoient répandu la joye
dans tout Chantilly
.
Mais files divertiffemens
fembloient devoir eftre
épuifez , le zele de M
le Prince ne l'eftoit pas.
Ce jour-là aprés la Meffe,
Monfeigneur alla à la
Chaffe du cerf avec les
chiens de M. le Grand
Prieur. Au retour de la
A
de
Chantilly . 235
Chaffe il fe fendit avec
les Dames dans la Maifon
de Silvie pour le repas
que Monfieur le Prince
luy donnoit. Il faut vous
expliquer ce que c'eft que
cette maifon de Silvie .
C'est une espece de petit
Château qui n'eft com
pofé que d'un Appartement
bas de quatre pieces
, feulement percé en
enfilade , & aboutiffant
d'un coftés aux allées
champeftres d'un grand
0
236 La Fefte
་
bois qui eſt à coſté de la
grande terrasse , vis à vis
le vieux Château . On
appelle auffice Bois le
Bois de Silvie . De l'autre
coſté cette maiſon aboutit
à un demy rond qui
eft dans la grande Forest,
& dont je vous parleray
-bien-toft . Un petit parterre
bordé de berceaux
de chevrefeüil regne tout
le long de cette maiſon.
On dit que ce nom de
Silvie luy a efté donné
0:3
de Chantilly.
2.37
par le fameux Theophile
qui eftoit attaché au fervice
de Mrs de Montmorency
, & qui lors qu'ils
cftoient à Chantilly paffoit
une partie de fon
temps a refver agreablement
, & à faire des Vers
au bord d'une Fontaine,
toute fimple & toute³naturelle
, pouruneMaiſtref
fe qu'il avoit , appellée
Sylvie. On voit encore
cette Fontaine auprés de
cette maiſon , & les pe-
1
238
La
Fefte
tites murailles d'appuy
qui l'environnent & qui
en fervent à des bancs
de marbre qui font
tout autour , font encore
ornez d'une infinité de
Vers galans qui y ont
efté écrits par ce Poëte
amoureux. Ce fut dans
cotec maifon que Monfieur
le Prince fit fervir
un retour de Chafse à
Monfeigneur . Aprés qu'-
on eut mangé les entremets
, comme on croyoit
de
Chantilly. 239
qu'on alloit fervir le
fruit, Monfieur le Prince
dit à
Monfeigneur
, que
sil en vouloit il falloit
qu'il fe donnast la peine
d'en aller chercher au milieu
du Labirinthe où le
Deffert eftoitfervy . Monfeigneur
accepta la propofition
avec joye , &
l'on fe leva de table pour
aller dans le Labirinthe .
Il eft au milieu d'une partie
de la Foreft que Son
Alteffe Sereniffime a fait
4
240 La Fefte
enclore depuis peu de
temps . Dans cet eſpace
de la Foreft , enfermé du
cofté de la grande chute
d'eau , on voit un fort
de
beau Jeu de Mail , & un
de longue Paume . Au deça
eft un grand Manege ,
& à cofté font les Jeux.
l'Arquebuſe & de l'Arbalefte
, avec de grands
Portiques d'Architecture:
au milieu de grandes allées
. Monfieur le Prince
voulant que de quelque
cofté
de Chantilly. 241
i
cofté que Monseigneur
puſt tourner , il trouvaſt
un plaifir impreveu , avoit
fait venir des genst
quifebotenoient tout)
prefts dans chacun des
Jeux dons je viens de
vous parler, en fortè qu'il
y avoit dans le Jeu de
Paume des Joueurs de longue
Paume , des Joueurs
de Mail dans le Mail , des
Tireurs d'Arbalefte
d'Arquebufe dans les
deux lieux deftinez à ces
•
&
1
X
242 La Fefte
exercices , & des chevaux
de bague dans le manege
.
Le reste de la Foreſt qui
n'eft point occupé par
ces Jeux , eft coupé de
grandes routes , qui prennent
leur commencement
dans un domy rond
qui fait comme l'avantcour
du Pavillon de Sylvie
, & qui fe feparent
encore en plufieurs autres
, ce qui fait une promenade
auffi divertiffante
que belle . În
X
de Chantilly. 243
Voilà la fituation du
Labyrinthe qui eſt ſi
remply de detours , qu'il
eft prefque impoſſible
de ne s'y pas égarer , &
d'en trouver le milieu .
Il eft auffi ingenieufement
imaginé que tout
le refte de Chantilly, que
Monfieur le Prince a ordonné
, & quoy qu'il ne
foit pas encore dans la
perfection où ce Prince
veut qu'il foit , je ne laifferay
pas de vous en donx
ij
244
La Fefte
ner une idée la plus jufte
que je pourray . On y
doit trouver à l'entrée
deux Figures de marbre,
que Monfieur le Prince
fait faire à Rome ; l'une
reprefentant Thefée qui
entre dans le labirinthe,
& l'autre Ariane qui luy
-prefente le fil dont il doit
ſe fervir pour affurer (on
retour. Une figure du Minotaure
, qui fe fait auffi
à Rome, doit cftre au milieu
, & comme , felon la
de Chantilly. 2455
Fable, on devoit facrifier
tous les ans à ce Montre
neuf jeunes enfans
d'Athenes , on trouve en
pluſieurs endroits dans :
des enfoncemens qui font
le long des routes du :
Labirinthe, des figures de
jeunes enfans affligez &-
épouvantez du danger
où ils font. En d'autres
enfoncemens pareils , on
trouve des bancs de :
Marbre avec des cartou
ches portez fur des pie--
"
Xiij
246
La Fefte..
deftaux . Sur chacun de
ces cartouches eft une
Enigme , de forte qu'en
mefme temps qu'on offre
à ceux qui font dans
le Labirinthe dequoy repofer
leur corps , on leur
prefente dequoy fatiguer
leur efprit par la curiofité
qui les porte à lire
ce qui fe prefente à leurs
yeux , & par l'envie naturelle
qu'on à de pene
trer ce qu'on n'entend
pas d'abord. Voicy les
de Chantilly. 247
Enigmes que l'on trou
ve en ce beau lieu.
I.མ
On ne m'entend pas dire un
A mot
( tre.
Auxyeux je ne fçaurois paroif-
Je fais connoifire & méconnoiftre
L'habile homme d'avec le fot
Mues , fouvent je perfuade ;
Je fuis propre pour un malade ,
Je fuis le jour, j'aime les nuits,
ne fçaurois pleurer ny rire,
Quifuis-je ? cecy doitfuffire.
ne fuis pas ce que je fuis
Si j'ay pouvoir de te le dire.
Fe
La
Fefte
II.
Tantoft beau, tantoft laid , je
plais , & je fais peur ,
Je ne fuis rien du tout , & je
fais toutes chofes
Rarement veritable & bien
fouvent trompeur,
Je fuis toujours fujet à des
Metamorphofes
Sans conleur" je fçay peindre,
je parle fans voix,
Je vais chez les Bergers , je vi
fite les Roys ,
1
Et je donne aux Amans d'heu
reuſes avantures,
Scavant Magicien j'inftruis les
curieux
de Chantilly. 249
Je prens en un moment cent
fortes de Figures ,
Mais on nepeut me voir qu'on
ne ferme les yeux..
230
La Fefte
HII.
Si tu fearvois de quel endroit
du monde,
On ne peut voir que trois aunes
des cieux,
Cel point de doctrine profonde
T'éleveroit au rangdes Dieux.
de
Chantilly. 231
IV.
D'un pere lumineux je fuis la
Fille obfcure,
Je méprife la terre, & je m'éleve
aux cieux
Où j'apaife fouvent la colere
des Dieux ,
Quand ils ont refolu de per
dre la
nature.
Ma prefence eft cruelle aux
yeux ,
Et toujours Hofteffe fafchenfe,
Je fais fuvent pleurer une
perfonne beureuse.
22
+19
252
La Fefte
V.
Je fais autant de manx que je
caufe de biens
Quand on me veut forcer jeſchape
à mes liens
Je voy fair devant moy, par
tout on me fait place,
Les Princes les Rois de moy
trop amoureux >
Avec des longs travaux me .
conduifent chez eux.
Mais poureux quelques fois je
fuis toute de glace.
塗塗
Tor
me
VI.
de Chantilly . 253
VI.
Tout le monde me craint , tout
le morde me fuit ,
Je mene dans le port, j'augmente
les orages
,
Je produis la clarté , je forme des
nuages ,
Le jour m'eft ennemy, je le fuis
de la nuit
Toujours en action , jamais je
ne m'arreste
Terrible aux criminels , charmant
dans une Fefte.
253
Y
234
La Fefte
VII.
Fe brouille les amis , & jé les
entretiens ,
Faccrois les revenus , je diffipe
les biens ,
Favance le trepas , je prolonge
la
vie ,
F'augmente
la temerité
,
Fe feme la difcorde , à la paix
je convie ,
Et les plus diffolus aiment ma
pureté.
de Chantilly.
255
VIII
2
Quel eft cet art ingenieux .
De peindre la parole, e deparler
aux yeux
Et qui fçait , par des traits de
figures tracées ,
Donner de la couleur du
corps aux pensées ?
Y ij
256 La Fefte
IX.
Des petits & des grands mon
fein eft le refuge
Faypar toute la terre un celebre
renom
Et tout feulje porte le nom
D'un Berger , d'un Prince &
d'un juge
de Chantilly. 257
X.
Amant infortuné d'une belle
Maiftreffe
Dont la grace est égale à la legereté
,
Je la cours en tous lieux ,je la
pourfuisfans ceffe
Pour contenter l'amour dontje
fuis tourmenté.
Elle , trop e flâmée , accorde à
mon e vie
Un baifer fatal à ma vie,.
Y iij
258 La Fefte
XI.
Effet inanimé d'une cauſe vi-
Vante
Je retire les Morts du tenebreux
Séjour.
Par moy le fort d'un fiecle eft
le plaifir d'un jour,
Et celuy qui m'a fait oufe cache,
oufe vante.
Fentretiens tout le monde ,
ne dis jamais mot ›
Pour eftre bien vétu je n'enfuis.
pas moins fot..
de Chantilly. 259
XII
Un bon vieux pere a douze
enfans ,
Ces douze en ont plus de trois
cens
Ces trois cens en ont plus de mille ..
Ceux- cy font blancs ,ceux- làfont.
noirs ,
Et par de mutuels deve´rs
Tous confervent l'accord à l'USnivers
utile.
260 La Feste
Outre les figures d'enfans
on en rencontre
beaucoup d'autres reprefentant
differens perſonnages
, comme des A-
19
fem
mours , de petits Jeux
qui femblent fe moquer,
& infulter ceux qui s'égarent.
Les piedeftaux , &
Lesfcabellons qui portent,
foit les Enfans , foit les
Cartouches , font de dif
ferent marbre tres-beau.
Parmy tant d'Enigmes ,
on n'a pas oublié celle
de Chantilly . 261
du Sphinx , qui eſt ſi faª
meufe. Le Sphinx y eft
luy- mefme , qui la prefente
en Latin & en
François . Monfeigneur
eftant entré dans le La-
T
1
byrinthe avec les Princes
& Princeffes , & tous les
Seigneurs de fa fuite ,
chacun prit des chemins
differens pour arriver
plûtoft au lieu où eftoit
la Colation , & ceux qui
fe promirent d'en trouver
bien- toft le centre ,
1
1
26.2 La Fefte
fe lafferent en faiſant plus
de chemin que les autres,
fans avoir plus d'avanta
ge fur eux. On peut dire
feulement qu'ils furent
les premiers trompez ,
tant ce Labirinthe
eft
difficile.Cependant Monfieur
le Prince , pour faciliter
le moyen d'en trouver
le milieu , y avoit fait
placer un Concert de
Hautbois . On marchoit
droit au lieu où ce Concert
eftoit entendu 2,. &
de Chantilly.
263
que dans
lors qu'on en eftoit tout
proche , & qu'on croyoit
ne devoir plus avancer
que pour y entrer , on
s'en éloignoit infenfiblement
; de forte
le temps où l'on eftcit
le plus perfuadé qu'on
n'avoit plus de chemin
à faire , on s'en trouvoit
encore auffi loin que lors
qu'on avoit commencé
à faire le premier pas .
Les agreables impatiences
que cela caufoit fer-
1
264
La Fefte
voient de divertiſſement
à ceux mefmes qui eftoient
les plus
trompez.
Enfin
Monfeigneur qui
s'eſtoit rendu , deſelperant
de trouver ce qu'il
cherchoit , & voulant
épargner aux Dames la
fatigue de marcher plus
longtemps , dit à Monfieur
le Prince qu'il falloit
les mettre dans le
bon
chemin ; ce que Son
Alteffe fit . Quand ils furent
dans la veritable
Ioute ,
de Chantilly . 265
route , ils arrriverent
bien- toft au centre de ce
..
Labirinthe , extremément
furpris de ce qu'ils y
trouverent , parce qu'il
ne s'eft encore jamais
rien vû de pareil . Il faut
vous dire pour vous le
bien faire
comprendre ,
que le milieu du Labirinthe
reprefente une
manière de grande Salle
découverte . Son plan eſt
quarré avec un enfoncementen
rond ſur chaque
Z
266 La Fefte
1
face . La table qui eftoit
dreffée dans le milieu de
cettte efpece de Salle fuivoit
le mefme plan . Le
deffus reprefentoit un
parterre
, dont les compartimens
eftoient for
mez par des corbeilles
d'argent , & tous les fentiers
qui feparoient les
corbeilles eftoient degazon
, de forte qu'il n'y
avoit point de nape. Les
devants & le tour de la
table eftoient de feuillade
Chantilly.
i
267
2
ges ornez de feftons de
fleurs , avec un cordon
pareillement
de fleurs qui
bordoit la table . Le milieu
en eftoit occupé par
un vaſe de filigrane d'argent
, d'où fortoit un
Oranger tout couvert de
fleurs & de fruits naturels
. Comme ce vafe étoit
plus étroit vers le pied ,
on avoit placé tout autour
huit autres vafes garnis
de fleurs . Ils eftoient
accompagnez
de huit cor-
1
1
Z ij
268 La Fefte
beilles qui en eftoient
auffi remplies , & ces corbeilles
eftoient portées
fur autant de niafques
d'or qui fervoient d'orces
vafes
nement au grand vafe.
De forte que les fleurs de
de toutes ces corbeilles
& de tous
faifoient enſemble un effet
tres - agreable , & qui
avoit quelque chofe de
delicieux. Les corbeilles
parterre
qui formoient
le
& qui eftoient en Dôme
de Chantilly. .269
joignant l'agrément
de
leurs figures au different
coloris d'une fi grande
quantité de fleurs , le tout
formoit un composé dont
la veuë eftoit rejouye , &
dont on ne pouvoit fe
laffer d'admirer l'agreable
& riante diverfité , &
ce qui la faifoit encore
paroiftre davantage, c'eft
que toutes les corbeilles
qui fe trouvoient d'une
mefme forme eftoient
garnies de fruits de mef-.
Z iij
270 La Fefte
me couleur , & qu'elles
eftoient difpofées de forte
qu'on croyoit voir un
parterre
veritable
. Outre
toutes ces corbeilles
, il
y en avoit encore beaucoup
d'autres
.
Il y avoit un Bufet
dans chacun des quatre
angles du lieu où eftoit
la table , & chaque bufet
avoit trois gradins. Ils
cftoient tous ornez de gazon
, de feüillée , & de
• feftons de fleurs fans nade
Chantilly . 271
pes , afin qu'ils euffent
du rapport
à la table qui
n'en avoit point . Tous
ces bufets eftoient
garnis
de vafes d'argent
& de
porcelaines
. Sur les coins.
de chaque
étage , & dans
le milieu
du troifiéme
gradin
eftoit un autre
vafe plus haut que les
autres . Aux deux coftez
de chaque
bufet , on
voyoit
deux focles de
gazon fur chacun
defquels
eftoit pofée une
272 La Fefte
caiffe. Ces caiffes étoient
au nombre
de
douze , & l'on voyoit
fortir de chacune un arbre
fruitier chargé de
tres- beau fruit , & qui
n'avoit pas moins dequoy
contenter le gouft
que la veuë . Outre ces
quatre bufets , il y en
avoit deux grands qui
eftoient en face de la table
, & qui fuivoient le
plan du lieu où ils étoient
dreffez . Ils avoient
de Chantilly.
273
deux gradins dont le premier
eftoit occupé par
une couche de Melons
naturels . Le fecond étoit
garny de vingt- quatre
couverts de porcelaines
fines . Le reſte eftoit
remply de gafteaux , &
d'affiettes de groffes truffes
derriere lefquelles étoient
de tres- belles porcelaines
garnies de fleurs .
Une maniere de doffier
formé par des confoles
où eftoient attachées des
274 La Fefte
guirlandes de fleurs faifoient
le fond de ces deux
bufets.
Lorfque Monfeigneur
entra dans le Labirinthe
il n'y trouva perſonne
ceux mefmes qui avoient
pris le foin du fervice s'en
eftant éloignez , & s'étant
cachez par l'ordre
de Monfieur le Prince ,
qui vouloit donner à cette
Fefte un air de liberté.
C'eſt un plaifir que les
Rois & les grands Princes
de Chantilly. 275
gouftent rarement , &
qu'il eft plus difficile de
leur donner que les Festes
les plus fuperbes & les
repas les plus magnifiques
, où ils vont moins
pour les recevoir , puifqu'il
n'y a rien d'extraor
dinaire pour eux , que
pour marquer
l'eftime
particuliere
qu'ils font de
ceux qu'ils veulent bien
honorer de leur preſence.
Monfeigneur & ceux qui
l'acompagnoient prirent.
276
La Fefte
beaucoup de plaifir dans
le Labirinthe . Ils exami- ,
nerent la table dont l'invention
leur parut toute
nouvelle , & tres-fingu
liere. Ils confiderent les
bufets & le tout enfemble
leur parut un Enchantement
d'autant plus
grand qu'ils n'eftoient
point incommodez
de la
foule & qu'ils pou
voient refpirer en liberté
l'air delicieux que tant de
fleurs avoient parfumé. i
L'apréf
de Chantilly. 277
L'apréfdinée , Monfeigneur
alla tirer , & trouva
un nouveau divertif
foment à fon retour. C
divertiſſement commença
à huit heures du foir.
Il eftoit donné par le
Dicu Pan , que le vilain
temps avoit empefché le
jour précedent de divertir
Monfeigneur dans le
Bois , où il y avoit une
grande Fefte preparée ,
& qui pour ne manquer
aucune occafion de le
A a
278 La Fefte
divertir , s'eftoit emparé
du Theatre, & avoit convié
toutes les Divinitez
des Bois , toutes les Nym·
phes de Chantilly , & les
Bergers & Bergeres du
mefme licu , à donner un
divertiffement au Fils du
plus grand Roy de la
Terre. Pan eftoit dans le
fond du Theatre , dont
la decoration repreſentoit
une Foreft . Ce Dieu
eftoit élevé fur une eſpece
de petit Trône de ga-
£ A
de
Chantilly
279
zon , & entouré de toutes
les Divinitez des Bois,
& de cinquante - quatre
Faunes , Satires , & Silvains
, qui estoient les
mefmes qui l'avoient accompagné
dans tous les
divertiffemens qu'il avoit
donnez à Monfeigneur
par tout où il avoit pû
rencontrer ce Prince, & ils
s'eftoient attachez depuis
fon arrivée à
Chantilly ,
à le chercher dans tous
les lieux où il leur eftoir
A a ij
280 La Fefte
permis d'aller , afin de
continuer
à le divertir.
Vingt - quatre Nymphes
magnifiquement
vêtuës
eftoient affifes fur le
devant du Theatre . On
voyoit enfuite quantité
de Bergers avec des habits
tres propres & con
venables
à leur caractere
, & derriere
ces Bergers
paroiffoient
les Satires ,
les Faunes , les Silvains ,
les Divinitez
des Bois , &
le Dieu Pan dans le fond
de Chantilly. 281
élevé de la
maniere que
je viens de vous marquer.
Ce grand nombre
de perfonnes
differemtment
habillées
formoit
une
nuance tres agrea
ble. On avoit place fur
le devant
celles qui ef
toient le plus
magnifiquement
vêtues , parce
-
qu'on les voyoit plus
facilement , & cette gra ,
dation avoit je ne fçay
quoy qui frapoit d'abord
, & qui plaifoit d'au-
A a iij
282 La Fefte
tant plus , qu'elle faifoit
diftinguer
fans peine le
rang des divers Perfonnages
dont tout le Theatre
eftoit remply , ce qui
ne ſe fait pas aifément
lors qu'ils paroiffent
d'abord
mêlez . Ils le furent
dans la fuite , mais d'une
maniere auffi agreable
que nouvelle , car aprés
qu'on eut joué l'ouverture
, tout ce grand divertiffement
ayant commencé
par un Paffepied ,
de Chantilly. 283
une Nymphe feleya feule
en danfant , une autre fe
leya derriere elle fans être
apperceue, &la fuivit,une
troifiéme fit la mefme
chofe, & les autres ayant
imité ces trois premieres
,
en formant toutes une
danfe en rond , le milieu
du Theatre qui eftoitvuide
avant que le divertiſſement
commençaſt
, ſe
trouva agreablement
remply , & mefme fans
qu'on fe fuft prefque
284
La Fefte
apperceu
de quelle maniere
ces Nymphes étoient
forties de leur
place. Il y en cut quelques-
unes qui chante
rent en danfant
, apres
quoy Pane & tous ceur
de fa fuite
fe mêlerent
avec les Nymphes , les Ber
gers & les Bergeres , &
ce mélange d'habits dif
ferens produifit une varieté
qui fut un grand
charme pour la veuë .
Ce divertiffement eftoit
de Chantilly. 285
meflé d'Airs Italiens &
François , & de Symphonie
. Tous ces Airs avoient
efté faits par M. Lorenzani
, pour un Opera
que M. le Duc de Nevers
donna au Roy à Fontaine-
bleau il y a quelques
années , & qui fut trous
vé tres-agreable , & tresbeau
par Sa Majefté & par
toute la Cour. Le genie
plein d'invention de ce
Duc eft connu de tout
le monde , & quand il
286 La Fefte
s'échappe à faire des Vers,
ce qui ne luy arrive pas
ordinairement
, on y remarquè
un certain tour
d'efprit naturel , & une
vivacité qui en feroient
fouventreconnoître l'Auteur
, s'ils eftoient meſlez
avec d'autres . Parmy
ces Airs , il y en avoit
quelques- uns que M. Lorenzani
avoit faits exprés
pour ce divertiffe-
5 parce que lors
qu'on ramaſſe ainſi quelment
de
Chantilly.
287
1
01
ques pieces enſemble
pour en faire une espece
de corps , il faut une maniere
de liaiſon quiene
fe trouve
ours ,
pas
à
moins qu'on ne faffe
quelque
chofe de nouveau
qui ferve à les joindre
, de forte qu'il fallut
& des Vers , & des Airs
ce qui fut
nouveaux
fait avec une
diligence
prefque
incroyable .
Tout ce qui
regardoit le
Balet qui fut meflé dans
288
7
La Fefte
ce fpectacle eftoit de M.
Pecour , & parut auſſi
bien imaginé qu'il fut
promptement & bien executé.
On ne chercha pas
à faire cet impromptu
,
parce qu'on manquoit de
divertiſſemens à Chantilly
, puis qu'au contraire
il y en a eu quelques-
uns qui n'ont pû
cftre donnez
, le temps ne
s'eftant
pas trouvé propre
pour les faire paroître
dans les lieux pour
lefquels
de Chantilly. 289
lefquels on les avoit deftinez
; mais Monfieur le
Prince qui ne vouloit pas
laiffer paffer un feul jour
fans que Monſeigneur
euft le plaifir de plufieurs
fortes de
divertiffemens ,
avoit fi bien difpofé toutes
chofes , & fi bien
choifi & preparé toutes
les perfonnes qu'il employoit
, qu'il eftoit ſeur
que lorfque le mauvais
temps feroit manquer un
divertiffement , il pour-
Bb
290 La Fefte
roit facilement &
en
"
fort peu d'heures luy en
faire fubftituer un autre ,
& mefme qui feroit du
gouft de Monfeigneur
fuivant les chofes qu'il
remarqueroit qui plai
roient à ce Prince . Celuy
que le Dieu- Pan & les
Divinitez des Bois donnerent
fur le theatre fut
de ce nombre . Il dura au
moins deux heures , & il
fut fi bien executé , &
avec tant dejufteffe qu'on
2
de Chantilly.
291
auroit pu aifément lefaire
paffer pour un de ceux qui
avoient été preparezavant
F'arrivée deMonfeigneur
.
Il femble qu'après tous
les divertiffemens qu'on
avoit déja eus , le Diman
che dont je vous parle ,
qui eftoit la huitiéme
journée , on n'en devoit
plus attendre d'autres , &
que cette journée en avoit
efté affez remplie.
Cependant il y en eut encore
deux des plus grands
Bb ij
292
La Fefte
& des plus confiderables
dont on ait oüy parler depuis
long-temps . Ce futun
Feu d'artifice & une Illumination
qui fuccederent
à ce qui venoit d'ê ,
tre veu fur le Theatre . Je
ne puis vous donner une
jufte idée de l'un & de
l'autre qu'en vous en faifant
la defcription
. Quelque
exacte qu'elle puiffe
eftre , elle fera toujours
beaucoup au deffous de
l'éclat de ces deux brillans
divertiſſemens .
de Chantilly. 293
Monfeigneur fortit de
la Salle de l'Opera à neuf
heures du foir par la Galerie
des Cerfs qui eſt au
bout de l'Orangerie . Il
monta dans une grande
Caleche avec toutes les
Dames , & entra dans le
Jardin où il fe
promena
quelque temps à la clarté
d'un grand nombre de
flambeaux dans une belle
allée qui fait face à cette
Galerie . Il eftoit conduit
par Monfieur le
Bb iij
294 La
Fefte
Prince .
Monfeigneur
و
ayant quitté cette proménade
alla au bord du canal
& en remontant
le long du bord comme
pour venir à fa teſte , on
fut extremement furpris
de le voir tout en feu *
& tout bordé de groffes
lumieres qui eftoient fi
proches les unes des autres
qu'elles paroiffoient
fe toucher. La croifée du
canal qui va droit au
grand eſcalier du Châde
Chantilly. 295
teau eftoit bordée de
Imefme . Lorsque Monfeigneur
arriva dans cet endroit
, d'où l'on peut dé-
- couvrir le Château , il
1 parut étonné ainfi que
toute fa Cour . Il avoit
fujet de l'eftre ; car on n'a
2.
jamais rien veu de fi fur
prenant
que l'Illumination
qui parut en face .
C'eftoit le grand Efcalier
, qui eftant illuminé
paroiffoit
comme s'il cuft
efté bafty de pierres pre296
La Fefte
cieuſes , éclairées par lc
Soleil . Pour vous faire
mieux comprendre la
beauté de cette Illumination
, je croy vous devoir
parler de l'architecture
de cet Efcalier & de
tout ce qui l'embellit ,
il eft eftimé de tous les
gens de bon goût , tant
pour fa
beauté que pour
fa grandeur. Ce font
deux façades que les paliers
& les marches feparent
en deux parties égade
Chantilly . 297
les , ornées de fix colomnes
qui font accouplées
deux a deux . Du cofté
des marches font deux
: grands Arcs rampans ,
qui dans leur enfoncement
forment chacun.
une grote . Ces colomnes:
foûtiennent une Coiniche
d'ordre Dorique , &
dans chacune dès Niches ,
il y a une FigurePedestre .
L'une reprefente Acis &
Galatée . Acis eft dans
a l'attitude d -un Amant
298 La Fefte
qui regardefa Maiftreffe,
& qui joue de la Flûte.
On fçait que ce fut
par là que la Nymphe
en fut charmée . Galatée
eft repreſentée d'une
maniere qui fait paroiftre
combien elle a
de plaifir à entendre les
fons que rend la Flûte
d'Acis . L'autre Figure
repreſente Alphée & Arethufe.
Alphée eſt un
jeune Fleuve qui devint
amoureux de cette Nym
de Chantilly. 299
phe , en la voyant fe
baigner dans fes eaux ,
& il eft dans l'attitude
d'un homme paſſionné ,
que l'amour oblige à la
pourfuivre. Arethufe eft
reprefentée comme une
perfonne faific d'effroy ,
qui ayant efté furpriſe
T par le Fleuve , prend fes
g habits , & s'enfuit en demandant
fecours à Diane.
Dans chaque Grote ,
tornée de rocailles , de
joncs marins & de ro300
La Fefte
feaux , eft une grande Figure
reprefentant un
Fleuve accoudé fur un
grand vaſe renverſé . Au
pied de cette Figure eft
un Dauphin qui porte
un petit enfant . De deffous
les pieds de ces quatre
Figures fortent trois
napes d'eau. Ces deux
vafes & ces Dauphins en
verfent une grande quantité
, laquelle eſtant receue
dans une auge , forme
autant de grandes napes
de
Chantilly. 301
pes qui tombent toutes
dans deux grands baſſins ,
d'où fortent trois lances
d'eau , & toutes ces eaux
jointes enſemble ſe dé-
,
chargent en caſcade dans
le grand foffé . Elles font
toutes des eaux de fource,
qui n'eftant élevées par
I aucune machine mais
coulant naturellement
,
& receuës feulement dans
les tuyaux, font aller ces
fontaines jour & nuit.
Toutes les parties de cet-
Cc
302
La Fefte
te Architecture jufqu'au
moindre filet des moulures
eftoient bordées de
lumieres qui fe touchoient
les unes les autres
. Les boffages meſme
des colomnes en eſtoient
marquez. Tous les de
dans des niches où font
les Fleuves & autres Statuës
, eftoient illumi nez
fans que l'on puſt remarquer
comment , & toutes
les eaux qui en fortent
& forment des napes ,
50
de Chantilly . 303
eftoient auffi éclairées.
Toutes les marches depuis
le bas de l'efcalier .
jufqu'au haut eftoient
auffi bordées de lumieres .
Il y avoit fur le haut un
grand piedeſtal de toute
la largeur de l'efcalier ,
portant une piramide ,
dont le fommet eftoit
- élevé à quarante pieds
de hauteur , & fur le haut
de laquelle on voyoit
une Fleur de Lys . Tous
les ornemens du piedeſtal
Cc ij
304
La Fefte
८
& de la piramide cftoient
formez par les lunieres.
• On remarquoit les Chi
fres de Monfeigneur
, enfermez
dans une Medaille.
Tout ce grand
efcalier , avec cette Piramide
, paroiffoit au deffus
, faifoit un des plus
>
agreables fpectacles que
l'on puiffe voir cet
Efcalier n'ayant aucune
partie qui ne fuft illuminée.
Les appuis qui bordoient
les foffez du Châde
Chantilly. 305
་་་
teau des deux coſtez de
l'Eſcalier, le grand baſſin
qui eft en face , où eft la
gerbe , les allées des parterres
qui font aux coſtez
du canal , les baffins qui
font dans les parterres
au
nombre de dix , tous les
piedeftaux & les marches
par où l'on defcend pour
C aller au canal , enfin tout
ce qui fe voyoit du canal
de cet endroit eftoit
auffi bordé de groffes lumieres
. Le mefme ſpecta-
Cc iij
306 La Fefte
cle continuoit dans ce
qu'on peut voir au delà
du canal où eft une Montagne
qui s'éleve en glacis
, & que l'on nomme
le Vertugadin , parce qu'il
en a la forme , tout y é
toit pareillement bordé
de plufieurs lumieres en
differens endroits , juf
qu'au fommet qui a prés
de quatre- vingt pieds de
haut . Monfeigneur eftoit
placé proche la gerbe ,
tellement qu'il pouvoit
de Chantilly. 307
voir l'Efcalier , & tout le
refte de l'Illumination
d'une feule veuë . Il paroiffoit
au deffus de cette
Montagne
un Soleil fi
haut qu'il furprit tous.
ceux qui le virent . L'on
fit partir un grand nombre
de fufées des plus.
belles qui fe foient encore
veuës. Il y en avoit
beaucoup de nouvelle invention
. On en remarequoit
dont les petites
fufées qu'elles jettent
308 La Fefte
{
d'ordinaire aprés s'eftre
élevées , en produifoient
encore plufieurs autres .
On en tira quantité en
forme de Girandoles ,
dont l'effet fut admirable;
ainfi l'air eftoit continuellement
éclairé, tant
par ces fufées que par les
pots à feu , trompes &
autres machines qui ne
difcontinuoient point.
Le dernier partement
d'une girade qui remplit
tout l'air de feu. L'arti
fut
de Chantilly. 309
fice qu'on tira fut en fi
grand nombre , que tous
les Spectateurs en furent
furpris ; auffi peut - on
dire qu'on en a peu veu
de femblable. Cette girande
ne fut pas plûtoft
finie , que l'on mit le
feu à une machine qui
tournoit fur deux fens
differens , & qui jettoit
des feux en l'air & fur
terre . On trouva cette
machine fort extraordinaire
. Ce qu'on vit paroi310
La Fefte
ftre enfuite tout proche
le baffin de la gerbe fut
un fpectacle qui meri
toit bien les regards
qu'il attira . C'eftoit une
gerbe de feu qui remplit
l'air d'artifice durant
un fort long- temps . Sitoft
qu'elle finit le feu
d'eau commença à tirer.
Je n'ay point de termes
pour vous exprimer la
beauté de cet artifice . Je
vous diray feulement que
l'air & l'eau furent toùde
Chantilly. 311 1
er
LITE
jours en feu , & qu'il s'y
formoit des combats par
les fufées qui fe pourfulvoient
, & qui quelquefois
s'enfonçoient dans
l'eau en la faifant boüillonner
, & qui aprés y
avoir fait plufieurs tourbillons
en fortoient pour
en faire autant en l'air
en fe pourſuivant ; ils
rentroient enfuite dans
l'eau , & en reffortoient
plufieurs fois . Il y avoit
d'autres artifices fur
312
La Fefte
l'eau . Ils eſtoient plus
tranquilles , éclairoient
beaucoup , & jettoicut
des feux fort élevez qui
en tombant fe cachoient
quelque temps dans l'eau
d'où ils reffortoient
enfuite
, & en produifoient
d'autres qui ferpentoient
fur la furface du baffin .
L'on peut dire qu'il eft
rare de voir tant de fortes
d'artifices & en fi
grande quantitépour une
feule Fefte , & dans un
auffi
de Chantilly. 313
DIC
0%
0
auffi beau lieu j car
c'eftoit dans le milieu
de toute l'illumination
dont je viens de vous
7 parler : Le tout enſemble
formoit le Spectacle le
plus agreable & le plus
brillant qu'on puiſſe s'imaginer,
Cette journée eftant
ainfi finie, chacun ayant
l'idée remplie de tout ce
qu'il avoit vû pendant lë
jour , retourna dans fon
appartement , fans pou-
Dd
314
La Fefte
voir s'entretenr d'autre
choſe. Les plaiſirs fur
lefquels rouloit l'entretien
eftoient en fi grand
nombre , qu'on en compta
fix dans la mefme
journée . , qui font la
Chaffe , le Difné à Silvie,
la Collation dans le Labirinthe
, le Divertiſſement
de Pan fur le Theatre
, l'Illumination , & le
Feu d'artifice . Tous ces
Divertiffemens eftoient
fi grands & fi étendus ,
de
Chantilly. 315
I
qu'une journée auroit
cfté bien remplie d'un
feul de ces plaifirs . Chacun
s'entretenoit de ce
luy qui convenoit le
plus à fon caractere , mais
on loüoit generalement
la galanterie , la magnificence
, & la grandeur
de tous ces Divertiffemens.
On difoit que
Chantilly eftoit un lieu
enchanté , où les plaifirs
naiffoient à chaque inftant
, & où l'on en trou-
Dd ij
: 316
La Fefte
voit de nouveaux à chaque
pas qu'on faifoit . Enfin
l'on s'alla coucher
,
l'efprit tout remply de
tant d'agreables
idées , &
je fuis perfuadé
qu'elles
firent le fujet des fonges
de la plupart
de ceux
qui rêverent
cette nuitlà
. On pouvoit
rêver à
fon aife , car Monfieur
le Prince avoit fi bien
donné fes ordres
2
2 que
chacun
eftoit
logé
fort commodement
. Le
len
de Chantilly. 317
demain matin Monfeigneur
qui prefere les nobles
exercices , quoy qu’-
un peu fatiguans , au re-
T pos du lit , alla courre le
1
Cerf dés le matin avec
les chiens de Monfieur
du Maine , revint diner
à Chantilly , & alla
l'apréfdinée aux toiles ,
où il y avoit une tresgrande
quantité de fam
gliers , biches , renards ,.
lievres & lapins . Cette
chaffe parut luy donner
Dd iij
318 La Fefte
beaucoup de plaifir . Enfin
aprés avoir fait à
Monfieur le Prince mille
honneftetez qu'on voyoit
bien qui partoient du
coeur , ce Prince prit le:
chemin de Verſailles . Il
avoit fujet d'eftre fatisfait
, non feulement des
divertiffemens qu'on luy
avoit donnezàChantilly,
qui quelques grands qu'
ils fuffent, n'étoient point
au deffus d'un Prince du
Sang de France, mais auffi
de
Chantilly..
319
Edu zele fincere avec lequel
Monfieur le Prince
l'avoit receu . M. Berrain
, dont le genic univerfel
eft tres -propre pour
toutes ces fortes de divertiffemens
, avoit efté
chargé du foin de toute
la Fefte , & Mrs le
Camus & Breaar l'avoient
efté de ce qui regardoit
les tables. Les
Princeffes écrivoient tous
les jours au Roy , & luy
rendoient compte des di
03207 La Fefte
.
vertiffemens de chaque
journée avec tant d'etprit
qu'on ne parloit à
la Cour que de leurs lettres
. Monfeigneur envoyoit
tous les jours
fçavoir des nouvelles de
la fanté du Roy & de
Madame la Dauphine ,
& on depefchoit tous les
jours à ce Prince des
Gentilshommes de leur
part. Je ne fçaurois trop
vous entretenir de Chantilly
, & pour vous en
de Chantilly. 321
dire encore un mot en
gros , il eft fitué dans un
valon au milieu de deux.
forefts , dont l'une eft
celle de Chantilly &
l'autre celle Dalatre . Les
:
jardins ont au moins
deux mille cinq cens toifes
de longueur jufques
à l'Etang de Gouvieux ,
& il y a autant de navigation
. Il ne faut pas
confiderer feulement
Chantilly par toutes ces
chofes , la pofterité le:
$22 La Fefte , &c.
doit toûjours regarder
comme un lieu fort confiderable
, quand il ne le
feroit que parce qu'un
grand Prince accablé du
poids de fes Lauriers a
donné fes foins à une
partie des embelliſſemens
qu'on y voit , & y a paffé
les dernieres années
d'une vie feconde en
Miracles , & dont tout
ce qu'il y aura d'Hiftoriens
parleront avec
Joge
.
MVSKVM
BRITAN
NICVM
DEB
CHANTILLY.
L n'y a point
d'Empire fur la
terre où les Souverains
feient
plus aimez qu'ils le font
en France On ne leur
A
2 La Fefte
rend point une adoration
d'ufage comme en
Orient , ce qui ne les y
fait pas aimer davantage
, parce qu'ils fe communiquent
fort peu , &
qu'il eft impoffible qu'on
foit penetré d'amour
pour ce qu'on ne peut
connoiftre , puis qu'on
ne le voit que tres - rarement
. Il y a d'autres
Souverains dont le
gouvernement
tyrannique
leur fait rendre d'ayeu
de Chantilly.
3
gles obeiffances , qui éloignent
beaucoup plus
l'inclination qu'on pourroit
avoir pour eux qu'-
ils ne fe l'attirent ; mais
on voit peu de lieux où
l'union foit plus parfaite
qu'en France entre le
Souverain & fes Sujets.
Il fe communique fans
defcendre
de fa grandeur
, fes Sujets le voyent
& luy parlent fans avoir
moins de refpect pour
luy qu'en ont pour leurs
A ij
La Fefte
1
Rois ceux qui les adorent
. Ils executent fes
ordres avec une auffi entiere
obeiſſance , que fe
la font rendre les Princes
qui exercent fur leurs
Peuples un empire tyrannique
. De forte qu'on
peut conclure que de ces
trois manieres de gouverner
celle des Monarques
qui fe communiquent
, les fait aimer avec
un zele plus ardent &
plus parfait , & leur fait
de Chantilly.
rendre les mêmes refpects
& les mefmės obciffances
qu'aux autres . Le
Roy s'eftanto diftingué
entre tous les Princes
qui fuivant l'ufage de
leurs Etats vivent à peu
prés de la mefme forte ,
il feroit difficile d'exprimer
avec quelle joye ,
empreffement
, & quel
quel éclate il eft receu
dans tous les lieux qu'il
honore de fa prefence.
Je vous ay décrit plu
A j
6 La Fefte
fieurs des Festes qui fe
font faites en de pareilles
occafions . Le mefme zele
paroift pour toute la
Maiſon Royale , & l'on .
cherche à honorer
Souverain en
le
rendant
des honneurs éclatans
au Prince qui le touche
de plus prés , & particu
lierement lors que ce
Prince ne les merite pas
moins par le caractere de
bonté qui le rend aimable
, que par la grandeur
de Chantilly.
7
Monfeide
fon
rang.
gneur
le Dauphin
, que
Monfieur
le Prince
receut
le mois
paſſé
dans
fa belle
Maifon
de Chantilly
, a tous
ces
avantages
, & Son
Alteſſe
fereniffime
, à qui
la magnificence
eft naturelle
, fit
en cette
occafion
tout
ce
qu'on
pouvoit
attendre
d'un
grand
&
genereux
Prince
, ou
plutoft
tout
ce qu'on
attendoit
de
luy. C'eſt
dire
encore
da-
A iiij
8 La Fefte
vantage puis que ce Prins
ce n'a jamais rien fait
que de grand , & d'extraordinaire
, lors qu'il a
donné des Feftes . Ses manieres
galantes & magnifiques
eftant connuës , on
n'eut pas fitoft appris
que Monfeigneur devoit
aller à
Chantilly , qua
l'on demeura perfuadé
que tous les divertiffe
mens y feroient nou !
veaux , fuperbes , & remplis
d'invention . L'at
de Chantilly.
9
tente qu'on en avoit, a
efté remplie , & quand le
bruit qui s'eft répandu
de ces divertiffemens ne
vous obligeroit pas à
m'en demander un entier
détail , je me trouverois
engagé à de donner , non
feulement parce que je
vois que toute la France
le fouhaite , mais encore
parce queplufieurs Etrangers
m'ont fait l'honneur
de publier qu'ils
attendoient de mes foins
10 La Fefte
une Relation exacte de
cette fuperbe Fefte, & qu'-
ils en ont donné meſme
des témoignages publics .
Ces confiderations doivent
échauffer mon zele ,
mais elles ne me fourniront
pas dequoy répondre
à la bonne opinion
qu'on a de moy . Je puis
cependant m'affurer de
plaire , puis que la verité
n'a befoin d'eftre embellie
d'aucuns ornemens , &
que tout ce qui s'eft fait
de Chaneilly.
II
à Chantilly eftoit fi ingenieux
, fi galant , fi
magnifique , & fi bien
entendu , qu'il me fuffira
de dire les chofes
comme elles fe font paffées
, pour faire concevoir
toutes les beautez ,
& tous les agrémens d'une
Fefte où tous les jours
de nouveaux plaiſirs fuccedoient
les uns aux autres
: car ce n'eft
pas
toûjours
un grand ſpectacle
feul qui divertit , mais
12 La Fefte
l'enchaifnement des plaifirs
, qui cftant donnez à
propos , ne fatiguent
point. Je voudrois bien
pouvoir joindre à tout
cela une peinture un peu
reffemblante de l'activité
de Monfieur le Prince .
L'ardent defir qu'il avoit
de divertir Monfeigneur
luy donnoit des foins fi
empreffez , que fi la chofe
euft efté poffible , il auroit
marqué chaque heure
du jour par quelque
de Chantilly.
13
nouveau divertiffement .
Monſeigneur partit de
Verfailles le Dimanche
22. d'Aouft , & arriva
dans la Foreft de Chantilly
par le chemin de
Lufarche . Monfieur le
Monfieur le Duc , &
Prince de Conty le reccurent
au bout de la Foreft
vers le milieu de la
vieille route. Comme
c'eftoit le lieu où Monfeigneur
devoit chaffer ,
Monfieur le Prince y
14
La Fefte
4
cftoit pour luy faire commencer
fa chaffe . 11 prit
ce divertiffement jufqu'à
cinq heures du foir , &
le plaifir qu'il y trouva
fut d'autant plus grand ,
qu'ilvit s'élever quantité
de perdreaux & de faifandeaux.
Ainfi , comme la
chaffe avoit fait former
le deffein du voyage de
Chantilly , parce que
c'eſt le plus beau lieu du
monde pour chaffer , ce
fut le premier plaifir que
de
Chantilly. 15
Il alla
Monfeigneur prit en approchant
de cette delicicufe
Maiſon .
jufques au lieu nommé
la Table , qu'on dit eftre
juſtement au milieu de
la Foreft , toûjours accompagné
de Mor fieur
le Prince . La figure de ce
lieu eft ronde. Il a vingttrois
toifes de diametre ,
& eft partagé en douze
routes , qui ont pour
centre le point du milieu
de cette Place. Elles font
16
La Festés
toutes bordées de charmille
, & ont chacune
cinq toifes de large , & environ
une lieue de long .
Dans le milieu de ce rond
on avoit eu ſoin d'élever
une feuillée , dont la forme
ſuiyoit le meſme plan.
Elle eftoit de fept toifes
& demie de diametre ,
& élevée fur une Eftrade
de cinq pieds de haut.
Cette feuillée eftoit percée
de douze portiques
qui aboutiffoient à cha-
1
de Chantilly.
17
t
cune des douze routes
dont je viens de vous parler
, & pour y monter on
avoit conftruit quatre efcaliers
de douze pieds de
large , avec des appuis
en baluſtrades , des deux
coftez de chaque efcalier .
La mefme balustrade regnoit
tout autour de l'edifice
, & chaque portiz
que avoit vingt pieds de
haut fur douze de large-
La corniche ceftoit fail
lante en dehors ainfi
B
18 La Fefte
qu'en dedans ; le Dôme
avoit fon plein ceintre ,
& fur le milieu & au
deffus eftoit une baluftrade
de dix pieds de diametre.
Tout le Dôme , les
ceintres , les pilaftres , &
les appuis eftoient recouverts
de feuilles de chefne.
Des branches de Genievre
formoient
les baluftrades
, & le tout eftoit
conftruit de maniere
qu'on voyoit toute l'architecture
profilée . Tous
de
Chantilly.
19
les portiques eftoient ornez
de gros feftons de
feuilles de chefnes & de
bouquets de fleurs . La
Table où la Collation
fut fervie eftoit au milieu
de cet edifice . Elle
eftoit ronde & de dix
pieds de diametre. Une
grande Corbeille d'argent
en occupoit le point
du milieu .Elle eftoit foùtenuë
fur douze conſoles
à jour de vermeil doré
qui répondoient à cha-
B ij
20 La Fefte
cune des douze Arcades .
Ces douze confoles é
toient jointes les unes
aux autres avec des guirlandes
de fleurs , & portoient
chacune deux petites
corbeilles d'argent
remplies de fruits.La
grande du milieu l'eftoit
de fruits & de fleurs , &
le tout formoit une éle
vation toute à jour , &
qui ne faifoit aucun obftacle
à la veuë. On mit
a
fur cette table le couvert
de
Chantilly .
21
de Monfeigneur vis à vis
le milieu de la route qui
va à Chantilly. Tout le
pourtour de cette Place
de vingt - fix toiſes de
large , eftoit de treillage
de feuillée & orné de
portiques auffi de feüillée
, au travers defquels
on découvroit toutes les
routes . Monſeigneur entendit:
enl arrivant un
concert de Timbales , &
de Trompettes qu'on avoit
poftez dans le Bois.
22 La Fefte
à une diſtance mefurée ,
afin que l'harmonie étant
un peu éloignée cuſt
plus de douceur . Ce
Prince trouva tout le dedans
du Dôme vuide , &
la table fervie de vingtquatre
baffins de roft , &
de quatre plats d'entremets
autour de chaque
baffin , ce qui faifoit fixvingt
plats. Les meſures
avoient efté prifes fi jufte,
qu'on peut dire que ceux
qui fervoient eftoient ade
Chantilly.
23
vertis de
chaque pas que
Monſeigneur
faifoit dans
la Foreſt pour
avancer ;
de forte que ce Prince
arriva dans l'inftant
qu'on venoit de pofer le
dernier plat chaud fur
la table . Comme il n'y
avoit que le couvert de
Monfeigneur
, il ordonna
qu'on en mift d'autres,
& la table en fut auffitoft
garnie ; mais on n'en
mit point yis à vis de ce
Prince. Monfieur le Prin24
La Fefte
ce , Monfieur le Duc , &
Monfieur le Prince de
Conty furent placez à
cofté de
Monfeigneur ,
& les Seigneurs de fa
fuite occuperent le reſte
des places . On releva les
entremets chauds pour
én mettre de froids . Tout
fut enfuite relevé d'un
fervice entier de fruit,
avec le mefme nombre de
corbeilles , & de plats
qui rempliffoient la table
lors que Monfeigneur
arriva.
de
Chantilly.
25
>
arriva . Il y avoit quantité
de corbeilles ovales
&en lofange chacune de
deux pieds de diametre.
Je n'entre point dans le
détail des fruits & des
confitures , cela iroit à
l'infiny . Je vous diray
feulement que dans les
flancs des corbeilles ova-
T les eftoient de riches cuvettes
remplies de toutes
fortes de liqueurs . Ces
cuvettes eftoient accompagnées
de Sous- coupes
C
"
26 La Fefte
garnies de glaces , & de
quantité de verres à liqueurs
de differentes
manieres
. Un moment aprés
que l'on eut fervy le
fruit , le bruit de guerre
formé par les Trompettes
& par les Timbales
ceffa tout à coup, & dans
le mefme inſtant on entendit
dans la route qui
eftoit vis à vis de Monfeigneur
une harmonie
de Hautbois , de Flûtes ,
de Mufettes , & de divers
י נ
de Chantilly.
27
autres Inftrumens champeftres
. On l'écouta quelque
temps fans voir rien
paroiftre , & tout eftoit
fi bien concerté , & executé
avec tant d'ordre
& tant de jufteffe , qu'il
n'y avoit pas une feule
perfonne dans la route
qui devoit cftre remplie
un moment aprés . L'harmonie
ayant diverty les
oreilles , & infpiré de la
joye pendant quelque
temps , on apperceut de
C ij
28 La Fefte
loin le Dieu Pan qui étoit
fuivy par quatrevingt-
dix Faunes , Sylvains
, Satyres , & autres
Divinitez , qui ont accoûtumé
d'accompagner
ce Dieu dans les bois .
Toute cette troupe parut
d'abord à un demy quart
de lieuë de la . Table , &
ne fe mit en marche qu'aprés
que Monfeigneur
eut eu le temps de la remarquer,
Le Dieu Pan
que l'on voyoit à la tefte,
de Chantilly.
29
eftoit reprefenté par M.
de Lully , Surintendant
de la Mufique du Roy ,
qui battoit la meſure avec
fon Thirfe . Il eftoit
fuivy de vingt - quatre
Satyres , & de toutes les
Divinitez qui habitent
les Forefts . On entendoit
des Hautbois , des Mufettes
, & plufieurs aútres
Inftrumens champeftres ,
au fon defquels ſe faifoit
la marche . Leur diverfité
formoit une harmonie
C iij
30 La Fefte
tres - agreable , & le nombre
de ces Joueurs d'Inftrumens
eftoit fi grand
qu'il rempliffoit trois lignes
. Les Muficiens avec
le refté de la fuite du
Dieu Pan , marcherent
fur ces trois lignes avec
beaucoup d'ordre, & fans
aucune confufion . Les
Danfeurs au nombre de
vingt & un , qui avoient
tous des maffuës , eſtoient
montez fur les épaules les
uns des autres , & for-
1
de Chantilly.
31
moient des Groupes furprenans.
En effet , il y
avoit de quoy s'étonner
qu'en formant ces fortes
de Groupes ils fe puffent
tenir auffi fermes que fi
chacun d'eux cuſt eſté à
terre . Ils eftoient fuivis
de cinquante- un Muſiciens
, qui portoient chacun
fur leur tefte une corbeille
remplie de fruits
feints , reprefentant des
fruits de bois , commie
pignons, pommes de pin ,
C iiij
32 La Fefte
Gourdes , & autres qui
ne font connus que parmy
les Satyres. Ils te
noient chacun une branche
de cheſne . Cette
nombreuſe Troupe s'étant
avancée vers le bout
de l'allée le plus proche
de
Monfeigneur , les
Joueurs de Hautbois fe
rangerent des deux côtez
de l'escalier qui montoit
à la Table de ce
Prince , & quand ils furent
placez , les Danfeurs
de
Chantilly.
33
executerent parfaitement
bien ce qu'ils avoient
concerté , qui eftoit de
defcendre pour danfer ,
& de paroître neanmoins
toujours groupez . Pour
cet effet ceux qui cftoient
les plus élevez fautoient
en cadence de quatre mefures
en quatre mefures ,
& comme il n'en fautoit
que trois à la fois , on en
voyoit toûjours trois qui
formoient la mefme figure
que les trois pre-
1
1
34
La Fefte
a
miers . Ainfi l'Allée fut
toûjours remplie juſqu'à
ce que les trois derniers
euffent fait la mefme figure
que les trois premiers
. Les cinquante- un
Muficiens qui fuivoient ,
avancerent jufqu'aux environs
du lieu où les Satyres
groupez venoient
de finir leur danfe &
ayant paffé fous le portique
de l'avenue où ces
Satyres eftoient , ils fe
placerent fur un terrain ,
2
#
All
a
de Chantilly.
35
que l'on avoit gazonné
depuis le portique de la
route juſqu'à l'eſcalier.
Quand chacun eut pris
fa place , on joüa un Air
d'un autre mouvement ,
fur lequel tous les Faunes
, & les Satyrès firent
une danfe fort extraordinaire
. Elle plut beaucoup
à Monſeigneur , &
receut de grands applaudiffemens.
Cette danfe ,
qu'on pourroit nommer
un petit Ballet , eftant
36 La Fefte
finie, les Muficiens avancerent
vers l'efcalier ,
qu'ils monterent fur
deux lignes au fon des
Inftrumens , & lors qu'ils
furent arrivez fur l'eftrade
, ils fe feparerent les
uns à droite, & les autres
à gauche , de maniere
qu'ils entourerent la table.
Ceux qui portoient
les corbeilles fuivirent ,
& les placerent fur des
gueridons de feuillée qui
eſtoient fur les appuis
N
de
Chantilly.
37
des portiques . Les Hautbois
parurent aprés , & les
Danfeurs
monterent enfuite.
Ceux - cy s'eftant
pris par la main
danfeferent
autour de Monſeigneur
, fur un Air qui
1 eftoit tout
different
des
deux
derniers
qu'on venoit
d'entendre , & qui
fembloit
marquer
l'excés
de la joye
qu'on
reſſentoit
en ces lieux de la
prefence
de ce Prince.
Pendant
qu'on
danſoit
9
38 La Feste
autour de la table , les
Muficiens
·
defcendirent
par un eſcalier qui eſtoit
derriere Monfeigneur
, &
fe rendirent
dans une
Allée que l'on voyoit
à
côté de celle par où tout
ce divertiffement
eftoit
venu. Ils y trouverent
les Piqueurs endormis
avec leurs chiens .
Danfe finit juftement
en
ce temps - là , comme il
avoit efté concerté , &
les Muficiens chanterent
La
1
4
1:
de
Chantilly . 39
I
un morceau de Muſique
de feu M. de Lully , qui
paroiffoit avoir efté fait
exprés pour la fituation
où le trouvoient les cho
fes dans ce moment . On
entendit alors toute la
Foreſt retentir du bruit
de ces paroles . 65 31
Debout , Lyfifcas , bola
debout ,
Pour la chaffe ordonnée
Ilfautpréparer tout.
Les Piqueurs fe leve
rent aprés avoir fait tou40
La Fefte
"
16
tes les actions qui pouvoient
marquer qu'ils
eftoient profondement
affoupis , & qu'ils n'avoient
efté éveillez que
P
par ceux qui les appelque
loient , en leur difant
qu'ils allaffcut préparer
tout pour la Chaffe
l'on avoit ordonnée . On
entendit enfuiteun grand
bruit de Cors , & dans
cet inftant un Cerf ayant
traverfé la route à la vue
de Monfeigneur , ce Prinde
Chantilly. 4!
ce s'écria comme fouhaitant
d'avoir des chiens .
Dans le mefme temps on
vit paroiftre
une Meute
que l'on découpla
aprés
le Cerf.
Monfeigneur
voyant que les chiens
chaffoient fi bien , témoigna
eftre fâché de n'avoir
des
chevaux que pour tirer
en volant . En ce mo ·
ment on en vit paroiſtre
d'autres , fur quoy ce
Prince monta pour fuivre
la Chaffe , avec tous
D
42 La Fefte
les Seigneurs qui l'accompagnoient.
Il courut
le Cerf, qui fut pris dans
l'étang de Cormeille ,
aprés l'avoir couru environ
une heure . La Meute
eftoit à M. le Grand
, 10
Prieur . On ne peut en h
dire trop de bien non
plus que de l'équipage,
je vous en ay deja parlé
plufieurs fois.
&
Cette Chaffe eftant finie
, Monfeigneur prit le)
chemin du Chafteau , &
de Chantilly . 43*
dit en parlant du Repas
& du Divertiffement du
milieu de la Foreſt , que
tout y eftoit plein d'invention
, & fort bien executé
. ; que cela
pouvoit
paffer pour un divertif
fement complet , & qu'il
y avoit pris beaucoup de
plaifir . Les Airs eftoient
de M. de Lully le Cadet,
Surintendant de la Mufique
du Roy , & toute.
la Danfe de M. Pecourt ,
Danfeur ordinaire des .
Dij
44
La Fefte
Balets de Sa Majeſté . Tou
tes les Divinitez des Foreſts
, ainſi que les Faunes,
les Sylvains , & les Satyres
qui compofoient leur
fuite , avoient des habits
faits exprés qui les repre
ſentoient naturellement,
plûtoft comme on a accoûtumé
de les peindre ,
que comme on les voit
habillez fur le Theatre .
Ces habits eftoient faits
fur les deffeins de M.
Berrain, Deffinateur
ordide
Chantilly. 45
0
a
A
naire du Cabinet du Roy,
ainfi que toute la feuillée.
Ce qu'il y eut de furprenant
dans les plaifirs
de cette premiere journée
, c'eft que Monfeigneur
avant que d'arriver
à Chantilly , où il
fembloit que les Divertiffemens
deuffent feulement
commencer , avoit
eu le plaifir de deux
Chaffes differentes , un
| grand repas dans un lieu
Conftruit exprés , & une
46
La
Fefte
Fefte complete accompagnée
de Mufique , de fimphonie
, & de danfes , &
le tout executé par tout
ce qu'il y a de meilleures
Voix , & de plus habiles
Danfeurs en France . C'eſt
ce qui ne s'eftoit encore
jamais vu dans aucune
occafion femblable
&
ce que le zele de Monfieur
le Prince luy fit inventer
, Son Alteffe Sereniffime
ne
pouvant at:
tendre que Monſeigneur
,
de Chantilly . 47
0
1
fuſt arrivé a Chantilly ,
pour commencer à luy
témoigner la joye qu'Elle
avoit d'y voir venir
Ice Prince .
Aprés la prife du Cerf,
Monfeigneur arriva à
Chantilly par l'une des
grandes routes de la Foreft
, au bout de laquelle
on trouve une grande
demy - lune , par laquelle
a on entre dans une Avan-
Court qui n'eft pas encore
48
La
Fefte
entierement achevée.Elle
eft fituée entre un Etang
nommé l'Etang de Silve,
& le grand Fort du Châ
& par confequent teau ,
toute entourée d'eau . On
voit deux Pavillons à
droite & à gauche du
Pont Levis . Cette demylune
aboutit à un fer à
cheval , par lequel on
monte en front fur une
grande terraffe , au milieu
de laquelle eft une
Statuë Equeftre de bronzć
de Chantilly.
49
El
ze du dernier Conneſtacable
de
Montmorency
.
Cette Statuë fe trouve
vis à vis de l'entrée du
grand Château . C'eſt un
Edifice fort ancien , &
tres- irregulier , affis fur
une roche au milieu de
groffes fources , qui forment
un grand Foffé. Cependant
plufieurs groffes
Tours ne laiſſent pas
le rendre tres - agreable à
la veuë. Monfieur le
Prince fait travailler
pre-
E
11
de
50 La Fefte
fentement à rendre le
dedans de la Court regulier
, & à donner audehors
une face toute
nouvelle , foit
par l'ouverture
de trois rangs dc
feneftres , & deux grands
balcons qui
regneront
tout autour du Château,
foit par les combles qui
feront tous d'égale hau
teur , & à la manfarde.
A cofté gauche du fer à
cheval , eft un grand lo
gement detaché du Châ
de Chantilly.
SI
teau ,dont le rez de chauffée
eft à fleur d'eau du
a grand Foffé . C'eft dans
ce lieu où le logement dé
Monfeigneur avoit cfté
marqué , de mefme que
celuy de Madame la Ducheffe
, & de Madame la
Princeffe de Conty la
Douairiere . Ce fecond
Château avoit efté autrefois
bâty par Mrs de
Montmorency
, & on
lo l'appelloit la Capitainerie
. Feu Monfieur le Prin-
E ij
52
La Feste
ce en avoit fait accommoder
les dedans un an
avant qu'il mouruft, & il
y avoit ajoûté beaucoup
de commoditez . Les ornemens
de dehors font
des Pilaftres d'ordre Corinthien
. Ils compofent
la porte d'entrée de la
Court , & la façade du
coſté d'un petit parterre,
Tout le retour eft foûte
nu d'un grand balcon en
maniere de fauffe- braye .
Le logement d'enbas du
de Chantilly.
53
e
petit Château eft compo
fé de deux
Appartemens ,
dont la Salle eſt commune
à l'un & à l'autre .
Cette Salle eft ornée de
Tableaux ,
reprefentant
les plus belles Maifons
Campagne des envide
rons de Paris . Toutes les
pieces des deux Appartemens
aufquels elle fert ,
font ornez d'autres Tableaux
reprefentant diverfes
Fables de l'Antiquité
; en forte que l'une
E iij
54
La Fefte
des Chambres fait voir
l'Hiftoire de Venus , une
autre celle de Diane , une
autre celle de Flore , une
autre celle de Bacchus, &
une autre celle de Mome .
Toutes ces Chambres, qui
font percées en enfilade,
regnent le long du balcon
en fauffe-braye dont
on a parlé , & aboutiffent
à un grand Salon en retour
. Tout cet espace
eft remply de diverfes tables
curicufes , dont les >
de Chantilly . 55
tunes font rares par leur
travail , & les autres par
leur matiere de Buftes
;
avec leurs gaines & ſcabelons
, & de meubles
tres - finguliers .
tables
Outre
cela , il y avoit plufieurs
pour toutes fortes
de jeux. C'eft dans ce lieu
que Monfeigneur a fouvent
tenu appartement
devant, & aprés le fouper.
De ce logement , lors
qu'on a paffé par un Ve-
| ftibule qui eft ouvert par
56 La Fefte
deux grandes arcades du
cofté de la Court & du
petit Parterre , on monte
dans l'Appartement qui
eft au deffus , & qui fe
trouve fitué de plein pied
au rez de Chaufféc , de la
court du grand Chafteau,
auquel il eſt joint par un
Pont qui traverfe le
grand Foffé . Ce foffé eft
remply d'un tres- grand
nombre des plus belles,
& des plus groffes Carpes
que l'on puiffe voir.
de Chantilly .
ry
Cet
Appartement qui a
efté occupé par Monſeigneur
tant que la Feſte a
duré , eft compofé d'un
grand Salon , qui n'eft pas
encore entierement fait ,
& qui eft la feule piece
qu'on n'a pas eu le temps
d'achever. De ce Salon
on entre dans une grande
Antichambre , aprés laquelle
il y a une grande
Chambre , plufieurs Garderobes
, & un grand Cabinet,
dont la veuë donne
38 La Fefte
d'un cofté fur les Jardins,
& de l'autre fur une
grande Peloufe qui borde
la Foreft. Aprés ce Cabinet
on en trouve deux autres
de moindre grandeur,
dans le retour . L'un
donne entrée dans une
Galerie qui eft percée du
cofté de la Foreft de fix
grandes croifées , vis à
vis defquelles
il y a de
grands miroirs de glaces ,
dont les bordures font
d'un travail tout partide
Chantilly. 19
culier . Ces Miroirs reprefentent
cette grande Peloufe
dont je viens de
vous parler , avec une
partie de la Foreft . Au
deffous de ces glaces font
des tables de differentes
fortes de marbres des plus
beaux , & des plus precieux
; ces tables font
montées fur des pieds de
fculpture dorée ; il y en a
de plufieurs
manieres
. On
voit au bout de cette
Galerie un Portrait de
to
La
Fefte
feu Monfieur le Prince ,
fait par le vieux Jufte ,
du temps de la Bataille
de Rocroy . Ce Prince est
en pied
font à fes pieds occupent
une partie du terrain , &
du lointain. On y voit
d'un cofté l'ordre de la
Bataille de Rocroy , &
de l'autre le Combat . Ce
Tableau eft dans une bordure
d'une grande beauté
, & auffi magnifique
que bien travaillée , &
fes Armes qui
comme
de Chantilly.
61
comme Monfieur le Pring
ce a confacré ce lieu, a
la memoire de feu Mans
fieur fon Perfil a com
mencé à faire mettre des
Tableaux dans chaque
trumeau entre les croifées
& les glaces . Chacun
de ces Tableaux reprefante
par l'ordre des
temps une Campagne de
feu Monfieur le Prince.
La principale action , de
Ja,
la Campagnes, foit Siege
pu Bataille , painte en
F
3
62 La Fefte
grand , occupe le milieu
du Tableau
. Les autres
actions de la mefme Campagne
font peintes en petit
tout autour dans des
Cartouches
.
Le premier Tableau
reprefente la Campagne
de 1643. c'est à dire , la
Bataille de Rocroy . On
voit l'ordre de cette Bataille
dans le grand Cartouche
qui eſt au bas du
Tableau , ainfi que l'or
dre de Bataille des deux
་
de
Chantilly.
63
6
Armées . Il y a trois autres
Cartouches au côté droit
du mefme Tableau . Le
premier repreſente l'élevation
de Thionville ; le
fecond la Carte du Gouvernement
de Thionville,
& le troifiéme le Siege
de Thionville
. Il y a
auffi trois Cartouches à
la gauche du Tableau ,
Le premier fait voir le
Siege de Cirque , le fecond
la Carte du Gouvernement
de Cirque , &
11
Fij
84 La Fefte
le troifiéme l'élevation
de
Cirque.
Dans le fecond Tableau
eft reprefentée la
Campagne faite en Alle
magne en 1644.Les Com
bats donnez devant Fri
bourg le cinquiéme &
dixiénie Aouſt font peints
dans le milieu avec les
retranchemens de l'Atl
$
mée Bavaroife qui fu
rent forcez par celle que
commandoit feu Mon
fieur le Prince alors
2
de
Chantilly.
Duc
d'Anguien . Dans un
grand Cartouche au baş
eftole Plan de Philips
bourg ; dans les fix Cars
touches qui fontau coſté
droit du Tableau , font
repicfentez Oppenhien .
Beingen
Liechtonaug
DourlathipMayonce &
Landau Dans les fik
du cofté gauche on voit
VVoomes Spire Créukl
zenach ,
Bacharach , Neig
ftat & Baden.40 .mp3
Au
troifiéme Tableau;
Fiij
66 La Fefte
qui reprefente la Campa
gne de 1645. eft la Bataille
de Norlinguen ,
donnee le 3. Aouft entre
l'Armée du Roy commandée
par Monfieur le
Prince , & celle de l'Empereur.
Les deux grands
Cartouches qui font au
deffus du Tableau repre
fentent , l'un l'ordre de
la Bataille de Norlinguen
, l'autre & Norlinguen
. On voit dans les
trois Cartouches du cofté
de Chantilly.
677
droit l'élevation de Rottembourg
, la Carte du
Gouvernement de Rottembourg
, le Siege de
Rottembourg , & les
trois du cofté gauche reprefentent
le Siege de
Dunctelſbuhel , la Carte
du Gouvernement de
Dunctelſbuhel , & l'élevation
de Dunctelfbuhcl
.
Le quatriéme Tableau
fait voir la Campagne
de
1646. Au milieu eft la
šà La Fefte
Ville de Dunkerque &
dans les Cartouchés à
droite & à gauche
on
voit d'autres actions qui
regardent le Siege de l
mefnie Ville Les autres
Campagnes doivent eſtre
peintes fur d'autres iŢal
bleaux pareils dont les
places fondmarquées dant
la mefme Galerie gomais
>
> Tout cee Appartement
eftdie éclairéparaN HO
qui ne font pas encore
deffinez
, beep
5.1
de Chantilly.
69
&
bie infiny de Luftres &
de Girandoles de criftalt
Le couvert de Monſeigncur
fut mis dans une
Salle du grand Château ,
& Monfieur le Prince
qui fit fervir cousules
jours quatorzeou quinze
tables , comme vous vert
rez dans la fuite deffraya
toutes les perfonnes dis
ftinguées qui allerent à
Chantilly pour voir da
Fefte , ainfi que tous ceux
qui y furent employez
70 La Fefte
dont on
peut
dire que lo
nombre
eſtoit
infiny
.
Lors
qu'on
eut
foupé
,
Monſeigneur
tint
Appar
tement
. Aprés
vous
avoir
fait
une
defcription
des
deux
Chafteaux
, je croy
vous
devoir
parler
, non
pas
de toutes
les beautez
des
Jardins
, car je ne
Vous
en
entretiendray
qu'à
meſure
que
je vous
parleray
des
promenades
qu'y
fit
Monfeigneur
,
mais
de ce qu'ils
offrent
de Chantilly.
71
à la veuë de ceux qui
font dans les Appartemens
. En arrivant fur la
Terraffe , où je vous ay
dit qu'eftoit la figure du
Conneftable de Mont-
Il morency , on découvre
un grand efcalier, au bas
duquel eft un grand ron .
Ideau , & au milieu de
ce rondeau une gerbe
de plufieurs tuyaux . Au
delà de ce rondeau on
découvre un grand Parterre
feparé en deux parn
A La Feſte
ties par la croifée du
d'une
grand Canal. Il y a cinq
grandes pieces d'eau dans
Pune & l'autre partiel,
& chacune de ces grandes
pieces a un gros Jet
d'eau. Ces deux parties
fonts foutenues
grande allée d'ormes ch
Terraffe , avec des Ifs &
des Picea entre - deux
Au delà du grand Tanal
eſt un demy - rond qui
ferme la croifée, & dont
il s'éleve infenfiblement
jufques
395
12
de Chantilly.
73
>
juſques au haut de la
cofte une espece de fer
à cheval , qu'on appelle
le Vertugadin. Il eſt
compofé d'un grand glacis
de gazon , d'une grande
allée , fermée du cofté
du glacis par des Picea
taillez en piramide
ronde
, & de l'autre par des
ormes & une paliffade
entre-deux . Cette allée
eft jointe par ces deux
bouts , aux deux grandes
allées qui regnent_tout
G
74
La Fefte
le
le long du grand Canal :
Le point de veuë eſt ter
miné de ce coſté- là par
commencement des al
lées du grand Parterre ,
& de l'autre par une route
particuliere au travers
de la Foreft , qu'on ap
pelle la route du Con
neftable. Elle eft plus
large que toutes les autres
. Le Château eft à la
droite , comme je vous
l'ay déja marqué , & à la
gauche eft un petit Parc ,
de Chantilly.
75
qui feroit eftimé grand
par tout ailleurs , mais on
ne luy peut donner que
le nom de petit , fi on le
compare à l'autre , qui
a plus de cinq mille arpens
.
2
Le Lundy ( car pour
donner quelque ordre à
cette Relation , je la fepareray
par journées )
Monfeigneur alla courre
le loup aux environs
d'un Village appellé la
Chapelle , & au retour de
Gij
76 La Fefte
la Chaffe , ce Prince entra
dans fon Appartement ,
d'où il fortit quelque
temps aprés , pour aller
prendre à pied le plaifir
de la promenade. Il traverſa
le petit Parterre, &
ayant paffé le grand foffé
fur un pont de bois , il
trouva à ſa gauche un
gränd Parterre , enfermé
d'un cófté du foffé , de
l'Orangerie , & de l'autre ,
d'une galerie , & d'un
canal . Ce Parterre eft ende
Chantilly . 77
touré d'orangers parfaitement
beaux .
On y voit cinq pieces.
d'eau avec leurs jets. Celle
du milieu a pour pied
une Hydre , dont chaque
tefte vomit une quantité
prodigieufe d'eau . On y
voit auffi la Fontaine des .
Grenouilles . Elle eft fituée
dans un triangle au
deffous de la Terraffe du
grand foffé du Chafteau ,
entre cette Terraffe , les
Canal du Dragon , & le
Giij
78 La Fefte
petit bois de Chantilly,
qui eft à coté du Parterre
de l'Oragerie. Le Dra
gon eft une maniere d'a
nimal marin qui paroift
fortir de deffous la Ter
raffe du foffé . Il vomit
l'eau de la décharge de ce
foffé dans une coquille,
qui retombe dans un canat
qui eft le long d'un
des coftez de la piece où
eft la Fontaine des Grenouilles.
On deſcend
dans le Parterre par un
de Chantilly. 79
efcalier de
quarre ou
cinq marches fort grandes
& fort belles . Aux
deux coftez de cet eſcalier
font des napes d'eau
perpetuelles
, grandes,
belles , & bien fournies ,
qui tombent
dans de
grands
baffins
quarrez
C avec des bouillons
&
0
Dans ce bruits d'eau.
mefme Parterre font quatre
grands Picea , dont
le moindre a plus de foi-
Xante pieds de baut . Du
80 La Fefte
cofté du canal l'allée eft
garnie de Platanes , dont
le plus vieux a plus de
cent cinquante
ans . Cet
arbre eft fort rare en
France . Sa feüille eft à
peu prés comme celle de
vigne , & il fe depoüille
tous les ans de fon
écorce . De ce Parterre
Monſeigneur
entra dans
une Ifle par un grand
portique
de treillage. A
cofté de cette Iſle on en
voit une autre plus pede
Chantilly.
81
tite . Elles font partagées
par trois canaux .
La grande eft ornée de
plufieurs allées , de grandes
paliffades
, de deux
groffes Fontaines
enfermées
dans des Portiques
, & de plufieurs
ornemens
de treillage d'un
deffein tres agreable ,
& d'une propreté
furprenante
. L'extremité
de
'Ifle eft reveſtuë de
pierre de taille . On y
voit douze jets d'eau
-
82
La Fefte
qui fortent d'autant de
baffins au deffous " defquels
eft une cafcade de
2
toute la largeur de la
pointe de l'Ifle , & des
deux canaux . On trouve
dans la petite Ifle des
allées de grands Aunes ,
des paliffades , un treillage
en demy - rond
& une fontaine dans le
milieu . Deux Dragons
de
3
bronze femblent y combattre
. Il y en a un
renversé qui pouſſe un
de Chaneilly.
83
grand jet d'eau , & l'autre
en dégorge en abondance
fur ce premier . Vis
à vis de cette fontaine ,
& à la pointe de la mef
me Ifle , eft un Apparte
El ment de treillage , compofé
de quatre pieces . Il
eft parfaitement
bien entendu
, & d'un travail
tres - delicat
. Ces quatre
pieces fe trouvent fur un
terrain qui a en face la
I vue du canal ; à droite
3
fur la prairie , & à gauche
84
La Fefte
fur des jardins . A l'iffuc
de la promenade Monfeigneur
alla voir l'O
pera , que Monſieur
le
Prince avoit fait faire
exprés , Son Alteffe Sereniffime
ne voulant
point donner de diver
tiſſement qui euſt eſté déja
vû . Le lieu meſme fut
conftruit pour ce feul
Spectacle , & Monfieur
le Prince agar choiſi
l'Orangerie
de Chantilly
qui regne tout le long
du
de
Chantilly.
83
duparterre avec une terraffe
magnifique, dit à M.
I Berrain d'y conftruire ,
non feulement un theatre
, mais auffi une Salle
magnifique. L'Orangerea
70. toifes de long, &
vingt-fept pieds de large.
1 M. Berrain la divifa en
trois parties feparées par
des Portiques d'architecture
, fans y comprendre
le Veſtibule par où l'on
yes & duquel on
voyoit cette longue éten-
70
ОП
I
H
86
La Fefte
due eclairée de deux
rangs de Luftres , que les
grands Portiques qui fervoient
d'entrées à ces
differentes Salles , laif;
foient voir diftinctement
. Il feroit difficile
de trouver rien de plus
magnifique
, & dont les
ornemens fuffent plus diverfifiez
. Plus on appro
choit , plus on voyoit
que la magnificence alloit
toujours en aug
mentant , la derniere
.
de Chantilly.
87
Salle eftant infiniment
eftoit
plus riche
la
que , premiere
, & le theatre
encore
davantage
.
1 Le Veſtibule
orné de grands
arbres
qui ceintroient
, & cachoient
toute
la voûte
.
Les pieds
de ces arbres
cftoient
dans
une feule
caiffe qui regnoit
tout
autour
du Veftibule
, &
qui eftoit
peinte
en porcelaine
, & ornée
de chifres
de Monfeigneur
,
Hij
88 La Fefte
avec des attributs de ct
Prince . Ces arbres eftoient
fi verds , fi chargez
de feuillages , & fi
artiftement placez , qu'il
eftoit impoffible qu'on
vift les murs de ce Vel
tibule , de forte qu'on
le pouvoit prendre pour
une tres-belle allée . Ces
arbres conferverent leur
verdure pendant les huit
jours que dura la Feſte,
& ils donnerent une fi
agreable fraîcheur à ce
de Chantilly .
89
licu , qu'on refpiroit
en y entrant un air delicieux
, dont on ne pouvoit
s'empefcher de parler
, en marquant le plaifir
qu'on y prenoit. Ce
Veftibule eftoit éclairé
de plufieurs Luftres , ce
qui parmy la verdure des
arbres produifoit un effet
tres - réjouiffant , rien n'eftant
plus agreable à la
veuë que le verd , fur tout
lors qu'il eft éclairé .
Aprés qu'on avoit ad-
H iij
Do La Fefte
miré la fimple & riante
decoration de ce Vefti-
翼
bule , & qu'on y avoit
demeuré
quelque temps,
pour en goûter la douce
fraîcheur , on fe fentoit
excité à paffer outre ,
chacun eſtànt attiré par
le brillant qui paroiffoit
au travers d'un fuperbe
Portique , fous lequel il
falloit paffer pour entrer
dans la piece fuivante.
Ce Portique eftoit de
huit pieds d'ouverture
de Chantilly.
91
fur feize de hauteur . Il
eſtoit tout de marbre , &
d'une tres - belle architecture,
avec des ornemens
rehauffez d'or . Il fervoit
d'ouverture à une galerie
de feize toifes de
long fur vingt-fix pieds
de haut . Tout le pourtour
de cette galerie eftoit
orné d'un lambris ,
& d'une corniche , &
entre le lambris & la
corniche , on voyoit une
tres belle tapifferie tou92
La Feste
te d'une meſme fuite , &
qui eft nommée Tapiße
rie de Venus , parce que
tout ce qu'elle reprefen
te regarde cette Deeffe.
Outre les deux rangs
tres- beaux Luftres de cri
ftal qui éclairoient cette
fuperbe galerie , elle d
toit encore ornée &
de
éclairée par vingt - quatre
Girandoles de mefme matiere
, qui estoient pofées
fur des Gueridons .
Au bout de cette galerie
14
de Chantilly. 93
P
on voyoit un Portique
pareil à celuy par lequel
on eftoit entré. On montoit
trois marches fous
ce dernier Portique pour
entrer dans la troifiéme
piece , qui eftoit la Salle
de l'Opera. Elle avoit
cent quarante-deux pieds
de long en y comprenant
le Theatre & l'Orcheftre.
L'ordre de fon
architecture , ainſi que
celuy de la façade du
Theatre , eftoit Ionique1
La Fefte
94
Compofé. Cette Salle
eftoit partagée
en quatorze
pilaſtres de marbre
ornez de leurs chapiteaux
, & de leurs bafes ,
+
ainfi
que
de
plufieurs
mafcarons
, & de
quantité
de
feftons
, le tout
de relief
&
doré
. Les
pilaftres
eftoient
pofez
fur
leurs
piedeftaux
qui
fervoient
de
lambris
à
toute
la
Salle
. Entre
ces
pilastres
on
voyoit
des
Tapifferies
qui
reprefentoient
des
de Chantilly .
95
portiques d'architecture,
tout relevez d'or fur un
fond de velours rouge
Cramoifi. On avoit affùjetty
les efpaces qui sé
toient entre chaque pilaftre
à la hauteur & à la
largeur des pieces de cette
Tapiflerie . La Corniche
eftoit toute de marbre &
de relief avec des ornemens
d'or de mefme que
le plafond , & la façade
du Theatre qui estoient
du mefme ordre , mais
96 La Fefte
d'un plan fort extraor
dinaire. Entre les pilaf
tres des deux coftez du
Theatre eftoient deux
grandes Figures de ronde
boffe, chacune de fixpieds
de haut . L'une reprefen
toit la Poëfie , & l'autre
la Mufique. L'Orchestre
qu'on avoit fait pour la
Symphonie eftoit aufli
d'Architecture
de mar
bre . Cette Salle eftoit fi
brillante & fi riche ,
qu'on ne la pouvoit
d'abord
de Chantilly.
97
d'abord regarder fans étonnement
, & enfuite
fans
admiration , quoy
que
l'embelliffement des
lieux par où l'on venoit
de paffer duft faire attendre
quelque chofe qui
fuft entierement magnifique.
Ce fut fur ce Thea
tre que l'on repreſen
P'Opera . Les Vers
n'en pouvoient eſtre que
beaux , puis qu'ils eftoient
de M. le Clerc de l'Academie
Françoife . Ils aa
ta
I
98 La Fefte
voient efté mis en Mufique
par M. Lorenzany ,
Maistre de Muſique de
la Chapelle de la feuë
Reyne , dont les Ouvrages
font fort eftimez , &
M. Pecour avoit fait les
té
y avoit outre cela trois
Entrées qui compofoient
les divertiffemens , hors
deux qui eftoient de M.
de Leftang . Cet Opera
intitulé Orontée, fut chanpar
l'Academie de la
Mufique de Paris , & il
de
Chantilly.
99
des meilleurs Muficiens.
de la Mufique du Roy,
L'ouverture du Theatre
fe fit par la reprefentation
d'une grande & belle
Foreft que la diverfité
des arbres & des routes
faifoit paroiftre fort
fpacieufe. Lors qu'on
eut levé la toile , on vit
le Dieu Pan dans le fond
de cette Foreft . Toute fa
fuite , Sylvains , Satyres ,
& Faunes , eftoient en-
2
groupez en divers en-
I ij
100 La Fefte
droits . I
commença
Prologue
. Comme
tous
les Vers qu'on y chanta
regardent
le Roy & Monfeigneur
le Dauphin
, je
ne veux pas vous priver
de la
fatisfaction
que
vous aurez à les lire.
Voicy
ceux qui furent
chantez
d'abord
le
par
Dieu Pan . C'eftoit
M.
Moreau
qui faifoit
ce
perfonnage
.
ay veu tous les regnes des
Fay
Rois
de Chantilly.
10
10
Celebres par leurs exploits ,
Et dans mon fouvenir j'en confervois
la gloire ,
Mais depuis que LOUIS s'eft
fait voir à mesyeuxi
Tous ces Mortels fortent de
ma memoire ,
Et je ne mets que luy dans le
allots rang de nos Dieux.
Digne Fils d'un tel Pere ,
Qu'avec le Sceptre hereditaire
Il offre de Vertus que tu vas
initer
!
Celuy dont l'Univers adoroit
la puiffance
ofsit flater
Et
Es qui
Liij
102 La Fefte
D'eftre le Fils de Jupiter ,
Seroit jaloux de ta naiffance.
豪
Jeune Heros,quand je te vois
Dompter les Monstres de nos
shaw Bois
J'augure qu'animé de l'Aftre qui
te guide ,
Le moindre de tes exploits
Vaudra tous les travaux d'Al
cide .
Ton coeur vole déja fur des che
mins ouverts
Amille triomphes divers ,
fetouted
Tu aisée ,
Et nous voyons clairement
Que noftre Hippolite charmant,
de Chantilly. 103
6
Jen
Al'ombre de la Paix , cache un
aure Thefée.
Mais j'entens les concerts des
Nymphes de nos bois.
Vous,Faunes , vous , Silvains,
répondez à leurs voix.
Pan cut à peine achevé
ces Vers , qu'une troupe
de Driades & d'Hamadriades
fe fit voir . Voicy
ce que chanta une des
Driades.
O gloire incomparable
De LOUIS !
104 La Fefte
Les Siecles feront ébloûïs ,
A l'éclat admirable ,
Defesfaits inouis.
Le Choeur ayant repeté
ces Vers , un Faune
chanta ceux- cy .
Le fouvenir charmant de ce
nom fi vanté ,
Doit eftre auffi durable
Que l'immortalité
.
Une Hamadriade chan
ta enfuite ces quatre Vers.
Son Hiftoire incroyable
A la pofterité ,
Paffera pour la Fable
D'une Divinité.
de Chantilly. TOS
Deux Silvains finirent
par ceux - cy .
Redoutable par fes armes ,
Il nous charme dans la Paix .
Son Empire eft fans alarmes ,
Mille graces, mille charmes ,
Accompagnent fes bien-faits.
Le
Choeur
repeta .
O gloire incomparable
De LOUIS!
Les Siecles feront ébloüis
A l'éclat admirable ,
Defesfaits inouis.
Et tout cela fut entremeflé
de Danfes de Dria106
La Fefte
des , d'Hamadriades , &
de Faunes .
La Decoration du premier
Acte reprefentoit le
Temple de Venus . L'Architecture
eftoit d'un or
dre Ionique , & le plan
d'une forme ronde , avec
quatre Portiques
ou Porches
, dont l'un paroiffoit
de face , il y en avoit un
avec autre en perfpective
un periftille tournantautour
du Temple , dont les
Corniches eftoient porde
Chantilly. 107
DI
tées par des colomnes
d'Agathe , avec des chapiteaux
& bafes d'or . Il
y avoit des Statues d'or
entre les colomnes . L'Attique
qui eftoit fur la
Corniche
duTemple
, portoit
un Dôme orné de
bandeaux ,
panneaux , &
bas- reliefs fur des fonds
de marbre ; & fur le haut
de la rondeur du Dôme,
c'eftoit un couronnement
de baluftres
& de:
Piedeſtaux . La porte de
108 La Fefte
ce Temple qui eftoit entouré
d'arbres , ne s'ou
vroit qu'en certain temps,
& alors on voyoit le de
dans tres-magnifique
, &
un autel au milieu , Orontée
Reine d'Egypte
, fort
refoluë de n'aimer ja
mais , vint chanter le
triomphe
de la liberté.
Meliffe , fa confidente ,
& Creonte Chef de fon
Confeil , luy repreſente
rent inutilement qu'elle
devoit choifir un : Epoux
digne
de Chantilly. 109
digne d'elle parmy tant
de Rois Elle demeura
ferme à protefter qu'elle
pr vouloit point entendre
parler d'Hymenée ,
& elle eftoit dans ces
fentimens , lors que Gelon
, homme de Cour ,
luy vint dire qu'il avoit
be arraché un jeune Etranger
d'entre les mains
d'un affaffin qui l'avoit
bleffe . Cet Etranger parut
auffi-toft fous le nom
d'Alidor , foûtenu d'AK
te
110 La Fefte
"
riftée fa Mere . Sa beau
té , dont Gelon avoit
déja fait la peinture ,
toucha Orontée , qui ap
prit de luy que l'affaffin
luy avoit dit en le fra
pant , qu'il executoitles
ordres de la Reine de
Phenicie qui avoit juré
fa perte. Orontée , aprés
avoir commandé a Phar
nace d'en prendre foin,
fortit avec Meliffe &
Creonte , & Gelon demeura
feul.
7
de Chantilly.
HII
Son caractere qui a extremement
pleu à Chantilly
, eftoit une efpece
d'honnefte homme , fe
faifant un plaifir de joüir
de la vie libre , & de
méprifer toutes les belles
chimeres dont les autres
hommes fe font des
Occupations , qui les empêchent
d'avoir un moment
de joye & de repos
pendant toute leur vie .
Voicy de quelle maniere.
expliqua fa Philofo-
K ij
112 La Fefte
phie agreable , aprés avoir
vù fortir Alidor
bleffé.
$
•S'il eftoit morts qu'il feroit
regrété !
Moy ,pour rendre à jamais fa
memoire celebre,
Au bruit des pots j'aurois
chanté
D'un ton plaintiffon Qraifon
funebre.
Pour vivre longtemps »
Pour vivre contens ,
Il n'eft rien tel
boires
que
de bien
de Chantilly. 113
Bacchus fur tous les Dieux emporte
la victoire
Son or potable enchante tous
Les fens
,
Diffipe les chagrins & chaffe
l'humeur noire.
Pour vivre longtemps ,
و ا
Pour vivre contens
Il n'est rien tel que de bien
boire.
Que le Ciel me delivre
De ces Philofophes du temps,
Qui jour & nuit pâliffent fur
un Livre ,
De ces Amoureux languiffans
,
K iij
114
La
Fefte
& que
De ces affamez Courtiſans
Que repaift la fumée ,
l'espoir enyore.
Pour moy, je ne veux point eftre
efclave en amour,
Ny devenir Sçavant , ny vieillir
à la Cour ,
Ny mourirfotement, pour vivre
dans l'Hiftoire.
Pour vivre longtemps ,
Pour vivre contens د
Il n'est rien tel
boire.
que
de bien
Tous ceux qui ont entendu
l'Opera ont donné
tant de loüanges à cet
de
Chantilly.
IIS 1
On
endroit , en ont trouvé
le tour des penſées fi
nouveau & fi brillant ,
les Vers fi juftes , & d'un
caractere ſi aifé & ſi poly ,
que j'ay cru devoir vous
les envoyer tels qu'ils
ont efté chantez . Le Prince
Lyfandre eftant furvenu
lors que Gelon exerçoit
fa belle humeur ,
l'un parla du plaifir d'aimer
, & l'autre de celuy
de boire . La Princeffe Amafie
parut enfuite , qui
1
1
116 La Fefte
témoigna à Lyfandre
qu'elle fe rendoit à fon
amour . Le Temple de
Venus s'ouvrit , & on
vit une troupe d'Egy
ptiens , d'Ethiopiens ,
d'Indiens , & autres Nations
, qui porterent des
offrandes fur l'Aurel de
cette Déeffe. Le Choeur
fit des voeux pour obtenir
de l'Hymen qu'il
preparaft fes chaines
pour Orontée . Voicy les
Vers qui furent chantez
de Chantilly. 117
pendant cette offrande .
LE CHOEUR .
Dans nos Conceris , dans nos
chants d'alegreffe
,
Chantons Venus noftre grande
Déeſſe.
DEUX DU CHOEUR .
Tendres Amours , pour remplir
nos defirs
Banniffez lesfoupirs ,
Chaffez la trifteffe.
Deux autres du Choeur.
Tendres Amours pour remplir
nos defirs
Banniffez les foupirs ,
Venez , douxplaifirs
11.8 La Fefte
LE CHOEUR.
O Toy , doux Hymen en ce
jour,
Pour le coeur de la Reyne ›
Prepare ta chaine.
TRIO.
Uniffons nos accords tour à
tour.
Que par tout on chante ,
Que par tout on vante
Venus & l'Amour.
LE CHOEUR.
Chantons en ce jour
L'Hymen & l'Amour
Il n'y eut point de
nouvelle decoration au
"
"
de Chantilly. 119
fecond acte, & l'on y vit
encore le mefme Temple .
Orontée furpriſe du
changement qui fe faifoit
dans fon coeur, loua
les charmes du jeune Etranger
, & fe refolvoit
à mourir plûtoft que de
#fe rendre à l'amour , lors
que Jacinte parut devant
elle en habit d'homme
,
& luy dit qu'ayant eſté
abandonnée
par un Amant
, elle l'avoit eſté
chercher
à Sidon
, où
DAY
120 La Fefte
Irene avoit adoucy fes
malheurs par fes bienfaits
. Elle ajoûta que les
Devins ayant declaré qu'
Alidor luy devoit un
jour ofter la Couronne,
ce qui l'avoit obligé à
prendre la fuite , cette
Reine avoit mis fa tefte à
prix , & que voulant luy
marquer fon zele , aprés
avoir efté fi bien recetë
dans fa Cour , elle avoit
furpris Alidor , & d'auroit
tué d'un poignard
qu'elle
de
Chantilly.
1921
Lit
qu'elle luy montra, fi on
ne l'en cuft empefchée.
Orontée charmée d'Alidor
luy arracha le poignard
, & elle en alloit
O percer Jacinte , quand
Creonte l'arrefta , & luy
fit connoiftre qu'il eftoit
indigne d'elle qu'elle
vouluft vanger Alidor.
Elle chaffa Jacinte de fa
prefence , & honteufe
d'avoir découvert fa paffion
, elle fit devant
Creonte de nouvelles
, 4
rec
ea
*
L
122
La Fefte
F
proteftations de n'aimer
jamais. Aprés qu'elle fut
fortie , Alidor parut avec
Ariftée , & fe plaignit du
malheur qui l'avoit contraint
de quitter la Cour
t
d'Irene, où il avoit vêcu
avec tant de gloire depuis
que la mort luy avoit
ravy fon Pere. Ariftée
luy dit que quoy
qu'Hipparque
cuft efte
autrefois Corfaire , il faifoit
trembler les Rois
par fa valeur , & que de
de
Chantilly.
123
Ipuis dix ans que ſes Vaiffeaux
avoient fait naufrage
, elle ne fçavoit
s'il étoit vivant où mort;
mais qu'elle ne pouvoit
fe défendre d'attendre
beaucoup des promeffes
de fon Aftre . Amafic les
interrompit pour dire à
Alidor , que la Reine
s'intereffoit pour luy , &
- qu'elle vouloit l'entretenir.
Lors qu'elle fut
feule , elle s'étonna de ce
qu'elle fentoit ſon coeur
Lij
124 La Fefte
diſpoſé à trahir Lyfandre
pour ſe donner à Alidor
, qu'elle trouvoit
tout aimable , & en même
temps des Peuples
d'Egypte mêlez d'autres
Nations vinrent celebrer
la Fefte de Bacchus & de
l'Amour. Toutes leurs
chanfons marquerent
l'envie qu'ils avoient
qu'Orontée vouluſt leur
donner un Roy. Le
Choeur fit d'abord entendre
ces Vers.
·
de Chantilly 125
-O
Quand tout le Ciel à nos
vaux eftpropice ,
Charmant efpoir , viens flater
nos defirs.
Que noftre joye en tous lieux
retentiffe ,
Redoublons tous nos Jeux &
nos plaifirs.
RECIT.
Venus, enchaîne
Noftre aimable Reyne,
Tu peux finir noftre peine ,
Seconde nos voeux .
LE CHOEUR.
Venus, enchaîne
Noftre aimable Reyne ,
Seconde nos vaux .
Liij
126 La Fefte
RECIT.
Tes aimables noeuds
Sans ceffe nous rendront heureux.
LE CHOEUR.
Quand tout le Cielfefait voir
fi propice
Charmant efpoir viensfeconder
nos voeux..
DEUX DU CHOEUR:
Dans ce beau jour
Fais que tout s'accompliße ,
Venus ,mene avec toy l'Amour.
Deux autres du Choeur.
L'attente
C D'un bien fi charmant ,
Enchante
de Chantilly.
127
h
U
Noftre tourment.
RECIT.
Parune douce chaîne,
En ce jour
Captive une Reyne ,
Puiffant Dieu d'Amour.
AUTRE RECIT.
Remplis noftre attente
Perçant de tes traits
Un coeur qui ſe vante
De n'aimer jamais.
DEUX DU CHOEUR.
Afuivre ta loy
Engage fa foy ,
Memphis veut un Roy,
LE CHOEUR.
Quand tout le Ciel, &c .
128 La Fefte.
" R
qu'une
Reine
Alidor feul commence
le troifiéme Acte, ens'ap
plaudiffant de fon bonheur
, de ce
luy donnoit afile dans
fa Cour , tandis qu'une
autre pourfuivoit fa
mort . Amafie eftant furvenue
luy demanda s'il
venoit admirer la beauté
des lieux où il eftoit , &
il répondit que quelques
charmes qu'ils euffent ,
il ne pouvoit avoir des
yeux que pour elle. Il
de
Chantilly. $29
me
ajouta qu'il vouloit l'aiens
mer toute fa vie . Amafic
nb receut fon
hommage a-
R vec plaifir , & il eftoit
Te &
à
fes
qu
be
lors
que
genoux
lors la
Reine parut
.
Elle
repropeu
de cha à
Alidor le
a
10 respect
qu'il avoit pour
elle , de venir
feduire
une jeune Princeſſe
dans
fo Palais. Amaſie ſortit ,
Alidor
ayant dit
qu'il eftoit bien éloigné
d'aimer
Amafie , aprés
ON
&
1. to
le. us les maux
que l'a130
La Fefte
mour luy avoit cauſez
dans la Cour d'Irene ,
Orontée l'affura qu'il
trouveroit en elle ce qu'il
avoit perdu dans cette
cruelle Reyne . Alidor
s'eftant éloigné , elle fit
connoiftre qu'elle ne
pouvoit
plus combattre
fa flamme. Dans ce moment
Gelon luy vintannoncer
qu'il avoit veula
Magicienne Ifmenie def
cendre des Cieux dans un
char de feu . Ifmenie pade
Chantilly. 131
rut, & declara à la Reyne
qu'il falloit malgrél
fon indifference qu'elle
fe refoluft à prendre un
Epoux , & qu'elle alloitinterroger
les Manes des
Rois d'Egypte, & l'Ombre
de Ptolomée
, pour
fçavoir fur qui tomberoit
fon choix. Alors elle
frappa de fa verge un des
coins du Theatre , & la
terre s'eftant auffi- toft.
ouverte, les tombeaux en
fortirent , & s'éleverent à
132 La Fefte
vingt - quatre pieds de
haut. Celuy du grand
Ptolomée qui s'éleva au
milieu du Theatre , eftoit
d'un ordre Dorique &
d'une compofition cr
traordinaire. Le plan é
toit quarré long avec des
piedeftaux faillans fur
chaque face & dans les
angles . Entre les piede
taux eftoient des Statues.
de marbre blanc , affiſes au
pied d'une grande con
fole , & appuyées fur les
piedeftaux
de Chantilly.
33
piedeftaux . Dans le milieu
s'élevoit un morceau
d'architecture
quarré
long , fuivant le plan
avec des pilaftres & des
confoles fur les angles.
Les Statues montoient
jufque fous la Corniche
5 de mefme que les pilaftres
, entre lefquels il y
avoit une grande arcade
percée & furbaiffée , fous
laquelle eftoit la figure
de Ptolomée de marbre
blanc , affife au pied d'un
M
134 La Fefte
Tombeau de Porphire ,
dont les ornemens étoient
de bronze doré.
La Corniche portoit un
focle fur lequel eftoient
pofez quatre Sphinx de
bronze, qui portoient un
grand Obelifque
orné de
caracteres , & de figures
hierogliphes
. Le fommet
eftoit un chapiteau compofé
fur lequel eftoit une
Urne. Il y avoit encore
quatre
autres Tombeaux
dans les coftez du Théa
14
de
Chantilly. 135
S
,
tre , & dans les éloignemens
de formes différen-
& tes. & une Statuë de
marbre à chaque Tom-
-beau. Tous ces Tombeaux
eftoient entourez
de Cyprés , d'Ifs , & autrès
arbres , & le tout enfemble
formoit un fpectacle
lugubre, mais tresmagnifique.
Aprés qu'Ifmenie
eut évoqué l'ombre
de Ptolomée , il parut
plufieurs Efprits qui
tournerent autour des
Mij
136 La Fefte
Tombeaux comme voulant
animer les Statuës ,
& on entendit un Choeur
de Mufique fort extraordinaire
dont les voix
paroiffoient fortir des
Tombeaux . Ce qui furprit
fort , c'eft que les
Statues qui eftoient drapées
auffi proprement que
fielles euffent efté travaillées
de marbre , eftoient
des Figures vivantes , chacune
dans une attitude
differente . Tout le mon-
"6
de
Chantilly . 137
I de les crut de
carton ,
ajufques
au temps
qu'Ifme-
Cnic
parla
à Ptolomée
.
Alors toutes les Statuës
Es remuerent avec des mouvemens
lents .
J'ay oublié de vous dique
requ'avant que l'évocaent
tion fe fiſt l'aimable
en Gelon foutenant toûjours
trafon caractere , eftoit forefta
ty d'une maniere fort
fpirituelle . Voicy ce qu'il
at dit. Tout le monde y a
remarqué un tour d'eftes,
с то
V
M iij
138 La Fefte
prit fingulier.
Je crains trop la Troupe infer
nale
,
Jenne veux point chez Plutoni
Mourir de foifcomme Tantale,
Ny boire l'eau du Phlegeton.
Tous les Vers de l'évocation
avoient quelque
choſe de majestueux , qui
ne contribua pas peu
à faire naiftre dans l'efprit
des Spectateurs cet
te efpece d'étonnement ,
qui fait , lors qu'il eft
bien excité , un des prin
de Chantilly.
139
cipaux plaifirs des Specta
cles . La Magicienne parla
ainfi aux Demons .
Venez , Demons , plus vifte
qu'un éclair,
Quittez was demeure's terribles,
Et des atomes de l'air
Faites- vous des corps vifibles.
Venez, venez, obeiſſez
Paroiffez paroiffez.
Aprés que les Demons
l'eurent affeurée qu'ils
eftoient prefts d'obeir ,
elle pourfuivit de cette
forte.
ISC
IX.
140 La Fefte
Des jours éteints de nos Monar
ques,
Dans leur froid tombeau ,
Malgré l'ordre des Parques.
Rallumez le flambeau.
Les Demons ayant ani- ˆ
mé les Statues des Rois,
elle s'adreffa à ces Statuës
, & fit entendre ces
Vers .
Marbres fourds Figures
muettes
De nos fuperbes Rois ,
Prêtez l'oreille à ma voix ,
Parlez, & du Deftin foyez les
interpretes.
de Chantilly. 141
Rr
5!
Elle confulta enfuite
la Statuë de Ptolomée ,
& l'Ombre répondit ces
quatre Vers.
Ma Fille , de l'Hymen tu dois
fubirla loy ,
Et tu l'accepteras fans peine s
Mais tu n'épouferas qu'un
Roy
2
Que te doit offrir une Reyne.
L'Ombre ayant parlé
de cette forte , toutes les
Statues reprirent leurs attitudes
& aprés qu'Orontée
cut marqué la
>
142
La Fefte
peine que luy faifoit cet
Oracle , tous les Tombeaux
difparurent
, &
l'Acte finit ..
Un Jardin delicieux
faifoit le Theatre du quatriéme
Acte. Le devant
eftoit une maniere de Ve
ftibule d'une architectu
re Ionique. Des Termés
de bronze doré tenoient
lieu de colomnes . Les
chapiteaux eftoient des
corbeilles de fleurs & de
fruits , qui portoient une
L
de t
Chantilly. 143
,
corniche de marbre &
un plafond magnifique.
Entre les Termes il y avoit
des arcades auffi de
marbre , avec les orne
mens de bronze pour entrer
dans une galerie qui
paroiffoit tapiflée d'éto
fes d'or à fond violet . Le
Veftibule occupoit un
o tiers du Theatre fur le
I devant , & le jardin patroiffoit
enfuite . Il eftoit
Morné de Statues reprefentant
des Amaurs fur des
144 La Fefte
piedeftaux, accompagnez
de baluftres de marbre &
de bronze , avec des ar
bres qui s'élevoient der
riere ces Figures , qu'on
voyoit ornées de fleurs
& de fruits . Les deux
coftez duTheatre étoient
de cette maniere. Au milieu
le jardin fe feparoit
en trois allées , une dans
le milieu , & deux diagonales.
Elles eftoient ſi
bien tracées , qu'on les
découvroit de tous les
endroits
de Chantilly. 145
Resi
endroits de la Salle . A la
face de chacun des angles
qui feparoient les
allées eftoit une Statuë
qde marbre blanc , fur un
* piedeſtal auffi de marbre
dorné de bas reliefs d'or .
éto D'autres Statuës qui re-
A prefentoient encore des
ep Amours ,
regnoient genenet
ralement dans toutes ces
ux trois allées. Au bout de
toid celle du milieu il y avoit
' on des
berceaux d'or percez
Lous à jour , reveftus de touend
N
146 La Fefte
tes fortes de fleurs , &
foûtenus par des Termes
en confoles de marbre
blanc. Au travers de ces
berceaux on voyoit une
caſcade naturelle avec
plus de cinquante jets
d'eau , fans y comprendre
les Napes. Cette cafcade
étoit faite avec tant d'art,
qu'elle fuivoit la perſpe
tive du Theatre . Elle
paroiffoit d'une grandeur
extraordinaire
, &
ne diminuoit rien des
de Chantilly.
147
nte
apra
"
objets qui eftoient au-
Ten tour. Ces ornemens efma
toient de marbre & de
de bronze , avec des vafes
O d'où fortoient des planle
tes . Au deffus de cette
caſcade paroiffoit une
allée d'arbres qui travercal
foit, & au delà on voyoit
nt un Palais fuperbe dans
l'éloignement
. Les deux
allées des coftez paroiffoient
auffi fort longues,
irt ornées d'une maniere differente
de celle du miien
Entd
pe
e. I
Nij
148 La Fefte
1
lieu. On appercevoit au
travers de pluſieurs Portiques
d'architecture
ruftique
mêlée d'arbres, une
caſcade dans l'enfoncement
. Ce qui eftoit de
remarquable , c'est que
les fontaines & les cafcades
avoient efté préparées
avec tant d'art, que
non feulement elles
n'empêcherent point qu'
on n'entendift la Mufique
& les Recits , mais
mefme elles fembloient
de Chantilly . 149
s'accorder avec la Simphonie
, dont les mou-
E vemens tantoft plus lens ,
tantoft plus preſſez , ex-
#primoient auffi le murmure
des eaux . Quelquefois
la Simphonie s'ar-
= rêtoit laiffer entenpour
dre ce murmure ; quelquefois
auffi le bruit des
eaux ceffoit pour ne laiffer
entendre que la Simphonie
qui l'imitoit.
Amafic vint refver
dans ce beau lieu au
N iij
150
La Feste
merite d'Alidor &
voyant yenir Lyſandre ,
elle luy avoua qu'elle
avoit changé. Lyfandre
1
l'ayant traitée de per
fide , elle luy confeilla
par cette chanſon de
changer comme elle.
Que l'inconftance eft agreable !
On s'engage avec un Amant ,
Et l'on le quitte au moment
Qu'on en trouvé un plus aimable.
Que l'inconftance est agréable !.
Lyfandre eftant forty,
de Chantilly.
151
refolu defe fatisfaire par
la mort de fon Rival fistoft
qu'il l'aura connu ,
Gelon vint avertir Amafie
qu'il avoit laiffé Alidor
avec la Reyne. Cela
dor
luy fit croire qu'il eftoit
aimé d'Orontée , & lors
qu'il parut , elle luy reprocha
fon ingratitude ,
en l'accufant de faire
contre elle ce qu'elle avoit
fait contre Lyfandre.
Elle fortit en
voyant
venir la Reyne , qui dit
10
152 La Fefte
à Alidor qu'il fçavoit
que l'amour qu'il avoit
eu pour Irene avoit caufé
fa colere, & Alidor ayant
répondu qu'un malheureux
comme luy fe con
noiffoit trop pour afpirer
à eftre aimé d'une Reyne,
elle ajoûta pour l'enhardir
à fe declarer , que
vertu meritoit un Diademe
, & qu'il n'y avoit
rien dont l'efperance luy
puft eftre deffenduë . Alidor
l'ayant quittée ,
•
fa
de
Chantilly .
153
dre
Creonte luy vint apprenque
le Frere d'Irene ,
Fils comme elle d'Agenor
Roy de Phenicie ,
& de Ladice , eftoit vivant
, & qu'un Envoyé
de fa Soeur venoit d'en
apporter la nouvelle.
Orontée en fut troublée ,
parce que ce Prince que
l'on croyoit mort , luy avoit
cfté deftiné par fon
Perę & par le Roy de
Phenicie , & qu'elle ne
pouvoit fatisfaire à ce
154
La Fefte
des
qui avoit efté predit par
fon Ombre, fans renoncer
à l'amour qu'elle avoit
pour Alidor . Creonte luy
confeilla de l'éloigner ,
pour faire ceffer
bruits defavantageux à
fa gloire , & elle répondit
qu'on auroit fujet
d'eftre content d'elle.
Cet Acte finit par le divertiffement
qui eft expliqué
dans ces Vers .
de Chantilly. 155
GELON.
Chers Compagnons delices
de la table ,
Rejcüiffons - nous.
Chantons , danfons, faifons les
fous.
Que la folie eft raisonnable !
LE CHOEUR.
Rejeüffons- nous
Chantons, danfons, faifons les
fous.
Que lafolie estraisonnable !
GELON .
D'où vient que le fommeil
m'accable ?
Que fes pavots font doux !
Camarades, couchons- nous
156 La Fefte
Sur le fein parfumé de Flore ,
Et dormons tous
Fufqu'au retour de l'Aurore,
Gelon s'eftant endormy
fur un lit de
gazon ,
un de fes Compagnons
dit ,
Dors , Gelon , dors.
Du jus divin ton ame eſt échauffée
,
Tu dois pour delaffer ton
corps ,
Te livrer tout entier dans les
bras de Morphée
Dors , Gelon , dors .
Aprés cela deux autres
compade
Chantilly. 157 .
21
10
Compagnons
de Gelon
dirent .
Vole , vole jufques aux Cieux
Sur l'aifle d'un fonge a greable,
Va boire à la table des Dieux
Le nectar delectable.
Sur l'aifle d'un fonge agreable
Vole , vole jufques aux Cieux.
LE CHOEUR ayant repeté
Va boire à la table des Dieux
Le nectar delectable ,
Gelon s'éveilla au bruit
que firent fes Compa-
& l'Acte finit
gnons ,
par une Danſe.
Le Theatre ne changea
O
158 La Fefte
point de Decoration au
cinquiéme Acte, qui com
mença par cette Chanfon
d'Orontée .
Je way, cruel devoir, éloigner
de ces lieux
L'innocent objet de maflame.
Mais qui me répondra, grands
Dieux,
Qu'eftant loin de mesyeux
Il ne regne plus dans mon ame?
Malgré fon amour elle
ne laiffa pas de déclarer
à Alidor qu'ayant fceu
combien Irene eftoit irde
Chantilly.
139
ritée contre luy , elle ne
pouvoit fe difpenfer de
l'éloigner de fa Cour ,
& qu'elle luy donnoit
Thebes pour retraite . Il
ſe retira comme ne cherchant
plus qu'à mourir,
& prefque auffi - toſt on
vit paroiftre Jacinte qui.
dit à la Reyne que l'En-
том voyé de Sidon parloit
u d'arrefter Alidor , qu'elle
craignoit qu'on ne vouluft
attenter fur fa vie ,
& qu'elle efperoit que
O ij
160 La Fefte
l'avis qu'elle luy en donnoit
appaiſeroit la colere
qu'elle avoit fait éclater
contre elle. La Reyne
n'eut pas fitoft envoyé
Jacinte pour empeſcher
le départ d'Alidor , que
444
Creonte luy fit part d'une
autre nouvelle . Il luy
apprit que l'Ambaſſadeur
d'Irene eftoit le Corfaire
Hipparque Pere d'Alidor,
dont la mort avoit paſſé
pour certaine ; qu'il avoit
obtenu le pardon de fon
de Chantilly. 161
Fils , & qu'Irene eftoit
partie elle-mefme de Sidon
pour venir mettre ſa
Couronne fur la tefte
d'Alidor . Cela donna de
la jalouſie à Orontée
qui crut qu'Irene venoit
couronner Alidor comme
Amant , mais elle fut
détrompée par lfmenie ,
qui l'affura que cet Alidor
eftoit Fils d'Agenor
Roy de Phenicie,& Frere
d'Irene. Le Vaiffeau qui
portoit ce petit Prince
O iij
162 La Fefte
dans le temps de fa naiffance
, ayant fait naufrage
, Hipparque l'avoit
trouvé flottant dans un
Berceau , & enveloppé
de langes tiffus de la
main d'Iſmenie . Il avoit
apporté ces langes , & Ilmenie
les avoit reconnus.
Orontée que cette reconnoiffance
rendoit heureufe
, puifque l'Ombre
de Ptolomée luy avoit
predit qu'elle épouferoit
un Roy que luy offriroit
de Chantilly. 163
1
une Reyne , ordonna à
Amafie de recompenfer
l'amour de Lyfandre
.
L'Opera finit par une
Fefte galante que fit une
troupe d'Egyptiens
&
d'Egyptiennes
, pour ſe
réjouir d'une avanture
qui leur donnoit un Roy
digne de l'eftre .
CHOEUR.
Le deftin remplit nos voeux.
Le Ciel nous donne un Roy ;
que nousfommes heureux!
DEUX DU CHOEUR .
Le Soleil qui nous éclaire
E
164 La Fefte
Pour briller de plus beaux
feux
Va fe joindre avec Cythere.
CHOEUR.
Foüiffez, heureux Amans ,
Des plaifirs les plus charmans,
Desplus doux raviffemens.
RECIT.
Quelle gloire
En ce beau jour !
Alidor, ( qui l'euft pu croire? )
Va remporter la victoire
Par les mains du Dieu d'Amour.
AUTRE RECIT.
Ifmenie a fceu predire
Cet Hymen fait dans les
Cieux
de Chantilly. 165
ema
Deux Deffus du Choeur.
Quel bonheur s'offre à nos
yeux
Si charmant , fi glorieux ?
Pour le bien de cet Empire ,
Couronné des mains des Dieux,
Alidor vint en ces lieux.
DEUX AUTRES DESSUS.
Doux moment !
Four charmant !
CHOEUR.
L'Univers de noftre Roy
Recevra bien-toft la Loy.
DEUX DU CHOEUR .
O doux moment !
O jour charmant !
KT!
рит
victor
Die
EC
redire
166
La Fefte
CHOEUR.
Le deftin remplit nos voeux.
Le Ciel nous donne un Roy ;
que nousfommes heureux !
Monfeigneur marqua
avec l'honnefteté qui luy
eft ordinaire, qu'il s'eftoit
beaucoup diverty à cet
Opera . Ce Prince tint Ap
partement le mefme jour,
& l'on y joüa à differentes
fortes de Jeux .
Le Mardy , qui eftoit
la troifiéme journée,
Monfeigneur voulut fe
de Chantilly . 167
B
donner le plaifir d'aller
tirer dans le Parc . Ce
Parc eft d'une beauté
merveilleufe &
quoy
que l'art l'ait beaucoup
embelly , il femble pourtant
qu'il ne luy doive
aucun de fes agrémens,
On y voit des cofteaux,
des plaines , & des bois
difpofez par la Nature
mefme d'efpace en efpace,
comme pour fervir de
retraite à toutes fortes
de gibier dont il eft rem168
La Fefte
ply , & pour offrir d'agreables
lieux de rafraìchiffement
à ceux qui
s'y promenent . Ces bois
font coupez par des rou
tes differentes qui fe croi
fent , & qui feroient en
d'autres lieux que Chantilly
, des promenades
•
qu'on admireroit, & qui
mefme en ce lieu- là où
tant de beautez fe trou
vent affemblées , ne laiffent
pas de fe faire regarder
avec plaifir. D'un
cofté
de Chantilly. 169
est
el
ner
et
côté où le terrain s'éleve
en côteau , on voit comme
dans une espece de
valon les canaux , les
prairies qui les bordent,
les Parterres , les Cafcades
, les petits bois dont
elles font ornées , les Ifles
dont je vous ay déja parlé
, qui font la plus delicieufe
, & la plus fuper
be veuë qu'on puiffe s'imaginer.
De l'autre côté
l'on voit comme dans
des enfonceniens des mai-
P
•
A
170 La Fefte
fons ruftiques qui paroiffent
au travers des bran
ches des arbres , des vil
lages qu'il femble qu'on
n'ait laiffez là dans une
efpece de lointain , que
pour faire des paysages
plus beaux que ceux que
le Pinceau nous a donnez
. On y trouve une
Menagerie dont la principale
porte donne fur
une des grandes allées
qui bordent le grand canal
, & qui d'un autre
de Chantilly . 171
côté fort dans les plaines
du parc. Cette Menagerie
, quoy qu'elle ne foit
pas encore achevée , ne
laiffe pas de paroiſtre
tres- magnifique . Outre
un parfaitement bel appartement
, dont la fimplicité
dans les meubles a
quelque chofe de plus agreable
que la richeffe en
d'autres lieux, la diftribution
d'une infinité d'endroits
propres à ferrer
tout ce qu'une Menage-
Pij
172 La Fefte
rie abondante peut fournir
de mets delicieux
,
fait un agrément qu'il
eft difficile d'exprimer .
On y voit un grand Salon
orné de peintures ,
teprefentant l'hiftoire
d'Ifis , & ce Salon eft
tourné de maniere qu'il
femble que ce foit plûtoft
le Temple d'Ifis qu'-
un baftiment ordinaire .
Beaucoup de Terraſſes
& de jardins champêtres
font l'ornement de cette
de
Chantilly .
173
maifon dont une des
courts eft bordée de huit
ou dix petits Pavillons ,
tous feparez les uns des
autres , & deftinez à lo-
Cintu
T'hif
Salo
ere
foit:
rdin
Terr
amp
de a
ger les animaux rares que
Monfieur le Prince fait
venir des Pays étrangers ,
Une autre court a dans le
milieu une fontaine toute
de fources vives ,
qu'on voit fourdre &
bouillonner parmy des
rocailles qui paroiffent
naturelles . On appelle
Piij
174
La Fefte
cette fontaine, la fontaine
de Narciße , parce que
ce Berger amoureux de
luy - mefme y paroiſt au
milieu fe regardant avec
tranſport , & tendant les
bras à fa Figure , qu'on
a le plaifir de voir dans
F'eau , tant cette cau eft
claire , nette & argentée,
pour me fervir des termes
d'Ovide , dont cette fontaine
furpaffe de beaucoup
la defcription .
Si je voulois contide
Chantilly. 175
nuer à vous faire celle
de cette Menagerie &
du Parc , je perdrois trop
longtemps Monfeigneur
de veue . Ce Prince , aprés
1 avoir tiré toute la matinée
dans ce Parc , alla
l'apréfdinée à la chaffe
du Cerf , avec la Meute
de M. du Maine , qui
n'a pas moins d'adreffe
que d'ardeur & d'activité
pour la Chaffe , & dont
l'équipage eft fi beau ,
qu'il ne cede qu'à celuy
176 La Fefte
du Roy. Il y eut le foir
Opera & Appartement .
Le Mercredy, Monfeigneur
alla à la chaffe aux
Perdreaux . Tous les Seigneurs
de fa fuite fe fe
parerent par Quadrilles.
Ce Prince eftant de retour
de la Chaffe , fit faire
un état de ce que cha
cun avoit tué , & envoya
cette Chaffe au Roy, avec
le détail , & les noms de
tous ceux qui avoient
chaffé. Il s'y trouva plus
de
Chantilly.
177
*
de cinq cens Faiſans ,
Perdrix , ou Liévres ,
Monfeigneur en ayant
tué luy ſeul plus de cent
quatre - vingt ; de forte
que s'il y euft eu un Prix
pour celuy qui en auroit
le plus tue , il cuſt eſté
donné à ce Prince . Il fe
promena l'apréfdînée , il
traverfa d'abord le Parterre
des Orangers , & alla
enfuite dans la partie du
jardin qui eft du côté du
Village de Chantilly.
178 La Fefte
II y entra par une gran
de porte qui eft au milieu
de la galerie des Cerfs .
Cette galerie s'appelle
ainfi , parce qu'elle eft
>
ornée de beaucoup de fi
gures de Cerfs au naturel
, portant tous au col
l'Ecuffon des Armes de
M' de
Montmorency ,&
des Maiſons avec lef
quelles ils avoient fait
alliance . Elle eft ouverte
en arcade fur le Parterre
des
Orangers , ayant au
de
Chantilly. 179
pied de fon mur un petit
ruiffeau d'eau vive &
claire qui coule fur un
beau fable , avec un murmure
le plus agreable du
monde. De l'autre cofté ,
entre les figures des cerfs
qui y font , elle eſt ornée
d'une peinture à frefque ,
reprefentant l'hiftoire
de Pfyché. Cette peinture
, quoy qu'un peu endommagée
par le temps,
ne laiffe pas d'eftre encore
d'une beauté à at
180
La Fefte
tacher les Connoiffeurs .
Cette galerie aboutit
d'uncôté à un grand Pavillon
apellé des Etuves,
à caufe qu'il y en avoit
autrefois.Ce Pavillon eft
compofé de deux grands
Salons , dont l'un eft ac
compagné
de Cabinets .
On trouve un Billard
dans le premier , & ily a
des Lits de repos dans
l'autre . Un de ces Salons
eft ouvert par unegrande
porte fur une des petites
Ifles
de Chantilly.
181
En
Ifles dont je vous ay parlé
, & il n'en eſt ſeparé
que par un canal que l'on
paffe fur un pont .
face de cette porte dans
l'Ifle , eft un grand
rond
de treillage
, qui forme
une efpece
de Salon dé-
Couvert
au milieu
duquel
eft une fontaine
avec
un tres-gros jet d'eau .
Par l'autre
bout
cette
galerie
conduit
à l'un
des Pavillons
de l'Orangerie
, compofé
auffi de
&
,
182
La Fefte
deux Salons. Monfei
gneur paſſa par une grande
allée de Picea en pi
ramide , & des Sapins entre-
deux , & eut le plaifir
de voir à la gauche , fur
une hauteur , ornée d'un
bois vert
une
cafcade
& une grande piece
d'eau avec trois gros jets,
dix levées , & autant de
baſſins à chandeliers. Ily
a dans la face de la cafcade
cinq grands Mafques
de bronze , qui vo
miffent une fort grande
de
Chantilly.
183
quantité d'eau , laquelle
tombant fur autant de
coquilles à trois rangs ,
forme autant de napes
d'eau . On voit au bas de
la caſcade un grand baffin
qui reçoit toutes ces
caux , & d'où fortent
plufieurs lances. L'archi
tecture de cette caſcade
eft fort correcte , & confifte
en plufieurs piedeftaux
. On y monte par
1 deux allées en rampes
qui forment des glacis
Qij
1.84 La Fefte
de gazon
tout - à - fait
Ces rampes agreables
font foutenues d'un côté
par des paliffades d'Ifs ,
& de l'autre par des Sabines,
& des boules d'autres
arbres verts . A la
droite font des Boulingrains
avec plufieurs fontaines
, & un petit canal
qui regne tout au long
de ces Boulingrains
, leſquels
fe terminent
de
mefme que la grande allée
, à une groſſe fontaide
Chantilly . 185
ya
ne dont le baffin eft enfoncé
d'environ cinq
pieds . Du milieu de ce
baffin s'éleve fur un picdeftal
à confoles , un au
tre baffin , dont il fort
un jet d'eau prodigieux
par fa groffeur . Il y a
une allée autour du
grand baffin, & une banquette
d'environ deux
pieds de haut au deffus
de l'allée , d'où fortent
vingt jets d'eau , qui for
ment un berceau fi juſte ,
Qiij
186 La Fefte
qu'on a le plaifir de fe
promener deffous fans
eftre moüillé. Le refte
eft un glacis de gazon .
Le bas de cette fontaine
s'ouvre en tenaille , & le
haut qui eft oppofé à la
prairie , eft foûlevé d'une
grande demy - lune , au
deffous de laquelle eft
un bois vert , qui fe termine
dans une grande
allée fur la hauteur , qui
paffe tout au long des
fruitiers , & mene à la
de Chantilly.
187
Faifanderie, dans laquelle
on trouve une quantité
prodigieufe de Faifans
& de Perdrix , qu'on
y éleve avec de grands
foins . Elle eft composée
de trois jardins en terraffe
, d'un corps de logis
de deux Pavillons , & de
I quatre grands jets d'eau
dans autant de baffins ,
l'un dans la court , & les
trois autres dans chacun
des jardins , qui font toust
trois en terraffe . Ce fut
188 La Fefte
für le canal qui répond
à ces deux parties que
Monfeigneur
s'embar
qua avec tous les Seigneurs
de fa fuite , pour
aller prendre le divertif
fement de la joûte fur
l'eau , & pour voir tirer
l'Oye , ce qui fe devoit
faire fur le grand canal ,
par les Mariniers que
Monfieur le Prince avoit
fait venir exprés . Les deux
bâtimens fur lefquels
Monfeigneur s'embar
de Chantilly .
189
qua avec ceux de fa fuite,
eſtoient ornez de leurs
Pavillons
& Tendelets
,
& conduits par dix - huit
Rameurs habillez en Matelots
. A mefure que
Monfeigneur avança , il
découvrit de nouvelles
beautez . Aprés la Faifanderie
on trouve un grand
jardin én terraffe , lequel
finit de mefme que les
jardins fruitiers qui font
au deffus , à un grand
rond , d'où defcend fur
A
190 L.
La Fefte
le canal une grande allée,
& ce qui la traverſe va
paffer entre la tefte & le
corps de la grande caſcade
, & fe termine au Pa
villon de Manfe . Toute
cette partie s'appelle le
Bois du Lude. Il y a plus
de vingt allées differentes
, dont la plufpart ont
des baffins & de grands
jets d'eau , dans le centre
où ces allées fe
coupent. Les arbres en
font parfaitement beaur,
de
Chantilly.
191
& les paliffades tres- unies
. Les principales de
ces allées menent par differens
endroits à la grande
caſcade . La teſte en eſt
foulevée de mefme que
les côtez par des paliffades
& par des Ifs , avec
du gazon dans les differens
paliers . Cette teſte
eft compofée d'un demy
octogone d'architecture
avec des Termes , des piedeftaux
, des baffins , des
animaux de bronze , des
192 La Fefte
coquilles & des rocailles .
Il y a fur trois gradins
de gazon neuf baſſins qui
reçoivent l'eau de neuf
grands vaſes . Au deffous
des gradins font encore
d'autres baffins les uns
fur les autres
au premier
defquels eft une
groffe gerbe d'eau faite
avec tant d'art , qu'on
n'en a point encore veu
"
de pareille. L'eau en paroift
auffi blanche que
nége , & fa tefte s'écarte
la
fi
de Chantilly. 193
fi agreablement, que rien
ne fçauroit mieux reprefenter
des épics qui fe détachent
d'une veritable
gerbe . Dans toute la circonference
des baffins qui
font au deffous de celuylà
font des jets - d'eau ,
lefquels avec les napes
quis'échapent des mefmes
baffins , & l'eau de la
gerbe font en tombant
un effet admirable . Au
deffus de tout le
pourtour
de ce demy
octogo-
R
194 La Fefte
ne font des baffins taillez
tres- proprement , du
milieu defquels comme
de la coulette qui eft au
deffous , fortent plufieurs
lances de meſme que du
fond de fon grand baffin,
& comme de tous les côtez
on voit des Jets &
des chûtes d'eau , ce contraſte
fait beaucoup de
plaifir à la veuë . Il y a
dans le milieu de la grande
allée de la caſcade un
fort beau baffin octode
Chantilly.
195
gone , du milieu duquel`
& des quatre coftez fortent
cinq jets d'eau . Le
corps de la caſcade con--
mence au bord de cette
allée. Elle est toute rem-
$
plie de gradins , de lances
, de napes , de bouillons
d'eau , & de marches
fur lefquelles , & des
deux coftez , l'eau fe brife ,
avec un murmure agreable
. Après avoir formé
une grande nape de plus
de cinquante pieds de
1
Rij
196 La Fefte
tour , elle ſe va precipiter
dans un goufre d'où elle
difparoift , pour rentrer
par deffous terre dans le
canal qui luy eft oppofé.
Au delà de ce goufre font
quatre baffins avec un
gros jet d'eau , qui avec
un glacis de gazon cn
tenaille forment le pied
de cette belle cafcade ,
aprés lequel on trouve
au bout d'une allée un
grand quarré long orné
tout autour de doubles
de Chantilly.
197
"
paliffades entre les grands
arbres , au pied defquelles
commence un double
gradin de gazon qui fe
termine en glacis de tous
coftez.A l'entrée on trouve
un rond d'eau du
milieu duquel s'éleve une
des plus groffes fontainės
qu'on ait encore veuës ,
Le refte de l'efpace eft occupé
par un quarré plus
long que large , dans le
milieu duquel s'élève un
grand rocher de mefme
R iij
198 La Fefte
figure. Quatre grands
jets d'eau en arcades partent
des quatre coins ,
& vingt- quatre jets d'eau
de deux pouces de dia
metre forment le pied
d'un autre grand jet
d'eau qui a du moins
foixante pieds de hau
teur , & qui tient le milieu
de cette partie. Voilà
tous les objets qui parurent
à
Monſeigneur pendant
le temps qu'il demeura
fur le canal de la
de Chantilly . 199
Riviere . Au fortir de ce
lieu-là fon Bateau entra
dans un canal de traverſe
qui porte fes eaux au Pavillon
de Manſe . De ce
canal on découvrit toute
la Prairie qui va juſqu'à
la chauffée de Gouvieux
,
ainfi que deux grandes allées
en terraffe , chacune
enfermée de deux grands
canaux
& la mefme
Prairie coupée dans le milieu
par un cinquiéme canal
. Tous ces canaux &
200 La Fefte
toutes ces terraffes ont au
moins onze à douze cens
toifes de long. De là on
vint dans une éclufe à
trois
portes .
Si- toft qu'on les cut
ouvertes , on vit comme
une Mer qui auroit rompu
fes digues , fe précipiter
à grands flots roulant
les uns fur les autres
avec un bruit effroyable.
Les bateaux ayant efte
élevez à la hauteur du
grand canal , on y entra
H
de Chantilly. 201
au fon des
Trompettes ,
& des
concerts de plufortes
fieurs d'Inftrumens
, qui eftoient aux
bords du canal , & fur le
canal mefme dans des bateaux
. Comme je viens
de vous parler du Pavillon
de Manfe , il me refte
à vous dire que les eaux
d'une fource admirable
y font élevées à foixante
& quinze pieds de haula
Machine que
teur ,
par
laRiviere y fait
mouvoir;
1
1
1
202
La Fefte.
que ces mefmes eaux font
portées de là dans un
grand Refervoir , qui eſt
fitué entre les jardins &
la foreft , entouré d'unc
large terraffe , & de quatre
grandes allées , & que
ce Refervoir contient
plus de cent trente mille
muids d'eau. Le divertiffement
de la Joûte &
de l'Oye eftoit prepare
dans le grand canal , où
je viens de vous marquer
que Monfeigneur
de Chantilly. 203
cftoit entré. Ces fortes.
de Jeux fe firent vis à
vis de la grande caſcade.
Les environs du canal
où cette Fefte fe fit, font
admirables par la diverfité
des plans & des vûës .
1 D'un cofté font tous les
jardins remplis de canaux
, fontaines & cafcades
; & de l'autre eſt un
payfage élevé en amphitheatre
par
plufieurs
grandes allées , dont je
vous ay parlé en vous
1
204 La Fefte
faiſant la defcription du
Parc . Ce payſage eftoit
tout remply de peuple ,
de mefme que les bords
du grand canal . Quand
ce divertiffement fut finy,
Monfeigneur entra
dans un bâtiment tout
doré , conftruit à la maniere
de ceux dont fe fert
le Roy de Siam , & que
l'on nomme Balons, dont
Sa Majefté a fait prefent
à Monfieur le Prince. Il
y avoit des Luths , des
Theorbes ,
de
Chantilly. 205
Theorbes , des Baffes de
Violes , & des Voix choifies
, dans la Poupe de ce
Balon . Il eftoit accomgné
d'un autre bâtiment
remply d'un fort grand
nombre de Joeurs d'Infftrumens
, & d'un Choeur
de plus de foixante perfonnes
.
Monfeigneur arriya
au fon de tous ces
Inftrumens , & au chant
de toutes ces Voix , à la
teſte du canal où eft la
grande caſcade de toute
S
206 La Fefte
la Riviere. Elle eft d'unc
finguliere beauté , & merite
d'autant plus d'eftre
admirée , qu'il n'y a au
cun jardin connu , où il
fe trouve rien de femblable
, fi ce n'eft dans
la Vigne de Frefcati en
Italie . Imaginez - vous ,
Madame , une abondance
d'eau prodigieufe qui
tombe par divers fauts
fur des gradins en demyrond
, dans un grand baſfin
quatre fois plus large
A
CO
10
de Chantilly. 207
que le canal . Cette eau
fe brife en tombant , &
forme autant de petits
rochers d'eau , qui tout
blanchiffans d'écume ,
font un effet admirable .
Toute cette eau fort d'un
grand baffin en rond qui
reçoit toute la Riviere
de Chantilly , fans qu'on
s'apperçoive par où elle
entre , parce que tout autour
de ce baffin , il y a
des allées de grands arbres
à
double rang, &
,
1
Sij
208 La Fefte
des paliffades . Ces arbres
& ces paliffades cachent
la veuë du canal , qui par
un aqueduc fouterrain ,
conduit dans ce baffin
les eaux de cette Riviere.
Monfeigneur eut le plaifir
d'y voir pêcher. On
prit plus de cinq cens
poiffons d'un feul coup
de Filet. Ce Prince retourna
en carroffe au
Chasteau , & y tint Ap
partement avant & aprés
fon Soupé . Madame la
de Chantilly. 209!
Princeffe & Madame la
Princeffe de Conty arri
verent ce jour-là à Chantilly
entre minuit & une
heure .
Le Jeudy qui eftoit la
cinquième journée, Monfieur
le Prince ayant efté
averty que Madame la
Ducheffe & Madame la
Princeffe de
Conty la
Douairiere
devoient partir
de
Verſailles aprés le
couché du Roy pour venir
à
Chantilly , fe pre-
S iij
La Feste
para à les recevoir . Monfeigneur
voulut aller auf
fi au devant de ces Prin
ceffes . Il partit à trois
heures du matin , & les
rencontra
au bout de la
route du Mail fur le che
min de Lufarche
où
elles furent receues au
bruit des Trompettes
&
des Timbales
. Cependant
Monfieur
le Prince qui
avoit diſpoſé un Diver-
,
tiffement pour les furprendre
, alla au deyant
de
Chantilly.
211
و
d'elles jufqu'au milicu
de la route d'où il les
accompagna à cheval de
mefme que Monfeigneur.
Elles entendirent peu de
temps aprés une harmonie
champeftre , & virent
paroiftre environ quatrevingt
Faunes & Satyres
fur des chevaux caparaçonnez
de feuillages qui
rangerent en deux files
& les
accompagnerent
jufqu'au Château
bruit d'un grand nom
fe
au
"
L
21 2 La Fefte
bre d'Inftrumens . Cette
Cavalcade fut trouvée
auffi extraordinaire que
divertiffante . Les Princef
fes allerent fe repoſer ſi
toft qu'elles furent arri
vées dans les Apparteniens
qui leur avoient
efté preparez . Monſeigneur
qui s'eftoit
levé
avant
trois
heures
du
matin, alla coure
le Loup
à Merlou
au lieu de fe
mettre
au lit. Je ne vous
diray pointque Monfieur
de
Chantilly.
213
le Prince faifoit fervir
tous les jours dans differentes
Salles , & dif
ferens Appartemens de fa
Maiſon , plufieurs tables
toutes très - magnifiques.
& tres - delicates tant
pour les Seigneurs qui
accompagnoient Monfeigneur
, que pour un
nombre prefque infiny
de
Gentilshommes
d'autres perfonnes
que
leur devoir où la curiofité
avoit atrirées à Chan-
,
&
214
La Fefte
tilly. Tous les Villages
des environs eftoient
pleins d'Officiers qui avoient
foin de faire fervir
avec abondance tous
ceux qui y eftoient logez.
Les Princeffes eurent aprés
leur difné le divertiffement
de la Joufte fur
l'eau des grands foffez
du Château au deffous
de leurs Appartemens
,
d'où elles pouvoient
prendre ce plaifir .
Le fixième jour , qui
de Chantilly.
215
eftoit le Vendredy , Monfeigneur
alla courre le
Cerf avec les chiens de
Monfieur le Duc du
Mayne , & Monfieur
le
C
Prince ayant fait preparer
tout ce qui eftoit
neceffaire pour une grande
chafse , & d'une maniere
toute nouvelle ,
on ſe rendit
l'apréſdînée
dans les belles routes de
la Foreft . Je ne fçaurois
m'empefcher
de vous faire
remarquer que ces rou216
·La Fefte
tes , dont on auroit peine
à dire le nombre, rant
il eft grand , & qui coupent
de tous coftez une
des plus belles & des plus
vaftes Foreſts du monde ,
font toutes à perte de
veuë , d'une tres- grande
largeur avec des palifsades
d'une hauteur extraordinaire.
On n'en
fçauroit voir de plus
toufuës , elles ont un
terrain fort uny , & qui
eft couvert d'une herbe
fi
de Chantilly. 217
1
fi fraîche & fi verte, qu'il
n'y a point de tapis de
gazon plus vert. Ce fut
par ces routes que l'on
alla jufqu'à un Etang
qni eft au milieu de cette
1
1
Foreft , & qui eft appellé
l'Etang de Comelle. Cet
Etang peut avoir environ
un quart de lieuë de
long , fur un demy quart
de lieue de large. Il eft
dans un fond dont le
terrain s'éleve tout au
tour en amphitheatre , à
T
י ד
218 La Fefte
la referve de la chaussée,
& tout eft garny de Bois ,
ce qui fait une veuë fort
agreable. Les toiles de
chaſse enfermoient l'Etang
, & leur enceinte
s'étendoit
par un cofté
dans la foreft . On avoit
drefsé une feuillée fur la m
chaufsée , avec des Tentes
au milieu , pour y mettre
les Dames . Une collation
magnifique y fut fervie.
Tous les Spectateurs eftoient
autour ou derrie- a
de Chantilly.
219
re les toiles . On trouva
fur l'Etang des bateaux
Couverts de leurs Tendelets
, & plufieurs autres
plus petits couverts de
feuillages . Monfeigneur,
Madame la Duchefse ,
Madame la Princesse de
Conty ,Monfieur le Prince
, & les Dames d'honneur
des Princesses
, avec
quelques
- uns des Seigneurs
de leur fuite , entrerent
dans le plus
grand de ces bateaux.
Tij
220
La Fefte
Monfieur le Duc , Monfieur
le Prince de Conty ,
& Monfieur de Vandofme
fe mirent dans le fecond
. Tout le refte de
leur fuite fe partagea dans
les autres , & Madame la
Princeffe fe plaça fous
la Feuillée avec plufieurs
autres Dames . A peine avoit-
on achevé de s'ems
barquer , qu'on entendit
retentir de tous coftez le
fon de plufieurs troupes
de Hautbois & de Trom
de
Chantilly
221
pettes qui eftoient placez
en divers endroits &
peu de temps aprés un
bruit de cors & de chiens
qui firent lancer dans
ร
l'Etang à plufieurs reprifes
un grand nombre de
fangliers , de cerfs & de
biches . Tous ceux qui étoient
dans les bateaux ,
prirent leur party pour
les attaquer
, les uns avec
des pieux , les autres avec
des dards , & les autres
avec des épées, Plu
Tiij
222
La Fefte
fieurs ſe ſervirent de grof
fes gaules avec des noeuds
coulans au bout afin de
les pouvoir prendre vi
vans . Ils firent tout le
tour de l'Etang en cet
équipage , & formerent
un croiffant pour chaffer
toutes les beftes du cofté
où eftoit Madame la Princeffe
, ce qui caufa un
plaifir fingulier qui fut
encore augmenté lors
qu'on donna les chiens
qui attaquerent ces beſtes
de Chantilly. 223
de toutes parts , & avec
tant de vigueur , qu'un
feul chien coëffa un fan :
glier à plufieurs
fois & le
noya. Cette Chaffe
dura
environ deux heures , &
donna beaucoup de plaifir.
Les Dames eurent la
fatisfaction de prendre
des cerfs elles -mefmes avec
les noeuds coulans
qu'elles leur jettoient .
On attachroit enfuite la
corde au bateau que les
cerfs tiroient en voulant
224
La
Fefte
gagner
le bord , en forte
qu'on faifoit
lever les
rames , & lors qu'ils l'avoient
conduit à bord,
on leur coupoit la corde ,
& on leur donnoit la liberté.
Elles curent encore
le plaifir de prendre
dans leur bateau quantité
depetits Faons vivans,
& de leur donner auffi
la liberté. Cependant
quoy qu'on
cuft foin
d'en fauver
le plus qu'on
put , on ne laiffa pas d'en
de Chantilly . 225
0:
apporter de morts dans la
court du Château , au
nombre
de cinquante
ou
foixante , tant cerfs & biches
que fangliers
. On
revint en fuite au Château
où il y eut Appartement
& Opera
.
6.
Le
lendemain Samedy
Monfeigneur
alla à la
Chaffe du Loup dans la
foreft . Les Dames demeurerent
ce jour - là au
Chafteau , parce que le
beau temps ceffa . A fon
1
226
La Fefte
retour il eut avec elles
le divertiffement
d'un
concert dans l'apartement
de Madame la Princeffe
de Conty. Les Vers
eftoient de M. du Boulay
, Secretaire de M. le
Grand Prieur , & la Mufique
de la compofition
de M. de Lully , Sur- intendant
de la Mufique
du Roy. Je dois vous
dire pour l'intelligence
de ces vers que le divertiffement
qu'on donna à
de Chantilly. 227.
Monfeigneur au milieu
de la foreft le jour que ce
Prince arriva à Chantilly
, ayant efté trouvé fort
beau , on avoit refolu de
recevoir lés Princeffes en
cet endroit , le jour qu'-
elles arriveroient , de la
même maniere que Monfeigneur
le Dauphin , &
comme le divertiffement
de la chaffe ne leur convenoit
pas , les Vers que
vous allez lire devoient
eftre chantez , au lieu de
228 La Fefte
ceux qui avoient fervy
de prelude au divertif- t
fement de la chasse , & ha
qui commençoient par
Debout, Lyfifcas , &c. k
ce qui ne fut pas executé,
parce que les Princeſses
devant venir la nuit ,
pour éviter la grande
chaleur du jour , l'heure
n'eftoit pas propre pour
un repas , & pour un divertissement
pareil à celuy
qui le fuivit , de forte
que les Vers qui avoient
cfté
de Chantilly . 229
efté faits pour cette reception
, n'ayant point efté
chantez , ils le furent
dans l'appartement de
Madame la Princesse de
Conty , le jour que je
viens de vous marquer.
Les
voicy.
, Princeffes , vous voyez ces hoftes.
de nos bois ,
Pour la premiere fois ,
Quitter leurs demeures paifibles
:
Mais d'un jeune Heros toutfuit
icy les Loix ;
V
230
La
Fefte
Et ce n'est que pour vous que
foumis àfa voix
Ces demy- Dieux fe font
rendus vifibles.
Faunes , vous eftes trop heureux
,
Que l'innocence de vos jeux
Acette belle Troupe ait marqué
vos hommages ;
Dans ces lieux où tout cherche
à flaterleurs defirs
Vous faites leurs premiers
plaifirs.
Aprés de fidoux avantages
Retirez-vous contents fous vos
fombresfeuillages.
de Chantilly. 231
Ces champeftres Divinitez ›
Princeffes voyant vos beautexx
Vous prennent pour des Immortelles.
Faunes , vous ne vous trompez
pas,
Ilen eft dans les cieux & mime
desplus belles ,
Quifont éclater moins d'appas.
Quel nouveau jour nous
éclaire ,
Etfe repand dans ces lieux !
Nous reconnoiffons
lesyeux
Vij
232 La Fefte
·
Sources de tant de lumiere :
De mille Amours empreſſez
La Troupe vous environne .
Ab , que vous embelliſſez
Lesfeftes que l'on vous donne!
B
Les jeux , les ris , la jeuneſſe ,
Accompagnent tous vos pas ;
Aux lieux où vous n'eftes pas
On voit regner la trifteffe.
De mille Amours empreſſez
La Troupe vous environne.
Aboque vous embelliſſez
Lesfeftes que l'on vous donne!
Ces Vers furent applaudis
, & l'on trouva qu'ils
de Chantilly.
233
convenoient parfaitement
au fujet. Il y eut
encore ce jour- là Appartement
& Opera , & enfuite
Media- noche
Jamais on n'a vu tant
de divertiffemens dans un
feul jour , & de tant
de differentes manieres
qu'il y en eut le Dimanche
, qui eftoit la huitiéme
journée. Il femble
qu'ils renaiffoient dans
le temps qu'on cuft cu
fujet de croire que leur
V iij
234
La Fefte
nombre auroit deu diminuer
, à caufe des differens
& continuels
plaifirs
qui pendant
fept jours !
avoient répandu la joye
dans tout Chantilly
.
Mais files divertiffemens
fembloient devoir eftre
épuifez , le zele de M
le Prince ne l'eftoit pas.
Ce jour-là aprés la Meffe,
Monfeigneur alla à la
Chaffe du cerf avec les
chiens de M. le Grand
Prieur. Au retour de la
A
de
Chantilly . 235
Chaffe il fe fendit avec
les Dames dans la Maifon
de Silvie pour le repas
que Monfieur le Prince
luy donnoit. Il faut vous
expliquer ce que c'eft que
cette maifon de Silvie .
C'est une espece de petit
Château qui n'eft com
pofé que d'un Appartement
bas de quatre pieces
, feulement percé en
enfilade , & aboutiffant
d'un coftés aux allées
champeftres d'un grand
0
236 La Fefte
་
bois qui eſt à coſté de la
grande terrasse , vis à vis
le vieux Château . On
appelle auffice Bois le
Bois de Silvie . De l'autre
coſté cette maiſon aboutit
à un demy rond qui
eft dans la grande Forest,
& dont je vous parleray
-bien-toft . Un petit parterre
bordé de berceaux
de chevrefeüil regne tout
le long de cette maiſon.
On dit que ce nom de
Silvie luy a efté donné
0:3
de Chantilly.
2.37
par le fameux Theophile
qui eftoit attaché au fervice
de Mrs de Montmorency
, & qui lors qu'ils
cftoient à Chantilly paffoit
une partie de fon
temps a refver agreablement
, & à faire des Vers
au bord d'une Fontaine,
toute fimple & toute³naturelle
, pouruneMaiſtref
fe qu'il avoit , appellée
Sylvie. On voit encore
cette Fontaine auprés de
cette maiſon , & les pe-
1
238
La
Fefte
tites murailles d'appuy
qui l'environnent & qui
en fervent à des bancs
de marbre qui font
tout autour , font encore
ornez d'une infinité de
Vers galans qui y ont
efté écrits par ce Poëte
amoureux. Ce fut dans
cotec maifon que Monfieur
le Prince fit fervir
un retour de Chafse à
Monfeigneur . Aprés qu'-
on eut mangé les entremets
, comme on croyoit
de
Chantilly. 239
qu'on alloit fervir le
fruit, Monfieur le Prince
dit à
Monfeigneur
, que
sil en vouloit il falloit
qu'il fe donnast la peine
d'en aller chercher au milieu
du Labirinthe où le
Deffert eftoitfervy . Monfeigneur
accepta la propofition
avec joye , &
l'on fe leva de table pour
aller dans le Labirinthe .
Il eft au milieu d'une partie
de la Foreft que Son
Alteffe Sereniffime a fait
4
240 La Fefte
enclore depuis peu de
temps . Dans cet eſpace
de la Foreft , enfermé du
cofté de la grande chute
d'eau , on voit un fort
de
beau Jeu de Mail , & un
de longue Paume . Au deça
eft un grand Manege ,
& à cofté font les Jeux.
l'Arquebuſe & de l'Arbalefte
, avec de grands
Portiques d'Architecture:
au milieu de grandes allées
. Monfieur le Prince
voulant que de quelque
cofté
de Chantilly. 241
i
cofté que Monseigneur
puſt tourner , il trouvaſt
un plaifir impreveu , avoit
fait venir des genst
quifebotenoient tout)
prefts dans chacun des
Jeux dons je viens de
vous parler, en fortè qu'il
y avoit dans le Jeu de
Paume des Joueurs de longue
Paume , des Joueurs
de Mail dans le Mail , des
Tireurs d'Arbalefte
d'Arquebufe dans les
deux lieux deftinez à ces
•
&
1
X
242 La Fefte
exercices , & des chevaux
de bague dans le manege
.
Le reste de la Foreſt qui
n'eft point occupé par
ces Jeux , eft coupé de
grandes routes , qui prennent
leur commencement
dans un domy rond
qui fait comme l'avantcour
du Pavillon de Sylvie
, & qui fe feparent
encore en plufieurs autres
, ce qui fait une promenade
auffi divertiffante
que belle . În
X
de Chantilly. 243
Voilà la fituation du
Labyrinthe qui eſt ſi
remply de detours , qu'il
eft prefque impoſſible
de ne s'y pas égarer , &
d'en trouver le milieu .
Il eft auffi ingenieufement
imaginé que tout
le refte de Chantilly, que
Monfieur le Prince a ordonné
, & quoy qu'il ne
foit pas encore dans la
perfection où ce Prince
veut qu'il foit , je ne laifferay
pas de vous en donx
ij
244
La Fefte
ner une idée la plus jufte
que je pourray . On y
doit trouver à l'entrée
deux Figures de marbre,
que Monfieur le Prince
fait faire à Rome ; l'une
reprefentant Thefée qui
entre dans le labirinthe,
& l'autre Ariane qui luy
-prefente le fil dont il doit
ſe fervir pour affurer (on
retour. Une figure du Minotaure
, qui fe fait auffi
à Rome, doit cftre au milieu
, & comme , felon la
de Chantilly. 2455
Fable, on devoit facrifier
tous les ans à ce Montre
neuf jeunes enfans
d'Athenes , on trouve en
pluſieurs endroits dans :
des enfoncemens qui font
le long des routes du :
Labirinthe, des figures de
jeunes enfans affligez &-
épouvantez du danger
où ils font. En d'autres
enfoncemens pareils , on
trouve des bancs de :
Marbre avec des cartou
ches portez fur des pie--
"
Xiij
246
La Fefte..
deftaux . Sur chacun de
ces cartouches eft une
Enigme , de forte qu'en
mefme temps qu'on offre
à ceux qui font dans
le Labirinthe dequoy repofer
leur corps , on leur
prefente dequoy fatiguer
leur efprit par la curiofité
qui les porte à lire
ce qui fe prefente à leurs
yeux , & par l'envie naturelle
qu'on à de pene
trer ce qu'on n'entend
pas d'abord. Voicy les
de Chantilly. 247
Enigmes que l'on trou
ve en ce beau lieu.
I.མ
On ne m'entend pas dire un
A mot
( tre.
Auxyeux je ne fçaurois paroif-
Je fais connoifire & méconnoiftre
L'habile homme d'avec le fot
Mues , fouvent je perfuade ;
Je fuis propre pour un malade ,
Je fuis le jour, j'aime les nuits,
ne fçaurois pleurer ny rire,
Quifuis-je ? cecy doitfuffire.
ne fuis pas ce que je fuis
Si j'ay pouvoir de te le dire.
Fe
La
Fefte
II.
Tantoft beau, tantoft laid , je
plais , & je fais peur ,
Je ne fuis rien du tout , & je
fais toutes chofes
Rarement veritable & bien
fouvent trompeur,
Je fuis toujours fujet à des
Metamorphofes
Sans conleur" je fçay peindre,
je parle fans voix,
Je vais chez les Bergers , je vi
fite les Roys ,
1
Et je donne aux Amans d'heu
reuſes avantures,
Scavant Magicien j'inftruis les
curieux
de Chantilly. 249
Je prens en un moment cent
fortes de Figures ,
Mais on nepeut me voir qu'on
ne ferme les yeux..
230
La Fefte
HII.
Si tu fearvois de quel endroit
du monde,
On ne peut voir que trois aunes
des cieux,
Cel point de doctrine profonde
T'éleveroit au rangdes Dieux.
de
Chantilly. 231
IV.
D'un pere lumineux je fuis la
Fille obfcure,
Je méprife la terre, & je m'éleve
aux cieux
Où j'apaife fouvent la colere
des Dieux ,
Quand ils ont refolu de per
dre la
nature.
Ma prefence eft cruelle aux
yeux ,
Et toujours Hofteffe fafchenfe,
Je fais fuvent pleurer une
perfonne beureuse.
22
+19
252
La Fefte
V.
Je fais autant de manx que je
caufe de biens
Quand on me veut forcer jeſchape
à mes liens
Je voy fair devant moy, par
tout on me fait place,
Les Princes les Rois de moy
trop amoureux >
Avec des longs travaux me .
conduifent chez eux.
Mais poureux quelques fois je
fuis toute de glace.
塗塗
Tor
me
VI.
de Chantilly . 253
VI.
Tout le monde me craint , tout
le morde me fuit ,
Je mene dans le port, j'augmente
les orages
,
Je produis la clarté , je forme des
nuages ,
Le jour m'eft ennemy, je le fuis
de la nuit
Toujours en action , jamais je
ne m'arreste
Terrible aux criminels , charmant
dans une Fefte.
253
Y
234
La Fefte
VII.
Fe brouille les amis , & jé les
entretiens ,
Faccrois les revenus , je diffipe
les biens ,
Favance le trepas , je prolonge
la
vie ,
F'augmente
la temerité
,
Fe feme la difcorde , à la paix
je convie ,
Et les plus diffolus aiment ma
pureté.
de Chantilly.
255
VIII
2
Quel eft cet art ingenieux .
De peindre la parole, e deparler
aux yeux
Et qui fçait , par des traits de
figures tracées ,
Donner de la couleur du
corps aux pensées ?
Y ij
256 La Fefte
IX.
Des petits & des grands mon
fein eft le refuge
Faypar toute la terre un celebre
renom
Et tout feulje porte le nom
D'un Berger , d'un Prince &
d'un juge
de Chantilly. 257
X.
Amant infortuné d'une belle
Maiftreffe
Dont la grace est égale à la legereté
,
Je la cours en tous lieux ,je la
pourfuisfans ceffe
Pour contenter l'amour dontje
fuis tourmenté.
Elle , trop e flâmée , accorde à
mon e vie
Un baifer fatal à ma vie,.
Y iij
258 La Fefte
XI.
Effet inanimé d'une cauſe vi-
Vante
Je retire les Morts du tenebreux
Séjour.
Par moy le fort d'un fiecle eft
le plaifir d'un jour,
Et celuy qui m'a fait oufe cache,
oufe vante.
Fentretiens tout le monde ,
ne dis jamais mot ›
Pour eftre bien vétu je n'enfuis.
pas moins fot..
de Chantilly. 259
XII
Un bon vieux pere a douze
enfans ,
Ces douze en ont plus de trois
cens
Ces trois cens en ont plus de mille ..
Ceux- cy font blancs ,ceux- làfont.
noirs ,
Et par de mutuels deve´rs
Tous confervent l'accord à l'USnivers
utile.
260 La Feste
Outre les figures d'enfans
on en rencontre
beaucoup d'autres reprefentant
differens perſonnages
, comme des A-
19
fem
mours , de petits Jeux
qui femblent fe moquer,
& infulter ceux qui s'égarent.
Les piedeftaux , &
Lesfcabellons qui portent,
foit les Enfans , foit les
Cartouches , font de dif
ferent marbre tres-beau.
Parmy tant d'Enigmes ,
on n'a pas oublié celle
de Chantilly . 261
du Sphinx , qui eſt ſi faª
meufe. Le Sphinx y eft
luy- mefme , qui la prefente
en Latin & en
François . Monfeigneur
eftant entré dans le La-
T
1
byrinthe avec les Princes
& Princeffes , & tous les
Seigneurs de fa fuite ,
chacun prit des chemins
differens pour arriver
plûtoft au lieu où eftoit
la Colation , & ceux qui
fe promirent d'en trouver
bien- toft le centre ,
1
1
26.2 La Fefte
fe lafferent en faiſant plus
de chemin que les autres,
fans avoir plus d'avanta
ge fur eux. On peut dire
feulement qu'ils furent
les premiers trompez ,
tant ce Labirinthe
eft
difficile.Cependant Monfieur
le Prince , pour faciliter
le moyen d'en trouver
le milieu , y avoit fait
placer un Concert de
Hautbois . On marchoit
droit au lieu où ce Concert
eftoit entendu 2,. &
de Chantilly.
263
que dans
lors qu'on en eftoit tout
proche , & qu'on croyoit
ne devoir plus avancer
que pour y entrer , on
s'en éloignoit infenfiblement
; de forte
le temps où l'on eftcit
le plus perfuadé qu'on
n'avoit plus de chemin
à faire , on s'en trouvoit
encore auffi loin que lors
qu'on avoit commencé
à faire le premier pas .
Les agreables impatiences
que cela caufoit fer-
1
264
La Fefte
voient de divertiſſement
à ceux mefmes qui eftoient
les plus
trompez.
Enfin
Monfeigneur qui
s'eſtoit rendu , deſelperant
de trouver ce qu'il
cherchoit , & voulant
épargner aux Dames la
fatigue de marcher plus
longtemps , dit à Monfieur
le Prince qu'il falloit
les mettre dans le
bon
chemin ; ce que Son
Alteffe fit . Quand ils furent
dans la veritable
Ioute ,
de Chantilly . 265
route , ils arrriverent
bien- toft au centre de ce
..
Labirinthe , extremément
furpris de ce qu'ils y
trouverent , parce qu'il
ne s'eft encore jamais
rien vû de pareil . Il faut
vous dire pour vous le
bien faire
comprendre ,
que le milieu du Labirinthe
reprefente une
manière de grande Salle
découverte . Son plan eſt
quarré avec un enfoncementen
rond ſur chaque
Z
266 La Fefte
1
face . La table qui eftoit
dreffée dans le milieu de
cettte efpece de Salle fuivoit
le mefme plan . Le
deffus reprefentoit un
parterre
, dont les compartimens
eftoient for
mez par des corbeilles
d'argent , & tous les fentiers
qui feparoient les
corbeilles eftoient degazon
, de forte qu'il n'y
avoit point de nape. Les
devants & le tour de la
table eftoient de feuillade
Chantilly.
i
267
2
ges ornez de feftons de
fleurs , avec un cordon
pareillement
de fleurs qui
bordoit la table . Le milieu
en eftoit occupé par
un vaſe de filigrane d'argent
, d'où fortoit un
Oranger tout couvert de
fleurs & de fruits naturels
. Comme ce vafe étoit
plus étroit vers le pied ,
on avoit placé tout autour
huit autres vafes garnis
de fleurs . Ils eftoient
accompagnez
de huit cor-
1
1
Z ij
268 La Fefte
beilles qui en eftoient
auffi remplies , & ces corbeilles
eftoient portées
fur autant de niafques
d'or qui fervoient d'orces
vafes
nement au grand vafe.
De forte que les fleurs de
de toutes ces corbeilles
& de tous
faifoient enſemble un effet
tres - agreable , & qui
avoit quelque chofe de
delicieux. Les corbeilles
parterre
qui formoient
le
& qui eftoient en Dôme
de Chantilly. .269
joignant l'agrément
de
leurs figures au different
coloris d'une fi grande
quantité de fleurs , le tout
formoit un composé dont
la veuë eftoit rejouye , &
dont on ne pouvoit fe
laffer d'admirer l'agreable
& riante diverfité , &
ce qui la faifoit encore
paroiftre davantage, c'eft
que toutes les corbeilles
qui fe trouvoient d'une
mefme forme eftoient
garnies de fruits de mef-.
Z iij
270 La Fefte
me couleur , & qu'elles
eftoient difpofées de forte
qu'on croyoit voir un
parterre
veritable
. Outre
toutes ces corbeilles
, il
y en avoit encore beaucoup
d'autres
.
Il y avoit un Bufet
dans chacun des quatre
angles du lieu où eftoit
la table , & chaque bufet
avoit trois gradins. Ils
cftoient tous ornez de gazon
, de feüillée , & de
• feftons de fleurs fans nade
Chantilly . 271
pes , afin qu'ils euffent
du rapport
à la table qui
n'en avoit point . Tous
ces bufets eftoient
garnis
de vafes d'argent
& de
porcelaines
. Sur les coins.
de chaque
étage , & dans
le milieu
du troifiéme
gradin
eftoit un autre
vafe plus haut que les
autres . Aux deux coftez
de chaque
bufet , on
voyoit
deux focles de
gazon fur chacun
defquels
eftoit pofée une
272 La Fefte
caiffe. Ces caiffes étoient
au nombre
de
douze , & l'on voyoit
fortir de chacune un arbre
fruitier chargé de
tres- beau fruit , & qui
n'avoit pas moins dequoy
contenter le gouft
que la veuë . Outre ces
quatre bufets , il y en
avoit deux grands qui
eftoient en face de la table
, & qui fuivoient le
plan du lieu où ils étoient
dreffez . Ils avoient
de Chantilly.
273
deux gradins dont le premier
eftoit occupé par
une couche de Melons
naturels . Le fecond étoit
garny de vingt- quatre
couverts de porcelaines
fines . Le reſte eftoit
remply de gafteaux , &
d'affiettes de groffes truffes
derriere lefquelles étoient
de tres- belles porcelaines
garnies de fleurs .
Une maniere de doffier
formé par des confoles
où eftoient attachées des
274 La Fefte
guirlandes de fleurs faifoient
le fond de ces deux
bufets.
Lorfque Monfeigneur
entra dans le Labirinthe
il n'y trouva perſonne
ceux mefmes qui avoient
pris le foin du fervice s'en
eftant éloignez , & s'étant
cachez par l'ordre
de Monfieur le Prince ,
qui vouloit donner à cette
Fefte un air de liberté.
C'eſt un plaifir que les
Rois & les grands Princes
de Chantilly. 275
gouftent rarement , &
qu'il eft plus difficile de
leur donner que les Festes
les plus fuperbes & les
repas les plus magnifiques
, où ils vont moins
pour les recevoir , puifqu'il
n'y a rien d'extraor
dinaire pour eux , que
pour marquer
l'eftime
particuliere
qu'ils font de
ceux qu'ils veulent bien
honorer de leur preſence.
Monfeigneur & ceux qui
l'acompagnoient prirent.
276
La Fefte
beaucoup de plaifir dans
le Labirinthe . Ils exami- ,
nerent la table dont l'invention
leur parut toute
nouvelle , & tres-fingu
liere. Ils confiderent les
bufets & le tout enfemble
leur parut un Enchantement
d'autant plus
grand qu'ils n'eftoient
point incommodez
de la
foule & qu'ils pou
voient refpirer en liberté
l'air delicieux que tant de
fleurs avoient parfumé. i
L'apréf
de Chantilly. 277
L'apréfdinée , Monfeigneur
alla tirer , & trouva
un nouveau divertif
foment à fon retour. C
divertiſſement commença
à huit heures du foir.
Il eftoit donné par le
Dicu Pan , que le vilain
temps avoit empefché le
jour précedent de divertir
Monfeigneur dans le
Bois , où il y avoit une
grande Fefte preparée ,
& qui pour ne manquer
aucune occafion de le
A a
278 La Fefte
divertir , s'eftoit emparé
du Theatre, & avoit convié
toutes les Divinitez
des Bois , toutes les Nym·
phes de Chantilly , & les
Bergers & Bergeres du
mefme licu , à donner un
divertiffement au Fils du
plus grand Roy de la
Terre. Pan eftoit dans le
fond du Theatre , dont
la decoration repreſentoit
une Foreft . Ce Dieu
eftoit élevé fur une eſpece
de petit Trône de ga-
£ A
de
Chantilly
279
zon , & entouré de toutes
les Divinitez des Bois,
& de cinquante - quatre
Faunes , Satires , & Silvains
, qui estoient les
mefmes qui l'avoient accompagné
dans tous les
divertiffemens qu'il avoit
donnez à Monfeigneur
par tout où il avoit pû
rencontrer ce Prince, & ils
s'eftoient attachez depuis
fon arrivée à
Chantilly ,
à le chercher dans tous
les lieux où il leur eftoir
A a ij
280 La Fefte
permis d'aller , afin de
continuer
à le divertir.
Vingt - quatre Nymphes
magnifiquement
vêtuës
eftoient affifes fur le
devant du Theatre . On
voyoit enfuite quantité
de Bergers avec des habits
tres propres & con
venables
à leur caractere
, & derriere
ces Bergers
paroiffoient
les Satires ,
les Faunes , les Silvains ,
les Divinitez
des Bois , &
le Dieu Pan dans le fond
de Chantilly. 281
élevé de la
maniere que
je viens de vous marquer.
Ce grand nombre
de perfonnes
differemtment
habillées
formoit
une
nuance tres agrea
ble. On avoit place fur
le devant
celles qui ef
toient le plus
magnifiquement
vêtues , parce
-
qu'on les voyoit plus
facilement , & cette gra ,
dation avoit je ne fçay
quoy qui frapoit d'abord
, & qui plaifoit d'au-
A a iij
282 La Fefte
tant plus , qu'elle faifoit
diftinguer
fans peine le
rang des divers Perfonnages
dont tout le Theatre
eftoit remply , ce qui
ne ſe fait pas aifément
lors qu'ils paroiffent
d'abord
mêlez . Ils le furent
dans la fuite , mais d'une
maniere auffi agreable
que nouvelle , car aprés
qu'on eut joué l'ouverture
, tout ce grand divertiffement
ayant commencé
par un Paffepied ,
de Chantilly. 283
une Nymphe feleya feule
en danfant , une autre fe
leya derriere elle fans être
apperceue, &la fuivit,une
troifiéme fit la mefme
chofe, & les autres ayant
imité ces trois premieres
,
en formant toutes une
danfe en rond , le milieu
du Theatre qui eftoitvuide
avant que le divertiſſement
commençaſt
, ſe
trouva agreablement
remply , & mefme fans
qu'on fe fuft prefque
284
La Fefte
apperceu
de quelle maniere
ces Nymphes étoient
forties de leur
place. Il y en cut quelques-
unes qui chante
rent en danfant
, apres
quoy Pane & tous ceur
de fa fuite
fe mêlerent
avec les Nymphes , les Ber
gers & les Bergeres , &
ce mélange d'habits dif
ferens produifit une varieté
qui fut un grand
charme pour la veuë .
Ce divertiffement eftoit
de Chantilly. 285
meflé d'Airs Italiens &
François , & de Symphonie
. Tous ces Airs avoient
efté faits par M. Lorenzani
, pour un Opera
que M. le Duc de Nevers
donna au Roy à Fontaine-
bleau il y a quelques
années , & qui fut trous
vé tres-agreable , & tresbeau
par Sa Majefté & par
toute la Cour. Le genie
plein d'invention de ce
Duc eft connu de tout
le monde , & quand il
286 La Fefte
s'échappe à faire des Vers,
ce qui ne luy arrive pas
ordinairement
, on y remarquè
un certain tour
d'efprit naturel , & une
vivacité qui en feroient
fouventreconnoître l'Auteur
, s'ils eftoient meſlez
avec d'autres . Parmy
ces Airs , il y en avoit
quelques- uns que M. Lorenzani
avoit faits exprés
pour ce divertiffe-
5 parce que lors
qu'on ramaſſe ainſi quelment
de
Chantilly.
287
1
01
ques pieces enſemble
pour en faire une espece
de corps , il faut une maniere
de liaiſon quiene
fe trouve
ours ,
pas
à
moins qu'on ne faffe
quelque
chofe de nouveau
qui ferve à les joindre
, de forte qu'il fallut
& des Vers , & des Airs
ce qui fut
nouveaux
fait avec une
diligence
prefque
incroyable .
Tout ce qui
regardoit le
Balet qui fut meflé dans
288
7
La Fefte
ce fpectacle eftoit de M.
Pecour , & parut auſſi
bien imaginé qu'il fut
promptement & bien executé.
On ne chercha pas
à faire cet impromptu
,
parce qu'on manquoit de
divertiſſemens à Chantilly
, puis qu'au contraire
il y en a eu quelques-
uns qui n'ont pû
cftre donnez
, le temps ne
s'eftant
pas trouvé propre
pour les faire paroître
dans les lieux pour
lefquels
de Chantilly. 289
lefquels on les avoit deftinez
; mais Monfieur le
Prince qui ne vouloit pas
laiffer paffer un feul jour
fans que Monſeigneur
euft le plaifir de plufieurs
fortes de
divertiffemens ,
avoit fi bien difpofé toutes
chofes , & fi bien
choifi & preparé toutes
les perfonnes qu'il employoit
, qu'il eftoit ſeur
que lorfque le mauvais
temps feroit manquer un
divertiffement , il pour-
Bb
290 La Fefte
roit facilement &
en
"
fort peu d'heures luy en
faire fubftituer un autre ,
& mefme qui feroit du
gouft de Monfeigneur
fuivant les chofes qu'il
remarqueroit qui plai
roient à ce Prince . Celuy
que le Dieu- Pan & les
Divinitez des Bois donnerent
fur le theatre fut
de ce nombre . Il dura au
moins deux heures , & il
fut fi bien executé , &
avec tant dejufteffe qu'on
2
de Chantilly.
291
auroit pu aifément lefaire
paffer pour un de ceux qui
avoient été preparezavant
F'arrivée deMonfeigneur
.
Il femble qu'après tous
les divertiffemens qu'on
avoit déja eus , le Diman
che dont je vous parle ,
qui eftoit la huitiéme
journée , on n'en devoit
plus attendre d'autres , &
que cette journée en avoit
efté affez remplie.
Cependant il y en eut encore
deux des plus grands
Bb ij
292
La Fefte
& des plus confiderables
dont on ait oüy parler depuis
long-temps . Ce futun
Feu d'artifice & une Illumination
qui fuccederent
à ce qui venoit d'ê ,
tre veu fur le Theatre . Je
ne puis vous donner une
jufte idée de l'un & de
l'autre qu'en vous en faifant
la defcription
. Quelque
exacte qu'elle puiffe
eftre , elle fera toujours
beaucoup au deffous de
l'éclat de ces deux brillans
divertiſſemens .
de Chantilly. 293
Monfeigneur fortit de
la Salle de l'Opera à neuf
heures du foir par la Galerie
des Cerfs qui eſt au
bout de l'Orangerie . Il
monta dans une grande
Caleche avec toutes les
Dames , & entra dans le
Jardin où il fe
promena
quelque temps à la clarté
d'un grand nombre de
flambeaux dans une belle
allée qui fait face à cette
Galerie . Il eftoit conduit
par Monfieur le
Bb iij
294 La
Fefte
Prince .
Monfeigneur
و
ayant quitté cette proménade
alla au bord du canal
& en remontant
le long du bord comme
pour venir à fa teſte , on
fut extremement furpris
de le voir tout en feu *
& tout bordé de groffes
lumieres qui eftoient fi
proches les unes des autres
qu'elles paroiffoient
fe toucher. La croifée du
canal qui va droit au
grand eſcalier du Châde
Chantilly. 295
teau eftoit bordée de
Imefme . Lorsque Monfeigneur
arriva dans cet endroit
, d'où l'on peut dé-
- couvrir le Château , il
1 parut étonné ainfi que
toute fa Cour . Il avoit
fujet de l'eftre ; car on n'a
2.
jamais rien veu de fi fur
prenant
que l'Illumination
qui parut en face .
C'eftoit le grand Efcalier
, qui eftant illuminé
paroiffoit
comme s'il cuft
efté bafty de pierres pre296
La Fefte
cieuſes , éclairées par lc
Soleil . Pour vous faire
mieux comprendre la
beauté de cette Illumination
, je croy vous devoir
parler de l'architecture
de cet Efcalier & de
tout ce qui l'embellit ,
il eft eftimé de tous les
gens de bon goût , tant
pour fa
beauté que pour
fa grandeur. Ce font
deux façades que les paliers
& les marches feparent
en deux parties égade
Chantilly . 297
les , ornées de fix colomnes
qui font accouplées
deux a deux . Du cofté
des marches font deux
: grands Arcs rampans ,
qui dans leur enfoncement
forment chacun.
une grote . Ces colomnes:
foûtiennent une Coiniche
d'ordre Dorique , &
dans chacune dès Niches ,
il y a une FigurePedestre .
L'une reprefente Acis &
Galatée . Acis eft dans
a l'attitude d -un Amant
298 La Fefte
qui regardefa Maiftreffe,
& qui joue de la Flûte.
On fçait que ce fut
par là que la Nymphe
en fut charmée . Galatée
eft repreſentée d'une
maniere qui fait paroiftre
combien elle a
de plaifir à entendre les
fons que rend la Flûte
d'Acis . L'autre Figure
repreſente Alphée & Arethufe.
Alphée eſt un
jeune Fleuve qui devint
amoureux de cette Nym
de Chantilly. 299
phe , en la voyant fe
baigner dans fes eaux ,
& il eft dans l'attitude
d'un homme paſſionné ,
que l'amour oblige à la
pourfuivre. Arethufe eft
reprefentée comme une
perfonne faific d'effroy ,
qui ayant efté furpriſe
T par le Fleuve , prend fes
g habits , & s'enfuit en demandant
fecours à Diane.
Dans chaque Grote ,
tornée de rocailles , de
joncs marins & de ro300
La Fefte
feaux , eft une grande Figure
reprefentant un
Fleuve accoudé fur un
grand vaſe renverſé . Au
pied de cette Figure eft
un Dauphin qui porte
un petit enfant . De deffous
les pieds de ces quatre
Figures fortent trois
napes d'eau. Ces deux
vafes & ces Dauphins en
verfent une grande quantité
, laquelle eſtant receue
dans une auge , forme
autant de grandes napes
de
Chantilly. 301
pes qui tombent toutes
dans deux grands baſſins ,
d'où fortent trois lances
d'eau , & toutes ces eaux
jointes enſemble ſe dé-
,
chargent en caſcade dans
le grand foffé . Elles font
toutes des eaux de fource,
qui n'eftant élevées par
I aucune machine mais
coulant naturellement
,
& receuës feulement dans
les tuyaux, font aller ces
fontaines jour & nuit.
Toutes les parties de cet-
Cc
302
La Fefte
te Architecture jufqu'au
moindre filet des moulures
eftoient bordées de
lumieres qui fe touchoient
les unes les autres
. Les boffages meſme
des colomnes en eſtoient
marquez. Tous les de
dans des niches où font
les Fleuves & autres Statuës
, eftoient illumi nez
fans que l'on puſt remarquer
comment , & toutes
les eaux qui en fortent
& forment des napes ,
50
de Chantilly . 303
eftoient auffi éclairées.
Toutes les marches depuis
le bas de l'efcalier .
jufqu'au haut eftoient
auffi bordées de lumieres .
Il y avoit fur le haut un
grand piedeſtal de toute
la largeur de l'efcalier ,
portant une piramide ,
dont le fommet eftoit
- élevé à quarante pieds
de hauteur , & fur le haut
de laquelle on voyoit
une Fleur de Lys . Tous
les ornemens du piedeſtal
Cc ij
304
La Fefte
८
& de la piramide cftoient
formez par les lunieres.
• On remarquoit les Chi
fres de Monfeigneur
, enfermez
dans une Medaille.
Tout ce grand
efcalier , avec cette Piramide
, paroiffoit au deffus
, faifoit un des plus
>
agreables fpectacles que
l'on puiffe voir cet
Efcalier n'ayant aucune
partie qui ne fuft illuminée.
Les appuis qui bordoient
les foffez du Châde
Chantilly. 305
་་་
teau des deux coſtez de
l'Eſcalier, le grand baſſin
qui eft en face , où eft la
gerbe , les allées des parterres
qui font aux coſtez
du canal , les baffins qui
font dans les parterres
au
nombre de dix , tous les
piedeftaux & les marches
par où l'on defcend pour
C aller au canal , enfin tout
ce qui fe voyoit du canal
de cet endroit eftoit
auffi bordé de groffes lumieres
. Le mefme ſpecta-
Cc iij
306 La Fefte
cle continuoit dans ce
qu'on peut voir au delà
du canal où eft une Montagne
qui s'éleve en glacis
, & que l'on nomme
le Vertugadin , parce qu'il
en a la forme , tout y é
toit pareillement bordé
de plufieurs lumieres en
differens endroits , juf
qu'au fommet qui a prés
de quatre- vingt pieds de
haut . Monfeigneur eftoit
placé proche la gerbe ,
tellement qu'il pouvoit
de Chantilly. 307
voir l'Efcalier , & tout le
refte de l'Illumination
d'une feule veuë . Il paroiffoit
au deffus de cette
Montagne
un Soleil fi
haut qu'il furprit tous.
ceux qui le virent . L'on
fit partir un grand nombre
de fufées des plus.
belles qui fe foient encore
veuës. Il y en avoit
beaucoup de nouvelle invention
. On en remarequoit
dont les petites
fufées qu'elles jettent
308 La Fefte
{
d'ordinaire aprés s'eftre
élevées , en produifoient
encore plufieurs autres .
On en tira quantité en
forme de Girandoles ,
dont l'effet fut admirable;
ainfi l'air eftoit continuellement
éclairé, tant
par ces fufées que par les
pots à feu , trompes &
autres machines qui ne
difcontinuoient point.
Le dernier partement
d'une girade qui remplit
tout l'air de feu. L'arti
fut
de Chantilly. 309
fice qu'on tira fut en fi
grand nombre , que tous
les Spectateurs en furent
furpris ; auffi peut - on
dire qu'on en a peu veu
de femblable. Cette girande
ne fut pas plûtoft
finie , que l'on mit le
feu à une machine qui
tournoit fur deux fens
differens , & qui jettoit
des feux en l'air & fur
terre . On trouva cette
machine fort extraordinaire
. Ce qu'on vit paroi310
La Fefte
ftre enfuite tout proche
le baffin de la gerbe fut
un fpectacle qui meri
toit bien les regards
qu'il attira . C'eftoit une
gerbe de feu qui remplit
l'air d'artifice durant
un fort long- temps . Sitoft
qu'elle finit le feu
d'eau commença à tirer.
Je n'ay point de termes
pour vous exprimer la
beauté de cet artifice . Je
vous diray feulement que
l'air & l'eau furent toùde
Chantilly. 311 1
er
LITE
jours en feu , & qu'il s'y
formoit des combats par
les fufées qui fe pourfulvoient
, & qui quelquefois
s'enfonçoient dans
l'eau en la faifant boüillonner
, & qui aprés y
avoir fait plufieurs tourbillons
en fortoient pour
en faire autant en l'air
en fe pourſuivant ; ils
rentroient enfuite dans
l'eau , & en reffortoient
plufieurs fois . Il y avoit
d'autres artifices fur
312
La Fefte
l'eau . Ils eſtoient plus
tranquilles , éclairoient
beaucoup , & jettoicut
des feux fort élevez qui
en tombant fe cachoient
quelque temps dans l'eau
d'où ils reffortoient
enfuite
, & en produifoient
d'autres qui ferpentoient
fur la furface du baffin .
L'on peut dire qu'il eft
rare de voir tant de fortes
d'artifices & en fi
grande quantitépour une
feule Fefte , & dans un
auffi
de Chantilly. 313
DIC
0%
0
auffi beau lieu j car
c'eftoit dans le milieu
de toute l'illumination
dont je viens de vous
7 parler : Le tout enſemble
formoit le Spectacle le
plus agreable & le plus
brillant qu'on puiſſe s'imaginer,
Cette journée eftant
ainfi finie, chacun ayant
l'idée remplie de tout ce
qu'il avoit vû pendant lë
jour , retourna dans fon
appartement , fans pou-
Dd
314
La Fefte
voir s'entretenr d'autre
choſe. Les plaiſirs fur
lefquels rouloit l'entretien
eftoient en fi grand
nombre , qu'on en compta
fix dans la mefme
journée . , qui font la
Chaffe , le Difné à Silvie,
la Collation dans le Labirinthe
, le Divertiſſement
de Pan fur le Theatre
, l'Illumination , & le
Feu d'artifice . Tous ces
Divertiffemens eftoient
fi grands & fi étendus ,
de
Chantilly. 315
I
qu'une journée auroit
cfté bien remplie d'un
feul de ces plaifirs . Chacun
s'entretenoit de ce
luy qui convenoit le
plus à fon caractere , mais
on loüoit generalement
la galanterie , la magnificence
, & la grandeur
de tous ces Divertiffemens.
On difoit que
Chantilly eftoit un lieu
enchanté , où les plaifirs
naiffoient à chaque inftant
, & où l'on en trou-
Dd ij
: 316
La Fefte
voit de nouveaux à chaque
pas qu'on faifoit . Enfin
l'on s'alla coucher
,
l'efprit tout remply de
tant d'agreables
idées , &
je fuis perfuadé
qu'elles
firent le fujet des fonges
de la plupart
de ceux
qui rêverent
cette nuitlà
. On pouvoit
rêver à
fon aife , car Monfieur
le Prince avoit fi bien
donné fes ordres
2
2 que
chacun
eftoit
logé
fort commodement
. Le
len
de Chantilly. 317
demain matin Monfeigneur
qui prefere les nobles
exercices , quoy qu’-
un peu fatiguans , au re-
T pos du lit , alla courre le
1
Cerf dés le matin avec
les chiens de Monfieur
du Maine , revint diner
à Chantilly , & alla
l'apréfdinée aux toiles ,
où il y avoit une tresgrande
quantité de fam
gliers , biches , renards ,.
lievres & lapins . Cette
chaffe parut luy donner
Dd iij
318 La Fefte
beaucoup de plaifir . Enfin
aprés avoir fait à
Monfieur le Prince mille
honneftetez qu'on voyoit
bien qui partoient du
coeur , ce Prince prit le:
chemin de Verſailles . Il
avoit fujet d'eftre fatisfait
, non feulement des
divertiffemens qu'on luy
avoit donnezàChantilly,
qui quelques grands qu'
ils fuffent, n'étoient point
au deffus d'un Prince du
Sang de France, mais auffi
de
Chantilly..
319
Edu zele fincere avec lequel
Monfieur le Prince
l'avoit receu . M. Berrain
, dont le genic univerfel
eft tres -propre pour
toutes ces fortes de divertiffemens
, avoit efté
chargé du foin de toute
la Fefte , & Mrs le
Camus & Breaar l'avoient
efté de ce qui regardoit
les tables. Les
Princeffes écrivoient tous
les jours au Roy , & luy
rendoient compte des di
03207 La Fefte
.
vertiffemens de chaque
journée avec tant d'etprit
qu'on ne parloit à
la Cour que de leurs lettres
. Monfeigneur envoyoit
tous les jours
fçavoir des nouvelles de
la fanté du Roy & de
Madame la Dauphine ,
& on depefchoit tous les
jours à ce Prince des
Gentilshommes de leur
part. Je ne fçaurois trop
vous entretenir de Chantilly
, & pour vous en
de Chantilly. 321
dire encore un mot en
gros , il eft fitué dans un
valon au milieu de deux.
forefts , dont l'une eft
celle de Chantilly &
l'autre celle Dalatre . Les
:
jardins ont au moins
deux mille cinq cens toifes
de longueur jufques
à l'Etang de Gouvieux ,
& il y a autant de navigation
. Il ne faut pas
confiderer feulement
Chantilly par toutes ces
chofes , la pofterité le:
$22 La Fefte , &c.
doit toûjours regarder
comme un lieu fort confiderable
, quand il ne le
feroit que parce qu'un
grand Prince accablé du
poids de fes Lauriers a
donné fes foins à une
partie des embelliſſemens
qu'on y voit , & y a paffé
les dernieres années
d'une vie feconde en
Miracles , & dont tout
ce qu'il y aura d'Hiftoriens
parleront avec
Joge
.
MVSKVM
BRITAN
NICVM
Fermer
Résumé : LA FESTE DE CHANTILLY.
Le Prince de Condé organisa une fête somptueuse à Chantilly en l'honneur du Dauphin, fils du roi de France. Cette célébration soulignait l'amour et le respect des sujets envers les souverains français, reconnus pour leur accessibilité et leur communication directe. La fête comprenait divers divertissements, tels qu'une chasse et des danses exécutées par des groupes de danseurs représentant des satyres, accompagnés par des musiciens. Le Dauphin félicita l'organisation et l'inventivité des divertissements. Le château de Chantilly, en rénovation, abritait des tableaux illustrant les campagnes militaires du Prince de Condé, comme la Bataille de Rocroy et le siège de Dunkerque. Les jardins comprenaient un grand escalier, des parterres ornés de fontaines et de statues, ainsi qu'un opéra construit dans l'orangerie. La fête incluait des spectacles de statues animées et des oracles prédisant l'avenir. Les jardins offraient des pavillons, des cascades, des fontaines et des bassins. Des divertissements nautiques et des chasses étaient organisés, suivis de réceptions et de concerts. Le prince et les invités participèrent à diverses activités, comme la jouste sur l'eau et la chasse au cerf. Après le repas, Monseigneur fut invité à chercher le dessert dans un labyrinthe orné de statues de marbre représentant Thésée, Ariane et le Minotaure, ainsi que des figures d'enfants effrayés et des bancs de marbre avec des énigmes gravées. Le centre du labyrinthe abritait une salle découverte avec une table décorée de corbeilles d'argent et de fleurs. La fête comprenait également une partie de tir suivie d'un spectacle dirigé par le dieu Pan, représentant une forêt peuplée de nymphes, bergers, satyres, faunes et silvains. Le dimanche, des feux d'artifice et une illumination spectaculaire du grand escalier du château furent organisés, transformant celui-ci en une vision éclatante avec des colonnes, arcs rampants, statues mythologiques, fontaines et sculptures de fleuves et dauphins. Les fontaines, alimentées par des sources naturelles, formaient des cascades et des jets d'eau illuminés. La journée inclut une chasse, un dîner, une collation dans le labyrinthe et un spectacle de théâtre. Les feux d'artifice comportaient des fusées innovantes, des girandoles, une gerbe de feu suivie d'un feu d'eau, et des artifices sur l'eau simulant des combats entre les fusées et l'eau. La fête se conclut par des discussions sur la galanterie et la magnificence des divertissements. Le prince exprima sa satisfaction et participa à une chasse le lendemain.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
5
p. 57-130
LE PARTERRE DE GAZON. A MONSIEUR D. L. R.
Début :
Pour me délasser l'esprit d'une laborieuse étude qui [...]
Mots clefs :
Jardins, Arbres, Temps, Promenade, Gazon, Parterre, Anciens, Campagne, Jardinier, Plantes, Maison, Fleurs, Agriculture, Pommes, Esprits, Terre, Terrasse, Allées, Adonis, Épicure, Nature, Promener, Ville, Philosophes, Sapho, Abondance, Monde
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LE PARTERRE DE GAZON. A MONSIEUR D. L. R.
LE PARTERRE
DE GAZON.
A MONSIEUR D. L. R.
Pa
Our me délaffer l'efprit
d'une laborieufe étude
qui m'occupe prefentement ,
j'allay me promener à la Cam
pagne un de ces beaux jours
du mois de Mars , qui ont
fait l'agreable prelude du
Printemps de cette année!
Je choifis pour cela la belle
Maiſon du Conful Mutius.
Vous voudrez bien , Mon;
"
$8 MERCURE
fieur , que je vous en parle
fous ce nom , quand ce ne
feroit que pour donner un
petit air de Roman à cette
Promenade auffi bien ne
pourriez vous jamais croire
le recit que je vais vous en
faire , quoy qu'il n'y ait rien
de plus veritable.
!
:
Cette maiſon a des dehors
admirables , & la terre & la
mer y font un coup d'oeil
furprenant. Elle meriteroit
avec juſtice , & fans hyperbole
, cette infcription qu'un
bel efprit a faite pour Verfailles..
A
GALANT.
59
Cedant his Theffalia Tempe.i
En voyant ces lieux on peut croire,
Sans en eftre trompé,
& Tout ce que la Fable l'Hiftoire
Nous ont dit de Tempé.
En effet cette infcription luy
convient naturellement. Ver.
failles eft un lieu enchanté ,
où l'art & la magnificence
font regner la nature . Cette
maiſon eft un lieu delicieux ,
où il femble qu'elle a choifi
fa demeure ; & pour y répandre
elle-même les liberalitez ..
On n'y voit que des beautez
naturelles , qui la rendent plus
agreable que magnifique , du
60 MERCURE
moins de cette magnificence
que la vanité & le luxe des
hommes ont inventée , & qui
furcharge & accable la natu
re , au lieu de l'aider & de
l'embellir.
Il eft vray qu'il y aune magnificence
naturelle , qui furpaffe
quelquefois tout ce que
les Rois peuvent faire de plus
grand & de plus fuperbe . Elle
fe rencontre dans les bois ,
dans les eaux , dans les plaines,
dans les
montagnes
, fans
parler des beautez que la mer,
toute terrible qu'elle eft , apporte
aux lieux qu'elle enviGALANT.
61
ronne. Toutes ces chofes qui
.produisent les belles veuës ,
l'agrément & l'abondance
dans la campagne , fe trou
vent icy naturellement , & fi
bien difpofées, qu'elles y produifent
de charmans effets ,
que tout l'art des hommes
n'eft point capable d'égaler .
Tel eftoit le delicieux Tempé,
ce Jardin de la Grece ,
comme la Touraine eft le
Jardin de la France. Telle eft
la charmante maiſon dont je
parle, digne d'avoir placedans
Cyrus ou dans Clelie , & que
l'illuftre Sapho de nôtre fie,
62 MERCURE
cle en euft fait la defcription ,
comme fon Frere a fait dans.
l'Almahide , celle du Cha.
fteau de Pirou qui en eft cout
proche.
La propreté & la politeffe
des dedans répond aux beau
tez des dehors , & on paffe
fous des plafonds & des lambris
dorez, que je ne m'amule
point à vous décrire , puis
que je ne cherche qu'à me
promener , pour aller dans des
•Jardins & des parterres embellis
de fleurs , & de boüis en
compartimens de broderie ,
ou de pieces coupées , en
GALANT 63
1
forte qu'il femble que le
Jardinier ait voulu difputer
du prix avec le Tapiffier , le
Peintre & le Brodeur. Le celebre
le Noftre en approuve.
roit les deffeins , tant la broderie
en eft fine , les volutes
legeres , & les contours des
Rinceaux bien concertez.
Tout y eft galant , tout y eft
extraordinaire. Une Terraffe
admirable & à double étage,
regne d'un coſté , d'où l'on
découvre la plus bdlle veuë
du monde. De l'autre eft une
grande allée de Cyprés , d'où
l'on entre dans de longs pro64
MERCURE
menoirs détournez , qui font
prefque tout le tour de la mai
fon , & dans lefquels on trouve
de diftance en diſtance des
Jets d'eau & des Repofoirs de
gazon . Je ne vous parle point
des autres baffins qui arrosent
les Jardins & les parterres. Les
eaux y font abondantes , &
font une des plus grandes
beautez de cette maiſon .
Le Maitre qui fe plaiſt à y
faire travailler tous les jours ,
faifoit faire un parterre de
gazon lors que j'y allay ; &
comme il cherche plus à
s'occuper agreablement qu'à
ey
GALANT 65
executer de grands deffeins ,
qui ruinent ceux qui les entreprennent
, & qui demandent
un temps infiny , il ſe
contente des ouvrages qu'on
fait à peu de frais , & qu'on
voit bien - toft achevez . 11
donnoit luy-même le deffein
dece Parterre , mais ce qui eft
plaifant , c'eftoit un Couvreur
de chaume qui l'executoit
avec beaucoup de delicateffe
& d'habileté. C'eft un homme
de tous métiers ; & Moliere
n'auroit pas manqué de
l'appeller un Payfan de quali
té , qui fçait tout fans avoir
May 697 .
F
66 MERCURE
jamais rien appris . Il avoir
déja fait quelques carreaux de
ce Parterre , & Mutius eftoit
plus embaraffé à luy fournir
le deffein , que luy à couper
le gazon ; mais une Niece
du Conful , qui define parfaitement
bien , l'eftant venu
voir , l'avoit tiré de peine , &
s'eftoit chargée de la conduite
de l'ouvrage.
Cette Fille , en fa maniere,
n'eft pas moins rare que le
Jardinier. Elle a beaucoup de
genie pour les ouvrages , &
une facilité ſurprenante pour
inventer des deffeins , & pour
GALANT.
61
67
les executer. Elle s'y plaift ,
elle les aime , & il fe fait en
elle une merveilleule circulation
d'efprit , fij'ole parler de
la forte , car lorfqu'on la voit
travailler , il femble qu'elle
l'ait tout entier au bout des
doigts . Elle brode , elle deffine
; c'eſt une autre Arachné
en Tapiflerie.
Quandj'arrivay , je les trouvay
tous deux une canne à la
main , qui traçoient d'aprés
leur fantaisie , diverfes deurs ,
& diverfes figures , car la Niece
excitoit le Conful , & l'un
& l'autre donnoient un mer.
201 2020
Fij
68 MERCURE
*
veilleux courage au Jardinier,
qui déja devenu habile à les
voir faire , corrigeoit quelquefois
leurs deffeins pour
jufteffe des contours , & des
compartimens. Je ne fuis pas
furpris , dis - je à Mutius , de
vous voir travailler de la forte.
Les plus grands Hommes
dans tous les ficcles ont pris
plaifir à l'Agriculture , & au
Jardinage. De noftre temps
encore , un digne Magiftrat
a greffé quatre mille pieds
d'arbres en fa Maifon de
Campagne, de la meſme main
dont il a écrit tant de beaux
GALANT 69
livres pour ne rien dire de
ces fameux Solitaires , qui ont
cultivé en même temps les
belles Lettres , les arbres &
les allées d'une retraite qu'ils
ont rendue fi celebre . Cet
exercice n'a rien de bas , &
qui foit indigne de la Royauté
même . L'on a vû des Empereurs
defcendre du Trône
pour travailler au Jardinage ,
& des Jardiniers monter fur lei
Trône pour gouverner des
Royaumes. Mutius qui eft
naturellement plaiſant, mʼinterrompir
, & montrant cet
homme dont je viens de par70
MERCURE
ler ; en voicy un , me dit il ,
qui vous écoute avec attention
, & qui me prenant pour
un autre Alexandre , croit
que je le pourrois bien faire
Roy quelque jour , comme
Abdolominus. Vous n'en ferez
peut - eftre pas un Roy ,
luy dis- je en riant , mais en
qualité de Conful vous pouvez
l'élever aux Charges de
la Republique , quand vous
l'aurez affranchi. Nous avons
bien vû des Baillis de Village ,
qui n'avoient pas meilleure
mine que luy , & il auroir bien:
autant de gravité que le Sena
GALANT. Sr
teur de cette petite Ville dont
plaifante Horace . Mais enfin ,
continuay je , les Confuls de
l'ancienne Rome , dont vous
avez le courage & la vertu ,
labouroient
la terre , & gouvernoient
la Republique.
Plufieurs Familles illuftres
avoient tiré leurs noms du
foin & de l'application qu'ils
avoient à l'agriculture. Dios
cletien abdiqua l'Empire
pour aller planter des chouxs
& fi nous remontonsau
temps de la Fable , Adonis ,
Alcinoüs , & les Hefperides ,
fe font rendus immortels par
72 MERCURE
・
là Plus connus & plus cele
bres par leurs delicieux Jardins
qué par leur naiffance &
leur Couronne , il leur a efté
plus glorieux d'avoir préfidé
au jardinage & à l'agriculture,
& d'en eltre adorez comme
les Divinitez , que d'avoir
commandé aux Pheaques , &
regné fur les peuples de Mauritanie
, sluther
Dieu-même n'a pas méprifé
cette qualité, puis qu'au com
mencement du mande ilplanta
le , Paradis torreftre , o
qui estoit un Jardin de deli
ces , où il plaçable premier
homme
GALANT: 73
hommes pour luy apprendre
que la culture de la terre n'eftoit
pas indigne de luy , &
qu'il en devoit prendre le
foin. Noftre Seigneur, le ſecond
Adam , s'apparut à la
Madeleine fous la figure d'un
Jardinier. Mais je ne m'apper.
çois pas que mes complimens
& ma Morale vous détournent
devoftre travail. J'aime
rellement à être loüé,&à vous
entendre , me répondit Mu
vias , que je ne m'apperçois
pas moy- même qu'il y a longtemps
que vous etes debout,
& que je dois mieux faire les
·May 16.97.
G
74 MERCURE
honneurs de chez moy. En
difant celail me conduifit au
logis , remettant à nous promener
aprés le dîné , car il
s'en alloit midy , & il.commençoit
à faire chaud. On
fervit peu de temps aprés avec
beaucoup de propteté , de
bon gouſt & de politefle. Ce
ne fut point un de ces repas
qu'un Ancien appelle des re
pas de promenade ; ny à la
mode des gens de Cour , où il
faut fe dépêcher. Mutius qui
eftoit de fort bonne humeur
ce jour- la , car il eſt toujours
plus trifte, ou plus gay qu'un
GALANT.
75
autre , nous fit cent contes &
cent plaifanteries . Enfin ,
Monfieur , on chanta , on but
des fantez , rien ne manqua à
la bonne chere , & je puis dire
que nous facrifiâmes folemnellement
à Cerés , à Pomone
, à Priape , à Vertumne , &
à toutes les autres Divinitez
de la Campagne & des Jar -´
dins , fans oublier le grotef
que Jardinier qui pourroit
bien prefider un jour aux Par
terres de Gazon.
Aprés le dîné, qui fut long,
comnie vous voyez , la Compagnies
qui eftoit grofle , le
Gij
76 MERCURE
partagea. Les uns le mirent
au jeu , les autres prirent le
plaifir de la promenade
. Mutius
& moy nous vifitâmes
fa
maiſon
, enfuite de quoy nous
reprîmes
le chemin du Jardin
ou , aprés plufieurs
tours d'allées
, & avoir encore confideré
le Partere de Gazon qui
s'avançoit
à chaque moment
,
car cette forte d'ouvrage
va
fort vifte , nous montames
fur la terraffe , qui merite bien
que je vous en falſe une defcription
particuliere
.
<
Je vous ay déja dit qu'elle
en double. Elle a plus de cent
GALANT:
ר ד
pas de long , fur cinquante
de large. L'allée d'embas , ou
la terraffe baffe , qui ferme le
Parterre , eft leparée de la
terraffe haute par une paliffa -
de de charmes , qui fait une
muraille de verdure la plus
agreable du monde . La terraffe
haute , d'où l'on découvre
la mer , & ces échapées
de vûës que je vous ay d'abord
fait remarquer, eft partagée
en trois grandes allées
d'ormes , de chevrefeuïl & de
Laurier-rofe , qui aboutiffent
à un grand ovale en forme
d'amphitheatre , d'où s'éleve
3
Gij
78
MERCURE
à
l'extrémité une espece de
theatre
rustique qui fait une
perſpective
à l'autre bout de
la terraffe , & tout cela orné
de gazon , d'arbustes artif
tement taillez , de ftatuës , de
vafes , & de pots de fleurs , en
fait un réduit
enchanté.
Nous choififmes ce lieu-là
pour nous repofer , mais à pei
ne commençois - je à me tranquillifer
, & à tomber dans
une douce rêverie qu'inſpire
da vue des objets
champêtres ,
que Mutius charmé des plaifirs
de la
Campagne , & tout
occupé de fon Parterre de
´GALANT.
79
gazon , m'engagea dans une
Converfation qui pour eftre
naturellene laiffa pas de m'ap
pliquer , & que vous trouve
rez peut - eſtre un peu trop
étudiée. Cependant elle fe
paffa comme je vais vous l'é
crire.
Ce que vous m'avez dir
tantoft de l'inclination des
Anciens pour le Jardinage
me revient dans l'esprit , me
dit Mutius , & me fait croire
qu'ils y ont excellé , comme
dans les autres chofes. Il eſt
vray, luy répondis - je , ils cherchoient
l'agrément auffi bien
G iiij
80
MERCURE
que l'utilité dans
l'Agricultu
re , & ils avoient foin d'embellir
leurs
Jardins , & leurs
Vergers , en les rendant fe-
&
conds ; mais ils
preferoient
toujours
en cela les beautez
naturelles à
toutes celles que
l'Art peut
inventer. Ils tâ
choient
d'aider la
nature ,
de la
perfectionner , maís ils
évitoient de la
défigurer à
force de
l'embellir.
Contens
de fes
productions où elle ſe
plaift àles faire pour la neceffité
des
hommes , ils n'y recherchoient
que
l'abondance
, & la
perfection . Dans les
GALANT.
autres chofes qu'elle fait en
fe jouant , & pourl'ornement
de la terre, ils y apportoient
quelque artifice , mais ils y
vouloient toûjours plus de
naturel que d'affectation . Ils
avoient des treilles , des berceaux
, des promenoirs & des
allées. Ils avoient auffi des
Parterres , & des Parterres de
gazon , plus que d'autres ,
comme plus naturels , & plus
conformes à l'ufage de ce
temps-là , où l'on peut dire
que l'Agriculture eftoit encore
naiffante. Je croy même
que les Romains aimoient les
82 MERCURE
Parterres de gazon, puifqu'on
ne voit encore aujourd'huy
autre chofe en Italie . Quoy
qu'il en fait , l'invention des
Parterres n'eft pas moderne.
On trouvedans Pline le cemps
propre pour hiftorier les Arbres
& les Plantes , & la maniere
de dreffer les carreaux ,
plate- bandes , & les allées.
Il a même diftingué les Jardins
de plaifance , de ceux
que nous appellons des Pota
gers , & des Legumiers ..
Cependant les Anciens
qui aimoient les Jardins rufti.
ques , s'attachoient particu
les
GALANT: 83
६ lierement à trouver des places
que la nature euft embellies
elle - même , & où il falluft
moins d'art & de travail. Les
Anciens , interrompit Mutius
, eftoient plus laborieux
que nous, & il falloit un grand
artifice , & un travail infatiga
ble , pour faire venir des pommes
dans le Jardin des Hef
perides. Je ne fuis pas hom
me à croire des Fables , continua
-t-il , cependant je ne
penſe pas que ce fuffent des
pommes comme les noftres ,
& j'aime autant dire que c'é
toient des pommes d'or , que
84 MERCURE
des citrons & des oranges ,
comme l'affurent quelquesuns.
Il eft vray , luy dis je , que
ceJardin chez les Chymiftes
eft fabuleux & allegorique .
C'est le Jardin des Philofo.
phes , & du grand oeuvre ;
mais il fe peut faire aufli que
les Peuples de cette Contrée
qui n'avoient jamais vû de
citrons & d'oranges , feur
donnérent le nom de Pommes
d'or , pour leur couleur
& leur excellence . Je ne fçay
d'où Pline avoit appris que
ces arbres precieux n'eftoient
que des Oliviers ſauvages
Lyx
GALANT. 85
qu'on voyoit encore de fon
tempsar les olives ont bien
moins de rapport à des pommes
d'or , que les citrons &
les oranges , & même que les
pommes ordinaires. Quoy
qu'il en foir , le Jardin des
Hefperides eftoit enclos d'un
bras de mer , qui ferpentant..
tout à l'entour , avoit donné
lieu aux Poëtes de feindre
qu'il eftoir gardé par un Dragan
. Il y avoit dans fon enceinte
un Temple d'Hercule,
pour nous apprendre non.
foulement l'alliance quieftoir
catre ces Princeffes & ce De86
MERCURE
my.Dieu ; mais encore que
le Jardinage & l'Agriculture
demandent un travail conti.
nuel.
L'ancienne Grece remplie
de la delicieuſe idée de fon
Tempé , forma fes Jardins für
ce Plan , & y rechercha les
mêmes beautez. Mais quelle
deſcription pourrois je vous
en faire? Sapho , la Grecque
Sapho , qui pouvoit avoir efté
fur les lieux , & en avoir vû
encore quelques veftiges ,
eftoit feule capable de les décrires
ou du moins la Sapho
Françoife , dont toutes les
GALANT. 87
Peintures font fi vives , finobles
, & fi fçavantes , l'oferoit
entreprendre , & pour nous
les reprefenter tels que nousi
nous les imaginons , elle fe
roits contrainte de nous ren4
voyer à fes belles Promena
des de Saint Cloud, & de Ver
failles. Imaginez - vous Trianon
, & vous formerez peut
eftre quelque idée des Jardins
d'Adonis , où ce jeune.
& galant Prince paffoit de fi
douces heures avec la belle
Déeffe , s'il eft vray que ce
Prince foit le même que l'Amant
de Venus ; Jardin deli
88 MERCURE
cieux , cultivé des mains de
l'Amour , de Venus , & des
Graces. L'idée m'en eft reve
nue à l'efprit quand je vous ay
vu travailler avec voftre Fils
& voftre Niece , au Parterre
de gazon. La comparaiſon eft
jolie , s'écria Mutius ; mon
Fils & ma Niéce vous en feront
compliment.Mais continuez
à nous décrire ce galant
Jardin , vous avez fi bien
commencé . Il me femble Y
voir naiſtre mille petits ' Amours
, parmy les lis & les
rofes, Les arbres & les fruits ,
les plantes & les fleurs , tour
GALANT. 89
y faifoit aimer , tout n'y reſpiroit
qu'Amours. Toutes choſesy
venoient en abondance ,
& d'un gouft plus favoureux,
& plus exquis qu'ailleurs ; car
Venus prefide particulierement
aux Jardins , & il ne fauc
pas douter qu'elle ne répatidift
fes plus douces influences
fur celuy de fon Amant.
On voyoit par tout les noms
& les chiffres de Venus &
d'Adonis , & je me les reprefente
tous deux appliquez à
les graver fur les arbres , &
fur le fable des allées . Il vous
fouvient de cette belle Dame
May 1697.
H
90 MERCURE
qui eftoit aimée d'un grand
Prince . Un jour qu'ils étoient
enfemble dans un Jardin , elle
traça avec le bout de fa can.
ne , fur la pouffiere , le nom
de ce Prince & le fien , en forme
de lacqs d'amour. Le Jardinier
qui s'en apperçut aprés
qu'ilsfe furent retirez , couvrit
foigneufement cet endroit ,
& plaça des fleurs dans toutes
les rayes , qui rendirent avec
le temps ces chiffres naturels
& durables . Cela furprit dans
la fuite fort agreablement ces
deux Amans , & le Jardinier
fir la fortune par cette gaGALANT.
91
lanterie , mais il le meritoit
bien:
Car peut on mieux qu'avec
des fleurs
Exprimer l'union
des
coeurs ,
des noms ,
Et peindre de l'amour les plus
Secrets miſteres
Par de plus tendrés caracteres?
11 eft vray , luy dis je cela
eft galamment imaginé, & vos
Vers ne le font pas moins..
Mais à propos de cette Dame
qui gravoit fur la pouffiere de
ce Jardin , vous me faites fou
venir d'une autre , quigravoite
fur le fable de la mer. Vous
2
Hij
92 MERCURE
en fçavez l'hiſtoire, mais vous
ne l'avez pas veuë en Vers de
ma façon. Les voicy . La Piece
n'eft pas longue , & il n'y
a pas longtemps que j'ay fait
ces Vers.
Climene au bord de la mer
Voulut un jour exprimer
Combien elle eftoit fidelle
Afon aimable Berger ;
Plutoft mourir que changer,
Sur le fable écrivit elle.
S
Mais à peine eut elle écrit
Cette terrible promeffe ,
Qu'il femble que par dépit
L'onde à l'effacer s'empreffe.
GALANT. 1993
Car ce perfide Element
Infenfible à la tendreffe , n
Engloutit dans un moment
Ce gage de la Maiftreſſe ,
Et tout l'espoir del Amant,
2
Alorsfaifi de douleur,
Il prévoit bien le malheur
Que ce figne luy prefage .
Du Sexe toujours trompeur.
Il connoiſt aſſezl'humeur ,
Et la mer fur le rivage
N'a rien fait , que la volage
N'ait déja fait dans fon coeur.
B
Auff , Climene interdite
De ce prompt évenement
94. MERCURE
Qui l'accufe & la dément ,
Cache bien toft par fa fuite .
La bonte de fon ferment.
Le Bergerfe defefpere ,
Il ne peut trop s'alarmer;:
Mais c'eft contre la Bergere
Qu'il doit tournerfa colere,
Et non pas contre la mer.
Il feroit à fouhaiter , dit
Mutius , aprés m'avoir fair
encore repeter ces Vers , que
pour éprouver la fincerité des
Amans , il leur arrivaſt quel .
que petite punition , quand
ils s'avifent de graver finconfiderément
leurs rêveries
amoureuſes , ou du moins qu
GALANT.
95
1
ils ne les écriviffent jamais
que fur le fable & la pouffiere
, afin que le vent & la pluye
les effaçaffent auffi- toft , &
leur en donnaffent le démenti
. Vous etes bien fevere, luy
repliquay-je , de refufer à ces
pauvres Amans cette legere
fatisfaction. Il y a même de
l'injuftice dans votre fentiment;
car il n'en eft pas de
ces fortes d'écritures, comme
des Lettres d'amour. Quand
un Amant écrit une Lettre
dans le commerce de fa paf
fion , il le fait fouvent aprés
y avoir refléchi , & alors il
96 MERCURE
3
peut feindre , tromper
, diffimuler
, c'est l'efprit
qui parle
; mais quand il écrit en révant
dan un Bois , ou fur le
bord de la mer , telle eft fa
penſée , il n'y a rien de plus
vray & deplus fincere , c'est
le coeur qui parle. J'en conviens
, repartit
Mutius , &
pour m'en tenir à la Devife,
Plutoft mourir
que changer
, de
la fidelle Amante
que vous
avez fi bien décrite
, je veux
croire que dans le moment
"elle difoit
la pure verité
, car
quand on aime , on ſe perfuade
qu'on aimera
toujours
;
mais
GALANT . 97
mais il ne faut pas y aller fi
vifte. Les Elemens même fe
révoltent contre nous , comme
vous l'avez remarqué ,
lors que nous préfumons tant
de noftre fidelité .
La pensée & l'air chagrin
avec lequel Mutius me parfoit
, me fit rire , & nous plaifantâmes
quelque temps fur
fes galanteries ordinaires ,
aprés quoy il reprit le diſcours
de cette forte.
Les Jardins d'Adonis é- •
toient charmans ; mais nonobftant
tout ce que nous en
avons dit , j'aime encore
May 1697.
1
98 MERCURE
sieux celuy des Hefperides
. Vous avez le gouft bien
intereffe , luy dis -je ; car c'eft
apparemment à caufe des
pommes d'or , mais cela n'eſt
pas d'un homme qui a le
coeur tendre comme vous.
On aime par tout , reprit Mus
tius , l'amour ne manque pas
de reduits , mais on ne trouve
pas par tout des pommes d'or
pour donner aux Belles, & en
amour elles font encore plus
neceffaires qu'en autre choſe.
Ce fentiment de Mutius redoubla
la plaifanterie , & fit
quelque tréve à un entretien
GALANT.
99
qui avoit efté jusque -là affez
ferieux. Mais l'amour du Jar.
dinage poffedoit fi fort Mutius
, qu'il nous rengagea dans
cette matiere comme auparavant.
On dit qu'Epicure eft le
premier Inventeur des Jardins
de plaifance , dis -je , & qu'il
commença à faire dreffer le
fien à Athenes , les Jardins
eftanttous fituez à la campagne
en ce temps - là , fi nous en
croyons Pline. Si les Jardins .
d'Alcinous , d'Adonis & des
Hefperides , font les plus ce
lebres chez les Poëtes ; ceux
I ij
100 MERCURE
de Semiramis , de Salufte , de
Lucullus, & de Mecenas chez
lesHiftoriens, celuy d'Epicure
eft fameux chez les Philofophes
.On peut croire que ce
Jardin étoit fagement ordon
né, Il y avoir apporté tous les
foins qu'unePhyfique experi
mentéefçaváte peut donner,
à l'agriculture . Imaginez -vous
voir Descartes en Hollande
dans fa maiſon de
campagne,
proche de la Haye , qui plan .
te des choux , & qui forme
en même temps une nouvelle
Sete de Philofophes. Il ne
fait pas moins beau voir un
GALANT: for
7
Philofophe Jardinier , qu'un
Roy , ou qu'un Empereur, &
des plantes & des arbres cultivées
par des mains fçavantes
que par des mains royales ,
Si vous avez dit tantoft que
tout infpiroit l'amour au Jardin
d'Adonis , tout infpiroic
dans celuy d'Epicure la fageffe
& la vertu . L'on y goûtoit
particulierement toute la
volupté fine & delicate dont
il faifoit profeffion . La frugalité
y regnoit parmy labor.
dance ; & comme un potage
de fanté eſt ſouvent de meilleur
gouft , & vaut mieux qu'-
I iij
102 MERCURE
une Bifque fucculente, je préfere
volontiers le Jardin de ce
Philofophe à tous les Parterres
que l'art prend tant de
peine de cultiver . C'eftoit un
Jardin de fanté , où le corps &
l'ame dans la fimplicité de
fes fruits & de fes legumes ,
trouvoit une fpirituelle & delicieufe
nourriture . UneRave ,
une Laictue cultivée de la
main d'Epicure , donnoit de
l'efprit , & avoit plus de fuc
qu'une autre. Ce Jardin eftoit
une espece de Paradis terreftre
, fi j'ofe parler ainſi , où
tous les arbres & toutes les
GALANT. 103
or
plantes eftoient des arbres ,
& des plantes de fcience , du
l'ame éclairée de la pure cernoiffance
de la nature , apprenoit
à fuivre fes mouvemen's
avec toute la difcretion & tou.
te la fimplicité qui luy eſt
propre , & que l'enfeignoit
Epicure. C'eftoit une vive
peinture de fa Morale , dont
ce Jardin faifoit leçon . Il n'y
avoit point de plante ou d'arbufte
qui ne luy fournift quelque
maxime , & qui ne fervift,
aprés de fimbole aux autres ,
pour fuir le vice , ou pour pra
tiquer la vertu. Jardin fçavant
I iiij
104 MERCURE
& moral , dont la promenade
eftoit inftructive. Mais je me
perds dans cette idée d'Epi .
cure Jardinier , & je ne fcay fi
vous me pardonnnerez cet
enthouſiaſme de Morale. Il
eſt admirable , me répondit
obligeamment Mutius.
Les anciens, continua t- il,
avoient auffi-bien que nous,
des Jardins pour le délaffement
& le plaifir , pour le recueillement
& la meditation .
Ils y foupoient fouvent en
compagnie ; ils y donnoient
des feftes domeftiques & pri
vées ; ils y tenoient des EcoGALANT.
105.
les & des Academies. Ils fi
rent même exprés de ces Jardins
ftudieux , comme celuy
d'Epicure , que vous avez fi
fpirituellement décrit. Tel
eftoit le Jardin d'Academus
aux portes d'Athenes , qui
fervit d'Ecole à une nouvelle
Secte de Philofophes , qui
porta fon nom depuis , & qui
devint fi celebre , qu'on l'a
donné à toutes les Societez
de beaux efprits qui ont paru
dans le monde. Mais ces Jar
dins de Philofophes eftoient
rêveurs & mélancoliques , &
peu de gens prendroient plai
106 MERCURE
fir aujourd'huy à s'y promener
; car ils n'avoient pas l'a .
grément & la beauté du Jardin
royal des Plantes , oùTE.
cole da Medecine de Paris
fait toutes les femaines de fi
fcavantes leçons de Botanique.
Mais enfin ils feront
toujours fameux , quand ils
n'auroient fervi qu'à inventer
tant de doctes Fables & tant
d'ingenieufes allegories . Ou
cette comparaison de Jardins'
mifterieux ne fe trouve- t elle'
pas ? Chez les Poëtes , chez
les Philofophes , chez les
Saints Peres , dans la Sainte ;
GALANT: 107
Ecriture même. Mais quittons
ces Jardins allegoriques,
où nous pourrions nous éga
rer.
Quoy que l'Antiquité nous
ait extrémement vanté fes
beaux Jardins , il faut croire
neanmoins que ce n'eftoit
rien en comparaiſon de ceux
de noftre Siecle.Ils pouvoient
l'emporter pour la fituation,
l'afpect , le folage , l'abon .
dance & la fertilité ; mais
pour la propreté , la politeffe
& la magnificence , ils eftoient
infiniment au deffous des noftres.
Tous ces Jardins fa108
MERCURE
ne
meux dont nous avons parlé,
l'auroient celé aux Jardins
des Tuilleries, de Saint Cloud
& de Verſailles. Le temps qui
détruit toutes chofes ,
pourra effacer les excellentes
&riches deſcriptions que tant
de beaux efprits en ont faites,
& la pofterité jugeant alors
fans prévention des anciens
& des modernes , reconnoiftra
que le Siecle de Louis le
Grand a furpaffé en toutes
chofes celuy d'Augufte.
Mais il faut auffi avouer,
luy dis - je , que fi nous
l'emportons fur les anciens , &
GALANT. 109 .
même fur toutes les autres
Nations pour l'agriculture &
le jardinage , noftre politeffe
eft en cela trop grande. Il ya
trop de delicateffe & d'affetation.
La Nature eft enchainée
& captive dans nos
Jardins ; prefque rien n'y
vient & n'y croift naturellement
, tout y eft placé par
machines. Ce ne font que
Terres,que canaux, eaux fleurs ,
arbuftes , tout y eft dans les
liens & en prifon . Les autres
Nations ont mieux confervé
le gouft fimple & ruftique
des anciens pour les Jardins
110 MERCURE
Ils préferent une negligence
fans mal propreté à une culture
trop recherchée ; ils veulent
que la Nature y paroiffe
feule , ou du moins que l'art
ne la furmonte pas.
1
Je ne prétens pas neanmoins
que les Anciens ayent
ëfté fi groffiers en jardinage
qu'on le l'imagine ; ils ont eu
foin d'orner & d'embellir
leurs Jardins. Un Pere de
l'Eglife , c'eft Clement d'Ale.
xandrie , m'apprend que de
Ton temps il y avoit des Jardins
propres & bien peignez
où les arbres & les plantes.
GALANT. III
y
eftoienr rangez avec ordre ,
pour divertir la veuë . Ila une
penſée fort jolie fur ce fujet .
Il dit que ces Jardins fi polis
& fi reguliers , font plus expofez
au pillage que les autres
, parce que les chofes
font plus prefentes, & qu'elles'offrent
d'elles- mêmes fous
la main , aulieu que dans les
autres elles font plus cachées,
& ne ſe trouvent pas fi facile.
ment . Il n'y a que les curieux
qui les démeſſent , & qui en
faffent leur profit . Enfin chaque
Nation a fon gouft pour
les Jardins & les Parterres.
112 MERCURE
Quelques Peuples les con
fondent , d'autres les partagent
. On voit en cela le gouft
des Juifs dans le Cantique des
Cantiques . Le Jardin de l'Epoux
, qui eft à la lettre, celuy
de Salomon , eft tantoft un
Parterre agreable , tantoft un
Verger delicieux , & tantoft
une Vigne plantureufe. C'eft
un mélange confus d'arbres,
de fleurs , & de plantes aromatiques.
Quelques - uns ai
ment le boüis dans les Parterres,
la broderie & les compartimens
, les bordures & les
platebandes ; d'autres le fim
GALANT. 113
ple gazon & les fleurs naturelles.
Les uns aiment les
Treilles & les Berceaux
, les
autres les Bofquets & les paliffades.
Les uns aiment les
grands arbres , les autres les
arbres nains. Les uns les veulent
en efpalier , les autres en
éventail & en buiffon . Les uns
ne font curieux que de fleurs
rares , les autres que de legumes
étrangers , de choux de
Siam , & d'oeillets d'Inde...
Cette diverfité paroift auffi »
dans la fituation des Jardins,
Les uns les veulent en terraf
fes , les autres de plein pied.
May 1697.
K
114 MERCURE
Les uns les placent devant ,
les autres derriere la maiſon ,
Pline veut qu'ils foient proche
de la maifon , & d'une
Riviere , ou de quelque fontaine.
Cela me fait remarquer
la maniere de bâtir d'à prefent
, & de faire des Jardins ,
fur tout chez les particuliers.
J'admire la mode de nos Architectes
, qui fous prétexte
de regularité, ou plûtoft manque
d'invention , font toutes
les maifons femblables , & fur
un même modele . A la campagne
, auffi bien qu'à la Ville ,
par tout, un efcalier au milieu
GALANT. 115
du baftiment , & deux ailesäux
coftez ; par tout un grand jardin
quarré , comme s'il n'y
avoit point d'autre forme &
d'autre fimetrie dans l'Archi
tecture , qui fuft plus agreable
& plus commode . Mais
laiffons les appartemens , &
venons au jardin quarré Jede
mande un peu quel agrément
& quelle beauté on trouve
dans cette figure ? Un jardin
de plein pied eſt, dit- on , plas
aifé pour la promenade ; mais
pour entre long & partagé, encft
il moins de plein pied
La campagne nouspapalit .
Kij
116 MERCURE
belle que par fes irregularitez
, il faut toujours du haut
& du bas pour former les
les veuës & les charmantes
perſpectives. Un jar
din fait aux champs ou à la
Ville luy doit reffembler en
quelque façon , & nous la reprefenter
en petit, Il eft vray
qu'à la Ville on n'eft pas malftre
de la place; mais à la campagne
j'aime les grands jardins
, compofez de differentes
pieces, qui n'expofent pas
feurs beautez tout d'un coup,
comme le jardin quarré; mais
qui les dévelopen opcu à pu
GALANT. 117
rencheriffant toujours les u
nes fur les autres , & dont le
tout enſemble fait aux yeux
un admirable & furprenant
effet. J'aime la l'inégalité , la
diverfité & le changement , &
que mes yeux ne foient pas
raffafiez tout d'un coup, mais .
qu'ils foient frapez agreable
ment de temps en temps par
quelque objet nouveau . C'eft
pourquoy les jardins mêlez ,
qui tiennent du Potager & du
Parterre , où les feurs font ?
confonduës avec les plantes
& les legumes , me déplai
fent . La belle chofe de voir
118 MERCUR E
un quarré de choux entouré
de boüis & de platebandes. Il
faut avoir le go ft bien groffier
& de Village . Vous avez
évité ce defaut en mettant
voftre Legumier à remotis , &
dans un lieu où il ne gaſte
point votre terraffe , & voftre
Parterre , qui avec les autres
promencis qui l'environnent
, fait cette belle diverfité
que je demande dans les
jardins. Je n'aime point enfin
à eftre renfermé dans un jar .
din comme dans une chambre
, & que mes cours d'allées
foienttous mefurez , de quel
GALANT. 119
que
cofté que je me promene.
Je me plais à fuir dans un
fentier écarté , à me repoſer
de diſtance en diſtance , & à
trouver quelque chofe qui
m'arrefte. Je ne voudrois non
plus monter fur le toit des
maiſons , & me promener
dans les nuës. Tous les jardins
de l'Afie , de l'Afrique , &
generalement de tous les pays
chauds , font fufpendus en
l'air , fur des pilotis , ou fur
le toit des maifons , afin de
les tenir plus fraifchement ,
& d'en recevoir la rofée , cat,
il y pleut rarement, & les eaux,
120 MERCURE
n'y font pas communes . Ces
jardins font chargez de
grands arbres , qui produi .
fent du fruit en abondance ;
mais à proprement parler ,
ce ne font que de grandes
Serres pour élever des arbres
& des plantes . On y va le foir
prendre le frais , mais affis , &
non pas en promenade .
Les Anciens , die Mutins
qui m'avoit écouté avec beau
coup d'attention , eftimoient
fort ces jardins fufpendus au
haut des maifons . Il y en avoit
un grand nombre à Rome ,
& meme de ces petits jardins
portatifs
GALANT. 121
portatifs dans les Serres , dont
ils paroient leurs Balcons &
leurs feneftres ; de maniere
que Pline dit , qu'il ſembloit
qu'on eftoit dans les champs
quand on alloit par lesruës .
Ces jardins fufpendus ne ſeroient
pas bons en ce pays,
où les vents font frequens &
furieux; ils y cauferoient plus
de defordre & de changement
qu'à celuy de Marcellus , dont
parle Pline. Il dit que ce verger
, qui eftoit planté d'oli
viers , fut tranfporté en ſon
entier , & tout comme il eftoit,
de l'autre cofté du chemin
May 1697.
L
122 MERCURE
public , où il eftoit fitué dans
l'Abruzze
, d'où la terre luy
ceda laplace, & alla prendre
la
fienne , étrange
effet de quel
que Ouragan
, que je laiffe à la
bonné
foy de cet Auteur
.
Les jardins
de Semiramis
,
que quelques
-uns attribuent
à Cyrus , eftoient
élevez
en
l'air fur quatre
colomnes
,
qui contenoient
l'eſpace
de
quatre
journaux
de terre ,
chargez
d'arbres
fruitiers
de
• cinquante
pieds de haut ; ce
qui faifoit paroistre
de loin
ces jaudins , comme
une foreſt
plantée
fur une montagne
,
GALANT. 123
L'Hiftoire les compte pour
une merveille
, mais je n'y
trouve rien d'admirable
que
leur ftructure. La Fable , qui
a le don de groffir & d'embel
lir les objets , nous vante les
jardins
d'Alcinoüs. Cependant
ce qu'elle en dit nous
les rend
aujourd'huy
méprifables
, quoy qu'on foit fi prévenu
en faveur des Anciens .
Voyez la defcription
qu'en
fait Homere
; rien n'eſt
plus fimple & plus naturel ;
ce ne font que quelques arpens
de terre bien culti
vez & bien arrofez ; mais
Lij
34 MERCURE
es jardins de Lucullus nous
donnent une autre idée de
l'Agriculture des Anciens ,
& nous font voir comme elle
s'estoit perfectionnée à Rome
dés ce temps - là . C'eftoit
comme les Tuilleries à Pariss
la Cour & la Ville y alloient
en foule à la promenade dans
les beaux jours. Ce grand
homme , auffi illuftre dans fa
retraite que dans le gouver
nement de la Republique , &
dans le commandement des
Armées , joignit ces jardins
delicieux & enchantez , aux
fuperbes Edifices qu'il fit
GALANT. 125
"
conftruire. Il fit percer des
montagnes , & conduire la
Mer par de longs canaux
pour l'ornement & la commodité
de les jardins & de fes
maiſons. Imaginez -vous voir
feu Monfieur le Prince dans
fa belle maiſon de Chantilly.
Si Theophile revenoit au
monde , il ne reconnoiftroit
plus la maifon de Silvie , & il
auroit honte de la peinture
qu'il en a faite .
Les jardins de Salufte fur
le mont Quirinal , furent encore
celebres à Rome pendant
la Republique ; mais
Liij
126 MERCURE
.3
fous le regne d'Augufte , &
durant l'Empire les jardins de
Mecenas furent un lieu de
delices pour les Romains . Ce
digne Favory , fi éclairé , fi
poli , fi delicat en toutes chofes
, y avoit recherché tout
ce que l'art & la Narure ont
de plus rare & de plus exquis.
Onn yy voyoit tout ce que l'Agriculture
eft capable de produire
pour flater la veuë , le
gouft, & l'odorat, trois de nos
Tens, qui dans un beau jardin
doivent eftre également fatisfaits
, & qui l'eftoient d'une
maniere excellente dans les
GALANT. 127
jardinde Mecenas . Ajoûtez
à cela des veues , des perfpectives
, des reduits , dont l'ingenieufe
& delicate ordonnance
eftoit fi propre à diffiper
, ou à entretenir la rê ,
verie , felon l'humeur où
l'on vouloit eftre , lieux admirables
pour chaffer la mélancolie
, pour imprimer de
tendres fentimens , pour faire
naiftre de belles pensées ; enfin
pour cultiver l'amour , &
la Philofophie , car c'eſt en
cela que confiftoir particu
lierement la beauté des jardins
de Mecenas ; & ce qui
"Liiij
128 MERCURE
fait que je les préfere à tousles
autres dont nous avons parlé .
Ils fe fentoient de l'efprit du
Maiftre , qui eftoit un parfait
Courtisan , & un agreable
Philoſophe. La Vigne Pamphile
, la Vigne Borghese ,
Frefcati , Belveder , peuvent à
peine nous les reprefenter.
Il y a dans le jardinage ,
auffi- bien que dans les Baſtimens
, un certain gouſt fin &
delicat , dont tous les hommes
ne font pas capables , &
qui fe trouve rarement dans
les plus beaux Palais. Mais je
m'érige icy un peu trop en
GALANT. 129
Connoiffeur , & vous m'allez
faire paffer pour un Maiſtre
Jardinier. Je vous affure , luy
dis-je ,» que vous n'en devez
guere à la Quintinie & au
Noftre; & je ne doute point
que dans la pratique vous ne
poffediez tout leur art à fond.
Mais il fe fait tard , & il ne
me refte du jour que pour
m'en retourner chez moy
En diſant cela je me levay , &
pris congé de Mutius , nonobftant
tous les efforts qu '
il put faire pour m'arre
fter jufqu'au lendemain . Je
fus fi content de cette pro
ط ب
130 MERCURE
menade , que je refolus de
vous en faire une fidelle Re.
lation . Je fçay que vous ai
mez le jardinage , & les plaifirs
de la campagne , & que
vous prenez un peu de part à
la fanté & au divertiffement
de voſtre Philofophe
, qui
n'a point d'autre paffion que
celle de vous plaire , & de vous
"fervir. Je fuis , &c.
DE GAZON.
A MONSIEUR D. L. R.
Pa
Our me délaffer l'efprit
d'une laborieufe étude
qui m'occupe prefentement ,
j'allay me promener à la Cam
pagne un de ces beaux jours
du mois de Mars , qui ont
fait l'agreable prelude du
Printemps de cette année!
Je choifis pour cela la belle
Maiſon du Conful Mutius.
Vous voudrez bien , Mon;
"
$8 MERCURE
fieur , que je vous en parle
fous ce nom , quand ce ne
feroit que pour donner un
petit air de Roman à cette
Promenade auffi bien ne
pourriez vous jamais croire
le recit que je vais vous en
faire , quoy qu'il n'y ait rien
de plus veritable.
!
:
Cette maiſon a des dehors
admirables , & la terre & la
mer y font un coup d'oeil
furprenant. Elle meriteroit
avec juſtice , & fans hyperbole
, cette infcription qu'un
bel efprit a faite pour Verfailles..
A
GALANT.
59
Cedant his Theffalia Tempe.i
En voyant ces lieux on peut croire,
Sans en eftre trompé,
& Tout ce que la Fable l'Hiftoire
Nous ont dit de Tempé.
En effet cette infcription luy
convient naturellement. Ver.
failles eft un lieu enchanté ,
où l'art & la magnificence
font regner la nature . Cette
maiſon eft un lieu delicieux ,
où il femble qu'elle a choifi
fa demeure ; & pour y répandre
elle-même les liberalitez ..
On n'y voit que des beautez
naturelles , qui la rendent plus
agreable que magnifique , du
60 MERCURE
moins de cette magnificence
que la vanité & le luxe des
hommes ont inventée , & qui
furcharge & accable la natu
re , au lieu de l'aider & de
l'embellir.
Il eft vray qu'il y aune magnificence
naturelle , qui furpaffe
quelquefois tout ce que
les Rois peuvent faire de plus
grand & de plus fuperbe . Elle
fe rencontre dans les bois ,
dans les eaux , dans les plaines,
dans les
montagnes
, fans
parler des beautez que la mer,
toute terrible qu'elle eft , apporte
aux lieux qu'elle enviGALANT.
61
ronne. Toutes ces chofes qui
.produisent les belles veuës ,
l'agrément & l'abondance
dans la campagne , fe trou
vent icy naturellement , & fi
bien difpofées, qu'elles y produifent
de charmans effets ,
que tout l'art des hommes
n'eft point capable d'égaler .
Tel eftoit le delicieux Tempé,
ce Jardin de la Grece ,
comme la Touraine eft le
Jardin de la France. Telle eft
la charmante maiſon dont je
parle, digne d'avoir placedans
Cyrus ou dans Clelie , & que
l'illuftre Sapho de nôtre fie,
62 MERCURE
cle en euft fait la defcription ,
comme fon Frere a fait dans.
l'Almahide , celle du Cha.
fteau de Pirou qui en eft cout
proche.
La propreté & la politeffe
des dedans répond aux beau
tez des dehors , & on paffe
fous des plafonds & des lambris
dorez, que je ne m'amule
point à vous décrire , puis
que je ne cherche qu'à me
promener , pour aller dans des
•Jardins & des parterres embellis
de fleurs , & de boüis en
compartimens de broderie ,
ou de pieces coupées , en
GALANT 63
1
forte qu'il femble que le
Jardinier ait voulu difputer
du prix avec le Tapiffier , le
Peintre & le Brodeur. Le celebre
le Noftre en approuve.
roit les deffeins , tant la broderie
en eft fine , les volutes
legeres , & les contours des
Rinceaux bien concertez.
Tout y eft galant , tout y eft
extraordinaire. Une Terraffe
admirable & à double étage,
regne d'un coſté , d'où l'on
découvre la plus bdlle veuë
du monde. De l'autre eft une
grande allée de Cyprés , d'où
l'on entre dans de longs pro64
MERCURE
menoirs détournez , qui font
prefque tout le tour de la mai
fon , & dans lefquels on trouve
de diftance en diſtance des
Jets d'eau & des Repofoirs de
gazon . Je ne vous parle point
des autres baffins qui arrosent
les Jardins & les parterres. Les
eaux y font abondantes , &
font une des plus grandes
beautez de cette maiſon .
Le Maitre qui fe plaiſt à y
faire travailler tous les jours ,
faifoit faire un parterre de
gazon lors que j'y allay ; &
comme il cherche plus à
s'occuper agreablement qu'à
ey
GALANT 65
executer de grands deffeins ,
qui ruinent ceux qui les entreprennent
, & qui demandent
un temps infiny , il ſe
contente des ouvrages qu'on
fait à peu de frais , & qu'on
voit bien - toft achevez . 11
donnoit luy-même le deffein
dece Parterre , mais ce qui eft
plaifant , c'eftoit un Couvreur
de chaume qui l'executoit
avec beaucoup de delicateffe
& d'habileté. C'eft un homme
de tous métiers ; & Moliere
n'auroit pas manqué de
l'appeller un Payfan de quali
té , qui fçait tout fans avoir
May 697 .
F
66 MERCURE
jamais rien appris . Il avoir
déja fait quelques carreaux de
ce Parterre , & Mutius eftoit
plus embaraffé à luy fournir
le deffein , que luy à couper
le gazon ; mais une Niece
du Conful , qui define parfaitement
bien , l'eftant venu
voir , l'avoit tiré de peine , &
s'eftoit chargée de la conduite
de l'ouvrage.
Cette Fille , en fa maniere,
n'eft pas moins rare que le
Jardinier. Elle a beaucoup de
genie pour les ouvrages , &
une facilité ſurprenante pour
inventer des deffeins , & pour
GALANT.
61
67
les executer. Elle s'y plaift ,
elle les aime , & il fe fait en
elle une merveilleule circulation
d'efprit , fij'ole parler de
la forte , car lorfqu'on la voit
travailler , il femble qu'elle
l'ait tout entier au bout des
doigts . Elle brode , elle deffine
; c'eſt une autre Arachné
en Tapiflerie.
Quandj'arrivay , je les trouvay
tous deux une canne à la
main , qui traçoient d'aprés
leur fantaisie , diverfes deurs ,
& diverfes figures , car la Niece
excitoit le Conful , & l'un
& l'autre donnoient un mer.
201 2020
Fij
68 MERCURE
*
veilleux courage au Jardinier,
qui déja devenu habile à les
voir faire , corrigeoit quelquefois
leurs deffeins pour
jufteffe des contours , & des
compartimens. Je ne fuis pas
furpris , dis - je à Mutius , de
vous voir travailler de la forte.
Les plus grands Hommes
dans tous les ficcles ont pris
plaifir à l'Agriculture , & au
Jardinage. De noftre temps
encore , un digne Magiftrat
a greffé quatre mille pieds
d'arbres en fa Maifon de
Campagne, de la meſme main
dont il a écrit tant de beaux
GALANT 69
livres pour ne rien dire de
ces fameux Solitaires , qui ont
cultivé en même temps les
belles Lettres , les arbres &
les allées d'une retraite qu'ils
ont rendue fi celebre . Cet
exercice n'a rien de bas , &
qui foit indigne de la Royauté
même . L'on a vû des Empereurs
defcendre du Trône
pour travailler au Jardinage ,
& des Jardiniers monter fur lei
Trône pour gouverner des
Royaumes. Mutius qui eft
naturellement plaiſant, mʼinterrompir
, & montrant cet
homme dont je viens de par70
MERCURE
ler ; en voicy un , me dit il ,
qui vous écoute avec attention
, & qui me prenant pour
un autre Alexandre , croit
que je le pourrois bien faire
Roy quelque jour , comme
Abdolominus. Vous n'en ferez
peut - eftre pas un Roy ,
luy dis- je en riant , mais en
qualité de Conful vous pouvez
l'élever aux Charges de
la Republique , quand vous
l'aurez affranchi. Nous avons
bien vû des Baillis de Village ,
qui n'avoient pas meilleure
mine que luy , & il auroir bien:
autant de gravité que le Sena
GALANT. Sr
teur de cette petite Ville dont
plaifante Horace . Mais enfin ,
continuay je , les Confuls de
l'ancienne Rome , dont vous
avez le courage & la vertu ,
labouroient
la terre , & gouvernoient
la Republique.
Plufieurs Familles illuftres
avoient tiré leurs noms du
foin & de l'application qu'ils
avoient à l'agriculture. Dios
cletien abdiqua l'Empire
pour aller planter des chouxs
& fi nous remontonsau
temps de la Fable , Adonis ,
Alcinoüs , & les Hefperides ,
fe font rendus immortels par
72 MERCURE
・
là Plus connus & plus cele
bres par leurs delicieux Jardins
qué par leur naiffance &
leur Couronne , il leur a efté
plus glorieux d'avoir préfidé
au jardinage & à l'agriculture,
& d'en eltre adorez comme
les Divinitez , que d'avoir
commandé aux Pheaques , &
regné fur les peuples de Mauritanie
, sluther
Dieu-même n'a pas méprifé
cette qualité, puis qu'au com
mencement du mande ilplanta
le , Paradis torreftre , o
qui estoit un Jardin de deli
ces , où il plaçable premier
homme
GALANT: 73
hommes pour luy apprendre
que la culture de la terre n'eftoit
pas indigne de luy , &
qu'il en devoit prendre le
foin. Noftre Seigneur, le ſecond
Adam , s'apparut à la
Madeleine fous la figure d'un
Jardinier. Mais je ne m'apper.
çois pas que mes complimens
& ma Morale vous détournent
devoftre travail. J'aime
rellement à être loüé,&à vous
entendre , me répondit Mu
vias , que je ne m'apperçois
pas moy- même qu'il y a longtemps
que vous etes debout,
& que je dois mieux faire les
·May 16.97.
G
74 MERCURE
honneurs de chez moy. En
difant celail me conduifit au
logis , remettant à nous promener
aprés le dîné , car il
s'en alloit midy , & il.commençoit
à faire chaud. On
fervit peu de temps aprés avec
beaucoup de propteté , de
bon gouſt & de politefle. Ce
ne fut point un de ces repas
qu'un Ancien appelle des re
pas de promenade ; ny à la
mode des gens de Cour , où il
faut fe dépêcher. Mutius qui
eftoit de fort bonne humeur
ce jour- la , car il eſt toujours
plus trifte, ou plus gay qu'un
GALANT.
75
autre , nous fit cent contes &
cent plaifanteries . Enfin ,
Monfieur , on chanta , on but
des fantez , rien ne manqua à
la bonne chere , & je puis dire
que nous facrifiâmes folemnellement
à Cerés , à Pomone
, à Priape , à Vertumne , &
à toutes les autres Divinitez
de la Campagne & des Jar -´
dins , fans oublier le grotef
que Jardinier qui pourroit
bien prefider un jour aux Par
terres de Gazon.
Aprés le dîné, qui fut long,
comnie vous voyez , la Compagnies
qui eftoit grofle , le
Gij
76 MERCURE
partagea. Les uns le mirent
au jeu , les autres prirent le
plaifir de la promenade
. Mutius
& moy nous vifitâmes
fa
maiſon
, enfuite de quoy nous
reprîmes
le chemin du Jardin
ou , aprés plufieurs
tours d'allées
, & avoir encore confideré
le Partere de Gazon qui
s'avançoit
à chaque moment
,
car cette forte d'ouvrage
va
fort vifte , nous montames
fur la terraffe , qui merite bien
que je vous en falſe une defcription
particuliere
.
<
Je vous ay déja dit qu'elle
en double. Elle a plus de cent
GALANT:
ר ד
pas de long , fur cinquante
de large. L'allée d'embas , ou
la terraffe baffe , qui ferme le
Parterre , eft leparée de la
terraffe haute par une paliffa -
de de charmes , qui fait une
muraille de verdure la plus
agreable du monde . La terraffe
haute , d'où l'on découvre
la mer , & ces échapées
de vûës que je vous ay d'abord
fait remarquer, eft partagée
en trois grandes allées
d'ormes , de chevrefeuïl & de
Laurier-rofe , qui aboutiffent
à un grand ovale en forme
d'amphitheatre , d'où s'éleve
3
Gij
78
MERCURE
à
l'extrémité une espece de
theatre
rustique qui fait une
perſpective
à l'autre bout de
la terraffe , & tout cela orné
de gazon , d'arbustes artif
tement taillez , de ftatuës , de
vafes , & de pots de fleurs , en
fait un réduit
enchanté.
Nous choififmes ce lieu-là
pour nous repofer , mais à pei
ne commençois - je à me tranquillifer
, & à tomber dans
une douce rêverie qu'inſpire
da vue des objets
champêtres ,
que Mutius charmé des plaifirs
de la
Campagne , & tout
occupé de fon Parterre de
´GALANT.
79
gazon , m'engagea dans une
Converfation qui pour eftre
naturellene laiffa pas de m'ap
pliquer , & que vous trouve
rez peut - eſtre un peu trop
étudiée. Cependant elle fe
paffa comme je vais vous l'é
crire.
Ce que vous m'avez dir
tantoft de l'inclination des
Anciens pour le Jardinage
me revient dans l'esprit , me
dit Mutius , & me fait croire
qu'ils y ont excellé , comme
dans les autres chofes. Il eſt
vray, luy répondis - je , ils cherchoient
l'agrément auffi bien
G iiij
80
MERCURE
que l'utilité dans
l'Agricultu
re , & ils avoient foin d'embellir
leurs
Jardins , & leurs
Vergers , en les rendant fe-
&
conds ; mais ils
preferoient
toujours
en cela les beautez
naturelles à
toutes celles que
l'Art peut
inventer. Ils tâ
choient
d'aider la
nature ,
de la
perfectionner , maís ils
évitoient de la
défigurer à
force de
l'embellir.
Contens
de fes
productions où elle ſe
plaift àles faire pour la neceffité
des
hommes , ils n'y recherchoient
que
l'abondance
, & la
perfection . Dans les
GALANT.
autres chofes qu'elle fait en
fe jouant , & pourl'ornement
de la terre, ils y apportoient
quelque artifice , mais ils y
vouloient toûjours plus de
naturel que d'affectation . Ils
avoient des treilles , des berceaux
, des promenoirs & des
allées. Ils avoient auffi des
Parterres , & des Parterres de
gazon , plus que d'autres ,
comme plus naturels , & plus
conformes à l'ufage de ce
temps-là , où l'on peut dire
que l'Agriculture eftoit encore
naiffante. Je croy même
que les Romains aimoient les
82 MERCURE
Parterres de gazon, puifqu'on
ne voit encore aujourd'huy
autre chofe en Italie . Quoy
qu'il en fait , l'invention des
Parterres n'eft pas moderne.
On trouvedans Pline le cemps
propre pour hiftorier les Arbres
& les Plantes , & la maniere
de dreffer les carreaux ,
plate- bandes , & les allées.
Il a même diftingué les Jardins
de plaifance , de ceux
que nous appellons des Pota
gers , & des Legumiers ..
Cependant les Anciens
qui aimoient les Jardins rufti.
ques , s'attachoient particu
les
GALANT: 83
६ lierement à trouver des places
que la nature euft embellies
elle - même , & où il falluft
moins d'art & de travail. Les
Anciens , interrompit Mutius
, eftoient plus laborieux
que nous, & il falloit un grand
artifice , & un travail infatiga
ble , pour faire venir des pommes
dans le Jardin des Hef
perides. Je ne fuis pas hom
me à croire des Fables , continua
-t-il , cependant je ne
penſe pas que ce fuffent des
pommes comme les noftres ,
& j'aime autant dire que c'é
toient des pommes d'or , que
84 MERCURE
des citrons & des oranges ,
comme l'affurent quelquesuns.
Il eft vray , luy dis je , que
ceJardin chez les Chymiftes
eft fabuleux & allegorique .
C'est le Jardin des Philofo.
phes , & du grand oeuvre ;
mais il fe peut faire aufli que
les Peuples de cette Contrée
qui n'avoient jamais vû de
citrons & d'oranges , feur
donnérent le nom de Pommes
d'or , pour leur couleur
& leur excellence . Je ne fçay
d'où Pline avoit appris que
ces arbres precieux n'eftoient
que des Oliviers ſauvages
Lyx
GALANT. 85
qu'on voyoit encore de fon
tempsar les olives ont bien
moins de rapport à des pommes
d'or , que les citrons &
les oranges , & même que les
pommes ordinaires. Quoy
qu'il en foir , le Jardin des
Hefperides eftoit enclos d'un
bras de mer , qui ferpentant..
tout à l'entour , avoit donné
lieu aux Poëtes de feindre
qu'il eftoir gardé par un Dragan
. Il y avoit dans fon enceinte
un Temple d'Hercule,
pour nous apprendre non.
foulement l'alliance quieftoir
catre ces Princeffes & ce De86
MERCURE
my.Dieu ; mais encore que
le Jardinage & l'Agriculture
demandent un travail conti.
nuel.
L'ancienne Grece remplie
de la delicieuſe idée de fon
Tempé , forma fes Jardins für
ce Plan , & y rechercha les
mêmes beautez. Mais quelle
deſcription pourrois je vous
en faire? Sapho , la Grecque
Sapho , qui pouvoit avoir efté
fur les lieux , & en avoir vû
encore quelques veftiges ,
eftoit feule capable de les décrires
ou du moins la Sapho
Françoife , dont toutes les
GALANT. 87
Peintures font fi vives , finobles
, & fi fçavantes , l'oferoit
entreprendre , & pour nous
les reprefenter tels que nousi
nous les imaginons , elle fe
roits contrainte de nous ren4
voyer à fes belles Promena
des de Saint Cloud, & de Ver
failles. Imaginez - vous Trianon
, & vous formerez peut
eftre quelque idée des Jardins
d'Adonis , où ce jeune.
& galant Prince paffoit de fi
douces heures avec la belle
Déeffe , s'il eft vray que ce
Prince foit le même que l'Amant
de Venus ; Jardin deli
88 MERCURE
cieux , cultivé des mains de
l'Amour , de Venus , & des
Graces. L'idée m'en eft reve
nue à l'efprit quand je vous ay
vu travailler avec voftre Fils
& voftre Niece , au Parterre
de gazon. La comparaiſon eft
jolie , s'écria Mutius ; mon
Fils & ma Niéce vous en feront
compliment.Mais continuez
à nous décrire ce galant
Jardin , vous avez fi bien
commencé . Il me femble Y
voir naiſtre mille petits ' Amours
, parmy les lis & les
rofes, Les arbres & les fruits ,
les plantes & les fleurs , tour
GALANT. 89
y faifoit aimer , tout n'y reſpiroit
qu'Amours. Toutes choſesy
venoient en abondance ,
& d'un gouft plus favoureux,
& plus exquis qu'ailleurs ; car
Venus prefide particulierement
aux Jardins , & il ne fauc
pas douter qu'elle ne répatidift
fes plus douces influences
fur celuy de fon Amant.
On voyoit par tout les noms
& les chiffres de Venus &
d'Adonis , & je me les reprefente
tous deux appliquez à
les graver fur les arbres , &
fur le fable des allées . Il vous
fouvient de cette belle Dame
May 1697.
H
90 MERCURE
qui eftoit aimée d'un grand
Prince . Un jour qu'ils étoient
enfemble dans un Jardin , elle
traça avec le bout de fa can.
ne , fur la pouffiere , le nom
de ce Prince & le fien , en forme
de lacqs d'amour. Le Jardinier
qui s'en apperçut aprés
qu'ilsfe furent retirez , couvrit
foigneufement cet endroit ,
& plaça des fleurs dans toutes
les rayes , qui rendirent avec
le temps ces chiffres naturels
& durables . Cela furprit dans
la fuite fort agreablement ces
deux Amans , & le Jardinier
fir la fortune par cette gaGALANT.
91
lanterie , mais il le meritoit
bien:
Car peut on mieux qu'avec
des fleurs
Exprimer l'union
des
coeurs ,
des noms ,
Et peindre de l'amour les plus
Secrets miſteres
Par de plus tendrés caracteres?
11 eft vray , luy dis je cela
eft galamment imaginé, & vos
Vers ne le font pas moins..
Mais à propos de cette Dame
qui gravoit fur la pouffiere de
ce Jardin , vous me faites fou
venir d'une autre , quigravoite
fur le fable de la mer. Vous
2
Hij
92 MERCURE
en fçavez l'hiſtoire, mais vous
ne l'avez pas veuë en Vers de
ma façon. Les voicy . La Piece
n'eft pas longue , & il n'y
a pas longtemps que j'ay fait
ces Vers.
Climene au bord de la mer
Voulut un jour exprimer
Combien elle eftoit fidelle
Afon aimable Berger ;
Plutoft mourir que changer,
Sur le fable écrivit elle.
S
Mais à peine eut elle écrit
Cette terrible promeffe ,
Qu'il femble que par dépit
L'onde à l'effacer s'empreffe.
GALANT. 1993
Car ce perfide Element
Infenfible à la tendreffe , n
Engloutit dans un moment
Ce gage de la Maiftreſſe ,
Et tout l'espoir del Amant,
2
Alorsfaifi de douleur,
Il prévoit bien le malheur
Que ce figne luy prefage .
Du Sexe toujours trompeur.
Il connoiſt aſſezl'humeur ,
Et la mer fur le rivage
N'a rien fait , que la volage
N'ait déja fait dans fon coeur.
B
Auff , Climene interdite
De ce prompt évenement
94. MERCURE
Qui l'accufe & la dément ,
Cache bien toft par fa fuite .
La bonte de fon ferment.
Le Bergerfe defefpere ,
Il ne peut trop s'alarmer;:
Mais c'eft contre la Bergere
Qu'il doit tournerfa colere,
Et non pas contre la mer.
Il feroit à fouhaiter , dit
Mutius , aprés m'avoir fair
encore repeter ces Vers , que
pour éprouver la fincerité des
Amans , il leur arrivaſt quel .
que petite punition , quand
ils s'avifent de graver finconfiderément
leurs rêveries
amoureuſes , ou du moins qu
GALANT.
95
1
ils ne les écriviffent jamais
que fur le fable & la pouffiere
, afin que le vent & la pluye
les effaçaffent auffi- toft , &
leur en donnaffent le démenti
. Vous etes bien fevere, luy
repliquay-je , de refufer à ces
pauvres Amans cette legere
fatisfaction. Il y a même de
l'injuftice dans votre fentiment;
car il n'en eft pas de
ces fortes d'écritures, comme
des Lettres d'amour. Quand
un Amant écrit une Lettre
dans le commerce de fa paf
fion , il le fait fouvent aprés
y avoir refléchi , & alors il
96 MERCURE
3
peut feindre , tromper
, diffimuler
, c'est l'efprit
qui parle
; mais quand il écrit en révant
dan un Bois , ou fur le
bord de la mer , telle eft fa
penſée , il n'y a rien de plus
vray & deplus fincere , c'est
le coeur qui parle. J'en conviens
, repartit
Mutius , &
pour m'en tenir à la Devife,
Plutoft mourir
que changer
, de
la fidelle Amante
que vous
avez fi bien décrite
, je veux
croire que dans le moment
"elle difoit
la pure verité
, car
quand on aime , on ſe perfuade
qu'on aimera
toujours
;
mais
GALANT . 97
mais il ne faut pas y aller fi
vifte. Les Elemens même fe
révoltent contre nous , comme
vous l'avez remarqué ,
lors que nous préfumons tant
de noftre fidelité .
La pensée & l'air chagrin
avec lequel Mutius me parfoit
, me fit rire , & nous plaifantâmes
quelque temps fur
fes galanteries ordinaires ,
aprés quoy il reprit le diſcours
de cette forte.
Les Jardins d'Adonis é- •
toient charmans ; mais nonobftant
tout ce que nous en
avons dit , j'aime encore
May 1697.
1
98 MERCURE
sieux celuy des Hefperides
. Vous avez le gouft bien
intereffe , luy dis -je ; car c'eft
apparemment à caufe des
pommes d'or , mais cela n'eſt
pas d'un homme qui a le
coeur tendre comme vous.
On aime par tout , reprit Mus
tius , l'amour ne manque pas
de reduits , mais on ne trouve
pas par tout des pommes d'or
pour donner aux Belles, & en
amour elles font encore plus
neceffaires qu'en autre choſe.
Ce fentiment de Mutius redoubla
la plaifanterie , & fit
quelque tréve à un entretien
GALANT.
99
qui avoit efté jusque -là affez
ferieux. Mais l'amour du Jar.
dinage poffedoit fi fort Mutius
, qu'il nous rengagea dans
cette matiere comme auparavant.
On dit qu'Epicure eft le
premier Inventeur des Jardins
de plaifance , dis -je , & qu'il
commença à faire dreffer le
fien à Athenes , les Jardins
eftanttous fituez à la campagne
en ce temps - là , fi nous en
croyons Pline. Si les Jardins .
d'Alcinous , d'Adonis & des
Hefperides , font les plus ce
lebres chez les Poëtes ; ceux
I ij
100 MERCURE
de Semiramis , de Salufte , de
Lucullus, & de Mecenas chez
lesHiftoriens, celuy d'Epicure
eft fameux chez les Philofophes
.On peut croire que ce
Jardin étoit fagement ordon
né, Il y avoir apporté tous les
foins qu'unePhyfique experi
mentéefçaváte peut donner,
à l'agriculture . Imaginez -vous
voir Descartes en Hollande
dans fa maiſon de
campagne,
proche de la Haye , qui plan .
te des choux , & qui forme
en même temps une nouvelle
Sete de Philofophes. Il ne
fait pas moins beau voir un
GALANT: for
7
Philofophe Jardinier , qu'un
Roy , ou qu'un Empereur, &
des plantes & des arbres cultivées
par des mains fçavantes
que par des mains royales ,
Si vous avez dit tantoft que
tout infpiroit l'amour au Jardin
d'Adonis , tout infpiroic
dans celuy d'Epicure la fageffe
& la vertu . L'on y goûtoit
particulierement toute la
volupté fine & delicate dont
il faifoit profeffion . La frugalité
y regnoit parmy labor.
dance ; & comme un potage
de fanté eſt ſouvent de meilleur
gouft , & vaut mieux qu'-
I iij
102 MERCURE
une Bifque fucculente, je préfere
volontiers le Jardin de ce
Philofophe à tous les Parterres
que l'art prend tant de
peine de cultiver . C'eftoit un
Jardin de fanté , où le corps &
l'ame dans la fimplicité de
fes fruits & de fes legumes ,
trouvoit une fpirituelle & delicieufe
nourriture . UneRave ,
une Laictue cultivée de la
main d'Epicure , donnoit de
l'efprit , & avoit plus de fuc
qu'une autre. Ce Jardin eftoit
une espece de Paradis terreftre
, fi j'ofe parler ainſi , où
tous les arbres & toutes les
GALANT. 103
or
plantes eftoient des arbres ,
& des plantes de fcience , du
l'ame éclairée de la pure cernoiffance
de la nature , apprenoit
à fuivre fes mouvemen's
avec toute la difcretion & tou.
te la fimplicité qui luy eſt
propre , & que l'enfeignoit
Epicure. C'eftoit une vive
peinture de fa Morale , dont
ce Jardin faifoit leçon . Il n'y
avoit point de plante ou d'arbufte
qui ne luy fournift quelque
maxime , & qui ne fervift,
aprés de fimbole aux autres ,
pour fuir le vice , ou pour pra
tiquer la vertu. Jardin fçavant
I iiij
104 MERCURE
& moral , dont la promenade
eftoit inftructive. Mais je me
perds dans cette idée d'Epi .
cure Jardinier , & je ne fcay fi
vous me pardonnnerez cet
enthouſiaſme de Morale. Il
eſt admirable , me répondit
obligeamment Mutius.
Les anciens, continua t- il,
avoient auffi-bien que nous,
des Jardins pour le délaffement
& le plaifir , pour le recueillement
& la meditation .
Ils y foupoient fouvent en
compagnie ; ils y donnoient
des feftes domeftiques & pri
vées ; ils y tenoient des EcoGALANT.
105.
les & des Academies. Ils fi
rent même exprés de ces Jardins
ftudieux , comme celuy
d'Epicure , que vous avez fi
fpirituellement décrit. Tel
eftoit le Jardin d'Academus
aux portes d'Athenes , qui
fervit d'Ecole à une nouvelle
Secte de Philofophes , qui
porta fon nom depuis , & qui
devint fi celebre , qu'on l'a
donné à toutes les Societez
de beaux efprits qui ont paru
dans le monde. Mais ces Jar
dins de Philofophes eftoient
rêveurs & mélancoliques , &
peu de gens prendroient plai
106 MERCURE
fir aujourd'huy à s'y promener
; car ils n'avoient pas l'a .
grément & la beauté du Jardin
royal des Plantes , oùTE.
cole da Medecine de Paris
fait toutes les femaines de fi
fcavantes leçons de Botanique.
Mais enfin ils feront
toujours fameux , quand ils
n'auroient fervi qu'à inventer
tant de doctes Fables & tant
d'ingenieufes allegories . Ou
cette comparaison de Jardins'
mifterieux ne fe trouve- t elle'
pas ? Chez les Poëtes , chez
les Philofophes , chez les
Saints Peres , dans la Sainte ;
GALANT: 107
Ecriture même. Mais quittons
ces Jardins allegoriques,
où nous pourrions nous éga
rer.
Quoy que l'Antiquité nous
ait extrémement vanté fes
beaux Jardins , il faut croire
neanmoins que ce n'eftoit
rien en comparaiſon de ceux
de noftre Siecle.Ils pouvoient
l'emporter pour la fituation,
l'afpect , le folage , l'abon .
dance & la fertilité ; mais
pour la propreté , la politeffe
& la magnificence , ils eftoient
infiniment au deffous des noftres.
Tous ces Jardins fa108
MERCURE
ne
meux dont nous avons parlé,
l'auroient celé aux Jardins
des Tuilleries, de Saint Cloud
& de Verſailles. Le temps qui
détruit toutes chofes ,
pourra effacer les excellentes
&riches deſcriptions que tant
de beaux efprits en ont faites,
& la pofterité jugeant alors
fans prévention des anciens
& des modernes , reconnoiftra
que le Siecle de Louis le
Grand a furpaffé en toutes
chofes celuy d'Augufte.
Mais il faut auffi avouer,
luy dis - je , que fi nous
l'emportons fur les anciens , &
GALANT. 109 .
même fur toutes les autres
Nations pour l'agriculture &
le jardinage , noftre politeffe
eft en cela trop grande. Il ya
trop de delicateffe & d'affetation.
La Nature eft enchainée
& captive dans nos
Jardins ; prefque rien n'y
vient & n'y croift naturellement
, tout y eft placé par
machines. Ce ne font que
Terres,que canaux, eaux fleurs ,
arbuftes , tout y eft dans les
liens & en prifon . Les autres
Nations ont mieux confervé
le gouft fimple & ruftique
des anciens pour les Jardins
110 MERCURE
Ils préferent une negligence
fans mal propreté à une culture
trop recherchée ; ils veulent
que la Nature y paroiffe
feule , ou du moins que l'art
ne la furmonte pas.
1
Je ne prétens pas neanmoins
que les Anciens ayent
ëfté fi groffiers en jardinage
qu'on le l'imagine ; ils ont eu
foin d'orner & d'embellir
leurs Jardins. Un Pere de
l'Eglife , c'eft Clement d'Ale.
xandrie , m'apprend que de
Ton temps il y avoit des Jardins
propres & bien peignez
où les arbres & les plantes.
GALANT. III
y
eftoienr rangez avec ordre ,
pour divertir la veuë . Ila une
penſée fort jolie fur ce fujet .
Il dit que ces Jardins fi polis
& fi reguliers , font plus expofez
au pillage que les autres
, parce que les chofes
font plus prefentes, & qu'elles'offrent
d'elles- mêmes fous
la main , aulieu que dans les
autres elles font plus cachées,
& ne ſe trouvent pas fi facile.
ment . Il n'y a que les curieux
qui les démeſſent , & qui en
faffent leur profit . Enfin chaque
Nation a fon gouft pour
les Jardins & les Parterres.
112 MERCURE
Quelques Peuples les con
fondent , d'autres les partagent
. On voit en cela le gouft
des Juifs dans le Cantique des
Cantiques . Le Jardin de l'Epoux
, qui eft à la lettre, celuy
de Salomon , eft tantoft un
Parterre agreable , tantoft un
Verger delicieux , & tantoft
une Vigne plantureufe. C'eft
un mélange confus d'arbres,
de fleurs , & de plantes aromatiques.
Quelques - uns ai
ment le boüis dans les Parterres,
la broderie & les compartimens
, les bordures & les
platebandes ; d'autres le fim
GALANT. 113
ple gazon & les fleurs naturelles.
Les uns aiment les
Treilles & les Berceaux
, les
autres les Bofquets & les paliffades.
Les uns aiment les
grands arbres , les autres les
arbres nains. Les uns les veulent
en efpalier , les autres en
éventail & en buiffon . Les uns
ne font curieux que de fleurs
rares , les autres que de legumes
étrangers , de choux de
Siam , & d'oeillets d'Inde...
Cette diverfité paroift auffi »
dans la fituation des Jardins,
Les uns les veulent en terraf
fes , les autres de plein pied.
May 1697.
K
114 MERCURE
Les uns les placent devant ,
les autres derriere la maiſon ,
Pline veut qu'ils foient proche
de la maifon , & d'une
Riviere , ou de quelque fontaine.
Cela me fait remarquer
la maniere de bâtir d'à prefent
, & de faire des Jardins ,
fur tout chez les particuliers.
J'admire la mode de nos Architectes
, qui fous prétexte
de regularité, ou plûtoft manque
d'invention , font toutes
les maifons femblables , & fur
un même modele . A la campagne
, auffi bien qu'à la Ville ,
par tout, un efcalier au milieu
GALANT. 115
du baftiment , & deux ailesäux
coftez ; par tout un grand jardin
quarré , comme s'il n'y
avoit point d'autre forme &
d'autre fimetrie dans l'Archi
tecture , qui fuft plus agreable
& plus commode . Mais
laiffons les appartemens , &
venons au jardin quarré Jede
mande un peu quel agrément
& quelle beauté on trouve
dans cette figure ? Un jardin
de plein pied eſt, dit- on , plas
aifé pour la promenade ; mais
pour entre long & partagé, encft
il moins de plein pied
La campagne nouspapalit .
Kij
116 MERCURE
belle que par fes irregularitez
, il faut toujours du haut
& du bas pour former les
les veuës & les charmantes
perſpectives. Un jar
din fait aux champs ou à la
Ville luy doit reffembler en
quelque façon , & nous la reprefenter
en petit, Il eft vray
qu'à la Ville on n'eft pas malftre
de la place; mais à la campagne
j'aime les grands jardins
, compofez de differentes
pieces, qui n'expofent pas
feurs beautez tout d'un coup,
comme le jardin quarré; mais
qui les dévelopen opcu à pu
GALANT. 117
rencheriffant toujours les u
nes fur les autres , & dont le
tout enſemble fait aux yeux
un admirable & furprenant
effet. J'aime la l'inégalité , la
diverfité & le changement , &
que mes yeux ne foient pas
raffafiez tout d'un coup, mais .
qu'ils foient frapez agreable
ment de temps en temps par
quelque objet nouveau . C'eft
pourquoy les jardins mêlez ,
qui tiennent du Potager & du
Parterre , où les feurs font ?
confonduës avec les plantes
& les legumes , me déplai
fent . La belle chofe de voir
118 MERCUR E
un quarré de choux entouré
de boüis & de platebandes. Il
faut avoir le go ft bien groffier
& de Village . Vous avez
évité ce defaut en mettant
voftre Legumier à remotis , &
dans un lieu où il ne gaſte
point votre terraffe , & voftre
Parterre , qui avec les autres
promencis qui l'environnent
, fait cette belle diverfité
que je demande dans les
jardins. Je n'aime point enfin
à eftre renfermé dans un jar .
din comme dans une chambre
, & que mes cours d'allées
foienttous mefurez , de quel
GALANT. 119
que
cofté que je me promene.
Je me plais à fuir dans un
fentier écarté , à me repoſer
de diſtance en diſtance , & à
trouver quelque chofe qui
m'arrefte. Je ne voudrois non
plus monter fur le toit des
maiſons , & me promener
dans les nuës. Tous les jardins
de l'Afie , de l'Afrique , &
generalement de tous les pays
chauds , font fufpendus en
l'air , fur des pilotis , ou fur
le toit des maifons , afin de
les tenir plus fraifchement ,
& d'en recevoir la rofée , cat,
il y pleut rarement, & les eaux,
120 MERCURE
n'y font pas communes . Ces
jardins font chargez de
grands arbres , qui produi .
fent du fruit en abondance ;
mais à proprement parler ,
ce ne font que de grandes
Serres pour élever des arbres
& des plantes . On y va le foir
prendre le frais , mais affis , &
non pas en promenade .
Les Anciens , die Mutins
qui m'avoit écouté avec beau
coup d'attention , eftimoient
fort ces jardins fufpendus au
haut des maifons . Il y en avoit
un grand nombre à Rome ,
& meme de ces petits jardins
portatifs
GALANT. 121
portatifs dans les Serres , dont
ils paroient leurs Balcons &
leurs feneftres ; de maniere
que Pline dit , qu'il ſembloit
qu'on eftoit dans les champs
quand on alloit par lesruës .
Ces jardins fufpendus ne ſeroient
pas bons en ce pays,
où les vents font frequens &
furieux; ils y cauferoient plus
de defordre & de changement
qu'à celuy de Marcellus , dont
parle Pline. Il dit que ce verger
, qui eftoit planté d'oli
viers , fut tranfporté en ſon
entier , & tout comme il eftoit,
de l'autre cofté du chemin
May 1697.
L
122 MERCURE
public , où il eftoit fitué dans
l'Abruzze
, d'où la terre luy
ceda laplace, & alla prendre
la
fienne , étrange
effet de quel
que Ouragan
, que je laiffe à la
bonné
foy de cet Auteur
.
Les jardins
de Semiramis
,
que quelques
-uns attribuent
à Cyrus , eftoient
élevez
en
l'air fur quatre
colomnes
,
qui contenoient
l'eſpace
de
quatre
journaux
de terre ,
chargez
d'arbres
fruitiers
de
• cinquante
pieds de haut ; ce
qui faifoit paroistre
de loin
ces jaudins , comme
une foreſt
plantée
fur une montagne
,
GALANT. 123
L'Hiftoire les compte pour
une merveille
, mais je n'y
trouve rien d'admirable
que
leur ftructure. La Fable , qui
a le don de groffir & d'embel
lir les objets , nous vante les
jardins
d'Alcinoüs. Cependant
ce qu'elle en dit nous
les rend
aujourd'huy
méprifables
, quoy qu'on foit fi prévenu
en faveur des Anciens .
Voyez la defcription
qu'en
fait Homere
; rien n'eſt
plus fimple & plus naturel ;
ce ne font que quelques arpens
de terre bien culti
vez & bien arrofez ; mais
Lij
34 MERCURE
es jardins de Lucullus nous
donnent une autre idée de
l'Agriculture des Anciens ,
& nous font voir comme elle
s'estoit perfectionnée à Rome
dés ce temps - là . C'eftoit
comme les Tuilleries à Pariss
la Cour & la Ville y alloient
en foule à la promenade dans
les beaux jours. Ce grand
homme , auffi illuftre dans fa
retraite que dans le gouver
nement de la Republique , &
dans le commandement des
Armées , joignit ces jardins
delicieux & enchantez , aux
fuperbes Edifices qu'il fit
GALANT. 125
"
conftruire. Il fit percer des
montagnes , & conduire la
Mer par de longs canaux
pour l'ornement & la commodité
de les jardins & de fes
maiſons. Imaginez -vous voir
feu Monfieur le Prince dans
fa belle maiſon de Chantilly.
Si Theophile revenoit au
monde , il ne reconnoiftroit
plus la maifon de Silvie , & il
auroit honte de la peinture
qu'il en a faite .
Les jardins de Salufte fur
le mont Quirinal , furent encore
celebres à Rome pendant
la Republique ; mais
Liij
126 MERCURE
.3
fous le regne d'Augufte , &
durant l'Empire les jardins de
Mecenas furent un lieu de
delices pour les Romains . Ce
digne Favory , fi éclairé , fi
poli , fi delicat en toutes chofes
, y avoit recherché tout
ce que l'art & la Narure ont
de plus rare & de plus exquis.
Onn yy voyoit tout ce que l'Agriculture
eft capable de produire
pour flater la veuë , le
gouft, & l'odorat, trois de nos
Tens, qui dans un beau jardin
doivent eftre également fatisfaits
, & qui l'eftoient d'une
maniere excellente dans les
GALANT. 127
jardinde Mecenas . Ajoûtez
à cela des veues , des perfpectives
, des reduits , dont l'ingenieufe
& delicate ordonnance
eftoit fi propre à diffiper
, ou à entretenir la rê ,
verie , felon l'humeur où
l'on vouloit eftre , lieux admirables
pour chaffer la mélancolie
, pour imprimer de
tendres fentimens , pour faire
naiftre de belles pensées ; enfin
pour cultiver l'amour , &
la Philofophie , car c'eſt en
cela que confiftoir particu
lierement la beauté des jardins
de Mecenas ; & ce qui
"Liiij
128 MERCURE
fait que je les préfere à tousles
autres dont nous avons parlé .
Ils fe fentoient de l'efprit du
Maiftre , qui eftoit un parfait
Courtisan , & un agreable
Philoſophe. La Vigne Pamphile
, la Vigne Borghese ,
Frefcati , Belveder , peuvent à
peine nous les reprefenter.
Il y a dans le jardinage ,
auffi- bien que dans les Baſtimens
, un certain gouſt fin &
delicat , dont tous les hommes
ne font pas capables , &
qui fe trouve rarement dans
les plus beaux Palais. Mais je
m'érige icy un peu trop en
GALANT. 129
Connoiffeur , & vous m'allez
faire paffer pour un Maiſtre
Jardinier. Je vous affure , luy
dis-je ,» que vous n'en devez
guere à la Quintinie & au
Noftre; & je ne doute point
que dans la pratique vous ne
poffediez tout leur art à fond.
Mais il fe fait tard , & il ne
me refte du jour que pour
m'en retourner chez moy
En diſant cela je me levay , &
pris congé de Mutius , nonobftant
tous les efforts qu '
il put faire pour m'arre
fter jufqu'au lendemain . Je
fus fi content de cette pro
ط ب
130 MERCURE
menade , que je refolus de
vous en faire une fidelle Re.
lation . Je fçay que vous ai
mez le jardinage , & les plaifirs
de la campagne , & que
vous prenez un peu de part à
la fanté & au divertiffement
de voſtre Philofophe
, qui
n'a point d'autre paffion que
celle de vous plaire , & de vous
"fervir. Je fuis , &c.
Fermer
Résumé : LE PARTERRE DE GAZON. A MONSIEUR D. L. R.
L'auteur décrit une promenade dans la maison du consul Mutius, réputée pour sa beauté naturelle et son architecture, comparable à Versailles et au jardin légendaire de Tempé. La demeure harmonise nature et art sans ostentation. Les jardins, avec leurs parterres de fleurs et bosquets, rivalisent avec l'art du tapissier et du peintre. Une terrasse offre une vue splendide, et une allée de cyprès mène à des promenoirs ornés de jets d'eau et de reposoirs de gazon. Lors de la visite, le consul et sa nièce traçaient des motifs dans un parterre de gazon, inspirant le jardinier. Le texte met en avant l'importance de l'agriculture et du jardinage, illustrée par des exemples historiques. Des figures comme Adonis, Dioclétien, et divers empereurs ont pratiqué le jardinage. Les Anciens privilégiaient les beautés naturelles, cherchant à aider et perfectionner la nature sans la défigurer. Les jardins antiques incluaient des treilles, des berceaux, des allées et des parterres de gazon, appréciés pour leur naturalité. Le Jardin des Hespérides, associé à Hercule, et le Jardin d'Adonis, cultivé par l'Amour, Vénus et les Grâces, sont mentionnés pour leur beauté et leur symbolisme. Le jardin d'Épicure est décrit comme un lieu de vertu et de frugalité. Une conversation entre Mutius et un interlocuteur évoque la fragilité des promesses amoureuses et la sincérité des écrits inspirés par l'amour. Ils discutent également des jardins d'Adonis, des Hespérides et d'Épicure, comparant leurs beautés et leurs valeurs. Le texte explore l'évolution des jardins à travers les âges, soulignant leur importance culturelle et philosophique. Les jardins anciens servaient de lieux de détente, de méditation et d'enseignement. Les anciens utilisaient également des jardins pour des réunions privées et des académies, comme le Jardin d'Académus à Athènes. Les jardins modernes, tels ceux de Versailles et des Tuileries, surpassent les anciens en propreté et magnificence, mais peuvent manquer de naturalité.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
6
p. 2957-2963
EXTRAIT d'un Mémoire lû à la rentrée de l'Académie Royale des Sciences, le 14 Novembre 1731. par M. Duhamel du Monceau,
Début :
Dans le dessein que M. D. s'est formé, de faire sur des Plantes des [...]
Mots clefs :
Arbres, Greffes, Poirier, Sauvageon, Expériences, Agriculture
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : EXTRAIT d'un Mémoire lû à la rentrée de l'Académie Royale des Sciences, le 14 Novembre 1731. par M. Duhamel du Monceau,
EXTRAIT d'un Mémoire lû à la rentrée
de l'Académie Royale des Sciences , le
14 Novembre 1731. par M. Duhamel
du Monceau ,
Dmé
و
Ans le dessein- que M. D. s'est forde
faire sur les Plantes des
recherches physiques dont on pût retirer
des avantages pour l'Agriculture , la
Greffe , ne pouvoit pas manquer de devenir
l'objet de son travail , la singularité
II. Vol.
qu'il
298 MERCURE DE FRANCE
gere ,
qu'il y a de voir un Arbre adopter sur
'son tronc une branche qui lui est étranet
la nourrir comme les siennes
propres , est un fait assès singulier "pour
mériter l'application d'un Physicien , et
le grand usage que l'on fait de cette pratique
d'Agriculture , pour multiplier les
bonnes especes de fruits , la rend extrêmement
utile , et par conséquent digne
de l'attention de celui qui travaille à perfectionner
l'Agriculture.
A peine aussi la Greffe a- t'elle été connuë
, que tous les Auteurs d'Agriculture
se sont efforcez de lui donner des louanges
, et ont été à ce point d'éxageration ,
qu'ils lui ont attribue le pouvoir de changer
entierement les especes , et d'autres
proprietés merveilleuses , dont M. D. ne
convient pas. Et pour ne laisser aucun
doute sur ce point , et prouver incontestablement
que , quoique la Greffe donne
quelque perfection aux fruits , elle ne
peut cependant changer les especes ; M.
D... s'est engagé dans un nombre prodigieux
d'esperances. Non - seulement tous
Les Arbres ont été greffés les uns sur les
autres comme le Poirier sur l'Epine , le
Neflier , l'Alisier , le Cormier , l'Orme ,
le Chêne , l'Erable le Charme , &c.
mais même ils l'ont été de differentes ma-
II. Vol. nieres
و
DECEMBRE . 1731. 2959.
nieres , en fente , en couronne , en écusson
, à oeil poussant , et à oeil dormant ,
ou par approche. Bien plus , ces expériences
ont été répetées trois ans de suite,.
afin qu'on ne pût imputer ni à l'impéritie
du Jardinier , ni à quelques fâcheuses
circonstances des saisons , le mauvais succès
de plusieurs de ces Greffes ; aussi après
toutes ces précautions , M. D ... croit- il
pouvoir assurer qu'entre les Greffes qui
sont rapportées dans les ouvrages d'Agriculture
, les unes ne peuvent absolument
réüssir , et celles qui réussissent ne changent
jamais les especes. Mais comme M.
D... ne s'est pas contenté , en faisant ses
expériences , de remarquer les Greffes qui
ont réussi , et celles qui ont péri , mais
qu'il a encore observé les circonstances
qui ont accompagné la réussite des unes ,
et la mort des autres. Par exemple , que
quelques Greffes périssoient d'une surabondance
de substance et comme noyées
par la sève du sujet , pendant que
d'autres mouroient d'inanition , et après
avoir désseché et appauvri le tronc sur
lequel elles étoient appliquées. Ces observations
, et quantité d'autres , lui ont
donné lieu d'avancer comme un principe
certain que la réussite des Greffes n'est
assurée et satisfaisante pour celui qui la
11. Vol.
pra
2960 MERCURE DE FRANCE
pratique , que quand il se trouve un cèrtain
rapport et une conformité entre la
Greffe et le sujet. Le Poirier , par exemple
,, pousse avec force et vigueur sur son
sauvageon , et est presque à tous égards
semblable aux Arbres non greffés. Quand
au contraire les oppositions sont grandes,
il est inutile d'y mettre ces expériences ,
le Prunier et l'Orme ont toûjours réfusé
de s'allier , et si le Poirier et l'Erable ou
le Chêne , le Prunier et l'Amandier , le
Meurier et l'Orme , et beaucoup d'autres
Arbres greffés les uns sur les autres ont
repris , leurs pousses étoient petites , leurs
feuilles étoient jaunes , d'autant moins vigoureuses
, que la disproportion étoit
plus considerable , ces Greffes ont enfin
perdu tous leurs Gets , et sont enfin péris
comme les autres .
-D...
Il s'embleroit suivre delà , continue M.
que notre travail sur la Greffe devroit
principalement se borner à étudier le
rapport des Arbres entr'eux , pour n'appliquer
les uns sur les autres , que ceux
qui ont entr'eux une Analogie la plus
parfaite , et cette pratique est veritablement
la meilleure , quand il ne s'agit que
d'avoir des Arbres forts , vigoureux et de
longue durée , comme sont ceux qu'on
met en avenue ; mais à l'égard des Arbres
II. Vol.
FruiDECEMBRE.
1731. 2961
por-
Fruitiers , le but principal de leur cul
ture étant d'avoir beaucoup de beau et
bon Fruit , M. D... croit qu'il peut être
avantageux pour remplir ces vûës d'éviter
une Analogie trop parfaite entre la
Greffe et le sujet or voici son raisonnément
; beaucoup d'Arbres ne portent
point de fruits , parce qu'ils poussent
avec trop de force et de vigueur , il faut
donc les affoiblir pour leur en faire
ter en abondance. Assurés par plusieurs
expériences, premierement , que la Greffe
affoiblit toûjours les Arbres , et en second
lieu , qu'elle les affoiblit à proportion ,
qu'il y a moins d'Analogie entre la Greffe
et le sujet , nous pouvons leur ôter cette
trop grande vigueur qui les rend infructueux
soit en faisant plusieurs Greffes
les unes sur les autres comme en greffant
sur un Sauvageon un Beuré et sur
le Beuré un Colmar ou une autre espece
qu'on veut avoir dans son Jardin
en choisissant des sujets qui ayent moins
d'Analagie avec le Poirier qu'il n'en a
avec son Sauvageon , comme sont les Coignassiers
, ou les Nefliers ou les Cormiers
, ou les Epines blanches , et plusieurs
autres Arbres sur lesquels le Poirier
ne laisse
pas de reprendre , quoique
leur Analogie avec le Poirier soit moins
11. Vol. G par
,
›
soit
2962 MERCURE DE FRANCE
parfaite que celle du Poirier franc avec
son Sauvageon ; mais cès Arbres ne viennent
pas également bien par tout , et il
y a quantité de Terroirs où les Poiriers
greffés sur des Coignassiers ne font que
languir , de même que dans plusieurs
endroits , il n'est pas possible d'élever des
Poiriers sur le Neflier ..ou sur l'Epine ;
c'est ce qui engage M. D... à proposer
un troisiéme moyen d'affoiblir les Arbres
et qui pourra être employé dans
ces sortes de Terres , aussi bien que celui
qu'il a proposé en premier lieu , il consiste
à rompre la trop grande Anologie ,
qui est entre le Poirier franc et son Sauvageon
, par l'interposition d'une espece
qui soit moins analogue à l'un et à l'autre,
comme seroit , par exemple un Coignassier
; ainsi , après avoir greffé un
Coignassier sur Sauvageon , il faudroit
greffer le Poirier franc sur la pousse du
Coignassier. Au reste , M. D... avouë
que les expériences qu'il a faites pour
s'assurer de la bonté de ce dernier moïen ,
ne sont pas assès avancées pour en assurer
entierement la réussite ; mais il la croit
assès probable pour inviter ceux qui ont
des Arbres qui ne donnent point de fruit,
à tenter de les réduire par quelques - uns
de ces moyens.
II. Vol.
›
M.
1
DECEMBRE 1731.
2963
M. D... remarque ensuite que par ces
differentes pratiques , on ne peut qu'àméliorer
les fruits d'autant que les unes
et les autres tendent ou à multiplier un
noeud , ou un certain entortillement de
Vaisseaux qui se rencontrent toûjours à
l'endroit de l'application de la Greffe , et
l'autre à le rendre plus compacte , plus
serré , et ainsi plus efficace ; car les recherches
que M. D... a faites sur la Greffe
, l'ont persuadé que l'avantage que les
fruits en retirent dépend principalement
de ce noeud , qui fait , en quelque maniere
, l'office d'une glande .
Enfin , M. D. , réfute quelques Auteurs
qui ont proposé de fortifier les Arbres
par des Greffes réïverées , et il conclud
sa Dissertation par une Table des
meilleures especes de Poires, rangées sous
trois colomnes , l'une renferme les especes
de Poires qui se mettent très aisément
à fruit , l'autre , celles qui se mettent assès
aisément et enfin la troisiéme contiennent
celles qui ne s'y mettent que
difficilement.
de l'Académie Royale des Sciences , le
14 Novembre 1731. par M. Duhamel
du Monceau ,
Dmé
و
Ans le dessein- que M. D. s'est forde
faire sur les Plantes des
recherches physiques dont on pût retirer
des avantages pour l'Agriculture , la
Greffe , ne pouvoit pas manquer de devenir
l'objet de son travail , la singularité
II. Vol.
qu'il
298 MERCURE DE FRANCE
gere ,
qu'il y a de voir un Arbre adopter sur
'son tronc une branche qui lui est étranet
la nourrir comme les siennes
propres , est un fait assès singulier "pour
mériter l'application d'un Physicien , et
le grand usage que l'on fait de cette pratique
d'Agriculture , pour multiplier les
bonnes especes de fruits , la rend extrêmement
utile , et par conséquent digne
de l'attention de celui qui travaille à perfectionner
l'Agriculture.
A peine aussi la Greffe a- t'elle été connuë
, que tous les Auteurs d'Agriculture
se sont efforcez de lui donner des louanges
, et ont été à ce point d'éxageration ,
qu'ils lui ont attribue le pouvoir de changer
entierement les especes , et d'autres
proprietés merveilleuses , dont M. D. ne
convient pas. Et pour ne laisser aucun
doute sur ce point , et prouver incontestablement
que , quoique la Greffe donne
quelque perfection aux fruits , elle ne
peut cependant changer les especes ; M.
D... s'est engagé dans un nombre prodigieux
d'esperances. Non - seulement tous
Les Arbres ont été greffés les uns sur les
autres comme le Poirier sur l'Epine , le
Neflier , l'Alisier , le Cormier , l'Orme ,
le Chêne , l'Erable le Charme , &c.
mais même ils l'ont été de differentes ma-
II. Vol. nieres
و
DECEMBRE . 1731. 2959.
nieres , en fente , en couronne , en écusson
, à oeil poussant , et à oeil dormant ,
ou par approche. Bien plus , ces expériences
ont été répetées trois ans de suite,.
afin qu'on ne pût imputer ni à l'impéritie
du Jardinier , ni à quelques fâcheuses
circonstances des saisons , le mauvais succès
de plusieurs de ces Greffes ; aussi après
toutes ces précautions , M. D ... croit- il
pouvoir assurer qu'entre les Greffes qui
sont rapportées dans les ouvrages d'Agriculture
, les unes ne peuvent absolument
réüssir , et celles qui réussissent ne changent
jamais les especes. Mais comme M.
D... ne s'est pas contenté , en faisant ses
expériences , de remarquer les Greffes qui
ont réussi , et celles qui ont péri , mais
qu'il a encore observé les circonstances
qui ont accompagné la réussite des unes ,
et la mort des autres. Par exemple , que
quelques Greffes périssoient d'une surabondance
de substance et comme noyées
par la sève du sujet , pendant que
d'autres mouroient d'inanition , et après
avoir désseché et appauvri le tronc sur
lequel elles étoient appliquées. Ces observations
, et quantité d'autres , lui ont
donné lieu d'avancer comme un principe
certain que la réussite des Greffes n'est
assurée et satisfaisante pour celui qui la
11. Vol.
pra
2960 MERCURE DE FRANCE
pratique , que quand il se trouve un cèrtain
rapport et une conformité entre la
Greffe et le sujet. Le Poirier , par exemple
,, pousse avec force et vigueur sur son
sauvageon , et est presque à tous égards
semblable aux Arbres non greffés. Quand
au contraire les oppositions sont grandes,
il est inutile d'y mettre ces expériences ,
le Prunier et l'Orme ont toûjours réfusé
de s'allier , et si le Poirier et l'Erable ou
le Chêne , le Prunier et l'Amandier , le
Meurier et l'Orme , et beaucoup d'autres
Arbres greffés les uns sur les autres ont
repris , leurs pousses étoient petites , leurs
feuilles étoient jaunes , d'autant moins vigoureuses
, que la disproportion étoit
plus considerable , ces Greffes ont enfin
perdu tous leurs Gets , et sont enfin péris
comme les autres .
-D...
Il s'embleroit suivre delà , continue M.
que notre travail sur la Greffe devroit
principalement se borner à étudier le
rapport des Arbres entr'eux , pour n'appliquer
les uns sur les autres , que ceux
qui ont entr'eux une Analogie la plus
parfaite , et cette pratique est veritablement
la meilleure , quand il ne s'agit que
d'avoir des Arbres forts , vigoureux et de
longue durée , comme sont ceux qu'on
met en avenue ; mais à l'égard des Arbres
II. Vol.
FruiDECEMBRE.
1731. 2961
por-
Fruitiers , le but principal de leur cul
ture étant d'avoir beaucoup de beau et
bon Fruit , M. D... croit qu'il peut être
avantageux pour remplir ces vûës d'éviter
une Analogie trop parfaite entre la
Greffe et le sujet or voici son raisonnément
; beaucoup d'Arbres ne portent
point de fruits , parce qu'ils poussent
avec trop de force et de vigueur , il faut
donc les affoiblir pour leur en faire
ter en abondance. Assurés par plusieurs
expériences, premierement , que la Greffe
affoiblit toûjours les Arbres , et en second
lieu , qu'elle les affoiblit à proportion ,
qu'il y a moins d'Analogie entre la Greffe
et le sujet , nous pouvons leur ôter cette
trop grande vigueur qui les rend infructueux
soit en faisant plusieurs Greffes
les unes sur les autres comme en greffant
sur un Sauvageon un Beuré et sur
le Beuré un Colmar ou une autre espece
qu'on veut avoir dans son Jardin
en choisissant des sujets qui ayent moins
d'Analagie avec le Poirier qu'il n'en a
avec son Sauvageon , comme sont les Coignassiers
, ou les Nefliers ou les Cormiers
, ou les Epines blanches , et plusieurs
autres Arbres sur lesquels le Poirier
ne laisse
pas de reprendre , quoique
leur Analogie avec le Poirier soit moins
11. Vol. G par
,
›
soit
2962 MERCURE DE FRANCE
parfaite que celle du Poirier franc avec
son Sauvageon ; mais cès Arbres ne viennent
pas également bien par tout , et il
y a quantité de Terroirs où les Poiriers
greffés sur des Coignassiers ne font que
languir , de même que dans plusieurs
endroits , il n'est pas possible d'élever des
Poiriers sur le Neflier ..ou sur l'Epine ;
c'est ce qui engage M. D... à proposer
un troisiéme moyen d'affoiblir les Arbres
et qui pourra être employé dans
ces sortes de Terres , aussi bien que celui
qu'il a proposé en premier lieu , il consiste
à rompre la trop grande Anologie ,
qui est entre le Poirier franc et son Sauvageon
, par l'interposition d'une espece
qui soit moins analogue à l'un et à l'autre,
comme seroit , par exemple un Coignassier
; ainsi , après avoir greffé un
Coignassier sur Sauvageon , il faudroit
greffer le Poirier franc sur la pousse du
Coignassier. Au reste , M. D... avouë
que les expériences qu'il a faites pour
s'assurer de la bonté de ce dernier moïen ,
ne sont pas assès avancées pour en assurer
entierement la réussite ; mais il la croit
assès probable pour inviter ceux qui ont
des Arbres qui ne donnent point de fruit,
à tenter de les réduire par quelques - uns
de ces moyens.
II. Vol.
›
M.
1
DECEMBRE 1731.
2963
M. D... remarque ensuite que par ces
differentes pratiques , on ne peut qu'àméliorer
les fruits d'autant que les unes
et les autres tendent ou à multiplier un
noeud , ou un certain entortillement de
Vaisseaux qui se rencontrent toûjours à
l'endroit de l'application de la Greffe , et
l'autre à le rendre plus compacte , plus
serré , et ainsi plus efficace ; car les recherches
que M. D... a faites sur la Greffe
, l'ont persuadé que l'avantage que les
fruits en retirent dépend principalement
de ce noeud , qui fait , en quelque maniere
, l'office d'une glande .
Enfin , M. D. , réfute quelques Auteurs
qui ont proposé de fortifier les Arbres
par des Greffes réïverées , et il conclud
sa Dissertation par une Table des
meilleures especes de Poires, rangées sous
trois colomnes , l'une renferme les especes
de Poires qui se mettent très aisément
à fruit , l'autre , celles qui se mettent assès
aisément et enfin la troisiéme contiennent
celles qui ne s'y mettent que
difficilement.
Fermer
Résumé : EXTRAIT d'un Mémoire lû à la rentrée de l'Académie Royale des Sciences, le 14 Novembre 1731. par M. Duhamel du Monceau,
En novembre 1731, M. Duhamel du Monceau soumet un mémoire à l'Académie Royale des Sciences sur les recherches physiques des plantes, visant à améliorer l'agriculture. Il se concentre particulièrement sur la greffe, une technique permettant de multiplier les bonnes espèces de fruits. La greffe consiste à attacher une branche étrangère sur le tronc d'un arbre, qui la nourrit comme ses propres branches. Cette pratique est reconnue par de nombreux auteurs d'agriculture, bien que certains lui attribuent des propriétés merveilleuses que M. Duhamel conteste. M. Duhamel a réalisé de nombreuses expériences en greffant divers arbres les uns sur les autres, utilisant différentes techniques. Il conclut que certaines greffes ne peuvent réussir et que celles qui réussissent ne changent jamais les espèces. La réussite des greffes dépend d'un certain rapport et d'une conformité entre la greffe et le sujet. Par exemple, le poirier pousse bien sur son sauvageon, tandis que des combinaisons comme le prunier et l'orme échouent. Pour les arbres fruitiers, M. Duhamel suggère d'éviter une analogie trop parfaite entre la greffe et le sujet afin d'affaiblir la vigueur excessive des arbres et favoriser la production de fruits. Il propose plusieurs méthodes pour y parvenir, comme greffer plusieurs espèces les unes sur les autres ou interposer une espèce moins analogue. Il note également que certaines pratiques améliorent les fruits en multipliant ou en compactant un nœud vasculaire à l'endroit de la greffe. Enfin, M. Duhamel réfute les auteurs proposant de fortifier les arbres par des greffes réitérées et conclut son mémoire par une table des meilleures espèces de poires, classées selon leur facilité à produire des fruits.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
7
p. 395-402
LETTRE écrite par M.... à M.... sur les Embellissemens du Jardin du Palais Royal.
Début :
Vous me demandez, Monsieur, avec tant d'empressement, la Description [...]
Mots clefs :
Embellissement, Jardin du Palais Royal, Duc d'Orléans, Pièce d'eau, Arbres
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE écrite par M.... à M.... sur les Embellissemens du Jardin du Palais Royal.
LETTRE écrite par M.... à M.....
sur les Embellissemens du Jardin
du Palais Royal.
Ous me demandez , Monsieur , avec
tant d'empressement, la Description
des Embellissemens que M. le Duc d'Or
leans a ordonné de faire dans son Jardin
du Palais Royal', depuis votre départ de
Paris , que je croirois manquer à ce que
je vous dois , si je differois plus long- temps
de satisfaire là- dessus votre louable cu
riosité.
Lorsque le Cardinal de Richelieu laissa
ce Palais au Roy Louis XIII. par son Tes
tament , en l'année 1642. l'Art des Jardins n'étoit presque pas connu en France ;
aussi voyoit - on des grands défauts dans
celui dont il s'agit ici . On avoit fait au
bout du Jardin une Piece d'Eau , de figure ronde , dont le Diametre étoit de 40
toises , ce qui étoit immense et tres- disproportionné à la grandeur du lieu. On y
mettoit de petits Vaisseaux, qui imitoient
lés Combats de Mer , pour servir de divertissement au feu Roy dans son enfance. Il y avoit un autre Bassin sur la même
ligne , plus près du Château , avec un Jet d'eau , &c..
I iiij Aw
>
396 MERCURE DE FRANCE
Autour du Jardin on avoit pratiqué un
Mail;exercice qui étoit fort envogue en ce
temps là , et que les Seigneurs de la Cour
aimoient passionément.
Il y avoit aussi un Manége , qui emportoit encore une portion de Terrain
en sorte que le moindre usage qu'on faisoit alors de ce Jardin , étoit la promenade.
Il est vrai que dans la suite , et après la
cessation de ces exercices , on trouva de
l'ombre et de quoi se promener; mais la
durée des Arbres et de tout ce qu'on avoit
planté, n'a pas été longue , en sorte que
quand il a été question de faire les changemens que vous allez voir , tout étoit
mort , à l'exception de quelques Maroniers sur le retour, et de l'Allée qui donne
sur le milieu de l'Appartement , et du
petit Jardin de S. A. R. qui ont été conservez.
Une autre deffectuosité , ( et ce n'étoit
pas la moins considérable ) venoit de differentes formes d'Escaliers , qui appar
tiennent aux Maisons bâties autour de ce
Jardin, er qui y communiquent. Outre
l'irrégularité et la difformité qui choquoit
étrangement la vûë ; on étoit exposé par
les immondices que cause cette communication à une infection tres-desagréable, et
ca-
FEVRIER. 17328 397
capable d'alterer l'air et du Jardin et des
Maisons.
Enfin la continuation du passage public
à travers le Jardin , que M. le Duc d'Orleans avoit la bonté de souffrir, ne permettoit pas d'avoir de Parterre , de Broderie , ni- de Découpé ; avec des Fleurs ,
&c.
Tel étoit , Monsieur , l'état de ce Jardin , lorsqu'en l'année 1730 M. le . Duct
d'Orleans, qui sçait allier les plus grandes
qualitez, dont la principale est en lui une
vraie et solide piété, avec le goût du beau
et du vrai dans les Arts , se détermina à
faireremedier à tous ces inconveniens et à
donner au Jardin de son Palais , les ornemens dont il peut être susceptible.
Ce Projet résolu, le Prince chargea M.le
Comte d'Argenson , Conseiller d'Etat ,
Grand -Croix et Chancelier , Garde des
Sceaux de l'Ordre Royal et Militaire de
S. Louis , Chancelier , Garde des Sceaux et
Sur-Intendant des Finances de la Maison
de Monseigneur leDuc d'Orleans , dont
il connoit parfaitement le zéle et le bon
goût , de le faire exécuter. Ce Magistrat
jetta d'abord les yeux sur M. Desgotz,.
Architecte du Roy de la premiere Classe,
ancien Contrôleur General des Bâtimens ,
neveu de l'illustre Mle Nôtre, et l'héri--
Ly. tiers
400 MERCURE DE FRANCE
tier dé son génie ; choix duquel M. le Duc
d'Orleans donna d'autant plus facilement
les mains , que la capacité de M.Desgotz
pour l'Art des Jardins et pour l'Architecture lui est parfaitement connuë. Ce
Prince fut dèslors assuré du succès de l'entreprise et de la celerité de l'exécution.
Il étoit principalement question dans le
Projet de faire un Jardin fort ouvert et
capable de contenir beaucoup de monde;
de négliger pour cela tous Jardinages fermez , comme Bosquets de Charmille ,
Boulingrains , Palissades , &c. Dans cette
vûë , l'habile exécuteur des Ordres du
Prince , a fait un grand Parterre de Gazon
sans Plattes bandes , entouré seulement
d'Ormes en boule , avec un Bassin d'une
grandeur raisonnable et proportionnée ,
qui pousse un tres-beau Jet d'Eau.
و
Autour de la partie superieure du Bassin , il y a une demie Lune surhaussée de
treillage à plusieurs Angles. C'est-là que
sont placez , ainsi qu'autour du Parterre
des Statues de la main de Leremberg ,
et des plus habiles Maîtres du siecle passé.
Au-dessus de la demi Lune de treillage
qui forme la place du Parterre , il y aun
Quinconge de Tilleuls et des places espacées avec simétrie pour des bancs de
commodité , ce qui donnera dans la suite
un
FEVRIER. 1732. 450
un ombrage charmant et une très- belle
Promenade.
Tout au fond du Jardin on a élevé
un grand Portique de Treillage de sixtoises de largeur , avec une hauteur proportionnée , orné de deux Figures dans
des Niches , d'une très- belle exécution ,
ce qui termine agréablement tout le Jar
din et fait un très- beau coup d'œil .
Enfin pour obvier à l'irrégularité et à ·
l'inconvénient dont il a été parlé , et pour
que tout fût agréable à la vûë, on a fait
un treillage continu d'environ 10. pieds.
de hauteur , qui regne sur tout le pourtourà 12. pieds de distance des maisons,
et qui couvre absolument la difformité
des differens Escaliers. il a été fait en même temps une deffense generale aux Habitans de ces maisons de ne rien souffrir le
long des murs et dans la distance qui
vient d'être dite , qui puisse causer la
moindre mauvaise odeur , ce qui est parfaitement bien observé..
C'est ainsi que les ordres de M. le Duc.:
d'Orleans ont été heureusement exécuteze
par M. Desgots , et c'est par ces change
mens necessaires et par tous les embellissemens que je viens de décrire , que
le Jardin du Palais Royal est aujourd'hui
Pun des plus beaux ornemens de Paris 22.0 * et.
402 MERCURE DE FRANCE
et qu'il fait également un singulier plaisir aux Etangers et aux Habitans de cette:
grande Ville , sur tout à ceux qui ont le
bonheur de demeures aux environs , et.
qui ont l'avantage d'y voir souvent cet
aimable Prince s'y promenerp ubliquement et devenir , pour ainsi dire , Cytoyen ,à l'imitation du plus grand d nos
Rois qui dépouilla quelquefois , si j'ore.
ainsi parler , son Eminente Dignité pour
se rendre populaire , affable et presque
Citoyen , Rex prope civis erat , selon l'expression du fameux Santeuil , qui justifie
la mienne. Je suis , Monsieur , &c..
A Paris le 15. Janvier 1732
sur les Embellissemens du Jardin
du Palais Royal.
Ous me demandez , Monsieur , avec
tant d'empressement, la Description
des Embellissemens que M. le Duc d'Or
leans a ordonné de faire dans son Jardin
du Palais Royal', depuis votre départ de
Paris , que je croirois manquer à ce que
je vous dois , si je differois plus long- temps
de satisfaire là- dessus votre louable cu
riosité.
Lorsque le Cardinal de Richelieu laissa
ce Palais au Roy Louis XIII. par son Tes
tament , en l'année 1642. l'Art des Jardins n'étoit presque pas connu en France ;
aussi voyoit - on des grands défauts dans
celui dont il s'agit ici . On avoit fait au
bout du Jardin une Piece d'Eau , de figure ronde , dont le Diametre étoit de 40
toises , ce qui étoit immense et tres- disproportionné à la grandeur du lieu. On y
mettoit de petits Vaisseaux, qui imitoient
lés Combats de Mer , pour servir de divertissement au feu Roy dans son enfance. Il y avoit un autre Bassin sur la même
ligne , plus près du Château , avec un Jet d'eau , &c..
I iiij Aw
>
396 MERCURE DE FRANCE
Autour du Jardin on avoit pratiqué un
Mail;exercice qui étoit fort envogue en ce
temps là , et que les Seigneurs de la Cour
aimoient passionément.
Il y avoit aussi un Manége , qui emportoit encore une portion de Terrain
en sorte que le moindre usage qu'on faisoit alors de ce Jardin , étoit la promenade.
Il est vrai que dans la suite , et après la
cessation de ces exercices , on trouva de
l'ombre et de quoi se promener; mais la
durée des Arbres et de tout ce qu'on avoit
planté, n'a pas été longue , en sorte que
quand il a été question de faire les changemens que vous allez voir , tout étoit
mort , à l'exception de quelques Maroniers sur le retour, et de l'Allée qui donne
sur le milieu de l'Appartement , et du
petit Jardin de S. A. R. qui ont été conservez.
Une autre deffectuosité , ( et ce n'étoit
pas la moins considérable ) venoit de differentes formes d'Escaliers , qui appar
tiennent aux Maisons bâties autour de ce
Jardin, er qui y communiquent. Outre
l'irrégularité et la difformité qui choquoit
étrangement la vûë ; on étoit exposé par
les immondices que cause cette communication à une infection tres-desagréable, et
ca-
FEVRIER. 17328 397
capable d'alterer l'air et du Jardin et des
Maisons.
Enfin la continuation du passage public
à travers le Jardin , que M. le Duc d'Orleans avoit la bonté de souffrir, ne permettoit pas d'avoir de Parterre , de Broderie , ni- de Découpé ; avec des Fleurs ,
&c.
Tel étoit , Monsieur , l'état de ce Jardin , lorsqu'en l'année 1730 M. le . Duct
d'Orleans, qui sçait allier les plus grandes
qualitez, dont la principale est en lui une
vraie et solide piété, avec le goût du beau
et du vrai dans les Arts , se détermina à
faireremedier à tous ces inconveniens et à
donner au Jardin de son Palais , les ornemens dont il peut être susceptible.
Ce Projet résolu, le Prince chargea M.le
Comte d'Argenson , Conseiller d'Etat ,
Grand -Croix et Chancelier , Garde des
Sceaux de l'Ordre Royal et Militaire de
S. Louis , Chancelier , Garde des Sceaux et
Sur-Intendant des Finances de la Maison
de Monseigneur leDuc d'Orleans , dont
il connoit parfaitement le zéle et le bon
goût , de le faire exécuter. Ce Magistrat
jetta d'abord les yeux sur M. Desgotz,.
Architecte du Roy de la premiere Classe,
ancien Contrôleur General des Bâtimens ,
neveu de l'illustre Mle Nôtre, et l'héri--
Ly. tiers
400 MERCURE DE FRANCE
tier dé son génie ; choix duquel M. le Duc
d'Orleans donna d'autant plus facilement
les mains , que la capacité de M.Desgotz
pour l'Art des Jardins et pour l'Architecture lui est parfaitement connuë. Ce
Prince fut dèslors assuré du succès de l'entreprise et de la celerité de l'exécution.
Il étoit principalement question dans le
Projet de faire un Jardin fort ouvert et
capable de contenir beaucoup de monde;
de négliger pour cela tous Jardinages fermez , comme Bosquets de Charmille ,
Boulingrains , Palissades , &c. Dans cette
vûë , l'habile exécuteur des Ordres du
Prince , a fait un grand Parterre de Gazon
sans Plattes bandes , entouré seulement
d'Ormes en boule , avec un Bassin d'une
grandeur raisonnable et proportionnée ,
qui pousse un tres-beau Jet d'Eau.
و
Autour de la partie superieure du Bassin , il y a une demie Lune surhaussée de
treillage à plusieurs Angles. C'est-là que
sont placez , ainsi qu'autour du Parterre
des Statues de la main de Leremberg ,
et des plus habiles Maîtres du siecle passé.
Au-dessus de la demi Lune de treillage
qui forme la place du Parterre , il y aun
Quinconge de Tilleuls et des places espacées avec simétrie pour des bancs de
commodité , ce qui donnera dans la suite
un
FEVRIER. 1732. 450
un ombrage charmant et une très- belle
Promenade.
Tout au fond du Jardin on a élevé
un grand Portique de Treillage de sixtoises de largeur , avec une hauteur proportionnée , orné de deux Figures dans
des Niches , d'une très- belle exécution ,
ce qui termine agréablement tout le Jar
din et fait un très- beau coup d'œil .
Enfin pour obvier à l'irrégularité et à ·
l'inconvénient dont il a été parlé , et pour
que tout fût agréable à la vûë, on a fait
un treillage continu d'environ 10. pieds.
de hauteur , qui regne sur tout le pourtourà 12. pieds de distance des maisons,
et qui couvre absolument la difformité
des differens Escaliers. il a été fait en même temps une deffense generale aux Habitans de ces maisons de ne rien souffrir le
long des murs et dans la distance qui
vient d'être dite , qui puisse causer la
moindre mauvaise odeur , ce qui est parfaitement bien observé..
C'est ainsi que les ordres de M. le Duc.:
d'Orleans ont été heureusement exécuteze
par M. Desgots , et c'est par ces change
mens necessaires et par tous les embellissemens que je viens de décrire , que
le Jardin du Palais Royal est aujourd'hui
Pun des plus beaux ornemens de Paris 22.0 * et.
402 MERCURE DE FRANCE
et qu'il fait également un singulier plaisir aux Etangers et aux Habitans de cette:
grande Ville , sur tout à ceux qui ont le
bonheur de demeures aux environs , et.
qui ont l'avantage d'y voir souvent cet
aimable Prince s'y promenerp ubliquement et devenir , pour ainsi dire , Cytoyen ,à l'imitation du plus grand d nos
Rois qui dépouilla quelquefois , si j'ore.
ainsi parler , son Eminente Dignité pour
se rendre populaire , affable et presque
Citoyen , Rex prope civis erat , selon l'expression du fameux Santeuil , qui justifie
la mienne. Je suis , Monsieur , &c..
A Paris le 15. Janvier 1732
Fermer
Résumé : LETTRE écrite par M.... à M.... sur les Embellissemens du Jardin du Palais Royal.
La lettre décrit les transformations du jardin du Palais Royal, initiées par le Duc d'Orléans. En 1642, le jardin, hérité du Cardinal de Richelieu par Louis XIII, présentait plusieurs défauts. Il comprenait une grande pièce d'eau ronde disproportionnée, des bassins avec des jets d'eau, un mail pour l'exercice et un manège. Après l'arrêt de ces activités, les arbres et plantations périrent, ne laissant que quelques marronniers et une allée conservée. Les escaliers des maisons environnantes posaient des problèmes d'hygiène et d'esthétique, et le passage public traversant le jardin empêchait la création de parterres et de broderies florales. En 1730, le Duc d'Orléans décida de remédier à ces inconvénients. Il confia la supervision des travaux au Comte d'Argenson, qui à son tour engagea l'architecte Desgotz, neveu de Le Nôtre. Le projet visait à créer un jardin ouvert pouvant accueillir beaucoup de monde. Il incluait un grand parterre de gazon, un bassin proportionné, des statues et des treillages pour masquer les escaliers. Un portique de treillage fut érigé au fond du jardin, et des défenses furent mises en place pour éviter les mauvaises odeurs. Grâce à ces transformations, le jardin du Palais Royal devint l'un des plus beaux ornements de Paris, offrant un plaisir singulier aux habitants et aux étrangers.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
8
p. 760-762
EXTRAIT d'une Lettre écrite de la Rochelle, le 7. Mars 1733. sur une Operation d'Agriculture.
Début :
L'Amour que j'ai toûjours eu pour l'Agriculture, m'ayant engagé il y a 5. à 6. ans à faire [...]
Mots clefs :
Provigner, Arbres, Agriculture, Arbrisseaux étrangers, Boutures
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : EXTRAIT d'une Lettre écrite de la Rochelle, le 7. Mars 1733. sur une Operation d'Agriculture.
EXTRAIT d'une Lettre écrite de la
Rochelle , le 7. Mars 1733. sur une Operation
d'Agriculture.
Lin
'Amour que j'ai toûjours eu pour l'Agriculture,
m'ayant engagé il y a 5. à 6. ans à faire
dea recherches sur la maniere de provigner les
Arbres
AVRI L. I-33. 761
Arbres et les Arbrisseaux étrangers , je fis des
essais d'autant de manieres que j'en trouvai de
décrites , et de toutes celles que j'imaginai ; mais*
tout ce que je fis la premiere année répondit assez
mal à mon attente ; celle de M. Lignon ( qu'a décrite
M. de Vallemont , p . 406. ) me fit esperer
quelque réussite pour l'avenir. Dans cette esperance
, je la refis l'année suivante avec toute l'atténtion
dont je puis être capable , mais mes soins
furent presque tous infructueux , elle ne répondit
guere mieux à mes esperances que la premiere
année ; car par cette Méthode de 10. Sujets que
j'ai mis en experience , à peine m'n a - t'il réussi
deux ou trois , et qui le plus souvent sont morts /
Pannée suivante.
Après beaucoup de recherches , dont je craindrois
, Monsieur, que le long dêtail ne vous filt
ennuyeux,j'ai enfin été assez heureux pour réussir
à provigner par des boutures les Arbres et les
Arbrisseaux étrangers , ( chose tant souhaitée
par M. de Laquintinic ) puisque de dix boutures
souvent il n'en manque pas une par ma Méthode,
qui est entierement differente de celle de M. Lignon
, si l'on en excepte l'eau. J'ai actuellement
des Grenadiers nains , Citronniers et Jasmins
jaunes, odorés d'Inde , que j'ai provignés de boutu
re. Il est vrai qu'il y a un grand choix à faire
des branches qu'il faut prendre pour réussir
àtte multiplication . Le temps le plus convenable
est le mois d'Avril et de May , où il est facile
d'en transporter , en mettant les boutures
dans de la mousse fraiche et dans une boëte bien
fermée , comme on le pratique depuis long- temps
pour les Greffes des Arbres fruitiers qu'on transporte
d'une Province et même d'un Royaume
dans un autre.
Si
762 MERCURE DE FRANCE
Si vous jugez , Monsieur , que ce que je viens
d'avoir l'honneur de vous écrire puisse être utile
aux Amateurs de l'Agriculture , je vous serai
obligé si vous voulez bien en mettre un Extrait
dans votre Journal ; et si quelques Amateurs veulent
s'assurer de ce que j'ai écrit , ils n'auront
qu'à m'envoyer des morceaux des Arbrisseaux
qu'ils desireront provigner , et je me ferai un
vrai plaisir de les leur provigner avec les miens, et
de les leur renvoyer. Signé, Faneuil de la Croix.
Rochelle , le 7. Mars 1733. sur une Operation
d'Agriculture.
Lin
'Amour que j'ai toûjours eu pour l'Agriculture,
m'ayant engagé il y a 5. à 6. ans à faire
dea recherches sur la maniere de provigner les
Arbres
AVRI L. I-33. 761
Arbres et les Arbrisseaux étrangers , je fis des
essais d'autant de manieres que j'en trouvai de
décrites , et de toutes celles que j'imaginai ; mais*
tout ce que je fis la premiere année répondit assez
mal à mon attente ; celle de M. Lignon ( qu'a décrite
M. de Vallemont , p . 406. ) me fit esperer
quelque réussite pour l'avenir. Dans cette esperance
, je la refis l'année suivante avec toute l'atténtion
dont je puis être capable , mais mes soins
furent presque tous infructueux , elle ne répondit
guere mieux à mes esperances que la premiere
année ; car par cette Méthode de 10. Sujets que
j'ai mis en experience , à peine m'n a - t'il réussi
deux ou trois , et qui le plus souvent sont morts /
Pannée suivante.
Après beaucoup de recherches , dont je craindrois
, Monsieur, que le long dêtail ne vous filt
ennuyeux,j'ai enfin été assez heureux pour réussir
à provigner par des boutures les Arbres et les
Arbrisseaux étrangers , ( chose tant souhaitée
par M. de Laquintinic ) puisque de dix boutures
souvent il n'en manque pas une par ma Méthode,
qui est entierement differente de celle de M. Lignon
, si l'on en excepte l'eau. J'ai actuellement
des Grenadiers nains , Citronniers et Jasmins
jaunes, odorés d'Inde , que j'ai provignés de boutu
re. Il est vrai qu'il y a un grand choix à faire
des branches qu'il faut prendre pour réussir
àtte multiplication . Le temps le plus convenable
est le mois d'Avril et de May , où il est facile
d'en transporter , en mettant les boutures
dans de la mousse fraiche et dans une boëte bien
fermée , comme on le pratique depuis long- temps
pour les Greffes des Arbres fruitiers qu'on transporte
d'une Province et même d'un Royaume
dans un autre.
Si
762 MERCURE DE FRANCE
Si vous jugez , Monsieur , que ce que je viens
d'avoir l'honneur de vous écrire puisse être utile
aux Amateurs de l'Agriculture , je vous serai
obligé si vous voulez bien en mettre un Extrait
dans votre Journal ; et si quelques Amateurs veulent
s'assurer de ce que j'ai écrit , ils n'auront
qu'à m'envoyer des morceaux des Arbrisseaux
qu'ils desireront provigner , et je me ferai un
vrai plaisir de les leur provigner avec les miens, et
de les leur renvoyer. Signé, Faneuil de la Croix.
Fermer
Résumé : EXTRAIT d'une Lettre écrite de la Rochelle, le 7. Mars 1733. sur une Operation d'Agriculture.
Dans une lettre datée du 7 mars 1733 à La Rochelle, l'auteur exprime sa passion pour l'agriculture et ses recherches sur la provignation des arbres et arbrisseaux étrangers. Il a expérimenté diverses méthodes, dont celle de M. Lignon décrite par M. de Vallemont, sans succès notable. Après plusieurs tentatives infructueuses, il a réussi à provigner des arbres par bouturage, obtenant un taux de réussite élevé. Sa méthode, distincte de celle de M. Lignon, utilise des branches sélectionnées et de la mousse fraîche, avec une période idéale de réalisation en avril et mai. L'auteur propose de partager cette méthode avec les amateurs d'agriculture et offre ses services pour provigner des arbrisseaux pour ceux qui en font la demande.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
9
p. 1674-1675
Autre Extrait de Lettre.
Début :
Le Village de Pardines, appartenant à Made du Bonseage, presque vis-à-vis le Vallon [...]
Mots clefs :
Terre, Terres, Peine, Village, Maisons, Terrain, Arbres, Rochers, Habitants
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Autre Extrait de Lettre.
Autre Extrait de Lettre.
E Village de Pardines , appartenant à Made
Ldu Bonseage , presque Midn
de S. Cyrques , est situé sur la gauche du chemin
de Clermont à Yssoire. Quelques jours
avant l'accident , les habitans de Pradines s'apperçurent
en labourant leurs terres , qu'elles
étoient mouvantes. Ils enfoncerent leurs Aiguillades
, qui sont une espece de Gaule , d'environ
dix
JUILLET . 1733. 1675
dix pieds de long , avec lesquelles ils piquent
leurs Boeufs . Cet instrument entroit sans peine
en terre jusqu'au bout sans trouver ni fonds ni
résistance ; néanmoins ces Laboureurs ne firent
pás grande attention à cela . Enfin , la veille de
3. Jean , pendant la nuit , tout le monde étant
couché , un des habitans s'apperçût que sa maison
s'enfonçoit en terre , il sortit avec ses domestiques
, et fut bien plus surpris de voir le
terrain voisin entr'ouvert de tous côtez ; il
envoya éveiller ses voisins ; chacun sauva
ce qu'il pût , et se retira sur la hauteur ; à
peine y étoient- ils que quarante- deux maisons
du Village furent abîmées et ensevelies dans la
terre , et un Terrain d'environ cinq cens arpens
, se détacha de la Colline et roula jusques
dans la Plaine , qui se trouve maintenant comblée
de monceaux de terres , qui ont entraîné
pêle-mêle les Vignes et les Arbres qui étoient
sur le Côteau .
1
Il y a une chose bien particuliere , c'est que
quelques uns de ces Arbres , après avoir fair
sans doute , plusieurs culebutes , se sont trouvez
debout , et ont formé un bouquet de bois à
l'endroit où ils se sont arrêtez. L'Eglise et trois
maisons qui en sont voisines subsistent encore ,
mais il y a apparence qu'elles auront bien- tôt le
sort des autres .
L'éboulement de ces terres laisse voir des
Rochers ' monstrueux qu'il a dépouillés , ce qui
fait présumer que ces Rochers servant de Digue
aux caux qui s'y sont amassées , les y on Fair
séjourner , et ont causé le désordre qui vient
d'arriver.
E Village de Pardines , appartenant à Made
Ldu Bonseage , presque Midn
de S. Cyrques , est situé sur la gauche du chemin
de Clermont à Yssoire. Quelques jours
avant l'accident , les habitans de Pradines s'apperçurent
en labourant leurs terres , qu'elles
étoient mouvantes. Ils enfoncerent leurs Aiguillades
, qui sont une espece de Gaule , d'environ
dix
JUILLET . 1733. 1675
dix pieds de long , avec lesquelles ils piquent
leurs Boeufs . Cet instrument entroit sans peine
en terre jusqu'au bout sans trouver ni fonds ni
résistance ; néanmoins ces Laboureurs ne firent
pás grande attention à cela . Enfin , la veille de
3. Jean , pendant la nuit , tout le monde étant
couché , un des habitans s'apperçût que sa maison
s'enfonçoit en terre , il sortit avec ses domestiques
, et fut bien plus surpris de voir le
terrain voisin entr'ouvert de tous côtez ; il
envoya éveiller ses voisins ; chacun sauva
ce qu'il pût , et se retira sur la hauteur ; à
peine y étoient- ils que quarante- deux maisons
du Village furent abîmées et ensevelies dans la
terre , et un Terrain d'environ cinq cens arpens
, se détacha de la Colline et roula jusques
dans la Plaine , qui se trouve maintenant comblée
de monceaux de terres , qui ont entraîné
pêle-mêle les Vignes et les Arbres qui étoient
sur le Côteau .
1
Il y a une chose bien particuliere , c'est que
quelques uns de ces Arbres , après avoir fair
sans doute , plusieurs culebutes , se sont trouvez
debout , et ont formé un bouquet de bois à
l'endroit où ils se sont arrêtez. L'Eglise et trois
maisons qui en sont voisines subsistent encore ,
mais il y a apparence qu'elles auront bien- tôt le
sort des autres .
L'éboulement de ces terres laisse voir des
Rochers ' monstrueux qu'il a dépouillés , ce qui
fait présumer que ces Rochers servant de Digue
aux caux qui s'y sont amassées , les y on Fair
séjourner , et ont causé le désordre qui vient
d'arriver.
Fermer
Résumé : Autre Extrait de Lettre.
Le texte relate un événement à Pardines, un village de la seigneurie de Made du Bonseage, près de Saint-Cirgues, sur la route de Clermont à Yssoire. Quelques jours avant l'incident, les habitants observèrent que leurs terres étaient instables lors du labour, leurs outils s'enfonçant sans résistance. La veille de l'accident, un habitant nota que sa maison s'enfonçait, alertant ainsi ses voisins qui se réfugièrent sur une hauteur. Quarante-deux maisons furent ensevelies et un terrain de cinq cents arpents se détacha, comblant une plaine avec des terres, des vignes et des arbres. Certains arbres se retrouvèrent debout, formant un bosquet. L'église et trois maisons voisines subsistent, mais semblent menacées. L'éboulement a révélé des rochers, suggérant que ces rochers, agissant comme des digues, ont retenu des eaux ayant causé le désastre.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
10
p. 97-106
LETTRE de M. Du Breüil, à M. le Marquis D*** contenant l'Analyse de la Dissertation sur la circulation de la Séve dans les Plantes, qui a remporté en 1733. le Prix, au jugement de l'Académie Royale des Belles-Lettres, Sciences et Arts de Bordeaux. Par M. de la Baisse.
Début :
Je vous envoye, Monsieur, une Analyse précise et exacte de la Dissertation [...]
Mots clefs :
Écorce, Plantes, Suc nourricier, Circulation de la sève dans les plantes, Sève, Nourriture, Expériences, Moelle, Arbres, Bois
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE de M. Du Breüil, à M. le Marquis D*** contenant l'Analyse de la Dissertation sur la circulation de la Séve dans les Plantes, qui a remporté en 1733. le Prix, au jugement de l'Académie Royale des Belles-Lettres, Sciences et Arts de Bordeaux. Par M. de la Baisse.
LETTRE de M. Du Breuil , à M. le
Marquis D *** contenant * l'Analyse
de la Dissertation sur la circulation de
la Séve dans les Plantes , qui a remporté
en 1733. le Prix , au jugement
de
Académie Royale des Belles Lettres ,
Sciences et Arts de Bordeaux . Par M. de
la Baisse.
E vous envoye , Monsieur , une Analyse
précise et exacte de la Dissertation
sur la circulation de la Séve , qui a
remporté cette année le Prix proposé
par l'Académie de Bordeaux. Je ne suis
entré dans aucun détail sur le mérite et
la bonté de l'Ouvrage ; l'Extrait même
suffita pour l'aprétier à sa juste valeurs
si cependant dans le cours de ma Lettre il
m'échappe quelques Refléxions ( ce que
j'éviterai autant qu'il me sera possible )
ce sera uniquement pour vous mettre en
état de juger si (a) les Physiciens trouveront,
ainsi que l'Académie de Bordeaux, que dans
* Je me servirai le plus souvent que je pourrai
des paroles de l'Auteur , pour ne point alterer la
• force de ses expressions.
(a) Tout ce qui est sousligné se trouve mot powr
mot dans l'Avertitsement de l'Académie de Bordeaux
, qui est à la tête de la Dissertation.
ľ hypon
98 MERCURE DE FRANCE
l'hypothese de la circulation de la Séve , qui
est , suivant ces Académiciens , une des
grandes entreprises de la nouvelle Philosophie
; M. de la Baisse paroît avoir pénetré
plus avant que ceux qui l'ont précedé,
et s'ils conviendront que ses Recherches laborieuses
, qu'il appelle par modestie des
tentatives et des conjectures , sont expliquées
avec netteté et solidité ; et qu'enfin cei Auteur
a mis dans un grand jour le Systême qui admet
dans les Plantes une méchanique approchante
de celle des Animaux.
ART. 1. pag. 3. M. d: 1 Baïsse commence
sa Dissertation par examiner quelles
sont les voyes par lesquelles s'insinue
le suc nourricier dans les Plant s. Il lui
paroît vrai en general que c'est par les racines
que les herbes , comme les arbres,
tirent leur nourriture , mais cette connoissance
étoit trop vague , il falloit quelque
chose de plus philosophique ; la racine
est composée de trois principales substances
, de la moëlle , du bois et de l'écorce
; l'écorce , comme tout le monde
sçait , recouvre les deux autres substances
et la moëlle est environnée du bois
et parconséquent de l'écorce ; il s'agissoit
de déterminer par laquelle de ces
trois substances entre le suc nourricier ;
le bois et la moëlle occupent la partic
interieure
JANVIER 1734. 99
interieure , c'est pourquoi elles ne paroissent
pas au premier coup d'oeil trop
à l'introduction de la séve , il ne
propres
reste plus que l'écorce à qui on puisse
naturellement accorder cet usage , son
tissu spongieux paroissoit à notre Auteur
propre à sucer les humiditez terrestres
ainsi voila bien des raisons qui peuvent
déterminer en faveur de l'écorce.
Mais M. de la Baïsse , en bon Physicien
, voulut s'en assurer et examiner par
quels endroits de l'écorce se fait particu
lierement cette suction ; il fit plusieurs
Experiences qui consistent à faire tremper
dans de l'eau ou dans quelque liqueur
colorée , differentes Plantes , tantôt il les
dépoüilla de l'éco , tantôt il leur laissa
leur écorce. Ces Experiences lui ont
paru prouver que l'écorce contribuoit
beaucoup à l'introduction du suc nourricier
, que la partie ligneuse pouvoit
elle seule recevoir la séve , mais en pe
tite quantité ; enfin , que les menües écor
ces du chevelu de la racine , tirent beaucoup
de nourriture , quoique les plus
épaisses ne laissent pas d'en recevoir.
Les Plantes ausquelles il avoit coupé
tous les menus filamens des racines , et
celles aux racines desquelles il avoit fait
des incisions , profiterent dans l'eau à
mer-
386187
100 MERCURE DE FRANCE
merveille . M. de la Baïsse compare ces
coupures à des bouches artificielles
par lesquelles la nourriture s'insinuë plus
aisément dans la substance de l'écorce ,
et il se sert de cette Experience pour
montrer l'utilité qu'on retire en coupant
tous les menus filamens des racines quand
on transplante. Toutes ces preuves rassemblées
font conclure à notre Auteur
que l'écorce est la voïe principale et naturelle
par laquelle les racines tirent les
sucs extérieurs dont les Plantes se nourrissent.
ART. 2. Il passe ensuite à l'examen des
routes que tient le suc nourricier , lorsqu'il
est introduit dans la Plante , parce
que le suc terrestre a dû , selon lui , recevoir
dans l'écorce une préparation qui
le dispose à s'élever jusqu'aux dernieres
extrémitez des feuilles et des branches.
C'est encore par la voïe sûre des expériences
que M. de la Baïsse cherche à reconnoître
le chemin de la séve ; il a mis
pour cela tremper
à différens
temps
, dans l'eau
teinte
par le suc de Phytolacca
, un
nombre
considérable
de Plantes
différen- tes , les unes avec leurs
racines
, les au- tres coupées
vers le pied
de la tige ; ses
observations
l'ont
porté
à croire
que le
suc nourricier
avant
que d'avoir
reçu les
derJANVIER.
1734. Iot .
dernieres préparations , s'éleve en partie
jusqu'au plus haut sommet des Plantes , et
qu'une autre partie de ce suc non encore
digéré , monte pour se répandre ensuite .
dans les branches et les feuilles .
Notre Auteur flaté de cette découverte
, voulut voir si les tuyaux des Plantes
par où monte le suc , ont quelque disposition
particuliere propre à en faciliter
l'afcension , ou s'ils sont indifférens à le
laisser monter ou descendre ; il observa
des Plantes qui trempoient dans une situation
renversée ; et il examina en même-
temps d'autres Plantes qui trempoient
dans leur situation naturelle; de ces
observations il conclut que les vaisseauz
pouvoient rirer de la nourriture par
leurs parties supérieures , quoique cependant
ces canaux soient plus disposez à
Jaisser monter le suc du pied vers le sommet
; on pourroit tres-aisément trouver
dans la Physique des Plantes , bien
des faits et des expériences , sans doute
, inconnuës à M. de la Baïsse , qui renverseroient
la seconde Partie de sa conclusion
et détruiroient les Observations
qui la soutiennent ; il suppose ensuite
qu'il se fait dans ces premières voies ' , lors
même que le suc y entre à contre- sens,
une digestion par laquelle la nourriture
102 MERCURE DE FRANCE.
ture se façonne en passant de ces canaux
dans d'autres , qui la distribuent
dans toute la substance de la Plante ;
cependant cette digestion qui se fait dans
la situation renversée n'a pas paru à notre
Auteur , ni aussi abondante, ni aussi parfaite
que celle qui se fait dans un état naturel;
c'est pourquoi il remarque que la maniere
dont les Plantes se nourrissent lorsqu'on
les fait tremper la tête en bas , paroît très
analogue à celle dont on prétend que des
hommes ont été nourris durant quelque tems
sans prendre que des clysteres delait ou de
liqueur succulente ; pour rendre l'analogic
complette M. de la Baïsse fait observer
que les orifices superieurs des canaux par
lesquels il a découvert que les Plantes
pouvoient tirer quelque nourriture , ne
seroient pour lors dans leur état naturel
que des ouvertures destinées aux ejections
excrementelles , il n'oublie point non plus
que ces canaux auront dèslors beaucoup
de ressemblance aux boyaux des animaux,
il semble que tout favorise les vuës de
notre Physicien , car sur des feuilles de
Tubereuse arrachées de la tige et plongées
par la pointe dans la teinture de Phytolacca
, il a observé des veines branchuës
et ondoyantes , et il a jugé que ces veines
pourroient bien avoir quelque rapport
aux
JANVIER . 1724. 103
aux veines lactées des animaux et être
des vaisseaux où se filtre la liqueur dont
les tuyaux sont remplis.
ART. 3. pag. 16. Après avoir décou
vert que le suc nourricier monte du pied
de la Plante vers le sommet , il falloit
rechercher par quelle partie de la tige se
fait plus particulierement cette ascension ;
parmi les Physiciens les uns ont crû que
la séve monte par l'écorce , d'autres ont
soutenu qu'elle s'éleve entre le bois et
l'écorce , quelques autres enfin ont voulu
que ce fût par la moëlle . Les expériences
rapportées par ces Auteurs pour deffendre
deux sentimens , n'ont nullement paru
décisives à M. de la Baïsse , c'est ce
qui l'a engagé à examiner par lui même
et à faire plusieurs expériences pour tâcher
de découvrir la verité. Il a mis tremper
dans la teinture dePhytolacca différen
tes tiges ou branches d'arbres et de plantes
. Au bout de quelque tems il a examiné
l'écorce et la portion ligneuse , plusieurs
amas de filets dans la substance du bois
lui ont paru rouges sans qu'il trouvât
rien de remarquable dans l'écorce , et sans
que
la moëlle en ait tiré aucune teinture
dans l'antirrhinum , l'écorce étoit devenuë
d'un verd foncé , le calice des fleurs,
lequel bien examiné , n'est , suivant la remar104
MERCURE DE FRANCE
marque de notre Auteur , qu'une production
de l'écorce avoit considérablement
rougi d'un rouge plus foncé vers
les bords. De toutes ces observations , il
conclut que les canaux destinez à porter
la séve dans le corps de la Plante, ne sont
ni dans la moëlle, ni dans l'écorce, ni entré
l'écorce et le bois ; mais dansla substance
ligneuse c.à.d. que ces canaux sont de vé
ritables fibres ligneuses renfermées entre
la moëlle et l'écorce M. de la Baïsse
s'appercevant sans doute de la foiblesse
de ces preuves et de la contradiction manifeste
de ses expériences, a voulu renforcir
sa conclusion par les observations
suivantes.
>
Il dit 1. qu'il est de notorieté publi
que que des arbres cariez dont le tronc
est entierement dépourvû de moëlle
ne laissent pas de vegeter on pourroit
ajouter, le Public n'est pas moins exactement
informé que les mêmes arbres vegetent
très bien sans portion ligneuse avec
la seule écorce , il avance . 2 ° . Que ce ne
peut pas être non plus par l'écorce que
la nourriture monte des racines aux branches
, puisqu'on a vû des arbres croître
et vegeter, quoique le tronc en fut entierement
dépouillé , témoin l'Ormeau des
Thuilleries et ceux du Luxembourg dont
•
il
JAN VIER. 734. 105
il est parlé dans l'Histoire de l'Académic
Royale des Sciences 1709. en 1711. témoins
les Oliviers de Languedoc dont il
a fait mention au même endroit ausquels
on cerne l'écorce , ( a ) au - dessus de l'endroit
où on vient de les enter, ce qui fait
porter plus de fruit aux vieilles branches
qu'on doit couper après la récolte.Je suis,
en verité, surpris que M. de la Baïsse qui
paroît instruit des preuves queM . Parent
proposa à l'Académie Royale des Sciences
, pour soutenir le sistême que notre
Auteur annonce aujourd'hui comme une
grande découverte etune découverte assurée
, ait ignoré combien les faits exposez
par M.Parent péchoient contre la verité,
et de quelle maniere ils furent relevez
par M. Reneaume qui se transporta au
Luxembourg et aux Thuilleries pour
examiner les arbres en question ; il auroit
dû sçavoir aussi ce que l'on répondit à
l'observation des Oliviers de Languedoc ,
communiquée à l'Académie des Sciences
par M. Magnol.
Mais notre Auteur,sans vouloir entrer
dans tout ce détail , soutient que ce qui
a été dit pour expliquer tous ces faits,en
supposant que c'est par l'écorce que mon-
( a ) L'Auteur auroit dû mestre deux doigts
d'écorce pour ne point faire prendre le change.
F te
16 MERCURE DE FRANCE
te la nourriture , est plus subtil que solides
et regardant son sentiment comme victotieux,
il se contente pour refuter l'opinion
des partisants de l'écorce , d'ajouter deux
nouveaux faits assez remarquables , selon
lui , mais qui ne paroîtront peut-être pas
plus frappans que les précedens , et qui
sont sujets aux - mêmes inconveniens . En
finissant cet article M. de la Baisse voyant
sa découverte hors de toute atteinte, veut
bien , en galant homme, avoir la complai
sance de relâcher de ses droits en faveur
de l'écorce ; il accorde que dans les arbres
faits dont le bois est fort compact , comme
chênes et ormeaux , la séve monte par
PAubier ou par la partie du bois la plus
voisine de l'écorce , il dit même qu'il s'est
assuré de cette observation par plusieurs
expériences qu'il passe sous silence.
La suite dans un autre Mercure.
Marquis D *** contenant * l'Analyse
de la Dissertation sur la circulation de
la Séve dans les Plantes , qui a remporté
en 1733. le Prix , au jugement
de
Académie Royale des Belles Lettres ,
Sciences et Arts de Bordeaux . Par M. de
la Baisse.
E vous envoye , Monsieur , une Analyse
précise et exacte de la Dissertation
sur la circulation de la Séve , qui a
remporté cette année le Prix proposé
par l'Académie de Bordeaux. Je ne suis
entré dans aucun détail sur le mérite et
la bonté de l'Ouvrage ; l'Extrait même
suffita pour l'aprétier à sa juste valeurs
si cependant dans le cours de ma Lettre il
m'échappe quelques Refléxions ( ce que
j'éviterai autant qu'il me sera possible )
ce sera uniquement pour vous mettre en
état de juger si (a) les Physiciens trouveront,
ainsi que l'Académie de Bordeaux, que dans
* Je me servirai le plus souvent que je pourrai
des paroles de l'Auteur , pour ne point alterer la
• force de ses expressions.
(a) Tout ce qui est sousligné se trouve mot powr
mot dans l'Avertitsement de l'Académie de Bordeaux
, qui est à la tête de la Dissertation.
ľ hypon
98 MERCURE DE FRANCE
l'hypothese de la circulation de la Séve , qui
est , suivant ces Académiciens , une des
grandes entreprises de la nouvelle Philosophie
; M. de la Baisse paroît avoir pénetré
plus avant que ceux qui l'ont précedé,
et s'ils conviendront que ses Recherches laborieuses
, qu'il appelle par modestie des
tentatives et des conjectures , sont expliquées
avec netteté et solidité ; et qu'enfin cei Auteur
a mis dans un grand jour le Systême qui admet
dans les Plantes une méchanique approchante
de celle des Animaux.
ART. 1. pag. 3. M. d: 1 Baïsse commence
sa Dissertation par examiner quelles
sont les voyes par lesquelles s'insinue
le suc nourricier dans les Plant s. Il lui
paroît vrai en general que c'est par les racines
que les herbes , comme les arbres,
tirent leur nourriture , mais cette connoissance
étoit trop vague , il falloit quelque
chose de plus philosophique ; la racine
est composée de trois principales substances
, de la moëlle , du bois et de l'écorce
; l'écorce , comme tout le monde
sçait , recouvre les deux autres substances
et la moëlle est environnée du bois
et parconséquent de l'écorce ; il s'agissoit
de déterminer par laquelle de ces
trois substances entre le suc nourricier ;
le bois et la moëlle occupent la partic
interieure
JANVIER 1734. 99
interieure , c'est pourquoi elles ne paroissent
pas au premier coup d'oeil trop
à l'introduction de la séve , il ne
propres
reste plus que l'écorce à qui on puisse
naturellement accorder cet usage , son
tissu spongieux paroissoit à notre Auteur
propre à sucer les humiditez terrestres
ainsi voila bien des raisons qui peuvent
déterminer en faveur de l'écorce.
Mais M. de la Baïsse , en bon Physicien
, voulut s'en assurer et examiner par
quels endroits de l'écorce se fait particu
lierement cette suction ; il fit plusieurs
Experiences qui consistent à faire tremper
dans de l'eau ou dans quelque liqueur
colorée , differentes Plantes , tantôt il les
dépoüilla de l'éco , tantôt il leur laissa
leur écorce. Ces Experiences lui ont
paru prouver que l'écorce contribuoit
beaucoup à l'introduction du suc nourricier
, que la partie ligneuse pouvoit
elle seule recevoir la séve , mais en pe
tite quantité ; enfin , que les menües écor
ces du chevelu de la racine , tirent beaucoup
de nourriture , quoique les plus
épaisses ne laissent pas d'en recevoir.
Les Plantes ausquelles il avoit coupé
tous les menus filamens des racines , et
celles aux racines desquelles il avoit fait
des incisions , profiterent dans l'eau à
mer-
386187
100 MERCURE DE FRANCE
merveille . M. de la Baïsse compare ces
coupures à des bouches artificielles
par lesquelles la nourriture s'insinuë plus
aisément dans la substance de l'écorce ,
et il se sert de cette Experience pour
montrer l'utilité qu'on retire en coupant
tous les menus filamens des racines quand
on transplante. Toutes ces preuves rassemblées
font conclure à notre Auteur
que l'écorce est la voïe principale et naturelle
par laquelle les racines tirent les
sucs extérieurs dont les Plantes se nourrissent.
ART. 2. Il passe ensuite à l'examen des
routes que tient le suc nourricier , lorsqu'il
est introduit dans la Plante , parce
que le suc terrestre a dû , selon lui , recevoir
dans l'écorce une préparation qui
le dispose à s'élever jusqu'aux dernieres
extrémitez des feuilles et des branches.
C'est encore par la voïe sûre des expériences
que M. de la Baïsse cherche à reconnoître
le chemin de la séve ; il a mis
pour cela tremper
à différens
temps
, dans l'eau
teinte
par le suc de Phytolacca
, un
nombre
considérable
de Plantes
différen- tes , les unes avec leurs
racines
, les au- tres coupées
vers le pied
de la tige ; ses
observations
l'ont
porté
à croire
que le
suc nourricier
avant
que d'avoir
reçu les
derJANVIER.
1734. Iot .
dernieres préparations , s'éleve en partie
jusqu'au plus haut sommet des Plantes , et
qu'une autre partie de ce suc non encore
digéré , monte pour se répandre ensuite .
dans les branches et les feuilles .
Notre Auteur flaté de cette découverte
, voulut voir si les tuyaux des Plantes
par où monte le suc , ont quelque disposition
particuliere propre à en faciliter
l'afcension , ou s'ils sont indifférens à le
laisser monter ou descendre ; il observa
des Plantes qui trempoient dans une situation
renversée ; et il examina en même-
temps d'autres Plantes qui trempoient
dans leur situation naturelle; de ces
observations il conclut que les vaisseauz
pouvoient rirer de la nourriture par
leurs parties supérieures , quoique cependant
ces canaux soient plus disposez à
Jaisser monter le suc du pied vers le sommet
; on pourroit tres-aisément trouver
dans la Physique des Plantes , bien
des faits et des expériences , sans doute
, inconnuës à M. de la Baïsse , qui renverseroient
la seconde Partie de sa conclusion
et détruiroient les Observations
qui la soutiennent ; il suppose ensuite
qu'il se fait dans ces premières voies ' , lors
même que le suc y entre à contre- sens,
une digestion par laquelle la nourriture
102 MERCURE DE FRANCE.
ture se façonne en passant de ces canaux
dans d'autres , qui la distribuent
dans toute la substance de la Plante ;
cependant cette digestion qui se fait dans
la situation renversée n'a pas paru à notre
Auteur , ni aussi abondante, ni aussi parfaite
que celle qui se fait dans un état naturel;
c'est pourquoi il remarque que la maniere
dont les Plantes se nourrissent lorsqu'on
les fait tremper la tête en bas , paroît très
analogue à celle dont on prétend que des
hommes ont été nourris durant quelque tems
sans prendre que des clysteres delait ou de
liqueur succulente ; pour rendre l'analogic
complette M. de la Baïsse fait observer
que les orifices superieurs des canaux par
lesquels il a découvert que les Plantes
pouvoient tirer quelque nourriture , ne
seroient pour lors dans leur état naturel
que des ouvertures destinées aux ejections
excrementelles , il n'oublie point non plus
que ces canaux auront dèslors beaucoup
de ressemblance aux boyaux des animaux,
il semble que tout favorise les vuës de
notre Physicien , car sur des feuilles de
Tubereuse arrachées de la tige et plongées
par la pointe dans la teinture de Phytolacca
, il a observé des veines branchuës
et ondoyantes , et il a jugé que ces veines
pourroient bien avoir quelque rapport
aux
JANVIER . 1724. 103
aux veines lactées des animaux et être
des vaisseaux où se filtre la liqueur dont
les tuyaux sont remplis.
ART. 3. pag. 16. Après avoir décou
vert que le suc nourricier monte du pied
de la Plante vers le sommet , il falloit
rechercher par quelle partie de la tige se
fait plus particulierement cette ascension ;
parmi les Physiciens les uns ont crû que
la séve monte par l'écorce , d'autres ont
soutenu qu'elle s'éleve entre le bois et
l'écorce , quelques autres enfin ont voulu
que ce fût par la moëlle . Les expériences
rapportées par ces Auteurs pour deffendre
deux sentimens , n'ont nullement paru
décisives à M. de la Baïsse , c'est ce
qui l'a engagé à examiner par lui même
et à faire plusieurs expériences pour tâcher
de découvrir la verité. Il a mis tremper
dans la teinture dePhytolacca différen
tes tiges ou branches d'arbres et de plantes
. Au bout de quelque tems il a examiné
l'écorce et la portion ligneuse , plusieurs
amas de filets dans la substance du bois
lui ont paru rouges sans qu'il trouvât
rien de remarquable dans l'écorce , et sans
que
la moëlle en ait tiré aucune teinture
dans l'antirrhinum , l'écorce étoit devenuë
d'un verd foncé , le calice des fleurs,
lequel bien examiné , n'est , suivant la remar104
MERCURE DE FRANCE
marque de notre Auteur , qu'une production
de l'écorce avoit considérablement
rougi d'un rouge plus foncé vers
les bords. De toutes ces observations , il
conclut que les canaux destinez à porter
la séve dans le corps de la Plante, ne sont
ni dans la moëlle, ni dans l'écorce, ni entré
l'écorce et le bois ; mais dansla substance
ligneuse c.à.d. que ces canaux sont de vé
ritables fibres ligneuses renfermées entre
la moëlle et l'écorce M. de la Baïsse
s'appercevant sans doute de la foiblesse
de ces preuves et de la contradiction manifeste
de ses expériences, a voulu renforcir
sa conclusion par les observations
suivantes.
>
Il dit 1. qu'il est de notorieté publi
que que des arbres cariez dont le tronc
est entierement dépourvû de moëlle
ne laissent pas de vegeter on pourroit
ajouter, le Public n'est pas moins exactement
informé que les mêmes arbres vegetent
très bien sans portion ligneuse avec
la seule écorce , il avance . 2 ° . Que ce ne
peut pas être non plus par l'écorce que
la nourriture monte des racines aux branches
, puisqu'on a vû des arbres croître
et vegeter, quoique le tronc en fut entierement
dépouillé , témoin l'Ormeau des
Thuilleries et ceux du Luxembourg dont
•
il
JAN VIER. 734. 105
il est parlé dans l'Histoire de l'Académic
Royale des Sciences 1709. en 1711. témoins
les Oliviers de Languedoc dont il
a fait mention au même endroit ausquels
on cerne l'écorce , ( a ) au - dessus de l'endroit
où on vient de les enter, ce qui fait
porter plus de fruit aux vieilles branches
qu'on doit couper après la récolte.Je suis,
en verité, surpris que M. de la Baïsse qui
paroît instruit des preuves queM . Parent
proposa à l'Académie Royale des Sciences
, pour soutenir le sistême que notre
Auteur annonce aujourd'hui comme une
grande découverte etune découverte assurée
, ait ignoré combien les faits exposez
par M.Parent péchoient contre la verité,
et de quelle maniere ils furent relevez
par M. Reneaume qui se transporta au
Luxembourg et aux Thuilleries pour
examiner les arbres en question ; il auroit
dû sçavoir aussi ce que l'on répondit à
l'observation des Oliviers de Languedoc ,
communiquée à l'Académie des Sciences
par M. Magnol.
Mais notre Auteur,sans vouloir entrer
dans tout ce détail , soutient que ce qui
a été dit pour expliquer tous ces faits,en
supposant que c'est par l'écorce que mon-
( a ) L'Auteur auroit dû mestre deux doigts
d'écorce pour ne point faire prendre le change.
F te
16 MERCURE DE FRANCE
te la nourriture , est plus subtil que solides
et regardant son sentiment comme victotieux,
il se contente pour refuter l'opinion
des partisants de l'écorce , d'ajouter deux
nouveaux faits assez remarquables , selon
lui , mais qui ne paroîtront peut-être pas
plus frappans que les précedens , et qui
sont sujets aux - mêmes inconveniens . En
finissant cet article M. de la Baisse voyant
sa découverte hors de toute atteinte, veut
bien , en galant homme, avoir la complai
sance de relâcher de ses droits en faveur
de l'écorce ; il accorde que dans les arbres
faits dont le bois est fort compact , comme
chênes et ormeaux , la séve monte par
PAubier ou par la partie du bois la plus
voisine de l'écorce , il dit même qu'il s'est
assuré de cette observation par plusieurs
expériences qu'il passe sous silence.
La suite dans un autre Mercure.
Fermer
Résumé : LETTRE de M. Du Breüil, à M. le Marquis D*** contenant l'Analyse de la Dissertation sur la circulation de la Séve dans les Plantes, qui a remporté en 1733. le Prix, au jugement de l'Académie Royale des Belles-Lettres, Sciences et Arts de Bordeaux. Par M. de la Baisse.
La lettre de M. Du Breuil au Marquis D*** résume la dissertation de M. de la Baïsse sur la circulation de la sève dans les plantes, lauréate du prix de l'Académie Royale des Belles Lettres, Sciences et Arts de Bordeaux en 1733. M. de la Baïsse explore les voies d'absorption de la sève nourricière par les plantes. Il conclut que les racines, constituées de moëlle, de bois et d'écorce, permettent principalement l'absorption de la sève par l'écorce. Des expériences montrent que l'écorce joue un rôle significatif dans cette absorption, tandis que le bois et la moëlle en jouent un moindre. M. de la Baïsse examine ensuite les chemins empruntés par la sève une fois introduite dans la plante. Il observe que la sève monte jusqu'aux extrémités des feuilles et des branches après avoir été préparée dans l'écorce. Des expériences avec des liquides colorés révèlent que la sève monte plus facilement vers le sommet, bien que les vaisseaux puissent aussi tirer de la nourriture par leurs parties supérieures. Pour déterminer par quelle partie de la tige la sève monte, M. de la Baïsse conclut que les canaux destinés à porter la sève se trouvent dans la substance ligneuse, entre la moëlle et l'écorce. Cette conclusion est renforcée par des observations sur des arbres carieux et des expériences sur des tiges trempées dans des teintures. Enfin, M. de la Baïsse reconnaît que, dans certains arbres, la sève peut monter par l'aubier ou la partie du bois proche de l'écorce. Il mentionne des faits observés sur des arbres spécifiques, comme les ormes et les oliviers, pour appuyer ses conclusions.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
11
p. 627-640
SUITE de la Lettre de M. D. B. contenant l'Analyse de la Dissertation sur la circulation de la Séve dans les Plantes.
Début :
Dans le 12. Article pag. 57. M. de la Baïsse tâche de montrer qu'il résulte [...]
Mots clefs :
Air, Circulation de la sève dans les plantes, Sève, M. de la Baïsse, Plante, Plantes, Moelle, Animaux, Bois, Animaux, Poumons, Arbres, Suc, Eau, Action
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SUITE de la Lettre de M. D. B. contenant l'Analyse de la Dissertation sur la circulation de la Séve dans les Plantes.
SUIT E de la Lettre de M. D. B. contenant
l'Analyse de la Dissertation sur la
circulation de la Séve dans les Plantes.
D
Ans le 12. Article pag. 57. M. de la
Baïsse tâche de montrer qu'il résuite
principalement de ses observations
et de ses expériences que l'analogie qu'on
avoit d'abord soupçonnée entre la maniere
de végeter des Plantes et celle des animaux
est beaucoup plus grande encore
qu'on ne se l'étoit imaginé: voici un échantillon
des vûës de ce Physicien sur cètte
matiere.
>
Le suc terrestre entre dans les filets de
la racine par les pores peu serrez de l'écor
ce comme par autant de bouches; il y reçoit
une premiere digestion semblable à celle
que la nourriture de l'animal reçoit par
la mastication ; des bouches de l'écorce
le suc passe dans les fibres ligneuses de la
racine , qui comme autant d'oesophages
servent de canaux à porter la nourriture
au principal estomach de la Plante , scitué
au noeud ou insertion de la tige , avec la
racine suivant l'observation de M. de
la Baïsse , les fibres ligneuses repliées circulairement
à cet endroit
.>
tourmentent le
A iiij
suc
628 MERCURE DE FRANCE
suc qu'elles contiennent et lui donnent
une deuxième façon assez semblable à
celle que reçoit la nourriture dans l'estomach
: de plus les liqueurs qui s'y jettent
doivent y causer des fermentations , et le
bassin situé au milieu de ce noeud peut
par les dilatationsdu liquide qu'il contient ,
causer des pressions ou mouvemens vermiculaires
dans cette espece d'estomuch , qui.
ne représenteroient pas mal le mouvement
peristaltique de cet intestin dans les animaux.
Toutes les articulations des branches
avec les tiges sont des nauds et doivent
être regardées comme autant de
moindres estomachs , dont la structure et
les fonctions sont précisement les mêmes.
Les duretez pierreuses nommées nauds
sont analogues aux pierres qui se forment
souvent dans les visceres des animaux .
De l'estomach des animaux la nourriture
plus qu'à moitié digerée , passe dans les
boyaux où le discernement acheve de se
faire du noeud de la tige , le suc passé
dans les fibres de la portion ligneuse , où
s'acheve la digestion . M. de la Baïsse a eu
grand soin de faire observer qu'entre ces
canaux ligneux des Plantes et les boyaux
des animaux il se trouve des differences
remarquables ; car les entrailles de l'animal
sont repliées sans division et n'ont
qu'une
AVRIL 1734. 629
qu'une voye par où elles se déchargent ,
au lieu que celles des Plantes se divisent
en plusieurs branches , et se terminent
en une infinité d'orifices imperceptibles
par où se vuident leurs excremens . Ces excremens,
suivant cet Auteur,dans quelques
Plantes sont aisez à distinguer ; dans les
ficoides , par exemple , ce sont les perles
qui les couvrent de tout côté ,
la poussiere
ou fleur qui se trouve sur les fruits
et les feuilles de plusieurs Arbres sont
aussi des excremens de même que la
manne et le Lodanum .
Des boyaux de l'animal , le suc nourricier
se serre en passant dans les veines
lactées pour êe conduit de-là dans des
reservoirs particuliers , et ensuite dans la
masse du sang. Des fibres ligneuses ,
le
suc le mieux digeré se filtre dans les feuilles
et les fleurs de plusieurs Plantes , passe
ensuite par des canaux collateraux dans
les utricules voisins et delà dans la masse
des liquides .
» Jusques- là , s'écrie avec enthousiasme
» M. de la Baïsse ; j'ai suivi ou plutôt j'ai
» vû de mes yeux le cours du suc nour-
» ricier des Plantes , j'ai même mis tout le
>> monde en état de voir comme moi à quel
» point se res emble l'animal et la Plante
» dans les premieres préparations de ce
A v » Suc,
630 MERCURE DE FRANCE
» suc ; mais puisque les yeux ont conduit
» si loin cette analogie , n'a t'on pas droit
» de conclure qu'elle ne se dément point
» dans toute la suite des distributions se-
» condaires des liquides : Cette seule raison
» pourroit suffire pour conclure que la
» séve digerée et portée hors des premiers
» canaux doit circuler dans la Plante
» comme le chile porté dans le sang , et
» transformé en ce liquide , circule dans
» l'animal ; cependant je crois, avoir assez ·
» bien prouvé indépendamment de cette
>> raison l'existance d'un suc descendant
» dans les Plantes et la communication
» de celui qu'on y voit monter . » C'est .
ainsi que finit M. de la Baïsse en s'applaudissant
de ses grandes découvertes
malgré la difficulté de la matiere.
Art. 13. pag. 62. Il ajoute cépendant
encore à sa dissertation un treizième article,
dans lequel il renferme quelques petites
échapées d'imagination pour le dédommager
d'un travail plus rude qu'on ne pense. La
nourriture terrestre des Plantes est mêlée,
selon lui,de plusieurs principes héteroge
nes. L'eau en est le premier vehicule ,
elle ramollit la semence et met les sels en
action , les sels entraînent après . eux les
parties oleogineuses qui enveloppent dans
leurs branchages quantité de parties terrest
res
AVRIL 1734 . 631
restres , tout cela se mêle dans la Plante
et y reçoit par les fermentations et filtrations
différentes les façons nécessaires
pour devenir un suc loüable. M. de la
Baïsse dit qu'il ne borne pas là ses conjectures
, toutes ces parties héterogenes ne
seront après tout qu'à la nutrition de la
Plante , et la nutrition dans les Plantes
comme dans la végetation de l'animal , ne
fait qu'une partie moins nécessaire que ne
l'est la respiration ; en effer , qu'est- ce
qu'une Plante ? C'est une machine dont les
ressorts cachez opérent tous les mouvemens .
que nous , y découvrons ; il faut une force
qui regle ses mouvemens à peu près
و
comme le fait le balancier dans les Montres
et on ne peut trouver cette force
que dans une respiration continue qui
consiste dans un jeu réciproque de l'air
extérieur et de l'air intérieur , et par conséquent
qui produit une double action ,
capable de bander et de débander les
ressorts avec regle et mesure ; ce n'est
jusques là que la vûë generale du sistême,
en voici le détail .
Dans les Plantes l'air entre avec le suc,
et il se sépare de la séve dès son entrée ;
lorsqu'il est une fois débarrassé , il va se
rendre dans les trachées , et les trachées
se terminent à la moëlle , afin d'y attirer
A vj
Pais
632 MERCURE DE FRANCE
l'air non seulement des extrémitez des
racines , mais encore de tout le contour
extérieur du tronc , où elles aboutissent.
Il est bon de remarquer que nous devons
la connoissance de cette merveilleuse
disposition des trachées à M. de la Baïsse.
L'analogie la lui a sans doute fait imaginer
; car il observe que les arbres ont
une ressemblance marquée avec les chenilles
qui respirent par les bouches qu'elles
ont de part et d'autre dans toute la
longueur de leurs flancs .
La moelle paroît à notre Auteur être
destinée aux mêmes usages dans les
Plantes , que les poulmons dans les animaux,
parce que la substance de la moelle
est spongieuse et que les trachées y por
tent l'air dans toutes les cellules comme
la trachée artere dans les poulmons. Le
suc digeré qui du sommet de la Plante se
répand dans la moëlle , y reçoit par son
mélange avec l'air une préparation semblable
à celle que donne dans les poulmons
l'air au sang ; et comme le sang
passe du ventricule droit du coeur dans
les poulmons et des poulmons revient au
ventricule gauche ; de même il aa paru
M. de la Baïsse dans quelques Plantes
dont la moëlle est renfermée entre deux
noeuds , que du noeud supérieur le suc
à
pas
A VRI L. 633 1734.
passoit à la moëlle et de la moëlle au
noeud inférieur ; d'où il a jugé que ces
noeuds sont comme le coeur de la Plante
dont le supérieur fait à quelques égards
la fonction du ventricule droit et l'inférieur
celle du gauche . Je doute qu'on se
fut jamais attendu à une pareille analogie
entre les Plantes et les animaux. Il y a
cependant suivant notre Physicien , une
différence bien remarquable entre la
Plante et l'animal ; car il se forme dans
les Plantes successivement de nouveaux
poulmons et de nouveaux coeurs souvent
aux dépens des anciens qui se détruisent.
Il est vrai qu'on trouve dans certains
animaux des singularitez qui ont quelque
rapport à celle- ci , puisqu'on en connoît
qui poussent de nouveaux membres,
et quelques - uns même qui changent
d'estomach ; mais certe multiplicité de
parties , essentielle dans une même Plante
est admirable ; elle est , dit M. de la
Baïsse , la cause primitive par laquelle les
fragmens des Plantes deviennent si aisément
des Plantes entieres , parce que
chaque Plante peut être regardée comme
un assemblage de plusieurs réunies sculement
par la continuité des canaux.
L'air introduit dans la Plante doit cn
être exhalé , c'est suivant M. de la Baïsse
d'en634
MERCURE DE FRANCE
1
d'entre les nouvelles feuilles qui terminent
les branches , et du milieu des fleurs,
que sort cet air : voici les raisons de sa
conjecture. Les boutons à fleurs ou à
feuilles ne peuvent s'ouvrir que par un
air qui s'insinue entre deux aussi ces
boutons se gonflent avant de s'épanouiir
et par une imitation aveugle de la nature,
lorsqu'on veut faire ouvrir une Rose ,
on souffle dedans pour en faire écarter ies
petales ; ce que nous faisons par dehors
l'arbrisseau le fait par dedans , en y
poussant l'air surabondant qu'il chasse de
ses poulmons. 2 ° . L'épanouissement se
fait selon notre Auteur le matin οι le
soir ; ainsi on ne peut attribuer cet effet
ni à la force du Soleil ni à la chaleur
extérieure. 3 ° . L'odeur qui s'exhale des
boutons nouvellement épanouis , ne peut
venir que d'un air qui sort du corps de
la Plante ; enfin certaines odeurs ne sortent
qué par intervalles et comme par
bouffées , ce qui n'imite pas mal la respiration
alternative des animaux, et qui doit
sans doute provenir d'une semblable cause,
ce qu'il y a de sûr , dit M. de la Baïsse ,
c'est que les Plantes ont un grand besoin
d'air , qu'elles ne peuvent s'en passer ,
qu'il y a une action réciproque entre l'air
extérieur et l'intérieur , et qu'il y a de
l'air
AVRI L. 1734 635
Pair renfermé dans les concavitez de la
Plante , et surtout dans les vessicules de
la moëlle .
,
De la différente action de l'air sur les
Plantes , M. de la Baïsse veut déduire tous
les Phénomenes de la végetation des
Plantes pendant les quatre Saisons de
l'année. Voici ce qu'il dit : pendant l'hyver
les sucs de la terre n'ont aucun mouvement
, l'air intérieur se trouve comprimé
par le froid , les pores de l'écorce
et du bois sont trop resserrés , ils sont de
plus bouchez par les sucs qui s'y sont
figez ; ainsi l'air extérieur ne peut entrer,
l'action des deux airs cesse , l'arbre par
conséquent ne pousse plus et toute son
action est suspendue. Ce sçavant Physicien
a sans doute oublié que c'est pendant
l'hyver que les bourgeons et les racines
poussent ; An.gros de l'Eté les pores
sont trop ouverts , il y a une communi-
Ication trop libre d'un air avec l'autre ,
d'où suit ,selon notre Auteur , équilibre et
inaction . Au Printems par la chaleur du
Soleil l'air intérieur est dilaté , les pores
ne sont pas bien débarrassez des sucs qui
s'y étoient figez . Pendant l'hyver la fraîcheur
de la nuit survient ; elle le resserre
et comprime l'air par dehors , l'air inté-
.rieur n'a pû encore se refroidir . il en fait
done
836 MERCURE DE FRANCE
donc plus d'effort , il se jette de toutes
parts , il pousse les sucs , il perce
l'écorce,
et c'est ainsi que selon M. de la Baïsse,
l'arbre se renouvelle , que les boutons se
développent et que les feuilles se déployent.
A la fin de l'Eté ou au commencement
de l'Automne , la fraîcheur des
nuits opére le même effet dans les arbres,
ce qui produit la deuxième séve dans
cette action et réaction de l'air , comme
aussi dans les vicissitudes de ressort et de
pésanteur du même air consiste toute
l'oeconomie végetable . Aussi M. de la
Baisse dit qu'il a remarqué après M. Duhamel
( Mem . de l'Académie Royale
des Sciences 1729. ) que les Plantes aquatiques
quoique dans l'eau , croissent plus
sensiblement dans les tems de pluye ,
M. de la Baïsse aussi bien que M. Duhamel
auroenit dû nous dire pourquoi on
n'a jamais observé un si grand nombre de
Plantes aquatiques que pendant les années
séches , surtout en 1731 et 1733. Ainsi
que l'a fait remarquer l'illustre M. de
Jussieu l'Aîné,dans un Mémoire qu'il lut
à la derniere rentrée publique de l'Académie
Royale des Sciences.
Sur les principes que nous venons
d'exposer après notre Auteur , il prétend
expliquer aisément plusieurs Phénomenes ,
d'Ag i
}
AVRIL 1734 637
d'Agriculture et de Botanique. 1 ° . On
foüit profondement la terre au pied des
jeunes arbres, on laboure avant que de
semer dans les Jardins il faut souvent
renverser la terre , à quoi bon tous ces
labours. M. de la Baïsse répond * que c'est
pour fournir aux Plantes l'air dont elles
ont besoin ; car la terre en s'affaissant par
son propre poids force l'air à entrer
dans les pores des racines ; et comme cet
air s'épuise, il faut en introduire de nouveau
; c'est précisément ce qu'on fait en
remuant la terre , aussi quand les racines
des arbres sont trop profondes , il est
inutile de labourer , et pour lors l'écorce
gersée ouvre à l'air des passages suffisans .
2º . Dans les vieux arbres il n'y a que
les extrémitez qui végetent , parce que
cesseules parties contiennent de la moëlle ,
et par conséquent sont les seules pourvues
des réservoirs d'air nécessaires à la
* La même chose avoit été avancée par Borelli
de motu animal. part. 2. prop. 181. par M. Astruc
, trait. de motu fermentat . causâ p . 125.
dans le Journal de Trévoux Mars 1722. art. 25. et
M. Attier le jeune , qui rappelle le sentiment de
tous ces Auteurs , admet pour cause de la fertilité
de la terre la matiere étherée . V.la Relat. de l'Assemblée
publique de l'Académie des Sciences et
belles Lettres de Beziers , du Jeudi 12 Avril 1731 .
in 4. P. 2. }
vége638
MERCURE DE FRANCE
végetation . A l'égard.des arbres dont let
tronc est usé et la moëlle cariée , ce sont,
dit notre sçavant Physicien , des pulmoniques
qui ont une partie considérable de
leurs poulmons gâtée , et qui ne laissent
pas que de vivre. 3 ° . Les petites pluyes
servent plus à l'accroissement des Plantes
que les grandes. Jamais avant M. de la
Baïsse on n'en a donné une bonne raison ;
cependant rien ne lui paroît plus consé
quent dans son systême ; car dans les
petites pluyes les goutes d'eau doivent
emmener autour d'elles un tourbillon
d'air proportionné à leur surface 3
et
comme elles font plus de surface, le tourbillon
doit être plus grand , ainsi elles
font insinuer en terre plus d'air. 4 ° . Par
la même raison les Plantes aquatiques ,
selon notre Auteur ,sur tout celles des Eaux
dormantes , profitent beaucoup en tems
de pluye ; car outre l'effet que produisent
les variations de l'air , il faut faire attention
que l'air renfermé dans les eaux des
étangs s'épuise , tant par la consomption
qu'en font les Plantes , que par la chaleur
de la Saison ; ainsi les goutes de pluye
en tombant labourent la surface de l'eau , et
insinuent l'air dans les creux qu'elles.
font. Par - là les Plantes reçoivent un secours
nécessaire à leur respiration épuisée;.
il
AVRIL. 1734. 639
il est bien triste pour un Physicien de
s'être mis l'esprit à la torture , pour enfanter
l'explication d'un fait qui est faux .
5°. Quand on a mis du gros bois au feu
il s'y fait des fentes irrégulieres qui tendent
au centre de l'arbre : ces fentes sont
justement , si on en veut croire M. de la
Baïsse , les routes de l'air extérieur pour
s'insinuer dans l'arbre quand il est sur
pied. Pour qu'un bois brule bien il ne
faut pas qu'il soit privé de cet air , aussi
un bois mort sur pied ne brule pas bien,
parce qu'il se trouve dépourvû d'air.
Un bois flotté ne brule pas mieux, parce
que l'eau en a chassé l'air et les sels . Ap .
paremment dans le Pays de M. de la
Baïsse on ne brule point de bois flotté
car il nous auroit parlé plus juste sur la
qualité de ce bois .6. Il faut tremper dans
l'eau leChêne,leNoyer, et quelques autres
arbres avant de les employer en oeuvre ,
autrement ils se déjettent et ils s'écaillent
lorsque les Ouvriers coupent avec leurs
instrumens tranchans une partie des liens
qui tiennent quelques bulles d'air génées
dans les cellules intérieures du bois. L'eau
où on fait tremper ces bois prévient ecs
inconvéniens en ouvrant des passages à
cet air enfermé. 7 ° . Enfin l'air renfermé
dans la moëlle des Plantes , contribuë à
,
pousser
640 MERCURE DE FRANCE
pousser et à perfectionner les sucs ; delà
vient que dans les Entes , lorsque la
moëlle du sujet communique avec celle
de la greffe , les fruits s'en ressentent presque
toujours. Ainsi une branche d'Oranger
entée en fente sur un pied de Jasmin
qui abonde en moëlle , porte des fleurs
qui tiennent plus de la fleur de Jasmin
que de celle de l'Oranger . Si ce fait avancé
par M. de la Baïsse étoit vrai que
viendroient les recherches de M. Duhamel
sur l'analogie des sujets qu'on doit
greffer avec les greffes.
de-
C'est par cette observation , Monsieur,
que M.de la Baïsse finit une Dissertation
que l'Académie Royale de Bourdeaux
a jugée digne du Prix , et qu'elle a eu la
satisfaction de choisir entre plusieurs
sçavans Ouvrages. J'ai l'honneur d'être
M. &c. D. B. *** à Paris ce 23 Novembre
1733 .
l'Analyse de la Dissertation sur la
circulation de la Séve dans les Plantes.
D
Ans le 12. Article pag. 57. M. de la
Baïsse tâche de montrer qu'il résuite
principalement de ses observations
et de ses expériences que l'analogie qu'on
avoit d'abord soupçonnée entre la maniere
de végeter des Plantes et celle des animaux
est beaucoup plus grande encore
qu'on ne se l'étoit imaginé: voici un échantillon
des vûës de ce Physicien sur cètte
matiere.
>
Le suc terrestre entre dans les filets de
la racine par les pores peu serrez de l'écor
ce comme par autant de bouches; il y reçoit
une premiere digestion semblable à celle
que la nourriture de l'animal reçoit par
la mastication ; des bouches de l'écorce
le suc passe dans les fibres ligneuses de la
racine , qui comme autant d'oesophages
servent de canaux à porter la nourriture
au principal estomach de la Plante , scitué
au noeud ou insertion de la tige , avec la
racine suivant l'observation de M. de
la Baïsse , les fibres ligneuses repliées circulairement
à cet endroit
.>
tourmentent le
A iiij
suc
628 MERCURE DE FRANCE
suc qu'elles contiennent et lui donnent
une deuxième façon assez semblable à
celle que reçoit la nourriture dans l'estomach
: de plus les liqueurs qui s'y jettent
doivent y causer des fermentations , et le
bassin situé au milieu de ce noeud peut
par les dilatationsdu liquide qu'il contient ,
causer des pressions ou mouvemens vermiculaires
dans cette espece d'estomuch , qui.
ne représenteroient pas mal le mouvement
peristaltique de cet intestin dans les animaux.
Toutes les articulations des branches
avec les tiges sont des nauds et doivent
être regardées comme autant de
moindres estomachs , dont la structure et
les fonctions sont précisement les mêmes.
Les duretez pierreuses nommées nauds
sont analogues aux pierres qui se forment
souvent dans les visceres des animaux .
De l'estomach des animaux la nourriture
plus qu'à moitié digerée , passe dans les
boyaux où le discernement acheve de se
faire du noeud de la tige , le suc passé
dans les fibres de la portion ligneuse , où
s'acheve la digestion . M. de la Baïsse a eu
grand soin de faire observer qu'entre ces
canaux ligneux des Plantes et les boyaux
des animaux il se trouve des differences
remarquables ; car les entrailles de l'animal
sont repliées sans division et n'ont
qu'une
AVRIL 1734. 629
qu'une voye par où elles se déchargent ,
au lieu que celles des Plantes se divisent
en plusieurs branches , et se terminent
en une infinité d'orifices imperceptibles
par où se vuident leurs excremens . Ces excremens,
suivant cet Auteur,dans quelques
Plantes sont aisez à distinguer ; dans les
ficoides , par exemple , ce sont les perles
qui les couvrent de tout côté ,
la poussiere
ou fleur qui se trouve sur les fruits
et les feuilles de plusieurs Arbres sont
aussi des excremens de même que la
manne et le Lodanum .
Des boyaux de l'animal , le suc nourricier
se serre en passant dans les veines
lactées pour êe conduit de-là dans des
reservoirs particuliers , et ensuite dans la
masse du sang. Des fibres ligneuses ,
le
suc le mieux digeré se filtre dans les feuilles
et les fleurs de plusieurs Plantes , passe
ensuite par des canaux collateraux dans
les utricules voisins et delà dans la masse
des liquides .
» Jusques- là , s'écrie avec enthousiasme
» M. de la Baïsse ; j'ai suivi ou plutôt j'ai
» vû de mes yeux le cours du suc nour-
» ricier des Plantes , j'ai même mis tout le
>> monde en état de voir comme moi à quel
» point se res emble l'animal et la Plante
» dans les premieres préparations de ce
A v » Suc,
630 MERCURE DE FRANCE
» suc ; mais puisque les yeux ont conduit
» si loin cette analogie , n'a t'on pas droit
» de conclure qu'elle ne se dément point
» dans toute la suite des distributions se-
» condaires des liquides : Cette seule raison
» pourroit suffire pour conclure que la
» séve digerée et portée hors des premiers
» canaux doit circuler dans la Plante
» comme le chile porté dans le sang , et
» transformé en ce liquide , circule dans
» l'animal ; cependant je crois, avoir assez ·
» bien prouvé indépendamment de cette
>> raison l'existance d'un suc descendant
» dans les Plantes et la communication
» de celui qu'on y voit monter . » C'est .
ainsi que finit M. de la Baïsse en s'applaudissant
de ses grandes découvertes
malgré la difficulté de la matiere.
Art. 13. pag. 62. Il ajoute cépendant
encore à sa dissertation un treizième article,
dans lequel il renferme quelques petites
échapées d'imagination pour le dédommager
d'un travail plus rude qu'on ne pense. La
nourriture terrestre des Plantes est mêlée,
selon lui,de plusieurs principes héteroge
nes. L'eau en est le premier vehicule ,
elle ramollit la semence et met les sels en
action , les sels entraînent après . eux les
parties oleogineuses qui enveloppent dans
leurs branchages quantité de parties terrest
res
AVRIL 1734 . 631
restres , tout cela se mêle dans la Plante
et y reçoit par les fermentations et filtrations
différentes les façons nécessaires
pour devenir un suc loüable. M. de la
Baïsse dit qu'il ne borne pas là ses conjectures
, toutes ces parties héterogenes ne
seront après tout qu'à la nutrition de la
Plante , et la nutrition dans les Plantes
comme dans la végetation de l'animal , ne
fait qu'une partie moins nécessaire que ne
l'est la respiration ; en effer , qu'est- ce
qu'une Plante ? C'est une machine dont les
ressorts cachez opérent tous les mouvemens .
que nous , y découvrons ; il faut une force
qui regle ses mouvemens à peu près
و
comme le fait le balancier dans les Montres
et on ne peut trouver cette force
que dans une respiration continue qui
consiste dans un jeu réciproque de l'air
extérieur et de l'air intérieur , et par conséquent
qui produit une double action ,
capable de bander et de débander les
ressorts avec regle et mesure ; ce n'est
jusques là que la vûë generale du sistême,
en voici le détail .
Dans les Plantes l'air entre avec le suc,
et il se sépare de la séve dès son entrée ;
lorsqu'il est une fois débarrassé , il va se
rendre dans les trachées , et les trachées
se terminent à la moëlle , afin d'y attirer
A vj
Pais
632 MERCURE DE FRANCE
l'air non seulement des extrémitez des
racines , mais encore de tout le contour
extérieur du tronc , où elles aboutissent.
Il est bon de remarquer que nous devons
la connoissance de cette merveilleuse
disposition des trachées à M. de la Baïsse.
L'analogie la lui a sans doute fait imaginer
; car il observe que les arbres ont
une ressemblance marquée avec les chenilles
qui respirent par les bouches qu'elles
ont de part et d'autre dans toute la
longueur de leurs flancs .
La moelle paroît à notre Auteur être
destinée aux mêmes usages dans les
Plantes , que les poulmons dans les animaux,
parce que la substance de la moelle
est spongieuse et que les trachées y por
tent l'air dans toutes les cellules comme
la trachée artere dans les poulmons. Le
suc digeré qui du sommet de la Plante se
répand dans la moëlle , y reçoit par son
mélange avec l'air une préparation semblable
à celle que donne dans les poulmons
l'air au sang ; et comme le sang
passe du ventricule droit du coeur dans
les poulmons et des poulmons revient au
ventricule gauche ; de même il aa paru
M. de la Baïsse dans quelques Plantes
dont la moëlle est renfermée entre deux
noeuds , que du noeud supérieur le suc
à
pas
A VRI L. 633 1734.
passoit à la moëlle et de la moëlle au
noeud inférieur ; d'où il a jugé que ces
noeuds sont comme le coeur de la Plante
dont le supérieur fait à quelques égards
la fonction du ventricule droit et l'inférieur
celle du gauche . Je doute qu'on se
fut jamais attendu à une pareille analogie
entre les Plantes et les animaux. Il y a
cependant suivant notre Physicien , une
différence bien remarquable entre la
Plante et l'animal ; car il se forme dans
les Plantes successivement de nouveaux
poulmons et de nouveaux coeurs souvent
aux dépens des anciens qui se détruisent.
Il est vrai qu'on trouve dans certains
animaux des singularitez qui ont quelque
rapport à celle- ci , puisqu'on en connoît
qui poussent de nouveaux membres,
et quelques - uns même qui changent
d'estomach ; mais certe multiplicité de
parties , essentielle dans une même Plante
est admirable ; elle est , dit M. de la
Baïsse , la cause primitive par laquelle les
fragmens des Plantes deviennent si aisément
des Plantes entieres , parce que
chaque Plante peut être regardée comme
un assemblage de plusieurs réunies sculement
par la continuité des canaux.
L'air introduit dans la Plante doit cn
être exhalé , c'est suivant M. de la Baïsse
d'en634
MERCURE DE FRANCE
1
d'entre les nouvelles feuilles qui terminent
les branches , et du milieu des fleurs,
que sort cet air : voici les raisons de sa
conjecture. Les boutons à fleurs ou à
feuilles ne peuvent s'ouvrir que par un
air qui s'insinue entre deux aussi ces
boutons se gonflent avant de s'épanouiir
et par une imitation aveugle de la nature,
lorsqu'on veut faire ouvrir une Rose ,
on souffle dedans pour en faire écarter ies
petales ; ce que nous faisons par dehors
l'arbrisseau le fait par dedans , en y
poussant l'air surabondant qu'il chasse de
ses poulmons. 2 ° . L'épanouissement se
fait selon notre Auteur le matin οι le
soir ; ainsi on ne peut attribuer cet effet
ni à la force du Soleil ni à la chaleur
extérieure. 3 ° . L'odeur qui s'exhale des
boutons nouvellement épanouis , ne peut
venir que d'un air qui sort du corps de
la Plante ; enfin certaines odeurs ne sortent
qué par intervalles et comme par
bouffées , ce qui n'imite pas mal la respiration
alternative des animaux, et qui doit
sans doute provenir d'une semblable cause,
ce qu'il y a de sûr , dit M. de la Baïsse ,
c'est que les Plantes ont un grand besoin
d'air , qu'elles ne peuvent s'en passer ,
qu'il y a une action réciproque entre l'air
extérieur et l'intérieur , et qu'il y a de
l'air
AVRI L. 1734 635
Pair renfermé dans les concavitez de la
Plante , et surtout dans les vessicules de
la moëlle .
,
De la différente action de l'air sur les
Plantes , M. de la Baïsse veut déduire tous
les Phénomenes de la végetation des
Plantes pendant les quatre Saisons de
l'année. Voici ce qu'il dit : pendant l'hyver
les sucs de la terre n'ont aucun mouvement
, l'air intérieur se trouve comprimé
par le froid , les pores de l'écorce
et du bois sont trop resserrés , ils sont de
plus bouchez par les sucs qui s'y sont
figez ; ainsi l'air extérieur ne peut entrer,
l'action des deux airs cesse , l'arbre par
conséquent ne pousse plus et toute son
action est suspendue. Ce sçavant Physicien
a sans doute oublié que c'est pendant
l'hyver que les bourgeons et les racines
poussent ; An.gros de l'Eté les pores
sont trop ouverts , il y a une communi-
Ication trop libre d'un air avec l'autre ,
d'où suit ,selon notre Auteur , équilibre et
inaction . Au Printems par la chaleur du
Soleil l'air intérieur est dilaté , les pores
ne sont pas bien débarrassez des sucs qui
s'y étoient figez . Pendant l'hyver la fraîcheur
de la nuit survient ; elle le resserre
et comprime l'air par dehors , l'air inté-
.rieur n'a pû encore se refroidir . il en fait
done
836 MERCURE DE FRANCE
donc plus d'effort , il se jette de toutes
parts , il pousse les sucs , il perce
l'écorce,
et c'est ainsi que selon M. de la Baïsse,
l'arbre se renouvelle , que les boutons se
développent et que les feuilles se déployent.
A la fin de l'Eté ou au commencement
de l'Automne , la fraîcheur des
nuits opére le même effet dans les arbres,
ce qui produit la deuxième séve dans
cette action et réaction de l'air , comme
aussi dans les vicissitudes de ressort et de
pésanteur du même air consiste toute
l'oeconomie végetable . Aussi M. de la
Baisse dit qu'il a remarqué après M. Duhamel
( Mem . de l'Académie Royale
des Sciences 1729. ) que les Plantes aquatiques
quoique dans l'eau , croissent plus
sensiblement dans les tems de pluye ,
M. de la Baïsse aussi bien que M. Duhamel
auroenit dû nous dire pourquoi on
n'a jamais observé un si grand nombre de
Plantes aquatiques que pendant les années
séches , surtout en 1731 et 1733. Ainsi
que l'a fait remarquer l'illustre M. de
Jussieu l'Aîné,dans un Mémoire qu'il lut
à la derniere rentrée publique de l'Académie
Royale des Sciences.
Sur les principes que nous venons
d'exposer après notre Auteur , il prétend
expliquer aisément plusieurs Phénomenes ,
d'Ag i
}
AVRIL 1734 637
d'Agriculture et de Botanique. 1 ° . On
foüit profondement la terre au pied des
jeunes arbres, on laboure avant que de
semer dans les Jardins il faut souvent
renverser la terre , à quoi bon tous ces
labours. M. de la Baïsse répond * que c'est
pour fournir aux Plantes l'air dont elles
ont besoin ; car la terre en s'affaissant par
son propre poids force l'air à entrer
dans les pores des racines ; et comme cet
air s'épuise, il faut en introduire de nouveau
; c'est précisément ce qu'on fait en
remuant la terre , aussi quand les racines
des arbres sont trop profondes , il est
inutile de labourer , et pour lors l'écorce
gersée ouvre à l'air des passages suffisans .
2º . Dans les vieux arbres il n'y a que
les extrémitez qui végetent , parce que
cesseules parties contiennent de la moëlle ,
et par conséquent sont les seules pourvues
des réservoirs d'air nécessaires à la
* La même chose avoit été avancée par Borelli
de motu animal. part. 2. prop. 181. par M. Astruc
, trait. de motu fermentat . causâ p . 125.
dans le Journal de Trévoux Mars 1722. art. 25. et
M. Attier le jeune , qui rappelle le sentiment de
tous ces Auteurs , admet pour cause de la fertilité
de la terre la matiere étherée . V.la Relat. de l'Assemblée
publique de l'Académie des Sciences et
belles Lettres de Beziers , du Jeudi 12 Avril 1731 .
in 4. P. 2. }
vége638
MERCURE DE FRANCE
végetation . A l'égard.des arbres dont let
tronc est usé et la moëlle cariée , ce sont,
dit notre sçavant Physicien , des pulmoniques
qui ont une partie considérable de
leurs poulmons gâtée , et qui ne laissent
pas que de vivre. 3 ° . Les petites pluyes
servent plus à l'accroissement des Plantes
que les grandes. Jamais avant M. de la
Baïsse on n'en a donné une bonne raison ;
cependant rien ne lui paroît plus consé
quent dans son systême ; car dans les
petites pluyes les goutes d'eau doivent
emmener autour d'elles un tourbillon
d'air proportionné à leur surface 3
et
comme elles font plus de surface, le tourbillon
doit être plus grand , ainsi elles
font insinuer en terre plus d'air. 4 ° . Par
la même raison les Plantes aquatiques ,
selon notre Auteur ,sur tout celles des Eaux
dormantes , profitent beaucoup en tems
de pluye ; car outre l'effet que produisent
les variations de l'air , il faut faire attention
que l'air renfermé dans les eaux des
étangs s'épuise , tant par la consomption
qu'en font les Plantes , que par la chaleur
de la Saison ; ainsi les goutes de pluye
en tombant labourent la surface de l'eau , et
insinuent l'air dans les creux qu'elles.
font. Par - là les Plantes reçoivent un secours
nécessaire à leur respiration épuisée;.
il
AVRIL. 1734. 639
il est bien triste pour un Physicien de
s'être mis l'esprit à la torture , pour enfanter
l'explication d'un fait qui est faux .
5°. Quand on a mis du gros bois au feu
il s'y fait des fentes irrégulieres qui tendent
au centre de l'arbre : ces fentes sont
justement , si on en veut croire M. de la
Baïsse , les routes de l'air extérieur pour
s'insinuer dans l'arbre quand il est sur
pied. Pour qu'un bois brule bien il ne
faut pas qu'il soit privé de cet air , aussi
un bois mort sur pied ne brule pas bien,
parce qu'il se trouve dépourvû d'air.
Un bois flotté ne brule pas mieux, parce
que l'eau en a chassé l'air et les sels . Ap .
paremment dans le Pays de M. de la
Baïsse on ne brule point de bois flotté
car il nous auroit parlé plus juste sur la
qualité de ce bois .6. Il faut tremper dans
l'eau leChêne,leNoyer, et quelques autres
arbres avant de les employer en oeuvre ,
autrement ils se déjettent et ils s'écaillent
lorsque les Ouvriers coupent avec leurs
instrumens tranchans une partie des liens
qui tiennent quelques bulles d'air génées
dans les cellules intérieures du bois. L'eau
où on fait tremper ces bois prévient ecs
inconvéniens en ouvrant des passages à
cet air enfermé. 7 ° . Enfin l'air renfermé
dans la moëlle des Plantes , contribuë à
,
pousser
640 MERCURE DE FRANCE
pousser et à perfectionner les sucs ; delà
vient que dans les Entes , lorsque la
moëlle du sujet communique avec celle
de la greffe , les fruits s'en ressentent presque
toujours. Ainsi une branche d'Oranger
entée en fente sur un pied de Jasmin
qui abonde en moëlle , porte des fleurs
qui tiennent plus de la fleur de Jasmin
que de celle de l'Oranger . Si ce fait avancé
par M. de la Baïsse étoit vrai que
viendroient les recherches de M. Duhamel
sur l'analogie des sujets qu'on doit
greffer avec les greffes.
de-
C'est par cette observation , Monsieur,
que M.de la Baïsse finit une Dissertation
que l'Académie Royale de Bourdeaux
a jugée digne du Prix , et qu'elle a eu la
satisfaction de choisir entre plusieurs
sçavans Ouvrages. J'ai l'honneur d'être
M. &c. D. B. *** à Paris ce 23 Novembre
1733 .
Fermer
Résumé : SUITE de la Lettre de M. D. B. contenant l'Analyse de la Dissertation sur la circulation de la Séve dans les Plantes.
Le texte présente les observations de M. de la Baïsse sur la circulation de la sève dans les plantes, en établissant une analogie avec la physiologie animale. Selon M. de la Baïsse, le suc terrestre pénètre dans les racines par les pores de l'écorce, subissant une première digestion similaire à la mastication animale. Ce suc passe ensuite dans les fibres ligneuses de la racine, agissant comme des œsophages, pour atteindre l'estomac principal de la plante situé au nœud de la tige. À cet endroit, les fibres ligneuses repliées tourmentent le suc, lui donnant une deuxième digestion comparable à celle de l'estomac animal. Les liqueurs ajoutées causent des fermentations, et le bassin situé au milieu du nœud peut provoquer des mouvements vermiculaires similaires au péristaltisme intestinal. Les articulations des branches avec les tiges sont également des nœuds, fonctionnant comme des estomacs plus petits. Les duretés pierreuses nommées nœuds sont analogues aux pierres formées dans les viscères des animaux. Après digestion, le suc passe dans les fibres de la portion ligneuse où la digestion s'achève. Contrairement aux entrailles animales, les canaux ligneux des plantes se divisent en plusieurs branches et se terminent par des orifices imperceptibles pour évacuer les excréments. M. de la Baïsse observe que le suc nourricier des plantes, une fois digéré, se filtre dans les feuilles et les fleurs, passant ensuite par des canaux collatéraux dans les utricules voisins et la masse des liquides. Il conclut que la sève digérée circule dans la plante de manière similaire au chyle dans le sang animal. Il ajoute que la nutrition des plantes, comme celle des animaux, est moins nécessaire que la respiration. Les plantes sont des machines dont les mouvements sont régulés par une force similaire à celle d'un balancier, nécessitant une respiration continue. L'air entre avec le suc dans la plante et se sépare dès son entrée, se rendant dans les trachées qui aboutissent à la moelle. La moelle, spongieuse, semble jouer le rôle des poumons chez les animaux. Le suc digéré se mélange avec l'air dans la moelle, recevant une préparation similaire à celle du sang dans les poumons. M. de la Baïsse observe que certains nœuds de la plante fonctionnent comme le cœur, avec un nœud supérieur et un nœud inférieur jouant respectivement les rôles des ventricules droit et gauche. Les plantes exhalent l'air par les nouvelles feuilles et les fleurs, imitant la respiration alternative des animaux. L'action réciproque entre l'air extérieur et intérieur est essentielle pour la végétation des plantes. M. de la Baïsse explique les phénomènes de la végétation des plantes selon les saisons en fonction de la compression et de la dilatation de l'air intérieur et extérieur. Il conclut que les labours et le remuage de la terre fournissent aux plantes l'air nécessaire à leur croissance.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
12
p. 756-758
Décoration de l'Opera de Jephté, [titre d'après la table]
Début :
Le 28. Mars, l'Académie Royale de Musique remit au Théatre, à la [...]
Mots clefs :
Académie royale de musique, Arbres, Décoration, Théâtre, Architecture, Jardin
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Décoration de l'Opera de Jephté, [titre d'après la table]
E 28. Mars , l'Académie Royale de
grande satisfaction du Public , l'Opera
de Jephté , dont toutes les Représenta
tions ont reçû de grands applaudissemens
. Nous renvoyons le Lecteur pour
les paroles et la Musique de cette Tragédie
, à ce que nous en avons dit au
- mois de Mars 1733. page 564 et en
Mars 1732. page 571. Mais une nou
velle Décoration , sur les Desseins du
Chevalier Servandoni , faite pour
pera
AVRIL. 1734. 757
pera de Pirithous , et qui paroît au quatriéme
Acte de Jephté , mérite bien que
nous en donnions une idée à nos Lecteurs.
Cette Décoration n'occupe que la moitié
du Théatre dans le fond. Elle représente
un Jardin enchanté , qui dans
ce petit espace est vû obliquement et
paroît extrémement vaste .
On y voit d'abord un grand Morceau
d'Architecture rustique , au milieu duquel
est un Grouppe de figure gigantesque
, représentant Hercule , dans le
moment qu'il étouffe Anthée. de la bouche
de ce dernier sort un grand Jet
d'eau. Au-dessous de ce Grouppe on voit
des Lions , qui semblent sortir de leurs
Antres , et qui vomissent une grande
quantité d'eau que plusieurs Bassins reçoivent
; ces eaux sont si bien feintes pardes
gases qu'on fait mouvoir par le moyen de
plusieurs roues,qu'elles paroissent vrayes.
Cette Fontaine est placée au milieu
d'une grande Allée d'arbres , à côté de
laquelle s'éleve une haute Charmille ,
taillée en Pilastres et en Arcades . Entre
la Charmille et les Arbres , ce qui forme
une seconde Allée , on voit des Piédestaux
avec des figures imitant le Marbre
blanc. Le fond est agréablement varié
par
758 MERCURE DE FRANCE
par plusieurs Terrasses et Jets d'eau , des
Allées et des Arbres de differentes especes.
> Au bout de la derniere Terrasse , sur
une hauteur à laquelle on arrive par une
montée en fer à cheval , ornée d'Architecture
, de Vases , de Statues , & c. on
apperçoit un grand Edifice rond , percé
à jour par des Arcades et des Colomnes ,
entre et au milieu desquelles s'élevent
plusieurs Arbres.
Ce Jardin , par l'art de la Perspective
et la dégradation des couleurs , fait paroître
le fond du Théatre plus grand
qu'on ne l'a encore vû. Cette Décoration
a été fort goûtée et fort applaudie.
grande satisfaction du Public , l'Opera
de Jephté , dont toutes les Représenta
tions ont reçû de grands applaudissemens
. Nous renvoyons le Lecteur pour
les paroles et la Musique de cette Tragédie
, à ce que nous en avons dit au
- mois de Mars 1733. page 564 et en
Mars 1732. page 571. Mais une nou
velle Décoration , sur les Desseins du
Chevalier Servandoni , faite pour
pera
AVRIL. 1734. 757
pera de Pirithous , et qui paroît au quatriéme
Acte de Jephté , mérite bien que
nous en donnions une idée à nos Lecteurs.
Cette Décoration n'occupe que la moitié
du Théatre dans le fond. Elle représente
un Jardin enchanté , qui dans
ce petit espace est vû obliquement et
paroît extrémement vaste .
On y voit d'abord un grand Morceau
d'Architecture rustique , au milieu duquel
est un Grouppe de figure gigantesque
, représentant Hercule , dans le
moment qu'il étouffe Anthée. de la bouche
de ce dernier sort un grand Jet
d'eau. Au-dessous de ce Grouppe on voit
des Lions , qui semblent sortir de leurs
Antres , et qui vomissent une grande
quantité d'eau que plusieurs Bassins reçoivent
; ces eaux sont si bien feintes pardes
gases qu'on fait mouvoir par le moyen de
plusieurs roues,qu'elles paroissent vrayes.
Cette Fontaine est placée au milieu
d'une grande Allée d'arbres , à côté de
laquelle s'éleve une haute Charmille ,
taillée en Pilastres et en Arcades . Entre
la Charmille et les Arbres , ce qui forme
une seconde Allée , on voit des Piédestaux
avec des figures imitant le Marbre
blanc. Le fond est agréablement varié
par
758 MERCURE DE FRANCE
par plusieurs Terrasses et Jets d'eau , des
Allées et des Arbres de differentes especes.
> Au bout de la derniere Terrasse , sur
une hauteur à laquelle on arrive par une
montée en fer à cheval , ornée d'Architecture
, de Vases , de Statues , & c. on
apperçoit un grand Edifice rond , percé
à jour par des Arcades et des Colomnes ,
entre et au milieu desquelles s'élevent
plusieurs Arbres.
Ce Jardin , par l'art de la Perspective
et la dégradation des couleurs , fait paroître
le fond du Théatre plus grand
qu'on ne l'a encore vû. Cette Décoration
a été fort goûtée et fort applaudie.
Fermer
Résumé : Décoration de l'Opera de Jephté, [titre d'après la table]
En mars 1734, l'Académie Royale a présenté l'opéra de Jephté, acclamé par le public. La décoration du quatrième acte, réalisée par le Chevalier Servandoni, a particulièrement retenu l'attention. Elle occupe la moitié du théâtre et représente un jardin enchanté, conçu pour sembler extrêmement vaste. Au centre, une architecture rustique montre Hercule étouffant Anthée, dont la bouche laisse jaillir un jet d'eau. Des lions, sortant de leurs antres, vomissent également de l'eau, recueillie dans des bassins. Cette fontaine est placée dans une allée d'arbres, à côté d'une haute charmille taillée en pilastres et arcades. Entre la charmille et les arbres, des piédestaux avec des figures imitant le marbre blanc sont visibles. Le fond est varié par des terrasses, des jets d'eau, des allées et des arbres de différentes espèces. Au bout de la dernière terrasse, un grand édifice rond percé d'arcades et de colonnes s'élève, entre lesquelles se dressent plusieurs arbres. Grâce à la perspective et à la dégradation des couleurs, le fond du théâtre semble plus grand qu'à l'accoutumée. Cette décoration a été très appréciée et applaudie.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
13
p. 1750-1789
LETTRE de M. Lefevre, Marchand Grainier, Fleuriste et Botaniste, à l'enseigne du Cocq de la bonne foy, au milieu du Quay de la Megisserie, à Paris. Contenant un Catalogue instructif des meilleurs fruits, &c.
Début :
J'espere, Monsieur, de vous mettre bientôt en état de rendre bon compte [...]
Mots clefs :
Fruits, Espèces, Poire, Pomme, Prune, Abricot, Cerise, Pêche, Plantation, Rouge, Arbres, Espaliers, Goût, Chair, Couleur, Terres, Vent, Air, Temps, Eau, Figues, Raisin, Saison
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE de M. Lefevre, Marchand Grainier, Fleuriste et Botaniste, à l'enseigne du Cocq de la bonne foy, au milieu du Quay de la Megisserie, à Paris. Contenant un Catalogue instructif des meilleurs fruits, &c.
LETTREde M. Lefevre , Marchand
Grainier, Fleuriste et Botaniste , à l'en
seigne du Cocq de la bonnefoy,au mi
lieu du Quay de la Megisserie, à Paris.
Contenant un Catalogue instructif des
meilleursfruits , &c.
'Espere , Monsieur , de vous mettre
bientôt en état de rendre bon
de ma conduite , au sujet de la petite
fleur nommée Oreille d'Ours ; mais en at
tendant il sera plus utile pour le Public
que je lui fasse part danscette saison d'un
Catalogue nouveau des meilleurs fruits
avec les temps justes de leur maturité.
Ouvrage important,que M. le Normand,
Directeur du Potager du Roy , qui enest
l'Auteur , et de qui je le tiens , ne trou
vera pas mauvais que je communique au
Public , qui lui sera redevable d'une ins
truction d'autant plus nécessaire , que
presque tout le monde a des fruits sans
sçavoir ni leurs noms,ni dans quel temps
on doitles manger, &c. Je suis , &c.
Catalogue
AOUST. 1735. 1751
2
Catalogue des meilleursfruits,avec les temps
les plus ordinaires de leur maturité.
POIRES. A la my-Juillet.
ETITMUSCAT,
Poires de sept en
Prucule.Excellente et fort estince mal
gré sa petitesse , à cause de la finesse de
son musc. Pour l'avoir fort bonne ilfaut
que l'arbresoit en plein vent , dans un
terrain sec, et même qu'il soit vieux, c'est
la premiere Poire quimeurisse.
AURATE,Poire fort estimée,elle n'estpas
encore fort connue,elle est presque aussi
hâtive que la précedente , et sept ou huit
fois plus grosse , et d'un gout presque
aussi délicat.
A lafin de Fuillet.
POIRESDE MAGDELAINE OU Citrons des
Carmes , d'un assez bon goût , mais su
jettes àdevenir cotoneuses.
Aucommencement d'Aoust.
MUSCAT ROBERT ou Poire Dambre;
on àla Reine, Poire cassante, mais excel
lente au sucre , à cause de son musc , et
parce qu'elle n'a point de marc.
CUISSE MADAME , connue en Flandre
sous le nom de Poire de Fusée , fort bon
D v ne*
1752 MERCURE DE FRANCE
ne son defaut est qu'elle tombe de l'ar
bre fort aisement , et qu'elle est trop mû
re près de la queue lorsqu'elle est encore
verte à la tête.
BLANQUETTE à longue queue. Elle est
de beaucoup meilleure que les autres es
peces de Blanquettes. Son goût est vi
neux , et sachair tendre.
" EPARGNE ou Poire de Samson ou de
Beau present, fort belle , passablement
bonne, un peu âpre.
POIRE DE CIPRE , ou Rousselet hâtif.
Fort bonne , mais sujette à devenir mol
le ; elle ressemble assés au Rousselet
de Septembre par sa figure et un peu mê
me par songoût, maisquin'est pourtant
passi fin à beaucoup près.
Alany-Aòùst.
POIRE SANS PEAU. Excellente , très
beurée , et d'une eau parfumée.
OIGNONET. Assés bonne,platte , à peu
près de la figure d'un Oignon.
GROS BLANQUET ET PETIT BLANQUET.
Cassantes, fort bonnes au sucre,mais insi
pides crues.
BELLISSIME OU Suprême , belle à pein
dre , mais cotoneuse et sans goût.
Cassolette,
AOUST. 1735. 1753
Alafin d'Aoust.
CASSOLETTE. Poire cassante , mais d'un
musc agreable et sans marc , pour cela
excellente au sucre.
SALVIATI, Poire musquéeetsans marc,
>
excellente au sucre : on en faitde fortbom
Fatafia.
POIRE DE ROSE ou Epine Rose , assés
bonne mais d'une chair grossiere
ayant beaucoup demarc.
BON CHRETIEN D'ETE' , ou Grassioli.
Belle Poire , mais peu estimée, si ce n'est
pour les compotes , ou pour monter des
plats.
BON CHRETIEN D'ETE" musqué. Belle,
musquée etcassante ,mais non pas seche,
elle est plus estimée que la precedente et
neréussit point greffée sur Coignassier.
ROBINE Ou Royale musquée , ouà verat,
ou Muscat d'Aoust. Très estimée , quoi
que cassante, parce qu'elle a de l'eau et
qu'elle est d'un parfum excellent..
MILANBLANC ou Poire aux Mouches12
ou Bergamotte d'Eté. Tendre et douce
mais cotoneuse.
20
BOURDON MUSQUE", et Poire d'Orange.
Elles ont de l'odeur , mais elles sont cas
santes et seches,et pour cela peu estimées..
Ex
Dvj
1754 MERCURE DE FRANCE
En Septembre.
ROUSSELET. Poire excellente , tout le
mondele connoît. C'est une erreur que
de faire deux especes du gros et du
petit. Le sujetsur lequel la greffe est po
sée , la vigueur de l'arbre , son âge , le
terrain, sec ou humide, dans lequel il est
planté , sont les seules causes du plus ou
du moinsde grosseur , de couleur et de
goût.
EPINE D'ETE' , en Italien Bujarda. Ex
cellente Poire , très fondante etd'un musc
très fin ; elle ressemble assés à l'Epine
d'Hiver par sa figure , si ce n'est qu'elle
est un peu plus allongée vers la queuë,
une marque de son excellence est qu'on
l'estime , quoiqu'elle meurisse dans le
tems desPêches, qui bannissenttoutes les
Poires de leur saison , hors celle-ci et le
Rousselet.
INCONNUE CHENEAU OU Fondante de
Bresse. C'est à tort qu'on l'a nommée
Fondante , elle ne l'est pas , mais elle est
d'une fort bonne eau , et quoiqu'on net
puisse pas la compter parmi les excellen
tes Poires , cependant il est à propos d'en
planter quelques arbres dans les Jardins
d'une grandeur raisonnable, pour ne se
trouver pas sans fruits entro les Pêches
et le Beuré.
AOUST. 1735. 1755
ANGLETERRE OU Beuré d'Angleterre.
Poire très fondante et d'un goût relevé ,
mais elle mollit extrémement vîte. C'est .
la seule avec l'inconnue Cheneau , qui
puisse garnir le vuide dont on vient de
parler entre les Pêches et le Beuré.
En Octobre.
BEURE'. Excellent , tout le monde le
connoît ;le vert , le gris , le rouge, le
doré sont tous de la même espece. Ces
differences ne viennent que des mêmes
causes qui ont été raportées ci-devant à
l'occasion du Rousselet.
VERTE LONGUE ouMonille bouche d'Au
tomne.Poire fort bonne, fondante et fine,
elle seroit beaucoup plus estimée si elle
meurissoit avant le Beuré dont lacompa
gnie lui est fort désavantageuse.
VERTE LONGUE SUISSEOU MouilleBouche
Panachée.Elle n'est differente de la précé
dente , qu'en ce que celle-ci est rayée de
jaune et de vert ; le bois est panachécom
mele fruit.
BERGAMOTTE D'AUTOMNE. Poire excel
lente , très beurée , pleine d'eau et d'un
parfum fort agréable dans les terres se
ches et legeres , elle est cependant su
jette à devenir cotoneuse.
BERGAMOTTE SUISSE. Elle n'est diffe
rente
1756 MERCURE DE FRANCE
rente de la précedente que par la couleur,
celle ci est rayée dejaune.
DOYENNE'. Poire de S. Michel , Poire
de Neige , ou Poire debonne ente , fort
belle et assés bonne , mais sujette à mol
lir et à devenir cotoneuse ; elle seroit
plus estimée , si elle meurissoit dans une
autre saison , le Beuré lui fait tort.
BEZY DE LA MOTTE. Poire excellente
et fort estimée, parce qu'elle est très-fon
dante,sonarbrechargebeaucoup en plein
vent à haute tige, etson fruit y est meil
leur qu'en aucune autre situation. C'é
toit la Poire favorite de Louis XIV
EnNovembre.
MESSIRE JEAN D'un goût exquis
mais dont lachair est fort grossiere etfort
pierreuse.
POIRE DE VIGNE , de Damoiselle , longue
queue, ou Grise Brune. Petite Poire très
fondante et d'un goût relevé , mais qui
mollit trop vite.
LANSAC OU DAUPHINE. Cette Poire fut
présentée au Roy LouisXV.lorsqu'il étoit
Dauphin,Madame de Lansac étant pour
lors sa Gouvernante. Elle est tendre et
douce avec un petit fumet qui la fait es
timer.
SUCRE VERT. Petite Poire verte, Bew
rée et très-bonne
AOUST. 1735. 1757
CRASANE. Excellente , très fondante et
d'un goût très relevé , tellement que
quelques-uns l'accusent d'être âpre, mais
fort estimée dela plûpart, à cause de ce
goût vineux.
MARQUISE. Excellente,Beurée et d'une
fort bonne eau.
BONCHRETIEN D'EPARGNE. Beaucoup
plus beau que bon ; on s'en sert pour les
compotes.
En Decembre.
PETIT OIN ou Merveille d'Hiver. Beu
rée et bonne.
S. GERMAIN , autrefois inconnuë , la
Faze. Excellente et fort estimée , quoi
quesujette àêtre pierreuse , parce qu'elle
est fondante,d'un goût exquis , et qu'elle
se garde long-temps mûre sans mollir ,
qualité qui n'appartient qu'à elle seule
de toutes les Poires fondantes.
LOUISE BONNE. Plus belle ordinaire
mentquebonnes cependantil s'en trouve
de fort bonnes , provenues de vieux ar
bres en plein vent.
ECHASSERIF. Excellente ; c'est grand
dommage qu'elle mollisse si vîte;celles de
plein vent se gardent plus long-temps ,
et sont d'un goût exquis.
AMBRETTE. Excellente et fondante dans
les terrains secs, mais mauvaise pourl'or
dinaire
1758 MERCURE DE FRANCE
dinaire dans les lieux humides et froids.
MARTINSEC. Cassant, peuestimé crû,
mais excellent cuit.
VIRGOULEUSE
en Angoumois Buja
leuf, en Limouzin Chambrette , en Gas
cogne Poire de glace. Excellente , très
Beurée et fort estimée, tant poursabeauté
que pour sa bonté.
EPINE D'HIVER. Poire très fondante ,
et d'un musctrès fin. On convient qu'une
bonne Epine est la meilleure et la plus
fine de toutes les Poires , mais il est très
rare de la trouver,etil enfaut souvent'ou
vrir beaucoup avantque de larencontrer,
Janvier et mois suivans.
ROYALE D'HIVER , en Italie Spina de
Carpi. Belle et bonne , quand elle pro
vient d'un vieux arbre , planté en ter
rain sec, mais sans cela insipide et de
peu de valeur.
COLMART. Excellente , fort beurée et
d'un goût très exquis , elle se garde long
temps , et c'est la derniere Poire Beurée
qui se mange.
BON CHRETIEN D'HIVER. Très beau
cassant , et d'une eau sucrée , excellent
pour les compotes, et pour ladécoration
d'une Table.
ANGELIQUE DE BORDEAUX ,
ou Saint
Martial
AO UST. 17337 1759
de
Martial. Assés grosse et bienfaite , mais
peu de valeur , quoique quelques uns
assurent l'avoir mangé bonne en cer
taines années.
BERGAMOTE DE BUGI. Grosse et bonne
›
en Touraine , où elle est connue sous le
nom de Poire de Ministre ; mais à Paris
onne s'en sert que pour les compotes.
FRANC REAL, double fleur Cadillac ,
Poire de Livre. Nesemangentque cuites.
Remarques Generales surlesPoires.
Les Poires en general se greffent sur
le Coignassier ou sur le Franc qui est le
Sauvageon de Poirier , soit de bouture
soir de pepin.
Le Franc est extremement vigoureux,
et pour cette raison fait des arbres très
grands qui sont tardifs à porter du fruit,
et qui ledonnentmoins coloréetde moin
dre goût que ceux qui sont sur Coignas
sier. En recompense ces arbres sur Franc
durentlong-tems , et étant fort grands
ils donnent une prodigieuse quantité de
fruits quand l'âge a moderé leur vigueur
excessive , mais il faut les attendre. Au
contraire les Poiriers greffés sur Coignas
sier,nedeviennent ni si grands nisi vieux;
mais comme ils donnent leurs fruits plus
colorés et de meilleur goût , et qu'ils
sont
1760 MERCURE DE FRANCE
sontd'un raport beaucoup plus prompt,
(ce qui flate ceux qui plantent) on ne
s'avise guere de planter du Francque dans
les terres où leCoignassier ne peut pas
reussir.
res ,
Ces terrains sont ceux qui sont fort
brulans et qui se dessechent assés, avant
et pendant les chaleurs de l'Eté ; les ra
cines du Coignassier ne s'enfonçant gue
ne fontque couler entre deuxterres
assés proche de la superficie , où elles ne
seroient pas en sûreté contre la seche
resse dans ces sortes de terres au lieu
que les racines du Franc, piquent , s'en
foncent , et se mettent ainsi hors de la
portée de la secheresse.
,
Ce qu'on vient de dire doit s'entendre
seulementpour lesarbres àplanter en con
tre espaliers , palissés en buisson et en
espaliers ; car pour ceux quel'on plante
en plein vent à haute tige , il faut qu'ils
soient greffés sur Franc. Les racines du
Coignassier sont trop foibles et trop peu
profondes pour soutenir ces grands ar
bres contre les vents auxquelsils sont ex
posés. D'ailleurs commeon ne retranche
presque rien à cette sorte d'arbres que
P'on ne taille
comme les autres , l'a
pas
bondance de la seve se trouve bientôt
partagée dans une si grande quantité
de branches, qu'elle est moderée dans
chacune,
AOUST. 1735. 1757
chacune , et par consequent ne les em
pêche pas de se mettre àfruit.
LesPoiriers se plantent en espaliers,en
contre espaliers, palisés , en buissons , et
en plein vent de haute tige ; à l'égard des
espaliers , il faut distinguer les bonnes ex
positions qui sont celles du Levant et du
Midy; la médiocrequi est celle du Cou
chant, et la mauvaise qui est celle du
Nord.
On ne peut gueres avoir aux environs
de Parisde beau bon Chrétien d'Hyver,
ni de bonnes Bergamotes qu'en espaliers
aux bonnes expositions ; ainsi il faut y
planter ces deux especes de Poires; mais
on neconseille pas d'y en planter aucu
nes autres qui peuvent fort bien réussir
ailleurs, et quioccuperoient ici des places
qui sont précieuses par lebesoin qu'on en
a pour les Pêches , les Cerises précoces ,
quelques especes de Prunes, et les Rai
sins muscats, tous fruits à qui ces bonnes
expositions sont nécessaires.
Toutes sortes de Poires s'accommo
dent assés de l'exposition du Couchant ,
mais on croit à propos de ne planter en
espaliers que desgros fruits qui sontsujets
à tomber en plein vent , comme Beurée
S. Germain, Crasane , Virgouleuse , &c.
on nedoit pas pour cela se dispenser de
planter
1761 MERCURE DE FRANCE
planter de ces mêmes especes en plein air,
soit enbuissons , soit en contre espaliers
palissés , parce qu'en general les fruits
venus en plein air, sont de bien meilleur
goût que ceux de l'espalier.
Pour l'exposition du Nord , il y apeu
d'especes de Poires qui y donnent du
fruit,ces especes sont le Beuré,la Crasanne,
S.Germain,le MessireJean,et le Doyenné.
Cesfruits y deviennent gros,sans couleur,
et on doit les employer à faire des com
potes , avant qu'ils soient murs , car la
plupart mollissent avant leur parfaite ma
turité , et ceux qui y parviennent sont
insipides et pâteux.
Les contre espalliers pallissés et lesbuis
sons ,sont propres pour toutes les espe
ces de Poires , excepté le bon Chrétien
d'Hyver qui y seroit
peu
coloré , et
par conséquent privé de son principal
merite , et les Bergamotes, dont les ar
bres réussissent ordinairement très mal.
Pourles pleins vents à hautes tiges , on
doit choisir les especes dont les fruits sont
petits , et par consequent moins sujets à
être abatus par les vents , et quelques
especes , comme le Bezy de lamotte,qui
n'étant pas naturellement d'un goût très
relevé , ont besoin de cette disposition
pour le leur augmenter; car parmi les
fruits
A OUST. 1785. 1763
fruits en plein air , qui ont tous plus de
goût que ceux des espaliers , ceux de
hautes tiges se distinguent considerable
ment.
POMMES , àlamу-Aoust.
CALVIL D'ETE'. Grosse Pomme rouge ;
qui a la chair legere comme les autres
Calvils , d'un bon goût , mais sujette à
être cotoneuse ,lorsqu'elle est bien mûre.
Elle est fort agreable pour la décoration
des Tables , sur tout dans les années ou
les Pêches manqueut.
En Novembre.
CALVIL BLANC à côtes. Très belle Pom
me, bonne et qu'on garde quelquefois
jusqu'à Pâques.
,
Decembre , et lesmois suivans.
CALVIL ROUGE. Très belle et bonne
Pomme dontla chair est rouge , lors
qu'elle provient de vieux arbres en ter
rain sec. Elle se garde long-tems , et
fait l'ornement desTables à la fin de l'Hi
ver.
REINETTE FRANCHE. Fort connuë et
fort estiméepar tout pour sa bonté , tant
cruë que cuite , et parce qu'elle se con
serve long-tems.
REINETTE
1764 MERCURE DE FRANCE
REINETTE GRISE. Excellente à manger
cruë , lorsqu'elle est fannée , elle a au
moins autant de goût que la précedente ,
et se garde aussi long-temps.
REINETTE D'ANGLETERRE ou Pomme
d'or. Petite Pomme fort jaune, plusplatte
et plus seche que la Reinette franche ;
elle se garde long-tems,
POMME DE VIOLETTE. Grosse Pomme
d'un rouge foncé , dont la chair a le goût
aprochant de l'odeur de la Violette
mais cotoneuse.
FENOUILLET GRIS. Pomme grise qui a
le goût d'anis , excellente lorsqu'elle est
fannée.
FENOUILLET ROUGE,Ou Bardin. Comme
la precedente , hors qu'elle est d'un gris
plus sombre avec quelques grandes
taches d'un rouge pourpre ; elle a la
chair plus ferme que la précedente , et
quelque chose de plus fin dans le goût.
,
APY. Petite Pomme fort jolie pour sa
couleur , d'un rouge vif , sur un fond
blanc clair , on en monte des piramides
magnifiques pour les tables pendant l'HI
ver.
POMME ROSE. Elle ressemble fort parle
dehors à l'Apy. Elle est ordinairement un
peu plus grosse, maiselle ne se garde pas
si long-tems , sa chair est moins seche ,et
sent un peu la Rose.
Remarques
AOUST 1735. 1765
Remarques generales.
Les Pommes se greffent surle Franc de
Pommier,qui est le Sauvageon de Pepin,
sur le Doussin et sur le Paradis , qui sont
deux autres especes de sauvageon.
Le Franc de Pommier , comme celui
de Poirier , fait des Arbres vigoureux ,
tardifs à porter du fruit , mais qui vivent
long-tems; on ne s'en sert que pour les
Arbres en plein ventde hautetige.
Le Paradis ne faisant pas de grosses
Racines , fait des Arbres qui poussent
peu ,qui donnent dufruit très prompte.
ment , et pour cela sont propres à être
plantés enContre espaliers palissés, ou en
buissons , dans les endroits où on craint
dese borner la vûë.
Le Doussin tient le milieu pour la vi
gueur , entre les deux Sauvageons préce
dens ; c'est-à- dire , que les Arbres qu'il
fait , poussent moins que ceux sur Franc,
et plus que ceux sur Paradis , qu'ils se
mettent à fruit plutôt que les uns , et
plûtard que les autres ; enfin qu'ils sub
sistent moinslong-temps que ceux-là , et
beaucoup plus que ceux-ci.
Les Arbresgreffes sur ce Sauvageon ,
sont les plus propres à faire de beaux
buissons ; car ceux sur Franc deviennent
d'une
1766 MERCURE DE FRANCI
d'unegrandeur prodigieuse , et ne don
nent du fruit que lorsqu'ils sont vieux ;
et ceux sur Paradis poussent si peu de
bois , qu'on ne peut presque pas leur fai
re prendre forme. Ils viventtrop peu, et
sont trop chiffons pour un Jardin d'une
grandeur raisonnable , si ce n'est pourles
endroits où des Arbres plus grands bor
neroient quelque vûë que l'on veutcons
server.
Les Pommiers greffez surces troisSau
vageons , réussissent assez bien dans tou
tes sortes de terres passablementbonnes
même dans celles où les Poiriers languis
sent par trop de secheresse.
>
Ontrouve communémentdans lesJar
dins bien d'autres especes de Pommes,
que celles qui sont énoncées au Catalo
gue ci-dessus ; mais loin de s'attacher à
ce grand nombre d'especes médiocres
on conseille volontiers de s'en tenir à la
,
Reinette franche , à la Reinette grise,
aux Calvils , aux Fenouillets , à l'Apy,
et à la Pomme rose, qui sont sans_con
tredit , les meilleures especes ; et de re
jetter les autres qui sont inférieures à cel
les-ci , et qui meurissent dans le même
temps,posant pour maxime,qu'on nedoit
souffrir de fruits médiocres , que dans les
saisons où on n'ena point de fortbons.
CERISES
A OUST. 1735. 1767
CERISES vers lafin de May.
CERISES PRECOCES , ne sont considéra
bles, que par leur primeur ; et par consé
quent ne doivent se planter qu'à un Es
palier au Midi ou auLevant , et jamais à
une mauvaise exposition
ni en plein
pas hâtives.
vent , où elles ne seroient
Ala my-Juin.
CERISES COMMUNES , sont plus belles
et meilleures que les précedentes , mais
moins belles et moins bonnes que les sui
vantes ; il n'en faut que pour garnir le
vuidé quise trouveroit entre les Precoces
et celles de Montmorenci.
Vers lafinde fuin.
CERISES DE MONTMORENCY , sontbel
les et bonnes , on s'ensert pour les Con
fitures et pour les Ratafiats.
GUIGNES BLANCHES ET NOIRES. Les
blanches sont plus estimées que les noi
,
res il ne faut des unes et des autres
que pour attendre les Bigareaux qui sont
beaucoup plus beaux etmeilleurs.
Vers la my-fuillet.
CERSIES ROYALES oud'Angleterre, sont
très-grosses et très-douces , l'Arbre fleu
E
rit
1768 MERCURE DE FRANCE
rit beaucoup , charge peu, et ressemble
fort au Griottier.
GRIOTTES , c'est une espece de grosse
Cerise noire , fort estimée , parce qu'elle
est fort douce ; son Arbre charge fort
peu , quoiqu'il fleurisse beaucoup.
BIGAREAUX. C'est à tort que quelques
uns les divisent en deux especes ; sça
voir , gros et petits, il se trouve toujours
des deux especes sur le même Arbre ; et
si un Arbre les donnegeneralement plus
gros qu'un autre,on ne doitimputer cela
qu'à la vigueurde l'Arbre , et non pas
multiplierles especes faussement.
REMARQUES sur les Cerises.
En Italie , et en quelques Provinces
du Royaume , comme en Dauphiné ,ce
qu'on apelle Griottes , ce sont nos Ceri
ses , et ce que nous apellons Griottes en
France
›
ils le nomment Cerises. En
Poitou eten Angoumois , on apelleGui
gnes ce que nous apellons Cerises ; on
apelle Cerises ce que nous apellons Me
rises ; et on apelle Guindoux ce que nous
apellons Griottes.
Tous les Cerisiers en general se gref
fent sur le sauvageon de Cerisier , ou sur
le Merisier , en fente ou en écusson ;
mais ils s'accommodent ordinairement
mieux
A O UST. 1735. 1769
pous
mieux de la greffe en écusson à la
se , c'est-à dire , de celle qui se fait avant
la S. Jean.
Ils réussissent assés bien dans toutes
les terres qui ne sont pas absolument
mauvaises ; mais mieux dans celles qui
sont legeres et sabloneuses.
Les Cerisiers de Cerises Royales , et
les Griottiers , sont si semblables par leur
bois , la maniere de le pousser , la gran
deur et l'épaisseur de leurs feuilles , par
la quantité extraordinaire de leurs fleurs
disposées sur l'une et sur l'autre de la
le
même maniere ; enfin
›
par peu defruit
qui y tient en comparaison de cette
quantité defleurs , mêmepar la grosseur,
la figure et la douceur de leurs fruits
qu'on croit volontiers que ce sont deux
especes de Griottes , dont l'une est rouge
,
et l'autre noire.
PRUNES aucommencement de Juillet.
JAUNE HATIVE , ou Prune de Catalo
gne. C'est la plus hâtive de toutes les
Prunes , elle est très douce et assés es
timée , parce qu'on n'en a point encore
de meilleures dans cette Saison.
VIOLETTE HATIVE , ou Grosse noire de
Montreuil. Grosse et très-belle Prune ,
presque aussi hâtive que la Jaune ; mais
E ij
sa
1770 MERCURE DE FRANCE
sa beauté et sa primeur fonttout son me
rite ; car elle n'est pas bonne.
Ala my-Juillet.
PERDRIGON HATIF , ressemble assés au
Perdrigon violet par sa figure et par sa
couleur , mais n'en aproche pas par sa
bonté , quoiqu'elle soit meilleure
précedente.
A lafin de Juillet.
GROSSE MIRABELLE , ou double Mira
belle , ou Mirabelle perlée. Très bonne
Prune,pleine d'eau et fort sucrée ; c'est
de toutes ces prunes , celle qui aproche
le plus de la bonté des trois excellentes
dont on va parler ; et ce quilui est avan
tageux , c'est qu'elle meurit avant elles
dans une Saison où elle est sans concur
rente,
En Aoust.
PRUNE DEMONSIEUR,que quelques-uns
déguisentsous le nom de Damas de Tours.
→
Assés belle prune , fort commune, pas
sablement bonne lorsqu'elle est bien
meure.
DAMAS VIOLET et Damas rouge, sont
deux especes de Prunes passablement
bonnes , qui quittent le noyau bien net,
comme
quela
suivent.
AOUST. 1735. 1771
comme tous les Damas ; mais qui ne va
lent pas les trois especes de Damas qui
Damas
DAMAS BLANC ,Damas vert
de Maugeron , sont les trois meilleures
especes de Damas , qui étoient autrefois
les plus estimées de toutes les Prunes
lorsqu'on ne faisoit cas que de celles qui
quittoient bien le noyau.
PETITE MIRABELLE. Petite Prunefort
connue, elle est d'unfort bongoût ; mais
elle est séche , et pour cela propre aux
confitures.
MIRABELLE ROUGE n'est differente
>
de la précedente , que par sa couleur.
IMPERIALE VIOLETTE. Grosse Prune ,
de la grosseur etde la forme d'un œufde
poule , très-belle , mais insipide.
IMPERIALE BLANCHE ou Dardonne ,
ne differe de la précedente , que par sa
couleur.
PRUNE D'ABRICOT. Belle er bonne
Prune quiala chair jaune , presque com
meun Abricot commun.
REINE-CLAUDE , àTours Prune d'A
bricot vert. A Vitry sur Seine , Dauphine.
C'est la meilleure de toutes les Prunes,
elle garde toujours sa couleur verte,quoi
qu'elle soit meure ; celles qui ont été
bien découvertes sont fouettées de rouge,
E iij
1772 MERCURE DE FRANCE
à cause du Soleil; elle n'est pas belle ,
mais elle dédommage bien la vûë par le
goût ; on en envoye tous les ans une
grosse quantité de Tours à Paris , par
présent, dans des coffrets garnis de co
ton.
ROYALE, ou Perdrigon d'Italie
,
très.
belle et excellente ; sa couleur est d'un
rouge unpeu foncé ; mais elle est ordi
nairement si fleurie , qu'elle paroît toute
blanche, elle a moins d'eau que la Reine
Claude ; mais elle est cependant excel
lente.
PERDRIGON VIOLET. Excellente Prune
longuette , très-fleurie , plus petite que
la précedente , mais qui fait avec elleet
la Reine-Claude , une classe de Prunes
que les autres ne suiventque de loin
>
pour
ne,
la bonté.
PERDRIGON BLANC. Fort bonne Pru
semblable au Perdrigon violet par la
figure , mais qui lui est inferieure par sa
bonté.
DIAPRE'E. Bonne Prune violette , lon
quette , qui a la chair jaunatre , elle est
fort estimée pour faire des Pruneaux.
SAINTE CATHERINE. Fort bonne Pru
ne , sur tout lorsqu'on la laisse meurir,
jusqu'à cequ'elle soit ridée vers la queuë,
mais ilfaut pour cela qu'elle soit en es
palier
AOUS T.
1735:
palier ; car en plein vent , elle est sujette
à être abatue par les vents.
1773
EnSeptembre.
DAMAS DE SEPTEMBRE, ou Prune de
Prune violette , qui meurit
,
vacances.
après les autres
merite.
et c'est son principal
Vers la my-Octobre.
IMPERATRICE , er en Flandres Prune
d'Altesse , est beaucoup meilleure que la
précedente , quoique plus tardive , on en
mange jusqu'en Novembre ; elle a la
chairjaune , et est assés bonne pour faire
plaisir en cette Saison.
REMARQUES sur les Prunes.
Toutes les especes de Prunes se gref
fent en fente ou en écusson, sur des sau
vageons de Pruniers , soit de boutures ,
soit de noyau.
La jaune et la violette hâtive , n'étant
considerables que par leur primeur ; on
doit en planter enespalier auxbonnes ex
positions ; on peut cependant en planter
au Couchant quelques Arbres,qui empê
cheront qu'il n'y ait d'intervale entre ces
especes et les autres.
LesPerdrigonsviolets etblancs réussis
sent
1774 MERCURE DE FRANCE
sent ordinairement plus mal ailleurs que
dans ces espaliers bien exposez , et ce
sont d'assés bonnes especes pour meriter
qu'on leur ydonne place.
Pour avoir la Sainte-Catherine fort
bonne , il fautaussi en planter quelques
Arbres à ces bonnes expositions, pour les
raisons raportées ci-dessus.
Toutes les autres especes de Prunes
réussissent fortbien en plein air , et n'ont
point besoin du secours de l'espalier.
Ainsi on ne doit pas leur prodiguer les
bonnes expositions ;on peut bien enmet
tre à l'espalier au Couchant, lorsque par
le
la qualité de la terre cette exposition ne
peut pas segarnir dePêches.
Les Pruniers se plantent enplein air;
en buisson ou à hautes tiges; mais les
contreespaliers palissés ne leur convien
nent gueres; parce qu'en general ils sont
trop vigoureux pour être contenus dans
peu de hauteur qu'on donne commu
nément à ces contreespaliers,pour ne pas
borner la vûë, et en retranchanttoujours
ces Pruniers , comme on y seroit obligé,
afin qu'ils n'excedassent pas le treillage;
ils ne feroient toujours que pousser de
gros bois , et ne se mettroient point à
fruit.
Il fautfaire attention que dans lesPe
pinica
A O UST. 1735. 1775
pinieres de Vitry sur Seine , qui sont les
plus considerables des environs deParis,
pour les Arbres fruitiers
›
l'excellente
Prune qui est connue à la Cour sous le
nom deReine-Claude , n'y est connue
que sous celui de Dauphine, et il faut l'y
demander sous ce nom ; car les Mar
chands d'Arbres de ce Pays-là fourni
roient pour Reine-Claude une espece de
Damasblanc à qui ils donnent ce nom ;
c'est une Prune seche , et qui n'aproche
pas de la bonté de celle que l'on auroit
dessein d'avoir , et qu'ils nomment Dau
phine.
ABRICOTSau commencement deJuillet
ABRICOTS HATIFS ou musqués . Petits,
ronds , ayant la chair blanche et le noyau
rond , on ne l'estime qu'à cause de sa
primeur.
Ala finde Juillet.
ABRICOTS COMMUNS , ou gros Abricots,
ils sont plus plats , plus gros et beau
coup meilleurs que les hâtifs. Ils ont la
chair jaune.
Remarques sur les Abricots.
L'Abricotier se greffe ordinairement
sur l'Amandier et sur le Prunier, com
F y me
1776 MERCURE DE FRANCE
me les Pêchés dont il sera parlé ci-après.
Les expositions du Levant ou du Midi
sont necessaires aux Abricots hâtifs ; par
ce qu'il n'y a qu'elles qui puissent leur
procurer la primeur qui fait tout leur
merite ; elles sont aussi très-favorables
aux communs ; mais ils ne laissent pas
de réussir aussi au Couchant , sur tout
dans les terres chaudes et seches.
Les Abricotiers communs réussissent
mêmeen plein air en buissons,ou àhautes
tiges, et leurs fruits y sont incomparable
ment meilleurs que ceux des espaliers ;
ensorte qu'on n'en planteroit point en es
palier, si le raport de ceux de plein air
toit aussi certain que celui des espaliers;
mais il est fort ordinaire aux fleurs de
ceux-là , de périr par les gelées du Prin
temps , parce qu'on ne peut pas les cou
vrir comme les espaliers pendant cette
saison , quoiqu'ils soient beaucoup plus
exposés , n'ayant pas l'abri des murail
les ; mais quand le Printemps est favora
ble , et que ces Abricots de plein vent se
conservent , ils font mépriser ceux des
espaliers qu'on abandonne aux Confitu
riers.
Quoique les Abricots réussissent mieux
dans les terres legeres , que dans celles
qui sont fortes , ils s'accommodent ce
реп:
AO UST. 1735. 1777
pendant assés bien de celles-ci , sur tout
en éspaliers aux bonnes expositions ; on
doit seulement observer de planter sur
Amandier dans les Terres fort legeres ,
et sur Prunier dans celles qui sont pé
santes pour les raisons qui seront apor
tées ci-après , en parlant des Pêches.-9.b s
PECHES en Juillet.
AVANT PECHE BLANCHE , Pêche de
Troyes , ou Avant Pêche rouge , ne sont
estimées qu'à cause de leur primeur ; la
blanche l'est plus que la rouge.
Au commencement d'Aoust.
PETITE MIGNONNE,Ou Double de Troyes,
est fort bonne, plus grosse , et meilleure
"que les précédentes.
Vers la my-A›ût.
MAGDELAINE BLANCHE et Magdelaine
rouge excellentes , et ne sont differentes
qu'en ce que la rouge est beaucoup plus
colorée, tant dehors, que dedans autour
du noyau ; leurs feuilles qui sont beau
celles des au
coup plus dentelles que
tres especes de Pêches , font aisement
distinguer leurs Arbres sans y voir le
fruit.
GROSSE MIGNONNE, excellente , et la
E vj
plus
1778 MERCURE DE FRANCE
plus belle de toutes les Pêches; aussi est
elle la plus estimée , et celle donton doit
planter le plus.
Vers la fin d'Aoust.
ROSSANE. Elle a la peaujaune , et d'un
rouge pourpré du côté du Soleil ,sa chair
est jaune , assés séche, et sujette à deve
nir cotoneuse; son Arbre charge beau
coup.
CHEVREUSE HATIVE. Elle est très-belle
pour sa grosseur et sa couleur sa forme
,
est un peu allongée , elle est fort sujette
àdevenir cotoneuse ; l'Arbre portebeau
coup defruit.
BELLEGARDE, ou Galande. BellePêche,
quoiqu'unpeu longuette , elle est la meil
leure pourfournir avec la violette , l'in
tervale qui se trouve entre les Mignon
nes et les Admirables.
VIOLETTE HATIVE. Pêche, lisse excel
lente et très estimée pour son goût ex
quis , et plus vineux
bonnes Pêches.
celui des autres
que
BRUGNON C'est un Pavy lisse,comme la
Pêche violette
et qui ne se distingue
d'elle , que parce qu'il ne quitte pas le
noyau.
Ye
AOUST 1735. 1779
Vers la my-Septembre.
'ADMIRABLE ROYALE. Deux belles et ex
cellentes Pêches , qui meurissent en mê
metemps, assés semblables dans leurs fi
gures , si ce n'est que la Royale a com
munément comme une petite tête.
PAVY-MAGDELAINE , est fort beau et
assés gros ; sa couleur est d'un rouge clair
comme celle d'une Pêche-Magdelaine ,
et ses feuilles sont dentelées comme celles
de cette Pêche.
POURPREE, ou Chevreuse tardive , très
belle et très bonne Pêche , un peu plus
tardive que les précedentes , elle a la fi
gure et la beauté de la Chevreuse hâti
ve, et n'est pas cotoneuse comme elle ;
son rouge est foncé , et cela lui a fait
donnerle nom de Pourprée.
spot
En Octobre.
NIVETTE. Grosse Pêche allongée , mal
unie , et d'une figure assés irréguliere ,
belle et assés bonne , lorsqu'elle meurit
bien ; mais elle a peine à meurir dans les
terrains froids et humides , à moins que,
l'année ne soit favorable.
BLANCHE D'ANDELY. Pêche toute
blanche dedans et dehors , peu estimée.
ADMIRABLE JAVNE. Grosse Pêchefort
tar
1780 MERCURE DE FRANCE
tardive , qui a la chair jaune , elle meu
rit rarement aux environs de Paris, etn'y
est pas estimée.
VIOLETTE TARDIVE ou Pêche marbrée:
Pêche lisse , jaune, fouettée de rouge, qui
meurit rarement en cePays ; elle est fort
sujette à se crevasser.
PAVY DE POMPONNE ou Pavy Mons
trueux. Très-gros et très-beau Pavy , de
la forme et de la couleur d'une belle
Pêche Royale ; il ne meurit que dans
les années et dans les terres avantageuses.
Remarques sur les Pêches.
Les Pêchers se greffent ordinaire
ment en Ecussons sur Amandier ou
sur Prunier ; les racines de l'Aman
dier piquent fort avant dans terre,
au lieu que celles du Prunier s'enfon
cent beaucoup moins , c'est sur ce fon
dement qu'on plante les arbres greffés
sur Amandier , dans les terres qui sont si
seches et si brulantes , que les racines du
Prunier ne seroient pas en sureté con
tre la secheresse , et au contrairé dans
les terres humides,et dans lesquelles l'eau
n'est pas éloignée de la superficie, on
ne doit planter que sur Prunier , parce
que les racines de l'Amandier en s'en
fonçant trouveroient l'eau qui les pour
Tiroit.
AOUST. 1735. 1781
Les Pêchers s'accommodent beaucoup
mieux d'une terre legere que de celles
qui sont froides et pesantes , où la gom.
me lesestropie et souvent même les fait
périr. Il n'y a gueres que les Espaliers
au Levant et au Midy , qui leur con
viennent, et ils ne réussissent au Cou
chant que dans les terrains fort chauds
et secs. Dans les Jardins d'une grandeur
raisonnable , on doit planter quelques.
arbres d'avant Pêches et de petite Mi
gnonne, qui annoncent, pour ainsi-dire,
celles qui les suivent, et qui valent beau
coup mieux qu'elles mais dans les pe
tits Jardins on doit les suprimer et ré
server le peu de bonnes expositions que
l'on a pour les suivantes.
3
Detoutes lesPêches la grosse Mignonne
est la meilleure et la plus belle, si elledu
roit pendant toute la saison des Pêches ,
on se passeroit volontiers des autres es
peces, excepté la Violette qui est d'une
beauté et d'une bonté differente des au
tres Pêchés.
1
Les Magdelaines meurissent dans le mê
metemps que la grosse Mignonne , elles
ne valent pas mieux au goût , sont beau
coup moins belles, et par conséquent ne
se font pas admirer en sa compagnie,
outre cela elles quittent l'arbre si faci
lement
1782 MERCURE DE FRANCE
lement dans le temps de la maturité ,
qu'on a le désagrément d'en perdre une
grande partie qui se meurtrit en tom
bant, ainsi il faut en planter peu. Tout
ce qui détermine à planter des Magde
laines , c'est que les feuilles de leurs ar
bres ne se recoquillent point par les
froids du Printems , comme celles des
autres especes,dont les arbres et les fruits
souffrent beaucoup dans ces temps-là.
La Bellegarde et la Violette se lient
par leur commencement auxMagdelaines
et à la Mignonne, et par leurfin àl'ad
mirable et à la Royale , qui sont elles
mê.nes suivies par la Pourprée; en sor
te que ces especes produisent pendant six
semaines , sans interruption , une suite
de très bonnes Pêches ,à la fin desquel
les vient la Nivette , qui est fort bonne,
lorsque l'Automne est favorable.
On neconseille point de planter d'espe
ces plus tardives , si ce n'est le Pavy de
Pomponne,à cause de sa beauté; car les
Pêches ne valent plus rien dès que les
nuits deviennent froides. Il est inutile
aussi d'employer son Jardin en especes
médiocres , qui meurissent pendant cette
suite de très bonnes Pêches dont on vient
de parler , suivant la maxime déja ra
portée , que les fruits médiocres ne doi
vent
A OUST. 1735. 1783
vent se tolerer que dans les saisons où
on manque des bons.
Les Pavis ont plus de goûr que les Pê
ches dans les Pays chauds; le climat de
Paris ne leur est pas si avantageux et
ne leur fournit ni le goût ni la délicatesse
des Pêches. Ils y ont toujours la chair
grossiere et coriasse ; le seul avantage
qu'ils y ontsur lesPêches,c'est qu'ils sont
propres à être pochetés sans s'écraser ,
ce qui plaît beaucoup aux Dames. Les
trois especes inserées dans le Catalogue
sont les meilleures qui meurissent ordi
nairement aux environs de Paris, en
core s'en sert-t'on plus pour les Compo
tes qu'à les manger cruds.
FIGUES au commencement d'Août.
FIGUE BLANCHE RONDE ; c'est la plus
estimée de toutes les Figues pour ce Pays
cy; elle est fort belle, fort bonne , et
celle dont le fruit d'Automne meurit le
plus aisément.
FIGUE BLANCHE LONGUE , estfortbelle
et fort bonne ; mais outre que son fruit
d'Automne a plus de peineà meurir que
celui de la précédente, son fruit d'Eté
a moins d'eau que la ronde , et quelque
fois même il seche sur l'arbre , lors
qu'il se trouve tropdécouvertde feuilles.
Ces
1784 MERCURE DE FRANCE
Ces deux especes de Figues sont les
seules dont on doive planter en ce Pays
cy, toutes les autres especesfort estimées
dans les Pays chauds , donnent si peu
de contentement aux environs de Paris,
qu'on n'en trouve presque plus que dans
les Jardins de quelques Curieux , qui
veulent absolument avoir de tout , sans
distinction.
Les deux especes de Figues blanches
donnent beaucoup de Figues-Fleurs , ou
Figues d'Eté qui meurissent toujours , à
moins de quelque accident particulier,
et beaucoup de secondes Figues ou Fi
gues d'Automne , qui ne meurissentque
lorsque l'Automne est favorable.
Les autres especes donnent peu de Fi
gues-Fleurs; et comme il est assés rare
qu'il fasse assés chaud pendant l'Autom
ne pour meurir les secondes, cette seule
considération suffiroit pour justifier que
c'est avec raison qu'on les a abandon
nées pour ne garder que les blanches.
On croit inutile de raporter les noms
de toutes ces Figues dont on ne conseille
point de planter. Les Figuiers se multi
plient aisément par les marcottes , ou
de bourures , ils se plantent en Espaliers
aux bonnes expositions ou en plein air,
soit en caisses , soit en pleine terre;
les
A OUST. 1735. 1785
les Figues de plein air ontbeaucoup plus
de goût que celles des espaliers , et celles
des caisses sont plus hâtives que celles
de pleine terre.
Le Figuier est un bois tendre , sujet
à périr dans les hyvers rudes par les for
tes gelées, et plus encore par les verglats;
c'estpourquoi ondoitserrer ceux quisont
encaisses, etcouvrir ceux qui sont en plei
ne terre, de fumier sec , de paille longue
ou de quelqu'autre matiere équivalente.
Il est vrai que ces couvertures ne se
roient pas nécessaires tous les ans, si on
pouvoit prévoir le degré de froid qui-doit venir pendant l'Hyver , on s'épar
gneroit souvent cette dépense et les ar
bres n'en feroient que mieux; car outre
que les rats et les mulots maltraitent sou
vent les Figuiers sous ces couvertures
le fruit est si tendre , lorsqu'on le decou
vre au Printems , qu'il est exposé à pé
rir par la moindre petite gelée , par un
grand hâle qui le desseche,ou par unSoleil
ardent qui le brule avant qu'il soit en
durci à l'air.
Les Figuiers en caisse se mettent fort
à la mode , tant à cause que leur fruit
est plus hârif et meilleur que celui de
pleine terre , que par la facilité qu'il y
àà les conserver l'Hyver, d'autant qu'il
leur
1786 MERCURE DE FRANCE
leur suffit d'avoir une Serre qui les mer
te à couvert des plus fortes gelées,
et qu'on peut en serrer un assés bon
nombre dans un petit endroit , parce
qu'il n'y a rien à leur faire pendant l'hy
ver ; joignez à cela qu'on est dispensé
par ces caisses d'employer en Figuiers
une partie des Espaliers bien exposés;
dont on n'a jamais trop pour les Pêches
et les autres fruits à qui ils sont abso
lument nécessaires.
Il est vrai qu'il faut à ces caisses d'am
ples et fréquentes moüillures pendant
Eté , mais en les rangeant proche de
l'eau lorsqu'on les sort de la Serre , ces
arrosemens nesont pas d'une fort gran
de dépense.
RAISINS à lafinde Juillet.
RAISIN PRECOCE , ou de la Magdelaines
tout son mérite est d'être hâtif.
Vers la fin d'Août.
CHASSELAS , beau et excellent Raisin,
qui meuritfacilement etqui esttrès-doux.
CIOUTA OuRaisin d'Autriche ; bon '
doux comme le Chasselas ; ses feuilles
sont découpées en feuilles de persil.
RAISIN DE CORINTHE blanc, et Raisin
de Corinthe violet , deux especes de petit
Raisin
A OUST. 1735. 1787
·
Raisin sans pepin , dont les grapes sont
ordinairement très grosses , les grains
très menus et fort pressés.
En Septembre.
MUSCAT BLANC; Muscat violet,et Mus
cat rouge. Ces trois especes de Muscat
sont peu differentes par le goût, cesont
de très beaux et très excellens Rai
sins , lorsqu'ils sont bien meurs , mais
dans la plupart des Jardins des environs
de Paris , ils ont besoin pour meurir d'ê
tre aidés , comme on le dira cy après ;
encore dans bien des années ces secours
ne leur suffisent pas.
En Octobre.
MUSCAT LONG, Passe musqué, ou
Muscat d'Alexandrie. C'est un très-gros
Raisin , long et très- excellent , lors
qu'il est planté dans un terrain assés
chaud pourpouvoir meurir; encore avec
cet avantage de terrain , il faut que l'an
née soit favorable ; ainsi il est inutile
d'en planter dans les terres froides , si
ce n'est pour les confitures.
VERJUS , ou Bourdelais , gros Raisin
dont on se sert avant qu'il soit mûr
pour la Cuisine et pour les Confitures.
La Vigne se multiplie aisément par
mar
1788 MERCURE DE FRANCE
marcottes ou de boutures , qui prennent
racine fort aisément , soit qu'elles soient
seulement du bois de l'année , ce qui
s'appelle simplement Boutures , soit qu'il
y tienne un peu de vieux bois , et pour
lors elle se nomment Crossettes.
Les Vignes se plantent en espalier ou
en plain air, soit pour les palisser sur
quelques Treillages ou Berceaux , soit
pour soutenir seulement chaqueSep avec
un Echalas , comme on fait communé
ment dans les Vignes de la Campagne.
Les Muscats , et sur tout le long, de
mandent absolument l'espalier à une
bonne exposition ; par la difficulté qu'il
Y àles faire meurir, il est aussi néces
saire au Raisin Précoce , pour lui pro
curer la primeur , qui fait tout son mé
rite.
Les espaliers bien exposés sont aussi
fort avantageux aux Chasselas Ciouta
et Corinthe , ils y deviennent plus beaux
etymeurissent plus sûrement qu'ailleurs,
cependant ces especes ne laissent pas de
meurir communément assés bienau Cou
chant et même en plein air , sur tout
dans les terres chaudes.
Pour le Bourdelais , comme on ne s'en
sert qu'avant qu'il soit meur , on ne le
plante qu'au Couchant ou au Nord, ou
en
A O UST. 1735. 1789
en plein air, sur quelques Berceaux.
Les Muscats meurissent difficilement
1º. parce que leurs grains sont ordinai-
rement si pressés sur les grapes , que
chacune de ces grapes fait comme une
masse qui ne peut pas être aisément pé
netrée par la chaleur du Soleil , 2°. parce
que
la
peau de ces grains est beaucoup
plus dure que celle des autres Raisins.
Pour remedier à ces accidens naturels
1º. dès que les grains sont gros comme
des pois , on doit avoir soin d'en ôter
la plus grande partie avec des cizeaux ,
n'en laissant que pour garnir la grape
sans que les grains puissent se presser
considérablement lorsqu'ils seront à leur
grosseur , 2º. lorsque ces Muscats com
mencent à s'attendrir et qu'on les a dé
couvert peu à peu de leurs feuilles
comme les autres Raisins , il faut les
moüiller soigneusement par dessus pen
dant la chaleur du Soleil, ces moüil
lures attendrissent la peau des Muscats
et leur procurent cette couleur d'Am
bre qui fait tant de plaisir à la vûë.
Grainier, Fleuriste et Botaniste , à l'en
seigne du Cocq de la bonnefoy,au mi
lieu du Quay de la Megisserie, à Paris.
Contenant un Catalogue instructif des
meilleursfruits , &c.
'Espere , Monsieur , de vous mettre
bientôt en état de rendre bon
de ma conduite , au sujet de la petite
fleur nommée Oreille d'Ours ; mais en at
tendant il sera plus utile pour le Public
que je lui fasse part danscette saison d'un
Catalogue nouveau des meilleurs fruits
avec les temps justes de leur maturité.
Ouvrage important,que M. le Normand,
Directeur du Potager du Roy , qui enest
l'Auteur , et de qui je le tiens , ne trou
vera pas mauvais que je communique au
Public , qui lui sera redevable d'une ins
truction d'autant plus nécessaire , que
presque tout le monde a des fruits sans
sçavoir ni leurs noms,ni dans quel temps
on doitles manger, &c. Je suis , &c.
Catalogue
AOUST. 1735. 1751
2
Catalogue des meilleursfruits,avec les temps
les plus ordinaires de leur maturité.
POIRES. A la my-Juillet.
ETITMUSCAT,
Poires de sept en
Prucule.Excellente et fort estince mal
gré sa petitesse , à cause de la finesse de
son musc. Pour l'avoir fort bonne ilfaut
que l'arbresoit en plein vent , dans un
terrain sec, et même qu'il soit vieux, c'est
la premiere Poire quimeurisse.
AURATE,Poire fort estimée,elle n'estpas
encore fort connue,elle est presque aussi
hâtive que la précedente , et sept ou huit
fois plus grosse , et d'un gout presque
aussi délicat.
A lafin de Fuillet.
POIRESDE MAGDELAINE OU Citrons des
Carmes , d'un assez bon goût , mais su
jettes àdevenir cotoneuses.
Aucommencement d'Aoust.
MUSCAT ROBERT ou Poire Dambre;
on àla Reine, Poire cassante, mais excel
lente au sucre , à cause de son musc , et
parce qu'elle n'a point de marc.
CUISSE MADAME , connue en Flandre
sous le nom de Poire de Fusée , fort bon
D v ne*
1752 MERCURE DE FRANCE
ne son defaut est qu'elle tombe de l'ar
bre fort aisement , et qu'elle est trop mû
re près de la queue lorsqu'elle est encore
verte à la tête.
BLANQUETTE à longue queue. Elle est
de beaucoup meilleure que les autres es
peces de Blanquettes. Son goût est vi
neux , et sachair tendre.
" EPARGNE ou Poire de Samson ou de
Beau present, fort belle , passablement
bonne, un peu âpre.
POIRE DE CIPRE , ou Rousselet hâtif.
Fort bonne , mais sujette à devenir mol
le ; elle ressemble assés au Rousselet
de Septembre par sa figure et un peu mê
me par songoût, maisquin'est pourtant
passi fin à beaucoup près.
Alany-Aòùst.
POIRE SANS PEAU. Excellente , très
beurée , et d'une eau parfumée.
OIGNONET. Assés bonne,platte , à peu
près de la figure d'un Oignon.
GROS BLANQUET ET PETIT BLANQUET.
Cassantes, fort bonnes au sucre,mais insi
pides crues.
BELLISSIME OU Suprême , belle à pein
dre , mais cotoneuse et sans goût.
Cassolette,
AOUST. 1735. 1753
Alafin d'Aoust.
CASSOLETTE. Poire cassante , mais d'un
musc agreable et sans marc , pour cela
excellente au sucre.
SALVIATI, Poire musquéeetsans marc,
>
excellente au sucre : on en faitde fortbom
Fatafia.
POIRE DE ROSE ou Epine Rose , assés
bonne mais d'une chair grossiere
ayant beaucoup demarc.
BON CHRETIEN D'ETE' , ou Grassioli.
Belle Poire , mais peu estimée, si ce n'est
pour les compotes , ou pour monter des
plats.
BON CHRETIEN D'ETE" musqué. Belle,
musquée etcassante ,mais non pas seche,
elle est plus estimée que la precedente et
neréussit point greffée sur Coignassier.
ROBINE Ou Royale musquée , ouà verat,
ou Muscat d'Aoust. Très estimée , quoi
que cassante, parce qu'elle a de l'eau et
qu'elle est d'un parfum excellent..
MILANBLANC ou Poire aux Mouches12
ou Bergamotte d'Eté. Tendre et douce
mais cotoneuse.
20
BOURDON MUSQUE", et Poire d'Orange.
Elles ont de l'odeur , mais elles sont cas
santes et seches,et pour cela peu estimées..
Ex
Dvj
1754 MERCURE DE FRANCE
En Septembre.
ROUSSELET. Poire excellente , tout le
mondele connoît. C'est une erreur que
de faire deux especes du gros et du
petit. Le sujetsur lequel la greffe est po
sée , la vigueur de l'arbre , son âge , le
terrain, sec ou humide, dans lequel il est
planté , sont les seules causes du plus ou
du moinsde grosseur , de couleur et de
goût.
EPINE D'ETE' , en Italien Bujarda. Ex
cellente Poire , très fondante etd'un musc
très fin ; elle ressemble assés à l'Epine
d'Hiver par sa figure , si ce n'est qu'elle
est un peu plus allongée vers la queuë,
une marque de son excellence est qu'on
l'estime , quoiqu'elle meurisse dans le
tems desPêches, qui bannissenttoutes les
Poires de leur saison , hors celle-ci et le
Rousselet.
INCONNUE CHENEAU OU Fondante de
Bresse. C'est à tort qu'on l'a nommée
Fondante , elle ne l'est pas , mais elle est
d'une fort bonne eau , et quoiqu'on net
puisse pas la compter parmi les excellen
tes Poires , cependant il est à propos d'en
planter quelques arbres dans les Jardins
d'une grandeur raisonnable, pour ne se
trouver pas sans fruits entro les Pêches
et le Beuré.
AOUST. 1735. 1755
ANGLETERRE OU Beuré d'Angleterre.
Poire très fondante et d'un goût relevé ,
mais elle mollit extrémement vîte. C'est .
la seule avec l'inconnue Cheneau , qui
puisse garnir le vuide dont on vient de
parler entre les Pêches et le Beuré.
En Octobre.
BEURE'. Excellent , tout le monde le
connoît ;le vert , le gris , le rouge, le
doré sont tous de la même espece. Ces
differences ne viennent que des mêmes
causes qui ont été raportées ci-devant à
l'occasion du Rousselet.
VERTE LONGUE ouMonille bouche d'Au
tomne.Poire fort bonne, fondante et fine,
elle seroit beaucoup plus estimée si elle
meurissoit avant le Beuré dont lacompa
gnie lui est fort désavantageuse.
VERTE LONGUE SUISSEOU MouilleBouche
Panachée.Elle n'est differente de la précé
dente , qu'en ce que celle-ci est rayée de
jaune et de vert ; le bois est panachécom
mele fruit.
BERGAMOTTE D'AUTOMNE. Poire excel
lente , très beurée , pleine d'eau et d'un
parfum fort agréable dans les terres se
ches et legeres , elle est cependant su
jette à devenir cotoneuse.
BERGAMOTTE SUISSE. Elle n'est diffe
rente
1756 MERCURE DE FRANCE
rente de la précedente que par la couleur,
celle ci est rayée dejaune.
DOYENNE'. Poire de S. Michel , Poire
de Neige , ou Poire debonne ente , fort
belle et assés bonne , mais sujette à mol
lir et à devenir cotoneuse ; elle seroit
plus estimée , si elle meurissoit dans une
autre saison , le Beuré lui fait tort.
BEZY DE LA MOTTE. Poire excellente
et fort estimée, parce qu'elle est très-fon
dante,sonarbrechargebeaucoup en plein
vent à haute tige, etson fruit y est meil
leur qu'en aucune autre situation. C'é
toit la Poire favorite de Louis XIV
EnNovembre.
MESSIRE JEAN D'un goût exquis
mais dont lachair est fort grossiere etfort
pierreuse.
POIRE DE VIGNE , de Damoiselle , longue
queue, ou Grise Brune. Petite Poire très
fondante et d'un goût relevé , mais qui
mollit trop vite.
LANSAC OU DAUPHINE. Cette Poire fut
présentée au Roy LouisXV.lorsqu'il étoit
Dauphin,Madame de Lansac étant pour
lors sa Gouvernante. Elle est tendre et
douce avec un petit fumet qui la fait es
timer.
SUCRE VERT. Petite Poire verte, Bew
rée et très-bonne
AOUST. 1735. 1757
CRASANE. Excellente , très fondante et
d'un goût très relevé , tellement que
quelques-uns l'accusent d'être âpre, mais
fort estimée dela plûpart, à cause de ce
goût vineux.
MARQUISE. Excellente,Beurée et d'une
fort bonne eau.
BONCHRETIEN D'EPARGNE. Beaucoup
plus beau que bon ; on s'en sert pour les
compotes.
En Decembre.
PETIT OIN ou Merveille d'Hiver. Beu
rée et bonne.
S. GERMAIN , autrefois inconnuë , la
Faze. Excellente et fort estimée , quoi
quesujette àêtre pierreuse , parce qu'elle
est fondante,d'un goût exquis , et qu'elle
se garde long-temps mûre sans mollir ,
qualité qui n'appartient qu'à elle seule
de toutes les Poires fondantes.
LOUISE BONNE. Plus belle ordinaire
mentquebonnes cependantil s'en trouve
de fort bonnes , provenues de vieux ar
bres en plein vent.
ECHASSERIF. Excellente ; c'est grand
dommage qu'elle mollisse si vîte;celles de
plein vent se gardent plus long-temps ,
et sont d'un goût exquis.
AMBRETTE. Excellente et fondante dans
les terrains secs, mais mauvaise pourl'or
dinaire
1758 MERCURE DE FRANCE
dinaire dans les lieux humides et froids.
MARTINSEC. Cassant, peuestimé crû,
mais excellent cuit.
VIRGOULEUSE
en Angoumois Buja
leuf, en Limouzin Chambrette , en Gas
cogne Poire de glace. Excellente , très
Beurée et fort estimée, tant poursabeauté
que pour sa bonté.
EPINE D'HIVER. Poire très fondante ,
et d'un musctrès fin. On convient qu'une
bonne Epine est la meilleure et la plus
fine de toutes les Poires , mais il est très
rare de la trouver,etil enfaut souvent'ou
vrir beaucoup avantque de larencontrer,
Janvier et mois suivans.
ROYALE D'HIVER , en Italie Spina de
Carpi. Belle et bonne , quand elle pro
vient d'un vieux arbre , planté en ter
rain sec, mais sans cela insipide et de
peu de valeur.
COLMART. Excellente , fort beurée et
d'un goût très exquis , elle se garde long
temps , et c'est la derniere Poire Beurée
qui se mange.
BON CHRETIEN D'HIVER. Très beau
cassant , et d'une eau sucrée , excellent
pour les compotes, et pour ladécoration
d'une Table.
ANGELIQUE DE BORDEAUX ,
ou Saint
Martial
AO UST. 17337 1759
de
Martial. Assés grosse et bienfaite , mais
peu de valeur , quoique quelques uns
assurent l'avoir mangé bonne en cer
taines années.
BERGAMOTE DE BUGI. Grosse et bonne
›
en Touraine , où elle est connue sous le
nom de Poire de Ministre ; mais à Paris
onne s'en sert que pour les compotes.
FRANC REAL, double fleur Cadillac ,
Poire de Livre. Nesemangentque cuites.
Remarques Generales surlesPoires.
Les Poires en general se greffent sur
le Coignassier ou sur le Franc qui est le
Sauvageon de Poirier , soit de bouture
soir de pepin.
Le Franc est extremement vigoureux,
et pour cette raison fait des arbres très
grands qui sont tardifs à porter du fruit,
et qui ledonnentmoins coloréetde moin
dre goût que ceux qui sont sur Coignas
sier. En recompense ces arbres sur Franc
durentlong-tems , et étant fort grands
ils donnent une prodigieuse quantité de
fruits quand l'âge a moderé leur vigueur
excessive , mais il faut les attendre. Au
contraire les Poiriers greffés sur Coignas
sier,nedeviennent ni si grands nisi vieux;
mais comme ils donnent leurs fruits plus
colorés et de meilleur goût , et qu'ils
sont
1760 MERCURE DE FRANCE
sontd'un raport beaucoup plus prompt,
(ce qui flate ceux qui plantent) on ne
s'avise guere de planter du Francque dans
les terres où leCoignassier ne peut pas
reussir.
res ,
Ces terrains sont ceux qui sont fort
brulans et qui se dessechent assés, avant
et pendant les chaleurs de l'Eté ; les ra
cines du Coignassier ne s'enfonçant gue
ne fontque couler entre deuxterres
assés proche de la superficie , où elles ne
seroient pas en sûreté contre la seche
resse dans ces sortes de terres au lieu
que les racines du Franc, piquent , s'en
foncent , et se mettent ainsi hors de la
portée de la secheresse.
,
Ce qu'on vient de dire doit s'entendre
seulementpour lesarbres àplanter en con
tre espaliers , palissés en buisson et en
espaliers ; car pour ceux quel'on plante
en plein vent à haute tige , il faut qu'ils
soient greffés sur Franc. Les racines du
Coignassier sont trop foibles et trop peu
profondes pour soutenir ces grands ar
bres contre les vents auxquelsils sont ex
posés. D'ailleurs commeon ne retranche
presque rien à cette sorte d'arbres que
P'on ne taille
comme les autres , l'a
pas
bondance de la seve se trouve bientôt
partagée dans une si grande quantité
de branches, qu'elle est moderée dans
chacune,
AOUST. 1735. 1757
chacune , et par consequent ne les em
pêche pas de se mettre àfruit.
LesPoiriers se plantent en espaliers,en
contre espaliers, palisés , en buissons , et
en plein vent de haute tige ; à l'égard des
espaliers , il faut distinguer les bonnes ex
positions qui sont celles du Levant et du
Midy; la médiocrequi est celle du Cou
chant, et la mauvaise qui est celle du
Nord.
On ne peut gueres avoir aux environs
de Parisde beau bon Chrétien d'Hyver,
ni de bonnes Bergamotes qu'en espaliers
aux bonnes expositions ; ainsi il faut y
planter ces deux especes de Poires; mais
on neconseille pas d'y en planter aucu
nes autres qui peuvent fort bien réussir
ailleurs, et quioccuperoient ici des places
qui sont précieuses par lebesoin qu'on en
a pour les Pêches , les Cerises précoces ,
quelques especes de Prunes, et les Rai
sins muscats, tous fruits à qui ces bonnes
expositions sont nécessaires.
Toutes sortes de Poires s'accommo
dent assés de l'exposition du Couchant ,
mais on croit à propos de ne planter en
espaliers que desgros fruits qui sontsujets
à tomber en plein vent , comme Beurée
S. Germain, Crasane , Virgouleuse , &c.
on nedoit pas pour cela se dispenser de
planter
1761 MERCURE DE FRANCE
planter de ces mêmes especes en plein air,
soit enbuissons , soit en contre espaliers
palissés , parce qu'en general les fruits
venus en plein air, sont de bien meilleur
goût que ceux de l'espalier.
Pour l'exposition du Nord , il y apeu
d'especes de Poires qui y donnent du
fruit,ces especes sont le Beuré,la Crasanne,
S.Germain,le MessireJean,et le Doyenné.
Cesfruits y deviennent gros,sans couleur,
et on doit les employer à faire des com
potes , avant qu'ils soient murs , car la
plupart mollissent avant leur parfaite ma
turité , et ceux qui y parviennent sont
insipides et pâteux.
Les contre espalliers pallissés et lesbuis
sons ,sont propres pour toutes les espe
ces de Poires , excepté le bon Chrétien
d'Hyver qui y seroit
peu
coloré , et
par conséquent privé de son principal
merite , et les Bergamotes, dont les ar
bres réussissent ordinairement très mal.
Pourles pleins vents à hautes tiges , on
doit choisir les especes dont les fruits sont
petits , et par consequent moins sujets à
être abatus par les vents , et quelques
especes , comme le Bezy de lamotte,qui
n'étant pas naturellement d'un goût très
relevé , ont besoin de cette disposition
pour le leur augmenter; car parmi les
fruits
A OUST. 1785. 1763
fruits en plein air , qui ont tous plus de
goût que ceux des espaliers , ceux de
hautes tiges se distinguent considerable
ment.
POMMES , àlamу-Aoust.
CALVIL D'ETE'. Grosse Pomme rouge ;
qui a la chair legere comme les autres
Calvils , d'un bon goût , mais sujette à
être cotoneuse ,lorsqu'elle est bien mûre.
Elle est fort agreable pour la décoration
des Tables , sur tout dans les années ou
les Pêches manqueut.
En Novembre.
CALVIL BLANC à côtes. Très belle Pom
me, bonne et qu'on garde quelquefois
jusqu'à Pâques.
,
Decembre , et lesmois suivans.
CALVIL ROUGE. Très belle et bonne
Pomme dontla chair est rouge , lors
qu'elle provient de vieux arbres en ter
rain sec. Elle se garde long-tems , et
fait l'ornement desTables à la fin de l'Hi
ver.
REINETTE FRANCHE. Fort connuë et
fort estiméepar tout pour sa bonté , tant
cruë que cuite , et parce qu'elle se con
serve long-tems.
REINETTE
1764 MERCURE DE FRANCE
REINETTE GRISE. Excellente à manger
cruë , lorsqu'elle est fannée , elle a au
moins autant de goût que la précedente ,
et se garde aussi long-temps.
REINETTE D'ANGLETERRE ou Pomme
d'or. Petite Pomme fort jaune, plusplatte
et plus seche que la Reinette franche ;
elle se garde long-tems,
POMME DE VIOLETTE. Grosse Pomme
d'un rouge foncé , dont la chair a le goût
aprochant de l'odeur de la Violette
mais cotoneuse.
FENOUILLET GRIS. Pomme grise qui a
le goût d'anis , excellente lorsqu'elle est
fannée.
FENOUILLET ROUGE,Ou Bardin. Comme
la precedente , hors qu'elle est d'un gris
plus sombre avec quelques grandes
taches d'un rouge pourpre ; elle a la
chair plus ferme que la précedente , et
quelque chose de plus fin dans le goût.
,
APY. Petite Pomme fort jolie pour sa
couleur , d'un rouge vif , sur un fond
blanc clair , on en monte des piramides
magnifiques pour les tables pendant l'HI
ver.
POMME ROSE. Elle ressemble fort parle
dehors à l'Apy. Elle est ordinairement un
peu plus grosse, maiselle ne se garde pas
si long-tems , sa chair est moins seche ,et
sent un peu la Rose.
Remarques
AOUST 1735. 1765
Remarques generales.
Les Pommes se greffent surle Franc de
Pommier,qui est le Sauvageon de Pepin,
sur le Doussin et sur le Paradis , qui sont
deux autres especes de sauvageon.
Le Franc de Pommier , comme celui
de Poirier , fait des Arbres vigoureux ,
tardifs à porter du fruit , mais qui vivent
long-tems; on ne s'en sert que pour les
Arbres en plein ventde hautetige.
Le Paradis ne faisant pas de grosses
Racines , fait des Arbres qui poussent
peu ,qui donnent dufruit très prompte.
ment , et pour cela sont propres à être
plantés enContre espaliers palissés, ou en
buissons , dans les endroits où on craint
dese borner la vûë.
Le Doussin tient le milieu pour la vi
gueur , entre les deux Sauvageons préce
dens ; c'est-à- dire , que les Arbres qu'il
fait , poussent moins que ceux sur Franc,
et plus que ceux sur Paradis , qu'ils se
mettent à fruit plutôt que les uns , et
plûtard que les autres ; enfin qu'ils sub
sistent moinslong-temps que ceux-là , et
beaucoup plus que ceux-ci.
Les Arbresgreffes sur ce Sauvageon ,
sont les plus propres à faire de beaux
buissons ; car ceux sur Franc deviennent
d'une
1766 MERCURE DE FRANCI
d'unegrandeur prodigieuse , et ne don
nent du fruit que lorsqu'ils sont vieux ;
et ceux sur Paradis poussent si peu de
bois , qu'on ne peut presque pas leur fai
re prendre forme. Ils viventtrop peu, et
sont trop chiffons pour un Jardin d'une
grandeur raisonnable , si ce n'est pourles
endroits où des Arbres plus grands bor
neroient quelque vûë que l'on veutcons
server.
Les Pommiers greffez surces troisSau
vageons , réussissent assez bien dans tou
tes sortes de terres passablementbonnes
même dans celles où les Poiriers languis
sent par trop de secheresse.
>
Ontrouve communémentdans lesJar
dins bien d'autres especes de Pommes,
que celles qui sont énoncées au Catalo
gue ci-dessus ; mais loin de s'attacher à
ce grand nombre d'especes médiocres
on conseille volontiers de s'en tenir à la
,
Reinette franche , à la Reinette grise,
aux Calvils , aux Fenouillets , à l'Apy,
et à la Pomme rose, qui sont sans_con
tredit , les meilleures especes ; et de re
jetter les autres qui sont inférieures à cel
les-ci , et qui meurissent dans le même
temps,posant pour maxime,qu'on nedoit
souffrir de fruits médiocres , que dans les
saisons où on n'ena point de fortbons.
CERISES
A OUST. 1735. 1767
CERISES vers lafin de May.
CERISES PRECOCES , ne sont considéra
bles, que par leur primeur ; et par consé
quent ne doivent se planter qu'à un Es
palier au Midi ou auLevant , et jamais à
une mauvaise exposition
ni en plein
pas hâtives.
vent , où elles ne seroient
Ala my-Juin.
CERISES COMMUNES , sont plus belles
et meilleures que les précedentes , mais
moins belles et moins bonnes que les sui
vantes ; il n'en faut que pour garnir le
vuidé quise trouveroit entre les Precoces
et celles de Montmorenci.
Vers lafinde fuin.
CERISES DE MONTMORENCY , sontbel
les et bonnes , on s'ensert pour les Con
fitures et pour les Ratafiats.
GUIGNES BLANCHES ET NOIRES. Les
blanches sont plus estimées que les noi
,
res il ne faut des unes et des autres
que pour attendre les Bigareaux qui sont
beaucoup plus beaux etmeilleurs.
Vers la my-fuillet.
CERSIES ROYALES oud'Angleterre, sont
très-grosses et très-douces , l'Arbre fleu
E
rit
1768 MERCURE DE FRANCE
rit beaucoup , charge peu, et ressemble
fort au Griottier.
GRIOTTES , c'est une espece de grosse
Cerise noire , fort estimée , parce qu'elle
est fort douce ; son Arbre charge fort
peu , quoiqu'il fleurisse beaucoup.
BIGAREAUX. C'est à tort que quelques
uns les divisent en deux especes ; sça
voir , gros et petits, il se trouve toujours
des deux especes sur le même Arbre ; et
si un Arbre les donnegeneralement plus
gros qu'un autre,on ne doitimputer cela
qu'à la vigueurde l'Arbre , et non pas
multiplierles especes faussement.
REMARQUES sur les Cerises.
En Italie , et en quelques Provinces
du Royaume , comme en Dauphiné ,ce
qu'on apelle Griottes , ce sont nos Ceri
ses , et ce que nous apellons Griottes en
France
›
ils le nomment Cerises. En
Poitou eten Angoumois , on apelleGui
gnes ce que nous apellons Cerises ; on
apelle Cerises ce que nous apellons Me
rises ; et on apelle Guindoux ce que nous
apellons Griottes.
Tous les Cerisiers en general se gref
fent sur le sauvageon de Cerisier , ou sur
le Merisier , en fente ou en écusson ;
mais ils s'accommodent ordinairement
mieux
A O UST. 1735. 1769
pous
mieux de la greffe en écusson à la
se , c'est-à dire , de celle qui se fait avant
la S. Jean.
Ils réussissent assés bien dans toutes
les terres qui ne sont pas absolument
mauvaises ; mais mieux dans celles qui
sont legeres et sabloneuses.
Les Cerisiers de Cerises Royales , et
les Griottiers , sont si semblables par leur
bois , la maniere de le pousser , la gran
deur et l'épaisseur de leurs feuilles , par
la quantité extraordinaire de leurs fleurs
disposées sur l'une et sur l'autre de la
le
même maniere ; enfin
›
par peu defruit
qui y tient en comparaison de cette
quantité defleurs , mêmepar la grosseur,
la figure et la douceur de leurs fruits
qu'on croit volontiers que ce sont deux
especes de Griottes , dont l'une est rouge
,
et l'autre noire.
PRUNES aucommencement de Juillet.
JAUNE HATIVE , ou Prune de Catalo
gne. C'est la plus hâtive de toutes les
Prunes , elle est très douce et assés es
timée , parce qu'on n'en a point encore
de meilleures dans cette Saison.
VIOLETTE HATIVE , ou Grosse noire de
Montreuil. Grosse et très-belle Prune ,
presque aussi hâtive que la Jaune ; mais
E ij
sa
1770 MERCURE DE FRANCE
sa beauté et sa primeur fonttout son me
rite ; car elle n'est pas bonne.
Ala my-Juillet.
PERDRIGON HATIF , ressemble assés au
Perdrigon violet par sa figure et par sa
couleur , mais n'en aproche pas par sa
bonté , quoiqu'elle soit meilleure
précedente.
A lafin de Juillet.
GROSSE MIRABELLE , ou double Mira
belle , ou Mirabelle perlée. Très bonne
Prune,pleine d'eau et fort sucrée ; c'est
de toutes ces prunes , celle qui aproche
le plus de la bonté des trois excellentes
dont on va parler ; et ce quilui est avan
tageux , c'est qu'elle meurit avant elles
dans une Saison où elle est sans concur
rente,
En Aoust.
PRUNE DEMONSIEUR,que quelques-uns
déguisentsous le nom de Damas de Tours.
→
Assés belle prune , fort commune, pas
sablement bonne lorsqu'elle est bien
meure.
DAMAS VIOLET et Damas rouge, sont
deux especes de Prunes passablement
bonnes , qui quittent le noyau bien net,
comme
quela
suivent.
AOUST. 1735. 1771
comme tous les Damas ; mais qui ne va
lent pas les trois especes de Damas qui
Damas
DAMAS BLANC ,Damas vert
de Maugeron , sont les trois meilleures
especes de Damas , qui étoient autrefois
les plus estimées de toutes les Prunes
lorsqu'on ne faisoit cas que de celles qui
quittoient bien le noyau.
PETITE MIRABELLE. Petite Prunefort
connue, elle est d'unfort bongoût ; mais
elle est séche , et pour cela propre aux
confitures.
MIRABELLE ROUGE n'est differente
>
de la précedente , que par sa couleur.
IMPERIALE VIOLETTE. Grosse Prune ,
de la grosseur etde la forme d'un œufde
poule , très-belle , mais insipide.
IMPERIALE BLANCHE ou Dardonne ,
ne differe de la précedente , que par sa
couleur.
PRUNE D'ABRICOT. Belle er bonne
Prune quiala chair jaune , presque com
meun Abricot commun.
REINE-CLAUDE , àTours Prune d'A
bricot vert. A Vitry sur Seine , Dauphine.
C'est la meilleure de toutes les Prunes,
elle garde toujours sa couleur verte,quoi
qu'elle soit meure ; celles qui ont été
bien découvertes sont fouettées de rouge,
E iij
1772 MERCURE DE FRANCE
à cause du Soleil; elle n'est pas belle ,
mais elle dédommage bien la vûë par le
goût ; on en envoye tous les ans une
grosse quantité de Tours à Paris , par
présent, dans des coffrets garnis de co
ton.
ROYALE, ou Perdrigon d'Italie
,
très.
belle et excellente ; sa couleur est d'un
rouge unpeu foncé ; mais elle est ordi
nairement si fleurie , qu'elle paroît toute
blanche, elle a moins d'eau que la Reine
Claude ; mais elle est cependant excel
lente.
PERDRIGON VIOLET. Excellente Prune
longuette , très-fleurie , plus petite que
la précedente , mais qui fait avec elleet
la Reine-Claude , une classe de Prunes
que les autres ne suiventque de loin
>
pour
ne,
la bonté.
PERDRIGON BLANC. Fort bonne Pru
semblable au Perdrigon violet par la
figure , mais qui lui est inferieure par sa
bonté.
DIAPRE'E. Bonne Prune violette , lon
quette , qui a la chair jaunatre , elle est
fort estimée pour faire des Pruneaux.
SAINTE CATHERINE. Fort bonne Pru
ne , sur tout lorsqu'on la laisse meurir,
jusqu'à cequ'elle soit ridée vers la queuë,
mais ilfaut pour cela qu'elle soit en es
palier
AOUS T.
1735:
palier ; car en plein vent , elle est sujette
à être abatue par les vents.
1773
EnSeptembre.
DAMAS DE SEPTEMBRE, ou Prune de
Prune violette , qui meurit
,
vacances.
après les autres
merite.
et c'est son principal
Vers la my-Octobre.
IMPERATRICE , er en Flandres Prune
d'Altesse , est beaucoup meilleure que la
précedente , quoique plus tardive , on en
mange jusqu'en Novembre ; elle a la
chairjaune , et est assés bonne pour faire
plaisir en cette Saison.
REMARQUES sur les Prunes.
Toutes les especes de Prunes se gref
fent en fente ou en écusson, sur des sau
vageons de Pruniers , soit de boutures ,
soit de noyau.
La jaune et la violette hâtive , n'étant
considerables que par leur primeur ; on
doit en planter enespalier auxbonnes ex
positions ; on peut cependant en planter
au Couchant quelques Arbres,qui empê
cheront qu'il n'y ait d'intervale entre ces
especes et les autres.
LesPerdrigonsviolets etblancs réussis
sent
1774 MERCURE DE FRANCE
sent ordinairement plus mal ailleurs que
dans ces espaliers bien exposez , et ce
sont d'assés bonnes especes pour meriter
qu'on leur ydonne place.
Pour avoir la Sainte-Catherine fort
bonne , il fautaussi en planter quelques
Arbres à ces bonnes expositions, pour les
raisons raportées ci-dessus.
Toutes les autres especes de Prunes
réussissent fortbien en plein air , et n'ont
point besoin du secours de l'espalier.
Ainsi on ne doit pas leur prodiguer les
bonnes expositions ;on peut bien enmet
tre à l'espalier au Couchant, lorsque par
le
la qualité de la terre cette exposition ne
peut pas segarnir dePêches.
Les Pruniers se plantent enplein air;
en buisson ou à hautes tiges; mais les
contreespaliers palissés ne leur convien
nent gueres; parce qu'en general ils sont
trop vigoureux pour être contenus dans
peu de hauteur qu'on donne commu
nément à ces contreespaliers,pour ne pas
borner la vûë, et en retranchanttoujours
ces Pruniers , comme on y seroit obligé,
afin qu'ils n'excedassent pas le treillage;
ils ne feroient toujours que pousser de
gros bois , et ne se mettroient point à
fruit.
Il fautfaire attention que dans lesPe
pinica
A O UST. 1735. 1775
pinieres de Vitry sur Seine , qui sont les
plus considerables des environs deParis,
pour les Arbres fruitiers
›
l'excellente
Prune qui est connue à la Cour sous le
nom deReine-Claude , n'y est connue
que sous celui de Dauphine, et il faut l'y
demander sous ce nom ; car les Mar
chands d'Arbres de ce Pays-là fourni
roient pour Reine-Claude une espece de
Damasblanc à qui ils donnent ce nom ;
c'est une Prune seche , et qui n'aproche
pas de la bonté de celle que l'on auroit
dessein d'avoir , et qu'ils nomment Dau
phine.
ABRICOTSau commencement deJuillet
ABRICOTS HATIFS ou musqués . Petits,
ronds , ayant la chair blanche et le noyau
rond , on ne l'estime qu'à cause de sa
primeur.
Ala finde Juillet.
ABRICOTS COMMUNS , ou gros Abricots,
ils sont plus plats , plus gros et beau
coup meilleurs que les hâtifs. Ils ont la
chair jaune.
Remarques sur les Abricots.
L'Abricotier se greffe ordinairement
sur l'Amandier et sur le Prunier, com
F y me
1776 MERCURE DE FRANCE
me les Pêchés dont il sera parlé ci-après.
Les expositions du Levant ou du Midi
sont necessaires aux Abricots hâtifs ; par
ce qu'il n'y a qu'elles qui puissent leur
procurer la primeur qui fait tout leur
merite ; elles sont aussi très-favorables
aux communs ; mais ils ne laissent pas
de réussir aussi au Couchant , sur tout
dans les terres chaudes et seches.
Les Abricotiers communs réussissent
mêmeen plein air en buissons,ou àhautes
tiges, et leurs fruits y sont incomparable
ment meilleurs que ceux des espaliers ;
ensorte qu'on n'en planteroit point en es
palier, si le raport de ceux de plein air
toit aussi certain que celui des espaliers;
mais il est fort ordinaire aux fleurs de
ceux-là , de périr par les gelées du Prin
temps , parce qu'on ne peut pas les cou
vrir comme les espaliers pendant cette
saison , quoiqu'ils soient beaucoup plus
exposés , n'ayant pas l'abri des murail
les ; mais quand le Printemps est favora
ble , et que ces Abricots de plein vent se
conservent , ils font mépriser ceux des
espaliers qu'on abandonne aux Confitu
riers.
Quoique les Abricots réussissent mieux
dans les terres legeres , que dans celles
qui sont fortes , ils s'accommodent ce
реп:
AO UST. 1735. 1777
pendant assés bien de celles-ci , sur tout
en éspaliers aux bonnes expositions ; on
doit seulement observer de planter sur
Amandier dans les Terres fort legeres ,
et sur Prunier dans celles qui sont pé
santes pour les raisons qui seront apor
tées ci-après , en parlant des Pêches.-9.b s
PECHES en Juillet.
AVANT PECHE BLANCHE , Pêche de
Troyes , ou Avant Pêche rouge , ne sont
estimées qu'à cause de leur primeur ; la
blanche l'est plus que la rouge.
Au commencement d'Aoust.
PETITE MIGNONNE,Ou Double de Troyes,
est fort bonne, plus grosse , et meilleure
"que les précédentes.
Vers la my-A›ût.
MAGDELAINE BLANCHE et Magdelaine
rouge excellentes , et ne sont differentes
qu'en ce que la rouge est beaucoup plus
colorée, tant dehors, que dedans autour
du noyau ; leurs feuilles qui sont beau
celles des au
coup plus dentelles que
tres especes de Pêches , font aisement
distinguer leurs Arbres sans y voir le
fruit.
GROSSE MIGNONNE, excellente , et la
E vj
plus
1778 MERCURE DE FRANCE
plus belle de toutes les Pêches; aussi est
elle la plus estimée , et celle donton doit
planter le plus.
Vers la fin d'Aoust.
ROSSANE. Elle a la peaujaune , et d'un
rouge pourpré du côté du Soleil ,sa chair
est jaune , assés séche, et sujette à deve
nir cotoneuse; son Arbre charge beau
coup.
CHEVREUSE HATIVE. Elle est très-belle
pour sa grosseur et sa couleur sa forme
,
est un peu allongée , elle est fort sujette
àdevenir cotoneuse ; l'Arbre portebeau
coup defruit.
BELLEGARDE, ou Galande. BellePêche,
quoiqu'unpeu longuette , elle est la meil
leure pourfournir avec la violette , l'in
tervale qui se trouve entre les Mignon
nes et les Admirables.
VIOLETTE HATIVE. Pêche, lisse excel
lente et très estimée pour son goût ex
quis , et plus vineux
bonnes Pêches.
celui des autres
que
BRUGNON C'est un Pavy lisse,comme la
Pêche violette
et qui ne se distingue
d'elle , que parce qu'il ne quitte pas le
noyau.
Ye
AOUST 1735. 1779
Vers la my-Septembre.
'ADMIRABLE ROYALE. Deux belles et ex
cellentes Pêches , qui meurissent en mê
metemps, assés semblables dans leurs fi
gures , si ce n'est que la Royale a com
munément comme une petite tête.
PAVY-MAGDELAINE , est fort beau et
assés gros ; sa couleur est d'un rouge clair
comme celle d'une Pêche-Magdelaine ,
et ses feuilles sont dentelées comme celles
de cette Pêche.
POURPREE, ou Chevreuse tardive , très
belle et très bonne Pêche , un peu plus
tardive que les précedentes , elle a la fi
gure et la beauté de la Chevreuse hâti
ve, et n'est pas cotoneuse comme elle ;
son rouge est foncé , et cela lui a fait
donnerle nom de Pourprée.
spot
En Octobre.
NIVETTE. Grosse Pêche allongée , mal
unie , et d'une figure assés irréguliere ,
belle et assés bonne , lorsqu'elle meurit
bien ; mais elle a peine à meurir dans les
terrains froids et humides , à moins que,
l'année ne soit favorable.
BLANCHE D'ANDELY. Pêche toute
blanche dedans et dehors , peu estimée.
ADMIRABLE JAVNE. Grosse Pêchefort
tar
1780 MERCURE DE FRANCE
tardive , qui a la chair jaune , elle meu
rit rarement aux environs de Paris, etn'y
est pas estimée.
VIOLETTE TARDIVE ou Pêche marbrée:
Pêche lisse , jaune, fouettée de rouge, qui
meurit rarement en cePays ; elle est fort
sujette à se crevasser.
PAVY DE POMPONNE ou Pavy Mons
trueux. Très-gros et très-beau Pavy , de
la forme et de la couleur d'une belle
Pêche Royale ; il ne meurit que dans
les années et dans les terres avantageuses.
Remarques sur les Pêches.
Les Pêchers se greffent ordinaire
ment en Ecussons sur Amandier ou
sur Prunier ; les racines de l'Aman
dier piquent fort avant dans terre,
au lieu que celles du Prunier s'enfon
cent beaucoup moins , c'est sur ce fon
dement qu'on plante les arbres greffés
sur Amandier , dans les terres qui sont si
seches et si brulantes , que les racines du
Prunier ne seroient pas en sureté con
tre la secheresse , et au contrairé dans
les terres humides,et dans lesquelles l'eau
n'est pas éloignée de la superficie, on
ne doit planter que sur Prunier , parce
que les racines de l'Amandier en s'en
fonçant trouveroient l'eau qui les pour
Tiroit.
AOUST. 1735. 1781
Les Pêchers s'accommodent beaucoup
mieux d'une terre legere que de celles
qui sont froides et pesantes , où la gom.
me lesestropie et souvent même les fait
périr. Il n'y a gueres que les Espaliers
au Levant et au Midy , qui leur con
viennent, et ils ne réussissent au Cou
chant que dans les terrains fort chauds
et secs. Dans les Jardins d'une grandeur
raisonnable , on doit planter quelques.
arbres d'avant Pêches et de petite Mi
gnonne, qui annoncent, pour ainsi-dire,
celles qui les suivent, et qui valent beau
coup mieux qu'elles mais dans les pe
tits Jardins on doit les suprimer et ré
server le peu de bonnes expositions que
l'on a pour les suivantes.
3
Detoutes lesPêches la grosse Mignonne
est la meilleure et la plus belle, si elledu
roit pendant toute la saison des Pêches ,
on se passeroit volontiers des autres es
peces, excepté la Violette qui est d'une
beauté et d'une bonté differente des au
tres Pêchés.
1
Les Magdelaines meurissent dans le mê
metemps que la grosse Mignonne , elles
ne valent pas mieux au goût , sont beau
coup moins belles, et par conséquent ne
se font pas admirer en sa compagnie,
outre cela elles quittent l'arbre si faci
lement
1782 MERCURE DE FRANCE
lement dans le temps de la maturité ,
qu'on a le désagrément d'en perdre une
grande partie qui se meurtrit en tom
bant, ainsi il faut en planter peu. Tout
ce qui détermine à planter des Magde
laines , c'est que les feuilles de leurs ar
bres ne se recoquillent point par les
froids du Printems , comme celles des
autres especes,dont les arbres et les fruits
souffrent beaucoup dans ces temps-là.
La Bellegarde et la Violette se lient
par leur commencement auxMagdelaines
et à la Mignonne, et par leurfin àl'ad
mirable et à la Royale , qui sont elles
mê.nes suivies par la Pourprée; en sor
te que ces especes produisent pendant six
semaines , sans interruption , une suite
de très bonnes Pêches ,à la fin desquel
les vient la Nivette , qui est fort bonne,
lorsque l'Automne est favorable.
On neconseille point de planter d'espe
ces plus tardives , si ce n'est le Pavy de
Pomponne,à cause de sa beauté; car les
Pêches ne valent plus rien dès que les
nuits deviennent froides. Il est inutile
aussi d'employer son Jardin en especes
médiocres , qui meurissent pendant cette
suite de très bonnes Pêches dont on vient
de parler , suivant la maxime déja ra
portée , que les fruits médiocres ne doi
vent
A OUST. 1735. 1783
vent se tolerer que dans les saisons où
on manque des bons.
Les Pavis ont plus de goûr que les Pê
ches dans les Pays chauds; le climat de
Paris ne leur est pas si avantageux et
ne leur fournit ni le goût ni la délicatesse
des Pêches. Ils y ont toujours la chair
grossiere et coriasse ; le seul avantage
qu'ils y ontsur lesPêches,c'est qu'ils sont
propres à être pochetés sans s'écraser ,
ce qui plaît beaucoup aux Dames. Les
trois especes inserées dans le Catalogue
sont les meilleures qui meurissent ordi
nairement aux environs de Paris, en
core s'en sert-t'on plus pour les Compo
tes qu'à les manger cruds.
FIGUES au commencement d'Août.
FIGUE BLANCHE RONDE ; c'est la plus
estimée de toutes les Figues pour ce Pays
cy; elle est fort belle, fort bonne , et
celle dont le fruit d'Automne meurit le
plus aisément.
FIGUE BLANCHE LONGUE , estfortbelle
et fort bonne ; mais outre que son fruit
d'Automne a plus de peineà meurir que
celui de la précédente, son fruit d'Eté
a moins d'eau que la ronde , et quelque
fois même il seche sur l'arbre , lors
qu'il se trouve tropdécouvertde feuilles.
Ces
1784 MERCURE DE FRANCE
Ces deux especes de Figues sont les
seules dont on doive planter en ce Pays
cy, toutes les autres especesfort estimées
dans les Pays chauds , donnent si peu
de contentement aux environs de Paris,
qu'on n'en trouve presque plus que dans
les Jardins de quelques Curieux , qui
veulent absolument avoir de tout , sans
distinction.
Les deux especes de Figues blanches
donnent beaucoup de Figues-Fleurs , ou
Figues d'Eté qui meurissent toujours , à
moins de quelque accident particulier,
et beaucoup de secondes Figues ou Fi
gues d'Automne , qui ne meurissentque
lorsque l'Automne est favorable.
Les autres especes donnent peu de Fi
gues-Fleurs; et comme il est assés rare
qu'il fasse assés chaud pendant l'Autom
ne pour meurir les secondes, cette seule
considération suffiroit pour justifier que
c'est avec raison qu'on les a abandon
nées pour ne garder que les blanches.
On croit inutile de raporter les noms
de toutes ces Figues dont on ne conseille
point de planter. Les Figuiers se multi
plient aisément par les marcottes , ou
de bourures , ils se plantent en Espaliers
aux bonnes expositions ou en plein air,
soit en caisses , soit en pleine terre;
les
A OUST. 1735. 1785
les Figues de plein air ontbeaucoup plus
de goût que celles des espaliers , et celles
des caisses sont plus hâtives que celles
de pleine terre.
Le Figuier est un bois tendre , sujet
à périr dans les hyvers rudes par les for
tes gelées, et plus encore par les verglats;
c'estpourquoi ondoitserrer ceux quisont
encaisses, etcouvrir ceux qui sont en plei
ne terre, de fumier sec , de paille longue
ou de quelqu'autre matiere équivalente.
Il est vrai que ces couvertures ne se
roient pas nécessaires tous les ans, si on
pouvoit prévoir le degré de froid qui-doit venir pendant l'Hyver , on s'épar
gneroit souvent cette dépense et les ar
bres n'en feroient que mieux; car outre
que les rats et les mulots maltraitent sou
vent les Figuiers sous ces couvertures
le fruit est si tendre , lorsqu'on le decou
vre au Printems , qu'il est exposé à pé
rir par la moindre petite gelée , par un
grand hâle qui le desseche,ou par unSoleil
ardent qui le brule avant qu'il soit en
durci à l'air.
Les Figuiers en caisse se mettent fort
à la mode , tant à cause que leur fruit
est plus hârif et meilleur que celui de
pleine terre , que par la facilité qu'il y
àà les conserver l'Hyver, d'autant qu'il
leur
1786 MERCURE DE FRANCE
leur suffit d'avoir une Serre qui les mer
te à couvert des plus fortes gelées,
et qu'on peut en serrer un assés bon
nombre dans un petit endroit , parce
qu'il n'y a rien à leur faire pendant l'hy
ver ; joignez à cela qu'on est dispensé
par ces caisses d'employer en Figuiers
une partie des Espaliers bien exposés;
dont on n'a jamais trop pour les Pêches
et les autres fruits à qui ils sont abso
lument nécessaires.
Il est vrai qu'il faut à ces caisses d'am
ples et fréquentes moüillures pendant
Eté , mais en les rangeant proche de
l'eau lorsqu'on les sort de la Serre , ces
arrosemens nesont pas d'une fort gran
de dépense.
RAISINS à lafinde Juillet.
RAISIN PRECOCE , ou de la Magdelaines
tout son mérite est d'être hâtif.
Vers la fin d'Août.
CHASSELAS , beau et excellent Raisin,
qui meuritfacilement etqui esttrès-doux.
CIOUTA OuRaisin d'Autriche ; bon '
doux comme le Chasselas ; ses feuilles
sont découpées en feuilles de persil.
RAISIN DE CORINTHE blanc, et Raisin
de Corinthe violet , deux especes de petit
Raisin
A OUST. 1735. 1787
·
Raisin sans pepin , dont les grapes sont
ordinairement très grosses , les grains
très menus et fort pressés.
En Septembre.
MUSCAT BLANC; Muscat violet,et Mus
cat rouge. Ces trois especes de Muscat
sont peu differentes par le goût, cesont
de très beaux et très excellens Rai
sins , lorsqu'ils sont bien meurs , mais
dans la plupart des Jardins des environs
de Paris , ils ont besoin pour meurir d'ê
tre aidés , comme on le dira cy après ;
encore dans bien des années ces secours
ne leur suffisent pas.
En Octobre.
MUSCAT LONG, Passe musqué, ou
Muscat d'Alexandrie. C'est un très-gros
Raisin , long et très- excellent , lors
qu'il est planté dans un terrain assés
chaud pourpouvoir meurir; encore avec
cet avantage de terrain , il faut que l'an
née soit favorable ; ainsi il est inutile
d'en planter dans les terres froides , si
ce n'est pour les confitures.
VERJUS , ou Bourdelais , gros Raisin
dont on se sert avant qu'il soit mûr
pour la Cuisine et pour les Confitures.
La Vigne se multiplie aisément par
mar
1788 MERCURE DE FRANCE
marcottes ou de boutures , qui prennent
racine fort aisément , soit qu'elles soient
seulement du bois de l'année , ce qui
s'appelle simplement Boutures , soit qu'il
y tienne un peu de vieux bois , et pour
lors elle se nomment Crossettes.
Les Vignes se plantent en espalier ou
en plain air, soit pour les palisser sur
quelques Treillages ou Berceaux , soit
pour soutenir seulement chaqueSep avec
un Echalas , comme on fait communé
ment dans les Vignes de la Campagne.
Les Muscats , et sur tout le long, de
mandent absolument l'espalier à une
bonne exposition ; par la difficulté qu'il
Y àles faire meurir, il est aussi néces
saire au Raisin Précoce , pour lui pro
curer la primeur , qui fait tout son mé
rite.
Les espaliers bien exposés sont aussi
fort avantageux aux Chasselas Ciouta
et Corinthe , ils y deviennent plus beaux
etymeurissent plus sûrement qu'ailleurs,
cependant ces especes ne laissent pas de
meurir communément assés bienau Cou
chant et même en plein air , sur tout
dans les terres chaudes.
Pour le Bourdelais , comme on ne s'en
sert qu'avant qu'il soit meur , on ne le
plante qu'au Couchant ou au Nord, ou
en
A O UST. 1735. 1789
en plein air, sur quelques Berceaux.
Les Muscats meurissent difficilement
1º. parce que leurs grains sont ordinai-
rement si pressés sur les grapes , que
chacune de ces grapes fait comme une
masse qui ne peut pas être aisément pé
netrée par la chaleur du Soleil , 2°. parce
que
la
peau de ces grains est beaucoup
plus dure que celle des autres Raisins.
Pour remedier à ces accidens naturels
1º. dès que les grains sont gros comme
des pois , on doit avoir soin d'en ôter
la plus grande partie avec des cizeaux ,
n'en laissant que pour garnir la grape
sans que les grains puissent se presser
considérablement lorsqu'ils seront à leur
grosseur , 2º. lorsque ces Muscats com
mencent à s'attendrir et qu'on les a dé
couvert peu à peu de leurs feuilles
comme les autres Raisins , il faut les
moüiller soigneusement par dessus pen
dant la chaleur du Soleil, ces moüil
lures attendrissent la peau des Muscats
et leur procurent cette couleur d'Am
bre qui fait tant de plaisir à la vûë.
Fermer