Résultats : 7955 texte(s)
Détail
Liste
5951
p. 86
AUTRE.
Début :
Nous sommes deux enfans, à sçavoir soeur & frere ; [...]
Mots clefs :
Énigme et logogriphe
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texteReconnaissance textuelle : AUTRE.
AUTR E.
Ous fommes deux enfans , à fçavoir fa
& frere ;
Notre pere eft un fou pour l'ordinaire ,
On ne peut mieux le définir ;
En nous créant il cherche à plaire. ,
Mais admirez le beau plaifir ;
Nous fommes dès notre naiffance
Condamnés à l'obſcurité ?
Yeut- on nous en tirer ? Autre difficulté .
Ce qui fait de nous deux la feule difference ,
C'eft que dans mon entretien
Je fuis moi , quoique femelle ,
Plus fimple & plus naturelle ,
Et que toujours mon frere embrouillé dans le fien,
Fait fi bien quelquefois que l'on n'y comprend
rien.
J.F. Guichard.
Ous fommes deux enfans , à fçavoir fa
& frere ;
Notre pere eft un fou pour l'ordinaire ,
On ne peut mieux le définir ;
En nous créant il cherche à plaire. ,
Mais admirez le beau plaifir ;
Nous fommes dès notre naiffance
Condamnés à l'obſcurité ?
Yeut- on nous en tirer ? Autre difficulté .
Ce qui fait de nous deux la feule difference ,
C'eft que dans mon entretien
Je fuis moi , quoique femelle ,
Plus fimple & plus naturelle ,
Et que toujours mon frere embrouillé dans le fien,
Fait fi bien quelquefois que l'on n'y comprend
rien.
J.F. Guichard.
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5952
p. 87
LOGOGRYPHE.
Début :
Je suis un mouvement de l'ame ; [...]
Mots clefs :
Passion
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texteReconnaissance textuelle : LOGOGRYPHE.
LOGO GRYPHE.
E fuis un mouvement de l'ame ;
J'accrois par le defir:
Lui feul me nourrit & m'enflâme ;
Source de mille maux , je la fuis du plaifir.
Examine Lecteur ce que mon nom préſente :
1, 2 & 3 , on me forme en marchant;
1,2,6,7 , Je fuis un oifeau , dont le chant
Ne plaît guéres affurément ,
•
Mais dont la beauté raviffante
Offre toujours aux yeux un nouvel agrément.
4, 6 , 7 , l'ordinaire pâture
ia , 2
Dont ufent Meffieurs les Baudets ;
1 , 2 & 7 , j'habite les forêts ;
5,7 , je fais de l'humaine nature
La plus folide nourriture ;
Mais on va deviner , c'eft affez , je me tais.
Par M. le Tenneur , Lieutenant Général
de Melun.
E fuis un mouvement de l'ame ;
J'accrois par le defir:
Lui feul me nourrit & m'enflâme ;
Source de mille maux , je la fuis du plaifir.
Examine Lecteur ce que mon nom préſente :
1, 2 & 3 , on me forme en marchant;
1,2,6,7 , Je fuis un oifeau , dont le chant
Ne plaît guéres affurément ,
•
Mais dont la beauté raviffante
Offre toujours aux yeux un nouvel agrément.
4, 6 , 7 , l'ordinaire pâture
ia , 2
Dont ufent Meffieurs les Baudets ;
1 , 2 & 7 , j'habite les forêts ;
5,7 , je fais de l'humaine nature
La plus folide nourriture ;
Mais on va deviner , c'eft affez , je me tais.
Par M. le Tenneur , Lieutenant Général
de Melun.
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5953
p. 87-88
AUTRE.
Début :
Je suis une prison, dont l'aspect au-dehors, [...]
Mots clefs :
Mariage
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texteReconnaissance textuelle : AUTRE.
AUTRE.
E fuis une prifon ', dont l'afpect au - dehors,
Sous un mafque caché préfente mille charmes ,
Mais mon fein fort fouvent n'eft que fource de
Larmes ,
$ 8 MERCURE DE FRANCE.
Où l'amant pour toujours voit noyer les tran
ports.
De fept lettres , Lecteurs , prends les quatre premieres
,
Pexprime un des deux noms d'un grand engages
ment ;
Mets ces lettres à part , & prends les trois dernie
>
res,
Je fais un appui foible , & qui trompe fouvent
Par I 2 , 3 , 6 , 7 , je fuis le blanc d'un Livre ;
Un être indivifible , & né pour toujours vivre ;
La mere du Sauveur ; l'inftrument d'un forçat;
L'eſclave Abraham ; un talent diabolique ;
Le tendre coeur d'un pain ; un ton de la mufique;
Un Juge préposé pour les loix de l'Etat .
Je fuis preffé , Lecteur , ainfi je me retire ;.
Déja d'une foule d'amans
Les foupirs & les cris perçans
M'annonçent qu'il eft tems d'appaifer leur martyre:
De la Roche le jeune , de Langres.
E fuis une prifon ', dont l'afpect au - dehors,
Sous un mafque caché préfente mille charmes ,
Mais mon fein fort fouvent n'eft que fource de
Larmes ,
$ 8 MERCURE DE FRANCE.
Où l'amant pour toujours voit noyer les tran
ports.
De fept lettres , Lecteurs , prends les quatre premieres
,
Pexprime un des deux noms d'un grand engages
ment ;
Mets ces lettres à part , & prends les trois dernie
>
res,
Je fais un appui foible , & qui trompe fouvent
Par I 2 , 3 , 6 , 7 , je fuis le blanc d'un Livre ;
Un être indivifible , & né pour toujours vivre ;
La mere du Sauveur ; l'inftrument d'un forçat;
L'eſclave Abraham ; un talent diabolique ;
Le tendre coeur d'un pain ; un ton de la mufique;
Un Juge préposé pour les loix de l'Etat .
Je fuis preffé , Lecteur , ainfi je me retire ;.
Déja d'une foule d'amans
Les foupirs & les cris perçans
M'annonçent qu'il eft tems d'appaifer leur martyre:
De la Roche le jeune , de Langres.
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5954
p. 110-111
ENIGME.
Début :
Peu d'alimens sont plus communs que moi ; [...]
Mots clefs :
Lait
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texteReconnaissance textuelle : ENIGME.
ENIG ME.
Eu d'alimens font plus communs que moi ;
Mais j'en fçais , à peine , un qui foit plus néceſſaire :
Je fers au berger comme au Roi ,
A tout fexe , à tout âge , à l'enfant , comme auk
pere :
Tous m'employent fuivant leurs differens befoins ,
La Nature me fait liquide ;
L'homme encherit fur elle , & par fes divers ſoins
Je ne fuis plus Auide ;
Plus il me bat , plus je durcis .
Je m'en conferve mieux fans être moins utile :
Mais pris avec excès je cauſe de la bile ,
( Si l'on en croit certains efprits )
Il est un tems où très-fouvent
L'on me met en ufage ;
JUILLET . IRE 1750.
Ce tems n'eft pas certainement
Celui qu'on aime davantage ,.
Et j'en dirois bien la raiſon ,
Mais de tout dire il n'eft pas bon.
Eu d'alimens font plus communs que moi ;
Mais j'en fçais , à peine , un qui foit plus néceſſaire :
Je fers au berger comme au Roi ,
A tout fexe , à tout âge , à l'enfant , comme auk
pere :
Tous m'employent fuivant leurs differens befoins ,
La Nature me fait liquide ;
L'homme encherit fur elle , & par fes divers ſoins
Je ne fuis plus Auide ;
Plus il me bat , plus je durcis .
Je m'en conferve mieux fans être moins utile :
Mais pris avec excès je cauſe de la bile ,
( Si l'on en croit certains efprits )
Il est un tems où très-fouvent
L'on me met en ufage ;
JUILLET . IRE 1750.
Ce tems n'eft pas certainement
Celui qu'on aime davantage ,.
Et j'en dirois bien la raiſon ,
Mais de tout dire il n'eft pas bon.
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5955
p. 111-112
LOGOGRIPHE.
Début :
Dans des endroits secrets, éloignés du concours, [...]
Mots clefs :
Champignon
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LOGOGRIPHE.
LOGOGRIPHE.
Ans des endroits fecrets , éloignés du concours
,
Je fais ma demeure ordinaire ,
Et pour le repos de mes jours
Je dois appréhender le curieux vulgaire ,
D'une mauvaiſe humeur l'on me voit aisément ,
Si je ne vis qu'aux frais de la feule Nature .
Un peu de foin & de mesure
Augmente mon tempéramment ;
Mon état , quoique bas , n'eſt jamais de durée ;
Deux deftins à l'envi précipitent ma fin ;
Je parois fouvent le matin ,
Sans être fûr de la journée .
Pour avoir mon portrait , Lecteur , en racourci ,
Cherche un nom de dix caractéres ,
Iffû des membres que voici .
D'abord je te préfente un de ces premiers freres.
Qui d'un grand crime fe chargea ,
Un fils maudit , une Maîtreffe
Qu'en vache Jupiter changea ,
Pour calmer certaine Déeffe ,
Cet illuftre Thebain , qui le premier , dit on ,.
B12 MERCURE DE FRANCE.
Sçut trouver les accords , inventa la Mufique ;
Un mets de baffecour , un oiſeau magnifique ,
Autrement oifeau de Junon ,
Un bon meuble d'hyver , un Dieu de l'Arcadie ,
Ce qui fatte un joueur , un fleuve d'Italie ,
Ce ,
Un arbre , une montagne , un terrible inſtrument ?
que dans le befoin l'on trouve rarement
Un yaleureux foldat , un fameux Capitaine ,
Ce qu'on double fouvent , une Iffe fort lointaine
Une Ville de France où croît de fort bon vin ,
Un de nos alimens plus utile que rare ,
Un de ces gens groffiers , chez un peuple barbare
Confacrés au culte divin.
Enfin c'eft à ce trait que tu peux me connoître ;
La moitié de mon nom m'a ſouvent donné l'être.
Bazon , Officier d'Artillerie..
Ans des endroits fecrets , éloignés du concours
,
Je fais ma demeure ordinaire ,
Et pour le repos de mes jours
Je dois appréhender le curieux vulgaire ,
D'une mauvaiſe humeur l'on me voit aisément ,
Si je ne vis qu'aux frais de la feule Nature .
Un peu de foin & de mesure
Augmente mon tempéramment ;
Mon état , quoique bas , n'eſt jamais de durée ;
Deux deftins à l'envi précipitent ma fin ;
Je parois fouvent le matin ,
Sans être fûr de la journée .
Pour avoir mon portrait , Lecteur , en racourci ,
Cherche un nom de dix caractéres ,
Iffû des membres que voici .
D'abord je te préfente un de ces premiers freres.
Qui d'un grand crime fe chargea ,
Un fils maudit , une Maîtreffe
Qu'en vache Jupiter changea ,
Pour calmer certaine Déeffe ,
Cet illuftre Thebain , qui le premier , dit on ,.
B12 MERCURE DE FRANCE.
Sçut trouver les accords , inventa la Mufique ;
Un mets de baffecour , un oiſeau magnifique ,
Autrement oifeau de Junon ,
Un bon meuble d'hyver , un Dieu de l'Arcadie ,
Ce qui fatte un joueur , un fleuve d'Italie ,
Ce ,
Un arbre , une montagne , un terrible inſtrument ?
que dans le befoin l'on trouve rarement
Un yaleureux foldat , un fameux Capitaine ,
Ce qu'on double fouvent , une Iffe fort lointaine
Une Ville de France où croît de fort bon vin ,
Un de nos alimens plus utile que rare ,
Un de ces gens groffiers , chez un peuple barbare
Confacrés au culte divin.
Enfin c'eft à ce trait que tu peux me connoître ;
La moitié de mon nom m'a ſouvent donné l'être.
Bazon , Officier d'Artillerie..
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5956
p. 112-113
AUTRE.
Début :
Inanimé, je puis devenir pere [...]
Mots clefs :
Oeuf
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : AUTRE.
AUTRE.
I Nanimé , je puis devenir pere
D'un être , ami Lecteur , qui reffemble à ma
mere.
Ne t'en étonne point , Edipe curieux ,
Même au lieu d'un j'en puis produire deux
Mais rarement ce dernier cas arrive .
De peur de fatiguer ton imaginative
Par un amas d'obfcures liaiſons
Je t'offrirai peu de combinaiſons.
Détruis d'abord ma fymmétrie
JUILLET. 113 1750.
Ote ma queue & mon chef ſeulement ,
Ce qui refte fans changement
Prefente une Ville en Neuftrie.
Replace-les , tu vois fans beaucoup d'induftrie
Une interjection qui marque la douleur ,
Ce qui dans Albion a bien fait du ravage ,
Dont on ne put fans peine arrêter la futeur;!
Tu trouveras auffi le contrafte du Sage.
C'en eft affez , devine cher Lecteur ,
Je n'en puis dire davantage.
I Nanimé , je puis devenir pere
D'un être , ami Lecteur , qui reffemble à ma
mere.
Ne t'en étonne point , Edipe curieux ,
Même au lieu d'un j'en puis produire deux
Mais rarement ce dernier cas arrive .
De peur de fatiguer ton imaginative
Par un amas d'obfcures liaiſons
Je t'offrirai peu de combinaiſons.
Détruis d'abord ma fymmétrie
JUILLET. 113 1750.
Ote ma queue & mon chef ſeulement ,
Ce qui refte fans changement
Prefente une Ville en Neuftrie.
Replace-les , tu vois fans beaucoup d'induftrie
Une interjection qui marque la douleur ,
Ce qui dans Albion a bien fait du ravage ,
Dont on ne put fans peine arrêter la futeur;!
Tu trouveras auffi le contrafte du Sage.
C'en eft affez , devine cher Lecteur ,
Je n'en puis dire davantage.
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5957
p. 84-85
ENIGME.
Début :
Né d'un homme adultére & pourtant légitime, [...]
Mots clefs :
Psaume Miserere
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texteReconnaissance textuelle : ENIGME.
ENIG ME.
Ng' d'un homme adultére & pourtant légitime ;
Fruit innocent d'un double crime ,
Fils à la fois d'un Berger & d'un Roi ,
Et conçu fous le fac & fous le diadême ;
Mon pere en engendra grand nombre comme
moi ,
Je fuis le cinquantiéme.
Tant d'enfans ne fçauroient être de même hu
meur ,
Mes freres la plupart ont un air d'allégreffe.
Pour moi d'un criminel déplorant le malheur ,
J'ai fix freres , comme moi toujours dans la trifteffe,
Toujours fur le plaintif & toujours dans le deuil.
Maisdes fept on me croit le plus confidérable ,
A O UST. 85 1750.
Et l'on m'entend fouvent gémir près du cercueil ,
Crier merci pour le coupable.
Compofé de foupirs & de gémiffemens ,
En fubftance voilà mon être.
Mais réconcilier l'Esclave avec le Maître ,
C'eft mon unique empreffement ;
Penfez-y bien , Lecteur , il eft dans la Semaine
Certain jour
Où bien des gens fentiroient moins de peine ,
Si j'étois la moitié plus court.
Dans certains Tribunaux appaiſant la Juſtice ;
Un criminel qui veut rentrer dans fon devoir ,
N'a fouvent que moi pour fupplice.
D. S. A Lyon , le 1 Juin 1750.
Ng' d'un homme adultére & pourtant légitime ;
Fruit innocent d'un double crime ,
Fils à la fois d'un Berger & d'un Roi ,
Et conçu fous le fac & fous le diadême ;
Mon pere en engendra grand nombre comme
moi ,
Je fuis le cinquantiéme.
Tant d'enfans ne fçauroient être de même hu
meur ,
Mes freres la plupart ont un air d'allégreffe.
Pour moi d'un criminel déplorant le malheur ,
J'ai fix freres , comme moi toujours dans la trifteffe,
Toujours fur le plaintif & toujours dans le deuil.
Maisdes fept on me croit le plus confidérable ,
A O UST. 85 1750.
Et l'on m'entend fouvent gémir près du cercueil ,
Crier merci pour le coupable.
Compofé de foupirs & de gémiffemens ,
En fubftance voilà mon être.
Mais réconcilier l'Esclave avec le Maître ,
C'eft mon unique empreffement ;
Penfez-y bien , Lecteur , il eft dans la Semaine
Certain jour
Où bien des gens fentiroient moins de peine ,
Si j'étois la moitié plus court.
Dans certains Tribunaux appaiſant la Juſtice ;
Un criminel qui veut rentrer dans fon devoir ,
N'a fouvent que moi pour fupplice.
D. S. A Lyon , le 1 Juin 1750.
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5958
p. 85-86
AUTRE.
Début :
J'ai la peau luisante & polie, [...]
Mots clefs :
Cerise
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : AUTRE.
AUTR E.
'Ai la peau luifante & polie ,
Et le teint volontiers vermeil ,
Qui ne hâle guere au Soleil ,
Auffi me trouve - t'on jolie ;
Mais ce qui peut paroître obfcur
Et très- difficile à comprendre ,
C'eft que malgré que je fois tendre ,
J'ai le coeur pourtant affez dur.
C'eft de l'avis de tout le monde
Que la maigreur ne me fied point :
On me chérit quand je fuis ronde ,
$6 MERCURE DE FRANCE:
Et de fraicheur & d'embonpoint.
Le même tems qui me voit naître
Me voit prefqu'aufſi - tôt mourir ,
Si l'on ne vient me fecourir ,
En me donnant un fecond être.
Par le moyen induſtrieux
Que l'on fçait employer pour prolonger ma vie ;
Je pourrois fervir même à la table des Dieux ,
Et de Nectar & d'Ambroifie.
Le Tellier de Château Fleury.
'Ai la peau luifante & polie ,
Et le teint volontiers vermeil ,
Qui ne hâle guere au Soleil ,
Auffi me trouve - t'on jolie ;
Mais ce qui peut paroître obfcur
Et très- difficile à comprendre ,
C'eft que malgré que je fois tendre ,
J'ai le coeur pourtant affez dur.
C'eft de l'avis de tout le monde
Que la maigreur ne me fied point :
On me chérit quand je fuis ronde ,
$6 MERCURE DE FRANCE:
Et de fraicheur & d'embonpoint.
Le même tems qui me voit naître
Me voit prefqu'aufſi - tôt mourir ,
Si l'on ne vient me fecourir ,
En me donnant un fecond être.
Par le moyen induſtrieux
Que l'on fçait employer pour prolonger ma vie ;
Je pourrois fervir même à la table des Dieux ,
Et de Nectar & d'Ambroifie.
Le Tellier de Château Fleury.
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5959
p. 86-87
LOGOGRIPHE.
Début :
Sans avoir le concours de Forge & de Plombieres, [...]
Mots clefs :
Hippocrène
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LOGOGRIPHE.
LOGOGRIP HE.
Ans avoir le concours de Forge & de Plombieres
, SA
Je fais depuis long-tems connue à l'Univers.
Mes eaux qu'on ne boit point , rapides & légeres
Coulent au même inftant en mille endroits divers.
Je n'ai connu perfonne encore
Que mon onde ait défalteré ;
Mais tel qui s'en eft enyvré
;
Feroit bien d'y mêler quelques grains d'ellebore.
De dix lettres en tout mon nom eft composé ;
Voyons fi les rapports vous le rendront aifé ,
Vousytrouvez deux noms que rendent refpectables
La puiffance & la dignité ,
Que mille dons du Ciel rendent pour nous aimables
,
A O UST. $ 7 1750
Un autre nom de Souveraineté ,
Celui d'un fruit qu'on mange , & l'hyver & l'été ,
Un des grands fleuves d'Italie ,
Le fymbole des babillards ,
L'arme des taureaux en furie ,
Un empire éloigné , qui chérit les beaux Arts ;
L'endroit, quand on le porte où fe met le mercure ;
Le bruit que la douleur fait faire à la nature ,
Un Pays dont Horace a chanté les bons vins ,
Une autre Ifle on Vénus faifoit fon domicile ;
J'en ai d'autres encor ; mais l'ennui que je crains
M'oblige à fupprimer un détail inutile.
Ans avoir le concours de Forge & de Plombieres
, SA
Je fais depuis long-tems connue à l'Univers.
Mes eaux qu'on ne boit point , rapides & légeres
Coulent au même inftant en mille endroits divers.
Je n'ai connu perfonne encore
Que mon onde ait défalteré ;
Mais tel qui s'en eft enyvré
;
Feroit bien d'y mêler quelques grains d'ellebore.
De dix lettres en tout mon nom eft composé ;
Voyons fi les rapports vous le rendront aifé ,
Vousytrouvez deux noms que rendent refpectables
La puiffance & la dignité ,
Que mille dons du Ciel rendent pour nous aimables
,
A O UST. $ 7 1750
Un autre nom de Souveraineté ,
Celui d'un fruit qu'on mange , & l'hyver & l'été ,
Un des grands fleuves d'Italie ,
Le fymbole des babillards ,
L'arme des taureaux en furie ,
Un empire éloigné , qui chérit les beaux Arts ;
L'endroit, quand on le porte où fe met le mercure ;
Le bruit que la douleur fait faire à la nature ,
Un Pays dont Horace a chanté les bons vins ,
Une autre Ifle on Vénus faifoit fon domicile ;
J'en ai d'autres encor ; mais l'ennui que je crains
M'oblige à fupprimer un détail inutile.
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5960
p. 64-66
LETTRE De M. Rousseau de Genéve, à l'Auteur du Mercure.
Début :
Vous le voulez, Monsieur, je ne résiste plus. Il faut vous ouvrir un [...]
Mots clefs :
Auteur, Obscurité, Poésie, Poète, Suisse
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE De M. Rousseau de Genéve, à l'Auteur du Mercure.
LETTRE
De M. Rouffeau de Genève , à l'Auteur du
V
Mercure.
Ous le voulez , Monfieur , je ne réfifte
plus . Il faut vous ouvrir un
porte -feuille , qui n'étoit pas deſtiné à voir
le jour , & qui en eft très- peu digne . Les
plaintes du Public fur ce déluge de mauvais
écrits , dont on l'inonde journellement ,
m'ont affez appris qu'il n'a que faire des
miens , & de mon côté , la réputation
d'Auteur médiocre à laquelle feule j'aurois
SEPTEMBRE. 17502 85
pû afpirer , a peu flatté mon ambition .
N'ayant pû vaincre mon penchant pour
les Lettres , j'ai prefque toujours écrit
pour moi feul , & le Public ni mes amis
pas à fe plaindre que j'aye été
n'auront
pour eux recitator acerbus . Or on eft tou
jours indulgent à foi-même , & des écrits
deftinés ainfi à l'obfcurité , l'Auteur même
eut- il du talent , manqueront toujours de
ce feu que donne l'émulation , & de cette
correction dont le feul défir de plaire peur
furmonter le dégoût .
Une chofe finguliere , c'eft qu'ayant
autrefois publié un feul Ouvrage , où certainement
il n'eft point queftion de Poëfie ,
on me faffe aujourd'hui Poëte malgré moi.
On vient tous les jours me faire compliment
fur des Comédies & d'autres Piéces
de vers que je n'ai point faites & que je ne
fuis pas capable de faire. C'eft la conformité
du nom de l'Auteur avec le mien , qui
m'attire cet honneur . J'en ferois flatté ,
fans doute, fi l'on pouvoit l'être des éloges
qu'on dérobe à autrui ; mais louer un homme
de chofes qui font au- deffus de fes forces,
c'eft le faire fonger à ſon inſuffiſance.
Je m'étois effayé , je l'avoue , dans le
genre lyrique , par un Ouvrage loué des
amateurs , décrié des Artiftes , & que la
réunion des deux Arts difficiles a fait ex-
4
66 MERCURE DE FRANCE.
clure par ceux-ci avec autant de chaleur ;
que fi en effet il eût été excellent. Je m'étois
imaginé en vrai Suiffe que pour
réuffir
, il ne falloit que bien faire ; mais ayant
vû par l'expérience d'autrui que bien faire
, eft le premier & le plus dangereux
obftacle qu'on trouve à furmonter dans
cette carriere , & ayant éprouvé moi- même
qu'il y faut d'autres talens que je ne puis
ni ne veux avoir, je me fuis hâté de rentrer
dans l'obfcurité , qui convient également à
mes talens & à mon caractere , & où vous
devriez me laiffer pour l'honneur de votre
Journal. Je fuis , &c .
A Paris , le 25 Juillet 1750.
De M. Rouffeau de Genève , à l'Auteur du
V
Mercure.
Ous le voulez , Monfieur , je ne réfifte
plus . Il faut vous ouvrir un
porte -feuille , qui n'étoit pas deſtiné à voir
le jour , & qui en eft très- peu digne . Les
plaintes du Public fur ce déluge de mauvais
écrits , dont on l'inonde journellement ,
m'ont affez appris qu'il n'a que faire des
miens , & de mon côté , la réputation
d'Auteur médiocre à laquelle feule j'aurois
SEPTEMBRE. 17502 85
pû afpirer , a peu flatté mon ambition .
N'ayant pû vaincre mon penchant pour
les Lettres , j'ai prefque toujours écrit
pour moi feul , & le Public ni mes amis
pas à fe plaindre que j'aye été
n'auront
pour eux recitator acerbus . Or on eft tou
jours indulgent à foi-même , & des écrits
deftinés ainfi à l'obfcurité , l'Auteur même
eut- il du talent , manqueront toujours de
ce feu que donne l'émulation , & de cette
correction dont le feul défir de plaire peur
furmonter le dégoût .
Une chofe finguliere , c'eft qu'ayant
autrefois publié un feul Ouvrage , où certainement
il n'eft point queftion de Poëfie ,
on me faffe aujourd'hui Poëte malgré moi.
On vient tous les jours me faire compliment
fur des Comédies & d'autres Piéces
de vers que je n'ai point faites & que je ne
fuis pas capable de faire. C'eft la conformité
du nom de l'Auteur avec le mien , qui
m'attire cet honneur . J'en ferois flatté ,
fans doute, fi l'on pouvoit l'être des éloges
qu'on dérobe à autrui ; mais louer un homme
de chofes qui font au- deffus de fes forces,
c'eft le faire fonger à ſon inſuffiſance.
Je m'étois effayé , je l'avoue , dans le
genre lyrique , par un Ouvrage loué des
amateurs , décrié des Artiftes , & que la
réunion des deux Arts difficiles a fait ex-
4
66 MERCURE DE FRANCE.
clure par ceux-ci avec autant de chaleur ;
que fi en effet il eût été excellent. Je m'étois
imaginé en vrai Suiffe que pour
réuffir
, il ne falloit que bien faire ; mais ayant
vû par l'expérience d'autrui que bien faire
, eft le premier & le plus dangereux
obftacle qu'on trouve à furmonter dans
cette carriere , & ayant éprouvé moi- même
qu'il y faut d'autres talens que je ne puis
ni ne veux avoir, je me fuis hâté de rentrer
dans l'obfcurité , qui convient également à
mes talens & à mon caractere , & où vous
devriez me laiffer pour l'honneur de votre
Journal. Je fuis , &c .
A Paris , le 25 Juillet 1750.
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Résumé : LETTRE De M. Rousseau de Genéve, à l'Auteur du Mercure.
M. Rouffeau de Genève écrit au rédacteur du Mercure pour décliner la publication de ses écrits. Il justifie cette décision par les critiques du public et sa propre évaluation de son manque de talent littéraire. Rouffeau révèle qu'il a principalement écrit pour lui-même, sans intention de publier. Il mentionne également que des œuvres lui sont attribuées à tort en raison de la confusion avec un autre auteur portant le même nom. Rouffeau reconnaît avoir tenté un ouvrage lyrique, apprécié par certains amateurs mais critiqué par les experts. Il conclut qu'il ne possède pas les talents nécessaires pour réussir dans ce domaine et préfère rester dans l'anonymat, estimant que cela convient mieux à ses capacités et à son tempérament. Il demande donc au rédacteur du Mercure de respecter son souhait de ne pas voir ses écrits publiés.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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5961
p. 66-71
L'ALLÉE DE SILVIE.
Début :
Qu'à m'égarer dans ces bocages [...]
Mots clefs :
Sylvie, Coeur, Âme, Aimable, Homme, Douce, Nom, Soins, Vertu, Passions, Coeurs, Malheur, Prévoyance , Désirs
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texteReconnaissance textuelle : L'ALLÉE DE SILVIE.
L'ALLE'E DE SILVIE *.
Q U'à m'égarer dans ces bocages
Mon coeur goûte de voluptés !
Que je me plais fous ces ombrages !
Que j'aime ces flots argentés !
Douce & charmante rêverie ,
Solitude aimable & chérie ,
Puiffiez-vous toujours me charmer !
De ma trifte & lente carriere
* C'est le nom d'une promenade ſolitaire où ces vers
ont été composés.
: SEPTEMBRE . 1750. 67
Rien n'adouciroit la mifere ,
Si je ceffois de vous aimer:
Fuyez de cet heureux azile ,
Fuyez de mon ame tranquille ,
Vains & tumultueux projets ,
Vous pouvez promettre fans ceffe
Et le bonheur & la lagefle ,
Mais vous ne les donnez jamais.
Quoi ! l'homme ne pourra- t'il vivre ,
fon coeur ne le livre A moins
que
Aux foins d'un douteux avenir
Et fi le tems coule fi vite ,
Au lieu de retarder fa fuite ,
Faut-il encor la prévenir ?
Oh ! qu'avec moins de prévoyance ,
La vertu , la fimple innocence ,
Font des heureux à peu de frais !
Si peu de bien fuffit au fage ,
Qu'avec le plus léger partage
Tous les défirs font fatisfaits.
Tant de foins , tant de prévoyance ,
Sont moins des fruits de la prudence
Que des fruits de l'ambition :
L'homme content du néceffaire ,
Craint peu la fortune contraire ,
Quandfon coeur eft fans paffion.
Paffions , fources de délices ;
Paffions , fources de fupplices ,
Cruels tyrans , doux féducteurs ,
48 MERCURE DE FRANCE.
Sans vos fureurs impétueules ,
Sans vos amorces dangereuſes ,
La paix feroit dans tous les coeurs .
Malheur au mortel méprifable ,
Qui dans fon ame inſatiable ,
Nourrit l'ardente foif de l'or ;
Que du vil penchant qui l'entraîne ,
Chaque inftant il trouve la peine
Au fond même de fon tréfor.
Malheur à l'ame ambicieuſe ,
De qui l'infolence odieuſe
Veut affervir tous les humains ,
Qu'à fes rivaux toujours en butte
L'abîme apprêté pour la chûte ,
Soit creusé de fes propres mains .
Malheur à tout homme farouche ,
A tout mortel que rien ne touche
Que fa propre félicité ;
Qu'il éprouve dans fa mifere
De la part de fon propre frere
La même infenfibilité .
Sans doute , un coeur né pour le crime
Eft fait pour être la victime
De ces affreufes paffions ;
Mais jamais du Ciel condamnée ,
On ne vit une ame bien née
Céder à leurs féductions.
Il en eft de plus dangereuses ,
De qui les amorces flatteufes
1
SEPTEMBRE.
1750. 7 )
Déguifent bien mieux le poiſon ,
Et qui toujours dans un coeur tendre
Commencent à fe faire entendre
En faisant taire la raiſon ;
Mais du moins leurs leçons charmantes
N'impofent que d'aimables loix :
La haine & fes fureurs fanglantes ,
S'endorment à leur douce voix.
Des fentimens fi légitimes
Seront- ils toujours combattus ?
Nous les mettons au rang des crimes ;
Ils devroient être des vertus .
Pourquoi de ces penchans aimables
Le Ciel nous fait- il un tourment ?
Il en eft tant de plus coupables ,
Qu'il traite moins févérement.
O difcours trop rempli de charmes ,
Eft-ce à moi de vous écouter ?
Je fais avec mes propres armes
Les maux que je veux éviter .
Une langueur enchantereffe
Me pourſuit jufqu'en ce ſéjour ;
J'y veux moraliſer fans ceſſe ,
Et toujours j'y fonge à l'amour.
Je fens qu'une ame plus tranquille ,
Plus exempte de tendres foins ,
Plus libre , en ce charmant azile ,
Philofopheroit beaucoup moins,
Ainfi du feu qui me dévore
70 MERCURE DE FRANCE.
Tout fert à fomenter l'ardeur :
Hélas ! u'eft-il pas tems encore ,
Que la paix regne dans mon coeur t
Déja de mon ſeptiéme luftre
Je vois le terme s'avancer ,
Déja la jeuneffe & fon luftre ,
Chez moi commence à s'effacer.
La trifte & lévére ſagefle
Fera bientôt fuir les Amours,
Bientôt le pefante vieilleffe
Va fuccéder à mes beaux jours,
'Alors les ennuis de la vie ,
Chaffant l'aimable volupté ,
On verra la Philoſophie
Naître de la néceffité ;
On me verra , par jalouſe ,
Prêcher mes caduques vertus ,
Et fouvent blâmer par envie
Les plaifirs que je n'aurai plus.
Mais malgré les glaces de l'âge ,
Raifon , malgré ton vain effort ,
Le fage a fouvent fait naufrage ,
Quand il croyoit toucher au port✅
O fageffe aimable chimére !
Douce illufion de nos coeurs !
C'eftfous ton divin caractére
Que nous encenſons nos erreurs.
Chaque homme t'habille à fa mode ;
Sous le mafque le plus commode
SEPTEMBRE. 7 % 1750.
A leur propre félicité ,
Ils déguiſent tous leur foibleffe .
Et donnent le nom de fageffe
Au penchant qu'ils ont adopté.
Tel chez la jeuneſſe étourdie ,
Le vice inftruit par la folie ,
Et d'un faux titre revêtu ,
Sous le nom de Philofophie ,
Tend des piéges à la vertu.
Tel dans une route contraire ,
On voit le fanatique auftére
En guerre avec tous les défirs ,
Peignant Dieu toujours en colere ,
Et ne s'attachant pour lui plaire ,
Qu'à fuir la joye & les plaifirs.
Ah ! s'il exiftoit un vrai (age ,
Que different en fou langage ,
Et plus different en les moeurs ,
Ennemi des vils féducteurs ,
D'une fagefle plus aimable ,
D'une vertu plus fociable ,
Il joindroit le jufte milieu
A cet hommage pur & rendre ,
Que tous les coeurs auroient dû rendre
Aux grandeurs , aux bienfaits de Dieu.
Rouffeau , de Genéve.
Q U'à m'égarer dans ces bocages
Mon coeur goûte de voluptés !
Que je me plais fous ces ombrages !
Que j'aime ces flots argentés !
Douce & charmante rêverie ,
Solitude aimable & chérie ,
Puiffiez-vous toujours me charmer !
De ma trifte & lente carriere
* C'est le nom d'une promenade ſolitaire où ces vers
ont été composés.
: SEPTEMBRE . 1750. 67
Rien n'adouciroit la mifere ,
Si je ceffois de vous aimer:
Fuyez de cet heureux azile ,
Fuyez de mon ame tranquille ,
Vains & tumultueux projets ,
Vous pouvez promettre fans ceffe
Et le bonheur & la lagefle ,
Mais vous ne les donnez jamais.
Quoi ! l'homme ne pourra- t'il vivre ,
fon coeur ne le livre A moins
que
Aux foins d'un douteux avenir
Et fi le tems coule fi vite ,
Au lieu de retarder fa fuite ,
Faut-il encor la prévenir ?
Oh ! qu'avec moins de prévoyance ,
La vertu , la fimple innocence ,
Font des heureux à peu de frais !
Si peu de bien fuffit au fage ,
Qu'avec le plus léger partage
Tous les défirs font fatisfaits.
Tant de foins , tant de prévoyance ,
Sont moins des fruits de la prudence
Que des fruits de l'ambition :
L'homme content du néceffaire ,
Craint peu la fortune contraire ,
Quandfon coeur eft fans paffion.
Paffions , fources de délices ;
Paffions , fources de fupplices ,
Cruels tyrans , doux féducteurs ,
48 MERCURE DE FRANCE.
Sans vos fureurs impétueules ,
Sans vos amorces dangereuſes ,
La paix feroit dans tous les coeurs .
Malheur au mortel méprifable ,
Qui dans fon ame inſatiable ,
Nourrit l'ardente foif de l'or ;
Que du vil penchant qui l'entraîne ,
Chaque inftant il trouve la peine
Au fond même de fon tréfor.
Malheur à l'ame ambicieuſe ,
De qui l'infolence odieuſe
Veut affervir tous les humains ,
Qu'à fes rivaux toujours en butte
L'abîme apprêté pour la chûte ,
Soit creusé de fes propres mains .
Malheur à tout homme farouche ,
A tout mortel que rien ne touche
Que fa propre félicité ;
Qu'il éprouve dans fa mifere
De la part de fon propre frere
La même infenfibilité .
Sans doute , un coeur né pour le crime
Eft fait pour être la victime
De ces affreufes paffions ;
Mais jamais du Ciel condamnée ,
On ne vit une ame bien née
Céder à leurs féductions.
Il en eft de plus dangereuses ,
De qui les amorces flatteufes
1
SEPTEMBRE.
1750. 7 )
Déguifent bien mieux le poiſon ,
Et qui toujours dans un coeur tendre
Commencent à fe faire entendre
En faisant taire la raiſon ;
Mais du moins leurs leçons charmantes
N'impofent que d'aimables loix :
La haine & fes fureurs fanglantes ,
S'endorment à leur douce voix.
Des fentimens fi légitimes
Seront- ils toujours combattus ?
Nous les mettons au rang des crimes ;
Ils devroient être des vertus .
Pourquoi de ces penchans aimables
Le Ciel nous fait- il un tourment ?
Il en eft tant de plus coupables ,
Qu'il traite moins févérement.
O difcours trop rempli de charmes ,
Eft-ce à moi de vous écouter ?
Je fais avec mes propres armes
Les maux que je veux éviter .
Une langueur enchantereffe
Me pourſuit jufqu'en ce ſéjour ;
J'y veux moraliſer fans ceſſe ,
Et toujours j'y fonge à l'amour.
Je fens qu'une ame plus tranquille ,
Plus exempte de tendres foins ,
Plus libre , en ce charmant azile ,
Philofopheroit beaucoup moins,
Ainfi du feu qui me dévore
70 MERCURE DE FRANCE.
Tout fert à fomenter l'ardeur :
Hélas ! u'eft-il pas tems encore ,
Que la paix regne dans mon coeur t
Déja de mon ſeptiéme luftre
Je vois le terme s'avancer ,
Déja la jeuneffe & fon luftre ,
Chez moi commence à s'effacer.
La trifte & lévére ſagefle
Fera bientôt fuir les Amours,
Bientôt le pefante vieilleffe
Va fuccéder à mes beaux jours,
'Alors les ennuis de la vie ,
Chaffant l'aimable volupté ,
On verra la Philoſophie
Naître de la néceffité ;
On me verra , par jalouſe ,
Prêcher mes caduques vertus ,
Et fouvent blâmer par envie
Les plaifirs que je n'aurai plus.
Mais malgré les glaces de l'âge ,
Raifon , malgré ton vain effort ,
Le fage a fouvent fait naufrage ,
Quand il croyoit toucher au port✅
O fageffe aimable chimére !
Douce illufion de nos coeurs !
C'eftfous ton divin caractére
Que nous encenſons nos erreurs.
Chaque homme t'habille à fa mode ;
Sous le mafque le plus commode
SEPTEMBRE. 7 % 1750.
A leur propre félicité ,
Ils déguiſent tous leur foibleffe .
Et donnent le nom de fageffe
Au penchant qu'ils ont adopté.
Tel chez la jeuneſſe étourdie ,
Le vice inftruit par la folie ,
Et d'un faux titre revêtu ,
Sous le nom de Philofophie ,
Tend des piéges à la vertu.
Tel dans une route contraire ,
On voit le fanatique auftére
En guerre avec tous les défirs ,
Peignant Dieu toujours en colere ,
Et ne s'attachant pour lui plaire ,
Qu'à fuir la joye & les plaifirs.
Ah ! s'il exiftoit un vrai (age ,
Que different en fou langage ,
Et plus different en les moeurs ,
Ennemi des vils féducteurs ,
D'une fagefle plus aimable ,
D'une vertu plus fociable ,
Il joindroit le jufte milieu
A cet hommage pur & rendre ,
Que tous les coeurs auroient dû rendre
Aux grandeurs , aux bienfaits de Dieu.
Rouffeau , de Genéve.
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Résumé : L'ALLÉE DE SILVIE.
Le poème 'L'Alleée de Sylvie', écrit en septembre 1750, explore les sentiments de plaisir et de volupté que l'auteur éprouve lors de promenades solitaires dans la nature. Il souligne que la solitude et la rêverie sont essentielles pour apprécier pleinement ces moments. L'auteur affirme que l'amour est indispensable pour adoucir la misère humaine. Le texte critique les projets tumultueux et vains qui prétendent apporter le bonheur sans jamais le réaliser. Il met en garde contre les passions, sources à la fois de délices et de supplices, et dénonce l'ambition ainsi que la soif de richesse matérielle. L'auteur déplore également la méchanceté des hommes, insensibles aux souffrances des autres, et note que même les âmes tendres peuvent être séduites par des passions dangereuses. Il reconnaît ses propres contradictions, oscillant entre la moralisation et les sentiments amoureux. Le poème se conclut par une réflexion sur la sagesse, souvent masquée par les erreurs humaines, et sur la véritable philosophie, qui devrait représenter un juste milieu entre les extrêmes.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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5962
p. 95-96
ENIGME.
Début :
Chacune à part, mes soeurs, & moi sommes muettes ; [...]
Mots clefs :
Lettre X
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ENIGME.
ENIG ME.
Chacune à part, mes foeurs , & moi ſommes
muettes ;
Mais l'homme en nous rangeant avec diſcernement
A trouvé le fecret de nous rendre interprêtes
De tout ce qu'il conçoit dans fon entendement.
A chacune de nous , cinq donnent l'harmonie.
Moi , je céde le pas , & prime rarement :
En vain de m'élever je concevrois l'envie ,
Puifqu'en tous lieux je fuis placée au dernier
rang.
Quand puiffamment armé , pour conquérir la
Gréce ,
Le fils de Darius mit l'Afie en effroi ,
Chez ce Prince Perfan j'avois plus d'un emploi.
L'on me voit dans les Jeux , jamais dans l'allégreffe.
MERCURE DE FRANCE.
;
Dans la tranquillité , l'on ne me vit jamais ,
Et jamais je n'ai mis le pied dans l'Amérique ,
On me trouve pourtant toujours dans le Mexique ,
Et néceffairement je fuis toujours en paix.
Pour être heureux fans moi , tout homme en
vain fe gêne.
L'on me voit dans les cieux , d'on me voit dans
les eaux.
Quoique jamais en mer,je fais dans les Vaiffeaux.
Je fuis dans les travaux , fans être dans la peine .
L'on me voit fans mufique accompagner la voix.
Jeune Amant , dont l'amour renverſe la cervelle ;
Je fuis dans les cheveux , dans les yeux de ta Belle.
Avec un Dieu mourant je fuis toujours en croix.
Par M. de B.
Chacune à part, mes foeurs , & moi ſommes
muettes ;
Mais l'homme en nous rangeant avec diſcernement
A trouvé le fecret de nous rendre interprêtes
De tout ce qu'il conçoit dans fon entendement.
A chacune de nous , cinq donnent l'harmonie.
Moi , je céde le pas , & prime rarement :
En vain de m'élever je concevrois l'envie ,
Puifqu'en tous lieux je fuis placée au dernier
rang.
Quand puiffamment armé , pour conquérir la
Gréce ,
Le fils de Darius mit l'Afie en effroi ,
Chez ce Prince Perfan j'avois plus d'un emploi.
L'on me voit dans les Jeux , jamais dans l'allégreffe.
MERCURE DE FRANCE.
;
Dans la tranquillité , l'on ne me vit jamais ,
Et jamais je n'ai mis le pied dans l'Amérique ,
On me trouve pourtant toujours dans le Mexique ,
Et néceffairement je fuis toujours en paix.
Pour être heureux fans moi , tout homme en
vain fe gêne.
L'on me voit dans les cieux , d'on me voit dans
les eaux.
Quoique jamais en mer,je fais dans les Vaiffeaux.
Je fuis dans les travaux , fans être dans la peine .
L'on me voit fans mufique accompagner la voix.
Jeune Amant , dont l'amour renverſe la cervelle ;
Je fuis dans les cheveux , dans les yeux de ta Belle.
Avec un Dieu mourant je fuis toujours en croix.
Par M. de B.
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5963
p. 96-97
AUTRE.
Début :
Les diverses couleurs que je mets en usage, [...]
Mots clefs :
Affiche des spectacles
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : AUTRE.
AUTR E.
Es diverfes couleurs que je mets en uſage ,
Font la moitié de mon difcours ;
De loin fans nul autre fecours ,
On peut entendre mon langage ;
Mon théme tous les jours fe fait en trois façons ,
Et je dis cependant toujours la même choſe ,
Je parle de vers & de profe ,
Quelque fois même de Chanfons.
Trompeule quelquefois , mais fans deffein de
l'être ,
1
J'ai
SEPTEMBRE.
1750. 97
J'ai promis du plaifir , & caufe de l'ennui .
A quatre heures du foir , je détruirai peut- être
Ce que j'ai dit avant midi .
Pour voir fi je me contrarie ,
Souvent on me confulte en fortant de dîner;
Et l'on me fait examiner
Par un Laquais qui m'eſtropie.
Es diverfes couleurs que je mets en uſage ,
Font la moitié de mon difcours ;
De loin fans nul autre fecours ,
On peut entendre mon langage ;
Mon théme tous les jours fe fait en trois façons ,
Et je dis cependant toujours la même choſe ,
Je parle de vers & de profe ,
Quelque fois même de Chanfons.
Trompeule quelquefois , mais fans deffein de
l'être ,
1
J'ai
SEPTEMBRE.
1750. 97
J'ai promis du plaifir , & caufe de l'ennui .
A quatre heures du foir , je détruirai peut- être
Ce que j'ai dit avant midi .
Pour voir fi je me contrarie ,
Souvent on me confulte en fortant de dîner;
Et l'on me fait examiner
Par un Laquais qui m'eſtropie.
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5965
p. 98-99
LOGOGRIPHE.
Début :
Quoique je sois commun, je ressemble au melon ; [...]
Mots clefs :
Tableau
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LOGOGRIPHE.
LOGO GRIP HE.
Uoique je fois commun , je reſſemble au
melon ;
Dans mon genre on en voit cent mauvais pour un
bon.
Mon prix dépend de l'art de qui me donne l'être ,
Je fuis bon , quand je fors des mains d'un fameux
Maître. /
Lorfque dans fon idée , il a pris un fujet ,
Qu'il a formé fon plan , arrangé fon projet ,
L'imagination guidant fa main fçavante ,
Avec des traits hardis il m'ébauche , il m'en
fante ;
Quand il me croit parfait , il m'offre aux Connoiffears
.
Four admirer mon goût , mon éclat , mes couleurs.
En moi tout eft vanté , tout plaît', juſqu'à mon
ombre.
Cette Enigme, Lecteur,pour toi n'a rien de fombre.
SEPTEMBRE. 1750. 99
Mais il ne fuffit pas de connoître mon nom
De mes pieds il faut faire une combinaiſon.
J'en ai fept , où l'on voit deux notes de Mufique .
Le nom d'un innocent , qui par un frere inique
Fut de tous les humains le premier mis à mort.
Ce qui né pour fervir nous mécontente fort.
L'endroit devant lequel tout Chrétien s'humilie.
Un ornement de Prêtre alors qu'il facrifie .
L'ordre , qu'avec prudence un chef donne aux
foldats ,
Quand d'une longue marche , il trouve qu'ils font
las.
Deux mots qu'un Latin dit le foir , quand il vous
quitte ,
Le jour quand il vous voit ; l'objet d'un parafite.
Le contraire du laid ; une champêtre fleur .
Ce qui vogue fur l'eau ; le nom d'une couleur.
Une Ville qui fut la rivale de Rome.
Ce que pour fon plaifir la nuit court un jeune
homme ;
Ce qu'un bûveur détefte , & dont jamais ne but
Le nom Latin de celle à qui la pomme plut.
Trois autres mots Latins . Le premier fignific
Ce qui donne le branle à la Cavalerie .
Un , ce dont en mênage on ne peut fe paffer,
Et l'autre , ce fans quoi l'oifeau ne peut voler.
Peut être en cherchant bien , j'en dirois davantage .
Pour ne point ennuyer , je finis cet ouvrage.
Par le même.
Uoique je fois commun , je reſſemble au
melon ;
Dans mon genre on en voit cent mauvais pour un
bon.
Mon prix dépend de l'art de qui me donne l'être ,
Je fuis bon , quand je fors des mains d'un fameux
Maître. /
Lorfque dans fon idée , il a pris un fujet ,
Qu'il a formé fon plan , arrangé fon projet ,
L'imagination guidant fa main fçavante ,
Avec des traits hardis il m'ébauche , il m'en
fante ;
Quand il me croit parfait , il m'offre aux Connoiffears
.
Four admirer mon goût , mon éclat , mes couleurs.
En moi tout eft vanté , tout plaît', juſqu'à mon
ombre.
Cette Enigme, Lecteur,pour toi n'a rien de fombre.
SEPTEMBRE. 1750. 99
Mais il ne fuffit pas de connoître mon nom
De mes pieds il faut faire une combinaiſon.
J'en ai fept , où l'on voit deux notes de Mufique .
Le nom d'un innocent , qui par un frere inique
Fut de tous les humains le premier mis à mort.
Ce qui né pour fervir nous mécontente fort.
L'endroit devant lequel tout Chrétien s'humilie.
Un ornement de Prêtre alors qu'il facrifie .
L'ordre , qu'avec prudence un chef donne aux
foldats ,
Quand d'une longue marche , il trouve qu'ils font
las.
Deux mots qu'un Latin dit le foir , quand il vous
quitte ,
Le jour quand il vous voit ; l'objet d'un parafite.
Le contraire du laid ; une champêtre fleur .
Ce qui vogue fur l'eau ; le nom d'une couleur.
Une Ville qui fut la rivale de Rome.
Ce que pour fon plaifir la nuit court un jeune
homme ;
Ce qu'un bûveur détefte , & dont jamais ne but
Le nom Latin de celle à qui la pomme plut.
Trois autres mots Latins . Le premier fignific
Ce qui donne le branle à la Cavalerie .
Un , ce dont en mênage on ne peut fe paffer,
Et l'autre , ce fans quoi l'oifeau ne peut voler.
Peut être en cherchant bien , j'en dirois davantage .
Pour ne point ennuyer , je finis cet ouvrage.
Par le même.
Fermer
5966
p. 169-172
CHANSON. TRADUCTION de la Romance de Metastase, qui commence par ces mots : Grazie agl'inganni tuoi.
Début :
Grace à tant de tromperies, [...]
Mots clefs :
Peine, Coeur, Chaîne, Aimer, Adorer, Sens, Souvenir
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : CHANSON. TRADUCTION de la Romance de Metastase, qui commence par ces mots : Grazie agl'inganni tuoi.
CHANSON.
RADUCTION de la Romance de
Metaftafe , qui commence par ces mots :
Grazie agl' inganni tuoi.
GRace à tant de tromperies ,
Grace à tes coquéteries ,
Nice , je refpire enfin :
Mon coeur , libre de fa chaîne,
Ne déguife plus fa peine ;
Ce n'eft plus un fonge vain.
Toute ma flâme eft éteinte ;
Sous une colere feinte
L'Amour ne fe cache plus.
Qu'on te nomme en ton abſence ;
Qu'on t'adore en ma préſence ,
Mes fens n'en font point émus.
En paix fans toi je fommeille ;
Tu n'es plus , quand je m'éveille ,
Le premier de mes defirs .
Rien de ta part ne m'agite ;
Je t'aborde & je te quitte ,
Sans regrets & fans plaifirs.
H
170 MERCURE DE FRANCE.
Le fouvenir de tes charmes ,
Le fouvenir de mes larmes ,
Ne fait nul effet fur inoi
Juge enfin comment je t'aime ;
Avec mon rival lui- même
Je pourrois parler de toi,
XX
Sois tendre , fois inhumaine ;
Ta fierté n'eft pas moins vaine ,
Que le feroit ta douceur.
Sans être ému , je t'écoute ,
Et tes yeux n'ont plus de route
Pour pénétrer dans mon coeur.
D'un mépris , d'une careffe ,
Mes plaifirs ou ma trifteſſe
Ne reçoivent plus la loi ;
Sans toi j'aime les bocages ;
L'horreur des antres fauvages
Peut me déplaire avec toi.
Tu me parois encore belle ,
Mais , Nice , tu n'es plus celle
Dont mes fens font enchantés ;
Je vois , devenu plus fage , ….
Des défauts fur ton vifage ,
Qui me fembloient des beautés.
SEPTEMBRE 1750 . 171
Lorfque je brifai ma chaîne ,
Dieux ! que j'éprouvai de peine !
Hélas ! je crus d'en mourir !
Mais quand on a du courage ,
Pour le tirer d'eſclavage ,
Que ne peut-on point fouffrir ?
Ainfi du piége perfide
Le ferein fimple & timide
Avec effort échappé ,
Au prix des plumes qu'il laiffe ,
Prend des leçons de fageffe ,
Pour n'être plus attrapé .
***
Tu crois que mon coeur t'adore ,
Voyant que je parle encore
Des foupirs que j'ai pouffés ;
Mais tel , au Port qu'il défire ,
Le Nocher aime à redire
Les périls qu'il a paflés.
****
Le Guerrier couvert de gloire ;
Se plaît après la victoire ,
A raconter fes exploits :
Et l'Esclave exemt de peine ,
Montre avec plaifir la chaîne ,
Qu'il a traînée autrefois.
Hlj
172 MERCURE DE FRANCE.
Je m'exprime fans contrainte ,
Je ne parle point par feinte ,
Pour que tu m'ajoûtes foi :
Et quoique tu puiffes dire ,
Je ne daigne pas m'inftruire
Comment tu parles de moi.
Tes appas , Beauté trop vaine ;
Ne te rendront pas fans peine
Un auffi fiddle amant.
Ma perte eft moins dangereuse ,
Je fçais qu'une autre trompeufe
Se trouve plus aiſément.
Rouffeau , de Genéve.
RADUCTION de la Romance de
Metaftafe , qui commence par ces mots :
Grazie agl' inganni tuoi.
GRace à tant de tromperies ,
Grace à tes coquéteries ,
Nice , je refpire enfin :
Mon coeur , libre de fa chaîne,
Ne déguife plus fa peine ;
Ce n'eft plus un fonge vain.
Toute ma flâme eft éteinte ;
Sous une colere feinte
L'Amour ne fe cache plus.
Qu'on te nomme en ton abſence ;
Qu'on t'adore en ma préſence ,
Mes fens n'en font point émus.
En paix fans toi je fommeille ;
Tu n'es plus , quand je m'éveille ,
Le premier de mes defirs .
Rien de ta part ne m'agite ;
Je t'aborde & je te quitte ,
Sans regrets & fans plaifirs.
H
170 MERCURE DE FRANCE.
Le fouvenir de tes charmes ,
Le fouvenir de mes larmes ,
Ne fait nul effet fur inoi
Juge enfin comment je t'aime ;
Avec mon rival lui- même
Je pourrois parler de toi,
XX
Sois tendre , fois inhumaine ;
Ta fierté n'eft pas moins vaine ,
Que le feroit ta douceur.
Sans être ému , je t'écoute ,
Et tes yeux n'ont plus de route
Pour pénétrer dans mon coeur.
D'un mépris , d'une careffe ,
Mes plaifirs ou ma trifteſſe
Ne reçoivent plus la loi ;
Sans toi j'aime les bocages ;
L'horreur des antres fauvages
Peut me déplaire avec toi.
Tu me parois encore belle ,
Mais , Nice , tu n'es plus celle
Dont mes fens font enchantés ;
Je vois , devenu plus fage , ….
Des défauts fur ton vifage ,
Qui me fembloient des beautés.
SEPTEMBRE 1750 . 171
Lorfque je brifai ma chaîne ,
Dieux ! que j'éprouvai de peine !
Hélas ! je crus d'en mourir !
Mais quand on a du courage ,
Pour le tirer d'eſclavage ,
Que ne peut-on point fouffrir ?
Ainfi du piége perfide
Le ferein fimple & timide
Avec effort échappé ,
Au prix des plumes qu'il laiffe ,
Prend des leçons de fageffe ,
Pour n'être plus attrapé .
***
Tu crois que mon coeur t'adore ,
Voyant que je parle encore
Des foupirs que j'ai pouffés ;
Mais tel , au Port qu'il défire ,
Le Nocher aime à redire
Les périls qu'il a paflés.
****
Le Guerrier couvert de gloire ;
Se plaît après la victoire ,
A raconter fes exploits :
Et l'Esclave exemt de peine ,
Montre avec plaifir la chaîne ,
Qu'il a traînée autrefois.
Hlj
172 MERCURE DE FRANCE.
Je m'exprime fans contrainte ,
Je ne parle point par feinte ,
Pour que tu m'ajoûtes foi :
Et quoique tu puiffes dire ,
Je ne daigne pas m'inftruire
Comment tu parles de moi.
Tes appas , Beauté trop vaine ;
Ne te rendront pas fans peine
Un auffi fiddle amant.
Ma perte eft moins dangereuse ,
Je fçais qu'une autre trompeufe
Se trouve plus aiſément.
Rouffeau , de Genéve.
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Résumé : CHANSON. TRADUCTION de la Romance de Metastase, qui commence par ces mots : Grazie agl'inganni tuoi.
Dans la chanson 'Chanson' publiée dans le Mercure de France de septembre 1750, Jean-Jacques Rousseau exprime son détachement amoureux envers une femme nommée Nice. Il affirme que son cœur est désormais libre et qu'il ne ressent plus de douleur ni de passion pour elle. Il peut parler d'elle sans émotion, même en présence de son rival. Les souvenirs des charmes de Nice et des larmes versées ne suscitent plus aucune réaction en lui. Bien qu'il reconnaisse encore sa beauté, il voit désormais ses défauts. Rousseau compare sa libération de cette relation à un esclave échappant à un piège perfide, ce qui l'a rendu plus sage. Il conclut en affirmant parler sincèrement et que les attraits de Nice ne lui inspirent plus de fidélité, car il pourrait facilement trouver une autre compagne.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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5967
p. 94
ENIGME.
Début :
Laisse mes pieds, Lecteur, dans leur ordre ordinaire, [...]
Mots clefs :
Pierre
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texteReconnaissance textuelle : ENIGME.
ENIGM E.
LAiffe mes pieds , Lecteur , dans leur ordre
or linaire ,
Tu trouveras maints objets differens.
Parcourre les Palais des Grands ,
Tu m'y verras commune & néceffaire .
Foulée impunément par gens de tout état ;
Avec plus ou moins grand éclat ,
Telle eft la loi dure & bizarre
Que l'homme n'impole en tout tems .
Reprends- moi fous un autre lens ,
Précieuſe à tes yeux , je deviendrai plus rare :
Mes faveurs autrefois , malgré tous leurs appas ,
N'eurent que de trop foibles charmes
Pour un jeune Héros , dont l'invincible bras
Fut depuis intrépide au milieu des allarmes.
Il m'abandonna
, pour des armes
Qn'il ne quitta qu'après un glorieux trépas..
Tu peux encore me voir fous une autre figure ,
Sans déranger de mon corps la ſtructure ,
C'est alors que mon feul afpe &t
Devroit à tout Chrétien infpirer le respect.
Par M. D. L. M.
LAiffe mes pieds , Lecteur , dans leur ordre
or linaire ,
Tu trouveras maints objets differens.
Parcourre les Palais des Grands ,
Tu m'y verras commune & néceffaire .
Foulée impunément par gens de tout état ;
Avec plus ou moins grand éclat ,
Telle eft la loi dure & bizarre
Que l'homme n'impole en tout tems .
Reprends- moi fous un autre lens ,
Précieuſe à tes yeux , je deviendrai plus rare :
Mes faveurs autrefois , malgré tous leurs appas ,
N'eurent que de trop foibles charmes
Pour un jeune Héros , dont l'invincible bras
Fut depuis intrépide au milieu des allarmes.
Il m'abandonna
, pour des armes
Qn'il ne quitta qu'après un glorieux trépas..
Tu peux encore me voir fous une autre figure ,
Sans déranger de mon corps la ſtructure ,
C'est alors que mon feul afpe &t
Devroit à tout Chrétien infpirer le respect.
Par M. D. L. M.
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5968
p. 95
AUTRE.
Début :
J'ai huit membres, j'ai huit natures, [...]
Mots clefs :
Aiguille
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texteReconnaissance textuelle : AUTRE.
AUTR E.
' Ai huit membres , j'ai huit natures ,
Et huit differentes figures.
Suis moi , Lecteur , dans tous états ,
La même tu me trouveras .
D'abord , je fuis d'un grand uſage
Chez ceux qui , grace à leur ouvrage ,
Te fauvent maint rhume en hyver,
Souvent , tu me viens obſerver ,
Pour régler tes oeuvres divers .
Je fuis dans les longues traverſes ,
Sar mer d'inestimable prix.
A la toilette des Iris
J'ai deux emplois des plus utiles ,
Dans les Pays des Crocodiles
J'eus grande réputation .
Dans la fainte Religion ,
Souvent , au- deffus des Chapelles ,
Je fers d'étendart aux Fidéles.
Mais pour à coup sûr me trouver ,
Tu peux dans la iner me chercher .
Par le même.
' Ai huit membres , j'ai huit natures ,
Et huit differentes figures.
Suis moi , Lecteur , dans tous états ,
La même tu me trouveras .
D'abord , je fuis d'un grand uſage
Chez ceux qui , grace à leur ouvrage ,
Te fauvent maint rhume en hyver,
Souvent , tu me viens obſerver ,
Pour régler tes oeuvres divers .
Je fuis dans les longues traverſes ,
Sar mer d'inestimable prix.
A la toilette des Iris
J'ai deux emplois des plus utiles ,
Dans les Pays des Crocodiles
J'eus grande réputation .
Dans la fainte Religion ,
Souvent , au- deffus des Chapelles ,
Je fers d'étendart aux Fidéles.
Mais pour à coup sûr me trouver ,
Tu peux dans la iner me chercher .
Par le même.
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5969
p. 96-97
LOGOGRIPHE.
Début :
Quoique je sois, Lecteur, connu de tout le monde, [...]
Mots clefs :
Dictionnaire
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LOGOGRIPHE.
LOGOGRIP HE .
Quoique je fois , Lecteur , connu de sour le
Et que vous m'étudiez toujours avec ardeur ,
Que pour me poffeder l'on me porte fur l'onde ,
De n'être point connu dans ce jour j'ai bien peur.
Des difputes fouvent je diffipe l'aigreur ,
J'inftruits les hommes à tout âge ,
Le grand , & le petit , l'ignorant & le fage,
Le jeune rarement me tient avec plaifir ,
L'homme fenfé chez moi , dans fon loiſir,
Avidement puiſe des connoiffances ;
Je fçais tout , & je fuis une clef des Sciences .
Mais j'ai trop dir , fans peine , je fuis sûr ,
On me devinera', rendons- nous plus obfcur.
De cinq pieds feulement ma ftructure eft formée ,
Mon nom offre à vos yeux la trifte deſtinée
Des hommes en âge avancés....
La terreur des affiégés ,
Le vengeur de plus d'une armée………、
Je forme douze mots Latins ,
Combinez- moi , vous trouverez Catin,
Ide , nate , naître , air , tonne , canne , taire ,
Acte , date , dicter , âne , nitre , Notaire ,
On peut auffi trouver une bonne boiffon...
D'un cruel Empereur le nom ;
Celui d'une utile riviere ,
Qui roule dans la Seine une onde pure & claire;
Un
OCTOBRE. 1750. 97
Un azile pour les Vaiffeaux ;
Du Roi de France un des plus beaux Châteaux ;
Chez moi vivent les Grands autant que dans
l'Hiftoire ;
L'on trouve la mémoire
D'un Sage de la Gréce , & d'un Prince Bourbon ;
Le célébre Corneille y jouit de fa gloire
Par ce qu'il a donné d'excellent & de bon .
Aifément on peut lire , onde , rond , nation ;
N'allons pas plus avant , ami Lecteur , peut-être
En voulant m'embrouiller , me ferois- je connoître.
Quoique je fois , Lecteur , connu de sour le
Et que vous m'étudiez toujours avec ardeur ,
Que pour me poffeder l'on me porte fur l'onde ,
De n'être point connu dans ce jour j'ai bien peur.
Des difputes fouvent je diffipe l'aigreur ,
J'inftruits les hommes à tout âge ,
Le grand , & le petit , l'ignorant & le fage,
Le jeune rarement me tient avec plaifir ,
L'homme fenfé chez moi , dans fon loiſir,
Avidement puiſe des connoiffances ;
Je fçais tout , & je fuis une clef des Sciences .
Mais j'ai trop dir , fans peine , je fuis sûr ,
On me devinera', rendons- nous plus obfcur.
De cinq pieds feulement ma ftructure eft formée ,
Mon nom offre à vos yeux la trifte deſtinée
Des hommes en âge avancés....
La terreur des affiégés ,
Le vengeur de plus d'une armée………、
Je forme douze mots Latins ,
Combinez- moi , vous trouverez Catin,
Ide , nate , naître , air , tonne , canne , taire ,
Acte , date , dicter , âne , nitre , Notaire ,
On peut auffi trouver une bonne boiffon...
D'un cruel Empereur le nom ;
Celui d'une utile riviere ,
Qui roule dans la Seine une onde pure & claire;
Un
OCTOBRE. 1750. 97
Un azile pour les Vaiffeaux ;
Du Roi de France un des plus beaux Châteaux ;
Chez moi vivent les Grands autant que dans
l'Hiftoire ;
L'on trouve la mémoire
D'un Sage de la Gréce , & d'un Prince Bourbon ;
Le célébre Corneille y jouit de fa gloire
Par ce qu'il a donné d'excellent & de bon .
Aifément on peut lire , onde , rond , nation ;
N'allons pas plus avant , ami Lecteur , peut-être
En voulant m'embrouiller , me ferois- je connoître.
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5970
p. 97-98
AUTRE.
Début :
Dans le corps des mortels où je trouve un azile, [...]
Mots clefs :
Arsenic
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : AUTRE.
AUTRE.
Dans le corps des mortels où je trouve un azile ,
J'allume d'ordinaire un feu féditieux ,
Et fi l'on attend trop , l'art devient inutile,
Et ne peut détourner mes effers dangereux .
De mes fept pieds , Lecteur , tu pourras voir éclore
Un des fils de Jacob , un Empereur Romain ;
L'Element , qui reçoit tout ce qui s'évapore ;
Le traître , le cruel , qui dans le fang humain.
A le premier trempé laparricide main ;
Une Ville par lui dans la fuite bâtie ;
Un métal préparé , du monde une partie ;
Le Pere vertueux de ce Roi d'Ifraël ,
Qui du Prophète Roi fut l'ennemi cruel ;
Pourfuis , & tu verras s'élever dans la que
Ce fils , qui de fon pere oublia les avis
E
98 MERCURE DE FRANCE.1
fuivis.
Qu'il regretta trop tard de n'avoir pas
Une mer fous fon nom dans la Fable eft connue ;
Une fille d'Atias ; un Poëte François ;
Du Zodiaque un figne ; un Prince en Amérique ;
Deux efpéces d'oifeaux ; deux notes de Mufique
Je finis , cher Lecteur , c'eft affez cette fois-
Dans le corps des mortels où je trouve un azile ,
J'allume d'ordinaire un feu féditieux ,
Et fi l'on attend trop , l'art devient inutile,
Et ne peut détourner mes effers dangereux .
De mes fept pieds , Lecteur , tu pourras voir éclore
Un des fils de Jacob , un Empereur Romain ;
L'Element , qui reçoit tout ce qui s'évapore ;
Le traître , le cruel , qui dans le fang humain.
A le premier trempé laparricide main ;
Une Ville par lui dans la fuite bâtie ;
Un métal préparé , du monde une partie ;
Le Pere vertueux de ce Roi d'Ifraël ,
Qui du Prophète Roi fut l'ennemi cruel ;
Pourfuis , & tu verras s'élever dans la que
Ce fils , qui de fon pere oublia les avis
E
98 MERCURE DE FRANCE.1
fuivis.
Qu'il regretta trop tard de n'avoir pas
Une mer fous fon nom dans la Fable eft connue ;
Une fille d'Atias ; un Poëte François ;
Du Zodiaque un figne ; un Prince en Amérique ;
Deux efpéces d'oifeaux ; deux notes de Mufique
Je finis , cher Lecteur , c'eft affez cette fois-
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5971
p. 164-165
CONCERTS A LA COUR.
Début :
Le Mercredi 12 Août, Lundi 17, Mercredi 19 & Samedi 22, on exécuta chez [...]
Mots clefs :
Roi, Cour, Madame la Dauphine, François Colin de Blamont, Musique
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : CONCERTS A LA COUR.
CONCERTS A LA COUR.
Le Mercredi 12 Août , Lundi 17 , Mercredi
19 & Samedi 22 , on exécuta chez
Madame la Dauphine le Prologue & les
Actes du Ballet des Fêtes Grecques & Romaines
, de M. de Blâmont , Sur- Intendant
de la Mufique de la Chambre du Roi .
Mlles Chevalier , de Selle , Romainville ,
Mathieu , Canavas & Bezin ; Mrs Jeliotte ,
Poirier , Befche , Benoît & Joguet , en ont
chanté les rôles.
Le 27 , M. de Blâmont , Sur-Intendant
& Maître de la Mufique de la Chambre ,
& actuellement de Semeftre , fit chanter à
la Meffe du Roi le Te Deum , pour l'heureux
accouchement de Madame la Dauphine.
C'est le même qu'il compofa , par
ordre exprès , pour la cérémonie du Sacre
du Roi , & qui a fervi depuis le Mariage ,
à tous les grands évenemens qu'a célebrés
la Cour , tels font la Naiffance de MonOCTOBRE.
1750. 165
feigneur le Dauphin & de tous les autres
Enfans de France ; la Convalescence du
Roi , fes victoires & les conquêtes , à l'oc
cafion defquelles il a fait des changemens
& des augmentations confidérables . Ce
Te Deum fe vend gravé , avec plufieurs
Moters à une & deux voix , fans fymphonie
& avec fymphonie , chez la veuve Boi
vin , à la Régle d'or , rue Saint Honoré ,
& à la Croix d'or , chez le Clerc , rue du
Roule. Le prix eft de neuf livres,
Le Mercredi 12 Août , Lundi 17 , Mercredi
19 & Samedi 22 , on exécuta chez
Madame la Dauphine le Prologue & les
Actes du Ballet des Fêtes Grecques & Romaines
, de M. de Blâmont , Sur- Intendant
de la Mufique de la Chambre du Roi .
Mlles Chevalier , de Selle , Romainville ,
Mathieu , Canavas & Bezin ; Mrs Jeliotte ,
Poirier , Befche , Benoît & Joguet , en ont
chanté les rôles.
Le 27 , M. de Blâmont , Sur-Intendant
& Maître de la Mufique de la Chambre ,
& actuellement de Semeftre , fit chanter à
la Meffe du Roi le Te Deum , pour l'heureux
accouchement de Madame la Dauphine.
C'est le même qu'il compofa , par
ordre exprès , pour la cérémonie du Sacre
du Roi , & qui a fervi depuis le Mariage ,
à tous les grands évenemens qu'a célebrés
la Cour , tels font la Naiffance de MonOCTOBRE.
1750. 165
feigneur le Dauphin & de tous les autres
Enfans de France ; la Convalescence du
Roi , fes victoires & les conquêtes , à l'oc
cafion defquelles il a fait des changemens
& des augmentations confidérables . Ce
Te Deum fe vend gravé , avec plufieurs
Moters à une & deux voix , fans fymphonie
& avec fymphonie , chez la veuve Boi
vin , à la Régle d'or , rue Saint Honoré ,
& à la Croix d'or , chez le Clerc , rue du
Roule. Le prix eft de neuf livres,
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Résumé : CONCERTS A LA COUR.
Du 12 au 22 août, plusieurs représentations du ballet 'Les Fêtes Grecques & Romaines' de Monsieur de Blâmont eurent lieu chez Madame la Dauphine. Les rôles furent interprétés par les demoiselles Chevalier, de Selle, Romainville, Mathieu, Canavas et Bezin, ainsi que par les messieurs Jeliotte, Poirier, Besche, Benoît et Joguet. Le 27 août, Monsieur de Blâmont dirigea l'exécution du Te Deum pour célébrer l'accouchement heureux de Madame la Dauphine. Ce Te Deum avait été composé pour le sacre du Roi et avait été utilisé lors de divers événements importants, tels que la naissance du Dauphin et des autres enfants de France, la convalescence du Roi, ainsi que ses victoires et conquêtes. La partition du Te Deum, accompagnée de plusieurs motets, était disponible à l'achat chez la veuve Bovin à la Régle d'or, rue Saint-Honoré, et chez le Clerc à la Croix d'or, rue du Roule, au prix de neuf livres.
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5972
p. 37-44
LETTRE A l'Auteur du Mercure, sur la maniere de critiquer les Piéces de Théatre.
Début :
Voici, Monsieur, quelques idées qui me sont venues, à propos de vos extraits [...]
Mots clefs :
Public, Théâtre, Ouvrages, Goût, Critique, Partie, Extrait, Auteur, Extraits, Usage, Auteurs, Phèdre, Genre, Sentiment, Ulysse
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE A l'Auteur du Mercure, sur la maniere de critiquer les Piéces de Théatre.
LETTRE
AP Auteur du Mercure , fur la maniere de
critiquer les Piéces de Théatre.
Voici ,Monfieur , quelques idées qui
me font venues , à propos de vos extraits
des Piéces de Théatre , & particulierement
des Tragédies. Vous en ferez tel
ufage qu'il vous plaira. Comme il n'eft
point de genre de Littérature , dont la publicité
foit aufli foudaine & aufli générale,
il n'en eft point de plus univerfellement ,
ni de plus legérement critiqué.
La partie du fentiment eft du reffort de
toure perfonne bien organifée ; il n'eft
befoin ni de combiner , ni de réflechir
pour fçavoir fi l'on eft ému , & le fuffrage
du coeur eft un mouvement fubit & rapide .
Le Public à cet égard eft donc un excellent
Juge. La vanité des Auteurs mécontens
peut bien fe retrancher fur la legéreté
Françoife fi contraire à l'illufion , & fur
ce caractére enjoué qui nous diftrait de la
fituation la plus pathétique , pour faifir
une allufion ou une équivoque plaifante.
La figure , le ton , le gefte d'un Acteur ,
un bon mot placé à propos , cu tel autre
38 MERCURE
DE FRANCE .
incident plus étranger encore à la piéce .
ont quelquefois fait rire où l'on eût dɩ
pleurer ; mais quand le pathétique de l'ac .
tion eft foutenu , la plaifanterie ne fe foutient
point ; on rougit d'avoir ri , & l'on
s'abandonne au plaifir plus décent de verfer
des larmes . La fenfibilité & l'enjouement
ne s'excluent point , & cette alternative
eft commune aux François avec les
Athéniens , qui n'ont pas laiffé de couronner
Sophocle . Ceux- ci avoient peut- être
le fentiment plus vif , mais moins jufte &
moins délicat. Si fur le Théatre François
Hecube éplorée aux pieds d'Uliffe , lui
difoit pour l'attendrir en faveur de Polixene
qu'il veut facrifier : Vous ferez donc
forcé de m'immoler avec mafille ; & qu'Uliffe
répondit , comme dans Euripide : Et
qui m'y forcera ? Je ne connois point de mare
en ces lieux cet Uliffe nous paroîtroit
fort dur, pour ne rien dire de plus , & nous
ne permettrions pas qu'un pareil trait paffât
à la postérité. Quoiqu'il en fort de cette
conjecture , qu'il me feroit aifé d'appuyer ,
les François frémiffent à Rodogune , &
pleurent à Andromaque. Le vrai les touche
, le beau les faifit , & tout ce qui n'exige
ni étude ni réflexion , trouve en eux
de bons critiques.
Il n'en eft pas ainfi de la partie de l'Art.
NOVEMBRE . 39
1750. 1750.
Peu la connoiffent & tous en décident
J'ai fouvent entendu raifonner là deffus ,
& rarement parler raifon . J'ai lû une infinité
d'extraits & de critiques des ouvrages
de Théatre ; le jugement fur le Cid eft le
fcul qui m'ait fatisfait ; encore n'eft - ce
qu'une critique de détail où l'Académie
avoue qu'elle a fuivi une mauvaife méthode
, en fuivant la méthode de Scudéri.
L'Académie étoit un Juge éclairé , impartial
& poli ; perfonne ne l'a imitée . Scu
déri étoit un Cenfeur malin , groffier ,
fans lumieres , fans goût ; il a eu cent imitateurs.
Effrayé peut -être du mauvais fuccès de
quelques uns de vos prédéceffeurs , & dest
difficultés que préfentece genre de critique ,
vous avez , Mr , pris modeftement le parti
de ne parler des ouvrages de Théatre qu'en
fimple Hiftorien. C'eft beaucoup pour votre
commodité particuliere , mais ce n'eft rien
pour l'avantage du Public & des Lettres .
Je fuppofe que votre extrait embraffe &
développe tout le deffein de l'ouvrage ,
qu'on y remarque l'ufage & les rapports
de chaque fil qui entre dans ce tiffu ; l'analyfe
la plus exacte & la mieux détaillée ,
fera toujours un rapport infuffifant dont
P'Auteur aura droit de fe plaindre. Pour
vous en convaincre , Monfieur , rappellez40
MERCURE DE FRANCE
vous ce mot de Racine , ce qui me diftingue
de Pradon , c'est que je fçais écrire. Cet
aveu eft , fans doute , trop modefte ; mais
il est vrai du moins que nos bons Auteurs
different plus des mauvais par les détails &
le coloris , que par le fond & l'ordonnance.
Je ne fçais même fi fur un fimple expofé
des plans , on ne préfereroit pas Capiftron
à Racine. On croit avoir aflez fait,.
quand on a donné quelques échantillons
du ftyle ; mais ces citations font très- équivoques
, & ne laiffent préfumer que trèsvaguement
de ce qui les précede ou les
fuit , vû qu'il n'eft point d'ouvrage où
l'on ne trouve quelques endroits au- deffus
ou au- deffous du ftyle général de l'Auteur
. Vous êtes donc , Monfieur , injuſte
fans le vouloir , peut- être même par la
crainte de l'être , lorsque vous vous bornez
au fimple extrait , & à l'analyſe hiftorique
d'un ouvrage de Théatre. Que penferiezvous
d'un Critique qui pour donner une
idée du St. Jean de Raphael, fe borneroit à
dire , qu'il eft de grandeur naturelle , porté
fur un aigle , tenant une table de la maingauche
, & une plume de la main droite ?
Ileft des traits , fans doute , dont la beauté
n'a befoin que d'être indiquée pour être
fentie . Tel elt , par exemple , le cinquiéme
Acte de Rodo gune , tel eft le coup de gé
NOVEMBRÉ. 1750. 42
nie de ce Peintre , qui pour exprimer la
douleur d'Agamemmon au facrifice d'Iphigenie
, l'a r préfenté le vifage couvert
d'un voile . Mais ces traits font authi
rares que précieux : le mérite le plus général
des ouvrages de Peinture , de Sculp
tare , de Poëfie , eft dans l'exécution , &
dès qu'on le bornera à la fimple analyse
d'un ouvrage de goût pour le faire connoître
, on ſera auffi peu raifonnable , que
fi l'on prétendoit fur un plan géométral
faire juger de l'Architecture d'un Palais .
On vous en a donc impofé , Monfieur ,
lorfqu'on vous a fait entendre que le Public
fouhaitoit que vous fupprimafiiez
de vos extraits les réflexions & les remarques
inféparables de la bonne critique
parlez en fimple Hiftorien des ouvrages
purement didactiques , mais parlez en
homme de goût des ouvrages de goût.
Suppofons , Monfieur , que vous euffiez
à faire l'extrait de la Tragédie de Phédre
, croirez-vous avoir bien inftruit le
Public , fi par exemple vous aviez dit de
la Scéne de la déclaration de Phédre à
Hypolite ?
Phédre vient implorer la protection
d'Hyppolite pour fes enfans ; mais elle oublie
à fa vûe le deffein qui l'amene. Le
eur plein de fon amour , elle en laiſſe
42 MERCURE DE FRANCE.
échapper quelques marques; Hippolyte lui
parle de Thefee ; Phédte croit le revoir
dans fon fils ; elle fe fert de ce détour pour
exprimer la paffion qui la domine ; Hyppolite
rougit , & veut fe retirer. Phedre
le retient , ceffe de diffimuler , & lui
avoue en même tems la tendreffe qu'elle
a pour lui , & l'horreur qu'elle a d'ellemême.
Croiriez -vous de bonne foi , Monfieur
, trouver dans vos Lecteurs une imagination
affez vive pour fuppléer aux détails
qui font de cette efquifle un tableau
admirable ? Croiriez-vous les avoir mis à
portée de donner à Racine les éloges que
vous lui auriez refufés , en ne parlant de
ce morceau qu'en fimple Hiftorien ?
Si les bornes que je me preferis dans
cette Lettre , me permettoient un plus
long détail , je ferois , fuivant votre méthode
, l'extrait du Mifantrope ou de
Cinna , je ferois en même tems l'extrait
d'une mauvaife piéce du même genre , &
vous feriez forcé d'avouer , qu'un Lecteur,
qui n'en fçauroit pas davantage , auroit
raifon de balancer fur le mérite de l'une &
de l'autre .
Mais j'en ai dit affez pour vous convaincre
du tort, que peut faire votre façon
de rendre compte au Public des ouvrages
NOVEMBRE. 1750. 43
dramatiques. Quand vous faites à un Auteur
l'honneur de parler de lui , vous lui
devez les éloges qu'il mérite. Vous devez
au Public les critiques dont l'ouvrage eft
fufceptible , vous vous devez à vous - même
un ufage honorable de l'emploi qu'on vous
a confié . Cet ufage confifte à vous établir
médiateur entre les Auteurs & le Public ,
à éclairer poliment l'aveugle vanité des
uns , & à rectifier les jugemens précipités
de l'autre . C'eſt une tâche penible & difficile.
Mais avec vos talens , de l'exercice &
du zéle , on peut faire beaucoup pour le
progrès des Lettres , du goût & de la raifon.
a
Je l'ai déja dit , la partie du fentiment
a beaucoup de connoiffeurs , la partie de
l'Art en à peu , la partie de l'efprit en a
trop. J'entends par l'efprit cette fineffe de
perception qui analyfe tout , & même ce
qui ne doit pas être analyfé.
Si chacun de ces Juges fe renfermoit
dans les bornes qui lui font prefcrites , tout
feroit dans l'ordre ; mais celui qui n'a que
de l'efprit trouve plat tout ce qui n'eft que
fenti ; celui qui n'eft que fenfible , trouve
froid tout ce qui n'eft que penfé ; & celui
qui ne connoît que l'Art , ne fait grace ni
aux penfées ni aux fentimens , dès qu'on a
péché contre les régles. Voilà pour la
44 MERCURE DE FRANCE.
plupart des Juges . Les Auteurs de leur
côté ne font pas plus équitables . Ils traitent
de bornés ceux qui n'ont pas été frappés
de leurs idees , d'infenfibles ceux qu'ils
n'ont pas émûs , & de pedans , ceux qui
leur parlent des régles de l'Ar . Vous êtes
témoin de cette diffention ; daignez ,
Monfieur , en êire le conciliateur. Il faut
de l'autorité, direz vous ? Il vous eft facile
d'en acquerir. Donnez -vous la peine de
faire deux ou trois extraits , où vous examiniez
les caractéres & les moeurs en Philofophe
, le plan & la contexture de l'intrigue
en homme de l'Art , les détails & le
ftyle en homme de goût : à ces conditions
qu'il vous eft aifé de remplir , je vous fuis
garant de la confiance générale.
AP Auteur du Mercure , fur la maniere de
critiquer les Piéces de Théatre.
Voici ,Monfieur , quelques idées qui
me font venues , à propos de vos extraits
des Piéces de Théatre , & particulierement
des Tragédies. Vous en ferez tel
ufage qu'il vous plaira. Comme il n'eft
point de genre de Littérature , dont la publicité
foit aufli foudaine & aufli générale,
il n'en eft point de plus univerfellement ,
ni de plus legérement critiqué.
La partie du fentiment eft du reffort de
toure perfonne bien organifée ; il n'eft
befoin ni de combiner , ni de réflechir
pour fçavoir fi l'on eft ému , & le fuffrage
du coeur eft un mouvement fubit & rapide .
Le Public à cet égard eft donc un excellent
Juge. La vanité des Auteurs mécontens
peut bien fe retrancher fur la legéreté
Françoife fi contraire à l'illufion , & fur
ce caractére enjoué qui nous diftrait de la
fituation la plus pathétique , pour faifir
une allufion ou une équivoque plaifante.
La figure , le ton , le gefte d'un Acteur ,
un bon mot placé à propos , cu tel autre
38 MERCURE
DE FRANCE .
incident plus étranger encore à la piéce .
ont quelquefois fait rire où l'on eût dɩ
pleurer ; mais quand le pathétique de l'ac .
tion eft foutenu , la plaifanterie ne fe foutient
point ; on rougit d'avoir ri , & l'on
s'abandonne au plaifir plus décent de verfer
des larmes . La fenfibilité & l'enjouement
ne s'excluent point , & cette alternative
eft commune aux François avec les
Athéniens , qui n'ont pas laiffé de couronner
Sophocle . Ceux- ci avoient peut- être
le fentiment plus vif , mais moins jufte &
moins délicat. Si fur le Théatre François
Hecube éplorée aux pieds d'Uliffe , lui
difoit pour l'attendrir en faveur de Polixene
qu'il veut facrifier : Vous ferez donc
forcé de m'immoler avec mafille ; & qu'Uliffe
répondit , comme dans Euripide : Et
qui m'y forcera ? Je ne connois point de mare
en ces lieux cet Uliffe nous paroîtroit
fort dur, pour ne rien dire de plus , & nous
ne permettrions pas qu'un pareil trait paffât
à la postérité. Quoiqu'il en fort de cette
conjecture , qu'il me feroit aifé d'appuyer ,
les François frémiffent à Rodogune , &
pleurent à Andromaque. Le vrai les touche
, le beau les faifit , & tout ce qui n'exige
ni étude ni réflexion , trouve en eux
de bons critiques.
Il n'en eft pas ainfi de la partie de l'Art.
NOVEMBRE . 39
1750. 1750.
Peu la connoiffent & tous en décident
J'ai fouvent entendu raifonner là deffus ,
& rarement parler raifon . J'ai lû une infinité
d'extraits & de critiques des ouvrages
de Théatre ; le jugement fur le Cid eft le
fcul qui m'ait fatisfait ; encore n'eft - ce
qu'une critique de détail où l'Académie
avoue qu'elle a fuivi une mauvaife méthode
, en fuivant la méthode de Scudéri.
L'Académie étoit un Juge éclairé , impartial
& poli ; perfonne ne l'a imitée . Scu
déri étoit un Cenfeur malin , groffier ,
fans lumieres , fans goût ; il a eu cent imitateurs.
Effrayé peut -être du mauvais fuccès de
quelques uns de vos prédéceffeurs , & dest
difficultés que préfentece genre de critique ,
vous avez , Mr , pris modeftement le parti
de ne parler des ouvrages de Théatre qu'en
fimple Hiftorien. C'eft beaucoup pour votre
commodité particuliere , mais ce n'eft rien
pour l'avantage du Public & des Lettres .
Je fuppofe que votre extrait embraffe &
développe tout le deffein de l'ouvrage ,
qu'on y remarque l'ufage & les rapports
de chaque fil qui entre dans ce tiffu ; l'analyfe
la plus exacte & la mieux détaillée ,
fera toujours un rapport infuffifant dont
P'Auteur aura droit de fe plaindre. Pour
vous en convaincre , Monfieur , rappellez40
MERCURE DE FRANCE
vous ce mot de Racine , ce qui me diftingue
de Pradon , c'est que je fçais écrire. Cet
aveu eft , fans doute , trop modefte ; mais
il est vrai du moins que nos bons Auteurs
different plus des mauvais par les détails &
le coloris , que par le fond & l'ordonnance.
Je ne fçais même fi fur un fimple expofé
des plans , on ne préfereroit pas Capiftron
à Racine. On croit avoir aflez fait,.
quand on a donné quelques échantillons
du ftyle ; mais ces citations font très- équivoques
, & ne laiffent préfumer que trèsvaguement
de ce qui les précede ou les
fuit , vû qu'il n'eft point d'ouvrage où
l'on ne trouve quelques endroits au- deffus
ou au- deffous du ftyle général de l'Auteur
. Vous êtes donc , Monfieur , injuſte
fans le vouloir , peut- être même par la
crainte de l'être , lorsque vous vous bornez
au fimple extrait , & à l'analyſe hiftorique
d'un ouvrage de Théatre. Que penferiezvous
d'un Critique qui pour donner une
idée du St. Jean de Raphael, fe borneroit à
dire , qu'il eft de grandeur naturelle , porté
fur un aigle , tenant une table de la maingauche
, & une plume de la main droite ?
Ileft des traits , fans doute , dont la beauté
n'a befoin que d'être indiquée pour être
fentie . Tel elt , par exemple , le cinquiéme
Acte de Rodo gune , tel eft le coup de gé
NOVEMBRÉ. 1750. 42
nie de ce Peintre , qui pour exprimer la
douleur d'Agamemmon au facrifice d'Iphigenie
, l'a r préfenté le vifage couvert
d'un voile . Mais ces traits font authi
rares que précieux : le mérite le plus général
des ouvrages de Peinture , de Sculp
tare , de Poëfie , eft dans l'exécution , &
dès qu'on le bornera à la fimple analyse
d'un ouvrage de goût pour le faire connoître
, on ſera auffi peu raifonnable , que
fi l'on prétendoit fur un plan géométral
faire juger de l'Architecture d'un Palais .
On vous en a donc impofé , Monfieur ,
lorfqu'on vous a fait entendre que le Public
fouhaitoit que vous fupprimafiiez
de vos extraits les réflexions & les remarques
inféparables de la bonne critique
parlez en fimple Hiftorien des ouvrages
purement didactiques , mais parlez en
homme de goût des ouvrages de goût.
Suppofons , Monfieur , que vous euffiez
à faire l'extrait de la Tragédie de Phédre
, croirez-vous avoir bien inftruit le
Public , fi par exemple vous aviez dit de
la Scéne de la déclaration de Phédre à
Hypolite ?
Phédre vient implorer la protection
d'Hyppolite pour fes enfans ; mais elle oublie
à fa vûe le deffein qui l'amene. Le
eur plein de fon amour , elle en laiſſe
42 MERCURE DE FRANCE.
échapper quelques marques; Hippolyte lui
parle de Thefee ; Phédte croit le revoir
dans fon fils ; elle fe fert de ce détour pour
exprimer la paffion qui la domine ; Hyppolite
rougit , & veut fe retirer. Phedre
le retient , ceffe de diffimuler , & lui
avoue en même tems la tendreffe qu'elle
a pour lui , & l'horreur qu'elle a d'ellemême.
Croiriez -vous de bonne foi , Monfieur
, trouver dans vos Lecteurs une imagination
affez vive pour fuppléer aux détails
qui font de cette efquifle un tableau
admirable ? Croiriez-vous les avoir mis à
portée de donner à Racine les éloges que
vous lui auriez refufés , en ne parlant de
ce morceau qu'en fimple Hiftorien ?
Si les bornes que je me preferis dans
cette Lettre , me permettoient un plus
long détail , je ferois , fuivant votre méthode
, l'extrait du Mifantrope ou de
Cinna , je ferois en même tems l'extrait
d'une mauvaife piéce du même genre , &
vous feriez forcé d'avouer , qu'un Lecteur,
qui n'en fçauroit pas davantage , auroit
raifon de balancer fur le mérite de l'une &
de l'autre .
Mais j'en ai dit affez pour vous convaincre
du tort, que peut faire votre façon
de rendre compte au Public des ouvrages
NOVEMBRE. 1750. 43
dramatiques. Quand vous faites à un Auteur
l'honneur de parler de lui , vous lui
devez les éloges qu'il mérite. Vous devez
au Public les critiques dont l'ouvrage eft
fufceptible , vous vous devez à vous - même
un ufage honorable de l'emploi qu'on vous
a confié . Cet ufage confifte à vous établir
médiateur entre les Auteurs & le Public ,
à éclairer poliment l'aveugle vanité des
uns , & à rectifier les jugemens précipités
de l'autre . C'eſt une tâche penible & difficile.
Mais avec vos talens , de l'exercice &
du zéle , on peut faire beaucoup pour le
progrès des Lettres , du goût & de la raifon.
a
Je l'ai déja dit , la partie du fentiment
a beaucoup de connoiffeurs , la partie de
l'Art en à peu , la partie de l'efprit en a
trop. J'entends par l'efprit cette fineffe de
perception qui analyfe tout , & même ce
qui ne doit pas être analyfé.
Si chacun de ces Juges fe renfermoit
dans les bornes qui lui font prefcrites , tout
feroit dans l'ordre ; mais celui qui n'a que
de l'efprit trouve plat tout ce qui n'eft que
fenti ; celui qui n'eft que fenfible , trouve
froid tout ce qui n'eft que penfé ; & celui
qui ne connoît que l'Art , ne fait grace ni
aux penfées ni aux fentimens , dès qu'on a
péché contre les régles. Voilà pour la
44 MERCURE DE FRANCE.
plupart des Juges . Les Auteurs de leur
côté ne font pas plus équitables . Ils traitent
de bornés ceux qui n'ont pas été frappés
de leurs idees , d'infenfibles ceux qu'ils
n'ont pas émûs , & de pedans , ceux qui
leur parlent des régles de l'Ar . Vous êtes
témoin de cette diffention ; daignez ,
Monfieur , en êire le conciliateur. Il faut
de l'autorité, direz vous ? Il vous eft facile
d'en acquerir. Donnez -vous la peine de
faire deux ou trois extraits , où vous examiniez
les caractéres & les moeurs en Philofophe
, le plan & la contexture de l'intrigue
en homme de l'Art , les détails & le
ftyle en homme de goût : à ces conditions
qu'il vous eft aifé de remplir , je vous fuis
garant de la confiance générale.
Fermer
Résumé : LETTRE A l'Auteur du Mercure, sur la maniere de critiquer les Piéces de Théatre.
La lettre adressée à un rédacteur du Mercure de France discute de la critique des pièces de théâtre, en particulier des tragédies. L'auteur souligne que le théâtre, en raison de sa nature publique, est souvent soumis à des critiques superficielles. Bien que le public apprécie le pathétique et le beau, il manque souvent de profondeur dans son analyse. Les critiques de théâtre sont rares et mal exécutées, comme en témoigne l'exemple de l'Académie française ayant mal jugé 'Le Cid'. L'auteur regrette que les critiques se limitent à des extraits historiques sans examiner les détails et le style des œuvres, comparant cette approche à décrire une peinture de Raphaël sans mentionner ses aspects artistiques. Le texte mentionne une scène spécifique de la tragédie de Racine où Phèdre avoue son amour à Hippolyte, illustrant ainsi les lacunes des méthodes de critique littéraire actuelles. L'auteur prône une approche équilibrée et philosophique pour évaluer les caractères, les mœurs, le plan de l'intrigue et le style des œuvres théâtrales. Il déplore la division parmi les critiques, certains favorisant le sentiment, d'autres l'art, et d'autres encore l'esprit, ce qui conduit à des jugements partiaux. L'auteur appelle à une critique constructive et informée, reconnaissant les mérites des auteurs et encourageant une analyse plus approfondie et nuancée des œuvres dramatiques.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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5973
p. 82-97
Assemblée publique de l'Académie des Sciences & Belles-Lettres de Dijon, [titre d'après la table]
Début :
L'Académie des Sciences & Belles Lettres de Dijon, adjugea le 23. du mois [...]
Mots clefs :
Académie des sciences et belles-lettres de Dijon, Sciences, Moeurs, Fièvre, Esprit, Prévention, Arts, Jean-Jacques Rousseau, Lettres, Savants, Science, Hommes, Épurer les moeurs, Faveur, Maladie, Vices, Monsieur l'Abbé de Repas, Corps, Cerveau, Monsieur l'Abbé Talbert
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Assemblée publique de l'Académie des Sciences & Belles-Lettres de Dijon, [titre d'après la table]
'Académie des Sciences & Belles Let
tres de Dijon , adjugea le 23. du mois.
d'Août 1750 , dans une affemblée publi
que , le Prix de Morale à M. Rouffeau ,
Citoyen de Genéve , qui demeure actuellement
à Paris.
M. F'Abbé de Repas , Chanoine de Notre-
Dame de Dijon , & Honoraire de l'A
cadémie , ouvrit la Séance par une Differ
tation fur la prévention des gens de Lettres
, & fur la préoccupation aveugle des
Sçavans en faveur d'une Science , d'un
fystême ou d'un Auteur,
NOVEMBRE. 1750 83
L'efprit , dit M. de Repas , a fes mala
dies comme le corps , & il faudroit aux
hommes des Hippocrates dans la Morale ,
comme dans la Médecine. Il fuppofe enfuire
une infirmerie pour les malades d'ef
prit ; on y logeroit en fous-ordre ces efprits
prévenus qui voyent trouble ; &
pour traiter méthodiquement cette maladie
, il effaye de démontrer que la prévention
eft 1 : une fiévre de l'efprit , 2º. une
fiévre épidémique parmi les Sçavans , 3º.
une fiévre chaude,fource des querelles fcientifiques
, 4º. une fiévre contiaue , & pref
que incurable.
Premiere réflexion , fiévre d'efprit.
·
Il définir la fièvre qui affecte le corps ,
une intempérie chaude & féche du fang
& des humeurs , qui du coeur fe commu
nique à tout le corps ; & la fièvre de l'efprit
, l'intempérie d'un cerveau malade
qui n'a pas les qualités requifes pour juger
fainement des chofes. On ne peut parvenir
à ce jugement que par deux voies , par
celle de l'examen , & par la comparaifon
des opinions que l'on admet , & de celles
que l'on rejette , deux routes inconnues
à l'homme prévenu , 1 ° parce qu'il n'examne
pas ce qui eft la voie la plus courte
ou parce qu'il n'examine que fuperficiel
•
Dvi
S4 MERCURE DEFRANCE.
lement , ou parce qu'il n'examine qu'abufivement
, & avec un efprit.fceptique &
pirrhonien .
2°. Parce qu'il ne compare pas , ou qu'il
ne compare pas de bonne for ; parce qu'avec
un efprit étroit & limité , il s'égare
dans cette comparaifon , il s'enfuit de- là
que c'eft fa prévention , & non fa lumiere
qui eft le principe de fa perfuafion , maladie
du cerveau , & fiévre de l'efprit..
Fiévre épidémique.
Il eft certain qu'il faut un goût général
pour connoître dans chaque Science ce
qu'elle a d'eftimable , & que rien n'eft plus
déraisonnable , & cependant rien dé plus.
commun parmi les Sçavans , que ce goût
exclufif , effet de la prévention.
Les uns fe préviennent en faveur d'une
Science , les autres en faveur d'un Auteur:.
fi c'eft en faveur d'une Science , dès - lars.
elle eft la plus relevée de toutes les Sciences.
If eft peu de Sçavans . qui n'ayent ce.
préjugé , ou plutôt cette folie , qui tire fon .
principe de ce que dès l'enfance on a eu.
l'efprit tourné d'un certain côté..
M. de Repas cite les exemples des Sçavans
prévenus , qui voudroient faire de
leur humeur & de leur goût la régle du.
genre humain , & qui à la honte de la rai
NOVEMBRE. 1750. Esi
31
↓
fon , perdent cet efprit d'équité qui donne
à chaque Science fon mérite & fon prix ,,
parce que chacune a fes richeffes & fes
beautés ; qu'un Sçavant par exemple s'entête
d'une Science ou d'un Auteur , c'en,
eft affez pour en faire l'apothéose. Il l'a
choiff pour maître , il ne parle que par fa
bouche; toutes les paroles font des oracles..
Defcartes indécis fur le fyftême du vuide
& du plein , s'enthoufiafime de fon Mentor
Merfenne , c'en eft affez ; & contre les,
propres idées , il adopte une hypothéfe qui
n'a nul fondement,dans la Nature , tant il
eft vrai que la prévention aveugle , & fait.
perdre les idées du fens commun : fiévre:
épidémique..
Fiévre chande..
Qui dit fiévre chaude , dit un tranfport
de l'efprit qui fait dire des chofes furprenantes
& extraordinaires , c'eft une fiévreallumée
par l'humeur colerique , deux effets
de la maladie qui affecte le Sçavant.
fortement prévenu . Nous en avons un
exemple dans les Anglois ; à quels excès :
n'ont- ils pas porté le culte & la vénération.
pour Newton ? I fuffit de lire cette faftucufe
& hyperbolique épitaphe , gravée.
fur fon tombeau à Westminster. A les entendre
, c'eft en lui, feul que la Nature a
MERCURE DE FRANCE.
reçu fon complément ; avant lui elle n'é
toit qu'ébauchée ; les ouvrages du Chancelier
Bacon ( dont il n'a été que le pla
giaire ) ne font plus que marchandifes de
rebut ; Scaliger , ce prodige de Sciences ,
n'eft plus l'homme divin , & tous nos Sça- t
vans , que des vers rampans fur la furface
des Sciences. Ces violens tranfports neprouvent-
ils pas que la prévention eſt anefiévre
chaude , alfumée par l'humeur colé
rique ? En voici les accès & les redoublemens.
Que deux Sçavans fe préviennent ,
pour ou contre une opinion , la difpute
s'échauffe , la bile s'enflamme , & les efprits
s'aigriffent. Que de querelles fcientifiques
entre les fectateurs d'Ariftote &
de Defcartes , entre les admirateurs de
Corneille & de Racine , entre les défenfeurs
de la Profe & de la Poëfie , les partifans
des tourbillons & de l'attraction !Que
de combats de plume ! De- là ces chaleurs
de difpute , ces traits malins , ces reparties
pleines d'animofité. Tels font les effets dela
prévention , fiévre chaude & ardente
→ & enfin
Fiévre continue & prefque incurable.
peut inftruire un ignorant , perfua--
der un incrédule; on ne peut convaincreun
On
NOVEMBRE. 1750 . 87.
1
entêté , furtout s'il eft fier & bilieux ; c'eft
une tête , dit Horace , que l'ellebore des.
trois anticires ne pourroit guérir. Tribus
anticiris infanabile caput.. On en tire la
preuve des principes de Mallebranche. II.
eft certain que les objets impriment leurs.
traces dans les fibres du cerveau : or les
traces qu'impriment dans le cerveau de:
F'homme préoccupé les objets de ſa préoccupation,
font fi profondes que ces fibres
demeurent toujours entr'ouvertes ; le paffage
continuel des efprits animaux , qui
entretient cette ouverture , .ne leur pera
met pas de fe fermer ; l'ame entraînée par
fes penfées , qui font liées à ces traces , demeure
l'efclave de fes penfées ; elle s'y applique
fi. fortement , que toute autre penfée
n'y peut trouver entrée ; de-là vient
que l'on ne s'apperçoit plus de ces écarts,
& que l'on déraifonne de fang froid.
Tribus anticiris , & c.
4
Pour remédier à ce mal par un fébri
fuge , on a confulté ces Hippocrates moraux
, ces hommes célebres qui ont tra
vaillé par des spécifiques à détruire les erreurs
, les travers & les maladies de l'ef
prit. Qu'ordonnent- ils contre la fièvre de
la prévention ?
. Premiere ordonnance , non temerè crea
dera,de ne donner de confentement en
88 MERCURE DE FRANCE.
ier qu'à des chofes évidentes. Seconde
ordonnance , de ne fe décider jamais fur
les raifons d'un feul parti . Troifiéme ordonnance
, de renoncer dans fes jugemens.
à toute vûe d'intérêt & de confidération
humaine. Quatriéme ordonnance , de ren--
dre juftice à toutes les Sciences & à tous
les Auteurs , & d'eftimer dans chacun la
partie dans laquelle il a excellé . La recette:
paroît fûre contre une prévention qui
n'eft point habituelle ; mais fi la maladie eft
longue & habituelle , on a décidé que
l'antidote étoit un préfervatif trop foible,.
que l'ellebore des trois anticires n'étoit
qu'un palliatif , & on l'a abandonnée :
comme une maladie déſeſperée.
Le but de M. l'Abbé de Repas a été d'amufer
en inftruifant , & il a fort bien rem
pli fon objet.
M. Gelot ,"Procureur du Roi au Bu
reau des Finances , Académicien Penfionnaire
, fit enfuite la lecture de l'Analyfe
de la piéce qui alloit être couronnée , &
de celles qui avoientbalancé les fuffrages .
de l'Académie ; mais auparavant il fit voir
quelles étoient les moeurs avant la renaiffance
des Lettres & des Arts .
Il s'agiffoit dans le problême que l'Aca--
démie avoit propofé pour cette année , -
de décider fi le rétabliſſement des Arts
i
NOVEMBRE. 1750. 89
=
& des Sciences avoir contribué à épurer
les moeurs.
M. Rouffeau a pris la négative , & il a
foutenu , que quoiqu'elles ayent pû les
épurer , elles ne l'ont cependant pas fait ,
& il a démontré qu'à mesure que les Arts
& les Sciences le font perfectionnés , les
moeurs fe font corrompues ; il le prouve
par ce qui s'eft paffé en Egypte , en Grèce,
à Rome , à Conftantinople & à la Chine.
Tandis que les Lacédemoniens , les
Scythes & les Suiffes préfervés de la contagion
des vaines connoiffances , conferverent
leur premiere fimplicité , leurs
moeurs étoient groffieres , mais pures , an
tant que l'humanité le comportoit ; les vices
au contraire conduits à Athénes par les
Beaux Arts , enchaînerent la liberté des
Grecs.
Quelques fages , il eft vrai , fe font garantis
de la corruption générale dans le
fein des Mufes , tels furent un Socrate à
Athénes & un Caton à Rome ; mais ce font
de ces exceptions qui confirment la régle
générale. La premiere partie du difcours
de M. Rouffeau eft terminée par cette réflexion
, que les voiles épais dont la Sageffe
éternelle a couvert les Sciences , font une
preuve qu'elle a voulu nous en préferver ,
comme une tende mere , qui arrache des
o MERCURE DE FRANCE.
armes dangereufes des mains de fon en
fant.
L'Auteur nous apprend dans la feconde
partie , que c'étoit une tradition paffée de
'Egypte en Gréce, qu'un Dieu , ennemi du
repos des hommes , avoit été l'inventeur
des Sciences ; nos vices leur ont donné la
maiffance , & nous ferions moins en doute
fur leurs avantages , fi elles la devoient à
nos vertus.
M. Rouffeau invective enfuite contre
cette foule d'Ecrivains obfcurs & de Lettrés
oififs , dont les vaines & futiles déclamations
, & les funeftes paradoxes fappent les
fondemens de la Foi & de la Vertu.
Les Arts , felon lui , ne font pas moins
dangereux pour les bonnes moeurs que pour
l'Etat ; ils ont amené le luxe , & le luxe
entraîne toujours la chûte des uns & des
autres.
D'un autre côté , les talens réglé fur le
mauvais goût de ceux pour qui on les employe
, dégradent les Arts & les Artiſtes.
Louis le Grand les avoit favoriſés ainſi
que les Sciences; il voulut que ces Sociétés
célébres, chargées du dangereux dépôt des
Sciences , & du dépôt facré des moeurs,
cuffent une attention particuliere à en
maintenir chez elles toe la pureté , & à
Yexiger dans tous les membres. qu'elles.ro
NOVEMBRE . 1750. 95
evroient , précaution dont l'Auteur tire
avantage pour fon fyftême , parce que l'on
ne cherche pas , dit- il , des remédes à des
maux qui n'exiftent pas tant d'établiffemens
en faveur des Sciences , annoncent
la crainte où l'on eft de manquer de Phi
lofophes , comme l'on avoit trop de Laboureurs.
Qu'enfeignent cependant ces prétendus
Sages ? Qu'il n'y a point de corps ; que tout
eft en repréſentation ; qu'il n'y a d'autre
fubftance que la matiere , ni d'autre Dieu
que le monde ; qu'il n'y a ni vertus ni vices:
que le bien & le mal ne font que des
chiméres.
Mais parmi les égaremens aufquels le
paganiſme a été livré , a- t'il rien laiffé qui.
puiffe être comparé aux monumens honeux
que lui a préparés l'Imprimerie fous le
regne de l'Evangile ? Les écrits impies des
Leucippes & des Diagoras font prefque
péris avec eux ; mais grace aux caractéres
typographiques , les rêveries de Hobbe &
de Spinofa refteront à jamais.
Si le progrès des Sciences & des Arts
n'a rien ajouté à notre véritable félicité ;
s'il a corrompu nos moeurs , fi leur corrup
tion a porté atteinte au bon goût ; que doit
on penfer de cette foule d'Auteurs élementaires
, qui ont écarté du Temple des.
92 MERCURE DE FRANCE.
Mufes les difficultés qui en avoient défendu
F'entrée , & que la Nature y avoit placées ,
comme une épreuve des forces de ceux qui
feroint tentés de ſçavoir ?
Que penferons - nous de ces Compilateurs
de Dictionnaires , fans le fecours defquels
une populace , indigne d'approcher
du Sanctuaire des Muſes , rebutée par les
difficultés , s'occuperoit à des Arts utiles à
la fociété ?
: Les Verulams les Defcartes , les Newtons
, ces Précepteurs du genre humain ,
n'ont point eu de maîtres ; c'eft à des génies
de cette trempe qu'il eft permis d'élever
des monumens à la gloire de l'efpric
humain ; mais fi l'on veut que rien ne foit
au -deffus du leur , il faut que rien ne foit
au -deffus de leurs efperances. Si les récompenfes
accordées à Ciceron & au Chancelier
Bacon euffent été bornées à une Chaire
dans une Univerfité pour l'an , & à une
penfion de l'Académie pour l'autre , croiton
qu'ils auroient travaillé avec la même
application à ces ouvrages qui feront l'admiration
de tous les fiécles ?
M. Rouffeau conclud en difant , que la
véritable ſcience confifte à rentrer en foi
même ; à écouter la voix de la Nature dans
le fibence des paffions , & que c'eſt-là la
véritable Philofophic.
NOVEMBRE. 1750. 93
Laiffons,dit il , à ces hommes célébres qui
s'immortalifent dans la République des
Lettres la gloire de fçavoir bien dire ; c'est
affez pour un homme qui vit fans ambition ,
de fe contenter de la gloire de bien faire.
L'Académie en couronnant l'ouvrage
de M. Rouffeau , n'a point prétendu adop
ter fes maximes de politique qui ne font
point à nos ufages , ni ce qu'il a dit de
l'inutilité des découvertes des Phyficiens
& des Géométres , en ce que, felon lui , elles
ne contribuent en rien au Gouvernement
de l'Etat , & à la pureté des moeurs ;
il eft en cela forti du problême , car ce
feroit lui donner une trop grande extenfion
, de regarder comme inutile tout ce
qui ne tend point directement à ce but.
La plupart des découvertes ont procuré de
grands avantages , qu'il n'eft pas permis
de les regarder avec indifference. Cependant
comme il a folidement démontré que
le rétabliffement des Arts & des Sciences
n'a
pas contribué à épurer les moeurs , l'Académie
a crû devoir décerner le prix à
la démonstration d'une question de fait
de la vérité de laquelle on ne peut dif
convenir , à moins de s'inferire en faux
contre l'expérience.
M. du Chaffelat , de Troyes en Cham
pagne , a foutenu la négative , ainfi que
94 MERCURE DE FRANCE.
M. Rouffeau ; l'Académie l'a jugé digne
de l'acceffit . Il a parfaitement démontré par
le fait même , combien la corruption des
moeurs étoit devenue générale depuis le
rétabliffement des Sciences , ce qui eft la
même chole que s'il avoit dit , qu'il n'avoit
pas contribué à épurer les moeurs,
Pour prouver la propoſition , il a parfa
couru les differentes meurs des Grecs avant
Periclès , celles du fiécle da fameux Dif
ciple de Zenon & d'Anaxagore , des Romains
avant & fous Augufte , celles d'Ita
talie , fous de Pontificat de Léon X. enfin
les nôtres fous le Regne de Louis XIV .
& par tous ces differens paralleles , & par
le portrait que le Pere Rapin a tracé des
moeurs de fon fiécle , il en conclut que ·les
fiécles les plus polis n'ont point été les plus
vertueux .
Parmi plufieurs Differtations fçavantes
qui ont été adreffées à l'Académie pour
l'affirmative de fon problême , celle de :
M. l'Abbé Talbert, Chanoine , Coadjuteur
de l'Eglife Métropolitaine de Befançon
lui a paru la mieux écrite .
Si l'Académie n'avoit confulté que fon
inclination & fon zéle pour les Lettres ,
elle fe feroit rangée du parti de M. Talbert
; mais c'eût été trahir celui de la vérité
, & faire tort aux Sciences , puiſqu'il
1
NOVEMBRE. 1750. 95.
a'arrive que trop fouvent , qu'en voulant
par un zéle mal entendu accorder à quelqu'un
des avantages dont il ne jouit pas
on donne lieu par cette partialité à des
doutes fur ceux qu'il pofféde véritablement.
Il n'eft que trop vrai que les Scien
ces ont produit plus de mal que de bien ,
parce que celui- ci n'eft jamais par fes effets
en railon égale avec l'autre . M. Talbert a
fait valoir l'utilité des Sciences & leur néceffité
; la question de droit a été épuisée
& mife dans le plus beau jour ; mais en
banne Logique on ne conclud jamais de
l'acte par le pouvoir ; il a négligé la queftion
de fait , la feule dont il s'agiffoit dans
le problême ; l'Académie ne demandoit pas
Gles Sciences pouvoient épurer les moeurs,
elle en est très perfuadée ; mais fi elles les
avoient réellement épurées , c'eſt à - dire , ſi
les hommes étoient devenus plus vertueux,
plus fincéres , plus équitables , à ne les
prendre que dans l'ordre moral ; c'eft à
ce point de fait qu'il falloit une démonf
tration , M. Talbert ne l'a point donnée ;
il a toujours argumenté du fair par le
Droit , au lieu qu'il falloit prendre une
route contraire , il fentoit fans doute la
difficulté du fuccès ; il devoit convenir de
bonne foi , que les Lettres utiles & néceffaires
à certains égards , n'ont pas toujours
96 MERCURE DE FRANCE.
produit l'effet qu'on devoit en attendre;'
faites pour éclairer l'homme , elles n'ont
que trop fouvent contribué à faire naître
des doutes ; ce qu'il a gagné du côté de
l'efprit, a été pris fur la tigidité des moeurs ;
par le commerce des Sciences , elles font
devenues plus douces & plus fociables ,
lles ont même dépouillé leur antique feocité.
L'éducation & l'ufage du monde
nt pû opérer ces changemens ; mais ce
' eft point de cette forte d'épurement dont
I s'agiffoit. Plus fçavans peut-être & plus
éclairés que nos peres , fommes- nous plus
gens qu'eux ? Voilà le point de la
honnêtes
lifficulté.
Quels vices en effet regnoient parmi eux,
qui ne reparoiffent aujourd'hui les mêmes,
ou fous des modifications differentes ? Ils
font plus rafinés , il eft vrai ; mais ils n'en
font pas moins des vices. C'eft faire grace
aux Lettres , de dire qu'ayant lors de leur
rétabliſſement trouvé les hommes déja corrompus
, elles les avoit laiffés dans le mê
me état ; c'eft affez pour les Sciences , que
l'Académie convienne, qu'elles pouvoient
épurer les moeurs , fi on n'en avoit point
abufé . Un femblable aveu de fa part n'aura
rien dont l'ignorance puille tirer le plus
leger avantage ; elle n'a point prétendu la
favorifer. On peut avec un grand fond
d'ignorance
NOVEMBRE. 1750. 97
!
d'ignorance n'avoir point de moeurs , il eft
poffible que l'on en ait avec de la fcience ;
la perverfité ou la rectitude du coeur en décident,
& les fciences ainfi , que l'ignorance,
n'en font que les caufes occafionnelles : une
Académie qui dévoile la turpitude du
coeur humain , & l'abus qu'il fait de fes
lumieres , n'eft point cenfèe avoir voulu
renouveller vis -à - vis des Sciences l'indifcrétion
indécente du Pere de Chanaan ,
& elle ne doit point en appréhender le
fort.
tres de Dijon , adjugea le 23. du mois.
d'Août 1750 , dans une affemblée publi
que , le Prix de Morale à M. Rouffeau ,
Citoyen de Genéve , qui demeure actuellement
à Paris.
M. F'Abbé de Repas , Chanoine de Notre-
Dame de Dijon , & Honoraire de l'A
cadémie , ouvrit la Séance par une Differ
tation fur la prévention des gens de Lettres
, & fur la préoccupation aveugle des
Sçavans en faveur d'une Science , d'un
fystême ou d'un Auteur,
NOVEMBRE. 1750 83
L'efprit , dit M. de Repas , a fes mala
dies comme le corps , & il faudroit aux
hommes des Hippocrates dans la Morale ,
comme dans la Médecine. Il fuppofe enfuire
une infirmerie pour les malades d'ef
prit ; on y logeroit en fous-ordre ces efprits
prévenus qui voyent trouble ; &
pour traiter méthodiquement cette maladie
, il effaye de démontrer que la prévention
eft 1 : une fiévre de l'efprit , 2º. une
fiévre épidémique parmi les Sçavans , 3º.
une fiévre chaude,fource des querelles fcientifiques
, 4º. une fiévre contiaue , & pref
que incurable.
Premiere réflexion , fiévre d'efprit.
·
Il définir la fièvre qui affecte le corps ,
une intempérie chaude & féche du fang
& des humeurs , qui du coeur fe commu
nique à tout le corps ; & la fièvre de l'efprit
, l'intempérie d'un cerveau malade
qui n'a pas les qualités requifes pour juger
fainement des chofes. On ne peut parvenir
à ce jugement que par deux voies , par
celle de l'examen , & par la comparaifon
des opinions que l'on admet , & de celles
que l'on rejette , deux routes inconnues
à l'homme prévenu , 1 ° parce qu'il n'examne
pas ce qui eft la voie la plus courte
ou parce qu'il n'examine que fuperficiel
•
Dvi
S4 MERCURE DEFRANCE.
lement , ou parce qu'il n'examine qu'abufivement
, & avec un efprit.fceptique &
pirrhonien .
2°. Parce qu'il ne compare pas , ou qu'il
ne compare pas de bonne for ; parce qu'avec
un efprit étroit & limité , il s'égare
dans cette comparaifon , il s'enfuit de- là
que c'eft fa prévention , & non fa lumiere
qui eft le principe de fa perfuafion , maladie
du cerveau , & fiévre de l'efprit..
Fiévre épidémique.
Il eft certain qu'il faut un goût général
pour connoître dans chaque Science ce
qu'elle a d'eftimable , & que rien n'eft plus
déraisonnable , & cependant rien dé plus.
commun parmi les Sçavans , que ce goût
exclufif , effet de la prévention.
Les uns fe préviennent en faveur d'une
Science , les autres en faveur d'un Auteur:.
fi c'eft en faveur d'une Science , dès - lars.
elle eft la plus relevée de toutes les Sciences.
If eft peu de Sçavans . qui n'ayent ce.
préjugé , ou plutôt cette folie , qui tire fon .
principe de ce que dès l'enfance on a eu.
l'efprit tourné d'un certain côté..
M. de Repas cite les exemples des Sçavans
prévenus , qui voudroient faire de
leur humeur & de leur goût la régle du.
genre humain , & qui à la honte de la rai
NOVEMBRE. 1750. Esi
31
↓
fon , perdent cet efprit d'équité qui donne
à chaque Science fon mérite & fon prix ,,
parce que chacune a fes richeffes & fes
beautés ; qu'un Sçavant par exemple s'entête
d'une Science ou d'un Auteur , c'en,
eft affez pour en faire l'apothéose. Il l'a
choiff pour maître , il ne parle que par fa
bouche; toutes les paroles font des oracles..
Defcartes indécis fur le fyftême du vuide
& du plein , s'enthoufiafime de fon Mentor
Merfenne , c'en eft affez ; & contre les,
propres idées , il adopte une hypothéfe qui
n'a nul fondement,dans la Nature , tant il
eft vrai que la prévention aveugle , & fait.
perdre les idées du fens commun : fiévre:
épidémique..
Fiévre chande..
Qui dit fiévre chaude , dit un tranfport
de l'efprit qui fait dire des chofes furprenantes
& extraordinaires , c'eft une fiévreallumée
par l'humeur colerique , deux effets
de la maladie qui affecte le Sçavant.
fortement prévenu . Nous en avons un
exemple dans les Anglois ; à quels excès :
n'ont- ils pas porté le culte & la vénération.
pour Newton ? I fuffit de lire cette faftucufe
& hyperbolique épitaphe , gravée.
fur fon tombeau à Westminster. A les entendre
, c'eft en lui, feul que la Nature a
MERCURE DE FRANCE.
reçu fon complément ; avant lui elle n'é
toit qu'ébauchée ; les ouvrages du Chancelier
Bacon ( dont il n'a été que le pla
giaire ) ne font plus que marchandifes de
rebut ; Scaliger , ce prodige de Sciences ,
n'eft plus l'homme divin , & tous nos Sça- t
vans , que des vers rampans fur la furface
des Sciences. Ces violens tranfports neprouvent-
ils pas que la prévention eſt anefiévre
chaude , alfumée par l'humeur colé
rique ? En voici les accès & les redoublemens.
Que deux Sçavans fe préviennent ,
pour ou contre une opinion , la difpute
s'échauffe , la bile s'enflamme , & les efprits
s'aigriffent. Que de querelles fcientifiques
entre les fectateurs d'Ariftote &
de Defcartes , entre les admirateurs de
Corneille & de Racine , entre les défenfeurs
de la Profe & de la Poëfie , les partifans
des tourbillons & de l'attraction !Que
de combats de plume ! De- là ces chaleurs
de difpute , ces traits malins , ces reparties
pleines d'animofité. Tels font les effets dela
prévention , fiévre chaude & ardente
→ & enfin
Fiévre continue & prefque incurable.
peut inftruire un ignorant , perfua--
der un incrédule; on ne peut convaincreun
On
NOVEMBRE. 1750 . 87.
1
entêté , furtout s'il eft fier & bilieux ; c'eft
une tête , dit Horace , que l'ellebore des.
trois anticires ne pourroit guérir. Tribus
anticiris infanabile caput.. On en tire la
preuve des principes de Mallebranche. II.
eft certain que les objets impriment leurs.
traces dans les fibres du cerveau : or les
traces qu'impriment dans le cerveau de:
F'homme préoccupé les objets de ſa préoccupation,
font fi profondes que ces fibres
demeurent toujours entr'ouvertes ; le paffage
continuel des efprits animaux , qui
entretient cette ouverture , .ne leur pera
met pas de fe fermer ; l'ame entraînée par
fes penfées , qui font liées à ces traces , demeure
l'efclave de fes penfées ; elle s'y applique
fi. fortement , que toute autre penfée
n'y peut trouver entrée ; de-là vient
que l'on ne s'apperçoit plus de ces écarts,
& que l'on déraifonne de fang froid.
Tribus anticiris , & c.
4
Pour remédier à ce mal par un fébri
fuge , on a confulté ces Hippocrates moraux
, ces hommes célebres qui ont tra
vaillé par des spécifiques à détruire les erreurs
, les travers & les maladies de l'ef
prit. Qu'ordonnent- ils contre la fièvre de
la prévention ?
. Premiere ordonnance , non temerè crea
dera,de ne donner de confentement en
88 MERCURE DE FRANCE.
ier qu'à des chofes évidentes. Seconde
ordonnance , de ne fe décider jamais fur
les raifons d'un feul parti . Troifiéme ordonnance
, de renoncer dans fes jugemens.
à toute vûe d'intérêt & de confidération
humaine. Quatriéme ordonnance , de ren--
dre juftice à toutes les Sciences & à tous
les Auteurs , & d'eftimer dans chacun la
partie dans laquelle il a excellé . La recette:
paroît fûre contre une prévention qui
n'eft point habituelle ; mais fi la maladie eft
longue & habituelle , on a décidé que
l'antidote étoit un préfervatif trop foible,.
que l'ellebore des trois anticires n'étoit
qu'un palliatif , & on l'a abandonnée :
comme une maladie déſeſperée.
Le but de M. l'Abbé de Repas a été d'amufer
en inftruifant , & il a fort bien rem
pli fon objet.
M. Gelot ,"Procureur du Roi au Bu
reau des Finances , Académicien Penfionnaire
, fit enfuite la lecture de l'Analyfe
de la piéce qui alloit être couronnée , &
de celles qui avoientbalancé les fuffrages .
de l'Académie ; mais auparavant il fit voir
quelles étoient les moeurs avant la renaiffance
des Lettres & des Arts .
Il s'agiffoit dans le problême que l'Aca--
démie avoit propofé pour cette année , -
de décider fi le rétabliſſement des Arts
i
NOVEMBRE. 1750. 89
=
& des Sciences avoir contribué à épurer
les moeurs.
M. Rouffeau a pris la négative , & il a
foutenu , que quoiqu'elles ayent pû les
épurer , elles ne l'ont cependant pas fait ,
& il a démontré qu'à mesure que les Arts
& les Sciences le font perfectionnés , les
moeurs fe font corrompues ; il le prouve
par ce qui s'eft paffé en Egypte , en Grèce,
à Rome , à Conftantinople & à la Chine.
Tandis que les Lacédemoniens , les
Scythes & les Suiffes préfervés de la contagion
des vaines connoiffances , conferverent
leur premiere fimplicité , leurs
moeurs étoient groffieres , mais pures , an
tant que l'humanité le comportoit ; les vices
au contraire conduits à Athénes par les
Beaux Arts , enchaînerent la liberté des
Grecs.
Quelques fages , il eft vrai , fe font garantis
de la corruption générale dans le
fein des Mufes , tels furent un Socrate à
Athénes & un Caton à Rome ; mais ce font
de ces exceptions qui confirment la régle
générale. La premiere partie du difcours
de M. Rouffeau eft terminée par cette réflexion
, que les voiles épais dont la Sageffe
éternelle a couvert les Sciences , font une
preuve qu'elle a voulu nous en préferver ,
comme une tende mere , qui arrache des
o MERCURE DE FRANCE.
armes dangereufes des mains de fon en
fant.
L'Auteur nous apprend dans la feconde
partie , que c'étoit une tradition paffée de
'Egypte en Gréce, qu'un Dieu , ennemi du
repos des hommes , avoit été l'inventeur
des Sciences ; nos vices leur ont donné la
maiffance , & nous ferions moins en doute
fur leurs avantages , fi elles la devoient à
nos vertus.
M. Rouffeau invective enfuite contre
cette foule d'Ecrivains obfcurs & de Lettrés
oififs , dont les vaines & futiles déclamations
, & les funeftes paradoxes fappent les
fondemens de la Foi & de la Vertu.
Les Arts , felon lui , ne font pas moins
dangereux pour les bonnes moeurs que pour
l'Etat ; ils ont amené le luxe , & le luxe
entraîne toujours la chûte des uns & des
autres.
D'un autre côté , les talens réglé fur le
mauvais goût de ceux pour qui on les employe
, dégradent les Arts & les Artiſtes.
Louis le Grand les avoit favoriſés ainſi
que les Sciences; il voulut que ces Sociétés
célébres, chargées du dangereux dépôt des
Sciences , & du dépôt facré des moeurs,
cuffent une attention particuliere à en
maintenir chez elles toe la pureté , & à
Yexiger dans tous les membres. qu'elles.ro
NOVEMBRE . 1750. 95
evroient , précaution dont l'Auteur tire
avantage pour fon fyftême , parce que l'on
ne cherche pas , dit- il , des remédes à des
maux qui n'exiftent pas tant d'établiffemens
en faveur des Sciences , annoncent
la crainte où l'on eft de manquer de Phi
lofophes , comme l'on avoit trop de Laboureurs.
Qu'enfeignent cependant ces prétendus
Sages ? Qu'il n'y a point de corps ; que tout
eft en repréſentation ; qu'il n'y a d'autre
fubftance que la matiere , ni d'autre Dieu
que le monde ; qu'il n'y a ni vertus ni vices:
que le bien & le mal ne font que des
chiméres.
Mais parmi les égaremens aufquels le
paganiſme a été livré , a- t'il rien laiffé qui.
puiffe être comparé aux monumens honeux
que lui a préparés l'Imprimerie fous le
regne de l'Evangile ? Les écrits impies des
Leucippes & des Diagoras font prefque
péris avec eux ; mais grace aux caractéres
typographiques , les rêveries de Hobbe &
de Spinofa refteront à jamais.
Si le progrès des Sciences & des Arts
n'a rien ajouté à notre véritable félicité ;
s'il a corrompu nos moeurs , fi leur corrup
tion a porté atteinte au bon goût ; que doit
on penfer de cette foule d'Auteurs élementaires
, qui ont écarté du Temple des.
92 MERCURE DE FRANCE.
Mufes les difficultés qui en avoient défendu
F'entrée , & que la Nature y avoit placées ,
comme une épreuve des forces de ceux qui
feroint tentés de ſçavoir ?
Que penferons - nous de ces Compilateurs
de Dictionnaires , fans le fecours defquels
une populace , indigne d'approcher
du Sanctuaire des Muſes , rebutée par les
difficultés , s'occuperoit à des Arts utiles à
la fociété ?
: Les Verulams les Defcartes , les Newtons
, ces Précepteurs du genre humain ,
n'ont point eu de maîtres ; c'eft à des génies
de cette trempe qu'il eft permis d'élever
des monumens à la gloire de l'efpric
humain ; mais fi l'on veut que rien ne foit
au -deffus du leur , il faut que rien ne foit
au -deffus de leurs efperances. Si les récompenfes
accordées à Ciceron & au Chancelier
Bacon euffent été bornées à une Chaire
dans une Univerfité pour l'an , & à une
penfion de l'Académie pour l'autre , croiton
qu'ils auroient travaillé avec la même
application à ces ouvrages qui feront l'admiration
de tous les fiécles ?
M. Rouffeau conclud en difant , que la
véritable ſcience confifte à rentrer en foi
même ; à écouter la voix de la Nature dans
le fibence des paffions , & que c'eſt-là la
véritable Philofophic.
NOVEMBRE. 1750. 93
Laiffons,dit il , à ces hommes célébres qui
s'immortalifent dans la République des
Lettres la gloire de fçavoir bien dire ; c'est
affez pour un homme qui vit fans ambition ,
de fe contenter de la gloire de bien faire.
L'Académie en couronnant l'ouvrage
de M. Rouffeau , n'a point prétendu adop
ter fes maximes de politique qui ne font
point à nos ufages , ni ce qu'il a dit de
l'inutilité des découvertes des Phyficiens
& des Géométres , en ce que, felon lui , elles
ne contribuent en rien au Gouvernement
de l'Etat , & à la pureté des moeurs ;
il eft en cela forti du problême , car ce
feroit lui donner une trop grande extenfion
, de regarder comme inutile tout ce
qui ne tend point directement à ce but.
La plupart des découvertes ont procuré de
grands avantages , qu'il n'eft pas permis
de les regarder avec indifference. Cependant
comme il a folidement démontré que
le rétabliffement des Arts & des Sciences
n'a
pas contribué à épurer les moeurs , l'Académie
a crû devoir décerner le prix à
la démonstration d'une question de fait
de la vérité de laquelle on ne peut dif
convenir , à moins de s'inferire en faux
contre l'expérience.
M. du Chaffelat , de Troyes en Cham
pagne , a foutenu la négative , ainfi que
94 MERCURE DE FRANCE.
M. Rouffeau ; l'Académie l'a jugé digne
de l'acceffit . Il a parfaitement démontré par
le fait même , combien la corruption des
moeurs étoit devenue générale depuis le
rétabliffement des Sciences , ce qui eft la
même chole que s'il avoit dit , qu'il n'avoit
pas contribué à épurer les moeurs,
Pour prouver la propoſition , il a parfa
couru les differentes meurs des Grecs avant
Periclès , celles du fiécle da fameux Dif
ciple de Zenon & d'Anaxagore , des Romains
avant & fous Augufte , celles d'Ita
talie , fous de Pontificat de Léon X. enfin
les nôtres fous le Regne de Louis XIV .
& par tous ces differens paralleles , & par
le portrait que le Pere Rapin a tracé des
moeurs de fon fiécle , il en conclut que ·les
fiécles les plus polis n'ont point été les plus
vertueux .
Parmi plufieurs Differtations fçavantes
qui ont été adreffées à l'Académie pour
l'affirmative de fon problême , celle de :
M. l'Abbé Talbert, Chanoine , Coadjuteur
de l'Eglife Métropolitaine de Befançon
lui a paru la mieux écrite .
Si l'Académie n'avoit confulté que fon
inclination & fon zéle pour les Lettres ,
elle fe feroit rangée du parti de M. Talbert
; mais c'eût été trahir celui de la vérité
, & faire tort aux Sciences , puiſqu'il
1
NOVEMBRE. 1750. 95.
a'arrive que trop fouvent , qu'en voulant
par un zéle mal entendu accorder à quelqu'un
des avantages dont il ne jouit pas
on donne lieu par cette partialité à des
doutes fur ceux qu'il pofféde véritablement.
Il n'eft que trop vrai que les Scien
ces ont produit plus de mal que de bien ,
parce que celui- ci n'eft jamais par fes effets
en railon égale avec l'autre . M. Talbert a
fait valoir l'utilité des Sciences & leur néceffité
; la question de droit a été épuisée
& mife dans le plus beau jour ; mais en
banne Logique on ne conclud jamais de
l'acte par le pouvoir ; il a négligé la queftion
de fait , la feule dont il s'agiffoit dans
le problême ; l'Académie ne demandoit pas
Gles Sciences pouvoient épurer les moeurs,
elle en est très perfuadée ; mais fi elles les
avoient réellement épurées , c'eſt à - dire , ſi
les hommes étoient devenus plus vertueux,
plus fincéres , plus équitables , à ne les
prendre que dans l'ordre moral ; c'eft à
ce point de fait qu'il falloit une démonf
tration , M. Talbert ne l'a point donnée ;
il a toujours argumenté du fair par le
Droit , au lieu qu'il falloit prendre une
route contraire , il fentoit fans doute la
difficulté du fuccès ; il devoit convenir de
bonne foi , que les Lettres utiles & néceffaires
à certains égards , n'ont pas toujours
96 MERCURE DE FRANCE.
produit l'effet qu'on devoit en attendre;'
faites pour éclairer l'homme , elles n'ont
que trop fouvent contribué à faire naître
des doutes ; ce qu'il a gagné du côté de
l'efprit, a été pris fur la tigidité des moeurs ;
par le commerce des Sciences , elles font
devenues plus douces & plus fociables ,
lles ont même dépouillé leur antique feocité.
L'éducation & l'ufage du monde
nt pû opérer ces changemens ; mais ce
' eft point de cette forte d'épurement dont
I s'agiffoit. Plus fçavans peut-être & plus
éclairés que nos peres , fommes- nous plus
gens qu'eux ? Voilà le point de la
honnêtes
lifficulté.
Quels vices en effet regnoient parmi eux,
qui ne reparoiffent aujourd'hui les mêmes,
ou fous des modifications differentes ? Ils
font plus rafinés , il eft vrai ; mais ils n'en
font pas moins des vices. C'eft faire grace
aux Lettres , de dire qu'ayant lors de leur
rétabliſſement trouvé les hommes déja corrompus
, elles les avoit laiffés dans le mê
me état ; c'eft affez pour les Sciences , que
l'Académie convienne, qu'elles pouvoient
épurer les moeurs , fi on n'en avoit point
abufé . Un femblable aveu de fa part n'aura
rien dont l'ignorance puille tirer le plus
leger avantage ; elle n'a point prétendu la
favorifer. On peut avec un grand fond
d'ignorance
NOVEMBRE. 1750. 97
!
d'ignorance n'avoir point de moeurs , il eft
poffible que l'on en ait avec de la fcience ;
la perverfité ou la rectitude du coeur en décident,
& les fciences ainfi , que l'ignorance,
n'en font que les caufes occafionnelles : une
Académie qui dévoile la turpitude du
coeur humain , & l'abus qu'il fait de fes
lumieres , n'eft point cenfèe avoir voulu
renouveller vis -à - vis des Sciences l'indifcrétion
indécente du Pere de Chanaan ,
& elle ne doit point en appréhender le
fort.
Fermer
Résumé : Assemblée publique de l'Académie des Sciences & Belles-Lettres de Dijon, [titre d'après la table]
Le 23 août 1750, l'Académie des Sciences et Belles-Lettres de Dijon a décerné le Prix de Morale à Jean-Jacques Rousseau. Lors de la cérémonie, l'abbé de Repas a ouvert la séance en critiquant les préventions des savants, qu'il a comparées à des 'maladies de l'esprit'. Il a identifié quatre types de 'fièvres de l'esprit' : une fièvre personnelle, une fièvre épidémique, une fièvre chaude causant des querelles, et une fièvre continue et incurable, illustrant ces points avec des exemples de savants influencés par leurs préjugés. Rousseau a abordé la question de l'impact des arts et des sciences sur les mœurs. Il a soutenu que, bien que les arts et les sciences puissent épurer les mœurs, ils n'y sont pas parvenus et ont même contribué à leur corruption. Il a cité des exemples historiques tels que l'Égypte, la Grèce, Rome, Constantinople et la Chine. Rousseau a également critiqué les écrivains obscurs et les lettrés oisifs, accusant les arts d'entraîner le luxe et la chute des valeurs morales. L'Académie a reconnu que les découvertes scientifiques ont apporté de grands avantages, mais a noté que le rétablissement des arts et des sciences n'a pas épuré les mœurs. Du Chastelat a appuyé la position de Rousseau, affirmant que la corruption des mœurs s'est généralisée depuis le rétablissement des sciences. L'abbé Talbert a présenté une dissertation en faveur des sciences, mais l'Académie a jugé sa démonstration insuffisante, soulignant que les sciences ont souvent produit plus de mal que de bien. Le texte conclut en réfléchissant sur la persistance des vices malgré les avancées des lettres et des sciences, soulignant que la perversité ou la rectitude du cœur déterminent les mœurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
5974
p. 123
ENIGME.
Début :
Quand on me voit on rit, on est joyeux ; [...]
Mots clefs :
Masque
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ENIGME.
ENIG ME.
Quand on me voit on rit , on eſt joyeux ;
Je fais toujours efcorté du myitére ;
J'inquiete les curieux ;
Et le jaloux qui tient les yeux
Ouverts fur la moitié trop chere ,
Ne trouve pas fouvent avec moi fon affaire ;
Mon regne eft dans ces jours confacrés à Momus ;
Pour deviner en faut - il plus
J. F. Guichard.
Quand on me voit on rit , on eſt joyeux ;
Je fais toujours efcorté du myitére ;
J'inquiete les curieux ;
Et le jaloux qui tient les yeux
Ouverts fur la moitié trop chere ,
Ne trouve pas fouvent avec moi fon affaire ;
Mon regne eft dans ces jours confacrés à Momus ;
Pour deviner en faut - il plus
J. F. Guichard.
Fermer
5975
p. 124
LOGOGRIPHE.
Début :
A mon tout ordinairement [...]
Mots clefs :
Colonne
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LOGOGRIPHE.
LOGOGRIPHE,
A Mon tout ordinairement
Je fers & de foutien , Lecteur , & de parure ;
Sept lettres forment ma ftructure ,
L'on y peut trouver aisément
Du corps humain une partie ;
Figure de Géométrie ;
Un des membres de l'oraiſon
Un parent ; une particule ;
Un fruit bon dans la Canicule ;
Du quel on fait une comparaiſon ;
Que plus d'une beauté taxe de ridicule
Et la plus grande fête en la froide faifon.
A Mon tout ordinairement
Je fers & de foutien , Lecteur , & de parure ;
Sept lettres forment ma ftructure ,
L'on y peut trouver aisément
Du corps humain une partie ;
Figure de Géométrie ;
Un des membres de l'oraiſon
Un parent ; une particule ;
Un fruit bon dans la Canicule ;
Du quel on fait une comparaiſon ;
Que plus d'une beauté taxe de ridicule
Et la plus grande fête en la froide faifon.
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5976
p. 124-125
AUTRE.
Début :
Chez un peuple fameux dans l'Histoire & la Fable, [...]
Mots clefs :
Pyramide
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texteReconnaissance textuelle : AUTRE.
AUTR E.
Chez un peuple fameux dans l'Hiſtoire & la
Fable ,
De l'orgueil de ſes Rois je fus un monument.
Huit lettres font mon nom ; l'on y trouve af
amant ,
Connu par fon fort déplorable ;
Ce qui fert à faire un habit ,
Ce qu'a foin de cacher une vieille coquette ;
Une chofe très-rare ; un creux où l'eau croupit j
Ce qu'à quinze ans une fille fouhaite ;
Ce qu'on voit plus fouvent dans les mains d'un
feldar ,
NOVEMBRE. 1750. 125
Que dans celles d'un petit- maître.
Trois, quatre,cinq & huir,vont vous faire paroître
La choſe néceffaire au travail d'un forçat ;
Un homme à qui, trompés par l'efpérance ,
Bien des gens portent leur finance ;
L'endroit d'un Port où le Vaiffeau
Ne rencontre plus affez d'eau ;
Un Prince malheureux , comme Roi, comme pere;
Ce que plus d'un rimeur à la raison préfére ;
Les inftrumens d'un jeu connu dans les Caffés ;
Un péché capital , un jour de la femaine
De plus une févere peine
Que fouffriront les réprouvés ;
Une ville de Mofcovie ,
Avec un Duché d'Italie ;
Un nom qu'ont célébré le Taffe & l'Opera ;
Un Elément , & cætera.
Chez un peuple fameux dans l'Hiſtoire & la
Fable ,
De l'orgueil de ſes Rois je fus un monument.
Huit lettres font mon nom ; l'on y trouve af
amant ,
Connu par fon fort déplorable ;
Ce qui fert à faire un habit ,
Ce qu'a foin de cacher une vieille coquette ;
Une chofe très-rare ; un creux où l'eau croupit j
Ce qu'à quinze ans une fille fouhaite ;
Ce qu'on voit plus fouvent dans les mains d'un
feldar ,
NOVEMBRE. 1750. 125
Que dans celles d'un petit- maître.
Trois, quatre,cinq & huir,vont vous faire paroître
La choſe néceffaire au travail d'un forçat ;
Un homme à qui, trompés par l'efpérance ,
Bien des gens portent leur finance ;
L'endroit d'un Port où le Vaiffeau
Ne rencontre plus affez d'eau ;
Un Prince malheureux , comme Roi, comme pere;
Ce que plus d'un rimeur à la raison préfére ;
Les inftrumens d'un jeu connu dans les Caffés ;
Un péché capital , un jour de la femaine
De plus une févere peine
Que fouffriront les réprouvés ;
Une ville de Mofcovie ,
Avec un Duché d'Italie ;
Un nom qu'ont célébré le Taffe & l'Opera ;
Un Elément , & cætera.
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5977
p. 125-126
AUTRE.
Début :
Pour peu que l'on me considere, [...]
Mots clefs :
Écheveau
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : AUTRE.
AUTRE .
Pour peu que l'on me confidere ,
On trouve dans huit pieds, qui compofent monnom,
Celle qui n'eut jamais de mere ;
Un mot Latin , & plus d'une interjection ;
Une Ville de France ; une pièce d'argent.
Le premier de mes pieds , y joignant le ſeptiéme ,
Cher Lecteur , avec le huitiéme ,
Vous donneront un Elément.
Cherchez encor , vous trouverez une herbe
Dont la verdeur paffe en proverbe ;
F iij
126 MERCURE DE FRANCE.
Ce qu'en la bouche on n'aime pas fentir;
Un animal formé pour notre nourriture ,
Dont dans cinq , fix , fept , huit , le fruit viendra
s'offiir ;
Enfin un des fens de Nature.
Par M. Anfeaume.
Pour peu que l'on me confidere ,
On trouve dans huit pieds, qui compofent monnom,
Celle qui n'eut jamais de mere ;
Un mot Latin , & plus d'une interjection ;
Une Ville de France ; une pièce d'argent.
Le premier de mes pieds , y joignant le ſeptiéme ,
Cher Lecteur , avec le huitiéme ,
Vous donneront un Elément.
Cherchez encor , vous trouverez une herbe
Dont la verdeur paffe en proverbe ;
F iij
126 MERCURE DE FRANCE.
Ce qu'en la bouche on n'aime pas fentir;
Un animal formé pour notre nourriture ,
Dont dans cinq , fix , fept , huit , le fruit viendra
s'offiir ;
Enfin un des fens de Nature.
Par M. Anfeaume.
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5978
p. 124
ENIGME.
Début :
Corps sans pieds, bras sans mains, [...]
Mots clefs :
Chemise
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texteReconnaissance textuelle : ENIGME.
ENIGM. E.
Corps fans pieds , bras fans mains ,
Je me donne à connoître ,
Néceffaire aux humains ;
Sans tête je dois être .
Je fais pour leurs befoins.
Fréquemment recherchée,
Prefque toute cachée ,
Je n'en parois pas moins.
Lecteur , pour me rendre plus claire ;
D'abord la terre me produit ,
Toutefois je fuis d'ordinaire ,
Plus belle de jour que de nuit.
Je fuis affez fouvent parée ;
On m'ajoute des agrémens ,
Et pour avoir longue durée ;
Je ne dois pas fervir long- tems.
On fçait , lorfque nous fommes nues ;
Nous diftinguer du haut en bas ;
Plufieurs d'entre nous font fendues ,
Et les autres ne le font
pas.
Par M. M****
Corps fans pieds , bras fans mains ,
Je me donne à connoître ,
Néceffaire aux humains ;
Sans tête je dois être .
Je fais pour leurs befoins.
Fréquemment recherchée,
Prefque toute cachée ,
Je n'en parois pas moins.
Lecteur , pour me rendre plus claire ;
D'abord la terre me produit ,
Toutefois je fuis d'ordinaire ,
Plus belle de jour que de nuit.
Je fuis affez fouvent parée ;
On m'ajoute des agrémens ,
Et pour avoir longue durée ;
Je ne dois pas fervir long- tems.
On fçait , lorfque nous fommes nues ;
Nous diftinguer du haut en bas ;
Plufieurs d'entre nous font fendues ,
Et les autres ne le font
pas.
Par M. M****
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5979
p. 125
AUTRE.
Début :
Jeune & toujours nouveau, depuis long-tems j'ai l'être ; [...]
Mots clefs :
Printemps
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texteReconnaissance textuelle : AUTRE.
AUTRE.
Eune & toujours nouveau , depuis long-tems
j'ai l'être ;
De mes freres c'eft moi , qui fuis le plus charmant
Je leur prépare à tous le doux plaiûr de naître.
Paroiffent-ils ? Hélas ! Je fuis dans le néant.
C'estpour le bien commun que mon fidéle pere
Souvent me reproduit d'une nouvelle mere ;
Si , quand je ne fuis plus , je caufe des regrets ,
Ma naiffance les chaffe , & répand mille attraits.
Chacun the trouve doux , gracieux , agréable ,
Favori des amours , aux amans favorable .
Sur le plus grand de l'Art j'ai le prix du pinceau î
Mieux que lui , je fçais faire un fuperbe tableau.
J'augmente , j'embellis , j'anime , je décore ;
Par des jeux , par des chants , au Parnaffe on
m'honore.
Lecteur qui me poflédes , ou chez qui j'ai brillé ,
'Ah ! qué l'on te verroit content , émerveillé ,
Si jouiffant de moi par un double avantage,
A ton gré tu pouvois en faire encore ufage !
Par le même,
Eune & toujours nouveau , depuis long-tems
j'ai l'être ;
De mes freres c'eft moi , qui fuis le plus charmant
Je leur prépare à tous le doux plaiûr de naître.
Paroiffent-ils ? Hélas ! Je fuis dans le néant.
C'estpour le bien commun que mon fidéle pere
Souvent me reproduit d'une nouvelle mere ;
Si , quand je ne fuis plus , je caufe des regrets ,
Ma naiffance les chaffe , & répand mille attraits.
Chacun the trouve doux , gracieux , agréable ,
Favori des amours , aux amans favorable .
Sur le plus grand de l'Art j'ai le prix du pinceau î
Mieux que lui , je fçais faire un fuperbe tableau.
J'augmente , j'embellis , j'anime , je décore ;
Par des jeux , par des chants , au Parnaffe on
m'honore.
Lecteur qui me poflédes , ou chez qui j'ai brillé ,
'Ah ! qué l'on te verroit content , émerveillé ,
Si jouiffant de moi par un double avantage,
A ton gré tu pouvois en faire encore ufage !
Par le même,
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5980
p. 126-127
LOGOGRIPHE.
Début :
J'ai grand nombre de sectateurs, [...]
Mots clefs :
Papillon
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texteReconnaissance textuelle : LOGOGRIPHE.
LOGOGRIPH E.
J'Ai grand nombre de fectateurs ;
Moins au Village qu'à la Ville ;
Je fuis de divertes couleurs .
Rarement même lieu deux fois me fert d'azile ;
Je fuis ami de la legereté ;
L'inconftance eft mon appanage ;
Pour exemple je fais cité ,
Lorfqu'un amant devient volage
Si tous ces traits , Lecteur , ne peuvent éclaircis
Ce qui te cache mon image ,
Je vais t'aider à percer le nuage ;
Teut-être pourras - tu bientôt me découvrir ;
L'on trouve dans mon fein une Ville fameufe ,
Et ce dont ne peut fe pafler
La Ducheffe ni l'écoffeule ;
Sur mon terrein veux- tu cha Ter ?
Tu pourras rencontrer bête peu dangereufe ;
Mais fort difficile à laffer :
En moi l'on voit un fleuve allez confidérable ,
Dans le Pays des Abyffins ;
Un animal prefque indomptable ,
Qui cependant , dit on , eft l'ami des Dauphins
Plante , dont on tire avantage ;
Terme de plufieurs jeux ;
Un oifeau des plus orgueilleux ,
Qui de fes plumes fait un pompeux étalage ;
DECEMBRE. 1750 . 127
J'en dirois plus , mais je crains de m'étendre,
Lecteur , je fuis à la merci ,
Si tu me vois , hâte- toi de me prendre ,
Car j'ai fort peu de tems à demeurer ici.
J'Ai grand nombre de fectateurs ;
Moins au Village qu'à la Ville ;
Je fuis de divertes couleurs .
Rarement même lieu deux fois me fert d'azile ;
Je fuis ami de la legereté ;
L'inconftance eft mon appanage ;
Pour exemple je fais cité ,
Lorfqu'un amant devient volage
Si tous ces traits , Lecteur , ne peuvent éclaircis
Ce qui te cache mon image ,
Je vais t'aider à percer le nuage ;
Teut-être pourras - tu bientôt me découvrir ;
L'on trouve dans mon fein une Ville fameufe ,
Et ce dont ne peut fe pafler
La Ducheffe ni l'écoffeule ;
Sur mon terrein veux- tu cha Ter ?
Tu pourras rencontrer bête peu dangereufe ;
Mais fort difficile à laffer :
En moi l'on voit un fleuve allez confidérable ,
Dans le Pays des Abyffins ;
Un animal prefque indomptable ,
Qui cependant , dit on , eft l'ami des Dauphins
Plante , dont on tire avantage ;
Terme de plufieurs jeux ;
Un oifeau des plus orgueilleux ,
Qui de fes plumes fait un pompeux étalage ;
DECEMBRE. 1750 . 127
J'en dirois plus , mais je crains de m'étendre,
Lecteur , je fuis à la merci ,
Si tu me vois , hâte- toi de me prendre ,
Car j'ai fort peu de tems à demeurer ici.
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5981
p. 127
AUTRE.
Début :
Etre enfanté du caprice de l'homme, [...]
Mots clefs :
Fantaisie
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : AUTRE.
AUTRE.
È Tre enfanté du caprice de l'homme ,
Je n'ai ni corps , ni figure , ni forme ;
Rien cependant n'eft fouftrait à mes loix ;
Je fuis la régle & du peuple & des Rois .
Combinez les neuf pieds qui forment ma ftruc
ture ,
Yous trouverez un fot , plein d'orgueil & d'en'
Alure ;
Un fage Aréopage , un ftupide animal ,
De l'oifeau de Junon un éclatant rival ;
De la machine ronde une immenfe Contrée ,
Le nom des Citoyens de la voûte azurée ;
Un Ange à Dieu rébelle , un homme fans efprit,
Ce que le fexe envie , & que l'âge flétrit .
La graine d'une plante , utile & néceffaire ;
Un breuvage infipide , au malade ordinaire.
Un grand fleuve du Nord , dont le cours tortueux ;
Va ſe perdre à la fin dans un marais fameux .
Lecteur , à tant de traits, peux- tu me méconnoître
A tout ce que tu fais je préfide peut- être.
Par M. F *** , fils , à Conftantinople.
È Tre enfanté du caprice de l'homme ,
Je n'ai ni corps , ni figure , ni forme ;
Rien cependant n'eft fouftrait à mes loix ;
Je fuis la régle & du peuple & des Rois .
Combinez les neuf pieds qui forment ma ftruc
ture ,
Yous trouverez un fot , plein d'orgueil & d'en'
Alure ;
Un fage Aréopage , un ftupide animal ,
De l'oifeau de Junon un éclatant rival ;
De la machine ronde une immenfe Contrée ,
Le nom des Citoyens de la voûte azurée ;
Un Ange à Dieu rébelle , un homme fans efprit,
Ce que le fexe envie , & que l'âge flétrit .
La graine d'une plante , utile & néceffaire ;
Un breuvage infipide , au malade ordinaire.
Un grand fleuve du Nord , dont le cours tortueux ;
Va ſe perdre à la fin dans un marais fameux .
Lecteur , à tant de traits, peux- tu me méconnoître
A tout ce que tu fais je préfide peut- être.
Par M. F *** , fils , à Conftantinople.
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5982
p. 102-103
ENIGME.
Début :
Plus je prends de grosseur, & plus je deviens belle ; [...]
Mots clefs :
Bouteille de savon
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texteReconnaissance textuelle : ENIGME.
ENIGM E.
Lus je prends de groffeur , & plus je deviens
belle ; Plus
Sans être , cher Lecteur , farouche ni cruelle ,
Je ne fçaurois fouffrir qu'on me vienne approcher :
Un élement feul a droit de me plaire ,
Cet élement n'eft pas la terre ,
DECEMBRE . 1750. 103
J'y péris du moment qu'on me la voit toucher.
Les enfans dans leurs jeux font de moi quelque
ufage ,
Et celui qui me forme eft utile en ménage .
J. F. Guichard.
Lus je prends de groffeur , & plus je deviens
belle ; Plus
Sans être , cher Lecteur , farouche ni cruelle ,
Je ne fçaurois fouffrir qu'on me vienne approcher :
Un élement feul a droit de me plaire ,
Cet élement n'eft pas la terre ,
DECEMBRE . 1750. 103
J'y péris du moment qu'on me la voit toucher.
Les enfans dans leurs jeux font de moi quelque
ufage ,
Et celui qui me forme eft utile en ménage .
J. F. Guichard.
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5983
p. 103-104
LOGOGRIPHE.
Début :
Pour s'opposer, Lecteur, aux assauts des brigands, [...]
Mots clefs :
Caravane
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LOGOGRIPHE.
LOGOGRIPHE.
Our s'oppofer , Lecteur , aux affauts des brigands
,
Jadis on s'avifa de me donner naiffance ;
Je combats , & fouvent détruis ces arrogans
Lorfqu'ils tombent en ma pui ' ance ;
De huit pieds fe forme mon tout ;
Les trois premiers , fans changer ma ftructure ,
Donnent un mot qui fert à titre de conjecture ;
Les trois derniers t'offriront , à mon goût ,
Une affez inauvaiſe monture.
Enfuite en combinant , en moi tu pourras voir
Certain legume ; une armure fauvage ;
Un domestique oifeau , qui dans l'humide plage
Sçait avec art plonger & le mouvoir ;
Ce qui fert à fixer fur l'élement fluide
Un corps auquel il faut un guide ;
L'endroit où de Bacchus le jus cft mis au fiais ;
Certain angle de mur , d'armoire ou cheminée ;
Une Ville que l'Hymenée
A rendu célébre à jamais ;
Le Héros d'un portrait de l'illuftre Moliere ;
Du corps une partie , un coquillage; enfia
E iiij
104 MERCURE DE FRANCE.
Un infecte rampant ; & certaine riviere
Qui fe décharge dans le Rhin.
Our s'oppofer , Lecteur , aux affauts des brigands
,
Jadis on s'avifa de me donner naiffance ;
Je combats , & fouvent détruis ces arrogans
Lorfqu'ils tombent en ma pui ' ance ;
De huit pieds fe forme mon tout ;
Les trois premiers , fans changer ma ftructure ,
Donnent un mot qui fert à titre de conjecture ;
Les trois derniers t'offriront , à mon goût ,
Une affez inauvaiſe monture.
Enfuite en combinant , en moi tu pourras voir
Certain legume ; une armure fauvage ;
Un domestique oifeau , qui dans l'humide plage
Sçait avec art plonger & le mouvoir ;
Ce qui fert à fixer fur l'élement fluide
Un corps auquel il faut un guide ;
L'endroit où de Bacchus le jus cft mis au fiais ;
Certain angle de mur , d'armoire ou cheminée ;
Une Ville que l'Hymenée
A rendu célébre à jamais ;
Le Héros d'un portrait de l'illuftre Moliere ;
Du corps une partie , un coquillage; enfia
E iiij
104 MERCURE DE FRANCE.
Un infecte rampant ; & certaine riviere
Qui fe décharge dans le Rhin.
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5984
p. 104-105
AUTRE.
Début :
Au moyen des dix pieds, dont je suis composé, [...]
Mots clefs :
Coquillage
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : AUTRE.
AUTRE.
Aumoyen des dix pieds , dont je fuis compofé,
Curieux Lecteur , je m'apprête ,
Chacun d'eux étant tranfpofé ,
Et diverſement exposé ,
A te mettre martel en tête.
L'on trouve dans mon fein ce hardi porte - crête ,
Dont le chant eft fi matinal ;
L'Element néceffaire à former un canal ;
Un grand Evangelifte ; une mordante bête ;
L'oifeau de Jupiter ; un fot original ;
Un Saint que le Forgeron fête ;
Une Nymphe ; un legume ; un mal ;
L'ordinaire lien d'un fougueux animal ;
Le lieu que les humains défirent pour leur ame ;
Ce que cache plus d'une femme ;
Une des filles de Laban ;
Le berceau de Venus ; un ton de la mufique ¿
Epice ; jeu ; Sainte ; oiſeau domeftique ;
Ce dont on peut tirer le célefte élement ;
Le pivot que fatigue une tête follette ,
Qui tourne comme une girouette ;
Le réduit d'un mortel dépourvû de raiſon
Une chofe des plus utile
A toute la gent volatile ;
DECEMBRE. 1750. 105
Et cette espéce de prifon
Où bien fouvent elle devient docile .
Aumoyen des dix pieds , dont je fuis compofé,
Curieux Lecteur , je m'apprête ,
Chacun d'eux étant tranfpofé ,
Et diverſement exposé ,
A te mettre martel en tête.
L'on trouve dans mon fein ce hardi porte - crête ,
Dont le chant eft fi matinal ;
L'Element néceffaire à former un canal ;
Un grand Evangelifte ; une mordante bête ;
L'oifeau de Jupiter ; un fot original ;
Un Saint que le Forgeron fête ;
Une Nymphe ; un legume ; un mal ;
L'ordinaire lien d'un fougueux animal ;
Le lieu que les humains défirent pour leur ame ;
Ce que cache plus d'une femme ;
Une des filles de Laban ;
Le berceau de Venus ; un ton de la mufique ¿
Epice ; jeu ; Sainte ; oiſeau domeftique ;
Ce dont on peut tirer le célefte élement ;
Le pivot que fatigue une tête follette ,
Qui tourne comme une girouette ;
Le réduit d'un mortel dépourvû de raiſon
Une chofe des plus utile
A toute la gent volatile ;
DECEMBRE. 1750. 105
Et cette espéce de prifon
Où bien fouvent elle devient docile .
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5985
p. 105-106
AUTRE.
Début :
Je suis, Lecteur, d'un naturel, [...]
Mots clefs :
Violence
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : AUTRE.
AUTR E.
E fuis , Lecteur , d'un naturel ,
'Actif , impétueux , furieux & cruel ,
Enfant de la colére , ainsi que du courage
Je parois rarement fans caufer de l'effroi ;
Je veux que tout céde à ma loi ;
Garde-toi , & tu peux , des effets de ma rage.
Mais parlons fur un autre ton ,
Cet aveu déja t'intéreffe ,
Et tu voudrois fçavoir mon nom ;
Huit pieds affez égaux vont t'en faire railon,
Aidés d'une certaine adreffe :
>
Je t'offre à cette fin cet homme du vieux tems ;
Qui par unjufte Arrêt vit périr tant de gens
Ce dont il fut l'auteur , enfuite la victime.
Une peau préparée , un animal , un crime ;
Un bien fort chancelant qu'on a le plus à coeur ,
Ce que toutbon Chrétien doit avoir en horreur ;
Leféjour des élus , une plante commune ;
Un fils de Jupiter , favorable à Neptune ;
L'apprêt de l'Hymenée , un Prophéte fameux ,
Enlevé d' ci-bus dans un char lumineux ;
Un inſtrument , un fruit que
potte ;
l'on mange en com
Ce beau vieillard du tems de la belle Javotte ;
Un corps bien délié , qui fans cefle en tous lieux
E v
106 MERCURE DE FRANCE.
Veille à la fûreté d'un dépôt précieux ;
L'oifeau qui des Romains réveilla l'indolence ;
Un endroit où les Grands entroient en concur
rence ;
Ce que porte à regret mainte cloſe beauté ,
Un fruit qui des paffans craint peu l'avidité ;
Celle qui pour nos maux , trop ſenſible aux carreffes
,
Ecouta d'un trompeur les fatteufes promeffes ;
Un fait affez commun , funefte à fon auteur ,
Ce qu'au Chef des Hébreux dicta le Créateur ;
Un fouper mémorable , un poids , une partie ,
Qui renferme un tréfor aufli cher que la vie ; .
Ce qu'on ne doit point dire en voulant dire non ,
Et qu'aux amans les plus fidéles ,
Accordent rarement les belles ,
Mais qu'obtient l'époux fans façon ;
Deux fort proches parens , un beau fleuve , une
Ville ;
La fille d'Hermione , une Mufe , un berger ,
Et tant d'êtres diver s qui viendroient à la file ;
Mais c'eft aflez , Lecteur , il eft tems d'abreger,
Par M. de B... Officier d'Artillerie,
A Agen , ce 30 Septembre.
E fuis , Lecteur , d'un naturel ,
'Actif , impétueux , furieux & cruel ,
Enfant de la colére , ainsi que du courage
Je parois rarement fans caufer de l'effroi ;
Je veux que tout céde à ma loi ;
Garde-toi , & tu peux , des effets de ma rage.
Mais parlons fur un autre ton ,
Cet aveu déja t'intéreffe ,
Et tu voudrois fçavoir mon nom ;
Huit pieds affez égaux vont t'en faire railon,
Aidés d'une certaine adreffe :
>
Je t'offre à cette fin cet homme du vieux tems ;
Qui par unjufte Arrêt vit périr tant de gens
Ce dont il fut l'auteur , enfuite la victime.
Une peau préparée , un animal , un crime ;
Un bien fort chancelant qu'on a le plus à coeur ,
Ce que toutbon Chrétien doit avoir en horreur ;
Leféjour des élus , une plante commune ;
Un fils de Jupiter , favorable à Neptune ;
L'apprêt de l'Hymenée , un Prophéte fameux ,
Enlevé d' ci-bus dans un char lumineux ;
Un inſtrument , un fruit que
potte ;
l'on mange en com
Ce beau vieillard du tems de la belle Javotte ;
Un corps bien délié , qui fans cefle en tous lieux
E v
106 MERCURE DE FRANCE.
Veille à la fûreté d'un dépôt précieux ;
L'oifeau qui des Romains réveilla l'indolence ;
Un endroit où les Grands entroient en concur
rence ;
Ce que porte à regret mainte cloſe beauté ,
Un fruit qui des paffans craint peu l'avidité ;
Celle qui pour nos maux , trop ſenſible aux carreffes
,
Ecouta d'un trompeur les fatteufes promeffes ;
Un fait affez commun , funefte à fon auteur ,
Ce qu'au Chef des Hébreux dicta le Créateur ;
Un fouper mémorable , un poids , une partie ,
Qui renferme un tréfor aufli cher que la vie ; .
Ce qu'on ne doit point dire en voulant dire non ,
Et qu'aux amans les plus fidéles ,
Accordent rarement les belles ,
Mais qu'obtient l'époux fans façon ;
Deux fort proches parens , un beau fleuve , une
Ville ;
La fille d'Hermione , une Mufe , un berger ,
Et tant d'êtres diver s qui viendroient à la file ;
Mais c'eft aflez , Lecteur , il eft tems d'abreger,
Par M. de B... Officier d'Artillerie,
A Agen , ce 30 Septembre.
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5986
p. 107
AUTRE.
Début :
Mon corps est composé de plus de cent parties, [...]
Mots clefs :
Mercure
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : AUTRE.
AUTR E.
Mon corps eft compoſé de plus de cent pas
ties,
Qui toutes avec art enſemble réunies ,
Quoiqu'en petit volume, offrent pourtant aux yeux
De l'Univers entier le fpectacle pompeux,
Sitôt que je fuis né , d'une aîle fort legére
Je cours pour annoncer , ou la paix ou la guerre :
On me voit à la Cour , au Cabinet des Grands ,
A la Ville , au Village , & chez tous les Sçavans ,
Mériter de chacun le fuffrage & l'eftime .
Par fept lettres mon nom fe prononce & s'exprime;
Mais , fi pour un moment , tu veux les féparer ,
Et qu'à les tranfpofer , tu daignes t'amufer ,
Tu trouveras d'abord un élement liquide ,
Où la fureur des vents prefque toujours préfide ,
Un mal qui fait changer la parole & la voix ,
Et qui met bien fouvent la Mufique aux abois ;
Ce qu'au- deffus du lait on y voit qui furnage ;
Ce qui fert de clôture à la Ville , au Village ;
Ce qui donna naiffance autrefois à Venus .
Enfin , mon cher Lecteur , que dirai - je de plus ?
Même dans cet inftant , je fuis en ta préfence ,
Où je parle beaucoup fans rompre le filence.
Le B. de Bormes.
E
Mon corps eft compoſé de plus de cent pas
ties,
Qui toutes avec art enſemble réunies ,
Quoiqu'en petit volume, offrent pourtant aux yeux
De l'Univers entier le fpectacle pompeux,
Sitôt que je fuis né , d'une aîle fort legére
Je cours pour annoncer , ou la paix ou la guerre :
On me voit à la Cour , au Cabinet des Grands ,
A la Ville , au Village , & chez tous les Sçavans ,
Mériter de chacun le fuffrage & l'eftime .
Par fept lettres mon nom fe prononce & s'exprime;
Mais , fi pour un moment , tu veux les féparer ,
Et qu'à les tranfpofer , tu daignes t'amufer ,
Tu trouveras d'abord un élement liquide ,
Où la fureur des vents prefque toujours préfide ,
Un mal qui fait changer la parole & la voix ,
Et qui met bien fouvent la Mufique aux abois ;
Ce qu'au- deffus du lait on y voit qui furnage ;
Ce qui fert de clôture à la Ville , au Village ;
Ce qui donna naiffance autrefois à Venus .
Enfin , mon cher Lecteur , que dirai - je de plus ?
Même dans cet inftant , je fuis en ta préfence ,
Où je parle beaucoup fans rompre le filence.
Le B. de Bormes.
E
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5987
p. 130
« On vient d'imprimer le Discours qui a remporté le Prix de Morale à l'Academie [...] »
Début :
On vient d'imprimer le Discours qui a remporté le Prix de Morale à l'Academie [...]
Mots clefs :
Académie des sciences et belles-lettres de Dijon, Prix de morale, Jean-Jacques Rousseau, Discours
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texteReconnaissance textuelle : « On vient d'imprimer le Discours qui a remporté le Prix de Morale à l'Academie [...] »
On vient d'imprimer le Difcours qui a
remporté le Prix de Morale à l'Academie
de Dijon , fur cette queftion : Si le rétablif
fement des Sciences & des Arts a contribué à
épurer les moeurs,
M. Rouffeau, de Genève , a réuni dans cet
Ouvrage l'Erudition , l'Eloquence & la Philofophie.
Nous ne craignons pas d'avancer
que c'eft un de plus beaux Difcours qui
ayent été couronnés dans les Académies.
On en donnera un extrait un peu étendu
dans le Mercure prochain.
remporté le Prix de Morale à l'Academie
de Dijon , fur cette queftion : Si le rétablif
fement des Sciences & des Arts a contribué à
épurer les moeurs,
M. Rouffeau, de Genève , a réuni dans cet
Ouvrage l'Erudition , l'Eloquence & la Philofophie.
Nous ne craignons pas d'avancer
que c'eft un de plus beaux Difcours qui
ayent été couronnés dans les Académies.
On en donnera un extrait un peu étendu
dans le Mercure prochain.
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5988
p. 80
ENIGME.
Début :
De la Noblesse fort chéris, [...]
Mots clefs :
Perdreaux
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texteReconnaissance textuelle : ENIGME.
ENIG ME.
DE la Nobleffe fort chéris ,
Nous portons pour livrée & le jaune & le gris .
L'amitié chez nous eft fi grande ,
Que l'on nous voit prefque toujours en bande:
On ne fait prefque point de bons repas fans nous ;
Cependant un deftin jaloux
A permis que nos amis même ,
Nous moleftent fans ceffe , & qu'en butte à leurs
coups ,
Nous ne refpirons qu'au Carême.
J. C. F. C. ***.
De Peronne, le 14
Octobre 1750.
DE la Nobleffe fort chéris ,
Nous portons pour livrée & le jaune & le gris .
L'amitié chez nous eft fi grande ,
Que l'on nous voit prefque toujours en bande:
On ne fait prefque point de bons repas fans nous ;
Cependant un deftin jaloux
A permis que nos amis même ,
Nous moleftent fans ceffe , & qu'en butte à leurs
coups ,
Nous ne refpirons qu'au Carême.
J. C. F. C. ***.
De Peronne, le 14
Octobre 1750.
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5989
p. 80
AUTRE.
Début :
Je tiens par fois sans droit & sans raison, [...]
Mots clefs :
Soulier
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texteReconnaissance textuelle : AUTRE.
AUTRE.
J
E tiens par fois fans droit & fans raiſon ,
Bons & mauvais en étroite prifon ;
Et néanmoins aux hommes très utile ,
Je ſuis d'ufage aux champs comme à la ville.
Depuis cent ans des fujets vertueux
Me font l'objet d'un travail fructueux.
Même pour moi l'on fouffre en Amérique ;
Chaffe nuifible à la chofe publique.
Pour mon foutien j'ai deux corps de métiers ,
Et j'y nourris travailleurs à milliers .
Faiguet.
J
E tiens par fois fans droit & fans raiſon ,
Bons & mauvais en étroite prifon ;
Et néanmoins aux hommes très utile ,
Je ſuis d'ufage aux champs comme à la ville.
Depuis cent ans des fujets vertueux
Me font l'objet d'un travail fructueux.
Même pour moi l'on fouffre en Amérique ;
Chaffe nuifible à la chofe publique.
Pour mon foutien j'ai deux corps de métiers ,
Et j'y nourris travailleurs à milliers .
Faiguet.
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5990
p. 81
ENIGME IRREGULIERE.
Début :
Mon nom est Grec, non pas tiré du Grec par force, [...]
Mots clefs :
Mlle de Lascaris
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texteReconnaissance textuelle : ENIGME IRREGULIERE.
ENIGME IRREGULIERE.
Mon nom cftGrec ,non pas tiré du Grec par
force ,
Par le fecours d'une fçavante entorfe ;
Mais Grec , purement Grec , & tel que Cafaubon ,
Les deux Scaligers & Saumaife ,
Epris d'amour pour moi fe feroient pâmés d'aiſe
En foupirant pour ce beau nom.
S'il m'eût manqué , réduite à me fournir en France,
J'en avois fous ma main un autre affez heureux ,
Qui des fiécles naiffans retraçoit l'innocence ,
Les plus tendres liens , les plus aimables jeux ,
Charmes , qui de nos jours s'en vont en décadence,
Au défaut des deux noms , il me feroit resté
Une figure fi parfaite ,
Que je pouvois en toute fûreté ,
Etre Mathurine ou Colette .
Par M. de Fontenelle.
Mon nom cftGrec ,non pas tiré du Grec par
force ,
Par le fecours d'une fçavante entorfe ;
Mais Grec , purement Grec , & tel que Cafaubon ,
Les deux Scaligers & Saumaife ,
Epris d'amour pour moi fe feroient pâmés d'aiſe
En foupirant pour ce beau nom.
S'il m'eût manqué , réduite à me fournir en France,
J'en avois fous ma main un autre affez heureux ,
Qui des fiécles naiffans retraçoit l'innocence ,
Les plus tendres liens , les plus aimables jeux ,
Charmes , qui de nos jours s'en vont en décadence,
Au défaut des deux noms , il me feroit resté
Une figure fi parfaite ,
Que je pouvois en toute fûreté ,
Etre Mathurine ou Colette .
Par M. de Fontenelle.
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5991
p. 81-82
LOGOGRIPHE.
Début :
Dix membres réunis forment mon existence ; [...]
Mots clefs :
Apothicaire
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texteReconnaissance textuelle : LOGOGRIPHE.
LOGOGRIP HE.
DIx membres réunis forment mon exiſtence ;
On
y voit un poiffon , une Ville , un oiſeau ;
Ce qu'une femme porte en guife de manteau ;
Ce dont un tout tire fa confiftance ;
Un fruit , un Elément , un péché capital ;
Un animal immon le, un précieux métal ;
Ja vafe de fayance , ou bien d'autre matiere ;
D v
82 MERCURE DE FRANCE
Ce qui réduit le tabac en pouffiere ;
Ce que l'on trouve au corps humain ;
Enfin ce qu'a fouvent un joueur à la main .
On dit que je renferme encor quelque myſtere ;
Lecteur , c'eft votre tour ; il eft tems de me taire.
DIx membres réunis forment mon exiſtence ;
On
y voit un poiffon , une Ville , un oiſeau ;
Ce qu'une femme porte en guife de manteau ;
Ce dont un tout tire fa confiftance ;
Un fruit , un Elément , un péché capital ;
Un animal immon le, un précieux métal ;
Ja vafe de fayance , ou bien d'autre matiere ;
D v
82 MERCURE DE FRANCE
Ce qui réduit le tabac en pouffiere ;
Ce que l'on trouve au corps humain ;
Enfin ce qu'a fouvent un joueur à la main .
On dit que je renferme encor quelque myſtere ;
Lecteur , c'eft votre tour ; il eft tems de me taire.
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5992
p. 98-116
Discours qui a remporté le Prix à l'Académie de Dijon en 1750, [titre d'après la table]
Début :
DISCOURS, qui a remporté le prix à l'Académie de Dijon, en l'année 1750, [...]
Mots clefs :
Académie des sciences et belles-lettres de Dijon, Jean-Jacques Rousseau, Sciences, Moeurs, Vertu, Hommes, Philosophes, Luxe, Arts, Mains, Vertus, Nature, Culture, Beau, Monde, Avantages, Morceau, Vices, Esprits, Art, Âge, Peuples, Progrès, Patrie, Socrate
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texteReconnaissance textuelle : Discours qui a remporté le Prix à l'Académie de Dijon en 1750, [titre d'après la table]
DISCOURS , qui a remporté le prix à
l'Académie de Dijon , en l'année 1750 ,
fur cette question , propofée par la même
Académie. Si le rétabliſſement des Sciences
des Arts a contribué à épurer les moeurs ,
Par un Citoyen de Genéve. A Genéve ,
chez Barrillot , & fils , 1751 .
Le Difcours eft divifé en deux parties.
La premiere eft deſtinée à prouver
la pro
pofition par les faits ; dans la feconde ,
I'Auteur s'attache aux preuves tirées du
Taifonnement .
La premiere partie commence par un
court & brillant éloge de la Science. Après
avoir peint l'état de barbarie où l'Europe
étoit retombée depuis plufieurs fiécles ,
l'Auteur fait en abregé l'Hiftoire du rétabliffement
des Arts & des Sciences dans
cette partie du monde. Il examine les
avantages que cette révolution nous a procurés
, & il trouve que tous ces avantages
fe réduisent à nous rendre un peu plus fociables
, & à nous donner l'apparence de
toutes les vertus , fans en avoir aucune .
ו ג
JANVIER 1751. 99
Comme c'est ici proprement le fond de
la queſtion , l'Auteur s'étend fur l'examen
de nos moeurs préfentes , & s'applique à
bien diftinguer ce qu'elles ont acquis de
douceur & d'agrément par nos connoiffances
, & ce qu'elles ont perdu de droiture
& de candeur. Cela le mene à un parallele
des moeurs de nos peres & des nôtres , pris
fous une face nouvelle .
Avant , dit- il , que l'Art eût façonné
nos manieres , & appris à nos paffions
» à parler un langage apprêté , nos moeurs
" étoient ruftiques ; mais naturelles , & la
» difference des procédés annonçoit au
» premier coup d'oeil celle des caractéres.
»La Nature humaine, au fond, n'étoit pas
» meilleure , mais les hommes trouvoient
» leur fecurité dans la facilité de fe péné-
» trer réciproquement , & cet avantage ,
dont nous ne fentons plus le prix , leur
épargnoit bien des vices .
"
"
"
•
Aujourd'hui , que des recherches plus
fubtiles , & un goût plus fin ont réduit
» l'art de plaire en principes , il regne dans
» nos moeurs une vile & trompeufe uni-
" formité & tous les efprits femblent
» avoir été jettés dans un même moule .
Sans ceffe la politeffe exige , la bien-
» féance ordonne ; fans ceffe on fuit des
ufages , jamais fon propre génie : on n'o
Eij
100 MERCURE DE FRANCE.
*
» fe plus paroître ce qu'on eft , & dans
» cette contrainte perpétuelle , les hommes
» qui forment ce troupeau , qu'on appelle
fociété , placés dans les mêmes circonf-
» tances , feront tous les mêmes chofes , fi
» des motifs plus puiffans ne les en détour-
» nent. On ne fçaura donc jamais bien à
qui l'on a à faire. Il faudra donc , pour
» connoître fon ami , attendre les grandes
» occafions , c'eft - à-dire , attendre qu'il
» n'en foit plus tems , puifque c'eft pour
» ces occafions même qu'il eût été effen-
» tiel de le connoître.
M. Rouffeau fait voir enfuite quel cortége
de vices ; défiance , fourberie , trahifon
, &c. accompagnent néceffairement
cette incertitude , & fe cachent fous ce
Ivoile de politeffe , & fous cette urbanité
fi vantée , que nous devons aux lumieres
de notre fiecle. Ce morceau finit par
une réflexion qui paroîtra finguliere ;
» c'est qu'un habitant de quelques Contrées
éloignées , qui chercheroit à fe for-
» mer une idée des moeurs Européenes ,
»fur l'état des Sciences parmi nous , fur
» la perfection de nos Arts , fur la bien-
» féance de nos fpectacles , fur la politeffe
» de nos manieres , fur l'affabilité de nos
» difcours , fur mos démonftrations perpétuelles
de bienveillance , & fur ce
»
"
"
JANVIER. 1751. ΙΟΙ
concours tumultueux d'hommes de tout
» âge & de tout état , qui femblent em
preffés , depuis le lever de l'Aurore jul-
» qu'au coucher du Soleil , à s'obliger ré-
» ciproquement ; c'eft que cet Etranger ,
» dis je , devineroit exactement de nos
>> moeurs le contraire de ce qu'elles font.
que
les
Voilà donc l'effet démontré de nos
Sciences & de nos Arts ; la culture des
efprits , & la dépravation des coeurs.
Dira-t'on que c'est un malheur particulier
à notre âge ? Pour faire voir
maux , caufés par notre vaine curiofité ,
font auffi vieux que le monde , M. R. palle
en revûe les peuples les plus renommés
par la culture des Sciences ; les Egyptiens ,
les Grecs , les Romains , les Chinois , &
il trouve toujours que » l'élevation, & l'abaiffement
journalier des eaux de l'O-
» céan , n'ont pas été plus régulierement
affujettis au cours de l'Aftre qui nous
» éclaire durant la nuit , que le fort des
» moeurs & de la probité au progrès des
» Sciences & des Beaux Arts : on a vu la
» vertu s'enfuir , à mefure que leur lumiere
"
s'élevoit fur notre horizon , & le même
» Phenoméne s'eft obfervé dans tous les
» tems & dans tous les lieux .
A ces tableaux l'Auteur oppofe celui
des moeurs , du petit nombre de peuples
E iij
01 MERCURE DEFRANCE.
.
qui , préfervés de cette contagion des vai
nes connoiflances , ont par leurs vertus
fait leur propre bonheur , & l'exemple
des autres Nations. Hérodote lui fournit
les Scythes ; Plutarque , les Lacédémoniens
; Xenophon , les premiers Perſes ;
Tacite , les Germains , & il trouve dans la
Suiffe , fa Patrie , un exemple plus récent ,
& du moins auffi beau à nous propofer .
Quelques Sages , il eft vrai , ont réſiſté
au torrent général , & fe font garantis du
vice dans le féjour des Mufes . L'Auteur
prend de là occafion de rapporter ce beau
morceau de l'Apologie de Socrate , où ce
Philofophe marque fi peu d'eftime pour les
Sçavans , & les Artiftes de fon tems ; puis
il pourfait ainfi :
» Voilà donc le plus fage des hommes ,
" au jugement des Dieux , & le plus fça-
» vant des Athéniens , au fentiment de la
» Gréce entiere ; Socrate , faifant l'élo-
" ge de l'ignorance . Croit on que , s'il ref
fufcitoit parmi nous , nos Sçavans &
»nos Artiſtes lui feroient changer d'avis ?
» Non , Meffieurs ; cet homme jufte con-
» tinueroit de méprifer nos vaines Scien-
» ces ; il n'aideroit point à groffir cette
foule de Livres , dont on nous inonde
» de toutes parts , & ne laifferoit , comme
il a fait , pour tout précepte à fes Difci
JANVIER. 1751. 103
ples & à nos Neveux , que l'exemple de
fa vertu : c'eft ainfi qu'il eft beau d'inf
> truire les hommes.
» Socrate avoit commencé dans Athé-
» nes , le vieux Caton continua dans Ro-
» me ; de fe déchaîner contre ces Grecs
» artificieux & fubtils , qui feduifoient la
» vertu , & amolliffoient le courage de fes
Concitoyens ; mais les Sciences , les
» Arts , & la Dialectique prévalurent en-
» core. Rome ſe remplit de Philofophes
»
& d'Orateurs. On négligea la Difcipli-
» ne militaire , on méprifa l'Agriculture ;
» on embraffa des Sectes , & l'on oublia
" la Patrie. Aux noms facrés de liberté , de
» défintéreſſement , de pauvreté , d'obéiſ-
» fance aux Loix , fuccéderent les noms
» d'Epicure , de Zenon , d'Arcefilas ; depuis
que les Sçavans ont paru parmi nous ,
» difoient leurs propres Philofophes , les
» gens de bien fe font éclipfés * . Jufqu'alors
» les Romains s'étoient contentés de pratiquer
la vertu ; tout fut perdu , quand
ils commencerent à l'étudier.
»
» O Fabricius ! Qu'eût penfé votre grande
ame , fi pour votre malheur rappellé
à la vie , vous euffiez vû la face
pompeufe
de cette Rome , fauvée par votre
* Poftquam docti prodierunt , boni defunt . Sen.
Epift.
E iiij
104 MERCURE DE FRANCE.
39
bras , & que votre nom refpectable avoir
plus illuftrée que toutes les conquêtes ?
» Dieux ! Euffiez- vous dit , que font de-
» venus ces toits de chaume , & ces foyers
ruftiques qu'habitoient jadis la modération
& la vertu ? Quelle fplendeur fu-
» neſte a fuccédé à la fimplicité Romaine ?
Quel eft ce langage étranger ? Quelles
font ces moeurs effeminées ? Que figni-
» fient ces Statues , ces Tableaux , ces Edi-
» fices ? Infenfés , qu'avez vous fait ? Vous,
» les Maîtres des Nations , vous vous êtes
» rendus ies efclaves des hommes frivoles
que vous avez vaincus ! Ce font des
» Rhéteurs qui vous gouvernent. C'eft
" pour enrichir des Architectes , des Pein-
» tres , des Statuaires & des Hiftrions que
» vous avez arrosé de votre fang la Gréce
& l'Afie ! Les dépouilles de Carthage
» font la proye d'un joueur de flûte ! Ro-
» mains , hâtez- vous de renverfer ces Amphithéâtres
; briſez ces marbres ; brûlez
ces Tableaux ; chaffez ces efclaves qui
vous fubjuguent , & dont les funeftes
» Arts vous corrompent. Que d'autres
mains s'illuftrent par de vains talens ; le
» feul talent , digne de Rome , eft celui de
conquérir le monde , & d'y faire regner
» la vertu . Quand Cyneas prit notre Sénat
pour une affemblée de Rois , il ne fut
و د
JANVIER. 1751. 105
» ébloui , ni par une pompe vaine , ni par
» une élegance recherchée ; il n'y entendit
point cette éloquence frivole , l'étude
& le charme des hommes futiles. Que
vit donc Cyneas de fi majeftueux ? O
Citoyens ! Il vit un fpectacle que ne
» donneront jamais vos richeffes , ni tous,
vos Arts : le plus beau fpectacle qui ait
jamais paru fous le Ciel' ; l'affemblée de
» deux cens hommes vertueux , dignes de
» commander à Rome & de gouverner la
"
33
» terre.
و ر
Mais , continue M. R. franchiffons la
diftance des lieux & des tems , & voyons
» ce qui s'eft paffé dans nos Contrées , &
» fous nos yeux , ou plutôt , écartons des
» Peintures odieufes qui blefferoient notre
» délicateffe , & épargnons - nous la peine
» de répéter les mêmes chofes fous d'au
» tres noms ; & qu'ai - je fait dire à Fabri-
» cius , que je n'euffe pû mettre dans la
» bouche de Louis XII . ou de Henri IV.
» Parmi nous , il eft vrai , Socrate n'eftt
» point bû la ciguë , mais il eût bû dans
» une coupe encore plus amére , la raillerie
infultante , & le mépris pire , cent
" fois que la mort.
P
M. R. conclut fa premiere partie par
des réflexions fur le voile épais , dont la
Nature a couvert toutes les opérations ,
Ev
106 MERCURE DE FRANCE;
& fur les foins qu'elle femble avoir pris
pour nous préferver de la Science , comme
une tendre mere arrache une arme dangereufe
des mains de fon enfant. Les hommes
font pervers ; ils feroient pires encore
, s'ils avoient le malheur de naître fçavans.
Après avoir épuifé la queftion de fait
par des inductions hiftoriques , l'Auteur
paffe dans la feconde partie , à la queſtion
de Droit , & confidérant les Sciences &
les Arts en eux- mêmes , il examine par leur
nature ce qui doit réfulter de leur progrès.
Il établit que la plupart de nos Sciences
font vicieufes dans leur origine , vaines
dans leur objet , & pernicieufes par les
effets qu'elles produifent. Il fait voir les
dangers attachés à l'inveſtigation de la vérité
, l'incertitude du fuccès , & , même en
fuppofant enfin la vérité dévoilée , la
difficulté plus grande encore d'en bien
ufer.
Pour montrer le danger des Sciences
par leurs effets , il remarque d'abord que ,
nées de l'oifiveté , elles la nourriffent à
leur tour , & que la perte irréparable du
tems , eft le premier préjudice qu'elles
caufent néceſſairement à la fociété : en politique
comme en morale , c'eft un grand
JANVIER
. 1751. 107
mal que de ne point faire de bien , & tout
Citoyen inutile doit être regardé comme
un homme pernicieux . Paffant donc en
revûe les plus brillantes découvertes de
nos Philofophes modernes , M. R. demande
quels avantages réels nous en avons
retirés. Que files travaux des plus éclairés
de nos Philofophes , & des meilleurs de
nos Citoyens nous procurent fi peu d'uti
lité , que devons- nous penfer de cette fou
le d'Ecrivains obfcurs , & de Lettrés oififs,
qui dévorent en pure perte la fubftance de
l'Etat ?
" Que dis-je , oififs pourfuit- il d'un
»ton plus véhément ; & plût au Ciel qu'ils
«< le füffent en effet ! Les moeurs en fe-
» roient plus faines , & la fociété plus pai-
» fible ; mais ces vains & futiles déclaina-
» teurs vont de tous côtés , armés de leurs
» funeftes paradoxes , fappant les fonde-
» mens de la Foi, & anéantiffant la Vertu.
» Ils fourient dédaigneufement
à ces vieux
ל כ
»
mots de Patrie & de Religion , & con-
» facrent leurs talens & leur Philofophie
à détruire & avilir tout ce qu'il y a de
facré parmi les hommes : non qu'au fond
»ils haiffent ni la vertu , ni nos dogmes
c'eft de l'opinion publique qu'ils font
» ennemis , & pour les ramener aux pieds
E vi
108 MERCURE DE FRANCE:
» des Autels , il fuffiroit de les releguer
parmi des Athées .
C'eft un grand mal que l'abus du tems .
D'autres maux , pires encore , fuivent les
Lettres & les Arts . Tel eft le luxe , né
comme eux , de l'oifiveté & de la vanité
des hommes. Le luxe va rarement fans les
Sciences & les Arts , & jamais ils ne vont
fans lui. L'Auteur combat fortement les
maximes de nos Philofophes modernes en
faveur du luxe , & fait voir , qu'après
avoir corrompu les moeurs , il corrompt
auffi le goût. Il termine ainfi ce morceau ,
qui eft un des plus vifs de tout le Dif-
Cours .
a
>> On ne peut réflechir fur les moeurs ,
qu'on ne fe plaife à fe rappeller l'image
» de la fimplicité des premiers tems. C'eſt
un beau rivage , paré des feules mains de
» la Nature , vers lequel on tourne inceffamment
les yeux , & dont on fe fent
éloigner à regret. Quand les hommes
innocens & vertueux aimoient à avoir
» les Dieux pour témoins de leurs actions,
ils habitoient avec eux fous les mêmes
cabanes ; mais bientôt devenus méchans,
ils fe lafferent de ces incommodes fpec-
» tateurs & les releguerent dans des
Temples magnifiques. Ils les en chaffe >>
>
JANVIER, 1751 . 109
rent enfin pour s'y établir eux-mêmes ,
» ou du moins les Temples des Dieux ne
»fe diftinguerent plus des maifons des
» Citoyens. Ce fut alors le comble de la
dépravation , & les vices ne furent ja-
» mais pouffés plus loin , que quand on
» les vit , pour ainfi dire , foutenus à l'entrée
des Palais des Grands , fur des co-
> lonnes de marbre , & gravés fur des chapitaux
Corinthiens.
Tandis que les commodités de la vie
fe multiplient , & que le luxe s'étend , le
vrai courage s'énerve , les vertus militaires
s'évanouiffent , & c'est encore l'ouvrage
des Sciences & de tous ces Arts fédentaires
qui s'exercent dans l'ombre du Cabinet.
Mais fi leur culture eft nuifible aux
qualités guerrieres , elle l'eft bien plus aux
qualités morales , & la diftinction funefte ,
introduite parmi les hommes par la diftinction
des talens & l'aviliffement des
vertus , eſt la plus dangereufe de leurs conféquences.
C'eft , dit M. R. ce que l'expérience
n'a que trop confirmé depuis
le renouvellement des Sciences & des
» Arts. Nous avons des Phyficiens , des
» Géométres , des Chymiſtes , des Aſtro-
☛nômes , des Poëtes , des Muficiens , des
Peintres ; nous n'avons plus de Citoyens,
&c.
110 MERCURE DE FRANCE .
"
» C'eft dès nos premieres années qu'une
éducation infenfée orne notre efprit &
» corrompt notre jugement . Je vois de
» toutes parts des établiffemens immenfes ,
» où l'on éleve à grands frais la jeuneffe
pour lui apprendre toutes chofes, excepté
» fes devoirs. Vos enfans ignoreront leur
propre Langue ; mais ils en parleront
d'autres qui ne font en ufage nulle part ;
" ils fçauront fabriquer des vers , qu'à pei-
»ne ils pourront comprendre , fans fça-
» voir démêler l'erreur de la vérité ; ils pof-
"
»
federont l'Art de les rendre méconnoif-
» fables aux autres par des argumens fpé-
» cieux ; mais ces mots de tempérance
, de
magnanimité
, d'équité , d'humanité
» de courage , ils ne fçauront ce que c'eſt ;
>> ce doux nom de Patrie ne frappera ja-
» mais leur oreille , & s'ils entendent parler
de Dieu , ce fera moins pour le
craindre que pour en avoir peur. J'aime
rois autant , difoit un Sage , que mon
» Ecolier eût paffé le tems dans un jeu de
»paulme , au moins le corps en feroit plus
difpos. Je fçais qu'il faut occuper les
» enfans , & que l'oifiveté eft pour eux le
danger le plus à craindre , Que faut- il
" donc qu'ils apprennent , me dira- t'on ?
» Voilà certes une belle queftion ! Qu'ils
apprennent
ce qu'ils doivent faire étant
"
JANVIER. 1751. FEI
hommes , & non pas ce qu'ils doivent
» oublier.
L'éloge des Académies , qui fembleroit
être ici déplacé , eft amené par une
tranfition affez heureufe , & la maniere
dont l'Auteur a traité ce morceau , le fair
rentrer naturellement dans le nombre de
fes preuves. Les louanges qu'il donne à
ces Sociétés célébres , chargées à la fois
du dangereux dépôt des connoiffances humaines
, & du dépôt facré des moeurs ,
n'empêchent point qu'il n'en blâme la
multiplication ,par des confidérations politiques
. » Tant d'Etabliſſemens , dit il ,
» faits à l'avantage des Sçavans , n'en font
» que plus capables d'en impofer fur les
» objets des Sciences , & de tourner les
» efprits à leur culture . Il femble aux pré .
» cautions qu'on prend , qu'on ait trop de
» laboureurs , & qu'on craigne de man-
» quer de Philofophes. Je ne veux point
»hazarder ici une comparaifon de l'Agri-
» culture & de la Philofophie ; on ne la
fupporteroit pas. Je demanderai feule-
» ment, qu'eſt - ce que la Philofophie ? Que
» contiennent les écrits des Philofophes
» les plus connus ? Quelles font les leçons
» de ces amis de la fagefle ? A les enten-
> dre , ne les prendroit- on pas pour une
troupe de charlatans , criant chacun de
frz MERCURE DE FRANCE .
n
»
fon côté fur une Place publique , venez
» à moi : c'eſt moi feul qui ne trompe
point ? L'un prétend qu'il n'y a point de
corps , & que tout eft en repréfentations.
L'autre , qu'il n'y a d'autre fubftance
que la matiere , ni d'autre Dieu
» que le monde. Celui - ci avance qu'il n'y
» a ni vertus , ni vices , & que le bien &
» le mal moral font des chiméres . Celui-
» là , que les hommes font des loups , &
» peuvent fe dévorer en fûreté de conf-
» cience. O grands Philofophes ! Que ne
» réservez-vous pour vos amis & pour vos
enfans ces leçons profitables ? Vous en
» recevriez bientôt le prix , & nous ne
craindrions pas de trouver dans les nôtres
quelqu'un de vos fectateurs.
97
» Voilà donc les hommes merveilleux' ,
» à qui l'eftime de leurs contemporains a
été prodiguée pendant leur vie , & l'im-
» mortalité réfervée après leur trépas !
» Voilà les fages inftructions que nous
» avons reçues d'eux , & que nous tranf
» mettrons d'âge en âge à nos defcendans.
» Le Paganifme , livré à tous les égare-
» mens de la raifon humaine , a-t'il laiffé
» à la postérité rien qu'on puiffe compa-
>> rer aux monumens honteux que lui a pré-
» parés l'Imprimerie fous le regne de l'Evangile
? Les Ecrits impies des Leucippes.
JAN VIE R. 1751 : 113
& des Diagoras font péris avec eux . On
n'avoit point encore inventé l'Art d'é-
» ternifer les extravagances de l'efprit hu-
» main ; mais graces aux caractéres Typo
graphiques , & à l'ufage que nous en fai-
"fons , les dangereufes rêveries des Hob-
» bes & des Spinofa refteront à jamais.
» Allez , écrits célébres , dont l'ignorance
& la rufticité de nos Peres n'auroient
point été capables ! Accompagnez chez
» nos defcendans , ces ouvrages plus dangereux
encore , d'où s'exhale la corrup
» tion des moeurs de notre fiécle , & por-
» tez enfemble aux fiécles à venir une
» Hiftoire fidelle du progrès & des avantages
de nos Sciences & de nos Arts !
" S'ils vous lifent , vous ne leur laifferez
» aucune perplexité fur la question que
» nous agitons aujourd'hui , & à moins
» qu'ils ne foient plus infenfés que nous ,
»
ils leveront leurs mains au Ciel , & di-
» ront dans l'amertume de leur coeur :
»Dieu tout-puiffant , toi qui tiens dans
» tes mains les efprits , délivre-nous des
» lumieres & des funeftes Arts de nos
» Peres , & rends nous l'ignorance , l'in-
» nocence & la pauvreté , les feuls biens.
qui puiffent faire notre bonheur , & qui
»foient précieux devant toi !
On juge bien qu'un homme qui voit
114 MERCURE DE FRANCE.
tant de maux dans le progrès des Scienees
, n'a garde d'approuver cette foule
d'Auteurs élementaires , & ces Compilateurs
de Dictionnaires , qui ont indifcrettement
brifé la porte du Temple des Mufes
, & introduit dans leur Sanctuaire une
populace indigne d'en approcher , tandis
qu'il feroit à fouhaiter que tous ceux qui
ne pouvoient avancer loin dans la carriere
des Lettres , cuffent été rebutés dès
Rentrée , & fe faffent jettés dans des Arts
utiles à la Société. Il n'a point fallu de
Maîtres à ceux que la Nature deftinoit à
faire des Difciples. C'eft par les premiers
obftacles qu'ils ont appris à faire des efforts
, & qu'ils fe font préparés à franchir
F'efpace immenfe qu'ils ont parcouru . S'il
faut permettre à quelques hommes de fe
livrer à l'étude des Sciences & des Arts
ce n'eft qu'à ceux qui fe fentiront la force
de marcher feuls fur leurs traces ; de les
fuivre , & de les devancer ; c'eft à ce petit
nombre qu'il appartient d'élever des monumens
à la gloire de l'efprit humain .
» Pour nous , hommes vulgaires , con-
» clud modeftement M. R. à qui le Ciel
» n'a point départi de fi grands talens ,
» & qu'il ne deftine pas à tant de gloire ,
reftons dans notre obfcurité ; ne courons
point après une réputation , qui nous
JANVIER . 1751 .
échapperoit , & qui , dans l'état préfent
» des chofes , ne nous rendroit jamais ce
» qu'elle nous auroit coûté , quand nous
aurions tous les titres pour l'obte
» nir. A quoi bon chercher notre bon-
>> heur dans l'opinion d'autrui , fi nous
" pouvons le trouver en nous - mêmes
» Laiffons à d'autres le foin d'inftruire les
peuples de leurs devoirs , & bornons-
» nous à bien remplir les nôtres ; nous
» n'avons pas befoin d'en fçavoir davan-
>> tage.
ן כ
» O Vertu ! Science fublime des ames
fimples ! Faut- il donc pour te connoître ,
» tant de peines & d'appareil ? Tes prin-
>> cipes ne font- ils pas gravés dans tous les
» coeurs , & ne fuffit - il pas , pour appren-
» dre tes loix , de rentrer en foi- même , &
d'écouter la voix de fa confcience dans
» le filence des paffions ? Voilà la vérita-
» ble Philofophie. Sçachons nous-en con-
» tenter , & fans envier la gloire de ces
» hommes célébres , qui s'immortaliſent
» dans la République des Lettres , tâchons
de mettre entre eux & nous , cette dif-
>> tinction glorieule , qu'on remarquoit
jadis entre deux grands peuples , que
» l'un fçavoit bien dire , & l'autre bien
» faire.
Ce Difcours qui eft penſé , écrit & rai116
MERCURE DE FRANCE.
fonné de la plus grande maniere , eſt accompagné
de notes auffi hardies que le
texte on voit ailément que l'Auteur s'eft
nourri l'efprit & le coeur des maximes de
fon Pays.
l'Académie de Dijon , en l'année 1750 ,
fur cette question , propofée par la même
Académie. Si le rétabliſſement des Sciences
des Arts a contribué à épurer les moeurs ,
Par un Citoyen de Genéve. A Genéve ,
chez Barrillot , & fils , 1751 .
Le Difcours eft divifé en deux parties.
La premiere eft deſtinée à prouver
la pro
pofition par les faits ; dans la feconde ,
I'Auteur s'attache aux preuves tirées du
Taifonnement .
La premiere partie commence par un
court & brillant éloge de la Science. Après
avoir peint l'état de barbarie où l'Europe
étoit retombée depuis plufieurs fiécles ,
l'Auteur fait en abregé l'Hiftoire du rétabliffement
des Arts & des Sciences dans
cette partie du monde. Il examine les
avantages que cette révolution nous a procurés
, & il trouve que tous ces avantages
fe réduisent à nous rendre un peu plus fociables
, & à nous donner l'apparence de
toutes les vertus , fans en avoir aucune .
ו ג
JANVIER 1751. 99
Comme c'est ici proprement le fond de
la queſtion , l'Auteur s'étend fur l'examen
de nos moeurs préfentes , & s'applique à
bien diftinguer ce qu'elles ont acquis de
douceur & d'agrément par nos connoiffances
, & ce qu'elles ont perdu de droiture
& de candeur. Cela le mene à un parallele
des moeurs de nos peres & des nôtres , pris
fous une face nouvelle .
Avant , dit- il , que l'Art eût façonné
nos manieres , & appris à nos paffions
» à parler un langage apprêté , nos moeurs
" étoient ruftiques ; mais naturelles , & la
» difference des procédés annonçoit au
» premier coup d'oeil celle des caractéres.
»La Nature humaine, au fond, n'étoit pas
» meilleure , mais les hommes trouvoient
» leur fecurité dans la facilité de fe péné-
» trer réciproquement , & cet avantage ,
dont nous ne fentons plus le prix , leur
épargnoit bien des vices .
"
"
"
•
Aujourd'hui , que des recherches plus
fubtiles , & un goût plus fin ont réduit
» l'art de plaire en principes , il regne dans
» nos moeurs une vile & trompeufe uni-
" formité & tous les efprits femblent
» avoir été jettés dans un même moule .
Sans ceffe la politeffe exige , la bien-
» féance ordonne ; fans ceffe on fuit des
ufages , jamais fon propre génie : on n'o
Eij
100 MERCURE DE FRANCE.
*
» fe plus paroître ce qu'on eft , & dans
» cette contrainte perpétuelle , les hommes
» qui forment ce troupeau , qu'on appelle
fociété , placés dans les mêmes circonf-
» tances , feront tous les mêmes chofes , fi
» des motifs plus puiffans ne les en détour-
» nent. On ne fçaura donc jamais bien à
qui l'on a à faire. Il faudra donc , pour
» connoître fon ami , attendre les grandes
» occafions , c'eft - à-dire , attendre qu'il
» n'en foit plus tems , puifque c'eft pour
» ces occafions même qu'il eût été effen-
» tiel de le connoître.
M. Rouffeau fait voir enfuite quel cortége
de vices ; défiance , fourberie , trahifon
, &c. accompagnent néceffairement
cette incertitude , & fe cachent fous ce
Ivoile de politeffe , & fous cette urbanité
fi vantée , que nous devons aux lumieres
de notre fiecle. Ce morceau finit par
une réflexion qui paroîtra finguliere ;
» c'est qu'un habitant de quelques Contrées
éloignées , qui chercheroit à fe for-
» mer une idée des moeurs Européenes ,
»fur l'état des Sciences parmi nous , fur
» la perfection de nos Arts , fur la bien-
» féance de nos fpectacles , fur la politeffe
» de nos manieres , fur l'affabilité de nos
» difcours , fur mos démonftrations perpétuelles
de bienveillance , & fur ce
»
"
"
JANVIER. 1751. ΙΟΙ
concours tumultueux d'hommes de tout
» âge & de tout état , qui femblent em
preffés , depuis le lever de l'Aurore jul-
» qu'au coucher du Soleil , à s'obliger ré-
» ciproquement ; c'eft que cet Etranger ,
» dis je , devineroit exactement de nos
>> moeurs le contraire de ce qu'elles font.
que
les
Voilà donc l'effet démontré de nos
Sciences & de nos Arts ; la culture des
efprits , & la dépravation des coeurs.
Dira-t'on que c'est un malheur particulier
à notre âge ? Pour faire voir
maux , caufés par notre vaine curiofité ,
font auffi vieux que le monde , M. R. palle
en revûe les peuples les plus renommés
par la culture des Sciences ; les Egyptiens ,
les Grecs , les Romains , les Chinois , &
il trouve toujours que » l'élevation, & l'abaiffement
journalier des eaux de l'O-
» céan , n'ont pas été plus régulierement
affujettis au cours de l'Aftre qui nous
» éclaire durant la nuit , que le fort des
» moeurs & de la probité au progrès des
» Sciences & des Beaux Arts : on a vu la
» vertu s'enfuir , à mefure que leur lumiere
"
s'élevoit fur notre horizon , & le même
» Phenoméne s'eft obfervé dans tous les
» tems & dans tous les lieux .
A ces tableaux l'Auteur oppofe celui
des moeurs , du petit nombre de peuples
E iij
01 MERCURE DEFRANCE.
.
qui , préfervés de cette contagion des vai
nes connoiflances , ont par leurs vertus
fait leur propre bonheur , & l'exemple
des autres Nations. Hérodote lui fournit
les Scythes ; Plutarque , les Lacédémoniens
; Xenophon , les premiers Perſes ;
Tacite , les Germains , & il trouve dans la
Suiffe , fa Patrie , un exemple plus récent ,
& du moins auffi beau à nous propofer .
Quelques Sages , il eft vrai , ont réſiſté
au torrent général , & fe font garantis du
vice dans le féjour des Mufes . L'Auteur
prend de là occafion de rapporter ce beau
morceau de l'Apologie de Socrate , où ce
Philofophe marque fi peu d'eftime pour les
Sçavans , & les Artiftes de fon tems ; puis
il pourfait ainfi :
» Voilà donc le plus fage des hommes ,
" au jugement des Dieux , & le plus fça-
» vant des Athéniens , au fentiment de la
» Gréce entiere ; Socrate , faifant l'élo-
" ge de l'ignorance . Croit on que , s'il ref
fufcitoit parmi nous , nos Sçavans &
»nos Artiſtes lui feroient changer d'avis ?
» Non , Meffieurs ; cet homme jufte con-
» tinueroit de méprifer nos vaines Scien-
» ces ; il n'aideroit point à groffir cette
foule de Livres , dont on nous inonde
» de toutes parts , & ne laifferoit , comme
il a fait , pour tout précepte à fes Difci
JANVIER. 1751. 103
ples & à nos Neveux , que l'exemple de
fa vertu : c'eft ainfi qu'il eft beau d'inf
> truire les hommes.
» Socrate avoit commencé dans Athé-
» nes , le vieux Caton continua dans Ro-
» me ; de fe déchaîner contre ces Grecs
» artificieux & fubtils , qui feduifoient la
» vertu , & amolliffoient le courage de fes
Concitoyens ; mais les Sciences , les
» Arts , & la Dialectique prévalurent en-
» core. Rome ſe remplit de Philofophes
»
& d'Orateurs. On négligea la Difcipli-
» ne militaire , on méprifa l'Agriculture ;
» on embraffa des Sectes , & l'on oublia
" la Patrie. Aux noms facrés de liberté , de
» défintéreſſement , de pauvreté , d'obéiſ-
» fance aux Loix , fuccéderent les noms
» d'Epicure , de Zenon , d'Arcefilas ; depuis
que les Sçavans ont paru parmi nous ,
» difoient leurs propres Philofophes , les
» gens de bien fe font éclipfés * . Jufqu'alors
» les Romains s'étoient contentés de pratiquer
la vertu ; tout fut perdu , quand
ils commencerent à l'étudier.
»
» O Fabricius ! Qu'eût penfé votre grande
ame , fi pour votre malheur rappellé
à la vie , vous euffiez vû la face
pompeufe
de cette Rome , fauvée par votre
* Poftquam docti prodierunt , boni defunt . Sen.
Epift.
E iiij
104 MERCURE DE FRANCE.
39
bras , & que votre nom refpectable avoir
plus illuftrée que toutes les conquêtes ?
» Dieux ! Euffiez- vous dit , que font de-
» venus ces toits de chaume , & ces foyers
ruftiques qu'habitoient jadis la modération
& la vertu ? Quelle fplendeur fu-
» neſte a fuccédé à la fimplicité Romaine ?
Quel eft ce langage étranger ? Quelles
font ces moeurs effeminées ? Que figni-
» fient ces Statues , ces Tableaux , ces Edi-
» fices ? Infenfés , qu'avez vous fait ? Vous,
» les Maîtres des Nations , vous vous êtes
» rendus ies efclaves des hommes frivoles
que vous avez vaincus ! Ce font des
» Rhéteurs qui vous gouvernent. C'eft
" pour enrichir des Architectes , des Pein-
» tres , des Statuaires & des Hiftrions que
» vous avez arrosé de votre fang la Gréce
& l'Afie ! Les dépouilles de Carthage
» font la proye d'un joueur de flûte ! Ro-
» mains , hâtez- vous de renverfer ces Amphithéâtres
; briſez ces marbres ; brûlez
ces Tableaux ; chaffez ces efclaves qui
vous fubjuguent , & dont les funeftes
» Arts vous corrompent. Que d'autres
mains s'illuftrent par de vains talens ; le
» feul talent , digne de Rome , eft celui de
conquérir le monde , & d'y faire regner
» la vertu . Quand Cyneas prit notre Sénat
pour une affemblée de Rois , il ne fut
و د
JANVIER. 1751. 105
» ébloui , ni par une pompe vaine , ni par
» une élegance recherchée ; il n'y entendit
point cette éloquence frivole , l'étude
& le charme des hommes futiles. Que
vit donc Cyneas de fi majeftueux ? O
Citoyens ! Il vit un fpectacle que ne
» donneront jamais vos richeffes , ni tous,
vos Arts : le plus beau fpectacle qui ait
jamais paru fous le Ciel' ; l'affemblée de
» deux cens hommes vertueux , dignes de
» commander à Rome & de gouverner la
"
33
» terre.
و ر
Mais , continue M. R. franchiffons la
diftance des lieux & des tems , & voyons
» ce qui s'eft paffé dans nos Contrées , &
» fous nos yeux , ou plutôt , écartons des
» Peintures odieufes qui blefferoient notre
» délicateffe , & épargnons - nous la peine
» de répéter les mêmes chofes fous d'au
» tres noms ; & qu'ai - je fait dire à Fabri-
» cius , que je n'euffe pû mettre dans la
» bouche de Louis XII . ou de Henri IV.
» Parmi nous , il eft vrai , Socrate n'eftt
» point bû la ciguë , mais il eût bû dans
» une coupe encore plus amére , la raillerie
infultante , & le mépris pire , cent
" fois que la mort.
P
M. R. conclut fa premiere partie par
des réflexions fur le voile épais , dont la
Nature a couvert toutes les opérations ,
Ev
106 MERCURE DE FRANCE;
& fur les foins qu'elle femble avoir pris
pour nous préferver de la Science , comme
une tendre mere arrache une arme dangereufe
des mains de fon enfant. Les hommes
font pervers ; ils feroient pires encore
, s'ils avoient le malheur de naître fçavans.
Après avoir épuifé la queftion de fait
par des inductions hiftoriques , l'Auteur
paffe dans la feconde partie , à la queſtion
de Droit , & confidérant les Sciences &
les Arts en eux- mêmes , il examine par leur
nature ce qui doit réfulter de leur progrès.
Il établit que la plupart de nos Sciences
font vicieufes dans leur origine , vaines
dans leur objet , & pernicieufes par les
effets qu'elles produifent. Il fait voir les
dangers attachés à l'inveſtigation de la vérité
, l'incertitude du fuccès , & , même en
fuppofant enfin la vérité dévoilée , la
difficulté plus grande encore d'en bien
ufer.
Pour montrer le danger des Sciences
par leurs effets , il remarque d'abord que ,
nées de l'oifiveté , elles la nourriffent à
leur tour , & que la perte irréparable du
tems , eft le premier préjudice qu'elles
caufent néceſſairement à la fociété : en politique
comme en morale , c'eft un grand
JANVIER
. 1751. 107
mal que de ne point faire de bien , & tout
Citoyen inutile doit être regardé comme
un homme pernicieux . Paffant donc en
revûe les plus brillantes découvertes de
nos Philofophes modernes , M. R. demande
quels avantages réels nous en avons
retirés. Que files travaux des plus éclairés
de nos Philofophes , & des meilleurs de
nos Citoyens nous procurent fi peu d'uti
lité , que devons- nous penfer de cette fou
le d'Ecrivains obfcurs , & de Lettrés oififs,
qui dévorent en pure perte la fubftance de
l'Etat ?
" Que dis-je , oififs pourfuit- il d'un
»ton plus véhément ; & plût au Ciel qu'ils
«< le füffent en effet ! Les moeurs en fe-
» roient plus faines , & la fociété plus pai-
» fible ; mais ces vains & futiles déclaina-
» teurs vont de tous côtés , armés de leurs
» funeftes paradoxes , fappant les fonde-
» mens de la Foi, & anéantiffant la Vertu.
» Ils fourient dédaigneufement
à ces vieux
ל כ
»
mots de Patrie & de Religion , & con-
» facrent leurs talens & leur Philofophie
à détruire & avilir tout ce qu'il y a de
facré parmi les hommes : non qu'au fond
»ils haiffent ni la vertu , ni nos dogmes
c'eft de l'opinion publique qu'ils font
» ennemis , & pour les ramener aux pieds
E vi
108 MERCURE DE FRANCE:
» des Autels , il fuffiroit de les releguer
parmi des Athées .
C'eft un grand mal que l'abus du tems .
D'autres maux , pires encore , fuivent les
Lettres & les Arts . Tel eft le luxe , né
comme eux , de l'oifiveté & de la vanité
des hommes. Le luxe va rarement fans les
Sciences & les Arts , & jamais ils ne vont
fans lui. L'Auteur combat fortement les
maximes de nos Philofophes modernes en
faveur du luxe , & fait voir , qu'après
avoir corrompu les moeurs , il corrompt
auffi le goût. Il termine ainfi ce morceau ,
qui eft un des plus vifs de tout le Dif-
Cours .
a
>> On ne peut réflechir fur les moeurs ,
qu'on ne fe plaife à fe rappeller l'image
» de la fimplicité des premiers tems. C'eſt
un beau rivage , paré des feules mains de
» la Nature , vers lequel on tourne inceffamment
les yeux , & dont on fe fent
éloigner à regret. Quand les hommes
innocens & vertueux aimoient à avoir
» les Dieux pour témoins de leurs actions,
ils habitoient avec eux fous les mêmes
cabanes ; mais bientôt devenus méchans,
ils fe lafferent de ces incommodes fpec-
» tateurs & les releguerent dans des
Temples magnifiques. Ils les en chaffe >>
>
JANVIER, 1751 . 109
rent enfin pour s'y établir eux-mêmes ,
» ou du moins les Temples des Dieux ne
»fe diftinguerent plus des maifons des
» Citoyens. Ce fut alors le comble de la
dépravation , & les vices ne furent ja-
» mais pouffés plus loin , que quand on
» les vit , pour ainfi dire , foutenus à l'entrée
des Palais des Grands , fur des co-
> lonnes de marbre , & gravés fur des chapitaux
Corinthiens.
Tandis que les commodités de la vie
fe multiplient , & que le luxe s'étend , le
vrai courage s'énerve , les vertus militaires
s'évanouiffent , & c'est encore l'ouvrage
des Sciences & de tous ces Arts fédentaires
qui s'exercent dans l'ombre du Cabinet.
Mais fi leur culture eft nuifible aux
qualités guerrieres , elle l'eft bien plus aux
qualités morales , & la diftinction funefte ,
introduite parmi les hommes par la diftinction
des talens & l'aviliffement des
vertus , eſt la plus dangereufe de leurs conféquences.
C'eft , dit M. R. ce que l'expérience
n'a que trop confirmé depuis
le renouvellement des Sciences & des
» Arts. Nous avons des Phyficiens , des
» Géométres , des Chymiſtes , des Aſtro-
☛nômes , des Poëtes , des Muficiens , des
Peintres ; nous n'avons plus de Citoyens,
&c.
110 MERCURE DE FRANCE .
"
» C'eft dès nos premieres années qu'une
éducation infenfée orne notre efprit &
» corrompt notre jugement . Je vois de
» toutes parts des établiffemens immenfes ,
» où l'on éleve à grands frais la jeuneffe
pour lui apprendre toutes chofes, excepté
» fes devoirs. Vos enfans ignoreront leur
propre Langue ; mais ils en parleront
d'autres qui ne font en ufage nulle part ;
" ils fçauront fabriquer des vers , qu'à pei-
»ne ils pourront comprendre , fans fça-
» voir démêler l'erreur de la vérité ; ils pof-
"
»
federont l'Art de les rendre méconnoif-
» fables aux autres par des argumens fpé-
» cieux ; mais ces mots de tempérance
, de
magnanimité
, d'équité , d'humanité
» de courage , ils ne fçauront ce que c'eſt ;
>> ce doux nom de Patrie ne frappera ja-
» mais leur oreille , & s'ils entendent parler
de Dieu , ce fera moins pour le
craindre que pour en avoir peur. J'aime
rois autant , difoit un Sage , que mon
» Ecolier eût paffé le tems dans un jeu de
»paulme , au moins le corps en feroit plus
difpos. Je fçais qu'il faut occuper les
» enfans , & que l'oifiveté eft pour eux le
danger le plus à craindre , Que faut- il
" donc qu'ils apprennent , me dira- t'on ?
» Voilà certes une belle queftion ! Qu'ils
apprennent
ce qu'ils doivent faire étant
"
JANVIER. 1751. FEI
hommes , & non pas ce qu'ils doivent
» oublier.
L'éloge des Académies , qui fembleroit
être ici déplacé , eft amené par une
tranfition affez heureufe , & la maniere
dont l'Auteur a traité ce morceau , le fair
rentrer naturellement dans le nombre de
fes preuves. Les louanges qu'il donne à
ces Sociétés célébres , chargées à la fois
du dangereux dépôt des connoiffances humaines
, & du dépôt facré des moeurs ,
n'empêchent point qu'il n'en blâme la
multiplication ,par des confidérations politiques
. » Tant d'Etabliſſemens , dit il ,
» faits à l'avantage des Sçavans , n'en font
» que plus capables d'en impofer fur les
» objets des Sciences , & de tourner les
» efprits à leur culture . Il femble aux pré .
» cautions qu'on prend , qu'on ait trop de
» laboureurs , & qu'on craigne de man-
» quer de Philofophes. Je ne veux point
»hazarder ici une comparaifon de l'Agri-
» culture & de la Philofophie ; on ne la
fupporteroit pas. Je demanderai feule-
» ment, qu'eſt - ce que la Philofophie ? Que
» contiennent les écrits des Philofophes
» les plus connus ? Quelles font les leçons
» de ces amis de la fagefle ? A les enten-
> dre , ne les prendroit- on pas pour une
troupe de charlatans , criant chacun de
frz MERCURE DE FRANCE .
n
»
fon côté fur une Place publique , venez
» à moi : c'eſt moi feul qui ne trompe
point ? L'un prétend qu'il n'y a point de
corps , & que tout eft en repréfentations.
L'autre , qu'il n'y a d'autre fubftance
que la matiere , ni d'autre Dieu
» que le monde. Celui - ci avance qu'il n'y
» a ni vertus , ni vices , & que le bien &
» le mal moral font des chiméres . Celui-
» là , que les hommes font des loups , &
» peuvent fe dévorer en fûreté de conf-
» cience. O grands Philofophes ! Que ne
» réservez-vous pour vos amis & pour vos
enfans ces leçons profitables ? Vous en
» recevriez bientôt le prix , & nous ne
craindrions pas de trouver dans les nôtres
quelqu'un de vos fectateurs.
97
» Voilà donc les hommes merveilleux' ,
» à qui l'eftime de leurs contemporains a
été prodiguée pendant leur vie , & l'im-
» mortalité réfervée après leur trépas !
» Voilà les fages inftructions que nous
» avons reçues d'eux , & que nous tranf
» mettrons d'âge en âge à nos defcendans.
» Le Paganifme , livré à tous les égare-
» mens de la raifon humaine , a-t'il laiffé
» à la postérité rien qu'on puiffe compa-
>> rer aux monumens honteux que lui a pré-
» parés l'Imprimerie fous le regne de l'Evangile
? Les Ecrits impies des Leucippes.
JAN VIE R. 1751 : 113
& des Diagoras font péris avec eux . On
n'avoit point encore inventé l'Art d'é-
» ternifer les extravagances de l'efprit hu-
» main ; mais graces aux caractéres Typo
graphiques , & à l'ufage que nous en fai-
"fons , les dangereufes rêveries des Hob-
» bes & des Spinofa refteront à jamais.
» Allez , écrits célébres , dont l'ignorance
& la rufticité de nos Peres n'auroient
point été capables ! Accompagnez chez
» nos defcendans , ces ouvrages plus dangereux
encore , d'où s'exhale la corrup
» tion des moeurs de notre fiécle , & por-
» tez enfemble aux fiécles à venir une
» Hiftoire fidelle du progrès & des avantages
de nos Sciences & de nos Arts !
" S'ils vous lifent , vous ne leur laifferez
» aucune perplexité fur la question que
» nous agitons aujourd'hui , & à moins
» qu'ils ne foient plus infenfés que nous ,
»
ils leveront leurs mains au Ciel , & di-
» ront dans l'amertume de leur coeur :
»Dieu tout-puiffant , toi qui tiens dans
» tes mains les efprits , délivre-nous des
» lumieres & des funeftes Arts de nos
» Peres , & rends nous l'ignorance , l'in-
» nocence & la pauvreté , les feuls biens.
qui puiffent faire notre bonheur , & qui
»foient précieux devant toi !
On juge bien qu'un homme qui voit
114 MERCURE DE FRANCE.
tant de maux dans le progrès des Scienees
, n'a garde d'approuver cette foule
d'Auteurs élementaires , & ces Compilateurs
de Dictionnaires , qui ont indifcrettement
brifé la porte du Temple des Mufes
, & introduit dans leur Sanctuaire une
populace indigne d'en approcher , tandis
qu'il feroit à fouhaiter que tous ceux qui
ne pouvoient avancer loin dans la carriere
des Lettres , cuffent été rebutés dès
Rentrée , & fe faffent jettés dans des Arts
utiles à la Société. Il n'a point fallu de
Maîtres à ceux que la Nature deftinoit à
faire des Difciples. C'eft par les premiers
obftacles qu'ils ont appris à faire des efforts
, & qu'ils fe font préparés à franchir
F'efpace immenfe qu'ils ont parcouru . S'il
faut permettre à quelques hommes de fe
livrer à l'étude des Sciences & des Arts
ce n'eft qu'à ceux qui fe fentiront la force
de marcher feuls fur leurs traces ; de les
fuivre , & de les devancer ; c'eft à ce petit
nombre qu'il appartient d'élever des monumens
à la gloire de l'efprit humain .
» Pour nous , hommes vulgaires , con-
» clud modeftement M. R. à qui le Ciel
» n'a point départi de fi grands talens ,
» & qu'il ne deftine pas à tant de gloire ,
reftons dans notre obfcurité ; ne courons
point après une réputation , qui nous
JANVIER . 1751 .
échapperoit , & qui , dans l'état préfent
» des chofes , ne nous rendroit jamais ce
» qu'elle nous auroit coûté , quand nous
aurions tous les titres pour l'obte
» nir. A quoi bon chercher notre bon-
>> heur dans l'opinion d'autrui , fi nous
" pouvons le trouver en nous - mêmes
» Laiffons à d'autres le foin d'inftruire les
peuples de leurs devoirs , & bornons-
» nous à bien remplir les nôtres ; nous
» n'avons pas befoin d'en fçavoir davan-
>> tage.
ן כ
» O Vertu ! Science fublime des ames
fimples ! Faut- il donc pour te connoître ,
» tant de peines & d'appareil ? Tes prin-
>> cipes ne font- ils pas gravés dans tous les
» coeurs , & ne fuffit - il pas , pour appren-
» dre tes loix , de rentrer en foi- même , &
d'écouter la voix de fa confcience dans
» le filence des paffions ? Voilà la vérita-
» ble Philofophie. Sçachons nous-en con-
» tenter , & fans envier la gloire de ces
» hommes célébres , qui s'immortaliſent
» dans la République des Lettres , tâchons
de mettre entre eux & nous , cette dif-
>> tinction glorieule , qu'on remarquoit
jadis entre deux grands peuples , que
» l'un fçavoit bien dire , & l'autre bien
» faire.
Ce Difcours qui eft penſé , écrit & rai116
MERCURE DE FRANCE.
fonné de la plus grande maniere , eſt accompagné
de notes auffi hardies que le
texte on voit ailément que l'Auteur s'eft
nourri l'efprit & le coeur des maximes de
fon Pays.
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Résumé : Discours qui a remporté le Prix à l'Académie de Dijon en 1750, [titre d'après la table]
Le discours 'Sur les sciences et les arts' de 1750, écrit par un citoyen de Genève, se divise en deux parties : la première s'appuie sur des faits pour démontrer la proposition de l'auteur, tandis que la seconde repose sur le raisonnement. L'auteur commence par vanter les mérites des sciences, puis décrit l'état de barbarie en Europe avant leur rétablissement. Il conclut que les sciences rendent les hommes plus sociables mais sans véritable vertu. Il observe que les mœurs contemporaines ont perdu en droiture et en candeur, bien qu'elles aient gagné en douceur et en agrément. Les mœurs actuelles sont marquées par une uniformité trompeuse et une contrainte perpétuelle, engendrant des vices tels que la défiance et la trahison. L'auteur illustre ses propos avec des exemples de peuples anciens et modernes dont la vertu a décliné avec le progrès des sciences et des arts. Il critique ces derniers pour leur rôle dans la corruption de la vertu et le détournement des sociétés de leurs valeurs fondamentales. En France, les savants sont souvent raillés et méprisés. Il déplore la transformation de Rome, autrefois modèle de vertu, en une ville corrompue par les arts et les luxes. Il appelle à revenir à des valeurs plus simples et vertueuses. Le texte dénonce les philosophes modernes qui sapent les fondements de la foi et de la vertu au nom de la raison. Il critique l'éducation moderne qui orne l'esprit mais corrompt le jugement, en enseignant des langues étrangères et des arts inutiles plutôt que les devoirs civiques et moraux. Les académies sont également critiquées pour leur multiplication excessive. L'auteur regrette la perte de simplicité des premiers temps et souhaite que les générations futures soient délivrées des 'lumières' et des arts modernes, préférant l'ignorance et l'innocence. Il valorise la vertu et la philosophie simple, accessible à tous par l'introspection et l'écoute de la conscience.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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5994
p. 99
AUTRE.
Début :
Dans la prison, à qui je sers de porte, [...]
Mots clefs :
Bonde des étangs
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : AUTRE.
AUTR E.
7
Dans la prifon , à qui je fers de porte ;
Lorfque je fuis fermée , on eft en liberté ;
Mais on m'ouvre pour faire en forte
Que tous les Habitans foient en captivité.
7
Dans la prifon , à qui je fers de porte ;
Lorfque je fuis fermée , on eft en liberté ;
Mais on m'ouvre pour faire en forte
Que tous les Habitans foient en captivité.
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5995
p. 100
LOGOGRIPHE.
Début :
Je ne manque point de compagnes ; [...]
Mots clefs :
Cheminée
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texteReconnaissance textuelle : LOGOGRIPHE.
LOGO GRIPH E.
J E ne manque point de compagnes ;
Dans les fauxbourgs , les villes , les campa
gnes ,
Enfin par tout , où l'on voit des maiſons ,
On me trouve ; je fuis plus que jamais utile
Dans l'une des quatre faifons ;
A deviner primò , je fuis facile ;
Mais pout t'aider encor plus , combinons :
Voici ce que mon nom en buit lettres préfente
Ce que tout voyageur doit primò bien fçavoir ,
Ce qui dans l'Eglife fe chante ;
Ce qu'un vieillard à table veut avoir ;
Un inftrument qui fert en guerre ;
Ce qu'à Philis on eft charmé de faire ;
Certain engagement qui paroît plein d'attraits
Mais qui du repentir eft fuivi d'ordinaire ;
Le contraire de l'épais ;
Un Pays étranger , que la Chine on appelle ;
L'ame d'une bougie , ou bien d'une chandelle i
On en tite encore , Lecteur ,
Et c'est tout ; une Comédie ,
Dont une Dame eft l'Auteur ,
Et qui lui fait une gloire infinie.
J. F. Guichard.
J E ne manque point de compagnes ;
Dans les fauxbourgs , les villes , les campa
gnes ,
Enfin par tout , où l'on voit des maiſons ,
On me trouve ; je fuis plus que jamais utile
Dans l'une des quatre faifons ;
A deviner primò , je fuis facile ;
Mais pout t'aider encor plus , combinons :
Voici ce que mon nom en buit lettres préfente
Ce que tout voyageur doit primò bien fçavoir ,
Ce qui dans l'Eglife fe chante ;
Ce qu'un vieillard à table veut avoir ;
Un inftrument qui fert en guerre ;
Ce qu'à Philis on eft charmé de faire ;
Certain engagement qui paroît plein d'attraits
Mais qui du repentir eft fuivi d'ordinaire ;
Le contraire de l'épais ;
Un Pays étranger , que la Chine on appelle ;
L'ame d'une bougie , ou bien d'une chandelle i
On en tite encore , Lecteur ,
Et c'est tout ; une Comédie ,
Dont une Dame eft l'Auteur ,
Et qui lui fait une gloire infinie.
J. F. Guichard.
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5996
p. 101-102
AUTRE.
Début :
Pour servir les humains, dès long-tems inventée, [...]
Mots clefs :
Bougie
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texteReconnaissance textuelle : AUTRE.
AUTR E.
Our fervir les humains , dès long-tems ind
ventée , Pour
Je fuis , Lecteur , cherement achetée ,
J'embellis un appartement ;
Je fuis utile au riche feulement ;
Mon espéce eft multipliée ;
J'ai , Lecteur , mainte & maintes foeursy
J'en ai de diverfes couleurs ;
Mais au même ufage employées.
Un infecte produit ma compofition ;
Mais , hélas ! dès que je fuis née ,
Lecteur , fuis - je coupable ou non ,
Au feu je me vois condamnée.
Durant ma trifte deſtinée ,
Les hommes font ce qui leur femble bon
Si tu cherches quel eft mon nom ,
Donne audience à ta penſée ,
Et pour t'aider à percer la nuée ,
Obſerve ma diſſection .
Six lettres ne font pas une petite affaire
J'offre à qui veut les arranger
De telle , ou de telle maniere ,
D'abord , ce que produit , l'eau jointe à la pouf
fiere ;
Puis un oiſeau , médiocre manger ;
Que l'on prife peu d'ordinaire ;
Un beaujeu qu'aiment les enfans ;
E iij
192 MERCURE DE FRANCE.
Du corps humain une partie ;
Un mets , non pas des plus friands ,
Que donne le Chaffeur au renard tout en vie ,
Dont il meurt en très - peu de tems.
En me donnant une nouvelle allure ,
Tu peux encor trouver dans ma ſtructure ,
Ce qui paroît aux malheureux trop long ,
Aux gens heureux trop court ; un membre de
: poiffon ;
Un des cinq fens de la nature ;
Un Saint fameux ; le nom d'un des Rois de
Bazan ;
L'endroit du Choeur , où d'ordinaire
On s'en va folemnellement
Chanter l'Epitre , & mainte autre priere ;
Celui qui rempli d'équité ,
Punit le crime , & venge l'innocence ;
Bref, un des plus paiffans Comtés.
Maisj'en dis trop ; après tous ces articles ,
Si tu ne trouves pas qu'il y en ait affez ;
> Pour mieux me deviner Lecteur , prends res
: béficles ,
Peut- être fuis-je à tes côtés è
Our fervir les humains , dès long-tems ind
ventée , Pour
Je fuis , Lecteur , cherement achetée ,
J'embellis un appartement ;
Je fuis utile au riche feulement ;
Mon espéce eft multipliée ;
J'ai , Lecteur , mainte & maintes foeursy
J'en ai de diverfes couleurs ;
Mais au même ufage employées.
Un infecte produit ma compofition ;
Mais , hélas ! dès que je fuis née ,
Lecteur , fuis - je coupable ou non ,
Au feu je me vois condamnée.
Durant ma trifte deſtinée ,
Les hommes font ce qui leur femble bon
Si tu cherches quel eft mon nom ,
Donne audience à ta penſée ,
Et pour t'aider à percer la nuée ,
Obſerve ma diſſection .
Six lettres ne font pas une petite affaire
J'offre à qui veut les arranger
De telle , ou de telle maniere ,
D'abord , ce que produit , l'eau jointe à la pouf
fiere ;
Puis un oiſeau , médiocre manger ;
Que l'on prife peu d'ordinaire ;
Un beaujeu qu'aiment les enfans ;
E iij
192 MERCURE DE FRANCE.
Du corps humain une partie ;
Un mets , non pas des plus friands ,
Que donne le Chaffeur au renard tout en vie ,
Dont il meurt en très - peu de tems.
En me donnant une nouvelle allure ,
Tu peux encor trouver dans ma ſtructure ,
Ce qui paroît aux malheureux trop long ,
Aux gens heureux trop court ; un membre de
: poiffon ;
Un des cinq fens de la nature ;
Un Saint fameux ; le nom d'un des Rois de
Bazan ;
L'endroit du Choeur , où d'ordinaire
On s'en va folemnellement
Chanter l'Epitre , & mainte autre priere ;
Celui qui rempli d'équité ,
Punit le crime , & venge l'innocence ;
Bref, un des plus paiffans Comtés.
Maisj'en dis trop ; après tous ces articles ,
Si tu ne trouves pas qu'il y en ait affez ;
> Pour mieux me deviner Lecteur , prends res
: béficles ,
Peut- être fuis-je à tes côtés è
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5997
p. 98
ENIGME.
Début :
Le luxe m'a donné naissance ; [...]
Mots clefs :
Tapisserie
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ENIGME.
ENIGM E.
LE luxe m'a donné naiffance ;
Ma Cour étoit jadis dans le Nord de la France ,
A préſent je regne à Paris .
Du Printems retraçant l'image ,
Des graces , des jeux & des iis ,
Je forme le doux affemblage :
J'embellis les Palais , j'habite chez les Grands ,
Et rarement dans les Villages ;
Cependant les forêts , les hameaux , les paysages
Font mes principaux ornemens .
Agréable en Eté , dans l'Hyver plus commode ,
Je fuis dans tous les tems de fervice & de mode :
Par mes enchantemens divers
Je fais fous un conp d'oeil paroître l'Univers ;
Des plus beaux monumens que préfente l'Hiftoire
Je fçais rappeller la mémoire ;
Sans plume , fans pinceau , je trace les portraits ;
Tu vas bientôt , Lecteur , me connoître à ces traits.
Muyart.
LE luxe m'a donné naiffance ;
Ma Cour étoit jadis dans le Nord de la France ,
A préſent je regne à Paris .
Du Printems retraçant l'image ,
Des graces , des jeux & des iis ,
Je forme le doux affemblage :
J'embellis les Palais , j'habite chez les Grands ,
Et rarement dans les Villages ;
Cependant les forêts , les hameaux , les paysages
Font mes principaux ornemens .
Agréable en Eté , dans l'Hyver plus commode ,
Je fuis dans tous les tems de fervice & de mode :
Par mes enchantemens divers
Je fais fous un conp d'oeil paroître l'Univers ;
Des plus beaux monumens que préfente l'Hiftoire
Je fçais rappeller la mémoire ;
Sans plume , fans pinceau , je trace les portraits ;
Tu vas bientôt , Lecteur , me connoître à ces traits.
Muyart.
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5998
p. 99-100
LOGOGRIPHE.
Début :
Ennemi déclaré d'un préambule long, [...]
Mots clefs :
Argument
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LOGOGRIPHE.
LOGO GRIPHE.
ENnemi déclaré d'un préambule long "
Je vais , fans plus tarder , t'expliquer ma nature.
Huit pieds , ami Lecteur , compofent ma ſtructure,
Je laiffe à ton efprit fecond
Le foin de les unir enſemble ,
Et de trouver tous les mots que j'affemble.
Docte enfant du raisonnement ,
Le bon fens forme mes parties ;
Et quand avec efprit l'art les a réunies ,
-
Je fçais convaincre fortement.
Mes deux extrémités , priſes avec jufteffe ,
Te donneront ce qui fait la richeffe.
Combine tout differemment ,
Tu trouveras ce qui forme une Ville ,
Un vuide dedans fort utile ,
& Le rendez-vous de la moindre vapeur ;
Un animal qui n'eft point en honneur ;
Ce qu'on entend crier aux Cochers dans les rues ;
Ce qui fait cheminer les nucs .
Les noms d'un Saint , d'un légume , d'un fruit ,
S'offrent , fans doute , à ta pensée.
Ce qu'on doit voir roder pendant la nuit
Dans une Ville policée ;
Terme de Droit , dont l'effet enrichit ;
Ce qu'en un Livre on voit à toutes pages ;
Mais qu'on ne trouve point écrit ,
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
Un élemeut ; le nom d'un de ces Sages ,
Dans l'Egypte autrefois fameux.
Un animal , dont la riche fourrure
Aux uns fervant de meuble , aux autres de parure ,
Défend contre un froid rigoureux ;
Ce qui dans une femme eft l'idole des yeux ;
Un être qui n'est point matiere ;
Ce que l'on voit de loin dans un vaiffeau ;
Chofe qui chaque jour conduit l'homme au tombeau
;
Terme d'un certain jeu ; le nom d'une riviere ;
Ce que l'on fait quand on a faim ;
L'opposé de celui qui babille fans fin ;
Ce qui diftingue l'homme ; à doux un mot con
traire ;
Une efpéce d'homme d'affaire.
J'acheve ; un mot Latin connu de tout le monde ,
Sur lequel notre eſpoir fe fonde ;
Une note ; accident qui nous fait voir la mer ;
Ce qui donne la mort , ou conferve la vie ;
Ce que fait la maman qui trop aime fon fils.
Mais c'eft affez , Lecteur , devine qui je fuis,
Car t'accabler de mots n'eft pas ce que j'envie .
S
Par M. de R...
ENnemi déclaré d'un préambule long "
Je vais , fans plus tarder , t'expliquer ma nature.
Huit pieds , ami Lecteur , compofent ma ſtructure,
Je laiffe à ton efprit fecond
Le foin de les unir enſemble ,
Et de trouver tous les mots que j'affemble.
Docte enfant du raisonnement ,
Le bon fens forme mes parties ;
Et quand avec efprit l'art les a réunies ,
-
Je fçais convaincre fortement.
Mes deux extrémités , priſes avec jufteffe ,
Te donneront ce qui fait la richeffe.
Combine tout differemment ,
Tu trouveras ce qui forme une Ville ,
Un vuide dedans fort utile ,
& Le rendez-vous de la moindre vapeur ;
Un animal qui n'eft point en honneur ;
Ce qu'on entend crier aux Cochers dans les rues ;
Ce qui fait cheminer les nucs .
Les noms d'un Saint , d'un légume , d'un fruit ,
S'offrent , fans doute , à ta pensée.
Ce qu'on doit voir roder pendant la nuit
Dans une Ville policée ;
Terme de Droit , dont l'effet enrichit ;
Ce qu'en un Livre on voit à toutes pages ;
Mais qu'on ne trouve point écrit ,
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
Un élemeut ; le nom d'un de ces Sages ,
Dans l'Egypte autrefois fameux.
Un animal , dont la riche fourrure
Aux uns fervant de meuble , aux autres de parure ,
Défend contre un froid rigoureux ;
Ce qui dans une femme eft l'idole des yeux ;
Un être qui n'est point matiere ;
Ce que l'on voit de loin dans un vaiffeau ;
Chofe qui chaque jour conduit l'homme au tombeau
;
Terme d'un certain jeu ; le nom d'une riviere ;
Ce que l'on fait quand on a faim ;
L'opposé de celui qui babille fans fin ;
Ce qui diftingue l'homme ; à doux un mot con
traire ;
Une efpéce d'homme d'affaire.
J'acheve ; un mot Latin connu de tout le monde ,
Sur lequel notre eſpoir fe fonde ;
Une note ; accident qui nous fait voir la mer ;
Ce qui donne la mort , ou conferve la vie ;
Ce que fait la maman qui trop aime fon fils.
Mais c'eft affez , Lecteur , devine qui je fuis,
Car t'accabler de mots n'eft pas ce que j'envie .
S
Par M. de R...
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5999
p. 101
AUTRE.
Début :
Je suis ici, Lecteur, ce que tout est par moi ; [...]
Mots clefs :
Métamorphose
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : AUTRE.
AUTR E.
E fuis ici , Lecteur , ce que tout eft par moi ;
霏
F'entre en matiere , apprête - toi.
Mes membres font une douzaine ;
Ils t'offriront , bien combinés ,
Le moment redoutable à la nature humaine ,
Où s'accomplit l'arrêt qui nous a condamnés ;
Le Dieu qui nous repaît d'agréables menfonges ,
Lorfqu'il voit au fommeil nos fens abandonnés ,
Le mortel , dont la force appuyant de vains fongess
Fit fléchir fous les loix cent peuples confternés ;
Ce fo!, dont le Roi du Tenare ,
Malgré les doux encens , eut fi peu de pitié ,
Qu'il ne tint pas à lui que le Chantre bizare
Ne fortît des Enfers , fuivi de fa moitié
La veftale , qu'un fort barbare
Fit defcendre vive au tombeau ;
Mere de Romulus , pour un crime fi beau ;
Tu méritois l'apothéose ;
Ce que bien du monde eft ; que tout le monde
glofe ;
Le mont où s'immola le Vainqueur de Chiron
Une fleur de Vénus chérie ;
Le nom des Enfans d'Apollon's
Une Ifle piès d'Alexandrie ;
Celle d'où vient le marbre blanc ;
Le Dieu qui fait voler l'effroi de rang en rang i
Quand on eft trop long , on ennuye.
S*****
E fuis ici , Lecteur , ce que tout eft par moi ;
霏
F'entre en matiere , apprête - toi.
Mes membres font une douzaine ;
Ils t'offriront , bien combinés ,
Le moment redoutable à la nature humaine ,
Où s'accomplit l'arrêt qui nous a condamnés ;
Le Dieu qui nous repaît d'agréables menfonges ,
Lorfqu'il voit au fommeil nos fens abandonnés ,
Le mortel , dont la force appuyant de vains fongess
Fit fléchir fous les loix cent peuples confternés ;
Ce fo!, dont le Roi du Tenare ,
Malgré les doux encens , eut fi peu de pitié ,
Qu'il ne tint pas à lui que le Chantre bizare
Ne fortît des Enfers , fuivi de fa moitié
La veftale , qu'un fort barbare
Fit defcendre vive au tombeau ;
Mere de Romulus , pour un crime fi beau ;
Tu méritois l'apothéose ;
Ce que bien du monde eft ; que tout le monde
glofe ;
Le mont où s'immola le Vainqueur de Chiron
Une fleur de Vénus chérie ;
Le nom des Enfans d'Apollon's
Une Ifle piès d'Alexandrie ;
Celle d'où vient le marbre blanc ;
Le Dieu qui fait voler l'effroi de rang en rang i
Quand on eft trop long , on ennuye.
S*****
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6000
p. 102
AUTRE.
Début :
Je suis l'occasion d'un spectacle amusant, [...]
Mots clefs :
Mithridate
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : AUTRE.
AUTR E.
E fuis l'occafion d'un fpectacle amusant ,
Et je porte le nom d'un Monarque puiſſant.
Quoique très rarement je fois mis en uſage ,
J'attire les badauts & gens du bas étage :
Néceffaire aux humains , quand par leur cruauté,
On doit avoir recours à mon utilité .
Il faut pour m'employer qu'on faffe diligence ;
La mort feroit le prix d'un peu de négligence.
Combinez les dix pieds , dont mon tout eft conf
truit ,
Vous trouverez d'abord , d'un bel arbre le fruit ;
Un arbuste connu dans l'Ile de Cythére ,
Et qui fert de laurier dans l'amoureux mystére;
L'animal qui fouvent le loge en maints cerveaux;
Une arme des anciens ; l'azile des Vaiſſeaux ;
Une Ville qu'on voit fur les Côtes d'Afrique ;
Un Opéra fameux , deux notes de muſique ;
Un péché capital ; le premier des impôts ;
En Amérique un tems que l'on donne au repos ;
L'élément , où fouvent l'avarice importune
Nous fait trouver la mort , en cherchant la fortune.
Mais mon ouvrage enfin doit ici ſe borner ,
Car à préfent , Lecteur , tu dois me deviner.
Le Chevalier de T***.
E fuis l'occafion d'un fpectacle amusant ,
Et je porte le nom d'un Monarque puiſſant.
Quoique très rarement je fois mis en uſage ,
J'attire les badauts & gens du bas étage :
Néceffaire aux humains , quand par leur cruauté,
On doit avoir recours à mon utilité .
Il faut pour m'employer qu'on faffe diligence ;
La mort feroit le prix d'un peu de négligence.
Combinez les dix pieds , dont mon tout eft conf
truit ,
Vous trouverez d'abord , d'un bel arbre le fruit ;
Un arbuste connu dans l'Ile de Cythére ,
Et qui fert de laurier dans l'amoureux mystére;
L'animal qui fouvent le loge en maints cerveaux;
Une arme des anciens ; l'azile des Vaiſſeaux ;
Une Ville qu'on voit fur les Côtes d'Afrique ;
Un Opéra fameux , deux notes de muſique ;
Un péché capital ; le premier des impôts ;
En Amérique un tems que l'on donne au repos ;
L'élément , où fouvent l'avarice importune
Nous fait trouver la mort , en cherchant la fortune.
Mais mon ouvrage enfin doit ici ſe borner ,
Car à préfent , Lecteur , tu dois me deviner.
Le Chevalier de T***.
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