LE JARDIN.
EPITRE,
A. M. D. V.
Toi qui dans le champêtre azile,
Ou te conduisit le bon sens ,
Oposes une étude utile
Aux assauts des soucis piquants ,
Damon , mets à part , pour un temps ,
Les sages Ecrits de Virgile ,
Dans lesquels ton esprit docile
Puise ses doux amusemens ;
Dépouillé de l'humeur chagrine
D'un Aristarque scrupuleux ,
Daigne sur ma Muse badine
Jetter de favorables yeux ;
Si-tôt que ta juste balance
Devant le Tribunal des Ris
1. Fal.
Aura
1130 MERCURE DE FRANCE
'Aura pesé ' ce que j'écris , ·
Tu peux , sans que je m'en offensé ,
Reprenant un front moins serain ,
Recommencer ton premier train ;
Mais pour tirer plus d'avantage
Du travail sçavant qui t'instruit ,
Scache , Damon , qu'un homme sage
Ne doit pas du suc d'un Ouvrage
Sans cesse enyvrer son esprit ;
Car , par là , le plus beau génie
Voit périr sa force affoiblie ,
Et vole par distraction "
Du sein de l'érudition
Vers le foyer de la folic."
Voilà ce que Mere Raison ,
Ami , m'a chargé de te dire ; ·
L'avis n'est pas hors de saison ,
Et j'ai promis de t'en instruire
A la premiere occasion.
Traitons à présent la matiere
A laquelle mon Apollon
Consacre cette Epitre entiere ;
.
Voici le fait
:
Auprès d'une table investie :
Par le hazard et l'interêt ,
Du sort l'inévitable Arrêt
Ayant sur ma bourse remplie
Exércé sa rage canemie ,
Is Vols
attention ;
·
JUIN. 1737.
Je tournai mes pas abatus
Chargé de ma seule misere ,
Vers ma lucarne solitaire ,
Donnant des regrets superflus
A l'argent que je n'avois plus.
Déja la nuit plioit ses voiles ,
Déja la face des Etoiles
Perdoit sa brillante couleur ;
Tenant un seul doigt sur sa bouche
Déja le silence rêveur ,
Fuyoit à l'aproche farouche
Du tumulte perturbateur.
Tout d'un coup , trait pénible à croire,
Dont j'assure la vérité ,
En jurant par cette onde noire ,
Que roule avec férocité
Le Styx , par Jupin respecté;
Soudain , dis- je , du haut des nuës ,
Je vis descendre un Dieu riant ,
Assis sur les aîles du vent ,
Avec des graces ingénuës ;
Ses yeux baissés , son teint vermeil ,
M'annonçoient le Dieu du sommeil ;
Lorsque dans ma Cage embellie
De quelques meubles délabrés ,
Le Dieu des songes bigarés ,
Fut entré sans cerémonie ;
Il me fit entendre ces mots, ?
L. Voli.
1131
Dont
1132 MERCURE DE FRANCE
Don't je me souviens à propos ;
A ces fleurs que je te présente ,
Tu connois assés qui je suis ;
» Loin de toi , je veux des Ennuis
Chasser la cohorte insolente ;
» Vers toi la pitié pénetrante ,
A porté mon pied incertain
Pour apaiser ton humeur noire ,
» Et jouir d'un calme serain ;
» Şous mes aîles d'un jeu malin ,
Viens perdre jusqu'à la memoire.
Il se taît , puis levant la main ,
Me frape , et je m'endors soudain;
Cent et cent songes favorables "
Fondant sur moi de tout côté ,
Ne m'offrant qu'objets agréables
Dont je suis encore enchamé ,
Quel plaisir n'ay-je pas goûté ,
Damon , lorsqu'un charmant délire
Dans ton jardin m'a transporté ;
Jardin des Graces habité ,
Qui joint à leur riant Empire
Tout l'éclat de la vérité ;
Retraite où dans un calme extrême ,
Tu jouis toujours de toi même ,
En dépit de l'adversité ?
Pour prix de ton humeur égale ,
La tendre Vénus chaque nuit ;
I. Vol.
(Ains
JUIN.
1737.
( Ainsi du moins me l'a-t'on dit )
Tandis que Vulcain au front sale
Pour Jupiter forge les Traits
Qui doivent punir les forfaits ,
A l'aide du Char de Cynthie ,
Danse avec les jeunes Plaisirs ,
Dans ta demeure où les convie
Ze souffle badin des Zéphirs ;
L'aimable Flore , qui désire
T'amuser avec ses couleurs ,
Ouvre son sein , t'offre les fleurs
Qu'elle s'empresse de produire ,
Avec le doux secours des pleurs
Que répand la Fille Azurée ,
9
D'un Dieu qui , dans un Char brûlant ,
Eclaire la Voute étherée ,
Sans se reposer un moment;
Avec les glaces de Scythie ,
L'Epoux bisare d'Orithie
Ne vient point enchaîner ces Eaux ,
Qui , roulant leurs ondes plaintives ,
Lavent les pieds de tes Roseaux ,
Près de qui les Nymphes craintives ,
Ornant leurs cheveux de Pavots ,
Vont souvent chercher le repos.
Oui , je croyois , Ami fidele ,
Que la Fortune moins cruelle
M'alloit permettre de nouveau
I. Vol.
1133
D'être
1134 MERCURE DE FRANCE
D'ètre dans le sein pacifique
De ta retraite monarchique ;
D'y goûter un sort aussi beau
Que celui dont mes jours tranquiles
Jouissoient le Printemps passé ,
Lorsqu'échapé du bruit des Villes ,
Et , de tout Flateur empressé
Evitant les adroites chaînes ,
Fallois te découvrir mes peines
Dans un raisonnement sensé ;
Là l'éloquence et la sagesse
Se mariant dans tes discours ;
Bannissoient l'affreuse tristesse
Du fond de mon cœur pour toujours
Et ne versoient que l'allegresse
Sur tous les instants de mes jours ¿
Ennemi du joug exécrable
De cette sévere vertu ,
Dont un Cagot est revêtu ;
Tu laissois une entrée aimable
Dans ta demeure respectable ,
A quelques plaisirs innocens ,
Sources de nos amusemens ;
Tantôt , dès que l'Aube vermeille
Alloit ouvrir dans l'Orient
Du Soleil le Palais brillant ,
Tu venois me dire à l'oreille
Qu'il étoit temps de mépriser
I.Vol
JUIN.
17378
Les charmes d'une plume oiseuse , ⭑
Et qu'ilfalloit nous disposer ,
Remplis d'une ardeur belliqueuse ,
Et secondés d'un plomb volant ,
A declarer adroitement
Une fatale et rude guerre
Au Peuple qui ,fuyant la terre ,
Pour éviter nos coups divers ,
Trouve sa perte dans les airs ;
Tantôt assis sur la verdure ,
Près de quelqu'Arbre bienfaisant ;
Accompagnés de l'enjoüement ,
Et d'une raison toujours pure ,
Nous accordions à la nature ,
Dans un repas apétissant ,
Un gracieux soulagement ;
Et nous buvions avec usure
L'oubli des rides du present ;
* Quelques Personnes avoüoient que corte Ema
pression ne donnoit pas assés de jour à ma pen-
sée , quoique je recueille leurs avis avec autant
de respect que l'on recueilloit les feuilles qui renfer-
moient les Réponses des Sybilles j'ai néanmoins laissé
subsister cette Expression , m'étant aperçû que M.
Boileau s'en étoit servi dans le IV. Chant du Lu-
trin, où il dit , en parlant des Valets du Chantre,
qui s'étoit éveillé agité d'un sommeil éfrayant,
Aux Elans redoublés de sa voix douloureuse ,
1.Vd.
"
Tous les Valets tremblans quittent la plume
oiseuse.
1135
AYSE
1136 MERCURE DE FRANCE
Avec art usant de la lime ,
Tantôt nous ornions quelque rime
De cette noble propreté ,
Et de cette subtilité ,
Qui sortent sans aucune peine ,
De ce redoutable pinceau ,
Que , malgré les cris de la haine ,
Le Dieu qui cherit l'Hypocrêne ,
Laisse dans les mains de Rousseau ;
De ces plaisirs inexprimables
Je me promettois le retour ,
Séduit par des songes aimables ,
Qui me maîtrisoient tour à tour ;
Tandis qu'ainsi je m'abandonne
A des projets délicieux ,
Perché sur son char radieux ,
Le Fils embrasé de Latone
Avoit atteint le haut des Cieux;
Sur la porte de ma Guerite
Un détestable Cuisinier
Contrefaisant le Timbalier,
Me dit que mon repas d'Hermite ,
Rangé sans art , mais proprement
M'attendoit impatiemment.
Au bruit de sa main affamée ,
La Troupe des Rêves distraits ,
Volant vers ses Antres secrets
Ne me laissa que la fumée
1.Vol.
De
JUIN. 1737.
De tous mes plaisirs imparfaits.
En racourci voilà l'histoire
Dont j'ai voulu t'entretenir e
Adieu , Damon , je vais finir,
Et renfermer dans mon armoire
Mes Tabletes et mon Craïon ;
Aussi ne puis-je davantage ,
Sans courir risque de naufrage ,
Joindre la rime à la raison.
M. Last à Aix.