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101
p. 92-129
SUITE de l'extrait de la Lettre de M. Rousseau de Geneve à M. d'Alembert, sur les Spectacles.
Début :
On a vu comment M. Rousseau s'y est pris pour nous prouver que la Tragédie [...]
Mots clefs :
Molière, Comédie, Jean-Jacques Rousseau, Homme, Misanthrope, Vertu, Théâtre, Gens, Vice, Vices, Ridicule, Caractère, Moeurs, Monde, Honnête, Comique, Fripons, Pièce, Nature, Hommes, Mépris, Vicieux, Personnage, École, Société, Vérité, Avare, Enfants, Traits, Public
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texteReconnaissance textuelle : SUITE de l'extrait de la Lettre de M. Rousseau de Geneve à M. d'Alembert, sur les Spectacles.
SUITE de l'extrait de la Lettre de M.
Rouffean de Geneve à M. d'Alembert ,
fur les Spectacles.
ONNa vu comment M. Rouffeau s'y eſt
pris pour nous prouver que la Tragédie
allume en nous les mêmes paffions dont
elle prétend infpirer la crainte , & qu'elle
nous conduit aux crimes dont elle veut
nous éloigner.
DECEMBRE . 1758 .
93
Les moeurs de la Comédie lui femblent
encore plus dangereufes , en ce qu'elles
ont avec les nôtres un rapport plus immédiat.
« Tout en eft mauvais & pernicieux ,
» tout tire à conféquence pour les fpecta-
» teurs ; & le plaifir même du comique
étant fondé fur un vice du coeur hu-
» main , c'eſt une fuite de ce principe , que
plus la Comédie eft agréable & parfaite ,
plus fon effet eft funefte aux moeurs . »
199
و د
"
Pour fe concilier avec M. Rouſſeau , il
ne fuffit donc pas d'avouer que le théâtre ,
quoique purgé de fon ancienne indécence,
n'eft pas encore affez châtié ; que Dancourt
, Montfleuri & leurs femblables ,
devroient en être à jamais bannis ; qu'en
un mot le feul comique honnête & moral
doit être donné en fpectacle. Si M. Rouffeau
n'eût dit que cela , il eût penſé comme
tous les honnêtes gens ; mais ce n'étoit
pas affez pour lui tout comique fans
diftinction eft , s'il faut l'en croire , une
école du vice : il n'en connoît point d'innocent.
Il n'eft donc pas queftion d'examiner
s'il y a des Comédies repréhensibles
du côté des moeurs ; mais s'il y a des Comédies
dont les moeurs foient bonnes , &
les leçons utiles .
M. R.
commence par vouloir prouver
l'inutilité de la Comédie. " Imaginez la
94 MERCURE
DE FRANCE .
" Comédie auffi parfaite qu'il vous plaira
( & ceci eft commun aux deux théâtres ) ,
» où eft celui qui , s'y rendant pour la premiere
fois , n'y va pas déja convaincu de
» ce qu'on y prouve ? »
Celui qui n'en eft pas convaincu , eft ,
lui dirai-je , un orgon aveuglément prévenu
pour un tartufe , un jaloux qui ne
voit de fûreté pour fon honneur que dans
une tyrannie odieufe , un avare qui croit
trouver l'équivalent de tous les biens dans
un tréfor qui fera fon fupplice , un mari
livré à une feconde femme qui lui fait
haïr fes premiers enfans , & qui le flatte
pour le dépouiller. Voilà les gens qui vont
au fpectacle le bandeau fur les yeux , &
qui en reviennent capables de réflexions
falutaires , à moins de les fuppofer imbécilles
. De ce que la Comédie fe rapproche
du ton du monde , M. R. conclut qu'elle
ne corrige point les moeurs. « Un laid vifage
ne paroît point laid à celui qui le
» porte. Que fi l'on veut corriger les
» moeurs par leur charge , on quitte la vraifemblance
& la nature , & le tableau ne
» fait plus d'effet . C'eft attaquer la Comédie
dans fon effence ; & fi cette propofition
, légérement jettée , étoit vraie dans
fes deux points , l'inutilité de la Comédie
àl'égard des moeurs , feroit démontrée.
"
DECEMBRE. 1758. 95
Un laid vifage ne paroît point laid à celui
qui le porte. Quand cela feroit comme cela
n'eft pas , de bonne foi cette comparaiſon
peut-elle être pofée en principe ? La laideur
& la beauté font arbitraires jufqu'à un cer
tain point ; il y a du préjugé , de la fantaifie
, du caprice même dans l'opinion
qu'on en peut avoir. Mais en eft- il ainfi
des vices & furtout des vices auxquels le
Public attache le ridicule & le mépris ? Si
le vicieux fe méconnoît au théâtre , il fe
méconnoît encore plus dans un difcours
de morale , & dès-lors toute instruction
générale devient inutile , ce que M. R. n'a
certainement pas prétendu. A l'égard du
théâtre , rappellons- nous ce qui s'eft paffé
dans la nouveauté du tartufe . Croira- t'on
que les faux dévots avoient du plaifir à s'y
voir peints ? croira- t'on que l'ufurier fe
complaife dans le miroir de l'avare ? Voilà
les vicieux bien à leur aife , s'ils aiment
à fe voir tels qu'ils font ! Mais du moins
n'aiment- ils pas à être vus dans cette nudité
humiliante . Leur raifon a beau être
corrompue au point de les juftifier à euxmêmes
, ils fçavent , comme l'avare d'Horace,
qu'ils font la fable & la rifée du peuple
, & ils fe cachent pour s'applaudir,
D'où il réfulte deux fortes de bien , l'un
qu'au défaut de la vertu , le defir de
96 MERCURE DE FRANCE.
f'eftime publique , la crainte du blâme &
du mépris tiennent le vice comme à la
gêne ; l'autre , que l'exemple en eft moins
contagieux ; car l'attrait du vice a pour
contrepoids la peine de l'humiliation , à laquelle
l'orgueil répugne , Eft -ce là , me direz
- vous , faire à la vertu des amis défintéreffés
Hé non , Monfieur , nous n'en
fommes pas là. Peu de gens aiment la vertu
pour elle- même. Il faudroit , s'il eft permis
de le dire , prendre la fleur de l'efpece humaine
pour en former une république, qui
feroit peu nombreuſe encore .
La Comédie prend les hommes tels
qu'ils font partout , & à Geneve comme
ici , c'est- à- dire fenfibles à l'eftime & au
mépris de la fociété , n'aimant point du
tout à fe donner en dérifion , & allez malins
pour fe plaire à voir répandre fur autrui
le ridicule qu'ils évitent. Si les moeurs
font fidélement peintes fur le théâtre comique
; fi les vices & les trayers en font
les méprifables jouets , la Comédie peut
donc avoir fon utilité morale , comme la
cenfure des femmes de Geneve . Que l'on
médife fur le théâtre on dans un cercle ,
c'est toujours la malignité humaine qui
fert d'épouventail au vice , avec cette différence
qu'au théâtre, on peint les vicieux,
& que dans un cercle , on les nomme.
J'avoue
DECEMBRE. 1758.
97
J'avoue que fans ce fonds de maligne
complaifance
, qui fait qu'on s'amufe
des ridi
cules d'autrui , la Comédie
feroit
infipide
& par conféquent
infructucafe
: auffi ne
feroit-elle pas foufferte
dans une fociété
toute
compofée
de vrais amis. Mais tant
que les femmes
fe plairont
à médire
de
leurs maris & de leurs égales , tant que
les hommes
fe plairont
à voir dans leurs
femblables
des travers
qu'ils n'ont pas euxmêmes
, tant qu'il y aura dans le monde
un amour-propre
envieux
& malin
, la
Comédie
aura
l'avantage
de démafquer
,
d'humilier
les vices , & de les livrer ent
plein
théâtre à l'infulte des
fpectateurs
.
·
Mais « fi on veut les corriger par leurs
charges , on quitte la vraifemblance &
la nature , & le tableau ne fait plus
» d'effet. »
30
La peinture du théâtre eft une imitation
exagérée ; mais voici comment. Moliere
veut peindre l'Avare , chacun des traits
doit reffembler , c'eft- à- dire que l'avare ne
doit agir & penſer fur la fcene que comme
il penfe & agit dans la fociété. Mais l'action
théâtrale ne dure que deux heures , &
l'art de l'intrigue confifte à réunir , fans
affectation , dans ce court efpace de temps ,
un affez grand nombre de fituations pour
engager naturellement le caractere de
ES
C.
98 MERCURE DE FRANCE.
· 56 ,
l'avare à fe développer en deux heures ,
comme dans la fociété il fe développeroit
en fix mois. Ce n'eft la que rapprocher les
traits qui doivent former fon image . De
plus , comme la Comédie n'eft pas une
fatyre perfonnelle , & que non feulement
un vicieux , mais tous les vicieux de la
même effece, doivent le reconnoître dans
le tableau , le Peintre y réunit les traits
les plus forts du même vice , répandus dans
la fociété , mais tous copiés d'après nature,
Qu'importe la vérité de l'imitation
» dit M. Rouffeau ,
› pourvu que l'illufion
» y foit » L'illufion n'y feroit pas fil'imitation
n'étoit pas vraie. Quand eſt- ce en
effet que ceffe l'illufion ? Dès qu'il échappe
au Poëte ou à l'Acteur quelque trait qui
n'eft pas dans la nature , c'eft-à- dire , quelque
trait qui contredit ou qui force le caractere,
Et comment nous appercevonsnous
que le caractere eft forcé. Lorsqu'il va
au delà de l'idée collective que chacun de
nous s'en eft fait d'après ce qu'il en a vu
lui même ou entendu dire . Auffi écoutez
le Parterre , quand le perfonnage qu'on
lui préfente s'éloigne de la vérité . Cela eſt
trop fort , dit- il , cela ne reffemble à rien .
L'exagération du Théâtre fe borne donc
à multiplier les traits qui caractériſent ou
le vice ou le ridicule ; & c'eft la vérité , l'enfemble
de ces traits rapprochés & réunis ,
DECEMBRE. 1758. 99
qui nous perfuadent, à la repréſentation des
pieces de Moliere que nous avons vues, tout
ce qu'il nous peint ; l'homme vicieux feroit
donc le feul à y méconnoître fon image.
Or s'il y a quelque Cynique affez impudent
pour s'applaudir au milieu des huées ,
s'il y a quelque original affez hébêté
pour rire lui-même à fes dépens , ni l'un
ni l'autre exemple n'eft affez commun pour
paffer en regle, & l'utilité de la bonne Comédie
n'en eft pas moins fondée fur le mépris
qu'elle attache au vice , & fur la répugnance
qu'a le vicieux à fe voir en butte
au mépris. Si le bien eft nul , comme le conclut
M. Rouffeau , ce n'est donc point
pour les raifons qu'il en a données . Voyons
à préfent fi le comique remplit fon objet ,
& d'abord , avec M. Rouffeau , prenons
pour exemple Moliere. « Qui peut difcon-
» venir que ce Moliere même , des talens.
duquel je fuis plus l'admirateur que perfonne
, ne foit une école de vices & de
» mauvaiſes moeurs , plus dangereufe que
» les livres même où l'on fait profeffion de
≫les enfeigner."
99
"2
Il faut avouer que M. Rouſſeau ne nous
ménage guere , & je ne crois pas qu'on
puiffe , en termes plus énergiques , faire le
procès à notre police & à notre gouvernement.
Ce n'eft donc pas contre un babilphi
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
lofophique , mais contre une imputation
très- grave que je m'éleve. Il s'agit de faire
voir que depuis cent ans les peres & les
meres ne font pas affez imbécilles ou affez
pervers , & dans la capitale & dans toutes
les villes du Royaume , & dans toutes cel
les de l'Europe , où cet excellent comique
eft joué , pour mener leurs enfans à
la plus pernicieufe école du vice.
Expofons d'abord l'imputation dans
toute fa force ; je ferai diffus , je le prévois
; mais le fujet en lui-même eft affez
amufant ; la maniere dont M. Rouffeau
le traite eft affez curieufe pour rendre intéreffans
les détails inévitables où j'entrerai
pour lui répondre.
" Son plus grand foin, dit M. Rouffeau ,
» en parlant de Moliere , eft de tourner la
» bonté & la fimplicité en ridicule , & de
» mettre la rufe & le menfonge du parti
» pour lequel on prend intérêt . Ses honnê-
» tes gens ne font que des gens qui parlent;
» fes vicieux font des gens qui agiffent
99 & que les plus brillans fuccès favorifent
» le plus fouvent . Enfin l'honneur des apé
plaudiffemens , rarement pour le plus
eftimable , eft prefque toujours pour l
plus adroit.
59
و د
le
Examinez le conrique de cet Auteur ,
» yous trouverez que les vices de caractere
» en font l'inſtrument & les défauts natu
DECEMBRE . 1758. 104
» rels , le fujet ; que , la malice de l'un pu-
» nit la fimplicité de l'autre , & que les
» fots font les victimes des méchans : ce
و ر
و
qui , pour n'être que trop vrai dans le
» monde , n'en vaut pas mieux à mettre au
Théâtre , avec un air d'approbation com-
» me pour exciter les ames perfides à punir,
» fous le nom de fottife , la candeur des
» honnêtes
gens :
Dat veniam corvis , vexat cenfura columbas.
" voilà l'efprit général de Moliere , & de
» fes imitateurs. »
page
Cette
d'accufation exigeroit pour
réponſe un volume : attachons, nous aux
principaux griefs .
Il y a deux fortes de vices dans les hommes
; les uns , vices des fripons , & les autres
, vices des dupes. Quand les premiers
attentent gravement à la fociété , ils font
edieux & terribles ; le ridicule fait place à
l'infamie , & la Tragédie s'en empare :
quand ils ne portent au bien public & particulier
que de légeres atteintes , la Comédie
, qui ne doit pas être plus févete
que les Loix , fe contente de les châtier. A
l'égard des vices des dupes , ils font humiliés
au Théâtre , mais ils n'y font jamais
Alétris cette diftinction appliquée aux
exemples , va , je crois , devenir fenfible ;
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
elle contient toute la Philofophie de Moliere
, & ma réponſe à M. Rouffeau .
que
Le but de Moliere a donc été de démafquer
les fripons , & de corriger les dupes ;
& c'est l'objet le plus utile qu'il pût jamais
fe propofer. En effet , fuppofons qu'il n'eût
mis au Théâtre que des gens de bien , voilà
tous les fripons en paix ; au moins n'ontils
plus à craindre le fléau de la cenfure
publique qu'il n'eût mis au Théâtre
des fripons ; dès - lors la fcene comique
n'eft plus qu'une académie de fourberies :
qu'il eût mis au Theâtre des gens de bien
& des fripons , mais ceux- ci moins actifs ,
moins habiles , moins induftrieux que les
gens de bien ; la fcene comique n'auroit
eu ni vérité , ni, utilité morale , ou l'on
n'auroit pas ajouré foi à ces exemples , ou
l'honnêteté fimple & crédule eût pris pour
elle - même une confiance trompeufe :
Moliere enfin eût fait tromper que par des
fripons d'honnêtes gens éclairés , vigilans
& fages ; c'étoit donner au vice , fur la
vertu , un avantage qu'il n'a pas. Quel feroit
le fruit de ces leçons ? Que la probité
en vain fur fes gardes contre la malice &
la fauffeté , n'en peut être, quoi qu'elle falſe,
que le jouet ou la victime . C'eft alors que
le Théâtre comique feroit une école pernicieufe
par le découragement & le dégoût
DECEMBRE. 1758. 103
qu'il infpireroit pour la vertu . De toutes les
combinaiſons poffibles dans le mêlange &
le conftrate des moeurs , Moliere s'eft donc
attaché à la feule qui foit utile ; il a pris des
gens de bien, foibles , crédules , entêtés , confians
ou foupçonneux à l'excès , imprudens
même dans leurs précautions , & toujours
punis, non pas de leur bonté, mais de leurs
travers ou de leurs foibleffes : tels font le
Bourgeois- Gentilhomme , George - Dandin ,
le Malade imaginaire , les Tuteurs jaloux
de l'Ecole des Femmes & de l'Ecole des
Maris. Que l'on me cite un feul exemple où
l'honnêteté pure & fimple foit tournée en
ridicule , & je condamne la piece au feu .
Mais voyez fi l'on rit aux dépens deCléante,
dans leTartufe; aux dépens deChrifale,dans
les Femmes favantes ; aux dépens d'Angélique
dans leMalade imaginaire; aux dépens
d'Arifte dans l'Ecole des Maris ; aux dépens
même de Madame Jourdain dans le Bourgeois
- Gentilhomme Qu'eft ce donc que
Moliere a joué dans les honnêtes gens , ou
plutôt dans les bonnes gens dont on fe moque
à ces fpectacles ? L'aveugle prévention
d'Orgon & de fa mere pour un fcélérat hypocrite
; la manie de l'érudition & du bel
efprit dans une fociété d'honnêtes femmes
à qui des pédans ont tourné la tête ; le foible
d'un homme pufillanifme pour une ma-
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
râtre qu'il a donnée à fes enfans , & qui
n'attend que fon dernier foupir pour s'enrichir
de leur dépouille ; l'imbécille prétention
de deux jaloux à fe faire aimer de leurs
pupiles en les tenant dans la captivité ; la
fotte ambition d'un Bourgeois de paffer
pour Gentilhomme en imitant les gens de
Cour ; voilà fur quoi tombe le ridicule de
ces Comédies. Eft - ce là jouer la vertu , la
fimplicité , la bonté ? Je le demande au
Public qui fait bien de quoi il s'amuſe , je
le demande à M. R. lui- même qui peut
avoir ces tableaux auffi préfens que moi .
Tous les vices que je viens de parcourir
font , comme l'on voit , ceux des dupes ; il
n'eft donc pas étonnant que Moliere oppoſe.
à ces perfonnages des fripons adroits , &
fouvent heureux; c'eft ce qui rend ces leçons
utiles . Mais ces fripons eux-mêmes ont- ils
jamais l'eftime des Spectateurs ? Je m'en
tiens à l'exemple que M. Rouffeau a choiſi ::
c'eft le Gentilhomme qui dupe M. Jourdain
: ce perfonnage , dit M. Rouffeau , eft
l'honnête homme de la piece .
Si tout ceci n'étoit qu'une plaifanterie ,
je pafferois à M.Rouffeau la légèreté de ces
affertions ; mais lorfqu'il s'agit de prouver
à une nation entiere qu'elle eft , depuis
cent ans , fans s'en appercevoir , à la plus
dangeureufe école du vice , un Philofophe
DECEMBRE. 1758. 105
8
doit y réfléhir . Un homme donné fans ménagement
par Moliere pour un fourbe
pour un efcroc , pour un flatteur , pour un
vil complaifant , & pour quelque chofe de
pis encore , c'eft l'honnête homme de la
piece ! Eft- ce dans l'opinion de Moliere ? Il
eft évident que non . Eft- ce dans l'opinion
des Spectateurs ? En eft- il un feul qui ne
conçoive le plus profond mépris pour cet
infâme caractere ? Eft ce dans l'opinion de
M. Rouffeau lui-même ? Je ne révoque pas
en doute fa fincérité ; je ne me plains que
de fa mémoire ; mais il eût été bon , je
crois , d'avoir Moliere fous les yeux en
faifant le procès à ces pieces , afin de ne
pas altérer la vérité dans un objet de toute
autre conféquence que le Sonnet du Mifanthrope
.Quel eft donc le perfonnage honnête
de la Comédie du Bourgeois- Gentilhomme
? Madame Jourdain , une mere
de famille qui , avec le bon efprit & les
bonnes moeurs de fon état , gémit des tra-,
vers que fon mari fe donne , & lui reproche
fes extravagances. Or que M. Rouffeau
fe rappelle s'il a jamais vu rire aux dé--
pens de Madame Jourdain .
"
<<
"
Quel eft, ajoute M. Rouffeau , quel eft le
plus criminel d'un payfan affez fou pour
époufer une Demoiselle , ou d'une femme
» qui cherche àdeshonnoret fon époux ? Que
23
Ev
106 MERCURE
DE FRANCE
.
t
و د
ه د
penfer d'une Piece où le Parterre applaudir
à l'infidélité, au menfonge,à l'impudence
» de celle- ci , & rit de la bêtife du manant
99
29
puni ? Que penfer de cette Piece ? Que c'eft
»le plus terrible coup de fouet qu'on ait ja- mais donné à la vanité des méfalliances
. "
Ce n'est point à l'intention
de Moliere que
je m'attache , car l'intention
pourroit être
bonne, & la Piece mauvaife ; je m'en rappor
te à l'impreffion
qu'elle fait. De quoi s'agitil
dans George- Dandin ? De faire fentir les
conféquences
de la fottife de ce villageois ;
Moliere a donc peint fes perfonages
d'après
nature. Mais en expofant à nos yeux le vice
l'a-t-il rendu intéreffant
? a- t'il donné un
coup de pinceau pour l'adoucir & le colorer,
lui , qui fçavoit fi bien nuancer les caracteres?
a- t'il feulement pris foin de rendre cette
coquette féduifante
& fon complice intéreffant
Rien n'étoit plus facile fans doute ;
mais s'il eût affoibli le mépris qu'il devoit
répandre fur le vice , il fe fût contredit luimême
; il eût oublié fon deffein : c'est donc
pour rendre fa piece morale qu'il a peint de
mauvaiſes
moeurs ; & ceux qui lui en ont
fait un reproche , ont confondu la décence
avec le fonds des moeurs théâtrales . La
bienséance
eft violée dans la Comédie de
George Dandin , comme dans la Tragédie
de Théodore ; mais ni l'une , ni l'autre
DECEMBRE. 1758 . 107
piece n'eft une leçon de mauvaiſes moeurs.
Si quelqu'un nous attache dans cette
piece , c'eft George - Dandin lui-même , &
on le plaint comme un bon homme , quoiqu'on
en rie comme d'un fot. J'avoue que
la pitié n'eft pas bien vive , quand elle permet
de rire ; mais auffi fa fituation n'eft-·
elle pas affez cruelle dans notre opinion ,
pour nous affliger fenfiblement ; & nous
fçavons qu'il eft des fituations humiliantes
dont les bonnes gens fe confolent.
Ce qui a fait , je crois , que M. R. s'eft
mépris fur l'impreffion de ces Comédies ,
ce font les applaudiffemens. Mais il nous
ſuppoſe bien vicieux nous-mêmes, s'il nous
accufe d'approuver tout ce que nous applaudiffons.
Il a entendu applaudir à ces
mots d'Atrée : « Reconnois- tu ce fang ? »
Et à ce vers de Cléopâtre :
Puiffe naître de vous un fils qui me reffemble.
Les fpectateurs , à fon avis , adherent ils
dans ce moment aux moeurs de Cléopâtre
ou d'Atrée : C'eſt le génie , c'eft l'art du
Poëte qu'on admire & qu'on applaudir
dans la peinture du crime comme dans
celle de la vertu . Que l'artifice d'un fourbe
, que l'habileté d'un méchant , que toute
fituation qui met la fottife & la friponnerie
en évidence , foit applaudie au théâtre ;
E vj
10S MERCURE DE FRANCE.
ce n'eft pas qu'on aime les fripons , mais
c'eft qu'on aime à les connoître : ce n'eft
pas qu'on mépriſe la bonté , l'honnêteté
dans les dupes , mais feulement les travers
ou les foibleffes qui les font donner dans
le piege , & dont on eftfoi- même exempt.
La preuve en eft que, fi le perfonnage dont
on fe joue eſt eſtimable , & que le tort
qu'on lui fait devienne férieux , la plaiſan--
terie ceffe & l'indignation lui fuccede . On
en voit l'exemple dans le cinquieme acte
du Tartufe , ce chef- d'oeuvre du théâtre
comique dont M. R. ne dit pas un mot.
Il eft vrai que les fripons , c'eft- à - dire
furtout les valets , font communément du
côté des perfonnages auxquels on s'intéreffe
, & qu'alors on fçait bon gré au fripon
de ce qu'il fait pour les fervir. Mais
obfervons que c'est toujours par intérêt.
pour d'honnêtes gens , & dans le cas unique
où la friponnerie ne va point au grave.
Il y a cependant nombre de Comédies
dont les moeurs font repréhenfibles à cet.
égard , & quelques-unes des pieces de Mo
liere peuvent être mifes dans cette claffe ;
mais ce n'eft ni le Tartufe , ni le Mifanthrope
, ni les Femmes fçavantes , ni aucune
de fes bonnes Comédies , & l'on ne doit
pas juger Moliere fur les fourberies de
Scapin. Il feroit d'autant moins jufte ,
DECEMBRE. 1758. 100
33
» c'eft M. R. qui parle , d'imputer à Mo
" liere les erreurs de fes modeles & de fon
fiecle , qu'il s'en eft corrigé lui -même. »›
Mais venons au plus férieux , & voyons
comment les vices de caractere font l'inftru
ment de fon comique , & les défauts naturels ,
le fujet. Dans le Tartufe , le fujet du comi→
que eft la confiance obftinée d'un honnête
homme pour un fcélérat. Cette confiance
eft- elle un défaut naturel ? Dans l'Ecole des
femmes & dans l'Ecole des maris , le fujet
da comique eft la prétention d'un Tuteur
jaloux à s'affurer du coeur de fa pupile , pare
la gêne & la vigilance. Cet abus de l'autorité
confiée eft-il un défaut naturel ? En
eft- ce un dans l'Avare que la manie de fe
priver foi- même & fes enfans , des befoins
d'une vie honnête , pour accumuler & en--
fouir des tréfors ? En eft-ce un dans les
Précieufes & dans les Femmes fçavantes
que la folie du bel- efprit & la négligence >
des chofes utiles ? en eft- ce un que l'aveugle
prévention du Malade imaginaire pour
fa femme & fon médecin , que la fotte
vanité de George- Dandin & du Bourgeois
Gentilhomme , que le foible du Mifanthrope
pour une coquette qui le trompe ?
& fi la bonté , la fimplicité naturelle de
quelques - uns de ces perfonnages eft las
caufe du ridicule qu'ils fe donnent , eft.co
10 MERCURE DE FRANCE.
{
à la caufe que Moliere l'attache ? la-t'i
confondue avec l'effet ?, M. Rouffeau peut
me répondre que le Public ne fait pas ces
diftinctions philofophiques , & que le mépris
attaché à l'effet rejaillit infailliblement
fur la caufe. C'eft de quoi je ne conviens
point. Que l'on mette au théâtre un homme
vertueux & fimple fans aucun de ces
vices de dupe dont j'ai parlé , & que l'Auteur
s'avife de le rendre le jouet de la fcene,
on verra fi le parterre n'en fera pas indigné
. Qu'un valet fe joue du vieil Euphémon
ou du pere du Glorieux , je paffe
condamnation , s'il fait rire. Le comique
de Moliere n'attaque donc pas des défauts
naturels ; mais des vices de caractere , la
vanité , la crédulité , la foibleffe , les prétentions
déplacées , & rien de tout cela
n'eft incorrigible.
L'examen de l'Avare & du Mifanthrope
vont rendre plus fenfible encore mon opinion
fur les moeurs du théâtre de Moliere.
« C'eft un grand vice , dit M. Rouffeau,
» d'être avare & de prêter à ufure ; mais
» n'en est - ce pas un plus grand encore à
» un fils de voler fon pere , de lui man-
» quer de refpect , de lui faire mille infultans
reproches , & quand ce pere irrité
» lui donne fa malédiction , de répondre
? d'un air goguenard qu'il n'a que faire de
DECEMBRE . 1758. 111
-
» fes dons ? Si la plaifanterie eft excellente ,
" en eft elle moins puniffable , & la
piece où l'on fait aimer le fils infolent
qui l'a faite , en eft- elle moins une école
» de mauvaiſes moeurs ? »
»
">
Suppofons que dans un fermon l'Orateur
dît à l'avare : Vos enfans font vertueux
, fenfibles , reconnoiffans , nés pour
être votre confolation ; en leur refufant
tout , en vous défiant d'eux , en les faifant
rougir du vice honteux qui vous domine ,
fçavez- vous ce que vous faites votre inflexible
dureté laffe & rebute leur tendreffe.
Ils ont beau fe fouvenir que vous
êtes leur pere , fi vous oubliez qu'ils font
vos enfans , le vice l'emportera fur la vertu
, & le mépris dont vous vous chargez
étouffera le refpect qu'ils vous doivent.
Réduits à l'alternative , ou de manquer de
tout , ou d'anticiper fur votre héritage
par des reffources ruineufes , ils diffiperont
en ufure ce qu'en ufure vous accumulez
; leurs valets fe ligueront pour dérober
à votre avarice les fecours que vos
enfans n'ont pu obtenir de votre amour.
La diffipation & le larcin feront les fruits
de vos épargnes , & vos enfans devenus vicieux
par votre faute & pour votre fupplice
, feront encore intéreffans pour le
Public que vous révoltez.
FIT MERCURE DE FRANCE.
Je demande à M. Rouffeau fi cette leçon
feroit fcandaleufe : hé bien , ce qu'annonceroit
l'Orateur , le Poëte n'a fait que le
peindre , & la Comédie de Moliere n'eft
autre chofe que cette morale en action .
Ni l'Orateur, ni le Poëte ne veulent encourager
par - là les enfans à manquer à ce
qu'ils doivent à leur pere ; mais tous les
deux veulent apprendre aux peres à ne pas
mettre à cette cruelle épreuve la vertu de
leurs enfans . Paffons aux moeurs du Mifanthrope
, que M. Rouffeau a choifies par
préférence comme le chef- d'oeuvre de
Moliere.
و و ن
"
95
« Je trouve , dit - il , que cette piece
» nous découvre mieux qu'aucune autre la
véritable vue dans laquelle Moliere a
compofé fon théâtre, & nous peut mieux
faire juger de fes vrais effets . Ayant à
plaire au Public , il a confulté le goût le
plus général de ceux qui le compofent .
» Sur ce goût il s'eft formé un modèle , &
fur ce modele un tableau des défauts
» contraires dans lequel il a pris fes carac-
» teres comiques , & dont il a diftribué les
divers traits dans fes pieces.
Arrêtons-nous un moment à cette théo
rie générale. Moliere , en confultant fon
fiecle , a donc vu qu'un ufage honnête de
fes biens étoit du goût général , & il a
DECEMBRE. 1758. 113
・
t
A
Il:
attaqué l'avarice ; qu'on aimoit à voir
chacun fe tenir dans fon état , & il a joué
le Bourgeois Gentilhomme ; qu'une femme
occupée modeftement de fes devoirs
étoit une femme eftimée , & il a jetté du
mépris fur les Précieufes & les Sçavantes ;
qu'une piété fimple & fincere infpiroit le
refpect , & il a démafqué le Tartufe ; que
la gêne & la violence dans le choix d'un
époux étoit une tyrannie odieufe , & ila
fait de deux tuteurs les jouets de deux
amants. Que M. Rouffeau me dife où est
le mal , & en quoi le goût du fiecle a nui
aux moeurs du théâtre de Moliere ? "
» n'a donc point prétendu , pourfuit- il ,
»former un honnête homme , mais un
» homme du monde ; par conféquent ik
»n'a point voulu corriger les vices , mais
» les ridicules ; & comme je l'ai déja dit ,
» il a trouvé dans le vice même un inftru-
» ment très-propre à y réuffir. " Si dans.
ces exemples que je viens de citer , & dans:
tous ceux qu'on peut tirer des bonnes
pieces de Moliere , excepté l'Amphitrion
qui n'eft point une Comédie , l'objet du
ridicule eſt une chofe honnête & louable ,
j'avoue que la prévention m'aveugle. Je
fens bien que tous les ridicules dont Moliere
s'eft joué , ne font pas ce que j'ai entendu
par les vices des fripons. Mais il eſt
4
114 MERCURE DE FRANCE.
des vices qui ne nuifent qu'à nous , & que
j'appelle les vices des dupes. C'eft de cette
derniere efpece de vices queMoliere a voulu
nous corriger, en faisant voir qu'ils nous
rendoient les jouets des fourbes. Il fçavoit
bien , ce Philofophe , qu'on ne corrigeoit
pas un fripon , & que ce n'étoit qu'en le
dénonçant qu'on pouvoit le déconcerter.
Allez perfuader à un Charlatan de ne pas
tromper le peuple , vous y perdrez votre
éloquence. C'eft au peuple qu'il faut apprendre
à fe défier du Charlatan . Voilà ,
felon moi , tout l'art de Moliere , & je ne
conçois rien de plus utile aux moeurs.
« Mais , reprend M. R , voulant expofer à
» la rifée publique tous les défauts oppofés
» aux qualités de l'homme aimable , de
l'homme de fociété ; après avoir joué tant
» d'autres ridicules , il lui reftoit à jouer
celui que le monde pardonine le moins , le
» ridicule de la vertu . C'est ce qu'il a fait
»dans le Mifanthrope .Vous ne fçauriez me
» nier deux chofes , ajoute le Cenfeur du
»
théâtre : l'ane, qu'Alcefte dans cette piece
>> eſt un homme droit , fincere , eſtimable ,
» un véritable homme de bien ; l'autre, que
» l'Auteur lui donne un perfonnage ridicu-
»le.»Vous ne fçauriez menier deux chofes ,
dirai-je à mon tour à M. Rouffeau ; l'une ,
qu'Alcefte eft un homme paffionné , vio
DECEMBRE . 1758. 115
lent , infociable ; l'autre, que dans la vertu
Moliere n'a repris que l'excès . Vous donnez
à Moliere le projet d'un fcélérat , &
je trouve dans fon Ouvrage le deffein du
plus honnête homme. Il feroit malheureux
pour vous que la raifon fût de mon
côté.
Imaginons pour un momentqu'an Auteur
dans un feul Ouvrage ait voulu attaquer
tous les vices de fon fiecle , & mettre le
fléau de la fatyre dans la main de l'un de fes
Acteurs. Quel perſonnage a t'il dû choisir ?
Un fage accompli ? Non : le fage eſt indulgent
& modéré. L'étude qu'il a faite de
lui- même l'a rendu modefte & compâtiffant.
I hait le crime , déplore l'erreur ,
aime la bonté , refpecte la vertu , & regarde
les vices répandus dans la fociété ,
comme un poifon qui circule dans le fein
de la nature humaine . S'il y applique
quelque remede , ce n'eft ni le fer , ni le
feu. Il fçait que le malade eft foible , inquiet
, difficile , & qu'il faut gagner fa
confiance pour obtenir fa docilité. Il parle
aux hommes comme un pere , & non com .
me un juge fon éloquence eft dans fes
entrailles , la douceur fe peint dans fes
yeux , la perfuafion coule de fes levres ;
mais le plaifir délicat de l'entendre n'étoit
pas un attrait pour la multitude. Le fage
116 MERCURE DE FRANCE .
au théâtre eût paru froid & n'eût point
attiré la foule. Un homme vertueux , plus
févere & plus véhément , fans aucun travers
, fans aucune foibleffe , eût indifpofé
tous les efprits. On n'amufe point ceux
qu'on humilie . Le Mifanthrope exempt de
ridicule , feroit tombé : M. Rouffeau l'avouera
lui-même. Il a donc fallu avoir
égard au vice le plus commun , je ne dis
pas de fon fiecle & de fon pays ; mais de
tous les lieux & de tous les temps , c'eſt àdire
à la malignité qui prend fa fource
dans l'amour-propre , & rendre le Cenfeur
ridicule par quelque endroit, pour confoler
à fes dépens ceux qu'humilieroit la cenfure.
Mais ce ridicule , en amufant le peuple
, ne devoit pas affoiblir l'autorité de
la vertu ; & le comble de l'art étoit de
compofer un caractere à la fois refpectable
& rifible , qualités qui femblent s'exclure
& que Moliere a fçu concilier. Tel a été
fon deffein en compofant ce bel Ouvrage ;
je ne crains pas de l'affurer. Ceci n'eft pas
une fubtilité vaine , c'eft l'effet que tout le
monde éprouve . On adore le fonds du
caractere du Mifanthrope : fa droiture , fa
candeur , fa fenfibilité infpirent la vénération
. Ah , Moliere que n'ai- je le bonheur
de reffembler à cet honnête homme ,
s'écrioit M. le Duc de Montaufier. Moliere
DECEMBRE. 1758 . 117 1
1
auroit donc bien manqué fon coup , s'il
eût voulu rendre la vertu ridicule ? Mais
cette même probité s'irrite , paffe les bornes
& tombe dans l'excès. Le Mifanthrope
déraifonne & devient ridicule , non pas
dans fa vertu , mais dans l'excès où elle
donne . Quoi ! lui dit- on ,
Vous voulez un grand mal à la nature humaine ?
Oui , j'ai conçu pour elle une effroyable haine...
Tous les pauvres mortels, fans nulle exception ,
Seront enveloppés dans cette averfion ?
Encoren eft-il bien dans le fiecle où nous ſommes...
Non , elle eft générale , & je hais tous les hommes.
C'eft de cet emportement que l'on rit ;
le Mifanthrope a beau le motiver , ce ne
peut être qu'un accès d'humeur : car au
fonds la haine qu'il a conçue pour les méchans
n'eft fondée que fur fon amour pour
les gens de bien , & fur la fuppofition qu'il
en refte encore. « S'il n'y avoit ni fripons ,
» ni flatteurs , dit M. Rouffeau , le Mifanthrope
aimeroit tout le monde ; mais
s'il n'y avoit pas de gens de bien, de gens
défintéreffés, il n'auroit plus aucun fajet
» de hair ni les flatteurs , ni les fripons.
»
33
On vient de lui lire des vers qu'il atrouvé
mauvais ; il le fait entendre avec ménagement
; il le dit enfin avec pleine franchife
; ſes amis lui reprochent ſa fincérité ;
118 MERCURE DE FRANCE.
c'eft alors qu'il devient extrême :
Je lui foutiendrai moi , que ſes vers font mauvais,
Et qu'un homme eft pendable après les avoir faits.
Comme on ne s'attend pas à ces traits, &
qu'ils confolent la vanité humiliée , on en
rit d'un plaifir malin caufé par la furpriſe ,
mais fans que le mépris s'en mêle ; & l'on
fembledire au Mifanthrope : Hé bien , Cenfeur
impitoyable , vous vous paſſionnez donc
auffi , vous déraisonn: z comme un autre ? M.
Routeau fe trompe fur les circonftances
qui , dans la premiere fcene , peuvent rendre
naturel l'emportement du Miſanthrope
; mais il me fuffit qu'il avance que cer
emportement fait dire auMifanthrope plus
qu'il ne penfe de fang froid ; c'eſt de cette
colere exaltée , de cette humeur qui déborde
, de cette impatience pouffée à bout
par le calme de Philinte, que Moliere a plaifanté
. Ce n'eft donc pas le ridicule de la
vertu qu'il a voulu jouer' ; mais un ridicule
qui accompagne quelquefois la vertu , &
qui naît de la même fource , une fougue
qui l'emporte au - delà de fes limites , une
âpreté qui la rend infociable, une extrême
févérité qui nous fait des crimes de tout ,
un zele inflammable que la contradiction &
les obitacles font dégénérer en fureur; voi-
Là ce que Moliere attaque dans le MifanDECEMBRE.
1758. 119
thrope; & pour le ramener aux fentimens de
T'humanité compâtilfante , il lui fait voir
qu'il eft homme lui - même , & qu'il peut
être , comme nous, le jouet de fes paffions,
Mais pour juftifier le deffein de Moliere ,
j'ai un témoignage auquel M. Rouſſeau ne
peut fe refufer : voici ce que je viens de lire.
Dans toutes les autres pieces de Moliere le
perfonnage ridicule eft toujours haïffable
ou méprifable ; dans celle- ci , quoique Alcefte
ait des défauts réels,dont on n'a pas tort
de rire , on fent pourtant au fond du coeur
un refpect pour lui , dont on ne peut fe dé- ·
fendre ... Moliere étoit perfonnellement
honnête homme , & jamais le pinceau d'un
honnête homme ne fçut couvrir de couleurs
odieufes les traits de la droiture & de
la probité. Il y a plus , Moliere a mis dans
la bouche d'Alceſte un fi grand nombre de
fes propres maximes , que plufieurs ont
cru qu'il s'étoit voulu peindre lui- même.»
Confrontons ce témoignage avec le fen-'
timent de M. Rouffeau . « Ayant à plaire
au Public , Moliere a confulté le goûr
» le plus général .... après avoir joué tant
» d'autres ridicules , il lui reftoit à jouer
>> celui que le monde pardonne le moins ,
» le ridicule de la Vertu : c'est ce qu'il a
» fait dans le Mifanthrope. » Il est évident
que l'une de ces deux opinions eft fauffe ; .
120 MERCURE DE FRANCE.
*
car fi Moliere , pour plaire à ſon ſiècle , a
voulu tourner la vertu en ridicule , un fi
lâche adulateur du vice n'étoit rien moins
qu'un honnête homme ; s'il a voulu fe
peindre lui-même dans Alcefte , il n'a pas
prétendu s'expofer à la rifée du public ;
s'il fait aimer & refpecter ce caractere fans
le vouloir , & en dépit de fon art , le
ridicule de la vertu n'eft donc pas celui
que le monde pardonne le moins. Que
M. Rouffeau accorde , s'il le peut , fon
opinion , avec l'autorité que je lui ai oppofée
; fon contradicteur , c'eft lui -même.
Le deffein de Moliere a donc été , en
compofant le caractere du Mifanthrope , de
fe fervir de fa vertu comme d'un exemple ,
& de fon humeur comme d'un fléau. Voilà
le vrai , tout le monde le fent .
Il lui a donné pour ami , non pas un de
ces honnêtes gens du grand monde , dont
les maximes reffemblent beaucoup à celles
des fripons , non pas un de ces gens fi
doux , fi modérés , qui trouvent toujours
que tout va bien , parce qu'ils ont intérêt
que rien n'aille mieux ; mais un de ces gens
qui , aimant le bien , & condamnant le
mal , fe contentent de pratiquer l'un , &
d'éviter l'autre , qui ne fe croyent ni affez
de vertus , ni affez d'autorité pour s'ériger
en cenfeurs publics , & faire le procès à la
nature
DECEMBRE . 1758. 121
8
nature humaine ; qui , fans être complices
ni partifans des vices deftructeurs de l'ordre
, tolerent les défauts , ménagent les
foibleffes , flattent les vaines prétentions ,
paffent légérement fur les épines de la fociété,
& s'épargnent les chagrins & les dégoûts
d'un déchaînement inutile . Un honnête
homme eft celui qui remplit fidele
ment les devoirs de fon état , & ce n'eft le
devoir d'aucun particulier d'exercer la police
du monde. Il eft vrai que Philinte , foit
manque de goût, foit excès de politeffe loue
des vers qui ne valent rien ; mais tout
menfonge n'eft pas un crime ; c'eft l'impor
tance du mal qui en fait la gravité. Je ne fais
même fi , dans la morale la plus auftere , il
ne vaut pas mieux flatter un homme fur
une bagatelle , que de s'expofer , par une
fincérité qui l'offenſe , à fe couper la gorge
avec lui. Du refte fi Moliere eût fait un vicieux
du Miſanthrope , il lui eût donné
pour contrafte un modele de vertu ; mais
comme il n'en fait qu'un homme infociable
, c'eft un modele de complaifance &
d'égards qu'il a dû lui oppofer. Philinte
n'eft donc pas le fage de la piece , mais ſeulement
l'homme du monde : fon fang froid
donne du relief à la fougue du Mifanthrope
; & quoique l'un de ces contraftes falle
rire aux dépens de l'autre , l'avantage &
F
1
122 MERCURE DE FRANCE.
l'afcendant que Moliere donne à Alcefte fur
Philinte , prouve bien qu'il lui deftinoit la
premiere place dans l'eftime des Spectateurs .
« Le tort de Moliere n'eft pas , felon M.
» Rouſſeau , d'avoir fait du Miſanthrope
» un homme colere & bilieux , mais de lui
» avoir donné des fureurs puériles fur des
fujets qui ne doivent pas l'émouvoir . Le
» caractere du Miſanthrope n'eft pas en la
difpofition du Poëte ; il eft déterminé
" par la nature de fa paffion dominante :
» cette paffion eft une violente haine du
» vice , née d'un amour ardent pour la vertu
, & aigrie par le fpectacle continuel
3, de la méchanceté des hommes ; il n'y
» a donc qu'une ame grande & noble qui
en foit fufceptible ... Cette contemplation
continuelle des défordres de la Société
le détache de lui - même pour fixer
» fon attention fur le genre humain
» Ce n'eft pas que l'homme ne foit toujours
» homme , que la paffion ne le rende fou-
» vent foible , injufte , déraisonnable , qu'il
» n'épie peut être les motifs cachés des ac-
» tions des autres avec un fecret plaifir d'y
voir la corruption de leurs coeurs , qu'un
petit mal ne lui donne fouvent une grande
» colere ... Voilà de quel côté le caractere
» du Mifanthrope doit porter fes défauts ; &
voilà de quoi Moliere fait un ufage admi-
و د
DECEMBRE . 1758 . 123
rable dans toutes les fcenes d'Alcefte avec
»fon ami... Qu'il s'emporte fur tous les
» défordres dont il n'eft que le témoin ...
"
"
mais qu'il foit froid fur celui qui ne s'a-
» dreffe qu'à lui ; qu'une femme fauffe le
» trahiffe , que d'indignes amis le deshon-
» norent , que de foibles amis l'abandon--
» nent , il doit le fouffrir fans en mur-
>> murer ; il connoît les hommes. Si ces
» diftinctions font juftes , Moliere a mal
» fait le Mifanthrope . Penfe- t'on que ce
»foit par erreur? non fans doute : mais voilà
» par où le defir de faire rire aux dépens
» du perfonnage l'a forcé de le dégrader
» contre la vérité du caractere. »
Si M. Rouffeau parle d'une vérité métaphyfique
, je ne lui difpute rien ; chacun
fe fait des idées comme il lui plaît. Le
Mifanthrope métaphyfique eft donc , fi
l'on veut , un être furnaturel qui aime
tous les hommes , excepté lui feul , qui
prend feu fur les injuftices qu'ils éprouvent
, & qui eft de glace pour celles qu'il
effuye lui-même, qui combat tous les vices,
hormis ceux qui lui nuifent ; auquel un
petit mal qui lui eft étranger, peut donner
une très-grande colere , & qui n'eft point
ému d'un très- grand mal qui lui eft perfonnel.
Mais Moliere n'a pas voulu peindre un
perfonnage idéal. Le Mifanthrope, tel qu'il
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
l'a vu dans la nature,fe comprend au moins
dans le nombre des hommes qu'il aime ; il
ne donne pas dans l'abfurde inconféquence
de regarder comme des inclinations baffes le
foin de fon honneur , de fa renommée, de fon
repos , de fa fortune , en un mot de ces mêmes
biens auxquels il ne peut fouffrir que
l'on porte atteinte dans fes femblables ; il
n'a point une ame fenfible pour eux , &
une ame impaffible pour lui ; & cette
trempe de caractere , qui reçoit de fi vives
impreffions des plaies faites à l'humanité ,
n'eft pas impénétrable aux traits qui font
lancés contre lui - même. Je crois bien que
le courage & la force étouffent fes plaintes
quelquefois ; mais enfin l'homme est toujours
homme. Moliere a donc trés- bien pris , je
ne dis pas le caractere idéal , mais le caractere
réel du Mifanthrope , tel qu'il le
voyoit dans le monde , & qu'il vouloit le
corriger.
Du refte j'avoue que je ne conçois pas le
Mifanthrope de M. Rouffeau . Si la connoiffance
qu'il a des hommes , doit l'avoir
préparé aux trahifons de fa maîtreffe , aux
outrages & à l'abandon de fes amis , à l'iniquité
de fes Juges , il doit donc être férieufement
convaincu que tous les hommes
font perfides & méchans , & cela pofé , il
doit n'aimer perfonne. Comment eft- il
DECEMBRE. 1758 . 125:
donc fi touché des défordres d'un monde
où il n'aime rien ? Il hait le vice , il aime
la vertu ; mais le vice & la vertu ne font
rien de réel que relativement aux hommes.
Que lui importe la guerre des vautours ,
fi la fociété n'a plus de colombes ?
:
Dira-t'on que le Mifanthrope aime les
hommes quels qu'ils foient , & ne hait en
eux que le vice ? C'eſt le caractere du fage
tel que je l'ai peint ; mais ce n'eft pas le
caractere du Mifanthrope. Celui- ci enveloppe
dans fa haine , & le vice, & le vicieux ;
il détefte dans les méchans les ennemis des
gens de bien mais s'il eft perfuadé qu'il
y a des gens de bien dans le monde , il eft
naturel qu'il ait cette opinion de fes juges ,
de fes amis , de fa maîtreffe , & lorf
que l'iniquité , la perfidie , la trahifon
qu'il en éprouve , le tire de cette douce erreur
, il doit en être d'autant plus affecté
que ces coups rompent les derniers liens qui
l'attachoient à fes femblables.
Le Mifanthrope, que rien de perfonnel
ne touche , & qui fe paffionne fur tout ce
qui lui eft étranger , eft donc , felon moi ,
in être fantastique , & Moliere , pour rendre
le fien d'après nature , a dû le peindre
comme il a fait.
M. Rouffeau ne doute pas que , fuivant
fon deffein , le caractere d'Alcefte n'eût fair
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
incomparablement plus d'impreffion ; mais
le Parterre alors n'auroit pû rire , dit- il ,
qu'aux dépens de l'homme du monde , &
l'intention de l'Auteur étoit qu'on rît aux
dépens du Mifanthrope. Mais que l'on fe
rappelle la pofition de ce perfonnage ; il
accable fon ami de reproches , humilie
Oronte , apoftrophe les Marquis , & leur
impofe filence , confond & refufe Célimene,
domine d'un bout de la piece à l'autre ,
efface tout , n'eft jamais effacé , & fort du
Théâtre , ennemi de la nature entiere , autant
admiré qu'applaudi . Voilà donc le.
perfonnage que Moliere a voulu humilier
pour flatter le goût de fon fiecle . Si Moliere
a prétendu faire briller Philinte aux.
dépens d'Alcefte , jamais Auteur , j'oſe le
dire , n'a été plus mal adroit.
Philinte a loué la chûte du Sonnet d'Oronte
, le Mifanthrope indigné , lui dit :
La pefte de ta chûte , empoiſonneur au diable ,
En euffe-tu fait une à te caffer le nez.
jeu
M. Rouffeau défapprouve avec raiſon ce
de mots, & il s'écrie : Et voilà comme on
avilit la vertu ! Je n'ai qu'à citer du même
rôle cinq cens des plus beaux vers & des plus
applaudis qu'on ait jamais faits , & à m'écrier
à mon tour , Et voilà comme on honore la verm
! Eft- il poſſible que d'un frivole jeu de
DECEMBRE. 1758. 127
mots qui , dans la vivacité , peut échapper
à tout le monde , on tire une conféquence
deshonorante pour la mémoire d'un homme
qu'on fait profeffion d'admirer ? M.
Rouffeau d'après fon idée trouve que Moliere
a affoibli les traits qui caractérisent
le Mifanthrope , & voici la preuve qu'il en
donne.
« On voit Alcefte tergiverfer & ufer dè
détour pour dire fon avis à Oronte . Ce
n'eft point là le Mifanthrope , c'eft un honnête
homme du monde qui fe fait peine de
tromper celui qui le confulte. La force du
caractere vouloit qu'il lui dît brufquement :
Votre Sonnet ne vaut rien , jettez - le au
feu ; mais cela auroit ôté le comique qui
naît de l'embarras du Mifanthrope , & de
fes je ne dis pas cela répétés , qui pourtant
ne font au fonds que des menfonges. » Les
je ne dis pas cela font très- plaifans ; mais
ce n'eft point aux dépens du Mifanthrope
qu'ils font rire : du refte il ne faut que favoir
diftinguer la groffiéreté de la franchife
pour juftifier cette réticence. Le Mifanthrope
de Moliere a vécu trente ans
dans le monde ; il ne feroit. pas vraifemblable
qu'on l'y eût fouffert , s'il ne favoit
pas marquer , en héfitant de dire une vérité
fâcheufe , qu'il lui en coûte de déplaire à
celui qui l'a confulté, Je ne dis pas cela ,
Fiv.
128 MERCURE DE FRANCE:
n'eft rien moins qu'un menfonge , c'eft la
vérité même préfentée avec ménagement ,
& j'en appelle à tous ceux qui l'entendent ;
Oronte ne s'y méprend point . Or , M.
Rouffeau fçait bien que le menfonge n'eft
pas dans les mots ; & il me feroit aifé de lui
prouver , par fon propre exemple , que ,
fans déguifer la vérité , on peut la couvrir
d'un voile modefte. Le Mifanthrope répéte
à Oronte , je ne dis pas cela ; fi Philinte
lui demandoit: Hé que dis tu donc , traître ?
la réponſe feroit facile : Je ne fuis point
traître , je me fais entendre , je dis ce qu'exige
l'honnételé , & ce que permet la bienféance.
M. Rouffeau demande jufqu'où peuvent
aller les ménagemens d'un homme
vrai ; je lui réponds , exclufivementjufqu'à
l'équivoque. Suivant fes principes
le Mifanthrope doit n'ufer d'aucun détours
, & dire crument tout ce qu'il penſe.
Si Moliere eût voulu mettre un tel perfonnage
fur la fcene , il l'eût pris au fond
des forêts.
Mais il eft inutile de donner au Théâtre
des leçons d'une morale outrée , qu'il ne
feroit ni poffible ni honnête de pratiquer
dans le monde , où l'on peut très bien ,
quoi qu'en dife M. Rouffeau , n'être ni
fourbe ni brutal. Moliere n'a donc pas
-
DECEMBRE. 1758. 129
prétendu , ni pu prétendre dégrader la vérité
& la vertu, en les faifant un peu moins
farouches que M. Rouffeau ne l'exige ; &
franchement il n'y a qu'un Philofophe qui
regrette le temps où l'homme marchoit à
quatre pattes , qui puiffe trouver le Mifanthrope
de Moliere trop doux & trop civilife.
M. R. dit lui- même de ce perfonnage :
* l'intérêt de l'Auteur eft bien de le rendre
ridicule, mais non pas fou ; & c'eft ce qu'il
paroîtroit aux yeux du Public , s'il étoit
tout- à-fait fage. » Après l'efquiffe que
j'ai tracée du caractere du fage , tel que je
le conçois , il eft inutile d'ajouter que le
Mifanthrope de M. Rouffeau n'eft pas digne
à mes yeux de ce titre : il eft plus inutile
encore de réfuter fa conclufion contre
la morale du Mifanthrope & de tout le
Théâtre de Moliere . Si les principes font
détruits , la conféquence tombe d'elle- même.
Lafuite au Mercure prochain.
Rouffean de Geneve à M. d'Alembert ,
fur les Spectacles.
ONNa vu comment M. Rouffeau s'y eſt
pris pour nous prouver que la Tragédie
allume en nous les mêmes paffions dont
elle prétend infpirer la crainte , & qu'elle
nous conduit aux crimes dont elle veut
nous éloigner.
DECEMBRE . 1758 .
93
Les moeurs de la Comédie lui femblent
encore plus dangereufes , en ce qu'elles
ont avec les nôtres un rapport plus immédiat.
« Tout en eft mauvais & pernicieux ,
» tout tire à conféquence pour les fpecta-
» teurs ; & le plaifir même du comique
étant fondé fur un vice du coeur hu-
» main , c'eſt une fuite de ce principe , que
plus la Comédie eft agréable & parfaite ,
plus fon effet eft funefte aux moeurs . »
199
و د
"
Pour fe concilier avec M. Rouſſeau , il
ne fuffit donc pas d'avouer que le théâtre ,
quoique purgé de fon ancienne indécence,
n'eft pas encore affez châtié ; que Dancourt
, Montfleuri & leurs femblables ,
devroient en être à jamais bannis ; qu'en
un mot le feul comique honnête & moral
doit être donné en fpectacle. Si M. Rouffeau
n'eût dit que cela , il eût penſé comme
tous les honnêtes gens ; mais ce n'étoit
pas affez pour lui tout comique fans
diftinction eft , s'il faut l'en croire , une
école du vice : il n'en connoît point d'innocent.
Il n'eft donc pas queftion d'examiner
s'il y a des Comédies repréhensibles
du côté des moeurs ; mais s'il y a des Comédies
dont les moeurs foient bonnes , &
les leçons utiles .
M. R.
commence par vouloir prouver
l'inutilité de la Comédie. " Imaginez la
94 MERCURE
DE FRANCE .
" Comédie auffi parfaite qu'il vous plaira
( & ceci eft commun aux deux théâtres ) ,
» où eft celui qui , s'y rendant pour la premiere
fois , n'y va pas déja convaincu de
» ce qu'on y prouve ? »
Celui qui n'en eft pas convaincu , eft ,
lui dirai-je , un orgon aveuglément prévenu
pour un tartufe , un jaloux qui ne
voit de fûreté pour fon honneur que dans
une tyrannie odieufe , un avare qui croit
trouver l'équivalent de tous les biens dans
un tréfor qui fera fon fupplice , un mari
livré à une feconde femme qui lui fait
haïr fes premiers enfans , & qui le flatte
pour le dépouiller. Voilà les gens qui vont
au fpectacle le bandeau fur les yeux , &
qui en reviennent capables de réflexions
falutaires , à moins de les fuppofer imbécilles
. De ce que la Comédie fe rapproche
du ton du monde , M. R. conclut qu'elle
ne corrige point les moeurs. « Un laid vifage
ne paroît point laid à celui qui le
» porte. Que fi l'on veut corriger les
» moeurs par leur charge , on quitte la vraifemblance
& la nature , & le tableau ne
» fait plus d'effet . C'eft attaquer la Comédie
dans fon effence ; & fi cette propofition
, légérement jettée , étoit vraie dans
fes deux points , l'inutilité de la Comédie
àl'égard des moeurs , feroit démontrée.
"
DECEMBRE. 1758. 95
Un laid vifage ne paroît point laid à celui
qui le porte. Quand cela feroit comme cela
n'eft pas , de bonne foi cette comparaiſon
peut-elle être pofée en principe ? La laideur
& la beauté font arbitraires jufqu'à un cer
tain point ; il y a du préjugé , de la fantaifie
, du caprice même dans l'opinion
qu'on en peut avoir. Mais en eft- il ainfi
des vices & furtout des vices auxquels le
Public attache le ridicule & le mépris ? Si
le vicieux fe méconnoît au théâtre , il fe
méconnoît encore plus dans un difcours
de morale , & dès-lors toute instruction
générale devient inutile , ce que M. R. n'a
certainement pas prétendu. A l'égard du
théâtre , rappellons- nous ce qui s'eft paffé
dans la nouveauté du tartufe . Croira- t'on
que les faux dévots avoient du plaifir à s'y
voir peints ? croira- t'on que l'ufurier fe
complaife dans le miroir de l'avare ? Voilà
les vicieux bien à leur aife , s'ils aiment
à fe voir tels qu'ils font ! Mais du moins
n'aiment- ils pas à être vus dans cette nudité
humiliante . Leur raifon a beau être
corrompue au point de les juftifier à euxmêmes
, ils fçavent , comme l'avare d'Horace,
qu'ils font la fable & la rifée du peuple
, & ils fe cachent pour s'applaudir,
D'où il réfulte deux fortes de bien , l'un
qu'au défaut de la vertu , le defir de
96 MERCURE DE FRANCE.
f'eftime publique , la crainte du blâme &
du mépris tiennent le vice comme à la
gêne ; l'autre , que l'exemple en eft moins
contagieux ; car l'attrait du vice a pour
contrepoids la peine de l'humiliation , à laquelle
l'orgueil répugne , Eft -ce là , me direz
- vous , faire à la vertu des amis défintéreffés
Hé non , Monfieur , nous n'en
fommes pas là. Peu de gens aiment la vertu
pour elle- même. Il faudroit , s'il eft permis
de le dire , prendre la fleur de l'efpece humaine
pour en former une république, qui
feroit peu nombreuſe encore .
La Comédie prend les hommes tels
qu'ils font partout , & à Geneve comme
ici , c'est- à- dire fenfibles à l'eftime & au
mépris de la fociété , n'aimant point du
tout à fe donner en dérifion , & allez malins
pour fe plaire à voir répandre fur autrui
le ridicule qu'ils évitent. Si les moeurs
font fidélement peintes fur le théâtre comique
; fi les vices & les trayers en font
les méprifables jouets , la Comédie peut
donc avoir fon utilité morale , comme la
cenfure des femmes de Geneve . Que l'on
médife fur le théâtre on dans un cercle ,
c'est toujours la malignité humaine qui
fert d'épouventail au vice , avec cette différence
qu'au théâtre, on peint les vicieux,
& que dans un cercle , on les nomme.
J'avoue
DECEMBRE. 1758.
97
J'avoue que fans ce fonds de maligne
complaifance
, qui fait qu'on s'amufe
des ridi
cules d'autrui , la Comédie
feroit
infipide
& par conféquent
infructucafe
: auffi ne
feroit-elle pas foufferte
dans une fociété
toute
compofée
de vrais amis. Mais tant
que les femmes
fe plairont
à médire
de
leurs maris & de leurs égales , tant que
les hommes
fe plairont
à voir dans leurs
femblables
des travers
qu'ils n'ont pas euxmêmes
, tant qu'il y aura dans le monde
un amour-propre
envieux
& malin
, la
Comédie
aura
l'avantage
de démafquer
,
d'humilier
les vices , & de les livrer ent
plein
théâtre à l'infulte des
fpectateurs
.
·
Mais « fi on veut les corriger par leurs
charges , on quitte la vraifemblance &
la nature , & le tableau ne fait plus
» d'effet. »
30
La peinture du théâtre eft une imitation
exagérée ; mais voici comment. Moliere
veut peindre l'Avare , chacun des traits
doit reffembler , c'eft- à- dire que l'avare ne
doit agir & penſer fur la fcene que comme
il penfe & agit dans la fociété. Mais l'action
théâtrale ne dure que deux heures , &
l'art de l'intrigue confifte à réunir , fans
affectation , dans ce court efpace de temps ,
un affez grand nombre de fituations pour
engager naturellement le caractere de
ES
C.
98 MERCURE DE FRANCE.
· 56 ,
l'avare à fe développer en deux heures ,
comme dans la fociété il fe développeroit
en fix mois. Ce n'eft la que rapprocher les
traits qui doivent former fon image . De
plus , comme la Comédie n'eft pas une
fatyre perfonnelle , & que non feulement
un vicieux , mais tous les vicieux de la
même effece, doivent le reconnoître dans
le tableau , le Peintre y réunit les traits
les plus forts du même vice , répandus dans
la fociété , mais tous copiés d'après nature,
Qu'importe la vérité de l'imitation
» dit M. Rouffeau ,
› pourvu que l'illufion
» y foit » L'illufion n'y feroit pas fil'imitation
n'étoit pas vraie. Quand eſt- ce en
effet que ceffe l'illufion ? Dès qu'il échappe
au Poëte ou à l'Acteur quelque trait qui
n'eft pas dans la nature , c'eft-à- dire , quelque
trait qui contredit ou qui force le caractere,
Et comment nous appercevonsnous
que le caractere eft forcé. Lorsqu'il va
au delà de l'idée collective que chacun de
nous s'en eft fait d'après ce qu'il en a vu
lui même ou entendu dire . Auffi écoutez
le Parterre , quand le perfonnage qu'on
lui préfente s'éloigne de la vérité . Cela eſt
trop fort , dit- il , cela ne reffemble à rien .
L'exagération du Théâtre fe borne donc
à multiplier les traits qui caractériſent ou
le vice ou le ridicule ; & c'eft la vérité , l'enfemble
de ces traits rapprochés & réunis ,
DECEMBRE. 1758. 99
qui nous perfuadent, à la repréſentation des
pieces de Moliere que nous avons vues, tout
ce qu'il nous peint ; l'homme vicieux feroit
donc le feul à y méconnoître fon image.
Or s'il y a quelque Cynique affez impudent
pour s'applaudir au milieu des huées ,
s'il y a quelque original affez hébêté
pour rire lui-même à fes dépens , ni l'un
ni l'autre exemple n'eft affez commun pour
paffer en regle, & l'utilité de la bonne Comédie
n'en eft pas moins fondée fur le mépris
qu'elle attache au vice , & fur la répugnance
qu'a le vicieux à fe voir en butte
au mépris. Si le bien eft nul , comme le conclut
M. Rouffeau , ce n'est donc point
pour les raifons qu'il en a données . Voyons
à préfent fi le comique remplit fon objet ,
& d'abord , avec M. Rouffeau , prenons
pour exemple Moliere. « Qui peut difcon-
» venir que ce Moliere même , des talens.
duquel je fuis plus l'admirateur que perfonne
, ne foit une école de vices & de
» mauvaiſes moeurs , plus dangereufe que
» les livres même où l'on fait profeffion de
≫les enfeigner."
99
"2
Il faut avouer que M. Rouſſeau ne nous
ménage guere , & je ne crois pas qu'on
puiffe , en termes plus énergiques , faire le
procès à notre police & à notre gouvernement.
Ce n'eft donc pas contre un babilphi
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
lofophique , mais contre une imputation
très- grave que je m'éleve. Il s'agit de faire
voir que depuis cent ans les peres & les
meres ne font pas affez imbécilles ou affez
pervers , & dans la capitale & dans toutes
les villes du Royaume , & dans toutes cel
les de l'Europe , où cet excellent comique
eft joué , pour mener leurs enfans à
la plus pernicieufe école du vice.
Expofons d'abord l'imputation dans
toute fa force ; je ferai diffus , je le prévois
; mais le fujet en lui-même eft affez
amufant ; la maniere dont M. Rouffeau
le traite eft affez curieufe pour rendre intéreffans
les détails inévitables où j'entrerai
pour lui répondre.
" Son plus grand foin, dit M. Rouffeau ,
» en parlant de Moliere , eft de tourner la
» bonté & la fimplicité en ridicule , & de
» mettre la rufe & le menfonge du parti
» pour lequel on prend intérêt . Ses honnê-
» tes gens ne font que des gens qui parlent;
» fes vicieux font des gens qui agiffent
99 & que les plus brillans fuccès favorifent
» le plus fouvent . Enfin l'honneur des apé
plaudiffemens , rarement pour le plus
eftimable , eft prefque toujours pour l
plus adroit.
59
و د
le
Examinez le conrique de cet Auteur ,
» yous trouverez que les vices de caractere
» en font l'inſtrument & les défauts natu
DECEMBRE . 1758. 104
» rels , le fujet ; que , la malice de l'un pu-
» nit la fimplicité de l'autre , & que les
» fots font les victimes des méchans : ce
و ر
و
qui , pour n'être que trop vrai dans le
» monde , n'en vaut pas mieux à mettre au
Théâtre , avec un air d'approbation com-
» me pour exciter les ames perfides à punir,
» fous le nom de fottife , la candeur des
» honnêtes
gens :
Dat veniam corvis , vexat cenfura columbas.
" voilà l'efprit général de Moliere , & de
» fes imitateurs. »
page
Cette
d'accufation exigeroit pour
réponſe un volume : attachons, nous aux
principaux griefs .
Il y a deux fortes de vices dans les hommes
; les uns , vices des fripons , & les autres
, vices des dupes. Quand les premiers
attentent gravement à la fociété , ils font
edieux & terribles ; le ridicule fait place à
l'infamie , & la Tragédie s'en empare :
quand ils ne portent au bien public & particulier
que de légeres atteintes , la Comédie
, qui ne doit pas être plus févete
que les Loix , fe contente de les châtier. A
l'égard des vices des dupes , ils font humiliés
au Théâtre , mais ils n'y font jamais
Alétris cette diftinction appliquée aux
exemples , va , je crois , devenir fenfible ;
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
elle contient toute la Philofophie de Moliere
, & ma réponſe à M. Rouffeau .
que
Le but de Moliere a donc été de démafquer
les fripons , & de corriger les dupes ;
& c'est l'objet le plus utile qu'il pût jamais
fe propofer. En effet , fuppofons qu'il n'eût
mis au Théâtre que des gens de bien , voilà
tous les fripons en paix ; au moins n'ontils
plus à craindre le fléau de la cenfure
publique qu'il n'eût mis au Théâtre
des fripons ; dès - lors la fcene comique
n'eft plus qu'une académie de fourberies :
qu'il eût mis au Theâtre des gens de bien
& des fripons , mais ceux- ci moins actifs ,
moins habiles , moins induftrieux que les
gens de bien ; la fcene comique n'auroit
eu ni vérité , ni, utilité morale , ou l'on
n'auroit pas ajouré foi à ces exemples , ou
l'honnêteté fimple & crédule eût pris pour
elle - même une confiance trompeufe :
Moliere enfin eût fait tromper que par des
fripons d'honnêtes gens éclairés , vigilans
& fages ; c'étoit donner au vice , fur la
vertu , un avantage qu'il n'a pas. Quel feroit
le fruit de ces leçons ? Que la probité
en vain fur fes gardes contre la malice &
la fauffeté , n'en peut être, quoi qu'elle falſe,
que le jouet ou la victime . C'eft alors que
le Théâtre comique feroit une école pernicieufe
par le découragement & le dégoût
DECEMBRE. 1758. 103
qu'il infpireroit pour la vertu . De toutes les
combinaiſons poffibles dans le mêlange &
le conftrate des moeurs , Moliere s'eft donc
attaché à la feule qui foit utile ; il a pris des
gens de bien, foibles , crédules , entêtés , confians
ou foupçonneux à l'excès , imprudens
même dans leurs précautions , & toujours
punis, non pas de leur bonté, mais de leurs
travers ou de leurs foibleffes : tels font le
Bourgeois- Gentilhomme , George - Dandin ,
le Malade imaginaire , les Tuteurs jaloux
de l'Ecole des Femmes & de l'Ecole des
Maris. Que l'on me cite un feul exemple où
l'honnêteté pure & fimple foit tournée en
ridicule , & je condamne la piece au feu .
Mais voyez fi l'on rit aux dépens deCléante,
dans leTartufe; aux dépens deChrifale,dans
les Femmes favantes ; aux dépens d'Angélique
dans leMalade imaginaire; aux dépens
d'Arifte dans l'Ecole des Maris ; aux dépens
même de Madame Jourdain dans le Bourgeois
- Gentilhomme Qu'eft ce donc que
Moliere a joué dans les honnêtes gens , ou
plutôt dans les bonnes gens dont on fe moque
à ces fpectacles ? L'aveugle prévention
d'Orgon & de fa mere pour un fcélérat hypocrite
; la manie de l'érudition & du bel
efprit dans une fociété d'honnêtes femmes
à qui des pédans ont tourné la tête ; le foible
d'un homme pufillanifme pour une ma-
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
râtre qu'il a donnée à fes enfans , & qui
n'attend que fon dernier foupir pour s'enrichir
de leur dépouille ; l'imbécille prétention
de deux jaloux à fe faire aimer de leurs
pupiles en les tenant dans la captivité ; la
fotte ambition d'un Bourgeois de paffer
pour Gentilhomme en imitant les gens de
Cour ; voilà fur quoi tombe le ridicule de
ces Comédies. Eft - ce là jouer la vertu , la
fimplicité , la bonté ? Je le demande au
Public qui fait bien de quoi il s'amuſe , je
le demande à M. R. lui- même qui peut
avoir ces tableaux auffi préfens que moi .
Tous les vices que je viens de parcourir
font , comme l'on voit , ceux des dupes ; il
n'eft donc pas étonnant que Moliere oppoſe.
à ces perfonnages des fripons adroits , &
fouvent heureux; c'eft ce qui rend ces leçons
utiles . Mais ces fripons eux-mêmes ont- ils
jamais l'eftime des Spectateurs ? Je m'en
tiens à l'exemple que M. Rouffeau a choiſi ::
c'eft le Gentilhomme qui dupe M. Jourdain
: ce perfonnage , dit M. Rouffeau , eft
l'honnête homme de la piece .
Si tout ceci n'étoit qu'une plaifanterie ,
je pafferois à M.Rouffeau la légèreté de ces
affertions ; mais lorfqu'il s'agit de prouver
à une nation entiere qu'elle eft , depuis
cent ans , fans s'en appercevoir , à la plus
dangeureufe école du vice , un Philofophe
DECEMBRE. 1758. 105
8
doit y réfléhir . Un homme donné fans ménagement
par Moliere pour un fourbe
pour un efcroc , pour un flatteur , pour un
vil complaifant , & pour quelque chofe de
pis encore , c'eft l'honnête homme de la
piece ! Eft- ce dans l'opinion de Moliere ? Il
eft évident que non . Eft- ce dans l'opinion
des Spectateurs ? En eft- il un feul qui ne
conçoive le plus profond mépris pour cet
infâme caractere ? Eft ce dans l'opinion de
M. Rouffeau lui-même ? Je ne révoque pas
en doute fa fincérité ; je ne me plains que
de fa mémoire ; mais il eût été bon , je
crois , d'avoir Moliere fous les yeux en
faifant le procès à ces pieces , afin de ne
pas altérer la vérité dans un objet de toute
autre conféquence que le Sonnet du Mifanthrope
.Quel eft donc le perfonnage honnête
de la Comédie du Bourgeois- Gentilhomme
? Madame Jourdain , une mere
de famille qui , avec le bon efprit & les
bonnes moeurs de fon état , gémit des tra-,
vers que fon mari fe donne , & lui reproche
fes extravagances. Or que M. Rouffeau
fe rappelle s'il a jamais vu rire aux dé--
pens de Madame Jourdain .
"
<<
"
Quel eft, ajoute M. Rouffeau , quel eft le
plus criminel d'un payfan affez fou pour
époufer une Demoiselle , ou d'une femme
» qui cherche àdeshonnoret fon époux ? Que
23
Ev
106 MERCURE
DE FRANCE
.
t
و د
ه د
penfer d'une Piece où le Parterre applaudir
à l'infidélité, au menfonge,à l'impudence
» de celle- ci , & rit de la bêtife du manant
99
29
puni ? Que penfer de cette Piece ? Que c'eft
»le plus terrible coup de fouet qu'on ait ja- mais donné à la vanité des méfalliances
. "
Ce n'est point à l'intention
de Moliere que
je m'attache , car l'intention
pourroit être
bonne, & la Piece mauvaife ; je m'en rappor
te à l'impreffion
qu'elle fait. De quoi s'agitil
dans George- Dandin ? De faire fentir les
conféquences
de la fottife de ce villageois ;
Moliere a donc peint fes perfonages
d'après
nature. Mais en expofant à nos yeux le vice
l'a-t-il rendu intéreffant
? a- t'il donné un
coup de pinceau pour l'adoucir & le colorer,
lui , qui fçavoit fi bien nuancer les caracteres?
a- t'il feulement pris foin de rendre cette
coquette féduifante
& fon complice intéreffant
Rien n'étoit plus facile fans doute ;
mais s'il eût affoibli le mépris qu'il devoit
répandre fur le vice , il fe fût contredit luimême
; il eût oublié fon deffein : c'est donc
pour rendre fa piece morale qu'il a peint de
mauvaiſes
moeurs ; & ceux qui lui en ont
fait un reproche , ont confondu la décence
avec le fonds des moeurs théâtrales . La
bienséance
eft violée dans la Comédie de
George Dandin , comme dans la Tragédie
de Théodore ; mais ni l'une , ni l'autre
DECEMBRE. 1758 . 107
piece n'eft une leçon de mauvaiſes moeurs.
Si quelqu'un nous attache dans cette
piece , c'eft George - Dandin lui-même , &
on le plaint comme un bon homme , quoiqu'on
en rie comme d'un fot. J'avoue que
la pitié n'eft pas bien vive , quand elle permet
de rire ; mais auffi fa fituation n'eft-·
elle pas affez cruelle dans notre opinion ,
pour nous affliger fenfiblement ; & nous
fçavons qu'il eft des fituations humiliantes
dont les bonnes gens fe confolent.
Ce qui a fait , je crois , que M. R. s'eft
mépris fur l'impreffion de ces Comédies ,
ce font les applaudiffemens. Mais il nous
ſuppoſe bien vicieux nous-mêmes, s'il nous
accufe d'approuver tout ce que nous applaudiffons.
Il a entendu applaudir à ces
mots d'Atrée : « Reconnois- tu ce fang ? »
Et à ce vers de Cléopâtre :
Puiffe naître de vous un fils qui me reffemble.
Les fpectateurs , à fon avis , adherent ils
dans ce moment aux moeurs de Cléopâtre
ou d'Atrée : C'eſt le génie , c'eft l'art du
Poëte qu'on admire & qu'on applaudir
dans la peinture du crime comme dans
celle de la vertu . Que l'artifice d'un fourbe
, que l'habileté d'un méchant , que toute
fituation qui met la fottife & la friponnerie
en évidence , foit applaudie au théâtre ;
E vj
10S MERCURE DE FRANCE.
ce n'eft pas qu'on aime les fripons , mais
c'eft qu'on aime à les connoître : ce n'eft
pas qu'on mépriſe la bonté , l'honnêteté
dans les dupes , mais feulement les travers
ou les foibleffes qui les font donner dans
le piege , & dont on eftfoi- même exempt.
La preuve en eft que, fi le perfonnage dont
on fe joue eſt eſtimable , & que le tort
qu'on lui fait devienne férieux , la plaiſan--
terie ceffe & l'indignation lui fuccede . On
en voit l'exemple dans le cinquieme acte
du Tartufe , ce chef- d'oeuvre du théâtre
comique dont M. R. ne dit pas un mot.
Il eft vrai que les fripons , c'eft- à - dire
furtout les valets , font communément du
côté des perfonnages auxquels on s'intéreffe
, & qu'alors on fçait bon gré au fripon
de ce qu'il fait pour les fervir. Mais
obfervons que c'est toujours par intérêt.
pour d'honnêtes gens , & dans le cas unique
où la friponnerie ne va point au grave.
Il y a cependant nombre de Comédies
dont les moeurs font repréhenfibles à cet.
égard , & quelques-unes des pieces de Mo
liere peuvent être mifes dans cette claffe ;
mais ce n'eft ni le Tartufe , ni le Mifanthrope
, ni les Femmes fçavantes , ni aucune
de fes bonnes Comédies , & l'on ne doit
pas juger Moliere fur les fourberies de
Scapin. Il feroit d'autant moins jufte ,
DECEMBRE. 1758. 100
33
» c'eft M. R. qui parle , d'imputer à Mo
" liere les erreurs de fes modeles & de fon
fiecle , qu'il s'en eft corrigé lui -même. »›
Mais venons au plus férieux , & voyons
comment les vices de caractere font l'inftru
ment de fon comique , & les défauts naturels ,
le fujet. Dans le Tartufe , le fujet du comi→
que eft la confiance obftinée d'un honnête
homme pour un fcélérat. Cette confiance
eft- elle un défaut naturel ? Dans l'Ecole des
femmes & dans l'Ecole des maris , le fujet
da comique eft la prétention d'un Tuteur
jaloux à s'affurer du coeur de fa pupile , pare
la gêne & la vigilance. Cet abus de l'autorité
confiée eft-il un défaut naturel ? En
eft- ce un dans l'Avare que la manie de fe
priver foi- même & fes enfans , des befoins
d'une vie honnête , pour accumuler & en--
fouir des tréfors ? En eft-ce un dans les
Précieufes & dans les Femmes fçavantes
que la folie du bel- efprit & la négligence >
des chofes utiles ? en eft- ce un que l'aveugle
prévention du Malade imaginaire pour
fa femme & fon médecin , que la fotte
vanité de George- Dandin & du Bourgeois
Gentilhomme , que le foible du Mifanthrope
pour une coquette qui le trompe ?
& fi la bonté , la fimplicité naturelle de
quelques - uns de ces perfonnages eft las
caufe du ridicule qu'ils fe donnent , eft.co
10 MERCURE DE FRANCE.
{
à la caufe que Moliere l'attache ? la-t'i
confondue avec l'effet ?, M. Rouffeau peut
me répondre que le Public ne fait pas ces
diftinctions philofophiques , & que le mépris
attaché à l'effet rejaillit infailliblement
fur la caufe. C'eft de quoi je ne conviens
point. Que l'on mette au théâtre un homme
vertueux & fimple fans aucun de ces
vices de dupe dont j'ai parlé , & que l'Auteur
s'avife de le rendre le jouet de la fcene,
on verra fi le parterre n'en fera pas indigné
. Qu'un valet fe joue du vieil Euphémon
ou du pere du Glorieux , je paffe
condamnation , s'il fait rire. Le comique
de Moliere n'attaque donc pas des défauts
naturels ; mais des vices de caractere , la
vanité , la crédulité , la foibleffe , les prétentions
déplacées , & rien de tout cela
n'eft incorrigible.
L'examen de l'Avare & du Mifanthrope
vont rendre plus fenfible encore mon opinion
fur les moeurs du théâtre de Moliere.
« C'eft un grand vice , dit M. Rouffeau,
» d'être avare & de prêter à ufure ; mais
» n'en est - ce pas un plus grand encore à
» un fils de voler fon pere , de lui man-
» quer de refpect , de lui faire mille infultans
reproches , & quand ce pere irrité
» lui donne fa malédiction , de répondre
? d'un air goguenard qu'il n'a que faire de
DECEMBRE . 1758. 111
-
» fes dons ? Si la plaifanterie eft excellente ,
" en eft elle moins puniffable , & la
piece où l'on fait aimer le fils infolent
qui l'a faite , en eft- elle moins une école
» de mauvaiſes moeurs ? »
»
">
Suppofons que dans un fermon l'Orateur
dît à l'avare : Vos enfans font vertueux
, fenfibles , reconnoiffans , nés pour
être votre confolation ; en leur refufant
tout , en vous défiant d'eux , en les faifant
rougir du vice honteux qui vous domine ,
fçavez- vous ce que vous faites votre inflexible
dureté laffe & rebute leur tendreffe.
Ils ont beau fe fouvenir que vous
êtes leur pere , fi vous oubliez qu'ils font
vos enfans , le vice l'emportera fur la vertu
, & le mépris dont vous vous chargez
étouffera le refpect qu'ils vous doivent.
Réduits à l'alternative , ou de manquer de
tout , ou d'anticiper fur votre héritage
par des reffources ruineufes , ils diffiperont
en ufure ce qu'en ufure vous accumulez
; leurs valets fe ligueront pour dérober
à votre avarice les fecours que vos
enfans n'ont pu obtenir de votre amour.
La diffipation & le larcin feront les fruits
de vos épargnes , & vos enfans devenus vicieux
par votre faute & pour votre fupplice
, feront encore intéreffans pour le
Public que vous révoltez.
FIT MERCURE DE FRANCE.
Je demande à M. Rouffeau fi cette leçon
feroit fcandaleufe : hé bien , ce qu'annonceroit
l'Orateur , le Poëte n'a fait que le
peindre , & la Comédie de Moliere n'eft
autre chofe que cette morale en action .
Ni l'Orateur, ni le Poëte ne veulent encourager
par - là les enfans à manquer à ce
qu'ils doivent à leur pere ; mais tous les
deux veulent apprendre aux peres à ne pas
mettre à cette cruelle épreuve la vertu de
leurs enfans . Paffons aux moeurs du Mifanthrope
, que M. Rouffeau a choifies par
préférence comme le chef- d'oeuvre de
Moliere.
و و ن
"
95
« Je trouve , dit - il , que cette piece
» nous découvre mieux qu'aucune autre la
véritable vue dans laquelle Moliere a
compofé fon théâtre, & nous peut mieux
faire juger de fes vrais effets . Ayant à
plaire au Public , il a confulté le goût le
plus général de ceux qui le compofent .
» Sur ce goût il s'eft formé un modèle , &
fur ce modele un tableau des défauts
» contraires dans lequel il a pris fes carac-
» teres comiques , & dont il a diftribué les
divers traits dans fes pieces.
Arrêtons-nous un moment à cette théo
rie générale. Moliere , en confultant fon
fiecle , a donc vu qu'un ufage honnête de
fes biens étoit du goût général , & il a
DECEMBRE. 1758. 113
・
t
A
Il:
attaqué l'avarice ; qu'on aimoit à voir
chacun fe tenir dans fon état , & il a joué
le Bourgeois Gentilhomme ; qu'une femme
occupée modeftement de fes devoirs
étoit une femme eftimée , & il a jetté du
mépris fur les Précieufes & les Sçavantes ;
qu'une piété fimple & fincere infpiroit le
refpect , & il a démafqué le Tartufe ; que
la gêne & la violence dans le choix d'un
époux étoit une tyrannie odieufe , & ila
fait de deux tuteurs les jouets de deux
amants. Que M. Rouffeau me dife où est
le mal , & en quoi le goût du fiecle a nui
aux moeurs du théâtre de Moliere ? "
» n'a donc point prétendu , pourfuit- il ,
»former un honnête homme , mais un
» homme du monde ; par conféquent ik
»n'a point voulu corriger les vices , mais
» les ridicules ; & comme je l'ai déja dit ,
» il a trouvé dans le vice même un inftru-
» ment très-propre à y réuffir. " Si dans.
ces exemples que je viens de citer , & dans:
tous ceux qu'on peut tirer des bonnes
pieces de Moliere , excepté l'Amphitrion
qui n'eft point une Comédie , l'objet du
ridicule eſt une chofe honnête & louable ,
j'avoue que la prévention m'aveugle. Je
fens bien que tous les ridicules dont Moliere
s'eft joué , ne font pas ce que j'ai entendu
par les vices des fripons. Mais il eſt
4
114 MERCURE DE FRANCE.
des vices qui ne nuifent qu'à nous , & que
j'appelle les vices des dupes. C'eft de cette
derniere efpece de vices queMoliere a voulu
nous corriger, en faisant voir qu'ils nous
rendoient les jouets des fourbes. Il fçavoit
bien , ce Philofophe , qu'on ne corrigeoit
pas un fripon , & que ce n'étoit qu'en le
dénonçant qu'on pouvoit le déconcerter.
Allez perfuader à un Charlatan de ne pas
tromper le peuple , vous y perdrez votre
éloquence. C'eft au peuple qu'il faut apprendre
à fe défier du Charlatan . Voilà ,
felon moi , tout l'art de Moliere , & je ne
conçois rien de plus utile aux moeurs.
« Mais , reprend M. R , voulant expofer à
» la rifée publique tous les défauts oppofés
» aux qualités de l'homme aimable , de
l'homme de fociété ; après avoir joué tant
» d'autres ridicules , il lui reftoit à jouer
celui que le monde pardonine le moins , le
» ridicule de la vertu . C'est ce qu'il a fait
»dans le Mifanthrope .Vous ne fçauriez me
» nier deux chofes , ajoute le Cenfeur du
»
théâtre : l'ane, qu'Alcefte dans cette piece
>> eſt un homme droit , fincere , eſtimable ,
» un véritable homme de bien ; l'autre, que
» l'Auteur lui donne un perfonnage ridicu-
»le.»Vous ne fçauriez menier deux chofes ,
dirai-je à mon tour à M. Rouffeau ; l'une ,
qu'Alcefte eft un homme paffionné , vio
DECEMBRE . 1758. 115
lent , infociable ; l'autre, que dans la vertu
Moliere n'a repris que l'excès . Vous donnez
à Moliere le projet d'un fcélérat , &
je trouve dans fon Ouvrage le deffein du
plus honnête homme. Il feroit malheureux
pour vous que la raifon fût de mon
côté.
Imaginons pour un momentqu'an Auteur
dans un feul Ouvrage ait voulu attaquer
tous les vices de fon fiecle , & mettre le
fléau de la fatyre dans la main de l'un de fes
Acteurs. Quel perſonnage a t'il dû choisir ?
Un fage accompli ? Non : le fage eſt indulgent
& modéré. L'étude qu'il a faite de
lui- même l'a rendu modefte & compâtiffant.
I hait le crime , déplore l'erreur ,
aime la bonté , refpecte la vertu , & regarde
les vices répandus dans la fociété ,
comme un poifon qui circule dans le fein
de la nature humaine . S'il y applique
quelque remede , ce n'eft ni le fer , ni le
feu. Il fçait que le malade eft foible , inquiet
, difficile , & qu'il faut gagner fa
confiance pour obtenir fa docilité. Il parle
aux hommes comme un pere , & non com .
me un juge fon éloquence eft dans fes
entrailles , la douceur fe peint dans fes
yeux , la perfuafion coule de fes levres ;
mais le plaifir délicat de l'entendre n'étoit
pas un attrait pour la multitude. Le fage
116 MERCURE DE FRANCE .
au théâtre eût paru froid & n'eût point
attiré la foule. Un homme vertueux , plus
févere & plus véhément , fans aucun travers
, fans aucune foibleffe , eût indifpofé
tous les efprits. On n'amufe point ceux
qu'on humilie . Le Mifanthrope exempt de
ridicule , feroit tombé : M. Rouffeau l'avouera
lui-même. Il a donc fallu avoir
égard au vice le plus commun , je ne dis
pas de fon fiecle & de fon pays ; mais de
tous les lieux & de tous les temps , c'eſt àdire
à la malignité qui prend fa fource
dans l'amour-propre , & rendre le Cenfeur
ridicule par quelque endroit, pour confoler
à fes dépens ceux qu'humilieroit la cenfure.
Mais ce ridicule , en amufant le peuple
, ne devoit pas affoiblir l'autorité de
la vertu ; & le comble de l'art étoit de
compofer un caractere à la fois refpectable
& rifible , qualités qui femblent s'exclure
& que Moliere a fçu concilier. Tel a été
fon deffein en compofant ce bel Ouvrage ;
je ne crains pas de l'affurer. Ceci n'eft pas
une fubtilité vaine , c'eft l'effet que tout le
monde éprouve . On adore le fonds du
caractere du Mifanthrope : fa droiture , fa
candeur , fa fenfibilité infpirent la vénération
. Ah , Moliere que n'ai- je le bonheur
de reffembler à cet honnête homme ,
s'écrioit M. le Duc de Montaufier. Moliere
DECEMBRE. 1758 . 117 1
1
auroit donc bien manqué fon coup , s'il
eût voulu rendre la vertu ridicule ? Mais
cette même probité s'irrite , paffe les bornes
& tombe dans l'excès. Le Mifanthrope
déraifonne & devient ridicule , non pas
dans fa vertu , mais dans l'excès où elle
donne . Quoi ! lui dit- on ,
Vous voulez un grand mal à la nature humaine ?
Oui , j'ai conçu pour elle une effroyable haine...
Tous les pauvres mortels, fans nulle exception ,
Seront enveloppés dans cette averfion ?
Encoren eft-il bien dans le fiecle où nous ſommes...
Non , elle eft générale , & je hais tous les hommes.
C'eft de cet emportement que l'on rit ;
le Mifanthrope a beau le motiver , ce ne
peut être qu'un accès d'humeur : car au
fonds la haine qu'il a conçue pour les méchans
n'eft fondée que fur fon amour pour
les gens de bien , & fur la fuppofition qu'il
en refte encore. « S'il n'y avoit ni fripons ,
» ni flatteurs , dit M. Rouffeau , le Mifanthrope
aimeroit tout le monde ; mais
s'il n'y avoit pas de gens de bien, de gens
défintéreffés, il n'auroit plus aucun fajet
» de hair ni les flatteurs , ni les fripons.
»
33
On vient de lui lire des vers qu'il atrouvé
mauvais ; il le fait entendre avec ménagement
; il le dit enfin avec pleine franchife
; ſes amis lui reprochent ſa fincérité ;
118 MERCURE DE FRANCE.
c'eft alors qu'il devient extrême :
Je lui foutiendrai moi , que ſes vers font mauvais,
Et qu'un homme eft pendable après les avoir faits.
Comme on ne s'attend pas à ces traits, &
qu'ils confolent la vanité humiliée , on en
rit d'un plaifir malin caufé par la furpriſe ,
mais fans que le mépris s'en mêle ; & l'on
fembledire au Mifanthrope : Hé bien , Cenfeur
impitoyable , vous vous paſſionnez donc
auffi , vous déraisonn: z comme un autre ? M.
Routeau fe trompe fur les circonftances
qui , dans la premiere fcene , peuvent rendre
naturel l'emportement du Miſanthrope
; mais il me fuffit qu'il avance que cer
emportement fait dire auMifanthrope plus
qu'il ne penfe de fang froid ; c'eſt de cette
colere exaltée , de cette humeur qui déborde
, de cette impatience pouffée à bout
par le calme de Philinte, que Moliere a plaifanté
. Ce n'eft donc pas le ridicule de la
vertu qu'il a voulu jouer' ; mais un ridicule
qui accompagne quelquefois la vertu , &
qui naît de la même fource , une fougue
qui l'emporte au - delà de fes limites , une
âpreté qui la rend infociable, une extrême
févérité qui nous fait des crimes de tout ,
un zele inflammable que la contradiction &
les obitacles font dégénérer en fureur; voi-
Là ce que Moliere attaque dans le MifanDECEMBRE.
1758. 119
thrope; & pour le ramener aux fentimens de
T'humanité compâtilfante , il lui fait voir
qu'il eft homme lui - même , & qu'il peut
être , comme nous, le jouet de fes paffions,
Mais pour juftifier le deffein de Moliere ,
j'ai un témoignage auquel M. Rouſſeau ne
peut fe refufer : voici ce que je viens de lire.
Dans toutes les autres pieces de Moliere le
perfonnage ridicule eft toujours haïffable
ou méprifable ; dans celle- ci , quoique Alcefte
ait des défauts réels,dont on n'a pas tort
de rire , on fent pourtant au fond du coeur
un refpect pour lui , dont on ne peut fe dé- ·
fendre ... Moliere étoit perfonnellement
honnête homme , & jamais le pinceau d'un
honnête homme ne fçut couvrir de couleurs
odieufes les traits de la droiture & de
la probité. Il y a plus , Moliere a mis dans
la bouche d'Alceſte un fi grand nombre de
fes propres maximes , que plufieurs ont
cru qu'il s'étoit voulu peindre lui- même.»
Confrontons ce témoignage avec le fen-'
timent de M. Rouffeau . « Ayant à plaire
au Public , Moliere a confulté le goûr
» le plus général .... après avoir joué tant
» d'autres ridicules , il lui reftoit à jouer
>> celui que le monde pardonne le moins ,
» le ridicule de la Vertu : c'est ce qu'il a
» fait dans le Mifanthrope. » Il est évident
que l'une de ces deux opinions eft fauffe ; .
120 MERCURE DE FRANCE.
*
car fi Moliere , pour plaire à ſon ſiècle , a
voulu tourner la vertu en ridicule , un fi
lâche adulateur du vice n'étoit rien moins
qu'un honnête homme ; s'il a voulu fe
peindre lui-même dans Alcefte , il n'a pas
prétendu s'expofer à la rifée du public ;
s'il fait aimer & refpecter ce caractere fans
le vouloir , & en dépit de fon art , le
ridicule de la vertu n'eft donc pas celui
que le monde pardonne le moins. Que
M. Rouffeau accorde , s'il le peut , fon
opinion , avec l'autorité que je lui ai oppofée
; fon contradicteur , c'eft lui -même.
Le deffein de Moliere a donc été , en
compofant le caractere du Mifanthrope , de
fe fervir de fa vertu comme d'un exemple ,
& de fon humeur comme d'un fléau. Voilà
le vrai , tout le monde le fent .
Il lui a donné pour ami , non pas un de
ces honnêtes gens du grand monde , dont
les maximes reffemblent beaucoup à celles
des fripons , non pas un de ces gens fi
doux , fi modérés , qui trouvent toujours
que tout va bien , parce qu'ils ont intérêt
que rien n'aille mieux ; mais un de ces gens
qui , aimant le bien , & condamnant le
mal , fe contentent de pratiquer l'un , &
d'éviter l'autre , qui ne fe croyent ni affez
de vertus , ni affez d'autorité pour s'ériger
en cenfeurs publics , & faire le procès à la
nature
DECEMBRE . 1758. 121
8
nature humaine ; qui , fans être complices
ni partifans des vices deftructeurs de l'ordre
, tolerent les défauts , ménagent les
foibleffes , flattent les vaines prétentions ,
paffent légérement fur les épines de la fociété,
& s'épargnent les chagrins & les dégoûts
d'un déchaînement inutile . Un honnête
homme eft celui qui remplit fidele
ment les devoirs de fon état , & ce n'eft le
devoir d'aucun particulier d'exercer la police
du monde. Il eft vrai que Philinte , foit
manque de goût, foit excès de politeffe loue
des vers qui ne valent rien ; mais tout
menfonge n'eft pas un crime ; c'eft l'impor
tance du mal qui en fait la gravité. Je ne fais
même fi , dans la morale la plus auftere , il
ne vaut pas mieux flatter un homme fur
une bagatelle , que de s'expofer , par une
fincérité qui l'offenſe , à fe couper la gorge
avec lui. Du refte fi Moliere eût fait un vicieux
du Miſanthrope , il lui eût donné
pour contrafte un modele de vertu ; mais
comme il n'en fait qu'un homme infociable
, c'eft un modele de complaifance &
d'égards qu'il a dû lui oppofer. Philinte
n'eft donc pas le fage de la piece , mais ſeulement
l'homme du monde : fon fang froid
donne du relief à la fougue du Mifanthrope
; & quoique l'un de ces contraftes falle
rire aux dépens de l'autre , l'avantage &
F
1
122 MERCURE DE FRANCE.
l'afcendant que Moliere donne à Alcefte fur
Philinte , prouve bien qu'il lui deftinoit la
premiere place dans l'eftime des Spectateurs .
« Le tort de Moliere n'eft pas , felon M.
» Rouſſeau , d'avoir fait du Miſanthrope
» un homme colere & bilieux , mais de lui
» avoir donné des fureurs puériles fur des
fujets qui ne doivent pas l'émouvoir . Le
» caractere du Miſanthrope n'eft pas en la
difpofition du Poëte ; il eft déterminé
" par la nature de fa paffion dominante :
» cette paffion eft une violente haine du
» vice , née d'un amour ardent pour la vertu
, & aigrie par le fpectacle continuel
3, de la méchanceté des hommes ; il n'y
» a donc qu'une ame grande & noble qui
en foit fufceptible ... Cette contemplation
continuelle des défordres de la Société
le détache de lui - même pour fixer
» fon attention fur le genre humain
» Ce n'eft pas que l'homme ne foit toujours
» homme , que la paffion ne le rende fou-
» vent foible , injufte , déraisonnable , qu'il
» n'épie peut être les motifs cachés des ac-
» tions des autres avec un fecret plaifir d'y
voir la corruption de leurs coeurs , qu'un
petit mal ne lui donne fouvent une grande
» colere ... Voilà de quel côté le caractere
» du Mifanthrope doit porter fes défauts ; &
voilà de quoi Moliere fait un ufage admi-
و د
DECEMBRE . 1758 . 123
rable dans toutes les fcenes d'Alcefte avec
»fon ami... Qu'il s'emporte fur tous les
» défordres dont il n'eft que le témoin ...
"
"
mais qu'il foit froid fur celui qui ne s'a-
» dreffe qu'à lui ; qu'une femme fauffe le
» trahiffe , que d'indignes amis le deshon-
» norent , que de foibles amis l'abandon--
» nent , il doit le fouffrir fans en mur-
>> murer ; il connoît les hommes. Si ces
» diftinctions font juftes , Moliere a mal
» fait le Mifanthrope . Penfe- t'on que ce
»foit par erreur? non fans doute : mais voilà
» par où le defir de faire rire aux dépens
» du perfonnage l'a forcé de le dégrader
» contre la vérité du caractere. »
Si M. Rouffeau parle d'une vérité métaphyfique
, je ne lui difpute rien ; chacun
fe fait des idées comme il lui plaît. Le
Mifanthrope métaphyfique eft donc , fi
l'on veut , un être furnaturel qui aime
tous les hommes , excepté lui feul , qui
prend feu fur les injuftices qu'ils éprouvent
, & qui eft de glace pour celles qu'il
effuye lui-même, qui combat tous les vices,
hormis ceux qui lui nuifent ; auquel un
petit mal qui lui eft étranger, peut donner
une très-grande colere , & qui n'eft point
ému d'un très- grand mal qui lui eft perfonnel.
Mais Moliere n'a pas voulu peindre un
perfonnage idéal. Le Mifanthrope, tel qu'il
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
l'a vu dans la nature,fe comprend au moins
dans le nombre des hommes qu'il aime ; il
ne donne pas dans l'abfurde inconféquence
de regarder comme des inclinations baffes le
foin de fon honneur , de fa renommée, de fon
repos , de fa fortune , en un mot de ces mêmes
biens auxquels il ne peut fouffrir que
l'on porte atteinte dans fes femblables ; il
n'a point une ame fenfible pour eux , &
une ame impaffible pour lui ; & cette
trempe de caractere , qui reçoit de fi vives
impreffions des plaies faites à l'humanité ,
n'eft pas impénétrable aux traits qui font
lancés contre lui - même. Je crois bien que
le courage & la force étouffent fes plaintes
quelquefois ; mais enfin l'homme est toujours
homme. Moliere a donc trés- bien pris , je
ne dis pas le caractere idéal , mais le caractere
réel du Mifanthrope , tel qu'il le
voyoit dans le monde , & qu'il vouloit le
corriger.
Du refte j'avoue que je ne conçois pas le
Mifanthrope de M. Rouffeau . Si la connoiffance
qu'il a des hommes , doit l'avoir
préparé aux trahifons de fa maîtreffe , aux
outrages & à l'abandon de fes amis , à l'iniquité
de fes Juges , il doit donc être férieufement
convaincu que tous les hommes
font perfides & méchans , & cela pofé , il
doit n'aimer perfonne. Comment eft- il
DECEMBRE. 1758 . 125:
donc fi touché des défordres d'un monde
où il n'aime rien ? Il hait le vice , il aime
la vertu ; mais le vice & la vertu ne font
rien de réel que relativement aux hommes.
Que lui importe la guerre des vautours ,
fi la fociété n'a plus de colombes ?
:
Dira-t'on que le Mifanthrope aime les
hommes quels qu'ils foient , & ne hait en
eux que le vice ? C'eſt le caractere du fage
tel que je l'ai peint ; mais ce n'eft pas le
caractere du Mifanthrope. Celui- ci enveloppe
dans fa haine , & le vice, & le vicieux ;
il détefte dans les méchans les ennemis des
gens de bien mais s'il eft perfuadé qu'il
y a des gens de bien dans le monde , il eft
naturel qu'il ait cette opinion de fes juges ,
de fes amis , de fa maîtreffe , & lorf
que l'iniquité , la perfidie , la trahifon
qu'il en éprouve , le tire de cette douce erreur
, il doit en être d'autant plus affecté
que ces coups rompent les derniers liens qui
l'attachoient à fes femblables.
Le Mifanthrope, que rien de perfonnel
ne touche , & qui fe paffionne fur tout ce
qui lui eft étranger , eft donc , felon moi ,
in être fantastique , & Moliere , pour rendre
le fien d'après nature , a dû le peindre
comme il a fait.
M. Rouffeau ne doute pas que , fuivant
fon deffein , le caractere d'Alcefte n'eût fair
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
incomparablement plus d'impreffion ; mais
le Parterre alors n'auroit pû rire , dit- il ,
qu'aux dépens de l'homme du monde , &
l'intention de l'Auteur étoit qu'on rît aux
dépens du Mifanthrope. Mais que l'on fe
rappelle la pofition de ce perfonnage ; il
accable fon ami de reproches , humilie
Oronte , apoftrophe les Marquis , & leur
impofe filence , confond & refufe Célimene,
domine d'un bout de la piece à l'autre ,
efface tout , n'eft jamais effacé , & fort du
Théâtre , ennemi de la nature entiere , autant
admiré qu'applaudi . Voilà donc le.
perfonnage que Moliere a voulu humilier
pour flatter le goût de fon fiecle . Si Moliere
a prétendu faire briller Philinte aux.
dépens d'Alcefte , jamais Auteur , j'oſe le
dire , n'a été plus mal adroit.
Philinte a loué la chûte du Sonnet d'Oronte
, le Mifanthrope indigné , lui dit :
La pefte de ta chûte , empoiſonneur au diable ,
En euffe-tu fait une à te caffer le nez.
jeu
M. Rouffeau défapprouve avec raiſon ce
de mots, & il s'écrie : Et voilà comme on
avilit la vertu ! Je n'ai qu'à citer du même
rôle cinq cens des plus beaux vers & des plus
applaudis qu'on ait jamais faits , & à m'écrier
à mon tour , Et voilà comme on honore la verm
! Eft- il poſſible que d'un frivole jeu de
DECEMBRE. 1758. 127
mots qui , dans la vivacité , peut échapper
à tout le monde , on tire une conféquence
deshonorante pour la mémoire d'un homme
qu'on fait profeffion d'admirer ? M.
Rouffeau d'après fon idée trouve que Moliere
a affoibli les traits qui caractérisent
le Mifanthrope , & voici la preuve qu'il en
donne.
« On voit Alcefte tergiverfer & ufer dè
détour pour dire fon avis à Oronte . Ce
n'eft point là le Mifanthrope , c'eft un honnête
homme du monde qui fe fait peine de
tromper celui qui le confulte. La force du
caractere vouloit qu'il lui dît brufquement :
Votre Sonnet ne vaut rien , jettez - le au
feu ; mais cela auroit ôté le comique qui
naît de l'embarras du Mifanthrope , & de
fes je ne dis pas cela répétés , qui pourtant
ne font au fonds que des menfonges. » Les
je ne dis pas cela font très- plaifans ; mais
ce n'eft point aux dépens du Mifanthrope
qu'ils font rire : du refte il ne faut que favoir
diftinguer la groffiéreté de la franchife
pour juftifier cette réticence. Le Mifanthrope
de Moliere a vécu trente ans
dans le monde ; il ne feroit. pas vraifemblable
qu'on l'y eût fouffert , s'il ne favoit
pas marquer , en héfitant de dire une vérité
fâcheufe , qu'il lui en coûte de déplaire à
celui qui l'a confulté, Je ne dis pas cela ,
Fiv.
128 MERCURE DE FRANCE:
n'eft rien moins qu'un menfonge , c'eft la
vérité même préfentée avec ménagement ,
& j'en appelle à tous ceux qui l'entendent ;
Oronte ne s'y méprend point . Or , M.
Rouffeau fçait bien que le menfonge n'eft
pas dans les mots ; & il me feroit aifé de lui
prouver , par fon propre exemple , que ,
fans déguifer la vérité , on peut la couvrir
d'un voile modefte. Le Mifanthrope répéte
à Oronte , je ne dis pas cela ; fi Philinte
lui demandoit: Hé que dis tu donc , traître ?
la réponſe feroit facile : Je ne fuis point
traître , je me fais entendre , je dis ce qu'exige
l'honnételé , & ce que permet la bienféance.
M. Rouffeau demande jufqu'où peuvent
aller les ménagemens d'un homme
vrai ; je lui réponds , exclufivementjufqu'à
l'équivoque. Suivant fes principes
le Mifanthrope doit n'ufer d'aucun détours
, & dire crument tout ce qu'il penſe.
Si Moliere eût voulu mettre un tel perfonnage
fur la fcene , il l'eût pris au fond
des forêts.
Mais il eft inutile de donner au Théâtre
des leçons d'une morale outrée , qu'il ne
feroit ni poffible ni honnête de pratiquer
dans le monde , où l'on peut très bien ,
quoi qu'en dife M. Rouffeau , n'être ni
fourbe ni brutal. Moliere n'a donc pas
-
DECEMBRE. 1758. 129
prétendu , ni pu prétendre dégrader la vérité
& la vertu, en les faifant un peu moins
farouches que M. Rouffeau ne l'exige ; &
franchement il n'y a qu'un Philofophe qui
regrette le temps où l'homme marchoit à
quatre pattes , qui puiffe trouver le Mifanthrope
de Moliere trop doux & trop civilife.
M. R. dit lui- même de ce perfonnage :
* l'intérêt de l'Auteur eft bien de le rendre
ridicule, mais non pas fou ; & c'eft ce qu'il
paroîtroit aux yeux du Public , s'il étoit
tout- à-fait fage. » Après l'efquiffe que
j'ai tracée du caractere du fage , tel que je
le conçois , il eft inutile d'ajouter que le
Mifanthrope de M. Rouffeau n'eft pas digne
à mes yeux de ce titre : il eft plus inutile
encore de réfuter fa conclufion contre
la morale du Mifanthrope & de tout le
Théâtre de Moliere . Si les principes font
détruits , la conféquence tombe d'elle- même.
Lafuite au Mercure prochain.
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Résumé : SUITE de l'extrait de la Lettre de M. Rousseau de Geneve à M. d'Alembert, sur les Spectacles.
Dans une lettre à M. d'Alembert, M. Rouffeau critique les spectacles, notamment la tragédie et la comédie. Il estime que la tragédie suscite les passions qu'elle prétend condamner et que la comédie, en reflétant les mœurs contemporaines, est encore plus dangereuse. Rouffeau considère la comédie comme pernicieuse, même lorsque le plaisir comique repose sur un vice humain. Il admet que le théâtre, bien que purgé de son ancienne indécence, n'est pas encore suffisamment moralisé et propose de bannir certains auteurs, ne permettant que des comédies honnêtes et morales. L'auteur de la lettre conteste cette vision en soulignant que les individus vicieux se reconnaissent encore moins dans un discours de morale. Il rappelle que les faux dévots et les usuriers n'appréciaient pas se voir représentés dans des œuvres comme 'Le Tartuffe' de Molière. Il conclut que la comédie peut avoir une utilité morale en peignant fidèlement les mœurs et en rendant les vices ridicules. Le texte discute de la fonction et de l'impact de la comédie, en particulier celle de Molière. La comédie permet de dénoncer et d'humilier les vices en les exposant sur scène, mais elle doit rester vraisemblable et naturelle pour être efficace. Molière exagère les traits des personnages pour les rendre reconnaissables sans les déformer. La comédie vise une satire collective, réunissant les traits les plus marquants d'un vice donné. L'illusion théâtrale repose sur la vérité de l'imitation, et toute divergence avec la nature rompt cette illusion. Le texte critique l'idée que Molière serait une 'école de vices', affirmant que ses pièces montrent plutôt les conséquences négatives des vices et des mauvaises actions. Molière choisit de représenter des personnes honnêtes mais faibles ou crédules, punies non pour leur bonté, mais pour leurs travers ou faiblesses. Les exemples incluent 'Le Bourgeois Gentilhomme', 'George Dandin', 'Le Malade imaginaire', et 'Les Tuteurs jaloux'. Molière ne ridiculise pas l'honnêteté pure et simple, mais plutôt les défauts des personnages honnêtes. Le texte critique l'interprétation de M. Rousseau, affirmant que Molière n'a jamais eu l'intention de glorifier les fripons. Les pièces de Molière visent à corriger les vices et à encourager la vertu, en montrant les conséquences des erreurs des personnages honnêtes mais imprudents.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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102
p. 162-175
COMEDIE FRANÇOISE.
Début :
ON a continué sur ce Théâtre la Piéce intitulée Heureusement , dont nous [...]
Mots clefs :
Analyse, Sentiment, Émotion, Conte, Heureusement, Comédie, Estampe, Tragédie, Anecdote
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texteReconnaissance textuelle : COMEDIE FRANÇOISE.
COMEDIE FRANÇOISE.
ONNa continué fur ce Théâtre la
Piéce intitulée Heureufement , dont nous
avons parlé dans le précédent Mercure ;
fon fuccès nous engage à en donner
une analyfe.
EXTRAIT d'HEUREUSEMENT ,
Comédie en Vers , en un Acte , par
M. ROCHON DE CHABANNES.
PERSONNAGES.
M. LISBAN ,
Mde LISBAN ,
LINDOR ,
MARTON ,
PASQUIN ,
ACTEURS.
!
M. Préville.
Mlle Huffe.
M. Molé.
Mlle Dangeville.
M. Dubois.
La Scène eft dans l'appartement de Mde Lisban.
JANVIER. 1763. 163
1
Caractères des Perfonnages.
M. LISBAN eft un mari fur le retour
de l'âge , confiant , avec la fauffe
'prétention d'être un homme agréable &
amufant. Mde LISBAN ,une jeune femme
de vingt ans , étourdie , fans expérience
, mais éffentiéllement honnête.
LINDOR,un jeune homme de feize ans,
nouvellement dans le fervice , ne refpirant
que l'amour & la gloire , un caractère
enfin vraiment nationnal. MARTON
, une Soubrette vive , gaye & franche.
PASQUIN , un valet fans autre action
dans la Piéce qu'une fimple commiffion
de la part de LINDOR, mais dans
le rôle duquel il y a cependant quelques
petits détails de portrait affez agréables.
ANALYSE.
Mde LISBAN aime LINDOR fon petit
parent,beaucoup plus qu'elle ne croit;
MARTON l'aime auffi , mais ne s'en
fait point accroire à elle- même fur ce
fentiment. Mde LISBAN regarde LINDOR
comme un enfant fans conféquence
& MARTON comme un enfant fort
dangereux . La premiere compte beaucoup
fur elle-même la feconde n'y
compte point du tout & fait très-bien.
Tel eft le précis de l'entretien entre
164 MERCURE DE FRANCE .
Mde LISBAN & MARTON dans la
premiere Scène. M. LISBAN vient pour
emmener fa femme fouper avec lui
chez une Madame DORMENE . Mais
elle avoit déja pris fon parti fur ce foupër
: un attrait fecret donne d'autres affaires
à fon coeur ; cette Madame DORMENE
eft une femme qui l'ennuye ,
une migraine lui fert d'excufe . Le mari
confent à y aller feul , mais avant de
fortir , il apprend à fa femme que LINDOR
va partir pour l'armée. Elle eft
un peu troublée de cette nouvelle ; il
en plaifante à fa maniere & fort.
MARTON,qui a remarqué l'émotion
de fa Maîtreffe en apprenant le départ
de LINDOR , lui en fait malignement
la guerre , & Mde LISBAN s'obftine à
ne pas vouloir convenir de fa foibleffe.
Le valet de LINDOR vient annoncer
le départ de fon Maître , & demande
pour lui un moment d'audience ; on
fait beaucoup de réfiftances fondées fur
l'absence du mari ; MARTON les fait
ceffer & dit à PASQUIN d'aller chercher
fon Maître . Mde LISBAN gronde
MARTON de l'expofer ainfi dans une
démarche équivoque ; mais en fe retirant
elle lui recommande de la faire
avertir quand LINDOR viendra .
JANVIER. 1763 . 165
MARTON, reftée feule , fait des réfléxions
fur les fentimens de fa Maîtreffe
pour LINDOR , & ne fe déguife point
les fiens pour le même objet. Le jeune
Etourdi arrive en habit uniforme & le
chapeau fur la tête. Il aime fa coufine ,
il aime MARTON , dans le vrai , il aime
toutes les jolies femmes ; mais bien plus
qu'elles alors , il aime fon nouvel état
il est enchanté de fon habit d'ordonnancę
, & veut que MARTON le foit de
même .
,
Il parle guerre , amour , combats
maîtreffe , chevaux ; c'eft enfin ce qu'on
appelle un franc Poliffon . Mde LISBAN
le furprend avec MARTON même
fcène , mêmes folies , mais avec des
nuances différentes ; il eft plus galant
avec fa coufine , c'eft un Francois qui
en compte à une jolie femme. On fert
une colation ; il ne peut décemment y
avoir de foupé chez là coufine , à caufe
de la migraine & de l'abfence du Mari .
Les deux jeunes têtes , Mde LISBAN &
LINDOR fe mettent cependant à table
pour manger des fruits , des confitures ,
& c. M. LISBAN s'eft avifé de rompre fa
partie de fouper , pour faire le cadeau
à fa femme de revenir paffer la foirée
avec elle . On entend fon carroffe , on
166 MERCURE DE FRANCE.
temps ,
eft un peu déconcerté , & MARTON dit
qu'il faut faire cacher LINDOR . Elle
n'attend pas les ordres de Mde LISBAN ,
elle s'empare du jeune homme qui court
précipitament pour la fuivre & fe fauver
dans le falon. M. LISBAN entre
auffi-tôt que LINDOR eft retiré. Mde
LISBAN qui n'approuve pas l'étourderie
de MARTON , eft vingt fois
fur le point d'avouer que L IN DOR eft
dans la maifon ; mais fon mari , qui
parle toujours , ne lui en laiffe pas le
il débite avec confiance fes mauvaifes
plaifanteries , & développe la fotte
fatuitéde fon caractère , avec une bonne
foi très -comique . Il croit fa femme trop
heureufe de le pofféder. Il fe mocque de
tous ceux qui lui font la cour, il les plaint,
il les plaifante , il les défie ; il défie fa
femme elle-même , en un mot il eſt d'un
ridicule achevé. Mde LISBAN que tous.
fes propos -là ennuiroient en tous temps,
en eft impatientée dans fa fituation actuelle
. Elle veut fe retirer & prie ſon mari
de lui donner la main jufqu'à fon appartement
pour l'éloigner du voifinage de
l'endroit où elle foupconne LINDOR .
La bêtife déconcerte fouvent toutes les
mefures de la prudence , c'eft ce que
fait celle de M. LISBAN ; il veut abfoluJANVIER.
1763. 167
ment, pour l'amufer,lui aller chercher un
conte , & ce conte qui eft HEUREUSEMENT
, eft fort malheureuſement
dans le falon voifin , il y court. On doit
juger de l'embarras & des perpléxités de
Mde LISBAN , fon mari va tout découvrir.
Elle eft dans la plus grande agitation
lorfqu'il reparoît en jettant de grands
éclats de rire. Il a furpris LINDOR aux
genoux de MARTON ; ilvoit cela en plaifanterie
, & ne voit que cela ; il en fait.
le récit à fa femme, qui refpire en voyant
dequelle façon il prend le change . C'eſt
ainfi que fe dénoue la Piéce. Le mari ,
qui croit avoir le point de vue très-fin
fe félicite d'être arrivé chez lui très-àpropos.
Il fait des applications d'Heureufement
dans fon tourordinaire de plaifanterie
; mais dans fon opinion tout l'Heureufement
tombe fur MARTON ; & Mde
LISBAN , dont l'honneur eft fauvé , expofe
dans un Aparté , le but moral de
l'Ouvrage .
M. LISBAN.
9
Voilà de ces hazards. •
Mde LISBA N. ( à part. )
Qui fauvent l'innocence
Du danger oùſouvent l'expofe une imprudence
168 MERCURE DE FRANCE .
Pour donner une légére idée du ſtyle
de cette Piéce , nous allons rapporter le
peu de détails que les bornes de cet Article
peuvent nous permettre.
MARTON , dans la premiere Scène
trace ainfi le portrait du jeune . LINDOR
:
C'eſt un vrai Poliſſon , un Polifſon charmant ,
Il s'aime, il fe contemple, il court dans une glace
Admirer de fon port l'élégance & l'audace ;
Il nous fait admirer fa jambe , fon mollet ,
>> S'ils étoient emportés , dit- il , par un boulet ,
» Là , ſerieuſement ce feroit grand dommage !
» Eh bien j'aurois la croix ; oui la croix à mon âge,
» La croix pour une jambe ! Ah ! de bon coeur ,
» ma foi ,
> Je les facrifierois toutes deux pour le Roi.
Il tire fon épée , & bravant nos allarmes ,
» Une , deux , trois , à vous , & rendez - moi les. 22
>> armes ,
Nous dit-il. Un fufil vient àfrapper les yeux ; .
Il le met fur l'épaule & fait le merveilleux ,
Enfonce fiérement fon chapeau fur la tête ,
Va de droite & de gauche , avance un pas , arrête ,.
Nous ajuste , fait feu , s'amufe de nos cris ,
Et vole dans nos bras pour calmer nos eſprits.
Dans une Scène où Mde LISBAN
reproche
JANVIER . 1762. 169
reproche à LINDOR d'avoir l'air fi
content fur le point de la quitter , il lui
répond :
Audacieux Amant , Soldat vraiment François ,
Je n'ai jamais formé que deux ardens ſouhaits ,
De réduire une Belle & venger ma patrie.
La moitié de mes voeux fera bientôt remplie ;
Je pars , & je vaincrai : j'eſpére à mon retour
Joindre aux lauriers de Mars les myrthes de l'Amour.
OBSERVATIONS.
Le Conte d'où l'Auteur de la Comédie a tiré
fon Sujet , n'étant lui-même qu'un exemple moral
du hazard heureux , auquel les plus honnêtes femmes
doivent fouvent leur innocence , ne pouvoit
lui fournir une action bien intriguée ni complette.
Mais on doit , en rendant jultice à cet Auteur ,
lui fçavoir gré du joli Tableau qu'il a fait de ce
Sujet , fur la Scéne , & du comique agréable
qu'il a répandu dans les détails , fans blefler trop
fortement les bienſéances ſi délicates à conferver
dans un Sujet de cette nature . Quoique l'idée générale
d'Heureufement foit due primitivement à
l'Auteur des Contes Moraux , on doit convenir
cependant que prefque tout ce qu'il y a de Dramatique,
appartient à l'Auteur de la Comédie , &
même dans la partie de l'invention . Si, par exemple,
il a emprunté duConte le trait général du caractère
de LINDOR ,tous les détails du portrait (ont
de lui , excepté le Couplet où LINDOR dit à Mde
LISBAN qu'il reviendra bleffé , ce qui eft l'imita-
I.Vol. H
170 MERCURE DE FRANCE.
tion d'un des détails du Conte. Il en eft de même
du retour de M. LISBAN , pour venir caufer &
ennuyer la femme. Mais les ris de ce mari , à la
découverte qu'il fait de LINDOR avec MARTON ,
& toute la tournure de ce dénoûment font de
l'Auteur du la Comédie. Le plaifir qu'elle a paru
faire au Public , pendant onze Repréſentations de
fuite , autorife la confiance avec laquelle nous en
annonçons l'impreffion .
Cette Comédie imprimée , fe vend à Paris , chez
-SEBASTIEN JORRY rue & vis-à-vis la Comédie
Françoife. Prix vingt-quatre fols.
"
Cette Edition elt ornée d'une Eſtampe qui repréfente
le moment de la colation . Au bas de
l'Estampe , on voit les Armes de S. A. S. Monfeigneur
le PRINCE DE CONDÉ & pour Epigraphe,
le Vers : Je vais donc boire à Mars , qu'adreffa
Mlle HUSSE. très- refpectueufement à ce Prince , le
jour de la premiere Repréfentation de cette Piéce.
Voyez la Relation de ce fait dans le Mercure précédent.
Je finis cet Article par des Vers de
'Auteur à Mlle DANGEVILLE.
Un aurre Auteur que moi, charmante Dangeville,
Te loueroit fur ton jeu naturel & facile ,
Te repréfenteroit dans le facré vallon
Couronnant de lauriers les enfans d'Apolton,
Donnant à leur Ouvrage une nouvelle vie ;
Mais j'aime mieux louer ton coeur que con génie
Chez toi , parmi les tiens , au fein de tes amis ,
Recus avec candeur , mais avec choix admis :
Voci la belle Scène, ou loin de l'oeil du monde
JANVIER. 1763. 171
Tu m'as fçu pénétrer d'une eftime profonde ;
C'eft le Tableau touchant qui s'eft offert à moi :
On t'admire au Spectacle , on t'adore chez toi .
*.
Le Jeudi 2 Décembre , le fieur Bou-
RET,, fi connu & fi agréable au Public
dans un genre & fur un Théâtre différent
, a débuté fur celui de la Comédie
Françoife , par le rôle de Turcaret dans
la Comédie de ce nom , & par celui de
Crifpin dans Crifpin rival de fon Maître.
Il fut accueilli du Public très-favorablement.
On parut plus content de
fon jeu dans la feconde Piéce que dans
la premiere. Il avoit encore la crainte
& l'embarras que doit infpirer un Tribunal
auffi impofant qu'eft le Public à
ce Théâtre , beaucoup moins indulgent
pour fon Spectacle national dont il prife
le mérite réel , que pour ceux à qui il
permet de l'amufer , fans autant de délicateffe
fur le choix des moyens. Il a
continué fon début dans cette Piéce de
Turcaret & par le rôle de Crifpin des
Folies amoureufes , par celui d'un des
Ménechmes , de Sofie dans Amphitrion ,
de Crifpin Médecin , de Crifpin dans le
Légataire , du Valet dans l'Impromptu
de Campagne , dans le Joueur , dans
Pourceaugnac , & c. Le refultat des Ju-
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
gemens du Public fur cet Acteur , dans
ces différens rôles , nous a paru être, qu'il
feroit utile à ce Théâtre , furtout lorfque
l'exercice & l'expérience lui auroient
entiérement fait acquérir la fineffe
du comique que l'on y éxige.
Le Lundi 6 Décembre on donna
pour la premiere fois Eponine , Tragédie
nouvelle , retirée par l'Auteur après
la feconde repréfentation. Quoique le
Public ait paru juger que l'Auteur de
la Tragédie n'eût pas profité de tour
l'intérêt dont le Sujet étoit fufceptible ,
& qu'il ait eu à attendre jufqu'au troifiéme
A&te le commencement de l'action
tragique, les applaudiffemens qu'on
a donnés & qui étoient dûs à plufieurs
beautés diftinguées dans cette Piéce ,
doivent encourager cet Auteur à mériter
des lauriers qu'il femble fait pour
cueilir Ha premiere fois qu'il fe repréfentera
dans la carrière .
On a remis & continué, fur le même
Théâtre, ZELMIRE , Tragédie nouvelle
de M. DU BELLOY , donnée pour la
premiere fois le Printemps dernier. Cette
Piéce eft rendue avec une chaleur admirable
par les Acteurs , & cette remife
a beaucoup de fuccès. Nous avons donné
dans deux de nos Mercures antéJANVIER.
1763. 173
rieurs , des détails très- étendus fur cette
Tragédie .
Les Comédiens François répétent une
Comédie nouvelle en trois A&tes & en
Vers , intitulée Du Puis & Defronais ,
Sujet tiré du Roman des Illuftres Françoifes.
ANECDOTE fur feu M. SARRAZIN,
ancien Acteur du Théâtre François ,
décédé à Paris le 15 Novembre dernier
, & inhumé le 16 à S. Sulpice fa
Paroiffe.
Feu M. SARRAZIN , né à Dijon , étoit
d'une très-honnête famille . Son goût
pour le Théâtre l'avoit engagé dans plufieurs
Sociétés qui en faifoient leur amufement
, qui avoient acquis affez d'art
pour faire celui de beaucoup d'Amateurs
de ce genre . La plus remarquable de ces
Sociétés , où primoit M. SARRAZIN, repréfentoit
affez fréquemment au Château
de S. Ouën , appartenant alors à
feu M. le Duc de Gêvres , qui avoit bien
voulu accorder cette permiffion. C'eſt
de cette Société , & fans avoir joué ni
dans les Provinces , ni fur aucun Théâtre
Public , que M. SARRAZIN , dans
H iij
174 MERCURE DE FRANCE.
un âge où l'on eft ordinairement trèsformé
, avoit paffé tout de fuite au Théâtre
de la Comédie Françoife . Il y débuta
le 3 Mars 1729 par le rôle d'Oedipe
, dans la Tragédie de ce nom de
P. CORNEILLE ; le fuccès de ce début
fut fi favorable , que dès le 22 du même
mois , M. SARRAZIN fut reçu pour
doubler le célébre BARON dans l'emploi
des Rois. Après la mort de ce dernier
, arrivée le 22 Décembre 1729 , M.
SARRAZIN fut confirmé dans fon emploi
, préférablement à M. BERCI , par
un ordre du mois de Janvier 1730. Il
fut gratifié de la penfion de 1000 liv. à
la mort de M. DU CHEMIN en 1756.
L'année fuivante , il fut affligé d'une extinction
de voix qui l'empêcha de remplir
fon fervice jufqu'au mois d'Avril
1759 , qu'ilife retira du Théâtre avec
le Brévet de penfion de la Comédie de
1500 liv. conformément à l'Arrêt du
Confeil du 18 Juin 57 enregistré au
Parlement. Ainfi M. SARRAZIN a resté
30 ans à la Comédie , où il a fervi avec
un fuccès très-diftingué , jufqu'à la fin
de fà carriere. Dans les premieres an
nées , on lui reprochoit quelques difgraces
dans l'action , & peu d'enfem
ble dans l'habitude du corps ; mais ces
JANVIER. 1763... 175
légers défauts étoient fi heureufement
couverts par la partie du fentiment , qui
étoit naturelle & d'un effet admirable
dans cet Acteur . On fe reffouvient encore
avec fenfibilité , des larmes qu'il a
fait verfer dans beaucoup de rôles tragiques
de fon emploi & de l'attendriffement
qu'il faifoit éprouver dans les
Peres du HAUT COMIQUE .
N. B. La Penfion du feu Sr. SARRAZIN
a été donnée au S. ARMAND , le
plus ancien des Comédiens , fervant
actuellement au Théâtre François . Le
Roi a accordé à la Demoiſelle Du-
MESNIL , une penfion particuliere de
1000 liv. affignée fur le fond des Menus
.
ONNa continué fur ce Théâtre la
Piéce intitulée Heureufement , dont nous
avons parlé dans le précédent Mercure ;
fon fuccès nous engage à en donner
une analyfe.
EXTRAIT d'HEUREUSEMENT ,
Comédie en Vers , en un Acte , par
M. ROCHON DE CHABANNES.
PERSONNAGES.
M. LISBAN ,
Mde LISBAN ,
LINDOR ,
MARTON ,
PASQUIN ,
ACTEURS.
!
M. Préville.
Mlle Huffe.
M. Molé.
Mlle Dangeville.
M. Dubois.
La Scène eft dans l'appartement de Mde Lisban.
JANVIER. 1763. 163
1
Caractères des Perfonnages.
M. LISBAN eft un mari fur le retour
de l'âge , confiant , avec la fauffe
'prétention d'être un homme agréable &
amufant. Mde LISBAN ,une jeune femme
de vingt ans , étourdie , fans expérience
, mais éffentiéllement honnête.
LINDOR,un jeune homme de feize ans,
nouvellement dans le fervice , ne refpirant
que l'amour & la gloire , un caractère
enfin vraiment nationnal. MARTON
, une Soubrette vive , gaye & franche.
PASQUIN , un valet fans autre action
dans la Piéce qu'une fimple commiffion
de la part de LINDOR, mais dans
le rôle duquel il y a cependant quelques
petits détails de portrait affez agréables.
ANALYSE.
Mde LISBAN aime LINDOR fon petit
parent,beaucoup plus qu'elle ne croit;
MARTON l'aime auffi , mais ne s'en
fait point accroire à elle- même fur ce
fentiment. Mde LISBAN regarde LINDOR
comme un enfant fans conféquence
& MARTON comme un enfant fort
dangereux . La premiere compte beaucoup
fur elle-même la feconde n'y
compte point du tout & fait très-bien.
Tel eft le précis de l'entretien entre
164 MERCURE DE FRANCE .
Mde LISBAN & MARTON dans la
premiere Scène. M. LISBAN vient pour
emmener fa femme fouper avec lui
chez une Madame DORMENE . Mais
elle avoit déja pris fon parti fur ce foupër
: un attrait fecret donne d'autres affaires
à fon coeur ; cette Madame DORMENE
eft une femme qui l'ennuye ,
une migraine lui fert d'excufe . Le mari
confent à y aller feul , mais avant de
fortir , il apprend à fa femme que LINDOR
va partir pour l'armée. Elle eft
un peu troublée de cette nouvelle ; il
en plaifante à fa maniere & fort.
MARTON,qui a remarqué l'émotion
de fa Maîtreffe en apprenant le départ
de LINDOR , lui en fait malignement
la guerre , & Mde LISBAN s'obftine à
ne pas vouloir convenir de fa foibleffe.
Le valet de LINDOR vient annoncer
le départ de fon Maître , & demande
pour lui un moment d'audience ; on
fait beaucoup de réfiftances fondées fur
l'absence du mari ; MARTON les fait
ceffer & dit à PASQUIN d'aller chercher
fon Maître . Mde LISBAN gronde
MARTON de l'expofer ainfi dans une
démarche équivoque ; mais en fe retirant
elle lui recommande de la faire
avertir quand LINDOR viendra .
JANVIER. 1763 . 165
MARTON, reftée feule , fait des réfléxions
fur les fentimens de fa Maîtreffe
pour LINDOR , & ne fe déguife point
les fiens pour le même objet. Le jeune
Etourdi arrive en habit uniforme & le
chapeau fur la tête. Il aime fa coufine ,
il aime MARTON , dans le vrai , il aime
toutes les jolies femmes ; mais bien plus
qu'elles alors , il aime fon nouvel état
il est enchanté de fon habit d'ordonnancę
, & veut que MARTON le foit de
même .
,
Il parle guerre , amour , combats
maîtreffe , chevaux ; c'eft enfin ce qu'on
appelle un franc Poliffon . Mde LISBAN
le furprend avec MARTON même
fcène , mêmes folies , mais avec des
nuances différentes ; il eft plus galant
avec fa coufine , c'eft un Francois qui
en compte à une jolie femme. On fert
une colation ; il ne peut décemment y
avoir de foupé chez là coufine , à caufe
de la migraine & de l'abfence du Mari .
Les deux jeunes têtes , Mde LISBAN &
LINDOR fe mettent cependant à table
pour manger des fruits , des confitures ,
& c. M. LISBAN s'eft avifé de rompre fa
partie de fouper , pour faire le cadeau
à fa femme de revenir paffer la foirée
avec elle . On entend fon carroffe , on
166 MERCURE DE FRANCE.
temps ,
eft un peu déconcerté , & MARTON dit
qu'il faut faire cacher LINDOR . Elle
n'attend pas les ordres de Mde LISBAN ,
elle s'empare du jeune homme qui court
précipitament pour la fuivre & fe fauver
dans le falon. M. LISBAN entre
auffi-tôt que LINDOR eft retiré. Mde
LISBAN qui n'approuve pas l'étourderie
de MARTON , eft vingt fois
fur le point d'avouer que L IN DOR eft
dans la maifon ; mais fon mari , qui
parle toujours , ne lui en laiffe pas le
il débite avec confiance fes mauvaifes
plaifanteries , & développe la fotte
fatuitéde fon caractère , avec une bonne
foi très -comique . Il croit fa femme trop
heureufe de le pofféder. Il fe mocque de
tous ceux qui lui font la cour, il les plaint,
il les plaifante , il les défie ; il défie fa
femme elle-même , en un mot il eſt d'un
ridicule achevé. Mde LISBAN que tous.
fes propos -là ennuiroient en tous temps,
en eft impatientée dans fa fituation actuelle
. Elle veut fe retirer & prie ſon mari
de lui donner la main jufqu'à fon appartement
pour l'éloigner du voifinage de
l'endroit où elle foupconne LINDOR .
La bêtife déconcerte fouvent toutes les
mefures de la prudence , c'eft ce que
fait celle de M. LISBAN ; il veut abfoluJANVIER.
1763. 167
ment, pour l'amufer,lui aller chercher un
conte , & ce conte qui eft HEUREUSEMENT
, eft fort malheureuſement
dans le falon voifin , il y court. On doit
juger de l'embarras & des perpléxités de
Mde LISBAN , fon mari va tout découvrir.
Elle eft dans la plus grande agitation
lorfqu'il reparoît en jettant de grands
éclats de rire. Il a furpris LINDOR aux
genoux de MARTON ; ilvoit cela en plaifanterie
, & ne voit que cela ; il en fait.
le récit à fa femme, qui refpire en voyant
dequelle façon il prend le change . C'eſt
ainfi que fe dénoue la Piéce. Le mari ,
qui croit avoir le point de vue très-fin
fe félicite d'être arrivé chez lui très-àpropos.
Il fait des applications d'Heureufement
dans fon tourordinaire de plaifanterie
; mais dans fon opinion tout l'Heureufement
tombe fur MARTON ; & Mde
LISBAN , dont l'honneur eft fauvé , expofe
dans un Aparté , le but moral de
l'Ouvrage .
M. LISBAN.
9
Voilà de ces hazards. •
Mde LISBA N. ( à part. )
Qui fauvent l'innocence
Du danger oùſouvent l'expofe une imprudence
168 MERCURE DE FRANCE .
Pour donner une légére idée du ſtyle
de cette Piéce , nous allons rapporter le
peu de détails que les bornes de cet Article
peuvent nous permettre.
MARTON , dans la premiere Scène
trace ainfi le portrait du jeune . LINDOR
:
C'eſt un vrai Poliſſon , un Polifſon charmant ,
Il s'aime, il fe contemple, il court dans une glace
Admirer de fon port l'élégance & l'audace ;
Il nous fait admirer fa jambe , fon mollet ,
>> S'ils étoient emportés , dit- il , par un boulet ,
» Là , ſerieuſement ce feroit grand dommage !
» Eh bien j'aurois la croix ; oui la croix à mon âge,
» La croix pour une jambe ! Ah ! de bon coeur ,
» ma foi ,
> Je les facrifierois toutes deux pour le Roi.
Il tire fon épée , & bravant nos allarmes ,
» Une , deux , trois , à vous , & rendez - moi les. 22
>> armes ,
Nous dit-il. Un fufil vient àfrapper les yeux ; .
Il le met fur l'épaule & fait le merveilleux ,
Enfonce fiérement fon chapeau fur la tête ,
Va de droite & de gauche , avance un pas , arrête ,.
Nous ajuste , fait feu , s'amufe de nos cris ,
Et vole dans nos bras pour calmer nos eſprits.
Dans une Scène où Mde LISBAN
reproche
JANVIER . 1762. 169
reproche à LINDOR d'avoir l'air fi
content fur le point de la quitter , il lui
répond :
Audacieux Amant , Soldat vraiment François ,
Je n'ai jamais formé que deux ardens ſouhaits ,
De réduire une Belle & venger ma patrie.
La moitié de mes voeux fera bientôt remplie ;
Je pars , & je vaincrai : j'eſpére à mon retour
Joindre aux lauriers de Mars les myrthes de l'Amour.
OBSERVATIONS.
Le Conte d'où l'Auteur de la Comédie a tiré
fon Sujet , n'étant lui-même qu'un exemple moral
du hazard heureux , auquel les plus honnêtes femmes
doivent fouvent leur innocence , ne pouvoit
lui fournir une action bien intriguée ni complette.
Mais on doit , en rendant jultice à cet Auteur ,
lui fçavoir gré du joli Tableau qu'il a fait de ce
Sujet , fur la Scéne , & du comique agréable
qu'il a répandu dans les détails , fans blefler trop
fortement les bienſéances ſi délicates à conferver
dans un Sujet de cette nature . Quoique l'idée générale
d'Heureufement foit due primitivement à
l'Auteur des Contes Moraux , on doit convenir
cependant que prefque tout ce qu'il y a de Dramatique,
appartient à l'Auteur de la Comédie , &
même dans la partie de l'invention . Si, par exemple,
il a emprunté duConte le trait général du caractère
de LINDOR ,tous les détails du portrait (ont
de lui , excepté le Couplet où LINDOR dit à Mde
LISBAN qu'il reviendra bleffé , ce qui eft l'imita-
I.Vol. H
170 MERCURE DE FRANCE.
tion d'un des détails du Conte. Il en eft de même
du retour de M. LISBAN , pour venir caufer &
ennuyer la femme. Mais les ris de ce mari , à la
découverte qu'il fait de LINDOR avec MARTON ,
& toute la tournure de ce dénoûment font de
l'Auteur du la Comédie. Le plaifir qu'elle a paru
faire au Public , pendant onze Repréſentations de
fuite , autorife la confiance avec laquelle nous en
annonçons l'impreffion .
Cette Comédie imprimée , fe vend à Paris , chez
-SEBASTIEN JORRY rue & vis-à-vis la Comédie
Françoife. Prix vingt-quatre fols.
"
Cette Edition elt ornée d'une Eſtampe qui repréfente
le moment de la colation . Au bas de
l'Estampe , on voit les Armes de S. A. S. Monfeigneur
le PRINCE DE CONDÉ & pour Epigraphe,
le Vers : Je vais donc boire à Mars , qu'adreffa
Mlle HUSSE. très- refpectueufement à ce Prince , le
jour de la premiere Repréfentation de cette Piéce.
Voyez la Relation de ce fait dans le Mercure précédent.
Je finis cet Article par des Vers de
'Auteur à Mlle DANGEVILLE.
Un aurre Auteur que moi, charmante Dangeville,
Te loueroit fur ton jeu naturel & facile ,
Te repréfenteroit dans le facré vallon
Couronnant de lauriers les enfans d'Apolton,
Donnant à leur Ouvrage une nouvelle vie ;
Mais j'aime mieux louer ton coeur que con génie
Chez toi , parmi les tiens , au fein de tes amis ,
Recus avec candeur , mais avec choix admis :
Voci la belle Scène, ou loin de l'oeil du monde
JANVIER. 1763. 171
Tu m'as fçu pénétrer d'une eftime profonde ;
C'eft le Tableau touchant qui s'eft offert à moi :
On t'admire au Spectacle , on t'adore chez toi .
*.
Le Jeudi 2 Décembre , le fieur Bou-
RET,, fi connu & fi agréable au Public
dans un genre & fur un Théâtre différent
, a débuté fur celui de la Comédie
Françoife , par le rôle de Turcaret dans
la Comédie de ce nom , & par celui de
Crifpin dans Crifpin rival de fon Maître.
Il fut accueilli du Public très-favorablement.
On parut plus content de
fon jeu dans la feconde Piéce que dans
la premiere. Il avoit encore la crainte
& l'embarras que doit infpirer un Tribunal
auffi impofant qu'eft le Public à
ce Théâtre , beaucoup moins indulgent
pour fon Spectacle national dont il prife
le mérite réel , que pour ceux à qui il
permet de l'amufer , fans autant de délicateffe
fur le choix des moyens. Il a
continué fon début dans cette Piéce de
Turcaret & par le rôle de Crifpin des
Folies amoureufes , par celui d'un des
Ménechmes , de Sofie dans Amphitrion ,
de Crifpin Médecin , de Crifpin dans le
Légataire , du Valet dans l'Impromptu
de Campagne , dans le Joueur , dans
Pourceaugnac , & c. Le refultat des Ju-
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
gemens du Public fur cet Acteur , dans
ces différens rôles , nous a paru être, qu'il
feroit utile à ce Théâtre , furtout lorfque
l'exercice & l'expérience lui auroient
entiérement fait acquérir la fineffe
du comique que l'on y éxige.
Le Lundi 6 Décembre on donna
pour la premiere fois Eponine , Tragédie
nouvelle , retirée par l'Auteur après
la feconde repréfentation. Quoique le
Public ait paru juger que l'Auteur de
la Tragédie n'eût pas profité de tour
l'intérêt dont le Sujet étoit fufceptible ,
& qu'il ait eu à attendre jufqu'au troifiéme
A&te le commencement de l'action
tragique, les applaudiffemens qu'on
a donnés & qui étoient dûs à plufieurs
beautés diftinguées dans cette Piéce ,
doivent encourager cet Auteur à mériter
des lauriers qu'il femble fait pour
cueilir Ha premiere fois qu'il fe repréfentera
dans la carrière .
On a remis & continué, fur le même
Théâtre, ZELMIRE , Tragédie nouvelle
de M. DU BELLOY , donnée pour la
premiere fois le Printemps dernier. Cette
Piéce eft rendue avec une chaleur admirable
par les Acteurs , & cette remife
a beaucoup de fuccès. Nous avons donné
dans deux de nos Mercures antéJANVIER.
1763. 173
rieurs , des détails très- étendus fur cette
Tragédie .
Les Comédiens François répétent une
Comédie nouvelle en trois A&tes & en
Vers , intitulée Du Puis & Defronais ,
Sujet tiré du Roman des Illuftres Françoifes.
ANECDOTE fur feu M. SARRAZIN,
ancien Acteur du Théâtre François ,
décédé à Paris le 15 Novembre dernier
, & inhumé le 16 à S. Sulpice fa
Paroiffe.
Feu M. SARRAZIN , né à Dijon , étoit
d'une très-honnête famille . Son goût
pour le Théâtre l'avoit engagé dans plufieurs
Sociétés qui en faifoient leur amufement
, qui avoient acquis affez d'art
pour faire celui de beaucoup d'Amateurs
de ce genre . La plus remarquable de ces
Sociétés , où primoit M. SARRAZIN, repréfentoit
affez fréquemment au Château
de S. Ouën , appartenant alors à
feu M. le Duc de Gêvres , qui avoit bien
voulu accorder cette permiffion. C'eſt
de cette Société , & fans avoir joué ni
dans les Provinces , ni fur aucun Théâtre
Public , que M. SARRAZIN , dans
H iij
174 MERCURE DE FRANCE.
un âge où l'on eft ordinairement trèsformé
, avoit paffé tout de fuite au Théâtre
de la Comédie Françoife . Il y débuta
le 3 Mars 1729 par le rôle d'Oedipe
, dans la Tragédie de ce nom de
P. CORNEILLE ; le fuccès de ce début
fut fi favorable , que dès le 22 du même
mois , M. SARRAZIN fut reçu pour
doubler le célébre BARON dans l'emploi
des Rois. Après la mort de ce dernier
, arrivée le 22 Décembre 1729 , M.
SARRAZIN fut confirmé dans fon emploi
, préférablement à M. BERCI , par
un ordre du mois de Janvier 1730. Il
fut gratifié de la penfion de 1000 liv. à
la mort de M. DU CHEMIN en 1756.
L'année fuivante , il fut affligé d'une extinction
de voix qui l'empêcha de remplir
fon fervice jufqu'au mois d'Avril
1759 , qu'ilife retira du Théâtre avec
le Brévet de penfion de la Comédie de
1500 liv. conformément à l'Arrêt du
Confeil du 18 Juin 57 enregistré au
Parlement. Ainfi M. SARRAZIN a resté
30 ans à la Comédie , où il a fervi avec
un fuccès très-diftingué , jufqu'à la fin
de fà carriere. Dans les premieres an
nées , on lui reprochoit quelques difgraces
dans l'action , & peu d'enfem
ble dans l'habitude du corps ; mais ces
JANVIER. 1763... 175
légers défauts étoient fi heureufement
couverts par la partie du fentiment , qui
étoit naturelle & d'un effet admirable
dans cet Acteur . On fe reffouvient encore
avec fenfibilité , des larmes qu'il a
fait verfer dans beaucoup de rôles tragiques
de fon emploi & de l'attendriffement
qu'il faifoit éprouver dans les
Peres du HAUT COMIQUE .
N. B. La Penfion du feu Sr. SARRAZIN
a été donnée au S. ARMAND , le
plus ancien des Comédiens , fervant
actuellement au Théâtre François . Le
Roi a accordé à la Demoiſelle Du-
MESNIL , une penfion particuliere de
1000 liv. affignée fur le fond des Menus
.
Fermer
Résumé : COMEDIE FRANÇOISE.
Le texte présente une analyse de la comédie 'Heureusement' de M. Rochon de Chabannes, jouée au Théâtre Français en janvier 1763. La pièce met en scène plusieurs personnages : M. Lisban, un mari âgé et confiant ; Mme Lisban, une jeune femme honnête mais étourdie ; Lindor, un jeune homme amoureux et glorieux ; Marton, une soubrette vive et franche ; et Pasquin, un valet. L'intrigue se déroule dans l'appartement de Mme Lisban et tourne autour des sentiments amoureux de Mme Lisban et Marton pour Lindor, qui doit partir pour l'armée. Mme Lisban, prétextant une migraine, évite une sortie avec son mari, M. Lisban, qui ignore les véritables sentiments de sa femme. Marton, remarquant l'émotion de Mme Lisban à l'annonce du départ de Lindor, la taquine. Lindor arrive en uniforme et exprime son amour pour les femmes et son enthousiasme pour sa nouvelle vie militaire. Mme Lisban et Lindor partagent un moment intime, interrompu par le retour de M. Lisban. Grâce à une série de quiproquos, M. Lisban découvre Lindor avec Marton, mais il interprète la scène de manière comique, croyant que Marton est l'objet des attentions de Lindor. La pièce se termine par un dénouement heureux où l'innocence de Mme Lisban est préservée. Le texte souligne également le succès de la pièce auprès du public et mentionne d'autres événements et représentations au Théâtre Français. Le texte relate également la carrière de l'acteur M. SARRAZIN, qui fréquenta souvent le Château de S. Ouën, propriété du Duc de Gêvres. Avant de rejoindre la Comédie-Française, M. SARRAZIN n'avait joué ni en province ni sur un théâtre public. En 1729, à un âge où l'on est généralement bien formé, il débuta à la Comédie-Française dans le rôle d'Oedipe de Corneille, le 3 mars. Son succès fut immédiat, et le 22 mars, il fut engagé pour doubler le célèbre BARON dans les rôles de rois. Après la mort du BARON en décembre 1729, M. SARRAZIN fut confirmé dans son emploi en janvier 1730, préférablement à M. BERCI. En 1756, il reçut une pension de 1000 livres à la mort de M. DU CHEMIN. L'année suivante, il souffrit d'une extinction de voix jusqu'en avril 1759, date à laquelle il quitta le théâtre avec une pension de 1500 livres, conformément à un arrêt du Conseil. M. SARRAZIN servit à la Comédie-Française pendant 30 ans, avec un succès distingué. Au début de sa carrière, on lui reprochait quelques disgrâces dans l'action et peu d'aisance corporelle, mais ces défauts étaient compensés par son talent naturel pour exprimer les sentiments. Il est notamment remembered pour les larmes qu'il faisait verser dans les rôles tragiques et l'attendrissement qu'il provoquait dans les rôles comiques. Après sa mort, sa pension fut attribuée à M. ARMAND, le plus ancien des comédiens. Le Roi accorda également une pension particulière de 1000 livres à Mademoiselle Du-MESNIL.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
103
p. 175-183
COMÉDIE ITALIENNE.
Début :
ONN continue fur ce Théâtre avec un succès égal & soutenu le Roi & le [...]
Mots clefs :
Comédie, Angleterre, Scène dramatique, Roi, Scène, Troupeau, Musique
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : COMÉDIE ITALIENNE.
La Scène eft en Angleterre.
Le premier & fecond Acte font dans
une forêt , & le troifiéme eft dans la
maifon du Fermier.
RICHARD , fils d'un Fermier, Infpecteur
des Gardes de la Forêt de Scheroud,
areçu de fon pere la meilleure éducation;
on l'a fait étudier, on l'afait voyager, peutêtre
pour le diftraire du trop vif attachement
qu'il commençoit à témoigner
pour une petite coufine nomnéeJENNY ,
& qui , orpheline dès fon bas âge , avoit
été élevée dans la maifon & par la mere
de RICHARD .
Après la mort du pere , le fils , de retour
dans fa patrie , prend poffeffion , &
de la ferme & de l'inſpection des chaffes ,
ainfi que du coeur de JENNY , plus belle,
& plus tendre que jamais. La mere apJANVIER.
1763. 177
prouvoit cette union ; le mariage étoit
près de fe faire ; mais JENNY n'avoit
pour tout bien qu'un troupeau qu'elle
conduifoit elle- même aux champs.
Un jeune Milord , qui avoit voyagé
auffi , mais qui n'avoit rapporté de fes
voyages que des vices & des ridicules ,
poffédoit un château aux environs , où
il faifoit fa réfidence . Il devient amoureux
de JENNY , fait détourner par fes
gens dans les cours de fon Château , le
troupeau de la Bergère. On lui dit d'aller
demander juſtice à Milord ; elle y court ,
mais loin de trouver, un Seigneur équitable
& bienfaifant , le Juge étoit le
complice , ou plutôt l'auteur du délit . Il
lui offre fon coeur & beaucoup d'or. Il
la prie , il la menace ; l'innocence étoit
fur le point d'être opprimée par la violence
, lorfqu'un ordre du Roi force le
Milord de monter à chevalpour le fuivre à
la chaffe.LeMilord ne perdpoint fes vûes,
il laiffe JENNY entre les mains d'une
femme qui , après avoir mis en ufage
toutes les infinuations de la féduction
l'enferme dans un cabinet à rez-de -chauffée
, & qui donnoit fur les foffés du château.
JENNY vive , alerte , en mefure
des yeux la profondeur , détache des ri
H v
178 MERCURE DE FRANCE.
deaux , les attache , fe gliffe , & le fauve
chez la mere de RICHARD .
2. Tout ce qu'on vient de rapporter pré-
'cede l'infant où commence la Comédie .
RICHARD ouvre la Scène ; fes premiers
regards dans la plaine avoient cherché
le troupeau de JENNY ; il apprend
qu'elle - même & fans efforts elle avoit
conduit fon troupeau chez le Milord , &-
qu'elle n'en étoit pas fortie : tous les tourmens
de la jaloufie & de l'incertitude
l'agitent tour-à- tour.
Des Gardes- Chaffe arrivent , il leur
donne l'ordre de battre le bois , d'arrêter
les Braconniers & de les amener chez
lui. Il demande comment le Roi eft vêtu,
il ne l'avoit jamais vû ; le Roi chaffoit
rarement dans cette forêt.
JENNY de retour chez la mere de
RICHARD , devant laqnelle elle s'étoit
totalement juftifiée , ( fon troupeau retenu
devenoit une preuve ) JENNY, certaine
de l'inquiétude de fon Amant,court le
chercher dans la forêt , accompagnée de
BETSY foeur de RICHARD , petite fille
de
quatorze ans , plus folle même que
fon âge : Elles le trouvent ; JENNY fait
connoître toute fon innocence , dans les
plus vives expreffions de la joye & de la
JANVIER. 1763. 179
tendreffe. Un orage annoncé dès le commencement
de la Piéce,forceRICHARD ,
BETSY & JENNY de fe retirer,
La nuit fuccéde à l'orage dont le
bruit exprimé par la fymphonie , remplit
T'Entre-Acte . Les Chaffeurs font difperfés
, le Roi eft égaré ; il eft tombé de
cheval , accablé de fatigues , ne ſçachant
où paffer la nuit , & comment retrouver
fa route. RICHARD le rencontre fans
le connoître, lui offre fon fouper ; le Roi
l'accepte & ne fe nomme point . Les
Gardes -Chaffe cependant rodent dans le
bois , trouvent deux Milords qu'ils prennent
pour des Braconniers ; ils les arrê
tent & les conduifent chez RICHARD.
Le troifiéme Acte repréfente l'intérieur
de la Ferme , la maifon de RICHARD .
Sa mere , JENNY & BETSY travaillent
en l'attendant. Il arrive avec le Roi
qui couvert d'une Redingotte n'a nulle
marque extérieure. Le fouper prêt, il fait
paffer le Roi dans une autre chambre.le
vin manque : RICHARD Court à la cave;
mais en revenant , un regard de JENNY
Tarrête fur la Scène ; il oublie le Roi &
l'Univers.
Le Roi laiffé feul à table , peut-êue
ennuyé des propos de la mere de R1-
CHARD , fort du lieu où il foupoit ; BIH
W
180 MERCURE DE FRANCE.
CHARD veut le faire rentrer : Non , dit
le Roi , je refte là ; vite , des verres , dit
le Fermier ; le Roi & lui boivent à la
fanté du Roi . JENNY & RICHARD
s'efforcent à l'amufer , en attendant un
Garde qui doit amener un cheval . Ils
chantent ; BETSY, qui eft fortie , rentre
en difant: Voilà les Gardes qui amènent
des voleurs. Ah Ciel ! dit JENNY , c'eſt
le Milord . Et elle fe cache.
La Scène eft difpofée de façon que
RICHARD , fa mere , & BETSY empêchent
que les Milords n'apperçoivent
le Roi.
Il est témoin fans être vû , de toute la
dureté d'expreffion de l'ironie amère que
peut mettre dans fes difcours un homme
puiffant qui abuſe du privilége de fa
naiffance. JENNY , dit le Milord ,
fortira de chez moi qu'à bonnes enfeignes.
Ilfied bien à un drôle comme toi... Voilà
le Roi , dit l'autre Milord . Le Roi fe
léve , & paroît.
ne
Après la furpriſe , le mouvement , le
murmure , caufés par fa préfence inattendue
, après les complimens emphafés
des Courtifans , après la confufion & les
excufes de RICHARD , ( tout cela exprimé
dans le cours du morceau de mufique
, ) le Roi demande au Milord ce
JANVIER. 1763.
181
que RICHARD veut dire touchant cette
fille , touchant cette JENNY . Ah ! Sire,
répond le Milord : une orpheline , une
infortunée de ce canton , que j'ai prife
fous ma protection,parce que RICHARD
vouloit l'époufer malgré elle. Malgré mois
dit JENNY ,dont l'apparition fubite confond
le Milord. Al'inftant le Roi punit
le Miord en l'éxilant , récompenfe RICHARD
en l'annobliffant , venge JENNY
en payant fa dot ; enfin il comble de
bienfaits une famille honnête , qui finit
la Piéce par des voeux pour le meilleur
des Rois.
N. B. Cette Piéce imprimée , fe vend
à Paris chez C. HERISSANT rue
Neuve Notre- Dame , à la Croix d'Or.
Prix 24fols. Les Airs détachés fe trouvent
chez le même Libraire , féparément.
Le prix 36 fols. La Partition générale
fe trouve auffi au même endroit & chez les
"Marchands de Mufique.
cien
REMARQUES.
L'Auteur des paroles , dans un Avertiffement ,
nous informe de la peine qu'il a eue à faire paroître
fa Piéce , par celle qu'il y avoit à trouver un Mufiun
grand Artifte qui voulût rifquer un
genre auffi nouveau en mufique. Il prévient par-
Ta les fuffrages que l'on doit & que le Public ac-
Corde à M. de MoNSIGNI. On prévoit facilement
182 MERCURE DE FRANCE.
en effet par la feule lecture de l'Analyſe du Sujet,
combien il étoit plus propre à la récitation fimple
de la Scène Dramatiqué , que fufceptible des ornemens
de la Mulique. Malgré tous les facrifices
qu'a fait l'Auteur du Drame à Idole nationale
du jour , à l'effet mufical , il luia fallu un arc
infini pour conferver ce qu'il y a dans quelques
Scènes de comique de l'efprit & de morale fpirituelle.
C'est ce que l'on reconnoîtra à la lecture de
l'ouvrage , beaucoup plus fatisfaifante que celle
d'autres Piéces qui font & ne peuvent être que des .
canevas de mots difpofés à recevoir des chants .
D'un autre côté , l'Auteur de la Mufique mérité
de très- juftes éloges , non-feulement des belles
images ingénieuſes & raiſonnées répandues dans
fes fymphonies , mais de la fagacité avec la
quelle il a trouvé le moyen de faire parler le
chant , & de le faire parler fans confufion dans les
morceaux à plufieurs parties. La Scène , où en at
tendant RICHARD , la MERE , BETSI & JENNI
chantent chacune des chofes différentes , eft un
tableau très-bien renda , & dont l'effet agréable
n'avoit pu être auffi bien fenti à la premiere
Repréfentation ; attendu la difficulté del'extrême
précifion qu'il exige dans l'exécution .
M. SEDAINE , décemment inqnier des foapçons
qu'on auroit pû concevoir contre certaines vérités
exprimées avec la fermeté qu'il avoit imitée du
modéle Anglois , a fait imprimer ce peu de phraſes
fur un feuillet joint à l'édition . On voit par - là
qu'elles ne font que des vérités de tous les temps ,
de toutes les nations , & que far-tout juftifie le
cadre où il avoit cu deffein de les enchâller Mais
il fe foumet modeftement aux regles policées de
notre goût , qui n'admettent pas l'air de dureté
qu'elles auroient pu avoir dans l'énonciation.
JANVIER. 1763. 183
On a remis fur ce Théâtre le 27 Décembre
Solimanfecond on Les Sultanes.
agréable Ouvrage de M. FAVART
dont on continue les Repréfentations
& que le Public revoit toujours avec un
nouveau plaifir .
Le premier & fecond Acte font dans
une forêt , & le troifiéme eft dans la
maifon du Fermier.
RICHARD , fils d'un Fermier, Infpecteur
des Gardes de la Forêt de Scheroud,
areçu de fon pere la meilleure éducation;
on l'a fait étudier, on l'afait voyager, peutêtre
pour le diftraire du trop vif attachement
qu'il commençoit à témoigner
pour une petite coufine nomnéeJENNY ,
& qui , orpheline dès fon bas âge , avoit
été élevée dans la maifon & par la mere
de RICHARD .
Après la mort du pere , le fils , de retour
dans fa patrie , prend poffeffion , &
de la ferme & de l'inſpection des chaffes ,
ainfi que du coeur de JENNY , plus belle,
& plus tendre que jamais. La mere apJANVIER.
1763. 177
prouvoit cette union ; le mariage étoit
près de fe faire ; mais JENNY n'avoit
pour tout bien qu'un troupeau qu'elle
conduifoit elle- même aux champs.
Un jeune Milord , qui avoit voyagé
auffi , mais qui n'avoit rapporté de fes
voyages que des vices & des ridicules ,
poffédoit un château aux environs , où
il faifoit fa réfidence . Il devient amoureux
de JENNY , fait détourner par fes
gens dans les cours de fon Château , le
troupeau de la Bergère. On lui dit d'aller
demander juſtice à Milord ; elle y court ,
mais loin de trouver, un Seigneur équitable
& bienfaifant , le Juge étoit le
complice , ou plutôt l'auteur du délit . Il
lui offre fon coeur & beaucoup d'or. Il
la prie , il la menace ; l'innocence étoit
fur le point d'être opprimée par la violence
, lorfqu'un ordre du Roi force le
Milord de monter à chevalpour le fuivre à
la chaffe.LeMilord ne perdpoint fes vûes,
il laiffe JENNY entre les mains d'une
femme qui , après avoir mis en ufage
toutes les infinuations de la féduction
l'enferme dans un cabinet à rez-de -chauffée
, & qui donnoit fur les foffés du château.
JENNY vive , alerte , en mefure
des yeux la profondeur , détache des ri
H v
178 MERCURE DE FRANCE.
deaux , les attache , fe gliffe , & le fauve
chez la mere de RICHARD .
2. Tout ce qu'on vient de rapporter pré-
'cede l'infant où commence la Comédie .
RICHARD ouvre la Scène ; fes premiers
regards dans la plaine avoient cherché
le troupeau de JENNY ; il apprend
qu'elle - même & fans efforts elle avoit
conduit fon troupeau chez le Milord , &-
qu'elle n'en étoit pas fortie : tous les tourmens
de la jaloufie & de l'incertitude
l'agitent tour-à- tour.
Des Gardes- Chaffe arrivent , il leur
donne l'ordre de battre le bois , d'arrêter
les Braconniers & de les amener chez
lui. Il demande comment le Roi eft vêtu,
il ne l'avoit jamais vû ; le Roi chaffoit
rarement dans cette forêt.
JENNY de retour chez la mere de
RICHARD , devant laqnelle elle s'étoit
totalement juftifiée , ( fon troupeau retenu
devenoit une preuve ) JENNY, certaine
de l'inquiétude de fon Amant,court le
chercher dans la forêt , accompagnée de
BETSY foeur de RICHARD , petite fille
de
quatorze ans , plus folle même que
fon âge : Elles le trouvent ; JENNY fait
connoître toute fon innocence , dans les
plus vives expreffions de la joye & de la
JANVIER. 1763. 179
tendreffe. Un orage annoncé dès le commencement
de la Piéce,forceRICHARD ,
BETSY & JENNY de fe retirer,
La nuit fuccéde à l'orage dont le
bruit exprimé par la fymphonie , remplit
T'Entre-Acte . Les Chaffeurs font difperfés
, le Roi eft égaré ; il eft tombé de
cheval , accablé de fatigues , ne ſçachant
où paffer la nuit , & comment retrouver
fa route. RICHARD le rencontre fans
le connoître, lui offre fon fouper ; le Roi
l'accepte & ne fe nomme point . Les
Gardes -Chaffe cependant rodent dans le
bois , trouvent deux Milords qu'ils prennent
pour des Braconniers ; ils les arrê
tent & les conduifent chez RICHARD.
Le troifiéme Acte repréfente l'intérieur
de la Ferme , la maifon de RICHARD .
Sa mere , JENNY & BETSY travaillent
en l'attendant. Il arrive avec le Roi
qui couvert d'une Redingotte n'a nulle
marque extérieure. Le fouper prêt, il fait
paffer le Roi dans une autre chambre.le
vin manque : RICHARD Court à la cave;
mais en revenant , un regard de JENNY
Tarrête fur la Scène ; il oublie le Roi &
l'Univers.
Le Roi laiffé feul à table , peut-êue
ennuyé des propos de la mere de R1-
CHARD , fort du lieu où il foupoit ; BIH
W
180 MERCURE DE FRANCE.
CHARD veut le faire rentrer : Non , dit
le Roi , je refte là ; vite , des verres , dit
le Fermier ; le Roi & lui boivent à la
fanté du Roi . JENNY & RICHARD
s'efforcent à l'amufer , en attendant un
Garde qui doit amener un cheval . Ils
chantent ; BETSY, qui eft fortie , rentre
en difant: Voilà les Gardes qui amènent
des voleurs. Ah Ciel ! dit JENNY , c'eſt
le Milord . Et elle fe cache.
La Scène eft difpofée de façon que
RICHARD , fa mere , & BETSY empêchent
que les Milords n'apperçoivent
le Roi.
Il est témoin fans être vû , de toute la
dureté d'expreffion de l'ironie amère que
peut mettre dans fes difcours un homme
puiffant qui abuſe du privilége de fa
naiffance. JENNY , dit le Milord ,
fortira de chez moi qu'à bonnes enfeignes.
Ilfied bien à un drôle comme toi... Voilà
le Roi , dit l'autre Milord . Le Roi fe
léve , & paroît.
ne
Après la furpriſe , le mouvement , le
murmure , caufés par fa préfence inattendue
, après les complimens emphafés
des Courtifans , après la confufion & les
excufes de RICHARD , ( tout cela exprimé
dans le cours du morceau de mufique
, ) le Roi demande au Milord ce
JANVIER. 1763.
181
que RICHARD veut dire touchant cette
fille , touchant cette JENNY . Ah ! Sire,
répond le Milord : une orpheline , une
infortunée de ce canton , que j'ai prife
fous ma protection,parce que RICHARD
vouloit l'époufer malgré elle. Malgré mois
dit JENNY ,dont l'apparition fubite confond
le Milord. Al'inftant le Roi punit
le Miord en l'éxilant , récompenfe RICHARD
en l'annobliffant , venge JENNY
en payant fa dot ; enfin il comble de
bienfaits une famille honnête , qui finit
la Piéce par des voeux pour le meilleur
des Rois.
N. B. Cette Piéce imprimée , fe vend
à Paris chez C. HERISSANT rue
Neuve Notre- Dame , à la Croix d'Or.
Prix 24fols. Les Airs détachés fe trouvent
chez le même Libraire , féparément.
Le prix 36 fols. La Partition générale
fe trouve auffi au même endroit & chez les
"Marchands de Mufique.
cien
REMARQUES.
L'Auteur des paroles , dans un Avertiffement ,
nous informe de la peine qu'il a eue à faire paroître
fa Piéce , par celle qu'il y avoit à trouver un Mufiun
grand Artifte qui voulût rifquer un
genre auffi nouveau en mufique. Il prévient par-
Ta les fuffrages que l'on doit & que le Public ac-
Corde à M. de MoNSIGNI. On prévoit facilement
182 MERCURE DE FRANCE.
en effet par la feule lecture de l'Analyſe du Sujet,
combien il étoit plus propre à la récitation fimple
de la Scène Dramatiqué , que fufceptible des ornemens
de la Mulique. Malgré tous les facrifices
qu'a fait l'Auteur du Drame à Idole nationale
du jour , à l'effet mufical , il luia fallu un arc
infini pour conferver ce qu'il y a dans quelques
Scènes de comique de l'efprit & de morale fpirituelle.
C'est ce que l'on reconnoîtra à la lecture de
l'ouvrage , beaucoup plus fatisfaifante que celle
d'autres Piéces qui font & ne peuvent être que des .
canevas de mots difpofés à recevoir des chants .
D'un autre côté , l'Auteur de la Mufique mérité
de très- juftes éloges , non-feulement des belles
images ingénieuſes & raiſonnées répandues dans
fes fymphonies , mais de la fagacité avec la
quelle il a trouvé le moyen de faire parler le
chant , & de le faire parler fans confufion dans les
morceaux à plufieurs parties. La Scène , où en at
tendant RICHARD , la MERE , BETSI & JENNI
chantent chacune des chofes différentes , eft un
tableau très-bien renda , & dont l'effet agréable
n'avoit pu être auffi bien fenti à la premiere
Repréfentation ; attendu la difficulté del'extrême
précifion qu'il exige dans l'exécution .
M. SEDAINE , décemment inqnier des foapçons
qu'on auroit pû concevoir contre certaines vérités
exprimées avec la fermeté qu'il avoit imitée du
modéle Anglois , a fait imprimer ce peu de phraſes
fur un feuillet joint à l'édition . On voit par - là
qu'elles ne font que des vérités de tous les temps ,
de toutes les nations , & que far-tout juftifie le
cadre où il avoit cu deffein de les enchâller Mais
il fe foumet modeftement aux regles policées de
notre goût , qui n'admettent pas l'air de dureté
qu'elles auroient pu avoir dans l'énonciation.
JANVIER. 1763. 183
On a remis fur ce Théâtre le 27 Décembre
Solimanfecond on Les Sultanes.
agréable Ouvrage de M. FAVART
dont on continue les Repréfentations
& que le Public revoit toujours avec un
nouveau plaifir .
Fermer
Résumé : COMÉDIE ITALIENNE.
La scène se déroule en Angleterre. Richard, fils d'un fermier et inspecteur des gardes de la forêt de Scheroud, a reçu une éducation soignée et a voyagé pour se distraire de son attachement pour Jenny, une orpheline élevée par la mère de Richard. Après la mort de son père, Richard revient dans sa patrie, prend possession de la ferme et de l'inspection des chasses, et épouse Jenny. Leur union est approuvée par la mère de Richard, mais Jenny ne possède qu'un troupeau comme bien. Un jeune milord voisin, de retour de voyages, devient amoureux de Jenny et fait détourner son troupeau vers son château. Jenny se rend chez le milord pour réclamer justice, mais il tente de la séduire et la fait enfermer. Jenny s'échappe et retourne chez la mère de Richard. La comédie commence avec Richard cherchant Jenny, qui a été retenue chez le milord. Jenny revient chez la mère de Richard et explique la situation. Un orage les force à se réfugier. Pendant la nuit, Richard rencontre le roi égaré et l'invite à souper. Des gardes amènent deux milords, pris pour des braconniers, chez Richard. Dans le troisième acte, à la ferme, Richard, sa mère, Jenny et Betsy, la sœur de Richard, attendent. Le roi, déguisé, reste à table. Jenny se cache à l'arrivée des milords, qui réclament Jenny. Le roi intervient, punit le milord en l'exilant, anoblit Richard et paie la dot de Jenny. La famille exprime ses vœux pour le roi. La pièce est disponible à la vente à Paris. L'auteur mentionne les difficultés rencontrées pour trouver un musicien capable de composer pour ce genre nouveau en musique. La pièce est appréciée pour son esprit et sa morale spirituelle.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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104
p. 176-177
COMÉDIE FRANÇOISE.
Début :
LE 17 Janvier on représenta pour la premiere fois DUPUIS & DESRONAIS, [...]
Mots clefs :
Comédie, Succès, Pièce, Lecteurs
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : COMÉDIE FRANÇOISE.
COMÉDIE
FRANÇOISE,
LE 17 Janvier on repréſenta pour la
premiere fois DUPUIS & DESRONAIS,
Comédie nouvelle en trois Actes & en vers
libres , tirée des illuftres Françoifes.
Le fuccès de cette Piéce fut décidé
FEVRIER . 1763. 177
fans aucune contrariété & par les plus
grands applaudiffemens , dès cette première
repréſentation . Ce fuccès tout
brillant qu'il étoit alors l'eft devenu encore
davantage à chaque repréſentation
fubféquente ; le concours des fpectateurs
qui a toujours augmenté , & qui
paroît devoir fe foutenir encore longtemps
, le confirme de la manière la
moins équivoque & la plus flatteufe
pour l'Auteur. Elle ne l'eft pas moins
pour les Acteurs de cette Piéce , dont
le jeu admiré dès le premier jour , s'eſt
toujours perfectionné , & ne laiffe rien
à defirer. Nous avons eu rarement , .depuis
quelque temps , des fuccès auffi célébres
& auffi mérités à annoncer à nos
Lecteurs. C'eft avec beaucoup de regret
que nous fommes obligés de remettre
au prochain Mercure l'Extrait
de cette Comédie ; mais nous avons
craint qu'une analyſe précipitée , telle
que nous aurions pu la donner actuellement
, n'eût pas fatisfait fur ce qu'on
eft en droit d'attendre , à l'égard d'un
Ouvrage dont tous nos Lecteurs doivent
avec raiſon avoir la plus ayantageufe
prévention . ( a )
( a ) V. ce que nous avons dit plus haut de cet
se Piéce à l'Art . des Spectacles de la Cour.
FRANÇOISE,
LE 17 Janvier on repréſenta pour la
premiere fois DUPUIS & DESRONAIS,
Comédie nouvelle en trois Actes & en vers
libres , tirée des illuftres Françoifes.
Le fuccès de cette Piéce fut décidé
FEVRIER . 1763. 177
fans aucune contrariété & par les plus
grands applaudiffemens , dès cette première
repréſentation . Ce fuccès tout
brillant qu'il étoit alors l'eft devenu encore
davantage à chaque repréſentation
fubféquente ; le concours des fpectateurs
qui a toujours augmenté , & qui
paroît devoir fe foutenir encore longtemps
, le confirme de la manière la
moins équivoque & la plus flatteufe
pour l'Auteur. Elle ne l'eft pas moins
pour les Acteurs de cette Piéce , dont
le jeu admiré dès le premier jour , s'eſt
toujours perfectionné , & ne laiffe rien
à defirer. Nous avons eu rarement , .depuis
quelque temps , des fuccès auffi célébres
& auffi mérités à annoncer à nos
Lecteurs. C'eft avec beaucoup de regret
que nous fommes obligés de remettre
au prochain Mercure l'Extrait
de cette Comédie ; mais nous avons
craint qu'une analyſe précipitée , telle
que nous aurions pu la donner actuellement
, n'eût pas fatisfait fur ce qu'on
eft en droit d'attendre , à l'égard d'un
Ouvrage dont tous nos Lecteurs doivent
avec raiſon avoir la plus ayantageufe
prévention . ( a )
( a ) V. ce que nous avons dit plus haut de cet
se Piéce à l'Art . des Spectacles de la Cour.
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Résumé : COMÉDIE FRANÇOISE.
Le 17 janvier, la comédie 'Françoise' de Dupuis et Desronais a été jouée pour la première fois. Cette pièce en trois actes et en vers libres, adaptée des illustres Françaises, a rencontré un succès immédiat et unanime dès sa première représentation, marquée par de grands applaudissements. Ce succès s'est accru à chaque nouvelle représentation, attirant un public de plus en plus nombreux. Les acteurs ont été félicités pour leur interprétation, appréciée dès le premier jour et continuellement améliorée. Le texte souligne que de tels succès sont rares et mérités. Cependant, l'extrait de la comédie est reporté au prochain Mercure pour éviter une analyse hâtive qui ne satisferait pas les attentes des lecteurs concernant cette œuvre appréciée.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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105
p. 178
COMÉDIE ITALIENNE.
Début :
ON a donné le 15 Janvier la troisiéme représentation du Milicien , Comédie [...]
Mots clefs :
Comédie, Musique, Acte
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : COMÉDIE ITALIENNE.
COMÉDIE ITALIENNE.
ONN a donné le 15 Janvier la troifiéme
repréſentation du Milicien , Comé
die nouvelle en 1 Acte mélée d'Ariettes
, qui avoit été interrompue par l'in
difpofition d'une Actrice. Cette Piéce
a été continuée .
Le 26 on a repréfenté pour la prémière
fois le Guy de Chefne ou la Fête
des Druydes , Comédie nouvelle en
vers , en un Acte , mêlée d'Arrietes.
La Mufique eft de M. la Ruette , Acteur
de ce Théâtre . Nous n'avons pas
encore été informés du nom de l'Auteur
des Paroles.
Cette Piéce a beaucoup réuffi &
elle est toujours vue avec grand plaifir.
C'est un des ouvrages de ce nouveau
genre , auquel le goût ait le
plus de part. Tout , jufqu'au Comique
, y eft d'un ton agréable , délicat
& fouvent affez fin , tant en paroles
qu'en mufique , affortis enſemble
avec beaucoup de grâces & d'intelligence.
C'est au gré de quelques Connoiffeurs
, une des plus jolies Bagatelles
auxquelles on puiffe accorder fes
fuffrages , fans déroger à la Raiſon , &
au principe fur les chofes d'agrément.
ONN a donné le 15 Janvier la troifiéme
repréſentation du Milicien , Comé
die nouvelle en 1 Acte mélée d'Ariettes
, qui avoit été interrompue par l'in
difpofition d'une Actrice. Cette Piéce
a été continuée .
Le 26 on a repréfenté pour la prémière
fois le Guy de Chefne ou la Fête
des Druydes , Comédie nouvelle en
vers , en un Acte , mêlée d'Arrietes.
La Mufique eft de M. la Ruette , Acteur
de ce Théâtre . Nous n'avons pas
encore été informés du nom de l'Auteur
des Paroles.
Cette Piéce a beaucoup réuffi &
elle est toujours vue avec grand plaifir.
C'est un des ouvrages de ce nouveau
genre , auquel le goût ait le
plus de part. Tout , jufqu'au Comique
, y eft d'un ton agréable , délicat
& fouvent affez fin , tant en paroles
qu'en mufique , affortis enſemble
avec beaucoup de grâces & d'intelligence.
C'est au gré de quelques Connoiffeurs
, une des plus jolies Bagatelles
auxquelles on puiffe accorder fes
fuffrages , fans déroger à la Raiſon , &
au principe fur les chofes d'agrément.
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Résumé : COMÉDIE ITALIENNE.
Le 15 janvier, la comédie 'Le Milicien', une pièce en un acte mêlée d'ariettes, a été représentée après une interruption due à l'indisposition d'une actrice. Le 26 janvier, la comédie 'Guy de Chefne ou la Fête des Druides', également en un acte et mêlée d'ariettes, a été jouée pour la première fois. La musique de cette pièce est composée par M. la Ruette, acteur du théâtre, mais l'auteur des paroles reste inconnu. La pièce a connu un grand succès, appréciée pour son ton agréable, délicat et souvent subtil, tant dans les paroles que dans la musique. Les connaisseurs la considèrent comme une des œuvres les plus charmantes de ce nouveau genre, offrant un divertissement raisonnable et agréable.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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106
p. 89-98
ANNONCES DE LIVRES.
Début :
COLLECTION de différens Morceaux sur l'Histoire Naturelle & Civile [...]
Mots clefs :
Libraire, Comédie, Musique, Évangile, Brochure
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ANNONCES DE LIVRES.
ANNONCES DE LIVRES.
COLLECTION de différens Morceaux
fur l'Hiftoire Naturelle & Civile
des Pays du Nord , fur l'Hiftoire Naturelle
en général , fur d'autres Sciences ,
fur différens Arts ; traduit de l'Allemand
, du Suédois , du Latin , avec des
notes du Traducteur. Par M. de Keralio
, Capitaine , Aide - Major à l'École
Militaire , & chargé d'y enfeigner la
Tactique. Tome premier , in-12.
Je vais jufqu'où je puis ;
Et femblable à l'Abeille , en nos jardins écloſe ,
De différentes fleurs j'affemble & je compofe
Le miel que je produis.
Rouffeau , Od. 1. du Liv. 3. Stroph. 30.
-
A Paris , chez R. Davidts , Libraire
quai des Auguftins , à S. Jacques . Cette
Collection très intéreffante , & dont
nous nous propofons de rendre compfera
bientôt fuivie de plufieurs au-
,
tres volumes,
LA MORALE ÉVANGÉLIQUE expliquée
par les SS . Pèrés ; ou Homélies
choifies des Pères de l'Eglife , fur tous
90 MERCURE DE FRANCE .
les Evangiles des Dimanches & Fêtes
de l'année. Ouvrage très-utile, aux Curés
, aux Eccléfiaftiques chargés d'inf
truire les Peuples ; & généralement à
tous les Fidéles qui veulent s'inftruire à
fond des vérités de la Religion . Par M.
l'Abbé Mary de la Canorgue , Prêtre ,
Licentié en Théologie. in- 12. Tom. I.
Paris , 1763 , chez Lottin le jeune ,
rue S. Jacques , vis- à -vis la rue de la
Parcheminerie.
Les jeunes Eccléfiaftiques qui fe
deftinent à inftruire les Peuples , qui
n'ont pas des facilités de puifer euxmêmes
dans les Pères, trouveront dans ce
recueil d'Homélies , les endroits les plus
beaux des SS. Pères. On y rencontre des
morceaux vifs & très - éloquens , des
comparaifons fort belles qui jettent un
grand jour dans la fuite du difcours :
partout beaucoup de lumiére & d'onc
tion , & cette véritable éloquence de
chofes & non de mots qui inftruit &
perfuade à la fois. Les fideles y trou--
veront une morale füre & une inftruction
folide.
Quelques perfonnes au premier coup
d'oeil ont cru que ces Homélies étoient
celles qui fe trouvent dans le Breviaire :
que l'on avoit raffemblées & fimple--
MARS. 1763. 95
le
X
Cup
'
nt
re :
Jement
traduites. Il y a cependant une
grande différence entre les unes & les
autres. D'abord il n'étoit guères poffible
de faire un recueil comme celuici
, fans fe rencontrer fréquemment
avec celles-là. D'ailleurs on ne trouve
ordinairement dans le Bréviaire qu'un
morceau qui a rapport à un endroit ou
à une partie de l'Evangile ; & ici prèfque
toutes les Homélies paraphrafent le
texte de l'Evangile en entier. Souvent
elles expliquent le fens moral , le figuré
& allégorique ; elles renferment même
quelquefois une triple explication de
tout l'Evangile.
-
On trouve chez le même Libraire
Les Stations de la Paffion de N. S.
Jefus Chrift , qui en contiennent
l'Hiftoire , avec des Réflexions & des
Prieres , &c. à l'ufage des Eglifes , Monaftères
& Communautés , où l'on fait
des proceffions pour adorer Jefus- Chrift;
Ouvrage propre aux Confrères de Jé
rufalem , aux Maifons Religieufes du
Calvaire , du Saint Sépulchre , des Filles-
Dieu & autres ; & généralement utile
à tous ceux qui veulent fe rappeller &
honorer le mystère de la Croix , dans
la fainte Quinzaine , tous les Vendredis,
J
92 MERCURE DE FRANCE.
ou durant tout le cours de l'année . Vol
in- 12. 1 liv. 6 f.
Le même Libraire Lottin , le jeune ,
vient d'acquérir du fond de M. le Prieur
les Exercices Religieux , utiles & profitables
aux Ames religieufes qui defirent
s'avancer en la perfection , avec
plufieurs avis , Inftructions & Pratiques
fpirituelles pour les y conduire & c.
Vol . in-12 . 2 liv. 10 f.
>
INSTRUCTIONS Chrétiennes fur les
huit Béatitudes tirées des faints Pères de
l'Eglife ; & en particulier de faint Auguftin
, fuivies d'une Priére & Afpirations
; ou Abrégé de toute la Morale
de l'Evangile , dans lequel le Chrétien
trouvera des règles fûres pour former
fes fentimens & fa conduite & des
motifs de confolation dans toutes les
épreuves de la vie. Par M. Cabrisseau ,
Théologal de Rheims. A Paris , chez
Lottin , le jeune , Libraire , rue S. Jacques
, vis-à-vis la rue de la Parcheminerie.
1763. Avec approbation & Privilège
du Roi.
,
LES DEUX LIVRES de S. Auguftin
, Evêque d'Hippone , à Pollentius ,
fur les mariages adultères , traduits en
MARS. 1763. 93
f
en
François , avec le Texte Latin à côté ,
des notes , & une differtation . Dédiés à
M. l'Evêque de Soiffons . Ouvrage utile
& même néceffaire à tous les Confeffeurs
, & finguliérement aux Millionnaires
employés chez les Infidéles . in - 12,
Paris , 1763. Chez G. Defprez , Imprimeur
du Roi & du Clergé de France,
rue S. Jacques . Prix , 2 1. 2. f. broché.
"
LETTRES Philofophiques , fur la
formation des Sels & des Cryftaux , &
fur la génération & le Méchaniſme organique
des Plantes & des Animaux, à
l'occafion de la pièrre bélemnite & de
la pièrre lenticulaire , avec un Mémoi
re fur la Théorie de la Tèrre . Par M,
Bourguet. Seconde édition , in- 12. avec
figures. Amfterdam , chez Marc- Michel
Rey , 1763 , & fe trouve chez Briaffon,
rue S. Jacques , à Paris.
VOYAGE du M. *** en Périgord ,
Vers & Profe . Brochure in - 12. Chez
Brocas & Humblot , rue S. Jacques.
DISCOURS fur la Satyre , Ouvrage
traduit de l'Italien .
Interest Reipublicæ cognofci malos.
Brochure in- 12 . Amfterdam , 1763 , &
94 MERCURE DE FRANCE.
fe trouve à Paris chez les Libraires qui
vendent les Nouveautés.
MARII CURILLI Groningenfis Satyræ.
Groninga , apud Jacobum Bolt ,
Bibliopolam. 1758.
GER. NICOLAI HERQUENII., Arcad.
Socii , & Acad. Reg. Pariſ. Litter.
& Antiq . Miniftri , Italicorum Liber
unus. Groninga. Typis Jacobi Bol
tii , Bibliopola. 1762 .
N. B. L'Auteur qui nous a fait l'honneur
de nous adreffer ces deux Ouvrages
dont nous n'avons qu'un très-bon
compte à rendre , ne nous dit pas
s'en trouve à Paris des exemplaires.
s'il
ÉSSAI fur les Bois de Charpente , ou
Differtation de la Compagnie des Architectes
& Experts des Bâtimens à Paris
, en réponse au Mémoire de M. Paris
Duvernai , Confeiller d'Etat , Intendant
de l'Ecole Royale Militaire , fur la
Théorie & la Pratique des gros Bois de
Charpente , dans leur exploitation &
dans leur emploi. Rédigée par MM.
Babuty , Defgodetz , & le Camus de
Mezieres. Brochure in- 12 . Paris , 1763 .
Chez Babuty fils , Libraire , quai des
Auguftins , à l'Etoile.
MARS. 1763. 95
e
&
L.
He
3 .
.es
CAQUET BON BEC , la Poule à ma
tante , Poëme badin.
Et frontem nugis folvere difce meis.
Ovid.
Brochure in-12 . 1763. Se trouve à Paris
chez Pankoucke , à côté de la Comédie
Françoiſe & chez Duchefne , rue S. Jaques.
JUDITH & DAVID , Tragédies . Par
M. L *** , Avocat . A Amfterdam, 1763;
& fe trouvent à Paris , chez Guillyn ,
Libraire , quai des Aug. au Lys d'or.
THEATRE de M. Nivelle de la Chauf
fée , de l'Académie Françoife . 5 vol.
in- 16. jolie édition. Paris , 1763. Chez
Prault , petit-fils , Libraire , quai des
Auguftins.
ABRÉGÉ de la Grammaire Françoife.
Par M. de Wailly, Nouvelle édition
in- 12, Paris , 1763. Chèz J. Barbou ,
Libraire- Imprimeur , rue S. Jacques
aux Cigognes. Prix , 1 liv. 4 f. Cette
Grammaire eft aujourd'hui adoptée par
l'Univerfité & par l'Ecole Militaire. On
trouve chez le même Libraire,la Grammaire
Françoiſe in - 12 . du même Auteur.
Le prix eft de 2 1. 10 f.
66 MERCURE DE FRANCE.
DUPUIS & DESRONAIS , Comédie
en trois Actes , & en vers libres , repréfentée
pour la premiere fois par les Comédiens
François ordinaires du Roi ,
le 17 Janvier 1763 , par M. Collé , Lecteur
de Mgr le Duc d'ORLEANS , premier
Prince du Sang. A Paris , chez.
Duchefne , Libraire , rue S. Jacqués , au
Temple du Goût. Le prix eft de 1 liv.
10 f. Le fuccès conftant de cette Piéce
charmante , que l'on voit toujours avec
le même plaifir , nous difpenfe d'en
rien dire ici de plus . On en verra l'extrait
à l'article des Spectacles.
N. B. On trouve chez le même Libraire
, les Piéces fuivantes.
L'AMOUR PATERNEL , ou la Suivante
reconnoiffante , Comédie Italienne
, en trois Actes & en profe. Par M.
Goldoni , compofée pour les Comédiens
Italiens ordinaires du Roi , & repréfentée
fur leur Théâtre au mois de Février
1763. Extrait , Scène , Part- ſcène , avec
les Lettres de M. Goldoni & de M.
Meflé , tant fur cette Piéce que fur plufieurs
autres objets des Spectacles. Prix
I liv. 4 f.
LE MILICIEN , Comédie en un Acte,
mêlée d'Ariettes ; par M. Anfeaume , la
Mufique
MARS. 1763. 97
*
1.
15
1-
er
ec
M.
Jurix
Ete,
la
que
(
.
pour
Mufique de M. Duny , repréfentée
la premiere fois à Verfailles devant leurs
Majeftés , le 29 Décembre 1762 ; & à
Paris , fur le Théatre de la Comédie
Italienne le premier Janvier 1763. Prix ,
1 liv . 4 f.
LE GUY DE CHÊNE , ou la Fête
des Druides , Comédie en un Acte &
en vers libres , mêlée d'Ariettes , avec
un divertiffement. Par M. de Junquieres
le fils. La Mufique de M. de la Ruette
repréfentée pour la premiere fois par les
Comédiens Italiens ordinaires du Roi ,
le Mercredi 26 Janvier 1763. Prix , 1 l .
4 f.
LA BAGARRE , Opéra bouffon , en
un Acte ; par M. Poinfinet ; la Mufique
de M. Vanmalder.
Non plau fus , fed rifus.
repréſenté pour la première fois par les
Comédiens Italiens ordinaires du Roi
le 10 Février 1763. Prix , I l. 10 f. avec
la Mufique.
POSTILLON PARISI EN , cu Conducteur
fidéle de la Ville , Fauxbourgs
& environs de Paris , dédié à Meffire
E
98 MERCURE DE FRANCE.
Jean- Baptifte-Elie Camus de Pontcarré,
Chevalier , Seigneur de Viarme & autres
lieux , Confeiller d'Etat & Prévôt
des Marchands de la Ville de Paris , par
MM. Louis Denis & Louis Mondhard
à Paris. Chez Denis , rue S. Jacques ,
vis-à-vis le Collége de Clermont , &
chez Mondhard, même rue & à l'hôtel
de Saumur. 1763.
COLLECTION de différens Morceaux
fur l'Hiftoire Naturelle & Civile
des Pays du Nord , fur l'Hiftoire Naturelle
en général , fur d'autres Sciences ,
fur différens Arts ; traduit de l'Allemand
, du Suédois , du Latin , avec des
notes du Traducteur. Par M. de Keralio
, Capitaine , Aide - Major à l'École
Militaire , & chargé d'y enfeigner la
Tactique. Tome premier , in-12.
Je vais jufqu'où je puis ;
Et femblable à l'Abeille , en nos jardins écloſe ,
De différentes fleurs j'affemble & je compofe
Le miel que je produis.
Rouffeau , Od. 1. du Liv. 3. Stroph. 30.
-
A Paris , chez R. Davidts , Libraire
quai des Auguftins , à S. Jacques . Cette
Collection très intéreffante , & dont
nous nous propofons de rendre compfera
bientôt fuivie de plufieurs au-
,
tres volumes,
LA MORALE ÉVANGÉLIQUE expliquée
par les SS . Pèrés ; ou Homélies
choifies des Pères de l'Eglife , fur tous
90 MERCURE DE FRANCE .
les Evangiles des Dimanches & Fêtes
de l'année. Ouvrage très-utile, aux Curés
, aux Eccléfiaftiques chargés d'inf
truire les Peuples ; & généralement à
tous les Fidéles qui veulent s'inftruire à
fond des vérités de la Religion . Par M.
l'Abbé Mary de la Canorgue , Prêtre ,
Licentié en Théologie. in- 12. Tom. I.
Paris , 1763 , chez Lottin le jeune ,
rue S. Jacques , vis- à -vis la rue de la
Parcheminerie.
Les jeunes Eccléfiaftiques qui fe
deftinent à inftruire les Peuples , qui
n'ont pas des facilités de puifer euxmêmes
dans les Pères, trouveront dans ce
recueil d'Homélies , les endroits les plus
beaux des SS. Pères. On y rencontre des
morceaux vifs & très - éloquens , des
comparaifons fort belles qui jettent un
grand jour dans la fuite du difcours :
partout beaucoup de lumiére & d'onc
tion , & cette véritable éloquence de
chofes & non de mots qui inftruit &
perfuade à la fois. Les fideles y trou--
veront une morale füre & une inftruction
folide.
Quelques perfonnes au premier coup
d'oeil ont cru que ces Homélies étoient
celles qui fe trouvent dans le Breviaire :
que l'on avoit raffemblées & fimple--
MARS. 1763. 95
le
X
Cup
'
nt
re :
Jement
traduites. Il y a cependant une
grande différence entre les unes & les
autres. D'abord il n'étoit guères poffible
de faire un recueil comme celuici
, fans fe rencontrer fréquemment
avec celles-là. D'ailleurs on ne trouve
ordinairement dans le Bréviaire qu'un
morceau qui a rapport à un endroit ou
à une partie de l'Evangile ; & ici prèfque
toutes les Homélies paraphrafent le
texte de l'Evangile en entier. Souvent
elles expliquent le fens moral , le figuré
& allégorique ; elles renferment même
quelquefois une triple explication de
tout l'Evangile.
-
On trouve chez le même Libraire
Les Stations de la Paffion de N. S.
Jefus Chrift , qui en contiennent
l'Hiftoire , avec des Réflexions & des
Prieres , &c. à l'ufage des Eglifes , Monaftères
& Communautés , où l'on fait
des proceffions pour adorer Jefus- Chrift;
Ouvrage propre aux Confrères de Jé
rufalem , aux Maifons Religieufes du
Calvaire , du Saint Sépulchre , des Filles-
Dieu & autres ; & généralement utile
à tous ceux qui veulent fe rappeller &
honorer le mystère de la Croix , dans
la fainte Quinzaine , tous les Vendredis,
J
92 MERCURE DE FRANCE.
ou durant tout le cours de l'année . Vol
in- 12. 1 liv. 6 f.
Le même Libraire Lottin , le jeune ,
vient d'acquérir du fond de M. le Prieur
les Exercices Religieux , utiles & profitables
aux Ames religieufes qui defirent
s'avancer en la perfection , avec
plufieurs avis , Inftructions & Pratiques
fpirituelles pour les y conduire & c.
Vol . in-12 . 2 liv. 10 f.
>
INSTRUCTIONS Chrétiennes fur les
huit Béatitudes tirées des faints Pères de
l'Eglife ; & en particulier de faint Auguftin
, fuivies d'une Priére & Afpirations
; ou Abrégé de toute la Morale
de l'Evangile , dans lequel le Chrétien
trouvera des règles fûres pour former
fes fentimens & fa conduite & des
motifs de confolation dans toutes les
épreuves de la vie. Par M. Cabrisseau ,
Théologal de Rheims. A Paris , chez
Lottin , le jeune , Libraire , rue S. Jacques
, vis-à-vis la rue de la Parcheminerie.
1763. Avec approbation & Privilège
du Roi.
,
LES DEUX LIVRES de S. Auguftin
, Evêque d'Hippone , à Pollentius ,
fur les mariages adultères , traduits en
MARS. 1763. 93
f
en
François , avec le Texte Latin à côté ,
des notes , & une differtation . Dédiés à
M. l'Evêque de Soiffons . Ouvrage utile
& même néceffaire à tous les Confeffeurs
, & finguliérement aux Millionnaires
employés chez les Infidéles . in - 12,
Paris , 1763. Chez G. Defprez , Imprimeur
du Roi & du Clergé de France,
rue S. Jacques . Prix , 2 1. 2. f. broché.
"
LETTRES Philofophiques , fur la
formation des Sels & des Cryftaux , &
fur la génération & le Méchaniſme organique
des Plantes & des Animaux, à
l'occafion de la pièrre bélemnite & de
la pièrre lenticulaire , avec un Mémoi
re fur la Théorie de la Tèrre . Par M,
Bourguet. Seconde édition , in- 12. avec
figures. Amfterdam , chez Marc- Michel
Rey , 1763 , & fe trouve chez Briaffon,
rue S. Jacques , à Paris.
VOYAGE du M. *** en Périgord ,
Vers & Profe . Brochure in - 12. Chez
Brocas & Humblot , rue S. Jacques.
DISCOURS fur la Satyre , Ouvrage
traduit de l'Italien .
Interest Reipublicæ cognofci malos.
Brochure in- 12 . Amfterdam , 1763 , &
94 MERCURE DE FRANCE.
fe trouve à Paris chez les Libraires qui
vendent les Nouveautés.
MARII CURILLI Groningenfis Satyræ.
Groninga , apud Jacobum Bolt ,
Bibliopolam. 1758.
GER. NICOLAI HERQUENII., Arcad.
Socii , & Acad. Reg. Pariſ. Litter.
& Antiq . Miniftri , Italicorum Liber
unus. Groninga. Typis Jacobi Bol
tii , Bibliopola. 1762 .
N. B. L'Auteur qui nous a fait l'honneur
de nous adreffer ces deux Ouvrages
dont nous n'avons qu'un très-bon
compte à rendre , ne nous dit pas
s'en trouve à Paris des exemplaires.
s'il
ÉSSAI fur les Bois de Charpente , ou
Differtation de la Compagnie des Architectes
& Experts des Bâtimens à Paris
, en réponse au Mémoire de M. Paris
Duvernai , Confeiller d'Etat , Intendant
de l'Ecole Royale Militaire , fur la
Théorie & la Pratique des gros Bois de
Charpente , dans leur exploitation &
dans leur emploi. Rédigée par MM.
Babuty , Defgodetz , & le Camus de
Mezieres. Brochure in- 12 . Paris , 1763 .
Chez Babuty fils , Libraire , quai des
Auguftins , à l'Etoile.
MARS. 1763. 95
e
&
L.
He
3 .
.es
CAQUET BON BEC , la Poule à ma
tante , Poëme badin.
Et frontem nugis folvere difce meis.
Ovid.
Brochure in-12 . 1763. Se trouve à Paris
chez Pankoucke , à côté de la Comédie
Françoiſe & chez Duchefne , rue S. Jaques.
JUDITH & DAVID , Tragédies . Par
M. L *** , Avocat . A Amfterdam, 1763;
& fe trouvent à Paris , chez Guillyn ,
Libraire , quai des Aug. au Lys d'or.
THEATRE de M. Nivelle de la Chauf
fée , de l'Académie Françoife . 5 vol.
in- 16. jolie édition. Paris , 1763. Chez
Prault , petit-fils , Libraire , quai des
Auguftins.
ABRÉGÉ de la Grammaire Françoife.
Par M. de Wailly, Nouvelle édition
in- 12, Paris , 1763. Chèz J. Barbou ,
Libraire- Imprimeur , rue S. Jacques
aux Cigognes. Prix , 1 liv. 4 f. Cette
Grammaire eft aujourd'hui adoptée par
l'Univerfité & par l'Ecole Militaire. On
trouve chez le même Libraire,la Grammaire
Françoiſe in - 12 . du même Auteur.
Le prix eft de 2 1. 10 f.
66 MERCURE DE FRANCE.
DUPUIS & DESRONAIS , Comédie
en trois Actes , & en vers libres , repréfentée
pour la premiere fois par les Comédiens
François ordinaires du Roi ,
le 17 Janvier 1763 , par M. Collé , Lecteur
de Mgr le Duc d'ORLEANS , premier
Prince du Sang. A Paris , chez.
Duchefne , Libraire , rue S. Jacqués , au
Temple du Goût. Le prix eft de 1 liv.
10 f. Le fuccès conftant de cette Piéce
charmante , que l'on voit toujours avec
le même plaifir , nous difpenfe d'en
rien dire ici de plus . On en verra l'extrait
à l'article des Spectacles.
N. B. On trouve chez le même Libraire
, les Piéces fuivantes.
L'AMOUR PATERNEL , ou la Suivante
reconnoiffante , Comédie Italienne
, en trois Actes & en profe. Par M.
Goldoni , compofée pour les Comédiens
Italiens ordinaires du Roi , & repréfentée
fur leur Théâtre au mois de Février
1763. Extrait , Scène , Part- ſcène , avec
les Lettres de M. Goldoni & de M.
Meflé , tant fur cette Piéce que fur plufieurs
autres objets des Spectacles. Prix
I liv. 4 f.
LE MILICIEN , Comédie en un Acte,
mêlée d'Ariettes ; par M. Anfeaume , la
Mufique
MARS. 1763. 97
*
1.
15
1-
er
ec
M.
Jurix
Ete,
la
que
(
.
pour
Mufique de M. Duny , repréfentée
la premiere fois à Verfailles devant leurs
Majeftés , le 29 Décembre 1762 ; & à
Paris , fur le Théatre de la Comédie
Italienne le premier Janvier 1763. Prix ,
1 liv . 4 f.
LE GUY DE CHÊNE , ou la Fête
des Druides , Comédie en un Acte &
en vers libres , mêlée d'Ariettes , avec
un divertiffement. Par M. de Junquieres
le fils. La Mufique de M. de la Ruette
repréfentée pour la premiere fois par les
Comédiens Italiens ordinaires du Roi ,
le Mercredi 26 Janvier 1763. Prix , 1 l .
4 f.
LA BAGARRE , Opéra bouffon , en
un Acte ; par M. Poinfinet ; la Mufique
de M. Vanmalder.
Non plau fus , fed rifus.
repréſenté pour la première fois par les
Comédiens Italiens ordinaires du Roi
le 10 Février 1763. Prix , I l. 10 f. avec
la Mufique.
POSTILLON PARISI EN , cu Conducteur
fidéle de la Ville , Fauxbourgs
& environs de Paris , dédié à Meffire
E
98 MERCURE DE FRANCE.
Jean- Baptifte-Elie Camus de Pontcarré,
Chevalier , Seigneur de Viarme & autres
lieux , Confeiller d'Etat & Prévôt
des Marchands de la Ville de Paris , par
MM. Louis Denis & Louis Mondhard
à Paris. Chez Denis , rue S. Jacques ,
vis-à-vis le Collége de Clermont , &
chez Mondhard, même rue & à l'hôtel
de Saumur. 1763.
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Résumé : ANNONCES DE LIVRES.
Le document de 1763 présente diverses annonces de livres et ouvrages publiés cette année-là. Parmi les publications notables, on trouve une collection de morceaux traduits de l'allemand, du suédois et du latin, dédiée à l'histoire naturelle et civile des pays du Nord, ainsi qu'à d'autres sciences et arts. Cette collection, traduite par M. de Keralio, est publiée chez R. Davidts à Paris. Un autre ouvrage mentionné est 'La Morale Évangélique expliquée par les SS. Pères', un recueil d'homélies choisies des Pères de l'Église sur les Évangiles des dimanches et fêtes de l'année. Cet ouvrage, rédigé par l'Abbé Mary de la Canorgue, est destiné aux curés, ecclésiastiques et fidèles souhaitant s'instruire des vérités religieuses. Il est disponible chez Lottin le jeune, rue Saint-Jacques à Paris. Le document liste également plusieurs autres publications religieuses et littéraires, telles que 'Les Stations de la Passion de N. S. Jésus-Christ', 'Les Exercices Religieux', et 'Instructions Chrétiennes sur les huit Béatitudes'. Des ouvrages philosophiques et scientifiques sont également mentionnés, comme les 'Lettres Philosophiques sur la formation des Sels et des Cristaux' de M. Bourguet. Enfin, le document mentionne des pièces de théâtre et des comédies, telles que 'Dupuis & Desronais' de M. Collé, et 'L'Amour Paternel' de M. Goldoni, ainsi que des grammaires et des poèmes. Ces ouvrages sont disponibles chez divers libraires à Paris.
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107
p. 174-177
SPECTACLES DE LA COUR A VERSAILLES,
Début :
LE Mardi 1 Février les Comédiens François représenterent le Glorieux [...]
Mots clefs :
Comédie, Spectacles, Ballet, Musique
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SPECTACLES DE LA COUR A VERSAILLES,
SPECTACLES DE LA COUR A VER
SAILLES,
LE Mardi 1 Février les Comédiens
François repréfenterent le Glorieux
Comédie en cinq Actes & en vers du
feu fieur NÉRICAULT DESTOUCHES .
Le fieur BELCOUR y jouoit le principal
rôle ( a ) . Pour feconde Piéce les
Orignaux , Comédie en un Acte , en
profe , du feu fieur FAGAN (b).
(a) Premiére Repréſentation en 17320
(b ) En 1737.
}
座
MARS. 1763. 175
€ Le Mercredi il n'y a point eu de
fpectacle à caufe de la Fête .
Le Jeudi les mêmes Comédiens re-
3
préfenterent Zulime , Tragédie du fieur
de VOLTAIRE (c). La Dile CLAIRON
jouoit le rôle de Zulime. La Dlle Du-
BOIS celui d'Atide ; la Dile PREVILLE
celui de Serame. Les rôles de Benafar
& de fon confident étoient remplis par
les fieurs BRISART & DUBOIS : ceux
de Ramir & du Confident, par les fieurs
le KAIN & d'AUBERVAL. La Tragédie
fut fuivie de l'Indifcret , Comédie
en un Acte en vers du même Auteur
(d) ..
"
Le Mardi 8 on repréfenta l'Esprit
follet , Comédie en 5 Actes & en vers
du feu fieur HAUTEROCHE ( e) , qui
fut fuivie du Cocherfuppofé (f) , Comédie
en un Acte & en profe du même
Auteur.
Le lendemain 9 les Comédiens Italiens
repréſenterent la Cantatrice , Comédie
Italienne , dans laquelle la Dlle
PICCINELLI exécutoit le rôle de Cantatrice.
Cette Comédie précédoit Ver-
(c) En 2740.
( d) En 1725.11
( e )En 1684.
f)Dans la même année.
Ħ iv
176 MERCURE DE FRANCE.
tumne & Pomone , ballet en un Acte ;
( extrait du ballet des Elémens ) repréfenté
par l'Académie Royale de Mufique
, conjointement avec la Mufique du
Roi. Le Poëme de ce Ballet eft du fieur
ROY , Chevalier de l'Ordre de S. Michel.
La Mufique , du feu fieur DESTOUCHES
. Les rôles de Vertumne & de
Pan furent exécutés par les fieurs GELIOTE
& GELIN ; celui de Pomone
par la Dile ARNOULD. Les Grâces &
l'expreffion des chants de ce ballet , l'ef
prit & l'agrément qui régnent dans le
Poëme , les talens fi connus & fi admirés
des Acteurs qui en rendoient les
principaux rôles , tant de charmes réunis
ne pouvoient manquer de plaire & de
rendre cette repréſentation très-agréable.
La Dlle LANI danfoit feule une
principale entrée dans les Bergeres . Le
fieur CAMPIONI & la Dlle DUMONCEAU
un pas de deux, Les fieurs LAVAL
& GARDEL danfoient dans les
Faunes , ainfi que les fieurs d'AUBERVAL
, GROSSET & CAMPIONI . Le
fieur LANI & la Dlle ALLARD exécutoient
les principales entrées dans les
Paftres.
"
Le Jeudi 10 , les Comédiens François
repréſenterent Mérope , Tragédie du
fieur de VOLTAIRE , dans laquelle la
MARS. 1763 . 177
Dlle DUMESNIL joua le rôle de Mérope.
(g).
Pour feconde Pièce le Galant Coureur
, Comédie en un Acte en profe du
feu fieur le GRAND ( h ) . Le fieur Mo-
LE y jouoit le principal rôle .
Le Mardi 15 , dernier jour du Carnaval
, par extraordinaire , les Sujets de la
Comédie Italienne -exécuterent à la
Cour deux Opéra- Comiques ; le Roi &
le Fermier , Paroles du fieur SEDAINE ,
Mufique du fieur MONCIGNI & On ne
s'avife jamais de tout.
On donnera dans le Mercure prochain
le Journal des autres repréfentations
jufques à la clôture.
.. N. B. Nous n'avons fait qu'annoncer
fommairement , dans le précédent
Vol. les premiers BALS DE LA COUR.
Nous ne doutons pas que nos Lecteurs
n'en defirent une relation détaillée jufques
à la fin du Carnaval : mais comme
ce genre de Spectacles doit à tous égards
être diftingué des repréfentations theatrales
dont nous venons de rendre compte
, on en a fait un Article particulier.
que l'on trouvera après notre Article des
Théâtres & autres Spectacles ordinaires .
(g) Première fois en 1743-
(h) En 1722.
SAILLES,
LE Mardi 1 Février les Comédiens
François repréfenterent le Glorieux
Comédie en cinq Actes & en vers du
feu fieur NÉRICAULT DESTOUCHES .
Le fieur BELCOUR y jouoit le principal
rôle ( a ) . Pour feconde Piéce les
Orignaux , Comédie en un Acte , en
profe , du feu fieur FAGAN (b).
(a) Premiére Repréſentation en 17320
(b ) En 1737.
}
座
MARS. 1763. 175
€ Le Mercredi il n'y a point eu de
fpectacle à caufe de la Fête .
Le Jeudi les mêmes Comédiens re-
3
préfenterent Zulime , Tragédie du fieur
de VOLTAIRE (c). La Dile CLAIRON
jouoit le rôle de Zulime. La Dlle Du-
BOIS celui d'Atide ; la Dile PREVILLE
celui de Serame. Les rôles de Benafar
& de fon confident étoient remplis par
les fieurs BRISART & DUBOIS : ceux
de Ramir & du Confident, par les fieurs
le KAIN & d'AUBERVAL. La Tragédie
fut fuivie de l'Indifcret , Comédie
en un Acte en vers du même Auteur
(d) ..
"
Le Mardi 8 on repréfenta l'Esprit
follet , Comédie en 5 Actes & en vers
du feu fieur HAUTEROCHE ( e) , qui
fut fuivie du Cocherfuppofé (f) , Comédie
en un Acte & en profe du même
Auteur.
Le lendemain 9 les Comédiens Italiens
repréſenterent la Cantatrice , Comédie
Italienne , dans laquelle la Dlle
PICCINELLI exécutoit le rôle de Cantatrice.
Cette Comédie précédoit Ver-
(c) En 2740.
( d) En 1725.11
( e )En 1684.
f)Dans la même année.
Ħ iv
176 MERCURE DE FRANCE.
tumne & Pomone , ballet en un Acte ;
( extrait du ballet des Elémens ) repréfenté
par l'Académie Royale de Mufique
, conjointement avec la Mufique du
Roi. Le Poëme de ce Ballet eft du fieur
ROY , Chevalier de l'Ordre de S. Michel.
La Mufique , du feu fieur DESTOUCHES
. Les rôles de Vertumne & de
Pan furent exécutés par les fieurs GELIOTE
& GELIN ; celui de Pomone
par la Dile ARNOULD. Les Grâces &
l'expreffion des chants de ce ballet , l'ef
prit & l'agrément qui régnent dans le
Poëme , les talens fi connus & fi admirés
des Acteurs qui en rendoient les
principaux rôles , tant de charmes réunis
ne pouvoient manquer de plaire & de
rendre cette repréſentation très-agréable.
La Dlle LANI danfoit feule une
principale entrée dans les Bergeres . Le
fieur CAMPIONI & la Dlle DUMONCEAU
un pas de deux, Les fieurs LAVAL
& GARDEL danfoient dans les
Faunes , ainfi que les fieurs d'AUBERVAL
, GROSSET & CAMPIONI . Le
fieur LANI & la Dlle ALLARD exécutoient
les principales entrées dans les
Paftres.
"
Le Jeudi 10 , les Comédiens François
repréſenterent Mérope , Tragédie du
fieur de VOLTAIRE , dans laquelle la
MARS. 1763 . 177
Dlle DUMESNIL joua le rôle de Mérope.
(g).
Pour feconde Pièce le Galant Coureur
, Comédie en un Acte en profe du
feu fieur le GRAND ( h ) . Le fieur Mo-
LE y jouoit le principal rôle .
Le Mardi 15 , dernier jour du Carnaval
, par extraordinaire , les Sujets de la
Comédie Italienne -exécuterent à la
Cour deux Opéra- Comiques ; le Roi &
le Fermier , Paroles du fieur SEDAINE ,
Mufique du fieur MONCIGNI & On ne
s'avife jamais de tout.
On donnera dans le Mercure prochain
le Journal des autres repréfentations
jufques à la clôture.
.. N. B. Nous n'avons fait qu'annoncer
fommairement , dans le précédent
Vol. les premiers BALS DE LA COUR.
Nous ne doutons pas que nos Lecteurs
n'en defirent une relation détaillée jufques
à la fin du Carnaval : mais comme
ce genre de Spectacles doit à tous égards
être diftingué des repréfentations theatrales
dont nous venons de rendre compte
, on en a fait un Article particulier.
que l'on trouvera après notre Article des
Théâtres & autres Spectacles ordinaires .
(g) Première fois en 1743-
(h) En 1722.
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Résumé : SPECTACLES DE LA COUR A VERSAILLES,
En février et mars 1763, la cour de Versailles a organisé divers spectacles. Le 1er février, les comédiens français ont joué 'Le Glorieux' de Néricault Destouches, avec Belcour dans le rôle principal, et 'Les Orignaux' de Fagan. Le 3 mars, ils ont représenté 'Zulime' et 'L'Indiscret' de Voltaire, avec Clairon dans le rôle-titre de la première pièce. Le 8 mars, 'L'Esprit follet' de Hauteroche et 'Le Cocher supposé' ont été présentés. Le 9 mars, les comédiens italiens ont joué 'La Cantatrice', suivi du ballet 'Vertumne et Pomone' de l'Académie Royale de Musique. Le 10 mars, 'Mérope' de Voltaire et 'Le Galant Coureur' de Le Grand ont été présentés. Le 15 mars, les sujets de la comédie italienne ont exécuté les opéras-comiques 'Le Roi et le Fermier' de Sedaine et Moncigni. Le texte mentionne également des bals de la cour et des représentations théâtrales ordinaires.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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108
p. 201-204
OBSERVATIONS sur la Comédie de DUPUIS & DES RONAIS.
Début :
COMBIEN il seroit agréable pour nous de n'avoir jamais à rendre compte au Public, que d'Ouvrages [...]
Mots clefs :
Action, Genre, Comédie, Personnages
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : OBSERVATIONS sur la Comédie de DUPUIS & DES RONAIS.
OBSERVATIONS fur la Comédie de
DUPUIS & DES RONAIS.
COMBIEN il feroit agréable pour nous de n'avoir
jamais à rendre compte au Public , que d'Ouvrages
tels que celui dont nous venons de faire l'Extrait
! Certains de n'être pas contredits fur les
éloges , nous aurions la fatisfaction d'exercer une
critique , utile au progrès de l'art , fans bleffer
l'amour-propre des Auteurs.
Dans ce que nous avons déja dit au fujet de
cette Comédie ( a ) , nous avions réfumé à- peuprès
ce que le Public avoit le plus applaudi , & ce
qu'il a confirmé depuis par des fuffrages réfléchis.
Intérêt touchant fans trifteffe ; morale fans
pédanterie ; détails toujours agréables fans affectation
de tours brillans , d'où réſulte la jufteſſe
& la facilité dans le Dialogue ; par - tout un fentiment
puifé dans la nature & non dans le Roman
du coeur. Telle eft l'idée générale qui nous a paru
refter de cette Piéce à tous ceux qui la connoiffent.
Qu'il nous foit permis , pour notre
propre inftruction, d'y ajouter quelques réflexions.
particulières que l'ou vrage nous a fait naître.
Le fujer eft fort fimple. L'emploi qu'en a fair
l'Auteur pour fournir à trois Actes , fait d'autant
plus d'honneur à fon talent , qu'il ne laifie
appercevoir aucune extenfion forcée. Examinons
fes moyens.
Il ne pouvoit y avoir dans cette Piéce beaucoup
(a) Voyez le Mercure de Février , Article des
Spectacles de la Cour,
I v
202 MERCURE DE FRANCE.
de ce qu'on appelle communément ACTION . Un
Sujet auffi peu compliqué ne pouvant & ne devant
admettre la multiplicité des incidens , ni un
mouvement bien apparent dans la marche ou
dans la conduite du Drame . Mais quand d'autres
Modernes , furtout parmi les François , ne
nous auroient pas appris par leurs fuccès qu'il
y a différens genres d'ACTION , cette Piéce fuf
firoit peut-être pour nous le faire appercevoir.
Je ne fais fi l'on ne trouvera pas trop d'affectation
dans les termes , lorfque nous diftinguons
l'ACTION DRAMATIQUE en action phyfique & en
action morale. Je crois au moins pouvoir m'af
furer qu'il y a de la vérité dans la diſtinction
& que la Comédie dont il s'agit eft du genre
d'ACTION morale.
"
Ne pourroit-on pas confidérer comme action
phyfique ou matériele , celle qui par la force de
l'intrigue , par l'enchaînement des incidens , met
les perfonnages dans des fituations opposées.
l'une à l'autre , celle qui change alternativement
la fortune de divers projets , par des événemens
préparés mais imprévus , & enfin par
d'autres événemens indépendans de la volonté
'ou des fentimens de quelques perfonnages , rapproche
le terme ou dénoûment que cette même
ACTION avoit tendu à éloigner ?
Il devoit le rencontrer très - peu d'ACTION
de ce genre dans la Comédie de Dupuis & Des
Ronais. Tout ce qui peut avoir rapport au premier
genre eft l'incident très - ingénieu fement
trouvé , & très - habilement mis en oeuvre ) de la
Lettre de la Comtelle à Des Ronais entre les
mains de Dupuis , Nous reviendrons au mérite
de ce moyen.
Au contraire , ne pourroit- on pas placer dans
MARS. 1763. 203
le fecond genre d'ACTION , qu'on nous permertra
de nommer morale ou métaphysique , les ob f
acles qui résultent feulement du contraſte des
caractères ou d'un intérêt actif & puiffant oppofé
aux vues & aux défirs des perfonnages intérel
fans ?Ne peut- on pas ranger dans la même claſſe
un jeu de refforts que produit la feule gradation
de fentiment entre les perfonnages , & qui donne
aux uns une certaine force , indépendante des
événemens , fur les volontés des autres ? Le mouvement
qui résulte de cette forte de moyens
n'a fon principe & fon action que dans le coeur
& ne peut être fans doute bien ſaiſi que par l'efprit.
C'eft de ce fecond genre , tel que nous éffayons
de le définir , que l'Auteur a tiré le plus grand
parti dans fa Piéce . C'eſt par là que l'incident de
la lettre , qui pouvoit donner à Dupuis les plus
fortes armes contre l'importunité des deux Amans ,
& qui femble devoir , finon détruire , au moins
altérer cruellement le concert de leurs fentimens ,
devient au contraire l'occafion du triomphe qu'ils
remportent fur la volonté la plus obſtinément
affermie. C'eft la jufteffe avec laquelle Marian.
voit l'égarement momentané de fon Amant ,
dans la conviction d'un fait que les feuls foupçons
auroient pu lui exagérer ; c'eft le pardon
généreux & tendre qui en réfulte ; c'eft enfuire
la violence de Des Ronais qui donne lieu au facrifice
héroïque, mais naturel , que fait cette fille de
l'amour le plus légitime & le plus ardent , à la
feule manie de fon Père , qui , en le touchant invinciblement,
améne par une voie fort naturelle au
dénoûment qui paroiffoit défefpéré ; fans qu'aucun
des Perfonnages foit forti du caractère primitif
que l'Auteur leur a donné.Voilà des moyens
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
qui tiennent tous au coeur , fans fecours d'evénement,
Voilà donc cette gradation , ce reffort
de fentiment qui agit avec une force pour
ainfi dire coactive , & qui opére toute la condutte
& le dénoûment de ce Drame dont le fond eſt
un des plus fimples qui foit au Théâtre.
En applaudiflant avec tout le Public au talent
de l'Auteur & à l'art qu'il a employé dans cette
Comédie , nous n'en exhorterons pas moins les
Auteurs à fe défendre de la féduction de l'exemple.
Nous nous garderons bien d'encourager à
courir les hazards d'un genre , où les chûtes
feroient fans reffources , & où il ne faut pas moins.
qu'un fuccès auffi décidé pour juſtifier la hardielle
de l'entrepriſe.
Le Public , après avoir quelque temps balance
fur le caractère fingulier de Dupuis , ſemble avoir
reconnu combien il étoit néceffaire au jeu des
autres caractères . Peut- être on ne le foupçonnoit
pas dans la Nature , que par faute de réfléxions
, & encore plus faute de cette bonne foi
dont on manque avec foi-même auffi fouvent
au moins qu'avec les autres. D'ailleurs , on eft
obligé de convenir que tout ce que l'art le plus
délicat & le mieux raifonné peut fournir , a été
employé pour adoucir ce que ce caractère offre
d'abord d'injurieux à l'humanité.
N. B. En publiant la Lettre fuivante fur un
événement qui doit caufer tant de regrets au Public,,
nous tâchons de continuer de marquer notre empreffement
fur le tribut d'éloges qu'on doit aux per
fonnes célèbres . Ongoûte une espéce de confolation ,
en lifant l'hommage qu'on leur rend ; & notre
recenoiffance envers elles nous fais fouhaiter que
la pofléritéfe les repréfente telles que nous les avons
mais cela eft impoffible à l'égard de l'Actrice
charmante dont la perte nous eft fi ſenſible.
DUPUIS & DES RONAIS.
COMBIEN il feroit agréable pour nous de n'avoir
jamais à rendre compte au Public , que d'Ouvrages
tels que celui dont nous venons de faire l'Extrait
! Certains de n'être pas contredits fur les
éloges , nous aurions la fatisfaction d'exercer une
critique , utile au progrès de l'art , fans bleffer
l'amour-propre des Auteurs.
Dans ce que nous avons déja dit au fujet de
cette Comédie ( a ) , nous avions réfumé à- peuprès
ce que le Public avoit le plus applaudi , & ce
qu'il a confirmé depuis par des fuffrages réfléchis.
Intérêt touchant fans trifteffe ; morale fans
pédanterie ; détails toujours agréables fans affectation
de tours brillans , d'où réſulte la jufteſſe
& la facilité dans le Dialogue ; par - tout un fentiment
puifé dans la nature & non dans le Roman
du coeur. Telle eft l'idée générale qui nous a paru
refter de cette Piéce à tous ceux qui la connoiffent.
Qu'il nous foit permis , pour notre
propre inftruction, d'y ajouter quelques réflexions.
particulières que l'ou vrage nous a fait naître.
Le fujer eft fort fimple. L'emploi qu'en a fair
l'Auteur pour fournir à trois Actes , fait d'autant
plus d'honneur à fon talent , qu'il ne laifie
appercevoir aucune extenfion forcée. Examinons
fes moyens.
Il ne pouvoit y avoir dans cette Piéce beaucoup
(a) Voyez le Mercure de Février , Article des
Spectacles de la Cour,
I v
202 MERCURE DE FRANCE.
de ce qu'on appelle communément ACTION . Un
Sujet auffi peu compliqué ne pouvant & ne devant
admettre la multiplicité des incidens , ni un
mouvement bien apparent dans la marche ou
dans la conduite du Drame . Mais quand d'autres
Modernes , furtout parmi les François , ne
nous auroient pas appris par leurs fuccès qu'il
y a différens genres d'ACTION , cette Piéce fuf
firoit peut-être pour nous le faire appercevoir.
Je ne fais fi l'on ne trouvera pas trop d'affectation
dans les termes , lorfque nous diftinguons
l'ACTION DRAMATIQUE en action phyfique & en
action morale. Je crois au moins pouvoir m'af
furer qu'il y a de la vérité dans la diſtinction
& que la Comédie dont il s'agit eft du genre
d'ACTION morale.
"
Ne pourroit-on pas confidérer comme action
phyfique ou matériele , celle qui par la force de
l'intrigue , par l'enchaînement des incidens , met
les perfonnages dans des fituations opposées.
l'une à l'autre , celle qui change alternativement
la fortune de divers projets , par des événemens
préparés mais imprévus , & enfin par
d'autres événemens indépendans de la volonté
'ou des fentimens de quelques perfonnages , rapproche
le terme ou dénoûment que cette même
ACTION avoit tendu à éloigner ?
Il devoit le rencontrer très - peu d'ACTION
de ce genre dans la Comédie de Dupuis & Des
Ronais. Tout ce qui peut avoir rapport au premier
genre eft l'incident très - ingénieu fement
trouvé , & très - habilement mis en oeuvre ) de la
Lettre de la Comtelle à Des Ronais entre les
mains de Dupuis , Nous reviendrons au mérite
de ce moyen.
Au contraire , ne pourroit- on pas placer dans
MARS. 1763. 203
le fecond genre d'ACTION , qu'on nous permertra
de nommer morale ou métaphysique , les ob f
acles qui résultent feulement du contraſte des
caractères ou d'un intérêt actif & puiffant oppofé
aux vues & aux défirs des perfonnages intérel
fans ?Ne peut- on pas ranger dans la même claſſe
un jeu de refforts que produit la feule gradation
de fentiment entre les perfonnages , & qui donne
aux uns une certaine force , indépendante des
événemens , fur les volontés des autres ? Le mouvement
qui résulte de cette forte de moyens
n'a fon principe & fon action que dans le coeur
& ne peut être fans doute bien ſaiſi que par l'efprit.
C'eft de ce fecond genre , tel que nous éffayons
de le définir , que l'Auteur a tiré le plus grand
parti dans fa Piéce . C'eſt par là que l'incident de
la lettre , qui pouvoit donner à Dupuis les plus
fortes armes contre l'importunité des deux Amans ,
& qui femble devoir , finon détruire , au moins
altérer cruellement le concert de leurs fentimens ,
devient au contraire l'occafion du triomphe qu'ils
remportent fur la volonté la plus obſtinément
affermie. C'eft la jufteffe avec laquelle Marian.
voit l'égarement momentané de fon Amant ,
dans la conviction d'un fait que les feuls foupçons
auroient pu lui exagérer ; c'eft le pardon
généreux & tendre qui en réfulte ; c'eft enfuire
la violence de Des Ronais qui donne lieu au facrifice
héroïque, mais naturel , que fait cette fille de
l'amour le plus légitime & le plus ardent , à la
feule manie de fon Père , qui , en le touchant invinciblement,
améne par une voie fort naturelle au
dénoûment qui paroiffoit défefpéré ; fans qu'aucun
des Perfonnages foit forti du caractère primitif
que l'Auteur leur a donné.Voilà des moyens
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
qui tiennent tous au coeur , fans fecours d'evénement,
Voilà donc cette gradation , ce reffort
de fentiment qui agit avec une force pour
ainfi dire coactive , & qui opére toute la condutte
& le dénoûment de ce Drame dont le fond eſt
un des plus fimples qui foit au Théâtre.
En applaudiflant avec tout le Public au talent
de l'Auteur & à l'art qu'il a employé dans cette
Comédie , nous n'en exhorterons pas moins les
Auteurs à fe défendre de la féduction de l'exemple.
Nous nous garderons bien d'encourager à
courir les hazards d'un genre , où les chûtes
feroient fans reffources , & où il ne faut pas moins.
qu'un fuccès auffi décidé pour juſtifier la hardielle
de l'entrepriſe.
Le Public , après avoir quelque temps balance
fur le caractère fingulier de Dupuis , ſemble avoir
reconnu combien il étoit néceffaire au jeu des
autres caractères . Peut- être on ne le foupçonnoit
pas dans la Nature , que par faute de réfléxions
, & encore plus faute de cette bonne foi
dont on manque avec foi-même auffi fouvent
au moins qu'avec les autres. D'ailleurs , on eft
obligé de convenir que tout ce que l'art le plus
délicat & le mieux raifonné peut fournir , a été
employé pour adoucir ce que ce caractère offre
d'abord d'injurieux à l'humanité.
N. B. En publiant la Lettre fuivante fur un
événement qui doit caufer tant de regrets au Public,,
nous tâchons de continuer de marquer notre empreffement
fur le tribut d'éloges qu'on doit aux per
fonnes célèbres . Ongoûte une espéce de confolation ,
en lifant l'hommage qu'on leur rend ; & notre
recenoiffance envers elles nous fais fouhaiter que
la pofléritéfe les repréfente telles que nous les avons
mais cela eft impoffible à l'égard de l'Actrice
charmante dont la perte nous eft fi ſenſible.
Fermer
Résumé : OBSERVATIONS sur la Comédie de DUPUIS & DES RONAIS.
La critique de la comédie de Dupuis et Des Ronais met en lumière son succès auprès du public et des critiques. La pièce est louée pour son intérêt touchant, sa morale sans pédanterie, et ses dialogues naturels et justes. L'intrigue, bien que simple, est efficace et ne nécessite pas d'extensions forcées. La critique distingue deux types d'action dramatique : l'action physique, basée sur des événements extérieurs, et l'action morale, basée sur les caractères et les sentiments des personnages. La comédie de Dupuis et Des Ronais appartient à cette seconde catégorie, utilisant des obstacles résultant du contraste des caractères et des intérêts opposés. Par exemple, l'incident de la lettre devient une occasion de triomphe pour les amants grâce à la justice et au pardon de Marianne. Le dénouement est naturel et respecte les caractères initiaux des personnages. La critique conclut en exhortant les auteurs à éviter les dangers d'un genre où les échecs sont sans recours, tout en reconnaissant le talent de Dupuis et l'art employé dans la pièce. Le public a finalement reconnu la nécessité du caractère singulier de Dupuis pour le jeu des autres personnages.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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109
p. 205-207
LETTRE de M. DE SAINT FOIX à M.****
Début :
Vous me demandez mon sentiment, Monsieur, sur l'idée d'un tableau auquel [...]
Mots clefs :
Actrice, Sentiment, Comédie, Talent
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE de M. DE SAINT FOIX à M.****
LETTRE de M. DE SAINT FOIX &
V
M.****
ous me demandez mon fentiment,
Monfieur , fur l'idée d'un tableau auquel
vous travaillez . Il repréfentera
dites-vous , Thalie éplorée , qui fait tous
fes efforts pour retenir une Actrice qui
veut la quitter. Je ne doute point de
l'habileté de votre pinceau ; je vous
dirai feulement qu'il y a des objets qui
font moins du reffort de l'imagination
que du fentiment ; je fuis perfuadé que
Thalie aura l'attitude & toute l'expreffion
convenables ; mais l'Actrice
Monfieur cette A&trice divine
, fon front , fes yeux , fon nez
fa bouche, tous fes traits fi délicatement
affortis pour lui compofer la phifionomie
la plus aimable & la plus piquante ;
fa taille de nymphe ; fon maintien libre ,
aifé & toujours décent , Mademoiſelle
Dangeville enfin ( car fa retraite duThéâtre
eft le fijet de votre tableau ) Mademoifelle
Dangeville , Monfieur , peuton
eípérer de la bien peindre ! Avec de
l'intelligence , du fentiment , de l'étude
& de la réflexion , on peut fe perfection-
,
&
206 MERCURE DE FRANCE.
bien rare ,
ner le goût , & devenir une Actrice trèsbrillante
; mais l'Actrice de génie eſt
& il y a la même différence
qu'entre Moliere & un Auteur qui n'a
que de l'efprit. Nous avons vu Mlle
Dangeville jouer dans les caractères les
plus oppofés , & les faifir toujours de
façon que nous en fommes encore à
ne pouvoir nous dire dans lequel nous
l'aimions le plus. On aura de la peine à
s'imaginer que la même perfonne ait
pû jouer avec une égale fupériorité l'Indifcrète
dans l'Ambitieux ; Martine dans
les Femmes fçavantes ; la Comteſſe dans
les Moeurs du temps ; Colette dans les
trois Coufines ; Me Orgon dans le Complaifant
; la fauffe Agnès dans le Poëte
campagnard ; la Baronne d'Olban dans
Nanine ; l'Amour dans les Grâces , &
tant d'autres rôles fi différens . Combien
de fois,à la premiere repréfentation
d'une Comédie , a-t-elle procuré des applaudiffemens
à des endroits où l'Auteur
n'en attendoit pas ! Je me fouviens
que le célébre Néricaut Deftouches
dont on alloit jouer une Piéce nouvelle,
craignoit pour un monologue & quelques
traits dans le cinquiéme A&te ; il
vouloit les fupprimer : donnez- vous- en
bien de garde , lui dit- elle , je vous réMAR'S.
1763. 207
ponds que ces traits & ce monologue feront
très- applaudis. En effet , elle joua
le tout avec un naturel , des grâces , une
naïveté qui déciderent la réuffite , &
triompherent de tous les efforts qu'une
indigne cabale avoit faits , pendant les
quatre premiers Actes , pour faire tomber
cette Comédie. Ce qui acheve de
caractèrifer la perfonne de génie dans
Mlle Dangeville , c'eft qu'elle eft fimple
, vraie , modefte , timide même ,
n'ayant jamais le ton orgueilleux du talent
, mais toujours celui d'une fille
bien élevée ; ignorant d'ailleurs toute
cabale , & dans le centre de la tracafferie
, n'en ayant jamais fait aucune.
J'ai cru Monfieur , puifque vous me
confultiez , que je devois vous communiquer
mes idées fur fon caractère , parce
qu'il me femble qu'il faut commencer
par connoître celui de la perfonne que
l'on veut peindre. Je fouhaite que vous
réuffiffiez ; je fouhaite que vous puiffiez
faifir cette âme fine , naturelle , délicate
& fenfible , qui vit , qui parle , qui voltige
& badine fans ceffe dans fes yeux
fur fa bouche & dans tous fes traits. Je
fuis , Monfieur , votre très- humble &
très-obéiffant Serviteur
,
SAINT FOIX,
V
M.****
ous me demandez mon fentiment,
Monfieur , fur l'idée d'un tableau auquel
vous travaillez . Il repréfentera
dites-vous , Thalie éplorée , qui fait tous
fes efforts pour retenir une Actrice qui
veut la quitter. Je ne doute point de
l'habileté de votre pinceau ; je vous
dirai feulement qu'il y a des objets qui
font moins du reffort de l'imagination
que du fentiment ; je fuis perfuadé que
Thalie aura l'attitude & toute l'expreffion
convenables ; mais l'Actrice
Monfieur cette A&trice divine
, fon front , fes yeux , fon nez
fa bouche, tous fes traits fi délicatement
affortis pour lui compofer la phifionomie
la plus aimable & la plus piquante ;
fa taille de nymphe ; fon maintien libre ,
aifé & toujours décent , Mademoiſelle
Dangeville enfin ( car fa retraite duThéâtre
eft le fijet de votre tableau ) Mademoifelle
Dangeville , Monfieur , peuton
eípérer de la bien peindre ! Avec de
l'intelligence , du fentiment , de l'étude
& de la réflexion , on peut fe perfection-
,
&
206 MERCURE DE FRANCE.
bien rare ,
ner le goût , & devenir une Actrice trèsbrillante
; mais l'Actrice de génie eſt
& il y a la même différence
qu'entre Moliere & un Auteur qui n'a
que de l'efprit. Nous avons vu Mlle
Dangeville jouer dans les caractères les
plus oppofés , & les faifir toujours de
façon que nous en fommes encore à
ne pouvoir nous dire dans lequel nous
l'aimions le plus. On aura de la peine à
s'imaginer que la même perfonne ait
pû jouer avec une égale fupériorité l'Indifcrète
dans l'Ambitieux ; Martine dans
les Femmes fçavantes ; la Comteſſe dans
les Moeurs du temps ; Colette dans les
trois Coufines ; Me Orgon dans le Complaifant
; la fauffe Agnès dans le Poëte
campagnard ; la Baronne d'Olban dans
Nanine ; l'Amour dans les Grâces , &
tant d'autres rôles fi différens . Combien
de fois,à la premiere repréfentation
d'une Comédie , a-t-elle procuré des applaudiffemens
à des endroits où l'Auteur
n'en attendoit pas ! Je me fouviens
que le célébre Néricaut Deftouches
dont on alloit jouer une Piéce nouvelle,
craignoit pour un monologue & quelques
traits dans le cinquiéme A&te ; il
vouloit les fupprimer : donnez- vous- en
bien de garde , lui dit- elle , je vous réMAR'S.
1763. 207
ponds que ces traits & ce monologue feront
très- applaudis. En effet , elle joua
le tout avec un naturel , des grâces , une
naïveté qui déciderent la réuffite , &
triompherent de tous les efforts qu'une
indigne cabale avoit faits , pendant les
quatre premiers Actes , pour faire tomber
cette Comédie. Ce qui acheve de
caractèrifer la perfonne de génie dans
Mlle Dangeville , c'eft qu'elle eft fimple
, vraie , modefte , timide même ,
n'ayant jamais le ton orgueilleux du talent
, mais toujours celui d'une fille
bien élevée ; ignorant d'ailleurs toute
cabale , & dans le centre de la tracafferie
, n'en ayant jamais fait aucune.
J'ai cru Monfieur , puifque vous me
confultiez , que je devois vous communiquer
mes idées fur fon caractère , parce
qu'il me femble qu'il faut commencer
par connoître celui de la perfonne que
l'on veut peindre. Je fouhaite que vous
réuffiffiez ; je fouhaite que vous puiffiez
faifir cette âme fine , naturelle , délicate
& fenfible , qui vit , qui parle , qui voltige
& badine fans ceffe dans fes yeux
fur fa bouche & dans tous fes traits. Je
fuis , Monfieur , votre très- humble &
très-obéiffant Serviteur
,
SAINT FOIX,
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Résumé : LETTRE de M. DE SAINT FOIX à M.****
La lettre de M. de Saint Foix répond à une demande d'avis sur un tableau représentant Thalie éplorée tentant de retenir une actrice qui souhaite quitter la scène. L'auteur admire l'habileté du peintre mais estime que certains sujets nécessitent plus de sentiment que d'imagination. Il exprime des doutes sur la possibilité de bien représenter Mademoiselle Dangeville, connue pour sa retraite du théâtre. Saint Foix décrit les qualités exceptionnelles de cette actrice, soulignant sa capacité à incarner divers personnages avec une égale maîtrise, allant de l'Indiscrète dans *L'Ambitieux* à la Comtesse dans *Les Moeurs du temps*. Il raconte également un épisode où elle a sauvé une pièce grâce à son interprétation remarquable. Saint Foix loue son génie, sa simplicité, sa modestie et son absence de cabale. Il conclut en espérant que le peintre réussira à capturer l'essence de cette actrice exceptionnelle.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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110
p. 208-210
COMÉDIE ITALIENNE.
Début :
ON a repris sur ce Théâtre Sancho-Pança dans fon Isle, Opéra bouffon [...]
Mots clefs :
Comédie, Acte, Succès
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : COMÉDIE ITALIENNE.
COMÉDIE ITALIENNE..
ONa Na repris fur ce Théâtre Sancho-
Pança dans fon Ifle , Opéra bouffon
dont la Mufique admirable de M. Philidor
avoit fait le fuccès.
On a continué pendant le mois précédent
les repréfentations de la jolie
Comédie , mêlée d'Ariettes intitulée
Te Guy de Chêne , dont nous avons déja
parlé.
,
Le 4 Février on donna la première
repréſentation de l'Amour Paternel, ou
la Suivante reconnoiſſante, Comédie Italienne
en 3 Actes en profe de M. GOLDONI.
C'eft la première que ce célebre
Auteur ait compofée & fait repréſenter
depuis fon féjour en France . Elle a été
très-applaudie par les Spectateurs en état
de fentir les beautés de la langue Italienne,&
le genre caractériſtique de ce théâtre
, on pourroit dire même en général
celui de la vraie Comédie , que l'illuftre
M. GOLDONI a rétabli dans fa Patrie.
Cette Piéce a été interrompue après la
deuxiéme repréfentation par l'indifpofition
fucceffive de plufieurs Acteurs
qui ne pouvoient y être remplacés.
MARS. 1763. 209
Le 10 on donna la première & l'unique
repréfentation de la Bagarre ,
Comédie en un Acte , mêlée d'Ariettes.
Dans quelque indulgence que le goût
du Public l'eût entraîné jufqu'alors pour
certains Drames de quelques Opéra-
Comiques du nouveau genre , il n'a pas
jugé apparemment devoir faire grace à
celui-ci , qui a éprouvé toute la justice
de fes jugemens & la févérité de fes
cenfures. Il n'a pas réparu fur le théâtre.
Cette Piéce a été le premier Opéra-
Comique qui ait éprouvé ce fort ,
depuis la réunion au théâtre Italien.
Par une jufte prévoyance , l'Auteur
des paroles les avoit fait imprimer
avant la repréſentation . Il y a joint
une Préface , où en fe plaignant
de ce qu'il appelle les petits chagrins
qu'il a reçus du Public , il lui laiffe entrevoir
trop clairement l'opinion qu'il a
de fon goût & de fes jugemens. Il ménage
encore moins ( par la même prévoyance
) les Journaliſtes forcés par
état de rendre compte des petits chagrins
de certains Auteurs .
Il faut bien remarquer à l'égard de
cette Piéce , que la Mufique , dont il
refte une idée favorable , ne doit pas
être confondue dans la chûte.
210 MERCURE DE FRANCE .
Le 19 le Bon Seigneur , Comédie
nouvelle en un Acte en profe , mêlée
d'Ariettes , fut donnée pour la première
fois fur ce théâtre , & n'eut pas un fuccès
heureux mais il eft jufte d'obferver
que cette Piéce a éprouvé en cela,
le fort commun à tous les ouvrages faits
pour une fociété & pour une circonftance
particulière. Tout le mérite qu'ils
avoient eft perdu auprès du Public , qui
ne peut y être fenfible. C'eft une erreur
dans laquelle font tombés tant d'Auteurs
, dont la réputation même étoit
conftatée , qu'elle ne doit ni ne peut porter
atteinte à celle des Auteurs de cet
ouvrage , ni prévenir déſavantageuſement
fur leurs talens.
On a donné le 22 la troifiéme repréfentation
de l'Amour paternel , que l'on
continue depuis avec fuccès , ainfi que
celles d'Arlequin cru mort , Comédie
Italienne en un Acte de M. GOLDONI
repréſentée pour la première fois, le 24,
avec beaucoup d'applaudiffemens . L'abondance
des matières nous contraint à
remettre au Mercure prochain le plaifir
de parler avec plus d'étendue des ouvrages
& du génie de cet Auteur.
ONa Na repris fur ce Théâtre Sancho-
Pança dans fon Ifle , Opéra bouffon
dont la Mufique admirable de M. Philidor
avoit fait le fuccès.
On a continué pendant le mois précédent
les repréfentations de la jolie
Comédie , mêlée d'Ariettes intitulée
Te Guy de Chêne , dont nous avons déja
parlé.
,
Le 4 Février on donna la première
repréſentation de l'Amour Paternel, ou
la Suivante reconnoiſſante, Comédie Italienne
en 3 Actes en profe de M. GOLDONI.
C'eft la première que ce célebre
Auteur ait compofée & fait repréſenter
depuis fon féjour en France . Elle a été
très-applaudie par les Spectateurs en état
de fentir les beautés de la langue Italienne,&
le genre caractériſtique de ce théâtre
, on pourroit dire même en général
celui de la vraie Comédie , que l'illuftre
M. GOLDONI a rétabli dans fa Patrie.
Cette Piéce a été interrompue après la
deuxiéme repréfentation par l'indifpofition
fucceffive de plufieurs Acteurs
qui ne pouvoient y être remplacés.
MARS. 1763. 209
Le 10 on donna la première & l'unique
repréfentation de la Bagarre ,
Comédie en un Acte , mêlée d'Ariettes.
Dans quelque indulgence que le goût
du Public l'eût entraîné jufqu'alors pour
certains Drames de quelques Opéra-
Comiques du nouveau genre , il n'a pas
jugé apparemment devoir faire grace à
celui-ci , qui a éprouvé toute la justice
de fes jugemens & la févérité de fes
cenfures. Il n'a pas réparu fur le théâtre.
Cette Piéce a été le premier Opéra-
Comique qui ait éprouvé ce fort ,
depuis la réunion au théâtre Italien.
Par une jufte prévoyance , l'Auteur
des paroles les avoit fait imprimer
avant la repréſentation . Il y a joint
une Préface , où en fe plaignant
de ce qu'il appelle les petits chagrins
qu'il a reçus du Public , il lui laiffe entrevoir
trop clairement l'opinion qu'il a
de fon goût & de fes jugemens. Il ménage
encore moins ( par la même prévoyance
) les Journaliſtes forcés par
état de rendre compte des petits chagrins
de certains Auteurs .
Il faut bien remarquer à l'égard de
cette Piéce , que la Mufique , dont il
refte une idée favorable , ne doit pas
être confondue dans la chûte.
210 MERCURE DE FRANCE .
Le 19 le Bon Seigneur , Comédie
nouvelle en un Acte en profe , mêlée
d'Ariettes , fut donnée pour la première
fois fur ce théâtre , & n'eut pas un fuccès
heureux mais il eft jufte d'obferver
que cette Piéce a éprouvé en cela,
le fort commun à tous les ouvrages faits
pour une fociété & pour une circonftance
particulière. Tout le mérite qu'ils
avoient eft perdu auprès du Public , qui
ne peut y être fenfible. C'eft une erreur
dans laquelle font tombés tant d'Auteurs
, dont la réputation même étoit
conftatée , qu'elle ne doit ni ne peut porter
atteinte à celle des Auteurs de cet
ouvrage , ni prévenir déſavantageuſement
fur leurs talens.
On a donné le 22 la troifiéme repréfentation
de l'Amour paternel , que l'on
continue depuis avec fuccès , ainfi que
celles d'Arlequin cru mort , Comédie
Italienne en un Acte de M. GOLDONI
repréſentée pour la première fois, le 24,
avec beaucoup d'applaudiffemens . L'abondance
des matières nous contraint à
remettre au Mercure prochain le plaifir
de parler avec plus d'étendue des ouvrages
& du génie de cet Auteur.
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Résumé : COMÉDIE ITALIENNE.
En février 1763, plusieurs œuvres théâtrales ont été présentées. Le 4 février, la comédie italienne 'L'Amour Paternel, ou la Suivante reconnaissante' de Carlo Goldoni a été jouée pour la première fois et a été très applaudie. Cependant, elle a été interrompue après la deuxième représentation en raison de l'indisposition de plusieurs acteurs. Le 10 mars, 'La Bagarre', une comédie en un acte mêlée d'ariettes, a été représentée une seule fois et n'a pas été bien accueillie par le public, bien que la musique ait été jugée favorablement. Le 19 mars, 'Le Bon Seigneur', une comédie nouvelle en un acte en prose mêlée d'ariettes, a été donnée sans succès notable. Le 22 mars, 'L'Amour Paternel' a été rejoué avec succès. Le 24 mars, 'Arlequin cru mort', une comédie italienne en un acte de Goldoni, a été représentée pour la première fois avec beaucoup d'applaudissements.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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111
p. 167-178
SUITE DES SPECTACLES DE LA COUR A VERSAILLES.
Début :
LE Jeudi 17 Février, les Comédiens François représenterent Inès de Castro, [...]
Mots clefs :
Comédie, Rôle, Pièce, Théâtre, Représentation, Comédiens
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SUITE DES SPECTACLES DE LA COUR A VERSAILLES.
SUITE DES SPECTACLES DE LA
COUR A VERSAILLES .
L E Jeudi 17 Février , les Comédiens
François repréfenterent Inès de Caftro ,
Tragédie du feu fieur LA MOTTE ( a ) ,
& pour feconde Piéce l'Ecole amoureu--
fe , Comédie en un A&te & en vers du
fieur BRET ( b ).
Dans la Tragédie , le rôle d'Inès fut
( a) Première repréſentation d'Inès en 1720 ;
32 repréſent. de fuite.
(b) L'Ecole amoureuse en 1747. & repréſent.
168 MERCURE DE FRANCE .
joué par la Dlle GAUSSIN , celui de la
Reine par la Dile DUBOIS , & celui de
Conftance par la Dlle Huss. Le fieur
BELCOUR joua le rôle de Rodrigue , le
fieur MOLÉ , celui de D. Pedre , le fieur
BRIZART ,Alphonfe , le fieur DUBOIS,
l'Ambassadeur de Caftille , & le fieur
DAUBERVAL , le rôle de Henrique.
Le fieur MOLÉ , les Dlles Huss
PRÉVILLE , BELCOUR & LE Kain,
jouerent dans la Comédie.
Le Mardi 22 Fevrier , les mêmes Comédiens
repréſenterent les Femmes fçavantes
, ( c ) Comédie en vers , en cinq
Actes , de MOLIERE , Cette excellente
Piéce fut très-bien rendue ; elle fit fur
les Amateurs du vrai genre comique ,
l'effet qu'on doit toujours attendre des
Ouvrages de l'inimitable génie qui a
créé & en même temps . perfectionné
le Théâtre François , lorfqu'on apportera
, en remettant ces chefs-d'oeuvres ,
toutes les attentions qu'ils méritent .
La Dlle DUMESNIL jouoit le rôle
de Philaminte. Les Dlles PRÉVILLE &
Huss , ceux des deux filles. Belife
étoit jouée par la Dlle DROUIN , & la
Dlle BELCOUR jouoit le rôle de la
Servante Martine . Chrifalde & Arifte ,
( c ) Première repréſentation en 1651 .
par
AVRIL . 1763 . 169
2
par les fieurs BONNEVAL & DAUBERVAL.
Le rôle de Clitandre étoit joué
par le fieur BELCOUR ; ceux de Trillotin
& Vadius , par les fieurs DANGEVILLE
& ARMAND ; & celui de Julien,
par le fieur BOURET.
Cette Piéce fut fuivie de la Famille
extravagante ( d ) Comédie en un Acte
& en Vers du feu fieur LEGRAND.
Plufieurs des mêmes A&teurs & Actrices
de la grande Piéce repréfentoient
dans celle-ci , excepté le rôle de Cléon
Amant d'Elife , joué par le Sr MOLÉ ,
celui d'Elife par la Dlle DESPINAY , &
le rôle de Soubrette par la Dlle LE
KAIN. Le lendemain on repréſenta
pour la feconde fois Vertumne & Pomone
, Ballet extrait des Elémens, dont
nous avons parlé dans le Mercure de
Mars. Cette repréſentation d'Opéra fut
précédée d'une Comédie Italienne intitulée
le Diable boiteux , jouée par les
Acteurs de ce Théâtre.
Le 2 Mars on donna un Ballet en
un Acte intitulé la Vue , extrait du
Ballet des Sens; Poëme du fieur ROI
Mufique du feu fieur MOURet.
La Dlle LE MIERRE , ( époufe du
fieur LARRIVÉE , ) chanta le rôle de
( d ) Première repréſentation en 1709.
I. Vol. H
170 MERCURE DE FRANCE .
T
l'Amour , la Dlle VILLETTE , du
Théâtre des Italiens , ( époufe du feur
LA RUETTE ) chanta le rôle de Zé
phire. La Dile DUBOIS , l'ainée , celui
d'Iris , & le fieur LARRIVÉE celui
d'Aquilon. Une indifpofition accidentelle
dans la voix de la Dlle LE MIERRE
mit l'éxécution de ce Baliet en rifque de
n'être pas achevée , & nuifit à fon fuccès.
La Dlle LANI & le fieur GARDEL
danferent des Pas feuls ; le fieur LAVAL,
la Dile VESTRIS , les fieurs LANI
DAUBERVAL , les Dlles ALLARD &
PESLIN danfoient différens Pas
toutes les principales Entrées.
la
La repréſentation de cet Opéra fut
précédée d'une Comédie Italienne
nouvelle , en un A&te , intitulée Arlequin
cru mort , par le fieur GOLDONI .
Cette Comédie fit plaifir ; & l'on rendit ,
par des fuffrages très -honorables
même juftice aux talens de ce célébre
Etranger , que l'on avoit déjà rendue à
la repréfentation de l'Amour Paternel.
Le lendemain Jeudi 3 Mars
".
Comédiens François repréfenterent les
Déhors trompeurs ou l'Homme dujour,(e)
( e ) Premiere repréſentation en 1740. 17
repréſentations,
,
les
AVRIL 1763. 171
Comédie en cinq Actes & en Vers
du feu fieur DE BOISSY . Le Baron
étoit joué par le fieur BELCOUR ; le
Marquis , par le fieur MOLÉ ; M. de
Forlis , par le fieur BONNEVAL ; &
Champagne , par le fieur PREVILLE ;
le rôle de la Comteffe , par la Dlle DANGEVILLE
; ceux de Lucile & de Céliante,
par les Diles HUSS & PREVILLE;
celui de Lifette , par la Dlle BELCOUR .
La feconde Piéce étoit l'Ile déferte ,
Comédie en un A&te & en Vers , du
fieur COLLET. Le fieur MOLE y jonoit
le rôle de Ferdinand, le fieur BELCOUR,
celui de Timante ; & le fieur PRÉVILLE,
le Matelot ; les rôles de Conftance & de
Silvie , furent joués par les Diles PRÉ-
VILLE & HUSS.
Le Mardi , 8Mars , par les mêmes Comédiens,
le Dépit amoureux , Comédie
de MOLIERE en 5 Actes en Vers. (f)
Erafte étoit joué par le fieur BELCOUR
, & Gros- René , fon valet , par
le fieur ARMAND ; Valére , par le fieur
MOLÉ & Mafcarille ,, par le fieur
BOURET ; les deux Vieillards , par les
fieurs BONNEVAL & BLAINVILLE ;
le Pédant , par le fieur DANGEVILLE ;
Lucile, par la Dlle GAUSSIN , fa Sui-
(f) En 1658.
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
vante , Marinette , par la Dlle DANGEVILLE
, Afcagne , par la Dlle DUBOIS ,
& fa Suivante Frofine , par la Dlle LE
ΚΑΙΝ,
Pour feconde Piéce,on donna Annette
& Lubin , Comédie en un Acté , mêlée
d'Ariettes , de la Dlle FAVART & du
fieur L ***, Cette Piéce fut repréſen
tée par les Comédiens du Théâtre Italien
, ainfi qu'elle l'eft à Paris & par
les mêmes Acteurs.
Le lendemain , Mercredi , 9 Mars ,
après la repréſentation du Barbier paralitique
, Comédie Italienne , on éxécuta
le Devin du Village , ( g ) intermède ,
Paroles & Mufique du fieur ROUSSEau.
Le rôle de Colin , étoit parfaitement
rempli par le fieur GÉLIOTE, qui ne doit
rien du plaifir extrême que font fa voix &
fes talens à la difficulté d'en jouir depuis
fa retraite ; la Dlle VILLETTE
( époufe du fieur LARUETTE , ) a joué
& chanté très- agréablement le rôle de
Colette , dans lequel elle avoit déjà eu
du fuccès fur le Théâtre de l'Opéra ,
avant de paffer à celui de la Comédie
Italienne. Le fieur CAILLOT , Acteur
de ce dernier Théâtre , & des talens duquel
nous avons fi fouvent occafion de
( g ) Première repréſent . à l'Opéra en 1753•
AVRIL 1763. 173
parler avec de nouveaux éloges , a fort
bien chanté auffi le rôle du Devin dans
cet Interméde. On a pû reconnoître
quoique dans une petite étendue d'action
, ce que prête d'avantage au jeu
d'un chanteur l'habitude & l'art de la
Comédie . On parlera ci-après du Divertiffement
de la fin de cet Intermé-.
de , à l'Article de la feconde repriſe.
Le jour fuivant , 10 Mars , les Comédiens
François repréfenterent Brutus,
(h) Tragédie du Sr VOLTAIRE. Brutus
& Valérius , par les fieurs BRISART &
BLAINVILLE ; Arons , par le fieur
DUBOIS ; Titus , Fils de Brutus , par
le fieur LE KAIN ; Meffala , par le fieur
PAULIN ; Proculus , par le fieur DAUBERVAL
; Tullie , par la Dlle Huss , &
Algine , par la Dile DESPINAY.
Pour petite Piéce , l'Esprit de contradition,
Comédie en un Acte & en Profe,
du feu fieur DUFRESNI ( i ) . Le fieur
MOLE y jouoit le rôle de Valére ; le
fieur PAULIN , celui de Lucas ; le fieur
BONNEVAL , Oronte ; le fieur DANGEVILLE
, Tibaudois ; la Dlle DROUIN ,
Mde Oronte; & la Dlle Huss, Angélique.
(h ) Première Repréſentation en 1730.
35 repréfentations.
(i ) Première repréfent. en 1700. 16 repréf.
H iij
174 MERCURE DE FRANCE.
f
Le Mardi 15 , les Comédiens François
donnerent Mélanide , ( k ) Comédie en
Vers en cinq Actes , du feu fieur DE
LA CHAUSSÉE . Lefieur BRISART repréfentoit
le Marquis d'Orvigny ; le
fieur DUBOIS , Théodon ; le fieur BELCOUR
, Darviane , la Dlle GAUSSIN
Melanide ; la Dlle DROUIN , Dorifées
& la Dlle Huss , Rofalie.
A la fuite de cette Piéce les Acteurs
de la Comédie Italienne éxécuterent le
Bucheron , Comédie mêlée d'Ariettes.
Mufique du fieur PHILIDOR , Paroles
du fieur GUICHARD & du fieur C***
Cette efpèce d'Interméde comique ,
très-ſuivi à Paris & duquel nous parlerons
plus en détail ci- après , parut agréable
à la Cour ; ceux. mêmes qui n'approuvent
pas l'application des tours &
de l'accent de la Mufique Italienne aux
Paroles Françoiſes rendirent juftice aux
grands talens du fieur PHILIDOR : & le
fieur CAILLOT , qui a l'art de rendre
aimable tout ce qu'il éxécute , en adouciffant
cet accent mufical étranger à l'expreffion
de notre langue , réunit les
fuffrages des Amateurs de l'un & de
l'autre genre. On donnera connoiffance
de cet Ouvrage dans l'Article des
Spectacles de Paris.
( k) Première repréſent . en 1741. 16 repræl
AVRIL. 1763. 175
>
Le lendemain , 16 Mars , a été , pour
afnfi dire , un jour de fête diftinguée fur
le Théâtre de la Cour , par la réunion
des deux plus agréables Ouvrages en
Mufique & en Paroles dans différens
genres ,
éxécutés par les plus rares ta
lens propres à ce Spectacle. La troifiéme
repriſe de Vertumne & Pomone ,
Ballet , & la deuxième du Devin
du Village occupérent entiérement fa
Scène. Les Acteurs , dont on a parlé cideffus
parurent dans l'un & l'autre
Ballet s'être furpaffés. Le Divertiffement
de Vertumne & Pomone , compofé comme
tous ceux des autresSpectacles qu'on
avoit donnés , de plufieurs morceaux
choifis dans divers Opéra ou autres
Ouvrages , étoit particuliérement ajusté
pour donner beaucoup d'airs de différens
genres au fieur GÉLIOTE , qui
les chanta tous avec la même voix
qu'on a tant admirée & avec un
naturel dans les tours de fon chant &
des graces que peut- être , fans illufion ,
on pourroit regarder comme nouvellement
acquifes & ajoûtées encore à tout
ce qu'on lui connoiffoit de fupériorité
dans ce talent.
Le Divertiffement dans le Devin du
Village , fubftitué à celui de cet Inter-
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
méde , étoit charmant par la variété &
par la gaîté des morceaux dont il étoit
compofé. Le fieur CAILLOT y chantoit
une Ariette compofée pour cet objet
par le fieur PHILIDOR : mais ce qu'il
y avoit de plus faillant & d'unique en
fon genre , étoit un Pas de quatre Villageois
& Villageoifes
, éxécuté par le
fieur LANI , la Dlle ALLARD , le fieur
DAUBERVAL
& la Dlle PESLIN . Ces
quatre Sujets dont l'affortiment
du genre
, des tailles & des talens , feroit impoffible
à raffembler
dans toute l'Europe
, éxécutoient
ce Pas avec une double
préciſion de jufteffe & de graces co miques, qui méritoient
toute l'admiration
dont ils furent honorés & qui comblerent
le plaifir que faifoit l'enſemble
de ce Spectacle.
Ces divertiffemens étoient arrangés
ainfi que tous les précédens , par le fieur
REBEL , Surintendant de la Mufique
du Roi , de fémeftre depuis le premier
Janvier. Le goût du choix & la plus délicate
analogie dans les rapports de genre
avec les Ouvrages auxquels ces Divertiffemens
étoient adaptés , ont reçu
& mérité de très-juftes éloges .
Le Jeudi , 17 Mars , on donna Zaïre , (1)
(4) Prem. Repréfent, en 1732. 30 Repréfent.
AVRIL 1763. 177
1.
Tragédie du fieur de VOLTAIRE
Orofmane , repréfenté par le fieur LE
KAIN ;Lufignan, par le fieur BRISART;
Néreftan & Chatillon , par les fieurs
MOLE & DUBOIS ; Zaïre , par la Dlle
GAUSSIN ; Fatime , par la Dlle PRÉ-
VILLE .
Ce même jour , qui étoit , felon l'ufage
, celui de la clôture des Spectacles
à la Cour , fut auffi marqué par une repréfentation
très- intéreffante fçavoir
celle de l'Anglois à Bordeaux , Comédie
en un Acte , en Vers libres , du fieur
FAVART , à l'occafion de la Paix , repréfentée,
à Paris pour la premiere fois ,
le Lundi précédent , on diroit avec le
plus grand fuccès , fi celui qu'elle a eu à
la Cour n'avoit été en quelque forte encore
plus éclatant. Nous parlerons
dans l'Article de Paris , de cette Piéce
nouvelle dont l'Auteur a eu l'honneur
d'être préſenté au Roi .
P
N. B. On a éxactement nommé , dans
cettefin du Journal des Spectacles de la
Cour , tous les Acteurs qui ont repréſen
té dans chaque Piéce du Théâtre François
, afin de conftater en même temps
les Sujets éxiftans à ce Théatre pendant
cette derniere année & le fervice qu'ils
Ну
178 MERCURE DE FRANCE .
ont eu l'honneur de remplir en préfence
de leurs Majeftés.
COUR A VERSAILLES .
L E Jeudi 17 Février , les Comédiens
François repréfenterent Inès de Caftro ,
Tragédie du feu fieur LA MOTTE ( a ) ,
& pour feconde Piéce l'Ecole amoureu--
fe , Comédie en un A&te & en vers du
fieur BRET ( b ).
Dans la Tragédie , le rôle d'Inès fut
( a) Première repréſentation d'Inès en 1720 ;
32 repréſent. de fuite.
(b) L'Ecole amoureuse en 1747. & repréſent.
168 MERCURE DE FRANCE .
joué par la Dlle GAUSSIN , celui de la
Reine par la Dile DUBOIS , & celui de
Conftance par la Dlle Huss. Le fieur
BELCOUR joua le rôle de Rodrigue , le
fieur MOLÉ , celui de D. Pedre , le fieur
BRIZART ,Alphonfe , le fieur DUBOIS,
l'Ambassadeur de Caftille , & le fieur
DAUBERVAL , le rôle de Henrique.
Le fieur MOLÉ , les Dlles Huss
PRÉVILLE , BELCOUR & LE Kain,
jouerent dans la Comédie.
Le Mardi 22 Fevrier , les mêmes Comédiens
repréſenterent les Femmes fçavantes
, ( c ) Comédie en vers , en cinq
Actes , de MOLIERE , Cette excellente
Piéce fut très-bien rendue ; elle fit fur
les Amateurs du vrai genre comique ,
l'effet qu'on doit toujours attendre des
Ouvrages de l'inimitable génie qui a
créé & en même temps . perfectionné
le Théâtre François , lorfqu'on apportera
, en remettant ces chefs-d'oeuvres ,
toutes les attentions qu'ils méritent .
La Dlle DUMESNIL jouoit le rôle
de Philaminte. Les Dlles PRÉVILLE &
Huss , ceux des deux filles. Belife
étoit jouée par la Dlle DROUIN , & la
Dlle BELCOUR jouoit le rôle de la
Servante Martine . Chrifalde & Arifte ,
( c ) Première repréſentation en 1651 .
par
AVRIL . 1763 . 169
2
par les fieurs BONNEVAL & DAUBERVAL.
Le rôle de Clitandre étoit joué
par le fieur BELCOUR ; ceux de Trillotin
& Vadius , par les fieurs DANGEVILLE
& ARMAND ; & celui de Julien,
par le fieur BOURET.
Cette Piéce fut fuivie de la Famille
extravagante ( d ) Comédie en un Acte
& en Vers du feu fieur LEGRAND.
Plufieurs des mêmes A&teurs & Actrices
de la grande Piéce repréfentoient
dans celle-ci , excepté le rôle de Cléon
Amant d'Elife , joué par le Sr MOLÉ ,
celui d'Elife par la Dlle DESPINAY , &
le rôle de Soubrette par la Dlle LE
KAIN. Le lendemain on repréſenta
pour la feconde fois Vertumne & Pomone
, Ballet extrait des Elémens, dont
nous avons parlé dans le Mercure de
Mars. Cette repréſentation d'Opéra fut
précédée d'une Comédie Italienne intitulée
le Diable boiteux , jouée par les
Acteurs de ce Théâtre.
Le 2 Mars on donna un Ballet en
un Acte intitulé la Vue , extrait du
Ballet des Sens; Poëme du fieur ROI
Mufique du feu fieur MOURet.
La Dlle LE MIERRE , ( époufe du
fieur LARRIVÉE , ) chanta le rôle de
( d ) Première repréſentation en 1709.
I. Vol. H
170 MERCURE DE FRANCE .
T
l'Amour , la Dlle VILLETTE , du
Théâtre des Italiens , ( époufe du feur
LA RUETTE ) chanta le rôle de Zé
phire. La Dile DUBOIS , l'ainée , celui
d'Iris , & le fieur LARRIVÉE celui
d'Aquilon. Une indifpofition accidentelle
dans la voix de la Dlle LE MIERRE
mit l'éxécution de ce Baliet en rifque de
n'être pas achevée , & nuifit à fon fuccès.
La Dlle LANI & le fieur GARDEL
danferent des Pas feuls ; le fieur LAVAL,
la Dile VESTRIS , les fieurs LANI
DAUBERVAL , les Dlles ALLARD &
PESLIN danfoient différens Pas
toutes les principales Entrées.
la
La repréſentation de cet Opéra fut
précédée d'une Comédie Italienne
nouvelle , en un A&te , intitulée Arlequin
cru mort , par le fieur GOLDONI .
Cette Comédie fit plaifir ; & l'on rendit ,
par des fuffrages très -honorables
même juftice aux talens de ce célébre
Etranger , que l'on avoit déjà rendue à
la repréfentation de l'Amour Paternel.
Le lendemain Jeudi 3 Mars
".
Comédiens François repréfenterent les
Déhors trompeurs ou l'Homme dujour,(e)
( e ) Premiere repréſentation en 1740. 17
repréſentations,
,
les
AVRIL 1763. 171
Comédie en cinq Actes & en Vers
du feu fieur DE BOISSY . Le Baron
étoit joué par le fieur BELCOUR ; le
Marquis , par le fieur MOLÉ ; M. de
Forlis , par le fieur BONNEVAL ; &
Champagne , par le fieur PREVILLE ;
le rôle de la Comteffe , par la Dlle DANGEVILLE
; ceux de Lucile & de Céliante,
par les Diles HUSS & PREVILLE;
celui de Lifette , par la Dlle BELCOUR .
La feconde Piéce étoit l'Ile déferte ,
Comédie en un A&te & en Vers , du
fieur COLLET. Le fieur MOLE y jonoit
le rôle de Ferdinand, le fieur BELCOUR,
celui de Timante ; & le fieur PRÉVILLE,
le Matelot ; les rôles de Conftance & de
Silvie , furent joués par les Diles PRÉ-
VILLE & HUSS.
Le Mardi , 8Mars , par les mêmes Comédiens,
le Dépit amoureux , Comédie
de MOLIERE en 5 Actes en Vers. (f)
Erafte étoit joué par le fieur BELCOUR
, & Gros- René , fon valet , par
le fieur ARMAND ; Valére , par le fieur
MOLÉ & Mafcarille ,, par le fieur
BOURET ; les deux Vieillards , par les
fieurs BONNEVAL & BLAINVILLE ;
le Pédant , par le fieur DANGEVILLE ;
Lucile, par la Dlle GAUSSIN , fa Sui-
(f) En 1658.
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
vante , Marinette , par la Dlle DANGEVILLE
, Afcagne , par la Dlle DUBOIS ,
& fa Suivante Frofine , par la Dlle LE
ΚΑΙΝ,
Pour feconde Piéce,on donna Annette
& Lubin , Comédie en un Acté , mêlée
d'Ariettes , de la Dlle FAVART & du
fieur L ***, Cette Piéce fut repréſen
tée par les Comédiens du Théâtre Italien
, ainfi qu'elle l'eft à Paris & par
les mêmes Acteurs.
Le lendemain , Mercredi , 9 Mars ,
après la repréſentation du Barbier paralitique
, Comédie Italienne , on éxécuta
le Devin du Village , ( g ) intermède ,
Paroles & Mufique du fieur ROUSSEau.
Le rôle de Colin , étoit parfaitement
rempli par le fieur GÉLIOTE, qui ne doit
rien du plaifir extrême que font fa voix &
fes talens à la difficulté d'en jouir depuis
fa retraite ; la Dlle VILLETTE
( époufe du fieur LARUETTE , ) a joué
& chanté très- agréablement le rôle de
Colette , dans lequel elle avoit déjà eu
du fuccès fur le Théâtre de l'Opéra ,
avant de paffer à celui de la Comédie
Italienne. Le fieur CAILLOT , Acteur
de ce dernier Théâtre , & des talens duquel
nous avons fi fouvent occafion de
( g ) Première repréſent . à l'Opéra en 1753•
AVRIL 1763. 173
parler avec de nouveaux éloges , a fort
bien chanté auffi le rôle du Devin dans
cet Interméde. On a pû reconnoître
quoique dans une petite étendue d'action
, ce que prête d'avantage au jeu
d'un chanteur l'habitude & l'art de la
Comédie . On parlera ci-après du Divertiffement
de la fin de cet Intermé-.
de , à l'Article de la feconde repriſe.
Le jour fuivant , 10 Mars , les Comédiens
François repréfenterent Brutus,
(h) Tragédie du Sr VOLTAIRE. Brutus
& Valérius , par les fieurs BRISART &
BLAINVILLE ; Arons , par le fieur
DUBOIS ; Titus , Fils de Brutus , par
le fieur LE KAIN ; Meffala , par le fieur
PAULIN ; Proculus , par le fieur DAUBERVAL
; Tullie , par la Dlle Huss , &
Algine , par la Dile DESPINAY.
Pour petite Piéce , l'Esprit de contradition,
Comédie en un Acte & en Profe,
du feu fieur DUFRESNI ( i ) . Le fieur
MOLE y jouoit le rôle de Valére ; le
fieur PAULIN , celui de Lucas ; le fieur
BONNEVAL , Oronte ; le fieur DANGEVILLE
, Tibaudois ; la Dlle DROUIN ,
Mde Oronte; & la Dlle Huss, Angélique.
(h ) Première Repréſentation en 1730.
35 repréfentations.
(i ) Première repréfent. en 1700. 16 repréf.
H iij
174 MERCURE DE FRANCE.
f
Le Mardi 15 , les Comédiens François
donnerent Mélanide , ( k ) Comédie en
Vers en cinq Actes , du feu fieur DE
LA CHAUSSÉE . Lefieur BRISART repréfentoit
le Marquis d'Orvigny ; le
fieur DUBOIS , Théodon ; le fieur BELCOUR
, Darviane , la Dlle GAUSSIN
Melanide ; la Dlle DROUIN , Dorifées
& la Dlle Huss , Rofalie.
A la fuite de cette Piéce les Acteurs
de la Comédie Italienne éxécuterent le
Bucheron , Comédie mêlée d'Ariettes.
Mufique du fieur PHILIDOR , Paroles
du fieur GUICHARD & du fieur C***
Cette efpèce d'Interméde comique ,
très-ſuivi à Paris & duquel nous parlerons
plus en détail ci- après , parut agréable
à la Cour ; ceux. mêmes qui n'approuvent
pas l'application des tours &
de l'accent de la Mufique Italienne aux
Paroles Françoiſes rendirent juftice aux
grands talens du fieur PHILIDOR : & le
fieur CAILLOT , qui a l'art de rendre
aimable tout ce qu'il éxécute , en adouciffant
cet accent mufical étranger à l'expreffion
de notre langue , réunit les
fuffrages des Amateurs de l'un & de
l'autre genre. On donnera connoiffance
de cet Ouvrage dans l'Article des
Spectacles de Paris.
( k) Première repréſent . en 1741. 16 repræl
AVRIL. 1763. 175
>
Le lendemain , 16 Mars , a été , pour
afnfi dire , un jour de fête diftinguée fur
le Théâtre de la Cour , par la réunion
des deux plus agréables Ouvrages en
Mufique & en Paroles dans différens
genres ,
éxécutés par les plus rares ta
lens propres à ce Spectacle. La troifiéme
repriſe de Vertumne & Pomone ,
Ballet , & la deuxième du Devin
du Village occupérent entiérement fa
Scène. Les Acteurs , dont on a parlé cideffus
parurent dans l'un & l'autre
Ballet s'être furpaffés. Le Divertiffement
de Vertumne & Pomone , compofé comme
tous ceux des autresSpectacles qu'on
avoit donnés , de plufieurs morceaux
choifis dans divers Opéra ou autres
Ouvrages , étoit particuliérement ajusté
pour donner beaucoup d'airs de différens
genres au fieur GÉLIOTE , qui
les chanta tous avec la même voix
qu'on a tant admirée & avec un
naturel dans les tours de fon chant &
des graces que peut- être , fans illufion ,
on pourroit regarder comme nouvellement
acquifes & ajoûtées encore à tout
ce qu'on lui connoiffoit de fupériorité
dans ce talent.
Le Divertiffement dans le Devin du
Village , fubftitué à celui de cet Inter-
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
méde , étoit charmant par la variété &
par la gaîté des morceaux dont il étoit
compofé. Le fieur CAILLOT y chantoit
une Ariette compofée pour cet objet
par le fieur PHILIDOR : mais ce qu'il
y avoit de plus faillant & d'unique en
fon genre , étoit un Pas de quatre Villageois
& Villageoifes
, éxécuté par le
fieur LANI , la Dlle ALLARD , le fieur
DAUBERVAL
& la Dlle PESLIN . Ces
quatre Sujets dont l'affortiment
du genre
, des tailles & des talens , feroit impoffible
à raffembler
dans toute l'Europe
, éxécutoient
ce Pas avec une double
préciſion de jufteffe & de graces co miques, qui méritoient
toute l'admiration
dont ils furent honorés & qui comblerent
le plaifir que faifoit l'enſemble
de ce Spectacle.
Ces divertiffemens étoient arrangés
ainfi que tous les précédens , par le fieur
REBEL , Surintendant de la Mufique
du Roi , de fémeftre depuis le premier
Janvier. Le goût du choix & la plus délicate
analogie dans les rapports de genre
avec les Ouvrages auxquels ces Divertiffemens
étoient adaptés , ont reçu
& mérité de très-juftes éloges .
Le Jeudi , 17 Mars , on donna Zaïre , (1)
(4) Prem. Repréfent, en 1732. 30 Repréfent.
AVRIL 1763. 177
1.
Tragédie du fieur de VOLTAIRE
Orofmane , repréfenté par le fieur LE
KAIN ;Lufignan, par le fieur BRISART;
Néreftan & Chatillon , par les fieurs
MOLE & DUBOIS ; Zaïre , par la Dlle
GAUSSIN ; Fatime , par la Dlle PRÉ-
VILLE .
Ce même jour , qui étoit , felon l'ufage
, celui de la clôture des Spectacles
à la Cour , fut auffi marqué par une repréfentation
très- intéreffante fçavoir
celle de l'Anglois à Bordeaux , Comédie
en un Acte , en Vers libres , du fieur
FAVART , à l'occafion de la Paix , repréfentée,
à Paris pour la premiere fois ,
le Lundi précédent , on diroit avec le
plus grand fuccès , fi celui qu'elle a eu à
la Cour n'avoit été en quelque forte encore
plus éclatant. Nous parlerons
dans l'Article de Paris , de cette Piéce
nouvelle dont l'Auteur a eu l'honneur
d'être préſenté au Roi .
P
N. B. On a éxactement nommé , dans
cettefin du Journal des Spectacles de la
Cour , tous les Acteurs qui ont repréſen
té dans chaque Piéce du Théâtre François
, afin de conftater en même temps
les Sujets éxiftans à ce Théatre pendant
cette derniere année & le fervice qu'ils
Ну
178 MERCURE DE FRANCE .
ont eu l'honneur de remplir en préfence
de leurs Majeftés.
Fermer
Résumé : SUITE DES SPECTACLES DE LA COUR A VERSAILLES.
Du 17 février au 9 mars 1763, la cour de Versailles a accueilli plusieurs spectacles présentés par les Comédiens Français. Parmi les pièces jouées figurent 'Inès de Castro' de La Motte, 'Les Femmes savantes' et 'Le Dépit amoureux' de Molière, ainsi que 'Les Déhors trompeurs' de De Boissy. Le 3 mars, une représentation du ballet 'La Vue' a été interrompue en raison d'une indisposition. Le 9 mars, après une comédie italienne, 'Le Devin du Village' de Rousseau a été interprété par Géliote et la Dlle Villette. En avril 1763, les représentations ont continué. Le 10 mars, les Comédiens Français ont joué 'Brutus' de Voltaire et 'L'Esprit de contradiction' de Dufresny. Le 15 mars, ils ont présenté 'Mélanide' de La Chaussée, suivie de 'Le Bucheron' par les acteurs de la Comédie Italienne. Le 16 mars, des reprises de 'Vertumne et Pomone' et du 'Devin du Village' ont été données. Le 17 mars, 'Zaïre' de Voltaire et 'L'Anglais à Bordeaux' de Favart ont été joués. Un document officiel, probablement publié dans le 'Mercure de France', a reconnu les sujets ayant servi au théâtre durant l'année précédente. Il a confirmé les individus présents sur scène et les rôles qu'ils ont honorablement remplis devant leurs Majestés.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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112
p. 180-192
COMÉDIE FRANÇOISE.
Début :
LE Mercredi, 2 Mars, on donna la premiere représentation de Théagêne & [...]
Mots clefs :
Théâtre, Public, Auteur, Pièce, Représentation, Talents, Comédie
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : COMÉDIE FRANÇOISE.
COMÉDIE
FRANÇOISE.
L E Mercredi , 2 Mars , on donna la
premiere repréſentation de Théagêne &
Cariclée , Tragédie nouvelle. Le pre- .
mier Acte de cette Tragédie fut applaudi
, de même que plufieurs endroits
dans les autres Actes ; mais le Public.
'ayant pas paru approuver la conduite
de ce Poëme , il a été retiré après cette
repréfentation. Cet événement ne doit
ni préjudicier à l'opinion avantageufe
qu'on avoit des talens de l'Autenr , nî
AVRIL. 1763.
181
à l'encouragement qu'ils méritent.
Quand on applaudit à la touche & au
coloris d'un Peintre , il peut fe tromper
fur l'effet de la difpofition dans un tableau
, fans perdre du côté de la gloire
de fon art , & fans que les Amateurs
attendent moins de fes autres productions
dans la fuite ...
Il y avoit , pour la repréſentation de
cette Tragédie , une décoration d'un
effet très-pittorefque. Les ruines qu'elle
repréfentoit , interrompoient cette ouverture
uniforme que l'on laiffe toujours
au milieu de nos Théâtres. Ce genre de
décorer , lorfque les fites de la Scène
y prêtent , devroit être regardé par nos
Décorateurs comme un effai propre à
les éclairer fur les moyens de varier plus
fçavament leurs ouvrages.
Les Comédiens François ont remis
au Théâtre le 28 Février le Somnam
bule , (a) Comédie en profe en un A&te.
Cette Piéce ( Auteur Anonyme ) que
l'on croît être l'ouvrage d'une Société
de gens du monde & de beaucoup d'efprit
, a eu plus de fucès à cette repriſe
que dans fa nouveauté. Elle a été jouée
très agréablement. M. BELCOUR repréfentoit
le Somnambule de la manière la
plus vraie & la plus amufante. Mlle
fa) Premiere Bépréfent. le 19 Janvier 1739.
182 MERCURE DE FRANCE.
DROUIN , qui jouoit un rôle de carac
tère , a mis auffi un comique d'intelligence
que la Piéce éxige & qui contribuoit
à fon agrément. La vivacité de M.
MOLÉ & les graces comiques de M.
PRÉVILLE , complétoient l'effet heureux
des repréſentations de cette Comédie
qui a été fuivie avec fuccès.
Une autre remife de Piéce fur laquelle
nous nous permettons fans fcrupule de
répéter les éloges que méritent les Comédiens
François , eft celle des Femmes
Sçavantes , de MOLIERE , repriſe
le même jour ( 28 Février. ) Nous en
avons parlé ci- devant dans l'Article des
Spectacles de la Cour. Nous annonçons
avec plaifir qu'il reft encore parmi nous,
une portion de Spectateurs ( ce n'eft pas
à la vérité la plus nombreufe , ) qu'un
goût de préférence attache à ces beanrés
, malgré leur ancienneté & malgré la
mode de certaines gentilleffes dramatiques
fardées des graces volatiles de la
Mufique nouvelle .
Les repréſentations des Femmes Sçavantes
ont été fort applaudies ; & ces
applaudiffemens n'avoient certainement
pas leur fource dans la frivolité du goût
dominant.
La Débutante pour l'emploi des caAVRIL.
1763. 183
+
ractéres qui a paru dans quelques rôles
de ce genre eft Mlle DORVILLE , foeur
de. Mlle RIVIERE ( ci-devant Mlle
CATINON , ) de Mlle CARELIN & de
Mlle BOGNIOLI . Le Public a reconnu
dans cette Débutante , qu'elle avoit part
à l'efpèce de patrimoine de cette famlle
pour les talens du Théâtre. Les fuccès
dans ce genre , où l'on ne paroît jamais
dans l'age qui féduit & intéreffe ne
peuvent être auffi brillans que dans d'autres
; mais Mlle DORVILLE a eu la
fatisfaction de montrer à des Spectateurs
éclairés une connoiffance raifonnée de
fon talent & une pratique du Théâtre
qui peut la rendre très - utile à tous ceux
pour lefquels elle fera employée.
›
Le Lundi 14 Mars on a donné la
première repréfentation de l'Anglois
à Bordeaux Comédie nouvelle en
vers libres & en un Acte , fuivie d'un
Divertiffement au fujet de la Paix, Le
plus grand fuccès , le plus unanime &
le moins fufpe & a couronné cet ouvra
ge . Le Public impatient de n'en pas voir
paroître l'Auteur, que fa modeftie avoit
fait fortir du Spectacle longtemps avant
la fin , après l'avoir inutilement deman
dé près d'un quart d'heure , ne permit
pas que l'on commençât le Divertiffe
V
184 MERCURE DE FRANCE .
W
ment , qu'au moins on n'eût publiquement
déclaré fon nom ; & lorfqu'un des
Acteurs eut nommé M. FAVART ( a ) ,
on applaudit pendant longtemps avec
une vivacité univerfelle. Cet Auteur a
été obligé à la feconde repréfentation
de céder à un empreffement auffi flat-
(a) Nous faififfons avec empreffement l'occa→
fion de rendre à cet égard un témoignage pur
blic à la vérité , & un témoignage que des circonftances
particulières nous ont mis en état
d'affirmer par ferment , s'il en étoit befoin . Nous
atteftons ici que M. FAVART eft feul l'Auteur de
cette Piéce. L'envie fecrette du Lecteur ou du
Spectateur qui cherche à fe venger pour ain
dire de ce qu'elle eft forcée d'admirer , le penchant
à croire autre chofe que ce que l'on nous
préfente ; la fauffe vanité de paroître inftruit de
certains fecrets de la Société toutes ces petites
caufes réunies , avoient concouru à accréditer une
efpéce de propos courant à la mode pour enlever
très-injuftement à M. FAVART l'honneur de
les talens , déja connus & eftimés , & fur le
loris defquels les Gens de Lettres , ( Juges natarels
en cette partié ) ne pourront jamais ſe méprendre
que volontairement. Au refte cet Auteur
, quoique dans un genre moins élevé , peut
Te flatter du même honneur qu'on a fait longtemps
à un grand homme , ( par la ridicule Fable
du Chartreux ) petit ftratagême de l'Envie
publique qui fe renouvellera fouvent contre bien
des Auteurs , tant qu'il y aura des Méchaas intéreffés
à femer un faux bruit , des Etourdis pour
Le débiter & des Sots pour le croire.
CoAVRIL
1763. 185
teur de la part du Public , & a reçu en
perfonne les témoignages éclatans de
fon fuffrage.
La morale la plus philofophique, embellie
des grâces & de toutes les fleurs
d'un ftyle où l'efprit & l'élégance brillent
toujours ; une délicateffe adroite à
peindre avec vérité deux Nations plus
rivales qu'ennemies ; des éloges fans flaterie
pour l'une & pour l'autre ; des critiques
fines & vives fans amertume fur
les caractères , les ufages & les moeurs
des François & des Anglois ; pardeffus,
tout , un fentiment vrai & touchant des
vertus de l'humanité ; voilà le précis de
l'ouvrage dont nous différons avec le
plus grand regret de donner un Extrait
détaillé : mais le peu d'efpace que l'abondance
des autres matières laiffe à
notre Article des Spectacles,nous oblige
à le remettre au Vol. du 15 de ce mois.
Cette Piéce a été jouée parfaitement;
& M. PREVILLE dans le rôle de Sudmner
a fait un plaifir tout nouveau .
Nous n'ofons prèfqu'ici rendre à Mlle,
DANGEVILLE le tribut d'éloges trop
mérités en cette occafion. Si ce tribut,
eft le dernier que nous devions payer
à cette inimitable Actrice , c'est renouveller
des regrets trop bien fondés.
186 MERCURE DE FRANCE.
AVIS SUR L'ÉDITION DE
L'ANGLOIS A BORDEAUX.
N. B. On apprend que plufieurs per
fonnes fefont affociées pour copier cette
Piéce aux repréfentations , afin d'envoyer
ces Copies à des Chefs de Troupes
de Province. On ne doute pas qu'il n'y
ait quelqu'Edition faite fur ces copies
& fans doute très-informe: On avertit
le Public que la véritable Edition fefait
chez DUCHESNE , rue S. Jacques ;
qu'elle fera facile à reconnoître par le
Divertiffement dont la Mufiquefera imprimée
à la fin , & par le Paraphe de
Auteur qui fera fur le titre.
9 Le Samedi , 19 Mars on donna
pour la clôture de ce Théâtre la quatriéme
repréſentation de cette même
Piéce ( l'Anglois à Bordeaux. ) Le concours
des Spectateurs y étoit auffi confidérable
qu'il puiffe être , les applau
diffemens perpétuels. Cette foirée ainfi
que toutes celles où cette Piéce avoit
été repréſentée , l'extérieur de l'Hôtel
des Comédiens a été illuminé.
L'Anglois à Bordeaux fut précédé
d'une repréſentation de Tancréde , dans
!
AVRIL. 1763. 187
laquelle Mlle DUBOIS , repréfentant à
la place de Mlle CLAIRON , eut un
fuccès très-agréable , & d'autant plus
flateur qu'il lui fut confirmé en fortant
du Théâtre , par le fuffrage de l'admirable
A&trice qu'elle avoit doublée &
qui avoit affifté à la repréſentation . ( b )
Mlle DUBOIS avoit déjà joué avec fuc
cès dans la repréfentation de Théagéne
& Cariclée , & dans celle de l'Orphelin
de la Chine . Paroître dans des rôles
que le Public eft accoutumé à voir ren
dre par Mlle CLAIRON & n'y être
que foufferte fans dèfagrément , feroit
pour une Actrice un titre de talent ; y
faire plaifir en beaucoup de parties , y
être applaudie de bonne foi , & ne paroître
dèfagréablement en aucun en
droit , c'eft , à ce qu'il femble , décider
Mlle DUBOIS , l'efpérance de ce Théâtre
pour le tragique . La conduite de
ce jeune Sujet dans l'étude de fon art ,
confirmera ou détruira cette efpérance.
Le même jour M. DAUBERVAL ,
Acteur du Théatre François , prononça
le Difcours fuivant.
(b ) La fanté de Mlle CLAIRON , quoiqu'extrémement
altérée , laiſſe eſpérer avec les fecours du
repos & du temps , un rétabliffement qui la ren
dra aux yeux du Public.
188 MERCURE DE FRANCE.
MESSIEURS ,
» Chargé de vous préfenter l'homma❤
» ge de notre reconnoiffance , il m'eft
» doux de penfer que cet emploi pré-,
> cieux à mon coeur appartient à celui
» fur lequel votre indulgence a le plus
» éclaté.
» Il eſt de ces momens où la Nature
» pour ainfi dire épuifée paroît rallen-
» tie dans fes productions,où les grands
» Modéles qui ont précédé , femblent
» avoir été formés aux dépens de leurs
Succeffeurs. Alors les difpofitions les.
» plus communes paroiffent avoir acquis
» quelques droits à votre bienveil-
» lance.
.
» Oui , Meffieurs , vous voulez bien
» avoir égard aux circonftances , & ne
pas nous juger toujours à la rigueur.
» Vous avez daigné jetter un regard
» favorable fur nos efforts , dans un
» temps où la retraite de M. GRAND-
" VAL vous laiffoit à regretter un Ac-
» teur inimitable , qui au talent le plus
» vrai joignoit l'art de rendre le Ridicule
fans rien faire perdre à fes rô-
" les dans leur nobleffe ; vous applau-
» diffiez en lui ce mérite fi rare d'être
AVRIL. 1763. 189
" le Peintre de fon Siécle , & de paroî-
» tre fur la Scène moins Acteur qu'-
» homme du monde ; l'homme même ;
» du jour qu'il repréfentoit.
כ
» Vous avez été frappés depuis , Mef-
» fieurs , d'une perte plus grande encore
: ce Spectacle vous la retracera
dans tous les temps. L'Auteur d'A-
» trée , de Rhadamifte , d'Electre, dont
le génie avoit porté tant de fois la
» terreur dans votre âme , l'Efchyle
François n'eft plus ; mais fes fublimes
» productions vous reftent , & fa gloi-
» re perfonnelle devient aujourd'hui
> celle de toute la Nation.
"
» Qu'il me foit permis , Meffieurs
» de guider vos regards vers ce Mau-
» folée que fait élever à ce grand Hom-
» me un Roi dont la tendreffe pater-
» nelle
pour fes Sujets perçe les ombres
?> de la mort.
» Nous ne vous envierons plus , Na-
» tions voiſines ! ces témoignages publics
de vénération pour les talens fu-
» blimes. Le marbre va vous exprimer
» cette grande vérité que le Père des
» Peuples eft auffi celui des Arts.
» Mais cet honneur rendu aux mâ-
» nes de CRÉBILLON eft encore atten-
» du de ceux du Grand CORNEILLE ,
190 MERCURE DE FRANCE .
» de RACINE , de MOLIERE ; oferaije
le dire , Meffieurs , ces mânes il-
» luftres l'attendent de vous.
»
» Héritiers de cette grandeur qui furt
" l'âme du fiécle dernier , tout ce qui
» lui eft échappé d'actions glorieuſes
» vous appartient . Ce lieu même vous
» rappelle encore à ces fentimens géné-
» reux qui ont arraché à l'infortune la
» petite fille du Grand CORNEILLE.
» Ce que vous avez fait pour le fang de
» ce grand homme marque ce qui vous
» refte à faire pour fa mémoire .
·
» Qu'il fera beau de voir un Monar-
» que & un Peuple rivaux fe difputer
» la gloire utile d'honorer les talens !
» quoi de plus propre à les encourager
» que ces témoignages éternels de votre
» admiration ? que ne devez - vous point
» attendre , Meffieurs , des Auteurs dra-
» matiques , lorfqu'ils pourront ſe flat-
» ter que les fuffrages dont vous les
» avez honorés feront perpétués fur le
» marbre ? oui , Meffieurs , les talens
» vous doivent tout leur éclat. Ils s'éteignent
loin du charme des applau
» diffemens & du flambeau de la criti-
» que . Que n'ont-ils de même leur four-
» ce dans le fentiment vrai du befoin de
> votre indulgence ! J'aurois en vous
AVRIL. 1763. 191
ม» la demandant , Meffieurs , l'efpoir fatisfaisant
de mériter un jour vos bon
» tés.
Ce Difcours fut généralement applaudi.
Le principal objet ( feu M. CRÉ-
BILLON , auquel pour la dernière fois
nous ajoutons - le Monfieur ) étoit récemment
renouvellé dans la mémoire
des Spectateurs , par un très -beau Portrait
de ce grand Poëte , que les Comédiens
venoient de faire placer depuis
quelques jours , au rang des illuftres
foutiens du Théâtre François. Ce Portrait
, admirable par la vérité de la reffemblance
& par toutes les grandes parties
de la Peinture , eft-l'ouvrage de M.
DOYEN , Peintre du ROI .
ne ,
Quoique la retraite de Mlle Dan-
GEVILLE ne paroiffe que trop certainous
remettons à donner les anecdotes
que nous fommes dans l'ufage
d'inférer dans nos Journaux fur les Sujets
de ce Théâtre en ces fortes d'occafions
: mais nous communiquerons un
des hommages que la Poëfie , qu'elle
a fi bien fervie , rend à cette excellente
Actrice.
#92 MERCURE DE FRANCE.
VERS à l'occafion de la retraite de
Mlle DAN GEVILLE.
Tout Paris l'adoroit , tout Paris la regrette ;
Du Théâtre François elle étoit l'ornement.
On ne perdra jamais d'Actrice plus parfaite :
Jamais on ne verra plus modeſte talent.
Chacun peut en juger par ce trait furprenant
Elle force l'envie à pleurer ſa retraite.
FRANÇOISE.
L E Mercredi , 2 Mars , on donna la
premiere repréſentation de Théagêne &
Cariclée , Tragédie nouvelle. Le pre- .
mier Acte de cette Tragédie fut applaudi
, de même que plufieurs endroits
dans les autres Actes ; mais le Public.
'ayant pas paru approuver la conduite
de ce Poëme , il a été retiré après cette
repréfentation. Cet événement ne doit
ni préjudicier à l'opinion avantageufe
qu'on avoit des talens de l'Autenr , nî
AVRIL. 1763.
181
à l'encouragement qu'ils méritent.
Quand on applaudit à la touche & au
coloris d'un Peintre , il peut fe tromper
fur l'effet de la difpofition dans un tableau
, fans perdre du côté de la gloire
de fon art , & fans que les Amateurs
attendent moins de fes autres productions
dans la fuite ...
Il y avoit , pour la repréſentation de
cette Tragédie , une décoration d'un
effet très-pittorefque. Les ruines qu'elle
repréfentoit , interrompoient cette ouverture
uniforme que l'on laiffe toujours
au milieu de nos Théâtres. Ce genre de
décorer , lorfque les fites de la Scène
y prêtent , devroit être regardé par nos
Décorateurs comme un effai propre à
les éclairer fur les moyens de varier plus
fçavament leurs ouvrages.
Les Comédiens François ont remis
au Théâtre le 28 Février le Somnam
bule , (a) Comédie en profe en un A&te.
Cette Piéce ( Auteur Anonyme ) que
l'on croît être l'ouvrage d'une Société
de gens du monde & de beaucoup d'efprit
, a eu plus de fucès à cette repriſe
que dans fa nouveauté. Elle a été jouée
très agréablement. M. BELCOUR repréfentoit
le Somnambule de la manière la
plus vraie & la plus amufante. Mlle
fa) Premiere Bépréfent. le 19 Janvier 1739.
182 MERCURE DE FRANCE.
DROUIN , qui jouoit un rôle de carac
tère , a mis auffi un comique d'intelligence
que la Piéce éxige & qui contribuoit
à fon agrément. La vivacité de M.
MOLÉ & les graces comiques de M.
PRÉVILLE , complétoient l'effet heureux
des repréſentations de cette Comédie
qui a été fuivie avec fuccès.
Une autre remife de Piéce fur laquelle
nous nous permettons fans fcrupule de
répéter les éloges que méritent les Comédiens
François , eft celle des Femmes
Sçavantes , de MOLIERE , repriſe
le même jour ( 28 Février. ) Nous en
avons parlé ci- devant dans l'Article des
Spectacles de la Cour. Nous annonçons
avec plaifir qu'il reft encore parmi nous,
une portion de Spectateurs ( ce n'eft pas
à la vérité la plus nombreufe , ) qu'un
goût de préférence attache à ces beanrés
, malgré leur ancienneté & malgré la
mode de certaines gentilleffes dramatiques
fardées des graces volatiles de la
Mufique nouvelle .
Les repréſentations des Femmes Sçavantes
ont été fort applaudies ; & ces
applaudiffemens n'avoient certainement
pas leur fource dans la frivolité du goût
dominant.
La Débutante pour l'emploi des caAVRIL.
1763. 183
+
ractéres qui a paru dans quelques rôles
de ce genre eft Mlle DORVILLE , foeur
de. Mlle RIVIERE ( ci-devant Mlle
CATINON , ) de Mlle CARELIN & de
Mlle BOGNIOLI . Le Public a reconnu
dans cette Débutante , qu'elle avoit part
à l'efpèce de patrimoine de cette famlle
pour les talens du Théâtre. Les fuccès
dans ce genre , où l'on ne paroît jamais
dans l'age qui féduit & intéreffe ne
peuvent être auffi brillans que dans d'autres
; mais Mlle DORVILLE a eu la
fatisfaction de montrer à des Spectateurs
éclairés une connoiffance raifonnée de
fon talent & une pratique du Théâtre
qui peut la rendre très - utile à tous ceux
pour lefquels elle fera employée.
›
Le Lundi 14 Mars on a donné la
première repréfentation de l'Anglois
à Bordeaux Comédie nouvelle en
vers libres & en un Acte , fuivie d'un
Divertiffement au fujet de la Paix, Le
plus grand fuccès , le plus unanime &
le moins fufpe & a couronné cet ouvra
ge . Le Public impatient de n'en pas voir
paroître l'Auteur, que fa modeftie avoit
fait fortir du Spectacle longtemps avant
la fin , après l'avoir inutilement deman
dé près d'un quart d'heure , ne permit
pas que l'on commençât le Divertiffe
V
184 MERCURE DE FRANCE .
W
ment , qu'au moins on n'eût publiquement
déclaré fon nom ; & lorfqu'un des
Acteurs eut nommé M. FAVART ( a ) ,
on applaudit pendant longtemps avec
une vivacité univerfelle. Cet Auteur a
été obligé à la feconde repréfentation
de céder à un empreffement auffi flat-
(a) Nous faififfons avec empreffement l'occa→
fion de rendre à cet égard un témoignage pur
blic à la vérité , & un témoignage que des circonftances
particulières nous ont mis en état
d'affirmer par ferment , s'il en étoit befoin . Nous
atteftons ici que M. FAVART eft feul l'Auteur de
cette Piéce. L'envie fecrette du Lecteur ou du
Spectateur qui cherche à fe venger pour ain
dire de ce qu'elle eft forcée d'admirer , le penchant
à croire autre chofe que ce que l'on nous
préfente ; la fauffe vanité de paroître inftruit de
certains fecrets de la Société toutes ces petites
caufes réunies , avoient concouru à accréditer une
efpéce de propos courant à la mode pour enlever
très-injuftement à M. FAVART l'honneur de
les talens , déja connus & eftimés , & fur le
loris defquels les Gens de Lettres , ( Juges natarels
en cette partié ) ne pourront jamais ſe méprendre
que volontairement. Au refte cet Auteur
, quoique dans un genre moins élevé , peut
Te flatter du même honneur qu'on a fait longtemps
à un grand homme , ( par la ridicule Fable
du Chartreux ) petit ftratagême de l'Envie
publique qui fe renouvellera fouvent contre bien
des Auteurs , tant qu'il y aura des Méchaas intéreffés
à femer un faux bruit , des Etourdis pour
Le débiter & des Sots pour le croire.
CoAVRIL
1763. 185
teur de la part du Public , & a reçu en
perfonne les témoignages éclatans de
fon fuffrage.
La morale la plus philofophique, embellie
des grâces & de toutes les fleurs
d'un ftyle où l'efprit & l'élégance brillent
toujours ; une délicateffe adroite à
peindre avec vérité deux Nations plus
rivales qu'ennemies ; des éloges fans flaterie
pour l'une & pour l'autre ; des critiques
fines & vives fans amertume fur
les caractères , les ufages & les moeurs
des François & des Anglois ; pardeffus,
tout , un fentiment vrai & touchant des
vertus de l'humanité ; voilà le précis de
l'ouvrage dont nous différons avec le
plus grand regret de donner un Extrait
détaillé : mais le peu d'efpace que l'abondance
des autres matières laiffe à
notre Article des Spectacles,nous oblige
à le remettre au Vol. du 15 de ce mois.
Cette Piéce a été jouée parfaitement;
& M. PREVILLE dans le rôle de Sudmner
a fait un plaifir tout nouveau .
Nous n'ofons prèfqu'ici rendre à Mlle,
DANGEVILLE le tribut d'éloges trop
mérités en cette occafion. Si ce tribut,
eft le dernier que nous devions payer
à cette inimitable Actrice , c'est renouveller
des regrets trop bien fondés.
186 MERCURE DE FRANCE.
AVIS SUR L'ÉDITION DE
L'ANGLOIS A BORDEAUX.
N. B. On apprend que plufieurs per
fonnes fefont affociées pour copier cette
Piéce aux repréfentations , afin d'envoyer
ces Copies à des Chefs de Troupes
de Province. On ne doute pas qu'il n'y
ait quelqu'Edition faite fur ces copies
& fans doute très-informe: On avertit
le Public que la véritable Edition fefait
chez DUCHESNE , rue S. Jacques ;
qu'elle fera facile à reconnoître par le
Divertiffement dont la Mufiquefera imprimée
à la fin , & par le Paraphe de
Auteur qui fera fur le titre.
9 Le Samedi , 19 Mars on donna
pour la clôture de ce Théâtre la quatriéme
repréſentation de cette même
Piéce ( l'Anglois à Bordeaux. ) Le concours
des Spectateurs y étoit auffi confidérable
qu'il puiffe être , les applau
diffemens perpétuels. Cette foirée ainfi
que toutes celles où cette Piéce avoit
été repréſentée , l'extérieur de l'Hôtel
des Comédiens a été illuminé.
L'Anglois à Bordeaux fut précédé
d'une repréſentation de Tancréde , dans
!
AVRIL. 1763. 187
laquelle Mlle DUBOIS , repréfentant à
la place de Mlle CLAIRON , eut un
fuccès très-agréable , & d'autant plus
flateur qu'il lui fut confirmé en fortant
du Théâtre , par le fuffrage de l'admirable
A&trice qu'elle avoit doublée &
qui avoit affifté à la repréſentation . ( b )
Mlle DUBOIS avoit déjà joué avec fuc
cès dans la repréfentation de Théagéne
& Cariclée , & dans celle de l'Orphelin
de la Chine . Paroître dans des rôles
que le Public eft accoutumé à voir ren
dre par Mlle CLAIRON & n'y être
que foufferte fans dèfagrément , feroit
pour une Actrice un titre de talent ; y
faire plaifir en beaucoup de parties , y
être applaudie de bonne foi , & ne paroître
dèfagréablement en aucun en
droit , c'eft , à ce qu'il femble , décider
Mlle DUBOIS , l'efpérance de ce Théâtre
pour le tragique . La conduite de
ce jeune Sujet dans l'étude de fon art ,
confirmera ou détruira cette efpérance.
Le même jour M. DAUBERVAL ,
Acteur du Théatre François , prononça
le Difcours fuivant.
(b ) La fanté de Mlle CLAIRON , quoiqu'extrémement
altérée , laiſſe eſpérer avec les fecours du
repos & du temps , un rétabliffement qui la ren
dra aux yeux du Public.
188 MERCURE DE FRANCE.
MESSIEURS ,
» Chargé de vous préfenter l'homma❤
» ge de notre reconnoiffance , il m'eft
» doux de penfer que cet emploi pré-,
> cieux à mon coeur appartient à celui
» fur lequel votre indulgence a le plus
» éclaté.
» Il eſt de ces momens où la Nature
» pour ainfi dire épuifée paroît rallen-
» tie dans fes productions,où les grands
» Modéles qui ont précédé , femblent
» avoir été formés aux dépens de leurs
Succeffeurs. Alors les difpofitions les.
» plus communes paroiffent avoir acquis
» quelques droits à votre bienveil-
» lance.
.
» Oui , Meffieurs , vous voulez bien
» avoir égard aux circonftances , & ne
pas nous juger toujours à la rigueur.
» Vous avez daigné jetter un regard
» favorable fur nos efforts , dans un
» temps où la retraite de M. GRAND-
" VAL vous laiffoit à regretter un Ac-
» teur inimitable , qui au talent le plus
» vrai joignoit l'art de rendre le Ridicule
fans rien faire perdre à fes rô-
" les dans leur nobleffe ; vous applau-
» diffiez en lui ce mérite fi rare d'être
AVRIL. 1763. 189
" le Peintre de fon Siécle , & de paroî-
» tre fur la Scène moins Acteur qu'-
» homme du monde ; l'homme même ;
» du jour qu'il repréfentoit.
כ
» Vous avez été frappés depuis , Mef-
» fieurs , d'une perte plus grande encore
: ce Spectacle vous la retracera
dans tous les temps. L'Auteur d'A-
» trée , de Rhadamifte , d'Electre, dont
le génie avoit porté tant de fois la
» terreur dans votre âme , l'Efchyle
François n'eft plus ; mais fes fublimes
» productions vous reftent , & fa gloi-
» re perfonnelle devient aujourd'hui
> celle de toute la Nation.
"
» Qu'il me foit permis , Meffieurs
» de guider vos regards vers ce Mau-
» folée que fait élever à ce grand Hom-
» me un Roi dont la tendreffe pater-
» nelle
pour fes Sujets perçe les ombres
?> de la mort.
» Nous ne vous envierons plus , Na-
» tions voiſines ! ces témoignages publics
de vénération pour les talens fu-
» blimes. Le marbre va vous exprimer
» cette grande vérité que le Père des
» Peuples eft auffi celui des Arts.
» Mais cet honneur rendu aux mâ-
» nes de CRÉBILLON eft encore atten-
» du de ceux du Grand CORNEILLE ,
190 MERCURE DE FRANCE .
» de RACINE , de MOLIERE ; oferaije
le dire , Meffieurs , ces mânes il-
» luftres l'attendent de vous.
»
» Héritiers de cette grandeur qui furt
" l'âme du fiécle dernier , tout ce qui
» lui eft échappé d'actions glorieuſes
» vous appartient . Ce lieu même vous
» rappelle encore à ces fentimens géné-
» reux qui ont arraché à l'infortune la
» petite fille du Grand CORNEILLE.
» Ce que vous avez fait pour le fang de
» ce grand homme marque ce qui vous
» refte à faire pour fa mémoire .
·
» Qu'il fera beau de voir un Monar-
» que & un Peuple rivaux fe difputer
» la gloire utile d'honorer les talens !
» quoi de plus propre à les encourager
» que ces témoignages éternels de votre
» admiration ? que ne devez - vous point
» attendre , Meffieurs , des Auteurs dra-
» matiques , lorfqu'ils pourront ſe flat-
» ter que les fuffrages dont vous les
» avez honorés feront perpétués fur le
» marbre ? oui , Meffieurs , les talens
» vous doivent tout leur éclat. Ils s'éteignent
loin du charme des applau
» diffemens & du flambeau de la criti-
» que . Que n'ont-ils de même leur four-
» ce dans le fentiment vrai du befoin de
> votre indulgence ! J'aurois en vous
AVRIL. 1763. 191
ม» la demandant , Meffieurs , l'efpoir fatisfaisant
de mériter un jour vos bon
» tés.
Ce Difcours fut généralement applaudi.
Le principal objet ( feu M. CRÉ-
BILLON , auquel pour la dernière fois
nous ajoutons - le Monfieur ) étoit récemment
renouvellé dans la mémoire
des Spectateurs , par un très -beau Portrait
de ce grand Poëte , que les Comédiens
venoient de faire placer depuis
quelques jours , au rang des illuftres
foutiens du Théâtre François. Ce Portrait
, admirable par la vérité de la reffemblance
& par toutes les grandes parties
de la Peinture , eft-l'ouvrage de M.
DOYEN , Peintre du ROI .
ne ,
Quoique la retraite de Mlle Dan-
GEVILLE ne paroiffe que trop certainous
remettons à donner les anecdotes
que nous fommes dans l'ufage
d'inférer dans nos Journaux fur les Sujets
de ce Théâtre en ces fortes d'occafions
: mais nous communiquerons un
des hommages que la Poëfie , qu'elle
a fi bien fervie , rend à cette excellente
Actrice.
#92 MERCURE DE FRANCE.
VERS à l'occafion de la retraite de
Mlle DAN GEVILLE.
Tout Paris l'adoroit , tout Paris la regrette ;
Du Théâtre François elle étoit l'ornement.
On ne perdra jamais d'Actrice plus parfaite :
Jamais on ne verra plus modeſte talent.
Chacun peut en juger par ce trait furprenant
Elle force l'envie à pleurer ſa retraite.
Fermer
Résumé : COMÉDIE FRANÇOISE.
Le 2 mars 1763, la tragédie 'Théagène et Cariclée' a été représentée pour la première fois. Bien que certains passages aient été applaudis, la pièce a été retirée après cette unique représentation en raison de l'absence d'approbation du public concernant la conduite du poème. Cet événement n'a pas affecté la réputation de l'auteur, dont les talents sont reconnus. Le 28 février, les Comédiens Français ont repris la comédie en prose 'Le Somnambule' en un acte, attribuée à une société de gens du monde. Cette représentation a connu un succès supérieur à la première, avec des performances remarquées de M. Belcour, M. Drouin, M. Molé et M. Préville. Le même jour, les 'Femmes savantes' de Molière ont été rejouées, acclamées par une partie du public appréciant les classiques malgré la mode des nouvelles pièces. Mlle Dorville a fait ses débuts dans des rôles de caractère, recevant des éloges pour son talent et sa connaissance du théâtre. Le 14 mars, la comédie en vers libres 'L'Anglais à Bordeaux' a été présentée, remportant un grand succès. L'auteur, M. Favart, a été acclamé par le public. La pièce a été jouée à plusieurs reprises, avec des représentations notables de M. Préville et Mlle Dangeville. Le 19 mars, pour la clôture du théâtre, 'L'Anglais à Bordeaux' a été représenté une dernière fois, avec un grand concours de spectateurs et des illuminations. Mlle Dubois a également été remarquée pour ses performances dans plusieurs rôles. M. Dauberval a prononcé un discours rendant hommage aux talents des acteurs et aux grands dramaturges français, soulignant l'importance du soutien du public pour encourager les auteurs dramatiques. Le texte annonce également la retraite de Mlle Dangeville, une actrice célèbre, et exprime la tristesse de Paris à cette occasion. Elle est décrite comme l'ornement du Théâtre Français et comme une actrice parfaite et modeste. Son talent était exceptionnel, au point de forcer même l'envie à pleurer sa retraite. Des hommages poétiques seront rendus à cette actrice en raison de son service remarquable à la poésie.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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113
p. 192-202
COMÉDIE ITALIENNE.
Début :
ON trouve chez Duchesne à Paris un Extrait imprimé de l'Amour paternel, [...]
Mots clefs :
Comédie, Musique, Théâtre, Succès, Pièce, Créanciers, Mérite, Ariette
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : COMÉDIE ITALIENNE.
COMÉDIE ITALIENNE.
ONN trouve chez Duchefne à Paris un
Extrait imprimé de l'Amour paternel ,
Comédie Italienne dont nous avons parlé
dans nos précédens Mercures. Cer
Extrait , ainfi que les Lettres du Traducteur
, fuffit pour faire connoître à
ceux qui n'auroient pas lu les OEuvres
de M. GOLDONI , combien cet Auteur
mérite la célébrité qu'il s'eft acquife.
L'habitude où nous fommes de ne nous
plaire , de ne rire & de ne prêter quelqu'attention
qu'aux fcènes où paroiffent
ce qu'on appelle les Mafques ; d'ailleurs,
les grands talens des Acteurs qui les portent
actuellement , entr'autres l'Arlequin
& le Pantalon , tout cela n'a pas
permis à M. GOLDONI de les bannir
ici
AVRIL 1763. 193
,
ici comme il a fait de fon Théâtre patriotique
. Malgré cette efpéce de fervitude
, qui affujettit au comique un peu
chargé , il n'en a pas mis moins d'intrigue
, moins de conduite & d'enchaî →
nement dans la plupart des Scènes
moins d'ordre , & d'éloquence naturelle
dans le ftyle . Comme de nouvelles difficultés
font ordinairement créer de nouveaux
moyens aux véritables génies ,
celui - ci a tourné en plufieurs endroi's
de fes nouvelles Piéces , le Lazi au
profit du Sentiment ; c'eft particuliérement
ce qu'on ne peut conteſter dans
une Scène de l'Amour paternel , où
l'art confommé de M. CARRELIN eft
admirablement fecondé par l'heureux
naturel de Mlle CAMILLE . On peut
dire la même chofe de plufieurs parties
des rôles de Pantalon dans cette Comédie
& dans celles qui l'ont fuivie ,
-éxécutées avec un pathétique admirable
dans le genre par M. COLALTO , Acteur
Italien de ce Théâtre .
Dans, la Comédie Italienne en un
A&te , intitulée Arlequin cru mort ,
M. GOLDONI s'eft prêté encore
plus aux Spectateurs François en mettant
les fcènes plus étendues entre l'Ar-
I. Vol. I
194 MERCURE DE FRANCE.
lequin & le Scapin , qui font dans l'ufage
de parler François dans les Comédies
Italiennes . On fent , malgré cette
conformité avec les farces fur Canevas,
combien l'efprit de l'Auteur & fon génie
pour le vrai comique ajoutent d'agrément
à cette nouvelle fcène, par l'ordre
des idées & par l'efprit qui orne
les plaifanteries , conditions fans lefquelles
il n'y a nulle- part de plaifanterie
que pour ceux qu'il eft quelquefois
humiliant d'amufer. Cette Piéce donnée
pour la premiere fois le 25 Février , a
donc eu un fuccès plus étendu dans
tous les ordres des Spectateurs , même
parmi ceux qui ne peuvent plus s'amufer
que de l'Opéra- Comique : Avantage
fans doute fort au -deffous des talens
de l'Auteur & du mérite de fes Ouvrages
, mais qui doit être auffi précieux
pour lui que l'étoit autrefois pour Mo-
LIERE , l'honneur d'introduire la Comédie
, en la mafquant quelquefois des
livrées de la farce . Ceci doit s'appliquer
auffi à une Comédie en cinq Actes du
même Auteur , intitulée Arlequin Valet
de deux Maîtres , repréfentée pour la
rrefois le 4 Mars.Cette Piéce contient un
Imbroglio foutenu avec un Génié fin-
.:
AVRIL. 1763. 195
gulier & qui produit des Scènes fort comiques
. Elle a été fuivie & a paru réuffir
généralement.
n'a
Le 28 Février , on a donné pour la
première fois le Bucheron ou les trois
Souhaits , Comédie en Vers & en un
Acte , mêlée d'Ariettes ; elle fut unaniment
applaudie. Ce fuccès tres - mérité
tant par la Mufique que par la conftitution
agréable & riante du Poëme ,
fait qu'augmenter. Le Public l'a toujours
revue , jufqu'à la clôture de ce Théâtre ,
avec un nouveau plaifir ; nous en aurions
nous-mêmes à nous étendre davantage
fur cette Nouveauté , fi nous n'en
avions déja parlé dans les Spectacles de
la Cour. ( a ) Elle est tirée d'un Conte
de PERRAULT , imprimé à la tête de
la Piéce. Nous croyons que nos Lecteurs
en verront l'Analyfe avec plaifir.
EXTRAIT DU BUCHERON.
, fort d'une BLAISE le Bucheron
foret , un fagot & une cognée fur
l'épaule , une bouteille d'ofier à la
main. Il fe repofe ; tandis qu'il déplore
les peines de fon état , il en
( a ) Voyez ci-deffus l'Article des Spectacles de
la Cour.
I ij
196 MERCURE DE FRANCE .
ra ,
tend gronder le tonnerre , il tremble ;
MERCURE paroît fur un nuage : ah !
Seigneur , lui dit BLAISE , que je
fouffre toujours pourvu que je vive !
MERCURE , après l'avoir raffuré , lui
annonce qu'il aura trois Souhaits à former
qui feront accomplis , & lui recominande
en partant , de profiter de la
bonté de JUPITER . BLAISE exprime
d'abord fon étonnement , il fe livre
à la joie , il rêve à ce qu'il fouhaiteil
est bien embaraffé , tout ce qu'il
fe propoſe , il le rejette. Il avale le
refte de fa bouteille , comptant que cela
lui ouvrira l'efprit. MARGOT , fa femme,
le furprend , elle le gronde fur fon
oifiveté , lui reproche fon peu d'amour
pour elle pour fes enfans lui dit
qu'il ne fonge point à établir SUZETTE
, leur fille , que SIMON , riche Fermier
la demande en mariage ; à ce
nom BLAISE , hauffe les épaules ,
MARGOT , queftionne , & on la met
affez difficilement au fait de l'heureufe
avanture qui fait méprifer SIMON. Elle
fe radoucit,flatte fonMari autant qu'elle
l'a querellé ; il fort pour confulter le
BAILLI & appaifer fes Créanciers .
MARGOT , feule , fe fait un portrait
extravagant de fa grandeur future , &
,
AVRIL. 1763. 197
faute de joie ; SIMON vient s'informer
quand il époufera SUZETTE ?pour toute
réponse on lui rit au nez . Arrivent un
CABARETIER & une MEUNIERE ,
qui font les Créanciers ; on les reçoit
de même ; au mot de tréfor que lâche
MARGOT , ils ceffent leurs menaces ,
lui font les offres les plus obligeantes
& fe retirent perfuadés qu'elle a trouvé
un tréfor. SIMON eft auffi dans cette
erreur , SUZETTE la confirme en venant
parler gaîment de la richeffe prochaine
de fon père , MARGOT lui impofe
filence , & lui enjoint de ne plus
penfer à SIMON : elle avoue ingénument
qu'elle n'y a jamais penfé ; & fur
ce que la mère dit qu'elle lui réferve
quelqu'un qui fera mieux fon fait , la
jeune fille , qui a paru dans la première
Scène avec COLIN, fon amant , croyant
qué c'eft de lui qu'il eft queftion , le
nomme ; MARGOT s'emporte. SIMON
qui triomphe de la voir traverfée , rit ,
& SUZETTE s'obſtine à vouloir Co-
LIN. L'abfence de BLAISE inquiette
l'ambitieufe MARGOT , elle fort pour
l'aller rejoindre , en ordonnant à fa fille
de refter avec SIMOM , homme d'àge,
qu'elle ne craint pas comme le jeune
COLIN . Empreffemens & fleurettes de
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
la part de SIMON , éloges contraftés de
COLIN , cet amant furvient ; le bon
Fermier touché de leurs amours naïfs,
fait un retour fur lui-même & promet
de les feconder auprès de BLAISE.
>
BLAISE améne le BAILI , homme
qui vante beaucoup fes confeils &
qui ne fait que boire & manger en
préfcrivant toujours la modération. Le
BUCHERON rempli de fes idées de
fortune , entend avec peine une propofition
de mariage qui retarde l'accompliffement
de fes trois Souhaits , il fe
débarraffe de SUZETTE & de COLIN
par des promeffes vagues , & retient
SIMON qui le complimente. MARGOT
revient on fe met à table , chacun
donne un avis conforme à fon goût ,
on mange quelques petits poiffons ,
BLAISE excite fes convives & furtout
le BAILLI ; " encore , s'écrie- t-il , que
» n'avons je à la place , car je fçai que
» vous les aimez …….. là .... une belle
» anguille ! il en paroît une dans le plat
toute accommodée . BLAISE fe dépite
, MARGOT l'invective , le BAILLI
& SIMON mangent & boivent. La colère
& le déluge de propos de la femmé
réduifent le mari qui ne peut l'adoucir
parles deux fouhaits qu'il dit avoir encore
AV- RIL. 1763.. 199
à former , à fouhaiter fans y fonger .
qu'elle devienne muette ; elle veut continuer
fes injures , mais en vain ; de
rage elle renverfe les bancs & fort défefpérée
. Le BAILLI Confeille , BLAISE
fe défole & SIMON plaifante. SUZETTE
arrive tout en pleurant , elle fe plaint
que fa mère l'a battue , elle fe confole
dans l'efperance qu'on la mariera avec
COLIN , & s'afflige après l'explication
des deux malheurs , fçavoir l'anguille
& la perte de la parole. COLIN vient
demander fi MARGOT confent enfin à
l'accepter pour gendre , on le renvoye
à BLAISE , qui gémit de n'avoir plus
qu'un fouhait . MARGOT reparoît amenée
par une Commère qui lui fert d'interpréte
; Blaife propofe à fa femme de
la faire Reine , par fon dernier fouhait,
Reine & ne point parler , dit le
BAILLI , non , non. Cela met dans une
grande perplexité le mari , il s'attendrit ;
il maudit fon indifcrétion . Tout le monde
fe joint pour l'engager à rendre la
parole à la pauvre MARGOT ; il héfite
longtemps ; il céde , elle ne tient plus
en place , ce font des remercîmens , &
un caquet infinis . SIMON rit à gorge
déployée ; le BAILLI , dont la manie
eft de fe montrer le maître dit à
I iv
2.00 MERCURE DE FRANCE.
BLAISE que le fouvenir de fes dettes
tourmente , qu'il arrangera cette affaire
& obtiendra du temps des Créanciers.
Tout fe pacifie , le Bucheron reprend fa
cognée en chantant l'amour du travail
& des biens naturels , on fe difpofe à
unir COLIN & SUZETTE. La Piéce eft
terminée par un Vaudeville qui en dérive
, & dont le refrain eft : Trop de pe
tulance gâte tout.
REMARQUES.
On trouve dans ce petit Drame , une conduîte
fage , un ftyle proportionné au Sujet , des plaifanteries
unes , une gaité franche , des traits
même de Morale , mais jettés fans prétention }
les Ariettes y font adroitement enchâllées , & la
Mufique , qui eft de M. Philidor , eft de la plus
grande beauté. Les plaintes du Bucheron fur fa
mifére , le plaifir enfuite d'avoir trois fouhaits à
former , bonheur qui lui paroît un fonge , le
Quatuor des Créanciers , &c. le Trio des Confultations
, le Septuor de la fin , Morceau détaillé
fans la moindre confuſion & les airs de Sur
zette & de Colin tout cet enfemble faifit &
frappe par la vérité des caractères de chaque Interlocuteur
établis dans cette Mufique pittoresque.
>
›
Il n'y a que les Exemplaires pour la Cour
qui portent le nom de M. Guichard ; mais il
nous a écrit qu'il étoit fâché de le voir nommer
feul dans une Piéce faite cnnjointement avec M.
C***, qui lui en a infpiré l'idée d'après le Conte' ;
que même leur intention à tous deux étoit de
AVRIL 1763 .
201
garder l'Anonyme , fentant bien que le fuccès
des Comédies à Ariettes appartient plus de droit
aux Muficiens qu'aux Poëtes. Nous ne pouvons
qu'applaudir à la modeftie de l'un & de l'autre
& à l'équité de M. Guichard.
La Mufique de cette Piéce fait d'autant plus
d'honneur à M. PHILIDOR , déja fi connu par
fes précédens ouvrages ; qu'à la fcience de l'harmonie
, fur laquelle il a reçu des éloges fans
contradiction , il a joint en cette occafion l'ufage
du goût qui affortit le genre muſical_aux détails
des paroles. Sans ceffer d'être auſſi Harmonifte
, iikl a tourné fon génie à cette mélodie
agréable & phragée que notre Langue exige , &
à laquelle on reviendra toujours , malgré même
quelques fuccès dans un genre qui dénature en
même temps l'efprit de la Langue & celui dela
Mufique qu'on y veut adapter.
Tous les Acteurs ont joué dans cette Piéce
avec beaucoup de feu & d'intelligence . M.CAILLOT
, M. DE LA RUETTE , M. CHAMPVILLE &
M. CLAIRVAL , Miles LA RUETTE , BERAUD &
DESGLANDS en exécutoient les rôles,
>
Un Acteur nouveau , dans les rôles
de chant , a débuté für ce Théâtre
le 1 Mars par celui du Prince dans
Nintete à la Cour & par celui du Mπ-
ficien dans le Magafin des Modernes ,
avec beaucoup de fuccès ; le Public
a confirmé ce 1er fuffrage dans tous
les rôles par lefquels il a continué fon
début jufqu'à la clôture , qui ne s'aſt
pas faite comme celle de l'Opéra
I v
202 MERCURE DE FRANCE.
& du Théâre François , le dernier
jour avant la Semaine de la Paffion ,
mais le Samedi veille du Dimanche
des Rameaux. Pendant cette dernière
Semaine depuis le Dimanche , vingt ,
jufqu'au vingt- fix Mars , inclufivement ,
excepté le jour de la Fête de l'Annonciation
, on a éxécuté le Bucheron ,
dont on vient de parler & plufieurs
autres Spectacles mêlés de Mufique ,
du Répertoire de ce Théâtre & de celui
de l'Opéra - Comique , lefquels ont
été alors tous intitulés fur les Affiches ,
Piéces mêlées d'Arriettes.
On a donné le jour de la clôture
la quartorziéme repréfentation du Bucheron
, précédé du Roi & le Fermier.
On ne peut avoir un plus grand
concours de Spectateurs qu'en a eu
ce Spectacle , auquel la foule a toujours
été incroyable pendant cet hyver.
ONN trouve chez Duchefne à Paris un
Extrait imprimé de l'Amour paternel ,
Comédie Italienne dont nous avons parlé
dans nos précédens Mercures. Cer
Extrait , ainfi que les Lettres du Traducteur
, fuffit pour faire connoître à
ceux qui n'auroient pas lu les OEuvres
de M. GOLDONI , combien cet Auteur
mérite la célébrité qu'il s'eft acquife.
L'habitude où nous fommes de ne nous
plaire , de ne rire & de ne prêter quelqu'attention
qu'aux fcènes où paroiffent
ce qu'on appelle les Mafques ; d'ailleurs,
les grands talens des Acteurs qui les portent
actuellement , entr'autres l'Arlequin
& le Pantalon , tout cela n'a pas
permis à M. GOLDONI de les bannir
ici
AVRIL 1763. 193
,
ici comme il a fait de fon Théâtre patriotique
. Malgré cette efpéce de fervitude
, qui affujettit au comique un peu
chargé , il n'en a pas mis moins d'intrigue
, moins de conduite & d'enchaî →
nement dans la plupart des Scènes
moins d'ordre , & d'éloquence naturelle
dans le ftyle . Comme de nouvelles difficultés
font ordinairement créer de nouveaux
moyens aux véritables génies ,
celui - ci a tourné en plufieurs endroi's
de fes nouvelles Piéces , le Lazi au
profit du Sentiment ; c'eft particuliérement
ce qu'on ne peut conteſter dans
une Scène de l'Amour paternel , où
l'art confommé de M. CARRELIN eft
admirablement fecondé par l'heureux
naturel de Mlle CAMILLE . On peut
dire la même chofe de plufieurs parties
des rôles de Pantalon dans cette Comédie
& dans celles qui l'ont fuivie ,
-éxécutées avec un pathétique admirable
dans le genre par M. COLALTO , Acteur
Italien de ce Théâtre .
Dans, la Comédie Italienne en un
A&te , intitulée Arlequin cru mort ,
M. GOLDONI s'eft prêté encore
plus aux Spectateurs François en mettant
les fcènes plus étendues entre l'Ar-
I. Vol. I
194 MERCURE DE FRANCE.
lequin & le Scapin , qui font dans l'ufage
de parler François dans les Comédies
Italiennes . On fent , malgré cette
conformité avec les farces fur Canevas,
combien l'efprit de l'Auteur & fon génie
pour le vrai comique ajoutent d'agrément
à cette nouvelle fcène, par l'ordre
des idées & par l'efprit qui orne
les plaifanteries , conditions fans lefquelles
il n'y a nulle- part de plaifanterie
que pour ceux qu'il eft quelquefois
humiliant d'amufer. Cette Piéce donnée
pour la premiere fois le 25 Février , a
donc eu un fuccès plus étendu dans
tous les ordres des Spectateurs , même
parmi ceux qui ne peuvent plus s'amufer
que de l'Opéra- Comique : Avantage
fans doute fort au -deffous des talens
de l'Auteur & du mérite de fes Ouvrages
, mais qui doit être auffi précieux
pour lui que l'étoit autrefois pour Mo-
LIERE , l'honneur d'introduire la Comédie
, en la mafquant quelquefois des
livrées de la farce . Ceci doit s'appliquer
auffi à une Comédie en cinq Actes du
même Auteur , intitulée Arlequin Valet
de deux Maîtres , repréfentée pour la
rrefois le 4 Mars.Cette Piéce contient un
Imbroglio foutenu avec un Génié fin-
.:
AVRIL. 1763. 195
gulier & qui produit des Scènes fort comiques
. Elle a été fuivie & a paru réuffir
généralement.
n'a
Le 28 Février , on a donné pour la
première fois le Bucheron ou les trois
Souhaits , Comédie en Vers & en un
Acte , mêlée d'Ariettes ; elle fut unaniment
applaudie. Ce fuccès tres - mérité
tant par la Mufique que par la conftitution
agréable & riante du Poëme ,
fait qu'augmenter. Le Public l'a toujours
revue , jufqu'à la clôture de ce Théâtre ,
avec un nouveau plaifir ; nous en aurions
nous-mêmes à nous étendre davantage
fur cette Nouveauté , fi nous n'en
avions déja parlé dans les Spectacles de
la Cour. ( a ) Elle est tirée d'un Conte
de PERRAULT , imprimé à la tête de
la Piéce. Nous croyons que nos Lecteurs
en verront l'Analyfe avec plaifir.
EXTRAIT DU BUCHERON.
, fort d'une BLAISE le Bucheron
foret , un fagot & une cognée fur
l'épaule , une bouteille d'ofier à la
main. Il fe repofe ; tandis qu'il déplore
les peines de fon état , il en
( a ) Voyez ci-deffus l'Article des Spectacles de
la Cour.
I ij
196 MERCURE DE FRANCE .
ra ,
tend gronder le tonnerre , il tremble ;
MERCURE paroît fur un nuage : ah !
Seigneur , lui dit BLAISE , que je
fouffre toujours pourvu que je vive !
MERCURE , après l'avoir raffuré , lui
annonce qu'il aura trois Souhaits à former
qui feront accomplis , & lui recominande
en partant , de profiter de la
bonté de JUPITER . BLAISE exprime
d'abord fon étonnement , il fe livre
à la joie , il rêve à ce qu'il fouhaiteil
est bien embaraffé , tout ce qu'il
fe propoſe , il le rejette. Il avale le
refte de fa bouteille , comptant que cela
lui ouvrira l'efprit. MARGOT , fa femme,
le furprend , elle le gronde fur fon
oifiveté , lui reproche fon peu d'amour
pour elle pour fes enfans lui dit
qu'il ne fonge point à établir SUZETTE
, leur fille , que SIMON , riche Fermier
la demande en mariage ; à ce
nom BLAISE , hauffe les épaules ,
MARGOT , queftionne , & on la met
affez difficilement au fait de l'heureufe
avanture qui fait méprifer SIMON. Elle
fe radoucit,flatte fonMari autant qu'elle
l'a querellé ; il fort pour confulter le
BAILLI & appaifer fes Créanciers .
MARGOT , feule , fe fait un portrait
extravagant de fa grandeur future , &
,
AVRIL. 1763. 197
faute de joie ; SIMON vient s'informer
quand il époufera SUZETTE ?pour toute
réponse on lui rit au nez . Arrivent un
CABARETIER & une MEUNIERE ,
qui font les Créanciers ; on les reçoit
de même ; au mot de tréfor que lâche
MARGOT , ils ceffent leurs menaces ,
lui font les offres les plus obligeantes
& fe retirent perfuadés qu'elle a trouvé
un tréfor. SIMON eft auffi dans cette
erreur , SUZETTE la confirme en venant
parler gaîment de la richeffe prochaine
de fon père , MARGOT lui impofe
filence , & lui enjoint de ne plus
penfer à SIMON : elle avoue ingénument
qu'elle n'y a jamais penfé ; & fur
ce que la mère dit qu'elle lui réferve
quelqu'un qui fera mieux fon fait , la
jeune fille , qui a paru dans la première
Scène avec COLIN, fon amant , croyant
qué c'eft de lui qu'il eft queftion , le
nomme ; MARGOT s'emporte. SIMON
qui triomphe de la voir traverfée , rit ,
& SUZETTE s'obſtine à vouloir Co-
LIN. L'abfence de BLAISE inquiette
l'ambitieufe MARGOT , elle fort pour
l'aller rejoindre , en ordonnant à fa fille
de refter avec SIMOM , homme d'àge,
qu'elle ne craint pas comme le jeune
COLIN . Empreffemens & fleurettes de
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
la part de SIMON , éloges contraftés de
COLIN , cet amant furvient ; le bon
Fermier touché de leurs amours naïfs,
fait un retour fur lui-même & promet
de les feconder auprès de BLAISE.
>
BLAISE améne le BAILI , homme
qui vante beaucoup fes confeils &
qui ne fait que boire & manger en
préfcrivant toujours la modération. Le
BUCHERON rempli de fes idées de
fortune , entend avec peine une propofition
de mariage qui retarde l'accompliffement
de fes trois Souhaits , il fe
débarraffe de SUZETTE & de COLIN
par des promeffes vagues , & retient
SIMON qui le complimente. MARGOT
revient on fe met à table , chacun
donne un avis conforme à fon goût ,
on mange quelques petits poiffons ,
BLAISE excite fes convives & furtout
le BAILLI ; " encore , s'écrie- t-il , que
» n'avons je à la place , car je fçai que
» vous les aimez …….. là .... une belle
» anguille ! il en paroît une dans le plat
toute accommodée . BLAISE fe dépite
, MARGOT l'invective , le BAILLI
& SIMON mangent & boivent. La colère
& le déluge de propos de la femmé
réduifent le mari qui ne peut l'adoucir
parles deux fouhaits qu'il dit avoir encore
AV- RIL. 1763.. 199
à former , à fouhaiter fans y fonger .
qu'elle devienne muette ; elle veut continuer
fes injures , mais en vain ; de
rage elle renverfe les bancs & fort défefpérée
. Le BAILLI Confeille , BLAISE
fe défole & SIMON plaifante. SUZETTE
arrive tout en pleurant , elle fe plaint
que fa mère l'a battue , elle fe confole
dans l'efperance qu'on la mariera avec
COLIN , & s'afflige après l'explication
des deux malheurs , fçavoir l'anguille
& la perte de la parole. COLIN vient
demander fi MARGOT confent enfin à
l'accepter pour gendre , on le renvoye
à BLAISE , qui gémit de n'avoir plus
qu'un fouhait . MARGOT reparoît amenée
par une Commère qui lui fert d'interpréte
; Blaife propofe à fa femme de
la faire Reine , par fon dernier fouhait,
Reine & ne point parler , dit le
BAILLI , non , non. Cela met dans une
grande perplexité le mari , il s'attendrit ;
il maudit fon indifcrétion . Tout le monde
fe joint pour l'engager à rendre la
parole à la pauvre MARGOT ; il héfite
longtemps ; il céde , elle ne tient plus
en place , ce font des remercîmens , &
un caquet infinis . SIMON rit à gorge
déployée ; le BAILLI , dont la manie
eft de fe montrer le maître dit à
I iv
2.00 MERCURE DE FRANCE.
BLAISE que le fouvenir de fes dettes
tourmente , qu'il arrangera cette affaire
& obtiendra du temps des Créanciers.
Tout fe pacifie , le Bucheron reprend fa
cognée en chantant l'amour du travail
& des biens naturels , on fe difpofe à
unir COLIN & SUZETTE. La Piéce eft
terminée par un Vaudeville qui en dérive
, & dont le refrain eft : Trop de pe
tulance gâte tout.
REMARQUES.
On trouve dans ce petit Drame , une conduîte
fage , un ftyle proportionné au Sujet , des plaifanteries
unes , une gaité franche , des traits
même de Morale , mais jettés fans prétention }
les Ariettes y font adroitement enchâllées , & la
Mufique , qui eft de M. Philidor , eft de la plus
grande beauté. Les plaintes du Bucheron fur fa
mifére , le plaifir enfuite d'avoir trois fouhaits à
former , bonheur qui lui paroît un fonge , le
Quatuor des Créanciers , &c. le Trio des Confultations
, le Septuor de la fin , Morceau détaillé
fans la moindre confuſion & les airs de Sur
zette & de Colin tout cet enfemble faifit &
frappe par la vérité des caractères de chaque Interlocuteur
établis dans cette Mufique pittoresque.
>
›
Il n'y a que les Exemplaires pour la Cour
qui portent le nom de M. Guichard ; mais il
nous a écrit qu'il étoit fâché de le voir nommer
feul dans une Piéce faite cnnjointement avec M.
C***, qui lui en a infpiré l'idée d'après le Conte' ;
que même leur intention à tous deux étoit de
AVRIL 1763 .
201
garder l'Anonyme , fentant bien que le fuccès
des Comédies à Ariettes appartient plus de droit
aux Muficiens qu'aux Poëtes. Nous ne pouvons
qu'applaudir à la modeftie de l'un & de l'autre
& à l'équité de M. Guichard.
La Mufique de cette Piéce fait d'autant plus
d'honneur à M. PHILIDOR , déja fi connu par
fes précédens ouvrages ; qu'à la fcience de l'harmonie
, fur laquelle il a reçu des éloges fans
contradiction , il a joint en cette occafion l'ufage
du goût qui affortit le genre muſical_aux détails
des paroles. Sans ceffer d'être auſſi Harmonifte
, iikl a tourné fon génie à cette mélodie
agréable & phragée que notre Langue exige , &
à laquelle on reviendra toujours , malgré même
quelques fuccès dans un genre qui dénature en
même temps l'efprit de la Langue & celui dela
Mufique qu'on y veut adapter.
Tous les Acteurs ont joué dans cette Piéce
avec beaucoup de feu & d'intelligence . M.CAILLOT
, M. DE LA RUETTE , M. CHAMPVILLE &
M. CLAIRVAL , Miles LA RUETTE , BERAUD &
DESGLANDS en exécutoient les rôles,
>
Un Acteur nouveau , dans les rôles
de chant , a débuté für ce Théâtre
le 1 Mars par celui du Prince dans
Nintete à la Cour & par celui du Mπ-
ficien dans le Magafin des Modernes ,
avec beaucoup de fuccès ; le Public
a confirmé ce 1er fuffrage dans tous
les rôles par lefquels il a continué fon
début jufqu'à la clôture , qui ne s'aſt
pas faite comme celle de l'Opéra
I v
202 MERCURE DE FRANCE.
& du Théâre François , le dernier
jour avant la Semaine de la Paffion ,
mais le Samedi veille du Dimanche
des Rameaux. Pendant cette dernière
Semaine depuis le Dimanche , vingt ,
jufqu'au vingt- fix Mars , inclufivement ,
excepté le jour de la Fête de l'Annonciation
, on a éxécuté le Bucheron ,
dont on vient de parler & plufieurs
autres Spectacles mêlés de Mufique ,
du Répertoire de ce Théâtre & de celui
de l'Opéra - Comique , lefquels ont
été alors tous intitulés fur les Affiches ,
Piéces mêlées d'Arriettes.
On a donné le jour de la clôture
la quartorziéme repréfentation du Bucheron
, précédé du Roi & le Fermier.
On ne peut avoir un plus grand
concours de Spectateurs qu'en a eu
ce Spectacle , auquel la foule a toujours
été incroyable pendant cet hyver.
Fermer
Résumé : COMÉDIE ITALIENNE.
Le texte met en lumière plusieurs pièces de théâtre italiennes et françaises, en se concentrant particulièrement sur les œuvres de Carlo Goldoni. Un extrait imprimé de 'L'Amour paternel' de Goldoni, disponible chez Duchefne à Paris, témoigne de la renommée de cet auteur. Goldoni parvient à intégrer intrigue, conduite et éloquence naturelle dans ses scènes, malgré la préférence du public pour les masques traditionnels comme Arlequin et Pantalon. Dans 'Arlequin cru mort', Goldoni adapte les scènes pour plaire au public français tout en conservant l'esprit comique et l'ordre des idées. Cette pièce, représentée pour la première fois le 25 février 1763, a connu un succès notable. Le 28 février, la comédie en vers et en un acte 'Le Bucheron ou les trois Souhaits', mêlée d'ariettes, a été applaudie à l'unanimité. Tirée d'un conte de Perrault, cette pièce a été acclamée pour sa musique et son poème agréable. L'intrigue de 'Le Bucheron' raconte comment Blaise, un bûcheron, reçoit trois souhaits de Mercure et les utilise de manière comique et moralisante. La pièce se termine par un vaudeville et des remarques sur la conduite sage, le style proportionné au sujet, et les plaisanteries fines. Les auteurs Guichard et C*** montrent une grande modestie concernant la paternité de la pièce. La musique de Philidor est louée pour son harmonie et son adaptation au langage français. Les acteurs ont joué avec beaucoup de feu et d'intelligence, et un nouvel acteur a débuté avec succès le 1 mars. La saison s'est terminée le samedi avant le Dimanche des Rameaux, avec un grand concours de spectateurs pour 'Le Bucheron'.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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114
p. 169-173
COMPLIMENT prononcé par M. DAUBERVAL, à l'ouverture du Théatre François, le 11 Avril 1763.
Début :
MESESSIEURS LA fonction aussi flateuse qu'honorable que j'ai à remplir, met celui qui [...]
Mots clefs :
Acteurs, Comédie, Actrice, Art, Regretter , Théâtre français
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : COMPLIMENT prononcé par M. DAUBERVAL, à l'ouverture du Théatre François, le 11 Avril 1763.
COMPLIMENT prononcé par
M. DAUBERVAL , à l'ouverture du
Théatre François , le 11 Avril 1763 .
MESESSIEURS , JRS ,
" LA fonction auffi flateufe qu'hono-
» rable
que j'ai à remplir , met celui qui
» en eft chargé à portée d'ofer vous ren-
» dre compte de fon zèle , de fes efforts
» pour mériter vos bontés , & de folliciter
» votre indulgence dont perfonne n'a plus
II. Vol.
"
H
170 MERCURE DE FRANCE.
» befoin que moi. C'eft en connoiffant &
» en fentant tout le prix de ce précieux
» avantage , que je ne puis cependant
» me diffimuler qu'aujourd'hui il de-
» voit regarder un des Acteurs le plus
» en poffeffion de vous plaire ; vous
» feriez moins affectés des pertes qu'il
» vous apprendroit , fi vous aviez fous
» les yeux une des reffources qui vous
reftent. Vous préffentez aifément ,
» Meffieurs , que je vais parler de Ma-
» demoiſelle GAUSSIN & de Made-
» moiſelle DANGEVILLE.
"
» On a l'obligation à la premiere d'un
» genre nouveau de Comédie ; fa figure
» charmante , les graces ingénues de fon
» jeu , le fon intéreffant de fa voix ont
» fait imaginer de mettre en action des
» tableaux anacréontiques : fes yeux
parloient à l'âme ; & l'amour fembloit
l'avoir fait naître pour prouver
» que la volupté n'a pas de parure plus
piquante que la naïveté . Cette perte
» étoit affez grande ; celle de Mademoi-
» felle DANGEVILLE achève de nous
accabler.
"3
»
» Cette Actrice fi pleine de fineffe
» & de vérité , qui renfermoit en elle
» feule de quoi faire la réputation de
» cinq ou fix A&trices , cette favorite
AVRIL. 1763 . 171
des grâces à laquelle perfonne ne
» peut reffembler , puifque dans tous
» les rôles elle ne fe reffembloit pas elle-
» même : Mademoiſelle DANGEVILLE
» fe dérobe à fa propre gloire , & fair
» fuccéder vos regrets à vos acclama-
» tions .
» Vous n'avez rien épargné , Mef-
» fieurs , pour la retenir ; vos applau-
» diffemens réitérés exprimoient ce que
»vous paroiffiez en droit d'en éxiger ,
» & fembloient lui dire , vous faites nos
" plaifirs ; Thalie vous a ouvert tous
» fes tréfors ; elle vous a difpenfé les
» richeffes de tous les âges ; vos per-
» fections toujours nouvelles triomphe-
» ront dutemps . Pourquoi nous quittez-
» vous ?
»
» Les Auteurs lui répétoient fans
» ceffe : nous trouvons fi rarement un
» Acteur pour chaque caractère , vous
» les faififfez tous ; nous avons tant de
» peine à vaincre les cabales , votre
préfence les enchaîne . Notre art eft fi
» difficile , vous applaniffiez nos obſta-
» cles , vous n'en rencontrez point pour
» atteindre l'excellence du vôtre ; &c
vous fçavez fi bien le ménager , qu'il
» femble que ce foit la nature même
» qui vous en épargne les frais. Pour
"
Hij
172 MERCURE DE FRANCE .
"" chère
» quoi nous abandonnez - vous ? Enfin
» Meffieurs , vous regrettez un Actrice
» qui vous enchantoit , & nous ne nous
» confolons pas de nous voir privés
» d'une Camarade qui nous étoit auffi
que précieufe. Au lieu d'avoir
» le fafte trop ordinaire au grand ta-
» lent , elle ignoroit fa fupériorité &
» doutoit d'elle - même quand nous la
prenions pour modèle . Elle fçavoit
» par le liant de fon caractère fe con-
» cilier tous les efprits ; & fans fe don-
» ner aucun foin pour ſe faire un parti ,
» elle n'en avoit que plus de partiſans :
» nous l'admirions & nous l'aimions .
" Sa famille eft depuis long-temps ,
Meffieurs , en poffeflion de vous plaire;
», & fon frère , qui fe retire auffi , vous
a tracé fouvent le fouvenir d'un oncle
fon modèlé. L'un & l'autre ont
39
"
prouvé par leurs fuccès, dans ces rôles
» peu brillans par eux- mêmes, qu'aucun
» genre comique n'eft ftérile , que lorf-
», que l'on manque de talens .
Ces pertes multipliées , au lieu de
nous décourager , Meffieurs , vont-ré-
» doubler notre application pour avoit
droit à vos fuffrages : ce n'eft qu'en
» vous offrant des progrès dans nos ta
lens , ce n'eft qu'en en découvrait
AVRIL. 1763. 173
de naiffans , que l'on peut vous con- .
» foler , Meffieurs , de ceux que vous
» aurez peut-être trop long-temps fujet
» de regretter. »
M. DAUBERVAL , à l'ouverture du
Théatre François , le 11 Avril 1763 .
MESESSIEURS , JRS ,
" LA fonction auffi flateufe qu'hono-
» rable
que j'ai à remplir , met celui qui
» en eft chargé à portée d'ofer vous ren-
» dre compte de fon zèle , de fes efforts
» pour mériter vos bontés , & de folliciter
» votre indulgence dont perfonne n'a plus
II. Vol.
"
H
170 MERCURE DE FRANCE.
» befoin que moi. C'eft en connoiffant &
» en fentant tout le prix de ce précieux
» avantage , que je ne puis cependant
» me diffimuler qu'aujourd'hui il de-
» voit regarder un des Acteurs le plus
» en poffeffion de vous plaire ; vous
» feriez moins affectés des pertes qu'il
» vous apprendroit , fi vous aviez fous
» les yeux une des reffources qui vous
reftent. Vous préffentez aifément ,
» Meffieurs , que je vais parler de Ma-
» demoiſelle GAUSSIN & de Made-
» moiſelle DANGEVILLE.
"
» On a l'obligation à la premiere d'un
» genre nouveau de Comédie ; fa figure
» charmante , les graces ingénues de fon
» jeu , le fon intéreffant de fa voix ont
» fait imaginer de mettre en action des
» tableaux anacréontiques : fes yeux
parloient à l'âme ; & l'amour fembloit
l'avoir fait naître pour prouver
» que la volupté n'a pas de parure plus
piquante que la naïveté . Cette perte
» étoit affez grande ; celle de Mademoi-
» felle DANGEVILLE achève de nous
accabler.
"3
»
» Cette Actrice fi pleine de fineffe
» & de vérité , qui renfermoit en elle
» feule de quoi faire la réputation de
» cinq ou fix A&trices , cette favorite
AVRIL. 1763 . 171
des grâces à laquelle perfonne ne
» peut reffembler , puifque dans tous
» les rôles elle ne fe reffembloit pas elle-
» même : Mademoiſelle DANGEVILLE
» fe dérobe à fa propre gloire , & fair
» fuccéder vos regrets à vos acclama-
» tions .
» Vous n'avez rien épargné , Mef-
» fieurs , pour la retenir ; vos applau-
» diffemens réitérés exprimoient ce que
»vous paroiffiez en droit d'en éxiger ,
» & fembloient lui dire , vous faites nos
" plaifirs ; Thalie vous a ouvert tous
» fes tréfors ; elle vous a difpenfé les
» richeffes de tous les âges ; vos per-
» fections toujours nouvelles triomphe-
» ront dutemps . Pourquoi nous quittez-
» vous ?
»
» Les Auteurs lui répétoient fans
» ceffe : nous trouvons fi rarement un
» Acteur pour chaque caractère , vous
» les faififfez tous ; nous avons tant de
» peine à vaincre les cabales , votre
préfence les enchaîne . Notre art eft fi
» difficile , vous applaniffiez nos obſta-
» cles , vous n'en rencontrez point pour
» atteindre l'excellence du vôtre ; &c
vous fçavez fi bien le ménager , qu'il
» femble que ce foit la nature même
» qui vous en épargne les frais. Pour
"
Hij
172 MERCURE DE FRANCE .
"" chère
» quoi nous abandonnez - vous ? Enfin
» Meffieurs , vous regrettez un Actrice
» qui vous enchantoit , & nous ne nous
» confolons pas de nous voir privés
» d'une Camarade qui nous étoit auffi
que précieufe. Au lieu d'avoir
» le fafte trop ordinaire au grand ta-
» lent , elle ignoroit fa fupériorité &
» doutoit d'elle - même quand nous la
prenions pour modèle . Elle fçavoit
» par le liant de fon caractère fe con-
» cilier tous les efprits ; & fans fe don-
» ner aucun foin pour ſe faire un parti ,
» elle n'en avoit que plus de partiſans :
» nous l'admirions & nous l'aimions .
" Sa famille eft depuis long-temps ,
Meffieurs , en poffeflion de vous plaire;
», & fon frère , qui fe retire auffi , vous
a tracé fouvent le fouvenir d'un oncle
fon modèlé. L'un & l'autre ont
39
"
prouvé par leurs fuccès, dans ces rôles
» peu brillans par eux- mêmes, qu'aucun
» genre comique n'eft ftérile , que lorf-
», que l'on manque de talens .
Ces pertes multipliées , au lieu de
nous décourager , Meffieurs , vont-ré-
» doubler notre application pour avoit
droit à vos fuffrages : ce n'eft qu'en
» vous offrant des progrès dans nos ta
lens , ce n'eft qu'en en découvrait
AVRIL. 1763. 173
de naiffans , que l'on peut vous con- .
» foler , Meffieurs , de ceux que vous
» aurez peut-être trop long-temps fujet
» de regretter. »
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Résumé : COMPLIMENT prononcé par M. DAUBERVAL, à l'ouverture du Théatre François, le 11 Avril 1763.
Le 11 avril 1763, M. Dauberval prononce un discours à l'ouverture du Théâtre François. Il exprime son honneur et son zèle à remplir sa fonction et sollicite l'indulgence du public. Dauberval évoque la perte récente de deux actrices, Mademoiselle Gaussin et Mademoiselle Dangeville, dont les talents sont grandement regrettés. Mademoiselle Gaussin est louée pour son rôle dans un nouveau genre de comédie, ses charmes et sa voix intéressante. Sa disparition est comparée à celle de Mademoiselle Dangeville, actrice reconnue pour sa finesse et sa vérité, capable de briller dans tous les rôles. Le public et les auteurs regrettent son départ, soulignant son talent unique et sa capacité à surmonter les obstacles. La famille de Mademoiselle Dangeville, notamment son frère, est également reconnue pour ses succès. Malgré ces pertes, Dauberval encourage ses collègues à redoubler d'efforts pour mériter les suffrages du public, en offrant des progrès et en découvrant de nouveaux talents.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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115
p. 159-185
EXTRAIT du BIENFAIT RENDU, OU LE NÉGOCIANT, Comédie en cinq Actes & en Vers, représentée par les Comédiens François pour la première fois le Lundi 18 Avril 1763.
Début :
AUTEUR ANONYME. PERSONNAGES. ACTEURS. LE COMTE DE BRUYAN COURT. M. Brisart. LA COMTESSE. [...]
Mots clefs :
Observations, Succès, Anonyme, Versification, Drame, Amour-propre, Comédie, Actrice nouvelle
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texteReconnaissance textuelle : EXTRAIT du BIENFAIT RENDU, OU LE NÉGOCIANT, Comédie en cinq Actes & en Vers, représentée par les Comédiens François pour la première fois le Lundi 18 Avril 1763.
EXTRAIT du BIENFAIT RENDU
ou LE NÉGOCIANT , Comédie en
cinq Actes & en Vers , repréſentée
par les Comédiens François pour la
première fois le Lundi 18 Avril 1763 ,
AUTEUR ANONY ME .
PERSONNAGES. ACTEURS.
LE COMTE DE BRUYAN
COURT. M. Brifart.
LA COMTESSE. Mlle Drouin
ANGÉLIQUE , Fille du Comte &
de la Comteffe. Mlle Hus.
LE CHEVALIER , Frère d'Angélique.
M. Molé.
JULIE , Amie d'Angélique . Mlle Préville.
LISIMON , Père de Julie . M. Dubois.
à Angélique.
Comte ..
VERVILLE , Commerçant deſtiné
ORGON , Oncle de Verville.
DUBOIS , Vales - de- Chambre du
JASMIN , Valet de Verville.
UN NOTAIRE.
La Scène eft à Paris chez le Comte
M. Belcour.
M. Préville .
M. Dauberval.
M, Bouret
160 MERCURE DE FRANCE.
VERVILLE , en arrivant de Bordeaux
à Paris pour conclure le mariage
projetté par fon oncle avec la fille du
Comte de BRUYANCOURT , a perdu
le portefeuille qui contenoit toute fa
fortune. Cet accident l'avoit retenu pendant
un mois caché dans une auberge
à Paris. Il avoit envoyé fon valet JASMIN
fur la route faire des perquifitions.
Un vieillard refpectable avoit rapporté
à VERVILLE ce précieux portefeuille ,
fans vouloir recevoir de lui aucune
marque de reconnoiffance , ni même
lui dire fon nom. Auffitôt que VERVILLE
a recouvré fa fortune , il ſe préfente
dans la maifon du Comte pour
exécuter les ordres de fon oncle.
C'est dans ce moment , & avant que
d'avoir vu le Père d'ANGÉLIQUE que
commence l'action de la Piéce . JASMIN
rend compte de l'inutilité de fes recherches
, fur quoi VERVILLE le confole
en lui apprenant l'action du vieillard
de laquelle il exagére beaucoup le mérite.
Quelques détails fur l'impertinence
des Domeftiques du Comte préviennent
fur le caractère des parens d'ANGELIQUE.
La Scène du CHEVALIER
DE BRUYANCOURT avec VER
M A I. 1763.
161
VILLE confirme encore davantage cette
expofition. Ce Chevalier déclare à '
VERVILLE très-durement qu'il doit renoncer
à l'honneur de s'allier à fa
famille , & qu'il fera bien de s'en défifter
volontairement , pour éviter l'affront
d'un refus abfolu.
VERVILLE répond avec la plus grande
fermeté , qu'il étoit par lui- même fort
éloigné de courir les hazards d'une pareille
alliance ; qu'il ne s'y prêtoit que
pour obéir aux ordres d'un Oncle auquel
il doit tout , mais que le ton abfolu
du Chevalier détermine fon irréfolution
, & qu'il eft difpofé à faire voir
au Comte le plus grand empreffement
pour terminer cette affaire ; le Comte
père d'ANGÉLIQUE , ne fait pas un
accueil plus favorable à VERVILLE.
On annonce au Comte l'arrivée d'un
homme dont la figure , les manières ,
& furtout la familiarité , paroiffent fort
extraordinaires à toute fa maifon . Il reconnoît
avec chagrin ORGON , l'oncle
de Verville ; l'impatience le fait paroître
pour venir chercher le Comte & fon
neveu ; il anonce dès fon entrée fon caractère
vif , libre & franc ; il croit fon
neveu déja inſtallé dans la maiſon ; il
eft fort étonné du froid qu'il remarque .
R
162 MERCURE DE FRANCE.
entre le Comte & lui , encore plus de ce
que ce neveu a pa Té un mois à Paris fins
s'être préfenté chez le Comte & fans
avoir avancé l'affaire de fon mariage ;
VERVILLE dit qu'il lui en apprendra
la caufe. Pour réparer le temps perdu
par la goutte qui l'a empêché d'arriver
plutôt, ORGON veut aller complimenter
la Comteffe & fa niéce future ....
Et , ( dit-il au Comte , ) cela feroit fait déja ;
>> fi ma figure
» Eût eu le don de plaire à Meſſieurs vos Valets ;
Maisje n'ai jamais pu me procurer d'accès , &c.
Il a rencontré JULIE qu'il prenoit
pour ANGÉLIQUE , & illa trouvée fort
à fon gré ; mais il apprend du Comte,
que cette JULIE eft une amie d'ANGEEIQUE
; qu'elle eft fille d'un Officier ,
homme de qualité , fort maltraité de la
fortune . Il emmene le Comte fort embarraffé
de cet hôte incommode.
Le Chevalier , frère d'ANGÉLIQUE ,
a conçu pour JULIE une paffion qu'il
lui a déclarée ; ce qui l'a déterminé à
prier fon Père de la retirer dès le foir
même de la maifon du Comte . VERVILLE
vient trouver JULIE , fçachant
M.A I. 1763. 163
ge
qu'elle eft l'amie d'ANGÉLIQUE. La
confiance avec laquelle il l'interrofur
le caractère de fon amie , eft ,
dit il , l'effet du fentiment dont il a été
prévenu pour elle à la première vue;il lui
déclare en même - temps avec un regret
affez vif, que fon oncle feul a tout fait ,
& que malgré lui , on a promis fa main
& fa foi pour ANGÉLIQUE . JULIE fe
défend de répondre aux queftions de
VERVILLE ; elle lui confeille de juger
plutôt par lui-même. Celui - ci lui repréfente
que la pétulance de fon oncle ne
lui laiffe pas efpérer qu'il confente à aucun
délai , & qu'il faudra peut- être conclure
dès le lendemain ; qu'en fe dédifant
au moment de la conclufion , il ſe trouveroit
chargé de tous les torts de la rupture ,
au lieu que s'il étoit inftruit que l'orgueil
d'ANGÉLIQUE fût révolté de ce mariage
, il pourroit faire défifter fon oncle
dans le tems furtout où la bile de ce
vieillard eft déja irritée contre les procédés
de toute cette famille. JULIE cédant
à cette raifon , ne peut plus lui cacher
qu'en effet ANGÉLIQUE eft nourrie dès
fon enfance des préjugés de la nobleffe ;
elle fe retire après cet aveu , quoique.
VERVILLE veuille la retenir.
Le Comte vient avec ORGON & la
164 MERCURE DE FRANCE.
Comteffe ; celle - ci n'eft point informée
des engagemens du Comte , qui l'exhorte
tout bas à ne rien brufquer. Quelques
fragmens de cette Scène en apprendront
les raifons & peindront le caractère
d'ORGON .
ORGON.
» Je difois donc , qu'iffu de parens ordinaires ,
» Je ne puis me vanter des honneurs de mes pères.
» Et que tout bonnement , commerçans comme
» moi ,
» Ils n'ont fait parler d'eux que par leur bonnefoi ;
Titre qui devroit bien être en ligne de compte ,
» Avant les qualités de Marquis & de Comte :
» Mais la fottiſe humaine en ordonne autrement.
LA COMTESSE répond avec mépris , en difant :
· Il feroit beau vraiment
» Qu'on vit au même rang, fans nulle différence,
>> Marcher & gens titrés , & commerce & finance.
ORGON . - ·.
→ Ne.craignez rien , Madame ; allez , vous garde-
>> rez
Ces frivoles honneurs par l'orgueil confacrés.
Quant à moi je ferai conſiſter ma nobleſſe
» A me montrer exact à tenir ma promeſſe ;
>>
M A I. 1763 . 165
» A ne point m'arroger un droit humiliant
Sur les Sots qui pourroient me prêter de l'argent,
» Et m'affranchir furtout du chagrin, de la honte
» Qu'un huiffier.
LE COMTE , bus à Orgon.
»Ah ! paix donc.
ORGON.
» Vous m'entendez , cher Comte ;
» Il eft fâcheux fans doute , il faut en convenir ,
» Qu'un Seigneur de chez lui ne puiffe pas fortir ;
» Sans craindre qu'un Sergent avec fa digne eſcorte
» Au mépris de fon rang ne l'enleve à fa porte.
LE COMTE , bas à Orgon.
» Vous voulez donc me perdre ?
ORGON.
» Oh ! que non.
LA COMTESSE.
ORGON.
»Que dit -il?
»Je conviens que le trait ne feroit pas civil :
Mais quand on pouffe à bout....
LE COMTE , à Orgon. part.
» Epargnez-moi .....j'enrage.
166 MERCURE DE FRANCE.
VERVILLE à part.
J'imagine à la fin entendre ce langage.
ORGON à la Comteffe.
>> Vous neconcevez rien , Madame , à ces propos ?
LA COMTESSE.
Non ; & pour dire vrai , je les trouve affez
» fots.
Sans doute.
ORGON, riant.
LA COMTESSE.
Et n'y vois point quel eft le mot pour rire.
ORGON .
Vous n'avez pas la clef de ce que je veux dire :
» Mais le Comte , s'il veut , pourra vous mettre au
≫ fait , &c.
ORGON revient à fon projet de mariage
dont il preffe la conclufion ; la Comteffe
continue fes dédains. Lorfqu'elle eft
retirée , le Comte cherche à l'excufer auprès
d'ORGON , fur ce qu'il n'avoit pas
encore communiqué fes engagemens à la
Comteffe. Le vieil oncle menace de
M A I.. 1763, 167
faire repentir le Comte de fes procédés,
s'il ne tient promptement fa parole.
» Eh quoi ! ſuffira-t-il qu'une fuite d'Ayeux
» Nous ait tranſmis un nom qu'ils ont rendu fa
›› meux ,
›› Pour nous autoriſer à manquer de parole ?
» Des titres & du rang l'avantage frivole
» Peut- il donner ainſi l'indigne faculté
>>.De ſe moquer des Loix de la Société !
VERVILLE s'étonne avec raifon
que
fon oncle s'obftine à la conclufion de
ce mariage mal-afforti ; celui- ci en donne
la raison & apprend le noeud des
engagemens du Comte qui lui doit cent
inille écus d'argent prêté dans fes preffans
befoins. ORGON dit que comptant
peu fur le recouvrement de cette dette,
cela lui avoit fait naître le projet de
confondre leurs communs intérêts en
uniffant fon neveu à la fille du Comte .
Il convient qu'il avoit peut-être fait en
cela une fottife, mais que le Comte ayant
paru d'abord accepter ce parti avec
empreſſement & reconnoiffance , il ne
veut pas en avoir le démenti.
Dans le temps que JULIE vient d'avoir
une explication avec le Chevalier
168 MERCURE DE FRANCE .
en préfence d'ANGÉLIQUE fur les mo
tifs de fa retraite , la Comteffe vient fe
plaindre à fes enfans , des égards que
marque le Comte leur Père pour ORGON.
Elle parle fort mal de l'oncle &
du neveu ; elle accufe même le dernier
d'avoir auffi peu d'efprit que de monde ;
ANGÉLIQUE paroît vouloir le juftifier
à cet égard. Sa mère la foupçonne de
prévention en faveur de VERVILLE ;
ANGÉLIQUE S'en défend , en affurant
que , fans lui faire injuftice , elle fçait
fe refpecter & connoît trop l'intervalle
que le fort a ' mis entr'elle & ce jeune
homme. La Comteffe le voit paroître &
fe propofe de le congédier définitivement.
On peut juger par le caractère
de cette Comteffe , avec quelle hauteur
elle traite VERVILLE dans cette Scène
; celui - ci n'employe jamais qu'une
honnêteté qui , fans l'avilir , feroit fentir
à tout autre qu'à cette femme prévenue
, combien il mériteroit d'autres
procédés ; il s'adreffe à ANGELIQUE
elle-même pour fçavoir fes fentimens
fur lefquels il promet de régler fes démarches
auprès du Comte fon Père.
ANGÉLIQUE héfite de répondre
; elle en eft difpenfée par l'arrivée
du Comte & d'ORGON.
Ce
M A T. 1762. 169
Ce dernier annonce à la Comteffe
que tout étant oublié de fa part fur
la réfiftance qu'on avoit apportée au
mariage de fon neveu , neveu , on va travailler
dans l'inftant au contrat . La Comteffe
fe récrie contre cette alliance ; le
Comte la preffe de plus en plus d'y confentir
. ORGON reproche au Comte la
foibleffe avec laquelle il écoute les propos
de fa femme & de fon fils. VERVILLE
veut engager fon oncle à folliciter
les fuffrages d'ANGÉLIQUE . Or-
GON traite cela de Jargon de Cythère ,
dont il fe moque , en ajoûtant que l'opulence
aura bientôt confolé ANGÉLIQUE
du frivole avantage d'un titre
faftueux...
» Une bonne maiſon où régne l'abondance
>> Vaut bien à tous égards la trompeufe elégance
De ces Palais brillans , où l'or partout femé
>> Infulte aux Créanciers d'un Seigneur affamé ;
Et qu'il eft plus flatteur d'obliger tout le monde,
» Et d'être de bienfaits une fource féconde ,
>> Que d'avoir le talent fi commun aujourd'hui
» De faire grand fracas , mais aux dépens d'autrui.
A quoi le
plus de vérité
Chevalier répond avec
que
de décence .
» Eh ! comment voulez -vous que faffſe la nobleſſe ?
H
170 MERCURE DE FRANCE.
(
+
» Tout l'or eft dans les mains des gens de votre
» efpéce ,
Pour avoir notre part , nous n'avons qu'un
» moyen ;
C'eft d'emprunter beaucoup ,& de ne rendre rien.
Le Comte refté feul avec la Comteffe
& fes enfans , les inftruit enfin
de la néceffité de cette alliance qui
teur paroiffoit fi bizarre . Si cet obſtiné
vieillard réalifoit les menaces de le pourfuivre
; dans l'inftant tous ces autres
Créanciers dévoreroient le refte de fa
fortune & ne lui laifferoient
• 33 Que la honte & l'ennui
>> Que l'orgueil abbaiffé doit traîner après lui .
Il preffe fa fille de fe prêter à cet
hymen qui peut feul le tirer d'embarras.
La Comteffe , allarmée de perdre
le fafte qui fait feul fon bonheur , change
à l'inftant de façon de penfer , elle
trouve alors VERVILLE fort aimable ,
Oncle un peu bourgeois , mais au
fond eftimable : la reconnoiffance , ditelle
, la décide ; on pourra décorer VERVILLE
de quelque grande charge ,
acheter un Régiment au Chevalier , que
'on fera payer au bon- homme d'Oncle ;
MAI. 1763 . 171
tout cela lui donne alors beaucoup d'impatience
de voir conclure cette utile alliance.
Tout étant d'accord , VERVILLE
n'en devient que plus inquiet fur le mariage
qu'il va contracter avec ANGÉ-
LIQUE . En confultant fon coeur , il reconnoît
que l'impreffion qu'a faite fur
lui JULIE , eft la caufe la plus forte de
fon irréfolution . ORGON le furprend
dans cette rêverie ; lui reproche fa nonchalance
dans cette conjoncture , lui
parle avantageufement d'ANGELIQUE,
dont il efpére que l'on fubjuguera la
raifon, Il lui affure toute fa fucceffion ,
& par d'autres arrangemens , en attendant
, il lui fait envisager la certitude
d'une vie fort agréable , & interrompt
ainfi les remercîmens de fon
neveu Set 173
» Va , va , je te difpenfe
D'étaler les tranfports de ta reconnoillance.
» Quand elle eft véritable , on s'en apperçoit bien;
» Quand elle ne l'eft pas , les grands mots ne font
>>rien.
Un vieil Officier furvient, VERVILLE
le reconnoît & l'annonce à fon oncle
- pour celui à qui il doit fa fortune par
-le recouvrement de fon portefeuille.
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
ORGON l'embraffe avec cordialité. Ce
vieillard leur dit qu'il font trop de cas
d'une chofe ordinaire ; il leur apprend
qu'il s'appelle LYSIMON , qu'il eft ancien
militaire , peu riche , & père de Ju-
LIE. ORGON le félicite fur le mérite de
fa fille elle paroît dans ce moment ,
VERVILLE s'empreffe en allant à elle
de lui témoigner la reconnoiffance qu'il
doit à fon père . Celui- ci continuant toujours
de fe défendre modeftement , engage
l'oncle & le neveu à fe taire fur
une action auffi commune que la fienne.
VERVILLE en prend occafion d'exprimer
ce qu'il fent pour JULIE .
Par générofité vous m'impoſez filence ;
J'y foufcris : mais pour moi , quel chagrin
» quand je penſe
» Qu'il n'eft aucun moyen qui puiffe m'acquitter,
(regardant Julie . )
» Ou qu'il n'en feroit qu'un queje ne puis tenter !
î
Ces derniers mots deVERVILLE éclairent
LYSIMON ; refté feul avec fa fille
il l'interroge fur fes difpofitions à l'égard
de VERVILLE ; JULIE les laiffe entrevoir
par l'empreffement qu'elle marque
de hâter fa retraite ; fon père l'applaudit
d'oppofer tant de raifons à un pen-
1
MAI. 1763. 173
chant qui pourroit être fi fatal à fon
bonheur. ANGÉLIQUE , qui furvient
lui reproche inutilement la réfolution où
elle cft de fe féparer d'elle ; elle ne peut
croire que ce foit la paffion de fon frère
qui la porte à cet éloignement . JULIE
dit que fon père fçait tous fes fentimens
& connoît comme elle la néceffité de
la réfolution qu'elle a prife . Elle parle
à ANGÉLIQUE de fon prochain mariage
; celle - ci découvre à cet égard fes
vrais fentimens fur le prétendu aviliffement
dans lequel elle croit que la plon
geroit cette alliance ; ce fentiment eft
combattu par Julie : mais ANGÉLIQUE
s'explique déterminément fur le compte
de VERVILLE.
Sans mépris , je ne veux point de lui
Je ne fuis point injufte , & je conviens d'avance
»Que j'ai quelque regret qu'il n'ait point de naif-
30
»fance ;
Mais je ne connois rien qui couvre ce défaut.
ORGON vient, un écrain de diamans à
la main , qu'il préfente fans façon à ANGÉLIQUE
; elle paroît fort choquée du
titre de fa niéce qu'il lui donne par avance
, & ſe refuſe à prendre l'écrain , ce
qui fcandalife fort ORGON. Dans le mo-
H iij
174 MERCURE DE FRANCE.
ment où JULIE cherche à excufer ANGÉLIQUE
fur ce refus , arrive la Comteffe
qui trouve l'écrain fort beau,& félicite
fa fille fur la magnificence avec
laquelle elle fera parée. ORGON dit
qu'il eft fort aife d'avoir fait connoiffance
avec le Marchand qui lui a vendu
les diamans ; il en fait un éloge que nous
nous reprocherions de fouftraire au
Lecteur.
Tout refpire chez lui la vertu , la décence.
Il eſt riche vraiment , & la fimplicité
» Régne dans fa maiſon avec l'honnêteté,
Ses ayeux ont de père en fils dans cette Ville
Depuis cent cinquante ans le même domicile
Et quoiqu'il pût fort bien donner à fes enfans.
De quoi leur procurer des états plus brillans ,
>> Dans fa profeffion il veut les faire vivre ;
Et fon fils à quinze ans tient déjà longrand livre.
» Sa femme me paroît une femme d'honneur ,
> Pleine de fentimens , de bon fens , de candeur..
»Je dois la préfenter quelque jour à ma nićce.
ANGELIQUE , à part.
>> Croit-il que je verrois des gens de cette eſpéce ?
» Je fuis au défefpoir ! ১১
Ce peu de mots décide la folle manie
M A 1. 1763. 175
d'ANGÉLIQUE; ORGON préfente LYSIMON
à la Comteffe , comme le bienfaiteur
de fon neveu ; la franchiſe net
lui permet pas de fe taire fur la morgue
& la hauteur qu'il remarque dans
ANGÉLIQUE , & que tout naturellement
il dit qu'elle tient de fes parens, mais dont
il efpérede la guérir par la fuite. ANGÉLIQUEpiquée
de ce reproche fe défend contre
ORGON de l'orgueil dont il l'accuſe ;
elle prétend que les gens du commun
ne cherchent à détruire l'intervalle qui
les fépare des grands, que par amourpropre
.
Jaloux de notre état , cette philofophie
Eft ordinairement le mafque de l'envie ,
» Qui , juſqu'à la grandeur ne pouvant s'élever ;
>>Jufques à fon néant voudroit la ravaler.
Elle continue , en déclarant très - ouvertement
à ORGON que cette alliance
ne fera jamais qu'un effort de raiſon
de fa part & l'effet de fa foumiffion
pour fon père ; ce qui détermine ORGON
à rompre entiérement , malgré les
efforts que fait la Comteffe , pour
calmer fa colère.
» Non , ( dit-il , ) je ne veux pas lui faire violence ;
&
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE .
> Et je commence à voir que Verville a raiſon
» Ce feroit fur fes jours répandre le poiſon
"Que de l'affocier avec une Princeffe
» Qui le regarderoit du haut de la nobleſſe.
Le Comte furvient , qui cherche à le
calmer , en excufant fa fille , dont il
fe rend caution, On a mandé le Notaire
. ORGON céde par bonté , n'ayant
pas , dit- il , le don de tenir fa colère.
ANGÉLIQUE murmure tout bas , ORGON
s'en offenfe & menace encore de
rompre ; mais elle fait une promeffe authentique
d'obéiffance qui racommode
tout. Le Comte la fait remarquer à ORGON
; ce dernier protefte que les égards
qu'on aura pour lui régleront fes procédés
; qu'il ne veut plus être humilié; que
VERVILLE , il eſt vrai , eft honoré par
ce mariage , mais qu'il ne fe foumettra
pas à d'éternels mépris
» Ne vous y trompez pas , ( pourfuit- il , ) · les gens
>> de notre eſpéce ,
Sans ces vieux parchemins de l'antique nobleſſe
» Comme elle , à mille égards ont droit de fe flat-
» ter
» De fervir la patrie & d'en bien mériter.
A Bordeaux vous verriez vous- même , mon che
22 Comte
M A I. 1763. 177
» Si mon état me doit inſpirer de la honte.
» Vous verriez Officiers , Soldats & Matelots
»Entretenus par moi fur nombre de Vaiffeaux ,
Par leurs travaux heureux enrichir la Province
» Et fouvent aux dépens des ennemis du Prince,
» Enfin fi notre étoile , en fecondant nos foins ,
»Nous a donné des biens par- delà nos beſoins ,
Ils ne font pas le fruit d'une induſtrie obſcure.
Leur fource ne fut point l'avarice , l'ufure ,
L'art d'apauvrir le Peuple & de tromper le Ror..
» Tous ces honteux moyens font inconnus de moi.
A travers les dangers j'ai conquis ma fortune ,
-59
00
Qu'à mes concitoyens j'ai fçu rendre commune,
» Cela vaut bien, je crois , la noble oifiveté
» D'un Seigneur orgueilleux bouffi de qualité ,
» Et qui prétend qu'en lui tout le Public révère
→ Cet honneur fi douteux d'être fils de fon père.
»J'ai dit : allons figner . Mais retenez furtout
Qu'il feroit dangereux de me pouffer à bouts
Tout prêt pour la fignature , le Comte
s'eft retiré précipitament avec le
Notaire ; ce Seigneur fe félicite d'avoirtrouvé
un moyen de rembourfer ORGON
, & de lui ôter par là tous les
droits qu'il avoit fur lui ; il en fait part :
à la Conteffe . Elle marque d'abord
toute fa joie d'être débarraffée d'une
alliance qui répugnoit tant à fa vanité.
Hv
178 MERCURE DE FRANCE .
Mais comme le Comte lui dit en même
temps que le moyen d'abforber cette
créance , n'eft qu'en en contractant une
<nouvelle , & que cela laiffe toujours fa
fortune auffi engagée qu'auparavant ; da
crainte d'aller habiter un vieux Château
fait que la Comteffe exhorte fon
mari à tenir fa parole . Cependant le
Comte l'ayant affurée qu'à tout événement
, il n'eft pas plus difpofé qu'elle à
la retraite ; elle rechange encore de fentiment
; elle confent avec plaifir que
l'on rompe ce mariage . VERVILLE qui
vient de la part de fon oncle chercher
le Comte & fçavoir la raison de ce
nouveau délai , reçoit fon congé du
Comte avec la politeffe la plus méprifante.
LYSIMON , préfent à cet entretien
, marque à VERVILLE toute fa
furpriſe & fon indignation fur l'ingråtitude
du Comte & de la Comteffe .
VERVILLE faifit cette occafion pour
déclarer à LYSIMON le defir d'obtenir
JULIE .
•
1
Il le preffe de confentir à fon bonheur
, mais il croit devoir l'avertir que
pour un temps le hazard le prive de la
moitié du bien contenu dans le potefeuille
qu'il lui a remis . LYSIMON répond
que le plus ou le moins eft égal
M A I. 1763 . 179
lorfqu'on eft au- deffus des befoins ; mais
il demande feulement que l'on différe
cet hymen qui auroit l'air d'une vengeance
& d'un projet concerté.ORGON
avoit prévenu les defirs de fon neveu à
l'égard du mariage avec JULLE ; il eſt
enchanté que leurs idées fe trouvent fi
conformes. LYSIMON oppofe les mêmes
raiſons pour différer , qu'il avoit
données à VERVILLE ; mais elles ont
peu de poids fur ORGON. JULIE vient
elle-même ; c'eft l'oncle de VERVILLE,
c'eft le bon ORGON , piqué , qui ſe
charge de la déclaration de fon neveu
pour JULIE, & qui en fait lui - même la
demande. VERVILLE , encore incertain
des difpofitions de JULIE , a lieu
d'être fatisfait des affurances honnêtes
de LYSIMON. La fille achéve de combler
l'espoir de cet Amant inquiet &
délicat en difant :
(
L'obéis , mais Monfieur , jamais l'obéiffance
» N'a trouvé dans un coeur fi peu de réſiſtance .
ORGON apperçoit le Comte , & , ditil
, fes cent mille écus.
En effet le Comte apporte des effets
pour la valeur de cette fomme . En regardant
ces papiers , ORGON marque
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
de la furpriſe & demande au Comte
de qui il les tient . En même temps ik
demande à VERVILLE s'il n'avoit pas
ces mêmes effets en arrivant de Bordaux
? VERVILLE en convient , & répond
qu'il en a difpofé , qu'apparemment
ces billets ont paffé en différentes
mains . ORGON eft par-là confirmé
dans fes foupçons & reconnoît que
fon neveu a fait prêter au Comte cette
fomme pour le remboursement de fa
créance . Le Notaire qui arrive éclaircit
ce mystère en déclarant que VERVILLE
lui a remis ces effets. ORGON
approuve l'action de fon neveu qui l'a
tiré de fon yvreffe. Il veut qu'il rende
au Comte l'obligation qu'il avoit de la valeur
des billets . Le Comte eft confondu..
ORGON , pour ſe vanger,lui apprend que
le mariage de VERVILLE eft arrêté avec
JULIE . Elle y met pour condition
qu'ORGON confirmera au contraire le
projet de VERVILLE en faveur du
Comte. ORGON refufe d'y confentir ;
VERVILLE demande de fon côté qu'il
mette au moins quelque délai à fes
pourfuites contre le Comte; ORGONréfiſte
encore;JULIE déclare ne pouvoir confentir
à s'allier avec lui , s'il veut perfécuter
fes bienfaiteurs. VERVILLE fe
M A I. 1763.
18t
,
joint à JULIE ; ORGON fe laiffe fléchir
, & rend fon neveu le maître de
difpofer de fes effets en renonçant
même à la dette ainfi qu'à la famille
du Comte . Ce dernier fortant de fa
confufion , reconnoît fon aveuglement,
confeffe ne mériter aucune grace de
la part d'ORGON , & follicite cependant
la continuation de fon amitié ; il
ordonne au Notaire de vendre tous
les biens qu'il pofféde encore pour l'acquitter
envers ORGON .
" Non que de fes bienfaits ( dit - il y
Le fouvenir me paffe & s'efface jamais,
Il embraffe ORGON , qui dans l'excès
de fa tendreffe , dit au Comte :
" Ah ! fi c'eſt là l'orgueil que la Nobleffe inſpire
» Par combien de refpects aurai- je à réparer
» Tout ce que le dépit m'avoit fait proférer ? ...
32. Oubliez ...
Le Comte l'engage à faire chez lui la
nôce de VERVILLE & de JULIE .
22.
ORGON termine la Piéce par ces vers.
Soit : mais d'un vain eſpoir vous vous êtes flatta,
Si vous comptez me vaincre en générosité,
182 MERCURE DE FRANCE .
OBSERVATIONS.
CETTE Piéce a des beautés qui ont mérité le fuc
cès d'applaudiffemens qu'elle a eu & qui en même-
temps ont donné beaucoup de curiofité ſur le
nom de l'Auteur , lequel perfifte conſtamment à
refter anonyme. Le Lecteur a dû remarquer dans
ce que nous avons rapporté des détails de la Comédie
du Négociant une forte d'énergie , qui n'eft
pas commune aux Dramatiques du temps. Il a
dû remarquer auffi dans la verfification un tour ,
qui a laiffé foupçonner qu'elle pourroit être l'ouvrage
de quelqu'Auteur expérimenté dans le ftyle
propre à la Comédie. Quelques négligences dans
cette verfification , ont déconcerté les conjectures
, fans néanmoins les détruire , parce qu'il yen
a de fi peu conciliables avec les grands traits ré
pandus dans le corps de la Piéce , que l'on feroit
tenté de regarder ces négligences comme volontairement
affectées.
Puifque nous fommes entraînés à parler du
coloris de ce Drame avant de traiter du fonds
de l'action & de la conduite ; nous placerons ici
l'obfervation faite par tous les Connoiffeurs fur
T'extrême différence de juftelle qui fe trouve entre
la manière dont on y fait parler les perfonnages de
qualité d'avec celle qui caractériſe les commerçans
ou les perfonnages bourgeois . Autant ces
derniers font bien vus & rendus avec vérité, autant
les autres paroiffent n'avoir été qu'apperçus de fort
loin & chargés par l'imagination des couleurs les
plus groffieres non pas qu'il n'y ait dans la nature
morale de ces caractères trop véritablement
ſemblables a ce qu'on en dit ; mais l'expreffion
n'en eft pas à beaucoup près auffi dure que
M A I. 1763. 183
telles , dont fe fert P'Auteur de cette Comédie.
11 eft vrai que l'yvreffe de la naiffance & la haute
chimère de la diſtance des conditions , peuvent
aveugler & n'aveuglent que trop ordinainent
ceux qu'elles diftinguent , au même degré que
tetre Comédie nous préfente toute la famille des
Bruyancourts ; mais il n'eft pas vrai que ce travers
fe manifefte avec une infolence auſſi outrée
que l'Auteur a mis dans tous ces Perſonnages ,
fans diftinction d'âge , de fexe , & de fituation .
Ce travers , dans les retraites obfcures de la campagne
a fans doute & doit avoir des nuances d'autant
plus âpres , qu'il eft fouvent la feule vengeance
que certains hommes peuvent prendre de la mifère
réelle de leur vie ; mais dans la poſition où
l'Auteur met les Bruyancourts , la politeffe , ce
miel perfide qui couvre l'aiguillon de l'orgueil ,
fait à l'amour- propre des inferieurs , ( ou de ce
qui eft réputé tel , ) des bleffures peut - être plus
profondes , mais dont les coups font bien moins
groffiers que dans cette Comédie .
Paffant à la conftitution du Drame , nous
croyons avoir remarqué , que l'on a trouvé le
fondement de l'action & du dénoûment. porter
à faux étant établi fur un prétendu bienfait , qui ,
dans la vérité des principes & même de nos ufages
"encore exiſtans, n'eſt qu'un devoir d'exactitude de la
part de LYSIMON , auquel tout homme d'une probité
ordinaire ne peut manquer , fans le dégrader
à fes propres yeux & fans rifquer d'être à jamais
déshonoré ; ainfi tout l'édifice établi fur le
prétendu merveilleux du caractère de ce vieil Officier
, tombe à cette réfléxion , & par conféquent
tombe en même temps une grande partie de
l'action de cette Piéce .
On ne peut pas fe diffimuler plus facilement
184 MERCURE DE FRANCE .
1
l'embarras & le froid que jette dans la marché
de cette action , l'épifodique paffion du Chevalier
pour JULIE ; & ce qu'elle complique , fans
néceté pour l'intrigue & fans effet pour le dénoùment
; car ce dénoûment , dépendant de la
paffion fecrette de VERVILLE , de l'oppofition du
caractère de cette honnête & douce JULIE avec le
caractère infupportable de la fuperbe ANGÉLIQUE ,
que fait la fantaisie du Chevalier , que fait la fage
réfiftance de JULIE ?
C'eft peut-être à ce que nous venons d'obſerver
& à quelques autres parties de la conduite de
cette Comédie , qu'on doit attribuer ce qu'il a
manqué de vivacité dans fon fuccès . Nous croyons
devoir compter au nombre des beautés de cette
Piéce tout le rôle du vieil commerçant ORGON ,
fait en apparence fur le modèle de quelques caractères
qui ont contribué au ſuccès de Pièces célébres
, que nous admirons encore , tels que le
Glorieux & d'autres excellens Ouvrages du même
Auteur. On remarque cependant une fupériorité
dans le caractère d'ORGON ,, d'autant plus
précieuſe , qu'il eſt auffi comique & plus vif encore
que ceux dont nous voulons parler , fans
être borné à la brufque franchiſe du ton , on pourroit
dire peut- être du jargon . Celui - ci au contraire
eft plein de chofes , plein d'idées , & des vérités
les plus effentielles Nous ne pourrions fans injuſtice
nous diſpenſer d'ajouter , que ce caractère , rendu
par M. Préville reçoit auffi des talens de la fineffe &
de l'inimitable intelligence de cet Auteur , une
tranfcendance , fi l'on peut dire , fur les caractères
à peu près du même genre, qu'on avoit vu jouer autrefois
, qui donne à ce rôle- ci , toute la perfection
dont il eft fufceptible , & qui ne doit néanmoins.
rien faire perdre des éloges que méritele Poëte.
M. A I. 1763. 185
Le caractére de VERVILLE , honnête , ferme ,
toujours modefte & jamais bas ni rampant , plein
de raiſon & de fentiment , eft encore dans cette
Piéce , une des chofes qui mérite des louanges à
jufte titre , & qui fait autant d'honneur à l'efprit
& à l'âme de l'Auteur qu'à l'intelligence de l'Acteur*
qui l'a rendu auffi intéreffant qu'il pouvoit être
* M. Belcourt.
Le 22 Avril une Actrice nouvelle a
débuté dans l'Enfant Prodigue & dans
le Procureur arbitre par les rôles de Mde
Croupillac & de la Baronne , dans lef
quels elle a eu des applaudiffemens.
Nous ne pouvons nous difpenfer
d'inférer la Lettre fuivante , d'autant que
l'Auteur nous paroît diſpoſé à la publier
par une autre voie .
ou LE NÉGOCIANT , Comédie en
cinq Actes & en Vers , repréſentée
par les Comédiens François pour la
première fois le Lundi 18 Avril 1763 ,
AUTEUR ANONY ME .
PERSONNAGES. ACTEURS.
LE COMTE DE BRUYAN
COURT. M. Brifart.
LA COMTESSE. Mlle Drouin
ANGÉLIQUE , Fille du Comte &
de la Comteffe. Mlle Hus.
LE CHEVALIER , Frère d'Angélique.
M. Molé.
JULIE , Amie d'Angélique . Mlle Préville.
LISIMON , Père de Julie . M. Dubois.
à Angélique.
Comte ..
VERVILLE , Commerçant deſtiné
ORGON , Oncle de Verville.
DUBOIS , Vales - de- Chambre du
JASMIN , Valet de Verville.
UN NOTAIRE.
La Scène eft à Paris chez le Comte
M. Belcour.
M. Préville .
M. Dauberval.
M, Bouret
160 MERCURE DE FRANCE.
VERVILLE , en arrivant de Bordeaux
à Paris pour conclure le mariage
projetté par fon oncle avec la fille du
Comte de BRUYANCOURT , a perdu
le portefeuille qui contenoit toute fa
fortune. Cet accident l'avoit retenu pendant
un mois caché dans une auberge
à Paris. Il avoit envoyé fon valet JASMIN
fur la route faire des perquifitions.
Un vieillard refpectable avoit rapporté
à VERVILLE ce précieux portefeuille ,
fans vouloir recevoir de lui aucune
marque de reconnoiffance , ni même
lui dire fon nom. Auffitôt que VERVILLE
a recouvré fa fortune , il ſe préfente
dans la maifon du Comte pour
exécuter les ordres de fon oncle.
C'est dans ce moment , & avant que
d'avoir vu le Père d'ANGÉLIQUE que
commence l'action de la Piéce . JASMIN
rend compte de l'inutilité de fes recherches
, fur quoi VERVILLE le confole
en lui apprenant l'action du vieillard
de laquelle il exagére beaucoup le mérite.
Quelques détails fur l'impertinence
des Domeftiques du Comte préviennent
fur le caractère des parens d'ANGELIQUE.
La Scène du CHEVALIER
DE BRUYANCOURT avec VER
M A I. 1763.
161
VILLE confirme encore davantage cette
expofition. Ce Chevalier déclare à '
VERVILLE très-durement qu'il doit renoncer
à l'honneur de s'allier à fa
famille , & qu'il fera bien de s'en défifter
volontairement , pour éviter l'affront
d'un refus abfolu.
VERVILLE répond avec la plus grande
fermeté , qu'il étoit par lui- même fort
éloigné de courir les hazards d'une pareille
alliance ; qu'il ne s'y prêtoit que
pour obéir aux ordres d'un Oncle auquel
il doit tout , mais que le ton abfolu
du Chevalier détermine fon irréfolution
, & qu'il eft difpofé à faire voir
au Comte le plus grand empreffement
pour terminer cette affaire ; le Comte
père d'ANGÉLIQUE , ne fait pas un
accueil plus favorable à VERVILLE.
On annonce au Comte l'arrivée d'un
homme dont la figure , les manières ,
& furtout la familiarité , paroiffent fort
extraordinaires à toute fa maifon . Il reconnoît
avec chagrin ORGON , l'oncle
de Verville ; l'impatience le fait paroître
pour venir chercher le Comte & fon
neveu ; il anonce dès fon entrée fon caractère
vif , libre & franc ; il croit fon
neveu déja inſtallé dans la maiſon ; il
eft fort étonné du froid qu'il remarque .
R
162 MERCURE DE FRANCE.
entre le Comte & lui , encore plus de ce
que ce neveu a pa Té un mois à Paris fins
s'être préfenté chez le Comte & fans
avoir avancé l'affaire de fon mariage ;
VERVILLE dit qu'il lui en apprendra
la caufe. Pour réparer le temps perdu
par la goutte qui l'a empêché d'arriver
plutôt, ORGON veut aller complimenter
la Comteffe & fa niéce future ....
Et , ( dit-il au Comte , ) cela feroit fait déja ;
>> fi ma figure
» Eût eu le don de plaire à Meſſieurs vos Valets ;
Maisje n'ai jamais pu me procurer d'accès , &c.
Il a rencontré JULIE qu'il prenoit
pour ANGÉLIQUE , & illa trouvée fort
à fon gré ; mais il apprend du Comte,
que cette JULIE eft une amie d'ANGEEIQUE
; qu'elle eft fille d'un Officier ,
homme de qualité , fort maltraité de la
fortune . Il emmene le Comte fort embarraffé
de cet hôte incommode.
Le Chevalier , frère d'ANGÉLIQUE ,
a conçu pour JULIE une paffion qu'il
lui a déclarée ; ce qui l'a déterminé à
prier fon Père de la retirer dès le foir
même de la maifon du Comte . VERVILLE
vient trouver JULIE , fçachant
M.A I. 1763. 163
ge
qu'elle eft l'amie d'ANGÉLIQUE. La
confiance avec laquelle il l'interrofur
le caractère de fon amie , eft ,
dit il , l'effet du fentiment dont il a été
prévenu pour elle à la première vue;il lui
déclare en même - temps avec un regret
affez vif, que fon oncle feul a tout fait ,
& que malgré lui , on a promis fa main
& fa foi pour ANGÉLIQUE . JULIE fe
défend de répondre aux queftions de
VERVILLE ; elle lui confeille de juger
plutôt par lui-même. Celui - ci lui repréfente
que la pétulance de fon oncle ne
lui laiffe pas efpérer qu'il confente à aucun
délai , & qu'il faudra peut- être conclure
dès le lendemain ; qu'en fe dédifant
au moment de la conclufion , il ſe trouveroit
chargé de tous les torts de la rupture ,
au lieu que s'il étoit inftruit que l'orgueil
d'ANGÉLIQUE fût révolté de ce mariage
, il pourroit faire défifter fon oncle
dans le tems furtout où la bile de ce
vieillard eft déja irritée contre les procédés
de toute cette famille. JULIE cédant
à cette raifon , ne peut plus lui cacher
qu'en effet ANGÉLIQUE eft nourrie dès
fon enfance des préjugés de la nobleffe ;
elle fe retire après cet aveu , quoique.
VERVILLE veuille la retenir.
Le Comte vient avec ORGON & la
164 MERCURE DE FRANCE.
Comteffe ; celle - ci n'eft point informée
des engagemens du Comte , qui l'exhorte
tout bas à ne rien brufquer. Quelques
fragmens de cette Scène en apprendront
les raifons & peindront le caractère
d'ORGON .
ORGON.
» Je difois donc , qu'iffu de parens ordinaires ,
» Je ne puis me vanter des honneurs de mes pères.
» Et que tout bonnement , commerçans comme
» moi ,
» Ils n'ont fait parler d'eux que par leur bonnefoi ;
Titre qui devroit bien être en ligne de compte ,
» Avant les qualités de Marquis & de Comte :
» Mais la fottiſe humaine en ordonne autrement.
LA COMTESSE répond avec mépris , en difant :
· Il feroit beau vraiment
» Qu'on vit au même rang, fans nulle différence,
>> Marcher & gens titrés , & commerce & finance.
ORGON . - ·.
→ Ne.craignez rien , Madame ; allez , vous garde-
>> rez
Ces frivoles honneurs par l'orgueil confacrés.
Quant à moi je ferai conſiſter ma nobleſſe
» A me montrer exact à tenir ma promeſſe ;
>>
M A I. 1763 . 165
» A ne point m'arroger un droit humiliant
Sur les Sots qui pourroient me prêter de l'argent,
» Et m'affranchir furtout du chagrin, de la honte
» Qu'un huiffier.
LE COMTE , bus à Orgon.
»Ah ! paix donc.
ORGON.
» Vous m'entendez , cher Comte ;
» Il eft fâcheux fans doute , il faut en convenir ,
» Qu'un Seigneur de chez lui ne puiffe pas fortir ;
» Sans craindre qu'un Sergent avec fa digne eſcorte
» Au mépris de fon rang ne l'enleve à fa porte.
LE COMTE , bas à Orgon.
» Vous voulez donc me perdre ?
ORGON.
» Oh ! que non.
LA COMTESSE.
ORGON.
»Que dit -il?
»Je conviens que le trait ne feroit pas civil :
Mais quand on pouffe à bout....
LE COMTE , à Orgon. part.
» Epargnez-moi .....j'enrage.
166 MERCURE DE FRANCE.
VERVILLE à part.
J'imagine à la fin entendre ce langage.
ORGON à la Comteffe.
>> Vous neconcevez rien , Madame , à ces propos ?
LA COMTESSE.
Non ; & pour dire vrai , je les trouve affez
» fots.
Sans doute.
ORGON, riant.
LA COMTESSE.
Et n'y vois point quel eft le mot pour rire.
ORGON .
Vous n'avez pas la clef de ce que je veux dire :
» Mais le Comte , s'il veut , pourra vous mettre au
≫ fait , &c.
ORGON revient à fon projet de mariage
dont il preffe la conclufion ; la Comteffe
continue fes dédains. Lorfqu'elle eft
retirée , le Comte cherche à l'excufer auprès
d'ORGON , fur ce qu'il n'avoit pas
encore communiqué fes engagemens à la
Comteffe. Le vieil oncle menace de
M A I.. 1763, 167
faire repentir le Comte de fes procédés,
s'il ne tient promptement fa parole.
» Eh quoi ! ſuffira-t-il qu'une fuite d'Ayeux
» Nous ait tranſmis un nom qu'ils ont rendu fa
›› meux ,
›› Pour nous autoriſer à manquer de parole ?
» Des titres & du rang l'avantage frivole
» Peut- il donner ainſi l'indigne faculté
>>.De ſe moquer des Loix de la Société !
VERVILLE s'étonne avec raifon
que
fon oncle s'obftine à la conclufion de
ce mariage mal-afforti ; celui- ci en donne
la raison & apprend le noeud des
engagemens du Comte qui lui doit cent
inille écus d'argent prêté dans fes preffans
befoins. ORGON dit que comptant
peu fur le recouvrement de cette dette,
cela lui avoit fait naître le projet de
confondre leurs communs intérêts en
uniffant fon neveu à la fille du Comte .
Il convient qu'il avoit peut-être fait en
cela une fottife, mais que le Comte ayant
paru d'abord accepter ce parti avec
empreſſement & reconnoiffance , il ne
veut pas en avoir le démenti.
Dans le temps que JULIE vient d'avoir
une explication avec le Chevalier
168 MERCURE DE FRANCE .
en préfence d'ANGÉLIQUE fur les mo
tifs de fa retraite , la Comteffe vient fe
plaindre à fes enfans , des égards que
marque le Comte leur Père pour ORGON.
Elle parle fort mal de l'oncle &
du neveu ; elle accufe même le dernier
d'avoir auffi peu d'efprit que de monde ;
ANGÉLIQUE paroît vouloir le juftifier
à cet égard. Sa mère la foupçonne de
prévention en faveur de VERVILLE ;
ANGÉLIQUE S'en défend , en affurant
que , fans lui faire injuftice , elle fçait
fe refpecter & connoît trop l'intervalle
que le fort a ' mis entr'elle & ce jeune
homme. La Comteffe le voit paroître &
fe propofe de le congédier définitivement.
On peut juger par le caractère
de cette Comteffe , avec quelle hauteur
elle traite VERVILLE dans cette Scène
; celui - ci n'employe jamais qu'une
honnêteté qui , fans l'avilir , feroit fentir
à tout autre qu'à cette femme prévenue
, combien il mériteroit d'autres
procédés ; il s'adreffe à ANGELIQUE
elle-même pour fçavoir fes fentimens
fur lefquels il promet de régler fes démarches
auprès du Comte fon Père.
ANGÉLIQUE héfite de répondre
; elle en eft difpenfée par l'arrivée
du Comte & d'ORGON.
Ce
M A T. 1762. 169
Ce dernier annonce à la Comteffe
que tout étant oublié de fa part fur
la réfiftance qu'on avoit apportée au
mariage de fon neveu , neveu , on va travailler
dans l'inftant au contrat . La Comteffe
fe récrie contre cette alliance ; le
Comte la preffe de plus en plus d'y confentir
. ORGON reproche au Comte la
foibleffe avec laquelle il écoute les propos
de fa femme & de fon fils. VERVILLE
veut engager fon oncle à folliciter
les fuffrages d'ANGÉLIQUE . Or-
GON traite cela de Jargon de Cythère ,
dont il fe moque , en ajoûtant que l'opulence
aura bientôt confolé ANGÉLIQUE
du frivole avantage d'un titre
faftueux...
» Une bonne maiſon où régne l'abondance
>> Vaut bien à tous égards la trompeufe elégance
De ces Palais brillans , où l'or partout femé
>> Infulte aux Créanciers d'un Seigneur affamé ;
Et qu'il eft plus flatteur d'obliger tout le monde,
» Et d'être de bienfaits une fource féconde ,
>> Que d'avoir le talent fi commun aujourd'hui
» De faire grand fracas , mais aux dépens d'autrui.
A quoi le
plus de vérité
Chevalier répond avec
que
de décence .
» Eh ! comment voulez -vous que faffſe la nobleſſe ?
H
170 MERCURE DE FRANCE.
(
+
» Tout l'or eft dans les mains des gens de votre
» efpéce ,
Pour avoir notre part , nous n'avons qu'un
» moyen ;
C'eft d'emprunter beaucoup ,& de ne rendre rien.
Le Comte refté feul avec la Comteffe
& fes enfans , les inftruit enfin
de la néceffité de cette alliance qui
teur paroiffoit fi bizarre . Si cet obſtiné
vieillard réalifoit les menaces de le pourfuivre
; dans l'inftant tous ces autres
Créanciers dévoreroient le refte de fa
fortune & ne lui laifferoient
• 33 Que la honte & l'ennui
>> Que l'orgueil abbaiffé doit traîner après lui .
Il preffe fa fille de fe prêter à cet
hymen qui peut feul le tirer d'embarras.
La Comteffe , allarmée de perdre
le fafte qui fait feul fon bonheur , change
à l'inftant de façon de penfer , elle
trouve alors VERVILLE fort aimable ,
Oncle un peu bourgeois , mais au
fond eftimable : la reconnoiffance , ditelle
, la décide ; on pourra décorer VERVILLE
de quelque grande charge ,
acheter un Régiment au Chevalier , que
'on fera payer au bon- homme d'Oncle ;
MAI. 1763 . 171
tout cela lui donne alors beaucoup d'impatience
de voir conclure cette utile alliance.
Tout étant d'accord , VERVILLE
n'en devient que plus inquiet fur le mariage
qu'il va contracter avec ANGÉ-
LIQUE . En confultant fon coeur , il reconnoît
que l'impreffion qu'a faite fur
lui JULIE , eft la caufe la plus forte de
fon irréfolution . ORGON le furprend
dans cette rêverie ; lui reproche fa nonchalance
dans cette conjoncture , lui
parle avantageufement d'ANGELIQUE,
dont il efpére que l'on fubjuguera la
raifon, Il lui affure toute fa fucceffion ,
& par d'autres arrangemens , en attendant
, il lui fait envisager la certitude
d'une vie fort agréable , & interrompt
ainfi les remercîmens de fon
neveu Set 173
» Va , va , je te difpenfe
D'étaler les tranfports de ta reconnoillance.
» Quand elle eft véritable , on s'en apperçoit bien;
» Quand elle ne l'eft pas , les grands mots ne font
>>rien.
Un vieil Officier furvient, VERVILLE
le reconnoît & l'annonce à fon oncle
- pour celui à qui il doit fa fortune par
-le recouvrement de fon portefeuille.
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
ORGON l'embraffe avec cordialité. Ce
vieillard leur dit qu'il font trop de cas
d'une chofe ordinaire ; il leur apprend
qu'il s'appelle LYSIMON , qu'il eft ancien
militaire , peu riche , & père de Ju-
LIE. ORGON le félicite fur le mérite de
fa fille elle paroît dans ce moment ,
VERVILLE s'empreffe en allant à elle
de lui témoigner la reconnoiffance qu'il
doit à fon père . Celui- ci continuant toujours
de fe défendre modeftement , engage
l'oncle & le neveu à fe taire fur
une action auffi commune que la fienne.
VERVILLE en prend occafion d'exprimer
ce qu'il fent pour JULIE .
Par générofité vous m'impoſez filence ;
J'y foufcris : mais pour moi , quel chagrin
» quand je penſe
» Qu'il n'eft aucun moyen qui puiffe m'acquitter,
(regardant Julie . )
» Ou qu'il n'en feroit qu'un queje ne puis tenter !
î
Ces derniers mots deVERVILLE éclairent
LYSIMON ; refté feul avec fa fille
il l'interroge fur fes difpofitions à l'égard
de VERVILLE ; JULIE les laiffe entrevoir
par l'empreffement qu'elle marque
de hâter fa retraite ; fon père l'applaudit
d'oppofer tant de raifons à un pen-
1
MAI. 1763. 173
chant qui pourroit être fi fatal à fon
bonheur. ANGÉLIQUE , qui furvient
lui reproche inutilement la réfolution où
elle cft de fe féparer d'elle ; elle ne peut
croire que ce foit la paffion de fon frère
qui la porte à cet éloignement . JULIE
dit que fon père fçait tous fes fentimens
& connoît comme elle la néceffité de
la réfolution qu'elle a prife . Elle parle
à ANGÉLIQUE de fon prochain mariage
; celle - ci découvre à cet égard fes
vrais fentimens fur le prétendu aviliffement
dans lequel elle croit que la plon
geroit cette alliance ; ce fentiment eft
combattu par Julie : mais ANGÉLIQUE
s'explique déterminément fur le compte
de VERVILLE.
Sans mépris , je ne veux point de lui
Je ne fuis point injufte , & je conviens d'avance
»Que j'ai quelque regret qu'il n'ait point de naif-
30
»fance ;
Mais je ne connois rien qui couvre ce défaut.
ORGON vient, un écrain de diamans à
la main , qu'il préfente fans façon à ANGÉLIQUE
; elle paroît fort choquée du
titre de fa niéce qu'il lui donne par avance
, & ſe refuſe à prendre l'écrain , ce
qui fcandalife fort ORGON. Dans le mo-
H iij
174 MERCURE DE FRANCE.
ment où JULIE cherche à excufer ANGÉLIQUE
fur ce refus , arrive la Comteffe
qui trouve l'écrain fort beau,& félicite
fa fille fur la magnificence avec
laquelle elle fera parée. ORGON dit
qu'il eft fort aife d'avoir fait connoiffance
avec le Marchand qui lui a vendu
les diamans ; il en fait un éloge que nous
nous reprocherions de fouftraire au
Lecteur.
Tout refpire chez lui la vertu , la décence.
Il eſt riche vraiment , & la fimplicité
» Régne dans fa maiſon avec l'honnêteté,
Ses ayeux ont de père en fils dans cette Ville
Depuis cent cinquante ans le même domicile
Et quoiqu'il pût fort bien donner à fes enfans.
De quoi leur procurer des états plus brillans ,
>> Dans fa profeffion il veut les faire vivre ;
Et fon fils à quinze ans tient déjà longrand livre.
» Sa femme me paroît une femme d'honneur ,
> Pleine de fentimens , de bon fens , de candeur..
»Je dois la préfenter quelque jour à ma nićce.
ANGELIQUE , à part.
>> Croit-il que je verrois des gens de cette eſpéce ?
» Je fuis au défefpoir ! ১১
Ce peu de mots décide la folle manie
M A 1. 1763. 175
d'ANGÉLIQUE; ORGON préfente LYSIMON
à la Comteffe , comme le bienfaiteur
de fon neveu ; la franchiſe net
lui permet pas de fe taire fur la morgue
& la hauteur qu'il remarque dans
ANGÉLIQUE , & que tout naturellement
il dit qu'elle tient de fes parens, mais dont
il efpérede la guérir par la fuite. ANGÉLIQUEpiquée
de ce reproche fe défend contre
ORGON de l'orgueil dont il l'accuſe ;
elle prétend que les gens du commun
ne cherchent à détruire l'intervalle qui
les fépare des grands, que par amourpropre
.
Jaloux de notre état , cette philofophie
Eft ordinairement le mafque de l'envie ,
» Qui , juſqu'à la grandeur ne pouvant s'élever ;
>>Jufques à fon néant voudroit la ravaler.
Elle continue , en déclarant très - ouvertement
à ORGON que cette alliance
ne fera jamais qu'un effort de raiſon
de fa part & l'effet de fa foumiffion
pour fon père ; ce qui détermine ORGON
à rompre entiérement , malgré les
efforts que fait la Comteffe , pour
calmer fa colère.
» Non , ( dit-il , ) je ne veux pas lui faire violence ;
&
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE .
> Et je commence à voir que Verville a raiſon
» Ce feroit fur fes jours répandre le poiſon
"Que de l'affocier avec une Princeffe
» Qui le regarderoit du haut de la nobleſſe.
Le Comte furvient , qui cherche à le
calmer , en excufant fa fille , dont il
fe rend caution, On a mandé le Notaire
. ORGON céde par bonté , n'ayant
pas , dit- il , le don de tenir fa colère.
ANGÉLIQUE murmure tout bas , ORGON
s'en offenfe & menace encore de
rompre ; mais elle fait une promeffe authentique
d'obéiffance qui racommode
tout. Le Comte la fait remarquer à ORGON
; ce dernier protefte que les égards
qu'on aura pour lui régleront fes procédés
; qu'il ne veut plus être humilié; que
VERVILLE , il eſt vrai , eft honoré par
ce mariage , mais qu'il ne fe foumettra
pas à d'éternels mépris
» Ne vous y trompez pas , ( pourfuit- il , ) · les gens
>> de notre eſpéce ,
Sans ces vieux parchemins de l'antique nobleſſe
» Comme elle , à mille égards ont droit de fe flat-
» ter
» De fervir la patrie & d'en bien mériter.
A Bordeaux vous verriez vous- même , mon che
22 Comte
M A I. 1763. 177
» Si mon état me doit inſpirer de la honte.
» Vous verriez Officiers , Soldats & Matelots
»Entretenus par moi fur nombre de Vaiffeaux ,
Par leurs travaux heureux enrichir la Province
» Et fouvent aux dépens des ennemis du Prince,
» Enfin fi notre étoile , en fecondant nos foins ,
»Nous a donné des biens par- delà nos beſoins ,
Ils ne font pas le fruit d'une induſtrie obſcure.
Leur fource ne fut point l'avarice , l'ufure ,
L'art d'apauvrir le Peuple & de tromper le Ror..
» Tous ces honteux moyens font inconnus de moi.
A travers les dangers j'ai conquis ma fortune ,
-59
00
Qu'à mes concitoyens j'ai fçu rendre commune,
» Cela vaut bien, je crois , la noble oifiveté
» D'un Seigneur orgueilleux bouffi de qualité ,
» Et qui prétend qu'en lui tout le Public révère
→ Cet honneur fi douteux d'être fils de fon père.
»J'ai dit : allons figner . Mais retenez furtout
Qu'il feroit dangereux de me pouffer à bouts
Tout prêt pour la fignature , le Comte
s'eft retiré précipitament avec le
Notaire ; ce Seigneur fe félicite d'avoirtrouvé
un moyen de rembourfer ORGON
, & de lui ôter par là tous les
droits qu'il avoit fur lui ; il en fait part :
à la Conteffe . Elle marque d'abord
toute fa joie d'être débarraffée d'une
alliance qui répugnoit tant à fa vanité.
Hv
178 MERCURE DE FRANCE .
Mais comme le Comte lui dit en même
temps que le moyen d'abforber cette
créance , n'eft qu'en en contractant une
<nouvelle , & que cela laiffe toujours fa
fortune auffi engagée qu'auparavant ; da
crainte d'aller habiter un vieux Château
fait que la Comteffe exhorte fon
mari à tenir fa parole . Cependant le
Comte l'ayant affurée qu'à tout événement
, il n'eft pas plus difpofé qu'elle à
la retraite ; elle rechange encore de fentiment
; elle confent avec plaifir que
l'on rompe ce mariage . VERVILLE qui
vient de la part de fon oncle chercher
le Comte & fçavoir la raison de ce
nouveau délai , reçoit fon congé du
Comte avec la politeffe la plus méprifante.
LYSIMON , préfent à cet entretien
, marque à VERVILLE toute fa
furpriſe & fon indignation fur l'ingråtitude
du Comte & de la Comteffe .
VERVILLE faifit cette occafion pour
déclarer à LYSIMON le defir d'obtenir
JULIE .
•
1
Il le preffe de confentir à fon bonheur
, mais il croit devoir l'avertir que
pour un temps le hazard le prive de la
moitié du bien contenu dans le potefeuille
qu'il lui a remis . LYSIMON répond
que le plus ou le moins eft égal
M A I. 1763 . 179
lorfqu'on eft au- deffus des befoins ; mais
il demande feulement que l'on différe
cet hymen qui auroit l'air d'une vengeance
& d'un projet concerté.ORGON
avoit prévenu les defirs de fon neveu à
l'égard du mariage avec JULLE ; il eſt
enchanté que leurs idées fe trouvent fi
conformes. LYSIMON oppofe les mêmes
raiſons pour différer , qu'il avoit
données à VERVILLE ; mais elles ont
peu de poids fur ORGON. JULIE vient
elle-même ; c'eft l'oncle de VERVILLE,
c'eft le bon ORGON , piqué , qui ſe
charge de la déclaration de fon neveu
pour JULIE, & qui en fait lui - même la
demande. VERVILLE , encore incertain
des difpofitions de JULIE , a lieu
d'être fatisfait des affurances honnêtes
de LYSIMON. La fille achéve de combler
l'espoir de cet Amant inquiet &
délicat en difant :
(
L'obéis , mais Monfieur , jamais l'obéiffance
» N'a trouvé dans un coeur fi peu de réſiſtance .
ORGON apperçoit le Comte , & , ditil
, fes cent mille écus.
En effet le Comte apporte des effets
pour la valeur de cette fomme . En regardant
ces papiers , ORGON marque
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
de la furpriſe & demande au Comte
de qui il les tient . En même temps ik
demande à VERVILLE s'il n'avoit pas
ces mêmes effets en arrivant de Bordaux
? VERVILLE en convient , & répond
qu'il en a difpofé , qu'apparemment
ces billets ont paffé en différentes
mains . ORGON eft par-là confirmé
dans fes foupçons & reconnoît que
fon neveu a fait prêter au Comte cette
fomme pour le remboursement de fa
créance . Le Notaire qui arrive éclaircit
ce mystère en déclarant que VERVILLE
lui a remis ces effets. ORGON
approuve l'action de fon neveu qui l'a
tiré de fon yvreffe. Il veut qu'il rende
au Comte l'obligation qu'il avoit de la valeur
des billets . Le Comte eft confondu..
ORGON , pour ſe vanger,lui apprend que
le mariage de VERVILLE eft arrêté avec
JULIE . Elle y met pour condition
qu'ORGON confirmera au contraire le
projet de VERVILLE en faveur du
Comte. ORGON refufe d'y confentir ;
VERVILLE demande de fon côté qu'il
mette au moins quelque délai à fes
pourfuites contre le Comte; ORGONréfiſte
encore;JULIE déclare ne pouvoir confentir
à s'allier avec lui , s'il veut perfécuter
fes bienfaiteurs. VERVILLE fe
M A I. 1763.
18t
,
joint à JULIE ; ORGON fe laiffe fléchir
, & rend fon neveu le maître de
difpofer de fes effets en renonçant
même à la dette ainfi qu'à la famille
du Comte . Ce dernier fortant de fa
confufion , reconnoît fon aveuglement,
confeffe ne mériter aucune grace de
la part d'ORGON , & follicite cependant
la continuation de fon amitié ; il
ordonne au Notaire de vendre tous
les biens qu'il pofféde encore pour l'acquitter
envers ORGON .
" Non que de fes bienfaits ( dit - il y
Le fouvenir me paffe & s'efface jamais,
Il embraffe ORGON , qui dans l'excès
de fa tendreffe , dit au Comte :
" Ah ! fi c'eſt là l'orgueil que la Nobleffe inſpire
» Par combien de refpects aurai- je à réparer
» Tout ce que le dépit m'avoit fait proférer ? ...
32. Oubliez ...
Le Comte l'engage à faire chez lui la
nôce de VERVILLE & de JULIE .
22.
ORGON termine la Piéce par ces vers.
Soit : mais d'un vain eſpoir vous vous êtes flatta,
Si vous comptez me vaincre en générosité,
182 MERCURE DE FRANCE .
OBSERVATIONS.
CETTE Piéce a des beautés qui ont mérité le fuc
cès d'applaudiffemens qu'elle a eu & qui en même-
temps ont donné beaucoup de curiofité ſur le
nom de l'Auteur , lequel perfifte conſtamment à
refter anonyme. Le Lecteur a dû remarquer dans
ce que nous avons rapporté des détails de la Comédie
du Négociant une forte d'énergie , qui n'eft
pas commune aux Dramatiques du temps. Il a
dû remarquer auffi dans la verfification un tour ,
qui a laiffé foupçonner qu'elle pourroit être l'ouvrage
de quelqu'Auteur expérimenté dans le ftyle
propre à la Comédie. Quelques négligences dans
cette verfification , ont déconcerté les conjectures
, fans néanmoins les détruire , parce qu'il yen
a de fi peu conciliables avec les grands traits ré
pandus dans le corps de la Piéce , que l'on feroit
tenté de regarder ces négligences comme volontairement
affectées.
Puifque nous fommes entraînés à parler du
coloris de ce Drame avant de traiter du fonds
de l'action & de la conduite ; nous placerons ici
l'obfervation faite par tous les Connoiffeurs fur
T'extrême différence de juftelle qui fe trouve entre
la manière dont on y fait parler les perfonnages de
qualité d'avec celle qui caractériſe les commerçans
ou les perfonnages bourgeois . Autant ces
derniers font bien vus & rendus avec vérité, autant
les autres paroiffent n'avoir été qu'apperçus de fort
loin & chargés par l'imagination des couleurs les
plus groffieres non pas qu'il n'y ait dans la nature
morale de ces caractères trop véritablement
ſemblables a ce qu'on en dit ; mais l'expreffion
n'en eft pas à beaucoup près auffi dure que
M A I. 1763. 183
telles , dont fe fert P'Auteur de cette Comédie.
11 eft vrai que l'yvreffe de la naiffance & la haute
chimère de la diſtance des conditions , peuvent
aveugler & n'aveuglent que trop ordinainent
ceux qu'elles diftinguent , au même degré que
tetre Comédie nous préfente toute la famille des
Bruyancourts ; mais il n'eft pas vrai que ce travers
fe manifefte avec une infolence auſſi outrée
que l'Auteur a mis dans tous ces Perſonnages ,
fans diftinction d'âge , de fexe , & de fituation .
Ce travers , dans les retraites obfcures de la campagne
a fans doute & doit avoir des nuances d'autant
plus âpres , qu'il eft fouvent la feule vengeance
que certains hommes peuvent prendre de la mifère
réelle de leur vie ; mais dans la poſition où
l'Auteur met les Bruyancourts , la politeffe , ce
miel perfide qui couvre l'aiguillon de l'orgueil ,
fait à l'amour- propre des inferieurs , ( ou de ce
qui eft réputé tel , ) des bleffures peut - être plus
profondes , mais dont les coups font bien moins
groffiers que dans cette Comédie .
Paffant à la conftitution du Drame , nous
croyons avoir remarqué , que l'on a trouvé le
fondement de l'action & du dénoûment. porter
à faux étant établi fur un prétendu bienfait , qui ,
dans la vérité des principes & même de nos ufages
"encore exiſtans, n'eſt qu'un devoir d'exactitude de la
part de LYSIMON , auquel tout homme d'une probité
ordinaire ne peut manquer , fans le dégrader
à fes propres yeux & fans rifquer d'être à jamais
déshonoré ; ainfi tout l'édifice établi fur le
prétendu merveilleux du caractère de ce vieil Officier
, tombe à cette réfléxion , & par conféquent
tombe en même temps une grande partie de
l'action de cette Piéce .
On ne peut pas fe diffimuler plus facilement
184 MERCURE DE FRANCE .
1
l'embarras & le froid que jette dans la marché
de cette action , l'épifodique paffion du Chevalier
pour JULIE ; & ce qu'elle complique , fans
néceté pour l'intrigue & fans effet pour le dénoùment
; car ce dénoûment , dépendant de la
paffion fecrette de VERVILLE , de l'oppofition du
caractère de cette honnête & douce JULIE avec le
caractère infupportable de la fuperbe ANGÉLIQUE ,
que fait la fantaisie du Chevalier , que fait la fage
réfiftance de JULIE ?
C'eft peut-être à ce que nous venons d'obſerver
& à quelques autres parties de la conduite de
cette Comédie , qu'on doit attribuer ce qu'il a
manqué de vivacité dans fon fuccès . Nous croyons
devoir compter au nombre des beautés de cette
Piéce tout le rôle du vieil commerçant ORGON ,
fait en apparence fur le modèle de quelques caractères
qui ont contribué au ſuccès de Pièces célébres
, que nous admirons encore , tels que le
Glorieux & d'autres excellens Ouvrages du même
Auteur. On remarque cependant une fupériorité
dans le caractère d'ORGON ,, d'autant plus
précieuſe , qu'il eſt auffi comique & plus vif encore
que ceux dont nous voulons parler , fans
être borné à la brufque franchiſe du ton , on pourroit
dire peut- être du jargon . Celui - ci au contraire
eft plein de chofes , plein d'idées , & des vérités
les plus effentielles Nous ne pourrions fans injuſtice
nous diſpenſer d'ajouter , que ce caractère , rendu
par M. Préville reçoit auffi des talens de la fineffe &
de l'inimitable intelligence de cet Auteur , une
tranfcendance , fi l'on peut dire , fur les caractères
à peu près du même genre, qu'on avoit vu jouer autrefois
, qui donne à ce rôle- ci , toute la perfection
dont il eft fufceptible , & qui ne doit néanmoins.
rien faire perdre des éloges que méritele Poëte.
M. A I. 1763. 185
Le caractére de VERVILLE , honnête , ferme ,
toujours modefte & jamais bas ni rampant , plein
de raiſon & de fentiment , eft encore dans cette
Piéce , une des chofes qui mérite des louanges à
jufte titre , & qui fait autant d'honneur à l'efprit
& à l'âme de l'Auteur qu'à l'intelligence de l'Acteur*
qui l'a rendu auffi intéreffant qu'il pouvoit être
* M. Belcourt.
Le 22 Avril une Actrice nouvelle a
débuté dans l'Enfant Prodigue & dans
le Procureur arbitre par les rôles de Mde
Croupillac & de la Baronne , dans lef
quels elle a eu des applaudiffemens.
Nous ne pouvons nous difpenfer
d'inférer la Lettre fuivante , d'autant que
l'Auteur nous paroît diſpoſé à la publier
par une autre voie .
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Résumé : EXTRAIT du BIENFAIT RENDU, OU LE NÉGOCIANT, Comédie en cinq Actes & en Vers, représentée par les Comédiens François pour la première fois le Lundi 18 Avril 1763.
La pièce 'Le Bienfait rendu' est une comédie en cinq actes représentée pour la première fois le 18 avril 1763. Elle met en scène plusieurs personnages, dont le Comte de Bruyan, la Comtesse, leur fille Angélique, le Chevalier, Julie, Lisimon, Verville, Orgon, Dubois, Jasmin et un notaire. L'intrigue commence lorsque Verville, arrivé de Bordeaux à Paris pour un mariage arrangé avec Angélique, perd son portefeuille contenant sa fortune. Un mois plus tard, il le récupère grâce à un vieillard anonyme. Verville se présente chez le Comte pour exécuter les ordres de son oncle Orgon, mais le Chevalier et le Comte refusent cette alliance. Orgon, impatient, rencontre Julie qu'il confond avec Angélique. Le Chevalier, amoureux de Julie, demande à son père de la retirer de la maison. Verville révèle à Julie qu'il doit se marier avec Angélique sur ordre de son oncle. Julie, après avoir révélé les préjugés nobles d'Angélique, quitte Verville. Les discussions entre les personnages révèlent les différences sociales et les motivations financières derrière le mariage. Orgon souhaite l'union pour des raisons économiques, car le Comte lui doit une somme importante. La Comtesse et le Chevalier montrent du mépris envers cette alliance. Orgon insiste sur l'importance de tenir sa promesse, tandis que le Comte est contraint par ses dettes. La Comtesse traite Verville avec mépris, mais Angélique tente de le défendre. Finalement, Orgon annonce que le contrat de mariage sera signé malgré les résistances. Cependant, des tensions surgissent lorsque Verville exprime son amour pour Julie. Lysimon, reconnaissant envers Verville, minimise son geste. Julie accepte finalement de se marier avec Verville, et Orgon approuve cette union. La pièce se conclut par la résolution des conflits familiaux et l'acceptation des unions basées sur les sentiments plutôt que sur les intérêts financiers.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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116
p. 189-195
COMÉDIE FRANÇOISE.
Début :
LE Bienfait rendu ou le Négociant, Comédie en 5 Actes en vers, de laquelle [...]
Mots clefs :
Comédie, Actrice, Débutante, Représentation, Plaisir
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : COMÉDIE FRANÇOISE.
COMÉDIE FRANÇOISE,
LE Bienfait rendu ou le Négociant
Comédie en 5 Actes en vers , de laquelle
nous avons donné l'Extrait dans
le précédent Volume , a eu neufRepréſentations
de ſuite , toutes avec d'aſſez
fortes recettes ; elle a été redemandée
& repréſentée encore dans le courant
du mois.
Cette Piéce , qui n'eſt point quittée
& qui doit refter au Théâtre , eft impri
mée& ſe trouve chez Prault le jeune ,
Libraire , quai de Conti,à la defcente du
igo MERCURE DE FRANCE.
Pont- neuf. La lecture en eſt agréable ;
•& l'on ne craint pas de reproches en
la recommandant.
Le 3 Mai , une Actrice nouvelle
( Mlle Doligny ) débuta par le rôle
d'Angélique dans la Gouvernante & par
celui de Zénéïde dans la Piéce qui porte
ce titre. Dès cette Repréſentation , le
fuccès de la Débutante fut ſi vivement
&fi unanimement établi , que tous ceux
qui fréquentent habituellement le Théâtre
, ſe font accordés à dire que de-
*puis les débuts des célébres Actrices dont
nous avons annoncé les retraites avec
* tant de regret , on n'en avoit point vu
d'auſſi brillant dans le comique & qui
promît des fuites auſſi avantageufes que
celui- ci. L'augure a été pleinement
juſtifié : les jours de début de la nouvelle
Actrice , font devenus les jours
fréquentés du Spectacle. Elle a continué
par Lucinde dans l'Oracle , ( tréſor précieux
pour notre Scène , que l'on craignoit
d'avoir perdu avec Mlle Gauffin ,
&dans lequel la nouvelle Actrice a paru
excellente)enfuite par Luciledans les Dehors
trompeurs & par Nanine dans la Comédie
de ce nom ; par le rôle de Marianne
dans l'Ecole des Mères , de JuJUIN.
1763 . 191
lie dans la Pupile , de Silvie dans l'Iſle
déferte , d'Agnès dans l'Ecole des Femmes
, &c.
Pendant le cours de ſon début , Mlle
Doligni a été reçue à l'éſſai , pour ne
point violer la régle ; mais en mêmetemps
pour rendre juftice à ſes talens ,
elle a été admiſe dès ce moment aux
grands appointemens de 2000 liv.
Cette Débutante eſt âgée de 15 ans
&& demi ; elle eft, quant à préſent , d'une
moyenne ſtature , d'une taille élégante
& bien prife , la figure fort agréable
au Théâtre , intéreſſante ſans langueur ,
un feu doux , mais vif& perçant dans la
*phyſionomie ; la bouche , qui s'embellit
à chacun de ſes mouvemens , prête à
fon viſage des grâces fort piquantes.
Une naïveté gracieuſe ſemble régler
tout ſon maintien ainſi que ſon jeu.
Ce ne font point de ces tours de têres
apprêtés , de ces eſpéces de Tic dans les
traits qui dénaturent les graces qu'on
pourroit avoir , par celles qu'on veut ſe
donner; ni de ces infléxions traînées ou
groffies qui altèrent le fon , & le rendent
plus ridicule que touchant. Cexe
jeune perſonne paroît ne jouer aucun
des ſentimens qu'elle exprime. Ses actions
& les tons de fa voix ſemblent
192 MERCURE DE FRANCE.
4
naître tous du moment & de la paf
fion qui y donne lieu. La fimplicité ,
qui fait le caractère dominant de fon
jeu , n'eſt jamais niaiſerie , ni ſtupidité ;
c'eſt la primeur, fi l'on peut dire , de la
Nature ornée de toutes les graces qu'elle
donne. Un des mérites que l'on remarque
en elle , eſt une perpétuelle application
à la Scène , mérite que perdent
ſouvent les plus grands Acteurs , en acquérant
plus de liberté ſur le Théâtre&
que l'on éxhorte cette jeune perſonne à
conferver. Elle joint à cette éxacte vérité
de la Nature , dont le plaifir a
fait ſouvent verſer des larmes , une
diſtribution intelligente des différens
mouvemens qu'éxige chaque partie de
ſes rôles. Enfin nous ne craignons pas
d'être démentis , en diſant qu'elle commence
, non pas comme les meilleures
Actrices finiſſent ( ainſi qu'on a tant appliqué
de fois cette phrafe commune )
mais comme il eſt àdefirer qu'elle continue
pour ne pas ceffer de faire le plus
grand plaifir.
Mlle Doligni avoit joué dans ſon enfance
fur le Théâtre François quelques
rôles de cet âge ſous le nom de Mai-
Conneuve: il s'en falloit bien alors qu'elle
donnât
JUIN. 1763. 193
donnât les eſpérances de ce qu'elle eſt
aujourd'hui. Elle eut occafion de prendre
des avis de Mlle GAUSSIN ; enfuite
elle avoit été jouer à Rouen pendant
quelques mois , où elle avoit eu du fucces.
A fon retour , lorſqu'elle ſe diſpofoit
à aller à Bruxelles , elle fut entendue
par des perfonnes de la Cour accoutumées
à connoître & à protéger
les talens , par une entr'autres à qui
tous les arts & tous les talens doivent
le plus de fecours & d'éclat. Le naturel
heureux qu'on trouva dans cette
jeune perſonne&les diſpoſitions qu'elle
montroit, déterminèrent à la fixer fur
le Théâtre de la Capitale. A cet effet
M. MOLÉ Acteur , dont nous avons fi
ſouvent occafion de parler avec éloges ,
fut chargé d'achever par ſes conſeils
ce que la Nature & le Sentiment paroiffoient
indiquer déja dans ce talent
naiſſant. C'eſt environ après fix ſemaines
ou deux mois au plus de leçons,que Mlle
DOLIGNI a paru & a réuni tant d'applaudiſſemens
& de fuffrages. La voix ,
encore un peu foible , dans cette Débutante
, ne laiffe pas eſpérer qu'elle puiffe
& même qu'elle doive tenter de jouer
dans le Tragique.
Le Lundi 9 Mai , on a donné la pre-
I
194 MERCURE DE FRANCE.
,
,
mière repréſentation de la Mort de Socrate
, Tragédie nouvelle en 3 Actes par
M. DE SAUVIGNI , qui fut applaudie
& bien reçue du Public. Elle a été continuée
juſqu'au 28 , jour de la geme &
dernière repréſentation. Il y a des beautés
dans cette Piéce la verfification
en eſt généralement approuvée ; mais
comme le fond du Sujet eſt plus triſte
qu'attendriſſant , en ce qu'il a en foi une
forte de féchereſſe pour notre Scène
&que d'ailleurs la catastrophe en eſttrop
connue , il n'y a pas eu un grand concours
de Spectateurs. Nous rendrons
un compte plus éxact de cette Tragédie ,
lorſqu'elle ſera imprimée , attendu que
l'on ne nous a pas mis en état de ſuppléer
à ce ſecours , & qu'il feroit peut-être
dangereux de s'en repoſer ſur la mémoire
pour l'Extrait d'une Piéce chargéé ,
comme celle - ci , de morale & de
métaphyfique , dont on ne ſaiſit pas le
trait indicatif , comme l'on peut faire
de l'ation , de la conduite , & de
l'intérêt , dans les Drames dont ces
moyens conſtituent le mérite.
Mlle Luzzi , jeune Sujet qui dès l'enfance
a fait beaucoup de plaifir fur un
autre Théâtre , que beaucoup de gens
regardoient comme inférieur à ſes dif
JUIN. 1763 . 195
poſitions , a débuté le Jeudi 26 Mai fur
celui de la Comédie Françoife , par
les rôles de Soubrettes dans le Tartuffe &
les Folies amoureuses . La figure & la
taille de cette Débutante ſont des plus
favorables & ne pouvoient que prévenir
très-avantageuſement pour elle . Ces
avantages ſont ſecondés d'un jeu , où
Pon reconnoît en pluſieurs endroits l'intelligence
du grand Maître qui a pris
ſoin de diriger ſes talens ( M. PRÉVILLE.
) Elle a été applaudie , & l'on a
lieu d'eſpérer de cette jeune Actrice
des progrès qui rempliront l'eſpoir
du Public à fon égard. Nous croirions
qu'il feroit imprudent d'avancer rien de
plus décidé fur ce premier début, n'ayant
pas eule temps ſuffifant pour recueillir
les ſentimens à ce ſujet & les Spectateurs
mêmes n'ayant pas encore eu celui
d'en juger définitivement. On parlera
dans le Volume du mois prochain de la
continuation de ce début.
LE Bienfait rendu ou le Négociant
Comédie en 5 Actes en vers , de laquelle
nous avons donné l'Extrait dans
le précédent Volume , a eu neufRepréſentations
de ſuite , toutes avec d'aſſez
fortes recettes ; elle a été redemandée
& repréſentée encore dans le courant
du mois.
Cette Piéce , qui n'eſt point quittée
& qui doit refter au Théâtre , eft impri
mée& ſe trouve chez Prault le jeune ,
Libraire , quai de Conti,à la defcente du
igo MERCURE DE FRANCE.
Pont- neuf. La lecture en eſt agréable ;
•& l'on ne craint pas de reproches en
la recommandant.
Le 3 Mai , une Actrice nouvelle
( Mlle Doligny ) débuta par le rôle
d'Angélique dans la Gouvernante & par
celui de Zénéïde dans la Piéce qui porte
ce titre. Dès cette Repréſentation , le
fuccès de la Débutante fut ſi vivement
&fi unanimement établi , que tous ceux
qui fréquentent habituellement le Théâtre
, ſe font accordés à dire que de-
*puis les débuts des célébres Actrices dont
nous avons annoncé les retraites avec
* tant de regret , on n'en avoit point vu
d'auſſi brillant dans le comique & qui
promît des fuites auſſi avantageufes que
celui- ci. L'augure a été pleinement
juſtifié : les jours de début de la nouvelle
Actrice , font devenus les jours
fréquentés du Spectacle. Elle a continué
par Lucinde dans l'Oracle , ( tréſor précieux
pour notre Scène , que l'on craignoit
d'avoir perdu avec Mlle Gauffin ,
&dans lequel la nouvelle Actrice a paru
excellente)enfuite par Luciledans les Dehors
trompeurs & par Nanine dans la Comédie
de ce nom ; par le rôle de Marianne
dans l'Ecole des Mères , de JuJUIN.
1763 . 191
lie dans la Pupile , de Silvie dans l'Iſle
déferte , d'Agnès dans l'Ecole des Femmes
, &c.
Pendant le cours de ſon début , Mlle
Doligni a été reçue à l'éſſai , pour ne
point violer la régle ; mais en mêmetemps
pour rendre juftice à ſes talens ,
elle a été admiſe dès ce moment aux
grands appointemens de 2000 liv.
Cette Débutante eſt âgée de 15 ans
&& demi ; elle eft, quant à préſent , d'une
moyenne ſtature , d'une taille élégante
& bien prife , la figure fort agréable
au Théâtre , intéreſſante ſans langueur ,
un feu doux , mais vif& perçant dans la
*phyſionomie ; la bouche , qui s'embellit
à chacun de ſes mouvemens , prête à
fon viſage des grâces fort piquantes.
Une naïveté gracieuſe ſemble régler
tout ſon maintien ainſi que ſon jeu.
Ce ne font point de ces tours de têres
apprêtés , de ces eſpéces de Tic dans les
traits qui dénaturent les graces qu'on
pourroit avoir , par celles qu'on veut ſe
donner; ni de ces infléxions traînées ou
groffies qui altèrent le fon , & le rendent
plus ridicule que touchant. Cexe
jeune perſonne paroît ne jouer aucun
des ſentimens qu'elle exprime. Ses actions
& les tons de fa voix ſemblent
192 MERCURE DE FRANCE.
4
naître tous du moment & de la paf
fion qui y donne lieu. La fimplicité ,
qui fait le caractère dominant de fon
jeu , n'eſt jamais niaiſerie , ni ſtupidité ;
c'eſt la primeur, fi l'on peut dire , de la
Nature ornée de toutes les graces qu'elle
donne. Un des mérites que l'on remarque
en elle , eſt une perpétuelle application
à la Scène , mérite que perdent
ſouvent les plus grands Acteurs , en acquérant
plus de liberté ſur le Théâtre&
que l'on éxhorte cette jeune perſonne à
conferver. Elle joint à cette éxacte vérité
de la Nature , dont le plaifir a
fait ſouvent verſer des larmes , une
diſtribution intelligente des différens
mouvemens qu'éxige chaque partie de
ſes rôles. Enfin nous ne craignons pas
d'être démentis , en diſant qu'elle commence
, non pas comme les meilleures
Actrices finiſſent ( ainſi qu'on a tant appliqué
de fois cette phrafe commune )
mais comme il eſt àdefirer qu'elle continue
pour ne pas ceffer de faire le plus
grand plaifir.
Mlle Doligni avoit joué dans ſon enfance
fur le Théâtre François quelques
rôles de cet âge ſous le nom de Mai-
Conneuve: il s'en falloit bien alors qu'elle
donnât
JUIN. 1763. 193
donnât les eſpérances de ce qu'elle eſt
aujourd'hui. Elle eut occafion de prendre
des avis de Mlle GAUSSIN ; enfuite
elle avoit été jouer à Rouen pendant
quelques mois , où elle avoit eu du fucces.
A fon retour , lorſqu'elle ſe diſpofoit
à aller à Bruxelles , elle fut entendue
par des perfonnes de la Cour accoutumées
à connoître & à protéger
les talens , par une entr'autres à qui
tous les arts & tous les talens doivent
le plus de fecours & d'éclat. Le naturel
heureux qu'on trouva dans cette
jeune perſonne&les diſpoſitions qu'elle
montroit, déterminèrent à la fixer fur
le Théâtre de la Capitale. A cet effet
M. MOLÉ Acteur , dont nous avons fi
ſouvent occafion de parler avec éloges ,
fut chargé d'achever par ſes conſeils
ce que la Nature & le Sentiment paroiffoient
indiquer déja dans ce talent
naiſſant. C'eſt environ après fix ſemaines
ou deux mois au plus de leçons,que Mlle
DOLIGNI a paru & a réuni tant d'applaudiſſemens
& de fuffrages. La voix ,
encore un peu foible , dans cette Débutante
, ne laiffe pas eſpérer qu'elle puiffe
& même qu'elle doive tenter de jouer
dans le Tragique.
Le Lundi 9 Mai , on a donné la pre-
I
194 MERCURE DE FRANCE.
,
,
mière repréſentation de la Mort de Socrate
, Tragédie nouvelle en 3 Actes par
M. DE SAUVIGNI , qui fut applaudie
& bien reçue du Public. Elle a été continuée
juſqu'au 28 , jour de la geme &
dernière repréſentation. Il y a des beautés
dans cette Piéce la verfification
en eſt généralement approuvée ; mais
comme le fond du Sujet eſt plus triſte
qu'attendriſſant , en ce qu'il a en foi une
forte de féchereſſe pour notre Scène
&que d'ailleurs la catastrophe en eſttrop
connue , il n'y a pas eu un grand concours
de Spectateurs. Nous rendrons
un compte plus éxact de cette Tragédie ,
lorſqu'elle ſera imprimée , attendu que
l'on ne nous a pas mis en état de ſuppléer
à ce ſecours , & qu'il feroit peut-être
dangereux de s'en repoſer ſur la mémoire
pour l'Extrait d'une Piéce chargéé ,
comme celle - ci , de morale & de
métaphyfique , dont on ne ſaiſit pas le
trait indicatif , comme l'on peut faire
de l'ation , de la conduite , & de
l'intérêt , dans les Drames dont ces
moyens conſtituent le mérite.
Mlle Luzzi , jeune Sujet qui dès l'enfance
a fait beaucoup de plaifir fur un
autre Théâtre , que beaucoup de gens
regardoient comme inférieur à ſes dif
JUIN. 1763 . 195
poſitions , a débuté le Jeudi 26 Mai fur
celui de la Comédie Françoife , par
les rôles de Soubrettes dans le Tartuffe &
les Folies amoureuses . La figure & la
taille de cette Débutante ſont des plus
favorables & ne pouvoient que prévenir
très-avantageuſement pour elle . Ces
avantages ſont ſecondés d'un jeu , où
Pon reconnoît en pluſieurs endroits l'intelligence
du grand Maître qui a pris
ſoin de diriger ſes talens ( M. PRÉVILLE.
) Elle a été applaudie , & l'on a
lieu d'eſpérer de cette jeune Actrice
des progrès qui rempliront l'eſpoir
du Public à fon égard. Nous croirions
qu'il feroit imprudent d'avancer rien de
plus décidé fur ce premier début, n'ayant
pas eule temps ſuffifant pour recueillir
les ſentimens à ce ſujet & les Spectateurs
mêmes n'ayant pas encore eu celui
d'en juger définitivement. On parlera
dans le Volume du mois prochain de la
continuation de ce début.
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Résumé : COMÉDIE FRANÇOISE.
La pièce 'Le Bienfait rendu ou le Négociant', une comédie en cinq actes en vers, a connu un succès notable avec neuf représentations consécutives et est disponible chez Prault le jeune. Cette œuvre est appréciée pour sa qualité et son absence de défauts. Le 3 mai, Mlle Doligny a fait ses débuts dans 'La Gouvernante' et 'Zénéïde', obtenant un succès immédiat et unanime, comparable à celui des grandes actrices retirées. Elle a ensuite interprété plusieurs rôles, notamment Lucinde dans 'L'Oracle', Lucile dans 'Les Dehors trompeurs', Nanine dans 'Nanine', et Marianne dans 'L'École des Mères'. À 15 ans et demi, elle est décrite comme ayant une taille élégante, une figure agréable et une physionomie expressive. Son jeu est naturel et gracieux, et elle montre une application constante à la scène. Avant ses récents débuts, elle avait joué sous le nom de Mlle Maiconneuve et avait reçu des conseils de Mlle Gaussin. Elle avait également joué à Rouen avant de revenir à Paris, encouragée par des personnes influentes de la cour. Le texte souligne l'importance de consigner par écrit une pièce de théâtre pour éviter de se fier uniquement à la mémoire. Il mentionne également le début de carrière de Mlle Luzzi à la Comédie Française le 26 mai 1763, où elle a interprété des rôles de soubrettes dans 'Le Tartuffe' et 'Les Folies amoureuses'. Sous la direction de M. Préville, Mlle Luzzi a été applaudie par le public, qui espère voir ses progrès futurs. Cependant, il est trop tôt pour tirer des conclusions définitives après ce premier début.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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117
p. 200-207
PIÉCES de Théâtre de M. PALISSOT DE MONTENOY, &c, contenues dans le Recueil de ses Œuvres, d'une partie desquelles nous avons rendu compte plus haut.
Début :
La première est Ninus second, Tragédie. Cette production qui est aussi la [...]
Mots clefs :
Auteur, Comédie, Pièce, Philosophes, Œuvres, Genres, Lecteurs
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texteReconnaissance textuelle : PIÉCES de Théâtre de M. PALISSOT DE MONTENOY, &c, contenues dans le Recueil de ses Œuvres, d'une partie desquelles nous avons rendu compte plus haut.
PIECES de Théâtre de M. PALISSOT
DE MONTENOY , & c , contenues
dans le Recueil de ses oeuvres
d'une partie desquelles nous avons
rendu compte plus haut.
,
La première eſt Ninus fecond , Tragédie
. Cette prodution qui eſt auſſi la
première de l'Auteur, âgé pour lors de 19
ans , fut repréſentée le3 Juin 1-51 ; mais
elle n'est point offerte aux Lecteurs telle
qu'elle étoit échappée à la jeuneſſe de M.
Paliſſot. Il avertit dans unAvant-propos,
qu'il a mis plus de temps à la corriger ,
qu'il n'en avoit employé à la compofer.
Quelques réfléxions judicieuſes ſur l'étendue
que doit avoir un Drame tragique,
meſurée fur la nature du Sujet ,méritent
d'être lues dans ce même Avantpropos.
Les idées de l'Auteur , ſelon ce qu'il
nous dit lui-même , ayant changé avee
l'âge , il n'a pas cru indifférent de choifir
ou non,un Sujet fondé dans l'Hiſtoire
; il a cru que le Prince qui régna à
JUIN. 1763 : 201
Ninive après la première révolution de
l'Empire d'Affyrie s'étant appellé Ninus
le jeune , il devoit lui conſerver ſon
nom ; quant à celui de Sardanapal , l'un
des principaux perſonnages de cette Piéce
, onlaiſſe à ceux qui en feroient bleffés
, le choix de pluſieurs autres noms
que l'Histoire donne à ce même Roi
d'Affyrie.
Sans faſte dans les expreſſions , fans
affectation de brillant dans les détails , la
verſification de cette Tragédie eſt noble&
convenable au genre ; elle ne manque
pas même de cette énergie qui ſouvent
caractériſe le ſtyle de l'Auteur dans
ſes autres ouvrages.
On trouve enfuite les Tuteurs , Comédie
en vers , repréſentée pour la première
fois le 5 Août 1754 , & remife
au Théâtre dans la même année. Cette
Piéce eut beaucoup de ſuccès ; ainſi les
Journaux de ce temps enayant donné
connoiffance , nous ne nous arrêterons
point à en faire l'extrait. Le Public parut
y reconnoître le véritable ton de la Comédie
; & l'Auteur parut appellé par
ces fuffrages avantageux à ſuivre la carrière
du comique. Les Lecteurs font
avertis,par un avis de l'Editeur,que cette
: Iv
202 MERCURE DE FRANCE .
Piéce a été revue par l'Auteur avec tout
le foin poffible. Elle ſe trouve augmentée
d'un Acte que fourniſſoit le Sujet ,
&de nouvelles Scènes ajoutées aux deux
rôles qui firent le plus d'effet , ſçavoir
celui de Mlle Dangeville , à qui l'on eſt
redevable encore de la véritable idée
d'un genre dont on regrette que ſes rares
talens n'ayent pas plus longteinps
retardé la perte , & l'autre celui de Valet,
premier rôle nouveau dans lequel débuta
l'inimitable M. Préville.
Nous exhortons à lire un Diſcours
préliminaire , qui ſe trouve à la tête de
cette Piéce , adreſſé à Madame la Comteſſe
de la Marck. Ce Discours contient
d'excellentes obſervations ſur les différens
genres de Comédie.L'Auteur, après
avoir parcouru les divers abus introduits
fur la Scène comique , diftingue ce que
nous avons ajouté aux grands fonds des
anciens. Il fait un éloge très-délicat de
quelques Ouvrages, tels que l'Oracle ,
les Graces , & c , qui tiennent , dit-il
le même rang parmi les riches productions
du genre dramatique , que les tableaux
de l'Albane & du Guide , parmi
les chefs-d'oeuvres de la Peinture. Il ne
veut pas non plus , comme certainsDéclamateurs
, éxagérer les abus attrib ué
,
JUIN. 1763 . 203
,
à certains genres. Quiconque , ſelon lui ,
méconnoîtra les beautés du Glorieux ,
de la Métromanie , du Méchant , &c ,
n'eſt pas digne d'admirer Molière. Mais
avec tous ces avantages , il conclut par
convenir que le véritable genre paroît
menacé d'un décadence prochaine.
Après en avoir obſervé diverſes cauſes
après avoir donné une idée éxacte &
bien vue des genres de Comédie qui
méritent éminemment la préférence , il
remarque que nos meilleurs Poëtes ont
hazardé de donner de très-bons Ouvrages
qui n'ont point aujourd'hui ces
ſuccès brillans , qu'ufurpent quelques
Opéra bouffons , quelques Parades indécentes
, que ſouvent on joue fix mois
de ſuite. Jamais , ajoute M. Paliffot ,
Athalie , jamais le Misantrope ne ſe ſont
foutenus auffi longtemps ſur nos Theatres.
Nous ſommes obligés de convenir
que ce Difcours préliminaire , fans
paroître avoir la prétention d'inſtruire
fur un art auffi difficile que celui dont
il traite , eſt cependant plus folide &
plus inftructif que ces Verbeux Ecrits
dont la plupart n'apprennent au Lecteur
que la vanité de l'Ecrivain qui
a compilé des préceptes communs , &
I vj
04 MERCURE DE FRANCE .
ue ſouvent il obſcurcit par le faſte dé-
Placé d'un ſtyle trop ambitieux .
On trouve dans ce même Recueil
une Bagatelle intitulée leBarbier deBagdad
, Facétie en un Acte qui n'a point
été repréſentée ; l'Auteur s'eſt permis
de l'imprimer ſur la foi de l'amusement
qu'elle avoit procuré dans une Société
dont le goût étoit reſpectable. Le Sujet
eſt tiré d'une des meilleures Hiſtoires
des Mille & une nuit. Il a fait paſſer dans
cet eſſai de drame , les meilleures plaifanteries
du genre de celles qu'on lit
avec plaifir dans les contes d'où il l'a emprunté.
Autant on a lieu de s'élever
contre certains petits Ouvrages de Treteaux
qu'on aime & que l'on applaudit
de nos jours , quoiqu'ils n'ayent pour
ſel que l'indécence & pour guides que
le défordre d'une imagination vuide &
ſtérile , autant doit-on encourager des
plaifanteries qui prêtent à la vraie & faine
gaîté , peut-être trop abandonnée
fur la Scène. Telles font les réflexions
que nous croyons qu'inſpirera la lecture
de cette Facétie.
La dernière Piéce du 1 volume eſt les
Mépriſes ou le Rival par reſſemblance ,
Comédie en vers de Diffyllabes , revue
par l'Auteur..
JUI N. 1763 . 205
Un avis de l'Editeur nous apprend
que cette Comédie, la dernière que l'Auteur
ait donnée , n'eſt pas dans ſon rang ,
parce que le ſecond volume eſt employé
en entier à la Comédie des Philofophes ,
&à tout ce qui eſt relatif à cette Piéce.
و
du
Nous avons parlé des Mépriſes dans
le 1 volume de Juillet 1762. Nous en
avons tranfcrit deux Scènes ; elle a été
depuis imprimée ſéparément avec des
remarques ; l'Editeur de ſes OEuvres en
rapporte une fur le tumulte avec lequel
cette Comédie fut reçue à la première
repréſentation qui obligea l'Auteur de
laretirer. Après la journée des Philofophes
, dit l'Editeur dans l'Edition de
1762 , l'Auteur fentoit tout le danger
de reparoître dans la carrière
moins fi promptement. Nous n'appellerons
jamais des jugemens du Public
aſſemblé , quelque ſuſpectes que foient
même les circonstances qui les font prononcer.
C'eſt dans cet eſprit que nous
avons rendu compte de la Comédie des
Méprises. Nous nejugeons point le droit
qu'a pu avoir l'Auteur de reclamer contre
ce prétendu jugement; mais nous
ne pouvons refuſer à la vérité,de confirmer
ce qui eſt dit dans l'avis qui précéde
cetre Piece , fur ce tumalte affecté de la
206 MERCURE DE FRANCE.
repréſentation qui empêcha de l'entendre
, encore moins ſur le plaifir que
nous croyons qu'en doivent faire plufieurs
détails à la lecture .
,
Nous ſommes ſuffisamment difpenfés
de rendre compte de la Comédie
des Philofophes. Cette Piéce eſt auffi
connue par ſon ſuccès , que par des diffenfions,
trop fameuſes ( nous ofons le
dire ) pour l'honneur de la Littérature ,
& dont il feroit à defirer que l'on n'eût
jamais à charger ſes faſtes. L'Auteur apparemment
pénétré , comme on doit
l'être , de cette vérité , a cru convenable
de ſe juſtifier ſur les traits de ſa Piéce
regardés comme ſatyriques , &
dont il défavoue les applications injurieuſes
qu'on en avoit faites ; c'eſt ce
qui fait la matière de l'Examen qui ſuit
immédiatement cette célébre Comédie.
L'Auteur employe pour terminer fon
apologie , un Ouvrage de M. de la
Marche - Courmont , intitulé , Réponse
aux différens Ecrits pour & contre la
Comédie des Philofophes , & qui avoit
paru imprimé dans le temps que le Public
étoit accablé du nombre de ces
Ecrits.
Nous avons donné plus haut,une notice
des autres morceaux qui rempliffent
JUIN. 1763 . 207
ce ſecond volume. Le reſte a rapport
à ce quia précédé & fuivi la Comédie
des Philofophes ; nous ne devons pas
douter que ces Ecrits n'intéreſſent la curiofité
; ce n'eſt point à nous , mais aux
Lecteurs judicieux & non- prévenus ,
qu'appartient le droit de juger des
moyens dont l'Auteur fait ufage pour fa
juſtification.
Il nous reſte à remarquer en général
ſur les Piéces de Théâtre de M. Paliffot ,
une grande connoiſſance des vrais principes
de l'art , l'uſage du ſtyle propre à
la bonne Comédie , & une variété de
genres , qui doit faire honneur à fon
génie. Pour ne rien laiſſer échaper de
ce qui peut fervir à l'émulation dans le
grand art du Théâtre , nous faiſons
part au Public de la Lettre écrite parM.
Paliffot aux Comédiens François en
leur envoyant le Recueil de fes OEuvres ,
& de leur réponſe à cet Auteur.
DE MONTENOY , & c , contenues
dans le Recueil de ses oeuvres
d'une partie desquelles nous avons
rendu compte plus haut.
,
La première eſt Ninus fecond , Tragédie
. Cette prodution qui eſt auſſi la
première de l'Auteur, âgé pour lors de 19
ans , fut repréſentée le3 Juin 1-51 ; mais
elle n'est point offerte aux Lecteurs telle
qu'elle étoit échappée à la jeuneſſe de M.
Paliſſot. Il avertit dans unAvant-propos,
qu'il a mis plus de temps à la corriger ,
qu'il n'en avoit employé à la compofer.
Quelques réfléxions judicieuſes ſur l'étendue
que doit avoir un Drame tragique,
meſurée fur la nature du Sujet ,méritent
d'être lues dans ce même Avantpropos.
Les idées de l'Auteur , ſelon ce qu'il
nous dit lui-même , ayant changé avee
l'âge , il n'a pas cru indifférent de choifir
ou non,un Sujet fondé dans l'Hiſtoire
; il a cru que le Prince qui régna à
JUIN. 1763 : 201
Ninive après la première révolution de
l'Empire d'Affyrie s'étant appellé Ninus
le jeune , il devoit lui conſerver ſon
nom ; quant à celui de Sardanapal , l'un
des principaux perſonnages de cette Piéce
, onlaiſſe à ceux qui en feroient bleffés
, le choix de pluſieurs autres noms
que l'Histoire donne à ce même Roi
d'Affyrie.
Sans faſte dans les expreſſions , fans
affectation de brillant dans les détails , la
verſification de cette Tragédie eſt noble&
convenable au genre ; elle ne manque
pas même de cette énergie qui ſouvent
caractériſe le ſtyle de l'Auteur dans
ſes autres ouvrages.
On trouve enfuite les Tuteurs , Comédie
en vers , repréſentée pour la première
fois le 5 Août 1754 , & remife
au Théâtre dans la même année. Cette
Piéce eut beaucoup de ſuccès ; ainſi les
Journaux de ce temps enayant donné
connoiffance , nous ne nous arrêterons
point à en faire l'extrait. Le Public parut
y reconnoître le véritable ton de la Comédie
; & l'Auteur parut appellé par
ces fuffrages avantageux à ſuivre la carrière
du comique. Les Lecteurs font
avertis,par un avis de l'Editeur,que cette
: Iv
202 MERCURE DE FRANCE .
Piéce a été revue par l'Auteur avec tout
le foin poffible. Elle ſe trouve augmentée
d'un Acte que fourniſſoit le Sujet ,
&de nouvelles Scènes ajoutées aux deux
rôles qui firent le plus d'effet , ſçavoir
celui de Mlle Dangeville , à qui l'on eſt
redevable encore de la véritable idée
d'un genre dont on regrette que ſes rares
talens n'ayent pas plus longteinps
retardé la perte , & l'autre celui de Valet,
premier rôle nouveau dans lequel débuta
l'inimitable M. Préville.
Nous exhortons à lire un Diſcours
préliminaire , qui ſe trouve à la tête de
cette Piéce , adreſſé à Madame la Comteſſe
de la Marck. Ce Discours contient
d'excellentes obſervations ſur les différens
genres de Comédie.L'Auteur, après
avoir parcouru les divers abus introduits
fur la Scène comique , diftingue ce que
nous avons ajouté aux grands fonds des
anciens. Il fait un éloge très-délicat de
quelques Ouvrages, tels que l'Oracle ,
les Graces , & c , qui tiennent , dit-il
le même rang parmi les riches productions
du genre dramatique , que les tableaux
de l'Albane & du Guide , parmi
les chefs-d'oeuvres de la Peinture. Il ne
veut pas non plus , comme certainsDéclamateurs
, éxagérer les abus attrib ué
,
JUIN. 1763 . 203
,
à certains genres. Quiconque , ſelon lui ,
méconnoîtra les beautés du Glorieux ,
de la Métromanie , du Méchant , &c ,
n'eſt pas digne d'admirer Molière. Mais
avec tous ces avantages , il conclut par
convenir que le véritable genre paroît
menacé d'un décadence prochaine.
Après en avoir obſervé diverſes cauſes
après avoir donné une idée éxacte &
bien vue des genres de Comédie qui
méritent éminemment la préférence , il
remarque que nos meilleurs Poëtes ont
hazardé de donner de très-bons Ouvrages
qui n'ont point aujourd'hui ces
ſuccès brillans , qu'ufurpent quelques
Opéra bouffons , quelques Parades indécentes
, que ſouvent on joue fix mois
de ſuite. Jamais , ajoute M. Paliffot ,
Athalie , jamais le Misantrope ne ſe ſont
foutenus auffi longtemps ſur nos Theatres.
Nous ſommes obligés de convenir
que ce Difcours préliminaire , fans
paroître avoir la prétention d'inſtruire
fur un art auffi difficile que celui dont
il traite , eſt cependant plus folide &
plus inftructif que ces Verbeux Ecrits
dont la plupart n'apprennent au Lecteur
que la vanité de l'Ecrivain qui
a compilé des préceptes communs , &
I vj
04 MERCURE DE FRANCE .
ue ſouvent il obſcurcit par le faſte dé-
Placé d'un ſtyle trop ambitieux .
On trouve dans ce même Recueil
une Bagatelle intitulée leBarbier deBagdad
, Facétie en un Acte qui n'a point
été repréſentée ; l'Auteur s'eſt permis
de l'imprimer ſur la foi de l'amusement
qu'elle avoit procuré dans une Société
dont le goût étoit reſpectable. Le Sujet
eſt tiré d'une des meilleures Hiſtoires
des Mille & une nuit. Il a fait paſſer dans
cet eſſai de drame , les meilleures plaifanteries
du genre de celles qu'on lit
avec plaifir dans les contes d'où il l'a emprunté.
Autant on a lieu de s'élever
contre certains petits Ouvrages de Treteaux
qu'on aime & que l'on applaudit
de nos jours , quoiqu'ils n'ayent pour
ſel que l'indécence & pour guides que
le défordre d'une imagination vuide &
ſtérile , autant doit-on encourager des
plaifanteries qui prêtent à la vraie & faine
gaîté , peut-être trop abandonnée
fur la Scène. Telles font les réflexions
que nous croyons qu'inſpirera la lecture
de cette Facétie.
La dernière Piéce du 1 volume eſt les
Mépriſes ou le Rival par reſſemblance ,
Comédie en vers de Diffyllabes , revue
par l'Auteur..
JUI N. 1763 . 205
Un avis de l'Editeur nous apprend
que cette Comédie, la dernière que l'Auteur
ait donnée , n'eſt pas dans ſon rang ,
parce que le ſecond volume eſt employé
en entier à la Comédie des Philofophes ,
&à tout ce qui eſt relatif à cette Piéce.
و
du
Nous avons parlé des Mépriſes dans
le 1 volume de Juillet 1762. Nous en
avons tranfcrit deux Scènes ; elle a été
depuis imprimée ſéparément avec des
remarques ; l'Editeur de ſes OEuvres en
rapporte une fur le tumulte avec lequel
cette Comédie fut reçue à la première
repréſentation qui obligea l'Auteur de
laretirer. Après la journée des Philofophes
, dit l'Editeur dans l'Edition de
1762 , l'Auteur fentoit tout le danger
de reparoître dans la carrière
moins fi promptement. Nous n'appellerons
jamais des jugemens du Public
aſſemblé , quelque ſuſpectes que foient
même les circonstances qui les font prononcer.
C'eſt dans cet eſprit que nous
avons rendu compte de la Comédie des
Méprises. Nous nejugeons point le droit
qu'a pu avoir l'Auteur de reclamer contre
ce prétendu jugement; mais nous
ne pouvons refuſer à la vérité,de confirmer
ce qui eſt dit dans l'avis qui précéde
cetre Piece , fur ce tumalte affecté de la
206 MERCURE DE FRANCE.
repréſentation qui empêcha de l'entendre
, encore moins ſur le plaifir que
nous croyons qu'en doivent faire plufieurs
détails à la lecture .
,
Nous ſommes ſuffisamment difpenfés
de rendre compte de la Comédie
des Philofophes. Cette Piéce eſt auffi
connue par ſon ſuccès , que par des diffenfions,
trop fameuſes ( nous ofons le
dire ) pour l'honneur de la Littérature ,
& dont il feroit à defirer que l'on n'eût
jamais à charger ſes faſtes. L'Auteur apparemment
pénétré , comme on doit
l'être , de cette vérité , a cru convenable
de ſe juſtifier ſur les traits de ſa Piéce
regardés comme ſatyriques , &
dont il défavoue les applications injurieuſes
qu'on en avoit faites ; c'eſt ce
qui fait la matière de l'Examen qui ſuit
immédiatement cette célébre Comédie.
L'Auteur employe pour terminer fon
apologie , un Ouvrage de M. de la
Marche - Courmont , intitulé , Réponse
aux différens Ecrits pour & contre la
Comédie des Philofophes , & qui avoit
paru imprimé dans le temps que le Public
étoit accablé du nombre de ces
Ecrits.
Nous avons donné plus haut,une notice
des autres morceaux qui rempliffent
JUIN. 1763 . 207
ce ſecond volume. Le reſte a rapport
à ce quia précédé & fuivi la Comédie
des Philofophes ; nous ne devons pas
douter que ces Ecrits n'intéreſſent la curiofité
; ce n'eſt point à nous , mais aux
Lecteurs judicieux & non- prévenus ,
qu'appartient le droit de juger des
moyens dont l'Auteur fait ufage pour fa
juſtification.
Il nous reſte à remarquer en général
ſur les Piéces de Théâtre de M. Paliffot ,
une grande connoiſſance des vrais principes
de l'art , l'uſage du ſtyle propre à
la bonne Comédie , & une variété de
genres , qui doit faire honneur à fon
génie. Pour ne rien laiſſer échaper de
ce qui peut fervir à l'émulation dans le
grand art du Théâtre , nous faiſons
part au Public de la Lettre écrite parM.
Paliffot aux Comédiens François en
leur envoyant le Recueil de fes OEuvres ,
& de leur réponſe à cet Auteur.
Fermer
Résumé : PIÉCES de Théâtre de M. PALISSOT DE MONTENOY, &c, contenues dans le Recueil de ses Œuvres, d'une partie desquelles nous avons rendu compte plus haut.
Le texte présente un recueil des œuvres théâtrales de Charles Palissot. La première pièce mentionnée est 'Ninus fécond', une tragédie écrite à l'âge de 19 ans et représentée le 3 juin 1751, caractérisée par une versification noble et énergique. Le recueil comprend également 'Les Tuteurs', une comédie en vers représentée le 5 août 1754 et révisée la même année, ainsi que 'Le Barbier de Bagdad', une facétie inspirée des 'Mille et une nuits'. Une autre œuvre notable est 'Les Méprises ou le Rival par ressemblance', une comédie en vers. Le second volume est consacré à 'La Comédie des Philosophes', qui a connu un grand succès mais aussi des controverses. La pièce 'Les Méprises' a provoqué un tumulte lors de sa première représentation, entraînant son retrait. Palissot a reconnu les risques de revenir trop rapidement sur scène après ce succès. 'La Comédie des Philosophes' est célèbre pour ses traits satiriques, que l'auteur a défendus en utilisant un ouvrage de M. de la Marche-Courmont. Le recueil illustre la maîtrise de Palissot des principes de l'art théâtral et la diversité des genres abordés. Il inclut également une lettre de Palissot adressée aux Comédiens Français et leur réponse.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
118
p. 104-110
ANNONCES DE LIVRES.
Début :
BIBLIOGRAPHIE instructive ; ou Traité de la connoissance des Livres rares [...]
Mots clefs :
Paris, Libraire, Comédie, Édition, Imprimeurs
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ANNONCES DE LIVRES.
ANNONCES DE LIVRES.
BIBLIOGRAPHIE inftructive ; ou
Traité de la connoiffance des Livres rares
& finguliers , contenant un Catalogue
raiſonné de la plus grande partie de
JUILLET. 1763. 109
ces Livres précieux qui ont paru fucceffivement
dans la République des Lettres
depuis l'invention de l'Imprimerie ,
jufques à nos jours ; avec des notes fur
la différence & la rareté de leurs éditions
& des remarques fur l'origine de
cette rareté actuelle , & fon degré plus
ou moins confidérable : la manière de
diftinguer les Editions originales , d'avec
les contrefaites , avec une defcription
typographique particulière du compofé
de ces rares volumes , au moyen
de laquelle il fera aifé de reconnoître
facilement les exemplaires , ou mutilés
en partie , ou abfolument imparfaits ,
qui fe rencontrent journellement dans
le Commerce , & de les diftinguer für
rement de ceux qui feront exactement
complets dans toutes leurs parties. Dif
pofé par ordre de matières & de facul
tés , fuivant le fyftême bibliographique
généralement adopté ; avec une Table
générale des Auteurs , & un fyftême
complet de Bibliographie choifie. Par
Guillaume- François Debure le jeune ,
Libraire de Paris. Volume de Théologie.
In-8°. Paris , 1763. Chez l'Auteur ,
quai des Auguftins. Prix , cinq liv. en
feuilles , & 6 liv . relié.
I
E v
106 MERCURE DE FRANCE.
1
2
FRINCIPES généraux & raifonnés
de la Grammaire Françoife , avec des
obfervations fur l'Ortographe , les accens
, la ponctuation , & la prononciation
; & un Abrégé des régles de la Verfification
Françoife , dédiés à Mgr le
Duc d'Orléans , premier Prince du Sang.
Par M. Reftaut , Avocat au Parlement ,
& aux Confeils du Roi. Neuviéme Edition
,
revue & corrigée par l'Auteur.
In-8°. Paris , 1763. Chez Defaint &
Saillant, Libraires , rue S. Jean de Beauvais
, & Butard , rue S. Jacques , à la
Vérité.
N. B. En annonçant de nouveau cet
Ouvrage auffi utile que connu , nous
nous contenterons d'obferver qu'il y a
eu plufieurs Editions contrefaites , mal
exécutées & pleines de fautes ; & que
pour diftinguer celle de Paris d'avec les
autres , on y a mis un paraphe derrière
le feuillet du frontifpice . Cette Edition
fe trouve non feulement chez les Libraires
de Paris , mais encoré chez J. Félix
Faucon , Imprimeur du Clergé à
Poitiers.
ABREGE de la Grammaire Françoi
fe. Par M. de Wailly. Nouvelle Edition
in- 12 . Prix , 1 liv. 4 f. On trouve chez
JUILLET. 1763. 107
les mêmes Libraires la Grammaire Françoiſe
, in- 12 du même Auteur , dont le
Prix eft de 2 liv. 10 f. Paris , 1763.
Chez J. Barbou , Libraire- Imprimeur ,
rue S. Jacques , aux Cigognes. Cet Ouvrage
, ainfi que le précédent , eft eftimé
des Grammairiens connus.
par
L'ESPRIT de la Mothe le Vayer , par
M. de M. C. D. S. P. D. L. in - 8°.
1763. On en trouve des Exemplaires
chez Pankouke , rue & à côté de la
Comédie Françoife.
HISTOIRE des Drufes , Peuples du
Liban , formé par une Colonie de François
, avec des Notes Politiques & Géographiques
. Par M. Puget de S. Pierre,
avec figures. In- 12. Paris , 1763. Chez
Cailleau , Libraire , rue S. Jacques, près
les Mathurins , à S. André.
Nous nous propofons de rendre com
pte de cet Ouvrage .
ÉSSAI de Poëfies diverfes
M. V ***
, par
Carmina quæ vultis , cognofcite : carmina vobis
Huic aliud mercedis erit. ·
Virgil. Egl . VI.
1
In-8°. Genêve , 1763. Et fe vend à Pa-
E vj
108 MERCURE DE FRANCE .
ris , chez Charpentier , Libraire , quai
des Auguftins , à l'entrée de la rue du
Hurpoix , à S. Chryfoftôme.
DISCOURS prononcé dans l'Académie
Royale des Sciences & Belles-Lettres
de Nancy , Par M. l'Abbé Coyer ,
à fa réception , le Dimanche 8 Mai
1763. A Ñancy , chez Barbin , Imprimeur-
Libraire . Et fe trouve à Paris ,
chez Duchefne , Libraire , rue S. Jacques
, au Temple du Goût.
Ce difcours ne fait qu'ajouter à la réputation
juftement acquife de fonAuteur.
> LA NOUVELLE SUIVANTE Comédie
en deux Actes & en Vers. Par
M. Beliard. La Haye , 1763. Et fe
trouve à Paris , chez Mérigot , Père ,
quai des Auguftins , près la rue Gît - lecoeur.
La Manie dES ARTS , ou la Matinée
à la mode , Comédie en un Acte
& en Profe ; par M. Rochon de Chabannes.
Paris , 1763. Chez Sébastien
Jorry , rue & vis - à - vis la Comédie
Françoife , au Grand Monarque & aux
Cigognes.
Nous donnerons dans l'Aricle des
JUILLET. 1763. 109
Spectacles , l'Extrait de cette Piéce , digne
du fuccès qu'elle a eu au Théâtre
François.
› THÉATRE de M. Favart ou Recueil
des Comédies , Parodies , & Opéra-
comiques qu'il a données jufqu'à ce
jour , 8 volumes in- 8°. Paris 1763 .
Chez Duchefne , Libraire rue S. Jacques
, au Temple du Goût.
>
L'abondance des matières nous force
à regret de remettre à parler plus au
long de cette Edition foigneufement
exécutée , ornée des portraits de M. & de
Mde Favart, avec des frontifpices & des
vignettes très-bien gravés.
,
N. B. Nous avons annoncé dans le
Mercure de Mai , un Ouvrage intitulé
le Jardinier d'Artois ou Elémens de
la culture des Jardins potagers & fruitiers.
Nombre de perfonnes fe font
adreffées au fieur le Clerc , Libraire
quai des Auguftins , pour s'en procurer
des Exemplaires , qui ne lui étoient
point encore parvenus. Il nous prie
d'informer le Public qu'il vient d'en recevoir
une caiffe qu'il débitera au prix
ci-devant indiqué.
M. DOUCHET , Avocat en Parlement
110 MERCURE DE FRANCE
,
& ancien Profeffeur Royal en Langue
Latine , a propofé par foufcription des
Conférences fur la Langue & fur la
Littérature Françoife . Ces Conférences
fe tiendront les Mardi , Jeudi & Samedi
de chaque femaine , depuis trois
heures & demie de l'après- midijufqu'à
cinq heures du foir , rue de Condé,dans
le paffage du riche Laboureur. chez
M. l'Abbé de la Pouyade fon Collégue.
Le cours entier fera de fix mois.
Il a dû ouvrir le 31 Mai , & continuera
jufqu'au premier Septembre. La feconde
partie du cours commencera le premier
Décembre , & s'étendra jufqu'au
premier Mars de l'année prochaine. La
foufcription fera de 36 liv. pour chaque
demi-cours , à raifon de 12 liv . par
mois. Ceux qui ne voudront pas foufcrire
, payeront 18 liv. au commencement
de chaque mois.
,
ZELIS au bain Poëme en quatre
Chants. Geneve , 1763. Et fe trouve à
Paris , chez Jorry , rue & vis- à -vis la
Comédie Françoife .
Nous rendrons compte avec plaifir
de cet agréable Ouvrage.
BIBLIOGRAPHIE inftructive ; ou
Traité de la connoiffance des Livres rares
& finguliers , contenant un Catalogue
raiſonné de la plus grande partie de
JUILLET. 1763. 109
ces Livres précieux qui ont paru fucceffivement
dans la République des Lettres
depuis l'invention de l'Imprimerie ,
jufques à nos jours ; avec des notes fur
la différence & la rareté de leurs éditions
& des remarques fur l'origine de
cette rareté actuelle , & fon degré plus
ou moins confidérable : la manière de
diftinguer les Editions originales , d'avec
les contrefaites , avec une defcription
typographique particulière du compofé
de ces rares volumes , au moyen
de laquelle il fera aifé de reconnoître
facilement les exemplaires , ou mutilés
en partie , ou abfolument imparfaits ,
qui fe rencontrent journellement dans
le Commerce , & de les diftinguer für
rement de ceux qui feront exactement
complets dans toutes leurs parties. Dif
pofé par ordre de matières & de facul
tés , fuivant le fyftême bibliographique
généralement adopté ; avec une Table
générale des Auteurs , & un fyftême
complet de Bibliographie choifie. Par
Guillaume- François Debure le jeune ,
Libraire de Paris. Volume de Théologie.
In-8°. Paris , 1763. Chez l'Auteur ,
quai des Auguftins. Prix , cinq liv. en
feuilles , & 6 liv . relié.
I
E v
106 MERCURE DE FRANCE.
1
2
FRINCIPES généraux & raifonnés
de la Grammaire Françoife , avec des
obfervations fur l'Ortographe , les accens
, la ponctuation , & la prononciation
; & un Abrégé des régles de la Verfification
Françoife , dédiés à Mgr le
Duc d'Orléans , premier Prince du Sang.
Par M. Reftaut , Avocat au Parlement ,
& aux Confeils du Roi. Neuviéme Edition
,
revue & corrigée par l'Auteur.
In-8°. Paris , 1763. Chez Defaint &
Saillant, Libraires , rue S. Jean de Beauvais
, & Butard , rue S. Jacques , à la
Vérité.
N. B. En annonçant de nouveau cet
Ouvrage auffi utile que connu , nous
nous contenterons d'obferver qu'il y a
eu plufieurs Editions contrefaites , mal
exécutées & pleines de fautes ; & que
pour diftinguer celle de Paris d'avec les
autres , on y a mis un paraphe derrière
le feuillet du frontifpice . Cette Edition
fe trouve non feulement chez les Libraires
de Paris , mais encoré chez J. Félix
Faucon , Imprimeur du Clergé à
Poitiers.
ABREGE de la Grammaire Françoi
fe. Par M. de Wailly. Nouvelle Edition
in- 12 . Prix , 1 liv. 4 f. On trouve chez
JUILLET. 1763. 107
les mêmes Libraires la Grammaire Françoiſe
, in- 12 du même Auteur , dont le
Prix eft de 2 liv. 10 f. Paris , 1763.
Chez J. Barbou , Libraire- Imprimeur ,
rue S. Jacques , aux Cigognes. Cet Ouvrage
, ainfi que le précédent , eft eftimé
des Grammairiens connus.
par
L'ESPRIT de la Mothe le Vayer , par
M. de M. C. D. S. P. D. L. in - 8°.
1763. On en trouve des Exemplaires
chez Pankouke , rue & à côté de la
Comédie Françoife.
HISTOIRE des Drufes , Peuples du
Liban , formé par une Colonie de François
, avec des Notes Politiques & Géographiques
. Par M. Puget de S. Pierre,
avec figures. In- 12. Paris , 1763. Chez
Cailleau , Libraire , rue S. Jacques, près
les Mathurins , à S. André.
Nous nous propofons de rendre com
pte de cet Ouvrage .
ÉSSAI de Poëfies diverfes
M. V ***
, par
Carmina quæ vultis , cognofcite : carmina vobis
Huic aliud mercedis erit. ·
Virgil. Egl . VI.
1
In-8°. Genêve , 1763. Et fe vend à Pa-
E vj
108 MERCURE DE FRANCE .
ris , chez Charpentier , Libraire , quai
des Auguftins , à l'entrée de la rue du
Hurpoix , à S. Chryfoftôme.
DISCOURS prononcé dans l'Académie
Royale des Sciences & Belles-Lettres
de Nancy , Par M. l'Abbé Coyer ,
à fa réception , le Dimanche 8 Mai
1763. A Ñancy , chez Barbin , Imprimeur-
Libraire . Et fe trouve à Paris ,
chez Duchefne , Libraire , rue S. Jacques
, au Temple du Goût.
Ce difcours ne fait qu'ajouter à la réputation
juftement acquife de fonAuteur.
> LA NOUVELLE SUIVANTE Comédie
en deux Actes & en Vers. Par
M. Beliard. La Haye , 1763. Et fe
trouve à Paris , chez Mérigot , Père ,
quai des Auguftins , près la rue Gît - lecoeur.
La Manie dES ARTS , ou la Matinée
à la mode , Comédie en un Acte
& en Profe ; par M. Rochon de Chabannes.
Paris , 1763. Chez Sébastien
Jorry , rue & vis - à - vis la Comédie
Françoife , au Grand Monarque & aux
Cigognes.
Nous donnerons dans l'Aricle des
JUILLET. 1763. 109
Spectacles , l'Extrait de cette Piéce , digne
du fuccès qu'elle a eu au Théâtre
François.
› THÉATRE de M. Favart ou Recueil
des Comédies , Parodies , & Opéra-
comiques qu'il a données jufqu'à ce
jour , 8 volumes in- 8°. Paris 1763 .
Chez Duchefne , Libraire rue S. Jacques
, au Temple du Goût.
>
L'abondance des matières nous force
à regret de remettre à parler plus au
long de cette Edition foigneufement
exécutée , ornée des portraits de M. & de
Mde Favart, avec des frontifpices & des
vignettes très-bien gravés.
,
N. B. Nous avons annoncé dans le
Mercure de Mai , un Ouvrage intitulé
le Jardinier d'Artois ou Elémens de
la culture des Jardins potagers & fruitiers.
Nombre de perfonnes fe font
adreffées au fieur le Clerc , Libraire
quai des Auguftins , pour s'en procurer
des Exemplaires , qui ne lui étoient
point encore parvenus. Il nous prie
d'informer le Public qu'il vient d'en recevoir
une caiffe qu'il débitera au prix
ci-devant indiqué.
M. DOUCHET , Avocat en Parlement
110 MERCURE DE FRANCE
,
& ancien Profeffeur Royal en Langue
Latine , a propofé par foufcription des
Conférences fur la Langue & fur la
Littérature Françoife . Ces Conférences
fe tiendront les Mardi , Jeudi & Samedi
de chaque femaine , depuis trois
heures & demie de l'après- midijufqu'à
cinq heures du foir , rue de Condé,dans
le paffage du riche Laboureur. chez
M. l'Abbé de la Pouyade fon Collégue.
Le cours entier fera de fix mois.
Il a dû ouvrir le 31 Mai , & continuera
jufqu'au premier Septembre. La feconde
partie du cours commencera le premier
Décembre , & s'étendra jufqu'au
premier Mars de l'année prochaine. La
foufcription fera de 36 liv. pour chaque
demi-cours , à raifon de 12 liv . par
mois. Ceux qui ne voudront pas foufcrire
, payeront 18 liv. au commencement
de chaque mois.
,
ZELIS au bain Poëme en quatre
Chants. Geneve , 1763. Et fe trouve à
Paris , chez Jorry , rue & vis- à -vis la
Comédie Françoife .
Nous rendrons compte avec plaifir
de cet agréable Ouvrage.
Fermer
Résumé : ANNONCES DE LIVRES.
En juillet 1763, plusieurs ouvrages ont été publiés, notamment 'Bibliographie instructive' de Guillaume-François Debure, qui traite des livres rares et précieux. Parmi les autres publications, on trouve des ouvrages grammaticaux tels que les 'Principes généraux & raisonnés de la Grammaire Française' de M. Restaut et un abrégé de grammaire de M. de Wailly. Le document mentionne également 'L'Esprit de la Mothe le Vayer', 'Histoire des Drufes' de M. Puget de Saint-Pierre, ainsi que divers essais poétiques et discours académiques. Des pièces de théâtre comme 'La Nouvelle Suivante' de M. Beliard et 'La Manie des Arts' de M. Rochon de Chabannes ont été annoncées, ainsi qu'un recueil de comédies et opéras-comiques intitulé 'Théâtre de M. Favart'. Le texte informe également des conférences de M. Douchet sur la langue et la littérature française et de la disponibilité du livre 'Le Jardinier d'Artois'. Une deuxième partie de cours débutera le 1er décembre et se prolongera jusqu'au 1er mars suivant. La souscription pour chaque demi-cours est fixée à 36 livres, soit 12 livres par mois, tandis que le paiement mensuel sans souscription est de 18 livres. Enfin, le poème 'Zélis au bain' en quatre chants, édité à Genève en 1763, est disponible à Paris chez Jorry, près de la Comédie Française.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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119
p. 187-208
COMÉDIE FRANÇOISE.
Début :
LE Mercredi premier Juin, on a donné la premiere représentation de la Manie [...]
Mots clefs :
Comédie, Musique, Protecteur, Tragédie, Arts, Attention, Philosophe
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : COMÉDIE FRANÇOISE.
COMÉDIE
FRANÇOISE.
LE Mercredi premier Juin , on a donné
la premiere repréſentation de la Manie
des Arts , ou la Matinée à la Mode ;
Comédie en un Acte en Profe , par
M. ROCHON DE CHABANNES . Cette
Piéce fut reçue avec beaucoup d'applaudiffemens
, & fon fuccès s'eft conftament
foutenu pendant dix repréſentations
, nombre auquel il a été reſtraint ,
non par la fatiété du Public , mais par les
circonftances qui ont exigé , comme on
le verra ci-après , la remife d'un Ouvrage
confacré à la réjouiffance publique.
Cette agréable Nouveauté eft un enfemble
de Scènes pittorefques fur une
manie dans nos moeurs actuelles , & qui
par conféquent ne doit pas être jugée d'après
les loix des Drames réguliers . Nous
allons tâcher d'en donner une idée aux
Lecteurs par l'analyſe ſuivante.
188 MERCURE DE FRANCE.
UNE COMTESSE Bel-efprit ,
PERSONNAGES.
FORLISE ;
Mde FORLISE , mère de
Forlife .
ACTEURS.
M. Bellecour.
Mlle Huff
Mile Dumefnit.
UN PHILOSOPHE, M. Brifat.
DU COLORIS , Peintre , - M. d'Aubeval
ALLEGRO , Muficien M. Bouret.
M. Molé
M. Auger.
DORILAS , Poëte ,
UN GASCON ,
DUMONT , Valet de Chambre
de M. Forlife
LAQUAIS , Perſonnages muets.
M. Préville,
Là Scène eft dans un Salon de M. Forlife.
MR de Forlife eft un homme de condition
, Amateur & Artiſte qui fe pique
de tout , & ne fe doute de rien . Ila un
Poëte qui fait des Vers pour lui , un Muficien
qui compofe la Mufique , un Peintre
qui barbouille en fon nom. Le fond
de cette Piéce n'eft qu'une audience du
marin . Un homme fenfé ouvre la Scène.
Ila rencontré M. Forlife dans une mai-
( a ) Cette Piéce imprimée fe vend chez Sébaftien
Jorry , Imprimeur , rue & vis - à-vis la
Comédie Françoiſe. Le prix eft de 24 fols.
JUILLET. 1763 . 189
fon , on lui a annoncé un Protecteur
des Arts , il s'eft prévenu en fa faveur ,
M. Forlife s'eft paffionné pour lui, & ces
difpofitions favorables leur ont fait fouhaiter
de lier connoiffance enſemble.
L'homme fenfé vient voir & admirer
M. de Forlife. Tout ce qu'il apperçoit
en entrant chez notre Protecteur diminue
bien de l'eftime qu'il avoit conçue
pour
lui. C'est un Protecteur Artifte . Il
voit de mauvaife Mufique fur le bureau ,
un Tableau déteftable fur le chevalet ,
des inftrumens répandus çà & là dans le
Salon , tout cela lui annonce la manie
de M. Forlife , & le caractère de fes
Protegés ; il prend le parti de les attendre
, de les examiner & d'en rire .
-
Un Peintre & un Muficien entrent.
Notre homme s'écarte & les écoute. Ils
débutent par dire du mal de M. de Forlife.
Le Philofophe s'en amufe. Ils lui
font aujourd'hui baffement leur cour
fe, difent ils entr'eux , mais patience ,
quand ils auront fait leur chemin , ils lejmeneront
comme un petit Monfieur. Le Philofophe
les interrompt pour les encourager
, ils font un peu étourdis de fon aparation
, mais il les raffure en leur difant
qu'il ne veut pas leur nuire. Il les perfifle
cruellement , il voudroit bien voir
190 MERCURE DE FRANCE.
entrer M. de Forlife , ils feroient une
bonne fcène enfemble , à ce qu'il s'imagine
, On ouvre , c'eft M. Dumont , le
Valet-de- chambre de M. de Forlife , ils
s'en étoient plaints , & ils volent au-devant
de lui . Notre homme fenfé qui ne.
croit pas cette Scène moins curieuſe à
voir que celle du Maître , s'affeoit à l'écart
& laiffe agir nos lâches. M. Dumont
les reçoit avec morgue & impudence ,
ils l'accablent de complimens , de politeffes
, de fadeurs , ils le font affeoir , &
fe tiennent debout devant lui. M. Dumont
les entretient leftement. Cependant
il est démonté par l'afpect du Philofophe
qui tranquillement affis , l'obferve & fe
moque de lui . Il veut l'entreprendre
mais il ne s'en trouve pas bien. L'homme
fenfé le fait rentrer en terre & fe
retire fans vouloir voir fon Maître .
Cette Scène déconcerte un peu M.
Dumont , qui tâche à fe remettre de fon
trouble vis - a-vis de fes Protégés : fon
Maître arrive & le tire d'embarras.
M. de Forlife entre en robe de chambre
fuivi d'un nombreux domestique .
C'est une Scène d'impertinences. Il fe
fait habiller , parle à Dumont , à fes
Protégés , fait des queftions , n'attend
pas les réponſes, joue la diftraction , l'inJUILLET.
1763. 191
folence , la fottife , & renvoie le Pein-
& le Muficien. M. Allegro lui laiffe fon
Opéra , & ille charge en s'en allant d'en
remettre les parties copiées à fes Muficiens,
il en exécutera quelque chofe s'il
a un moment à lui .
Forlife refté feul avec Dumont , ordonne
qu'on faffe entrer Dorilas s'il
fe préfente , c'eft fon Poëte. Il veut lui
montrer une Tragédie qu'il vient de
faire ; il en eft enthouſiaſmé. Il ordonne
à Dumont de le laiffer tranquille ;
fon démon le faifit , il entre en verve
il va mettre la derniere main à ce chefd'oeuvre.
Dumont lui obéït & s'amufe
à faire de petits vers.
L'arrivée de Dorilas les tire de cette
occupation . Forlife congédie Dumont
charge Dorilas du foin de corriger fa
Piéce , & vole à fon tableau qu'il veut
finir. Dorilas qui trouve la Piéce déteftable
, & qui ne veut pas fe donner la
peine de la corriger en dégoûte affez
adroitement le Marquis , en lui perfuadant
qu'il y a des idées trop fortes dans
fon ouvrage , que jamais cela ne paffera.
Forlife le croit , le remercie de la
fageffe de fes confeils , & renonce à fa
Tragédie. Il lui propofe de s'attacher à
lui , d'accepter fon Secrétariat , qui eſt
192 MERCURE DE FRANCE ,
vacant. Ils feront les plus belles chofes
du monde enfemble. M. Dorilas accepte
la propofition du Marquis qui lui
demande s'il eft Muficien , & tout de
fuite lui racle un mauvais air fur le
violon.
Une femme de qualité de fes amies
arrive fur ces entrefaites , défend à Dumont
de l'annoncer , & furprend M. le
Marquis faifant de la Mufique . Elle veut
voir ce que c'eft. Le Marquis lui dit
qu'il éxécute un air d'un Opéra de fa
façon ; la Comteffe examine , parcourt
l'Opéra , trouve une Arriette de fon
goût ; on l'engage à la chanter , elle y
confent. M. le Marquis veut l'accompagner
, mais il a une paralyfie dans fes
doigts , il n'eft pas en train , il fait entrer
fes Muficiens & la Comteffe
chante avec eux. Dumont vient annoncer
ici Madame Forlife la mère. C'eſt
une femme ſenſée & raiſonnable , tous
les vifages fe refrognent ; cependant on
fait bonne contenance . Elle entre
vient parler à fon fils en faveur d'un
homme d'un vrai mérite , l'engage à le
préfenter au Miniftre. M. de Forlife ne
lui prête qu'une légère attention , il n'a
point de crédit , il n'importune guères
le Miniftre. La Comteffe confirme le
difcours
JUILLET. 1763. 193
7
difcours de M. de Forlife ; il y a fix mois
qu'elle perfécute M. le Marquis pour
préfenter un de fes protégés qui a fait
les Vers charmans pour fa Chienne , &
M. le Marquis eft encore à faire un pas.
Madame Forlife hauffe les épaules ,
prie fon fils d'avoir égard à fa recommandation
& fort. Entre alors un Gafcon
impudent qui vient fe préfenter
pour Secrétaire ; il fait les honneurs de
fa perfonne , & détaille tout fon petit
mérite dans un petit Placet qu'il a fait
en petits Vers ; on l'écoute : il le chante
, on eft enchanté , il le danſe , on n'y
peut plus tenir ; on oublie Dorilas , &
on lui donne fa place. Cependant Dumont
entre avec une lettre de Valere ;
c'eſt un Auteur comique de fa connoiffance
qui lui a lu , pour fe moquer de
lui fans doute , quelques Scènes épifodiques
d'une Comédie intitulée la Matinée
à la mode , & qui lui envoye demander
un dénouement. M. Dumont
toujours habilè en expédiens , dit que
l'Auteur n'a qu'à envoyer dîner fes
Acteurs , que c'eſt là le dénouement
d'une matinée. On convient qu'il a raifon
, M. de Forlife le prie de les envoyer
auffi dîner , il dit qu'on a ſervi ;
le Marquis donne la main à la Com-.
I. Vol. I
194 MERCURE DE FRANCE.
teffe , engage Dorilas & le Gafcon à
diner . Le Gafcon accepte , & Dorilas
fe retire en renoncant pour jamais aux
Grands & à leur matinée.
Nous voudrions , pour le plaifir des
Lecteurs & pour rendre juftice aux talens
de l'Auteur , que les bornes de nos
Extraits nous permiffent de rapporter
ici tous les détails fpirituels , philofophiques
& agréablement écrits
dont cette Piéce eft remplie . Nous nous
contenterons de tranfcrire , trois Scènes
priſes indiftin&tement , pour donner une
idée du Dialogue de la Piéce à ceux qui
ne pourroient s'en procurer la lecture.
Scènes pour donner une idée du
Dialogue.
L'Auteur introduit fur la Scène deux protégés
de M. For life , qui difcourent enfemble , pendant
qu'un homme raifonnable & tiré dans un coin ,
les obferve & les écoute .
UN PHILOSOPHE. Mrs DU COLORIS
& ALLEGRO .
ALLEGRO .
Si c'eft du bel air que de fe faire attendre ,
il faut convenir que M. Forlife attrape mieux
cer air- là que perſonne.
DU COLORIS .
Il ne fait pas apparemment , que le temps
JUILLET. 1763. 195
qu'un Grand fait perdre à l'attendre , eft toujours
employé à parler mal de lui ,
Bon.
LE PHILOSOPHE à part.
D. C ,
Je ne connois rien de plus ridicule que ce perfonnage.
A. L.
D. C.
Dites de plus impudent.
Il a la manie de tout fçavoir , & ne fçait -
rien .
A L.
Il veut être Artifte , Muficien , & nous le fommes
pour lui..
LE PHIL. à part.
Voilà deux Lâches qui font le portrait d'un Sot .
A L.
Et avec tout cela il ne nous ménage pas.
D. C.
Il nous traite avec orgueil , avec mépris .
Patience que j'aie fait mon chemin .
AL.
Que je me voye au- deſſus de mes affaires
D. C.
Comme je vous le méne ce petit Monfieur .
196 MERCURE DE FRANCE .
A L.
Comme je lui fais changer de ton. Je ne veux
plus qu'on me parle Mufique.
D. C.
Ni moi , Peinture.
A L.
Je me refufe aux empreffemens des Sots.
D. C.
On me retient à dîner trois mois d'avance ,
& je manque.
A L.
Moi j'y vais ; mais c'eft pour boire , manger ,
& ne dire mot ; fi je chante , ce n'eft que par
contradiction .
LE PHILOSOPHE les abordant.
bravo ! mes bons amis, bravo , rampans d'abord,
impertinens après ; c'eft dans l'ordre , voilà le
caractère des gens médiocres.
Scène du Protecteur. Son entrée.
FORLISE fuivi d'un nombreux Domestique .
ALLEGRO, DUCOLORIS. DUMONT ,
fon Valet de chambre.
FORLISE.
lui donnant un rouleau
de papier.
Mille pardons , Meffieurs , mille pardons, ..
tenez M. Dumont.
DUMONT.
Malpefte ! c'eft la Tragédie.
JUILLET. 1763. 197
FORLISE.
Point de curiofité M. Dumont ; mettez tout
cela fur mon bureau qu'on m'habille ....
à Dumont.
Vous permettez ....
à propos , as- tu porté ce
Livre chez la Ducheffe ?
DUMONT.
Oui. Je lui ai dit qu'il étoit d'un de vos Amis ,
qu'il falloit qu'elle le trouvât bon.
A merveille .
FORLISE.
DUMONT.
Elle m'a remis celui- ci , qu'il faut que vous
trouviez mauvais.
FORLISE.
C'eft jufte...eh bien, mon cher M. Ducoloris ,
que dites-vous de notre Tableau ?
remarqué ? ...
D. C.
Des changemens confidérables .
FORLISE.
... avez-vous
Dont vous êtes content fans doute
D. C.
Mais oui , l'on ne peur nier
FORLISE .
.....
Dumont , je fors à trois heures , ayez foin d'en
prévenir mon Cocher .....
DUMONT.
Mais M. le Marquis , vous ne fçauriez fortir.
FORLISE.
Comment : ... mon habit ... vous ne finiffez
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
...
pas entre nous ce que vous faites , mon cher
Ducoloris ce Tableau avoit grand befoin
d'être retouché ... je ne fçaurois fortir, M. Dumont
... ma montre ... apportez- vous notre
Opéra , mon cher Allegro ?
Le voici.
ALLEGRO.
FORLISE.
Qu'est - ce qui me retient donc , M: Damont
qu'eft- ce qui me retient donc? répondez ...
DUMONT.
A qui répondre ? ......
..
FORLISE. à Allegro.
Avez-vous fait copier les parties ? ..
Oui , Monfieur.
ALLEGRO.
1
Toute la Scène eft fur ce ton-là ; & finit pa
ce trait : M. de Forlife veut aller rendre vifite à
Montfort. C'est un jeune Artifte qu'il veut mettre en
réputation , c'eft une vifite effentielle , cela marquera
. Comment faire ? il eft retenu chez lui , il a dumonde
à diner Dumont lui dit.
Vous voilà bien embarallé , envoyez votre caroffe
à la porte , cela lui fera autant d'honneur
que fi vous y.alliez vous niême.
SCENE X I.
Madame Forlife la mère vient s'intéreЛler pour
un homme de mérite. M. de Forlife lui prête une
légère attention... Envoyez - moi votre homme,
iui dit-il , que je le voye , que je caule un peu
avec lui. Sa mère lui répond que ce n'eft pas un
homme à fe morfondré dans une antichambre.
JUILLET. 1763 . 199
Une Comteffe qui eft là demande ironiquement
à Mle Forlife s'il ne faut pas que le Marquis
aille au -devant de fon Protégé .
M. FOKLISE.
Eh pourquoi non , Madame , il faut quelquefois
aider le talent , aller au- devant du mérite. L'hom ·
me pour qui je m'intéreffe , craint le mépris des
Sots , le jargon des beaux - efprits , la table des
Riches , l'audience des Grands , & la Toilette des
femmes.
LA COMTESSE.
Et avec toutes ces petites frayeurs - là , on n'attrape
rien ; les places fe donnent aux gens qui
les demandent , qui les follicitent.
M. FORLISE.
Quelquefois à ceux qui les méritent ; il eſt encore
des Riches & des Grands qui ne donnent pas aux
Flateurs & aux Sots les places qui appartiennent
au mérite & à la vertu , vous les voyez chercher
avec emprellement le grand homme , lui tendre
une main bienfaifante , le protéger , l'enhardir ,
& vaincre fa milantropie par la délicatelle de leurs
procédés . Ils dédaignent l'encens , les pe its foins ,
& la fervile adulation des gens mé fio.res , ils eftiment
, its aiment même la fimplicité & la franchife
des hommes de génie . Voilà les Protecteurs
que je révére , voilà ceux à qui je voudrois que
vous reflemblaffiez , mon fils , ils font les foutiens
des Arts & de la Littérature , les autres en font
lés fléaux & les detrufcurs . Le véritable Protecteur
eft un Dieu bienfaifant qui purge un champ
de mauvaiſes herpes , pour en ranimer les plantes
falutaires
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
REMARQUES.
S'il y a du danger à jetter un ridicule fur la
protection de goût que les Grands & quelques
gens riches accordent aux Arts & aux Artiſtes : il
y a certainement un grand avantage à dégoûter,
s'il eft poffible , quelques Fats de l'efpéce de M.
de Forlife de la honte dans laquelle ils les font
tomber , foit par une forte de tyrannie qu'ils
exercent fur les Artiftes , foit par le mauvais
choix que ces ridicules Protecteurs prétendus Artiftes
eux-mêmes font de leurs Protégés . Choifis
ordinairement dans un ordre affez médiocre
pour fervir avec baffeffe leur vanité ; malheureufement
ils donnent , par des intrigues ou
par des prodigalités , des dégoûts rebutans aux
talens fupérieurs . Le motif général de cette petite
Piéce doit donc être approuvé par tous les
vrais Amateurs. Il eft fâcheux peut-être que
l'Aureur air eu la facilité pour lui-même de fe
renfermer dans un fi court efpace , & de s'autorifer
par- là à ne pas étendre plus loin les peintures
vives & bien faifies des caractères dont ce
Sujet eft fufceptible. Heureux cependant le Poëte
Dramatique auquel on n'a d'autres reproches à
faire que de s'être arrêté trop tôt dans fon travail
! Combien l'amour- propre de tant d'autres
a lieu de fe repentir de s'être impoſé des travaux
trop étendus !
Mademoiſelle LUZZI a continué fon
début pour les rôles de Soubrette
dans les Bourgeoifes à la mode , & le
Cocher fuppofé. Enfuite par le rôle de
Cléanthis dans Démocrite , & la SouJUILLET.
1763. 201
brette dans le Galant Jardinier. Dans
les Trois Confines , par le rôle de Colette
, où elle a eu affez de fuccès pour
être redemandée après fon début fini .
Y
Les autres Piéces de ce début ont été
les Menechmes , la Serenade , le Légataire
, &c. Plus cette jeune Débutante
a paru fous les yeux du Public & des
Connoiffeurs éclairés , plus elle a rempli
l'efpoir qu'on avoit conçu de fes
talens , & l'on eft généralement confirmé
aujourd'hui dans celui qu'on doit
attendre de fes progrès . La forme extérieure
, comme nous l'avons déja annoncé,
n'a rien en elle que de très - favorable
, une taille légère & de la hauteur
précisément convenable au fexe . De
très-beaux yeux , propres à marquer
fenfiblement toutes les expreffions. Il
ne dépend même que de cette jeune perfonne
de reftituer à fa phyfionomie toute
la fineffe dont elle eft fufceptible , à la
place de ce qu'elle offre aujourd'hui
d'un peu trop grave , en fupprimant le
ridicule abus , introduit parmi les femmes
de nos jours , des chevelures élevées
& cannelées, fur le front, comme les
Buftes de quelques Romaines du temps
des Céfars ; genre de coëffure , qui ne
fera jamais d'accord avec le caractère
I v
292 MERCURE DE FRANCE .
à
d'une Soubrette Françoife . Les difpofitions
du côté du talent ne font pas
moins avantageufes ; & cultivées , comme
elles font par les foins du plus grand
Acteur comique de nos jours * , elles doivent
porter ce Sujet en peu
de temps
la perfection. Quoique l'on ait reconnu
dans la Débutante , les principes éclairés
qui la dirigent , on n'a pas moins apperçu
qu'il y a en elle un fond naturel d'intelligence
, de facilité , & de jufteffe
dans le débit du Dialogue , qui a concouru
à rendre les leçons plus fructueufes
, & qui donnera en propre à cette
jeune éléve les lumières que lui a
prêtées l'art de fon Maître.
Le Lundi 13 , on donna fur ce Théâtre
Manco , premier Ynca du Perou ,
Tragédie de M. le Blanc. Cette Piéce
parut longue , on y applaudit beaucoup
d'endroits. On en retrancha plufieurs
Vers , & elle fut repréfentée ainfi avec
ces retranchemens le Mercredi fuivant à
la Cour & le lendemain à Paris , où elle
a été continuée pendant fix repréſentations
jufqu'à la repriſe de la Piéce faite
à l'occafion de la Paix .
Le fond du fujet de cette Tragédie
améne naturellement dans les détails
des difcuffions entiérement philofophi-
* M. Préville .
JUILLET. 1763.
203
ques fur l'établiffement des fociétés , &
fur la préférence du frein des Loix civiles
à la liberté vague & fans bornes de la
vie purement animale . Nous ferons part
à nos Lecteurs de quelques-uns de ces
détails , qui méritent & de l'attention &
des éloges , auffi-tôt qu'on nous aura
donné les moyens d'en rendre compte ,
& de les rapporter avec la précifion &
l'exactitude convenable.
Le 21 , les Comédiens François fignalerent
, felon leur ufage , leur zéle dans
les rejouiffances publiques , par une repréfentation
gratis du Mercure Galant ,
qui fut fuivi des Trois Coufines , avec
les trois divertiffemens de cette Piéce.
Le Peuple qui y courut avec affluence ,
y parut prendre le plus grand plaifir , par
l'attention que les Auteurs eurent à tout
ce qui pouvoit y contribuer. les Spectateurs
marquoient à tous momens les
tranfports de leur fatisfaction par des
cris réitérés de Vive le Roi. A la fin du
Spectacle on leur livra le Théâtre fur lequel
ils danferent , ainfi que dans le
Parterre pendant très- longtemps , jufqu'à
ce que comblés de joie , ils allaffent les
uns après les autres en répandre les mouvemens
dans la Mille! b
Le Lundi 27 , on donna fur ce même
I vj
204 MERCURE DE FRANCE,
Théâtre la premiere repréſentation de la
repriſe de l'Anglois à Bordeaux , Comédie
en trois Actes en Vers libres de
M. FAVART , avec un divertiffement de
la compofition de M. VESTRIS , éxécuté
par les Danfeurs du Roi & de l'Opéra.
Nous avons parlé de cette Piéce (a) ,
nous en avons donné un extrait détaillé
ainfi il ne nous refte à rendre compte
que de l'extrême plaifir qu'en fait la reprife
, & de la perfection avec laquelle
elle eft rendue , ainfi qu'elle l'avoit été
précédemment à la Cour.
On n'a point vu & l'on ne peut voir
de plus grande affluence à aucun Spectacle
qu'en a attiré celui - ci . L'Anglois à
Bordeaux étoit précédé du Mifantrope ,
qui fut très-bien joué par M. BELCOUR
faifant le principal rôle , & par tous les
Acteurs principaux qui repréfentoient
dans ce chef- d'oeuvre de notre Théâtre .
Après cette grande Piécé , M. MOLÉ
s'avança comme pour les annonces
erdinaires , & fit au Public le difcours
fuivant :
,
- (@ V.le II. Vol. d'Avril & l'Article précé
dent des Spectacles de la Cour.
omom
JUILLET. 1763. 205
MESSIEU ESSIEURS
» Nous vous avons annoncé la retraite
de Mlle DANGEVILLE. Sa
» fanté ne lui a pas permis defuivre plus
longtemps la carrière laborieufe du
裴» Théâtre ; mais elle y reparoît avec
» tranfport , dès qu'il s'agit de prendre
» part à la joie publique . C'eft un ef-
"fort que fes Supérieurs ont defiré ;
» fes camarades en ont fenti tout le prix
» fon coeur s'eft trouvé d'accord avec
» eux. L'occafion étoit trop intéreffante
pour n'êtrepas faifie par une ame fenfible.
C'eft un tribut que Mlle DAN-
» GEVILLE paye au bonheur général
» & à la reconnoiffance qu'elle conferve
des bontés dont vous l'avez honorée.
»
22.
Nous devons auffi , Meffieurs , aux
talens diftingués qui compofent les
2. Ballets du Roi & de l'Académie Royale
» de Mufique , le témoignage du zéle
» avec lequel ils ont bien voulu concou-
» rir à décorer un Spectacle que tous ceux
» qui peuvent y contribuer , defireroient,
» Meffieurs , vous rendre auffi agréable
" par fa représentation que par fon
»principe.
Auffitôt que Mlle DANGEVILLE ,
206 MER CURE DE FRANCE.
dont le rôle ouvre la Piéce avec celui
de Darmant , parut fur le Théatre , des
applaudiffemens univerfels & continués
pendant très-longtemps l'empêcherent
de continuer ; on eut lieu de craindre
même , à l'état de trouble où cette circonftance
mettoit fa modeftie , que cela
ne lui occafionnât une révolution qui
mît obſtacle à fa bonne volonté. Le
filence le plus éxact ayant enfin fuccedé
à ce tranfport , cette incompara-
&trice joua comme on l'a toujours
vu jouer , c'eft- à-dire au plus
haut degré de perfection que l'imagination
puiffe concevoir dans l'art de la
Repréfentation Théâtrale . Elle fut fecondée
admirablement par tous les
autres Acteurs de cette Comédie, entre
autres par M. PREVILLE dans le rôle
de Sudmer , encore plus nouveau , encore
plus finguliérement agréable quë
la première fois qu'on l'a vu paroître
dans ce rôle.
SUJET du Ballet de la compofition de
M. VESTRIS , exécuté à la fin de
Anglois à Bordeaux,
Le fond du Théâtre eft dans l'obfcurité ; tout
y peint l'horreur de la guerre , on entend le
bruit des armes joint à celui du canon . Des OuJUILLET.
1763. 207
vriers de tout métier , des Matelots occupés au
débarquement des navires font dans l'abbattement.
Un groupe de nuages traverſe les airs ; il
paroît porter une Divinité. Tout le Peuple le
fuit des yeux ; ils voyent MINER VE en defcendre
, elle porte des branches de Laurier & d'Olivier
entrelacées ; elle va parler , les Peuples
font attentifs : elle annonce le retour de la Paix .
Les bruits de la Guerre cellent ; tous les travaux
reprennent leur activité générale ; furtout ceux
des Sculpteurs occupés à dégroffir une maffe de
rochers , fur laquelle eft affife une Tour qui porte
un Phare pour éclairer les vaiffeaux qui entrent
dans le Port. Apollon ( repréfenté par le Sigur
VESTRIS , ) fuit Minerve , comme Dieu des
Arts , il préfide aux travaux des Sculpteurs qui
fe propofent d'ériger un monument. Pour en accélérer
l'exécution , il frappe la Tour , elle s'écroule ,
on voit à la place la Statue équefire de LOUIS
XV, qui décore la Place de Bordeaux . Ce même
Dieu raffemble les François , les Espagnols , &
les Anglois , qui par leurs danfes variées & brillantes
, célébrent le commun bonheur de l'Europe,
ce qui forme ce Ballet , un des plus magnifiques
qu'on ait vu fur ce Théâtre , tant par la diftinction
des talens fupérieurs qui le compofent , que
par le nombre & la compofition des entrées ,
ainfi que par la magnificence & là galanterie des
habillemens.
On a continué avec le même faccès & le même
concours de Spectateurs , les repréſentations
de ce Spectacle intéreffant,, On doit remarquer
à la louange des Comédiens François , l'attention
qu'ils ont pour l'intérêt du bon goût, d'avoir
faifi cette occafion , pour remettre Tous les yeux
des Spectateurs François aflemblés en grand nom208
MERCURE DE FRANCE.
bre , les admirables productions de MOLIERE ,
afin de faire connoître à plufieurs d'entre eux qui
ſe contentoient de l'entendre dire , les modéles du
fublime Dramatique , & les monumens les plus
glorieux de la Nation dans ce genre de Littéra
ture.
FRANÇOISE.
LE Mercredi premier Juin , on a donné
la premiere repréſentation de la Manie
des Arts , ou la Matinée à la Mode ;
Comédie en un Acte en Profe , par
M. ROCHON DE CHABANNES . Cette
Piéce fut reçue avec beaucoup d'applaudiffemens
, & fon fuccès s'eft conftament
foutenu pendant dix repréſentations
, nombre auquel il a été reſtraint ,
non par la fatiété du Public , mais par les
circonftances qui ont exigé , comme on
le verra ci-après , la remife d'un Ouvrage
confacré à la réjouiffance publique.
Cette agréable Nouveauté eft un enfemble
de Scènes pittorefques fur une
manie dans nos moeurs actuelles , & qui
par conféquent ne doit pas être jugée d'après
les loix des Drames réguliers . Nous
allons tâcher d'en donner une idée aux
Lecteurs par l'analyſe ſuivante.
188 MERCURE DE FRANCE.
UNE COMTESSE Bel-efprit ,
PERSONNAGES.
FORLISE ;
Mde FORLISE , mère de
Forlife .
ACTEURS.
M. Bellecour.
Mlle Huff
Mile Dumefnit.
UN PHILOSOPHE, M. Brifat.
DU COLORIS , Peintre , - M. d'Aubeval
ALLEGRO , Muficien M. Bouret.
M. Molé
M. Auger.
DORILAS , Poëte ,
UN GASCON ,
DUMONT , Valet de Chambre
de M. Forlife
LAQUAIS , Perſonnages muets.
M. Préville,
Là Scène eft dans un Salon de M. Forlife.
MR de Forlife eft un homme de condition
, Amateur & Artiſte qui fe pique
de tout , & ne fe doute de rien . Ila un
Poëte qui fait des Vers pour lui , un Muficien
qui compofe la Mufique , un Peintre
qui barbouille en fon nom. Le fond
de cette Piéce n'eft qu'une audience du
marin . Un homme fenfé ouvre la Scène.
Ila rencontré M. Forlife dans une mai-
( a ) Cette Piéce imprimée fe vend chez Sébaftien
Jorry , Imprimeur , rue & vis - à-vis la
Comédie Françoiſe. Le prix eft de 24 fols.
JUILLET. 1763 . 189
fon , on lui a annoncé un Protecteur
des Arts , il s'eft prévenu en fa faveur ,
M. Forlife s'eft paffionné pour lui, & ces
difpofitions favorables leur ont fait fouhaiter
de lier connoiffance enſemble.
L'homme fenfé vient voir & admirer
M. de Forlife. Tout ce qu'il apperçoit
en entrant chez notre Protecteur diminue
bien de l'eftime qu'il avoit conçue
pour
lui. C'est un Protecteur Artifte . Il
voit de mauvaife Mufique fur le bureau ,
un Tableau déteftable fur le chevalet ,
des inftrumens répandus çà & là dans le
Salon , tout cela lui annonce la manie
de M. Forlife , & le caractère de fes
Protegés ; il prend le parti de les attendre
, de les examiner & d'en rire .
-
Un Peintre & un Muficien entrent.
Notre homme s'écarte & les écoute. Ils
débutent par dire du mal de M. de Forlife.
Le Philofophe s'en amufe. Ils lui
font aujourd'hui baffement leur cour
fe, difent ils entr'eux , mais patience ,
quand ils auront fait leur chemin , ils lejmeneront
comme un petit Monfieur. Le Philofophe
les interrompt pour les encourager
, ils font un peu étourdis de fon aparation
, mais il les raffure en leur difant
qu'il ne veut pas leur nuire. Il les perfifle
cruellement , il voudroit bien voir
190 MERCURE DE FRANCE.
entrer M. de Forlife , ils feroient une
bonne fcène enfemble , à ce qu'il s'imagine
, On ouvre , c'eft M. Dumont , le
Valet-de- chambre de M. de Forlife , ils
s'en étoient plaints , & ils volent au-devant
de lui . Notre homme fenfé qui ne.
croit pas cette Scène moins curieuſe à
voir que celle du Maître , s'affeoit à l'écart
& laiffe agir nos lâches. M. Dumont
les reçoit avec morgue & impudence ,
ils l'accablent de complimens , de politeffes
, de fadeurs , ils le font affeoir , &
fe tiennent debout devant lui. M. Dumont
les entretient leftement. Cependant
il est démonté par l'afpect du Philofophe
qui tranquillement affis , l'obferve & fe
moque de lui . Il veut l'entreprendre
mais il ne s'en trouve pas bien. L'homme
fenfé le fait rentrer en terre & fe
retire fans vouloir voir fon Maître .
Cette Scène déconcerte un peu M.
Dumont , qui tâche à fe remettre de fon
trouble vis - a-vis de fes Protégés : fon
Maître arrive & le tire d'embarras.
M. de Forlife entre en robe de chambre
fuivi d'un nombreux domestique .
C'est une Scène d'impertinences. Il fe
fait habiller , parle à Dumont , à fes
Protégés , fait des queftions , n'attend
pas les réponſes, joue la diftraction , l'inJUILLET.
1763. 191
folence , la fottife , & renvoie le Pein-
& le Muficien. M. Allegro lui laiffe fon
Opéra , & ille charge en s'en allant d'en
remettre les parties copiées à fes Muficiens,
il en exécutera quelque chofe s'il
a un moment à lui .
Forlife refté feul avec Dumont , ordonne
qu'on faffe entrer Dorilas s'il
fe préfente , c'eft fon Poëte. Il veut lui
montrer une Tragédie qu'il vient de
faire ; il en eft enthouſiaſmé. Il ordonne
à Dumont de le laiffer tranquille ;
fon démon le faifit , il entre en verve
il va mettre la derniere main à ce chefd'oeuvre.
Dumont lui obéït & s'amufe
à faire de petits vers.
L'arrivée de Dorilas les tire de cette
occupation . Forlife congédie Dumont
charge Dorilas du foin de corriger fa
Piéce , & vole à fon tableau qu'il veut
finir. Dorilas qui trouve la Piéce déteftable
, & qui ne veut pas fe donner la
peine de la corriger en dégoûte affez
adroitement le Marquis , en lui perfuadant
qu'il y a des idées trop fortes dans
fon ouvrage , que jamais cela ne paffera.
Forlife le croit , le remercie de la
fageffe de fes confeils , & renonce à fa
Tragédie. Il lui propofe de s'attacher à
lui , d'accepter fon Secrétariat , qui eſt
192 MERCURE DE FRANCE ,
vacant. Ils feront les plus belles chofes
du monde enfemble. M. Dorilas accepte
la propofition du Marquis qui lui
demande s'il eft Muficien , & tout de
fuite lui racle un mauvais air fur le
violon.
Une femme de qualité de fes amies
arrive fur ces entrefaites , défend à Dumont
de l'annoncer , & furprend M. le
Marquis faifant de la Mufique . Elle veut
voir ce que c'eft. Le Marquis lui dit
qu'il éxécute un air d'un Opéra de fa
façon ; la Comteffe examine , parcourt
l'Opéra , trouve une Arriette de fon
goût ; on l'engage à la chanter , elle y
confent. M. le Marquis veut l'accompagner
, mais il a une paralyfie dans fes
doigts , il n'eft pas en train , il fait entrer
fes Muficiens & la Comteffe
chante avec eux. Dumont vient annoncer
ici Madame Forlife la mère. C'eſt
une femme ſenſée & raiſonnable , tous
les vifages fe refrognent ; cependant on
fait bonne contenance . Elle entre
vient parler à fon fils en faveur d'un
homme d'un vrai mérite , l'engage à le
préfenter au Miniftre. M. de Forlife ne
lui prête qu'une légère attention , il n'a
point de crédit , il n'importune guères
le Miniftre. La Comteffe confirme le
difcours
JUILLET. 1763. 193
7
difcours de M. de Forlife ; il y a fix mois
qu'elle perfécute M. le Marquis pour
préfenter un de fes protégés qui a fait
les Vers charmans pour fa Chienne , &
M. le Marquis eft encore à faire un pas.
Madame Forlife hauffe les épaules ,
prie fon fils d'avoir égard à fa recommandation
& fort. Entre alors un Gafcon
impudent qui vient fe préfenter
pour Secrétaire ; il fait les honneurs de
fa perfonne , & détaille tout fon petit
mérite dans un petit Placet qu'il a fait
en petits Vers ; on l'écoute : il le chante
, on eft enchanté , il le danſe , on n'y
peut plus tenir ; on oublie Dorilas , &
on lui donne fa place. Cependant Dumont
entre avec une lettre de Valere ;
c'eſt un Auteur comique de fa connoiffance
qui lui a lu , pour fe moquer de
lui fans doute , quelques Scènes épifodiques
d'une Comédie intitulée la Matinée
à la mode , & qui lui envoye demander
un dénouement. M. Dumont
toujours habilè en expédiens , dit que
l'Auteur n'a qu'à envoyer dîner fes
Acteurs , que c'eſt là le dénouement
d'une matinée. On convient qu'il a raifon
, M. de Forlife le prie de les envoyer
auffi dîner , il dit qu'on a ſervi ;
le Marquis donne la main à la Com-.
I. Vol. I
194 MERCURE DE FRANCE.
teffe , engage Dorilas & le Gafcon à
diner . Le Gafcon accepte , & Dorilas
fe retire en renoncant pour jamais aux
Grands & à leur matinée.
Nous voudrions , pour le plaifir des
Lecteurs & pour rendre juftice aux talens
de l'Auteur , que les bornes de nos
Extraits nous permiffent de rapporter
ici tous les détails fpirituels , philofophiques
& agréablement écrits
dont cette Piéce eft remplie . Nous nous
contenterons de tranfcrire , trois Scènes
priſes indiftin&tement , pour donner une
idée du Dialogue de la Piéce à ceux qui
ne pourroient s'en procurer la lecture.
Scènes pour donner une idée du
Dialogue.
L'Auteur introduit fur la Scène deux protégés
de M. For life , qui difcourent enfemble , pendant
qu'un homme raifonnable & tiré dans un coin ,
les obferve & les écoute .
UN PHILOSOPHE. Mrs DU COLORIS
& ALLEGRO .
ALLEGRO .
Si c'eft du bel air que de fe faire attendre ,
il faut convenir que M. Forlife attrape mieux
cer air- là que perſonne.
DU COLORIS .
Il ne fait pas apparemment , que le temps
JUILLET. 1763. 195
qu'un Grand fait perdre à l'attendre , eft toujours
employé à parler mal de lui ,
Bon.
LE PHILOSOPHE à part.
D. C ,
Je ne connois rien de plus ridicule que ce perfonnage.
A. L.
D. C.
Dites de plus impudent.
Il a la manie de tout fçavoir , & ne fçait -
rien .
A L.
Il veut être Artifte , Muficien , & nous le fommes
pour lui..
LE PHIL. à part.
Voilà deux Lâches qui font le portrait d'un Sot .
A L.
Et avec tout cela il ne nous ménage pas.
D. C.
Il nous traite avec orgueil , avec mépris .
Patience que j'aie fait mon chemin .
AL.
Que je me voye au- deſſus de mes affaires
D. C.
Comme je vous le méne ce petit Monfieur .
196 MERCURE DE FRANCE .
A L.
Comme je lui fais changer de ton. Je ne veux
plus qu'on me parle Mufique.
D. C.
Ni moi , Peinture.
A L.
Je me refufe aux empreffemens des Sots.
D. C.
On me retient à dîner trois mois d'avance ,
& je manque.
A L.
Moi j'y vais ; mais c'eft pour boire , manger ,
& ne dire mot ; fi je chante , ce n'eft que par
contradiction .
LE PHILOSOPHE les abordant.
bravo ! mes bons amis, bravo , rampans d'abord,
impertinens après ; c'eft dans l'ordre , voilà le
caractère des gens médiocres.
Scène du Protecteur. Son entrée.
FORLISE fuivi d'un nombreux Domestique .
ALLEGRO, DUCOLORIS. DUMONT ,
fon Valet de chambre.
FORLISE.
lui donnant un rouleau
de papier.
Mille pardons , Meffieurs , mille pardons, ..
tenez M. Dumont.
DUMONT.
Malpefte ! c'eft la Tragédie.
JUILLET. 1763. 197
FORLISE.
Point de curiofité M. Dumont ; mettez tout
cela fur mon bureau qu'on m'habille ....
à Dumont.
Vous permettez ....
à propos , as- tu porté ce
Livre chez la Ducheffe ?
DUMONT.
Oui. Je lui ai dit qu'il étoit d'un de vos Amis ,
qu'il falloit qu'elle le trouvât bon.
A merveille .
FORLISE.
DUMONT.
Elle m'a remis celui- ci , qu'il faut que vous
trouviez mauvais.
FORLISE.
C'eft jufte...eh bien, mon cher M. Ducoloris ,
que dites-vous de notre Tableau ?
remarqué ? ...
D. C.
Des changemens confidérables .
FORLISE.
... avez-vous
Dont vous êtes content fans doute
D. C.
Mais oui , l'on ne peur nier
FORLISE .
.....
Dumont , je fors à trois heures , ayez foin d'en
prévenir mon Cocher .....
DUMONT.
Mais M. le Marquis , vous ne fçauriez fortir.
FORLISE.
Comment : ... mon habit ... vous ne finiffez
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
...
pas entre nous ce que vous faites , mon cher
Ducoloris ce Tableau avoit grand befoin
d'être retouché ... je ne fçaurois fortir, M. Dumont
... ma montre ... apportez- vous notre
Opéra , mon cher Allegro ?
Le voici.
ALLEGRO.
FORLISE.
Qu'est - ce qui me retient donc , M: Damont
qu'eft- ce qui me retient donc? répondez ...
DUMONT.
A qui répondre ? ......
..
FORLISE. à Allegro.
Avez-vous fait copier les parties ? ..
Oui , Monfieur.
ALLEGRO.
1
Toute la Scène eft fur ce ton-là ; & finit pa
ce trait : M. de Forlife veut aller rendre vifite à
Montfort. C'est un jeune Artifte qu'il veut mettre en
réputation , c'eft une vifite effentielle , cela marquera
. Comment faire ? il eft retenu chez lui , il a dumonde
à diner Dumont lui dit.
Vous voilà bien embarallé , envoyez votre caroffe
à la porte , cela lui fera autant d'honneur
que fi vous y.alliez vous niême.
SCENE X I.
Madame Forlife la mère vient s'intéreЛler pour
un homme de mérite. M. de Forlife lui prête une
légère attention... Envoyez - moi votre homme,
iui dit-il , que je le voye , que je caule un peu
avec lui. Sa mère lui répond que ce n'eft pas un
homme à fe morfondré dans une antichambre.
JUILLET. 1763 . 199
Une Comteffe qui eft là demande ironiquement
à Mle Forlife s'il ne faut pas que le Marquis
aille au -devant de fon Protégé .
M. FOKLISE.
Eh pourquoi non , Madame , il faut quelquefois
aider le talent , aller au- devant du mérite. L'hom ·
me pour qui je m'intéreffe , craint le mépris des
Sots , le jargon des beaux - efprits , la table des
Riches , l'audience des Grands , & la Toilette des
femmes.
LA COMTESSE.
Et avec toutes ces petites frayeurs - là , on n'attrape
rien ; les places fe donnent aux gens qui
les demandent , qui les follicitent.
M. FORLISE.
Quelquefois à ceux qui les méritent ; il eſt encore
des Riches & des Grands qui ne donnent pas aux
Flateurs & aux Sots les places qui appartiennent
au mérite & à la vertu , vous les voyez chercher
avec emprellement le grand homme , lui tendre
une main bienfaifante , le protéger , l'enhardir ,
& vaincre fa milantropie par la délicatelle de leurs
procédés . Ils dédaignent l'encens , les pe its foins ,
& la fervile adulation des gens mé fio.res , ils eftiment
, its aiment même la fimplicité & la franchife
des hommes de génie . Voilà les Protecteurs
que je révére , voilà ceux à qui je voudrois que
vous reflemblaffiez , mon fils , ils font les foutiens
des Arts & de la Littérature , les autres en font
lés fléaux & les detrufcurs . Le véritable Protecteur
eft un Dieu bienfaifant qui purge un champ
de mauvaiſes herpes , pour en ranimer les plantes
falutaires
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
REMARQUES.
S'il y a du danger à jetter un ridicule fur la
protection de goût que les Grands & quelques
gens riches accordent aux Arts & aux Artiſtes : il
y a certainement un grand avantage à dégoûter,
s'il eft poffible , quelques Fats de l'efpéce de M.
de Forlife de la honte dans laquelle ils les font
tomber , foit par une forte de tyrannie qu'ils
exercent fur les Artiftes , foit par le mauvais
choix que ces ridicules Protecteurs prétendus Artiftes
eux-mêmes font de leurs Protégés . Choifis
ordinairement dans un ordre affez médiocre
pour fervir avec baffeffe leur vanité ; malheureufement
ils donnent , par des intrigues ou
par des prodigalités , des dégoûts rebutans aux
talens fupérieurs . Le motif général de cette petite
Piéce doit donc être approuvé par tous les
vrais Amateurs. Il eft fâcheux peut-être que
l'Aureur air eu la facilité pour lui-même de fe
renfermer dans un fi court efpace , & de s'autorifer
par- là à ne pas étendre plus loin les peintures
vives & bien faifies des caractères dont ce
Sujet eft fufceptible. Heureux cependant le Poëte
Dramatique auquel on n'a d'autres reproches à
faire que de s'être arrêté trop tôt dans fon travail
! Combien l'amour- propre de tant d'autres
a lieu de fe repentir de s'être impoſé des travaux
trop étendus !
Mademoiſelle LUZZI a continué fon
début pour les rôles de Soubrette
dans les Bourgeoifes à la mode , & le
Cocher fuppofé. Enfuite par le rôle de
Cléanthis dans Démocrite , & la SouJUILLET.
1763. 201
brette dans le Galant Jardinier. Dans
les Trois Confines , par le rôle de Colette
, où elle a eu affez de fuccès pour
être redemandée après fon début fini .
Y
Les autres Piéces de ce début ont été
les Menechmes , la Serenade , le Légataire
, &c. Plus cette jeune Débutante
a paru fous les yeux du Public & des
Connoiffeurs éclairés , plus elle a rempli
l'efpoir qu'on avoit conçu de fes
talens , & l'on eft généralement confirmé
aujourd'hui dans celui qu'on doit
attendre de fes progrès . La forme extérieure
, comme nous l'avons déja annoncé,
n'a rien en elle que de très - favorable
, une taille légère & de la hauteur
précisément convenable au fexe . De
très-beaux yeux , propres à marquer
fenfiblement toutes les expreffions. Il
ne dépend même que de cette jeune perfonne
de reftituer à fa phyfionomie toute
la fineffe dont elle eft fufceptible , à la
place de ce qu'elle offre aujourd'hui
d'un peu trop grave , en fupprimant le
ridicule abus , introduit parmi les femmes
de nos jours , des chevelures élevées
& cannelées, fur le front, comme les
Buftes de quelques Romaines du temps
des Céfars ; genre de coëffure , qui ne
fera jamais d'accord avec le caractère
I v
292 MERCURE DE FRANCE .
à
d'une Soubrette Françoife . Les difpofitions
du côté du talent ne font pas
moins avantageufes ; & cultivées , comme
elles font par les foins du plus grand
Acteur comique de nos jours * , elles doivent
porter ce Sujet en peu
de temps
la perfection. Quoique l'on ait reconnu
dans la Débutante , les principes éclairés
qui la dirigent , on n'a pas moins apperçu
qu'il y a en elle un fond naturel d'intelligence
, de facilité , & de jufteffe
dans le débit du Dialogue , qui a concouru
à rendre les leçons plus fructueufes
, & qui donnera en propre à cette
jeune éléve les lumières que lui a
prêtées l'art de fon Maître.
Le Lundi 13 , on donna fur ce Théâtre
Manco , premier Ynca du Perou ,
Tragédie de M. le Blanc. Cette Piéce
parut longue , on y applaudit beaucoup
d'endroits. On en retrancha plufieurs
Vers , & elle fut repréfentée ainfi avec
ces retranchemens le Mercredi fuivant à
la Cour & le lendemain à Paris , où elle
a été continuée pendant fix repréſentations
jufqu'à la repriſe de la Piéce faite
à l'occafion de la Paix .
Le fond du fujet de cette Tragédie
améne naturellement dans les détails
des difcuffions entiérement philofophi-
* M. Préville .
JUILLET. 1763.
203
ques fur l'établiffement des fociétés , &
fur la préférence du frein des Loix civiles
à la liberté vague & fans bornes de la
vie purement animale . Nous ferons part
à nos Lecteurs de quelques-uns de ces
détails , qui méritent & de l'attention &
des éloges , auffi-tôt qu'on nous aura
donné les moyens d'en rendre compte ,
& de les rapporter avec la précifion &
l'exactitude convenable.
Le 21 , les Comédiens François fignalerent
, felon leur ufage , leur zéle dans
les rejouiffances publiques , par une repréfentation
gratis du Mercure Galant ,
qui fut fuivi des Trois Coufines , avec
les trois divertiffemens de cette Piéce.
Le Peuple qui y courut avec affluence ,
y parut prendre le plus grand plaifir , par
l'attention que les Auteurs eurent à tout
ce qui pouvoit y contribuer. les Spectateurs
marquoient à tous momens les
tranfports de leur fatisfaction par des
cris réitérés de Vive le Roi. A la fin du
Spectacle on leur livra le Théâtre fur lequel
ils danferent , ainfi que dans le
Parterre pendant très- longtemps , jufqu'à
ce que comblés de joie , ils allaffent les
uns après les autres en répandre les mouvemens
dans la Mille! b
Le Lundi 27 , on donna fur ce même
I vj
204 MERCURE DE FRANCE,
Théâtre la premiere repréſentation de la
repriſe de l'Anglois à Bordeaux , Comédie
en trois Actes en Vers libres de
M. FAVART , avec un divertiffement de
la compofition de M. VESTRIS , éxécuté
par les Danfeurs du Roi & de l'Opéra.
Nous avons parlé de cette Piéce (a) ,
nous en avons donné un extrait détaillé
ainfi il ne nous refte à rendre compte
que de l'extrême plaifir qu'en fait la reprife
, & de la perfection avec laquelle
elle eft rendue , ainfi qu'elle l'avoit été
précédemment à la Cour.
On n'a point vu & l'on ne peut voir
de plus grande affluence à aucun Spectacle
qu'en a attiré celui - ci . L'Anglois à
Bordeaux étoit précédé du Mifantrope ,
qui fut très-bien joué par M. BELCOUR
faifant le principal rôle , & par tous les
Acteurs principaux qui repréfentoient
dans ce chef- d'oeuvre de notre Théâtre .
Après cette grande Piécé , M. MOLÉ
s'avança comme pour les annonces
erdinaires , & fit au Public le difcours
fuivant :
,
- (@ V.le II. Vol. d'Avril & l'Article précé
dent des Spectacles de la Cour.
omom
JUILLET. 1763. 205
MESSIEU ESSIEURS
» Nous vous avons annoncé la retraite
de Mlle DANGEVILLE. Sa
» fanté ne lui a pas permis defuivre plus
longtemps la carrière laborieufe du
裴» Théâtre ; mais elle y reparoît avec
» tranfport , dès qu'il s'agit de prendre
» part à la joie publique . C'eft un ef-
"fort que fes Supérieurs ont defiré ;
» fes camarades en ont fenti tout le prix
» fon coeur s'eft trouvé d'accord avec
» eux. L'occafion étoit trop intéreffante
pour n'êtrepas faifie par une ame fenfible.
C'eft un tribut que Mlle DAN-
» GEVILLE paye au bonheur général
» & à la reconnoiffance qu'elle conferve
des bontés dont vous l'avez honorée.
»
22.
Nous devons auffi , Meffieurs , aux
talens diftingués qui compofent les
2. Ballets du Roi & de l'Académie Royale
» de Mufique , le témoignage du zéle
» avec lequel ils ont bien voulu concou-
» rir à décorer un Spectacle que tous ceux
» qui peuvent y contribuer , defireroient,
» Meffieurs , vous rendre auffi agréable
" par fa représentation que par fon
»principe.
Auffitôt que Mlle DANGEVILLE ,
206 MER CURE DE FRANCE.
dont le rôle ouvre la Piéce avec celui
de Darmant , parut fur le Théatre , des
applaudiffemens univerfels & continués
pendant très-longtemps l'empêcherent
de continuer ; on eut lieu de craindre
même , à l'état de trouble où cette circonftance
mettoit fa modeftie , que cela
ne lui occafionnât une révolution qui
mît obſtacle à fa bonne volonté. Le
filence le plus éxact ayant enfin fuccedé
à ce tranfport , cette incompara-
&trice joua comme on l'a toujours
vu jouer , c'eft- à-dire au plus
haut degré de perfection que l'imagination
puiffe concevoir dans l'art de la
Repréfentation Théâtrale . Elle fut fecondée
admirablement par tous les
autres Acteurs de cette Comédie, entre
autres par M. PREVILLE dans le rôle
de Sudmer , encore plus nouveau , encore
plus finguliérement agréable quë
la première fois qu'on l'a vu paroître
dans ce rôle.
SUJET du Ballet de la compofition de
M. VESTRIS , exécuté à la fin de
Anglois à Bordeaux,
Le fond du Théâtre eft dans l'obfcurité ; tout
y peint l'horreur de la guerre , on entend le
bruit des armes joint à celui du canon . Des OuJUILLET.
1763. 207
vriers de tout métier , des Matelots occupés au
débarquement des navires font dans l'abbattement.
Un groupe de nuages traverſe les airs ; il
paroît porter une Divinité. Tout le Peuple le
fuit des yeux ; ils voyent MINER VE en defcendre
, elle porte des branches de Laurier & d'Olivier
entrelacées ; elle va parler , les Peuples
font attentifs : elle annonce le retour de la Paix .
Les bruits de la Guerre cellent ; tous les travaux
reprennent leur activité générale ; furtout ceux
des Sculpteurs occupés à dégroffir une maffe de
rochers , fur laquelle eft affife une Tour qui porte
un Phare pour éclairer les vaiffeaux qui entrent
dans le Port. Apollon ( repréfenté par le Sigur
VESTRIS , ) fuit Minerve , comme Dieu des
Arts , il préfide aux travaux des Sculpteurs qui
fe propofent d'ériger un monument. Pour en accélérer
l'exécution , il frappe la Tour , elle s'écroule ,
on voit à la place la Statue équefire de LOUIS
XV, qui décore la Place de Bordeaux . Ce même
Dieu raffemble les François , les Espagnols , &
les Anglois , qui par leurs danfes variées & brillantes
, célébrent le commun bonheur de l'Europe,
ce qui forme ce Ballet , un des plus magnifiques
qu'on ait vu fur ce Théâtre , tant par la diftinction
des talens fupérieurs qui le compofent , que
par le nombre & la compofition des entrées ,
ainfi que par la magnificence & là galanterie des
habillemens.
On a continué avec le même faccès & le même
concours de Spectateurs , les repréſentations
de ce Spectacle intéreffant,, On doit remarquer
à la louange des Comédiens François , l'attention
qu'ils ont pour l'intérêt du bon goût, d'avoir
faifi cette occafion , pour remettre Tous les yeux
des Spectateurs François aflemblés en grand nom208
MERCURE DE FRANCE.
bre , les admirables productions de MOLIERE ,
afin de faire connoître à plufieurs d'entre eux qui
ſe contentoient de l'entendre dire , les modéles du
fublime Dramatique , & les monumens les plus
glorieux de la Nation dans ce genre de Littéra
ture.
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Résumé : COMÉDIE FRANÇOISE.
La pièce 'La Manie des Arts, ou la Matinée à la Mode' de M. Rochon de Chabannes a été présentée pour la première fois le 1er juin 1763 et a été jouée pendant dix représentations. Cette comédie satirique critique la mode contemporaine et ne respecte pas les règles des drames classiques. Les personnages principaux incluent une comtesse, Mme Forlise, sa mère, Forlise, un poète, un musicien, un peintre, et plusieurs autres acteurs. L'action se déroule dans le salon de M. Forlise, un amateur autoproclamé qui se vante de maîtriser tous les arts sans réelle compétence. La pièce met en scène des critiques des artistes et des comportements impertinents de M. Forlise. Plusieurs scènes montrent la Comtesse acceptant de chanter à l'opéra, le Marquis de Forlife incapable de l'accompagner, et Madame Forlife recommandant un homme de mérite à son fils. Un secrétaire obtient un poste en chantant et dansant un placet en vers, éclipçant ainsi le protégé de la Comtesse. Dumont, le valet, suggère à l'auteur comique Valère d'inviter les acteurs à dîner, ce que le Marquis approuve. Le texte critique les dangers de ridiculiser la protection des arts par les grands et les riches, soulignant les choix de protecteurs qui favorisent les médiocres. La pièce vise à dissuader les faux protecteurs de tomber dans la honte. En juillet 1763, plusieurs événements marquants ont eu lieu dans le monde théâtral, incluant des représentations gratuites et des succès comme 'L'Anglais à Bordeaux' de M. Favart. Mlle Dangeville a été acclamée pour sa performance exceptionnelle, et un ballet de M. Vestris a célébré le retour de la paix. Un ballet exceptionnel a été joué sur une scène théâtrale, distingué par la qualité des talents impliqués, la variété des entrées et la splendeur des costumes. Les représentations ont rencontré un grand succès et attiré un public nombreux. Les comédiens français ont été particulièrement applaudis pour leur sens du bon goût, profitant de cette occasion pour rappeler aux spectateurs les œuvres remarquables de Molière.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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120
p. 208-209
COMÉDIE ITALIENNE.
Début :
ON n'a point donné de nouveautés sur le Théâtre de la Comédie Italienne [...]
Mots clefs :
Comédie, Pièces, Peuple, Spectateurs, Menuet, Contredanse, Symphonie
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texteReconnaissance textuelle : COMÉDIE ITALIENNE.
COMÉDIE ITALIENNE.
ONN n'a point donné de nouveautés
fur le Théâtre de la Comédie Italienne
depuis notre précédent volume ; on
en attend une fort intéreffante par fon
objet & par fes Auteurs , puifqu'elle eft
composée à l'occafionde la Paix , & que
le Poëme eft de M. FAVART & la Mufique
de M. PHILIDOR.
Le Mercredi 22 Juin , troifiéme jour
des Réjouiffances publiques , on donna
pour le GRATIS les Caquets , Comédie
en trois actes , le Retour d'Arlequin,
petite Piéce Italienne en un Acte , &
le Bucheron , Comédie en un A&te , mêlée
d'Ariettes , avec le Ballet des Pierrots.
On voit par le nombre & par le choix
de ces Piéces , que les Acteurs de ce
Théâtre n'ont rien épargné de tous les
genres qu'embraffe aujourd'hui leur
Théâtre , pour en régaler le Peuple dans
une occafion fi éclatante.
JUILLET. 1763. 209
Le Spectacle a commencé à 11 heures
du matin & n'a fini que fur les trois heu
res après midi .
Les Spectateurs qui étoient en trèsgrand
nombre ont beaucoup applaudi
& ont danfé des menuets & contredanfes
pendant les entr'Actes & après la
fin de toutes les Piéces. Malgré l'affluen
ce du Peuple & le tumulte de la joie ,
tout s'y eft paffé dans le meilleur ordre.
L'ouverture du Théâtre fe fit par une
Symphonie de M. DAUVERGNE avec
Timballe & Cors- de- Chaffe qui fit un
très grand plaifir & excita beaucoup
d'applaudiffemens.
ONN n'a point donné de nouveautés
fur le Théâtre de la Comédie Italienne
depuis notre précédent volume ; on
en attend une fort intéreffante par fon
objet & par fes Auteurs , puifqu'elle eft
composée à l'occafionde la Paix , & que
le Poëme eft de M. FAVART & la Mufique
de M. PHILIDOR.
Le Mercredi 22 Juin , troifiéme jour
des Réjouiffances publiques , on donna
pour le GRATIS les Caquets , Comédie
en trois actes , le Retour d'Arlequin,
petite Piéce Italienne en un Acte , &
le Bucheron , Comédie en un A&te , mêlée
d'Ariettes , avec le Ballet des Pierrots.
On voit par le nombre & par le choix
de ces Piéces , que les Acteurs de ce
Théâtre n'ont rien épargné de tous les
genres qu'embraffe aujourd'hui leur
Théâtre , pour en régaler le Peuple dans
une occafion fi éclatante.
JUILLET. 1763. 209
Le Spectacle a commencé à 11 heures
du matin & n'a fini que fur les trois heu
res après midi .
Les Spectateurs qui étoient en trèsgrand
nombre ont beaucoup applaudi
& ont danfé des menuets & contredanfes
pendant les entr'Actes & après la
fin de toutes les Piéces. Malgré l'affluen
ce du Peuple & le tumulte de la joie ,
tout s'y eft paffé dans le meilleur ordre.
L'ouverture du Théâtre fe fit par une
Symphonie de M. DAUVERGNE avec
Timballe & Cors- de- Chaffe qui fit un
très grand plaifir & excita beaucoup
d'applaudiffemens.
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Résumé : COMÉDIE ITALIENNE.
En juin 1763, le Théâtre de la Comédie Italienne n'a pas présenté de nouvelles pièces depuis le précédent volume, mais une œuvre est attendue pour célébrer la paix, avec un poème de M. Favart et une musique de M. Philidor. Le 22 juin, lors des réjouissances publiques, trois pièces ont été données gratuitement : 'Les Caquets' en trois actes, 'Le Retour d'Arlequin' en un acte, et 'Le Bucheron' en un acte, suivi du ballet des Pierrots. Cette programmation variée montre l'effort des acteurs pour offrir divers genres au public. La représentation a commencé à 11 heures du matin et s'est terminée vers 15 heures. Les spectateurs, nombreux, ont applaudi et dansé pendant les entractes et après les pièces. Malgré l'affluence, tout s'est déroulé dans l'ordre. L'ouverture du théâtre a été marquée par une symphonie de M. Dauvergne, accompagnée de timbales et de cors-de-chasse, suscitant un grand plaisir et des applaudissements.
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121
p. 194-195
De STRASBOURG, le 29 Juin 1763.
Début :
Le 22 de ce mois, la publication de la Paix se fit ici en François [...]
Mots clefs :
Paix, Cérémonies, Réjouissances, Illuminations, distribution, Troupes, Habitants, Magistrats, Marquis, Comédie
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : De STRASBOURG, le 29 Juin 1763.
De STRASBOURG , le 29 Juin 1763.
Le 22 de ce mois , la publication de la Paix
fe fit ici en François & en Allemand , avec les
Cérémonies accoutumées , dans toutes les Places ,
ainfi que dans les différens quartiers de la Ville :
les réjouiffances furent remifes au Dimanche
fuivant 26. Ce jour - là on chanta dans la Cathédrale
le Te Deum auquel affiftérent le Marquis
de Vibray , Commandant en l'abfence du
Maréchal de Contades , & tous les Ordres du
Clergé & de la Magiftrature. Le foir , on illumina
la facade de l'Hôtel- de-Ville , fur la Place duquel
il y eut deux Fontaines de Vin & une diftribution
de pain & de viandes au Peuple Parmi les illuminations
des différens Hôtels de la Ville , celle de la
Fiéche de la Cathédrale fixa particulierement- les
AO UST. 1763. 195
regards du Public , par l'effet admirable que profoit
le nombre prodigieux de la mpions dont elle
toit ornée . Pour prévenir toute elpèce de trouble
& de tumulte , le Marquis de Vibrai ordonna
que les Troupes fullent fous les a rmes
pendant toute la journée ; il fit doubler , pendant
la nuit , les poftes & les patrouilles , & défendit
expreflément aux troupes de fe miler avec
les autres Habitans. On porta même l'efprit
d'ordre jufqu'à féparer les différens Corps de
métiers au moyen de vingt-deux Tributs ou Salles
très-vaftes , qui leur fervirent de lieux d'allemblée
, & dès la veille , chacun d'eux avoit été
prévenu de la place qui lui étoit aflignée . On dif
tribua , par ordre des Magiftrats & avec la permiflion
du Marquis de Vibray , des vivres & une
bouteille de vin à chaque Soldat , Cavalier &
Dragon , qui prirent leurs divertillemens à
part dans les différens Quartiers où ils avoient
été diftribués. La Ville fit remettre aux Curés
& aux Miniftres des deux Religions une fomme
de fix mille livres pour les Pauvres .
Le lendemain , le Marquis de Vibray fit don
ner au Peuple la Comédie & le Bal gratis ; & le
furlendemain , le feur de Lucé , Intendant de
cette Province , fit tirer un très beau feu d'artifice
, & diftribuer au Peuple quatre tonneaux de
vin. Pendant ces trois jours de réjouillances , le
Commendant , l'Intendant & les Magtrats de la
Ville fe donnerent réciproquement de fplendides
repas auxquels furent invitées plufieurs perfonnes
de diftinction .
Le 22 de ce mois , la publication de la Paix
fe fit ici en François & en Allemand , avec les
Cérémonies accoutumées , dans toutes les Places ,
ainfi que dans les différens quartiers de la Ville :
les réjouiffances furent remifes au Dimanche
fuivant 26. Ce jour - là on chanta dans la Cathédrale
le Te Deum auquel affiftérent le Marquis
de Vibray , Commandant en l'abfence du
Maréchal de Contades , & tous les Ordres du
Clergé & de la Magiftrature. Le foir , on illumina
la facade de l'Hôtel- de-Ville , fur la Place duquel
il y eut deux Fontaines de Vin & une diftribution
de pain & de viandes au Peuple Parmi les illuminations
des différens Hôtels de la Ville , celle de la
Fiéche de la Cathédrale fixa particulierement- les
AO UST. 1763. 195
regards du Public , par l'effet admirable que profoit
le nombre prodigieux de la mpions dont elle
toit ornée . Pour prévenir toute elpèce de trouble
& de tumulte , le Marquis de Vibrai ordonna
que les Troupes fullent fous les a rmes
pendant toute la journée ; il fit doubler , pendant
la nuit , les poftes & les patrouilles , & défendit
expreflément aux troupes de fe miler avec
les autres Habitans. On porta même l'efprit
d'ordre jufqu'à féparer les différens Corps de
métiers au moyen de vingt-deux Tributs ou Salles
très-vaftes , qui leur fervirent de lieux d'allemblée
, & dès la veille , chacun d'eux avoit été
prévenu de la place qui lui étoit aflignée . On dif
tribua , par ordre des Magiftrats & avec la permiflion
du Marquis de Vibray , des vivres & une
bouteille de vin à chaque Soldat , Cavalier &
Dragon , qui prirent leurs divertillemens à
part dans les différens Quartiers où ils avoient
été diftribués. La Ville fit remettre aux Curés
& aux Miniftres des deux Religions une fomme
de fix mille livres pour les Pauvres .
Le lendemain , le Marquis de Vibray fit don
ner au Peuple la Comédie & le Bal gratis ; & le
furlendemain , le feur de Lucé , Intendant de
cette Province , fit tirer un très beau feu d'artifice
, & diftribuer au Peuple quatre tonneaux de
vin. Pendant ces trois jours de réjouillances , le
Commendant , l'Intendant & les Magtrats de la
Ville fe donnerent réciproquement de fplendides
repas auxquels furent invitées plufieurs perfonnes
de diftinction .
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Résumé : De STRASBOURG, le 29 Juin 1763.
Le 22 juin 1763, la paix fut proclamée à Strasbourg en français et en allemand, accompagnée de cérémonies publiques. Les réjouissances débutèrent le 26 juin avec un Te Deum à la cathédrale en présence du Marquis de Vibray, du clergé et de la magistrature. La façade de l'Hôtel-de-Ville fut illuminée, et des fontaines de vin ainsi que des distributions de pain et de viandes furent offertes au peuple. Les illuminations des hôtels de la ville, notamment celle de la cathédrale, attirèrent l'attention. Pour maintenir l'ordre, le Marquis de Vibray ordonna aux troupes de rester sous les armes et interdit aux soldats de se mêler aux habitants. Des vivres et du vin furent distribués aux militaires. La ville remit six mille livres aux curés et ministres des deux religions pour les pauvres. Le lendemain, le Marquis de Vibray offrit une comédie et un bal gratuits. Le surlendemain, le seigneur de Lucé organisa un feu d'artifice et distribua du vin. Pendant ces trois jours, les autorités s'invitèrent mutuellement à des repas somptueux avec des personnes de distinction.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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122
p. 180-187
COMEDIE ITALIENNE.
Début :
LE 8 Août on a donné la seiziéme & dernière représentation des Fêtes de la Paix [...]
Mots clefs :
Musique, Honneur, Scène, Procureur, Comédie
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : COMEDIE ITALIENNE.
COMEDIE ITALIENNE..
LEE 8 Août on a donné la feiziéme
& dernière repréfentation des Fêtes de la
Paix. Nous avons rendu compte par Extrait,
dans les précédens Mercures, de cet
agréable divertiffement de M. Favart.
Ilyavoit ajouté depuis , des Scènes d'un
genre de Comique très - vif & très-gai ,
d'autant plus faites pour le fuccès , qu'elles
ont eu , qu'elles étoient convenables
au Site de la Scène , & paroiffoient naturellement
amenées par les Fêtes populai
res , à l'occafion defquelles cette Piéce a
été composée & repréfentée. Voici une
idée des nouvelles Scènes.
SEPTEMBRE. 1763. 187
Jacot , artifan groffier , appaife les reproches de
Javotte , la femme , dans un Duo contradictoire ,
en lui difant que fa befogne aujourd'hui eft de bien
boire :
» Ce n'eft pas à tes dépens: ( dit Jacot en chantant
» Monfieur le Prevôt des Marchands
Qui ne fe moque pas
des g
s gens ,
Veut qu'on boive & qu'on danfe ,
» Il nous baille du vin pour çà ,,
» Et des Violons de l'Opéra
La , la , la , la , la , &c..
Javotte, qui n'a pas d'éloignement pour lė vir
& pour la joie , fe prête facil ment à cette idée..
Jacot a ramallé des gros & des petits écus , que,
dit- il , des Meffieurs dorés jet : oient à la douzaine..
Cette abondance réjouit fort Javotte , & lui
donne bacoup l'amitié pour (on Mari ; elle lui
demande bien des petits préfens pour fon ajuſtement
; Jacot s'en effraye il n'aura plus rien pour
lui . Sa femme le ratfure , en lui ditant qu'un ma--
ri qui a une femme aimable ne doit fe plaindre
de rien . qu'il faut être brave à Paris , qu'il le de--
mande à ces Bourgeois..
» Femme fur le bon pied fait honneur aux Marisè .
A quoi Jacot répond pas toujours , pas toujours.. :
Il vient un Chanfonnier avec fon Tableau qu'
fait voir , & dont il détaille les Sujets . Il invitoit
àvenir écouter & acheter fes Chanſons ; nous rap
182 MERCURE DE FRANCE.
porterons une de ces Chanfons , pour faire voir
comment par le choix & l'arrangement des paroles,
on peut le prêter à la vérité de l'image en Mufique.
» Voyez fur ce Cabriolet ,
» Ce Petit Fringant à plumet ș
» Qui roule fans dire gare , gare ,
» En faiſant clic-clac , claquer fon fouet,
C Au milieu d'une bagare.
» Il perce,
» Traverſe ,
>> Renverfe
>>> La foule ;
» Il roule ,
» Il paffe ,
» Caſſe ,
» Fracaffe,
» La glace ,
» D'un vis-à -vis.
» Arrête , arrête , M. le Marquis ,
Marchand du quartier S. Denis ;
V' là l'zaventures ›
Lure , lure , lure , lure ,
V' là l'zaventures
De Paris.
7
Cerefrein fert à plufieurs couplers d'une critique
gaye & fans fiel . Jacot & Javotte forment avec
le Chanfonnier un trio pour marchander & achejer
fes Chanfons.
A cette Scène fuccéde celle d'un Procureur & de
fa femme qui veulent prendre place fur un
SEPTEMBRE. 1763.
183
Echaffaut, pour mieux jouir du coup d'oeil de la Pla
ce. Javotte en embarraffe l'entrée , la Procureufe s'en
plaint avec cette hauteur qu'une Bourgeoile affecte
pour les gens du Peuple. La Loueufe de chaife dit
qu'elle va appeller un Suiffe pour faire faire paffage.
La querelle s'engage entre Javote , la Procureuſe, le
Procureur & le Suiffe ; dans cette Scène ou le Jargon
Poitlardeft très-bien imité, Javotte n'épargne pas
tous les farcalmes que fouvent les Gens de ſon eſpèce
mployent lorsque l'efprit naturel eft échauffé par
un peu de colère . La Procureufe quitte la partie
pour aller s'évanouir , & Javotte triomphante s'égaye
fur le compte du Procureur. C'eft après
cette Scène que l'on avoit replacé celle du faux
Abbé & de la petite Bourgeoife précieuſe , que
nous avons tranfcrite prèſqu'en entier dans le volume
où nous avons rendu compte des Fêtes de la
Paix.
La Mufique de ces Scènes a fait le plus grand
plaifir.
On a continué fur ce même Théâtre
avec un fuccès très - foutenu , les deux
Chaffeurs & la Laitière,Fables dialoguées
mêlées d'Ariettes .
Le bon goût qui a infpiré l'idée de
mettre au Théâtre ces deux jolies Fables
du plus naïf & du plus élégant de
nos Poëtes , femble avoir conduit auffi
l'Auteur de ce Drame à ne point charger
ce fujet d'épifodes & d'intrigues
étrangères à fon texte ; il n'a fait que le
mettre en action de la manière la plus
naturelle , & qui en devient par-là trèsagréable
.
184 MERCURE DE FRANCE.
Nous ne donnerons qu'une très- légere
idée feulement du moyen qu'a
pris
pris l'Auteur Dramatique , pour réunir
les actions de ces deux Fables en une..
Colas & Guillot font des Payfans fort pau
vres , qui le font affociés pour tuer l'Ours dont
ils comptent vendre la peau. L'un d'eux a dejà
emprunté du vin fur le prix qu'ils croyent en
retirer , & l'autre l'aide à le boire. Ils s'impatientent
de ne pas voir paroître cet Ours , en
fe promettant chacun l'honneur de le mettre à
bas . Mais aux approches de l'Animal ils ſont
toujours faifis de frayeur , & chacun prend des
prétextes pour fe dérober au danger . Pendant
que Colas eft à la quête de l'Ours , Guillot , qui
fe plaint de la maladreffe de fon Camarade
qui leur a fait manquer cette proie , s'amuſe à
fumer. Il apperçoit une femme , c'eſt Perrette
la Laitiére , qui va vendre ſon lait au marché.
Il lui conte fleurette ; mais Perrette le dédaigne
à cause de la mifére où elle le voit. Elle fait
l'énumération de tout ce que lui vaudra fon lait :
dans le projet économique qu'elle détaille elle
aura des poulets ; de l'argent des poulets , des
brebis , les brebis , en multipliant , feront un
troupeau des produits du troupeau des vaches
& des chevaux &c. Guillot fe vante auffi de
l'argent qui lui reviendra de l'Ours , Perrette
s'en moque , parce qu'il ne tient pas l'Ours &
qu'elle tient fon lait ; fur quoi elle quitte le
pauvre Chaffeur pour continuer fa route. Enfin
Colas revient pouſuivi par l'Ours ; Guillot fe
fauve fur un arbre ; Colas , tombe par terre &
fait le mort. Voilà l'Ours manqué deux fois .
Colas , qui a penſé en être la victime , s'eft fauvé
SEPTEMBRE. 1763 . 185
>
fur une mazure où il s'eft endormi . Guillot def
cendu de fon arbre , ne fçait où eft fon camarade
; parce qu'il a cherché à s'éloigner du voifimage
de cet Ours. La petite Laitiére a renversé
fon pot & répandu tout le lait qu'il contenoit ;
elle revient , en pleurant fon malheur. Guillot de
fon côté dans fon défeſpoir ne voit plus d'autre
parti pour lui que de fe pendre avec fon Baudrier
qui doit lui fervir de licol . En voulant
l'attacher pour cela à la mafure les coups qu'il
donne pour y enfoncer un morceau de bois la
font tomber , & Colas tombe avec la mafure. Les
trois Perfonnages de l'action fe trouvant enſemble
, déplorent leur défaftre. Guillot preffe la
Laitiere de l'époufer au moins par charité , &
ne fût-ce que pour garder les moutons . Perrette
eft devenue moins fière , & tous trois reconnoiffent
qu'il ne faut pas trop compter fur des efpérances
mal fondées. Colas leur dit que l'Ours
lui a parlé. On le preffe de rapporter ce qu'il
lui a dit . c'eſt une leçon qu'il n'oubliera jamais.
Cette leçon eft la moralité de la Fable qui établit
les refreins d'un joli Vaudeville par lequel .
cette Piéce eft terminée..
Colas chante le premier Couplet .
» J'étois gifant à cette place ,
» Et je tremblois de tout mon coeur
» Pour aujourd'hui je te fais grace ,
» M'a-t- il dit , calme ta frayeur.
» Mais va- t- en dire à ton Confrère
» Qu'un fol eſpoir trompe toujours &
» Et ne vendez la peau de l'Ours
» Qu'après l'avoir couché par terre..
"
186 MERCURE DE FRANCE.
·
Dans le nombre des autres Couples
Perrette chante celui- ci :
Sur la vertu la plus auftère ,
Un Epoux fonde fon bonheur ;
Il croit que fa femme préfére
Aux faux plaifirs fon cher honneur.
Pauvres Maris n'y comptez guère ,
Un Amant s'empare du coeur ;
La tête
tourne , & par malheur
Voila le por au lait par terre.
Les paroles de cette Piéce font de M.
ANSEAUME. La Mufique,de M. DUNI,
eft applaudie avec d'autant plus de juftice
, qu'elle a le fuffrage du fentiment naturel
. On retrouve particuliérement dans
cet Ouvrage le caractère de chant par
lequel cet Auteur , Italien de Nation ,
s'étoit annoncé dans fes premiers Ouvrages,
qui confifte en une jufteffe d'expreffion
& des grâces plus analogues au
caractère de notre langue , que dans la
Mufique imitatrice du genre Italien que
plufieurs Muficiens François ont affecté
d'adopter.
Le To, on a donné la première fepréfentation
des Deux Talens , Comédie
en 2 Actes mêlée d'Ariettes , par M.
SEPTEMBRE. 1763. 187
BASTIDE . Cette Piéce n'a eu que deux
repréſentations , elle a été fufpendue ,
& l'on attend la repriſe pour en rendre
compte.
N. B. La Piéce des Deux Chaffeurs & la Laitière
par M. Anfeaume , Mufique de M. Dani ,
fe vend chez Duchefne , rue S. Jacques , 24 f
avec la Mufique.
LEE 8 Août on a donné la feiziéme
& dernière repréfentation des Fêtes de la
Paix. Nous avons rendu compte par Extrait,
dans les précédens Mercures, de cet
agréable divertiffement de M. Favart.
Ilyavoit ajouté depuis , des Scènes d'un
genre de Comique très - vif & très-gai ,
d'autant plus faites pour le fuccès , qu'elles
ont eu , qu'elles étoient convenables
au Site de la Scène , & paroiffoient naturellement
amenées par les Fêtes populai
res , à l'occafion defquelles cette Piéce a
été composée & repréfentée. Voici une
idée des nouvelles Scènes.
SEPTEMBRE. 1763. 187
Jacot , artifan groffier , appaife les reproches de
Javotte , la femme , dans un Duo contradictoire ,
en lui difant que fa befogne aujourd'hui eft de bien
boire :
» Ce n'eft pas à tes dépens: ( dit Jacot en chantant
» Monfieur le Prevôt des Marchands
Qui ne fe moque pas
des g
s gens ,
Veut qu'on boive & qu'on danfe ,
» Il nous baille du vin pour çà ,,
» Et des Violons de l'Opéra
La , la , la , la , la , &c..
Javotte, qui n'a pas d'éloignement pour lė vir
& pour la joie , fe prête facil ment à cette idée..
Jacot a ramallé des gros & des petits écus , que,
dit- il , des Meffieurs dorés jet : oient à la douzaine..
Cette abondance réjouit fort Javotte , & lui
donne bacoup l'amitié pour (on Mari ; elle lui
demande bien des petits préfens pour fon ajuſtement
; Jacot s'en effraye il n'aura plus rien pour
lui . Sa femme le ratfure , en lui ditant qu'un ma--
ri qui a une femme aimable ne doit fe plaindre
de rien . qu'il faut être brave à Paris , qu'il le de--
mande à ces Bourgeois..
» Femme fur le bon pied fait honneur aux Marisè .
A quoi Jacot répond pas toujours , pas toujours.. :
Il vient un Chanfonnier avec fon Tableau qu'
fait voir , & dont il détaille les Sujets . Il invitoit
àvenir écouter & acheter fes Chanſons ; nous rap
182 MERCURE DE FRANCE.
porterons une de ces Chanfons , pour faire voir
comment par le choix & l'arrangement des paroles,
on peut le prêter à la vérité de l'image en Mufique.
» Voyez fur ce Cabriolet ,
» Ce Petit Fringant à plumet ș
» Qui roule fans dire gare , gare ,
» En faiſant clic-clac , claquer fon fouet,
C Au milieu d'une bagare.
» Il perce,
» Traverſe ,
>> Renverfe
>>> La foule ;
» Il roule ,
» Il paffe ,
» Caſſe ,
» Fracaffe,
» La glace ,
» D'un vis-à -vis.
» Arrête , arrête , M. le Marquis ,
Marchand du quartier S. Denis ;
V' là l'zaventures ›
Lure , lure , lure , lure ,
V' là l'zaventures
De Paris.
7
Cerefrein fert à plufieurs couplers d'une critique
gaye & fans fiel . Jacot & Javotte forment avec
le Chanfonnier un trio pour marchander & achejer
fes Chanfons.
A cette Scène fuccéde celle d'un Procureur & de
fa femme qui veulent prendre place fur un
SEPTEMBRE. 1763.
183
Echaffaut, pour mieux jouir du coup d'oeil de la Pla
ce. Javotte en embarraffe l'entrée , la Procureufe s'en
plaint avec cette hauteur qu'une Bourgeoile affecte
pour les gens du Peuple. La Loueufe de chaife dit
qu'elle va appeller un Suiffe pour faire faire paffage.
La querelle s'engage entre Javote , la Procureuſe, le
Procureur & le Suiffe ; dans cette Scène ou le Jargon
Poitlardeft très-bien imité, Javotte n'épargne pas
tous les farcalmes que fouvent les Gens de ſon eſpèce
mployent lorsque l'efprit naturel eft échauffé par
un peu de colère . La Procureufe quitte la partie
pour aller s'évanouir , & Javotte triomphante s'égaye
fur le compte du Procureur. C'eft après
cette Scène que l'on avoit replacé celle du faux
Abbé & de la petite Bourgeoife précieuſe , que
nous avons tranfcrite prèſqu'en entier dans le volume
où nous avons rendu compte des Fêtes de la
Paix.
La Mufique de ces Scènes a fait le plus grand
plaifir.
On a continué fur ce même Théâtre
avec un fuccès très - foutenu , les deux
Chaffeurs & la Laitière,Fables dialoguées
mêlées d'Ariettes .
Le bon goût qui a infpiré l'idée de
mettre au Théâtre ces deux jolies Fables
du plus naïf & du plus élégant de
nos Poëtes , femble avoir conduit auffi
l'Auteur de ce Drame à ne point charger
ce fujet d'épifodes & d'intrigues
étrangères à fon texte ; il n'a fait que le
mettre en action de la manière la plus
naturelle , & qui en devient par-là trèsagréable
.
184 MERCURE DE FRANCE.
Nous ne donnerons qu'une très- légere
idée feulement du moyen qu'a
pris
pris l'Auteur Dramatique , pour réunir
les actions de ces deux Fables en une..
Colas & Guillot font des Payfans fort pau
vres , qui le font affociés pour tuer l'Ours dont
ils comptent vendre la peau. L'un d'eux a dejà
emprunté du vin fur le prix qu'ils croyent en
retirer , & l'autre l'aide à le boire. Ils s'impatientent
de ne pas voir paroître cet Ours , en
fe promettant chacun l'honneur de le mettre à
bas . Mais aux approches de l'Animal ils ſont
toujours faifis de frayeur , & chacun prend des
prétextes pour fe dérober au danger . Pendant
que Colas eft à la quête de l'Ours , Guillot , qui
fe plaint de la maladreffe de fon Camarade
qui leur a fait manquer cette proie , s'amuſe à
fumer. Il apperçoit une femme , c'eſt Perrette
la Laitiére , qui va vendre ſon lait au marché.
Il lui conte fleurette ; mais Perrette le dédaigne
à cause de la mifére où elle le voit. Elle fait
l'énumération de tout ce que lui vaudra fon lait :
dans le projet économique qu'elle détaille elle
aura des poulets ; de l'argent des poulets , des
brebis , les brebis , en multipliant , feront un
troupeau des produits du troupeau des vaches
& des chevaux &c. Guillot fe vante auffi de
l'argent qui lui reviendra de l'Ours , Perrette
s'en moque , parce qu'il ne tient pas l'Ours &
qu'elle tient fon lait ; fur quoi elle quitte le
pauvre Chaffeur pour continuer fa route. Enfin
Colas revient pouſuivi par l'Ours ; Guillot fe
fauve fur un arbre ; Colas , tombe par terre &
fait le mort. Voilà l'Ours manqué deux fois .
Colas , qui a penſé en être la victime , s'eft fauvé
SEPTEMBRE. 1763 . 185
>
fur une mazure où il s'eft endormi . Guillot def
cendu de fon arbre , ne fçait où eft fon camarade
; parce qu'il a cherché à s'éloigner du voifimage
de cet Ours. La petite Laitiére a renversé
fon pot & répandu tout le lait qu'il contenoit ;
elle revient , en pleurant fon malheur. Guillot de
fon côté dans fon défeſpoir ne voit plus d'autre
parti pour lui que de fe pendre avec fon Baudrier
qui doit lui fervir de licol . En voulant
l'attacher pour cela à la mafure les coups qu'il
donne pour y enfoncer un morceau de bois la
font tomber , & Colas tombe avec la mafure. Les
trois Perfonnages de l'action fe trouvant enſemble
, déplorent leur défaftre. Guillot preffe la
Laitiere de l'époufer au moins par charité , &
ne fût-ce que pour garder les moutons . Perrette
eft devenue moins fière , & tous trois reconnoiffent
qu'il ne faut pas trop compter fur des efpérances
mal fondées. Colas leur dit que l'Ours
lui a parlé. On le preffe de rapporter ce qu'il
lui a dit . c'eſt une leçon qu'il n'oubliera jamais.
Cette leçon eft la moralité de la Fable qui établit
les refreins d'un joli Vaudeville par lequel .
cette Piéce eft terminée..
Colas chante le premier Couplet .
» J'étois gifant à cette place ,
» Et je tremblois de tout mon coeur
» Pour aujourd'hui je te fais grace ,
» M'a-t- il dit , calme ta frayeur.
» Mais va- t- en dire à ton Confrère
» Qu'un fol eſpoir trompe toujours &
» Et ne vendez la peau de l'Ours
» Qu'après l'avoir couché par terre..
"
186 MERCURE DE FRANCE.
·
Dans le nombre des autres Couples
Perrette chante celui- ci :
Sur la vertu la plus auftère ,
Un Epoux fonde fon bonheur ;
Il croit que fa femme préfére
Aux faux plaifirs fon cher honneur.
Pauvres Maris n'y comptez guère ,
Un Amant s'empare du coeur ;
La tête
tourne , & par malheur
Voila le por au lait par terre.
Les paroles de cette Piéce font de M.
ANSEAUME. La Mufique,de M. DUNI,
eft applaudie avec d'autant plus de juftice
, qu'elle a le fuffrage du fentiment naturel
. On retrouve particuliérement dans
cet Ouvrage le caractère de chant par
lequel cet Auteur , Italien de Nation ,
s'étoit annoncé dans fes premiers Ouvrages,
qui confifte en une jufteffe d'expreffion
& des grâces plus analogues au
caractère de notre langue , que dans la
Mufique imitatrice du genre Italien que
plufieurs Muficiens François ont affecté
d'adopter.
Le To, on a donné la première fepréfentation
des Deux Talens , Comédie
en 2 Actes mêlée d'Ariettes , par M.
SEPTEMBRE. 1763. 187
BASTIDE . Cette Piéce n'a eu que deux
repréſentations , elle a été fufpendue ,
& l'on attend la repriſe pour en rendre
compte.
N. B. La Piéce des Deux Chaffeurs & la Laitière
par M. Anfeaume , Mufique de M. Dani ,
fe vend chez Duchefne , rue S. Jacques , 24 f
avec la Mufique.
Fermer
123
p. 207
AVERTISSEMENT DE M. DE VOLTAIRE.
Début :
Je suis obligé d'avertir tous ceux qui ont souscrit pour les Œuvres du Grand Corneille, que j'ai [...]
Mots clefs :
Avertissement, Tragédies, Ouvrages, Comédie
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : AVERTISSEMENT DE M. DE VOLTAIRE.
AVERTISSEMENT DE M. DE VOLTAIRE .
J. fuis obligé d'avertir tous ceux qui ont foufcrit
pour les OEuvres du Grand Corneille , que j'ai
rempli toute la tâche que je m'étois impofée ; que
toutes les Tragédies , ainfi que l'Arianne , & le
Comte d'Effex , de Thomas , fon frère , font imprimées
avec un Commentaire ; que ceux qui
voudront ou foufcrire , ou demander des éclaircillemens
, peuvent s'adreffer au fieur Cramer ,
Libraire à Genève.
Je faifis cette occafion pour faire fçavoir qu'on
débite continuellement à Paris , fous mon nom ,
plufieurs Ouvrages , dont , non-feulement je ne
fuis point l'Auteur , mais que même je n'ai jamais
vus.
;
J'avertis auffi qu'une Comédie , intitulée le
Droit du Seigneur , qu'on débite depuis quelques
jours , n'eft point telle que je l'ai faite qu'elle
eft entiérement défigurée ; que je n'ai fait préſent
de mes Ouvrages qu'au fieur Cramer, & qu'on ne
doit regarder comme mes Ouvrages , aucun de
ceux qui ne font pas de fon Imprimerie.
A Genève, 23 Aoust 1763 , Signé VOLTAIRE,
J. fuis obligé d'avertir tous ceux qui ont foufcrit
pour les OEuvres du Grand Corneille , que j'ai
rempli toute la tâche que je m'étois impofée ; que
toutes les Tragédies , ainfi que l'Arianne , & le
Comte d'Effex , de Thomas , fon frère , font imprimées
avec un Commentaire ; que ceux qui
voudront ou foufcrire , ou demander des éclaircillemens
, peuvent s'adreffer au fieur Cramer ,
Libraire à Genève.
Je faifis cette occafion pour faire fçavoir qu'on
débite continuellement à Paris , fous mon nom ,
plufieurs Ouvrages , dont , non-feulement je ne
fuis point l'Auteur , mais que même je n'ai jamais
vus.
;
J'avertis auffi qu'une Comédie , intitulée le
Droit du Seigneur , qu'on débite depuis quelques
jours , n'eft point telle que je l'ai faite qu'elle
eft entiérement défigurée ; que je n'ai fait préſent
de mes Ouvrages qu'au fieur Cramer, & qu'on ne
doit regarder comme mes Ouvrages , aucun de
ceux qui ne font pas de fon Imprimerie.
A Genève, 23 Aoust 1763 , Signé VOLTAIRE,
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124
p. 180-182
MUSIQUE.
Début :
LE Docteur Sangrado, Opéra-Comique, par Mrs Duny & la Ruette, partition [...]
Mots clefs :
Prix, Sonate, Violon, Adresse, Opéra, Comédie
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : MUSIQUE.
MUSIQUE.
LEE Docteur Sangrado , Opéra- Comique
, par Mrs Duny & la Ruette , partition
& parties féparées ; prix 12 liv.
OCTOBRE . 1763 . 181
9i mis au jour par M, de la Chevardiere
fe trouve chez lui rue du Roule , à la
Croix d'or.
Six Sonates , à deux flûtes , par M.
Ricther , ou deux violons ; prix 6 liv .
mis au jour par le même & à la même
adreffe .
Six Duo de violon , ou de par - deffus,
de viole , par M. Avolio ; prix 6 liv .
à la même adreffe.
Six Sonates , à flûte feule & baffe ,
par le célèbre M. Vaganfail ; prix 6 liv.
idem .
Six Sonates , en trio , pour un claveffin
, un violon & une baffe , compofée
par Antonio Filtz ; prix 7 liv . 4 f.
mis au jour par le même.
Six Trio , compofés par M. Stephano '
Galioti ; pour deux violons & baffe
prix 7 liv. 4f. Ces Trio font très - harmonieux
; à la même adreffe.
Sonates pour le violon feul , ou pour
le violoncelle feul , & baffe continue ,
par Antonio Filtz ; prix 4f liv. 4. Idem.
Dixième recueil des récréations chantantes
, tirées des Opéra- Comiques, avec
accompagnement de violon , flûte ou
par-deffus de viole , par M. Legat de
Furcy ; prix 3 liv . idem.
Airs gracieux , à quatre parties com
182 MERCURE DE FRANCE.
pofés de petits airs , gavotes , & qui
ont été exécutés & danfés fouvent à la
Comédie Italienne , par M. Lolot de
Blois ; prix 3 liv. 12 f.
Menuet d'Exaudet , à grand Orcheftre
, & tel qu'on le joue à la Comédie
Italienne , par M. le Berton ; prix 2 liv.
8 fols.
LEE Docteur Sangrado , Opéra- Comique
, par Mrs Duny & la Ruette , partition
& parties féparées ; prix 12 liv.
OCTOBRE . 1763 . 181
9i mis au jour par M, de la Chevardiere
fe trouve chez lui rue du Roule , à la
Croix d'or.
Six Sonates , à deux flûtes , par M.
Ricther , ou deux violons ; prix 6 liv .
mis au jour par le même & à la même
adreffe .
Six Duo de violon , ou de par - deffus,
de viole , par M. Avolio ; prix 6 liv .
à la même adreffe.
Six Sonates , à flûte feule & baffe ,
par le célèbre M. Vaganfail ; prix 6 liv.
idem .
Six Sonates , en trio , pour un claveffin
, un violon & une baffe , compofée
par Antonio Filtz ; prix 7 liv . 4 f.
mis au jour par le même.
Six Trio , compofés par M. Stephano '
Galioti ; pour deux violons & baffe
prix 7 liv. 4f. Ces Trio font très - harmonieux
; à la même adreffe.
Sonates pour le violon feul , ou pour
le violoncelle feul , & baffe continue ,
par Antonio Filtz ; prix 4f liv. 4. Idem.
Dixième recueil des récréations chantantes
, tirées des Opéra- Comiques, avec
accompagnement de violon , flûte ou
par-deffus de viole , par M. Legat de
Furcy ; prix 3 liv . idem.
Airs gracieux , à quatre parties com
182 MERCURE DE FRANCE.
pofés de petits airs , gavotes , & qui
ont été exécutés & danfés fouvent à la
Comédie Italienne , par M. Lolot de
Blois ; prix 3 liv. 12 f.
Menuet d'Exaudet , à grand Orcheftre
, & tel qu'on le joue à la Comédie
Italienne , par M. le Berton ; prix 2 liv.
8 fols.
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125
p. 181-182
SPECTACLES DE PARIS.
Début :
LE service de la Cour n'a rien diminué des plaisirs de Paris ; les Comédiens [...]
Mots clefs :
Spectacles, Tragédie, Comédie, Représentation
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SPECTACLES DE PARIS.
SPECTACLES DE PARIS.
L E fervice de la Cour n'a rien dimi
nué des plaifirs de Paris ; les Comédiens
François ont donné pendant ce mois
plufieurs Pièces intéreffantes , entre autres
le Mercredi 5 , la Tragédie d'Ariane
de Thomas Corneille , dans laquelle
Mlle Dubois a joué le principal
Rôle , & y a reçu les plus grands applaudiffemens
& les mieux mérités. Let
Samedi 8 , dipe de M. de Voltaire ;
le Lundi 10 , Amafis , Tragédie de la
Grange- Chancel , le Mercredi 12 , Britannicus.
La perfection du jeu de Mlle
Dumefnil dans le Rôle d'Agrippine a
finguliérement ému l'âme des Spectateurs.
Les autres jours la Scène a été
occupée par d'excellentes Comédies de
mos meilleurs Auteurs.
182 MERCURE DE FRANCE.
La Comédie Italienne a continué avec
fuccès les repréfentations des Amours
d'Arlequin & de Camille. Le Lundi 10 ,
on a donné la première repréfentation
du Prétendu , Comédie en trois Actes
mêlée d'Ariettes , remife au Théâtre ,
qui a été jouée pour la feconde fois le 13 .
La veille , on a donné la première repréfentation
des nouvelles Métamorpho
fes d'Arlequin , Piéce nouvelle Italienne
, ornée de Spectacles & de Divertif
fement.
L E fervice de la Cour n'a rien dimi
nué des plaifirs de Paris ; les Comédiens
François ont donné pendant ce mois
plufieurs Pièces intéreffantes , entre autres
le Mercredi 5 , la Tragédie d'Ariane
de Thomas Corneille , dans laquelle
Mlle Dubois a joué le principal
Rôle , & y a reçu les plus grands applaudiffemens
& les mieux mérités. Let
Samedi 8 , dipe de M. de Voltaire ;
le Lundi 10 , Amafis , Tragédie de la
Grange- Chancel , le Mercredi 12 , Britannicus.
La perfection du jeu de Mlle
Dumefnil dans le Rôle d'Agrippine a
finguliérement ému l'âme des Spectateurs.
Les autres jours la Scène a été
occupée par d'excellentes Comédies de
mos meilleurs Auteurs.
182 MERCURE DE FRANCE.
La Comédie Italienne a continué avec
fuccès les repréfentations des Amours
d'Arlequin & de Camille. Le Lundi 10 ,
on a donné la première repréfentation
du Prétendu , Comédie en trois Actes
mêlée d'Ariettes , remife au Théâtre ,
qui a été jouée pour la feconde fois le 13 .
La veille , on a donné la première repréfentation
des nouvelles Métamorpho
fes d'Arlequin , Piéce nouvelle Italienne
, ornée de Spectacles & de Divertif
fement.
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126
p. 148-151
« LE 22 Novembre, les Comédiens François représenterent sur le Théâtre [...] »
Début :
LE 22 Novembre, les Comédiens François représenterent sur le Théâtre [...]
Mots clefs :
Comédie, Pièce, Rôle, Comédiens, Tragédie, Actes
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « LE 22 Novembre, les Comédiens François représenterent sur le Théâtre [...] »
A VERSAILLES.
LE 22 Novembre, les Comédiens
François représenterent fur le Théâtre
du Roi , le Menteur , Comédie en cinq
Actes , en vers, de Pierre Corneille, don-
née la premiere fois en 1641.
Pour feconde Piéce , on repréſenta
Heureufement , Comédie en un Acte ,
en profe de M. ROCHON DE CHA-
BANNES, qui a paru, dans fa nouveauté,
avec fuccès
1762.
,
au mois de Novembre
Le Mercredi 23 , par les Comédiens
Italiens , le Retour d' Arlequin , Comé-
die Italienne , fuivie du Roi & le Fer-
mier , Comédie mêlée d'Ariettes,
Le Jeudi 24 , par les Comédiens Fran-
çois, Didon,Tragédie de M. LE FRANC,
donnée la première fois en 1734 .
Le rôle de Didon a été joué par la
Plle CLAIRON. Celui d'Enée› par le
,
JANVIER. 1764.
149
fieur LE KAIN ; Jarbe , par le fieur BEL-
COUR ; Achate , par le fieur BRIZARD .
Ce même jour , pour feconde Piéce ,
le Deuil , Comédie en un Acte , en vers,
de feu M. HAUTEROCHE
de 1662.
>
dans la-
quelle les Dlles DOLIGNY & LUZY
;
jouerent l'une le rôle de Babet , & l'au-
tre celui de Perette. Cette Comédie eft
Le Mardi 29 , les mêmes Comédiens
repréfenterent l'Ecole des Maris , Co-
médie de MOLIERE , en trois Actes &
en Vers. Cette Piéce eft de 1662 ; elle
fut fuivie du Sage Etourdi , Comédie
de feu M. DE BOISSY
dans laquelle
le fieur MOLÉ a joué le rôle de Léandre ;
le fieur BELCOUR celui d'Erafte , & la
Dlle PRÉVILLE le rôle d'Eliante , & c.
Le Jeudi , premier Décembre , on re-
préfenta pour la premiere fois ( à la
Cour ) la nouvelle Tragédie intitulée
le Comte de Warvik de M. DE LA
HARPE. Cette Piéce y fit fur les Spec-
tateurs la même impreffion qu'elle
avoit faite à Paris ,& par conféquent eut
un fuccès général. Nous en avons déja
parlé dans le précédent Mercure ; nous
ajouterons ci-après , dans l'Article de
Paris de ce vol. quelques obfervations
fur cette Tragédie.
G iij
50 MERCURE DE FRANCE.
La Tragédie fut fuivie de la Pupille ,
Comédie en 1 Acte en Profe de feur
M. FAGAN. La jeune Dlle DOLIGNI
>
qui dans fon début avoit , pour ainfi
dire , renouvellé le fuccès qu'eut cette
Piéce dans fa nouveauté en 1734 , a
joué le rôle de la Pupille à la Cour, où
elle a fait le plus grand plaifir.
La nouvelle de la mort de l'Archidu-
cheffe a interrompu les Spectacles de
la Cour pendant plufieurs jours ; ils ont
été repris le Mardi 13 , par le Joueur
>
Comédie en cinq Actes , en vers , de feu
M. REGNARD , donnée en 1698. Le
rôle de Valere a été joué par le fieur
BELCOUR , celui d'Hector , par le fieur
ARMAND , & c.
Pour feconde Piéce , le même jour ,
la Famille extravagante , Comédie en
un Acte , en vers , du feu fieur LE
GRAND , de 1709.
Le 14 , par les Comédiens Italiens , les
Amours d'Arlequin & de Camille , de
M. GOLDONI , Piéce Italienne conte-
nant les trois premiers Actes d'un Su-
jet diftribué en
autres. Ouvrage Dra
matique , dont nous avons déja parlé &
dont on ne parlera jamais avec autant
d'éloges qu'il en mérite.
Pour feconde Piéce, Ninette à la Cour,
Opéra- Comique.
JANVIER. 1764.
Le lendemain , 15 , par les Comédiens
François , Mérope , Tragédie de M. de
VOLTAIRE , fuivie de Zénéïde. Le
fieur GRANGER , jeune Acteur dont
nous allons avoir occafion de parler à
l'Article de Paris , y débuta avec beau-
, y
coup de fuccès par le rôle d'Egifte ,
dans la premiere Piéce ; & par celui
d'Olinde , dans la feconde .
La fuite au Mercure prochain.
LE 22 Novembre, les Comédiens
François représenterent fur le Théâtre
du Roi , le Menteur , Comédie en cinq
Actes , en vers, de Pierre Corneille, don-
née la premiere fois en 1641.
Pour feconde Piéce , on repréſenta
Heureufement , Comédie en un Acte ,
en profe de M. ROCHON DE CHA-
BANNES, qui a paru, dans fa nouveauté,
avec fuccès
1762.
,
au mois de Novembre
Le Mercredi 23 , par les Comédiens
Italiens , le Retour d' Arlequin , Comé-
die Italienne , fuivie du Roi & le Fer-
mier , Comédie mêlée d'Ariettes,
Le Jeudi 24 , par les Comédiens Fran-
çois, Didon,Tragédie de M. LE FRANC,
donnée la première fois en 1734 .
Le rôle de Didon a été joué par la
Plle CLAIRON. Celui d'Enée› par le
,
JANVIER. 1764.
149
fieur LE KAIN ; Jarbe , par le fieur BEL-
COUR ; Achate , par le fieur BRIZARD .
Ce même jour , pour feconde Piéce ,
le Deuil , Comédie en un Acte , en vers,
de feu M. HAUTEROCHE
de 1662.
>
dans la-
quelle les Dlles DOLIGNY & LUZY
;
jouerent l'une le rôle de Babet , & l'au-
tre celui de Perette. Cette Comédie eft
Le Mardi 29 , les mêmes Comédiens
repréfenterent l'Ecole des Maris , Co-
médie de MOLIERE , en trois Actes &
en Vers. Cette Piéce eft de 1662 ; elle
fut fuivie du Sage Etourdi , Comédie
de feu M. DE BOISSY
dans laquelle
le fieur MOLÉ a joué le rôle de Léandre ;
le fieur BELCOUR celui d'Erafte , & la
Dlle PRÉVILLE le rôle d'Eliante , & c.
Le Jeudi , premier Décembre , on re-
préfenta pour la premiere fois ( à la
Cour ) la nouvelle Tragédie intitulée
le Comte de Warvik de M. DE LA
HARPE. Cette Piéce y fit fur les Spec-
tateurs la même impreffion qu'elle
avoit faite à Paris ,& par conféquent eut
un fuccès général. Nous en avons déja
parlé dans le précédent Mercure ; nous
ajouterons ci-après , dans l'Article de
Paris de ce vol. quelques obfervations
fur cette Tragédie.
G iij
50 MERCURE DE FRANCE.
La Tragédie fut fuivie de la Pupille ,
Comédie en 1 Acte en Profe de feur
M. FAGAN. La jeune Dlle DOLIGNI
>
qui dans fon début avoit , pour ainfi
dire , renouvellé le fuccès qu'eut cette
Piéce dans fa nouveauté en 1734 , a
joué le rôle de la Pupille à la Cour, où
elle a fait le plus grand plaifir.
La nouvelle de la mort de l'Archidu-
cheffe a interrompu les Spectacles de
la Cour pendant plufieurs jours ; ils ont
été repris le Mardi 13 , par le Joueur
>
Comédie en cinq Actes , en vers , de feu
M. REGNARD , donnée en 1698. Le
rôle de Valere a été joué par le fieur
BELCOUR , celui d'Hector , par le fieur
ARMAND , & c.
Pour feconde Piéce , le même jour ,
la Famille extravagante , Comédie en
un Acte , en vers , du feu fieur LE
GRAND , de 1709.
Le 14 , par les Comédiens Italiens , les
Amours d'Arlequin & de Camille , de
M. GOLDONI , Piéce Italienne conte-
nant les trois premiers Actes d'un Su-
jet diftribué en
autres. Ouvrage Dra
matique , dont nous avons déja parlé &
dont on ne parlera jamais avec autant
d'éloges qu'il en mérite.
Pour feconde Piéce, Ninette à la Cour,
Opéra- Comique.
JANVIER. 1764.
Le lendemain , 15 , par les Comédiens
François , Mérope , Tragédie de M. de
VOLTAIRE , fuivie de Zénéïde. Le
fieur GRANGER , jeune Acteur dont
nous allons avoir occafion de parler à
l'Article de Paris , y débuta avec beau-
, y
coup de fuccès par le rôle d'Egifte ,
dans la premiere Piéce ; & par celui
d'Olinde , dans la feconde .
La fuite au Mercure prochain.
Fermer
127
p. 92-101
OEUVRES de Théâtre de M. GUYOT DE MERVILLE. A Paris, chez la veuve DUCHESNE, rue Saint Jacques, au temple du goût ; 1766 : avec approbation & privilége du Roi : 3 vol. in-12.
Début :
C'EST ici la première édition complette du théâtre de M. Guyot de Merville. [...]
Mots clefs :
Comédie, Voltaire, Auteur, Théâtre, Genève, Succès, Comédiens
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : OEUVRES de Théâtre de M. GUYOT DE MERVILLE. A Paris, chez la veuve DUCHESNE, rue Saint Jacques, au temple du goût ; 1766 : avec approbation & privilége du Roi : 3 vol. in-12.
OEUVRES de Théâtre de M. GUYOT DE
MERVILLE. A Paris , chez la veuve
DUCHESNE , rue Saint Jacques ,
temple du goût ; 1766 : avec approbation
& privilége du Roi : 3 vol. in- 12 .
C'EST ici la première édition complette
du théâtre de M. Guyot de Merville.
Il ne manque à ce recueil que trois tragédies
, qui n'ont été ni repréſentées ni
imprimées , & qui en effet ne méritoient
point de l'être. On les a trouvées dans
les papiers de l'Auteur après fa mort ,
ainfi que quelques poéfies fugitives que
l'ou n'a pas cru devoir inférer dans la
collection de fon théâtre ; elles ne répondent
ni à fa réputation , ni au mérite
de fes autres ouvrages . Ces trois tragédies
font Achille à Troyes , Manlius Torquatus
, & Sallufte. L'Auteur les compofa
dans fa jeuneffe ; & le refus qu'elles ef
fuyèrent de la part des Comédiens , fut
la première fource des querelles qu'il eut
avec plufieurs Acteurs de la Comédie
Françoife. Ces querelles , toujours trèsFEVRIER
1766: 93
vives de fa part , le dégoûtèrent enfin du
théâtre , & peut-être même de fa patrie ,
qu'il quitta pour fe livrer à fon goût pour
les voyages
.
Michel Guyot de Merville étoit né à
Verfailles , le premier de Février de l'année
1696. Il donna fa première comédie
les Mafcarades amoureufes , au théâtre
Italien , le 4 Août 1736 ; & elle y fut
reçue avec applaudiffement. C'eft la première
pièce dans le goût de Molière , qui
ait paru fur ce théâtre. Elle eft bien conduite
; l'intrigue nous en paroît fimple
& ingénieufe , les caractères vrais & foutenus
, les fentimens bien placés , & fur
le ton de la bonne comédie. :
L'Editeur n'a point trouvé dans les
manufcrits de M. de Merville , une pièce
jouée fous fon nom à la Comédie Italienne
, le 3 Décembre de la même année
en voici le fujet. Elle eft intitulée
les Amans affortis fans le favoir. Deux
amis , dont l'un a un fils & l'autre, une
fille , ont formé la réfolution de marier
enfemble ces jeunes gens , lorfqu'ils au
ront atteint l'âge convenable. Différens
accidens font que ces enfans fe trouvent
perdus. Le hafard les réunit dans le même
lieu ils deviennent amoureux l'un de
l'autre ; & enfin ils font reconnus de leurs
94 MERCURE DE FRANCE .
parens , qui accompliffent le mariage projetté.
Cette pièce n'eut point de fuccès ;
'Auteur la retira à la feconde repréfentation
, & ne la fit point imprimer.
L'année fuivante , 9 Février , il donna
fur le même théâtre les Impromptus de
l'Amour , dont le fuccès le confola de
la chûte des Amans affortis ; & à la
Comédie Françoife , le io Octobre , la
comédie héroïque d'Achille à Scyros , où
les connoiffeurs trouvèrent beaucoup d'ef
prit , des fituations bien imaginées , du
jeu de théâtre , un tragique intéreſſant
joint à un comique décent , & en général
, une affez belle verfification. L'Auteur
rend compte , dans fa préface , de
la nature de ce poëme , qui tient un milieu
entre la tragédie & la comédie , c'eſtà-
dire , qui eft dans le genre tragi- comique.
Le Confentementforce , pièce jouée pour
la première fois , par les Comédiens François
, le 13 Août 1738 , eft , à próprement
parler , le triomphe de M. de Merville.
Cette petite comédie , qui eft reſtée
eut dans fa nouveauté le fuccès le plus
Alatteur.
Elle fut fuivie la même année , 3 I
Octobre, fur le même théâtre , des Epoux
réunis comédie en cinq actes , On y
FEVRIER 1766. 95
trouva , dans le temps , une gradation
d'intérêt bien ménagée , d'où naît le plaifir
de la furprife , qui ne fauroit être étouffé ,
parce que le dénouement a été prévu
d'une manière incertaine & vague. Cette
pièce n'eut cependant pas un grand fuccès
dans fa nouveauté , parce qu'elle fut
donnée pendant le voyage de Fontainebleau
, temps auquel les bons Acteurs
jouent rarement à Paris. Heureuſement
la preffe redreffa les torts du parterre , autant
que les préjugés femés dans le Public
peuvent être réformés.
L'Auteur travailloit indiftinctement
pour les François ou pour les Italiens. II
fit jouer par ces derniers , le 11 Juin 1742 ,
la comédie du Dédit inutile ou les
Vieillards intérelés. Il eft vrai qu'elle
fut refufée au théâtre François ; & c'eſt
encore une des caufes de cette haine
éternelle de M. de Merville contre les
Acteurs principaux de ce fpectacle , auxquels
il n'offrit plus aucune de fes pièces .
11 fe dévoua uniquement à la Comédie
Italienne , & fit paroître deux mois après ,
le 2 Août , les Dieux traveftis , ou l'exil
d'Apollon, Cette petite pièce , en un acte ,
envers , précédée d'un prologue , fut trèsapplaudie
, & n'a cependant été imprimée
pour la première fois , que dans cette
édition.
96 MERCURE DE FRANCE.
Quoique la comédie intitulée , le Roman
, ne paroiffe ici que fous le nom de
M. Guyot de Merville , il eft conſtant
néanmoins que M. Procope y a eu beaucoup
de part. Ce dernier l'avoit composée
en profe il la communiqua à M. de
Merville , qui y fit des changemens dans
l'intrigue & dans l'arrangement des fcènes.
Elle fut repréfentée le 22 Mai 1743 , &
reçue avec affez d'applaudiffement , quoiqu'on
en défapprouvât le dénouement.
L'Apparence trompeufe , donnée l'année
fuivante , le 2 Mars , eft , fans contredit ,
la meilleure pièce que M. de Merville
ait donnée à la Comédie Italienne . Quelques-
uns la préfèrent au Confentement
forcé, fi accueilli au théâtre François . Rien
n'eft plus naturel & plus heureux que
cette petite comédie en un acte. Le dialogue
eft par-tout vif & agréable , &
lé plan bien trace & bien rempli . On en
a condamné le dénouement , qui s'annonce
dé lui- même.
Le 20 Août de la même année , l'Auteur
fitjouer avec fuccès les Talens déplacés,
qui le brouillèrent avec les Italiens . Depuis
cette époque aucune de fes pièces n'a
été repréſentée , ni même imprimée . On
les trouve pour la première fois dans cette
édition ; & nous croyons qu'elles pourroient
FEVRIER 1766. 97
roient être bien reçues du Public , fi les
Comédiens entreprenoient de les mettre
au théâtre. Elles font intitulées , le Jugement
téméraire , les Tracafferies ou le
Mariage fuppofé , le Triomphe de l'Amour
& du Hazard , la Coquette punie. Nous
n'en portons aucun jugement , pour ne
point prévenir celui du parterre , s'il arrive
qu'elles foient repréfentées .
On a joint aux ouvrages de théâtre
de M. Guyot de Merville , quelques pièces
fugitives , qui font l'élite de celles qu'il
a laiffées en mourant , & qui euffent ai
fément formé un volume. On a cru ne
devoir faire ufage que de ce qu'il auroit
publié lui-même , s'il n'eût confulté que
fa réputation . On lui attribue une comédie
jouée au théâtre François en 1739 , fous
le titre du Médecin de l'efprit , & qui
ne fut repréfentée qu'une fois. On le dit
auffi auteur de l'Hiftoire, littéraire de l'Europe
, publiée en 1726 , & d'un Voyage
d'Italie , en deux volumes .
Après avoir parlé des ouvrages qui ont
mérité à M. de Merville une place diftinguée
dans l'hiftoire de notre théâtre , nous
croyons ne pouvoir mieux faire connoître
fon caractère , qu'en terminant cette analyfe
par une lettre d'un Gentilhomme
Suiffe de fes amis , avec qui M. de Mer-
E
98 MERCURE DE FRANCE.
ville a paffé les dernières années de fa vie ;
elle eft écrite d'un ftyle fi intéreffant , que
nous ne nous permettons pas d'y faire de
changement.
93
« M. de Merville , dit l'Auteur de
» cette lettre , vint en Suiffe vers l'an
" 1750 ou 1751 ; le hafard me procura
» fa connoiffance : il me fit une vifite ici
» dans ma campagne : il y revint enfuite
plufieurs fois paffer quelques jours &
quelques femaines. Nos liaifons fe for-
» mèrent infenfiblement. Son efprit , fes
" talens , fon caractère , fes malheurs m'af-
» fectèrent. Je m'apperçus qu'il avoit dans
» l'âme de cuifans chagrins qui l'oceupoient
beaucoup, quoiqu'il en parlât affez
» peu. Sa femme , & une fille qu'il ai-
» moit très-tendrement , en étoient les
ود
"
principaux objets . Il en avoit fait le
» fujet d'une de fes comédies , qu'il ne
» lifoit jamais fans répandre des larmes :
» c'eft , fi je me le rappelle bien , le Confentement
forcé. Sa fortune , fans doute
» dérangée , y contribuoit ; l'interruption
" des fonctions des Cours de juftice de
Paris , lors des derniers troubles , met-
粉
33
" toit obftacle à la perception de fes petites
rentes. Les Comédiens l'avoient
» traversé
pour la repréſentation de plufieurs
pièces de théâtre , & par-là lui
FEVRIER 1766. 99
ور
ور
و د
و د
» avoient êté , fes reffources. Une gou-
» vernante infidelle avoit abufé de fa
» confiance ; & ces revers réunis formoient
» un tout qui ne le mettoit point dans
» une affiette tranquille. Agité & inquiet
» à la fuite de tant de traverſes , il chercha
» à faire diverfion à fon ennui . Il alla
» à Francfort, en Hollande , en Provence ,
» à Lyon ; revint enfin à Genève dans
» le deffein de s'y fixer , & m'écrivit de
» tous ces différens lieux. Il fut , à fon
paffage à Lyon , que M. de Voltaire ,
» qui y étoit en même temps , vencit
» auffi s'établir à Genève. Il s'étoit brouillé
» avec lui au fujet d'une pièce que Rouffeau
» & l'Abbé des Fontaines lui avoient fuggérée
. Il craignit que M. de Voltaire
» n'en eût confervé du reffentiment , &
» que leur commun féjour dans cette
» Ville ne donnât lieu à quelques défagrémens.
Il fe détermina donc à faire
»les avances de la réconciliation , & lui
» envoya dans cette vue , avant fon dé-
» part de Lyon , des vers que le porteur
» ne put lui remettre , parce qu'il le trouva
parti . M. de Merville les lui adreffa
» à Genève : mais cette démarche fut fans
» effet ; & quoique M. de Voltaire ne
» lui eût point répondu , il ne laiffa
deux ou trois jours après fon arrivée
"9
و د
و د
و د
ود
"
pas ,
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
ور
ور
20
"
ود
"
و د
و ر
*
» à Genève , de lui faire une vifite . Il
» en fut reçu poliment , mais froidement .
» De là il vint paffer huit ou dix jours
» chez moi . Quand il fut de retour à
Genève , il mit ordre à fes affaires , fit
» le bilan de fes dettes & de fes meubles :
» l'un compenfoit & acquittoit l'autre . Il
» mit ce bilan fur fa table , fortit de la
», maifon qu'il habitoit , le vendredi 23
» Mai 1755 , n'emporta avec lui qu'une
mauvaiſe capotte , laiffa fes habits , fon
épée & tous les effets pour le paiement
de fes créanciers , écrivit plufieurs let-
» tres ; une , entre autres , à un Magiftrat
» pour l'exécution de fes volontés ; &
il fortit en difant qu'on ne l'attendît
» pas pour le lendemain . Quelques jours
», s'écoulèrent fans qu'il reparût. Son hôte
» en fut furpris. Il m'écrivit pour favoir
» s'il ne feroit pas revenu chez moi. Vers
» ce même temps on trouva un homme
» mort au bord du lac de Genève fur
,, les terres de Savoie . La réunion de ces
» circonftanees fit dire que c'étoit lui ;
» voilà l'origine du bruit qui fe répandit
» que M. de Merville s'étoit noyé . Sur
» ces entrefaites je reçus fa lettre d'adieu .
» Je m'informai de fon fort fans en rien
apprendre de pofitif. Les uns l'ont dit
mort ; d'autres ont affuré qu'il s'étoit
39
و ر
و و
30
»
FEVRIER 1766. ΙΟΙ
» retiré dans un couvent au pays de Gex
» à deux ou trois lieues de Genève. J'ai
ور
ور
appris depuis qu'il étoit mort , & qu'on
» le favoit par M. le Réfident de France ,
» avec qui il avoit été en relation. On a
» vendu fes effets , comme il l'avoit or-
» donné ; & par ce moyen fes dettes ont
» été acquittées. Vous voyez dans toute
fa conduite la candeur , la droiture &
» la probité d'un honnête homme , digne
» affùrément d'être regretté ; & en mon
particulier , j'ai pris une part bien fincère
à fes infortunes. Il avoit fait une
critique des oeuvres de M. de Voltaire ,
» que j'ai parcourue ; un autre ouvrage
qu'il appelloit l'Esprit d'Horace , & un
» troisième intitulé les Veillées de Vénus » .
MERVILLE. A Paris , chez la veuve
DUCHESNE , rue Saint Jacques ,
temple du goût ; 1766 : avec approbation
& privilége du Roi : 3 vol. in- 12 .
C'EST ici la première édition complette
du théâtre de M. Guyot de Merville.
Il ne manque à ce recueil que trois tragédies
, qui n'ont été ni repréſentées ni
imprimées , & qui en effet ne méritoient
point de l'être. On les a trouvées dans
les papiers de l'Auteur après fa mort ,
ainfi que quelques poéfies fugitives que
l'ou n'a pas cru devoir inférer dans la
collection de fon théâtre ; elles ne répondent
ni à fa réputation , ni au mérite
de fes autres ouvrages . Ces trois tragédies
font Achille à Troyes , Manlius Torquatus
, & Sallufte. L'Auteur les compofa
dans fa jeuneffe ; & le refus qu'elles ef
fuyèrent de la part des Comédiens , fut
la première fource des querelles qu'il eut
avec plufieurs Acteurs de la Comédie
Françoife. Ces querelles , toujours trèsFEVRIER
1766: 93
vives de fa part , le dégoûtèrent enfin du
théâtre , & peut-être même de fa patrie ,
qu'il quitta pour fe livrer à fon goût pour
les voyages
.
Michel Guyot de Merville étoit né à
Verfailles , le premier de Février de l'année
1696. Il donna fa première comédie
les Mafcarades amoureufes , au théâtre
Italien , le 4 Août 1736 ; & elle y fut
reçue avec applaudiffement. C'eft la première
pièce dans le goût de Molière , qui
ait paru fur ce théâtre. Elle eft bien conduite
; l'intrigue nous en paroît fimple
& ingénieufe , les caractères vrais & foutenus
, les fentimens bien placés , & fur
le ton de la bonne comédie. :
L'Editeur n'a point trouvé dans les
manufcrits de M. de Merville , une pièce
jouée fous fon nom à la Comédie Italienne
, le 3 Décembre de la même année
en voici le fujet. Elle eft intitulée
les Amans affortis fans le favoir. Deux
amis , dont l'un a un fils & l'autre, une
fille , ont formé la réfolution de marier
enfemble ces jeunes gens , lorfqu'ils au
ront atteint l'âge convenable. Différens
accidens font que ces enfans fe trouvent
perdus. Le hafard les réunit dans le même
lieu ils deviennent amoureux l'un de
l'autre ; & enfin ils font reconnus de leurs
94 MERCURE DE FRANCE .
parens , qui accompliffent le mariage projetté.
Cette pièce n'eut point de fuccès ;
'Auteur la retira à la feconde repréfentation
, & ne la fit point imprimer.
L'année fuivante , 9 Février , il donna
fur le même théâtre les Impromptus de
l'Amour , dont le fuccès le confola de
la chûte des Amans affortis ; & à la
Comédie Françoife , le io Octobre , la
comédie héroïque d'Achille à Scyros , où
les connoiffeurs trouvèrent beaucoup d'ef
prit , des fituations bien imaginées , du
jeu de théâtre , un tragique intéreſſant
joint à un comique décent , & en général
, une affez belle verfification. L'Auteur
rend compte , dans fa préface , de
la nature de ce poëme , qui tient un milieu
entre la tragédie & la comédie , c'eſtà-
dire , qui eft dans le genre tragi- comique.
Le Confentementforce , pièce jouée pour
la première fois , par les Comédiens François
, le 13 Août 1738 , eft , à próprement
parler , le triomphe de M. de Merville.
Cette petite comédie , qui eft reſtée
eut dans fa nouveauté le fuccès le plus
Alatteur.
Elle fut fuivie la même année , 3 I
Octobre, fur le même théâtre , des Epoux
réunis comédie en cinq actes , On y
FEVRIER 1766. 95
trouva , dans le temps , une gradation
d'intérêt bien ménagée , d'où naît le plaifir
de la furprife , qui ne fauroit être étouffé ,
parce que le dénouement a été prévu
d'une manière incertaine & vague. Cette
pièce n'eut cependant pas un grand fuccès
dans fa nouveauté , parce qu'elle fut
donnée pendant le voyage de Fontainebleau
, temps auquel les bons Acteurs
jouent rarement à Paris. Heureuſement
la preffe redreffa les torts du parterre , autant
que les préjugés femés dans le Public
peuvent être réformés.
L'Auteur travailloit indiftinctement
pour les François ou pour les Italiens. II
fit jouer par ces derniers , le 11 Juin 1742 ,
la comédie du Dédit inutile ou les
Vieillards intérelés. Il eft vrai qu'elle
fut refufée au théâtre François ; & c'eſt
encore une des caufes de cette haine
éternelle de M. de Merville contre les
Acteurs principaux de ce fpectacle , auxquels
il n'offrit plus aucune de fes pièces .
11 fe dévoua uniquement à la Comédie
Italienne , & fit paroître deux mois après ,
le 2 Août , les Dieux traveftis , ou l'exil
d'Apollon, Cette petite pièce , en un acte ,
envers , précédée d'un prologue , fut trèsapplaudie
, & n'a cependant été imprimée
pour la première fois , que dans cette
édition.
96 MERCURE DE FRANCE.
Quoique la comédie intitulée , le Roman
, ne paroiffe ici que fous le nom de
M. Guyot de Merville , il eft conſtant
néanmoins que M. Procope y a eu beaucoup
de part. Ce dernier l'avoit composée
en profe il la communiqua à M. de
Merville , qui y fit des changemens dans
l'intrigue & dans l'arrangement des fcènes.
Elle fut repréfentée le 22 Mai 1743 , &
reçue avec affez d'applaudiffement , quoiqu'on
en défapprouvât le dénouement.
L'Apparence trompeufe , donnée l'année
fuivante , le 2 Mars , eft , fans contredit ,
la meilleure pièce que M. de Merville
ait donnée à la Comédie Italienne . Quelques-
uns la préfèrent au Confentement
forcé, fi accueilli au théâtre François . Rien
n'eft plus naturel & plus heureux que
cette petite comédie en un acte. Le dialogue
eft par-tout vif & agréable , &
lé plan bien trace & bien rempli . On en
a condamné le dénouement , qui s'annonce
dé lui- même.
Le 20 Août de la même année , l'Auteur
fitjouer avec fuccès les Talens déplacés,
qui le brouillèrent avec les Italiens . Depuis
cette époque aucune de fes pièces n'a
été repréſentée , ni même imprimée . On
les trouve pour la première fois dans cette
édition ; & nous croyons qu'elles pourroient
FEVRIER 1766. 97
roient être bien reçues du Public , fi les
Comédiens entreprenoient de les mettre
au théâtre. Elles font intitulées , le Jugement
téméraire , les Tracafferies ou le
Mariage fuppofé , le Triomphe de l'Amour
& du Hazard , la Coquette punie. Nous
n'en portons aucun jugement , pour ne
point prévenir celui du parterre , s'il arrive
qu'elles foient repréfentées .
On a joint aux ouvrages de théâtre
de M. Guyot de Merville , quelques pièces
fugitives , qui font l'élite de celles qu'il
a laiffées en mourant , & qui euffent ai
fément formé un volume. On a cru ne
devoir faire ufage que de ce qu'il auroit
publié lui-même , s'il n'eût confulté que
fa réputation . On lui attribue une comédie
jouée au théâtre François en 1739 , fous
le titre du Médecin de l'efprit , & qui
ne fut repréfentée qu'une fois. On le dit
auffi auteur de l'Hiftoire, littéraire de l'Europe
, publiée en 1726 , & d'un Voyage
d'Italie , en deux volumes .
Après avoir parlé des ouvrages qui ont
mérité à M. de Merville une place diftinguée
dans l'hiftoire de notre théâtre , nous
croyons ne pouvoir mieux faire connoître
fon caractère , qu'en terminant cette analyfe
par une lettre d'un Gentilhomme
Suiffe de fes amis , avec qui M. de Mer-
E
98 MERCURE DE FRANCE.
ville a paffé les dernières années de fa vie ;
elle eft écrite d'un ftyle fi intéreffant , que
nous ne nous permettons pas d'y faire de
changement.
93
« M. de Merville , dit l'Auteur de
» cette lettre , vint en Suiffe vers l'an
" 1750 ou 1751 ; le hafard me procura
» fa connoiffance : il me fit une vifite ici
» dans ma campagne : il y revint enfuite
plufieurs fois paffer quelques jours &
quelques femaines. Nos liaifons fe for-
» mèrent infenfiblement. Son efprit , fes
" talens , fon caractère , fes malheurs m'af-
» fectèrent. Je m'apperçus qu'il avoit dans
» l'âme de cuifans chagrins qui l'oceupoient
beaucoup, quoiqu'il en parlât affez
» peu. Sa femme , & une fille qu'il ai-
» moit très-tendrement , en étoient les
ود
"
principaux objets . Il en avoit fait le
» fujet d'une de fes comédies , qu'il ne
» lifoit jamais fans répandre des larmes :
» c'eft , fi je me le rappelle bien , le Confentement
forcé. Sa fortune , fans doute
» dérangée , y contribuoit ; l'interruption
" des fonctions des Cours de juftice de
Paris , lors des derniers troubles , met-
粉
33
" toit obftacle à la perception de fes petites
rentes. Les Comédiens l'avoient
» traversé
pour la repréſentation de plufieurs
pièces de théâtre , & par-là lui
FEVRIER 1766. 99
ور
ور
و د
و د
» avoient êté , fes reffources. Une gou-
» vernante infidelle avoit abufé de fa
» confiance ; & ces revers réunis formoient
» un tout qui ne le mettoit point dans
» une affiette tranquille. Agité & inquiet
» à la fuite de tant de traverſes , il chercha
» à faire diverfion à fon ennui . Il alla
» à Francfort, en Hollande , en Provence ,
» à Lyon ; revint enfin à Genève dans
» le deffein de s'y fixer , & m'écrivit de
» tous ces différens lieux. Il fut , à fon
paffage à Lyon , que M. de Voltaire ,
» qui y étoit en même temps , vencit
» auffi s'établir à Genève. Il s'étoit brouillé
» avec lui au fujet d'une pièce que Rouffeau
» & l'Abbé des Fontaines lui avoient fuggérée
. Il craignit que M. de Voltaire
» n'en eût confervé du reffentiment , &
» que leur commun féjour dans cette
» Ville ne donnât lieu à quelques défagrémens.
Il fe détermina donc à faire
»les avances de la réconciliation , & lui
» envoya dans cette vue , avant fon dé-
» part de Lyon , des vers que le porteur
» ne put lui remettre , parce qu'il le trouva
parti . M. de Merville les lui adreffa
» à Genève : mais cette démarche fut fans
» effet ; & quoique M. de Voltaire ne
» lui eût point répondu , il ne laiffa
deux ou trois jours après fon arrivée
"9
و د
و د
و د
ود
"
pas ,
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
ور
ور
20
"
ود
"
و د
و ر
*
» à Genève , de lui faire une vifite . Il
» en fut reçu poliment , mais froidement .
» De là il vint paffer huit ou dix jours
» chez moi . Quand il fut de retour à
Genève , il mit ordre à fes affaires , fit
» le bilan de fes dettes & de fes meubles :
» l'un compenfoit & acquittoit l'autre . Il
» mit ce bilan fur fa table , fortit de la
», maifon qu'il habitoit , le vendredi 23
» Mai 1755 , n'emporta avec lui qu'une
mauvaiſe capotte , laiffa fes habits , fon
épée & tous les effets pour le paiement
de fes créanciers , écrivit plufieurs let-
» tres ; une , entre autres , à un Magiftrat
» pour l'exécution de fes volontés ; &
il fortit en difant qu'on ne l'attendît
» pas pour le lendemain . Quelques jours
», s'écoulèrent fans qu'il reparût. Son hôte
» en fut furpris. Il m'écrivit pour favoir
» s'il ne feroit pas revenu chez moi. Vers
» ce même temps on trouva un homme
» mort au bord du lac de Genève fur
,, les terres de Savoie . La réunion de ces
» circonftanees fit dire que c'étoit lui ;
» voilà l'origine du bruit qui fe répandit
» que M. de Merville s'étoit noyé . Sur
» ces entrefaites je reçus fa lettre d'adieu .
» Je m'informai de fon fort fans en rien
apprendre de pofitif. Les uns l'ont dit
mort ; d'autres ont affuré qu'il s'étoit
39
و ر
و و
30
»
FEVRIER 1766. ΙΟΙ
» retiré dans un couvent au pays de Gex
» à deux ou trois lieues de Genève. J'ai
ور
ور
appris depuis qu'il étoit mort , & qu'on
» le favoit par M. le Réfident de France ,
» avec qui il avoit été en relation. On a
» vendu fes effets , comme il l'avoit or-
» donné ; & par ce moyen fes dettes ont
» été acquittées. Vous voyez dans toute
fa conduite la candeur , la droiture &
» la probité d'un honnête homme , digne
» affùrément d'être regretté ; & en mon
particulier , j'ai pris une part bien fincère
à fes infortunes. Il avoit fait une
critique des oeuvres de M. de Voltaire ,
» que j'ai parcourue ; un autre ouvrage
qu'il appelloit l'Esprit d'Horace , & un
» troisième intitulé les Veillées de Vénus » .
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Résumé : OEUVRES de Théâtre de M. GUYOT DE MERVILLE. A Paris, chez la veuve DUCHESNE, rue Saint Jacques, au temple du goût ; 1766 : avec approbation & privilége du Roi : 3 vol. in-12.
Michel Guyot de Merville, né à Versailles en 1696, est un auteur dramatique dont les œuvres théâtrales ont été publiées en 1766 à Paris. Cette édition comprend la majorité de ses pièces, à l'exception de trois tragédies non représentées ni imprimées : 'Achille à Troyes', 'Manlius Torquatus' et 'Salluste'. Ces œuvres, écrites durant sa jeunesse, ont suscité des conflits avec des acteurs de la Comédie Française, poussant Merville à abandonner le théâtre et à quitter la France pour voyager. Merville a débuté sa carrière théâtrale en 1736 avec 'Les Mascarades amoureuses', saluée pour son style moliéresque. Suivirent 'Les Amans affrontés sans le savoir', retirée après une seule représentation, et 'Les Impromptus de l'Amour', qui connurent un succès modéré. La même année, il présenta 'Achille à Scyros', une tragédie comique bien accueillie. En 1738, 'Le Consentement forcé' fut un triomphe, suivi de 'Les Époux réunis', appréciée par la presse malgré un accueil mitigé lors de sa première représentation. Merville a également écrit pour le théâtre Italien, avec des pièces comme 'Le Dédit inutile' et 'Les Dieux travestis'. Sa collaboration avec Procope sur 'Le Roman' et 'L'Apparence trompeuse' fut notable, cette dernière étant particulièrement bien reçue. Cependant, 'Les Talens déplacés' en 1744 provoqua une rupture avec les acteurs italiens, mettant fin à ses représentations et publications jusqu'à l'édition de 1766. Parmi ses autres œuvres, on trouve plusieurs comédies telles que 'Le Jugement téméraire', 'Les Tracafferies ou le Mariage supposé', 'Le Triomphe de l'Amour & du Hazard', et 'La Coquette punie'. Il a également écrit 'Le Médecin de l'esprit', joué une seule fois au théâtre Français en 1739, ainsi que 'L'Histoire littéraire de l'Europe' publiée en 1726 et un 'Voyage d'Italie' en deux volumes. Merville a rencontré un gentilhomme suisse vers 1750 ou 1751, renforçant leur amitié au fil des visites. Il a été marqué par des chagrins personnels et des difficultés financières. Il a voyagé en Europe, rencontrant Voltaire à Lyon, avec qui il eut une querelle littéraire. Après avoir réglé ses affaires et ses dettes à Genève, Merville disparut mystérieusement. Des rumeurs parlèrent de sa mort par noyade, mais il est possible qu'il se soit retiré dans un couvent.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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p. 57-84
ELGARROTE masbiendado, y Alcalde de Zalamea. Le Tourniquet bien appliqué, & le Juge de Zalamea, comédie de CALDERON.
Début :
CETTE singulière comédie a un fondement historique, & le fait qui y a donné [...]
Mots clefs :
Comédie, Dieu, Capitaine, Honneur, Père, Fille, Sergent, Soldat, Procès, Prisonnier, Juge, Roi, Justice, Épée, Village
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texteReconnaissance textuelle : ELGARROTE masbiendado, y Alcalde de Zalamea. Le Tourniquet bien appliqué, & le Juge de Zalamea, comédie de CALDERON.
ELGARROTE * masbiendado , y Alcalde
de Zalamea. Le Tourniquet bien appli
qué , & le Juge de Zalamea , comédie
de CALDERON.
CETTE ETTE fingulière comédie a un fondement
hiftorique , & le fait qui y a donné
lieu eft très - réel . Elle peint , avec une
vérité frappante , les moeurs & les préjugés
des perfonnages qui y font introduits. On
y voit au naturel le caractère d'un brave
* Garrote fignifie carcan. C'eſt un genre de fupplice
particulier qui n'eft pas très- cruel , parce
qu'il est très- court. On fait affeoir le patient far
une chaife , on lui met au cou'un carcan , au devant
duquel il y a intérieurement un bouton qui avance
fur le noeud de la gorge. Avec un tourniquet on
ferre le carcan , & le patient eft étranglé fans
douleur & fur le champ.
€ v
18 MERCURE DE FRANCE.
1
& franc guerrier qui commande un corps
de troupe , la licence que fe promet fouvent
un Officier fubalterne avec les gens
du peuple , les mifères du Soldat , les abus
qui les augmentent , la gaieté qui le confole
, l'efprit de libertinage & les tours de
fubtilité qui lui font trouver des charmes
dans ce pénible efclavage. Mais , ce qui
intéreffe le plus dans ce tableau , ce font
les fentimens élevés & la conduite ferme
& hardie d'un fimple laboureur qui venge
avec une intrépidité héroïque fon honneur
offenfé , fans être retenu par aucun égard
ni aucune crainte .
La fcène s'ouvre par une marche de
foldats. Il y en a un qui fe diftingue particulièrement
par fes murmures , auxquels
toute la troupe applaudit. Patience , lui
dit un camarade , toutes nos fatigues vont
s'oublier dès que nous ferons au gîte. De
quoi cela me foulagera - t il , reprend le
raiſonneur , fi je créve avant d'y arriver ?
& quand j'y arriverois en vie , Dieu fair
encore fi on nous y logera. N'avons nous
pas nos conducteurs auxquels les Mayeurs
& Syndics vont propofer de nous faire
paffer outre en offrant quelque rafraîchif
fement ? On leur répondra d'abord que
cela eft impoffible , & que la troupe eft
rendue ; mais files manans ont de l'argent,
d'un feul mot, marche , on nous fera obéir
JUIN 1768. ༨༡
à l'inftant. Pour moi , fi cela arrive , je
jure qu'on partira fans moi . Je fais déja
comme on déferte. Mais je fais auffi
reprend le camarade , que cette petite fantaifie
coûte la vie à un malheureux foldat
, fur- tout fous les ordres du général
qui nous commande ; car fi Don Lope de
Figueroa paffe pour vaillant & grand capitaine
, il a auffi la réputation d'être le plus
emporté , le plus impitoyable , & le plus
étrange blafphémateur de toute l'armée ;
& , pour la difcipline , il fera périr fon
meilleur ami fans nulle forme de procès.
C'est moins moi que je plains , répart le
mutin , que cette pauvre femme qui me
fuit. La bonne créature prend la parole ,
& dit qu'elle fouffre volontiers ; elle conte
tous les facrifices qu'elle a faits pour vivre
avec fon cher foldat. Cela lui attire beaucoup
d'éloges ; on crie viva La Chifpa , &
infenfiblement on oublie le mal dont on
fe plaignoit , on chante , on fait chorus
& on arrive
ད
Le Capitaine de la compagnie vint annoncer
à fes foldats qu'il y a apparence
qu'on paffera plufieurs jours à Zalamea
& tout le monde s'en réjouir. Il demande
à fon Sergent , qui vient du logement ,
où eft fon billet. Vous êtes , dit le Sergent
, chez l'habitant le plus riche du lieu
C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
& qui , outre cela , a la plus belle fille du
pays. Bon , dit le Capitaine , ne fera - ce
pas toujours une payfanne glorieufe avec
des mains & des pieds effroyables . Pour
moi , à moins que je ne voie de la parure
& de l'élégance , je ne crois pas être avec
une femme. On lui dit auffi que le père
eft le plus vain & le plus préfomptueux
des hommes. La vanité , dit le Capitaine ,
eft toujours l'apanage d'un manant riche .
Leur converfation eft interrompue par
l'arrivée d'une figure de Don - Quichote.
C'est un perfonnage très - peu intéreffant ;
un gentilhomme ridicule , amoureux de
la fille du laboureur , ouplutôt de les écus ,
car il meurt de faim à la lettre . Il ne
parle que de la belle généalogie en or &
azur que lui a laiffée fon père. Il auroit
dû , dit fon valet , vous laiffer plus d'or
& moins de parchemin,
Au refte , reprend le perfonnage , je
n'ai pas grande obligation à ce père de
m'avoir fait gentilhomme , car s'il n'eût
pas été noble il n'eût pas
été mon père,
& je me ferois bien gardé de me laiffer
engendrer par un roturier. La converfation
continue fur ce ton jufqu'à ce que
fon Ifabelle paroiffe à fa fenêtre. Elle le
traite fort mal & fe moque de lui. Il fe
retire en voyant arriver Pedro Crespo ,
père de fa Dame. Ce vieillard murmure ,
"
JUIN 1768 .
en entrant , de trouver toujours cette figure
de tapillerie à fa porte . Juan , fon fils ,
arrive d'un autre côté & fe fâche de même
contre ce revenant perpétuel . Ce jeune
homme eft un petit mutin qui promet fort
de reffembler un jour à fon père. L'un &
l'autre fe diffimulent ce qui vient de les
choquer , & ils ne fe parlent que de leurs
Occupations. Crespo conte qu'il vient des
champs , & qu'il eft très-content de fes
troupeaux & de fes moiffons. Et toi ,
Juan , dit-il à fon fils , d'où viens-tu ?
Juan. Je vous facherai peut être en vous
le difant. J'ai joué à la paume , & perdu
deux parties.
Crefpo. Il n'y a pas grand mal fi tu as payć.
Juan. Je n'ai pas payé , faute d'argent ,
& je venois même vous en demander.
Crefpo. Avant tout , écoute ce que j'ai
à te dire. Ne t'engage de ta vie qu'à ce
que tu es fûr de pouvoir faire , & ne joue
jamais plus d'argent que tu n'en as , de
peur de rifquer ta renommée fi tu ne pouvois
pas remplir tes obligations .
Juan. Le confeil eft comme venant de
vous ; & , pour vous marquer combien
j'en fais cas , je le paierai par un autre.
Ne donnez jamais d'avis à un homme qui
vous demande de l'argent .
Crefpo. Tu m'as rendu le change.
Ils font interrompus par le Sergent qui
61 MERCURE DE FRANCE.
leur annonce que Don Alvaro de Atayde,
fon Capitaine , doit loger chez eux. Crefpo
offre tout ce qui eft dans fa maiſon . Juan
lui fait reproche de ce qu'étant riche , ik
n'achete pas un privilége pour s'exempter
de ces charges.
Crefpo. Dis-moi de bonne foi , Juan ,
quelqu'un ignore- t- il que je ne fuis qu'un
payfan ? Quand j'acheterai de la nobleſſe
ferai-je noble pour cela ? Il m'en coûtera
cinq ou fix mille, réaux , c'eſt de bon argent,
& je n'aurai pas acquis de l'honneur ,
car il ne fe vend point. Qu'un homme
qu'on a vu chauve route fa vie , mette une
perruque , on dira qu'il eft bien coeffé.
Mais qu'y gagnera - t - il ? Quoiqu'on ne
voie pas fa tête pelée , chacun ne fait- il
pas qu'il n'a pas un cheveu à lui ?
Juan. Il y gagnera de mettre fa tête à
couvert du foleil , du vent & de la pluie.
Crefpo. Je ne veux point d'un honneur
précaire. Je veux demeurer ce que je fuis
& ce qu'ont été avant moi mes pères.
Il fait defcendre fa fille & lui annonce
que des troupes vont loger dans le village,
& qu'il aura chez lui un Capitaine. Il lui
ordonne de fe retirer dans un grenier pen
dant leur féjour . Je venois , dit - elle , mon
père , vous demander la permiffion de m'y
renfermer avec Inès , ma couline.
Apeine eft- elle rentrée que le Capitaine
JUIN 1768.
furvient ; le père & le fils lui font de grands
complimens qu'il reçoit avec civilité , mais
avec hauteur . Ils le laiffent avec fon Sergent.
Hé bien , dit l'Officier , as-tu vu la
payſanne ?
Le Sergent. J'ai parcouru toutes les
chambres & la cuifine , fans la trouver.
Une fervante m'a dit qu'elle eft cachée
dans les greniers , d'où elle ne deſcendra
pas , parce que le vieillard eft fort jaloux.
Don Alvar. Si je l'avois rencontrée tout
fimplement , je n'y aurois fait nulle attention
; mais précisément parce qu'on me la
cache , vive Dieu ! je veux pénétrer où elle
eft. Il faudroit , dit le Sergent , trouver un
prétexte pour y entrer fans donner de
foupçon.
Sur ces entrefaites le Soldat harangueur,
avec fa Chifpa , fe préfentent. Ils viennent
demander à Don Alvar le privilége
du jeu . Le Capitaine trouve cette occafion
merveilleufe. Il dit à Rebolledo ( c'eſt le
Soldat ) qu'il veut entrer , fur quelque mo
tif plausible , dans une chambre haute de
la maifon ; qu'il faut qu'il feigne de lui
manquer de reſpect , qu'il le menacera de
fon côté , qu'il fuira au grenier où il le
fuivra. La fcène fe joue fur le champ , le
Soldat fait l'infolent , le Capitaine tire
l'épée & le pourſuit.
64 MERCURE DE FRANCE .
On voit entrer le Soldat hors d'haleine
dans la retraite où font les femmes. Le
Capitaine & le Sergent furviennent , elles
prient pour le prétendu coupable , & obtiennent
fa grace. Pedro Crefpe & Juan
patoiffent l'épée à la main. Ils ont entendu
le bruit de la querelle & fu que le Capitaine
court après un Soldat.
Crefpo . Qu'eft ceci , Seigneur Cavalier ?
quand je vous crois occupé à tuer un
homme , je vous trouve à courtifer une
femme ! Alvar répond qu'il fait ce qu'il
doit au fexe , & qu'il a facrifié fon reffentiment
à cette Dame.
Crefpo. Ce n'est point une Dame : c'eſt
ma fille.
Juan. Tout ceci n'eft , vive Dieu ! qu'une
rufe pour vous introduire ici. Je fuis piqué
de ce que vous croyez me tromper . Il n'en
eft pardieu rien , & vous pourriez , Seigneur
Capitaine , payer autrement les
offres de fervice de mon père , & lui épargner
cette offenfe.
Crefpo. De quoi vous mêlez - vous , petit
garçon Si ce Soldat l'a mis en colère
pourquoi ne l'auroit- il pas pourfuivi ? Sei
gneur , ma fille vous eft obligée de votre
attention pour elle.
Don Alvar à Juan. Je n'ai fans de te
eu aucune autre raifon. Songez mieux à
ce que vous dites.
JULN 1768. 69
Juan. J'y fonge très - bien .
Alvar. Si votre père n'étoit
pas là , petit
garçon , je vous traiterois comme vous
méritez.
Crefpo . Doucement, Seigneur Capitaine.
Je puis parler à mon fils comme il me
plaît , mais non pas vous.
Juan. Je puis tout fouffrir de mon père ,
mais rien d'un autre.
Alvar. Et que feriez - vous ?
Juan. Je perdrois la vie plutôt que de
fouffrir un affront.
Alvar. Un payfan fe piquer d'honneur !
Juan. Autant que vous ; il n'y auroit
pas de Capitaines s'il n'y avoit
laboureurs.
da
pas de
Il met
Alvar. Ah , c'en eft trop.
l'épée à la main , Juan en fait de même ,
& Crespo tire la fienne pour les féparer ;
on crie à la garde , & le Général furvient.
Qu'est ceci ? dit - il. La première chofe
que je rencontre ici c'est une bataille ?
Parlez , qu'eft- il arrivé ? Répondez donc ,
vive Dieu hommes , femines , je vais
tour jenter par les fenêtres . N'ai - je pas
affez de la douleur que me fait fouffrir,
ma diable de jambe , fans que vous m'impatientiez
encore par votre filence.
On eft obligé de lui dire le fujet de la
querelle. Où eft le Soldat ? dit - il . Qu'on
66 MERCURE DE FRANCE.
lui donne fur le champ l'eftrapade. Alvar
prie tout bas le Soldat de fe taire , & lui
promet de le fauver. Je n'en ferai tien
s'écrie le malheureux . Je ne veux pas être
eftropié pour vous. Il conte alors la choſe
comme elle eft. Vous voyez , dit Crefpo
fi nous avions raifon. Il n'y en a point de
bonne , répond Don Lope , pour expofer
tout un village à fa ruine.
Il fait fur l'heure battre un ban , &
publier ordre à tous les Soldats de fe rendre
au corps de- garde , & défenfe d'en
fortir de tout le jour , fous peine de la vie ,
puis il ordonne au Capitaine d'aller à
l'inftant fe pourvoir d'un autre logement ,
& prend lui-même le fien chez Crefpo.
Chacun obéit , & Crespo , après avoir fait
rentrer les femmes , refte avec le Général.
Crefpo. Je vous rends graces , Seigneur ,
de m'avoir fauvé l'occafion de me perdre.
Lope. A quel propos dites - vous que
vous vous feriez perdu ?
Crefpo. En ôtant la vie à quiconque
m'eût outragé.
Don Lope. Comment , vive Dieu ! favez-
vous que vous aviez affaire à un Capitaine
?
Crefpo. Fût- ce un Général même , vive
Dieu je le tuerois s'il attaquoit mon
honneur.
JUIN 1768. 67
Lope. Je jure le ciel que je ferai pendre
le premier qui ofera toucher un Soldat.
Crefpo. Je jure le ciel d'étrangler moimême
qui ofera me faire le moindre outrage.
Lope. Mais favez- vous
que n'étant que
ce que vous êtes , vous êtes obligé de -fouffrir
des gens de guerre ?
Crefpo. Oui , dans mes facultés , mais
non dans mon honneur. On doit au Roi
fa vie & fes biens ; mais l'honneur eft le
patrimoine de l'âme , & l'âme n'eft fujette
qu'à Dieu.
Lope. Je crois , vive Dieu ! que vous
avez raiſon !
Crefpo. Oui , vive Dieu ! & je l'ai toujours
eu .
Lope. J'arrive ici bien fatigué , & le
diable m'a donné une maudite jambe qui
a befoin de repos.
Crefpo. Qui vous dit le contraire ? le
diable m'a donné un lit , vous n'avez qu'à
Vous y mettre .
Lope. Et vous l'a-t- il donné tout fait , ce lit?
Crefpo. Oui , par Dieu !
Lope. Hé bien je vais , par Dieu ! le dé
faire , car je fuis , vive Dieu , bien las.
Crefpo. Hé , vive Dieu ! délaffez - vous.
68 MERCURE DE FRANCE.
Lope s'en allant. Le manant eft têtu !
il jure par Dieu ! comme moi .
Crefpo. Le Don Lope eft revêche ! nous
aurons maille à partir enfemble.
Le fantôme extravagant & amoureux
ouvre le fecond acte avec fon valet ;
mais nous laifferons ce perfonnage affez
inutile. Le Capitaine & fon Sergent repa
roiffent, & s'entretiennent de la difficulté
de voir Ifabelle. Alvar veut lui donner.
une férénade , & ils vont tout difpofer.
Rebolledo & la Chifpa doivent en être les
principaux acteurs.
Crespo fait fervir à fouper dans un cabinet
qui donne fur un jardin , qui fait
dit- il , l'amuſement de fa fille. Lope l'invite
à s'affeoir près de lui , il obéit après
s'en être défendu.
Lope. Savez - vous que la colère vous
met quelquefois hors de vous - même ?
Crefpo. Elle ne me fait jamais perdre le
jugement.
Lope. Comment donc hier , vous êtesvous
affis fans que je vous le dife ? & encore
à la premiere place !
Crefpo. C'est parce que vous ne me le
difiez pas , & aujourd'hui que vous me le
dites , je m'en abftiendrois volontiers. Je
fais rendre l'honneur qu'on me fait.
JUIN 1768, 69
Lope. Mais hier , vous ne faifiez que
jurer & vous emporter , & aujourd'hui
je vous trouve doux & pailible.
Crefpo. Seigneur , je prends toujours le
ton des gens avec qui je traite. Hier vous
ne parliez que par imprécations , & je vous
répondois de même. J'ai pour principe de
jurer avec celui qui jure , & de prier avec
celui qui prie. Je pouffe cela fi loin , que
parce qu'hier vous vous plaigniez d'une
jambe , j'en ai fenti une douleur qui m'a
empêché de dormir toute la nuit ; & parce
que je n'ai pas fu laquelle vous faifoir
mal , j'en avois à toutes les deux . Ditesmoi
, par charité , quelle eft la mauvaiſe ,
afin que je ne fouffre que d'un côté.
Lope . Ai-je tort de me plaindre ? Il y
a plus de trente ans que ce mal me prit
en Flandre , caufé par l'outrage des faifons
, les veilles & les fatigues , fans que
j'aie eu depuis ce tems une heure de repos.
Crefpo. Dieu vous donne patience!
Lope. Eft-ce que je la demande ?
Crefpo, Hé bien , qu'il ne vous la donne
pas.
Lope. Que cent mille diables emportent
la patience , & moi avec !
Crefpo, Amen. S'ils ne le font pas , c'eſt
de peur de bien faire,
70
MERCURE DE FRANCE.
Lope. Hai , hai ! Jéfus , mille fois !
Crefpo. Qu'il foit avec vous & moi.
Lope. Vive Dieu ! la douleur m'extermine.
Crefpo. Vive Dieu ! J'en fuis faché.
Il fait defcendre fa fille pour fouper
avec le Général . Si tous les Officiers étoient
comme vous, lui dit- il , je voudrois qu'elle
fût la premiere à les fervir.
Le Général admire fa rufe & fa prudence.
Tandis qu'ils font à table , on entend
la férénade . Lope diffimule fon mécontentement
de ce manque de refpect. il
faut , dit- il tout haut , paffer ces gaîtés au
foldat , elles lui font fupporter les dégoûts
de fon état. Juan trouve que c'eft un métier
fort agréable. En êtes - vous tenté ?
dit Løpe. De grand coeur , répondit Juan ,
fi vous m'accordiez votre protection .
Cependant on jette une pierre contre
la fenêtre , & le nom d'Ifabelle eft prononcé
par la mufique . Lope eft indigné ,
& le cache à caufe de Crespo , qui , de
fon côté , cache fon dépit à caufe de Don
Lope. Juan fe lève & va fourdement fe
faifir d'une rondache qu'il a vu fufpendue
dans la chambre du Général.
Les chants recommencent , & répétent
le nom d'Isabelle . Elle déplore fon fort
d'être expoſée à ces entreprifes, Lope ne
JUIN 1768. 71
peut y tenir , il fe lève en fureur & renverfe
la table. Crespo fe lève de même &
renverſe fa chaife.
Lope. La douleur que me fait cette
jambe diabolique m'a caufé cette impatience.
Crefpo. La même raifon m'a fait lever
fi brufquement,
Lope. J'ai cru que vous en aviez quelqu'autre
, quand je vous ai vu jetter cette
chaife .
je Crefpo . Vous aviez jetté la table ,
n'ai pas trouvé autre chofe fous ma main,
Lope. Je ne puis fouper , je vais me
retirer, mon hôte.
Crefpo. A la bonne heure.
Lope , bas. N'ai - je pas une rondache
dans ma chambre ?
Crefpo , bas. N'ai - je pas une fortie par
la baffe- cour ?
Lope. Bon foir,
Crefpo . Bonne nuit. ( J'enfermerai mes
enfans par dehors. )
Il envoie coucher fon fils , & tandis
que les donneurs de férénade font dans
la rue à galantifer , Lope fort d'un côté ,
& Crefpo d'un autre. Ils mettent la mufique
en déroute & reftent feuls , & fe croyant
réciproquement les auteurs de la fête , ils
s'attaquent & fe battent avec une adreſſe
72 MERCURE DE FRANCE.
& une vigueur égale , & s'étonnent l'un
de l'autre, Juan fort auffi l'épée à la main ,
ils parlent & fe reconnoiffent. Le Capitaine
, piqué de l'affront , revient avec un
renfort de foldats , & eft fort étonné de
trouver là le Général. Il s'excufe , & feint
d'être venu au bruit pour appaifer le
tumulte . Lope lui cache fes foupçons , mais
lui ordonne de fe mettre en marche fur le
champ avec fa compagnie , & de fortir de
Zalamea. Il rentre avec fes hôtes .
Le Capitaine , piqué au jeu , veut abſolument
revoir Ifabelle. Rebolledo lui apprend
qu'il a un efpion de moins , & que
Juan a obtenu de fon père la permiflion
de fuivre Don Lope à l'armée.
Le Général fe difpofe à partir. Il prend
congé de fon hôte , & lui promet d'avoir
foin de fon fils. Il fait préfent d'un diamant
à Ifabelle. Juan vient l'avertir que
fa litière eft prête,
Lope. Adieu , mon cher hôte ,
Crefpo. Qu'il vous conduife.
Lope. Ha ! bon Pedro Crefpo !
Crefpo. Ha vaillant Don Lope !
Lope. Qui eût dit , à notre première
entrevue , que nous deviendrions amis
pour la vie !
Crefpo. Moi , Seigneur , je l'euffe prédit
fi je vous eulle connu pour un....
Lope ,
JUIN 1768. 73.
Lope , s'en allant. Achevez , allez , ne
Yous gênez pas.
Crefpo. Pour un fou d'une auffi bonne
pâte.
Il donne à fon fils des confeils fort
fages & fort prolixes , & enfuite fa bénédiction
, & le laiffe fuivre le Général.
Il reste avec fa fille à prendre le frais
hors de fa maifon fur une banquette. Don
Alvar , le Sergent , Rebolledo, La Chifpa,
& d'autres Soldats s'approchent à la faveur
de l'obfcurité , faififfent Ifabelle , & l'emmènent
malgré fes cris. Crefpo demande
une épée , & Inès lui en apporte une. Le
Sergent lui dit que la réfiftance eft vaine
contre tant de monde. Rien ne l'arrête ,
il veut les attaquer , & tombe. Tuez- le ,
s'écrie Rebolledo. Non , dir le Sergent , il
y
auroit de la barbarie à lui ôter l'honneur
& la vie. Emmenons-le & attachons-le
quelque part dans la montagne. On l'y
entraîne malgré les cris .
Ifabelle , en pleurs , commence le troifième
acte. On peut imaginer le fujet de
fes longues plaintes. Elle entend les gémiffemens
d'un homme ; c'eft fon père
lié qui demande du fecours. Elle n'oſe le
mettre en liberté avant d'avoir conté fes
malheurs elle veut bien mourir de fa
main, mais après qu'il aura entendu fa
Ꭰ
4744 MERCURE DE FRANCE.
juftification. Ils s'attendriffent , & pleurent
enfemble. Elle brife fes liens , & lui
conte que l'indigne Alvara triomphé d'elle
par la force , & qu'au point du jour ſes
eris ont attiré un paffant qu'elle a reconnu
pour fon frère ; qu'ayant appris fon malheur
, il a attaque & bleffé dans l'inftant
le Capitaine , & s'eft fauvé en voyant des
Soldats qui venoient à fon fecours ; qu'on
a relevé le raviffeur & qu'on l'a ramené
à Zalamea pour le faire panfer. Crefpo la
confole ; ils retournent enfemble à leur
maifon. Le plus court pour Alvar , dit
Crespo , eft de mourir de ſa bleſſure , car
s'il en réchappe , je n'aurai jamais de
repos que je ne lui aie donnné la mort.
L
En approchant du village il eft rencon
tré par le Greffier de la communauté , qui
le cherche pour lui annoncer qu'il vient
d'être élu Alcade , & dans une occafion
bien glorieufe & bien heureufet
pour deux
objets bien intéreffans. L'un eft l'arrivée du
Roi qui doit venir le jour même à Zalamea
, & l'autre eft , qu'on vient d'amener
dans le bourg un Capitaine bleffé fans
qu'on fache par qui , & que c'eſt la
matière d'une information , & d'une caufe
de grande importance. Crespo remercie le
Ciel de l'occafion qu'il lui offre de venger
fon honneur. Sa fille rentre dans fa
JUIN 1768. 75
maifon , & il va avec le Greffier à la falle
du confeil , où il doit recevoir la baguette
& l'autorité de Juge.
On voit le Capitaine bleffé ; il fe plaint
de ce qu'on l'a ramené à Zalamea. Son
Sergent s'excufe fur le befoin qu'il avoit
d'être fecouru. Cependant Alvar , qui fe
trouve mieux , fonge à partir , lorfque la
Juftice arrive. Il s'en met peu en peine
mais fa furpriſe eft grande de voir Crespo ,
avec les marques de fon autorité , qui fait
occuper toutes les avenues. Soit que vous
foyez Juge depuis hier , lui dit- il , ou plus
anciennement , fachez que je n'ai rien à
démêler avec vous. Ne vous échauffez
pas , Seigneur , lui dit Crefpo. Je viens ,
avec votre permiffion , faire quelques diligences
fur une matière importante ; & je
vous prie de m'écouter fans témoins. Le
Capitaine fait fortir fon monde , & Crefpo
en ufe de même .
Crefpo. Je me fuis fervi de mon autorité
pour vous obliger à m'entendre , à
préfent je la mets à part pour vous parler
en fimple particulier ( Ilquittefa baguette ) .
A préfent , dit-il , parlons à coeur ouvert.
14 lui étale au long fes fentimens , fes richeffes
, l'honnêteté de fa fille , & emploie
toute fon éloquence pour lui perfuader de
réparer fon honneur. Vos enfans , ajoute-
Dij
76 MERCURE DE FRANCE .
t-il , profiteront de mes biens , & ce qu'ils
perdront de nobleffe de mon côté fera
bien réparé par celle qu'ils tiendront de
vous. Une action fi équitable ne peut faire
tort à votre gloire. Enfin , dit- il en fe prof
ternant à fes genoux , ayez pitié de mes
cheveux blancs. Qu'est- ce que je vous
demande ? Mon honneur que vous m'avez
ravi. De la manière humble dont je vous
fupplie , n'imagineroit-on pas que je defire
de vous une chofe qui vous appartienne ?
Songez que je pourrois ici le réparer de
ma propre main & de ma feule volonté ,
& que je préfère de le tenir de vous.
Alvar lui répond durement , & avec
l'orgueil le plus méprifant. Il le traite de
vieux fou & de téméraire , & ajoute que
s'il ne le tue pas , c'eſt en confidération de
La fille.
Crefpo. Enfin , ma plainte ne peut vous
toucher ?
Alvar. On ne doit faire nul cas des
larmes des enfans , des femmes & des
vieillards imbécilles,
Crefpo. Vous ne donnerez nulle confolation
à mon âme affligée ?
Alvar, Contente- toi que je te laiffe la
vie.
Crefpo. Songez que c'eft mon honneur
que je vous demandé à genoux,
JUIN 1768. 77
Alvar. Ceffe de m'importuner.
Crefpo. Réfléchiffez que je fuis ici
Alcade .
Alvar. Que m'importe ? vous n'avez
fur moi nulle jurifdiction . Vous me remettrez
au confeil de guerre qui me fera
réclamer.
Crefpo. C'eft- là votre réfolution ?
Alvar. Oui , vieux infenfé.
Crefpo. C'en eft donc fait ?
Alvar. Oui , pour la dernière fois.
Crefpo. Hé bien , je jure Dieu que vous
me le paierez ( Il fe lève & reprend fa
baguette ) . Hola !
Un Garde. Que vous plaît -il , Seigneur ?
Alvar. Qu'oferont entreprendre ces ruftres
?
Greſpo. Saififfez le Seigneur Capitaine .
Alvar. Vous êtes bien ofé de mettre
la main fur un Cavalier qui fert le Roi.
Vous n'avez pas ce pouvoir.
Crefpo. Nous verrons fi vous fortirez
d'ici autrement que mort ou prifonnier.
Alvar. Je vous fignifie que je fuis
Capitaine .
Crefpo. Vous n'en irez pas moins en
prifon.
Alvar. Je fuis forcé de céder à la violence
, mais je me plaindrai au Roi de
cette injuftice.
D iij
78 MERCURE DE FRANCE .
Crefpo. Et moi d'une autre. Rendez
votre épée .
•
Alvar. Il n'eft pas d'ufage.
Crefpo. C'eſt la loi quand on eft prifonnier.
Alvar. Traitez - moi avec respect.
Crefpo. Oh , cela eft très- raifonnable.
Menez ce Cavalier à la tour avec reſpect ,
mettez-lui civilement les fers aux pieds ,
& attachez-le poliment d'une bonne chaîne .
Qu'on traite auffi bien honnêtement ces
Seigneurs Soldats , qu'on les mette au cachot
, & qu'on prenne leurs dépofitions.
Ha , certes , pour peu que j'aie de preuves
légales , Seigneur Cavalier , je jure Dieu
que je vous ferai étrangler avec tout le
refpect qui vous eft dû.
Alvar. Ah canaille ! que la force à la
main vous rend infolens!
Cependant Juan ayant bleffé le Capitaine
, eft revenu à Zalamea , & trouvant
fa foeur à la maifon , veut la tuer malgré
fes cris & fes juſtifications. Crespo furvient ,
& s'emporte contre lui . Ne fuffit- il pas
dit- il , que tu aies ofé bleffer un Officier ?
Comment es-tu affez téméraire pour te
montter ici ? Il l'envoie en prifon , malgré
fes proteftations de ne s'être armé
contre Alvar que pour fatisfaire fon hon
neur offenfé. Il ne fuffit pas que votre père
JUIN 1768. 79
le fache , répond Crefpo : il faut que j'en
fois convaincu comme Juge , & je vous
rendrai juftice.
Au bruit de ces événemens Don Lope
revient furieux. Il defcend chez fon ami
Crefpo , & s'emporte fort contre la témérité
d'un petit Juge de village qui a eu
l'audace d'emprisonner un Capitaine. Il
veut le faire mourir fous le bâton.
II
Crefpo, Si vous venez pour cela , vous
avez fait un voyage inutile , car je penfe
que l'Alcade ne confentira pas à ce traitement.
Lope. Je le lui ferai bien fans fon confentement.
Crefpo. J'en doute , & ne crois pas que
perfonne vous le confeille. Savez - vous
pourquoi il a fait arrêter cet Officier ?
Lope. Non. Mais pour quelque caufe
que ce foit , ce n'eft pas à lui , c'eft à moi
à en faire juftice , & je ferai couper le
tou au coupable s'il l'a mérité .
Crespo. Il faut que vous ne connoiffiez
pas , Seigneur , quelle eft l'autorité d'un
Alcade.
Lope . Un Alcade eft-il autre chofe qu'un
payfan ? 5
Crefpo: Hé bien , fi ce payfan s'eft mis
dans la tête de faire étrangler le prifonnier ,
il en paffera , par Dieu , la fantaisie.
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
?
Lope. Il n'en fera , par Dieu , rien ; &
vous allez le voir. Dites- moi fa demeure.
Crefpo. Elle n'eft pas loin d'ici.
Lope. Nommez - moi donc cer Alcade.
Crefpo. C'est moi.
Lope. Vive Dieu ! je l'ai ſoupçonné.
Crefpo. Vive Dieu ! rien n'eſt plus vrai.
Lope. Hé bien , Crespo , ce qui eft dit
eft dit.
Crefpo. Hé bien , Seigneur , ce qui eft
fait eft fait.
Lope. Je fuis venu réclamer ce prifonnier
pour en faire juſtice.
Crefpo. Moi , je te garde ici pour le
crime qu'il a commis .
Lope. Vous favez qu'il eft Officier , &
que je fuis fon Juge ?
Crefpo. Vous favez qu'il a fait violence
à ma fille ?
Lope. Vous favez de combien mon
autorité prévaut für la vôtre ?
Crefpo. Vous favez que je l'ai prié à
genoux de me rendre l'honneur ?
Lope. Vous n'avez qu'à le pourfuivre à
mon tribunal.
Crefpo. Mon avis eft qu'il ne forte pas
du mien.
Lope . Je m'oblige à vous rendre juſtice.
Crefpo. Je ne demande à perfonne ce
que je puis me procurer moi - même.
JUIN 1768 .
81.
Lope. Il y va de mon honneur de reprendre
ce prifonnier.
Crefpo. Son procès eft déja ici tout fait,
& terminé.
Lope. Qu'est- ce qu'un procès ?
Crefpo. Une fuite de papiers qui contiennent
la vérification du fait & du jugement.
Lope. Je vais de ce pas à la prifon.
Crefpo. Je ne vous en empêche pas ,
mais je vous avertis feulement que les
Gardes ont ordre de faire feu fur le premier
qui fe préfentera.
Lope . Vos balles ne me font pas peur ,
je fuis familier avec elles ; mais il ne me
convient pas de m'aventurer ici. Soldat ,
courez au camp : que toutes les compagnies
marchent ici à l'inftant avec leurs
armes prêtes.
Le Soldat. Il n'eſt pas besoin de les
aller chercher , Seigneur , elles font déja
accourues dans ce village fur le bruit de
cette entreprife.
Lope. Nous allons donc voir fi on me
rendra le prifonnier ou non.
Crefpo. Avant que cela arrive , vive
Dieu ! je vais y mettre bon ordre.
On entend les tambours ; les Soldats
attaquent les Villageois qui fe défendent ,
& lorfque la mêlée eft la plus chaude , le
Dv
82 MERCURE DE FRANCE.
Roi arrive. Sa préfence arrête les combattans
, & il demande la raifon de ce défordre.
Lope. Il provient , Sire , de la témérité
la plus inouïe dont, air jamais été capable
un vil payfan ; & , fans votre arrivée , ce
village feroit déja en flammes .
Le Roi. Qu'eft- il arrivé ?
Lope. L'Alcade de ce lieu a fait emprifonner
un Capitaine , & m'a refufé de le
remettre entre mes mains .
Le Roi. Qui eft cet Alcade ?
Crefpo. C'est moi , Sire.
!
Le Roi. Quelle excufe avez- vous à m'alléguer
?
Crefpo . Ce procès , Sire , qui contient
les preuves contre le coupable , & fa fentence
de mort , pour avoir enlevé & defhonoré
une fille , & avoir refufé à fon
père de réparer fon honneur en l'époufant.
Lope . Lui-même , Sire , eft le Juge &
le père.
Crefpo. Hé qu'importe ! fi un étranger
me portoit une plainte , ne lui devrois- je
pas juftice ? Ne la dois- je donc pas à ma
fille autant qu'à un étranger ? Je viens de
faire einprifonner mon propre fils , & je
dois être équitable pour tout le monde
fans aucun égard . Il n'eft question que de
voir fi le procès eft fait en régle , & s'il
JUIN 1768. 83
s'y trouve la moindre prévarication , je me
foumets à la mort.
Le Roi. Le procès me femble en régle ;
mais il ne vous appartient pas de faire exécuter
un coupable jufticiable d'un autres
tribunal . Rendez le prifonnier.
Crefpo. La chofe , Sire , n'eft pas facile.
Comme cette jurifdiction eft fans appel ,
quelle que foit une fentence , elle s'exécute
toujours fur le champ .
Le Roi. Que dites - vous ?
Crefpo. Si vous ne me croyez pas , Sire ,
tournez les yeux de ce côté * : voici le criminel
.
Le Roi. Mais , comment avez- vous eu
la hardieffe ? {
Crefpo. Vous voyez , Sire , qué le procès
eft fait dans toutes les formes...
Le Roi. Le confeil de guerre n'auroit- il
pas également fait juftice ?
Crefpo. Toute la juftice de vos Etats ,
Sire , n'eft qu'un feul corps dont vous êtes
le chef quoique vous ayez plufieurs mains ;
qu'importe que ce foit votre droite ou
votre gauche qui ait puni le crime ? L'effentiel
étoir de punir , & le refte eft de
peu de conféquence.
* On ouvre une porte au fond de la scène
& on voit Don Alvar affis fur une cha ife le carcan
encore au col , & étranglé.
D vi
84 MERCURE DE FRANCE .
Le Roi. Mais puifqu'il étoit Capitaine
& Cavalier , il falloit lui faire du moins
couper la tête , & non l'étrangler ignominieufement.
Crefpo. Sire , il y a ici très - peu de nobleffe
, ce qui fait qu'on n'y eft pas dans
l'exercice de couper des têtes ; mais c'eſt
au mort à fe plaindre de cette rigueur ,
& elle ne regarde que lui feul.
Le Roi. Don Lope , ce qui eft fait eſt
fans remède. La punition étoit méritée ,
c'eft le principal. Faites partir fur le champ
d'ici toutes les troupes , & qu'elles me
fuivent en Portugal . ( à Crefpo ) Vous , je
vous fais Juge perpétuel de Zalamea.
Crefpo remercie le Roi , Lope lui dit
de fe féliciter de l'arrivée de Sa Majefté ,
& demande qu'on lui remette les autres
Soldats prifonniers. Ils lui font rendus fur
le champ. Il fe réconcilie avec Crespo ,
& emmène avec lui fon fils qu'il fait fortir
de prifon. Ifabelle entre dans un couvent
, où elle fe renferme pour toute fa
vie , & ainfi finit cette comédie.
de Zalamea. Le Tourniquet bien appli
qué , & le Juge de Zalamea , comédie
de CALDERON.
CETTE ETTE fingulière comédie a un fondement
hiftorique , & le fait qui y a donné
lieu eft très - réel . Elle peint , avec une
vérité frappante , les moeurs & les préjugés
des perfonnages qui y font introduits. On
y voit au naturel le caractère d'un brave
* Garrote fignifie carcan. C'eſt un genre de fupplice
particulier qui n'eft pas très- cruel , parce
qu'il est très- court. On fait affeoir le patient far
une chaife , on lui met au cou'un carcan , au devant
duquel il y a intérieurement un bouton qui avance
fur le noeud de la gorge. Avec un tourniquet on
ferre le carcan , & le patient eft étranglé fans
douleur & fur le champ.
€ v
18 MERCURE DE FRANCE.
1
& franc guerrier qui commande un corps
de troupe , la licence que fe promet fouvent
un Officier fubalterne avec les gens
du peuple , les mifères du Soldat , les abus
qui les augmentent , la gaieté qui le confole
, l'efprit de libertinage & les tours de
fubtilité qui lui font trouver des charmes
dans ce pénible efclavage. Mais , ce qui
intéreffe le plus dans ce tableau , ce font
les fentimens élevés & la conduite ferme
& hardie d'un fimple laboureur qui venge
avec une intrépidité héroïque fon honneur
offenfé , fans être retenu par aucun égard
ni aucune crainte .
La fcène s'ouvre par une marche de
foldats. Il y en a un qui fe diftingue particulièrement
par fes murmures , auxquels
toute la troupe applaudit. Patience , lui
dit un camarade , toutes nos fatigues vont
s'oublier dès que nous ferons au gîte. De
quoi cela me foulagera - t il , reprend le
raiſonneur , fi je créve avant d'y arriver ?
& quand j'y arriverois en vie , Dieu fair
encore fi on nous y logera. N'avons nous
pas nos conducteurs auxquels les Mayeurs
& Syndics vont propofer de nous faire
paffer outre en offrant quelque rafraîchif
fement ? On leur répondra d'abord que
cela eft impoffible , & que la troupe eft
rendue ; mais files manans ont de l'argent,
d'un feul mot, marche , on nous fera obéir
JUIN 1768. ༨༡
à l'inftant. Pour moi , fi cela arrive , je
jure qu'on partira fans moi . Je fais déja
comme on déferte. Mais je fais auffi
reprend le camarade , que cette petite fantaifie
coûte la vie à un malheureux foldat
, fur- tout fous les ordres du général
qui nous commande ; car fi Don Lope de
Figueroa paffe pour vaillant & grand capitaine
, il a auffi la réputation d'être le plus
emporté , le plus impitoyable , & le plus
étrange blafphémateur de toute l'armée ;
& , pour la difcipline , il fera périr fon
meilleur ami fans nulle forme de procès.
C'est moins moi que je plains , répart le
mutin , que cette pauvre femme qui me
fuit. La bonne créature prend la parole ,
& dit qu'elle fouffre volontiers ; elle conte
tous les facrifices qu'elle a faits pour vivre
avec fon cher foldat. Cela lui attire beaucoup
d'éloges ; on crie viva La Chifpa , &
infenfiblement on oublie le mal dont on
fe plaignoit , on chante , on fait chorus
& on arrive
ད
Le Capitaine de la compagnie vint annoncer
à fes foldats qu'il y a apparence
qu'on paffera plufieurs jours à Zalamea
& tout le monde s'en réjouir. Il demande
à fon Sergent , qui vient du logement ,
où eft fon billet. Vous êtes , dit le Sergent
, chez l'habitant le plus riche du lieu
C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
& qui , outre cela , a la plus belle fille du
pays. Bon , dit le Capitaine , ne fera - ce
pas toujours une payfanne glorieufe avec
des mains & des pieds effroyables . Pour
moi , à moins que je ne voie de la parure
& de l'élégance , je ne crois pas être avec
une femme. On lui dit auffi que le père
eft le plus vain & le plus préfomptueux
des hommes. La vanité , dit le Capitaine ,
eft toujours l'apanage d'un manant riche .
Leur converfation eft interrompue par
l'arrivée d'une figure de Don - Quichote.
C'est un perfonnage très - peu intéreffant ;
un gentilhomme ridicule , amoureux de
la fille du laboureur , ouplutôt de les écus ,
car il meurt de faim à la lettre . Il ne
parle que de la belle généalogie en or &
azur que lui a laiffée fon père. Il auroit
dû , dit fon valet , vous laiffer plus d'or
& moins de parchemin,
Au refte , reprend le perfonnage , je
n'ai pas grande obligation à ce père de
m'avoir fait gentilhomme , car s'il n'eût
pas été noble il n'eût pas
été mon père,
& je me ferois bien gardé de me laiffer
engendrer par un roturier. La converfation
continue fur ce ton jufqu'à ce que
fon Ifabelle paroiffe à fa fenêtre. Elle le
traite fort mal & fe moque de lui. Il fe
retire en voyant arriver Pedro Crespo ,
père de fa Dame. Ce vieillard murmure ,
"
JUIN 1768 .
en entrant , de trouver toujours cette figure
de tapillerie à fa porte . Juan , fon fils ,
arrive d'un autre côté & fe fâche de même
contre ce revenant perpétuel . Ce jeune
homme eft un petit mutin qui promet fort
de reffembler un jour à fon père. L'un &
l'autre fe diffimulent ce qui vient de les
choquer , & ils ne fe parlent que de leurs
Occupations. Crespo conte qu'il vient des
champs , & qu'il eft très-content de fes
troupeaux & de fes moiffons. Et toi ,
Juan , dit-il à fon fils , d'où viens-tu ?
Juan. Je vous facherai peut être en vous
le difant. J'ai joué à la paume , & perdu
deux parties.
Crefpo. Il n'y a pas grand mal fi tu as payć.
Juan. Je n'ai pas payé , faute d'argent ,
& je venois même vous en demander.
Crefpo. Avant tout , écoute ce que j'ai
à te dire. Ne t'engage de ta vie qu'à ce
que tu es fûr de pouvoir faire , & ne joue
jamais plus d'argent que tu n'en as , de
peur de rifquer ta renommée fi tu ne pouvois
pas remplir tes obligations .
Juan. Le confeil eft comme venant de
vous ; & , pour vous marquer combien
j'en fais cas , je le paierai par un autre.
Ne donnez jamais d'avis à un homme qui
vous demande de l'argent .
Crefpo. Tu m'as rendu le change.
Ils font interrompus par le Sergent qui
61 MERCURE DE FRANCE.
leur annonce que Don Alvaro de Atayde,
fon Capitaine , doit loger chez eux. Crefpo
offre tout ce qui eft dans fa maiſon . Juan
lui fait reproche de ce qu'étant riche , ik
n'achete pas un privilége pour s'exempter
de ces charges.
Crefpo. Dis-moi de bonne foi , Juan ,
quelqu'un ignore- t- il que je ne fuis qu'un
payfan ? Quand j'acheterai de la nobleſſe
ferai-je noble pour cela ? Il m'en coûtera
cinq ou fix mille, réaux , c'eſt de bon argent,
& je n'aurai pas acquis de l'honneur ,
car il ne fe vend point. Qu'un homme
qu'on a vu chauve route fa vie , mette une
perruque , on dira qu'il eft bien coeffé.
Mais qu'y gagnera - t - il ? Quoiqu'on ne
voie pas fa tête pelée , chacun ne fait- il
pas qu'il n'a pas un cheveu à lui ?
Juan. Il y gagnera de mettre fa tête à
couvert du foleil , du vent & de la pluie.
Crefpo. Je ne veux point d'un honneur
précaire. Je veux demeurer ce que je fuis
& ce qu'ont été avant moi mes pères.
Il fait defcendre fa fille & lui annonce
que des troupes vont loger dans le village,
& qu'il aura chez lui un Capitaine. Il lui
ordonne de fe retirer dans un grenier pen
dant leur féjour . Je venois , dit - elle , mon
père , vous demander la permiffion de m'y
renfermer avec Inès , ma couline.
Apeine eft- elle rentrée que le Capitaine
JUIN 1768.
furvient ; le père & le fils lui font de grands
complimens qu'il reçoit avec civilité , mais
avec hauteur . Ils le laiffent avec fon Sergent.
Hé bien , dit l'Officier , as-tu vu la
payſanne ?
Le Sergent. J'ai parcouru toutes les
chambres & la cuifine , fans la trouver.
Une fervante m'a dit qu'elle eft cachée
dans les greniers , d'où elle ne deſcendra
pas , parce que le vieillard eft fort jaloux.
Don Alvar. Si je l'avois rencontrée tout
fimplement , je n'y aurois fait nulle attention
; mais précisément parce qu'on me la
cache , vive Dieu ! je veux pénétrer où elle
eft. Il faudroit , dit le Sergent , trouver un
prétexte pour y entrer fans donner de
foupçon.
Sur ces entrefaites le Soldat harangueur,
avec fa Chifpa , fe préfentent. Ils viennent
demander à Don Alvar le privilége
du jeu . Le Capitaine trouve cette occafion
merveilleufe. Il dit à Rebolledo ( c'eſt le
Soldat ) qu'il veut entrer , fur quelque mo
tif plausible , dans une chambre haute de
la maifon ; qu'il faut qu'il feigne de lui
manquer de reſpect , qu'il le menacera de
fon côté , qu'il fuira au grenier où il le
fuivra. La fcène fe joue fur le champ , le
Soldat fait l'infolent , le Capitaine tire
l'épée & le pourſuit.
64 MERCURE DE FRANCE .
On voit entrer le Soldat hors d'haleine
dans la retraite où font les femmes. Le
Capitaine & le Sergent furviennent , elles
prient pour le prétendu coupable , & obtiennent
fa grace. Pedro Crefpe & Juan
patoiffent l'épée à la main. Ils ont entendu
le bruit de la querelle & fu que le Capitaine
court après un Soldat.
Crefpo . Qu'eft ceci , Seigneur Cavalier ?
quand je vous crois occupé à tuer un
homme , je vous trouve à courtifer une
femme ! Alvar répond qu'il fait ce qu'il
doit au fexe , & qu'il a facrifié fon reffentiment
à cette Dame.
Crefpo. Ce n'est point une Dame : c'eſt
ma fille.
Juan. Tout ceci n'eft , vive Dieu ! qu'une
rufe pour vous introduire ici. Je fuis piqué
de ce que vous croyez me tromper . Il n'en
eft pardieu rien , & vous pourriez , Seigneur
Capitaine , payer autrement les
offres de fervice de mon père , & lui épargner
cette offenfe.
Crefpo. De quoi vous mêlez - vous , petit
garçon Si ce Soldat l'a mis en colère
pourquoi ne l'auroit- il pas pourfuivi ? Sei
gneur , ma fille vous eft obligée de votre
attention pour elle.
Don Alvar à Juan. Je n'ai fans de te
eu aucune autre raifon. Songez mieux à
ce que vous dites.
JULN 1768. 69
Juan. J'y fonge très - bien .
Alvar. Si votre père n'étoit
pas là , petit
garçon , je vous traiterois comme vous
méritez.
Crefpo . Doucement, Seigneur Capitaine.
Je puis parler à mon fils comme il me
plaît , mais non pas vous.
Juan. Je puis tout fouffrir de mon père ,
mais rien d'un autre.
Alvar. Et que feriez - vous ?
Juan. Je perdrois la vie plutôt que de
fouffrir un affront.
Alvar. Un payfan fe piquer d'honneur !
Juan. Autant que vous ; il n'y auroit
pas de Capitaines s'il n'y avoit
laboureurs.
da
pas de
Il met
Alvar. Ah , c'en eft trop.
l'épée à la main , Juan en fait de même ,
& Crespo tire la fienne pour les féparer ;
on crie à la garde , & le Général furvient.
Qu'est ceci ? dit - il. La première chofe
que je rencontre ici c'est une bataille ?
Parlez , qu'eft- il arrivé ? Répondez donc ,
vive Dieu hommes , femines , je vais
tour jenter par les fenêtres . N'ai - je pas
affez de la douleur que me fait fouffrir,
ma diable de jambe , fans que vous m'impatientiez
encore par votre filence.
On eft obligé de lui dire le fujet de la
querelle. Où eft le Soldat ? dit - il . Qu'on
66 MERCURE DE FRANCE.
lui donne fur le champ l'eftrapade. Alvar
prie tout bas le Soldat de fe taire , & lui
promet de le fauver. Je n'en ferai tien
s'écrie le malheureux . Je ne veux pas être
eftropié pour vous. Il conte alors la choſe
comme elle eft. Vous voyez , dit Crefpo
fi nous avions raifon. Il n'y en a point de
bonne , répond Don Lope , pour expofer
tout un village à fa ruine.
Il fait fur l'heure battre un ban , &
publier ordre à tous les Soldats de fe rendre
au corps de- garde , & défenfe d'en
fortir de tout le jour , fous peine de la vie ,
puis il ordonne au Capitaine d'aller à
l'inftant fe pourvoir d'un autre logement ,
& prend lui-même le fien chez Crefpo.
Chacun obéit , & Crespo , après avoir fait
rentrer les femmes , refte avec le Général.
Crefpo. Je vous rends graces , Seigneur ,
de m'avoir fauvé l'occafion de me perdre.
Lope. A quel propos dites - vous que
vous vous feriez perdu ?
Crefpo. En ôtant la vie à quiconque
m'eût outragé.
Don Lope. Comment , vive Dieu ! favez-
vous que vous aviez affaire à un Capitaine
?
Crefpo. Fût- ce un Général même , vive
Dieu je le tuerois s'il attaquoit mon
honneur.
JUIN 1768. 67
Lope. Je jure le ciel que je ferai pendre
le premier qui ofera toucher un Soldat.
Crefpo. Je jure le ciel d'étrangler moimême
qui ofera me faire le moindre outrage.
Lope. Mais favez- vous
que n'étant que
ce que vous êtes , vous êtes obligé de -fouffrir
des gens de guerre ?
Crefpo. Oui , dans mes facultés , mais
non dans mon honneur. On doit au Roi
fa vie & fes biens ; mais l'honneur eft le
patrimoine de l'âme , & l'âme n'eft fujette
qu'à Dieu.
Lope. Je crois , vive Dieu ! que vous
avez raiſon !
Crefpo. Oui , vive Dieu ! & je l'ai toujours
eu .
Lope. J'arrive ici bien fatigué , & le
diable m'a donné une maudite jambe qui
a befoin de repos.
Crefpo. Qui vous dit le contraire ? le
diable m'a donné un lit , vous n'avez qu'à
Vous y mettre .
Lope. Et vous l'a-t- il donné tout fait , ce lit?
Crefpo. Oui , par Dieu !
Lope. Hé bien je vais , par Dieu ! le dé
faire , car je fuis , vive Dieu , bien las.
Crefpo. Hé , vive Dieu ! délaffez - vous.
68 MERCURE DE FRANCE.
Lope s'en allant. Le manant eft têtu !
il jure par Dieu ! comme moi .
Crefpo. Le Don Lope eft revêche ! nous
aurons maille à partir enfemble.
Le fantôme extravagant & amoureux
ouvre le fecond acte avec fon valet ;
mais nous laifferons ce perfonnage affez
inutile. Le Capitaine & fon Sergent repa
roiffent, & s'entretiennent de la difficulté
de voir Ifabelle. Alvar veut lui donner.
une férénade , & ils vont tout difpofer.
Rebolledo & la Chifpa doivent en être les
principaux acteurs.
Crespo fait fervir à fouper dans un cabinet
qui donne fur un jardin , qui fait
dit- il , l'amuſement de fa fille. Lope l'invite
à s'affeoir près de lui , il obéit après
s'en être défendu.
Lope. Savez - vous que la colère vous
met quelquefois hors de vous - même ?
Crefpo. Elle ne me fait jamais perdre le
jugement.
Lope. Comment donc hier , vous êtesvous
affis fans que je vous le dife ? & encore
à la premiere place !
Crefpo. C'est parce que vous ne me le
difiez pas , & aujourd'hui que vous me le
dites , je m'en abftiendrois volontiers. Je
fais rendre l'honneur qu'on me fait.
JUIN 1768, 69
Lope. Mais hier , vous ne faifiez que
jurer & vous emporter , & aujourd'hui
je vous trouve doux & pailible.
Crefpo. Seigneur , je prends toujours le
ton des gens avec qui je traite. Hier vous
ne parliez que par imprécations , & je vous
répondois de même. J'ai pour principe de
jurer avec celui qui jure , & de prier avec
celui qui prie. Je pouffe cela fi loin , que
parce qu'hier vous vous plaigniez d'une
jambe , j'en ai fenti une douleur qui m'a
empêché de dormir toute la nuit ; & parce
que je n'ai pas fu laquelle vous faifoir
mal , j'en avois à toutes les deux . Ditesmoi
, par charité , quelle eft la mauvaiſe ,
afin que je ne fouffre que d'un côté.
Lope . Ai-je tort de me plaindre ? Il y
a plus de trente ans que ce mal me prit
en Flandre , caufé par l'outrage des faifons
, les veilles & les fatigues , fans que
j'aie eu depuis ce tems une heure de repos.
Crefpo. Dieu vous donne patience!
Lope. Eft-ce que je la demande ?
Crefpo, Hé bien , qu'il ne vous la donne
pas.
Lope. Que cent mille diables emportent
la patience , & moi avec !
Crefpo, Amen. S'ils ne le font pas , c'eſt
de peur de bien faire,
70
MERCURE DE FRANCE.
Lope. Hai , hai ! Jéfus , mille fois !
Crefpo. Qu'il foit avec vous & moi.
Lope. Vive Dieu ! la douleur m'extermine.
Crefpo. Vive Dieu ! J'en fuis faché.
Il fait defcendre fa fille pour fouper
avec le Général . Si tous les Officiers étoient
comme vous, lui dit- il , je voudrois qu'elle
fût la premiere à les fervir.
Le Général admire fa rufe & fa prudence.
Tandis qu'ils font à table , on entend
la férénade . Lope diffimule fon mécontentement
de ce manque de refpect. il
faut , dit- il tout haut , paffer ces gaîtés au
foldat , elles lui font fupporter les dégoûts
de fon état. Juan trouve que c'eft un métier
fort agréable. En êtes - vous tenté ?
dit Løpe. De grand coeur , répondit Juan ,
fi vous m'accordiez votre protection .
Cependant on jette une pierre contre
la fenêtre , & le nom d'Ifabelle eft prononcé
par la mufique . Lope eft indigné ,
& le cache à caufe de Crespo , qui , de
fon côté , cache fon dépit à caufe de Don
Lope. Juan fe lève & va fourdement fe
faifir d'une rondache qu'il a vu fufpendue
dans la chambre du Général.
Les chants recommencent , & répétent
le nom d'Isabelle . Elle déplore fon fort
d'être expoſée à ces entreprifes, Lope ne
JUIN 1768. 71
peut y tenir , il fe lève en fureur & renverfe
la table. Crespo fe lève de même &
renverſe fa chaife.
Lope. La douleur que me fait cette
jambe diabolique m'a caufé cette impatience.
Crefpo. La même raifon m'a fait lever
fi brufquement,
Lope. J'ai cru que vous en aviez quelqu'autre
, quand je vous ai vu jetter cette
chaife .
je Crefpo . Vous aviez jetté la table ,
n'ai pas trouvé autre chofe fous ma main,
Lope. Je ne puis fouper , je vais me
retirer, mon hôte.
Crefpo. A la bonne heure.
Lope , bas. N'ai - je pas une rondache
dans ma chambre ?
Crefpo , bas. N'ai - je pas une fortie par
la baffe- cour ?
Lope. Bon foir,
Crefpo . Bonne nuit. ( J'enfermerai mes
enfans par dehors. )
Il envoie coucher fon fils , & tandis
que les donneurs de férénade font dans
la rue à galantifer , Lope fort d'un côté ,
& Crefpo d'un autre. Ils mettent la mufique
en déroute & reftent feuls , & fe croyant
réciproquement les auteurs de la fête , ils
s'attaquent & fe battent avec une adreſſe
72 MERCURE DE FRANCE.
& une vigueur égale , & s'étonnent l'un
de l'autre, Juan fort auffi l'épée à la main ,
ils parlent & fe reconnoiffent. Le Capitaine
, piqué de l'affront , revient avec un
renfort de foldats , & eft fort étonné de
trouver là le Général. Il s'excufe , & feint
d'être venu au bruit pour appaifer le
tumulte . Lope lui cache fes foupçons , mais
lui ordonne de fe mettre en marche fur le
champ avec fa compagnie , & de fortir de
Zalamea. Il rentre avec fes hôtes .
Le Capitaine , piqué au jeu , veut abſolument
revoir Ifabelle. Rebolledo lui apprend
qu'il a un efpion de moins , & que
Juan a obtenu de fon père la permiflion
de fuivre Don Lope à l'armée.
Le Général fe difpofe à partir. Il prend
congé de fon hôte , & lui promet d'avoir
foin de fon fils. Il fait préfent d'un diamant
à Ifabelle. Juan vient l'avertir que
fa litière eft prête,
Lope. Adieu , mon cher hôte ,
Crefpo. Qu'il vous conduife.
Lope. Ha ! bon Pedro Crefpo !
Crefpo. Ha vaillant Don Lope !
Lope. Qui eût dit , à notre première
entrevue , que nous deviendrions amis
pour la vie !
Crefpo. Moi , Seigneur , je l'euffe prédit
fi je vous eulle connu pour un....
Lope ,
JUIN 1768. 73.
Lope , s'en allant. Achevez , allez , ne
Yous gênez pas.
Crefpo. Pour un fou d'une auffi bonne
pâte.
Il donne à fon fils des confeils fort
fages & fort prolixes , & enfuite fa bénédiction
, & le laiffe fuivre le Général.
Il reste avec fa fille à prendre le frais
hors de fa maifon fur une banquette. Don
Alvar , le Sergent , Rebolledo, La Chifpa,
& d'autres Soldats s'approchent à la faveur
de l'obfcurité , faififfent Ifabelle , & l'emmènent
malgré fes cris. Crefpo demande
une épée , & Inès lui en apporte une. Le
Sergent lui dit que la réfiftance eft vaine
contre tant de monde. Rien ne l'arrête ,
il veut les attaquer , & tombe. Tuez- le ,
s'écrie Rebolledo. Non , dir le Sergent , il
y
auroit de la barbarie à lui ôter l'honneur
& la vie. Emmenons-le & attachons-le
quelque part dans la montagne. On l'y
entraîne malgré les cris .
Ifabelle , en pleurs , commence le troifième
acte. On peut imaginer le fujet de
fes longues plaintes. Elle entend les gémiffemens
d'un homme ; c'eft fon père
lié qui demande du fecours. Elle n'oſe le
mettre en liberté avant d'avoir conté fes
malheurs elle veut bien mourir de fa
main, mais après qu'il aura entendu fa
Ꭰ
4744 MERCURE DE FRANCE.
juftification. Ils s'attendriffent , & pleurent
enfemble. Elle brife fes liens , & lui
conte que l'indigne Alvara triomphé d'elle
par la force , & qu'au point du jour ſes
eris ont attiré un paffant qu'elle a reconnu
pour fon frère ; qu'ayant appris fon malheur
, il a attaque & bleffé dans l'inftant
le Capitaine , & s'eft fauvé en voyant des
Soldats qui venoient à fon fecours ; qu'on
a relevé le raviffeur & qu'on l'a ramené
à Zalamea pour le faire panfer. Crefpo la
confole ; ils retournent enfemble à leur
maifon. Le plus court pour Alvar , dit
Crespo , eft de mourir de ſa bleſſure , car
s'il en réchappe , je n'aurai jamais de
repos que je ne lui aie donnné la mort.
L
En approchant du village il eft rencon
tré par le Greffier de la communauté , qui
le cherche pour lui annoncer qu'il vient
d'être élu Alcade , & dans une occafion
bien glorieufe & bien heureufet
pour deux
objets bien intéreffans. L'un eft l'arrivée du
Roi qui doit venir le jour même à Zalamea
, & l'autre eft , qu'on vient d'amener
dans le bourg un Capitaine bleffé fans
qu'on fache par qui , & que c'eſt la
matière d'une information , & d'une caufe
de grande importance. Crespo remercie le
Ciel de l'occafion qu'il lui offre de venger
fon honneur. Sa fille rentre dans fa
JUIN 1768. 75
maifon , & il va avec le Greffier à la falle
du confeil , où il doit recevoir la baguette
& l'autorité de Juge.
On voit le Capitaine bleffé ; il fe plaint
de ce qu'on l'a ramené à Zalamea. Son
Sergent s'excufe fur le befoin qu'il avoit
d'être fecouru. Cependant Alvar , qui fe
trouve mieux , fonge à partir , lorfque la
Juftice arrive. Il s'en met peu en peine
mais fa furpriſe eft grande de voir Crespo ,
avec les marques de fon autorité , qui fait
occuper toutes les avenues. Soit que vous
foyez Juge depuis hier , lui dit- il , ou plus
anciennement , fachez que je n'ai rien à
démêler avec vous. Ne vous échauffez
pas , Seigneur , lui dit Crefpo. Je viens ,
avec votre permiffion , faire quelques diligences
fur une matière importante ; & je
vous prie de m'écouter fans témoins. Le
Capitaine fait fortir fon monde , & Crefpo
en ufe de même .
Crefpo. Je me fuis fervi de mon autorité
pour vous obliger à m'entendre , à
préfent je la mets à part pour vous parler
en fimple particulier ( Ilquittefa baguette ) .
A préfent , dit-il , parlons à coeur ouvert.
14 lui étale au long fes fentimens , fes richeffes
, l'honnêteté de fa fille , & emploie
toute fon éloquence pour lui perfuader de
réparer fon honneur. Vos enfans , ajoute-
Dij
76 MERCURE DE FRANCE .
t-il , profiteront de mes biens , & ce qu'ils
perdront de nobleffe de mon côté fera
bien réparé par celle qu'ils tiendront de
vous. Une action fi équitable ne peut faire
tort à votre gloire. Enfin , dit- il en fe prof
ternant à fes genoux , ayez pitié de mes
cheveux blancs. Qu'est- ce que je vous
demande ? Mon honneur que vous m'avez
ravi. De la manière humble dont je vous
fupplie , n'imagineroit-on pas que je defire
de vous une chofe qui vous appartienne ?
Songez que je pourrois ici le réparer de
ma propre main & de ma feule volonté ,
& que je préfère de le tenir de vous.
Alvar lui répond durement , & avec
l'orgueil le plus méprifant. Il le traite de
vieux fou & de téméraire , & ajoute que
s'il ne le tue pas , c'eſt en confidération de
La fille.
Crefpo. Enfin , ma plainte ne peut vous
toucher ?
Alvar. On ne doit faire nul cas des
larmes des enfans , des femmes & des
vieillards imbécilles,
Crefpo. Vous ne donnerez nulle confolation
à mon âme affligée ?
Alvar, Contente- toi que je te laiffe la
vie.
Crefpo. Songez que c'eft mon honneur
que je vous demandé à genoux,
JUIN 1768. 77
Alvar. Ceffe de m'importuner.
Crefpo. Réfléchiffez que je fuis ici
Alcade .
Alvar. Que m'importe ? vous n'avez
fur moi nulle jurifdiction . Vous me remettrez
au confeil de guerre qui me fera
réclamer.
Crefpo. C'eft- là votre réfolution ?
Alvar. Oui , vieux infenfé.
Crefpo. C'en eft donc fait ?
Alvar. Oui , pour la dernière fois.
Crefpo. Hé bien , je jure Dieu que vous
me le paierez ( Il fe lève & reprend fa
baguette ) . Hola !
Un Garde. Que vous plaît -il , Seigneur ?
Alvar. Qu'oferont entreprendre ces ruftres
?
Greſpo. Saififfez le Seigneur Capitaine .
Alvar. Vous êtes bien ofé de mettre
la main fur un Cavalier qui fert le Roi.
Vous n'avez pas ce pouvoir.
Crefpo. Nous verrons fi vous fortirez
d'ici autrement que mort ou prifonnier.
Alvar. Je vous fignifie que je fuis
Capitaine .
Crefpo. Vous n'en irez pas moins en
prifon.
Alvar. Je fuis forcé de céder à la violence
, mais je me plaindrai au Roi de
cette injuftice.
D iij
78 MERCURE DE FRANCE .
Crefpo. Et moi d'une autre. Rendez
votre épée .
•
Alvar. Il n'eft pas d'ufage.
Crefpo. C'eſt la loi quand on eft prifonnier.
Alvar. Traitez - moi avec respect.
Crefpo. Oh , cela eft très- raifonnable.
Menez ce Cavalier à la tour avec reſpect ,
mettez-lui civilement les fers aux pieds ,
& attachez-le poliment d'une bonne chaîne .
Qu'on traite auffi bien honnêtement ces
Seigneurs Soldats , qu'on les mette au cachot
, & qu'on prenne leurs dépofitions.
Ha , certes , pour peu que j'aie de preuves
légales , Seigneur Cavalier , je jure Dieu
que je vous ferai étrangler avec tout le
refpect qui vous eft dû.
Alvar. Ah canaille ! que la force à la
main vous rend infolens!
Cependant Juan ayant bleffé le Capitaine
, eft revenu à Zalamea , & trouvant
fa foeur à la maifon , veut la tuer malgré
fes cris & fes juſtifications. Crespo furvient ,
& s'emporte contre lui . Ne fuffit- il pas
dit- il , que tu aies ofé bleffer un Officier ?
Comment es-tu affez téméraire pour te
montter ici ? Il l'envoie en prifon , malgré
fes proteftations de ne s'être armé
contre Alvar que pour fatisfaire fon hon
neur offenfé. Il ne fuffit pas que votre père
JUIN 1768. 79
le fache , répond Crefpo : il faut que j'en
fois convaincu comme Juge , & je vous
rendrai juftice.
Au bruit de ces événemens Don Lope
revient furieux. Il defcend chez fon ami
Crefpo , & s'emporte fort contre la témérité
d'un petit Juge de village qui a eu
l'audace d'emprisonner un Capitaine. Il
veut le faire mourir fous le bâton.
II
Crefpo, Si vous venez pour cela , vous
avez fait un voyage inutile , car je penfe
que l'Alcade ne confentira pas à ce traitement.
Lope. Je le lui ferai bien fans fon confentement.
Crefpo. J'en doute , & ne crois pas que
perfonne vous le confeille. Savez - vous
pourquoi il a fait arrêter cet Officier ?
Lope. Non. Mais pour quelque caufe
que ce foit , ce n'eft pas à lui , c'eft à moi
à en faire juftice , & je ferai couper le
tou au coupable s'il l'a mérité .
Crespo. Il faut que vous ne connoiffiez
pas , Seigneur , quelle eft l'autorité d'un
Alcade.
Lope . Un Alcade eft-il autre chofe qu'un
payfan ? 5
Crefpo: Hé bien , fi ce payfan s'eft mis
dans la tête de faire étrangler le prifonnier ,
il en paffera , par Dieu , la fantaisie.
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
?
Lope. Il n'en fera , par Dieu , rien ; &
vous allez le voir. Dites- moi fa demeure.
Crefpo. Elle n'eft pas loin d'ici.
Lope. Nommez - moi donc cer Alcade.
Crefpo. C'est moi.
Lope. Vive Dieu ! je l'ai ſoupçonné.
Crefpo. Vive Dieu ! rien n'eſt plus vrai.
Lope. Hé bien , Crespo , ce qui eft dit
eft dit.
Crefpo. Hé bien , Seigneur , ce qui eft
fait eft fait.
Lope. Je fuis venu réclamer ce prifonnier
pour en faire juſtice.
Crefpo. Moi , je te garde ici pour le
crime qu'il a commis .
Lope. Vous favez qu'il eft Officier , &
que je fuis fon Juge ?
Crefpo. Vous favez qu'il a fait violence
à ma fille ?
Lope. Vous favez de combien mon
autorité prévaut für la vôtre ?
Crefpo. Vous favez que je l'ai prié à
genoux de me rendre l'honneur ?
Lope. Vous n'avez qu'à le pourfuivre à
mon tribunal.
Crefpo. Mon avis eft qu'il ne forte pas
du mien.
Lope . Je m'oblige à vous rendre juſtice.
Crefpo. Je ne demande à perfonne ce
que je puis me procurer moi - même.
JUIN 1768 .
81.
Lope. Il y va de mon honneur de reprendre
ce prifonnier.
Crefpo. Son procès eft déja ici tout fait,
& terminé.
Lope. Qu'est- ce qu'un procès ?
Crefpo. Une fuite de papiers qui contiennent
la vérification du fait & du jugement.
Lope. Je vais de ce pas à la prifon.
Crefpo. Je ne vous en empêche pas ,
mais je vous avertis feulement que les
Gardes ont ordre de faire feu fur le premier
qui fe préfentera.
Lope . Vos balles ne me font pas peur ,
je fuis familier avec elles ; mais il ne me
convient pas de m'aventurer ici. Soldat ,
courez au camp : que toutes les compagnies
marchent ici à l'inftant avec leurs
armes prêtes.
Le Soldat. Il n'eſt pas besoin de les
aller chercher , Seigneur , elles font déja
accourues dans ce village fur le bruit de
cette entreprife.
Lope. Nous allons donc voir fi on me
rendra le prifonnier ou non.
Crefpo. Avant que cela arrive , vive
Dieu ! je vais y mettre bon ordre.
On entend les tambours ; les Soldats
attaquent les Villageois qui fe défendent ,
& lorfque la mêlée eft la plus chaude , le
Dv
82 MERCURE DE FRANCE.
Roi arrive. Sa préfence arrête les combattans
, & il demande la raifon de ce défordre.
Lope. Il provient , Sire , de la témérité
la plus inouïe dont, air jamais été capable
un vil payfan ; & , fans votre arrivée , ce
village feroit déja en flammes .
Le Roi. Qu'eft- il arrivé ?
Lope. L'Alcade de ce lieu a fait emprifonner
un Capitaine , & m'a refufé de le
remettre entre mes mains .
Le Roi. Qui eft cet Alcade ?
Crefpo. C'est moi , Sire.
!
Le Roi. Quelle excufe avez- vous à m'alléguer
?
Crefpo . Ce procès , Sire , qui contient
les preuves contre le coupable , & fa fentence
de mort , pour avoir enlevé & defhonoré
une fille , & avoir refufé à fon
père de réparer fon honneur en l'époufant.
Lope . Lui-même , Sire , eft le Juge &
le père.
Crefpo. Hé qu'importe ! fi un étranger
me portoit une plainte , ne lui devrois- je
pas juftice ? Ne la dois- je donc pas à ma
fille autant qu'à un étranger ? Je viens de
faire einprifonner mon propre fils , & je
dois être équitable pour tout le monde
fans aucun égard . Il n'eft question que de
voir fi le procès eft fait en régle , & s'il
JUIN 1768. 83
s'y trouve la moindre prévarication , je me
foumets à la mort.
Le Roi. Le procès me femble en régle ;
mais il ne vous appartient pas de faire exécuter
un coupable jufticiable d'un autres
tribunal . Rendez le prifonnier.
Crefpo. La chofe , Sire , n'eft pas facile.
Comme cette jurifdiction eft fans appel ,
quelle que foit une fentence , elle s'exécute
toujours fur le champ .
Le Roi. Que dites - vous ?
Crefpo. Si vous ne me croyez pas , Sire ,
tournez les yeux de ce côté * : voici le criminel
.
Le Roi. Mais , comment avez- vous eu
la hardieffe ? {
Crefpo. Vous voyez , Sire , qué le procès
eft fait dans toutes les formes...
Le Roi. Le confeil de guerre n'auroit- il
pas également fait juftice ?
Crefpo. Toute la juftice de vos Etats ,
Sire , n'eft qu'un feul corps dont vous êtes
le chef quoique vous ayez plufieurs mains ;
qu'importe que ce foit votre droite ou
votre gauche qui ait puni le crime ? L'effentiel
étoir de punir , & le refte eft de
peu de conféquence.
* On ouvre une porte au fond de la scène
& on voit Don Alvar affis fur une cha ife le carcan
encore au col , & étranglé.
D vi
84 MERCURE DE FRANCE .
Le Roi. Mais puifqu'il étoit Capitaine
& Cavalier , il falloit lui faire du moins
couper la tête , & non l'étrangler ignominieufement.
Crefpo. Sire , il y a ici très - peu de nobleffe
, ce qui fait qu'on n'y eft pas dans
l'exercice de couper des têtes ; mais c'eſt
au mort à fe plaindre de cette rigueur ,
& elle ne regarde que lui feul.
Le Roi. Don Lope , ce qui eft fait eſt
fans remède. La punition étoit méritée ,
c'eft le principal. Faites partir fur le champ
d'ici toutes les troupes , & qu'elles me
fuivent en Portugal . ( à Crefpo ) Vous , je
vous fais Juge perpétuel de Zalamea.
Crefpo remercie le Roi , Lope lui dit
de fe féliciter de l'arrivée de Sa Majefté ,
& demande qu'on lui remette les autres
Soldats prifonniers. Ils lui font rendus fur
le champ. Il fe réconcilie avec Crespo ,
& emmène avec lui fon fils qu'il fait fortir
de prifon. Ifabelle entre dans un couvent
, où elle fe renferme pour toute fa
vie , & ainfi finit cette comédie.
Fermer
Résumé : ELGARROTE masbiendado, y Alcalde de Zalamea. Le Tourniquet bien appliqué, & le Juge de Zalamea, comédie de CALDERON.
La pièce 'El Alcalde de Zalamea' de Calderón de la Barca met en scène Pedro Crespo, un laboureur respecté, et les tensions entre les soldats dirigés par Don Lope de Figueroa. L'intrigue commence avec des conflits internes parmi les soldats et l'intérêt de Don Alonso pour Isabela, la fille de Crespo. Crespo conseille son fils Juan sur la gestion prudente des finances familiales. L'arrivée du Capitaine Don Alvaro de Atayde chez Crespo déclenche des incidents, notamment une dispute entre Alvar et Juan après une tentative d'Alvar de voir Inès, la fille de Crespo. Lope impose une interdiction aux soldats de sortir, aggravant les tensions avec Crespo. Lors d'un repas perturbé par une sérénade, une bagarre éclate entre Crespo et Lope. Juan intervient, et un capitaine trouve Lope sur les lieux. Alvar enlève Isabelle malgré les efforts de Crespo pour l'en empêcher. Élu Alcade, Crespo confronte Alvar pour restaurer l'honneur familial, mais Alvar refuse de coopérer. En juin 1768, une confrontation entre Crespo et Alvar conduit à l'arrestation de ce dernier. Juan blesse Alvar et tente de tuer sa sœur, mais Crespo intervient. Lope exige la libération de son fils, provoquant une altercation entre les soldats et les villageois. Le Roi arrive et écoute les preuves présentées par Crespo. Crespo explique au Roi qu'il a fait exécuter son fils pour avoir déshonoré une jeune fille. Le Roi reconnaît la légalité du procès mais ordonne le transfert du prisonnier. Crespo révèle alors que son fils a déjà été exécuté. Le Roi accepte la punition et nomme Crespo juge perpétuel de Zalamea. Les troupes doivent quitter la ville, et Isabelle choisit d'entrer dans un couvent.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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129
p. 104-113
Eloge de Moliere, [titre d'après la table]
Début :
Eloge de Moliére, Discours qui a remporté le prix de l'Académie Française : [...]
Mots clefs :
Molière, Homme, Comique, Scène, Esprit, Comédie, Poète, Académie française, Moeurs, Nature
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Eloge de Moliere, [titre d'après la table]
Eloge de Moliére , Difcours qui a remporté
le prix de l'Académie Françaiſe :
par M. de Champfort. Qui mores hominum
infpexit. A Paris, chez la Veuve
Regnard , imprimeur de l'Académie ,
Grand'fale du Palais , à la Providence ,
. & rue baffe des Urfins .
M. de Champfort déjà couronné en
vers à l'Académie Françaiſe il y a quelques
années , vient de prouver par ce
nouveau triomphe qu'il joint le mérite
d'un profateur & les connoiffances
d'un homme lettré au talent de la poëfie.
L'éloge de Moliere doit lui faire d'autant
plus d'honneur que le fujet , quoique
fécond , offroit de grandes difficultés &
demandoit à être traité avec beaucoup
de délicateffe . Les grands mouvemens
de l'éloquence & la pompe oratoire s'y
refufoient néceffairement , & il falloit
foutenir l'attention & l'intérêt , fans fortir
du ton d'un traité de littérature , ce
OCTOBRE. 1769. 105
qui demandoit de l'art & de l'efprit. L'auteur
a employé beaucoup de l'un & de
l'autre. Il promene rapidement le lecteur
, de la fcéne grecque à la fcéné latine
; il defcend aux théâtres Efpagnol ,
Anglais & Italien ; en fait obferver d'un
coup d'oeil les défauts & les beautés , &
au milieu de tous ces édifices ou groffiers
ou imparfaits , il éleve un monument à
la gloire de Moliére , créateur de la vraie
comédie fondée fur l'obfervation des
caracteres , la peinture & la réforme des
moeurs , & l'imitation fidele de la nature
.
Il commence par le contrafte qui ſe
préfentoit affez naturellement de l'honneur
que le premier corps littéraire de
l'Europe rend aujourd'hui à Moliére ,
avec l'efpéce de flétriffure attachée à la
profeffion de comédien qu'il exerçoit.
Tant qu'il vêcut , on vit dans fa per-
» fonne un exemple frappant de la bifarrerie
de nos ufages . On vit un ci-
» toyen vertueux , réformateur de fa pa-
» trie , défavoué par fa patrie & privé
» des droits de citoyen ; l'honneur vé-
» ritable féparé de tous les honneurs de
» convention , le génie dans l'aviliffe-
» ment & l'infamie affociée à la gloire ;
E v
106 MERCURE DE FRANCE.
33
33
mélange inexplicable à qui ne connoi
troit point nos contradictions , à qui ne
fçauroit point que le théâtre , refpecté
» chez les Grecs , avili chez les Romains,
» reffufcité dans les états du fouverain
» Pontife , redevable de la premiere tragédie
à un archevêque , de la premiere
»comédie à un cardinal , protégé en France
par deux cardinaux , y fut à la fois ana-
» thématifé dans les chaires , autorisé
» par un privilége du Roi & profcrit
» dans les Tribunaux . »
Ce précis hiftorique de la deftinée du
théâtre eft fait avec jufteffe & rapidité.
Le portrait d'Ariftophane eft tracé d'une
maniere femblable & auffi heureufe.
« Satire cynique , cenfure ingénienfe, pa-
» rodie , vrai comique , fuperftition ,
» blafphême , faillie brillante , bouffon-
» nerie froide , Rabelais fur la fcéne ,
» tel eft Ariftophane : il attaque le vice
» avec le courage de la vertu , la vertu
» avec l'audace du vice . Traveftiffemens
» ridicules ou affreux ; perfonnages métaphyfiques
, allégorie révoltante , rien
» ne lui coûte ; mais de cet amas d'ab-
» furdités naiffent des beautés inatten-
» dues . D'une feule fcène partent mille
» traits de fatire qui fe difperfent & frap-
"
OCTOBRE. 1769. 107
» pent
à la fois. En un moment il a démafqué
un traître , infulté un magiftrat ,
» Aétri un délateur , calomnié un Juge
99.
L'auteur définit ainfi la bonne comédie.
« C'est la repréſentation naïve d'une ac-
» tion plaifante , où le poëte , fous l'appa-
» rence d'un arrangement facile & natu-
» rel , cache les combinaifons les plus
profondes ; fait marcher de front d'une
»maniere comique , le développement
de fon fujet , & celui de fes caracteres ,
» mis dans tout leur jour par leur mêlange
» & leur contrafte avec les fituations ;
» promenant le fpectateur de furprife
» en furprife , lui donnant beaucoup &
» lui promettant davantage ; faifant fer-
» vir chaque incident , quelquefois cha-
» que mor , à nouer ou à dénouer ; pro-
» duifant avec un feul moyen plafients
effers , tous préparés & non prévus ;
jufqu'à ce qu'enfin le dénouement dé-
» cèle , par fes réfultars , une utilité mo-
» rale , & laiffe voir le philofophe caché
» derriere le poëte ».
"
I juftifie très bien Moliere du reproche
injufte que lui font des rigoriftes inconféquens
, d'avoir enfeigné une morale
perverfe , & de s'être égaïé aux dépens de
la vieilleffe & de la verta. « Il n'immola
E vj
108 MERCURE DE FRANCE .
33
"
"
»
ود
"
"3
:
» point tout à la vertu ; donc il immola la
» vertu même telle fut la logique de la
prévention ou de la mauvaife foi. On fe
prévalut de quelques détails néceffaires'
» à la conftitution de fes pièces , pour
l'accufer d'avoir négligé les moeurs ,
comme fi des perfonnages de comédie
» devoient être des modeles de perfec-
» tion ; comme fi l'austérité , qui ne doit
» pas même être le fondement de la mo-
» rale , pouvoit être la bafe du théâtre.
» Eh ! que réfulte - t- il de fes pièces les
plus libres , de l'Ecole des Maris & de
» l'Ecole des Femmes ? Que le fexe n'eſt
point fait pour une gêne exceffive ; que
» la défiance l'irrite contre des tuteurs &
» des maris jaloux . Cette morale eſt - elle
» nuifible ? N'eft - elle pas fondée ſur la
» nature & fur la raifon ? Pourquoi prêter
" à Moliere l'odieux deffein de ridiculifer
la vieilleffe ? Est -ce fa faute fi un jeune
>> homme amoureux eft plus intéreffant
» qu'un vieillard ? fi l'avarice eft le défaut
» d'un âge avancé , plutôt que de la jeu-
» neffe ? Peut- il changer la nature & ren-
» verfer les vrais rapports des chofes ? Il
» eft l'homme de la vérité : s'il a peint
»des moeurs vicieufes , c'eft qu'elles exiftent
; & quand l'efprit général de la
OCTOBRE. 1769. 109
» pièce emporte leur condamnation , il a
rempli fa tâche ; il eſt un vrai Philofophe
& un homme vertueux ».
"
»
"
"
"
Il confidere l'homme , dans Moliere ,
après avoir canfidéré l'écrivain . « Il paroît
» qu'il méprifoit , ainfi que le grand Corneille
, cette modeftie affectée , ce menfonge
des ames communes , manége
» ordinaire à la médiocrité , qui appelle
» de fauffes vertus au fecours d'un petit
» talent. Auffi déploya- t- il toujours une
» hauteur inflexible à l'égard de ces hom-
» mes qui , fiers de quelques avantages
» frivoles , veulent que le génie ne le foit
» pas des fiens , exigent qu'il renonce
» pour jamais au fentiment de ce qui lui
» eft dû , & s'immole fans relâche à leur
» vanité. A cette raifon impartiale , il
joignoit l'efprit le plus obfervateur qui
» fût jamais. Il étudioit l'homme dans
" toutes les fituations ; il épioit fur tout
» ce premier fentiment fi précieux , ce
» mouvement involontaire qui échappe
» à l'ame dans fa furpriſe , qui révèle le
» fecret du caractère , & qu'on pourrait
appeler le mot du coeur . La maniere
» dont il excufoit les torts de fa femme ,
"
"
"
fe bornant à la plaindre , Gi elle étoit
» entraînée vers la coquetterie par un
» charme auffi invincible qu'il étoit lui110
MERCURE DE FRANCE.
""
» même entraîné vers l'amour , décèle à
» la fois bien de la tendreffe , de la force
»d'efprit & une grande habitude de réflexion.
Mais fa philofophie ni l'aſcen
» dant de fon efprit fur fes paffions , ne
pût empêcher l'homme qui a le plus
» fait rire la France , de fuccomber à la
» mélancolie ; deſtinée qui lui fut com-
" mune avec plufieurs poëtes comiques ;
» foit que la mélancolie accompagne na-
» turellement le génie de la réflexion ,
" foit que l'obfervateur trop attentif du
» coeur humain , en foit puni par le mal-
» heur de le connoître .
Les circonstances qui fuivirent la mort
de Moliere , font tracées avec force &
fenfibilité. Il meurt , & tandis que Paris
étoit inondé , à l'occafion de fa mort ,
" d'épigrammes folles & cruelles , fes
» amis font forcés de cabaler pour lui ob-
» tenir un peu de terre. On la lui refufe
» long temps ; on déclare fa cendre indigne
de fe mêler avec celle des Hat-
» pagons & des Tartuffes dont il a vengé
"fon pays ; & il faut qu'un corps illuftre
attende cent années pour apprendre à
» l'Europe que nous ne fommes pas tous
des barbares » .
Le panégyrifte de Moliere n'épargne
pas ceux qui ont fubftitué au comique
OCTOBRE. 1769. 111
. و و
>
vrai & profond de ce grand homme , le
genre mixte , que l'on appelle comique
larmoyant , dont lemodele exiftoit depuis
long - temps dans l'Andrienne , que la
Chauffée à développé , & auquel on a
joint depuis l'art de la pantomime. « La
trempe vigoureufe de fon génie le mit
» fans peine au- deffus de deux genres qui
depuis ont occupé la fcène : l'un eft le
» comique attendriffant , trop admiré
- trop décrié ; gente inférieur , qui n'eft
» pas fans beauté ; mais qui fe propofant
» de tracer des modeles de perfection
» manque fouvent de vraisemblance , &
» eft peut-être forti des bornes de l'art en
» voulant les reculer : l'autre , eft ce genre
plus foible encore qui fubftituant à
» l'imitation éclairée de la nature , à cette
» vérité toujours intéreffante , feul but de
» tous les beaux arts , une imitation puérile
, une vérité minutieufe , fait de la
fcène un miroir où fe répétent froide-
» ment & fans choix les détails les plus
» frivoles , exclud du théâtre ce bel af-
» fortiment de parties heureufement com-
» binées , fans lequel il n'y a point de
» vraie création , & renouvellera parmi
» nous ce qu'on a vu chez les Romains ,
» la comédie changée en fimple panto-
99
ود
112 MERCURE DE FRANCE.
» mime, dont il ne restera rien à la poſté
rité , que le nom des acteurs , qui , par
» leurs talens , auront caché la mifere &
» la nullité des poëtes ".
"
"
M. de Champfort finit par quelques
réflexions fur les difficultés & les épines
fans nombre dont on a femé la carriere
de la comédie , qu'il prétend cependant
n'être pas encore abfolument fermée.
» Des conditions entieres qui autrefois
payoient fidélement un tribut de ridi-
» cules à la ſcène , font parvenues à fe
fouftraire à la justice dragmatique ; privilége
que ne leur eût point accordé le
» fiécle précédent , qui ne confultoit point
»en pareil cas les intéreffés , & n'écou-
» toit pas la laideur déclamant contre l'art
» de peindre. Certains vices ont formé
» les mêmes prétentions , & ont trouvé
» une faveur générale ; ce font des vices
protégés par le public , dans la poffef-
»fion defquels on ne veut point être in-
» quiété , & le poëte eft forcé de les mé-
» nager , comme des coupables puiffans ,
» que la multitude des complices met à
l'abri des recherches » .
Malgré ces obftacles , l'auteur eft perfuadé
que nous fommes encore en fonds
pour pouvoir fournir à un poëte comique
OCTOBRE. 1769. 113
de quoi nous faire rire à nos dépens : il
attend ce poëte comique , & nous l'attendons
avec lui.
Nous aurions voulu pouvoir placer ici
un plus grand nombre de morceaux de
ce difcours , qui eft en général bien penſé
& bien écrit , où le mérite de Moliere eft
fenti & n'eft jamais exagéré , & où l'auteur
ne fort jamais de fon fujet , & le
remplit.
On vend chez la veuve Regnard un
autre éloge de Moliere , qui n'a point
concouru pour l'académie Françoiſe , &
dont la dévife , tirée de l'Héloïſe de J. J.
Rouffeau , eft : Les moeurs ont changé ;
mais il n'eft plus revenu de peintre.
le prix de l'Académie Françaiſe :
par M. de Champfort. Qui mores hominum
infpexit. A Paris, chez la Veuve
Regnard , imprimeur de l'Académie ,
Grand'fale du Palais , à la Providence ,
. & rue baffe des Urfins .
M. de Champfort déjà couronné en
vers à l'Académie Françaiſe il y a quelques
années , vient de prouver par ce
nouveau triomphe qu'il joint le mérite
d'un profateur & les connoiffances
d'un homme lettré au talent de la poëfie.
L'éloge de Moliere doit lui faire d'autant
plus d'honneur que le fujet , quoique
fécond , offroit de grandes difficultés &
demandoit à être traité avec beaucoup
de délicateffe . Les grands mouvemens
de l'éloquence & la pompe oratoire s'y
refufoient néceffairement , & il falloit
foutenir l'attention & l'intérêt , fans fortir
du ton d'un traité de littérature , ce
OCTOBRE. 1769. 105
qui demandoit de l'art & de l'efprit. L'auteur
a employé beaucoup de l'un & de
l'autre. Il promene rapidement le lecteur
, de la fcéne grecque à la fcéné latine
; il defcend aux théâtres Efpagnol ,
Anglais & Italien ; en fait obferver d'un
coup d'oeil les défauts & les beautés , &
au milieu de tous ces édifices ou groffiers
ou imparfaits , il éleve un monument à
la gloire de Moliére , créateur de la vraie
comédie fondée fur l'obfervation des
caracteres , la peinture & la réforme des
moeurs , & l'imitation fidele de la nature
.
Il commence par le contrafte qui ſe
préfentoit affez naturellement de l'honneur
que le premier corps littéraire de
l'Europe rend aujourd'hui à Moliére ,
avec l'efpéce de flétriffure attachée à la
profeffion de comédien qu'il exerçoit.
Tant qu'il vêcut , on vit dans fa per-
» fonne un exemple frappant de la bifarrerie
de nos ufages . On vit un ci-
» toyen vertueux , réformateur de fa pa-
» trie , défavoué par fa patrie & privé
» des droits de citoyen ; l'honneur vé-
» ritable féparé de tous les honneurs de
» convention , le génie dans l'aviliffe-
» ment & l'infamie affociée à la gloire ;
E v
106 MERCURE DE FRANCE.
33
33
mélange inexplicable à qui ne connoi
troit point nos contradictions , à qui ne
fçauroit point que le théâtre , refpecté
» chez les Grecs , avili chez les Romains,
» reffufcité dans les états du fouverain
» Pontife , redevable de la premiere tragédie
à un archevêque , de la premiere
»comédie à un cardinal , protégé en France
par deux cardinaux , y fut à la fois ana-
» thématifé dans les chaires , autorisé
» par un privilége du Roi & profcrit
» dans les Tribunaux . »
Ce précis hiftorique de la deftinée du
théâtre eft fait avec jufteffe & rapidité.
Le portrait d'Ariftophane eft tracé d'une
maniere femblable & auffi heureufe.
« Satire cynique , cenfure ingénienfe, pa-
» rodie , vrai comique , fuperftition ,
» blafphême , faillie brillante , bouffon-
» nerie froide , Rabelais fur la fcéne ,
» tel eft Ariftophane : il attaque le vice
» avec le courage de la vertu , la vertu
» avec l'audace du vice . Traveftiffemens
» ridicules ou affreux ; perfonnages métaphyfiques
, allégorie révoltante , rien
» ne lui coûte ; mais de cet amas d'ab-
» furdités naiffent des beautés inatten-
» dues . D'une feule fcène partent mille
» traits de fatire qui fe difperfent & frap-
"
OCTOBRE. 1769. 107
» pent
à la fois. En un moment il a démafqué
un traître , infulté un magiftrat ,
» Aétri un délateur , calomnié un Juge
99.
L'auteur définit ainfi la bonne comédie.
« C'est la repréſentation naïve d'une ac-
» tion plaifante , où le poëte , fous l'appa-
» rence d'un arrangement facile & natu-
» rel , cache les combinaifons les plus
profondes ; fait marcher de front d'une
»maniere comique , le développement
de fon fujet , & celui de fes caracteres ,
» mis dans tout leur jour par leur mêlange
» & leur contrafte avec les fituations ;
» promenant le fpectateur de furprife
» en furprife , lui donnant beaucoup &
» lui promettant davantage ; faifant fer-
» vir chaque incident , quelquefois cha-
» que mor , à nouer ou à dénouer ; pro-
» duifant avec un feul moyen plafients
effers , tous préparés & non prévus ;
jufqu'à ce qu'enfin le dénouement dé-
» cèle , par fes réfultars , une utilité mo-
» rale , & laiffe voir le philofophe caché
» derriere le poëte ».
"
I juftifie très bien Moliere du reproche
injufte que lui font des rigoriftes inconféquens
, d'avoir enfeigné une morale
perverfe , & de s'être égaïé aux dépens de
la vieilleffe & de la verta. « Il n'immola
E vj
108 MERCURE DE FRANCE .
33
"
"
»
ود
"
"3
:
» point tout à la vertu ; donc il immola la
» vertu même telle fut la logique de la
prévention ou de la mauvaife foi. On fe
prévalut de quelques détails néceffaires'
» à la conftitution de fes pièces , pour
l'accufer d'avoir négligé les moeurs ,
comme fi des perfonnages de comédie
» devoient être des modeles de perfec-
» tion ; comme fi l'austérité , qui ne doit
» pas même être le fondement de la mo-
» rale , pouvoit être la bafe du théâtre.
» Eh ! que réfulte - t- il de fes pièces les
plus libres , de l'Ecole des Maris & de
» l'Ecole des Femmes ? Que le fexe n'eſt
point fait pour une gêne exceffive ; que
» la défiance l'irrite contre des tuteurs &
» des maris jaloux . Cette morale eſt - elle
» nuifible ? N'eft - elle pas fondée ſur la
» nature & fur la raifon ? Pourquoi prêter
" à Moliere l'odieux deffein de ridiculifer
la vieilleffe ? Est -ce fa faute fi un jeune
>> homme amoureux eft plus intéreffant
» qu'un vieillard ? fi l'avarice eft le défaut
» d'un âge avancé , plutôt que de la jeu-
» neffe ? Peut- il changer la nature & ren-
» verfer les vrais rapports des chofes ? Il
» eft l'homme de la vérité : s'il a peint
»des moeurs vicieufes , c'eft qu'elles exiftent
; & quand l'efprit général de la
OCTOBRE. 1769. 109
» pièce emporte leur condamnation , il a
rempli fa tâche ; il eſt un vrai Philofophe
& un homme vertueux ».
"
»
"
"
"
Il confidere l'homme , dans Moliere ,
après avoir canfidéré l'écrivain . « Il paroît
» qu'il méprifoit , ainfi que le grand Corneille
, cette modeftie affectée , ce menfonge
des ames communes , manége
» ordinaire à la médiocrité , qui appelle
» de fauffes vertus au fecours d'un petit
» talent. Auffi déploya- t- il toujours une
» hauteur inflexible à l'égard de ces hom-
» mes qui , fiers de quelques avantages
» frivoles , veulent que le génie ne le foit
» pas des fiens , exigent qu'il renonce
» pour jamais au fentiment de ce qui lui
» eft dû , & s'immole fans relâche à leur
» vanité. A cette raifon impartiale , il
joignoit l'efprit le plus obfervateur qui
» fût jamais. Il étudioit l'homme dans
" toutes les fituations ; il épioit fur tout
» ce premier fentiment fi précieux , ce
» mouvement involontaire qui échappe
» à l'ame dans fa furpriſe , qui révèle le
» fecret du caractère , & qu'on pourrait
appeler le mot du coeur . La maniere
» dont il excufoit les torts de fa femme ,
"
"
"
fe bornant à la plaindre , Gi elle étoit
» entraînée vers la coquetterie par un
» charme auffi invincible qu'il étoit lui110
MERCURE DE FRANCE.
""
» même entraîné vers l'amour , décèle à
» la fois bien de la tendreffe , de la force
»d'efprit & une grande habitude de réflexion.
Mais fa philofophie ni l'aſcen
» dant de fon efprit fur fes paffions , ne
pût empêcher l'homme qui a le plus
» fait rire la France , de fuccomber à la
» mélancolie ; deſtinée qui lui fut com-
" mune avec plufieurs poëtes comiques ;
» foit que la mélancolie accompagne na-
» turellement le génie de la réflexion ,
" foit que l'obfervateur trop attentif du
» coeur humain , en foit puni par le mal-
» heur de le connoître .
Les circonstances qui fuivirent la mort
de Moliere , font tracées avec force &
fenfibilité. Il meurt , & tandis que Paris
étoit inondé , à l'occafion de fa mort ,
" d'épigrammes folles & cruelles , fes
» amis font forcés de cabaler pour lui ob-
» tenir un peu de terre. On la lui refufe
» long temps ; on déclare fa cendre indigne
de fe mêler avec celle des Hat-
» pagons & des Tartuffes dont il a vengé
"fon pays ; & il faut qu'un corps illuftre
attende cent années pour apprendre à
» l'Europe que nous ne fommes pas tous
des barbares » .
Le panégyrifte de Moliere n'épargne
pas ceux qui ont fubftitué au comique
OCTOBRE. 1769. 111
. و و
>
vrai & profond de ce grand homme , le
genre mixte , que l'on appelle comique
larmoyant , dont lemodele exiftoit depuis
long - temps dans l'Andrienne , que la
Chauffée à développé , & auquel on a
joint depuis l'art de la pantomime. « La
trempe vigoureufe de fon génie le mit
» fans peine au- deffus de deux genres qui
depuis ont occupé la fcène : l'un eft le
» comique attendriffant , trop admiré
- trop décrié ; gente inférieur , qui n'eft
» pas fans beauté ; mais qui fe propofant
» de tracer des modeles de perfection
» manque fouvent de vraisemblance , &
» eft peut-être forti des bornes de l'art en
» voulant les reculer : l'autre , eft ce genre
plus foible encore qui fubftituant à
» l'imitation éclairée de la nature , à cette
» vérité toujours intéreffante , feul but de
» tous les beaux arts , une imitation puérile
, une vérité minutieufe , fait de la
fcène un miroir où fe répétent froide-
» ment & fans choix les détails les plus
» frivoles , exclud du théâtre ce bel af-
» fortiment de parties heureufement com-
» binées , fans lequel il n'y a point de
» vraie création , & renouvellera parmi
» nous ce qu'on a vu chez les Romains ,
» la comédie changée en fimple panto-
99
ود
112 MERCURE DE FRANCE.
» mime, dont il ne restera rien à la poſté
rité , que le nom des acteurs , qui , par
» leurs talens , auront caché la mifere &
» la nullité des poëtes ".
"
"
M. de Champfort finit par quelques
réflexions fur les difficultés & les épines
fans nombre dont on a femé la carriere
de la comédie , qu'il prétend cependant
n'être pas encore abfolument fermée.
» Des conditions entieres qui autrefois
payoient fidélement un tribut de ridi-
» cules à la ſcène , font parvenues à fe
fouftraire à la justice dragmatique ; privilége
que ne leur eût point accordé le
» fiécle précédent , qui ne confultoit point
»en pareil cas les intéreffés , & n'écou-
» toit pas la laideur déclamant contre l'art
» de peindre. Certains vices ont formé
» les mêmes prétentions , & ont trouvé
» une faveur générale ; ce font des vices
protégés par le public , dans la poffef-
»fion defquels on ne veut point être in-
» quiété , & le poëte eft forcé de les mé-
» nager , comme des coupables puiffans ,
» que la multitude des complices met à
l'abri des recherches » .
Malgré ces obftacles , l'auteur eft perfuadé
que nous fommes encore en fonds
pour pouvoir fournir à un poëte comique
OCTOBRE. 1769. 113
de quoi nous faire rire à nos dépens : il
attend ce poëte comique , & nous l'attendons
avec lui.
Nous aurions voulu pouvoir placer ici
un plus grand nombre de morceaux de
ce difcours , qui eft en général bien penſé
& bien écrit , où le mérite de Moliere eft
fenti & n'eft jamais exagéré , & où l'auteur
ne fort jamais de fon fujet , & le
remplit.
On vend chez la veuve Regnard un
autre éloge de Moliere , qui n'a point
concouru pour l'académie Françoiſe , &
dont la dévife , tirée de l'Héloïſe de J. J.
Rouffeau , eft : Les moeurs ont changé ;
mais il n'eft plus revenu de peintre.
Fermer
Résumé : Eloge de Moliere, [titre d'après la table]
Le discours de M. de Champfort, couronné par l'Académie Française, rend hommage à Molière en évitant l'éloquence excessive. Il compare divers théâtres pour mettre en lumière leurs défauts et leurs qualités, et célèbre Molière comme le créateur de la véritable comédie, fondée sur l'observation des caractères et la peinture des mœurs. Le texte souligne la contradiction des usages français envers Molière, qui, malgré sa vertu et son génie, est méprisé en raison de sa profession de comédien. M. de Champfort analyse également Aristophane et définit la bonne comédie comme une représentation naïve d'une action plaisante avec des combinaisons profondes sous une apparence naturelle. Il défend Molière contre les critiques qui lui reprochent d'avoir enseigné une morale perverse, affirmant que ses pièces, telles que 'L'École des Maris' et 'L'École des Femmes', transmettent des leçons morales basées sur la nature et la raison. Molière est décrit comme un homme de vérité, philosophe et vertueux, observant les hommes pour révéler leur véritable caractère. Sa manière de traiter les défauts de sa femme montre sa tendresse et son esprit. À sa mort, Molière fut victime d'épigrammes cruelles, et ses amis durent lutter pour lui obtenir une sépulture. Son génie comique est contrasté avec les genres mixtes et larmeyants qui lui ont succédé, jugés inférieurs et manquants de vraisemblance. Le texte critique également les comédies qui se contentent de reproduire des détails frivoles sans véritable création. Malgré les difficultés rencontrées par la comédie, M. de Champfort reste convaincu qu'elle peut encore prospérer et attendre un nouveau poète comique.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
131
p. 30-34
Le Tribunal Domestiq. [titre d'après la table]
Début :
Le Tribunal domestique, Comédie en trois actes & en prose. Castigat ridendo mores. [...]
Mots clefs :
Femme, Zerbine, Pandolphe, Sénat, Venise, Comédie, Pasquin, Femmes, Lucrèce, Assemblée
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Le Tribunal Domestiq. [titre d'après la table]
Le Tribunal domestique , Comédie en trois
actes & en profe.
profe. Caftigat ridendo mores.
A Amfterdam ; & à Paris , chez Lambert,
Imprimeur-Libraire , rue de la Harpe
près S. Côme , & Efprit , Libraire , au
Palais Royal.
>
LA fcène eft à Venife. Un vieux Sénateur ,
nommé Pandolphe , las de la mauvaiſe conduite
de fa femme , qui court fans ceffe le
bal , & fait la nuit du jour , & du jour la
nuit , imagine de rétablir l'ancien Tribunal
domeftique , en ufage chez les Romains ,
où un mari , mécontent de fa femme , la faifoit
juger par fes parens affemblés , qui
prononçoient le divorce ou telle autre peine
qu'on croyoit légitime . Il a communiqué
fon projet au Sénat , & le bruit fe répand
dans Venife que cet avis doit paffer. Pan--
dolphe lui - même confie fon fecret à fon
valet Pafquin , qui n'eft pas plus fatisfait
de Zerbine fa femme , que Pandolphe ne
l'eft de la fienne . Laure ( c'eft le nom de
cette dernière ) eft fort alarmée des bruits
DE FRANCE. 31
qui fe répandent , & en parle à fa fuivante
Zerbine. Celle- ci tâche de faire parler Pafquin
, qui d'abord lui donne le change , &
s'amufe à lui faire coire que l'Édit dont il
eſt queſtion au Sénat , porte la caffation de
tous les mariages de la République. Mais
bientôt Laure & Zerbine ont de meilleures
informations , & favent enfin de quoi il
s'agit. Elles ne manquent pas de fonner
l'alarme dans Venife, & le foulèvement eft
général parmi les femmes. Cependant Pandolphe
, amoureux de Zerbine , donne luimêine
fujet à fa femme & à la fuivante de
fe moquer de lui , & tombe dans le piège
qu'elles lui tendent. Il a donné un rendezvous
pour le foir à Zerbine , qui eft d'accord
avec fa maîtreffe. Il ne manque pas de
s'y trouver , & Zerbine le traite précifèment
comme le Philofophe Gridelin , dans le
charmant Conte de M. Marmontel, intitulé
le Philofophe foit- difant. Elle lui attache
un ruban au col , l'appelle favori comme
fon petit chien , le fait marcher à quatre
pattes , japper , &c.; & au moment convenu
, elle le livre dans cet état à Laure ,
qui paroît fuivie de toute fa famille , que
Pandolphe a mandée pour le jugement domeftique.
Pandolphe eft hué , comme on
peut fe l'imaginer , & l'on apprend en
même-temps que le Sénat s'eft moqué de
Biv
32 MERCURE
fon ridicule projet. Lucrèce , mère de
Laure , raconte ainfi ce qui s'eft paffé.
A peine vous quittiez l'Affemblée , que
le nombre des femmes qui inveftiffoient le
Sénat , s'eft accru prodigieufement , accou
rant de toutes parts , furieufes , échevelées ,
criant comme les oyes du Capitole , & non
moins intrépides que les Soldats qui l'affiégeoient
; fe précipitant les unes fur les autres
, & s'agitant comme les flots de la mer ;
elles ont donné aux portes des fecouffes fi
violentes , qu'elles les ont foudain enfoncées.
PASQUIN.
Les forcières des portes qui ne s'ou
vrent qu'avec la clef d'or !
LUCREC E.
A l'afpect de ces femmes en fureur , les
Sénateurs ont pâli . Les Huiffiers ont pris la
fuite.
PASQUIN.
Les Poltronś !
LUCRÈCE.
Mais plein d'une noble affurance , celui
qui préfidoit l'Affemblée , tranquille au
milieu du tumulte , l'air riant & ferein , à
l'inftant s'eft levé . Les féditions , a- t- il dit ,
DE FRANCE.
33
ont caufé de grands meaux ; évitons - les :
que chacun vive avec fa femme comme je
vis avec la mienne . Elle aime la danfe , &
je ne hais pas le vin ; je l'envoie au bal , &
je refte à boire avec mes amis . L'Affemblée
à ces mots applaudit , bat des mains :
le projet eft unanimement profcrit ; la fédition
s'appaife . On en plaifante , on s'en
amuſe , & la ſéance finit par un grand éclat
de rire ".
Pandolphe demande grace à Laure &
Pafquin à Zerbine , & la Pièce finit par une
réconciliation générale , & par cet axiome
de Lucrèce , que de toutes les prétentions
d'un mari , la plus ridicule eft celle de vouloir
juger fa femme .
Cette Pièce eft un badinage agréable ,
plus fait pour la fociété que pour le théâtre.
Il y a peu d'action & d'intrigue ; mais le
dialogue en eft facile & gai. C'eft une ef
pèce de proverbe , dont le mot eft ce vers
de Voltaire :
Femme toujours eft maîtreffe au logis.
L'Auteur a joint à cette Comédie des
Odes anacrécntiques , dont plufieurs of
frent des idées ingénieufes . Nous citerons"
les dux fuivantes qui nous ont paru les
plus jolies.
By
34
MERCURE
L'AMOUR PRISONNIER
QUAND Vénus , par jaloufie ,
Bannit Pfiché de fa Cour ,
Dans les bofquets d'Idalie ,2
Elle emprifonna l'Amour.
It gémit , fe déſeſpère ,
Et voudroit bien s'envoler :
Demeurez , lui dit fa mère
Où voulez-vous donc aller ?
CES retraites font fi belles !
Oui , répond le tendre enfant ,
Mais pourquoi vous perdent-elles ,
Lorfqu'Adonis eft abfent ?
DIANE SURPRISE PAR L'AMOUR
DE Cupidon Diane évitoit la pourſuite ;
Un jour furprife dans le bain ,
Elle laiffa tomber fon voile dans fa fuite
Ce Dieu le releva foudain.
IL court, en fouriant , le porter à fa mère
Qui s'en pare d'un air vainqueur ,
Sûre que la beauté ne peut manquer de plaire
Sous le voile de la pudeur.
actes & en profe.
profe. Caftigat ridendo mores.
A Amfterdam ; & à Paris , chez Lambert,
Imprimeur-Libraire , rue de la Harpe
près S. Côme , & Efprit , Libraire , au
Palais Royal.
>
LA fcène eft à Venife. Un vieux Sénateur ,
nommé Pandolphe , las de la mauvaiſe conduite
de fa femme , qui court fans ceffe le
bal , & fait la nuit du jour , & du jour la
nuit , imagine de rétablir l'ancien Tribunal
domeftique , en ufage chez les Romains ,
où un mari , mécontent de fa femme , la faifoit
juger par fes parens affemblés , qui
prononçoient le divorce ou telle autre peine
qu'on croyoit légitime . Il a communiqué
fon projet au Sénat , & le bruit fe répand
dans Venife que cet avis doit paffer. Pan--
dolphe lui - même confie fon fecret à fon
valet Pafquin , qui n'eft pas plus fatisfait
de Zerbine fa femme , que Pandolphe ne
l'eft de la fienne . Laure ( c'eft le nom de
cette dernière ) eft fort alarmée des bruits
DE FRANCE. 31
qui fe répandent , & en parle à fa fuivante
Zerbine. Celle- ci tâche de faire parler Pafquin
, qui d'abord lui donne le change , &
s'amufe à lui faire coire que l'Édit dont il
eſt queſtion au Sénat , porte la caffation de
tous les mariages de la République. Mais
bientôt Laure & Zerbine ont de meilleures
informations , & favent enfin de quoi il
s'agit. Elles ne manquent pas de fonner
l'alarme dans Venife, & le foulèvement eft
général parmi les femmes. Cependant Pandolphe
, amoureux de Zerbine , donne luimêine
fujet à fa femme & à la fuivante de
fe moquer de lui , & tombe dans le piège
qu'elles lui tendent. Il a donné un rendezvous
pour le foir à Zerbine , qui eft d'accord
avec fa maîtreffe. Il ne manque pas de
s'y trouver , & Zerbine le traite précifèment
comme le Philofophe Gridelin , dans le
charmant Conte de M. Marmontel, intitulé
le Philofophe foit- difant. Elle lui attache
un ruban au col , l'appelle favori comme
fon petit chien , le fait marcher à quatre
pattes , japper , &c.; & au moment convenu
, elle le livre dans cet état à Laure ,
qui paroît fuivie de toute fa famille , que
Pandolphe a mandée pour le jugement domeftique.
Pandolphe eft hué , comme on
peut fe l'imaginer , & l'on apprend en
même-temps que le Sénat s'eft moqué de
Biv
32 MERCURE
fon ridicule projet. Lucrèce , mère de
Laure , raconte ainfi ce qui s'eft paffé.
A peine vous quittiez l'Affemblée , que
le nombre des femmes qui inveftiffoient le
Sénat , s'eft accru prodigieufement , accou
rant de toutes parts , furieufes , échevelées ,
criant comme les oyes du Capitole , & non
moins intrépides que les Soldats qui l'affiégeoient
; fe précipitant les unes fur les autres
, & s'agitant comme les flots de la mer ;
elles ont donné aux portes des fecouffes fi
violentes , qu'elles les ont foudain enfoncées.
PASQUIN.
Les forcières des portes qui ne s'ou
vrent qu'avec la clef d'or !
LUCREC E.
A l'afpect de ces femmes en fureur , les
Sénateurs ont pâli . Les Huiffiers ont pris la
fuite.
PASQUIN.
Les Poltronś !
LUCRÈCE.
Mais plein d'une noble affurance , celui
qui préfidoit l'Affemblée , tranquille au
milieu du tumulte , l'air riant & ferein , à
l'inftant s'eft levé . Les féditions , a- t- il dit ,
DE FRANCE.
33
ont caufé de grands meaux ; évitons - les :
que chacun vive avec fa femme comme je
vis avec la mienne . Elle aime la danfe , &
je ne hais pas le vin ; je l'envoie au bal , &
je refte à boire avec mes amis . L'Affemblée
à ces mots applaudit , bat des mains :
le projet eft unanimement profcrit ; la fédition
s'appaife . On en plaifante , on s'en
amuſe , & la ſéance finit par un grand éclat
de rire ".
Pandolphe demande grace à Laure &
Pafquin à Zerbine , & la Pièce finit par une
réconciliation générale , & par cet axiome
de Lucrèce , que de toutes les prétentions
d'un mari , la plus ridicule eft celle de vouloir
juger fa femme .
Cette Pièce eft un badinage agréable ,
plus fait pour la fociété que pour le théâtre.
Il y a peu d'action & d'intrigue ; mais le
dialogue en eft facile & gai. C'eft une ef
pèce de proverbe , dont le mot eft ce vers
de Voltaire :
Femme toujours eft maîtreffe au logis.
L'Auteur a joint à cette Comédie des
Odes anacrécntiques , dont plufieurs of
frent des idées ingénieufes . Nous citerons"
les dux fuivantes qui nous ont paru les
plus jolies.
By
34
MERCURE
L'AMOUR PRISONNIER
QUAND Vénus , par jaloufie ,
Bannit Pfiché de fa Cour ,
Dans les bofquets d'Idalie ,2
Elle emprifonna l'Amour.
It gémit , fe déſeſpère ,
Et voudroit bien s'envoler :
Demeurez , lui dit fa mère
Où voulez-vous donc aller ?
CES retraites font fi belles !
Oui , répond le tendre enfant ,
Mais pourquoi vous perdent-elles ,
Lorfqu'Adonis eft abfent ?
DIANE SURPRISE PAR L'AMOUR
DE Cupidon Diane évitoit la pourſuite ;
Un jour furprife dans le bain ,
Elle laiffa tomber fon voile dans fa fuite
Ce Dieu le releva foudain.
IL court, en fouriant , le porter à fa mère
Qui s'en pare d'un air vainqueur ,
Sûre que la beauté ne peut manquer de plaire
Sous le voile de la pudeur.
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Résumé : Le Tribunal Domestiq. [titre d'après la table]
La pièce 'Le Tribunal domestique' est une comédie en trois actes se déroulant à Venise. Le sénateur Pandolphe, exaspéré par le comportement nocturne de son épouse, propose de rétablir un ancien tribunal domestique romain permettant aux maris mécontents de faire juger leurs épouses par leurs parents. Cette initiative suscite des inquiétudes parmi les femmes vénitiennes, notamment Laure, l'épouse de Pandolphe, et Zerbine, la servante de Laure. Informées de la véritable intention de Pandolphe, elles alertent les autres femmes de la ville, déclenchant un soulèvement général. Pandolphe, amoureux de Zerbine, se retrouve pris au piège par les deux femmes et est humilié publiquement. Le Sénat rejette alors son projet jugé ridicule. La pièce se conclut par une réconciliation générale et l'affirmation de l'axiome de Lucrèce sur la vanité des maris voulant juger leurs épouses. La pièce est qualifiée de badinage agréable, mieux adapté à la société qu'au théâtre, avec un dialogue léger et joyeux. L'auteur inclut également des odes anacréontiques, dont deux sont mentionnées dans le texte.
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132
p. 302-306
COMÉDIE ITALIENNE.
Début :
Le Lundi 12 de ce mois, on a donné à ce Théâtre la première représentation de la [...]
Mots clefs :
Thomas Réjoui, Mathurin, Colette, Jeune, Père, Fille, Maître d'hôtel, M. Desfontaines, La Chasse, Comédie
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : COMÉDIE ITALIENNE.
COMÉDIE ITALIENNE.
Le Lundi 12 de ce mois , on a donné à ce
Théâtre la première repréfèntation de la
Chaffe , Comédie en trois Actes & en profe,
mêlée d'Arriettes , paroles de M. Desfontaines
, mufique de M. de S. Georges.
Rien de plus fimple que le fond de ce
petit Cuvrage. L'Auteur en a puifé l'idée
dans une Anecdote très - connue , & qui peut
rappeller aux François , ainfi que beaucoup
d'autres , combien ils doivent aimer leurs
DE FRANCE. 303
Maîtres ; mais il y a changé plufieurs circonftances.
Voici quelques détails de la Fable
de M. Desfontaines.
Colette , fille de Thomas Réjoui , Labouteur
, aime & eft aimée de Mathurin, jeune
Payfan qui demeure dans un Village voiſin
de celui qu'habite le père de Collette. Les
deux Amans fe voient tous les jours à l'infçu
de Thomas ; ils doivent cet avantage aux
foins de la foeur de Colette , très - jeune fille ;
qui protège leurs amours fans fe douter des
fuites que peut avoir fon imprudence , &
qui les dévoile à fon père avec auffi peu de
réflexion. Mathurin n'eft pas riche ; il n'ofe
faire connoître à Thomas , ni fon amour, ni
fes prétentions. Colette eft dans le même
embarras ; elle laiffe entrevoir à fon Amant
combien elle craint que fon père ne confente
pas à leur union . Son Amant la raffure.
Il lui propofe de fe trouver avec lui fur le
paffage du Seigneur du Village , de lui déclarer
leur amour , & de l'intéreffer à leur
fort. Il efpère tout de ſa bienfaiſance & de
fa générofité. Un bruit de cors fe fait entendre.
La Dame du lieu , fuivie de plufieurs
autres Dames qui l'accompagnent à ſa chaſſe,
vient au rendez-vous , apperçoit la jeune
Colette , celle- ci affecte de paffer indifféremment
pour aller porter à dîner à fon
père qui travaille dans les champs ; la Dame
l'arrête , la queftionne , & tout fe paffe
comme Mathurin l'avoit imaginé. Ce n'eſt
pas tout , curieuſe de connoître la nature du
304 MERCURE
repas que Colette porte à Thomas , la Marquife
a été touchée de le voir fi maigre ; en
conféquence , elle ordonne au jeune Paylan
d'aller dire à fon Maître-d'Hôtel d'apprêter
fur le champ un dîner capable de nourrir fix
perfonnes , & de le porter au Laboureur.
Pendant cette converfation , l'heure s'eft
écoulée. Thomas impatient a quitté les
champs pour venir chercher fon repas. Il ne
trouve point fa fille. Il projette de l'attendre,
& s'endort. Sur ces entrefaites , Mathurin
qui eft le filleul du Concierge du Château ,
revêt un habit de Ville , qu'on lui a prêté ;
il arrive avec le dîner , & le fait fervir aux
pieds de Thomas , qui ne tarde pas à ſe réveiller.
Surpris de trouver fi près de lui une
eſpèce de feſtin , il n'ofe y toucher , dans la
crainte que ce ne foit une halte préparée
pour le Seigneur. Petit à petit il s'enhardit
boit, mange , & eft bientôt encouragé par la
préſence de Mathurin qui fe dit Maîtred'Hôtel
de Monfeigneur , fuppofe une extrême
reffemblance entre lui & un jeune
Payfan nommé Mathurin , fait l'éloge de la
beauté de Colette , & amène infenfiblement
fon père à la lui propofer pour femme. Le
feint Maître-d'Hôtel accepte la propofition,
dans le cas où elle ne déplaira pas à Monfeigneur.
Thomas fe charge de la lui faire
agréer. Effectivement , au retour de la chaffe,
il préſente fa Requête au Marquis . Celui-ci
s'étonne de ce que fon vieux Maître- d'Hôtel
Dubois penfe à époufer une jeune Payſanne .
DE FRANCE. 3035
De fon côté, la Marquife ne fait que penfer .
de cet incident : elle foupçonne bientôt, fur
le récit de Thomas , que cette fcène eſt le
réſultat d'une efpiéglerie de Mathurin. Le
vieux Dubois arrive , tout s'explique , & le
Laboureur conſent à donner la fille à fon
Amant , après que le Seigneur a confenti à
lui donner en fupplément de dot la furvivance
du Maître-d'Hôtel..
On trouve dans ce petit Drame , du naturel
, de la gaieté , de jolis couplets , &
quelques Scènes plaifantes. En général , l'Ouvrage
eft un peu long , & l'effet de quelques
fituations eft fouvent affoibli par la longueur
des développemens. Réduite à deux
Actes , la Pièce feroit plus agréable , & l'intérêt
en feroit mieux fenti. Quoi qu'il en
foit , elle annonce de l'efprit , de la facilité,
& la connoiffance du Théâtre.
La mufique fait honneur aux talens du
Compofiteur. Elle a été fort goûtée & mérite
de l'être. C'eft le fecond effai dramatique de
M. de S. Georges ; il- eft infiniment fupérieur
au premier. Tout doit l'inviter à continuer
une carrière qui lui promet des fuccès.
Madame Trial a chanté le rôle de Colette
avec le goût que tout le monde lui connoît.
M. Clairval a déployé dans Mathurin fon
intelligence ordinaire. Le jeu & la voix de
M. Nainville ont plu également dans le rôle
de Thomas. M. Trial a mis un peu de charge
dans le perfonnage du vieux Dubois , mais
cette charge étoit plaifante. Les autres rôles
306 MERCURE
ont été joués par Meſdames Billioni & Beaupré,
& par M. Michu.
Le Lundi 12 de ce mois , on a donné à ce
Théâtre la première repréfèntation de la
Chaffe , Comédie en trois Actes & en profe,
mêlée d'Arriettes , paroles de M. Desfontaines
, mufique de M. de S. Georges.
Rien de plus fimple que le fond de ce
petit Cuvrage. L'Auteur en a puifé l'idée
dans une Anecdote très - connue , & qui peut
rappeller aux François , ainfi que beaucoup
d'autres , combien ils doivent aimer leurs
DE FRANCE. 303
Maîtres ; mais il y a changé plufieurs circonftances.
Voici quelques détails de la Fable
de M. Desfontaines.
Colette , fille de Thomas Réjoui , Labouteur
, aime & eft aimée de Mathurin, jeune
Payfan qui demeure dans un Village voiſin
de celui qu'habite le père de Collette. Les
deux Amans fe voient tous les jours à l'infçu
de Thomas ; ils doivent cet avantage aux
foins de la foeur de Colette , très - jeune fille ;
qui protège leurs amours fans fe douter des
fuites que peut avoir fon imprudence , &
qui les dévoile à fon père avec auffi peu de
réflexion. Mathurin n'eft pas riche ; il n'ofe
faire connoître à Thomas , ni fon amour, ni
fes prétentions. Colette eft dans le même
embarras ; elle laiffe entrevoir à fon Amant
combien elle craint que fon père ne confente
pas à leur union . Son Amant la raffure.
Il lui propofe de fe trouver avec lui fur le
paffage du Seigneur du Village , de lui déclarer
leur amour , & de l'intéreffer à leur
fort. Il efpère tout de ſa bienfaiſance & de
fa générofité. Un bruit de cors fe fait entendre.
La Dame du lieu , fuivie de plufieurs
autres Dames qui l'accompagnent à ſa chaſſe,
vient au rendez-vous , apperçoit la jeune
Colette , celle- ci affecte de paffer indifféremment
pour aller porter à dîner à fon
père qui travaille dans les champs ; la Dame
l'arrête , la queftionne , & tout fe paffe
comme Mathurin l'avoit imaginé. Ce n'eſt
pas tout , curieuſe de connoître la nature du
304 MERCURE
repas que Colette porte à Thomas , la Marquife
a été touchée de le voir fi maigre ; en
conféquence , elle ordonne au jeune Paylan
d'aller dire à fon Maître-d'Hôtel d'apprêter
fur le champ un dîner capable de nourrir fix
perfonnes , & de le porter au Laboureur.
Pendant cette converfation , l'heure s'eft
écoulée. Thomas impatient a quitté les
champs pour venir chercher fon repas. Il ne
trouve point fa fille. Il projette de l'attendre,
& s'endort. Sur ces entrefaites , Mathurin
qui eft le filleul du Concierge du Château ,
revêt un habit de Ville , qu'on lui a prêté ;
il arrive avec le dîner , & le fait fervir aux
pieds de Thomas , qui ne tarde pas à ſe réveiller.
Surpris de trouver fi près de lui une
eſpèce de feſtin , il n'ofe y toucher , dans la
crainte que ce ne foit une halte préparée
pour le Seigneur. Petit à petit il s'enhardit
boit, mange , & eft bientôt encouragé par la
préſence de Mathurin qui fe dit Maîtred'Hôtel
de Monfeigneur , fuppofe une extrême
reffemblance entre lui & un jeune
Payfan nommé Mathurin , fait l'éloge de la
beauté de Colette , & amène infenfiblement
fon père à la lui propofer pour femme. Le
feint Maître-d'Hôtel accepte la propofition,
dans le cas où elle ne déplaira pas à Monfeigneur.
Thomas fe charge de la lui faire
agréer. Effectivement , au retour de la chaffe,
il préſente fa Requête au Marquis . Celui-ci
s'étonne de ce que fon vieux Maître- d'Hôtel
Dubois penfe à époufer une jeune Payſanne .
DE FRANCE. 3035
De fon côté, la Marquife ne fait que penfer .
de cet incident : elle foupçonne bientôt, fur
le récit de Thomas , que cette fcène eſt le
réſultat d'une efpiéglerie de Mathurin. Le
vieux Dubois arrive , tout s'explique , & le
Laboureur conſent à donner la fille à fon
Amant , après que le Seigneur a confenti à
lui donner en fupplément de dot la furvivance
du Maître-d'Hôtel..
On trouve dans ce petit Drame , du naturel
, de la gaieté , de jolis couplets , &
quelques Scènes plaifantes. En général , l'Ouvrage
eft un peu long , & l'effet de quelques
fituations eft fouvent affoibli par la longueur
des développemens. Réduite à deux
Actes , la Pièce feroit plus agréable , & l'intérêt
en feroit mieux fenti. Quoi qu'il en
foit , elle annonce de l'efprit , de la facilité,
& la connoiffance du Théâtre.
La mufique fait honneur aux talens du
Compofiteur. Elle a été fort goûtée & mérite
de l'être. C'eft le fecond effai dramatique de
M. de S. Georges ; il- eft infiniment fupérieur
au premier. Tout doit l'inviter à continuer
une carrière qui lui promet des fuccès.
Madame Trial a chanté le rôle de Colette
avec le goût que tout le monde lui connoît.
M. Clairval a déployé dans Mathurin fon
intelligence ordinaire. Le jeu & la voix de
M. Nainville ont plu également dans le rôle
de Thomas. M. Trial a mis un peu de charge
dans le perfonnage du vieux Dubois , mais
cette charge étoit plaifante. Les autres rôles
306 MERCURE
ont été joués par Meſdames Billioni & Beaupré,
& par M. Michu.
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Résumé : COMÉDIE ITALIENNE.
Le lundi 12 du mois, la comédie 'La Chaffe' en trois actes et en prose, mêlée d'ariettes, a été représentée pour la première fois. Cette œuvre, écrite par M. Desfontaines avec la musique de M. de Saint-Georges, s'inspire d'une anecdote visant à rappeler aux Français l'importance de l'amour envers leurs maîtres, bien que plusieurs circonstances aient été modifiées. L'intrigue suit Colette, fille de Thomas Réjoui, un laboureur, et Mathurin, un paysan d'un village voisin. Les deux jeunes gens se voient quotidiennement grâce à la complicité de la sœur de Colette, qui ignore leurs rencontres. Mathurin, n'étant pas riche, hésite à révéler ses sentiments à Thomas. Colette partage son embarras et craint le refus de son père. Mathurin propose alors de déclarer leur amour à la dame du village lors d'une chasse. La marquise, touchée par la maigreur du repas de Thomas, ordonne à son maître d'hôtel de préparer un festin pour six personnes et de le porter au laboureur. Mathurin, déguisé en maître d'hôtel, sert le dîner à Thomas, qui finit par accepter la proposition de mariage entre Mathurin et Colette. Le marquis, étonné, accepte finalement après que Thomas lui ait présenté la requête. La marquise devine la supercherie et tout s'éclaire lorsque le vrai maître d'hôtel arrive. Thomas consent au mariage après que le seigneur ait promis de donner la survivance du maître d'hôtel en supplément de dot. La pièce est jugée naturelle et gaie, avec des couplets charmants et des scènes plaisantes, bien que parfois trop longue. La musique de M. de Saint-Georges est appréciée et la distribution des rôles est saluée, notamment Madame Trial dans le rôle de Colette, M. Clairval dans celui de Mathurin, et M. Nainville dans celui de Thomas.
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133
p. 138-141
COMÉDIE ITALIENNE.
Début :
Le Jeudi 22 Novembre, on a donné la première représentation de la Nouvelle Omphale, [...]
Mots clefs :
Comédie, Conte, Camille, Musique, Floquet, Scène, Mari, Succès
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : COMÉDIE ITALIENNE.
COMÉDIE ITALIENNE.
LE Jeudi 22 Novembre , on a donné la
première repréſentation de la Nouvelle Omphale
, Comédie en trois Actes & en profe ,
mêlée d'ariettes , mufique de M. Floquet.
Prefque tous nos Lecteurs connoiffent ,
fans doute , le Conte de Senécé , qui a pour
Titre : Camille, ou la manière defiler le parfait
Amour. C'est ce Conte agréable , quoiqu'un
pen long , qui a fourni l'idée de la Nou
velle Omphale. Dans le Conte de Senécé , la
Scène fe palle au temps de Charlemagne ;
le mari de Camille eft jaloux ; un enchanteur
lai fait préfent d'une figure de cire blanche ,
dont la couleur doit fe conferver pure f
Camille eft fage , & devenir noire fi elle est
infidelle.
Un étourdi qui fe faifoit connoître ,
Par fes grands airs , pour homme écervelé ,
Et qu'à la Cour on nommoit Petit- Maître ;
Vieux fobriquet qui s'eft renouvelés,
gage tous fes biens contre le mari de Ca
mille , qu'il faura plaire à celle - ci , &
rendre volage. Il part du camp de Charle
DE FRANCE. 139
magne , arrive , fait fa déclaration , fe laiffe
enfermer dans une tour , fous l'efpérance
d'un rendez - vous , y eft retenu & obligé
de filer une quenouille pour n'y pas mou
rir de faim. Après avoir été ainfi joué ,
bafoué & ruiné de tous fes biens , le fat eft
promené dans le camp de Charlemagne une
quenouille au côté . Dans la Comédie dont
nous parlons , la Scène eft placée fous le
règne de Henri IV. Il n'y a ni jaloufie , mi
figure de cire , ni enchanteur , & la punition.
du Petit- Maître n'eft pas , à beaucoup près
auffi dure que dans le Conte , puifqu'il re
vient de fon erreur , fait l'aveu de fes torts ,
continue d'être l'ami de M. de Montandre ,
( c'eft le nom du mari ) & que Camille le
nomine fon Chevalier, Tout ceci excepté ,
la marche de la Comédie eft à peu près celle
du Conte , & il eft trop connu pour que
nous entrions dans des détails plus étendus.
·
Le plus grand reproche que l'on puiffe
faire à l'Auteur de cet Ouvrage , c'eft
d'avoir cherché un fujet qui n'étoit réellement
pas propre au Théâtre , qui n'étoit
fufceptible que d'un très petit intérêt , &
dont le dénouement devoit être tout- à la→
fois brufqué & prévu par le Spectateur. Un
autre reproche affez grave , eft celui qu'ont
fait en général les gens du monde au but, de
cet Ouvrage , qui en effet n'eft point moral.
On a vu avec peine fur la Scène Françoife un
jeune fat arriver chez fon ami , & de fon
propre aveu , dans l'intention de féduire fa
140
MERCURE
femme. Si les moeurs privées deviennent
tous les jours plus mauvaiſes , au moins
faut- il que les moeurs publiques foient
bonnes , ou le paroiffent. Au refte , le
ftyle de cette Comédie eft facile &
naturel , quelquefois un peu négligé ; le
dialogue eft vrai , vif & preffé : en un mot,
on peut préfuiner qu'avec un fujet plus heu
reux l'Anteur auroit eu un fuccès plus
décidé. La mufique fait honneur à M. Floquet
; quoique peut- être on puiffe lui reprocher
un ton trop uniforme. Quelques
morceaux ont de l'efprit & de la grâce. Les
accompagnemens nous ont paru quelque
fois un peu chargés ; mais ils font d'un
très- bon ftyle , & annoncent un Compofiteur
eftimable. Le finálé du fecond Acte a
fait un plaifir univerfel , & nous le regardons
en effet comme un excellent morcean
de mufique. Nous ne finirons pas fans
avoir félicité M. Floquet du courage qu'il a eu
de ne point admettre dans fon orchestre ces
inftrumens bruyans ou aigus que l'on place
par- tout & à propos de tout depuis quel
que temps , & fur l'emploi defquels le charlatanifme
ou la médiocrité fondent une partie
des fuccès qu'ils obtiennent auprès des
ignorans , dont ils eftiment tant les fuffrages.
N. B. Le peu d'efpace qui nous reftoit à
remplir, ne nous a pas permis de parler ici du
Début de M. Larochelle ; nous en parlerons
dans le prochain Mercure , ainfi queda Vieux
Garçon , Comédie en cinq Actes & en vers;
DE FRANCE. 141
repréſentée le 16 de ce mois , avec un fuccès
équivoque.
LE Jeudi 22 Novembre , on a donné la
première repréſentation de la Nouvelle Omphale
, Comédie en trois Actes & en profe ,
mêlée d'ariettes , mufique de M. Floquet.
Prefque tous nos Lecteurs connoiffent ,
fans doute , le Conte de Senécé , qui a pour
Titre : Camille, ou la manière defiler le parfait
Amour. C'est ce Conte agréable , quoiqu'un
pen long , qui a fourni l'idée de la Nou
velle Omphale. Dans le Conte de Senécé , la
Scène fe palle au temps de Charlemagne ;
le mari de Camille eft jaloux ; un enchanteur
lai fait préfent d'une figure de cire blanche ,
dont la couleur doit fe conferver pure f
Camille eft fage , & devenir noire fi elle est
infidelle.
Un étourdi qui fe faifoit connoître ,
Par fes grands airs , pour homme écervelé ,
Et qu'à la Cour on nommoit Petit- Maître ;
Vieux fobriquet qui s'eft renouvelés,
gage tous fes biens contre le mari de Ca
mille , qu'il faura plaire à celle - ci , &
rendre volage. Il part du camp de Charle
DE FRANCE. 139
magne , arrive , fait fa déclaration , fe laiffe
enfermer dans une tour , fous l'efpérance
d'un rendez - vous , y eft retenu & obligé
de filer une quenouille pour n'y pas mou
rir de faim. Après avoir été ainfi joué ,
bafoué & ruiné de tous fes biens , le fat eft
promené dans le camp de Charlemagne une
quenouille au côté . Dans la Comédie dont
nous parlons , la Scène eft placée fous le
règne de Henri IV. Il n'y a ni jaloufie , mi
figure de cire , ni enchanteur , & la punition.
du Petit- Maître n'eft pas , à beaucoup près
auffi dure que dans le Conte , puifqu'il re
vient de fon erreur , fait l'aveu de fes torts ,
continue d'être l'ami de M. de Montandre ,
( c'eft le nom du mari ) & que Camille le
nomine fon Chevalier, Tout ceci excepté ,
la marche de la Comédie eft à peu près celle
du Conte , & il eft trop connu pour que
nous entrions dans des détails plus étendus.
·
Le plus grand reproche que l'on puiffe
faire à l'Auteur de cet Ouvrage , c'eft
d'avoir cherché un fujet qui n'étoit réellement
pas propre au Théâtre , qui n'étoit
fufceptible que d'un très petit intérêt , &
dont le dénouement devoit être tout- à la→
fois brufqué & prévu par le Spectateur. Un
autre reproche affez grave , eft celui qu'ont
fait en général les gens du monde au but, de
cet Ouvrage , qui en effet n'eft point moral.
On a vu avec peine fur la Scène Françoife un
jeune fat arriver chez fon ami , & de fon
propre aveu , dans l'intention de féduire fa
140
MERCURE
femme. Si les moeurs privées deviennent
tous les jours plus mauvaiſes , au moins
faut- il que les moeurs publiques foient
bonnes , ou le paroiffent. Au refte , le
ftyle de cette Comédie eft facile &
naturel , quelquefois un peu négligé ; le
dialogue eft vrai , vif & preffé : en un mot,
on peut préfuiner qu'avec un fujet plus heu
reux l'Anteur auroit eu un fuccès plus
décidé. La mufique fait honneur à M. Floquet
; quoique peut- être on puiffe lui reprocher
un ton trop uniforme. Quelques
morceaux ont de l'efprit & de la grâce. Les
accompagnemens nous ont paru quelque
fois un peu chargés ; mais ils font d'un
très- bon ftyle , & annoncent un Compofiteur
eftimable. Le finálé du fecond Acte a
fait un plaifir univerfel , & nous le regardons
en effet comme un excellent morcean
de mufique. Nous ne finirons pas fans
avoir félicité M. Floquet du courage qu'il a eu
de ne point admettre dans fon orchestre ces
inftrumens bruyans ou aigus que l'on place
par- tout & à propos de tout depuis quel
que temps , & fur l'emploi defquels le charlatanifme
ou la médiocrité fondent une partie
des fuccès qu'ils obtiennent auprès des
ignorans , dont ils eftiment tant les fuffrages.
N. B. Le peu d'efpace qui nous reftoit à
remplir, ne nous a pas permis de parler ici du
Début de M. Larochelle ; nous en parlerons
dans le prochain Mercure , ainfi queda Vieux
Garçon , Comédie en cinq Actes & en vers;
DE FRANCE. 141
repréſentée le 16 de ce mois , avec un fuccès
équivoque.
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Résumé : COMÉDIE ITALIENNE.
Le 22 novembre, la comédie 'Nouvelle Omphale' a été présentée pour la première fois. Cette œuvre en trois actes et en prose, mêlée d'ariettes, est composée par M. Floquet et s'inspire du conte de Sénèque 'Camille, ou la manière de filer le parfait Amour'. Dans le conte original, Camille, mariée à un homme jaloux, doit prouver sa fidélité à l'aide d'une figure de cire. Dans la comédie, l'action se déroule sous le règne de Henri IV. Le personnage de Petit-Maître tente de séduire Camille mais reconnaît ses erreurs et reste ami avec le mari de Camille, qui le nomme chevalier. Les critiques estiment que le sujet n'était pas adapté au théâtre et manquait d'intérêt. Ils jugent également le but de l'œuvre immoral. Le style est décrit comme facile et naturel, bien que parfois négligé. Le dialogue est vrai, vif et pressé. La musique de M. Floquet est appréciée, notamment le final du second acte. M. Floquet est félicité pour avoir évité les instruments bruyants ou aigus dans son orchestre.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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