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p. 71-102
LE MIROIR. Par M. DE MARIVAUX.
Début :
Si vous aimez, Monsieur, les aventures un peu singulieres, en voici une [...]
Mots clefs :
Aventure singulière, Esprits, Esprit, Hommes, Idées, Auteur, Génies, Homme, Sophocole, Racine, Corneille, Jean Chapelain, Miroir, Mérite, Estime, Poème, Cicéron
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texteReconnaissance textuelle : LE MIROIR. Par M. DE MARIVAUX.
LE MIROIR.
Par M. DE MARIVAU X.
vous aimez , Monfieur , les aventures
un peu fingulieres , en voici une
qui a dequoi vous contenter : je ne vous
prefferai point de la croire ; vous pouvez
la regarder comme un pur jeu d'efprit ,
elle a l'air de cela ; cependant c'eſt à moi
qu'elle est arrivée.
Je ne vous dirai point au refte dans quel
endroit de la terre j'ai vû ce que je vais
vous dire. C'eft un pays dont les Géographes
n'ont jamais fait mention , non qu'il
ne foit très- fréquenté ; tout le monde y va ,
vous y avez fouvent voyagé vous- même ,
& c'est l'envie de m'y amufer qui m'y a
infenfiblement conduit. Commençons.
Il y avoit trois ou quatre jours que j'étois
à ma campagne , quand je m'avifai
un matin de me promener dans une allée
de mon parc ; retenez bien cette allée ,
car c'eft de la d'où je fuis parti pour le
voyage dont j'ai à vous entretenir.
Dans cette allée je lifois un livre dont
la lecture me jetta dans de profondes réflexions
fur les hommes,
Et de réflexions en réflexions , tou72
MERCURE DE FRANCE.
jours marchant , toujours allant , je mar
chai tant , j'allai tant , je réfléchis tant , &
fi diverſement , que fans prendre garde à
ce que je devenois , fans obferver par où
je paffois , je me trouvai infenfiblement
dans le pays dont je parlois tout à l'heure ,
où j'achevai de m'oublier , pour me livrer
tout entier au plaifir d'examiner ce qui
s'offroit à mes regards , & en effet le ſpectacle
étoit curieux. Il me fembla donc ;
mais je dis mal , il ne me fembla point :
je vis fûrement une infinité de fourneaux
plus ou moins ardens , mais dont le feune
m'incommodait point , quoique j'en
approchaffe de fort près.
Je ne vous dirai pas à préſent à quoi
ils fervoient ; il n'eft pas encore tems .
Ce n'eft pas là tout ; j'ai bien d'autres
chofes à vous raconter. Au milieu de tous
les fourneaux étoit une perfonne , ou , fi
vous voulez , une Divinité , dont il me feroit
inutile d'entreprendre le portrait , auſſi
n'y tâcherai-je point.
Qu'il vous fuffife de fçavoir que cette
perfonne ou cette Divinité , qui en gros
me parut avoir l'air jeune , & cependant
antique , étoit dans un mouvement perpétuel
, & en même tems fi rapide , qu'il
me fut impoffible de la confiderer en face.
Ce qui eft de certain , c'eft que dans le
mouvement
JANVIER. 1755 . 73
mouvement qui l'agitoit , je la vis fous
tant d'afpects , que je crus voir fucceffivement
paffer toutes les phifionomies du
monde , fans pouvoir faifir la fienne , qui
apparemment les contenoit toutes.
Ce que je démêlai le mieux , & ce que
je ne perdis jamais de vue , malgré fon
agitation continuelle , ce fut une efpece
de bandeau , ou de diadême , qui lui ceignoit
le front, & fur lequel on voyoit écrit
LA NATURE.
Ce bandeau étoit large , élevé , & comme
partagé en deux Miroirs éclatans ,
dans l'un defquels on voyoit une repréfentation
inexplicable de l'étendue en gé
néral , & de tous les myfteres ; je veux
dire des vertus occultes de la matiere , de
l'efpace qu'elle occupe , du reffort qui la
meut , de fa divifibilité à l'infini ; en un
mot de tous les attributs dont nous ne
connoiffons qu'une partie.
L'autre miroir qui n'étoit féparé du
premier que d'une ligne extrêmement déliée
, repréſentoit un être encore plus indéfiniffable.
C'étoit comme une image de l'ame , ou
de la penſée en général ; car j'y vis toutes
les façons poffibles de penfer & de fentir
des hommes , avec la fubdivifion de tous
les degrés d'efprit & de fentiment , de vices
D
74 MERCURE DE FRANCE.
& de vertus , de courage & de foibleffe ,
de malice & de bonté , de vanité & de
fimplicité que nous pouvons avoir.
Enfin tout ce que les hommes font ,
tout ce qu'ils peuvent être , & tout ce
qu'ils ont été , fe trouvoit dans cet exemplaire
des grandeurs & des miferes de l'ane
humaine.
J'y vis , je ne fçai comment , tout ce
qu'en fait d'ouvrages , l'efprit de l'homme
avoit jufqu'ici produit ou rêvé , c'eſt-àdire
j'y vis depuis le plus mauvais conte
de Fée , jufqu'aux fyftêmes anciens & modernes
les plus ingénieufement imaginés
; depuis le plus plat écrivain jufqu'à
l'auteur des Mondes : c'étoit y trouver les
deux extrêmités. J'y remarquai l'obſcure
Philofophie d'Ariftote ; & malgré fon obfcurité
, j'en admirai l'auteur , dont l'efprit
n'a point eu d'autres bornes que celles que
l'efprit humain avoit de fon tems ; il me
fembla même qu'il les avoit paffées .
J'y obfervai l'incompréhenfible & merveilleux
tour d'imagination de ceux qui
durant tant de fiécles ont cru non feulement
qu'Ariftote avoit tout connu , tout
expliqué , tout entendu , mais qui ont encore
cru tout comprendre eux - mêmes ,
& pouvoir rendre raifon de tout d'après
lui.
JANVIER. 1755. 75
J'y trouvai cette idée du Pere Mallebranche
, ou , fi vous voulez , cette viſion
auffi raifonnée que fubtile & finguliere ,
& qui n'a pu s'arranger qu'avec tant d'efprit
, qui eft que nous voyons tout en
Dieu .
Le fyftême du fameux Defcartes , cet
homme unique , à qui tous les hommes
des fiécles à venir auront l'éternelle obligation
de fçavoir penfer , & de penfer
mieux que lui ; cet homme qui a éclairé
la terre , qui a détruit cette ancienne idole
de notre ignorance ; je veux dire le tiſſu
de fuppofitions , refpecté depuis fi longtems
, qu'on appelloit Philofophie , & qui
n'en étoit pas moins l'ouvrage des meil,
leurs génies de l'antiquité ; cet homme
enfin qui , même en s'écartant quelquefois
de la vérité , ne s'en écarte plus en
enfant comme on faifoit avant lui , mais
en homme , mais en Philofophe , qui nous
a appris à remarquer quand il s'en écarte
qui nous a laiffé le fecret de nous redreffer
nous mêmes ; qui , d'enfans que nous
étions , nous a changés en hommes à notre
tour, & qui, n'eût- il fait qu'un excellent Roman
, comme quelques- uns le difent , nous
a du moins mis en état de n'en plus faire .
Le fyftême du célebre , du grand
Newton , & par la fagacité de fes dé-
D ij
75 MERCURE DE FRANCE.
couvertes , peut-être plus grand que Defcartes
même , s'il n'avoit pas été bien plus
aifé d'être Newton après Defcartes , que
d'être Defcartes fans le fecours de perfonne
, & fi ce n'étoit pas avec les forces
que ce dernier a données à l'efprit humain
, qu'on peut aujourd'hui furpaffer
Defcartes même. Auffi voyois- je qu'il y a
des génies admirables , pourvû qu'ils viennent
après d'autres , & qu'il y en a de faits
pour venir les premiers. Les uns changent
l'état de l'efprit humain , ils caufent une
révolution dans les idées. Les autres , pour
être à leur place , ont befoin de trouver
cette révolution toute arrivée , ils en corrigent
les Auteurs , & cependant ils ne l'auroient
pas faite .
J'obfervai tous les Poëmes qu'on appelle
épiques , celui de l'Iliade dont je ne
juge point , parce que je n'en fuis pas digne
, attendu que je ne l'ai lû qu'en françois
, & que ce n'eft pas la le connoître
mais qu'on met le premier de tous , &
qui auroit bien de la peine à ne pas l'être ,
parce qu'il eft Grec , & le plus ancien, Celui
de l'Enéide qui a tort de n'être venu
que le fecond , & dont j'admirai l'éléganla
fageffe & la majefté ; mais qui eft
ce ,
un peu long.
Celui du Taffe qui eft fi intéressant ,
JANVIER. 1755 77
qui eft un ouvrage fi bien fait , qu'on lit
encore avec tant de plaifir dans la derniere
traduction françoife qu'un habile
Académicien en a faite ; qui y a conſervé
tant de graces; qui ne vous enleve pas ,
mais qui vous mene avec douceur , par un
attrait moins apperçu que fenti ; enfin qui
vous gagne , & que vous aimez à fuivre ,
en françois comme en italien , malgré
quelques petits conchettis qu'on lui reproche
, & qui ne font pas fréquens.
Celui de Milton , qui eft peut - être le
plus fuivi , le plus contagieux , le plus fublime
écart de l'imagination qu'on ait ja
mais vû jufques ici
J'y vis le Paradis terreftre , imité de Mil
ron , par Madame Du .. Bo ... ouvrage
dont Milton même eut infailliblement
adopté la fageffe & les corrections , &
qui prouve que les forces de l'efprit humain
n'ont point de fexe . Ouvrage enfin
fait par un auteur qui par-tout y a laiffé
l'empreinte d'un efprit à fon tour créateur
de ce qu'il imite , & qui tient en lui , quand
il voudra , de quoi mériter l'honneur d'être
imité lui-même.
Celui de la Henriade , ce Poëme fi agréa
blement irrégulier , & qui à force de
beautés vives , jeunes , brillantes & continues
, nous a prouvé qu'il y a une magie
D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
d'efprit , au moyen de laquelle un ouvrage
peut avoir des défauts fans conféquence.
J'oubliois celui de Lucain qui mérite
attention, & où je trouvai une fierté tantôt
Romaine & tantôt Gafconne , qui m'amufa
beaucoup.
Je n'aurois jamais fait fi je voulois parler
de tous les Poëmes que je vis ; mais
j'avoue que je confiderai quelque tems
celui de Chapelain , cette Pucelle fi fameufe
& fi admirée avant qu'elle parut ,
& fi ridicule dès qu'elle fe montra .
L'efprit que Chapelain avoit en de fon
vivant , étoit là auffi bien que fon Poëme ,
& il me fembla que le Poëme étoit bien
au deffous de l'efprit.
J'examinai en même tems d'où cela ve
noit , & je compris , à n'en pouvoir douter
, que fi Chapelain n'avoit fçu que la
moitié de la bonne opinion qu'on avoit
de lui , fon Poëme auroit été meilleur , ou
moins mauvais.
·
Mais cet auteur , fur la foi de fa réputation
, conçut une fi grande & fi férieuſe
vénération pour lui-même , fe crut obligé
d'être fi merveilleux , qu'en cet état il n'y
eut point de vers fur lequel il ne s'appefantit
gravement pour le mieux faire ,
point de raffinement difficile & bizarre
dont il ne s'avisất ; & qu'enfin il ne fir
JANVIER, 1755. 79
plus que des efforts de miférable pédant ,
qui prend les contorfions de fon efprit
pour de l'art , fon froid orgueil pour de la
capacité , & fes recherches hétéroclites
pour du fublime.
Et je voyois que tout cela ne lui feroit
point arrivé , s'il avoit ignoré l'admiration
qu'on avoit eue d'avance pour fa Pucelle .
Je voyois que Chapelain moins eftimé
en feroit devenu plus eftimable ; car dans
le fond il avoit beaucoup d'efprit , mais il
n'en avoit pas affez pour voir clair à travers
tout l'amour propre qu'on lui donna ;
& ce fut un malheur pour lui d'avoir été
mis à une fi forte épreuve que bien d'autres
que lui n'ont pas foutenue.
Il n'y a gueres que les hommes abfolument
fupérieurs qui la foutiennent, & qui
en profitent , parce qu'ils ne prennent jamais
de ce fentiment d'amour propre que
ce qu'il leur en faut pour encourager leur
efprit .
Auffi le public peut-il préfumer de ceuxlà
tant qu'il voudra , il n'y fera point
trompé , & ils n'en feront que mieux . Ce
n'eft qu'en les admirant un peu d'avance ,
qu'il les met en état de devenir admirables
; ils n'oferoient pas l'être fans cela ,
on peut- être ignoreroient- ils combien ils
peuvent l'être.
Div
So MERCURE DE FRANCE.
Voici encore des hommes d'une autre
efpece à cet égard là , & que je vis auffi
dans la glace . L'eftime du public perdit
Chapelain , elle fut caufe qu'il s'excéda
pour s'élever au deffus de la haute idée
qu'on avoit de lui , & il y périt : ceux- ci
au contraire fe relâchent en pareil cas ;
dès que le public eft prévenu d'une cer
taine maniere en leur faveur , ils ofent en
conclure qu'il le fera toujours , & qu'ils
ont tant d'efprit , que même en le laiffant
aller cavalierement à ce qui leur en viendra
, fans tant fe fatiguer, ils ne fçauroient
manquer d'en avoir affez & de reite , pour
continuer de plaire à ce public déja fr
prévenu.
Là- deffus ils fe négligent , & ils tombent.
Ce n'eft pas là tout. Veulent - ils fe
corriger de cet excès de confiance qui leur
a nui ? je compris qu'ils s'en corrigent
tant , qu'après cela ils ne fçavent plus où
ils en font. Je vis que dans la peur qui
les prend de mal faire , ils ne peuvent plus
fe remettre à cet heureux point de hardieffe
& de retenue , où ils étoient avant
leur chûte , & qui a fait le fuccès de leurs
premiers ouvrages.
C'est comme un équilibre qu'ils ne re
trouvent plus , & quand ils le retrouve
roient , le public ne s'en apperçoit pas d'a
JANVIER. 1755.
8'r
bord : il renonce difficilement à fe mocquer
d'eux ; il aime à prendre fa revanche de
l'eftime qu'il leur a accordée ; leur chûte
eft une bonne fortune pour lui.
Il faut pourtant faire une obfervation :
c'est que parmi ceux dont je parle , il y en
a quelques- uns que leur difgrace fcandalife
plus qu'elle ne les abbat , & qui ramaffant
fierement leurs forces , lancent ,
pour ainfi dire , un ouvrage qui fait taire
les rieurs , & qui rétablit l'ordre.
En voilà affez là - deffus : je me fuis:
peut-être un peu trop arrêté fur cette matere
; mais on fait volontiers de trop longues,
relations des chofes qu'on a confidérées
avec attention .
Venons à d'autres objets : j'en remar
quai quatre ou cinq qui me frapperent ,
& quí , chacun dans leur genre , étoient
d'une beauté fublime :
C'étoit l'inimitable élégance de Racine ,
le puiffant génie de Corneille , la fagacité
de l'efprit de la Motte , l'emportement admirable
du fentiment de l'auteur de Rhadamifte
, & le charme des graces de l'auteur
de Zaïre .
Je m'attendriffois avec Racine , je me
trouvois grand avec Corneille ; j'aimois
mes foibleffes avec l'un , elles m'auroient:
deshonoré avec l'autre,
D vi
82 MERCURE DE FRANCE.
L'auteur de Zaïre ennobliffoit mes idées
celui de Rhadamifte m'infpiroit des paffions
terribles ; il fondoit les profondeurs
de mon ame , & je penfois avec la Motte.
Permettez-moi de m'arrêter un peu
fur ce
dernier.
C'étoit un excellent homme , quoiqu'il
ait eu tant de contradicteurs : on l'a mis
au deffous de gens qui étoient bien audeffous
de lui , & le miroir m'a appris d'où
cela venoit en partie .
C'eft qu'il étoit bon à tout , ce qui eft un
grand défaut il vaut mieux , avec les hommes
, n'être bon qu'à quelque chofe , & la
Motte avoit ce tort.
Qu'est- ce que c'eft qu'un homme qui ne
fe contente pas d'être un des meilleurs
efprits du monde en profe , & qui veut
encore faire des opera , des tragédies , des
odes pindariques , anacréontiques , des
comédies même , & qui réuffit en tout
ce que je dis là , qui plus eft cela eſt ri—·
dicule.
Il faut prendre un état dans la République
des Lettres , & ce n'eft pas en avoir
un que d'y faire le métier de tout le
monde ; auffi fes critiques ont- ils habilement
découvert que la Motte avec toute fa.
capacité prétendue , n'étoit qu'un Philofophe
adroit qui fçavoit fe déguifer en ce qu'il
JANVIER. 1755 .
83
vouloit être , au point que fans fon excellent
efprit, qui le trahiffoit quelquefois ,
on l'auroit pris pour un très -bel efprit ;
c'étoit comme un fage qui auroit très - bien
contrefait le petit maître .
On dit que la premiere tragédie dont
on ignoroit qu'il fut l'auteur , paſſa d'abord
pour être un ouvrage pofthume de
Racine.
Dans fes fables même qu'on a tant décriées
, il y en a quelques- unes où il abufe
tant de fa foupleffe , que des gens d'ef
prit qui les avoient lûes fans plaifit dans
le recueil , mais qui ne s'en reffouvenoient
plus , & à qui un mauvais plaifant , quel
que tems après , les récitoit comme de la
Fontaine , les trouverent admirables , &
crurent en effet. que c'étoit la Fontaine qui
les avoit faites. Voilà le plus fouvent comme
on juge, & cependant on croit juger,
Car pourquoi leur avoient- elles paru mauvaifes
la premiere fois qu'ils les avoient
lues : c'eft que la mode étoit que l'auteur
ne réuffit pas; c'eft qu'ils fçavoient alors
que la Motte en étoit l'auteur ; c'eft qu'à la
tête du livre ils avoient vû le nom d'un
homme qui vouloit avoir trop de fortes
de mérite à la fois , qui effectivement les
auroit eus , fi on n'avoit pas empêché le
public de s'y méprendre , & qui même n'a
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
pas laiffé de les avoir à travers les contra--
dictions qu'il a éprouvées ; car on l'a plus
perfécuté que détruit , malgré l'efpece d'oftracifme
qu'on a exercé contre lui , & qu'il'
méritoit bien.
Il faut pourtant convenir qu'on lui fait
un reproche affez juſte , c'eſt qu'il remuoit
moins qu'il n'éclairoit ; qu'il parloit
plus à l'homme intelligent qu'à l'hom
me fenfible ; ce qui eft un defavantage:
avec nous , qu'un auteur ne peut affectionner
ni rendre attentifs à l'efprit qu'il nous.
préfente , qu'en donnant , pour ainfi dire ,
des chairs à fes idées ; ne nous donner
que des lumieres , ce n'eft encore embraffer
que la moitié de ce que nous fommes ,
& même la moitié qui nous eft la plus indifférente
: nous nous fouçions bien moins
de connoître que de jouir , & en pareit
cas l'ame jouit quand elle fent.
Mais je fais une reflexion ; je vous ai
parlé de la Motte , de Corneille , de Racine
, des Poëmes d'Homere , de Virgile ,
du Taffe , de Milton , de Chapelain , des
fyftèmes des Philofophes paffés , & il n'y
a pas de mal à cela.
pas
Beaucoup de gens , je penfe , ne feront
de l'avis du Miroir , & je m'y attends ,
par hazard vous montrez mes relations
comme je vous permets de le faire.
fi
JANVIER. 1755. 85
Mais en ce cas , fupprimez- en , je vous
prie , tout ce qui regardera les auteurs vivans.
Je connois ces Meffieurs là , ils ne
feroient pas même contens des éloges que
j'ai trouvés pour eux.
Je veux pourtant bien qu'ils fçachent
que je les épargne , & qu'il ne tiendroit
qu'à moi de rapporter leurs défauts qui fe
trouvoient auffi ; qu'à la vérité , j'ai vu
moins diftinctement que leurs beautés ,
parce que je n'ai pas voulu m'y arrêter ,
& que je n'ai fait que les appercevoir.
Mais c'eft affez que d'appercevoir des
défauts pour les avoir bien vûs , on a malgré
foi de fi bons yeux là - deffus. Il n'y a
que le mérite des gens qui a befoin d'être
extrêmement confidéré pour être connu ; on
croit toujours s'être trompé quand on n'a
fait que le voir. Quoiqu'il en foit , j'ai remarqué
les défauts de nos auteurs , & je
m'abſtiens de les dire . Il me femble même
les avoir oubliés : mais ce font encore là
de ces chofes qu'on oublie toujours affez
mal , & je me les rappellerois bien s'il
le falloit ; qu'on ne me fache pas ..
A propos d'Auteurs ou de Poëtes , j'apperçus
un Poëme intitulé le Bonheur , qui
n'a point encore paru , & qui vient d'un
génie qui ne s'eft point encore montré an
public , qui s'eft formé dans le filence ,
86 MERCURE DE FRANCE.
& qui menaceroit nos plus grands Poëtes
de l'apparition la plus brillante : il iroit
de pair avec eux , ou , pour me fervir de
l'expreffion de Racine , il marcheroit du
moins leur égal , fi le plaifir de penfer philofophiquement
en profe ne le débauche
pas , comme j'en ai peur.
Il étoit fur la ligne des meilleurs efprits ;
il y occupoit même une place à part , &
étoit là comme en réferve fous une trèsaimable
figure , mais en même tems fi
modefte qu'il ne tint pas à lui que je ne
le viffe point.
Mais venons à d'autres objets ; je parle
des génies du tems paffé ou de ceux d'au
jourd'hui , fuivant que leur article fe préfente
à ma mémoire ; ne m'en demandez
pas davantage. Il y en aura beaucoup d'autres
, tant auteurs tragiques que comiques
, dont je ferai mention dans la fuite
de ma relation .
Entre tous ceux de l'antiquité qu'on
admire encore > & par l'excellence de
leurs talens , & par une ancienne tradition
d'eftime qui s'eft confervée pour eux ; enfin
par une fage précaution contre le mérite
des modernes , car il entre de tout
cela dans cette perpétuité d'admiration qui
fe foutient en leur faveur.
Entre tant de beaux génies , dis -je , Eus
JANVIE R. 1755 . 87
ripide & Sophocle furent de ceux que je
diftinguai les plus dans le miroir.
Je les confiderai donc fort attentivement
& avec grand plaifir , fans les trouver
, je l'avoue , auffi inimitables qu'ils le
font dans l'opinion des partifans des anciens.
L'idée qui me les a montrés n'eft
d'aucun parti , elle leur fait auffi beaucoup
plus d'honneur que ne leur en font les
partifans des modernes.
Il eft vrai que le fentiment de ceux- ci
ne fera jamais le plus généralement applaudi
; car ils difent qu'on peut valoir les anciens
, ce qui eft déja bien hardi ; ils difent
qu'on peut valoir mieux , ce qui eſt encore
pis.
Ils foutiennent que des gens de notre
nation , que nous avons vûs ou que nous
aurions pû voir ; en un mot , que des modernes
qui vivoient il n'y a gueres plus
d'un demi-fiécle , les ont furpaffés ; voilà
qui eft bien mal entendu .
Car cette poffibilité de les valoir , &
même de valoir mieux , une fois bien établie
, & tirée d'après des modernes qui
vivoient il n'y a pas long- tems , pourquoi
nos illuftres modernes d'aujourd'hui ne
pourroient- ils pas à leur tour leur être
égaux , & même leur être fupérieurs ? il
ne feroit pas ridicule de le penfer ; il ne
SS MERCURE DE FRANCE.
fe feroit pas même de regarder la chofe
comme arrivée ; mais ce qui eft ridicule
& même infenfé , à ce que marque la glace
, c'eft d'efperer que cette poffibilité &
fes conféquences puiffent jamais paffer.
Quoi , nous aurons parmi nous des
hommes qu'il feroit raifonnable d'honorer"
autant & plus que d'anciens Grecs ou d'anciens
Romains !
Eh mais , que feroit- on d'eux dans la fociété
: & quel fcandale ne feroit -ce point là ?
Comment ! des hommes à qui on ne'
pourroit plus faire que de très- humbles
repréſentations fur leurs ouvrages , & non
pas des critiques de pair à pair comme en
font tant de gens du monde , qui pour'
n'être point auteurs , ne prétendent pas
en avoir moins d'efprit que ceux qui le
font , & qui ont peut- être raifon ?
Des hommes vis- à vis de qui tant de
fçavans auteurs & traducteurs des anciens
ne feroient plus rien , & perdroient leus
état ? car ils en ont un très- diftingué , &
qu'ils meritent , à l'excès près des privileges
qu'ils fe donnent. Un fçavant eft
exempt d'admirer les plus grands génies
de fon tems ; il tient leur mérite en échec ,
il leur fait face ; il en a bien vû d'autres.
Des hommes enfin qui romproient tout
équilibre dans la république des Lettres 2:
JAN VIE K. 1755.
qui laifferoient une diſtance trop décidée
entr'eux & leurs confreres ? diftance qui a
toujours plus l'air d'une opinion que d'un
fait.
Non , Monfieur , jamais il n'y eut de
pareils modernes , & il n'y en aura jamais .
La nature elle-même eft trop fage pour
avoir permis que les grands hommes de
chaque fiécle affiftaffent en perfonne à la
plénitude des éloges qu'ils méritent , &
qu'on pourra leur donner quelque jour
il feroit indécent pour eux & injurieux
pour les autres qu'ils en fuffent témoins .
Auffi dans tous les âges ont- ils affaire
à un public fait exprès pour les tenir en
refpect , & dont je vais en deux mots vous
définir le caractere.
Je commence par vous dire que c'eft le
public de leur tems ; voilà déja fa définition
bien avancée .
Ce public , tout à la fois juge & partie
de ces grands hommes qu'il aime & qu'il
humilie ; ce public , tout avide qu'il eft
des plaifirs qu'ils s'efforcent de lui donner
, & qu'en effet ils lui donnent , eft ce--
pendant aflez curieux de les voir manquer
leur coup , & l'on diroit qu'il manque
le fien , quand il eft content d'eux.
Au furplus la glace m'a convaincu d'une
shofe ; c'eft que la poftérité , fi nos grands
90 MERCURE DE FRANCE.
}
hommes parviennent juſqu'à elle , ne ſçaura
ni fi bien , nifi exactement ce qu'ils valent
que nous pouvons le fçavoir aujourd'hui .
Cette poftérité , faite comme toutes les poftérités
du monde , aura infailliblement le
défaut de les louer trop , elle voudra qu'ils
foient incomparables ; elle s'imaginera fentir
qu'ils le font , fans fe douter que ce
ne fera là qu'une malice de fa part pour
mortifier fes illuftres modernes , & pour
fe difpenfer de leur rendre juftice. Or je
vous le demande , dans de pareilles difpofitions
pourra-t- elle apprécier nos modernes
qui feront fes anciens le mérite
imaginaire qu'elle voudra leur trouver , ne
l'empêchera-t- il pas de difcerner le mérite
réel qu'ils auront ? Qui eft-ce qui pourra
démêler alors à quel dégré d'eftime on
s'arrêteroit pour eux , fi on n'avoit pas
envie de les eftimer tant au lieu qu'au
jourd'hui je fçais à peu près au jufte la
véritable opinion qu'on a d'eux , & je fuis
fûr que je le fçais bien , car il me l'a dit ,
à moins qu'elle ne lui échappe.
Je pourrois m'y tromper fi je n'en croyois
que la diverfité des difcours qu'il tient
mais il fe hâte d'acheter & de lire leurs
ouvrages , mais il court aux parodies qu'on
en fait , mais il eft avide de toutes les critiques
bien ou mal tournées qu'on répand
1
JANVIER. 1755. 91
contr'eux ; & qu'est- ce que tout cela fignifie
finon beaucoup d'eftime qu'on
ne veut pas déclarer franchement.
Eh ! ne fommes nous pas toujours de cette
humeur là ? n'aimons nous pas mieux vanter
un étranger qu'un compatriote ? un homme
abfent qu'un homme préfent ? Prenez-y.
garde , avons-nous deux citoyens également
illuftres celui dont on eft le plus
voifin eft celui qu'on loue le plus fobrement.
Si Euripide & Sophocle , fi Virgile &
le divin Homere lui-même revenoient au
monde , je ne dis pas avec l'efprit de leur
tems , car il ne fuffiroit peut-être pas aujourd'hui
pour nous ; mais avec la même
capacité d'efprit qu'ils avoient, précisément
avec le même cerveau , qui fe rempliroit
des idées de notre âge ; fi fans nous avertir
de ce qu'ils ont été , ils devenoient nos
contemporains , dans l'efpérance de nous
ravir & de nous enchanter encore , en s'adonnant
au même genre d'ouvrage auquel
ils s'adonnerent autrefois , ils feroient
bien étourdis de voir qu'il faudroit qu'ils
s'humiliaffent devant ce qu'ils furent; qu'ils
ne pourroient plus entrer en comparaiſon
avec eux-mêmes , à quelque fublimité d'efprit
qu'ils s'élevaffent ; bien étourdis de fe
trouver de fumples modernes apparemment
2 MERCURE DE FRANCE.
bons ou excellens , mais cependant des
Poëtes médiocres auprès de l'Euripide ,
du Sophocle , du Virgile , & de l'Homere
d'autrefois , qui leur paroîtroient , fuivant
toute apparence, bien inférieurs à ce qu'ils
feroient alors. Car comment , diroient-ils ,
ne ferions-nous pas à préfent plus habiles
que nous ne l'étions ? Ce n'eft pas la capa
cité qui nous manque' ; on n'a rien changé
à la tête excellente que nous avions , &
qui fait dire à nos partifans qu'il n'y en a
plus de pareilles. L'efprit humain dont nous.
avons aujourd'hui notre part , auroit- il
baiffé ? au contraire il doit être plus avancé
que jamais ; il y a fi long- tems qu'il féjourne
fur la terre , & qu'il y voyage , &
qu'il s'y inftruit ; il y a vu tant de chofes
, & il s'y eft fortifié de tant d'expériences
, diroient- ils .... Vous riez , Monfieur
; voilà pourtant ce qui leur arrive
roit , & ce qu'ils diroient . Je vous parle
d'après la glace , d'où je recueille tout ce
que je vous dis-là,
Il ne faut pas croire que les plus grands'
hommes de l'antiquité ayent joui dans'
leur tems de cette admiration que nous
avons pour eux , & qui eft devenue avec
juftice , comme un dogme de religion litréraire.
Il ne faut pas croire que Demof
thene & que Ciceron ( & c'eft ce que nous
JANVIER. 1755. 93
avons de plus grand ) n'ayent pas fçu à
leur tour ce que c'étoit que d'être modernes,
& n'ayent pas effuyé les contradictions
attachées à cette condition- là ? Figurezvous
, Monfieur , qu'il n'y a pas un homine
illuftre à qui fon fiécle ait pardonné l'eftime
& la réputation qu'il y a acquifes , &
qu'enfin jamais le mérite n'a été impuné
ment contemporain .
Quelques vertus , quelques qualités
qu'on ait , par quelque talent qu'on ſe diftingue
, c'est toujours en pareil cas un
grand défaut que de vivre.
Je ne fçache que les Rois , qui de leur
tems même & pendant qu'ils regnent, ayent
le privilege d'être d'avance un peu anciens;
encore l'hommage que nous leur rendons
alors , eft-il bien inférieur à celui qu'on
leur rend cent ans après eux. On ne fçauroit
croire jufqu'où va là deffus la force ,
le bénéfice & le preftige des diftances .
Leur effet s'étend fi loin , qu'il n'y a point
aujourd'hui de femme qu'on n'honorât,
qu'on ne patût flater en la comparant à
Helene ; & je vous garantis , fur la foi
de la glace , qu'Helene , dans fon-tems , fut
extrêmement critiquée , & qu'on vantoit
alors quelque ancienne beauté qu'on mettoit
bien au- deffus d'elle , parce qu'on ne
la voyoit plus , & qu'on voyoit Helene ,
94 MERCURE DE FRANCE.
Je vous affure que nous avons actuellement
d'auffi belles femmes que les plus
belles de l'antiquité ; mais fuffent - elles
des Anges dans leur fexe ( & je ris moimême
de ce que je vais dire ) ce font des
Anges qui ont le tort d'être vifibles , &
qui dans notre opinion jalouſe ne ſçauroient
approcher des beautés anciennes que
nous ne faifons qu'imaginer , & que nous
avons la malice ou la duperie de nous repréfenter
comme des prodiges fans retour.
Revenons à Sophocle & à Euripide dont
j'ai déja parlé ; & achevons d'en rapporter
ce que le miroir m'en a appris.
C'eft qu'ils ont été , pour le moins , les
Corneille , les Racine , les Crébillon &
les Voltaire de leur tems , & qu'ils auroient
été tout cela du nôtre ; de même
que nos modernes , à ce que je voyois auffi
, auroient été à peu près les SSoophocle
& les Euripide du tems paffé.
Je dis à peu près , car je ne veux blafphêmer
dans l'efprit d'aucun amateur des
anciens : il eſt vrai que ce n'eft pas là mé
nager les modernes , mais je ne fais pas
tant de façon avec eux qu'avec les partifans
des anciens , qui n'entendent pas raillerie
fur cet article - ci ; au lieu que les
autres , en leur qualité de modernes & de
gens moins favorifés , font plus accommoJANVIER.
1755. 95
dans , & le prennent fur un ton moins fier .
J'avouerai pourtant que la glace n'eft pas
de l'avis des premiers fur le prétendu affoibliffement
des efprits d'aujourd'hui .
Non, Monfieur, la nature n'eft pas fur fon
déclin, du moins ne reffemblons - nous guere
à des vieillards , & la force de nos paſſions ,
de nos folies , & la médiocrité de nos connoiffances
, malgré les progrès qu'elles ont
faites , devroient nous faire foupçonner que
cette nature est encore bien jeune en nous.
Quoiqu'il en foit , nous ne fçavons pas
l'âge qu'elle a , peut - être n'en a- t -elle point,
& le miroir ne m'a rien appris là - deſſus.
Mais ce que j'y ai remarqué , c'eft que
depuis les tems fi renommés de Rome &
d'Athenes , il n'y a pas eu de fiécle où il n'y
ait eu d'auffi grands efprits qu'il en fut
jamais , où il n'y ait eu d'auffi bonnes têtes
que l'étoient celles de Ciceron , de Démofthene
, de Virgile , de Sophocle , d'Euripide
, d'Homere même , de cet homme
divin , que je fuis comme effrayé de ne pas
voir excepté dans la glace , mais enfin qui
ne l'eft point.
Voilà qui eft bien fort, m'allez-vous dire
comment donc votre glace l'entend- elle ?
Où font ces grands efprits , comparables
à ceux de l'antiquité & depuis les Grecs
& les Romains , où prendrez- vous ces Ci96
MERCURE DE FRANCE.
1
ceron , ces Démofthene , &c. dont vous
parlez ?
Sera -ce dans notre nation , chez qui ,
pendant je ne fçais combien de fiécles &
jufqu'à celui de Louis XIV , il n'a paru en
fait de Belles- Lettres , que de mauvais ouvrages
, que des ouvrages ridicules ?
Oui , Monfieur , vous avez raifon , trèsridicules
, le miroir lui- même en convient,
& n'en fait pas plus de cas que vous ; &
cependant il affure qu'il y eut alors des génies
fupérieurs , des hommes de la plus
grande capacité..
Que firent- ils donc ? de mauvais - ouvrages
auffi , tant en vers qu'en profe ; mais
des infiniment moins mauvais ,
ouvrages
( pefez ce que je vous dis là ) infiniment
moins ridicules que ceux de leurs contemporains.
Et la capacité qu'il fallut avoir alors
pour n'y laiffer que le degré de ridicule
dont je parle , auroit fuffi dans d'autres
tems pour les rendre admirables .
N'imputez point à leurs Auteurs ce
qu'il y refta de vicieux , prenez - vous en
aux fiécles barbares où ces grands efprits
arriverent , & à la déteſtable éducation
qu'ils y recurent en fait d'ouvrages d'efprit .
Ils auroient été les premiers efprits d'un
autre fiécle , comme ils furent les premiers
efprits
JANVIER. 1755 . 97
efprits du left ; il ne falloit pas pour cela
qu'ils fuffent plus forts , il falloit feulement
qu'ils fuffent mieux placés .
Ciceron auffi mal élevé , auffi peu encouragé
qu'eux , né comme eux dans un fiécle
groffier , où il n'auroit trouvé ni cette
tribune aux harangues , ni ce Sénat , ni ces
affemblées du peuple devant qui il s'agiffoit
des plus grands intérêts du monde , ni
enfin toute cette forme de gouvernement
qui foumettoit la fortune des nations &
des Rois au pouvoir & à l'autorité de l'éloquence
, & qui déféroit les honneurs &
les dignités à l'orateur qui fçavoit le mieux
parler.
Ciceron privé des reffources que je viens
de dire , ne s'en feroit pas mieux tiré que
ceux dont il eft queftion ; & quoiqu'infailliblement
il eut été l'homme de fon tems
le plus éloquent , l'homme le plus éloquent
de ce tems là ne feroit pas aujourd'hui
l'objet de notre admiration ; il nous paroîtroit
bien étrange que la glace en fit un
homme fupérieur , & ce feroit pourtant
Ciceron , c'est -à- dire un des plus grands
hommes du monde, que nous n'eftimerions
pas plus que ceux dont nous parlons , & à
qui , comme je l'ai dit , il n'a manqué que
d'avoir été mieux placés.
Quand je dis mieux placés , je n'entends
E
93 MERCURE DE FRANCE.
pas que l'efprit manquât dans les fiécles que
j'appelle barbares. Jamais encore il n'y en
avoit eu tant de répandu ni d'amaffé parmi
les hommes , comme j'ai remarqué que
l'auroient dit Euripide & Sophocle que
j'ai fait parler plus bas.
Jamais l'efprit humain n'avoit encore
été le produit de tant d'efprits , c'est une
vérité que la glace m'a rendu fenfible .
J'y ai vû que l'accroiffement de l'efprit
eft une fuite infaillible de la durée du
monde , & qu'il en auroit toujours été
nné fuite , à la vérité plus lente , quand
Fécriture d'abord , enfuite l'imprimerie
n'auroient jamais été inventées.
Il feroit en effet impoffible , Monfieur ,
que tant de générations d'hommes euffent
paffé fur la terre fans y verfer de nouvelles
idées , & fans y en verfer beaucoup plus
que les révolutions , ou d'autres accidens ,
n'ont pû en anéantir ou en diffiper.
Ajoûtez que les idées qui fe diffipent ou
qui s'éteignent , ne font pas comme fi elles
n'avoient jamais été ; elles ne difparoiffent
pas en pure perte ; l'impreffion en refte
dans l'humanité , qui en vaut mieux feulement
de les avoir eues , & qui leur doit
une infinité d'idées qu'elle n'auroit pas
fans elles.
eue
Le plus ftupide ou le plus borné de tous
JANVIER. 1755 . ୭୭
les peuples d'aujourd'hui , l'eft beaucoup
moins que ne l'étoit le plus borné de tous
les peuples d'autrefois .
La difette d'efprit dans le monde connu ,
n'eft nulle part à préfent auffi grande qu'elle
l'a été , ce n'eft plus la même difette.
La glace va plus loin. Par- tout où il y a
des hommes bien ou mal affemblés , ditelle
, quelqu'inconnus qu'ils foient au reſte
de la terre , ils fe fuffifent à eux - mêmes
pour acquerir des idées ; ils en ont aujourd'hui
plus qu'ils n'en avoient il y a deux
mille ans , l'efprit n'a pû demeurer chez
eux dans le même état .
Comparez , fi vous voulez , cet efprit
à un infiniment petit , qui par un accroiffement
infiniment lent , perd toujours quelque
chofe de fa petiteffe.
Enfin , je le repéte encore , l'humanité
en général reçoit toujours plus d'idées
qu'il ne lui en échappe , & fes malheurs
même lui en donnent fouvent plus qu'ils
ne lui en enlevent.
La quantité d'idées qui étoit dans le
monde avant que les Romains l'euffent
foumis , & par conféquent tant agité , étoit
bien au-deffous de la quantité d'idées qui
y entra par l'infolente profpérité des vainqueurs
, & par le trouble & l'abaiffement
du monde vaincu..
E ij
335236
100 MERCURE DE FRANCE.
Chacun de ces états enfanta un nouvel
efprit , & fut une expérience de plus pour.
la terre.
Et de même qu'on n'a pas encore trouvé
toutes les formes dont la matiere eſt
fufceptible , l'ame humaine n'a pas encore
montré tout ce qu'elle peut être ; toutes
fes façons poffibles de penfer & de fentir
ne font pas épuifées .
Et de ce que les hommes ont toujours
les mêmes pailions , les mêmes vices & les
mêmes vertus , il ne faut pas en conclure
qu'ils ne font plus que fe repérer.
Il en eft de cela comme des vifages ; il
n'y en a pas un qui n'ait un nez , une bouche
& des yeux ; mais auffi pas un qui n'ait
tout ce que je dis là avec des différences
& des fingularités qui l'empêchent de reffembler
exactement à tout autre vifage.
Mais revenons à ces efprits fupérieurs
de notre nation , qui firent de mauvais
ouvrages dans les fiécles paflés.
J'ai dit qu'ils y trouverent plus d'idées
qu'il n'y en avoit dans les précédens , mais
malheureufement ils n'y trouverent point
de goût ; de forte qu'ils n'en eurent que
plus d'efpace pour s'égarer.
La quantité d'idées en pareil cas , Monfieur
, eft un inconvénient , & non pas
un fecours ; elle empêche d'être fimple ,
JANVIER. 1755 . TOI'
& fournit abondamment les moyens d'être
tidicule.
Mettez beaucoup de ticheffes entre les
mains d'un homme qui ne fçait pas s'en
fervir , toutes les dépenfes ne feront que
des folies.
Et les anciens n'avoient pas de quoi être
auffi fous , auffi ridicules qu'il ne tierdroit
qu'à nous de l'être.
En revanche jamais ils n'ont été fimples.
avec autant de magnificence que nous ; il
en faut convenir. C'eft du moins le fentiment
de la glace , qui en louant la fimplicité
des anciens, dit qu'elle eft plus litterale
que la nôtre , & que la nôtre eft plus riche
; c'eft fimplicité de grand Seigneur .
Attendez , me direz - vous encore , vous
parlez de fiécles où il n'y avoit point de
goût , quoiqu'il y eût plus d'efprit & plus
d'idées que jamais ; cela n'implique-t- il pas
quelque contradiction ?
Non , Monfieur , fi j'en crois la glace ;
une grande quantité d'idées & une grande
difette de goût dans les ouvrages d'efprit ,
peuvent fort bien fe rencontrer enfemble ,
& ne font point du tout incompatibles.
L'augmentation des idées eft une fuite infaillible
de la durée du monde : la fource
de cette augmentation ne tarit point tant
qu'ily a des hommes qui fe fuccédent , &
E iij
101 MERCURE DE FRANCE.
des aventures qui leur arrivent.
:
Mais l'art d'employer les idées pour des
ouvrages d'efprit , pent fe perdre les lettres
tombent , la critique & le goût difpa-
.roiffent ; les Auteurs deviennent ridicules
ou groffiers , pendant que le fond de l'efprit
humain va toujours croiffant parmi les
hommes.
Par M. DE MARIVAU X.
vous aimez , Monfieur , les aventures
un peu fingulieres , en voici une
qui a dequoi vous contenter : je ne vous
prefferai point de la croire ; vous pouvez
la regarder comme un pur jeu d'efprit ,
elle a l'air de cela ; cependant c'eſt à moi
qu'elle est arrivée.
Je ne vous dirai point au refte dans quel
endroit de la terre j'ai vû ce que je vais
vous dire. C'eft un pays dont les Géographes
n'ont jamais fait mention , non qu'il
ne foit très- fréquenté ; tout le monde y va ,
vous y avez fouvent voyagé vous- même ,
& c'est l'envie de m'y amufer qui m'y a
infenfiblement conduit. Commençons.
Il y avoit trois ou quatre jours que j'étois
à ma campagne , quand je m'avifai
un matin de me promener dans une allée
de mon parc ; retenez bien cette allée ,
car c'eft de la d'où je fuis parti pour le
voyage dont j'ai à vous entretenir.
Dans cette allée je lifois un livre dont
la lecture me jetta dans de profondes réflexions
fur les hommes,
Et de réflexions en réflexions , tou72
MERCURE DE FRANCE.
jours marchant , toujours allant , je mar
chai tant , j'allai tant , je réfléchis tant , &
fi diverſement , que fans prendre garde à
ce que je devenois , fans obferver par où
je paffois , je me trouvai infenfiblement
dans le pays dont je parlois tout à l'heure ,
où j'achevai de m'oublier , pour me livrer
tout entier au plaifir d'examiner ce qui
s'offroit à mes regards , & en effet le ſpectacle
étoit curieux. Il me fembla donc ;
mais je dis mal , il ne me fembla point :
je vis fûrement une infinité de fourneaux
plus ou moins ardens , mais dont le feune
m'incommodait point , quoique j'en
approchaffe de fort près.
Je ne vous dirai pas à préſent à quoi
ils fervoient ; il n'eft pas encore tems .
Ce n'eft pas là tout ; j'ai bien d'autres
chofes à vous raconter. Au milieu de tous
les fourneaux étoit une perfonne , ou , fi
vous voulez , une Divinité , dont il me feroit
inutile d'entreprendre le portrait , auſſi
n'y tâcherai-je point.
Qu'il vous fuffife de fçavoir que cette
perfonne ou cette Divinité , qui en gros
me parut avoir l'air jeune , & cependant
antique , étoit dans un mouvement perpétuel
, & en même tems fi rapide , qu'il
me fut impoffible de la confiderer en face.
Ce qui eft de certain , c'eft que dans le
mouvement
JANVIER. 1755 . 73
mouvement qui l'agitoit , je la vis fous
tant d'afpects , que je crus voir fucceffivement
paffer toutes les phifionomies du
monde , fans pouvoir faifir la fienne , qui
apparemment les contenoit toutes.
Ce que je démêlai le mieux , & ce que
je ne perdis jamais de vue , malgré fon
agitation continuelle , ce fut une efpece
de bandeau , ou de diadême , qui lui ceignoit
le front, & fur lequel on voyoit écrit
LA NATURE.
Ce bandeau étoit large , élevé , & comme
partagé en deux Miroirs éclatans ,
dans l'un defquels on voyoit une repréfentation
inexplicable de l'étendue en gé
néral , & de tous les myfteres ; je veux
dire des vertus occultes de la matiere , de
l'efpace qu'elle occupe , du reffort qui la
meut , de fa divifibilité à l'infini ; en un
mot de tous les attributs dont nous ne
connoiffons qu'une partie.
L'autre miroir qui n'étoit féparé du
premier que d'une ligne extrêmement déliée
, repréſentoit un être encore plus indéfiniffable.
C'étoit comme une image de l'ame , ou
de la penſée en général ; car j'y vis toutes
les façons poffibles de penfer & de fentir
des hommes , avec la fubdivifion de tous
les degrés d'efprit & de fentiment , de vices
D
74 MERCURE DE FRANCE.
& de vertus , de courage & de foibleffe ,
de malice & de bonté , de vanité & de
fimplicité que nous pouvons avoir.
Enfin tout ce que les hommes font ,
tout ce qu'ils peuvent être , & tout ce
qu'ils ont été , fe trouvoit dans cet exemplaire
des grandeurs & des miferes de l'ane
humaine.
J'y vis , je ne fçai comment , tout ce
qu'en fait d'ouvrages , l'efprit de l'homme
avoit jufqu'ici produit ou rêvé , c'eſt-àdire
j'y vis depuis le plus mauvais conte
de Fée , jufqu'aux fyftêmes anciens & modernes
les plus ingénieufement imaginés
; depuis le plus plat écrivain jufqu'à
l'auteur des Mondes : c'étoit y trouver les
deux extrêmités. J'y remarquai l'obſcure
Philofophie d'Ariftote ; & malgré fon obfcurité
, j'en admirai l'auteur , dont l'efprit
n'a point eu d'autres bornes que celles que
l'efprit humain avoit de fon tems ; il me
fembla même qu'il les avoit paffées .
J'y obfervai l'incompréhenfible & merveilleux
tour d'imagination de ceux qui
durant tant de fiécles ont cru non feulement
qu'Ariftote avoit tout connu , tout
expliqué , tout entendu , mais qui ont encore
cru tout comprendre eux - mêmes ,
& pouvoir rendre raifon de tout d'après
lui.
JANVIER. 1755. 75
J'y trouvai cette idée du Pere Mallebranche
, ou , fi vous voulez , cette viſion
auffi raifonnée que fubtile & finguliere ,
& qui n'a pu s'arranger qu'avec tant d'efprit
, qui eft que nous voyons tout en
Dieu .
Le fyftême du fameux Defcartes , cet
homme unique , à qui tous les hommes
des fiécles à venir auront l'éternelle obligation
de fçavoir penfer , & de penfer
mieux que lui ; cet homme qui a éclairé
la terre , qui a détruit cette ancienne idole
de notre ignorance ; je veux dire le tiſſu
de fuppofitions , refpecté depuis fi longtems
, qu'on appelloit Philofophie , & qui
n'en étoit pas moins l'ouvrage des meil,
leurs génies de l'antiquité ; cet homme
enfin qui , même en s'écartant quelquefois
de la vérité , ne s'en écarte plus en
enfant comme on faifoit avant lui , mais
en homme , mais en Philofophe , qui nous
a appris à remarquer quand il s'en écarte
qui nous a laiffé le fecret de nous redreffer
nous mêmes ; qui , d'enfans que nous
étions , nous a changés en hommes à notre
tour, & qui, n'eût- il fait qu'un excellent Roman
, comme quelques- uns le difent , nous
a du moins mis en état de n'en plus faire .
Le fyftême du célebre , du grand
Newton , & par la fagacité de fes dé-
D ij
75 MERCURE DE FRANCE.
couvertes , peut-être plus grand que Defcartes
même , s'il n'avoit pas été bien plus
aifé d'être Newton après Defcartes , que
d'être Defcartes fans le fecours de perfonne
, & fi ce n'étoit pas avec les forces
que ce dernier a données à l'efprit humain
, qu'on peut aujourd'hui furpaffer
Defcartes même. Auffi voyois- je qu'il y a
des génies admirables , pourvû qu'ils viennent
après d'autres , & qu'il y en a de faits
pour venir les premiers. Les uns changent
l'état de l'efprit humain , ils caufent une
révolution dans les idées. Les autres , pour
être à leur place , ont befoin de trouver
cette révolution toute arrivée , ils en corrigent
les Auteurs , & cependant ils ne l'auroient
pas faite .
J'obfervai tous les Poëmes qu'on appelle
épiques , celui de l'Iliade dont je ne
juge point , parce que je n'en fuis pas digne
, attendu que je ne l'ai lû qu'en françois
, & que ce n'eft pas la le connoître
mais qu'on met le premier de tous , &
qui auroit bien de la peine à ne pas l'être ,
parce qu'il eft Grec , & le plus ancien, Celui
de l'Enéide qui a tort de n'être venu
que le fecond , & dont j'admirai l'éléganla
fageffe & la majefté ; mais qui eft
ce ,
un peu long.
Celui du Taffe qui eft fi intéressant ,
JANVIER. 1755 77
qui eft un ouvrage fi bien fait , qu'on lit
encore avec tant de plaifir dans la derniere
traduction françoife qu'un habile
Académicien en a faite ; qui y a conſervé
tant de graces; qui ne vous enleve pas ,
mais qui vous mene avec douceur , par un
attrait moins apperçu que fenti ; enfin qui
vous gagne , & que vous aimez à fuivre ,
en françois comme en italien , malgré
quelques petits conchettis qu'on lui reproche
, & qui ne font pas fréquens.
Celui de Milton , qui eft peut - être le
plus fuivi , le plus contagieux , le plus fublime
écart de l'imagination qu'on ait ja
mais vû jufques ici
J'y vis le Paradis terreftre , imité de Mil
ron , par Madame Du .. Bo ... ouvrage
dont Milton même eut infailliblement
adopté la fageffe & les corrections , &
qui prouve que les forces de l'efprit humain
n'ont point de fexe . Ouvrage enfin
fait par un auteur qui par-tout y a laiffé
l'empreinte d'un efprit à fon tour créateur
de ce qu'il imite , & qui tient en lui , quand
il voudra , de quoi mériter l'honneur d'être
imité lui-même.
Celui de la Henriade , ce Poëme fi agréa
blement irrégulier , & qui à force de
beautés vives , jeunes , brillantes & continues
, nous a prouvé qu'il y a une magie
D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
d'efprit , au moyen de laquelle un ouvrage
peut avoir des défauts fans conféquence.
J'oubliois celui de Lucain qui mérite
attention, & où je trouvai une fierté tantôt
Romaine & tantôt Gafconne , qui m'amufa
beaucoup.
Je n'aurois jamais fait fi je voulois parler
de tous les Poëmes que je vis ; mais
j'avoue que je confiderai quelque tems
celui de Chapelain , cette Pucelle fi fameufe
& fi admirée avant qu'elle parut ,
& fi ridicule dès qu'elle fe montra .
L'efprit que Chapelain avoit en de fon
vivant , étoit là auffi bien que fon Poëme ,
& il me fembla que le Poëme étoit bien
au deffous de l'efprit.
J'examinai en même tems d'où cela ve
noit , & je compris , à n'en pouvoir douter
, que fi Chapelain n'avoit fçu que la
moitié de la bonne opinion qu'on avoit
de lui , fon Poëme auroit été meilleur , ou
moins mauvais.
·
Mais cet auteur , fur la foi de fa réputation
, conçut une fi grande & fi férieuſe
vénération pour lui-même , fe crut obligé
d'être fi merveilleux , qu'en cet état il n'y
eut point de vers fur lequel il ne s'appefantit
gravement pour le mieux faire ,
point de raffinement difficile & bizarre
dont il ne s'avisất ; & qu'enfin il ne fir
JANVIER, 1755. 79
plus que des efforts de miférable pédant ,
qui prend les contorfions de fon efprit
pour de l'art , fon froid orgueil pour de la
capacité , & fes recherches hétéroclites
pour du fublime.
Et je voyois que tout cela ne lui feroit
point arrivé , s'il avoit ignoré l'admiration
qu'on avoit eue d'avance pour fa Pucelle .
Je voyois que Chapelain moins eftimé
en feroit devenu plus eftimable ; car dans
le fond il avoit beaucoup d'efprit , mais il
n'en avoit pas affez pour voir clair à travers
tout l'amour propre qu'on lui donna ;
& ce fut un malheur pour lui d'avoir été
mis à une fi forte épreuve que bien d'autres
que lui n'ont pas foutenue.
Il n'y a gueres que les hommes abfolument
fupérieurs qui la foutiennent, & qui
en profitent , parce qu'ils ne prennent jamais
de ce fentiment d'amour propre que
ce qu'il leur en faut pour encourager leur
efprit .
Auffi le public peut-il préfumer de ceuxlà
tant qu'il voudra , il n'y fera point
trompé , & ils n'en feront que mieux . Ce
n'eft qu'en les admirant un peu d'avance ,
qu'il les met en état de devenir admirables
; ils n'oferoient pas l'être fans cela ,
on peut- être ignoreroient- ils combien ils
peuvent l'être.
Div
So MERCURE DE FRANCE.
Voici encore des hommes d'une autre
efpece à cet égard là , & que je vis auffi
dans la glace . L'eftime du public perdit
Chapelain , elle fut caufe qu'il s'excéda
pour s'élever au deffus de la haute idée
qu'on avoit de lui , & il y périt : ceux- ci
au contraire fe relâchent en pareil cas ;
dès que le public eft prévenu d'une cer
taine maniere en leur faveur , ils ofent en
conclure qu'il le fera toujours , & qu'ils
ont tant d'efprit , que même en le laiffant
aller cavalierement à ce qui leur en viendra
, fans tant fe fatiguer, ils ne fçauroient
manquer d'en avoir affez & de reite , pour
continuer de plaire à ce public déja fr
prévenu.
Là- deffus ils fe négligent , & ils tombent.
Ce n'eft pas là tout. Veulent - ils fe
corriger de cet excès de confiance qui leur
a nui ? je compris qu'ils s'en corrigent
tant , qu'après cela ils ne fçavent plus où
ils en font. Je vis que dans la peur qui
les prend de mal faire , ils ne peuvent plus
fe remettre à cet heureux point de hardieffe
& de retenue , où ils étoient avant
leur chûte , & qui a fait le fuccès de leurs
premiers ouvrages.
C'est comme un équilibre qu'ils ne re
trouvent plus , & quand ils le retrouve
roient , le public ne s'en apperçoit pas d'a
JANVIER. 1755.
8'r
bord : il renonce difficilement à fe mocquer
d'eux ; il aime à prendre fa revanche de
l'eftime qu'il leur a accordée ; leur chûte
eft une bonne fortune pour lui.
Il faut pourtant faire une obfervation :
c'est que parmi ceux dont je parle , il y en
a quelques- uns que leur difgrace fcandalife
plus qu'elle ne les abbat , & qui ramaffant
fierement leurs forces , lancent ,
pour ainfi dire , un ouvrage qui fait taire
les rieurs , & qui rétablit l'ordre.
En voilà affez là - deffus : je me fuis:
peut-être un peu trop arrêté fur cette matere
; mais on fait volontiers de trop longues,
relations des chofes qu'on a confidérées
avec attention .
Venons à d'autres objets : j'en remar
quai quatre ou cinq qui me frapperent ,
& quí , chacun dans leur genre , étoient
d'une beauté fublime :
C'étoit l'inimitable élégance de Racine ,
le puiffant génie de Corneille , la fagacité
de l'efprit de la Motte , l'emportement admirable
du fentiment de l'auteur de Rhadamifte
, & le charme des graces de l'auteur
de Zaïre .
Je m'attendriffois avec Racine , je me
trouvois grand avec Corneille ; j'aimois
mes foibleffes avec l'un , elles m'auroient:
deshonoré avec l'autre,
D vi
82 MERCURE DE FRANCE.
L'auteur de Zaïre ennobliffoit mes idées
celui de Rhadamifte m'infpiroit des paffions
terribles ; il fondoit les profondeurs
de mon ame , & je penfois avec la Motte.
Permettez-moi de m'arrêter un peu
fur ce
dernier.
C'étoit un excellent homme , quoiqu'il
ait eu tant de contradicteurs : on l'a mis
au deffous de gens qui étoient bien audeffous
de lui , & le miroir m'a appris d'où
cela venoit en partie .
C'eft qu'il étoit bon à tout , ce qui eft un
grand défaut il vaut mieux , avec les hommes
, n'être bon qu'à quelque chofe , & la
Motte avoit ce tort.
Qu'est- ce que c'eft qu'un homme qui ne
fe contente pas d'être un des meilleurs
efprits du monde en profe , & qui veut
encore faire des opera , des tragédies , des
odes pindariques , anacréontiques , des
comédies même , & qui réuffit en tout
ce que je dis là , qui plus eft cela eſt ri—·
dicule.
Il faut prendre un état dans la République
des Lettres , & ce n'eft pas en avoir
un que d'y faire le métier de tout le
monde ; auffi fes critiques ont- ils habilement
découvert que la Motte avec toute fa.
capacité prétendue , n'étoit qu'un Philofophe
adroit qui fçavoit fe déguifer en ce qu'il
JANVIER. 1755 .
83
vouloit être , au point que fans fon excellent
efprit, qui le trahiffoit quelquefois ,
on l'auroit pris pour un très -bel efprit ;
c'étoit comme un fage qui auroit très - bien
contrefait le petit maître .
On dit que la premiere tragédie dont
on ignoroit qu'il fut l'auteur , paſſa d'abord
pour être un ouvrage pofthume de
Racine.
Dans fes fables même qu'on a tant décriées
, il y en a quelques- unes où il abufe
tant de fa foupleffe , que des gens d'ef
prit qui les avoient lûes fans plaifit dans
le recueil , mais qui ne s'en reffouvenoient
plus , & à qui un mauvais plaifant , quel
que tems après , les récitoit comme de la
Fontaine , les trouverent admirables , &
crurent en effet. que c'étoit la Fontaine qui
les avoit faites. Voilà le plus fouvent comme
on juge, & cependant on croit juger,
Car pourquoi leur avoient- elles paru mauvaifes
la premiere fois qu'ils les avoient
lues : c'eft que la mode étoit que l'auteur
ne réuffit pas; c'eft qu'ils fçavoient alors
que la Motte en étoit l'auteur ; c'eft qu'à la
tête du livre ils avoient vû le nom d'un
homme qui vouloit avoir trop de fortes
de mérite à la fois , qui effectivement les
auroit eus , fi on n'avoit pas empêché le
public de s'y méprendre , & qui même n'a
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
pas laiffé de les avoir à travers les contra--
dictions qu'il a éprouvées ; car on l'a plus
perfécuté que détruit , malgré l'efpece d'oftracifme
qu'on a exercé contre lui , & qu'il'
méritoit bien.
Il faut pourtant convenir qu'on lui fait
un reproche affez juſte , c'eſt qu'il remuoit
moins qu'il n'éclairoit ; qu'il parloit
plus à l'homme intelligent qu'à l'hom
me fenfible ; ce qui eft un defavantage:
avec nous , qu'un auteur ne peut affectionner
ni rendre attentifs à l'efprit qu'il nous.
préfente , qu'en donnant , pour ainfi dire ,
des chairs à fes idées ; ne nous donner
que des lumieres , ce n'eft encore embraffer
que la moitié de ce que nous fommes ,
& même la moitié qui nous eft la plus indifférente
: nous nous fouçions bien moins
de connoître que de jouir , & en pareit
cas l'ame jouit quand elle fent.
Mais je fais une reflexion ; je vous ai
parlé de la Motte , de Corneille , de Racine
, des Poëmes d'Homere , de Virgile ,
du Taffe , de Milton , de Chapelain , des
fyftèmes des Philofophes paffés , & il n'y
a pas de mal à cela.
pas
Beaucoup de gens , je penfe , ne feront
de l'avis du Miroir , & je m'y attends ,
par hazard vous montrez mes relations
comme je vous permets de le faire.
fi
JANVIER. 1755. 85
Mais en ce cas , fupprimez- en , je vous
prie , tout ce qui regardera les auteurs vivans.
Je connois ces Meffieurs là , ils ne
feroient pas même contens des éloges que
j'ai trouvés pour eux.
Je veux pourtant bien qu'ils fçachent
que je les épargne , & qu'il ne tiendroit
qu'à moi de rapporter leurs défauts qui fe
trouvoient auffi ; qu'à la vérité , j'ai vu
moins diftinctement que leurs beautés ,
parce que je n'ai pas voulu m'y arrêter ,
& que je n'ai fait que les appercevoir.
Mais c'eft affez que d'appercevoir des
défauts pour les avoir bien vûs , on a malgré
foi de fi bons yeux là - deffus. Il n'y a
que le mérite des gens qui a befoin d'être
extrêmement confidéré pour être connu ; on
croit toujours s'être trompé quand on n'a
fait que le voir. Quoiqu'il en foit , j'ai remarqué
les défauts de nos auteurs , & je
m'abſtiens de les dire . Il me femble même
les avoir oubliés : mais ce font encore là
de ces chofes qu'on oublie toujours affez
mal , & je me les rappellerois bien s'il
le falloit ; qu'on ne me fache pas ..
A propos d'Auteurs ou de Poëtes , j'apperçus
un Poëme intitulé le Bonheur , qui
n'a point encore paru , & qui vient d'un
génie qui ne s'eft point encore montré an
public , qui s'eft formé dans le filence ,
86 MERCURE DE FRANCE.
& qui menaceroit nos plus grands Poëtes
de l'apparition la plus brillante : il iroit
de pair avec eux , ou , pour me fervir de
l'expreffion de Racine , il marcheroit du
moins leur égal , fi le plaifir de penfer philofophiquement
en profe ne le débauche
pas , comme j'en ai peur.
Il étoit fur la ligne des meilleurs efprits ;
il y occupoit même une place à part , &
étoit là comme en réferve fous une trèsaimable
figure , mais en même tems fi
modefte qu'il ne tint pas à lui que je ne
le viffe point.
Mais venons à d'autres objets ; je parle
des génies du tems paffé ou de ceux d'au
jourd'hui , fuivant que leur article fe préfente
à ma mémoire ; ne m'en demandez
pas davantage. Il y en aura beaucoup d'autres
, tant auteurs tragiques que comiques
, dont je ferai mention dans la fuite
de ma relation .
Entre tous ceux de l'antiquité qu'on
admire encore > & par l'excellence de
leurs talens , & par une ancienne tradition
d'eftime qui s'eft confervée pour eux ; enfin
par une fage précaution contre le mérite
des modernes , car il entre de tout
cela dans cette perpétuité d'admiration qui
fe foutient en leur faveur.
Entre tant de beaux génies , dis -je , Eus
JANVIE R. 1755 . 87
ripide & Sophocle furent de ceux que je
diftinguai les plus dans le miroir.
Je les confiderai donc fort attentivement
& avec grand plaifir , fans les trouver
, je l'avoue , auffi inimitables qu'ils le
font dans l'opinion des partifans des anciens.
L'idée qui me les a montrés n'eft
d'aucun parti , elle leur fait auffi beaucoup
plus d'honneur que ne leur en font les
partifans des modernes.
Il eft vrai que le fentiment de ceux- ci
ne fera jamais le plus généralement applaudi
; car ils difent qu'on peut valoir les anciens
, ce qui eft déja bien hardi ; ils difent
qu'on peut valoir mieux , ce qui eſt encore
pis.
Ils foutiennent que des gens de notre
nation , que nous avons vûs ou que nous
aurions pû voir ; en un mot , que des modernes
qui vivoient il n'y a gueres plus
d'un demi-fiécle , les ont furpaffés ; voilà
qui eft bien mal entendu .
Car cette poffibilité de les valoir , &
même de valoir mieux , une fois bien établie
, & tirée d'après des modernes qui
vivoient il n'y a pas long- tems , pourquoi
nos illuftres modernes d'aujourd'hui ne
pourroient- ils pas à leur tour leur être
égaux , & même leur être fupérieurs ? il
ne feroit pas ridicule de le penfer ; il ne
SS MERCURE DE FRANCE.
fe feroit pas même de regarder la chofe
comme arrivée ; mais ce qui eft ridicule
& même infenfé , à ce que marque la glace
, c'eft d'efperer que cette poffibilité &
fes conféquences puiffent jamais paffer.
Quoi , nous aurons parmi nous des
hommes qu'il feroit raifonnable d'honorer"
autant & plus que d'anciens Grecs ou d'anciens
Romains !
Eh mais , que feroit- on d'eux dans la fociété
: & quel fcandale ne feroit -ce point là ?
Comment ! des hommes à qui on ne'
pourroit plus faire que de très- humbles
repréſentations fur leurs ouvrages , & non
pas des critiques de pair à pair comme en
font tant de gens du monde , qui pour'
n'être point auteurs , ne prétendent pas
en avoir moins d'efprit que ceux qui le
font , & qui ont peut- être raifon ?
Des hommes vis- à vis de qui tant de
fçavans auteurs & traducteurs des anciens
ne feroient plus rien , & perdroient leus
état ? car ils en ont un très- diftingué , &
qu'ils meritent , à l'excès près des privileges
qu'ils fe donnent. Un fçavant eft
exempt d'admirer les plus grands génies
de fon tems ; il tient leur mérite en échec ,
il leur fait face ; il en a bien vû d'autres.
Des hommes enfin qui romproient tout
équilibre dans la république des Lettres 2:
JAN VIE K. 1755.
qui laifferoient une diſtance trop décidée
entr'eux & leurs confreres ? diftance qui a
toujours plus l'air d'une opinion que d'un
fait.
Non , Monfieur , jamais il n'y eut de
pareils modernes , & il n'y en aura jamais .
La nature elle-même eft trop fage pour
avoir permis que les grands hommes de
chaque fiécle affiftaffent en perfonne à la
plénitude des éloges qu'ils méritent , &
qu'on pourra leur donner quelque jour
il feroit indécent pour eux & injurieux
pour les autres qu'ils en fuffent témoins .
Auffi dans tous les âges ont- ils affaire
à un public fait exprès pour les tenir en
refpect , & dont je vais en deux mots vous
définir le caractere.
Je commence par vous dire que c'eft le
public de leur tems ; voilà déja fa définition
bien avancée .
Ce public , tout à la fois juge & partie
de ces grands hommes qu'il aime & qu'il
humilie ; ce public , tout avide qu'il eft
des plaifirs qu'ils s'efforcent de lui donner
, & qu'en effet ils lui donnent , eft ce--
pendant aflez curieux de les voir manquer
leur coup , & l'on diroit qu'il manque
le fien , quand il eft content d'eux.
Au furplus la glace m'a convaincu d'une
shofe ; c'eft que la poftérité , fi nos grands
90 MERCURE DE FRANCE.
}
hommes parviennent juſqu'à elle , ne ſçaura
ni fi bien , nifi exactement ce qu'ils valent
que nous pouvons le fçavoir aujourd'hui .
Cette poftérité , faite comme toutes les poftérités
du monde , aura infailliblement le
défaut de les louer trop , elle voudra qu'ils
foient incomparables ; elle s'imaginera fentir
qu'ils le font , fans fe douter que ce
ne fera là qu'une malice de fa part pour
mortifier fes illuftres modernes , & pour
fe difpenfer de leur rendre juftice. Or je
vous le demande , dans de pareilles difpofitions
pourra-t- elle apprécier nos modernes
qui feront fes anciens le mérite
imaginaire qu'elle voudra leur trouver , ne
l'empêchera-t- il pas de difcerner le mérite
réel qu'ils auront ? Qui eft-ce qui pourra
démêler alors à quel dégré d'eftime on
s'arrêteroit pour eux , fi on n'avoit pas
envie de les eftimer tant au lieu qu'au
jourd'hui je fçais à peu près au jufte la
véritable opinion qu'on a d'eux , & je fuis
fûr que je le fçais bien , car il me l'a dit ,
à moins qu'elle ne lui échappe.
Je pourrois m'y tromper fi je n'en croyois
que la diverfité des difcours qu'il tient
mais il fe hâte d'acheter & de lire leurs
ouvrages , mais il court aux parodies qu'on
en fait , mais il eft avide de toutes les critiques
bien ou mal tournées qu'on répand
1
JANVIER. 1755. 91
contr'eux ; & qu'est- ce que tout cela fignifie
finon beaucoup d'eftime qu'on
ne veut pas déclarer franchement.
Eh ! ne fommes nous pas toujours de cette
humeur là ? n'aimons nous pas mieux vanter
un étranger qu'un compatriote ? un homme
abfent qu'un homme préfent ? Prenez-y.
garde , avons-nous deux citoyens également
illuftres celui dont on eft le plus
voifin eft celui qu'on loue le plus fobrement.
Si Euripide & Sophocle , fi Virgile &
le divin Homere lui-même revenoient au
monde , je ne dis pas avec l'efprit de leur
tems , car il ne fuffiroit peut-être pas aujourd'hui
pour nous ; mais avec la même
capacité d'efprit qu'ils avoient, précisément
avec le même cerveau , qui fe rempliroit
des idées de notre âge ; fi fans nous avertir
de ce qu'ils ont été , ils devenoient nos
contemporains , dans l'efpérance de nous
ravir & de nous enchanter encore , en s'adonnant
au même genre d'ouvrage auquel
ils s'adonnerent autrefois , ils feroient
bien étourdis de voir qu'il faudroit qu'ils
s'humiliaffent devant ce qu'ils furent; qu'ils
ne pourroient plus entrer en comparaiſon
avec eux-mêmes , à quelque fublimité d'efprit
qu'ils s'élevaffent ; bien étourdis de fe
trouver de fumples modernes apparemment
2 MERCURE DE FRANCE.
bons ou excellens , mais cependant des
Poëtes médiocres auprès de l'Euripide ,
du Sophocle , du Virgile , & de l'Homere
d'autrefois , qui leur paroîtroient , fuivant
toute apparence, bien inférieurs à ce qu'ils
feroient alors. Car comment , diroient-ils ,
ne ferions-nous pas à préfent plus habiles
que nous ne l'étions ? Ce n'eft pas la capa
cité qui nous manque' ; on n'a rien changé
à la tête excellente que nous avions , &
qui fait dire à nos partifans qu'il n'y en a
plus de pareilles. L'efprit humain dont nous.
avons aujourd'hui notre part , auroit- il
baiffé ? au contraire il doit être plus avancé
que jamais ; il y a fi long- tems qu'il féjourne
fur la terre , & qu'il y voyage , &
qu'il s'y inftruit ; il y a vu tant de chofes
, & il s'y eft fortifié de tant d'expériences
, diroient- ils .... Vous riez , Monfieur
; voilà pourtant ce qui leur arrive
roit , & ce qu'ils diroient . Je vous parle
d'après la glace , d'où je recueille tout ce
que je vous dis-là,
Il ne faut pas croire que les plus grands'
hommes de l'antiquité ayent joui dans'
leur tems de cette admiration que nous
avons pour eux , & qui eft devenue avec
juftice , comme un dogme de religion litréraire.
Il ne faut pas croire que Demof
thene & que Ciceron ( & c'eft ce que nous
JANVIER. 1755. 93
avons de plus grand ) n'ayent pas fçu à
leur tour ce que c'étoit que d'être modernes,
& n'ayent pas effuyé les contradictions
attachées à cette condition- là ? Figurezvous
, Monfieur , qu'il n'y a pas un homine
illuftre à qui fon fiécle ait pardonné l'eftime
& la réputation qu'il y a acquifes , &
qu'enfin jamais le mérite n'a été impuné
ment contemporain .
Quelques vertus , quelques qualités
qu'on ait , par quelque talent qu'on ſe diftingue
, c'est toujours en pareil cas un
grand défaut que de vivre.
Je ne fçache que les Rois , qui de leur
tems même & pendant qu'ils regnent, ayent
le privilege d'être d'avance un peu anciens;
encore l'hommage que nous leur rendons
alors , eft-il bien inférieur à celui qu'on
leur rend cent ans après eux. On ne fçauroit
croire jufqu'où va là deffus la force ,
le bénéfice & le preftige des diftances .
Leur effet s'étend fi loin , qu'il n'y a point
aujourd'hui de femme qu'on n'honorât,
qu'on ne patût flater en la comparant à
Helene ; & je vous garantis , fur la foi
de la glace , qu'Helene , dans fon-tems , fut
extrêmement critiquée , & qu'on vantoit
alors quelque ancienne beauté qu'on mettoit
bien au- deffus d'elle , parce qu'on ne
la voyoit plus , & qu'on voyoit Helene ,
94 MERCURE DE FRANCE.
Je vous affure que nous avons actuellement
d'auffi belles femmes que les plus
belles de l'antiquité ; mais fuffent - elles
des Anges dans leur fexe ( & je ris moimême
de ce que je vais dire ) ce font des
Anges qui ont le tort d'être vifibles , &
qui dans notre opinion jalouſe ne ſçauroient
approcher des beautés anciennes que
nous ne faifons qu'imaginer , & que nous
avons la malice ou la duperie de nous repréfenter
comme des prodiges fans retour.
Revenons à Sophocle & à Euripide dont
j'ai déja parlé ; & achevons d'en rapporter
ce que le miroir m'en a appris.
C'eft qu'ils ont été , pour le moins , les
Corneille , les Racine , les Crébillon &
les Voltaire de leur tems , & qu'ils auroient
été tout cela du nôtre ; de même
que nos modernes , à ce que je voyois auffi
, auroient été à peu près les SSoophocle
& les Euripide du tems paffé.
Je dis à peu près , car je ne veux blafphêmer
dans l'efprit d'aucun amateur des
anciens : il eſt vrai que ce n'eft pas là mé
nager les modernes , mais je ne fais pas
tant de façon avec eux qu'avec les partifans
des anciens , qui n'entendent pas raillerie
fur cet article - ci ; au lieu que les
autres , en leur qualité de modernes & de
gens moins favorifés , font plus accommoJANVIER.
1755. 95
dans , & le prennent fur un ton moins fier .
J'avouerai pourtant que la glace n'eft pas
de l'avis des premiers fur le prétendu affoibliffement
des efprits d'aujourd'hui .
Non, Monfieur, la nature n'eft pas fur fon
déclin, du moins ne reffemblons - nous guere
à des vieillards , & la force de nos paſſions ,
de nos folies , & la médiocrité de nos connoiffances
, malgré les progrès qu'elles ont
faites , devroient nous faire foupçonner que
cette nature est encore bien jeune en nous.
Quoiqu'il en foit , nous ne fçavons pas
l'âge qu'elle a , peut - être n'en a- t -elle point,
& le miroir ne m'a rien appris là - deſſus.
Mais ce que j'y ai remarqué , c'eft que
depuis les tems fi renommés de Rome &
d'Athenes , il n'y a pas eu de fiécle où il n'y
ait eu d'auffi grands efprits qu'il en fut
jamais , où il n'y ait eu d'auffi bonnes têtes
que l'étoient celles de Ciceron , de Démofthene
, de Virgile , de Sophocle , d'Euripide
, d'Homere même , de cet homme
divin , que je fuis comme effrayé de ne pas
voir excepté dans la glace , mais enfin qui
ne l'eft point.
Voilà qui eft bien fort, m'allez-vous dire
comment donc votre glace l'entend- elle ?
Où font ces grands efprits , comparables
à ceux de l'antiquité & depuis les Grecs
& les Romains , où prendrez- vous ces Ci96
MERCURE DE FRANCE.
1
ceron , ces Démofthene , &c. dont vous
parlez ?
Sera -ce dans notre nation , chez qui ,
pendant je ne fçais combien de fiécles &
jufqu'à celui de Louis XIV , il n'a paru en
fait de Belles- Lettres , que de mauvais ouvrages
, que des ouvrages ridicules ?
Oui , Monfieur , vous avez raifon , trèsridicules
, le miroir lui- même en convient,
& n'en fait pas plus de cas que vous ; &
cependant il affure qu'il y eut alors des génies
fupérieurs , des hommes de la plus
grande capacité..
Que firent- ils donc ? de mauvais - ouvrages
auffi , tant en vers qu'en profe ; mais
des infiniment moins mauvais ,
ouvrages
( pefez ce que je vous dis là ) infiniment
moins ridicules que ceux de leurs contemporains.
Et la capacité qu'il fallut avoir alors
pour n'y laiffer que le degré de ridicule
dont je parle , auroit fuffi dans d'autres
tems pour les rendre admirables .
N'imputez point à leurs Auteurs ce
qu'il y refta de vicieux , prenez - vous en
aux fiécles barbares où ces grands efprits
arriverent , & à la déteſtable éducation
qu'ils y recurent en fait d'ouvrages d'efprit .
Ils auroient été les premiers efprits d'un
autre fiécle , comme ils furent les premiers
efprits
JANVIER. 1755 . 97
efprits du left ; il ne falloit pas pour cela
qu'ils fuffent plus forts , il falloit feulement
qu'ils fuffent mieux placés .
Ciceron auffi mal élevé , auffi peu encouragé
qu'eux , né comme eux dans un fiécle
groffier , où il n'auroit trouvé ni cette
tribune aux harangues , ni ce Sénat , ni ces
affemblées du peuple devant qui il s'agiffoit
des plus grands intérêts du monde , ni
enfin toute cette forme de gouvernement
qui foumettoit la fortune des nations &
des Rois au pouvoir & à l'autorité de l'éloquence
, & qui déféroit les honneurs &
les dignités à l'orateur qui fçavoit le mieux
parler.
Ciceron privé des reffources que je viens
de dire , ne s'en feroit pas mieux tiré que
ceux dont il eft queftion ; & quoiqu'infailliblement
il eut été l'homme de fon tems
le plus éloquent , l'homme le plus éloquent
de ce tems là ne feroit pas aujourd'hui
l'objet de notre admiration ; il nous paroîtroit
bien étrange que la glace en fit un
homme fupérieur , & ce feroit pourtant
Ciceron , c'est -à- dire un des plus grands
hommes du monde, que nous n'eftimerions
pas plus que ceux dont nous parlons , & à
qui , comme je l'ai dit , il n'a manqué que
d'avoir été mieux placés.
Quand je dis mieux placés , je n'entends
E
93 MERCURE DE FRANCE.
pas que l'efprit manquât dans les fiécles que
j'appelle barbares. Jamais encore il n'y en
avoit eu tant de répandu ni d'amaffé parmi
les hommes , comme j'ai remarqué que
l'auroient dit Euripide & Sophocle que
j'ai fait parler plus bas.
Jamais l'efprit humain n'avoit encore
été le produit de tant d'efprits , c'est une
vérité que la glace m'a rendu fenfible .
J'y ai vû que l'accroiffement de l'efprit
eft une fuite infaillible de la durée du
monde , & qu'il en auroit toujours été
nné fuite , à la vérité plus lente , quand
Fécriture d'abord , enfuite l'imprimerie
n'auroient jamais été inventées.
Il feroit en effet impoffible , Monfieur ,
que tant de générations d'hommes euffent
paffé fur la terre fans y verfer de nouvelles
idées , & fans y en verfer beaucoup plus
que les révolutions , ou d'autres accidens ,
n'ont pû en anéantir ou en diffiper.
Ajoûtez que les idées qui fe diffipent ou
qui s'éteignent , ne font pas comme fi elles
n'avoient jamais été ; elles ne difparoiffent
pas en pure perte ; l'impreffion en refte
dans l'humanité , qui en vaut mieux feulement
de les avoir eues , & qui leur doit
une infinité d'idées qu'elle n'auroit pas
fans elles.
eue
Le plus ftupide ou le plus borné de tous
JANVIER. 1755 . ୭୭
les peuples d'aujourd'hui , l'eft beaucoup
moins que ne l'étoit le plus borné de tous
les peuples d'autrefois .
La difette d'efprit dans le monde connu ,
n'eft nulle part à préfent auffi grande qu'elle
l'a été , ce n'eft plus la même difette.
La glace va plus loin. Par- tout où il y a
des hommes bien ou mal affemblés , ditelle
, quelqu'inconnus qu'ils foient au reſte
de la terre , ils fe fuffifent à eux - mêmes
pour acquerir des idées ; ils en ont aujourd'hui
plus qu'ils n'en avoient il y a deux
mille ans , l'efprit n'a pû demeurer chez
eux dans le même état .
Comparez , fi vous voulez , cet efprit
à un infiniment petit , qui par un accroiffement
infiniment lent , perd toujours quelque
chofe de fa petiteffe.
Enfin , je le repéte encore , l'humanité
en général reçoit toujours plus d'idées
qu'il ne lui en échappe , & fes malheurs
même lui en donnent fouvent plus qu'ils
ne lui en enlevent.
La quantité d'idées qui étoit dans le
monde avant que les Romains l'euffent
foumis , & par conféquent tant agité , étoit
bien au-deffous de la quantité d'idées qui
y entra par l'infolente profpérité des vainqueurs
, & par le trouble & l'abaiffement
du monde vaincu..
E ij
335236
100 MERCURE DE FRANCE.
Chacun de ces états enfanta un nouvel
efprit , & fut une expérience de plus pour.
la terre.
Et de même qu'on n'a pas encore trouvé
toutes les formes dont la matiere eſt
fufceptible , l'ame humaine n'a pas encore
montré tout ce qu'elle peut être ; toutes
fes façons poffibles de penfer & de fentir
ne font pas épuifées .
Et de ce que les hommes ont toujours
les mêmes pailions , les mêmes vices & les
mêmes vertus , il ne faut pas en conclure
qu'ils ne font plus que fe repérer.
Il en eft de cela comme des vifages ; il
n'y en a pas un qui n'ait un nez , une bouche
& des yeux ; mais auffi pas un qui n'ait
tout ce que je dis là avec des différences
& des fingularités qui l'empêchent de reffembler
exactement à tout autre vifage.
Mais revenons à ces efprits fupérieurs
de notre nation , qui firent de mauvais
ouvrages dans les fiécles paflés.
J'ai dit qu'ils y trouverent plus d'idées
qu'il n'y en avoit dans les précédens , mais
malheureufement ils n'y trouverent point
de goût ; de forte qu'ils n'en eurent que
plus d'efpace pour s'égarer.
La quantité d'idées en pareil cas , Monfieur
, eft un inconvénient , & non pas
un fecours ; elle empêche d'être fimple ,
JANVIER. 1755 . TOI'
& fournit abondamment les moyens d'être
tidicule.
Mettez beaucoup de ticheffes entre les
mains d'un homme qui ne fçait pas s'en
fervir , toutes les dépenfes ne feront que
des folies.
Et les anciens n'avoient pas de quoi être
auffi fous , auffi ridicules qu'il ne tierdroit
qu'à nous de l'être.
En revanche jamais ils n'ont été fimples.
avec autant de magnificence que nous ; il
en faut convenir. C'eft du moins le fentiment
de la glace , qui en louant la fimplicité
des anciens, dit qu'elle eft plus litterale
que la nôtre , & que la nôtre eft plus riche
; c'eft fimplicité de grand Seigneur .
Attendez , me direz - vous encore , vous
parlez de fiécles où il n'y avoit point de
goût , quoiqu'il y eût plus d'efprit & plus
d'idées que jamais ; cela n'implique-t- il pas
quelque contradiction ?
Non , Monfieur , fi j'en crois la glace ;
une grande quantité d'idées & une grande
difette de goût dans les ouvrages d'efprit ,
peuvent fort bien fe rencontrer enfemble ,
& ne font point du tout incompatibles.
L'augmentation des idées eft une fuite infaillible
de la durée du monde : la fource
de cette augmentation ne tarit point tant
qu'ily a des hommes qui fe fuccédent , &
E iij
101 MERCURE DE FRANCE.
des aventures qui leur arrivent.
:
Mais l'art d'employer les idées pour des
ouvrages d'efprit , pent fe perdre les lettres
tombent , la critique & le goût difpa-
.roiffent ; les Auteurs deviennent ridicules
ou groffiers , pendant que le fond de l'efprit
humain va toujours croiffant parmi les
hommes.
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Résumé : LE MIROIR. Par M. DE MARIVAUX.
Le texte 'Le Miroir' de Marivaux relate une aventure singulière vécue par le narrateur lors d'une promenade dans son parc. Il se retrouve dans un pays inconnu où il observe des fourneaux ardents sans en être incommodé. Au milieu de ces fourneaux, il aperçoit une entité en perpétuel mouvement, portant un bandeau avec l'inscription 'LA NATURE', divisé en deux miroirs. Le premier miroir représente les mystères de la matière, tandis que le second montre les différentes façons de penser et de sentir des hommes, ainsi que leurs œuvres et leurs vertus. Le narrateur observe divers systèmes philosophiques et littéraires, des philosophes anciens comme Aristote aux modernes comme Descartes et Newton. Il admire des poèmes épiques tels que l'Iliade, l'Énéide, et le Paradis perdu, ainsi que des œuvres contemporaines comme la Henriade. Il critique la Pucelle de Chapelain, soulignant les dangers de l'excès d'admiration. Le texte explore également les dangers de l'excès de confiance et de la peur de mal faire, qui peuvent empêcher les auteurs de retrouver leur équilibre créatif. Le narrateur mentionne des qualités littéraires telles que l'élégance de Racine, le génie de Corneille, et le charme de Voltaire. Il critique la mode et les préjugés qui influencent les jugements littéraires, soulignant que les critiques peuvent être injustes et influencées par des opinions préconçues. Le texte aborde la difficulté de juger équitablement les auteurs contemporains, notant que les défauts sont souvent mieux perçus que les qualités. Il mentionne un poème intitulé 'Le Bonheur', écrit par un génie prometteur mais encore inconnu. La réflexion se poursuit sur les grands auteurs de l'antiquité, comme Euripide et Sophocle, dont les œuvres sont admirées pour leur excellence et leur tradition d'estime. L'auteur critique ceux qui pensent que les modernes peuvent égaler ou surpasser les anciens, estimant que cette idée est ridicule et injuste envers les anciens. Il explore également la nature du public et de la postérité, notant que les grands hommes sont souvent mieux appréciés après leur mort. Le texte conclut en soulignant la difficulté de juger équitablement les œuvres littéraires en raison des préjugés et des modes.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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52
p. 9-20
IL EUT RAISON. CONTE MORAL.
Début :
C'etoit un homme sensé qu'Azema. Il ne vouloit point se marier, parce qu'il [...]
Mots clefs :
Homme, Femme, Mariage, Veuve, Bonheur, Génie, Esprit, Mari
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texteReconnaissance textuelle : IL EUT RAISON. CONTE MORAL.
IL EUT RAISON.
C
CONTE MORA L.
' Etoit un homme fenfé qu'Azema . Il
ne vouloit point fe marier, parce qu'il
fçavoit qu'on trompe tous les maris , & il
fe maria. On lui propofa deux partis ; l'un
étoit une jeune beauté qu'il aimoit , & qui
lui eût été fidele : l'autre étoit une veuve ,
qui lui étoit indifférente , & qui ne l'étoit
pas pour tout le monde. C'eft ce qu'on lui
fit connoître clairement. Cette derniere
fut l'objet de fon choix , & il eut raiſon .
Ceci a l'air d'un paradoxe , cela va devenir
une démonftration . Irene , mere d'Azema
, fe fentant près de fa derniere heure,
fit venir fon Génie de confiance , & lui tint
ce difcours fenfé : prenez foin , je vous prie ,
de l'éducation d'Azema , appliquez vous
à lui rendre l'efprit jufte , qu'il voye les
chofes comme elles font ; rien n'eft plus
difficile , il eft jeune. Qu'il ait les erreurs de
fon âge , pour en fentir le faux ; qu'il fréquente
les femmes , qu'il ne foit pas méchant
; on doit fe former l'efprit avec leurs
agrémens , excufer leurs défauts , & profiter
de leurs foibleffes.
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
Lorfqu'il aura vû le monde , & qu'il en
fera dégoûté , qu'il finiffe par fe marier ,
afin d'avoir une maifon qui foit l'afyle
d'une compagnie choifie . Le bonheur d'un
jeune homime, c'eft d'être toujours avec les
autres ; le bonheur d'un homme raiſonnable
, c'eft d'être fouvent avec foi-même.
Il est bien plus doux de recevoir fes amis ,
d'aller voir fes connoiffances . L'amitié
eft la volupté de l'âge mur.
que
Irene expira après avoir dit tant de belles
chofes. Elle n'avoit rien de mieux à
faire. Il y auroit une grande mortalité , fi
l'on ceffoit de vivre lorfqu'on n'a rien de
bon à dire.
Le Génie attendit qu'Azema eut quinze
ans , & lui parla ainſi : on m'a recommandé
de vous rendre prudent.Pour le devenir,
il faut faire des fottifes ; vous ne croiricz
peut- être pas que pour cela on a quelquefois
befoin de confeils ; je préfume cependant
que vous pourrez vous en paffer ; je vous
laiffe jufqu'à ce que vous ne fçachiez plus
quel parti prendre ; je ne vous abandonne
pas pour long-tems. Azema fe confondit
en remercimens fort plats , fort mal tournés.
Je ne vous ai pas recommandé , interrompit
le Génie , de dire des fottifes ,
mais d'en faire. Agiffez toujours , & toutes
les fois que vous voudrez parler , ayez
l'attention de vous taire.
FEVRIER. 1755 I[ .
par
Après ces mots il difparut. Azema , livré
à lui- même , voulut fe donner l'air de
refléchir aux fautes qu'il commettroit
préférence ; on ne peut les choifir qu'en
les connoiffant , & ce font de ces connoiffances
qui ne s'acquierent qu'en chemin
faifant. D'ailleurs un jeune homme
avantageux ne fait des fottifes qu'en cherchant
à s'en garantir . Il avoit une préfomption
qui promettoit beaucoup ; un
air capable eft prefque toujours l'étiquette
du contraire . Son début fut brillant ; il
étoit d'une ancienne nobleffe , fans pouvoir
cependant dire un homme de ma maifon.
Il ne diftingua pas cette nuance , il
dédaigna les vertus fimples & obfcures d'un
bon Gentilhomme , & préféra les vices
éclatans d'un grand Seigneur. Il eut un
équipage de chiens courans , grand nombre
de chevaux , plufieurs carroffes , des
coureurs , trois cuifiniers , beaucoup de
maîtreffes , & point d'amis. Il paffoit fa
vie à tâcher de s'amufer ; mais fes occupations
n'étoient que le réfultat de fon defoeuvrement.
Le fonds de fon bien s'évanouit en peu
de tems ; il éprouva qu'un homme de
condition né riche ne fait jamais qu'un
homme de qualité fort pauvre. Il fe trouva
ruinéfans avoir feulement effleuré le plai-
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
fir , & vit trop tard que le bonheur s'obtient
& ne s'achete point.
Preffé par fes créanciers , trompé par fes
maîtreffes , délaiffé par fes parafites , il
s'écria , au deſeſpoir ! je ne fçais plus que
faire. Il entendit une voix aërienne , qui
prononça ces mots : Gagne bien des fontanges.
Voilà une jolie reffource , dit Azema ,
je n'aurois pas cru que pour rétablir mes
affaires , il fallût m'adreffer à Mlle Duchapt
. L'abfurdité de ce confeil le plongea
dans la rêverie . Il marcha long-tems fans
s'en appercevoir ; la nuit le furprit. Il fe
trouva dans un bois . Il fuivit une route ;
cette route le conduifit à un palais . Il fe préfenta
à la grille. Elle étoit gardée par un
Suiffe qui avoit un baudrier tout garni de
pompons ; & quoique Suiffe il portoit fous
ce baudrier une crevée de fontanges . Cet
ajuſtement en impofa à Azema . Monfieur ,
lui dit- il , j'ai fans doute l'honneur de parler
au Génie du fiécle . Mon ami , lui répartit
le Suiffe , vous ne vous connoiffez
pas en Génies ; j'appartiens à la Fée aux
Fontanges . Ah ! voilà ma femme , reprit
vivement Azema. Il s'agit de fçavoir fi
vous ferez fon homme , répondit froide-,
ment le Suiffe : je vais vous remettre entre
les mains de fon Ecuyer. L'Ecuyer le re-.
garda fans dire un mot , l'examina trèsFEVRIER
. 1755. 13
férieufement , & ne proféra que ces paroles
, il faut voir , prenons l'aune de Madame.
Il alla chercher une grande canne ,
mefura Azema , & dit d'un ton de protection
cela fe peut . Alors il le quitta , revint
un inſtant après , introduifit Azema
dans un appartement fuperbe , & l'y laiſſa ,
en lui repétant : Gagnez bien des fontanges .
Il fut un bon quart d'heure fans croire
qu'il fût avec quelqu'un . Il entendit enfuite
une voix grêle , qui crioit du fond d'un
grand lit ,Roufcha , Roufcha . Cette Roufcha
parut en difant , que plaît- il à Madame ?
Cet étranger , répondit la Fée. Tirez mes
rideaux ; eh mais vraiment , pourfuivit- elle,
ce jeune homme eft affez bien . Retirezvous
, Roufcha , j'ai des confeils à lui demander.
Roufcha fe retira en difant à Azema :
Gagnez bien desfontanges . Azemia , en voyant
la Fée fur fon féant , fut pénétré de refpect
, & demeura immobile. Jeune homme,
approchez -vous donc , dit la Fée : le jeune
homme recula. Qu'eſt - ce que c'eſt donc
continue la Fée , que ce petit garçon là qui
eft timide , & qui ne fait point de cas duruban
? En achevant cette phrafe , elle étala
aux yeux d'Azema un couvre-pied brodé
de fontanges , qui étoient faites de diamans.
Ah , Madame , s'écria-t- il , le beau
14 MERCURE DE FRANCE.
couvre-pied ! Eft- il de votre goût , dit la
Fée ? penfez - vous qu'il vous tiendroit
chaud Je ne demande pas mieux que de
vous le céder ; mais vous ne pouvez l'avoir
qu'en détail . J'en détacherai une fontange
à chaque trait d'efprit de votre part. Comment
, reprit vivement Azema , il ne faut
que de cela ? je vais vous enlever toutes
vos fontanges : je puis vous affurer , répartit
la Fée , que je ne les regretterai pas.
Il eft vrai , pourfuivit - elle , que je fais
difficile .
que
On fervit le fouper à côté du lit de la
Fée. Azema fe roua pour avoir de l'efprit.
Epigrammes , jeux de mots , méchancetés ,
chofes libres , anecdotes, rien ne fut oublié,
& rien ne prit ; il avança même que Nicomede
étoit une tragédie héroï- comique , fans
la Fée fe mît en devoir de lui donner
la plus petite fontange. Elle mangeoit
beaucoup , & ne difoit pas un mot . Elle fit
deffervir , & dit à Azema , mon cher enfant
, eft ce là ce qu'on appelle de l'efprit
dans le monde ? Oui , Madame , répondit
Azema : eh bien , reprit la Fée , mes fontanges
ne feront pas pour vous . Azema lui
propofa de les jouer au trictrac ; la Fée y
confentit. Il joua d'un fi grand bonheur ,
qu'il en gagna beaucoup rapidement , tant
il est vrai qu'on fait plutôt fortune
par le
FEVRIER . 1755. 15
jeu que par l'efprit : mais tout à coup la
chance tourna , il alloit tout reperdre. La
Fée en eut pitié , & lui dit , demeurons- en
là ; j'attens ce foir quelqu'un dont le bonheur
eft moins rapide , mais plus foutenu .
Croyez-moi , quittez ce Palais ; tirez parti
de vos fontanges , & ne les perdez pas
fur-tout comme vous les avez gagnées.
Azema profita de l'avis , vendit fes pierreries
, retira fes terres , reparut dans le
monde , & fe mit en bonne compagnie .
On a beau la tourner en ridicule , ce n'eft
que là qu'on apprend à penfer . Il eut même
le bonheur d'y devenir amoureux d'une
femme raifonnable. Dès cet inftant il
abjura tous fes faux airs ; il tâcha de mettre
à leur place des perfections . Il vit que
pour triompher d'elle , il falloit l'attendrir
& non pas la réduire ; l'un eft plus difficile
que l'autre. Une femme fenfée eft toujours
en garde contre la féduction , il n'y a que
l'eftime dont elle ne fe défie pas : elle s'abandonne
au charme de fon impreffion ,
fans en prévoir les conféquences , & fouvent
fe livre à l'amour en croyant ne fuivre
que la raifon.
Voilà ce qui fait les vraies paffions. La
volupté naît du principe qui les a fait naî
tre , & le plaifir de voir qu'on ne s'eft
trompé , garantit toujours leur durée.
pas
16 MERCURE DE FRANCE.
propo-
Azema , dans fon yvreffe , defiroit que
l'Hymen l'unît à un objet fi eftimable ;
mais il eut affez de fentiment pour n'en
rien faire . On ne doit point fonger au mariage
par refpect pour l'amour ; l'autorité
de l'un découvre trop les myfteres de l'autre
Sa maîtreffe en étoit fi perfuadée ,
qu'elle fut la premiere un jour à lui
fer plufieurs partis. Elle lui fit envifager
qu'à un certain âge il eft de la décence
de fe marier , pourvû que l'on ne foit
point amoureux de fa femme. Il étoit fenfé
, mais il étoit peureux . Effrayé de l'ennui
qui affiége un vieux garçon & des
dangers que court un vieux mari , il s'écria
, ô mon Génie tutélaire , m'abandonnerez-
vous ! Le Génie parur , & lui dit :
que me veux - tu ? Me marierai - je , reprit
Azema ? Sans doute , répondit le
Génie. Oui ; mais , pourfuivit l'autre en
tremblant , ferai - je ? ..... Suis moi , interrompit
le Génie , je vais voir fitu fçais
prendre ton parti . Dans l'inftant il le tranfporta
dans un palais rempli des plus jolies
femmes.
La vivacité de leur efprit augmentoit
encore celle de leur beauté : elles ne parloient
point d'amour en foupirant , elles
ne prononçoient fon nom qu'en riant. La
Gaieté étoit toujours occupée à recevoir
FEVRIER. 1755. 17
des fleurs de leurs mains pour en former
les chaînes de leurs amans. Quoique mariées
, elles avoient l'air content ; mais les
maris n'avoient pas le même uniforme ; ils
faifoient aller la maifon , & n'y paroiffoient
point : on prioit en leur nom , mais on n'y
juroit pas ; & lorfque par hazard ils vouloient
fe mettre de quelque fouper , ils y
faifoient la figure la plus trifte ; ils étoient
environnés des ris , & paroiffoient avoir
toujours envie de pleurer. Ils reffembloient
à ces efclaves Chinois , qui portent des
tymbales fur leurs épaules , & fur leſquelles
on bat la marche du plaifir , fans les y
faire participer. Azema trouva ce lieu fort
amufant. Il y eut même une Coquette qui
l'auroit époufé , pour en faire un repréfentant.
Il demanda du tems , & confulta le
Génie . Je vois ce que vous craignez , lui
dit fon protecteur , & je dois vous raffurer
en vous apprenant que c'eft ici le féjour
de la fidélité. Les amans y font en titre
, & n'y font jamais en charge ; les femmes
y font fages , avec l'apparence du dérangement
, & les maris n'y ont que l'air
de la fottife. C'eft donc le pays des dupes ,
reprit Azema c'eft fon vrai nom , répartit
le Génie : vifitons en un autre. Il le conduifit
dans une ville voifine , & le préfenta
dans une maifon où il fe raffembloit
18 MERCURE DE FRANCE.
des gens aimables , qui prévenoient ceux
qu'ils ne connoiffoient pas , & qui n'aimoient
que ceux qu'ils eftimoient. Un efprit
liant , des moeurs douces , une ame fimple
& fenfible caracterifoient la maîtreffe
de cette maifon. Elle étoit amoureuſe fans
ceffer un feul inftant d'être décente & honnête.
Polie avec fes connoiffances , gaie
avec fa fociété , pleine de confiance , d'égards
& d'attentions pour fon mari , elle
le confultoit moins par befoin quepar refpect
pour elle même ; elle avoit foin de
n'inviter que gens qui lui convinffent autant
qu'à elle ; elle vouloit qu'il fut fûr
quand il lui prenoit envie de rentrer chez
lui , d'y être fêté comme un ami aimable ,
qui arrive fans qu'on s'en foit flaté.
Elle étoit perfuadée avec raifon , que le
peu de cas qu'on fait d'un mari n'eft ja
mais qu'aux dépens de fa femme , & qu'on
ne doit fa confidération qu'à celui de qui
l'on tient fon état.
Azema fut enchanté du ton qui regnoit
dans cette maifon ; il y fit connoiffance
avec une veuve qu'il eftima , fans aucun
fentiment plus tendre.
Le Génie le mena dans plufieurs autres
fociétés , dont la premiere étoit l'image. Je
fuis bien fûr , lui dit Azema , que de toutes
ces femmes là il n'y en a pas une qui ne
FEVRIER. 1755. 19
foit fidele à fon mari. Vous vous trompez
, répliqua le Génie , il n'y en a pas une
feule qui n'ait fon affaire arrangée . Il eſt
aifé de rendre un amant heureux fans que
cela prenne fur le bonheur d'un époux ;
il ne s'agit que de refpecter l'opinion . Une
femme étourdie fait plus de tort à fon mari
qu'une femme fenfée & tendre .
Azema tomba dans la méditation , s'en
tira comme d'un profond fommeil , & parla
ainfi Et vous dites , Monfieur , qu'il
faut abfolument me marier. Oui , fans
doute , répondit le Génie , le garçon le plus
aimable , quand il eft vieux , doit fonger
à s'amufer & à fe garantir d'être incommode.
En prenant une femme , il remplit ces
deux objets ; à un certain âge on ne peut
plus joindre le plaifir , mais il y a toujours
des moyens fürs de l'attirer chez foi :
l'homme qui a été le plus recherché dans
fa jeuneffe ne vit qu'un certain tems fur
fa réputation on le fupporte , mais il attrifte
, la gaieté des autres fe trouve enveloppée
dans fes infirmités. Si au contraire
il rient une bonne maiſon , on ſe fait un
devoir d'aller lui rendre des refpects ; & fa
femme , lorfqu'elle eft aimable , devient
un voile couleur de rofe qui couvre ſa
caducité.
Me voilà déterminé , s'écria Azema , je
20 MERCURE DE FRANCE.
veux me marier , & je vais peut - être vous
étonner. Si j'époufe cette Coquette que
j'ai trouvée dans le palais des dupes , elle
me fera fidele , mais on n'en croira rien ,
& pour lors on m'accablera de brocards.
Souvent un mari paffe pour une bête ,
moins parce qu'il manque d'efprit que
parce qu'il joue le rolle d'un fot .
Si je m'unis à cette veuve que j'aiconnue
ici , elle aura un amant , je l'avoue ; mais
cet amant fera un galant homme , qui fera
digne d'être mon ami . Il aura des égards
pour moi , & j'en tirerai peut- être un meilleur
parti que ma femme même.
Tel fut le raifonnement d'Azema . En
conféquence il fe propofa à la veuve , fut
accepté , & l'époufa . Il eut raison.
C
CONTE MORA L.
' Etoit un homme fenfé qu'Azema . Il
ne vouloit point fe marier, parce qu'il
fçavoit qu'on trompe tous les maris , & il
fe maria. On lui propofa deux partis ; l'un
étoit une jeune beauté qu'il aimoit , & qui
lui eût été fidele : l'autre étoit une veuve ,
qui lui étoit indifférente , & qui ne l'étoit
pas pour tout le monde. C'eft ce qu'on lui
fit connoître clairement. Cette derniere
fut l'objet de fon choix , & il eut raiſon .
Ceci a l'air d'un paradoxe , cela va devenir
une démonftration . Irene , mere d'Azema
, fe fentant près de fa derniere heure,
fit venir fon Génie de confiance , & lui tint
ce difcours fenfé : prenez foin , je vous prie ,
de l'éducation d'Azema , appliquez vous
à lui rendre l'efprit jufte , qu'il voye les
chofes comme elles font ; rien n'eft plus
difficile , il eft jeune. Qu'il ait les erreurs de
fon âge , pour en fentir le faux ; qu'il fréquente
les femmes , qu'il ne foit pas méchant
; on doit fe former l'efprit avec leurs
agrémens , excufer leurs défauts , & profiter
de leurs foibleffes.
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
Lorfqu'il aura vû le monde , & qu'il en
fera dégoûté , qu'il finiffe par fe marier ,
afin d'avoir une maifon qui foit l'afyle
d'une compagnie choifie . Le bonheur d'un
jeune homime, c'eft d'être toujours avec les
autres ; le bonheur d'un homme raiſonnable
, c'eft d'être fouvent avec foi-même.
Il est bien plus doux de recevoir fes amis ,
d'aller voir fes connoiffances . L'amitié
eft la volupté de l'âge mur.
que
Irene expira après avoir dit tant de belles
chofes. Elle n'avoit rien de mieux à
faire. Il y auroit une grande mortalité , fi
l'on ceffoit de vivre lorfqu'on n'a rien de
bon à dire.
Le Génie attendit qu'Azema eut quinze
ans , & lui parla ainſi : on m'a recommandé
de vous rendre prudent.Pour le devenir,
il faut faire des fottifes ; vous ne croiricz
peut- être pas que pour cela on a quelquefois
befoin de confeils ; je préfume cependant
que vous pourrez vous en paffer ; je vous
laiffe jufqu'à ce que vous ne fçachiez plus
quel parti prendre ; je ne vous abandonne
pas pour long-tems. Azema fe confondit
en remercimens fort plats , fort mal tournés.
Je ne vous ai pas recommandé , interrompit
le Génie , de dire des fottifes ,
mais d'en faire. Agiffez toujours , & toutes
les fois que vous voudrez parler , ayez
l'attention de vous taire.
FEVRIER. 1755 I[ .
par
Après ces mots il difparut. Azema , livré
à lui- même , voulut fe donner l'air de
refléchir aux fautes qu'il commettroit
préférence ; on ne peut les choifir qu'en
les connoiffant , & ce font de ces connoiffances
qui ne s'acquierent qu'en chemin
faifant. D'ailleurs un jeune homme
avantageux ne fait des fottifes qu'en cherchant
à s'en garantir . Il avoit une préfomption
qui promettoit beaucoup ; un
air capable eft prefque toujours l'étiquette
du contraire . Son début fut brillant ; il
étoit d'une ancienne nobleffe , fans pouvoir
cependant dire un homme de ma maifon.
Il ne diftingua pas cette nuance , il
dédaigna les vertus fimples & obfcures d'un
bon Gentilhomme , & préféra les vices
éclatans d'un grand Seigneur. Il eut un
équipage de chiens courans , grand nombre
de chevaux , plufieurs carroffes , des
coureurs , trois cuifiniers , beaucoup de
maîtreffes , & point d'amis. Il paffoit fa
vie à tâcher de s'amufer ; mais fes occupations
n'étoient que le réfultat de fon defoeuvrement.
Le fonds de fon bien s'évanouit en peu
de tems ; il éprouva qu'un homme de
condition né riche ne fait jamais qu'un
homme de qualité fort pauvre. Il fe trouva
ruinéfans avoir feulement effleuré le plai-
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
fir , & vit trop tard que le bonheur s'obtient
& ne s'achete point.
Preffé par fes créanciers , trompé par fes
maîtreffes , délaiffé par fes parafites , il
s'écria , au deſeſpoir ! je ne fçais plus que
faire. Il entendit une voix aërienne , qui
prononça ces mots : Gagne bien des fontanges.
Voilà une jolie reffource , dit Azema ,
je n'aurois pas cru que pour rétablir mes
affaires , il fallût m'adreffer à Mlle Duchapt
. L'abfurdité de ce confeil le plongea
dans la rêverie . Il marcha long-tems fans
s'en appercevoir ; la nuit le furprit. Il fe
trouva dans un bois . Il fuivit une route ;
cette route le conduifit à un palais . Il fe préfenta
à la grille. Elle étoit gardée par un
Suiffe qui avoit un baudrier tout garni de
pompons ; & quoique Suiffe il portoit fous
ce baudrier une crevée de fontanges . Cet
ajuſtement en impofa à Azema . Monfieur ,
lui dit- il , j'ai fans doute l'honneur de parler
au Génie du fiécle . Mon ami , lui répartit
le Suiffe , vous ne vous connoiffez
pas en Génies ; j'appartiens à la Fée aux
Fontanges . Ah ! voilà ma femme , reprit
vivement Azema. Il s'agit de fçavoir fi
vous ferez fon homme , répondit froide-,
ment le Suiffe : je vais vous remettre entre
les mains de fon Ecuyer. L'Ecuyer le re-.
garda fans dire un mot , l'examina trèsFEVRIER
. 1755. 13
férieufement , & ne proféra que ces paroles
, il faut voir , prenons l'aune de Madame.
Il alla chercher une grande canne ,
mefura Azema , & dit d'un ton de protection
cela fe peut . Alors il le quitta , revint
un inſtant après , introduifit Azema
dans un appartement fuperbe , & l'y laiſſa ,
en lui repétant : Gagnez bien des fontanges .
Il fut un bon quart d'heure fans croire
qu'il fût avec quelqu'un . Il entendit enfuite
une voix grêle , qui crioit du fond d'un
grand lit ,Roufcha , Roufcha . Cette Roufcha
parut en difant , que plaît- il à Madame ?
Cet étranger , répondit la Fée. Tirez mes
rideaux ; eh mais vraiment , pourfuivit- elle,
ce jeune homme eft affez bien . Retirezvous
, Roufcha , j'ai des confeils à lui demander.
Roufcha fe retira en difant à Azema :
Gagnez bien desfontanges . Azemia , en voyant
la Fée fur fon féant , fut pénétré de refpect
, & demeura immobile. Jeune homme,
approchez -vous donc , dit la Fée : le jeune
homme recula. Qu'eſt - ce que c'eſt donc
continue la Fée , que ce petit garçon là qui
eft timide , & qui ne fait point de cas duruban
? En achevant cette phrafe , elle étala
aux yeux d'Azema un couvre-pied brodé
de fontanges , qui étoient faites de diamans.
Ah , Madame , s'écria-t- il , le beau
14 MERCURE DE FRANCE.
couvre-pied ! Eft- il de votre goût , dit la
Fée ? penfez - vous qu'il vous tiendroit
chaud Je ne demande pas mieux que de
vous le céder ; mais vous ne pouvez l'avoir
qu'en détail . J'en détacherai une fontange
à chaque trait d'efprit de votre part. Comment
, reprit vivement Azema , il ne faut
que de cela ? je vais vous enlever toutes
vos fontanges : je puis vous affurer , répartit
la Fée , que je ne les regretterai pas.
Il eft vrai , pourfuivit - elle , que je fais
difficile .
que
On fervit le fouper à côté du lit de la
Fée. Azema fe roua pour avoir de l'efprit.
Epigrammes , jeux de mots , méchancetés ,
chofes libres , anecdotes, rien ne fut oublié,
& rien ne prit ; il avança même que Nicomede
étoit une tragédie héroï- comique , fans
la Fée fe mît en devoir de lui donner
la plus petite fontange. Elle mangeoit
beaucoup , & ne difoit pas un mot . Elle fit
deffervir , & dit à Azema , mon cher enfant
, eft ce là ce qu'on appelle de l'efprit
dans le monde ? Oui , Madame , répondit
Azema : eh bien , reprit la Fée , mes fontanges
ne feront pas pour vous . Azema lui
propofa de les jouer au trictrac ; la Fée y
confentit. Il joua d'un fi grand bonheur ,
qu'il en gagna beaucoup rapidement , tant
il est vrai qu'on fait plutôt fortune
par le
FEVRIER . 1755. 15
jeu que par l'efprit : mais tout à coup la
chance tourna , il alloit tout reperdre. La
Fée en eut pitié , & lui dit , demeurons- en
là ; j'attens ce foir quelqu'un dont le bonheur
eft moins rapide , mais plus foutenu .
Croyez-moi , quittez ce Palais ; tirez parti
de vos fontanges , & ne les perdez pas
fur-tout comme vous les avez gagnées.
Azema profita de l'avis , vendit fes pierreries
, retira fes terres , reparut dans le
monde , & fe mit en bonne compagnie .
On a beau la tourner en ridicule , ce n'eft
que là qu'on apprend à penfer . Il eut même
le bonheur d'y devenir amoureux d'une
femme raifonnable. Dès cet inftant il
abjura tous fes faux airs ; il tâcha de mettre
à leur place des perfections . Il vit que
pour triompher d'elle , il falloit l'attendrir
& non pas la réduire ; l'un eft plus difficile
que l'autre. Une femme fenfée eft toujours
en garde contre la féduction , il n'y a que
l'eftime dont elle ne fe défie pas : elle s'abandonne
au charme de fon impreffion ,
fans en prévoir les conféquences , & fouvent
fe livre à l'amour en croyant ne fuivre
que la raifon.
Voilà ce qui fait les vraies paffions. La
volupté naît du principe qui les a fait naî
tre , & le plaifir de voir qu'on ne s'eft
trompé , garantit toujours leur durée.
pas
16 MERCURE DE FRANCE.
propo-
Azema , dans fon yvreffe , defiroit que
l'Hymen l'unît à un objet fi eftimable ;
mais il eut affez de fentiment pour n'en
rien faire . On ne doit point fonger au mariage
par refpect pour l'amour ; l'autorité
de l'un découvre trop les myfteres de l'autre
Sa maîtreffe en étoit fi perfuadée ,
qu'elle fut la premiere un jour à lui
fer plufieurs partis. Elle lui fit envifager
qu'à un certain âge il eft de la décence
de fe marier , pourvû que l'on ne foit
point amoureux de fa femme. Il étoit fenfé
, mais il étoit peureux . Effrayé de l'ennui
qui affiége un vieux garçon & des
dangers que court un vieux mari , il s'écria
, ô mon Génie tutélaire , m'abandonnerez-
vous ! Le Génie parur , & lui dit :
que me veux - tu ? Me marierai - je , reprit
Azema ? Sans doute , répondit le
Génie. Oui ; mais , pourfuivit l'autre en
tremblant , ferai - je ? ..... Suis moi , interrompit
le Génie , je vais voir fitu fçais
prendre ton parti . Dans l'inftant il le tranfporta
dans un palais rempli des plus jolies
femmes.
La vivacité de leur efprit augmentoit
encore celle de leur beauté : elles ne parloient
point d'amour en foupirant , elles
ne prononçoient fon nom qu'en riant. La
Gaieté étoit toujours occupée à recevoir
FEVRIER. 1755. 17
des fleurs de leurs mains pour en former
les chaînes de leurs amans. Quoique mariées
, elles avoient l'air content ; mais les
maris n'avoient pas le même uniforme ; ils
faifoient aller la maifon , & n'y paroiffoient
point : on prioit en leur nom , mais on n'y
juroit pas ; & lorfque par hazard ils vouloient
fe mettre de quelque fouper , ils y
faifoient la figure la plus trifte ; ils étoient
environnés des ris , & paroiffoient avoir
toujours envie de pleurer. Ils reffembloient
à ces efclaves Chinois , qui portent des
tymbales fur leurs épaules , & fur leſquelles
on bat la marche du plaifir , fans les y
faire participer. Azema trouva ce lieu fort
amufant. Il y eut même une Coquette qui
l'auroit époufé , pour en faire un repréfentant.
Il demanda du tems , & confulta le
Génie . Je vois ce que vous craignez , lui
dit fon protecteur , & je dois vous raffurer
en vous apprenant que c'eft ici le féjour
de la fidélité. Les amans y font en titre
, & n'y font jamais en charge ; les femmes
y font fages , avec l'apparence du dérangement
, & les maris n'y ont que l'air
de la fottife. C'eft donc le pays des dupes ,
reprit Azema c'eft fon vrai nom , répartit
le Génie : vifitons en un autre. Il le conduifit
dans une ville voifine , & le préfenta
dans une maifon où il fe raffembloit
18 MERCURE DE FRANCE.
des gens aimables , qui prévenoient ceux
qu'ils ne connoiffoient pas , & qui n'aimoient
que ceux qu'ils eftimoient. Un efprit
liant , des moeurs douces , une ame fimple
& fenfible caracterifoient la maîtreffe
de cette maifon. Elle étoit amoureuſe fans
ceffer un feul inftant d'être décente & honnête.
Polie avec fes connoiffances , gaie
avec fa fociété , pleine de confiance , d'égards
& d'attentions pour fon mari , elle
le confultoit moins par befoin quepar refpect
pour elle même ; elle avoit foin de
n'inviter que gens qui lui convinffent autant
qu'à elle ; elle vouloit qu'il fut fûr
quand il lui prenoit envie de rentrer chez
lui , d'y être fêté comme un ami aimable ,
qui arrive fans qu'on s'en foit flaté.
Elle étoit perfuadée avec raifon , que le
peu de cas qu'on fait d'un mari n'eft ja
mais qu'aux dépens de fa femme , & qu'on
ne doit fa confidération qu'à celui de qui
l'on tient fon état.
Azema fut enchanté du ton qui regnoit
dans cette maifon ; il y fit connoiffance
avec une veuve qu'il eftima , fans aucun
fentiment plus tendre.
Le Génie le mena dans plufieurs autres
fociétés , dont la premiere étoit l'image. Je
fuis bien fûr , lui dit Azema , que de toutes
ces femmes là il n'y en a pas une qui ne
FEVRIER. 1755. 19
foit fidele à fon mari. Vous vous trompez
, répliqua le Génie , il n'y en a pas une
feule qui n'ait fon affaire arrangée . Il eſt
aifé de rendre un amant heureux fans que
cela prenne fur le bonheur d'un époux ;
il ne s'agit que de refpecter l'opinion . Une
femme étourdie fait plus de tort à fon mari
qu'une femme fenfée & tendre .
Azema tomba dans la méditation , s'en
tira comme d'un profond fommeil , & parla
ainfi Et vous dites , Monfieur , qu'il
faut abfolument me marier. Oui , fans
doute , répondit le Génie , le garçon le plus
aimable , quand il eft vieux , doit fonger
à s'amufer & à fe garantir d'être incommode.
En prenant une femme , il remplit ces
deux objets ; à un certain âge on ne peut
plus joindre le plaifir , mais il y a toujours
des moyens fürs de l'attirer chez foi :
l'homme qui a été le plus recherché dans
fa jeuneffe ne vit qu'un certain tems fur
fa réputation on le fupporte , mais il attrifte
, la gaieté des autres fe trouve enveloppée
dans fes infirmités. Si au contraire
il rient une bonne maiſon , on ſe fait un
devoir d'aller lui rendre des refpects ; & fa
femme , lorfqu'elle eft aimable , devient
un voile couleur de rofe qui couvre ſa
caducité.
Me voilà déterminé , s'écria Azema , je
20 MERCURE DE FRANCE.
veux me marier , & je vais peut - être vous
étonner. Si j'époufe cette Coquette que
j'ai trouvée dans le palais des dupes , elle
me fera fidele , mais on n'en croira rien ,
& pour lors on m'accablera de brocards.
Souvent un mari paffe pour une bête ,
moins parce qu'il manque d'efprit que
parce qu'il joue le rolle d'un fot .
Si je m'unis à cette veuve que j'aiconnue
ici , elle aura un amant , je l'avoue ; mais
cet amant fera un galant homme , qui fera
digne d'être mon ami . Il aura des égards
pour moi , & j'en tirerai peut- être un meilleur
parti que ma femme même.
Tel fut le raifonnement d'Azema . En
conféquence il fe propofa à la veuve , fut
accepté , & l'époufa . Il eut raison.
Fermer
Résumé : IL EUT RAISON. CONTE MORAL.
Le texte relate les choix matrimoniaux de deux hommes, Mora L. et Azema. Mora L., initialement réticent au mariage par peur de l'infidélité, finit par épouser une veuve indifférente plutôt qu'une jeune beauté fidèle, une décision jugée sage. Avant de mourir, la mère d'Azema, Irene, charge un Génie de veiller à l'éducation de son fils. Elle lui recommande de fréquenter les femmes, de se former l'esprit avec leurs agréments et de se marier après avoir vu le monde. Azema, laissé à lui-même, commet des erreurs en cherchant à éviter les sottises. Il dilapide sa fortune et se retrouve ruiné. Un Génie lui conseille de 'gagner bien des fontanges'. Azema rencontre la Fée aux Fontanges, qui lui propose de gagner des diamants en échange de traits d'esprit. Après plusieurs échecs, il réussit finalement au trictrac et reçoit des conseils pour quitter le palais et se mettre en bonne compagnie. Azema tombe amoureux d'une femme raisonnable et abandonne ses faux airs. Il réfléchit sur le mariage et consulte à nouveau le Génie. Ce dernier lui montre deux types de mariages : l'un où les femmes sont gaies mais les maris tristes, et l'autre où les femmes sont aimables et respectueuses de leurs maris. Azema préfère le second modèle et choisit d'épouser une veuve estimable, malgré la peur de l'ennui et des dangers du mariage. Le Génie le rassure en lui montrant que la fidélité et le respect mutuel sont possibles. Azema décide de se marier pour atteindre deux objectifs : le plaisir et l'attrait social. Avec l'âge, le plaisir peut disparaître, mais les moyens d'attirer les gens chez soi restent. Un homme autrefois populaire peut voir sa réputation décliner et devenir un fardeau pour les autres. Cependant, si l'homme possède une bonne maison, les gens se sentent obligés de lui rendre visite par respect, et une femme aimable peut masquer sa vieillesse. Azema envisage deux options : une coquette ou une veuve. Il craint que la coquette ne soit fidèle mais que cela ne soit pas cru, ce qui le ferait passer pour un sot. En revanche, il pense que la veuve aura un amant, mais cet amant sera un galant homme et pourrait même devenir son ami, lui montrant plus de respect que sa femme. Azema choisit donc de se marier avec la veuve, qui accepte sa proposition, une décision jugée judicieuse.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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53
p. 109-115
SEANCE PUBLIQUE De l'Académie des Sciences & Belles-Lettres de Dijon.
Début :
Le 18 du mois d'Août 1754 , l'Académie tint à l'ordinaire fon affemblée [...]
Mots clefs :
Séance publique, Académie des sciences et belles-lettres de Dijon, Société, Discours, Inégalités des conditions, Homme
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texteReconnaissance textuelle : SEANCE PUBLIQUE De l'Académie des Sciences & Belles-Lettres de Dijon.
SEANCE PUBLIQUE
De l'Académie des Sciences & Belles- Lettres
de Dijon.
E 18 du mois d'Août 1754 , l'Académie
tint à l'ordinaire fon affemblée LE
publique pour la diftribution du prix.
>
La féance fut ouverte par M. Lantin
de Damerci , Académicien honoraire .
qui fit l'éloge de M. Hector - Bernard Pouffier
, Doyen du Parlement de Bourgogne
& fondateur de l'Académie. Ce difcours
fait autant d'honneur au coeur qu'à l'efprit
de M. de Damerci , qui s'y montre partout
auffi bon citoyen qu'Académicien zélé.
En louant fon héros de ce qu'il a fait
pour la patrie , par deux établiſſemens auffi
nobles qu'ils font avantageux ( la donation
faite au Doyenné du Parlement , & la
fondation de l'Académie ) , il rend un tribut
légitime de louanges aux Bourguignons
célebres qui ont tenu un rang diftingué
dans la république des Lettres , & aux citoyens
illuftres , qui plus encore par leurs
vertus que par les places éminentes qu'ils
occupent, font l'honneur & la gloire de leur
pays . Parmi ces noms refpectables on voit
110 MERCURE DE FRANCE.
avec plaifir ceux de M. de Berbifey , ancien
premier Préſident du Parlement , qui
après avoir été trente ans à la tête de cette
compagnie , plein de jours & comblé de
gloire , réfolut de paffer fes jours dans une
heureufe tranquillité , en défignant pour
le remplacer , le grand Magiftrat qui eft
aujourd'hui le chef du Parlement ; de M.
Vitte , Doyen du Parlement , & premier
Directeur de l'Académie , & de M. Joly
de Fleury , Intendant de Bourgogne , dont
les ancêtres ont rempli avec éclat les places
les plus diftinguées du Parlement de
Dijon. L'Orateur le loue avec autant de
difcernement que de délicateffe , & le peint
d'un feul trait en lui appliquant ce vers de:
Boileau ...
Soutient tout par lui-même , & voit tout par fes
yeux.
Ce difcours imprimé à Dijon in-4° . chez
J. Cofte , Imprimeur de l'Académie , eft
digne de la curiofité des Lettres & des
Arts. Outre l'érudition diftinguée qui y
regne , on y trouve plufieurs anecdotes
intéreffantes , & des réflexions fages fur les
établiffemens publics.
M. Gelot , Procureur du Roi du Domaine
, Académicien penfionnaire de la claſſe
de morale , chargé de la diftribution du
FEVRIER. 1755 111
prix , lut enfuite un difcours fur le fujer
propofé ; fçavoir quelle eft la fource de
Pinégalité parmi les hommes , & fi elle eft approuvée
par la loi naturelle.
Il y fait la critique de la méthode qu'ont
fuivie le grand nombre d'Auteurs qui ont
concouru , & dont les piéces ont été rejettées.
7
» Les Auteurs , dit M. G. qui ont traité
» de l'inégalité des conditions , plus ingé-
» nieux qu'exacts , ont orné leurs fujets ,
» mais ils ont manqué la reffemblance.
» Leurs écrits forment , fi l'on veut , une
» fuite d'idées brillantes ; mais on ne peut
» fe diffimuler que l'expérience de tous les
» fiécles & l'hiftoire de toutes les nations
» les démentent : .... La liberté qu'ils ac-
» cordent à l'homme , dégénere en licence
» effrénée ; il n'eft aucune fubordination
qu'ils ne traitent d'efclavage intoléra-
»ble... Aucun d'eux n'a daigné recourir
à l'Hiftoire : quel guide plus éclairé pouvoit
mieux leur indiquer la route qu'ils
» devoient fuivre pour parvenir à la vérité ?
Ainfi la cenfure de M. G. tombe fur
tous les difcours qui ont concouru ș fans
cependant avoir pour objet celui qui a été
couronné , & celui qui l'a approché de
plus près , dont il fera parlé plus bas .
Il dit enfuite qu'il a exifté & qu'il
"
112 MERCURE DE FRANCE.
exifte encore des fociétés où la nature fe
montre fans nuages , que fes reffources &
fes foibleffes s'y laiffent aifément faifir par
l'obfervateur impartial. Les Scythes & les
Germains , dans des fiécles plus reculés ; de
nos jours , les peuples de l'Amérique of
frent une multitude de preuves , de faits ,
de circonstances , qui apprennent à connoître
l'état primitif de la fociété ja les
défauts vifibles & groffiers où le manque
de fubordination précipita autrefois , & retient
encore les nations barbares citées en
exemple , forment autant de principes ,
defquels il eſt naturel de conclure avec
M. G. » que dans toute fociété perfection-
» née , je veux dire celle où les loix , les
" fciences & les arts fleutiffent , l'inégali-
» té des conditions eft néceffaire , qu'elle
» eft liée à la conftitution de cette fociété ,
» qu'elle en eft la bafe & le foutien ; &
par une feconde conféquence de ce prin-
» cipe fondée fur l'expérience de toutes
» les nations , que cette inégalité de condition
eft conforme à la loi naturelle.
Il va plus loin ; il expofe les dangers
continuels de cet état de barbarie , où l'on
ne peut efperer ni fûreté ni agrémens ,
d'où les talens & les arts fort bannis , &
où l'efprit & l'intelligence, qui font la meil
leure portion de notre exiſtence , éprouveFEVRIER.
1755. II}
و د
roient bientôt le même fort. » Ceux donc
qui ont regardé l'inégalité des conditions
comme contraire à la loi naturel-
» le , ne font tombés dans cette erreur que
» faute d'avoir connu la loi naturelle , &
» de lui avoir donné toute l'étendue qu'elle
>> doit avoir.
» L'homme eft né pour la fociété ; la
négative de cette propofition feroit une
» abfurdité ... S'il eft un cas où un hom-
"
"
me exifte fans faire partie d'aucune fo
» ciété , il eft fingulier , & ne peut être ici
» d'aucune confidération ... Mais donnez
» à cet homme un compagnon de folitude ,
≫ vous verrez bientôt les préceptes & les
obligations de la loi naturelle s'accroître
» à leurs égards. Multipliez ce nombre
» d'hommes , cette même loi naturelle reçoit
de nouvelles explications , prefcrit
» de nouveaux devoirs , qui fe combinent
» & fe multiplient conformément à tous
» les cas & à toutes les fituations où les
» membres de la fociété peuvent fe trou
» ver ... De là fe forment les rangs & les
» diſtinctions , en un mot l'inégalité des
» conditions .
و ر
"
·
» La fociété n'eft peut-être pas auffi par
» faite qu'elle pourroit l'être ; mais il feroit
injufte de la juger fur les abus qu'elle
» tolere , plutôt que fur les biens qu'elle
*
114 MERCURE DE FRANCE.
procure... Ce font des hommes qui la
»compofent & qui la régiffent ; ils ne peu-
» vent toujours le dépouiller de leurs paf-
» fions , de leurs foibleffes & de leurs erreurs
; les loix de cette fociété font leurs
» ouvrages , quelquefois ils portent le ſceau
» de l'humanité.
La différence des caracteres eft une des
preuves naturelles dont M. G. fe fert pour
établir l'inégalité des conditions ; il fait
fentir aux Philofophes orgueilleux , qui
ont déclamé contre ce principe fondamental
de toute fociété , combien eux-mêmes
ils feroient à plaindre fi leurs fophifmes
acqueroient affez de crédit pour changer
l'état des chofes. Il termine fon difcours
par cette fage conclufion : » Que chaque
membre de la fociété jouiffe avec modé-
» ration des avantages qu'elle lui procure ,
qu'il évite avec prudence l'effet de quel-
» ques abus qu'elle eft forcée de tolérer ,
» mais que dans tous les cas il refpecte
l'ordre établi.
Le problème intéreffant de l'inégalité
des conditions l'eft devenu davantage , par
la maniere ingénieufe & fage avec laquelle
M. Talbert , Chanoine de l'Eglife de Befançon,
& membre de l'Académie de la même
ville , l'a développé dans le difcours
que l'Académie couronne aujourd'hui. Son
FEVRIER. 1755. IIS
ftyle , fes preuves & fes réflexions annoncent
par-tout un philofophe éclairé , un auteur
chrétien , & un orateur élégant.
Sa religion a aidé fa raifon dans fes
»recherches , & leurs lumieres réunies lui
» ont fait trouver dans le coeur de l'hom-
» me même la folution du problême.
Pour ne rien ôter aux beautés de ce difcours
, il faudroit le rapporter en entier;
mais comme M. Talbert eft difpofé à le
faire imprimer , le public jugera par luimême
des talens de l'auteur & des motifs
qui ont déterminé l'Académie à le cou-
Fonner:
M. Etaffe , étudiant en Droit à Rennes ,
eft le feul concurrent que l'Académie ait
jugé digne d'entrer en lice avec M. Talbert.
Son difcours a pour devife , Urget
amor patria laudumque immenfa cupido.Pour
faire fon éloge , il fuffit d'annoncer qu'iba
fuivi le même plan , & faifi les mêmes
idées que fon rival ; mais il a été moins
heureux dans l'expofition , & n'a pas feu
répandre fur fon fujet autant de beautés
réelles que M. l'Abbé Talbert.
De l'Académie des Sciences & Belles- Lettres
de Dijon.
E 18 du mois d'Août 1754 , l'Académie
tint à l'ordinaire fon affemblée LE
publique pour la diftribution du prix.
>
La féance fut ouverte par M. Lantin
de Damerci , Académicien honoraire .
qui fit l'éloge de M. Hector - Bernard Pouffier
, Doyen du Parlement de Bourgogne
& fondateur de l'Académie. Ce difcours
fait autant d'honneur au coeur qu'à l'efprit
de M. de Damerci , qui s'y montre partout
auffi bon citoyen qu'Académicien zélé.
En louant fon héros de ce qu'il a fait
pour la patrie , par deux établiſſemens auffi
nobles qu'ils font avantageux ( la donation
faite au Doyenné du Parlement , & la
fondation de l'Académie ) , il rend un tribut
légitime de louanges aux Bourguignons
célebres qui ont tenu un rang diftingué
dans la république des Lettres , & aux citoyens
illuftres , qui plus encore par leurs
vertus que par les places éminentes qu'ils
occupent, font l'honneur & la gloire de leur
pays . Parmi ces noms refpectables on voit
110 MERCURE DE FRANCE.
avec plaifir ceux de M. de Berbifey , ancien
premier Préſident du Parlement , qui
après avoir été trente ans à la tête de cette
compagnie , plein de jours & comblé de
gloire , réfolut de paffer fes jours dans une
heureufe tranquillité , en défignant pour
le remplacer , le grand Magiftrat qui eft
aujourd'hui le chef du Parlement ; de M.
Vitte , Doyen du Parlement , & premier
Directeur de l'Académie , & de M. Joly
de Fleury , Intendant de Bourgogne , dont
les ancêtres ont rempli avec éclat les places
les plus diftinguées du Parlement de
Dijon. L'Orateur le loue avec autant de
difcernement que de délicateffe , & le peint
d'un feul trait en lui appliquant ce vers de:
Boileau ...
Soutient tout par lui-même , & voit tout par fes
yeux.
Ce difcours imprimé à Dijon in-4° . chez
J. Cofte , Imprimeur de l'Académie , eft
digne de la curiofité des Lettres & des
Arts. Outre l'érudition diftinguée qui y
regne , on y trouve plufieurs anecdotes
intéreffantes , & des réflexions fages fur les
établiffemens publics.
M. Gelot , Procureur du Roi du Domaine
, Académicien penfionnaire de la claſſe
de morale , chargé de la diftribution du
FEVRIER. 1755 111
prix , lut enfuite un difcours fur le fujer
propofé ; fçavoir quelle eft la fource de
Pinégalité parmi les hommes , & fi elle eft approuvée
par la loi naturelle.
Il y fait la critique de la méthode qu'ont
fuivie le grand nombre d'Auteurs qui ont
concouru , & dont les piéces ont été rejettées.
7
» Les Auteurs , dit M. G. qui ont traité
» de l'inégalité des conditions , plus ingé-
» nieux qu'exacts , ont orné leurs fujets ,
» mais ils ont manqué la reffemblance.
» Leurs écrits forment , fi l'on veut , une
» fuite d'idées brillantes ; mais on ne peut
» fe diffimuler que l'expérience de tous les
» fiécles & l'hiftoire de toutes les nations
» les démentent : .... La liberté qu'ils ac-
» cordent à l'homme , dégénere en licence
» effrénée ; il n'eft aucune fubordination
qu'ils ne traitent d'efclavage intoléra-
»ble... Aucun d'eux n'a daigné recourir
à l'Hiftoire : quel guide plus éclairé pouvoit
mieux leur indiquer la route qu'ils
» devoient fuivre pour parvenir à la vérité ?
Ainfi la cenfure de M. G. tombe fur
tous les difcours qui ont concouru ș fans
cependant avoir pour objet celui qui a été
couronné , & celui qui l'a approché de
plus près , dont il fera parlé plus bas .
Il dit enfuite qu'il a exifté & qu'il
"
112 MERCURE DE FRANCE.
exifte encore des fociétés où la nature fe
montre fans nuages , que fes reffources &
fes foibleffes s'y laiffent aifément faifir par
l'obfervateur impartial. Les Scythes & les
Germains , dans des fiécles plus reculés ; de
nos jours , les peuples de l'Amérique of
frent une multitude de preuves , de faits ,
de circonstances , qui apprennent à connoître
l'état primitif de la fociété ja les
défauts vifibles & groffiers où le manque
de fubordination précipita autrefois , & retient
encore les nations barbares citées en
exemple , forment autant de principes ,
defquels il eſt naturel de conclure avec
M. G. » que dans toute fociété perfection-
» née , je veux dire celle où les loix , les
" fciences & les arts fleutiffent , l'inégali-
» té des conditions eft néceffaire , qu'elle
» eft liée à la conftitution de cette fociété ,
» qu'elle en eft la bafe & le foutien ; &
par une feconde conféquence de ce prin-
» cipe fondée fur l'expérience de toutes
» les nations , que cette inégalité de condition
eft conforme à la loi naturelle.
Il va plus loin ; il expofe les dangers
continuels de cet état de barbarie , où l'on
ne peut efperer ni fûreté ni agrémens ,
d'où les talens & les arts fort bannis , &
où l'efprit & l'intelligence, qui font la meil
leure portion de notre exiſtence , éprouveFEVRIER.
1755. II}
و د
roient bientôt le même fort. » Ceux donc
qui ont regardé l'inégalité des conditions
comme contraire à la loi naturel-
» le , ne font tombés dans cette erreur que
» faute d'avoir connu la loi naturelle , &
» de lui avoir donné toute l'étendue qu'elle
>> doit avoir.
» L'homme eft né pour la fociété ; la
négative de cette propofition feroit une
» abfurdité ... S'il eft un cas où un hom-
"
"
me exifte fans faire partie d'aucune fo
» ciété , il eft fingulier , & ne peut être ici
» d'aucune confidération ... Mais donnez
» à cet homme un compagnon de folitude ,
≫ vous verrez bientôt les préceptes & les
obligations de la loi naturelle s'accroître
» à leurs égards. Multipliez ce nombre
» d'hommes , cette même loi naturelle reçoit
de nouvelles explications , prefcrit
» de nouveaux devoirs , qui fe combinent
» & fe multiplient conformément à tous
» les cas & à toutes les fituations où les
» membres de la fociété peuvent fe trou
» ver ... De là fe forment les rangs & les
» diſtinctions , en un mot l'inégalité des
» conditions .
و ر
"
·
» La fociété n'eft peut-être pas auffi par
» faite qu'elle pourroit l'être ; mais il feroit
injufte de la juger fur les abus qu'elle
» tolere , plutôt que fur les biens qu'elle
*
114 MERCURE DE FRANCE.
procure... Ce font des hommes qui la
»compofent & qui la régiffent ; ils ne peu-
» vent toujours le dépouiller de leurs paf-
» fions , de leurs foibleffes & de leurs erreurs
; les loix de cette fociété font leurs
» ouvrages , quelquefois ils portent le ſceau
» de l'humanité.
La différence des caracteres eft une des
preuves naturelles dont M. G. fe fert pour
établir l'inégalité des conditions ; il fait
fentir aux Philofophes orgueilleux , qui
ont déclamé contre ce principe fondamental
de toute fociété , combien eux-mêmes
ils feroient à plaindre fi leurs fophifmes
acqueroient affez de crédit pour changer
l'état des chofes. Il termine fon difcours
par cette fage conclufion : » Que chaque
membre de la fociété jouiffe avec modé-
» ration des avantages qu'elle lui procure ,
qu'il évite avec prudence l'effet de quel-
» ques abus qu'elle eft forcée de tolérer ,
» mais que dans tous les cas il refpecte
l'ordre établi.
Le problème intéreffant de l'inégalité
des conditions l'eft devenu davantage , par
la maniere ingénieufe & fage avec laquelle
M. Talbert , Chanoine de l'Eglife de Befançon,
& membre de l'Académie de la même
ville , l'a développé dans le difcours
que l'Académie couronne aujourd'hui. Son
FEVRIER. 1755. IIS
ftyle , fes preuves & fes réflexions annoncent
par-tout un philofophe éclairé , un auteur
chrétien , & un orateur élégant.
Sa religion a aidé fa raifon dans fes
»recherches , & leurs lumieres réunies lui
» ont fait trouver dans le coeur de l'hom-
» me même la folution du problême.
Pour ne rien ôter aux beautés de ce difcours
, il faudroit le rapporter en entier;
mais comme M. Talbert eft difpofé à le
faire imprimer , le public jugera par luimême
des talens de l'auteur & des motifs
qui ont déterminé l'Académie à le cou-
Fonner:
M. Etaffe , étudiant en Droit à Rennes ,
eft le feul concurrent que l'Académie ait
jugé digne d'entrer en lice avec M. Talbert.
Son difcours a pour devife , Urget
amor patria laudumque immenfa cupido.Pour
faire fon éloge , il fuffit d'annoncer qu'iba
fuivi le même plan , & faifi les mêmes
idées que fon rival ; mais il a été moins
heureux dans l'expofition , & n'a pas feu
répandre fur fon fujet autant de beautés
réelles que M. l'Abbé Talbert.
Fermer
54
p. 109-115
SEANCE PUBLIQUE De l'Académie des Sciences & Belles-Lettres de Dijon.
Début :
Le 18 du mois d'Août 1754 , l'Académie tint à l'ordinaire fon affemblée [...]
Mots clefs :
Séance publique, Académie des sciences et belles-lettres de Dijon, Société, Discours, Inégalités des conditions, Homme
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SEANCE PUBLIQUE De l'Académie des Sciences & Belles-Lettres de Dijon.
SEANCE PUBLIQUE
De l'Académie des Sciences & Belles- Lettres
de Dijon.
E 18 du mois d'Août 1754 , l'Académie
tint à l'ordinaire fon affemblée LE
publique pour la diftribution du prix.
>
La féance fut ouverte par M. Lantin
de Damerci , Académicien honoraire .
qui fit l'éloge de M. Hector - Bernard Pouffier
, Doyen du Parlement de Bourgogne
& fondateur de l'Académie. Ce difcours
fait autant d'honneur au coeur qu'à l'efprit
de M. de Damerci , qui s'y montre partout
auffi bon citoyen qu'Académicien zélé.
En louant fon héros de ce qu'il a fait
pour la patrie , par deux établiſſemens auffi
nobles qu'ils font avantageux ( la donation
faite au Doyenné du Parlement , & la
fondation de l'Académie ) , il rend un tribut
légitime de louanges aux Bourguignons
célebres qui ont tenu un rang diftingué
dans la république des Lettres , & aux citoyens
illuftres , qui plus encore par leurs
vertus que par les places éminentes qu'ils
occupent, font l'honneur & la gloire de leur
pays . Parmi ces noms refpectables on voit
110 MERCURE DE FRANCE.
avec plaifir ceux de M. de Berbifey , ancien
premier Préſident du Parlement , qui
après avoir été trente ans à la tête de cette
compagnie , plein de jours & comblé de
gloire , réfolut de paffer fes jours dans une
heureufe tranquillité , en défignant pour
le remplacer , le grand Magiftrat qui eft
aujourd'hui le chef du Parlement ; de M.
Vitte , Doyen du Parlement , & premier
Directeur de l'Académie , & de M. Joly
de Fleury , Intendant de Bourgogne , dont
les ancêtres ont rempli avec éclat les places
les plus diftinguées du Parlement de
Dijon. L'Orateur le loue avec autant de
difcernement que de délicateffe , & le peint
d'un feul trait en lui appliquant ce vers de:
Boileau ...
Soutient tout par lui-même , & voit tout par fes
yeux.
Ce difcours imprimé à Dijon in-4° . chez
J. Cofte , Imprimeur de l'Académie , eft
digne de la curiofité des Lettres & des
Arts. Outre l'érudition diftinguée qui y
regne , on y trouve plufieurs anecdotes
intéreffantes , & des réflexions fages fur les
établiffemens publics.
M. Gelot , Procureur du Roi du Domaine
, Académicien penfionnaire de la claſſe
de morale , chargé de la diftribution du
FEVRIER. 1755 111
prix , lut enfuite un difcours fur le fujer
propofé ; fçavoir quelle eft la fource de
Pinégalité parmi les hommes , & fi elle eft approuvée
par la loi naturelle.
Il y fait la critique de la méthode qu'ont
fuivie le grand nombre d'Auteurs qui ont
concouru , & dont les piéces ont été rejettées.
7
» Les Auteurs , dit M. G. qui ont traité
» de l'inégalité des conditions , plus ingé-
» nieux qu'exacts , ont orné leurs fujets ,
» mais ils ont manqué la reffemblance.
» Leurs écrits forment , fi l'on veut , une
» fuite d'idées brillantes ; mais on ne peut
» fe diffimuler que l'expérience de tous les
» fiécles & l'hiftoire de toutes les nations
» les démentent : .... La liberté qu'ils ac-
» cordent à l'homme , dégénere en licence
» effrénée ; il n'eft aucune fubordination
qu'ils ne traitent d'efclavage intoléra-
»ble... Aucun d'eux n'a daigné recourir
à l'Hiftoire : quel guide plus éclairé pouvoit
mieux leur indiquer la route qu'ils
» devoient fuivre pour parvenir à la vérité ?
Ainfi la cenfure de M. G. tombe fur
tous les difcours qui ont concouru ș fans
cependant avoir pour objet celui qui a été
couronné , & celui qui l'a approché de
plus près , dont il fera parlé plus bas .
Il dit enfuite qu'il a exifté & qu'il
"
112 MERCURE DE FRANCE.
exifte encore des fociétés où la nature fe
montre fans nuages , que fes reffources &
fes foibleffes s'y laiffent aifément faifir par
l'obfervateur impartial. Les Scythes & les
Germains , dans des fiécles plus reculés ; de
nos jours , les peuples de l'Amérique of
frent une multitude de preuves , de faits ,
de circonstances , qui apprennent à connoître
l'état primitif de la fociété ja les
défauts vifibles & groffiers où le manque
de fubordination précipita autrefois , & retient
encore les nations barbares citées en
exemple , forment autant de principes ,
defquels il eſt naturel de conclure avec
M. G. » que dans toute fociété perfection-
» née , je veux dire celle où les loix , les
" fciences & les arts fleutiffent , l'inégali-
» té des conditions eft néceffaire , qu'elle
» eft liée à la conftitution de cette fociété ,
» qu'elle en eft la bafe & le foutien ; &
par une feconde conféquence de ce prin-
» cipe fondée fur l'expérience de toutes
» les nations , que cette inégalité de condition
eft conforme à la loi naturelle.
Il va plus loin ; il expofe les dangers
continuels de cet état de barbarie , où l'on
ne peut efperer ni fûreté ni agrémens ,
d'où les talens & les arts fort bannis , &
où l'efprit & l'intelligence, qui font la meil
leure portion de notre exiſtence , éprouveFEVRIER.
1755. II}
و د
roient bientôt le même fort. » Ceux donc
qui ont regardé l'inégalité des conditions
comme contraire à la loi naturel-
» le , ne font tombés dans cette erreur que
» faute d'avoir connu la loi naturelle , &
» de lui avoir donné toute l'étendue qu'elle
>> doit avoir.
» L'homme eft né pour la fociété ; la
négative de cette propofition feroit une
» abfurdité ... S'il eft un cas où un hom-
"
"
me exifte fans faire partie d'aucune fo
» ciété , il eft fingulier , & ne peut être ici
» d'aucune confidération ... Mais donnez
» à cet homme un compagnon de folitude ,
≫ vous verrez bientôt les préceptes & les
obligations de la loi naturelle s'accroître
» à leurs égards. Multipliez ce nombre
» d'hommes , cette même loi naturelle reçoit
de nouvelles explications , prefcrit
» de nouveaux devoirs , qui fe combinent
» & fe multiplient conformément à tous
» les cas & à toutes les fituations où les
» membres de la fociété peuvent fe trou
» ver ... De là fe forment les rangs & les
» diſtinctions , en un mot l'inégalité des
» conditions .
و ر
"
·
» La fociété n'eft peut-être pas auffi par
» faite qu'elle pourroit l'être ; mais il feroit
injufte de la juger fur les abus qu'elle
» tolere , plutôt que fur les biens qu'elle
*
114 MERCURE DE FRANCE.
procure... Ce font des hommes qui la
»compofent & qui la régiffent ; ils ne peu-
» vent toujours le dépouiller de leurs paf-
» fions , de leurs foibleffes & de leurs erreurs
; les loix de cette fociété font leurs
» ouvrages , quelquefois ils portent le ſceau
» de l'humanité.
La différence des caracteres eft une des
preuves naturelles dont M. G. fe fert pour
établir l'inégalité des conditions ; il fait
fentir aux Philofophes orgueilleux , qui
ont déclamé contre ce principe fondamental
de toute fociété , combien eux-mêmes
ils feroient à plaindre fi leurs fophifmes
acqueroient affez de crédit pour changer
l'état des chofes. Il termine fon difcours
par cette fage conclufion : » Que chaque
membre de la fociété jouiffe avec modé-
» ration des avantages qu'elle lui procure ,
qu'il évite avec prudence l'effet de quel-
» ques abus qu'elle eft forcée de tolérer ,
» mais que dans tous les cas il refpecte
l'ordre établi.
Le problème intéreffant de l'inégalité
des conditions l'eft devenu davantage , par
la maniere ingénieufe & fage avec laquelle
M. Talbert , Chanoine de l'Eglife de Befançon,
& membre de l'Académie de la même
ville , l'a développé dans le difcours
que l'Académie couronne aujourd'hui. Son
FEVRIER. 1755. IIS
ftyle , fes preuves & fes réflexions annoncent
par-tout un philofophe éclairé , un auteur
chrétien , & un orateur élégant.
Sa religion a aidé fa raifon dans fes
»recherches , & leurs lumieres réunies lui
» ont fait trouver dans le coeur de l'hom-
» me même la folution du problême.
Pour ne rien ôter aux beautés de ce difcours
, il faudroit le rapporter en entier;
mais comme M. Talbert eft difpofé à le
faire imprimer , le public jugera par luimême
des talens de l'auteur & des motifs
qui ont déterminé l'Académie à le cou-
Fonner:
M. Etaffe , étudiant en Droit à Rennes ,
eft le feul concurrent que l'Académie ait
jugé digne d'entrer en lice avec M. Talbert.
Son difcours a pour devife , Urget
amor patria laudumque immenfa cupido.Pour
faire fon éloge , il fuffit d'annoncer qu'iba
fuivi le même plan , & faifi les mêmes
idées que fon rival ; mais il a été moins
heureux dans l'expofition , & n'a pas feu
répandre fur fon fujet autant de beautés
réelles que M. l'Abbé Talbert.
De l'Académie des Sciences & Belles- Lettres
de Dijon.
E 18 du mois d'Août 1754 , l'Académie
tint à l'ordinaire fon affemblée LE
publique pour la diftribution du prix.
>
La féance fut ouverte par M. Lantin
de Damerci , Académicien honoraire .
qui fit l'éloge de M. Hector - Bernard Pouffier
, Doyen du Parlement de Bourgogne
& fondateur de l'Académie. Ce difcours
fait autant d'honneur au coeur qu'à l'efprit
de M. de Damerci , qui s'y montre partout
auffi bon citoyen qu'Académicien zélé.
En louant fon héros de ce qu'il a fait
pour la patrie , par deux établiſſemens auffi
nobles qu'ils font avantageux ( la donation
faite au Doyenné du Parlement , & la
fondation de l'Académie ) , il rend un tribut
légitime de louanges aux Bourguignons
célebres qui ont tenu un rang diftingué
dans la république des Lettres , & aux citoyens
illuftres , qui plus encore par leurs
vertus que par les places éminentes qu'ils
occupent, font l'honneur & la gloire de leur
pays . Parmi ces noms refpectables on voit
110 MERCURE DE FRANCE.
avec plaifir ceux de M. de Berbifey , ancien
premier Préſident du Parlement , qui
après avoir été trente ans à la tête de cette
compagnie , plein de jours & comblé de
gloire , réfolut de paffer fes jours dans une
heureufe tranquillité , en défignant pour
le remplacer , le grand Magiftrat qui eft
aujourd'hui le chef du Parlement ; de M.
Vitte , Doyen du Parlement , & premier
Directeur de l'Académie , & de M. Joly
de Fleury , Intendant de Bourgogne , dont
les ancêtres ont rempli avec éclat les places
les plus diftinguées du Parlement de
Dijon. L'Orateur le loue avec autant de
difcernement que de délicateffe , & le peint
d'un feul trait en lui appliquant ce vers de:
Boileau ...
Soutient tout par lui-même , & voit tout par fes
yeux.
Ce difcours imprimé à Dijon in-4° . chez
J. Cofte , Imprimeur de l'Académie , eft
digne de la curiofité des Lettres & des
Arts. Outre l'érudition diftinguée qui y
regne , on y trouve plufieurs anecdotes
intéreffantes , & des réflexions fages fur les
établiffemens publics.
M. Gelot , Procureur du Roi du Domaine
, Académicien penfionnaire de la claſſe
de morale , chargé de la diftribution du
FEVRIER. 1755 111
prix , lut enfuite un difcours fur le fujer
propofé ; fçavoir quelle eft la fource de
Pinégalité parmi les hommes , & fi elle eft approuvée
par la loi naturelle.
Il y fait la critique de la méthode qu'ont
fuivie le grand nombre d'Auteurs qui ont
concouru , & dont les piéces ont été rejettées.
7
» Les Auteurs , dit M. G. qui ont traité
» de l'inégalité des conditions , plus ingé-
» nieux qu'exacts , ont orné leurs fujets ,
» mais ils ont manqué la reffemblance.
» Leurs écrits forment , fi l'on veut , une
» fuite d'idées brillantes ; mais on ne peut
» fe diffimuler que l'expérience de tous les
» fiécles & l'hiftoire de toutes les nations
» les démentent : .... La liberté qu'ils ac-
» cordent à l'homme , dégénere en licence
» effrénée ; il n'eft aucune fubordination
qu'ils ne traitent d'efclavage intoléra-
»ble... Aucun d'eux n'a daigné recourir
à l'Hiftoire : quel guide plus éclairé pouvoit
mieux leur indiquer la route qu'ils
» devoient fuivre pour parvenir à la vérité ?
Ainfi la cenfure de M. G. tombe fur
tous les difcours qui ont concouru ș fans
cependant avoir pour objet celui qui a été
couronné , & celui qui l'a approché de
plus près , dont il fera parlé plus bas .
Il dit enfuite qu'il a exifté & qu'il
"
112 MERCURE DE FRANCE.
exifte encore des fociétés où la nature fe
montre fans nuages , que fes reffources &
fes foibleffes s'y laiffent aifément faifir par
l'obfervateur impartial. Les Scythes & les
Germains , dans des fiécles plus reculés ; de
nos jours , les peuples de l'Amérique of
frent une multitude de preuves , de faits ,
de circonstances , qui apprennent à connoître
l'état primitif de la fociété ja les
défauts vifibles & groffiers où le manque
de fubordination précipita autrefois , & retient
encore les nations barbares citées en
exemple , forment autant de principes ,
defquels il eſt naturel de conclure avec
M. G. » que dans toute fociété perfection-
» née , je veux dire celle où les loix , les
" fciences & les arts fleutiffent , l'inégali-
» té des conditions eft néceffaire , qu'elle
» eft liée à la conftitution de cette fociété ,
» qu'elle en eft la bafe & le foutien ; &
par une feconde conféquence de ce prin-
» cipe fondée fur l'expérience de toutes
» les nations , que cette inégalité de condition
eft conforme à la loi naturelle.
Il va plus loin ; il expofe les dangers
continuels de cet état de barbarie , où l'on
ne peut efperer ni fûreté ni agrémens ,
d'où les talens & les arts fort bannis , &
où l'efprit & l'intelligence, qui font la meil
leure portion de notre exiſtence , éprouveFEVRIER.
1755. II}
و د
roient bientôt le même fort. » Ceux donc
qui ont regardé l'inégalité des conditions
comme contraire à la loi naturel-
» le , ne font tombés dans cette erreur que
» faute d'avoir connu la loi naturelle , &
» de lui avoir donné toute l'étendue qu'elle
>> doit avoir.
» L'homme eft né pour la fociété ; la
négative de cette propofition feroit une
» abfurdité ... S'il eft un cas où un hom-
"
"
me exifte fans faire partie d'aucune fo
» ciété , il eft fingulier , & ne peut être ici
» d'aucune confidération ... Mais donnez
» à cet homme un compagnon de folitude ,
≫ vous verrez bientôt les préceptes & les
obligations de la loi naturelle s'accroître
» à leurs égards. Multipliez ce nombre
» d'hommes , cette même loi naturelle reçoit
de nouvelles explications , prefcrit
» de nouveaux devoirs , qui fe combinent
» & fe multiplient conformément à tous
» les cas & à toutes les fituations où les
» membres de la fociété peuvent fe trou
» ver ... De là fe forment les rangs & les
» diſtinctions , en un mot l'inégalité des
» conditions .
و ر
"
·
» La fociété n'eft peut-être pas auffi par
» faite qu'elle pourroit l'être ; mais il feroit
injufte de la juger fur les abus qu'elle
» tolere , plutôt que fur les biens qu'elle
*
114 MERCURE DE FRANCE.
procure... Ce font des hommes qui la
»compofent & qui la régiffent ; ils ne peu-
» vent toujours le dépouiller de leurs paf-
» fions , de leurs foibleffes & de leurs erreurs
; les loix de cette fociété font leurs
» ouvrages , quelquefois ils portent le ſceau
» de l'humanité.
La différence des caracteres eft une des
preuves naturelles dont M. G. fe fert pour
établir l'inégalité des conditions ; il fait
fentir aux Philofophes orgueilleux , qui
ont déclamé contre ce principe fondamental
de toute fociété , combien eux-mêmes
ils feroient à plaindre fi leurs fophifmes
acqueroient affez de crédit pour changer
l'état des chofes. Il termine fon difcours
par cette fage conclufion : » Que chaque
membre de la fociété jouiffe avec modé-
» ration des avantages qu'elle lui procure ,
qu'il évite avec prudence l'effet de quel-
» ques abus qu'elle eft forcée de tolérer ,
» mais que dans tous les cas il refpecte
l'ordre établi.
Le problème intéreffant de l'inégalité
des conditions l'eft devenu davantage , par
la maniere ingénieufe & fage avec laquelle
M. Talbert , Chanoine de l'Eglife de Befançon,
& membre de l'Académie de la même
ville , l'a développé dans le difcours
que l'Académie couronne aujourd'hui. Son
FEVRIER. 1755. IIS
ftyle , fes preuves & fes réflexions annoncent
par-tout un philofophe éclairé , un auteur
chrétien , & un orateur élégant.
Sa religion a aidé fa raifon dans fes
»recherches , & leurs lumieres réunies lui
» ont fait trouver dans le coeur de l'hom-
» me même la folution du problême.
Pour ne rien ôter aux beautés de ce difcours
, il faudroit le rapporter en entier;
mais comme M. Talbert eft difpofé à le
faire imprimer , le public jugera par luimême
des talens de l'auteur & des motifs
qui ont déterminé l'Académie à le cou-
Fonner:
M. Etaffe , étudiant en Droit à Rennes ,
eft le feul concurrent que l'Académie ait
jugé digne d'entrer en lice avec M. Talbert.
Son difcours a pour devife , Urget
amor patria laudumque immenfa cupido.Pour
faire fon éloge , il fuffit d'annoncer qu'iba
fuivi le même plan , & faifi les mêmes
idées que fon rival ; mais il a été moins
heureux dans l'expofition , & n'a pas feu
répandre fur fon fujet autant de beautés
réelles que M. l'Abbé Talbert.
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Résumé : SEANCE PUBLIQUE De l'Académie des Sciences & Belles-Lettres de Dijon.
Le 18 août 1754, l'Académie des Sciences et Belles-Lettres de Dijon organisa une séance publique pour la distribution du prix. La séance débuta par un discours de M. Lantin de Damerci, académicien honoraire, qui rendit hommage à M. Hector-Bernard Pouffier, doyen du Parlement de Bourgogne et fondateur de l'Académie. De Damerci souligna les contributions de Pouffier à la patrie, notamment par la donation au Doyenné du Parlement et la fondation de l'Académie. Il loua également des figures illustres de Bourgogne, telles que M. de Berbisey, ancien premier Président du Parlement, M. Vitte, doyen du Parlement et premier directeur de l'Académie, et M. Joly de Fleury, intendant de Bourgogne. Ensuite, M. Gelot, procureur du Roi du Domaine et académicien pensionnaire, lut un discours sur l'inégalité parmi les hommes et sa conformité avec la loi naturelle. Il critiqua les auteurs ayant traité de l'inégalité des conditions, les jugeant plus ingénieux qu'exacts, et souligna que leurs écrits étaient démentis par l'expérience des siècles et l'histoire des nations. Gelot affirma que l'inégalité des conditions est nécessaire dans une société perfectionnée, où les lois, les sciences et les arts fleurissent. Il conclut en exhortant chaque membre de la société à respecter l'ordre établi. Le problème de l'inégalité des conditions fut également développé par M. Talbert, chanoine de l'Église de Besançon et membre de l'Académie de la même ville, dont le discours fut couronné par l'Académie. Son style, ses preuves et ses réflexions témoignèrent d'un philosophe éclairé, d'un auteur chrétien et d'un orateur élégant. M. Etaffe, étudiant en droit à Rennes, fut le seul concurrent jugé digne d'entrer en lice avec M. Talbert, mais son discours fut moins réussi dans l'exposition.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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55
p. 119-121
« Il est surprenant, Monsieur, qu'on ait hazardé une conjecture si peu mesurée [...] »
Début :
Il est surprenant, Monsieur, qu'on ait hazardé une conjecture si peu mesurée [...]
Mots clefs :
Ermite, Homme
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « Il est surprenant, Monsieur, qu'on ait hazardé une conjecture si peu mesurée [...] »
Left furprenant , Monfieur , qu'on ait
hazardé une conjecture fi peu mefurée
que celle contenue dans la lettre inférée
au Mercure du mois d'Août , page 142 ,
où l'Auteur délibere fur l'évidence des
preuves , & veut du moins établir des doutes
bien fondés , qu'un Hermite qui parut
dans la capitale des Sevennes en 1682 , &
y mourut en 1718 , pouvoit être M. Foucquet
, Surintendant des Finances ; ce qui
fert d'appui au fentiment de MM. de Gourville
& de Voltaire , qui veulent que M.
Foucquet foit forti de fa prifon quelques
tems avant fa mort , quoiqu'on fçache
communément qu'il mourut à Pignerol le
23 Mars 1680 .
Cet Auteur n'eft pas excufable , ou d'a- '
voir ignoré que Nicolas Foucquet , Marquis
de Bellifle , nâquit en 1615 , ou que
l'Hermite , connu fous le nom de Frere
Jean Baptifte , mort à Alais en 1718 ,
n'étoit âgé que de quatre-vingt ans ,
de
120 MERCURE DE FRANCE.
l'aveu de quatre cens perfonnes vivantes
encore , dont plufieurs ont été en grande
liaifon avec lui , & qui toutes s'accordent
aujourd'hui à ne lui donner , lors de fa mort,
que cet âge là tout au plus , & non celui
de cent trois ans que devoit avoir l'Hermite
pour établir la vraisemblance de la
conjecture.
Ainfi , ce que M. d'Auvergne , dans fa
lettre inférée au Mercure d'octobre , regarde
comme une erreur de date , par rapport
à l'expreffion de MM. de Gourville &
de Voltaire , eft exactement une erreur de
fait , qui rend l'anecdote évidemment
fauffe.
Il feroit aifé de s'en convaincre par la
comparaifon de la taille & des traits de
M. Foucquet , avec ceux de Frere Jean-
Baptifte , qui étoit ( dit- on ) au - deſſus de
cinq pieds fept pouces , de groffeur proportionnée
, blond & de grand embonpoint ;
& encore par celle de fon écriture , qu'on
voit ici dans fa difpofition derniere d'une
fomme affez confidérable , qu'il légua à
l'Hôpital d'Alais , où il mourut de la pierre.
Rien d'ailleurs ne répugne aux conjectures
que cet Hermite étoit homme de
naiffance & perfonnage de diftinction ; fon
air , fes manieres & fon efprit orné , ne
permettoient pas d'en douter. C'étoit un
homme
FEVRIER. 1755 121
homme fort circonfpect , & très en garde
contre les queſtions qui tendoient à le pénétrer
; tout ce qu'on a pu conjecturer ,
c'eft qu'il étoit de Normandie.
J'ai l'honneur d'être , &c...
Leiris , ancien Officier d'Infanterie.
A Alais , ce premier Novembre 1754.
hazardé une conjecture fi peu mefurée
que celle contenue dans la lettre inférée
au Mercure du mois d'Août , page 142 ,
où l'Auteur délibere fur l'évidence des
preuves , & veut du moins établir des doutes
bien fondés , qu'un Hermite qui parut
dans la capitale des Sevennes en 1682 , &
y mourut en 1718 , pouvoit être M. Foucquet
, Surintendant des Finances ; ce qui
fert d'appui au fentiment de MM. de Gourville
& de Voltaire , qui veulent que M.
Foucquet foit forti de fa prifon quelques
tems avant fa mort , quoiqu'on fçache
communément qu'il mourut à Pignerol le
23 Mars 1680 .
Cet Auteur n'eft pas excufable , ou d'a- '
voir ignoré que Nicolas Foucquet , Marquis
de Bellifle , nâquit en 1615 , ou que
l'Hermite , connu fous le nom de Frere
Jean Baptifte , mort à Alais en 1718 ,
n'étoit âgé que de quatre-vingt ans ,
de
120 MERCURE DE FRANCE.
l'aveu de quatre cens perfonnes vivantes
encore , dont plufieurs ont été en grande
liaifon avec lui , & qui toutes s'accordent
aujourd'hui à ne lui donner , lors de fa mort,
que cet âge là tout au plus , & non celui
de cent trois ans que devoit avoir l'Hermite
pour établir la vraisemblance de la
conjecture.
Ainfi , ce que M. d'Auvergne , dans fa
lettre inférée au Mercure d'octobre , regarde
comme une erreur de date , par rapport
à l'expreffion de MM. de Gourville &
de Voltaire , eft exactement une erreur de
fait , qui rend l'anecdote évidemment
fauffe.
Il feroit aifé de s'en convaincre par la
comparaifon de la taille & des traits de
M. Foucquet , avec ceux de Frere Jean-
Baptifte , qui étoit ( dit- on ) au - deſſus de
cinq pieds fept pouces , de groffeur proportionnée
, blond & de grand embonpoint ;
& encore par celle de fon écriture , qu'on
voit ici dans fa difpofition derniere d'une
fomme affez confidérable , qu'il légua à
l'Hôpital d'Alais , où il mourut de la pierre.
Rien d'ailleurs ne répugne aux conjectures
que cet Hermite étoit homme de
naiffance & perfonnage de diftinction ; fon
air , fes manieres & fon efprit orné , ne
permettoient pas d'en douter. C'étoit un
homme
FEVRIER. 1755 121
homme fort circonfpect , & très en garde
contre les queſtions qui tendoient à le pénétrer
; tout ce qu'on a pu conjecturer ,
c'eft qu'il étoit de Normandie.
J'ai l'honneur d'être , &c...
Leiris , ancien Officier d'Infanterie.
A Alais , ce premier Novembre 1754.
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Résumé : « Il est surprenant, Monsieur, qu'on ait hazardé une conjecture si peu mesurée [...] »
Un texte critique une conjecture publiée dans le Mercure d'août 1682, selon laquelle un ermite apparu à Alais en 1682 et mort en 1718 pourrait être Nicolas Foucquet, Surintendant des Finances. Cette hypothèse suggère que Foucquet aurait échappé à sa prison avant sa mort officielle à Pignerol en 1680, une théorie soutenue par MM. de Gourville et de Voltaire. L'auteur réfute cette conjecture en soulignant que Foucquet, né en 1615, ne pouvait avoir cent trois ans en 1718. L'ermite, connu sous le nom de Frère Jean-Baptiste, était âgé de quatre-vingts ans selon le témoignage de quatre cents personnes encore en vie. De plus, les descriptions physiques et l'écriture de Foucquet diffèrent de celles de l'ermite. L'ermite était décrit comme grand, blond et corpulent, tandis que Foucquet ne correspondait pas à ces traits. L'auteur conclut que la conjecture est erronée et que l'ermite était probablement un homme de naissance et de personnage distingués, originaire de Normandie.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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56
p. 7-26
L'ORIGINE DES EVENTAILS, A MADEMOISELLE .....
Début :
J'ai cru long tems, avec vous, Mademoiselle, que les éventails n'étoient [...]
Mots clefs :
Éventail, Éventails, Amour, Flore, Dame, Déesse, Dieux, Homme, Bosquet, Nymphe, Origine, Zéphyr
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texteReconnaissance textuelle : L'ORIGINE DES EVENTAILS, A MADEMOISELLE .....
L'ORIGINE
DES EVENTAILS
A MADEMOISELLE ....
•
J'ai cru long moiſelle , qu-teemlses, aévveenctaviolussn,'éMtaodieen-t
autre chofe que l'invention de quelque artifan
affez habile pour avoir fçu (paffez- moi
la métamorphofe ) renfermer des zéphirs
dans un morceau de papier ou de taffetas.
Je n'y vois point d'autre avantage
Pour les Dames , que l'agrément
D'avoir à leur commandement
Le fouffle que zéphir avoit feul en partage
Avant que l'on eut l'art de captiver le vent.
Vous penfiez la même chofe , Mademoifelle
, mais nous ne connoiffions gueres
, ni l'un ni l'autre , la véritable origine
& les magnifiques propriétés des éventails .
J'ai été tiré d'erreur par l'aventure dont je
vous ai promis la narration ; elle vous paroîtra
merveilleufe , mais fongez que la
vérité même a fes merveilles , & que cette
hiftoire peut être vraie , quoiqu'elle ne
paroiffe pas tout-à-fait vraisemblable .
A iv
8 MERCURE DE FRANCE.
J'aime mieux , après tout , une plaifante fable ,
Qui peut mener l'efprit à quelque vérité ,
Que quelque hiftoire véritable ,
Sans but & fans moralité.
y aura un an l'été prochain , qu'après
m'être promené feul dans le Luxembourg
pendant un affez long tems , je fus me repofer
dans un bofquet de cet agréable jardin
, l'un des ornemens de Paris , quoique
la nature feule en faffe les frais , & que
l'art ne fe mette point en peine de le cultiver.
Il étoit près de huit heures du foir ; je
ne m'apperçus point en entrant dans le
bofquet que je marchois fur quelque chofe
; une efpéce de cri me fit regarder à
terre : un éventail fort joli étoit à mes
pieds ; je le ramaffai ; je ne fçais quel mouvement
fecret me fit defirer alors de connoître
la perfonne à qui cet éventail appartenoit.
Peut-être alors mon coeur étoit- il entraîné
Par ce doux inſtinct qui nous guide ,
Quand , par le moindre objet , l'homme eft déter
miné
A voler d'une aîle rapide
Wers le fexe enchanteur pour lequel il eft né.
Quoiqu'il en foit , je m'écriai fur le
MARS.
champ , & fans y penfer : à qui l'éventail ?
perfonne ne m'ayant répondu , j'allois le
mettre dans ma poche , lorfqu'une voix
me cria ; ami , que ne daignes-tu me demander
à moi -même à qui j'appartiens ?
Vous jugez bien , Mademoifelle , que
cette voix me furprit étrangement. Je regardai
de tous côtés , je ne découvris perfonne
l'épouvante commença à fuccéder
à l'étonnement : étoit- ce un démon ? étoitce
un génie ? les uns & les autres habitent
les bofquets. Cette voix n'avoit point un
corps , ou ce corps étoit invifible : dans
cette étrange conjoncture , je me rappellai
le fens du difcours , & mon étonnement
redoubla ; il paroiffoit même que l'éventail
m'avoit apoftrophé : nouveau fujet d'inquiétude
.
» Je vois ta ſurpriſe ( continua la voix ) ;
» c'eſt une preuve de ton ignorance.
Ami , tulanguis , je le voi ,
Dans les préjugés du vulgaire ;
Ton efprit ne recherche & ne découvre en moi
Qu'un inftrument fort ordinaire.
Je fçais qu'un éventail , pour un eſprit borné ,
N'eft qu'un morceau d'ivoire , un taffetas orné
D'une peinture inanimée :
Tandis qu'aux Dames deſtiné
Ce bijou , d'un zéphif , tient l'ame renfermée.
A v
10 MERCURE DE FRANCE .
Ainfi donc , ô mortels ! à l'écorce attachés ,
Vous voyez tout le refte avec indifférence ;
Etfous nombre d'objets fimples en apparence
Vous ne pénétrez pas quels tréfors font cachés .
La voix pourfuivit , affis -toi fur ce ga
zon , approches l'éventail de ton oreille
& redoubles d'attention .
L'éventail que tu tiens n'eft autre chofe
qu'un malheureux zéphir , à qui fon inconftance
a couté cher.
J'aimois Flore , & j'en étois aimé , lorfque
ma légereté naturelle me fit voler vers
Pomone ; je trouvai fon coeur occupé ,
Vertumne étoit heureux .
Après avoir parcouru les états de quelques
autres divinités , je revins à Flore ;
elle m'aimoit toujours , & elle me pardonna
ma petite infidélité.
En amour la défertion
Nous infpire fouvent une ferveur nouvelle
Pour le premier objet de notre paffion.
Ne craignons point l'impreffion
Qu'une infidelité fera fur une belle ,
Pourvû que le bon goût & la réflexion,
Sçache nous ramener à propos auprès d'elle :
De ne faire jamais qu'un choix ,
Belles, fi vos amans fe faifoient une affaire ;
MARS. II 1755.
Votre gloire y perdroit , c'eft une choſe claire ;
De quatre amans , foumis tour à tour à vos loix ,
Il faudroit en retrancher trois.
Il faut bien , pour vous fatisfaire ,
Que notre coeur ait quelquefois
Des facrifices à vous faire.
Suivant cette maxime , mon retour vers
La Déeffe ne me guérit point de l'inconftance
; on eût dit que j'étois né François .
Lorfque je revins à la cour de Flore , j'y
trouvai une jeune nymphe fort aimable ,
& que je n'avois pas encore vûe ; on la
nommoit Aglaé : la voir & l'aimer fut mon
premier mouvement ; le fecond fut de
chercher à lui plaire. Aglaé avoit un coeur
neuf : conquête flatteufe ! je n'épargnai
rien pour me la procurer ; mais ce n'étoit
pas fans précautions : mon humeur volage
avoit rendu Flore clairvoyante.
Ce n'étoit pas une merveille.
Un amour trop certain de fa félicité ,
S'affoupit dans les bras de la fécurité ;
Mais il s'agite & ſe réveille ,
Dès qu'il entend la voix de l'infidelité .
J'étois obfervé de fi près que je fus
bien huit jours entiers à brûler conftamment
fans pouvoir le déclarer à l'aimable
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
Aglaé ; cependant au bout de ce long ter
me , Flore ayant été appellée au confeil
des Dieux , pour l'ornement d'une fête que
Jupiter vouloit donner , fon abſence me
laiffa la liberté d'entretenir mon adorable
nymphe : je ne fçais fi elle avoit deviné
que j'aurois à lui parler ; elle fe difpenfa ,
fur quelque prétexte , de fuivre la Déeffe.
Quant à moi je trouvai le fecret de m'échapper
de la falle du confeil olympique ,
& je volai vers Aglaé .
Elle fe promenoit dans les jardins del
Flore : eh quoi ! me dit- elle d'un air tout
charmant , vous n'êtes donc pas refté avec
la Déeffe ? croyez- vous , lui dis- je , ô mon
aimable Aglaé , qu'il y ait des fêtes pour
moi où vous n'êtes pas ? alors je me jettai
à fes genoux , & je lui déclarai avec tranfport
l'amour qu'elle m'avoit infpirée.
Que faites-vous ? s'écria-t elle , que deviendrois-
je fi Flore nous furprenoit enfemble
? Ne craignez rien , chere Aglaé ,
Flore eft retenue dans les cieux ; n'ayez
d'attention que pour un amant qui ne voit
que vous.
Ah ! par une crainte frivole
Pourquoi troublerons -nous ces momens fortunés ?
Déja cet heureux tems s'envole ,
Cruelle , & vous l'empoifonnez.
MARS. 1755 : 13
Hélas ! me répondit Aglaé , avec une
fimplicité trifte & naïve , je vous écoutois
il y a quelques jours parler à Flore , vous
fui juriez un amour éternel , & vous m'aimez
, dites-vous ? Oui , répliquai -je auffitôt
en prenant une de fes belles mains :
oui , belle Aglaé , je vous adore , & je
n'adore que vous feule ; êtes - vous déterminée
à m'ôter tout eſpoir , à moi , l'amant
le plus tendre & le plus fidele qui fut
jamais ?
Sur ces fermens , continua l'Eventail ,
en s'interrompant lui - même , vous me
croyez peut- être le plus traître de tous
les zéphirs , vous m'accufez de perfidie . t.
Mais ce feroit me faire injure ;
L'inconftance eft l'effet d'une invincible loi :
Et l'amant volage eſt parjure
Sans être de mauvaiſe foi.
Cependant le ceeur rempli de ma nouvelle
paffion , j'attendois aux pieds d'Aglaé
qu'elle daignât prononcer mon arrêt : Levez
-vous , me dit - elle , je tremble que
Flore ne furvienne . Eh ! quoi , lui répliquai-
je , toujours des craintes , & pas
le
moindre efpoir ! Que voulez- vous que je
vous dife , me répondit Aglaé , en tourmant
vers moi les plus beaux yeux du monde
? .... Ah ! Zephir , vous avez aimé
12 MERCURE DE FRANCE.
Aglaé ; cependant au bout de ce long ter
me , Flore ayant été appellée au confeil
des Dieux , pour l'ornement d'une fête que
Jupiter vouloit donner , fon abfence me
laiffa la liberté d'entretenir mon adorable
nymphe : je ne fçais fi elle avoit deviné
que j'aurois à lui parler ; elle fe difpenfa ,
fur quelque prétexte , de fuivre la Déeſſe.
Quant à moi je trouvai le fecret de m'échapper
de la falle du confeil olympique ,
& je volai vers Aglaé.
Élle ſe promenoit dans les jardins de
Flore : eh quoi ! me dit- elle d'un air tout
charmant , vous n'êtes donc pas refté avec
la Déeffe ? croyez- vous , lui dis- je , ô mon
aimable Aglaé , qu'il y ait des fêtes pour
moi où vous n'êtes pas ? alors je me jettai
à fes genoux , & je lui déclarai avec tranfport
l'amour qu'elle m'avoit infpirée.
Que faites-vous ? s'écria-t elle , que deviendrois-
je fi Flore nous furprenoit enfemble
? Ne craignez rien , chere Aglaé ,
Flore eft retenue dans les cieux ; n'ayez
d'attention que pour un amant qui ne voit
que vous.
Ah ! par une crainte frivole
Pourquoi troublerons-nous ces momens fortunés ?
Déja cet heureux tems s'envole ,
Cruelle , & vous l'empoifonnez.
MARS . 1755: 13
Hélas ! me répondit Aglaé , avec une
fimplicité trifte & naïve , je vous écoutois
il y a quelques jours parler à Flore , vous
fui
juriez un amour éternel , & vous m'aimez
, dites-vous ? Oui , répliquai-je auffitôt
en prenant une de fes belles mains
oui , belle Aglaé , je vous adore , & je
n'adore que vous feule ; êtes- vous déterminée
à m'ôter tout eſpoir , à moi , l'amant
le plus tendre & le plus fidele qui fut
jamais ?
Sur ces fermens , continua l'Eventail ,
en s'interrompant lui - même , vous me
croyez peut-être le plus traître de tous
les zéphirs , vous m'accufez de perfidie.
Mais ce feroit me faire injure ;
L'inconftance eft l'effet d'une invincible loi :
Et l'amant volage eft parjure
Sans être de mauvaiſe foi.
Cependant le ceeur rempli de ma nouvelle
paffion , j'attendois aux pieds d'Aglaé
qu'elle daignât prononcer mon arrêt : Levez
- vous , me dit - elle , je tremble que
Flore ne furvienne . Eh ! quoi , lui répliquai-
je , toujours des craintes , & pas
moindre efpoir ! Que voulez- vous que je
vous dife , me répondit Aglaé , en tourmant
vers moi les plus beaux yeux du monde
? .... Ah ! Zephir , vous avez aimé
le
14 MERCURE DE FRANCE.
1
Flore ..... que je ferois à plaindre fi vous
changiez une feconde fois ! A ces mots
elle difparut.
Depuis ce moment elle m'évitoit , elle
s'obfervoit elle - même , elle fembloit fe repentir
d'une indifcrétion ; enforte que je
fus quelques jours fans pouvoir m'affurer
plus pofitivement de fes difpofitions à mon
égard : peut-être , me répondrez - vous ,
qu'elle m'en avoit affez dit à
Mais quel eft l'aveu favorable
Qui foit , je ne dis pas égal , mais comparable
A ce je vous aime charmant
Que l'on trouve fi defirable ?
Ces trois mots échappés d'une bouche adorable ,
Peuvent feuls contenter la maîtreffe & l'amant .
L'attente d'un aveu fi cher m'avoit rendu
rêveur contre mon ordinaire . Ma rêverie
me conduifit un jour dans une allée
fombre où le promenoit Aglaé. Dès qu'elle
me vit , elle entra , pour m'éviter , dans un
cabinet de rofiers , voifin d'un bofquet de
myrtes , où Flore alloit quelquefois fe repofer.
La jeune Nymphe ne foupçonnoit
pas que je l'euffe apperçue : j'étois à fes
genoux avant qu'elle eût fongé à m'ordonner
de me retirer . Elle voulut fortir ; je
Parrêtai : Ne craignez rien , lui dis-je , belle
Aglaé !
MARS . 1755.
Que mon empreffement ne vous foit point fufpect
:
Ma tendreffe pour vous eft pure & légitime ;
Le véritable amour est fondé fur l'eftime ,
Et l'eftime eft fuivie en tout tems du reſpect.
- Elle parut fe raffurer : une défiance affectée
eft fouvent plus dangereufe dans ces
occafions qu'une noble confiance mêlée
d'une fierté qui en impoſe à l'amant le plus
empreffé.
Je me défierois d'une prude
Qui me quitteroit brufquement ,
Ou me chafferoit d'un air rude ;
La vertu bien fincere agit tout fimplement.
4
Nous nous mîmes à caufer tranquillement.
Aglaé continua de cueillir des rofes
pour s'en faire un bouquet. J'en avois apperçu
une , la plus belle du monde , dans
un coin du cabinet : j'allois la cueillir
lorfqu'une épine me piqua fi vivement
qu'il m'échappa une plainte que la tendre
Aglaé accompagna d'un cri,: tous deux
nous trahirent .
Hélas ! les rofes les plus belles ,
Et qui par leur éclat charment le plus nos yeux ,
Cachent aux regards curieux
Les épines les plus cruelles.
16 MERCURE DE FRANCE.
Le plus fage feroit de n'en point approcher.
Mais , quoi ! de tant d'attraits le ciel les a pour
vûes ,
Que du moment qu'on les a vûes
On rifque tout pour les toucher .
Flore dormoit dans le bofquet demyrte ;
le cri d'Aglaé la réveilla ; elle accourut dans
le cabinet des rofiers : Dieux ! quel fut fon
étonnement ! Aglaé étoit affife fur un banc
de gazon , j'étois à genoux devant elle ,
tandis qu'avec un mouchoir de mouffeline
, l'aimable Nymphe fe hâtoit d'étancher
le fang qui fortoit de la piquûre que
je m'étois faire : la bleffure en elle-même
étoit peu de chofe ; mais eft - il de légers
accidens en amour ? Aglaé découvroit dans
fon action cet empreffement mêlé de crainte
que l'on a dans ces fortes d'occafions
pour les perfonnes que l'on aime.
En amour , le péril eft la pierre de touche :
Alors , quoiqu'une belle ait formé le projet
De tenir en filence & fes yeux & fa bouche ;
Dans le moindre accident qui frappe un cher ob
jet ,
L'ame fe réunit à celle qui la touche , :
Et la beauté la plus farouche
De fes craintes bientôt découvre le fujet.
Cette entrevûe auffi fatale pour nous
MARS. 1755. 17
que pour la Déeffe , ne fit que juftifier des
foupçons qu'elle avoit déja conçus : elle
diffimula cependant , & parut même plus
tranquille fur mon compte ; mais elle méditoit
une vengeance qui devoir m'ôter
pour toujours le defir , ou , fi vous voulez
, le plaifir de changer .
Quelques jours après cet incident , Flore
fit avertir Aglaé de venir lui parler en
particulier la pauvre Nymphe obéit en
tremblant. Raffurez- vous , lui dit -elle , je
ne veux point vous faire de mal ; je fuis
charmée , puifque Zéphir m'abandonne
que ce foit du moins pour une perfonne
qui le mérite. Mais , Aglaé , quand vous
lui avez permis quelque efpérance , avez .
vous bien refléchi fur le caractere de votre
amant ? les fermens qu'il vous a faits fans
doute , ne me les avoit- il pas faits à moi
même ? que dis-je ? ne me les avoit- il pas
mille fois réitérés ? avez - vous plus d'em
pire fur lui que je crois en avoir ? & s'il
change encore quelle fera votre deftinée
?
>
Au commencement de ce difcours
Aglaé n'avoit reffenti que de la confufion :
ces derniers mots lui firent répandre des
larmes ; elles furent fa réponſe.
Je vous plains d'autant plus , continua
la Déeffe , que vous aimez de bonne foi
18 MERCURE DE FRANCE.
le plus volage de tous les amans ; il eft cependant
pour vous un moyen de prévenir
fon infidélité. On vient de me faire préfent
d'une petite baguette d'ivoire qui a
la vertu de fixer les inconftans : je vous
la donne , j'en aurois fait ufage pour moimême
, fi Zéphir ne m'eût point quittée
pour vous : il n'eft plus tems , & peut-être
même que demain il feroit trop tard pour
vous.
Incapable de trahisons ;
La fincere vertu l'eft auffi de foupçons.
Aglaé ne vit dans cette offre de Flore
qu'une marque de protection . Elle fortit
après avoir baifé la main de la Déeffe
avec le témoignage de la plus vive reconnoiſſance
. Hélas ! elle ne prévoyoit pas
combien ce préfent alloit nous être fatal
à tous les deux .
Elle accourut d'un air gai me faire part de
la prétendue clémence de Flore ; mais elle
ne me dit rien de la fatale baguette, dans la
crainte apparemment d'en empêcher l'effet .
Je ne me défiois de rien : la gaité d'Aglaé
me charmoit ; je me mis à folâtrer avec
elle : j'apperçus la petite baguette d'ivoire ,
je la trouvai jolie : je voulus la dérober ' ;
Aglaé la retint , elle m'en donna en badiMARS.
1755 . 19
nant de petits coups fur les ailes : funefte
badinage !
A peine cus-je été frappé du fatal préfent
de Flore , qu'il fe fit en moi une métamorphofe
auffi prompte que prodigieufe.
La baguette enchantée fe fendit en plu
fieurs petites languettes minces qui forment
les bâtons que vous tenez : mes aîles
s'étant réunies auffi - tôt , fe colerent fur
l'ivoire , & formerent ce que l'on appelle
vulgairement un éventail fuis toujours
Zéphir , quoique j'aie perdu mon ancienne
forme.
En fuis-je donc moins eftimable
N'ai- je pas confervé l'heureufe faculté
De répandre dans l'air cette fraîcheur aimable
Qui défend la beauté
Contre les chaleurs de l'été ?
En vain l'aftre du jour veut lui faire la guerre ,
J'ai l'art de l'en débarraffer.
Ce font toujours les fleurs que j'aime à careffer ;
Non celles qu'autrefois j'aimois dans un parterre ,
Mais celles que les Dieux ont pris foin de verfer
Sur le teint éclatant des Reines de la terre.
Mon changement en éventail fut pour
Aglaé le coup le plus terrible . J'ai fçu depuis
qu'elle n'avoit pû furvivre à mon
malheur , & j'ofe ajouter au fien . Pou
20 MERCURE DE FRANCE.
voit elle defirer de me fixer à ce prix ?
J'ai paffé en différentes mains depuis ma
métamorphofe ; les Dieux m'ont laiffé l'ufage
de la parole pour inftruire l'univers
de mon origine & de mes différentes propriétés.
Comment ( dis- je au Zéphir métamor
phofé ) , vous fervez donc à plus d'une
chofe ?
Que tu es novice , me répondit-il , Â
tu ignores en combien de manieres je puiš
être utile au beau fexe !
Vas , crois- moi , ce feroit trop peu pour
les Dames de n'avoir en moi qu'un zéphir
à leurs ordres , il eft des occafions où je
leur fuis d'une toute autre utilité.
Croirois-tu , par exemple , que j'ai bonne
part à certaines converfations ? Il y a
quelque tems que j'appartenois à une jeune
veuve , qui dans ces fortes de cas
fe fervoit de moi merveilleufement bien.
Comme elle a de la beauté , mais peu
d'efprit ,
S'entend-elle agacer par quelque compliment
Elle répond fuccintement ;
Mais elle fçait en récompenſe
Badiner fort éloquemment
Avec fon éventail , dont le jeu la difpenfe
De s'énoncer plus clairement :
MARS. 1755. 21
O! l'agréable truchement !
Sans faire plus grande dépenſe
Et d'efprit & de jugement ,
Dans un cercle , Cloris fe donne adroitement
L'air d'une perfonne qui penſe ;
Et l'évantail alors fert admirablement.
Elle le tient appuyé fur fes levres , à peu
près dans l'attitude du Dieu du filence repréfenté
tenant un cachet ou fon doigt fur
fa bouche. C'eft ainfi qu'une fotte rêverie
paffe pour une fpirituelle méditation .
Que de Dames fort eftimables d'ailleurs , à
qui il n'en a jamais coûté qu'une femblable
attitude , pour fe donner dans le monde
la réputation d'êtres penfans !
yeut-on de l'éventail faire quelqu'autre ufage ?
Que l'on me tienne déployé ,
Et qu'alors je fois employé
A cacher , de côté , la moitié du viſage :
Voilà dans un monde poli-,
Et le voile le plus modeſte ,
Et le mafque le plus joli
Pour en faire accroire de refte ,
Aux oncles , aux tuteurs , aux papas , aux ma
mans ,
Aux maris , & même aux amans, -
C'eft ainfi qu'à fa confidente ,
Ou bien à fon héros , une fille prudente
22 MERCURE DE FRANCE.
Parle à l'abri de l'éventail ;
Car on n'affiche plus l'amour à fon de trompe ,
Et ce n'eft plus en gros , meres , que l'on vous
trompe :
On aime à petit bruit , & l'on dupe en détail.
Cette façon de mafque eft encore à l'ufage
des Dames , qui fe difent à l'oreille
de jolis riens ; elles leur donnent par là
un air d'importance & de myftere. Autre
avantage que l'on retire de l'éventail,
Sur l'objet de fa paſſion ,
L'éloquence d'un homme aimable
Fait-elle quelque impreffion ?
On cache une rougeur ou fauffe ou véritable
Avec un éventail , dont on fçait ſe couvrir ;
Et quelquefois auffi c'eft un tour plein d'adrefle
Pour faire deviner des fignes de tendreffe
Que la bouche balance encore à découvrir.
Un jeune Cavalier , moins fage qu'amoureux ¿
Qu'un tendre aveu rend téméraire ,
Ofe-t-il hazarder quelque gefte contraire
A ce que la décence exige de fes feux
Mieux que par une réprimande ,
Par un coup d'éventail , le tendron irrité
En impofe au galant , qui s'étoit écarté
la raifon commande .
De ce que
Mais j'entends que l'on me demande
Si le coup d'éventail eft donné des plus lourds ;
MARS.
23 1755 .
Je réponds : des amans faifons la différence ,
On bat ceux que l'on voit avec indifférence
Mais on fait patte de velours
Sur le galant de préférence ,
Au furplus , cette partie de mon exer
cice eft celle qui demande le plus de précifion
l'amour eft un enfant bien malin ;
fouvent on l'agace en croyant le rebuter ;
c'eſt aux Dames à ne pas s'y méprendre .
:
Que vous dirai-je encore ? je connois
une vieille Marquife , dont la foibleſſe eſt
de vouloir être regardée : elle y réuffic
quelquefois par la fingularité de fon ajuſtement.
Il y a quelque tems qu'elle fe faufila
dans une compagnie de jeunes perfonnes
de l'un & de l'autre fexe ; elle quête
des regards , à peine y fait- on attention :
la pauvre
Marquife
étoit
ifolée
au milieu
de douze
perfonnes
. Pour
derniere
reffource
, elle laiſſe
tomber
fon éventail
;
un jeune
homme
le ramaffe
, le rend poliment
à la Marquife
, & fe tourne
de l'autre
côté. La formalité
remplie
, il ne fut
pas feulement
queſtion
d'un clin d'oeil
, il
fallut
fortir
fans avoir
eu le bonheur
de fe
faire
regarder.
Une jeune Agnès fe fert plus heureuſement
du même ſtratagême ; fon amant lui
écrit , elle fait une réponse ; l'embarras eft
24 MERCURE DE FRANCE.
de la donner fans que l'on s'en apperçoive
; on attend l'occafion que l'on foit à
côté l'un de l'autre : l'Agnès laiffe adroitement
tomber l'éventail , le jeune Cavalier
le ramaffe , le préfente à fa maîtreffe , qui
faifit l'inftant pour lui gliffer dans la main
le billet qu'elle tehoit tout prêt dans la
fienne .
Eh ! que d'autres beautés en uferoient
ainfi !
Quelquefois
il arrive auffi
Qu'avec un air diftrait & fimple en apparence ,
Mais au fond , avec un air fin ,
En fe mettant au jeu , l'on donne à ſon voiſin
L'éventail à garder : aimable préférence !
Enfuite on feint de l'oublier
Lorfqu'à s'expliquer on héfite ,
Et cet heureux oubli fournit au cavalier
Un pretexte innocent de premiere vifite..
En un mot , je n'aurois jamais fait fi je
voulois vous développer dans toutes fes
parties le fublime exercice de l'éventail :
il répond à ceux du chapeau , de la canne ,
& de la tabatiere ; c'eft tout dire.
Et je ne vous parle que de ce que je
fçais , fans compter les méthodes que je
puis ignorer , mes confreres les ayant imaginées
fans moi . Car il eft bon de vous
dire que plufieurs zéphirs ont été tentés ,
fur
MARS . 1755. 25
fur mon exemple d'être métamorphofés en
éventails ; quelques uns par malice , d'autres
pour réparer de bonne foi la réputation
de légereté qui les avoient perdus
auprès des Dames , par les fervices continuels
qu'ils leur rendent ; & les Dames ,
à leur tour , par un motif de reconnoiffance
ou d'intérêt , ne nous abandonnent
pas même dans la faifon où les zéphyrs
font de trop preuve remarquable de toutes
nos autres propriétés,
Que d'éventails grands & petits ,
Pourroient vous raconter la choſe ;
Si tous les inconftans étoient affujettis
A la même métamorphofe ?
On affure même , continua le zéphyr ,
que les Cavaliers François , & fur-tout les
petits-maîtres , ont imaginé depuis peu
de porter en été des éventails de poche .
Après avoir partagé avec les Dames les .
mouches , le rouge , & les ponpons , je ne
crois pas que ces Meffieurs rifquent de
paroître plus ridicules en partageant auffi
l'exercice de l'éventail.
A peine mon zéphyr hiftorien eut - il
achevé ces mots , que je fus abordé par
un grand jeune homme , qu'il me dit être
de robe : il me demanda fi dans ce même
endroit je n'avois pas trouvé par hazard
B
26 MERCURE DE FRANCE .
l'éventail qu'une Dame avoit égaré. Pendant
qu'il me faifoit une longue defcription
de l'éventail , le zéphyr me dit
à l'oreille : voilà le favori de ma maîtreffe ;
c'est une actrice fort aimable : ce jeune
Confeiller l'avoit accompagnée dans ce
bofquet ; mais dès qu'ils ont apperçu certain
plumet , concurrent redoutable pour
un homme de robe , ils fe font levés avec
tant de précipitation que l'éventail eft reſté
fur la place. Cela m'arrive fouvent dans les
tête-à-têtes. Adieu .
Je rendis au Confeiller l'éventail de fa
Déefle , & je me retirai plein de réflexions
qu'une matiere auffi intéreffante ne doit
pas manquer d'infpirer .
Voilà , Mademoiſelle , l'Origine des éventails.
Et voilà , foit dit entre nous •
Ce que je n'aurois point griffonné pour toute autre.
A propos d'éventail , fi l'Amour d'un air doux
Venoit fe mettre à vos genoux ,
Croyez-moi , fervez - vous du vôtre
Pour le repouffer loin de vous ;
Je le connois , le bon apôtre ,
Le plus fage fait bien des fous.
DES EVENTAILS
A MADEMOISELLE ....
•
J'ai cru long moiſelle , qu-teemlses, aévveenctaviolussn,'éMtaodieen-t
autre chofe que l'invention de quelque artifan
affez habile pour avoir fçu (paffez- moi
la métamorphofe ) renfermer des zéphirs
dans un morceau de papier ou de taffetas.
Je n'y vois point d'autre avantage
Pour les Dames , que l'agrément
D'avoir à leur commandement
Le fouffle que zéphir avoit feul en partage
Avant que l'on eut l'art de captiver le vent.
Vous penfiez la même chofe , Mademoifelle
, mais nous ne connoiffions gueres
, ni l'un ni l'autre , la véritable origine
& les magnifiques propriétés des éventails .
J'ai été tiré d'erreur par l'aventure dont je
vous ai promis la narration ; elle vous paroîtra
merveilleufe , mais fongez que la
vérité même a fes merveilles , & que cette
hiftoire peut être vraie , quoiqu'elle ne
paroiffe pas tout-à-fait vraisemblable .
A iv
8 MERCURE DE FRANCE.
J'aime mieux , après tout , une plaifante fable ,
Qui peut mener l'efprit à quelque vérité ,
Que quelque hiftoire véritable ,
Sans but & fans moralité.
y aura un an l'été prochain , qu'après
m'être promené feul dans le Luxembourg
pendant un affez long tems , je fus me repofer
dans un bofquet de cet agréable jardin
, l'un des ornemens de Paris , quoique
la nature feule en faffe les frais , & que
l'art ne fe mette point en peine de le cultiver.
Il étoit près de huit heures du foir ; je
ne m'apperçus point en entrant dans le
bofquet que je marchois fur quelque chofe
; une efpéce de cri me fit regarder à
terre : un éventail fort joli étoit à mes
pieds ; je le ramaffai ; je ne fçais quel mouvement
fecret me fit defirer alors de connoître
la perfonne à qui cet éventail appartenoit.
Peut-être alors mon coeur étoit- il entraîné
Par ce doux inſtinct qui nous guide ,
Quand , par le moindre objet , l'homme eft déter
miné
A voler d'une aîle rapide
Wers le fexe enchanteur pour lequel il eft né.
Quoiqu'il en foit , je m'écriai fur le
MARS.
champ , & fans y penfer : à qui l'éventail ?
perfonne ne m'ayant répondu , j'allois le
mettre dans ma poche , lorfqu'une voix
me cria ; ami , que ne daignes-tu me demander
à moi -même à qui j'appartiens ?
Vous jugez bien , Mademoifelle , que
cette voix me furprit étrangement. Je regardai
de tous côtés , je ne découvris perfonne
l'épouvante commença à fuccéder
à l'étonnement : étoit- ce un démon ? étoitce
un génie ? les uns & les autres habitent
les bofquets. Cette voix n'avoit point un
corps , ou ce corps étoit invifible : dans
cette étrange conjoncture , je me rappellai
le fens du difcours , & mon étonnement
redoubla ; il paroiffoit même que l'éventail
m'avoit apoftrophé : nouveau fujet d'inquiétude
.
» Je vois ta ſurpriſe ( continua la voix ) ;
» c'eſt une preuve de ton ignorance.
Ami , tulanguis , je le voi ,
Dans les préjugés du vulgaire ;
Ton efprit ne recherche & ne découvre en moi
Qu'un inftrument fort ordinaire.
Je fçais qu'un éventail , pour un eſprit borné ,
N'eft qu'un morceau d'ivoire , un taffetas orné
D'une peinture inanimée :
Tandis qu'aux Dames deſtiné
Ce bijou , d'un zéphif , tient l'ame renfermée.
A v
10 MERCURE DE FRANCE .
Ainfi donc , ô mortels ! à l'écorce attachés ,
Vous voyez tout le refte avec indifférence ;
Etfous nombre d'objets fimples en apparence
Vous ne pénétrez pas quels tréfors font cachés .
La voix pourfuivit , affis -toi fur ce ga
zon , approches l'éventail de ton oreille
& redoubles d'attention .
L'éventail que tu tiens n'eft autre chofe
qu'un malheureux zéphir , à qui fon inconftance
a couté cher.
J'aimois Flore , & j'en étois aimé , lorfque
ma légereté naturelle me fit voler vers
Pomone ; je trouvai fon coeur occupé ,
Vertumne étoit heureux .
Après avoir parcouru les états de quelques
autres divinités , je revins à Flore ;
elle m'aimoit toujours , & elle me pardonna
ma petite infidélité.
En amour la défertion
Nous infpire fouvent une ferveur nouvelle
Pour le premier objet de notre paffion.
Ne craignons point l'impreffion
Qu'une infidelité fera fur une belle ,
Pourvû que le bon goût & la réflexion,
Sçache nous ramener à propos auprès d'elle :
De ne faire jamais qu'un choix ,
Belles, fi vos amans fe faifoient une affaire ;
MARS. II 1755.
Votre gloire y perdroit , c'eft une choſe claire ;
De quatre amans , foumis tour à tour à vos loix ,
Il faudroit en retrancher trois.
Il faut bien , pour vous fatisfaire ,
Que notre coeur ait quelquefois
Des facrifices à vous faire.
Suivant cette maxime , mon retour vers
La Déeffe ne me guérit point de l'inconftance
; on eût dit que j'étois né François .
Lorfque je revins à la cour de Flore , j'y
trouvai une jeune nymphe fort aimable ,
& que je n'avois pas encore vûe ; on la
nommoit Aglaé : la voir & l'aimer fut mon
premier mouvement ; le fecond fut de
chercher à lui plaire. Aglaé avoit un coeur
neuf : conquête flatteufe ! je n'épargnai
rien pour me la procurer ; mais ce n'étoit
pas fans précautions : mon humeur volage
avoit rendu Flore clairvoyante.
Ce n'étoit pas une merveille.
Un amour trop certain de fa félicité ,
S'affoupit dans les bras de la fécurité ;
Mais il s'agite & ſe réveille ,
Dès qu'il entend la voix de l'infidelité .
J'étois obfervé de fi près que je fus
bien huit jours entiers à brûler conftamment
fans pouvoir le déclarer à l'aimable
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
Aglaé ; cependant au bout de ce long ter
me , Flore ayant été appellée au confeil
des Dieux , pour l'ornement d'une fête que
Jupiter vouloit donner , fon abſence me
laiffa la liberté d'entretenir mon adorable
nymphe : je ne fçais fi elle avoit deviné
que j'aurois à lui parler ; elle fe difpenfa ,
fur quelque prétexte , de fuivre la Déeffe.
Quant à moi je trouvai le fecret de m'échapper
de la falle du confeil olympique ,
& je volai vers Aglaé .
Elle fe promenoit dans les jardins del
Flore : eh quoi ! me dit- elle d'un air tout
charmant , vous n'êtes donc pas refté avec
la Déeffe ? croyez- vous , lui dis- je , ô mon
aimable Aglaé , qu'il y ait des fêtes pour
moi où vous n'êtes pas ? alors je me jettai
à fes genoux , & je lui déclarai avec tranfport
l'amour qu'elle m'avoit infpirée.
Que faites-vous ? s'écria-t elle , que deviendrois-
je fi Flore nous furprenoit enfemble
? Ne craignez rien , chere Aglaé ,
Flore eft retenue dans les cieux ; n'ayez
d'attention que pour un amant qui ne voit
que vous.
Ah ! par une crainte frivole
Pourquoi troublerons -nous ces momens fortunés ?
Déja cet heureux tems s'envole ,
Cruelle , & vous l'empoifonnez.
MARS. 1755 : 13
Hélas ! me répondit Aglaé , avec une
fimplicité trifte & naïve , je vous écoutois
il y a quelques jours parler à Flore , vous
fui juriez un amour éternel , & vous m'aimez
, dites-vous ? Oui , répliquai -je auffitôt
en prenant une de fes belles mains :
oui , belle Aglaé , je vous adore , & je
n'adore que vous feule ; êtes - vous déterminée
à m'ôter tout eſpoir , à moi , l'amant
le plus tendre & le plus fidele qui fut
jamais ?
Sur ces fermens , continua l'Eventail ,
en s'interrompant lui - même , vous me
croyez peut- être le plus traître de tous
les zéphirs , vous m'accufez de perfidie . t.
Mais ce feroit me faire injure ;
L'inconftance eft l'effet d'une invincible loi :
Et l'amant volage eſt parjure
Sans être de mauvaiſe foi.
Cependant le ceeur rempli de ma nouvelle
paffion , j'attendois aux pieds d'Aglaé
qu'elle daignât prononcer mon arrêt : Levez
-vous , me dit - elle , je tremble que
Flore ne furvienne . Eh ! quoi , lui répliquai-
je , toujours des craintes , & pas
le
moindre efpoir ! Que voulez- vous que je
vous dife , me répondit Aglaé , en tourmant
vers moi les plus beaux yeux du monde
? .... Ah ! Zephir , vous avez aimé
12 MERCURE DE FRANCE.
Aglaé ; cependant au bout de ce long ter
me , Flore ayant été appellée au confeil
des Dieux , pour l'ornement d'une fête que
Jupiter vouloit donner , fon abfence me
laiffa la liberté d'entretenir mon adorable
nymphe : je ne fçais fi elle avoit deviné
que j'aurois à lui parler ; elle fe difpenfa ,
fur quelque prétexte , de fuivre la Déeſſe.
Quant à moi je trouvai le fecret de m'échapper
de la falle du confeil olympique ,
& je volai vers Aglaé.
Élle ſe promenoit dans les jardins de
Flore : eh quoi ! me dit- elle d'un air tout
charmant , vous n'êtes donc pas refté avec
la Déeffe ? croyez- vous , lui dis- je , ô mon
aimable Aglaé , qu'il y ait des fêtes pour
moi où vous n'êtes pas ? alors je me jettai
à fes genoux , & je lui déclarai avec tranfport
l'amour qu'elle m'avoit infpirée.
Que faites-vous ? s'écria-t elle , que deviendrois-
je fi Flore nous furprenoit enfemble
? Ne craignez rien , chere Aglaé ,
Flore eft retenue dans les cieux ; n'ayez
d'attention que pour un amant qui ne voit
que vous.
Ah ! par une crainte frivole
Pourquoi troublerons-nous ces momens fortunés ?
Déja cet heureux tems s'envole ,
Cruelle , & vous l'empoifonnez.
MARS . 1755: 13
Hélas ! me répondit Aglaé , avec une
fimplicité trifte & naïve , je vous écoutois
il y a quelques jours parler à Flore , vous
fui
juriez un amour éternel , & vous m'aimez
, dites-vous ? Oui , répliquai-je auffitôt
en prenant une de fes belles mains
oui , belle Aglaé , je vous adore , & je
n'adore que vous feule ; êtes- vous déterminée
à m'ôter tout eſpoir , à moi , l'amant
le plus tendre & le plus fidele qui fut
jamais ?
Sur ces fermens , continua l'Eventail ,
en s'interrompant lui - même , vous me
croyez peut-être le plus traître de tous
les zéphirs , vous m'accufez de perfidie.
Mais ce feroit me faire injure ;
L'inconftance eft l'effet d'une invincible loi :
Et l'amant volage eft parjure
Sans être de mauvaiſe foi.
Cependant le ceeur rempli de ma nouvelle
paffion , j'attendois aux pieds d'Aglaé
qu'elle daignât prononcer mon arrêt : Levez
- vous , me dit - elle , je tremble que
Flore ne furvienne . Eh ! quoi , lui répliquai-
je , toujours des craintes , & pas
moindre efpoir ! Que voulez- vous que je
vous dife , me répondit Aglaé , en tourmant
vers moi les plus beaux yeux du monde
? .... Ah ! Zephir , vous avez aimé
le
14 MERCURE DE FRANCE.
1
Flore ..... que je ferois à plaindre fi vous
changiez une feconde fois ! A ces mots
elle difparut.
Depuis ce moment elle m'évitoit , elle
s'obfervoit elle - même , elle fembloit fe repentir
d'une indifcrétion ; enforte que je
fus quelques jours fans pouvoir m'affurer
plus pofitivement de fes difpofitions à mon
égard : peut-être , me répondrez - vous ,
qu'elle m'en avoit affez dit à
Mais quel eft l'aveu favorable
Qui foit , je ne dis pas égal , mais comparable
A ce je vous aime charmant
Que l'on trouve fi defirable ?
Ces trois mots échappés d'une bouche adorable ,
Peuvent feuls contenter la maîtreffe & l'amant .
L'attente d'un aveu fi cher m'avoit rendu
rêveur contre mon ordinaire . Ma rêverie
me conduifit un jour dans une allée
fombre où le promenoit Aglaé. Dès qu'elle
me vit , elle entra , pour m'éviter , dans un
cabinet de rofiers , voifin d'un bofquet de
myrtes , où Flore alloit quelquefois fe repofer.
La jeune Nymphe ne foupçonnoit
pas que je l'euffe apperçue : j'étois à fes
genoux avant qu'elle eût fongé à m'ordonner
de me retirer . Elle voulut fortir ; je
Parrêtai : Ne craignez rien , lui dis-je , belle
Aglaé !
MARS . 1755.
Que mon empreffement ne vous foit point fufpect
:
Ma tendreffe pour vous eft pure & légitime ;
Le véritable amour est fondé fur l'eftime ,
Et l'eftime eft fuivie en tout tems du reſpect.
- Elle parut fe raffurer : une défiance affectée
eft fouvent plus dangereufe dans ces
occafions qu'une noble confiance mêlée
d'une fierté qui en impoſe à l'amant le plus
empreffé.
Je me défierois d'une prude
Qui me quitteroit brufquement ,
Ou me chafferoit d'un air rude ;
La vertu bien fincere agit tout fimplement.
4
Nous nous mîmes à caufer tranquillement.
Aglaé continua de cueillir des rofes
pour s'en faire un bouquet. J'en avois apperçu
une , la plus belle du monde , dans
un coin du cabinet : j'allois la cueillir
lorfqu'une épine me piqua fi vivement
qu'il m'échappa une plainte que la tendre
Aglaé accompagna d'un cri,: tous deux
nous trahirent .
Hélas ! les rofes les plus belles ,
Et qui par leur éclat charment le plus nos yeux ,
Cachent aux regards curieux
Les épines les plus cruelles.
16 MERCURE DE FRANCE.
Le plus fage feroit de n'en point approcher.
Mais , quoi ! de tant d'attraits le ciel les a pour
vûes ,
Que du moment qu'on les a vûes
On rifque tout pour les toucher .
Flore dormoit dans le bofquet demyrte ;
le cri d'Aglaé la réveilla ; elle accourut dans
le cabinet des rofiers : Dieux ! quel fut fon
étonnement ! Aglaé étoit affife fur un banc
de gazon , j'étois à genoux devant elle ,
tandis qu'avec un mouchoir de mouffeline
, l'aimable Nymphe fe hâtoit d'étancher
le fang qui fortoit de la piquûre que
je m'étois faire : la bleffure en elle-même
étoit peu de chofe ; mais eft - il de légers
accidens en amour ? Aglaé découvroit dans
fon action cet empreffement mêlé de crainte
que l'on a dans ces fortes d'occafions
pour les perfonnes que l'on aime.
En amour , le péril eft la pierre de touche :
Alors , quoiqu'une belle ait formé le projet
De tenir en filence & fes yeux & fa bouche ;
Dans le moindre accident qui frappe un cher ob
jet ,
L'ame fe réunit à celle qui la touche , :
Et la beauté la plus farouche
De fes craintes bientôt découvre le fujet.
Cette entrevûe auffi fatale pour nous
MARS. 1755. 17
que pour la Déeffe , ne fit que juftifier des
foupçons qu'elle avoit déja conçus : elle
diffimula cependant , & parut même plus
tranquille fur mon compte ; mais elle méditoit
une vengeance qui devoir m'ôter
pour toujours le defir , ou , fi vous voulez
, le plaifir de changer .
Quelques jours après cet incident , Flore
fit avertir Aglaé de venir lui parler en
particulier la pauvre Nymphe obéit en
tremblant. Raffurez- vous , lui dit -elle , je
ne veux point vous faire de mal ; je fuis
charmée , puifque Zéphir m'abandonne
que ce foit du moins pour une perfonne
qui le mérite. Mais , Aglaé , quand vous
lui avez permis quelque efpérance , avez .
vous bien refléchi fur le caractere de votre
amant ? les fermens qu'il vous a faits fans
doute , ne me les avoit- il pas faits à moi
même ? que dis-je ? ne me les avoit- il pas
mille fois réitérés ? avez - vous plus d'em
pire fur lui que je crois en avoir ? & s'il
change encore quelle fera votre deftinée
?
>
Au commencement de ce difcours
Aglaé n'avoit reffenti que de la confufion :
ces derniers mots lui firent répandre des
larmes ; elles furent fa réponſe.
Je vous plains d'autant plus , continua
la Déeffe , que vous aimez de bonne foi
18 MERCURE DE FRANCE.
le plus volage de tous les amans ; il eft cependant
pour vous un moyen de prévenir
fon infidélité. On vient de me faire préfent
d'une petite baguette d'ivoire qui a
la vertu de fixer les inconftans : je vous
la donne , j'en aurois fait ufage pour moimême
, fi Zéphir ne m'eût point quittée
pour vous : il n'eft plus tems , & peut-être
même que demain il feroit trop tard pour
vous.
Incapable de trahisons ;
La fincere vertu l'eft auffi de foupçons.
Aglaé ne vit dans cette offre de Flore
qu'une marque de protection . Elle fortit
après avoir baifé la main de la Déeffe
avec le témoignage de la plus vive reconnoiſſance
. Hélas ! elle ne prévoyoit pas
combien ce préfent alloit nous être fatal
à tous les deux .
Elle accourut d'un air gai me faire part de
la prétendue clémence de Flore ; mais elle
ne me dit rien de la fatale baguette, dans la
crainte apparemment d'en empêcher l'effet .
Je ne me défiois de rien : la gaité d'Aglaé
me charmoit ; je me mis à folâtrer avec
elle : j'apperçus la petite baguette d'ivoire ,
je la trouvai jolie : je voulus la dérober ' ;
Aglaé la retint , elle m'en donna en badiMARS.
1755 . 19
nant de petits coups fur les ailes : funefte
badinage !
A peine cus-je été frappé du fatal préfent
de Flore , qu'il fe fit en moi une métamorphofe
auffi prompte que prodigieufe.
La baguette enchantée fe fendit en plu
fieurs petites languettes minces qui forment
les bâtons que vous tenez : mes aîles
s'étant réunies auffi - tôt , fe colerent fur
l'ivoire , & formerent ce que l'on appelle
vulgairement un éventail fuis toujours
Zéphir , quoique j'aie perdu mon ancienne
forme.
En fuis-je donc moins eftimable
N'ai- je pas confervé l'heureufe faculté
De répandre dans l'air cette fraîcheur aimable
Qui défend la beauté
Contre les chaleurs de l'été ?
En vain l'aftre du jour veut lui faire la guerre ,
J'ai l'art de l'en débarraffer.
Ce font toujours les fleurs que j'aime à careffer ;
Non celles qu'autrefois j'aimois dans un parterre ,
Mais celles que les Dieux ont pris foin de verfer
Sur le teint éclatant des Reines de la terre.
Mon changement en éventail fut pour
Aglaé le coup le plus terrible . J'ai fçu depuis
qu'elle n'avoit pû furvivre à mon
malheur , & j'ofe ajouter au fien . Pou
20 MERCURE DE FRANCE.
voit elle defirer de me fixer à ce prix ?
J'ai paffé en différentes mains depuis ma
métamorphofe ; les Dieux m'ont laiffé l'ufage
de la parole pour inftruire l'univers
de mon origine & de mes différentes propriétés.
Comment ( dis- je au Zéphir métamor
phofé ) , vous fervez donc à plus d'une
chofe ?
Que tu es novice , me répondit-il , Â
tu ignores en combien de manieres je puiš
être utile au beau fexe !
Vas , crois- moi , ce feroit trop peu pour
les Dames de n'avoir en moi qu'un zéphir
à leurs ordres , il eft des occafions où je
leur fuis d'une toute autre utilité.
Croirois-tu , par exemple , que j'ai bonne
part à certaines converfations ? Il y a
quelque tems que j'appartenois à une jeune
veuve , qui dans ces fortes de cas
fe fervoit de moi merveilleufement bien.
Comme elle a de la beauté , mais peu
d'efprit ,
S'entend-elle agacer par quelque compliment
Elle répond fuccintement ;
Mais elle fçait en récompenſe
Badiner fort éloquemment
Avec fon éventail , dont le jeu la difpenfe
De s'énoncer plus clairement :
MARS. 1755. 21
O! l'agréable truchement !
Sans faire plus grande dépenſe
Et d'efprit & de jugement ,
Dans un cercle , Cloris fe donne adroitement
L'air d'une perfonne qui penſe ;
Et l'évantail alors fert admirablement.
Elle le tient appuyé fur fes levres , à peu
près dans l'attitude du Dieu du filence repréfenté
tenant un cachet ou fon doigt fur
fa bouche. C'eft ainfi qu'une fotte rêverie
paffe pour une fpirituelle méditation .
Que de Dames fort eftimables d'ailleurs , à
qui il n'en a jamais coûté qu'une femblable
attitude , pour fe donner dans le monde
la réputation d'êtres penfans !
yeut-on de l'éventail faire quelqu'autre ufage ?
Que l'on me tienne déployé ,
Et qu'alors je fois employé
A cacher , de côté , la moitié du viſage :
Voilà dans un monde poli-,
Et le voile le plus modeſte ,
Et le mafque le plus joli
Pour en faire accroire de refte ,
Aux oncles , aux tuteurs , aux papas , aux ma
mans ,
Aux maris , & même aux amans, -
C'eft ainfi qu'à fa confidente ,
Ou bien à fon héros , une fille prudente
22 MERCURE DE FRANCE.
Parle à l'abri de l'éventail ;
Car on n'affiche plus l'amour à fon de trompe ,
Et ce n'eft plus en gros , meres , que l'on vous
trompe :
On aime à petit bruit , & l'on dupe en détail.
Cette façon de mafque eft encore à l'ufage
des Dames , qui fe difent à l'oreille
de jolis riens ; elles leur donnent par là
un air d'importance & de myftere. Autre
avantage que l'on retire de l'éventail,
Sur l'objet de fa paſſion ,
L'éloquence d'un homme aimable
Fait-elle quelque impreffion ?
On cache une rougeur ou fauffe ou véritable
Avec un éventail , dont on fçait ſe couvrir ;
Et quelquefois auffi c'eft un tour plein d'adrefle
Pour faire deviner des fignes de tendreffe
Que la bouche balance encore à découvrir.
Un jeune Cavalier , moins fage qu'amoureux ¿
Qu'un tendre aveu rend téméraire ,
Ofe-t-il hazarder quelque gefte contraire
A ce que la décence exige de fes feux
Mieux que par une réprimande ,
Par un coup d'éventail , le tendron irrité
En impofe au galant , qui s'étoit écarté
la raifon commande .
De ce que
Mais j'entends que l'on me demande
Si le coup d'éventail eft donné des plus lourds ;
MARS.
23 1755 .
Je réponds : des amans faifons la différence ,
On bat ceux que l'on voit avec indifférence
Mais on fait patte de velours
Sur le galant de préférence ,
Au furplus , cette partie de mon exer
cice eft celle qui demande le plus de précifion
l'amour eft un enfant bien malin ;
fouvent on l'agace en croyant le rebuter ;
c'eſt aux Dames à ne pas s'y méprendre .
:
Que vous dirai-je encore ? je connois
une vieille Marquife , dont la foibleſſe eſt
de vouloir être regardée : elle y réuffic
quelquefois par la fingularité de fon ajuſtement.
Il y a quelque tems qu'elle fe faufila
dans une compagnie de jeunes perfonnes
de l'un & de l'autre fexe ; elle quête
des regards , à peine y fait- on attention :
la pauvre
Marquife
étoit
ifolée
au milieu
de douze
perfonnes
. Pour
derniere
reffource
, elle laiſſe
tomber
fon éventail
;
un jeune
homme
le ramaffe
, le rend poliment
à la Marquife
, & fe tourne
de l'autre
côté. La formalité
remplie
, il ne fut
pas feulement
queſtion
d'un clin d'oeil
, il
fallut
fortir
fans avoir
eu le bonheur
de fe
faire
regarder.
Une jeune Agnès fe fert plus heureuſement
du même ſtratagême ; fon amant lui
écrit , elle fait une réponse ; l'embarras eft
24 MERCURE DE FRANCE.
de la donner fans que l'on s'en apperçoive
; on attend l'occafion que l'on foit à
côté l'un de l'autre : l'Agnès laiffe adroitement
tomber l'éventail , le jeune Cavalier
le ramaffe , le préfente à fa maîtreffe , qui
faifit l'inftant pour lui gliffer dans la main
le billet qu'elle tehoit tout prêt dans la
fienne .
Eh ! que d'autres beautés en uferoient
ainfi !
Quelquefois
il arrive auffi
Qu'avec un air diftrait & fimple en apparence ,
Mais au fond , avec un air fin ,
En fe mettant au jeu , l'on donne à ſon voiſin
L'éventail à garder : aimable préférence !
Enfuite on feint de l'oublier
Lorfqu'à s'expliquer on héfite ,
Et cet heureux oubli fournit au cavalier
Un pretexte innocent de premiere vifite..
En un mot , je n'aurois jamais fait fi je
voulois vous développer dans toutes fes
parties le fublime exercice de l'éventail :
il répond à ceux du chapeau , de la canne ,
& de la tabatiere ; c'eft tout dire.
Et je ne vous parle que de ce que je
fçais , fans compter les méthodes que je
puis ignorer , mes confreres les ayant imaginées
fans moi . Car il eft bon de vous
dire que plufieurs zéphirs ont été tentés ,
fur
MARS . 1755. 25
fur mon exemple d'être métamorphofés en
éventails ; quelques uns par malice , d'autres
pour réparer de bonne foi la réputation
de légereté qui les avoient perdus
auprès des Dames , par les fervices continuels
qu'ils leur rendent ; & les Dames ,
à leur tour , par un motif de reconnoiffance
ou d'intérêt , ne nous abandonnent
pas même dans la faifon où les zéphyrs
font de trop preuve remarquable de toutes
nos autres propriétés,
Que d'éventails grands & petits ,
Pourroient vous raconter la choſe ;
Si tous les inconftans étoient affujettis
A la même métamorphofe ?
On affure même , continua le zéphyr ,
que les Cavaliers François , & fur-tout les
petits-maîtres , ont imaginé depuis peu
de porter en été des éventails de poche .
Après avoir partagé avec les Dames les .
mouches , le rouge , & les ponpons , je ne
crois pas que ces Meffieurs rifquent de
paroître plus ridicules en partageant auffi
l'exercice de l'éventail.
A peine mon zéphyr hiftorien eut - il
achevé ces mots , que je fus abordé par
un grand jeune homme , qu'il me dit être
de robe : il me demanda fi dans ce même
endroit je n'avois pas trouvé par hazard
B
26 MERCURE DE FRANCE .
l'éventail qu'une Dame avoit égaré. Pendant
qu'il me faifoit une longue defcription
de l'éventail , le zéphyr me dit
à l'oreille : voilà le favori de ma maîtreffe ;
c'est une actrice fort aimable : ce jeune
Confeiller l'avoit accompagnée dans ce
bofquet ; mais dès qu'ils ont apperçu certain
plumet , concurrent redoutable pour
un homme de robe , ils fe font levés avec
tant de précipitation que l'éventail eft reſté
fur la place. Cela m'arrive fouvent dans les
tête-à-têtes. Adieu .
Je rendis au Confeiller l'éventail de fa
Déefle , & je me retirai plein de réflexions
qu'une matiere auffi intéreffante ne doit
pas manquer d'infpirer .
Voilà , Mademoiſelle , l'Origine des éventails.
Et voilà , foit dit entre nous •
Ce que je n'aurois point griffonné pour toute autre.
A propos d'éventail , fi l'Amour d'un air doux
Venoit fe mettre à vos genoux ,
Croyez-moi , fervez - vous du vôtre
Pour le repouffer loin de vous ;
Je le connois , le bon apôtre ,
Le plus fage fait bien des fous.
Fermer
Résumé : L'ORIGINE DES EVENTAILS, A MADEMOISELLE .....
Le texte narre l'origine des éventails, racontée par un homme à une demoiselle. Initialement, l'homme pensait que les éventails servaient uniquement à capturer le vent pour le plaisir des dames. Cependant, il découvre la véritable origine des éventails à travers une aventure merveilleuse mais vraisemblable. Un jour, l'homme trouve un éventail dans un bosquet du Luxembourg. Une voix invisible, celle de l'éventail lui-même, lui raconte son histoire. L'éventail était autrefois un zéphyr, un vent léger, qui aimait la déesse Flore. Par inconstance, il tomba amoureux de Pomone, mais revint ensuite à Flore. Plus tard, il s'éprit de la nymphe Aglaé, ce qui provoqua la jalousie de Flore. Lors d'une fête des dieux, le zéphyr déclara son amour à Aglaé, mais celle-ci, craignant la colère de Flore, hésita. Finalement, Aglaé disparut, laissant le zéphyr malheureux. Pour punir son inconstance, le zéphyr fut transformé en éventail, emprisonnant ainsi son esprit volage dans un objet. La déesse Flore, jalouse, découvrit la relation entre Aglaé et Zéphir. Pour se venger, elle offrit à Aglaé une baguette d'ivoire enchantée, censée fixer les inconstants. Aglaé, ignorante des intentions malveillantes de Flore, accepta le présent. Zéphir, attiré par la baguette, la toucha et se métamorphosa en éventail. Cette transformation fut fatale pour Aglaé, qui ne survécut pas à la perte de Zéphir. L'éventail, doté de la parole, explique ses multiples usages et utilités. Il sert à dissimuler des émotions, à communiquer discrètement, et à jouer divers rôles dans les interactions sociales. Les dames l'utilisent pour se protéger des regards indiscrets et pour envoyer des signaux subtils. Le texte se termine par une réflexion sur les éventails et leurs rôles dans la société, illustrée par des anecdotes et des observations sur leur usage.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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57
p. 39-57
HISTOIRE ANGLOISE. PAR MLLE DE L. A MADAME LA C... DE G....
Début :
Je vous devois une dédicace, pourrois-je mieux la placer qu'en vous adressant [...]
Mots clefs :
Kylemore, Château, Comte, Homme, Femme, Honneur, Vertu, Plaisir, Irlande, Histoire anglaise, Amour, Angleterre
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : HISTOIRE ANGLOISE. PAR MLLE DE L. A MADAME LA C... DE G....
HISTOIRE ANGLOISE.
PAR MLLE DE L.
A MADAME LA C ... DE G ....
E vous devois une dédicace , pourrois-
Jje micus la placer qu'en vous adreffant
une hiftoire que vous avez defiré de voir
écrite il eft jufte de fervir vos defirs .
Ah ! peut-on vous dédier un ouvrage qui
vous foit plus propre que celui qui fait
l'éloge d'une femme qui a mérité toute la
confidération & toute l'eftime de fon mari
, vous qui faites la félicité du vôtre , &
le bonheur de tous vos amis ? Vous aimez
ce qui peint la vertu & l'amour honnête ;
j'ai écrit ce que vous avez bien voulu
m'en apprendre : heureuſe de vous écouter
quand je vous vois , & de m'occuper de
ce que vous m'avez dit quand je vous
perds de vûe. S'il vous eût plû de me dicter
cette hiftoire , j'aurois eu plus de plaifir
à l'écrire , & l'on en auroit eu davantage
à la lire ; recevez- la donc telle que je
l'ai reçue de vous , comme un gage de ma
complaifance pour ce qui peut vous plaire ,
& un hommage de ma tendre amitié.
40 MERCURE DE FRANCE.
Les Comtes de Kilmore , originairement
Irlandois , s'établirent en Angleterre
dès que ce royaume eut réuni fous les mêmes
loix l'Ecoffe & l'Irlande. Les grandes
alliances qu'ils firent dans l'Angleterre les
en rendirent comme citoyens. Poffeffeurs
de grandes terres dans ce royaume , elles
fe trouverent réunies fur la tête d'un feul
fous ce dernier regne. Le Comte de Kilmore
, unique héritier de tant de riches
fucceffions , ne fe fentit point flaté du defir
de conferver fon nom , prêt à s'éteindre .
Un dégoût univerfel pour tout ce pour tout ce qui peut
charmer un homme de fon âge & de fon
rang , lui fit envifager la Cour avec la
plus profonde indifférence ; il ne voulut
y entendre parler d'aucun établiſſement.
Uniquement occupé de l'étude en tous
genres , où la fagacité de fon efprit lui
faifoit faire chaque jour de nouvelles découvertes
, il réfolut de s'y livier tout entier
, & fe retira dans le Caernarvand , où
il avoit une fort belle terre . C'étoit un
château fort noble & fort ancien , fitué fur
le bord du canal de Menay , dont on découvroit
de loin la fameufe ifle d'Anglefei.
Lorfque le ciel étoit ferein , la mer ,
par fa vafte étendue , rendoit ce lieu trifte
, mais analogue aux penfées du Comte ;
de hautes montagnes couvertes de bois ou
MA I. 1755. 41
de petits villages , terminoient la vue de
l'autre côté , & offroient dans leurs gorges
de jolies prairies entrecoupées de petits
ruiffeaux. Cette fituation terrible &
fauvage parut fort agréable au Comte , il
s'y établit avec un plaifir d'autant plus
fenfible qu'il crut avec raifon qu'il ne ſeroit
point interrompu dans fes fçavantes
méditations.
Kilmore avoit déja paffé dix années
dans le château ; la philofophié le foutenoit
contre l'ennui de la folitude : un feul
ami lui étoit refté , qui de temps en tems
venoit partager la retraite ou ranimer la
converfation du Comte. Cet ami fe nommoit
Laflei.
Un jour que Kilmore & lui fe promenoient
fur une grande terraffe qui s'élevoit
au- deffus de la mer , & que Kilmore
admiroit avec fon ami la vaſte étendue
de cet élément , Laflei prit la parole :
j'approuve avec vous , Milord , lui ditil
, que les beautés de la nature , toutes
admirables & toutes diverfifiées qu'elles
font , portent l'ame à la trifteffe la plus
profonde. Cette mer , cette ifle que nous
appercevons là-bas , ces prairies , ces jolis
villages qui couvrent ces montagnes dont
la cime perce les nûes , tout cela , mon
cher Kilmore , eft au premier coup d'oeil
42 MERCURE DE FRANCE..
d'une beauté fans pareille ; mais cette
beauté eſt toujours la même : encore fi ,
comme dans les tems où les ténébres du
paganifme enveloppoient la terre , nous
voyions dans les bois des dryades , des
nymphes dans les prairies , des nayades
dans les fontaines , fur cette vafte mer
Neptune dans un char entouré de tritons
& de fes charmantes fyrenes , dont les
chants mélodieux raviffoient les mortels ,
tout cela , dis- je , animéroit votre folitu
de. Mais votre fage religion a fait mainbaffe
fur tous ces êtres divertiffans ; la
philofophie chrétienne nous a rendu la
nature fimple & dénuée de ces agrémens
que la folie des anciens avoit divinifés ;
un férieux noble & majeftueux en a pris
la place , & je ne conçois pas comment
depuis dix ans vous refiftez à la langueur
que cette folitude doit jetter dans.
votre ame. Kilmore fourit de l'enthoufiafme
de fon ami ; j'avoue , dit- il , qu'il
eft très- malheureux que votre univers foit
privé de tous les objets que vous venez de
décrire ; mais comme je ne fuis pas accoutumé
à les trouver , je ne me fuis pas
avifé de les regretter. Une fleur qui fe
développe , fon progrès , fa deftruction
un fruit que je cultive , un arbre que j'émonde
, & qui s'éleve à vûe d'oeil , me
3
M A I. 1755. 43
tiennent lieu de vos nymphes & de vos
dryades ; la république des oifeaux , celle
des fourmis ou des mouches à miel me
conduifent à des réflexions folides que vos
fyrenes dérangeroient fans doute ainfi ,
mon cher Laffei , je vis tranquille , &
mon ennui eft fi doux qu'il ne me pefe
point du tout. Il eft vrai qu'il me vient
quelquefois en penfée d'avoir quelques
témoins de mes découvertes , & par un
refte d'amitié pour le genre humain , je
fens que je ne ferois point fâché d'avoir
quelques amis , ou qui partageaffent mon
goût & mes connoiffances , ou qui me
donnaffent les leurs.
Après que ces deux amis eurent longtems
cherché les moyens de rendre la folitude
de Kilmore plus animée fans qu'il
lui en coutât le chagrin de changer de
vie , celui-ci dit à Laflei qu'il avoit envie
d'écrire à quelques- uns des amis qu'il avoit
laiffés à Londres dans le tems qu'il y vivoit
, & de les prier de venir paffer avec
lui le tems qu'ils auroient de libre dans
l'année.
Cette idée , reprit Laflei , ne s'accorde
point du tout avec votre philofophie ; &
où, Milord , avez vous connu des hommes
qui fe fouviennent d'un ami qu'ils
n'ont pas vû depuis dix ans peut-être un
+
44 MERCURE DE FRANCE.
de ceux- là s'en fouvient , cela peut être ;
mais comptez-vous fur le refte , en bonne
foi ? avouez qu'en approfondiffant la nature
vous avez oublié les défauts de l'humanité
; d'ailleurs je veux que tous ceux qui
ont été vos amis en foient les chef-d'oeuvres
: croyez- vous , Milord , qu'après avoir
fait cent vingt- huit milles pour venir vous
voir par curiofité , ils y reviennent affidument
, & s'accommodent de ne vous voir
que des inftans dans la journée ? n'y comptez
pas mais mariez- vous ; voilà ce que
je crois plus poffible : ayez une femme
aimable qui tienne votre maiſon , annoncez-
le à vos amis , alors ils y viendront ,
& vous , maître de vous livrer à vos férieufes
occupations , vous le ferez auffi de
revenir chez votre femme aux heures qui
vous conviendront , & d'y trouver des
de vous délaffer , par une converfation
agréable , de la fatigue de votre camoyens
binet.
Il faut convenir , dit Kilmore , que
cette idée eft très -jufte & plus raifonnable
que la mienne . Je conviens , mon cher
Laflei , que vous avez raifon , & que c'eft
le feul parti que j'aie à prendre : choififfez-
moi une femme telle qu'il me la faut
je vous en ferai très -obligé.
Moi , choifir ! dit Laflei , vous n'y penMA
I. 1755. 45
fez
pas , Milord : je pourrois à peine en
choifir une pour moi-même ; jugez ſi je
le rifquerois pour vous. D'ailleurs j'ignore
ce qui vous convient ... Ah ! Milord , reprit
Kilmore , ni le bien , ni la naiffance
ne peuvent me déterminer . Pour le premier
article , vous fçavez que je fuis affez
riche pour me paffer des biens qu'une
femme m'apporteroit ; quant au fecond ,
je crois que ce n'eft pas toujours dans la
plus haute nobleffe qu'on trouve les femmes
les mieux nées ; cela arrive quelque
fois j'en conviens , mais les préjugés
qu'on a là - deffus font impertinens , & Dieu
merci , je m'en fuis garanti. Je fçai que
l'éducation peut beaucoup fur une belle'
ame ; mais qu'avance -t-elle fur celle qui
eft née fans vertu ?
>
Ces belles ames ont- elles le droit d'animer
feulement les filles de qualité ? elles
dérivent du même principe , & font départies
dans nos corps au hazard ; ainfi
l'on trouve également la vertu avec l'éducation
, comme la vertu fans éducation ;
fouvent même ces principes ne fervenţ
qu'à mafquer les défauts d'une jeune perfonne
, elle fe contraint inceffamment
les cacher au public , tandis qu'un mal- i
heureux mari eft le martyr de fa difcrette
moitié , qui fe fait un jeu de le deshopour
46 MERCURE DE FRANCE.
norer. Je ne veux donc point , mon cher
Laflei , de ces filles élevées avec tant de
foin , & qui en prendroient fi peu
de me.
rendre heureux. Je fçai qu'un homme fage,
ne fait pas dépendre fon honneur d'une
femme folle & imprudente ; mais le préjugé
eft contre lui , & tout homme raifonnable
doit éviter ce malheur : cherchez-
moi donc une fille fage & honnête ,
fur tout que fon humeur fympatife avec
la mienne , que vous fçavez n'être pas
bien extraordinaire.
Milord , reprit Laflei , je ne doute pas
qu'il n'y ait des femmes telles que vous
les defirez , mais je n'en connois point ,
& me garderois bien de vous confeiller
en pareil cas. Mais puifque vous êtes affez
philofophe pour paffer par-deffus le bien
& la qualité , voyez vous même autour
de vous : votre pafteur , par exemple , a
trois filles élevées fous fes yeux ; la fimplicité
de fes moeurs , la fageffe de fon
caractere répondent que fes filles n'ont
point reçu cette éducation redoutable qui
mafque l'art fous les traits de la nature.
Confultez votre coeur , & choififfez parmi
les jeunes filles laquelle il vous dictera de
prendre.
Ce n'eft point ici une affaire de coeur ,
reprit Kilmore , ne vous y trompez pas;
MA I. 1755. 47
c'eft une affaire jufte & raiſonnable : vous
avez bien imaginé , j'irai demain voir M.
Humfroy , & je lui demanderai une de
fes filles. Kilmore ayant pris ce parti
n'en parla plus de la foirée à fon ami , qui
le quitta après fouper pour retourner au
château qu'il avoit dans le voifinage , où
quelques affaires le demandoient.
Kilmore , ſuivant fon caractere , ne fe
leva pas le lendemain plutôt qu'à l'ordinaire.
Quand il fut habillé , il fit mettre
fes chevaux à une chaife pour aller à fon
village , diftant d'environ deux milles de
fon château , & fut defcendre droit au
prefbytere. Il trouva M. Humfroy corrigeant
un fermon qu'il devoit prêcher le
lendemain .
Surpris de voir fon Seigneur chez lui ,
honneur qu'il ne lui avoit jamais fait , M."
Humfroy le reçut avec toutes les marques
d'un profond refpect ; il cherchoit
dans fa tête de quoi il pourroit dignement
l'entretenir , lorfque Kilmore arrêta brufquement
la confufion de fes penfées , en
lui déclarant clairement le fujet qui l'amenoit
chez lui.
Si M. Humfroy avoit été étonné de
voir Kilmore , il le fut bien davantage
quand il apprit ce qui l'y amenoit. Comme
il étoit homme de bon fens , il ne fit
pas
48 MERCURE DE FRANCE.
d'autre réponſe que de lui demander s'il
avoit bien fongé à ce qu'il faifoit , & s'il
étoit poffible de croire qu'un homme de fa
naiffance voulût s'abaiffer jufqu'à faire une
pareille alliance ?
J'y ai très-fort fongé , reprit Kilmore ;
vos bonnes moeurs , votre vertu , m'ont fait
penfer que vos filles vous reffemblent ; je
ne veux pas pourtant contraindre leurs volontés
, je veux qu'un choix libre les détermine
faites-les venir , expofez leur le
fujer pour lequel vous les appellez : je
vous ai dit la façon dont je vis ; fi l'une
d'elles n'a aucune répugnance à partager
ma folitude , je fuis prêt à lui donner ma
foi tout à l'heure.
M. Humfroy ne douta plus que tout ce
que difoit Kilmore ne fûr certain ; il appella
fes filles qui , fimplement vêtues ,
mais très-proprement , vinrent aux ordres
de leur pere. M. Humfroy les fit affeoir
felon l'ordre de l'âge en face du Milord ,
il leur expofa nettement le fujet de fa vifite.
Ces trois filles , dont l'aînée avoit à
peine dix -huit ans , & les deux autres environ
feize & dix- fept , écouterent en grand
filence ce que difoit leur pere ; elles le
garderent même encore affez long- tems
après qu'il eut parlé : elles fe regarderent
les
MAI. 1755 . 49
les unes & les autres , & refterent les
yeux baiffés en attendant que leur pere les
interrogeât. Dès que M. Humfroy crut
leur avoir laiffé affez de tems pour refléchir
, il s'adreffa à l'aînée : Laure , lui ditil
, c'étoit le nom de cette belle fille , avez
vous penfé à ce que je viens de vous dire ?
& fi vous m'avez entendu , y confentezvous
? dites votre avis naturellement , fans'
crainte de me déplaire.
›
L'honneur que Milord nous fait , reprit
modeftement Laure me flate fenfiblement
; mais , mon pere , puifque vous me
permettez que je dife mon fentiment , je
n'ai point encore affez de connoiffance
des chofes du monde pour trouver qu'un
mariage fi honorable me rende plus heureufe
; je fuis contente de mon état , &
je vous fupplie de ne pas trouver mauvais
que je vous demande d'y refter .
Cette réponſe de la belle Laure fâcha
Kilmore ; il trouva qu'une perfonne qui
penfoit fi fagement , méritoit qu'on la regrettât
. Et vous , ma fille , dit M. Humfroy
à Julie , la feconde de fes filles , penfez-
vous comme votre foeur ? répondez ,
mais répondez felon ce que vous penfez.
Non , mon pere , répondit la jeune Julie
, je trouve ce mariage au- deffus de mon
attente ; mais je l'accepte dans l'idée où je
C
So MERCURE DE FRANCE.
fuis que Milord me rendra heureufe ;:
puifqu'il vient choifir parmi nous , & que.
vous l'agréez .
M. Humfroy prit alors fa fille par la
main , & la préfenta à Kilmore, qui l'affura ,
qu'il tâcheroit par toutes fortes de bons
procédés de juftifier les idées avantageufes
qu'elle avoit prife de lui. Alors il fut,
queftion d'appeller un Notaire ; M. Humfroy
y alla lui -même , & l'amena fur le
champ , avec un ancien Alderman qui avoit
une maifon dans le village , & qui voulut
bien fervir de témoin.
M. Humfroy étoit fi tranfporté du bonheur
qui arrivoit à fa fille , qu'il ne fe
connoiffoit plus ; il nommoit fes trois
filles à tous propos , embraffoit le Milord
& l'Alderman tour à tour fans fonger
qu'il troubloit le Notaire dans fa fonction.
Kilmore de fon côté voulant paroître
aimable à Julie , lui difoit, quelques
mots polis , & caufoit avec fes fours qui
avoient l'air plus gai & moins embarraſſe
qu'elle. Elimais fur- tout la plus jeune de
difoit mille chofes agréables à Julie
, qui fembloit enfevelie dans une profonde
rêverie.
toutes ,
Quand il fut queftion de lire le contrat,
il fe trouva qu'au lieu du nom de Julie le
Notaire y avoit fubftitué celui d'Elimaïs.
MAI 1755 SI
Ce contre-tems embarraffa fort le Milord,
qui avoit trouvé déja cet ouvrage fort
long , & qui s'impatientoit de ce qu'il
falloit le recommencer de point en point.
Cette difcuffion avoit arrêté toute la joie ;
chacun difoit fon avis , & perfonne no
convainquoit le Notaire , qui prouvoit
invinciblement qu'il falloit recommencer.
On alloit enfin céder à la vérité de cette
repréſentation , lorfque Julie fe leva , &
s'avançant vers fon pere ; cette affaire , lui
dit-elle avec un rouge modefte qui lui
couvrit les joues , peut aifément s'accommoder
; permettez , mon pere , que je céde
mes droits & l'honneur que me fait Milord
à ma foeur Elimaïs , tout fera dit alors,
& il n'y aura plus d'embarras. Comment
Julie , dit M. Humfroy , penfez- vous bien
à ce que vous faites ? oui , mon pere , reprit-
elle,; un engagement auffi grand me
fait peur , & je vous fupplie de permettre
que je m'en défifte. Elimaïs eft plus jeune ,
& par conféquent elle fera moins de réflexions
, d'ailleurs elle aura moins de tems
pour les écouter & .....Je n'entens point
cela , interrompit brufquement M. Humfroy
, vous avez donné votre parole de
bonne grace ; ainfi , Julie , je veux .....
Non , Monfieur , interrompit à fon tour
Kilmore , ma propofition n'eft faite qu'à
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
condition qu'elle fera acceptée fans nulle
répugnance. Julie la refufe , je vous prie
de ne la pas contraindre : interrogez la
belle Elimaïs , fi elle penfe comme fes
foeurs , rien ne fera fait , & je me retirerai
en vous remerciant de votre bonne volonté.
Eh bien , Elimaïs ! dit le bon Minif
refufes- tu comme Laure & Julie
Phonneur que Milord veut nous faire ?
répons , ma fille , & ne te troubles point
mais répons comine tu penfes ? Elimaïs
ne balança pas , elle répondit de trèsbonne
grace qu'elle fe faifoit un plaifir
d'obéir à fon pere ; alors jettant fur lui
un regard timide pour fçavoir fi ce qu'elle
avoit dit lui avoit plû ou non ; comme
elle le vit fourire , elle fe jetta à fon col
avec une grace enfantine & fi tendre que
les larmes en vinrent aux yeux du bon
homme ; Kilmore même fut ému , & ne
put s'empêcher de baifer la main de la
jeune Elimaïs , que M. Humfroy lui préfenta
. Milord prit au plus vite la plume &
la pria de vouloir ne pas différer de figner
fon bonheur. Elimaïs figna tout de fuite ;
tout le monde ayant figné à fon tour , Kilmore
& Elimaïs furent conduits à l'Eglife ,
où ils recurent la bénédiction nuptiale de
M. Humfroy , qui ne fe fentoit pas de joig
de voir Elimais fi bien établie .
M -A I
1755. 33
En fortant de la paroiffe , M. Humfroy
dit à fon gendre qu'il efpéroit qu'il voudroit
bien recevoir de lui un repas fimple
& frugal , n'ayant pas eu le tems de lui en
faire préparer un plus digne de lui.
Monfieur , dit Kilmore , j'accepterois
volontiers ce que vous voulez bien m'offrir
fi je n'étois preffé de mener ma femme
dans fon château , elle & moi aurons
cet honneur une autre fois , mais je vous
fupplie de ne pas vous oppofer en ce moment
-ci à l'empreffement que j'ai de la
rendre maîtreffe de mon château , ni elle
ni moi ne tarderons pas à venir vous rendre
ce que nous vous devons , & je vous
prie d'être perfuadé qu'en mon particulier
je n'y manquerai jamais . Cela dit , Kilmore
embraffa fon beau -pere & fes bellesfours.
M. Humfroy n'infifta pas davantage
fit une courte exhortation à Elimaïs
fur fes devoirs , & Milord lui donna la
main pour monter dans la chaife , où montant
après elle ils fortirent du village , &
arriverent bientôt chez lui.is , Hood brib
A
Le premier foin de Kilmore en arrivant,
fut de faire ouvrir le plus bel appartement
& d'y conduire Elimais voilà , dit- il
l'appartement que j'ai toujours deſtiné à
mon époufe , & j'efpere que vous voudrez
bien que je le partage feulement la nuit
C iij
54 MERCURE DE FRANCE.
*
avec vous. Elimaïs répondit naïvement
qu'il en étoit le maître. Madame , lui ditil
, vous voyez que je n'ai pas eu le tems
de me préparer à vous recevoir , ainfi je
n'ai à vous offrir ni bijoux , ni diamans ,
en un mot tout ce qui pourroit vous
plaire , mais vous ferez la maîtreffe d'en
faire l'emplette à votre goût , & comme il
vous plaira l'argent néceffaire vous fera
donné auffi-tôt que vous le voudrez . Milord
, reprit Elimaïs , je n'ai jamais conçu
que ces bagatelles puffent faire le vrai
bonheur , & par conféquent je ne les ai
jamais defirées : fi cependant elles doivent
m'aider à foutenir l'éclat du rang ou
Vous venez de m'élever , je ne refuſerai
rien de ce qui me pourra fervir à vous faire
honneur Kilmore trouva beaucoup de
bon fens & de fentiment honnête à cette
réponſes iben loua fon époufe , qui fur
étonnée qu'on louât une chofe qu'elle
Groyoit que tout le monde devoit penfer
naturellement. On vint leur dire que le
ils fe mirent à table , la
confervation ne fut pas fört animée. Après
qu'ils en furent fortis , Kilmore apporta
un petit rouet à fa femme. Vous aimez
peut-être à travailler , lui dit- il , je vous
apporte ce rouet pour vous prévenir contre
l'ennui de la defoccupation: Vous me
"
2
dîné étoit fer . Op m
MASI. 1755.
55
faites plaifir , lui dit- elle , je penfois déja
que j'aurois été bien aife d'envoyer chez
mon pere chercher ma quenouille ; alors
Elimaïs , d'une main adroite , mit en train
fon rouet , & fila de la meilleure grace du
monde.
Pendant ce tems Milord lut , écrivit ,
l'interrogea quelquefois fur fes goûts , fur
fes amufemens , fur la vie qu'elle menoit
chez fon pere ; à quoi elle répondit trèsjufte
, très-fenfément & en peu de mots.
Le foleil étant couché , Kilmore propofa
de s'aller promener , ce qu'Elimaïs accepta
avec plaifir. Ils entrerent enſemble dans le
jardin , elle en loua les beautés avec difcernement
; ce qui lui parut moins agréable
, elle le dit avec la même franchiſe ,
donnant des raifons très- conféquentes de
ce qu'elle difoit : elle prouva à Kilmore
qu'elle avoit autant d'efprit que de goût.
Comme la foirée étoit belle , les deux
époux le promenerent jufqu'à l'heure du
fouper ; en rentrant ils fe mirent à table.
Comme la journée n'avoit pas produit
de grands événemens , ils ne parlerent
gueres plus à fouper qu'ils avoient
fait à dîner. La. converfation d'après ne
fut pas plus intéreffante : quelques quefftions
entrecoupées , des réponfes laconiques
, voilà à quoi cela fe termina .
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
Les femmes d'Elimaïs entrerent , fon mari
paffa dans un cabinet pour fe deshabiller
tandis qu'elle fe mettoit au lit ; & quand
on vint l'avertir qu'elle y étoit , il congédia
fes domeftiques , & vint fe mettre auprès
d'elle.
Il y étoit à peine , que fe mettant fur fon
féant , il fonna fes gens avec un grand
empreffement. Que vous plaît- il , Milord
lui demanda Elimaïs ? C'eft , dit- il , que j'ai
oublié quelque chofe : un valet entra dans
le moment ; ouvre mon rideau, dit Kilmore
à cet homme , allume mon bougeoir , &
m'apporte ma grande Bible & mes lunettes
: le domeftique obéit & fe retira.
Kilmore mit effectivement fes lunettes
& ouvrit fa grande Bible , où il fe mit à lire
apparemment tout haut. Elimaïs ne marqua
aucun étonnement de cette façon extraordinaire
de fe comporter : elle écouta paiſiblement
pendant une grande demi -heure
cette férieufe lecture ; mais à fon tour fe
mettant fur fon féant , elle fonna fes femmes.
Que voulez- vous , Madame , lui dit
Kilmore ? Ce n'eft rien , Milord , dit-elle ,
ne vous interrompez pas pour cela ; donnezmoi
mon rouet , dit- elle à fa fille qui entra.
Kilmore , à cette demande , éclata de
rire , & jettant la Bible , les lunettes & foufflant
le bougeoir , il renvoya la femme de
M A 57
*
I. 1755.
་
chambre avec le rouet & la lumiere ; &
fe jettant au col de fa femme , ma chere
Elimaïs , lui dit- il en l'embraffant , vous
êtes une perfonne charmante , ce dernier
trait d'efprit & d'attention pour moi vous
donne mon coeur à jamais ; je vous ai
éprouvé toute la journée ; vous n'êtes
fufceptible ni d'ennui , ni d'humeur ; vous
êtes celle qui devoit me rendre le plus
heureux des hommes ; ma chere Elimaïs ,
je vous adore. Alors Milord ferma fon rideau
, & nous le tirerons auffi fur le refte
de l'hiſtoire , pour ne point troubler les
myſteres de l'amour conjugal , dont la décence
& la modeſtie doivent faire l'appanage..
On a appris depuis cette relation écrite ,
très-vraie dans toutes fes circonstances , que
Milord Kilmore , enchanté de ſon choix &
des vertus de fa femme , ainfi de fes
que
agrémens , a abandonné fon goût pour la
retraite & pour la Philofophie. Uniquement
occupé de plaire à Elimaïs , il eft"
revenu à Londres avec elle ; leur union
fait l'envie & l'admiration de cette ville.
Ils y tiennent un grand état , & tout ce
qu'il y a de confidérable & d'aimable dans
l'un & l'autre fexe s'y raflemble journellement.
PAR MLLE DE L.
A MADAME LA C ... DE G ....
E vous devois une dédicace , pourrois-
Jje micus la placer qu'en vous adreffant
une hiftoire que vous avez defiré de voir
écrite il eft jufte de fervir vos defirs .
Ah ! peut-on vous dédier un ouvrage qui
vous foit plus propre que celui qui fait
l'éloge d'une femme qui a mérité toute la
confidération & toute l'eftime de fon mari
, vous qui faites la félicité du vôtre , &
le bonheur de tous vos amis ? Vous aimez
ce qui peint la vertu & l'amour honnête ;
j'ai écrit ce que vous avez bien voulu
m'en apprendre : heureuſe de vous écouter
quand je vous vois , & de m'occuper de
ce que vous m'avez dit quand je vous
perds de vûe. S'il vous eût plû de me dicter
cette hiftoire , j'aurois eu plus de plaifir
à l'écrire , & l'on en auroit eu davantage
à la lire ; recevez- la donc telle que je
l'ai reçue de vous , comme un gage de ma
complaifance pour ce qui peut vous plaire ,
& un hommage de ma tendre amitié.
40 MERCURE DE FRANCE.
Les Comtes de Kilmore , originairement
Irlandois , s'établirent en Angleterre
dès que ce royaume eut réuni fous les mêmes
loix l'Ecoffe & l'Irlande. Les grandes
alliances qu'ils firent dans l'Angleterre les
en rendirent comme citoyens. Poffeffeurs
de grandes terres dans ce royaume , elles
fe trouverent réunies fur la tête d'un feul
fous ce dernier regne. Le Comte de Kilmore
, unique héritier de tant de riches
fucceffions , ne fe fentit point flaté du defir
de conferver fon nom , prêt à s'éteindre .
Un dégoût univerfel pour tout ce pour tout ce qui peut
charmer un homme de fon âge & de fon
rang , lui fit envifager la Cour avec la
plus profonde indifférence ; il ne voulut
y entendre parler d'aucun établiſſement.
Uniquement occupé de l'étude en tous
genres , où la fagacité de fon efprit lui
faifoit faire chaque jour de nouvelles découvertes
, il réfolut de s'y livier tout entier
, & fe retira dans le Caernarvand , où
il avoit une fort belle terre . C'étoit un
château fort noble & fort ancien , fitué fur
le bord du canal de Menay , dont on découvroit
de loin la fameufe ifle d'Anglefei.
Lorfque le ciel étoit ferein , la mer ,
par fa vafte étendue , rendoit ce lieu trifte
, mais analogue aux penfées du Comte ;
de hautes montagnes couvertes de bois ou
MA I. 1755. 41
de petits villages , terminoient la vue de
l'autre côté , & offroient dans leurs gorges
de jolies prairies entrecoupées de petits
ruiffeaux. Cette fituation terrible &
fauvage parut fort agréable au Comte , il
s'y établit avec un plaifir d'autant plus
fenfible qu'il crut avec raifon qu'il ne ſeroit
point interrompu dans fes fçavantes
méditations.
Kilmore avoit déja paffé dix années
dans le château ; la philofophié le foutenoit
contre l'ennui de la folitude : un feul
ami lui étoit refté , qui de temps en tems
venoit partager la retraite ou ranimer la
converfation du Comte. Cet ami fe nommoit
Laflei.
Un jour que Kilmore & lui fe promenoient
fur une grande terraffe qui s'élevoit
au- deffus de la mer , & que Kilmore
admiroit avec fon ami la vaſte étendue
de cet élément , Laflei prit la parole :
j'approuve avec vous , Milord , lui ditil
, que les beautés de la nature , toutes
admirables & toutes diverfifiées qu'elles
font , portent l'ame à la trifteffe la plus
profonde. Cette mer , cette ifle que nous
appercevons là-bas , ces prairies , ces jolis
villages qui couvrent ces montagnes dont
la cime perce les nûes , tout cela , mon
cher Kilmore , eft au premier coup d'oeil
42 MERCURE DE FRANCE..
d'une beauté fans pareille ; mais cette
beauté eſt toujours la même : encore fi ,
comme dans les tems où les ténébres du
paganifme enveloppoient la terre , nous
voyions dans les bois des dryades , des
nymphes dans les prairies , des nayades
dans les fontaines , fur cette vafte mer
Neptune dans un char entouré de tritons
& de fes charmantes fyrenes , dont les
chants mélodieux raviffoient les mortels ,
tout cela , dis- je , animéroit votre folitu
de. Mais votre fage religion a fait mainbaffe
fur tous ces êtres divertiffans ; la
philofophie chrétienne nous a rendu la
nature fimple & dénuée de ces agrémens
que la folie des anciens avoit divinifés ;
un férieux noble & majeftueux en a pris
la place , & je ne conçois pas comment
depuis dix ans vous refiftez à la langueur
que cette folitude doit jetter dans.
votre ame. Kilmore fourit de l'enthoufiafme
de fon ami ; j'avoue , dit- il , qu'il
eft très- malheureux que votre univers foit
privé de tous les objets que vous venez de
décrire ; mais comme je ne fuis pas accoutumé
à les trouver , je ne me fuis pas
avifé de les regretter. Une fleur qui fe
développe , fon progrès , fa deftruction
un fruit que je cultive , un arbre que j'émonde
, & qui s'éleve à vûe d'oeil , me
3
M A I. 1755. 43
tiennent lieu de vos nymphes & de vos
dryades ; la république des oifeaux , celle
des fourmis ou des mouches à miel me
conduifent à des réflexions folides que vos
fyrenes dérangeroient fans doute ainfi ,
mon cher Laffei , je vis tranquille , &
mon ennui eft fi doux qu'il ne me pefe
point du tout. Il eft vrai qu'il me vient
quelquefois en penfée d'avoir quelques
témoins de mes découvertes , & par un
refte d'amitié pour le genre humain , je
fens que je ne ferois point fâché d'avoir
quelques amis , ou qui partageaffent mon
goût & mes connoiffances , ou qui me
donnaffent les leurs.
Après que ces deux amis eurent longtems
cherché les moyens de rendre la folitude
de Kilmore plus animée fans qu'il
lui en coutât le chagrin de changer de
vie , celui-ci dit à Laflei qu'il avoit envie
d'écrire à quelques- uns des amis qu'il avoit
laiffés à Londres dans le tems qu'il y vivoit
, & de les prier de venir paffer avec
lui le tems qu'ils auroient de libre dans
l'année.
Cette idée , reprit Laflei , ne s'accorde
point du tout avec votre philofophie ; &
où, Milord , avez vous connu des hommes
qui fe fouviennent d'un ami qu'ils
n'ont pas vû depuis dix ans peut-être un
+
44 MERCURE DE FRANCE.
de ceux- là s'en fouvient , cela peut être ;
mais comptez-vous fur le refte , en bonne
foi ? avouez qu'en approfondiffant la nature
vous avez oublié les défauts de l'humanité
; d'ailleurs je veux que tous ceux qui
ont été vos amis en foient les chef-d'oeuvres
: croyez- vous , Milord , qu'après avoir
fait cent vingt- huit milles pour venir vous
voir par curiofité , ils y reviennent affidument
, & s'accommodent de ne vous voir
que des inftans dans la journée ? n'y comptez
pas mais mariez- vous ; voilà ce que
je crois plus poffible : ayez une femme
aimable qui tienne votre maiſon , annoncez-
le à vos amis , alors ils y viendront ,
& vous , maître de vous livrer à vos férieufes
occupations , vous le ferez auffi de
revenir chez votre femme aux heures qui
vous conviendront , & d'y trouver des
de vous délaffer , par une converfation
agréable , de la fatigue de votre camoyens
binet.
Il faut convenir , dit Kilmore , que
cette idée eft très -jufte & plus raifonnable
que la mienne . Je conviens , mon cher
Laflei , que vous avez raifon , & que c'eft
le feul parti que j'aie à prendre : choififfez-
moi une femme telle qu'il me la faut
je vous en ferai très -obligé.
Moi , choifir ! dit Laflei , vous n'y penMA
I. 1755. 45
fez
pas , Milord : je pourrois à peine en
choifir une pour moi-même ; jugez ſi je
le rifquerois pour vous. D'ailleurs j'ignore
ce qui vous convient ... Ah ! Milord , reprit
Kilmore , ni le bien , ni la naiffance
ne peuvent me déterminer . Pour le premier
article , vous fçavez que je fuis affez
riche pour me paffer des biens qu'une
femme m'apporteroit ; quant au fecond ,
je crois que ce n'eft pas toujours dans la
plus haute nobleffe qu'on trouve les femmes
les mieux nées ; cela arrive quelque
fois j'en conviens , mais les préjugés
qu'on a là - deffus font impertinens , & Dieu
merci , je m'en fuis garanti. Je fçai que
l'éducation peut beaucoup fur une belle'
ame ; mais qu'avance -t-elle fur celle qui
eft née fans vertu ?
>
Ces belles ames ont- elles le droit d'animer
feulement les filles de qualité ? elles
dérivent du même principe , & font départies
dans nos corps au hazard ; ainfi
l'on trouve également la vertu avec l'éducation
, comme la vertu fans éducation ;
fouvent même ces principes ne fervenţ
qu'à mafquer les défauts d'une jeune perfonne
, elle fe contraint inceffamment
les cacher au public , tandis qu'un mal- i
heureux mari eft le martyr de fa difcrette
moitié , qui fe fait un jeu de le deshopour
46 MERCURE DE FRANCE.
norer. Je ne veux donc point , mon cher
Laflei , de ces filles élevées avec tant de
foin , & qui en prendroient fi peu
de me.
rendre heureux. Je fçai qu'un homme fage,
ne fait pas dépendre fon honneur d'une
femme folle & imprudente ; mais le préjugé
eft contre lui , & tout homme raifonnable
doit éviter ce malheur : cherchez-
moi donc une fille fage & honnête ,
fur tout que fon humeur fympatife avec
la mienne , que vous fçavez n'être pas
bien extraordinaire.
Milord , reprit Laflei , je ne doute pas
qu'il n'y ait des femmes telles que vous
les defirez , mais je n'en connois point ,
& me garderois bien de vous confeiller
en pareil cas. Mais puifque vous êtes affez
philofophe pour paffer par-deffus le bien
& la qualité , voyez vous même autour
de vous : votre pafteur , par exemple , a
trois filles élevées fous fes yeux ; la fimplicité
de fes moeurs , la fageffe de fon
caractere répondent que fes filles n'ont
point reçu cette éducation redoutable qui
mafque l'art fous les traits de la nature.
Confultez votre coeur , & choififfez parmi
les jeunes filles laquelle il vous dictera de
prendre.
Ce n'eft point ici une affaire de coeur ,
reprit Kilmore , ne vous y trompez pas;
MA I. 1755. 47
c'eft une affaire jufte & raiſonnable : vous
avez bien imaginé , j'irai demain voir M.
Humfroy , & je lui demanderai une de
fes filles. Kilmore ayant pris ce parti
n'en parla plus de la foirée à fon ami , qui
le quitta après fouper pour retourner au
château qu'il avoit dans le voifinage , où
quelques affaires le demandoient.
Kilmore , ſuivant fon caractere , ne fe
leva pas le lendemain plutôt qu'à l'ordinaire.
Quand il fut habillé , il fit mettre
fes chevaux à une chaife pour aller à fon
village , diftant d'environ deux milles de
fon château , & fut defcendre droit au
prefbytere. Il trouva M. Humfroy corrigeant
un fermon qu'il devoit prêcher le
lendemain .
Surpris de voir fon Seigneur chez lui ,
honneur qu'il ne lui avoit jamais fait , M."
Humfroy le reçut avec toutes les marques
d'un profond refpect ; il cherchoit
dans fa tête de quoi il pourroit dignement
l'entretenir , lorfque Kilmore arrêta brufquement
la confufion de fes penfées , en
lui déclarant clairement le fujet qui l'amenoit
chez lui.
Si M. Humfroy avoit été étonné de
voir Kilmore , il le fut bien davantage
quand il apprit ce qui l'y amenoit. Comme
il étoit homme de bon fens , il ne fit
pas
48 MERCURE DE FRANCE.
d'autre réponſe que de lui demander s'il
avoit bien fongé à ce qu'il faifoit , & s'il
étoit poffible de croire qu'un homme de fa
naiffance voulût s'abaiffer jufqu'à faire une
pareille alliance ?
J'y ai très-fort fongé , reprit Kilmore ;
vos bonnes moeurs , votre vertu , m'ont fait
penfer que vos filles vous reffemblent ; je
ne veux pas pourtant contraindre leurs volontés
, je veux qu'un choix libre les détermine
faites-les venir , expofez leur le
fujer pour lequel vous les appellez : je
vous ai dit la façon dont je vis ; fi l'une
d'elles n'a aucune répugnance à partager
ma folitude , je fuis prêt à lui donner ma
foi tout à l'heure.
M. Humfroy ne douta plus que tout ce
que difoit Kilmore ne fûr certain ; il appella
fes filles qui , fimplement vêtues ,
mais très-proprement , vinrent aux ordres
de leur pere. M. Humfroy les fit affeoir
felon l'ordre de l'âge en face du Milord ,
il leur expofa nettement le fujet de fa vifite.
Ces trois filles , dont l'aînée avoit à
peine dix -huit ans , & les deux autres environ
feize & dix- fept , écouterent en grand
filence ce que difoit leur pere ; elles le
garderent même encore affez long- tems
après qu'il eut parlé : elles fe regarderent
les
MAI. 1755 . 49
les unes & les autres , & refterent les
yeux baiffés en attendant que leur pere les
interrogeât. Dès que M. Humfroy crut
leur avoir laiffé affez de tems pour refléchir
, il s'adreffa à l'aînée : Laure , lui ditil
, c'étoit le nom de cette belle fille , avez
vous penfé à ce que je viens de vous dire ?
& fi vous m'avez entendu , y confentezvous
? dites votre avis naturellement , fans'
crainte de me déplaire.
›
L'honneur que Milord nous fait , reprit
modeftement Laure me flate fenfiblement
; mais , mon pere , puifque vous me
permettez que je dife mon fentiment , je
n'ai point encore affez de connoiffance
des chofes du monde pour trouver qu'un
mariage fi honorable me rende plus heureufe
; je fuis contente de mon état , &
je vous fupplie de ne pas trouver mauvais
que je vous demande d'y refter .
Cette réponſe de la belle Laure fâcha
Kilmore ; il trouva qu'une perfonne qui
penfoit fi fagement , méritoit qu'on la regrettât
. Et vous , ma fille , dit M. Humfroy
à Julie , la feconde de fes filles , penfez-
vous comme votre foeur ? répondez ,
mais répondez felon ce que vous penfez.
Non , mon pere , répondit la jeune Julie
, je trouve ce mariage au- deffus de mon
attente ; mais je l'accepte dans l'idée où je
C
So MERCURE DE FRANCE.
fuis que Milord me rendra heureufe ;:
puifqu'il vient choifir parmi nous , & que.
vous l'agréez .
M. Humfroy prit alors fa fille par la
main , & la préfenta à Kilmore, qui l'affura ,
qu'il tâcheroit par toutes fortes de bons
procédés de juftifier les idées avantageufes
qu'elle avoit prife de lui. Alors il fut,
queftion d'appeller un Notaire ; M. Humfroy
y alla lui -même , & l'amena fur le
champ , avec un ancien Alderman qui avoit
une maifon dans le village , & qui voulut
bien fervir de témoin.
M. Humfroy étoit fi tranfporté du bonheur
qui arrivoit à fa fille , qu'il ne fe
connoiffoit plus ; il nommoit fes trois
filles à tous propos , embraffoit le Milord
& l'Alderman tour à tour fans fonger
qu'il troubloit le Notaire dans fa fonction.
Kilmore de fon côté voulant paroître
aimable à Julie , lui difoit, quelques
mots polis , & caufoit avec fes fours qui
avoient l'air plus gai & moins embarraſſe
qu'elle. Elimais fur- tout la plus jeune de
difoit mille chofes agréables à Julie
, qui fembloit enfevelie dans une profonde
rêverie.
toutes ,
Quand il fut queftion de lire le contrat,
il fe trouva qu'au lieu du nom de Julie le
Notaire y avoit fubftitué celui d'Elimaïs.
MAI 1755 SI
Ce contre-tems embarraffa fort le Milord,
qui avoit trouvé déja cet ouvrage fort
long , & qui s'impatientoit de ce qu'il
falloit le recommencer de point en point.
Cette difcuffion avoit arrêté toute la joie ;
chacun difoit fon avis , & perfonne no
convainquoit le Notaire , qui prouvoit
invinciblement qu'il falloit recommencer.
On alloit enfin céder à la vérité de cette
repréſentation , lorfque Julie fe leva , &
s'avançant vers fon pere ; cette affaire , lui
dit-elle avec un rouge modefte qui lui
couvrit les joues , peut aifément s'accommoder
; permettez , mon pere , que je céde
mes droits & l'honneur que me fait Milord
à ma foeur Elimaïs , tout fera dit alors,
& il n'y aura plus d'embarras. Comment
Julie , dit M. Humfroy , penfez- vous bien
à ce que vous faites ? oui , mon pere , reprit-
elle,; un engagement auffi grand me
fait peur , & je vous fupplie de permettre
que je m'en défifte. Elimaïs eft plus jeune ,
& par conféquent elle fera moins de réflexions
, d'ailleurs elle aura moins de tems
pour les écouter & .....Je n'entens point
cela , interrompit brufquement M. Humfroy
, vous avez donné votre parole de
bonne grace ; ainfi , Julie , je veux .....
Non , Monfieur , interrompit à fon tour
Kilmore , ma propofition n'eft faite qu'à
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
condition qu'elle fera acceptée fans nulle
répugnance. Julie la refufe , je vous prie
de ne la pas contraindre : interrogez la
belle Elimaïs , fi elle penfe comme fes
foeurs , rien ne fera fait , & je me retirerai
en vous remerciant de votre bonne volonté.
Eh bien , Elimaïs ! dit le bon Minif
refufes- tu comme Laure & Julie
Phonneur que Milord veut nous faire ?
répons , ma fille , & ne te troubles point
mais répons comine tu penfes ? Elimaïs
ne balança pas , elle répondit de trèsbonne
grace qu'elle fe faifoit un plaifir
d'obéir à fon pere ; alors jettant fur lui
un regard timide pour fçavoir fi ce qu'elle
avoit dit lui avoit plû ou non ; comme
elle le vit fourire , elle fe jetta à fon col
avec une grace enfantine & fi tendre que
les larmes en vinrent aux yeux du bon
homme ; Kilmore même fut ému , & ne
put s'empêcher de baifer la main de la
jeune Elimaïs , que M. Humfroy lui préfenta
. Milord prit au plus vite la plume &
la pria de vouloir ne pas différer de figner
fon bonheur. Elimaïs figna tout de fuite ;
tout le monde ayant figné à fon tour , Kilmore
& Elimaïs furent conduits à l'Eglife ,
où ils recurent la bénédiction nuptiale de
M. Humfroy , qui ne fe fentoit pas de joig
de voir Elimais fi bien établie .
M -A I
1755. 33
En fortant de la paroiffe , M. Humfroy
dit à fon gendre qu'il efpéroit qu'il voudroit
bien recevoir de lui un repas fimple
& frugal , n'ayant pas eu le tems de lui en
faire préparer un plus digne de lui.
Monfieur , dit Kilmore , j'accepterois
volontiers ce que vous voulez bien m'offrir
fi je n'étois preffé de mener ma femme
dans fon château , elle & moi aurons
cet honneur une autre fois , mais je vous
fupplie de ne pas vous oppofer en ce moment
-ci à l'empreffement que j'ai de la
rendre maîtreffe de mon château , ni elle
ni moi ne tarderons pas à venir vous rendre
ce que nous vous devons , & je vous
prie d'être perfuadé qu'en mon particulier
je n'y manquerai jamais . Cela dit , Kilmore
embraffa fon beau -pere & fes bellesfours.
M. Humfroy n'infifta pas davantage
fit une courte exhortation à Elimaïs
fur fes devoirs , & Milord lui donna la
main pour monter dans la chaife , où montant
après elle ils fortirent du village , &
arriverent bientôt chez lui.is , Hood brib
A
Le premier foin de Kilmore en arrivant,
fut de faire ouvrir le plus bel appartement
& d'y conduire Elimais voilà , dit- il
l'appartement que j'ai toujours deſtiné à
mon époufe , & j'efpere que vous voudrez
bien que je le partage feulement la nuit
C iij
54 MERCURE DE FRANCE.
*
avec vous. Elimaïs répondit naïvement
qu'il en étoit le maître. Madame , lui ditil
, vous voyez que je n'ai pas eu le tems
de me préparer à vous recevoir , ainfi je
n'ai à vous offrir ni bijoux , ni diamans ,
en un mot tout ce qui pourroit vous
plaire , mais vous ferez la maîtreffe d'en
faire l'emplette à votre goût , & comme il
vous plaira l'argent néceffaire vous fera
donné auffi-tôt que vous le voudrez . Milord
, reprit Elimaïs , je n'ai jamais conçu
que ces bagatelles puffent faire le vrai
bonheur , & par conféquent je ne les ai
jamais defirées : fi cependant elles doivent
m'aider à foutenir l'éclat du rang ou
Vous venez de m'élever , je ne refuſerai
rien de ce qui me pourra fervir à vous faire
honneur Kilmore trouva beaucoup de
bon fens & de fentiment honnête à cette
réponſes iben loua fon époufe , qui fur
étonnée qu'on louât une chofe qu'elle
Groyoit que tout le monde devoit penfer
naturellement. On vint leur dire que le
ils fe mirent à table , la
confervation ne fut pas fört animée. Après
qu'ils en furent fortis , Kilmore apporta
un petit rouet à fa femme. Vous aimez
peut-être à travailler , lui dit- il , je vous
apporte ce rouet pour vous prévenir contre
l'ennui de la defoccupation: Vous me
"
2
dîné étoit fer . Op m
MASI. 1755.
55
faites plaifir , lui dit- elle , je penfois déja
que j'aurois été bien aife d'envoyer chez
mon pere chercher ma quenouille ; alors
Elimaïs , d'une main adroite , mit en train
fon rouet , & fila de la meilleure grace du
monde.
Pendant ce tems Milord lut , écrivit ,
l'interrogea quelquefois fur fes goûts , fur
fes amufemens , fur la vie qu'elle menoit
chez fon pere ; à quoi elle répondit trèsjufte
, très-fenfément & en peu de mots.
Le foleil étant couché , Kilmore propofa
de s'aller promener , ce qu'Elimaïs accepta
avec plaifir. Ils entrerent enſemble dans le
jardin , elle en loua les beautés avec difcernement
; ce qui lui parut moins agréable
, elle le dit avec la même franchiſe ,
donnant des raifons très- conféquentes de
ce qu'elle difoit : elle prouva à Kilmore
qu'elle avoit autant d'efprit que de goût.
Comme la foirée étoit belle , les deux
époux le promenerent jufqu'à l'heure du
fouper ; en rentrant ils fe mirent à table.
Comme la journée n'avoit pas produit
de grands événemens , ils ne parlerent
gueres plus à fouper qu'ils avoient
fait à dîner. La. converfation d'après ne
fut pas plus intéreffante : quelques quefftions
entrecoupées , des réponfes laconiques
, voilà à quoi cela fe termina .
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
Les femmes d'Elimaïs entrerent , fon mari
paffa dans un cabinet pour fe deshabiller
tandis qu'elle fe mettoit au lit ; & quand
on vint l'avertir qu'elle y étoit , il congédia
fes domeftiques , & vint fe mettre auprès
d'elle.
Il y étoit à peine , que fe mettant fur fon
féant , il fonna fes gens avec un grand
empreffement. Que vous plaît- il , Milord
lui demanda Elimaïs ? C'eft , dit- il , que j'ai
oublié quelque chofe : un valet entra dans
le moment ; ouvre mon rideau, dit Kilmore
à cet homme , allume mon bougeoir , &
m'apporte ma grande Bible & mes lunettes
: le domeftique obéit & fe retira.
Kilmore mit effectivement fes lunettes
& ouvrit fa grande Bible , où il fe mit à lire
apparemment tout haut. Elimaïs ne marqua
aucun étonnement de cette façon extraordinaire
de fe comporter : elle écouta paiſiblement
pendant une grande demi -heure
cette férieufe lecture ; mais à fon tour fe
mettant fur fon féant , elle fonna fes femmes.
Que voulez- vous , Madame , lui dit
Kilmore ? Ce n'eft rien , Milord , dit-elle ,
ne vous interrompez pas pour cela ; donnezmoi
mon rouet , dit- elle à fa fille qui entra.
Kilmore , à cette demande , éclata de
rire , & jettant la Bible , les lunettes & foufflant
le bougeoir , il renvoya la femme de
M A 57
*
I. 1755.
་
chambre avec le rouet & la lumiere ; &
fe jettant au col de fa femme , ma chere
Elimaïs , lui dit- il en l'embraffant , vous
êtes une perfonne charmante , ce dernier
trait d'efprit & d'attention pour moi vous
donne mon coeur à jamais ; je vous ai
éprouvé toute la journée ; vous n'êtes
fufceptible ni d'ennui , ni d'humeur ; vous
êtes celle qui devoit me rendre le plus
heureux des hommes ; ma chere Elimaïs ,
je vous adore. Alors Milord ferma fon rideau
, & nous le tirerons auffi fur le refte
de l'hiſtoire , pour ne point troubler les
myſteres de l'amour conjugal , dont la décence
& la modeſtie doivent faire l'appanage..
On a appris depuis cette relation écrite ,
très-vraie dans toutes fes circonstances , que
Milord Kilmore , enchanté de ſon choix &
des vertus de fa femme , ainfi de fes
que
agrémens , a abandonné fon goût pour la
retraite & pour la Philofophie. Uniquement
occupé de plaire à Elimaïs , il eft"
revenu à Londres avec elle ; leur union
fait l'envie & l'admiration de cette ville.
Ils y tiennent un grand état , & tout ce
qu'il y a de confidérable & d'aimable dans
l'un & l'autre fexe s'y raflemble journellement.
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Résumé : HISTOIRE ANGLOISE. PAR MLLE DE L. A MADAME LA C... DE G....
L'œuvre 'Histoire Anglaise' est dédiée par Mlle de L. à Madame la C... de G..., qui apprécie les récits mettant en avant la vertu et l'amour honnête. L'histoire commence avec la famille des Comtes de Kilmore, une famille irlandaise installée en Angleterre après l'unification des lois entre l'Écosse et l'Irlande. Le Comte de Kilmore, unique héritier de vastes terres, se retire dans un château à Caernarvand pour se consacrer à l'étude, loin des plaisirs de la cour. Il y vit en solitaire, accompagné seulement de son ami Laflei. Un jour, en se promenant, Laflei exprime son admiration pour la beauté de la nature mais regrette l'absence de divinités païennes qui l'animaient autrefois. Kilmore, quant à lui, trouve du plaisir dans l'observation de la nature et des petites choses de la vie. Il avoue cependant ressentir parfois le besoin de partager ses découvertes avec des amis. Laflei suggère alors à Kilmore de se marier pour animer sa solitude. Kilmore accepte l'idée et demande à Laflei de lui trouver une femme sage et honnête, dont l'humeur soit compatible avec la sienne. Laflei propose que Kilmore choisisse parmi les filles de son pasteur, M. Humfroy, connues pour leur simplicité et leur sagesse. Kilmore décide de rendre visite à M. Humfroy pour lui demander la main de l'une de ses filles. Lors de cette visite, Kilmore expose son désir de mariage à M. Humfroy, qui est surpris mais accepte de présenter ses filles. Les trois filles, Laure, Julie et Henriette, écoutent en silence la proposition de leur père. Laure, l'aînée, décline poliment l'offre, préférant rester dans son état actuel. Kilmore est impressionné par la sagesse de Laure mais attend la réponse des autres sœurs. L'histoire se poursuit avec Julie et Elimaïs, filles de M. Humfroy, et Milord Kilmore. Julie accepte initialement un mariage avec Milord Kilmore, mais lors de la signature du contrat, une erreur du notaire révèle que le nom d'Elimaïs est inscrit à la place de celui de Julie. Julie, effrayée par l'engagement, propose de céder sa place à Elimaïs. Milord Kilmore accepte cette solution à condition que la jeune fille accepte de son plein gré. Elimaïs accepte avec grâce et tendresse, émouvant ainsi son père et Milord Kilmore. Le mariage est alors célébré, et le couple part pour le château de Milord. À leur arrivée, Milord Kilmore montre à Elimaïs l'appartement destiné à son épouse et lui offre de l'argent pour acheter des bijoux. Elimaïs répond qu'elle ne désire pas ces objets, mais accepte de les acquérir pour maintenir l'éclat de son rang. La journée se passe calmement, avec des conversations modérées. Le soir, après une promenade, Milord Kilmore simule une lecture de la Bible pour tester Elimaïs, qui reste imperturbable et demande son rouet. Touché par son attitude, Milord Kilmore lui avoue son amour et son admiration. Par la suite, on apprend que Milord Kilmore, enchanté par les vertus et les agréments d'Elimaïs, abandonne sa retraite et sa philosophie pour se consacrer à elle. Ils vivent à Londres dans l'opulence et reçoivent régulièrement des visiteurs distingués.
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58
p. 39-42
LE MERLE. FABLE.
Début :
D'un bois fort écarté les divers habitans, [...]
Mots clefs :
Merle, Animaux, Homme
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LE MERLE. FABLE.
LE MERLE.
FABLE.
D'un bois fort écarté les divers habitans ,
Animaux , la plupart fauvages , malfaiſans ,
40 MERCURE DE FRANCE.
De l'homme ignoroient l'exiſtence.
Nos femblables jamais ne pénétrerent là.
Un Merle en un couvent élevé dès l'enfance ,
Parvint , en voyageant , jufques chez ces gens - là ,
Il étoit beau parleur , & fortoit d'une cage
Où Merle de tout tems apprit à s'énoncer
En jeune oiſeau dévot & fage.
'Son zéle dans ce bois eut de quoi s'exercer .
Eclairons , difoit-il , nos freres miférables ;
Tout Merle à ce devoir par état engagé ,
Sous l'heureux joug de l'homme inftruit , apprie
voifé ,
Plus éclairé , plus faint , doit prêcher fes ſemblables.
Un jour donc notre oiſeau fur un arbre perché ,
Harangua vivement les plus confidérables
D'entre ces animaux à fon gré fi coupables.
Nouveau, Miffionnaire , il fuoit en prêchant.
D'abord on ne comprit fon difcours qu'avec peine
Il parloit d'un Etre puiffant
Qu'il nommoit homme , ayant l'univers pour
domaine ,
Sçachant tout , & pouvant , s'ils ne s'apprivoi
foient ,
Détruire par le feu toute leur race entiere:
Ours , tigres , fangliers étoient là qui bailloient
Mais à ce dernier trait ils dreffent la criniere.
Le Merle profitant d'un inftant précieux ,"
JUIN.
1755 42
Pagite , entre en fureur , & déploye à leurs yeux .
Les grands traits de l'art oratoire .
Efchine en fes difcours montroit moins d'action
On dit qu'il arracha des pleurs à l'auditoire.
Dans le bois chacun fonge à ſa converfion ,
Et tremble d'encourir la vengeance de l'homme.
Sur ce nouveau Roi qu'on leur nomme ,
Au docteur Merle ils font cent queſtions.
L'homme eft , répondoit- il , doué par la nature
De toutes les perfections.
Il a donc une belle hure ,
*
Dit le porc en l'interrompant ?
Sans doute qu'il reçut des cornes en partage ,
Dit le boeuf ? ( celui- ci ne fe trompoit pas tant
Le tigre prétendoit qu'il devoit faire rage
Avec les griffes & fes dents ;
Et l'ours qu'entre ſes bras il étouffoit les gens.
Les foibles s'en formoient des images pareilles ,
Et penfoient le douer d'attributs affez beaux ;
Le cerfen lui donnant des jambes de fufeaux ,
Et l'âne de longues oreilles.
Tout ce qui nous reffemble eft parfait à nos yeux :
Ces animaux fe peignoient l'homme
Comme l'homme fe peint le fouverain des cieux .
Les Sages prétendus de la Gréce & de Rome ,
Au poids de leur orgueil ofoient pefer les Dieux
Le peuple groffiffant ces traits injurieux ,
Repréfentoit l'Etre fuprême
42 MERCURE.DE FRANCE.
Plus ridicule que lui - même.
* Il est bien des Chrétiens qui n'en jugeht pas
mieux.
L. A.
Ces deux Fables font l'échantillon , ou
l'annonce d'un recueil de plufieurs autres
que l'Auteur doit bientôt donner au Public .
Je crois qu'elles doivent le prévenir en ſa
faveur.
FABLE.
D'un bois fort écarté les divers habitans ,
Animaux , la plupart fauvages , malfaiſans ,
40 MERCURE DE FRANCE.
De l'homme ignoroient l'exiſtence.
Nos femblables jamais ne pénétrerent là.
Un Merle en un couvent élevé dès l'enfance ,
Parvint , en voyageant , jufques chez ces gens - là ,
Il étoit beau parleur , & fortoit d'une cage
Où Merle de tout tems apprit à s'énoncer
En jeune oiſeau dévot & fage.
'Son zéle dans ce bois eut de quoi s'exercer .
Eclairons , difoit-il , nos freres miférables ;
Tout Merle à ce devoir par état engagé ,
Sous l'heureux joug de l'homme inftruit , apprie
voifé ,
Plus éclairé , plus faint , doit prêcher fes ſemblables.
Un jour donc notre oiſeau fur un arbre perché ,
Harangua vivement les plus confidérables
D'entre ces animaux à fon gré fi coupables.
Nouveau, Miffionnaire , il fuoit en prêchant.
D'abord on ne comprit fon difcours qu'avec peine
Il parloit d'un Etre puiffant
Qu'il nommoit homme , ayant l'univers pour
domaine ,
Sçachant tout , & pouvant , s'ils ne s'apprivoi
foient ,
Détruire par le feu toute leur race entiere:
Ours , tigres , fangliers étoient là qui bailloient
Mais à ce dernier trait ils dreffent la criniere.
Le Merle profitant d'un inftant précieux ,"
JUIN.
1755 42
Pagite , entre en fureur , & déploye à leurs yeux .
Les grands traits de l'art oratoire .
Efchine en fes difcours montroit moins d'action
On dit qu'il arracha des pleurs à l'auditoire.
Dans le bois chacun fonge à ſa converfion ,
Et tremble d'encourir la vengeance de l'homme.
Sur ce nouveau Roi qu'on leur nomme ,
Au docteur Merle ils font cent queſtions.
L'homme eft , répondoit- il , doué par la nature
De toutes les perfections.
Il a donc une belle hure ,
*
Dit le porc en l'interrompant ?
Sans doute qu'il reçut des cornes en partage ,
Dit le boeuf ? ( celui- ci ne fe trompoit pas tant
Le tigre prétendoit qu'il devoit faire rage
Avec les griffes & fes dents ;
Et l'ours qu'entre ſes bras il étouffoit les gens.
Les foibles s'en formoient des images pareilles ,
Et penfoient le douer d'attributs affez beaux ;
Le cerfen lui donnant des jambes de fufeaux ,
Et l'âne de longues oreilles.
Tout ce qui nous reffemble eft parfait à nos yeux :
Ces animaux fe peignoient l'homme
Comme l'homme fe peint le fouverain des cieux .
Les Sages prétendus de la Gréce & de Rome ,
Au poids de leur orgueil ofoient pefer les Dieux
Le peuple groffiffant ces traits injurieux ,
Repréfentoit l'Etre fuprême
42 MERCURE.DE FRANCE.
Plus ridicule que lui - même.
* Il est bien des Chrétiens qui n'en jugeht pas
mieux.
L. A.
Ces deux Fables font l'échantillon , ou
l'annonce d'un recueil de plufieurs autres
que l'Auteur doit bientôt donner au Public .
Je crois qu'elles doivent le prévenir en ſa
faveur.
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Résumé : LE MERLE. FABLE.
La fable 'Le Merle' narre l'histoire d'un merle élevé dans un couvent, qui voyage jusqu'à un bois habité par des animaux sauvages ignorant l'existence humaine. Le merle, bon orateur, décide de prêcher aux animaux pour les éclairer sur la puissance de l'homme. Il décrit l'homme comme un être tout-puissant capable de détruire toute leur race s'ils ne s'apprivoisent pas. Les animaux, d'abord perplexes, finissent par s'alarmer et posent de nombreuses questions au merle. Chaque animal imagine l'homme selon ses propres caractéristiques : le porc le voit avec une belle hure, le bœuf avec des cornes, le tigre avec des griffes et des dents. La fable critique les sages de la Grèce et de Rome, ainsi que certains chrétiens, pour avoir jugé les dieux ou le souverain divin de manière orgueilleuse et ridicule. Elle met en lumière la tendance humaine à projeter ses propres traits sur des entités supérieures.
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59
p. 26-33
IL EUT TORT. Histoire vraisemblable.
Début :
EH ! qu'est-ce qui ne l'a pas ? on n'est dans le monde environné que de torts. [...]
Mots clefs :
Homme, Esprit, Femme, Amoureux, Histoire vraisemblable
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : IL EUT TORT. Histoire vraisemblable.
IL EUT TORT.
Hiftoire vraisemblable.
H! qu'est- ce qui ne l'a pas ? on n'eft
dans le monde environné que de torts.
Ils font néceffaires , ce font les fondemens
de la fociété ; ils rendent l'efprit liant , ils
abaiffent l'amour- propre. Quelqu'un qui
auroit toujours raifon feroit infupportable.
On doit pardonner tous les torts ,
excepté celui d'être ennuyeux , celui là eſt
irréparable. Lorfqu'on ennuye les autres ,.
il faut refter chez foi tour feul comme
l'opéra d'Ajax . Je demande ce que l'on
deviendroit s'il alloit faire fes vifites dans
les maifons ?
Paffons à l'hiftoire de Mondor. C'étoit
un jeune homme malheureuſement né ; il
avoit l'efprit jufte , le coeur tendre & l'ame
douce voilà trois grands torts qui en
produiront bien d'autres.
En entrant dans le monde , il s'appliqua
principalement à tâcher d'avoir toujours
raifon. On va voir comme cela lui réuffit.
Il fit connoiffance avec un homme de la
cour ; la femme lui trouva l'efprit jufte ,
parce qu'il avoit une jolie figure ; le mari
JUILLET. 1755. 27
lui trouva l'efprit faux , parce qu'il n'étoit
jamais de fon avis.
La femme fit beaucoup d'avances à la
jufteffe de fon efprit ; mais comme il n'en
étoit point amoureux , il ne s'en apperçut
pas. Le mari le pria d'examiner un traité
fur la guerre qu'il avoit compofé à ce
qu'il prétendoit. Mondor après l'avoir lû
lui dit tout naturellement qu'en examinant
fon
ouvrage , il avoit jugé qu'il feroit
un fort bon négociateur pour un traité de
paix.
Dans cette circonftance , un régiment
vint à vacquer , un petit Marquis avorté
trouva l'auteur de cour un génie tranfcendant
, & traita fa femme comme fi elle
eût été jolie , il eut le régiment : le Marquis
fut Colonel . Mondor ne fut qu'un
homme vrai ; il eut tort .
Cette aventure le rebuta , il perdit toutes
vûes de fortune , vint à Paris vivre en
particulier , & forma le projet de s'y faire
des amis. Ah ! bon Dieu , comme il eut
tort ! il crut en trouver un dans la perfonne
du jeune Alcipe ; Alcipe étoit aimable
avoit le maintien décent & les propos
d'un homme effentiel.
Un jour il aborda Mondor avec un air
affligé , auffi tôt Mondor s'affligea ( car il
n'y a point de plus fottes gens que les gens
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
d'efprit qui ont le coeur bon ) ; Alcipe lui
dit qu'il avoit perdu cent louis fur fa parole
, Mondor les lui prêta fans vouloir de
billet ; il crut par là s'être acquis un ami.
Il eut tort : il ne le revit plus.
que
Il donna dans les gens de lettres ; ils le
jugerent capable d'examiner leurs piéces :
als obtinrent audience de lui plus aifément
que du public : il y en eut un en qui Mondor
crut reconnoître du talent , il lui fembla
digne de la plus grande févérité il
lût fon ouvrage avec attention : c'étoit une
Comédie il retrancha des détails fuperflus
, exigea plus de fonds , demanda à
l'auteur de mieux enchaîner fes fcènes , de
les faire naître l'une de l'autre , de mettre
toujours les acteurs en fituation , de prendre
bien plus garde à la jufteffe du dialogue
qu'au faux brillant de l'efprit , de
foutenir fes caracteres , de les nuancer
finement fans trop les contrafter ; il lui
fit remarquer que les pacquets de vers
jettent prefque toujours du froid fur l'action.
Voilà les confeils qu'il donna à l'auteur
; il corrigea fa piéce en conféquence ;
il éprouva que Mondor l'avoit mal confeillé.
Les comédiens ne trouverent pas
qu'elle fût jouable .
Cela le dégoûta de donner des avis. Le
même auteur qui auroit dû fe dégoûter de
JUILLE T. 1755. 29
faire des pièces , en compofa une autre qui
n'étoit qu'un amas de fcènes informes &
découfues. Mondor n'ofa pas lui confeiller
de ne la point donner ; il eut tort , la pièce
fut fifflée . Cela le jetta dans la perplexité ;
s'il donnoit des confeils , il avoit tort ; s'il
n'en donnoit pas , il avoit tort encore . Il
renonça au commerce des beaux efprits &
fe lia avec des fçavans ; il les trouva prefqu'auffi
triftes que des gens qui veulent
être plaifans. Ils ne vouloient parler que
lorfqu'ils avoient quelque chofe à dire ; ils
fe taifoient fouvent. Mondor s'impatienta
& ne parut qu'un étourdi . Il fit connoiffance
avec des femmes à prétentions , autre
méprife : il fe crut dans un climat plus voifin
du foleil ; c'étoit le pays des éclairs ,
où prefque toujours les fruits font brûlésavant
que d'être murs ; il remarqua que
la plupart de ces Dames n'avoient qu'une
idée qu'elles fubdivifoient en petites penfées
abftraites & luifantes ; il s'apperçut
que tout leur art n'étoit que de hâcher
l'efprit ; il connut le tort qu'il avoit eu de
rechercher leur fociété ; il voulut y briller ,
parut lourd ; il voulut y raifonner , il
parut gauche en un mot , il déplût quoiqu'il
fçût fort bien fes auteurs latins , &
fentit qu'on ne pouvoit pas dire à un jeune
il
Biij
30 MERCURE DE FRANCE.
homme voulez - vous réuffir auprès des
femmes , lifez Ciceron.
Mondor étoit l'homme du monde le
plus raifonnable , & ne fçavoit quel parti
prendre avoir raifon. Il éprouva pour que
dans le monde les torts viennent bien
moins de prendre un mauvais parti que
d'en prendre un bon mal adroitement.
Il avoit voulu être courtifan , il s'étoit
caffé le coû ; il avoit cherché à ſe faire des
amis , il en avoit été la dupe ; il avoit vu
de beaux efprits , il s'en étoit laffé ; des
fçavans , il s'y étoit ennuyé ; des femmes ,
il y avoit été ennuyeux : il entendit vanter
le bonheur de deux perfonnes qui s'aiment
véritablement , il crut que le parti le plus
fenfé étoit d'être amoureux ; il en forma
le projet , c'étoit précisément le moyen de
ne le pas devenir. Il examinoit toutes les
femmes ; il mettoit dans la balance les
agrémens & les talens de chacune , afin de
fe déterminer pour celle qui auroit une
perfection de plus. Il croyoit que l'amour
eft un dieu avec lequel on peut marchander.
Il eut bean faire cette revûe , il eut beau
s'efforcer d'être amoureux , cela fut inutile
; mais un jour fans y penfer , il le devint
de la perfonne la plus laide & la plus capricieufe
: il fe remercia de fon choix ; it
1
JUILLET. 1755. 31
vit cependant bien qu'elle n'étoit pas belle ;
il s'en applaudiffoit ; il fe flattoit de n'avoir
point de rivaux : il avoit tort ; il ignoroit
que les femmes les plus laides font les plus
coquettes. Il n'y a point de minauderie ,
point de regard , point de petit difcours
qui n'ait fon intention : elles fe donnent
autant de foin pour faire valoir leur figu
re , qu'on en prend ordinairement pour
faire rapporter une mauvaife terre . Cela
leur réuffit ; les avances qu'elles font flattent
l'orgueil , & la vanité d'un homme
efface prefque toujours la laideur d'une
femme.
Mondor en fit la trifte expérience ; il
fe trouva environné de concurrens ; il en
fut inquiet : il eut tort ; cela le conduifit
à un plus grand tort , ce fut de fe marier.
Il traita fa femme avec tous les égards
poffibles : il eut tort ; elle prit fa douceur
pour foibleffe de caractere & le maîtrifa
durement ; il voulut fe brouiller : il eut
tort ; cela lui menagea le tort de fe raccommoder
; dans les raccommodemens
il eut deux enfans , c'est-à-dire deux torts :
il devint veuf , il eut raifon ; mais il en fit
un tort : il fut fi affligé qu'il fe retira dans
fes terres.
Il trouva dans le pays un homme riche ,
mais qui vivoit avec hauteur , & ne voyoit
Biiij
32 MERCURE DE FRANCE.
aucun de fes voisins , il jugea qu'il avoit
tort il eut autant d'affabilité que l'autre
en avoit peu , il eut grand tort ; fa maifon
devint le réceptacle de gentillaftres qui
l'accablerent fans relâche . Il envia le fort
de fon voifin , & s'apperçut trop tard que
le malheur d'être obfedé eft bien plus fâcheux
que le tort d'être craint . On lui fit
un procès pour des droits de terres ; il aima
mieux céder une partie de ce qu'on lui
demandoit injuſtement que de plaider ; il
fe comporta en honnête homme , donna à
dîner à fa partie adverfe , & fit un accommodement
defavantageux : il eut tort. Un
fi bon procédé fe répandit dans la province
; tous fes petits voifins voulurent profiter
de fa facilité , & reclamer fans aucun titre
quelque droit chymérique ; il eut vinge
procès pour en avoir voulu éviter un , cela
le révolta ; il vendit fa terre , il eut tort :
il ne fçut que faire de fes fonds. On lui
confeilla de les placer fur le concert d'une
grande ville voifine qui étoit très - accrédité .
Le Directeur étoit un joli homme qui s'étoit
fait Avocat pour apprendre à fe connoître
en mufique. Mondor lui confia fon argent ,
il eut grand tort. Le concert fit banqueroute
au bout d'un an malgré la gentilleffe
de M. l'Avocat . Cet événement ruina Mondor
, il fentit le néant des chofes d'ici -bas ;
JUILLET. 1755. 33
il voulut devenir néant lui - même ; il fe fit
Moine , & mourut d'ennui : voilà fon dernier
tort.
Hiftoire vraisemblable.
H! qu'est- ce qui ne l'a pas ? on n'eft
dans le monde environné que de torts.
Ils font néceffaires , ce font les fondemens
de la fociété ; ils rendent l'efprit liant , ils
abaiffent l'amour- propre. Quelqu'un qui
auroit toujours raifon feroit infupportable.
On doit pardonner tous les torts ,
excepté celui d'être ennuyeux , celui là eſt
irréparable. Lorfqu'on ennuye les autres ,.
il faut refter chez foi tour feul comme
l'opéra d'Ajax . Je demande ce que l'on
deviendroit s'il alloit faire fes vifites dans
les maifons ?
Paffons à l'hiftoire de Mondor. C'étoit
un jeune homme malheureuſement né ; il
avoit l'efprit jufte , le coeur tendre & l'ame
douce voilà trois grands torts qui en
produiront bien d'autres.
En entrant dans le monde , il s'appliqua
principalement à tâcher d'avoir toujours
raifon. On va voir comme cela lui réuffit.
Il fit connoiffance avec un homme de la
cour ; la femme lui trouva l'efprit jufte ,
parce qu'il avoit une jolie figure ; le mari
JUILLET. 1755. 27
lui trouva l'efprit faux , parce qu'il n'étoit
jamais de fon avis.
La femme fit beaucoup d'avances à la
jufteffe de fon efprit ; mais comme il n'en
étoit point amoureux , il ne s'en apperçut
pas. Le mari le pria d'examiner un traité
fur la guerre qu'il avoit compofé à ce
qu'il prétendoit. Mondor après l'avoir lû
lui dit tout naturellement qu'en examinant
fon
ouvrage , il avoit jugé qu'il feroit
un fort bon négociateur pour un traité de
paix.
Dans cette circonftance , un régiment
vint à vacquer , un petit Marquis avorté
trouva l'auteur de cour un génie tranfcendant
, & traita fa femme comme fi elle
eût été jolie , il eut le régiment : le Marquis
fut Colonel . Mondor ne fut qu'un
homme vrai ; il eut tort .
Cette aventure le rebuta , il perdit toutes
vûes de fortune , vint à Paris vivre en
particulier , & forma le projet de s'y faire
des amis. Ah ! bon Dieu , comme il eut
tort ! il crut en trouver un dans la perfonne
du jeune Alcipe ; Alcipe étoit aimable
avoit le maintien décent & les propos
d'un homme effentiel.
Un jour il aborda Mondor avec un air
affligé , auffi tôt Mondor s'affligea ( car il
n'y a point de plus fottes gens que les gens
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
d'efprit qui ont le coeur bon ) ; Alcipe lui
dit qu'il avoit perdu cent louis fur fa parole
, Mondor les lui prêta fans vouloir de
billet ; il crut par là s'être acquis un ami.
Il eut tort : il ne le revit plus.
que
Il donna dans les gens de lettres ; ils le
jugerent capable d'examiner leurs piéces :
als obtinrent audience de lui plus aifément
que du public : il y en eut un en qui Mondor
crut reconnoître du talent , il lui fembla
digne de la plus grande févérité il
lût fon ouvrage avec attention : c'étoit une
Comédie il retrancha des détails fuperflus
, exigea plus de fonds , demanda à
l'auteur de mieux enchaîner fes fcènes , de
les faire naître l'une de l'autre , de mettre
toujours les acteurs en fituation , de prendre
bien plus garde à la jufteffe du dialogue
qu'au faux brillant de l'efprit , de
foutenir fes caracteres , de les nuancer
finement fans trop les contrafter ; il lui
fit remarquer que les pacquets de vers
jettent prefque toujours du froid fur l'action.
Voilà les confeils qu'il donna à l'auteur
; il corrigea fa piéce en conféquence ;
il éprouva que Mondor l'avoit mal confeillé.
Les comédiens ne trouverent pas
qu'elle fût jouable .
Cela le dégoûta de donner des avis. Le
même auteur qui auroit dû fe dégoûter de
JUILLE T. 1755. 29
faire des pièces , en compofa une autre qui
n'étoit qu'un amas de fcènes informes &
découfues. Mondor n'ofa pas lui confeiller
de ne la point donner ; il eut tort , la pièce
fut fifflée . Cela le jetta dans la perplexité ;
s'il donnoit des confeils , il avoit tort ; s'il
n'en donnoit pas , il avoit tort encore . Il
renonça au commerce des beaux efprits &
fe lia avec des fçavans ; il les trouva prefqu'auffi
triftes que des gens qui veulent
être plaifans. Ils ne vouloient parler que
lorfqu'ils avoient quelque chofe à dire ; ils
fe taifoient fouvent. Mondor s'impatienta
& ne parut qu'un étourdi . Il fit connoiffance
avec des femmes à prétentions , autre
méprife : il fe crut dans un climat plus voifin
du foleil ; c'étoit le pays des éclairs ,
où prefque toujours les fruits font brûlésavant
que d'être murs ; il remarqua que
la plupart de ces Dames n'avoient qu'une
idée qu'elles fubdivifoient en petites penfées
abftraites & luifantes ; il s'apperçut
que tout leur art n'étoit que de hâcher
l'efprit ; il connut le tort qu'il avoit eu de
rechercher leur fociété ; il voulut y briller ,
parut lourd ; il voulut y raifonner , il
parut gauche en un mot , il déplût quoiqu'il
fçût fort bien fes auteurs latins , &
fentit qu'on ne pouvoit pas dire à un jeune
il
Biij
30 MERCURE DE FRANCE.
homme voulez - vous réuffir auprès des
femmes , lifez Ciceron.
Mondor étoit l'homme du monde le
plus raifonnable , & ne fçavoit quel parti
prendre avoir raifon. Il éprouva pour que
dans le monde les torts viennent bien
moins de prendre un mauvais parti que
d'en prendre un bon mal adroitement.
Il avoit voulu être courtifan , il s'étoit
caffé le coû ; il avoit cherché à ſe faire des
amis , il en avoit été la dupe ; il avoit vu
de beaux efprits , il s'en étoit laffé ; des
fçavans , il s'y étoit ennuyé ; des femmes ,
il y avoit été ennuyeux : il entendit vanter
le bonheur de deux perfonnes qui s'aiment
véritablement , il crut que le parti le plus
fenfé étoit d'être amoureux ; il en forma
le projet , c'étoit précisément le moyen de
ne le pas devenir. Il examinoit toutes les
femmes ; il mettoit dans la balance les
agrémens & les talens de chacune , afin de
fe déterminer pour celle qui auroit une
perfection de plus. Il croyoit que l'amour
eft un dieu avec lequel on peut marchander.
Il eut bean faire cette revûe , il eut beau
s'efforcer d'être amoureux , cela fut inutile
; mais un jour fans y penfer , il le devint
de la perfonne la plus laide & la plus capricieufe
: il fe remercia de fon choix ; it
1
JUILLET. 1755. 31
vit cependant bien qu'elle n'étoit pas belle ;
il s'en applaudiffoit ; il fe flattoit de n'avoir
point de rivaux : il avoit tort ; il ignoroit
que les femmes les plus laides font les plus
coquettes. Il n'y a point de minauderie ,
point de regard , point de petit difcours
qui n'ait fon intention : elles fe donnent
autant de foin pour faire valoir leur figu
re , qu'on en prend ordinairement pour
faire rapporter une mauvaife terre . Cela
leur réuffit ; les avances qu'elles font flattent
l'orgueil , & la vanité d'un homme
efface prefque toujours la laideur d'une
femme.
Mondor en fit la trifte expérience ; il
fe trouva environné de concurrens ; il en
fut inquiet : il eut tort ; cela le conduifit
à un plus grand tort , ce fut de fe marier.
Il traita fa femme avec tous les égards
poffibles : il eut tort ; elle prit fa douceur
pour foibleffe de caractere & le maîtrifa
durement ; il voulut fe brouiller : il eut
tort ; cela lui menagea le tort de fe raccommoder
; dans les raccommodemens
il eut deux enfans , c'est-à-dire deux torts :
il devint veuf , il eut raifon ; mais il en fit
un tort : il fut fi affligé qu'il fe retira dans
fes terres.
Il trouva dans le pays un homme riche ,
mais qui vivoit avec hauteur , & ne voyoit
Biiij
32 MERCURE DE FRANCE.
aucun de fes voisins , il jugea qu'il avoit
tort il eut autant d'affabilité que l'autre
en avoit peu , il eut grand tort ; fa maifon
devint le réceptacle de gentillaftres qui
l'accablerent fans relâche . Il envia le fort
de fon voifin , & s'apperçut trop tard que
le malheur d'être obfedé eft bien plus fâcheux
que le tort d'être craint . On lui fit
un procès pour des droits de terres ; il aima
mieux céder une partie de ce qu'on lui
demandoit injuſtement que de plaider ; il
fe comporta en honnête homme , donna à
dîner à fa partie adverfe , & fit un accommodement
defavantageux : il eut tort. Un
fi bon procédé fe répandit dans la province
; tous fes petits voifins voulurent profiter
de fa facilité , & reclamer fans aucun titre
quelque droit chymérique ; il eut vinge
procès pour en avoir voulu éviter un , cela
le révolta ; il vendit fa terre , il eut tort :
il ne fçut que faire de fes fonds. On lui
confeilla de les placer fur le concert d'une
grande ville voifine qui étoit très - accrédité .
Le Directeur étoit un joli homme qui s'étoit
fait Avocat pour apprendre à fe connoître
en mufique. Mondor lui confia fon argent ,
il eut grand tort. Le concert fit banqueroute
au bout d'un an malgré la gentilleffe
de M. l'Avocat . Cet événement ruina Mondor
, il fentit le néant des chofes d'ici -bas ;
JUILLET. 1755. 33
il voulut devenir néant lui - même ; il fe fit
Moine , & mourut d'ennui : voilà fon dernier
tort.
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Résumé : IL EUT TORT. Histoire vraisemblable.
Le texte 'IL EUT TORT' narre les mésaventures de Mondor, un jeune homme au caractère juste, au cœur tendre et à l'âme douce, qualités qui lui causent de nombreux torts. En entrant dans le monde, Mondor cherche constamment à avoir raison, ce qui lui attire des inimitiés. Il refuse les avances d'une femme de la cour et critique un traité de guerre écrit par son mari, ce qui lui vaut l'hostilité du couple. Cette situation lui fait perdre des opportunités de fortune. À Paris, Mondor tente de se faire des amis en prêtant de l'argent à un jeune homme nommé Alcipe, qui disparaît ensuite. Il s'intéresse également aux gens de lettres et corrige une pièce de théâtre, mais celle-ci est jugée injouable. Déçu, il se tourne vers des savants, qu'il trouve tristes, puis fréquente des femmes à prétentions, ce qui le met mal à l'aise. Mondor décide alors de devenir amoureux, mais choisit une femme laide et capricieuse, ce qui lui attire des rivaux. Il finit par se marier, mais sa femme le domine. Veuf, il se retire dans ses terres et y rencontre un homme riche et hautain. Mondor tente de se montrer affable, mais est accablé par des visiteurs indésirables. Il cède injustement dans un procès, ce qui encourage d'autres litiges. Ruiné par une banqueroute, il devient moine et meurt d'ennui. Le texte illustre ainsi les nombreux torts que Mondor accumule tout au long de sa vie.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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60
p. 48-64
La Promenade de province. NOUVELLE.
Début :
Un Philosophe cabaliste étoit en commerce depuis fort long-tems avec une [...]
Mots clefs :
Promenade, Promenade de province, Homme, Femme, Paris, Maison, Jardin, Marchand, Médecin
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texteReconnaissance textuelle : La Promenade de province. NOUVELLE.
La Promenade de province.
NOUVELLE.
UN
Philofophe N Philofophe cabaliſte étoit en commerce
depuis fort long- tems avec une
aimable Silphide qu'il avoit immortaliſée ,
& goûtoit dans cette fociété mille charmes
inconnus au refte des mortels. Une maifon
de campagne , à trois lieues de R ... ville
affez confidérable , étoit le lieu qu'il avoit
choifi pour fe retirer du monde. Cette maifon
fituée fur le penchant d'une coline ,
dominoit une vallée fertile , qui préſentoit
à la vûe la plus agréable variété.
Les appartemens étoient rians , & meublés
avec une fimplicité philofophique.
Une bibliothéque peu nombreufe , mais
curieufe , des caracteres de la cabale , des
eſtampes qui repréfentoient l'empire fouverain
que les Salamandres , les Silphes ,
les Ondins , les Gnomes exercent fur tous
les élémens , les tapiffoient agréablement.
Le jardin qui accompagnoit cette maiſon ,
étoit cultivé par un Gnome intelligent ;
auffi rien de tout ce qui pouvoit flater les
fens n'y manquoit.
Tel étoit le féjour que notre philofophe
avoit choisi pour méditer les plus fublimes
vérités. C'étoit là qu'il paffoit les plus
délicieux
A O UST. 1755i 49
délicieux inftans , tantôt en s'entretenant
avec fa charmante Silphide , tantôt en li-.
fant quelques ouvrages compofés par les
plus éclairés des Salamandres , quelquefois
en admirant la beauté de fes fleurs , en
favourant l'excellence de fes fruits , ou
bien en refpirant le frais dans des allées
fombres au bord d'une fource naiffante.
Tout s'offroit à fes defirs dans ces lieux
enchantés. Vouloit - il fe défaltérer ? un
ruiffeau de lait paroiffoit auffi -tôt . Mille
Gnomes toujours attentifs à lui plaire agitoient
les arbres , & formoient pour le
rafraîchir de gracieux zéphirs. Les uns
s'occupoient àparfumer l'air qu'il refpiroit
des plus délicieufes odeurs : ceux- ci prenoient
le foin d'affembler les oifeaux dans
le boccage qu'il honoroit de fa préfence
pour l'égayer par leur ramage ; & d'autres
enfin baifoient les branches chargées de
fruits pour lui donner la facilité de les
prendre.
Un jour qu'Oromafis , ( c'eft le nom que
notre philofophe avoit pris pour plaire à
fa belle Silphide. ) Un jour , dis-je , qu'il
l'attendoit pour lui communiquer quelques
remarques qu'il avoit faites en décompofant
un rayon de foleil , elle arriva
en riant un peu plus tard qu'à l'ordinaire.
Surpris de ce mouvement de gaieté , le
C
to MERCURE DE FRANCE.
philofophe ne put s'empêcher de lui ent
demander le fujet . J'arrive de Mercure ,
lui dit-elle , cette petite planette proche le
foleil , appellée autrement le féjour de
l'imagination ; j'en ai vû aujourd'hui de
fi ridicules que je ne puis m'empêcher d'en
rire encore : Ce que vous me dites là , eſt
une énigme que vous m'expliquerez quand
il vous plaira , répondit à l'inftant Oromafis
; je vais le faire tout-à- l'heure , reprit-
elle auffi tôt : écoutez. Le foleil eft ,
vous le fçavez , l'habitation ordinaire des
Salamandres , ce font eux qui entretiennent
ce feu continuel , fi néceffaire à la
confervation & à l'accroiffement de toutes
les créatures. Mercure en eft une dépendance
; c'eft dans cette planette qu'ils viennent
fe rafraîchir tour-à-tour , & c'eft là
que viennent fe peindre tous les defirs &
toutes les imaginations des hommes , ces
agréables fonges que l'on fait en veillant ,
ces projets , ces châteaux que l'on bâtit en
Efpagne. Quoi ! dit le philofophe , j'imagine
, par exemple , pour m'amufer , que
je fuis monarque , je donne audience à des
Ambaffadeurs , ou je fuis à la tête de mont
armée , tout cela fera repréfenté foudain
dans Mercure ? Oui , répondit la Silphide ,
votre perfonne telle que la voilà , c'eft- àdire
vivante , marchant , & parlant , ira
A O UST. 1755. St
fe peindre au milieu d'une cour brillante ,
ou bien à la tête d'une armée nombreuſe ,
enfin dans la même pofition que vous imaginerez.
Bien plus , fi vous faites en vousmême
un difcours à vos troupes pour les,
encourager , vous le reciterez dans Mercure
d'une voix intelligible . Si vous imaginez
enfuite être dans un magnifique jardin ,
l'armée s'évanouira , & un jardin prendra
la place. Ceffez - vous d'imaginer , tout
s'efface auffi - tôt , & la place qui vous eft
affignée dans Mercure ( car chacun y a la
fienne ) refte vuide , jufqu'à ce qu'il vous:
plaife de defirer , ou de faire des projets.
Ah ! voilà ce que je voulois fçavoir , dit
alors Oromafis ; fi les defirs fe peignent de
la même façon que lleess pprroojjeettss ou les imaginations
? Sans contrédit , répondit la
Silphide , avec la différence cependant
que vous n'y paroiffez point quand il n'y
a qu'un fimple defir. Par exemple , vous
defirez une maifon de campagne , elle paroît
à l'inftant : Si je l'avois , continuezvous
, j'irois dès le matin m'y promener
avec un livre à la main ; vous paroiffez
vous-même en lifant dans les allées du
jardin qui accompagne cette maifon . Mercure
, tel que vous me le dépeignez , doit
être un féjour fort amufant , reprit Oromafis
; mais fi toutes les imaginations y "
Cij
5 MERCURE DE FRANCE.
font
reçues , il doit y en avoir
de bien
impertinentes
, ajouta
- t-il. Celles
qui choquent
l'honnêteté
n'y font point
admifes
,
répondit
la Silphide
. Tout
eft pur dans un
féjour
que fréquentent
les Salamandres
;
mais il me reste encore
une chose à vous
apprendre
, continua
- t- elle , Mercure
n'eſt
pas feulement
fait pour
recevoir
les diverfes
imaginations
des hommes
, il a encore
une autre
deftination
. Ce pays charmant
eft le paradis
, ou les Champs
élifées
des Poëtes
, des Muficiens
, des Peintres
, des Philofophes
à fyftêmes
, des faifeurs
d'hiftoriettes
& de romans
, des conquerans
, & enfin
des Alchymiftes
. C'eſtlà
que viennent
fe rendre
leurs
ames
après
leur mort . Ce féjour
eft d'autant
plus fateur
pour
elles
qu'il n'eft pas impoffible
d'en fortir
quand
on s'y ennuie
.
Il fe tient
tous les dix ans une affemblée
générale
de Silphes
& de Salamandres
;
toutes
les ames qui regretent
la vie , peuvent
demander
à revenir
dans ce monde
que vous habitez
. Pour
y parvenir
, elles
font
obligées
d'expofer
fidelement
quelles
ont été leurs
inclinations
, leur caractere
, leurs
occupations
, & on leur permet
de revivre
à de certaines
conditions
qu'elles
peuvent
rejetter
ou accepter
. Rien
n'eft
plus curieux
que cette affemblée
, ajouta-
"
AOUS T. 1755 33
*
r-elle , c'eſt un ſpectacle que je veux vous
donner. Très- volontiers , répondit Oromafis
, je fuis toujours prêt à vous fuivre :
mais fe tiendra- t- elle bientôt ? Dans quatre
mois treize jours dix- huit heures cinquante-
fix minutes quarante- quatre fecondes ,
répondit- elle ; mais en attendant cet amufement
je puis vous en procurer d'autres ,
ajouta- t-elle d'un air complaifant. Je viens
de paffer par R ... la beauté de la faiſon
& la fraîcheur du foir a fait fortir tout le
monde pour goûter le plaifir de la promenade
; j'en ai remarqué une fort brillante
fi vous y confentez , nous nous y tranfporterons
tout-à-l'heure. Je vous ferai remarquer
les perfonnages les plus finguliers ,
je vous inftruirai du fujet de leur converfation
, je vous apprendrai même ce qu'ils
penfent , & quel elt leur caractere .
A peine Oromafis eut - il accepté cette
agréable propofition , qu'ils fe trouverent
fur une des plus belles promenades de R ...
On étoit pour lors à la fin du mois de Mai,
il faifoit un temps calme & frais , capable
d'adoucir les efprits les plus faronches
, & de les porter à la gaieté. Le folcil
prêt à quitter l'horifon , s'étoit difcrétement
enveloppé d'un nuage , qu'il fe plaifoit
à varier des plus éclatantes couleurs.
L'or , l'argent , le pourpre , l'azur , l'incar-
Ciij
54 MERCURE DE FRANCE.
nat , l'amaranthe , étoient prodigués : mais
le fpectacle qu'offroit la promenade , n'étoit
pas moins raviffant. Les étoffes les plus
brillantes recevoient un nouveau luftre
des beautés qui avoient voulu s'en parer ;
enfin il fembloit que le ciel & la terre fe
fuffent fait un défi, & les fpectateurs charmés
n'ofoient décider lequel des deux
l'emportoit.
Arrêtons- nous ici , dit la Silphide , vous
fçavez que je fuis invifible pour tout autre
que pour vous. Commençons nos obfervations
par cet homme cet homme que voilà feul ; c'eft
un fçavant , un efprit profond qui n'eſt
que pour quelques jours dans cette ville où
il a pris naiffance . Ses parens lui avoient
laiffè un bien fuffifant pour mener une
vie tranquille ; mais le démon de la gloire
qui s'eft emparé de lui , l'a conduit à Paris
, l'a livré entre les mains d'un Libraire,
qui lui a fait changer la moitié de fon bien
en une nombreufe bibliothéque. Il a paffé
fix ans à étudier pour fe mettre en état de
faire un livre qui lui a couté en frais d'impreffion
, qu'il n'a pas retirés , la moitié de
ce qui lui reftoit. Il travaille actuellement
à un autre ouvrage qui va le conduire à
l'hôpital. Je ne puis m'empêcher de le
plaindre , dit Oromafis , fa manie eft celle
d'une infinité d'honnêtes gens, Il eſt d'au
A OUST. 1755 55
tant plus malheureux , interrompit la Silphide
, que fes ouvrages font très - bons
dans le fond ; il ne pêche que par le ftyle.
Pour vouloir être concis il eft obfcur ;
voilà fon feul défaut . Ses amis l'en avertiffeut
en vain , il ne lui eft pas poffible de
s'en corriger. En voulez - vous fçavoir la
raifon ? c'eſt que dans une premiere vie il
a habité le corps d'un Avocat qui s'eſt
enrichi à force d'être diffus .
Le jeune homme qui vient de l'aborder ,
eft dans la joie la plus vive ; il fort de fon
cabinet , où il vient de finir par cinq ou
fix épigrammes la feconde fcene du quatriéme
acte d'une tragédie qu'il a entreprife
uniquement pour le produit ; car il
ne fe croit pas encore affez habile pour
amaffer des lauriers : mais il a befoin d'argent
pour aller à Paris apprendre le bon
ton dans les caffés , & devenir homme de
belles Lettres dans toutes les régles . Il s'informe
à ce fçavant comment un jeune auteur
qui veut faire jouer une piece de fa
façon doit s'y prendre avec les Comédiens .
Voyez - vous plus loin ces trois politiques
, occupés fort férieufement à réformer
l'état. L'ún eft un marchand que le
jeu & le luxe de fa femme va bientôt réduite
à la néceffité de faire banqueroute.
L'autre eft un Magiftrat qui vient de ven-
Cij
56 MERCURE DE FRANCE.
dre une fort belle terre pour faire bâtir
une maiſon de campagne : Le troifiéme eſt
pere d'un libertin qui mange d'avance
fa fucceffion .
le
Cet homme brodé qui marche après
eft un riche financier , & l'Eccléfiaftique
avec qui il eft en converſation , eft le Curé
'd'une Paroiffe dont il eft Seigneur. Ce
premier médite depuis dix ans de fe retirer
à la campagne pour penfer à fon falut .
Il y en a plus. de quinze que le Curé fe
promet de jour en jour de fe retirer à la
ville pour fe repofer. Le Seigneur vante
à fon Curé les agrémens de la vie champêtre
, & le Curé exagere les charmes de la
ville.
Voici un peu plus loin deux hommes
bien embarraffés , & qui ne difent pas ce
qu'ils penfent. Le premier de notre côté
eft un jeune homme qui a fait certaines
dépenfes qu'il ne trouve pas à propos que
fa femme fçache ; il voudroit bien trouver
mille écus à emprunter . L'autre eft un vieil
avaricieux qui voudroit placer la même
fomme à l'infçu de fes parens , à qui il
fait entendre qu'il eft dans l'indigence .
Celui- ci a peur de mal placer fon argent ,
& l'autre de n'en pas trouver.
Quel eft celui qui les fuit interrompit
Oromafis , c'eft encore un jeune mari , re
A OUS T. 1755. $7
partit la Silphide. Sa deftinée eft finguliere.
Il vient d'époufer une vieille dévote
qui lui a fait ſa fortune. Les uns l'ont loué
d'avoir pris ce parti , d'autres l'ont blâmé :
mais ces derniers ne fçavent pas qu'il n'eſt
revenu dans ce monde qu'à cette condition
, parce que dans une premiere vie il
a mangé fon bien en époufant une jeune
& aimable Comédienne.
Regardez , je vous prie , ce- Confeiller
qui veut apprendre à ce Marchand de chevaux
à connoître leurs défauts , parce qu'il
a lu ce matin le parfait maréchal .
Voulez - vous voir quatre jeunes gens
dégoûtés du monde ? jettez la vûe là- bas
fous ces arbres : Vous y voilà Le premier
eft un Poëte mécontent du public , qui refufe
abfolument de l'admirer. Le fecond
eft un Auteur qui revient de Paris fans
avoir pu trouver un Imprimeur affez complaifant
, pour fe charger de faire voir le
jour à une petite hiftoriette fort plate de
La compofition.
Le troifiéme eft le fils d'un avare , le
quatriéme un indolent à qui fes parens
veulent faire prendre une profeffion . Ils
projettent de fe retirer à la campagne , &
de donner un ouvrage périodique qui aura
pour titre , Loifir des quatre Philofophes
folitaires. L'Auteur doit fronder l'infolen-
Cv
38 MERCURE DE FRANCE.
ce & l'avarice des Imprimeurs. Le Poëte
veut écrire contre le mauvais goût du fiécle.
Le fils de l'avare fur l'abus du pouvoir
paternel , & l'indolent veut faire l'éloge
de la pareffe .
Voici tout proche d'eux la femme d'un
Médecin très - médifante. Ceux qui marchent
après font dans l'embarras de décider
lequel ils aimeroient mieux de tomber
entre les mains du mari ou de la femme
?
Cet homme habillé de drap de Siléfie
eft un étranger qui cherche en lui - même
les moyens de tromper un marchand de
cette ville afin d'avoir fa fille ; & voilà
plus loin ce marchand qui médite une banqueroute
, afin de pouvoir donner à fa fille
vingt mille écus qu'il a promis verbalement
à ceux qui lui ont parlé de cet étranger
comme d'un parti fort avantageux..
Etes -vous curieux de voir un Alchymifte
qui croit avoir bientôt trouvé la pierre
philofophale Regardez ce grand homme
fec & blême.
› Ce Cavalier qui falue ces deux Dames
en paffant , fait fort bien fa cour à cette
grande brune que voilà à côté de lui . Il
lui fait accroire qu'un Chymifte de fes
amis a trouvé un élixir qui blanchit merveilleufement
la peau.
AOUS T. 1755. 39
Dans la même compagnie eft le fils d'un
riche Commerçant qui vient d'acheter une
charge de Secrétaire du Roi . Il demandoit
hier avant que de louer une piece de vers ,
qu'on venoit de lire , fi l'Auteur étoit Gentilhomme.
Apprenez- moi , je vous prie , demanda
Oromafis , quel eft ce jeune homme que
cette Dame paroît regarder avec complai- ,
fance ? C'eft un Médecin , répondit la Silphide
, qui doit faire une fortune confidérable
dans cette profeffion, parce que dans
une premiere vie il a été Capitaine de Cavalerie
, & s'eſt ruiné à la guerre . A caufe
de quelques vers affez jolis qu'il a faits
dans fes momens de loifir , il a été reçu
dans la planette de Mercure . A l'affemblée
générale il s'eft plaint amerement de
l'injuftice du fort . J'ai défait ma patrie
d'un nombre infini d'ennemis , a - t- il dit
entr'autres chofes , & pour toute récompenfe
je n'ai trouvé à mon retour que la
plus trifte indigence. Le Salamandre qui
préfidoit , voulant rendre le contrafte parfait
, a ordonné qu'il naîtroit pour être
Médecin , & en même tems ,a commis un
Silphe pour travailler à lui faire une haute
réputation. Je ferois affez curieux de fçavoir
, dit alors Oromafis , quels moyens
il employera pour en venir à bout . Bon
Cvj
Go MERCURE DE FRANCE:
"
répondit la Silphide , rien de plus aifé , ce
jeune Médecin eft , comme vous le voyez ,
d'une figure aimable . Une Dame de confidération
qui ne fera gueres malade & qui
croira l'être beancoup, doit bientôt le faire
appeller , il la guérira ; l'obligation qu'elle
croira lui avoir l'intéreffera en fa faveur ,
la bonne mine du jeune Efculape donnera
de la vivacité au zéle de fa malade . De
retour à Paris où elle fait fon féjour ordinaire
, elle le vantera à toutes fes connoiffances
, on le fera venir , il fera goûté . Sa
fortune deviendra pour lors fon affaire ,
le Silphe doit l'abandonner à lui-même.
Ce Salamandre étoit plaifant , continua
la Silphide je ne finirois point fi je
vous rapportois tous les jugemens finguliers,
& fi l'on ofe parler ainň, épigrammatiques
qu'il a portés . Lucullus , ce voluptueux
Romain , ayant entendu vanter la
délicateffe & le raffinement de la cuifine
françoife ,demanda à revenir pour en juger
lui - même. Devinez où il l'envoya ?
fans doute , répondit Oromafis , dans le
corps pefant & matériel de quelque gros
Bénéficier , ou de quelque homme de la
vieille finance; point du tout , reprit- elle ,
mais dans le corps d'un Maître d'Hôtel.
Ménélas dans la même affemblée demanda
à revivre , il le lui permit à condition
AOUST. 1755: 61
qu'il deviendroit amoureux d'une fille
d'Opéra jufques à l'époufer pour le punir
de fa folie d'avoir couru après fa femme
à la tête de toute la Gréce. Hélene qui
avoit été par fa coqueterie la caufe de
tant de maux , fut condamnée à revenir
pour être la fixiéme fille d'un Gentilhomme
, campagnard , qui auroit des fils à
foutenir à la guerre.
Confiderez , continua fur le champ la
Silphide , fans laiffer au Philofophe le
tems de répondre : confiderez cette Demoifelle
, déja furannée , qui regarde les
paffans avec tant d'attention , elle paffe
les nuits à rêver , & le jour à deviner ce
que fes rêves fignifient . Pour fçavoir comment
elle paffera la journée , il faut lui
demander , quels fonges avez - vous fait
cette nuit ? ils décident de fon humeur.
Elle en a fair un , il y a environ huit
jours , qui fignifie , fuivant fon interprétation
, qu'elle fe mariera dans peu , mais
elle ne fçait point à qui , & c'est ce qui
l'embarraſſe.
Ces deux hommes que vous voyez enfemble
après cette rêveuſe , font bien mal
affortis. C'eft un Antiquaire & un Fleurifte
. Celui - ci s'eft emparé du premier
lui détailler les beautés miraculeufes
de fes tulipes & de fes renoncules . L'Anpour
62 MERCURE DE FRANCE.
tiquaire qui a la tête remplie de l'explica
tion d'une médaille du tems de Caracalla ,
pefte contre l'importun , & traite de fadaife
tout ce qu'il lui compte à la gloire
de fes fleurs .
Voici fur ce banc vis- à- vis de nous une
femme qui s'ennuie beaucoup. La converfation
eft pourtant affez animée , répondit
Oromafis , fi l'on en juge par les geftes
que ce petit homme fait en parlant . Il eft
vrai , répartit la Silphide ; mais cette Dame
n'y prend aucune part . C'eft une differtation
fur le plaifir, & felon elle il vaut
bien mieux le fentir que de perdre le tems
à le définir.
Cette jeune perfonne qui rit de fi bon
coeur , eft menacée de vivre & mourir fille.
Pourquoi cela , demanda le Philofophe ,
c'eft , répondit la Silphide , qu'elle ne veut
fe marier qu'à un homme fans fatuité .
Ce grand homme au milieu de ces deux
petits , eft un Avocat qui compte tous les
procès qu'il a fait gagner ; & voilà plus
loin , fon confrere qui compte tous ceux
qu'il a fait perdre.
Confiderez ce garçon habillé de brun ,
qui vient vers nous , c'eft un domeſtique.
Il ne fe doute nullement qu'il eft bon
Gentilhomme. Il a été changé en nourrice
, & paffe pour le fils d'un payfan . Cette
A O UST. 1755. 63
pénitence lui a été impofée , parce que
dans une premiere vie il fe croyoit le fils
d'un homme de confidération , & s'eft
rendu infupportable à tout le monde par
fa fierté , fon arrogance & fes hauteurs.
Il a été bien furpris quand après la mort
on lui a fait connoître qu'il n'étoit que
le fils du valet de chambre de fa mere.
Voilà deux jeunes gens fur le point de
s'époufer , qui ont des idées bien différentes.
Le jeune homme eft abfolu & intéreffé
, il ne fe marie que pour groffir fon
revenu , & compte exercer dans fon ménage
un pouvoir defpotique. La Demoifelle
eft fort haute , elle aime le plaifir &
la dépenfe , & ne fonge en fe mariant qu'à
fe fouftraire à l'autorité d'un pere & d'une
mere économes .
Celui qui vient d'arrêter ces Dames ,
eft un perfonnage fingulier , il fait des dépenfes
confidérables pour fe donner la réputation
de fin connoiffeur , & n'a réuffi
qu'à fe donner un ridicule. Il arrive hier
à une vente , on crioit un tableau à cinq
livres : qu'eft- ce qu'on vend là , s'écria - til
d'un ton de fupériorité infolente ? C'eſt
un tableau , je crois : mais voyons- le donc.
On le lui montre : allons , dit-il en hauffant
les épaules , & fans prefque le regarder
, à dix écus , à dix écus. Perfonne
64 MERCURE DE FRANCE.
comme bien vous penfez , ne s'eft avifé
de mettre fur fon enchere. Je gagne au
moins dix piftoles de ce qu'il n'y a point
ici de connoiffeur , a- t- il ajouté en le recevant.
Va-t- il à quelques ventes de livres ?
ne croyez pas qu'il s'amufe à regarder des
volumes bien reliés ; mais s'il voit quelque
bouquin à moitié mangé des rats ou
des vers , c'eft à celui - là qu'il court .
Je ne vous ai montré jufqu'ici que des
gens affez ridicules , continua la Silphide ,
mais je veux vous en faire voir de raifonnables
. Regardez à droite ces trois perfonnes
qui fe repofent ; le premier eft un Philofophe
très- aimable ; il eft avec fa femme
& un jeune Anglois qui eft fon ami particulier.
Un Silphe de ma connoiffance me
comptoit , il y a quelques jours , leur hiftoire
; elle eft affez intéreffante . Oromafis
ayant fait paroître quelque envie de l'entendre
, la Silphide qui ne demandoit pas
mieux que de lui en faire le récit , commença
par ces mots.
Nous la donnerons le mois prochain.
NOUVELLE.
UN
Philofophe N Philofophe cabaliſte étoit en commerce
depuis fort long- tems avec une
aimable Silphide qu'il avoit immortaliſée ,
& goûtoit dans cette fociété mille charmes
inconnus au refte des mortels. Une maifon
de campagne , à trois lieues de R ... ville
affez confidérable , étoit le lieu qu'il avoit
choifi pour fe retirer du monde. Cette maifon
fituée fur le penchant d'une coline ,
dominoit une vallée fertile , qui préſentoit
à la vûe la plus agréable variété.
Les appartemens étoient rians , & meublés
avec une fimplicité philofophique.
Une bibliothéque peu nombreufe , mais
curieufe , des caracteres de la cabale , des
eſtampes qui repréfentoient l'empire fouverain
que les Salamandres , les Silphes ,
les Ondins , les Gnomes exercent fur tous
les élémens , les tapiffoient agréablement.
Le jardin qui accompagnoit cette maiſon ,
étoit cultivé par un Gnome intelligent ;
auffi rien de tout ce qui pouvoit flater les
fens n'y manquoit.
Tel étoit le féjour que notre philofophe
avoit choisi pour méditer les plus fublimes
vérités. C'étoit là qu'il paffoit les plus
délicieux
A O UST. 1755i 49
délicieux inftans , tantôt en s'entretenant
avec fa charmante Silphide , tantôt en li-.
fant quelques ouvrages compofés par les
plus éclairés des Salamandres , quelquefois
en admirant la beauté de fes fleurs , en
favourant l'excellence de fes fruits , ou
bien en refpirant le frais dans des allées
fombres au bord d'une fource naiffante.
Tout s'offroit à fes defirs dans ces lieux
enchantés. Vouloit - il fe défaltérer ? un
ruiffeau de lait paroiffoit auffi -tôt . Mille
Gnomes toujours attentifs à lui plaire agitoient
les arbres , & formoient pour le
rafraîchir de gracieux zéphirs. Les uns
s'occupoient àparfumer l'air qu'il refpiroit
des plus délicieufes odeurs : ceux- ci prenoient
le foin d'affembler les oifeaux dans
le boccage qu'il honoroit de fa préfence
pour l'égayer par leur ramage ; & d'autres
enfin baifoient les branches chargées de
fruits pour lui donner la facilité de les
prendre.
Un jour qu'Oromafis , ( c'eft le nom que
notre philofophe avoit pris pour plaire à
fa belle Silphide. ) Un jour , dis-je , qu'il
l'attendoit pour lui communiquer quelques
remarques qu'il avoit faites en décompofant
un rayon de foleil , elle arriva
en riant un peu plus tard qu'à l'ordinaire.
Surpris de ce mouvement de gaieté , le
C
to MERCURE DE FRANCE.
philofophe ne put s'empêcher de lui ent
demander le fujet . J'arrive de Mercure ,
lui dit-elle , cette petite planette proche le
foleil , appellée autrement le féjour de
l'imagination ; j'en ai vû aujourd'hui de
fi ridicules que je ne puis m'empêcher d'en
rire encore : Ce que vous me dites là , eſt
une énigme que vous m'expliquerez quand
il vous plaira , répondit à l'inftant Oromafis
; je vais le faire tout-à- l'heure , reprit-
elle auffi tôt : écoutez. Le foleil eft ,
vous le fçavez , l'habitation ordinaire des
Salamandres , ce font eux qui entretiennent
ce feu continuel , fi néceffaire à la
confervation & à l'accroiffement de toutes
les créatures. Mercure en eft une dépendance
; c'eft dans cette planette qu'ils viennent
fe rafraîchir tour-à-tour , & c'eft là
que viennent fe peindre tous les defirs &
toutes les imaginations des hommes , ces
agréables fonges que l'on fait en veillant ,
ces projets , ces châteaux que l'on bâtit en
Efpagne. Quoi ! dit le philofophe , j'imagine
, par exemple , pour m'amufer , que
je fuis monarque , je donne audience à des
Ambaffadeurs , ou je fuis à la tête de mont
armée , tout cela fera repréfenté foudain
dans Mercure ? Oui , répondit la Silphide ,
votre perfonne telle que la voilà , c'eft- àdire
vivante , marchant , & parlant , ira
A O UST. 1755. St
fe peindre au milieu d'une cour brillante ,
ou bien à la tête d'une armée nombreuſe ,
enfin dans la même pofition que vous imaginerez.
Bien plus , fi vous faites en vousmême
un difcours à vos troupes pour les,
encourager , vous le reciterez dans Mercure
d'une voix intelligible . Si vous imaginez
enfuite être dans un magnifique jardin ,
l'armée s'évanouira , & un jardin prendra
la place. Ceffez - vous d'imaginer , tout
s'efface auffi - tôt , & la place qui vous eft
affignée dans Mercure ( car chacun y a la
fienne ) refte vuide , jufqu'à ce qu'il vous:
plaife de defirer , ou de faire des projets.
Ah ! voilà ce que je voulois fçavoir , dit
alors Oromafis ; fi les defirs fe peignent de
la même façon que lleess pprroojjeettss ou les imaginations
? Sans contrédit , répondit la
Silphide , avec la différence cependant
que vous n'y paroiffez point quand il n'y
a qu'un fimple defir. Par exemple , vous
defirez une maifon de campagne , elle paroît
à l'inftant : Si je l'avois , continuezvous
, j'irois dès le matin m'y promener
avec un livre à la main ; vous paroiffez
vous-même en lifant dans les allées du
jardin qui accompagne cette maifon . Mercure
, tel que vous me le dépeignez , doit
être un féjour fort amufant , reprit Oromafis
; mais fi toutes les imaginations y "
Cij
5 MERCURE DE FRANCE.
font
reçues , il doit y en avoir
de bien
impertinentes
, ajouta
- t-il. Celles
qui choquent
l'honnêteté
n'y font point
admifes
,
répondit
la Silphide
. Tout
eft pur dans un
féjour
que fréquentent
les Salamandres
;
mais il me reste encore
une chose à vous
apprendre
, continua
- t- elle , Mercure
n'eſt
pas feulement
fait pour
recevoir
les diverfes
imaginations
des hommes
, il a encore
une autre
deftination
. Ce pays charmant
eft le paradis
, ou les Champs
élifées
des Poëtes
, des Muficiens
, des Peintres
, des Philofophes
à fyftêmes
, des faifeurs
d'hiftoriettes
& de romans
, des conquerans
, & enfin
des Alchymiftes
. C'eſtlà
que viennent
fe rendre
leurs
ames
après
leur mort . Ce féjour
eft d'autant
plus fateur
pour
elles
qu'il n'eft pas impoffible
d'en fortir
quand
on s'y ennuie
.
Il fe tient
tous les dix ans une affemblée
générale
de Silphes
& de Salamandres
;
toutes
les ames qui regretent
la vie , peuvent
demander
à revenir
dans ce monde
que vous habitez
. Pour
y parvenir
, elles
font
obligées
d'expofer
fidelement
quelles
ont été leurs
inclinations
, leur caractere
, leurs
occupations
, & on leur permet
de revivre
à de certaines
conditions
qu'elles
peuvent
rejetter
ou accepter
. Rien
n'eft
plus curieux
que cette affemblée
, ajouta-
"
AOUS T. 1755 33
*
r-elle , c'eſt un ſpectacle que je veux vous
donner. Très- volontiers , répondit Oromafis
, je fuis toujours prêt à vous fuivre :
mais fe tiendra- t- elle bientôt ? Dans quatre
mois treize jours dix- huit heures cinquante-
fix minutes quarante- quatre fecondes ,
répondit- elle ; mais en attendant cet amufement
je puis vous en procurer d'autres ,
ajouta- t-elle d'un air complaifant. Je viens
de paffer par R ... la beauté de la faiſon
& la fraîcheur du foir a fait fortir tout le
monde pour goûter le plaifir de la promenade
; j'en ai remarqué une fort brillante
fi vous y confentez , nous nous y tranfporterons
tout-à-l'heure. Je vous ferai remarquer
les perfonnages les plus finguliers ,
je vous inftruirai du fujet de leur converfation
, je vous apprendrai même ce qu'ils
penfent , & quel elt leur caractere .
A peine Oromafis eut - il accepté cette
agréable propofition , qu'ils fe trouverent
fur une des plus belles promenades de R ...
On étoit pour lors à la fin du mois de Mai,
il faifoit un temps calme & frais , capable
d'adoucir les efprits les plus faronches
, & de les porter à la gaieté. Le folcil
prêt à quitter l'horifon , s'étoit difcrétement
enveloppé d'un nuage , qu'il fe plaifoit
à varier des plus éclatantes couleurs.
L'or , l'argent , le pourpre , l'azur , l'incar-
Ciij
54 MERCURE DE FRANCE.
nat , l'amaranthe , étoient prodigués : mais
le fpectacle qu'offroit la promenade , n'étoit
pas moins raviffant. Les étoffes les plus
brillantes recevoient un nouveau luftre
des beautés qui avoient voulu s'en parer ;
enfin il fembloit que le ciel & la terre fe
fuffent fait un défi, & les fpectateurs charmés
n'ofoient décider lequel des deux
l'emportoit.
Arrêtons- nous ici , dit la Silphide , vous
fçavez que je fuis invifible pour tout autre
que pour vous. Commençons nos obfervations
par cet homme cet homme que voilà feul ; c'eft
un fçavant , un efprit profond qui n'eſt
que pour quelques jours dans cette ville où
il a pris naiffance . Ses parens lui avoient
laiffè un bien fuffifant pour mener une
vie tranquille ; mais le démon de la gloire
qui s'eft emparé de lui , l'a conduit à Paris
, l'a livré entre les mains d'un Libraire,
qui lui a fait changer la moitié de fon bien
en une nombreufe bibliothéque. Il a paffé
fix ans à étudier pour fe mettre en état de
faire un livre qui lui a couté en frais d'impreffion
, qu'il n'a pas retirés , la moitié de
ce qui lui reftoit. Il travaille actuellement
à un autre ouvrage qui va le conduire à
l'hôpital. Je ne puis m'empêcher de le
plaindre , dit Oromafis , fa manie eft celle
d'une infinité d'honnêtes gens, Il eſt d'au
A OUST. 1755 55
tant plus malheureux , interrompit la Silphide
, que fes ouvrages font très - bons
dans le fond ; il ne pêche que par le ftyle.
Pour vouloir être concis il eft obfcur ;
voilà fon feul défaut . Ses amis l'en avertiffeut
en vain , il ne lui eft pas poffible de
s'en corriger. En voulez - vous fçavoir la
raifon ? c'eſt que dans une premiere vie il
a habité le corps d'un Avocat qui s'eſt
enrichi à force d'être diffus .
Le jeune homme qui vient de l'aborder ,
eft dans la joie la plus vive ; il fort de fon
cabinet , où il vient de finir par cinq ou
fix épigrammes la feconde fcene du quatriéme
acte d'une tragédie qu'il a entreprife
uniquement pour le produit ; car il
ne fe croit pas encore affez habile pour
amaffer des lauriers : mais il a befoin d'argent
pour aller à Paris apprendre le bon
ton dans les caffés , & devenir homme de
belles Lettres dans toutes les régles . Il s'informe
à ce fçavant comment un jeune auteur
qui veut faire jouer une piece de fa
façon doit s'y prendre avec les Comédiens .
Voyez - vous plus loin ces trois politiques
, occupés fort férieufement à réformer
l'état. L'ún eft un marchand que le
jeu & le luxe de fa femme va bientôt réduite
à la néceffité de faire banqueroute.
L'autre eft un Magiftrat qui vient de ven-
Cij
56 MERCURE DE FRANCE.
dre une fort belle terre pour faire bâtir
une maiſon de campagne : Le troifiéme eſt
pere d'un libertin qui mange d'avance
fa fucceffion .
le
Cet homme brodé qui marche après
eft un riche financier , & l'Eccléfiaftique
avec qui il eft en converſation , eft le Curé
'd'une Paroiffe dont il eft Seigneur. Ce
premier médite depuis dix ans de fe retirer
à la campagne pour penfer à fon falut .
Il y en a plus. de quinze que le Curé fe
promet de jour en jour de fe retirer à la
ville pour fe repofer. Le Seigneur vante
à fon Curé les agrémens de la vie champêtre
, & le Curé exagere les charmes de la
ville.
Voici un peu plus loin deux hommes
bien embarraffés , & qui ne difent pas ce
qu'ils penfent. Le premier de notre côté
eft un jeune homme qui a fait certaines
dépenfes qu'il ne trouve pas à propos que
fa femme fçache ; il voudroit bien trouver
mille écus à emprunter . L'autre eft un vieil
avaricieux qui voudroit placer la même
fomme à l'infçu de fes parens , à qui il
fait entendre qu'il eft dans l'indigence .
Celui- ci a peur de mal placer fon argent ,
& l'autre de n'en pas trouver.
Quel eft celui qui les fuit interrompit
Oromafis , c'eft encore un jeune mari , re
A OUS T. 1755. $7
partit la Silphide. Sa deftinée eft finguliere.
Il vient d'époufer une vieille dévote
qui lui a fait ſa fortune. Les uns l'ont loué
d'avoir pris ce parti , d'autres l'ont blâmé :
mais ces derniers ne fçavent pas qu'il n'eſt
revenu dans ce monde qu'à cette condition
, parce que dans une premiere vie il
a mangé fon bien en époufant une jeune
& aimable Comédienne.
Regardez , je vous prie , ce- Confeiller
qui veut apprendre à ce Marchand de chevaux
à connoître leurs défauts , parce qu'il
a lu ce matin le parfait maréchal .
Voulez - vous voir quatre jeunes gens
dégoûtés du monde ? jettez la vûe là- bas
fous ces arbres : Vous y voilà Le premier
eft un Poëte mécontent du public , qui refufe
abfolument de l'admirer. Le fecond
eft un Auteur qui revient de Paris fans
avoir pu trouver un Imprimeur affez complaifant
, pour fe charger de faire voir le
jour à une petite hiftoriette fort plate de
La compofition.
Le troifiéme eft le fils d'un avare , le
quatriéme un indolent à qui fes parens
veulent faire prendre une profeffion . Ils
projettent de fe retirer à la campagne , &
de donner un ouvrage périodique qui aura
pour titre , Loifir des quatre Philofophes
folitaires. L'Auteur doit fronder l'infolen-
Cv
38 MERCURE DE FRANCE.
ce & l'avarice des Imprimeurs. Le Poëte
veut écrire contre le mauvais goût du fiécle.
Le fils de l'avare fur l'abus du pouvoir
paternel , & l'indolent veut faire l'éloge
de la pareffe .
Voici tout proche d'eux la femme d'un
Médecin très - médifante. Ceux qui marchent
après font dans l'embarras de décider
lequel ils aimeroient mieux de tomber
entre les mains du mari ou de la femme
?
Cet homme habillé de drap de Siléfie
eft un étranger qui cherche en lui - même
les moyens de tromper un marchand de
cette ville afin d'avoir fa fille ; & voilà
plus loin ce marchand qui médite une banqueroute
, afin de pouvoir donner à fa fille
vingt mille écus qu'il a promis verbalement
à ceux qui lui ont parlé de cet étranger
comme d'un parti fort avantageux..
Etes -vous curieux de voir un Alchymifte
qui croit avoir bientôt trouvé la pierre
philofophale Regardez ce grand homme
fec & blême.
› Ce Cavalier qui falue ces deux Dames
en paffant , fait fort bien fa cour à cette
grande brune que voilà à côté de lui . Il
lui fait accroire qu'un Chymifte de fes
amis a trouvé un élixir qui blanchit merveilleufement
la peau.
AOUS T. 1755. 39
Dans la même compagnie eft le fils d'un
riche Commerçant qui vient d'acheter une
charge de Secrétaire du Roi . Il demandoit
hier avant que de louer une piece de vers ,
qu'on venoit de lire , fi l'Auteur étoit Gentilhomme.
Apprenez- moi , je vous prie , demanda
Oromafis , quel eft ce jeune homme que
cette Dame paroît regarder avec complai- ,
fance ? C'eft un Médecin , répondit la Silphide
, qui doit faire une fortune confidérable
dans cette profeffion, parce que dans
une premiere vie il a été Capitaine de Cavalerie
, & s'eſt ruiné à la guerre . A caufe
de quelques vers affez jolis qu'il a faits
dans fes momens de loifir , il a été reçu
dans la planette de Mercure . A l'affemblée
générale il s'eft plaint amerement de
l'injuftice du fort . J'ai défait ma patrie
d'un nombre infini d'ennemis , a - t- il dit
entr'autres chofes , & pour toute récompenfe
je n'ai trouvé à mon retour que la
plus trifte indigence. Le Salamandre qui
préfidoit , voulant rendre le contrafte parfait
, a ordonné qu'il naîtroit pour être
Médecin , & en même tems ,a commis un
Silphe pour travailler à lui faire une haute
réputation. Je ferois affez curieux de fçavoir
, dit alors Oromafis , quels moyens
il employera pour en venir à bout . Bon
Cvj
Go MERCURE DE FRANCE:
"
répondit la Silphide , rien de plus aifé , ce
jeune Médecin eft , comme vous le voyez ,
d'une figure aimable . Une Dame de confidération
qui ne fera gueres malade & qui
croira l'être beancoup, doit bientôt le faire
appeller , il la guérira ; l'obligation qu'elle
croira lui avoir l'intéreffera en fa faveur ,
la bonne mine du jeune Efculape donnera
de la vivacité au zéle de fa malade . De
retour à Paris où elle fait fon féjour ordinaire
, elle le vantera à toutes fes connoiffances
, on le fera venir , il fera goûté . Sa
fortune deviendra pour lors fon affaire ,
le Silphe doit l'abandonner à lui-même.
Ce Salamandre étoit plaifant , continua
la Silphide je ne finirois point fi je
vous rapportois tous les jugemens finguliers,
& fi l'on ofe parler ainň, épigrammatiques
qu'il a portés . Lucullus , ce voluptueux
Romain , ayant entendu vanter la
délicateffe & le raffinement de la cuifine
françoife ,demanda à revenir pour en juger
lui - même. Devinez où il l'envoya ?
fans doute , répondit Oromafis , dans le
corps pefant & matériel de quelque gros
Bénéficier , ou de quelque homme de la
vieille finance; point du tout , reprit- elle ,
mais dans le corps d'un Maître d'Hôtel.
Ménélas dans la même affemblée demanda
à revivre , il le lui permit à condition
AOUST. 1755: 61
qu'il deviendroit amoureux d'une fille
d'Opéra jufques à l'époufer pour le punir
de fa folie d'avoir couru après fa femme
à la tête de toute la Gréce. Hélene qui
avoit été par fa coqueterie la caufe de
tant de maux , fut condamnée à revenir
pour être la fixiéme fille d'un Gentilhomme
, campagnard , qui auroit des fils à
foutenir à la guerre.
Confiderez , continua fur le champ la
Silphide , fans laiffer au Philofophe le
tems de répondre : confiderez cette Demoifelle
, déja furannée , qui regarde les
paffans avec tant d'attention , elle paffe
les nuits à rêver , & le jour à deviner ce
que fes rêves fignifient . Pour fçavoir comment
elle paffera la journée , il faut lui
demander , quels fonges avez - vous fait
cette nuit ? ils décident de fon humeur.
Elle en a fair un , il y a environ huit
jours , qui fignifie , fuivant fon interprétation
, qu'elle fe mariera dans peu , mais
elle ne fçait point à qui , & c'est ce qui
l'embarraſſe.
Ces deux hommes que vous voyez enfemble
après cette rêveuſe , font bien mal
affortis. C'eft un Antiquaire & un Fleurifte
. Celui - ci s'eft emparé du premier
lui détailler les beautés miraculeufes
de fes tulipes & de fes renoncules . L'Anpour
62 MERCURE DE FRANCE.
tiquaire qui a la tête remplie de l'explica
tion d'une médaille du tems de Caracalla ,
pefte contre l'importun , & traite de fadaife
tout ce qu'il lui compte à la gloire
de fes fleurs .
Voici fur ce banc vis- à- vis de nous une
femme qui s'ennuie beaucoup. La converfation
eft pourtant affez animée , répondit
Oromafis , fi l'on en juge par les geftes
que ce petit homme fait en parlant . Il eft
vrai , répartit la Silphide ; mais cette Dame
n'y prend aucune part . C'eft une differtation
fur le plaifir, & felon elle il vaut
bien mieux le fentir que de perdre le tems
à le définir.
Cette jeune perfonne qui rit de fi bon
coeur , eft menacée de vivre & mourir fille.
Pourquoi cela , demanda le Philofophe ,
c'eft , répondit la Silphide , qu'elle ne veut
fe marier qu'à un homme fans fatuité .
Ce grand homme au milieu de ces deux
petits , eft un Avocat qui compte tous les
procès qu'il a fait gagner ; & voilà plus
loin , fon confrere qui compte tous ceux
qu'il a fait perdre.
Confiderez ce garçon habillé de brun ,
qui vient vers nous , c'eft un domeſtique.
Il ne fe doute nullement qu'il eft bon
Gentilhomme. Il a été changé en nourrice
, & paffe pour le fils d'un payfan . Cette
A O UST. 1755. 63
pénitence lui a été impofée , parce que
dans une premiere vie il fe croyoit le fils
d'un homme de confidération , & s'eft
rendu infupportable à tout le monde par
fa fierté , fon arrogance & fes hauteurs.
Il a été bien furpris quand après la mort
on lui a fait connoître qu'il n'étoit que
le fils du valet de chambre de fa mere.
Voilà deux jeunes gens fur le point de
s'époufer , qui ont des idées bien différentes.
Le jeune homme eft abfolu & intéreffé
, il ne fe marie que pour groffir fon
revenu , & compte exercer dans fon ménage
un pouvoir defpotique. La Demoifelle
eft fort haute , elle aime le plaifir &
la dépenfe , & ne fonge en fe mariant qu'à
fe fouftraire à l'autorité d'un pere & d'une
mere économes .
Celui qui vient d'arrêter ces Dames ,
eft un perfonnage fingulier , il fait des dépenfes
confidérables pour fe donner la réputation
de fin connoiffeur , & n'a réuffi
qu'à fe donner un ridicule. Il arrive hier
à une vente , on crioit un tableau à cinq
livres : qu'eft- ce qu'on vend là , s'écria - til
d'un ton de fupériorité infolente ? C'eſt
un tableau , je crois : mais voyons- le donc.
On le lui montre : allons , dit-il en hauffant
les épaules , & fans prefque le regarder
, à dix écus , à dix écus. Perfonne
64 MERCURE DE FRANCE.
comme bien vous penfez , ne s'eft avifé
de mettre fur fon enchere. Je gagne au
moins dix piftoles de ce qu'il n'y a point
ici de connoiffeur , a- t- il ajouté en le recevant.
Va-t- il à quelques ventes de livres ?
ne croyez pas qu'il s'amufe à regarder des
volumes bien reliés ; mais s'il voit quelque
bouquin à moitié mangé des rats ou
des vers , c'eft à celui - là qu'il court .
Je ne vous ai montré jufqu'ici que des
gens affez ridicules , continua la Silphide ,
mais je veux vous en faire voir de raifonnables
. Regardez à droite ces trois perfonnes
qui fe repofent ; le premier eft un Philofophe
très- aimable ; il eft avec fa femme
& un jeune Anglois qui eft fon ami particulier.
Un Silphe de ma connoiffance me
comptoit , il y a quelques jours , leur hiftoire
; elle eft affez intéreffante . Oromafis
ayant fait paroître quelque envie de l'entendre
, la Silphide qui ne demandoit pas
mieux que de lui en faire le récit , commença
par ces mots.
Nous la donnerons le mois prochain.
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Résumé : La Promenade de province. NOUVELLE.
La nouvelle 'La Promenade de province' relate l'histoire d'un philosophe et cabaliste vivant en retrait dans une maison de campagne, accompagnée d'une aimable Silphide. Cette demeure, située sur une colline, offre une vue agréable sur une vallée fertile et est meublée simplement mais avec goût, incluant une bibliothèque et des estampes représentant les éléments et leurs esprits. Le jardin, cultivé par un Gnome, est propice à la méditation et aux plaisirs sensoriels. Un jour, la Silphide arrive en retard après une visite sur Mercure, la planète des imaginations humaines. Elle explique que Mercure est le lieu où les désirs et les projets des hommes se matérialisent. Les imaginations y prennent forme, et chaque individu y a un espace dédié. Mercure est décrit comme le paradis des artistes, des philosophes et des alchimistes, où les âmes peuvent revenir sur terre après la mort sous certaines conditions. La Silphide propose au philosophe de se promener dans une promenade publique de la ville voisine, R..., où ils observent divers personnages. Parmi eux, un savant ruiné par ses ambitions littéraires, un jeune dramaturge espérant réussir à Paris, des politiques discutant de réformes, un financier et un curé discutant de leurs vies respectives, et plusieurs autres individus avec des histoires variées et des dilemmes personnels. La Silphide révèle les motivations et les secrets de chacun, offrant ainsi une vue détaillée et critique de la société de l'époque. Parmi les scènes et personnages observés, un homme cherche à tromper un marchand pour obtenir sa fille, tandis que le marchand médite une banqueroute pour lui donner une dot. Un alchimiste croit avoir trouvé la pierre philosophale. Un cavalier fait la cour à une dame en lui promettant un élixir pour blanchir la peau. Dans la même compagnie, le fils d'un riche commerçant, nouvellement secrétaire du roi, demande si l'auteur de vers lus est gentilhomme. La Silphide raconte également l'histoire d'un jeune médecin destiné à une grande fortune. Dans une vie antérieure, il était capitaine de cavalerie et s'est ruiné à la guerre. Pour le récompenser de ses services, il est devenu médecin et bénéficiera de la protection d'un Silphe pour acquérir une haute réputation. Le texte mentionne aussi Lucullus, revenu pour juger la cuisine française en tant que maître d'hôtel, et Ménélas, condamné à aimer une fille d'opéra. Une demoiselle surannée interprète ses rêves pour deviner son avenir marital. Un antiquaire et un fleuriste discutent sans s'entendre, tandis qu'une femme s'ennuie lors d'une discussion sur le plaisir. Une jeune fille risque de rester célibataire car elle refuse de se marier avec un homme fat. Deux avocats se vantent de leurs succès respectifs en justice. Un domestique, se croyant gentilhomme, est puni en étant transformé en nourrice. Un couple sur le point de se marier a des attentes contradictoires : l'homme veut augmenter son revenu et exercer un pouvoir despotique, tandis que la femme souhaite se libérer de l'autorité de ses parents. Enfin, un personnage gaspille de l'argent pour se faire passer pour un connaisseur, mais ne fait que se ridiculiser. La Silphide promet de raconter l'histoire d'un philosophe, de sa femme et d'un jeune Anglais le mois suivant.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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61
p. 75-82
DE L'ESTIME DE SOI-MESME, Par M. de Bastide.
Début :
J'entreprends de donner aux hommes des leçons d'amour propre. Ce projet [...]
Mots clefs :
Estime de soi, Amour propre, Orgueil, Homme, Mérite, Esprit, Gloire, Foi
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : DE L'ESTIME DE SOI-MESME, Par M. de Bastide.
DE L'ESTIME DE SOI - MESME ,
Par M. de Baftide.
J'Entreprends de donner aux hommes
des leçons d'amour propre. Ce projet
paroîtra le fonge d'un jeune homme à qui
le coeur humain n'eft pas encore connu.
L'art de l'amour propre n'eft-il pas épuifé ?
J'aurois fait , à vingt ans , cette queſtion
qui ne peut être pardonnable qu'à cet âge ,
& qui , à trente , prouveroit une ame &
un efprit médiocres . L'amour propre eft un
être immenfe. Il a toute forte d'intérêts , de
prétentions , toute forte de droits ; il реце
donc avoir toute forte de formes . Il eft vifiblement
partout , car ilfe fait fentir dans tout
les hommes ont fait. C'eſt un acteur
public à qui chacun fait jouer un rôle différent
dont le but est le même. Semblable
à l'immortel Baron qui jouoit pour Pradon
& pour Racine ; mais avec cette différence
que Baron repréfentoit toujours fupérieuce
que
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
rement pour le Poëte admirable , comme
pour le verfificateur ridicule , & que l'art
de l'amour propre acteur dépend précifement
de l'efprit de celui qui lui donne un
rôle à jouer.
Rien n'eft fi néceffaire que de fentir
l'amour propre. Je le diftingue de l'orgueil
qui eft un vice de l'ame d'après lequel on
peut juger d'un homme & le méprifer. Je
parle de ce défir actif& délicat d'être cité ,
loué , récompenfé que l'on fent lorſqu'on
a mérité de l'etre . Ce défir a été la fource
de tout ce qu'il y a de bien dans le monde.
On fait bien à proportion qu'on le regarde
comme un premier moyen de bien faire.
Pour le fentir , il faut s'eftimer ce que l'on
vaut. Si l'on doute de fon mérite , on doutera
de fes reffources , on ne s'élevera jamais
que foiblement au- deffus du médiocre
; on travaillera , parce que l'efprit eft
un feu qu'il faut nourrir & qui fçait nous
y contraindre , mais ce fera avec beaucoup
moins de talent & beaucoup plus de peine,
& l'on ignorera qu'on peut très -bien faire
même après avoir très - bien fait .
L'avantage de fçavoir s'apprécier ne fe
borne pas au bien perfonnel ; il s'étend à
l'infini , il eft une fource d'avantages pour
la fociété, L'homme qui fçait ce qu'il vaut ,
devient extrêmement utile aux autres.
A OUST. 1755: 77
S'agit- il , par exemple , de donner un confeil
dans une occafion où l'on a pris de faufſes
meſures & à un efprit orgueilleux qui
ne veut pas fouffrir qu'on le défabuſe ? il
parle avec une fierté active qui déconcerte
l'orgueil aveugle ; il fe cite , parle de fes
lumieres , de fes fuccès , de fa réputation.
Il réuffit , il perfuade , mais c'eft furtout ,
au ton qu'il a pris qu'il doit fon fuccès . Ses
raifons toutes folides qu'elles étoient n'auroient
pas fuffi .
Cette façon de fe citer , de parler avantageufement
de foi , n'eft pas feulement
légitime ; les circonftances la rendent néceffaire.
Henri IV , alors fimplement roi
de Navarre , ayant à combattre une armée
puiffante , fort fupérieure en nombre à la
fienne , trouva , dans le bonheur d'avoir
fçu fe rendre juſtice , le moyen d'illuſtrer
à jamais fa petite troupe . Au moment de
l'action il fe tourna vers les princes de
Condé & de Soiffons , & , parlant d'un ton
affuré , je ne vous dirai rien autre chofe , leur
dit- il , finon que vous êtes de la maison de
Bourbon , & vive Dicu , je vous montrerai
que je fuis votre aîné. Son armée qui devoit
être taillée en pieces , fit des prodiges , &
fut victorieufe. Il eft aifé de fentir qu'elle
dut fa victoire à celui à qui elle devoit fon
grand courage.
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
Les hommes aiment à fentir l'admira
tion. Le mérite modefte ne l'infpira prefque
jamais. Cette admiration mene à tout
ceux qui la fentent & celui qui l'infpire ; il
faut donc y prétendre lorfqu'on doit efpérer
de la faire naître ; c'eſt un ſervice que
l'on rend aux hommes dont la gloire éclatante
pique l'émulation ; c'eft de plus une
juftice que l'on doit à foi - même , à fes
amis & à fes defcendans. Trop de modeftie
nuiroit à cette fage ambition . Pour la
faire naître en foi , ou du moins pour s'exciter
à en écouter les confeils & les infpirations
, il faut s'entretenir complaifamment
avec foi-même de ce que l'on vaut. Dès
qu'une fois l'on a fenti ce que l'on mérite ,
on fouhäitte bientôt de mériter encore d'avantage
, & ce fouhait conduit infenfiblement
aux grandes chofes dont on ne feroit
pas devenu capable fi l'on ne s'étoit rendu
compte de ce que l'on valoit.
L'orgueil tout méprifable qu'il eft , peut
rendre les mêmes fervices que l'amour propre
le plus refpectable. La plupart des hommes
célébres dans tous les genres , ont dû
à fon impulfion cette fureur de gloire qui
les a conduit à ce qu'on appelle vulgairement
l'immortalité. Mais fe regardera- t- on
comme grand tant que l'on ne pourra fe
flatter d'être l'exemple du fage , & jouira
A O UST. 1755 . 79
t-on bien paisiblement d'une gloire ufurpée
qu'on ne pourra s'empêcher de fentir qui
n'eft que l'effet de l'erreur des hommes ?
L'orgueilleux porte dans fon coeur fon juge
& fon châtiment. Il eft jaloux du vrai mérire
, il dévore la gloire des autres , il ne
jouit pas de la fienne , il fent qu'il n'en a
point. L'orgueil eft une ivreffe qu'une
cruelle agitation fuit toujours ; il nous
aveugle & nous cache la vraie valeur de
toutes chofes , il nous montre les autres
plus grands qu'ils ne font & nous montre
à nous- mêmes plus petits que nous ne
fommes , il nous réduit prefque à rien malgré
l'apparence , malgré l'éclat qui nous
environne dès qu'une fois il a ceffé de nous
empêcher de nous connoître.
L'orgueil eft l'abus de l'amour propre .
En s'y livrant , on peut faire une certaine
illufion & goûter un certain plaifir , mais
on vit intérieurement malheureux & l'on
eft toujours méprifable . Un fort bien différent
eft réſervé à celui qui en s'eftimant
n'abuſe point de l'opinion de fon mérite &
ne s'accorde que ce qui lui eft du. L'action
de fa vanité fe tourne en fentiment ; il
s'eftime avec fécurité parce que les louanges
fecretes qu'il fe donne , n'empruntent
rien d'un certain mépris pour les autres ,
ne le rendent ni vain ni jaloux , & font la
Div
82 MERCURE DE FRANCE.
le rifque d'eftimer les autres plus qu'ils ne
valent , ce qui eft d'une très - grande importance
dans le monde où il n'y a aucune
forte de vertu dont on ne cherche à abufer.
Quel avantage n'a pas fur vous l'homme
le plus médiocre s'il vous voit embarraffél
devant lui , foir dans une concurrence ,
foit dans un démêlé , foit dans une converfation
? C'eft prendre fon role & lui
céder le vôtre , vous pouviez être le facrificateur
, vous devenez la victime ; il abuſe
de votre modeftie qui l'aveugle après l'avoir
étonné ; la caufe de fon triomphe dif
paroît à fes yeux , fa fatuité fe fait honneur
des armes que vous lui avez fournies ;
il devient préfomptueux & infolent de
modefte qu'il eut peut-être été , & vous
devenez en quelque façon comptable de
tout le mal que fon orgueil va faire.
Il eft donc abfolument néceffaire de
s'apprécier ce que l'on vaut ; mais cela ne
fuffic pas ; il faut joindre à l'eftime de foimême
l'art d'augmenter celle des autres.
C'eft une fuite que nous donnerons le
mois prochain.
L'Epitre à Eglé par Mademoiſelle Loiſeau,
que nous avons inférée dans le Mercure de
Juillet , nous a été envoyée à l'infçu de l'auteur ;
c'est malgré fa modestie que cette piece a vu le
jour.
Par M. de Baftide.
J'Entreprends de donner aux hommes
des leçons d'amour propre. Ce projet
paroîtra le fonge d'un jeune homme à qui
le coeur humain n'eft pas encore connu.
L'art de l'amour propre n'eft-il pas épuifé ?
J'aurois fait , à vingt ans , cette queſtion
qui ne peut être pardonnable qu'à cet âge ,
& qui , à trente , prouveroit une ame &
un efprit médiocres . L'amour propre eft un
être immenfe. Il a toute forte d'intérêts , de
prétentions , toute forte de droits ; il реце
donc avoir toute forte de formes . Il eft vifiblement
partout , car ilfe fait fentir dans tout
les hommes ont fait. C'eſt un acteur
public à qui chacun fait jouer un rôle différent
dont le but est le même. Semblable
à l'immortel Baron qui jouoit pour Pradon
& pour Racine ; mais avec cette différence
que Baron repréfentoit toujours fupérieuce
que
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
rement pour le Poëte admirable , comme
pour le verfificateur ridicule , & que l'art
de l'amour propre acteur dépend précifement
de l'efprit de celui qui lui donne un
rôle à jouer.
Rien n'eft fi néceffaire que de fentir
l'amour propre. Je le diftingue de l'orgueil
qui eft un vice de l'ame d'après lequel on
peut juger d'un homme & le méprifer. Je
parle de ce défir actif& délicat d'être cité ,
loué , récompenfé que l'on fent lorſqu'on
a mérité de l'etre . Ce défir a été la fource
de tout ce qu'il y a de bien dans le monde.
On fait bien à proportion qu'on le regarde
comme un premier moyen de bien faire.
Pour le fentir , il faut s'eftimer ce que l'on
vaut. Si l'on doute de fon mérite , on doutera
de fes reffources , on ne s'élevera jamais
que foiblement au- deffus du médiocre
; on travaillera , parce que l'efprit eft
un feu qu'il faut nourrir & qui fçait nous
y contraindre , mais ce fera avec beaucoup
moins de talent & beaucoup plus de peine,
& l'on ignorera qu'on peut très -bien faire
même après avoir très - bien fait .
L'avantage de fçavoir s'apprécier ne fe
borne pas au bien perfonnel ; il s'étend à
l'infini , il eft une fource d'avantages pour
la fociété, L'homme qui fçait ce qu'il vaut ,
devient extrêmement utile aux autres.
A OUST. 1755: 77
S'agit- il , par exemple , de donner un confeil
dans une occafion où l'on a pris de faufſes
meſures & à un efprit orgueilleux qui
ne veut pas fouffrir qu'on le défabuſe ? il
parle avec une fierté active qui déconcerte
l'orgueil aveugle ; il fe cite , parle de fes
lumieres , de fes fuccès , de fa réputation.
Il réuffit , il perfuade , mais c'eft furtout ,
au ton qu'il a pris qu'il doit fon fuccès . Ses
raifons toutes folides qu'elles étoient n'auroient
pas fuffi .
Cette façon de fe citer , de parler avantageufement
de foi , n'eft pas feulement
légitime ; les circonftances la rendent néceffaire.
Henri IV , alors fimplement roi
de Navarre , ayant à combattre une armée
puiffante , fort fupérieure en nombre à la
fienne , trouva , dans le bonheur d'avoir
fçu fe rendre juſtice , le moyen d'illuſtrer
à jamais fa petite troupe . Au moment de
l'action il fe tourna vers les princes de
Condé & de Soiffons , & , parlant d'un ton
affuré , je ne vous dirai rien autre chofe , leur
dit- il , finon que vous êtes de la maison de
Bourbon , & vive Dicu , je vous montrerai
que je fuis votre aîné. Son armée qui devoit
être taillée en pieces , fit des prodiges , &
fut victorieufe. Il eft aifé de fentir qu'elle
dut fa victoire à celui à qui elle devoit fon
grand courage.
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
Les hommes aiment à fentir l'admira
tion. Le mérite modefte ne l'infpira prefque
jamais. Cette admiration mene à tout
ceux qui la fentent & celui qui l'infpire ; il
faut donc y prétendre lorfqu'on doit efpérer
de la faire naître ; c'eſt un ſervice que
l'on rend aux hommes dont la gloire éclatante
pique l'émulation ; c'eft de plus une
juftice que l'on doit à foi - même , à fes
amis & à fes defcendans. Trop de modeftie
nuiroit à cette fage ambition . Pour la
faire naître en foi , ou du moins pour s'exciter
à en écouter les confeils & les infpirations
, il faut s'entretenir complaifamment
avec foi-même de ce que l'on vaut. Dès
qu'une fois l'on a fenti ce que l'on mérite ,
on fouhäitte bientôt de mériter encore d'avantage
, & ce fouhait conduit infenfiblement
aux grandes chofes dont on ne feroit
pas devenu capable fi l'on ne s'étoit rendu
compte de ce que l'on valoit.
L'orgueil tout méprifable qu'il eft , peut
rendre les mêmes fervices que l'amour propre
le plus refpectable. La plupart des hommes
célébres dans tous les genres , ont dû
à fon impulfion cette fureur de gloire qui
les a conduit à ce qu'on appelle vulgairement
l'immortalité. Mais fe regardera- t- on
comme grand tant que l'on ne pourra fe
flatter d'être l'exemple du fage , & jouira
A O UST. 1755 . 79
t-on bien paisiblement d'une gloire ufurpée
qu'on ne pourra s'empêcher de fentir qui
n'eft que l'effet de l'erreur des hommes ?
L'orgueilleux porte dans fon coeur fon juge
& fon châtiment. Il eft jaloux du vrai mérire
, il dévore la gloire des autres , il ne
jouit pas de la fienne , il fent qu'il n'en a
point. L'orgueil eft une ivreffe qu'une
cruelle agitation fuit toujours ; il nous
aveugle & nous cache la vraie valeur de
toutes chofes , il nous montre les autres
plus grands qu'ils ne font & nous montre
à nous- mêmes plus petits que nous ne
fommes , il nous réduit prefque à rien malgré
l'apparence , malgré l'éclat qui nous
environne dès qu'une fois il a ceffé de nous
empêcher de nous connoître.
L'orgueil eft l'abus de l'amour propre .
En s'y livrant , on peut faire une certaine
illufion & goûter un certain plaifir , mais
on vit intérieurement malheureux & l'on
eft toujours méprifable . Un fort bien différent
eft réſervé à celui qui en s'eftimant
n'abuſe point de l'opinion de fon mérite &
ne s'accorde que ce qui lui eft du. L'action
de fa vanité fe tourne en fentiment ; il
s'eftime avec fécurité parce que les louanges
fecretes qu'il fe donne , n'empruntent
rien d'un certain mépris pour les autres ,
ne le rendent ni vain ni jaloux , & font la
Div
82 MERCURE DE FRANCE.
le rifque d'eftimer les autres plus qu'ils ne
valent , ce qui eft d'une très - grande importance
dans le monde où il n'y a aucune
forte de vertu dont on ne cherche à abufer.
Quel avantage n'a pas fur vous l'homme
le plus médiocre s'il vous voit embarraffél
devant lui , foir dans une concurrence ,
foit dans un démêlé , foit dans une converfation
? C'eft prendre fon role & lui
céder le vôtre , vous pouviez être le facrificateur
, vous devenez la victime ; il abuſe
de votre modeftie qui l'aveugle après l'avoir
étonné ; la caufe de fon triomphe dif
paroît à fes yeux , fa fatuité fe fait honneur
des armes que vous lui avez fournies ;
il devient préfomptueux & infolent de
modefte qu'il eut peut-être été , & vous
devenez en quelque façon comptable de
tout le mal que fon orgueil va faire.
Il eft donc abfolument néceffaire de
s'apprécier ce que l'on vaut ; mais cela ne
fuffic pas ; il faut joindre à l'eftime de foimême
l'art d'augmenter celle des autres.
C'eft une fuite que nous donnerons le
mois prochain.
L'Epitre à Eglé par Mademoiſelle Loiſeau,
que nous avons inférée dans le Mercure de
Juillet , nous a été envoyée à l'infçu de l'auteur ;
c'est malgré fa modestie que cette piece a vu le
jour.
Fermer
Résumé : DE L'ESTIME DE SOI-MESME, Par M. de Bastide.
Dans le texte 'De l'estime de soi-même', M. de Baftide examine l'importance de l'amour-propre et le distingue de l'orgueil. L'auteur présente l'amour-propre comme un être immense aux multiples intérêts et droits, omniprésent et variable selon les individus, comparable à un acteur public jouant différents rôles. Il le définit comme un désir actif et délicat d'être reconnu et récompensé, contrairement à l'orgueil, qu'il considère comme un vice de l'âme. Ce désir a été une force motrice pour de nombreuses actions positives dans le monde. L'estime de soi est cruciale non seulement pour le bien personnel mais aussi pour la société. Elle permet de donner des conseils efficacement, même dans des situations délicates. Par exemple, Henri IV a utilisé son estime de soi pour motiver ses troupes face à une armée supérieure en nombre. Les hommes recherchent l'admiration, et le mérite modeste l'inspire rarement. L'auteur encourage à reconnaître sa propre valeur pour s'améliorer continuellement. L'orgueil, bien que méprisable, peut aussi pousser les hommes à la gloire. Cependant, il aveugle et rend malheureux intérieurement. L'amour-propre bien géré permet de s'estimer sans abuser de l'opinion des autres, évitant ainsi la vanité et la jalousie. L'auteur conclut qu'il est crucial de s'apprécier soi-même tout en augmentant l'estime des autres, un sujet qu'il promet d'aborder dans un prochain texte.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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62
p. 25-36
SUITE DE L'ESTIME DE SOI-MESME, Ou l'art d'augmenter celle des autres, Par M. de Bastide.
Début :
Les hommes naissent avec deux foiblesses contradictoires, la jalousie aveugle [...]
Mots clefs :
Hommes, Homme, Admiration, Jalousie, Modestie , Considération, Ambition, Gloire, Estime de soi, Estime, Vanité
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SUITE DE L'ESTIME DE SOI-MESME, Ou l'art d'augmenter celle des autres, Par M. de Bastide.
SUITE
DE L'ESTIME DE SOI - MESME
Ou l'art d'augmenter celle des autres ,
Par M. de Baftide.
>
Es hommes naiffent avec deux foibleffes
contradictoires , la jaloufie aveugle
& l'admiration rapide . Ces foibleffes
ont donné le mouvement au monde , tel
qu'il eft aujourd'hui . On les fait aifément
naître dans le même jour ; la nuance qui
les fépare eft prefque imperceptible. Il eft
toujours heureux de finir par être l'objet
de la derniere , mais on a rifqué de n'y
pas parvenir ; & fi cela fut arrivé , on
reftoit bien loin du dégré d'eftime , de
fortune , ou d'élévation que l'on devoit
attendre de fon mérite.
Il eſt un moyen d'affurer à fon ambition :
tout le fuccès qu'elle s'eft promis , c'eſt l'art
de fe faire valoir. Cet art paroît être partout,
aujourd'hui que les vices ont pris tant de crédit.
En effet , combien de gens réuffiffent , qui
n'auroient pas même ofe former des defirs,
fi le mérite étoit la feule clef des fuccès de ›
l'ambition. Soupleffes , trahifons , fauffes
confidences , faux fervices , fauffes louanges
, tous moyens heureux mais infâmes .
B
26
MERCURE DE FRANCE.
Cet art eft un crime, & fes motifs toujours
découverts font tôt ou tard le châtiment
de l'homme coupable qui les a lâchement
employés.
L'art dont je parle , & dont je vais effayer
de donner des leçons , eft toujours
innocent , & réuffit toujours mieux ; il
affure l'eftime des hommes fans laquelle il
n'eft point de vrai bonheur ; il n'eft jamais
un fujet de reproches pour le coeur même
le plus délicat ; tous les plaifirs qu'il procure
font vrais , on y trouve la fatisfaction
inexprimable d'être l'auteur du dégré de
confidération auquel on eft parvenu , on y
trouve encore le plaifirflateur d'être agréa
ble aux hommes en leur faifant fentir une
admiration tendre qui ne va jamais fans
leur attachement , & qui ne peut jamais être
fans plaifir pour eux.
En quoi confifte cet art fi utile & fi favorable
? fuffit-il d'être né avec du mérite &
d'éviter la modeftie pour le pofféder ? Eftce
en faifant adroitement valoir les autres
que l'on parvient à fe faire valoir ? Négliger
fes intérêts , paroître ignorer ce que
l'onvaut , être doux , careffant , docile ,
donner modeftement un confeil , demander
un avis avec cet air touchant qui fait
entrer la fimpatie dans le coeur de celui
qu'on confulte 3 montrer une fermeté noble
SEPTEMBRE . 1755. 27
lans toutes les occafions de concurrence &
le difpute où la gloire eft intéreffée ; doner
à tout ce que la vanité fait dire ou enreprendre
l'air de cette gloire fi refpectale
, dans laquelle les hommes les plus
vains ont toujours trouvé tant d'excufes ;
adoucir cet air par un regret apparent de
n'avoir pas pû éviter d'agir & de ne pouvoir
plus reculer ; être honnête dans la
concurrence & modefte dans le triomphe.
Eft- ce là l'art de fe faire valoir ? Il n'eft
point dans toutes ces chofes féparées ; il ſe
forme de toutes.
La modeſtie eſt une qualité refpectable ,
mais elle eſt le terme des avantages que le
mérite a droit de fe promettre dans le monde.
Une froide eftime eft tout ce que les
hommes lui accordent. Pour réuffir , il faut
s'annoncer & attirer les regards à foi . Le
monde, en cela , eft une image des fociétés
particulieres où l'homme le plus diftingué
par le mérite n'aura bientôt aucune forte
de diftinction , fi de tems en tems il ne fe
renouvelle dans les efprits , en y renouvellant
fa réputation par quelque trait de fa
vanité. Tout le monde fçait que ce n'eft
que fur la fin de fa vie que l'immortel
Corneille eut une penfion de Louis XIV .
Ce grand Roi aimoit pourtant à récom
penfer, & il y penfoit de lui- même ; mais
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
il étoit entouré de poëtes plus courtifans ,
qui rempliffoient fes oreilles du bruit de
leur génie & le trop modefte Corneille
laiffoit parler le fien.
Il est donc abfolument néceffaire de fe
montrer aux hommes fous un jour qui les
frappe , lorfque l'on veut repréfenter fur
la icene du monde. Mais les nuances qui
doivent former cet éclat , font délicates
difficiles à réunir , plus difficiles à placer.
Les hommes accordent volontiers leur admiration
, mais le mépris , la jaloufie & la
haine font le prix du defir de l'obtenir , fi
l'on n'a pas un cetain art de la faire naître ,
même en la méritant.
Parler trop fouvent de foi , en parler
trop bien , avoir l'air de fe careffer en fe
louant , fe louer dans des chofes que le
public a vu d'un oeil prévenu , attaquer la
réputation d'un homme eftimé pour affurer
la fienne , ce feroit choquer les hommes ,
trop préfumer de leur caprice, de leur foibleffe
ou de leur injuftice , & rifquer évidemment
de fe ruiner dans leur efprit , au
lieu de s'y bien établir. Mais fuivant les
circonftances dire de foi le bien que les
autres en ont déja dit , retracer certains
traits qui ont fait généralement honneur ,
ne paroître fe louer que par l'exigence du
cas préfent , prouver ce que l'on peut faire
SEPTEMBRE . 1755. 29
par ce que l'on a fait , &n'en parler que pour
juftifier fa prétention actuelle , voilà le vrai
moyen de le faire valoir. La modeftie nous
fait oublier des hommes , la préfomption
nous en fait hair ; une certaine vanité de
fituation prévient l'inconftance , écarte la
jaloufie , & fait naître la vraie eftime.
Sçavoir faire valoir les autres , eſt un
moyen infaillible de fe faire valoir foimême.
Quelques vains que foient les hommes
, ils ne fe jugent jamais avec affez de
complaifance pour n'avoir befoin que de
leur propre eftime. La voix du coeur fait
taire la voix de l'amour propre. Sçavoir
flatter cette avidité de louanges toujours
plus infurmontable à mefure qu'elle eft
moins véritablement fatisfaite , c'eft s'affurer
du reffort général qui fait mouvoir tous
les hommes , c'eft avoir trouvé l'art de
maîtriſer l'efprit & le coeur.
Le feul defir de plaire indique mille
moyens de flatter leur vanité , mais il eft
dangereux de n'en pas fçavoir régler l'ufage
, s'ils vous voyent trop frappés de leur
mérite , ils ne le feront plus du vôtre , il
faut fçavoir s'arrêter dans la louange comme
dans la plaifanterie. Les hommes font
naturellement ingrats. Ils haïffent qui ne
les loue pas affez , ils méprifent qui les
trop. Un homme d'efprit que l'on
loue
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
connoîtra pour n'être point louangeur &
pour avoir un goût très- difficile fera für
de s'être fait autant d'amis qu'il y aura de
perfonnes dans un cercle qu'il aura diftinguées.
On fe parera complaifamment de
cette diftinction , moins parce qu'elle fera
flatteufe par elle -même , que parce qu'on
la devra à un homme qui n'eft pas dans
l'habitude de flatter , & fi l'on eft contrarié
dans l'opinion qu'on aura prife de la qualité
dont on aura été loué , on dira M. un
tel m'en a fait compliment . Ce M. un tel
pourtant , cité comme un oracle , ne fera
qu'un homme de goût comme tant d'autres
; il n'aura rien fait que de très-fimple
en louant ce qui étoit bien & fe taifant fur
qui ne méritoit pas d'être loué , mais
c'eft que ce qui eft très- fimple devient trèsméritoire
& très- confidérable , lorfqu'on
a fçu fe faire une réputation .
Négliger fes intérêts , eft encore un de
ces moyens de fe faire valoir qu'on ne doit
employer qu'avec prudence. Il réuffit alors
parfaitement. Je fuppofe un homme d'efprit
aux prifes, dans une converſation , avec
un fat déja prefque vaincu ; que cet homme
fi fupérieur par le mérite & par l'avantage
actuel , renonce à fa victoire , qu'il
paroiffe avoir épuifé fes reffources en faifant
finir la difpute par un filence qui laifSEPTEMBRE.
1755. 31
que
fe la question indécidée ; tout le monde
admirera fa modération , & elle lui fera
plus d'honneur que fon triomphe ne lui en
eut fait. Mais pour pouvoir montrer fans
danger une pareille générofité , il faut
les fpectateurs connoiffent votre fupériorité
, & vous rendent juftice , il faut encore
& non moins neceffairement, que l'objet
de la difputé ne foit pas effentiel par
lui-même , & que votre défaite ou votre
victoire n'intéreffe que votre vanité. Si au
contraire de l'une ou de l'autre dépendoit
l'intérêt de votre gloire ou de celle de votre
ami , négliger vos avantages , ce feroit
mériter que l'on doutât de votre efprit , ou
qu'on vous accufât d'ignorer ce que l'on
doit à ſon ami ou à foi même.
Cette regle s'étend à la douceur , à la
docilité , &c. qualités qui nous rendent
tous les hommes favorables , lorfque nous
fçavons les montrer avec art, & qui peuvent
au contraire nous faire un tort confidérable
dans leur efprit , fi cet art précieux
n'en regle pas l'ufage .
Un honnête homme , qui vient vous
demander un confeil , mérite que l'attention
de ne pas bleffer fon amour propre
foit votre premier foin. Il est toujours humiliant
d'être contraint à s'éclairer des lumieres
des autres ; demander un confeil
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
7
c'eft faire l'aveu d'un befoin. Donner un
confeil eft donc faire une action par laquelle
votre vanité agit en quelque forte
contre l'amour propre de celui à qui vous
le donnez ; fi vous ne lui paroiffez pas
modefte , vous lui paroîtrez impertinent ,
vous ferez l'objet de fa haine immédiatement
après avoir été l'objet de fa confiance
; mais fi au contraire vos lumieres fe
cachent fous un air de modeftie , fi en le
confeillant vous paroiffez plus flaté du fervice
que vous pouvez lui rendre que de
l'honneur qu'il vous aura fait , fa vanité ·
reconnoiffante vous tiendra compte d'un
ménagement indifpenfable comme d'un
bienfait volontaire ; vous obtiendrez fon
amitié par votre confeil , & fon eftime par
votre procédé.
Il eft auffi néceffaire de demander un
confeil avec dignité , que de le donner
avec modeftie. On prévient l'injuftice de
la vanité en confultant avec un air touchant
, toujours affez flatteur pour contenir
l'orgueil qui voudroit agir . Celui qui
confulte a un fervice à obtenir & une offenfe
à éviter ; un fervice , parce qu'un bon
confeil donné avec cet air de ménagement
qui vient de la confidération , porte naturellement
ce nom ; une offenfe , parce que
l'homme naturellement vain abufe aifé-
1
SEPTEMBRE . 1755. 33
ment des fervices qu'il rend , & les tourne
toujours en offenfe lorfque la façon de les
demander n'a pas quelque chofe d'impofant
qui lui imprime la confidération. On
eft für d'obtenir l'un & d'éviter l'autre
par
l'art de demander .On réuffira même au -delà
de fes efpérances , fi l'on fçait tirer de cet art
tout ce que l'on peut en attendre . Celui
que vous confulterez , forcé à vous ſuppofer
de la nobleffe à proportion que vous en
aurez montré , jugera de fon mérite & de
votre eftime pour lui par votre démarche
qui les mettra dans tout leur jour ; fa vanité
careffée ; portera fes idées fur la préférence
que vous lui aurez donnée , & les détournera
du fervice qu'il vous aura rendų ;
il vous chérira , vous estimera , vous refpectera
. La reconnoiffance lui dictera des
remerciemens dont vous verrez facilement
la fincérité. Si dans ce moment vous lui
demandiez les plus grandes preuves de prédilection
, il feroit capable de vous les ac-
-corder & de vous en remercier de même.
Car que ne doit on pas attendre d'un homme
lorfqu'on a fçu flatter fa vanité ?
La plupart des concurrens font ou diffi-
-mulés avec baffefle , ou fermes avec infolence
, & il n'arrive que trop fouvent qu'ils
triomphent par l'un ou l'autre de ces défauts,
mais très - fouvent auffi leur victoire
Bv
34 MERCURE DE FRANCE .
les livre à la haine & au mépris publics.
L'on fent bien que , lorfqu'on demande
une préférence fur un rival , la gloire ne
fouffre pas que l'on manque , par fa faute,
de l'obtenir ; afficher fon ambition , c'eſt
afficher la préfomption fi l'on ne réuffit pas.
Mais pour réuflir n'y a-t- il point de moyens
innocens qui ne foient dangéreux ? Oui ,
fans doute , il en eft , & les voici. C'eſt à
'celui- là feul qui en fçait faire ufage , que
font réfervés le véritable fuccès & la véritable
gloire de réuffit . Que l'on foit ouvert
avec prudence & ferme avec nobleffe , que
l'on paroiffe n'avoir de l'ambition que par
-ce que l'on fe doit à foi- même d'en avoir
lorfqu'on eft fait pour parvenir , que cette
ambition n'ait pas l'air de la prétention ,
que l'opinion que l'on ade foi ne foit point
décélée par certain air de fuffifance , que
l'efpérance feule fe laiffe voir, mais qu'il
•paroiffe que foutenue du defir de la gloire,
elle fuffira pour donner la conftance de fol.
liciter ce que l'on demande, ou de pourſuivre
ce que l'on a entrepris.
Si l'on a pour concurrent un homme
abfolument fupérieur en rang ou en mérite
, on ne fçauroit réparer par trop d'é
gards l'audace de s'être mis à côté de lui ,
mais ces égards dégénéreroient en baſſeffe
s'ils ne laiffoient plus diftinguer cet air de
SEPTEMBRE . 1755. 35
C
réfolution qui marque une ame courageufe
, & qui fçait rendre aux autres ce qui
leur eſt dû fans oublier ce qu'elle fe doit à
elle-même.
Si celui dont on fe voit le rival eft un
homme médiocre mais modefte , s'il paroît
que fon ambition ait pris fa fource dans fa
mauvaiſe fortune , fi fon fort dépend de la
réuffite de fes idées ; le traiter avec humanité,
ne fe montrer à lui qu'avec la moitié
de fes moyens , foutenir fon efpérance en
lui fauvant les preuves de fon infériorité ,
defcendre jufqu'à lui & lui conferver fon
illufion , paroître regretter d'être fon compétiteur
, fans que ce regret ait rien d'humiliant
pour lui ; c'eft avoir le procédé d'un
homme généreux , d'un homme admirable
, d'un homme que tout le monde doit
aimer.
Voilà de fûrs moyens de fe faire valoir.
On les trouvé dans fon coeur lorfque l'on
penfe bien. J'ai pris dans le mien le deffein
de les expofer aux yeux des hommes
pour les tenter s'il eft poffible. Je fuis fûr
d'avoir bien fait , mais aurai- je aſſez bien
dit pour être écouté tout dépend aujourd'hui
de l'art de l'efprit. Un fermon même
eft ennuyeux s'il n'eft agréable ; il n'y a
plus de milieu. La raifon devroit pourtant
avoir confervé quelque privilege ; elle dit
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
toujours des chofes & l'efprit en fait fouvent
fouhaiter. Je fçais que l'efprit est trèsaimable
, & que s'il joignoit à fes agrémens
l'appanage de la raifon , il vaudroit beaucoup
mieux qu'elle ; mais il n'a pas tout ,
ce n'eft prefque qu'une belle fleur ; pourquoi
s'y attacher uniquement le printems
eft bien court ; doit - on vivre fans provifions
pour les autres faifons de l'année ?
DE L'ESTIME DE SOI - MESME
Ou l'art d'augmenter celle des autres ,
Par M. de Baftide.
>
Es hommes naiffent avec deux foibleffes
contradictoires , la jaloufie aveugle
& l'admiration rapide . Ces foibleffes
ont donné le mouvement au monde , tel
qu'il eft aujourd'hui . On les fait aifément
naître dans le même jour ; la nuance qui
les fépare eft prefque imperceptible. Il eft
toujours heureux de finir par être l'objet
de la derniere , mais on a rifqué de n'y
pas parvenir ; & fi cela fut arrivé , on
reftoit bien loin du dégré d'eftime , de
fortune , ou d'élévation que l'on devoit
attendre de fon mérite.
Il eſt un moyen d'affurer à fon ambition :
tout le fuccès qu'elle s'eft promis , c'eſt l'art
de fe faire valoir. Cet art paroît être partout,
aujourd'hui que les vices ont pris tant de crédit.
En effet , combien de gens réuffiffent , qui
n'auroient pas même ofe former des defirs,
fi le mérite étoit la feule clef des fuccès de ›
l'ambition. Soupleffes , trahifons , fauffes
confidences , faux fervices , fauffes louanges
, tous moyens heureux mais infâmes .
B
26
MERCURE DE FRANCE.
Cet art eft un crime, & fes motifs toujours
découverts font tôt ou tard le châtiment
de l'homme coupable qui les a lâchement
employés.
L'art dont je parle , & dont je vais effayer
de donner des leçons , eft toujours
innocent , & réuffit toujours mieux ; il
affure l'eftime des hommes fans laquelle il
n'eft point de vrai bonheur ; il n'eft jamais
un fujet de reproches pour le coeur même
le plus délicat ; tous les plaifirs qu'il procure
font vrais , on y trouve la fatisfaction
inexprimable d'être l'auteur du dégré de
confidération auquel on eft parvenu , on y
trouve encore le plaifirflateur d'être agréa
ble aux hommes en leur faifant fentir une
admiration tendre qui ne va jamais fans
leur attachement , & qui ne peut jamais être
fans plaifir pour eux.
En quoi confifte cet art fi utile & fi favorable
? fuffit-il d'être né avec du mérite &
d'éviter la modeftie pour le pofféder ? Eftce
en faifant adroitement valoir les autres
que l'on parvient à fe faire valoir ? Négliger
fes intérêts , paroître ignorer ce que
l'onvaut , être doux , careffant , docile ,
donner modeftement un confeil , demander
un avis avec cet air touchant qui fait
entrer la fimpatie dans le coeur de celui
qu'on confulte 3 montrer une fermeté noble
SEPTEMBRE . 1755. 27
lans toutes les occafions de concurrence &
le difpute où la gloire eft intéreffée ; doner
à tout ce que la vanité fait dire ou enreprendre
l'air de cette gloire fi refpectale
, dans laquelle les hommes les plus
vains ont toujours trouvé tant d'excufes ;
adoucir cet air par un regret apparent de
n'avoir pas pû éviter d'agir & de ne pouvoir
plus reculer ; être honnête dans la
concurrence & modefte dans le triomphe.
Eft- ce là l'art de fe faire valoir ? Il n'eft
point dans toutes ces chofes féparées ; il ſe
forme de toutes.
La modeſtie eſt une qualité refpectable ,
mais elle eſt le terme des avantages que le
mérite a droit de fe promettre dans le monde.
Une froide eftime eft tout ce que les
hommes lui accordent. Pour réuffir , il faut
s'annoncer & attirer les regards à foi . Le
monde, en cela , eft une image des fociétés
particulieres où l'homme le plus diftingué
par le mérite n'aura bientôt aucune forte
de diftinction , fi de tems en tems il ne fe
renouvelle dans les efprits , en y renouvellant
fa réputation par quelque trait de fa
vanité. Tout le monde fçait que ce n'eft
que fur la fin de fa vie que l'immortel
Corneille eut une penfion de Louis XIV .
Ce grand Roi aimoit pourtant à récom
penfer, & il y penfoit de lui- même ; mais
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
il étoit entouré de poëtes plus courtifans ,
qui rempliffoient fes oreilles du bruit de
leur génie & le trop modefte Corneille
laiffoit parler le fien.
Il est donc abfolument néceffaire de fe
montrer aux hommes fous un jour qui les
frappe , lorfque l'on veut repréfenter fur
la icene du monde. Mais les nuances qui
doivent former cet éclat , font délicates
difficiles à réunir , plus difficiles à placer.
Les hommes accordent volontiers leur admiration
, mais le mépris , la jaloufie & la
haine font le prix du defir de l'obtenir , fi
l'on n'a pas un cetain art de la faire naître ,
même en la méritant.
Parler trop fouvent de foi , en parler
trop bien , avoir l'air de fe careffer en fe
louant , fe louer dans des chofes que le
public a vu d'un oeil prévenu , attaquer la
réputation d'un homme eftimé pour affurer
la fienne , ce feroit choquer les hommes ,
trop préfumer de leur caprice, de leur foibleffe
ou de leur injuftice , & rifquer évidemment
de fe ruiner dans leur efprit , au
lieu de s'y bien établir. Mais fuivant les
circonftances dire de foi le bien que les
autres en ont déja dit , retracer certains
traits qui ont fait généralement honneur ,
ne paroître fe louer que par l'exigence du
cas préfent , prouver ce que l'on peut faire
SEPTEMBRE . 1755. 29
par ce que l'on a fait , &n'en parler que pour
juftifier fa prétention actuelle , voilà le vrai
moyen de le faire valoir. La modeftie nous
fait oublier des hommes , la préfomption
nous en fait hair ; une certaine vanité de
fituation prévient l'inconftance , écarte la
jaloufie , & fait naître la vraie eftime.
Sçavoir faire valoir les autres , eſt un
moyen infaillible de fe faire valoir foimême.
Quelques vains que foient les hommes
, ils ne fe jugent jamais avec affez de
complaifance pour n'avoir befoin que de
leur propre eftime. La voix du coeur fait
taire la voix de l'amour propre. Sçavoir
flatter cette avidité de louanges toujours
plus infurmontable à mefure qu'elle eft
moins véritablement fatisfaite , c'eft s'affurer
du reffort général qui fait mouvoir tous
les hommes , c'eft avoir trouvé l'art de
maîtriſer l'efprit & le coeur.
Le feul defir de plaire indique mille
moyens de flatter leur vanité , mais il eft
dangereux de n'en pas fçavoir régler l'ufage
, s'ils vous voyent trop frappés de leur
mérite , ils ne le feront plus du vôtre , il
faut fçavoir s'arrêter dans la louange comme
dans la plaifanterie. Les hommes font
naturellement ingrats. Ils haïffent qui ne
les loue pas affez , ils méprifent qui les
trop. Un homme d'efprit que l'on
loue
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
connoîtra pour n'être point louangeur &
pour avoir un goût très- difficile fera für
de s'être fait autant d'amis qu'il y aura de
perfonnes dans un cercle qu'il aura diftinguées.
On fe parera complaifamment de
cette diftinction , moins parce qu'elle fera
flatteufe par elle -même , que parce qu'on
la devra à un homme qui n'eft pas dans
l'habitude de flatter , & fi l'on eft contrarié
dans l'opinion qu'on aura prife de la qualité
dont on aura été loué , on dira M. un
tel m'en a fait compliment . Ce M. un tel
pourtant , cité comme un oracle , ne fera
qu'un homme de goût comme tant d'autres
; il n'aura rien fait que de très-fimple
en louant ce qui étoit bien & fe taifant fur
qui ne méritoit pas d'être loué , mais
c'eft que ce qui eft très- fimple devient trèsméritoire
& très- confidérable , lorfqu'on
a fçu fe faire une réputation .
Négliger fes intérêts , eft encore un de
ces moyens de fe faire valoir qu'on ne doit
employer qu'avec prudence. Il réuffit alors
parfaitement. Je fuppofe un homme d'efprit
aux prifes, dans une converſation , avec
un fat déja prefque vaincu ; que cet homme
fi fupérieur par le mérite & par l'avantage
actuel , renonce à fa victoire , qu'il
paroiffe avoir épuifé fes reffources en faifant
finir la difpute par un filence qui laifSEPTEMBRE.
1755. 31
que
fe la question indécidée ; tout le monde
admirera fa modération , & elle lui fera
plus d'honneur que fon triomphe ne lui en
eut fait. Mais pour pouvoir montrer fans
danger une pareille générofité , il faut
les fpectateurs connoiffent votre fupériorité
, & vous rendent juftice , il faut encore
& non moins neceffairement, que l'objet
de la difputé ne foit pas effentiel par
lui-même , & que votre défaite ou votre
victoire n'intéreffe que votre vanité. Si au
contraire de l'une ou de l'autre dépendoit
l'intérêt de votre gloire ou de celle de votre
ami , négliger vos avantages , ce feroit
mériter que l'on doutât de votre efprit , ou
qu'on vous accufât d'ignorer ce que l'on
doit à ſon ami ou à foi même.
Cette regle s'étend à la douceur , à la
docilité , &c. qualités qui nous rendent
tous les hommes favorables , lorfque nous
fçavons les montrer avec art, & qui peuvent
au contraire nous faire un tort confidérable
dans leur efprit , fi cet art précieux
n'en regle pas l'ufage .
Un honnête homme , qui vient vous
demander un confeil , mérite que l'attention
de ne pas bleffer fon amour propre
foit votre premier foin. Il est toujours humiliant
d'être contraint à s'éclairer des lumieres
des autres ; demander un confeil
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
7
c'eft faire l'aveu d'un befoin. Donner un
confeil eft donc faire une action par laquelle
votre vanité agit en quelque forte
contre l'amour propre de celui à qui vous
le donnez ; fi vous ne lui paroiffez pas
modefte , vous lui paroîtrez impertinent ,
vous ferez l'objet de fa haine immédiatement
après avoir été l'objet de fa confiance
; mais fi au contraire vos lumieres fe
cachent fous un air de modeftie , fi en le
confeillant vous paroiffez plus flaté du fervice
que vous pouvez lui rendre que de
l'honneur qu'il vous aura fait , fa vanité ·
reconnoiffante vous tiendra compte d'un
ménagement indifpenfable comme d'un
bienfait volontaire ; vous obtiendrez fon
amitié par votre confeil , & fon eftime par
votre procédé.
Il eft auffi néceffaire de demander un
confeil avec dignité , que de le donner
avec modeftie. On prévient l'injuftice de
la vanité en confultant avec un air touchant
, toujours affez flatteur pour contenir
l'orgueil qui voudroit agir . Celui qui
confulte a un fervice à obtenir & une offenfe
à éviter ; un fervice , parce qu'un bon
confeil donné avec cet air de ménagement
qui vient de la confidération , porte naturellement
ce nom ; une offenfe , parce que
l'homme naturellement vain abufe aifé-
1
SEPTEMBRE . 1755. 33
ment des fervices qu'il rend , & les tourne
toujours en offenfe lorfque la façon de les
demander n'a pas quelque chofe d'impofant
qui lui imprime la confidération. On
eft für d'obtenir l'un & d'éviter l'autre
par
l'art de demander .On réuffira même au -delà
de fes efpérances , fi l'on fçait tirer de cet art
tout ce que l'on peut en attendre . Celui
que vous confulterez , forcé à vous ſuppofer
de la nobleffe à proportion que vous en
aurez montré , jugera de fon mérite & de
votre eftime pour lui par votre démarche
qui les mettra dans tout leur jour ; fa vanité
careffée ; portera fes idées fur la préférence
que vous lui aurez donnée , & les détournera
du fervice qu'il vous aura rendų ;
il vous chérira , vous estimera , vous refpectera
. La reconnoiffance lui dictera des
remerciemens dont vous verrez facilement
la fincérité. Si dans ce moment vous lui
demandiez les plus grandes preuves de prédilection
, il feroit capable de vous les ac-
-corder & de vous en remercier de même.
Car que ne doit on pas attendre d'un homme
lorfqu'on a fçu flatter fa vanité ?
La plupart des concurrens font ou diffi-
-mulés avec baffefle , ou fermes avec infolence
, & il n'arrive que trop fouvent qu'ils
triomphent par l'un ou l'autre de ces défauts,
mais très - fouvent auffi leur victoire
Bv
34 MERCURE DE FRANCE .
les livre à la haine & au mépris publics.
L'on fent bien que , lorfqu'on demande
une préférence fur un rival , la gloire ne
fouffre pas que l'on manque , par fa faute,
de l'obtenir ; afficher fon ambition , c'eſt
afficher la préfomption fi l'on ne réuffit pas.
Mais pour réuflir n'y a-t- il point de moyens
innocens qui ne foient dangéreux ? Oui ,
fans doute , il en eft , & les voici. C'eſt à
'celui- là feul qui en fçait faire ufage , que
font réfervés le véritable fuccès & la véritable
gloire de réuffit . Que l'on foit ouvert
avec prudence & ferme avec nobleffe , que
l'on paroiffe n'avoir de l'ambition que par
-ce que l'on fe doit à foi- même d'en avoir
lorfqu'on eft fait pour parvenir , que cette
ambition n'ait pas l'air de la prétention ,
que l'opinion que l'on ade foi ne foit point
décélée par certain air de fuffifance , que
l'efpérance feule fe laiffe voir, mais qu'il
•paroiffe que foutenue du defir de la gloire,
elle fuffira pour donner la conftance de fol.
liciter ce que l'on demande, ou de pourſuivre
ce que l'on a entrepris.
Si l'on a pour concurrent un homme
abfolument fupérieur en rang ou en mérite
, on ne fçauroit réparer par trop d'é
gards l'audace de s'être mis à côté de lui ,
mais ces égards dégénéreroient en baſſeffe
s'ils ne laiffoient plus diftinguer cet air de
SEPTEMBRE . 1755. 35
C
réfolution qui marque une ame courageufe
, & qui fçait rendre aux autres ce qui
leur eſt dû fans oublier ce qu'elle fe doit à
elle-même.
Si celui dont on fe voit le rival eft un
homme médiocre mais modefte , s'il paroît
que fon ambition ait pris fa fource dans fa
mauvaiſe fortune , fi fon fort dépend de la
réuffite de fes idées ; le traiter avec humanité,
ne fe montrer à lui qu'avec la moitié
de fes moyens , foutenir fon efpérance en
lui fauvant les preuves de fon infériorité ,
defcendre jufqu'à lui & lui conferver fon
illufion , paroître regretter d'être fon compétiteur
, fans que ce regret ait rien d'humiliant
pour lui ; c'eft avoir le procédé d'un
homme généreux , d'un homme admirable
, d'un homme que tout le monde doit
aimer.
Voilà de fûrs moyens de fe faire valoir.
On les trouvé dans fon coeur lorfque l'on
penfe bien. J'ai pris dans le mien le deffein
de les expofer aux yeux des hommes
pour les tenter s'il eft poffible. Je fuis fûr
d'avoir bien fait , mais aurai- je aſſez bien
dit pour être écouté tout dépend aujourd'hui
de l'art de l'efprit. Un fermon même
eft ennuyeux s'il n'eft agréable ; il n'y a
plus de milieu. La raifon devroit pourtant
avoir confervé quelque privilege ; elle dit
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
toujours des chofes & l'efprit en fait fouvent
fouhaiter. Je fçais que l'efprit est trèsaimable
, & que s'il joignoit à fes agrémens
l'appanage de la raifon , il vaudroit beaucoup
mieux qu'elle ; mais il n'a pas tout ,
ce n'eft prefque qu'une belle fleur ; pourquoi
s'y attacher uniquement le printems
eft bien court ; doit - on vivre fans provifions
pour les autres faifons de l'année ?
Fermer
Résumé : SUITE DE L'ESTIME DE SOI-MESME, Ou l'art d'augmenter celle des autres, Par M. de Bastide.
Le texte 'Suite de l'estime de soi-même' de M. de Baftide examine les contradictions humaines entre la jalousie et l'admiration, et comment ces traits influencent les succès mondains. L'auteur met en avant l'importance de l'art de se faire valoir pour atteindre ses ambitions, tout en distinguant cet art des pratiques immorales comme la flatterie ou la trahison. L'art de se faire valoir est décrit comme innocent et efficace. Il consiste à augmenter l'estime des autres sans susciter de reproches. Les moyens pour y parvenir incluent la modestie, la douceur, la docilité, et la capacité à donner des conseils avec tact. L'auteur insiste sur l'importance de ne pas négliger ses intérêts de manière imprudente et de savoir quand montrer de la générosité. Le texte met également en garde contre les dangers de la vanité excessive et de la présomption. Il recommande de savoir flatter la vanité des autres sans les offenser et de demander des conseils avec dignité. L'auteur souligne que les concurrents doivent éviter la bassesse et l'insolence, et qu'il existe des moyens innocents pour réussir et obtenir la véritable gloire. L'auteur décrit des stratégies pour se faire valoir en adoptant un comportement généreux et admirable. Il recommande de ne montrer à un compétiteur que la moitié de ses moyens, de lui épargner les preuves de son infériorité, de descendre à son niveau et de lui conserver son illusion, tout en regrettant d'être son compétiteur sans l'humilier. Ces moyens sont ceux d'un homme généreux et admirable, digne d'amour. L'auteur exprime sa décision d'exposer ces principes aux hommes pour les inciter à les adopter. Il doute cependant d'avoir suffisamment bien exprimé ses idées pour être écouté. Il souligne l'importance de l'art de l'esprit dans la communication, affirmant qu'un sermon, même raisonnable, est ennuyeux s'il n'est pas agréable. La raison devrait avoir un privilège, mais l'esprit, bien qu'aimable, manque souvent de profondeur. L'auteur compare l'esprit à une belle fleur éphémère, soulignant la nécessité de provisions pour les autres saisons de la vie.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
63
p. 34-39
SUITE DES PENSÉES DIVERSES. Insérées dans le Mercure du mois de Septembre ; Par M. Lemarié, Avocat au Parlement.
Début :
Les présens humilient ou corrompent ceux qui les reçoivent. [...]
Mots clefs :
Esprit, Homme, Amour, Loi
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SUITE DES PENSÉES DIVERSES. Insérées dans le Mercure du mois de Septembre ; Par M. Lemarié, Avocat au Parlement.
SUITE
DES
PENSEES
DIVERSES.
Inferées dans le Mercure du mois de Septembre
; Par M. Lemarie , Avocat an
Parlement.
L
Es
préfens
humilient ou
corrompent
ceux qui les
reçoivent .
Il faut
donner bien à
propos & avec
beaucoup de précaution
pour ne pas faire
des ingrats.
Je ne fçais lequel eft le plus généreux de
celui qui donne libéralement , ou de celui
qui fe fouvient volontiers des bienfaits
qu'il a reçus.
Ce n'eft
pas dans le don , c'eſt dans la
façon de le faire que confifte la vraie libéralité.
Otez du monde l'amour propre & l'intérêt
, vous en ôtérez
l'apparence de bien
des vertus , & prefque tous les vices.
Tout change & varie à l'infini parmi les
hommes , il n'y a de conftant que leur
inconftance.
gré
Du vice au crime l'occaſion eſt le dé-
Rien n'eft plus arbitraire que l'eftime
OCTOBRE . 1755 . 35
que nous faifons des choſes. N'y aura-t-il
jamais de régle certaine pour la fixer ?
Un bon efprit & un bel efprit devroient
être entr'eux dans le rapport d'un honnête
homme à un galant homme.
Plufieurs l'ont dit , & je le repére : il
vaut mieux ne rien fçavoir que fçavoir
mal beaucoup de choſes.
Le Magiftrat eft l'exécuteur de la Loi :
le Prince en eft le modérateur.
La loi punit : le Prince pardonne.
Bien de gens vivent fans penfer à une
autre vie , peu meurent fans la craindre.
Régle générale , on n'eft rien moins
que ce qu'on fe pique d'être.
On veut avoir de l'efprit , c'eſt la folie
du fiécle : On manque de génie , c'en eſt
le malheur.
La critique eft le creufet où s'épurent
les productions de l'efprit ; que penfer
d'un auteur qui la redoute ?
L'efprit femble croître & decroître en
raifon inverſe du goût & du génie ,
Autrefois on ne fçavoit que ce qu'on
avoit long- tems étudié . Que les génies
étoient lourds ! aujourd'hui l'on fçait tout
fans avoir rien appris.
La manie de n'être entendu que d'un
petit nombre de lecteurs , ne tient plus
les fçavans , elle a paffé aux gens de Lettres.
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
On admire encore les Racine , les Moliere
, les Defpréaux : on rougiroit d'écrire
comme eux .
Affectez dans vos écrits un ſtyle entortillé
, pointilleux , énigmatique ; coufez
bien ou mal quelques penfées détâchées ,
quelques fentences paradoxales; faites fonner
bien haut , & revenir à chaque page
ces grands mots : Philofophie , métaphyfique
, géométrie , morale , &c. vous ferez
un écrivain à la mode , vous aurez le ton
de la bonne littérature .
C'eſt au coin des rues & aux piliers des
temples qu'il faut voir la plupart des livres
nouveaux ; ils n'ont d'intéreffant que
les titres.
Les plus beaux monumens de la littérature
ancienne ne font plus pour nous que
des antiquailles : Qui cite Homere , Cicéron
, Virgile , eft un pédant , & fent l'école.
Ce n'est jamais d'un fot que le goût reçoit
les premieres atteintes. Le commencement
de fa décadence eft toujours l'ouvrage
d'un homme d'efprit .
A travers toute la facilité , toutes les
graces , tout le brillant de l'auteur des
Métamorphorfes & des Triftes , un lecteur
éclairé y entrevoit quelque déchet du goût
qui regnoit aux premiers tems d'Augufte,
OCTOBRE. 1755. 37
M. de X .... ne feroit- il pas l'Ovide de
notre fiécle.
La poftérité jugera fans doute de notre
fiécle plus avantageufement que nous , car
elle en jugera fur les écrits des Montefquieu
, des Voltaire , &c. & non d'après ,
tant de mauvais ouvrages dont nous fommes
affaillis , & qui ne parviendront pas
jufqu'à elle.
Chacun fe fait aujourd'hui un fyftême
part , un plan particulier de conduite.
Que réfulte- t-il de cela ? un déréglement
général dans les moeurs .
L'amour qu'on prend pour une perfonne
vertueuse méne fouvent à l'amour de la
vertu .
La juftice naît du rapport qui eft entre
les chofes la loi eft la mefure de ce rapport.
> Il y a des gens qui doutent de tout
d'autres ne doutent de rien : le doute eft
bon , mais il ne doit pas tenir contre l'évidence.
Demander un avis c'eft fouvent quêter
un fuffrage.
Il eft plus aifé de faire prendre une opinion
nouvelle , que de détruire une opinion
reçue.
Nous jugeons de tout par comparaifon,
& le point de comparaifon c'eft nous -mê38
MERCURE DE FRANCE.
mes ; delà tant de mauvais jugemens.
Les plus grands maux fe guériffent ordinairement
par les remedes les plus fimples.
Ne cherchez point le beau hors de la nature
; l'art n'a
d'agrémens que ceux qu'elle
lui prête.
Que de graces , l'importunité dérobe
tous les jours au mérite !
C'est l'amour des peuples qui fait le
bonheur des Rois ; c'eft la bonté des Rois
qui fait la félicité des peuples.
Il n'y a rien qui rende les hommes ordinaires
plus petits que l'élévation & les
grandeurs .
Outrez , ou ôtez
l'indulgence , vous
détruirez la fociété.
Un état qui s'aggrandit trop , court à fa
ruine .
Ce n'eft point une domination étendue
, ce ne font point de vaftes provinces
qui font la force d'un empire ; c'eft un
bon
gouvernement , c'eſt une puiſſance
bien économifée.
Un pouvoir immenſe eſt un grand fléau
entre les mains d'un homme qui en abuſe,
ou qui ne fçait pas le tempérer.
Ceux qui fe mêlent fans néceflité des
affaires d'autrui , ne font communément
que les brouiller & les rendre pires .
OCTOBRE . 1755. 39
La réforme d'un abus eft prefque toujours
fujette à correction.
Ne reprenons point : corrigeons - nous.
DES
PENSEES
DIVERSES.
Inferées dans le Mercure du mois de Septembre
; Par M. Lemarie , Avocat an
Parlement.
L
Es
préfens
humilient ou
corrompent
ceux qui les
reçoivent .
Il faut
donner bien à
propos & avec
beaucoup de précaution
pour ne pas faire
des ingrats.
Je ne fçais lequel eft le plus généreux de
celui qui donne libéralement , ou de celui
qui fe fouvient volontiers des bienfaits
qu'il a reçus.
Ce n'eft
pas dans le don , c'eſt dans la
façon de le faire que confifte la vraie libéralité.
Otez du monde l'amour propre & l'intérêt
, vous en ôtérez
l'apparence de bien
des vertus , & prefque tous les vices.
Tout change & varie à l'infini parmi les
hommes , il n'y a de conftant que leur
inconftance.
gré
Du vice au crime l'occaſion eſt le dé-
Rien n'eft plus arbitraire que l'eftime
OCTOBRE . 1755 . 35
que nous faifons des choſes. N'y aura-t-il
jamais de régle certaine pour la fixer ?
Un bon efprit & un bel efprit devroient
être entr'eux dans le rapport d'un honnête
homme à un galant homme.
Plufieurs l'ont dit , & je le repére : il
vaut mieux ne rien fçavoir que fçavoir
mal beaucoup de choſes.
Le Magiftrat eft l'exécuteur de la Loi :
le Prince en eft le modérateur.
La loi punit : le Prince pardonne.
Bien de gens vivent fans penfer à une
autre vie , peu meurent fans la craindre.
Régle générale , on n'eft rien moins
que ce qu'on fe pique d'être.
On veut avoir de l'efprit , c'eſt la folie
du fiécle : On manque de génie , c'en eſt
le malheur.
La critique eft le creufet où s'épurent
les productions de l'efprit ; que penfer
d'un auteur qui la redoute ?
L'efprit femble croître & decroître en
raifon inverſe du goût & du génie ,
Autrefois on ne fçavoit que ce qu'on
avoit long- tems étudié . Que les génies
étoient lourds ! aujourd'hui l'on fçait tout
fans avoir rien appris.
La manie de n'être entendu que d'un
petit nombre de lecteurs , ne tient plus
les fçavans , elle a paffé aux gens de Lettres.
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
On admire encore les Racine , les Moliere
, les Defpréaux : on rougiroit d'écrire
comme eux .
Affectez dans vos écrits un ſtyle entortillé
, pointilleux , énigmatique ; coufez
bien ou mal quelques penfées détâchées ,
quelques fentences paradoxales; faites fonner
bien haut , & revenir à chaque page
ces grands mots : Philofophie , métaphyfique
, géométrie , morale , &c. vous ferez
un écrivain à la mode , vous aurez le ton
de la bonne littérature .
C'eſt au coin des rues & aux piliers des
temples qu'il faut voir la plupart des livres
nouveaux ; ils n'ont d'intéreffant que
les titres.
Les plus beaux monumens de la littérature
ancienne ne font plus pour nous que
des antiquailles : Qui cite Homere , Cicéron
, Virgile , eft un pédant , & fent l'école.
Ce n'est jamais d'un fot que le goût reçoit
les premieres atteintes. Le commencement
de fa décadence eft toujours l'ouvrage
d'un homme d'efprit .
A travers toute la facilité , toutes les
graces , tout le brillant de l'auteur des
Métamorphorfes & des Triftes , un lecteur
éclairé y entrevoit quelque déchet du goût
qui regnoit aux premiers tems d'Augufte,
OCTOBRE. 1755. 37
M. de X .... ne feroit- il pas l'Ovide de
notre fiécle.
La poftérité jugera fans doute de notre
fiécle plus avantageufement que nous , car
elle en jugera fur les écrits des Montefquieu
, des Voltaire , &c. & non d'après ,
tant de mauvais ouvrages dont nous fommes
affaillis , & qui ne parviendront pas
jufqu'à elle.
Chacun fe fait aujourd'hui un fyftême
part , un plan particulier de conduite.
Que réfulte- t-il de cela ? un déréglement
général dans les moeurs .
L'amour qu'on prend pour une perfonne
vertueuse méne fouvent à l'amour de la
vertu .
La juftice naît du rapport qui eft entre
les chofes la loi eft la mefure de ce rapport.
> Il y a des gens qui doutent de tout
d'autres ne doutent de rien : le doute eft
bon , mais il ne doit pas tenir contre l'évidence.
Demander un avis c'eft fouvent quêter
un fuffrage.
Il eft plus aifé de faire prendre une opinion
nouvelle , que de détruire une opinion
reçue.
Nous jugeons de tout par comparaifon,
& le point de comparaifon c'eft nous -mê38
MERCURE DE FRANCE.
mes ; delà tant de mauvais jugemens.
Les plus grands maux fe guériffent ordinairement
par les remedes les plus fimples.
Ne cherchez point le beau hors de la nature
; l'art n'a
d'agrémens que ceux qu'elle
lui prête.
Que de graces , l'importunité dérobe
tous les jours au mérite !
C'est l'amour des peuples qui fait le
bonheur des Rois ; c'eft la bonté des Rois
qui fait la félicité des peuples.
Il n'y a rien qui rende les hommes ordinaires
plus petits que l'élévation & les
grandeurs .
Outrez , ou ôtez
l'indulgence , vous
détruirez la fociété.
Un état qui s'aggrandit trop , court à fa
ruine .
Ce n'eft point une domination étendue
, ce ne font point de vaftes provinces
qui font la force d'un empire ; c'eft un
bon
gouvernement , c'eſt une puiſſance
bien économifée.
Un pouvoir immenſe eſt un grand fléau
entre les mains d'un homme qui en abuſe,
ou qui ne fçait pas le tempérer.
Ceux qui fe mêlent fans néceflité des
affaires d'autrui , ne font communément
que les brouiller & les rendre pires .
OCTOBRE . 1755. 39
La réforme d'un abus eft prefque toujours
fujette à correction.
Ne reprenons point : corrigeons - nous.
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Résumé : SUITE DES PENSÉES DIVERSES. Insérées dans le Mercure du mois de Septembre ; Par M. Lemarié, Avocat au Parlement.
Le texte, publié dans le Mercure de septembre 1755 par M. Lemarie, avocat au Parlement, compile diverses réflexions philosophiques et sociales. Lemarie commence par discuter des préférences et de leur potentiel à humilier ou corrompre ceux qui les reçoivent, soulignant l'importance de donner avec précaution pour éviter l'ingratitude. Il explore la véritable libéralité, qui réside dans la manière de donner plutôt que dans l'acte lui-même. Le texte met en évidence l'importance de l'amour-propre et de l'intérêt dans la société, notant que leur absence révélerait la véritable nature des vertus et des vices. Lemarie observe également l'inconstance humaine et l'arbitraire des jugements. Il distingue entre un bon esprit et un bel esprit, affirmant qu'il vaut mieux ne rien savoir que de savoir mal beaucoup de choses. Lemarie traite également du rôle du magistrat et du prince, le premier exécutant la loi et le second la modérant. Le texte aborde la critique comme un creuset pour les productions de l'esprit et la décadence du goût littéraire, où les œuvres classiques sont dédaignées au profit de styles modernes et complexes. Lemarie critique la mode littéraire de son époque, où les auteurs affectent un style entortillé et paradoxal pour se distinguer. Il conclut en soulignant l'importance de la justice, du bon gouvernement et de l'indulgence pour maintenir la société. Lemarie met en garde contre la critique excessive et l'affectation stylistique, prônant un retour à des valeurs littéraires plus authentiques et accessibles.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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64
p. 71-77
LETTRE Au sujet du Discours de M. J. J. ROUSSEAU de Genève, sur l'origine & les fondemens de l'inégalité parmi les Hommes.
Début :
Je viens, Monsieur, de lire le Discours de M. JEAN-JACQUES ROUSSEAU de [...]
Mots clefs :
Rousseau, Société, Inégalité, Idées, Dieu, Discours, Hommes, Homme
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE Au sujet du Discours de M. J. J. ROUSSEAU de Genève, sur l'origine & les fondemens de l'inégalité parmi les Hommes.
LETTRE
Au fujet du Difcours de M. J. J.
ROUSSEAU de Genève , fur l'origine
& les fondemens de l'inégalité parmi les
Hommes.
E viens , Monfieur , de lire le Difcours
JEde M. JEAN - JACQUES ROUSSEAU de
Genève , fur l'origine & les fondemens de
l'inégalité parmi les hommes . J'ai admiré le
coloris de cet étrange tableau ; mais je n'ai
pu en admirer de même le deffein & la
repréſentation . Je fais grand cas du mérite
& des talens de M. ROUSSEAU , & je félicite
Genève qui eft auffi ma patrie, de le compter
parmi les hommes célebres aufquels elle a
donné le jour : mais je regrette qu'il ait
adopté des idées qui me paroiffent fi oppofées
au vrai , & fi peu propres à faire des
heureux .
On écrira fans doute beaucoup contre
ce nouveau Difcours , comme on a beaucoup
écrit contre celui qui a remporté le
72 MERCURE DE FRANCE.
Prix de l'Académie de Dijon : & parce
qu'on a beaucoup écrit & qu'on écrira
beaucoup encore contre M. ROUSSEAU , on
lui rendra plus cher un paradoxe qu'il n'a
que trop careffé . Pour moi , qui n'ai nulle
envie de faire un livre contre M. Rous-
SEAU , & qui fuis très- convaincu que la
difpute eft de tous les moyens celui qui
peut le moins fur ce génie hardi & indépendant
, je me borne à lui propofer d'approfondir
un raifonnement tout fimple , &
qui me femble renfermer ce qu'il y a de
plus effentiel dans la queftion.
Voici ce raifonnement.
Tout ce qui réfulte immédiatement des
facultés de l'homme ne doit- il pas être dit
réfulter de fa nature ? Or , je crois que l'on
démontre fort bien que l'état de fociété réfulte
immédiatement des facultés de l'homme
je n'en veux point alléguer d'autres
preuves à notre fçavant, Auteur que fes
propres idées fur l'établiffement des fociétés
; idées ingénieufes & qu'il a fi élégamment
exprimées dans la feconde partie de
fon Difcours. Si donc l'état de fociété découle
des facultés de l'homme , il eft naturel
à l'homme. Il feroit donc auffi déraifonnable
de fe plaindre de ce que ces facultés
en fe développant ont donné naiſſance
à cet état , qu'il le feroit de fe plaindre de
OCTOBRE . 1755 . 73
ce que Dieu a donné à l'homme de telles
facultés.
L'homme eft tel que l'exigeoit la place
qu'il devoit occuper dans l'Univers . Il у
falloit apparemment des hommes qui bâtiffent
des villes , comme il y falloit des
caftors qui conftruififfent des cabannes. -
Cette perfectibilité dans laquelle M. Rous-
SEAU fait conſiſter le caractere qui diftingue
éternellement l'homme de la brute, devoit
du propre aveu de l'Auteur , conduire
l'homme au point où nous le voyons aujourd'hui.
Vouloir que cela ne fut point ,
ce feroit vouloir que l'homme ne fut point
homme. L'aigle qui fe perd dans la nue ,
rampera- t-il dans la pouffiere comme le
ferpent ?
L'HommeSauvage de M. ROUSSEAU , cet
homme qu'il chérit avec tant de complaifance
, n'eft point du tout l'homme que DIEU a
voulu faire mais DIEU a fait des Orangoutangs
& des finges qui ne font pas hommes.
:
Quand donc M. ROUSSEAU déclame
avec tant de véhémence & d'obftination
contre l'état de fociété , il s'éleve fans y
penfer contre la vOLONTÉ de CELUI qui a
fait l'homme , & qui a ordonné cet étar.
Les faits font- ils autre chofe que l'expreffion
de cette VOLONTÉ ADORABLE ?
Lorfqu'avec le pinceau d'un LE BRUN ,
D
74
MERCURE DE FRANCE.
l'Auteur trace à nos yeux
l'effroyable peinture
des maux que l'Etat civil a enfantés ,
il oublie que la planette où l'on voit ces
chofes , fait partie d'un Tout immenſe qué
nous ne connoiffons point ; mais que nous
fçavons être l'ouvrage d'une SAGESSE
PARFAITE.
Aini , reconçons pour toujours à la chimérique
entrepriſe de prouver que l'homme
feroit mieux s'il étoit autrement : l'abeille
qui conftruit des cellules fi régulieres
voudra-t-elle juger de la façade du
Louvre ? Au nom du Bon- fens & de la
Raifon , prenons l'homme tel qu'il eft ,
avec toutes fes dépendances : laiffons aller
le monde comme il va ; & foyons fûrs qu'il
va auffi bien qu'il pouvoit aller.
S'il s'agiffoit de juftifier la PROVIDENCE
aux yeux des hommes , Leibnits & Pope
l'ont fait ; & les ouvrages immortels de
ces génies fublimes font des monumens
élevés à la gloire de la Raifon. Le Difcours
de M. ROUSSEAU eft un monument
élevé à l'efprit , mais à l'efprit chagrin &
mécontent de lui- même & des autres .
Lorfque notre Philofophe voudra confacrer
fes lumieres & fes talens à nous découvrir
les origines des chofes , à nous
montrer les développemens plus ou moins
lents des biens & des maux ; en un mot
OCTOBRE. 1755. 75
à fuivre l'humanité dans la courbe tortueufe
qu'elle décrit ; les tentatives de ce
génie original & fécond , pourront nous
valoir des connoiffances précieufes fur ces
fujets intéreffans. Nous nous emprefferons
alors à recueillir ces connoiffances , & à
offrir à l'Auteur le tribut de reconnoiffance
& d'éloges qu'elles lui auront mérité ,
& qui n'aura pas été , je m'affure , la
principale fin de fes recherches .
Il y a lieu , Monfieur , de s'étonner , &
je m'en étonnerois davantage , fi j'avois
moins été appellé à réfléchir fur les fources
de la diverfité des opinions des hommes
; il y a , dis- je , lieu de s'étonner qu'un
écrivain qui a fi bien connu les avantages
d'un bon gouvernement , & qui les a fi
bien peints dans fa belle dédicace à notre
République , où il a cru voir tous ces
avantages réunis , les ait fi- tôt & fi parfaitement
perdus de vûe dans fon Difcours.
On fait des efforts inutiles pour fe perfuader
qu'un écrivain qui feroit , fans doute,
fâché que l'on ne le crut pas judicieux
préférât férieufement d'aller paffer fa vie
dans les bois , fi fa fanté le lui permettoit ,
à vivre au milieu de concitoyens chéris &
dignes de l'être. Eut-on jamais préfumé
qu'un écrivain qui penfe avanceroit dans
un fiécle tel que le nôtre cet étrange para-
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
doxe qui tenferme feul une fi grande foule
d'incontéquences , pour ne rien dire de
plus fou ? Si la nature reus a destinés à être
fainis , jaje presque affurer que l'état de
reqion est un état contre nature , త que
l'hom qui medite if an animal dépravé.
22 .
Janué en
commençant cette
Icture ; non deffein n'eft point de prouver
à Monfieur ROUSSEAU par des argumens
, qu'allez d'autres feront fans moi ,
& qu'il feroit peur être mieux que l'on ne
fit point , la fupériorité de l'état du Citoyen
fur l'état de l'homme fauvage ; qui eût
jamais imaginé que cela feroit mis en
queftion ! mon but eft uniquement d'ef-
Layer de faire fentir à notre Auteur combien
fes plaintes continuelles font fuper-
Alues & déplacées : & combien il eſt évident
que la focieté entroit dans la deftination
de notre être.
J'ai parlé à M. ROUSSEAU avec toute la
franchife que la relation de compatriote
authorife. J'ai une fi grande idée des qualités
de fon coeur , que je n'ai pas fongé
un inftant qu'il put ne pas prendre en bonne
part ces réflexions . L'amour feul de la
vérité me les a dictées . Si pourtant en les
faifant , il m'étoit échappé quelque chofe
qui pût déplaire à M. ROUSSEAU , je le
OCTOBRE. 1755 . 77
prie de me le pardonner , & d'être perfuadé
de la pureté de mes intentions .
Je ne dis plus qu'un mot ; c'eft fur la
pitié , cette vertu fi célébrée par notre Auteur
, & qui fut felon lui , le plus bel appade
l'homme dans l'enfance du monde.
Je prie M. ROUSSEAU de vouloir bien
réfléchir fur les queftions fuivantes .
nage
Un homme , ou tout autre être fenfible ,
qui n'auroit jamais connu la douleur ,
auroit il de la pitié , & feroit- il ému à la
vue d'un enfant qu'on égorgeroit ?
Pourquoi la populace , à qui M. Rous-
SEAU accorde une fi grande dofe de pitié ,
fe repaît-elle avec tant d'avidité du fpectacle
d'un malheureux expirant fur la roue ?
ha-
L'affection que les femelles des animaux
témoignent pour leurs petits , a -t- elle ces
petits pour objet , ou la mere ? Si par
fard c'étoit celle - ci , le bien être des petits
n'en auroit été que mieux affuré.
J'ai l'honneur d'être , & c.
PHILOPOLIS , Citoyen de Genève.
A Genève , le 25 Août 1755 .
Au fujet du Difcours de M. J. J.
ROUSSEAU de Genève , fur l'origine
& les fondemens de l'inégalité parmi les
Hommes.
E viens , Monfieur , de lire le Difcours
JEde M. JEAN - JACQUES ROUSSEAU de
Genève , fur l'origine & les fondemens de
l'inégalité parmi les hommes . J'ai admiré le
coloris de cet étrange tableau ; mais je n'ai
pu en admirer de même le deffein & la
repréſentation . Je fais grand cas du mérite
& des talens de M. ROUSSEAU , & je félicite
Genève qui eft auffi ma patrie, de le compter
parmi les hommes célebres aufquels elle a
donné le jour : mais je regrette qu'il ait
adopté des idées qui me paroiffent fi oppofées
au vrai , & fi peu propres à faire des
heureux .
On écrira fans doute beaucoup contre
ce nouveau Difcours , comme on a beaucoup
écrit contre celui qui a remporté le
72 MERCURE DE FRANCE.
Prix de l'Académie de Dijon : & parce
qu'on a beaucoup écrit & qu'on écrira
beaucoup encore contre M. ROUSSEAU , on
lui rendra plus cher un paradoxe qu'il n'a
que trop careffé . Pour moi , qui n'ai nulle
envie de faire un livre contre M. Rous-
SEAU , & qui fuis très- convaincu que la
difpute eft de tous les moyens celui qui
peut le moins fur ce génie hardi & indépendant
, je me borne à lui propofer d'approfondir
un raifonnement tout fimple , &
qui me femble renfermer ce qu'il y a de
plus effentiel dans la queftion.
Voici ce raifonnement.
Tout ce qui réfulte immédiatement des
facultés de l'homme ne doit- il pas être dit
réfulter de fa nature ? Or , je crois que l'on
démontre fort bien que l'état de fociété réfulte
immédiatement des facultés de l'homme
je n'en veux point alléguer d'autres
preuves à notre fçavant, Auteur que fes
propres idées fur l'établiffement des fociétés
; idées ingénieufes & qu'il a fi élégamment
exprimées dans la feconde partie de
fon Difcours. Si donc l'état de fociété découle
des facultés de l'homme , il eft naturel
à l'homme. Il feroit donc auffi déraifonnable
de fe plaindre de ce que ces facultés
en fe développant ont donné naiſſance
à cet état , qu'il le feroit de fe plaindre de
OCTOBRE . 1755 . 73
ce que Dieu a donné à l'homme de telles
facultés.
L'homme eft tel que l'exigeoit la place
qu'il devoit occuper dans l'Univers . Il у
falloit apparemment des hommes qui bâtiffent
des villes , comme il y falloit des
caftors qui conftruififfent des cabannes. -
Cette perfectibilité dans laquelle M. Rous-
SEAU fait conſiſter le caractere qui diftingue
éternellement l'homme de la brute, devoit
du propre aveu de l'Auteur , conduire
l'homme au point où nous le voyons aujourd'hui.
Vouloir que cela ne fut point ,
ce feroit vouloir que l'homme ne fut point
homme. L'aigle qui fe perd dans la nue ,
rampera- t-il dans la pouffiere comme le
ferpent ?
L'HommeSauvage de M. ROUSSEAU , cet
homme qu'il chérit avec tant de complaifance
, n'eft point du tout l'homme que DIEU a
voulu faire mais DIEU a fait des Orangoutangs
& des finges qui ne font pas hommes.
:
Quand donc M. ROUSSEAU déclame
avec tant de véhémence & d'obftination
contre l'état de fociété , il s'éleve fans y
penfer contre la vOLONTÉ de CELUI qui a
fait l'homme , & qui a ordonné cet étar.
Les faits font- ils autre chofe que l'expreffion
de cette VOLONTÉ ADORABLE ?
Lorfqu'avec le pinceau d'un LE BRUN ,
D
74
MERCURE DE FRANCE.
l'Auteur trace à nos yeux
l'effroyable peinture
des maux que l'Etat civil a enfantés ,
il oublie que la planette où l'on voit ces
chofes , fait partie d'un Tout immenſe qué
nous ne connoiffons point ; mais que nous
fçavons être l'ouvrage d'une SAGESSE
PARFAITE.
Aini , reconçons pour toujours à la chimérique
entrepriſe de prouver que l'homme
feroit mieux s'il étoit autrement : l'abeille
qui conftruit des cellules fi régulieres
voudra-t-elle juger de la façade du
Louvre ? Au nom du Bon- fens & de la
Raifon , prenons l'homme tel qu'il eft ,
avec toutes fes dépendances : laiffons aller
le monde comme il va ; & foyons fûrs qu'il
va auffi bien qu'il pouvoit aller.
S'il s'agiffoit de juftifier la PROVIDENCE
aux yeux des hommes , Leibnits & Pope
l'ont fait ; & les ouvrages immortels de
ces génies fublimes font des monumens
élevés à la gloire de la Raifon. Le Difcours
de M. ROUSSEAU eft un monument
élevé à l'efprit , mais à l'efprit chagrin &
mécontent de lui- même & des autres .
Lorfque notre Philofophe voudra confacrer
fes lumieres & fes talens à nous découvrir
les origines des chofes , à nous
montrer les développemens plus ou moins
lents des biens & des maux ; en un mot
OCTOBRE. 1755. 75
à fuivre l'humanité dans la courbe tortueufe
qu'elle décrit ; les tentatives de ce
génie original & fécond , pourront nous
valoir des connoiffances précieufes fur ces
fujets intéreffans. Nous nous emprefferons
alors à recueillir ces connoiffances , & à
offrir à l'Auteur le tribut de reconnoiffance
& d'éloges qu'elles lui auront mérité ,
& qui n'aura pas été , je m'affure , la
principale fin de fes recherches .
Il y a lieu , Monfieur , de s'étonner , &
je m'en étonnerois davantage , fi j'avois
moins été appellé à réfléchir fur les fources
de la diverfité des opinions des hommes
; il y a , dis- je , lieu de s'étonner qu'un
écrivain qui a fi bien connu les avantages
d'un bon gouvernement , & qui les a fi
bien peints dans fa belle dédicace à notre
République , où il a cru voir tous ces
avantages réunis , les ait fi- tôt & fi parfaitement
perdus de vûe dans fon Difcours.
On fait des efforts inutiles pour fe perfuader
qu'un écrivain qui feroit , fans doute,
fâché que l'on ne le crut pas judicieux
préférât férieufement d'aller paffer fa vie
dans les bois , fi fa fanté le lui permettoit ,
à vivre au milieu de concitoyens chéris &
dignes de l'être. Eut-on jamais préfumé
qu'un écrivain qui penfe avanceroit dans
un fiécle tel que le nôtre cet étrange para-
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
doxe qui tenferme feul une fi grande foule
d'incontéquences , pour ne rien dire de
plus fou ? Si la nature reus a destinés à être
fainis , jaje presque affurer que l'état de
reqion est un état contre nature , త que
l'hom qui medite if an animal dépravé.
22 .
Janué en
commençant cette
Icture ; non deffein n'eft point de prouver
à Monfieur ROUSSEAU par des argumens
, qu'allez d'autres feront fans moi ,
& qu'il feroit peur être mieux que l'on ne
fit point , la fupériorité de l'état du Citoyen
fur l'état de l'homme fauvage ; qui eût
jamais imaginé que cela feroit mis en
queftion ! mon but eft uniquement d'ef-
Layer de faire fentir à notre Auteur combien
fes plaintes continuelles font fuper-
Alues & déplacées : & combien il eſt évident
que la focieté entroit dans la deftination
de notre être.
J'ai parlé à M. ROUSSEAU avec toute la
franchife que la relation de compatriote
authorife. J'ai une fi grande idée des qualités
de fon coeur , que je n'ai pas fongé
un inftant qu'il put ne pas prendre en bonne
part ces réflexions . L'amour feul de la
vérité me les a dictées . Si pourtant en les
faifant , il m'étoit échappé quelque chofe
qui pût déplaire à M. ROUSSEAU , je le
OCTOBRE. 1755 . 77
prie de me le pardonner , & d'être perfuadé
de la pureté de mes intentions .
Je ne dis plus qu'un mot ; c'eft fur la
pitié , cette vertu fi célébrée par notre Auteur
, & qui fut felon lui , le plus bel appade
l'homme dans l'enfance du monde.
Je prie M. ROUSSEAU de vouloir bien
réfléchir fur les queftions fuivantes .
nage
Un homme , ou tout autre être fenfible ,
qui n'auroit jamais connu la douleur ,
auroit il de la pitié , & feroit- il ému à la
vue d'un enfant qu'on égorgeroit ?
Pourquoi la populace , à qui M. Rous-
SEAU accorde une fi grande dofe de pitié ,
fe repaît-elle avec tant d'avidité du fpectacle
d'un malheureux expirant fur la roue ?
ha-
L'affection que les femelles des animaux
témoignent pour leurs petits , a -t- elle ces
petits pour objet , ou la mere ? Si par
fard c'étoit celle - ci , le bien être des petits
n'en auroit été que mieux affuré.
J'ai l'honneur d'être , & c.
PHILOPOLIS , Citoyen de Genève.
A Genève , le 25 Août 1755 .
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Résumé : LETTRE Au sujet du Discours de M. J. J. ROUSSEAU de Genève, sur l'origine & les fondemens de l'inégalité parmi les Hommes.
La lettre discute du 'Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes' de Jean-Jacques Rousseau. L'auteur apprécie le style de Rousseau mais rejette ses idées, qu'il considère opposées à la vérité et nuisibles au bonheur. Il anticipe que le discours provoquera de nombreuses critiques, similaires à celles suscitées par un précédent discours primé par l'Académie de Dijon. Plutôt que de polémiquer, l'auteur propose un raisonnement simple : tout ce qui découle des facultés humaines est naturel. Par conséquent, l'état de société, résultant de ces facultés, est naturel et ne doit pas être regretté. L'auteur soutient que la perfectibilité humaine, soulignée par Rousseau, conduit naturellement à l'état actuel de l'humanité. Il critique également la vision idéalisée de l'homme sauvage de Rousseau, affirmant que cet état n'est pas celui voulu par Dieu. L'auteur conclut en appelant à accepter l'homme tel qu'il est et à reconnaître la sagesse divine dans l'ordre du monde. Il exprime son admiration pour les qualités de cœur de Rousseau et pose des questions sur la pitié, une vertu chère à Rousseau.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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65
p. 9-40
LES CHARMES DU CARACTERE. HISTOIRE VRAISEMBLABLE. SUITE DE LA PROMENADE DE PROVINCE. Par Mademoiselle Plisson, de Chartres.
Début :
Montvilliers (c'est ainsi que s'appelle le Philosophe que voici) est riche [...]
Mots clefs :
Coeur, Homme, Esprit, Père, Ami, Amitié, Philosophe, Sentiment, Larmes, Âme, Tendresse, Amour, Raison, Réflexions, Naissance, Mère, Lettres, Douceur, Peine, Passion, Promenade, Promenade de province
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texteReconnaissance textuelle : LES CHARMES DU CARACTERE. HISTOIRE VRAISEMBLABLE. SUITE DE LA PROMENADE DE PROVINCE. Par Mademoiselle Plisson, de Chartres.
LES CHARMES DU CARACTERE.
HISTOIRE VRAISEMBLABLE.
SUITE DE LA PROMENADE DE PROVINCE.
Par Mademoiselle Pliffon , de Chartres.
M
Ontvilliers ( c'eft ainſi que s'appelle
le Philofophe que voici ) eft un riche
Gentilhomme
du voifinage , le plus heureux
& le plus digne de l'être . Un efprit
juſte , cultivé , folide ; une raiſon fupérieure
, éclairée , un coeur noble , généreux
délicat , fenfible ; une humeur douce , bienfaifante
; un extérieur ouvert , font des
qualités naturelles qui le font adorer de
A v
to MERCURE DE FRANCE.
tous ceux qui le connoiffent. Tranquille
poffeffeur d'un bien confidérable , d'une
époufe digne de lui , d'un ami véritable ,
il fent d'autant mieux les agrémens de fa
fituation qu'elle a été précédée des plus
triftes revers.
La perte de fa mere , qui mourut peu
de tems après fa naiffance , a été la premiere
& la fource de toutes fes infortunes
. Son pere , qui fe nommoit Dorneville
, après avoir donné une année à ſa
douleur , ou plutôt à la bienféance , fe
remaria à la fille d'un de fes amis. Elle
étoit aimable , mais peu avantagée de la
fortune. L'unique fruit de ce mariage fut
un fils . Sa naiffance , qui avoit été longtems
défirée , combla de joie les deux époux.
Montvilliers , qui avoit alors quatre à cinq
ans , devint bientôt
indifférent , & peu
après incommode. Il étoit naturellement
doux & timide . Sa belle- mere qui ne cherchoit
qu'à donner à fon pete de l'éloignement
pour lui , fit pailer fa douceur pour
ftupidité. Elle découvroit dans toutes les
actions le germe d'un caractere bas , &
même dangereux. Tantôt elle avoit remarqué
un trait de méchanceté noire, tantôt un
difcours qui prouvoit un mauvais coeur.Elle
avoit un foin particulier de le renvoyer avec
les domeftiques. Un d'eux à qui il fit pitié
NOVEMBRE. 1755 . 11
lui apprit à lire & à écrire affez paffablement.
Mais le pauvre garçon fut chaffé
pour avoir ofé dire que Montvilliers n'étoit
pas fi ftupide qu'on vouloit le faire
croire , & qu'il apprenoit fort bien tout
ce qu'on vouloit lui montrer.
*
Saraifon qui fe développoit , une noble
fierté que la naiffance inſpire , lui rendirent
bientôt infupportables les mépris
des valets qui vouloient plaire à Madame
Dorneville. La maifon paternelle lui
devint odieufe. Il paffoit les jours entiers
dans les bois , livré à la mélancolie & au
découragement. Accoutumé dès fa plust
tendre jeuneffe à fe regarder comme un
objet à charge , il fe haïffoit prefqu'autant
que le faifoit fa belle-mere. Tous fes fouhaits
ſe bornoient au fimple néceffaire . 11
ne défiroit que les moyens de couler une
vie paifible dans quelque lieu folitaire , &
loin du commerce des hommes dont il fe
croyoit incapable.
Ce fut ainfi que ce malheureux jeune
homme pafla les quinze premieres années
de fa vie , lorfqu'un jour , il fut rencontré
dans le bois où il avoit coutume de fe retirer
, par un militaire refpectable , plein de
candeur , de bon fens , & de probité.
Après avoir fervi honorablement fa parrie
pendant vingt-ans , ce digne guerrier s'é
A vi
12 MERCURE DE FRANCE.
toit retiré dans une de fes terres pour vivre.
avec lui -même , & chercher le bonheur ,
qu'il n'avoit pu trouver dans le tumulte
des armes & des paffions. L'étude de fon
propre coeur , la recherche de la fageffe ,
étoient fes occupations ; la phyfique expérimentale
fes amuſemens ; & le foulagement
des misérables fes plaifirs.
M. de Madinville ( c'eft le nom du militaire
devenu philofophe ) après avoir confidéré
quelque tems Montvilliers qui pleuroit
, s'avança vers lui , & le pria avec
beaucoup de douceur de lui apprendre le
fujet de fon affliction , en l'affurant que
s'il pouvoit le foulager , il le feroit de tout
fon coeur.
Le jeune homme qui croyoit être feul
fut effrayé de voir quelqu'un fi près de lui.
Son premier mouvement fut de fuir. Mais
M. de Madinville le retint & le preffa
encore plus fort de l'inftruire de la caufe
de fes larmes. Mes malheurs font fans remede
, répondit enfin Montvilliers : je
fuis un enfant difgracié de la nature ; elle
m'a refufé ce qu'elle accorde à tous les
autres hommes . Eh ! que vous a - t- elle refufé
, reprit l'officier , d'un air plein de bonté
? loin de vous plaindre d'elle , je ne vois
en vous que des fujets de la louer . Quoi ,
Monfieur , repartit le jeune homme avec
NOVEMBRE . 1755. 13
naïveté , ne voyez - vous pas que je manque
abfolument d'efprit ? mon air ... ma
figure , mes façons ... tout en moi ne vous
l'annonce- t- il pas ? Je vous affure , répondit
le Philofophe , que votre figure n'a rien
que de fort agréable . Mais , mon ami , qui
êtes-vous , & comment avez - vous été élevé
? Montvilliers lui fit le récit que je viens
de vous faire. J'ai entendu parler de vous
& de votre prétendue imbécillité , lui dit
alors le militaire , mais vous avez de l'intelligence
, & vous me paroiffez être d'un
fort bon caractere . Je veux cultiver ces qualités
naturelles , vous confoler , en un mot
vous rendre fervice . Je ne demeure qu'à
une lieue d'ici ; fi vous ne connoiffez pas
Madinville , vous n'aurez qu'à le demander,
tout le monde vous l'enfeignera .
Il faut avoir été auffi abandonné que
l'étoit Montvilliers , pour concevoir tout le
plaifir que lui fit cette rencontre. Il fe leva
le lendemain dès que le jour parut , & ne
pouvant commander à fon impatience , il
vole vers le feul homme qu'il eût jamais
trouvé fenfible à fes maux. Il le trouva occupé
à confidérer les beautés d'un parterre
enrichi de fleurs , dont la variété & le parfum
fatisfaifoient également la vue &
l'odorat. M. de Madinville fut charmé de
l'empreffement de Montvilliers , converfa
14 MERCURE DE FRANCE.
beaucoup avec lui , fut content de fa pénétration
, & de fa docilité , & lui fit promettre
qu'il viendroit dîner chez lui deux
fois la femaine.
::
Je n'entreprendrai point , continua la
Silphide , de vous répéter tous les fages
difcours que notre philofophe tint à ce
jeune homme il lui fit connoître que
pour être heureux , trois chofes font néceffaires
; régler fon imagination , modérer
fes paffions , & cultiver fes goûts. Que
la paix de l'ame & la liberté d'efprit répandent
un vernis agréable fur tous les objets
qui nous environnent. Que la vertu
favorite du véritable philofophe , eft une
bienveillance univerfelle pour fes femblables
, un fentiment de tendreſſe & de compaffion
, qui parle continuellement en leur
faveur , & qui nous preffe de leur faire du
bien. Que cette aimable vertu eft la fource
des vrais plaifirs. Qu'on trouve en l'exerçant
, cette volupté fpirituelle , dont les
coeurs généreux & fenfibles fçavent feuls
connoître le prix . Montvilliers comprit fort
bien toutes ces vérités. Il fit plus , il les aima.
Son efprit femblable à une fleur que les
froids aquilons ont tenu longtems fermée
& qu'un rayon de foleil fait épanouir , fe
développa. Les fentimens vertueux que la
nature avoit mis dans fon coeur généreux ,
NOVEMBRE. 1755 .
promirent une abondante moiffon .
Le changement qui s'étoit fait en lui ,
vint bientôt aux oreilles de fon pere . Il
voulut en juger par lui - même. Accoutumé
à le craindre , Montvilliers répondit à
fes queſtions d'un air timide & embarraſſé.
Sa belle-mere toujours attentive à le deffervir
, fit paffer fon embarras pour aver
fion & M. Dorneville le crut d'autant plus
facilement , qu'il ne lui avoit pas donné
fujet de l'aimer. Il fe contenta de le traiter
avec un peu plus d'égards , mais fans ces
manieres ouvertes que produifent l'amitié
& la confiance . Sa belle- mere changea auffi
de conduite ; elle le combla de politeffes extérieures
, comme fi elle eût voulu réparer
par ces marques de confidération le mépris
qu'elle avoit fait de lui jufqu'alors. Mais,
au fond elle ne pouvoit penfer fans un extrême
chagrin, qu'étant l'aîné, il devoit hériter
de la plus confidérable partie des biens
de M. Dorneville , tandis que fon cher fils,
l'unique objet de fes complaifances , ne
feroit jamais qu'un gentilhomme malaiſé.
Cinq ou fix ans fe pafferent de cette forte.
Montvilliers qui recevoit tous les jours
de nouvelles preuves de la tendreffe de M.
de Madinville , ne mettoit point de bornes
àfa reconnoillance. Ce fentiment accompa
gné de l'amitié est toujours fuivi du plaifir.
Ce jeune homme n'en trouvoit point de
16 MERCURE DE FRANCE.
de plus grand que de donner des marques
fa fenfibilite à fon bienfaicteur.Tranquille
en apparence , il ne l'étoit cependant pas
dans la réalité. Son coeur , exceffivement
fenfible , ne pouvoit être rempli par l'amitié
, il lui falloit un fentiment d'une autre
efpece. Il fentoit depuis quelque tems en
lui - même un defir preffant , un vif befoin
d'aimer , qui n'eft pas la moins pénible de
toutes les fituations. L'amour lui demandoit
fon hommage
; mais trop éclairé fur
fes véritables intérêts pour fe livrer à ce
petit tyran fans réferve , il vouloit faire
fes conditions . Il comprit que les qualités
du coeur & de l'efprit , le rapport d'humeur
& de façon de penfer , étoient abfolument
néceffaires pour contracter un
attachement férieux & durable . Son imagination
vive travaillant fur cette idée
lui eut bientôt fabriqué une maîtreffe
imaginaire , qu'il chercha vainement à
réaliſer. Il étudia avec foin toutes les jeunes
perfonnes de R.... Cette étude ne fervit
qu'à lui faire connoître l'impoffibilité
de trouver une perfonne fi parfaite. Cependant
, le croiriez-vous ? il s'attacha à
cette chimere même en la reconnoiffant
pour telle : fon plus grand plaifir étoit de
s'en occuper ; il quittoit fouvent la lecture-
& les converfations les plus folides , pour
s'entretenir avec elle..
NOVEMBRE. 1755 17
Quelque confiance qu'il eût en M. de
Madinville , il n'avoit pas ofé lui faire
l'aveu de ces nouvelles difpofitions . Il connoiffoit
fa maladie ; mais en même tems il
la chériffoit , il lui trouvoit mille charmes,
& ç'auroit été le defobliger que d'en entreprendre
la guérifon . C'eft ce que fon ami
n'auroit pas manqué de faire. Un jour qu'il
fe promenoit feul , en faisant ces réflexions,
M. de Madinville vint l'aborder. J'ai fur
vous , mon cher Montvilliers , lui dit- il ,
après avoir parlé quelque tems de chofes
indifférentes, des vues que j'efpere que vous
approuverez. Rien n'eft comparable à l'a
mitié que j'ai pour vous , mais je veux que
des liens plus étroits nous uniffent. Je n'ai
qu'une niece ; j'ofe dire qu'elle eft digne
de vous par la folidité de fon efprit , la fupériorité
de fa raifon , la douceur de fon
caractere , enfin mille qualités eftimables
dont vous êtes en état de fentir tout le
A prix.
Montvilliers , qui n'avoit jamais entendu
parler que fon ami eût une niece , &
qui ne lui croyoit pas même ni de frere ni
de foeur , fut un peu furpris de ce difcours .
Sa réponſe cependant fut courte , polie &
fatisfaifante. Il lui demanda pourquoi il
ne lui avoit jamais parlé d'une perfonne
qui devoit fi fort l'intéreffer , les raifons
18
MERCURE DE
FRANCE.
qui m'en ont empêché , lui répondit fon
ami , m'obligent encore de vous cacher fon
nom & fa demeure. Mais avant que d'en
venir à
l'accompliffement de ce projet ,
ajouta-t- il , mon deffein eft de vous envoyer
paffer quelque tems à Paris. Avec
beaucoup de bon fens & d'efprit , il vous
manque une certaine politeffe de manieres,
une façon de vous préfenter qui prévient
en faveur d'un honnête homme . Parlez - en
à votre pere. Je me charge de faire la dépenfe
néceffaire pour ce voyage.
Enchanté de ce
nouveau
témoignage
d'affection & de générofité ,
Montvilliers
remercia dans les termes les plus vifs fon
bienfaicteur . Il n'étoit
pourtant pas abfolument
fatisfait de la premiere partie de fon
difcours. Ce choix qu'il
paroiffoit lui faire
d'une épouſe fans fon aveu , lui fembla
tyrannique. Il ne put fouffrir de fe voir
privé de la liberté de chercher une perfonne
qui approchât de fon idée. Il imaginoit
dans cette
recherche mille plaifirs dont il
falloit fe détacher. Son coeur
murmura de
cette
contrainte ; elle lui parut infupportable
mais la raifon prenant enfin le deffus
, condamna ces
mouvemens . Elle lui
repréſenta
combien il étoit flatteur & avantageux
pour lui d'entrer dans la famille
d'un homme à qui il devoit tout , & le fit
NOVEMBRE. 1755. 19
convenir qu'en jugeant de l'avenir par le
paffé , fon bonheur dépendoit de fa docilité
pour les confeils de fon ami.
Ces réflexions le calmerent. Il ne fongea
plus qu'à s'occuper des préparatifs de
fon voyage ; ils ne furent pas longs . Les
quinze premiers jours de fon arrivée dans
la capitale furent employés à vifiter les édifices
publics , & à voir les perfonnes à qui
il étoit recommandé . Il fut à l'Académie
pour apprendre à monter à cheval & à
faire des armes ; il fe }; fit des connoiffances
de plufieurs jeunes gens de confidération ,
qui étoient fes compagnons d'exercices ,
& s'introduifit par leur moyen dans des
cercles diftingués . Avide de tout connoî
tre , de tout voir , il eut bientôt tout épui
fé. Son efprit folide ne s'accommoda pas
de la frivolité qui regne dans ce qu'on
appelle bonne compagnie, 11 fe contenta
dans fes momens de loifir , de fréquenter
les fpectacles , les promenades , & de cultiver
la connoiffance de quelques gens de
lettres que M. de Madinville lui avoit
procurée.
La diverfité & la nouveauté de tous ces
objets n'avoient pu guérir fon coeur. Il
avoir toujours le même goût pour fa maîtreffe
imaginaire , & les promenades folitaires
étoient fon amuſement favori. Un
20 MERCURE DE FRANCE.
jour qu'il fe promenoit dans les Tuilleries
, fa rêverie ne l'empêcha pas de remar .
quer une jeune demoifelle , dont la phifionomie
étoit un agréable mêlange de
douceur , de franchife , de modeftie , &
de raifon. Quel attrait pour Montvilliers !
il ne pouvoit fe laffer de la confidérer. Sa
préfence faifoit paffer jufqu'au fond de
fon coeur une douceur fecrette & inconnue.
Elle fortit de la promenade , il la
fuivit , & la vit monter dans un carroffe
bourgeois avec toute fa compagnie. Alors
fongeant qu'elle alloit lui échapper , il eut
recours à un de ces officieux meffagers dont
le Pont- neuf fourmille : il lui donna ordre
de fuivre ce carroffe , & de venir lui redire
en quel endroit il fe feroit arrêté. Environ
une demi - heure après , le courrier revint
hors d'haleine , & lui apprit que toute cette
compagnie étoit defcendue à une maiſon
de campagne fituée à B.....
. Montvilliers , qui connoiffoit une perfonne
dans ce lieu , fe promit d'y aller dès
le lendemain , efpérant revoir cette demoifelle
, peut-être venir à bout de lui parler ,
ou du moins apprendre qui elle étoit .
Rempli de ce projet , il alloit l'exécuter ,
quand un jeune homme de fes amis entra
dans fa chambre , & lui propofa de l'accompagner
, pour aller voir une de fes paNOVEMBRE.
1755 .
rentes , chez laquelle il y avoit bonne compagnie.
Il chercha d'abord quelque prétexte
pour le défendre , mais quand il eut
appris que cette parente demeuroit à B....
il ne fit plus difficulté de fuivre fon ami.
Il ne s'en repentit pas ; car la premiere perfonne
qu'il apperçut en entrant dans une
fort beile falle , fut cette jeune demoiſelle
qu'il avoit vu la veille aux Tuilleries.
Cette rencontre qui lui parut être d'un
favorable augure , le mit dans une fitua
tion d'efprit délicieufe. On fervit le dîner,
& Montvilliers fit fi bien qu'il fe trouva
placé auprès de celle qui poffédoit déja
toutes les affections. Il n'épargna ni galanteries
, ni politeffes , ni prévenances pour
lui faire connoître la fatisfaction qu'il en
reffentoit ; & il ne tint qu'à elle de reconnoître
dans fes manieres une vivacité qui
ne va point fans paffion. Auffi ne fut- elle
pas la derniere à s'en appercevoir : elle
avoit remarqué fon attention de la veille ,
& fa figure dès ce moment ne lui avoit
déplu . Elle lui apprit qu'elle étoit alors
chez une dame de fes amies , qu'elle devoit
y refter encore quinze jours , qu'elle demeuroit
ordinairement à Paris avec fon
pas
pere & fa mere , qu'elle aimoit beaucoup
la campagne , & qu'elle étoit charmée de
ce que fon pere venoit d'acquérir une terre
22 MERCURE DE FRANCE.
affez confidérable , proche de R.... où ils
comptoient aller bientôt demeurer . Quoi ,
Mademoiſelle , lui dit- il , feroit- il bien poffible
que nous devinffions voifins ? Comment
vous êtes de R ... lui demanda - t- elle à
fon tour ? Je n'en fuis pas directement
répondit- il , mais la demeure de mon pere,
qui s'appelle Dorneville , n'en eft éloignée
que d'une lieue. Eh bien , reprit- elle ,
notre terre eft entre Dorneville & Madinville
; connoiffez - vous le Seigneur de cette
derniere paroiffe ? Grand Dieu ! Si je le
connois , répondit-il avec vivacité , c'eſt
l'homme du monde à qui j'ai le plus d'obligation.
Mademoiſelle d'Arvieux , c'eft ainfi
que s'appelloit cette jeune perfonne , contente
de cette déclaration , ne s'ouvrit
davantage . Cependant le foleil prêt à ſe
coucher , obligea les deux amis de reprendre
la route de Paris . Montvilliers n'avoit
jamais vu de journée paffer avec tant de
rapidité avant que de partir , il demanda
la permiffion de revenir , qu'on lui accorda
fort poliment.
pas
Il ne fut pas plutôt forti d'auprès de
Mlle d'Arvieux , que rentrant en lui - même
, & faiſant réflexion fur tous fes mouvemens
, il fentit qu'il aimoit. Le fouvenir
de ce qu'il avoit promis à fon bienfaicteur
, vint auffi-tôt le troubler . Il fe fit
NOVEMBRE . 1755. 23
des reproches de fon peu de courage ; mais
peut- être je m'allarme mal- à- propos , continua-
t- il en lui -même ; c'eft un caprice ,
un goût paffager que Mlle d'Arvieux m'aidera
elle - même à détruire. Si je pouvois
connoître le fond de fon coeur , fa façon
de penfer , fans doute je cefferois de l'aimer.
Il s'en feroit peut-être dit davantage,
fi fon ami n'avoit interrompu fa revêrie ,
en la lui reprochant. " Tu es furement
» amoureux , lui dit -il d'un ton badin. Je
» t'ai vu un air bien animé auprès de Mlle
» d'Arvieux ; conviens- en de bonne foi.
Il n'eft pas bien difficile d'arracher un fecret
de cette nature. Montvilliers qui connoiffoit
la difcrétion de fon ami , lui
avoua fans beaucoup de peine un fentiment
dont il étoit trop rempli , pour n'avoir
pas befoin d'un confident : mais en
convenant que les charmes de cette Demoifelle
l'avoient touché , il ajouta que
comme il craignoit que le caractere ne répondît
pas aux graces extérieures , il fongeoit
aux moyens de connoître le fond de
fon coeur. Si ce n'eft que cela qui te fait
rêver , lui dit fon ami , il eft aifé de te
fatisfaire . Je connois une perfonne qui eſt
amie particuliere de Mlle d'Arvieux ; je
fçais qu'elles s'écrivent quand elles ne
peuvent le voir , & tu n'ignores pas qu'on
24 MERCURE DE FRANCE.
•
fe peint dans fes lettres fans même le vouloir
& fans croire le faire ; il ne s'agit que
d'avoir celles de Mlle d'Arvieux , & je les
poffede ; c'eſt un larcin que j'ai fait à cette
amie , qui eft auffi la mienne. Les voici ,
je te les confie .
Montvilliers , après avoir remercié fon
ami que fes affaires appelloient ailleurs ,
fe rendit chez lui chargé de ces importan
tes pieces. Il lut plufieurs de ces lettres qui
étoient autant de preuves de la délicateffe
& de la jufteffe d'efprit de Mlle d'Arvieux.
C'étoit un agréable variété de raiſon &
de badinage . Le ftyle en étoit pur , aiſé ,
naturel , fimple , élégant , & toujours convenable
au fujet mais quel plaifir pour
Montvilliers de voir le fentiment regner
dans toutes ces lettres , & de lire dans une
d'elles , qu'un amant pour lui plaire devoit
bien moins chercher à acquerir des
graces que des vertus ; qu'elle lui deman--
doit un fond de droiture inaltérable , un
amour de l'ordre & de l'humanité , une
délicateffe de probité , une folidité du jugement
, une bonté de coeur naturelle , une
élévation de fentimens , un amour éclairé
pour la religion , un humeur douce , indulgente
, bienfaifante.
De pareilles découvertes ne fervirent
point à guérir Montvilliers de fa paflion ..
Toutes
NOVEMBRE . 1755. 23
Toutes les vertus & les qualités que Mlle
d'Arvieux exigeoit d'un amant , étoient directement
les traits qui caracterifoient fa
maîtreffe idéale . Cette conformité d'idée.
l'enchanta. Voilà donc , dit- il avec tranf
port , ce tréfor précieux que je cherchois
fans efpérance de le trouver ; cette perfonne
fi parfaite que je regardois comme une
belle chimere , ouvrage de mon imagination
. Que ne puis - je voler dès ce moment à
Les pieds , lui découvrir mes fentimens , ma
façon de penfer, lui jurer que l'ayant aimée
fans la connoître, je continuerai de l'adorer
toute ma vie avec la plus exacte fidélité .
Huit jours fe pafferent fans que Montvilliers
qui voyoit fouvent fa maîtreffe ,
pût trouver le moyen de l'entretenir en
particulier , quelque défir qu'il en eût :
mais le neuvieme lui fut plus favorable.
Difpenfe - moi , je vous prie , continua la
Silphide , de vous redire les difcours que
ces deux amans fe tinrent ; il vous fuffira
de fçavoir qu'ils furent très - contens l'un
de l'autre , & que cet entretien redoubla
une paffion qui n'étoit déja que trop vive
pour leur repos.
Un jour que Montvilliers conduit par
le plaifir & le fentiment , étoit allé voir .
Mlle d'Arvieux , il fut furpris de trouver
auprès d'elle un homme âgé qu'il ne con- :
B
62: MERCURE DE FRANCE.
noifloit point. Il comprit bientôt aux
difcours qu'on tenoit , que ce vieillard
étoit le pere de fa maîtreffe , & qu'il venoit
dans le deffein de la remmener avec
lui. Ils fe leverent un inftant après pour.
fortir , & notre amant refté feul avec la
maîtreffe du logis , apprit d'elle que M.
d'Arvieux venoit annoncer à fa fille qu'un
jeune homme fort riche , nommé Frien-.
val , l'avoit demandée en mariage ; que ce
parti paroiffoit être du goût du pere.
Montvilliers interdit à cette nouvelle , pria
celle qui la lui apprenoit , de vouloir bien
l'aider de fes confeils. Il faut vous propofer
, lui dit-elle , vous faire connoître.
Hé ! Madame , voudra - t - on m'écouter ,
répondit il? M. d'Arvieux ne m'a jamais
vu ; vous êtes amie de fa femme , rendez-
moi ce fervice . Elle y confentit , &.
lui promit que dès le lendemain elle iroit
demander à dejeûner à Mme d'Arvieux :
Au reste , ajouta- t- elle , vous pouvez être
tranquille du côté de vôtre maîtreffe ;
quand elle feroit capable de vous faire.
une infidélité , ce ne feroit point en faveur
de ce rival , elle le connoît trop bien ;
& pour vous raffurer davantage , je vais
vous rendre fon portrait tel qu'elle me le
faifoit encore hier en nous promenant.
Frienval , continua cette Dame , eft un de
NOVEMBRE 1755. 27
•
ces hommes frivoles dont Paris eft inordé.
Amateur des plaifirs , fans être voluptueux
, efclave de la mode en raillant
ceux qui la fuivent avec trop de régulari
té , il agit au hazard . Ses principes varient
fuivant les occafions , ou plutôt il
n'en a aucun. Auffi fes démarches fontelles
toujours inconféquentes. S'il eft
exempt de vices effentiels , il le doit à fon
tempérament. Futile dans fes goûts , dans
fes recherches , dans fes travaux , fon occupation
journaliere eft de courir les fpectacles
, les caffés , les promenades , & de
fe mêler quelquefois parmi des gens qui
pour mieux trouver le bon ton , ont banni
le bon fens de leurs fociétés . Ses plus
férieufes démarches n'ont d'autre but
qu'un amufement paffager , & fon état
peut s'appeller une enfance continuée . Il
y a fort long- tems qu'il connoît Mlle d'Arvieux
, & qu'il en eft amoureux , comme
tous les gens de fon efpece , c'eft-à- dire
fans fe gêner. Mais loin de le payer d'aucun
retour elle n'a pas daigné faire la
moindre attention à fes galanteries. Trop
occupé pour réfléchir , fa légereté lui a
fauvé mille conféquences peu flateufes ,
qu'il devoit naturellement tirer. Il fe croit
aimé avec la même bonne foi qu'il fe
croit aimable ; fon mérite lui femble une
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
chofe , démontrée , & qu'on ne peut lut
difputer raisonnablement.
Le lendemain fut un jour heureux pour
Montvilliers. Son Ambaffadrice lui rapporta
qu'on vouloit bien fufpendre la conclufion
du mariage propofé , afin de le
connoître , & qu'on lui permettoit de fe
préfenter. Il ne fe le fit pas dire deux fois:
il courut chez M. d'Arvieux qui le reçut
affez bien pour lui faire efperer de l'être
encore mieux dans la fuite. Sa maîtreffe
lui apprit qu'ils partoient dès le lendemain
pour cette terre dont elle lui avoit
parlé ; il promit qu'il les fuivroit de près :
en effet il prit la route de fa patrie deux
jours après leur départ.
Depuis trois semaines que fa paffion
avoit commencé , il en avoit été fi occupé
qu'il avoit oublié d'écrite à M. de Madinville
. Il étoit déja à moitié chemin qu'il
fe demanda comment il alloit excufer auprès
de lui ce retour précipité. Il comprit
alors qu'il lui avoit manqué effentiellement
de plufieurs façons , & que fa conduite
lui méritoit l'odieux titre d'ingrat.
Mais fi ces réflexions lui firent craindre
le moment d'aborder fon bienfaicteur , des
mouvemens de tendreffe & de reconnoiffance
rien ne pouvoit altérer , lui fique
Fr.rent défirer de l'embraffer. Ces différens
1-
NOVEMBRE. 1755. 29
fentimens lui donnerent un air confus ,
embarraffé , mêlé d'attendriffement.
M. de Madinville qui avoit pour lui
l'affection la plus fincere , n'avoit point
fupporté fon abfence fans beaucoup de
peine & d'ennui . Charmé de fon retour
dont il fut inftruit par une autre voie , s'il
avoit fuivi les mouvemens de fon coeur ,
mille careffes auroient été la punition de
la faute que Montvilliers commettoit en
revenant fans lui demander fon agrément;
mais il voulut éprouver fi l'abfence ne
l'avoit point changé, & fi comblé des bienfaits
de l'amour , il feroit fenfible aux pertes
de l'amitié : il fe propofa donc de le
recevoir avec un air férieux & mécontent.
Montvilliers arrive , defcend de cheval ,
vole à la chambre de fon ami , qui en le
voyant joua fort bien la furpriſe . Quoi !
c'est vous , Montvilliers , lui dit - il , en
reculant quelques pas : oferois je vous demander
la caufe de ce prompt retour , &
pourquoi vous ne m'en avez point averti ?
J'efperois cependant que vous me feriez
cette grace.Montvilliers déconcerté par cet- "
te réception ne put répondre une feule
parole. Mais fes yeux interpretes de fon
ame , exprimoient affez fon trouble. M. de
Madinville fans faire femblant de s'en appercevoir
, ajouta : Au refte , je ne fuis
Biij
30 MERCURE DE FRANCE.
pas fâché de vous revoir ; vous avez pré
venu mon deffein ; j'allois vous écrire pour
vous engager à revenir , l'affaire dont je
vous ai parlé avant votre départ eft fort
avancée , il ne manque pour la conclure
que votre confentement. Ma niece fur le
bon témoignage que je lui ai rendu de
votre caractere , vous aime autant & plus
que moi - même. Mais je ne penfe pas ,
continua- t- il , que vous avez beſoin de
repos & de rafraîchiffement ; allez - en
prendre , nous nous expliquerons après.
Pénétré de l'air, froid & fec dont M.
de Madinville l'avoit reçu , qui lui avoit
ôté la liberté de lui témoigner la joie qu'il
avoit de le revoir , Montvilliers avoit befoin
de folitude pour mettre quelque
ordre à fes idées . Il fortit fans trop fçavoir
où il alloit , & s'arrêtant dans ce
bois où il avoit vu fon ami pour la premiere
fois , il fe repréſenta plus vivement
que jamais les obligations qu'il lui avoit.
Son ame , fon coeur , fon efprit , fes qualités
extérieures étoient le fruit de fes
foins ; fon amitié avoit toujours fait les
charmes de fa vie , il falloit y renoncer ,
ou fe réfoudre à ne jamais pofféder Mlle
d'Arvieux quelle cruelle alternative ! Il
falloit pourtant fe décider. Un fort honnête
homme de R .... qu'il avoit vu ſous
NOVEMBRE 1755 . 31
:
vent chez M. de Madinville , interrompit
ces réflexions accablantes . Après les premiers
complimens , il lui demanda ce qui
pouvoit caufer l'agitation où il le voyoit.
Montvilliers ne fit point de difficulté de
lui confier fon embarras . Il lui raconta le
projet de fon ami qu'il lui avoit communiqué
avant fon voyage , la naiffance &
la violence d'une paffion qu'il n'avoit pas
été le maître de ne point prendre , l'impoffibilité
où il fe trouvoit de la vaincre
la crainte exceffive de perdre un ami dont
il connoiffoit tout le prix , & fans lequel
il ne pouvoit efperer d'être heureux .
Ce récit que Montvilliers ne put faire
fans répandre des larmes , attendrit celui
qui l'écoutoit . Votre fituation eft très- embarraffante
; lui dit- il. Pour moi , je nè
vois pas d'autre parti que de déclarer naïvement
à M. de Madinville ce que vous
fouffrez. Il est généreux , il vous aime , &
ne voudra point vous défefperer . Ah !
fongez- vous , répondit- il , que cette déclaration
détruit un projet qui eft devenu
l'objet de fa complaifance ? Faites - vous.
attention qu'il a parlé de moi à fa niece ,
qu'il a fait naître dans fon ame une paffion
innocente ? Non , je n'aurai jamais la
hardieffe de la lui faire moi-même. Hé
bien voulez-vous que je lui en parle ,
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
demanda fon confident ? Je vais paffer
l'après-midi avec lui ; nous ferons feuls ,
je tâcherai de démêler ce qu'il penſe à votre
fujet .
Montvilliers ayant fait connoître qu'il
lui rendroit un grand fervice , le quitta ,
& prit le chemin qui conduifoit à Dorneville.
Il trouva fon pere en deuil de fa
belle mere ; il le reçut affez bien , & l'engagea
à fouper avec lui , & à occuper fon
ancien appartement.
Son Ambaffadeur eut fa vifite le lendemain
de fort bon matin. Il lui dit qu'il
n'avoit pas tiré de fa commiffion tout le
fruit qu'il en efperoit : que M. de Madinville
lui avoit dit qu'il n'avoit jamais prétendu
contraindre les inclinations de perfonne
au refte , ajouta- t-il , allez- le voir ,
expliquez- vous enfemble.
Montvilliers qui vouloit s'éclaircir à
quelque prix que ce fût , partit auffi -tôt ;
mais plus il approchoit de Madinville &
plus fon courage diminuoit. Il entre cependant
; on lui dit que fon ami étoit à fe
promener. Il va pour le joindre , il l'apperçoit
au bout d'une allée , le falue profondément
, cherche dans fes yeux ce qu'il
doit craindre ou efperer ; mais M. de
Madinville qui le vit , loin de continuer
affecta de , paffer d'un autre côté
NOVEMBRE. 1755. 33
i
pour éviter de le rencontrer.
Ce mouvement étoit plus expreffif
que tous les difcours du monde . Montvilliers
qui comprit ce qu'il vouloit dire ,
fur pénétré de l'affliction la plus vive . Il
fe jetta dans un bofquet voifin où il fe mit
à verfer des larmes ameres. Alors confidérant
ce qu'il avoit perdu , il prit la réfolution
de faire tout fon poffible pour le
recouvrer . M. de Madinville qui fe douta
de l'effet que fon dedain affecté auroit
produit , & qui ne vouloit pas abandonner
long - tems Montvilliers à fon défefpoir ,
vint comme par hafard dans l'endroit où
il étoit pour lui donner occafion de s'expliquer
, & feignit encore de vouloir fe
retirer. Cette nouvelle marque d'indifférence
outrageant la tendreffe de Montvilliers
, il fe leva avec un emportement de
douleur ; arrêtez , Monfieur , lui dit - il
d'une voix altérée : il eft cruel dans l'état
où vous me voyez , de m'accabler par de
nouveaux mépris . Ma préfence vous eft
odieufe ; vous me fuyez avec foin , tandis
que préfé par le fentiment , je vous cherche
pour vous dire que je fuis prêt de tout
facrifier à l'amitié . Oui , ajouta - t- il en
rédoublant fes larmes , difpofez de ma
main , de mes fentimens , de mon coeur ,
& rendez -moi la place que j'occupois dans
le vôtre. By
34 MERCURE DE FRANCE.
M. de Madinville charmé , ceffa de fe
contraindre , & ne craignit plus de laiſſer
voir fa joie & fon attendriffement . Il embraffe
Montvilliers , l'affure qu'il n'a pas
ceffé un inftant de l'aimer ; qu'il étoit
vrai que l'indifférence qu'il fembloit avoir
pour fon alliance , lui avoit fait beaucoup
de peine , parce qu'il la regardoit comme
une marque de la diminution de fon amitié
; que la fienne n'étant point bornée
il vouloit aufli être aimé fans réferve ;
qu'au refte il n'abuferoit point du pouvoir
abfolu qu'il venoit de lui donner fur
fa perfonne ; que la feule chofe qu'il exigeoit
de fa complaifance , étoit de voir
fa niece ; que fi après cette entrevue il
continuoit à penfer de la même façon ,
il pourroit le dire avec franchife , & fuivre
fon penchant.
Il finiffoit à peine de parler , qu'on vint
lui annoncer la vifite de fa niece . Repréfentez
- vous quel fut l'étonnement & la
joie de Montvilliers , lorfqu'entrant dans
une fale où l'on avoit coutume de recevoir
la compagnie , il apperçut Mlle d'Arvieux
qui étoit elle-même la niece de M.
de Madinville.
M. d'Arvieux , frere aîné de cet aimable
Philofophe , étoit un homme haut ,
emporté , violent ; ils avoient eu quelques
NOVEMBRE. 1755 . 35
différends enfemble , & M. de Madinville
fans conferver aucun reffentiment de fes
mauvais procédés , avoit jugé qu'il étoit de
fa prudence d'éviter tout commerce avec
un homme fi peu raifonnable. Comme M.
d'Arvieux étoit forti fort jeune de la province
fans y être revenu depuis , à peine
y connoiffoit - on fon nom ; Montvilliers
n'en avoit jamais entendu parler . Mlle
d'Arvieux avoit eu occafion de voir fon
oncle dans un voyage qu'il avoit fait à Paris
, & depuis ce tems elle entretenoit
avec lui un commerce de lettres à l'infçu
de fon pere. Comme elle fe fentoit du
penchant à aimer Montvilliers , elle fut
bien-aife avant que de s'engager plus avant ,
de demander l'avis de fon oncle , & ce
qu'elle devoit penfer de fon caractere .
L'étude des hommes lui avoit appris combien
il eft difficile de les connoître , & l'étude
d'elle-même combien on doit fe défier
de fes propres lumieres . Elle écrivit
donc dès le même jour , & reçut trois
jours après une réponse qui paffoit fes
efpérances , quoiqu'elles fuffent des plus
Alatteufes. Après lui avoir peint le coeur &
l'efprit de Montvilliers des plus belles couleurs
, M. de Madinville recommanda à
fa niece de continuer à lui faire un myftere
de leur parenté & de leur liaifon , afin
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
de voir comment il fe comporteroit dans
une conjoncture fi délicate .
pe-
Tout le monde fut bientôt d'accord.
On badina fur la fingularité de cette aventure
, & l'on finit par conclure que Montvilliers
demanderoit l'agrément de fon
re. Il y courut auffi- tôt , & l'ayant trouvé
feul dans fon cabinet , il alloit lui déclarer
le fujet de fa vifite : mais M. Dorneville
ne lui en laiſſa pas le loifir. J'ai jugé , lui
dit-il , qu'il étoit tems de vous établir , &
j'ai pour cela jetté les yeux fur Mlle de
F... Vous allez peut- être m'alléguer pour
vous en défendre , ajouta-t - il , je ne ſçais
quelle paffion romanefque que vous avez
prife à Paris pour une certaine perfonne
que je ne connois point . Mais fi vous voulez
que nous vivions bien enſemble , ne
m'en parlez jamais. Ne pourrai -je point ,
Monfieur , dit Montvilliers , fçavoir la
raifon ? .... Je n'ai de compte à rendre
à qui que ce foit , reprit le pere avec emportement
; en un mot , je fçais ce qu'il
vous faut. Mlle d'Arvieux n'eft point votre
fait , & je ne confentirai jamais à cette alliance
faites votre plan là- deffus . Il fortit
en difant ces mots. Montvilliers confterné
refta immobile : il ne pouvoit s'imaginer
pourquoi il paroiffoit avoir tant d'éloignement
pour un mariage convenable , & mêNOVEMBRE.
1755. 37
me avantageux . Sa maîtreffe étoit fille
unique , & M. d'Arvieux du côté de la
fortune & de la nobleffe ne le cédoit point
à M. Dorneville.
Driancourt , frere de Montvilliers , dont
j'ai rapporté la naiffance au commencement
de cette hiftoire , avoit pour lors
dix-huit àdix- neuf ans. Double, artificieux ,
adroit , flateur, il penfoit que le grand art
de vivre dans le monde étoit de faire des
dupes fans jamais le devenir , & de tout
facrifier à fon utilité . Son efprit élevé audeffus
des préjugés vulgaires ne reconnoiffoit
aucunes vertus , & tout ce que les
hommes appellent ainfi n'étoit , felon
lui , que des modifications de l'amourpropre
, qui eft dans le monde moral , ce
qu'eft l'attraction dans le monde phyfique ,
c'eft-à- dire la caufe de tout. Toutes les
actions , difoit - il , font indifférentes ,
puifqu'elles partent du même principe.
Il n'y a pas plus de mal à tromper fon
ami , à nier un dépôt , à inventer une calomnie
, qu'à rendre ſervice à fon voiſin ,
à combattre pour la défenfe de fa patrie ,
à foulager un homme dans fa mifere , ou
à faire toute autre action .
Driancourt avec ce joli fyftême , ne perdoit
point de vue le projet de fe délivrer
de fon frere , dont fa mere lui avoit fait
38 MERCURE DE FRANCE.
le
fentir mille fois la néceffité. Il crut que
moment de l'exécuter étoit arrivé. C'étoit
lui qui avoit inftruit M. Dorneville de la
paffion de Montvilliers pour Mlle d'Arvieux
, & qui en même tems avoit peint
cette Demoiſelle de couleurs peu avantageufes.
Depuis ce moment il ne ceffa de
rapporter à fon pere , dont il avoit toute la
confiance & la tendreffe , mille difcours
peu refpectueux , accompagnés de menaces
qu'il faifoit tenir à Montvilliers : enfin
il tourna fi bien l'efprit de ce vieillard foi
ble & crédule , qu'il le fit déterminer au
plus étrange parti.
L'on parloit beaucoup dans ce tems là
de ces colonies que l'on envoie en Amérique
, & qui fervent à purger l'Etat . Driancourt
ayant obtenu , non pourtant fans
quelque peine , le confentement de fon
pere , part pour D ..... trouve un vaiffeau
prêt à mettre à la voile chargé de plufieurs
miférables qui , fans être affez coupables
pour mériter la mort l'étoient cependant
affez pour faire fouhaiter à la fofociété
d'en être délivrée . Il parle au Capitaine
qui lui promit de le défaire de fon
frere , pourvu qu'il pût le lui livrer dans
deux jours. Il revint en diligence , & dès
la nuit fuivante , quatre hommes entrent
dans la chambre de Montvilliers, qui avoit
NOVEMBRE. 1755 . 39
continué de coucher chez fon pere depuis
fon retour de Paris , fe faififfent de lui ,
le contraignent de fe lever , le conduifent
à une chaiſe de pofte , l'obligent d'y monter
, d'où ils ne le firent defcendre que
pour le faire entrer dans le vaiffeau qui
partit peu de tems après .
Montvilliers qui avoit pris tout ce qui
venoit de lui arriver pour un rêve , ne
douta plus alors de la vérité . Enchaîné
deavec
plufieurs autres miférables , que
vint-il quand il fe repréfenta l'indignité
& la cruauté de fon pere , ce qu'il perdoit ,
ce qu'il alloit devenir ? Ces idées agirent
avec tant de violence fur fon efprit, qu'el
les y mirent un défordre inconcevable. Il
jugea qu'il n'avoit point d'autre reffource
dans cette extrêmité que la mort , & réfo
lut de fe laiffer mourir de faim. Il avoit
déja paffé deux jours fans prendre aucune
nourriture , mais le jeune Anglois que
voici , qui étoit pour lors compagnon de
fon infortune , comprit à fon extrême abattement
qu'il étoit plus malheureux que
coupable. Il entreprit de le confoler , il
lui préfenta quelque rafraîchiffemens qui
furent d'abord refufés ; il le preffa , il le
pria. Je ne doute pas , lui dit- il , que vous
ne foyez exceffivement à plaindre ; je veux
même croire que vous l'êtes autant que
40 MERCURE DE FRANCE
moi cependant il eft des maux encore
plus rédoutables que tous ceux que nous
éprouvons dans cette vie , & dont on fe
rend digne en entreprenant d'en borner
foi-même le cours . Peut - être le ciel qui ne
veut que vous éprouver pendant que vous
vous révoltez contre fes décrets , vous
prépare des fecours qui vous font inconnus.
Acceptez , je vous en conjure , ces
alimens que vous préfente un homme qui
s'intéreffe à votre vie.
Montvilliers qui n'avoit fait aucune
attention à tout ce qui l'environnoit , examina
celui qui lui parloit ainfi , remarqua
dans fon air quelque chofe de diftingué
& de prévenant ; il trouva quelque
douceur à l'entretenir. Il fe laiffa perfuader
, il lui raconta fon hiftoire ; & quand
il cut fini fon récit , il le preffa d'imiter
fa franchiſe , ce que le jeune Anglois fic
en ces termes :
Lafuite au prochain Mercure.
HISTOIRE VRAISEMBLABLE.
SUITE DE LA PROMENADE DE PROVINCE.
Par Mademoiselle Pliffon , de Chartres.
M
Ontvilliers ( c'eft ainſi que s'appelle
le Philofophe que voici ) eft un riche
Gentilhomme
du voifinage , le plus heureux
& le plus digne de l'être . Un efprit
juſte , cultivé , folide ; une raiſon fupérieure
, éclairée , un coeur noble , généreux
délicat , fenfible ; une humeur douce , bienfaifante
; un extérieur ouvert , font des
qualités naturelles qui le font adorer de
A v
to MERCURE DE FRANCE.
tous ceux qui le connoiffent. Tranquille
poffeffeur d'un bien confidérable , d'une
époufe digne de lui , d'un ami véritable ,
il fent d'autant mieux les agrémens de fa
fituation qu'elle a été précédée des plus
triftes revers.
La perte de fa mere , qui mourut peu
de tems après fa naiffance , a été la premiere
& la fource de toutes fes infortunes
. Son pere , qui fe nommoit Dorneville
, après avoir donné une année à ſa
douleur , ou plutôt à la bienféance , fe
remaria à la fille d'un de fes amis. Elle
étoit aimable , mais peu avantagée de la
fortune. L'unique fruit de ce mariage fut
un fils . Sa naiffance , qui avoit été longtems
défirée , combla de joie les deux époux.
Montvilliers , qui avoit alors quatre à cinq
ans , devint bientôt
indifférent , & peu
après incommode. Il étoit naturellement
doux & timide . Sa belle- mere qui ne cherchoit
qu'à donner à fon pete de l'éloignement
pour lui , fit pailer fa douceur pour
ftupidité. Elle découvroit dans toutes les
actions le germe d'un caractere bas , &
même dangereux. Tantôt elle avoit remarqué
un trait de méchanceté noire, tantôt un
difcours qui prouvoit un mauvais coeur.Elle
avoit un foin particulier de le renvoyer avec
les domeftiques. Un d'eux à qui il fit pitié
NOVEMBRE. 1755 . 11
lui apprit à lire & à écrire affez paffablement.
Mais le pauvre garçon fut chaffé
pour avoir ofé dire que Montvilliers n'étoit
pas fi ftupide qu'on vouloit le faire
croire , & qu'il apprenoit fort bien tout
ce qu'on vouloit lui montrer.
*
Saraifon qui fe développoit , une noble
fierté que la naiffance inſpire , lui rendirent
bientôt infupportables les mépris
des valets qui vouloient plaire à Madame
Dorneville. La maifon paternelle lui
devint odieufe. Il paffoit les jours entiers
dans les bois , livré à la mélancolie & au
découragement. Accoutumé dès fa plust
tendre jeuneffe à fe regarder comme un
objet à charge , il fe haïffoit prefqu'autant
que le faifoit fa belle-mere. Tous fes fouhaits
ſe bornoient au fimple néceffaire . 11
ne défiroit que les moyens de couler une
vie paifible dans quelque lieu folitaire , &
loin du commerce des hommes dont il fe
croyoit incapable.
Ce fut ainfi que ce malheureux jeune
homme pafla les quinze premieres années
de fa vie , lorfqu'un jour , il fut rencontré
dans le bois où il avoit coutume de fe retirer
, par un militaire refpectable , plein de
candeur , de bon fens , & de probité.
Après avoir fervi honorablement fa parrie
pendant vingt-ans , ce digne guerrier s'é
A vi
12 MERCURE DE FRANCE.
toit retiré dans une de fes terres pour vivre.
avec lui -même , & chercher le bonheur ,
qu'il n'avoit pu trouver dans le tumulte
des armes & des paffions. L'étude de fon
propre coeur , la recherche de la fageffe ,
étoient fes occupations ; la phyfique expérimentale
fes amuſemens ; & le foulagement
des misérables fes plaifirs.
M. de Madinville ( c'eft le nom du militaire
devenu philofophe ) après avoir confidéré
quelque tems Montvilliers qui pleuroit
, s'avança vers lui , & le pria avec
beaucoup de douceur de lui apprendre le
fujet de fon affliction , en l'affurant que
s'il pouvoit le foulager , il le feroit de tout
fon coeur.
Le jeune homme qui croyoit être feul
fut effrayé de voir quelqu'un fi près de lui.
Son premier mouvement fut de fuir. Mais
M. de Madinville le retint & le preffa
encore plus fort de l'inftruire de la caufe
de fes larmes. Mes malheurs font fans remede
, répondit enfin Montvilliers : je
fuis un enfant difgracié de la nature ; elle
m'a refufé ce qu'elle accorde à tous les
autres hommes . Eh ! que vous a - t- elle refufé
, reprit l'officier , d'un air plein de bonté
? loin de vous plaindre d'elle , je ne vois
en vous que des fujets de la louer . Quoi ,
Monfieur , repartit le jeune homme avec
NOVEMBRE . 1755. 13
naïveté , ne voyez - vous pas que je manque
abfolument d'efprit ? mon air ... ma
figure , mes façons ... tout en moi ne vous
l'annonce- t- il pas ? Je vous affure , répondit
le Philofophe , que votre figure n'a rien
que de fort agréable . Mais , mon ami , qui
êtes-vous , & comment avez - vous été élevé
? Montvilliers lui fit le récit que je viens
de vous faire. J'ai entendu parler de vous
& de votre prétendue imbécillité , lui dit
alors le militaire , mais vous avez de l'intelligence
, & vous me paroiffez être d'un
fort bon caractere . Je veux cultiver ces qualités
naturelles , vous confoler , en un mot
vous rendre fervice . Je ne demeure qu'à
une lieue d'ici ; fi vous ne connoiffez pas
Madinville , vous n'aurez qu'à le demander,
tout le monde vous l'enfeignera .
Il faut avoir été auffi abandonné que
l'étoit Montvilliers , pour concevoir tout le
plaifir que lui fit cette rencontre. Il fe leva
le lendemain dès que le jour parut , & ne
pouvant commander à fon impatience , il
vole vers le feul homme qu'il eût jamais
trouvé fenfible à fes maux. Il le trouva occupé
à confidérer les beautés d'un parterre
enrichi de fleurs , dont la variété & le parfum
fatisfaifoient également la vue &
l'odorat. M. de Madinville fut charmé de
l'empreffement de Montvilliers , converfa
14 MERCURE DE FRANCE.
beaucoup avec lui , fut content de fa pénétration
, & de fa docilité , & lui fit promettre
qu'il viendroit dîner chez lui deux
fois la femaine.
::
Je n'entreprendrai point , continua la
Silphide , de vous répéter tous les fages
difcours que notre philofophe tint à ce
jeune homme il lui fit connoître que
pour être heureux , trois chofes font néceffaires
; régler fon imagination , modérer
fes paffions , & cultiver fes goûts. Que
la paix de l'ame & la liberté d'efprit répandent
un vernis agréable fur tous les objets
qui nous environnent. Que la vertu
favorite du véritable philofophe , eft une
bienveillance univerfelle pour fes femblables
, un fentiment de tendreſſe & de compaffion
, qui parle continuellement en leur
faveur , & qui nous preffe de leur faire du
bien. Que cette aimable vertu eft la fource
des vrais plaifirs. Qu'on trouve en l'exerçant
, cette volupté fpirituelle , dont les
coeurs généreux & fenfibles fçavent feuls
connoître le prix . Montvilliers comprit fort
bien toutes ces vérités. Il fit plus , il les aima.
Son efprit femblable à une fleur que les
froids aquilons ont tenu longtems fermée
& qu'un rayon de foleil fait épanouir , fe
développa. Les fentimens vertueux que la
nature avoit mis dans fon coeur généreux ,
NOVEMBRE. 1755 .
promirent une abondante moiffon .
Le changement qui s'étoit fait en lui ,
vint bientôt aux oreilles de fon pere . Il
voulut en juger par lui - même. Accoutumé
à le craindre , Montvilliers répondit à
fes queſtions d'un air timide & embarraſſé.
Sa belle-mere toujours attentive à le deffervir
, fit paffer fon embarras pour aver
fion & M. Dorneville le crut d'autant plus
facilement , qu'il ne lui avoit pas donné
fujet de l'aimer. Il fe contenta de le traiter
avec un peu plus d'égards , mais fans ces
manieres ouvertes que produifent l'amitié
& la confiance . Sa belle- mere changea auffi
de conduite ; elle le combla de politeffes extérieures
, comme fi elle eût voulu réparer
par ces marques de confidération le mépris
qu'elle avoit fait de lui jufqu'alors. Mais,
au fond elle ne pouvoit penfer fans un extrême
chagrin, qu'étant l'aîné, il devoit hériter
de la plus confidérable partie des biens
de M. Dorneville , tandis que fon cher fils,
l'unique objet de fes complaifances , ne
feroit jamais qu'un gentilhomme malaiſé.
Cinq ou fix ans fe pafferent de cette forte.
Montvilliers qui recevoit tous les jours
de nouvelles preuves de la tendreffe de M.
de Madinville , ne mettoit point de bornes
àfa reconnoillance. Ce fentiment accompa
gné de l'amitié est toujours fuivi du plaifir.
Ce jeune homme n'en trouvoit point de
16 MERCURE DE FRANCE.
de plus grand que de donner des marques
fa fenfibilite à fon bienfaicteur.Tranquille
en apparence , il ne l'étoit cependant pas
dans la réalité. Son coeur , exceffivement
fenfible , ne pouvoit être rempli par l'amitié
, il lui falloit un fentiment d'une autre
efpece. Il fentoit depuis quelque tems en
lui - même un defir preffant , un vif befoin
d'aimer , qui n'eft pas la moins pénible de
toutes les fituations. L'amour lui demandoit
fon hommage
; mais trop éclairé fur
fes véritables intérêts pour fe livrer à ce
petit tyran fans réferve , il vouloit faire
fes conditions . Il comprit que les qualités
du coeur & de l'efprit , le rapport d'humeur
& de façon de penfer , étoient abfolument
néceffaires pour contracter un
attachement férieux & durable . Son imagination
vive travaillant fur cette idée
lui eut bientôt fabriqué une maîtreffe
imaginaire , qu'il chercha vainement à
réaliſer. Il étudia avec foin toutes les jeunes
perfonnes de R.... Cette étude ne fervit
qu'à lui faire connoître l'impoffibilité
de trouver une perfonne fi parfaite. Cependant
, le croiriez-vous ? il s'attacha à
cette chimere même en la reconnoiffant
pour telle : fon plus grand plaifir étoit de
s'en occuper ; il quittoit fouvent la lecture-
& les converfations les plus folides , pour
s'entretenir avec elle..
NOVEMBRE. 1755 17
Quelque confiance qu'il eût en M. de
Madinville , il n'avoit pas ofé lui faire
l'aveu de ces nouvelles difpofitions . Il connoiffoit
fa maladie ; mais en même tems il
la chériffoit , il lui trouvoit mille charmes,
& ç'auroit été le defobliger que d'en entreprendre
la guérifon . C'eft ce que fon ami
n'auroit pas manqué de faire. Un jour qu'il
fe promenoit feul , en faisant ces réflexions,
M. de Madinville vint l'aborder. J'ai fur
vous , mon cher Montvilliers , lui dit- il ,
après avoir parlé quelque tems de chofes
indifférentes, des vues que j'efpere que vous
approuverez. Rien n'eft comparable à l'a
mitié que j'ai pour vous , mais je veux que
des liens plus étroits nous uniffent. Je n'ai
qu'une niece ; j'ofe dire qu'elle eft digne
de vous par la folidité de fon efprit , la fupériorité
de fa raifon , la douceur de fon
caractere , enfin mille qualités eftimables
dont vous êtes en état de fentir tout le
A prix.
Montvilliers , qui n'avoit jamais entendu
parler que fon ami eût une niece , &
qui ne lui croyoit pas même ni de frere ni
de foeur , fut un peu furpris de ce difcours .
Sa réponſe cependant fut courte , polie &
fatisfaifante. Il lui demanda pourquoi il
ne lui avoit jamais parlé d'une perfonne
qui devoit fi fort l'intéreffer , les raifons
18
MERCURE DE
FRANCE.
qui m'en ont empêché , lui répondit fon
ami , m'obligent encore de vous cacher fon
nom & fa demeure. Mais avant que d'en
venir à
l'accompliffement de ce projet ,
ajouta-t- il , mon deffein eft de vous envoyer
paffer quelque tems à Paris. Avec
beaucoup de bon fens & d'efprit , il vous
manque une certaine politeffe de manieres,
une façon de vous préfenter qui prévient
en faveur d'un honnête homme . Parlez - en
à votre pere. Je me charge de faire la dépenfe
néceffaire pour ce voyage.
Enchanté de ce
nouveau
témoignage
d'affection & de générofité ,
Montvilliers
remercia dans les termes les plus vifs fon
bienfaicteur . Il n'étoit
pourtant pas abfolument
fatisfait de la premiere partie de fon
difcours. Ce choix qu'il
paroiffoit lui faire
d'une épouſe fans fon aveu , lui fembla
tyrannique. Il ne put fouffrir de fe voir
privé de la liberté de chercher une perfonne
qui approchât de fon idée. Il imaginoit
dans cette
recherche mille plaifirs dont il
falloit fe détacher. Son coeur
murmura de
cette
contrainte ; elle lui parut infupportable
mais la raifon prenant enfin le deffus
, condamna ces
mouvemens . Elle lui
repréſenta
combien il étoit flatteur & avantageux
pour lui d'entrer dans la famille
d'un homme à qui il devoit tout , & le fit
NOVEMBRE. 1755. 19
convenir qu'en jugeant de l'avenir par le
paffé , fon bonheur dépendoit de fa docilité
pour les confeils de fon ami.
Ces réflexions le calmerent. Il ne fongea
plus qu'à s'occuper des préparatifs de
fon voyage ; ils ne furent pas longs . Les
quinze premiers jours de fon arrivée dans
la capitale furent employés à vifiter les édifices
publics , & à voir les perfonnes à qui
il étoit recommandé . Il fut à l'Académie
pour apprendre à monter à cheval & à
faire des armes ; il fe }; fit des connoiffances
de plufieurs jeunes gens de confidération ,
qui étoient fes compagnons d'exercices ,
& s'introduifit par leur moyen dans des
cercles diftingués . Avide de tout connoî
tre , de tout voir , il eut bientôt tout épui
fé. Son efprit folide ne s'accommoda pas
de la frivolité qui regne dans ce qu'on
appelle bonne compagnie, 11 fe contenta
dans fes momens de loifir , de fréquenter
les fpectacles , les promenades , & de cultiver
la connoiffance de quelques gens de
lettres que M. de Madinville lui avoit
procurée.
La diverfité & la nouveauté de tous ces
objets n'avoient pu guérir fon coeur. Il
avoir toujours le même goût pour fa maîtreffe
imaginaire , & les promenades folitaires
étoient fon amuſement favori. Un
20 MERCURE DE FRANCE.
jour qu'il fe promenoit dans les Tuilleries
, fa rêverie ne l'empêcha pas de remar .
quer une jeune demoifelle , dont la phifionomie
étoit un agréable mêlange de
douceur , de franchife , de modeftie , &
de raifon. Quel attrait pour Montvilliers !
il ne pouvoit fe laffer de la confidérer. Sa
préfence faifoit paffer jufqu'au fond de
fon coeur une douceur fecrette & inconnue.
Elle fortit de la promenade , il la
fuivit , & la vit monter dans un carroffe
bourgeois avec toute fa compagnie. Alors
fongeant qu'elle alloit lui échapper , il eut
recours à un de ces officieux meffagers dont
le Pont- neuf fourmille : il lui donna ordre
de fuivre ce carroffe , & de venir lui redire
en quel endroit il fe feroit arrêté. Environ
une demi - heure après , le courrier revint
hors d'haleine , & lui apprit que toute cette
compagnie étoit defcendue à une maiſon
de campagne fituée à B.....
. Montvilliers , qui connoiffoit une perfonne
dans ce lieu , fe promit d'y aller dès
le lendemain , efpérant revoir cette demoifelle
, peut-être venir à bout de lui parler ,
ou du moins apprendre qui elle étoit .
Rempli de ce projet , il alloit l'exécuter ,
quand un jeune homme de fes amis entra
dans fa chambre , & lui propofa de l'accompagner
, pour aller voir une de fes paNOVEMBRE.
1755 .
rentes , chez laquelle il y avoit bonne compagnie.
Il chercha d'abord quelque prétexte
pour le défendre , mais quand il eut
appris que cette parente demeuroit à B....
il ne fit plus difficulté de fuivre fon ami.
Il ne s'en repentit pas ; car la premiere perfonne
qu'il apperçut en entrant dans une
fort beile falle , fut cette jeune demoiſelle
qu'il avoit vu la veille aux Tuilleries.
Cette rencontre qui lui parut être d'un
favorable augure , le mit dans une fitua
tion d'efprit délicieufe. On fervit le dîner,
& Montvilliers fit fi bien qu'il fe trouva
placé auprès de celle qui poffédoit déja
toutes les affections. Il n'épargna ni galanteries
, ni politeffes , ni prévenances pour
lui faire connoître la fatisfaction qu'il en
reffentoit ; & il ne tint qu'à elle de reconnoître
dans fes manieres une vivacité qui
ne va point fans paffion. Auffi ne fut- elle
pas la derniere à s'en appercevoir : elle
avoit remarqué fon attention de la veille ,
& fa figure dès ce moment ne lui avoit
déplu . Elle lui apprit qu'elle étoit alors
chez une dame de fes amies , qu'elle devoit
y refter encore quinze jours , qu'elle demeuroit
ordinairement à Paris avec fon
pas
pere & fa mere , qu'elle aimoit beaucoup
la campagne , & qu'elle étoit charmée de
ce que fon pere venoit d'acquérir une terre
22 MERCURE DE FRANCE.
affez confidérable , proche de R.... où ils
comptoient aller bientôt demeurer . Quoi ,
Mademoiſelle , lui dit- il , feroit- il bien poffible
que nous devinffions voifins ? Comment
vous êtes de R ... lui demanda - t- elle à
fon tour ? Je n'en fuis pas directement
répondit- il , mais la demeure de mon pere,
qui s'appelle Dorneville , n'en eft éloignée
que d'une lieue. Eh bien , reprit- elle ,
notre terre eft entre Dorneville & Madinville
; connoiffez - vous le Seigneur de cette
derniere paroiffe ? Grand Dieu ! Si je le
connois , répondit-il avec vivacité , c'eſt
l'homme du monde à qui j'ai le plus d'obligation.
Mademoiſelle d'Arvieux , c'eft ainfi
que s'appelloit cette jeune perfonne , contente
de cette déclaration , ne s'ouvrit
davantage . Cependant le foleil prêt à ſe
coucher , obligea les deux amis de reprendre
la route de Paris . Montvilliers n'avoit
jamais vu de journée paffer avec tant de
rapidité avant que de partir , il demanda
la permiffion de revenir , qu'on lui accorda
fort poliment.
pas
Il ne fut pas plutôt forti d'auprès de
Mlle d'Arvieux , que rentrant en lui - même
, & faiſant réflexion fur tous fes mouvemens
, il fentit qu'il aimoit. Le fouvenir
de ce qu'il avoit promis à fon bienfaicteur
, vint auffi-tôt le troubler . Il fe fit
NOVEMBRE . 1755. 23
des reproches de fon peu de courage ; mais
peut- être je m'allarme mal- à- propos , continua-
t- il en lui -même ; c'eft un caprice ,
un goût paffager que Mlle d'Arvieux m'aidera
elle - même à détruire. Si je pouvois
connoître le fond de fon coeur , fa façon
de penfer , fans doute je cefferois de l'aimer.
Il s'en feroit peut-être dit davantage,
fi fon ami n'avoit interrompu fa revêrie ,
en la lui reprochant. " Tu es furement
» amoureux , lui dit -il d'un ton badin. Je
» t'ai vu un air bien animé auprès de Mlle
» d'Arvieux ; conviens- en de bonne foi.
Il n'eft pas bien difficile d'arracher un fecret
de cette nature. Montvilliers qui connoiffoit
la difcrétion de fon ami , lui
avoua fans beaucoup de peine un fentiment
dont il étoit trop rempli , pour n'avoir
pas befoin d'un confident : mais en
convenant que les charmes de cette Demoifelle
l'avoient touché , il ajouta que
comme il craignoit que le caractere ne répondît
pas aux graces extérieures , il fongeoit
aux moyens de connoître le fond de
fon coeur. Si ce n'eft que cela qui te fait
rêver , lui dit fon ami , il eft aifé de te
fatisfaire . Je connois une perfonne qui eſt
amie particuliere de Mlle d'Arvieux ; je
fçais qu'elles s'écrivent quand elles ne
peuvent le voir , & tu n'ignores pas qu'on
24 MERCURE DE FRANCE.
•
fe peint dans fes lettres fans même le vouloir
& fans croire le faire ; il ne s'agit que
d'avoir celles de Mlle d'Arvieux , & je les
poffede ; c'eſt un larcin que j'ai fait à cette
amie , qui eft auffi la mienne. Les voici ,
je te les confie .
Montvilliers , après avoir remercié fon
ami que fes affaires appelloient ailleurs ,
fe rendit chez lui chargé de ces importan
tes pieces. Il lut plufieurs de ces lettres qui
étoient autant de preuves de la délicateffe
& de la jufteffe d'efprit de Mlle d'Arvieux.
C'étoit un agréable variété de raiſon &
de badinage . Le ftyle en étoit pur , aiſé ,
naturel , fimple , élégant , & toujours convenable
au fujet mais quel plaifir pour
Montvilliers de voir le fentiment regner
dans toutes ces lettres , & de lire dans une
d'elles , qu'un amant pour lui plaire devoit
bien moins chercher à acquerir des
graces que des vertus ; qu'elle lui deman--
doit un fond de droiture inaltérable , un
amour de l'ordre & de l'humanité , une
délicateffe de probité , une folidité du jugement
, une bonté de coeur naturelle , une
élévation de fentimens , un amour éclairé
pour la religion , un humeur douce , indulgente
, bienfaifante.
De pareilles découvertes ne fervirent
point à guérir Montvilliers de fa paflion ..
Toutes
NOVEMBRE . 1755. 23
Toutes les vertus & les qualités que Mlle
d'Arvieux exigeoit d'un amant , étoient directement
les traits qui caracterifoient fa
maîtreffe idéale . Cette conformité d'idée.
l'enchanta. Voilà donc , dit- il avec tranf
port , ce tréfor précieux que je cherchois
fans efpérance de le trouver ; cette perfonne
fi parfaite que je regardois comme une
belle chimere , ouvrage de mon imagination
. Que ne puis - je voler dès ce moment à
Les pieds , lui découvrir mes fentimens , ma
façon de penfer, lui jurer que l'ayant aimée
fans la connoître, je continuerai de l'adorer
toute ma vie avec la plus exacte fidélité .
Huit jours fe pafferent fans que Montvilliers
qui voyoit fouvent fa maîtreffe ,
pût trouver le moyen de l'entretenir en
particulier , quelque défir qu'il en eût :
mais le neuvieme lui fut plus favorable.
Difpenfe - moi , je vous prie , continua la
Silphide , de vous redire les difcours que
ces deux amans fe tinrent ; il vous fuffira
de fçavoir qu'ils furent très - contens l'un
de l'autre , & que cet entretien redoubla
une paffion qui n'étoit déja que trop vive
pour leur repos.
Un jour que Montvilliers conduit par
le plaifir & le fentiment , étoit allé voir .
Mlle d'Arvieux , il fut furpris de trouver
auprès d'elle un homme âgé qu'il ne con- :
B
62: MERCURE DE FRANCE.
noifloit point. Il comprit bientôt aux
difcours qu'on tenoit , que ce vieillard
étoit le pere de fa maîtreffe , & qu'il venoit
dans le deffein de la remmener avec
lui. Ils fe leverent un inftant après pour.
fortir , & notre amant refté feul avec la
maîtreffe du logis , apprit d'elle que M.
d'Arvieux venoit annoncer à fa fille qu'un
jeune homme fort riche , nommé Frien-.
val , l'avoit demandée en mariage ; que ce
parti paroiffoit être du goût du pere.
Montvilliers interdit à cette nouvelle , pria
celle qui la lui apprenoit , de vouloir bien
l'aider de fes confeils. Il faut vous propofer
, lui dit-elle , vous faire connoître.
Hé ! Madame , voudra - t - on m'écouter ,
répondit il? M. d'Arvieux ne m'a jamais
vu ; vous êtes amie de fa femme , rendez-
moi ce fervice . Elle y confentit , &.
lui promit que dès le lendemain elle iroit
demander à dejeûner à Mme d'Arvieux :
Au reste , ajouta- t- elle , vous pouvez être
tranquille du côté de vôtre maîtreffe ;
quand elle feroit capable de vous faire.
une infidélité , ce ne feroit point en faveur
de ce rival , elle le connoît trop bien ;
& pour vous raffurer davantage , je vais
vous rendre fon portrait tel qu'elle me le
faifoit encore hier en nous promenant.
Frienval , continua cette Dame , eft un de
NOVEMBRE 1755. 27
•
ces hommes frivoles dont Paris eft inordé.
Amateur des plaifirs , fans être voluptueux
, efclave de la mode en raillant
ceux qui la fuivent avec trop de régulari
té , il agit au hazard . Ses principes varient
fuivant les occafions , ou plutôt il
n'en a aucun. Auffi fes démarches fontelles
toujours inconféquentes. S'il eft
exempt de vices effentiels , il le doit à fon
tempérament. Futile dans fes goûts , dans
fes recherches , dans fes travaux , fon occupation
journaliere eft de courir les fpectacles
, les caffés , les promenades , & de
fe mêler quelquefois parmi des gens qui
pour mieux trouver le bon ton , ont banni
le bon fens de leurs fociétés . Ses plus
férieufes démarches n'ont d'autre but
qu'un amufement paffager , & fon état
peut s'appeller une enfance continuée . Il
y a fort long- tems qu'il connoît Mlle d'Arvieux
, & qu'il en eft amoureux , comme
tous les gens de fon efpece , c'eft-à- dire
fans fe gêner. Mais loin de le payer d'aucun
retour elle n'a pas daigné faire la
moindre attention à fes galanteries. Trop
occupé pour réfléchir , fa légereté lui a
fauvé mille conféquences peu flateufes ,
qu'il devoit naturellement tirer. Il fe croit
aimé avec la même bonne foi qu'il fe
croit aimable ; fon mérite lui femble une
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
chofe , démontrée , & qu'on ne peut lut
difputer raisonnablement.
Le lendemain fut un jour heureux pour
Montvilliers. Son Ambaffadrice lui rapporta
qu'on vouloit bien fufpendre la conclufion
du mariage propofé , afin de le
connoître , & qu'on lui permettoit de fe
préfenter. Il ne fe le fit pas dire deux fois:
il courut chez M. d'Arvieux qui le reçut
affez bien pour lui faire efperer de l'être
encore mieux dans la fuite. Sa maîtreffe
lui apprit qu'ils partoient dès le lendemain
pour cette terre dont elle lui avoit
parlé ; il promit qu'il les fuivroit de près :
en effet il prit la route de fa patrie deux
jours après leur départ.
Depuis trois semaines que fa paffion
avoit commencé , il en avoit été fi occupé
qu'il avoit oublié d'écrite à M. de Madinville
. Il étoit déja à moitié chemin qu'il
fe demanda comment il alloit excufer auprès
de lui ce retour précipité. Il comprit
alors qu'il lui avoit manqué effentiellement
de plufieurs façons , & que fa conduite
lui méritoit l'odieux titre d'ingrat.
Mais fi ces réflexions lui firent craindre
le moment d'aborder fon bienfaicteur , des
mouvemens de tendreffe & de reconnoiffance
rien ne pouvoit altérer , lui fique
Fr.rent défirer de l'embraffer. Ces différens
1-
NOVEMBRE. 1755. 29
fentimens lui donnerent un air confus ,
embarraffé , mêlé d'attendriffement.
M. de Madinville qui avoit pour lui
l'affection la plus fincere , n'avoit point
fupporté fon abfence fans beaucoup de
peine & d'ennui . Charmé de fon retour
dont il fut inftruit par une autre voie , s'il
avoit fuivi les mouvemens de fon coeur ,
mille careffes auroient été la punition de
la faute que Montvilliers commettoit en
revenant fans lui demander fon agrément;
mais il voulut éprouver fi l'abfence ne
l'avoit point changé, & fi comblé des bienfaits
de l'amour , il feroit fenfible aux pertes
de l'amitié : il fe propofa donc de le
recevoir avec un air férieux & mécontent.
Montvilliers arrive , defcend de cheval ,
vole à la chambre de fon ami , qui en le
voyant joua fort bien la furpriſe . Quoi !
c'est vous , Montvilliers , lui dit - il , en
reculant quelques pas : oferois je vous demander
la caufe de ce prompt retour , &
pourquoi vous ne m'en avez point averti ?
J'efperois cependant que vous me feriez
cette grace.Montvilliers déconcerté par cet- "
te réception ne put répondre une feule
parole. Mais fes yeux interpretes de fon
ame , exprimoient affez fon trouble. M. de
Madinville fans faire femblant de s'en appercevoir
, ajouta : Au refte , je ne fuis
Biij
30 MERCURE DE FRANCE.
pas fâché de vous revoir ; vous avez pré
venu mon deffein ; j'allois vous écrire pour
vous engager à revenir , l'affaire dont je
vous ai parlé avant votre départ eft fort
avancée , il ne manque pour la conclure
que votre confentement. Ma niece fur le
bon témoignage que je lui ai rendu de
votre caractere , vous aime autant & plus
que moi - même. Mais je ne penfe pas ,
continua- t- il , que vous avez beſoin de
repos & de rafraîchiffement ; allez - en
prendre , nous nous expliquerons après.
Pénétré de l'air, froid & fec dont M.
de Madinville l'avoit reçu , qui lui avoit
ôté la liberté de lui témoigner la joie qu'il
avoit de le revoir , Montvilliers avoit befoin
de folitude pour mettre quelque
ordre à fes idées . Il fortit fans trop fçavoir
où il alloit , & s'arrêtant dans ce
bois où il avoit vu fon ami pour la premiere
fois , il fe repréſenta plus vivement
que jamais les obligations qu'il lui avoit.
Son ame , fon coeur , fon efprit , fes qualités
extérieures étoient le fruit de fes
foins ; fon amitié avoit toujours fait les
charmes de fa vie , il falloit y renoncer ,
ou fe réfoudre à ne jamais pofféder Mlle
d'Arvieux quelle cruelle alternative ! Il
falloit pourtant fe décider. Un fort honnête
homme de R .... qu'il avoit vu ſous
NOVEMBRE 1755 . 31
:
vent chez M. de Madinville , interrompit
ces réflexions accablantes . Après les premiers
complimens , il lui demanda ce qui
pouvoit caufer l'agitation où il le voyoit.
Montvilliers ne fit point de difficulté de
lui confier fon embarras . Il lui raconta le
projet de fon ami qu'il lui avoit communiqué
avant fon voyage , la naiffance &
la violence d'une paffion qu'il n'avoit pas
été le maître de ne point prendre , l'impoffibilité
où il fe trouvoit de la vaincre
la crainte exceffive de perdre un ami dont
il connoiffoit tout le prix , & fans lequel
il ne pouvoit efperer d'être heureux .
Ce récit que Montvilliers ne put faire
fans répandre des larmes , attendrit celui
qui l'écoutoit . Votre fituation eft très- embarraffante
; lui dit- il. Pour moi , je nè
vois pas d'autre parti que de déclarer naïvement
à M. de Madinville ce que vous
fouffrez. Il est généreux , il vous aime , &
ne voudra point vous défefperer . Ah !
fongez- vous , répondit- il , que cette déclaration
détruit un projet qui eft devenu
l'objet de fa complaifance ? Faites - vous.
attention qu'il a parlé de moi à fa niece ,
qu'il a fait naître dans fon ame une paffion
innocente ? Non , je n'aurai jamais la
hardieffe de la lui faire moi-même. Hé
bien voulez-vous que je lui en parle ,
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
demanda fon confident ? Je vais paffer
l'après-midi avec lui ; nous ferons feuls ,
je tâcherai de démêler ce qu'il penſe à votre
fujet .
Montvilliers ayant fait connoître qu'il
lui rendroit un grand fervice , le quitta ,
& prit le chemin qui conduifoit à Dorneville.
Il trouva fon pere en deuil de fa
belle mere ; il le reçut affez bien , & l'engagea
à fouper avec lui , & à occuper fon
ancien appartement.
Son Ambaffadeur eut fa vifite le lendemain
de fort bon matin. Il lui dit qu'il
n'avoit pas tiré de fa commiffion tout le
fruit qu'il en efperoit : que M. de Madinville
lui avoit dit qu'il n'avoit jamais prétendu
contraindre les inclinations de perfonne
au refte , ajouta- t-il , allez- le voir ,
expliquez- vous enfemble.
Montvilliers qui vouloit s'éclaircir à
quelque prix que ce fût , partit auffi -tôt ;
mais plus il approchoit de Madinville &
plus fon courage diminuoit. Il entre cependant
; on lui dit que fon ami étoit à fe
promener. Il va pour le joindre , il l'apperçoit
au bout d'une allée , le falue profondément
, cherche dans fes yeux ce qu'il
doit craindre ou efperer ; mais M. de
Madinville qui le vit , loin de continuer
affecta de , paffer d'un autre côté
NOVEMBRE. 1755. 33
i
pour éviter de le rencontrer.
Ce mouvement étoit plus expreffif
que tous les difcours du monde . Montvilliers
qui comprit ce qu'il vouloit dire ,
fur pénétré de l'affliction la plus vive . Il
fe jetta dans un bofquet voifin où il fe mit
à verfer des larmes ameres. Alors confidérant
ce qu'il avoit perdu , il prit la réfolution
de faire tout fon poffible pour le
recouvrer . M. de Madinville qui fe douta
de l'effet que fon dedain affecté auroit
produit , & qui ne vouloit pas abandonner
long - tems Montvilliers à fon défefpoir ,
vint comme par hafard dans l'endroit où
il étoit pour lui donner occafion de s'expliquer
, & feignit encore de vouloir fe
retirer. Cette nouvelle marque d'indifférence
outrageant la tendreffe de Montvilliers
, il fe leva avec un emportement de
douleur ; arrêtez , Monfieur , lui dit - il
d'une voix altérée : il eft cruel dans l'état
où vous me voyez , de m'accabler par de
nouveaux mépris . Ma préfence vous eft
odieufe ; vous me fuyez avec foin , tandis
que préfé par le fentiment , je vous cherche
pour vous dire que je fuis prêt de tout
facrifier à l'amitié . Oui , ajouta - t- il en
rédoublant fes larmes , difpofez de ma
main , de mes fentimens , de mon coeur ,
& rendez -moi la place que j'occupois dans
le vôtre. By
34 MERCURE DE FRANCE.
M. de Madinville charmé , ceffa de fe
contraindre , & ne craignit plus de laiſſer
voir fa joie & fon attendriffement . Il embraffe
Montvilliers , l'affure qu'il n'a pas
ceffé un inftant de l'aimer ; qu'il étoit
vrai que l'indifférence qu'il fembloit avoir
pour fon alliance , lui avoit fait beaucoup
de peine , parce qu'il la regardoit comme
une marque de la diminution de fon amitié
; que la fienne n'étant point bornée
il vouloit aufli être aimé fans réferve ;
qu'au refte il n'abuferoit point du pouvoir
abfolu qu'il venoit de lui donner fur
fa perfonne ; que la feule chofe qu'il exigeoit
de fa complaifance , étoit de voir
fa niece ; que fi après cette entrevue il
continuoit à penfer de la même façon ,
il pourroit le dire avec franchife , & fuivre
fon penchant.
Il finiffoit à peine de parler , qu'on vint
lui annoncer la vifite de fa niece . Repréfentez
- vous quel fut l'étonnement & la
joie de Montvilliers , lorfqu'entrant dans
une fale où l'on avoit coutume de recevoir
la compagnie , il apperçut Mlle d'Arvieux
qui étoit elle-même la niece de M.
de Madinville.
M. d'Arvieux , frere aîné de cet aimable
Philofophe , étoit un homme haut ,
emporté , violent ; ils avoient eu quelques
NOVEMBRE. 1755 . 35
différends enfemble , & M. de Madinville
fans conferver aucun reffentiment de fes
mauvais procédés , avoit jugé qu'il étoit de
fa prudence d'éviter tout commerce avec
un homme fi peu raifonnable. Comme M.
d'Arvieux étoit forti fort jeune de la province
fans y être revenu depuis , à peine
y connoiffoit - on fon nom ; Montvilliers
n'en avoit jamais entendu parler . Mlle
d'Arvieux avoit eu occafion de voir fon
oncle dans un voyage qu'il avoit fait à Paris
, & depuis ce tems elle entretenoit
avec lui un commerce de lettres à l'infçu
de fon pere. Comme elle fe fentoit du
penchant à aimer Montvilliers , elle fut
bien-aife avant que de s'engager plus avant ,
de demander l'avis de fon oncle , & ce
qu'elle devoit penfer de fon caractere .
L'étude des hommes lui avoit appris combien
il eft difficile de les connoître , & l'étude
d'elle-même combien on doit fe défier
de fes propres lumieres . Elle écrivit
donc dès le même jour , & reçut trois
jours après une réponse qui paffoit fes
efpérances , quoiqu'elles fuffent des plus
Alatteufes. Après lui avoir peint le coeur &
l'efprit de Montvilliers des plus belles couleurs
, M. de Madinville recommanda à
fa niece de continuer à lui faire un myftere
de leur parenté & de leur liaifon , afin
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
de voir comment il fe comporteroit dans
une conjoncture fi délicate .
pe-
Tout le monde fut bientôt d'accord.
On badina fur la fingularité de cette aventure
, & l'on finit par conclure que Montvilliers
demanderoit l'agrément de fon
re. Il y courut auffi- tôt , & l'ayant trouvé
feul dans fon cabinet , il alloit lui déclarer
le fujet de fa vifite : mais M. Dorneville
ne lui en laiſſa pas le loifir. J'ai jugé , lui
dit-il , qu'il étoit tems de vous établir , &
j'ai pour cela jetté les yeux fur Mlle de
F... Vous allez peut- être m'alléguer pour
vous en défendre , ajouta-t - il , je ne ſçais
quelle paffion romanefque que vous avez
prife à Paris pour une certaine perfonne
que je ne connois point . Mais fi vous voulez
que nous vivions bien enſemble , ne
m'en parlez jamais. Ne pourrai -je point ,
Monfieur , dit Montvilliers , fçavoir la
raifon ? .... Je n'ai de compte à rendre
à qui que ce foit , reprit le pere avec emportement
; en un mot , je fçais ce qu'il
vous faut. Mlle d'Arvieux n'eft point votre
fait , & je ne confentirai jamais à cette alliance
faites votre plan là- deffus . Il fortit
en difant ces mots. Montvilliers confterné
refta immobile : il ne pouvoit s'imaginer
pourquoi il paroiffoit avoir tant d'éloignement
pour un mariage convenable , & mêNOVEMBRE.
1755. 37
me avantageux . Sa maîtreffe étoit fille
unique , & M. d'Arvieux du côté de la
fortune & de la nobleffe ne le cédoit point
à M. Dorneville.
Driancourt , frere de Montvilliers , dont
j'ai rapporté la naiffance au commencement
de cette hiftoire , avoit pour lors
dix-huit àdix- neuf ans. Double, artificieux ,
adroit , flateur, il penfoit que le grand art
de vivre dans le monde étoit de faire des
dupes fans jamais le devenir , & de tout
facrifier à fon utilité . Son efprit élevé audeffus
des préjugés vulgaires ne reconnoiffoit
aucunes vertus , & tout ce que les
hommes appellent ainfi n'étoit , felon
lui , que des modifications de l'amourpropre
, qui eft dans le monde moral , ce
qu'eft l'attraction dans le monde phyfique ,
c'eft-à- dire la caufe de tout. Toutes les
actions , difoit - il , font indifférentes ,
puifqu'elles partent du même principe.
Il n'y a pas plus de mal à tromper fon
ami , à nier un dépôt , à inventer une calomnie
, qu'à rendre ſervice à fon voiſin ,
à combattre pour la défenfe de fa patrie ,
à foulager un homme dans fa mifere , ou
à faire toute autre action .
Driancourt avec ce joli fyftême , ne perdoit
point de vue le projet de fe délivrer
de fon frere , dont fa mere lui avoit fait
38 MERCURE DE FRANCE.
le
fentir mille fois la néceffité. Il crut que
moment de l'exécuter étoit arrivé. C'étoit
lui qui avoit inftruit M. Dorneville de la
paffion de Montvilliers pour Mlle d'Arvieux
, & qui en même tems avoit peint
cette Demoiſelle de couleurs peu avantageufes.
Depuis ce moment il ne ceffa de
rapporter à fon pere , dont il avoit toute la
confiance & la tendreffe , mille difcours
peu refpectueux , accompagnés de menaces
qu'il faifoit tenir à Montvilliers : enfin
il tourna fi bien l'efprit de ce vieillard foi
ble & crédule , qu'il le fit déterminer au
plus étrange parti.
L'on parloit beaucoup dans ce tems là
de ces colonies que l'on envoie en Amérique
, & qui fervent à purger l'Etat . Driancourt
ayant obtenu , non pourtant fans
quelque peine , le confentement de fon
pere , part pour D ..... trouve un vaiffeau
prêt à mettre à la voile chargé de plufieurs
miférables qui , fans être affez coupables
pour mériter la mort l'étoient cependant
affez pour faire fouhaiter à la fofociété
d'en être délivrée . Il parle au Capitaine
qui lui promit de le défaire de fon
frere , pourvu qu'il pût le lui livrer dans
deux jours. Il revint en diligence , & dès
la nuit fuivante , quatre hommes entrent
dans la chambre de Montvilliers, qui avoit
NOVEMBRE. 1755 . 39
continué de coucher chez fon pere depuis
fon retour de Paris , fe faififfent de lui ,
le contraignent de fe lever , le conduifent
à une chaiſe de pofte , l'obligent d'y monter
, d'où ils ne le firent defcendre que
pour le faire entrer dans le vaiffeau qui
partit peu de tems après .
Montvilliers qui avoit pris tout ce qui
venoit de lui arriver pour un rêve , ne
douta plus alors de la vérité . Enchaîné
deavec
plufieurs autres miférables , que
vint-il quand il fe repréfenta l'indignité
& la cruauté de fon pere , ce qu'il perdoit ,
ce qu'il alloit devenir ? Ces idées agirent
avec tant de violence fur fon efprit, qu'el
les y mirent un défordre inconcevable. Il
jugea qu'il n'avoit point d'autre reffource
dans cette extrêmité que la mort , & réfo
lut de fe laiffer mourir de faim. Il avoit
déja paffé deux jours fans prendre aucune
nourriture , mais le jeune Anglois que
voici , qui étoit pour lors compagnon de
fon infortune , comprit à fon extrême abattement
qu'il étoit plus malheureux que
coupable. Il entreprit de le confoler , il
lui préfenta quelque rafraîchiffemens qui
furent d'abord refufés ; il le preffa , il le
pria. Je ne doute pas , lui dit- il , que vous
ne foyez exceffivement à plaindre ; je veux
même croire que vous l'êtes autant que
40 MERCURE DE FRANCE
moi cependant il eft des maux encore
plus rédoutables que tous ceux que nous
éprouvons dans cette vie , & dont on fe
rend digne en entreprenant d'en borner
foi-même le cours . Peut - être le ciel qui ne
veut que vous éprouver pendant que vous
vous révoltez contre fes décrets , vous
prépare des fecours qui vous font inconnus.
Acceptez , je vous en conjure , ces
alimens que vous préfente un homme qui
s'intéreffe à votre vie.
Montvilliers qui n'avoit fait aucune
attention à tout ce qui l'environnoit , examina
celui qui lui parloit ainfi , remarqua
dans fon air quelque chofe de diftingué
& de prévenant ; il trouva quelque
douceur à l'entretenir. Il fe laiffa perfuader
, il lui raconta fon hiftoire ; & quand
il cut fini fon récit , il le preffa d'imiter
fa franchiſe , ce que le jeune Anglois fic
en ces termes :
Lafuite au prochain Mercure.
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Résumé : LES CHARMES DU CARACTERE. HISTOIRE VRAISEMBLABLE. SUITE DE LA PROMENADE DE PROVINCE. Par Mademoiselle Plisson, de Chartres.
Le texte raconte l'histoire de Montvilliers, un gentilhomme issu d'une famille aisée, connu pour son caractère noble et généreux. Après la perte de sa mère à sa naissance, son père se remarie avec une femme aimable mais peu fortunée. À l'âge de quatre ou cinq ans, Montvilliers devient indifférent et incommodant pour sa belle-mère, qui le traite avec mépris et le considère comme stupide. Il passe ses journées dans les bois, mélancolique et découragé, se sentant comme une charge. À quinze ans, Montvilliers rencontre M. de Madinville, un militaire philosophe qui le prend sous son aile. Impressionné par l'intelligence et le caractère de Montvilliers, Madinville décide de l'aider à cultiver ses qualités naturelles. Montvilliers, touché par cette rencontre, se rend régulièrement chez Madinville, qui lui enseigne les principes de la philosophie et de la vertu. Ce changement attire l'attention de son père, mais sa belle-mère continue de le mépriser secrètement. Montvilliers, malgré son bonheur apparent, ressent un besoin d'amour et d'attachement. Il imagine une maîtresse parfaite mais ne la trouve pas parmi les jeunes femmes de sa connaissance. Un jour, M. de Madinville propose à Montvilliers d'épouser sa nièce, qu'il décrit comme ayant un esprit solide et un caractère doux. Montvilliers, bien que surpris, accepte après réflexion, voyant dans cette union un moyen de renforcer son lien avec son bienfaiteur. Madinville envoie Montvilliers à Paris pour perfectionner ses manières et ses compétences. À Paris, Montvilliers fréquente des cercles distingués et cultive ses intérêts intellectuels, tout en évitant la frivolité de la bonne société. Lors d'une promenade aux Tuileries, Montvilliers remarque une jeune demoiselle, Mlle d'Arvieux, dont la physionomie est un mélange agréable de douceur, de franchise, de modestie et de raison. Intrigué, il la suit et découvre qu'elle se rend dans une maison de campagne à B. Grâce à un ami, Montvilliers se rend également à cette maison et y rencontre Mlle d'Arvieux. Ils passent une journée ensemble, et Montvilliers est charmé par ses qualités. Il apprend qu'elle réside à Paris avec ses parents et qu'ils comptent bientôt s'installer à R., près de sa propre demeure familiale à Dorneville. Montvilliers est troublé par ses sentiments et se remémore sa promesse à M. de Madinville. Un ami lui montre des lettres de Mlle d'Arvieux, révélant ses vertus et ses qualités, qui correspondent à celles de la maîtresse idéale de Montvilliers. Après plusieurs jours, Montvilliers parvient à s'entretenir en privé avec Mlle d'Arvieux, renforçant ainsi sa passion. Cependant, il apprend qu'un certain Frienval, un homme riche et frivole, a demandé la main de Mlle d'Arvieux. Avec l'aide d'une amie de la famille, Montvilliers obtient la permission de se présenter à M. d'Arvieux, le père de Mlle d'Arvieux. Il se rend chez eux et promet de les suivre à R. Montvilliers réalise alors qu'il a négligé d'écrire à M. de Madinville et craint sa réaction. Malgré ses appréhensions, Montvilliers est déterminé à embrasser son bienfaiteur. M. de Madinville, bien que peiné par l'absence de Montvilliers, décide de le recevoir avec un air sérieux et mécontent pour tester sa fidélité. Montvilliers revient chez M. de Madinville, qui lui révèle que son projet d'alliance est avancé et que sa nièce, Mlle d'Arvieux, partage ses sentiments. Cependant, Montvilliers est troublé par la perspective de renoncer à cette alliance ou de perdre l'amitié de M. de Madinville. Il confie ses dilemmes à un honnête homme de R..., qui lui conseille de se confier à M. de Madinville. Montvilliers rencontre ensuite son père, M. Dorneville, qui lui annonce un projet de mariage avec Mlle de F..., ignorant les sentiments de Montvilliers pour Mlle d'Arvieux. Le frère de Montvilliers, Driancourt, jaloux et manipulateur, convainc M. Dorneville d'envoyer Montvilliers en Amérique. Montvilliers est enlevé et embarqué de force. À bord, un jeune Anglais tente de le réconforter, lui rappelant que des maux plus grands existent et que des secours pourraient encore survenir.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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66
p. 7-32
SUITE De la Promenade de Province, & des charmes du Caractere.
Début :
L'Angleterre est ma patrie, & mon nom est Tumbsirk. Mon pere qui s'appelloit [...]
Mots clefs :
Comte, Homme, Capitaine, Vaisseau, Fils, Esprit, Papiers, Bonheur, Amis, Coeur, Promenade de province
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texteReconnaissance textuelle : SUITE De la Promenade de Province, & des charmes du Caractere.
SUITE
De la Promenade de Province , & des
charmes du Carailere.
'Angleterre eft ma patrie , & mon nom
eft Tumbfirk. Mon pere qui s'appelloit
Milord K..... devenu veuf & mécontent
de la Cour , fe retira dans fes terres
qui font dans le Comté de Devonshire .
A iv
8 MERCURE DE FRANCE.
Ce fut là qu'il devint amouteux de la fille
d'un fimple Gentilhomme réduit à la derniere
néceffité. Elle étoit belle. Si fa mifere
le toucha , fa vertu excita fon admiration.
Il prit le parti de l'époufer , avec
toutes les formalités néceffaires , mais le
plus fecrettement qu'il lui fut poffible ,
parce qu'il craignoit les enfans de fon premier
lit , qui étoient au nombre de trois.
Je fuis le feul fruit de ce mariage , ma
mere étant morte en me mettant au monde.
Mon enfance n'a rien eu d'extraordinaire.
J'ai été élevé dans un college jufqu'à
l'âge de feize ans. J'allois fouvent
voir Milord K.... que je regardois comme
un ami qui vouloit bien prendre foin de
moi , du refte j'ignorois à qui je devois la
naiffance.
Je fus furpris un jour de ce qu'on vint
me chercher de fa part avec précipitation.
J'arrivai , & je le trouvai à l'extrêmité . Il
fit fortir tout le monde de fa chambre , &
m'ayant fait approcher de fon lit , je me
meurs , me dit- il , d'une voix foible ; mais
écontez bien ce que je vais vous dire. Vous
êtes mon fils . Voici , ajoûta- t'il , en me
préfentant des papiers , les pieces qui le
juftifieront. Vous avez des freres puiffans
qui refuferont peut - être de vous reconnoître.
Défiez- vous furtout de votre aîné , &
DECEMBRE 1755. 9
agiffez - en avec lui comme avec un homme
de qui vous avez tout à craindre. Voici
pour le Baron de W... le plus jeune de vos
freres , une lettre qui pourra l'attendrir
en votre faveur. En voilà une autre pour
votre foeur qui eft mariée au Duc de M...
Embraffez- moi , mon fils , pourfuivit - il ,
en s'attendriffant ; puiffe le ciel , protecteur
de l'innocence , vous tenir lieu de
pere ! Je reçus fa bénédiction , en pleurant
amerement , il mourut une heure après
entre mes bras. Sa perte me caufa une vive
douleur , je l'aimois véritablement , & la
confidération de l'état où il me laiſſoit , ne
fervit pas à me confoler. Je n'avois du
côté de ma mere que des parens éloignés ,
que je ne connoiffois point. Je me regardai
comme un homme ifolé , qui ne tenoit
à rien , & qui avoit tout à craindre.
Mourir, c'eft un fort inévitable , me disje
, il faudra toujours en venir - là , après
avoir effuyé bien des traverfes , je puis me
les épargner en finiffant ma trifte vie ,
mais je veux que ma mort foit utile à ma
patrie ; c'eft au milieu des hafards que je
dois la chercher . Nous étions alors en
guerre avec la France , je m'engageai dans
un vieux corps de cavalerie , bien réfolu
de vendre cherement ma vie. Je me rendis
au lieu où l'armée étoit allemblée : j'avois
Av
10 MERCURE DE FRANCE.
toujours dans mon porte-feuille les papiers
que mon pere m'avoit donnés. A peine
fus-je arrivé que j'appris que l'officier qui
commandoit étoit le Comte de Y..... frere
unique de feu mon pere. Je ne l'avois jamais
vu parce qu'ils étoient mal enſemble
depuis longtems ; cela ne me donna aucune
envie de lui découvrir mon fecret.
Cependant le Capitaine de la compagnie
où j'étois enrôlé , étoit un homme
violent , emporté , brutal & généralement
haï j'avoue que je ne cédois à perfonne
ma part de cette averfion . Il me rencontra
un jour avec quelques officiers qu'il
n'aimoit pas. Il voulut me dire quelque
chofe , fa vue feule étoit capable de m'émouvoir
, je lui répondis avec hauteur. Il
fe mit en devoir de punir ma témérité
quelques coups de plat d'épée : voyons ,
lui dis - je , en tirant la mienne , fi tu as autant
de coeur que de brutalité. Je le pouſſai
vivement , mais on nous fepara. Mon crime
étoit irrémiffible ; auffi fus - je condammé
à avoir la tête caffée dès le même jour.
par
Quelque indifférence que j'euffe pour
la vie , je ne pus me défendre d'un violent
friffonnement , en fongeant que je navois
plus que quelques heures à vivre. Une
reffource me reftoit , c'étoit de me faire
connoître au Comte de Y... Mais comment
1
DECEMBRE. 1755 . II
y parvenir. A qui m'adreffer ? Plufieurs de
mes amis vinrent pour me voir , mais on
ne voulut pas leur permettre de me parler.
Un officier de confidération qui m'aimoit ,
demanda cette grace , qu'on ne put pas lui
refufer. Le ciel , lui dis - je , en l'appercevant
, vous envoie fans doute ici pour me
fauver la vie , mais il n'y a point de tems
à perdre. Je fuis le neveu du Comte de Y...
j'ai fur moi de quoi le prouver : l'officier
ne pouvant fe figurer que cela fût vrai ,
demanda à voir mes papiers , je ne fis aucune
difficulté de les lui montrer ; il y
reconnut la vérité , & courut avec empreffement
à la tente du Comte de Y..... après
avoir donné ordre à ceux qui me gardoient
de différer l'exécution jufqu'à fon retour,
Cependant l'heure de me conduire au
fupplice approchoit , le régiment étoit
déja affemblé , & mon lâche Capitaine ,
qui fe douta qu'on travailloit à me fauver ,
éloigna fous divers prétextes , ceux qui me
gardoient , & qui avoient reçu l'ordre de
différer , & me fit auffitôt conduire au lieu
où je devois perdre la vie . Je vis bien alors
qu'il n'y avoit plus de falut à efpérer : on
me banda les yeux ; quels funeftes aprêts ,
& qu'elle horrible fituation ! Tout mon
fang fe retira autour de mon coeur , mon
efprit ne m'offroit plus que des penfées
A vj
12 MERCURE
DE FRANCE
.
confufes , je crus fentir le coup qui devoit
faire fortir mon ame de fa trifte prifon.
Mais un moment après la vue me fut rendue
, & je vis auprès de moi cet officier
qui paroifoit fort en colere du mépris
que l'on avoit fait de fes ordres. Un rayon
d'efpérance coula dans mon fein , & me
rendit la refpiration que j'avois perdue . Je
n'étois pas encore parfaitement revenu à
moi-même , lorfque je me trouvai devant
le Comte de Y... Je me laiffai tomber à fes
genoux , & ne pouvant trouver de langue
ni de voix , je lui préfentai les pieces juftificatives
de ma naiffance , fans en excepter
la lettre de mon pere adreffée au Baron
de W... Il lut le tout avec émotion , &
venant à moi , il m'embraffa en me difant ,
vous êtes le fils de mon frere , je ne puis
en douter , mais je veux que vous foyez le
mien. Oui , mon cher enfant , continuat'il
, en m'obligeant de me relever , vous
ferez la confolation de ma vieilleffe . J'avois
un fils , il feroit de votre âge , vous
lui reffemblez , je croirai le voir en vous
voyant. Vous penfez bien que je lui rendis
fes careffes avec ufure. Je lui jurai un
éternel attachement. Je lui raconta ce
que m'avoit dit mon pere avant que de
mourir , ma douleur , mes craintes , mon
indifférence pour la vie ; il m'apprit que
DECEMBRE. 1755. 13
l'aîné de mes freres étoit mort depuis environ
un mois ; que le Baron de W... étoit
un de fes principaux officiers ; qu'il étoit
d'un efprit bien plus doux. Il n'eft point
actuellement ici , ajouta t'il , mais il y
fera dans quelques jours . Laiffez-moi ménager
votre premiere entrevue . Je veux le
préparer à vous reconnoître. Tout ce que
je vous recommande , c'eft de garder le
fecret fur tout ce qui vient de fe paffer
entre nous.
La premiere marque de bienveillance
que me donna le Comte de Y ... fut de me
faire changer d'habit , il m'en fit donner
de très riches . Jugez quel plaifir pour un
jeune homme de mon age. Je me trouvois
à ravir , & je me figurai avec une vive
émotion de vanité , la furprife de mes
camarades , & particulierement le dépit &
la confufion de mon Capitaine . Il foutint
ma préſence d'un air embaraffé & humilié,
Tous les pas que je faifois , étoient autant
de triomphes. Aucuns des agrémens de
ma nouvelle fituation ne m'échappoient, je
fentois toute l'étendue de mon bonheur.
Ingénieux à faire naître les occafions de
témoigner ma reconnoiffance au Comte
de Y... je paffois auprès de lui les plus gracieux
momens. Chacun raifonnoit diverfement
à mon fujet , chacun faifoit des
14 MERCURE DE FRANCE.
conjectures , mais tous ceux qui nie
voyoient , convenoient que fi je n'étois
pas d'une illuftre naillance, le fort m'avoit
fait une injuftice .
Nous étions en préfence des ennemis ,
& toujours à la veille de combattre. Le
Baron de W... arriva enfin , nous en fumes
avertis , un moment avant qu'il parût. 11
vint rendre fes devoirs au Comte de Y...
qui m'avoit fait mettre dans un endroit
d'où je pouvois tout entendre fans être
vu. Ils étoient feuls . Après qu'ils fe furent
entretenus quelque tems de l'état de l'armée
& de la difpofition des ennemis : il
eft arrivé ici depuis votre départ , dit le
Comte de Y... une hiftoire bien finguliere.
Il lui fit alors , fans nommer les perfonnes
, le récit que je viens de vous faire ,
continua Tumbfirk , voilà , ajouta le Comre
, les papiers que cet infortuné jeune
homme m'a préfentés . Le Baron de W... les
prit & lut ce qu'ils contenoient avec
une furpriſe inexprimable. Le Comte de
Y...fans lui donner le tems de fe remettre,
lui remit la lettre de mon pere : elle étoit
touchante ; auffi ce ne fut point fans répandre
des larmes , qu'il en acheva la lecture.
Ah ! c'en eft trop , dit- il , d'une voix attendrie,
après avoir fini : je chéris trop , ô mon
pere , votre mémoire pour ne pas aimer
DECEMBRE . 1755. 15
ce qui vous a été cher. Milord , permettez-
moi d'embraffer mon frere , & de lui
jurer devant vous une amitié éternelle . Je
jugeai qu'il étoit tems de paroître . Le
voilà qui s'offre à vos defits , lui dit le
Comte de Y... fatisfaites votre jufte empreffement.
Il me regarda un moment
avec attention . Je voulus embraffer fes
genoux , mais il m'en empêcha en me ferrant
entre fes bras. Mon bonheur me fembla
alors affermi d'une façon inébranlable,
hélas ! il devoit auffi peu durer qu'il étoit
inopiné .
Dès le même jour , il vint un bruit que
les ennemis avoient le deffein de nous attaquer.
Cette nouvelle caufa un mouvement
général dans le camp . On fe prépara
pour les recevoir . Le lendemain à la pointe
du jour , le combat s'engagea : il fut
meurtrier de part & d'autre . J'étois auprès
du Comte de Y... un fatal boulet de canon
vint à mes yeux le frapper dans la poitrine,
& le fit tomber roide mort. La chaleur où
j'étois ne m'empêcha pas de fentir toute
l'horreur de cette perte. Je courus vers
mon frere , mais il fembloit que le fort
attendît mon arrivée pour le frapper à la
tête d'une balle qui le fit tomber de deffus
fon cheval. On le tira de la foule , on l'appuya
contre un arbre , il me reconnut ,
16 MERCURE DE FRANCE
me tendit la main , en me difant , adieu ,
mon cher Tumbfirk , j'aurois été votre
appui , le ciel en a difpofé autrement , le
Comte de Y... à mon défaut... Il ne put
en dire davantage. Ses yeux éteints fe fermerent
pour toujours , & fa tête qu'il ne
pouvoir plus foutenir , tomba fur fa poitrine.
Plufieurs de mes amis inftruits de mon
double malheur , m'arracherent d'auprès
de ce lugubre fpectacle.Toute mon occupation
pendant huit jours fut de pleurer
amèrement les pertes que je venois de faire
, fans vouloir recevoir de confolation.
Mais à ce découragement fuccéderent des
inquiétudes fur mon fort. Je ne me voyois
pas plus avancé qu'à mon arrivée dans le
camp. Encouragé par l'épreuve que j'avois
faite du bon naturel de mon oncle & de
mon frere , je pris la réfolution d'aller
trouver ma foeur. Elle demeuroit à Londres
je me fis conduire à fon hôtel. Elle
étoit feule dans fon appartement , je lui
préfentai les preuves de ma naiffance avec
la lettre de mon pere qui lui étoit adreffée ;
je fuis fûr qu'elle alloit me donner des
marques de fa tendreffe , lorfque le Duc
de M... fon époux entra. Elle changea de
couleur en le voyant . Je le remarquai avec
effroi. Il prit les papiers des mains de fon
époufe , & les parcourut avec une furpriſe
DECEMBRE. 1755. 17
mêlée de chagrin. Je félicite Madame , me
dit- il , en affectant unair plus doux , d'avoir
pour frere un auffi aimable cavalier que
vous. L'avantage n'eft pas grand , lui répondis-
je , mais , Monfieur , ajoutai - je ,
en voyant qu'il ferroit mes papiers , permettez-
moi de vous redemander ces pieces,
elles me font néceffaires. Soyez tranquille,
me répondit-il d'un ton railleur , elles font
en fureté , je vous les rendrai , mais il faut
auparavant que je les examine à loifir.
Je compris alors mon imprudence. Je retournai
à mon auberge avec beaucoup d'inquiétude
j'étois fatigué , je me couchai
de fort bonne heure. Mais je fus réveillé
dans mon premier fommeil par un bruit
qui ne me parut pas éloigné. Je prêtai l'oreille
avec émotion , & j'entendis qu'on
vouloit forcer la porte de ma chambre.
Dans le même inftant je vis , à la lueur
d'une lumiere que j'avois laiffée , trois
hommes qui fe jetterent fur moi , m'arracherent
mon épée , me banderent la bouche
d'un mouchoir pour m'empêcher de
crier , me conduifirent à une chaife de
pofte qui me mena à Douvres , où ils me
firent embarquer. Nous fommes defcendus
à Calais , & là , mes conducteurs m'ont
fait reprendre la pofte jufqu'à D... d'où
nous venons de partir.
18 MERCURE DE FRANCE.
fi
Tel fut le récit du malheureux Tumbfick
. Montvilliers trouva quelque foulagement
en fe repréfentant qu'il n'étoit pas
le feul à plaindre. Les vents leur furent
allez favorables , pendant toute la navigation.
Mais comme le vaiffeau qu'ils montoient
étoit lourd , ils en rencontrerent
plufieurs qui les devancerent. Tumbfirk
apprit des matelots qu'on devoit faire eau
à la petite ifle de S ... Une nuit que tout le
monde dormoit , il dit à Montvilliers, vous
fentez- vous le courage de tout rifquer pour
la liberté ? Certainement , répondit-il fans
balancer. Eh bien , reprit Tumbfirk ,
vous voulez me feconder , j'ai formé le
deffein de nous révolter quand nous ferons
arrivés à l'ifle de S... Quelqu'un qui fit du
bruit les obligea de ceffer cette converfation
. L'Anglois trouva cependant le
moyen de communiquer ce deffein à tous
fes compagnons qui l'approuverent . Quelques
jours après , ils apperçurent l'ifle ; à
peine y furent- ils arrivés , qu'ils demanderent
avec empreffement à defcendre pour
fe promener quelques heures , parce qu'ils
fe trouvoient très-mal de l'air de la mer.
Le Capitaine qui ne fe doutoit point de
leur entreprife y confentit. On leur ôta
même leurs chaînes qui les incommodoient
beaucoup , & on fe contenta de
DECEMBRE. 1755. 19
•
leur donner quelques matelots pour les
garder. Quand ils fe virent éloignés da
rivage , Tumbfirk donna un coup d'oeil à
fes compagnons qui l'obfervoient . Ils fe
jetterent tous fur les matelots qu'ils défarmerent
, & qu'ils attacherent à des arbres.
Ils entrerent dans quelques maifons , obligerent
les Infulaires qui y demeuroient de
leur donner quelques armes , & marcherent
en bon ordre vers le vaiffeau , dans
l'efpérance de s'en rendre maîtres : mais le
Capitaine qui avoit été averti de leur révolte
les attendoit à la tête du refte de l'équipage.
Le nombre ni la contenance des
ennemis ne les effraya point . Ils fe précipiterent
comme des furieux , & en tuerent
quelques-uns ; mais il fallut céder au nombre
. Plufieurs d'entr'eux furent bleffés ,
Tumblrk & Montvilliers furent terraffés
& faits prifonniers. On les fépara , & on
les conduifit dans les prifons de l'iffe. Its
crurent qu'ils n'en fortiroient que pour
aller au fupplice . Cette idée ne leur fembla
point fi affreufe. Ils trouverent l'un &
l'autre une espece de douceur en penfant
qu'ils alloient bientôt être délivrés des
maux infupportables qui les accabloient.
Montvilliers s'encourageoit par ces ré-
Alexions , lorfqu'il vit ouvrir la porte du
lieu où il étoit : par une fervente priere
20 MERCURE DE FRANCE.
il recommanda fon ame à celui qui l'avoit
créée. Deux hommes affez bien mis , lui
dirent de les fuivre. Ils le firent paffer par
différentes rues , & le firent à la fin entrer
dans une fort belle maifon. Ils traverserent
plufieurs appartemens bien meublés ,
& parvinrent à une chambre où ils trouverent
un homme pour qui tous les autres
paroiffoient avoir du refpect . Il regarda
Montvilliers avec une extrême attention
, & confidérant enfuite un papier qu'il
tenoit , il parla à ceux qui étoient auprès
de lui , qui parurent convenir de ce qu'il
difoit. D'où êtes- vous , mon ami , dit- il à
Montvilliers , & par quelle aventure vous
trouvez vous avec des gens où vous paroiffez
déplacé Montvilliers raconta briévement
fon hiftoire. Connoiffez - vous cette
écriture , lui demanda le Gouverneur
, en lui préfentant une lettre à fon
adreffe ? O ciel ! s'écria- t'il , que vois- je ?
c'eft M. de Madinville. Il l'ouvrit avec empreffement.
Son ami lui marquoit qu'ayant
appris dès le lendemain , la trifte nouvelle
de fon enlevement, par un domeftique de
fon pere , qui en avoit été témoin , & qui
paroiffoit outré de cette barbarie , il étoit
promptement couru à D... mais que quelque
diligence qu'il eût faite , il avoit trouvé
le vaiffeau parti. Qu'il s'étoit informé
e
DECEMBRE. 1755. 21
avec foin du nom du Capitaine qui le
montoit ; de la forme & de la cargaison
de fon vaiffeau ; qu'étant enfuite allé en
Cour , il avoit obtenu un ordre pour tous
les Gouverneurs des lieux où il pourroit
arrêter , ou aborder , de le relâcher , & de
retenir le Capitaine. Qu'il avoit joint à
cet ordre fon fignalement , avec un court
récit de la façon dont il avoit été pris ;
que fans perdre de tems il étoit enfuite
parti pour aller à Breft , où il avoit trouvé
un vaiffeau marchand , bon voilier , qui
partoit pour le Nouveau Monde ; qu'il lui
avoit donné plufieurs paquets qui tous
renfermoient le même ordre , qu'il lui
avoit expliqué ce qu'ils contenoient , &
qu'il lui avoit fait promettre de les diftribuer
fur la route , après s'être informé s'il
n'étoit pas paffé un vaiffeau de telle & telle
façon , monté par un tel Capitaine .
Je vous dois affurément beaucoup , dit
Montvilliers au Gouverneur : mais il manquera
quelque chofe à mon bonheur , fi
vous ne me rendez un ami qui m'eft plus
cher que je ne puis vous l'exprimer. Il lui
raconta en même tems l'hiftoire de Tumbfirk
; on le fit relâcher auffi -tôt. Le Capitaine
fut conduit dans la prifon qu'ils venoient
de quitter. Le vaiffeau repartit fous
la conduite du Lieutenant. Il ne fut plus
22 MERCURE DE FRANCE.
queſtion ni de rébellion ni de punition .
Les deux amis refterent chez le Gouverneur
pour attendre l'arrivée d'un vaiffeau
qui retournoit en France. Il leur procura
tous les divertiffemens qui pouvoient fe
prendre dans fon ifle pendant le court féjour
qu'ils y firent. Il leur offrit généreufement
de l'argent pour faire leur voyage ,
& ne les vit partir qu'à regret. Ils ont
depuis ce tems entretenu avec lui un commerce
de lettre autant que l'éloignement
peut le permettre , & ils fe font une fête
de le recevoir bientôt avec tous les témoignages
d'affection & de reconnoiffance
que mérite fon procédé.
Après une heureuſe navigation , ils débarquerent
à Breft , & arriverent chez
M. de Madinville à l'heure qu'il s'y attendoit
le moins . Il les reçut avec tranfport
, mais la joye de Mlle d'Arvieux ne
peut être comparée qu'à celle de Montvilliers.
On pria M. & Mdme d'Arvieux
qui pour lors vivoient fort bien avec M.de
Madinville , de venir la partager . La fatisfaction
fut générale . On foupa , & les
'deux voyageurs raconterent à la fin du
repas leurs aventures. Il eft arrivé ici bien
du changement depuis votre départ , dit
M. de Madinville , en s'adreffant à Montvilliers
, quand on fut forti de table. A
ת
C
C
F
DECEMBRE
1755. 23
peine vous fates parti que votre pere ſentit
élever du fond de fon coeur des remords
qui le
pourfuivoient partout. La
compaffion fuccéda à la colere , quand
celle- ci fut fatisfaite. On n'eft point pere
impunément ; le vôtre vous aimoit fans le
fçavoir. Dès qu'il vous eut facrifié à fon
emportement , vous ceffâtes de lui paroître
coupable. La violence de votre paffion
vous excufoit. Votre défeſpoir ſe préfentoit
à toute heure à fon efprit. Il vous
voyoit la nuit pâle & défiguré , vous lui
reprochiez fon inhumanité. D'autre fois ,
profterné à fes pieds , vous lui difiez ,
en verfant un torrent de larmes : Mon
pere , de quoi fuis - je coupable ? quel
crime ai - je commis pour me livrer à
un fort auffi barbare ? Si je vous fuis
odieux , reprenez cette vie que vous m'avez
donnée. Votre frere qui ceffa de fe
contraindre , lui fit connoître fes
cédés fon mauvais caractere. Il jugea qu'il
par proavoit
été capable
d'inventer mille chofes
qui l'avoient irrité contre vous. Je ne
doute point qu'il n'eût pris des mefures
pour vous retirer , mais il étoit continuellement
obfédé par Driancourt qu'il craignoit
alors autant qu'il l'avoit aimé. Enfin
il devint farouche ,
mélancolique ; il ne
cherchoit que la folitude : la vue de fes
24 MERCURE DE FRANCE.
plus intimes amis lui étoit infupportable.
Bientôt il tomba malade ; je fus inftruit
de la cauſe de fa maladie , & la compaffion
m'engagea à le confoler. Je pris le
tems que Driancourt étoit parti pour la
chaffe. Je me fis introduire auprès de lui ;
il me parut extrêmement abbattu , & me
témoigna une fi vive douleur , & un repentir
fi preffant de l'indignité avec laquelle
il vous avoit traité , que je ne
pus m'empêcher de lui communiquer les
mefures que j'avois prifes pour vous ravoir.
Ah ! Monfieur, me dit- il , quand cela
reuffiroit , mon fils pourra- t'il jamais oublier
ma cruauté ? N'en doutez nullement
lui répondis- je . Je connois Montvilliers :
il y a des reffources infinies dans un coeur
tel que le fien. J'ai bien des graces à vous
rendre , reprit- il , du foin que vous avez
bien voulu prendre ; cette efpérance adoucira
mes derniers momens , mais je n'en
mourrai pas moins ; mon jeune fils a creufé
mon tombeau . Il eft affamé de ma fucceffion
, il defire ma mort avec impatience
, il fera fatisfait . Le ciel équitable punit
toujours l'injufte préférence que les
peres ont pour un de leurs enfans au préjudice
des autres par l'indignité de leur
choix. Je voulus l'encourager . Vivez
Monfieur , lui dis- je , vivez pour embraf-
•
fer
DECEMBRE . 1755. 25
pour
fer ce cher fils que vous n'avez jamais vu
qu'à travers le voile de l'impofture. Vivez
pour réparer par votre tendreffe le mal
que vous lui avez fait , pour être témoin
de la joie qu'il aura de vous voir rendre
juftice à fes fentimens . Quel agréable avenir
vous me préfentez , s'écria votre pere
en pleurant ! Non , Monfieur , je ne mérite
pas ces plaifirs. J'ai été cruellement
trompé ; mais mon aveugle affection.
un fils qui n'en étoit pas digne , m'a empêché
de faire le moindre effort pour ne
l'être pas . Il ne me refte que très peu de
tems à vivre , je le fens ; aflurez , je vous
prie , Montvilliers de mes regrets. Grand
Dieu ! que j'aurois de plaifir à l'en aſſurer
moi -même , à le revoir , à l'embraffer ! en
effet , continua M. de Madinville , cet infortuné
vieillard mourut le furlendemain.
Votre frere n'a pas joui long- tems du fruit
de fon crime , il eft mort quinze jours
après d'une fievre maligne , qui couroit
beaucoup alors .
Montvilliers ne put entendre ce récit
fans être touché jufqu'aux larmes ; il plaignit
fon pere , il fe plaignit lui - même .
Pourquoi faut- il qu'il manque toujours
quelque chofe au bonheur le plus parfait ,
difoit-il ? Nous vivrions heureux , je lui
adoucirois par mes foins les infirmités de
1. Vol. B
26 MERCURE DE FRANCE.
la vieilleffe . Quelle fatisfaction pour moi
de le voir revenu de fon erreur , prendre
en ma faveur des fentimens de pere , bénir
le jour qui nous auroit raffemblés , &
dérefter ſon injuſtice !
La cérémonie qui devoit unir Mlle
d'Arvieux & Montvilliers , ne fut retardée
qu'autant qu'il le falloit pour faire les
préparatifs néceffaires : Enfin cet heureux
jour arriva. Tumbfirk prit beaucoup de
part à leur commun bonheur. Il aimoit
fincerement Montvilliers , qui le payant
d'un parfait retour , avoit une extrême
envie de le fixer auprès de lui . Un jour
que Tumbfirk fe promenoit , Montvilliers
fut le joindre : voilà , lui dit ce premier ,
une lettre d'Angleterre qui me confirme
mon malheur . Elle est d'un jeune homme
de mes amis. Il me marque que le Miniftre
de la Paroiffe où je fuis né eft mort ;
que le Duc de M ....a fait fouftraire des
regiftres de cette Paroiffe tout ce qui pouvoit
fervir de preuve à ma naiffance . Puisje
vous demander , lui dit Montvilliers ,
quel parti vous comptez prendre ? Je n'en
vois point d'autre , répondit - il , que de
chercher une mort prompte dans la profeffion
des armes. Vous n'avez pas de bons
yeux , reprit Montvilliers , il vous en refte
encore un autre par lequel vous mettrez
DECEMBRE. 1755. 27
le comble à la félicité d'un homme que
vous aimez & qui le mérite. C'eft , mon
cher Tumbfirk , de vouloir bien partager
avec moi les biens que le ciel m'a donnés ,
ajouta- t-il en l'embraffant . Trop genereux
ami , repartit Tumbfirk , je n'ai garde
d'accepter votre propofition , & d'abuſer
de l'excès de votre generofité ; non , laiffez-
moi en proie à mon malheureux fort ,
& ne croyez point que je puiffe jamais
me réfoudre à vous être à charge. Songez-
vous , Tumbfirk , reprit Montvilliers,
qu'un pareil difcours outrage ma façon de
penfer ? Quel étrange raifonnement ! Vous
craignez , dites- vous , de m'être à charge ,
& vous ne craignez pas de me défefperer
en me raviffant un ami qui m'eft plus cher
que moi -même. Vous trouvez peut - être
humiliant de recevoir des fecours étrangers
; mais penfez-vous que c'eft l'amitié
qui vous les offre , & que loin d'exiger
de la reconnoiffance , c'eft moi qui vous
aurai une obligation éternelle , fi vous me
procurez le plaifir inexprimable de vous
être utile? Si vous m'aimez véritablement,
vous partagerez ce plaifir avec moi, loin de
vouloir m'en priver par une fauffe délicateffe
. Parlez , mon cher ami , rendez - moi
le plus heureux de tous les hommes , fervez-
moi de frere ; mon époufe penfe de
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
la même façon que moi , & fouhaite bien
fincerement vous voir accepter ma propofition
. Tumbfirk ne put réfifter à des
follicitations fi preffantes. Vous l'emportez
fur l'amour propre , s'écria - t - il en
embrallant Montvilliers avec ardeur :
oui , mon cher Montvilliers , je n'ai point
d'armes pour me défendre contre les fentimens
que vous me faites paroître. Vous
me faites bénir mes infortunes . Tous les
avantages que j'aurois pu trouver dans le
monde , valent- ils un ami tel que vous ?
& tous les plaifirs qui fuivent la grandeur
& la fortune , font - ils comparables à
ceux que je goute dans votre commerce?
M. de Madinville qui furvint , après
avoir fait compliment à Montvilliers de fa
victoire , dit en s'adreffant à Tumbfirk , il
ne tient qu'à vous de trouver le bonheur
dans ce féjour champêtre , du moins pouvez
- vous être perfuadé qu'il ne fe trouve
point ailleurs. Il faut d'abord vous figurer
que les paffions font un labyrinthe , où
plus on marche & moins on fe retrouve ;
que les Grands font livrés par état à ces
cruels tyrans. Jouets de l'ambition ,
de la vanité , des folles efpérances , des
yains defirs , de la haine , de l'envie
tous les agrémens de leur fituation leur
échappent. Ils n'ont jamais l'efprit affez
DECEMBRE. 1755. 29
libre pour les fentir . Leur grandeur eftfouvent
un poids qui les accable , & les plus
raifonnables prêts à finir une vie agitće
fans avoir vêcu un inftant , cherchent dans
un féjour champêtre le repos dont vous
pouvez jouir dès aujourd'hui . Les douceurs
de l'amitié , la paix de l'ame , l'étude
de la nature , les charmes variés de la
lecture , voilà les plaifirs que nous vous
offrons. Ils n'ont point de lendemain , &
peuvent fe gouter à toute heure.
Tumbfirk , à qui fes infortunes avoient
donné de la folidité d'efprit plus que l'on
n'en a ordinairement à fon âge , & qui
d'ailleurs avoit un gout décidé pour une vie férieufe
& folitaire
, fentit tous les avantages
de celle qu'on lui offroit. Il s'eft appliqué
aux mathématiques
, & a fait dans cette fcience
des progrès
furprenans
. Montvilliers
l'a forcé d'accepter
une terre
affez confidérable
pour lui donner
les moyens
de vivre avec aifance
, mais à condition
qu'il ne le quitteroit
point.
La maifon de Montvilliers devint bientôt
le rendez- vous de tous les gens d'efprit
& de gout de R ....ils ne font pas en petit
nombre ; ce concours perpétuel le fatigua
ainfi que fon époufe. Ils prirent le parti de
fe former une focieté de perfonnes aimables
, vertueufes & fenfées , qui fçuffent
Biij
30 MERCURE DE FRANCE.
unir aux dons brillans de l'efprit les qualités
folides du coeur. L'amour de la religion
& de l'humanité , voilà ce qui caracterife
les membres de cette focieté refpectable .
On s'affemble deux fois la femaine pour
s'entretenir de matieres utiles & intéreffantes
. La Phyfique , la Morale , les Belles-
Lettres , rempliffent tour à tour la féance.
Ceux qui s'amufent de la Poëfie s'efforcent
de monter leur lyre fur ce ton philofophique
, qui n'eft point ennemi des graces.
Les amis de Montvilliers qui veulent paffer
quelque tems à la campagne , font reçus
chez lui fort agréablement. Sa maiſon
eft grande , commode , & la liberté qui y
regne la rend délicieufe. Chacun peut s'amufer
fuivant fon gout , on n'a point la
fimplicité de s'ennuyer l'un l'autre par politeffe
. Celui - ci prend un livre , & va s'égarer
dans des allées où le foleil ne pénétre
jamais, & s'affied au bord d'un ruiffeau
dont l'onde errante & toujours fraîche ,
fait mille tours dans le bois . Cet autre , la
tête remplie d'un ouvrage qu'il veut mettre
au jour, va fe renfermer dans la bibliothéque.
Celui - là occupé de quelque problême
, court au cabinet de mathématique ;
& l'autre, un microſcope à la main , examine
toutes les parties d'un infecte dont il
vient de faire la découverte . On fe raffem-
1
DECEMBRE. 1755. 31
ble à l'heure des repas,une gaieté douce &
modérée regne à table : on converſe , on
badine fans malignité ; mais nos deux
époux ne fe font pas contentés de ces plaifirs
innocens , ils en trouvent de plus vifs
& de plus nobles dans leur humeur bienfaifante.
Leurs vaffaux font les objets de
leur compaffion & de leurs bienfaits . Toujours
touchés de leur mifere , ils s'occupent
fans ceffe à la foulager. Ils donnent à l'un
de quoi réparer la perte de fes troupeaux ,
à l'autre de quoi nourrir & habiller une
nombreuſe famille ; à celui - ci de quoi paffer
un hyver rigoureux, à celui- là de quoi
payer un créancier inexorable. Ils accordent
leurs différends , font ceffer leurs inimitiés
, établiffent leurs enfans. Ils ont
fait venir un maître & une maîtreffe intelligens
pour inftruire la jeuneffe , & leur
développer les plus importans principes
de morale & de religion . Ils ne dédaignent
point d'aller quelquefois vifiter ces écoles
, & d'y faire naître l'émulation par des
petites liberalités . Ils ont fixé chez eux un
homme habile dans la profeffion de la médecine
pour les fecourir dans leurs maladies.
Enfin ils font actuellement à faire
bâtir un hôpital pour retirer les infirmes &
les vieilles gens hors d'état de travailler .
Voilà en vérité des gens bien aimables
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
& bien heureux , dit le philofophe cabalifte
, quand la Silphide eut fini fon récit.
J'aime fur- tout , continua- t'il , ce dernier
établiſſement, N'est - il pas honteux en effet
pour la focieté, que ceux qui en font le foutien,
qui menent la vie la plus dure & la plus
laborieufe pour procurer aux autres les chofes
néceffaires & agréables , n'ayent pas un
afyle , quand l'âge & les infirmités les ont
mis hors d'état de pourvoir eux - mêmes
à leur fubfiftance ? Ce que vous dites eft
vrai , répondit la Silphide ; les riches ne
font point affez d'attention à cela : mais
la promenade commence à s'éclaircir ; remettons
nos obfervations à un autre jour.
Oromafis y confentit , & la Silphide le
reporta dans fon magnifique jardin , où
nous le laifferons quelque tems avec la
permiffion du Lecteur .
De la Promenade de Province , & des
charmes du Carailere.
'Angleterre eft ma patrie , & mon nom
eft Tumbfirk. Mon pere qui s'appelloit
Milord K..... devenu veuf & mécontent
de la Cour , fe retira dans fes terres
qui font dans le Comté de Devonshire .
A iv
8 MERCURE DE FRANCE.
Ce fut là qu'il devint amouteux de la fille
d'un fimple Gentilhomme réduit à la derniere
néceffité. Elle étoit belle. Si fa mifere
le toucha , fa vertu excita fon admiration.
Il prit le parti de l'époufer , avec
toutes les formalités néceffaires , mais le
plus fecrettement qu'il lui fut poffible ,
parce qu'il craignoit les enfans de fon premier
lit , qui étoient au nombre de trois.
Je fuis le feul fruit de ce mariage , ma
mere étant morte en me mettant au monde.
Mon enfance n'a rien eu d'extraordinaire.
J'ai été élevé dans un college jufqu'à
l'âge de feize ans. J'allois fouvent
voir Milord K.... que je regardois comme
un ami qui vouloit bien prendre foin de
moi , du refte j'ignorois à qui je devois la
naiffance.
Je fus furpris un jour de ce qu'on vint
me chercher de fa part avec précipitation.
J'arrivai , & je le trouvai à l'extrêmité . Il
fit fortir tout le monde de fa chambre , &
m'ayant fait approcher de fon lit , je me
meurs , me dit- il , d'une voix foible ; mais
écontez bien ce que je vais vous dire. Vous
êtes mon fils . Voici , ajoûta- t'il , en me
préfentant des papiers , les pieces qui le
juftifieront. Vous avez des freres puiffans
qui refuferont peut - être de vous reconnoître.
Défiez- vous furtout de votre aîné , &
DECEMBRE 1755. 9
agiffez - en avec lui comme avec un homme
de qui vous avez tout à craindre. Voici
pour le Baron de W... le plus jeune de vos
freres , une lettre qui pourra l'attendrir
en votre faveur. En voilà une autre pour
votre foeur qui eft mariée au Duc de M...
Embraffez- moi , mon fils , pourfuivit - il ,
en s'attendriffant ; puiffe le ciel , protecteur
de l'innocence , vous tenir lieu de
pere ! Je reçus fa bénédiction , en pleurant
amerement , il mourut une heure après
entre mes bras. Sa perte me caufa une vive
douleur , je l'aimois véritablement , & la
confidération de l'état où il me laiſſoit , ne
fervit pas à me confoler. Je n'avois du
côté de ma mere que des parens éloignés ,
que je ne connoiffois point. Je me regardai
comme un homme ifolé , qui ne tenoit
à rien , & qui avoit tout à craindre.
Mourir, c'eft un fort inévitable , me disje
, il faudra toujours en venir - là , après
avoir effuyé bien des traverfes , je puis me
les épargner en finiffant ma trifte vie ,
mais je veux que ma mort foit utile à ma
patrie ; c'eft au milieu des hafards que je
dois la chercher . Nous étions alors en
guerre avec la France , je m'engageai dans
un vieux corps de cavalerie , bien réfolu
de vendre cherement ma vie. Je me rendis
au lieu où l'armée étoit allemblée : j'avois
Av
10 MERCURE DE FRANCE.
toujours dans mon porte-feuille les papiers
que mon pere m'avoit donnés. A peine
fus-je arrivé que j'appris que l'officier qui
commandoit étoit le Comte de Y..... frere
unique de feu mon pere. Je ne l'avois jamais
vu parce qu'ils étoient mal enſemble
depuis longtems ; cela ne me donna aucune
envie de lui découvrir mon fecret.
Cependant le Capitaine de la compagnie
où j'étois enrôlé , étoit un homme
violent , emporté , brutal & généralement
haï j'avoue que je ne cédois à perfonne
ma part de cette averfion . Il me rencontra
un jour avec quelques officiers qu'il
n'aimoit pas. Il voulut me dire quelque
chofe , fa vue feule étoit capable de m'émouvoir
, je lui répondis avec hauteur. Il
fe mit en devoir de punir ma témérité
quelques coups de plat d'épée : voyons ,
lui dis - je , en tirant la mienne , fi tu as autant
de coeur que de brutalité. Je le pouſſai
vivement , mais on nous fepara. Mon crime
étoit irrémiffible ; auffi fus - je condammé
à avoir la tête caffée dès le même jour.
par
Quelque indifférence que j'euffe pour
la vie , je ne pus me défendre d'un violent
friffonnement , en fongeant que je navois
plus que quelques heures à vivre. Une
reffource me reftoit , c'étoit de me faire
connoître au Comte de Y... Mais comment
1
DECEMBRE. 1755 . II
y parvenir. A qui m'adreffer ? Plufieurs de
mes amis vinrent pour me voir , mais on
ne voulut pas leur permettre de me parler.
Un officier de confidération qui m'aimoit ,
demanda cette grace , qu'on ne put pas lui
refufer. Le ciel , lui dis - je , en l'appercevant
, vous envoie fans doute ici pour me
fauver la vie , mais il n'y a point de tems
à perdre. Je fuis le neveu du Comte de Y...
j'ai fur moi de quoi le prouver : l'officier
ne pouvant fe figurer que cela fût vrai ,
demanda à voir mes papiers , je ne fis aucune
difficulté de les lui montrer ; il y
reconnut la vérité , & courut avec empreffement
à la tente du Comte de Y..... après
avoir donné ordre à ceux qui me gardoient
de différer l'exécution jufqu'à fon retour,
Cependant l'heure de me conduire au
fupplice approchoit , le régiment étoit
déja affemblé , & mon lâche Capitaine ,
qui fe douta qu'on travailloit à me fauver ,
éloigna fous divers prétextes , ceux qui me
gardoient , & qui avoient reçu l'ordre de
différer , & me fit auffitôt conduire au lieu
où je devois perdre la vie . Je vis bien alors
qu'il n'y avoit plus de falut à efpérer : on
me banda les yeux ; quels funeftes aprêts ,
& qu'elle horrible fituation ! Tout mon
fang fe retira autour de mon coeur , mon
efprit ne m'offroit plus que des penfées
A vj
12 MERCURE
DE FRANCE
.
confufes , je crus fentir le coup qui devoit
faire fortir mon ame de fa trifte prifon.
Mais un moment après la vue me fut rendue
, & je vis auprès de moi cet officier
qui paroifoit fort en colere du mépris
que l'on avoit fait de fes ordres. Un rayon
d'efpérance coula dans mon fein , & me
rendit la refpiration que j'avois perdue . Je
n'étois pas encore parfaitement revenu à
moi-même , lorfque je me trouvai devant
le Comte de Y... Je me laiffai tomber à fes
genoux , & ne pouvant trouver de langue
ni de voix , je lui préfentai les pieces juftificatives
de ma naiffance , fans en excepter
la lettre de mon pere adreffée au Baron
de W... Il lut le tout avec émotion , &
venant à moi , il m'embraffa en me difant ,
vous êtes le fils de mon frere , je ne puis
en douter , mais je veux que vous foyez le
mien. Oui , mon cher enfant , continuat'il
, en m'obligeant de me relever , vous
ferez la confolation de ma vieilleffe . J'avois
un fils , il feroit de votre âge , vous
lui reffemblez , je croirai le voir en vous
voyant. Vous penfez bien que je lui rendis
fes careffes avec ufure. Je lui jurai un
éternel attachement. Je lui raconta ce
que m'avoit dit mon pere avant que de
mourir , ma douleur , mes craintes , mon
indifférence pour la vie ; il m'apprit que
DECEMBRE. 1755. 13
l'aîné de mes freres étoit mort depuis environ
un mois ; que le Baron de W... étoit
un de fes principaux officiers ; qu'il étoit
d'un efprit bien plus doux. Il n'eft point
actuellement ici , ajouta t'il , mais il y
fera dans quelques jours . Laiffez-moi ménager
votre premiere entrevue . Je veux le
préparer à vous reconnoître. Tout ce que
je vous recommande , c'eft de garder le
fecret fur tout ce qui vient de fe paffer
entre nous.
La premiere marque de bienveillance
que me donna le Comte de Y ... fut de me
faire changer d'habit , il m'en fit donner
de très riches . Jugez quel plaifir pour un
jeune homme de mon age. Je me trouvois
à ravir , & je me figurai avec une vive
émotion de vanité , la furprife de mes
camarades , & particulierement le dépit &
la confufion de mon Capitaine . Il foutint
ma préſence d'un air embaraffé & humilié,
Tous les pas que je faifois , étoient autant
de triomphes. Aucuns des agrémens de
ma nouvelle fituation ne m'échappoient, je
fentois toute l'étendue de mon bonheur.
Ingénieux à faire naître les occafions de
témoigner ma reconnoiffance au Comte
de Y... je paffois auprès de lui les plus gracieux
momens. Chacun raifonnoit diverfement
à mon fujet , chacun faifoit des
14 MERCURE DE FRANCE.
conjectures , mais tous ceux qui nie
voyoient , convenoient que fi je n'étois
pas d'une illuftre naillance, le fort m'avoit
fait une injuftice .
Nous étions en préfence des ennemis ,
& toujours à la veille de combattre. Le
Baron de W... arriva enfin , nous en fumes
avertis , un moment avant qu'il parût. 11
vint rendre fes devoirs au Comte de Y...
qui m'avoit fait mettre dans un endroit
d'où je pouvois tout entendre fans être
vu. Ils étoient feuls . Après qu'ils fe furent
entretenus quelque tems de l'état de l'armée
& de la difpofition des ennemis : il
eft arrivé ici depuis votre départ , dit le
Comte de Y... une hiftoire bien finguliere.
Il lui fit alors , fans nommer les perfonnes
, le récit que je viens de vous faire ,
continua Tumbfirk , voilà , ajouta le Comre
, les papiers que cet infortuné jeune
homme m'a préfentés . Le Baron de W... les
prit & lut ce qu'ils contenoient avec
une furpriſe inexprimable. Le Comte de
Y...fans lui donner le tems de fe remettre,
lui remit la lettre de mon pere : elle étoit
touchante ; auffi ce ne fut point fans répandre
des larmes , qu'il en acheva la lecture.
Ah ! c'en eft trop , dit- il , d'une voix attendrie,
après avoir fini : je chéris trop , ô mon
pere , votre mémoire pour ne pas aimer
DECEMBRE . 1755. 15
ce qui vous a été cher. Milord , permettez-
moi d'embraffer mon frere , & de lui
jurer devant vous une amitié éternelle . Je
jugeai qu'il étoit tems de paroître . Le
voilà qui s'offre à vos defits , lui dit le
Comte de Y... fatisfaites votre jufte empreffement.
Il me regarda un moment
avec attention . Je voulus embraffer fes
genoux , mais il m'en empêcha en me ferrant
entre fes bras. Mon bonheur me fembla
alors affermi d'une façon inébranlable,
hélas ! il devoit auffi peu durer qu'il étoit
inopiné .
Dès le même jour , il vint un bruit que
les ennemis avoient le deffein de nous attaquer.
Cette nouvelle caufa un mouvement
général dans le camp . On fe prépara
pour les recevoir . Le lendemain à la pointe
du jour , le combat s'engagea : il fut
meurtrier de part & d'autre . J'étois auprès
du Comte de Y... un fatal boulet de canon
vint à mes yeux le frapper dans la poitrine,
& le fit tomber roide mort. La chaleur où
j'étois ne m'empêcha pas de fentir toute
l'horreur de cette perte. Je courus vers
mon frere , mais il fembloit que le fort
attendît mon arrivée pour le frapper à la
tête d'une balle qui le fit tomber de deffus
fon cheval. On le tira de la foule , on l'appuya
contre un arbre , il me reconnut ,
16 MERCURE DE FRANCE
me tendit la main , en me difant , adieu ,
mon cher Tumbfirk , j'aurois été votre
appui , le ciel en a difpofé autrement , le
Comte de Y... à mon défaut... Il ne put
en dire davantage. Ses yeux éteints fe fermerent
pour toujours , & fa tête qu'il ne
pouvoir plus foutenir , tomba fur fa poitrine.
Plufieurs de mes amis inftruits de mon
double malheur , m'arracherent d'auprès
de ce lugubre fpectacle.Toute mon occupation
pendant huit jours fut de pleurer
amèrement les pertes que je venois de faire
, fans vouloir recevoir de confolation.
Mais à ce découragement fuccéderent des
inquiétudes fur mon fort. Je ne me voyois
pas plus avancé qu'à mon arrivée dans le
camp. Encouragé par l'épreuve que j'avois
faite du bon naturel de mon oncle & de
mon frere , je pris la réfolution d'aller
trouver ma foeur. Elle demeuroit à Londres
je me fis conduire à fon hôtel. Elle
étoit feule dans fon appartement , je lui
préfentai les preuves de ma naiffance avec
la lettre de mon pere qui lui étoit adreffée ;
je fuis fûr qu'elle alloit me donner des
marques de fa tendreffe , lorfque le Duc
de M... fon époux entra. Elle changea de
couleur en le voyant . Je le remarquai avec
effroi. Il prit les papiers des mains de fon
époufe , & les parcourut avec une furpriſe
DECEMBRE. 1755. 17
mêlée de chagrin. Je félicite Madame , me
dit- il , en affectant unair plus doux , d'avoir
pour frere un auffi aimable cavalier que
vous. L'avantage n'eft pas grand , lui répondis-
je , mais , Monfieur , ajoutai - je ,
en voyant qu'il ferroit mes papiers , permettez-
moi de vous redemander ces pieces,
elles me font néceffaires. Soyez tranquille,
me répondit-il d'un ton railleur , elles font
en fureté , je vous les rendrai , mais il faut
auparavant que je les examine à loifir.
Je compris alors mon imprudence. Je retournai
à mon auberge avec beaucoup d'inquiétude
j'étois fatigué , je me couchai
de fort bonne heure. Mais je fus réveillé
dans mon premier fommeil par un bruit
qui ne me parut pas éloigné. Je prêtai l'oreille
avec émotion , & j'entendis qu'on
vouloit forcer la porte de ma chambre.
Dans le même inftant je vis , à la lueur
d'une lumiere que j'avois laiffée , trois
hommes qui fe jetterent fur moi , m'arracherent
mon épée , me banderent la bouche
d'un mouchoir pour m'empêcher de
crier , me conduifirent à une chaife de
pofte qui me mena à Douvres , où ils me
firent embarquer. Nous fommes defcendus
à Calais , & là , mes conducteurs m'ont
fait reprendre la pofte jufqu'à D... d'où
nous venons de partir.
18 MERCURE DE FRANCE.
fi
Tel fut le récit du malheureux Tumbfick
. Montvilliers trouva quelque foulagement
en fe repréfentant qu'il n'étoit pas
le feul à plaindre. Les vents leur furent
allez favorables , pendant toute la navigation.
Mais comme le vaiffeau qu'ils montoient
étoit lourd , ils en rencontrerent
plufieurs qui les devancerent. Tumbfirk
apprit des matelots qu'on devoit faire eau
à la petite ifle de S ... Une nuit que tout le
monde dormoit , il dit à Montvilliers, vous
fentez- vous le courage de tout rifquer pour
la liberté ? Certainement , répondit-il fans
balancer. Eh bien , reprit Tumbfirk ,
vous voulez me feconder , j'ai formé le
deffein de nous révolter quand nous ferons
arrivés à l'ifle de S... Quelqu'un qui fit du
bruit les obligea de ceffer cette converfation
. L'Anglois trouva cependant le
moyen de communiquer ce deffein à tous
fes compagnons qui l'approuverent . Quelques
jours après , ils apperçurent l'ifle ; à
peine y furent- ils arrivés , qu'ils demanderent
avec empreffement à defcendre pour
fe promener quelques heures , parce qu'ils
fe trouvoient très-mal de l'air de la mer.
Le Capitaine qui ne fe doutoit point de
leur entreprife y confentit. On leur ôta
même leurs chaînes qui les incommodoient
beaucoup , & on fe contenta de
DECEMBRE. 1755. 19
•
leur donner quelques matelots pour les
garder. Quand ils fe virent éloignés da
rivage , Tumbfirk donna un coup d'oeil à
fes compagnons qui l'obfervoient . Ils fe
jetterent tous fur les matelots qu'ils défarmerent
, & qu'ils attacherent à des arbres.
Ils entrerent dans quelques maifons , obligerent
les Infulaires qui y demeuroient de
leur donner quelques armes , & marcherent
en bon ordre vers le vaiffeau , dans
l'efpérance de s'en rendre maîtres : mais le
Capitaine qui avoit été averti de leur révolte
les attendoit à la tête du refte de l'équipage.
Le nombre ni la contenance des
ennemis ne les effraya point . Ils fe précipiterent
comme des furieux , & en tuerent
quelques-uns ; mais il fallut céder au nombre
. Plufieurs d'entr'eux furent bleffés ,
Tumblrk & Montvilliers furent terraffés
& faits prifonniers. On les fépara , & on
les conduifit dans les prifons de l'iffe. Its
crurent qu'ils n'en fortiroient que pour
aller au fupplice . Cette idée ne leur fembla
point fi affreufe. Ils trouverent l'un &
l'autre une espece de douceur en penfant
qu'ils alloient bientôt être délivrés des
maux infupportables qui les accabloient.
Montvilliers s'encourageoit par ces ré-
Alexions , lorfqu'il vit ouvrir la porte du
lieu où il étoit : par une fervente priere
20 MERCURE DE FRANCE.
il recommanda fon ame à celui qui l'avoit
créée. Deux hommes affez bien mis , lui
dirent de les fuivre. Ils le firent paffer par
différentes rues , & le firent à la fin entrer
dans une fort belle maifon. Ils traverserent
plufieurs appartemens bien meublés ,
& parvinrent à une chambre où ils trouverent
un homme pour qui tous les autres
paroiffoient avoir du refpect . Il regarda
Montvilliers avec une extrême attention
, & confidérant enfuite un papier qu'il
tenoit , il parla à ceux qui étoient auprès
de lui , qui parurent convenir de ce qu'il
difoit. D'où êtes- vous , mon ami , dit- il à
Montvilliers , & par quelle aventure vous
trouvez vous avec des gens où vous paroiffez
déplacé Montvilliers raconta briévement
fon hiftoire. Connoiffez - vous cette
écriture , lui demanda le Gouverneur
, en lui préfentant une lettre à fon
adreffe ? O ciel ! s'écria- t'il , que vois- je ?
c'eft M. de Madinville. Il l'ouvrit avec empreffement.
Son ami lui marquoit qu'ayant
appris dès le lendemain , la trifte nouvelle
de fon enlevement, par un domeftique de
fon pere , qui en avoit été témoin , & qui
paroiffoit outré de cette barbarie , il étoit
promptement couru à D... mais que quelque
diligence qu'il eût faite , il avoit trouvé
le vaiffeau parti. Qu'il s'étoit informé
e
DECEMBRE. 1755. 21
avec foin du nom du Capitaine qui le
montoit ; de la forme & de la cargaison
de fon vaiffeau ; qu'étant enfuite allé en
Cour , il avoit obtenu un ordre pour tous
les Gouverneurs des lieux où il pourroit
arrêter , ou aborder , de le relâcher , & de
retenir le Capitaine. Qu'il avoit joint à
cet ordre fon fignalement , avec un court
récit de la façon dont il avoit été pris ;
que fans perdre de tems il étoit enfuite
parti pour aller à Breft , où il avoit trouvé
un vaiffeau marchand , bon voilier , qui
partoit pour le Nouveau Monde ; qu'il lui
avoit donné plufieurs paquets qui tous
renfermoient le même ordre , qu'il lui
avoit expliqué ce qu'ils contenoient , &
qu'il lui avoit fait promettre de les diftribuer
fur la route , après s'être informé s'il
n'étoit pas paffé un vaiffeau de telle & telle
façon , monté par un tel Capitaine .
Je vous dois affurément beaucoup , dit
Montvilliers au Gouverneur : mais il manquera
quelque chofe à mon bonheur , fi
vous ne me rendez un ami qui m'eft plus
cher que je ne puis vous l'exprimer. Il lui
raconta en même tems l'hiftoire de Tumbfirk
; on le fit relâcher auffi -tôt. Le Capitaine
fut conduit dans la prifon qu'ils venoient
de quitter. Le vaiffeau repartit fous
la conduite du Lieutenant. Il ne fut plus
22 MERCURE DE FRANCE.
queſtion ni de rébellion ni de punition .
Les deux amis refterent chez le Gouverneur
pour attendre l'arrivée d'un vaiffeau
qui retournoit en France. Il leur procura
tous les divertiffemens qui pouvoient fe
prendre dans fon ifle pendant le court féjour
qu'ils y firent. Il leur offrit généreufement
de l'argent pour faire leur voyage ,
& ne les vit partir qu'à regret. Ils ont
depuis ce tems entretenu avec lui un commerce
de lettre autant que l'éloignement
peut le permettre , & ils fe font une fête
de le recevoir bientôt avec tous les témoignages
d'affection & de reconnoiffance
que mérite fon procédé.
Après une heureuſe navigation , ils débarquerent
à Breft , & arriverent chez
M. de Madinville à l'heure qu'il s'y attendoit
le moins . Il les reçut avec tranfport
, mais la joye de Mlle d'Arvieux ne
peut être comparée qu'à celle de Montvilliers.
On pria M. & Mdme d'Arvieux
qui pour lors vivoient fort bien avec M.de
Madinville , de venir la partager . La fatisfaction
fut générale . On foupa , & les
'deux voyageurs raconterent à la fin du
repas leurs aventures. Il eft arrivé ici bien
du changement depuis votre départ , dit
M. de Madinville , en s'adreffant à Montvilliers
, quand on fut forti de table. A
ת
C
C
F
DECEMBRE
1755. 23
peine vous fates parti que votre pere ſentit
élever du fond de fon coeur des remords
qui le
pourfuivoient partout. La
compaffion fuccéda à la colere , quand
celle- ci fut fatisfaite. On n'eft point pere
impunément ; le vôtre vous aimoit fans le
fçavoir. Dès qu'il vous eut facrifié à fon
emportement , vous ceffâtes de lui paroître
coupable. La violence de votre paffion
vous excufoit. Votre défeſpoir ſe préfentoit
à toute heure à fon efprit. Il vous
voyoit la nuit pâle & défiguré , vous lui
reprochiez fon inhumanité. D'autre fois ,
profterné à fes pieds , vous lui difiez ,
en verfant un torrent de larmes : Mon
pere , de quoi fuis - je coupable ? quel
crime ai - je commis pour me livrer à
un fort auffi barbare ? Si je vous fuis
odieux , reprenez cette vie que vous m'avez
donnée. Votre frere qui ceffa de fe
contraindre , lui fit connoître fes
cédés fon mauvais caractere. Il jugea qu'il
par proavoit
été capable
d'inventer mille chofes
qui l'avoient irrité contre vous. Je ne
doute point qu'il n'eût pris des mefures
pour vous retirer , mais il étoit continuellement
obfédé par Driancourt qu'il craignoit
alors autant qu'il l'avoit aimé. Enfin
il devint farouche ,
mélancolique ; il ne
cherchoit que la folitude : la vue de fes
24 MERCURE DE FRANCE.
plus intimes amis lui étoit infupportable.
Bientôt il tomba malade ; je fus inftruit
de la cauſe de fa maladie , & la compaffion
m'engagea à le confoler. Je pris le
tems que Driancourt étoit parti pour la
chaffe. Je me fis introduire auprès de lui ;
il me parut extrêmement abbattu , & me
témoigna une fi vive douleur , & un repentir
fi preffant de l'indignité avec laquelle
il vous avoit traité , que je ne
pus m'empêcher de lui communiquer les
mefures que j'avois prifes pour vous ravoir.
Ah ! Monfieur, me dit- il , quand cela
reuffiroit , mon fils pourra- t'il jamais oublier
ma cruauté ? N'en doutez nullement
lui répondis- je . Je connois Montvilliers :
il y a des reffources infinies dans un coeur
tel que le fien. J'ai bien des graces à vous
rendre , reprit- il , du foin que vous avez
bien voulu prendre ; cette efpérance adoucira
mes derniers momens , mais je n'en
mourrai pas moins ; mon jeune fils a creufé
mon tombeau . Il eft affamé de ma fucceffion
, il defire ma mort avec impatience
, il fera fatisfait . Le ciel équitable punit
toujours l'injufte préférence que les
peres ont pour un de leurs enfans au préjudice
des autres par l'indignité de leur
choix. Je voulus l'encourager . Vivez
Monfieur , lui dis- je , vivez pour embraf-
•
fer
DECEMBRE . 1755. 25
pour
fer ce cher fils que vous n'avez jamais vu
qu'à travers le voile de l'impofture. Vivez
pour réparer par votre tendreffe le mal
que vous lui avez fait , pour être témoin
de la joie qu'il aura de vous voir rendre
juftice à fes fentimens . Quel agréable avenir
vous me préfentez , s'écria votre pere
en pleurant ! Non , Monfieur , je ne mérite
pas ces plaifirs. J'ai été cruellement
trompé ; mais mon aveugle affection.
un fils qui n'en étoit pas digne , m'a empêché
de faire le moindre effort pour ne
l'être pas . Il ne me refte que très peu de
tems à vivre , je le fens ; aflurez , je vous
prie , Montvilliers de mes regrets. Grand
Dieu ! que j'aurois de plaifir à l'en aſſurer
moi -même , à le revoir , à l'embraffer ! en
effet , continua M. de Madinville , cet infortuné
vieillard mourut le furlendemain.
Votre frere n'a pas joui long- tems du fruit
de fon crime , il eft mort quinze jours
après d'une fievre maligne , qui couroit
beaucoup alors .
Montvilliers ne put entendre ce récit
fans être touché jufqu'aux larmes ; il plaignit
fon pere , il fe plaignit lui - même .
Pourquoi faut- il qu'il manque toujours
quelque chofe au bonheur le plus parfait ,
difoit-il ? Nous vivrions heureux , je lui
adoucirois par mes foins les infirmités de
1. Vol. B
26 MERCURE DE FRANCE.
la vieilleffe . Quelle fatisfaction pour moi
de le voir revenu de fon erreur , prendre
en ma faveur des fentimens de pere , bénir
le jour qui nous auroit raffemblés , &
dérefter ſon injuſtice !
La cérémonie qui devoit unir Mlle
d'Arvieux & Montvilliers , ne fut retardée
qu'autant qu'il le falloit pour faire les
préparatifs néceffaires : Enfin cet heureux
jour arriva. Tumbfirk prit beaucoup de
part à leur commun bonheur. Il aimoit
fincerement Montvilliers , qui le payant
d'un parfait retour , avoit une extrême
envie de le fixer auprès de lui . Un jour
que Tumbfirk fe promenoit , Montvilliers
fut le joindre : voilà , lui dit ce premier ,
une lettre d'Angleterre qui me confirme
mon malheur . Elle est d'un jeune homme
de mes amis. Il me marque que le Miniftre
de la Paroiffe où je fuis né eft mort ;
que le Duc de M ....a fait fouftraire des
regiftres de cette Paroiffe tout ce qui pouvoit
fervir de preuve à ma naiffance . Puisje
vous demander , lui dit Montvilliers ,
quel parti vous comptez prendre ? Je n'en
vois point d'autre , répondit - il , que de
chercher une mort prompte dans la profeffion
des armes. Vous n'avez pas de bons
yeux , reprit Montvilliers , il vous en refte
encore un autre par lequel vous mettrez
DECEMBRE. 1755. 27
le comble à la félicité d'un homme que
vous aimez & qui le mérite. C'eft , mon
cher Tumbfirk , de vouloir bien partager
avec moi les biens que le ciel m'a donnés ,
ajouta- t-il en l'embraffant . Trop genereux
ami , repartit Tumbfirk , je n'ai garde
d'accepter votre propofition , & d'abuſer
de l'excès de votre generofité ; non , laiffez-
moi en proie à mon malheureux fort ,
& ne croyez point que je puiffe jamais
me réfoudre à vous être à charge. Songez-
vous , Tumbfirk , reprit Montvilliers,
qu'un pareil difcours outrage ma façon de
penfer ? Quel étrange raifonnement ! Vous
craignez , dites- vous , de m'être à charge ,
& vous ne craignez pas de me défefperer
en me raviffant un ami qui m'eft plus cher
que moi -même. Vous trouvez peut - être
humiliant de recevoir des fecours étrangers
; mais penfez-vous que c'eft l'amitié
qui vous les offre , & que loin d'exiger
de la reconnoiffance , c'eft moi qui vous
aurai une obligation éternelle , fi vous me
procurez le plaifir inexprimable de vous
être utile? Si vous m'aimez véritablement,
vous partagerez ce plaifir avec moi, loin de
vouloir m'en priver par une fauffe délicateffe
. Parlez , mon cher ami , rendez - moi
le plus heureux de tous les hommes , fervez-
moi de frere ; mon époufe penfe de
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
la même façon que moi , & fouhaite bien
fincerement vous voir accepter ma propofition
. Tumbfirk ne put réfifter à des
follicitations fi preffantes. Vous l'emportez
fur l'amour propre , s'écria - t - il en
embrallant Montvilliers avec ardeur :
oui , mon cher Montvilliers , je n'ai point
d'armes pour me défendre contre les fentimens
que vous me faites paroître. Vous
me faites bénir mes infortunes . Tous les
avantages que j'aurois pu trouver dans le
monde , valent- ils un ami tel que vous ?
& tous les plaifirs qui fuivent la grandeur
& la fortune , font - ils comparables à
ceux que je goute dans votre commerce?
M. de Madinville qui furvint , après
avoir fait compliment à Montvilliers de fa
victoire , dit en s'adreffant à Tumbfirk , il
ne tient qu'à vous de trouver le bonheur
dans ce féjour champêtre , du moins pouvez
- vous être perfuadé qu'il ne fe trouve
point ailleurs. Il faut d'abord vous figurer
que les paffions font un labyrinthe , où
plus on marche & moins on fe retrouve ;
que les Grands font livrés par état à ces
cruels tyrans. Jouets de l'ambition ,
de la vanité , des folles efpérances , des
yains defirs , de la haine , de l'envie
tous les agrémens de leur fituation leur
échappent. Ils n'ont jamais l'efprit affez
DECEMBRE. 1755. 29
libre pour les fentir . Leur grandeur eftfouvent
un poids qui les accable , & les plus
raifonnables prêts à finir une vie agitće
fans avoir vêcu un inftant , cherchent dans
un féjour champêtre le repos dont vous
pouvez jouir dès aujourd'hui . Les douceurs
de l'amitié , la paix de l'ame , l'étude
de la nature , les charmes variés de la
lecture , voilà les plaifirs que nous vous
offrons. Ils n'ont point de lendemain , &
peuvent fe gouter à toute heure.
Tumbfirk , à qui fes infortunes avoient
donné de la folidité d'efprit plus que l'on
n'en a ordinairement à fon âge , & qui
d'ailleurs avoit un gout décidé pour une vie férieufe
& folitaire
, fentit tous les avantages
de celle qu'on lui offroit. Il s'eft appliqué
aux mathématiques
, & a fait dans cette fcience
des progrès
furprenans
. Montvilliers
l'a forcé d'accepter
une terre
affez confidérable
pour lui donner
les moyens
de vivre avec aifance
, mais à condition
qu'il ne le quitteroit
point.
La maifon de Montvilliers devint bientôt
le rendez- vous de tous les gens d'efprit
& de gout de R ....ils ne font pas en petit
nombre ; ce concours perpétuel le fatigua
ainfi que fon époufe. Ils prirent le parti de
fe former une focieté de perfonnes aimables
, vertueufes & fenfées , qui fçuffent
Biij
30 MERCURE DE FRANCE.
unir aux dons brillans de l'efprit les qualités
folides du coeur. L'amour de la religion
& de l'humanité , voilà ce qui caracterife
les membres de cette focieté refpectable .
On s'affemble deux fois la femaine pour
s'entretenir de matieres utiles & intéreffantes
. La Phyfique , la Morale , les Belles-
Lettres , rempliffent tour à tour la féance.
Ceux qui s'amufent de la Poëfie s'efforcent
de monter leur lyre fur ce ton philofophique
, qui n'eft point ennemi des graces.
Les amis de Montvilliers qui veulent paffer
quelque tems à la campagne , font reçus
chez lui fort agréablement. Sa maiſon
eft grande , commode , & la liberté qui y
regne la rend délicieufe. Chacun peut s'amufer
fuivant fon gout , on n'a point la
fimplicité de s'ennuyer l'un l'autre par politeffe
. Celui - ci prend un livre , & va s'égarer
dans des allées où le foleil ne pénétre
jamais, & s'affied au bord d'un ruiffeau
dont l'onde errante & toujours fraîche ,
fait mille tours dans le bois . Cet autre , la
tête remplie d'un ouvrage qu'il veut mettre
au jour, va fe renfermer dans la bibliothéque.
Celui - là occupé de quelque problême
, court au cabinet de mathématique ;
& l'autre, un microſcope à la main , examine
toutes les parties d'un infecte dont il
vient de faire la découverte . On fe raffem-
1
DECEMBRE. 1755. 31
ble à l'heure des repas,une gaieté douce &
modérée regne à table : on converſe , on
badine fans malignité ; mais nos deux
époux ne fe font pas contentés de ces plaifirs
innocens , ils en trouvent de plus vifs
& de plus nobles dans leur humeur bienfaifante.
Leurs vaffaux font les objets de
leur compaffion & de leurs bienfaits . Toujours
touchés de leur mifere , ils s'occupent
fans ceffe à la foulager. Ils donnent à l'un
de quoi réparer la perte de fes troupeaux ,
à l'autre de quoi nourrir & habiller une
nombreuſe famille ; à celui - ci de quoi paffer
un hyver rigoureux, à celui- là de quoi
payer un créancier inexorable. Ils accordent
leurs différends , font ceffer leurs inimitiés
, établiffent leurs enfans. Ils ont
fait venir un maître & une maîtreffe intelligens
pour inftruire la jeuneffe , & leur
développer les plus importans principes
de morale & de religion . Ils ne dédaignent
point d'aller quelquefois vifiter ces écoles
, & d'y faire naître l'émulation par des
petites liberalités . Ils ont fixé chez eux un
homme habile dans la profeffion de la médecine
pour les fecourir dans leurs maladies.
Enfin ils font actuellement à faire
bâtir un hôpital pour retirer les infirmes &
les vieilles gens hors d'état de travailler .
Voilà en vérité des gens bien aimables
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
& bien heureux , dit le philofophe cabalifte
, quand la Silphide eut fini fon récit.
J'aime fur- tout , continua- t'il , ce dernier
établiſſement, N'est - il pas honteux en effet
pour la focieté, que ceux qui en font le foutien,
qui menent la vie la plus dure & la plus
laborieufe pour procurer aux autres les chofes
néceffaires & agréables , n'ayent pas un
afyle , quand l'âge & les infirmités les ont
mis hors d'état de pourvoir eux - mêmes
à leur fubfiftance ? Ce que vous dites eft
vrai , répondit la Silphide ; les riches ne
font point affez d'attention à cela : mais
la promenade commence à s'éclaircir ; remettons
nos obfervations à un autre jour.
Oromafis y confentit , & la Silphide le
reporta dans fon magnifique jardin , où
nous le laifferons quelque tems avec la
permiffion du Lecteur .
Fermer
Résumé : SUITE De la Promenade de Province, & des charmes du Caractere.
Le texte raconte l'histoire de Tumbfirk, un jeune homme anglais dont le père, Milord K..., s'était remarié secrètement avec une femme de condition modeste. À la mort de son père, Tumbfirk découvre l'existence de demi-frères et sœurs qui pourraient le rejeter. Il s'engage dans l'armée pour servir sa patrie. Lors d'un conflit avec la France, il est condamné à mort pour avoir défié un capitaine brutal. Avant son exécution, il révèle son identité au Comte de Y..., son oncle, qui le sauve. Tumbfirk est alors reconnu par son frère, le Baron de W..., mais leur bonheur est de courte durée, car ils trouvent tous deux la mort lors d'une bataille. Désespéré, Tumbfirk décide de rencontrer sa sœur à Londres. Cependant, le Duc de M..., époux de sa sœur, s'empare des preuves de sa naissance et le fait enlever. Tumbfirk est conduit à Calais, puis à D..., où il raconte son histoire. Tumbfirk et Montvilliers, deux captifs sur un navire, décident de se révolter lors d'une escale à l'île de S. Leur plan échoue, et ils sont capturés et emprisonnés. Montvilliers est libéré grâce à une lettre de son ami M. de Madinville. Tumbfirk est également relâché. Ils sont ensuite accueillis par M. de Madinville et Mlle d'Arvieux. Montvilliers apprend la mort de son père et de son frère, rongés par les remords. Montvilliers et Mlle d'Arvieux se marient, et Tumbfirk accepte de partager la fortune de Montvilliers, devenant son frère adoptif. Dans une conversation ultérieure, Tumbfirk exprime sa gratitude pour l'amitié et les plaisirs de la vie champêtre. M. de Madinville conseille Tumbfirk de trouver le bonheur loin des passions des Grands. Tumbfirk, doté d'une sagesse précoce, apprécie les douceurs de l'amitié et les plaisirs de la vie champêtre. Montvilliers lui offre une terre pour vivre confortablement. Leur maison devient un lieu de rassemblement pour des personnes d'esprit et de goût, valorisant la religion, l'humanité et les arts. Ils fondent un hôpital pour les infirmes et les vieillards, montrant une grande bienveillance envers leurs vassaux.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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67
p. 46-55
Portrait d'un honnête homme.
Début :
C'est moi-même qui me dépeins ici, non pas par ostentation, mais par [...]
Mots clefs :
Coeur, Vertu, Plaisir, Esprit, Homme, Bonté, Bonheur, Société, Amour, Goût
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texteReconnaissance textuelle : Portrait d'un honnête homme.
Portrait d'un honnête homme.
' Eft moi - même qui me dépeins ici ,
non pas par oftentation , mais par
franchife : auffi ce n'eft pas l'efprit , mais
le coeur feul , qui a part à ce portrait.
Je commence , où j'ai commencé à être
homme.
Nous apportons tous en naiffant une
efpece de vertu , les uns plus , les autres
moins , fuivant les occurrences. Cette vertu
eft fauvage ; il faut la rectifier par le
goût , & la plier aux moeurs du fiecle , fi
on veut faire membre dans la fociété. La
vertu que le ciel m'a donné en partage , eft
un fonds de bonté inaltérable . Si j'avois eu
une éducation telle que je me fens en état de
la donner , j'aurois connu ce caractere , &
je ne me ferois pas égaré dans ma philofophie.
J'ai eu des paffions que je prenois
fans doute pour des goûts , & des caprices
que j'appellois peut- être vivacité d'efprit
; ajoutons à ces défauts une inconftance
invincible , un dégoût pour ce que j'avois
le plus aimé. Avec de telles imperfections
, je n'étois guere bon à rien de folide
ni d'agréable : avec de la vertu de la bonté,
du génie & de l'efprit , n'être d'aucun
DECEMBRE. 1755. 47
avantage pour la fociété ni pour foi , on
trouvera cela fingulier : auffi mon caractere
eft- il un vrai paradoxe .
Ce que j'avois de bon eft resté en friche :
le mauvais a pris le deffus , & m'a entraîné.
Les ſciences ont eu de l'attrait pour
mon efprit. Je m'y fuis livré fans jugement.
Je les dévorois. Je les ai effleurées prefque
toutes . Mais enfin j'en ai connu le vuide,
Ma raiſon a paru , & a diffipé ce goût
prématuré. A préfent , c'eft dans le fond
de mon coeur que je cherche la nature :
c'eſt- là où fe place le vrai bonheur . J'ai
profcrit mes livres de fciences ; je ne lis
que ceux qui peuvent me former le
coeur & l'efprit.
Je me fuis fait un fiftême de bonheur: aimer
& être aimé. J'ai cru qu'il étoit facile de
fe faire aimer , quand on aimoit facile
ment. J'agiffois en conféquence . J'aimois
dans toute la franchiſe de mon coeur , &
je n'étois pas aimé , parce que j'aimois
trop. C'eft quelquefois un défaut de laiffer
voir le fond de fon coeur , quand il
péche par un excès de bonté.
Comme je n'ai ni ambition , ni pru
dence , ni politique , on me tourne comme
l'on veut . On me trompe fans que je
m'en apperçoive. Je ne fçais pas primer ;
je n'ai jamais pu attraper ce ton d'impor
48 MERCURE DE FRANCE.
tance , ces airs fuffifans , enfans de la fublime
vanité , cet art délicat de fe faire
craindre & défirer tout à la fois.
Cependant ces petits défauts galans , ce
mérite ridicule eft effentiel pour la fociété.
( La belle fociété s'entend ce qu'on appelle
le grand monde. ) J'euſſe brillé , ſi j'avois
voulu ceffer d'être bon , & acquérir un
peu de fauffeté & d'amour-propre ; mais
ce ne pouvoit être qu'aux dépens des
biens que la nature a mis dans mon coeur.
Que le ciel me puniffe , fi jamais je facrifie
ces tréfors précieux ! On m'appellera
bizarre , mifantrope , fauvage , j'aurai
toujours quelques amis qui penferont comme
moi , & à qui je m'ouvrirai fans paroître
ridicule. Je négligerai ma fortune ,
il eft vrai . Hé ! n'eft- on pas affez riche ,
quand on fçait fe contenter ? Je n'ai point
l'art de donner , ni de recevoir , ni de
demander ; cela empêche- t'il que je ne fois
libéral , reconnoiffant ? & c.
Avec un coeur fi tendre , on penſe bien
que j'ai fenti quelquefois les impreffions
de l'amour ; mais on penfe auffi que je
ne fuis pas un homme à bonnes fortunes.
Ce n'eft plus l'amour qui fait les intrigues.
amoureufes. Je penfe trop , pour être aimé
des femmes , & je fuis trop digne d'en être
aimé pour en être haï. Avare de mon tems ,
je
DECEMBRE . 1755 . 49
je néglige l'art des mines , & j'avoue tout
net que je ne fuis pas galant. Je ne laiffe
pourtant pas que d'eflayer la galanterie
avec fuccès , furtout quand l'humeur m'y
porte. Ce n'eft pas par goût , mais le devoir
focial l'exige : il m'eft facré . Ainſi je
fçais me conformer aux ufages les plus frivoles
, fans les adopter.
Je ne fuis pas pédant , mais j'ai du bon
fens ;je ne fuis pas fat ,mais je fçais le copier
; je ne fuis pas bel efprit , mais j'ai
des faillies heureuſes . Tout ce que je dis eft
utile : je ne fçais pas employer les termes
inutilement ; je m'en apperçois , lorfque
je fuis obligé de flatter une femme , & de
lui faire une déclaration d'amour fans
l'aimer.
Ma converfation avec les petits maîtres,
tarit tout de fuite , parce que je ne fçais
pas médire & faifir les ridicules : mon
caractere eft un emblême pour eux ; ils
y voyent une bonté qu'ils ne connoiffent
pas. Au contraire , je me plais avec le
Philofophe , & il fe plaît avec moi : c'eſt
ce qui m'a fait voir que je l'étois moimême.
Je parle également à l'homme de lettres
comme au fat , au riche comme au pauvre
, à l'heureux comme au malheureux :
il n'y a que le fot vraiment fot , & le fou
I. Vol. C
30 MERCURE DE FRANCE.
vraiment fou , que j'évite foigneufement.
Je ne me flatte jamais ; au contraire , il
m'en coute , pour convenir de mon mérite.
Ce n'eft pas par modeftie , mais par
défaut d'amour-propre . Que fçai -je ? Peutêtre
que je vaux bien des gens qui valent
quelque chofe. A l'âge de vingt- deux ans,
on ne s'eft point encore affez connu , on
n'a pas appris tout ce qu'on doit fçavoir ,
la raifon n'a pas atteint fon dégré de vigueur
, on n'a pas encore formě fon caractere.
La trop grande fougue des paffions
, le defir trop violent d'avoir da
plaifir , font qu'on néglige la ſcience de
la raifon , & qu'on court après la perte du
tems . On cherche à s'enlevelir dans la
volupté , non pas dans les réflexions . Ce
n'eft pas à mon âge que Platon réfléchiffoit
fi bien. Il fut peintre & poëte , &
fans doute voluptueux , avant que d'être
philofophe. Je l'imite peut-être, fans m'en
appercevoir. Quand on a des femences
de bonté , qu'on defire la vertu , &
qu'on fuce de bons principes , la fageffe
fe gliffe infenfiblement dans le coeur , &
l'on eft tout furpris de fe fentir embrafé
de ce feu divin .
Cependant je ne fuis pas en tour point
Thomme que j'ai nommé. Le bonheur
qu'il propofe , me paroît équivoque , à
DECEMBRE. 1755. S.E
moins que certains
plaifirs , que je me
permets
, ne foient les grades requis pour
parvenir
à fon bonheur
. En vain je m'abîme
dans l'étude , en vain j'approfondis
mon coeur , & je tâche d'y déchirer
le voile
qui m'en dérobe la connoiffance
, ce coeur
fe refuſe toujours
à mes réflexions
: je me
trouve caché à moi - même dans la profondeur
que j'y creufe. On connoît
la matiere
dont la nature fe fert , pour créer les
différens
êtres , on apperçoit
cette fage
mere, jufques
dans l'infecte
le plus abject;
on découvre
tous les jours des portions
de
notre globe , on découvre
des nouveaux
globes dans le ciel ; notre coeur feul nous
eſt inconnu
, & le fera toujours
, felon
toute apparence
, à moins que la bonté
fouveraine
ne prenne pitié de notre mifere.
La morale que j'avois embraffée , m'entraînoit
dans une mélancolie trop funefte ,
pour ne pas m'en dégager. Mais en fottant
de ce labyrinthe , il falloit craindre un
contraire. Le pas eft gliffant , comme on
fçait . L'homme en quittant un extrême ,
tombe dans un autre extrême. La raifon
qui l'avoit guidé pour fe débarraffer d'une
vertu trop auftere , le quitte dans le beau
chemin ; il craint , s'égare , chancele , tombe
dans le tolérantiſme.
Peut- être fais je là le récit de mon
·
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
crime. Je puis protefter du moins que j'ai
fait mon poffible pour m'aflurer dans ce
fentier étroit , qui fe trouve entre les deux
gouffres. Les amis de la vertu pourront
m'avertir fi j'ai failli : il leur importe
autant qu'à moi que je fois parfait ; à
eux , pour avoir en moi un modele de fageffe
; à moi , pour mon bonheur. Faſſe le
monarque de nos amis , qu'on puiffe dire
de moi , qu'il a exifté un fage en France
comme à Athenes .
Dorénavant je fuivrai volontiers Montagne.
Ce fage voluptueux pénetre mon
ame d'une rofée qui me rend toujours
content. Je puife chez lui , ( du moins je
le crois ) des fentimens élevés , dont le
progrès m'étonne. Voici la maniere d'être.
heureux , qu'il m'a comme infinuée : ni
Stoïcien , ni parfait Epicurien , je regarde
le malheur d'un oeil ftoïque , & le bonheur
d'un oeil épicurien . Plus fenfible au
plaifir qu'à la peine , & plus à la pitié qu'au
plaifir , je fçais jouir de ce dernier , maist
jamais aux dépens de la vertu je fçais
m'en arracher quand mon devoir l'exige .
Je fuis la peine & cherche le plaifir : mais
pour moi , la privation du plaifir n'eft pas
une peine , & l'exemption de la peine eft
un plaifir. Je ne connois que les plaifirs
du coeur & de l'efprit ; je fuis affez EpicuDECEMBRE
. 1755. 53
rien pour les préparer , les compofer , les
étudier , les raffiner. Quelquefois le fens
s'y mêle , mais ce n'eft que comme l'agent
de l'ame : je ne cherche que la tranquillité
de la mienne , & je crois que le plaifir en
eft la compagne inféparable ; il faut en
calculer les dégrés de vivacité , fuivant fa
propre fenfibilité . Quoiqu'extrême , par
rapport à l'imagination , un petit plaifit
varié à propos & avec goût , me tient dans
la douce férénité qui me convient. Pourrendre
un peuple parfaitement heureux ,
il devroit y avoir dans l'Etat une conftitution
fondamentale , qui commît des Philofophes
pour combiner ce rapport du climat
au plaifir , & en difpenfer au peuple
une qualité gratuite. Je fçais par ma propre
expérience , que ce plaifir au lieu d'énerver
l'ame , l'éleve au contraire , & la
rend plus propre à fes devoirs. Suivant.ce
plan , je fuis à l'abri des traits de la fortune.
Sans m'affujettir à la méthode des voluptueux
du fiecle , je trouve le moyen de
diminuer mes peines , & de doubler mes
plaifirs ; & par - là , je me rapproche de la
pureté de la nature . Enfin je refpecte la
vertu , la patrie , la fociété ; j'adore la
juftice , l'égalité , la liberté ; j'aime la fanté
, les plaifirs , mes amis ; je ne hais que
le vice.
' Eft moi - même qui me dépeins ici ,
non pas par oftentation , mais par
franchife : auffi ce n'eft pas l'efprit , mais
le coeur feul , qui a part à ce portrait.
Je commence , où j'ai commencé à être
homme.
Nous apportons tous en naiffant une
efpece de vertu , les uns plus , les autres
moins , fuivant les occurrences. Cette vertu
eft fauvage ; il faut la rectifier par le
goût , & la plier aux moeurs du fiecle , fi
on veut faire membre dans la fociété. La
vertu que le ciel m'a donné en partage , eft
un fonds de bonté inaltérable . Si j'avois eu
une éducation telle que je me fens en état de
la donner , j'aurois connu ce caractere , &
je ne me ferois pas égaré dans ma philofophie.
J'ai eu des paffions que je prenois
fans doute pour des goûts , & des caprices
que j'appellois peut- être vivacité d'efprit
; ajoutons à ces défauts une inconftance
invincible , un dégoût pour ce que j'avois
le plus aimé. Avec de telles imperfections
, je n'étois guere bon à rien de folide
ni d'agréable : avec de la vertu de la bonté,
du génie & de l'efprit , n'être d'aucun
DECEMBRE. 1755. 47
avantage pour la fociété ni pour foi , on
trouvera cela fingulier : auffi mon caractere
eft- il un vrai paradoxe .
Ce que j'avois de bon eft resté en friche :
le mauvais a pris le deffus , & m'a entraîné.
Les ſciences ont eu de l'attrait pour
mon efprit. Je m'y fuis livré fans jugement.
Je les dévorois. Je les ai effleurées prefque
toutes . Mais enfin j'en ai connu le vuide,
Ma raiſon a paru , & a diffipé ce goût
prématuré. A préfent , c'eft dans le fond
de mon coeur que je cherche la nature :
c'eſt- là où fe place le vrai bonheur . J'ai
profcrit mes livres de fciences ; je ne lis
que ceux qui peuvent me former le
coeur & l'efprit.
Je me fuis fait un fiftême de bonheur: aimer
& être aimé. J'ai cru qu'il étoit facile de
fe faire aimer , quand on aimoit facile
ment. J'agiffois en conféquence . J'aimois
dans toute la franchiſe de mon coeur , &
je n'étois pas aimé , parce que j'aimois
trop. C'eft quelquefois un défaut de laiffer
voir le fond de fon coeur , quand il
péche par un excès de bonté.
Comme je n'ai ni ambition , ni pru
dence , ni politique , on me tourne comme
l'on veut . On me trompe fans que je
m'en apperçoive. Je ne fçais pas primer ;
je n'ai jamais pu attraper ce ton d'impor
48 MERCURE DE FRANCE.
tance , ces airs fuffifans , enfans de la fublime
vanité , cet art délicat de fe faire
craindre & défirer tout à la fois.
Cependant ces petits défauts galans , ce
mérite ridicule eft effentiel pour la fociété.
( La belle fociété s'entend ce qu'on appelle
le grand monde. ) J'euſſe brillé , ſi j'avois
voulu ceffer d'être bon , & acquérir un
peu de fauffeté & d'amour-propre ; mais
ce ne pouvoit être qu'aux dépens des
biens que la nature a mis dans mon coeur.
Que le ciel me puniffe , fi jamais je facrifie
ces tréfors précieux ! On m'appellera
bizarre , mifantrope , fauvage , j'aurai
toujours quelques amis qui penferont comme
moi , & à qui je m'ouvrirai fans paroître
ridicule. Je négligerai ma fortune ,
il eft vrai . Hé ! n'eft- on pas affez riche ,
quand on fçait fe contenter ? Je n'ai point
l'art de donner , ni de recevoir , ni de
demander ; cela empêche- t'il que je ne fois
libéral , reconnoiffant ? & c.
Avec un coeur fi tendre , on penſe bien
que j'ai fenti quelquefois les impreffions
de l'amour ; mais on penfe auffi que je
ne fuis pas un homme à bonnes fortunes.
Ce n'eft plus l'amour qui fait les intrigues.
amoureufes. Je penfe trop , pour être aimé
des femmes , & je fuis trop digne d'en être
aimé pour en être haï. Avare de mon tems ,
je
DECEMBRE . 1755 . 49
je néglige l'art des mines , & j'avoue tout
net que je ne fuis pas galant. Je ne laiffe
pourtant pas que d'eflayer la galanterie
avec fuccès , furtout quand l'humeur m'y
porte. Ce n'eft pas par goût , mais le devoir
focial l'exige : il m'eft facré . Ainſi je
fçais me conformer aux ufages les plus frivoles
, fans les adopter.
Je ne fuis pas pédant , mais j'ai du bon
fens ;je ne fuis pas fat ,mais je fçais le copier
; je ne fuis pas bel efprit , mais j'ai
des faillies heureuſes . Tout ce que je dis eft
utile : je ne fçais pas employer les termes
inutilement ; je m'en apperçois , lorfque
je fuis obligé de flatter une femme , & de
lui faire une déclaration d'amour fans
l'aimer.
Ma converfation avec les petits maîtres,
tarit tout de fuite , parce que je ne fçais
pas médire & faifir les ridicules : mon
caractere eft un emblême pour eux ; ils
y voyent une bonté qu'ils ne connoiffent
pas. Au contraire , je me plais avec le
Philofophe , & il fe plaît avec moi : c'eſt
ce qui m'a fait voir que je l'étois moimême.
Je parle également à l'homme de lettres
comme au fat , au riche comme au pauvre
, à l'heureux comme au malheureux :
il n'y a que le fot vraiment fot , & le fou
I. Vol. C
30 MERCURE DE FRANCE.
vraiment fou , que j'évite foigneufement.
Je ne me flatte jamais ; au contraire , il
m'en coute , pour convenir de mon mérite.
Ce n'eft pas par modeftie , mais par
défaut d'amour-propre . Que fçai -je ? Peutêtre
que je vaux bien des gens qui valent
quelque chofe. A l'âge de vingt- deux ans,
on ne s'eft point encore affez connu , on
n'a pas appris tout ce qu'on doit fçavoir ,
la raifon n'a pas atteint fon dégré de vigueur
, on n'a pas encore formě fon caractere.
La trop grande fougue des paffions
, le defir trop violent d'avoir da
plaifir , font qu'on néglige la ſcience de
la raifon , & qu'on court après la perte du
tems . On cherche à s'enlevelir dans la
volupté , non pas dans les réflexions . Ce
n'eft pas à mon âge que Platon réfléchiffoit
fi bien. Il fut peintre & poëte , &
fans doute voluptueux , avant que d'être
philofophe. Je l'imite peut-être, fans m'en
appercevoir. Quand on a des femences
de bonté , qu'on defire la vertu , &
qu'on fuce de bons principes , la fageffe
fe gliffe infenfiblement dans le coeur , &
l'on eft tout furpris de fe fentir embrafé
de ce feu divin .
Cependant je ne fuis pas en tour point
Thomme que j'ai nommé. Le bonheur
qu'il propofe , me paroît équivoque , à
DECEMBRE. 1755. S.E
moins que certains
plaifirs , que je me
permets
, ne foient les grades requis pour
parvenir
à fon bonheur
. En vain je m'abîme
dans l'étude , en vain j'approfondis
mon coeur , & je tâche d'y déchirer
le voile
qui m'en dérobe la connoiffance
, ce coeur
fe refuſe toujours
à mes réflexions
: je me
trouve caché à moi - même dans la profondeur
que j'y creufe. On connoît
la matiere
dont la nature fe fert , pour créer les
différens
êtres , on apperçoit
cette fage
mere, jufques
dans l'infecte
le plus abject;
on découvre
tous les jours des portions
de
notre globe , on découvre
des nouveaux
globes dans le ciel ; notre coeur feul nous
eſt inconnu
, & le fera toujours
, felon
toute apparence
, à moins que la bonté
fouveraine
ne prenne pitié de notre mifere.
La morale que j'avois embraffée , m'entraînoit
dans une mélancolie trop funefte ,
pour ne pas m'en dégager. Mais en fottant
de ce labyrinthe , il falloit craindre un
contraire. Le pas eft gliffant , comme on
fçait . L'homme en quittant un extrême ,
tombe dans un autre extrême. La raifon
qui l'avoit guidé pour fe débarraffer d'une
vertu trop auftere , le quitte dans le beau
chemin ; il craint , s'égare , chancele , tombe
dans le tolérantiſme.
Peut- être fais je là le récit de mon
·
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
crime. Je puis protefter du moins que j'ai
fait mon poffible pour m'aflurer dans ce
fentier étroit , qui fe trouve entre les deux
gouffres. Les amis de la vertu pourront
m'avertir fi j'ai failli : il leur importe
autant qu'à moi que je fois parfait ; à
eux , pour avoir en moi un modele de fageffe
; à moi , pour mon bonheur. Faſſe le
monarque de nos amis , qu'on puiffe dire
de moi , qu'il a exifté un fage en France
comme à Athenes .
Dorénavant je fuivrai volontiers Montagne.
Ce fage voluptueux pénetre mon
ame d'une rofée qui me rend toujours
content. Je puife chez lui , ( du moins je
le crois ) des fentimens élevés , dont le
progrès m'étonne. Voici la maniere d'être.
heureux , qu'il m'a comme infinuée : ni
Stoïcien , ni parfait Epicurien , je regarde
le malheur d'un oeil ftoïque , & le bonheur
d'un oeil épicurien . Plus fenfible au
plaifir qu'à la peine , & plus à la pitié qu'au
plaifir , je fçais jouir de ce dernier , maist
jamais aux dépens de la vertu je fçais
m'en arracher quand mon devoir l'exige .
Je fuis la peine & cherche le plaifir : mais
pour moi , la privation du plaifir n'eft pas
une peine , & l'exemption de la peine eft
un plaifir. Je ne connois que les plaifirs
du coeur & de l'efprit ; je fuis affez EpicuDECEMBRE
. 1755. 53
rien pour les préparer , les compofer , les
étudier , les raffiner. Quelquefois le fens
s'y mêle , mais ce n'eft que comme l'agent
de l'ame : je ne cherche que la tranquillité
de la mienne , & je crois que le plaifir en
eft la compagne inféparable ; il faut en
calculer les dégrés de vivacité , fuivant fa
propre fenfibilité . Quoiqu'extrême , par
rapport à l'imagination , un petit plaifit
varié à propos & avec goût , me tient dans
la douce férénité qui me convient. Pourrendre
un peuple parfaitement heureux ,
il devroit y avoir dans l'Etat une conftitution
fondamentale , qui commît des Philofophes
pour combiner ce rapport du climat
au plaifir , & en difpenfer au peuple
une qualité gratuite. Je fçais par ma propre
expérience , que ce plaifir au lieu d'énerver
l'ame , l'éleve au contraire , & la
rend plus propre à fes devoirs. Suivant.ce
plan , je fuis à l'abri des traits de la fortune.
Sans m'affujettir à la méthode des voluptueux
du fiecle , je trouve le moyen de
diminuer mes peines , & de doubler mes
plaifirs ; & par - là , je me rapproche de la
pureté de la nature . Enfin je refpecte la
vertu , la patrie , la fociété ; j'adore la
juftice , l'égalité , la liberté ; j'aime la fanté
, les plaifirs , mes amis ; je ne hais que
le vice.
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Résumé : Portrait d'un honnête homme.
Le texte présente un portrait introspectif d'un individu qui se décrit avec franchise. Il affirme que son portrait est guidé par le cœur plutôt que par l'esprit. Il reconnaît une vertu innée, sauvage, nécessitant d'être rectifiée par les mœurs du siècle pour s'intégrer à la société. Sa vertu principale est une bonté inaltérable, mais il admet des passions, des caprices et une inconsistance qui l'ont rendu inapte à des rôles solides ou agréables dans la société. L'auteur a été attiré par les sciences, mais les a trouvées vides. Il cherche désormais le bonheur dans le fond de son cœur, préférant les livres qui forment le cœur et l'esprit. Il s'est fixé un système de bonheur basé sur l'amour et le fait d'être aimé, bien qu'il ait souvent été déçu dans ses attentes. Il se décrit comme quelqu'un sans ambition, prudence ou politique, facilement manipulable et trompé. Il ne possède pas les qualités nécessaires pour briller dans la société, préférant rester bon et authentique. Il évite les médisances et les ridicules, se plaisant davantage en compagnie de philosophes. L'auteur reconnaît ses limites et ses défauts, tout en affirmant sa bonté et sa dignité. Il évite les flatteries inutiles et les déclarations d'amour insincères. Il parle à tous avec respect, évitant seulement les fous véritables. Il réfléchit sur sa jeunesse, marquée par la fougue des passions et le désir de plaisir, au détriment de la raison. Il aspire à une sagesse qui se glisse insensiblement dans le cœur. Cependant, il se trouve encore caché à lui-même, son cœur restant inconnu. Il critique la morale austère qui l'a conduit à une mélancolie funeste, et il craint de tomber dans le tolérantisme en cherchant à éviter les extrêmes. Il suit désormais Montaigne, cherchant un bonheur modéré, ni stoïcien ni épicurien extrême. Il privilégie les plaisirs du cœur et de l'esprit, calculant leur vivacité selon sa sensibilité. L'auteur respecte la vertu, la patrie, la société, la justice, l'égalité et la liberté, aimant la santé, les plaisirs et ses amis, tout en haïssant le vice.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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68
p. 7-17
LETTRE A L'AUTEUR DU MERCURE. Sur les Mémoires de Madame de STAAL ; à Paris, 16 Octobre 1755.
Début :
Rappellez-vous, Monsieur, notre conversation sur les Mémoires de Madame [...]
Mots clefs :
Madame de Staal, Mémoires, Plaisir, Style, Comédies, Théâtre, Ministre, Homme, Hommes
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE A L'AUTEUR DU MERCURE. Sur les Mémoires de Madame de STAAL ; à Paris, 16 Octobre 1755.
LETTRE
A L'AUTEUR DU MERCURE .
Sur les Mémoires de Madame DE STAAL ;
à Paris , 16 Octobre 1755.
Relationfur les Mémoires de Mada-
Appellez-vous , Monfieur , notre conme
de Staal. Il y avoit un tiers. Chacun y
dit fon fentiment . Je fis enfuite mes réflexions.
Je les ai écrites. Permettez - moi de .
vous les adreffer.
pas
Il y a peu de livres que j'aime autant
que les Mémoires ; je dis les Mémoires hiftoriques
, lorfque j'ai lieu de les croire
vrais , ou du moins finceres ; & je ne parle
feulement des Mémoires des hommes
d'Etat , Miniftres , Négociateurs , Généraux
d'armée , & c. en un mot , de ces
hommes qui , employées à de grandes cho-:
fes ; & , pour ainfi dire , Acteurs dans des
Tragédies , dans des Drames héroïques
ou du moins fpectateurs , & à portée de
bien voir , ont écrit ce qu'ils ont fait ou vu :
je parle des Mémoires de fimples particuliers
, hommes d'efprit , du moins de bon:
fens , hommes de réflexion , qui , fans emploi
conſidérable , Acteurs ou Spectateurs
A iv
8 MERCURE DE FRANCE.
de Comédies , de Drames Bourgeois , n'ont
joué ni vu jouer de rôle important & impofant
fur le Théâtre du monde. Mais il y
a fort
peu de ces Mémoires ; & j'en fuis
bien fâché.
Au refte , je ne fuis pas le feul ; &
M. l'Abbé Trublet formoit fans doute les
mêmes regrets , lorfqu'il a dit ( 1 ) à
l'occafion du reproche tant répété contre
Montaigne , d'avoir trop parlé de luimême
dans fes Effais , « Qu'il feroit à fouhaiter
qu'à l'exemple de Montaigne ,
» tant de grands Aureurs qui ont compofé
de fi beaux ouvrages , nous euffent laif-
» fé dans des Mémoires bien finceres , une
peinture fidelle de leur coeur & de leur
efprit. Il y a des Lecteurs Philofophes ,
» ajoute M. l'Abbé Trublet , qui feroient
» plus de cas de ces Mémoires que
de tous
"»leurs autres écrits ».
Philofophe ou non , je fuis de ces Lecteurs
là . Auffi ai - je lu avec le plus grand
plaifir les Mémoires de Madame de Staal.
Mais je fouhaite plus que M. l'Abbé Trublet.
Il n'invite que les grands Auteurs à écrire
des Mémoires ; j'en voudrois de tout homme
vrai & fenfé qui s'est bien connu luimême
, ne fût- il capable de les écrire que
( 1 ) Effais de Littérature & de Morale , tom. Ni
P. 77. de la derniere Edition.
DECEMBRE. 1755 9
du ftyle le plus médiocre ; & , par exemple
, je vous avoue que j'ai lu avec plaifir
jufqu'à ceux de l'Abbé de Marolles , cet
Ecrivain fi fameux par la multitude de fes
mauvaiſes traductions . On vient de réimprimer
fes Mémoires , & j'en fçais bon gré
à l'Editeur. Devenus rares , ils ne m'étoient
point tombés entre les mains ; & je
ne les connoiffois que pour en avoir entendu
parler , ou les avoir vu cités avec
éloge dans quelques livres .
Quelle idée prendrez- vous là - deſſus de
mon goût , Monfieur ? mais ne vous hâtez
pas d'en prendre une mauvaiſe ; car je vous
avertis qu'ayant avoué à plufieurs gens
d'efprit le plaifir que j'avois pris à lire ces
Mémoires de l'Abbé de Marolles , ils m'ont
fait de leur côté le même aveu ( 1 ) .
Mais puifque ces Mémoires ont plu il y
a environ cent ans , & plaiſent encore aujourd'hui
, quoique fi foiblement écrits
quels mémoires ne plairont pas , pourvu
qu'on y trouve du bon fens & de la fincérité
, fur-tout une fincérité naïve ? Mais
d'un autre côté , quels mémoires ne roulant
que fur les petits faits d'une vie pri-
( 1 ) On peut voir ce qu'en difent les Journaliftes
de Trévoux dans les Nouvelles Littéraires du
fecond tome du Journal d'Octobre 1755. page
2647.
Ay
10 MERCURE DE FRANCE.
vée , plairont après ceux de Madame de
Staal , fi bien écrits , fi beaux & fi agréables
à la fois par l'union la plus parfaite de
l'élégance & de la fimplicité , du foigné &
du naturel , de l'efprit & du goût ? Si les
Mémoires de l'Abbé de Marolles peuvent
être un encouragement pour de fimples
particuliers qui voudroient écrire auffi
leur vie tout fimplement , ceux de Madame
de Staal doivent leur infpirer beaucoup
de crainte , d'autant plus qu'on a dit
affez généralement qu'ils ne plaifoient que
par le ftyle , & que fans cet agrément , on
ne pourroit en foutenir la lecture , tant ils
font vuides de chofes . Mais je crois qu'on
s'eft trompé en parlant ainfi . Je crois que
cas petites chofes , ces menus faits , ces
riens perfonnels ou domeftiques , en un
mot , toutes ces prétendues minuties fe
font lire avec autant & plus de plaifir que
de grands faits . Je crois que les Mémoires
de fimples particuliers , homme ou
femme , attacheroient autant & plus , à
mérite égal , du moins les Lecteurs fimples
particuliers auffi ( & c'eft le grand nombre
) que les Mémoires d'un Général d'armée
, d'un Miniftre d'Etat , & c . Tout homme
eft homme , mais tout homme n'eft pas
Général d'armée , Miniftre d'Etat ; ou plutôt
la plupart des hommes ne font rien
DECEMBRE. 1755. 1 I
>
d'aprochant . Donc , tout ce qui montrera
bien l'homme , attachera plus que ce qui
ne montrera que le Général , le Miniftre ,
le Négociateur , ou même le Sçavant &
l'Homme de lettres ; & la preuve en eſt ,
que dans les Mémoires même du Général;
du Miniftre , du Négociateur , du Sçavant ,
ou dans leur hiftoire , par exemple dans
les Vies de Plutarque , dans les Eloges de
M. de Fontenelle , ce qui plaît davantage ,
c'eft , non leurs exploits , leurs négociations
, leurs travaux fçavans , mais les détails
de leur vie privée , leurs qualités fociales
, bonnes & mauvaiſes . En un mot
on fe plaît à y voir l'Homme bien plus encore
que le Général , le Négociateur , le
Sçavant , & c . Et voilà pourquoi encore on
aime tant leurs lettres , leurs lettres les plus
familieres , les lettres de l'homme , indépendamment
des anecdotes militaires
politiques & littéraires qu'on y trouve .
Je crois donc que les Mémoires de Madame
de Staal plaifent par le fonds des chofes
, auffi bien que par le ftyle ; qu'ainfi ils
ne tomberont point , & d'autant moins ,
qu'ils feront foutenus par l'un & par
l'autre
à la fois ; car je conviens que l'agrément
du ftyle y ajoute beaucoup à celui des
chofes ; mais je foutiens qu'il n'y étoit pas
auffi néceffaire qu'on le dit , & même qu'on
>
A vj
MERCURE DE FRANCE.
le croit ; & qu'on en conviendra , fi on fe
confulte , fi on s'interroge foi - même de
bonne foi , fur les caufes du plaifir avec
lequel on a lu ces Mémoires.
Mais levons une équivoque. Il n'y a
point de chofes , dit on , dans les Mémoires
de Madame de Staal , ou du moins it
y en a peu.
Cela eft vrai , fi par chofes on entend de
grands faits , des faits relatifs aux évenemens
politiques & militaires ;
Res gefta Regumque Ducumque , & triflia
bella.
Mais des faits qui peignent , outre l'Auteur
, des perfonnes de tout état , condition
, & fexe , & qui les peignent d'autant
mieux que ces faits font plus petits ,
que ce ne font que des riens ; de pareils
faits , dis- je , font des chofes , & des chofes
très agréables , très utiles même , parce
que la plus utile & la plus agréable de toutes
les connoiffances , c'eft celle de l'homme
, & des hommes relativement à la fociété
que nous avons journellement avec
eux .
Tout livre qui fait dire au Lecteur : Voilà
les hommes ; voilà ce qu'ils font , ce qu'ils
difent , & pourquoi ils le difent & le font ;
voilà le jeu de leurs petites & miférables pafDECEMBRE
. 1755. 12
fions ; les voilà au vrai & au naturel ; je
crois les voir & les entendre ; bien plus , je
vois le fond de leur ame , le dedans de la
machine , les RESSORTS DU JEU ; Tout
livre pareil intéreffe , attache , de quelque
maniere qu'il foit écrit. C'eft fur tout
de cette forte d'hiftoire qu'eft vrai le mot
de Ciceron ; Hiftoria quoquo modo fcripta delectat
. En la lifant , on croit voir ce qu'on
voit tous les jours dans le monde ; on croit
y être. Mais retourné dans ce monde après
fa lecture , on y voit bien mieux tout ce
qu'on y avoit vu auparavant. Alors on fe
rappelle le livre , & par réflexion on le
trouve encore meilleur & plus vrai .
Mais revenons à Madame de Staal. Si
ſes avantures ne font pas grandes , elles
font affez fingulieres . Son caractere perfonnel
ne l'eft pas moins . C'eft un caractere
mêlé & compofé de qualités affez
oppofées ; il en eft plus pittorefque . De
cette double fingularité , celle du caractere
& celle des circonftances dans lefquelles
Madame de Staal s'eft trouvée dès
fon enfance , il a du réfulter une vie peu
ordinaire , & qui dès lors méritoit d'être
écrite.
Je ne lui pardonne pourtant point fes
amours , ni même de les avoir écrits , du
moins dans un fi grand détail. Tout Pla
14 MERCURE DE FRANCE.
toniques que je veuille les croire , ils n'en
font pas plus innocens aux yeux des vrais
fages , des vertueux , & n'en font peutêtre
que plus ridicules aux yeux d'un certain
monde. Ils aviliffent l'Amoureuſe , &
l'ouvrage en doit fouffrir . Tout ce qui
infpire du mépris pour un Ecrivain de
Mémoires diminue le plaifir qu'on prend
à les lire , ne fût- ce qu'en diminuant l'intérêt
qu'on prend à fa perfonne. Cependant
, car il faut tout dire , les Amours de
Madame de Staal , font un trait de plus à
fon caractere. Si je l'eftime moins , par - là
je la connois mieux ; je la connois toute
entiere. D'ailleurs , ce mêlange de raifon
& de foibleffe , de grandeur , à certains
égards , & de petiteffe à d'autres , eft piquant
par le contrafte , utile même à confidérer
, & peut faire faire de bonnes réflexions
. On dira : Qu'est ce donc
que l'ef
prit contre le coeur , fur - tout chez les femmes !
Paffez-moi , Monfieur , l'application de
cette morale . Votre Mercure n'est plus le
Mercure Galant.
Les Amours de Madame Staal eurent gran
de part aux chagrins de fa vie. Tantôt elle
aima fans êtreaimée ; tantôt elle fut aimée
fans aimer. En général , on apprend dans
l'hiftoire, fur-tout dans les Mémoires , & en
particulier dans ceux de Madame de Staal,
DECEMBRE . 1755 .
combien il y a de malheureux , même parmi
les prétendus heureux ; & cela confole.
On le voit tant d'égaux en infortune
même de fupérieurs ; & on dit :
J'en connois de plus miferables.
Mais on voit encore que la principale
fource du malheur eft dans les paffions ,
dans des fautes , dans des torts , & c. Le
malheureux fe reconnoît dans ce qu'il lit ,
& fe condamne. Il n'a que ce qu'il a mérité
, & il pouvoit ne le point mériter. Il
peut même ne le mériter plus ; il peut fe
corriger & être heureux.
gran-
Si l'Hiftoire & für-tout les Mémoires
des Grands Hommes , des Hommes à
des qualités , à grands talens , font pleins
de leurs malheurs , & de malheurs bien
mérités , c'eft que les grands Hommes ont
prefque toujours de fortes paffions , fouvent
de grands vices , rarement beaucoup
de fageffe & de conduite , hors de leur
métier.
Tel Général qui n'a jamais donné aucune
prife fur lui au Général de l'armée
ennemie , en a donné mille aux ennemis
qu'il avoit dans fon armée & à la Cour de
fon Maître .
Tel beau génie a forcé fes amis d'avouer
de fa perfonne plus de mal que
fes enne16
MERCURE DE FRANCE.
mis n'en difoient de fes ouvrages , & d'abandonner
l'homme en défendant l'Auteur.
Il s'en faut bien que tous les Héros &
tous les beaux efprits foient des Sages , des
Turenne , & des Fontenelle.
La poftérité qui ne connoît ces illuftres
malheureux que par ce qu'ils avoient d'admirable
, les plaint , & en les plaignant ,
les en admire encore davantage. Leur
fiecle qui les connoiffoit mieux , ne les
plaignoit point.
Mais finiffons une lettre qui feroit bientôt
un livre , autant par le ftyle que par fa
longueur , & difons encore un mot fur
Madame de Staal.
Elle étoit Auteur , & tout le monde le
fçavoit. On fçavoit en particulier qu'elle
avoit fait des Comédies. Beaucoup de
gens les connoiffoient , & en avoient parlé
avec éloge à ceux qui ne les connoiffoient
pas. On fçavoit moins généralement
qu'elle eût écrit des Mémoires. Le Public
défiroit donc beaucoup l'impreffion de ces
Comédies. C'eft par- là qu'il falloit commencer
, & annoncer en même- tems les
Mémoires. Elles les euffent fait encore
plus défirer qu'on ne les défiroit ellesmêmes.
J'ajoute que lues les premieres ,
elles l'auroient été avec plus de plaifir.
Elles ont été moins critiquées , on en a
DECEMBRE. 1755. 17
moins parlé , elles ont moins affecté , elles
ont moins plu que les Mémoires. Eft- ce
qu'elles font moins bonnes en leur genre ?
Je le crois je n'en fçais pourtant rien ; &
je me recufe là- deffus. Mais je fçais que
les Mémoires font un genre plus agréable ,
c'est-à- dire , plus piquant , plus attachant
que les Comédies , du moins fi on ne fait
que lire celles - ci . Dans les uns , c'eſt du
vrai réel , du vrai hiftorique , dans les autres
, ce n'eft que du vrai imité , du vrai
poétique , feulement un peu réalisé par
l'illufion du Théâtre. D'ailleurs j'ai trouvé
trop de charge dans les deux pieces de Madame
de Staal. Enfin , fi elle dialogue bien,
à mon avis elle raconte encore mieux .
Quant à ce qu'on appelle action , &
unité d'action , intrigue bien liée & bien
fuivie , dépendance néceffaire des évenemens
, &c. j'ai entendu dire que tout cela
manque aux deux pieces , & qu'ainfi elles
ne réuffiroient point au Théâtre , du
moins au Théâtre public. Mais encore une
fois , je me récufe ; je m'en rapporte aux
connoiffeurs , fur- tour à vous , Monfieur ,
qu'ils ont fi fouvent applaudi ; & je fuis
très-parfaitement , &c.
A L'AUTEUR DU MERCURE .
Sur les Mémoires de Madame DE STAAL ;
à Paris , 16 Octobre 1755.
Relationfur les Mémoires de Mada-
Appellez-vous , Monfieur , notre conme
de Staal. Il y avoit un tiers. Chacun y
dit fon fentiment . Je fis enfuite mes réflexions.
Je les ai écrites. Permettez - moi de .
vous les adreffer.
pas
Il y a peu de livres que j'aime autant
que les Mémoires ; je dis les Mémoires hiftoriques
, lorfque j'ai lieu de les croire
vrais , ou du moins finceres ; & je ne parle
feulement des Mémoires des hommes
d'Etat , Miniftres , Négociateurs , Généraux
d'armée , & c. en un mot , de ces
hommes qui , employées à de grandes cho-:
fes ; & , pour ainfi dire , Acteurs dans des
Tragédies , dans des Drames héroïques
ou du moins fpectateurs , & à portée de
bien voir , ont écrit ce qu'ils ont fait ou vu :
je parle des Mémoires de fimples particuliers
, hommes d'efprit , du moins de bon:
fens , hommes de réflexion , qui , fans emploi
conſidérable , Acteurs ou Spectateurs
A iv
8 MERCURE DE FRANCE.
de Comédies , de Drames Bourgeois , n'ont
joué ni vu jouer de rôle important & impofant
fur le Théâtre du monde. Mais il y
a fort
peu de ces Mémoires ; & j'en fuis
bien fâché.
Au refte , je ne fuis pas le feul ; &
M. l'Abbé Trublet formoit fans doute les
mêmes regrets , lorfqu'il a dit ( 1 ) à
l'occafion du reproche tant répété contre
Montaigne , d'avoir trop parlé de luimême
dans fes Effais , « Qu'il feroit à fouhaiter
qu'à l'exemple de Montaigne ,
» tant de grands Aureurs qui ont compofé
de fi beaux ouvrages , nous euffent laif-
» fé dans des Mémoires bien finceres , une
peinture fidelle de leur coeur & de leur
efprit. Il y a des Lecteurs Philofophes ,
» ajoute M. l'Abbé Trublet , qui feroient
» plus de cas de ces Mémoires que
de tous
"»leurs autres écrits ».
Philofophe ou non , je fuis de ces Lecteurs
là . Auffi ai - je lu avec le plus grand
plaifir les Mémoires de Madame de Staal.
Mais je fouhaite plus que M. l'Abbé Trublet.
Il n'invite que les grands Auteurs à écrire
des Mémoires ; j'en voudrois de tout homme
vrai & fenfé qui s'est bien connu luimême
, ne fût- il capable de les écrire que
( 1 ) Effais de Littérature & de Morale , tom. Ni
P. 77. de la derniere Edition.
DECEMBRE. 1755 9
du ftyle le plus médiocre ; & , par exemple
, je vous avoue que j'ai lu avec plaifir
jufqu'à ceux de l'Abbé de Marolles , cet
Ecrivain fi fameux par la multitude de fes
mauvaiſes traductions . On vient de réimprimer
fes Mémoires , & j'en fçais bon gré
à l'Editeur. Devenus rares , ils ne m'étoient
point tombés entre les mains ; & je
ne les connoiffois que pour en avoir entendu
parler , ou les avoir vu cités avec
éloge dans quelques livres .
Quelle idée prendrez- vous là - deſſus de
mon goût , Monfieur ? mais ne vous hâtez
pas d'en prendre une mauvaiſe ; car je vous
avertis qu'ayant avoué à plufieurs gens
d'efprit le plaifir que j'avois pris à lire ces
Mémoires de l'Abbé de Marolles , ils m'ont
fait de leur côté le même aveu ( 1 ) .
Mais puifque ces Mémoires ont plu il y
a environ cent ans , & plaiſent encore aujourd'hui
, quoique fi foiblement écrits
quels mémoires ne plairont pas , pourvu
qu'on y trouve du bon fens & de la fincérité
, fur-tout une fincérité naïve ? Mais
d'un autre côté , quels mémoires ne roulant
que fur les petits faits d'une vie pri-
( 1 ) On peut voir ce qu'en difent les Journaliftes
de Trévoux dans les Nouvelles Littéraires du
fecond tome du Journal d'Octobre 1755. page
2647.
Ay
10 MERCURE DE FRANCE.
vée , plairont après ceux de Madame de
Staal , fi bien écrits , fi beaux & fi agréables
à la fois par l'union la plus parfaite de
l'élégance & de la fimplicité , du foigné &
du naturel , de l'efprit & du goût ? Si les
Mémoires de l'Abbé de Marolles peuvent
être un encouragement pour de fimples
particuliers qui voudroient écrire auffi
leur vie tout fimplement , ceux de Madame
de Staal doivent leur infpirer beaucoup
de crainte , d'autant plus qu'on a dit
affez généralement qu'ils ne plaifoient que
par le ftyle , & que fans cet agrément , on
ne pourroit en foutenir la lecture , tant ils
font vuides de chofes . Mais je crois qu'on
s'eft trompé en parlant ainfi . Je crois que
cas petites chofes , ces menus faits , ces
riens perfonnels ou domeftiques , en un
mot , toutes ces prétendues minuties fe
font lire avec autant & plus de plaifir que
de grands faits . Je crois que les Mémoires
de fimples particuliers , homme ou
femme , attacheroient autant & plus , à
mérite égal , du moins les Lecteurs fimples
particuliers auffi ( & c'eft le grand nombre
) que les Mémoires d'un Général d'armée
, d'un Miniftre d'Etat , & c . Tout homme
eft homme , mais tout homme n'eft pas
Général d'armée , Miniftre d'Etat ; ou plutôt
la plupart des hommes ne font rien
DECEMBRE. 1755. 1 I
>
d'aprochant . Donc , tout ce qui montrera
bien l'homme , attachera plus que ce qui
ne montrera que le Général , le Miniftre ,
le Négociateur , ou même le Sçavant &
l'Homme de lettres ; & la preuve en eſt ,
que dans les Mémoires même du Général;
du Miniftre , du Négociateur , du Sçavant ,
ou dans leur hiftoire , par exemple dans
les Vies de Plutarque , dans les Eloges de
M. de Fontenelle , ce qui plaît davantage ,
c'eft , non leurs exploits , leurs négociations
, leurs travaux fçavans , mais les détails
de leur vie privée , leurs qualités fociales
, bonnes & mauvaiſes . En un mot
on fe plaît à y voir l'Homme bien plus encore
que le Général , le Négociateur , le
Sçavant , & c . Et voilà pourquoi encore on
aime tant leurs lettres , leurs lettres les plus
familieres , les lettres de l'homme , indépendamment
des anecdotes militaires
politiques & littéraires qu'on y trouve .
Je crois donc que les Mémoires de Madame
de Staal plaifent par le fonds des chofes
, auffi bien que par le ftyle ; qu'ainfi ils
ne tomberont point , & d'autant moins ,
qu'ils feront foutenus par l'un & par
l'autre
à la fois ; car je conviens que l'agrément
du ftyle y ajoute beaucoup à celui des
chofes ; mais je foutiens qu'il n'y étoit pas
auffi néceffaire qu'on le dit , & même qu'on
>
A vj
MERCURE DE FRANCE.
le croit ; & qu'on en conviendra , fi on fe
confulte , fi on s'interroge foi - même de
bonne foi , fur les caufes du plaifir avec
lequel on a lu ces Mémoires.
Mais levons une équivoque. Il n'y a
point de chofes , dit on , dans les Mémoires
de Madame de Staal , ou du moins it
y en a peu.
Cela eft vrai , fi par chofes on entend de
grands faits , des faits relatifs aux évenemens
politiques & militaires ;
Res gefta Regumque Ducumque , & triflia
bella.
Mais des faits qui peignent , outre l'Auteur
, des perfonnes de tout état , condition
, & fexe , & qui les peignent d'autant
mieux que ces faits font plus petits ,
que ce ne font que des riens ; de pareils
faits , dis- je , font des chofes , & des chofes
très agréables , très utiles même , parce
que la plus utile & la plus agréable de toutes
les connoiffances , c'eft celle de l'homme
, & des hommes relativement à la fociété
que nous avons journellement avec
eux .
Tout livre qui fait dire au Lecteur : Voilà
les hommes ; voilà ce qu'ils font , ce qu'ils
difent , & pourquoi ils le difent & le font ;
voilà le jeu de leurs petites & miférables pafDECEMBRE
. 1755. 12
fions ; les voilà au vrai & au naturel ; je
crois les voir & les entendre ; bien plus , je
vois le fond de leur ame , le dedans de la
machine , les RESSORTS DU JEU ; Tout
livre pareil intéreffe , attache , de quelque
maniere qu'il foit écrit. C'eft fur tout
de cette forte d'hiftoire qu'eft vrai le mot
de Ciceron ; Hiftoria quoquo modo fcripta delectat
. En la lifant , on croit voir ce qu'on
voit tous les jours dans le monde ; on croit
y être. Mais retourné dans ce monde après
fa lecture , on y voit bien mieux tout ce
qu'on y avoit vu auparavant. Alors on fe
rappelle le livre , & par réflexion on le
trouve encore meilleur & plus vrai .
Mais revenons à Madame de Staal. Si
ſes avantures ne font pas grandes , elles
font affez fingulieres . Son caractere perfonnel
ne l'eft pas moins . C'eft un caractere
mêlé & compofé de qualités affez
oppofées ; il en eft plus pittorefque . De
cette double fingularité , celle du caractere
& celle des circonftances dans lefquelles
Madame de Staal s'eft trouvée dès
fon enfance , il a du réfulter une vie peu
ordinaire , & qui dès lors méritoit d'être
écrite.
Je ne lui pardonne pourtant point fes
amours , ni même de les avoir écrits , du
moins dans un fi grand détail. Tout Pla
14 MERCURE DE FRANCE.
toniques que je veuille les croire , ils n'en
font pas plus innocens aux yeux des vrais
fages , des vertueux , & n'en font peutêtre
que plus ridicules aux yeux d'un certain
monde. Ils aviliffent l'Amoureuſe , &
l'ouvrage en doit fouffrir . Tout ce qui
infpire du mépris pour un Ecrivain de
Mémoires diminue le plaifir qu'on prend
à les lire , ne fût- ce qu'en diminuant l'intérêt
qu'on prend à fa perfonne. Cependant
, car il faut tout dire , les Amours de
Madame de Staal , font un trait de plus à
fon caractere. Si je l'eftime moins , par - là
je la connois mieux ; je la connois toute
entiere. D'ailleurs , ce mêlange de raifon
& de foibleffe , de grandeur , à certains
égards , & de petiteffe à d'autres , eft piquant
par le contrafte , utile même à confidérer
, & peut faire faire de bonnes réflexions
. On dira : Qu'est ce donc
que l'ef
prit contre le coeur , fur - tout chez les femmes !
Paffez-moi , Monfieur , l'application de
cette morale . Votre Mercure n'est plus le
Mercure Galant.
Les Amours de Madame Staal eurent gran
de part aux chagrins de fa vie. Tantôt elle
aima fans êtreaimée ; tantôt elle fut aimée
fans aimer. En général , on apprend dans
l'hiftoire, fur-tout dans les Mémoires , & en
particulier dans ceux de Madame de Staal,
DECEMBRE . 1755 .
combien il y a de malheureux , même parmi
les prétendus heureux ; & cela confole.
On le voit tant d'égaux en infortune
même de fupérieurs ; & on dit :
J'en connois de plus miferables.
Mais on voit encore que la principale
fource du malheur eft dans les paffions ,
dans des fautes , dans des torts , & c. Le
malheureux fe reconnoît dans ce qu'il lit ,
& fe condamne. Il n'a que ce qu'il a mérité
, & il pouvoit ne le point mériter. Il
peut même ne le mériter plus ; il peut fe
corriger & être heureux.
gran-
Si l'Hiftoire & für-tout les Mémoires
des Grands Hommes , des Hommes à
des qualités , à grands talens , font pleins
de leurs malheurs , & de malheurs bien
mérités , c'eft que les grands Hommes ont
prefque toujours de fortes paffions , fouvent
de grands vices , rarement beaucoup
de fageffe & de conduite , hors de leur
métier.
Tel Général qui n'a jamais donné aucune
prife fur lui au Général de l'armée
ennemie , en a donné mille aux ennemis
qu'il avoit dans fon armée & à la Cour de
fon Maître .
Tel beau génie a forcé fes amis d'avouer
de fa perfonne plus de mal que
fes enne16
MERCURE DE FRANCE.
mis n'en difoient de fes ouvrages , & d'abandonner
l'homme en défendant l'Auteur.
Il s'en faut bien que tous les Héros &
tous les beaux efprits foient des Sages , des
Turenne , & des Fontenelle.
La poftérité qui ne connoît ces illuftres
malheureux que par ce qu'ils avoient d'admirable
, les plaint , & en les plaignant ,
les en admire encore davantage. Leur
fiecle qui les connoiffoit mieux , ne les
plaignoit point.
Mais finiffons une lettre qui feroit bientôt
un livre , autant par le ftyle que par fa
longueur , & difons encore un mot fur
Madame de Staal.
Elle étoit Auteur , & tout le monde le
fçavoit. On fçavoit en particulier qu'elle
avoit fait des Comédies. Beaucoup de
gens les connoiffoient , & en avoient parlé
avec éloge à ceux qui ne les connoiffoient
pas. On fçavoit moins généralement
qu'elle eût écrit des Mémoires. Le Public
défiroit donc beaucoup l'impreffion de ces
Comédies. C'eft par- là qu'il falloit commencer
, & annoncer en même- tems les
Mémoires. Elles les euffent fait encore
plus défirer qu'on ne les défiroit ellesmêmes.
J'ajoute que lues les premieres ,
elles l'auroient été avec plus de plaifir.
Elles ont été moins critiquées , on en a
DECEMBRE. 1755. 17
moins parlé , elles ont moins affecté , elles
ont moins plu que les Mémoires. Eft- ce
qu'elles font moins bonnes en leur genre ?
Je le crois je n'en fçais pourtant rien ; &
je me recufe là- deffus. Mais je fçais que
les Mémoires font un genre plus agréable ,
c'est-à- dire , plus piquant , plus attachant
que les Comédies , du moins fi on ne fait
que lire celles - ci . Dans les uns , c'eſt du
vrai réel , du vrai hiftorique , dans les autres
, ce n'eft que du vrai imité , du vrai
poétique , feulement un peu réalisé par
l'illufion du Théâtre. D'ailleurs j'ai trouvé
trop de charge dans les deux pieces de Madame
de Staal. Enfin , fi elle dialogue bien,
à mon avis elle raconte encore mieux .
Quant à ce qu'on appelle action , &
unité d'action , intrigue bien liée & bien
fuivie , dépendance néceffaire des évenemens
, &c. j'ai entendu dire que tout cela
manque aux deux pieces , & qu'ainfi elles
ne réuffiroient point au Théâtre , du
moins au Théâtre public. Mais encore une
fois , je me récufe ; je m'en rapporte aux
connoiffeurs , fur- tour à vous , Monfieur ,
qu'ils ont fi fouvent applaudi ; & je fuis
très-parfaitement , &c.
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Résumé : LETTRE A L'AUTEUR DU MERCURE. Sur les Mémoires de Madame de STAAL ; à Paris, 16 Octobre 1755.
La lettre datée du 16 octobre 1755 traite des Mémoires de Madame de Staal. L'auteur exprime son admiration pour les mémoires historiques sincères, en particulier ceux des hommes d'État, négociateurs et généraux. Il regrette le manque de mémoires de simples particuliers, bien que ceux-ci soient rares. L'abbé Trublet partage ce regret, souhaitant que des auteurs célèbres écrivent des mémoires sincères. L'auteur apprécie les Mémoires de Madame de Staal et souhaite que tout homme sincère et réfléchissant écrive ses mémoires, indépendamment de son style. Il cite les Mémoires de l'abbé de Marolles comme exemple de mémoires appréciés malgré un style médiocre. Il affirme que les mémoires de simples particuliers peuvent être aussi intéressants que ceux des grands hommes, car ils montrent l'homme dans sa vie quotidienne. L'auteur conteste l'idée que les Mémoires de Madame de Staal plaisent seulement par leur style. Il soutient que les petits faits de la vie privée sont tout aussi intéressants que les grands événements. Il admire le caractère unique de Madame de Staal et les circonstances de sa vie, bien qu'il critique ses amours détaillées dans les mémoires. La lettre se termine par une réflexion sur les malheurs des grands hommes et l'importance des mémoires pour comprendre la nature humaine. L'auteur suggère que les comédies de Madame de Staal auraient dû être publiées avant ses mémoires pour susciter plus d'intérêt. Il conclut en préférant le style narratif des mémoires à celui des comédies.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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69
p. 81
ENIGME.
Début :
Composé monstrueux de grandeur, de bassesse, [...]
Mots clefs :
Homme
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ENIGME.
angalE NIGME.
COMOPMPOOSSEÉ monstrueux de grandeur , de baſpra
pola felle , 10
De vices , de vertus , de fcience , d'erreur ,
D'humilité , d'orgueil , de force , de foiblelle :
l'ignore qui je fuis , je me cherche fans celſe.
Tire-moi d'embarras : qui fuis-je , ami Lecteur?
COMOPMPOOSSEÉ monstrueux de grandeur , de baſpra
pola felle , 10
De vices , de vertus , de fcience , d'erreur ,
D'humilité , d'orgueil , de force , de foiblelle :
l'ignore qui je fuis , je me cherche fans celſe.
Tire-moi d'embarras : qui fuis-je , ami Lecteur?
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70
p. 67-68
ENIGME.
Début :
Quelque basse que soit ma première origine, [...]
Mots clefs :
Homme
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ENIGME.
ENIGM E.
QUELQUE baffe que foit ma première origine,
Je puis dire pourtant que ma ſource eſt divine .
Je fuis fouple & foumis , quoiqu'inventeur des loix.
Lorsqu'un rang trop obſcur ſemble avilir mon êtrę,
Il n'en eft pas moins grand , & mes égaux font
Rois .
Je ne fuis pas toujours ce que je veux paroître.
Traftre , indigne , cruel , je fçais l'art impofteur
De cacher , mes défauts fous un dehors flatteur.
De contraſtes je fuis un horrible aſſemblage ,
A la fois haur , rampant , & conftant , & volage.
68 MERCURE DE FRANCE.
Souvent bon par hafard , toujours méchant par
goût.
Et , pour en peu de mots enfin te dire tout ,
Chef-d'oeuvre merveilleux du plus habile Maître ,
Je fais également , & le mal , & le bien.
Je te vois étonné de ne me pas pas connoître ;
Cher Lecteur ! connois -toi , l'Enigme n'eſt plus rien.
PASQUIER.
QUELQUE baffe que foit ma première origine,
Je puis dire pourtant que ma ſource eſt divine .
Je fuis fouple & foumis , quoiqu'inventeur des loix.
Lorsqu'un rang trop obſcur ſemble avilir mon êtrę,
Il n'en eft pas moins grand , & mes égaux font
Rois .
Je ne fuis pas toujours ce que je veux paroître.
Traftre , indigne , cruel , je fçais l'art impofteur
De cacher , mes défauts fous un dehors flatteur.
De contraſtes je fuis un horrible aſſemblage ,
A la fois haur , rampant , & conftant , & volage.
68 MERCURE DE FRANCE.
Souvent bon par hafard , toujours méchant par
goût.
Et , pour en peu de mots enfin te dire tout ,
Chef-d'oeuvre merveilleux du plus habile Maître ,
Je fais également , & le mal , & le bien.
Je te vois étonné de ne me pas pas connoître ;
Cher Lecteur ! connois -toi , l'Enigme n'eſt plus rien.
PASQUIER.
Fermer
71
p. 94-103
HISTOIRE de JONATHAN WILD le Grand, traduit de l'Anglois de M. FIELDING, Auteur de JOSEPH ANDREWS & de TOM JONES, &c A Londres, & se trouve à Paris chez Duchesne, Libraire, rue S. Jacques, au Temple du Goût, 1763 ; deux volumes in-12.
Début :
L'OUVRAGE que nous annonçons est d'un genre singulier ; & le nom de [...]
Mots clefs :
Homme, Grand, Héros, Femme, Grandeur, Ouvrage, Innocent
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texteReconnaissance textuelle : HISTOIRE de JONATHAN WILD le Grand, traduit de l'Anglois de M. FIELDING, Auteur de JOSEPH ANDREWS & de TOM JONES, &c A Londres, & se trouve à Paris chez Duchesne, Libraire, rue S. Jacques, au Temple du Goût, 1763 ; deux volumes in-12.
HISTOIRE de JONATHAN WILD
le Grand , traduit de l'Anglois de
M. FIELDING, Auteur de JOSEPH
ANDREWS & de TOM JONES , &c
A Londres , & fe trouve à Paris chez
Duchefne , Libraire , rue S. Jacques,
au Temple du Goût , 1763 ; deux volumes
in- 12.
L'OUVRAGE que nous annonçons
eft d'un genre fingulier ; & le nom de
fon Auteur , fi connu en France par les
AVRIL. 1763. 95
Traductions qui ont été faites de plufieurs
de fesromans , prévient d'avance
en faveur de celui- ci. Sous le voile d'une
ironie foutenue depuis le commencement
jufqu'à la fin de l'Ouvrage, l'Au
teur cherche à défabufer les hommes
des idées fauffes & prèfque toujours
dangereufes , qu'ils fe forment communément
de la grandeur. Un infigne Scélérat
que des crimes de toute efpéce
conduifent enfin au dernier fupplice , eft
le héros qu'il a choifi pour relever &
cenfurer les préjugés , le mauvais goût,
l'efprit de parti & différens autres défauts
de fes compatriotes ; & quoique,
l'ouvrage foit fait principalement pour
la Nation Angloife , il n'y a point de
Peuple qui ne puiffe s'y reconnoître, ni
de Lecteur qui ne puiffe en profiter. On
ne s'attend pas que nous faffions le récit
des attentats horribles que l'on fait
commettre au fameux Scélérat qui joue
le premier rôle dans ce roman. Il n'eft
question que de vols , d'affaffinats & de
perfidies les plus atroces ; contentonsnous
d'en citer quelques exemples pour
faire connoître le genre de critique de
notre Auteur , toujours préfenté fous le
-voile de l'ironie.
Jonathan Wild , dit Legrand , chef
96 MERCURE DE FRANCE .
»
d'une troupe de voleurs , étoit iffu de
parens diftingués dans cette profeffion .
On l'envoya à l'école avec les autres
enfans de fon âge ; mais il montra
» pour l'étude la répugnance la plus
» marquée . Son Maître , homme de
» beaucoup de fens & de mérite , le
» difpenfa bientôt de toute peine à cet
» égard ; & tandis qu'il affuroit à fes
parens qu'il faifoit les plus grands
» progrès , il lui permettoit de fe livrer
» entiérement à fes inclinations , parce
» qu'il fentoit bien qu'elles le porte-
» roient à des objets plus nobles que les
» fciences , qui , comme on en convient
généralement , ne rendent aucun pró-
» fit , & ne font propres , qu'à empêcher
» un galant homme de s'avancer dans
» le monde. "
Wild y débuta par quelques traits de
friponnerie qui donnerent dès - lors de
grandes efpérances de fon talent. Il fit
connoiffance avec le Comte de la Rufe,
Chevalier d'induftrie ; & ils eurent enfemble
de fréquentes conférences fur
les principes fondamentaux de leur art.
On croit communément que les voleurs
confervent entr'eux une forte de probité
qui les empêche de fe nuire mutuellement.
Le grand. Wild étoit bien audeffus
AVRIL 1763: 97
deffus de ces petites foibleffes : nonfeulement
il croyoit qu'il eft indigne
d'un grand coeur de refpecter la bourfe
de fes camarades ; » mais il n'étoit pas
» même de ces hommes mal -nés , qui
» rougiroient de voir un ami , après
» l'avoir volé ou trahi. Ce caractère
» pufillanime a fouvent produit dans le
» monde les crimes les plus monstrueux .
" Un excès de modeftie dans ce genre
» a porté bien des gens à affaffiner , ou
» du moins à ruiner fans reffource ceux
>> contre qui leur confcience leur repro-
" choit d'avoir commis quelque pecca-
» dille , foit en débauchant leurs fem-
» mes on leurs filles , foit en trahiffant
» leur confiance , foit en rendant contre
>> eux un faux témoignage. Mais dans
» notre héros , tout étoit véritablement
» grand. Toujours maître de lui , il ne
"
craignoit point d'aller boire avec un
» homme qu'il avoit dévalifé le mo-
» ment d'auparavant. »
Sa conduite à l'égard de fon ami
Francoeur fut un chef- d'oeuvre d'héroïfme
en ce genre. Ce dernier étoit
un Marchand Jouiallier , qui affervi aux
idées populaires avoit la foibleffe d'être
compatiffant , fenfible & généreux . Il
portoit la fimplicité au point de ne jamais
II. Vol. E
98 MERCURE DE FRANCE.
tirer avantage de l'ignorance de ceux
~ qui venoient acheter chez lui , & de fe
contenter du profit le plus modique.
Sa femme étoit une ame commune
efpèce d'animal domeftique , qui avoit
la petiteffe de fe borner aux foins de
fa famille & de fe faire un devoir de
plaire à fon mari & de bien élever fes
enfans. Ce fut à cette femme , fi peu
manièrée , que Francoeur. préfenta le
grand Wild comme le meilleur de fes
amis. Les premières preuves que notre
héros lui donna de fon amitié , furent
de lui faire efcamoter fes bijoux , tirer
de lui des lettres de change , de le faire
mettre en prifon , de lui enlever fa femme
, &c. &c . & à chaque trait de perfidie
, il avoit la force & le courage de
fe préfenter à lui , tandis que des âmes
vulgaires fe feroient fait un devoir d'éviter
fa rencontre. » Il n'avoit ni l'ex-
» térieur foumis d'un Curé qui aborde
» fon Seigneur après s'être oppofé à
» fon élection , ni l'air, qu'affecte un
» un Médecin , qui apprend à la porte
» de fon malade , que , graces à fes foins ,
» le pauvre patient eft parti pour l'autre
» monde, nila contenance abbattue d'un
» homme, qui , après avoir long-temps
» lutté entre la vertu & le vice , &
»
AVRIL 1763.
TOPHEQUE
Gron
DE
LA
ה ד ו
s'être enfin
déterminé
pour le dern
» eft malheureufement
pris fur le fa
» dans fa première friponnerie
: Mais
» fon maintien noble , hardi , magna-
» nime & plein de confiance , étoit
» celui d'un homme en place , lorſqu'il
" affure un des fes protégés
, que le
» pofte qu'il lui avoit promis n'eft plus
» vacant , & qu'il eft actuellement
rem-
» pli par un autre qui le lui avoit de-
» mandé avant lui . Car de même que
» l'homme en place ne manque pas de
» vous reprocher aigrement
, que vous
» n'avez perdu l'emploi que vous fou: -
haitiez , que par votre négligence
» de même auffi notre héros commen-
» çoit par blâmer fon ami fans lui don-
» ner le tems de répondre ; & c . »
Wild ne croit pas avoir affez fait
contre Francoeur , s'il ne vient à bout
de le conduire à la potence . Déjà il á
trouvé le moyen de le repréfenter comme
un banqueroutier frauduleux , &
de faire arrêter fa femme comme complice.
Wild en impofe tellement aux
Juges de fon ami , qu'un Arrêt définitif
condamne enfin au dernier fupplice
l'infortuné Francoeur , qui , tout innocent
& tout honnête homme qu'il eft ,
eft fur le point de voir fa fentencé
E ij
100 MERCURE DE FRANCE
à
éxécutée. Il eft vrai que lorfqueJonathan
apprit le fort de fon ami , il eut un
un inftant de foibleffe. Il pâlit pour la
première fois ; il faillit de fuccomber
fous le poids des horreurs que lui caufoit
la destinée d'un innocent que luimême
avoit fait condamner injuftement.
Mais fa grandeur d'âme vint toutà-
coup à fon fecours , & lui fir blâmer
ces penfées ignobles , qui s'étoient élevées
malgré lui dans fon efprit. » Quoi !
» difoit-il , femblable à un enfant
» une femme , je perdrois en un inf
tant cet honneur que j'ai acquis avec
» tant de gloire ? .... Qu'est - ce après
tout que la vie d'un homme ? Des
armées , des nations entiéres n'ont-
» elles pas été fouvent immolées à la
» fantaifie d'un grand homme ? Et fans
» parler ici de cette première claffe de
» la grandeur , qui comprend les con
» quérans du genre- humain , combien
» de gens n'ont-ils pas été facrifiés fous
» de vains prétextes pour fatisfaire le
" reffentiment particulier , ou même
» pour exercer le génie d'un héros du
» fecond ordre ? Mais qu'ai-je fait après
tout ? J'ai ruiné une famille ; j'ai con-
» duit un innocent à la potence. Loin
de m'en repentir , je devrois pleurer
AVRIL 1763.
ΤΟΙ
?
comme Alexandre de n'en avoir
» pas ruiné davantage , ou fait pendre
un plus grand nombre.
Francoeur n'eut cependant pas le fort
qui fembloit l'attendre. Son innocence
fut reconnue de fes Juges ; & le grand
Wild reçut enfin la récompenfe dûe à
fon héroïfme. Il fut convaincu & condamné
à une mort qu'on ne pourra
s'empêcher d'appeller honorable , fi on
confidére les grands hommes qui ont
eu l'honneur de la mériter.
6
??
par
Jamais ce héros ne fut arrêté.
aucune de ces foibleffes qui déconcertent
les petites âmes , & qui font
» généralement comprifes fous la dé-
» nomination d'honnêteté. Il avoit entiérement
renoncé à toute pudeur ,
à tout fentiment de compaffion &
» d'humanité ; défauts , qui , comme il
» ne craignoit pas de le dire , étoient
» directement contraires à la grandeur ,
" & fuffifoient pour rendre un homme
» abfolument incapable de faire dans le
» monde une figure un peu honnête ...
» Il avoit compofé des maximes qu'il
» regardoit comme autant de moyens
» fùrs pour parvenir à la grandeur , &
» qu'il obferva conftamment dans toutes
fes démarches. En voici quelques-
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
» unes. Ne faire jamais à perfonne plus
» de mal qu'il n'eft néceffaire pour
» l'éxécution de fon projet ; parce que
le mal eft quelque chofe de trop
précieux pour le prodiguer inutile-
"
» ment.
» N'admettre parmi les hommes au-
» cune diftinction fondée fur l'amitié
» ou fur quelqu'autre raifon que ce foit ,
mais les facrifier tous également à ſon
» intérêt.
2
» Éviter la pauvreté & la mifére , &
» ne s'attacher , autant qu'il eft poffible ,
» qu'au pouvoir & aux richeffes.
» Ne jamais récompenfer perſonne
" felon fon mérité , & lui infinuer ce-
» pendant toujours que la récompenfe
» eft fort au- deffus de ce qu'on lui doit.
» Une bonne réputation eft comme
» l'argent ; on peut s'en défaire , ou
,, du moins la rifquer pour fe procurer
» quelqu'avantage.
" Les vertus , femblables à des pièrres
» précieuſes , fon aifément contrefaites.
» Parmi les unes & les autres , les fauf-
» fes parent également ceux qui les
" poffedent , & il y a bien ly. peu de con-
» noiffeurs affez habiles pour diftinguer
le vrai diamant du diamant factice.
Eien des fripons fe font perdus pour
AVRIL. 1763 . 103
»ne s'être pas livrés fans réferve à la
» friponnerie. Un homme qui ne joue
» pas tout fon jeu doit naturellement
» perdre ».
En voilà affez pour faire connoître
le genre de critique contenu dans ce
Roman , & le tour d'efprit qu'employe
l'Auteur pour reprendre les défauts qui
font l'objet de fa cenfure. On doit
fçavoir gré au Traducteur de nous avoir
procuré la connoiffance de cet Ouvrage
agréable & plaifant. Sa verfion nous a
paru fidéle fans fervitude , fon ftyle
aifé , mais fans négligence :
le Grand , traduit de l'Anglois de
M. FIELDING, Auteur de JOSEPH
ANDREWS & de TOM JONES , &c
A Londres , & fe trouve à Paris chez
Duchefne , Libraire , rue S. Jacques,
au Temple du Goût , 1763 ; deux volumes
in- 12.
L'OUVRAGE que nous annonçons
eft d'un genre fingulier ; & le nom de
fon Auteur , fi connu en France par les
AVRIL. 1763. 95
Traductions qui ont été faites de plufieurs
de fesromans , prévient d'avance
en faveur de celui- ci. Sous le voile d'une
ironie foutenue depuis le commencement
jufqu'à la fin de l'Ouvrage, l'Au
teur cherche à défabufer les hommes
des idées fauffes & prèfque toujours
dangereufes , qu'ils fe forment communément
de la grandeur. Un infigne Scélérat
que des crimes de toute efpéce
conduifent enfin au dernier fupplice , eft
le héros qu'il a choifi pour relever &
cenfurer les préjugés , le mauvais goût,
l'efprit de parti & différens autres défauts
de fes compatriotes ; & quoique,
l'ouvrage foit fait principalement pour
la Nation Angloife , il n'y a point de
Peuple qui ne puiffe s'y reconnoître, ni
de Lecteur qui ne puiffe en profiter. On
ne s'attend pas que nous faffions le récit
des attentats horribles que l'on fait
commettre au fameux Scélérat qui joue
le premier rôle dans ce roman. Il n'eft
question que de vols , d'affaffinats & de
perfidies les plus atroces ; contentonsnous
d'en citer quelques exemples pour
faire connoître le genre de critique de
notre Auteur , toujours préfenté fous le
-voile de l'ironie.
Jonathan Wild , dit Legrand , chef
96 MERCURE DE FRANCE .
»
d'une troupe de voleurs , étoit iffu de
parens diftingués dans cette profeffion .
On l'envoya à l'école avec les autres
enfans de fon âge ; mais il montra
» pour l'étude la répugnance la plus
» marquée . Son Maître , homme de
» beaucoup de fens & de mérite , le
» difpenfa bientôt de toute peine à cet
» égard ; & tandis qu'il affuroit à fes
parens qu'il faifoit les plus grands
» progrès , il lui permettoit de fe livrer
» entiérement à fes inclinations , parce
» qu'il fentoit bien qu'elles le porte-
» roient à des objets plus nobles que les
» fciences , qui , comme on en convient
généralement , ne rendent aucun pró-
» fit , & ne font propres , qu'à empêcher
» un galant homme de s'avancer dans
» le monde. "
Wild y débuta par quelques traits de
friponnerie qui donnerent dès - lors de
grandes efpérances de fon talent. Il fit
connoiffance avec le Comte de la Rufe,
Chevalier d'induftrie ; & ils eurent enfemble
de fréquentes conférences fur
les principes fondamentaux de leur art.
On croit communément que les voleurs
confervent entr'eux une forte de probité
qui les empêche de fe nuire mutuellement.
Le grand. Wild étoit bien audeffus
AVRIL 1763: 97
deffus de ces petites foibleffes : nonfeulement
il croyoit qu'il eft indigne
d'un grand coeur de refpecter la bourfe
de fes camarades ; » mais il n'étoit pas
» même de ces hommes mal -nés , qui
» rougiroient de voir un ami , après
» l'avoir volé ou trahi. Ce caractère
» pufillanime a fouvent produit dans le
» monde les crimes les plus monstrueux .
" Un excès de modeftie dans ce genre
» a porté bien des gens à affaffiner , ou
» du moins à ruiner fans reffource ceux
>> contre qui leur confcience leur repro-
" choit d'avoir commis quelque pecca-
» dille , foit en débauchant leurs fem-
» mes on leurs filles , foit en trahiffant
» leur confiance , foit en rendant contre
>> eux un faux témoignage. Mais dans
» notre héros , tout étoit véritablement
» grand. Toujours maître de lui , il ne
"
craignoit point d'aller boire avec un
» homme qu'il avoit dévalifé le mo-
» ment d'auparavant. »
Sa conduite à l'égard de fon ami
Francoeur fut un chef- d'oeuvre d'héroïfme
en ce genre. Ce dernier étoit
un Marchand Jouiallier , qui affervi aux
idées populaires avoit la foibleffe d'être
compatiffant , fenfible & généreux . Il
portoit la fimplicité au point de ne jamais
II. Vol. E
98 MERCURE DE FRANCE.
tirer avantage de l'ignorance de ceux
~ qui venoient acheter chez lui , & de fe
contenter du profit le plus modique.
Sa femme étoit une ame commune
efpèce d'animal domeftique , qui avoit
la petiteffe de fe borner aux foins de
fa famille & de fe faire un devoir de
plaire à fon mari & de bien élever fes
enfans. Ce fut à cette femme , fi peu
manièrée , que Francoeur. préfenta le
grand Wild comme le meilleur de fes
amis. Les premières preuves que notre
héros lui donna de fon amitié , furent
de lui faire efcamoter fes bijoux , tirer
de lui des lettres de change , de le faire
mettre en prifon , de lui enlever fa femme
, &c. &c . & à chaque trait de perfidie
, il avoit la force & le courage de
fe préfenter à lui , tandis que des âmes
vulgaires fe feroient fait un devoir d'éviter
fa rencontre. » Il n'avoit ni l'ex-
» térieur foumis d'un Curé qui aborde
» fon Seigneur après s'être oppofé à
» fon élection , ni l'air, qu'affecte un
» un Médecin , qui apprend à la porte
» de fon malade , que , graces à fes foins ,
» le pauvre patient eft parti pour l'autre
» monde, nila contenance abbattue d'un
» homme, qui , après avoir long-temps
» lutté entre la vertu & le vice , &
»
AVRIL 1763.
TOPHEQUE
Gron
DE
LA
ה ד ו
s'être enfin
déterminé
pour le dern
» eft malheureufement
pris fur le fa
» dans fa première friponnerie
: Mais
» fon maintien noble , hardi , magna-
» nime & plein de confiance , étoit
» celui d'un homme en place , lorſqu'il
" affure un des fes protégés
, que le
» pofte qu'il lui avoit promis n'eft plus
» vacant , & qu'il eft actuellement
rem-
» pli par un autre qui le lui avoit de-
» mandé avant lui . Car de même que
» l'homme en place ne manque pas de
» vous reprocher aigrement
, que vous
» n'avez perdu l'emploi que vous fou: -
haitiez , que par votre négligence
» de même auffi notre héros commen-
» çoit par blâmer fon ami fans lui don-
» ner le tems de répondre ; & c . »
Wild ne croit pas avoir affez fait
contre Francoeur , s'il ne vient à bout
de le conduire à la potence . Déjà il á
trouvé le moyen de le repréfenter comme
un banqueroutier frauduleux , &
de faire arrêter fa femme comme complice.
Wild en impofe tellement aux
Juges de fon ami , qu'un Arrêt définitif
condamne enfin au dernier fupplice
l'infortuné Francoeur , qui , tout innocent
& tout honnête homme qu'il eft ,
eft fur le point de voir fa fentencé
E ij
100 MERCURE DE FRANCE
à
éxécutée. Il eft vrai que lorfqueJonathan
apprit le fort de fon ami , il eut un
un inftant de foibleffe. Il pâlit pour la
première fois ; il faillit de fuccomber
fous le poids des horreurs que lui caufoit
la destinée d'un innocent que luimême
avoit fait condamner injuftement.
Mais fa grandeur d'âme vint toutà-
coup à fon fecours , & lui fir blâmer
ces penfées ignobles , qui s'étoient élevées
malgré lui dans fon efprit. » Quoi !
» difoit-il , femblable à un enfant
» une femme , je perdrois en un inf
tant cet honneur que j'ai acquis avec
» tant de gloire ? .... Qu'est - ce après
tout que la vie d'un homme ? Des
armées , des nations entiéres n'ont-
» elles pas été fouvent immolées à la
» fantaifie d'un grand homme ? Et fans
» parler ici de cette première claffe de
» la grandeur , qui comprend les con
» quérans du genre- humain , combien
» de gens n'ont-ils pas été facrifiés fous
» de vains prétextes pour fatisfaire le
" reffentiment particulier , ou même
» pour exercer le génie d'un héros du
» fecond ordre ? Mais qu'ai-je fait après
tout ? J'ai ruiné une famille ; j'ai con-
» duit un innocent à la potence. Loin
de m'en repentir , je devrois pleurer
AVRIL 1763.
ΤΟΙ
?
comme Alexandre de n'en avoir
» pas ruiné davantage , ou fait pendre
un plus grand nombre.
Francoeur n'eut cependant pas le fort
qui fembloit l'attendre. Son innocence
fut reconnue de fes Juges ; & le grand
Wild reçut enfin la récompenfe dûe à
fon héroïfme. Il fut convaincu & condamné
à une mort qu'on ne pourra
s'empêcher d'appeller honorable , fi on
confidére les grands hommes qui ont
eu l'honneur de la mériter.
6
??
par
Jamais ce héros ne fut arrêté.
aucune de ces foibleffes qui déconcertent
les petites âmes , & qui font
» généralement comprifes fous la dé-
» nomination d'honnêteté. Il avoit entiérement
renoncé à toute pudeur ,
à tout fentiment de compaffion &
» d'humanité ; défauts , qui , comme il
» ne craignoit pas de le dire , étoient
» directement contraires à la grandeur ,
" & fuffifoient pour rendre un homme
» abfolument incapable de faire dans le
» monde une figure un peu honnête ...
» Il avoit compofé des maximes qu'il
» regardoit comme autant de moyens
» fùrs pour parvenir à la grandeur , &
» qu'il obferva conftamment dans toutes
fes démarches. En voici quelques-
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
» unes. Ne faire jamais à perfonne plus
» de mal qu'il n'eft néceffaire pour
» l'éxécution de fon projet ; parce que
le mal eft quelque chofe de trop
précieux pour le prodiguer inutile-
"
» ment.
» N'admettre parmi les hommes au-
» cune diftinction fondée fur l'amitié
» ou fur quelqu'autre raifon que ce foit ,
mais les facrifier tous également à ſon
» intérêt.
2
» Éviter la pauvreté & la mifére , &
» ne s'attacher , autant qu'il eft poffible ,
» qu'au pouvoir & aux richeffes.
» Ne jamais récompenfer perſonne
" felon fon mérité , & lui infinuer ce-
» pendant toujours que la récompenfe
» eft fort au- deffus de ce qu'on lui doit.
» Une bonne réputation eft comme
» l'argent ; on peut s'en défaire , ou
,, du moins la rifquer pour fe procurer
» quelqu'avantage.
" Les vertus , femblables à des pièrres
» précieuſes , fon aifément contrefaites.
» Parmi les unes & les autres , les fauf-
» fes parent également ceux qui les
" poffedent , & il y a bien ly. peu de con-
» noiffeurs affez habiles pour diftinguer
le vrai diamant du diamant factice.
Eien des fripons fe font perdus pour
AVRIL. 1763 . 103
»ne s'être pas livrés fans réferve à la
» friponnerie. Un homme qui ne joue
» pas tout fon jeu doit naturellement
» perdre ».
En voilà affez pour faire connoître
le genre de critique contenu dans ce
Roman , & le tour d'efprit qu'employe
l'Auteur pour reprendre les défauts qui
font l'objet de fa cenfure. On doit
fçavoir gré au Traducteur de nous avoir
procuré la connoiffance de cet Ouvrage
agréable & plaifant. Sa verfion nous a
paru fidéle fans fervitude , fon ftyle
aifé , mais fans négligence :
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Résumé : HISTOIRE de JONATHAN WILD le Grand, traduit de l'Anglois de M. FIELDING, Auteur de JOSEPH ANDREWS & de TOM JONES, &c A Londres, & se trouve à Paris chez Duchesne, Libraire, rue S. Jacques, au Temple du Goût, 1763 ; deux volumes in-12.
L'ouvrage 'Histoire de Jonathan Wild le Grand' est une traduction de l'anglais par Henry Fielding, également auteur de 'Joseph Andrews' et 'Tom Jones'. Publié à Paris en 1763, ce roman utilise l'ironie pour critiquer les idées fausses et dangereuses que les hommes se forment sur la grandeur. Le héros, Jonathan Wild, est un scélérat dont les crimes variés le mènent au supplice. L'auteur choisit ce personnage pour dénoncer les préjugés, le mauvais goût et l'esprit de parti. Jonathan Wild, issu d'une famille de voleurs, montre dès l'enfance une aversion pour l'étude. Son maître, reconnaissant ses inclinations, le laisse se livrer à ses véritables aspirations. Wild commence sa carrière criminelle en collaborant avec le Comte de la Rufe, un autre voleur. Contrairement aux autres voleurs, Wild n'hésite pas à trahir ses camarades pour son propre intérêt. Un exemple notable de sa perfidie est sa relation avec Francoeur, un marchand joaillier compatissant et généreux. Wild escamote les bijoux de Francoeur, tire des lettres de change à son nom, le fait emprisonner et enlever sa femme. Malgré ces trahisons, Wild continue de se présenter à Francoeur avec assurance. Wild parvient même à faire condamner Francoeur à la potence pour banqueroute frauduleuse, bien que son innocence soit finalement reconnue. Wild est finalement condamné à une mort honorable pour ses crimes. Wild suit des maximes strictes pour atteindre la grandeur, évitant la pauvreté, sacrifiant ses amis à son intérêt et manipulant les perceptions des autres. L'auteur utilise ce personnage pour critiquer les défauts humains et les préjugés sociaux.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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72
p. 195-203
SUPPLÉMENT aux Nouv. Littéraires. ANNONCE d'une Histoire Naturelle à l'imitation de PLINE ; précédée d'un nouveau systême de Physique, sur les Principes de la Nature, pour rendre raison des effets les plus curieux, & les plus extraordinaires, qui se trouvent depuis la hauteur des Cieux jusqu'au centre de la Terre. Cet Ouvrage formera sept volumes in-4°. il sera orné de planches & de figures concernant l'Histoire Naturelle.
Début :
Le premier volume divisé en deux Parties, renferme les principes physiques de l'Auteur ; [...]
Mots clefs :
Origines de l'univers, Savants, Matière, Mouvement, Cause, Effet, Forces, Physique, Astronomie, Astres, Espace, Terre, Minéraux, Métaux, Météorologie, Végétaux, Animaux, Insectes, Homme
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SUPPLÉMENT aux Nouv. Littéraires. ANNONCE d'une Histoire Naturelle à l'imitation de PLINE ; précédée d'un nouveau systême de Physique, sur les Principes de la Nature, pour rendre raison des effets les plus curieux, & les plus extraordinaires, qui se trouvent depuis la hauteur des Cieux jusqu'au centre de la Terre. Cet Ouvrage formera sept volumes in-4°. il sera orné de planches & de figures concernant l'Histoire Naturelle.
SUPPLÉMENT aux Nouv . Littéraires.
ANNONCE d'une Hiftoire Naturelle à
l'imitation de PLINE ; précédée d'un
nouveau fyftême de Phyfique ,fur les
Principes de la Nature , pour rendre
raifon des effets les plus curieux , &
les plus extraordinaires , qui fe trouvent
depuis la hauteur des Cieuxjufqu'au
centre de la Terre . Cet Ouvrage
formera fept volumes in-4°. ilfera
orné de planches & de figures concer➡
nant l'Hiftoire Naturelle.
Le premier volume divisé en deux Parties , rena E
ferme les principes phyfiques de l'Auteur ; & on
y expofe les divers fentimens des anciens Philofophes
fur l'origine de l'Univers ; le matérialiſme
y eft réfuté , ainfi que l'opinion de quelques Sçavans
modernes fur ce point. On entre enfuite
en matiere , & on explique de quelle maniere
les élémens fenfibles , qui ne font que trois
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
dans ce fyftême , l'air, l'eau & la terre , peuvent
être produits par la premiere mmaattiieerree , ou pro
prement dite matière-éthérée : 0
Les qualités élémentaires font l'objet d'un dé
tail particulier & très- étendu , on traite de leurs
effets , & de quelle maniere elles feré- peuvent
foudre & rentrer dans le fein de la premiere ſubftance
qui les produit continuellement.
On traite fucceffivement du feu & de la lumiere,
des fenfations & des Elprits animaux qui meuvent
les organes des fens ; & l'explication des principes
des Philofophes chymiftes , fait la conclufion ,
de cette premiere Partie.
La feconde renferme un traité complet fur le
mouvement , dont l'objet eft l'examen du principe
& de la caufe du mouvement , qu'allez volontiers
on confond avec le mouvement local ſenſible. On
fait connoître auffi diftinctement qu'il eft poffible,
que ce principe eft uni effentiellement , & inféparablement
à la matière , malgré l'opinion des
Cartefiens , qui veulent perfuader que ce mouvement
n'eft qu'un pur être de raifon c'eft- à-dire
un être entiérement détaché de la matière fubtile
, dont le monde felon eux eft, compofé , & qui
n'eft communiquable que par le feul contact.
Après avoir fait connoître la différence qu'il y
a dans le mouvement , entre la caufe & l'effet , on
paffe aux preuves de ce qu'on avance , & on rap
porte divers éxemples du mouvement local , ce
qui donne une parfaite conviction de la force de
la matière éthérée , en qui feule réfide le principe
du mouvement , & par le feul moyen de laquelle
les corps graves peuvent fe mouvoir.
On prouve clairement que les corps graves ne
peuvent être mûs que de deux manières. 1. Par
eux-mêmes , lorfqu'ils font en poffeffion de cette
JANVIER. 1764. 197
force motrice qui leur fait faire l'action du mouvement
local. 2. Lorsqu'ils n'ont pas en eux cette
puifance particulière ; & qu'il arrive néanmoins
qu'ils fe meuvent encore pendant quelque temps.
C'eft fur ce principe qu'un corps ne peut fe mouvoir
que par lui-même , ou par l'impulfion d'un
autre , qu'on paffe à l'explication du fyftême propolé.
On éxamine d'abord de quelle manière la continuation
du mouvement des corps graves , attribuée
par les Cartefiens à leur prétendue commu
nication du mouvement , peut fe faire par l'unique
moyen des impulfious de l'élément de l'eau ,
& on obferve auffi , comment ces mêmes corps
graves peuvent être mûs par les impulfions de l'air
feul , & de cet élément aidé par le feu.
Les mouvemens produits par les impulfions du
feu élémentaire , tels que font la foudre & les
autres météores enflammés , font l'objet d'un
Chapitre particulier. On explique après , quel eft
le mouvement des corps graves vers le centre d'e
ta terre qu'on appelle pefanteur , & on rend des
Taifons phyfiques de la caufe & de l'accélération de
ce mouvement.
L'ASTRONOMIE fait le fujet du fecond volume.
On y rapporte les obfervations les plus curieufes
qui ont été faites jufqu'à préfent dans le ciel . On
entre en matière fur ces différens fyltêmes aftronomiques
, & on fe détermine en faveur de celui
d'Archytas, Philofophe Pythagoricien , renouvellé
de nos jours par Copernic.
Après avoir éxaminé en général le tourbillon
du foleil , on entre dans un détail plus particuhier
, c'eft-à- dire par la confidération de cet Aftre
regardé aujourd'hui dans l'hypothèſe du monde ,
comme une fimple étoile fixe , qui brille de fa
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
propre lumière. Enfuite on recherche foigneufe
ment quelle peut être la nature & la compofition
de ce globe lumineux , ainfi que celle des
planettes qui tournent autour de lui , fans oublier
les fatellites ou lunes qui en accompagnent
une partie.
A la fuite de la defcription des aftres renfer
més dans le Tourbillon folaire , on donne un calcul
éxact de leurs diſtances du ſoleil , auffi bien
que celui de leurs mouvemens
foit fur euxmêmes
, foit autour de cet aftre qui eft leur cen
we commun.
>
*
On parle auffi des comettes connues ; on rap
porte à cet égard les différens fentimens des plus
grands Aftronomes fur la nature de ces espèces de
planettes errantes , & on hazarde là- deſſus fes
propres conjectures .
Les découvertes qui ont été faites dans les
cieux des étoiles fixes , engagent de rapporter hiſtoriquement
tout ce qu'on y a obſervé de plus nou
veau depuis près de deux fiécles .
On fait un récit intéreffant de ces eſpaces , ou
nuages lumineux , qui font très- fixes , qu'on a obfervé
parmi les étoiles , depuis l'invention des lu
nettes & des télescopes.
En un mot on entre dans un détail circonftan
cié fur tout ce qui concerne les corps céleftes
& on termine par l'éxamen de l'atmosphère de
la terre , connu auffi ſous le nom de la région des
vapeurs ; ce qui conduit infenfiblement a parler
des foudres , des météores , des iris ou arcs- enciel
, des aurores boréales , &c .
La Terre confidérée aujourd'hui dans le ſyſtême
folaire , comme une Planette particuliere , qui
roule dans les airs , devient l'objet du trojfiéme
volume.
JANVIER. 1764. Tog
On examine d'abord en général la compofi
tion de ce globe. On recherche avec foin juf
qu'où pouvoient aller les connoiffances géographiques
que nos Anciens en avoient. La décou
verte de l'Amérique , ainſi que de divers autres
endroits dont on n'avoit autre fois aucune notion
, donnent lieu à une narration auffi étendue
qu'intéreffante.
Les inégalités de la terre qu'on appelle montagnes
, leur origine , leur figure & les fingularités
que quelques- unes d'elles renferment dans leur
intérieur , donnent champ à une longue defcription.
Le récit hiftorique des plaines , des déferts
fabloneux & des forêts , forme un Chapitre particulier.
Après avoir parlé de ce qu'il y a de plus remar
quable fur la fuperficie du globe terreftre , on s'attache
à donner quelque connoiffance de fon inté →
rieur. On commence par les feux que la terre renferme
dans fon fein , & la deſcription qu'on fait
des plus terribles Volcans , engage à examiner
par quel moyen ces feux peuvent s'entretenir & fe
perpétuer contiuuellement , & on en rend phyfiquement
raifon conformément aux principes que
nous avons d'établis .
On donne une explication fur les caufes générales
des tremblemens de terre , & on rapporte
là- deffus , les différens fentimens des plus célébres
Philofophes de l'Antiquité.
Après avoir prouvé que la terre renferme dans
fon fein une grande quantité de feux , on démontre
avec clarté qu'elle eft également pénétrée de
fouffres , qui , en paffant auprès de ces fournaifes
ardentes , acquiérent une chaleur fenfible. Les fontaines
d'eau chaude minérales , qu'on trouve en
différens endroits , qui pour la plûpart ont des ver-
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
as fpécifiques & fingulières , font l'objet d'une
relation fort circonftanciée .
En continuant d'examiner l'intérieur du Globe ,
on fait obferver évidemment que l'eau qui le pénétre
de toutes parts , l'emporte de beaucoup fur
le feu qu'il renferme , ce qui eft juſtifié par le dérail
qu'on fait des eaux d'un grand nombre de rivieres
, de lacs , & de différentes mers qui vont fe
perdre dans la terre pour reparoître après dans
des lieux fort éloignés.
Enfin , après quelques obfervations particulieres
fur les parties qui conftituent le globe terreſtre
on conclut par un traité fort curieux des
changemens qui y arrivent , ou qui y font arrivés.
L'Hiftoire Minérale & Métallique fait le fujet
du quatriéme volume. On propofe d'abord un fentiment
fur la génération du fel , après quoi on en
examine toutes les propriétés.
On fait mention de toutes les minieres qui nous
font connues , auffi bien que de tous les endroits
où l'on tire du fel.
La formation du fable , & les différences qui
s'y rencontrent , font l'objet d'un article curieux .
On paffe immédiatement à la compofition des
autres corps fecs , plus confidérables par leur
grandeur ; tels que font les pierres , tant opaques
que transparentes. Les premieres font d'abord le
fujet de nos recherches physiques , & on donne
des raifons fur leur production.
A la fuite de tous ces récits , on trouve un fyltême
tout- à- fait neuf, fur l'aiman , par le moyen
duquel on peut facilement rendre des raisons probables
de tous les phénomènes que produit cette
merveilleufe pierre.
On traite en particulier de la génération des
Métaux & des Minéraux , dont on explique la naJANVIER.
1764. 201
ure & la compofition , & on finit par l'hiftoire
exacte des pays & des mines où ils fe trouvent.
Le cinquième volume renferme une hypothèſe
nouvelle , touchant le flux & reflux de la mer , où
l'on raifonne d'une manière fenfible , d'un effet
auffi merveilleux ; effet dont on a peu pénétré jufqu'aujourd'hui
les véritables cauſes.
On s'attache enſuite à connoître ce qui peut
occafionner les tempêtes & les autres météores de
la mer les exemples qu'on rapporte là - deffus ,
prouvent non feulement la vérité de ce qui a été
avancé ; mais ils donnent encore de parfaites
connoiffances de ce qui peut produire les mouve
mens orageux de cet élément .
Après cet examen on explique de quelle maniere
fe forment les pluyes ordinaires , & on rend
raifon de celles qu'on ne confidere que comme
furnaturelles , qui font par exemple , les pluyes
de fang , de pierre , d'animaux , de cuivre , &c, ce
qui fait le fujet d'une defcription fort détaillée .
La matière conduit infenfiblement à parler de
l'origine des fources , des rivières , des lacs & des
fontaines. Ce qui fuit , préſente une relation trèsamufante
de tout ce qu'il y a de plus curieux dans
le genre des liquides , c'eſt-à-dire , des lacs , des
fontaines & des viviers qui ont quelque propriété
fingulière.
On fait une recherche phyfique des Végétaux ,
& on donne fur leur génération un ſyſtême particuliers
après quoi on en vient à un autre examen ,
fçavoir , fi les plantes peuvent avoir du fentiment ,
& quel peut être en lui- même ce fentiment : on
termine cette digreffion par un récit de toutes
celles qui peuvent évidemment le prouver.
L'hiftoire particuliere de ce qu'il y a fur la terre
de plus remarquable en ce genre ; la deſcription
1 v
202 MERCURE DE FRANCE.
des Coralloïdes , & de beaucoup d'autres plantes
marines , jointe à celle de quelques Végétaux qui
Le pétrifient , fait la conclufion de ce volume.
Dans le fixiéme on éclaircit d'abord une matière
très-obfcure en elle - même ; c'eft la génération des
animaux. On commence par examiner celle des
quadrupedes. Après avoir expofé le fentiment
de nos Modernes fur la génération , on faitvoir
évidemment , combien tous fe font écartés des lumieres
que le célébre Harvée avoit répandues far
un fujet auffi important.
En fuivant pas à pas ce grand Naturaliſte , on
continue de rechercher avec foin de quelle ma→
niere fe fait la production des volatilles , & o
prouve par des expériences réitérées , que l'animal
ne fe manifefte pas par le feul développe
ment de fes parties , quoiqu'infiniment petites &
très-exiftantes , comme on le foutient hautement
aujourd'hui ; mais qu'elles font toutes en général
formées & perfectionnées fucceffivement.
On traite auffi en particulier de la génération:
des reptiles , des poiffons , des huîtres , & de quelques
autres coquillages. L'hiftoire fuivie de tout
ce qu'il y a de plus curieux dans ces différens gen
res d'animaux , fait le fujet de plufieurs Chapitres
intéreffans .
Les Infectes connus , auffi bien que ceux qui ne
font vifibles que par le fecours du microſcope
deviennent à leur tour l'objet d'un Article particulier.
Après avoir examiné en quoi confifte l'inftinet
& le difcernement , on paffe aux preuves dufen
timent des Bétes ; c'eft dans cette digreffion fufceptible
de toute la curiofité d'un vrai Phyficien
qu'on prouve par un grand nombre d'exemples,
l'abfurdité du Cartéfianiſme fur ce point,
JANVIER . 1764. 203
Enfin on trouve dans ce feptiéme & dernier
volume , un ſyſtême nouveau fur la nature & l'origine
des vents en général , & on donne à la
fuite des obfervations particulières fur les vents
réguliers qui foufflent communément vers certains
endroits , dans certaines faifons de l'année
tels que font les alifées , les mouffons , &
plufieurs autres.
:
On termine par un Traité particulier , ou
on examine fcrupuleufement & dans le plus
grand détail quelles peuvent être les cauſes
de l'amitié & de l'inimitié qui régnent entre les
hommes.
On conclut cet Ouvrage par une differtation
particulière dont l'homme feul eft l'objet , où on
le confidère exactement dans toute l'étendue de
fa définition , c'eſt - â-dire comme animal & con
me raiſonnable.
Cet Ouvrage fera propofé par foufcriptions.
ANNONCE d'une Hiftoire Naturelle à
l'imitation de PLINE ; précédée d'un
nouveau fyftême de Phyfique ,fur les
Principes de la Nature , pour rendre
raifon des effets les plus curieux , &
les plus extraordinaires , qui fe trouvent
depuis la hauteur des Cieuxjufqu'au
centre de la Terre . Cet Ouvrage
formera fept volumes in-4°. ilfera
orné de planches & de figures concer➡
nant l'Hiftoire Naturelle.
Le premier volume divisé en deux Parties , rena E
ferme les principes phyfiques de l'Auteur ; & on
y expofe les divers fentimens des anciens Philofophes
fur l'origine de l'Univers ; le matérialiſme
y eft réfuté , ainfi que l'opinion de quelques Sçavans
modernes fur ce point. On entre enfuite
en matiere , & on explique de quelle maniere
les élémens fenfibles , qui ne font que trois
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
dans ce fyftême , l'air, l'eau & la terre , peuvent
être produits par la premiere mmaattiieerree , ou pro
prement dite matière-éthérée : 0
Les qualités élémentaires font l'objet d'un dé
tail particulier & très- étendu , on traite de leurs
effets , & de quelle maniere elles feré- peuvent
foudre & rentrer dans le fein de la premiere ſubftance
qui les produit continuellement.
On traite fucceffivement du feu & de la lumiere,
des fenfations & des Elprits animaux qui meuvent
les organes des fens ; & l'explication des principes
des Philofophes chymiftes , fait la conclufion ,
de cette premiere Partie.
La feconde renferme un traité complet fur le
mouvement , dont l'objet eft l'examen du principe
& de la caufe du mouvement , qu'allez volontiers
on confond avec le mouvement local ſenſible. On
fait connoître auffi diftinctement qu'il eft poffible,
que ce principe eft uni effentiellement , & inféparablement
à la matière , malgré l'opinion des
Cartefiens , qui veulent perfuader que ce mouvement
n'eft qu'un pur être de raifon c'eft- à-dire
un être entiérement détaché de la matière fubtile
, dont le monde felon eux eft, compofé , & qui
n'eft communiquable que par le feul contact.
Après avoir fait connoître la différence qu'il y
a dans le mouvement , entre la caufe & l'effet , on
paffe aux preuves de ce qu'on avance , & on rap
porte divers éxemples du mouvement local , ce
qui donne une parfaite conviction de la force de
la matière éthérée , en qui feule réfide le principe
du mouvement , & par le feul moyen de laquelle
les corps graves peuvent fe mouvoir.
On prouve clairement que les corps graves ne
peuvent être mûs que de deux manières. 1. Par
eux-mêmes , lorfqu'ils font en poffeffion de cette
JANVIER. 1764. 197
force motrice qui leur fait faire l'action du mouvement
local. 2. Lorsqu'ils n'ont pas en eux cette
puifance particulière ; & qu'il arrive néanmoins
qu'ils fe meuvent encore pendant quelque temps.
C'eft fur ce principe qu'un corps ne peut fe mouvoir
que par lui-même , ou par l'impulfion d'un
autre , qu'on paffe à l'explication du fyftême propolé.
On éxamine d'abord de quelle manière la continuation
du mouvement des corps graves , attribuée
par les Cartefiens à leur prétendue commu
nication du mouvement , peut fe faire par l'unique
moyen des impulfious de l'élément de l'eau ,
& on obferve auffi , comment ces mêmes corps
graves peuvent être mûs par les impulfions de l'air
feul , & de cet élément aidé par le feu.
Les mouvemens produits par les impulfions du
feu élémentaire , tels que font la foudre & les
autres météores enflammés , font l'objet d'un
Chapitre particulier. On explique après , quel eft
le mouvement des corps graves vers le centre d'e
ta terre qu'on appelle pefanteur , & on rend des
Taifons phyfiques de la caufe & de l'accélération de
ce mouvement.
L'ASTRONOMIE fait le fujet du fecond volume.
On y rapporte les obfervations les plus curieufes
qui ont été faites jufqu'à préfent dans le ciel . On
entre en matière fur ces différens fyltêmes aftronomiques
, & on fe détermine en faveur de celui
d'Archytas, Philofophe Pythagoricien , renouvellé
de nos jours par Copernic.
Après avoir éxaminé en général le tourbillon
du foleil , on entre dans un détail plus particuhier
, c'eft-à- dire par la confidération de cet Aftre
regardé aujourd'hui dans l'hypothèſe du monde ,
comme une fimple étoile fixe , qui brille de fa
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
propre lumière. Enfuite on recherche foigneufe
ment quelle peut être la nature & la compofition
de ce globe lumineux , ainfi que celle des
planettes qui tournent autour de lui , fans oublier
les fatellites ou lunes qui en accompagnent
une partie.
A la fuite de la defcription des aftres renfer
més dans le Tourbillon folaire , on donne un calcul
éxact de leurs diſtances du ſoleil , auffi bien
que celui de leurs mouvemens
foit fur euxmêmes
, foit autour de cet aftre qui eft leur cen
we commun.
>
*
On parle auffi des comettes connues ; on rap
porte à cet égard les différens fentimens des plus
grands Aftronomes fur la nature de ces espèces de
planettes errantes , & on hazarde là- deſſus fes
propres conjectures .
Les découvertes qui ont été faites dans les
cieux des étoiles fixes , engagent de rapporter hiſtoriquement
tout ce qu'on y a obſervé de plus nou
veau depuis près de deux fiécles .
On fait un récit intéreffant de ces eſpaces , ou
nuages lumineux , qui font très- fixes , qu'on a obfervé
parmi les étoiles , depuis l'invention des lu
nettes & des télescopes.
En un mot on entre dans un détail circonftan
cié fur tout ce qui concerne les corps céleftes
& on termine par l'éxamen de l'atmosphère de
la terre , connu auffi ſous le nom de la région des
vapeurs ; ce qui conduit infenfiblement a parler
des foudres , des météores , des iris ou arcs- enciel
, des aurores boréales , &c .
La Terre confidérée aujourd'hui dans le ſyſtême
folaire , comme une Planette particuliere , qui
roule dans les airs , devient l'objet du trojfiéme
volume.
JANVIER. 1764. Tog
On examine d'abord en général la compofi
tion de ce globe. On recherche avec foin juf
qu'où pouvoient aller les connoiffances géographiques
que nos Anciens en avoient. La décou
verte de l'Amérique , ainſi que de divers autres
endroits dont on n'avoit autre fois aucune notion
, donnent lieu à une narration auffi étendue
qu'intéreffante.
Les inégalités de la terre qu'on appelle montagnes
, leur origine , leur figure & les fingularités
que quelques- unes d'elles renferment dans leur
intérieur , donnent champ à une longue defcription.
Le récit hiftorique des plaines , des déferts
fabloneux & des forêts , forme un Chapitre particulier.
Après avoir parlé de ce qu'il y a de plus remar
quable fur la fuperficie du globe terreftre , on s'attache
à donner quelque connoiffance de fon inté →
rieur. On commence par les feux que la terre renferme
dans fon fein , & la deſcription qu'on fait
des plus terribles Volcans , engage à examiner
par quel moyen ces feux peuvent s'entretenir & fe
perpétuer contiuuellement , & on en rend phyfiquement
raifon conformément aux principes que
nous avons d'établis .
On donne une explication fur les caufes générales
des tremblemens de terre , & on rapporte
là- deffus , les différens fentimens des plus célébres
Philofophes de l'Antiquité.
Après avoir prouvé que la terre renferme dans
fon fein une grande quantité de feux , on démontre
avec clarté qu'elle eft également pénétrée de
fouffres , qui , en paffant auprès de ces fournaifes
ardentes , acquiérent une chaleur fenfible. Les fontaines
d'eau chaude minérales , qu'on trouve en
différens endroits , qui pour la plûpart ont des ver-
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
as fpécifiques & fingulières , font l'objet d'une
relation fort circonftanciée .
En continuant d'examiner l'intérieur du Globe ,
on fait obferver évidemment que l'eau qui le pénétre
de toutes parts , l'emporte de beaucoup fur
le feu qu'il renferme , ce qui eft juſtifié par le dérail
qu'on fait des eaux d'un grand nombre de rivieres
, de lacs , & de différentes mers qui vont fe
perdre dans la terre pour reparoître après dans
des lieux fort éloignés.
Enfin , après quelques obfervations particulieres
fur les parties qui conftituent le globe terreſtre
on conclut par un traité fort curieux des
changemens qui y arrivent , ou qui y font arrivés.
L'Hiftoire Minérale & Métallique fait le fujet
du quatriéme volume. On propofe d'abord un fentiment
fur la génération du fel , après quoi on en
examine toutes les propriétés.
On fait mention de toutes les minieres qui nous
font connues , auffi bien que de tous les endroits
où l'on tire du fel.
La formation du fable , & les différences qui
s'y rencontrent , font l'objet d'un article curieux .
On paffe immédiatement à la compofition des
autres corps fecs , plus confidérables par leur
grandeur ; tels que font les pierres , tant opaques
que transparentes. Les premieres font d'abord le
fujet de nos recherches physiques , & on donne
des raifons fur leur production.
A la fuite de tous ces récits , on trouve un fyltême
tout- à- fait neuf, fur l'aiman , par le moyen
duquel on peut facilement rendre des raisons probables
de tous les phénomènes que produit cette
merveilleufe pierre.
On traite en particulier de la génération des
Métaux & des Minéraux , dont on explique la naJANVIER.
1764. 201
ure & la compofition , & on finit par l'hiftoire
exacte des pays & des mines où ils fe trouvent.
Le cinquième volume renferme une hypothèſe
nouvelle , touchant le flux & reflux de la mer , où
l'on raifonne d'une manière fenfible , d'un effet
auffi merveilleux ; effet dont on a peu pénétré jufqu'aujourd'hui
les véritables cauſes.
On s'attache enſuite à connoître ce qui peut
occafionner les tempêtes & les autres météores de
la mer les exemples qu'on rapporte là - deffus ,
prouvent non feulement la vérité de ce qui a été
avancé ; mais ils donnent encore de parfaites
connoiffances de ce qui peut produire les mouve
mens orageux de cet élément .
Après cet examen on explique de quelle maniere
fe forment les pluyes ordinaires , & on rend
raifon de celles qu'on ne confidere que comme
furnaturelles , qui font par exemple , les pluyes
de fang , de pierre , d'animaux , de cuivre , &c, ce
qui fait le fujet d'une defcription fort détaillée .
La matière conduit infenfiblement à parler de
l'origine des fources , des rivières , des lacs & des
fontaines. Ce qui fuit , préſente une relation trèsamufante
de tout ce qu'il y a de plus curieux dans
le genre des liquides , c'eſt-à-dire , des lacs , des
fontaines & des viviers qui ont quelque propriété
fingulière.
On fait une recherche phyfique des Végétaux ,
& on donne fur leur génération un ſyſtême particuliers
après quoi on en vient à un autre examen ,
fçavoir , fi les plantes peuvent avoir du fentiment ,
& quel peut être en lui- même ce fentiment : on
termine cette digreffion par un récit de toutes
celles qui peuvent évidemment le prouver.
L'hiftoire particuliere de ce qu'il y a fur la terre
de plus remarquable en ce genre ; la deſcription
1 v
202 MERCURE DE FRANCE.
des Coralloïdes , & de beaucoup d'autres plantes
marines , jointe à celle de quelques Végétaux qui
Le pétrifient , fait la conclufion de ce volume.
Dans le fixiéme on éclaircit d'abord une matière
très-obfcure en elle - même ; c'eft la génération des
animaux. On commence par examiner celle des
quadrupedes. Après avoir expofé le fentiment
de nos Modernes fur la génération , on faitvoir
évidemment , combien tous fe font écartés des lumieres
que le célébre Harvée avoit répandues far
un fujet auffi important.
En fuivant pas à pas ce grand Naturaliſte , on
continue de rechercher avec foin de quelle ma→
niere fe fait la production des volatilles , & o
prouve par des expériences réitérées , que l'animal
ne fe manifefte pas par le feul développe
ment de fes parties , quoiqu'infiniment petites &
très-exiftantes , comme on le foutient hautement
aujourd'hui ; mais qu'elles font toutes en général
formées & perfectionnées fucceffivement.
On traite auffi en particulier de la génération:
des reptiles , des poiffons , des huîtres , & de quelques
autres coquillages. L'hiftoire fuivie de tout
ce qu'il y a de plus curieux dans ces différens gen
res d'animaux , fait le fujet de plufieurs Chapitres
intéreffans .
Les Infectes connus , auffi bien que ceux qui ne
font vifibles que par le fecours du microſcope
deviennent à leur tour l'objet d'un Article particulier.
Après avoir examiné en quoi confifte l'inftinet
& le difcernement , on paffe aux preuves dufen
timent des Bétes ; c'eft dans cette digreffion fufceptible
de toute la curiofité d'un vrai Phyficien
qu'on prouve par un grand nombre d'exemples,
l'abfurdité du Cartéfianiſme fur ce point,
JANVIER . 1764. 203
Enfin on trouve dans ce feptiéme & dernier
volume , un ſyſtême nouveau fur la nature & l'origine
des vents en général , & on donne à la
fuite des obfervations particulières fur les vents
réguliers qui foufflent communément vers certains
endroits , dans certaines faifons de l'année
tels que font les alifées , les mouffons , &
plufieurs autres.
:
On termine par un Traité particulier , ou
on examine fcrupuleufement & dans le plus
grand détail quelles peuvent être les cauſes
de l'amitié & de l'inimitié qui régnent entre les
hommes.
On conclut cet Ouvrage par une differtation
particulière dont l'homme feul eft l'objet , où on
le confidère exactement dans toute l'étendue de
fa définition , c'eſt - â-dire comme animal & con
me raiſonnable.
Cet Ouvrage fera propofé par foufcriptions.
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Résumé : SUPPLÉMENT aux Nouv. Littéraires. ANNONCE d'une Histoire Naturelle à l'imitation de PLINE ; précédée d'un nouveau systême de Physique, sur les Principes de la Nature, pour rendre raison des effets les plus curieux, & les plus extraordinaires, qui se trouvent depuis la hauteur des Cieux jusqu'au centre de la Terre. Cet Ouvrage formera sept volumes in-4°. il sera orné de planches & de figures concernant l'Histoire Naturelle.
Le document annonce une Histoire Naturelle en sept volumes, inspirée par Pline, précédée d'un nouveau système de physique expliquant les phénomènes naturels depuis les cieux jusqu'au centre de la Terre. Le premier volume, divisé en deux parties, expose les principes physiques de l'auteur et réfute le matérialisme ainsi que certaines opinions modernes. Il traite des éléments sensibles (air, eau, terre) produits par la matière éthérée, des qualités élémentaires, du feu, de la lumière, des sensations et des esprits animaux. La seconde partie examine le mouvement, son principe et sa cause, en opposition à l'opinion des Cartésiens, et prouve que les corps graves peuvent être mus par eux-mêmes ou par des impulsions extérieures. Le second volume aborde l'astronomie, rapportant les observations célestes et adoptant le système d'Archytas, renouvelé par Copernic. Il décrit le soleil, les planètes, les satellites, les comètes et les étoiles fixes, ainsi que les phénomènes atmosphériques comme les foudres et les aurores boréales. Le troisième volume traite de la Terre, considérée comme une planète dans le système solaire. Il explore la composition du globe terrestre, les montagnes, les plaines, les déserts, les forêts, et les phénomènes internes comme les volcans, les tremblements de terre et les sources d'eau chaude. Il conclut par un traité sur les changements géologiques. Le quatrième volume couvre l'histoire minérale et métallique, expliquant la génération du sel, des minéraux, des pierres et des métaux. Il propose un système nouveau sur l'aimant et décrit les mines et les propriétés des métaux. Le cinquième volume présente une hypothèse sur le flux et reflux de la mer, les tempêtes marines et les pluies naturelles ou surnaturelles. Il explore l'origine des sources, des rivières et des lacs. Le sixième volume traite de la génération des animaux, des quadrupèdes, des volatiles, des reptiles, des poissons et des insectes. Il examine également le sentiment et l'instinct des animaux, réfutant le cartésianisme. Le septième et dernier volume propose un système nouveau sur la nature et l'origine des vents, détaillant les vents réguliers comme les alizés et les moussons. Il se conclut par un traité sur les causes des vents.
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SUPPLÉMENT aux Nouv. Littéraires. ANNONCE d'une Histoire Naturelle à l'imitation de PLINE ; précédée d'un nouveau systême de Physique, sur les Principes de la Nature, pour rendre raison des effets les plus curieux, & les plus extraordinaires, qui se trouvent depuis la hauteur des Cieux jusqu'au centre de la Terre. Cet Ouvrage formera sept volumes in-4°. il sera orné de planches & de figures concernant l'Histoire Naturelle.