TRADUCTION.
A MECENE.
2
Illuftre defcendant des Souverains de
l'Etrurie , Mécene , depuis long- tems
je te réſerve d'excellent vin qui n'est point
entamé ; je t'offre des couronnes de rofes
, des effences pour parfumer tes cheveux,
Seconde mon impatience , arrachetoi
aux vues charmantes des humides contrées
de Tybur , des côteaux d'Efola & des
monts du parricide Télégone. Quitte l'ennuyeufe
abondance ; quitte ce vafte édifice
qui s'éleve jufqu'aux nues ; néglige pour
quelques momens de contempler les ri
cheffes , les vain éclat & le tumulte de la
Superbe Rome, Les grands fe plaifent quel
quefois à perdre de vue l'appareil de la
puiffance ; fouvent fous un toît qui ne cou
vre ni riches tapis , ni lits de pourpre, ll a
propreté du pauvre déride un front chagrin.
Déja l'Aftre brillant de Cephée nous
découvre fes feux déja Favant- coureur
de la canicule & le Lion redoutable exercent
leurs fureurs , & le Soleil ramene les
brûlantes chaleurs de l'Eté. Déja le berger
fatigué cherche avec fon troupeau languifĊ
fant , l'ombre des bois & la fraîcheur des
ruiffeaux. ( 1 ) Les Sylvains fe retirent au
au fond des bocages , Zéphire ne mêle
plus fon haleine au doux murmure de l'eau,
& toi toujours occupé de maintenir l'Etat
(2 ) dans fa fplendeur , toujours inquiet
pour Rome , tu crains jufqu'aux projets
que peuvent former contre elle les Séres ,
les Bactriens foumis autrefois à Cyrus &
les féditieux habitans des bords du Tanaïs.
La fageffe des Dieux couvre l'avenir d'épaiffes
ténébres, ils rient d'un mortel dont
l'efprit s'efforce de pénétrer au-delà de fes
bornes . En homme fage contente- toi d'ufer
du préfent ; que le refte foit entraîné
comme un fleuve , au gré des deftinées ;
tel le Tibre , tantôt lent & paisible, tombe
dans la mer d'Etrurie fans s'écarter de fes
rives , tantôt effrayant par fon bruit les forêts
& les montagnes voifines , roule pêle-.
mêle les rochers qu'il a minés , les arbres
qu'il déracine , les troupeaux qu'il englou
tit , les maifons qu'il renverfe quand un
affreux débordement irrite les fleuves tranquilles
qui fe mêlent à fes eaux . Celui- là
feul eft heureux & maître de lui-même , qui
chaque jour peut dire , ( 3 ) j'ai vêcu . Que
demain Jupiter couvre le Ciel d'épais nuages
ou qu'il l'éclaire de la lumiere la plus pare,
Jupiter, tout puiffant qu'il eft , ne peut
anéantir le paffé ; Jupiter ne peut changer ,
ne peut rappeller ce que le tems emporte fur
fes rapides aîles . Conftante à fe jolier infolemment
des mortels , la fortune qui fe
plaît dans ce cruel emploi , tranfporte les
honneurs d'une tête fur une autre , tantôt
me comblant de fes dons , tantôt les faifant
paffer en d'autres mains. S'arrête-t'elle
fur moi ? Je lui fçais gré de ce caprice ; fe
hâte-t'elle de me fair ? Je lui rends fes bienfaits
fans regret ; fous l'abri de ma vertu
je brave fes difgraces , content dans le fein
de l'indigence d'avoir pour dot la probité.
Que mes antennes plient fous l'effort des
des vents , je n'aurai point recours à d'indignes
prieres ; je ne ferai point aux Dieux
de voeux indifcrets , pour qu'ils n'ajoûtent
pas aux richeffes de l'avide mer celles que
j'apporterai de Chypre ou de Tyr. (4) Protegé
de Caftor & de Pollux , à l'aide d'un
léger efquif, je traverſerai fans danger les
flots de la mer en courroux.
REMARQUES.
( 1 ) Le P. Sanadon critique fort judicieuſement
Dacier , d'avoir traduit ainfi ce
paffage , les bergers & les troupeaux cher
chent les bocages du Dieu Sylvain , c'eft faire
dire en effet deux fois la même chofe
à Horace. Tous les autres interprétes paroiffent
s'y être trompés de même & n'ont
pas apperçû , comme le P. Sanadon , que
Sylvani étoit ici au nominatif pluriel ; &
qu'il falloit fous- entendre quærunt.
(2) Les Commentateurs , & même le
P. Sanadon , qui écrit orbis , v . 26 , au lieu
d'urbes , n'ont pas fait la diftinction des
deux mots civitas & urbs , qui fouvent , à
la vérité , ont été employés par les bons
Auteurs comme fynonimes , mais qu'Horace
n'a point employés ici dans le même
fans. Le premier fignifie Refpublica , Reipublica
adminiftratio, Cives , &c. Le fecond
Edificia , fic Cic. de Rep. L. 1. urbem à
civitate claris verbis diftinxit.
(3 ) Le P. Tarteron n'a point traduit
avec exactitude vixi , en l'interprétant ainfi
, j'ai paffe gayement la journée , ni ludum
infolentem , par jeu bizare.
(4) Dacier , malgré ces mots , fans me
foucier du vaiffeau , qu'il ajoûte au texte ,
n'eft pas plus exact ni plus élégant dans fa
traduction de la fin de cette Ode , quorqu'il
fe vante d'être le feul des interprétes
qui en ait entendu le fens . Pour moi , ditil
, dans une pareille occafion , fans me foucier
du vaiffeau , je defcendrai dans l'efquif, &
au plus fort de la tempête je voguerai fur la
mer Egée avec autant d'affûrance & de tranquillité
quefi le vent m'étoit favorable, & que
fi Caftor & Pollux me conduifoient.