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2
p. 71-88
DEPART de la rade de Siam.
Début :
Aprés le peu que je viens de raconter de la Religion, des [...]
Mots clefs :
Fort, Heures, Coups de vent, Eau, Route, Jour, Lieues, Vaisseau, Voyage, Boeufs, Mouiller, Cap de Bonne-Espérance, Gouverneur, Oiseaux, Poissons, Alexandre de Chaumont
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texteReconnaissance textuelle : DEPART de la rade de Siam.
DEPART
de la rade de Siam .
A
Prés le peu que je viens de
raconter de la Religion , des
Moeurs , du Gouvernement , de
la ſcituation &de diverſes chofes
curieuſes du Royaume de
Siam , je reviens à mon départ
dela rade où j'ay interrompu le
ſtil de ma Relation & je diray
quej'en partis le vingt-deuxiéme
Decembre de l'année derniere
mil fix cens quatre- vingt cinq.
Je me misà la Voile ſur les trois
heures du matin avec un bon
vent du Nort qui m'a continuć
tout lelongdes côtes de Camboge
qui eſt un Royaume limitro
72 RELATION
phe de Siam , en tirant vers la
Cochinchine. Les peuples de ces
deux Royaumes ont la meſme
croïance & vivent de la meſme
maniere. Il ne ſe paſſa rien de
digne d'être remarqué juſqu'au
d'etroit deBanca oùj'échoüay par
par le travers d'une Iſle qui ſe
nomme Lucapara , ſur un banc
de vaſe où il n'y avoit que trois
braſſes d'eau , & il en falloit plus
de dix- sept pieds pour le Vaifſeau
, cela ne m'inquieta pas , &
donna feulement de la peine à
l'équipage que j'envoyay auſſi-tôt
ſonder aux environs du Vaiffeau
& on trouva plus de fond , j'y fis
porter un petit ancre que l'on
moüilla fur lequel il y avoit un
cable , & nous nous ôtâmes de
deſſus ce banc avec les cabeftans
du Navireen moins de quatre
ou cinq heures , quoy que
jeuſſe un bon Pilote Hollandois
DU VOYAGE DE SIAM. 73
dois je ne laiſſé pas de toucher
dans ce détroit , en allant & en
revenant ; je continué ma route
& j'arrivay à Bantam le onzeJanvier
mil fix cens quatre- vingt fix
Auſſi- tôtquej'y fus moüillé j'envoyé
Monfieur de Cibois Officier
faire compliment auGouverneur,
& pour avoir des rafraîchiffe
mens. Il m'envoya pour preſent
fix boeufs , des fruits & des herbes;;
je n'y fis point d'eau , parce
qu'elle estoit fortdifficile à avoir,
&je ne reſté que trente heures
dans cette rade. Jefis lever l'ancreledouziéme
au foir , mais le
calme nous prit , ce qui nous
obligea de moüiller.
Letreizićme je fis lever l'ancre,
nous eûmes tout le jour du calme
&du ventcontraire ; mais ſur le
foir il ſe leva un petit vent qui
nous fit doubler la pointe deBantam
,&nous fit paaffffeerr le détroit
g
74 REELATION
de Sonda en moins de huit heu
res . Je fus obligé de mettre en
pane par le travers de l'Ifle du
Prince , qui eft à la fortie de ce
détroit , pour attendre la Fregate
la Malige , qui ne nous avoit
pu ſuivre ,& elle nous y joignit,
Le quatorze je poutfuivis tha
route pour aller droit au Capde
bonne eſperance avec un bon
vent de Nort , &de nort nort eft ,
Le vingt-trois à la pointe du jour
aprés avoir fait environ centcinquante
lieuës nous vimes la terre
des Ifles de ſainte Croix'; ce qui
nous furprit, parce que la veille
jem'étois fait montrer le point
des Pilotes qui ſe difoient tous
à plus de quinzelieuës de latitude
Sud & de vingtde longitude .
Cette Terre eſt fort baffe, & s'il
y avoit eu trois ou quatre heures
de nuit de plus nous nous y
fuffions échoués ; mais il plût
DU VOYAGE DE SIAM. 75
Dieu de nous en preſerver. Nous
attribuâmes
courans qui eſtoientcontre nous
& qui nous empêchoient d'aller
autant de lavant que nous le
croyons; nous paſſames cette Iſle
bien vite , parce qu'il ventoit
beaucoup , & nous continuâmes
noſtre route. La Mer eſt fort
poiffonneuſe en cet endroit-là ,
& il y a quantité d'oiſeaux , le
temps eftoit beau , & nous faiſions
tous les jours trente , quarante
, cinquante , & foixante
lieuës ventarriere , nous nous divertiſſions
à voir une chaffe affez
plaiſante qui ſe donnoit par les
Albucorps & les Bonnittes,& un
petit poiſſon qui ſe nomme poiffon
volant qui quand il ſe
cette erreur aux
د
voit poursuivi des poiſſons qui
en fontleur nourriture , forthors
del'eau & volle tant que ſes aîles
font humides , c'eſt à dire auſſi
gij
76 RELATION
د
loin que le vol d'une caille ; mais
il y a un oiſeau que l'on nomme
paille en quëu , qui porte ce nom
à cauſe d'unegrande plume qu'il
a à la queüe furpaſſant les autres
de plus d'un grand demy pied
&qui a la figure & preſque la
couleur d'une paille ; il eſt toûjours
en l'air & quand il voit ce
poiſſon vollant ſortir de l'eau , il ſe
laiſſe tomber deſſus comme fait
un oiſeau de proye ſur le gibier ,
&quelquefois ils vont plus d'une
braſſe dans l'eau le chercher, ſi
bien que le poiſſon vollant ne
peut pas manquer d'eſtre pris .
Le 15. Février nous nous trouvâmes
par le travers de l'Iſle Maurice
où nous eûmes un coup de
vent qui nous dura trois jours ;
da Mer eſtoit extrémement groffe
& nous tourmenta beaucoup ,
les coups de mer paſſoient frequemment
pardeſſus le Vaiſſeau ,
DU VOYAGE DE SIAM. 77
& nous obligeoient à pomper
ſouvent à cauſe de l'eau que nous
řecevions .
Le dix-neuf le temps s'adoucit&
nous donna lieu de racommoder
ce que la mer nous avoit
ébranlé , il y eut de grands clouds
qui fortoient du bordage qui
tient l'arcaffe du Vaiſſeau au defſous
de ce Tambor , & cela s'étoit
fait par les vagues qui frapoient
contre le Vaiſſeau comme
contre un rocher. La nuit dés le
premier jour dece mauvais temps
la fregatte qui estoit avec moy
s'en ſepara , ſon rendés- vous
eſtoit au Cap de bonne-Eſperance
. Pourſuivant noſtre route
nous eûmes encore deux coups
de vents qui nous incommoderent
fort , parce que la mer eſtoit
fort rude , les vents faiſoient pref
que toûjours le tour du compas ,
de forte que les vagues ſe rengiij
78 RELATION
contrant lesunes contre les autres
font qu'un vaiſſeau ſouffre beaucoup.
Le dixiéme Mars ſur les deux
heures aprésmidy nous apperçûmes
un vaiſſeau , d'abord je crûs
que c'eſtoit celui qui m'avoit
quitté , mais en l'approchant
nous luy vîmes arborer le pavillon
Anglois , & comme j'étois
bien- aiſe d'apprendre des nouvelles
, & queje jugeois qu'il venoit
d'Europe , j'arrivay ſur luy
& quand j'en fus proche je mis
mon canot à la mer & j'envoyé
un Officier à fon bord , pour
ſçavoir s'il n'y avoit point de
guerre ; car quand il y a longtemps
que l'ona quitté la France
, on neſçait point à qui ſe fier,
principalement quand il faut aller
moüiller chez des Etrangers,
on me rapporta que c'eſtoit un
yaiſſeau Marchand Anglois , qui
DU VOYAGE DE SIAM. 79
eſtoit parti de Londres depuis
cinqmois , &qu'il n'avoit touché
ennullepart , qu'il alloit en droi
ture au Tonquin , que le Capitaine
luy avoit dit qu'il n'y avoit
point de guerre en France , &
que toute l'Europe eſtoit en paix,
qu'ily avoit cependant eu quel
que revolte en Angleterre par le
Duc de Monmout qui s'eſtoit
mis à la teſte de dix ou douze mil
hommes ; mais que les trouppes
du Roy l'avoient batu& fait prifonnier
, qu'on luy avoit coupé
la teſte , & qu'on avoit pendu
beaucoup de perſonnes que l'on
avoit auſſi priſes , mais que cette
rebellion eſtoit finie avant fon
départ ; il dit auſſi qu'il avoit
veu la terre le jour d'auparavant
à ſept lieuës , ce qui nous fit juger
que nous devions en eſtre à
30. ou 35. lieuës ; nous conti
nuâmes noſtre route le reſte du
g iiij
80M RELATION
jour & de la nuit , & le lendemain
ſur les dix heures nous vimes
la terre ſous le vent denous,
à ſeptou huit lieuës , j'y fis fonder
& on trouva quatre- vingt
cinq brafſſes qui fit que nous connûmes
que c'eſtoit la terre & le
banc des Eguilles , outre qu'il y
avoitgrande quantité d'oiſeaux ;
ce bancmet trente lieuës au large&
à la meſme longueur , on y
trouve fond juſqu'à cent vingt
braffes, nous forçâmes de voiles
pour tâcher à voiravant la nuit le
Cap de Bonne- Efperance ; le lendemainà
la pointe du jour nous
le vîmes& nous le doublâmes ,
fur les dix heures nous vîmes un
Vaiſſeau ſous le vent de nous
& en l'approchant nous reconnûmes
que c'eſtoir la Fregate , qui
comme je l'ay dit m'avoit quitté
par le travers de l'Iſle Maurice ,
ce fut la ſeconde fois qu'aprés
DU VOYAGE DE SIAM. 8г
beaucoupde temps de ſeparation
nous nous retrouvâmes le meſme
jour de noſtre arrivée, ce qui ne
ſe rencontre que rarement dans
la navigation ; car la meſme chofe
nous eſtoit arrivée en entrant
audétroit de Sonda , ainſi que je
l'ay dit. Comme j'étois preſt de
moüiller le vent vint ſi fort &
tellement contraire que je fus
obligé de faire vent arriere , &
d'aller moüiller à l'Iſle Robins
qui eſt environ à trois lieuësde la
Fortereſſe du Cap ; le lendemain
treiziéme Mars je fis lever l'ancre
, &je m'en allé moüiller prés
de la Fortereſſe où j'arrivay fur
les deux heures , j'y trouvé neuf
Vaiſſeaux qui venoient de Batavia
& s'en alloient en Europe ;
j'envoyé Monfieur le Chevalier
Cibois faire compliment au Gouverneur&
luy demander permiffiond'envoyer
huit ou dixmala-
9
82 RELATION
des à terre faire de l'eau , & prenpre
des rafraîchiſſemens . Il reçût
fort honnêtement mon compliment
, & il dit à l'Officier que
j'étois le Maiſtre , & que je pou
vois faire tout ce qu'il me plairoit
: comme nous eſtions dans le
temps de leur Automne où tous
les fruits étoientbons;il m'envoya
des melons , des raiſins , & des
falades ; je fis ſaluër le Fort de
ſept coups de Canon ; car l'ordre
du Roy eſt de ſaluër les Fortereſſes
les premieres , il me rendit
coup pour coup , le Vaiffeau
qui portoit le pavillon d'Amiral
me ſalua enſuite de ſept coups ,
je luy en rendis autant. Il y avoit
dans cette Flotte trois pavillons ,
Admiral,Vice- Admiral , & Contre-
Admiral. Les fruits qu'on
m'apporta eſtoient admirables de
meſme que les ſalades , les melons
eftoient tres -bons ,& le rai
DU VOYAGE DE SIAM. 83
ſin meilleur qu'en France; j'allay
me promener dans leur beau
Jardin , qui me fit reſſouvenir de
ceux qui font en France ; car
comme je l'ai déja dit il eſt tresbeau
& fort bien entretenu ; la
grande quantité de legumes
qu'on y trouve fait grand plaiſir
aux équipages ; car le Gouverneur
en faifoit donner tant qu'on
en vouloit , il y a auſſi grande
quantité de coins qui font fort
bons pour les voyageurs, card'ordinaire
les maladies de ces traverſes
ſont des flux de fang .
Le Gouverneur eſt homme
d'eſprit , & fort propre pour les
Colonies , & on dit que s'il y
reſte long-temps il fera en ces
quartiers-là un tres-bel établiſſement
; lorſqu'il y a quelques
Hollandois qui veulent s'y habituer
, il leur donnent des terres
autant qu'ils en veulent , leus
84
1
RELATION
د
fait bâtir une maiſon , leur donne
des boeufs pour labourer &
tous les autres animaux & uſtencils
qui leur font neceſſaires , on
fait eſtimer tout ce qu'on leur
donne qu'ils rembourſent aprés à
la Compagnie , quand ils le peuvent.
Ils font obligez de vendre
tout ce qu'ils recuëillent de leurs
terres à la Compagnie ſeulement
&à un prix taxé , ce qui luy eſt
avantageux ainſi qu'auxhabitans .
Le vin qu'elle achete d'eux ſeize
écus la baricque,elle le revent
cent aux Etrangers& à ſes propres
Flottes qui paffent en cet
endroit , c'eſt à dire aux Matelots
qui le boivent fur le lieu ; les
moutons , les boeufs &les autres
chofes ſe vendent à proportion ,
ce quirapporre un grand revenu
à cette Compagnie , & fait que
leurs Flottes s'y rafraîchiffent à
peu de frais & y reſtent des
DU VOYAGE DE SIAM. 85
mois & fix ſemaines entieres
ſelon les malades qu'elles ont.
Quand j'arrivay il n'y avoit pas
long-temps que le Gouverneur
eſtoit de retour d'une découverte
qu'il venoit de faire de mines:
d'or & d'argent , il en a rapporté
plufieurs pierres.Ondit qu'en ces
minesil y a beaucoup d'or &d'ar
gent , &qu'elles font fort faciles
eſtant peu profondes. Il a eſté
juſqu'à deux cens cinquante
lieuës dans les terres ; il menai
avec luy trois ou quatre Outantoſt
du Cap , qui parloient Hollandois
, qui le menerent à la
prochaine Nation qui estoit auffo
Outantoſt , il en prit d'autres
en faiſant ſa route. Il a trouvé
juſques à neuf Nations differentes
, il en prenoit à meſure , qu'il
changeoit de Nation pour ſe faire
entendre , il a tiré à ce que l'on
86 RELATION
dit un fort grand éclairciflement
ſur tout ce qu'il ſouhaittoir,
il dit que la derniere Nation eſt
la plus polie , & qu'ils vinrent
au devant de luy hommes , femmes
& enfans , en danſant , &
qu'ils eſtoient tous habillez de
peaux de Tigres ; c'étoit une
grande robbe qui leur venoit
juſqu'aux pieds. Il a amené un de
ſes Outantots à qui il fait apprendre
l'Hollandois poury retourner
l'année prochaine.Toutes cesNations-
là ont beaucoup de beſtiaux
& c'eſt tout leur revenu. Le
Gouverneur avoit avec luy cinquante
Soldats , un Peintre pour
tirer les couleurs des animaux,des
oiſeaux , des ferpens & des plantes
, qu'il trouveroit, un Deſſinateur
pour marquer ſa route ,&un
Pilote ; car ils alloient toûjours à
la bouffole & avoit emmené trois
cens boeufs pour porter leurs viDU
VOYAGE DE SIAM. 87
vres & traîner quatorze ou quinze
charettes ; quand ils trouvoient
des montagnes ils démontoient
leurs charettes & les chargeoient
avec ce qui estoit dedans ſur les
boeufs pour les paſſer , eſtant
avancé dans le païs il fut trois ou
quatre jours fans trouver d'eau,
ce qui les incommoda fort , il a
eſté cinq mois & demy en fon
voyage.
Il a rencontré beaucoup de bêtes
ſauvages , il dit que les Elephansy
font monstrueux & bien
plus grands qu'aux Indes ,des Rinoceros
d'une prodigieuſe grofſeur.
Il en a veu un dont il penſa
eſtre tué ; car quand cet animal
eſt en furie il n'y a point d'arme
qui le puiſſe arrêter , ſa peau eſt
tres - dure , & où les coups de
mouſquets ne font rien , il faut
les attrapper au deffaut de l'épaule
pour les tuer , ils ont deux cor-
L
88 RELATION
nes , je rapporte trois de ſes cornes
, il y en a deux qui ſe tiennent
enſemble avec de la peau decet
animal ; le ſejour que j'ay fait au
Cap m'a fourni beaucoup de
poiſſon durant le Carême où nous
eſtions. Je vis une balaine d'une
furieuſe groffeur qui vint à la
portéed'un demy piſtolet de mon
Vaiſſeau ; il y avoit auſſi des oiſeaux
en quantité , qui nous donnoient
le meſme plaiſir que les
pailles en queue dont j'ay parlé .
de la rade de Siam .
A
Prés le peu que je viens de
raconter de la Religion , des
Moeurs , du Gouvernement , de
la ſcituation &de diverſes chofes
curieuſes du Royaume de
Siam , je reviens à mon départ
dela rade où j'ay interrompu le
ſtil de ma Relation & je diray
quej'en partis le vingt-deuxiéme
Decembre de l'année derniere
mil fix cens quatre- vingt cinq.
Je me misà la Voile ſur les trois
heures du matin avec un bon
vent du Nort qui m'a continuć
tout lelongdes côtes de Camboge
qui eſt un Royaume limitro
72 RELATION
phe de Siam , en tirant vers la
Cochinchine. Les peuples de ces
deux Royaumes ont la meſme
croïance & vivent de la meſme
maniere. Il ne ſe paſſa rien de
digne d'être remarqué juſqu'au
d'etroit deBanca oùj'échoüay par
par le travers d'une Iſle qui ſe
nomme Lucapara , ſur un banc
de vaſe où il n'y avoit que trois
braſſes d'eau , & il en falloit plus
de dix- sept pieds pour le Vaifſeau
, cela ne m'inquieta pas , &
donna feulement de la peine à
l'équipage que j'envoyay auſſi-tôt
ſonder aux environs du Vaiffeau
& on trouva plus de fond , j'y fis
porter un petit ancre que l'on
moüilla fur lequel il y avoit un
cable , & nous nous ôtâmes de
deſſus ce banc avec les cabeftans
du Navireen moins de quatre
ou cinq heures , quoy que
jeuſſe un bon Pilote Hollandois
DU VOYAGE DE SIAM. 73
dois je ne laiſſé pas de toucher
dans ce détroit , en allant & en
revenant ; je continué ma route
& j'arrivay à Bantam le onzeJanvier
mil fix cens quatre- vingt fix
Auſſi- tôtquej'y fus moüillé j'envoyé
Monfieur de Cibois Officier
faire compliment auGouverneur,
& pour avoir des rafraîchiffe
mens. Il m'envoya pour preſent
fix boeufs , des fruits & des herbes;;
je n'y fis point d'eau , parce
qu'elle estoit fortdifficile à avoir,
&je ne reſté que trente heures
dans cette rade. Jefis lever l'ancreledouziéme
au foir , mais le
calme nous prit , ce qui nous
obligea de moüiller.
Letreizićme je fis lever l'ancre,
nous eûmes tout le jour du calme
&du ventcontraire ; mais ſur le
foir il ſe leva un petit vent qui
nous fit doubler la pointe deBantam
,&nous fit paaffffeerr le détroit
g
74 REELATION
de Sonda en moins de huit heu
res . Je fus obligé de mettre en
pane par le travers de l'Ifle du
Prince , qui eft à la fortie de ce
détroit , pour attendre la Fregate
la Malige , qui ne nous avoit
pu ſuivre ,& elle nous y joignit,
Le quatorze je poutfuivis tha
route pour aller droit au Capde
bonne eſperance avec un bon
vent de Nort , &de nort nort eft ,
Le vingt-trois à la pointe du jour
aprés avoir fait environ centcinquante
lieuës nous vimes la terre
des Ifles de ſainte Croix'; ce qui
nous furprit, parce que la veille
jem'étois fait montrer le point
des Pilotes qui ſe difoient tous
à plus de quinzelieuës de latitude
Sud & de vingtde longitude .
Cette Terre eſt fort baffe, & s'il
y avoit eu trois ou quatre heures
de nuit de plus nous nous y
fuffions échoués ; mais il plût
DU VOYAGE DE SIAM. 75
Dieu de nous en preſerver. Nous
attribuâmes
courans qui eſtoientcontre nous
& qui nous empêchoient d'aller
autant de lavant que nous le
croyons; nous paſſames cette Iſle
bien vite , parce qu'il ventoit
beaucoup , & nous continuâmes
noſtre route. La Mer eſt fort
poiffonneuſe en cet endroit-là ,
& il y a quantité d'oiſeaux , le
temps eftoit beau , & nous faiſions
tous les jours trente , quarante
, cinquante , & foixante
lieuës ventarriere , nous nous divertiſſions
à voir une chaffe affez
plaiſante qui ſe donnoit par les
Albucorps & les Bonnittes,& un
petit poiſſon qui ſe nomme poiffon
volant qui quand il ſe
cette erreur aux
د
voit poursuivi des poiſſons qui
en fontleur nourriture , forthors
del'eau & volle tant que ſes aîles
font humides , c'eſt à dire auſſi
gij
76 RELATION
د
loin que le vol d'une caille ; mais
il y a un oiſeau que l'on nomme
paille en quëu , qui porte ce nom
à cauſe d'unegrande plume qu'il
a à la queüe furpaſſant les autres
de plus d'un grand demy pied
&qui a la figure & preſque la
couleur d'une paille ; il eſt toûjours
en l'air & quand il voit ce
poiſſon vollant ſortir de l'eau , il ſe
laiſſe tomber deſſus comme fait
un oiſeau de proye ſur le gibier ,
&quelquefois ils vont plus d'une
braſſe dans l'eau le chercher, ſi
bien que le poiſſon vollant ne
peut pas manquer d'eſtre pris .
Le 15. Février nous nous trouvâmes
par le travers de l'Iſle Maurice
où nous eûmes un coup de
vent qui nous dura trois jours ;
da Mer eſtoit extrémement groffe
& nous tourmenta beaucoup ,
les coups de mer paſſoient frequemment
pardeſſus le Vaiſſeau ,
DU VOYAGE DE SIAM. 77
& nous obligeoient à pomper
ſouvent à cauſe de l'eau que nous
řecevions .
Le dix-neuf le temps s'adoucit&
nous donna lieu de racommoder
ce que la mer nous avoit
ébranlé , il y eut de grands clouds
qui fortoient du bordage qui
tient l'arcaffe du Vaiſſeau au defſous
de ce Tambor , & cela s'étoit
fait par les vagues qui frapoient
contre le Vaiſſeau comme
contre un rocher. La nuit dés le
premier jour dece mauvais temps
la fregatte qui estoit avec moy
s'en ſepara , ſon rendés- vous
eſtoit au Cap de bonne-Eſperance
. Pourſuivant noſtre route
nous eûmes encore deux coups
de vents qui nous incommoderent
fort , parce que la mer eſtoit
fort rude , les vents faiſoient pref
que toûjours le tour du compas ,
de forte que les vagues ſe rengiij
78 RELATION
contrant lesunes contre les autres
font qu'un vaiſſeau ſouffre beaucoup.
Le dixiéme Mars ſur les deux
heures aprésmidy nous apperçûmes
un vaiſſeau , d'abord je crûs
que c'eſtoit celui qui m'avoit
quitté , mais en l'approchant
nous luy vîmes arborer le pavillon
Anglois , & comme j'étois
bien- aiſe d'apprendre des nouvelles
, & queje jugeois qu'il venoit
d'Europe , j'arrivay ſur luy
& quand j'en fus proche je mis
mon canot à la mer & j'envoyé
un Officier à fon bord , pour
ſçavoir s'il n'y avoit point de
guerre ; car quand il y a longtemps
que l'ona quitté la France
, on neſçait point à qui ſe fier,
principalement quand il faut aller
moüiller chez des Etrangers,
on me rapporta que c'eſtoit un
yaiſſeau Marchand Anglois , qui
DU VOYAGE DE SIAM. 79
eſtoit parti de Londres depuis
cinqmois , &qu'il n'avoit touché
ennullepart , qu'il alloit en droi
ture au Tonquin , que le Capitaine
luy avoit dit qu'il n'y avoit
point de guerre en France , &
que toute l'Europe eſtoit en paix,
qu'ily avoit cependant eu quel
que revolte en Angleterre par le
Duc de Monmout qui s'eſtoit
mis à la teſte de dix ou douze mil
hommes ; mais que les trouppes
du Roy l'avoient batu& fait prifonnier
, qu'on luy avoit coupé
la teſte , & qu'on avoit pendu
beaucoup de perſonnes que l'on
avoit auſſi priſes , mais que cette
rebellion eſtoit finie avant fon
départ ; il dit auſſi qu'il avoit
veu la terre le jour d'auparavant
à ſept lieuës , ce qui nous fit juger
que nous devions en eſtre à
30. ou 35. lieuës ; nous conti
nuâmes noſtre route le reſte du
g iiij
80M RELATION
jour & de la nuit , & le lendemain
ſur les dix heures nous vimes
la terre ſous le vent denous,
à ſeptou huit lieuës , j'y fis fonder
& on trouva quatre- vingt
cinq brafſſes qui fit que nous connûmes
que c'eſtoit la terre & le
banc des Eguilles , outre qu'il y
avoitgrande quantité d'oiſeaux ;
ce bancmet trente lieuës au large&
à la meſme longueur , on y
trouve fond juſqu'à cent vingt
braffes, nous forçâmes de voiles
pour tâcher à voiravant la nuit le
Cap de Bonne- Efperance ; le lendemainà
la pointe du jour nous
le vîmes& nous le doublâmes ,
fur les dix heures nous vîmes un
Vaiſſeau ſous le vent de nous
& en l'approchant nous reconnûmes
que c'eſtoir la Fregate , qui
comme je l'ay dit m'avoit quitté
par le travers de l'Iſle Maurice ,
ce fut la ſeconde fois qu'aprés
DU VOYAGE DE SIAM. 8г
beaucoupde temps de ſeparation
nous nous retrouvâmes le meſme
jour de noſtre arrivée, ce qui ne
ſe rencontre que rarement dans
la navigation ; car la meſme chofe
nous eſtoit arrivée en entrant
audétroit de Sonda , ainſi que je
l'ay dit. Comme j'étois preſt de
moüiller le vent vint ſi fort &
tellement contraire que je fus
obligé de faire vent arriere , &
d'aller moüiller à l'Iſle Robins
qui eſt environ à trois lieuësde la
Fortereſſe du Cap ; le lendemain
treiziéme Mars je fis lever l'ancre
, &je m'en allé moüiller prés
de la Fortereſſe où j'arrivay fur
les deux heures , j'y trouvé neuf
Vaiſſeaux qui venoient de Batavia
& s'en alloient en Europe ;
j'envoyé Monfieur le Chevalier
Cibois faire compliment au Gouverneur&
luy demander permiffiond'envoyer
huit ou dixmala-
9
82 RELATION
des à terre faire de l'eau , & prenpre
des rafraîchiſſemens . Il reçût
fort honnêtement mon compliment
, & il dit à l'Officier que
j'étois le Maiſtre , & que je pou
vois faire tout ce qu'il me plairoit
: comme nous eſtions dans le
temps de leur Automne où tous
les fruits étoientbons;il m'envoya
des melons , des raiſins , & des
falades ; je fis ſaluër le Fort de
ſept coups de Canon ; car l'ordre
du Roy eſt de ſaluër les Fortereſſes
les premieres , il me rendit
coup pour coup , le Vaiffeau
qui portoit le pavillon d'Amiral
me ſalua enſuite de ſept coups ,
je luy en rendis autant. Il y avoit
dans cette Flotte trois pavillons ,
Admiral,Vice- Admiral , & Contre-
Admiral. Les fruits qu'on
m'apporta eſtoient admirables de
meſme que les ſalades , les melons
eftoient tres -bons ,& le rai
DU VOYAGE DE SIAM. 83
ſin meilleur qu'en France; j'allay
me promener dans leur beau
Jardin , qui me fit reſſouvenir de
ceux qui font en France ; car
comme je l'ai déja dit il eſt tresbeau
& fort bien entretenu ; la
grande quantité de legumes
qu'on y trouve fait grand plaiſir
aux équipages ; car le Gouverneur
en faifoit donner tant qu'on
en vouloit , il y a auſſi grande
quantité de coins qui font fort
bons pour les voyageurs, card'ordinaire
les maladies de ces traverſes
ſont des flux de fang .
Le Gouverneur eſt homme
d'eſprit , & fort propre pour les
Colonies , & on dit que s'il y
reſte long-temps il fera en ces
quartiers-là un tres-bel établiſſement
; lorſqu'il y a quelques
Hollandois qui veulent s'y habituer
, il leur donnent des terres
autant qu'ils en veulent , leus
84
1
RELATION
د
fait bâtir une maiſon , leur donne
des boeufs pour labourer &
tous les autres animaux & uſtencils
qui leur font neceſſaires , on
fait eſtimer tout ce qu'on leur
donne qu'ils rembourſent aprés à
la Compagnie , quand ils le peuvent.
Ils font obligez de vendre
tout ce qu'ils recuëillent de leurs
terres à la Compagnie ſeulement
&à un prix taxé , ce qui luy eſt
avantageux ainſi qu'auxhabitans .
Le vin qu'elle achete d'eux ſeize
écus la baricque,elle le revent
cent aux Etrangers& à ſes propres
Flottes qui paffent en cet
endroit , c'eſt à dire aux Matelots
qui le boivent fur le lieu ; les
moutons , les boeufs &les autres
chofes ſe vendent à proportion ,
ce quirapporre un grand revenu
à cette Compagnie , & fait que
leurs Flottes s'y rafraîchiffent à
peu de frais & y reſtent des
DU VOYAGE DE SIAM. 85
mois & fix ſemaines entieres
ſelon les malades qu'elles ont.
Quand j'arrivay il n'y avoit pas
long-temps que le Gouverneur
eſtoit de retour d'une découverte
qu'il venoit de faire de mines:
d'or & d'argent , il en a rapporté
plufieurs pierres.Ondit qu'en ces
minesil y a beaucoup d'or &d'ar
gent , &qu'elles font fort faciles
eſtant peu profondes. Il a eſté
juſqu'à deux cens cinquante
lieuës dans les terres ; il menai
avec luy trois ou quatre Outantoſt
du Cap , qui parloient Hollandois
, qui le menerent à la
prochaine Nation qui estoit auffo
Outantoſt , il en prit d'autres
en faiſant ſa route. Il a trouvé
juſques à neuf Nations differentes
, il en prenoit à meſure , qu'il
changeoit de Nation pour ſe faire
entendre , il a tiré à ce que l'on
86 RELATION
dit un fort grand éclairciflement
ſur tout ce qu'il ſouhaittoir,
il dit que la derniere Nation eſt
la plus polie , & qu'ils vinrent
au devant de luy hommes , femmes
& enfans , en danſant , &
qu'ils eſtoient tous habillez de
peaux de Tigres ; c'étoit une
grande robbe qui leur venoit
juſqu'aux pieds. Il a amené un de
ſes Outantots à qui il fait apprendre
l'Hollandois poury retourner
l'année prochaine.Toutes cesNations-
là ont beaucoup de beſtiaux
& c'eſt tout leur revenu. Le
Gouverneur avoit avec luy cinquante
Soldats , un Peintre pour
tirer les couleurs des animaux,des
oiſeaux , des ferpens & des plantes
, qu'il trouveroit, un Deſſinateur
pour marquer ſa route ,&un
Pilote ; car ils alloient toûjours à
la bouffole & avoit emmené trois
cens boeufs pour porter leurs viDU
VOYAGE DE SIAM. 87
vres & traîner quatorze ou quinze
charettes ; quand ils trouvoient
des montagnes ils démontoient
leurs charettes & les chargeoient
avec ce qui estoit dedans ſur les
boeufs pour les paſſer , eſtant
avancé dans le païs il fut trois ou
quatre jours fans trouver d'eau,
ce qui les incommoda fort , il a
eſté cinq mois & demy en fon
voyage.
Il a rencontré beaucoup de bêtes
ſauvages , il dit que les Elephansy
font monstrueux & bien
plus grands qu'aux Indes ,des Rinoceros
d'une prodigieuſe grofſeur.
Il en a veu un dont il penſa
eſtre tué ; car quand cet animal
eſt en furie il n'y a point d'arme
qui le puiſſe arrêter , ſa peau eſt
tres - dure , & où les coups de
mouſquets ne font rien , il faut
les attrapper au deffaut de l'épaule
pour les tuer , ils ont deux cor-
L
88 RELATION
nes , je rapporte trois de ſes cornes
, il y en a deux qui ſe tiennent
enſemble avec de la peau decet
animal ; le ſejour que j'ay fait au
Cap m'a fourni beaucoup de
poiſſon durant le Carême où nous
eſtions. Je vis une balaine d'une
furieuſe groffeur qui vint à la
portéed'un demy piſtolet de mon
Vaiſſeau ; il y avoit auſſi des oiſeaux
en quantité , qui nous donnoient
le meſme plaiſir que les
pailles en queue dont j'ay parlé .
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Résumé : DEPART de la rade de Siam.
Le texte relate le départ du narrateur de la rade de Siam le 22 décembre 1785, à bord d'un navire naviguant avec un bon vent du nord le long des côtes du Cambodge en direction de la Cochinchine. Les peuples de ces royaumes partagent des croyances et modes de vie similaires. Le voyage se poursuit sans incident notable jusqu'au détroit de Banca, où le navire échoue sur un banc de vase. Grâce à l'intervention rapide de l'équipage, le vaisseau est rapidement dégagé. Le narrateur arrive à Bantam le 11 janvier 1786 et envoie un officier faire des compliments au gouverneur et obtenir des rafraîchissements. Après un court séjour, il reprend la mer mais doit faire face à des calmes et des vents contraires. Le 14 janvier, il rejoint la frégate La Malige et continue vers le Cap de Bonne-Espérance. Le 23 janvier, ils aperçoivent les îles de Sainte-Croix plus tôt que prévu en raison de courants contraires. Le 15 février, ils passent près de l'île Maurice et affrontent une tempête. Le 10 mars, ils rencontrent un vaisseau anglais qui les informe de l'absence de guerre en Europe. Le 13 mars, ils doublent le Cap de Bonne-Espérance et retrouvent la frégate qu'ils avaient perdue de vue. Le narrateur mouille ensuite près de la forteresse du Cap, où il est accueilli par neuf vaisseaux venant de Batavia. Il envoie un officier faire des compliments au gouverneur, qui lui offre des fruits et des légumes. Le gouverneur du Cap est décrit comme un homme d'esprit, propice aux colonies, aidant les Hollandais à s'installer en leur fournissant terres et animaux. Le texte mentionne également une récente découverte de mines d'or et d'argent par le gouverneur, qui a exploré des terres à plus de 250 lieues de la côte. Le séjour au Cap permet d'obtenir une grande quantité de poisson durant le Carême. Une baleine de grande taille est observée à portée de demi-pistolet du vaisseau. Le texte mentionne aussi la présence d'oiseaux en grande quantité, offrant un plaisir similaire à celui des pailles en queue. De plus, le narrateur décrit une rencontre avec un animal sauvage particulièrement dangereux. Cet animal, lorsqu'il est en furie, ne peut être arrêté par aucune arme en raison de sa peau très dure, imperméable aux coups de mousquet. La seule méthode efficace pour le tuer est de le frapper au défaut de l'épaule. L'animal possède deux cornes, dont trois spécimens sont rapportés, deux d'entre elles étant attachées par la peau de l'animal.
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3
p. 1-10
Paroles & actions du premier Ambassadeur, [titre d'après la table]
Début :
PUISQUE vous souhaitez avec tant d'empressement que je vous [...]
Mots clefs :
Honneur, Jour, Ambassadeurs, Roi, France, Siam, Comtesse de Béthune
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Paroles & actions du premier Ambassadeur, [titre d'après la table]
UISQUE VOUSs fou-
Phaitez avec tant
d'empreſſement que
je vous envoye la ſuite du
Voyage des Ambaſſadeurs
: du Roy de Siam en France ,
A
2 Suite du Voyage
je vay non ſeulement fatiffaire
voſtre curioſité ſur ce
que vous attendez de moy ;
mais pour vous marquer
mon exactitude à rechercher
tout ce que ces Ambaſſadeurs
ont dit , & tout ce
qu'ils ont fait , je vay vous
apprendre encore beaucoup
de choſes dignes de remarque
& qui m'eſtoient échapées
lors que je vous écrivis
ma premiere Lettre. Lejour
qu'ils curent Audience à S.
Cloud de Monfieur le Duc
de Chartres , Monfieur leur
ayant fait l'honneur de leur
parler avec cet air de bonté
des Amb. de Siam. 3
- qui luy eſt ſi naturel , le prece
mier Ambaſſadeur dit dans
;
er
l'inſtant meſme qu'il eut quiex
té ſon Alteſſe Royale , en
montrant ceux de ſa ſuite qui
ace
l'accompagnoient, Qu'il estoit
bienheureux d'avoir tant de té
Dus moins de l'honneur qu'il venoit
up de recevoir , puis que le Roy fon
ar- Maistre n'auroit pas cruſurſon
na rapport feul , qu'il euft eu le gloivis
rieux avantage d'entretenir le
Out Frere d'un auffi puißant Roy que
S. celuy de France , avec aurant
Duc de familiarité qu'il avoitplû à
cur Monsieur d'en avoir.
leut On luy demanda s'il vouontt
loit aller voir le Feu que Me
A ij
4 Suite du Voyage
le Comte de Lobcovvits,Envoyé
extraordinaire de l'Empereur
, devoit faire tirer en
réjoüiſſance de la priſe de
Bude, & il répondit, Que quoy
que ſa curiosité fuft grande pour
tout ce qui se faisoit en France ,
parce que tout ce qu'on y voyoit
estoit digne d'admiration , il étoit
neanmoins obligé de ſe priver du
plaisir de voir ce Feu, puis qu'il
n'avoit pû aller à celuy que la
Ville avoit faitpour Monseigneur
le Duc de Berry , dont Mile
"Prevoſt des Marchands luy avoit
fait l'honneur de le prier. Et il
ajoûta , Que n'ayant pas esté
à un Divertiſſement donnépar la
desAmb. de Siam.
5
Ville de Paris , il auroit mauvaiſe
grace d'aller àceluy d'un Etrannger.
e On ne peut avoir plus
d'honnêteté qu'il en a pour
earles Perſonnes diftinguées par
e, leur naiſſance ou par leur
it merite dans les Lettres &
it dans les Arts.Outre les comduplimens
qu'il leur fait , & les
Pilloüanges qu'il leur donne
la proportionnées à ce qu'ils
font , ils les arreſte à diſner ,
boit à leur ſanté ,& prend la
it peine , luy & les deux autres
le
i | Ambaſſadeurs , de leur ſervir
#tout ce qui luy paroît demeil-
14 leur ſur la table. Quant aux
۹
A iij
6 Snite du Voyage
Dames, il donne le plus beau
fruit , à celles qu'il croit les
plus diftinguées , ou qui meritent
de l'eftre par l'agrément
de leur perſonne. Il
fçeut un jour qu'il y avoit
parmy celles qui le regardoient
difner , une Parente
d'un homme dont ils avoient
lieu d'eſtre fatisfaits , à cauſe
de la bonne reception qu'il
leur avoit fait dans un lieur
où ils avoient eſté. Il ne
manqua pas de luy preſenter
du fruit ; & comme il
vouloit luy faire beaucoup
d'honneur , & la traiter avec
distinction , il n'en donna ce
des Amb. de Siam.
70
a
es
it
jour-la à aucune autre. Une
Dame de la compagnie , tou
te brillante d'or & de pierre-
.ries , ſe ſandalifa de n'avoir
Il pas eu le mefme honneur.
L'Ambaſſadeur le comprit,
& dit avec un grand fang
froid : Les bonneurs d'aujournt
d'buy font finis , nous aurons
fe peut efpre celuy de voir Madame
il un autre jour , &nous luy rendrons
ce qui luy est dew.
te
eu
ne
en
il
On ne sçauroit exprimer
les honneurs qu'il fit à Madame
la Comteſſe de Bethune
, lors qu'il eut ſçeu qu'elle
étoit Soeur de la Reyne de Poct
logne. Il fut long- temps fans
up
Jec
A iiij
8 Suite du Voyage
ſe vouloir mettre à table. 11
la pria inſtamment de diſner,
&luy voulut ceder ſa place ;
il en fit auſſi beaucoup au
Fils du grand General de Pologne
, qui eſtoit avec elle ,
& ce jeune Seigneur en fût
ſi charmé , qu'il luy fit le
lendemain preſent du Portrait
de Sa Majeſté Polonoiſe,
parce qu'ils avoient parléde
ce Monarque. Quoy que les
honneſtetez de cet Ambaſladeur
ayent toûjours defté
grandes , il n'eſt point neanmoins
forty du caractere que
fa digneté demande
ſçait le faire paroiſtre à pro-
,
& il
des Amb. de Siam. 9
pos . Il loüe ce qui merite
-, d'eſtre loüé , & ſe taie avec
;
e,
le
eſprit , quand il eſt plus à prou
pos de ſetaire que de parler.
Comme pluſieurs perſonnes
l'accabloient un jour indif
it cretement , en luy deman
dant fi ce qu'il voyoit eſtoit
quin
r. beau , il répondit : Si vous
e, voulez sçavoirsi je trouve une
de chose belle , vous n'avez qu'à
les voirfielle l'est en effet , & alors
a- vous pouvez croire qu'elle ne me
Ne paroist pas moinsbelle qu'à vous.
Phaitez avec tant
d'empreſſement que
je vous envoye la ſuite du
Voyage des Ambaſſadeurs
: du Roy de Siam en France ,
A
2 Suite du Voyage
je vay non ſeulement fatiffaire
voſtre curioſité ſur ce
que vous attendez de moy ;
mais pour vous marquer
mon exactitude à rechercher
tout ce que ces Ambaſſadeurs
ont dit , & tout ce
qu'ils ont fait , je vay vous
apprendre encore beaucoup
de choſes dignes de remarque
& qui m'eſtoient échapées
lors que je vous écrivis
ma premiere Lettre. Lejour
qu'ils curent Audience à S.
Cloud de Monfieur le Duc
de Chartres , Monfieur leur
ayant fait l'honneur de leur
parler avec cet air de bonté
des Amb. de Siam. 3
- qui luy eſt ſi naturel , le prece
mier Ambaſſadeur dit dans
;
er
l'inſtant meſme qu'il eut quiex
té ſon Alteſſe Royale , en
montrant ceux de ſa ſuite qui
ace
l'accompagnoient, Qu'il estoit
bienheureux d'avoir tant de té
Dus moins de l'honneur qu'il venoit
up de recevoir , puis que le Roy fon
ar- Maistre n'auroit pas cruſurſon
na rapport feul , qu'il euft eu le gloivis
rieux avantage d'entretenir le
Out Frere d'un auffi puißant Roy que
S. celuy de France , avec aurant
Duc de familiarité qu'il avoitplû à
cur Monsieur d'en avoir.
leut On luy demanda s'il vouontt
loit aller voir le Feu que Me
A ij
4 Suite du Voyage
le Comte de Lobcovvits,Envoyé
extraordinaire de l'Empereur
, devoit faire tirer en
réjoüiſſance de la priſe de
Bude, & il répondit, Que quoy
que ſa curiosité fuft grande pour
tout ce qui se faisoit en France ,
parce que tout ce qu'on y voyoit
estoit digne d'admiration , il étoit
neanmoins obligé de ſe priver du
plaisir de voir ce Feu, puis qu'il
n'avoit pû aller à celuy que la
Ville avoit faitpour Monseigneur
le Duc de Berry , dont Mile
"Prevoſt des Marchands luy avoit
fait l'honneur de le prier. Et il
ajoûta , Que n'ayant pas esté
à un Divertiſſement donnépar la
desAmb. de Siam.
5
Ville de Paris , il auroit mauvaiſe
grace d'aller àceluy d'un Etrannger.
e On ne peut avoir plus
d'honnêteté qu'il en a pour
earles Perſonnes diftinguées par
e, leur naiſſance ou par leur
it merite dans les Lettres &
it dans les Arts.Outre les comduplimens
qu'il leur fait , & les
Pilloüanges qu'il leur donne
la proportionnées à ce qu'ils
font , ils les arreſte à diſner ,
boit à leur ſanté ,& prend la
it peine , luy & les deux autres
le
i | Ambaſſadeurs , de leur ſervir
#tout ce qui luy paroît demeil-
14 leur ſur la table. Quant aux
۹
A iij
6 Snite du Voyage
Dames, il donne le plus beau
fruit , à celles qu'il croit les
plus diftinguées , ou qui meritent
de l'eftre par l'agrément
de leur perſonne. Il
fçeut un jour qu'il y avoit
parmy celles qui le regardoient
difner , une Parente
d'un homme dont ils avoient
lieu d'eſtre fatisfaits , à cauſe
de la bonne reception qu'il
leur avoit fait dans un lieur
où ils avoient eſté. Il ne
manqua pas de luy preſenter
du fruit ; & comme il
vouloit luy faire beaucoup
d'honneur , & la traiter avec
distinction , il n'en donna ce
des Amb. de Siam.
70
a
es
it
jour-la à aucune autre. Une
Dame de la compagnie , tou
te brillante d'or & de pierre-
.ries , ſe ſandalifa de n'avoir
Il pas eu le mefme honneur.
L'Ambaſſadeur le comprit,
& dit avec un grand fang
froid : Les bonneurs d'aujournt
d'buy font finis , nous aurons
fe peut efpre celuy de voir Madame
il un autre jour , &nous luy rendrons
ce qui luy est dew.
te
eu
ne
en
il
On ne sçauroit exprimer
les honneurs qu'il fit à Madame
la Comteſſe de Bethune
, lors qu'il eut ſçeu qu'elle
étoit Soeur de la Reyne de Poct
logne. Il fut long- temps fans
up
Jec
A iiij
8 Suite du Voyage
ſe vouloir mettre à table. 11
la pria inſtamment de diſner,
&luy voulut ceder ſa place ;
il en fit auſſi beaucoup au
Fils du grand General de Pologne
, qui eſtoit avec elle ,
& ce jeune Seigneur en fût
ſi charmé , qu'il luy fit le
lendemain preſent du Portrait
de Sa Majeſté Polonoiſe,
parce qu'ils avoient parléde
ce Monarque. Quoy que les
honneſtetez de cet Ambaſladeur
ayent toûjours defté
grandes , il n'eſt point neanmoins
forty du caractere que
fa digneté demande
ſçait le faire paroiſtre à pro-
,
& il
des Amb. de Siam. 9
pos . Il loüe ce qui merite
-, d'eſtre loüé , & ſe taie avec
;
e,
le
eſprit , quand il eſt plus à prou
pos de ſetaire que de parler.
Comme pluſieurs perſonnes
l'accabloient un jour indif
it cretement , en luy deman
dant fi ce qu'il voyoit eſtoit
quin
r. beau , il répondit : Si vous
e, voulez sçavoirsi je trouve une
de chose belle , vous n'avez qu'à
les voirfielle l'est en effet , & alors
a- vous pouvez croire qu'elle ne me
Ne paroist pas moinsbelle qu'à vous.
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Résumé : Paroles & actions du premier Ambassadeur, [titre d'après la table]
Le texte décrit la suite du voyage des ambassadeurs du roi de Siam en France. L'auteur exprime son désir de partager davantage de détails sur les actions et les paroles des ambassadeurs. Lors d'une audience avec Monsieur le Duc de Chartres, le premier ambassadeur exprime sa gratitude et son bonheur de recevoir un tel honneur, soulignant la familiarité et la bonté du Duc. Les ambassadeurs montrent une grande curiosité pour les événements en France mais déclinent certaines invitations par politesse, comme celle de voir un feu d'artifice en l'honneur de la prise de Bude, car ils n'avaient pas assisté à celui pour le Duc de Berry. Ils manifestent une honnêteté et un respect particuliers envers les personnes distinguées par leur naissance ou leurs mérites. Ils offrent des compliments, des friandises, et invitent souvent ces personnes à dîner, leur servant eux-mêmes. Avec les dames, ils offrent les meilleurs fruits à celles qu'ils jugent les plus dignes. Un jour, un ambassadeur refuse de donner des fruits à une dame brillante de bijoux, préférant en offrir à une parente d'une personne qui leur avait bien accueillis, promettant de rendre honneur à la première dame un autre jour. Les ambassadeurs montrent également des marques de respect particulières envers des personnes de haut rang, comme la Comtesse de Bethune, sœur de la reine de Pologne. Malgré leurs grandes honnêtetés, ils savent aussi se taire quand il est plus approprié de le faire. Lors d'une discussion sur la beauté des choses, un ambassadeur répond que s'il trouve quelque chose beau, c'est que cela l'est effectivement.
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4
p. 1-133
JOURNAL DU SIEGE DE NAMUR.
Début :
Le 26. du mois de Juin, M. le Comte d'Athlone [...]
Mots clefs :
Ennemis, Troupes, Siège de Namur, Retranchement , Jean-Louis de Barberin, M. de Reignac, Attaque, Meuse, Ville, Chemin, Maréchal, Nuit, Jour, Place, Feu, Chemin couvert , Côte, Comte, Dragons, Canon, Régiment, Château, Porte Saint-Nicolas, Régiment de Gramont, Redoute, Bastion, Grenadiers, Colonel, Maison, Hommes, Tranchée, Tranchées, Pièces, Temps, M. de Saint-Laurent, Sambre
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : JOURNAL DU SIEGE DE NAMUR.
GUR A a
DU SIEGE
DE NAMUR.
E 26. du mois de Juin
M. le Comte d'Athlone
décampa de Falais sur la
Mehaigne, & marcha
avec son Armée qui estoit de
25000. hommes, ayant fait pren-
dre du pain pour six jours, avec
huit pieces de petit canon: il
A
Journal du Siege
campa ce jour là à Peruiis.
M. le Marquis d'Harcourt
estant informé de ce mouvement,
se rendit à Namur, pour
observer la route que tiendroient
les Ennemis, parce que l'on
estoit incertain s'ils marcheroient
du costé de Genap, pour joindre
le Prince d’Orange, ou s'ils s'approcheroient
de Charleroy.
Le 27. on eut avis qu'ils a-
voient décampé, & qu'ils marchoient
du costé de Sombref
cela détermina M. le Marquis
d'Harcourt à se mettre aussi en
mouvement, il tira onze Batail.
lons de la garnison de Namur,
avec le Regiment d'Oneuil,
& celuy de Dragons d'Asfeld
de Namur.
il campa à Estrival avec ces mes-
mes troupes, & s'avança jusqu'à
Charleroy, où il apprit que les
Ennemis avoient plié sur leur
gauche, & arrivoient dans la
Plaine de Fleurus-, il s'en retourna
à son Camp, & voyant
que le 28. ils faisoient paroistre
une teste à Gochelie & à Chastelet,
il détacha le sieur de Mon.
tet, Lieutenant Colonel du Re-
giment de Beauvoisis, avec qua-
tre cens hommes pour entrer à
Charleroy. Il marcha avec tou-
tes ses Troupes pour se rapprocher
de Namur. Il campa à l'Abbaye
de Floref.
Le mesme jour les Ennemis
campérent à Chastelet, & firent
Aij
Fournal du Siege
4
passer la Sambre à une partie de
leuis Troupes, sous les ordres du
Baron d’Eiden, General de celles
de Brandebourg; le Comte
d'Athlone resta à Gochelie,
avec 60. Escadrons, afin de favoriser
un grand convoy de vi-
vres qui leur venoit de Bruxelles.
Le 29. leurs mouvemens firent
croire qu'ils vouloient investir
Charleroy, mais la nuit suivante
ils décampérent. M. le Baron
d'Eiden marcha du costé de Saint
Gerard, & ensuite retourna
camper à Floref, d'où M. le Marquis
d'Harcoutt estoit parti pour
faire rentrer les Troupes dans
Namur. M. le Comte d'Athlo-
ne s'avança au défilé du Mazy,
de Namur.
où il campa le trentiéme.
Le 1. de Juillet la Cavalerie des
Ennemis parut sur les hauteurs
de la Maison rouge, pour in-
vestir Namur, prit des Postes à
Maloigne & à la Maison blanche,
pour investir le costé d'entre Sam-
bre & Meuse.
Le 2. les Ennemis firent leurs
Ponts de communication sur la
Meuse au dessous de la Ville, &
sur la Sambre. Mr de Tilly arriva
à leur Camp avec 30. Escadrons,
& passa sur le Pont de Meuse,
pour investir du costé du Con-
dros, mais il ne put y arriver
assez-tost pour empescher M. le
Mareschal de Bouflers de se
Ai)
6 Fournal du Siege
jetter dans la Place, avec sept
Regimens de Dragons. Il estoit
parti de Flandre en mesme temps
que les Troupes de M. de Baviere
avoient quitté les Lignes, &
ayant fait une diligence incroya-
ble, il se trouva à la hauteur de
Sainte Barbe une heure avant
que les Ennemis eussent ache-
vé de passer la Meuse, & eut le
temps de renvoyer à Dinant tous
les chevaux des Dragons qu'il
avoit avec luy, hors ceux du
Regiment du Roy. L'on croyoit
quun si puissant renfort oblige-
roit les Ennemis de se rejetter sur
quelqu'autre Place, mais comme
ils connoissoient parfaitement cel-
le de Namur, ils ne trouvérent
rien de plus facile que d'en fairede
Namur.
le Siege, parce que la Ville n'est
pas bonne, & que le Chasteau
est si serré que plus on y a de
Troupes, moins on y peut agir;
d'ailleurs les fortifications n'en
estoient point encore achevées.
Le 3 il arriva quantité de
Troupes aux Ennemis, qui se
campérent hors de la portée du
canon de la Place; & aprés qu',
elles eurent pris le terrain qu'el-
les devoient occuper, ils firent
marcher quatre Bataillons soûte-
nus par un grand corps de Ca-
valerie, qui s'emparérent de la
hauteur de Bouge, où ils se re-
tranchérent avec beaucoup de
précaution.
A iiij
8 Fournal du Siege
M. le Comte de Guiscard
avoit fait faire pour la deffense
de la Place, un petit retranchement
le long de certaines carrieres
qui regnent depuis une maison
que l'on a nommée la maison de
Reignac, laquelle est au dessus
de la Redoute de Ballart, embrassant
la creste qui est entre cette
maison & le ravin de l'Hermitage
Saint Fiacre. M. le Mareschal ju-
gea qu'il falloit faire occuper ce
poste, pour y amuser les Ennemis
autant qu'on le pourroit &
mesme l'on mit une garde à une
mauvaise Cense ruinée, nom-
mée le Coquelet, où il ne restoit
qu'un Colombier, dans lequel on
laissa un Sergent & quinze hom-
de Namur.
mes. Elle est située dans la Plaine
à cent toises au dela de ce retranchement,
& n'estoit nulle-
ment soutenue. M. le Mares-
chal donna le commandement
de ce Poste & des quatre Redoutes
qui couvrent la Ville de ce
costé-là, à M. de Reignac, lequel
s'estoit jetté dans la Place le
jour precedent, par ordre de la
Cour. Il occupa ce retranche-
ment avec 500. hommes, un Co-
lonel, & un Lieutenant Colonel;
& comme le terrain estoit tres-
étendu, & qu'il n'estoit presque
passoûtenable, il commença à fai-
re planter quelques mauvaises pa-
lissades sur le parapet, lesquelles
n'estant posées que sur du roc,
nestoient enterrées que d'un
10 Journal du Siege
pied; en sorte qu'elles servoient
bien plus pour la figure que pour
l'utilité. Cela ne laissa pas de faire
impression aux Ennemis, car au
lieu de s'emparer de ce Poste, ils
prirent toutes les précautions qu-
on verta cy-aprés pour l'attaquer.
Le 4. les Ennemis change-
rent leurs Camps de situations.
Il leur arriva de nouvelles trou-
pes, & ils continuerent de se
retrancher dans Bouge, & avan-
cerent quelques gardes du costé
de la Place pour la resserrer, les-
quelles on fit retirer par des escar-
mouches,
M. le Mareschal fit camper la-
moitié des troupes au Chasteau,
de Namur. 11
& l'autre dans les dehors de la
Ville, les distribuant par Brigades.
Les quatre d'Infanterie furent
commandées par Mrs de Saint
Laurent & de la Badie Brigadiers,
& par Mrs le Marquis de Vieux-
bourg & le Comte de Maulevrier
qui estoient les plus anciens Co-
lonels. Il y eut aussi deux Brigades
de Dragons commandées par
Mrs le Marquis de Gramont &
le Chevalier d'Asfeld. M. de
Quélus commandoit tous les
Dragons. Mr de Bragelonne fit
ses fonctions de Major General
pour le détail du service de tou-
tes les troupes. M. de Megrigny
qui estoit entré dans la Place avec
M. le Mareschal, visita les fortifi-
cations, & ordonna ce qu'il y
12 Fournal du Siege
avoit a faire, à quoy on tra-
vailla avec beaucoup de diligence
& d'application. L'on commença
à faire une Digue pour arrester le
cours de la Sambre jusqu'à une
certaine hauteur, qu'elle pust
inonder depuis la Ville jusqu'à
la Maison blanche, afin d’em-
pescher les Ennemis de faire des
Ponts à Salzeines pour passer des
troupes, & pour les obliger d'attaquer
le retranchement du vieux
mur par le front. L'on mit 100
hommes dans l'Abbaye de Salzeines,
& 50. dans une maison qui
est sur le bord de la Sambre
que l'on nomme la Balance, afin
de s'opposer à la construction de
ces Ponts. M. de Reignac fit tra-
vailler à son retranchement, &
de Namur. 13
les troupes qui le gardoient es-
carmoucherent toute la journée
avec celles des Ennemis, qui
estoient à Bouge.
Le 5. les Ennemis firent un
Pont de Batteaux sur la Meuse au
dessous de l'Hermitage Saint
Hubert, & au dessus du premier,
qui estoit de Pontons. M. le
Prince d'Orange arriva au Camp
avec le reste de l'Armée, qui se
campa à la maison rouge; les En-
nemis commencérent à travailler
à deux Batteries sur les hauteurs
au dessous de Sainte Barbe, pour
battre à revers le retranchement
de M. de Reignac, dont les troupes
qui le gardoient estoient re-
levées tous les jours.
Fournal du Siege
14.
L'on continua les tiavaux qu'
on avoit commencez dans la
Ville, l'on porta au Chasteau
les munitions de guerre & de
bouche qui n'estoient pas utiles
à la Ville, à quoy l’on employa
les Regimens de Dragons du
Roy & d'Asfeld, qui estoient à
cheval, & M. le Mareschal fit
aussi travailler pendant le Siege
tous ses domestiques & ses che-
vaux d'équipage.
Le 6. les Ennemis rompirent
leur Pont de Pontons qu'ils avoient
à la basse Meuse, y laissant
celuy de Batteaux; ils por-
terent ce premier au dessus de la
Ville, vis-à- vis du Village de
Wespion, pour faire une commu-
de Namur.
15
nication du Condros entre Sam-
bre & Meuse; ils porterent aussi
quantité de fascines du costé de
Bouge, & l'on apprit par des Deserteurs
que leur canon n'estoit
point arrivé: ils mirent cepen-
dant quelques petites pieces qu'ils
avoient dans leur Armée aux
Batteries des hauteurs de Sainte
Barbe, & continuerent à travail-
ler à leur retranchement de
Bouge.
Pendant la journée M. de Rei-
gnac fit palissader la maison qu'il
occupoit à la droite de son retranchement,
l'on travailla a fai-
re un petit fosse autour du Co-
lombier de Coquelet. A l'égard
de ce retranchement il n'estoit
16 Fournal du Siege
pas possible d'y rien faire, atten-
du qu'estant sur le roc, on ne
pouvoit approfondir le terrain,
ses troupes & celles des Ennemis
qui estoient dans les retranche-
mens de Bouge, escarmouchoient
sans cesse. M. le Maré-
chal visitoit tous les jours les tra-
vaux que l'on faisoit, tant au
Chasteau qu'à la Ville, ayant de
grands égards pour M. le Comte
de Guiscard, à qui il renvoyoit
tout le détail du service de la Place,
laissant aussi M. de Megrigny
le maistre de faire tout ce que
bon luy sembleroit au sujet de la
Fortification, ayant en luy une
parfaite confiance. Lors que plu-
sieurs gens ont la liberté de dire
leurs sentimens sur les projets,
de Namur. 17
l'on trouve rarement que ceux
qui sont en droit de dire leurs
avis, soient d'un mesme senti-
ment: cela estoit ainsi en plu-
sieurs occasions pendant le Siege;
ce qui a fait remarquer combien
M. le Mareschal en a usé prudem-
ment, car il a si bien concilié
les esprits que quelque disposi-
tion qu'il pust y avoir pour quelque
mes. intelligence, l'on ne s'en
est point apperçû, & rien sur cela-
n'a porté de préjudice au Service
du Roy, le tout par la patience
& le bon esprit de M. le Mareschal,
lequel na jamais dit un seul
mot de desobligeant à qui que ce
soit, incitant les Officiers a bien
faire leur devoir, par l'exemple
qu'il leur montroit, les visitant
B.
18 Fournal du Siege
dans tous leurs Postes, disant à
un chacun ce qu'ils devoient faire;
ce qui faisoit que les Troupes ne
se plaignoient jamais de la fatigue
qu on leur donnoit. Quoy qu'il
fust entré dans la Place sans autre
équipage que ses chevaux, &
qu'il dust une tenir grosse ta-
ble, il ne voulut point que la
Ville luy fournist aucune chose
qu'en payant, & il achetoit ses
provisions au double, parce que
ceux qui tenoient table aussi,
s'estoient déja pourvûs de toute-
chose.
Le 7. les Ennemis marquérent
de l'inquietude de ce qu’on occupoit
toûjours le retranchement-
de M. de Reignac; ils ne croyoient
de Namur. 19
pas qu'on se fist une affaire serieuse
de le garder, mais voyant
que non seulement l'on gardoit
ce retranchement, mais que l'on
en faisoit encore d'autres à Cocquelet,
ils eurent quelque envie
d'en interrompre le travail. Ils
firent sortir de leurs retranche-
mens de Bougè trois ou quatre
cens hommes qui coulerent le
long d'un chemin creux, bordé
de quelques hayes, & firent un
grand feu sur Cocquelet. M. des
Rivieres, Capitaine au Regiment
de Piémont, qui y estoit détaché,
leur fit tirer; mais comme il n'a-
voit que trente hommes, M. de
Reignac y mena une Compagnie
de Grenadiers qui fit retirer les
Ennemis, & pour empescher
B'1)
20 Fournal du Siege
qu'ils ne pussent revenir une au-
tre fois par le mesme chemin, M.
de Megrigny fit faire un petit re-
dant à la droite de Cocquelet
qui pouvoit contenir vingt hom-
mes, l'on y fit aussi un boyau
pour y communiquer. L'on tra-
vailla avec grande application à
creuser le fossé devant le grand
retranchement du Chasteau, &
à continuer la Digue sur la Sam-
bre, l'on travallla aussi à faire un
soûterrain dans la demi lune du
front du Fort Guillaume, & à ce-
luy de la redoute de la Cassotte.
M. Derigny Ingenicur estoit
chargé de tous ces Ouvrages.
Le 8. on s'apperceut que les
Ennemis faisoient décamper leurs
de Namur. 2I
troupes, & l'on apprit qu'ils
envoyoient une partie de leur
Cavalerie du costé de Tresigny,
pour avoir plus de facilité à la
faire subsister, n'y ayant pas
beaucoup de foutage aux environs
de Namur. Ce jour là M. le
Comte d'Albert, Colonel des
Dragons du Regiment Dauphin,
se jetta dans la Place sous l'habit
de Batelier. Il passa la Meuse à la
nâge pour y entrer. Les Ennemis
avancerent une ligne de gabions
vingt toises au devant de leurs
retranchemens de Bouge, & éten.
dirent leur gauche sur la pente du-
ravin qui tombe dans la Meuse;
toute la journée se passa à travail-
ler de part & d'autre. On fit monter
sept pieces de canon sur la
2 Fournal du Siege
Redoute de Saint Fiacre, & deux
dans celle de Pied noir. ce qui ser-
vit parfaitement dans la suite. M.
le Maréchal alla visiter le poste
de M. de Reignac; il fit mettre
une Garde de Dragons à cheval à
la gauche de Coquelet, dont les
Vedettes, & celles de là Garde
des Ennemis, n'estoient qu'à une
portée de Carabine. M. de Mégrigny
fit travailler à arrester le
cours du ravin de Vedrin, afin
d'inonder le terrain qui est entre
la Ville & les Redoutes. On reçut
des Passeports pour faire sor-
tir Mesdames de Moulinneuf &
de Fumeron, & elles furent
conduites à Dinant.
Le 9. les Ennemis commence.
de Namur. 23
rent à tirer de leurs Batteries des
hauteurs de Sainte Barbe, dans
le retranchement de Mr de Reignac.
Comme leurs pieces é-
toient tres-petites, cela ne fit
pas un grand effet. Ils s'avancerent
pour occuper le Four à chaux
entre leurs retranchemens de
Bouge & celuy de Coquelet, mais
un détachement de Dragons les en
alla chasser du côté du Chasteau.
Les Ennemis s'estant emparez
d'une hauteur, d'où ils auroient
pû incommoder les Travailleurs
du retranchement, M. le Maré-
chal fit poster deux Compagnies
de Grenadiers sur la creste qui
est devant ce retranchement,
derriere lequel il fit monter sept
cens hommes pour le garder,
24 Journal du Siege
avec un Brigadier & un Colonel.
Ee 10. la Cavalerie des Ennemis
porta tout le jour une
grande quantité de fascines derriere
le village de Bouge, & dans
le ravin de la maison de Casselot,
de l'autre costé de la Meuse. La
nuit suivante il se fit un tres-
grand feu du retranchement des
Ennemis à celuy de Mr de Rei-
gnac; on voulut arrester la Ri-
viere à la Digue de la Sambre,
mais cela ne se put faire ce jour. la-
Le 1I. on vit arriver une par-
tie de l'Artillerie des Ennemis,
qu'ils placerent à leurs batteries
des hauteurs de Sainte Barbe; ils
occuperent la maison des Jesuites
au
de Namur. 25
au bas du ravin, au dessous de
Bouge. M. le Maréchal fit mettre
le feu à toutes celles qui estoient
depuis cet endroit jusqu'à la por-
te Saint Nicolas, & fit achever
de raser le Fauxbourg Sainte
Croix, ne laissant que l'Eglise,
dans laquelle on mit une Garde,
pour en soutenir une autre de
Dragons à cheval que l'on tenoit
en rase campagne. Il y eut une
grande escarmouche entre les
troupes de M. de Reignac &
celles des Ennemis, qui estoient
dans leurs retranchemens de Bou-
ge. Ils voulurent encore occu-
per le Four à chaux, mais il les
en fit chasser par des Grenadiers
du Regiment de Piedmont. Sur
le soir, on vit marcher beaucouj
Fournal du Siege
26
de troupes des Ennemis derriere
Bouge, & l'on ne douta pas qu'ils
n'eussent intention d'attaquer le
retranchement, lequel, comme
on a dit, n'estoit pas soutenable:
M. le Comte de Guiscard estoit
mesme du sentiment d'en retirer
une partie des troupes, & de n’y
laisser qu'une tres-petite garde,
mais M. le Maréchal trouva bon
que M. de Reignac y demeurast.
Il luy envoya quatre Compagnies
de Grenadiers d'augmentation:
l'on fut toute la nuit sous les ar-
mes dans ce poste, & on fut bien
surpris d'entendre travailler les
Ennemis, & encore plus lors qu'-
on s'apperceut au point du jour
qu'ils avoient ouvert la tranchée
pour s'approcher du retranche-
de Namur. 27
ment. On ne pouvoit croire qu'u-
ne Armée de quatre-vingt mille
hommes deust prendre cette pré-
caution pour s'emparer d'un poste
qui n' estoit soutenu sur la droite
que par une mauvaise maison de
Paysan, & au milieu, par un Pi-
geonnier d'une Cense abandonnée,
autour duquel on avoit fait
un fossé, & qui estoit avancé dans
la campagne à plus de cent toises
du retranchement, n'ayant par la
gauche aucune protection.
Le 12. on s'apperceut dés le ma-
tin que les Ennemis avoient ou-
vert la tranchée prés de la maison
des Jesuites, & qu'ils l'avoient
poussée vers la Meuse, environ
trente toises. Dés que l'on vit
Cij
Fournal du Siege
28
qu'ils declaroient leur attaque du
costé de la Porte Saint Nicolas, M.
de Megrigny redoubla ses soins
pour y faire travailler. Il fit en-
foncer les chemins couverts, &
élever les Traverses pour se défiler
des montagnes, desquelles on
estoit vû de revers & de flanc.
Comme il faisoit une grande con-
sommation d'argent dans la Pla-
ce, tant pour les travaux que pour
les autres necessitez, cela avoit
alteré les fonds qui estoient entre
les mains du Tresorier pour la
subsistance des troupes. M. le
Mareschal emprunta en son nom
de grosses sommes des Bourgeois
de la Ville: en sorte que pendant
tout le Siege, on n'a point manqué
d'argent.
de Namur. 29
La nuit du 12. au 13. les Enne-
mis pousserent leurs tranchées de
l'attaque Saint Nicolas jusqu'à la
Meuse; & à celle de Bouge, ils ti-
rérent un boyau le long d'un che-
min vers Cocquelet. Ils ouvrirent
une troisiéme tranchée à la maifon
de Casselot de l'autre costé
de la Meuse, & ils Vavancé-
rent jusqu'au bord de cette ri-
viere, où ils firent un retour.
Dés le point du jour ils tirérent
de leurs Batteries de Sainte Barbe,
ausquelles ils avoient quatorze
pieces de canon & six mortiers,
qui donnoient sur les Travailleurs
du chemin couvert de l'attaque
de Saint Nicolas, dans le retranchement
de M de Reignac, & sur
la Redoute de Ballart; l'on fit
CIIj
30 Fournal du Siege
masquer la porte de cette Redou-
te, & l'on travailla à des Ponts
de communication pour aller du
corps de la Place aux chemins
couverts. M. le Mareschal voyant
que les Ennemis faisoient un Sie-
ge dans les formes pour le Pigeonnier
de Cocquelet, envoya
M de Megrigny pour y faire faire
quelques travaux, & fit monter
quatre Bataillons avec un Colo-
nel pour soutenir M. de Reignac.
M. le Marquis d'Illiers y monta,
& se posta au dessous du ravin de
Saint Fiacre. On envoya aussi
huit Compagnies de Grenadiers
dans le terrain creux qui commu-
niquoit du retranchement à Co-
quelet. Les Ennemis monterent
la tranchée de cette attaque plu-
de Namur. 31
tost qu'à l'ordinaire, & avec un
plus gros corps de troupes, ce qui
fit croire à M. de Reignac qu'on
le vouloit attaquer. Ils avancerent
droit à Coquelet, d'où le sieur
Pascal, Capitaine au Regiment de
Piémont, leur fit faire un tres-
grand feu, & en melme temps
M. de Reignac y marcha avec la
Compagnie de Grenadiers du
Regiment de Nice, qui obligea
les Ennemis de se retirer dans
leurs tranchées, ausquelles ils
commencerent à travailler pour
embrasser Coquelet.
La nuit du 13. au 14. les Enne-
mis firent une Batterie de douze
pieces de canon de l'autre coſté
de la Meuse, prés de la Saline;
CHI)
32 Fournal du Siege
elle commença à tirer au point
du jour sur la demi - contre.
garde du demi Bastion de Saint
Roch, & sur la Redoute de Bal-
lart. Ils avancerent leurs tran-
chées parun retour de la Meuse au
rocher, cequi faisoit une parallele à
l'attaque. Ils voulurent continuer
leurs tranchées pour embrasser
Coquelet; mais M. de Reignac fit
faire un feu si redoublé de tous ces
retranchemens qu'il ne leur fut pas
possible d'avancer leur sappe. Il
eurent quantité de gens tuez. Le
General Fagel y fut blessé. M. de
de Saint Laurent qui avoit mon-
té à la gauche avec une Brigade,
retira ses troupes dans le ravin
de Saint Fiacre. Pendant le jour,
les Ennemis firent une Batterie
de Namur.
33
de canon à Bouge pour battre les
retranchemens. L'Artillerie de la
Place tira sans discontinuer.
La nuit du 14. au 15. M. de
Gramont monta à la gauche de
Coquelet, avec une Brigade
d'Infanterie, & un détachement
de Dragons. Les Ennemis sa-
vancérent pour se loger prés de
ce Poste, mais les troupes de
M. de Reignac & celles de M.
de Gramont, firent un feu si
violent qu'ils n'avancérent leurs
tranchées que de dix toises. Sur
leur gauche ils pousserent un
boyau qui embrassoit le Four à
chaux, & qui s'approchoit de
l'angle du retranchement à l'atraque
de Saint Nicolas. Ils tiré-
Fournal du Siege
34
rent une parallele du Rocher à
la Meuse, derriere laquelle ils fi.
rent une Place d'armes pour soû-
tenir leurs tranchées. Ils élevérent
une Batterie de quatorze
pieces pour battre les chemins
couverts, le demy bastion de
Saint Roch, & la Redoute de
Ballatt, à l'attaque de la basse
Meuse. Ils pousserent un boyau
en remontant le long de la rivie.
re, à la teste de laquelle ils firent
une Place d'armes, vis à-vis de la
contre-garde. Du costé de la
haute Meuse, ils ouvrirent une
tranchée dans le ravin, au delà
de celuy de Gerenssard, qui tra-
versoit la Plaine, & joignoit une
autre tranchée qu'ils avoient ou-
verte le long de la riviere, au.
de Namur.
35
dessous de Wespion. A la teste
du Chasteau, ils occupoient seu-
lement leurs postes sans rien faire
de considerable.
Pendant le jour, ils firent un
tres-grand feu de leur Artillerie,
& rasérent le Colombier de Co-
quelet, & beaucoup de pallissades
du retranchement de M. de Rei-
gnac. Ils firent une grande ou-
verture a l'épaule droite de la
Redoute de Ballart, rasérent aussi
beaucoup de palissades à l'avant
chemin couvert de la Porte Saint
Nicolas, & firent une bréche à la
la demi-contre-garde du demi-
Bastion de Saint Roch. Vers les
quatre heures du soir, ils avance-
rent beaucoup de troupes du costé
35 Fournal du Siege
de Bouge, on crut qu'ils vouloient
attaquer le retranchement, &
comme ils firent un grand feu de
mousqueterie, M. de Reignac,
qui estoit preparé à les recevoir,
leur en opposa un semblable. Cela
ressembloit à une veritable atta-
que, ce qui fit que M. le Mareschal
marcha en personne avec la Bri-
gade de Beauvoisis pour le foûte-
nir; les Ennemis se retirerent, &
fe contenterent de relever leurs
tranchées. L'opiniastreté avec la-
quelle on avoit deffendu ce mau-
vais Poste, donna occasion d'y
faire quelques traverses. Le corps
de troupes qui y passoit la nuit
estant considerable, M. de Guis-
card y voulut rester, & se retira
le lendemain aprés avoir ordonné
en
de Namur
quelques ouvrages à la droite de
Coquelet, où l'on fit porter des
palissades.
La nuit du 15. au 16. M. de la
Badie monta à la gauche de Co-
quelet avec le nombre de troupes
ordinaire; celles du retranchement
furent aussi relevées. M.
de Reignac fit faire un profonde
tranchée de la droite à son retranchement
jusqu'à la hauteur de
Coquelet, faisant un demycercle
qui embrassoit les ouvrages, & il
fit enterrer quarante bombes
de distance en distance. Il y avoit
des augettes de l’une a l'autre,
qui venoient communiquer
dans un endroit du retranche-
ment, d'ou l'on y pouvoit met-
Fournal du Siege
tre le feu. Ensuite il fit recom-
bler cette tranchée, de maniere
qu'on ne pouvoit s'en apperce-
voir. L'on travailla à faire deux
ou trois traverses pour communi-
quer aux ruines de Coquelet, que
l'on occupoit toûjours. M. le
Comte de Guiscard y fit travail-
ler une partie de la nuit. Les Ennemis
avancerent une gabionna-
de vingt toises au devant de leurs
tranchées du costé de Bouge, &
poussérent un boyau jusques sur
le bord du Ravin qui regne vers
la maison des Jesuites. A l'atta-
que de Saint Nicolas, ils firent un
retour de la Meuse vers le rocher,
qu'ils ne purent pousser qu'à moi-
tié du terrain, parce que M. Da-
vejan, Lieutenant de Roy de la
de Namur.
39
Place, qui estoit dans le chemin
couvert, fit faire un tres-grand
feu, ce qui les empescha de con-
tinuer. Ils augmenterent leurs
Batteries de quelques embrasures
où ils placerent du canon. A l'attaque
de la basse Meuse, ils pous-
sérent une tranchée le long de la
riviere, jusque vis-à-vis la grosse
Tour de Meuse; ils continuerent
leurs Tranchées dans la Plaine du
costé de Jambe, & du costé du
Chasteau ils restoient dans l'inac-
tion. L'on gardoit toûjours le re-
tranchement du vieux mur avec
un Brigadier & le mesme nombre
de Troupes qui a esté marqué.
De l'autre costé de la Sambre, ils
firent deux Batteries à fin de battre
la Digue que l'on faisoit pour bar-
40 Journal du Siège
rer la Sambre, elles voyoient à
revers les Troupes qui gardoient
le retranchement du vieux mur.
Les Ennemis firent aussi quelques
ouvrages de terre du costé de la
Porte de Bruxelles, afin de resserrer
les Gardes que la Garnison
tenoit dans les dehors. Pendant
le jour, ils tirérent une grande
quantité de canon & de bombes.
Ils firent une bréche considerable
à la Redoute de Ballart, celle de
la demi-contre-garde ne l'estoit
pas moins. M. de Megrigny fit
en fin arrester le cours de la Sam-
bre, croyant luy faire inonder
la Prairie de Salzeine, mais cela
ne fit presque aucun effet, & ce
grand ouvrage qui avoit cousté
tant de peines demeura inutile.
de Namur. 41
Il tourna tous ses soins à continuer
le Retranchement derriere l'atta-
que de Saint Nicolas, & il fit mi-
ner le demy-Bastion de Saint
Roch. Les sieurs de Bequaire &
de Vauglaisan, Lieutenans d'Artillerie,
travailloient avec applica-
tion à faire servir le canon & les
mortiers de la Place, & faisoient
fournir avec la derniere exactitu-
de les munitions de guerre necessaires
dans chaque poste. M. le
Mareschal qui estoit jour & nuit
en mouvement, ne se contentoit
pos de visiter les Postes, il faisoit
executer devant luy les ordres
qu'il donnoit, & ne s'en rapportoit
presque à personne.
La nuit du 16. au 17. M. d'As-
D
Fournal du Siege
42
feld monta à la gauche de Coque-
let, avec M. de Sainte Hermine.
Les Ennemis avancerent. leurs
Tranchées assez prés de ce Poste;
& du costé de Bouge, ils la poussérent
fort prés du Retranchement.
Ils firent une Batterie aux
Fours à chaux. Pendant toute la
nuit l'on fit faire un feu continuel
de mousqueterie, & remettre des
palissades dans les endroits d'où
le canon les avoit emportées. A-
l'attaque de Saint Nicolas les Ennemis
continuerent leur parallele
jusqu'au rocher. A celle de la basse
Meuse, ils remonterent encore
leurs Tranchées le long de la ri-
viere, & y firent une Place d'armes.
A celle de Jambe, ils pro-
longérent leur boyau de quelques
de Namur.
43
toises, & dans les autres endroits
ils ne firent aucuns ouvrages.
ma is pendant le jour ils firent un
feu extraordinaire de leur Attil-
lerie, qui augmentoit tous les
jours; car n'ayant pû la faire re-
monter entierement par la Meu-
se, parce qu'elle estoit trop basse,
ils estoient obligez de la conduire
par charrois, & à mesure que
leurs pieces arrivoient ils les met-
toient en Batterie. Ce jour-là,
M, de Serville, Capitaine au Re-
giment de Gramont, se jetta dans
la Place, & M. le Mareschal re-
çût des Lettres du Roy par des
Transfuges qui y entrérent.
Sur les quatre heures du soir,
les Ennemis eurent quelque envie
d'attaquer le Retranchement de
Dij
Fournal du Siege
44
M de Reignac; il se fit une gran-
de escarmouche de part & d'autre,
qui se termina par leur retraite.
Ils s'estoient attachez à tirer tout
le jour dans ce Retranchement,
& le poste y estoit devenu si pe-
rilleux, que les Soldats par déri-
sion nommoient la maison où se
tenoit M. de Reignac, le Chas-
teau Gaillard.
La nuit du 17. au 18. M. de
Saint Laurent monta à la gauche
de Coquelet, avec M. de la Marre.
M. de Megrigny commença
à faire une Tranchée pour communiquer
de l'angle du Retranchement
a Coquelet, mais on
ne put l'achever, & malgré le
grand feu qui se fit de part & d'au-
de Namur-
45
tre, les Ennemis poussérent leurs
Tranchées jusqu'à dix toises de
Coquelet. Ils avancérent aussi
celle de leur gauche assez prés du
Retranchement. Il parut qu'ils
avoient donné toute leur atten-
tion de ce costé-là, parce qu'ils
ne travaillérent presque point à
toutes les auttes attaques; ils per-
fectionnérent seulement les ou-
vrages qu'ils avoient commencez
la nuit precedente. Ils établirent
à Bouge sept mortiers qui com-
mencérent a tirer dés le point du
jour avec toute leur Artillerie.
M. de Reignac, qui avoit bien
prévû que lors que l'on jetteroit
des Bombes dans son Retranche
ment, il ne seroit pas possible
d'y tenir, avoit marqué aux
fournal du Siege
46
Troupes les endroits où il y avoic
le moins de peril. Il fut contraint
d'abandonner sa maison qui fut
rasée dés sept heures du matin,
par le canon qui ne cessa point de
tirer jusqu'au moment de l'atta-
que. La quantité de bombes que
l'on y jettoit, faisoit un tel desor-
dre, que les Troupes y souffrirent
beaucoup, il y eut quantité de
Soldats tuez & blessez. M. de
Reignac manda à M. le Mares-
chal que vray-semblablement les
Ennemis l'attaquer oien t ce jourlà.
Depuis le matin on se prepa-
roit à faire une sortie sur l'attaque
de Jambe, & M. le Mareschal
ayant disposé toutes choses, en
donna la conduite à M le Mar-
de Namur.
quis de Gramont. Environ à
deux heures aprés midy, l'on fit
sortir par la Porte de Jambe deux
cens Grenadiers commandez par
M de Princé, Lieutenant Colo-
nel du Regiment Dauphin d'In-
fanterie, qui coulérent le long
de la Meuse en remontant, se
couvrant des houblonnieres qui
les déroboient à la vûë des Troupes
des Ennemis qui gardoient
la Tranchée; ensuite il sortit
cinque cens hommes choisis, com-
mandez par M. le Marquis de
Monbron, qui marchérent droit
a la Tranchée, faisant alte dans
les houblonnieres, pour attendre
le signal qu'on devoit donner
On fit suivre cinq Troupes de
Dragons, d'environ cinquante
Fournal du Siege
Maistres chacune; à la teste de
la premiere estoit M. le Comte
de Nogent Colonel du Regiment
du Roy; à la seconde, M. de
Martinet, Lieutenant Colonel du
mesme Regiment, M de Gra-
mont marchoit à la testè des trois
autres. Aprés que les cinqui troupes
eurent passe le Fauxbourg de Jam-
be, M. de Gramont donna or-
dre de marcher aux Ennemis.
M. de Nogent poussa à toute
bride avec deux Troupes dans la
Plaine, laissant la Tranchée à
droite, & s'en alla jusqu'à la
queve, sur laquelle il se rabatit
pour empescher la fuite des En-
nemis: M. de Princé qui avoit
marché jusqu'à une certaine hau-
teur, pendant que M. de Mon-
bron
de Namur.
49
bron commençoit à les charger
par la teste, les chargea en mesme
temps dans le milieu de la Tranchée,
les Ennemis ne sapperceu-
rent de la sortie que dans le mo-
ment qu'ils se virent coupez par
Mr de Nogent. Ils pritent les
armes, & firent une décharge
mais on les attaqua si vigouteu-
sement de toutes parts que de
mille hommes qu'ils avoient à la
tranchée, il ne s'en sauva que cent
quatre-vingt, qui se precipitérent
au travers des Dragons pour pren-
dre la fuite. Il y en eut soixantéhuit
faits prisonniers; le reste fut
tué sur la place; les Travailleurs
qu'on avoit fait sortir pour raser
la Tranchée, se servirent des
corps morts pour la remplir, &
Fournal du Siege
50
on en combla plus de trois cens
toises. Cette action qui fut saite à
la vuë de tous les Camps des En-
nemis, fit prendre les armes aux
Troupes de celuy du Condros.
Ils accoururent de toutes parts,
pour repousser celles de la sortie.
Mrle Comte de Morstein, Colo-
nel du Regiment de Hainault
qui s'y estoit trouvé volontaire,
sétant avancé trop prés pour re-
connoistre leur contenance, fut
malheureusement tué d'un coup
de mousquet. Deux escadrons des
Ennemis arrivérent à la Chapelle
de Sainte Barbe, & descendirent
dans la Plaine, passant par un
defilé, & comme ils se mettoient
en bataille, M. le Marquis de
Gramont les alla charger, & aprés
de Namur. 51
les avoir rompus, il leur fit pren-
dre la fuite; ils furent fortifiez
par d'autres Troupes, qui descendirent
une seconde fois. Mr de
Martinet alla à leur rencontre, &
les rechassa jusqu'à my-coste
mais leur Infanterie ayant bordé
la Montagne, fit un grand feu
sur la Troupe, & l'obligea de se
retirer. Mr le Marquis de Gra-
mont ayant donné ordre à l'In-
fanterie de se retirer dans la Place
le tout se fit avec beaucoup d'audace
& sans confusion. L'on n'y
perdit, outre Mr de Morstein,
que deux Officiers, & environ
vingt hommes.
Pendant le temps de cette sortie
l'on vit paroistre une Colom-
E 1)
52 Fournal du Siege
ne d'Infanterie, qui se mettoit
en bataille derriere Bouge. Mr
de Reignac vit bien que cela le
regardoit; il en donna avis à Mr
Mareschal, par Mr du Couret, Ca-
pitaine au Regiment Dauphin
d'Infanterie, duquel il se servoit
pour faire la fonction de Major,
Cei Officier fut quelque temps
sans pouvoir joindre Mr le Mares-
chal, parce qu'il estoit à la Porte
de Jambe, pour voir faire la sortie.
A l'instant Mr le Marquis de
Gramont qui estoit de jour pour
monter à Coquelet, eut ordre d'y
marcher avec sa Brigade qui de-
voit relever celle de Mr de Saint
Laurent, ce qu'il fit avec beau-
coup de diligence. Dans ce mo-
ment, le grand feu des bombes
de Namur. 53
des Ennemis fit sauter le Maga-
zin à poudre de Mr de Reignac.
Mr le Mareschal qui estoit déja
sorty de la Ville par la porte de
Fer, l’ayant remarqué, en voya
Mr de Cuchy, l'un de ses Ai-
des de Camp, pour luy en faire
voiturer, ce qu'il fit avec la deiniere
promptitude. Il estoit en-
viron cinque heures lors que Mr de
Gramont arriva au ravin de Co-
quelet, avec la Brigade de Beauvoisis.
Les Bataillons n'estoient
pas encore formez, n'y n'avoient
pas eu le- temps de relever les
Postes qu occupoit la Brigade de
Piémont, que commandoit Mr
de Saint Laurent, lors qu'on vit
paroistre dans la Plaine, un grand
front de Troupes Ennemies qui
E iij
54 Fournal du Siege
marchoient d'un pas grave pour
embrasser Coquelet. M. de Rei-
gnac qui estoit attentif à leurs
mouvemens, & qui avoit des
Troupes en bon ordre, vit venir
à luy quatre Bataillons pour atta-
quer le Retranchement. Il se fit
de part & d'autre un feu qui ne
se peut exprimer. Il avoit avec
luy deux cens Dragons & trois
cens Grenadiers, qui soûtinrent
le choc, ils estoient soûtenus par
cinq cens hommes, détachez de
toutes les Brigades, ayant encore
un Corps de reserve qui devoit
se porter dans les endroits qui
auroient pû estre forcez. Un Ba-
taillon des Ennemis ayant coulé
le long du ravin de la Redoute
de Ballart, & n'ayant pû soûte-
de Namur. 55
nir le feu que luy fit faire M. le
Chevalier de Mons, se retira sans
rien faire, laissant le glacis cou-
vert de leurs morts. Les qua-
tre Bataillons des Ennemis qui
estoient à la portée du pistolet de
la palissade du Retranchement
voulurent y entrer l'épée à la
main. Mr de Villars, Lieutenant
Colonel du Regiment de la Marre,
que Mr de Reignac avoit char-
gé de faire mettre le feu au Sau-
cisson, le fit si àpropos, que les
bombes qui estoient enterrées
ayant fait leur effet sous ces Ba-
taillons, on vit un spectacle ex-
traordinaire, par un nombre de
Soldats qui sautérent en l'air.
Ils en furent si ébranlez qu'ils pri-
rent la fuite. M. de Reignac qui
E iiij
56 Fournal du Siege
attendoit cet effet, sortit par la
branche droite du Retranche-
ment, avec environ trois cens tant
Dragons & Grenadiers, que gens
de bonne volonté. Il marcha a eux
l'épée à la main, & profitant de
leur desordre, il les poussa jusques
dans leurs Tranchées de Bouge
& s'empara d'un de leurs Retranchemens.
Les Ennemis firent
venir de nouvelles Troupes pour
rassurer les premieres. Mr de
Reignac s'estant retiré ne sçavoit
point si la gauche combattoit avec
le mesme avantage, car on ne se
voyoit point dans la fumée de la
poudre; il s'apperçût que l'on y
estoit poussé, parce qu'un Batail-
lon de la Brigade de Beauvoisis
estant sui vy par deux Regimens
de Namur.
9
Anglois, se jetta dans les palissa-
des du Retranchement. Mr de
Villars qui estoit à l'angle avec la
Compagnie des Grenadiers de
Nice, & la seconde de Maulevrier,
arresta par un grand feu ces
deux Regimens; & pour revenir
à ce qui se passa sur la gauche
les Ennemis n'ayant pas donné
le temps à Mr de Gramont de
poster ses Troupes, il y eut un
peu de confusion. Celles de Me
de Saint Laurent qui devoient
estre relevées, estoient déja en
mouvement pour se retirer, lors
que les Ennemis parurent, & l'on
ne put les remettre en bataille,
sans quelque espece de desordre.
Cependant, Mr de Gramont prit
son party, & opposa la Brigade de-
58 Fournal du Siege
Beauvoisis au front des Ennemis.
Mr le Marquis de Vieuxbourg,
Colonel du Regiment de Beauvoisis,
aprés avoir soutenu deux
ou trois charges derriere un Re-
tranchement, fut obligé de se re-
tirer a un second, auquel il fut
encore chargé, il y fut tué en
faisant des actions dignes de luy.
Mr le Comte de Maulevrier qui
deffendoit une Traverse à la teste
de son Regiment, y reçut les Ennemis
avec beaucoup de valeur,
& y fut aussi tué. M. le Marquis
de Gramont qui s'estoit jetté dans
Coquelet, y fut forcé & se retira
derriere un boyau, qu'il soutint
encore quelque temps. Mrde Saint
Laurent qui estoit à l'extrémité de
la gauche, soutint longtemps le
de Namur. 59
choc, & fut obligé de se retirer par
le ravin de Saint Fiacre, & à peu
prés dans le mesme temps les
Troupes de Mr le Marquis de Gramont
se retirerent. Il y avoit deux
heures que l'action estoit com-
mencée avant que les Ennemis eus-
sent pû forcer le Retranchement.
Mrde Reignac se maintenoit toû-
jours à la droite avec beaucoup
d'opiniâtreté; mais les Troupes
des Ennemis, aprés avoir poussé
celles de Mrs de Gramont & de
Saint Laurent, tournérent toutes
à la droite, où il se fit encore un si
grand feu de mousqueterie & de
grenades, qu'il ne s'en est jamais
vû de semblable, & estant en-
trées par la gauche, elles s'emparérent
du Retranchement. Mr de
60 Fournal du Siege
Reignac les en rechassa, & dans
ce moment il reçut un coup d'es-
ponton qui neanmoins ne l'em-
pescha pas d'agir. Il fut enfin ren-
versé dans le ravin à costé de la
Redoute de Ballart, faisant occu-
per par quelques détachemens les
monticules qui voyoient le loge-
ment que faisoient les Ennemis.
ME le Mareschal pendant l'action
fut toûjours à my- coste, arrestant
les Soldats qui se retiroient avec
trop de precipitation, & les ra-
menant assez prés du Retranche.
ment, où il essuya une partie du
grand feu qui se faisoit. Mr de
Reignac ayant rallié les Dragons
& les Grenadiers qui s'estoient
retirez avec luy, leur propoſa d'al-
ler regagner le Retranchement,
de Namur. 61
& aprés qu'il luy eurent dit qu'ils
estoient resolus de le suivre, il y
marcha & le regagna effective-
ment Mr le Marquis de Gramont
fit à peu prés la mesme chose à la
gauche; mais comme les Enne-
mis s'estoient emparez du débris
de la maison retranchée, il ne fut
pas possible de les en déposter,
en sorte qu'ils demeurérent mai-
stres d’une partie du Retranchement,
pendant que l'on occupoit
l'autre. L'on estoit si acharné à
se disputer une palissade l'une
aprés l'autre, qu'il estoit dix heu-
res du soit avant que l'on pust se
reconnoistre tant la fumée estoit
épaisse. Mr le Chevalier de Pe-
zeux, & Mr du Bouchet soûtin-
rent une Traverse pendant- une
62 Fournal du Siege
demi-heure avec beaucoup de va-
leur; & comme il n'estoit pas
possible de se retrancher, Mrs de
Gramont & de Reignac qui s'é-
toient joints, firent ouvrir un
cheval de frise, & sortirent du
Retranchement pour charger les
Ennemis. Mr du Rozeau, Lieu-
tenant Colonel du Regiment de
Quélus, Mr le Comte de Beaujeu
Lieutenant Colonel de Gra-
mont, & Mr Dérigny Ingenieur
qui s'y estoit trouvé, avec nom-
bre d'Officiers, entrérent tous
l'épée à la main dans un Bataillon
des Ennemis & le firent plier
mais la quantité de Troupes qu'ils
avoient obligerent Mrs de Rei-
gnac & de Gramont de rentrer.
Il y avoit deux heures que Mr le
de Namur. 63
Mareschal avoit envoyé ordre de
se retirer, mais il ne fut porté à
Mrs de Reignac & de Gramont
qu à dix heures du soir. Ils firent
leur retraite en fort bon ordre, &
rentrérent dans les chemins couverts
où ils estoient campez. Cette
action fut trop vive pour n'y
pas perdre beaucoup de monde.
Il y eut environ huit cens hommes
tuez ou blessez, & du costé des
Ennemis, de leur propre aveu, ils
laissérent dix huit cens hommes
tuez sur la place, sans compter
plus de quinze cens blessez. On a
rapporté que Mr le Prince d’O-
range qui estoit sur une hauteur,
voyant l'action, avoit dit que
jamais Colombier n'avoit esté
si bien attaqué ny mieux def-
64 Journal du Siege
fendu, & que cela avoit plus l'air
d'une bataille que d'une action
particuliere. Il avoit em ployé à
cette atiaque quatorze Batail-
lons & quatre-vingt Compagnies
de Grenadiers, ce qui faisoit en
tout prés de quinze mille hom-
mes.
La nuit du 18 les Ennemis ne
poussérent presque point leurs
Travaux & leur plus grande oc-
cupation fut de retirér leurs bles-
sez du champ de bataille. Ils
changérent quelques pieces de
canon d'une Batterie à l'autre, &
ils travaillérent a refaire la Tranchée
de l'atraque de Jambe qu'on
leur avoit rasée: ils la remirent à
peu prés au mesme estat qu'elle
de Namur 65
estoit dans le temps de la sortie.
Pendant le 19. ils continuérent
à tirer sur la Redoute de Ballart,
& firent une batterie à Coquelet,
qui battoit la Redoute de Saint
Fiacre. Ils avancérent celle qui
estoit aux Fours à chaux pour rui-
ner le flanc du demi-Bistion de
Saint Roch. Mr le Mareschal
changea la disposition du campe-
ment des Troupes, & refit les
Brigades qui furent formées de
cette manière.
Mr de Saint Laurent, premier
Brigadier d'Infanterie, eut le
commandement de celle de Pié-
mont, composée de trois Batail-
lons de ce Regiment, & du pre-
66. Fournal du Siege
mier Bataillon du Regiment de
Nice. Mr de la Badie eut quatre
Bataillons du Regiment Dauphin.
Mr de Bragelonne eut un
Bataillon de Beauvoisis, les deux
premiers de Maulevrier, & un de
Bugey. Mr de Reignac eut un
Bataillon de Hainault, un de la
Marre, un de Courten, Suisse,
un d'Illiers, Milice d'Alençon
un de Solre, & neuf Compagnies
franches de Fusiliers. On fit aussi
deux Brigades de Dragons. Le
Marquis de Gramont eut les Regimens
du Roy, Quélus, Gramont,
& Sainte Hermine Mi
d'Asfeld eut ceux de Dauphin,
Barreaux, Gange, & Asfeld. Les
Brigades d'Asfeld, la Badie &
Bragelonne, campérent au Chade
Namur. 67
steau. Celles de Gtamont, S Liu-
rent & Reignac, campérent à la
Ville, & un Bataillon de Navarre
demeura au Donjon du Chasteau.
La nuit du 19. au 20. les En-
nemis continuérent leurs Tran-
chées de l'attaque de Jambe, & la
poussérent fort prés du Faux.
bourg. Ils firent de grandes Pla-
ces d'armes pour les soûtenir, &
postérent une grosse garde de
Cavalerie à l'Hermitage de Sainte
Barbe. A l'attaque de Saint Nico-
las, ils tirérent une parallele de
la maison brûlée sur le bord de
la Meuse, au rocher qui est au
dessous des Fours à chaux, Ils
commencérent une batterie de
seize pieces de canon, pour battre
F 1)
68 Fournal du Siege
la face droite du Bastion de Saint
Nicolas, & poussérent leurs Tran-
chées de la basse Meuse jusque
vis-à vis la Porte de Graver.
Tout le jour ils continuérent à
battre les Redoutes de Ballart &
de Saint Fiacre, la courtine de la
Porte de Saint Nicolas, & la demi-
contrescarpe; ils firent deux
Batteries, l'une de trois & l'autre
de quatte pieces de canon, sur la
montagne au dessus de Salzeine,
a fin de battre à revers les Troupes
qui gardoient le Retranchement
du vieux mur, & deux autres de
deux & trois pieces de canon, sur
des monticules qui sont au front
de ce Retranchement. Le mesme
jour on continua de travailler à
raser les Maisons de la Ville qui
de Namur 69
bordoient la Sambre du costé du
Chasteau, afin de faire un Retranchement
pour deffendre la
partie d'entre Sambre & Meuse.
On ne cessa point de porter au
Chasteau toutes les Provisions
dont on n'avoit plus de besoin à
la Ville. Il arriva un Trompette
des Ennemis pour demander un
grand nombre d'Officiers qui ne
se trouvoient point, & qui appa-
remment avoient esté tuez dans
les actions du 18, car on n'avoit
de leurs Prisonniers que trois Ca-
pitaines aux Gardes du Princed'Orangè,
quelques Subalternes
& environ quatre-vingt Soldats.
Ce Trompette avoit un Memoi-
re de ceux qu'ils avoient faits sur
la Garnison, & qui consistoient
70 Four nal du Siege
en deux Subalternes du Regi-
ment de Maulevrier, & environ
dix ou douze Soldats blefsez. Les
Domestiques du Marquis de
Vieuxbourg & du Comte de
Maulevrier, retournérent à la
Ville, sans avoir pu trouver les
corps de leurs Maistres : les Ennemis
les assurérent qu'ils les
avoient fait enterrer.
La nuit du 20. au 21. Mr de
la Badie monta à la Ville, & M.
de Gramont, au Chasteau. Les
Ennemis poussérent leurs Tranchées
de Jambe, jusque dans les
jardins du Fauxbourg qu'on avoit
fait brûler le jour precedent. A
l'attaque de la basse Meuse, ils
tirérent un grand Retranchement
de Namur. 71
le long de la riviere, vis-à-vis le
demi Bastion de Saint Roch, où
ils firent une Batterie de dix pie-
ces de canon pour battre la branche
de ce demi Bastion; à l'attaque
de Saint Nicolas, ils avancérent
leurs Tranchées d'environ
trente toises. Ils voulurent occu-
per pendant le jour une maison
qui est proche la Redoute de Bal-
lart, mais ils en furent chassez par
le grand feu que l'on fit de l'avantchemin
couvert. Leur Batterie de
seize pieces cummença à tirer sur
la face droite du Bastion de Saint
Nicolas, qu'elle battit en bréche
toute la journée. Trois Batteries
de mortiers jettoient continuelle-
ment des bombes dans les Ouvra-
ges de la Porte de Saint Nicolas,
Fournal du Siege
& dans les Redoutes de Ballart
& de Saint Fiacre. Ils avancerent
deux pieces de canon sur la pente
du ravin de Coquelet; elles tiré-
rent sut les Brigades de Saint
Laurent & de Reignac, qui
estoient campées dans les dehors
des Portes de Fer & de Bruxelles.
L'on en retira les Troupes pour
les mettre derriere des Fortifica-
tions, où elles ne pouvoient estre
veuës. Les Ennemis firent aussi
une Batterie de quatre pieces de
canon, & de quelques mortiers
à la maison qui est au dessus de la
Redoute de Ballart, de laquelle
ils battoient à revers les chemins
couverts de Saint Nicolas. L'on
travailla avec vigueur au Retran-
chement de cette attaque, à des
commu.
de Namur.
73
communications souterraines, &
à rétablir de petits Ponts pour
aller du corps de la Place dans les
chemins couverts, ce qui estoit
extrémement difficile & necessai-
re; l'on acheva de munir de toutes
choses les Redoutes de Bal-
lart, Saint Fiacre, Piednoir &
Saint Antoine.
La nuit du 21. au 22. Mr de
Bragelonne monta au Chasteau
& Mr d'Asfeld, à la Ville. Les
Ennemis avancérent leurs tranchées
à quarante toises de l'avant
chemin couvert de l'attaque de
Saint Nicolas, & tirérent une li-
gne de communication de leurs
Tranchées à la maison au dessus
de la Redoute de Ballart. Dés le
Fournaldu Siege
74
point du jour, toutes leurs Bat-
teries tirérent sur les Ouvrages de
cette attaque, ce qui dura tout le
jour. Du costé de Jambe, ils pous-
sérent leurs Tranchées jusqu'au
chemin pavé, & l'une des Batte-
ries de la hauteur de Salzeine ne
cessa point de tirer sur les Tra-
vailleurs de la Digue de la Sambre,
& sur le troupeau de vaches
qui estoient dans la Prairie.
Dans la Place on continual la
démo'ition des maisons & leRetranchement
de la Ville, d'entre
Sambre & Meuse. L'on voulut
aussi travaillet au Retranche-
ment derriere l'attaque de Saint
dicolas, mais les Soldats ne pu-
rent tenir au feu de canon & de
de Namur.
75
bombes que les Ennemis firent
sur eux, & il fallut attendre à la
nuit pout continuer ce travail.
L'on plaça dans les soûterrains du
Chasteau les Provisions de bou-
che qui y avoient esté menées.
La nuit du 22. au 23. Mr de
Reignac monta au Chasteau, &
Mr de Saint Laurent à la Ville.
Les ennemis ne firent pas grands
ouvrages à l'attaque de Jambe;
ils achevérent leurs Batteries &
placérent leur canon à celle de
la basse Meuse. Ils avancérent de
quelques toises à l'attaque de Saint
Nicolas, & dés le point du jour
ils firent un feu extraordinaire de
toutes leurs Batteries, ausquelles
ils avoient plus de soixante pieces
G ij
6 Journal du Siege
de canon, qui ne discontinuérent
point de tirer jusqu'à la nuit. Sur
le soir on s'apperçut que la face
de la demi-contregarde du demi-
Bastion de Saint Roch estoit ex-
trémement renveisée, & que la
bréche du Bastion de Saint Nico-
las estoit assez considerable. Les
Ennemis ouvrirent la Tranchée
à une quatriéme attaque, du costé
de Salzeine. Ils embrassérent la
creste de la hauteur qui plonge
dans l'Abbaye, dans laquelle il
y avoit une Garde de cent hom;
mes sous le commandement d'un
Capitaine de Dragons. L'on avoit
aussi redoublé la Gaide de la Ba-
lance, pour tascher d'empescher
que les Ennemis ne possentijet-
ter un Pont sur la Sambre à por-
de Namur.
tée de ce Poste ; l'on continua le
Retranchement de l'attaque de
Saint Nicolas, & celuy de la
Ville d'entre Sambre & Meuse.
La nuit du 23. au 24. Mrd'As-
feld monta au Chasteau & Mr de
Gramont à la Ville. Les Enne-
mis poussérent leur attaque de
Jambe, cinquante toises en des-
cendant la Meuse, afin de join-
dre celle de la basse Meuse, qu'ils
remontérent pour cet effet. A
l'attaque de Saint Nicolas, ils
poussérent des boyaux du costé
de la Redoute de Ballart, & le
long de la Meuſe, a pottée de
'avant chemin couvert Pendant
tout le jour, le feu de leur Artil-
lerie fut si continuel & si precipité,
G II
78 Fournal du Siege
qu'il ressembloit à celuy de la
mousqueterie. Il y avoit deux
bréches insultables, l'une à la face
de la demi-contregarde, & l'autre
à la branche du demi-Bastion
de Saint Roch. Ils ouvrirent une
Tranchée de l'autre coſté de la
Sambre, vis. a vis la Balance; leurs
Batteries du costé du Chasteau
ne firent qu'un feu tres-mediocre,
L'on continua dans la Place
le rravail du Retranchement der-
riere l'attaque, mais la pluye qui
avoit esté abondante rendoit cet
ouvrage difficile. Mrle Mareschal
resta avec les Soldats pour les y re-
tenir, car les Ennemis y jettérent
une si grande quantité de Bombes
qu'ils abandonnoient souvenr, &
de Namur. 79
Mr le Mareschal y fut enterré plu.
sieurs fois. Comme l'on croyoit
que les Ennemis attaqueroient
l'avant chemin couvert & la Re-
doute de Ballart, la nuit suivante
l'on fit tenir les Grenadiers & le
Piquet prest à matcher, & ME de
la Forest, Capitaine des Mineurs,
demeura à l'avant chemin cou-
vert pour faire jouer les fourneaux
qu'on y avoit faits.
La nuit du 24. au 25. Mt de
Bragelonne monta à la Ville, &
Mr de la Badie au Chasteau. Les
Ennemis prolongétent leurs Tran.
chées de Jambe & de la basse
Meuse, afin de joindre les deux
attaques. Ils poussérent celle de
Saint Nicolas à trente pas de l'an-
GiI
80
Journal du Siege
gle saillant de l'avant chemin
couvert, & s'estant logez à l'angle
du chemin couvert de la Redoute
de Ballart, ils firent trois fois la
descente du fossé, mais ils en fu-
rent toûjours chassez par la quan-
tité de grenades que le Chevalier
de Mons leur fit jetter, de sorte
qu'ils ne purent s'y loger.
Toute la journée leur Artille-
rie ne cessa de tirer par salves.
Les bréches de la demi contregarde
& du demi-Bastion de Saint
Roch, estoient pratiquables, &
l'on s'attendoit que la nuit ils fe-
roient une tentative pour insulter
les dehors de la Place, & qu'ils
prendroient la Redoute de Bal-
lart, ce qui obligea Mr le Ma-
de Namur. 81
reschal de redoubler la garde de
ces Postes.
Ub
La nuit du 25. au 26. Mr de
Saint Laurent monta de Briga-
dier au Chasteau, & Mr de la
Chaise; Colonel de Bugey, Mr
de Reignac Brigadier, à la Ville,
avec Mr de Sainte Hermine, Co-
lonel. Les Ennemis firent une
grande parallele le long de la Di-
gue de la Flaque d’eau, de l'avant
chemin couvert de l'attaque de
Saint Nicolas, appuyant leur gau-
che à la Meuse & la droite fort
prés de la Redoute de Ballart. Ils
attachérent le Mineur à l'angle
de l'épaule droite de cette Re-
doute, d'où ils assurérent une
communication à leurs Tran-
82. Fournal du Siege
chées, & comme l'on croyoit
qu'ils pourroient se loger sur l'a-
vant chemin couvert, l'on y mit
cent cinquante Dragons, ou
Grenadiers, sous les ordres de
Mr des Rozeaux, Lieutenant
Colonel de Quélus. L'on dispersa
huit, cens hommes, dans
tous les Postes de l'attaque aux
ordres de Mr Davejan, Lieutenant
de Roy. Mr le Comte d'e
Guiscard coucha à cette attaque,
disposant toutes choses pout y
faire une vigoureuse resistance.
Mrde Reignac voulut aller chas-
ser les Ennemis du fosse de la Re-
doute de Ballart pour enlever le
Mineur, mais comme l'on re-
connut qu'ils s'estoient emparez
d'une maison, prés de laquelle il
de Namur. 83
falloit passer, Mr le Comie de
Guiscard ne jugea pas à propos
qu'on l'entreprist. Il fit seulement
faire une petite sortie d'un Offi-
cier & de vingt Dragons, qui
chargérent les Troupes qui soûte-
noient les Travailleurs de la
Tranchée. Cela ſe paſsa par une
simple escarmouche. Les Enne-
mis joignirent en fin leurs attaques
de Jambe & de la basse Meuse, &
ils ne travaillérent presque point
dans les autres endroits. Pendant
le jour ils tirérent une prodigieuse
quantité de coups de canon. La
bréche de la demi-contregarde
estoit tout-à-fait pratiquable, &
on pouvoit monter facilement à
celle du demi-Bastion de Roch.
Ils avoient un peu endommagé
84 Fournal du Siege
le batardeau, qui la soûtient dans
le fossé de la seconde envelope de
la Ville. Mr de Megrigny trouva
un moyen pour mettre de l'eau
dans le fossé de la premiere, qui
estoit à sec, & fit aussi continuer
le retranchement derriere l'atta-
que. Le matin, il fit un grand
broüillard, à la faveur duquel,
les Ennemis attaquérent & pri-
rent la Redoute de Ballart; le
Chevalier de Mons y demeura
prisonnier de guerre.
.
La nuit du 26. au 17. Mr. de
Gramont monta de Brigadier au
Chasteau, avec Mr de Monbron
Colonel. Mr de Qiélus, Briga-
dier, qui jusque là avoit fait le
service de Commandant des Dra-
de Namur. 85
gons, voulut prendre jour de Bri-
gadier, & monta en cette qualité à
la Ville, avec Mrle Comte de No-
gent, Colonel. Les Ennemis per-
fectionnérent les ouvrages qu'ils
avoient commencez la nuit prece-
dente à l'attaque de S. Nicolas, &
poussant leur parallele jusqu'à la
Meuse, ils embrassérent la demi-
contregarde; àla gauchede laquelle
ils firent un crochet. Ils firent aussi
trois ou quatre Bateries à my-coste
de la Redoute de Ballart, pour
battre de revers les Troupes des
chemins couverts. Tout le jour
ils ne cesserent de tirer de toutes
leurs Batteries de cette attaque,
à laquelle ils avoient plus de qua-
tre-vingt pieces de canon. Il fal-
loit avoir autant de fermeté qu'en
86 Fournal du Siege
avoient les Troupes, pour y re-
sister. Environ à trois heures
aprés midy, Mr de Moulin-neuf
alla trouver Mr le Mareschal,
pour luy dire qu'il venoit de dé-
couvrir du Chasteau plus de dix
Bataillons des Ennemis, qui mar-
choient du costé de Saint Ni-
colas, & que tous leurs Camps
estoient sous leurs armes. Il arri-
va dans ce moment un Deserteur
Anglois, qui rapporta que tous
les Grenadiers de leur Armée
estoient commandez, avec un
renfort de dix mille hommes
Mr de Guiscard marcha en dili
gence aux deux Bastions de l'attaque,
pour y donner ses ordres.
Mr le Mareſchal monta à cheval,
& alla au Campde la Porte de Brude
Namur. 87
xelles, où il fit battre la generale.
Une partie des Troupes qui
estoient dans la Ville, en arrivant
à leur Drapeau, ſe préparérent à
prendre les armes. Une heure
aprés, on vit sortir de tous les
ravins qui tomboient aux Tranchées,
des colomnes d'Infanterie,
qui à mesure qu'elles arrivoient
se mettoient en bataille, & mal-
gré le feu du canon de la Redoute
de Saint Fiacre, qui les voyoit de
revers, & qui donnoit au travers
de leurs Bataillons, elles de meuré-
rent fermes. Aprés avoir fait leurs
dispositions, lesEnnemis partirent
en bon ordre, & avec la derniere
furie, pour attaquer l'avant che-
min couvert par cinq endroits.
Lon en retira les Troupes, car
88 Fournal du Siege
n'y ayan point de communica-
tion pour les rafraischir, on ne
pouvoit pas s'y maintenir. On lais-
sa seulemeni vingt hommes dans
les angles qui attendirent les En-
nemis aussi fiérement que s'ils
avoient esté bien soutenus. Les
Assiegeanss avancérent jusqu'à la
palissade, & dans ce moment on
fit jouer trois Fourneaux, qui leur
firent sauter beaucoup de mon-
de, ce qui les mit dans un grand
desordre. Ils retournérent à la
charge, & se precipitérent dans
l'avant chemin-couvert. Mr Da-
vejan qui deffendoit le chemin
couvert, avoit si bien posté ses
Troupes qu'il foutint leur premie-
re ardeur, & les chassa de l'avant
chemin couvert, pat un grand
de Namur. 89
seu. En mesme temps, les Enne-
mis coulérent le long de la Meu-
se, où l'on ne pouvoit rien leur
opposer. Ils donnérent un assaut à
la demi contregarde, à la bréche
de laquelle on pouvoit monter à
cheval. Mr de Martinet qui la
deffendoit avec cent Dragons
les reçut si vigoureusement, qu'il
les repoussa avec une tres grande
perte, & comme ils avoient coulé
le long de la face gauche; ils vou-
lurent par cet endroit entrer dans
le chemin couvert, mais ils fu-
rent aussi repoussez par Mr le
Comte de Resnel, & par Mrlle
Chevalier de Quélus, Capitaines
de Dragons. Un Bataillon des
Gardes du Prince d'Orange al-
taqua la Place d'armes du chemin
H
90 Fournal du Siege
couvert à la gauche du Bastion de
Saint Nicolas, & pour y venir ils
passérent dans la flaque d'eau, en
ayant jusqu'à la ceinture. Les Grenadiers
du Regiment de Piémont
conservérent ce Poste quel-
que temps avec beaucoup de va-
leur, mais ils auroient esté em-
portez, si on ne les eust pas fait
soûtenir. Au moment de l'action,
Mr le Mareschal ordonna à Mr le
Comte de Quélus, Brigadier de
jour, de marcher avec quelques
Compagnies de Grenadiers &
de Dragons, pour soutenir les
Troupes du chemin couvert. Il
arriva a propos à cette Place d'ar-
mes, puis qu'il repoussa le Batail-
lon des Gardes du Prince d'O-
range, avec une perte considera-
de Namur. 91
ble; il fut blessé en ce meſme lieu
Mr le Mareſchal en voya auſsi toſt
Mr de Reignac avec cinq cens
hommes pour soûtenir ce chemin
couvert, & ordonna à Mr de
Saint Laurent de le suivre avec
sa Brigade. Celle de Mr de Rei-
gnac fut postée dans la seconde
envelope de la Place. Mr de Saint
te Hermine occupa avec son Re-
giment de Dragons le Bastion de
Jean-Petit, à la gauche de celuy
de Saint Nicolas. Les Ennemis
envoyérent de nouvelles Trou-
pes pour faire une seconde atta-
que, une partie de celles qui
avoient donné la premiere fois,
ayant esté défaites. L'on rafraichit
aussi celles de la Place. M.
Daucourt, Capitaine de Greno-
Hij
92 Fournal du Siege
diers de Maulevrier, & le Capitaine
des Grenadiers de Solre
marchérent à la bréche de la de-
mi-contregarde. Mr de Villars,
Lieutenant Colonel de la Marre,
qui commandoit dans la demi-
lune de l'attaque, envoya Mr du
Paget, Capitaine des Grenadiers
de Nice, au Poste de Mrle Comte
de Resnel, & Mr de Reignac
qui avoit passe à celuy de Mr de
Quélus, mit des renforts de nou-
velles Troupes dans tout le chemin
couvert, Les Ennemis char-
gérent encore avec la mesme im-
petuosité, & aprés un combat
tres-opiniastre, & qui dura prés
de trois quarts d'heure, ils fu-
rent encore repoussez, laissant
le glacis couvert de morts. Mr
81
de Namur.
de la Forest, Capitaine des Mi-
neurs de la Place, fut blessé à
mort: Mr de la Fey Capitaine au
Regiment du Roy, fut aussi bles-
sé, & Mr de Suzy, Capitaine
dans le Regiment de Sainte Hermine,
y fut tué avec Mr de Magny,
Major du Regiment de
Quélus. Le canon de la Place &
de la Redoute de S. Fiacre tira
avec tant de promptitude & de
succés, que si les Ennemis n'a-
voient pas eu la précaution de faire
enivrer d'eau de vie toutes les
troupes destinées pour l'attaque,
il ny en auroit eu aucune, qui
eust pû soutenir de sang froid, la
boucherie que l'on en fai soit. Mr
le Mareschal donnoit des ordres
pour faire passer dans tous les po-
94 fournal du Siege
stes les munitions qui y estoient
necessaires, & il s'exposoit à
cheval dans le chemin couvert,
faisant avancer les troupes à me-
sure qu'il estoit besoin de les re-
nouveller. Les Ennemis firent
poster un Bataillon sur des mon-
ticules à la gauché de la redoute
de Ballart: il se fit un tres- grand
feu sur les troupes du chemin cou-
vert, ce qui les incommoda beau-
coup. Elles estoient tres-fatiguées,
y ayant trois heures que l'action
avoit commencé, & une partie
des armes estoient crevées par le
grand feu qu'on avoit fait. On ne
laiſſa pas de ſe préparer à soutenir
un troisiéme assaut, car les
Ennemis ayant fait venir de nou-
veaux bataillons, revinrent à la
9
de Namur.
charge avec la mesme ardeur. Mr
le Comte de Guiscard envoya le
Regiment de Dragons de Gramont,
commandé par Mr le
Comte de Beaujeu, pour deffendre
la breche de la demi-contregarde.
Mr Davejan fit de nou-
velles dispositions, & Mr de Rei-
gnac fit avancer quelques déta-
chemens de la Brigade de Saint
Laurent pour le soutenir. Les en-
nemis entrerent encore dans l'a-
vant chemin couvert, d'où ils
furent chassez par le grand feu
que Mr Davejan continua de fai-
re, mais ils se logerent sur l'angle
saillant. Mr le Comte de Resnel
les répoussa aussi, & comme ils
monterent jusques au haut de la
breche de la demi-contregarde,
96
Fournal du Siege
Mr le Comte de Beaujeu y fit
une resistance tres grande; il les
rechassa une troisième fois; & ils
se contenterent d'establir un lo-
gement au bas de la breche. A la
gauche du chemin couvert, ils se
présenterent dans un plus gios
corps, & ayant passé par la flaque
d'eau ils y entrerent une seconde
fois. M. de Reignac leur opposa
un détachement de Dragons com-
mandé par Mr le Chevalier de
Pezeu, qui aprés en avoir tué un
nombre considerable les en chassa
l'épée à la main, & les obligea de
se retirer, en sorte qu'il demeura
maistre du chemin couvert. Il
estoit neuf heures du soir que les
choses estoient dans cette situa-
tion. Le tas des moris faisoit un
triste-
de Namur. 97
triste spectacle, & on ne pouvoit
s'empescher d'estre touché des cris
des mourans. Demie heure avant
la troisiéme attaque qui se fit sur
les six heures, Mr de Moulinneuf
envoya avertir Mr le Mareschal
que l'on voyoit approcher du coſté
du Chasteau une Colonne de
Cavalerie, & une d'Infanterie,
qui marchoient pour jetter des
ponts à Salzcine & à la Balance.
afin de passer la Sambre. Mr le
Mareschal s'y rendit dans le mo-
ment, & trouva que les ennemis
s'estoient emparez de la maison
de la Balance, & qu'ils y avoient
déja dressé un pont. Ils coulerent
ensuite le long de la Sambre pour
s'emparer aussi de l'Abbaye de
Salzeine. Il envoya ordre au Che-
98 Fournal du Siege
valier des Rivieres, qui y com-
mandoit un détachement, de se
retirer, ce qu'il fit en tres-bon or-
dre. Les Ennemis firent passer
plusieurs Bataillons, & voulurent
forcer certains postes que l'on oc-
cupoit à my-coste du retranche-
ment du vieux mur. Mr le Mareschal
fit marcher à eux Mr des
Aides à la teste de deux Troupes
de Dragons à cheval du Regiment
d'Asfeld; & comme il abordoit les
Ennemis, ils se jetterent dans des
hayes entre la Balance & Salzeine.
Mr le Mareschal envoya Mr
de Moulinneuf pour faire retirer
Mr des Aides, qui avoit esté bles-
sé. On auroit pû disputer le pas-
sage de la Sambre aux Ennemis;
mais les Troupes estoient si fati-
de Namur. 99
guées que s'il leur estoit arrivéun
échec, l'on n'auroit pas esté en
estat de deffendre le Chasteau;
cependant Mr le Mareschal ne
laiſsa pas de faire avancer des Ba-
taillons pour contenir les Enne-
mis, demeurant prés d'eux, où il
essuya un feu de leur artillerie qui
ne se peut dire. L'on ne put le
faire retirer qu'à la nuit; le Mar-
quis de Monguion, l'un de ses Ai-
des de Camp, fut tué auprés de
luy d'un coup de canon. Il coucha
au retranchement & ne se retira
que le lendemain, aprés avoir vû
que les Ennemis s'estoient seule-
ment contentez d'occuper les pos-
tes de Salzeine & de la Balance,
& d'avoir fait quelques retranche
mens pour assurer la teste de leur
Pont. Iij
100 Journal du Siege
La nuit du 27. au 28. Mr de
Bragelonne, Brigadier, monta
au Chasteau avec Mr de la Chaise,
Colonel. Mr d'Asfeld aussi Briga-
diet monta à la Ville avec Mrde la
Marre, Colonel. Mr Dantrague
qui avoit pris la place de Mr de
Bragelonne pour faire la Charge
de Major General, releva les pos-
tes. On prit un Estat des Officiers
& Soldats quion avoit perdus pen-
dant la journée aux attaques du
chemin couvert, & on trouva qu'-
il y avoit treize Officiers & envi-
ron deux cens Dragons ou Soldats
tuez ou bleſsez. Une partie du
jour il parut que le feu de l'Artil-
lerie des Ennemis s'estoit un peu
rallenty. Ils firent une baterie de
Canon de l'autre costé de la Meu-
101
de Namur.
ſe; elle tira sur le Pont de Sambre,
ce qui incommoda beaucoup la
communication de la Ville au Cha-
ſteau, où l'on songeoit à faire ſa
retraite, parce que la breche du
demy-Bastion de saint Roch estoit
parfaitement accessible, & l'on
prévoyoit que si les Ennemis l'at-
taquoient avec vigueur, ils pou-
roient s'y loger. Cependant on a
vû dans la suite que le bon accueil
qu'on leur avoit fait dans la derniere
action, leur faisoit prendre
de grandes précautions pour s'ap-
procher. Environ à deux heures
aprés midy, leur Artillerie tira a-
vec plus de violence sur l'attaque
saint Nicolas, & autant qu'on le
pouvoit distinguer, il y avoit cent
cinq pieces de Canon, & trente-
I1I
102 Journal du Siege
sept Mortiers. Mr le Comte de
Lomont qui demeura toujours à
cette attaque, faisoit travailler a.
vec la derniere diligence à faire
des tetranchemens derriere la bre-
che du demy-Bastion de S. Roch,
& Mr Davejan faisoit aussi travail.
ler dans le chemin couvert à re-
mettre des palissades, dans les endroits
où elles estoient emportées
du Canon. Mrs de Megrigny &
Filley abandonnerent l'ouvrage
de la Digue qu'ils avoient faite
pour faire remonter les eaux de la
Sambre, leur dessein estant deve-
nu inutile, aussi bien que le travail
du retranchement derriere l'atta-
que Saint Nicolas, ne jugeant pas
qu'ils pussent avoir le temps de le
mettre en estat de servir, attendu-
103
de Namur.
qu'on n’y pouvoit travailler que la
nuit. Ils s'attacherent à faire des
traverses & des épaulemens, & à
plusieurs autres ouvrages neces-
faires.
La nuit du 28. au 29. Mr de
Reignac, Brigadier, monta au
Chasteau avec Mr le Marquis de
Quélus, Colonel du Regiment de
Dragons de Languedoc. Mr de
Saint Laurent monta à la Ville
avec Mr de la Marre, Colonel.
Les Ennemis firent un logement
au dessus du bastardeau, contre la
demi-contregarde, & le demi-ba-
stion de Saint Roch. Ils attache.
rent le Mincur à ce bastardeau.
Pendant le jour leur Artillerie a-
cheva de bouleverser ce demy.
Liiij.
104 Fournal du Siege
bastion, & commença à tirer sur
la tour de Meuse, à l'angle de la
derniere envelope, marquant par
là qu'ils vouloient se mettre en
estat d'entrer dans la Ville, en cas
qu un assaut leer pust réussir. Ce
qui faisoit tirer cette conjecture,
c'est que la baterie qu'ils avoient
establie pour battre le Pont de
Sambre, n'estoit que pour couper
la communication de la Ville au
Chasteau, afin que les troupes de
la Ville ne s’y pussent retirer. Pour
prévenir cet accident, Mrle Mareschal
fit faire un pont de batteaux,
au dessus de l'Ecluse, & fit
rompre deux arches de celuy de
pierre, afin que les Ennemis ne
sen pussent servir, dans le des-
sein qu'il avoit de deffendre parde
Namur. 105
ticulierement la partie de la Ville,
d'entre Sambre & Meuse, laquelle
pour cet effet il avoit fait re-
trancher en rasant les maisons qui
regnoient le long de la Sambre.
Les Ennemis establirent à la Ba-
lance une batterie de six pieces de
Canon pour couvrir le pont qu'ils
avoient jetté sur cette rivière, &
ils travaillerent le jour à en faire
une autre de seize pieces, au front
du retranchement du vieux mur,
à laquelle ils placerent du Canon
qui commença à tirer. Mr de Rei-
gnac persuadé qu'ils avoient dessein
d'atiaquer le retranchement,
disposa ses troupes pour le deffen-
dre, & envoya ordre au Regiment
de Dragons d'Asfeld, de monter
à cheval, & aux huit Bitaillons
106 Fournal du Siege
qui estoient campez à la Cassotte,
de se tenir prests à prendre les armes.
Les Ennemis avoient fait
paroistre trois ou quatre mille
hommes au bas de la Meuse, qui
se retirerent quelque temps aprés.
Le reſte de la journée ſe paſſa à ſe
tirer beaucoup de Canon de part
& d'autre.
La nuit du 29. au 30. Mr d'As-
feld, Brigadier, monta au Cha-
steau avec Mr de Barreaux, & Mr
de Gramont, Btigadier, monta à
la Ville avec Mr de Sainte Hermi-
ne, Colonel. Avant la nuit on
s'estoit apperçû d'un grand mou-
vement dans l'Armée des Enne-
mis Deux Soldats Anglois qui se
rendirent à la Ville, assurerent
de Namur. 107
qu'outre les garde: ordinaires des
tranchées, qui estoient de sept
mille hommes, on avoit encore
commandé trois mille Grenadiers
& six hommes par Compagnie de
toute leur Armée, ce qui faisoit
un corps considerable, que le bruit
estoit dans leur Camp, que le Prin-
ce d'Orange avoit intention de
faire attaquer le retranchement
du vieux mur, & en mesme temps
de faire donner un aussaut à la Vil-
le. A l'entrée de la nuit un Espion
raporta la meſme choſe à Mr le
Mareschal, ajoûtant qu'il y avoit
plus de deux mille eschelles de
dix. huit pieds de longueur à la te-
ste de leurs Camps. Mr le Mareschal
fit prendre les armes à toute
la Garnison, & donna ordre de-
108 Fournal du Siege
faire avancer les Troupes à portée
des endroits où elles devoient
combattre. Mr le Comte de
Guiscard le fit prier de luy en-
voyer Mr de Reignac pour le se-
conder dans la deffense des breches.
Mr de Reignac y alla avec
huit Compagnies de Grenadiers,
& deux Bataillons de sa Brigade.
Toutes les Troupes furent distri-
buées de manière qu'elles ne pouvoient
s'incommoder, & que cha-
quedétachement pouvoit agir sans
confusion. La nuit se passa dans
un grand silence à la Porte Saint
Nicolas, ce qui faisoit croire que
les Ennemis se préparoient à don-
ner un assaut, & l'on pouvoit
monter à cheval aux breches du
demy bastion de Saint Roch. Mr
de Namur. 109
le Marquis de Gramont occupoit
une partie du chemin couvert
pour soutenir Mr Davejan, mais il
ne ſe paſſa aucune action du coſté
de la Ville. Les Ennemis firent
sauter la Dame qui soutenoit l'eau
du fossé de la Ville. Cela en fit
écouler trois pieds. Ils avoient
donné leur attention au retranchement
du vieux mur, & ilgl'ar-
taquerent au petit point du jour,
lors que l'on ne s'y attendoit plus.
Ils firent passer quatre mille hom-
mes d'Infanterie sur le pont de la
Balance, soutenus par deux mille
chevaux, & coulerent le long de
la Meuse pareil nombre d'Infante.
rie. En mesme temps ils se pré-
senterent aux deux gorges du re-
tranchement, sans attaquer le
110
Journal du Siege
front. Mr d'Asfeld qui avoit pré-
veu leurs dispositions, & qui avoit
un ordre particulier de Mr le Ma-
reſchal de ne rien opiniaſtrer à la
deffense de ce poste, aprés avoir
fait essuyer toutes ses décharges
aux Ennemis, se retira en fort
bon ordre dans le chemin couvert
de la Cassote, qu'il fit border par
ses Troupes. Les Ennemis enflez
du peu de resistance qu'on leur
avoit faite, marcherent avec une
grande audace aux chemins cou-
verts du Fort Guillaume, & de
la Cassotte, dans lesquels les
Troupes estoient campées. En
arrivant à la palissade ils jetté-
rent plus de deux mille Grena-
des, & firent un feu extraordi-
naire pendant plus d'une demide
Namur. 11I
heure. Mr le Mareschal s'y estant
rendu, trouva les Troupes sous les
armes. Mr d'Asfeld soutenoit le
costé de la Cassotte, & Mr de
Moulin neuf avoit fait avancer
Mrs de la Badie & de Bragelonne
à la droite du Fort Guillaume.
Mr le Mareschal prit les Regi
mens de Dragons du Dauphin,
Languedoc, Barreaux, & Gange,
& ayant fait ouvrir les barrieres
du chemin couvert de la Cassotte,
il marcha aux Ennemis, & aprés
avoir essuyé un tres-grand feu a la
portêe du pistolet, il les fit charger
l'épée à la main. L'on ne scauroit
dire jusqu où alla la valeur des Dra-
gons; ils culbutérent les Bataillons
des Ennemis, & les obligerent
de se retirer jusqu au Retranche112
Journal du Siege
ment qu'on leur avoit abandon-
né, & ensnite ils rentterent dans
le chemin couvert. Dés ce mesme
moment les Ennemis ouvrirent
la Tranchée, laquelle ils ne pousserent
pas bien loin, parce que
Mr de Moulinneuf fit faire un si
grand feu de canon & de mous.
queterie, qu'ils furent obligez de
faire des épaulemens pour leur
seuretè. Toute la journée ils ti-
rerent sur l'attaque de Saint Ni-
colas. Comme la Ville pouvoit
estre emportée d'assaut, & que
l'on ne comptoit que sur la fer-
meté des Troupes, Mr le Comte
de Lomont se presentoit aux bréches
dés qu'il y avoit apparence
que l'on voulust faire quelque
tentative, ayant avec luy Mrs de
de Namui. 113
la Bussiere, de Coufoulin, Conche,
& Vaudragon Mr de Reignac
demeura au Bastion de Saint
Nicolas, avec les Troupes dont
il a eſté parlé: il ne ſe paſſa rien à
cette attaque pendant ce jour.
La nuit du 30. au 31. Mr de
la Badie, Brigadier, monta au
Chasteau, avec Mr de Monbron,
Colonel, & Mr de Saint Laurent,
Brigadier à la Ville, avec Mr de
Marre, Colonel. On estoit toû-
jours dans l'attente que les Ennemis
donneroient un assaut aux
bréches du Bastion de Saint Roch
& de la Tour de Meuse. Il n'y
avoit aucun flanc ny deffense qui
les pust proteger. De cette ma-
niere, ils auroient laissé tous les
K
114 Fournal du Siege
dehors sans les attaquer, car outre
qu'ils pouvoient couler le long
de la Meuse pour aller aux bré-
ches, ils pouvoient encore passer
la Riviere, qui estoit si basse
qu'en certains endroits vis-à-vis
l'attaque, il n'y avoit de l'eau que
jusqu'aux genoux; il parut que
toutes leurs Troupes estoient en
mouvement. Mr le Mareschal
donna ses ordres, afin que celles
de la Place fussent bien disposées
à les recevoir. Mr le Comte de
Guiscard demeura à cette atta-
que avec Mrs de Lomont & de
Reignac. Du coſté du Ghaſteau
on croyoit que Mr de Baviere y
feroit une diversion, mais les
Ennemis ne firent aucune entre-
prise. Ils poussérent un logement
de Namur. 131
de la demi-contregarde, le long
du chemin couvert, où ils allé-
rent à la sappe jusqu'à la cinquié-
me traverse, sans que le feu qu'on
faisoit, les en pust empescher, ce
qui obligea Mr Davejan de se
retirer dans la Place d'armes, de
laquelle on ne le put chasser.
Tout le jour les Ennemis firent
un feu qui rasa presque tous les
ouvrages de l'attaque; ainsi les
Troupes ne pouvoient s'y tenir,
tant le peril estoit grand.
La nuit du dernier de Juillet au
premier d'Aoust, les Troupes de
la Ville & du Chaſteau ne pû-
rent plus rouler ensemble pour
faire le service, de sorte qu'il
domeura trois Brigadiers au Cha--
Kij115
Fournal du Siege
steau. Ce furent Mrs d'Asfeld,
la Badie & Bragelonne. Mrs de
Saint Laurent, Gramont & Reignac
demeurérent à la Ville, où
ils estoient toûjours en mouve-
ment; en sortant d'un Poste, ils
alloient dans un autre. Mr de
Gramont monta à l'attaque, Mr
de Saint Laurent au chemin cou-
vert, & Mr de Reignac resta à
la teste des Troupes qui n'estoient
pas postées, afin de se porter dans
les endroits où un Corps de reserve
seroit necessaire. Les En-
nemis rapprochérent trois Batte-
ries, & en firent deux nouvelles
le long de la Meuse, pour battre
la courtine qui regne depuis la
Tour de Meuse jusqu'à la Porte
de Graver. Ils continuérent leur
de Namur. 117
sappe pour embrasser le chemin
couvert, d'où Mr Davejan fir
faire un si grand feu de mousque-
terie, qu'il les empescha d'appro-
cher de la Place d'armes, Du
costé du Chasteau ils poussérent
un petit boyau du milieu de leur
logement de la creste de la Cassotte,
tirant vers le chemin cou-
vert. A la pointe du jour leur Ar-
tillerie commença à tirer. La
précipitation des salves conti-
nuelles qui durérent jusqu'à la
nuit, obligea les Bourgeois de se
cacher dans leurs caves, croyant
estre à leur derniere heure, tant
le bruit estoit épouvantable. Il y
avoit plus de six vingt pieces de
gros canon en batterie, avec
quarante mortiers. L'on travailla
118 Fournal du Siege
avec beaucoup de soin à s'enfon-
cer dans les logemens, à épaissir
les parapets, & à faite des épau-
lemens. Mr le Mareschal pour
rassurer les Troupes, se portoit
dans tous les endroits les plus
perilleux, où il fut plusieurs fors
enterré par l'effet des Bombes &
des boulets. Mr le Comte de
Guiscard estoit presque toûjours
à l'attaque, où plus de quarante
hommes furent tuez ou blessez.
Mr le Comte de Lomont le secondoit
avec une fermeté digne
de luy. Mr de Megrigny fit miner
la Tour de Meuse, & continua à
saire re parer le desordre que l'Ar-
tillerie des Ennemis pouvoit fai-
re., Environ onze heures du ma-
tin, Mr de Bavicre fit sortir de
de Namur 119
la Tranchée du Chaſteau un
Trompette qui fit un appel. Mrde
Moulin neuf envoya sçavoir ce
qu'il desiroit. Il dit que Mr de
Baviere demandoit une suspen-
sion d'armes pour retirer de part
& d'autre les morts & les blessez
qui estoient demeurez à l'attaque
du vieux mur Mr de Moulin neuf
le fit sçavoir à Mr le Mareschal,
qui répondit qu'il n'avoit point
de connoissance qu'on eust attaqué
ce Rrtranchement; que
n'ayant pas jugé à propos de le
garder, il avoit envoyé ordre à
ses Troupes de se retirer; que si
Mr de Baviere en le faisant occu-
per avoit perdu de ses Soldats par
le feu des chemins couverts de la-
Cassotte & du Eort Guillaume, il
120 Fournal du Siege
vouloit bien que Mr de Moulin-
neuf luy renvoyast ses morts &
ses blessez qui pouvoient estre de-
meurez sur les glacis.; qu'il n'e-
stoit pas necessaite que cela fust
reciproque, parce qu'il n'y en
avoit aucun des siens. Cela fut
executé par Mr de Moulinneuf,
qui fit rassembler environ cent
soixante & huit corps morts, &
quelques blessez que l'on porta
dans leurs Tranchées, ayant eu
l'honnesteté de ne les pas dépouil.
ler. Les Ennemis firent sur cela
beaucoup de civilité, & un mo-
ment aprés les signaux ayant esté
donnez, l'on recommença à tirer
de part & d'autre.
La nuit du premier au 2. Aoust
Mr
de Namur. 121
Mr de Reignac monta à l'attaque
Saint Nicolas, Mr de Gramont,
au chemin couvert, & Mr de
Saint Laurent, à la teste des
Troupes de la Ville. Au Chasteau,
Mr d'Asfeld demeura aux
chemins couverts, & Mr de la
Badie, au fort Guillaume. Mr de
Bragelonne estant malade, fut
quelques jours sans fonction. Mr
de Millancourt, Lieutenant de
Roy du Chaſteau, entra dans le
commandement qu'il devoit a-
voir pour la deffense du chemin
couvert. Les Ennemis ne firent
que tres-peu de chose à l'attaque
de ce Chaſteau, mais à celle de
la Ville ils firent un chemin le
long de la demi-contregarde du
L
122 Fournal du Siege
costé de la Meuse, pour se faire un
accés libre & pou voir couler leurs
troupes, afin que donnant un as-
saut au demy-Bastion de Saint
Roch, ils pussent en mesme
temps monter aux breches de la
Courtine & de la Tour de Meuse.
Mr le Comte de Guiscard fit sa
disposition ordinaire pour la def-
fense des breches. Les Ennemis
commencerent dés le point du
jour à battre cette Courtine, &
avant le soir un Bataillon y auroit
pû monter de front. Il y a-
voit aussi une breche moins gran-
de, mais fort accessible à une
Tour prés de celle de Graver.
Leurs autres batteries tirerent
continuellement sur celles de la
de Namur. 123
Tour de Meuse, & du demy
Bastion de Saint Roch. Une batterie
particuliere battit en breche
la face gauche du Bastion de Saint
Nicolas, & rasoit toutes les pa-
lissades du chemin couvert. Cela
fit juger que l'on avoit envie de
l'attaquer. Mr le Mareschal qui
estoit attentif sur les mouvemens
que les Ennemis pouvoient faire,
connut qu'ils avoient intention
de donner un assaut pendant le
jour. Il alla donner ses ordres a
Mr de Guiscard, & visita luy-
mesme tous les postes, conviant
chacun d’y bien faire son de voir.
Il n'avoit presque pas finy, lors
qu'il fut averty que l'on voyoit du
Chasteau une Colomne d'Infan-
terie qui descendoit par le Ravin
L1)
124 fournal du Siege
derriere Bouge, & peu de temps
aprés l'on vit les Ennemis sortir
de leurs tranchées qui se met-
toient en bataille. Deux Batail-
lons marcherent a la droite de la
place d'Armes du chemin cou-
vert, sur lequel ils commence-
rent l'attaque. M. de Givry, Ca-
pitaine de Dragons au Regiment
du Roy, & Mr du Plessac, Ca-
pitaine au Regiment de Quélus,
qui estoient dans cette Place
d'Armes avec soixante & dix
Dragons, les receurent avec tou-
te la valeur possible, & firent
un grand carnage des Ennemis.
Deux autres Bataillons attaque-
rent un Angle où estoit MrDa-
vejan qui y fit une forte resistan-
ce, ayant avec luy cinquante
de Namur 125
Dragons & le Capitaine des Grenadiers
du Regiment de Hai-
nault. Les Ennemis furent enco-
re repouſsez, & aprés s'estre re-
tirez, ils revinrent avec de nou-
velles Troupes. L'on avoit aussi
fortifié celles du chemin convert;
en sorte que la seconde charge
fut aussi vive que la premiere, &
fut deffenduë de mesme. Cepen-
dant les Ennemis y entrerent, &
pousserent la Troupe de Mr de
Givry jusques à une traverse, à
laquelle il fit ferme, & en estant
sorty l'épée à la main avec Mr
Davejan qui s'y estoit avancé,
tout ce qui estoit entré dans le
chemin couvert fut tué, & ceux
qui estoient sur le glacis se retire-
rent, l'artillerie de la Redoute de
L'iij
126 Fournal du Siege
Saint Fiacre leur ayant deffait
beaucoup de gens, aussi bien
que la mousquererie de la demi-
Lune de Saint Nicolas, à laquel-
le ils voulurent aussi donner un
assaut, mais ils ne sy opiniâtre-
rent pas. Leur grande attention
estoit de montrer au demy-Bas-
tion de Saint Roch, afin de fe
se rendre maistres de la-Place. Ils
commencerent cette attaque en
mesme temps que celle du che-
min couvert, ils coulerent par
le chemin qu'ils avoient fait le
long du bastardeau, & monte-
rent par la branche & par la fa-
ce du demy-Bastion dont les bré-
ches estoient jointes. Mis de Con-
che & de Vaudragon, Capitaines
de Grenadiers au Regiment Dau-
de Namur. 127
phin, ſe présenterent pour les recevoir,
soûtenus par Mr de Martinet,
Lieutenant Colonel du
Regiment du Roy avec cent
Dragons, où estoient Mrs d'Or-
nasne & le Chevalier de Lon-
gueval. Les Ennemis furent vive-
ment repoussez, & l'action dura
deux heures. Ils faisoient mon-
ter de moment à autre, denouvelles
troupes, & à la fin comme
ils commençoient à se loger au
milieu de la bréche, les Grenadiers
du Dauphin avec des Dra-
gons, à la teste desquels estoient
Mr de Lomont & Mrde Rogon,
Major de la Place, monterent sur
le parapet & ramenerent les En-
nemis jusques au bas de la bréche
au pied de laquelle on ne put les
Liii
128 Fournal du Siege
empescher d'establir un loge-
ment. L'action qui avoit com-
mencé à cinq heures du soir, ne
finit qu'a neuf. Jamais Troupes
ne firent si bien que celles du
Roy. L'on ne perdit pas beau-
coup de Dragons ni de Soldats,
mais l'on fit une tres-considera-
ble perte par la mort du Cheva-
lier de Longueval, de Mrs du
Plessac, Vaudragon & de plusieurs
Officiers. Mr Davejan,
Lieutenant de Roy, fut blessé,
& mourut de ses blessures quel-
ques jours aprés, Mr le Mareschal
fut tres content du succez de cer-
te action; à laquelle il avoit la
meilleure part, menant luy mes-
me de nouvelles Troupes dans
les endroits où il estoit besoin
de Namur. 129
de les rafraischir, conservant
son sang froid ordinaire, & sa
mesme tranquilité, au milieu des
coups de mousquet qu'il essuyoit
de fort prés.
Le soir du 2. les Brigadiers du
Chasteaud meurerent dans leurs
mesmes Postes, & on ne fit que
tres-peu de chose à l'attaque de la
Cassotte, ceux de la Ville estant
montez plutost qu'à l'ordinaire.
Mr de Gramont qui avoit relevé
à l'attaque, se trouva à l'action
où il se distingua beaucoup. Mr
de Saint Laurent monta au che-
min couvert, & fut à une partie
du choc. Il prit le poste de Mr
Davejan aprés qu'il eut esté bles.
sé. Mr de Reignac demeura à la
130
Fournal du Sirg.
teste des Troupes, & se porta
dans les endroits où sa presence
estoit necessaire, afin d'y faire
executer les ordres de Mrle Ma-
reschal. Pendant la nuit, les En-
nemis travaillérent à assurer le
logement qu'ils avoient fait au
bas de la bréche, & perfectionnérent
un petit ouvrage sur la
Place d'armes du chemin cou-
vert, qui est tout l'avantage
qu'ils avoient tiré de leur atta-
que.
Le 3. dés le point du jour, tou-
tes leurs Batteries commencérent
à titer, & avant huit heures du
matin les bréches estoient dans
un estat qu'on y auroit pu mon-
ter à cheval. Mr le Mareschal-
de Namur. 131
comptoit de soutenir encore un
assaut, mais sur les dix heures
Mr le Comte de Guiscard l'avertit
que l'on voyoit défiler beau-
coup de Troupes qui entroient
dans les Tranchées, & qu'il ne
doutoit point qu'ils ne voulussent
donner un autre assaut. On en-
voya cherchet Mr de Mégrigny
qui venoit de visiter les bréches
& il rapporta qu'elles estoient
dans un tres-mauvais estat. Mr
le Mareschal demanda leurs avis
& à Mrs les Brigadiers, ne pou-
vant se déterminer à prendre le
party de rendre la Ville. Mr le
Comte de Guiscard ayant dit
qu'elle n'estoit pas soutenable, &
qu'il n'y avoit pas un moment à
perdre pour battre la chamade.
132 Journal du Siege
Mr le Mareschal y consentit, &
ordonna à Mr de Reignac & à
Mr de Fûmeron de dresser les
articles de la Capitulation, &
cependant Mrle Comte de Guis-
card envoya Mr le Comte de No-
gent & Mr de Villefort, en osta-
ge, & ensuite les articles furent
portez par Mr du Gast, qui rentra
dans la Ville a onze heures
du soir, avec Mr le Comte
de Brouay, pour regler toutes
choses.
Le 4. tout le matin se passa
en discussions sur quelques arti-
cles. Mr le Mareschal ne vouloit
se relascher en rien sur ce qui
avoit esté proposé par Mrs de
Reignac & de Fumeron; mais
de Namur. 133
Mr de Guiscard pour qui il avoit
beaucoup d'égards, le persuada
de consentir au Traité qu'il avoit
fait avec Mr le Comte de Brouay.
Mr le Mareschal l'en laissa le
maistre, & Mr de Guiscard signa
la Capitulation qui s'ensuit.
DU SIEGE
DE NAMUR.
E 26. du mois de Juin
M. le Comte d'Athlone
décampa de Falais sur la
Mehaigne, & marcha
avec son Armée qui estoit de
25000. hommes, ayant fait pren-
dre du pain pour six jours, avec
huit pieces de petit canon: il
A
Journal du Siege
campa ce jour là à Peruiis.
M. le Marquis d'Harcourt
estant informé de ce mouvement,
se rendit à Namur, pour
observer la route que tiendroient
les Ennemis, parce que l'on
estoit incertain s'ils marcheroient
du costé de Genap, pour joindre
le Prince d’Orange, ou s'ils s'approcheroient
de Charleroy.
Le 27. on eut avis qu'ils a-
voient décampé, & qu'ils marchoient
du costé de Sombref
cela détermina M. le Marquis
d'Harcourt à se mettre aussi en
mouvement, il tira onze Batail.
lons de la garnison de Namur,
avec le Regiment d'Oneuil,
& celuy de Dragons d'Asfeld
de Namur.
il campa à Estrival avec ces mes-
mes troupes, & s'avança jusqu'à
Charleroy, où il apprit que les
Ennemis avoient plié sur leur
gauche, & arrivoient dans la
Plaine de Fleurus-, il s'en retourna
à son Camp, & voyant
que le 28. ils faisoient paroistre
une teste à Gochelie & à Chastelet,
il détacha le sieur de Mon.
tet, Lieutenant Colonel du Re-
giment de Beauvoisis, avec qua-
tre cens hommes pour entrer à
Charleroy. Il marcha avec tou-
tes ses Troupes pour se rapprocher
de Namur. Il campa à l'Abbaye
de Floref.
Le mesme jour les Ennemis
campérent à Chastelet, & firent
Aij
Fournal du Siege
4
passer la Sambre à une partie de
leuis Troupes, sous les ordres du
Baron d’Eiden, General de celles
de Brandebourg; le Comte
d'Athlone resta à Gochelie,
avec 60. Escadrons, afin de favoriser
un grand convoy de vi-
vres qui leur venoit de Bruxelles.
Le 29. leurs mouvemens firent
croire qu'ils vouloient investir
Charleroy, mais la nuit suivante
ils décampérent. M. le Baron
d'Eiden marcha du costé de Saint
Gerard, & ensuite retourna
camper à Floref, d'où M. le Marquis
d'Harcoutt estoit parti pour
faire rentrer les Troupes dans
Namur. M. le Comte d'Athlo-
ne s'avança au défilé du Mazy,
de Namur.
où il campa le trentiéme.
Le 1. de Juillet la Cavalerie des
Ennemis parut sur les hauteurs
de la Maison rouge, pour in-
vestir Namur, prit des Postes à
Maloigne & à la Maison blanche,
pour investir le costé d'entre Sam-
bre & Meuse.
Le 2. les Ennemis firent leurs
Ponts de communication sur la
Meuse au dessous de la Ville, &
sur la Sambre. Mr de Tilly arriva
à leur Camp avec 30. Escadrons,
& passa sur le Pont de Meuse,
pour investir du costé du Con-
dros, mais il ne put y arriver
assez-tost pour empescher M. le
Mareschal de Bouflers de se
Ai)
6 Fournal du Siege
jetter dans la Place, avec sept
Regimens de Dragons. Il estoit
parti de Flandre en mesme temps
que les Troupes de M. de Baviere
avoient quitté les Lignes, &
ayant fait une diligence incroya-
ble, il se trouva à la hauteur de
Sainte Barbe une heure avant
que les Ennemis eussent ache-
vé de passer la Meuse, & eut le
temps de renvoyer à Dinant tous
les chevaux des Dragons qu'il
avoit avec luy, hors ceux du
Regiment du Roy. L'on croyoit
quun si puissant renfort oblige-
roit les Ennemis de se rejetter sur
quelqu'autre Place, mais comme
ils connoissoient parfaitement cel-
le de Namur, ils ne trouvérent
rien de plus facile que d'en fairede
Namur.
le Siege, parce que la Ville n'est
pas bonne, & que le Chasteau
est si serré que plus on y a de
Troupes, moins on y peut agir;
d'ailleurs les fortifications n'en
estoient point encore achevées.
Le 3 il arriva quantité de
Troupes aux Ennemis, qui se
campérent hors de la portée du
canon de la Place; & aprés qu',
elles eurent pris le terrain qu'el-
les devoient occuper, ils firent
marcher quatre Bataillons soûte-
nus par un grand corps de Ca-
valerie, qui s'emparérent de la
hauteur de Bouge, où ils se re-
tranchérent avec beaucoup de
précaution.
A iiij
8 Fournal du Siege
M. le Comte de Guiscard
avoit fait faire pour la deffense
de la Place, un petit retranchement
le long de certaines carrieres
qui regnent depuis une maison
que l'on a nommée la maison de
Reignac, laquelle est au dessus
de la Redoute de Ballart, embrassant
la creste qui est entre cette
maison & le ravin de l'Hermitage
Saint Fiacre. M. le Mareschal ju-
gea qu'il falloit faire occuper ce
poste, pour y amuser les Ennemis
autant qu'on le pourroit &
mesme l'on mit une garde à une
mauvaise Cense ruinée, nom-
mée le Coquelet, où il ne restoit
qu'un Colombier, dans lequel on
laissa un Sergent & quinze hom-
de Namur.
mes. Elle est située dans la Plaine
à cent toises au dela de ce retranchement,
& n'estoit nulle-
ment soutenue. M. le Mares-
chal donna le commandement
de ce Poste & des quatre Redoutes
qui couvrent la Ville de ce
costé-là, à M. de Reignac, lequel
s'estoit jetté dans la Place le
jour precedent, par ordre de la
Cour. Il occupa ce retranche-
ment avec 500. hommes, un Co-
lonel, & un Lieutenant Colonel;
& comme le terrain estoit tres-
étendu, & qu'il n'estoit presque
passoûtenable, il commença à fai-
re planter quelques mauvaises pa-
lissades sur le parapet, lesquelles
n'estant posées que sur du roc,
nestoient enterrées que d'un
10 Journal du Siege
pied; en sorte qu'elles servoient
bien plus pour la figure que pour
l'utilité. Cela ne laissa pas de faire
impression aux Ennemis, car au
lieu de s'emparer de ce Poste, ils
prirent toutes les précautions qu-
on verta cy-aprés pour l'attaquer.
Le 4. les Ennemis change-
rent leurs Camps de situations.
Il leur arriva de nouvelles trou-
pes, & ils continuerent de se
retrancher dans Bouge, & avan-
cerent quelques gardes du costé
de la Place pour la resserrer, les-
quelles on fit retirer par des escar-
mouches,
M. le Mareschal fit camper la-
moitié des troupes au Chasteau,
de Namur. 11
& l'autre dans les dehors de la
Ville, les distribuant par Brigades.
Les quatre d'Infanterie furent
commandées par Mrs de Saint
Laurent & de la Badie Brigadiers,
& par Mrs le Marquis de Vieux-
bourg & le Comte de Maulevrier
qui estoient les plus anciens Co-
lonels. Il y eut aussi deux Brigades
de Dragons commandées par
Mrs le Marquis de Gramont &
le Chevalier d'Asfeld. M. de
Quélus commandoit tous les
Dragons. Mr de Bragelonne fit
ses fonctions de Major General
pour le détail du service de tou-
tes les troupes. M. de Megrigny
qui estoit entré dans la Place avec
M. le Mareschal, visita les fortifi-
cations, & ordonna ce qu'il y
12 Fournal du Siege
avoit a faire, à quoy on tra-
vailla avec beaucoup de diligence
& d'application. L'on commença
à faire une Digue pour arrester le
cours de la Sambre jusqu'à une
certaine hauteur, qu'elle pust
inonder depuis la Ville jusqu'à
la Maison blanche, afin d’em-
pescher les Ennemis de faire des
Ponts à Salzeines pour passer des
troupes, & pour les obliger d'attaquer
le retranchement du vieux
mur par le front. L'on mit 100
hommes dans l'Abbaye de Salzeines,
& 50. dans une maison qui
est sur le bord de la Sambre
que l'on nomme la Balance, afin
de s'opposer à la construction de
ces Ponts. M. de Reignac fit tra-
vailler à son retranchement, &
de Namur. 13
les troupes qui le gardoient es-
carmoucherent toute la journée
avec celles des Ennemis, qui
estoient à Bouge.
Le 5. les Ennemis firent un
Pont de Batteaux sur la Meuse au
dessous de l'Hermitage Saint
Hubert, & au dessus du premier,
qui estoit de Pontons. M. le
Prince d'Orange arriva au Camp
avec le reste de l'Armée, qui se
campa à la maison rouge; les En-
nemis commencérent à travailler
à deux Batteries sur les hauteurs
au dessous de Sainte Barbe, pour
battre à revers le retranchement
de M. de Reignac, dont les troupes
qui le gardoient estoient re-
levées tous les jours.
Fournal du Siege
14.
L'on continua les tiavaux qu'
on avoit commencez dans la
Ville, l'on porta au Chasteau
les munitions de guerre & de
bouche qui n'estoient pas utiles
à la Ville, à quoy l’on employa
les Regimens de Dragons du
Roy & d'Asfeld, qui estoient à
cheval, & M. le Mareschal fit
aussi travailler pendant le Siege
tous ses domestiques & ses che-
vaux d'équipage.
Le 6. les Ennemis rompirent
leur Pont de Pontons qu'ils avoient
à la basse Meuse, y laissant
celuy de Batteaux; ils por-
terent ce premier au dessus de la
Ville, vis-à- vis du Village de
Wespion, pour faire une commu-
de Namur.
15
nication du Condros entre Sam-
bre & Meuse; ils porterent aussi
quantité de fascines du costé de
Bouge, & l'on apprit par des Deserteurs
que leur canon n'estoit
point arrivé: ils mirent cepen-
dant quelques petites pieces qu'ils
avoient dans leur Armée aux
Batteries des hauteurs de Sainte
Barbe, & continuerent à travail-
ler à leur retranchement de
Bouge.
Pendant la journée M. de Rei-
gnac fit palissader la maison qu'il
occupoit à la droite de son retranchement,
l'on travailla a fai-
re un petit fosse autour du Co-
lombier de Coquelet. A l'égard
de ce retranchement il n'estoit
16 Fournal du Siege
pas possible d'y rien faire, atten-
du qu'estant sur le roc, on ne
pouvoit approfondir le terrain,
ses troupes & celles des Ennemis
qui estoient dans les retranche-
mens de Bouge, escarmouchoient
sans cesse. M. le Maré-
chal visitoit tous les jours les tra-
vaux que l'on faisoit, tant au
Chasteau qu'à la Ville, ayant de
grands égards pour M. le Comte
de Guiscard, à qui il renvoyoit
tout le détail du service de la Place,
laissant aussi M. de Megrigny
le maistre de faire tout ce que
bon luy sembleroit au sujet de la
Fortification, ayant en luy une
parfaite confiance. Lors que plu-
sieurs gens ont la liberté de dire
leurs sentimens sur les projets,
de Namur. 17
l'on trouve rarement que ceux
qui sont en droit de dire leurs
avis, soient d'un mesme senti-
ment: cela estoit ainsi en plu-
sieurs occasions pendant le Siege;
ce qui a fait remarquer combien
M. le Mareschal en a usé prudem-
ment, car il a si bien concilié
les esprits que quelque disposi-
tion qu'il pust y avoir pour quelque
mes. intelligence, l'on ne s'en
est point apperçû, & rien sur cela-
n'a porté de préjudice au Service
du Roy, le tout par la patience
& le bon esprit de M. le Mareschal,
lequel na jamais dit un seul
mot de desobligeant à qui que ce
soit, incitant les Officiers a bien
faire leur devoir, par l'exemple
qu'il leur montroit, les visitant
B.
18 Fournal du Siege
dans tous leurs Postes, disant à
un chacun ce qu'ils devoient faire;
ce qui faisoit que les Troupes ne
se plaignoient jamais de la fatigue
qu on leur donnoit. Quoy qu'il
fust entré dans la Place sans autre
équipage que ses chevaux, &
qu'il dust une tenir grosse ta-
ble, il ne voulut point que la
Ville luy fournist aucune chose
qu'en payant, & il achetoit ses
provisions au double, parce que
ceux qui tenoient table aussi,
s'estoient déja pourvûs de toute-
chose.
Le 7. les Ennemis marquérent
de l'inquietude de ce qu’on occupoit
toûjours le retranchement-
de M. de Reignac; ils ne croyoient
de Namur. 19
pas qu'on se fist une affaire serieuse
de le garder, mais voyant
que non seulement l'on gardoit
ce retranchement, mais que l'on
en faisoit encore d'autres à Cocquelet,
ils eurent quelque envie
d'en interrompre le travail. Ils
firent sortir de leurs retranche-
mens de Bougè trois ou quatre
cens hommes qui coulerent le
long d'un chemin creux, bordé
de quelques hayes, & firent un
grand feu sur Cocquelet. M. des
Rivieres, Capitaine au Regiment
de Piémont, qui y estoit détaché,
leur fit tirer; mais comme il n'a-
voit que trente hommes, M. de
Reignac y mena une Compagnie
de Grenadiers qui fit retirer les
Ennemis, & pour empescher
B'1)
20 Fournal du Siege
qu'ils ne pussent revenir une au-
tre fois par le mesme chemin, M.
de Megrigny fit faire un petit re-
dant à la droite de Cocquelet
qui pouvoit contenir vingt hom-
mes, l'on y fit aussi un boyau
pour y communiquer. L'on tra-
vailla avec grande application à
creuser le fossé devant le grand
retranchement du Chasteau, &
à continuer la Digue sur la Sam-
bre, l'on travallla aussi à faire un
soûterrain dans la demi lune du
front du Fort Guillaume, & à ce-
luy de la redoute de la Cassotte.
M. Derigny Ingenicur estoit
chargé de tous ces Ouvrages.
Le 8. on s'apperceut que les
Ennemis faisoient décamper leurs
de Namur. 2I
troupes, & l'on apprit qu'ils
envoyoient une partie de leur
Cavalerie du costé de Tresigny,
pour avoir plus de facilité à la
faire subsister, n'y ayant pas
beaucoup de foutage aux environs
de Namur. Ce jour là M. le
Comte d'Albert, Colonel des
Dragons du Regiment Dauphin,
se jetta dans la Place sous l'habit
de Batelier. Il passa la Meuse à la
nâge pour y entrer. Les Ennemis
avancerent une ligne de gabions
vingt toises au devant de leurs
retranchemens de Bouge, & éten.
dirent leur gauche sur la pente du-
ravin qui tombe dans la Meuse;
toute la journée se passa à travail-
ler de part & d'autre. On fit monter
sept pieces de canon sur la
2 Fournal du Siege
Redoute de Saint Fiacre, & deux
dans celle de Pied noir. ce qui ser-
vit parfaitement dans la suite. M.
le Maréchal alla visiter le poste
de M. de Reignac; il fit mettre
une Garde de Dragons à cheval à
la gauche de Coquelet, dont les
Vedettes, & celles de là Garde
des Ennemis, n'estoient qu'à une
portée de Carabine. M. de Mégrigny
fit travailler à arrester le
cours du ravin de Vedrin, afin
d'inonder le terrain qui est entre
la Ville & les Redoutes. On reçut
des Passeports pour faire sor-
tir Mesdames de Moulinneuf &
de Fumeron, & elles furent
conduites à Dinant.
Le 9. les Ennemis commence.
de Namur. 23
rent à tirer de leurs Batteries des
hauteurs de Sainte Barbe, dans
le retranchement de Mr de Reignac.
Comme leurs pieces é-
toient tres-petites, cela ne fit
pas un grand effet. Ils s'avancerent
pour occuper le Four à chaux
entre leurs retranchemens de
Bouge & celuy de Coquelet, mais
un détachement de Dragons les en
alla chasser du côté du Chasteau.
Les Ennemis s'estant emparez
d'une hauteur, d'où ils auroient
pû incommoder les Travailleurs
du retranchement, M. le Maré-
chal fit poster deux Compagnies
de Grenadiers sur la creste qui
est devant ce retranchement,
derriere lequel il fit monter sept
cens hommes pour le garder,
24 Journal du Siege
avec un Brigadier & un Colonel.
Ee 10. la Cavalerie des Ennemis
porta tout le jour une
grande quantité de fascines derriere
le village de Bouge, & dans
le ravin de la maison de Casselot,
de l'autre costé de la Meuse. La
nuit suivante il se fit un tres-
grand feu du retranchement des
Ennemis à celuy de Mr de Rei-
gnac; on voulut arrester la Ri-
viere à la Digue de la Sambre,
mais cela ne se put faire ce jour. la-
Le 1I. on vit arriver une par-
tie de l'Artillerie des Ennemis,
qu'ils placerent à leurs batteries
des hauteurs de Sainte Barbe; ils
occuperent la maison des Jesuites
au
de Namur. 25
au bas du ravin, au dessous de
Bouge. M. le Maréchal fit mettre
le feu à toutes celles qui estoient
depuis cet endroit jusqu'à la por-
te Saint Nicolas, & fit achever
de raser le Fauxbourg Sainte
Croix, ne laissant que l'Eglise,
dans laquelle on mit une Garde,
pour en soutenir une autre de
Dragons à cheval que l'on tenoit
en rase campagne. Il y eut une
grande escarmouche entre les
troupes de M. de Reignac &
celles des Ennemis, qui estoient
dans leurs retranchemens de Bou-
ge. Ils voulurent encore occu-
per le Four à chaux, mais il les
en fit chasser par des Grenadiers
du Regiment de Piedmont. Sur
le soir, on vit marcher beaucouj
Fournal du Siege
26
de troupes des Ennemis derriere
Bouge, & l'on ne douta pas qu'ils
n'eussent intention d'attaquer le
retranchement, lequel, comme
on a dit, n'estoit pas soutenable:
M. le Comte de Guiscard estoit
mesme du sentiment d'en retirer
une partie des troupes, & de n’y
laisser qu'une tres-petite garde,
mais M. le Maréchal trouva bon
que M. de Reignac y demeurast.
Il luy envoya quatre Compagnies
de Grenadiers d'augmentation:
l'on fut toute la nuit sous les ar-
mes dans ce poste, & on fut bien
surpris d'entendre travailler les
Ennemis, & encore plus lors qu'-
on s'apperceut au point du jour
qu'ils avoient ouvert la tranchée
pour s'approcher du retranche-
de Namur. 27
ment. On ne pouvoit croire qu'u-
ne Armée de quatre-vingt mille
hommes deust prendre cette pré-
caution pour s'emparer d'un poste
qui n' estoit soutenu sur la droite
que par une mauvaise maison de
Paysan, & au milieu, par un Pi-
geonnier d'une Cense abandonnée,
autour duquel on avoit fait
un fossé, & qui estoit avancé dans
la campagne à plus de cent toises
du retranchement, n'ayant par la
gauche aucune protection.
Le 12. on s'apperceut dés le ma-
tin que les Ennemis avoient ou-
vert la tranchée prés de la maison
des Jesuites, & qu'ils l'avoient
poussée vers la Meuse, environ
trente toises. Dés que l'on vit
Cij
Fournal du Siege
28
qu'ils declaroient leur attaque du
costé de la Porte Saint Nicolas, M.
de Megrigny redoubla ses soins
pour y faire travailler. Il fit en-
foncer les chemins couverts, &
élever les Traverses pour se défiler
des montagnes, desquelles on
estoit vû de revers & de flanc.
Comme il faisoit une grande con-
sommation d'argent dans la Pla-
ce, tant pour les travaux que pour
les autres necessitez, cela avoit
alteré les fonds qui estoient entre
les mains du Tresorier pour la
subsistance des troupes. M. le
Mareschal emprunta en son nom
de grosses sommes des Bourgeois
de la Ville: en sorte que pendant
tout le Siege, on n'a point manqué
d'argent.
de Namur. 29
La nuit du 12. au 13. les Enne-
mis pousserent leurs tranchées de
l'attaque Saint Nicolas jusqu'à la
Meuse; & à celle de Bouge, ils ti-
rérent un boyau le long d'un che-
min vers Cocquelet. Ils ouvrirent
une troisiéme tranchée à la maifon
de Casselot de l'autre costé
de la Meuse, & ils Vavancé-
rent jusqu'au bord de cette ri-
viere, où ils firent un retour.
Dés le point du jour ils tirérent
de leurs Batteries de Sainte Barbe,
ausquelles ils avoient quatorze
pieces de canon & six mortiers,
qui donnoient sur les Travailleurs
du chemin couvert de l'attaque
de Saint Nicolas, dans le retranchement
de M de Reignac, & sur
la Redoute de Ballart; l'on fit
CIIj
30 Fournal du Siege
masquer la porte de cette Redou-
te, & l'on travailla à des Ponts
de communication pour aller du
corps de la Place aux chemins
couverts. M. le Mareschal voyant
que les Ennemis faisoient un Sie-
ge dans les formes pour le Pigeonnier
de Cocquelet, envoya
M de Megrigny pour y faire faire
quelques travaux, & fit monter
quatre Bataillons avec un Colo-
nel pour soutenir M. de Reignac.
M. le Marquis d'Illiers y monta,
& se posta au dessous du ravin de
Saint Fiacre. On envoya aussi
huit Compagnies de Grenadiers
dans le terrain creux qui commu-
niquoit du retranchement à Co-
quelet. Les Ennemis monterent
la tranchée de cette attaque plu-
de Namur. 31
tost qu'à l'ordinaire, & avec un
plus gros corps de troupes, ce qui
fit croire à M. de Reignac qu'on
le vouloit attaquer. Ils avancerent
droit à Coquelet, d'où le sieur
Pascal, Capitaine au Regiment de
Piémont, leur fit faire un tres-
grand feu, & en melme temps
M. de Reignac y marcha avec la
Compagnie de Grenadiers du
Regiment de Nice, qui obligea
les Ennemis de se retirer dans
leurs tranchées, ausquelles ils
commencerent à travailler pour
embrasser Coquelet.
La nuit du 13. au 14. les Enne-
mis firent une Batterie de douze
pieces de canon de l'autre coſté
de la Meuse, prés de la Saline;
CHI)
32 Fournal du Siege
elle commença à tirer au point
du jour sur la demi - contre.
garde du demi Bastion de Saint
Roch, & sur la Redoute de Bal-
lart. Ils avancerent leurs tran-
chées parun retour de la Meuse au
rocher, cequi faisoit une parallele à
l'attaque. Ils voulurent continuer
leurs tranchées pour embrasser
Coquelet; mais M. de Reignac fit
faire un feu si redoublé de tous ces
retranchemens qu'il ne leur fut pas
possible d'avancer leur sappe. Il
eurent quantité de gens tuez. Le
General Fagel y fut blessé. M. de
de Saint Laurent qui avoit mon-
té à la gauche avec une Brigade,
retira ses troupes dans le ravin
de Saint Fiacre. Pendant le jour,
les Ennemis firent une Batterie
de Namur.
33
de canon à Bouge pour battre les
retranchemens. L'Artillerie de la
Place tira sans discontinuer.
La nuit du 14. au 15. M. de
Gramont monta à la gauche de
Coquelet, avec une Brigade
d'Infanterie, & un détachement
de Dragons. Les Ennemis sa-
vancérent pour se loger prés de
ce Poste, mais les troupes de
M. de Reignac & celles de M.
de Gramont, firent un feu si
violent qu'ils n'avancérent leurs
tranchées que de dix toises. Sur
leur gauche ils pousserent un
boyau qui embrassoit le Four à
chaux, & qui s'approchoit de
l'angle du retranchement à l'atraque
de Saint Nicolas. Ils tiré-
Fournal du Siege
34
rent une parallele du Rocher à
la Meuse, derriere laquelle ils fi.
rent une Place d'armes pour soû-
tenir leurs tranchées. Ils élevérent
une Batterie de quatorze
pieces pour battre les chemins
couverts, le demy bastion de
Saint Roch, & la Redoute de
Ballatt, à l'attaque de la basse
Meuse. Ils pousserent un boyau
en remontant le long de la rivie.
re, à la teste de laquelle ils firent
une Place d'armes, vis à-vis de la
contre-garde. Du costé de la
haute Meuse, ils ouvrirent une
tranchée dans le ravin, au delà
de celuy de Gerenssard, qui tra-
versoit la Plaine, & joignoit une
autre tranchée qu'ils avoient ou-
verte le long de la riviere, au.
de Namur.
35
dessous de Wespion. A la teste
du Chasteau, ils occupoient seu-
lement leurs postes sans rien faire
de considerable.
Pendant le jour, ils firent un
tres-grand feu de leur Artillerie,
& rasérent le Colombier de Co-
quelet, & beaucoup de pallissades
du retranchement de M. de Rei-
gnac. Ils firent une grande ou-
verture a l'épaule droite de la
Redoute de Ballart, rasérent aussi
beaucoup de palissades à l'avant
chemin couvert de la Porte Saint
Nicolas, & firent une bréche à la
la demi-contre-garde du demi-
Bastion de Saint Roch. Vers les
quatre heures du soir, ils avance-
rent beaucoup de troupes du costé
35 Fournal du Siege
de Bouge, on crut qu'ils vouloient
attaquer le retranchement, &
comme ils firent un grand feu de
mousqueterie, M. de Reignac,
qui estoit preparé à les recevoir,
leur en opposa un semblable. Cela
ressembloit à une veritable atta-
que, ce qui fit que M. le Mareschal
marcha en personne avec la Bri-
gade de Beauvoisis pour le foûte-
nir; les Ennemis se retirerent, &
fe contenterent de relever leurs
tranchées. L'opiniastreté avec la-
quelle on avoit deffendu ce mau-
vais Poste, donna occasion d'y
faire quelques traverses. Le corps
de troupes qui y passoit la nuit
estant considerable, M. de Guis-
card y voulut rester, & se retira
le lendemain aprés avoir ordonné
en
de Namur
quelques ouvrages à la droite de
Coquelet, où l'on fit porter des
palissades.
La nuit du 15. au 16. M. de la
Badie monta à la gauche de Co-
quelet avec le nombre de troupes
ordinaire; celles du retranchement
furent aussi relevées. M.
de Reignac fit faire un profonde
tranchée de la droite à son retranchement
jusqu'à la hauteur de
Coquelet, faisant un demycercle
qui embrassoit les ouvrages, & il
fit enterrer quarante bombes
de distance en distance. Il y avoit
des augettes de l’une a l'autre,
qui venoient communiquer
dans un endroit du retranche-
ment, d'ou l'on y pouvoit met-
Fournal du Siege
tre le feu. Ensuite il fit recom-
bler cette tranchée, de maniere
qu'on ne pouvoit s'en apperce-
voir. L'on travailla à faire deux
ou trois traverses pour communi-
quer aux ruines de Coquelet, que
l'on occupoit toûjours. M. le
Comte de Guiscard y fit travail-
ler une partie de la nuit. Les Ennemis
avancerent une gabionna-
de vingt toises au devant de leurs
tranchées du costé de Bouge, &
poussérent un boyau jusques sur
le bord du Ravin qui regne vers
la maison des Jesuites. A l'atta-
que de Saint Nicolas, ils firent un
retour de la Meuse vers le rocher,
qu'ils ne purent pousser qu'à moi-
tié du terrain, parce que M. Da-
vejan, Lieutenant de Roy de la
de Namur.
39
Place, qui estoit dans le chemin
couvert, fit faire un tres-grand
feu, ce qui les empescha de con-
tinuer. Ils augmenterent leurs
Batteries de quelques embrasures
où ils placerent du canon. A l'attaque
de la basse Meuse, ils pous-
sérent une tranchée le long de la
riviere, jusque vis-à-vis la grosse
Tour de Meuse; ils continuerent
leurs Tranchées dans la Plaine du
costé de Jambe, & du costé du
Chasteau ils restoient dans l'inac-
tion. L'on gardoit toûjours le re-
tranchement du vieux mur avec
un Brigadier & le mesme nombre
de Troupes qui a esté marqué.
De l'autre costé de la Sambre, ils
firent deux Batteries à fin de battre
la Digue que l'on faisoit pour bar-
40 Journal du Siège
rer la Sambre, elles voyoient à
revers les Troupes qui gardoient
le retranchement du vieux mur.
Les Ennemis firent aussi quelques
ouvrages de terre du costé de la
Porte de Bruxelles, afin de resserrer
les Gardes que la Garnison
tenoit dans les dehors. Pendant
le jour, ils tirérent une grande
quantité de canon & de bombes.
Ils firent une bréche considerable
à la Redoute de Ballart, celle de
la demi-contre-garde ne l'estoit
pas moins. M. de Megrigny fit
en fin arrester le cours de la Sam-
bre, croyant luy faire inonder
la Prairie de Salzeine, mais cela
ne fit presque aucun effet, & ce
grand ouvrage qui avoit cousté
tant de peines demeura inutile.
de Namur. 41
Il tourna tous ses soins à continuer
le Retranchement derriere l'atta-
que de Saint Nicolas, & il fit mi-
ner le demy-Bastion de Saint
Roch. Les sieurs de Bequaire &
de Vauglaisan, Lieutenans d'Artillerie,
travailloient avec applica-
tion à faire servir le canon & les
mortiers de la Place, & faisoient
fournir avec la derniere exactitu-
de les munitions de guerre necessaires
dans chaque poste. M. le
Mareschal qui estoit jour & nuit
en mouvement, ne se contentoit
pos de visiter les Postes, il faisoit
executer devant luy les ordres
qu'il donnoit, & ne s'en rapportoit
presque à personne.
La nuit du 16. au 17. M. d'As-
D
Fournal du Siege
42
feld monta à la gauche de Coque-
let, avec M. de Sainte Hermine.
Les Ennemis avancerent. leurs
Tranchées assez prés de ce Poste;
& du costé de Bouge, ils la poussérent
fort prés du Retranchement.
Ils firent une Batterie aux
Fours à chaux. Pendant toute la
nuit l'on fit faire un feu continuel
de mousqueterie, & remettre des
palissades dans les endroits d'où
le canon les avoit emportées. A-
l'attaque de Saint Nicolas les Ennemis
continuerent leur parallele
jusqu'au rocher. A celle de la basse
Meuse, ils remonterent encore
leurs Tranchées le long de la ri-
viere, & y firent une Place d'armes.
A celle de Jambe, ils pro-
longérent leur boyau de quelques
de Namur.
43
toises, & dans les autres endroits
ils ne firent aucuns ouvrages.
ma is pendant le jour ils firent un
feu extraordinaire de leur Attil-
lerie, qui augmentoit tous les
jours; car n'ayant pû la faire re-
monter entierement par la Meu-
se, parce qu'elle estoit trop basse,
ils estoient obligez de la conduire
par charrois, & à mesure que
leurs pieces arrivoient ils les met-
toient en Batterie. Ce jour-là,
M, de Serville, Capitaine au Re-
giment de Gramont, se jetta dans
la Place, & M. le Mareschal re-
çût des Lettres du Roy par des
Transfuges qui y entrérent.
Sur les quatre heures du soir,
les Ennemis eurent quelque envie
d'attaquer le Retranchement de
Dij
Fournal du Siege
44
M de Reignac; il se fit une gran-
de escarmouche de part & d'autre,
qui se termina par leur retraite.
Ils s'estoient attachez à tirer tout
le jour dans ce Retranchement,
& le poste y estoit devenu si pe-
rilleux, que les Soldats par déri-
sion nommoient la maison où se
tenoit M. de Reignac, le Chas-
teau Gaillard.
La nuit du 17. au 18. M. de
Saint Laurent monta à la gauche
de Coquelet, avec M. de la Marre.
M. de Megrigny commença
à faire une Tranchée pour communiquer
de l'angle du Retranchement
a Coquelet, mais on
ne put l'achever, & malgré le
grand feu qui se fit de part & d'au-
de Namur-
45
tre, les Ennemis poussérent leurs
Tranchées jusqu'à dix toises de
Coquelet. Ils avancérent aussi
celle de leur gauche assez prés du
Retranchement. Il parut qu'ils
avoient donné toute leur atten-
tion de ce costé-là, parce qu'ils
ne travaillérent presque point à
toutes les auttes attaques; ils per-
fectionnérent seulement les ou-
vrages qu'ils avoient commencez
la nuit precedente. Ils établirent
à Bouge sept mortiers qui com-
mencérent a tirer dés le point du
jour avec toute leur Artillerie.
M. de Reignac, qui avoit bien
prévû que lors que l'on jetteroit
des Bombes dans son Retranche
ment, il ne seroit pas possible
d'y tenir, avoit marqué aux
fournal du Siege
46
Troupes les endroits où il y avoic
le moins de peril. Il fut contraint
d'abandonner sa maison qui fut
rasée dés sept heures du matin,
par le canon qui ne cessa point de
tirer jusqu'au moment de l'atta-
que. La quantité de bombes que
l'on y jettoit, faisoit un tel desor-
dre, que les Troupes y souffrirent
beaucoup, il y eut quantité de
Soldats tuez & blessez. M. de
Reignac manda à M. le Mares-
chal que vray-semblablement les
Ennemis l'attaquer oien t ce jourlà.
Depuis le matin on se prepa-
roit à faire une sortie sur l'attaque
de Jambe, & M. le Mareschal
ayant disposé toutes choses, en
donna la conduite à M le Mar-
de Namur.
quis de Gramont. Environ à
deux heures aprés midy, l'on fit
sortir par la Porte de Jambe deux
cens Grenadiers commandez par
M de Princé, Lieutenant Colo-
nel du Regiment Dauphin d'In-
fanterie, qui coulérent le long
de la Meuse en remontant, se
couvrant des houblonnieres qui
les déroboient à la vûë des Troupes
des Ennemis qui gardoient
la Tranchée; ensuite il sortit
cinque cens hommes choisis, com-
mandez par M. le Marquis de
Monbron, qui marchérent droit
a la Tranchée, faisant alte dans
les houblonnieres, pour attendre
le signal qu'on devoit donner
On fit suivre cinq Troupes de
Dragons, d'environ cinquante
Fournal du Siege
Maistres chacune; à la teste de
la premiere estoit M. le Comte
de Nogent Colonel du Regiment
du Roy; à la seconde, M. de
Martinet, Lieutenant Colonel du
mesme Regiment, M de Gra-
mont marchoit à la testè des trois
autres. Aprés que les cinqui troupes
eurent passe le Fauxbourg de Jam-
be, M. de Gramont donna or-
dre de marcher aux Ennemis.
M. de Nogent poussa à toute
bride avec deux Troupes dans la
Plaine, laissant la Tranchée à
droite, & s'en alla jusqu'à la
queve, sur laquelle il se rabatit
pour empescher la fuite des En-
nemis: M. de Princé qui avoit
marché jusqu'à une certaine hau-
teur, pendant que M. de Mon-
bron
de Namur.
49
bron commençoit à les charger
par la teste, les chargea en mesme
temps dans le milieu de la Tranchée,
les Ennemis ne sapperceu-
rent de la sortie que dans le mo-
ment qu'ils se virent coupez par
Mr de Nogent. Ils pritent les
armes, & firent une décharge
mais on les attaqua si vigouteu-
sement de toutes parts que de
mille hommes qu'ils avoient à la
tranchée, il ne s'en sauva que cent
quatre-vingt, qui se precipitérent
au travers des Dragons pour pren-
dre la fuite. Il y en eut soixantéhuit
faits prisonniers; le reste fut
tué sur la place; les Travailleurs
qu'on avoit fait sortir pour raser
la Tranchée, se servirent des
corps morts pour la remplir, &
Fournal du Siege
50
on en combla plus de trois cens
toises. Cette action qui fut saite à
la vuë de tous les Camps des En-
nemis, fit prendre les armes aux
Troupes de celuy du Condros.
Ils accoururent de toutes parts,
pour repousser celles de la sortie.
Mrle Comte de Morstein, Colo-
nel du Regiment de Hainault
qui s'y estoit trouvé volontaire,
sétant avancé trop prés pour re-
connoistre leur contenance, fut
malheureusement tué d'un coup
de mousquet. Deux escadrons des
Ennemis arrivérent à la Chapelle
de Sainte Barbe, & descendirent
dans la Plaine, passant par un
defilé, & comme ils se mettoient
en bataille, M. le Marquis de
Gramont les alla charger, & aprés
de Namur. 51
les avoir rompus, il leur fit pren-
dre la fuite; ils furent fortifiez
par d'autres Troupes, qui descendirent
une seconde fois. Mr de
Martinet alla à leur rencontre, &
les rechassa jusqu'à my-coste
mais leur Infanterie ayant bordé
la Montagne, fit un grand feu
sur la Troupe, & l'obligea de se
retirer. Mr le Marquis de Gra-
mont ayant donné ordre à l'In-
fanterie de se retirer dans la Place
le tout se fit avec beaucoup d'audace
& sans confusion. L'on n'y
perdit, outre Mr de Morstein,
que deux Officiers, & environ
vingt hommes.
Pendant le temps de cette sortie
l'on vit paroistre une Colom-
E 1)
52 Fournal du Siege
ne d'Infanterie, qui se mettoit
en bataille derriere Bouge. Mr
de Reignac vit bien que cela le
regardoit; il en donna avis à Mr
Mareschal, par Mr du Couret, Ca-
pitaine au Regiment Dauphin
d'Infanterie, duquel il se servoit
pour faire la fonction de Major,
Cei Officier fut quelque temps
sans pouvoir joindre Mr le Mares-
chal, parce qu'il estoit à la Porte
de Jambe, pour voir faire la sortie.
A l'instant Mr le Marquis de
Gramont qui estoit de jour pour
monter à Coquelet, eut ordre d'y
marcher avec sa Brigade qui de-
voit relever celle de Mr de Saint
Laurent, ce qu'il fit avec beau-
coup de diligence. Dans ce mo-
ment, le grand feu des bombes
de Namur. 53
des Ennemis fit sauter le Maga-
zin à poudre de Mr de Reignac.
Mr le Mareschal qui estoit déja
sorty de la Ville par la porte de
Fer, l’ayant remarqué, en voya
Mr de Cuchy, l'un de ses Ai-
des de Camp, pour luy en faire
voiturer, ce qu'il fit avec la deiniere
promptitude. Il estoit en-
viron cinque heures lors que Mr de
Gramont arriva au ravin de Co-
quelet, avec la Brigade de Beauvoisis.
Les Bataillons n'estoient
pas encore formez, n'y n'avoient
pas eu le- temps de relever les
Postes qu occupoit la Brigade de
Piémont, que commandoit Mr
de Saint Laurent, lors qu'on vit
paroistre dans la Plaine, un grand
front de Troupes Ennemies qui
E iij
54 Fournal du Siege
marchoient d'un pas grave pour
embrasser Coquelet. M. de Rei-
gnac qui estoit attentif à leurs
mouvemens, & qui avoit des
Troupes en bon ordre, vit venir
à luy quatre Bataillons pour atta-
quer le Retranchement. Il se fit
de part & d'autre un feu qui ne
se peut exprimer. Il avoit avec
luy deux cens Dragons & trois
cens Grenadiers, qui soûtinrent
le choc, ils estoient soûtenus par
cinq cens hommes, détachez de
toutes les Brigades, ayant encore
un Corps de reserve qui devoit
se porter dans les endroits qui
auroient pû estre forcez. Un Ba-
taillon des Ennemis ayant coulé
le long du ravin de la Redoute
de Ballart, & n'ayant pû soûte-
de Namur. 55
nir le feu que luy fit faire M. le
Chevalier de Mons, se retira sans
rien faire, laissant le glacis cou-
vert de leurs morts. Les qua-
tre Bataillons des Ennemis qui
estoient à la portée du pistolet de
la palissade du Retranchement
voulurent y entrer l'épée à la
main. Mr de Villars, Lieutenant
Colonel du Regiment de la Marre,
que Mr de Reignac avoit char-
gé de faire mettre le feu au Sau-
cisson, le fit si àpropos, que les
bombes qui estoient enterrées
ayant fait leur effet sous ces Ba-
taillons, on vit un spectacle ex-
traordinaire, par un nombre de
Soldats qui sautérent en l'air.
Ils en furent si ébranlez qu'ils pri-
rent la fuite. M. de Reignac qui
E iiij
56 Fournal du Siege
attendoit cet effet, sortit par la
branche droite du Retranche-
ment, avec environ trois cens tant
Dragons & Grenadiers, que gens
de bonne volonté. Il marcha a eux
l'épée à la main, & profitant de
leur desordre, il les poussa jusques
dans leurs Tranchées de Bouge
& s'empara d'un de leurs Retranchemens.
Les Ennemis firent
venir de nouvelles Troupes pour
rassurer les premieres. Mr de
Reignac s'estant retiré ne sçavoit
point si la gauche combattoit avec
le mesme avantage, car on ne se
voyoit point dans la fumée de la
poudre; il s'apperçût que l'on y
estoit poussé, parce qu'un Batail-
lon de la Brigade de Beauvoisis
estant sui vy par deux Regimens
de Namur.
9
Anglois, se jetta dans les palissa-
des du Retranchement. Mr de
Villars qui estoit à l'angle avec la
Compagnie des Grenadiers de
Nice, & la seconde de Maulevrier,
arresta par un grand feu ces
deux Regimens; & pour revenir
à ce qui se passa sur la gauche
les Ennemis n'ayant pas donné
le temps à Mr de Gramont de
poster ses Troupes, il y eut un
peu de confusion. Celles de Me
de Saint Laurent qui devoient
estre relevées, estoient déja en
mouvement pour se retirer, lors
que les Ennemis parurent, & l'on
ne put les remettre en bataille,
sans quelque espece de desordre.
Cependant, Mr de Gramont prit
son party, & opposa la Brigade de-
58 Fournal du Siege
Beauvoisis au front des Ennemis.
Mr le Marquis de Vieuxbourg,
Colonel du Regiment de Beauvoisis,
aprés avoir soutenu deux
ou trois charges derriere un Re-
tranchement, fut obligé de se re-
tirer a un second, auquel il fut
encore chargé, il y fut tué en
faisant des actions dignes de luy.
Mr le Comte de Maulevrier qui
deffendoit une Traverse à la teste
de son Regiment, y reçut les Ennemis
avec beaucoup de valeur,
& y fut aussi tué. M. le Marquis
de Gramont qui s'estoit jetté dans
Coquelet, y fut forcé & se retira
derriere un boyau, qu'il soutint
encore quelque temps. Mrde Saint
Laurent qui estoit à l'extrémité de
la gauche, soutint longtemps le
de Namur. 59
choc, & fut obligé de se retirer par
le ravin de Saint Fiacre, & à peu
prés dans le mesme temps les
Troupes de Mr le Marquis de Gramont
se retirerent. Il y avoit deux
heures que l'action estoit com-
mencée avant que les Ennemis eus-
sent pû forcer le Retranchement.
Mrde Reignac se maintenoit toû-
jours à la droite avec beaucoup
d'opiniâtreté; mais les Troupes
des Ennemis, aprés avoir poussé
celles de Mrs de Gramont & de
Saint Laurent, tournérent toutes
à la droite, où il se fit encore un si
grand feu de mousqueterie & de
grenades, qu'il ne s'en est jamais
vû de semblable, & estant en-
trées par la gauche, elles s'emparérent
du Retranchement. Mr de
60 Fournal du Siege
Reignac les en rechassa, & dans
ce moment il reçut un coup d'es-
ponton qui neanmoins ne l'em-
pescha pas d'agir. Il fut enfin ren-
versé dans le ravin à costé de la
Redoute de Ballart, faisant occu-
per par quelques détachemens les
monticules qui voyoient le loge-
ment que faisoient les Ennemis.
ME le Mareschal pendant l'action
fut toûjours à my- coste, arrestant
les Soldats qui se retiroient avec
trop de precipitation, & les ra-
menant assez prés du Retranche.
ment, où il essuya une partie du
grand feu qui se faisoit. Mr de
Reignac ayant rallié les Dragons
& les Grenadiers qui s'estoient
retirez avec luy, leur propoſa d'al-
ler regagner le Retranchement,
de Namur. 61
& aprés qu'il luy eurent dit qu'ils
estoient resolus de le suivre, il y
marcha & le regagna effective-
ment Mr le Marquis de Gramont
fit à peu prés la mesme chose à la
gauche; mais comme les Enne-
mis s'estoient emparez du débris
de la maison retranchée, il ne fut
pas possible de les en déposter,
en sorte qu'ils demeurérent mai-
stres d’une partie du Retranchement,
pendant que l'on occupoit
l'autre. L'on estoit si acharné à
se disputer une palissade l'une
aprés l'autre, qu'il estoit dix heu-
res du soit avant que l'on pust se
reconnoistre tant la fumée estoit
épaisse. Mr le Chevalier de Pe-
zeux, & Mr du Bouchet soûtin-
rent une Traverse pendant- une
62 Fournal du Siege
demi-heure avec beaucoup de va-
leur; & comme il n'estoit pas
possible de se retrancher, Mrs de
Gramont & de Reignac qui s'é-
toient joints, firent ouvrir un
cheval de frise, & sortirent du
Retranchement pour charger les
Ennemis. Mr du Rozeau, Lieu-
tenant Colonel du Regiment de
Quélus, Mr le Comte de Beaujeu
Lieutenant Colonel de Gra-
mont, & Mr Dérigny Ingenieur
qui s'y estoit trouvé, avec nom-
bre d'Officiers, entrérent tous
l'épée à la main dans un Bataillon
des Ennemis & le firent plier
mais la quantité de Troupes qu'ils
avoient obligerent Mrs de Rei-
gnac & de Gramont de rentrer.
Il y avoit deux heures que Mr le
de Namur. 63
Mareschal avoit envoyé ordre de
se retirer, mais il ne fut porté à
Mrs de Reignac & de Gramont
qu à dix heures du soir. Ils firent
leur retraite en fort bon ordre, &
rentrérent dans les chemins couverts
où ils estoient campez. Cette
action fut trop vive pour n'y
pas perdre beaucoup de monde.
Il y eut environ huit cens hommes
tuez ou blessez, & du costé des
Ennemis, de leur propre aveu, ils
laissérent dix huit cens hommes
tuez sur la place, sans compter
plus de quinze cens blessez. On a
rapporté que Mr le Prince d’O-
range qui estoit sur une hauteur,
voyant l'action, avoit dit que
jamais Colombier n'avoit esté
si bien attaqué ny mieux def-
64 Journal du Siege
fendu, & que cela avoit plus l'air
d'une bataille que d'une action
particuliere. Il avoit em ployé à
cette atiaque quatorze Batail-
lons & quatre-vingt Compagnies
de Grenadiers, ce qui faisoit en
tout prés de quinze mille hom-
mes.
La nuit du 18 les Ennemis ne
poussérent presque point leurs
Travaux & leur plus grande oc-
cupation fut de retirér leurs bles-
sez du champ de bataille. Ils
changérent quelques pieces de
canon d'une Batterie à l'autre, &
ils travaillérent a refaire la Tranchée
de l'atraque de Jambe qu'on
leur avoit rasée: ils la remirent à
peu prés au mesme estat qu'elle
de Namur 65
estoit dans le temps de la sortie.
Pendant le 19. ils continuérent
à tirer sur la Redoute de Ballart,
& firent une batterie à Coquelet,
qui battoit la Redoute de Saint
Fiacre. Ils avancérent celle qui
estoit aux Fours à chaux pour rui-
ner le flanc du demi-Bistion de
Saint Roch. Mr le Mareschal
changea la disposition du campe-
ment des Troupes, & refit les
Brigades qui furent formées de
cette manière.
Mr de Saint Laurent, premier
Brigadier d'Infanterie, eut le
commandement de celle de Pié-
mont, composée de trois Batail-
lons de ce Regiment, & du pre-
66. Fournal du Siege
mier Bataillon du Regiment de
Nice. Mr de la Badie eut quatre
Bataillons du Regiment Dauphin.
Mr de Bragelonne eut un
Bataillon de Beauvoisis, les deux
premiers de Maulevrier, & un de
Bugey. Mr de Reignac eut un
Bataillon de Hainault, un de la
Marre, un de Courten, Suisse,
un d'Illiers, Milice d'Alençon
un de Solre, & neuf Compagnies
franches de Fusiliers. On fit aussi
deux Brigades de Dragons. Le
Marquis de Gramont eut les Regimens
du Roy, Quélus, Gramont,
& Sainte Hermine Mi
d'Asfeld eut ceux de Dauphin,
Barreaux, Gange, & Asfeld. Les
Brigades d'Asfeld, la Badie &
Bragelonne, campérent au Chade
Namur. 67
steau. Celles de Gtamont, S Liu-
rent & Reignac, campérent à la
Ville, & un Bataillon de Navarre
demeura au Donjon du Chasteau.
La nuit du 19. au 20. les En-
nemis continuérent leurs Tran-
chées de l'attaque de Jambe, & la
poussérent fort prés du Faux.
bourg. Ils firent de grandes Pla-
ces d'armes pour les soûtenir, &
postérent une grosse garde de
Cavalerie à l'Hermitage de Sainte
Barbe. A l'attaque de Saint Nico-
las, ils tirérent une parallele de
la maison brûlée sur le bord de
la Meuse, au rocher qui est au
dessous des Fours à chaux, Ils
commencérent une batterie de
seize pieces de canon, pour battre
F 1)
68 Fournal du Siege
la face droite du Bastion de Saint
Nicolas, & poussérent leurs Tran-
chées de la basse Meuse jusque
vis-à vis la Porte de Graver.
Tout le jour ils continuérent à
battre les Redoutes de Ballart &
de Saint Fiacre, la courtine de la
Porte de Saint Nicolas, & la demi-
contrescarpe; ils firent deux
Batteries, l'une de trois & l'autre
de quatte pieces de canon, sur la
montagne au dessus de Salzeine,
a fin de battre à revers les Troupes
qui gardoient le Retranchement
du vieux mur, & deux autres de
deux & trois pieces de canon, sur
des monticules qui sont au front
de ce Retranchement. Le mesme
jour on continua de travailler à
raser les Maisons de la Ville qui
de Namur 69
bordoient la Sambre du costé du
Chasteau, afin de faire un Retranchement
pour deffendre la
partie d'entre Sambre & Meuse.
On ne cessa point de porter au
Chasteau toutes les Provisions
dont on n'avoit plus de besoin à
la Ville. Il arriva un Trompette
des Ennemis pour demander un
grand nombre d'Officiers qui ne
se trouvoient point, & qui appa-
remment avoient esté tuez dans
les actions du 18, car on n'avoit
de leurs Prisonniers que trois Ca-
pitaines aux Gardes du Princed'Orangè,
quelques Subalternes
& environ quatre-vingt Soldats.
Ce Trompette avoit un Memoi-
re de ceux qu'ils avoient faits sur
la Garnison, & qui consistoient
70 Four nal du Siege
en deux Subalternes du Regi-
ment de Maulevrier, & environ
dix ou douze Soldats blefsez. Les
Domestiques du Marquis de
Vieuxbourg & du Comte de
Maulevrier, retournérent à la
Ville, sans avoir pu trouver les
corps de leurs Maistres : les Ennemis
les assurérent qu'ils les
avoient fait enterrer.
La nuit du 20. au 21. Mr de
la Badie monta à la Ville, & M.
de Gramont, au Chasteau. Les
Ennemis poussérent leurs Tranchées
de Jambe, jusque dans les
jardins du Fauxbourg qu'on avoit
fait brûler le jour precedent. A
l'attaque de la basse Meuse, ils
tirérent un grand Retranchement
de Namur. 71
le long de la riviere, vis-à-vis le
demi Bastion de Saint Roch, où
ils firent une Batterie de dix pie-
ces de canon pour battre la branche
de ce demi Bastion; à l'attaque
de Saint Nicolas, ils avancérent
leurs Tranchées d'environ
trente toises. Ils voulurent occu-
per pendant le jour une maison
qui est proche la Redoute de Bal-
lart, mais ils en furent chassez par
le grand feu que l'on fit de l'avantchemin
couvert. Leur Batterie de
seize pieces cummença à tirer sur
la face droite du Bastion de Saint
Nicolas, qu'elle battit en bréche
toute la journée. Trois Batteries
de mortiers jettoient continuelle-
ment des bombes dans les Ouvra-
ges de la Porte de Saint Nicolas,
Fournal du Siege
& dans les Redoutes de Ballart
& de Saint Fiacre. Ils avancerent
deux pieces de canon sur la pente
du ravin de Coquelet; elles tiré-
rent sut les Brigades de Saint
Laurent & de Reignac, qui
estoient campées dans les dehors
des Portes de Fer & de Bruxelles.
L'on en retira les Troupes pour
les mettre derriere des Fortifica-
tions, où elles ne pouvoient estre
veuës. Les Ennemis firent aussi
une Batterie de quatre pieces de
canon, & de quelques mortiers
à la maison qui est au dessus de la
Redoute de Ballart, de laquelle
ils battoient à revers les chemins
couverts de Saint Nicolas. L'on
travailla avec vigueur au Retran-
chement de cette attaque, à des
commu.
de Namur.
73
communications souterraines, &
à rétablir de petits Ponts pour
aller du corps de la Place dans les
chemins couverts, ce qui estoit
extrémement difficile & necessai-
re; l'on acheva de munir de toutes
choses les Redoutes de Bal-
lart, Saint Fiacre, Piednoir &
Saint Antoine.
La nuit du 21. au 22. Mr de
Bragelonne monta au Chasteau
& Mr d'Asfeld, à la Ville. Les
Ennemis avancérent leurs tranchées
à quarante toises de l'avant
chemin couvert de l'attaque de
Saint Nicolas, & tirérent une li-
gne de communication de leurs
Tranchées à la maison au dessus
de la Redoute de Ballart. Dés le
Fournaldu Siege
74
point du jour, toutes leurs Bat-
teries tirérent sur les Ouvrages de
cette attaque, ce qui dura tout le
jour. Du costé de Jambe, ils pous-
sérent leurs Tranchées jusqu'au
chemin pavé, & l'une des Batte-
ries de la hauteur de Salzeine ne
cessa point de tirer sur les Tra-
vailleurs de la Digue de la Sambre,
& sur le troupeau de vaches
qui estoient dans la Prairie.
Dans la Place on continual la
démo'ition des maisons & leRetranchement
de la Ville, d'entre
Sambre & Meuse. L'on voulut
aussi travaillet au Retranche-
ment derriere l'attaque de Saint
dicolas, mais les Soldats ne pu-
rent tenir au feu de canon & de
de Namur.
75
bombes que les Ennemis firent
sur eux, & il fallut attendre à la
nuit pout continuer ce travail.
L'on plaça dans les soûterrains du
Chasteau les Provisions de bou-
che qui y avoient esté menées.
La nuit du 22. au 23. Mr de
Reignac monta au Chasteau, &
Mr de Saint Laurent à la Ville.
Les ennemis ne firent pas grands
ouvrages à l'attaque de Jambe;
ils achevérent leurs Batteries &
placérent leur canon à celle de
la basse Meuse. Ils avancérent de
quelques toises à l'attaque de Saint
Nicolas, & dés le point du jour
ils firent un feu extraordinaire de
toutes leurs Batteries, ausquelles
ils avoient plus de soixante pieces
G ij
6 Journal du Siege
de canon, qui ne discontinuérent
point de tirer jusqu'à la nuit. Sur
le soir on s'apperçut que la face
de la demi-contregarde du demi-
Bastion de Saint Roch estoit ex-
trémement renveisée, & que la
bréche du Bastion de Saint Nico-
las estoit assez considerable. Les
Ennemis ouvrirent la Tranchée
à une quatriéme attaque, du costé
de Salzeine. Ils embrassérent la
creste de la hauteur qui plonge
dans l'Abbaye, dans laquelle il
y avoit une Garde de cent hom;
mes sous le commandement d'un
Capitaine de Dragons. L'on avoit
aussi redoublé la Gaide de la Ba-
lance, pour tascher d'empescher
que les Ennemis ne possentijet-
ter un Pont sur la Sambre à por-
de Namur.
tée de ce Poste ; l'on continua le
Retranchement de l'attaque de
Saint Nicolas, & celuy de la
Ville d'entre Sambre & Meuse.
La nuit du 23. au 24. Mrd'As-
feld monta au Chasteau & Mr de
Gramont à la Ville. Les Enne-
mis poussérent leur attaque de
Jambe, cinquante toises en des-
cendant la Meuse, afin de join-
dre celle de la basse Meuse, qu'ils
remontérent pour cet effet. A
l'attaque de Saint Nicolas, ils
poussérent des boyaux du costé
de la Redoute de Ballart, & le
long de la Meuſe, a pottée de
'avant chemin couvert Pendant
tout le jour, le feu de leur Artil-
lerie fut si continuel & si precipité,
G II
78 Fournal du Siege
qu'il ressembloit à celuy de la
mousqueterie. Il y avoit deux
bréches insultables, l'une à la face
de la demi-contregarde, & l'autre
à la branche du demi-Bastion
de Saint Roch. Ils ouvrirent une
Tranchée de l'autre coſté de la
Sambre, vis. a vis la Balance; leurs
Batteries du costé du Chasteau
ne firent qu'un feu tres-mediocre,
L'on continua dans la Place
le rravail du Retranchement der-
riere l'attaque, mais la pluye qui
avoit esté abondante rendoit cet
ouvrage difficile. Mrle Mareschal
resta avec les Soldats pour les y re-
tenir, car les Ennemis y jettérent
une si grande quantité de Bombes
qu'ils abandonnoient souvenr, &
de Namur. 79
Mr le Mareschal y fut enterré plu.
sieurs fois. Comme l'on croyoit
que les Ennemis attaqueroient
l'avant chemin couvert & la Re-
doute de Ballart, la nuit suivante
l'on fit tenir les Grenadiers & le
Piquet prest à matcher, & ME de
la Forest, Capitaine des Mineurs,
demeura à l'avant chemin cou-
vert pour faire jouer les fourneaux
qu'on y avoit faits.
La nuit du 24. au 25. Mt de
Bragelonne monta à la Ville, &
Mr de la Badie au Chasteau. Les
Ennemis prolongétent leurs Tran.
chées de Jambe & de la basse
Meuse, afin de joindre les deux
attaques. Ils poussérent celle de
Saint Nicolas à trente pas de l'an-
GiI
80
Journal du Siege
gle saillant de l'avant chemin
couvert, & s'estant logez à l'angle
du chemin couvert de la Redoute
de Ballart, ils firent trois fois la
descente du fossé, mais ils en fu-
rent toûjours chassez par la quan-
tité de grenades que le Chevalier
de Mons leur fit jetter, de sorte
qu'ils ne purent s'y loger.
Toute la journée leur Artille-
rie ne cessa de tirer par salves.
Les bréches de la demi contregarde
& du demi-Bastion de Saint
Roch, estoient pratiquables, &
l'on s'attendoit que la nuit ils fe-
roient une tentative pour insulter
les dehors de la Place, & qu'ils
prendroient la Redoute de Bal-
lart, ce qui obligea Mr le Ma-
de Namur. 81
reschal de redoubler la garde de
ces Postes.
Ub
La nuit du 25. au 26. Mr de
Saint Laurent monta de Briga-
dier au Chasteau, & Mr de la
Chaise; Colonel de Bugey, Mr
de Reignac Brigadier, à la Ville,
avec Mr de Sainte Hermine, Co-
lonel. Les Ennemis firent une
grande parallele le long de la Di-
gue de la Flaque d’eau, de l'avant
chemin couvert de l'attaque de
Saint Nicolas, appuyant leur gau-
che à la Meuse & la droite fort
prés de la Redoute de Ballart. Ils
attachérent le Mineur à l'angle
de l'épaule droite de cette Re-
doute, d'où ils assurérent une
communication à leurs Tran-
82. Fournal du Siege
chées, & comme l'on croyoit
qu'ils pourroient se loger sur l'a-
vant chemin couvert, l'on y mit
cent cinquante Dragons, ou
Grenadiers, sous les ordres de
Mr des Rozeaux, Lieutenant
Colonel de Quélus. L'on dispersa
huit, cens hommes, dans
tous les Postes de l'attaque aux
ordres de Mr Davejan, Lieutenant
de Roy. Mr le Comte d'e
Guiscard coucha à cette attaque,
disposant toutes choses pout y
faire une vigoureuse resistance.
Mrde Reignac voulut aller chas-
ser les Ennemis du fosse de la Re-
doute de Ballart pour enlever le
Mineur, mais comme l'on re-
connut qu'ils s'estoient emparez
d'une maison, prés de laquelle il
de Namur. 83
falloit passer, Mr le Comie de
Guiscard ne jugea pas à propos
qu'on l'entreprist. Il fit seulement
faire une petite sortie d'un Offi-
cier & de vingt Dragons, qui
chargérent les Troupes qui soûte-
noient les Travailleurs de la
Tranchée. Cela ſe paſsa par une
simple escarmouche. Les Enne-
mis joignirent en fin leurs attaques
de Jambe & de la basse Meuse, &
ils ne travaillérent presque point
dans les autres endroits. Pendant
le jour ils tirérent une prodigieuse
quantité de coups de canon. La
bréche de la demi-contregarde
estoit tout-à-fait pratiquable, &
on pouvoit monter facilement à
celle du demi-Bastion de Roch.
Ils avoient un peu endommagé
84 Fournal du Siege
le batardeau, qui la soûtient dans
le fossé de la seconde envelope de
la Ville. Mr de Megrigny trouva
un moyen pour mettre de l'eau
dans le fossé de la premiere, qui
estoit à sec, & fit aussi continuer
le retranchement derriere l'atta-
que. Le matin, il fit un grand
broüillard, à la faveur duquel,
les Ennemis attaquérent & pri-
rent la Redoute de Ballart; le
Chevalier de Mons y demeura
prisonnier de guerre.
.
La nuit du 26. au 17. Mr. de
Gramont monta de Brigadier au
Chasteau, avec Mr de Monbron
Colonel. Mr de Qiélus, Briga-
dier, qui jusque là avoit fait le
service de Commandant des Dra-
de Namur. 85
gons, voulut prendre jour de Bri-
gadier, & monta en cette qualité à
la Ville, avec Mrle Comte de No-
gent, Colonel. Les Ennemis per-
fectionnérent les ouvrages qu'ils
avoient commencez la nuit prece-
dente à l'attaque de S. Nicolas, &
poussant leur parallele jusqu'à la
Meuse, ils embrassérent la demi-
contregarde; àla gauchede laquelle
ils firent un crochet. Ils firent aussi
trois ou quatre Bateries à my-coste
de la Redoute de Ballart, pour
battre de revers les Troupes des
chemins couverts. Tout le jour
ils ne cesserent de tirer de toutes
leurs Batteries de cette attaque,
à laquelle ils avoient plus de qua-
tre-vingt pieces de canon. Il fal-
loit avoir autant de fermeté qu'en
86 Fournal du Siege
avoient les Troupes, pour y re-
sister. Environ à trois heures
aprés midy, Mr de Moulin-neuf
alla trouver Mr le Mareschal,
pour luy dire qu'il venoit de dé-
couvrir du Chasteau plus de dix
Bataillons des Ennemis, qui mar-
choient du costé de Saint Ni-
colas, & que tous leurs Camps
estoient sous leurs armes. Il arri-
va dans ce moment un Deserteur
Anglois, qui rapporta que tous
les Grenadiers de leur Armée
estoient commandez, avec un
renfort de dix mille hommes
Mr de Guiscard marcha en dili
gence aux deux Bastions de l'attaque,
pour y donner ses ordres.
Mr le Mareſchal monta à cheval,
& alla au Campde la Porte de Brude
Namur. 87
xelles, où il fit battre la generale.
Une partie des Troupes qui
estoient dans la Ville, en arrivant
à leur Drapeau, ſe préparérent à
prendre les armes. Une heure
aprés, on vit sortir de tous les
ravins qui tomboient aux Tranchées,
des colomnes d'Infanterie,
qui à mesure qu'elles arrivoient
se mettoient en bataille, & mal-
gré le feu du canon de la Redoute
de Saint Fiacre, qui les voyoit de
revers, & qui donnoit au travers
de leurs Bataillons, elles de meuré-
rent fermes. Aprés avoir fait leurs
dispositions, lesEnnemis partirent
en bon ordre, & avec la derniere
furie, pour attaquer l'avant che-
min couvert par cinq endroits.
Lon en retira les Troupes, car
88 Fournal du Siege
n'y ayan point de communica-
tion pour les rafraischir, on ne
pouvoit pas s'y maintenir. On lais-
sa seulemeni vingt hommes dans
les angles qui attendirent les En-
nemis aussi fiérement que s'ils
avoient esté bien soutenus. Les
Assiegeanss avancérent jusqu'à la
palissade, & dans ce moment on
fit jouer trois Fourneaux, qui leur
firent sauter beaucoup de mon-
de, ce qui les mit dans un grand
desordre. Ils retournérent à la
charge, & se precipitérent dans
l'avant chemin-couvert. Mr Da-
vejan qui deffendoit le chemin
couvert, avoit si bien posté ses
Troupes qu'il foutint leur premie-
re ardeur, & les chassa de l'avant
chemin couvert, pat un grand
de Namur. 89
seu. En mesme temps, les Enne-
mis coulérent le long de la Meu-
se, où l'on ne pouvoit rien leur
opposer. Ils donnérent un assaut à
la demi contregarde, à la bréche
de laquelle on pouvoit monter à
cheval. Mr de Martinet qui la
deffendoit avec cent Dragons
les reçut si vigoureusement, qu'il
les repoussa avec une tres grande
perte, & comme ils avoient coulé
le long de la face gauche; ils vou-
lurent par cet endroit entrer dans
le chemin couvert, mais ils fu-
rent aussi repoussez par Mr le
Comte de Resnel, & par Mrlle
Chevalier de Quélus, Capitaines
de Dragons. Un Bataillon des
Gardes du Prince d'Orange al-
taqua la Place d'armes du chemin
H
90 Fournal du Siege
couvert à la gauche du Bastion de
Saint Nicolas, & pour y venir ils
passérent dans la flaque d'eau, en
ayant jusqu'à la ceinture. Les Grenadiers
du Regiment de Piémont
conservérent ce Poste quel-
que temps avec beaucoup de va-
leur, mais ils auroient esté em-
portez, si on ne les eust pas fait
soûtenir. Au moment de l'action,
Mr le Mareschal ordonna à Mr le
Comte de Quélus, Brigadier de
jour, de marcher avec quelques
Compagnies de Grenadiers &
de Dragons, pour soutenir les
Troupes du chemin couvert. Il
arriva a propos à cette Place d'ar-
mes, puis qu'il repoussa le Batail-
lon des Gardes du Prince d'O-
range, avec une perte considera-
de Namur. 91
ble; il fut blessé en ce meſme lieu
Mr le Mareſchal en voya auſsi toſt
Mr de Reignac avec cinq cens
hommes pour soûtenir ce chemin
couvert, & ordonna à Mr de
Saint Laurent de le suivre avec
sa Brigade. Celle de Mr de Rei-
gnac fut postée dans la seconde
envelope de la Place. Mr de Saint
te Hermine occupa avec son Re-
giment de Dragons le Bastion de
Jean-Petit, à la gauche de celuy
de Saint Nicolas. Les Ennemis
envoyérent de nouvelles Trou-
pes pour faire une seconde atta-
que, une partie de celles qui
avoient donné la premiere fois,
ayant esté défaites. L'on rafraichit
aussi celles de la Place. M.
Daucourt, Capitaine de Greno-
Hij
92 Fournal du Siege
diers de Maulevrier, & le Capitaine
des Grenadiers de Solre
marchérent à la bréche de la de-
mi-contregarde. Mr de Villars,
Lieutenant Colonel de la Marre,
qui commandoit dans la demi-
lune de l'attaque, envoya Mr du
Paget, Capitaine des Grenadiers
de Nice, au Poste de Mrle Comte
de Resnel, & Mr de Reignac
qui avoit passe à celuy de Mr de
Quélus, mit des renforts de nou-
velles Troupes dans tout le chemin
couvert, Les Ennemis char-
gérent encore avec la mesme im-
petuosité, & aprés un combat
tres-opiniastre, & qui dura prés
de trois quarts d'heure, ils fu-
rent encore repoussez, laissant
le glacis couvert de morts. Mr
81
de Namur.
de la Forest, Capitaine des Mi-
neurs de la Place, fut blessé à
mort: Mr de la Fey Capitaine au
Regiment du Roy, fut aussi bles-
sé, & Mr de Suzy, Capitaine
dans le Regiment de Sainte Hermine,
y fut tué avec Mr de Magny,
Major du Regiment de
Quélus. Le canon de la Place &
de la Redoute de S. Fiacre tira
avec tant de promptitude & de
succés, que si les Ennemis n'a-
voient pas eu la précaution de faire
enivrer d'eau de vie toutes les
troupes destinées pour l'attaque,
il ny en auroit eu aucune, qui
eust pû soutenir de sang froid, la
boucherie que l'on en fai soit. Mr
le Mareschal donnoit des ordres
pour faire passer dans tous les po-
94 fournal du Siege
stes les munitions qui y estoient
necessaires, & il s'exposoit à
cheval dans le chemin couvert,
faisant avancer les troupes à me-
sure qu'il estoit besoin de les re-
nouveller. Les Ennemis firent
poster un Bataillon sur des mon-
ticules à la gauché de la redoute
de Ballart: il se fit un tres- grand
feu sur les troupes du chemin cou-
vert, ce qui les incommoda beau-
coup. Elles estoient tres-fatiguées,
y ayant trois heures que l'action
avoit commencé, & une partie
des armes estoient crevées par le
grand feu qu'on avoit fait. On ne
laiſſa pas de ſe préparer à soutenir
un troisiéme assaut, car les
Ennemis ayant fait venir de nou-
veaux bataillons, revinrent à la
9
de Namur.
charge avec la mesme ardeur. Mr
le Comte de Guiscard envoya le
Regiment de Dragons de Gramont,
commandé par Mr le
Comte de Beaujeu, pour deffendre
la breche de la demi-contregarde.
Mr Davejan fit de nou-
velles dispositions, & Mr de Rei-
gnac fit avancer quelques déta-
chemens de la Brigade de Saint
Laurent pour le soutenir. Les en-
nemis entrerent encore dans l'a-
vant chemin couvert, d'où ils
furent chassez par le grand feu
que Mr Davejan continua de fai-
re, mais ils se logerent sur l'angle
saillant. Mr le Comte de Resnel
les répoussa aussi, & comme ils
monterent jusques au haut de la
breche de la demi-contregarde,
96
Fournal du Siege
Mr le Comte de Beaujeu y fit
une resistance tres grande; il les
rechassa une troisième fois; & ils
se contenterent d'establir un lo-
gement au bas de la breche. A la
gauche du chemin couvert, ils se
présenterent dans un plus gios
corps, & ayant passé par la flaque
d'eau ils y entrerent une seconde
fois. M. de Reignac leur opposa
un détachement de Dragons com-
mandé par Mr le Chevalier de
Pezeu, qui aprés en avoir tué un
nombre considerable les en chassa
l'épée à la main, & les obligea de
se retirer, en sorte qu'il demeura
maistre du chemin couvert. Il
estoit neuf heures du soir que les
choses estoient dans cette situa-
tion. Le tas des moris faisoit un
triste-
de Namur. 97
triste spectacle, & on ne pouvoit
s'empescher d'estre touché des cris
des mourans. Demie heure avant
la troisiéme attaque qui se fit sur
les six heures, Mr de Moulinneuf
envoya avertir Mr le Mareschal
que l'on voyoit approcher du coſté
du Chasteau une Colonne de
Cavalerie, & une d'Infanterie,
qui marchoient pour jetter des
ponts à Salzcine & à la Balance.
afin de passer la Sambre. Mr le
Mareschal s'y rendit dans le mo-
ment, & trouva que les ennemis
s'estoient emparez de la maison
de la Balance, & qu'ils y avoient
déja dressé un pont. Ils coulerent
ensuite le long de la Sambre pour
s'emparer aussi de l'Abbaye de
Salzeine. Il envoya ordre au Che-
98 Fournal du Siege
valier des Rivieres, qui y com-
mandoit un détachement, de se
retirer, ce qu'il fit en tres-bon or-
dre. Les Ennemis firent passer
plusieurs Bataillons, & voulurent
forcer certains postes que l'on oc-
cupoit à my-coste du retranche-
ment du vieux mur. Mr le Mareschal
fit marcher à eux Mr des
Aides à la teste de deux Troupes
de Dragons à cheval du Regiment
d'Asfeld; & comme il abordoit les
Ennemis, ils se jetterent dans des
hayes entre la Balance & Salzeine.
Mr le Mareschal envoya Mr
de Moulinneuf pour faire retirer
Mr des Aides, qui avoit esté bles-
sé. On auroit pû disputer le pas-
sage de la Sambre aux Ennemis;
mais les Troupes estoient si fati-
de Namur. 99
guées que s'il leur estoit arrivéun
échec, l'on n'auroit pas esté en
estat de deffendre le Chasteau;
cependant Mr le Mareschal ne
laiſsa pas de faire avancer des Ba-
taillons pour contenir les Enne-
mis, demeurant prés d'eux, où il
essuya un feu de leur artillerie qui
ne se peut dire. L'on ne put le
faire retirer qu'à la nuit; le Mar-
quis de Monguion, l'un de ses Ai-
des de Camp, fut tué auprés de
luy d'un coup de canon. Il coucha
au retranchement & ne se retira
que le lendemain, aprés avoir vû
que les Ennemis s'estoient seule-
ment contentez d'occuper les pos-
tes de Salzeine & de la Balance,
& d'avoir fait quelques retranche
mens pour assurer la teste de leur
Pont. Iij
100 Journal du Siege
La nuit du 27. au 28. Mr de
Bragelonne, Brigadier, monta
au Chasteau avec Mr de la Chaise,
Colonel. Mr d'Asfeld aussi Briga-
diet monta à la Ville avec Mrde la
Marre, Colonel. Mr Dantrague
qui avoit pris la place de Mr de
Bragelonne pour faire la Charge
de Major General, releva les pos-
tes. On prit un Estat des Officiers
& Soldats quion avoit perdus pen-
dant la journée aux attaques du
chemin couvert, & on trouva qu'-
il y avoit treize Officiers & envi-
ron deux cens Dragons ou Soldats
tuez ou bleſsez. Une partie du
jour il parut que le feu de l'Artil-
lerie des Ennemis s'estoit un peu
rallenty. Ils firent une baterie de
Canon de l'autre costé de la Meu-
101
de Namur.
ſe; elle tira sur le Pont de Sambre,
ce qui incommoda beaucoup la
communication de la Ville au Cha-
ſteau, où l'on songeoit à faire ſa
retraite, parce que la breche du
demy-Bastion de saint Roch estoit
parfaitement accessible, & l'on
prévoyoit que si les Ennemis l'at-
taquoient avec vigueur, ils pou-
roient s'y loger. Cependant on a
vû dans la suite que le bon accueil
qu'on leur avoit fait dans la derniere
action, leur faisoit prendre
de grandes précautions pour s'ap-
procher. Environ à deux heures
aprés midy, leur Artillerie tira a-
vec plus de violence sur l'attaque
saint Nicolas, & autant qu'on le
pouvoit distinguer, il y avoit cent
cinq pieces de Canon, & trente-
I1I
102 Journal du Siege
sept Mortiers. Mr le Comte de
Lomont qui demeura toujours à
cette attaque, faisoit travailler a.
vec la derniere diligence à faire
des tetranchemens derriere la bre-
che du demy-Bastion de S. Roch,
& Mr Davejan faisoit aussi travail.
ler dans le chemin couvert à re-
mettre des palissades, dans les endroits
où elles estoient emportées
du Canon. Mrs de Megrigny &
Filley abandonnerent l'ouvrage
de la Digue qu'ils avoient faite
pour faire remonter les eaux de la
Sambre, leur dessein estant deve-
nu inutile, aussi bien que le travail
du retranchement derriere l'atta-
que Saint Nicolas, ne jugeant pas
qu'ils pussent avoir le temps de le
mettre en estat de servir, attendu-
103
de Namur.
qu'on n’y pouvoit travailler que la
nuit. Ils s'attacherent à faire des
traverses & des épaulemens, & à
plusieurs autres ouvrages neces-
faires.
La nuit du 28. au 29. Mr de
Reignac, Brigadier, monta au
Chasteau avec Mr le Marquis de
Quélus, Colonel du Regiment de
Dragons de Languedoc. Mr de
Saint Laurent monta à la Ville
avec Mr de la Marre, Colonel.
Les Ennemis firent un logement
au dessus du bastardeau, contre la
demi-contregarde, & le demi-ba-
stion de Saint Roch. Ils attache.
rent le Mincur à ce bastardeau.
Pendant le jour leur Artillerie a-
cheva de bouleverser ce demy.
Liiij.
104 Fournal du Siege
bastion, & commença à tirer sur
la tour de Meuse, à l'angle de la
derniere envelope, marquant par
là qu'ils vouloient se mettre en
estat d'entrer dans la Ville, en cas
qu un assaut leer pust réussir. Ce
qui faisoit tirer cette conjecture,
c'est que la baterie qu'ils avoient
establie pour battre le Pont de
Sambre, n'estoit que pour couper
la communication de la Ville au
Chasteau, afin que les troupes de
la Ville ne s’y pussent retirer. Pour
prévenir cet accident, Mrle Mareschal
fit faire un pont de batteaux,
au dessus de l'Ecluse, & fit
rompre deux arches de celuy de
pierre, afin que les Ennemis ne
sen pussent servir, dans le des-
sein qu'il avoit de deffendre parde
Namur. 105
ticulierement la partie de la Ville,
d'entre Sambre & Meuse, laquelle
pour cet effet il avoit fait re-
trancher en rasant les maisons qui
regnoient le long de la Sambre.
Les Ennemis establirent à la Ba-
lance une batterie de six pieces de
Canon pour couvrir le pont qu'ils
avoient jetté sur cette rivière, &
ils travaillerent le jour à en faire
une autre de seize pieces, au front
du retranchement du vieux mur,
à laquelle ils placerent du Canon
qui commença à tirer. Mr de Rei-
gnac persuadé qu'ils avoient dessein
d'atiaquer le retranchement,
disposa ses troupes pour le deffen-
dre, & envoya ordre au Regiment
de Dragons d'Asfeld, de monter
à cheval, & aux huit Bitaillons
106 Fournal du Siege
qui estoient campez à la Cassotte,
de se tenir prests à prendre les armes.
Les Ennemis avoient fait
paroistre trois ou quatre mille
hommes au bas de la Meuse, qui
se retirerent quelque temps aprés.
Le reſte de la journée ſe paſſa à ſe
tirer beaucoup de Canon de part
& d'autre.
La nuit du 29. au 30. Mr d'As-
feld, Brigadier, monta au Cha-
steau avec Mr de Barreaux, & Mr
de Gramont, Btigadier, monta à
la Ville avec Mr de Sainte Hermi-
ne, Colonel. Avant la nuit on
s'estoit apperçû d'un grand mou-
vement dans l'Armée des Enne-
mis Deux Soldats Anglois qui se
rendirent à la Ville, assurerent
de Namur. 107
qu'outre les garde: ordinaires des
tranchées, qui estoient de sept
mille hommes, on avoit encore
commandé trois mille Grenadiers
& six hommes par Compagnie de
toute leur Armée, ce qui faisoit
un corps considerable, que le bruit
estoit dans leur Camp, que le Prin-
ce d'Orange avoit intention de
faire attaquer le retranchement
du vieux mur, & en mesme temps
de faire donner un aussaut à la Vil-
le. A l'entrée de la nuit un Espion
raporta la meſme choſe à Mr le
Mareschal, ajoûtant qu'il y avoit
plus de deux mille eschelles de
dix. huit pieds de longueur à la te-
ste de leurs Camps. Mr le Mareschal
fit prendre les armes à toute
la Garnison, & donna ordre de-
108 Fournal du Siege
faire avancer les Troupes à portée
des endroits où elles devoient
combattre. Mr le Comte de
Guiscard le fit prier de luy en-
voyer Mr de Reignac pour le se-
conder dans la deffense des breches.
Mr de Reignac y alla avec
huit Compagnies de Grenadiers,
& deux Bataillons de sa Brigade.
Toutes les Troupes furent distri-
buées de manière qu'elles ne pouvoient
s'incommoder, & que cha-
quedétachement pouvoit agir sans
confusion. La nuit se passa dans
un grand silence à la Porte Saint
Nicolas, ce qui faisoit croire que
les Ennemis se préparoient à don-
ner un assaut, & l'on pouvoit
monter à cheval aux breches du
demy bastion de Saint Roch. Mr
de Namur. 109
le Marquis de Gramont occupoit
une partie du chemin couvert
pour soutenir Mr Davejan, mais il
ne ſe paſſa aucune action du coſté
de la Ville. Les Ennemis firent
sauter la Dame qui soutenoit l'eau
du fossé de la Ville. Cela en fit
écouler trois pieds. Ils avoient
donné leur attention au retranchement
du vieux mur, & ilgl'ar-
taquerent au petit point du jour,
lors que l'on ne s'y attendoit plus.
Ils firent passer quatre mille hom-
mes d'Infanterie sur le pont de la
Balance, soutenus par deux mille
chevaux, & coulerent le long de
la Meuse pareil nombre d'Infante.
rie. En mesme temps ils se pré-
senterent aux deux gorges du re-
tranchement, sans attaquer le
110
Journal du Siege
front. Mr d'Asfeld qui avoit pré-
veu leurs dispositions, & qui avoit
un ordre particulier de Mr le Ma-
reſchal de ne rien opiniaſtrer à la
deffense de ce poste, aprés avoir
fait essuyer toutes ses décharges
aux Ennemis, se retira en fort
bon ordre dans le chemin couvert
de la Cassote, qu'il fit border par
ses Troupes. Les Ennemis enflez
du peu de resistance qu'on leur
avoit faite, marcherent avec une
grande audace aux chemins cou-
verts du Fort Guillaume, & de
la Cassotte, dans lesquels les
Troupes estoient campées. En
arrivant à la palissade ils jetté-
rent plus de deux mille Grena-
des, & firent un feu extraordi-
naire pendant plus d'une demide
Namur. 11I
heure. Mr le Mareschal s'y estant
rendu, trouva les Troupes sous les
armes. Mr d'Asfeld soutenoit le
costé de la Cassotte, & Mr de
Moulin neuf avoit fait avancer
Mrs de la Badie & de Bragelonne
à la droite du Fort Guillaume.
Mr le Mareschal prit les Regi
mens de Dragons du Dauphin,
Languedoc, Barreaux, & Gange,
& ayant fait ouvrir les barrieres
du chemin couvert de la Cassotte,
il marcha aux Ennemis, & aprés
avoir essuyé un tres-grand feu a la
portêe du pistolet, il les fit charger
l'épée à la main. L'on ne scauroit
dire jusqu où alla la valeur des Dra-
gons; ils culbutérent les Bataillons
des Ennemis, & les obligerent
de se retirer jusqu au Retranche112
Journal du Siege
ment qu'on leur avoit abandon-
né, & ensnite ils rentterent dans
le chemin couvert. Dés ce mesme
moment les Ennemis ouvrirent
la Tranchée, laquelle ils ne pousserent
pas bien loin, parce que
Mr de Moulinneuf fit faire un si
grand feu de canon & de mous.
queterie, qu'ils furent obligez de
faire des épaulemens pour leur
seuretè. Toute la journée ils ti-
rerent sur l'attaque de Saint Ni-
colas. Comme la Ville pouvoit
estre emportée d'assaut, & que
l'on ne comptoit que sur la fer-
meté des Troupes, Mr le Comte
de Lomont se presentoit aux bréches
dés qu'il y avoit apparence
que l'on voulust faire quelque
tentative, ayant avec luy Mrs de
de Namui. 113
la Bussiere, de Coufoulin, Conche,
& Vaudragon Mr de Reignac
demeura au Bastion de Saint
Nicolas, avec les Troupes dont
il a eſté parlé: il ne ſe paſſa rien à
cette attaque pendant ce jour.
La nuit du 30. au 31. Mr de
la Badie, Brigadier, monta au
Chasteau, avec Mr de Monbron,
Colonel, & Mr de Saint Laurent,
Brigadier à la Ville, avec Mr de
Marre, Colonel. On estoit toû-
jours dans l'attente que les Ennemis
donneroient un assaut aux
bréches du Bastion de Saint Roch
& de la Tour de Meuse. Il n'y
avoit aucun flanc ny deffense qui
les pust proteger. De cette ma-
niere, ils auroient laissé tous les
K
114 Fournal du Siege
dehors sans les attaquer, car outre
qu'ils pouvoient couler le long
de la Meuse pour aller aux bré-
ches, ils pouvoient encore passer
la Riviere, qui estoit si basse
qu'en certains endroits vis-à-vis
l'attaque, il n'y avoit de l'eau que
jusqu'aux genoux; il parut que
toutes leurs Troupes estoient en
mouvement. Mr le Mareschal
donna ses ordres, afin que celles
de la Place fussent bien disposées
à les recevoir. Mr le Comte de
Guiscard demeura à cette atta-
que avec Mrs de Lomont & de
Reignac. Du coſté du Ghaſteau
on croyoit que Mr de Baviere y
feroit une diversion, mais les
Ennemis ne firent aucune entre-
prise. Ils poussérent un logement
de Namur. 131
de la demi-contregarde, le long
du chemin couvert, où ils allé-
rent à la sappe jusqu'à la cinquié-
me traverse, sans que le feu qu'on
faisoit, les en pust empescher, ce
qui obligea Mr Davejan de se
retirer dans la Place d'armes, de
laquelle on ne le put chasser.
Tout le jour les Ennemis firent
un feu qui rasa presque tous les
ouvrages de l'attaque; ainsi les
Troupes ne pouvoient s'y tenir,
tant le peril estoit grand.
La nuit du dernier de Juillet au
premier d'Aoust, les Troupes de
la Ville & du Chaſteau ne pû-
rent plus rouler ensemble pour
faire le service, de sorte qu'il
domeura trois Brigadiers au Cha--
Kij115
Fournal du Siege
steau. Ce furent Mrs d'Asfeld,
la Badie & Bragelonne. Mrs de
Saint Laurent, Gramont & Reignac
demeurérent à la Ville, où
ils estoient toûjours en mouve-
ment; en sortant d'un Poste, ils
alloient dans un autre. Mr de
Gramont monta à l'attaque, Mr
de Saint Laurent au chemin cou-
vert, & Mr de Reignac resta à
la teste des Troupes qui n'estoient
pas postées, afin de se porter dans
les endroits où un Corps de reserve
seroit necessaire. Les En-
nemis rapprochérent trois Batte-
ries, & en firent deux nouvelles
le long de la Meuse, pour battre
la courtine qui regne depuis la
Tour de Meuse jusqu'à la Porte
de Graver. Ils continuérent leur
de Namur. 117
sappe pour embrasser le chemin
couvert, d'où Mr Davejan fir
faire un si grand feu de mousque-
terie, qu'il les empescha d'appro-
cher de la Place d'armes, Du
costé du Chasteau ils poussérent
un petit boyau du milieu de leur
logement de la creste de la Cassotte,
tirant vers le chemin cou-
vert. A la pointe du jour leur Ar-
tillerie commença à tirer. La
précipitation des salves conti-
nuelles qui durérent jusqu'à la
nuit, obligea les Bourgeois de se
cacher dans leurs caves, croyant
estre à leur derniere heure, tant
le bruit estoit épouvantable. Il y
avoit plus de six vingt pieces de
gros canon en batterie, avec
quarante mortiers. L'on travailla
118 Fournal du Siege
avec beaucoup de soin à s'enfon-
cer dans les logemens, à épaissir
les parapets, & à faite des épau-
lemens. Mr le Mareschal pour
rassurer les Troupes, se portoit
dans tous les endroits les plus
perilleux, où il fut plusieurs fors
enterré par l'effet des Bombes &
des boulets. Mr le Comte de
Guiscard estoit presque toûjours
à l'attaque, où plus de quarante
hommes furent tuez ou blessez.
Mr le Comte de Lomont le secondoit
avec une fermeté digne
de luy. Mr de Megrigny fit miner
la Tour de Meuse, & continua à
saire re parer le desordre que l'Ar-
tillerie des Ennemis pouvoit fai-
re., Environ onze heures du ma-
tin, Mr de Bavicre fit sortir de
de Namur 119
la Tranchée du Chaſteau un
Trompette qui fit un appel. Mrde
Moulin neuf envoya sçavoir ce
qu'il desiroit. Il dit que Mr de
Baviere demandoit une suspen-
sion d'armes pour retirer de part
& d'autre les morts & les blessez
qui estoient demeurez à l'attaque
du vieux mur Mr de Moulin neuf
le fit sçavoir à Mr le Mareschal,
qui répondit qu'il n'avoit point
de connoissance qu'on eust attaqué
ce Rrtranchement; que
n'ayant pas jugé à propos de le
garder, il avoit envoyé ordre à
ses Troupes de se retirer; que si
Mr de Baviere en le faisant occu-
per avoit perdu de ses Soldats par
le feu des chemins couverts de la-
Cassotte & du Eort Guillaume, il
120 Fournal du Siege
vouloit bien que Mr de Moulin-
neuf luy renvoyast ses morts &
ses blessez qui pouvoient estre de-
meurez sur les glacis.; qu'il n'e-
stoit pas necessaite que cela fust
reciproque, parce qu'il n'y en
avoit aucun des siens. Cela fut
executé par Mr de Moulinneuf,
qui fit rassembler environ cent
soixante & huit corps morts, &
quelques blessez que l'on porta
dans leurs Tranchées, ayant eu
l'honnesteté de ne les pas dépouil.
ler. Les Ennemis firent sur cela
beaucoup de civilité, & un mo-
ment aprés les signaux ayant esté
donnez, l'on recommença à tirer
de part & d'autre.
La nuit du premier au 2. Aoust
Mr
de Namur. 121
Mr de Reignac monta à l'attaque
Saint Nicolas, Mr de Gramont,
au chemin couvert, & Mr de
Saint Laurent, à la teste des
Troupes de la Ville. Au Chasteau,
Mr d'Asfeld demeura aux
chemins couverts, & Mr de la
Badie, au fort Guillaume. Mr de
Bragelonne estant malade, fut
quelques jours sans fonction. Mr
de Millancourt, Lieutenant de
Roy du Chaſteau, entra dans le
commandement qu'il devoit a-
voir pour la deffense du chemin
couvert. Les Ennemis ne firent
que tres-peu de chose à l'attaque
de ce Chaſteau, mais à celle de
la Ville ils firent un chemin le
long de la demi-contregarde du
L
122 Fournal du Siege
costé de la Meuse, pour se faire un
accés libre & pou voir couler leurs
troupes, afin que donnant un as-
saut au demy-Bastion de Saint
Roch, ils pussent en mesme
temps monter aux breches de la
Courtine & de la Tour de Meuse.
Mr le Comte de Guiscard fit sa
disposition ordinaire pour la def-
fense des breches. Les Ennemis
commencerent dés le point du
jour à battre cette Courtine, &
avant le soir un Bataillon y auroit
pû monter de front. Il y a-
voit aussi une breche moins gran-
de, mais fort accessible à une
Tour prés de celle de Graver.
Leurs autres batteries tirerent
continuellement sur celles de la
de Namur. 123
Tour de Meuse, & du demy
Bastion de Saint Roch. Une batterie
particuliere battit en breche
la face gauche du Bastion de Saint
Nicolas, & rasoit toutes les pa-
lissades du chemin couvert. Cela
fit juger que l'on avoit envie de
l'attaquer. Mr le Mareschal qui
estoit attentif sur les mouvemens
que les Ennemis pouvoient faire,
connut qu'ils avoient intention
de donner un assaut pendant le
jour. Il alla donner ses ordres a
Mr de Guiscard, & visita luy-
mesme tous les postes, conviant
chacun d’y bien faire son de voir.
Il n'avoit presque pas finy, lors
qu'il fut averty que l'on voyoit du
Chasteau une Colomne d'Infan-
terie qui descendoit par le Ravin
L1)
124 fournal du Siege
derriere Bouge, & peu de temps
aprés l'on vit les Ennemis sortir
de leurs tranchées qui se met-
toient en bataille. Deux Batail-
lons marcherent a la droite de la
place d'Armes du chemin cou-
vert, sur lequel ils commence-
rent l'attaque. M. de Givry, Ca-
pitaine de Dragons au Regiment
du Roy, & Mr du Plessac, Ca-
pitaine au Regiment de Quélus,
qui estoient dans cette Place
d'Armes avec soixante & dix
Dragons, les receurent avec tou-
te la valeur possible, & firent
un grand carnage des Ennemis.
Deux autres Bataillons attaque-
rent un Angle où estoit MrDa-
vejan qui y fit une forte resistan-
ce, ayant avec luy cinquante
de Namur 125
Dragons & le Capitaine des Grenadiers
du Regiment de Hai-
nault. Les Ennemis furent enco-
re repouſsez, & aprés s'estre re-
tirez, ils revinrent avec de nou-
velles Troupes. L'on avoit aussi
fortifié celles du chemin convert;
en sorte que la seconde charge
fut aussi vive que la premiere, &
fut deffenduë de mesme. Cepen-
dant les Ennemis y entrerent, &
pousserent la Troupe de Mr de
Givry jusques à une traverse, à
laquelle il fit ferme, & en estant
sorty l'épée à la main avec Mr
Davejan qui s'y estoit avancé,
tout ce qui estoit entré dans le
chemin couvert fut tué, & ceux
qui estoient sur le glacis se retire-
rent, l'artillerie de la Redoute de
L'iij
126 Fournal du Siege
Saint Fiacre leur ayant deffait
beaucoup de gens, aussi bien
que la mousquererie de la demi-
Lune de Saint Nicolas, à laquel-
le ils voulurent aussi donner un
assaut, mais ils ne sy opiniâtre-
rent pas. Leur grande attention
estoit de montrer au demy-Bas-
tion de Saint Roch, afin de fe
se rendre maistres de la-Place. Ils
commencerent cette attaque en
mesme temps que celle du che-
min couvert, ils coulerent par
le chemin qu'ils avoient fait le
long du bastardeau, & monte-
rent par la branche & par la fa-
ce du demy-Bastion dont les bré-
ches estoient jointes. Mis de Con-
che & de Vaudragon, Capitaines
de Grenadiers au Regiment Dau-
de Namur. 127
phin, ſe présenterent pour les recevoir,
soûtenus par Mr de Martinet,
Lieutenant Colonel du
Regiment du Roy avec cent
Dragons, où estoient Mrs d'Or-
nasne & le Chevalier de Lon-
gueval. Les Ennemis furent vive-
ment repoussez, & l'action dura
deux heures. Ils faisoient mon-
ter de moment à autre, denouvelles
troupes, & à la fin comme
ils commençoient à se loger au
milieu de la bréche, les Grenadiers
du Dauphin avec des Dra-
gons, à la teste desquels estoient
Mr de Lomont & Mrde Rogon,
Major de la Place, monterent sur
le parapet & ramenerent les En-
nemis jusques au bas de la bréche
au pied de laquelle on ne put les
Liii
128 Fournal du Siege
empescher d'establir un loge-
ment. L'action qui avoit com-
mencé à cinq heures du soir, ne
finit qu'a neuf. Jamais Troupes
ne firent si bien que celles du
Roy. L'on ne perdit pas beau-
coup de Dragons ni de Soldats,
mais l'on fit une tres-considera-
ble perte par la mort du Cheva-
lier de Longueval, de Mrs du
Plessac, Vaudragon & de plusieurs
Officiers. Mr Davejan,
Lieutenant de Roy, fut blessé,
& mourut de ses blessures quel-
ques jours aprés, Mr le Mareschal
fut tres content du succez de cer-
te action; à laquelle il avoit la
meilleure part, menant luy mes-
me de nouvelles Troupes dans
les endroits où il estoit besoin
de Namur. 129
de les rafraischir, conservant
son sang froid ordinaire, & sa
mesme tranquilité, au milieu des
coups de mousquet qu'il essuyoit
de fort prés.
Le soir du 2. les Brigadiers du
Chasteaud meurerent dans leurs
mesmes Postes, & on ne fit que
tres-peu de chose à l'attaque de la
Cassotte, ceux de la Ville estant
montez plutost qu'à l'ordinaire.
Mr de Gramont qui avoit relevé
à l'attaque, se trouva à l'action
où il se distingua beaucoup. Mr
de Saint Laurent monta au che-
min couvert, & fut à une partie
du choc. Il prit le poste de Mr
Davejan aprés qu'il eut esté bles.
sé. Mr de Reignac demeura à la
130
Fournal du Sirg.
teste des Troupes, & se porta
dans les endroits où sa presence
estoit necessaire, afin d'y faire
executer les ordres de Mrle Ma-
reschal. Pendant la nuit, les En-
nemis travaillérent à assurer le
logement qu'ils avoient fait au
bas de la bréche, & perfectionnérent
un petit ouvrage sur la
Place d'armes du chemin cou-
vert, qui est tout l'avantage
qu'ils avoient tiré de leur atta-
que.
Le 3. dés le point du jour, tou-
tes leurs Batteries commencérent
à titer, & avant huit heures du
matin les bréches estoient dans
un estat qu'on y auroit pu mon-
ter à cheval. Mr le Mareschal-
de Namur. 131
comptoit de soutenir encore un
assaut, mais sur les dix heures
Mr le Comte de Guiscard l'avertit
que l'on voyoit défiler beau-
coup de Troupes qui entroient
dans les Tranchées, & qu'il ne
doutoit point qu'ils ne voulussent
donner un autre assaut. On en-
voya cherchet Mr de Mégrigny
qui venoit de visiter les bréches
& il rapporta qu'elles estoient
dans un tres-mauvais estat. Mr
le Mareschal demanda leurs avis
& à Mrs les Brigadiers, ne pou-
vant se déterminer à prendre le
party de rendre la Ville. Mr le
Comte de Guiscard ayant dit
qu'elle n'estoit pas soutenable, &
qu'il n'y avoit pas un moment à
perdre pour battre la chamade.
132 Journal du Siege
Mr le Mareschal y consentit, &
ordonna à Mr de Reignac & à
Mr de Fûmeron de dresser les
articles de la Capitulation, &
cependant Mrle Comte de Guis-
card envoya Mr le Comte de No-
gent & Mr de Villefort, en osta-
ge, & ensuite les articles furent
portez par Mr du Gast, qui rentra
dans la Ville a onze heures
du soir, avec Mr le Comte
de Brouay, pour regler toutes
choses.
Le 4. tout le matin se passa
en discussions sur quelques arti-
cles. Mr le Mareschal ne vouloit
se relascher en rien sur ce qui
avoit esté proposé par Mrs de
Reignac & de Fumeron; mais
de Namur. 133
Mr de Guiscard pour qui il avoit
beaucoup d'égards, le persuada
de consentir au Traité qu'il avoit
fait avec Mr le Comte de Brouay.
Mr le Mareschal l'en laissa le
maistre, & Mr de Guiscard signa
la Capitulation qui s'ensuit.
Fermer
5
p. 269-272
ODE ANACREONTIQUE.
Début :
En attendant qu'on en fasse sur ce sujet, nous / Maudit soit le mortel avare [...]
Mots clefs :
Coeurs, Amour, Jour
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ODE ANACREONTIQUE.
En attendant qu'on
en faſſe ſur ce ſujet
chanterons ſi vous voulez la
Chanſon ſuivante.
,
nous
ODE ANACREONTIQUE.
Maudit foitle mortel
avare
Qui de la terre tira l'ors
Etlejour où lefort barbare
Luy montra ce fatal
trésor.
Z iij
270 MERCURE
Avant ce jour la plus
fevere
Cedoit à de tendres langueurs
,
Ilnefalloit qu'aimer pour
plaire ,
Les coeurs estoient le prix
des coeurs. 1
Soupirs , transports , ardeursfidelles
,
C'en estfait n'esperez plus
rien ,
L'or est le feul maiſtre des
belles,
i
GALANT. 271
Il vous a voilé voſtre bien.
Avant ce jour , &c.
Depuis un an près de
Glycere,
Je perds te plus ardent
amour ,
Ce qu'un an d'amour n'a
pů faire,
L'or le vient de faire en
un jour ,
Avant ce jour , &c.
ॐ
Fatalité trop importune
Faut- il donc pour me
Zinj
272 MERCURE
faire aimer ,
Me refoudre à faire fortune.
Faime autant ne plus
m'erflamer.
Avant ce jour , &c.
en faſſe ſur ce ſujet
chanterons ſi vous voulez la
Chanſon ſuivante.
,
nous
ODE ANACREONTIQUE.
Maudit foitle mortel
avare
Qui de la terre tira l'ors
Etlejour où lefort barbare
Luy montra ce fatal
trésor.
Z iij
270 MERCURE
Avant ce jour la plus
fevere
Cedoit à de tendres langueurs
,
Ilnefalloit qu'aimer pour
plaire ,
Les coeurs estoient le prix
des coeurs. 1
Soupirs , transports , ardeursfidelles
,
C'en estfait n'esperez plus
rien ,
L'or est le feul maiſtre des
belles,
i
GALANT. 271
Il vous a voilé voſtre bien.
Avant ce jour , &c.
Depuis un an près de
Glycere,
Je perds te plus ardent
amour ,
Ce qu'un an d'amour n'a
pů faire,
L'or le vient de faire en
un jour ,
Avant ce jour , &c.
ॐ
Fatalité trop importune
Faut- il donc pour me
Zinj
272 MERCURE
faire aimer ,
Me refoudre à faire fortune.
Faime autant ne plus
m'erflamer.
Avant ce jour , &c.
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Résumé : ODE ANACREONTIQUE.
L'Ode Anacréontique déplore l'impact négatif de l'or sur les relations humaines. Avant sa découverte, les gens vivaient dans une société régie par l'amour et les sentiments authentiques. Depuis, l'or a remplacé ces valeurs, poussant les individus à rechercher la richesse. Le narrateur regrette cette transformation et relate avoir perdu l'amour de Glycère à cause de l'or.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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6
p. 16-53
DISSERTATION sur la Lune qui doit regler la Pasques.
Début :
On y fait une querelle à la Lune ; les uns veulent qu'elle / Dans l'opinion où l'on est que Pasques doit toûjours se [...]
Mots clefs :
Pâques, Lune, Mars, Équinoxe, Années, Célébration, Janvier, Grecs, Mois surnuméraire, Printemps, Fête, Mois solaire, Cycle, Dimanche, Jour, Lunes, Église, Concile
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texteReconnaissance textuelle : DISSERTATION sur la Lune qui doit regler la Pasques.
On y fait une querelle
à la Lune;les uns veulent qu'-
elle foit Lune de Mars, & les
autres la desfendent contre
cette usurpation avec les armes
du raisonnement qu'ils
employent,selon moy , avec
beaucoup de justesse,d'esprit,
& d'érudition, à l'usage
que vous allez lire. Cette piece *
est de M.l'Abbé Pothonnier,
Aumônier du Roy, de qui je
ne dirois rien de trop flatteur
, -
quand je le mettroisau dessus
des
des éloges que je pourrois luy
donner.
DISSERTATION
Jhr la Lune qui doit regler
laPasques.
Dans l'opinion où l'on est
que Pdfqucs doit toûjours se
rencontrer dans la Lune de
Mars,on est surpris de voir
cette feste tomber cetteannée
dans une Lune qui commence
le trois d'Avril. La difficulté
qu'il y a d'accorder ses prejugez
avec le temps de la ce-
>
lebration
de laPasques decette
année 171 5. a fait craindre
à plusieurs d'avoir esté jusques
icy dans l'erreur ; c'est ce qui
leur a donné occasion de s'é.
claircir sur ces deux points.
1°. Si Pasques doit toûjours se
celebrer le Dimanche qui suit
le 14. de la Lune de Mars?
•£°- Quel nom on doit donner
à la Lune qui a commencé
le six de Mars? la decision de
ces deux questions dépend de !
quelques remarques qu'ilest
bon de faire pour l'intelligence
du sujet. Ainsi avant derien
resoudre sur cette matière
voyons quel est le cours du j
Soleil &de laLune, quelestla
diversité de leur mouvement ,
quelles sont les regles que l'on
suit pour les faire revenir au
mêmepoint &rentrer dans le
même ordre. Cette connoissance
est necessaire. Sans la
Science de l'Astronomie on
ne sçauroitfixer le jour de Pâques
; le Concile de Nicée en
estoitsipersuadé qu'il vouloit
qu'on consultât pour le jour
de la celebration de la Pâques
les Evêqucs d'Alexandrie qui
estoient beaucoup plus habiles
dans l'Astronomiequetous
les autres Evêques du monde.
nL'aannée eist Srolairee ou L.u- L'annéeSolaire est de 365. -
jours 5. heures & 49. minutes.
L'année Lunaire est de 354.
jours 8. heures & 44. minutes
; ainsi d'onze jours ou environ
plus courte que la Solaire.
Decette difference d'années
vient la difference des mois
dont les uns font Lunaires&
les autres Solaires.
Le mois Solaire est de 30.
jours,10 heures & 29. minutes
;mais pour n'estre point
embarrassé dans le calcul que
l'on seroit des heures & des
minutes, on les a inégalement
partagez sur tous les mois de
l'année, de maniere que les
uns sont de30.&les autres de
31. jours;on a donné que 28.
jours au mois de Février, pour
y faire plus aisément l'intercalation
du jour que forment
en 4. ans à 44. minutes prés
les 5. heures 49. minutes qui
font l'excedant des 365. jours.
Ces 44. minutes quiestoient
de trop en quatre ans furent
cause du desordre qu'il y eut
dans le Calendrier du temps
de Gregoire XIII. on en fit la
reforme
,
& pour éviter un
semblabledérangementilfut
resolu de retrancher en 400
ans trois bissextes
,
de façon
que de 4.siecles en 4. siecles il
n'y auroic des premieres an..
nées de chaque siecle, que la
premiere de chaque quatriéme
sieclequi seroit bissextile.
Le mois Lunaire çfl de 29.
jours 12 heures & 44. minutes
; &afin dene point donner
pareillement dans la même -
confusion
, on les a fixez les
uns à 30. & les autres à, 2.2Je,s
premiers se nomment pleins
& les autres caves.
Comme les mois Lunaires
font plus courts que les Solaires,
&qu'il arrivetrès souvent
que deux Lunes commencent
ou sont dans leur plcin
,
ou finissent dans un même
mois, il auroit esté plus à propos
de se servir de nombres
pour distinguer les Lunes, &
de dire par exemple la premiere
Lune, la seconde Lune, la
troisiéme Lune
, que de leur
donner le nom des mois 50..
laires. Cet expedient auroit levé
tous les doutes ; car pour
dire le vray , on a de la peine à
s'accoutûmer à denommer
une Lune du nom d'un mois
qu'elle n'éclaire quelquefois
qu'un seul jour. -
Mais puisque le langage ordinaire
veut que l'on distingue
les Lunes les unes des autres en
les qualifiantdesmêmes noms
que les mois Solaires, & que
l'on dise la Lune de Mars ,
comme on dit le mois deMars;
il s'agit d'examiner de quel
mois la Lune doit emprunter
son nom, si c'estdeceluy où
elle commence , ou bien de
celuy où elle est dans son
- plein, ou enfinde celuy oùelle
finit. Les Lunes ne marchant
point
point d'un pas égal àceluydes
mois Solaires, il se rencontre
presque toûjours qu'elles ont
leur commencement dans un
mois, & qu'elles se terminent
dans un autre.
On auroit pû donner aux
Lunes le nom des mois où elles
commencent, d'habiles
Astronomes sont de cet avis;
il auroit même mieux valu leur
donner le nom des mois où
elles font dans leur plein; cela
auroit été beaucoup plus naturel
,
puisque les Lunes regnent
plus de jours dans ce
mois que dans tout autre; mais
l'usage qui est le maître des
noms comme des Langues,
veut qu'on les dénomme des
mois où elles se terminent;
c'est ainsi qu'en usent la plûpart
des compulistes selon cet
ancien vers:
In quo completurmensiLunatio
detur.
Les douze mois Lunaires
pris ensemble étant donc plus
courts d'onze jours ou environ
que les 12. mois Solaires
aussi prisensemble
,
il s'enfuit
qu'en trois ans il s'en faut trois
fois onze joursou trente-trois
jours que lesmoisLunairesnegalène
les Solaires; ainsi il y
aura trente- sept mois Lunaires
en trois ans, au lieu que
l'on ne comptera que trentesix
mois Solaires; il se trouvera
donc en trois années
un mois surnumeraire que les
Grecs nomment fmbolzJmi.. ~,c'c~.a dire, intercalaire.
Mais comme il y a trois
jours au delà du mois surnumeraire,
il nous faut chercher
un point dans le cours de plusieurs
années ou nous trouvions
au juste une quantité de
mois surnumeraires, sans qu'il
y ait aucun jour de moins ou
de plus. Ce point
--
se trouve
tous les dix neuf ans. Dans lc.,
- l cours de dix neuf années on a
au juste septmois ou septLunes
surnumeraires. Ce point
ou ce cycle se nomme nom-
-
brc d'or. Methon sçavant Astronome
de la Ville d'Athe-
- nes en est l'Auteur. Il fut approuvé
par les Atheniens &
écrit en lettres d'or. Aussi estil
d'une grande utilitépour les
équations,puisquedans la revolution
de ces dix neuf an- Í
néeste Soleil&laLune revien- j
nent presque au même point,
& se retrouvent à peu prés
dans les mêmesdispositions.
Ce cycle nous est encore plus
précieux par l'usagequ'enfit
autrefois l'Eglise pour fixer le
jour de la célébration de la
Pâques. S. Ambroise attribuë
rétablissement de cet usage à
une Assemblée qui setint,lors
du Concile de Nicée;S. Jerôme
& le venerableBede en font
honneur à Eusebe de Cesarée.
Ce mois où cette Lune surnuméraire
doit trouver quelque
place dans le cours de la
troisiémeannée;autrement il
arriveroit que lesLunes parcourcroienttoutesles
faisons,
de forte que la Lune de Mars
serencontreroit en Automne,
cette d'Octobre dans le Printemps,
celle du solstice d'Eté
dans le solstice d'Hyver, &
ainsi des autres. C'est à cet inconvenient
que s'exposent les
Turcs & les Arabes quicomptent
leurs années par les Lunes
, & qui négligent de faire
aucune intercalation.
Il est presentement question
de sçavoir de quel mois
de la troisiéme année les deux
Lunes doivent prendre le nom.
Pour trouver ce mois, il n'y a
qu'à se rappeller le principe
que nous avons étably, ou plûtôt
que l'usage a aucorifé,qui
est que la Lune prend le nom
du mois oùelle se termine;s'il
se rencontre donc unmoisoù
2. Lunes se terminent, je dis
que ce mois est bis lunaire,
c'est à-dire, qu'il donne son
nom à deux Lunes sçavoir à
la surnumeraire & à celle qui
la suit; & par confcquent c'est
dans ce mois qu'il faut placer
la Lune embolismique.
Or danslatroisiéme,fixié.
me, neuviéme,onzieme, quatorzième
,
dix septiéme
, &
dixneuvième annéedunombre
d'or,il se trouve en chacune
de ces années un mois ou
deux Lunes se terminent. Le
calcul en est facile
,
il ne faut
que repassersur les années prccedences,
L'année1710. étoit la premiere
du nombre d'or Le premier
du mois Solaire de Janvier
étoit aussi le premier de
la Lune de Janvier;mais l'année
Lunaire étant plus courte
d'onze jours, il fallut en 1711.
retrograder d'onze jours pour
trouver le premier de la Lune
de Janvier
, en forte que le
-
premier dela Lune de Janvier
tombât, non le premier du
, mois de Janvier comme Tannée
de devant, mais le 20. de
Décembre 1710. onze jours
plus tard. Par la même rétrogradation
en 1711. le premier
de la Lune de Janvier se rencontra
le 9. de Décembre 1711.
& toûjours par la même rétrogradation
ce prèmier de la
Lune de Janviereût été le 29.
de Novembre sans l'intercalation
qui se fit du mois surnumeraire
dans le mois dAoût
1712. troisiéme du nombre
d'or. Dans ce mois se trouva
la fin de deux Lunes, sçavoir
le 2. d'Août la fin de la Lune
d'Août furnumcraire, & le 31.
d'Août la fin de la Lune
d'Août ordinaire; il en est de
même de cette année1715,
qui est la sixiéme du nombre
d'or où se doit intercaler la
Lune surnumeraire,ils'y trouvera
un mois où deux Lunes
se termineront,scavoir le mois
de Juiillet. La Lune de Juillet
surnumeraire finira le premier
de Juillet,& laLunedeJuillet
ordinaire se terminera le 30.
du même mois de Juillet qui
donne ainsi son nom à deux
Lunes , à la surnumeraire& à
l'ordinaire. On peut dire la
même chose des neuvième
* onzième
,
quatorzième
,
dixfepcièmey6c
dix neuvième du
nombre d'or ; il est aisé d'en
faire le calcul. Il est doncévident
que dans le cours de dixneuf
années nous avons sept
mois où deux Lunes se terminent
, & par consequent sept
endroits pour placer les sept
Lunes surnuméraires qui se
trouvent dans ce Cycle de dixneuf
années.
En suivant cette methode
pour intercaler la Lune furnunacraire,
nousn'avons pasune
feule LUlle qui ne 101t au
moins quelques jours dans le
mois donc elle porte le nom;
au lieu que ceux qui mettent
la Lune fornumcraire dans la
troisiéme année immédiatement
après celle de Février, &
qui prennent pour premiere
Lune ou pour Lune de Mars
celle dont le plein tombe à l'équinoxe,
ou après l'équinoxe,
donnent souvent à cette Lune
le nom d'un mois dont elle
n'éclaire pas un feui jour;c'est
ce que nous éprouvons en
cette année 1715. car sil'on
donne le nom du mois de
Mars à la Lune donc le 14. est
à l'équinoxeou apresl'équi,
noxe , il en certain que cette
Lune aura le nom d'un mois
dans lequel elle ne rompra
pas un seul jour, puifou'cHc
commence le trois d'Avril.
Ces principes reconnus
pour incontestables, & donc
la connoissance écoit necessaire
pour resoudre les deux questions
propofécs ; je dis pour
répondre à la prem cre que la
Lune de Mus ne doit point
servir de règle pour fixer la
Pâques.
Sicette Lune regloitlaPâques
,
il arriveroit siuvent on celebreroit cette Feste
avant l'équinoxe du Printemps.
Or la Pâques ne doit
jamais se celebrer avant l'équinoxe
du Printemps ; donc
la Lune de Mars n'est nullement
la regle de la Pâques.
La preuve de ma premiere
proposition cil: facile; pour
l'avoir, il n'y a qu'à remonter
jusques aux années precedentes
En 1711 le 14. de la Lune
de Mars étoit le 5. de Mars;
en 1711. le 14. de la même
Lune étoit le 21.deFévrier,
Or le Dimanche qui luit immediatement
le 5. de Mars&
le ildeFévrier estavant l'équinoxe
que l'Eglise a fixé au
zi. de Mars pour rendre la
célébration de la Pâques cont
tante, uniforme& invariable
à perpétuité, autant que l'irregularité
des Cycles & l'inégalité
du mouvement apparent
des Astres le pouvoient permettre.
Donc si la Lune de
Mars étoit la règle de la Pâ-
-
ques,on verroit souvent cette
Fête avant l'équinoxe. Mais
,
cette Feste ne doit point se celebrcr
avant l'équinoxe du
Printemps ; en voicy les preuves.
1 Le mois de Nisan ou la
LunedeNisan(c'estla même
chosecar lesHebreux,lesEgyptienslesArabes
& lesGrecs le
servoient de mois lunaires,&
ils n'avoient qu'un même terme
pour exprinici&laLune &
lemois ; man ,
manach, fwfr,
ou¡.u{vJ?;d'où les Latins ont fait
mensis) étoir le premier mois
de l'annéeEcclesiastique des
Juifs, & le temps auquel ils
faisoient leur Pâques, & cest
sur ce mois que les Conciles &
les Peresont réglé celle des
Chrétiens ; or le mois de Nifan
écoit le mois dont le premier
mier jour commençoit avec
l'équinoxe,ou suivoit de prés
l'équinoxe. Donc la Pâques
des Chrétiens qui est déterminée
par celle des Juifs, & qui
ne differe de la leur qu',çn ce
que les uns la font precisément
le 14. du moisde Nisan,
& les autres le Dimanche qui
le fuit ne doit jamais se celebrer
avant l'équinoxe du Printemps.
Dés le second siecle il y eût
de grandes contestations au
sujet du jour de Pâques entre
les Asiatiques& les Occidentaux
, les Grecs & les Latins ;
chaque party s'appuyoït sur la
tradition de son Eglise. Pour
arrêter ces disputes,&rétablir
la paix
4
il fut resolu dans la
fuite de faire plusieursCycles
qui regleroient la Pâques: dans
plusieurs Concileson y décida
cette fameusequestion,&même
au rapport d'Eusebe donc
le témoignage, comme fau.
-
teur de l'Arianisme
,
n'est pas
d'un grand poids en cette matiere,
on n'assembla le Concile
de Nicée que pour terminer
l'affaire de la celebration de la
Pâques. Or tous les Cyclesqui
furent faits à cette occasion
fixent la Pâques après l'équinoxe.
On peut consulter le
Cycle de S. Hippolyte mis par
le Cardinal Marcel dans la Bibliothèque
du Vatican & donné
par Scaliger, Grutterus, le
Pere Gilles Bûcher
, & M.
Bianchini
*
celuy de S. Denis
d'Alexandrie, de Theophile
d'Alexandrie, de Viétorius
d'Aquilée, & enfin celuy de
Denis le Petit mis au jour par
le Pere Gilles Bûcher, & approuvé
dans plusieurs Conciles
de France & d'Angleterre
tenus contre les Irlandois &
Ecossois dont l'urage estoit
different des autres Eglises
pour le jour de la célébration
de la Pâques. Donc suivain la
decision du Concile de Nicée,
- l'autorité des Cycles quenous
avons rapportez & la pratique
desEglises de France &d'Angleterre,
on doit faire Pâques
dans la Lune dont le 14. se rencontre
ou le jour de lequinoxe
ou après l'équinoxe du Printemps.
,\ Les Cycles de Theophile
d'Alexandrie,& de Viétorius
d'Aquiléen'étants pointd'accord
au sujet du jour de Pâques,
causerent quelque division
dans l'Eglise vers le cinquiéme
& sixiéme siecle. Le
Pape S. Léon & les Latins rejettoient
celuy de Theophile
pour s'arracher entièrement à
celuy de Victorius ; au contraire
les Grecs s'en tenaientà
celuy de Theophile & defapprouvoientceluy
de Viétorius.
Or il n'y avoir de difference
entre ces deux Cycles
qu'en ceque celuy de Theophile
pour ne point faire Pâ-
,
ques le même jour que lesjuifs
plaçoit cette Feste le Dimanche
qui suivoit le 14. de la Lune
, & celuy de victorius la
marquoit le Dimanche qui Cc,
trouvoit & le 14. de la Lune
&le jourdel'équinoxecequiétoit
cause que les uns cele.
broient la Pâques huit jours
plûtôt que les autres. Le Cycle
de Denis le Petit dans le fixié.
me siecle mit fin à toutes ces
disputes;les Grecs & les Latins
le suivirent ; & afin qu'il n'y
eût plus de variation ni de division
pour la celebration de
la Pâques, on convint alors
d'annoncer tous les ans à la
FestedesRoisle jour de cette
Felle. Ainsi la Lune Pascale est
celle dont le14, estàl'equinoxe
ou après l'équinoxe
,
& le
jour de la Pâques est le Dimanche
aprèsle14. de cette Lune.
Ceux qui veulent être instruits
à fond sur cette matière, doivent
lire l'excellent Livre du
sçavant Pere Petau de Doélrina
Temporum, les Traitezdu Pere
Lamy;du Pere Bonjour,&de
M. Bianchini.
Dés que c'est l'équinoxe du
Printemps qui règle la Lune
Pascale, c'eit à-dire celle où
doit se celebrer la Pâques) il
est aisé de connoistre en quel
mois &en quel quantième du
mois on doit faire Pâques.
La Lune Pascale ne peut
commencer qu'entre le 8de
Mars & le 5. d'Avrilinclusivement,
le 14. de la Lune Pascalene
peut estre plutost que
le 11. de Mars nyplus tard
que le 18. d'Avril, doùil
s'enfuit qu'on ne peut jamais -
celebrerla Pâques avantle2.1.
de Mars ny plus tard que le 2 5.
d'Avril. Ce font là les deux
points fixes entre lesquels
roule la célébration de la
Pâques.
Si tostque nous avons un
point fixe qui réglé la Pâques,
nous devons peu nous mettre
en
en peine du nom de la Lune
Pascale. Que ce foit la Lune
de Mars, d'Avril, de May,
que nous importe.Toutes
ces questions nefont que des
disputes de nom.
S'ilest vray cependant que
c'est le mois Solaire où se termine
la Lune qui donne à la
Lune sa dénomination, & si
l'intercalation se fait du mois
surnumeraire de la maniéré
dont nous l'avons marqué cydessus,
je diray pour répondre
à la fécondé question que la
Lune quiacommencé le 6. de
Mars est la Lune d'Avril , -
puisqu'elle finit le y. d'Avril;
ainsi la Pasques se celebrera
cette année aprèsle14. de la
Lune de May, & on intercalera
le mois surnumeraire dans
celuy de Juillet; donc c'est un
faux préjuge de croire quec'est
la Lune de Mars qui réglé la
Pasques.
Je ne doute pas qu'on ne
foit surpris d'entendre dire
que Pasques est dans la Lune
de May. Quelque étrange
que paroisse ce langage, il faut
parler ainsi si l'on veut suivre
nôtre systême qui n'est tel que
pour se conformer au vulgaire
& s'accommodet à l'usage ou
l'on cil de donner aux Lunes
le nom des mois où elles font;
si l'oreille pouvoit se faire à
entendre appeller Lune de
Mars celle donc aucun point
ne tombe en Mars, nous
,
pourrions dire que la Lune de
Mars est toûjours celle dont
le14. se rend ontre dans l'équinoxe
; alors nous ne ferions
point contraires à l'opinion
où l'on est que Pasques est
toujours dans laLune de Mars.
selon ce dernier sentiment la
Lune quia commencé le 6. de
Marsferoit la Lune surnumeraite
qui se mettroit tous les
trois ans immédiatement après
le mois de Février) ensorte
que cette troisiéme année feroit
de 384. jours. C'estoit à
peu prés ainsi que les Grecs
faisoient l'intercalation de
leur moisembolismique.Tous
les 4. ans à chaque Olympiade
,
dont l'époque est si fameure)
ils inferoient leur Luneembolismique,
de manière
que leur 4e. année estoit de
398. jours. jÊfq
De tout ceci on doit co
dure qu'il n'y a que trois cho-"
ses dont le concours foit abfoi
lument necessaire pour déterminer
la célébration de la Pasques.
1°. L'equinoxe du Printemps
qui est fixé au 21. de
Mars. 2°. La Lune qui est
celle dont le 14. tombe au 21.
de Mars ou aprèsle21. de
Mars. 3°. Le jour, qui cil le
Dimanche qui fuit le 4. de
cette Lune;de façonque si ce
14. se rencontroit le Dimanche,
on remettroit la Pasques
au Dimanche suivant. Ainsi
,
lorsqu'on connoît ces trois
points, on ne sçauroit se tromper
pour le jour de lacélébration
de la Pasques.
à la Lune;les uns veulent qu'-
elle foit Lune de Mars, & les
autres la desfendent contre
cette usurpation avec les armes
du raisonnement qu'ils
employent,selon moy , avec
beaucoup de justesse,d'esprit,
& d'érudition, à l'usage
que vous allez lire. Cette piece *
est de M.l'Abbé Pothonnier,
Aumônier du Roy, de qui je
ne dirois rien de trop flatteur
, -
quand je le mettroisau dessus
des
des éloges que je pourrois luy
donner.
DISSERTATION
Jhr la Lune qui doit regler
laPasques.
Dans l'opinion où l'on est
que Pdfqucs doit toûjours se
rencontrer dans la Lune de
Mars,on est surpris de voir
cette feste tomber cetteannée
dans une Lune qui commence
le trois d'Avril. La difficulté
qu'il y a d'accorder ses prejugez
avec le temps de la ce-
>
lebration
de laPasques decette
année 171 5. a fait craindre
à plusieurs d'avoir esté jusques
icy dans l'erreur ; c'est ce qui
leur a donné occasion de s'é.
claircir sur ces deux points.
1°. Si Pasques doit toûjours se
celebrer le Dimanche qui suit
le 14. de la Lune de Mars?
•£°- Quel nom on doit donner
à la Lune qui a commencé
le six de Mars? la decision de
ces deux questions dépend de !
quelques remarques qu'ilest
bon de faire pour l'intelligence
du sujet. Ainsi avant derien
resoudre sur cette matière
voyons quel est le cours du j
Soleil &de laLune, quelestla
diversité de leur mouvement ,
quelles sont les regles que l'on
suit pour les faire revenir au
mêmepoint &rentrer dans le
même ordre. Cette connoissance
est necessaire. Sans la
Science de l'Astronomie on
ne sçauroitfixer le jour de Pâques
; le Concile de Nicée en
estoitsipersuadé qu'il vouloit
qu'on consultât pour le jour
de la celebration de la Pâques
les Evêqucs d'Alexandrie qui
estoient beaucoup plus habiles
dans l'Astronomiequetous
les autres Evêques du monde.
nL'aannée eist Srolairee ou L.u- L'annéeSolaire est de 365. -
jours 5. heures & 49. minutes.
L'année Lunaire est de 354.
jours 8. heures & 44. minutes
; ainsi d'onze jours ou environ
plus courte que la Solaire.
Decette difference d'années
vient la difference des mois
dont les uns font Lunaires&
les autres Solaires.
Le mois Solaire est de 30.
jours,10 heures & 29. minutes
;mais pour n'estre point
embarrassé dans le calcul que
l'on seroit des heures & des
minutes, on les a inégalement
partagez sur tous les mois de
l'année, de maniere que les
uns sont de30.&les autres de
31. jours;on a donné que 28.
jours au mois de Février, pour
y faire plus aisément l'intercalation
du jour que forment
en 4. ans à 44. minutes prés
les 5. heures 49. minutes qui
font l'excedant des 365. jours.
Ces 44. minutes quiestoient
de trop en quatre ans furent
cause du desordre qu'il y eut
dans le Calendrier du temps
de Gregoire XIII. on en fit la
reforme
,
& pour éviter un
semblabledérangementilfut
resolu de retrancher en 400
ans trois bissextes
,
de façon
que de 4.siecles en 4. siecles il
n'y auroic des premieres an..
nées de chaque siecle, que la
premiere de chaque quatriéme
sieclequi seroit bissextile.
Le mois Lunaire çfl de 29.
jours 12 heures & 44. minutes
; &afin dene point donner
pareillement dans la même -
confusion
, on les a fixez les
uns à 30. & les autres à, 2.2Je,s
premiers se nomment pleins
& les autres caves.
Comme les mois Lunaires
font plus courts que les Solaires,
&qu'il arrivetrès souvent
que deux Lunes commencent
ou sont dans leur plcin
,
ou finissent dans un même
mois, il auroit esté plus à propos
de se servir de nombres
pour distinguer les Lunes, &
de dire par exemple la premiere
Lune, la seconde Lune, la
troisiéme Lune
, que de leur
donner le nom des mois 50..
laires. Cet expedient auroit levé
tous les doutes ; car pour
dire le vray , on a de la peine à
s'accoutûmer à denommer
une Lune du nom d'un mois
qu'elle n'éclaire quelquefois
qu'un seul jour. -
Mais puisque le langage ordinaire
veut que l'on distingue
les Lunes les unes des autres en
les qualifiantdesmêmes noms
que les mois Solaires, & que
l'on dise la Lune de Mars ,
comme on dit le mois deMars;
il s'agit d'examiner de quel
mois la Lune doit emprunter
son nom, si c'estdeceluy où
elle commence , ou bien de
celuy où elle est dans son
- plein, ou enfinde celuy oùelle
finit. Les Lunes ne marchant
point
point d'un pas égal àceluydes
mois Solaires, il se rencontre
presque toûjours qu'elles ont
leur commencement dans un
mois, & qu'elles se terminent
dans un autre.
On auroit pû donner aux
Lunes le nom des mois où elles
commencent, d'habiles
Astronomes sont de cet avis;
il auroit même mieux valu leur
donner le nom des mois où
elles font dans leur plein; cela
auroit été beaucoup plus naturel
,
puisque les Lunes regnent
plus de jours dans ce
mois que dans tout autre; mais
l'usage qui est le maître des
noms comme des Langues,
veut qu'on les dénomme des
mois où elles se terminent;
c'est ainsi qu'en usent la plûpart
des compulistes selon cet
ancien vers:
In quo completurmensiLunatio
detur.
Les douze mois Lunaires
pris ensemble étant donc plus
courts d'onze jours ou environ
que les 12. mois Solaires
aussi prisensemble
,
il s'enfuit
qu'en trois ans il s'en faut trois
fois onze joursou trente-trois
jours que lesmoisLunairesnegalène
les Solaires; ainsi il y
aura trente- sept mois Lunaires
en trois ans, au lieu que
l'on ne comptera que trentesix
mois Solaires; il se trouvera
donc en trois années
un mois surnumeraire que les
Grecs nomment fmbolzJmi.. ~,c'c~.a dire, intercalaire.
Mais comme il y a trois
jours au delà du mois surnumeraire,
il nous faut chercher
un point dans le cours de plusieurs
années ou nous trouvions
au juste une quantité de
mois surnumeraires, sans qu'il
y ait aucun jour de moins ou
de plus. Ce point
--
se trouve
tous les dix neuf ans. Dans lc.,
- l cours de dix neuf années on a
au juste septmois ou septLunes
surnumeraires. Ce point
ou ce cycle se nomme nom-
-
brc d'or. Methon sçavant Astronome
de la Ville d'Athe-
- nes en est l'Auteur. Il fut approuvé
par les Atheniens &
écrit en lettres d'or. Aussi estil
d'une grande utilitépour les
équations,puisquedans la revolution
de ces dix neuf an- Í
néeste Soleil&laLune revien- j
nent presque au même point,
& se retrouvent à peu prés
dans les mêmesdispositions.
Ce cycle nous est encore plus
précieux par l'usagequ'enfit
autrefois l'Eglise pour fixer le
jour de la célébration de la
Pâques. S. Ambroise attribuë
rétablissement de cet usage à
une Assemblée qui setint,lors
du Concile de Nicée;S. Jerôme
& le venerableBede en font
honneur à Eusebe de Cesarée.
Ce mois où cette Lune surnuméraire
doit trouver quelque
place dans le cours de la
troisiémeannée;autrement il
arriveroit que lesLunes parcourcroienttoutesles
faisons,
de forte que la Lune de Mars
serencontreroit en Automne,
cette d'Octobre dans le Printemps,
celle du solstice d'Eté
dans le solstice d'Hyver, &
ainsi des autres. C'est à cet inconvenient
que s'exposent les
Turcs & les Arabes quicomptent
leurs années par les Lunes
, & qui négligent de faire
aucune intercalation.
Il est presentement question
de sçavoir de quel mois
de la troisiéme année les deux
Lunes doivent prendre le nom.
Pour trouver ce mois, il n'y a
qu'à se rappeller le principe
que nous avons étably, ou plûtôt
que l'usage a aucorifé,qui
est que la Lune prend le nom
du mois oùelle se termine;s'il
se rencontre donc unmoisoù
2. Lunes se terminent, je dis
que ce mois est bis lunaire,
c'est à-dire, qu'il donne son
nom à deux Lunes sçavoir à
la surnumeraire & à celle qui
la suit; & par confcquent c'est
dans ce mois qu'il faut placer
la Lune embolismique.
Or danslatroisiéme,fixié.
me, neuviéme,onzieme, quatorzième
,
dix septiéme
, &
dixneuvième annéedunombre
d'or,il se trouve en chacune
de ces années un mois ou
deux Lunes se terminent. Le
calcul en est facile
,
il ne faut
que repassersur les années prccedences,
L'année1710. étoit la premiere
du nombre d'or Le premier
du mois Solaire de Janvier
étoit aussi le premier de
la Lune de Janvier;mais l'année
Lunaire étant plus courte
d'onze jours, il fallut en 1711.
retrograder d'onze jours pour
trouver le premier de la Lune
de Janvier
, en forte que le
-
premier dela Lune de Janvier
tombât, non le premier du
, mois de Janvier comme Tannée
de devant, mais le 20. de
Décembre 1710. onze jours
plus tard. Par la même rétrogradation
en 1711. le premier
de la Lune de Janvier se rencontra
le 9. de Décembre 1711.
& toûjours par la même rétrogradation
ce prèmier de la
Lune de Janviereût été le 29.
de Novembre sans l'intercalation
qui se fit du mois surnumeraire
dans le mois dAoût
1712. troisiéme du nombre
d'or. Dans ce mois se trouva
la fin de deux Lunes, sçavoir
le 2. d'Août la fin de la Lune
d'Août furnumcraire, & le 31.
d'Août la fin de la Lune
d'Août ordinaire; il en est de
même de cette année1715,
qui est la sixiéme du nombre
d'or où se doit intercaler la
Lune surnumeraire,ils'y trouvera
un mois où deux Lunes
se termineront,scavoir le mois
de Juiillet. La Lune de Juillet
surnumeraire finira le premier
de Juillet,& laLunedeJuillet
ordinaire se terminera le 30.
du même mois de Juillet qui
donne ainsi son nom à deux
Lunes , à la surnumeraire& à
l'ordinaire. On peut dire la
même chose des neuvième
* onzième
,
quatorzième
,
dixfepcièmey6c
dix neuvième du
nombre d'or ; il est aisé d'en
faire le calcul. Il est doncévident
que dans le cours de dixneuf
années nous avons sept
mois où deux Lunes se terminent
, & par consequent sept
endroits pour placer les sept
Lunes surnuméraires qui se
trouvent dans ce Cycle de dixneuf
années.
En suivant cette methode
pour intercaler la Lune furnunacraire,
nousn'avons pasune
feule LUlle qui ne 101t au
moins quelques jours dans le
mois donc elle porte le nom;
au lieu que ceux qui mettent
la Lune fornumcraire dans la
troisiéme année immédiatement
après celle de Février, &
qui prennent pour premiere
Lune ou pour Lune de Mars
celle dont le plein tombe à l'équinoxe,
ou après l'équinoxe,
donnent souvent à cette Lune
le nom d'un mois dont elle
n'éclaire pas un feui jour;c'est
ce que nous éprouvons en
cette année 1715. car sil'on
donne le nom du mois de
Mars à la Lune donc le 14. est
à l'équinoxeou apresl'équi,
noxe , il en certain que cette
Lune aura le nom d'un mois
dans lequel elle ne rompra
pas un seul jour, puifou'cHc
commence le trois d'Avril.
Ces principes reconnus
pour incontestables, & donc
la connoissance écoit necessaire
pour resoudre les deux questions
propofécs ; je dis pour
répondre à la prem cre que la
Lune de Mus ne doit point
servir de règle pour fixer la
Pâques.
Sicette Lune regloitlaPâques
,
il arriveroit siuvent on celebreroit cette Feste
avant l'équinoxe du Printemps.
Or la Pâques ne doit
jamais se celebrer avant l'équinoxe
du Printemps ; donc
la Lune de Mars n'est nullement
la regle de la Pâques.
La preuve de ma premiere
proposition cil: facile; pour
l'avoir, il n'y a qu'à remonter
jusques aux années precedentes
En 1711 le 14. de la Lune
de Mars étoit le 5. de Mars;
en 1711. le 14. de la même
Lune étoit le 21.deFévrier,
Or le Dimanche qui luit immediatement
le 5. de Mars&
le ildeFévrier estavant l'équinoxe
que l'Eglise a fixé au
zi. de Mars pour rendre la
célébration de la Pâques cont
tante, uniforme& invariable
à perpétuité, autant que l'irregularité
des Cycles & l'inégalité
du mouvement apparent
des Astres le pouvoient permettre.
Donc si la Lune de
Mars étoit la règle de la Pâ-
-
ques,on verroit souvent cette
Fête avant l'équinoxe. Mais
,
cette Feste ne doit point se celebrcr
avant l'équinoxe du
Printemps ; en voicy les preuves.
1 Le mois de Nisan ou la
LunedeNisan(c'estla même
chosecar lesHebreux,lesEgyptienslesArabes
& lesGrecs le
servoient de mois lunaires,&
ils n'avoient qu'un même terme
pour exprinici&laLune &
lemois ; man ,
manach, fwfr,
ou¡.u{vJ?;d'où les Latins ont fait
mensis) étoir le premier mois
de l'annéeEcclesiastique des
Juifs, & le temps auquel ils
faisoient leur Pâques, & cest
sur ce mois que les Conciles &
les Peresont réglé celle des
Chrétiens ; or le mois de Nifan
écoit le mois dont le premier
mier jour commençoit avec
l'équinoxe,ou suivoit de prés
l'équinoxe. Donc la Pâques
des Chrétiens qui est déterminée
par celle des Juifs, & qui
ne differe de la leur qu',çn ce
que les uns la font precisément
le 14. du moisde Nisan,
& les autres le Dimanche qui
le fuit ne doit jamais se celebrer
avant l'équinoxe du Printemps.
Dés le second siecle il y eût
de grandes contestations au
sujet du jour de Pâques entre
les Asiatiques& les Occidentaux
, les Grecs & les Latins ;
chaque party s'appuyoït sur la
tradition de son Eglise. Pour
arrêter ces disputes,&rétablir
la paix
4
il fut resolu dans la
fuite de faire plusieursCycles
qui regleroient la Pâques: dans
plusieurs Concileson y décida
cette fameusequestion,&même
au rapport d'Eusebe donc
le témoignage, comme fau.
-
teur de l'Arianisme
,
n'est pas
d'un grand poids en cette matiere,
on n'assembla le Concile
de Nicée que pour terminer
l'affaire de la celebration de la
Pâques. Or tous les Cyclesqui
furent faits à cette occasion
fixent la Pâques après l'équinoxe.
On peut consulter le
Cycle de S. Hippolyte mis par
le Cardinal Marcel dans la Bibliothèque
du Vatican & donné
par Scaliger, Grutterus, le
Pere Gilles Bûcher
, & M.
Bianchini
*
celuy de S. Denis
d'Alexandrie, de Theophile
d'Alexandrie, de Viétorius
d'Aquilée, & enfin celuy de
Denis le Petit mis au jour par
le Pere Gilles Bûcher, & approuvé
dans plusieurs Conciles
de France & d'Angleterre
tenus contre les Irlandois &
Ecossois dont l'urage estoit
different des autres Eglises
pour le jour de la célébration
de la Pâques. Donc suivain la
decision du Concile de Nicée,
- l'autorité des Cycles quenous
avons rapportez & la pratique
desEglises de France &d'Angleterre,
on doit faire Pâques
dans la Lune dont le 14. se rencontre
ou le jour de lequinoxe
ou après l'équinoxe du Printemps.
,\ Les Cycles de Theophile
d'Alexandrie,& de Viétorius
d'Aquiléen'étants pointd'accord
au sujet du jour de Pâques,
causerent quelque division
dans l'Eglise vers le cinquiéme
& sixiéme siecle. Le
Pape S. Léon & les Latins rejettoient
celuy de Theophile
pour s'arracher entièrement à
celuy de Victorius ; au contraire
les Grecs s'en tenaientà
celuy de Theophile & defapprouvoientceluy
de Viétorius.
Or il n'y avoir de difference
entre ces deux Cycles
qu'en ceque celuy de Theophile
pour ne point faire Pâ-
,
ques le même jour que lesjuifs
plaçoit cette Feste le Dimanche
qui suivoit le 14. de la Lune
, & celuy de victorius la
marquoit le Dimanche qui Cc,
trouvoit & le 14. de la Lune
&le jourdel'équinoxecequiétoit
cause que les uns cele.
broient la Pâques huit jours
plûtôt que les autres. Le Cycle
de Denis le Petit dans le fixié.
me siecle mit fin à toutes ces
disputes;les Grecs & les Latins
le suivirent ; & afin qu'il n'y
eût plus de variation ni de division
pour la celebration de
la Pâques, on convint alors
d'annoncer tous les ans à la
FestedesRoisle jour de cette
Felle. Ainsi la Lune Pascale est
celle dont le14, estàl'equinoxe
ou après l'équinoxe
,
& le
jour de la Pâques est le Dimanche
aprèsle14. de cette Lune.
Ceux qui veulent être instruits
à fond sur cette matière, doivent
lire l'excellent Livre du
sçavant Pere Petau de Doélrina
Temporum, les Traitezdu Pere
Lamy;du Pere Bonjour,&de
M. Bianchini.
Dés que c'est l'équinoxe du
Printemps qui règle la Lune
Pascale, c'eit à-dire celle où
doit se celebrer la Pâques) il
est aisé de connoistre en quel
mois &en quel quantième du
mois on doit faire Pâques.
La Lune Pascale ne peut
commencer qu'entre le 8de
Mars & le 5. d'Avrilinclusivement,
le 14. de la Lune Pascalene
peut estre plutost que
le 11. de Mars nyplus tard
que le 18. d'Avril, doùil
s'enfuit qu'on ne peut jamais -
celebrerla Pâques avantle2.1.
de Mars ny plus tard que le 2 5.
d'Avril. Ce font là les deux
points fixes entre lesquels
roule la célébration de la
Pâques.
Si tostque nous avons un
point fixe qui réglé la Pâques,
nous devons peu nous mettre
en
en peine du nom de la Lune
Pascale. Que ce foit la Lune
de Mars, d'Avril, de May,
que nous importe.Toutes
ces questions nefont que des
disputes de nom.
S'ilest vray cependant que
c'est le mois Solaire où se termine
la Lune qui donne à la
Lune sa dénomination, & si
l'intercalation se fait du mois
surnumeraire de la maniéré
dont nous l'avons marqué cydessus,
je diray pour répondre
à la fécondé question que la
Lune quiacommencé le 6. de
Mars est la Lune d'Avril , -
puisqu'elle finit le y. d'Avril;
ainsi la Pasques se celebrera
cette année aprèsle14. de la
Lune de May, & on intercalera
le mois surnumeraire dans
celuy de Juillet; donc c'est un
faux préjuge de croire quec'est
la Lune de Mars qui réglé la
Pasques.
Je ne doute pas qu'on ne
foit surpris d'entendre dire
que Pasques est dans la Lune
de May. Quelque étrange
que paroisse ce langage, il faut
parler ainsi si l'on veut suivre
nôtre systême qui n'est tel que
pour se conformer au vulgaire
& s'accommodet à l'usage ou
l'on cil de donner aux Lunes
le nom des mois où elles font;
si l'oreille pouvoit se faire à
entendre appeller Lune de
Mars celle donc aucun point
ne tombe en Mars, nous
,
pourrions dire que la Lune de
Mars est toûjours celle dont
le14. se rend ontre dans l'équinoxe
; alors nous ne ferions
point contraires à l'opinion
où l'on est que Pasques est
toujours dans laLune de Mars.
selon ce dernier sentiment la
Lune quia commencé le 6. de
Marsferoit la Lune surnumeraite
qui se mettroit tous les
trois ans immédiatement après
le mois de Février) ensorte
que cette troisiéme année feroit
de 384. jours. C'estoit à
peu prés ainsi que les Grecs
faisoient l'intercalation de
leur moisembolismique.Tous
les 4. ans à chaque Olympiade
,
dont l'époque est si fameure)
ils inferoient leur Luneembolismique,
de manière
que leur 4e. année estoit de
398. jours. jÊfq
De tout ceci on doit co
dure qu'il n'y a que trois cho-"
ses dont le concours foit abfoi
lument necessaire pour déterminer
la célébration de la Pasques.
1°. L'equinoxe du Printemps
qui est fixé au 21. de
Mars. 2°. La Lune qui est
celle dont le 14. tombe au 21.
de Mars ou aprèsle21. de
Mars. 3°. Le jour, qui cil le
Dimanche qui fuit le 4. de
cette Lune;de façonque si ce
14. se rencontroit le Dimanche,
on remettroit la Pasques
au Dimanche suivant. Ainsi
,
lorsqu'on connoît ces trois
points, on ne sçauroit se tromper
pour le jour de lacélébration
de la Pasques.
Fermer
7
p. 106-141
Raisonnement merveilleux de l'Auteur, suivi d'une Histoire originale. [titre d'après la table]
Début :
Allons, Madame, encouragez moy à ne pas vous ennuyer. Jusqu'à [...]
Mots clefs :
Monde, Porte, Jour, Mari, Maison, Chambre, Confidence, Plaisirs, Hommes, Femme, Honneur, Fortune, Olympe , Temps, Heureux, Coeur, Amour, Dame, Amants, Yeux
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Raisonnement merveilleux de l'Auteur, suivi d'une Histoire originale. [titre d'après la table]
Allons , Madame , encouragez
moy à ne pas vous ennuyer.
Juſqu'à preſent cela no
va pas mal , & il y a apparence
, ſi la matiere continue à
s'embellir d'elle même , que .
nous arriverons à bon port à
la fin du Livre.Jugez fi je m'y
prends comme il faut , & files
efforts que je vais faire pour
GALANT. 107
m'en tirer à mon honneur , ne
font pas fuffifants pour vous
amufer. Je vous ai promis des
hiſtoriettes. Il faut vous tenir
parole. J'ay heureuſement la
tête rempliedes circonstances
de celles que je vous deſtine.
Saufcependant à moy , à ne
pas dévisager les Maſques de
l'un&l'autre ſexe àqui mon indifcretion
pourroit porter des
atteintes affez delicates . Ainfi
pour ne pas compromettre les
gens dont ils'agit , ne trouvez
pas mauvais que je me charge
tout feul du poids de leurs
avantures . Je vous avouë , Ma108
MERCURE
dame,queje n'aurois pas la for
ce de vous refuſer toute la
confidence des affaires que
vous allez lire , ſi j'avois l'hon
neur devous connoître plus
particulierement ;mais du ſexe
charmantdont vous êtes , outre
qu'on babille volontiers ,
on ſeplaît encore ſi ſouvent à
fairedes tracaſſeries au tiers &
au quart , que je croi que le
plus fûr,eſt de ne vous dire,que
cequ'onveut bien que tout le
monde ſcache. Or eft-il que
je ne crains pas la cenſure ,
d'ailleurs je ſuis fait pour elle ,
&on ne verra jamais Mercure
GALANT 109
tant queje le ferai , s'allarmer
de tous les diſcours qu'on peut
tenir de luy: par confequent ,
lifez.
J'avois il ya quelque temps
uneMaiſon ſuperbe à la Ville,
&deux Palais au moins à la
Campagne:la magnificence de
ma table ,& l'excés de mes ri .
cheffes m'avoient acquisune fi
grande foule d'amis , & mis en
fi bonneodeur chezlesDames,
que je paflois pour un vray
modele de generoſité , dedelicateffe
& de galanteric. La
nature de ſon côté avoit été
àmon égard auſſi prodigue
110 MERCURE
les
que la fortune. Jugez ,fi avec
ces avantages,& mon inclination
qui m'a toûjours porté
aux plaiſirs , tous les coeurs ne
s'ouvroient pas àmonpaſſage.
Voilà l'état où étoient mes af
faires lorſque m'arriverent
avantures que je vais vous conter
, elles ne font pas moins
bonnes aujourd'huy , mais
mon temperament a malheureuſement
reçu de l'habitude
demes plaiſirs des leçons de
moderation dont j'enrage.
Dans cet heureux train de
viedontje viens de vous faire
une peinture affez legere , je
GALANT. I
tombaypar hazard aprés bien
des caſcades , entre les mains
d'uneDame qui entretenoit le
plus galammant , &le plus
adroitement du monde , neuf
Amants à la fois , il faut tout
vous dire , j'avois en même
temps neufMaîtreſſes ; mais il
y avoit cette difference entre
nousdeux,que leplus ſouvent,
quoi qu'elles me coutâſſent
bien cher , elles étoient fans
confequence pour moy , au
licu que les neufAmans de la
Dame dont je vous parler, tiroient
chaquejour affez regulicrement
à conſequencepour
112 MERCURE
elle. Lorſque je me mis ſur les
rangs ,j'aurois parić toute ma
fortune que cette obligeante
perſonne m'adoroit , une
delicateſſe infinie & un art ad.
mirable aſſaiſonnoient à mer
veille toutes les careſſes que je
recevois d'elle. Aufli genereuſe
que moy , mon coeur
étoitàſon compre, le ſeul bien
qui flattoit ſapaſſion. Enfin ſes
airs ſimples , tendres & ingenus
m'enyvrerent de l'eſpoir
d'un bonheur fi doux , & faifirent
à un tel point ma credulité
, que je me determinay à
lui facrifier toutes ſes rivales.
Ccs
GALANT.113
Ces ruptures auſquelles elles ne
s'attendoient ni les unes ni les
autres , furent ſuivies de tant
d'éclat & de bruſqueries reciproques
, qu'elles firent pendantun
temps affez confiderable
la raillerie de tout le monde.
Jerenvoïai àla belleAminte
toutes les Lettres qu'elle m'avoit
écrites,&je lui redemandai
les miennes , Climene me jetta
mon portrait au né , la fiere
Olympe m'arracha les cheveux
, & me donna quelques
fouflets, ainſidu reſte. Debarraflé
enfin heureuſement des
mains de toutes ſes aimables
Juin 1715 . K
114 MERCURE
perſonnes, jecourus chez mon
incomparable & nouvelle
Maîtreffe , je luy fis voir àl'inftant
fur mon viſage & dans
mes yeux , où ma paſſion étaloittous
les tranſports de l'a
mour dont je brulois pour elle,
les veſtiges fanglants de mon
triomphe. Tant de ſacrifices ,
&une victoire fi complete arracherent
de ſon coeur l'aveu
le plus tendre qu'une Amante
éperduë puiſſe jamais faire au
plus heureux Amant du monde
, & de ſes beaux yeux des
larmes , dont je penſai expiferde
joye..
GALANC. 115
Jeme trouvay fileger aprés
tous les beaux exploits que je
viens de vous dire , que je luy
jurai mille fois , & avec fincerité
de n'aimer deformais plus
qu'elle. Elle me crût , & me
proteſta avec ferment den'aimer
de ſa vie que moy. Huit
jours ſe pafferent ainſi dans la
meilleure intelligencedumonde
; mais monbonheur ne devoit
pas être éternel comme je
m'en étois flatté : en voici la
preuve.
Un jour eſtant entré dans ſa
chambre vers les dix heures du
matin , par l'entremiſe d'une
Kij
116 MERCURE
A
de ſes femmes je m'approchay
de ſon lit , je m'aſſis dans un
fauteüil à coſté d'elle , & je
repris à mon ordinaire le langage
de nos amours , qu'elle
écoutoit affectueuſement ,
comme les plus belles choſes
du monde , lorſque nous entendîmes
frapper en maiſtre , à
la porte de la chambre où nous
eſtions. Ah ! mon Dieu,Monficur
, me dit elle , c'eſt mon
mary , il ſe doute de noſtre intrigue
, ou pluſtoſt il n'en doute
plus: je ſuis perduë
cachez-vous , ſauvez-vous? où
voulez vous Madame, luydis
GALANT. 317
je auffi effrayé qu'elle , que je
me cache , & par où puis-je
me fauver. Hé ! Monfieur,fautez
par la feneftre. ( Il eſt bon
de vous dire que cette feneftre
par où elleme propoſoit de
faire le faut, eftoit à plus de
vingt pieds de hauteur fur un
Jardin où elle me prioit de me
précipiter , & que d'ailleurs je
ne ſçay point fauter. ) Cependant
le vacarme continuoit à
la porte,& le prétendu mary
que je ne connoiffois que mediocrement
, faisoit un bruit
épouventable. Enfin ma chere
Maiſtreſſe ne pouvant plus
:
118 MERCURE
deffous,
tenir contre ces brutales inftances
, me dit , cachez vous
du moins , Monfieur, fous
le lit , ou bien entre les matelats.
Eh ! Madame , luy repondis
je,il n'y a pas de fûretépour
moy àme fourrer ny
nidans le lit.Eh!du moins, mettez
vous , reprit - elle impatiemment
, dans le grand tiroir de
cette commode, où vous pourrez
entrer , quoy qu'affez mał
àvoſtre aiſe : dans un beſoin
extrême , comme celuy-cy ,
Monfieur , ne faut- il pas faire
de neceffité vertu ? je fus allez
fot pour m'emprifonner avec
GALANT. 119
า
des peines ehragées dans ce
maudit tiroir , où elle m'enfermaà
double tour ,&dont elle
tira , & cacha ſoigneuſement
la clef.
Aprés s'eſtre ainſi précautionnée
contre les recherches
jalouſes de ce curieux impitoyable,
qui de fon côtéjuroit
à la porte comme un Païen ,
elle alla enfin d'un air tout
endormi , & en ſefrottant les
yeux , la lui ouvrir. En verité ,
Monfieur , lui dit- elle , vous
venez de me reveiller en furfaut
d'une étrange façon. J'étois
aumilieu du plus agreable
120 MERCURE
rêve que j'aye fait de ma vie ,
lorſque j'ai entendu le bruit
que vous venez de faire.Vraiement
, Madame , lui dit il ,
vous êtes une fort jolie femme
, vous prétendez donc
m'en faire accroire comme
Daphnis , Oronte , Licydas
Erafte & Damon. Je ne vous
parle pas de vôtre grand Laquais
que vous leur preferez
comme à moi , c'eſt un coquin
que je ferai roüer de coups de
bâton ; mais Plutus & Mercure
que depuis quelques jours
vous honorez de vôtre tendreſſe
avec tant d'éclat , ne me
marcheront
:
GALANT. 121
marcheront pas fur le ventre
impunement. L'un d'eux eſt
ici , & malheur à qui me tom
bera ſous la main. Je vous
trouve bien hardi , lui dit elle,
de venir m'inſulter avec tant
d'audace dans ma maiſon.
Taiſez vous , perfide , repritil
,& n'eſperez pas que je vous
pardonne vos infidelitez que
vous ne m'ayez rendu au
moins les vingt mille écus que
vous m'avez couté. Je ne ſerai
pas voſtre dupe , comme
les fots que vous tenez dans
vos filets , & je vous perfecuteray
, juſqu'à ce que la reſti-
Juin 1715 . L
122 MERCURE
tution que vous me devez ,
m'ait mis à but avec vous.
Vous êtes un infolent , lui répondit-
elle , un lâche , & le
plus méchant & le plus ſcele
rat de tous les hommes ; en
même tems elle gemit , pleura
, s'évanoüit , & jen'enten.
dis plus rien , parce que je m'é
vanouis auſſi.
Environ deux heures aprés
mon évanoüiffement ma
charmante Maiſtreſſe ouvrit
le tiroir où je m'étois imprudemment
laiſſé empriſonner.
Et me trouvant preſque ſans
poux ,& fans chaleur , elle s'i-
1
GALANT. 123
magina que je n'avois rien entendu
de la converſation precedente
,& s'empreſſa à me
faire revenir. J'ouvris enfin les
yeux , & je lui dis avec une
langueur extrême , qui partoit
plûtôt de l'accident qui venoit
de m'arriver , que de l'amour
quime reſtoit pour elle , que
je me mourrois , & que je la
priois d'envoïer chercher mon
carroſſe qui m'attendoit àcent
pas de famaifon , pour me remener
chez moi , ce qu'elle
cûtde la peine à m'accorder;
cependant elle me dit en m'embraflant
tendrement , qu'il fal
Lij
124 MERCURE
loit queje me fuſſeévanoüi en
entrant dans la commode, tant
elle m'en avoit retiré froid &
ſaiſi , elle ajoûta que ſon mary
l'avoit le plus mal à propos
du monde entretenu de tout
Jedétail aſſommant d'un procés
qui estoit de grande im
portance pour eux , mais qu'-
elle ſe trouvoit encore bien
heureuſe de ce qu'il l'avoit enfin
laiſſée fitoft enrepos ,& elle
me predit que mon accident
n'auroit point de ſuites fâcheuſes.
En effet , en ſortant de ſa
maiſon,je me trouvay ſi bien
remis de lalethargic où m'avoit
GALANT. 125
jetté le tiroir ,que je me fismener
fur le champ chez le curieux
dont le vacarme venoit
dem'empriſonner. Je me fouvins
, chemin faiſant , de l'obligeante
propofition que
mon incomparable Amante
m'avoit faite de me jetter par
la feneftre , au hazard de me
briſer les os , & j'arrivai chez
lui , aprés avoir fait voeu de ne
plusretourner chez elle.cel n
Nos premieres civilitez furent
courtes ; mais la confidence
ſe mêlant de noſtre conver
fation,il ſe radoucit àmon
égard ; &je l'amenay au point
Liij
426 MERCURE
deluy faire entendre avec de
grands éclats de rise , toutcee
qui venoitdem'arriver. Ecoutez
, me dit-il à fon tour, la
fin del'entretien que je viens
d'avoir avec cette prodigicuſe
femme, maisil eſtà propos de
vous dire auparavant quel
qu'une des raiſons qui ont
donné lieu à ce quevous venez
d'entendreav Sup xu ษ หา ได้
no Il n'eſt pas neceffaire que
je vous étale icy les charmes
de ſa perſonne , ni ceux de
fon eſprit , vous en connoiffez
los graces & le pouvoir aufli
bienquemoy;mais il eſtbon A
A
GALANT 127
quevous ſçachiez qu'il y a fix
mois que je vis bien avec olles
que pondants ces fix mois ,
mon amour a tous les jours
pris de nouvelles forces , &
qu'il ya enfin fix mois que je
m'apperçois qu'elle metrom
pe tous lesjours. Pouvez-vous
aprés meetavbu renoncer à
aimer une femme fi aimable.
Tous ceux que vous
entendu nommer fontilen
mavez
effot , depuis & avant moy ,
fes amants commemoy. Elle
ſçait enun mot fi bien mena
ger ſes heures & fes rendezvous
,quecen'eſtprefque que
Lij
128 MERCURE
par conjecture qu'on leméfie
d'elle. Je n'aurois pas même
acquisla grande connoiffance
quej'ay de ſes allures ,fi une
femmede ſa confidence& de
ſes plaiſirs , n'avoit pas mal.
heureuſement pour elle , pris,
àcequ'elle m'a dit, de l'amour
pourmoy. Voilà,Monfieur,
comme j'ay cû ſon ſecret ,&
c'eſt par ſon canal que j'ay
fçû aujourd'huy que vous étiez
chez elle ; & qui plus eft , que
vous yétiez parfaitement biena
Jay répondu affez indifferam.
ment à cet avis ,mais un mds
ment aprés l'avoir receu , j'ay
GALANT 425
-
monté en carrofle , & je ſuis
venu troubler , je ne ſçai oncore
,fi jedois dire, à propos
ounon, les plaiſirs qu'on vous
deſtinoit. Je me dedis de
bon coeur,luy dis -je , de tout
le mal que jevous enayvoulu ;
mais degrace ,achevez laſuité
decetteconverſationquemon
évanoüſſement m'a dérobée.
Je me fuis mis , reprit il , pen
dant que la belle pleuroit à
chaudes larmes , à faire une
exacte viſite dans ſon apparte
ment ; je vous ay chorché
derriere lesrideaux, fous letie,
dans fon cabinet ,& par tous
430 MERCURE
fans rien trouver , bien affcuré
cependant que vous n'étice
pas loin , & ne comprenant
pasoùvous pouviez eftre.J'ay
paffé dansune autre Chambre
où elle m'a ſuivi ,& oùellem'a
fait les plus touchants & les
plus tendres reproches du
monde. J'allois enfin me jetter
à ſes pieds , & lay demander
mille pardons des injures que
je luy avois dites , &de l'indi
gnité de mes ſoupçons , lors
que la preſenec de ſon mary
qui nous a parfaitementdeconcerté
tous deux , a rompu
noſtre entretien ; elle avoit le
GALANT. 131
viſage baigné de pleurs,j'avois
les yeux moillez , & nous
eſtions tellement embarraſſez
de noftre contenance , dont
la vûë d'un époux importun
augmentoit infiniment le dé.
fordre , que je pris le parti de
les laiffer enſemble s'éclaircir
des cauſesde noſtre embarras.
Elle a de l'eſprit , il n'eſt pas
délicat,& c'eſt à quelques intri
gues comme les noftres , qu'ils
doivent l'éclat de leur maiſon.
Jugez ſi la paix a eſté bien- tôc
faite entr'eux , ou pour mieux
dire , foyez ſeur qu'ils n'ont
paseſtéun moment broüillez
pour fi peu de chofe.
132 MERCURE
Je vous avoue pour moy
que rien ne me tient plus au
cooeur à ſon égard, que l'hor
rible dépenſe qu'elle m'a fait
faire ; tous les hommes ont
leur foible. Je ne me repens
jamais de la perte de ce que
je n'ai pas lieu de regret
ter ; mais dans cette occa
ſion je ſuis trop la dupe de
mes ſoins & de mon argent ,
pour n'en pas regretter la perte.
Ma foy , luy dis- je , ilme
paroît que tout ce que vous
pourriez faire pour le rattra
-per, feroit affez inutile , au
reſte prenez là-deſſus le parti
qu'il vous plaira , pour moy je
GALAND. 133
1
m'entiens où j'en ſuis avec ellc
, & je vous jure que de ce
pas , je vais chercher fortune
ailleurs plongén ala
21 Nous nous quittâmes fort
contents l'un de l'autre , & je
fus fur lechamp chez tout ce
que je pus trouver de mes amis
pour leur conter mon avanture
de la Commode , ſans leur
nommercependant la perſonnequi
m'avoit ſi bien accommodé.
Je me ſouvins dans la chaleur
des mouvements que je
me donnai pour regaler le
monde de ce trait admirable ,
# 34 MERCURE
quedes neufperſonnes quej'a
vois l'honneur d'aimer , avant
lagloricuſe preference que j'avois
donnée à ma derniere
Maîtreſſe, la jeune Lifetre étoit
celle qui me feroit le meilleur
accücil. Jemerendis chez elle
en fortantde la Comedie , j'en
fus reçû avec mille marques
d'une veritable tendreſſe , elle
me jura qu'elle avoit vû ma
defertion avec une douleur
mortelle , &qu'elle avoir enfin
une joye inexprimable de me
revoir. Plus ſenſible mille fois
que jene peut vous ledire à ſes
diſcours flatteurs , je me racGALANT.
د و
commodarſi bien avec elle,que
les circonstances de nôtre
broüilleric ajoûterent un ragoût
infini à nôtre raccommo.
dement. J'y retournai le len
demain , le jour ſuivant , & le
troifiéme jour encore ; mais
par malheur elle avoit un mari
jaloux dans les formes. Il ne
ſe plût point à me voir fi fouvent
dans ſa maiſon , il pria fa
chere moitié de m'écarter ſans
bruit , & luy fit entendre que
fifa priere n'avoit pas licu , il
prendroitdesmeſures qui mettroient
à ſa mode , fon honneur
en repos. La belle comp-
:
136 MERCURE
ta ces petites menaces pour
rien , & ne m'en fir pas ſeulement
la moindre confidence.
Cette referve penſa lay couter
bien cher ; mais en verité
il n'y a rien dont une femme
d'eſprit ne vienne parfaitementàbout.
Un certain jour dont j'ai
oublié la date , il y avoit environ
une heure que nous étions
enſemble , lorſqu'une fille de
Chambre vint nous avertir
que Monfieur alloit nous furprendre.
Suivez moi un peu de
loin me dit à l'inſtant ſon
épouſe , juſqu'à la porte de
mon
GALANT. 137
mon appartement & ne vous
mettez en peine de rien. Elle
prit auffitoft deux flambeaux
qui estoient ſur la cheminée
elle courut ſur l'eſcalier où elle
rencontra fon mary , à qui
elle dit d'un air effrayé ! ah
Monfieur , montez avec moy
là haut ,je viens de voir tour à
l'heure un grand Irlandois qui
ma demandé l'aumoſne d'unc
maniere qui m'épouvante encore
, je meurs de peur que ce
ne ſoit un voleur , & qu'il ne
foit caché dans la maiſon . Son
mary la ſuivit & monta avec
ellechercher le pretenduvo-
Juin 1715. M
# 38 MERCURE
leur , pendant que fa fille de
chambre me mit à la porte de
la rue , où je fus fort aiſe de
me voir arrivé à bon port.
Je ne me plais pas dans les
allarmes , j'aime les plaifirs
tranquilles ,&le tumulte des
paffions qui fait le bonheur
des autres eſt juſtement ce qui
m'en dégoute. Ainſi j'aban..
donnay encore unefoisLifetre,
& je retournay enfin à cette
redoutable Olympe qui m'as
voit fi maltraité le jour de
noſtre rupture. Elle eſtoir ſa
maiſtreffe , celle de fon mari ,
& fut encore la mienne , con
GALANT 139
tre mon intention. Voici de
quellemaniere je rentray dans
fes fers,not ມາ ໑໗ o 1 S
Y
Luy faiſant un jour une 11
fimple viſite de civilité , elle
mit la converſation ſur le cha
pitre de nos amours ,& aprés
avoir paffé en revenue les qualitez&
les noms de ceux & cel
les que nous avions aimé de
part& d'autre , elle me dit :
Ecoutezmoy,mon cher,nous
ne ferons jamais heureux en
amour tant que nous ferons
auffi inconftans que nous l'a
vons eſté; faiſons une fin, vous
aimez dans un fens , voſtre li
Mij
140 MERCURE
berté , tous les hommes l'aiment
comme vous ; mais libertin
pour hbertin , vous
eſtes celui de tous les hommes
que j'aime le mieux. Regardez
moy , & avoücz ( tous les
traits de vos Mantreffes comparez
aux miens ) que , Co
quette pour Coquette , je ſuis
de toutes les femmes, celle que
vous devez le mieux aimer.
supJe vous jure , Madame ,
que je ne pus pas m'empêcher
d'en convenir,&que la bonne
foi d'Olympe fit un effet fi
puiffant fur moi , que je l'aime
à la rage. Voila où nous en
GALANT 041
fommes. Si de recit ne vous a
pas ennuyé , j'en fuis bienaiſe.
moy à ne pas vous ennuyer.
Juſqu'à preſent cela no
va pas mal , & il y a apparence
, ſi la matiere continue à
s'embellir d'elle même , que .
nous arriverons à bon port à
la fin du Livre.Jugez fi je m'y
prends comme il faut , & files
efforts que je vais faire pour
GALANT. 107
m'en tirer à mon honneur , ne
font pas fuffifants pour vous
amufer. Je vous ai promis des
hiſtoriettes. Il faut vous tenir
parole. J'ay heureuſement la
tête rempliedes circonstances
de celles que je vous deſtine.
Saufcependant à moy , à ne
pas dévisager les Maſques de
l'un&l'autre ſexe àqui mon indifcretion
pourroit porter des
atteintes affez delicates . Ainfi
pour ne pas compromettre les
gens dont ils'agit , ne trouvez
pas mauvais que je me charge
tout feul du poids de leurs
avantures . Je vous avouë , Ma108
MERCURE
dame,queje n'aurois pas la for
ce de vous refuſer toute la
confidence des affaires que
vous allez lire , ſi j'avois l'hon
neur devous connoître plus
particulierement ;mais du ſexe
charmantdont vous êtes , outre
qu'on babille volontiers ,
on ſeplaît encore ſi ſouvent à
fairedes tracaſſeries au tiers &
au quart , que je croi que le
plus fûr,eſt de ne vous dire,que
cequ'onveut bien que tout le
monde ſcache. Or eft-il que
je ne crains pas la cenſure ,
d'ailleurs je ſuis fait pour elle ,
&on ne verra jamais Mercure
GALANT 109
tant queje le ferai , s'allarmer
de tous les diſcours qu'on peut
tenir de luy: par confequent ,
lifez.
J'avois il ya quelque temps
uneMaiſon ſuperbe à la Ville,
&deux Palais au moins à la
Campagne:la magnificence de
ma table ,& l'excés de mes ri .
cheffes m'avoient acquisune fi
grande foule d'amis , & mis en
fi bonneodeur chezlesDames,
que je paflois pour un vray
modele de generoſité , dedelicateffe
& de galanteric. La
nature de ſon côté avoit été
àmon égard auſſi prodigue
110 MERCURE
les
que la fortune. Jugez ,fi avec
ces avantages,& mon inclination
qui m'a toûjours porté
aux plaiſirs , tous les coeurs ne
s'ouvroient pas àmonpaſſage.
Voilà l'état où étoient mes af
faires lorſque m'arriverent
avantures que je vais vous conter
, elles ne font pas moins
bonnes aujourd'huy , mais
mon temperament a malheureuſement
reçu de l'habitude
demes plaiſirs des leçons de
moderation dont j'enrage.
Dans cet heureux train de
viedontje viens de vous faire
une peinture affez legere , je
GALANT. I
tombaypar hazard aprés bien
des caſcades , entre les mains
d'uneDame qui entretenoit le
plus galammant , &le plus
adroitement du monde , neuf
Amants à la fois , il faut tout
vous dire , j'avois en même
temps neufMaîtreſſes ; mais il
y avoit cette difference entre
nousdeux,que leplus ſouvent,
quoi qu'elles me coutâſſent
bien cher , elles étoient fans
confequence pour moy , au
licu que les neufAmans de la
Dame dont je vous parler, tiroient
chaquejour affez regulicrement
à conſequencepour
112 MERCURE
elle. Lorſque je me mis ſur les
rangs ,j'aurois parić toute ma
fortune que cette obligeante
perſonne m'adoroit , une
delicateſſe infinie & un art ad.
mirable aſſaiſonnoient à mer
veille toutes les careſſes que je
recevois d'elle. Aufli genereuſe
que moy , mon coeur
étoitàſon compre, le ſeul bien
qui flattoit ſapaſſion. Enfin ſes
airs ſimples , tendres & ingenus
m'enyvrerent de l'eſpoir
d'un bonheur fi doux , & faifirent
à un tel point ma credulité
, que je me determinay à
lui facrifier toutes ſes rivales.
Ccs
GALANT.113
Ces ruptures auſquelles elles ne
s'attendoient ni les unes ni les
autres , furent ſuivies de tant
d'éclat & de bruſqueries reciproques
, qu'elles firent pendantun
temps affez confiderable
la raillerie de tout le monde.
Jerenvoïai àla belleAminte
toutes les Lettres qu'elle m'avoit
écrites,&je lui redemandai
les miennes , Climene me jetta
mon portrait au né , la fiere
Olympe m'arracha les cheveux
, & me donna quelques
fouflets, ainſidu reſte. Debarraflé
enfin heureuſement des
mains de toutes ſes aimables
Juin 1715 . K
114 MERCURE
perſonnes, jecourus chez mon
incomparable & nouvelle
Maîtreffe , je luy fis voir àl'inftant
fur mon viſage & dans
mes yeux , où ma paſſion étaloittous
les tranſports de l'a
mour dont je brulois pour elle,
les veſtiges fanglants de mon
triomphe. Tant de ſacrifices ,
&une victoire fi complete arracherent
de ſon coeur l'aveu
le plus tendre qu'une Amante
éperduë puiſſe jamais faire au
plus heureux Amant du monde
, & de ſes beaux yeux des
larmes , dont je penſai expiferde
joye..
GALANC. 115
Jeme trouvay fileger aprés
tous les beaux exploits que je
viens de vous dire , que je luy
jurai mille fois , & avec fincerité
de n'aimer deformais plus
qu'elle. Elle me crût , & me
proteſta avec ferment den'aimer
de ſa vie que moy. Huit
jours ſe pafferent ainſi dans la
meilleure intelligencedumonde
; mais monbonheur ne devoit
pas être éternel comme je
m'en étois flatté : en voici la
preuve.
Un jour eſtant entré dans ſa
chambre vers les dix heures du
matin , par l'entremiſe d'une
Kij
116 MERCURE
A
de ſes femmes je m'approchay
de ſon lit , je m'aſſis dans un
fauteüil à coſté d'elle , & je
repris à mon ordinaire le langage
de nos amours , qu'elle
écoutoit affectueuſement ,
comme les plus belles choſes
du monde , lorſque nous entendîmes
frapper en maiſtre , à
la porte de la chambre où nous
eſtions. Ah ! mon Dieu,Monficur
, me dit elle , c'eſt mon
mary , il ſe doute de noſtre intrigue
, ou pluſtoſt il n'en doute
plus: je ſuis perduë
cachez-vous , ſauvez-vous? où
voulez vous Madame, luydis
GALANT. 317
je auffi effrayé qu'elle , que je
me cache , & par où puis-je
me fauver. Hé ! Monfieur,fautez
par la feneftre. ( Il eſt bon
de vous dire que cette feneftre
par où elleme propoſoit de
faire le faut, eftoit à plus de
vingt pieds de hauteur fur un
Jardin où elle me prioit de me
précipiter , & que d'ailleurs je
ne ſçay point fauter. ) Cependant
le vacarme continuoit à
la porte,& le prétendu mary
que je ne connoiffois que mediocrement
, faisoit un bruit
épouventable. Enfin ma chere
Maiſtreſſe ne pouvant plus
:
118 MERCURE
deffous,
tenir contre ces brutales inftances
, me dit , cachez vous
du moins , Monfieur, fous
le lit , ou bien entre les matelats.
Eh ! Madame , luy repondis
je,il n'y a pas de fûretépour
moy àme fourrer ny
nidans le lit.Eh!du moins, mettez
vous , reprit - elle impatiemment
, dans le grand tiroir de
cette commode, où vous pourrez
entrer , quoy qu'affez mał
àvoſtre aiſe : dans un beſoin
extrême , comme celuy-cy ,
Monfieur , ne faut- il pas faire
de neceffité vertu ? je fus allez
fot pour m'emprifonner avec
GALANT. 119
า
des peines ehragées dans ce
maudit tiroir , où elle m'enfermaà
double tour ,&dont elle
tira , & cacha ſoigneuſement
la clef.
Aprés s'eſtre ainſi précautionnée
contre les recherches
jalouſes de ce curieux impitoyable,
qui de fon côtéjuroit
à la porte comme un Païen ,
elle alla enfin d'un air tout
endormi , & en ſefrottant les
yeux , la lui ouvrir. En verité ,
Monfieur , lui dit- elle , vous
venez de me reveiller en furfaut
d'une étrange façon. J'étois
aumilieu du plus agreable
120 MERCURE
rêve que j'aye fait de ma vie ,
lorſque j'ai entendu le bruit
que vous venez de faire.Vraiement
, Madame , lui dit il ,
vous êtes une fort jolie femme
, vous prétendez donc
m'en faire accroire comme
Daphnis , Oronte , Licydas
Erafte & Damon. Je ne vous
parle pas de vôtre grand Laquais
que vous leur preferez
comme à moi , c'eſt un coquin
que je ferai roüer de coups de
bâton ; mais Plutus & Mercure
que depuis quelques jours
vous honorez de vôtre tendreſſe
avec tant d'éclat , ne me
marcheront
:
GALANT. 121
marcheront pas fur le ventre
impunement. L'un d'eux eſt
ici , & malheur à qui me tom
bera ſous la main. Je vous
trouve bien hardi , lui dit elle,
de venir m'inſulter avec tant
d'audace dans ma maiſon.
Taiſez vous , perfide , repritil
,& n'eſperez pas que je vous
pardonne vos infidelitez que
vous ne m'ayez rendu au
moins les vingt mille écus que
vous m'avez couté. Je ne ſerai
pas voſtre dupe , comme
les fots que vous tenez dans
vos filets , & je vous perfecuteray
, juſqu'à ce que la reſti-
Juin 1715 . L
122 MERCURE
tution que vous me devez ,
m'ait mis à but avec vous.
Vous êtes un infolent , lui répondit-
elle , un lâche , & le
plus méchant & le plus ſcele
rat de tous les hommes ; en
même tems elle gemit , pleura
, s'évanoüit , & jen'enten.
dis plus rien , parce que je m'é
vanouis auſſi.
Environ deux heures aprés
mon évanoüiffement ma
charmante Maiſtreſſe ouvrit
le tiroir où je m'étois imprudemment
laiſſé empriſonner.
Et me trouvant preſque ſans
poux ,& fans chaleur , elle s'i-
1
GALANT. 123
magina que je n'avois rien entendu
de la converſation precedente
,& s'empreſſa à me
faire revenir. J'ouvris enfin les
yeux , & je lui dis avec une
langueur extrême , qui partoit
plûtôt de l'accident qui venoit
de m'arriver , que de l'amour
quime reſtoit pour elle , que
je me mourrois , & que je la
priois d'envoïer chercher mon
carroſſe qui m'attendoit àcent
pas de famaifon , pour me remener
chez moi , ce qu'elle
cûtde la peine à m'accorder;
cependant elle me dit en m'embraflant
tendrement , qu'il fal
Lij
124 MERCURE
loit queje me fuſſeévanoüi en
entrant dans la commode, tant
elle m'en avoit retiré froid &
ſaiſi , elle ajoûta que ſon mary
l'avoit le plus mal à propos
du monde entretenu de tout
Jedétail aſſommant d'un procés
qui estoit de grande im
portance pour eux , mais qu'-
elle ſe trouvoit encore bien
heureuſe de ce qu'il l'avoit enfin
laiſſée fitoft enrepos ,& elle
me predit que mon accident
n'auroit point de ſuites fâcheuſes.
En effet , en ſortant de ſa
maiſon,je me trouvay ſi bien
remis de lalethargic où m'avoit
GALANT. 125
jetté le tiroir ,que je me fismener
fur le champ chez le curieux
dont le vacarme venoit
dem'empriſonner. Je me fouvins
, chemin faiſant , de l'obligeante
propofition que
mon incomparable Amante
m'avoit faite de me jetter par
la feneftre , au hazard de me
briſer les os , & j'arrivai chez
lui , aprés avoir fait voeu de ne
plusretourner chez elle.cel n
Nos premieres civilitez furent
courtes ; mais la confidence
ſe mêlant de noſtre conver
fation,il ſe radoucit àmon
égard ; &je l'amenay au point
Liij
426 MERCURE
deluy faire entendre avec de
grands éclats de rise , toutcee
qui venoitdem'arriver. Ecoutez
, me dit-il à fon tour, la
fin del'entretien que je viens
d'avoir avec cette prodigicuſe
femme, maisil eſtà propos de
vous dire auparavant quel
qu'une des raiſons qui ont
donné lieu à ce quevous venez
d'entendreav Sup xu ษ หา ได้
no Il n'eſt pas neceffaire que
je vous étale icy les charmes
de ſa perſonne , ni ceux de
fon eſprit , vous en connoiffez
los graces & le pouvoir aufli
bienquemoy;mais il eſtbon A
A
GALANT 127
quevous ſçachiez qu'il y a fix
mois que je vis bien avec olles
que pondants ces fix mois ,
mon amour a tous les jours
pris de nouvelles forces , &
qu'il ya enfin fix mois que je
m'apperçois qu'elle metrom
pe tous lesjours. Pouvez-vous
aprés meetavbu renoncer à
aimer une femme fi aimable.
Tous ceux que vous
entendu nommer fontilen
mavez
effot , depuis & avant moy ,
fes amants commemoy. Elle
ſçait enun mot fi bien mena
ger ſes heures & fes rendezvous
,quecen'eſtprefque que
Lij
128 MERCURE
par conjecture qu'on leméfie
d'elle. Je n'aurois pas même
acquisla grande connoiffance
quej'ay de ſes allures ,fi une
femmede ſa confidence& de
ſes plaiſirs , n'avoit pas mal.
heureuſement pour elle , pris,
àcequ'elle m'a dit, de l'amour
pourmoy. Voilà,Monfieur,
comme j'ay cû ſon ſecret ,&
c'eſt par ſon canal que j'ay
fçû aujourd'huy que vous étiez
chez elle ; & qui plus eft , que
vous yétiez parfaitement biena
Jay répondu affez indifferam.
ment à cet avis ,mais un mds
ment aprés l'avoir receu , j'ay
GALANT 425
-
monté en carrofle , & je ſuis
venu troubler , je ne ſçai oncore
,fi jedois dire, à propos
ounon, les plaiſirs qu'on vous
deſtinoit. Je me dedis de
bon coeur,luy dis -je , de tout
le mal que jevous enayvoulu ;
mais degrace ,achevez laſuité
decetteconverſationquemon
évanoüſſement m'a dérobée.
Je me fuis mis , reprit il , pen
dant que la belle pleuroit à
chaudes larmes , à faire une
exacte viſite dans ſon apparte
ment ; je vous ay chorché
derriere lesrideaux, fous letie,
dans fon cabinet ,& par tous
430 MERCURE
fans rien trouver , bien affcuré
cependant que vous n'étice
pas loin , & ne comprenant
pasoùvous pouviez eftre.J'ay
paffé dansune autre Chambre
où elle m'a ſuivi ,& oùellem'a
fait les plus touchants & les
plus tendres reproches du
monde. J'allois enfin me jetter
à ſes pieds , & lay demander
mille pardons des injures que
je luy avois dites , &de l'indi
gnité de mes ſoupçons , lors
que la preſenec de ſon mary
qui nous a parfaitementdeconcerté
tous deux , a rompu
noſtre entretien ; elle avoit le
GALANT. 131
viſage baigné de pleurs,j'avois
les yeux moillez , & nous
eſtions tellement embarraſſez
de noftre contenance , dont
la vûë d'un époux importun
augmentoit infiniment le dé.
fordre , que je pris le parti de
les laiffer enſemble s'éclaircir
des cauſesde noſtre embarras.
Elle a de l'eſprit , il n'eſt pas
délicat,& c'eſt à quelques intri
gues comme les noftres , qu'ils
doivent l'éclat de leur maiſon.
Jugez ſi la paix a eſté bien- tôc
faite entr'eux , ou pour mieux
dire , foyez ſeur qu'ils n'ont
paseſtéun moment broüillez
pour fi peu de chofe.
132 MERCURE
Je vous avoue pour moy
que rien ne me tient plus au
cooeur à ſon égard, que l'hor
rible dépenſe qu'elle m'a fait
faire ; tous les hommes ont
leur foible. Je ne me repens
jamais de la perte de ce que
je n'ai pas lieu de regret
ter ; mais dans cette occa
ſion je ſuis trop la dupe de
mes ſoins & de mon argent ,
pour n'en pas regretter la perte.
Ma foy , luy dis- je , ilme
paroît que tout ce que vous
pourriez faire pour le rattra
-per, feroit affez inutile , au
reſte prenez là-deſſus le parti
qu'il vous plaira , pour moy je
GALAND. 133
1
m'entiens où j'en ſuis avec ellc
, & je vous jure que de ce
pas , je vais chercher fortune
ailleurs plongén ala
21 Nous nous quittâmes fort
contents l'un de l'autre , & je
fus fur lechamp chez tout ce
que je pus trouver de mes amis
pour leur conter mon avanture
de la Commode , ſans leur
nommercependant la perſonnequi
m'avoit ſi bien accommodé.
Je me ſouvins dans la chaleur
des mouvements que je
me donnai pour regaler le
monde de ce trait admirable ,
# 34 MERCURE
quedes neufperſonnes quej'a
vois l'honneur d'aimer , avant
lagloricuſe preference que j'avois
donnée à ma derniere
Maîtreſſe, la jeune Lifetre étoit
celle qui me feroit le meilleur
accücil. Jemerendis chez elle
en fortantde la Comedie , j'en
fus reçû avec mille marques
d'une veritable tendreſſe , elle
me jura qu'elle avoit vû ma
defertion avec une douleur
mortelle , &qu'elle avoir enfin
une joye inexprimable de me
revoir. Plus ſenſible mille fois
que jene peut vous ledire à ſes
diſcours flatteurs , je me racGALANT.
د و
commodarſi bien avec elle,que
les circonstances de nôtre
broüilleric ajoûterent un ragoût
infini à nôtre raccommo.
dement. J'y retournai le len
demain , le jour ſuivant , & le
troifiéme jour encore ; mais
par malheur elle avoit un mari
jaloux dans les formes. Il ne
ſe plût point à me voir fi fouvent
dans ſa maiſon , il pria fa
chere moitié de m'écarter ſans
bruit , & luy fit entendre que
fifa priere n'avoit pas licu , il
prendroitdesmeſures qui mettroient
à ſa mode , fon honneur
en repos. La belle comp-
:
136 MERCURE
ta ces petites menaces pour
rien , & ne m'en fir pas ſeulement
la moindre confidence.
Cette referve penſa lay couter
bien cher ; mais en verité
il n'y a rien dont une femme
d'eſprit ne vienne parfaitementàbout.
Un certain jour dont j'ai
oublié la date , il y avoit environ
une heure que nous étions
enſemble , lorſqu'une fille de
Chambre vint nous avertir
que Monfieur alloit nous furprendre.
Suivez moi un peu de
loin me dit à l'inſtant ſon
épouſe , juſqu'à la porte de
mon
GALANT. 137
mon appartement & ne vous
mettez en peine de rien. Elle
prit auffitoft deux flambeaux
qui estoient ſur la cheminée
elle courut ſur l'eſcalier où elle
rencontra fon mary , à qui
elle dit d'un air effrayé ! ah
Monfieur , montez avec moy
là haut ,je viens de voir tour à
l'heure un grand Irlandois qui
ma demandé l'aumoſne d'unc
maniere qui m'épouvante encore
, je meurs de peur que ce
ne ſoit un voleur , & qu'il ne
foit caché dans la maiſon . Son
mary la ſuivit & monta avec
ellechercher le pretenduvo-
Juin 1715. M
# 38 MERCURE
leur , pendant que fa fille de
chambre me mit à la porte de
la rue , où je fus fort aiſe de
me voir arrivé à bon port.
Je ne me plais pas dans les
allarmes , j'aime les plaifirs
tranquilles ,&le tumulte des
paffions qui fait le bonheur
des autres eſt juſtement ce qui
m'en dégoute. Ainſi j'aban..
donnay encore unefoisLifetre,
& je retournay enfin à cette
redoutable Olympe qui m'as
voit fi maltraité le jour de
noſtre rupture. Elle eſtoir ſa
maiſtreffe , celle de fon mari ,
& fut encore la mienne , con
GALANT 139
tre mon intention. Voici de
quellemaniere je rentray dans
fes fers,not ມາ ໑໗ o 1 S
Y
Luy faiſant un jour une 11
fimple viſite de civilité , elle
mit la converſation ſur le cha
pitre de nos amours ,& aprés
avoir paffé en revenue les qualitez&
les noms de ceux & cel
les que nous avions aimé de
part& d'autre , elle me dit :
Ecoutezmoy,mon cher,nous
ne ferons jamais heureux en
amour tant que nous ferons
auffi inconftans que nous l'a
vons eſté; faiſons une fin, vous
aimez dans un fens , voſtre li
Mij
140 MERCURE
berté , tous les hommes l'aiment
comme vous ; mais libertin
pour hbertin , vous
eſtes celui de tous les hommes
que j'aime le mieux. Regardez
moy , & avoücz ( tous les
traits de vos Mantreffes comparez
aux miens ) que , Co
quette pour Coquette , je ſuis
de toutes les femmes, celle que
vous devez le mieux aimer.
supJe vous jure , Madame ,
que je ne pus pas m'empêcher
d'en convenir,&que la bonne
foi d'Olympe fit un effet fi
puiffant fur moi , que je l'aime
à la rage. Voila où nous en
GALANT 041
fommes. Si de recit ne vous a
pas ennuyé , j'en fuis bienaiſe.
Fermer
8
p. 890-898
WAMPIRS, fait singulier et des plus extraordinaires, s'il est vrai.
Début :
Voicy le rapport des Chirurgiens Impériaux, sur ce qui s'est [...]
Mots clefs :
Vampires, Sang, Mort, Jour, Chirurgiens, Maladie, Corps, Médugion
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texteReconnaissance textuelle : WAMPIRS, fait singulier et des plus extraordinaires, s'il est vrai.
WAMPIRS, fait singulier et des plus .
extraordinaires , s'il est vrai.
Oicy le rapport des Chirurgiens
V. Impériaux , sur pur cece qui s'est s'est trouvé
en Servie au Village de Médugion , sur
les Frontieres de la Turquie , au sujet des
Wampirs; c'est le nom qu'on donne en
ce
MAY. 1732. 891
ce Païs , à des gens , qui après leur mort
viennent , dit- on , sucer les vivans.
Sur l'avis qui fût donné que dans le
Village de Médugion , certains Wampirs
avoient fait mourir quelques personnes
en les suçant. J'ai été envoyé sur les
lieux par l'ordre du Commandant de ces
quartiers, pour examiner la chose à fond
avec deux Officiers et deux Chirurgiens ,
commandez , à cet effét ; et j'ai fait l'in
formation suivante , en présence de tous
les Chefs du Village , du Gerschita , Càpitaine des Haiduchs, du Hadnach, du Fariala , et des plus anciens Hayduchs du
village, ce qui s'est passé en cette maniere:
3
Après les interrogatoires requis , tous
les gens du Village ont dit unanimement
que depuis, environ 5 ans , un Hayduch
du Païs , nommé Arnoud - Parte , lequel
s'étoit cassé le col en tombant du haut
d'un Chariot à foin , et avoit souvent raconté pendant sa vie , que près de Gossera , dans la Servie Turque , il avoit été
toarmenté par un Wampirs , et qu'il
avoit ensuite mangé la terre de sa fosse et
s'étoit frotté de son sang , pour se déli
vrer de ce tourment ; que 20 ou 30 jours
après la mort de ce Hayduch , quelques
personnes s'étoient plaintes d'avoir été
tourmentées par le même Arnoud, et
Cv qu'en
892 MERCURE DE FRANCE
qu'en effet cinq personnes en étoient
mortes ; que d'abord pour arrêter ce mal¸
on avoit été, du conseil de leur Hadnach,
qui s'étoit trouvé cn pareil cas ,
déterrer
corps d'Arnoud-Parte environ 40 jours
après sa mort , et qu'on avoit trouvé qu'il
étoit encore entier , sans aucune corruple
tion ; que le sang lui couloit encore tout
frais des yeux , du nez , de la bouche et
des oreilles , que son drap , sa chemise et
son cercueil , étoient pleins de sang , que
les ongles des mains et des pieds lui
étoient tombez avec la peau , et qu'il lui
en croissoit d'autres ; que comme on reconnut que c'étoit un véritable Wampir ,
on lui enfonça , selon la coutume , un
Pal à travers du cœur , sur quoi il fit un
petit crachement , et la playe,rendit une
grande quantité de sang ; on brula le cadavre le même jour , et on jetta les cendres dans la fosse.
Les mêmes gens ont encore dit , que,
tous ceux qui sont tourmentez par les
Wampirs. et qui en meurent, deviennent
aussi Wampirs eux - mêmes , et que c'est
pour cela qu'ils firent la même opération
sur les cinq personnes dont on a parlé s
Ils ajoutent encore que le même ArnoudParte, attaquoit et suivoit non- seulementles hommes , mais aussi les bestiaux , et
que
MAY. 1732. 893
que comme illyy avoit des personnes qui
avoient mangé de leur chair , on s'appercevoit de nouveau dans le païs qu'il s'y
trouvoit beaucoup de Vvampirs ; de sorte
qu'en trois mois de temps , la mort avoit
enlevé 17 personnes , tant jeunes que
vieux , dont quelques uns étoient morts
en deux ou trois jours sans avoir été malades.
Le Hayduc Jorvina a déposé de plus ;
qu'il y avoit environ 20 jours que sa bru,
nommée Stanaha , s'étoit mise au lit en
bonne santé , et s'étant reveillée en sursaut , avec un cri , une frayeur , et un
tremblement extraordinaire , se plaignit
d'avoir été sucée au col par le fils d'un
Hayduc , nommé Miller , mort depuis 9
semaines , dont elle avoit senti une gran
de douleur à la poitrine ; et que se trouvant plus mal d'heure en heure , elle étoit
enfin morte au bout de trois jours..
Le même jour après midi , nous nous
transportames au Cimetiere , accompagnez des mêmes Ouvriers Hayducs dut
Village , pour faire ouvrir les tombeaux
suspects , et en faire visiter les corps ; ce
qu'ayant fait,nous trouvâmes: 1 ° .Une fem
me , nommée Stana, qui étoit morte,âgée
de 20 ans, après une maladie de trois jours ,
causée par ses couches , et qui avoit dic
I
Cvj, avant
894 MERCURE DE FRANCE
ayant sa mort, s'être frottée du sang d'un
Wampir , dont elle et son enfant , mort
aussi-tôt après sa naissance , et qui avoit
été encore mangé par les chiens , parce
que sa fosse n'étoit pas assez profonde
étoient devenus Wampirs.
Cette femme étoit toute entiere , sans
pourriture. Après l'ouverture du corps on
lui trouva quantité de sangextravasé dans
la cavité de la poitrine , les vaisscaux ,
comme arteres et veines , avec les ventri
cules du cœur , n'étoient pas , comme il
sont ordinairement , remplis de sang coagulé; tous les visceres , comme le poulmon et le foye , l'estomac , la ratte et le
reste des intestins , étant aussi sains que
dans une personne en santé, mais la matrice étoit fort grande et intérieurement
enflammée, parce que l'arriere- faix et les
vuidanges y étoient restez , ce qui avoit
causé une entiere pourriture. La peau des
mains et des pieds , de même que les ongles tomboient d'eux - mêmes , et il reparoissoit à la place de nouveaux ongles ep
une nouvelle peau fraiche et vive.
2. Nous déterrames une autre femme,
nommée Mélica , qui étoit morte , âgée
d'environ 60 ans , après une maladie de 3
mois on lui trouva dans la poitrine beaucoup de sang liquide , le reste des entrailles
...
MAY. 1732. 8955
les étoit comme dans l'autre femme , en
bon état. Tous les Hayduchs qui étoient
présens à la dissection , furent fort étonnéz de la graisse et de l'embonpoint de
cette femme, disant unanimement l'avoir
très-bien connue dès sa jeunesse , et que
pendant sa vie elle avoit été toujours fort :
maigre et fort seche. Ils ajoutoient unanimement qu'il falloit que cet embonpoint
fut venu dans le tombeau , et que selon
le rapport des gens du lieu , c'étoit elle..
qui avoit été la premiere desWampirsd'àpresent , parce qu'elle avoit mangé de la chair des Brebis qui avoient été tuées par
les Wampirs précédens..
3. Nous trouvames un enfant de huit
jours , enterré depuis trois mois , lequel ™
étoit pareillement dans le même état des
Wampirs
4. Le fils d'an Hayduch ; nommé Millot , mort à 16 ans , après une maladie de
trois jours , et enterré depuis neuf semaines , fut trouvé dans le même état des
Wampirs.
5. Un Hayduch, nommé Joachin, mort
à 17 ans , après 2 jours de maladie , et enterré depuis 8 semaines.
6. Une femme , nommée Ruscha, morte
après dix jours de maladie , et enterrée .
depuis six semaines ; on trouva beaucoup
de
896 MERCURE DE FRANCE
de sang tout frais , non- seulement dans la
poitrine , mais aussi au fond du ventricule; la même chose fut observée à l'égard
de son enfant , qui étoit mort depuis cinq
semaines , âgé de 18 ans.
7. Une jeune fille de dix ans , morte depuis 2 mois , pareillement toute entiere
et avec du sang dans la poitrine.
8. La femme d'un Hayduch , avec un
enfant , laquelle étoit morte depuis 7 semaines, et son enfant mort depuis 15 jours
âgé de 8 ans ; la mere et l'enfant furent
trouvez tout pourris , quoiqu'enterrez
tout auprès des Wampirs.
9. Le Valet d'un Caporal de Heyduchs,
d'un païs nommé Rad , mort âgé de 23:
ans , après trois mois de maladie , et enterré depuis 5 semaines , fut trouvé en
tierement pourri .
10. Lafemme du Bariactar du lieu, avec
son enfant, mort depuis six semaines, pareillement pourris.
11. Auprès du même , un Heyduch¸.
mort depuis 6 semaines , âgé de 60 ans. Je
lai trouvai , comme aux autres Wampirs,
quantité de sang liquide dans la poitrine
et l'estomach , avec tout le corps , dans le
même état des Wampirs..
12. La femme d'un Heyduch , appel
lée Stanaha, morte à l'âge de 20 ans,après
trois
ΜΑΥ. 17323 899
3 jours de maladie , et enterrée depuis 18
jours à la dissection je trouvai qu'elleavoit le visage d'une couleur toute rouge,.
et vive ; et comme on a dit cy dessus
qu'elle avoit été sucée au col par le fils
d'un Heyduch , nommé Millve. On remarquoit effectivement qu'elle avoit au :
dessus de l'oreille du côté droit , une tache bleuë , mêlée de sang extravasé , de la
longueur du doigt. Au sortir de la fosse.
elle jetta une grande quantité de sang
tout frais par le nez,et après la dissection,
je trouvai , comme je l'ai souvent remarqué , une grande quantité de sang balsamique et tout frais , non seulement dans
le creux de la poitrine , mais aussi dans
le ventricule du cœur ; tous les visceres
étoient entierement sains et en bon état ,
et la peau de tout le corps , de même que
les ongles des mains et des pieds étoient
pareillement tout frais.
Après la visite de ces corps , on fit couper la tête à tous les Wampirs , par l'E--
xécuteur du lieu , et ensuite on brûla les
têtes et les corps , les cendres en furentjettées dans la Riviere du Morave ; pour
les Cadavres pourris on les remit dans
leurs premieres fosses. Toutes lesquelles.
choses j'atteste veritables , conjointement
气
avec
898 MER CURE DE FRANCE
*
avec les deux Chirurgiens qui m'ont été
adjoints pour cette information..
Signé ,Jean Schchinge, Chirurgien du
Regiment de Rischembach , Infanterie.
Jean Ferdirack , Chirurgien du même
Régiment. J. H.Sicq, Chirurgien au Ké
giment de Moralt..
Nous , soussignez , certifions-que tout
ce que les Chirurgiens de Rischembach ,
et les deux Chirurgiens cy- dessus nommez, ont attesté à l'égard des Wampirs a été par Nous vû et trouvé conforme à
la vérité dans tous les points , ayant éré
présens à la visite et à l'examen de toutes
choses ; en foy de quoi nous avons signé
le present Acte , et apposé nos Cachets.
A Belgrade, le 26 Janv.1732. Signé , Bultrul, Lieutenant Colonel du Regiment dư
Pr. Alexandre de Wirtemberg, C. L. S.
de Linden fils , Enseigne dans le Regiment du Pr. Alexandre de Wirtemberg.
extraordinaires , s'il est vrai.
Oicy le rapport des Chirurgiens
V. Impériaux , sur pur cece qui s'est s'est trouvé
en Servie au Village de Médugion , sur
les Frontieres de la Turquie , au sujet des
Wampirs; c'est le nom qu'on donne en
ce
MAY. 1732. 891
ce Païs , à des gens , qui après leur mort
viennent , dit- on , sucer les vivans.
Sur l'avis qui fût donné que dans le
Village de Médugion , certains Wampirs
avoient fait mourir quelques personnes
en les suçant. J'ai été envoyé sur les
lieux par l'ordre du Commandant de ces
quartiers, pour examiner la chose à fond
avec deux Officiers et deux Chirurgiens ,
commandez , à cet effét ; et j'ai fait l'in
formation suivante , en présence de tous
les Chefs du Village , du Gerschita , Càpitaine des Haiduchs, du Hadnach, du Fariala , et des plus anciens Hayduchs du
village, ce qui s'est passé en cette maniere:
3
Après les interrogatoires requis , tous
les gens du Village ont dit unanimement
que depuis, environ 5 ans , un Hayduch
du Païs , nommé Arnoud - Parte , lequel
s'étoit cassé le col en tombant du haut
d'un Chariot à foin , et avoit souvent raconté pendant sa vie , que près de Gossera , dans la Servie Turque , il avoit été
toarmenté par un Wampirs , et qu'il
avoit ensuite mangé la terre de sa fosse et
s'étoit frotté de son sang , pour se déli
vrer de ce tourment ; que 20 ou 30 jours
après la mort de ce Hayduch , quelques
personnes s'étoient plaintes d'avoir été
tourmentées par le même Arnoud, et
Cv qu'en
892 MERCURE DE FRANCE
qu'en effet cinq personnes en étoient
mortes ; que d'abord pour arrêter ce mal¸
on avoit été, du conseil de leur Hadnach,
qui s'étoit trouvé cn pareil cas ,
déterrer
corps d'Arnoud-Parte environ 40 jours
après sa mort , et qu'on avoit trouvé qu'il
étoit encore entier , sans aucune corruple
tion ; que le sang lui couloit encore tout
frais des yeux , du nez , de la bouche et
des oreilles , que son drap , sa chemise et
son cercueil , étoient pleins de sang , que
les ongles des mains et des pieds lui
étoient tombez avec la peau , et qu'il lui
en croissoit d'autres ; que comme on reconnut que c'étoit un véritable Wampir ,
on lui enfonça , selon la coutume , un
Pal à travers du cœur , sur quoi il fit un
petit crachement , et la playe,rendit une
grande quantité de sang ; on brula le cadavre le même jour , et on jetta les cendres dans la fosse.
Les mêmes gens ont encore dit , que,
tous ceux qui sont tourmentez par les
Wampirs. et qui en meurent, deviennent
aussi Wampirs eux - mêmes , et que c'est
pour cela qu'ils firent la même opération
sur les cinq personnes dont on a parlé s
Ils ajoutent encore que le même ArnoudParte, attaquoit et suivoit non- seulementles hommes , mais aussi les bestiaux , et
que
MAY. 1732. 893
que comme illyy avoit des personnes qui
avoient mangé de leur chair , on s'appercevoit de nouveau dans le païs qu'il s'y
trouvoit beaucoup de Vvampirs ; de sorte
qu'en trois mois de temps , la mort avoit
enlevé 17 personnes , tant jeunes que
vieux , dont quelques uns étoient morts
en deux ou trois jours sans avoir été malades.
Le Hayduc Jorvina a déposé de plus ;
qu'il y avoit environ 20 jours que sa bru,
nommée Stanaha , s'étoit mise au lit en
bonne santé , et s'étant reveillée en sursaut , avec un cri , une frayeur , et un
tremblement extraordinaire , se plaignit
d'avoir été sucée au col par le fils d'un
Hayduc , nommé Miller , mort depuis 9
semaines , dont elle avoit senti une gran
de douleur à la poitrine ; et que se trouvant plus mal d'heure en heure , elle étoit
enfin morte au bout de trois jours..
Le même jour après midi , nous nous
transportames au Cimetiere , accompagnez des mêmes Ouvriers Hayducs dut
Village , pour faire ouvrir les tombeaux
suspects , et en faire visiter les corps ; ce
qu'ayant fait,nous trouvâmes: 1 ° .Une fem
me , nommée Stana, qui étoit morte,âgée
de 20 ans, après une maladie de trois jours ,
causée par ses couches , et qui avoit dic
I
Cvj, avant
894 MERCURE DE FRANCE
ayant sa mort, s'être frottée du sang d'un
Wampir , dont elle et son enfant , mort
aussi-tôt après sa naissance , et qui avoit
été encore mangé par les chiens , parce
que sa fosse n'étoit pas assez profonde
étoient devenus Wampirs.
Cette femme étoit toute entiere , sans
pourriture. Après l'ouverture du corps on
lui trouva quantité de sangextravasé dans
la cavité de la poitrine , les vaisscaux ,
comme arteres et veines , avec les ventri
cules du cœur , n'étoient pas , comme il
sont ordinairement , remplis de sang coagulé; tous les visceres , comme le poulmon et le foye , l'estomac , la ratte et le
reste des intestins , étant aussi sains que
dans une personne en santé, mais la matrice étoit fort grande et intérieurement
enflammée, parce que l'arriere- faix et les
vuidanges y étoient restez , ce qui avoit
causé une entiere pourriture. La peau des
mains et des pieds , de même que les ongles tomboient d'eux - mêmes , et il reparoissoit à la place de nouveaux ongles ep
une nouvelle peau fraiche et vive.
2. Nous déterrames une autre femme,
nommée Mélica , qui étoit morte , âgée
d'environ 60 ans , après une maladie de 3
mois on lui trouva dans la poitrine beaucoup de sang liquide , le reste des entrailles
...
MAY. 1732. 8955
les étoit comme dans l'autre femme , en
bon état. Tous les Hayduchs qui étoient
présens à la dissection , furent fort étonnéz de la graisse et de l'embonpoint de
cette femme, disant unanimement l'avoir
très-bien connue dès sa jeunesse , et que
pendant sa vie elle avoit été toujours fort :
maigre et fort seche. Ils ajoutoient unanimement qu'il falloit que cet embonpoint
fut venu dans le tombeau , et que selon
le rapport des gens du lieu , c'étoit elle..
qui avoit été la premiere desWampirsd'àpresent , parce qu'elle avoit mangé de la chair des Brebis qui avoient été tuées par
les Wampirs précédens..
3. Nous trouvames un enfant de huit
jours , enterré depuis trois mois , lequel ™
étoit pareillement dans le même état des
Wampirs
4. Le fils d'an Hayduch ; nommé Millot , mort à 16 ans , après une maladie de
trois jours , et enterré depuis neuf semaines , fut trouvé dans le même état des
Wampirs.
5. Un Hayduch, nommé Joachin, mort
à 17 ans , après 2 jours de maladie , et enterré depuis 8 semaines.
6. Une femme , nommée Ruscha, morte
après dix jours de maladie , et enterrée .
depuis six semaines ; on trouva beaucoup
de
896 MERCURE DE FRANCE
de sang tout frais , non- seulement dans la
poitrine , mais aussi au fond du ventricule; la même chose fut observée à l'égard
de son enfant , qui étoit mort depuis cinq
semaines , âgé de 18 ans.
7. Une jeune fille de dix ans , morte depuis 2 mois , pareillement toute entiere
et avec du sang dans la poitrine.
8. La femme d'un Hayduch , avec un
enfant , laquelle étoit morte depuis 7 semaines, et son enfant mort depuis 15 jours
âgé de 8 ans ; la mere et l'enfant furent
trouvez tout pourris , quoiqu'enterrez
tout auprès des Wampirs.
9. Le Valet d'un Caporal de Heyduchs,
d'un païs nommé Rad , mort âgé de 23:
ans , après trois mois de maladie , et enterré depuis 5 semaines , fut trouvé en
tierement pourri .
10. Lafemme du Bariactar du lieu, avec
son enfant, mort depuis six semaines, pareillement pourris.
11. Auprès du même , un Heyduch¸.
mort depuis 6 semaines , âgé de 60 ans. Je
lai trouvai , comme aux autres Wampirs,
quantité de sang liquide dans la poitrine
et l'estomach , avec tout le corps , dans le
même état des Wampirs..
12. La femme d'un Heyduch , appel
lée Stanaha, morte à l'âge de 20 ans,après
trois
ΜΑΥ. 17323 899
3 jours de maladie , et enterrée depuis 18
jours à la dissection je trouvai qu'elleavoit le visage d'une couleur toute rouge,.
et vive ; et comme on a dit cy dessus
qu'elle avoit été sucée au col par le fils
d'un Heyduch , nommé Millve. On remarquoit effectivement qu'elle avoit au :
dessus de l'oreille du côté droit , une tache bleuë , mêlée de sang extravasé , de la
longueur du doigt. Au sortir de la fosse.
elle jetta une grande quantité de sang
tout frais par le nez,et après la dissection,
je trouvai , comme je l'ai souvent remarqué , une grande quantité de sang balsamique et tout frais , non seulement dans
le creux de la poitrine , mais aussi dans
le ventricule du cœur ; tous les visceres
étoient entierement sains et en bon état ,
et la peau de tout le corps , de même que
les ongles des mains et des pieds étoient
pareillement tout frais.
Après la visite de ces corps , on fit couper la tête à tous les Wampirs , par l'E--
xécuteur du lieu , et ensuite on brûla les
têtes et les corps , les cendres en furentjettées dans la Riviere du Morave ; pour
les Cadavres pourris on les remit dans
leurs premieres fosses. Toutes lesquelles.
choses j'atteste veritables , conjointement
气
avec
898 MER CURE DE FRANCE
*
avec les deux Chirurgiens qui m'ont été
adjoints pour cette information..
Signé ,Jean Schchinge, Chirurgien du
Regiment de Rischembach , Infanterie.
Jean Ferdirack , Chirurgien du même
Régiment. J. H.Sicq, Chirurgien au Ké
giment de Moralt..
Nous , soussignez , certifions-que tout
ce que les Chirurgiens de Rischembach ,
et les deux Chirurgiens cy- dessus nommez, ont attesté à l'égard des Wampirs a été par Nous vû et trouvé conforme à
la vérité dans tous les points , ayant éré
présens à la visite et à l'examen de toutes
choses ; en foy de quoi nous avons signé
le present Acte , et apposé nos Cachets.
A Belgrade, le 26 Janv.1732. Signé , Bultrul, Lieutenant Colonel du Regiment dư
Pr. Alexandre de Wirtemberg, C. L. S.
de Linden fils , Enseigne dans le Regiment du Pr. Alexandre de Wirtemberg.
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Résumé : WAMPIRS, fait singulier et des plus extraordinaires, s'il est vrai.
En mai 1732, un rapport des chirurgiens impériaux a documenté des événements survenus au village de Médugion, en Serbie, aux frontières de la Turquie, concernant des créatures appelées 'Wampirs'. Ces Wampirs sont des individus décédés qui, selon les croyances locales, sucent le sang des vivants. Une enquête a été menée par un officier et deux chirurgiens après des informations sur des décès suspects. Les habitants du village ont rapporté que depuis environ cinq ans, un homme nommé Arnoud-Parte, mort après une chute, était devenu un Wampir. Après sa mort, plusieurs personnes ont été tourmentées et cinq sont décédées. Le corps d'Arnoud-Parte, exhumé 40 jours après son décès, était intact et rempli de sang frais. Pour le neutraliser, on lui a enfoncé un pieu dans le cœur et son cadavre a été brûlé. Les habitants ont également mentionné que les personnes tuées par les Wampirs deviennent elles-mêmes des Wampirs. Arnoud-Parte attaquait aussi les animaux, et ceux qui consommaient leur chair risquaient de devenir des Wampirs. En trois mois, 17 personnes sont mortes dans des circonstances similaires. Lors de l'exhumation de plusieurs corps suspects, les chirurgiens ont trouvé des signes de vampirisme, tels que du sang frais dans la poitrine et des organes internes en bon état. Les corps des Wampirs étaient intacts, contrairement aux autres cadavres qui étaient en décomposition. Les Wampirs identifiés ont été décapités et brûlés, leurs cendres jetées dans la rivière Morave. Les chirurgiens et les officiers présents ont attesté la véracité de ces observations.
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9
p. 80-81
A MADAME la M. de C. RONDEAU.
Début :
Bon jour, bon an, étoit au temps Gotique, [...]
Mots clefs :
Jour, An
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texteReconnaissance textuelle : A MADAME la M. de C. RONDEAU.
A MADAME la M. des.
RONDEAU _ -
Bon jour, bon an , étoit au temps Gotique,
De nos Ayeux le jargon pathétique,
On répondoit bonnement , grand-merci,
Et ce discours sincete et racourci ,
Naloit alors tout le Sel de lüittique.
Rafinement dont notre âge se pîcque,‘
[ait qu’en se guinde , on creuse , on sälambique {i
yompeux langage a chassé cettui-cy \
Bonjour , bon an.
Qame sans pair, dont la sage Critique , A .
' Blamo
JANVIER. 1732: BÎ
Blâme a bon droit tout Eloge emphatique ,
Tout Compliment de grands termes farci , 5
A vos desirs mon coeur s’ajuste ici,
Et vous disant , suivant Pusage antique, ' 7 .
. Bon jour, bon an.
RONDEAU _ -
Bon jour, bon an , étoit au temps Gotique,
De nos Ayeux le jargon pathétique,
On répondoit bonnement , grand-merci,
Et ce discours sincete et racourci ,
Naloit alors tout le Sel de lüittique.
Rafinement dont notre âge se pîcque,‘
[ait qu’en se guinde , on creuse , on sälambique {i
yompeux langage a chassé cettui-cy \
Bonjour , bon an.
Qame sans pair, dont la sage Critique , A .
' Blamo
JANVIER. 1732: BÎ
Blâme a bon droit tout Eloge emphatique ,
Tout Compliment de grands termes farci , 5
A vos desirs mon coeur s’ajuste ici,
Et vous disant , suivant Pusage antique, ' 7 .
. Bon jour, bon an.
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Résumé : A MADAME la M. de C. RONDEAU.
En janvier 1732, le rondeau 'Bon jour, bon an' déplore la perte des salutations sincères de l'époque gothique, remplacées par un langage pompeux. L'auteur critique les éloges emphatiques et exagérés, et exprime ses vœux sincères avec la formule antique 'bon jour, bon an'.
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10
p. 2628-2629
CANTATILLE, LE TRIOMPHE DE LA NUIT.
Début :
Soulage mes tendres soupirs, [...]
Mots clefs :
Amour, Nuit, Sombre, Jour, Soleil
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texteReconnaissance textuelle : CANTATILLE, LE TRIOMPHE DE LA NUIT.
CANTATILLE ,
LE TRIOMPHE DE LA NUIT.
Soulage mes tendres soupirs ,
Amour , vole au devant de mon impatience ;
Pour flater mes brûlans désirs ,
N'as -tu rien à m'offrir qu'une folle esperance : ?
Songe, Amour,qu'il n'est point de solides plaisirs
Pour les Amans , pendant l'absence.
C'est ainsi que Diane aux Echos , des Forêts
Exhale la douleur qui dévore son ame ;
L'heureux Endimion l'enflame ,
Mais elle n'ose au jour confier ses secrets
D'une nuit sombre et bienfaisante ,
*
Elle attend l'utile secours ;
Soleil , en faveur d'une Amante ,..
Hâte , précipite ton cours .
La sombre lueur des Etoiles
Suffit aux amoureux sermens
La nuit recelle sous ses voiles .
Les entreprises des Amants ;
1. Kole
Lor
DECEMBRE . 1733. 2629
Le timide . Enfant de Cithere ,
Marche loin du jour et du bruit ;
Si-tôt que le Soleil l'éclaire ,
L'Amour s'éfarouche et s'enfuit .
LE TRIOMPHE DE LA NUIT.
Soulage mes tendres soupirs ,
Amour , vole au devant de mon impatience ;
Pour flater mes brûlans désirs ,
N'as -tu rien à m'offrir qu'une folle esperance : ?
Songe, Amour,qu'il n'est point de solides plaisirs
Pour les Amans , pendant l'absence.
C'est ainsi que Diane aux Echos , des Forêts
Exhale la douleur qui dévore son ame ;
L'heureux Endimion l'enflame ,
Mais elle n'ose au jour confier ses secrets
D'une nuit sombre et bienfaisante ,
*
Elle attend l'utile secours ;
Soleil , en faveur d'une Amante ,..
Hâte , précipite ton cours .
La sombre lueur des Etoiles
Suffit aux amoureux sermens
La nuit recelle sous ses voiles .
Les entreprises des Amants ;
1. Kole
Lor
DECEMBRE . 1733. 2629
Le timide . Enfant de Cithere ,
Marche loin du jour et du bruit ;
Si-tôt que le Soleil l'éclaire ,
L'Amour s'éfarouche et s'enfuit .
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Résumé : CANTATILLE, LE TRIOMPHE DE LA NUIT.
Le poème 'Le Triomphe de la Nuit' décrit les tourments d'un amant impatient, regrettant l'absence de plaisirs solides. Il compare cette situation à Diane, amoureuse d'Endimion, qui cache sa douleur et attend la nuit pour révéler ses secrets. La nuit est propice aux serments amoureux et dissimule les entreprises des amants. L'amour est décrit comme un enfant timide, fuyant la lumière du jour et le bruit.
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11
p. 2314-2315
SUR la Convalescence du Roi.
Début :
France, le Ciel te rend ton Maître, [...]
Mots clefs :
Roi, Maître, Prince, Jour
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texteReconnaissance textuelle : SUR la Convalescence du Roi.
SUR la Convalescence du Roi,
Rance , le Ciel te rend ton Maître ,
Ce Héros qu'il forma pour faire ton bonheur ,
Qui par ſes ſentimens t'a toûjours fait connoître ;
Qu'il n'eſtime rien tant que regner ſur ton coeur ;
Ceſſe de répandre des larmes ;
Il renaît pour ſecher tes pleurs ,
Et ce jour fortuné, qui finit tes douleurs,
T'affûre un deſtin plein de charmes.
Reſpecte en ce grand Roi, l'Ouvrage duTrès-Haut;
Pour ta félicité , ſa bonté le conſerve ;
Quelle grace à lui rendre ; un Prince, ſansdéfaut ,
Eſt le Maître qu'il te réſerve ;
Le front ceint de Lauriers cueillis par ſa valeur ,
Il vient frapper mes yeux d'une ſplendeur nouvelle;
La vertu , la prudence , appui de la grandeur ,
Rendront
OCTOBRE. 1744. 2318
Rendront ſa mémoire éternelle.
Qui ; monDieu,tu nous parles en ce jour par ſa voix,
EtLours devient le modéle
Sur lequel tu prétens que ſe forment les Rois ;
Peuple ſoumis à ſa puiſſance , favorisé duCiel, ado
re ſa clémence ;
Redouble , s'il ſe peut , ta tendreſſe &tes voeux ;
Content de ta reconnoiffance ,
Il prendra ſoin de ſes jours précieux.
Couvert d'une gloire immortelle ,
Paris , tu vas revoir ce Roi victorieux ;
Ne ceſſe d'élevertes chants juſques aux Cieux ;
Sers ton Dieu , ferston Prince avec le même zéle
Son exemple aujourd'hui doit ranimer ta foi ;
Avec des qualités ſi dignes de ton Roi ,
Tu mériteras qu'on t'appelle
Lhéritage du Jufte & la Ville fidelle.
Par M. Bailly , Garde Général des Tam
bleaux du Roi..
Rance , le Ciel te rend ton Maître ,
Ce Héros qu'il forma pour faire ton bonheur ,
Qui par ſes ſentimens t'a toûjours fait connoître ;
Qu'il n'eſtime rien tant que regner ſur ton coeur ;
Ceſſe de répandre des larmes ;
Il renaît pour ſecher tes pleurs ,
Et ce jour fortuné, qui finit tes douleurs,
T'affûre un deſtin plein de charmes.
Reſpecte en ce grand Roi, l'Ouvrage duTrès-Haut;
Pour ta félicité , ſa bonté le conſerve ;
Quelle grace à lui rendre ; un Prince, ſansdéfaut ,
Eſt le Maître qu'il te réſerve ;
Le front ceint de Lauriers cueillis par ſa valeur ,
Il vient frapper mes yeux d'une ſplendeur nouvelle;
La vertu , la prudence , appui de la grandeur ,
Rendront
OCTOBRE. 1744. 2318
Rendront ſa mémoire éternelle.
Qui ; monDieu,tu nous parles en ce jour par ſa voix,
EtLours devient le modéle
Sur lequel tu prétens que ſe forment les Rois ;
Peuple ſoumis à ſa puiſſance , favorisé duCiel, ado
re ſa clémence ;
Redouble , s'il ſe peut , ta tendreſſe &tes voeux ;
Content de ta reconnoiffance ,
Il prendra ſoin de ſes jours précieux.
Couvert d'une gloire immortelle ,
Paris , tu vas revoir ce Roi victorieux ;
Ne ceſſe d'élevertes chants juſques aux Cieux ;
Sers ton Dieu , ferston Prince avec le même zéle
Son exemple aujourd'hui doit ranimer ta foi ;
Avec des qualités ſi dignes de ton Roi ,
Tu mériteras qu'on t'appelle
Lhéritage du Jufte & la Ville fidelle.
Par M. Bailly , Garde Général des Tam
bleaux du Roi..
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12
p. 38-40
NAISSANCE De Monseigneur le Duc de Bourgogne. Heureux présage.
Début :
La nuit régnoit, & ses épaisses ombres [...]
Mots clefs :
Naissance du duc de Bourgogne, Jour, Airs, Glorieux, Plaisirs
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texteReconnaissance textuelle : NAISSANCE De Monseigneur le Duc de Bourgogne. Heureux présage.
NAISSANCE
De Monseigneur le Duc de Bourgogne.
Heureux présage.
La nuit régnoit, & ses épaisses ombres
Rendoient encor, sans craindre le Soleil
Tous les réduits t: ès paisibles & sombres;
l'étois tranquil dans les bras du sommeil,
Quand la fureur d'un sublime salpêtre,
En s'élançant de cent gousfres d'airain,
D'un coup affreux frappant les airs soudain,
Vint ébran'er mon lit & ma fenêtre.
Je me réveille à ce bruit étonnant
Lout en sursaut & craignant le tonnerre;
JANVIER.
1752.
12
Mais je connus de la bruyante guerte
Le glorieux & funeste instrument.
Je pressentis une heureuse assurance
Du don Divin que rous faisoient les Cieux,
Pour être un jour le soutien précieux,
Par ses vertus, du Trône & de la France.
Le Ciel enfin comble tous nos désirs;
Pat ion secours, Princesse souveraine,
L'on voit déja sur les bords de la Seine
Régner les jeux, les ris; & les plaisirs:
Le tendre Amout à les suivre s'empresse,
Tout peint ici la plus vive allégresse:
Chacun célebre un jour si glorieux.
Jour qui promet les jours les plus heureur.
Ce jeune Dieu fut formé par les Graces;
Tout rend hommage à ses augustes traits,
D'Amour il a le port & les attraits,
Tous les plaisirs naissent dessus ses traces,
D'un Peuple entier il possede les cœurs.
* * * * * * * * * * * * *
. * * * * * * * * * * *
. . * * * * * . . .* .*
* * * * * * ** ** * **
. . . . * * . . . . . . .
Ses jours seront gravés au Temple de Mémoire;
Je vois les Dieux zélés le combler de faveurs;
Je vois Bellone & Mars, jaloux de ses honneurs,
lie suivre triomphant & tout brillant de gloire.
40 MERCUREDEFRANCE
Dé a la renommée agile dans les airs,
Annonce cet Oracle à cent Peuples divers,
Sans cesse avec ardeur sa bouche le publie,
Le Batave le sçait, on l'apprend en Asie;
Tout l'Univers entier coutemple nos plaisits,
Son Nom vole plus loin que ne font les Zéphirs,
Cette Déesse enfin vole au-delà des Ondes
Et va le publier dans tous les nouveaux Mondes.
De Monseigneur le Duc de Bourgogne.
Heureux présage.
La nuit régnoit, & ses épaisses ombres
Rendoient encor, sans craindre le Soleil
Tous les réduits t: ès paisibles & sombres;
l'étois tranquil dans les bras du sommeil,
Quand la fureur d'un sublime salpêtre,
En s'élançant de cent gousfres d'airain,
D'un coup affreux frappant les airs soudain,
Vint ébran'er mon lit & ma fenêtre.
Je me réveille à ce bruit étonnant
Lout en sursaut & craignant le tonnerre;
JANVIER.
1752.
12
Mais je connus de la bruyante guerte
Le glorieux & funeste instrument.
Je pressentis une heureuse assurance
Du don Divin que rous faisoient les Cieux,
Pour être un jour le soutien précieux,
Par ses vertus, du Trône & de la France.
Le Ciel enfin comble tous nos désirs;
Pat ion secours, Princesse souveraine,
L'on voit déja sur les bords de la Seine
Régner les jeux, les ris; & les plaisirs:
Le tendre Amout à les suivre s'empresse,
Tout peint ici la plus vive allégresse:
Chacun célebre un jour si glorieux.
Jour qui promet les jours les plus heureur.
Ce jeune Dieu fut formé par les Graces;
Tout rend hommage à ses augustes traits,
D'Amour il a le port & les attraits,
Tous les plaisirs naissent dessus ses traces,
D'un Peuple entier il possede les cœurs.
* * * * * * * * * * * * *
. * * * * * * * * * * *
. . * * * * * . . .* .*
* * * * * * ** ** * **
. . . . * * . . . . . . .
Ses jours seront gravés au Temple de Mémoire;
Je vois les Dieux zélés le combler de faveurs;
Je vois Bellone & Mars, jaloux de ses honneurs,
lie suivre triomphant & tout brillant de gloire.
40 MERCUREDEFRANCE
Dé a la renommée agile dans les airs,
Annonce cet Oracle à cent Peuples divers,
Sans cesse avec ardeur sa bouche le publie,
Le Batave le sçait, on l'apprend en Asie;
Tout l'Univers entier coutemple nos plaisits,
Son Nom vole plus loin que ne font les Zéphirs,
Cette Déesse enfin vole au-delà des Ondes
Et va le publier dans tous les nouveaux Mondes.
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13
p. 58-61
AUTRES. Sur l'air: Voici le jour solemnel de Noël.
Début :
L'Amour, l'Hymen & les Ris, [...]
Mots clefs :
Naissance du duc de Bourgogne, Jour, Amour, Fête
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : AUTRES. Sur l'air: Voici le jour solemnel de Noël.
AUTRES.
Sur l'air: Voici le jour solemnel de
Noël.
L'Amour, l'Hymen & les Ris,
Dan- Patis
Fout une fête chérie
JANVIER.
En faveur du Citoyen,
Pour le bien
Et l'honneur de la Patrie.
Qui nous donne ce beau jour,
Où l'Amour
S'unit avec l'abondance ?
C'est un rayon du soleil
Nonpareil
Qui fertilise la France.
Que pour jamais le burin,
Sur l'airain,
Grave les dons de la Ville:
Elle exécute un projet
Dont l'objet
N'est pas une œuvre stérile.
Le bien pub lic a dicté,
Arrêté,
Ce projet si beau, si sage;
Er la libéralité
A compté
De quoi couronner l'ouvrage.
1385
1752.
59
Cvj
60 MERCURE DEFRANCE.
Que ce systême est sensé,
Bien pensé !
Quand on pourvoit six cens Filles
On devient le bienfaicteur
Et l'auteur
De trois sois deux cens familles.
Vive notre Gouverneur
Ce Seigneur
Doux, officieux, affable.
Il fait voir qi'un Duc est grand
Doublement
Quand il sęait se rendre aimable.
On est bien venu chez lui
Sans appui.
Chez lui la foible in ligence
Peut piétendre au meme accès
Et succès
Que la plus haute opulence.
Que le Prevôt des Marchands
De nos chants
Excite aussi'allégresse.
Ceux qui lui succederont
JANVIER. 1752. 61
Ne pourront
Le surpasser en sagesse.
Dans dix siécles on sçaura,
On dira
Ce que firent les Bernages:
Leur gloire aura pour garants
Les Enfans
Issus de six cens ménages.
Cette Fête vaut bien mieux
Que ces feux
Où le salpêtre s'enslamme:
Ils se perdent en éclairs
Dans les airs;
Les bienfaits restent dans l'ame.
Sur l'air: Voici le jour solemnel de
Noël.
L'Amour, l'Hymen & les Ris,
Dan- Patis
Fout une fête chérie
JANVIER.
En faveur du Citoyen,
Pour le bien
Et l'honneur de la Patrie.
Qui nous donne ce beau jour,
Où l'Amour
S'unit avec l'abondance ?
C'est un rayon du soleil
Nonpareil
Qui fertilise la France.
Que pour jamais le burin,
Sur l'airain,
Grave les dons de la Ville:
Elle exécute un projet
Dont l'objet
N'est pas une œuvre stérile.
Le bien pub lic a dicté,
Arrêté,
Ce projet si beau, si sage;
Er la libéralité
A compté
De quoi couronner l'ouvrage.
1385
1752.
59
Cvj
60 MERCURE DEFRANCE.
Que ce systême est sensé,
Bien pensé !
Quand on pourvoit six cens Filles
On devient le bienfaicteur
Et l'auteur
De trois sois deux cens familles.
Vive notre Gouverneur
Ce Seigneur
Doux, officieux, affable.
Il fait voir qi'un Duc est grand
Doublement
Quand il sęait se rendre aimable.
On est bien venu chez lui
Sans appui.
Chez lui la foible in ligence
Peut piétendre au meme accès
Et succès
Que la plus haute opulence.
Que le Prevôt des Marchands
De nos chants
Excite aussi'allégresse.
Ceux qui lui succederont
JANVIER. 1752. 61
Ne pourront
Le surpasser en sagesse.
Dans dix siécles on sçaura,
On dira
Ce que firent les Bernages:
Leur gloire aura pour garants
Les Enfans
Issus de six cens ménages.
Cette Fête vaut bien mieux
Que ces feux
Où le salpêtre s'enslamme:
Ils se perdent en éclairs
Dans les airs;
Les bienfaits restent dans l'ame.
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14
p. 3-9
HISTOIRE D'ANAXARETE ET D'IPHIS, Tirée des Métamorphoses d'Ovide. Romance nouvelle.
Début :
Vous qui faites, gloire [...]
Mots clefs :
Iphis, Jour, Anaxarète, Amour, Dieu, Belle, Gloire, Vengeance
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texteReconnaissance textuelle : HISTOIRE D'ANAXARETE ET D'IPHIS, Tirée des Métamorphoses d'Ovide. Romance nouvelle.
HISTOIRE
D'ANAXARETE ET D'IPHIS,
Tirée des Métamorphoses d'Ovide.
Romance nouvelle.
F
—-++-
—
Vous qui faites, gloire De fuir les
.
.pnp
SFnggupg
-
Amanta & l'Amour: Lisez cette His-
A ij
4 MERCURE DEFRANCE.
N. K.
Na
.
——
2
toire, Et prosi- tez-en quelque jour.
.
-—
.
.
P.
—
—
——
Crai- gnez la vengeance D'un Dieu qu'on
-K.
N.
Tp
-F;
--
..L.
—-—-—
ne peur é-vi-ter, L'a- mour qu'on
.—
-t-x
S
P.
of- fense Helas! est trop à te-
Du
S
M.-
—-
dou- ter.
Près d'Anaxarete
Iphis perdit la liberté
Sa flâme parfaite
S'augmentoit par sa cruautes
FEVRIER.
1752.
La belle invincible
Dédaignoit l'offre de ses vœux,
Et plus insensible
De ses toutmens se fit des jeux.
M8
Si ta main presente
Du Myrthe arrosé de tes pleurs,
Iphis ton amante,
Préfére au Myrthe d'autres fleurs.
Plus ton cœeur fidele
De ses charmes se sant épris,
Et plus la cruelle
Aime à t'accabler de mépris.
L'Univers repose
Privé de la clarté du jour;
Et d'un doigt de rose
L'Aurore en marque le retour.
Mais Iphis, sans cesse
Languit sans trouver de repos.
Plein de sa tendresse
Il cherit même encore ses maux:
Image des songes
Espoir fragile & seduisant,
Vos riants mensonges
Sont des plaisirs pour un Amant:
AII
5
6
MERCURE DEFRANC E.
Mais Anaxarete
Iphis t'envioit ce bonheur;
Elle est satisfaite
De pouvoit déchirer ton coeus.
Privé d'espérance
Iphis se livre à la douleur,
Toute sa constance
Cede à l'excès de son malheur.
Beauté trop chérie
Dit-il, prêt à quitto le jour,
Je perdrai la vie
Avant de perdre mon amour.
Oui belle inbumaine
Vous triomphez à votre gré.
Et ma mort certaine
Rendra ce triomphe assuré.
De vous satisfaire
Je trouve un moyen dans la mort,
Puisque c'est vous plaire
Je meurs content, & sans effort.
Mais cessez de croire
Que loin de vous j'aille mourir,
FEVRIER.
1752.
De votre victoire
Jusqu'au bout vous pourrez jouir.
Voilà le Ministre
De mon Arrêt par vous dicté,
Ce lacet sinistre
Remplira votre volonté.
Puisse cette offrande
Comme à vous être chére aux Dieux!
Je ne leur demande
Que d'exaucer mes derniers vœeux.
Que leur loi suprême
Qui, par vous, me prive du jour,
Donne à ce que j'aime
Les jours que m'ô ta mon amoun.
A ces mots sa têto
Reste suspendue au lacet,
Son ame s'artête
Par l'effort d'un instinct secret.
Il paroît encore
Dire à l'objet de ses malheurs,
C'est vous que j'adore
se ne vois que vous... & je meurs,
N
Aiiij
009
2
S MERCURE DE FRANCE.
Cette affreuse scene
Que venoit de donner l'amour,
D'une erreur soudaine
Remplit tous les lieux d'alentour a
Mais Anaxarete
La voit avec tranquillité,
Et sort satisfaite
Du triomphe de sa beauté-
Au Dieu de Cythere
Ce jour même étoit consacre
Ce Dieu sans colere
Ne vit point son culte abjuré.
Superbe mortelle
Dit-il, que rien n'a pu touchet
Vous étiez trop belle
Pour n'avoir qu'un cour de rocher.
C'étoit la nature
Qui se trompoit en vous formant.
Mais ma main plus sure
Va vous rendre à votre Element
Sa taille parfaite
Soudain commence à se changer,
Toute Anaxarete
N'étoit déja plus qu'un rocher.
FEVRIER.
1752.
Vous qui faites gloire
De fuir les Amans & l'Amour
Lisez cette Histoite
Et prositez-en quelque jour.
Craignez la vengeance
D'un Dieu qu'on ne peut éviter,
L'Amour qu'on offense,
Hélas! est trop à redouter,
D'ANAXARETE ET D'IPHIS,
Tirée des Métamorphoses d'Ovide.
Romance nouvelle.
F
—-++-
—
Vous qui faites, gloire De fuir les
.
.pnp
SFnggupg
-
Amanta & l'Amour: Lisez cette His-
A ij
4 MERCURE DEFRANCE.
N. K.
Na
.
——
2
toire, Et prosi- tez-en quelque jour.
.
-—
.
.
P.
—
—
——
Crai- gnez la vengeance D'un Dieu qu'on
-K.
N.
Tp
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--
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—-—-—
ne peur é-vi-ter, L'a- mour qu'on
.—
-t-x
S
P.
of- fense Helas! est trop à te-
Du
S
M.-
—-
dou- ter.
Près d'Anaxarete
Iphis perdit la liberté
Sa flâme parfaite
S'augmentoit par sa cruautes
FEVRIER.
1752.
La belle invincible
Dédaignoit l'offre de ses vœux,
Et plus insensible
De ses toutmens se fit des jeux.
M8
Si ta main presente
Du Myrthe arrosé de tes pleurs,
Iphis ton amante,
Préfére au Myrthe d'autres fleurs.
Plus ton cœeur fidele
De ses charmes se sant épris,
Et plus la cruelle
Aime à t'accabler de mépris.
L'Univers repose
Privé de la clarté du jour;
Et d'un doigt de rose
L'Aurore en marque le retour.
Mais Iphis, sans cesse
Languit sans trouver de repos.
Plein de sa tendresse
Il cherit même encore ses maux:
Image des songes
Espoir fragile & seduisant,
Vos riants mensonges
Sont des plaisirs pour un Amant:
AII
5
6
MERCURE DEFRANC E.
Mais Anaxarete
Iphis t'envioit ce bonheur;
Elle est satisfaite
De pouvoit déchirer ton coeus.
Privé d'espérance
Iphis se livre à la douleur,
Toute sa constance
Cede à l'excès de son malheur.
Beauté trop chérie
Dit-il, prêt à quitto le jour,
Je perdrai la vie
Avant de perdre mon amour.
Oui belle inbumaine
Vous triomphez à votre gré.
Et ma mort certaine
Rendra ce triomphe assuré.
De vous satisfaire
Je trouve un moyen dans la mort,
Puisque c'est vous plaire
Je meurs content, & sans effort.
Mais cessez de croire
Que loin de vous j'aille mourir,
FEVRIER.
1752.
De votre victoire
Jusqu'au bout vous pourrez jouir.
Voilà le Ministre
De mon Arrêt par vous dicté,
Ce lacet sinistre
Remplira votre volonté.
Puisse cette offrande
Comme à vous être chére aux Dieux!
Je ne leur demande
Que d'exaucer mes derniers vœeux.
Que leur loi suprême
Qui, par vous, me prive du jour,
Donne à ce que j'aime
Les jours que m'ô ta mon amoun.
A ces mots sa têto
Reste suspendue au lacet,
Son ame s'artête
Par l'effort d'un instinct secret.
Il paroît encore
Dire à l'objet de ses malheurs,
C'est vous que j'adore
se ne vois que vous... & je meurs,
N
Aiiij
009
2
S MERCURE DE FRANCE.
Cette affreuse scene
Que venoit de donner l'amour,
D'une erreur soudaine
Remplit tous les lieux d'alentour a
Mais Anaxarete
La voit avec tranquillité,
Et sort satisfaite
Du triomphe de sa beauté-
Au Dieu de Cythere
Ce jour même étoit consacre
Ce Dieu sans colere
Ne vit point son culte abjuré.
Superbe mortelle
Dit-il, que rien n'a pu touchet
Vous étiez trop belle
Pour n'avoir qu'un cour de rocher.
C'étoit la nature
Qui se trompoit en vous formant.
Mais ma main plus sure
Va vous rendre à votre Element
Sa taille parfaite
Soudain commence à se changer,
Toute Anaxarete
N'étoit déja plus qu'un rocher.
FEVRIER.
1752.
Vous qui faites gloire
De fuir les Amans & l'Amour
Lisez cette Histoite
Et prositez-en quelque jour.
Craignez la vengeance
D'un Dieu qu'on ne peut éviter,
L'Amour qu'on offense,
Hélas! est trop à redouter,
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15
p. 43-46
ODE SUR LE SALLON. On s'est borné uniquement à ce qui regarde le ROI. IL est permis à la Peinture de présenter des Esquisses ; sera-t-il défendu à la Poësie d'en offrir, quand la briéveté du temps empêche de travailler son Sujet avec le soin qu'il exige ?
Début :
DU génie honorable asyle, [...]
Mots clefs :
Roi, Jour, Paix, Temps, Traits
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texteReconnaissance textuelle : ODE SUR LE SALLON. On s'est borné uniquement à ce qui regarde le ROI. IL est permis à la Peinture de présenter des Esquisses ; sera-t-il défendu à la Poësie d'en offrir, quand la briéveté du temps empêche de travailler son Sujet avec le soin qu'il exige ?
ODE SUR LE SALLON.
On s'eft borné uniquement à ce qui
regarde le Roi.
IL eft permis à la Peinture de préſenter
des Efquiffes ; fera -t-il défendu à
la Poëfie d'en offrir , quand la briéveté
du temps empêche de travailler
fon Sujet avec le foin qu'ilexige ?
Du génie honorable afyle ,
Augufte Temple des Beaux- Arts ,
Sallon en merveilles fertile ,
Que vous enchantez mes regards !
Eft-ce là l'effet du tonnerre ?
Comment dans le fein de la guerre
Sont nés ces doux fruits de la paix ?
C'eft Colbert qui les fait éclorre ;
Je le vois refpir er encore ,
Il prend de Marigni les traits.
Hé qui pourroit le méconnoître
A cet efprit für & brillant ,
Qui fait déterrer , faire naître ,
Et mettre en place le talent ;
44
MERCURE
DE FRANCE.
Et les Zeuxis & les Apelles ,
Les Phidias , les Praxiteles
Se reproduifent fous fes loix.
Partout le grand nous le découvre
On le voit achever fon Louvre ,
Et Perrault paroître à ſa voix.
De ton Monarque * augufte , ô France ,
Contemple les traits adorés ,
Son air doux , fa noble preftauce ,
De fon oeil les feux tempérés ;
Voi fur fon front la bonté même ,
Avec la Majefté ſuprême ,
D'un rare accord fe concerter :
Riches fleurons du diadême ,
Mêlange heureux qui fait qu'on aime
Le Maître qu'on doit refpecter.
En doutes- tu , mon Roi , regarde
L'expreffion de notre amour :
**
Ce font nos coeurs qui font ta garde ,
Et ta Capitale eft ta Cour.
Rappelle-toi ce jour d'ivreſſe ,
Où de tes Sujets la tendreſſe
Épuiſa toutes les douceurs ,
* Portrait du Roi par M. Michel Vanloo .
** Tableau de la Réception du Roi à la Ville
àfa convalefcence.
OCTOBRE. 1761 45
Jour touchant , jour rempli de charmes ,
Où l'on vit les enfans en larmes
Faire au père verfer des pleurs.
Qui vois- je à tes côtés placée *
Couvrir la Tèrre de préfens ?
Sous tes pieds vainqueurs terraffée,
La Diſcorde mord fes ferpens .
La Paix ** defcend fur notre rive :
Vers nous , Louis , avec l'olive
Ta main bienfaiſante s'étend .
Puiffe ce rameau defirable
Etre un préfage favorable
De celui que ton Peuple attend !
Sculpteurs , créez - le dans la pierre ,
Dans le marbre allez le chercher ;
Fondeurs , dans le fein de la Terre ,
A la mine allez l'arracher.
Exerce , Pinceau , ta magie ,
Sur la toile porte la vie ,
Donne la parole aux couleurs.
Burins , multipliez l'ouvrage ,
Offrez à tous les yeux l'image
D'un Roi gravé dans tous les coeurs.
Tandis que Colbert vous infpire ,
* L'Abondance.
** Tableau allégorique de la Paix , en 1749 .
46 MERCURE DE FRANCE.
Artiftes , profitez du temps.
Je vais tenir prête ma lyre ,
Infpirez-lui de nouveaux chants.
Préparez nous d'autres fpectacles ,
Enfantez de nouveaux miracles ,
Fixez à jamais vos deftins.
C'eft fous le regne du grand homme
Qu'on doit fe difputer la pomme ;
Elle n'a de prix qu'en fes mains.
Du Peuple plus l'Agonothete *
Dans la Grèce étoit eftimé ,
Plus on auguroit que l'athléte
Dans les Jeux feroit animé.
Quel est l'appas d'une couronne
Que l'ignorance en place donne ?
Les coups font jugés dans la nuit,
Rivaux jaloux de la victoire ,
Voici le vrai jour de la gloire ,
Combattez quand le Soleil luit.
On s'eft borné uniquement à ce qui
regarde le Roi.
IL eft permis à la Peinture de préſenter
des Efquiffes ; fera -t-il défendu à
la Poëfie d'en offrir , quand la briéveté
du temps empêche de travailler
fon Sujet avec le foin qu'ilexige ?
Du génie honorable afyle ,
Augufte Temple des Beaux- Arts ,
Sallon en merveilles fertile ,
Que vous enchantez mes regards !
Eft-ce là l'effet du tonnerre ?
Comment dans le fein de la guerre
Sont nés ces doux fruits de la paix ?
C'eft Colbert qui les fait éclorre ;
Je le vois refpir er encore ,
Il prend de Marigni les traits.
Hé qui pourroit le méconnoître
A cet efprit für & brillant ,
Qui fait déterrer , faire naître ,
Et mettre en place le talent ;
44
MERCURE
DE FRANCE.
Et les Zeuxis & les Apelles ,
Les Phidias , les Praxiteles
Se reproduifent fous fes loix.
Partout le grand nous le découvre
On le voit achever fon Louvre ,
Et Perrault paroître à ſa voix.
De ton Monarque * augufte , ô France ,
Contemple les traits adorés ,
Son air doux , fa noble preftauce ,
De fon oeil les feux tempérés ;
Voi fur fon front la bonté même ,
Avec la Majefté ſuprême ,
D'un rare accord fe concerter :
Riches fleurons du diadême ,
Mêlange heureux qui fait qu'on aime
Le Maître qu'on doit refpecter.
En doutes- tu , mon Roi , regarde
L'expreffion de notre amour :
**
Ce font nos coeurs qui font ta garde ,
Et ta Capitale eft ta Cour.
Rappelle-toi ce jour d'ivreſſe ,
Où de tes Sujets la tendreſſe
Épuiſa toutes les douceurs ,
* Portrait du Roi par M. Michel Vanloo .
** Tableau de la Réception du Roi à la Ville
àfa convalefcence.
OCTOBRE. 1761 45
Jour touchant , jour rempli de charmes ,
Où l'on vit les enfans en larmes
Faire au père verfer des pleurs.
Qui vois- je à tes côtés placée *
Couvrir la Tèrre de préfens ?
Sous tes pieds vainqueurs terraffée,
La Diſcorde mord fes ferpens .
La Paix ** defcend fur notre rive :
Vers nous , Louis , avec l'olive
Ta main bienfaiſante s'étend .
Puiffe ce rameau defirable
Etre un préfage favorable
De celui que ton Peuple attend !
Sculpteurs , créez - le dans la pierre ,
Dans le marbre allez le chercher ;
Fondeurs , dans le fein de la Terre ,
A la mine allez l'arracher.
Exerce , Pinceau , ta magie ,
Sur la toile porte la vie ,
Donne la parole aux couleurs.
Burins , multipliez l'ouvrage ,
Offrez à tous les yeux l'image
D'un Roi gravé dans tous les coeurs.
Tandis que Colbert vous infpire ,
* L'Abondance.
** Tableau allégorique de la Paix , en 1749 .
46 MERCURE DE FRANCE.
Artiftes , profitez du temps.
Je vais tenir prête ma lyre ,
Infpirez-lui de nouveaux chants.
Préparez nous d'autres fpectacles ,
Enfantez de nouveaux miracles ,
Fixez à jamais vos deftins.
C'eft fous le regne du grand homme
Qu'on doit fe difputer la pomme ;
Elle n'a de prix qu'en fes mains.
Du Peuple plus l'Agonothete *
Dans la Grèce étoit eftimé ,
Plus on auguroit que l'athléte
Dans les Jeux feroit animé.
Quel est l'appas d'une couronne
Que l'ignorance en place donne ?
Les coups font jugés dans la nuit,
Rivaux jaloux de la victoire ,
Voici le vrai jour de la gloire ,
Combattez quand le Soleil luit.
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16
p. 67-68
LE RÉVEIL CHAMPÊTRE.
Début :
L'AURORE avec ses doigts de rose [...]
Mots clefs :
Réveil, Aurore, Jour, Doux, Amours, Bonheur
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LE RÉVEIL CHAMPÊTRE.
LE RÉVEIL CHAMPÊTRE,
L'AURORE ave AURORE avec fes doigts de roſe
Ouvroit fur l'horiſon la barrière du jour ,
Quand lejeune Daphnis éveillé par l'amour
Qui chez lui jamais ne repole ,
Al'objet de fes voeux alloit faire la cour.
La Nature étoit languiſſante
Et les approches du Soleil
Faifoient voir d'un beau jour la lumière naiffante ,
Şemblable au doux éclar qu'Iris à fon réveil
68 MERCURE DE FRANCE.
Répand fur les amours dont la troupe galante
L'amufe mollement dans les bras du fommeil..
Le repos n'eft pas long fous une telle éſcorte ,
Les enfans de Cythère en font les ennemis ,
Et l'impatiente cohorte
Déja battoit aux champs & réveilloit Iris.
Ils la ménent fur le rivage ;
Ils l'amufent par mille jeux ;
Et fous l'appas trompeur d'un fimple badinage,
Dans le fond de fon coeur ils attifent leurs feux,
Elle cherche Daphnis , & Daphnis le préſente :
Elle le reçoit en amante.
Tous deux affis fur le gazon ,
S'obfervent tendrement , ſoupirent ,
Et foupirent à l'aniſſon,
Les amours malins en fourirent ,
Leur montrent un jeune Pinſon
Qui près d'une aimable Fauvette ,
Chantoit les doux tranſports d'une flâme parfaite.….
Refpectons ces amans livrés à leurs defirs.
Et vous triſtes cenfeurs des amoureuſes fiammes ,
Si vous condamnez leurs plaiſirs ,
C'eftque le vrai bonheur n'eſt point fait pour vos
âmes.
L'AURORE ave AURORE avec fes doigts de roſe
Ouvroit fur l'horiſon la barrière du jour ,
Quand lejeune Daphnis éveillé par l'amour
Qui chez lui jamais ne repole ,
Al'objet de fes voeux alloit faire la cour.
La Nature étoit languiſſante
Et les approches du Soleil
Faifoient voir d'un beau jour la lumière naiffante ,
Şemblable au doux éclar qu'Iris à fon réveil
68 MERCURE DE FRANCE.
Répand fur les amours dont la troupe galante
L'amufe mollement dans les bras du fommeil..
Le repos n'eft pas long fous une telle éſcorte ,
Les enfans de Cythère en font les ennemis ,
Et l'impatiente cohorte
Déja battoit aux champs & réveilloit Iris.
Ils la ménent fur le rivage ;
Ils l'amufent par mille jeux ;
Et fous l'appas trompeur d'un fimple badinage,
Dans le fond de fon coeur ils attifent leurs feux,
Elle cherche Daphnis , & Daphnis le préſente :
Elle le reçoit en amante.
Tous deux affis fur le gazon ,
S'obfervent tendrement , ſoupirent ,
Et foupirent à l'aniſſon,
Les amours malins en fourirent ,
Leur montrent un jeune Pinſon
Qui près d'une aimable Fauvette ,
Chantoit les doux tranſports d'une flâme parfaite.….
Refpectons ces amans livrés à leurs defirs.
Et vous triſtes cenfeurs des amoureuſes fiammes ,
Si vous condamnez leurs plaiſirs ,
C'eftque le vrai bonheur n'eſt point fait pour vos
âmes.
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Résumé : LE RÉVEIL CHAMPÊTRE.
Le poème 'Le Réveil Champêtre' dépeint une scène pastorale au lever du jour. L'aurore marque le début du jour, et Daphnis, éveillé par l'amour, se dirige vers l'objet de ses désirs. La nature est encore languissante, et les premiers rayons du soleil sont comparés à la lumière douce qu'Iris répand sur les amours endormis. Les enfants de Cythère, symbolisant les amours, réveillent Iris et l'emmènent au rivage pour jouer. Ils la séduisent par des jeux trompeurs, et elle rencontre Daphnis, qu'elle accepte comme amant. Tous deux s'assoient sur le gazon, s'observent tendrement, soupirent et soupirent à l'unisson. Les amours malins leur montrent un pinson et une fauvette chantant leur amour parfait. Le poème conclut en respectant ces amants livrés à leurs désirs et en critiquant ceux qui condamnent les plaisirs amoureux, affirmant que le vrai bonheur n'est pas pour eux.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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17
p. 39-50
LES TROIS AMIES ET LES TROIS FRERES, CONTE MORAL.
Début :
LUCIE, Aglaé & Zulmis s'aimoient dès leur plus tendre enfance ; leurs parens [...]
Mots clefs :
Amies, Confrères, Jour, Amant, Confidences, Nature, Envie de plaire, Jalousie
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LES TROIS AMIES ET LES TROIS FRERES, CONTE MORAL.
LES TROIS AMIES
ET LES TROIS FRERES ,
CONTE MORAL.
LUCIE , Aglaé & Zulmis s'aimoient
dès leur plus tendre enfance ; leurs pa-
*ens étoient voifins & amis tout enfem→
ble ; elles avoient reçu la même éducation
dans le même Couvent. Depuis
qu'elles en étoient forties elles n'avoient
pas paffé un jour fans fe voir & fe renouveller
les affurances de l'attachement
le plus tendre. A mefure qu'elles
avançoient en âge , la Raifon perfectionnoit
l'ouvrage de l'instinct & reffer
40 MERCURE DE FRANCE.
V
roit les liens de la fympathie qui les
uniffoient. Des careffes touchantes , des
jeux innocens , des confidences mutuelles
ne permettoient pas à l'ennui de
troubler la férénité de leurs beaux jours.
Tous leurs momens étoient remplis.
Tantôt elles s'occupoient à former des
pas avoués par les Grâces , tantôt elles
exerçoient leur voix , en corrigeoient
les défauts & en faifoient valoir les agrémens.
Ignorant l'envie , elles pouffoient
le défintéreffement jufqu'à fe parer de
tout ce qui pouvoit relever l'éclat de
leur beauté mutuelle . Toutes les trois
entroient dans leur quinziéme année ; &
leur amitié fembloit devoir durer toujours
, lorfque Damis , Arifte & Timur
s'offrirent àleurs yeux.
s'éte Ils étoient frères. Leurs parens
toient appliqués à développer le germe
du fentiment que la Nature avoit placé
dans leurs coeurs , & jufqu'à ce jour
rien n'avoit pu altérer l'affection qui y
étoit née . Dans cet âge où il fuffit de
voir un objet aimable pour aimer , Damis
fe déclara pour Lucie , Arifte pour
Aglaé , & Timur pour Zulmis Ils furent
écoutés , l'amour fe plut à les combler
de fes faveurs pour les rendre pius
fenfibles aux tourmens que ce Dieu
cruel leur préparoit.
SEPTEMBRE. 1763 . 41
L'envie de plaire ne tarda pas à nuire
à l'amitié . On ne confulta plus fon
amie fur le choix d'un ruban ou fur
la façon de placer une aigrette . On ne
donna plus de confeils qui ne fuffent
dictés par la malignité. Zulmis eft brune
, Aglaé l'engage à mettre des mouches.
Lucie , eft blonde , Aglaé & Zulmis
le réuniffent pour l'affurer que le
blanc lui fied à ravir. Elles ne goûtent
plus ce charme paifible que procurent
la confiance & la vertu . Elles ne fe
voyent plus avec ce vif intérêt qui les
enflammoit d'une falutaire émulation.
Leurs oreilles ouvertes aux propos féducteurs
d'un amant ne font plus flattées
de oes difcours ingénus qui ont
fait l'amufement de leur enfance. Elles
diffimulent fans motifs , elles fe craignent
fans raifons. Si Damis laiffe tomber
un coup d'oeil fur Aglaé , Lucie en
pâlit , Arifte en murmure. Cette paffion
baffe & honteuse , que nous décorons
du titre de délicateffe & qui prend fon
origine dans nos idées plutôt que dans
nos fens , la Jaloufie a rompu tous les
noeuds qu'avoit tiffus l'Amitié .
Damis, en qualité d'aîné, devoit prendre
le premier un établiffement . Il ne
négligeoit rien pour faire déclarer Lucie .
42 MERCURE DE FRANCE .
en fa faveur , & fe ménageoit auprès
de fes parens de puiffantes recommandations
pour obtenir d'eux fa main ,
auffitôt qu'elle lui auroit donné fon
coeur. Cependant cette jeune perfonne
ne fe hâtoit pas de prononcer ces mots
qu'un père jaloux de fon autorité interdit
jufqu'au jour du Contrat. Je vous
aime eft une terrible expreffion en effet
! Une fille qui n'en connoît pas encore
toute la fignification ne peut s'empêcher
d'en rougir en s'en fervant. Heu
reux amans , avez-vous pû l'entendre
pour la première fois fans mourir de
plaifir ?
Damis ne l'avoit pas entendue : il
s'imagina qu'Aglaé emploiroit volon
tiers le crédit qu'il lui fuppofoit fur
l'efprit de fon amie , pour l'engager à
lui faire cet aveu fouhaité . Il lui fit vifite
dans ce deffein . Sa mere étoit avec
elle ; Damis n'eut pas de peines à les
gagner l'une & l'autre.Elles lui promirent
tout ce qu'il en exigea. C'étoit l'heure
de l'Opéra elles devoient s'y rendre :
Damis ne put pas fe difpenfer d'offrir
fa main ; elle fut acceptée ; & quoiqu'il
ne fe fouciât pas beaucoup du fpectacle
ce jour-là , il fut obligé d'y aller & d'y
refter par bienséance ..
SEPTEMBRE . 1763. 43
*
Le premier objet qui les frappa en
entrant dans la falle , ce fut Arifte au parterre
. Il n'y refta guères dès qu'il les
eut apperçues. Aglaé lui avoit paru interdite
, & fon frere embarraffé . L'air
dont il les avoit falués en étoit la caufe
; mais il ne croyoit pas avoir manifefté
fi clairement l'agitation de fon
âme & les mouvemvns tumultueux qui
s'y étoient élevés tout-à- coup . Son premier
deffein avoit été d'aller trouver
fa maîtreffe . Son mauvais génie l'arrêta
à la porte de fa loge , & fans s'avouer
à lui- même fes foupçons injurieux , il
fe mit à écouter comme s'il eût eu à
s'éclaircit de quelques complots . Des
termes paffionnés qu'il entendit , & la
chaleur avec laquelle Damis entretenoit.
Aglaé ne lui permirent pas de douter
que fon frere ne fùt devenu fon rival ;
& il ne lui vint pas même dans l'efprit
qu'il lui parloit de l'amour qu'il
reffentoit pour fon amie.
Damis ne s'en tint pas aux affurances
réitérées qu'il avoit reçues d'Aglaé &
de fa mere . Les objets que nous voyons
à travers l'ardeur de nos defirs nous
paroiffent environnés d'obstacles & de
difficultés . Il nous femble que nous n'en
approcherons jamais nous craignons
44 MERCURE DE FRANCE.
qu'ils ne nous échappent lorfque nous
en fommes le plus près : Notre imagination
troublée apperçoit des torrens
formidables à franchir , tandis que nous
n'avons que des petits ruiffeaux à paffer.
Damis , toujours inquiet & tremblant
, eut recours à Zulmis & à fon
père , qui avoit un grand crédit fur celui
de Lucie. Il fe rendit chez lui dans
l'inftant que ce père fe préparoit à partir
pour la campagne avec fa fille. C'étoit
un de ces hommes d'un facile accès
, qui ont , comme on dit vulgairement
, le coeur fur les lèvres. Il trouva
Damis , à fon gré , lui propofa de devenir
fon ami à condition de l'accompagner
& de refter avec lui pendant le
peu de jours qu'il devoit paffer hors, de
Paris. J'aurai le tems de vous con-
» noître , lui dit-il , & cela m'eft nécef-
» faire pour me mettre à même de tra
» vailler avec plus de zèle à vos intérêts,
» Cette offre étoit fi preffante &
fi avantageufe que Damis ne balança
pas à l'accepter.
"
Ils montérent en carroffe & prirent
leur route par le Boulevard. Timur s'y
promenoit alors tout occupé de fa chère
Zulmis : il fut étonné & piqué de l'appercevoir
avec Damis dans le fonds de
SEPTEMBRE. 1763. 45
-
par
la voiture. Il courut fur le champ à
l'hôtel du père de Zulmis , où un portier
bavard acheva d'aigrir fa douleur
des propos qui lui donnerent matiére à
foupçonner que fon frère étoit fecrétement
fon rival. Timur étoit malheureuſement
né jaloux. Le crime de fon
frère & l'infidélité de Zulmis fe trouverent
dès cet inftant réalisés dans fon
coeur.
Ce même portier dont l'imbécile bavardage
fut bien payé, fe chargea de faire remettre
à Zulmis une lettre que Timur
écrivit fur le champ . Juftement offenſée
de l'aigreur du ftyle & des reproches
qu'elle ne méritoit pas , elle prit de tous
les partis le plus cruel pour un amant ;
celui du filence.Les doutes de Timur font
alors changés en certitude ; une haine
violente fuccéde chez lui à l'amour le
plus tendre. Ce changement étoit trop
prompt pour être véritable : tout autre
que lui s'en feroit méfié. Un coeur qui
n'aime plus n'eft pas fufceptible de haine;
il ne connoît que l'indifférence ou le
mépris. Cependant abufé par un fentiment
momentané & trompeur , il fe
perfuada qu'il pourroit oublier Zulmis;
il fit plus , il fe crut capable d'en aimer
une autre. Lucie avoit des attraits ; elle
46 MERCURE DE FRANCE .
)
étoit la dupe d'un amant volage ; fa fituation
telle qu'il fe la figuroit , reffembloit
parfaitement à la fienne. Il étoi
à préfumer que rapprochés par le malheur
, ils fentiroient tous deux le befoin
de s'aimer. Ce fut donc à Lucie qu'il
adreffa fes voeux , & il ne tint qu'à elle
en les couronnant, de fe priver & Timur
auffi ,des douceurs qu'ils avoient eſpérées
dans un autre établiffement. Cet amant
ne fût pas affligé des refus conftans qu'il
éffuya 11 reconnut le véritable état de
fon coeur. Les fureurs de la jaloufie s'agitérent
plus violemment que jamais ; il
brûloit de la foif de la vengeance ; & dans
l'excès de fon emportement il méditoit
les plus fanglans projets contre la vie
d'un frère qu'il auroit rachetée autrefois
par le facrifice de la fienne .
Arifte n'étoit pas dans une fituation
plus tranquille. Quoiqu'il n'eût d'autres
preuves de l'infidélité de fa maîtreffe que
ce qu'il avoit entendu à la Comédie , fon
coeur en étoit mortellement bleffé . Le caractere
d'Arifte reffembloit beaucoup à
celui de Timur: ils n'avoient pour ainfi
dire , que la même façon de voir & de
fentir; dans une circonftance femblable.il
fe comporta comme lui . Guidé par le dépit
, il fut quelques jours fans voir Aglaé,
SEPTEMBRE . 1763 . 47
en revanche il voyoit affidûment Lucie
& mettoit en ufage , tout ce qui pouvoit
lui faire oublier Damis , qu'il lui repréfentoit
fous des couleurs odieufes.Enfinaprès
avoir joué auprès d'elle un rôle qui les ennuyoit
beaucoup l'un & l'autre , il reparut
chez Aglaée ; mais la fierté de cette
jeune perfonne foutenue par fon innocence
, lui fit rejetter les marques de fon
amour & de fon repentir , & l'obligea
de lui défendre fa préfence. Cet ordre
loin de la juftifier , la rendit plus coupable
aux yeux de fon amant ; le malheu
reux Arifte , fentit renaître toute fa fureur
, & ne defira plus que l'inftant où
fon frère pouvoit en reffentir les effets.
Damis , loin de prévoir tout ce qui fe
paffoit à Paris pendant fon abfence , travailloit
à fon bonheur fans négliger celui
de fes frères. Il ne fe laffoit pas d'en dire
du bien au père de Zulmis , & méritoit
toute leur reconnoiffance , tandis qu'ils
n'étoient occupés que du deffein de lui
ôter la vie. Le jour même de fon arrivée
il reçut trois lettres . La premiere étoit
de Lucie , en voici le contenu.
Je vous avois crûl aſſez honnête- homme ,
Monfieur , pour ne pas employer le langage
des proteftations & des fermens pour
mepeindre un amour que vous ne reffenti48
MERCURE DE FRANCE.
tes jamais. Soyez heureux , fi vous pou
vez l'être , auprès de la nouvelle conquête
que vous avezfaite fur unfrère. Cet exploit
eft digne de vous. Le fort de votre
famille eft de chercher à me tromper. Ariſte
& Timur n'ont rien négligé pour vous
chaffer de mon coeur , comme fi on avoit befoin
d'un fecours , étranger pour oublier.
les traîtres & les parjures. Adieu
Monfieur , ne me revoyez plus , car je ne
pourroisfuporterfans horreur la vue d'un
homme tel que vous.
Il eft aifé de juger de l'effet que fit
cette Lettre fur l'efprit de Damis. La lecture
des deux autres redoubla fa ſurpriſe
& fa douleur. L'une étoit d'Arifte , il y
trouva ces mots,
Je ne vivois que pour Aglaé. Aglaé
étoit le feul bien que jeuffe au monde.
On me l'enlève par la plus noire des perfidies.
Nepenfes pas,lâche raviffeur , trouver
l'impunité dans les droits du fang;
tu les reclamerois en vain ! indique- moi
pour ce foir le lieu & l'heure où je pourrois
te rencontrer. Songe à défendre ta vie : la
fortune fe laffe quelquefois de protéger
les fcélérats.
Timur étoit l'Auteur de la troifiéme
letres: elle étoit conçue en ces termes.
Monfrère , ilfaut nous couperla gorge;
Yous
SEPTEMBRE. 1763 . 49
du
vous êtes maître du choix des armes ,
lieu & de l'heure , pourvu que ce foit dans
la journée.
Vous m'avezravi ma maîtreſſe ; il ne
yous reste plus qu'à me priver du jour.
Damis , dans les réponfes qu'il fit à
ces deux dernières Lettres , marqua à fes
frères le même lieu & la même heure
pour le rendez -vous qu'ils demandoient.
Vous m'accufez , leur dit- il , dès qu'il
les eut appperçus , de vous avoir enlevé
le coeur de vos maîtreffes ; il m'eft plus
aifé de me juftifier fur cet article que
vous fur les tentatives que vous avez
faites pour me rendre odieux à Lucie
& pour vous en faire aimer. Jamais on
ne s'eft trouvé dans une fituation auffi
étrange que la mienne. Pendant que je
m'occupe de leur bonheur mes frères
me trahiffent. Arifte m'impute le même
crime que Timur. Dans l'efpace de huit
jours j'aurai quitté une maîtreffe que j'idolâtre
, j'aurai féduit tour-à- tour Aglaé
& Zulmis ; je me ſerai fait un jeu cruel
de tromper trois perfonnes à la fois.
Mais accordez-vous vous- mêmes , ingrats
que vous êtes. Quel a pû être mon
but ? Suis-je charmé de ces trois perfonnes
? Puis- je eſpérer de les rendre fenfibles
& de conferver leur tendreffe ?
C
So MERCURE DE FRANCE.
Hélas ! je ne brûle que pour Lucie. Sans
vous elle répondroit à mon amour. Eftil
poffible que la jaloufie vous ait aveuglé
jufqu'au point de méconnoître les
loix facrées de la Nature & les régles de
la Raifon ! Que ne doit- on pas redouter
d'une paffion qui porte au crime des
coeurs tels que les nôtres ?
Damis, en parlant ainfi , tenoit Arifte &
Timur étroitement embraffés. Ils commençoient
à connoître toute l'étendue
de leurs torts. Leurs larmes couloient en
abondance. Damis en fut touché. Ils
furent tous trois chez Lucie , & n'eurent
pas de peine à la convaincre de la conftance
de fon Amant. Sa famille prévenue
en faveur de Damis , ne le laiffa pas
danguir dans l'attente de l'hyménée. Les
trois frères & les trois amies s'unirent par
des noeuds indiffolubles. Ils vivent heureux
, & ne penfent qu'en frémiffant ,
qu'ils ont été à la veille , par leur imprudente
jaloufie , d'être féparés & malheu
reux à jamais.
Par M. de C *** à Lyon.
ET LES TROIS FRERES ,
CONTE MORAL.
LUCIE , Aglaé & Zulmis s'aimoient
dès leur plus tendre enfance ; leurs pa-
*ens étoient voifins & amis tout enfem→
ble ; elles avoient reçu la même éducation
dans le même Couvent. Depuis
qu'elles en étoient forties elles n'avoient
pas paffé un jour fans fe voir & fe renouveller
les affurances de l'attachement
le plus tendre. A mefure qu'elles
avançoient en âge , la Raifon perfectionnoit
l'ouvrage de l'instinct & reffer
40 MERCURE DE FRANCE.
V
roit les liens de la fympathie qui les
uniffoient. Des careffes touchantes , des
jeux innocens , des confidences mutuelles
ne permettoient pas à l'ennui de
troubler la férénité de leurs beaux jours.
Tous leurs momens étoient remplis.
Tantôt elles s'occupoient à former des
pas avoués par les Grâces , tantôt elles
exerçoient leur voix , en corrigeoient
les défauts & en faifoient valoir les agrémens.
Ignorant l'envie , elles pouffoient
le défintéreffement jufqu'à fe parer de
tout ce qui pouvoit relever l'éclat de
leur beauté mutuelle . Toutes les trois
entroient dans leur quinziéme année ; &
leur amitié fembloit devoir durer toujours
, lorfque Damis , Arifte & Timur
s'offrirent àleurs yeux.
s'éte Ils étoient frères. Leurs parens
toient appliqués à développer le germe
du fentiment que la Nature avoit placé
dans leurs coeurs , & jufqu'à ce jour
rien n'avoit pu altérer l'affection qui y
étoit née . Dans cet âge où il fuffit de
voir un objet aimable pour aimer , Damis
fe déclara pour Lucie , Arifte pour
Aglaé , & Timur pour Zulmis Ils furent
écoutés , l'amour fe plut à les combler
de fes faveurs pour les rendre pius
fenfibles aux tourmens que ce Dieu
cruel leur préparoit.
SEPTEMBRE. 1763 . 41
L'envie de plaire ne tarda pas à nuire
à l'amitié . On ne confulta plus fon
amie fur le choix d'un ruban ou fur
la façon de placer une aigrette . On ne
donna plus de confeils qui ne fuffent
dictés par la malignité. Zulmis eft brune
, Aglaé l'engage à mettre des mouches.
Lucie , eft blonde , Aglaé & Zulmis
le réuniffent pour l'affurer que le
blanc lui fied à ravir. Elles ne goûtent
plus ce charme paifible que procurent
la confiance & la vertu . Elles ne fe
voyent plus avec ce vif intérêt qui les
enflammoit d'une falutaire émulation.
Leurs oreilles ouvertes aux propos féducteurs
d'un amant ne font plus flattées
de oes difcours ingénus qui ont
fait l'amufement de leur enfance. Elles
diffimulent fans motifs , elles fe craignent
fans raifons. Si Damis laiffe tomber
un coup d'oeil fur Aglaé , Lucie en
pâlit , Arifte en murmure. Cette paffion
baffe & honteuse , que nous décorons
du titre de délicateffe & qui prend fon
origine dans nos idées plutôt que dans
nos fens , la Jaloufie a rompu tous les
noeuds qu'avoit tiffus l'Amitié .
Damis, en qualité d'aîné, devoit prendre
le premier un établiffement . Il ne
négligeoit rien pour faire déclarer Lucie .
42 MERCURE DE FRANCE .
en fa faveur , & fe ménageoit auprès
de fes parens de puiffantes recommandations
pour obtenir d'eux fa main ,
auffitôt qu'elle lui auroit donné fon
coeur. Cependant cette jeune perfonne
ne fe hâtoit pas de prononcer ces mots
qu'un père jaloux de fon autorité interdit
jufqu'au jour du Contrat. Je vous
aime eft une terrible expreffion en effet
! Une fille qui n'en connoît pas encore
toute la fignification ne peut s'empêcher
d'en rougir en s'en fervant. Heu
reux amans , avez-vous pû l'entendre
pour la première fois fans mourir de
plaifir ?
Damis ne l'avoit pas entendue : il
s'imagina qu'Aglaé emploiroit volon
tiers le crédit qu'il lui fuppofoit fur
l'efprit de fon amie , pour l'engager à
lui faire cet aveu fouhaité . Il lui fit vifite
dans ce deffein . Sa mere étoit avec
elle ; Damis n'eut pas de peines à les
gagner l'une & l'autre.Elles lui promirent
tout ce qu'il en exigea. C'étoit l'heure
de l'Opéra elles devoient s'y rendre :
Damis ne put pas fe difpenfer d'offrir
fa main ; elle fut acceptée ; & quoiqu'il
ne fe fouciât pas beaucoup du fpectacle
ce jour-là , il fut obligé d'y aller & d'y
refter par bienséance ..
SEPTEMBRE . 1763. 43
*
Le premier objet qui les frappa en
entrant dans la falle , ce fut Arifte au parterre
. Il n'y refta guères dès qu'il les
eut apperçues. Aglaé lui avoit paru interdite
, & fon frere embarraffé . L'air
dont il les avoit falués en étoit la caufe
; mais il ne croyoit pas avoir manifefté
fi clairement l'agitation de fon
âme & les mouvemvns tumultueux qui
s'y étoient élevés tout-à- coup . Son premier
deffein avoit été d'aller trouver
fa maîtreffe . Son mauvais génie l'arrêta
à la porte de fa loge , & fans s'avouer
à lui- même fes foupçons injurieux , il
fe mit à écouter comme s'il eût eu à
s'éclaircit de quelques complots . Des
termes paffionnés qu'il entendit , & la
chaleur avec laquelle Damis entretenoit.
Aglaé ne lui permirent pas de douter
que fon frere ne fùt devenu fon rival ;
& il ne lui vint pas même dans l'efprit
qu'il lui parloit de l'amour qu'il
reffentoit pour fon amie.
Damis ne s'en tint pas aux affurances
réitérées qu'il avoit reçues d'Aglaé &
de fa mere . Les objets que nous voyons
à travers l'ardeur de nos defirs nous
paroiffent environnés d'obstacles & de
difficultés . Il nous femble que nous n'en
approcherons jamais nous craignons
44 MERCURE DE FRANCE.
qu'ils ne nous échappent lorfque nous
en fommes le plus près : Notre imagination
troublée apperçoit des torrens
formidables à franchir , tandis que nous
n'avons que des petits ruiffeaux à paffer.
Damis , toujours inquiet & tremblant
, eut recours à Zulmis & à fon
père , qui avoit un grand crédit fur celui
de Lucie. Il fe rendit chez lui dans
l'inftant que ce père fe préparoit à partir
pour la campagne avec fa fille. C'étoit
un de ces hommes d'un facile accès
, qui ont , comme on dit vulgairement
, le coeur fur les lèvres. Il trouva
Damis , à fon gré , lui propofa de devenir
fon ami à condition de l'accompagner
& de refter avec lui pendant le
peu de jours qu'il devoit paffer hors, de
Paris. J'aurai le tems de vous con-
» noître , lui dit-il , & cela m'eft nécef-
» faire pour me mettre à même de tra
» vailler avec plus de zèle à vos intérêts,
» Cette offre étoit fi preffante &
fi avantageufe que Damis ne balança
pas à l'accepter.
"
Ils montérent en carroffe & prirent
leur route par le Boulevard. Timur s'y
promenoit alors tout occupé de fa chère
Zulmis : il fut étonné & piqué de l'appercevoir
avec Damis dans le fonds de
SEPTEMBRE. 1763. 45
-
par
la voiture. Il courut fur le champ à
l'hôtel du père de Zulmis , où un portier
bavard acheva d'aigrir fa douleur
des propos qui lui donnerent matiére à
foupçonner que fon frère étoit fecrétement
fon rival. Timur étoit malheureuſement
né jaloux. Le crime de fon
frère & l'infidélité de Zulmis fe trouverent
dès cet inftant réalisés dans fon
coeur.
Ce même portier dont l'imbécile bavardage
fut bien payé, fe chargea de faire remettre
à Zulmis une lettre que Timur
écrivit fur le champ . Juftement offenſée
de l'aigreur du ftyle & des reproches
qu'elle ne méritoit pas , elle prit de tous
les partis le plus cruel pour un amant ;
celui du filence.Les doutes de Timur font
alors changés en certitude ; une haine
violente fuccéde chez lui à l'amour le
plus tendre. Ce changement étoit trop
prompt pour être véritable : tout autre
que lui s'en feroit méfié. Un coeur qui
n'aime plus n'eft pas fufceptible de haine;
il ne connoît que l'indifférence ou le
mépris. Cependant abufé par un fentiment
momentané & trompeur , il fe
perfuada qu'il pourroit oublier Zulmis;
il fit plus , il fe crut capable d'en aimer
une autre. Lucie avoit des attraits ; elle
46 MERCURE DE FRANCE .
)
étoit la dupe d'un amant volage ; fa fituation
telle qu'il fe la figuroit , reffembloit
parfaitement à la fienne. Il étoi
à préfumer que rapprochés par le malheur
, ils fentiroient tous deux le befoin
de s'aimer. Ce fut donc à Lucie qu'il
adreffa fes voeux , & il ne tint qu'à elle
en les couronnant, de fe priver & Timur
auffi ,des douceurs qu'ils avoient eſpérées
dans un autre établiffement. Cet amant
ne fût pas affligé des refus conftans qu'il
éffuya 11 reconnut le véritable état de
fon coeur. Les fureurs de la jaloufie s'agitérent
plus violemment que jamais ; il
brûloit de la foif de la vengeance ; & dans
l'excès de fon emportement il méditoit
les plus fanglans projets contre la vie
d'un frère qu'il auroit rachetée autrefois
par le facrifice de la fienne .
Arifte n'étoit pas dans une fituation
plus tranquille. Quoiqu'il n'eût d'autres
preuves de l'infidélité de fa maîtreffe que
ce qu'il avoit entendu à la Comédie , fon
coeur en étoit mortellement bleffé . Le caractere
d'Arifte reffembloit beaucoup à
celui de Timur: ils n'avoient pour ainfi
dire , que la même façon de voir & de
fentir; dans une circonftance femblable.il
fe comporta comme lui . Guidé par le dépit
, il fut quelques jours fans voir Aglaé,
SEPTEMBRE . 1763 . 47
en revanche il voyoit affidûment Lucie
& mettoit en ufage , tout ce qui pouvoit
lui faire oublier Damis , qu'il lui repréfentoit
fous des couleurs odieufes.Enfinaprès
avoir joué auprès d'elle un rôle qui les ennuyoit
beaucoup l'un & l'autre , il reparut
chez Aglaée ; mais la fierté de cette
jeune perfonne foutenue par fon innocence
, lui fit rejetter les marques de fon
amour & de fon repentir , & l'obligea
de lui défendre fa préfence. Cet ordre
loin de la juftifier , la rendit plus coupable
aux yeux de fon amant ; le malheu
reux Arifte , fentit renaître toute fa fureur
, & ne defira plus que l'inftant où
fon frère pouvoit en reffentir les effets.
Damis , loin de prévoir tout ce qui fe
paffoit à Paris pendant fon abfence , travailloit
à fon bonheur fans négliger celui
de fes frères. Il ne fe laffoit pas d'en dire
du bien au père de Zulmis , & méritoit
toute leur reconnoiffance , tandis qu'ils
n'étoient occupés que du deffein de lui
ôter la vie. Le jour même de fon arrivée
il reçut trois lettres . La premiere étoit
de Lucie , en voici le contenu.
Je vous avois crûl aſſez honnête- homme ,
Monfieur , pour ne pas employer le langage
des proteftations & des fermens pour
mepeindre un amour que vous ne reffenti48
MERCURE DE FRANCE.
tes jamais. Soyez heureux , fi vous pou
vez l'être , auprès de la nouvelle conquête
que vous avezfaite fur unfrère. Cet exploit
eft digne de vous. Le fort de votre
famille eft de chercher à me tromper. Ariſte
& Timur n'ont rien négligé pour vous
chaffer de mon coeur , comme fi on avoit befoin
d'un fecours , étranger pour oublier.
les traîtres & les parjures. Adieu
Monfieur , ne me revoyez plus , car je ne
pourroisfuporterfans horreur la vue d'un
homme tel que vous.
Il eft aifé de juger de l'effet que fit
cette Lettre fur l'efprit de Damis. La lecture
des deux autres redoubla fa ſurpriſe
& fa douleur. L'une étoit d'Arifte , il y
trouva ces mots,
Je ne vivois que pour Aglaé. Aglaé
étoit le feul bien que jeuffe au monde.
On me l'enlève par la plus noire des perfidies.
Nepenfes pas,lâche raviffeur , trouver
l'impunité dans les droits du fang;
tu les reclamerois en vain ! indique- moi
pour ce foir le lieu & l'heure où je pourrois
te rencontrer. Songe à défendre ta vie : la
fortune fe laffe quelquefois de protéger
les fcélérats.
Timur étoit l'Auteur de la troifiéme
letres: elle étoit conçue en ces termes.
Monfrère , ilfaut nous couperla gorge;
Yous
SEPTEMBRE. 1763 . 49
du
vous êtes maître du choix des armes ,
lieu & de l'heure , pourvu que ce foit dans
la journée.
Vous m'avezravi ma maîtreſſe ; il ne
yous reste plus qu'à me priver du jour.
Damis , dans les réponfes qu'il fit à
ces deux dernières Lettres , marqua à fes
frères le même lieu & la même heure
pour le rendez -vous qu'ils demandoient.
Vous m'accufez , leur dit- il , dès qu'il
les eut appperçus , de vous avoir enlevé
le coeur de vos maîtreffes ; il m'eft plus
aifé de me juftifier fur cet article que
vous fur les tentatives que vous avez
faites pour me rendre odieux à Lucie
& pour vous en faire aimer. Jamais on
ne s'eft trouvé dans une fituation auffi
étrange que la mienne. Pendant que je
m'occupe de leur bonheur mes frères
me trahiffent. Arifte m'impute le même
crime que Timur. Dans l'efpace de huit
jours j'aurai quitté une maîtreffe que j'idolâtre
, j'aurai féduit tour-à- tour Aglaé
& Zulmis ; je me ſerai fait un jeu cruel
de tromper trois perfonnes à la fois.
Mais accordez-vous vous- mêmes , ingrats
que vous êtes. Quel a pû être mon
but ? Suis-je charmé de ces trois perfonnes
? Puis- je eſpérer de les rendre fenfibles
& de conferver leur tendreffe ?
C
So MERCURE DE FRANCE.
Hélas ! je ne brûle que pour Lucie. Sans
vous elle répondroit à mon amour. Eftil
poffible que la jaloufie vous ait aveuglé
jufqu'au point de méconnoître les
loix facrées de la Nature & les régles de
la Raifon ! Que ne doit- on pas redouter
d'une paffion qui porte au crime des
coeurs tels que les nôtres ?
Damis, en parlant ainfi , tenoit Arifte &
Timur étroitement embraffés. Ils commençoient
à connoître toute l'étendue
de leurs torts. Leurs larmes couloient en
abondance. Damis en fut touché. Ils
furent tous trois chez Lucie , & n'eurent
pas de peine à la convaincre de la conftance
de fon Amant. Sa famille prévenue
en faveur de Damis , ne le laiffa pas
danguir dans l'attente de l'hyménée. Les
trois frères & les trois amies s'unirent par
des noeuds indiffolubles. Ils vivent heureux
, & ne penfent qu'en frémiffant ,
qu'ils ont été à la veille , par leur imprudente
jaloufie , d'être féparés & malheu
reux à jamais.
Par M. de C *** à Lyon.
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19
p. 5-6
A M. LIEUTAUD.
Début :
Ainsi qu'au lever de l'aurore [...]
Mots clefs :
Aurore, Jour, Âge, Plaisir, Marseille, M. Lieutaud
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texteReconnaissance textuelle : A M. LIEUTAUD.
A M. LIEUTAUD.
AINSI qu'au lever de l'aurore
L'aftre du jour forme & colore
Les Aeurs qui parent le printemps ,
Ainfi le Dieu de l'Harmonie
Sur l'aurore de notre vie
Verfe fes plus heureux préfens.
Souftrait au claffique esclavage
Qui captive votre loifir ,
Vous allez atteindre à cet âge
Ou tout nous appelle au plaifir.
、་ ༈ }
Bientôt dans un monde futile
Pourfuivant la félicité ,
Vous verrez le tableau mobile
Des travers de l'humanité.
Vous verrez la Vertu craintive
Se confiner dans les déferts , ´
Tandis que l'Opulence active
Fait tout mouvoir dans l'univers.
Vous verrez ce Sexe volage ,
Qui n'a de prix que par
fes moeurs
N'obtenir un léger hommage
Qu'en le payant de fes faveurs .
Vous verrez l'obſcure Satyre ,
Aiguifant les traits infultans ,
Faire du crime de médire ,
A iij
MERCURE
Un plaifir de tous les inftans.
Vous verrez la Haine & l'Envie
Verfer leur fiel empoisonneur,
Et trop fouvent la Perfidie
Sous le masque de la Candeur,
Vous verrez cette multitude
Que conduit un guide impofteur,,
Trouver l'Ennui , l'Inquiétude ,
En courant après le Bonheur.
Vous verrez ... Mais ! qu'allois - je faire ?
Quittons ces objets odieux ,
Ces traits de l'humaine misère
Ne doivent point frapper vos yeux..
Trop tôt d'une fi trifte image ,
Votre efprit feroit révolté.
Goûtez les plaifirs de votre âge ,
Et laiffons la moralité.
Dans votre Ville commerçante
Dont les habitans tour- à- tour ,
De la fortune & de l'amour ,
Courent la carrière gliffante ,
Cher Lieutaud , puiffiez-vous un jour,
Du Collège où l'on vous régente ,
Ne pas regretter le féjour !
* Marſeille,
AINSI qu'au lever de l'aurore
L'aftre du jour forme & colore
Les Aeurs qui parent le printemps ,
Ainfi le Dieu de l'Harmonie
Sur l'aurore de notre vie
Verfe fes plus heureux préfens.
Souftrait au claffique esclavage
Qui captive votre loifir ,
Vous allez atteindre à cet âge
Ou tout nous appelle au plaifir.
、་ ༈ }
Bientôt dans un monde futile
Pourfuivant la félicité ,
Vous verrez le tableau mobile
Des travers de l'humanité.
Vous verrez la Vertu craintive
Se confiner dans les déferts , ´
Tandis que l'Opulence active
Fait tout mouvoir dans l'univers.
Vous verrez ce Sexe volage ,
Qui n'a de prix que par
fes moeurs
N'obtenir un léger hommage
Qu'en le payant de fes faveurs .
Vous verrez l'obſcure Satyre ,
Aiguifant les traits infultans ,
Faire du crime de médire ,
A iij
MERCURE
Un plaifir de tous les inftans.
Vous verrez la Haine & l'Envie
Verfer leur fiel empoisonneur,
Et trop fouvent la Perfidie
Sous le masque de la Candeur,
Vous verrez cette multitude
Que conduit un guide impofteur,,
Trouver l'Ennui , l'Inquiétude ,
En courant après le Bonheur.
Vous verrez ... Mais ! qu'allois - je faire ?
Quittons ces objets odieux ,
Ces traits de l'humaine misère
Ne doivent point frapper vos yeux..
Trop tôt d'une fi trifte image ,
Votre efprit feroit révolté.
Goûtez les plaifirs de votre âge ,
Et laiffons la moralité.
Dans votre Ville commerçante
Dont les habitans tour- à- tour ,
De la fortune & de l'amour ,
Courent la carrière gliffante ,
Cher Lieutaud , puiffiez-vous un jour,
Du Collège où l'on vous régente ,
Ne pas regretter le féjour !
* Marſeille,
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Résumé : A M. LIEUTAUD.
L'auteur d'une lettre poétique s'adresse à M. Lieutaud, comparant l'harmonie à l'aurore bénéfique pour la jeunesse. Il prédit que Lieutaud, libéré des contraintes de son enfance, accédera bientôt à des plaisirs adultes. Cependant, il décrit les aspects négatifs de l'âge adulte, tels que la vertu cachée, l'opulence dominante, et les travers humains comme la médisance, la haine, l'envie et la perfidie. L'auteur met en garde contre ces visions sombres et conseille à Lieutaud de profiter pleinement de sa jeunesse sans se soucier de la moralité. Il espère que Lieutaud, après avoir quitté le collège, ne regrettera pas son passé et saura naviguer entre la fortune et l'amour dans sa ville natale de Marseille.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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