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Détail
Liste
1
p. 104-128
LETTRE de M. de GRACE à M.me C***, sur le systême religieux des Grecs.
Début :
MADAME, Le goût particulier que vous avez pour ce qu'on [...]
Mots clefs :
Dieux, Culte, Grecs, Hésiode, Système, Jupiter, Saturne, Ciel, Divinités, Terre, Religion, Grèce, Histoire, Anciens, Enfants, Idées, Hommes, Temps, Univers, Poète, Monde, Égypte, Amour, Allégorie, Mythologue
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texteReconnaissance textuelle : LETTRE de M. de GRACE à M.me C***, sur le systême religieux des Grecs.
LETTRE de M. de GRACE à M.me C***
fur le fyftême religieux des Grecs .
MADAME,
Le goût particulier que vous avez pour
ce qu'on appelle Hiftoire Poëtique , vous
a fait bien vîte remarquer dans les diverfes
annonces un nouveau Dictionnaire
Poëtique , par M. B. *** Maître - ès - Arts en
l'Univerfité de Paris , chez Saugrain &
Savoye Libraires à Paris ; volume in-
8.. 1759. Vous me demandez fi l'Auteur
nous préfente dans cet ouvrage
quelque nouveau moyen d'expliquer la
Fable. Pour fatisfaire votre curiofité , je
vous répondrai que ce Dictionnaire , confidérablement
plus étendu que celui de
M. Chompré , & moindre que celui de
M. l'Abbé de Clauftre , préfente le même
fyftême que vous avez lû tant de
fois dans nos Mythologues modernes,
C'est l'Evhémérifme tout pur ; les anciens
Dieux ne font que des héros déifiés ;
les Divinités font partagées comme dans
les autres Mythologies en Dieux du Ciel , -
de la Terre , des Eaux & des Enfers : en
DECEMBRE. 1759. IOS:
un mot , ce font toujours les mêmes hiftoires
rebattues fuivant ce qu'on appelle
le fyftême reçu. C'eft tout ce que je puis
vous dire fur cet ouvrage , qui fera trèsfuffifant
pour ceux qui s'obftineront à
fuivre les idées de nos Mythologues modernes.
Vous êtes impatiente , dites- vous , de
retourner à Paris pour lire le fixiéme volume
de
Univerfell
on
Introduction
à l'Hiftoire
& où j'ai traité à
d'une manière tout oppofée l'Hiftoire de
Ia Religion des Grecs. Je puis fatisfaire
votre impatience en vous envoyant dans
cette lettre le précis de ce nouveau fyftême,
que j'ai puifé dans les écrits de quelques
Sçavans du premier ordre.
Vous fçavez qu'il y a déjà eu bien des
opinions fur cette matiere,& vous m'avez
avoué qu'aucune ne vous avoit fatisfaite.
Je defire que celle que je vous préfente obtienne
votre fuffrage. Vous verrez que je
cherche à battre en ruine le fyftême de
ceux qui croyent que les anciens Dieux
de la Gréce étoient des hommes , ou qui
s'imaginent trouver dans la Mythologie
Grecque l'Hiftoire défigurée de l'Ancien
Teftament. Je ne me fuis point amufé à
réfuter les idées de D. Perneti , qui a
voulu trouver le grand oeuvre voilé fous
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
les allégories de la Fable . Ce ſyſtême.
déjà ancien , qu'il a voulu renouveller ,
n'a trouvé aucun partifan.
Je commencerai , Madame , par vous
expofer les raifons qui ont empêché de
donner jufqu'à préfent une bonne Mythologie
; je veux dire , une explication ,
au moins vraisemblable , du fyftême religieux
des Anciens .
Pour donner une véritable explication
de la Mythologie , il faut avoir foin i .
de ne pas confondre la Religion des
Grecs avec celle des Romains. La premiere
a un fyftême fuivi , & la feconde
ne paroît en avoir aucun , les Romains
ayant indifféremment adopté le culte de
toutes fortes de Divinités , & ayant reconnu
des Génies qui préfidoient à tous
les êtres de raifon , comme la maladie ,
la fiévre , la fureur , la jaloufie & c . Les
Grecs au contraire ne connoiffoient point
ces fortes de Divinités . Je dois cependant
ajouter que la Religion primitive des
Romains étoit tirée de celle des Etrufques
, mais qu'elle n'avoit confervé fa
pureté que dans le Collége des Pontifes.
2. Il ne faut pas confondre le premier
fyftême religieux des Grecs avec
les imaginations poftérieures des Poëtes
qui l'ont entierement défiguré en furcharDECEMBRE.
1759 : 107
geant de fictions extravagantes la légende
de chaque Divinité.
3. On doit regarder l'Evhémérifme
comme un fyftême abfolument faux ; je
veux dire , qu'il ne faut pas croire avec,
nos Mytologues modernes, que les Dieuxdes
Grecs ont été des hommes qu'on a
divinifés dans la fuite.
T
?
Comme on n'a point encore fait ces
fortes de diftinctions , il n'eſt pas étonnant
qu'on ne foit pas venu à bout de
donner de bonnes Mythologies & d'expliquer
les myftères cachés fous tant d'allégories.
La divifion qu'on fait aujourd'hui
des Divinités en quatre claffes, fça-:
voir , en Dieux du Ciel , en Dieux de la
Terre , en Dieux des Eaux , & en Dieux
des Enfers , eft totalement oppofée au
véritable fyftême religieux des Grecs , &
ne peut avoir lieu tout au plus que pour
les Divinités Romaines . C'eft en fuivant
la Théogonie d'Héfiode qu'on parvien--
dra à jetter quelque jour fur une matière
qui eft encore enveloppée des plus épaiffes
ténébres. La preniiere Religion des
Grecs n'étoit point encore altérée de
fon temps comme elle le fut dans la fuite
, & c'eft fur fes ouvrages que nous devons
fonder nos principes.
Les Grecs , dit Strabon , étoient dans
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
-
P'ufage de propofer , fous l'enveloppe des
fables & des allégories , les idées qu'ils
avoient non feulement fur la Phyfique
& fur les autres objets relatifs à la Nature
& à la Philofophie , mais encore
fur les faits de leur ancienne Hiftoire.
Ce paffage indique une différence effentielle
entre les diverfes efpéces de fictions
qui formoient le corps de la Fable.
Il en résulte donc , que les unes .
avoient rapport à la Phyfique générale ;
que les autres exprimoient des idées métaphyfiques
par des images fenfibles ; que
plufieurs enfin confervoient quelques tra
ces des premières traditions .
Les fictions de cete troifiéme Claſſe
font les feules hiftoriques , & ce font les
feules qu'il foit permis à la faine critique
de lier avec les faits connus dess
temps poftérieurs .
Pour venir à bout de développer les
mystères de l'ancienne Religion Grecque
, il paroît naturel de diftinguer trois
points effentiels.
1. Un fonds théologique relatif à une
Cofmogonie religieufe , qui , fous de bifarres
allégories , renfermoit une espéce
de fyftême fur l'origine du Monde , fur
la matière , fur les différens ordres d'Intelligences
qui avoient donné l'être & la
DECEMBRE. 1759 . 109
forme à l'Univers ; fyftême emprunté de
l'Egypte ou de la Phenicie , mais défiguré
par les additions des Poëtes Grecs ,
qui n'avoient pour lors qu'une connoiffance
imparfaite de la Phyfique.
2.° L'hiftoire de l'établiffement des
Dieux étrangers dans la Grece ; Hiftoire
traduite en fables , dont les Auteurs prétendirent
répréfenter en ftyle figuré les
facilités & les obftacles qu'avoient rencontré
les Miniftres des nouveaux Dieux ,
& donner leurs fictions pour des avantures
arrivées aux Dieux mêmes.
3. Une deſcription allégorique des
arts & des ufages utiles , portés dans la
Grece par les Miniftres & les Propagateurs
de ces nouveaux cultes , & qui fe
trouvoient en quelque façon liés avec ces
cultes mêmes. Tels étoient l'art de fondre
& de travailler les métaux , de tiffer les
étoffes , d'élever des troupeaux , de cultiver
l'olivier , de tailler la vigne , de
faire du vin & c. Comme les arts s'intro-'
duifirent dans la Grèce avec le culte des
Dieux étrangers ; ces mêmes Dieux en
furent regardés comme les inventeurs.
Cérès devint la Déeffe de l'agriculture
parce que le vaiffeau qui porta fon culte
dans l'Attique , y porta auffi du bled &
10 MERCURE DE FRANCE.
des laboureurs . Il en fut de même des
autres Divinités.
On doit donc ramener à ces trois points
tout ce qui fe paffoit dans les différents
mystères , particuliers à certains temples.
fameux , où l'ancienne religion avoit à
l'abri du fecret préfervé fa fimplicité
primitive du mêlange contagieux des
idées populaires. Il faut auffi y rapporter .
tous les détails qui fe lifent dans les
anciens Poëtes , je veux dire , Héfiode
& Homere ; car ceux qui font venus
depuis , ont ajouté beaucoup de fables
qu'on ne peut lier ni avec la tradition
primordiale , ni avec les dogmes fondamentaux
.
Le fyftême de la religion a changé
plufieurs fois dans la Gréce. Le culte des
anciennes Divinités y fut comme aboli .
pour faire place à celui des nouveaux
Lieux. L'hiftoire de ces changemens préfentée
fous des allégories , & chargée ,
de circonftances poëtiques , prit infenfiblement
la forme d'une hiftoire des Dieux
eux-mêmes , confidérés comme des Rois ,
ou comme des per onnages réels qui fe
feroient enlevé tour- à - tour l'Empire de
l'Univers. Ce fentinent fe trouve appuyé
par un paffage d'Hérodote. Cet Hiftorien,
DECEMBRE. 17393. ITT
詈
en nous affurant que les ouvrages attri
bués à des Poctes plus anciens qu'Héfiode
& Homere ont été compofés dans des
fiècles poftérieurs , établit un principe qui
peut donner le dénouement d'une partie
des difficultés qu'on rencontre dans l'hif--
toire de la religion Grecque ; c'eſt que
le culte des différentes Divinités ne s'é--
tant pas établi dans un feul & même
temps chez les Grecs , on a pris dans
la fuite les diverfes époques de ces établiffemens
fucceffits pour celles de la
naiffance de ces Divinités mêmes. En
fuivant un principe fi naturel , qui fait ,
tomber tout le merveilleux de la fable
la naiflance des Dieux dans la Grece ,
ne fera que l'établiffemeur de leur culte ,
& les combats qu'ils eurent à foutenir
contre les Géans , ou même contre quel--
ques Divinités , s'expliquera facilement
par les obstacles que leurs Prêtres rencontrèrent
en voulant les faire reconnoître
aux dépens d'un autre Dieu .
Quelques détails dans lefquels je vais
entrer acheveront de développer ce fyitême
, & convaincro nt peut-être que l'opinion
d'Evhémére * eft infoutenable &
On ignore quelle étoit la véritable Patrie de
ee Poete Grec , mais on fçait qu'il vivoit fous Caf
fandre, Roi de Macédoine , qui étoit monté fu
Trz MERCURE DE FRANCE.
contraire aux vérités hiftoriques.
On fçait que les anciens habitans de
la Gréce étoient des fauvages qui vivoient
fans aucune forme de gouvernement , &
fans nulle fociété entr'eux. Ils avoient un
fyftême religieux , & ils reconnoiffoient
des Dieux Auteurs de l'arrangement des
parties de l'Univers , & qui veilloient
pour en maintenir l'ordre ; mais ils ne les
diftinguoient par aucun nom , ni par aucun
titre. Ils les invoquoient tous enfem-.
ble , & leur préfentoient indiftinctement
toutes fortes d'offrandes . Ils n'avoient
alors ni Temples ni Statues . L'arrivée des
Colonies Egyptiennes & Phéniciennes fit
changer la face de la Gréce , & les Sauvages
civilifés par les Egyptiens & les
Phéniciens , adoptèrent le culte des Divinités
que ces avanturiers apportèrent avec
eux .
Ces Colonies étrangères étoient au
nombre de quatre , fçavoir ,
Celle d'Inachus , qui arriva dans la
Gréce l'an 1968 , avant J. C.
le trône environ 300 ans avant J. C. Evhémére
fut traité d'impie , ou plutôt d'athée , parce qu'il ·
avoit ofé publier que les Dieux honorés par les
Grecs , avoient été autrefois des hommes , & que
dans fes voyages il avoit trouvé le tombeau de
Jupiter.
DECEMBRE. 1759 113
Celle de Cécrops , l'an 1655.
Celle de Cadmus , l'an 1592.
Et celle de Danaüs , l'an 1586 .
La Colonie de Cadmus eft la feule
Phénicienne, & les trois autres font Egyp
tiennes. Ainfi le plus grand nombre des
Divinités Grecques , tire fon origine de
l'Egypte. Les Colonies qui policèrent les
Grecs , étoient compofées de Marchands ,
de Pirates , de Matelots , de Soldats , qui
n'avoient eux- mêmes que des idées fauffes
& confufes de la religion de leur pays ,
& qui par conféquent n'étoient pas en
état de dévoiler aux Grecs les véritables
mystères du fyftême religieux des Egyp
tiens.
Toutes ces Divinités ainfi tranſplantées
perdirent non feulement le rang qu'elles
avoient en Egypte, mais ( a) elles changerent
encore de nom , & les Grecs leur
en donnèrent dans leur langue conformé
ment à l'idée qu'ils avoient conçue de la
Divinité qu'on leur préfentoit. (6) Chaque
( a ) Pan , un des anciens Dieux d'Egypte, & un
des huit qui formoient la première Claffe , étoit
un des derniers dans la Gréce, parce que fon culte
y avoit été apporté très tard.
(b ) La Langue Grecque étoit dès le temps de
Platon i différente de ce qu'elle avoit été bien
avant lui , que ce Philofophe n'a pu nous don
ner une jufte explication des noms de chaque
Divinité ancienne.
414 MERCURE
DE
FRANCE
.
Colonie apporta les Dieux pour lesquels
elle avoit une plus grande vénération
& fir tous fes efforts pour les faire recevoir.
Les nouveaux Dieux ne purent
s'établir qu'en chaffant les anciens , &
ces révolutions occafionnèrent , comme
je l'ai déjà dit , des changemens dans le
fyftême religieux des Grecs. Elles fournirent
en même temps matière aux
Poctes d'exercer leur génie , & de là
naquirent les premières fables fur les
Divinités.
-
Héfiode raffembla toutes les différentes
traditions & forma un tout de tant de par
ries fi diverfifiées. Il en fit comme une Somme
Théologique , où le véritable fyftême
religieux étoit renfermé. L'ordre généalogique
qu'il adopte prouve que fon deffein
étoit de conferver l'ordre dans lequel
s'introduifit le culte de chaque Divinité ,
& de donner l'hiftoire des révolutions
que la Religion avoit déja effuyées. Ony
voit clairement trois régnes des Dieux
abfolument diftingués ; celui d'Ouranos
ou du Ciel ; celui de Chronos ou Saturne
; & celui de Jupiter. Cette idée des
trois régnes fucceffifs eft développée
dans les Euménides & dans le Prométhée
d'Efchyle.
Ces trois différens régnes ne fignifient
DECEMBRE. 1759. 19
autre chofe , finon que le culte du Ciel
fut aboli par celui de Saturne , & que
ce dernier difparut loriqu'Hercule força
par les armes les Grecs à recevoir le
culte de Jupiter. Héfiode , pour s'accom
moder à la manière de penfer des hom→
mes , imagina que Saturne avoir bleffé
le Ciel pour s'emparer de la fouveraine
autorité. Il feignit de même que Jupiter
avoit détrôné Saturne , parce que les
Grecs en adoptant le culte de Jupiter
abandonnerent celui de Saturne.
Tout eft allégorique dans la Théogonie
d'Héfiode. Il la commence par la defcription
de la formation de l'Univers ,
fuivant les idées qu'on avoit alors . On
y apperçoit aisément que les connoiffan
ces phyfiques des Grecs étoient très- imparfaites
, puifqu'Hefiode n'avoit point
parlé d'un premier principe intelligent ,
diftingué de l'Univers fenfible.
» Le Cahos, ( dit Héfiode , en ſubſtance,
dans fa Théogonie , ) » fut avant toutes
» chofes , enfuite la Terre , le ténébreux
» Tartare , & l'Amour. Du Chaos vinrent™
» l'Erebe & la Nuit ; de ceux- ci , l'Ether
& le Jour.
» La nuit enfanta d'elle-même l'odieux
» Deſtin , la Parque noire , la Mort , le:
» Sommeil , les Songes , Momus , la Mis116
MERCURE DE FRANCE
»fere , les Hefpérides , Nemefis , la Frau-
» de , la Vieilleffe , la Diſcorde & c.
و د
» La Terre feule enfanta le Ciel égal
» à elle-même , pour la couvrir de toutes
"parts , les Montagnes & le Pont , ou
»la grande Mer.
» La Terre s'allia enfuite avec le Ciel
» & avec le Pont , & elle en eut un grand
» nombre d'enfans , fçavoir , l'Océan &
» Téthis , de qui naquirent Dioné , Métis ,
» Styx , les Rivieres & les Fontaines.
» Caus & Phébé , de qui vinrent Latone
& Aftérie .
ود
Hypérion & Theïa , dont l'alliance
produifit le Soleil , la Lune & l'Aurore.
» Japet pere d'Atlas , de Menatius , de
» Prométhée & d'Epiméthée .
" De l'alliance du Ciel & de la Terre
» naquirent encore Rhéa , Thémis , &
» Ménomofine. Saturne vint après eux ,
» & enfuite les Cyclopes & les Héca-
» tonchires : ces derniers étoient Cot-
» tus, Briarée , & Guygès . Ils avoient cha-
» cun cinquante têtes & cent bras : le Ciel
»ne put en fupporter la vue , & les cacha
» dans les fombres demeures de la terre.
» Celle- ci , indignée de les voir traiter
» ainfi , forgea une faulx d'acier , & pro-
» pofa à fes autres enfans de la venyer :
» Saturne fut le feul qui ofa l'entrepren
DECEMBRE. 1759 : 117
» dre : il furprit le Ciel pendant la nuit, &
» le bleffa . D'une partie de fon fang na-
» quirent les Géans , les Furies ; & l'autre
» étant jettée dans la Mer, donna naiſſan-
» ce à Vénus .
»
» Le Ciel privé de fa fouveraineté fit
des reproches à tous fes enfans & les appella
Titans , parce qu'ils avoient ap-
» prouvé la vengeance que la Terre avoit
excercée fur lui. Il leur prédit qu'ils s'en
repentiroient un jour.
» Saturne époufa Rhéa fa foeur , & ent
» eur Veſta, Cérès , Junon , Pluton , Neptune
& Jupiter. Saturne dévora tous fes
enfans dans la crainte qu'un d'entr'eux
» ne le détrônât. La Terre le furprit un
jour , & le força de rendre. fes enfans
avec la pierre qu'il avoit avalée à la
place de Jupiter , que Rhéa avoir fair
élever fecrettement dans l'Ile de Crete,
» Jupiter devint Souverain de l'Univers
après la victoire qu'il remporta fur
» Saturne, Les Cyclopes furent les premiers
qui fe foumirent à lui , & ils lui
firent préfent du tonnerre : fes autres
oncles lui déclarerent la guerre , & elle
» ne fut terminée à l'avantage de Jupiter
» que par la valeur des Hecatonchires
que le Dieu avoit délivrés de leur pri-
» fan.
118 MERCURE DE FRANCE.
Jupiter époufa d'abord Métis , la plus
fçavante des Divinités , & la rénferma
au-dedans de lui-même lorfqu'il s'apperçut
qu'elle étoit groffe de Minerve:
Il prit enfuite pour femmesThémis , qui
enfanta les Heures ; Eurynome fille de
»l'Océan mere des trois Graces ; Cérès ,
dont il eut Proferpine ; Menemofyne
» qui le fit pere des Mufes ; Latone qui
lui donna Apollon & Diane ; enfin
» Junon mere d'Hébé , de Mars , d'Ili-
>> thye & de Vulcain. »
Tel eft le précis d'une partie de la
Théogonie d'Héfiode. Je ne me fuis attaché
qu'à ces endroits parce qu'ils me
paroiffent fuffifans pour appuyer mon
fyftême , & pour faire voir que nos Mythologues
modernes ont tort de s'écarter
d'une route qu'Héfiode leur a tracée :
ce font toutes ces différentes généalogies
qu'il faut fuivre en cherchant à développer
le Mystère caché fous chaque allégorie
, à diftinguer le Phyfique , le Métaphyfique
& l'Hiftorique,& ne confondant
pas ce premier fyftême avec les folles
imaginations des Poëtes , qui font venus
depuis Héfiode & Homere. Le Jupiter
d'Héfiode a toutes les qualités d'un être
fuprême , qualités défignées par fes femmes
& fes enfans , qui font encore conDECEMBRE.
1759.
noître d'une manière allégorique les
opérations de la Providence à l'égard
des hommes. Le Jupiter des autres Poëtes
a tous les vices des mortels , & ne reffemble
nullement à celui que les premiers
Grecs regarderent comme le Souverain
des Dieux.
Suivons Héfiode dans quelques points
de fa Théogonie , & effayons de déchirer
le voile qui nous dérobe de fi profonds
myſtéres.
Le Poëte commence par une defcription
allégorique de la formation de l'Univers
, fuivant les idées qu'on avoit de
fon temps. Le Chaos renfermoit toutes
les fubftances , & à le confidérer dans fa
totalité , ce n'étoit ni efprit , ni matiere ,
ni forme fubftancielle , mais c'étoit l'affemblage
confus de tous les êtres , qui
ayant d'abord exifté enſemble , fe développerent
fucceffivement , & fe féparerent
les uns des autres pour former l'arrangement
de l'Univers dans l'ordre corporel
& fpirituel l'exiftence de la Terre
& de l'Amour fait ceffer le Cahos dans
Héfiode , & ces deux Etres font le principe
de toutes choſes ; la Terre eſt toute
la matiere , car c'eft elle , fuivant le même
Poëte , qui produit le Ciel , la Mer &
les Montagnes ; ce développement ne
120 MERCURE DE FRANCE.
*
peut fe faire que par une puiffance motrice,
& cette puiffance eft l'Amour , c'eftà-
dire cette chaleur qui excite la fermentation
, principe du développement. Cette
fermentation foible dans fon origine , ne
produit d'abord que des Intelligences
fombres , tels que font les enfans de la
Nuit ; mais auffitôt que la lumiere eut
commencé à éclairer le monde , l'amour
d'Océan & de Thétis fit éclore d'autres
Intelligences , qui , felon l'expreffion
d'Héfiode , contribuerent à élever les
hommes ; & les amours de Jupiter en
produifant les Heures , les Graces , Minerve
&c. achevèrent de conduire à fa
perfection l'Esprit ou l'Amour qui avoit
donné le mouvement à la matière.
Le Tartare , qui exifte en même temps
que la Terre & l'Amour , n'eft autre
chofe que la maffe , pour ainfi dire , des
ténébres qui étoient à l'extrémité de la
terre , fuivant l'opinion des Grecs , du
temps d'Héfiode. L'extrémité de la terre
felon eux étoit l'extrémité occidentale
de l'Europe & de l'Afrique ; & c'eft ce
qu'on peut aifément conjecturer par la
defcription qu'Héfiode fait du Tartare ,
& par les différentes fictions imaginées
fur Atlas & les Hefpérides . Atlas dans
Héfiode n'eft autre chofe que cette montagne
DECEMBRE. 1759 121
.
"
tagne élevée dans la Mauritanie , & qui
s'étend jufqu'à l'Océan. Par ce nom il
faut entendre avec les anciens Grecs les
mers qui bordent les terres , car ils défignoient
la grande mer par le nom de
Pont. Comme ils s'imaginoient que le
Soleil fe couchoit vers le mont Atlas ,
ils feignirent qu'Atlas foutenoit le Ciel
vis-à-vis du lieu où le Jour & la Nuit fe
rencontroient.
Héfiode , en plaçant le jardin des Helpérides
au- delà de l'Océan , a voulu dire
que l'Océan le féparoit du continent ; &
comme il ajoute que les Heſpérides font
immortelles , on conçoit aifément qu'il a
deffein de parler de quelques Ifles voifines.
Leur fituation vis- à-vis le mont Atlas
nous détermine à croire que le Poëte vouloit
faire mention des Canaries . Les Hefpérides
ne font Filles de la Nuit que parce
qu'elles font dans cette partie du monde
où la Nuit , felon Héfiode , avoit fon
palais. Héfiode nous apprend que la Terre
feule enfanta le Ciel égal à elle - même.
Le Poëte a voulu faire entendre
cette fiction que le Ciel ne couvroit que
l'efpace de terre dont on avoit alors connoiffance
, & qu'il y avoit aux extrémités
de l'un & de l'autre une profondeur
F
par
122 MERCURE DE FRANCE.
immenfe qui étoit un lieu de ténébres &
d'horreur.
Après ces différentes productions , le
Poëte abandonne l'hiftoire de la Nature
& paffe à la defcription allégorique des
deux premières Religions de la Grèce ,
qui y fubfiftoient avant que les Peuples
de ce Pays euffent admis le culte de
Jupiter , & celui d'un grand nombre de
Divinités étrangères. Par cette raiſon il
repréſente le Ciel & la Terre comme
les deux premiers Souverains du Monde.
Il leur fait contracter alliance pour joindre
l'hiftoire de la Création du Monde à
celle de la Religion Grecque , & donner
allégoriquement l'hiftoire des divers établiffemens
de chaque Divinité.
La révolte de Saturne & le traitement
qu'il fait au Ciel fon pere , ne font autre
chofe que l'hiftoire d'une révolution
arrivée dans le culte religieux . Pour dépouiller
le Ciel de fa fouveraineté , il
fallut lui ôter fa force ; & comme l'imagination
feule avoit produit les enfans
du Ciel , on ne put fe difpenfer de faire
rentrer dans le néant ceux d'entr'eux
dont les autels étoient abandonnés. Le
culte de Saturne étant devenu le plus
célèbre , il ne fut pas difficile de feindre
DECEMBRE. 1759. 123
que lui feul s'étoit chargé de priver fon
pere de l'empire du monde. Ainfi tout
indique ici une nouvelle Religion qui
fubfifta jufqu'à celle de Jupiter.
Hérodote nous apprend que le culte
de Saturne , qui avoit été apporté d'Egypte
dans la Gréce , ne s'établit pas fans
oppofition , & qu'il n'y fut reçu qu'après
que l'Oracle de Dodone eut déclaré
qu'on pouvoit admettre les Dieux étrangers.
Ce paffage eft une nouvelle preuve
que la révolte de Saturne contre fon
pere ne peut fignifier que la levée des
obftacles qui s'oppofoient à l'établiffement
de fon culte , & l'abolition de la
première Religion. Cette première Religion
n'étoit autre chofe que le culte
rendu par les premiers Grecs aux Dieux
fans nom , & défignés en général par le
Ciel & par fes enfans.
Le culte de Saturne ne fubfifta pas
longtemps dans la Grece , & à peine ce
Dieu y conferva- t-il quelques vieux autels
, fur lefquels il ne paroît pas même
qu'on lui eût offert des facrifices. Il n'y
avoit qu'à Olympie où l'on trouvoit encore
quelques veftiges de fon culte. Héfiode
relègue Saturne dans le Tartare ,
pour marquer que fon culte fut entiere-
Fij
224 MERCURE DE FRANCE.
ment oublié. Les Poëtes poftérieurs inventèrent
la fable de la retraite de ce
Dieu en Italie , parce que fon culte y fut
reçu après que les Grecs l'eurent abandonné.
Héfiode , avant que de paffer à l'hiſtoire
de la troifiéme Religion , avoit préparé
cette révolution par le récit de quelques
événemens qui pouvoient la produire. Le
Ciel eft détrôné , parce que la terre eft
irritée du traitement qu'il a fait à plufieurs
de fes enfans. Le reffentiment de
la Déeffe eft jufte , cependant Saturne ne
devoit pas fervir fa vengeance . Il ne le
fit , dit le Poëte , que parce qu'il avoit
toujours haï fon pere. On a imaginé cette
haine pour expliquer le tort que le culte
de Saturne fit à celui des premiers Dieux
de la Gréce lorſque le fien fut introduit
dans quelques villes de ce Pays . On ne
voulut pas donner la même idée de l'ayenement
de Jupiter au trône. Comme
il ne devoit y avoir rien que de jufte
dans la conduite d'un Dieu à qui on
donnoit la fageffe en partage & la juſtice
pour compagne , il falloit préparer
d'une autre manière la nouvelle révolu
tion , Cette idée détermina le Pocte à repréfenter
Saturne comme un mauvais
DECEMBRE. 1759. 125
pere qui dévoroit fes enfans * , & à imaginer
que Rhéa éleva en cachette le petit
Jupiter. La Terre irritée ne peut fouffrir
que Saturne régne plus longtemps ;
elle le furprend & le livre à Jupiter, qui
en l'obligeant à rendre les enfans qu'il
avoit dévorés , leur donne comme une
nouvelle naiffance , & devient ainfi leur
aîné. Ce n'eft pas lui qui détrône Saturne
, c'eft la Terre , & lorfque Saturne eſt
déthrôné , la fouveraine puiffance appartient
de droit à Jupiter. Neptune & Pluton
font regardés comme fes freres, parce
leur culte fut admis avec le fien.
que
La guerre que les Titans firent pendant
dix ans à Jupiter , défigne d'une manière
bien claire que l'ancienne Religion
fe maintint encore longtemps en divers
-cantons de la Grèce , & que ce ne fut
qu'avec beaucoup de peine qu'on vint à
bout d'introduire la nouvelle . Enfin les
Titans font précipités dans le Tartare ;
c'eft à dire , qu'il ne refta plus de Dieux
de la première Religion
mais on en
* Cette fiction peut encore s'expliquer ainfi :
lorfque le culte de Saturne fut en vigueur , celui
des autres Divinités qu'on avoit reçues avec lui
fut abandonné , à l'exception du culte de Jupiter
qu'on adoroit feulement en Créte , d'où il paffa
enfuite dans toute la Gréce,
F iij
326 MERCURE DE FRANCE.
conferva un très-grand nombre de la fe
conde ; ce que le Poëte fait entendre
lorfqu'il dit que plufieurs Dieux abandonnerent
le parti des Titans pour embraffer
celui de Jupiter , qui leur avoit promis
de les maintenir dans la jouiffance
de leurs anciennes prérogatives. Ce n'eft
point au hazard & fans choix qu'Héfiode
a nommé les Divinités de la troifiéme
Religion , & qu'il leur a fixé un rang. Les
Divinités de la famille de Jupiter font
de deux eſpèces. Les unes font allégo-¹
riques , & ce font des Facultés , des Intelligences
; les autres font des êtres fubfiftants.
Je termine ici mes réflexions que je
pourrois fuivre fur toutes les Divinités
Grecques ; mais j'imagine que ce précis
eft fuffifant pour faire voir qu'on peut
avoir des vues nouvelles fur cette matiere,
& qu'en examinant en vrai critique le
fond du fyftême religieux des Grecs ,
on ne regardera plus leurs Dieux comme
des Héros du premier âge de la Grece.
Une nouvelle preuve que les Dieux de
la Grèce n'étoient point des hommes
c'eft que les Grecs avoient un culte particulier
pour les Héros , & qu'on appelloit
culte héroïque ; tels étoient ceux
d'Hercule , de Caftor & de Pollux. HDECEMBRE.
1759. 127
étoit bien différent de celui qu'on rendoit
aux Dieux , comme on peut s'en
convaincre par la lecture des Auteurs
qui ont parlé de la Religion des Grecs .
Si ces peuples diftinguoient les Dieux
des Héros , il s'enfuivra néceſſairement
que les anciens Dieux des Grecs n'étoient
point des hommes déifiés. Je ne parle
toujours que de l'ancien fyftême religieux .
On m'objectera peut -être que ces Dieux
que je fais venir d'Egypte avoient été des
hommes qu'on avoit déifiés ; je commencerai
par dire avec Hérodote , que les Prêtres
Egyptiens affurerent qu'ils n'avoient
jamais mis aucun homme au rang des
Dieux. J'ajouterai enfuite qu'en fuppofant
que cela fût , il feroit toujours certain
que les Dieux des Grecs ne feroient point
d'anciens Héros de la Grèce , comme
l'avoit prétendu Evhémére , dont le fyftême
a été fuivi par nos Mythologues
modernes.
Vous me direz peut-être , Madame ,
que tous ces raifonnemens ne feront pas
changer d'opinion à ceux qui font accoutumés
à nos hiftoires poëtiques dont on
les a bercés dès leur enfance , & qu'habitués
à un fyftême trop généralement
reçu , ils ne pourront pas le défaire de
leurs anciens préjugés ; vous ajouterez
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
ì
peut- être encore qu'il faudroit donc refondre
tous les Livres faits fur cette matière
, & par conféquent caufer une révolution
étrange dans cette partie de
littérature. Je vous répondrai que je fuis
très-affuré qu'en effet on ne voudra faire
aucun effort pour penfer différemment ,
& j'ofe encore prédire que le premier
ouvrage qui paroîtra fur la Mythologie ,
fera une nouvelle copie de nos Mythologues
modernes ; mais j'ai cru devoir malgré
cela expofer des vues nouvelles fur,
une matière fi obfcure. Je termine enfin
cette trop longue Lettre , en vous affurant
, Madame , & c . DE GRACE.
fur le fyftême religieux des Grecs .
MADAME,
Le goût particulier que vous avez pour
ce qu'on appelle Hiftoire Poëtique , vous
a fait bien vîte remarquer dans les diverfes
annonces un nouveau Dictionnaire
Poëtique , par M. B. *** Maître - ès - Arts en
l'Univerfité de Paris , chez Saugrain &
Savoye Libraires à Paris ; volume in-
8.. 1759. Vous me demandez fi l'Auteur
nous préfente dans cet ouvrage
quelque nouveau moyen d'expliquer la
Fable. Pour fatisfaire votre curiofité , je
vous répondrai que ce Dictionnaire , confidérablement
plus étendu que celui de
M. Chompré , & moindre que celui de
M. l'Abbé de Clauftre , préfente le même
fyftême que vous avez lû tant de
fois dans nos Mythologues modernes,
C'est l'Evhémérifme tout pur ; les anciens
Dieux ne font que des héros déifiés ;
les Divinités font partagées comme dans
les autres Mythologies en Dieux du Ciel , -
de la Terre , des Eaux & des Enfers : en
DECEMBRE. 1759. IOS:
un mot , ce font toujours les mêmes hiftoires
rebattues fuivant ce qu'on appelle
le fyftême reçu. C'eft tout ce que je puis
vous dire fur cet ouvrage , qui fera trèsfuffifant
pour ceux qui s'obftineront à
fuivre les idées de nos Mythologues modernes.
Vous êtes impatiente , dites- vous , de
retourner à Paris pour lire le fixiéme volume
de
Univerfell
on
Introduction
à l'Hiftoire
& où j'ai traité à
d'une manière tout oppofée l'Hiftoire de
Ia Religion des Grecs. Je puis fatisfaire
votre impatience en vous envoyant dans
cette lettre le précis de ce nouveau fyftême,
que j'ai puifé dans les écrits de quelques
Sçavans du premier ordre.
Vous fçavez qu'il y a déjà eu bien des
opinions fur cette matiere,& vous m'avez
avoué qu'aucune ne vous avoit fatisfaite.
Je defire que celle que je vous préfente obtienne
votre fuffrage. Vous verrez que je
cherche à battre en ruine le fyftême de
ceux qui croyent que les anciens Dieux
de la Gréce étoient des hommes , ou qui
s'imaginent trouver dans la Mythologie
Grecque l'Hiftoire défigurée de l'Ancien
Teftament. Je ne me fuis point amufé à
réfuter les idées de D. Perneti , qui a
voulu trouver le grand oeuvre voilé fous
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
les allégories de la Fable . Ce ſyſtême.
déjà ancien , qu'il a voulu renouveller ,
n'a trouvé aucun partifan.
Je commencerai , Madame , par vous
expofer les raifons qui ont empêché de
donner jufqu'à préfent une bonne Mythologie
; je veux dire , une explication ,
au moins vraisemblable , du fyftême religieux
des Anciens .
Pour donner une véritable explication
de la Mythologie , il faut avoir foin i .
de ne pas confondre la Religion des
Grecs avec celle des Romains. La premiere
a un fyftême fuivi , & la feconde
ne paroît en avoir aucun , les Romains
ayant indifféremment adopté le culte de
toutes fortes de Divinités , & ayant reconnu
des Génies qui préfidoient à tous
les êtres de raifon , comme la maladie ,
la fiévre , la fureur , la jaloufie & c . Les
Grecs au contraire ne connoiffoient point
ces fortes de Divinités . Je dois cependant
ajouter que la Religion primitive des
Romains étoit tirée de celle des Etrufques
, mais qu'elle n'avoit confervé fa
pureté que dans le Collége des Pontifes.
2. Il ne faut pas confondre le premier
fyftême religieux des Grecs avec
les imaginations poftérieures des Poëtes
qui l'ont entierement défiguré en furcharDECEMBRE.
1759 : 107
geant de fictions extravagantes la légende
de chaque Divinité.
3. On doit regarder l'Evhémérifme
comme un fyftême abfolument faux ; je
veux dire , qu'il ne faut pas croire avec,
nos Mytologues modernes, que les Dieuxdes
Grecs ont été des hommes qu'on a
divinifés dans la fuite.
T
?
Comme on n'a point encore fait ces
fortes de diftinctions , il n'eſt pas étonnant
qu'on ne foit pas venu à bout de
donner de bonnes Mythologies & d'expliquer
les myftères cachés fous tant d'allégories.
La divifion qu'on fait aujourd'hui
des Divinités en quatre claffes, fça-:
voir , en Dieux du Ciel , en Dieux de la
Terre , en Dieux des Eaux , & en Dieux
des Enfers , eft totalement oppofée au
véritable fyftême religieux des Grecs , &
ne peut avoir lieu tout au plus que pour
les Divinités Romaines . C'eft en fuivant
la Théogonie d'Héfiode qu'on parvien--
dra à jetter quelque jour fur une matière
qui eft encore enveloppée des plus épaiffes
ténébres. La preniiere Religion des
Grecs n'étoit point encore altérée de
fon temps comme elle le fut dans la fuite
, & c'eft fur fes ouvrages que nous devons
fonder nos principes.
Les Grecs , dit Strabon , étoient dans
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
-
P'ufage de propofer , fous l'enveloppe des
fables & des allégories , les idées qu'ils
avoient non feulement fur la Phyfique
& fur les autres objets relatifs à la Nature
& à la Philofophie , mais encore
fur les faits de leur ancienne Hiftoire.
Ce paffage indique une différence effentielle
entre les diverfes efpéces de fictions
qui formoient le corps de la Fable.
Il en résulte donc , que les unes .
avoient rapport à la Phyfique générale ;
que les autres exprimoient des idées métaphyfiques
par des images fenfibles ; que
plufieurs enfin confervoient quelques tra
ces des premières traditions .
Les fictions de cete troifiéme Claſſe
font les feules hiftoriques , & ce font les
feules qu'il foit permis à la faine critique
de lier avec les faits connus dess
temps poftérieurs .
Pour venir à bout de développer les
mystères de l'ancienne Religion Grecque
, il paroît naturel de diftinguer trois
points effentiels.
1. Un fonds théologique relatif à une
Cofmogonie religieufe , qui , fous de bifarres
allégories , renfermoit une espéce
de fyftême fur l'origine du Monde , fur
la matière , fur les différens ordres d'Intelligences
qui avoient donné l'être & la
DECEMBRE. 1759 . 109
forme à l'Univers ; fyftême emprunté de
l'Egypte ou de la Phenicie , mais défiguré
par les additions des Poëtes Grecs ,
qui n'avoient pour lors qu'une connoiffance
imparfaite de la Phyfique.
2.° L'hiftoire de l'établiffement des
Dieux étrangers dans la Grece ; Hiftoire
traduite en fables , dont les Auteurs prétendirent
répréfenter en ftyle figuré les
facilités & les obftacles qu'avoient rencontré
les Miniftres des nouveaux Dieux ,
& donner leurs fictions pour des avantures
arrivées aux Dieux mêmes.
3. Une deſcription allégorique des
arts & des ufages utiles , portés dans la
Grece par les Miniftres & les Propagateurs
de ces nouveaux cultes , & qui fe
trouvoient en quelque façon liés avec ces
cultes mêmes. Tels étoient l'art de fondre
& de travailler les métaux , de tiffer les
étoffes , d'élever des troupeaux , de cultiver
l'olivier , de tailler la vigne , de
faire du vin & c. Comme les arts s'intro-'
duifirent dans la Grèce avec le culte des
Dieux étrangers ; ces mêmes Dieux en
furent regardés comme les inventeurs.
Cérès devint la Déeffe de l'agriculture
parce que le vaiffeau qui porta fon culte
dans l'Attique , y porta auffi du bled &
10 MERCURE DE FRANCE.
des laboureurs . Il en fut de même des
autres Divinités.
On doit donc ramener à ces trois points
tout ce qui fe paffoit dans les différents
mystères , particuliers à certains temples.
fameux , où l'ancienne religion avoit à
l'abri du fecret préfervé fa fimplicité
primitive du mêlange contagieux des
idées populaires. Il faut auffi y rapporter .
tous les détails qui fe lifent dans les
anciens Poëtes , je veux dire , Héfiode
& Homere ; car ceux qui font venus
depuis , ont ajouté beaucoup de fables
qu'on ne peut lier ni avec la tradition
primordiale , ni avec les dogmes fondamentaux
.
Le fyftême de la religion a changé
plufieurs fois dans la Gréce. Le culte des
anciennes Divinités y fut comme aboli .
pour faire place à celui des nouveaux
Lieux. L'hiftoire de ces changemens préfentée
fous des allégories , & chargée ,
de circonftances poëtiques , prit infenfiblement
la forme d'une hiftoire des Dieux
eux-mêmes , confidérés comme des Rois ,
ou comme des per onnages réels qui fe
feroient enlevé tour- à - tour l'Empire de
l'Univers. Ce fentinent fe trouve appuyé
par un paffage d'Hérodote. Cet Hiftorien,
DECEMBRE. 17393. ITT
詈
en nous affurant que les ouvrages attri
bués à des Poctes plus anciens qu'Héfiode
& Homere ont été compofés dans des
fiècles poftérieurs , établit un principe qui
peut donner le dénouement d'une partie
des difficultés qu'on rencontre dans l'hif--
toire de la religion Grecque ; c'eſt que
le culte des différentes Divinités ne s'é--
tant pas établi dans un feul & même
temps chez les Grecs , on a pris dans
la fuite les diverfes époques de ces établiffemens
fucceffits pour celles de la
naiffance de ces Divinités mêmes. En
fuivant un principe fi naturel , qui fait ,
tomber tout le merveilleux de la fable
la naiflance des Dieux dans la Grece ,
ne fera que l'établiffemeur de leur culte ,
& les combats qu'ils eurent à foutenir
contre les Géans , ou même contre quel--
ques Divinités , s'expliquera facilement
par les obstacles que leurs Prêtres rencontrèrent
en voulant les faire reconnoître
aux dépens d'un autre Dieu .
Quelques détails dans lefquels je vais
entrer acheveront de développer ce fyitême
, & convaincro nt peut-être que l'opinion
d'Evhémére * eft infoutenable &
On ignore quelle étoit la véritable Patrie de
ee Poete Grec , mais on fçait qu'il vivoit fous Caf
fandre, Roi de Macédoine , qui étoit monté fu
Trz MERCURE DE FRANCE.
contraire aux vérités hiftoriques.
On fçait que les anciens habitans de
la Gréce étoient des fauvages qui vivoient
fans aucune forme de gouvernement , &
fans nulle fociété entr'eux. Ils avoient un
fyftême religieux , & ils reconnoiffoient
des Dieux Auteurs de l'arrangement des
parties de l'Univers , & qui veilloient
pour en maintenir l'ordre ; mais ils ne les
diftinguoient par aucun nom , ni par aucun
titre. Ils les invoquoient tous enfem-.
ble , & leur préfentoient indiftinctement
toutes fortes d'offrandes . Ils n'avoient
alors ni Temples ni Statues . L'arrivée des
Colonies Egyptiennes & Phéniciennes fit
changer la face de la Gréce , & les Sauvages
civilifés par les Egyptiens & les
Phéniciens , adoptèrent le culte des Divinités
que ces avanturiers apportèrent avec
eux .
Ces Colonies étrangères étoient au
nombre de quatre , fçavoir ,
Celle d'Inachus , qui arriva dans la
Gréce l'an 1968 , avant J. C.
le trône environ 300 ans avant J. C. Evhémére
fut traité d'impie , ou plutôt d'athée , parce qu'il ·
avoit ofé publier que les Dieux honorés par les
Grecs , avoient été autrefois des hommes , & que
dans fes voyages il avoit trouvé le tombeau de
Jupiter.
DECEMBRE. 1759 113
Celle de Cécrops , l'an 1655.
Celle de Cadmus , l'an 1592.
Et celle de Danaüs , l'an 1586 .
La Colonie de Cadmus eft la feule
Phénicienne, & les trois autres font Egyp
tiennes. Ainfi le plus grand nombre des
Divinités Grecques , tire fon origine de
l'Egypte. Les Colonies qui policèrent les
Grecs , étoient compofées de Marchands ,
de Pirates , de Matelots , de Soldats , qui
n'avoient eux- mêmes que des idées fauffes
& confufes de la religion de leur pays ,
& qui par conféquent n'étoient pas en
état de dévoiler aux Grecs les véritables
mystères du fyftême religieux des Egyp
tiens.
Toutes ces Divinités ainfi tranſplantées
perdirent non feulement le rang qu'elles
avoient en Egypte, mais ( a) elles changerent
encore de nom , & les Grecs leur
en donnèrent dans leur langue conformé
ment à l'idée qu'ils avoient conçue de la
Divinité qu'on leur préfentoit. (6) Chaque
( a ) Pan , un des anciens Dieux d'Egypte, & un
des huit qui formoient la première Claffe , étoit
un des derniers dans la Gréce, parce que fon culte
y avoit été apporté très tard.
(b ) La Langue Grecque étoit dès le temps de
Platon i différente de ce qu'elle avoit été bien
avant lui , que ce Philofophe n'a pu nous don
ner une jufte explication des noms de chaque
Divinité ancienne.
414 MERCURE
DE
FRANCE
.
Colonie apporta les Dieux pour lesquels
elle avoit une plus grande vénération
& fir tous fes efforts pour les faire recevoir.
Les nouveaux Dieux ne purent
s'établir qu'en chaffant les anciens , &
ces révolutions occafionnèrent , comme
je l'ai déjà dit , des changemens dans le
fyftême religieux des Grecs. Elles fournirent
en même temps matière aux
Poctes d'exercer leur génie , & de là
naquirent les premières fables fur les
Divinités.
-
Héfiode raffembla toutes les différentes
traditions & forma un tout de tant de par
ries fi diverfifiées. Il en fit comme une Somme
Théologique , où le véritable fyftême
religieux étoit renfermé. L'ordre généalogique
qu'il adopte prouve que fon deffein
étoit de conferver l'ordre dans lequel
s'introduifit le culte de chaque Divinité ,
& de donner l'hiftoire des révolutions
que la Religion avoit déja effuyées. Ony
voit clairement trois régnes des Dieux
abfolument diftingués ; celui d'Ouranos
ou du Ciel ; celui de Chronos ou Saturne
; & celui de Jupiter. Cette idée des
trois régnes fucceffifs eft développée
dans les Euménides & dans le Prométhée
d'Efchyle.
Ces trois différens régnes ne fignifient
DECEMBRE. 1759. 19
autre chofe , finon que le culte du Ciel
fut aboli par celui de Saturne , & que
ce dernier difparut loriqu'Hercule força
par les armes les Grecs à recevoir le
culte de Jupiter. Héfiode , pour s'accom
moder à la manière de penfer des hom→
mes , imagina que Saturne avoir bleffé
le Ciel pour s'emparer de la fouveraine
autorité. Il feignit de même que Jupiter
avoit détrôné Saturne , parce que les
Grecs en adoptant le culte de Jupiter
abandonnerent celui de Saturne.
Tout eft allégorique dans la Théogonie
d'Héfiode. Il la commence par la defcription
de la formation de l'Univers ,
fuivant les idées qu'on avoit alors . On
y apperçoit aisément que les connoiffan
ces phyfiques des Grecs étoient très- imparfaites
, puifqu'Hefiode n'avoit point
parlé d'un premier principe intelligent ,
diftingué de l'Univers fenfible.
» Le Cahos, ( dit Héfiode , en ſubſtance,
dans fa Théogonie , ) » fut avant toutes
» chofes , enfuite la Terre , le ténébreux
» Tartare , & l'Amour. Du Chaos vinrent™
» l'Erebe & la Nuit ; de ceux- ci , l'Ether
& le Jour.
» La nuit enfanta d'elle-même l'odieux
» Deſtin , la Parque noire , la Mort , le:
» Sommeil , les Songes , Momus , la Mis116
MERCURE DE FRANCE
»fere , les Hefpérides , Nemefis , la Frau-
» de , la Vieilleffe , la Diſcorde & c.
و د
» La Terre feule enfanta le Ciel égal
» à elle-même , pour la couvrir de toutes
"parts , les Montagnes & le Pont , ou
»la grande Mer.
» La Terre s'allia enfuite avec le Ciel
» & avec le Pont , & elle en eut un grand
» nombre d'enfans , fçavoir , l'Océan &
» Téthis , de qui naquirent Dioné , Métis ,
» Styx , les Rivieres & les Fontaines.
» Caus & Phébé , de qui vinrent Latone
& Aftérie .
ود
Hypérion & Theïa , dont l'alliance
produifit le Soleil , la Lune & l'Aurore.
» Japet pere d'Atlas , de Menatius , de
» Prométhée & d'Epiméthée .
" De l'alliance du Ciel & de la Terre
» naquirent encore Rhéa , Thémis , &
» Ménomofine. Saturne vint après eux ,
» & enfuite les Cyclopes & les Héca-
» tonchires : ces derniers étoient Cot-
» tus, Briarée , & Guygès . Ils avoient cha-
» cun cinquante têtes & cent bras : le Ciel
»ne put en fupporter la vue , & les cacha
» dans les fombres demeures de la terre.
» Celle- ci , indignée de les voir traiter
» ainfi , forgea une faulx d'acier , & pro-
» pofa à fes autres enfans de la venyer :
» Saturne fut le feul qui ofa l'entrepren
DECEMBRE. 1759 : 117
» dre : il furprit le Ciel pendant la nuit, &
» le bleffa . D'une partie de fon fang na-
» quirent les Géans , les Furies ; & l'autre
» étant jettée dans la Mer, donna naiſſan-
» ce à Vénus .
»
» Le Ciel privé de fa fouveraineté fit
des reproches à tous fes enfans & les appella
Titans , parce qu'ils avoient ap-
» prouvé la vengeance que la Terre avoit
excercée fur lui. Il leur prédit qu'ils s'en
repentiroient un jour.
» Saturne époufa Rhéa fa foeur , & ent
» eur Veſta, Cérès , Junon , Pluton , Neptune
& Jupiter. Saturne dévora tous fes
enfans dans la crainte qu'un d'entr'eux
» ne le détrônât. La Terre le furprit un
jour , & le força de rendre. fes enfans
avec la pierre qu'il avoit avalée à la
place de Jupiter , que Rhéa avoir fair
élever fecrettement dans l'Ile de Crete,
» Jupiter devint Souverain de l'Univers
après la victoire qu'il remporta fur
» Saturne, Les Cyclopes furent les premiers
qui fe foumirent à lui , & ils lui
firent préfent du tonnerre : fes autres
oncles lui déclarerent la guerre , & elle
» ne fut terminée à l'avantage de Jupiter
» que par la valeur des Hecatonchires
que le Dieu avoit délivrés de leur pri-
» fan.
118 MERCURE DE FRANCE.
Jupiter époufa d'abord Métis , la plus
fçavante des Divinités , & la rénferma
au-dedans de lui-même lorfqu'il s'apperçut
qu'elle étoit groffe de Minerve:
Il prit enfuite pour femmesThémis , qui
enfanta les Heures ; Eurynome fille de
»l'Océan mere des trois Graces ; Cérès ,
dont il eut Proferpine ; Menemofyne
» qui le fit pere des Mufes ; Latone qui
lui donna Apollon & Diane ; enfin
» Junon mere d'Hébé , de Mars , d'Ili-
>> thye & de Vulcain. »
Tel eft le précis d'une partie de la
Théogonie d'Héfiode. Je ne me fuis attaché
qu'à ces endroits parce qu'ils me
paroiffent fuffifans pour appuyer mon
fyftême , & pour faire voir que nos Mythologues
modernes ont tort de s'écarter
d'une route qu'Héfiode leur a tracée :
ce font toutes ces différentes généalogies
qu'il faut fuivre en cherchant à développer
le Mystère caché fous chaque allégorie
, à diftinguer le Phyfique , le Métaphyfique
& l'Hiftorique,& ne confondant
pas ce premier fyftême avec les folles
imaginations des Poëtes , qui font venus
depuis Héfiode & Homere. Le Jupiter
d'Héfiode a toutes les qualités d'un être
fuprême , qualités défignées par fes femmes
& fes enfans , qui font encore conDECEMBRE.
1759.
noître d'une manière allégorique les
opérations de la Providence à l'égard
des hommes. Le Jupiter des autres Poëtes
a tous les vices des mortels , & ne reffemble
nullement à celui que les premiers
Grecs regarderent comme le Souverain
des Dieux.
Suivons Héfiode dans quelques points
de fa Théogonie , & effayons de déchirer
le voile qui nous dérobe de fi profonds
myſtéres.
Le Poëte commence par une defcription
allégorique de la formation de l'Univers
, fuivant les idées qu'on avoit de
fon temps. Le Chaos renfermoit toutes
les fubftances , & à le confidérer dans fa
totalité , ce n'étoit ni efprit , ni matiere ,
ni forme fubftancielle , mais c'étoit l'affemblage
confus de tous les êtres , qui
ayant d'abord exifté enſemble , fe développerent
fucceffivement , & fe féparerent
les uns des autres pour former l'arrangement
de l'Univers dans l'ordre corporel
& fpirituel l'exiftence de la Terre
& de l'Amour fait ceffer le Cahos dans
Héfiode , & ces deux Etres font le principe
de toutes choſes ; la Terre eſt toute
la matiere , car c'eft elle , fuivant le même
Poëte , qui produit le Ciel , la Mer &
les Montagnes ; ce développement ne
120 MERCURE DE FRANCE.
*
peut fe faire que par une puiffance motrice,
& cette puiffance eft l'Amour , c'eftà-
dire cette chaleur qui excite la fermentation
, principe du développement. Cette
fermentation foible dans fon origine , ne
produit d'abord que des Intelligences
fombres , tels que font les enfans de la
Nuit ; mais auffitôt que la lumiere eut
commencé à éclairer le monde , l'amour
d'Océan & de Thétis fit éclore d'autres
Intelligences , qui , felon l'expreffion
d'Héfiode , contribuerent à élever les
hommes ; & les amours de Jupiter en
produifant les Heures , les Graces , Minerve
&c. achevèrent de conduire à fa
perfection l'Esprit ou l'Amour qui avoit
donné le mouvement à la matière.
Le Tartare , qui exifte en même temps
que la Terre & l'Amour , n'eft autre
chofe que la maffe , pour ainfi dire , des
ténébres qui étoient à l'extrémité de la
terre , fuivant l'opinion des Grecs , du
temps d'Héfiode. L'extrémité de la terre
felon eux étoit l'extrémité occidentale
de l'Europe & de l'Afrique ; & c'eft ce
qu'on peut aifément conjecturer par la
defcription qu'Héfiode fait du Tartare ,
& par les différentes fictions imaginées
fur Atlas & les Hefpérides . Atlas dans
Héfiode n'eft autre chofe que cette montagne
DECEMBRE. 1759 121
.
"
tagne élevée dans la Mauritanie , & qui
s'étend jufqu'à l'Océan. Par ce nom il
faut entendre avec les anciens Grecs les
mers qui bordent les terres , car ils défignoient
la grande mer par le nom de
Pont. Comme ils s'imaginoient que le
Soleil fe couchoit vers le mont Atlas ,
ils feignirent qu'Atlas foutenoit le Ciel
vis-à-vis du lieu où le Jour & la Nuit fe
rencontroient.
Héfiode , en plaçant le jardin des Helpérides
au- delà de l'Océan , a voulu dire
que l'Océan le féparoit du continent ; &
comme il ajoute que les Heſpérides font
immortelles , on conçoit aifément qu'il a
deffein de parler de quelques Ifles voifines.
Leur fituation vis- à-vis le mont Atlas
nous détermine à croire que le Poëte vouloit
faire mention des Canaries . Les Hefpérides
ne font Filles de la Nuit que parce
qu'elles font dans cette partie du monde
où la Nuit , felon Héfiode , avoit fon
palais. Héfiode nous apprend que la Terre
feule enfanta le Ciel égal à elle - même.
Le Poëte a voulu faire entendre
cette fiction que le Ciel ne couvroit que
l'efpace de terre dont on avoit alors connoiffance
, & qu'il y avoit aux extrémités
de l'un & de l'autre une profondeur
F
par
122 MERCURE DE FRANCE.
immenfe qui étoit un lieu de ténébres &
d'horreur.
Après ces différentes productions , le
Poëte abandonne l'hiftoire de la Nature
& paffe à la defcription allégorique des
deux premières Religions de la Grèce ,
qui y fubfiftoient avant que les Peuples
de ce Pays euffent admis le culte de
Jupiter , & celui d'un grand nombre de
Divinités étrangères. Par cette raiſon il
repréſente le Ciel & la Terre comme
les deux premiers Souverains du Monde.
Il leur fait contracter alliance pour joindre
l'hiftoire de la Création du Monde à
celle de la Religion Grecque , & donner
allégoriquement l'hiftoire des divers établiffemens
de chaque Divinité.
La révolte de Saturne & le traitement
qu'il fait au Ciel fon pere , ne font autre
chofe que l'hiftoire d'une révolution
arrivée dans le culte religieux . Pour dépouiller
le Ciel de fa fouveraineté , il
fallut lui ôter fa force ; & comme l'imagination
feule avoit produit les enfans
du Ciel , on ne put fe difpenfer de faire
rentrer dans le néant ceux d'entr'eux
dont les autels étoient abandonnés. Le
culte de Saturne étant devenu le plus
célèbre , il ne fut pas difficile de feindre
DECEMBRE. 1759. 123
que lui feul s'étoit chargé de priver fon
pere de l'empire du monde. Ainfi tout
indique ici une nouvelle Religion qui
fubfifta jufqu'à celle de Jupiter.
Hérodote nous apprend que le culte
de Saturne , qui avoit été apporté d'Egypte
dans la Gréce , ne s'établit pas fans
oppofition , & qu'il n'y fut reçu qu'après
que l'Oracle de Dodone eut déclaré
qu'on pouvoit admettre les Dieux étrangers.
Ce paffage eft une nouvelle preuve
que la révolte de Saturne contre fon
pere ne peut fignifier que la levée des
obftacles qui s'oppofoient à l'établiffement
de fon culte , & l'abolition de la
première Religion. Cette première Religion
n'étoit autre chofe que le culte
rendu par les premiers Grecs aux Dieux
fans nom , & défignés en général par le
Ciel & par fes enfans.
Le culte de Saturne ne fubfifta pas
longtemps dans la Grece , & à peine ce
Dieu y conferva- t-il quelques vieux autels
, fur lefquels il ne paroît pas même
qu'on lui eût offert des facrifices. Il n'y
avoit qu'à Olympie où l'on trouvoit encore
quelques veftiges de fon culte. Héfiode
relègue Saturne dans le Tartare ,
pour marquer que fon culte fut entiere-
Fij
224 MERCURE DE FRANCE.
ment oublié. Les Poëtes poftérieurs inventèrent
la fable de la retraite de ce
Dieu en Italie , parce que fon culte y fut
reçu après que les Grecs l'eurent abandonné.
Héfiode , avant que de paffer à l'hiſtoire
de la troifiéme Religion , avoit préparé
cette révolution par le récit de quelques
événemens qui pouvoient la produire. Le
Ciel eft détrôné , parce que la terre eft
irritée du traitement qu'il a fait à plufieurs
de fes enfans. Le reffentiment de
la Déeffe eft jufte , cependant Saturne ne
devoit pas fervir fa vengeance . Il ne le
fit , dit le Poëte , que parce qu'il avoit
toujours haï fon pere. On a imaginé cette
haine pour expliquer le tort que le culte
de Saturne fit à celui des premiers Dieux
de la Gréce lorſque le fien fut introduit
dans quelques villes de ce Pays . On ne
voulut pas donner la même idée de l'ayenement
de Jupiter au trône. Comme
il ne devoit y avoir rien que de jufte
dans la conduite d'un Dieu à qui on
donnoit la fageffe en partage & la juſtice
pour compagne , il falloit préparer
d'une autre manière la nouvelle révolu
tion , Cette idée détermina le Pocte à repréfenter
Saturne comme un mauvais
DECEMBRE. 1759. 125
pere qui dévoroit fes enfans * , & à imaginer
que Rhéa éleva en cachette le petit
Jupiter. La Terre irritée ne peut fouffrir
que Saturne régne plus longtemps ;
elle le furprend & le livre à Jupiter, qui
en l'obligeant à rendre les enfans qu'il
avoit dévorés , leur donne comme une
nouvelle naiffance , & devient ainfi leur
aîné. Ce n'eft pas lui qui détrône Saturne
, c'eft la Terre , & lorfque Saturne eſt
déthrôné , la fouveraine puiffance appartient
de droit à Jupiter. Neptune & Pluton
font regardés comme fes freres, parce
leur culte fut admis avec le fien.
que
La guerre que les Titans firent pendant
dix ans à Jupiter , défigne d'une manière
bien claire que l'ancienne Religion
fe maintint encore longtemps en divers
-cantons de la Grèce , & que ce ne fut
qu'avec beaucoup de peine qu'on vint à
bout d'introduire la nouvelle . Enfin les
Titans font précipités dans le Tartare ;
c'eft à dire , qu'il ne refta plus de Dieux
de la première Religion
mais on en
* Cette fiction peut encore s'expliquer ainfi :
lorfque le culte de Saturne fut en vigueur , celui
des autres Divinités qu'on avoit reçues avec lui
fut abandonné , à l'exception du culte de Jupiter
qu'on adoroit feulement en Créte , d'où il paffa
enfuite dans toute la Gréce,
F iij
326 MERCURE DE FRANCE.
conferva un très-grand nombre de la fe
conde ; ce que le Poëte fait entendre
lorfqu'il dit que plufieurs Dieux abandonnerent
le parti des Titans pour embraffer
celui de Jupiter , qui leur avoit promis
de les maintenir dans la jouiffance
de leurs anciennes prérogatives. Ce n'eft
point au hazard & fans choix qu'Héfiode
a nommé les Divinités de la troifiéme
Religion , & qu'il leur a fixé un rang. Les
Divinités de la famille de Jupiter font
de deux eſpèces. Les unes font allégo-¹
riques , & ce font des Facultés , des Intelligences
; les autres font des êtres fubfiftants.
Je termine ici mes réflexions que je
pourrois fuivre fur toutes les Divinités
Grecques ; mais j'imagine que ce précis
eft fuffifant pour faire voir qu'on peut
avoir des vues nouvelles fur cette matiere,
& qu'en examinant en vrai critique le
fond du fyftême religieux des Grecs ,
on ne regardera plus leurs Dieux comme
des Héros du premier âge de la Grece.
Une nouvelle preuve que les Dieux de
la Grèce n'étoient point des hommes
c'eft que les Grecs avoient un culte particulier
pour les Héros , & qu'on appelloit
culte héroïque ; tels étoient ceux
d'Hercule , de Caftor & de Pollux. HDECEMBRE.
1759. 127
étoit bien différent de celui qu'on rendoit
aux Dieux , comme on peut s'en
convaincre par la lecture des Auteurs
qui ont parlé de la Religion des Grecs .
Si ces peuples diftinguoient les Dieux
des Héros , il s'enfuivra néceſſairement
que les anciens Dieux des Grecs n'étoient
point des hommes déifiés. Je ne parle
toujours que de l'ancien fyftême religieux .
On m'objectera peut -être que ces Dieux
que je fais venir d'Egypte avoient été des
hommes qu'on avoit déifiés ; je commencerai
par dire avec Hérodote , que les Prêtres
Egyptiens affurerent qu'ils n'avoient
jamais mis aucun homme au rang des
Dieux. J'ajouterai enfuite qu'en fuppofant
que cela fût , il feroit toujours certain
que les Dieux des Grecs ne feroient point
d'anciens Héros de la Grèce , comme
l'avoit prétendu Evhémére , dont le fyftême
a été fuivi par nos Mythologues
modernes.
Vous me direz peut-être , Madame ,
que tous ces raifonnemens ne feront pas
changer d'opinion à ceux qui font accoutumés
à nos hiftoires poëtiques dont on
les a bercés dès leur enfance , & qu'habitués
à un fyftême trop généralement
reçu , ils ne pourront pas le défaire de
leurs anciens préjugés ; vous ajouterez
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
ì
peut- être encore qu'il faudroit donc refondre
tous les Livres faits fur cette matière
, & par conféquent caufer une révolution
étrange dans cette partie de
littérature. Je vous répondrai que je fuis
très-affuré qu'en effet on ne voudra faire
aucun effort pour penfer différemment ,
& j'ofe encore prédire que le premier
ouvrage qui paroîtra fur la Mythologie ,
fera une nouvelle copie de nos Mythologues
modernes ; mais j'ai cru devoir malgré
cela expofer des vues nouvelles fur,
une matière fi obfcure. Je termine enfin
cette trop longue Lettre , en vous affurant
, Madame , & c . DE GRACE.
Fermer
2
p. 85-106
LETTRE de M. DE GRACE, à l'Auteur Anonyme d'un Livre nouveau intitulé : CULTE DES DIEUX FÉTICHES, ou Parallèle de l'ancienne Religion de l'Egypte avec la Religion actuélle de la Nigritie. Vol. in-12. de 285 pages. 1760.
Début :
Monsieur, L'Ouvrage que vous venez de donner au Public, [...]
Mots clefs :
Égyptiens, Dieu, Religion, Monde, Principe, Matière, Égypte, Hommes, Peuples, Origine, Philosophes, Osiris, Système, Univers, Culte, Prêtres, Esprit, Anciens, Créateur, Sauvages, Nigritie, Fétichisme
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texteReconnaissance textuelle : LETTRE de M. DE GRACE, à l'Auteur Anonyme d'un Livre nouveau intitulé : CULTE DES DIEUX FÉTICHES, ou Parallèle de l'ancienne Religion de l'Egypte avec la Religion actuélle de la Nigritie. Vol. in-12. de 285 pages. 1760.
LETTRE de M. DE GRACE , à l'Auteur
Anonyme d'un Livre nouveau intitulé:
CULTE DES DIEUX FÉTICHES , ou Parallèle
de l'ancienne Religion de l'Egypte
avec la Religion actuelle de la Nigritie.
Vol. in- 12 . de 185 pages. 1760.
MONS ONSIEUR ,
L'Ouvrage que vous venez de donner
au Public, annonce une grande érudition ,
un profond fçavoir , & beaucoup d'efprit.
Les principaux points du fyftême que vous
expofez dans ce fçavant Ouvrage , fe réduifent
, fi je ne me trompe , aux articles
fuivans
.
}
1. Vous prétendez que le Fétichisme '
ལ །
* Tout le monde fçait que les habitans de la
Nigritie prennent pour Dieu tutélaire , une mod
che , un papillon , un oifeau , un lion , une montagne
, in arbre, une pierre , un poiffon, la mer
meme. Les Européens ont donné à ces fortesde
Divinités le nom de Fétiches. ités leur Lifez les Relations
des Voyageurs , fur les Côtes de Guinée.
86 MERCURE DE FRANCE.
actuél des habitans de la Nigritie , a été
la principale Religion des anciens Egyptiens,
& même de prèfque tous les Peuples.
2. Vous foutenez , que les Egyptiens
ont été des Sauvages dans leur origine ,
comme toutes les autres Nations depuis
le déluge ; qu'ainfi ils n'ont pas été capables
d'imaginer une Religion myſtérieufe
à laquelle on pût donner des interprétations
métaphyfiques & phyfiques;
& que par conféquent il eft abfurde de
vouloir y trouver du figuré , comme plufieurs
Sçavans ont ofé le penſer.
3.° Vous infinuez, que le Paganifme en
général n'a confifté que dans le culte rendu
aux Aftres , à des animaux , & trèsfouvent
à des hommes morts divinifés.
4. Vous penfez, qu'il y a du ridicule à
croire qu'on auroit inventé une Religion
qui auroit été an myftère continuel pour
le Peuple ; & vous ajoutez, que le filence
des Prêtres Egyptiens , fur leur Religion ,
ne provenoit que de ce qu'ils n'avoient
rien à dire fur un fyftême religieux , extravagant
par lui-même , & dont ils fentoient
toute la puérilité.
:: Permettez-moi , Monfieur , de vous
expofer ce que je penſe fur ces articles.
Je fens que j'ai à combattre un adverfaire
dont les forces font fupérieures aux
MAI. 1760. 87
miennes : mais fi je fuccombe , je n'aurai
point à rougir d'avoir rendu les armes à
un tel vainqueur.
Pour procéder, avec quelque méthode ,
je diviferai cette efpéce de differtation en
deux Articles tirés des précédens .
1. J'examinerai , fi les Egyptiens ont
été des Sauvages dans leur origine ; & fi
leur Religion primitive a pû être formée
fur des principes de Métaphysique & de
Phyfique .
2. Je tâcherai de faire voir , que les
premiers Egyptiens ont connu le vrai
Dieu; qu'ils n'ont point divinifé des hommes
, ni rendu un culte réel aux animaux
; & que par conféquent le Fétichifme
n'a point été la Religion primitive
des Egyptiens.
ARTICLE PREMIER.
Vous voulez , Monfieur , que toutes les
Nations ayent
été Sauvages depuis le
Déluge , à l'exception du Peuple choifi.
En examinant avec attention les Annales
du Monde, depuis le Déluge , je n'apperçois
aucune trace de cette rufticité
que vous prêtez gratuitement au genre
humain. Je vois , au contraire , des hommes
qui connoiffent & cultivent les Arts;
puifque felon l'Ecriture- Sainte , ils for
88 MERCURE DE FRANCE.
ment,l'entreprise d'élever une tour d'une
Hauteur prodigieufe, entreprife qu'ils exécurent
en partie. Dieu les force de ceffer
leur ouvrage ; & alors fe fait la difperfion
des hommes par toute la terre. Je
fuis ces mêmes hommes , & je les confidère
comme partagés en deux bandes.
L'une , bâtir des Villes , s'y enferme , fe
police , fe perfectionne dans les Arts &
les Sciences ; l'autre , au contraire , trouvant
des délices dans la vie champêtre,
parcourt les campagnes , n'ayant, pour fe
mettre à l'abri des injures de l'air que
des tentes, des chariots couverts de peaux,
ou des cabanes groffiérement conftruites,
Cette derniere bande, qui forme nos peuples
Nomades ou vagabonds , changeant
Continuellement de demeures , couvre infenfiblement
la terre de Sauvages ; parce
que ces Peuples vivant dans les deferts,
les bois , les montagnes , contractèrent
la rufticité des lieux qu'ils habitoient .
Vous voyez par- là , Monfieur , que les
habitans de la Terre n'étoient point
fauvages dans leur origine ; & je vais
Vous donner une preuve de ce que javance
:
Slave
---Dès l'ân 2125 , avant Ţ. C. l'Empire de
Ninive & celui de Babylone , paroiffent
avec une forte d'éclat dans l'Alie. On y
M A I. 1760. 89
3
voit bientôt fleurir lesArts & les Sciences,
qui adouciffent les moeurs témoins ces
fuperbes jardins de Babylone , & les
autres ouvrages conftruirs par Sémitamis
, qui monta fur le Trône , l'an 1916
avant J. C. L'Afrique ne tárda pas à être
habitée ; & la Colonie Afiatique , qui
palla en Egypte , fe diftingua , dès fon
origine , par la fageffe de fes Loix , &
fon goût pour les Arts , dont elle avoit
eu connoillance en Afie. Voici fur quelles
probabliités je fonde mon opinion.
Ces Afiatiques , auxquels je vais donner
le nom d'Egyptiens , commencerent ,
fuivant toutes les apparences , à fixer
leur demeure fur les bords da Nil! Ils
reffentirent bientôt les incommodités de
l'inondation du fleuve ; & ils furent en
conféquence , obligés de faire diverſes
obfervations fur cette inondation périodique.
Il fallut donc prendre des mefures
pour s'en garantir , & pour profiter
en même-temps de la fertilité que
le limon du Nil procuroit à la terre. Les
Egyptiens devinrent donc Aftronomes
Géomètres , & par conféquent Philofophes
, dès l'inftant qu'ils commencerent
à habiter l'Egypte .
Je fixe l'arrivée des Afiatiques , dans
l'Egypte , très - peu de temps après la fon90
MERCURE DE FRANCE.
>
dation de Ninive ; puifqu'au bout de
cent cinquante- fept ans , c'eft - à - dire ,
l'an 1968 une Colonie Egyptienne ,
conduite par Inachus, paffe dans la Grèce,
& commence à civilifer les Peuples fau
vages qu'elle y trouve. Ces monumens
hiftoriques me paroiffent démontrer
clairement que l'Egyptien n'a point été
fauvage dans fon origine. Ainfi, Monfieur,
les paffages de Diodore de Sicile , &
de quelques autres que vous alléguez ,
pour prouver la barbarie des premiers
Egyptiens , ne peuvent en aucune manière
appuyer votre opinion . Vous favez,
d'ailleurs , quel fond on doit faire fur
Diodore de Sicile , qui rapporte en même-
temps le pour & le contre , fans rien
difcuter.
Je crois avoir démontré , que les premiers
Egyptiens ont été Philoſophes :
leurs loix , leurs coutumes , leurs ufages ,
ont donc été conformes aux principes
de la Philofophie , & c'eft ce que l'Hiftoire
nous apprend. Tous les Egyptiens
n'ont pas pu s'adonner aux ſpéculations
philofophiques ; & elles ont été réſervées
pour un certain nombre d'entr'eux , dont
l'efprit étoit plus capable d'approfondir
les myftères de la Nature . Il s'eft donc
alors formé , dans l'Egypte , un corps de
MA I. 1768:
Philofophes , qui par la fuite ont été
regardés comme les Prêtres du Pays.
Dépofitaires des Sciences , ils travaillèrent
à réduire en fyftême les idées
qu'ils avoient fur la création du monde ,
fur le développement de la matière , &
fur les différentes productions de la Nature.
Guidés par ce génie oriental , qui
femble ne fe plaire que dans le figuré ,
& qui n'aime à repréfenter les chofes les
plus fimples que par des emblêmes , ils
publièrent les productions de leur efprit
d'une façon fi énigmatique , que le Peuple
groffier n'y put rien comprendre.
Pour couvrir d'un voile plus impénétrable
les chofes dont ils fe réſervoient la
connoiffance ; ils firent ufage d'une écriture
, qui fut dans la fuite regardée comme
facrée . Vous fçavez , Monfieur , que
je veux parler ici des Hieroglyphes.
Les Philofophes Egyptiens ne purent
parler de la création du monde fans
faire mention du Créateur , de fes attributs
, & des effets de fa prudence ,
fuivant les idées qu'ils avoient de toutes
ces chofes ce qui forma un compoſé de
métaphysique & de phyfique. De là tout
ce qu'ils avoient imaginé , fans deffein
d'en faire un fyftême religieux , le devint
cependant par la fuite , & fut com92
MERCURE DE FRANCE.
me la bafe de la Religion Egyptienne.
Tout fymbole fut réalifé , & divinifé par
la grofférété & l'ignorance du Peuple ,
qui fe laiffe facilement furprendre aux
moindres chofes. Les Philofophes , aules
Prêtres Egyptiens , jaloux de dominer, ne
chercherent point à détruire une fuperfti
tion qui leur donnoit tant dé crédit par
mi leurs Concitoyens. Eux-mêmes, négli
geant de fuivre avec le même zéle les
connoiffances de leurs prédéceffeurs, perdirent
de vue l'origine de leurs premiers
fyftemes,qu'ils n'étoient plus en état d'expliquer
dès le temps de Pythagore, d'Hérodote
, & de Diodore de Sicile. *
1
Il s'enfuit de tout ce raifonnement, que
les Egyptiens étoient des Peuples civilifes
, dès leur origine ; qu'ils ont eu des
Philofophes ; que les fyftêmes inventés
par ceux ci , tant fur la formation de l'U
nivers que fur le développement de la
matière & les autres effets phyfiques ,
formerent infenfiblement une efpéce de
fomme théologique , qui fut regardée
ર
* C'est une des rai ons du filence des Prêtres
Egyptiens , fur leur religion. L'autre motif de
leur filence , venoit de ce qu'ils s'étoient fait une
loi de n'expliquer lears myftères qu'à ceux qu'on
nommoit les Initiés . C'eft ce qui fe pratiquoit
chez les Grecs, dans les grands myftères d'Eleufis.
MAI. 1760.
93
comme la Religion du Pays ; qu'enfin les
Egyptiens, tombés peu- à- peu dans l'ignorance
, prirent pour objet de leur culte
des chofes qui n'avoient fervi que de fym- ,
bole . De la le culte des Fétiches que vous
leur reprochez.
Vous voyez , Monfieur , que je prends
- l'hiftoire des Egyptiens d'une façon in- ,
verſe à la vôtre , puifque vous prétendez
que le Fétichisme vint de la barbarie primitive
des Egyptiens , qui ne connurent
la Philofophie qu'en s'éloignant de leur
origine ; au lieu que je regarde ce même
Fétichisme comme moderne chez les
Egyptiens ,devenus ignorans par l'ambition
& la fourberie de leurs Prêtres . J'appuye
mon fyftême , contraire au vôtre ,
tant fur des probabilités que fur des faits
hiftoriques. En vous rapportant quelques
paffages de la Religion Egyptienne , je
vous prouverai peut être encore mieux
Monfieur , que le Fétichifme n'a pu avoir
lieu chez les premiers Egyptiens. Je ne
m'étendrai point ici fur toute leur Religion
; il faudroit écrire plus d'un volume,
& c'eſt ce que j'efpere faire dans
quelque temps.
ARTICLE 1 IT
Je crois avoir démontré, qu'une Colonje
Aliatique s'étoit établie dans L'Egypte
94 MERCURE DE FRANCE.
très-peu de temps après la fondation des
Empires de Ninive & de Babylone. Ces
Afiatiques n'étoient pas affez éloignés de
leur origine pour avoir perdu de vue leur
religion primitive : c'eft-à- dire , la connoiffance
d'un Etre fuprême , Créateur
de l'Univers . L'ancien Egyptien a donc
commencé par connoître & adorer le
vrai Dieu ; & c'est ce que je trouve
dans un fragment de la Cofmogonie
Egyptienne , que je vais rapporter.
Les Peuples de l'Egypte, croyoient que
» l'Univers fenfible étoit une production.
» éternelle de la volonté de l'Etre fuprê
» me; & que cet Univers étant compofé
» de matière , il étoit fujet,par la néceffi-
"
*
té de fa nature , à des révolutions & à
» des altérations continuélles . Les régnes
» des Dieux , dont parloit la Chronique
» facrée des Egyptiens , avoient rapport
» à la fucceffion des Mondes ; & com-
»me les régnes d'Ofiris , d'Ifis , & d'Ho-
» rus , avoient précédé immédiatement le
» commencement de la génération des
» hommes qui peuplent aujourd'hui la
» terre , il eft vifible que l'hiftoire de
» ces Divinités comprenoit une expofition
allégorique de ce que les Philofophes
» avoient imaginé pour rendre raiſon
"
33
$
* Voyez , dans la Genèſe, le voyage d'Abraham
en : Egypte.
MA I. 1760. 25
39
33
» de la deftruction de l'ancien Monde ,
» & de la reproduction du Monde actuél .
» Au-deffus de cet Univers fenfible , il
» y en avoit un autre purement intelligible
, qui eft le Monde des Eſprits , l'affemblage
d'un nombre infini de diffé-
» rens ordresd'Intelligences fubordonnées
» & liées les unes aux autres , qui for-
» moient une eſpèce de chaîne par
laquelle on pouvoit s'élever vers le
» Dieu fuprême.
"
» Ce Dieu fuprême , antérieur à tous
» les Etres produits, eft le Dieu unique, le
» Dieu UN. Rien de tout ce qui eft intelligible
, rien même d'intellectuél , ne ſe
» mêle à lui , parce qu'il ne reçoit rien
» de ce quil n'eft pas lui.
و ر
» Le fecond Dieu , étoit le Principe par
» excellence , le Dieu des Dieux , l'Unité
» fortie de l'Unité , la premiere Effence ,
» la fource & le Pere de toute Effence &
» de toute propriété , le premier Intellec-
» tuél ou la premiere Intelligence ; fupé-
» rieur même au principe intelligible.C'eſt
» le Dieu CNEPH, placé au- deffous de l'In-
» divifible & de la fuprême Unité.
"
» Au-deffous de ce premier Intelligible,
contenu dans le fein de Cneph, font
» les principes qui ont dirigé la produc-
» tions des Etres vifibles ; l'Efprit DB96
MERCURE DE FRANCE.
» MIURGIQUE , Ou Créateur , qui préside
» à la vérité & à la fagefle de ces Etres ;
» c'eſt- à-dire , qui maintient parmi eux la
» réalité & l'ordre.
Cet Efprit Demiurgique , eft AMOUN,
» lorsqu'il manifefte au dehors la force
» inconnue des crapports fecrets , par la
">
production & la génération des Etres.
» Comme principe de l'organisation , &
» de l'arrangement convenable pour ren
» dre actifs & vivans certains Etres , il
» eft nommé PHTHA , ou celui qui développe
. Ce nom marquoit qu'il agifloit
avec art , & qu'il étoit une caufe intelgente.
Comme bienfaisant, c'eft- à- dire ,
lorfqu'il eft la fource du plaifir que
» nous éprouvons , foit par la jouiffance,
» foit même par la feule confidération des
» Etres particuliers ; & par la vue de
» l'ordre convenable dans lequel ils font
difpofés , on le nomme OSIRIS & Oм-
» PHIS , felon Jamblique. Plutarque penſe,
» avec fondement , que le nom d'Ofris
fignifie proprement le principe actif de
» la production des Etres, l'Ame du Mon-
» de , ou même la forme fubftantielle de
l'univers. Qs - IRI , dans la langue Cophie,
จ fignifie leSeigneur fabricateur. A l'égard
» du mot Omphis , Plutarque le rend par
» celui de bienfaisant.
Isis
MA I. 1760 . 97
Isis eft la matière premiere.I- s1, dans
» la langue Cophte , fignifie le receptacle
» commun.
» De l'union d'Ofiris & d'Ifis , c'eft-
» à-dire, du principe producteur avec la
» matière , eft forti le monde compofé
d'efprit & de matière , qui a une âme.
» Cette âme, étant dans un mouvement
» continuel remplit tous les Etres , & les
» anime tous en fe mêlant avec eux.
ور
$
» Le Monde , ou plutôt l'Intelligence
» qui l'anime , eft le fecond Dieu , le Dieu
» vifible & fenfible : car le Principe de
» Miurgique , ou Créateur , étoit le pre-
» mier Dieu fenfible , mais invifible. Jam-
» blique donne à ce fecond Dieu , le nom
» d'HORUS ou de Roi. Il eft nommé l'i-
» mage & le fils de Demiurgos. Le fe-
» cond Dieu immortel eft toujours vi-
» vant , mais non éternel , puifqu'il eſt
» produit à chaque inftant , & qu'il eft
» dans un état perpétuel de changement
» & de paffage.
» Outre les deux principes , OSIRIS &
» Isis , il y en avoit un troifiéme nommé
» SETH , SETHON , ou SMU , que les Grecs
apellent Typhon. Ces noms Egyptiens
défignent la deftruction , la violence ,
»la corruption , la réfiftance au bien , &
à l'ordre.
و ر
"
"
E
98 MERCURE DE FRANCE.
» THYPHON époufa fa four,NEPHTE. 'Le
>> nom de celle- ci marque la fin , la mort.
» Nephté, pour furprendre Ofiris,qu'elle
» aimoit , prit la figure d'Ifis , & devint
» mere d'Anubis.
»Thyphon s'en vengea, en tuant Ofiris,
» dont il mit le corps en piéces ; & il fit
» le même traitement à Horus . Ifis raf
»fembla les membres d'Oferis ; mais
» elle ne put trouver le principe de la
génération , que les poiffons du Nil
avoient dévoré. Elle ne put alors pro
» duire qu'HARPOCRATE , un Etre monf
» trueux & à demi mort , image des pro-
» ductions informes de la Nature dans
» l'état du chaos.
و ر
"
ور
Ofiris , revenu des enfers , rendit là
» vie à Horus , & lui donna des armes
» pour combattre Typhon , qui fut vaincu
» & enchaîné, 1fis trouva moyen de lui
» rendre la liberté ; & depuis ce temps ,
כ
il s'eft caché dans l'Univers , dont il
» tâche continuellement de troublerl'ordre
& l'harmonie. Horus punit Ifis , en
» lui ôtant le diadême de Lotos , qu'elle
» avoit reçu d'ofiris ; mais Anubis ,
qu'Ifis avoit adopté , lui fit préfetit
d'un autre diadême formé d'une tête
» de boeuf. »
Je ne vois rien dans tout ceci , MoffMAI.
1760 : 99
feur , qui annonce le Fétichifme ; j'y apperçois,
au contraire , beaucoup de philofophie
, peut-être parce que je ne fuis pas
un grand Philofophe : je ne puis m'empêcher
même d'être affez ridicule pour y
trouver du figuré, & des allégories qui me
paroiffent faciles à expliquer.
Le commencement de cette Cofmogonie
me fait voir que les Egyptiens connoiffoient
le vrai Dieu, que leurs Philofophes
défignoient, dans leur métaphysique ,
par les noms de Dieu UNIQUE, de Dieu
UN. Les autres Dieux dont il eft fair
mention , ne font autre chofe que les
attributs , les opérations , & les effets de
la Providence ; ou , fi vous voulez , des
Génies tels que plufieurs Philofophes anciens
avoient imaginé , & qui étoient
comme les Miniftres du Dieu fuprême.
La matière premiere, ou Ifis , eſt créée
par l'Efprit deniurgique ou Créateur ;
mais elle a befoin d'un principe qui la
faffe agir , & ce principe eft Ofiris . On
fuppofe , hiftoriquement , l'union de ces
deux perfonnages allégoriques; & de cette
union provient Horus, ou le Monde ſenfible...
Tous les Anciens reconnoiffoient un
bon & un mauvais principe . Ce dernier
eft défigné,dans la Philofophie Egypti.n-
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
ne, par le nom de Typhon , qui eft regardé
comme l'auteur des bouleverfemens
qui arrivent dans l'Univers . Il étoit naturel
de lui donner , en conféquence , la
mort & la deftruction pour foeur.
La matière & le monde , font produits
comme nous venons de le voir : mais
dans l'inftant de leur création , toutes les
différentes parties qui le compofent ne
font point encore diftinctes ; c'est ce qui
forme le chaos , repréſenté par la mort
& par le démembrement d'Ofris & d'Ho-
Tus : parce qu'alors le principe actif & le
monde , paroiffent dans l'inaction & fans
forme. C'eſt le mauvais principe , qui occafionne
le bouleverſement du chaos ; &
on ne pouvoit , fuivant le fyftême phyfique
des Egyptiens , l'attribuer à un autre
Etre qu'à Typhon . L'Univers prend
senfin la forme qui lui eft prefcrite ; chaque
partie de la matière fe développe &
fe place où il convient : c'eft Ifis, qui raffemble
les membres d'Ofiris . Le principe
de la génération eft perdu , parce que
rien ne devoit plus être créé ; & la matière
ne pouvoit que changer continuellement
de forme. Le mal , règne toûjours
dans le monde ; & par cette raifon , on
feint qu'Ifis a rendu la liberté à Typhon.
Vous m'objecterez peut- être, Monfieur,
MAI. 1760. ΠΟΙ
que je prends Ifis pour la matière , tandis
qu'elle étoit regardée en Egypte comme
la Lane ; ce que vous me prouverez ,
ajouterez-vous , par différentes Statuës
d'Ifis. J'aurai l'honneur de vous répondre
, que les Philofophes voulant donner
une explication fymbolique des continuels
changemens de la matière , n'ont
pû rien trouver qui les défignât plus
naturellement que les différentes phaſes
de la Lune ; & c'eft par cette raison ,
qu'on voit fa repréſentation fur plufieurs
têtes d'Ifis , fans qu'il en faille conclure
qu'Ifis & la Lune foient le même Etre .
On pourroit , je penfe , expliquer de
même une partie des figures qui font
jointes aux ftatuës d'Iſis.
Les Anciens , comme vous fçavez ,
Monfieur , n'avoient point d'écriture :
en conféquence , ils ont été obligés , pour
expliquer ce qu'ils vouloient faire entendre
, d'employer la repréſentation des
chofes les plus connues. Telle eft l'origine
de l'écriture hieroglyphique
›
fymbolique. Les Philofophes , chargés
d'expliquer ces fymboles , ont refufé, ou
négligé dans la fuite , d'en inftruire le
Peuple. L'Egyptien , devenu ignorant
par l'orgueil de fes Prêtres , a regardé
infenfiblement tous ces fymboles comme
E iij
foz MERCURE DE FRANCE.
des divinités . Le grand nombre de figures
d'animaux & même de plantes employées
dans les hieroglyphes , a occafionné le
culte groffier que le Peuple a rendu aux
plantes & aux animaux . Chaque Ville a
pris , pour Divinité , l'animal qui lui a plû
davantage ; & de là eft venu que l'animal
en vénération dans une Ville , étoit
maltraité dans une autre . En vous accordant
, Monfieur , que les Egyptiens ont
rendu une forte de culte à ces différens
êtres , je remarquérai cependant, qu'ils ne
leur ont jamais offert de facrifices ; d'où
il eft aifé de conclure qu'ils ne regardoient
pas ces êtres comme des divinités
réelles, mais feulement comme des objets
facrés pour lesquels ils croyoient devoir
témoigner quelque refpect.
Cette efpèce de Fétichifme, fi dominant
dans toute l'Egypte , ne fut jamais la
Religion de l'homme lettré ; & je ne ſçais,
Monfieur , pourquoi vous ne voulez pas
diftinguer la Religion du Peuple d'avec
celle de l'homme inftruit. Le Peuple , eft
partout fuperftitieux , parce qu'il eft ignorant
, & femble même former une autre
efpèce d'hommes ; de là , cette inclination
qu'on lui a reconnue pour l'Idolâtrie.
L'homme lettré , n'a jamais pû être idolâtre
; & nous voyons ces hommes célè
MAI. 1760 . 103
bres de la Grèce & de Rome , en paroiffant
fuivre au dehors la Religion commune
du Pays, enfeigner, dans le fecret ,
une autre doctrine & une autre morale.
t
Pour juftifier entierement les Egyptiens
, il ne me refte plus , Monfieur ,
qu'à vous prouver qu'ils n'ont point déifié
des hommes. Leurs Prêtres déclarétent
à Hérodote , qu'il n'y avoit point
de génération des Dieux aux hommes ;
qu'ils avoient eu de grands Rois , mais
qu'ils ne les confondoient point avec les
Dieux ; & qu'aucun homme , parmi eux ,
n'avoit pas même joui des honneurs héroiques.
Ainh Ofiris , n'eſt point Séfoftris
, ou quelqu'autre célèbre Roi de
l'Egypte, comme quelques - uns l'ont prétendu
mal-à propos. D'ailleurs l'apothéofe
eft moderne, par rapport à l'Antiquité ;
& Epheftion eft le premier des Grecs à
qui on ait rendu les honneurs divins.
Elle étoit cependant déja connue chez
les Romains , puifque les Sénateurs déïferent
Romulus mais vous n'ignorez
pas qu'ils ne prirent ce parti que pour
éviter la fureur du Peuple , qui les foupçonnoit
du crime qu'ils avoient commis.
Depuis Romulus juſqu'à Jules Céfar , aucun
Romain ne fut aggrégé au rang des
Dieux; & la flatterie feule donna à Jules
E iv
904 MERCURE DE FRANCE.
Céfar une place parmi les fignes célestes.
Il faut donc diftinguer les points de Religion
cccafionnés par la flatterie , d'avec
ceux qui ont un rapport réel au fyftême
religieux . Ne m'objectez pas , Monfieur ,
que parmi les Grecs , Hercule , Caftor , &
d'aurres , étoient regardés comme des
Dieux ; car je vous ferois voir qu'on ne
leur rendoit point les honneurs divins ,
mais feulement les honneurs héroïques.
Vous êtes trop fçavant , Monfieur , pour
ignorer la différence qu'il y a entre les
uns & les autres.
L'explication finguliere que vous don
hez du mot Mythologie , fe trouve donc
entierement détruite par ces preuves.
Vous prétendez que ce mot eft formé de
Muth , qui en Egyptien fignifie la Mort,&
de adyos, mot Grec qui veut dire Difcours.
Ainfi ,felon vous , Monfieur , la Mythologie
eft le difcours des morts , ou l'hiftoire
des hommes morts qui ont été déïfiés .
Vous ne prenez pas garde , qu'il paroîtra
étonnant à tout le monde que ce mot ait
été formé d'un terme Egyptien & d'un
terme Grec. Tous nos Sçavans , jufqu'ici
l'avoient entendu bien différemment ; &
ils croyoient , comme vous ne l'ignorez
pas , que ce mot venoit de vos fabula &c.
Avant que de quitter entierement les
MA I. 1760 . 105
Egyptiens ; permettez - moi , Monfieur ,
de vous faire un petit reproche de leur
part . Ces Peuples , chez lefquels les arts
& les ſciences ont fleuri de fi bonne heure ,
& dont le célèbre M. Boffuet nous a fait
un fi beau portrait ; ces Peuples , dis - je ,
trouvent fort mauvais qu'on les mette en
parallèle avec les Peuples de la Nigritie ,
que nos Voyageurs nous repréfentent
comme des Nations groffières & prèſque
fauvages.
Les bornes qui me font prefcrites , ne
me permettent pas de prendre la défenſe
de plufieurs autres Peuples anciens , que
vous attaquez dans votre ouvrage. Pour
ce qui regarde les Grecs, je vous renvoye,
Monfieur , à la Lettre que j'ai écrite à
ce fujet , & que vous trouverez dans le
Mercure de Décembre dernier, page 104.
A l'égard du fyftême religieux des Indiens
, vous pouvez le lire dans le Tome
XVIII des Mémoires de l'Académie
Royale des Belles - Lettres, page 34 de la
partie hiftorique . A la vue de ces deux
anciennes Religions , vous appercevrez
des fyftêmes philofophiques ; & vous conviendrez
, peut- être , qu'il n'y avoit point
de Fétiches pour les lettrés. Je le répéte ,
vous n'en trouverez jamais , que parmi le
Peuple groffier & ignorant . Je pourrois
Ev
106 MER CURE DE FRANCE.
en dire autant de la Religion des anciens
Perfes , & même des anciens Scythes ;
mais je fuis obligé de terminer cette Dif
fertation, qui feroit fufceptible d'une plus
grande étendue.
Claudite jam rivos pueri , fat prata biberunt..
Je fuis, avec une reſpectueuſe eſtime &c.
DE GRACE
Anonyme d'un Livre nouveau intitulé:
CULTE DES DIEUX FÉTICHES , ou Parallèle
de l'ancienne Religion de l'Egypte
avec la Religion actuelle de la Nigritie.
Vol. in- 12 . de 185 pages. 1760.
MONS ONSIEUR ,
L'Ouvrage que vous venez de donner
au Public, annonce une grande érudition ,
un profond fçavoir , & beaucoup d'efprit.
Les principaux points du fyftême que vous
expofez dans ce fçavant Ouvrage , fe réduifent
, fi je ne me trompe , aux articles
fuivans
.
}
1. Vous prétendez que le Fétichisme '
ལ །
* Tout le monde fçait que les habitans de la
Nigritie prennent pour Dieu tutélaire , une mod
che , un papillon , un oifeau , un lion , une montagne
, in arbre, une pierre , un poiffon, la mer
meme. Les Européens ont donné à ces fortesde
Divinités le nom de Fétiches. ités leur Lifez les Relations
des Voyageurs , fur les Côtes de Guinée.
86 MERCURE DE FRANCE.
actuél des habitans de la Nigritie , a été
la principale Religion des anciens Egyptiens,
& même de prèfque tous les Peuples.
2. Vous foutenez , que les Egyptiens
ont été des Sauvages dans leur origine ,
comme toutes les autres Nations depuis
le déluge ; qu'ainfi ils n'ont pas été capables
d'imaginer une Religion myſtérieufe
à laquelle on pût donner des interprétations
métaphyfiques & phyfiques;
& que par conféquent il eft abfurde de
vouloir y trouver du figuré , comme plufieurs
Sçavans ont ofé le penſer.
3.° Vous infinuez, que le Paganifme en
général n'a confifté que dans le culte rendu
aux Aftres , à des animaux , & trèsfouvent
à des hommes morts divinifés.
4. Vous penfez, qu'il y a du ridicule à
croire qu'on auroit inventé une Religion
qui auroit été an myftère continuel pour
le Peuple ; & vous ajoutez, que le filence
des Prêtres Egyptiens , fur leur Religion ,
ne provenoit que de ce qu'ils n'avoient
rien à dire fur un fyftême religieux , extravagant
par lui-même , & dont ils fentoient
toute la puérilité.
:: Permettez-moi , Monfieur , de vous
expofer ce que je penſe fur ces articles.
Je fens que j'ai à combattre un adverfaire
dont les forces font fupérieures aux
MAI. 1760. 87
miennes : mais fi je fuccombe , je n'aurai
point à rougir d'avoir rendu les armes à
un tel vainqueur.
Pour procéder, avec quelque méthode ,
je diviferai cette efpéce de differtation en
deux Articles tirés des précédens .
1. J'examinerai , fi les Egyptiens ont
été des Sauvages dans leur origine ; & fi
leur Religion primitive a pû être formée
fur des principes de Métaphysique & de
Phyfique .
2. Je tâcherai de faire voir , que les
premiers Egyptiens ont connu le vrai
Dieu; qu'ils n'ont point divinifé des hommes
, ni rendu un culte réel aux animaux
; & que par conféquent le Fétichifme
n'a point été la Religion primitive
des Egyptiens.
ARTICLE PREMIER.
Vous voulez , Monfieur , que toutes les
Nations ayent
été Sauvages depuis le
Déluge , à l'exception du Peuple choifi.
En examinant avec attention les Annales
du Monde, depuis le Déluge , je n'apperçois
aucune trace de cette rufticité
que vous prêtez gratuitement au genre
humain. Je vois , au contraire , des hommes
qui connoiffent & cultivent les Arts;
puifque felon l'Ecriture- Sainte , ils for
88 MERCURE DE FRANCE.
ment,l'entreprise d'élever une tour d'une
Hauteur prodigieufe, entreprife qu'ils exécurent
en partie. Dieu les force de ceffer
leur ouvrage ; & alors fe fait la difperfion
des hommes par toute la terre. Je
fuis ces mêmes hommes , & je les confidère
comme partagés en deux bandes.
L'une , bâtir des Villes , s'y enferme , fe
police , fe perfectionne dans les Arts &
les Sciences ; l'autre , au contraire , trouvant
des délices dans la vie champêtre,
parcourt les campagnes , n'ayant, pour fe
mettre à l'abri des injures de l'air que
des tentes, des chariots couverts de peaux,
ou des cabanes groffiérement conftruites,
Cette derniere bande, qui forme nos peuples
Nomades ou vagabonds , changeant
Continuellement de demeures , couvre infenfiblement
la terre de Sauvages ; parce
que ces Peuples vivant dans les deferts,
les bois , les montagnes , contractèrent
la rufticité des lieux qu'ils habitoient .
Vous voyez par- là , Monfieur , que les
habitans de la Terre n'étoient point
fauvages dans leur origine ; & je vais
Vous donner une preuve de ce que javance
:
Slave
---Dès l'ân 2125 , avant Ţ. C. l'Empire de
Ninive & celui de Babylone , paroiffent
avec une forte d'éclat dans l'Alie. On y
M A I. 1760. 89
3
voit bientôt fleurir lesArts & les Sciences,
qui adouciffent les moeurs témoins ces
fuperbes jardins de Babylone , & les
autres ouvrages conftruirs par Sémitamis
, qui monta fur le Trône , l'an 1916
avant J. C. L'Afrique ne tárda pas à être
habitée ; & la Colonie Afiatique , qui
palla en Egypte , fe diftingua , dès fon
origine , par la fageffe de fes Loix , &
fon goût pour les Arts , dont elle avoit
eu connoillance en Afie. Voici fur quelles
probabliités je fonde mon opinion.
Ces Afiatiques , auxquels je vais donner
le nom d'Egyptiens , commencerent ,
fuivant toutes les apparences , à fixer
leur demeure fur les bords da Nil! Ils
reffentirent bientôt les incommodités de
l'inondation du fleuve ; & ils furent en
conféquence , obligés de faire diverſes
obfervations fur cette inondation périodique.
Il fallut donc prendre des mefures
pour s'en garantir , & pour profiter
en même-temps de la fertilité que
le limon du Nil procuroit à la terre. Les
Egyptiens devinrent donc Aftronomes
Géomètres , & par conféquent Philofophes
, dès l'inftant qu'ils commencerent
à habiter l'Egypte .
Je fixe l'arrivée des Afiatiques , dans
l'Egypte , très - peu de temps après la fon90
MERCURE DE FRANCE.
>
dation de Ninive ; puifqu'au bout de
cent cinquante- fept ans , c'eft - à - dire ,
l'an 1968 une Colonie Egyptienne ,
conduite par Inachus, paffe dans la Grèce,
& commence à civilifer les Peuples fau
vages qu'elle y trouve. Ces monumens
hiftoriques me paroiffent démontrer
clairement que l'Egyptien n'a point été
fauvage dans fon origine. Ainfi, Monfieur,
les paffages de Diodore de Sicile , &
de quelques autres que vous alléguez ,
pour prouver la barbarie des premiers
Egyptiens , ne peuvent en aucune manière
appuyer votre opinion . Vous favez,
d'ailleurs , quel fond on doit faire fur
Diodore de Sicile , qui rapporte en même-
temps le pour & le contre , fans rien
difcuter.
Je crois avoir démontré , que les premiers
Egyptiens ont été Philoſophes :
leurs loix , leurs coutumes , leurs ufages ,
ont donc été conformes aux principes
de la Philofophie , & c'eft ce que l'Hiftoire
nous apprend. Tous les Egyptiens
n'ont pas pu s'adonner aux ſpéculations
philofophiques ; & elles ont été réſervées
pour un certain nombre d'entr'eux , dont
l'efprit étoit plus capable d'approfondir
les myftères de la Nature . Il s'eft donc
alors formé , dans l'Egypte , un corps de
MA I. 1768:
Philofophes , qui par la fuite ont été
regardés comme les Prêtres du Pays.
Dépofitaires des Sciences , ils travaillèrent
à réduire en fyftême les idées
qu'ils avoient fur la création du monde ,
fur le développement de la matière , &
fur les différentes productions de la Nature.
Guidés par ce génie oriental , qui
femble ne fe plaire que dans le figuré ,
& qui n'aime à repréfenter les chofes les
plus fimples que par des emblêmes , ils
publièrent les productions de leur efprit
d'une façon fi énigmatique , que le Peuple
groffier n'y put rien comprendre.
Pour couvrir d'un voile plus impénétrable
les chofes dont ils fe réſervoient la
connoiffance ; ils firent ufage d'une écriture
, qui fut dans la fuite regardée comme
facrée . Vous fçavez , Monfieur , que
je veux parler ici des Hieroglyphes.
Les Philofophes Egyptiens ne purent
parler de la création du monde fans
faire mention du Créateur , de fes attributs
, & des effets de fa prudence ,
fuivant les idées qu'ils avoient de toutes
ces chofes ce qui forma un compoſé de
métaphysique & de phyfique. De là tout
ce qu'ils avoient imaginé , fans deffein
d'en faire un fyftême religieux , le devint
cependant par la fuite , & fut com92
MERCURE DE FRANCE.
me la bafe de la Religion Egyptienne.
Tout fymbole fut réalifé , & divinifé par
la grofférété & l'ignorance du Peuple ,
qui fe laiffe facilement furprendre aux
moindres chofes. Les Philofophes , aules
Prêtres Egyptiens , jaloux de dominer, ne
chercherent point à détruire une fuperfti
tion qui leur donnoit tant dé crédit par
mi leurs Concitoyens. Eux-mêmes, négli
geant de fuivre avec le même zéle les
connoiffances de leurs prédéceffeurs, perdirent
de vue l'origine de leurs premiers
fyftemes,qu'ils n'étoient plus en état d'expliquer
dès le temps de Pythagore, d'Hérodote
, & de Diodore de Sicile. *
1
Il s'enfuit de tout ce raifonnement, que
les Egyptiens étoient des Peuples civilifes
, dès leur origine ; qu'ils ont eu des
Philofophes ; que les fyftêmes inventés
par ceux ci , tant fur la formation de l'U
nivers que fur le développement de la
matière & les autres effets phyfiques ,
formerent infenfiblement une efpéce de
fomme théologique , qui fut regardée
ર
* C'est une des rai ons du filence des Prêtres
Egyptiens , fur leur religion. L'autre motif de
leur filence , venoit de ce qu'ils s'étoient fait une
loi de n'expliquer lears myftères qu'à ceux qu'on
nommoit les Initiés . C'eft ce qui fe pratiquoit
chez les Grecs, dans les grands myftères d'Eleufis.
MAI. 1760.
93
comme la Religion du Pays ; qu'enfin les
Egyptiens, tombés peu- à- peu dans l'ignorance
, prirent pour objet de leur culte
des chofes qui n'avoient fervi que de fym- ,
bole . De la le culte des Fétiches que vous
leur reprochez.
Vous voyez , Monfieur , que je prends
- l'hiftoire des Egyptiens d'une façon in- ,
verſe à la vôtre , puifque vous prétendez
que le Fétichisme vint de la barbarie primitive
des Egyptiens , qui ne connurent
la Philofophie qu'en s'éloignant de leur
origine ; au lieu que je regarde ce même
Fétichisme comme moderne chez les
Egyptiens ,devenus ignorans par l'ambition
& la fourberie de leurs Prêtres . J'appuye
mon fyftême , contraire au vôtre ,
tant fur des probabilités que fur des faits
hiftoriques. En vous rapportant quelques
paffages de la Religion Egyptienne , je
vous prouverai peut être encore mieux
Monfieur , que le Fétichifme n'a pu avoir
lieu chez les premiers Egyptiens. Je ne
m'étendrai point ici fur toute leur Religion
; il faudroit écrire plus d'un volume,
& c'eſt ce que j'efpere faire dans
quelque temps.
ARTICLE 1 IT
Je crois avoir démontré, qu'une Colonje
Aliatique s'étoit établie dans L'Egypte
94 MERCURE DE FRANCE.
très-peu de temps après la fondation des
Empires de Ninive & de Babylone. Ces
Afiatiques n'étoient pas affez éloignés de
leur origine pour avoir perdu de vue leur
religion primitive : c'eft-à- dire , la connoiffance
d'un Etre fuprême , Créateur
de l'Univers . L'ancien Egyptien a donc
commencé par connoître & adorer le
vrai Dieu ; & c'est ce que je trouve
dans un fragment de la Cofmogonie
Egyptienne , que je vais rapporter.
Les Peuples de l'Egypte, croyoient que
» l'Univers fenfible étoit une production.
» éternelle de la volonté de l'Etre fuprê
» me; & que cet Univers étant compofé
» de matière , il étoit fujet,par la néceffi-
"
*
té de fa nature , à des révolutions & à
» des altérations continuélles . Les régnes
» des Dieux , dont parloit la Chronique
» facrée des Egyptiens , avoient rapport
» à la fucceffion des Mondes ; & com-
»me les régnes d'Ofiris , d'Ifis , & d'Ho-
» rus , avoient précédé immédiatement le
» commencement de la génération des
» hommes qui peuplent aujourd'hui la
» terre , il eft vifible que l'hiftoire de
» ces Divinités comprenoit une expofition
allégorique de ce que les Philofophes
» avoient imaginé pour rendre raiſon
"
33
$
* Voyez , dans la Genèſe, le voyage d'Abraham
en : Egypte.
MA I. 1760. 25
39
33
» de la deftruction de l'ancien Monde ,
» & de la reproduction du Monde actuél .
» Au-deffus de cet Univers fenfible , il
» y en avoit un autre purement intelligible
, qui eft le Monde des Eſprits , l'affemblage
d'un nombre infini de diffé-
» rens ordresd'Intelligences fubordonnées
» & liées les unes aux autres , qui for-
» moient une eſpèce de chaîne par
laquelle on pouvoit s'élever vers le
» Dieu fuprême.
"
» Ce Dieu fuprême , antérieur à tous
» les Etres produits, eft le Dieu unique, le
» Dieu UN. Rien de tout ce qui eft intelligible
, rien même d'intellectuél , ne ſe
» mêle à lui , parce qu'il ne reçoit rien
» de ce quil n'eft pas lui.
و ر
» Le fecond Dieu , étoit le Principe par
» excellence , le Dieu des Dieux , l'Unité
» fortie de l'Unité , la premiere Effence ,
» la fource & le Pere de toute Effence &
» de toute propriété , le premier Intellec-
» tuél ou la premiere Intelligence ; fupé-
» rieur même au principe intelligible.C'eſt
» le Dieu CNEPH, placé au- deffous de l'In-
» divifible & de la fuprême Unité.
"
» Au-deffous de ce premier Intelligible,
contenu dans le fein de Cneph, font
» les principes qui ont dirigé la produc-
» tions des Etres vifibles ; l'Efprit DB96
MERCURE DE FRANCE.
» MIURGIQUE , Ou Créateur , qui préside
» à la vérité & à la fagefle de ces Etres ;
» c'eſt- à-dire , qui maintient parmi eux la
» réalité & l'ordre.
Cet Efprit Demiurgique , eft AMOUN,
» lorsqu'il manifefte au dehors la force
» inconnue des crapports fecrets , par la
">
production & la génération des Etres.
» Comme principe de l'organisation , &
» de l'arrangement convenable pour ren
» dre actifs & vivans certains Etres , il
» eft nommé PHTHA , ou celui qui développe
. Ce nom marquoit qu'il agifloit
avec art , & qu'il étoit une caufe intelgente.
Comme bienfaisant, c'eft- à- dire ,
lorfqu'il eft la fource du plaifir que
» nous éprouvons , foit par la jouiffance,
» foit même par la feule confidération des
» Etres particuliers ; & par la vue de
» l'ordre convenable dans lequel ils font
difpofés , on le nomme OSIRIS & Oм-
» PHIS , felon Jamblique. Plutarque penſe,
» avec fondement , que le nom d'Ofris
fignifie proprement le principe actif de
» la production des Etres, l'Ame du Mon-
» de , ou même la forme fubftantielle de
l'univers. Qs - IRI , dans la langue Cophie,
จ fignifie leSeigneur fabricateur. A l'égard
» du mot Omphis , Plutarque le rend par
» celui de bienfaisant.
Isis
MA I. 1760 . 97
Isis eft la matière premiere.I- s1, dans
» la langue Cophte , fignifie le receptacle
» commun.
» De l'union d'Ofiris & d'Ifis , c'eft-
» à-dire, du principe producteur avec la
» matière , eft forti le monde compofé
d'efprit & de matière , qui a une âme.
» Cette âme, étant dans un mouvement
» continuel remplit tous les Etres , & les
» anime tous en fe mêlant avec eux.
ور
$
» Le Monde , ou plutôt l'Intelligence
» qui l'anime , eft le fecond Dieu , le Dieu
» vifible & fenfible : car le Principe de
» Miurgique , ou Créateur , étoit le pre-
» mier Dieu fenfible , mais invifible. Jam-
» blique donne à ce fecond Dieu , le nom
» d'HORUS ou de Roi. Il eft nommé l'i-
» mage & le fils de Demiurgos. Le fe-
» cond Dieu immortel eft toujours vi-
» vant , mais non éternel , puifqu'il eſt
» produit à chaque inftant , & qu'il eft
» dans un état perpétuel de changement
» & de paffage.
» Outre les deux principes , OSIRIS &
» Isis , il y en avoit un troifiéme nommé
» SETH , SETHON , ou SMU , que les Grecs
apellent Typhon. Ces noms Egyptiens
défignent la deftruction , la violence ,
»la corruption , la réfiftance au bien , &
à l'ordre.
و ر
"
"
E
98 MERCURE DE FRANCE.
» THYPHON époufa fa four,NEPHTE. 'Le
>> nom de celle- ci marque la fin , la mort.
» Nephté, pour furprendre Ofiris,qu'elle
» aimoit , prit la figure d'Ifis , & devint
» mere d'Anubis.
»Thyphon s'en vengea, en tuant Ofiris,
» dont il mit le corps en piéces ; & il fit
» le même traitement à Horus . Ifis raf
»fembla les membres d'Oferis ; mais
» elle ne put trouver le principe de la
génération , que les poiffons du Nil
avoient dévoré. Elle ne put alors pro
» duire qu'HARPOCRATE , un Etre monf
» trueux & à demi mort , image des pro-
» ductions informes de la Nature dans
» l'état du chaos.
و ر
"
ور
Ofiris , revenu des enfers , rendit là
» vie à Horus , & lui donna des armes
» pour combattre Typhon , qui fut vaincu
» & enchaîné, 1fis trouva moyen de lui
» rendre la liberté ; & depuis ce temps ,
כ
il s'eft caché dans l'Univers , dont il
» tâche continuellement de troublerl'ordre
& l'harmonie. Horus punit Ifis , en
» lui ôtant le diadême de Lotos , qu'elle
» avoit reçu d'ofiris ; mais Anubis ,
qu'Ifis avoit adopté , lui fit préfetit
d'un autre diadême formé d'une tête
» de boeuf. »
Je ne vois rien dans tout ceci , MoffMAI.
1760 : 99
feur , qui annonce le Fétichifme ; j'y apperçois,
au contraire , beaucoup de philofophie
, peut-être parce que je ne fuis pas
un grand Philofophe : je ne puis m'empêcher
même d'être affez ridicule pour y
trouver du figuré, & des allégories qui me
paroiffent faciles à expliquer.
Le commencement de cette Cofmogonie
me fait voir que les Egyptiens connoiffoient
le vrai Dieu, que leurs Philofophes
défignoient, dans leur métaphysique ,
par les noms de Dieu UNIQUE, de Dieu
UN. Les autres Dieux dont il eft fair
mention , ne font autre chofe que les
attributs , les opérations , & les effets de
la Providence ; ou , fi vous voulez , des
Génies tels que plufieurs Philofophes anciens
avoient imaginé , & qui étoient
comme les Miniftres du Dieu fuprême.
La matière premiere, ou Ifis , eſt créée
par l'Efprit deniurgique ou Créateur ;
mais elle a befoin d'un principe qui la
faffe agir , & ce principe eft Ofiris . On
fuppofe , hiftoriquement , l'union de ces
deux perfonnages allégoriques; & de cette
union provient Horus, ou le Monde ſenfible...
Tous les Anciens reconnoiffoient un
bon & un mauvais principe . Ce dernier
eft défigné,dans la Philofophie Egypti.n-
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
ne, par le nom de Typhon , qui eft regardé
comme l'auteur des bouleverfemens
qui arrivent dans l'Univers . Il étoit naturel
de lui donner , en conféquence , la
mort & la deftruction pour foeur.
La matière & le monde , font produits
comme nous venons de le voir : mais
dans l'inftant de leur création , toutes les
différentes parties qui le compofent ne
font point encore diftinctes ; c'est ce qui
forme le chaos , repréſenté par la mort
& par le démembrement d'Ofris & d'Ho-
Tus : parce qu'alors le principe actif & le
monde , paroiffent dans l'inaction & fans
forme. C'eſt le mauvais principe , qui occafionne
le bouleverſement du chaos ; &
on ne pouvoit , fuivant le fyftême phyfique
des Egyptiens , l'attribuer à un autre
Etre qu'à Typhon . L'Univers prend
senfin la forme qui lui eft prefcrite ; chaque
partie de la matière fe développe &
fe place où il convient : c'eft Ifis, qui raffemble
les membres d'Ofiris . Le principe
de la génération eft perdu , parce que
rien ne devoit plus être créé ; & la matière
ne pouvoit que changer continuellement
de forme. Le mal , règne toûjours
dans le monde ; & par cette raifon , on
feint qu'Ifis a rendu la liberté à Typhon.
Vous m'objecterez peut- être, Monfieur,
MAI. 1760. ΠΟΙ
que je prends Ifis pour la matière , tandis
qu'elle étoit regardée en Egypte comme
la Lane ; ce que vous me prouverez ,
ajouterez-vous , par différentes Statuës
d'Ifis. J'aurai l'honneur de vous répondre
, que les Philofophes voulant donner
une explication fymbolique des continuels
changemens de la matière , n'ont
pû rien trouver qui les défignât plus
naturellement que les différentes phaſes
de la Lune ; & c'eft par cette raison ,
qu'on voit fa repréſentation fur plufieurs
têtes d'Ifis , fans qu'il en faille conclure
qu'Ifis & la Lune foient le même Etre .
On pourroit , je penfe , expliquer de
même une partie des figures qui font
jointes aux ftatuës d'Iſis.
Les Anciens , comme vous fçavez ,
Monfieur , n'avoient point d'écriture :
en conféquence , ils ont été obligés , pour
expliquer ce qu'ils vouloient faire entendre
, d'employer la repréſentation des
chofes les plus connues. Telle eft l'origine
de l'écriture hieroglyphique
›
fymbolique. Les Philofophes , chargés
d'expliquer ces fymboles , ont refufé, ou
négligé dans la fuite , d'en inftruire le
Peuple. L'Egyptien , devenu ignorant
par l'orgueil de fes Prêtres , a regardé
infenfiblement tous ces fymboles comme
E iij
foz MERCURE DE FRANCE.
des divinités . Le grand nombre de figures
d'animaux & même de plantes employées
dans les hieroglyphes , a occafionné le
culte groffier que le Peuple a rendu aux
plantes & aux animaux . Chaque Ville a
pris , pour Divinité , l'animal qui lui a plû
davantage ; & de là eft venu que l'animal
en vénération dans une Ville , étoit
maltraité dans une autre . En vous accordant
, Monfieur , que les Egyptiens ont
rendu une forte de culte à ces différens
êtres , je remarquérai cependant, qu'ils ne
leur ont jamais offert de facrifices ; d'où
il eft aifé de conclure qu'ils ne regardoient
pas ces êtres comme des divinités
réelles, mais feulement comme des objets
facrés pour lesquels ils croyoient devoir
témoigner quelque refpect.
Cette efpèce de Fétichifme, fi dominant
dans toute l'Egypte , ne fut jamais la
Religion de l'homme lettré ; & je ne ſçais,
Monfieur , pourquoi vous ne voulez pas
diftinguer la Religion du Peuple d'avec
celle de l'homme inftruit. Le Peuple , eft
partout fuperftitieux , parce qu'il eft ignorant
, & femble même former une autre
efpèce d'hommes ; de là , cette inclination
qu'on lui a reconnue pour l'Idolâtrie.
L'homme lettré , n'a jamais pû être idolâtre
; & nous voyons ces hommes célè
MAI. 1760 . 103
bres de la Grèce & de Rome , en paroiffant
fuivre au dehors la Religion commune
du Pays, enfeigner, dans le fecret ,
une autre doctrine & une autre morale.
t
Pour juftifier entierement les Egyptiens
, il ne me refte plus , Monfieur ,
qu'à vous prouver qu'ils n'ont point déifié
des hommes. Leurs Prêtres déclarétent
à Hérodote , qu'il n'y avoit point
de génération des Dieux aux hommes ;
qu'ils avoient eu de grands Rois , mais
qu'ils ne les confondoient point avec les
Dieux ; & qu'aucun homme , parmi eux ,
n'avoit pas même joui des honneurs héroiques.
Ainh Ofiris , n'eſt point Séfoftris
, ou quelqu'autre célèbre Roi de
l'Egypte, comme quelques - uns l'ont prétendu
mal-à propos. D'ailleurs l'apothéofe
eft moderne, par rapport à l'Antiquité ;
& Epheftion eft le premier des Grecs à
qui on ait rendu les honneurs divins.
Elle étoit cependant déja connue chez
les Romains , puifque les Sénateurs déïferent
Romulus mais vous n'ignorez
pas qu'ils ne prirent ce parti que pour
éviter la fureur du Peuple , qui les foupçonnoit
du crime qu'ils avoient commis.
Depuis Romulus juſqu'à Jules Céfar , aucun
Romain ne fut aggrégé au rang des
Dieux; & la flatterie feule donna à Jules
E iv
904 MERCURE DE FRANCE.
Céfar une place parmi les fignes célestes.
Il faut donc diftinguer les points de Religion
cccafionnés par la flatterie , d'avec
ceux qui ont un rapport réel au fyftême
religieux . Ne m'objectez pas , Monfieur ,
que parmi les Grecs , Hercule , Caftor , &
d'aurres , étoient regardés comme des
Dieux ; car je vous ferois voir qu'on ne
leur rendoit point les honneurs divins ,
mais feulement les honneurs héroïques.
Vous êtes trop fçavant , Monfieur , pour
ignorer la différence qu'il y a entre les
uns & les autres.
L'explication finguliere que vous don
hez du mot Mythologie , fe trouve donc
entierement détruite par ces preuves.
Vous prétendez que ce mot eft formé de
Muth , qui en Egyptien fignifie la Mort,&
de adyos, mot Grec qui veut dire Difcours.
Ainfi ,felon vous , Monfieur , la Mythologie
eft le difcours des morts , ou l'hiftoire
des hommes morts qui ont été déïfiés .
Vous ne prenez pas garde , qu'il paroîtra
étonnant à tout le monde que ce mot ait
été formé d'un terme Egyptien & d'un
terme Grec. Tous nos Sçavans , jufqu'ici
l'avoient entendu bien différemment ; &
ils croyoient , comme vous ne l'ignorez
pas , que ce mot venoit de vos fabula &c.
Avant que de quitter entierement les
MA I. 1760 . 105
Egyptiens ; permettez - moi , Monfieur ,
de vous faire un petit reproche de leur
part . Ces Peuples , chez lefquels les arts
& les ſciences ont fleuri de fi bonne heure ,
& dont le célèbre M. Boffuet nous a fait
un fi beau portrait ; ces Peuples , dis - je ,
trouvent fort mauvais qu'on les mette en
parallèle avec les Peuples de la Nigritie ,
que nos Voyageurs nous repréfentent
comme des Nations groffières & prèſque
fauvages.
Les bornes qui me font prefcrites , ne
me permettent pas de prendre la défenſe
de plufieurs autres Peuples anciens , que
vous attaquez dans votre ouvrage. Pour
ce qui regarde les Grecs, je vous renvoye,
Monfieur , à la Lettre que j'ai écrite à
ce fujet , & que vous trouverez dans le
Mercure de Décembre dernier, page 104.
A l'égard du fyftême religieux des Indiens
, vous pouvez le lire dans le Tome
XVIII des Mémoires de l'Académie
Royale des Belles - Lettres, page 34 de la
partie hiftorique . A la vue de ces deux
anciennes Religions , vous appercevrez
des fyftêmes philofophiques ; & vous conviendrez
, peut- être , qu'il n'y avoit point
de Fétiches pour les lettrés. Je le répéte ,
vous n'en trouverez jamais , que parmi le
Peuple groffier & ignorant . Je pourrois
Ev
106 MER CURE DE FRANCE.
en dire autant de la Religion des anciens
Perfes , & même des anciens Scythes ;
mais je fuis obligé de terminer cette Dif
fertation, qui feroit fufceptible d'une plus
grande étendue.
Claudite jam rivos pueri , fat prata biberunt..
Je fuis, avec une reſpectueuſe eſtime &c.
DE GRACE
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1
p. 115-135
REPONSE à la Lettre de M. de GRACE, insérée dans le Mercure de Mai dernier.
Début :
J'ai lû avec plaisir, Monsieur, quoique un peu tard ; comme il arrive à tous ceux [...]
Mots clefs :
Égyptiens, Temps, Culte, Dieux, Hommes, Diodore, Doctrine, Faits, Soleil, Terre, Opinion, Matière, Arts, Auteur, Usage, Métaphysique, Nation, Philosophie, Croyance, Égypte
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : REPONSE à la Lettre de M. de GRACE, insérée dans le Mercure de Mai dernier.
REPONSE àla Lettre de M. de GRACE,
inférée dans le Mercure de Mai dernier.
J
un peu
' At lû avec plaifir , Monfieur, quoique
tard ; comme il arrive à tous ceux
qui font à la campagne , oùles Journaux
n'arrivent pas régulierement , la lettre
116 MERCURE DE FRANCE.
fcavante & polie, que vous m'avez adref
fée dans le dernier Mercure de Mai
Agréez que je réponde à vos civilités
plutôt qu'à votre differtation. Je penfe
que chez les anciens Egyptiens, le culte
des animaux & des objets terreftres étoit
une religion matérielle & groffiere , refte
de l'ancienne barbarie , qui s'eft conſervé
comme ufage antique & facré , dans les
fiécles poftérieurs où la Nation s'eft po
licée. Je dis que l'Egyptianifme,dans fon
origine , étoit à-peu près la même choſe
que le Fétichisme actuel des autre: Afri
cains,dont les mœurs n'ont point encore
changé , & j'ai tâché de faire voir par
des faits très-clairs , très-connus , plus
puiffans que les raifonnemens , que les
explications allégoriques qu'on s'eft avifé
d'en donner, dans un temps où les ef
prits plus éclairés ont fenti le befoin de
›
pallier cette doctrine puérile , étoient
fans force , inadmiffibles & ſe détrui
foient mutuellement. Votre fentiment eft
au contraire que ce culte eft purement
intellectuel & métaphyfique. Que réful
te-t-il de là, finon que nous avons cha
cun notre opinion fur une question de
très-petite importance ? Chacun de nous
deux , voulant avoir la fienne , recon
noît par là dans l'autre le même droit.
SEPTEMBRE. 1760. 117
Nous les avons toutes deux propofées au
Public i choifira celle qu'il jugera la
meilleure , & c'est tout ce qu'il demande
de nous. Une plus longue difcuffion ne
feroit que nous fatiguer , & nel'intéref
feroit nullement.Les gens de Lettres font
fujets à fe faire une affaire de ce qui n'en
eft point du tout une pour le Public ; &
je doute que la queftion dont il s'agit ici
lui tienne beaucoup au cœur. Il nous fe
roit facile à tous deux d'écrire de gros
livres fur cette matiere abondante. Vous
voyez que je n'ai pas prétendu donner
l'hiftoire complette de l'Egyptianiſme ni
du Fétichifme: mais feulement établir un
feul point de fait , qui me paroît être le
mot de l'Enigme; & foutenir le parallèle
entre les deux cultes par un tableau ra
pide , où je conviens que les objets font
trop entaffés dans leur grande varieté :
mais je courcis àmon but,& je n'ai fongé
qu'à les préfenter en paffant, comme des
chofes allez connues. De votre côté, vous
avez faitun difcours très bien écrit, oùles
chofes que vous fuppofez prouvées d'ail
leurs,font arrangées comme ala main, &
donnent pour séfultat une doctrine fort
abftraite.Tenons-nous-en là, fi vous m'en
crovez ; & plutôt que de nous épuifer en
redites , employons notre temps à quel
18 MERCURE DE FRANCE.
que nouvel ouvrage. C'eft ainfi que j'en
uferai , quelque parti que vous preniez ,
& quelque flatteufe que fût pour moi,
T'efpérance de pouvoir ramener à mon
avis une perfonne remplie d'érudition,
telle que vous êtes , & qui poffède le ta
lent beaucoup plus déſirable , & ſi peu
pratiqué de nos jours, de critiquer avec
politeffe. On peut être heureux en amu→
fant fon loifir à de petits ouvrages de
Littérature mais on fe rend à coup für
malheureux en prenant tropd'intérêt, ou
en mettant trop de prix aux bagatelles
qu'on s'avife d'écrire. Nous en voyons de
Triftes exemples ! Auffi me fuis-je promis
de n'entrer jamais dans aucune difpute
littéraire. Le Lecteur , comme je vousle
difois , entre deux fentimens préſentés ;
adopte le mieux prouvé,fans s'embar
raffer par qui il eft propofé, fans fe fou
cię
Tavis qu'il préfére vient de vous
Du'a moi.
Aufond notredifferend n'auroitqu'un
point. Il ne confifte , ainfi que vous l'a
vez très-bien remarqué, qu'en ce que
votre marche eft inverfe de la mienne.
J'ai dit que les Egyptiens, comme prèf
quetous les Peuples de la Tèrre, avoient
été fauvages avant que d'être policés ; &
queles hommesétoient enfans avantque
SEPTEMBRE. 1760. 11
de parvenir à l'âge de raifon. Vous dites
au contraire que les hommes paffent de
l'âge mûr àl'enfance, ce qui arrive auffi
quelquefois , mais moins fouvent ; &
que les Egyptiens ont paffé d'un état de
Police , de Philofophie & d'intelligence
parfaite , à un état d'ignorance & de
croyance puérile : gradation finguliere ,
dont je cherche en vain l'époque dans
les faits de leur hiftoire. Je vois feule
ment que vous l'attribuez à la perte des
hieroglyphes , qu'on fçait par l'exemple
des Méxicains & des Algonkins avoir été
une écriture de Sauvages ; & que vous
convenez que les Prêtres n'étoient plus
enétat d'expliquerleurs fyftêmes abftraits
& mystérieuxdèsle temps de Pythagore,
d'Hérodote & de Diodore. Vous voulez
dire , fans doute , qu'ils n'étoient plus
en état de les expliquer d'une maniere
fatisfaifante , en quoi nous fomme 'ac
cord. C'est là néanmoins le temps
bre de la Police , des Arts & des Sciences
de l'Egypte par où il femble que vous
conveniez avec moi, que ces connoiſſan
ces n'étoient pas incompatibles , dans la
é
Nation , avec une croyance puérile , &
une mauvaiſe logique fur ce point. Vous
niez que les Egyptiens ayent été Sauva
ges :vous rejettez le rapport de Diodore
120 MERCURE DE FRANCE.
& de quelques autres qui s'expliquent G
pofitivement là- deffus , d'après les Egyp
tiens eux-mêmes
vous dites qu'il ne
faut faire aucun fond fur Diodore , qui
dit le pour & le contre. Pour moi , j'a
voue que je fais un tout autre cas de
Diodore, homme fçavant, bien informé
des vieilles Traditions , qui a voyagé
pour s'inftruire, & qui écrit avec la plus
grande candeur , que des rêveries de
Jamblique & autres Allégoriftes de fon
temps,qu'on pourroit appeller le bas em
pire du Platonifme. Mais Diodore dit le
B
pour & le contre. C'eft ce qu'on pour
roit, avec beaucoup plus defondement,
objecter à Plutarque,fur le rapport de qui
vous appuyez furtout votre opinion. Je
me garderai bien de faire un pareil re
proche, à l'un des plus excellens efprits
qu'il y ait jamais eu. Si Plutarque, Hé
rodote , & Diodore difent le pour & le
contre , ne nous en prenons point à eux;
mais à la nature finguliere du fujet qu'ils
traitoient. Ils avoient à parlerde l'Egyp
tianifme: ils ont fidélement rapporté d'u
ne part les faits , les rites de ce culte ;
de l'autre les difcours que leur tenoient
là- deffus les Prêtres Egyptiens de leur
temps. Par malheur , ce qu'ils voyoient
étoit fort oppofé à ce qu'ils enten
doient.
SEPTEMBRE. 1760. 121
doient. De là, naît cette contrariété
qu'on croit trouver dans leurs écrits , &
qui n'eft que dans la chofe, par le faux
affemblage d'un it & d'une doctrine , qui
ne vont point du tout enfemble : De là
vient que ces allégories paroiffoient dès
lors à tantde gens , fi forcées , fi incon
féquentes, fi peu relatives à leur objet.
Il paroît difficile de nier férieufement,
que la plus grande partie du genre hu
mainfoittombée dansun état debarbarie ,
par la révolution terrible qui le réduiſit à
trois Chefs de famille. Une feuleréflexion
celafoit
démontrequ'il eft impoffible que
autrement. Car enfin , qu'est-ce qu'être
fauvages , fi ce n'eft manquer d'arts & de
connoiffances? Et quand même trois per
fonnes auroient eu dans leur efprit , tout
ce qui s'étoit fçu & pratiqué depuis la
création du monde , au bout de fortpeu
de temps, tout auroit été perdu tout
auroit été oublié , faute d'exercice ; puif
qu'il n'y a fi petit art, fi petiteprofeſſion,
qui ne fuppofe le concours préalable
d'une multitude d'hommes & d'inftru
mens. Mais tout manquoit alors , même
les matieres premieres. Il eftdonc évident
que la deftruction des hommes & de la
furface de la terre , a mis l'efprit humain
au premier pas, & formé pour lui une
F
22 MERCURE DE FRANCE
*
nouvelle époque.
1
Cette obfervation
n'eft pas moins applicable aux Sciences ,
qui , encomparaifon des Arts néceffaires ,
font une espèce de luxe pour l'efprit. On
fçait qu'un Peuple ne s'y adonne , que
lorfqu'il eft nombreux, riche & tranquil
lefur les befoins du corps. Les genres de
connoiffance , qui demandent de l'étude
&de laméditation , font le fruit de l'ai
fance & durepos. Surtout la Philofophie
& la Métaphyfique abftraite ,fur laquelle
vous voulez que les Egyptiens ayent été
fi précoces , font communément les der
nieres Sciences, aufquelles une Nation
s'applique.
Cependant,comme après les faits,rien
n'eft & fort,fur une pareille thèse, que
queles autorités originales & authenti
ques , j'ai été frappé, en commençant ,
de lire le beau morceau de Théologie
Egyptienne, que vous avez inféré dans
votre difcours, Je vais , dites-vous, rap
*UnAuteur généralement approuvé & efti
mé, M.Goguet) polepartout ceci pour maxi
medans fonTraité de l'Origine des Connoiffan
ces humaines. Il s'exprime là-deſſus d'une ma
piere très forte t. 1. p. 264.» Dans les premiers
temps,la plupart des Peuples,dénués des Arts
»&desconnoiffances les plus néceſſaires , me
» noient une vie errante & peu différente de
>celle des bêtes,
SEPTEMBRE. 1760. 123
porter ce queje trouve dans un fragment
deCofmogonie Egyptienne. Sur cette an
nonce, & fur les marques ordinaires que
l'on joint aux paffages ,que l'on tranfcrit
d'un Auteur original , i'ai cru d'abord
que ce long fragment fi clair, fi décifif
pour votre opinion , étoit un morceau
précieux jufqu'à préfent enféveli dans la
nuit des temps , & nouvellement recou
vert ; tel à peu près fur la Cofmogonie
Egyptienne , qu'eft le fragment de San
choniation fur la Cofmogonie Phéni
cienne Ce morceau eft très intellectuel ,
très- métaphyfique,très abftrait, quoiqu'en
même temps clair, méthodique, parfai
tement bien arrangé & bien déduit. Il
m'a fait un véritable plaifir à lire. Mais
commeje me trompe, peut être, encon
jecturant que vous y avez fourni une par
tie de la matiere & prèfque toute la for
me, je fouhaiterois,que vous euffiez bien
voulu citer, en marge, d'où vous l'avez
tiré. Seroit-ce d'un li re Anglois de Cud
dworth, ce fameux défenfeur des natures
Plaſtiques , juftement intitulé true intel
lectual fyftem; car jamais ouvrage n'a
mieux mérité le nom defyftême.J'ai dans.
mon cabinet ce Livre affez rare ; mais
je ne fuis pas à portée de vérifier ce qui
en eft. En ce cas, vous fentez, Monfieur.
F₁j
124 MERCURE DE FRANCE.
que pourformer une autorité en pareille
matiere, il faut un paffage authentique
& original ; & que le paffage d'un écri
vain moderne , pour fçavant qu'ilfoir
tel que vous ou Cuddworth, ou même
peu ancien , tel que Jamblique, ne forme
qu'une opinion , ouqu'une hypothèſe in
génieufe. Vous ajoutez, après avoir rap
porté ce fragment : J'y apperçois beau
coup de Philofophie : je nepuis m'empê
cher même d'y trouver dufiguré & des al
Légoriesfaciles à expliquer. Tout le mon
de conviendra de ceci. Il y en a beau
coup en effet. Elles y font très-claires,
très-faciles à trouver & à expliquer. Rien
n'eft plus fimple, que de retrouver dans
les chofes , ce qu'on y vient de mettre.
Mais, permettez-moi d'y oppofer Héca
tée , Manéthon , Charemon , & même le
mystérieux Porphyre , qui ne vous fera
pas fufpect. Je tranfcrirai ici un paffage
des Hiftoriens Anglois , qui fe trouve par
hazard fous ma main. C'eft dans leur
traité des Cofmogonies , p. 21. Après avoir
copié celle des Egyptiens, telle que laود
donne Diodore , ils ajoutent ; » Cette
»Cofmogonie,commeon l'aremarqué(e),
» eft, pour le fonds , la même que la pré
»cédente; (la Phénicienne ) mais plus
(a) Grot. Rel. Chriſt. L. 1. Set. 16.
SEPTEMBRE. 1760. 125
» étendue ( ce qui eft ordinaire , en fait
« "
d'explications ) & tâche follement à ex
pliquer méchaniquement la création du
»monde, fansy faireintervenir Dieu (a):
»cequiprouvequeThoyht eft lafource,où
»lesEgyptiens & les Phéniciens ont puiſe
leurs fentimens. Et Eufébe fait la même
»remarque fur le fyftême des uns & des
autres;fçavoir,qu'il n'y eft pasfeulement
»fait mention du nom de Dieu : mais
qu'uneformation de l'Univers , fortuité
"&fpontanée,yeft miſe àfa place (b).
»Pour confirmer ce jugement , il rap
»porte dans un autre endroit, un paffa
"gede Porphyre , qui, dans fon épitre à
»Anébo , Prêtre Egyptien , écrit que
"
» Charemon & d'autres croyoient, qu'il
»n'y avoit rien d'antérieur à ce monde
» vifible ; que les plantes & les étoiles du
Zodiaque, étoient les vrais Dieux des
»Egyptiens; & que le Soleil devoit être
»regardé, comme étant l'artifan de cet
»Univers. D'où Eufebe conclut , que
"
"même la Théologie fécrette des Egyp
» tiens , n'avoit point d'autres Dieux que
» les étoiles & les plantes , & n'attribuoit
»la formation de l'Univers, ni à quelque
principe fpirituel , ni à une ou plufieurs
( a)Cumberl. on Sanchon. p. 9.
(b)Eufeb.Præpar.L.1.C.7 .
Fii
116 MERCURE DE FRANCE
» Divinités , ni enfin à quelque Puiſſance
»invifible: mais au Soleil , par fon ac
»tion fur les élémens ( a ). C'eſt princi
"
palement à quoi revient , fur ce fujer,
:
»l'abrégé que nous adonné de la Philo
»fophie Egyptienne, Diogène Laerce (b),
» & qu'il atiré de Manéthon & d'Hécarii;
fçavoir que la matière a été le pre
»mier principe, dont enfuite les quatre
»élémens ont été tirés , & tous les ani
»maux formés ; & que le Soleil & la
» Lune , étoient leurs Divinités , dont
*
20
l'une s'appelloit Ofiris , & l'autre Ifis.
»Un très-habile homme (c) a fait tous
»fes éfforts, pourjuftifier les Egyptiens,
à l'égard de l'imputation , de n'avoir
»reconnu d'autres Dieux, qu'une matié
»re ftupide &c. C'eft Cuddwort , dont
ils donnent en abrégé , le fyftême, fur le
Dieu Kneph & fur le Dieu Phta , ainfi
que les raifons qu'on peut avoir de juger
que les Egyptiens ont cru que le monde
avoit eu Dieu pour Auteur, parmi lef
quelles il y en a une alléguée par Simpli
cius L.VIII. pag. 268. que nous ne re
cevrons , ni vous , ni moi. Venons donc à
l'autorité que vous avez citée , en difant
(a ) Ibid. L. III. C. 4.
(b) In prom.p. 8.
(c) Cuddworth.Syft.intell. p. 317.
SEPTEMBRE. 1966. 127
que l'ancien Egyptien connoiffoit & ado
roit le vrai Dieu : fur quoi vous me ren
voyez au voyage d'Abraham en Egypte.
Genef.Chap. XII. Le temps ne peut être
mieux choifi, non plus que l'Auteur. Ou
tre la foi divine qui lui eft duë , nul au
tre ne mérite auffi bien la foi humaine,
n'eft mieux inftruit du fait , ni ne connoît
>
mieux le pays. J'y recours , & j'y trouve
feulement , que le Seigneurfrappa le Roi
de grandes playes , pour avoir enlevé la
femmed'Abraham. Flagellavitautem Do
minus Pharaonem plagis maximis & do
mum ejus propter Sarai uxorem Abram.
.17.Je n'ai garde d'infifter , ni de croire
que vous ayez voulu donner ceci pour
une démonftration. Tant de paffages du
même Auteur , qui difent que l'Egypte
adoroit de fauffes Divinités , font affez
préfens à votre mémoire. C'eft fur ces
autorités décifives , c'eftfur celle de San
choniaton, qui regarde l'Egyptien & le
Chananéen commeunmême peuple, qui
attribue la même doctrine à Iftris , & à
fonfrere Chis, dit Phenix, que je per
fifte à croire que ces Nations avoient deux
efpéces de Divinités ; Sçavoir, des Dieux
naturels & immortels , tels que les aftres
&les élémens , & des Dieux mortels &
Fiy
128 MERCURE DE FRANCE.
terreftres ,
tels que des pierres , des,
poteaux de bois, des plantes , des ani
maux divinifés , & des hommes inven
teurs des Arts , déïfiés , ou , fi vous vou
lez , honorés du culte héroïque après.
leur mort qu'en Egypte, le culte des
objets terreftres , étoit , dans fon origine,
une Religion groffiére , à-peu-près fem
blable au Fetichifme des Négres : que
cette croyance , dont les étrangers fe.
moquoient , a continué d'être le rit pu
blic , & la croyance du peuple, partout
fuperftitieux & ignorant ; mais que dans
les fiécles éclairés , elle ne fut plus celle
des gens lettrés , qui en fentoient la pué
rilité, & le befoin qu'elle avoit de pren
»Pour l'intelligence de ce qui va ſuivre , die
en fa Préface Philon de Biblos , Traducteur
du Phénicien , il faut fçavoir que les plus an
ciens des peuples barbares , furtout les Phéni
»ciens & les Egyptiens, de qui les autres Na<
» tions ont reçu les uſages , mettoient au nom
bre des grands Dieux, tous ceux qui avoient
»inventé les chofes néceffaires à la vie , & a qui
»legenrehumain étoit redevabledegrandsbien
>>faits Is leur ont rendu les honneurs divins,
»commeaux Auteurs des biens principaux.....
Parmi eux, il n'yavoit de Dieux naturels , que
»leSoleil, la Lune , les Etoiles fixes, les Elémens
»& autres êtres de ce genre , tellement qu'ils
avoient des Dieux mortels, & d'autres immor
>tels.
SEPTEMBRE. 1760. 129
dre une face plus honnête. Ceux- ci y
fubftituerent , foit la doctrine des deux
principes,où les vieilles Hiftoires d'Ofiris
& de Typhonjouerent un grand rôle ;
foit unnombreinfini d'allégories forcées,
fans liaiſon entr'elles , ni avec leur objet ;'
carilya autant d'opinions différentes que
de Commentateurs , comme il arrive
toujours , lorfqu'au lieu de s'attacheràla
vérité des faits , on fe livre à l'arbitraire
de l'imagination ; foit enfin un naturalif
meunpeuplus fupportable. De tout cela
ona forméun corps de Doctrine moder
ne , moitié Phyfique, moitié Métaphyfi
que, affezingénieux , quoique mal affem
blé; & dont Eufébe, dans fon troifiémé
livre (fije ne me trompe; car je n'ai pas
ici l'ouvrage ) rapporte un curieux ex
trait,qu'il a tiré de Porphyre. Expliquons
nous cependant, fur ce mot Naturalisme
pour éviter l'inconvénient trop sommun
enmatiereabftraite de fubftitueraux cho
fes , des termes vagues qui ne fignifient
rien. Sanchoniaton détaille les trois plus
anciens Cultes,que les hommes ayent eu
felon lui , & dont les objets furent les
germes terreftres , le Soleil, les pierres &
les poteaux de bois. A fon rapport , les
germes terreftres furent les plus anciens.
»Lespremiers de tous leshommes,dit
Fr
130 MERCURE DE FRANCE.
il, prirent pour des Etres facrés les
»germes de la terre; & aulieu de Divi
»nités , rendirent un culte d'adoration à
»ces germes, par le moyen defquels ils
»foutenoient leur vie, ainfi qu'avoient
fait leurs Ancêtres, & que feroit leur
&
»postérité. Ils leur firent des libations ,
» des éffufions. Là- deffus l'Auteur , ou
fon Traducteur, qui interpole quelque
fois le texte , ajoute , » une telle penſée
»fur le Culte divin , étoit bien conforme
» àla petiteffe & à la timidité de leur ef
»prit » Cette réfléxion marque que l'Au
teur regarde ce Culte , comme infpiré
par l'ignorance, la crainte & le befoin,
noncomme une grande vue jettéeſur la
natureféconde; qu'il défigne plutôt ici un
Fétichisme, ou Culte fimple & direct des
objets terreftres , qu'un Naturaliſme abf
trait , qui n'eft pas fans quelque Philofo
phie. Auffi l'Evêque Cumberland , dans
fon Commentaire, a-t-il entendu cetexte
de la maniere la plus fimple,la plus con
formeau refte durécit , & à l'ufage connu.
du Rit facré des premiers temps. Il dit,
»qu'ils déifierent les plantes , &leur don
»nerent à manger & à boire. Au reste,
ces mots, Natureféconde, ne font qu'u
* Cumberl. on. Sanchon. ap. Hift. Angl. com
SEPTEMBRE. 1760. 131
ne façonde parler, une maniere abftraite
d'exprimer l'effet phyfique de la produc
tion des êtres terreftres particuliers, par
unterme vague & général , que proba
blement les Sauvages n'avoient pas en
leur langue. Ainfi , l'ordre naturel des
penſées & des chofes, eftqueles hommes
fimples , groffiers , & touchés de leurs
befoins , ont d'abord adoré fpécifique
ment, & directement , les fruits dela
Terre, au moyen defquels ils entrete
noient leurvie , forte de Culte qui aquel
que rapport au Fétichifme des Sauvages ;
& qu'on a dans la fuite appellé Natura
Lifme , lorfque les efprits ont commencé
d'acquérir cette teinture de Philofophie
qui généralife les idées , & forme dans le
langage des termes abftraits, propres à
exprimer d'un feul mot tout un genre d'i
dées ou d'êtres particuliers. Alors les
hommes, aumoyendes termes abftraits ,
dont ils faifoient un ufage habituel , ont
pû & dûconfidérer leur premiere & an
cienne Religion,fousun afpect moins ter
reftre , & plus métaphyfique en apparen
ce, comme un hommagegénéral rendu
à la Nature féconde. Mais cette idée gé
nérale eft venue des idées particulieres,
infpirées par le fentiment du befoin , que
leshommesavoientdelaréproduction des
F vi
1:2 MERCURE DE FRANCE.
plates , & du Culte qu'ils leur adref
foient à ce fujet.
Vous dé approuvez que j'aye dérivé le
motMythologie de l'EgyptienMuth,mors.
Quand je me ferois trompé, ceci ne fait
rien à notre theſe. Je n'ignore pas que
Mythologie , vient immédiatement de
Migos & de xiyos. Mais je vous avouerai
que dans l'habitude où je fuis de confi
dérer l'étymologie, dans fesprincipes or
ganiques & radicaux, & de l'employer
comme inftrument univerfel , je fais fou
vent la faute de remonter rapidement
aux primitifs , en fupprimant les inter
médiaires , & de prendre tout d'un coup
les mots dans chacune de leurs racines
ou clefs primitives, qui comprend toute
une claffe defons , de figures, ou d'idées.
Il m'arrivera, par exemplede dire , que
Journal vient de l'Oriental di , lumiere,
Soleil ; au lieu qu'il eût fallu dire qu'il
vient d'abord de Diurnale , de dies &c.
Au refte , la dérivation des mots eft un
point fur lequel on eft rarement d'ac
cord, parce que peu de gens ont voulu
prendre la peine d'examiner les princi
pes phyfiques & métaphyfiques de cette
matiere très-abftraite & très-philoſophi
que. Les étymologies que vous donnez ,
trouvent des contradicteurs. Vous dites
SEPTEMBRE. 1760. 233
qu'Offris fignifie le Seigneur fabricateur.
Ón fçait qu'ofiris eft un mot grécité,
que les Egyptiens , felon l'apparence ,
prononçoient ou écrivoient y-fer , &
qu'il fignifie le Seigneur , le Sire ; titre
d'honneur générique , convenable à la
Divinité , au Soleil , au Roi , à l'Aftre
Seth ou Sirius ; à quoi vous ajoutezfa
bricateur; & vous divifez ainfi le mot
Os-iri , quoiqu'il paroiffe qu'on doit le
diviferainfi , O-firis , comme lemontrent
les noms Egyptiens compofés de ce mot
Bonfiris ; Petofiris , Calafiris , Chenofiris ,
&c. ainfi que le nom Sirius , dela belle
étoile caniculaire , par laquelle ils calcu
loient leur grande période de 1460 ans ;
& letitre Sar , ficommunaux Rois d'AL
fyrie , que Buxtorf dérive de la racine
Schur,Principatum tenuit.Vousdites qu'I-fi
fignifie le receptable commun. La langue
Cophie, dit ici beaucoup en une fyllabe ;
mais auffi elle dit une chofe bien vague.
Qu'entend elle par-là? Eft-ce l'Univers ,
la Terre,le Chaos , lamatierepremiere,
la nature, lafubftance étendue &c.Selon
l'opinionordinaire, Ifis n'eft qu'un Gracif
medumot Oriental Iſcha , c'eſt-à-dire , la
femme , la femelle: ce qui rend cette
expreffion applicable à la Terre , à laLu
134 MERCURE DE FRANCE.
ne, àl'Etoile caniculaire ,àla Reine , à
la Mere , à l'ancienne de la Nation, &
autres objets aimés ou honorés du genre
féminin; raifon pour laquelleauffi Ifis ek
quelquefois fynonyme de Rhea ( Ďomi
na) deNeith ( Virgo ) de Venus ( Puella)
&c.
Encore un mot, avant que de finir,
fur le nœud principal de la difficulté.Les
Egyptiens , dites-vous , trouvent fort
mauvais qu'on faffe d'eux une peinture
peu avantageufe, (fur cet Article , s'en
tend; car je fuis tombé d'accord des élo
ges, qu'ils ont mérités furbeaucoup d'au
tres ) & qu'on les metteen paralléle avec
les autres Afriquains. Parlez-vous, Mon
fieur, des Egyptiens d'Aménophis? Je ne
le crois pas. Ea cura quietos follicitat
Pour les Egyptiensmodernes, cela pour
roit être commevous le dites. On n'aime
pas à voir que ce qu'on a pris de loin
pour un vaiffeau, ne foit qu'un bâton flot
tant. Rien, cependant , ne feroit plus
éloigné de mon intention , que de les fà
cher. Ily en a beaucoup parmi eux, que
j'eftime & que j'honore infiniment. Les
fçavantesexplications, qu'ils ont données
* Ifis apud eos fidus eft quodEgyptiace, Sothis,
Grace Asgoxúc dicitur, quod in reliquafignater
gnarevidetur. Plutarch. in Ifid.
SEPTEMBRE. 1460. 135
de l'Egyptianifme , en le confitérant fous
la belle face , refteront toujours égale
ment ingénieufes & utiles,, dans tous les
cas où l'on doit faire ufage de la Poefie
& des Symboles. Après tout , je ne puis
me réfoudre a croire , qu'ils trouventfort
mauvais , qu'on foit d'une autre opinion
que la leur, fur une queftion fi indiffé
rente pour nous. Platon ne défapprouve
pas qu'on foit plus ami de la vérité, que
de fon fentiment. Endeux mots, je con
viens qu'il feroit plus à fouhaiter que les
chofes fuffent comme vous le dites , & je
crois qu'il eft plus vrai qu'elles étoient
commeje le dis. Si je me trompe , c'eſt
une petite erreur de ma part, & tout eft
dit. Je fuis &c.
inférée dans le Mercure de Mai dernier.
J
un peu
' At lû avec plaifir , Monfieur, quoique
tard ; comme il arrive à tous ceux
qui font à la campagne , oùles Journaux
n'arrivent pas régulierement , la lettre
116 MERCURE DE FRANCE.
fcavante & polie, que vous m'avez adref
fée dans le dernier Mercure de Mai
Agréez que je réponde à vos civilités
plutôt qu'à votre differtation. Je penfe
que chez les anciens Egyptiens, le culte
des animaux & des objets terreftres étoit
une religion matérielle & groffiere , refte
de l'ancienne barbarie , qui s'eft conſervé
comme ufage antique & facré , dans les
fiécles poftérieurs où la Nation s'eft po
licée. Je dis que l'Egyptianifme,dans fon
origine , étoit à-peu près la même choſe
que le Fétichisme actuel des autre: Afri
cains,dont les mœurs n'ont point encore
changé , & j'ai tâché de faire voir par
des faits très-clairs , très-connus , plus
puiffans que les raifonnemens , que les
explications allégoriques qu'on s'eft avifé
d'en donner, dans un temps où les ef
prits plus éclairés ont fenti le befoin de
›
pallier cette doctrine puérile , étoient
fans force , inadmiffibles & ſe détrui
foient mutuellement. Votre fentiment eft
au contraire que ce culte eft purement
intellectuel & métaphyfique. Que réful
te-t-il de là, finon que nous avons cha
cun notre opinion fur une question de
très-petite importance ? Chacun de nous
deux , voulant avoir la fienne , recon
noît par là dans l'autre le même droit.
SEPTEMBRE. 1760. 117
Nous les avons toutes deux propofées au
Public i choifira celle qu'il jugera la
meilleure , & c'est tout ce qu'il demande
de nous. Une plus longue difcuffion ne
feroit que nous fatiguer , & nel'intéref
feroit nullement.Les gens de Lettres font
fujets à fe faire une affaire de ce qui n'en
eft point du tout une pour le Public ; &
je doute que la queftion dont il s'agit ici
lui tienne beaucoup au cœur. Il nous fe
roit facile à tous deux d'écrire de gros
livres fur cette matiere abondante. Vous
voyez que je n'ai pas prétendu donner
l'hiftoire complette de l'Egyptianiſme ni
du Fétichifme: mais feulement établir un
feul point de fait , qui me paroît être le
mot de l'Enigme; & foutenir le parallèle
entre les deux cultes par un tableau ra
pide , où je conviens que les objets font
trop entaffés dans leur grande varieté :
mais je courcis àmon but,& je n'ai fongé
qu'à les préfenter en paffant, comme des
chofes allez connues. De votre côté, vous
avez faitun difcours très bien écrit, oùles
chofes que vous fuppofez prouvées d'ail
leurs,font arrangées comme ala main, &
donnent pour séfultat une doctrine fort
abftraite.Tenons-nous-en là, fi vous m'en
crovez ; & plutôt que de nous épuifer en
redites , employons notre temps à quel
18 MERCURE DE FRANCE.
que nouvel ouvrage. C'eft ainfi que j'en
uferai , quelque parti que vous preniez ,
& quelque flatteufe que fût pour moi,
T'efpérance de pouvoir ramener à mon
avis une perfonne remplie d'érudition,
telle que vous êtes , & qui poffède le ta
lent beaucoup plus déſirable , & ſi peu
pratiqué de nos jours, de critiquer avec
politeffe. On peut être heureux en amu→
fant fon loifir à de petits ouvrages de
Littérature mais on fe rend à coup für
malheureux en prenant tropd'intérêt, ou
en mettant trop de prix aux bagatelles
qu'on s'avife d'écrire. Nous en voyons de
Triftes exemples ! Auffi me fuis-je promis
de n'entrer jamais dans aucune difpute
littéraire. Le Lecteur , comme je vousle
difois , entre deux fentimens préſentés ;
adopte le mieux prouvé,fans s'embar
raffer par qui il eft propofé, fans fe fou
cię
Tavis qu'il préfére vient de vous
Du'a moi.
Aufond notredifferend n'auroitqu'un
point. Il ne confifte , ainfi que vous l'a
vez très-bien remarqué, qu'en ce que
votre marche eft inverfe de la mienne.
J'ai dit que les Egyptiens, comme prèf
quetous les Peuples de la Tèrre, avoient
été fauvages avant que d'être policés ; &
queles hommesétoient enfans avantque
SEPTEMBRE. 1760. 11
de parvenir à l'âge de raifon. Vous dites
au contraire que les hommes paffent de
l'âge mûr àl'enfance, ce qui arrive auffi
quelquefois , mais moins fouvent ; &
que les Egyptiens ont paffé d'un état de
Police , de Philofophie & d'intelligence
parfaite , à un état d'ignorance & de
croyance puérile : gradation finguliere ,
dont je cherche en vain l'époque dans
les faits de leur hiftoire. Je vois feule
ment que vous l'attribuez à la perte des
hieroglyphes , qu'on fçait par l'exemple
des Méxicains & des Algonkins avoir été
une écriture de Sauvages ; & que vous
convenez que les Prêtres n'étoient plus
enétat d'expliquerleurs fyftêmes abftraits
& mystérieuxdèsle temps de Pythagore,
d'Hérodote & de Diodore. Vous voulez
dire , fans doute , qu'ils n'étoient plus
en état de les expliquer d'une maniere
fatisfaifante , en quoi nous fomme 'ac
cord. C'est là néanmoins le temps
bre de la Police , des Arts & des Sciences
de l'Egypte par où il femble que vous
conveniez avec moi, que ces connoiſſan
ces n'étoient pas incompatibles , dans la
é
Nation , avec une croyance puérile , &
une mauvaiſe logique fur ce point. Vous
niez que les Egyptiens ayent été Sauva
ges :vous rejettez le rapport de Diodore
120 MERCURE DE FRANCE.
& de quelques autres qui s'expliquent G
pofitivement là- deffus , d'après les Egyp
tiens eux-mêmes
vous dites qu'il ne
faut faire aucun fond fur Diodore , qui
dit le pour & le contre. Pour moi , j'a
voue que je fais un tout autre cas de
Diodore, homme fçavant, bien informé
des vieilles Traditions , qui a voyagé
pour s'inftruire, & qui écrit avec la plus
grande candeur , que des rêveries de
Jamblique & autres Allégoriftes de fon
temps,qu'on pourroit appeller le bas em
pire du Platonifme. Mais Diodore dit le
B
pour & le contre. C'eft ce qu'on pour
roit, avec beaucoup plus defondement,
objecter à Plutarque,fur le rapport de qui
vous appuyez furtout votre opinion. Je
me garderai bien de faire un pareil re
proche, à l'un des plus excellens efprits
qu'il y ait jamais eu. Si Plutarque, Hé
rodote , & Diodore difent le pour & le
contre , ne nous en prenons point à eux;
mais à la nature finguliere du fujet qu'ils
traitoient. Ils avoient à parlerde l'Egyp
tianifme: ils ont fidélement rapporté d'u
ne part les faits , les rites de ce culte ;
de l'autre les difcours que leur tenoient
là- deffus les Prêtres Egyptiens de leur
temps. Par malheur , ce qu'ils voyoient
étoit fort oppofé à ce qu'ils enten
doient.
SEPTEMBRE. 1760. 121
doient. De là, naît cette contrariété
qu'on croit trouver dans leurs écrits , &
qui n'eft que dans la chofe, par le faux
affemblage d'un it & d'une doctrine , qui
ne vont point du tout enfemble : De là
vient que ces allégories paroiffoient dès
lors à tantde gens , fi forcées , fi incon
féquentes, fi peu relatives à leur objet.
Il paroît difficile de nier férieufement,
que la plus grande partie du genre hu
mainfoittombée dansun état debarbarie ,
par la révolution terrible qui le réduiſit à
trois Chefs de famille. Une feuleréflexion
celafoit
démontrequ'il eft impoffible que
autrement. Car enfin , qu'est-ce qu'être
fauvages , fi ce n'eft manquer d'arts & de
connoiffances? Et quand même trois per
fonnes auroient eu dans leur efprit , tout
ce qui s'étoit fçu & pratiqué depuis la
création du monde , au bout de fortpeu
de temps, tout auroit été perdu tout
auroit été oublié , faute d'exercice ; puif
qu'il n'y a fi petit art, fi petiteprofeſſion,
qui ne fuppofe le concours préalable
d'une multitude d'hommes & d'inftru
mens. Mais tout manquoit alors , même
les matieres premieres. Il eftdonc évident
que la deftruction des hommes & de la
furface de la terre , a mis l'efprit humain
au premier pas, & formé pour lui une
F
22 MERCURE DE FRANCE
*
nouvelle époque.
1
Cette obfervation
n'eft pas moins applicable aux Sciences ,
qui , encomparaifon des Arts néceffaires ,
font une espèce de luxe pour l'efprit. On
fçait qu'un Peuple ne s'y adonne , que
lorfqu'il eft nombreux, riche & tranquil
lefur les befoins du corps. Les genres de
connoiffance , qui demandent de l'étude
&de laméditation , font le fruit de l'ai
fance & durepos. Surtout la Philofophie
& la Métaphyfique abftraite ,fur laquelle
vous voulez que les Egyptiens ayent été
fi précoces , font communément les der
nieres Sciences, aufquelles une Nation
s'applique.
Cependant,comme après les faits,rien
n'eft & fort,fur une pareille thèse, que
queles autorités originales & authenti
ques , j'ai été frappé, en commençant ,
de lire le beau morceau de Théologie
Egyptienne, que vous avez inféré dans
votre difcours, Je vais , dites-vous, rap
*UnAuteur généralement approuvé & efti
mé, M.Goguet) polepartout ceci pour maxi
medans fonTraité de l'Origine des Connoiffan
ces humaines. Il s'exprime là-deſſus d'une ma
piere très forte t. 1. p. 264.» Dans les premiers
temps,la plupart des Peuples,dénués des Arts
»&desconnoiffances les plus néceſſaires , me
» noient une vie errante & peu différente de
>celle des bêtes,
SEPTEMBRE. 1760. 123
porter ce queje trouve dans un fragment
deCofmogonie Egyptienne. Sur cette an
nonce, & fur les marques ordinaires que
l'on joint aux paffages ,que l'on tranfcrit
d'un Auteur original , i'ai cru d'abord
que ce long fragment fi clair, fi décifif
pour votre opinion , étoit un morceau
précieux jufqu'à préfent enféveli dans la
nuit des temps , & nouvellement recou
vert ; tel à peu près fur la Cofmogonie
Egyptienne , qu'eft le fragment de San
choniation fur la Cofmogonie Phéni
cienne Ce morceau eft très intellectuel ,
très- métaphyfique,très abftrait, quoiqu'en
même temps clair, méthodique, parfai
tement bien arrangé & bien déduit. Il
m'a fait un véritable plaifir à lire. Mais
commeje me trompe, peut être, encon
jecturant que vous y avez fourni une par
tie de la matiere & prèfque toute la for
me, je fouhaiterois,que vous euffiez bien
voulu citer, en marge, d'où vous l'avez
tiré. Seroit-ce d'un li re Anglois de Cud
dworth, ce fameux défenfeur des natures
Plaſtiques , juftement intitulé true intel
lectual fyftem; car jamais ouvrage n'a
mieux mérité le nom defyftême.J'ai dans.
mon cabinet ce Livre affez rare ; mais
je ne fuis pas à portée de vérifier ce qui
en eft. En ce cas, vous fentez, Monfieur.
F₁j
124 MERCURE DE FRANCE.
que pourformer une autorité en pareille
matiere, il faut un paffage authentique
& original ; & que le paffage d'un écri
vain moderne , pour fçavant qu'ilfoir
tel que vous ou Cuddworth, ou même
peu ancien , tel que Jamblique, ne forme
qu'une opinion , ouqu'une hypothèſe in
génieufe. Vous ajoutez, après avoir rap
porté ce fragment : J'y apperçois beau
coup de Philofophie : je nepuis m'empê
cher même d'y trouver dufiguré & des al
Légoriesfaciles à expliquer. Tout le mon
de conviendra de ceci. Il y en a beau
coup en effet. Elles y font très-claires,
très-faciles à trouver & à expliquer. Rien
n'eft plus fimple, que de retrouver dans
les chofes , ce qu'on y vient de mettre.
Mais, permettez-moi d'y oppofer Héca
tée , Manéthon , Charemon , & même le
mystérieux Porphyre , qui ne vous fera
pas fufpect. Je tranfcrirai ici un paffage
des Hiftoriens Anglois , qui fe trouve par
hazard fous ma main. C'eft dans leur
traité des Cofmogonies , p. 21. Après avoir
copié celle des Egyptiens, telle que laود
donne Diodore , ils ajoutent ; » Cette
»Cofmogonie,commeon l'aremarqué(e),
» eft, pour le fonds , la même que la pré
»cédente; (la Phénicienne ) mais plus
(a) Grot. Rel. Chriſt. L. 1. Set. 16.
SEPTEMBRE. 1760. 125
» étendue ( ce qui eft ordinaire , en fait
« "
d'explications ) & tâche follement à ex
pliquer méchaniquement la création du
»monde, fansy faireintervenir Dieu (a):
»cequiprouvequeThoyht eft lafource,où
»lesEgyptiens & les Phéniciens ont puiſe
leurs fentimens. Et Eufébe fait la même
»remarque fur le fyftême des uns & des
autres;fçavoir,qu'il n'y eft pasfeulement
»fait mention du nom de Dieu : mais
qu'uneformation de l'Univers , fortuité
"&fpontanée,yeft miſe àfa place (b).
»Pour confirmer ce jugement , il rap
»porte dans un autre endroit, un paffa
"gede Porphyre , qui, dans fon épitre à
»Anébo , Prêtre Egyptien , écrit que
"
» Charemon & d'autres croyoient, qu'il
»n'y avoit rien d'antérieur à ce monde
» vifible ; que les plantes & les étoiles du
Zodiaque, étoient les vrais Dieux des
»Egyptiens; & que le Soleil devoit être
»regardé, comme étant l'artifan de cet
»Univers. D'où Eufebe conclut , que
"
"même la Théologie fécrette des Egyp
» tiens , n'avoit point d'autres Dieux que
» les étoiles & les plantes , & n'attribuoit
»la formation de l'Univers, ni à quelque
principe fpirituel , ni à une ou plufieurs
( a)Cumberl. on Sanchon. p. 9.
(b)Eufeb.Præpar.L.1.C.7 .
Fii
116 MERCURE DE FRANCE
» Divinités , ni enfin à quelque Puiſſance
»invifible: mais au Soleil , par fon ac
»tion fur les élémens ( a ). C'eſt princi
"
palement à quoi revient , fur ce fujer,
:
»l'abrégé que nous adonné de la Philo
»fophie Egyptienne, Diogène Laerce (b),
» & qu'il atiré de Manéthon & d'Hécarii;
fçavoir que la matière a été le pre
»mier principe, dont enfuite les quatre
»élémens ont été tirés , & tous les ani
»maux formés ; & que le Soleil & la
» Lune , étoient leurs Divinités , dont
*
20
l'une s'appelloit Ofiris , & l'autre Ifis.
»Un très-habile homme (c) a fait tous
»fes éfforts, pourjuftifier les Egyptiens,
à l'égard de l'imputation , de n'avoir
»reconnu d'autres Dieux, qu'une matié
»re ftupide &c. C'eft Cuddwort , dont
ils donnent en abrégé , le fyftême, fur le
Dieu Kneph & fur le Dieu Phta , ainfi
que les raifons qu'on peut avoir de juger
que les Egyptiens ont cru que le monde
avoit eu Dieu pour Auteur, parmi lef
quelles il y en a une alléguée par Simpli
cius L.VIII. pag. 268. que nous ne re
cevrons , ni vous , ni moi. Venons donc à
l'autorité que vous avez citée , en difant
(a ) Ibid. L. III. C. 4.
(b) In prom.p. 8.
(c) Cuddworth.Syft.intell. p. 317.
SEPTEMBRE. 1966. 127
que l'ancien Egyptien connoiffoit & ado
roit le vrai Dieu : fur quoi vous me ren
voyez au voyage d'Abraham en Egypte.
Genef.Chap. XII. Le temps ne peut être
mieux choifi, non plus que l'Auteur. Ou
tre la foi divine qui lui eft duë , nul au
tre ne mérite auffi bien la foi humaine,
n'eft mieux inftruit du fait , ni ne connoît
>
mieux le pays. J'y recours , & j'y trouve
feulement , que le Seigneurfrappa le Roi
de grandes playes , pour avoir enlevé la
femmed'Abraham. Flagellavitautem Do
minus Pharaonem plagis maximis & do
mum ejus propter Sarai uxorem Abram.
.17.Je n'ai garde d'infifter , ni de croire
que vous ayez voulu donner ceci pour
une démonftration. Tant de paffages du
même Auteur , qui difent que l'Egypte
adoroit de fauffes Divinités , font affez
préfens à votre mémoire. C'eft fur ces
autorités décifives , c'eftfur celle de San
choniaton, qui regarde l'Egyptien & le
Chananéen commeunmême peuple, qui
attribue la même doctrine à Iftris , & à
fonfrere Chis, dit Phenix, que je per
fifte à croire que ces Nations avoient deux
efpéces de Divinités ; Sçavoir, des Dieux
naturels & immortels , tels que les aftres
&les élémens , & des Dieux mortels &
Fiy
128 MERCURE DE FRANCE.
terreftres ,
tels que des pierres , des,
poteaux de bois, des plantes , des ani
maux divinifés , & des hommes inven
teurs des Arts , déïfiés , ou , fi vous vou
lez , honorés du culte héroïque après.
leur mort qu'en Egypte, le culte des
objets terreftres , étoit , dans fon origine,
une Religion groffiére , à-peu-près fem
blable au Fetichifme des Négres : que
cette croyance , dont les étrangers fe.
moquoient , a continué d'être le rit pu
blic , & la croyance du peuple, partout
fuperftitieux & ignorant ; mais que dans
les fiécles éclairés , elle ne fut plus celle
des gens lettrés , qui en fentoient la pué
rilité, & le befoin qu'elle avoit de pren
»Pour l'intelligence de ce qui va ſuivre , die
en fa Préface Philon de Biblos , Traducteur
du Phénicien , il faut fçavoir que les plus an
ciens des peuples barbares , furtout les Phéni
»ciens & les Egyptiens, de qui les autres Na<
» tions ont reçu les uſages , mettoient au nom
bre des grands Dieux, tous ceux qui avoient
»inventé les chofes néceffaires à la vie , & a qui
»legenrehumain étoit redevabledegrandsbien
>>faits Is leur ont rendu les honneurs divins,
»commeaux Auteurs des biens principaux.....
Parmi eux, il n'yavoit de Dieux naturels , que
»leSoleil, la Lune , les Etoiles fixes, les Elémens
»& autres êtres de ce genre , tellement qu'ils
avoient des Dieux mortels, & d'autres immor
>tels.
SEPTEMBRE. 1760. 129
dre une face plus honnête. Ceux- ci y
fubftituerent , foit la doctrine des deux
principes,où les vieilles Hiftoires d'Ofiris
& de Typhonjouerent un grand rôle ;
foit unnombreinfini d'allégories forcées,
fans liaiſon entr'elles , ni avec leur objet ;'
carilya autant d'opinions différentes que
de Commentateurs , comme il arrive
toujours , lorfqu'au lieu de s'attacheràla
vérité des faits , on fe livre à l'arbitraire
de l'imagination ; foit enfin un naturalif
meunpeuplus fupportable. De tout cela
ona forméun corps de Doctrine moder
ne , moitié Phyfique, moitié Métaphyfi
que, affezingénieux , quoique mal affem
blé; & dont Eufébe, dans fon troifiémé
livre (fije ne me trompe; car je n'ai pas
ici l'ouvrage ) rapporte un curieux ex
trait,qu'il a tiré de Porphyre. Expliquons
nous cependant, fur ce mot Naturalisme
pour éviter l'inconvénient trop sommun
enmatiereabftraite de fubftitueraux cho
fes , des termes vagues qui ne fignifient
rien. Sanchoniaton détaille les trois plus
anciens Cultes,que les hommes ayent eu
felon lui , & dont les objets furent les
germes terreftres , le Soleil, les pierres &
les poteaux de bois. A fon rapport , les
germes terreftres furent les plus anciens.
»Lespremiers de tous leshommes,dit
Fr
130 MERCURE DE FRANCE.
il, prirent pour des Etres facrés les
»germes de la terre; & aulieu de Divi
»nités , rendirent un culte d'adoration à
»ces germes, par le moyen defquels ils
»foutenoient leur vie, ainfi qu'avoient
fait leurs Ancêtres, & que feroit leur
&
»postérité. Ils leur firent des libations ,
» des éffufions. Là- deffus l'Auteur , ou
fon Traducteur, qui interpole quelque
fois le texte , ajoute , » une telle penſée
»fur le Culte divin , étoit bien conforme
» àla petiteffe & à la timidité de leur ef
»prit » Cette réfléxion marque que l'Au
teur regarde ce Culte , comme infpiré
par l'ignorance, la crainte & le befoin,
noncomme une grande vue jettéeſur la
natureféconde; qu'il défigne plutôt ici un
Fétichisme, ou Culte fimple & direct des
objets terreftres , qu'un Naturaliſme abf
trait , qui n'eft pas fans quelque Philofo
phie. Auffi l'Evêque Cumberland , dans
fon Commentaire, a-t-il entendu cetexte
de la maniere la plus fimple,la plus con
formeau refte durécit , & à l'ufage connu.
du Rit facré des premiers temps. Il dit,
»qu'ils déifierent les plantes , &leur don
»nerent à manger & à boire. Au reste,
ces mots, Natureféconde, ne font qu'u
* Cumberl. on. Sanchon. ap. Hift. Angl. com
SEPTEMBRE. 1760. 131
ne façonde parler, une maniere abftraite
d'exprimer l'effet phyfique de la produc
tion des êtres terreftres particuliers, par
unterme vague & général , que proba
blement les Sauvages n'avoient pas en
leur langue. Ainfi , l'ordre naturel des
penſées & des chofes, eftqueles hommes
fimples , groffiers , & touchés de leurs
befoins , ont d'abord adoré fpécifique
ment, & directement , les fruits dela
Terre, au moyen defquels ils entrete
noient leurvie , forte de Culte qui aquel
que rapport au Fétichifme des Sauvages ;
& qu'on a dans la fuite appellé Natura
Lifme , lorfque les efprits ont commencé
d'acquérir cette teinture de Philofophie
qui généralife les idées , & forme dans le
langage des termes abftraits, propres à
exprimer d'un feul mot tout un genre d'i
dées ou d'êtres particuliers. Alors les
hommes, aumoyendes termes abftraits ,
dont ils faifoient un ufage habituel , ont
pû & dûconfidérer leur premiere & an
cienne Religion,fousun afpect moins ter
reftre , & plus métaphyfique en apparen
ce, comme un hommagegénéral rendu
à la Nature féconde. Mais cette idée gé
nérale eft venue des idées particulieres,
infpirées par le fentiment du befoin , que
leshommesavoientdelaréproduction des
F vi
1:2 MERCURE DE FRANCE.
plates , & du Culte qu'ils leur adref
foient à ce fujet.
Vous dé approuvez que j'aye dérivé le
motMythologie de l'EgyptienMuth,mors.
Quand je me ferois trompé, ceci ne fait
rien à notre theſe. Je n'ignore pas que
Mythologie , vient immédiatement de
Migos & de xiyos. Mais je vous avouerai
que dans l'habitude où je fuis de confi
dérer l'étymologie, dans fesprincipes or
ganiques & radicaux, & de l'employer
comme inftrument univerfel , je fais fou
vent la faute de remonter rapidement
aux primitifs , en fupprimant les inter
médiaires , & de prendre tout d'un coup
les mots dans chacune de leurs racines
ou clefs primitives, qui comprend toute
une claffe defons , de figures, ou d'idées.
Il m'arrivera, par exemplede dire , que
Journal vient de l'Oriental di , lumiere,
Soleil ; au lieu qu'il eût fallu dire qu'il
vient d'abord de Diurnale , de dies &c.
Au refte , la dérivation des mots eft un
point fur lequel on eft rarement d'ac
cord, parce que peu de gens ont voulu
prendre la peine d'examiner les princi
pes phyfiques & métaphyfiques de cette
matiere très-abftraite & très-philoſophi
que. Les étymologies que vous donnez ,
trouvent des contradicteurs. Vous dites
SEPTEMBRE. 1760. 233
qu'Offris fignifie le Seigneur fabricateur.
Ón fçait qu'ofiris eft un mot grécité,
que les Egyptiens , felon l'apparence ,
prononçoient ou écrivoient y-fer , &
qu'il fignifie le Seigneur , le Sire ; titre
d'honneur générique , convenable à la
Divinité , au Soleil , au Roi , à l'Aftre
Seth ou Sirius ; à quoi vous ajoutezfa
bricateur; & vous divifez ainfi le mot
Os-iri , quoiqu'il paroiffe qu'on doit le
diviferainfi , O-firis , comme lemontrent
les noms Egyptiens compofés de ce mot
Bonfiris ; Petofiris , Calafiris , Chenofiris ,
&c. ainfi que le nom Sirius , dela belle
étoile caniculaire , par laquelle ils calcu
loient leur grande période de 1460 ans ;
& letitre Sar , ficommunaux Rois d'AL
fyrie , que Buxtorf dérive de la racine
Schur,Principatum tenuit.Vousdites qu'I-fi
fignifie le receptable commun. La langue
Cophie, dit ici beaucoup en une fyllabe ;
mais auffi elle dit une chofe bien vague.
Qu'entend elle par-là? Eft-ce l'Univers ,
la Terre,le Chaos , lamatierepremiere,
la nature, lafubftance étendue &c.Selon
l'opinionordinaire, Ifis n'eft qu'un Gracif
medumot Oriental Iſcha , c'eſt-à-dire , la
femme , la femelle: ce qui rend cette
expreffion applicable à la Terre , à laLu
134 MERCURE DE FRANCE.
ne, àl'Etoile caniculaire ,àla Reine , à
la Mere , à l'ancienne de la Nation, &
autres objets aimés ou honorés du genre
féminin; raifon pour laquelleauffi Ifis ek
quelquefois fynonyme de Rhea ( Ďomi
na) deNeith ( Virgo ) de Venus ( Puella)
&c.
Encore un mot, avant que de finir,
fur le nœud principal de la difficulté.Les
Egyptiens , dites-vous , trouvent fort
mauvais qu'on faffe d'eux une peinture
peu avantageufe, (fur cet Article , s'en
tend; car je fuis tombé d'accord des élo
ges, qu'ils ont mérités furbeaucoup d'au
tres ) & qu'on les metteen paralléle avec
les autres Afriquains. Parlez-vous, Mon
fieur, des Egyptiens d'Aménophis? Je ne
le crois pas. Ea cura quietos follicitat
Pour les Egyptiensmodernes, cela pour
roit être commevous le dites. On n'aime
pas à voir que ce qu'on a pris de loin
pour un vaiffeau, ne foit qu'un bâton flot
tant. Rien, cependant , ne feroit plus
éloigné de mon intention , que de les fà
cher. Ily en a beaucoup parmi eux, que
j'eftime & que j'honore infiniment. Les
fçavantesexplications, qu'ils ont données
* Ifis apud eos fidus eft quodEgyptiace, Sothis,
Grace Asgoxúc dicitur, quod in reliquafignater
gnarevidetur. Plutarch. in Ifid.
SEPTEMBRE. 1460. 135
de l'Egyptianifme , en le confitérant fous
la belle face , refteront toujours égale
ment ingénieufes & utiles,, dans tous les
cas où l'on doit faire ufage de la Poefie
& des Symboles. Après tout , je ne puis
me réfoudre a croire , qu'ils trouventfort
mauvais , qu'on foit d'une autre opinion
que la leur, fur une queftion fi indiffé
rente pour nous. Platon ne défapprouve
pas qu'on foit plus ami de la vérité, que
de fon fentiment. Endeux mots, je con
viens qu'il feroit plus à fouhaiter que les
chofes fuffent comme vous le dites , & je
crois qu'il eft plus vrai qu'elles étoient
commeje le dis. Si je me trompe , c'eſt
une petite erreur de ma part, & tout eft
dit. Je fuis &c.
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