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1
p. 134-137
PLAINTES D'UN AMANT.
Début :
Voicy d'autres paroles que vous trouverez fort agréables, & / Languissant & réveur aux bords d'une Fontaine, [...]
Mots clefs :
Rêveur, Fontaine, Argent, Ruisseaux, Murmures, Amour, Berger, Galant, Songe, Tendresse, Peine, Éternelle
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texteReconnaissance textuelle : PLAINTES D'UN AMANT.
Voicy d'autres paroles que
vous trouverez fort agréables
, & tres - propres à eſtre
chantées.Elles ſont de Mademoiſelle
Caſtille.
GALANT. 135
PLAINTES D'UN AMANT.
Anguiffant &réveur aux
L bords d'une Fontaine,
Helas! dis-je cent foisfongeant à
Céliméne,
Ces petits flots d'argent
Vont d'un cours diligent
R'embellir l'émailde la Plaine.
Ces Ruiffeaux
Ontrepris leur doux murmures
CesCoftraux
Une nouvelle Verdures
Ces Ormeaux
Redonnent leurs frais ombragesz
Ces Oyseaux
Fontretentir ces Bocages
Demillechans nouveaux.
CeGazon,
CeValon
136 MERCURE
Refleurit,
Tout rit
Dans noftre Village,
Tout fait l'amour, touts'engage.
Tircis ce galant Berger
Qui nefaitque fonger
Aréjouir Irisſon aimable Bergere,
Vaméditant pour elle tout lejour
CentpetitsAirs nouveauxfurfa Fla
te legere,
EtSa Bergereàson tour
Nefongefans ceffe
Qu'àfoulagerson amour
D'unpeu de tendreſſe.
Enfin dans nos Hameaux , dans nos
Bois, dansnos Champs
Toutse prépare aux plaisirs innocens
Que ramene
Le Printemps.
L'on n'y verra plus d'inhumaine
GALANT. 137
Quemon ingrate Céliméne,
Qui ne promet à mes feux trop
conftans
Qu'une éternelle peine..
vous trouverez fort agréables
, & tres - propres à eſtre
chantées.Elles ſont de Mademoiſelle
Caſtille.
GALANT. 135
PLAINTES D'UN AMANT.
Anguiffant &réveur aux
L bords d'une Fontaine,
Helas! dis-je cent foisfongeant à
Céliméne,
Ces petits flots d'argent
Vont d'un cours diligent
R'embellir l'émailde la Plaine.
Ces Ruiffeaux
Ontrepris leur doux murmures
CesCoftraux
Une nouvelle Verdures
Ces Ormeaux
Redonnent leurs frais ombragesz
Ces Oyseaux
Fontretentir ces Bocages
Demillechans nouveaux.
CeGazon,
CeValon
136 MERCURE
Refleurit,
Tout rit
Dans noftre Village,
Tout fait l'amour, touts'engage.
Tircis ce galant Berger
Qui nefaitque fonger
Aréjouir Irisſon aimable Bergere,
Vaméditant pour elle tout lejour
CentpetitsAirs nouveauxfurfa Fla
te legere,
EtSa Bergereàson tour
Nefongefans ceffe
Qu'àfoulagerson amour
D'unpeu de tendreſſe.
Enfin dans nos Hameaux , dans nos
Bois, dansnos Champs
Toutse prépare aux plaisirs innocens
Que ramene
Le Printemps.
L'on n'y verra plus d'inhumaine
GALANT. 137
Quemon ingrate Céliméne,
Qui ne promet à mes feux trop
conftans
Qu'une éternelle peine..
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Résumé : PLAINTES D'UN AMANT.
Le poème 'Plaintes d'un Amant' de Mademoiselle Castille dépeint un paysage printanier où la nature renaît. Les fontaines, les ruisseaux, les arbres et les oiseaux embellissent la plaine et apportent joie et amour au village. Cependant, le narrateur souffre de l'indifférence de Célimène, une femme insensible à ses sentiments. Autour de lui, des signes de bonheur et d'amour sont visibles, comme l'affection partagée entre Tircis, un berger, et Irisson, une bergère. Le poème se conclut sur une note mélancolique, soulignant l'absence de réciprocité dans les sentiments du narrateur envers Célimène.
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2
p. 77-85
A MONSIEUR DONY, Doyen des Medecins du College de Grenoble.
Début :
Depuis nostre commerce de Lettres, je vous ay fait part / Trouvez bon, Monsieur, que je vous fasse part de mes pensées, [...]
Mots clefs :
Malade, Fontaine, Rayons du soleil, Vitriol, Fer, Reins, Maladie chronique, Guérison
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texteReconnaissance textuelle : A MONSIEUR DONY, Doyen des Medecins du College de Grenoble.
Depuis noftre commerce
de Lettres,je vous ayfait part
de toutes les Découvertes qui
fe font en France . C'eft ce
qui m'oblige à vous envoyer
ce qui a esté écrit depuis peu
par un Religieux de la Charité,
à un fort habile Medecin.
Il vaut mieux que je parle par
fa bouche , fur une matiere
qui ayant fes termes particu
liers , doit eftre expliquée par
ceux qui en ont une entiere
connoiffance. G iij
78 MERCURE
A MONSIEUR DONY,
Doyen des Medecins du
College de Grenoble.
T
Rouvez bon , Monfieur,
que je vous faffe part de
mes pensées , fur une Fontaine
nouvellement découverte au Moneftier
de Clermont,à quatre lieuës
de Grenoble. Fespere que ce que
je vous en écriray , fera utile à
plufieurs perfonnes ; parce qu'en
faifant connoiftre les effets de fes
Eaux , les Malades pourront y
avoir recours dans leurs befoins.
Cette Fontaine eft placée au milieu
d'une grande Prairie fort
GALANT. 79
fpacieufe . C'est un Parterre naturel
, au bas duquel est un Boccage
remply de plufieurs chemins
où les Beuveurs peu- couverts
grofvent
prendre le plaifir de la promenade
fans eftre exposez aux
rayons du Soleil , & rendre leurs
eaux fans eftre veus de perfonne .
Sa fourcefort de deffous une
fe Roche , qui depuis long - temps.
eftoit couverte de beaucoup de
terre. Autour du Baffin , on voit
fortir quantité de petits bouil
lons , qui font autant de tentatives
que font ces prifonniers
innocens dans le fein de leur mere
, afin de fe communiquer avec
G iiij
80 MERCURE
plus d'abondance pour la santé
des Malades. Ce n'est toutefois
que depuis deux années
que cette
Fontaine a efte de quelque usage.
Onfe contentoit de boire les Eaux
d'une fource qui eft éloignée de
cinq cens pas de celle dont je vous
parle , & beaucoup plus cruë
plus pefante , plus chargée de fer,
moins vitriolée . La derniere
qui a esté découverte, eſtant beaucoup
plus chargée de vitriol &
moins ferrugineuse que
il s'en faut beaucoup qu'elle
ne foit fi ingrate ny fi pefante ,
parce que l'esprit de vitriol ayant
ne
>
attenue & fubtilizé le
l'anciencorps
dr
GALANT. 81
marc, le diffoudplus parfaitement,
foit dans la matrice interieure de
ces eaux , foit dans le chemin qu'-
elles font ensemble dans le gravier,
fe filtrant l'une & l'autres
ce qui luy donne une grande legereté,
& une facilité àfe distribuerpar
les urines & par les felles,
estant par confequentfort propre
, comme l'experience me l'a
fait connoiftre , pour les affections
nephretiques, causées par unphlegme
, fable , ou gravier , que quelques
Beuveurs ont fait d'une groffeur
proportionnée aux vreteres ,
tres favorable aux maladies
chroniques inveterées du bass
By
82 MERCURE
voyes
ventre , pouffant par lesfelles &
par les urines ,fuivant les difpofitions
particulieres du Malade.
Je dis de plus , qu'elle chaffe
bors les de l'urine les corps
mols & non encore petrifiez d'u
groffeur confiderable. Elle purge
l'humeur tartareufe & mélancolique
retenue dans la rate &
aux parties voisines , & par là
elle convient aux affections Scorbutiques
, aux fchirres naiffans
leve les obftructions des vaiffeaux
dubas ventre , & en mefme temps
délivre les Malades de toutes les
funeftes fuites de ces embarras , ¿
de toutes fortes defuppreffions . Elle
GALANT. 8382
éteint pareillement l'intemperie du
foye des reins ; elle tuë les
vers comme on l'a veu en la per-
Lonne deFacques Aglot du mefme
lieu , âge de vingt ans , qui aprés
avoir beu trois jours des Eaux de
cette nouvelle découverte , jetta
fesfelles un ver de fept pieds
de long , qui avoit la tefte faite
par
comme un bec de canne. Mr Dabert
Procureur au Parlement de
Grenoble , en jetta un le fecond
jour de la longueur d'un pied
demy , plufieurs autres Beuveurs
en ont jetté de la longue
ordinaire , & entre autres M'de
Bouvets Confeiller Garde de
84 MERCURE
Sceau au mefme Parlement.
Les Animaux y accourent.de
toutes parts. Les Vaches , les Moutons
fentant ces atomes spiriteux,
acides & appetiffans qui leurfrapent
l'odorat , enfuite le gouft,
viennent avec empreffement pour
boire , & en boivent une quantité
Surprenante. En un mot, ceux qui
ont eu l'usage des Eaux des Fontaines
de la Marie de Vals , de
Saint Meon d'Auvergne, de celle
des Celeftins de Vichy , ne font
point de difficulté de les mettre les
unes & les autres presque en paralelle
. On en afait évaporer quatre
livres de medecine , & la reGALANT.
85
fidence non calcinée a efté de couleur
tannée tendant augris blanc,
de la pesanteur d'une dragme. Aprés
avoir diffous la refidence dans
l'eau commune , enfuite filtré &
évaporé jusqu'àficcité, le felfepa
ré de fa terre aparu fort blanc de
la pefanteur de demie dragme , de
gouft acide. L'on voitfur l'eau du
ruiffeau qui s'écoule de la fource ,
une grande quantité de fel de couleur
blanche de gouft moins acide,
comme estant unfel fixe dont la
volatilité eftfeparée par l'ardeur
du Soleil. Jefuis de tout mon coeur,
voftre , &c.
Frere Gilles , Religieux de la Charité
de Grenoble.
de Lettres,je vous ayfait part
de toutes les Découvertes qui
fe font en France . C'eft ce
qui m'oblige à vous envoyer
ce qui a esté écrit depuis peu
par un Religieux de la Charité,
à un fort habile Medecin.
Il vaut mieux que je parle par
fa bouche , fur une matiere
qui ayant fes termes particu
liers , doit eftre expliquée par
ceux qui en ont une entiere
connoiffance. G iij
78 MERCURE
A MONSIEUR DONY,
Doyen des Medecins du
College de Grenoble.
T
Rouvez bon , Monfieur,
que je vous faffe part de
mes pensées , fur une Fontaine
nouvellement découverte au Moneftier
de Clermont,à quatre lieuës
de Grenoble. Fespere que ce que
je vous en écriray , fera utile à
plufieurs perfonnes ; parce qu'en
faifant connoiftre les effets de fes
Eaux , les Malades pourront y
avoir recours dans leurs befoins.
Cette Fontaine eft placée au milieu
d'une grande Prairie fort
GALANT. 79
fpacieufe . C'est un Parterre naturel
, au bas duquel est un Boccage
remply de plufieurs chemins
où les Beuveurs peu- couverts
grofvent
prendre le plaifir de la promenade
fans eftre exposez aux
rayons du Soleil , & rendre leurs
eaux fans eftre veus de perfonne .
Sa fourcefort de deffous une
fe Roche , qui depuis long - temps.
eftoit couverte de beaucoup de
terre. Autour du Baffin , on voit
fortir quantité de petits bouil
lons , qui font autant de tentatives
que font ces prifonniers
innocens dans le fein de leur mere
, afin de fe communiquer avec
G iiij
80 MERCURE
plus d'abondance pour la santé
des Malades. Ce n'est toutefois
que depuis deux années
que cette
Fontaine a efte de quelque usage.
Onfe contentoit de boire les Eaux
d'une fource qui eft éloignée de
cinq cens pas de celle dont je vous
parle , & beaucoup plus cruë
plus pefante , plus chargée de fer,
moins vitriolée . La derniere
qui a esté découverte, eſtant beaucoup
plus chargée de vitriol &
moins ferrugineuse que
il s'en faut beaucoup qu'elle
ne foit fi ingrate ny fi pefante ,
parce que l'esprit de vitriol ayant
ne
>
attenue & fubtilizé le
l'anciencorps
dr
GALANT. 81
marc, le diffoudplus parfaitement,
foit dans la matrice interieure de
ces eaux , foit dans le chemin qu'-
elles font ensemble dans le gravier,
fe filtrant l'une & l'autres
ce qui luy donne une grande legereté,
& une facilité àfe distribuerpar
les urines & par les felles,
estant par confequentfort propre
, comme l'experience me l'a
fait connoiftre , pour les affections
nephretiques, causées par unphlegme
, fable , ou gravier , que quelques
Beuveurs ont fait d'une groffeur
proportionnée aux vreteres ,
tres favorable aux maladies
chroniques inveterées du bass
By
82 MERCURE
voyes
ventre , pouffant par lesfelles &
par les urines ,fuivant les difpofitions
particulieres du Malade.
Je dis de plus , qu'elle chaffe
bors les de l'urine les corps
mols & non encore petrifiez d'u
groffeur confiderable. Elle purge
l'humeur tartareufe & mélancolique
retenue dans la rate &
aux parties voisines , & par là
elle convient aux affections Scorbutiques
, aux fchirres naiffans
leve les obftructions des vaiffeaux
dubas ventre , & en mefme temps
délivre les Malades de toutes les
funeftes fuites de ces embarras , ¿
de toutes fortes defuppreffions . Elle
GALANT. 8382
éteint pareillement l'intemperie du
foye des reins ; elle tuë les
vers comme on l'a veu en la per-
Lonne deFacques Aglot du mefme
lieu , âge de vingt ans , qui aprés
avoir beu trois jours des Eaux de
cette nouvelle découverte , jetta
fesfelles un ver de fept pieds
de long , qui avoit la tefte faite
par
comme un bec de canne. Mr Dabert
Procureur au Parlement de
Grenoble , en jetta un le fecond
jour de la longueur d'un pied
demy , plufieurs autres Beuveurs
en ont jetté de la longue
ordinaire , & entre autres M'de
Bouvets Confeiller Garde de
84 MERCURE
Sceau au mefme Parlement.
Les Animaux y accourent.de
toutes parts. Les Vaches , les Moutons
fentant ces atomes spiriteux,
acides & appetiffans qui leurfrapent
l'odorat , enfuite le gouft,
viennent avec empreffement pour
boire , & en boivent une quantité
Surprenante. En un mot, ceux qui
ont eu l'usage des Eaux des Fontaines
de la Marie de Vals , de
Saint Meon d'Auvergne, de celle
des Celeftins de Vichy , ne font
point de difficulté de les mettre les
unes & les autres presque en paralelle
. On en afait évaporer quatre
livres de medecine , & la reGALANT.
85
fidence non calcinée a efté de couleur
tannée tendant augris blanc,
de la pesanteur d'une dragme. Aprés
avoir diffous la refidence dans
l'eau commune , enfuite filtré &
évaporé jusqu'àficcité, le felfepa
ré de fa terre aparu fort blanc de
la pefanteur de demie dragme , de
gouft acide. L'on voitfur l'eau du
ruiffeau qui s'écoule de la fource ,
une grande quantité de fel de couleur
blanche de gouft moins acide,
comme estant unfel fixe dont la
volatilité eftfeparée par l'ardeur
du Soleil. Jefuis de tout mon coeur,
voftre , &c.
Frere Gilles , Religieux de la Charité
de Grenoble.
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Résumé : A MONSIEUR DONY, Doyen des Medecins du College de Grenoble.
Un religieux de la Charité de Grenoble adresse une lettre à Monsieur Dony, doyen des médecins du Collège de Grenoble, pour annoncer la découverte d'une nouvelle fontaine au monastère de Clermont, situé à quatre lieues de Grenoble. Cette fontaine se trouve dans une vaste prairie agréable, idéale pour des promenades ombragées. La source émerge sous une roche récemment dégagée et présente des bouillons naturels, signe d'une pression interne. Cette fontaine est privilégiée par rapport à une autre, plus distante, car ses eaux contiennent moins de fer et plus de vitriol, les rendant plus légères et faciles à éliminer par les voies naturelles. Elles sont particulièrement efficaces pour soigner les affections rénales, les maladies chroniques du bas-ventre, les troubles scorbutiques et les obstructions vasculaires. Plusieurs témoignages attestent que ces eaux ont également permis d'expulser des vers chez certaines personnes. Les animaux, tels que les vaches et les moutons, sont attirés par les eaux en raison de leur odeur et de leur goût. Les propriétés de cette fontaine sont comparées à celles de sources renommées comme celles de la Marie de Vals, de Saint Meon d'Auvergne et de Vichy. Une analyse chimique des eaux a révélé un résidu sec de couleur tannée et un sel blanc acide après évaporation.
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3
p. 177-180
Montagne d'eau ou Fontaine de l'Etoile, [titre d'après la table]
Début :
De là on passa dans un Bosquet appelé la Montagne [...]
Mots clefs :
Montagne d'eau, Fontaine de l'étoile, Fontaine, Allées, Figure, Jets d'eau, Treillage, Figures, Bassin
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texteReconnaissance textuelle : Montagne d'eau ou Fontaine de l'Etoile, [titre d'après la table]
De là con paſfa dans un
Boſquet applele la Montagno
dieon, ousta Eontaine de l'Ex
toilesparce que la principale
Fontaine qub en occupe la ام
4
172 Suite duVoyage
milieu , eft entourée de cinq
allées qui toutes enſemble
forment la figure d'une Etoide.
On trouve aux deux cô
tez de ces allées des rochers
d'où fortent des jets d'eau
qui tombent dans une rigo
le. La place aumilieu de la
quelle eft la principale Fontaine
, eſt environnée d'un
treillage orné d'Architecture
& de pilaftres. Ily a tout au
tour des enfoncemens cein
trez ou portique , dans lef
quels font des bans qui fuivent
la meſme figure. Tout
le deſſus de ce treillage eft
orné de Vazes de differentes
figures ,
des Amb. de Siam. 713
figures , qui font remplis de
tout ce qui peut donner de
l'agrément à ce lieu par la
diverſité des fleurs mêlées de
verdure. Les jets d'eau qui
ſont dans le principal Baffin ,
n'eſtant pas également éle
vez , forment comme une
montagne d'eau , du haut de
laquelle s'élance encore un
gros jet. Je ne finirois point
ſi je voulois entrer dans un
plus ample détail ; il ſuffira
de vous dire que les eaux
produifent encore d'agreables
& nouveaux effets autour
du bord de ce Baffin .
Boſquet applele la Montagno
dieon, ousta Eontaine de l'Ex
toilesparce que la principale
Fontaine qub en occupe la ام
4
172 Suite duVoyage
milieu , eft entourée de cinq
allées qui toutes enſemble
forment la figure d'une Etoide.
On trouve aux deux cô
tez de ces allées des rochers
d'où fortent des jets d'eau
qui tombent dans une rigo
le. La place aumilieu de la
quelle eft la principale Fontaine
, eſt environnée d'un
treillage orné d'Architecture
& de pilaftres. Ily a tout au
tour des enfoncemens cein
trez ou portique , dans lef
quels font des bans qui fuivent
la meſme figure. Tout
le deſſus de ce treillage eft
orné de Vazes de differentes
figures ,
des Amb. de Siam. 713
figures , qui font remplis de
tout ce qui peut donner de
l'agrément à ce lieu par la
diverſité des fleurs mêlées de
verdure. Les jets d'eau qui
ſont dans le principal Baffin ,
n'eſtant pas également éle
vez , forment comme une
montagne d'eau , du haut de
laquelle s'élance encore un
gros jet. Je ne finirois point
ſi je voulois entrer dans un
plus ample détail ; il ſuffira
de vous dire que les eaux
produifent encore d'agreables
& nouveaux effets autour
du bord de ce Baffin .
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Résumé : Montagne d'eau ou Fontaine de l'Etoile, [titre d'après la table]
Le texte présente la Montagne d'Eau, un bosquet situé dans un jardin. Au centre de ce bosquet se trouve une fontaine principale entourée de cinq allées disposées en étoile. De chaque côté de ces allées, des rochers projettent des jets d'eau qui tombent dans une rigole. La place centrale, où se trouve la fontaine, est entourée d'un treillage orné d'architecture et de pilastres. Autour de ce treillage, des enfoncements ou portiques contiennent des bancs disposés selon la même figure. Le treillage est décoré de vases de différentes formes, remplis de fleurs et de verdure. Les jets d'eau du bassin principal, de hauteurs variées, forment une montagne d'eau d'où s'élance un gros jet. Les eaux produisent également des effets agréables et nouveaux autour du bord du bassin.
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4
p. 190-192
Fontaines de Cerés & de Flore, [titre d'après la table]
Début :
Dans le mesme costé du Jardin, on voit deux bassins [...]
Mots clefs :
Fontaine de Cérès, Fontaine de Flore, Fontaine, Déesse, Bassins, Bassin
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Fontaines de Cerés & de Flore, [titre d'après la table]
Dans le meſime coſté du
Jardin , on voit deux baffins
qui ne font point enfermez ;
tofun eſt nommé Fontaine de
es Cerés , & l'autre Fontaine de
Flore. Ces baffins avec ceux
de Saturne & de Bacchus,qui
font de l'autre côté , ſont ap
184 Suite du Voyage
1
pelés les Fontaines des Quatre
Saifons. 1
Le baſſins de Cerés , qui
reprefente l'Eſté , eſt heragone.
Cette déeſſe environnée
de tous ſes attributs , eſt repreſentée
au milieu , tenant
une faucille. Il y a huit gros
jets d'eau dans ce Baffin , ſans
compter celuy du milieu , qui
eft baeucoup plus gros que
les autres. Tous les ornemens
dece baſſin ſont fort riches ,
& l'on ny voit que du marbre
& de l'or.
Le Printemps eſtant ordinairement
repreſentéparFlore
, cette Déeſſe eſt au milieu
des Amb. de Siam. 185
du baffin de ce nom , & tout
ce qui l'enrichit , fait connoître
que cette Fontaine ne
peut eftre que celle de Flore.
A quelque diſtance , & autour
de cette Déeſſe ſont dixhuit
jets d'eau affés gros. Il
en fort un nombre beaucoup
plus grand du milieu du ballin
, où elle eſt à demy couchée,&
comme il y en a un
qui excede les autres , tous ces
jets enſemble forment une
maniere d'Aigrette , qui divertit
fort la veuë.
Jardin , on voit deux baffins
qui ne font point enfermez ;
tofun eſt nommé Fontaine de
es Cerés , & l'autre Fontaine de
Flore. Ces baffins avec ceux
de Saturne & de Bacchus,qui
font de l'autre côté , ſont ap
184 Suite du Voyage
1
pelés les Fontaines des Quatre
Saifons. 1
Le baſſins de Cerés , qui
reprefente l'Eſté , eſt heragone.
Cette déeſſe environnée
de tous ſes attributs , eſt repreſentée
au milieu , tenant
une faucille. Il y a huit gros
jets d'eau dans ce Baffin , ſans
compter celuy du milieu , qui
eft baeucoup plus gros que
les autres. Tous les ornemens
dece baſſin ſont fort riches ,
& l'on ny voit que du marbre
& de l'or.
Le Printemps eſtant ordinairement
repreſentéparFlore
, cette Déeſſe eſt au milieu
des Amb. de Siam. 185
du baffin de ce nom , & tout
ce qui l'enrichit , fait connoître
que cette Fontaine ne
peut eftre que celle de Flore.
A quelque diſtance , & autour
de cette Déeſſe ſont dixhuit
jets d'eau affés gros. Il
en fort un nombre beaucoup
plus grand du milieu du ballin
, où elle eſt à demy couchée,&
comme il y en a un
qui excede les autres , tous ces
jets enſemble forment une
maniere d'Aigrette , qui divertit
fort la veuë.
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Résumé : Fontaines de Cerés & de Flore, [titre d'après la table]
Le texte présente deux bassins du jardin, la Fontaine de Cérès et la Fontaine de Flore, qui, avec celles de Saturne et de Bacchus, forment les Fontaines des Quatre Saisons. La Fontaine de Cérès, représentant l'été, est hexagonale et met en scène la déesse Cérès au centre, tenant une faucille. Elle est ornée de huit gros jets d'eau et d'un jet central plus imposant. Les décorations sont riches, en marbre et or. La Fontaine de Flore, symbolisant le printemps, montre la déesse Flore au milieu, entourée de dix-huit jets d'eau de taille similaire. Au centre, où Flore est à demi couchée, un nombre plus important de jets forme une aigrette.
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5
p. 1-322
LA FESTE DE CHANTILLY.
Début :
Il n'y a point d'Empire sur la terre [...]
Mots clefs :
Chantilly, Fête, Prince, Canal, Alidor, Roi, Plaisir, Choeur, Bois, Table, Théâtre, Chasse, Forêt, Allée, Allées, Marbre, Jardin, Agréable, Parterre, Amour, Fleurs, Feu, Arbres, Divertissement, Galerie, Orontée, Ordre, Reine, Gelon, Danse, Architecture, Corbeilles, Bassin, Château, Salle, Fontaine, Figures, Divertissements, Monseigneur le Dauphin, Cascade
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LA FESTE DE CHANTILLY.
LA FESTE
DEB
CHANTILLY.
L n'y a point
d'Empire fur la
terre où les Souverains
feient
plus aimez qu'ils le font
en France On ne leur
A
2 La Fefte
rend point une adoration
d'ufage comme en
Orient , ce qui ne les y
fait pas aimer davantage
, parce qu'ils fe communiquent
fort peu , &
qu'il eft impoffible qu'on
foit penetré d'amour
pour ce qu'on ne peut
connoiftre , puis qu'on
ne le voit que tres - rarement
. Il y a d'autres
Souverains dont le
gouvernement
tyrannique
leur fait rendre d'ayeu
de Chantilly.
3
gles obeiffances , qui éloignent
beaucoup plus
l'inclination qu'on pourroit
avoir pour eux qu'-
ils ne fe l'attirent ; mais
on voit peu de lieux où
l'union foit plus parfaite
qu'en France entre le
Souverain & fes Sujets.
Il fe communique fans
defcendre
de fa grandeur
, fes Sujets le voyent
& luy parlent fans avoir
moins de refpect pour
luy qu'en ont pour leurs
A ij
La Fefte
1
Rois ceux qui les adorent
. Ils executent fes
ordres avec une auffi entiere
obeiſſance , que fe
la font rendre les Princes
qui exercent fur leurs
Peuples un empire tyrannique
. De forte qu'on
peut conclure que de ces
trois manieres de gouverner
celle des Monarques
qui fe communiquent
, les fait aimer avec
un zele plus ardent &
plus parfait , & leur fait
de Chantilly.
rendre les mêmes refpects
& les mefmės obciffances
qu'aux autres . Le
Roy s'eftanto diftingué
entre tous les Princes
qui fuivant l'ufage de
leurs Etats vivent à peu
prés de la mefme forte ,
il feroit difficile d'exprimer
avec quelle joye ,
empreffement
, & quel
quel éclate il eft receu
dans tous les lieux qu'il
honore de fa prefence.
Je vous ay décrit plu
A j
6 La Fefte
fieurs des Festes qui fe
font faites en de pareilles
occafions . Le mefme zele
paroift pour toute la
Maiſon Royale , & l'on .
cherche à honorer
Souverain en
le
rendant
des honneurs éclatans
au Prince qui le touche
de plus prés , & particu
lierement lors que ce
Prince ne les merite pas
moins par le caractere de
bonté qui le rend aimable
, que par la grandeur
de Chantilly.
7
Monfeide
fon
rang.
gneur
le Dauphin
, que
Monfieur
le Prince
receut
le mois
paſſé
dans
fa belle
Maifon
de Chantilly
, a tous
ces
avantages
, & Son
Alteſſe
fereniffime
, à qui
la magnificence
eft naturelle
, fit
en cette
occafion
tout
ce
qu'on
pouvoit
attendre
d'un
grand
&
genereux
Prince
, ou
plutoft
tout
ce qu'on
attendoit
de
luy. C'eſt
dire
encore
da-
A iiij
8 La Fefte
vantage puis que ce Prins
ce n'a jamais rien fait
que de grand , & d'extraordinaire
, lors qu'il a
donné des Feftes . Ses manieres
galantes & magnifiques
eftant connuës , on
n'eut pas fitoft appris
que Monfeigneur devoit
aller à
Chantilly , qua
l'on demeura perfuadé
que tous les divertiffe
mens y feroient nou !
veaux , fuperbes , & remplis
d'invention . L'at
de Chantilly.
9
tente qu'on en avoit, a
efté remplie , & quand le
bruit qui s'eft répandu
de ces divertiffemens ne
vous obligeroit pas à
m'en demander un entier
détail , je me trouverois
engagé à de donner , non
feulement parce que je
vois que toute la France
le fouhaite , mais encore
parce queplufieurs Etrangers
m'ont fait l'honneur
de publier qu'ils
attendoient de mes foins
10 La Fefte
une Relation exacte de
cette fuperbe Fefte, & qu'-
ils en ont donné meſme
des témoignages publics .
Ces confiderations doivent
échauffer mon zele ,
mais elles ne me fourniront
pas dequoy répondre
à la bonne opinion
qu'on a de moy . Je puis
cependant m'affurer de
plaire , puis que la verité
n'a befoin d'eftre embellie
d'aucuns ornemens , &
que tout ce qui s'eft fait
de Chaneilly.
II
à Chantilly eftoit fi ingenieux
, fi galant , fi
magnifique , & fi bien
entendu , qu'il me fuffira
de dire les chofes
comme elles fe font paffées
, pour faire concevoir
toutes les beautez ,
& tous les agrémens d'une
Fefte où tous les jours
de nouveaux plaiſirs fuccedoient
les uns aux autres
: car ce n'eft
pas
toûjours
un grand ſpectacle
feul qui divertit , mais
12 La Fefte
l'enchaifnement des plaifirs
, qui cftant donnez à
propos , ne fatiguent
point. Je voudrois bien
pouvoir joindre à tout
cela une peinture un peu
reffemblante de l'activité
de Monfieur le Prince .
L'ardent defir qu'il avoit
de divertir Monfeigneur
luy donnoit des foins fi
empreffez , que fi la chofe
euft efté poffible , il auroit
marqué chaque heure
du jour par quelque
de Chantilly.
13
nouveau divertiffement .
Monſeigneur partit de
Verfailles le Dimanche
22. d'Aouft , & arriva
dans la Foreft de Chantilly
par le chemin de
Lufarche . Monfieur le
Monfieur le Duc , &
Prince de Conty le reccurent
au bout de la Foreft
vers le milieu de la
vieille route. Comme
c'eftoit le lieu où Monfeigneur
devoit chaffer ,
Monfieur le Prince y
14
La Fefte
4
cftoit pour luy faire commencer
fa chaffe . 11 prit
ce divertiffement jufqu'à
cinq heures du foir , &
le plaifir qu'il y trouva
fut d'autant plus grand ,
qu'ilvit s'élever quantité
de perdreaux & de faifandeaux.
Ainfi , comme la
chaffe avoit fait former
le deffein du voyage de
Chantilly , parce que
c'eſt le plus beau lieu du
monde pour chaffer , ce
fut le premier plaifir que
de
Chantilly. 15
Il alla
Monfeigneur prit en approchant
de cette delicicufe
Maiſon .
jufques au lieu nommé
la Table , qu'on dit eftre
juſtement au milieu de
la Foreft , toûjours accompagné
de Mor fieur
le Prince . La figure de ce
lieu eft ronde. Il a vingttrois
toifes de diametre ,
& eft partagé en douze
routes , qui ont pour
centre le point du milieu
de cette Place. Elles font
16
La Festés
toutes bordées de charmille
, & ont chacune
cinq toifes de large , & environ
une lieue de long .
Dans le milieu de ce rond
on avoit eu ſoin d'élever
une feuillée , dont la forme
ſuiyoit le meſme plan.
Elle eftoit de fept toifes
& demie de diametre ,
& élevée fur une Eftrade
de cinq pieds de haut.
Cette feuillée eftoit percée
de douze portiques
qui aboutiffoient à cha-
1
de Chantilly.
17
t
cune des douze routes
dont je viens de vous parler
, & pour y monter on
avoit conftruit quatre efcaliers
de douze pieds de
large , avec des appuis
en baluſtrades , des deux
coftez de chaque efcalier .
La mefme balustrade regnoit
tout autour de l'edifice
, & chaque portiz
que avoit vingt pieds de
haut fur douze de large-
La corniche ceftoit fail
lante en dehors ainfi
B
18 La Fefte
qu'en dedans ; le Dôme
avoit fon plein ceintre ,
& fur le milieu & au
deffus eftoit une baluftrade
de dix pieds de diametre.
Tout le Dôme , les
ceintres , les pilaftres , &
les appuis eftoient recouverts
de feuilles de chefne.
Des branches de Genievre
formoient
les baluftrades
, & le tout eftoit
conftruit de maniere
qu'on voyoit toute l'architecture
profilée . Tous
de
Chantilly.
19
les portiques eftoient ornez
de gros feftons de
feuilles de chefnes & de
bouquets de fleurs . La
Table où la Collation
fut fervie eftoit au milieu
de cet edifice . Elle
eftoit ronde & de dix
pieds de diametre. Une
grande Corbeille d'argent
en occupoit le point
du milieu .Elle eftoit foùtenuë
fur douze conſoles
à jour de vermeil doré
qui répondoient à cha-
B ij
20 La Fefte
cune des douze Arcades .
Ces douze confoles é
toient jointes les unes
aux autres avec des guirlandes
de fleurs , & portoient
chacune deux petites
corbeilles d'argent
remplies de fruits.La
grande du milieu l'eftoit
de fruits & de fleurs , &
le tout formoit une éle
vation toute à jour , &
qui ne faifoit aucun obftacle
à la veuë. On mit
a
fur cette table le couvert
de
Chantilly .
21
de Monfeigneur vis à vis
le milieu de la route qui
va à Chantilly. Tout le
pourtour de cette Place
de vingt - fix toiſes de
large , eftoit de treillage
de feuillée & orné de
portiques auffi de feüillée
, au travers defquels
on découvroit toutes les
routes . Monſeigneur entendit:
enl arrivant un
concert de Timbales , &
de Trompettes qu'on avoit
poftez dans le Bois.
22 La Fefte
à une diſtance mefurée ,
afin que l'harmonie étant
un peu éloignée cuſt
plus de douceur . Ce
Prince trouva tout le dedans
du Dôme vuide , &
la table fervie de vingtquatre
baffins de roft , &
de quatre plats d'entremets
autour de chaque
baffin , ce qui faifoit fixvingt
plats. Les meſures
avoient efté prifes fi jufte,
qu'on peut dire que ceux
qui fervoient eftoient ade
Chantilly.
23
vertis de
chaque pas que
Monſeigneur
faifoit dans
la Foreſt pour
avancer ;
de forte que ce Prince
arriva dans l'inftant
qu'on venoit de pofer le
dernier plat chaud fur
la table . Comme il n'y
avoit que le couvert de
Monfeigneur
, il ordonna
qu'on en mift d'autres,
& la table en fut auffitoft
garnie ; mais on n'en
mit point yis à vis de ce
Prince. Monfieur le Prin24
La Fefte
ce , Monfieur le Duc , &
Monfieur le Prince de
Conty furent placez à
cofté de
Monfeigneur ,
& les Seigneurs de fa
fuite occuperent le reſte
des places . On releva les
entremets chauds pour
én mettre de froids . Tout
fut enfuite relevé d'un
fervice entier de fruit,
avec le mefme nombre de
corbeilles , & de plats
qui rempliffoient la table
lors que Monfeigneur
arriva.
de
Chantilly.
25
>
arriva . Il y avoit quantité
de corbeilles ovales
&en lofange chacune de
deux pieds de diametre.
Je n'entre point dans le
détail des fruits & des
confitures , cela iroit à
l'infiny . Je vous diray
feulement que dans les
flancs des corbeilles ova-
T les eftoient de riches cuvettes
remplies de toutes
fortes de liqueurs . Ces
cuvettes eftoient accompagnées
de Sous- coupes
C
"
26 La Fefte
garnies de glaces , & de
quantité de verres à liqueurs
de differentes
manieres
. Un moment aprés
que l'on eut fervy le
fruit , le bruit de guerre
formé par les Trompettes
& par les Timbales
ceffa tout à coup, & dans
le mefme inſtant on entendit
dans la route qui
eftoit vis à vis de Monfeigneur
une harmonie
de Hautbois , de Flûtes ,
de Mufettes , & de divers
י נ
de Chantilly.
27
autres Inftrumens champeftres
. On l'écouta quelque
temps fans voir rien
paroiftre , & tout eftoit
fi bien concerté , & executé
avec tant d'ordre
& tant de jufteffe , qu'il
n'y avoit pas une feule
perfonne dans la route
qui devoit cftre remplie
un moment aprés . L'harmonie
ayant diverty les
oreilles , & infpiré de la
joye pendant quelque
temps , on apperceut de
C ij
28 La Fefte
loin le Dieu Pan qui étoit
fuivy par quatrevingt-
dix Faunes , Sylvains
, Satyres , & autres
Divinitez , qui ont accoûtumé
d'accompagner
ce Dieu dans les bois .
Toute cette troupe parut
d'abord à un demy quart
de lieuë de la . Table , &
ne fe mit en marche qu'aprés
que Monfeigneur
eut eu le temps de la remarquer,
Le Dieu Pan
que l'on voyoit à la tefte,
de Chantilly.
29
eftoit reprefenté par M.
de Lully , Surintendant
de la Mufique du Roy ,
qui battoit la meſure avec
fon Thirfe . Il eftoit
fuivy de vingt - quatre
Satyres , & de toutes les
Divinitez qui habitent
les Forefts . On entendoit
des Hautbois , des Mufettes
, & plufieurs aútres
Inftrumens champeftres ,
au fon defquels ſe faifoit
la marche . Leur diverfité
formoit une harmonie
C iij
30 La Fefte
tres - agreable , & le nombre
de ces Joueurs d'Inftrumens
eftoit fi grand
qu'il rempliffoit trois lignes
. Les Muficiens avec
le refté de la fuite du
Dieu Pan , marcherent
fur ces trois lignes avec
beaucoup d'ordre, & fans
aucune confufion . Les
Danfeurs au nombre de
vingt & un , qui avoient
tous des maffuës , eſtoient
montez fur les épaules les
uns des autres , & for-
1
de Chantilly.
31
moient des Groupes furprenans.
En effet , il y
avoit de quoy s'étonner
qu'en formant ces fortes
de Groupes ils fe puffent
tenir auffi fermes que fi
chacun d'eux cuſt eſté à
terre . Ils eftoient fuivis
de cinquante- un Muſiciens
, qui portoient chacun
fur leur tefte une corbeille
remplie de fruits
feints , reprefentant des
fruits de bois , commie
pignons, pommes de pin ,
C iiij
32 La Fefte
Gourdes , & autres qui
ne font connus que parmy
les Satyres. Ils te
noient chacun une branche
de cheſne . Cette
nombreuſe Troupe s'étant
avancée vers le bout
de l'allée le plus proche
de
Monfeigneur , les
Joueurs de Hautbois fe
rangerent des deux côtez
de l'escalier qui montoit
à la Table de ce
Prince , & quand ils furent
placez , les Danfeurs
de
Chantilly.
33
executerent parfaitement
bien ce qu'ils avoient
concerté , qui eftoit de
defcendre pour danfer ,
& de paroître neanmoins
toujours groupez . Pour
cet effet ceux qui cftoient
les plus élevez fautoient
en cadence de quatre mefures
en quatre mefures ,
& comme il n'en fautoit
que trois à la fois , on en
voyoit toûjours trois qui
formoient la mefme figure
que les trois pre-
1
1
34
La Fefte
a
miers . Ainfi l'Allée fut
toûjours remplie juſqu'à
ce que les trois derniers
euffent fait la mefme figure
que les trois premiers
. Les cinquante- un
Muficiens qui fuivoient ,
avancerent jufqu'aux environs
du lieu où les Satyres
groupez venoient
de finir leur danfe &
ayant paffé fous le portique
de l'avenue où ces
Satyres eftoient , ils fe
placerent fur un terrain ,
2
#
All
a
de Chantilly.
35
que l'on avoit gazonné
depuis le portique de la
route juſqu'à l'eſcalier.
Quand chacun eut pris
fa place , on joüa un Air
d'un autre mouvement ,
fur lequel tous les Faunes
, & les Satyrès firent
une danfe fort extraordinaire
. Elle plut beaucoup
à Monſeigneur , &
receut de grands applaudiffemens.
Cette danfe ,
qu'on pourroit nommer
un petit Ballet , eftant
36 La Fefte
finie, les Muficiens avancerent
vers l'efcalier ,
qu'ils monterent fur
deux lignes au fon des
Inftrumens , & lors qu'ils
furent arrivez fur l'eftrade
, ils fe feparerent les
uns à droite, & les autres
à gauche , de maniere
qu'ils entourerent la table.
Ceux qui portoient
les corbeilles fuivirent ,
& les placerent fur des
gueridons de feuillée qui
eſtoient fur les appuis
N
de
Chantilly.
37
des portiques . Les Hautbois
parurent aprés , & les
Danfeurs
monterent enfuite.
Ceux - cy s'eftant
pris par la main
danfeferent
autour de Monſeigneur
, fur un Air qui
1 eftoit tout
different
des
deux
derniers
qu'on venoit
d'entendre , & qui
fembloit
marquer
l'excés
de la joye
qu'on
reſſentoit
en ces lieux de la
prefence
de ce Prince.
Pendant
qu'on
danſoit
9
38 La Feste
autour de la table , les
Muficiens
·
defcendirent
par un eſcalier qui eſtoit
derriere Monfeigneur
, &
fe rendirent
dans une
Allée que l'on voyoit
à
côté de celle par où tout
ce divertiffement
eftoit
venu. Ils y trouverent
les Piqueurs endormis
avec leurs chiens .
Danfe finit juftement
en
ce temps - là , comme il
avoit efté concerté , &
les Muficiens chanterent
La
1
4
1:
de
Chantilly . 39
I
un morceau de Muſique
de feu M. de Lully , qui
paroiffoit avoir efté fait
exprés pour la fituation
où le trouvoient les cho
fes dans ce moment . On
entendit alors toute la
Foreſt retentir du bruit
de ces paroles . 65 31
Debout , Lyfifcas , bola
debout ,
Pour la chaffe ordonnée
Ilfautpréparer tout.
Les Piqueurs fe leve
rent aprés avoir fait tou40
La Fefte
"
16
tes les actions qui pouvoient
marquer qu'ils
eftoient profondement
affoupis , & qu'ils n'avoient
efté éveillez que
P
par ceux qui les appelque
loient , en leur difant
qu'ils allaffcut préparer
tout pour la Chaffe
l'on avoit ordonnée . On
entendit enfuiteun grand
bruit de Cors , & dans
cet inftant un Cerf ayant
traverfé la route à la vue
de Monfeigneur , ce Prinde
Chantilly. 4!
ce s'écria comme fouhaitant
d'avoir des chiens .
Dans le mefme temps on
vit paroiftre
une Meute
que l'on découpla
aprés
le Cerf.
Monfeigneur
voyant que les chiens
chaffoient fi bien , témoigna
eftre fâché de n'avoir
des
chevaux que pour tirer
en volant . En ce mo ·
ment on en vit paroiſtre
d'autres , fur quoy ce
Prince monta pour fuivre
la Chaffe , avec tous
D
42 La Fefte
les Seigneurs qui l'accompagnoient.
Il courut
le Cerf, qui fut pris dans
l'étang de Cormeille ,
aprés l'avoir couru environ
une heure . La Meute
eftoit à M. le Grand
, 10
Prieur . On ne peut en h
dire trop de bien non
plus que de l'équipage,
je vous en ay deja parlé
plufieurs fois.
&
Cette Chaffe eftant finie
, Monfeigneur prit le)
chemin du Chafteau , &
de Chantilly . 43*
dit en parlant du Repas
& du Divertiffement du
milieu de la Foreſt , que
tout y eftoit plein d'invention
, & fort bien executé
. ; que cela
pouvoit
paffer pour un divertif
fement complet , & qu'il
y avoit pris beaucoup de
plaifir . Les Airs eftoient
de M. de Lully le Cadet,
Surintendant de la Mufique
du Roy , & toute.
la Danfe de M. Pecourt ,
Danfeur ordinaire des .
Dij
44
La Fefte
Balets de Sa Majeſté . Tou
tes les Divinitez des Foreſts
, ainſi que les Faunes,
les Sylvains , & les Satyres
qui compofoient leur
fuite , avoient des habits
faits exprés qui les repre
ſentoient naturellement,
plûtoft comme on a accoûtumé
de les peindre ,
que comme on les voit
habillez fur le Theatre .
Ces habits eftoient faits
fur les deffeins de M.
Berrain, Deffinateur
ordide
Chantilly. 45
0
a
A
naire du Cabinet du Roy,
ainfi que toute la feuillée.
Ce qu'il y eut de furprenant
dans les plaifirs
de cette premiere journée
, c'eft que Monfeigneur
avant que d'arriver
à Chantilly , où il
fembloit que les Divertiffemens
deuffent feulement
commencer , avoit
eu le plaifir de deux
Chaffes differentes , un
| grand repas dans un lieu
Conftruit exprés , & une
46
La
Fefte
Fefte complete accompagnée
de Mufique , de fimphonie
, & de danfes , &
le tout executé par tout
ce qu'il y a de meilleures
Voix , & de plus habiles
Danfeurs en France . C'eſt
ce qui ne s'eftoit encore
jamais vu dans aucune
occafion femblable
&
ce que le zele de Monfieur
le Prince luy fit inventer
, Son Alteffe Sereniffime
ne
pouvant at:
tendre que Monſeigneur
,
de Chantilly . 47
0
1
fuſt arrivé a Chantilly ,
pour commencer à luy
témoigner la joye qu'Elle
avoit d'y voir venir
Ice Prince .
Aprés la prife du Cerf,
Monfeigneur arriva à
Chantilly par l'une des
grandes routes de la Foreft
, au bout de laquelle
on trouve une grande
demy - lune , par laquelle
a on entre dans une Avan-
Court qui n'eft pas encore
48
La
Fefte
entierement achevée.Elle
eft fituée entre un Etang
nommé l'Etang de Silve,
& le grand Fort du Châ
& par confequent teau ,
toute entourée d'eau . On
voit deux Pavillons à
droite & à gauche du
Pont Levis . Cette demylune
aboutit à un fer à
cheval , par lequel on
monte en front fur une
grande terraffe , au milieu
de laquelle eft une
Statuë Equeftre de bronzć
de Chantilly.
49
El
ze du dernier Conneſtacable
de
Montmorency
.
Cette Statuë fe trouve
vis à vis de l'entrée du
grand Château . C'eſt un
Edifice fort ancien , &
tres- irregulier , affis fur
une roche au milieu de
groffes fources , qui forment
un grand Foffé. Cependant
plufieurs groffes
Tours ne laiſſent pas
le rendre tres - agreable à
la veuë. Monfieur le
Prince fait travailler
pre-
E
11
de
50 La Fefte
fentement à rendre le
dedans de la Court regulier
, & à donner audehors
une face toute
nouvelle , foit
par l'ouverture
de trois rangs dc
feneftres , & deux grands
balcons qui
regneront
tout autour du Château,
foit par les combles qui
feront tous d'égale hau
teur , & à la manfarde.
A cofté gauche du fer à
cheval , eft un grand lo
gement detaché du Châ
de Chantilly.
SI
teau ,dont le rez de chauffée
eft à fleur d'eau du
a grand Foffé . C'eft dans
ce lieu où le logement dé
Monfeigneur avoit cfté
marqué , de mefme que
celuy de Madame la Ducheffe
, & de Madame la
Princeffe de Conty la
Douairiere . Ce fecond
Château avoit efté autrefois
bâty par Mrs de
Montmorency
, & on
lo l'appelloit la Capitainerie
. Feu Monfieur le Prin-
E ij
52
La Feste
ce en avoit fait accommoder
les dedans un an
avant qu'il mouruft, & il
y avoit ajoûté beaucoup
de commoditez . Les ornemens
de dehors font
des Pilaftres d'ordre Corinthien
. Ils compofent
la porte d'entrée de la
Court , & la façade du
coſté d'un petit parterre,
Tout le retour eft foûte
nu d'un grand balcon en
maniere de fauffe- braye .
Le logement d'enbas du
de Chantilly.
53
e
petit Château eft compo
fé de deux
Appartemens ,
dont la Salle eſt commune
à l'un & à l'autre .
Cette Salle eft ornée de
Tableaux ,
reprefentant
les plus belles Maifons
Campagne des envide
rons de Paris . Toutes les
pieces des deux Appartemens
aufquels elle fert ,
font ornez d'autres Tableaux
reprefentant diverfes
Fables de l'Antiquité
; en forte que l'une
E iij
54
La Fefte
des Chambres fait voir
l'Hiftoire de Venus , une
autre celle de Diane , une
autre celle de Flore , une
autre celle de Bacchus, &
une autre celle de Mome .
Toutes ces Chambres, qui
font percées en enfilade,
regnent le long du balcon
en fauffe-braye dont
on a parlé , & aboutiffent
à un grand Salon en retour
. Tout cet espace
eft remply de diverfes tables
curicufes , dont les >
de Chantilly . 55
tunes font rares par leur
travail , & les autres par
leur matiere de Buftes
;
avec leurs gaines & ſcabelons
, & de meubles
tres - finguliers .
tables
Outre
cela , il y avoit plufieurs
pour toutes fortes
de jeux. C'eft dans ce lieu
que Monfeigneur a fouvent
tenu appartement
devant, & aprés le fouper.
De ce logement , lors
qu'on a paffé par un Ve-
| ftibule qui eft ouvert par
56 La Fefte
deux grandes arcades du
cofté de la Court & du
petit Parterre , on monte
dans l'Appartement qui
eft au deffus , & qui fe
trouve fitué de plein pied
au rez de Chaufféc , de la
court du grand Chafteau,
auquel il eſt joint par un
Pont qui traverfe le
grand Foffé . Ce foffé eft
remply d'un tres- grand
nombre des plus belles,
& des plus groffes Carpes
que l'on puiffe voir.
de Chantilly .
ry
Cet
Appartement qui a
efté occupé par Monſeigneur
tant que la Feſte a
duré , eft compofé d'un
grand Salon , qui n'eft pas
encore entierement fait ,
& qui eft la feule piece
qu'on n'a pas eu le temps
d'achever. De ce Salon
on entre dans une grande
Antichambre , aprés laquelle
il y a une grande
Chambre , plufieurs Garderobes
, & un grand Cabinet,
dont la veuë donne
38 La Fefte
d'un cofté fur les Jardins,
& de l'autre fur une
grande Peloufe qui borde
la Foreft. Aprés ce Cabinet
on en trouve deux autres
de moindre grandeur,
dans le retour . L'un
donne entrée dans une
Galerie qui eft percée du
cofté de la Foreft de fix
grandes croifées , vis à
vis defquelles
il y a de
grands miroirs de glaces ,
dont les bordures font
d'un travail tout partide
Chantilly. 19
culier . Ces Miroirs reprefentent
cette grande Peloufe
dont je viens de
vous parler , avec une
partie de la Foreft . Au
deffous de ces glaces font
des tables de differentes
fortes de marbres des plus
beaux , & des plus precieux
; ces tables font
montées fur des pieds de
fculpture dorée ; il y en a
de plufieurs
manieres
. On
voit au bout de cette
Galerie un Portrait de
to
La
Fefte
feu Monfieur le Prince ,
fait par le vieux Jufte ,
du temps de la Bataille
de Rocroy . Ce Prince est
en pied
font à fes pieds occupent
une partie du terrain , &
du lointain. On y voit
d'un cofté l'ordre de la
Bataille de Rocroy , &
de l'autre le Combat . Ce
Tableau eft dans une bordure
d'une grande beauté
, & auffi magnifique
que bien travaillée , &
fes Armes qui
comme
de Chantilly.
61
comme Monfieur le Pring
ce a confacré ce lieu, a
la memoire de feu Mans
fieur fon Perfil a com
mencé à faire mettre des
Tableaux dans chaque
trumeau entre les croifées
& les glaces . Chacun
de ces Tableaux reprefante
par l'ordre des
temps une Campagne de
feu Monfieur le Prince.
La principale action , de
Ja,
la Campagnes, foit Siege
pu Bataille , painte en
F
3
62 La Fefte
grand , occupe le milieu
du Tableau
. Les autres
actions de la mefme Campagne
font peintes en petit
tout autour dans des
Cartouches
.
Le premier Tableau
reprefente la Campagne
de 1643. c'est à dire , la
Bataille de Rocroy . On
voit l'ordre de cette Bataille
dans le grand Cartouche
qui eſt au bas du
Tableau , ainfi que l'or
dre de Bataille des deux
་
de
Chantilly.
63
6
Armées . Il y a trois autres
Cartouches au côté droit
du mefme Tableau . Le
premier repreſente l'élevation
de Thionville ; le
fecond la Carte du Gouvernement
de Thionville,
& le troifiéme le Siege
de Thionville
. Il y a
auffi trois Cartouches à
la gauche du Tableau ,
Le premier fait voir le
Siege de Cirque , le fecond
la Carte du Gouvernement
de Cirque , &
11
Fij
84 La Fefte
le troifiéme l'élevation
de
Cirque.
Dans le fecond Tableau
eft reprefentée la
Campagne faite en Alle
magne en 1644.Les Com
bats donnez devant Fri
bourg le cinquiéme &
dixiénie Aouſt font peints
dans le milieu avec les
retranchemens de l'Atl
$
mée Bavaroife qui fu
rent forcez par celle que
commandoit feu Mon
fieur le Prince alors
2
de
Chantilly.
Duc
d'Anguien . Dans un
grand Cartouche au baş
eftole Plan de Philips
bourg ; dans les fix Cars
touches qui fontau coſté
droit du Tableau , font
repicfentez Oppenhien .
Beingen
Liechtonaug
DourlathipMayonce &
Landau Dans les fik
du cofté gauche on voit
VVoomes Spire Créukl
zenach ,
Bacharach , Neig
ftat & Baden.40 .mp3
Au
troifiéme Tableau;
Fiij
66 La Fefte
qui reprefente la Campa
gne de 1645. eft la Bataille
de Norlinguen ,
donnee le 3. Aouft entre
l'Armée du Roy commandée
par Monfieur le
Prince , & celle de l'Empereur.
Les deux grands
Cartouches qui font au
deffus du Tableau repre
fentent , l'un l'ordre de
la Bataille de Norlinguen
, l'autre & Norlinguen
. On voit dans les
trois Cartouches du cofté
de Chantilly.
677
droit l'élevation de Rottembourg
, la Carte du
Gouvernement de Rottembourg
, le Siege de
Rottembourg , & les
trois du cofté gauche reprefentent
le Siege de
Dunctelſbuhel , la Carte
du Gouvernement de
Dunctelſbuhel , & l'élevation
de Dunctelfbuhcl
.
Le quatriéme Tableau
fait voir la Campagne
de
1646. Au milieu eft la
šà La Fefte
Ville de Dunkerque &
dans les Cartouchés à
droite & à gauche
on
voit d'autres actions qui
regardent le Siege de l
mefnie Ville Les autres
Campagnes doivent eſtre
peintes fur d'autres iŢal
bleaux pareils dont les
places fondmarquées dant
la mefme Galerie gomais
>
> Tout cee Appartement
eftdie éclairéparaN HO
qui ne font pas encore
deffinez
, beep
5.1
de Chantilly.
69
&
bie infiny de Luftres &
de Girandoles de criftalt
Le couvert de Monſeigncur
fut mis dans une
Salle du grand Château ,
& Monfieur le Prince
qui fit fervir cousules
jours quatorzeou quinze
tables , comme vous vert
rez dans la fuite deffraya
toutes les perfonnes dis
ftinguées qui allerent à
Chantilly pour voir da
Fefte , ainfi que tous ceux
qui y furent employez
70 La Fefte
dont on
peut
dire que lo
nombre
eſtoit
infiny
.
Lors
qu'on
eut
foupé
,
Monſeigneur
tint
Appar
tement
. Aprés
vous
avoir
fait
une
defcription
des
deux
Chafteaux
, je croy
vous
devoir
parler
, non
pas
de toutes
les beautez
des
Jardins
, car je ne
Vous
en
entretiendray
qu'à
meſure
que
je vous
parleray
des
promenades
qu'y
fit
Monfeigneur
,
mais
de ce qu'ils
offrent
de Chantilly.
71
à la veuë de ceux qui
font dans les Appartemens
. En arrivant fur la
Terraffe , où je vous ay
dit qu'eftoit la figure du
Conneftable de Mont-
Il morency , on découvre
un grand efcalier, au bas
duquel eft un grand ron .
Ideau , & au milieu de
ce rondeau une gerbe
de plufieurs tuyaux . Au
delà de ce rondeau on
découvre un grand Parterre
feparé en deux parn
A La Feſte
ties par la croifée du
d'une
grand Canal. Il y a cinq
grandes pieces d'eau dans
Pune & l'autre partiel,
& chacune de ces grandes
pieces a un gros Jet
d'eau. Ces deux parties
fonts foutenues
grande allée d'ormes ch
Terraffe , avec des Ifs &
des Picea entre - deux
Au delà du grand Tanal
eſt un demy - rond qui
ferme la croifée, & dont
il s'éleve infenfiblement
jufques
395
12
de Chantilly.
73
>
juſques au haut de la
cofte une espece de fer
à cheval , qu'on appelle
le Vertugadin. Il eſt
compofé d'un grand glacis
de gazon , d'une grande
allée , fermée du cofté
du glacis par des Picea
taillez en piramide
ronde
, & de l'autre par des
ormes & une paliffade
entre-deux . Cette allée
eft jointe par ces deux
bouts , aux deux grandes
allées qui regnent_tout
G
74
La Fefte
le
le long du grand Canal :
Le point de veuë eſt ter
miné de ce coſté- là par
commencement des al
lées du grand Parterre ,
& de l'autre par une route
particuliere au travers
de la Foreft , qu'on ap
pelle la route du Con
neftable. Elle eft plus
large que toutes les autres
. Le Château eft à la
droite , comme je vous
l'ay déja marqué , & à la
gauche eft un petit Parc ,
de Chantilly.
75
qui feroit eftimé grand
par tout ailleurs , mais on
ne luy peut donner que
le nom de petit , fi on le
compare à l'autre , qui
a plus de cinq mille arpens
.
2
Le Lundy ( car pour
donner quelque ordre à
cette Relation , je la fepareray
par journées )
Monfeigneur alla courre
le loup aux environs
d'un Village appellé la
Chapelle , & au retour de
Gij
76 La Fefte
la Chaffe , ce Prince entra
dans fon Appartement ,
d'où il fortit quelque
temps aprés , pour aller
prendre à pied le plaifir
de la promenade. Il traverſa
le petit Parterre, &
ayant paffé le grand foffé
fur un pont de bois , il
trouva à ſa gauche un
gränd Parterre , enfermé
d'un cófté du foffé , de
l'Orangerie , & de l'autre ,
d'une galerie , & d'un
canal . Ce Parterre eft ende
Chantilly . 77
touré d'orangers parfaitement
beaux .
On y voit cinq pieces.
d'eau avec leurs jets. Celle
du milieu a pour pied
une Hydre , dont chaque
tefte vomit une quantité
prodigieufe d'eau . On y
voit auffi la Fontaine des .
Grenouilles . Elle eft fituée
dans un triangle au
deffous de la Terraffe du
grand foffé du Chafteau ,
entre cette Terraffe , les
Canal du Dragon , & le
Giij
78 La Fefte
petit bois de Chantilly,
qui eft à coté du Parterre
de l'Oragerie. Le Dra
gon eft une maniere d'a
nimal marin qui paroift
fortir de deffous la Ter
raffe du foffé . Il vomit
l'eau de la décharge de ce
foffé dans une coquille,
qui retombe dans un canat
qui eft le long d'un
des coftez de la piece où
eft la Fontaine des Grenouilles.
On deſcend
dans le Parterre par un
de Chantilly. 79
efcalier de
quarre ou
cinq marches fort grandes
& fort belles . Aux
deux coftez de cet eſcalier
font des napes d'eau
perpetuelles
, grandes,
belles , & bien fournies ,
qui tombent
dans de
grands
baffins
quarrez
C avec des bouillons
&
0
Dans ce bruits d'eau.
mefme Parterre font quatre
grands Picea , dont
le moindre a plus de foi-
Xante pieds de baut . Du
80 La Fefte
cofté du canal l'allée eft
garnie de Platanes , dont
le plus vieux a plus de
cent cinquante
ans . Cet
arbre eft fort rare en
France . Sa feüille eft à
peu prés comme celle de
vigne , & il fe depoüille
tous les ans de fon
écorce . De ce Parterre
Monſeigneur
entra dans
une Ifle par un grand
portique
de treillage. A
cofté de cette Iſle on en
voit une autre plus pede
Chantilly.
81
tite . Elles font partagées
par trois canaux .
La grande eft ornée de
plufieurs allées , de grandes
paliffades
, de deux
groffes Fontaines
enfermées
dans des Portiques
, & de plufieurs
ornemens
de treillage d'un
deffein tres agreable ,
& d'une propreté
furprenante
. L'extremité
de
'Ifle eft reveſtuë de
pierre de taille . On y
voit douze jets d'eau
-
82
La Fefte
qui fortent d'autant de
baffins au deffous " defquels
eft une cafcade de
2
toute la largeur de la
pointe de l'Ifle , & des
deux canaux . On trouve
dans la petite Ifle des
allées de grands Aunes ,
des paliffades , un treillage
en demy - rond
& une fontaine dans le
milieu . Deux Dragons
de
3
bronze femblent y combattre
. Il y en a un
renversé qui pouſſe un
de Chaneilly.
83
grand jet d'eau , & l'autre
en dégorge en abondance
fur ce premier . Vis
à vis de cette fontaine ,
& à la pointe de la mef
me Ifle , eft un Apparte
El ment de treillage , compofé
de quatre pieces . Il
eft parfaitement
bien entendu
, & d'un travail
tres - delicat
. Ces quatre
pieces fe trouvent fur un
terrain qui a en face la
I vue du canal ; à droite
3
fur la prairie , & à gauche
84
La Fefte
fur des jardins . A l'iffuc
de la promenade Monfeigneur
alla voir l'O
pera , que Monſieur
le
Prince avoit fait faire
exprés , Son Alteffe Sereniffime
ne voulant
point donner de diver
tiſſement qui euſt eſté déja
vû . Le lieu meſme fut
conftruit pour ce feul
Spectacle , & Monfieur
le Prince agar choiſi
l'Orangerie
de Chantilly
qui regne tout le long
du
de
Chantilly.
83
duparterre avec une terraffe
magnifique, dit à M.
I Berrain d'y conftruire ,
non feulement un theatre
, mais auffi une Salle
magnifique. L'Orangerea
70. toifes de long, &
vingt-fept pieds de large.
1 M. Berrain la divifa en
trois parties feparées par
des Portiques d'architecture
, fans y comprendre
le Veſtibule par où l'on
yes & duquel on
voyoit cette longue éten-
70
ОП
I
H
86
La Fefte
due eclairée de deux
rangs de Luftres , que les
grands Portiques qui fervoient
d'entrées à ces
differentes Salles , laif;
foient voir diftinctement
. Il feroit difficile
de trouver rien de plus
magnifique
, & dont les
ornemens fuffent plus diverfifiez
. Plus on appro
choit , plus on voyoit
que la magnificence alloit
toujours en aug
mentant , la derniere
.
de Chantilly.
87
Salle eftant infiniment
eftoit
plus riche
la
que , premiere
, & le theatre
encore
davantage
.
1 Le Veſtibule
orné de grands
arbres
qui ceintroient
, & cachoient
toute
la voûte
.
Les pieds
de ces arbres
cftoient
dans
une feule
caiffe qui regnoit
tout
autour
du Veftibule
, &
qui eftoit
peinte
en porcelaine
, & ornée
de chifres
de Monfeigneur
,
Hij
88 La Fefte
avec des attributs de ct
Prince . Ces arbres eftoient
fi verds , fi chargez
de feuillages , & fi
artiftement placez , qu'il
eftoit impoffible qu'on
vift les murs de ce Vel
tibule , de forte qu'on
le pouvoit prendre pour
une tres-belle allée . Ces
arbres conferverent leur
verdure pendant les huit
jours que dura la Feſte,
& ils donnerent une fi
agreable fraîcheur à ce
de Chantilly .
89
licu , qu'on refpiroit
en y entrant un air delicieux
, dont on ne pouvoit
s'empefcher de parler
, en marquant le plaifir
qu'on y prenoit. Ce
Veftibule eftoit éclairé
de plufieurs Luftres , ce
qui parmy la verdure des
arbres produifoit un effet
tres - réjouiffant , rien n'eftant
plus agreable à la
veuë que le verd , fur tout
lors qu'il eft éclairé .
Aprés qu'on avoit ad-
H iij
Do La Fefte
miré la fimple & riante
decoration de ce Vefti-
翼
bule , & qu'on y avoit
demeuré
quelque temps,
pour en goûter la douce
fraîcheur , on fe fentoit
excité à paffer outre ,
chacun eſtànt attiré par
le brillant qui paroiffoit
au travers d'un fuperbe
Portique , fous lequel il
falloit paffer pour entrer
dans la piece fuivante.
Ce Portique eftoit de
huit pieds d'ouverture
de Chantilly.
91
fur feize de hauteur . Il
eſtoit tout de marbre , &
d'une tres - belle architecture,
avec des ornemens
rehauffez d'or . Il fervoit
d'ouverture à une galerie
de feize toifes de
long fur vingt-fix pieds
de haut . Tout le pourtour
de cette galerie eftoit
orné d'un lambris ,
& d'une corniche , &
entre le lambris & la
corniche , on voyoit une
tres belle tapifferie tou92
La Feste
te d'une meſme fuite , &
qui eft nommée Tapiße
rie de Venus , parce que
tout ce qu'elle reprefen
te regarde cette Deeffe.
Outre les deux rangs
tres- beaux Luftres de cri
ftal qui éclairoient cette
fuperbe galerie , elle d
toit encore ornée &
de
éclairée par vingt - quatre
Girandoles de mefme matiere
, qui estoient pofées
fur des Gueridons .
Au bout de cette galerie
14
de Chantilly. 93
P
on voyoit un Portique
pareil à celuy par lequel
on eftoit entré. On montoit
trois marches fous
ce dernier Portique pour
entrer dans la troifiéme
piece , qui eftoit la Salle
de l'Opera. Elle avoit
cent quarante-deux pieds
de long en y comprenant
le Theatre & l'Orcheftre.
L'ordre de fon
architecture , ainſi que
celuy de la façade du
Theatre , eftoit Ionique1
La Fefte
94
Compofé. Cette Salle
eftoit partagée
en quatorze
pilaſtres de marbre
ornez de leurs chapiteaux
, & de leurs bafes ,
+
ainfi
que
de
plufieurs
mafcarons
, & de
quantité
de
feftons
, le tout
de relief
&
doré
. Les
pilaftres
eftoient
pofez
fur
leurs
piedeftaux
qui
fervoient
de
lambris
à
toute
la
Salle
. Entre
ces
pilastres
on
voyoit
des
Tapifferies
qui
reprefentoient
des
de Chantilly .
95
portiques d'architecture,
tout relevez d'or fur un
fond de velours rouge
Cramoifi. On avoit affùjetty
les efpaces qui sé
toient entre chaque pilaftre
à la hauteur & à la
largeur des pieces de cette
Tapiflerie . La Corniche
eftoit toute de marbre &
de relief avec des ornemens
d'or de mefme que
le plafond , & la façade
du Theatre qui estoient
du mefme ordre , mais
96 La Fefte
d'un plan fort extraor
dinaire. Entre les pilaf
tres des deux coftez du
Theatre eftoient deux
grandes Figures de ronde
boffe, chacune de fixpieds
de haut . L'une reprefen
toit la Poëfie , & l'autre
la Mufique. L'Orchestre
qu'on avoit fait pour la
Symphonie eftoit aufli
d'Architecture
de mar
bre . Cette Salle eftoit fi
brillante & fi riche ,
qu'on ne la pouvoit
d'abord
de Chantilly.
97
d'abord regarder fans étonnement
, & enfuite
fans
admiration , quoy
que
l'embelliffement des
lieux par où l'on venoit
de paffer duft faire attendre
quelque chofe qui
fuft entierement magnifique.
Ce fut fur ce Thea
tre que l'on repreſen
P'Opera . Les Vers
n'en pouvoient eſtre que
beaux , puis qu'ils eftoient
de M. le Clerc de l'Academie
Françoife . Ils aa
ta
I
98 La Fefte
voient efté mis en Mufique
par M. Lorenzany ,
Maistre de Muſique de
la Chapelle de la feuë
Reyne , dont les Ouvrages
font fort eftimez , &
M. Pecour avoit fait les
té
y avoit outre cela trois
Entrées qui compofoient
les divertiffemens , hors
deux qui eftoient de M.
de Leftang . Cet Opera
intitulé Orontée, fut chanpar
l'Academie de la
Mufique de Paris , & il
de
Chantilly.
99
des meilleurs Muficiens.
de la Mufique du Roy,
L'ouverture du Theatre
fe fit par la reprefentation
d'une grande & belle
Foreft que la diverfité
des arbres & des routes
faifoit paroiftre fort
fpacieufe. Lors qu'on
eut levé la toile , on vit
le Dieu Pan dans le fond
de cette Foreft . Toute fa
fuite , Sylvains , Satyres ,
& Faunes , eftoient en-
2
groupez en divers en-
I ij
100 La Fefte
droits . I
commença
Prologue
. Comme
tous
les Vers qu'on y chanta
regardent
le Roy & Monfeigneur
le Dauphin
, je
ne veux pas vous priver
de la
fatisfaction
que
vous aurez à les lire.
Voicy
ceux qui furent
chantez
d'abord
le
par
Dieu Pan . C'eftoit
M.
Moreau
qui faifoit
ce
perfonnage
.
ay veu tous les regnes des
Fay
Rois
de Chantilly.
10
10
Celebres par leurs exploits ,
Et dans mon fouvenir j'en confervois
la gloire ,
Mais depuis que LOUIS s'eft
fait voir à mesyeuxi
Tous ces Mortels fortent de
ma memoire ,
Et je ne mets que luy dans le
allots rang de nos Dieux.
Digne Fils d'un tel Pere ,
Qu'avec le Sceptre hereditaire
Il offre de Vertus que tu vas
initer
!
Celuy dont l'Univers adoroit
la puiffance
ofsit flater
Et
Es qui
Liij
102 La Fefte
D'eftre le Fils de Jupiter ,
Seroit jaloux de ta naiffance.
豪
Jeune Heros,quand je te vois
Dompter les Monstres de nos
shaw Bois
J'augure qu'animé de l'Aftre qui
te guide ,
Le moindre de tes exploits
Vaudra tous les travaux d'Al
cide .
Ton coeur vole déja fur des che
mins ouverts
Amille triomphes divers ,
fetouted
Tu aisée ,
Et nous voyons clairement
Que noftre Hippolite charmant,
de Chantilly. 103
6
Jen
Al'ombre de la Paix , cache un
aure Thefée.
Mais j'entens les concerts des
Nymphes de nos bois.
Vous,Faunes , vous , Silvains,
répondez à leurs voix.
Pan cut à peine achevé
ces Vers , qu'une troupe
de Driades & d'Hamadriades
fe fit voir . Voicy
ce que chanta une des
Driades.
O gloire incomparable
De LOUIS !
104 La Fefte
Les Siecles feront ébloûïs ,
A l'éclat admirable ,
Defesfaits inouis.
Le Choeur ayant repeté
ces Vers , un Faune
chanta ceux- cy .
Le fouvenir charmant de ce
nom fi vanté ,
Doit eftre auffi durable
Que l'immortalité
.
Une Hamadriade chan
ta enfuite ces quatre Vers.
Son Hiftoire incroyable
A la pofterité ,
Paffera pour la Fable
D'une Divinité.
de Chantilly. TOS
Deux Silvains finirent
par ceux - cy .
Redoutable par fes armes ,
Il nous charme dans la Paix .
Son Empire eft fans alarmes ,
Mille graces, mille charmes ,
Accompagnent fes bien-faits.
Le
Choeur
repeta .
O gloire incomparable
De LOUIS!
Les Siecles feront ébloüis
A l'éclat admirable ,
Defesfaits inouis.
Et tout cela fut entremeflé
de Danfes de Dria106
La Fefte
des , d'Hamadriades , &
de Faunes .
La Decoration du premier
Acte reprefentoit le
Temple de Venus . L'Architecture
eftoit d'un or
dre Ionique , & le plan
d'une forme ronde , avec
quatre Portiques
ou Porches
, dont l'un paroiffoit
de face , il y en avoit un
avec autre en perfpective
un periftille tournantautour
du Temple , dont les
Corniches eftoient porde
Chantilly. 107
DI
tées par des colomnes
d'Agathe , avec des chapiteaux
& bafes d'or . Il
y avoit des Statues d'or
entre les colomnes . L'Attique
qui eftoit fur la
Corniche
duTemple
, portoit
un Dôme orné de
bandeaux ,
panneaux , &
bas- reliefs fur des fonds
de marbre ; & fur le haut
de la rondeur du Dôme,
c'eftoit un couronnement
de baluftres
& de:
Piedeſtaux . La porte de
108 La Fefte
ce Temple qui eftoit entouré
d'arbres , ne s'ou
vroit qu'en certain temps,
& alors on voyoit le de
dans tres-magnifique
, &
un autel au milieu , Orontée
Reine d'Egypte
, fort
refoluë de n'aimer ja
mais , vint chanter le
triomphe
de la liberté.
Meliffe , fa confidente ,
& Creonte Chef de fon
Confeil , luy repreſente
rent inutilement qu'elle
devoit choifir un : Epoux
digne
de Chantilly. 109
digne d'elle parmy tant
de Rois Elle demeura
ferme à protefter qu'elle
pr vouloit point entendre
parler d'Hymenée ,
& elle eftoit dans ces
fentimens , lors que Gelon
, homme de Cour ,
luy vint dire qu'il avoit
be arraché un jeune Etranger
d'entre les mains
d'un affaffin qui l'avoit
bleffe . Cet Etranger parut
auffi-toft fous le nom
d'Alidor , foûtenu d'AK
te
110 La Fefte
"
riftée fa Mere . Sa beau
té , dont Gelon avoit
déja fait la peinture ,
toucha Orontée , qui ap
prit de luy que l'affaffin
luy avoit dit en le fra
pant , qu'il executoitles
ordres de la Reine de
Phenicie qui avoit juré
fa perte. Orontée , aprés
avoir commandé a Phar
nace d'en prendre foin,
fortit avec Meliffe &
Creonte , & Gelon demeura
feul.
7
de Chantilly.
HII
Son caractere qui a extremement
pleu à Chantilly
, eftoit une efpece
d'honnefte homme , fe
faifant un plaifir de joüir
de la vie libre , & de
méprifer toutes les belles
chimeres dont les autres
hommes fe font des
Occupations , qui les empêchent
d'avoir un moment
de joye & de repos
pendant toute leur vie .
Voicy de quelle maniere.
expliqua fa Philofo-
K ij
112 La Fefte
phie agreable , aprés avoir
vù fortir Alidor
bleffé.
$
•S'il eftoit morts qu'il feroit
regrété !
Moy ,pour rendre à jamais fa
memoire celebre,
Au bruit des pots j'aurois
chanté
D'un ton plaintiffon Qraifon
funebre.
Pour vivre longtemps »
Pour vivre contens ,
Il n'eft rien tel
boires
que
de bien
de Chantilly. 113
Bacchus fur tous les Dieux emporte
la victoire
Son or potable enchante tous
Les fens
,
Diffipe les chagrins & chaffe
l'humeur noire.
Pour vivre longtemps ,
و ا
Pour vivre contens
Il n'est rien tel que de bien
boire.
Que le Ciel me delivre
De ces Philofophes du temps,
Qui jour & nuit pâliffent fur
un Livre ,
De ces Amoureux languiffans
,
K iij
114
La
Fefte
& que
De ces affamez Courtiſans
Que repaift la fumée ,
l'espoir enyore.
Pour moy, je ne veux point eftre
efclave en amour,
Ny devenir Sçavant , ny vieillir
à la Cour ,
Ny mourirfotement, pour vivre
dans l'Hiftoire.
Pour vivre longtemps ,
Pour vivre contens د
Il n'est rien tel
boire.
que
de bien
Tous ceux qui ont entendu
l'Opera ont donné
tant de loüanges à cet
de
Chantilly.
IIS 1
On
endroit , en ont trouvé
le tour des penſées fi
nouveau & fi brillant ,
les Vers fi juftes , & d'un
caractere ſi aifé & ſi poly ,
que j'ay cru devoir vous
les envoyer tels qu'ils
ont efté chantez . Le Prince
Lyfandre eftant furvenu
lors que Gelon exerçoit
fa belle humeur ,
l'un parla du plaifir d'aimer
, & l'autre de celuy
de boire . La Princeffe Amafie
parut enfuite , qui
1
1
116 La Fefte
témoigna à Lyfandre
qu'elle fe rendoit à fon
amour . Le Temple de
Venus s'ouvrit , & on
vit une troupe d'Egy
ptiens , d'Ethiopiens ,
d'Indiens , & autres Nations
, qui porterent des
offrandes fur l'Aurel de
cette Déeffe. Le Choeur
fit des voeux pour obtenir
de l'Hymen qu'il
preparaft fes chaines
pour Orontée . Voicy les
Vers qui furent chantez
de Chantilly. 117
pendant cette offrande .
LE CHOEUR .
Dans nos Conceris , dans nos
chants d'alegreffe
,
Chantons Venus noftre grande
Déeſſe.
DEUX DU CHOEUR .
Tendres Amours , pour remplir
nos defirs
Banniffez lesfoupirs ,
Chaffez la trifteffe.
Deux autres du Choeur.
Tendres Amours pour remplir
nos defirs
Banniffez les foupirs ,
Venez , douxplaifirs
11.8 La Fefte
LE CHOEUR.
O Toy , doux Hymen en ce
jour,
Pour le coeur de la Reyne ›
Prepare ta chaine.
TRIO.
Uniffons nos accords tour à
tour.
Que par tout on chante ,
Que par tout on vante
Venus & l'Amour.
LE CHOEUR.
Chantons en ce jour
L'Hymen & l'Amour
Il n'y eut point de
nouvelle decoration au
"
"
de Chantilly. 119
fecond acte, & l'on y vit
encore le mefme Temple .
Orontée furpriſe du
changement qui fe faifoit
dans fon coeur, loua
les charmes du jeune Etranger
, & fe refolvoit
à mourir plûtoft que de
#fe rendre à l'amour , lors
que Jacinte parut devant
elle en habit d'homme
,
& luy dit qu'ayant eſté
abandonnée
par un Amant
, elle l'avoit eſté
chercher
à Sidon
, où
DAY
120 La Fefte
Irene avoit adoucy fes
malheurs par fes bienfaits
. Elle ajoûta que les
Devins ayant declaré qu'
Alidor luy devoit un
jour ofter la Couronne,
ce qui l'avoit obligé à
prendre la fuite , cette
Reine avoit mis fa tefte à
prix , & que voulant luy
marquer fon zele , aprés
avoir efté fi bien recetë
dans fa Cour , elle avoit
furpris Alidor , & d'auroit
tué d'un poignard
qu'elle
de
Chantilly.
1921
Lit
qu'elle luy montra, fi on
ne l'en cuft empefchée.
Orontée charmée d'Alidor
luy arracha le poignard
, & elle en alloit
O percer Jacinte , quand
Creonte l'arrefta , & luy
fit connoiftre qu'il eftoit
indigne d'elle qu'elle
vouluft vanger Alidor.
Elle chaffa Jacinte de fa
prefence , & honteufe
d'avoir découvert fa paffion
, elle fit devant
Creonte de nouvelles
, 4
rec
ea
*
L
122
La Fefte
F
proteftations de n'aimer
jamais. Aprés qu'elle fut
fortie , Alidor parut avec
Ariftée , & fe plaignit du
malheur qui l'avoit contraint
de quitter la Cour
t
d'Irene, où il avoit vêcu
avec tant de gloire depuis
que la mort luy avoit
ravy fon Pere. Ariftée
luy dit que quoy
qu'Hipparque
cuft efte
autrefois Corfaire , il faifoit
trembler les Rois
par fa valeur , & que de
de
Chantilly.
123
Ipuis dix ans que ſes Vaiffeaux
avoient fait naufrage
, elle ne fçavoit
s'il étoit vivant où mort;
mais qu'elle ne pouvoit
fe défendre d'attendre
beaucoup des promeffes
de fon Aftre . Amafic les
interrompit pour dire à
Alidor , que la Reine
s'intereffoit pour luy , &
- qu'elle vouloit l'entretenir.
Lors qu'elle fut
feule , elle s'étonna de ce
qu'elle fentoit ſon coeur
Lij
124 La Fefte
diſpoſé à trahir Lyfandre
pour ſe donner à Alidor
, qu'elle trouvoit
tout aimable , & en même
temps des Peuples
d'Egypte mêlez d'autres
Nations vinrent celebrer
la Fefte de Bacchus & de
l'Amour. Toutes leurs
chanfons marquerent
l'envie qu'ils avoient
qu'Orontée vouluſt leur
donner un Roy. Le
Choeur fit d'abord entendre
ces Vers.
·
de Chantilly 125
-O
Quand tout le Ciel à nos
vaux eftpropice ,
Charmant efpoir , viens flater
nos defirs.
Que noftre joye en tous lieux
retentiffe ,
Redoublons tous nos Jeux &
nos plaifirs.
RECIT.
Venus, enchaîne
Noftre aimable Reyne,
Tu peux finir noftre peine ,
Seconde nos voeux .
LE CHOEUR.
Venus, enchaîne
Noftre aimable Reyne ,
Seconde nos vaux .
Liij
126 La Fefte
RECIT.
Tes aimables noeuds
Sans ceffe nous rendront heureux.
LE CHOEUR.
Quand tout le Cielfefait voir
fi propice
Charmant efpoir viensfeconder
nos voeux..
DEUX DU CHOEUR:
Dans ce beau jour
Fais que tout s'accompliße ,
Venus ,mene avec toy l'Amour.
Deux autres du Choeur.
L'attente
C D'un bien fi charmant ,
Enchante
de Chantilly.
127
h
U
Noftre tourment.
RECIT.
Parune douce chaîne,
En ce jour
Captive une Reyne ,
Puiffant Dieu d'Amour.
AUTRE RECIT.
Remplis noftre attente
Perçant de tes traits
Un coeur qui ſe vante
De n'aimer jamais.
DEUX DU CHOEUR.
Afuivre ta loy
Engage fa foy ,
Memphis veut un Roy,
LE CHOEUR.
Quand tout le Ciel, &c .
128 La Fefte.
" R
qu'une
Reine
Alidor feul commence
le troifiéme Acte, ens'ap
plaudiffant de fon bonheur
, de ce
luy donnoit afile dans
fa Cour , tandis qu'une
autre pourfuivoit fa
mort . Amafie eftant furvenue
luy demanda s'il
venoit admirer la beauté
des lieux où il eftoit , &
il répondit que quelques
charmes qu'ils euffent ,
il ne pouvoit avoir des
yeux que pour elle. Il
de
Chantilly. $29
me
ajouta qu'il vouloit l'aiens
mer toute fa vie . Amafic
nb receut fon
hommage a-
R vec plaifir , & il eftoit
Te &
à
fes
qu
be
lors
que
genoux
lors la
Reine parut
.
Elle
repropeu
de cha à
Alidor le
a
10 respect
qu'il avoit pour
elle , de venir
feduire
une jeune Princeſſe
dans
fo Palais. Amaſie ſortit ,
Alidor
ayant dit
qu'il eftoit bien éloigné
d'aimer
Amafie , aprés
ON
&
1. to
le. us les maux
que l'a130
La Fefte
mour luy avoit cauſez
dans la Cour d'Irene ,
Orontée l'affura qu'il
trouveroit en elle ce qu'il
avoit perdu dans cette
cruelle Reyne . Alidor
s'eftant éloigné , elle fit
connoiftre qu'elle ne
pouvoit
plus combattre
fa flamme. Dans ce moment
Gelon luy vintannoncer
qu'il avoit veula
Magicienne Ifmenie def
cendre des Cieux dans un
char de feu . Ifmenie pade
Chantilly. 131
rut, & declara à la Reyne
qu'il falloit malgrél
fon indifference qu'elle
fe refoluft à prendre un
Epoux , & qu'elle alloitinterroger
les Manes des
Rois d'Egypte, & l'Ombre
de Ptolomée
, pour
fçavoir fur qui tomberoit
fon choix. Alors elle
frappa de fa verge un des
coins du Theatre , & la
terre s'eftant auffi- toft.
ouverte, les tombeaux en
fortirent , & s'éleverent à
132 La Fefte
vingt - quatre pieds de
haut. Celuy du grand
Ptolomée qui s'éleva au
milieu du Theatre , eftoit
d'un ordre Dorique &
d'une compofition cr
traordinaire. Le plan é
toit quarré long avec des
piedeftaux faillans fur
chaque face & dans les
angles . Entre les piede
taux eftoient des Statues.
de marbre blanc , affiſes au
pied d'une grande con
fole , & appuyées fur les
piedeftaux
de Chantilly.
33
piedeftaux . Dans le milieu
s'élevoit un morceau
d'architecture
quarré
long , fuivant le plan
avec des pilaftres & des
confoles fur les angles.
Les Statues montoient
jufque fous la Corniche
5 de mefme que les pilaftres
, entre lefquels il y
avoit une grande arcade
percée & furbaiffée , fous
laquelle eftoit la figure
de Ptolomée de marbre
blanc , affife au pied d'un
M
134 La Fefte
Tombeau de Porphire ,
dont les ornemens étoient
de bronze doré.
La Corniche portoit un
focle fur lequel eftoient
pofez quatre Sphinx de
bronze, qui portoient un
grand Obelifque
orné de
caracteres , & de figures
hierogliphes
. Le fommet
eftoit un chapiteau compofé
fur lequel eftoit une
Urne. Il y avoit encore
quatre
autres Tombeaux
dans les coftez du Théa
14
de
Chantilly. 135
S
,
tre , & dans les éloignemens
de formes différen-
& tes. & une Statuë de
marbre à chaque Tom-
-beau. Tous ces Tombeaux
eftoient entourez
de Cyprés , d'Ifs , & autrès
arbres , & le tout enfemble
formoit un fpectacle
lugubre, mais tresmagnifique.
Aprés qu'Ifmenie
eut évoqué l'ombre
de Ptolomée , il parut
plufieurs Efprits qui
tournerent autour des
Mij
136 La Fefte
Tombeaux comme voulant
animer les Statuës ,
& on entendit un Choeur
de Mufique fort extraordinaire
dont les voix
paroiffoient fortir des
Tombeaux . Ce qui furprit
fort , c'eft que les
Statues qui eftoient drapées
auffi proprement que
fielles euffent efté travaillées
de marbre , eftoient
des Figures vivantes , chacune
dans une attitude
differente . Tout le mon-
"6
de
Chantilly . 137
I de les crut de
carton ,
ajufques
au temps
qu'Ifme-
Cnic
parla
à Ptolomée
.
Alors toutes les Statuës
Es remuerent avec des mouvemens
lents .
J'ay oublié de vous dique
requ'avant que l'évocaent
tion fe fiſt l'aimable
en Gelon foutenant toûjours
trafon caractere , eftoit forefta
ty d'une maniere fort
fpirituelle . Voicy ce qu'il
at dit. Tout le monde y a
remarqué un tour d'eftes,
с то
V
M iij
138 La Fefte
prit fingulier.
Je crains trop la Troupe infer
nale
,
Jenne veux point chez Plutoni
Mourir de foifcomme Tantale,
Ny boire l'eau du Phlegeton.
Tous les Vers de l'évocation
avoient quelque
choſe de majestueux , qui
ne contribua pas peu
à faire naiftre dans l'efprit
des Spectateurs cet
te efpece d'étonnement ,
qui fait , lors qu'il eft
bien excité , un des prin
de Chantilly.
139
cipaux plaifirs des Specta
cles . La Magicienne parla
ainfi aux Demons .
Venez , Demons , plus vifte
qu'un éclair,
Quittez was demeure's terribles,
Et des atomes de l'air
Faites- vous des corps vifibles.
Venez, venez, obeiſſez
Paroiffez paroiffez.
Aprés que les Demons
l'eurent affeurée qu'ils
eftoient prefts d'obeir ,
elle pourfuivit de cette
forte.
ISC
IX.
140 La Fefte
Des jours éteints de nos Monar
ques,
Dans leur froid tombeau ,
Malgré l'ordre des Parques.
Rallumez le flambeau.
Les Demons ayant ani- ˆ
mé les Statues des Rois,
elle s'adreffa à ces Statuës
, & fit entendre ces
Vers .
Marbres fourds Figures
muettes
De nos fuperbes Rois ,
Prêtez l'oreille à ma voix ,
Parlez, & du Deftin foyez les
interpretes.
de Chantilly. 141
Rr
5!
Elle confulta enfuite
la Statuë de Ptolomée ,
& l'Ombre répondit ces
quatre Vers.
Ma Fille , de l'Hymen tu dois
fubirla loy ,
Et tu l'accepteras fans peine s
Mais tu n'épouferas qu'un
Roy
2
Que te doit offrir une Reyne.
L'Ombre ayant parlé
de cette forte , toutes les
Statues reprirent leurs attitudes
& aprés qu'Orontée
cut marqué la
>
142
La Fefte
peine que luy faifoit cet
Oracle , tous les Tombeaux
difparurent
, &
l'Acte finit ..
Un Jardin delicieux
faifoit le Theatre du quatriéme
Acte. Le devant
eftoit une maniere de Ve
ftibule d'une architectu
re Ionique. Des Termés
de bronze doré tenoient
lieu de colomnes . Les
chapiteaux eftoient des
corbeilles de fleurs & de
fruits , qui portoient une
L
de t
Chantilly. 143
,
corniche de marbre &
un plafond magnifique.
Entre les Termes il y avoit
des arcades auffi de
marbre , avec les orne
mens de bronze pour entrer
dans une galerie qui
paroiffoit tapiflée d'éto
fes d'or à fond violet . Le
Veftibule occupoit un
o tiers du Theatre fur le
I devant , & le jardin patroiffoit
enfuite . Il eftoit
Morné de Statues reprefentant
des Amaurs fur des
144 La Fefte
piedeftaux, accompagnez
de baluftres de marbre &
de bronze , avec des ar
bres qui s'élevoient der
riere ces Figures , qu'on
voyoit ornées de fleurs
& de fruits . Les deux
coftez duTheatre étoient
de cette maniere. Au milieu
le jardin fe feparoit
en trois allées , une dans
le milieu , & deux diagonales.
Elles eftoient ſi
bien tracées , qu'on les
découvroit de tous les
endroits
de Chantilly. 145
Resi
endroits de la Salle . A la
face de chacun des angles
qui feparoient les
allées eftoit une Statuë
qde marbre blanc , fur un
* piedeſtal auffi de marbre
dorné de bas reliefs d'or .
éto D'autres Statuës qui re-
A prefentoient encore des
ep Amours ,
regnoient genenet
ralement dans toutes ces
ux trois allées. Au bout de
toid celle du milieu il y avoit
' on des
berceaux d'or percez
Lous à jour , reveftus de touend
N
146 La Fefte
tes fortes de fleurs , &
foûtenus par des Termes
en confoles de marbre
blanc. Au travers de ces
berceaux on voyoit une
caſcade naturelle avec
plus de cinquante jets
d'eau , fans y comprendre
les Napes. Cette cafcade
étoit faite avec tant d'art,
qu'elle fuivoit la perſpe
tive du Theatre . Elle
paroiffoit d'une grandeur
extraordinaire
, &
ne diminuoit rien des
de Chantilly.
147
nte
apra
"
objets qui eftoient au-
Ten tour. Ces ornemens efma
toient de marbre & de
de bronze , avec des vafes
O d'où fortoient des planle
tes . Au deffus de cette
caſcade paroiffoit une
allée d'arbres qui travercal
foit, & au delà on voyoit
nt un Palais fuperbe dans
l'éloignement
. Les deux
allées des coftez paroiffoient
auffi fort longues,
irt ornées d'une maniere differente
de celle du miien
Entd
pe
e. I
Nij
148 La Fefte
1
lieu. On appercevoit au
travers de pluſieurs Portiques
d'architecture
ruftique
mêlée d'arbres, une
caſcade dans l'enfoncement
. Ce qui eftoit de
remarquable , c'est que
les fontaines & les cafcades
avoient efté préparées
avec tant d'art, que
non feulement elles
n'empêcherent point qu'
on n'entendift la Mufique
& les Recits , mais
mefme elles fembloient
de Chantilly . 149
s'accorder avec la Simphonie
, dont les mou-
E vemens tantoft plus lens ,
tantoft plus preſſez , ex-
#primoient auffi le murmure
des eaux . Quelquefois
la Simphonie s'ar-
= rêtoit laiffer entenpour
dre ce murmure ; quelquefois
auffi le bruit des
eaux ceffoit pour ne laiffer
entendre que la Simphonie
qui l'imitoit.
Amafic vint refver
dans ce beau lieu au
N iij
150
La Feste
merite d'Alidor &
voyant yenir Lyſandre ,
elle luy avoua qu'elle
avoit changé. Lyfandre
1
l'ayant traitée de per
fide , elle luy confeilla
par cette chanſon de
changer comme elle.
Que l'inconftance eft agreable !
On s'engage avec un Amant ,
Et l'on le quitte au moment
Qu'on en trouvé un plus aimable.
Que l'inconftance est agréable !.
Lyfandre eftant forty,
de Chantilly.
151
refolu defe fatisfaire par
la mort de fon Rival fistoft
qu'il l'aura connu ,
Gelon vint avertir Amafie
qu'il avoit laiffé Alidor
avec la Reyne. Cela
dor
luy fit croire qu'il eftoit
aimé d'Orontée , & lors
qu'il parut , elle luy reprocha
fon ingratitude ,
en l'accufant de faire
contre elle ce qu'elle avoit
fait contre Lyfandre.
Elle fortit en
voyant
venir la Reyne , qui dit
10
152 La Fefte
à Alidor qu'il fçavoit
que l'amour qu'il avoit
eu pour Irene avoit caufé
fa colere, & Alidor ayant
répondu qu'un malheureux
comme luy fe con
noiffoit trop pour afpirer
à eftre aimé d'une Reyne,
elle ajoûta pour l'enhardir
à fe declarer , que
vertu meritoit un Diademe
, & qu'il n'y avoit
rien dont l'efperance luy
puft eftre deffenduë . Alidor
l'ayant quittée ,
•
fa
de
Chantilly .
153
dre
Creonte luy vint apprenque
le Frere d'Irene ,
Fils comme elle d'Agenor
Roy de Phenicie ,
& de Ladice , eftoit vivant
, & qu'un Envoyé
de fa Soeur venoit d'en
apporter la nouvelle.
Orontée en fut troublée ,
parce que ce Prince que
l'on croyoit mort , luy avoit
cfté deftiné par fon
Perę & par le Roy de
Phenicie , & qu'elle ne
pouvoit fatisfaire à ce
154
La Fefte
des
qui avoit efté predit par
fon Ombre, fans renoncer
à l'amour qu'elle avoit
pour Alidor . Creonte luy
confeilla de l'éloigner ,
pour faire ceffer
bruits defavantageux à
fa gloire , & elle répondit
qu'on auroit fujet
d'eftre content d'elle.
Cet Acte finit par le divertiffement
qui eft expliqué
dans ces Vers .
de Chantilly. 155
GELON.
Chers Compagnons delices
de la table ,
Rejcüiffons - nous.
Chantons , danfons, faifons les
fous.
Que la folie eft raisonnable !
LE CHOEUR.
Rejeüffons- nous
Chantons, danfons, faifons les
fous.
Que lafolie estraisonnable !
GELON .
D'où vient que le fommeil
m'accable ?
Que fes pavots font doux !
Camarades, couchons- nous
156 La Fefte
Sur le fein parfumé de Flore ,
Et dormons tous
Fufqu'au retour de l'Aurore,
Gelon s'eftant endormy
fur un lit de
gazon ,
un de fes Compagnons
dit ,
Dors , Gelon , dors.
Du jus divin ton ame eſt échauffée
,
Tu dois pour delaffer ton
corps ,
Te livrer tout entier dans les
bras de Morphée
Dors , Gelon , dors .
Aprés cela deux autres
compade
Chantilly. 157 .
21
10
Compagnons
de Gelon
dirent .
Vole , vole jufques aux Cieux
Sur l'aifle d'un fonge a greable,
Va boire à la table des Dieux
Le nectar delectable.
Sur l'aifle d'un fonge agreable
Vole , vole jufques aux Cieux.
LE CHOEUR ayant repeté
Va boire à la table des Dieux
Le nectar delectable ,
Gelon s'éveilla au bruit
que firent fes Compa-
& l'Acte finit
gnons ,
par une Danſe.
Le Theatre ne changea
O
158 La Fefte
point de Decoration au
cinquiéme Acte, qui com
mença par cette Chanfon
d'Orontée .
Je way, cruel devoir, éloigner
de ces lieux
L'innocent objet de maflame.
Mais qui me répondra, grands
Dieux,
Qu'eftant loin de mesyeux
Il ne regne plus dans mon ame?
Malgré fon amour elle
ne laiffa pas de déclarer
à Alidor qu'ayant fceu
combien Irene eftoit irde
Chantilly.
139
ritée contre luy , elle ne
pouvoit fe difpenfer de
l'éloigner de fa Cour ,
& qu'elle luy donnoit
Thebes pour retraite . Il
ſe retira comme ne cherchant
plus qu'à mourir,
& prefque auffi - toſt on
vit paroiftre Jacinte qui.
dit à la Reyne que l'En-
том voyé de Sidon parloit
u d'arrefter Alidor , qu'elle
craignoit qu'on ne vouluft
attenter fur fa vie ,
& qu'elle efperoit que
O ij
160 La Fefte
l'avis qu'elle luy en donnoit
appaiſeroit la colere
qu'elle avoit fait éclater
contre elle. La Reyne
n'eut pas fitoft envoyé
Jacinte pour empeſcher
le départ d'Alidor , que
444
Creonte luy fit part d'une
autre nouvelle . Il luy
apprit que l'Ambaſſadeur
d'Irene eftoit le Corfaire
Hipparque Pere d'Alidor,
dont la mort avoit paſſé
pour certaine ; qu'il avoit
obtenu le pardon de fon
de Chantilly. 161
Fils , & qu'Irene eftoit
partie elle-mefme de Sidon
pour venir mettre ſa
Couronne fur la tefte
d'Alidor . Cela donna de
la jalouſie à Orontée
qui crut qu'Irene venoit
couronner Alidor comme
Amant , mais elle fut
détrompée par lfmenie ,
qui l'affura que cet Alidor
eftoit Fils d'Agenor
Roy de Phenicie,& Frere
d'Irene. Le Vaiffeau qui
portoit ce petit Prince
O iij
162 La Fefte
dans le temps de fa naiffance
, ayant fait naufrage
, Hipparque l'avoit
trouvé flottant dans un
Berceau , & enveloppé
de langes tiffus de la
main d'Iſmenie . Il avoit
apporté ces langes , & Ilmenie
les avoit reconnus.
Orontée que cette reconnoiffance
rendoit heureufe
, puifque l'Ombre
de Ptolomée luy avoit
predit qu'elle épouferoit
un Roy que luy offriroit
de Chantilly. 163
1
une Reyne , ordonna à
Amafie de recompenfer
l'amour de Lyfandre
.
L'Opera finit par une
Fefte galante que fit une
troupe d'Egyptiens
&
d'Egyptiennes
, pour ſe
réjouir d'une avanture
qui leur donnoit un Roy
digne de l'eftre .
CHOEUR.
Le deftin remplit nos voeux.
Le Ciel nous donne un Roy ;
que nousfommes heureux!
DEUX DU CHOEUR .
Le Soleil qui nous éclaire
E
164 La Fefte
Pour briller de plus beaux
feux
Va fe joindre avec Cythere.
CHOEUR.
Foüiffez, heureux Amans ,
Des plaifirs les plus charmans,
Desplus doux raviffemens.
RECIT.
Quelle gloire
En ce beau jour !
Alidor, ( qui l'euft pu croire? )
Va remporter la victoire
Par les mains du Dieu d'Amour.
AUTRE RECIT.
Ifmenie a fceu predire
Cet Hymen fait dans les
Cieux
de Chantilly. 165
ema
Deux Deffus du Choeur.
Quel bonheur s'offre à nos
yeux
Si charmant , fi glorieux ?
Pour le bien de cet Empire ,
Couronné des mains des Dieux,
Alidor vint en ces lieux.
DEUX AUTRES DESSUS.
Doux moment !
Four charmant !
CHOEUR.
L'Univers de noftre Roy
Recevra bien-toft la Loy.
DEUX DU CHOEUR .
O doux moment !
O jour charmant !
KT!
рит
victor
Die
EC
redire
166
La Fefte
CHOEUR.
Le deftin remplit nos voeux.
Le Ciel nous donne un Roy ;
que nousfommes heureux !
Monfeigneur marqua
avec l'honnefteté qui luy
eft ordinaire, qu'il s'eftoit
beaucoup diverty à cet
Opera . Ce Prince tint Ap
partement le mefme jour,
& l'on y joüa à differentes
fortes de Jeux .
Le Mardy , qui eftoit
la troifiéme journée,
Monfeigneur voulut fe
de Chantilly . 167
B
donner le plaifir d'aller
tirer dans le Parc . Ce
Parc eft d'une beauté
merveilleufe &
quoy
que l'art l'ait beaucoup
embelly , il femble pourtant
qu'il ne luy doive
aucun de fes agrémens,
On y voit des cofteaux,
des plaines , & des bois
difpofez par la Nature
mefme d'efpace en efpace,
comme pour fervir de
retraite à toutes fortes
de gibier dont il eft rem168
La Fefte
ply , & pour offrir d'agreables
lieux de rafraìchiffement
à ceux qui
s'y promenent . Ces bois
font coupez par des rou
tes differentes qui fe croi
fent , & qui feroient en
d'autres lieux que Chantilly
, des promenades
•
qu'on admireroit, & qui
mefme en ce lieu- là où
tant de beautez fe trou
vent affemblées , ne laiffent
pas de fe faire regarder
avec plaifir. D'un
cofté
de Chantilly. 169
est
el
ner
et
côté où le terrain s'éleve
en côteau , on voit comme
dans une espece de
valon les canaux , les
prairies qui les bordent,
les Parterres , les Cafcades
, les petits bois dont
elles font ornées , les Ifles
dont je vous ay déja parlé
, qui font la plus delicieufe
, & la plus fuper
be veuë qu'on puiffe s'imaginer.
De l'autre côté
l'on voit comme dans
des enfonceniens des mai-
P
•
A
170 La Fefte
fons ruftiques qui paroiffent
au travers des bran
ches des arbres , des vil
lages qu'il femble qu'on
n'ait laiffez là dans une
efpece de lointain , que
pour faire des paysages
plus beaux que ceux que
le Pinceau nous a donnez
. On y trouve une
Menagerie dont la principale
porte donne fur
une des grandes allées
qui bordent le grand canal
, & qui d'un autre
de Chantilly . 171
côté fort dans les plaines
du parc. Cette Menagerie
, quoy qu'elle ne foit
pas encore achevée , ne
laiffe pas de paroiſtre
tres- magnifique . Outre
un parfaitement bel appartement
, dont la fimplicité
dans les meubles a
quelque chofe de plus agreable
que la richeffe en
d'autres lieux, la diftribution
d'une infinité d'endroits
propres à ferrer
tout ce qu'une Menage-
Pij
172 La Fefte
rie abondante peut fournir
de mets delicieux
,
fait un agrément qu'il
eft difficile d'exprimer .
On y voit un grand Salon
orné de peintures ,
teprefentant l'hiftoire
d'Ifis , & ce Salon eft
tourné de maniere qu'il
femble que ce foit plûtoft
le Temple d'Ifis qu'-
un baftiment ordinaire .
Beaucoup de Terraſſes
& de jardins champêtres
font l'ornement de cette
de
Chantilly .
173
maifon dont une des
courts eft bordée de huit
ou dix petits Pavillons ,
tous feparez les uns des
autres , & deftinez à lo-
Cintu
T'hif
Salo
ere
foit:
rdin
Terr
amp
de a
ger les animaux rares que
Monfieur le Prince fait
venir des Pays étrangers ,
Une autre court a dans le
milieu une fontaine toute
de fources vives ,
qu'on voit fourdre &
bouillonner parmy des
rocailles qui paroiffent
naturelles . On appelle
Piij
174
La Fefte
cette fontaine, la fontaine
de Narciße , parce que
ce Berger amoureux de
luy - mefme y paroiſt au
milieu fe regardant avec
tranſport , & tendant les
bras à fa Figure , qu'on
a le plaifir de voir dans
F'eau , tant cette cau eft
claire , nette & argentée,
pour me fervir des termes
d'Ovide , dont cette fontaine
furpaffe de beaucoup
la defcription .
Si je voulois contide
Chantilly. 175
nuer à vous faire celle
de cette Menagerie &
du Parc , je perdrois trop
longtemps Monfeigneur
de veue . Ce Prince , aprés
1 avoir tiré toute la matinée
dans ce Parc , alla
l'apréfdinée à la chaffe
du Cerf , avec la Meute
de M. du Maine , qui
n'a pas moins d'adreffe
que d'ardeur & d'activité
pour la Chaffe , & dont
l'équipage eft fi beau ,
qu'il ne cede qu'à celuy
176 La Fefte
du Roy. Il y eut le foir
Opera & Appartement .
Le Mercredy, Monfeigneur
alla à la chaffe aux
Perdreaux . Tous les Seigneurs
de fa fuite fe fe
parerent par Quadrilles.
Ce Prince eftant de retour
de la Chaffe , fit faire
un état de ce que cha
cun avoit tué , & envoya
cette Chaffe au Roy, avec
le détail , & les noms de
tous ceux qui avoient
chaffé. Il s'y trouva plus
de
Chantilly.
177
*
de cinq cens Faiſans ,
Perdrix , ou Liévres ,
Monfeigneur en ayant
tué luy ſeul plus de cent
quatre - vingt ; de forte
que s'il y euft eu un Prix
pour celuy qui en auroit
le plus tue , il cuſt eſté
donné à ce Prince . Il fe
promena l'apréfdînée , il
traverfa d'abord le Parterre
des Orangers , & alla
enfuite dans la partie du
jardin qui eft du côté du
Village de Chantilly.
178 La Fefte
II y entra par une gran
de porte qui eft au milieu
de la galerie des Cerfs .
Cette galerie s'appelle
ainfi , parce qu'elle eft
>
ornée de beaucoup de fi
gures de Cerfs au naturel
, portant tous au col
l'Ecuffon des Armes de
M' de
Montmorency ,&
des Maiſons avec lef
quelles ils avoient fait
alliance . Elle eft ouverte
en arcade fur le Parterre
des
Orangers , ayant au
de
Chantilly. 179
pied de fon mur un petit
ruiffeau d'eau vive &
claire qui coule fur un
beau fable , avec un murmure
le plus agreable du
monde. De l'autre cofté ,
entre les figures des cerfs
qui y font , elle eſt ornée
d'une peinture à frefque ,
reprefentant l'hiftoire
de Pfyché. Cette peinture
, quoy qu'un peu endommagée
par le temps,
ne laiffe pas d'eftre encore
d'une beauté à at
180
La Fefte
tacher les Connoiffeurs .
Cette galerie aboutit
d'uncôté à un grand Pavillon
apellé des Etuves,
à caufe qu'il y en avoit
autrefois.Ce Pavillon eft
compofé de deux grands
Salons , dont l'un eft ac
compagné
de Cabinets .
On trouve un Billard
dans le premier , & ily a
des Lits de repos dans
l'autre . Un de ces Salons
eft ouvert par unegrande
porte fur une des petites
Ifles
de Chantilly.
181
En
Ifles dont je vous ay parlé
, & il n'en eſt ſeparé
que par un canal que l'on
paffe fur un pont .
face de cette porte dans
l'Ifle , eft un grand
rond
de treillage
, qui forme
une efpece
de Salon dé-
Couvert
au milieu
duquel
eft une fontaine
avec
un tres-gros jet d'eau .
Par l'autre
bout
cette
galerie
conduit
à l'un
des Pavillons
de l'Orangerie
, compofé
auffi de
&
,
182
La Fefte
deux Salons. Monfei
gneur paſſa par une grande
allée de Picea en pi
ramide , & des Sapins entre-
deux , & eut le plaifir
de voir à la gauche , fur
une hauteur , ornée d'un
bois vert
une
cafcade
& une grande piece
d'eau avec trois gros jets,
dix levées , & autant de
baſſins à chandeliers. Ily
a dans la face de la cafcade
cinq grands Mafques
de bronze , qui vo
miffent une fort grande
de
Chantilly.
183
quantité d'eau , laquelle
tombant fur autant de
coquilles à trois rangs ,
forme autant de napes
d'eau . On voit au bas de
la caſcade un grand baffin
qui reçoit toutes ces
caux , & d'où fortent
plufieurs lances. L'archi
tecture de cette caſcade
eft fort correcte , & confifte
en plufieurs piedeftaux
. On y monte par
1 deux allées en rampes
qui forment des glacis
Qij
1.84 La Fefte
de gazon
tout - à - fait
Ces rampes agreables
font foutenues d'un côté
par des paliffades d'Ifs ,
& de l'autre par des Sabines,
& des boules d'autres
arbres verts . A la
droite font des Boulingrains
avec plufieurs fontaines
, & un petit canal
qui regne tout au long
de ces Boulingrains
, leſquels
fe terminent
de
mefme que la grande allée
, à une groſſe fontaide
Chantilly . 185
ya
ne dont le baffin eft enfoncé
d'environ cinq
pieds . Du milieu de ce
baffin s'éleve fur un picdeftal
à confoles , un au
tre baffin , dont il fort
un jet d'eau prodigieux
par fa groffeur . Il y a
une allée autour du
grand baffin, & une banquette
d'environ deux
pieds de haut au deffus
de l'allée , d'où fortent
vingt jets d'eau , qui for
ment un berceau fi juſte ,
Qiij
186 La Fefte
qu'on a le plaifir de fe
promener deffous fans
eftre moüillé. Le refte
eft un glacis de gazon .
Le bas de cette fontaine
s'ouvre en tenaille , & le
haut qui eft oppofé à la
prairie , eft foûlevé d'une
grande demy - lune , au
deffous de laquelle eft
un bois vert , qui fe termine
dans une grande
allée fur la hauteur , qui
paffe tout au long des
fruitiers , & mene à la
de Chantilly.
187
Faifanderie, dans laquelle
on trouve une quantité
prodigieufe de Faifans
& de Perdrix , qu'on
y éleve avec de grands
foins . Elle eft composée
de trois jardins en terraffe
, d'un corps de logis
de deux Pavillons , & de
I quatre grands jets d'eau
dans autant de baffins ,
l'un dans la court , & les
trois autres dans chacun
des jardins , qui font toust
trois en terraffe . Ce fut
188 La Fefte
für le canal qui répond
à ces deux parties que
Monfeigneur
s'embar
qua avec tous les Seigneurs
de fa fuite , pour
aller prendre le divertif
fement de la joûte fur
l'eau , & pour voir tirer
l'Oye , ce qui fe devoit
faire fur le grand canal ,
par les Mariniers que
Monfieur le Prince avoit
fait venir exprés . Les deux
bâtimens fur lefquels
Monfeigneur s'embar
de Chantilly .
189
qua avec ceux de fa fuite,
eſtoient ornez de leurs
Pavillons
& Tendelets
,
& conduits par dix - huit
Rameurs habillez en Matelots
. A mefure que
Monfeigneur avança , il
découvrit de nouvelles
beautez . Aprés la Faifanderie
on trouve un grand
jardin én terraffe , lequel
finit de mefme que les
jardins fruitiers qui font
au deffus , à un grand
rond , d'où defcend fur
A
190 L.
La Fefte
le canal une grande allée,
& ce qui la traverſe va
paffer entre la tefte & le
corps de la grande caſcade
, & fe termine au Pa
villon de Manfe . Toute
cette partie s'appelle le
Bois du Lude. Il y a plus
de vingt allées differentes
, dont la plufpart ont
des baffins & de grands
jets d'eau , dans le centre
où ces allées fe
coupent. Les arbres en
font parfaitement beaur,
de
Chantilly.
191
& les paliffades tres- unies
. Les principales de
ces allées menent par differens
endroits à la grande
caſcade . La teſte en eſt
foulevée de mefme que
les côtez par des paliffades
& par des Ifs , avec
du gazon dans les differens
paliers . Cette teſte
eft compofée d'un demy
octogone d'architecture
avec des Termes , des piedeftaux
, des baffins , des
animaux de bronze , des
192 La Fefte
coquilles & des rocailles .
Il y a fur trois gradins
de gazon neuf baſſins qui
reçoivent l'eau de neuf
grands vaſes . Au deffous
des gradins font encore
d'autres baffins les uns
fur les autres
au premier
defquels eft une
groffe gerbe d'eau faite
avec tant d'art , qu'on
n'en a point encore veu
"
de pareille. L'eau en paroift
auffi blanche que
nége , & fa tefte s'écarte
la
fi
de Chantilly. 193
fi agreablement, que rien
ne fçauroit mieux reprefenter
des épics qui fe détachent
d'une veritable
gerbe . Dans toute la circonference
des baffins qui
font au deffous de celuylà
font des jets - d'eau ,
lefquels avec les napes
quis'échapent des mefmes
baffins , & l'eau de la
gerbe font en tombant
un effet admirable . Au
deffus de tout le
pourtour
de ce demy
octogo-
R
194 La Fefte
ne font des baffins taillez
tres- proprement , du
milieu defquels comme
de la coulette qui eft au
deffous , fortent plufieurs
lances de meſme que du
fond de fon grand baffin,
& comme de tous les côtez
on voit des Jets &
des chûtes d'eau , ce contraſte
fait beaucoup de
plaifir à la veuë . Il y a
dans le milieu de la grande
allée de la caſcade un
fort beau baffin octode
Chantilly.
195
gone , du milieu duquel`
& des quatre coftez fortent
cinq jets d'eau . Le
corps de la caſcade con--
mence au bord de cette
allée. Elle est toute rem-
$
plie de gradins , de lances
, de napes , de bouillons
d'eau , & de marches
fur lefquelles , & des
deux coftez , l'eau fe brife ,
avec un murmure agreable
. Après avoir formé
une grande nape de plus
de cinquante pieds de
1
Rij
196 La Fefte
tour , elle ſe va precipiter
dans un goufre d'où elle
difparoift , pour rentrer
par deffous terre dans le
canal qui luy eft oppofé.
Au delà de ce goufre font
quatre baffins avec un
gros jet d'eau , qui avec
un glacis de gazon cn
tenaille forment le pied
de cette belle cafcade ,
aprés lequel on trouve
au bout d'une allée un
grand quarré long orné
tout autour de doubles
de Chantilly.
197
"
paliffades entre les grands
arbres , au pied defquelles
commence un double
gradin de gazon qui fe
termine en glacis de tous
coftez.A l'entrée on trouve
un rond d'eau du
milieu duquel s'éleve une
des plus groffes fontainės
qu'on ait encore veuës ,
Le refte de l'efpace eft occupé
par un quarré plus
long que large , dans le
milieu duquel s'élève un
grand rocher de mefme
R iij
198 La Fefte
figure. Quatre grands
jets d'eau en arcades partent
des quatre coins ,
& vingt- quatre jets d'eau
de deux pouces de dia
metre forment le pied
d'un autre grand jet
d'eau qui a du moins
foixante pieds de hau
teur , & qui tient le milieu
de cette partie. Voilà
tous les objets qui parurent
à
Monſeigneur pendant
le temps qu'il demeura
fur le canal de la
de Chantilly . 199
Riviere . Au fortir de ce
lieu-là fon Bateau entra
dans un canal de traverſe
qui porte fes eaux au Pavillon
de Manſe . De ce
canal on découvrit toute
la Prairie qui va juſqu'à
la chauffée de Gouvieux
,
ainfi que deux grandes allées
en terraffe , chacune
enfermée de deux grands
canaux
& la mefme
Prairie coupée dans le milieu
par un cinquiéme canal
. Tous ces canaux &
200 La Fefte
toutes ces terraffes ont au
moins onze à douze cens
toifes de long. De là on
vint dans une éclufe à
trois
portes .
Si- toft qu'on les cut
ouvertes , on vit comme
une Mer qui auroit rompu
fes digues , fe précipiter
à grands flots roulant
les uns fur les autres
avec un bruit effroyable.
Les bateaux ayant efte
élevez à la hauteur du
grand canal , on y entra
H
de Chantilly. 201
au fon des
Trompettes ,
& des
concerts de plufortes
fieurs d'Inftrumens
, qui eftoient aux
bords du canal , & fur le
canal mefme dans des bateaux
. Comme je viens
de vous parler du Pavillon
de Manfe , il me refte
à vous dire que les eaux
d'une fource admirable
y font élevées à foixante
& quinze pieds de haula
Machine que
teur ,
par
laRiviere y fait
mouvoir;
1
1
1
202
La Fefte.
que ces mefmes eaux font
portées de là dans un
grand Refervoir , qui eſt
fitué entre les jardins &
la foreft , entouré d'unc
large terraffe , & de quatre
grandes allées , & que
ce Refervoir contient
plus de cent trente mille
muids d'eau. Le divertiffement
de la Joûte &
de l'Oye eftoit prepare
dans le grand canal , où
je viens de vous marquer
que Monfeigneur
de Chantilly. 203
cftoit entré. Ces fortes.
de Jeux fe firent vis à
vis de la grande caſcade.
Les environs du canal
où cette Fefte fe fit, font
admirables par la diverfité
des plans & des vûës .
1 D'un cofté font tous les
jardins remplis de canaux
, fontaines & cafcades
; & de l'autre eſt un
payfage élevé en amphitheatre
par
plufieurs
grandes allées , dont je
vous ay parlé en vous
1
204 La Fefte
faiſant la defcription du
Parc . Ce payſage eftoit
tout remply de peuple ,
de mefme que les bords
du grand canal . Quand
ce divertiffement fut finy,
Monfeigneur entra
dans un bâtiment tout
doré , conftruit à la maniere
de ceux dont fe fert
le Roy de Siam , & que
l'on nomme Balons, dont
Sa Majefté a fait prefent
à Monfieur le Prince. Il
y avoit des Luths , des
Theorbes ,
de
Chantilly. 205
Theorbes , des Baffes de
Violes , & des Voix choifies
, dans la Poupe de ce
Balon . Il eftoit accomgné
d'un autre bâtiment
remply d'un fort grand
nombre de Joeurs d'Infftrumens
, & d'un Choeur
de plus de foixante perfonnes
.
Monfeigneur arriya
au fon de tous ces
Inftrumens , & au chant
de toutes ces Voix , à la
teſte du canal où eft la
grande caſcade de toute
S
206 La Fefte
la Riviere. Elle eft d'unc
finguliere beauté , & merite
d'autant plus d'eftre
admirée , qu'il n'y a au
cun jardin connu , où il
fe trouve rien de femblable
, fi ce n'eft dans
la Vigne de Frefcati en
Italie . Imaginez - vous ,
Madame , une abondance
d'eau prodigieufe qui
tombe par divers fauts
fur des gradins en demyrond
, dans un grand baſfin
quatre fois plus large
A
CO
10
de Chantilly. 207
que le canal . Cette eau
fe brife en tombant , &
forme autant de petits
rochers d'eau , qui tout
blanchiffans d'écume ,
font un effet admirable .
Toute cette eau fort d'un
grand baffin en rond qui
reçoit toute la Riviere
de Chantilly , fans qu'on
s'apperçoive par où elle
entre , parce que tout autour
de ce baffin , il y a
des allées de grands arbres
à
double rang, &
,
1
Sij
208 La Fefte
des paliffades . Ces arbres
& ces paliffades cachent
la veuë du canal , qui par
un aqueduc fouterrain ,
conduit dans ce baffin
les eaux de cette Riviere.
Monfeigneur eut le plaifir
d'y voir pêcher. On
prit plus de cinq cens
poiffons d'un feul coup
de Filet. Ce Prince retourna
en carroffe au
Chasteau , & y tint Ap
partement avant & aprés
fon Soupé . Madame la
de Chantilly. 209!
Princeffe & Madame la
Princeffe de Conty arri
verent ce jour-là à Chantilly
entre minuit & une
heure .
Le Jeudy qui eftoit la
cinquième journée, Monfieur
le Prince ayant efté
averty que Madame la
Ducheffe & Madame la
Princeffe de
Conty la
Douairiere
devoient partir
de
Verſailles aprés le
couché du Roy pour venir
à
Chantilly , fe pre-
S iij
La Feste
para à les recevoir . Monfeigneur
voulut aller auf
fi au devant de ces Prin
ceffes . Il partit à trois
heures du matin , & les
rencontra
au bout de la
route du Mail fur le che
min de Lufarche
où
elles furent receues au
bruit des Trompettes
&
des Timbales
. Cependant
Monfieur
le Prince qui
avoit diſpoſé un Diver-
,
tiffement pour les furprendre
, alla au deyant
de
Chantilly.
211
و
d'elles jufqu'au milicu
de la route d'où il les
accompagna à cheval de
mefme que Monfeigneur.
Elles entendirent peu de
temps aprés une harmonie
champeftre , & virent
paroiftre environ quatrevingt
Faunes & Satyres
fur des chevaux caparaçonnez
de feuillages qui
rangerent en deux files
& les
accompagnerent
jufqu'au Château
bruit d'un grand nom
fe
au
"
L
21 2 La Fefte
bre d'Inftrumens . Cette
Cavalcade fut trouvée
auffi extraordinaire que
divertiffante . Les Princef
fes allerent fe repoſer ſi
toft qu'elles furent arri
vées dans les Apparteniens
qui leur avoient
efté preparez . Monſeigneur
qui s'eftoit
levé
avant
trois
heures
du
matin, alla coure
le Loup
à Merlou
au lieu de fe
mettre
au lit. Je ne vous
diray pointque Monfieur
de
Chantilly.
213
le Prince faifoit fervir
tous les jours dans differentes
Salles , & dif
ferens Appartemens de fa
Maiſon , plufieurs tables
toutes très - magnifiques.
& tres - delicates tant
pour les Seigneurs qui
accompagnoient Monfeigneur
, que pour un
nombre prefque infiny
de
Gentilshommes
d'autres perfonnes
que
leur devoir où la curiofité
avoit atrirées à Chan-
,
&
214
La Fefte
tilly. Tous les Villages
des environs eftoient
pleins d'Officiers qui avoient
foin de faire fervir
avec abondance tous
ceux qui y eftoient logez.
Les Princeffes eurent aprés
leur difné le divertiffement
de la Joufte fur
l'eau des grands foffez
du Château au deffous
de leurs Appartemens
,
d'où elles pouvoient
prendre ce plaifir .
Le fixième jour , qui
de Chantilly.
215
eftoit le Vendredy , Monfeigneur
alla courre le
Cerf avec les chiens de
Monfieur le Duc du
Mayne , & Monfieur
le
C
Prince ayant fait preparer
tout ce qui eftoit
neceffaire pour une grande
chafse , & d'une maniere
toute nouvelle ,
on ſe rendit
l'apréſdînée
dans les belles routes de
la Foreft . Je ne fçaurois
m'empefcher
de vous faire
remarquer que ces rou216
·La Fefte
tes , dont on auroit peine
à dire le nombre, rant
il eft grand , & qui coupent
de tous coftez une
des plus belles & des plus
vaftes Foreſts du monde ,
font toutes à perte de
veuë , d'une tres- grande
largeur avec des palifsades
d'une hauteur extraordinaire.
On n'en
fçauroit voir de plus
toufuës , elles ont un
terrain fort uny , & qui
eft couvert d'une herbe
fi
de Chantilly. 217
1
fi fraîche & fi verte, qu'il
n'y a point de tapis de
gazon plus vert. Ce fut
par ces routes que l'on
alla jufqu'à un Etang
qni eft au milieu de cette
1
1
Foreft , & qui eft appellé
l'Etang de Comelle. Cet
Etang peut avoir environ
un quart de lieuë de
long , fur un demy quart
de lieue de large. Il eft
dans un fond dont le
terrain s'éleve tout au
tour en amphitheatre , à
T
י ד
218 La Fefte
la referve de la chaussée,
& tout eft garny de Bois ,
ce qui fait une veuë fort
agreable. Les toiles de
chaſse enfermoient l'Etang
, & leur enceinte
s'étendoit
par un cofté
dans la foreft . On avoit
drefsé une feuillée fur la m
chaufsée , avec des Tentes
au milieu , pour y mettre
les Dames . Une collation
magnifique y fut fervie.
Tous les Spectateurs eftoient
autour ou derrie- a
de Chantilly.
219
re les toiles . On trouva
fur l'Etang des bateaux
Couverts de leurs Tendelets
, & plufieurs autres
plus petits couverts de
feuillages . Monfeigneur,
Madame la Duchefse ,
Madame la Princesse de
Conty ,Monfieur le Prince
, & les Dames d'honneur
des Princesses
, avec
quelques
- uns des Seigneurs
de leur fuite , entrerent
dans le plus
grand de ces bateaux.
Tij
220
La Fefte
Monfieur le Duc , Monfieur
le Prince de Conty ,
& Monfieur de Vandofme
fe mirent dans le fecond
. Tout le refte de
leur fuite fe partagea dans
les autres , & Madame la
Princeffe fe plaça fous
la Feuillée avec plufieurs
autres Dames . A peine avoit-
on achevé de s'ems
barquer , qu'on entendit
retentir de tous coftez le
fon de plufieurs troupes
de Hautbois & de Trom
de
Chantilly
221
pettes qui eftoient placez
en divers endroits &
peu de temps aprés un
bruit de cors & de chiens
qui firent lancer dans
ร
l'Etang à plufieurs reprifes
un grand nombre de
fangliers , de cerfs & de
biches . Tous ceux qui étoient
dans les bateaux ,
prirent leur party pour
les attaquer
, les uns avec
des pieux , les autres avec
des dards , & les autres
avec des épées, Plu
Tiij
222
La Fefte
fieurs ſe ſervirent de grof
fes gaules avec des noeuds
coulans au bout afin de
les pouvoir prendre vi
vans . Ils firent tout le
tour de l'Etang en cet
équipage , & formerent
un croiffant pour chaffer
toutes les beftes du cofté
où eftoit Madame la Princeffe
, ce qui caufa un
plaifir fingulier qui fut
encore augmenté lors
qu'on donna les chiens
qui attaquerent ces beſtes
de Chantilly. 223
de toutes parts , & avec
tant de vigueur , qu'un
feul chien coëffa un fan :
glier à plufieurs
fois & le
noya. Cette Chaffe
dura
environ deux heures , &
donna beaucoup de plaifir.
Les Dames eurent la
fatisfaction de prendre
des cerfs elles -mefmes avec
les noeuds coulans
qu'elles leur jettoient .
On attachroit enfuite la
corde au bateau que les
cerfs tiroient en voulant
224
La
Fefte
gagner
le bord , en forte
qu'on faifoit
lever les
rames , & lors qu'ils l'avoient
conduit à bord,
on leur coupoit la corde ,
& on leur donnoit la liberté.
Elles curent encore
le plaifir de prendre
dans leur bateau quantité
depetits Faons vivans,
& de leur donner auffi
la liberté. Cependant
quoy qu'on
cuft foin
d'en fauver
le plus qu'on
put , on ne laiffa pas d'en
de Chantilly . 225
0:
apporter de morts dans la
court du Château , au
nombre
de cinquante
ou
foixante , tant cerfs & biches
que fangliers
. On
revint en fuite au Château
où il y eut Appartement
& Opera
.
6.
Le
lendemain Samedy
Monfeigneur
alla à la
Chaffe du Loup dans la
foreft . Les Dames demeurerent
ce jour - là au
Chafteau , parce que le
beau temps ceffa . A fon
1
226
La Fefte
retour il eut avec elles
le divertiffement
d'un
concert dans l'apartement
de Madame la Princeffe
de Conty. Les Vers
eftoient de M. du Boulay
, Secretaire de M. le
Grand Prieur , & la Mufique
de la compofition
de M. de Lully , Sur- intendant
de la Mufique
du Roy. Je dois vous
dire pour l'intelligence
de ces vers que le divertiffement
qu'on donna à
de Chantilly. 227.
Monfeigneur au milieu
de la foreft le jour que ce
Prince arriva à Chantilly
, ayant efté trouvé fort
beau , on avoit refolu de
recevoir lés Princeffes en
cet endroit , le jour qu'-
elles arriveroient , de la
même maniere que Monfeigneur
le Dauphin , &
comme le divertiffement
de la chaffe ne leur convenoit
pas , les Vers que
vous allez lire devoient
eftre chantez , au lieu de
228 La Fefte
ceux qui avoient fervy
de prelude au divertif- t
fement de la chasse , & ha
qui commençoient par
Debout, Lyfifcas , &c. k
ce qui ne fut pas executé,
parce que les Princeſses
devant venir la nuit ,
pour éviter la grande
chaleur du jour , l'heure
n'eftoit pas propre pour
un repas , & pour un divertissement
pareil à celuy
qui le fuivit , de forte
que les Vers qui avoient
cfté
de Chantilly . 229
efté faits pour cette reception
, n'ayant point efté
chantez , ils le furent
dans l'appartement de
Madame la Princesse de
Conty , le jour que je
viens de vous marquer.
Les
voicy.
, Princeffes , vous voyez ces hoftes.
de nos bois ,
Pour la premiere fois ,
Quitter leurs demeures paifibles
:
Mais d'un jeune Heros toutfuit
icy les Loix ;
V
230
La
Fefte
Et ce n'est que pour vous que
foumis àfa voix
Ces demy- Dieux fe font
rendus vifibles.
Faunes , vous eftes trop heureux
,
Que l'innocence de vos jeux
Acette belle Troupe ait marqué
vos hommages ;
Dans ces lieux où tout cherche
à flaterleurs defirs
Vous faites leurs premiers
plaifirs.
Aprés de fidoux avantages
Retirez-vous contents fous vos
fombresfeuillages.
de Chantilly. 231
Ces champeftres Divinitez ›
Princeffes voyant vos beautexx
Vous prennent pour des Immortelles.
Faunes , vous ne vous trompez
pas,
Ilen eft dans les cieux & mime
desplus belles ,
Quifont éclater moins d'appas.
Quel nouveau jour nous
éclaire ,
Etfe repand dans ces lieux !
Nous reconnoiffons
lesyeux
Vij
232 La Fefte
·
Sources de tant de lumiere :
De mille Amours empreſſez
La Troupe vous environne .
Ab , que vous embelliſſez
Lesfeftes que l'on vous donne!
B
Les jeux , les ris , la jeuneſſe ,
Accompagnent tous vos pas ;
Aux lieux où vous n'eftes pas
On voit regner la trifteffe.
De mille Amours empreſſez
La Troupe vous environne.
Aboque vous embelliſſez
Lesfeftes que l'on vous donne!
Ces Vers furent applaudis
, & l'on trouva qu'ils
de Chantilly.
233
convenoient parfaitement
au fujet. Il y eut
encore ce jour- là Appartement
& Opera , & enfuite
Media- noche
Jamais on n'a vu tant
de divertiffemens dans un
feul jour , & de tant
de differentes manieres
qu'il y en eut le Dimanche
, qui eftoit la huitiéme
journée. Il femble
qu'ils renaiffoient dans
le temps qu'on cuft cu
fujet de croire que leur
V iij
234
La Fefte
nombre auroit deu diminuer
, à caufe des differens
& continuels
plaifirs
qui pendant
fept jours !
avoient répandu la joye
dans tout Chantilly
.
Mais files divertiffemens
fembloient devoir eftre
épuifez , le zele de M
le Prince ne l'eftoit pas.
Ce jour-là aprés la Meffe,
Monfeigneur alla à la
Chaffe du cerf avec les
chiens de M. le Grand
Prieur. Au retour de la
A
de
Chantilly . 235
Chaffe il fe fendit avec
les Dames dans la Maifon
de Silvie pour le repas
que Monfieur le Prince
luy donnoit. Il faut vous
expliquer ce que c'eft que
cette maifon de Silvie .
C'est une espece de petit
Château qui n'eft com
pofé que d'un Appartement
bas de quatre pieces
, feulement percé en
enfilade , & aboutiffant
d'un coftés aux allées
champeftres d'un grand
0
236 La Fefte
་
bois qui eſt à coſté de la
grande terrasse , vis à vis
le vieux Château . On
appelle auffice Bois le
Bois de Silvie . De l'autre
coſté cette maiſon aboutit
à un demy rond qui
eft dans la grande Forest,
& dont je vous parleray
-bien-toft . Un petit parterre
bordé de berceaux
de chevrefeüil regne tout
le long de cette maiſon.
On dit que ce nom de
Silvie luy a efté donné
0:3
de Chantilly.
2.37
par le fameux Theophile
qui eftoit attaché au fervice
de Mrs de Montmorency
, & qui lors qu'ils
cftoient à Chantilly paffoit
une partie de fon
temps a refver agreablement
, & à faire des Vers
au bord d'une Fontaine,
toute fimple & toute³naturelle
, pouruneMaiſtref
fe qu'il avoit , appellée
Sylvie. On voit encore
cette Fontaine auprés de
cette maiſon , & les pe-
1
238
La
Fefte
tites murailles d'appuy
qui l'environnent & qui
en fervent à des bancs
de marbre qui font
tout autour , font encore
ornez d'une infinité de
Vers galans qui y ont
efté écrits par ce Poëte
amoureux. Ce fut dans
cotec maifon que Monfieur
le Prince fit fervir
un retour de Chafse à
Monfeigneur . Aprés qu'-
on eut mangé les entremets
, comme on croyoit
de
Chantilly. 239
qu'on alloit fervir le
fruit, Monfieur le Prince
dit à
Monfeigneur
, que
sil en vouloit il falloit
qu'il fe donnast la peine
d'en aller chercher au milieu
du Labirinthe où le
Deffert eftoitfervy . Monfeigneur
accepta la propofition
avec joye , &
l'on fe leva de table pour
aller dans le Labirinthe .
Il eft au milieu d'une partie
de la Foreft que Son
Alteffe Sereniffime a fait
4
240 La Fefte
enclore depuis peu de
temps . Dans cet eſpace
de la Foreft , enfermé du
cofté de la grande chute
d'eau , on voit un fort
de
beau Jeu de Mail , & un
de longue Paume . Au deça
eft un grand Manege ,
& à cofté font les Jeux.
l'Arquebuſe & de l'Arbalefte
, avec de grands
Portiques d'Architecture:
au milieu de grandes allées
. Monfieur le Prince
voulant que de quelque
cofté
de Chantilly. 241
i
cofté que Monseigneur
puſt tourner , il trouvaſt
un plaifir impreveu , avoit
fait venir des genst
quifebotenoient tout)
prefts dans chacun des
Jeux dons je viens de
vous parler, en fortè qu'il
y avoit dans le Jeu de
Paume des Joueurs de longue
Paume , des Joueurs
de Mail dans le Mail , des
Tireurs d'Arbalefte
d'Arquebufe dans les
deux lieux deftinez à ces
•
&
1
X
242 La Fefte
exercices , & des chevaux
de bague dans le manege
.
Le reste de la Foreſt qui
n'eft point occupé par
ces Jeux , eft coupé de
grandes routes , qui prennent
leur commencement
dans un domy rond
qui fait comme l'avantcour
du Pavillon de Sylvie
, & qui fe feparent
encore en plufieurs autres
, ce qui fait une promenade
auffi divertiffante
que belle . În
X
de Chantilly. 243
Voilà la fituation du
Labyrinthe qui eſt ſi
remply de detours , qu'il
eft prefque impoſſible
de ne s'y pas égarer , &
d'en trouver le milieu .
Il eft auffi ingenieufement
imaginé que tout
le refte de Chantilly, que
Monfieur le Prince a ordonné
, & quoy qu'il ne
foit pas encore dans la
perfection où ce Prince
veut qu'il foit , je ne laifferay
pas de vous en donx
ij
244
La Fefte
ner une idée la plus jufte
que je pourray . On y
doit trouver à l'entrée
deux Figures de marbre,
que Monfieur le Prince
fait faire à Rome ; l'une
reprefentant Thefée qui
entre dans le labirinthe,
& l'autre Ariane qui luy
-prefente le fil dont il doit
ſe fervir pour affurer (on
retour. Une figure du Minotaure
, qui fe fait auffi
à Rome, doit cftre au milieu
, & comme , felon la
de Chantilly. 2455
Fable, on devoit facrifier
tous les ans à ce Montre
neuf jeunes enfans
d'Athenes , on trouve en
pluſieurs endroits dans :
des enfoncemens qui font
le long des routes du :
Labirinthe, des figures de
jeunes enfans affligez &-
épouvantez du danger
où ils font. En d'autres
enfoncemens pareils , on
trouve des bancs de :
Marbre avec des cartou
ches portez fur des pie--
"
Xiij
246
La Fefte..
deftaux . Sur chacun de
ces cartouches eft une
Enigme , de forte qu'en
mefme temps qu'on offre
à ceux qui font dans
le Labirinthe dequoy repofer
leur corps , on leur
prefente dequoy fatiguer
leur efprit par la curiofité
qui les porte à lire
ce qui fe prefente à leurs
yeux , & par l'envie naturelle
qu'on à de pene
trer ce qu'on n'entend
pas d'abord. Voicy les
de Chantilly. 247
Enigmes que l'on trou
ve en ce beau lieu.
I.མ
On ne m'entend pas dire un
A mot
( tre.
Auxyeux je ne fçaurois paroif-
Je fais connoifire & méconnoiftre
L'habile homme d'avec le fot
Mues , fouvent je perfuade ;
Je fuis propre pour un malade ,
Je fuis le jour, j'aime les nuits,
ne fçaurois pleurer ny rire,
Quifuis-je ? cecy doitfuffire.
ne fuis pas ce que je fuis
Si j'ay pouvoir de te le dire.
Fe
La
Fefte
II.
Tantoft beau, tantoft laid , je
plais , & je fais peur ,
Je ne fuis rien du tout , & je
fais toutes chofes
Rarement veritable & bien
fouvent trompeur,
Je fuis toujours fujet à des
Metamorphofes
Sans conleur" je fçay peindre,
je parle fans voix,
Je vais chez les Bergers , je vi
fite les Roys ,
1
Et je donne aux Amans d'heu
reuſes avantures,
Scavant Magicien j'inftruis les
curieux
de Chantilly. 249
Je prens en un moment cent
fortes de Figures ,
Mais on nepeut me voir qu'on
ne ferme les yeux..
230
La Fefte
HII.
Si tu fearvois de quel endroit
du monde,
On ne peut voir que trois aunes
des cieux,
Cel point de doctrine profonde
T'éleveroit au rangdes Dieux.
de
Chantilly. 231
IV.
D'un pere lumineux je fuis la
Fille obfcure,
Je méprife la terre, & je m'éleve
aux cieux
Où j'apaife fouvent la colere
des Dieux ,
Quand ils ont refolu de per
dre la
nature.
Ma prefence eft cruelle aux
yeux ,
Et toujours Hofteffe fafchenfe,
Je fais fuvent pleurer une
perfonne beureuse.
22
+19
252
La Fefte
V.
Je fais autant de manx que je
caufe de biens
Quand on me veut forcer jeſchape
à mes liens
Je voy fair devant moy, par
tout on me fait place,
Les Princes les Rois de moy
trop amoureux >
Avec des longs travaux me .
conduifent chez eux.
Mais poureux quelques fois je
fuis toute de glace.
塗塗
Tor
me
VI.
de Chantilly . 253
VI.
Tout le monde me craint , tout
le morde me fuit ,
Je mene dans le port, j'augmente
les orages
,
Je produis la clarté , je forme des
nuages ,
Le jour m'eft ennemy, je le fuis
de la nuit
Toujours en action , jamais je
ne m'arreste
Terrible aux criminels , charmant
dans une Fefte.
253
Y
234
La Fefte
VII.
Fe brouille les amis , & jé les
entretiens ,
Faccrois les revenus , je diffipe
les biens ,
Favance le trepas , je prolonge
la
vie ,
F'augmente
la temerité
,
Fe feme la difcorde , à la paix
je convie ,
Et les plus diffolus aiment ma
pureté.
de Chantilly.
255
VIII
2
Quel eft cet art ingenieux .
De peindre la parole, e deparler
aux yeux
Et qui fçait , par des traits de
figures tracées ,
Donner de la couleur du
corps aux pensées ?
Y ij
256 La Fefte
IX.
Des petits & des grands mon
fein eft le refuge
Faypar toute la terre un celebre
renom
Et tout feulje porte le nom
D'un Berger , d'un Prince &
d'un juge
de Chantilly. 257
X.
Amant infortuné d'une belle
Maiftreffe
Dont la grace est égale à la legereté
,
Je la cours en tous lieux ,je la
pourfuisfans ceffe
Pour contenter l'amour dontje
fuis tourmenté.
Elle , trop e flâmée , accorde à
mon e vie
Un baifer fatal à ma vie,.
Y iij
258 La Fefte
XI.
Effet inanimé d'une cauſe vi-
Vante
Je retire les Morts du tenebreux
Séjour.
Par moy le fort d'un fiecle eft
le plaifir d'un jour,
Et celuy qui m'a fait oufe cache,
oufe vante.
Fentretiens tout le monde ,
ne dis jamais mot ›
Pour eftre bien vétu je n'enfuis.
pas moins fot..
de Chantilly. 259
XII
Un bon vieux pere a douze
enfans ,
Ces douze en ont plus de trois
cens
Ces trois cens en ont plus de mille ..
Ceux- cy font blancs ,ceux- làfont.
noirs ,
Et par de mutuels deve´rs
Tous confervent l'accord à l'USnivers
utile.
260 La Feste
Outre les figures d'enfans
on en rencontre
beaucoup d'autres reprefentant
differens perſonnages
, comme des A-
19
fem
mours , de petits Jeux
qui femblent fe moquer,
& infulter ceux qui s'égarent.
Les piedeftaux , &
Lesfcabellons qui portent,
foit les Enfans , foit les
Cartouches , font de dif
ferent marbre tres-beau.
Parmy tant d'Enigmes ,
on n'a pas oublié celle
de Chantilly . 261
du Sphinx , qui eſt ſi faª
meufe. Le Sphinx y eft
luy- mefme , qui la prefente
en Latin & en
François . Monfeigneur
eftant entré dans le La-
T
1
byrinthe avec les Princes
& Princeffes , & tous les
Seigneurs de fa fuite ,
chacun prit des chemins
differens pour arriver
plûtoft au lieu où eftoit
la Colation , & ceux qui
fe promirent d'en trouver
bien- toft le centre ,
1
1
26.2 La Fefte
fe lafferent en faiſant plus
de chemin que les autres,
fans avoir plus d'avanta
ge fur eux. On peut dire
feulement qu'ils furent
les premiers trompez ,
tant ce Labirinthe
eft
difficile.Cependant Monfieur
le Prince , pour faciliter
le moyen d'en trouver
le milieu , y avoit fait
placer un Concert de
Hautbois . On marchoit
droit au lieu où ce Concert
eftoit entendu 2,. &
de Chantilly.
263
que dans
lors qu'on en eftoit tout
proche , & qu'on croyoit
ne devoir plus avancer
que pour y entrer , on
s'en éloignoit infenfiblement
; de forte
le temps où l'on eftcit
le plus perfuadé qu'on
n'avoit plus de chemin
à faire , on s'en trouvoit
encore auffi loin que lors
qu'on avoit commencé
à faire le premier pas .
Les agreables impatiences
que cela caufoit fer-
1
264
La Fefte
voient de divertiſſement
à ceux mefmes qui eftoient
les plus
trompez.
Enfin
Monfeigneur qui
s'eſtoit rendu , deſelperant
de trouver ce qu'il
cherchoit , & voulant
épargner aux Dames la
fatigue de marcher plus
longtemps , dit à Monfieur
le Prince qu'il falloit
les mettre dans le
bon
chemin ; ce que Son
Alteffe fit . Quand ils furent
dans la veritable
Ioute ,
de Chantilly . 265
route , ils arrriverent
bien- toft au centre de ce
..
Labirinthe , extremément
furpris de ce qu'ils y
trouverent , parce qu'il
ne s'eft encore jamais
rien vû de pareil . Il faut
vous dire pour vous le
bien faire
comprendre ,
que le milieu du Labirinthe
reprefente une
manière de grande Salle
découverte . Son plan eſt
quarré avec un enfoncementen
rond ſur chaque
Z
266 La Fefte
1
face . La table qui eftoit
dreffée dans le milieu de
cettte efpece de Salle fuivoit
le mefme plan . Le
deffus reprefentoit un
parterre
, dont les compartimens
eftoient for
mez par des corbeilles
d'argent , & tous les fentiers
qui feparoient les
corbeilles eftoient degazon
, de forte qu'il n'y
avoit point de nape. Les
devants & le tour de la
table eftoient de feuillade
Chantilly.
i
267
2
ges ornez de feftons de
fleurs , avec un cordon
pareillement
de fleurs qui
bordoit la table . Le milieu
en eftoit occupé par
un vaſe de filigrane d'argent
, d'où fortoit un
Oranger tout couvert de
fleurs & de fruits naturels
. Comme ce vafe étoit
plus étroit vers le pied ,
on avoit placé tout autour
huit autres vafes garnis
de fleurs . Ils eftoient
accompagnez
de huit cor-
1
1
Z ij
268 La Fefte
beilles qui en eftoient
auffi remplies , & ces corbeilles
eftoient portées
fur autant de niafques
d'or qui fervoient d'orces
vafes
nement au grand vafe.
De forte que les fleurs de
de toutes ces corbeilles
& de tous
faifoient enſemble un effet
tres - agreable , & qui
avoit quelque chofe de
delicieux. Les corbeilles
parterre
qui formoient
le
& qui eftoient en Dôme
de Chantilly. .269
joignant l'agrément
de
leurs figures au different
coloris d'une fi grande
quantité de fleurs , le tout
formoit un composé dont
la veuë eftoit rejouye , &
dont on ne pouvoit fe
laffer d'admirer l'agreable
& riante diverfité , &
ce qui la faifoit encore
paroiftre davantage, c'eft
que toutes les corbeilles
qui fe trouvoient d'une
mefme forme eftoient
garnies de fruits de mef-.
Z iij
270 La Fefte
me couleur , & qu'elles
eftoient difpofées de forte
qu'on croyoit voir un
parterre
veritable
. Outre
toutes ces corbeilles
, il
y en avoit encore beaucoup
d'autres
.
Il y avoit un Bufet
dans chacun des quatre
angles du lieu où eftoit
la table , & chaque bufet
avoit trois gradins. Ils
cftoient tous ornez de gazon
, de feüillée , & de
• feftons de fleurs fans nade
Chantilly . 271
pes , afin qu'ils euffent
du rapport
à la table qui
n'en avoit point . Tous
ces bufets eftoient
garnis
de vafes d'argent
& de
porcelaines
. Sur les coins.
de chaque
étage , & dans
le milieu
du troifiéme
gradin
eftoit un autre
vafe plus haut que les
autres . Aux deux coftez
de chaque
bufet , on
voyoit
deux focles de
gazon fur chacun
defquels
eftoit pofée une
272 La Fefte
caiffe. Ces caiffes étoient
au nombre
de
douze , & l'on voyoit
fortir de chacune un arbre
fruitier chargé de
tres- beau fruit , & qui
n'avoit pas moins dequoy
contenter le gouft
que la veuë . Outre ces
quatre bufets , il y en
avoit deux grands qui
eftoient en face de la table
, & qui fuivoient le
plan du lieu où ils étoient
dreffez . Ils avoient
de Chantilly.
273
deux gradins dont le premier
eftoit occupé par
une couche de Melons
naturels . Le fecond étoit
garny de vingt- quatre
couverts de porcelaines
fines . Le reſte eftoit
remply de gafteaux , &
d'affiettes de groffes truffes
derriere lefquelles étoient
de tres- belles porcelaines
garnies de fleurs .
Une maniere de doffier
formé par des confoles
où eftoient attachées des
274 La Fefte
guirlandes de fleurs faifoient
le fond de ces deux
bufets.
Lorfque Monfeigneur
entra dans le Labirinthe
il n'y trouva perſonne
ceux mefmes qui avoient
pris le foin du fervice s'en
eftant éloignez , & s'étant
cachez par l'ordre
de Monfieur le Prince ,
qui vouloit donner à cette
Fefte un air de liberté.
C'eſt un plaifir que les
Rois & les grands Princes
de Chantilly. 275
gouftent rarement , &
qu'il eft plus difficile de
leur donner que les Festes
les plus fuperbes & les
repas les plus magnifiques
, où ils vont moins
pour les recevoir , puifqu'il
n'y a rien d'extraor
dinaire pour eux , que
pour marquer
l'eftime
particuliere
qu'ils font de
ceux qu'ils veulent bien
honorer de leur preſence.
Monfeigneur & ceux qui
l'acompagnoient prirent.
276
La Fefte
beaucoup de plaifir dans
le Labirinthe . Ils exami- ,
nerent la table dont l'invention
leur parut toute
nouvelle , & tres-fingu
liere. Ils confiderent les
bufets & le tout enfemble
leur parut un Enchantement
d'autant plus
grand qu'ils n'eftoient
point incommodez
de la
foule & qu'ils pou
voient refpirer en liberté
l'air delicieux que tant de
fleurs avoient parfumé. i
L'apréf
de Chantilly. 277
L'apréfdinée , Monfeigneur
alla tirer , & trouva
un nouveau divertif
foment à fon retour. C
divertiſſement commença
à huit heures du foir.
Il eftoit donné par le
Dicu Pan , que le vilain
temps avoit empefché le
jour précedent de divertir
Monfeigneur dans le
Bois , où il y avoit une
grande Fefte preparée ,
& qui pour ne manquer
aucune occafion de le
A a
278 La Fefte
divertir , s'eftoit emparé
du Theatre, & avoit convié
toutes les Divinitez
des Bois , toutes les Nym·
phes de Chantilly , & les
Bergers & Bergeres du
mefme licu , à donner un
divertiffement au Fils du
plus grand Roy de la
Terre. Pan eftoit dans le
fond du Theatre , dont
la decoration repreſentoit
une Foreft . Ce Dieu
eftoit élevé fur une eſpece
de petit Trône de ga-
£ A
de
Chantilly
279
zon , & entouré de toutes
les Divinitez des Bois,
& de cinquante - quatre
Faunes , Satires , & Silvains
, qui estoient les
mefmes qui l'avoient accompagné
dans tous les
divertiffemens qu'il avoit
donnez à Monfeigneur
par tout où il avoit pû
rencontrer ce Prince, & ils
s'eftoient attachez depuis
fon arrivée à
Chantilly ,
à le chercher dans tous
les lieux où il leur eftoir
A a ij
280 La Fefte
permis d'aller , afin de
continuer
à le divertir.
Vingt - quatre Nymphes
magnifiquement
vêtuës
eftoient affifes fur le
devant du Theatre . On
voyoit enfuite quantité
de Bergers avec des habits
tres propres & con
venables
à leur caractere
, & derriere
ces Bergers
paroiffoient
les Satires ,
les Faunes , les Silvains ,
les Divinitez
des Bois , &
le Dieu Pan dans le fond
de Chantilly. 281
élevé de la
maniere que
je viens de vous marquer.
Ce grand nombre
de perfonnes
differemtment
habillées
formoit
une
nuance tres agrea
ble. On avoit place fur
le devant
celles qui ef
toient le plus
magnifiquement
vêtues , parce
-
qu'on les voyoit plus
facilement , & cette gra ,
dation avoit je ne fçay
quoy qui frapoit d'abord
, & qui plaifoit d'au-
A a iij
282 La Fefte
tant plus , qu'elle faifoit
diftinguer
fans peine le
rang des divers Perfonnages
dont tout le Theatre
eftoit remply , ce qui
ne ſe fait pas aifément
lors qu'ils paroiffent
d'abord
mêlez . Ils le furent
dans la fuite , mais d'une
maniere auffi agreable
que nouvelle , car aprés
qu'on eut joué l'ouverture
, tout ce grand divertiffement
ayant commencé
par un Paffepied ,
de Chantilly. 283
une Nymphe feleya feule
en danfant , une autre fe
leya derriere elle fans être
apperceue, &la fuivit,une
troifiéme fit la mefme
chofe, & les autres ayant
imité ces trois premieres
,
en formant toutes une
danfe en rond , le milieu
du Theatre qui eftoitvuide
avant que le divertiſſement
commençaſt
, ſe
trouva agreablement
remply , & mefme fans
qu'on fe fuft prefque
284
La Fefte
apperceu
de quelle maniere
ces Nymphes étoient
forties de leur
place. Il y en cut quelques-
unes qui chante
rent en danfant
, apres
quoy Pane & tous ceur
de fa fuite
fe mêlerent
avec les Nymphes , les Ber
gers & les Bergeres , &
ce mélange d'habits dif
ferens produifit une varieté
qui fut un grand
charme pour la veuë .
Ce divertiffement eftoit
de Chantilly. 285
meflé d'Airs Italiens &
François , & de Symphonie
. Tous ces Airs avoient
efté faits par M. Lorenzani
, pour un Opera
que M. le Duc de Nevers
donna au Roy à Fontaine-
bleau il y a quelques
années , & qui fut trous
vé tres-agreable , & tresbeau
par Sa Majefté & par
toute la Cour. Le genie
plein d'invention de ce
Duc eft connu de tout
le monde , & quand il
286 La Fefte
s'échappe à faire des Vers,
ce qui ne luy arrive pas
ordinairement
, on y remarquè
un certain tour
d'efprit naturel , & une
vivacité qui en feroient
fouventreconnoître l'Auteur
, s'ils eftoient meſlez
avec d'autres . Parmy
ces Airs , il y en avoit
quelques- uns que M. Lorenzani
avoit faits exprés
pour ce divertiffe-
5 parce que lors
qu'on ramaſſe ainſi quelment
de
Chantilly.
287
1
01
ques pieces enſemble
pour en faire une espece
de corps , il faut une maniere
de liaiſon quiene
fe trouve
ours ,
pas
à
moins qu'on ne faffe
quelque
chofe de nouveau
qui ferve à les joindre
, de forte qu'il fallut
& des Vers , & des Airs
ce qui fut
nouveaux
fait avec une
diligence
prefque
incroyable .
Tout ce qui
regardoit le
Balet qui fut meflé dans
288
7
La Fefte
ce fpectacle eftoit de M.
Pecour , & parut auſſi
bien imaginé qu'il fut
promptement & bien executé.
On ne chercha pas
à faire cet impromptu
,
parce qu'on manquoit de
divertiſſemens à Chantilly
, puis qu'au contraire
il y en a eu quelques-
uns qui n'ont pû
cftre donnez
, le temps ne
s'eftant
pas trouvé propre
pour les faire paroître
dans les lieux pour
lefquels
de Chantilly. 289
lefquels on les avoit deftinez
; mais Monfieur le
Prince qui ne vouloit pas
laiffer paffer un feul jour
fans que Monſeigneur
euft le plaifir de plufieurs
fortes de
divertiffemens ,
avoit fi bien difpofé toutes
chofes , & fi bien
choifi & preparé toutes
les perfonnes qu'il employoit
, qu'il eftoit ſeur
que lorfque le mauvais
temps feroit manquer un
divertiffement , il pour-
Bb
290 La Fefte
roit facilement &
en
"
fort peu d'heures luy en
faire fubftituer un autre ,
& mefme qui feroit du
gouft de Monfeigneur
fuivant les chofes qu'il
remarqueroit qui plai
roient à ce Prince . Celuy
que le Dieu- Pan & les
Divinitez des Bois donnerent
fur le theatre fut
de ce nombre . Il dura au
moins deux heures , & il
fut fi bien executé , &
avec tant dejufteffe qu'on
2
de Chantilly.
291
auroit pu aifément lefaire
paffer pour un de ceux qui
avoient été preparezavant
F'arrivée deMonfeigneur
.
Il femble qu'après tous
les divertiffemens qu'on
avoit déja eus , le Diman
che dont je vous parle ,
qui eftoit la huitiéme
journée , on n'en devoit
plus attendre d'autres , &
que cette journée en avoit
efté affez remplie.
Cependant il y en eut encore
deux des plus grands
Bb ij
292
La Fefte
& des plus confiderables
dont on ait oüy parler depuis
long-temps . Ce futun
Feu d'artifice & une Illumination
qui fuccederent
à ce qui venoit d'ê ,
tre veu fur le Theatre . Je
ne puis vous donner une
jufte idée de l'un & de
l'autre qu'en vous en faifant
la defcription
. Quelque
exacte qu'elle puiffe
eftre , elle fera toujours
beaucoup au deffous de
l'éclat de ces deux brillans
divertiſſemens .
de Chantilly. 293
Monfeigneur fortit de
la Salle de l'Opera à neuf
heures du foir par la Galerie
des Cerfs qui eſt au
bout de l'Orangerie . Il
monta dans une grande
Caleche avec toutes les
Dames , & entra dans le
Jardin où il fe
promena
quelque temps à la clarté
d'un grand nombre de
flambeaux dans une belle
allée qui fait face à cette
Galerie . Il eftoit conduit
par Monfieur le
Bb iij
294 La
Fefte
Prince .
Monfeigneur
و
ayant quitté cette proménade
alla au bord du canal
& en remontant
le long du bord comme
pour venir à fa teſte , on
fut extremement furpris
de le voir tout en feu *
& tout bordé de groffes
lumieres qui eftoient fi
proches les unes des autres
qu'elles paroiffoient
fe toucher. La croifée du
canal qui va droit au
grand eſcalier du Châde
Chantilly. 295
teau eftoit bordée de
Imefme . Lorsque Monfeigneur
arriva dans cet endroit
, d'où l'on peut dé-
- couvrir le Château , il
1 parut étonné ainfi que
toute fa Cour . Il avoit
fujet de l'eftre ; car on n'a
2.
jamais rien veu de fi fur
prenant
que l'Illumination
qui parut en face .
C'eftoit le grand Efcalier
, qui eftant illuminé
paroiffoit
comme s'il cuft
efté bafty de pierres pre296
La Fefte
cieuſes , éclairées par lc
Soleil . Pour vous faire
mieux comprendre la
beauté de cette Illumination
, je croy vous devoir
parler de l'architecture
de cet Efcalier & de
tout ce qui l'embellit ,
il eft eftimé de tous les
gens de bon goût , tant
pour fa
beauté que pour
fa grandeur. Ce font
deux façades que les paliers
& les marches feparent
en deux parties égade
Chantilly . 297
les , ornées de fix colomnes
qui font accouplées
deux a deux . Du cofté
des marches font deux
: grands Arcs rampans ,
qui dans leur enfoncement
forment chacun.
une grote . Ces colomnes:
foûtiennent une Coiniche
d'ordre Dorique , &
dans chacune dès Niches ,
il y a une FigurePedestre .
L'une reprefente Acis &
Galatée . Acis eft dans
a l'attitude d -un Amant
298 La Fefte
qui regardefa Maiftreffe,
& qui joue de la Flûte.
On fçait que ce fut
par là que la Nymphe
en fut charmée . Galatée
eft repreſentée d'une
maniere qui fait paroiftre
combien elle a
de plaifir à entendre les
fons que rend la Flûte
d'Acis . L'autre Figure
repreſente Alphée & Arethufe.
Alphée eſt un
jeune Fleuve qui devint
amoureux de cette Nym
de Chantilly. 299
phe , en la voyant fe
baigner dans fes eaux ,
& il eft dans l'attitude
d'un homme paſſionné ,
que l'amour oblige à la
pourfuivre. Arethufe eft
reprefentée comme une
perfonne faific d'effroy ,
qui ayant efté furpriſe
T par le Fleuve , prend fes
g habits , & s'enfuit en demandant
fecours à Diane.
Dans chaque Grote ,
tornée de rocailles , de
joncs marins & de ro300
La Fefte
feaux , eft une grande Figure
reprefentant un
Fleuve accoudé fur un
grand vaſe renverſé . Au
pied de cette Figure eft
un Dauphin qui porte
un petit enfant . De deffous
les pieds de ces quatre
Figures fortent trois
napes d'eau. Ces deux
vafes & ces Dauphins en
verfent une grande quantité
, laquelle eſtant receue
dans une auge , forme
autant de grandes napes
de
Chantilly. 301
pes qui tombent toutes
dans deux grands baſſins ,
d'où fortent trois lances
d'eau , & toutes ces eaux
jointes enſemble ſe dé-
,
chargent en caſcade dans
le grand foffé . Elles font
toutes des eaux de fource,
qui n'eftant élevées par
I aucune machine mais
coulant naturellement
,
& receuës feulement dans
les tuyaux, font aller ces
fontaines jour & nuit.
Toutes les parties de cet-
Cc
302
La Fefte
te Architecture jufqu'au
moindre filet des moulures
eftoient bordées de
lumieres qui fe touchoient
les unes les autres
. Les boffages meſme
des colomnes en eſtoient
marquez. Tous les de
dans des niches où font
les Fleuves & autres Statuës
, eftoient illumi nez
fans que l'on puſt remarquer
comment , & toutes
les eaux qui en fortent
& forment des napes ,
50
de Chantilly . 303
eftoient auffi éclairées.
Toutes les marches depuis
le bas de l'efcalier .
jufqu'au haut eftoient
auffi bordées de lumieres .
Il y avoit fur le haut un
grand piedeſtal de toute
la largeur de l'efcalier ,
portant une piramide ,
dont le fommet eftoit
- élevé à quarante pieds
de hauteur , & fur le haut
de laquelle on voyoit
une Fleur de Lys . Tous
les ornemens du piedeſtal
Cc ij
304
La Fefte
८
& de la piramide cftoient
formez par les lunieres.
• On remarquoit les Chi
fres de Monfeigneur
, enfermez
dans une Medaille.
Tout ce grand
efcalier , avec cette Piramide
, paroiffoit au deffus
, faifoit un des plus
>
agreables fpectacles que
l'on puiffe voir cet
Efcalier n'ayant aucune
partie qui ne fuft illuminée.
Les appuis qui bordoient
les foffez du Châde
Chantilly. 305
་་་
teau des deux coſtez de
l'Eſcalier, le grand baſſin
qui eft en face , où eft la
gerbe , les allées des parterres
qui font aux coſtez
du canal , les baffins qui
font dans les parterres
au
nombre de dix , tous les
piedeftaux & les marches
par où l'on defcend pour
C aller au canal , enfin tout
ce qui fe voyoit du canal
de cet endroit eftoit
auffi bordé de groffes lumieres
. Le mefme ſpecta-
Cc iij
306 La Fefte
cle continuoit dans ce
qu'on peut voir au delà
du canal où eft une Montagne
qui s'éleve en glacis
, & que l'on nomme
le Vertugadin , parce qu'il
en a la forme , tout y é
toit pareillement bordé
de plufieurs lumieres en
differens endroits , juf
qu'au fommet qui a prés
de quatre- vingt pieds de
haut . Monfeigneur eftoit
placé proche la gerbe ,
tellement qu'il pouvoit
de Chantilly. 307
voir l'Efcalier , & tout le
refte de l'Illumination
d'une feule veuë . Il paroiffoit
au deffus de cette
Montagne
un Soleil fi
haut qu'il furprit tous.
ceux qui le virent . L'on
fit partir un grand nombre
de fufées des plus.
belles qui fe foient encore
veuës. Il y en avoit
beaucoup de nouvelle invention
. On en remarequoit
dont les petites
fufées qu'elles jettent
308 La Fefte
{
d'ordinaire aprés s'eftre
élevées , en produifoient
encore plufieurs autres .
On en tira quantité en
forme de Girandoles ,
dont l'effet fut admirable;
ainfi l'air eftoit continuellement
éclairé, tant
par ces fufées que par les
pots à feu , trompes &
autres machines qui ne
difcontinuoient point.
Le dernier partement
d'une girade qui remplit
tout l'air de feu. L'arti
fut
de Chantilly. 309
fice qu'on tira fut en fi
grand nombre , que tous
les Spectateurs en furent
furpris ; auffi peut - on
dire qu'on en a peu veu
de femblable. Cette girande
ne fut pas plûtoft
finie , que l'on mit le
feu à une machine qui
tournoit fur deux fens
differens , & qui jettoit
des feux en l'air & fur
terre . On trouva cette
machine fort extraordinaire
. Ce qu'on vit paroi310
La Fefte
ftre enfuite tout proche
le baffin de la gerbe fut
un fpectacle qui meri
toit bien les regards
qu'il attira . C'eftoit une
gerbe de feu qui remplit
l'air d'artifice durant
un fort long- temps . Sitoft
qu'elle finit le feu
d'eau commença à tirer.
Je n'ay point de termes
pour vous exprimer la
beauté de cet artifice . Je
vous diray feulement que
l'air & l'eau furent toùde
Chantilly. 311 1
er
LITE
jours en feu , & qu'il s'y
formoit des combats par
les fufées qui fe pourfulvoient
, & qui quelquefois
s'enfonçoient dans
l'eau en la faifant boüillonner
, & qui aprés y
avoir fait plufieurs tourbillons
en fortoient pour
en faire autant en l'air
en fe pourſuivant ; ils
rentroient enfuite dans
l'eau , & en reffortoient
plufieurs fois . Il y avoit
d'autres artifices fur
312
La Fefte
l'eau . Ils eſtoient plus
tranquilles , éclairoient
beaucoup , & jettoicut
des feux fort élevez qui
en tombant fe cachoient
quelque temps dans l'eau
d'où ils reffortoient
enfuite
, & en produifoient
d'autres qui ferpentoient
fur la furface du baffin .
L'on peut dire qu'il eft
rare de voir tant de fortes
d'artifices & en fi
grande quantitépour une
feule Fefte , & dans un
auffi
de Chantilly. 313
DIC
0%
0
auffi beau lieu j car
c'eftoit dans le milieu
de toute l'illumination
dont je viens de vous
7 parler : Le tout enſemble
formoit le Spectacle le
plus agreable & le plus
brillant qu'on puiſſe s'imaginer,
Cette journée eftant
ainfi finie, chacun ayant
l'idée remplie de tout ce
qu'il avoit vû pendant lë
jour , retourna dans fon
appartement , fans pou-
Dd
314
La Fefte
voir s'entretenr d'autre
choſe. Les plaiſirs fur
lefquels rouloit l'entretien
eftoient en fi grand
nombre , qu'on en compta
fix dans la mefme
journée . , qui font la
Chaffe , le Difné à Silvie,
la Collation dans le Labirinthe
, le Divertiſſement
de Pan fur le Theatre
, l'Illumination , & le
Feu d'artifice . Tous ces
Divertiffemens eftoient
fi grands & fi étendus ,
de
Chantilly. 315
I
qu'une journée auroit
cfté bien remplie d'un
feul de ces plaifirs . Chacun
s'entretenoit de ce
luy qui convenoit le
plus à fon caractere , mais
on loüoit generalement
la galanterie , la magnificence
, & la grandeur
de tous ces Divertiffemens.
On difoit que
Chantilly eftoit un lieu
enchanté , où les plaifirs
naiffoient à chaque inftant
, & où l'on en trou-
Dd ij
: 316
La Fefte
voit de nouveaux à chaque
pas qu'on faifoit . Enfin
l'on s'alla coucher
,
l'efprit tout remply de
tant d'agreables
idées , &
je fuis perfuadé
qu'elles
firent le fujet des fonges
de la plupart
de ceux
qui rêverent
cette nuitlà
. On pouvoit
rêver à
fon aife , car Monfieur
le Prince avoit fi bien
donné fes ordres
2
2 que
chacun
eftoit
logé
fort commodement
. Le
len
de Chantilly. 317
demain matin Monfeigneur
qui prefere les nobles
exercices , quoy qu’-
un peu fatiguans , au re-
T pos du lit , alla courre le
1
Cerf dés le matin avec
les chiens de Monfieur
du Maine , revint diner
à Chantilly , & alla
l'apréfdinée aux toiles ,
où il y avoit une tresgrande
quantité de fam
gliers , biches , renards ,.
lievres & lapins . Cette
chaffe parut luy donner
Dd iij
318 La Fefte
beaucoup de plaifir . Enfin
aprés avoir fait à
Monfieur le Prince mille
honneftetez qu'on voyoit
bien qui partoient du
coeur , ce Prince prit le:
chemin de Verſailles . Il
avoit fujet d'eftre fatisfait
, non feulement des
divertiffemens qu'on luy
avoit donnezàChantilly,
qui quelques grands qu'
ils fuffent, n'étoient point
au deffus d'un Prince du
Sang de France, mais auffi
de
Chantilly..
319
Edu zele fincere avec lequel
Monfieur le Prince
l'avoit receu . M. Berrain
, dont le genic univerfel
eft tres -propre pour
toutes ces fortes de divertiffemens
, avoit efté
chargé du foin de toute
la Fefte , & Mrs le
Camus & Breaar l'avoient
efté de ce qui regardoit
les tables. Les
Princeffes écrivoient tous
les jours au Roy , & luy
rendoient compte des di
03207 La Fefte
.
vertiffemens de chaque
journée avec tant d'etprit
qu'on ne parloit à
la Cour que de leurs lettres
. Monfeigneur envoyoit
tous les jours
fçavoir des nouvelles de
la fanté du Roy & de
Madame la Dauphine ,
& on depefchoit tous les
jours à ce Prince des
Gentilshommes de leur
part. Je ne fçaurois trop
vous entretenir de Chantilly
, & pour vous en
de Chantilly. 321
dire encore un mot en
gros , il eft fitué dans un
valon au milieu de deux.
forefts , dont l'une eft
celle de Chantilly &
l'autre celle Dalatre . Les
:
jardins ont au moins
deux mille cinq cens toifes
de longueur jufques
à l'Etang de Gouvieux ,
& il y a autant de navigation
. Il ne faut pas
confiderer feulement
Chantilly par toutes ces
chofes , la pofterité le:
$22 La Fefte , &c.
doit toûjours regarder
comme un lieu fort confiderable
, quand il ne le
feroit que parce qu'un
grand Prince accablé du
poids de fes Lauriers a
donné fes foins à une
partie des embelliſſemens
qu'on y voit , & y a paffé
les dernieres années
d'une vie feconde en
Miracles , & dont tout
ce qu'il y aura d'Hiftoriens
parleront avec
Joge
.
MVSKVM
BRITAN
NICVM
DEB
CHANTILLY.
L n'y a point
d'Empire fur la
terre où les Souverains
feient
plus aimez qu'ils le font
en France On ne leur
A
2 La Fefte
rend point une adoration
d'ufage comme en
Orient , ce qui ne les y
fait pas aimer davantage
, parce qu'ils fe communiquent
fort peu , &
qu'il eft impoffible qu'on
foit penetré d'amour
pour ce qu'on ne peut
connoiftre , puis qu'on
ne le voit que tres - rarement
. Il y a d'autres
Souverains dont le
gouvernement
tyrannique
leur fait rendre d'ayeu
de Chantilly.
3
gles obeiffances , qui éloignent
beaucoup plus
l'inclination qu'on pourroit
avoir pour eux qu'-
ils ne fe l'attirent ; mais
on voit peu de lieux où
l'union foit plus parfaite
qu'en France entre le
Souverain & fes Sujets.
Il fe communique fans
defcendre
de fa grandeur
, fes Sujets le voyent
& luy parlent fans avoir
moins de refpect pour
luy qu'en ont pour leurs
A ij
La Fefte
1
Rois ceux qui les adorent
. Ils executent fes
ordres avec une auffi entiere
obeiſſance , que fe
la font rendre les Princes
qui exercent fur leurs
Peuples un empire tyrannique
. De forte qu'on
peut conclure que de ces
trois manieres de gouverner
celle des Monarques
qui fe communiquent
, les fait aimer avec
un zele plus ardent &
plus parfait , & leur fait
de Chantilly.
rendre les mêmes refpects
& les mefmės obciffances
qu'aux autres . Le
Roy s'eftanto diftingué
entre tous les Princes
qui fuivant l'ufage de
leurs Etats vivent à peu
prés de la mefme forte ,
il feroit difficile d'exprimer
avec quelle joye ,
empreffement
, & quel
quel éclate il eft receu
dans tous les lieux qu'il
honore de fa prefence.
Je vous ay décrit plu
A j
6 La Fefte
fieurs des Festes qui fe
font faites en de pareilles
occafions . Le mefme zele
paroift pour toute la
Maiſon Royale , & l'on .
cherche à honorer
Souverain en
le
rendant
des honneurs éclatans
au Prince qui le touche
de plus prés , & particu
lierement lors que ce
Prince ne les merite pas
moins par le caractere de
bonté qui le rend aimable
, que par la grandeur
de Chantilly.
7
Monfeide
fon
rang.
gneur
le Dauphin
, que
Monfieur
le Prince
receut
le mois
paſſé
dans
fa belle
Maifon
de Chantilly
, a tous
ces
avantages
, & Son
Alteſſe
fereniffime
, à qui
la magnificence
eft naturelle
, fit
en cette
occafion
tout
ce
qu'on
pouvoit
attendre
d'un
grand
&
genereux
Prince
, ou
plutoft
tout
ce qu'on
attendoit
de
luy. C'eſt
dire
encore
da-
A iiij
8 La Fefte
vantage puis que ce Prins
ce n'a jamais rien fait
que de grand , & d'extraordinaire
, lors qu'il a
donné des Feftes . Ses manieres
galantes & magnifiques
eftant connuës , on
n'eut pas fitoft appris
que Monfeigneur devoit
aller à
Chantilly , qua
l'on demeura perfuadé
que tous les divertiffe
mens y feroient nou !
veaux , fuperbes , & remplis
d'invention . L'at
de Chantilly.
9
tente qu'on en avoit, a
efté remplie , & quand le
bruit qui s'eft répandu
de ces divertiffemens ne
vous obligeroit pas à
m'en demander un entier
détail , je me trouverois
engagé à de donner , non
feulement parce que je
vois que toute la France
le fouhaite , mais encore
parce queplufieurs Etrangers
m'ont fait l'honneur
de publier qu'ils
attendoient de mes foins
10 La Fefte
une Relation exacte de
cette fuperbe Fefte, & qu'-
ils en ont donné meſme
des témoignages publics .
Ces confiderations doivent
échauffer mon zele ,
mais elles ne me fourniront
pas dequoy répondre
à la bonne opinion
qu'on a de moy . Je puis
cependant m'affurer de
plaire , puis que la verité
n'a befoin d'eftre embellie
d'aucuns ornemens , &
que tout ce qui s'eft fait
de Chaneilly.
II
à Chantilly eftoit fi ingenieux
, fi galant , fi
magnifique , & fi bien
entendu , qu'il me fuffira
de dire les chofes
comme elles fe font paffées
, pour faire concevoir
toutes les beautez ,
& tous les agrémens d'une
Fefte où tous les jours
de nouveaux plaiſirs fuccedoient
les uns aux autres
: car ce n'eft
pas
toûjours
un grand ſpectacle
feul qui divertit , mais
12 La Fefte
l'enchaifnement des plaifirs
, qui cftant donnez à
propos , ne fatiguent
point. Je voudrois bien
pouvoir joindre à tout
cela une peinture un peu
reffemblante de l'activité
de Monfieur le Prince .
L'ardent defir qu'il avoit
de divertir Monfeigneur
luy donnoit des foins fi
empreffez , que fi la chofe
euft efté poffible , il auroit
marqué chaque heure
du jour par quelque
de Chantilly.
13
nouveau divertiffement .
Monſeigneur partit de
Verfailles le Dimanche
22. d'Aouft , & arriva
dans la Foreft de Chantilly
par le chemin de
Lufarche . Monfieur le
Monfieur le Duc , &
Prince de Conty le reccurent
au bout de la Foreft
vers le milieu de la
vieille route. Comme
c'eftoit le lieu où Monfeigneur
devoit chaffer ,
Monfieur le Prince y
14
La Fefte
4
cftoit pour luy faire commencer
fa chaffe . 11 prit
ce divertiffement jufqu'à
cinq heures du foir , &
le plaifir qu'il y trouva
fut d'autant plus grand ,
qu'ilvit s'élever quantité
de perdreaux & de faifandeaux.
Ainfi , comme la
chaffe avoit fait former
le deffein du voyage de
Chantilly , parce que
c'eſt le plus beau lieu du
monde pour chaffer , ce
fut le premier plaifir que
de
Chantilly. 15
Il alla
Monfeigneur prit en approchant
de cette delicicufe
Maiſon .
jufques au lieu nommé
la Table , qu'on dit eftre
juſtement au milieu de
la Foreft , toûjours accompagné
de Mor fieur
le Prince . La figure de ce
lieu eft ronde. Il a vingttrois
toifes de diametre ,
& eft partagé en douze
routes , qui ont pour
centre le point du milieu
de cette Place. Elles font
16
La Festés
toutes bordées de charmille
, & ont chacune
cinq toifes de large , & environ
une lieue de long .
Dans le milieu de ce rond
on avoit eu ſoin d'élever
une feuillée , dont la forme
ſuiyoit le meſme plan.
Elle eftoit de fept toifes
& demie de diametre ,
& élevée fur une Eftrade
de cinq pieds de haut.
Cette feuillée eftoit percée
de douze portiques
qui aboutiffoient à cha-
1
de Chantilly.
17
t
cune des douze routes
dont je viens de vous parler
, & pour y monter on
avoit conftruit quatre efcaliers
de douze pieds de
large , avec des appuis
en baluſtrades , des deux
coftez de chaque efcalier .
La mefme balustrade regnoit
tout autour de l'edifice
, & chaque portiz
que avoit vingt pieds de
haut fur douze de large-
La corniche ceftoit fail
lante en dehors ainfi
B
18 La Fefte
qu'en dedans ; le Dôme
avoit fon plein ceintre ,
& fur le milieu & au
deffus eftoit une baluftrade
de dix pieds de diametre.
Tout le Dôme , les
ceintres , les pilaftres , &
les appuis eftoient recouverts
de feuilles de chefne.
Des branches de Genievre
formoient
les baluftrades
, & le tout eftoit
conftruit de maniere
qu'on voyoit toute l'architecture
profilée . Tous
de
Chantilly.
19
les portiques eftoient ornez
de gros feftons de
feuilles de chefnes & de
bouquets de fleurs . La
Table où la Collation
fut fervie eftoit au milieu
de cet edifice . Elle
eftoit ronde & de dix
pieds de diametre. Une
grande Corbeille d'argent
en occupoit le point
du milieu .Elle eftoit foùtenuë
fur douze conſoles
à jour de vermeil doré
qui répondoient à cha-
B ij
20 La Fefte
cune des douze Arcades .
Ces douze confoles é
toient jointes les unes
aux autres avec des guirlandes
de fleurs , & portoient
chacune deux petites
corbeilles d'argent
remplies de fruits.La
grande du milieu l'eftoit
de fruits & de fleurs , &
le tout formoit une éle
vation toute à jour , &
qui ne faifoit aucun obftacle
à la veuë. On mit
a
fur cette table le couvert
de
Chantilly .
21
de Monfeigneur vis à vis
le milieu de la route qui
va à Chantilly. Tout le
pourtour de cette Place
de vingt - fix toiſes de
large , eftoit de treillage
de feuillée & orné de
portiques auffi de feüillée
, au travers defquels
on découvroit toutes les
routes . Monſeigneur entendit:
enl arrivant un
concert de Timbales , &
de Trompettes qu'on avoit
poftez dans le Bois.
22 La Fefte
à une diſtance mefurée ,
afin que l'harmonie étant
un peu éloignée cuſt
plus de douceur . Ce
Prince trouva tout le dedans
du Dôme vuide , &
la table fervie de vingtquatre
baffins de roft , &
de quatre plats d'entremets
autour de chaque
baffin , ce qui faifoit fixvingt
plats. Les meſures
avoient efté prifes fi jufte,
qu'on peut dire que ceux
qui fervoient eftoient ade
Chantilly.
23
vertis de
chaque pas que
Monſeigneur
faifoit dans
la Foreſt pour
avancer ;
de forte que ce Prince
arriva dans l'inftant
qu'on venoit de pofer le
dernier plat chaud fur
la table . Comme il n'y
avoit que le couvert de
Monfeigneur
, il ordonna
qu'on en mift d'autres,
& la table en fut auffitoft
garnie ; mais on n'en
mit point yis à vis de ce
Prince. Monfieur le Prin24
La Fefte
ce , Monfieur le Duc , &
Monfieur le Prince de
Conty furent placez à
cofté de
Monfeigneur ,
& les Seigneurs de fa
fuite occuperent le reſte
des places . On releva les
entremets chauds pour
én mettre de froids . Tout
fut enfuite relevé d'un
fervice entier de fruit,
avec le mefme nombre de
corbeilles , & de plats
qui rempliffoient la table
lors que Monfeigneur
arriva.
de
Chantilly.
25
>
arriva . Il y avoit quantité
de corbeilles ovales
&en lofange chacune de
deux pieds de diametre.
Je n'entre point dans le
détail des fruits & des
confitures , cela iroit à
l'infiny . Je vous diray
feulement que dans les
flancs des corbeilles ova-
T les eftoient de riches cuvettes
remplies de toutes
fortes de liqueurs . Ces
cuvettes eftoient accompagnées
de Sous- coupes
C
"
26 La Fefte
garnies de glaces , & de
quantité de verres à liqueurs
de differentes
manieres
. Un moment aprés
que l'on eut fervy le
fruit , le bruit de guerre
formé par les Trompettes
& par les Timbales
ceffa tout à coup, & dans
le mefme inſtant on entendit
dans la route qui
eftoit vis à vis de Monfeigneur
une harmonie
de Hautbois , de Flûtes ,
de Mufettes , & de divers
י נ
de Chantilly.
27
autres Inftrumens champeftres
. On l'écouta quelque
temps fans voir rien
paroiftre , & tout eftoit
fi bien concerté , & executé
avec tant d'ordre
& tant de jufteffe , qu'il
n'y avoit pas une feule
perfonne dans la route
qui devoit cftre remplie
un moment aprés . L'harmonie
ayant diverty les
oreilles , & infpiré de la
joye pendant quelque
temps , on apperceut de
C ij
28 La Fefte
loin le Dieu Pan qui étoit
fuivy par quatrevingt-
dix Faunes , Sylvains
, Satyres , & autres
Divinitez , qui ont accoûtumé
d'accompagner
ce Dieu dans les bois .
Toute cette troupe parut
d'abord à un demy quart
de lieuë de la . Table , &
ne fe mit en marche qu'aprés
que Monfeigneur
eut eu le temps de la remarquer,
Le Dieu Pan
que l'on voyoit à la tefte,
de Chantilly.
29
eftoit reprefenté par M.
de Lully , Surintendant
de la Mufique du Roy ,
qui battoit la meſure avec
fon Thirfe . Il eftoit
fuivy de vingt - quatre
Satyres , & de toutes les
Divinitez qui habitent
les Forefts . On entendoit
des Hautbois , des Mufettes
, & plufieurs aútres
Inftrumens champeftres ,
au fon defquels ſe faifoit
la marche . Leur diverfité
formoit une harmonie
C iij
30 La Fefte
tres - agreable , & le nombre
de ces Joueurs d'Inftrumens
eftoit fi grand
qu'il rempliffoit trois lignes
. Les Muficiens avec
le refté de la fuite du
Dieu Pan , marcherent
fur ces trois lignes avec
beaucoup d'ordre, & fans
aucune confufion . Les
Danfeurs au nombre de
vingt & un , qui avoient
tous des maffuës , eſtoient
montez fur les épaules les
uns des autres , & for-
1
de Chantilly.
31
moient des Groupes furprenans.
En effet , il y
avoit de quoy s'étonner
qu'en formant ces fortes
de Groupes ils fe puffent
tenir auffi fermes que fi
chacun d'eux cuſt eſté à
terre . Ils eftoient fuivis
de cinquante- un Muſiciens
, qui portoient chacun
fur leur tefte une corbeille
remplie de fruits
feints , reprefentant des
fruits de bois , commie
pignons, pommes de pin ,
C iiij
32 La Fefte
Gourdes , & autres qui
ne font connus que parmy
les Satyres. Ils te
noient chacun une branche
de cheſne . Cette
nombreuſe Troupe s'étant
avancée vers le bout
de l'allée le plus proche
de
Monfeigneur , les
Joueurs de Hautbois fe
rangerent des deux côtez
de l'escalier qui montoit
à la Table de ce
Prince , & quand ils furent
placez , les Danfeurs
de
Chantilly.
33
executerent parfaitement
bien ce qu'ils avoient
concerté , qui eftoit de
defcendre pour danfer ,
& de paroître neanmoins
toujours groupez . Pour
cet effet ceux qui cftoient
les plus élevez fautoient
en cadence de quatre mefures
en quatre mefures ,
& comme il n'en fautoit
que trois à la fois , on en
voyoit toûjours trois qui
formoient la mefme figure
que les trois pre-
1
1
34
La Fefte
a
miers . Ainfi l'Allée fut
toûjours remplie juſqu'à
ce que les trois derniers
euffent fait la mefme figure
que les trois premiers
. Les cinquante- un
Muficiens qui fuivoient ,
avancerent jufqu'aux environs
du lieu où les Satyres
groupez venoient
de finir leur danfe &
ayant paffé fous le portique
de l'avenue où ces
Satyres eftoient , ils fe
placerent fur un terrain ,
2
#
All
a
de Chantilly.
35
que l'on avoit gazonné
depuis le portique de la
route juſqu'à l'eſcalier.
Quand chacun eut pris
fa place , on joüa un Air
d'un autre mouvement ,
fur lequel tous les Faunes
, & les Satyrès firent
une danfe fort extraordinaire
. Elle plut beaucoup
à Monſeigneur , &
receut de grands applaudiffemens.
Cette danfe ,
qu'on pourroit nommer
un petit Ballet , eftant
36 La Fefte
finie, les Muficiens avancerent
vers l'efcalier ,
qu'ils monterent fur
deux lignes au fon des
Inftrumens , & lors qu'ils
furent arrivez fur l'eftrade
, ils fe feparerent les
uns à droite, & les autres
à gauche , de maniere
qu'ils entourerent la table.
Ceux qui portoient
les corbeilles fuivirent ,
& les placerent fur des
gueridons de feuillée qui
eſtoient fur les appuis
N
de
Chantilly.
37
des portiques . Les Hautbois
parurent aprés , & les
Danfeurs
monterent enfuite.
Ceux - cy s'eftant
pris par la main
danfeferent
autour de Monſeigneur
, fur un Air qui
1 eftoit tout
different
des
deux
derniers
qu'on venoit
d'entendre , & qui
fembloit
marquer
l'excés
de la joye
qu'on
reſſentoit
en ces lieux de la
prefence
de ce Prince.
Pendant
qu'on
danſoit
9
38 La Feste
autour de la table , les
Muficiens
·
defcendirent
par un eſcalier qui eſtoit
derriere Monfeigneur
, &
fe rendirent
dans une
Allée que l'on voyoit
à
côté de celle par où tout
ce divertiffement
eftoit
venu. Ils y trouverent
les Piqueurs endormis
avec leurs chiens .
Danfe finit juftement
en
ce temps - là , comme il
avoit efté concerté , &
les Muficiens chanterent
La
1
4
1:
de
Chantilly . 39
I
un morceau de Muſique
de feu M. de Lully , qui
paroiffoit avoir efté fait
exprés pour la fituation
où le trouvoient les cho
fes dans ce moment . On
entendit alors toute la
Foreſt retentir du bruit
de ces paroles . 65 31
Debout , Lyfifcas , bola
debout ,
Pour la chaffe ordonnée
Ilfautpréparer tout.
Les Piqueurs fe leve
rent aprés avoir fait tou40
La Fefte
"
16
tes les actions qui pouvoient
marquer qu'ils
eftoient profondement
affoupis , & qu'ils n'avoient
efté éveillez que
P
par ceux qui les appelque
loient , en leur difant
qu'ils allaffcut préparer
tout pour la Chaffe
l'on avoit ordonnée . On
entendit enfuiteun grand
bruit de Cors , & dans
cet inftant un Cerf ayant
traverfé la route à la vue
de Monfeigneur , ce Prinde
Chantilly. 4!
ce s'écria comme fouhaitant
d'avoir des chiens .
Dans le mefme temps on
vit paroiftre
une Meute
que l'on découpla
aprés
le Cerf.
Monfeigneur
voyant que les chiens
chaffoient fi bien , témoigna
eftre fâché de n'avoir
des
chevaux que pour tirer
en volant . En ce mo ·
ment on en vit paroiſtre
d'autres , fur quoy ce
Prince monta pour fuivre
la Chaffe , avec tous
D
42 La Fefte
les Seigneurs qui l'accompagnoient.
Il courut
le Cerf, qui fut pris dans
l'étang de Cormeille ,
aprés l'avoir couru environ
une heure . La Meute
eftoit à M. le Grand
, 10
Prieur . On ne peut en h
dire trop de bien non
plus que de l'équipage,
je vous en ay deja parlé
plufieurs fois.
&
Cette Chaffe eftant finie
, Monfeigneur prit le)
chemin du Chafteau , &
de Chantilly . 43*
dit en parlant du Repas
& du Divertiffement du
milieu de la Foreſt , que
tout y eftoit plein d'invention
, & fort bien executé
. ; que cela
pouvoit
paffer pour un divertif
fement complet , & qu'il
y avoit pris beaucoup de
plaifir . Les Airs eftoient
de M. de Lully le Cadet,
Surintendant de la Mufique
du Roy , & toute.
la Danfe de M. Pecourt ,
Danfeur ordinaire des .
Dij
44
La Fefte
Balets de Sa Majeſté . Tou
tes les Divinitez des Foreſts
, ainſi que les Faunes,
les Sylvains , & les Satyres
qui compofoient leur
fuite , avoient des habits
faits exprés qui les repre
ſentoient naturellement,
plûtoft comme on a accoûtumé
de les peindre ,
que comme on les voit
habillez fur le Theatre .
Ces habits eftoient faits
fur les deffeins de M.
Berrain, Deffinateur
ordide
Chantilly. 45
0
a
A
naire du Cabinet du Roy,
ainfi que toute la feuillée.
Ce qu'il y eut de furprenant
dans les plaifirs
de cette premiere journée
, c'eft que Monfeigneur
avant que d'arriver
à Chantilly , où il
fembloit que les Divertiffemens
deuffent feulement
commencer , avoit
eu le plaifir de deux
Chaffes differentes , un
| grand repas dans un lieu
Conftruit exprés , & une
46
La
Fefte
Fefte complete accompagnée
de Mufique , de fimphonie
, & de danfes , &
le tout executé par tout
ce qu'il y a de meilleures
Voix , & de plus habiles
Danfeurs en France . C'eſt
ce qui ne s'eftoit encore
jamais vu dans aucune
occafion femblable
&
ce que le zele de Monfieur
le Prince luy fit inventer
, Son Alteffe Sereniffime
ne
pouvant at:
tendre que Monſeigneur
,
de Chantilly . 47
0
1
fuſt arrivé a Chantilly ,
pour commencer à luy
témoigner la joye qu'Elle
avoit d'y voir venir
Ice Prince .
Aprés la prife du Cerf,
Monfeigneur arriva à
Chantilly par l'une des
grandes routes de la Foreft
, au bout de laquelle
on trouve une grande
demy - lune , par laquelle
a on entre dans une Avan-
Court qui n'eft pas encore
48
La
Fefte
entierement achevée.Elle
eft fituée entre un Etang
nommé l'Etang de Silve,
& le grand Fort du Châ
& par confequent teau ,
toute entourée d'eau . On
voit deux Pavillons à
droite & à gauche du
Pont Levis . Cette demylune
aboutit à un fer à
cheval , par lequel on
monte en front fur une
grande terraffe , au milieu
de laquelle eft une
Statuë Equeftre de bronzć
de Chantilly.
49
El
ze du dernier Conneſtacable
de
Montmorency
.
Cette Statuë fe trouve
vis à vis de l'entrée du
grand Château . C'eſt un
Edifice fort ancien , &
tres- irregulier , affis fur
une roche au milieu de
groffes fources , qui forment
un grand Foffé. Cependant
plufieurs groffes
Tours ne laiſſent pas
le rendre tres - agreable à
la veuë. Monfieur le
Prince fait travailler
pre-
E
11
de
50 La Fefte
fentement à rendre le
dedans de la Court regulier
, & à donner audehors
une face toute
nouvelle , foit
par l'ouverture
de trois rangs dc
feneftres , & deux grands
balcons qui
regneront
tout autour du Château,
foit par les combles qui
feront tous d'égale hau
teur , & à la manfarde.
A cofté gauche du fer à
cheval , eft un grand lo
gement detaché du Châ
de Chantilly.
SI
teau ,dont le rez de chauffée
eft à fleur d'eau du
a grand Foffé . C'eft dans
ce lieu où le logement dé
Monfeigneur avoit cfté
marqué , de mefme que
celuy de Madame la Ducheffe
, & de Madame la
Princeffe de Conty la
Douairiere . Ce fecond
Château avoit efté autrefois
bâty par Mrs de
Montmorency
, & on
lo l'appelloit la Capitainerie
. Feu Monfieur le Prin-
E ij
52
La Feste
ce en avoit fait accommoder
les dedans un an
avant qu'il mouruft, & il
y avoit ajoûté beaucoup
de commoditez . Les ornemens
de dehors font
des Pilaftres d'ordre Corinthien
. Ils compofent
la porte d'entrée de la
Court , & la façade du
coſté d'un petit parterre,
Tout le retour eft foûte
nu d'un grand balcon en
maniere de fauffe- braye .
Le logement d'enbas du
de Chantilly.
53
e
petit Château eft compo
fé de deux
Appartemens ,
dont la Salle eſt commune
à l'un & à l'autre .
Cette Salle eft ornée de
Tableaux ,
reprefentant
les plus belles Maifons
Campagne des envide
rons de Paris . Toutes les
pieces des deux Appartemens
aufquels elle fert ,
font ornez d'autres Tableaux
reprefentant diverfes
Fables de l'Antiquité
; en forte que l'une
E iij
54
La Fefte
des Chambres fait voir
l'Hiftoire de Venus , une
autre celle de Diane , une
autre celle de Flore , une
autre celle de Bacchus, &
une autre celle de Mome .
Toutes ces Chambres, qui
font percées en enfilade,
regnent le long du balcon
en fauffe-braye dont
on a parlé , & aboutiffent
à un grand Salon en retour
. Tout cet espace
eft remply de diverfes tables
curicufes , dont les >
de Chantilly . 55
tunes font rares par leur
travail , & les autres par
leur matiere de Buftes
;
avec leurs gaines & ſcabelons
, & de meubles
tres - finguliers .
tables
Outre
cela , il y avoit plufieurs
pour toutes fortes
de jeux. C'eft dans ce lieu
que Monfeigneur a fouvent
tenu appartement
devant, & aprés le fouper.
De ce logement , lors
qu'on a paffé par un Ve-
| ftibule qui eft ouvert par
56 La Fefte
deux grandes arcades du
cofté de la Court & du
petit Parterre , on monte
dans l'Appartement qui
eft au deffus , & qui fe
trouve fitué de plein pied
au rez de Chaufféc , de la
court du grand Chafteau,
auquel il eſt joint par un
Pont qui traverfe le
grand Foffé . Ce foffé eft
remply d'un tres- grand
nombre des plus belles,
& des plus groffes Carpes
que l'on puiffe voir.
de Chantilly .
ry
Cet
Appartement qui a
efté occupé par Monſeigneur
tant que la Feſte a
duré , eft compofé d'un
grand Salon , qui n'eft pas
encore entierement fait ,
& qui eft la feule piece
qu'on n'a pas eu le temps
d'achever. De ce Salon
on entre dans une grande
Antichambre , aprés laquelle
il y a une grande
Chambre , plufieurs Garderobes
, & un grand Cabinet,
dont la veuë donne
38 La Fefte
d'un cofté fur les Jardins,
& de l'autre fur une
grande Peloufe qui borde
la Foreft. Aprés ce Cabinet
on en trouve deux autres
de moindre grandeur,
dans le retour . L'un
donne entrée dans une
Galerie qui eft percée du
cofté de la Foreft de fix
grandes croifées , vis à
vis defquelles
il y a de
grands miroirs de glaces ,
dont les bordures font
d'un travail tout partide
Chantilly. 19
culier . Ces Miroirs reprefentent
cette grande Peloufe
dont je viens de
vous parler , avec une
partie de la Foreft . Au
deffous de ces glaces font
des tables de differentes
fortes de marbres des plus
beaux , & des plus precieux
; ces tables font
montées fur des pieds de
fculpture dorée ; il y en a
de plufieurs
manieres
. On
voit au bout de cette
Galerie un Portrait de
to
La
Fefte
feu Monfieur le Prince ,
fait par le vieux Jufte ,
du temps de la Bataille
de Rocroy . Ce Prince est
en pied
font à fes pieds occupent
une partie du terrain , &
du lointain. On y voit
d'un cofté l'ordre de la
Bataille de Rocroy , &
de l'autre le Combat . Ce
Tableau eft dans une bordure
d'une grande beauté
, & auffi magnifique
que bien travaillée , &
fes Armes qui
comme
de Chantilly.
61
comme Monfieur le Pring
ce a confacré ce lieu, a
la memoire de feu Mans
fieur fon Perfil a com
mencé à faire mettre des
Tableaux dans chaque
trumeau entre les croifées
& les glaces . Chacun
de ces Tableaux reprefante
par l'ordre des
temps une Campagne de
feu Monfieur le Prince.
La principale action , de
Ja,
la Campagnes, foit Siege
pu Bataille , painte en
F
3
62 La Fefte
grand , occupe le milieu
du Tableau
. Les autres
actions de la mefme Campagne
font peintes en petit
tout autour dans des
Cartouches
.
Le premier Tableau
reprefente la Campagne
de 1643. c'est à dire , la
Bataille de Rocroy . On
voit l'ordre de cette Bataille
dans le grand Cartouche
qui eſt au bas du
Tableau , ainfi que l'or
dre de Bataille des deux
་
de
Chantilly.
63
6
Armées . Il y a trois autres
Cartouches au côté droit
du mefme Tableau . Le
premier repreſente l'élevation
de Thionville ; le
fecond la Carte du Gouvernement
de Thionville,
& le troifiéme le Siege
de Thionville
. Il y a
auffi trois Cartouches à
la gauche du Tableau ,
Le premier fait voir le
Siege de Cirque , le fecond
la Carte du Gouvernement
de Cirque , &
11
Fij
84 La Fefte
le troifiéme l'élevation
de
Cirque.
Dans le fecond Tableau
eft reprefentée la
Campagne faite en Alle
magne en 1644.Les Com
bats donnez devant Fri
bourg le cinquiéme &
dixiénie Aouſt font peints
dans le milieu avec les
retranchemens de l'Atl
$
mée Bavaroife qui fu
rent forcez par celle que
commandoit feu Mon
fieur le Prince alors
2
de
Chantilly.
Duc
d'Anguien . Dans un
grand Cartouche au baş
eftole Plan de Philips
bourg ; dans les fix Cars
touches qui fontau coſté
droit du Tableau , font
repicfentez Oppenhien .
Beingen
Liechtonaug
DourlathipMayonce &
Landau Dans les fik
du cofté gauche on voit
VVoomes Spire Créukl
zenach ,
Bacharach , Neig
ftat & Baden.40 .mp3
Au
troifiéme Tableau;
Fiij
66 La Fefte
qui reprefente la Campa
gne de 1645. eft la Bataille
de Norlinguen ,
donnee le 3. Aouft entre
l'Armée du Roy commandée
par Monfieur le
Prince , & celle de l'Empereur.
Les deux grands
Cartouches qui font au
deffus du Tableau repre
fentent , l'un l'ordre de
la Bataille de Norlinguen
, l'autre & Norlinguen
. On voit dans les
trois Cartouches du cofté
de Chantilly.
677
droit l'élevation de Rottembourg
, la Carte du
Gouvernement de Rottembourg
, le Siege de
Rottembourg , & les
trois du cofté gauche reprefentent
le Siege de
Dunctelſbuhel , la Carte
du Gouvernement de
Dunctelſbuhel , & l'élevation
de Dunctelfbuhcl
.
Le quatriéme Tableau
fait voir la Campagne
de
1646. Au milieu eft la
šà La Fefte
Ville de Dunkerque &
dans les Cartouchés à
droite & à gauche
on
voit d'autres actions qui
regardent le Siege de l
mefnie Ville Les autres
Campagnes doivent eſtre
peintes fur d'autres iŢal
bleaux pareils dont les
places fondmarquées dant
la mefme Galerie gomais
>
> Tout cee Appartement
eftdie éclairéparaN HO
qui ne font pas encore
deffinez
, beep
5.1
de Chantilly.
69
&
bie infiny de Luftres &
de Girandoles de criftalt
Le couvert de Monſeigncur
fut mis dans une
Salle du grand Château ,
& Monfieur le Prince
qui fit fervir cousules
jours quatorzeou quinze
tables , comme vous vert
rez dans la fuite deffraya
toutes les perfonnes dis
ftinguées qui allerent à
Chantilly pour voir da
Fefte , ainfi que tous ceux
qui y furent employez
70 La Fefte
dont on
peut
dire que lo
nombre
eſtoit
infiny
.
Lors
qu'on
eut
foupé
,
Monſeigneur
tint
Appar
tement
. Aprés
vous
avoir
fait
une
defcription
des
deux
Chafteaux
, je croy
vous
devoir
parler
, non
pas
de toutes
les beautez
des
Jardins
, car je ne
Vous
en
entretiendray
qu'à
meſure
que
je vous
parleray
des
promenades
qu'y
fit
Monfeigneur
,
mais
de ce qu'ils
offrent
de Chantilly.
71
à la veuë de ceux qui
font dans les Appartemens
. En arrivant fur la
Terraffe , où je vous ay
dit qu'eftoit la figure du
Conneftable de Mont-
Il morency , on découvre
un grand efcalier, au bas
duquel eft un grand ron .
Ideau , & au milieu de
ce rondeau une gerbe
de plufieurs tuyaux . Au
delà de ce rondeau on
découvre un grand Parterre
feparé en deux parn
A La Feſte
ties par la croifée du
d'une
grand Canal. Il y a cinq
grandes pieces d'eau dans
Pune & l'autre partiel,
& chacune de ces grandes
pieces a un gros Jet
d'eau. Ces deux parties
fonts foutenues
grande allée d'ormes ch
Terraffe , avec des Ifs &
des Picea entre - deux
Au delà du grand Tanal
eſt un demy - rond qui
ferme la croifée, & dont
il s'éleve infenfiblement
jufques
395
12
de Chantilly.
73
>
juſques au haut de la
cofte une espece de fer
à cheval , qu'on appelle
le Vertugadin. Il eſt
compofé d'un grand glacis
de gazon , d'une grande
allée , fermée du cofté
du glacis par des Picea
taillez en piramide
ronde
, & de l'autre par des
ormes & une paliffade
entre-deux . Cette allée
eft jointe par ces deux
bouts , aux deux grandes
allées qui regnent_tout
G
74
La Fefte
le
le long du grand Canal :
Le point de veuë eſt ter
miné de ce coſté- là par
commencement des al
lées du grand Parterre ,
& de l'autre par une route
particuliere au travers
de la Foreft , qu'on ap
pelle la route du Con
neftable. Elle eft plus
large que toutes les autres
. Le Château eft à la
droite , comme je vous
l'ay déja marqué , & à la
gauche eft un petit Parc ,
de Chantilly.
75
qui feroit eftimé grand
par tout ailleurs , mais on
ne luy peut donner que
le nom de petit , fi on le
compare à l'autre , qui
a plus de cinq mille arpens
.
2
Le Lundy ( car pour
donner quelque ordre à
cette Relation , je la fepareray
par journées )
Monfeigneur alla courre
le loup aux environs
d'un Village appellé la
Chapelle , & au retour de
Gij
76 La Fefte
la Chaffe , ce Prince entra
dans fon Appartement ,
d'où il fortit quelque
temps aprés , pour aller
prendre à pied le plaifir
de la promenade. Il traverſa
le petit Parterre, &
ayant paffé le grand foffé
fur un pont de bois , il
trouva à ſa gauche un
gränd Parterre , enfermé
d'un cófté du foffé , de
l'Orangerie , & de l'autre ,
d'une galerie , & d'un
canal . Ce Parterre eft ende
Chantilly . 77
touré d'orangers parfaitement
beaux .
On y voit cinq pieces.
d'eau avec leurs jets. Celle
du milieu a pour pied
une Hydre , dont chaque
tefte vomit une quantité
prodigieufe d'eau . On y
voit auffi la Fontaine des .
Grenouilles . Elle eft fituée
dans un triangle au
deffous de la Terraffe du
grand foffé du Chafteau ,
entre cette Terraffe , les
Canal du Dragon , & le
Giij
78 La Fefte
petit bois de Chantilly,
qui eft à coté du Parterre
de l'Oragerie. Le Dra
gon eft une maniere d'a
nimal marin qui paroift
fortir de deffous la Ter
raffe du foffé . Il vomit
l'eau de la décharge de ce
foffé dans une coquille,
qui retombe dans un canat
qui eft le long d'un
des coftez de la piece où
eft la Fontaine des Grenouilles.
On deſcend
dans le Parterre par un
de Chantilly. 79
efcalier de
quarre ou
cinq marches fort grandes
& fort belles . Aux
deux coftez de cet eſcalier
font des napes d'eau
perpetuelles
, grandes,
belles , & bien fournies ,
qui tombent
dans de
grands
baffins
quarrez
C avec des bouillons
&
0
Dans ce bruits d'eau.
mefme Parterre font quatre
grands Picea , dont
le moindre a plus de foi-
Xante pieds de baut . Du
80 La Fefte
cofté du canal l'allée eft
garnie de Platanes , dont
le plus vieux a plus de
cent cinquante
ans . Cet
arbre eft fort rare en
France . Sa feüille eft à
peu prés comme celle de
vigne , & il fe depoüille
tous les ans de fon
écorce . De ce Parterre
Monſeigneur
entra dans
une Ifle par un grand
portique
de treillage. A
cofté de cette Iſle on en
voit une autre plus pede
Chantilly.
81
tite . Elles font partagées
par trois canaux .
La grande eft ornée de
plufieurs allées , de grandes
paliffades
, de deux
groffes Fontaines
enfermées
dans des Portiques
, & de plufieurs
ornemens
de treillage d'un
deffein tres agreable ,
& d'une propreté
furprenante
. L'extremité
de
'Ifle eft reveſtuë de
pierre de taille . On y
voit douze jets d'eau
-
82
La Fefte
qui fortent d'autant de
baffins au deffous " defquels
eft une cafcade de
2
toute la largeur de la
pointe de l'Ifle , & des
deux canaux . On trouve
dans la petite Ifle des
allées de grands Aunes ,
des paliffades , un treillage
en demy - rond
& une fontaine dans le
milieu . Deux Dragons
de
3
bronze femblent y combattre
. Il y en a un
renversé qui pouſſe un
de Chaneilly.
83
grand jet d'eau , & l'autre
en dégorge en abondance
fur ce premier . Vis
à vis de cette fontaine ,
& à la pointe de la mef
me Ifle , eft un Apparte
El ment de treillage , compofé
de quatre pieces . Il
eft parfaitement
bien entendu
, & d'un travail
tres - delicat
. Ces quatre
pieces fe trouvent fur un
terrain qui a en face la
I vue du canal ; à droite
3
fur la prairie , & à gauche
84
La Fefte
fur des jardins . A l'iffuc
de la promenade Monfeigneur
alla voir l'O
pera , que Monſieur
le
Prince avoit fait faire
exprés , Son Alteffe Sereniffime
ne voulant
point donner de diver
tiſſement qui euſt eſté déja
vû . Le lieu meſme fut
conftruit pour ce feul
Spectacle , & Monfieur
le Prince agar choiſi
l'Orangerie
de Chantilly
qui regne tout le long
du
de
Chantilly.
83
duparterre avec une terraffe
magnifique, dit à M.
I Berrain d'y conftruire ,
non feulement un theatre
, mais auffi une Salle
magnifique. L'Orangerea
70. toifes de long, &
vingt-fept pieds de large.
1 M. Berrain la divifa en
trois parties feparées par
des Portiques d'architecture
, fans y comprendre
le Veſtibule par où l'on
yes & duquel on
voyoit cette longue éten-
70
ОП
I
H
86
La Fefte
due eclairée de deux
rangs de Luftres , que les
grands Portiques qui fervoient
d'entrées à ces
differentes Salles , laif;
foient voir diftinctement
. Il feroit difficile
de trouver rien de plus
magnifique
, & dont les
ornemens fuffent plus diverfifiez
. Plus on appro
choit , plus on voyoit
que la magnificence alloit
toujours en aug
mentant , la derniere
.
de Chantilly.
87
Salle eftant infiniment
eftoit
plus riche
la
que , premiere
, & le theatre
encore
davantage
.
1 Le Veſtibule
orné de grands
arbres
qui ceintroient
, & cachoient
toute
la voûte
.
Les pieds
de ces arbres
cftoient
dans
une feule
caiffe qui regnoit
tout
autour
du Veftibule
, &
qui eftoit
peinte
en porcelaine
, & ornée
de chifres
de Monfeigneur
,
Hij
88 La Fefte
avec des attributs de ct
Prince . Ces arbres eftoient
fi verds , fi chargez
de feuillages , & fi
artiftement placez , qu'il
eftoit impoffible qu'on
vift les murs de ce Vel
tibule , de forte qu'on
le pouvoit prendre pour
une tres-belle allée . Ces
arbres conferverent leur
verdure pendant les huit
jours que dura la Feſte,
& ils donnerent une fi
agreable fraîcheur à ce
de Chantilly .
89
licu , qu'on refpiroit
en y entrant un air delicieux
, dont on ne pouvoit
s'empefcher de parler
, en marquant le plaifir
qu'on y prenoit. Ce
Veftibule eftoit éclairé
de plufieurs Luftres , ce
qui parmy la verdure des
arbres produifoit un effet
tres - réjouiffant , rien n'eftant
plus agreable à la
veuë que le verd , fur tout
lors qu'il eft éclairé .
Aprés qu'on avoit ad-
H iij
Do La Fefte
miré la fimple & riante
decoration de ce Vefti-
翼
bule , & qu'on y avoit
demeuré
quelque temps,
pour en goûter la douce
fraîcheur , on fe fentoit
excité à paffer outre ,
chacun eſtànt attiré par
le brillant qui paroiffoit
au travers d'un fuperbe
Portique , fous lequel il
falloit paffer pour entrer
dans la piece fuivante.
Ce Portique eftoit de
huit pieds d'ouverture
de Chantilly.
91
fur feize de hauteur . Il
eſtoit tout de marbre , &
d'une tres - belle architecture,
avec des ornemens
rehauffez d'or . Il fervoit
d'ouverture à une galerie
de feize toifes de
long fur vingt-fix pieds
de haut . Tout le pourtour
de cette galerie eftoit
orné d'un lambris ,
& d'une corniche , &
entre le lambris & la
corniche , on voyoit une
tres belle tapifferie tou92
La Feste
te d'une meſme fuite , &
qui eft nommée Tapiße
rie de Venus , parce que
tout ce qu'elle reprefen
te regarde cette Deeffe.
Outre les deux rangs
tres- beaux Luftres de cri
ftal qui éclairoient cette
fuperbe galerie , elle d
toit encore ornée &
de
éclairée par vingt - quatre
Girandoles de mefme matiere
, qui estoient pofées
fur des Gueridons .
Au bout de cette galerie
14
de Chantilly. 93
P
on voyoit un Portique
pareil à celuy par lequel
on eftoit entré. On montoit
trois marches fous
ce dernier Portique pour
entrer dans la troifiéme
piece , qui eftoit la Salle
de l'Opera. Elle avoit
cent quarante-deux pieds
de long en y comprenant
le Theatre & l'Orcheftre.
L'ordre de fon
architecture , ainſi que
celuy de la façade du
Theatre , eftoit Ionique1
La Fefte
94
Compofé. Cette Salle
eftoit partagée
en quatorze
pilaſtres de marbre
ornez de leurs chapiteaux
, & de leurs bafes ,
+
ainfi
que
de
plufieurs
mafcarons
, & de
quantité
de
feftons
, le tout
de relief
&
doré
. Les
pilaftres
eftoient
pofez
fur
leurs
piedeftaux
qui
fervoient
de
lambris
à
toute
la
Salle
. Entre
ces
pilastres
on
voyoit
des
Tapifferies
qui
reprefentoient
des
de Chantilly .
95
portiques d'architecture,
tout relevez d'or fur un
fond de velours rouge
Cramoifi. On avoit affùjetty
les efpaces qui sé
toient entre chaque pilaftre
à la hauteur & à la
largeur des pieces de cette
Tapiflerie . La Corniche
eftoit toute de marbre &
de relief avec des ornemens
d'or de mefme que
le plafond , & la façade
du Theatre qui estoient
du mefme ordre , mais
96 La Fefte
d'un plan fort extraor
dinaire. Entre les pilaf
tres des deux coftez du
Theatre eftoient deux
grandes Figures de ronde
boffe, chacune de fixpieds
de haut . L'une reprefen
toit la Poëfie , & l'autre
la Mufique. L'Orchestre
qu'on avoit fait pour la
Symphonie eftoit aufli
d'Architecture
de mar
bre . Cette Salle eftoit fi
brillante & fi riche ,
qu'on ne la pouvoit
d'abord
de Chantilly.
97
d'abord regarder fans étonnement
, & enfuite
fans
admiration , quoy
que
l'embelliffement des
lieux par où l'on venoit
de paffer duft faire attendre
quelque chofe qui
fuft entierement magnifique.
Ce fut fur ce Thea
tre que l'on repreſen
P'Opera . Les Vers
n'en pouvoient eſtre que
beaux , puis qu'ils eftoient
de M. le Clerc de l'Academie
Françoife . Ils aa
ta
I
98 La Fefte
voient efté mis en Mufique
par M. Lorenzany ,
Maistre de Muſique de
la Chapelle de la feuë
Reyne , dont les Ouvrages
font fort eftimez , &
M. Pecour avoit fait les
té
y avoit outre cela trois
Entrées qui compofoient
les divertiffemens , hors
deux qui eftoient de M.
de Leftang . Cet Opera
intitulé Orontée, fut chanpar
l'Academie de la
Mufique de Paris , & il
de
Chantilly.
99
des meilleurs Muficiens.
de la Mufique du Roy,
L'ouverture du Theatre
fe fit par la reprefentation
d'une grande & belle
Foreft que la diverfité
des arbres & des routes
faifoit paroiftre fort
fpacieufe. Lors qu'on
eut levé la toile , on vit
le Dieu Pan dans le fond
de cette Foreft . Toute fa
fuite , Sylvains , Satyres ,
& Faunes , eftoient en-
2
groupez en divers en-
I ij
100 La Fefte
droits . I
commença
Prologue
. Comme
tous
les Vers qu'on y chanta
regardent
le Roy & Monfeigneur
le Dauphin
, je
ne veux pas vous priver
de la
fatisfaction
que
vous aurez à les lire.
Voicy
ceux qui furent
chantez
d'abord
le
par
Dieu Pan . C'eftoit
M.
Moreau
qui faifoit
ce
perfonnage
.
ay veu tous les regnes des
Fay
Rois
de Chantilly.
10
10
Celebres par leurs exploits ,
Et dans mon fouvenir j'en confervois
la gloire ,
Mais depuis que LOUIS s'eft
fait voir à mesyeuxi
Tous ces Mortels fortent de
ma memoire ,
Et je ne mets que luy dans le
allots rang de nos Dieux.
Digne Fils d'un tel Pere ,
Qu'avec le Sceptre hereditaire
Il offre de Vertus que tu vas
initer
!
Celuy dont l'Univers adoroit
la puiffance
ofsit flater
Et
Es qui
Liij
102 La Fefte
D'eftre le Fils de Jupiter ,
Seroit jaloux de ta naiffance.
豪
Jeune Heros,quand je te vois
Dompter les Monstres de nos
shaw Bois
J'augure qu'animé de l'Aftre qui
te guide ,
Le moindre de tes exploits
Vaudra tous les travaux d'Al
cide .
Ton coeur vole déja fur des che
mins ouverts
Amille triomphes divers ,
fetouted
Tu aisée ,
Et nous voyons clairement
Que noftre Hippolite charmant,
de Chantilly. 103
6
Jen
Al'ombre de la Paix , cache un
aure Thefée.
Mais j'entens les concerts des
Nymphes de nos bois.
Vous,Faunes , vous , Silvains,
répondez à leurs voix.
Pan cut à peine achevé
ces Vers , qu'une troupe
de Driades & d'Hamadriades
fe fit voir . Voicy
ce que chanta une des
Driades.
O gloire incomparable
De LOUIS !
104 La Fefte
Les Siecles feront ébloûïs ,
A l'éclat admirable ,
Defesfaits inouis.
Le Choeur ayant repeté
ces Vers , un Faune
chanta ceux- cy .
Le fouvenir charmant de ce
nom fi vanté ,
Doit eftre auffi durable
Que l'immortalité
.
Une Hamadriade chan
ta enfuite ces quatre Vers.
Son Hiftoire incroyable
A la pofterité ,
Paffera pour la Fable
D'une Divinité.
de Chantilly. TOS
Deux Silvains finirent
par ceux - cy .
Redoutable par fes armes ,
Il nous charme dans la Paix .
Son Empire eft fans alarmes ,
Mille graces, mille charmes ,
Accompagnent fes bien-faits.
Le
Choeur
repeta .
O gloire incomparable
De LOUIS!
Les Siecles feront ébloüis
A l'éclat admirable ,
Defesfaits inouis.
Et tout cela fut entremeflé
de Danfes de Dria106
La Fefte
des , d'Hamadriades , &
de Faunes .
La Decoration du premier
Acte reprefentoit le
Temple de Venus . L'Architecture
eftoit d'un or
dre Ionique , & le plan
d'une forme ronde , avec
quatre Portiques
ou Porches
, dont l'un paroiffoit
de face , il y en avoit un
avec autre en perfpective
un periftille tournantautour
du Temple , dont les
Corniches eftoient porde
Chantilly. 107
DI
tées par des colomnes
d'Agathe , avec des chapiteaux
& bafes d'or . Il
y avoit des Statues d'or
entre les colomnes . L'Attique
qui eftoit fur la
Corniche
duTemple
, portoit
un Dôme orné de
bandeaux ,
panneaux , &
bas- reliefs fur des fonds
de marbre ; & fur le haut
de la rondeur du Dôme,
c'eftoit un couronnement
de baluftres
& de:
Piedeſtaux . La porte de
108 La Fefte
ce Temple qui eftoit entouré
d'arbres , ne s'ou
vroit qu'en certain temps,
& alors on voyoit le de
dans tres-magnifique
, &
un autel au milieu , Orontée
Reine d'Egypte
, fort
refoluë de n'aimer ja
mais , vint chanter le
triomphe
de la liberté.
Meliffe , fa confidente ,
& Creonte Chef de fon
Confeil , luy repreſente
rent inutilement qu'elle
devoit choifir un : Epoux
digne
de Chantilly. 109
digne d'elle parmy tant
de Rois Elle demeura
ferme à protefter qu'elle
pr vouloit point entendre
parler d'Hymenée ,
& elle eftoit dans ces
fentimens , lors que Gelon
, homme de Cour ,
luy vint dire qu'il avoit
be arraché un jeune Etranger
d'entre les mains
d'un affaffin qui l'avoit
bleffe . Cet Etranger parut
auffi-toft fous le nom
d'Alidor , foûtenu d'AK
te
110 La Fefte
"
riftée fa Mere . Sa beau
té , dont Gelon avoit
déja fait la peinture ,
toucha Orontée , qui ap
prit de luy que l'affaffin
luy avoit dit en le fra
pant , qu'il executoitles
ordres de la Reine de
Phenicie qui avoit juré
fa perte. Orontée , aprés
avoir commandé a Phar
nace d'en prendre foin,
fortit avec Meliffe &
Creonte , & Gelon demeura
feul.
7
de Chantilly.
HII
Son caractere qui a extremement
pleu à Chantilly
, eftoit une efpece
d'honnefte homme , fe
faifant un plaifir de joüir
de la vie libre , & de
méprifer toutes les belles
chimeres dont les autres
hommes fe font des
Occupations , qui les empêchent
d'avoir un moment
de joye & de repos
pendant toute leur vie .
Voicy de quelle maniere.
expliqua fa Philofo-
K ij
112 La Fefte
phie agreable , aprés avoir
vù fortir Alidor
bleffé.
$
•S'il eftoit morts qu'il feroit
regrété !
Moy ,pour rendre à jamais fa
memoire celebre,
Au bruit des pots j'aurois
chanté
D'un ton plaintiffon Qraifon
funebre.
Pour vivre longtemps »
Pour vivre contens ,
Il n'eft rien tel
boires
que
de bien
de Chantilly. 113
Bacchus fur tous les Dieux emporte
la victoire
Son or potable enchante tous
Les fens
,
Diffipe les chagrins & chaffe
l'humeur noire.
Pour vivre longtemps ,
و ا
Pour vivre contens
Il n'est rien tel que de bien
boire.
Que le Ciel me delivre
De ces Philofophes du temps,
Qui jour & nuit pâliffent fur
un Livre ,
De ces Amoureux languiffans
,
K iij
114
La
Fefte
& que
De ces affamez Courtiſans
Que repaift la fumée ,
l'espoir enyore.
Pour moy, je ne veux point eftre
efclave en amour,
Ny devenir Sçavant , ny vieillir
à la Cour ,
Ny mourirfotement, pour vivre
dans l'Hiftoire.
Pour vivre longtemps ,
Pour vivre contens د
Il n'est rien tel
boire.
que
de bien
Tous ceux qui ont entendu
l'Opera ont donné
tant de loüanges à cet
de
Chantilly.
IIS 1
On
endroit , en ont trouvé
le tour des penſées fi
nouveau & fi brillant ,
les Vers fi juftes , & d'un
caractere ſi aifé & ſi poly ,
que j'ay cru devoir vous
les envoyer tels qu'ils
ont efté chantez . Le Prince
Lyfandre eftant furvenu
lors que Gelon exerçoit
fa belle humeur ,
l'un parla du plaifir d'aimer
, & l'autre de celuy
de boire . La Princeffe Amafie
parut enfuite , qui
1
1
116 La Fefte
témoigna à Lyfandre
qu'elle fe rendoit à fon
amour . Le Temple de
Venus s'ouvrit , & on
vit une troupe d'Egy
ptiens , d'Ethiopiens ,
d'Indiens , & autres Nations
, qui porterent des
offrandes fur l'Aurel de
cette Déeffe. Le Choeur
fit des voeux pour obtenir
de l'Hymen qu'il
preparaft fes chaines
pour Orontée . Voicy les
Vers qui furent chantez
de Chantilly. 117
pendant cette offrande .
LE CHOEUR .
Dans nos Conceris , dans nos
chants d'alegreffe
,
Chantons Venus noftre grande
Déeſſe.
DEUX DU CHOEUR .
Tendres Amours , pour remplir
nos defirs
Banniffez lesfoupirs ,
Chaffez la trifteffe.
Deux autres du Choeur.
Tendres Amours pour remplir
nos defirs
Banniffez les foupirs ,
Venez , douxplaifirs
11.8 La Fefte
LE CHOEUR.
O Toy , doux Hymen en ce
jour,
Pour le coeur de la Reyne ›
Prepare ta chaine.
TRIO.
Uniffons nos accords tour à
tour.
Que par tout on chante ,
Que par tout on vante
Venus & l'Amour.
LE CHOEUR.
Chantons en ce jour
L'Hymen & l'Amour
Il n'y eut point de
nouvelle decoration au
"
"
de Chantilly. 119
fecond acte, & l'on y vit
encore le mefme Temple .
Orontée furpriſe du
changement qui fe faifoit
dans fon coeur, loua
les charmes du jeune Etranger
, & fe refolvoit
à mourir plûtoft que de
#fe rendre à l'amour , lors
que Jacinte parut devant
elle en habit d'homme
,
& luy dit qu'ayant eſté
abandonnée
par un Amant
, elle l'avoit eſté
chercher
à Sidon
, où
DAY
120 La Fefte
Irene avoit adoucy fes
malheurs par fes bienfaits
. Elle ajoûta que les
Devins ayant declaré qu'
Alidor luy devoit un
jour ofter la Couronne,
ce qui l'avoit obligé à
prendre la fuite , cette
Reine avoit mis fa tefte à
prix , & que voulant luy
marquer fon zele , aprés
avoir efté fi bien recetë
dans fa Cour , elle avoit
furpris Alidor , & d'auroit
tué d'un poignard
qu'elle
de
Chantilly.
1921
Lit
qu'elle luy montra, fi on
ne l'en cuft empefchée.
Orontée charmée d'Alidor
luy arracha le poignard
, & elle en alloit
O percer Jacinte , quand
Creonte l'arrefta , & luy
fit connoiftre qu'il eftoit
indigne d'elle qu'elle
vouluft vanger Alidor.
Elle chaffa Jacinte de fa
prefence , & honteufe
d'avoir découvert fa paffion
, elle fit devant
Creonte de nouvelles
, 4
rec
ea
*
L
122
La Fefte
F
proteftations de n'aimer
jamais. Aprés qu'elle fut
fortie , Alidor parut avec
Ariftée , & fe plaignit du
malheur qui l'avoit contraint
de quitter la Cour
t
d'Irene, où il avoit vêcu
avec tant de gloire depuis
que la mort luy avoit
ravy fon Pere. Ariftée
luy dit que quoy
qu'Hipparque
cuft efte
autrefois Corfaire , il faifoit
trembler les Rois
par fa valeur , & que de
de
Chantilly.
123
Ipuis dix ans que ſes Vaiffeaux
avoient fait naufrage
, elle ne fçavoit
s'il étoit vivant où mort;
mais qu'elle ne pouvoit
fe défendre d'attendre
beaucoup des promeffes
de fon Aftre . Amafic les
interrompit pour dire à
Alidor , que la Reine
s'intereffoit pour luy , &
- qu'elle vouloit l'entretenir.
Lors qu'elle fut
feule , elle s'étonna de ce
qu'elle fentoit ſon coeur
Lij
124 La Fefte
diſpoſé à trahir Lyfandre
pour ſe donner à Alidor
, qu'elle trouvoit
tout aimable , & en même
temps des Peuples
d'Egypte mêlez d'autres
Nations vinrent celebrer
la Fefte de Bacchus & de
l'Amour. Toutes leurs
chanfons marquerent
l'envie qu'ils avoient
qu'Orontée vouluſt leur
donner un Roy. Le
Choeur fit d'abord entendre
ces Vers.
·
de Chantilly 125
-O
Quand tout le Ciel à nos
vaux eftpropice ,
Charmant efpoir , viens flater
nos defirs.
Que noftre joye en tous lieux
retentiffe ,
Redoublons tous nos Jeux &
nos plaifirs.
RECIT.
Venus, enchaîne
Noftre aimable Reyne,
Tu peux finir noftre peine ,
Seconde nos voeux .
LE CHOEUR.
Venus, enchaîne
Noftre aimable Reyne ,
Seconde nos vaux .
Liij
126 La Fefte
RECIT.
Tes aimables noeuds
Sans ceffe nous rendront heureux.
LE CHOEUR.
Quand tout le Cielfefait voir
fi propice
Charmant efpoir viensfeconder
nos voeux..
DEUX DU CHOEUR:
Dans ce beau jour
Fais que tout s'accompliße ,
Venus ,mene avec toy l'Amour.
Deux autres du Choeur.
L'attente
C D'un bien fi charmant ,
Enchante
de Chantilly.
127
h
U
Noftre tourment.
RECIT.
Parune douce chaîne,
En ce jour
Captive une Reyne ,
Puiffant Dieu d'Amour.
AUTRE RECIT.
Remplis noftre attente
Perçant de tes traits
Un coeur qui ſe vante
De n'aimer jamais.
DEUX DU CHOEUR.
Afuivre ta loy
Engage fa foy ,
Memphis veut un Roy,
LE CHOEUR.
Quand tout le Ciel, &c .
128 La Fefte.
" R
qu'une
Reine
Alidor feul commence
le troifiéme Acte, ens'ap
plaudiffant de fon bonheur
, de ce
luy donnoit afile dans
fa Cour , tandis qu'une
autre pourfuivoit fa
mort . Amafie eftant furvenue
luy demanda s'il
venoit admirer la beauté
des lieux où il eftoit , &
il répondit que quelques
charmes qu'ils euffent ,
il ne pouvoit avoir des
yeux que pour elle. Il
de
Chantilly. $29
me
ajouta qu'il vouloit l'aiens
mer toute fa vie . Amafic
nb receut fon
hommage a-
R vec plaifir , & il eftoit
Te &
à
fes
qu
be
lors
que
genoux
lors la
Reine parut
.
Elle
repropeu
de cha à
Alidor le
a
10 respect
qu'il avoit pour
elle , de venir
feduire
une jeune Princeſſe
dans
fo Palais. Amaſie ſortit ,
Alidor
ayant dit
qu'il eftoit bien éloigné
d'aimer
Amafie , aprés
ON
&
1. to
le. us les maux
que l'a130
La Fefte
mour luy avoit cauſez
dans la Cour d'Irene ,
Orontée l'affura qu'il
trouveroit en elle ce qu'il
avoit perdu dans cette
cruelle Reyne . Alidor
s'eftant éloigné , elle fit
connoiftre qu'elle ne
pouvoit
plus combattre
fa flamme. Dans ce moment
Gelon luy vintannoncer
qu'il avoit veula
Magicienne Ifmenie def
cendre des Cieux dans un
char de feu . Ifmenie pade
Chantilly. 131
rut, & declara à la Reyne
qu'il falloit malgrél
fon indifference qu'elle
fe refoluft à prendre un
Epoux , & qu'elle alloitinterroger
les Manes des
Rois d'Egypte, & l'Ombre
de Ptolomée
, pour
fçavoir fur qui tomberoit
fon choix. Alors elle
frappa de fa verge un des
coins du Theatre , & la
terre s'eftant auffi- toft.
ouverte, les tombeaux en
fortirent , & s'éleverent à
132 La Fefte
vingt - quatre pieds de
haut. Celuy du grand
Ptolomée qui s'éleva au
milieu du Theatre , eftoit
d'un ordre Dorique &
d'une compofition cr
traordinaire. Le plan é
toit quarré long avec des
piedeftaux faillans fur
chaque face & dans les
angles . Entre les piede
taux eftoient des Statues.
de marbre blanc , affiſes au
pied d'une grande con
fole , & appuyées fur les
piedeftaux
de Chantilly.
33
piedeftaux . Dans le milieu
s'élevoit un morceau
d'architecture
quarré
long , fuivant le plan
avec des pilaftres & des
confoles fur les angles.
Les Statues montoient
jufque fous la Corniche
5 de mefme que les pilaftres
, entre lefquels il y
avoit une grande arcade
percée & furbaiffée , fous
laquelle eftoit la figure
de Ptolomée de marbre
blanc , affife au pied d'un
M
134 La Fefte
Tombeau de Porphire ,
dont les ornemens étoient
de bronze doré.
La Corniche portoit un
focle fur lequel eftoient
pofez quatre Sphinx de
bronze, qui portoient un
grand Obelifque
orné de
caracteres , & de figures
hierogliphes
. Le fommet
eftoit un chapiteau compofé
fur lequel eftoit une
Urne. Il y avoit encore
quatre
autres Tombeaux
dans les coftez du Théa
14
de
Chantilly. 135
S
,
tre , & dans les éloignemens
de formes différen-
& tes. & une Statuë de
marbre à chaque Tom-
-beau. Tous ces Tombeaux
eftoient entourez
de Cyprés , d'Ifs , & autrès
arbres , & le tout enfemble
formoit un fpectacle
lugubre, mais tresmagnifique.
Aprés qu'Ifmenie
eut évoqué l'ombre
de Ptolomée , il parut
plufieurs Efprits qui
tournerent autour des
Mij
136 La Fefte
Tombeaux comme voulant
animer les Statuës ,
& on entendit un Choeur
de Mufique fort extraordinaire
dont les voix
paroiffoient fortir des
Tombeaux . Ce qui furprit
fort , c'eft que les
Statues qui eftoient drapées
auffi proprement que
fielles euffent efté travaillées
de marbre , eftoient
des Figures vivantes , chacune
dans une attitude
differente . Tout le mon-
"6
de
Chantilly . 137
I de les crut de
carton ,
ajufques
au temps
qu'Ifme-
Cnic
parla
à Ptolomée
.
Alors toutes les Statuës
Es remuerent avec des mouvemens
lents .
J'ay oublié de vous dique
requ'avant que l'évocaent
tion fe fiſt l'aimable
en Gelon foutenant toûjours
trafon caractere , eftoit forefta
ty d'une maniere fort
fpirituelle . Voicy ce qu'il
at dit. Tout le monde y a
remarqué un tour d'eftes,
с то
V
M iij
138 La Fefte
prit fingulier.
Je crains trop la Troupe infer
nale
,
Jenne veux point chez Plutoni
Mourir de foifcomme Tantale,
Ny boire l'eau du Phlegeton.
Tous les Vers de l'évocation
avoient quelque
choſe de majestueux , qui
ne contribua pas peu
à faire naiftre dans l'efprit
des Spectateurs cet
te efpece d'étonnement ,
qui fait , lors qu'il eft
bien excité , un des prin
de Chantilly.
139
cipaux plaifirs des Specta
cles . La Magicienne parla
ainfi aux Demons .
Venez , Demons , plus vifte
qu'un éclair,
Quittez was demeure's terribles,
Et des atomes de l'air
Faites- vous des corps vifibles.
Venez, venez, obeiſſez
Paroiffez paroiffez.
Aprés que les Demons
l'eurent affeurée qu'ils
eftoient prefts d'obeir ,
elle pourfuivit de cette
forte.
ISC
IX.
140 La Fefte
Des jours éteints de nos Monar
ques,
Dans leur froid tombeau ,
Malgré l'ordre des Parques.
Rallumez le flambeau.
Les Demons ayant ani- ˆ
mé les Statues des Rois,
elle s'adreffa à ces Statuës
, & fit entendre ces
Vers .
Marbres fourds Figures
muettes
De nos fuperbes Rois ,
Prêtez l'oreille à ma voix ,
Parlez, & du Deftin foyez les
interpretes.
de Chantilly. 141
Rr
5!
Elle confulta enfuite
la Statuë de Ptolomée ,
& l'Ombre répondit ces
quatre Vers.
Ma Fille , de l'Hymen tu dois
fubirla loy ,
Et tu l'accepteras fans peine s
Mais tu n'épouferas qu'un
Roy
2
Que te doit offrir une Reyne.
L'Ombre ayant parlé
de cette forte , toutes les
Statues reprirent leurs attitudes
& aprés qu'Orontée
cut marqué la
>
142
La Fefte
peine que luy faifoit cet
Oracle , tous les Tombeaux
difparurent
, &
l'Acte finit ..
Un Jardin delicieux
faifoit le Theatre du quatriéme
Acte. Le devant
eftoit une maniere de Ve
ftibule d'une architectu
re Ionique. Des Termés
de bronze doré tenoient
lieu de colomnes . Les
chapiteaux eftoient des
corbeilles de fleurs & de
fruits , qui portoient une
L
de t
Chantilly. 143
,
corniche de marbre &
un plafond magnifique.
Entre les Termes il y avoit
des arcades auffi de
marbre , avec les orne
mens de bronze pour entrer
dans une galerie qui
paroiffoit tapiflée d'éto
fes d'or à fond violet . Le
Veftibule occupoit un
o tiers du Theatre fur le
I devant , & le jardin patroiffoit
enfuite . Il eftoit
Morné de Statues reprefentant
des Amaurs fur des
144 La Fefte
piedeftaux, accompagnez
de baluftres de marbre &
de bronze , avec des ar
bres qui s'élevoient der
riere ces Figures , qu'on
voyoit ornées de fleurs
& de fruits . Les deux
coftez duTheatre étoient
de cette maniere. Au milieu
le jardin fe feparoit
en trois allées , une dans
le milieu , & deux diagonales.
Elles eftoient ſi
bien tracées , qu'on les
découvroit de tous les
endroits
de Chantilly. 145
Resi
endroits de la Salle . A la
face de chacun des angles
qui feparoient les
allées eftoit une Statuë
qde marbre blanc , fur un
* piedeſtal auffi de marbre
dorné de bas reliefs d'or .
éto D'autres Statuës qui re-
A prefentoient encore des
ep Amours ,
regnoient genenet
ralement dans toutes ces
ux trois allées. Au bout de
toid celle du milieu il y avoit
' on des
berceaux d'or percez
Lous à jour , reveftus de touend
N
146 La Fefte
tes fortes de fleurs , &
foûtenus par des Termes
en confoles de marbre
blanc. Au travers de ces
berceaux on voyoit une
caſcade naturelle avec
plus de cinquante jets
d'eau , fans y comprendre
les Napes. Cette cafcade
étoit faite avec tant d'art,
qu'elle fuivoit la perſpe
tive du Theatre . Elle
paroiffoit d'une grandeur
extraordinaire
, &
ne diminuoit rien des
de Chantilly.
147
nte
apra
"
objets qui eftoient au-
Ten tour. Ces ornemens efma
toient de marbre & de
de bronze , avec des vafes
O d'où fortoient des planle
tes . Au deffus de cette
caſcade paroiffoit une
allée d'arbres qui travercal
foit, & au delà on voyoit
nt un Palais fuperbe dans
l'éloignement
. Les deux
allées des coftez paroiffoient
auffi fort longues,
irt ornées d'une maniere differente
de celle du miien
Entd
pe
e. I
Nij
148 La Fefte
1
lieu. On appercevoit au
travers de pluſieurs Portiques
d'architecture
ruftique
mêlée d'arbres, une
caſcade dans l'enfoncement
. Ce qui eftoit de
remarquable , c'est que
les fontaines & les cafcades
avoient efté préparées
avec tant d'art, que
non feulement elles
n'empêcherent point qu'
on n'entendift la Mufique
& les Recits , mais
mefme elles fembloient
de Chantilly . 149
s'accorder avec la Simphonie
, dont les mou-
E vemens tantoft plus lens ,
tantoft plus preſſez , ex-
#primoient auffi le murmure
des eaux . Quelquefois
la Simphonie s'ar-
= rêtoit laiffer entenpour
dre ce murmure ; quelquefois
auffi le bruit des
eaux ceffoit pour ne laiffer
entendre que la Simphonie
qui l'imitoit.
Amafic vint refver
dans ce beau lieu au
N iij
150
La Feste
merite d'Alidor &
voyant yenir Lyſandre ,
elle luy avoua qu'elle
avoit changé. Lyfandre
1
l'ayant traitée de per
fide , elle luy confeilla
par cette chanſon de
changer comme elle.
Que l'inconftance eft agreable !
On s'engage avec un Amant ,
Et l'on le quitte au moment
Qu'on en trouvé un plus aimable.
Que l'inconftance est agréable !.
Lyfandre eftant forty,
de Chantilly.
151
refolu defe fatisfaire par
la mort de fon Rival fistoft
qu'il l'aura connu ,
Gelon vint avertir Amafie
qu'il avoit laiffé Alidor
avec la Reyne. Cela
dor
luy fit croire qu'il eftoit
aimé d'Orontée , & lors
qu'il parut , elle luy reprocha
fon ingratitude ,
en l'accufant de faire
contre elle ce qu'elle avoit
fait contre Lyfandre.
Elle fortit en
voyant
venir la Reyne , qui dit
10
152 La Fefte
à Alidor qu'il fçavoit
que l'amour qu'il avoit
eu pour Irene avoit caufé
fa colere, & Alidor ayant
répondu qu'un malheureux
comme luy fe con
noiffoit trop pour afpirer
à eftre aimé d'une Reyne,
elle ajoûta pour l'enhardir
à fe declarer , que
vertu meritoit un Diademe
, & qu'il n'y avoit
rien dont l'efperance luy
puft eftre deffenduë . Alidor
l'ayant quittée ,
•
fa
de
Chantilly .
153
dre
Creonte luy vint apprenque
le Frere d'Irene ,
Fils comme elle d'Agenor
Roy de Phenicie ,
& de Ladice , eftoit vivant
, & qu'un Envoyé
de fa Soeur venoit d'en
apporter la nouvelle.
Orontée en fut troublée ,
parce que ce Prince que
l'on croyoit mort , luy avoit
cfté deftiné par fon
Perę & par le Roy de
Phenicie , & qu'elle ne
pouvoit fatisfaire à ce
154
La Fefte
des
qui avoit efté predit par
fon Ombre, fans renoncer
à l'amour qu'elle avoit
pour Alidor . Creonte luy
confeilla de l'éloigner ,
pour faire ceffer
bruits defavantageux à
fa gloire , & elle répondit
qu'on auroit fujet
d'eftre content d'elle.
Cet Acte finit par le divertiffement
qui eft expliqué
dans ces Vers .
de Chantilly. 155
GELON.
Chers Compagnons delices
de la table ,
Rejcüiffons - nous.
Chantons , danfons, faifons les
fous.
Que la folie eft raisonnable !
LE CHOEUR.
Rejeüffons- nous
Chantons, danfons, faifons les
fous.
Que lafolie estraisonnable !
GELON .
D'où vient que le fommeil
m'accable ?
Que fes pavots font doux !
Camarades, couchons- nous
156 La Fefte
Sur le fein parfumé de Flore ,
Et dormons tous
Fufqu'au retour de l'Aurore,
Gelon s'eftant endormy
fur un lit de
gazon ,
un de fes Compagnons
dit ,
Dors , Gelon , dors.
Du jus divin ton ame eſt échauffée
,
Tu dois pour delaffer ton
corps ,
Te livrer tout entier dans les
bras de Morphée
Dors , Gelon , dors .
Aprés cela deux autres
compade
Chantilly. 157 .
21
10
Compagnons
de Gelon
dirent .
Vole , vole jufques aux Cieux
Sur l'aifle d'un fonge a greable,
Va boire à la table des Dieux
Le nectar delectable.
Sur l'aifle d'un fonge agreable
Vole , vole jufques aux Cieux.
LE CHOEUR ayant repeté
Va boire à la table des Dieux
Le nectar delectable ,
Gelon s'éveilla au bruit
que firent fes Compa-
& l'Acte finit
gnons ,
par une Danſe.
Le Theatre ne changea
O
158 La Fefte
point de Decoration au
cinquiéme Acte, qui com
mença par cette Chanfon
d'Orontée .
Je way, cruel devoir, éloigner
de ces lieux
L'innocent objet de maflame.
Mais qui me répondra, grands
Dieux,
Qu'eftant loin de mesyeux
Il ne regne plus dans mon ame?
Malgré fon amour elle
ne laiffa pas de déclarer
à Alidor qu'ayant fceu
combien Irene eftoit irde
Chantilly.
139
ritée contre luy , elle ne
pouvoit fe difpenfer de
l'éloigner de fa Cour ,
& qu'elle luy donnoit
Thebes pour retraite . Il
ſe retira comme ne cherchant
plus qu'à mourir,
& prefque auffi - toſt on
vit paroiftre Jacinte qui.
dit à la Reyne que l'En-
том voyé de Sidon parloit
u d'arrefter Alidor , qu'elle
craignoit qu'on ne vouluft
attenter fur fa vie ,
& qu'elle efperoit que
O ij
160 La Fefte
l'avis qu'elle luy en donnoit
appaiſeroit la colere
qu'elle avoit fait éclater
contre elle. La Reyne
n'eut pas fitoft envoyé
Jacinte pour empeſcher
le départ d'Alidor , que
444
Creonte luy fit part d'une
autre nouvelle . Il luy
apprit que l'Ambaſſadeur
d'Irene eftoit le Corfaire
Hipparque Pere d'Alidor,
dont la mort avoit paſſé
pour certaine ; qu'il avoit
obtenu le pardon de fon
de Chantilly. 161
Fils , & qu'Irene eftoit
partie elle-mefme de Sidon
pour venir mettre ſa
Couronne fur la tefte
d'Alidor . Cela donna de
la jalouſie à Orontée
qui crut qu'Irene venoit
couronner Alidor comme
Amant , mais elle fut
détrompée par lfmenie ,
qui l'affura que cet Alidor
eftoit Fils d'Agenor
Roy de Phenicie,& Frere
d'Irene. Le Vaiffeau qui
portoit ce petit Prince
O iij
162 La Fefte
dans le temps de fa naiffance
, ayant fait naufrage
, Hipparque l'avoit
trouvé flottant dans un
Berceau , & enveloppé
de langes tiffus de la
main d'Iſmenie . Il avoit
apporté ces langes , & Ilmenie
les avoit reconnus.
Orontée que cette reconnoiffance
rendoit heureufe
, puifque l'Ombre
de Ptolomée luy avoit
predit qu'elle épouferoit
un Roy que luy offriroit
de Chantilly. 163
1
une Reyne , ordonna à
Amafie de recompenfer
l'amour de Lyfandre
.
L'Opera finit par une
Fefte galante que fit une
troupe d'Egyptiens
&
d'Egyptiennes
, pour ſe
réjouir d'une avanture
qui leur donnoit un Roy
digne de l'eftre .
CHOEUR.
Le deftin remplit nos voeux.
Le Ciel nous donne un Roy ;
que nousfommes heureux!
DEUX DU CHOEUR .
Le Soleil qui nous éclaire
E
164 La Fefte
Pour briller de plus beaux
feux
Va fe joindre avec Cythere.
CHOEUR.
Foüiffez, heureux Amans ,
Des plaifirs les plus charmans,
Desplus doux raviffemens.
RECIT.
Quelle gloire
En ce beau jour !
Alidor, ( qui l'euft pu croire? )
Va remporter la victoire
Par les mains du Dieu d'Amour.
AUTRE RECIT.
Ifmenie a fceu predire
Cet Hymen fait dans les
Cieux
de Chantilly. 165
ema
Deux Deffus du Choeur.
Quel bonheur s'offre à nos
yeux
Si charmant , fi glorieux ?
Pour le bien de cet Empire ,
Couronné des mains des Dieux,
Alidor vint en ces lieux.
DEUX AUTRES DESSUS.
Doux moment !
Four charmant !
CHOEUR.
L'Univers de noftre Roy
Recevra bien-toft la Loy.
DEUX DU CHOEUR .
O doux moment !
O jour charmant !
KT!
рит
victor
Die
EC
redire
166
La Fefte
CHOEUR.
Le deftin remplit nos voeux.
Le Ciel nous donne un Roy ;
que nousfommes heureux !
Monfeigneur marqua
avec l'honnefteté qui luy
eft ordinaire, qu'il s'eftoit
beaucoup diverty à cet
Opera . Ce Prince tint Ap
partement le mefme jour,
& l'on y joüa à differentes
fortes de Jeux .
Le Mardy , qui eftoit
la troifiéme journée,
Monfeigneur voulut fe
de Chantilly . 167
B
donner le plaifir d'aller
tirer dans le Parc . Ce
Parc eft d'une beauté
merveilleufe &
quoy
que l'art l'ait beaucoup
embelly , il femble pourtant
qu'il ne luy doive
aucun de fes agrémens,
On y voit des cofteaux,
des plaines , & des bois
difpofez par la Nature
mefme d'efpace en efpace,
comme pour fervir de
retraite à toutes fortes
de gibier dont il eft rem168
La Fefte
ply , & pour offrir d'agreables
lieux de rafraìchiffement
à ceux qui
s'y promenent . Ces bois
font coupez par des rou
tes differentes qui fe croi
fent , & qui feroient en
d'autres lieux que Chantilly
, des promenades
•
qu'on admireroit, & qui
mefme en ce lieu- là où
tant de beautez fe trou
vent affemblées , ne laiffent
pas de fe faire regarder
avec plaifir. D'un
cofté
de Chantilly. 169
est
el
ner
et
côté où le terrain s'éleve
en côteau , on voit comme
dans une espece de
valon les canaux , les
prairies qui les bordent,
les Parterres , les Cafcades
, les petits bois dont
elles font ornées , les Ifles
dont je vous ay déja parlé
, qui font la plus delicieufe
, & la plus fuper
be veuë qu'on puiffe s'imaginer.
De l'autre côté
l'on voit comme dans
des enfonceniens des mai-
P
•
A
170 La Fefte
fons ruftiques qui paroiffent
au travers des bran
ches des arbres , des vil
lages qu'il femble qu'on
n'ait laiffez là dans une
efpece de lointain , que
pour faire des paysages
plus beaux que ceux que
le Pinceau nous a donnez
. On y trouve une
Menagerie dont la principale
porte donne fur
une des grandes allées
qui bordent le grand canal
, & qui d'un autre
de Chantilly . 171
côté fort dans les plaines
du parc. Cette Menagerie
, quoy qu'elle ne foit
pas encore achevée , ne
laiffe pas de paroiſtre
tres- magnifique . Outre
un parfaitement bel appartement
, dont la fimplicité
dans les meubles a
quelque chofe de plus agreable
que la richeffe en
d'autres lieux, la diftribution
d'une infinité d'endroits
propres à ferrer
tout ce qu'une Menage-
Pij
172 La Fefte
rie abondante peut fournir
de mets delicieux
,
fait un agrément qu'il
eft difficile d'exprimer .
On y voit un grand Salon
orné de peintures ,
teprefentant l'hiftoire
d'Ifis , & ce Salon eft
tourné de maniere qu'il
femble que ce foit plûtoft
le Temple d'Ifis qu'-
un baftiment ordinaire .
Beaucoup de Terraſſes
& de jardins champêtres
font l'ornement de cette
de
Chantilly .
173
maifon dont une des
courts eft bordée de huit
ou dix petits Pavillons ,
tous feparez les uns des
autres , & deftinez à lo-
Cintu
T'hif
Salo
ere
foit:
rdin
Terr
amp
de a
ger les animaux rares que
Monfieur le Prince fait
venir des Pays étrangers ,
Une autre court a dans le
milieu une fontaine toute
de fources vives ,
qu'on voit fourdre &
bouillonner parmy des
rocailles qui paroiffent
naturelles . On appelle
Piij
174
La Fefte
cette fontaine, la fontaine
de Narciße , parce que
ce Berger amoureux de
luy - mefme y paroiſt au
milieu fe regardant avec
tranſport , & tendant les
bras à fa Figure , qu'on
a le plaifir de voir dans
F'eau , tant cette cau eft
claire , nette & argentée,
pour me fervir des termes
d'Ovide , dont cette fontaine
furpaffe de beaucoup
la defcription .
Si je voulois contide
Chantilly. 175
nuer à vous faire celle
de cette Menagerie &
du Parc , je perdrois trop
longtemps Monfeigneur
de veue . Ce Prince , aprés
1 avoir tiré toute la matinée
dans ce Parc , alla
l'apréfdinée à la chaffe
du Cerf , avec la Meute
de M. du Maine , qui
n'a pas moins d'adreffe
que d'ardeur & d'activité
pour la Chaffe , & dont
l'équipage eft fi beau ,
qu'il ne cede qu'à celuy
176 La Fefte
du Roy. Il y eut le foir
Opera & Appartement .
Le Mercredy, Monfeigneur
alla à la chaffe aux
Perdreaux . Tous les Seigneurs
de fa fuite fe fe
parerent par Quadrilles.
Ce Prince eftant de retour
de la Chaffe , fit faire
un état de ce que cha
cun avoit tué , & envoya
cette Chaffe au Roy, avec
le détail , & les noms de
tous ceux qui avoient
chaffé. Il s'y trouva plus
de
Chantilly.
177
*
de cinq cens Faiſans ,
Perdrix , ou Liévres ,
Monfeigneur en ayant
tué luy ſeul plus de cent
quatre - vingt ; de forte
que s'il y euft eu un Prix
pour celuy qui en auroit
le plus tue , il cuſt eſté
donné à ce Prince . Il fe
promena l'apréfdînée , il
traverfa d'abord le Parterre
des Orangers , & alla
enfuite dans la partie du
jardin qui eft du côté du
Village de Chantilly.
178 La Fefte
II y entra par une gran
de porte qui eft au milieu
de la galerie des Cerfs .
Cette galerie s'appelle
ainfi , parce qu'elle eft
>
ornée de beaucoup de fi
gures de Cerfs au naturel
, portant tous au col
l'Ecuffon des Armes de
M' de
Montmorency ,&
des Maiſons avec lef
quelles ils avoient fait
alliance . Elle eft ouverte
en arcade fur le Parterre
des
Orangers , ayant au
de
Chantilly. 179
pied de fon mur un petit
ruiffeau d'eau vive &
claire qui coule fur un
beau fable , avec un murmure
le plus agreable du
monde. De l'autre cofté ,
entre les figures des cerfs
qui y font , elle eſt ornée
d'une peinture à frefque ,
reprefentant l'hiftoire
de Pfyché. Cette peinture
, quoy qu'un peu endommagée
par le temps,
ne laiffe pas d'eftre encore
d'une beauté à at
180
La Fefte
tacher les Connoiffeurs .
Cette galerie aboutit
d'uncôté à un grand Pavillon
apellé des Etuves,
à caufe qu'il y en avoit
autrefois.Ce Pavillon eft
compofé de deux grands
Salons , dont l'un eft ac
compagné
de Cabinets .
On trouve un Billard
dans le premier , & ily a
des Lits de repos dans
l'autre . Un de ces Salons
eft ouvert par unegrande
porte fur une des petites
Ifles
de Chantilly.
181
En
Ifles dont je vous ay parlé
, & il n'en eſt ſeparé
que par un canal que l'on
paffe fur un pont .
face de cette porte dans
l'Ifle , eft un grand
rond
de treillage
, qui forme
une efpece
de Salon dé-
Couvert
au milieu
duquel
eft une fontaine
avec
un tres-gros jet d'eau .
Par l'autre
bout
cette
galerie
conduit
à l'un
des Pavillons
de l'Orangerie
, compofé
auffi de
&
,
182
La Fefte
deux Salons. Monfei
gneur paſſa par une grande
allée de Picea en pi
ramide , & des Sapins entre-
deux , & eut le plaifir
de voir à la gauche , fur
une hauteur , ornée d'un
bois vert
une
cafcade
& une grande piece
d'eau avec trois gros jets,
dix levées , & autant de
baſſins à chandeliers. Ily
a dans la face de la cafcade
cinq grands Mafques
de bronze , qui vo
miffent une fort grande
de
Chantilly.
183
quantité d'eau , laquelle
tombant fur autant de
coquilles à trois rangs ,
forme autant de napes
d'eau . On voit au bas de
la caſcade un grand baffin
qui reçoit toutes ces
caux , & d'où fortent
plufieurs lances. L'archi
tecture de cette caſcade
eft fort correcte , & confifte
en plufieurs piedeftaux
. On y monte par
1 deux allées en rampes
qui forment des glacis
Qij
1.84 La Fefte
de gazon
tout - à - fait
Ces rampes agreables
font foutenues d'un côté
par des paliffades d'Ifs ,
& de l'autre par des Sabines,
& des boules d'autres
arbres verts . A la
droite font des Boulingrains
avec plufieurs fontaines
, & un petit canal
qui regne tout au long
de ces Boulingrains
, leſquels
fe terminent
de
mefme que la grande allée
, à une groſſe fontaide
Chantilly . 185
ya
ne dont le baffin eft enfoncé
d'environ cinq
pieds . Du milieu de ce
baffin s'éleve fur un picdeftal
à confoles , un au
tre baffin , dont il fort
un jet d'eau prodigieux
par fa groffeur . Il y a
une allée autour du
grand baffin, & une banquette
d'environ deux
pieds de haut au deffus
de l'allée , d'où fortent
vingt jets d'eau , qui for
ment un berceau fi juſte ,
Qiij
186 La Fefte
qu'on a le plaifir de fe
promener deffous fans
eftre moüillé. Le refte
eft un glacis de gazon .
Le bas de cette fontaine
s'ouvre en tenaille , & le
haut qui eft oppofé à la
prairie , eft foûlevé d'une
grande demy - lune , au
deffous de laquelle eft
un bois vert , qui fe termine
dans une grande
allée fur la hauteur , qui
paffe tout au long des
fruitiers , & mene à la
de Chantilly.
187
Faifanderie, dans laquelle
on trouve une quantité
prodigieufe de Faifans
& de Perdrix , qu'on
y éleve avec de grands
foins . Elle eft composée
de trois jardins en terraffe
, d'un corps de logis
de deux Pavillons , & de
I quatre grands jets d'eau
dans autant de baffins ,
l'un dans la court , & les
trois autres dans chacun
des jardins , qui font toust
trois en terraffe . Ce fut
188 La Fefte
für le canal qui répond
à ces deux parties que
Monfeigneur
s'embar
qua avec tous les Seigneurs
de fa fuite , pour
aller prendre le divertif
fement de la joûte fur
l'eau , & pour voir tirer
l'Oye , ce qui fe devoit
faire fur le grand canal ,
par les Mariniers que
Monfieur le Prince avoit
fait venir exprés . Les deux
bâtimens fur lefquels
Monfeigneur s'embar
de Chantilly .
189
qua avec ceux de fa fuite,
eſtoient ornez de leurs
Pavillons
& Tendelets
,
& conduits par dix - huit
Rameurs habillez en Matelots
. A mefure que
Monfeigneur avança , il
découvrit de nouvelles
beautez . Aprés la Faifanderie
on trouve un grand
jardin én terraffe , lequel
finit de mefme que les
jardins fruitiers qui font
au deffus , à un grand
rond , d'où defcend fur
A
190 L.
La Fefte
le canal une grande allée,
& ce qui la traverſe va
paffer entre la tefte & le
corps de la grande caſcade
, & fe termine au Pa
villon de Manfe . Toute
cette partie s'appelle le
Bois du Lude. Il y a plus
de vingt allées differentes
, dont la plufpart ont
des baffins & de grands
jets d'eau , dans le centre
où ces allées fe
coupent. Les arbres en
font parfaitement beaur,
de
Chantilly.
191
& les paliffades tres- unies
. Les principales de
ces allées menent par differens
endroits à la grande
caſcade . La teſte en eſt
foulevée de mefme que
les côtez par des paliffades
& par des Ifs , avec
du gazon dans les differens
paliers . Cette teſte
eft compofée d'un demy
octogone d'architecture
avec des Termes , des piedeftaux
, des baffins , des
animaux de bronze , des
192 La Fefte
coquilles & des rocailles .
Il y a fur trois gradins
de gazon neuf baſſins qui
reçoivent l'eau de neuf
grands vaſes . Au deffous
des gradins font encore
d'autres baffins les uns
fur les autres
au premier
defquels eft une
groffe gerbe d'eau faite
avec tant d'art , qu'on
n'en a point encore veu
"
de pareille. L'eau en paroift
auffi blanche que
nége , & fa tefte s'écarte
la
fi
de Chantilly. 193
fi agreablement, que rien
ne fçauroit mieux reprefenter
des épics qui fe détachent
d'une veritable
gerbe . Dans toute la circonference
des baffins qui
font au deffous de celuylà
font des jets - d'eau ,
lefquels avec les napes
quis'échapent des mefmes
baffins , & l'eau de la
gerbe font en tombant
un effet admirable . Au
deffus de tout le
pourtour
de ce demy
octogo-
R
194 La Fefte
ne font des baffins taillez
tres- proprement , du
milieu defquels comme
de la coulette qui eft au
deffous , fortent plufieurs
lances de meſme que du
fond de fon grand baffin,
& comme de tous les côtez
on voit des Jets &
des chûtes d'eau , ce contraſte
fait beaucoup de
plaifir à la veuë . Il y a
dans le milieu de la grande
allée de la caſcade un
fort beau baffin octode
Chantilly.
195
gone , du milieu duquel`
& des quatre coftez fortent
cinq jets d'eau . Le
corps de la caſcade con--
mence au bord de cette
allée. Elle est toute rem-
$
plie de gradins , de lances
, de napes , de bouillons
d'eau , & de marches
fur lefquelles , & des
deux coftez , l'eau fe brife ,
avec un murmure agreable
. Après avoir formé
une grande nape de plus
de cinquante pieds de
1
Rij
196 La Fefte
tour , elle ſe va precipiter
dans un goufre d'où elle
difparoift , pour rentrer
par deffous terre dans le
canal qui luy eft oppofé.
Au delà de ce goufre font
quatre baffins avec un
gros jet d'eau , qui avec
un glacis de gazon cn
tenaille forment le pied
de cette belle cafcade ,
aprés lequel on trouve
au bout d'une allée un
grand quarré long orné
tout autour de doubles
de Chantilly.
197
"
paliffades entre les grands
arbres , au pied defquelles
commence un double
gradin de gazon qui fe
termine en glacis de tous
coftez.A l'entrée on trouve
un rond d'eau du
milieu duquel s'éleve une
des plus groffes fontainės
qu'on ait encore veuës ,
Le refte de l'efpace eft occupé
par un quarré plus
long que large , dans le
milieu duquel s'élève un
grand rocher de mefme
R iij
198 La Fefte
figure. Quatre grands
jets d'eau en arcades partent
des quatre coins ,
& vingt- quatre jets d'eau
de deux pouces de dia
metre forment le pied
d'un autre grand jet
d'eau qui a du moins
foixante pieds de hau
teur , & qui tient le milieu
de cette partie. Voilà
tous les objets qui parurent
à
Monſeigneur pendant
le temps qu'il demeura
fur le canal de la
de Chantilly . 199
Riviere . Au fortir de ce
lieu-là fon Bateau entra
dans un canal de traverſe
qui porte fes eaux au Pavillon
de Manſe . De ce
canal on découvrit toute
la Prairie qui va juſqu'à
la chauffée de Gouvieux
,
ainfi que deux grandes allées
en terraffe , chacune
enfermée de deux grands
canaux
& la mefme
Prairie coupée dans le milieu
par un cinquiéme canal
. Tous ces canaux &
200 La Fefte
toutes ces terraffes ont au
moins onze à douze cens
toifes de long. De là on
vint dans une éclufe à
trois
portes .
Si- toft qu'on les cut
ouvertes , on vit comme
une Mer qui auroit rompu
fes digues , fe précipiter
à grands flots roulant
les uns fur les autres
avec un bruit effroyable.
Les bateaux ayant efte
élevez à la hauteur du
grand canal , on y entra
H
de Chantilly. 201
au fon des
Trompettes ,
& des
concerts de plufortes
fieurs d'Inftrumens
, qui eftoient aux
bords du canal , & fur le
canal mefme dans des bateaux
. Comme je viens
de vous parler du Pavillon
de Manfe , il me refte
à vous dire que les eaux
d'une fource admirable
y font élevées à foixante
& quinze pieds de haula
Machine que
teur ,
par
laRiviere y fait
mouvoir;
1
1
1
202
La Fefte.
que ces mefmes eaux font
portées de là dans un
grand Refervoir , qui eſt
fitué entre les jardins &
la foreft , entouré d'unc
large terraffe , & de quatre
grandes allées , & que
ce Refervoir contient
plus de cent trente mille
muids d'eau. Le divertiffement
de la Joûte &
de l'Oye eftoit prepare
dans le grand canal , où
je viens de vous marquer
que Monfeigneur
de Chantilly. 203
cftoit entré. Ces fortes.
de Jeux fe firent vis à
vis de la grande caſcade.
Les environs du canal
où cette Fefte fe fit, font
admirables par la diverfité
des plans & des vûës .
1 D'un cofté font tous les
jardins remplis de canaux
, fontaines & cafcades
; & de l'autre eſt un
payfage élevé en amphitheatre
par
plufieurs
grandes allées , dont je
vous ay parlé en vous
1
204 La Fefte
faiſant la defcription du
Parc . Ce payſage eftoit
tout remply de peuple ,
de mefme que les bords
du grand canal . Quand
ce divertiffement fut finy,
Monfeigneur entra
dans un bâtiment tout
doré , conftruit à la maniere
de ceux dont fe fert
le Roy de Siam , & que
l'on nomme Balons, dont
Sa Majefté a fait prefent
à Monfieur le Prince. Il
y avoit des Luths , des
Theorbes ,
de
Chantilly. 205
Theorbes , des Baffes de
Violes , & des Voix choifies
, dans la Poupe de ce
Balon . Il eftoit accomgné
d'un autre bâtiment
remply d'un fort grand
nombre de Joeurs d'Infftrumens
, & d'un Choeur
de plus de foixante perfonnes
.
Monfeigneur arriya
au fon de tous ces
Inftrumens , & au chant
de toutes ces Voix , à la
teſte du canal où eft la
grande caſcade de toute
S
206 La Fefte
la Riviere. Elle eft d'unc
finguliere beauté , & merite
d'autant plus d'eftre
admirée , qu'il n'y a au
cun jardin connu , où il
fe trouve rien de femblable
, fi ce n'eft dans
la Vigne de Frefcati en
Italie . Imaginez - vous ,
Madame , une abondance
d'eau prodigieufe qui
tombe par divers fauts
fur des gradins en demyrond
, dans un grand baſfin
quatre fois plus large
A
CO
10
de Chantilly. 207
que le canal . Cette eau
fe brife en tombant , &
forme autant de petits
rochers d'eau , qui tout
blanchiffans d'écume ,
font un effet admirable .
Toute cette eau fort d'un
grand baffin en rond qui
reçoit toute la Riviere
de Chantilly , fans qu'on
s'apperçoive par où elle
entre , parce que tout autour
de ce baffin , il y a
des allées de grands arbres
à
double rang, &
,
1
Sij
208 La Fefte
des paliffades . Ces arbres
& ces paliffades cachent
la veuë du canal , qui par
un aqueduc fouterrain ,
conduit dans ce baffin
les eaux de cette Riviere.
Monfeigneur eut le plaifir
d'y voir pêcher. On
prit plus de cinq cens
poiffons d'un feul coup
de Filet. Ce Prince retourna
en carroffe au
Chasteau , & y tint Ap
partement avant & aprés
fon Soupé . Madame la
de Chantilly. 209!
Princeffe & Madame la
Princeffe de Conty arri
verent ce jour-là à Chantilly
entre minuit & une
heure .
Le Jeudy qui eftoit la
cinquième journée, Monfieur
le Prince ayant efté
averty que Madame la
Ducheffe & Madame la
Princeffe de
Conty la
Douairiere
devoient partir
de
Verſailles aprés le
couché du Roy pour venir
à
Chantilly , fe pre-
S iij
La Feste
para à les recevoir . Monfeigneur
voulut aller auf
fi au devant de ces Prin
ceffes . Il partit à trois
heures du matin , & les
rencontra
au bout de la
route du Mail fur le che
min de Lufarche
où
elles furent receues au
bruit des Trompettes
&
des Timbales
. Cependant
Monfieur
le Prince qui
avoit diſpoſé un Diver-
,
tiffement pour les furprendre
, alla au deyant
de
Chantilly.
211
و
d'elles jufqu'au milicu
de la route d'où il les
accompagna à cheval de
mefme que Monfeigneur.
Elles entendirent peu de
temps aprés une harmonie
champeftre , & virent
paroiftre environ quatrevingt
Faunes & Satyres
fur des chevaux caparaçonnez
de feuillages qui
rangerent en deux files
& les
accompagnerent
jufqu'au Château
bruit d'un grand nom
fe
au
"
L
21 2 La Fefte
bre d'Inftrumens . Cette
Cavalcade fut trouvée
auffi extraordinaire que
divertiffante . Les Princef
fes allerent fe repoſer ſi
toft qu'elles furent arri
vées dans les Apparteniens
qui leur avoient
efté preparez . Monſeigneur
qui s'eftoit
levé
avant
trois
heures
du
matin, alla coure
le Loup
à Merlou
au lieu de fe
mettre
au lit. Je ne vous
diray pointque Monfieur
de
Chantilly.
213
le Prince faifoit fervir
tous les jours dans differentes
Salles , & dif
ferens Appartemens de fa
Maiſon , plufieurs tables
toutes très - magnifiques.
& tres - delicates tant
pour les Seigneurs qui
accompagnoient Monfeigneur
, que pour un
nombre prefque infiny
de
Gentilshommes
d'autres perfonnes
que
leur devoir où la curiofité
avoit atrirées à Chan-
,
&
214
La Fefte
tilly. Tous les Villages
des environs eftoient
pleins d'Officiers qui avoient
foin de faire fervir
avec abondance tous
ceux qui y eftoient logez.
Les Princeffes eurent aprés
leur difné le divertiffement
de la Joufte fur
l'eau des grands foffez
du Château au deffous
de leurs Appartemens
,
d'où elles pouvoient
prendre ce plaifir .
Le fixième jour , qui
de Chantilly.
215
eftoit le Vendredy , Monfeigneur
alla courre le
Cerf avec les chiens de
Monfieur le Duc du
Mayne , & Monfieur
le
C
Prince ayant fait preparer
tout ce qui eftoit
neceffaire pour une grande
chafse , & d'une maniere
toute nouvelle ,
on ſe rendit
l'apréſdînée
dans les belles routes de
la Foreft . Je ne fçaurois
m'empefcher
de vous faire
remarquer que ces rou216
·La Fefte
tes , dont on auroit peine
à dire le nombre, rant
il eft grand , & qui coupent
de tous coftez une
des plus belles & des plus
vaftes Foreſts du monde ,
font toutes à perte de
veuë , d'une tres- grande
largeur avec des palifsades
d'une hauteur extraordinaire.
On n'en
fçauroit voir de plus
toufuës , elles ont un
terrain fort uny , & qui
eft couvert d'une herbe
fi
de Chantilly. 217
1
fi fraîche & fi verte, qu'il
n'y a point de tapis de
gazon plus vert. Ce fut
par ces routes que l'on
alla jufqu'à un Etang
qni eft au milieu de cette
1
1
Foreft , & qui eft appellé
l'Etang de Comelle. Cet
Etang peut avoir environ
un quart de lieuë de
long , fur un demy quart
de lieue de large. Il eft
dans un fond dont le
terrain s'éleve tout au
tour en amphitheatre , à
T
י ד
218 La Fefte
la referve de la chaussée,
& tout eft garny de Bois ,
ce qui fait une veuë fort
agreable. Les toiles de
chaſse enfermoient l'Etang
, & leur enceinte
s'étendoit
par un cofté
dans la foreft . On avoit
drefsé une feuillée fur la m
chaufsée , avec des Tentes
au milieu , pour y mettre
les Dames . Une collation
magnifique y fut fervie.
Tous les Spectateurs eftoient
autour ou derrie- a
de Chantilly.
219
re les toiles . On trouva
fur l'Etang des bateaux
Couverts de leurs Tendelets
, & plufieurs autres
plus petits couverts de
feuillages . Monfeigneur,
Madame la Duchefse ,
Madame la Princesse de
Conty ,Monfieur le Prince
, & les Dames d'honneur
des Princesses
, avec
quelques
- uns des Seigneurs
de leur fuite , entrerent
dans le plus
grand de ces bateaux.
Tij
220
La Fefte
Monfieur le Duc , Monfieur
le Prince de Conty ,
& Monfieur de Vandofme
fe mirent dans le fecond
. Tout le refte de
leur fuite fe partagea dans
les autres , & Madame la
Princeffe fe plaça fous
la Feuillée avec plufieurs
autres Dames . A peine avoit-
on achevé de s'ems
barquer , qu'on entendit
retentir de tous coftez le
fon de plufieurs troupes
de Hautbois & de Trom
de
Chantilly
221
pettes qui eftoient placez
en divers endroits &
peu de temps aprés un
bruit de cors & de chiens
qui firent lancer dans
ร
l'Etang à plufieurs reprifes
un grand nombre de
fangliers , de cerfs & de
biches . Tous ceux qui étoient
dans les bateaux ,
prirent leur party pour
les attaquer
, les uns avec
des pieux , les autres avec
des dards , & les autres
avec des épées, Plu
Tiij
222
La Fefte
fieurs ſe ſervirent de grof
fes gaules avec des noeuds
coulans au bout afin de
les pouvoir prendre vi
vans . Ils firent tout le
tour de l'Etang en cet
équipage , & formerent
un croiffant pour chaffer
toutes les beftes du cofté
où eftoit Madame la Princeffe
, ce qui caufa un
plaifir fingulier qui fut
encore augmenté lors
qu'on donna les chiens
qui attaquerent ces beſtes
de Chantilly. 223
de toutes parts , & avec
tant de vigueur , qu'un
feul chien coëffa un fan :
glier à plufieurs
fois & le
noya. Cette Chaffe
dura
environ deux heures , &
donna beaucoup de plaifir.
Les Dames eurent la
fatisfaction de prendre
des cerfs elles -mefmes avec
les noeuds coulans
qu'elles leur jettoient .
On attachroit enfuite la
corde au bateau que les
cerfs tiroient en voulant
224
La
Fefte
gagner
le bord , en forte
qu'on faifoit
lever les
rames , & lors qu'ils l'avoient
conduit à bord,
on leur coupoit la corde ,
& on leur donnoit la liberté.
Elles curent encore
le plaifir de prendre
dans leur bateau quantité
depetits Faons vivans,
& de leur donner auffi
la liberté. Cependant
quoy qu'on
cuft foin
d'en fauver
le plus qu'on
put , on ne laiffa pas d'en
de Chantilly . 225
0:
apporter de morts dans la
court du Château , au
nombre
de cinquante
ou
foixante , tant cerfs & biches
que fangliers
. On
revint en fuite au Château
où il y eut Appartement
& Opera
.
6.
Le
lendemain Samedy
Monfeigneur
alla à la
Chaffe du Loup dans la
foreft . Les Dames demeurerent
ce jour - là au
Chafteau , parce que le
beau temps ceffa . A fon
1
226
La Fefte
retour il eut avec elles
le divertiffement
d'un
concert dans l'apartement
de Madame la Princeffe
de Conty. Les Vers
eftoient de M. du Boulay
, Secretaire de M. le
Grand Prieur , & la Mufique
de la compofition
de M. de Lully , Sur- intendant
de la Mufique
du Roy. Je dois vous
dire pour l'intelligence
de ces vers que le divertiffement
qu'on donna à
de Chantilly. 227.
Monfeigneur au milieu
de la foreft le jour que ce
Prince arriva à Chantilly
, ayant efté trouvé fort
beau , on avoit refolu de
recevoir lés Princeffes en
cet endroit , le jour qu'-
elles arriveroient , de la
même maniere que Monfeigneur
le Dauphin , &
comme le divertiffement
de la chaffe ne leur convenoit
pas , les Vers que
vous allez lire devoient
eftre chantez , au lieu de
228 La Fefte
ceux qui avoient fervy
de prelude au divertif- t
fement de la chasse , & ha
qui commençoient par
Debout, Lyfifcas , &c. k
ce qui ne fut pas executé,
parce que les Princeſses
devant venir la nuit ,
pour éviter la grande
chaleur du jour , l'heure
n'eftoit pas propre pour
un repas , & pour un divertissement
pareil à celuy
qui le fuivit , de forte
que les Vers qui avoient
cfté
de Chantilly . 229
efté faits pour cette reception
, n'ayant point efté
chantez , ils le furent
dans l'appartement de
Madame la Princesse de
Conty , le jour que je
viens de vous marquer.
Les
voicy.
, Princeffes , vous voyez ces hoftes.
de nos bois ,
Pour la premiere fois ,
Quitter leurs demeures paifibles
:
Mais d'un jeune Heros toutfuit
icy les Loix ;
V
230
La
Fefte
Et ce n'est que pour vous que
foumis àfa voix
Ces demy- Dieux fe font
rendus vifibles.
Faunes , vous eftes trop heureux
,
Que l'innocence de vos jeux
Acette belle Troupe ait marqué
vos hommages ;
Dans ces lieux où tout cherche
à flaterleurs defirs
Vous faites leurs premiers
plaifirs.
Aprés de fidoux avantages
Retirez-vous contents fous vos
fombresfeuillages.
de Chantilly. 231
Ces champeftres Divinitez ›
Princeffes voyant vos beautexx
Vous prennent pour des Immortelles.
Faunes , vous ne vous trompez
pas,
Ilen eft dans les cieux & mime
desplus belles ,
Quifont éclater moins d'appas.
Quel nouveau jour nous
éclaire ,
Etfe repand dans ces lieux !
Nous reconnoiffons
lesyeux
Vij
232 La Fefte
·
Sources de tant de lumiere :
De mille Amours empreſſez
La Troupe vous environne .
Ab , que vous embelliſſez
Lesfeftes que l'on vous donne!
B
Les jeux , les ris , la jeuneſſe ,
Accompagnent tous vos pas ;
Aux lieux où vous n'eftes pas
On voit regner la trifteffe.
De mille Amours empreſſez
La Troupe vous environne.
Aboque vous embelliſſez
Lesfeftes que l'on vous donne!
Ces Vers furent applaudis
, & l'on trouva qu'ils
de Chantilly.
233
convenoient parfaitement
au fujet. Il y eut
encore ce jour- là Appartement
& Opera , & enfuite
Media- noche
Jamais on n'a vu tant
de divertiffemens dans un
feul jour , & de tant
de differentes manieres
qu'il y en eut le Dimanche
, qui eftoit la huitiéme
journée. Il femble
qu'ils renaiffoient dans
le temps qu'on cuft cu
fujet de croire que leur
V iij
234
La Fefte
nombre auroit deu diminuer
, à caufe des differens
& continuels
plaifirs
qui pendant
fept jours !
avoient répandu la joye
dans tout Chantilly
.
Mais files divertiffemens
fembloient devoir eftre
épuifez , le zele de M
le Prince ne l'eftoit pas.
Ce jour-là aprés la Meffe,
Monfeigneur alla à la
Chaffe du cerf avec les
chiens de M. le Grand
Prieur. Au retour de la
A
de
Chantilly . 235
Chaffe il fe fendit avec
les Dames dans la Maifon
de Silvie pour le repas
que Monfieur le Prince
luy donnoit. Il faut vous
expliquer ce que c'eft que
cette maifon de Silvie .
C'est une espece de petit
Château qui n'eft com
pofé que d'un Appartement
bas de quatre pieces
, feulement percé en
enfilade , & aboutiffant
d'un coftés aux allées
champeftres d'un grand
0
236 La Fefte
་
bois qui eſt à coſté de la
grande terrasse , vis à vis
le vieux Château . On
appelle auffice Bois le
Bois de Silvie . De l'autre
coſté cette maiſon aboutit
à un demy rond qui
eft dans la grande Forest,
& dont je vous parleray
-bien-toft . Un petit parterre
bordé de berceaux
de chevrefeüil regne tout
le long de cette maiſon.
On dit que ce nom de
Silvie luy a efté donné
0:3
de Chantilly.
2.37
par le fameux Theophile
qui eftoit attaché au fervice
de Mrs de Montmorency
, & qui lors qu'ils
cftoient à Chantilly paffoit
une partie de fon
temps a refver agreablement
, & à faire des Vers
au bord d'une Fontaine,
toute fimple & toute³naturelle
, pouruneMaiſtref
fe qu'il avoit , appellée
Sylvie. On voit encore
cette Fontaine auprés de
cette maiſon , & les pe-
1
238
La
Fefte
tites murailles d'appuy
qui l'environnent & qui
en fervent à des bancs
de marbre qui font
tout autour , font encore
ornez d'une infinité de
Vers galans qui y ont
efté écrits par ce Poëte
amoureux. Ce fut dans
cotec maifon que Monfieur
le Prince fit fervir
un retour de Chafse à
Monfeigneur . Aprés qu'-
on eut mangé les entremets
, comme on croyoit
de
Chantilly. 239
qu'on alloit fervir le
fruit, Monfieur le Prince
dit à
Monfeigneur
, que
sil en vouloit il falloit
qu'il fe donnast la peine
d'en aller chercher au milieu
du Labirinthe où le
Deffert eftoitfervy . Monfeigneur
accepta la propofition
avec joye , &
l'on fe leva de table pour
aller dans le Labirinthe .
Il eft au milieu d'une partie
de la Foreft que Son
Alteffe Sereniffime a fait
4
240 La Fefte
enclore depuis peu de
temps . Dans cet eſpace
de la Foreft , enfermé du
cofté de la grande chute
d'eau , on voit un fort
de
beau Jeu de Mail , & un
de longue Paume . Au deça
eft un grand Manege ,
& à cofté font les Jeux.
l'Arquebuſe & de l'Arbalefte
, avec de grands
Portiques d'Architecture:
au milieu de grandes allées
. Monfieur le Prince
voulant que de quelque
cofté
de Chantilly. 241
i
cofté que Monseigneur
puſt tourner , il trouvaſt
un plaifir impreveu , avoit
fait venir des genst
quifebotenoient tout)
prefts dans chacun des
Jeux dons je viens de
vous parler, en fortè qu'il
y avoit dans le Jeu de
Paume des Joueurs de longue
Paume , des Joueurs
de Mail dans le Mail , des
Tireurs d'Arbalefte
d'Arquebufe dans les
deux lieux deftinez à ces
•
&
1
X
242 La Fefte
exercices , & des chevaux
de bague dans le manege
.
Le reste de la Foreſt qui
n'eft point occupé par
ces Jeux , eft coupé de
grandes routes , qui prennent
leur commencement
dans un domy rond
qui fait comme l'avantcour
du Pavillon de Sylvie
, & qui fe feparent
encore en plufieurs autres
, ce qui fait une promenade
auffi divertiffante
que belle . În
X
de Chantilly. 243
Voilà la fituation du
Labyrinthe qui eſt ſi
remply de detours , qu'il
eft prefque impoſſible
de ne s'y pas égarer , &
d'en trouver le milieu .
Il eft auffi ingenieufement
imaginé que tout
le refte de Chantilly, que
Monfieur le Prince a ordonné
, & quoy qu'il ne
foit pas encore dans la
perfection où ce Prince
veut qu'il foit , je ne laifferay
pas de vous en donx
ij
244
La Fefte
ner une idée la plus jufte
que je pourray . On y
doit trouver à l'entrée
deux Figures de marbre,
que Monfieur le Prince
fait faire à Rome ; l'une
reprefentant Thefée qui
entre dans le labirinthe,
& l'autre Ariane qui luy
-prefente le fil dont il doit
ſe fervir pour affurer (on
retour. Une figure du Minotaure
, qui fe fait auffi
à Rome, doit cftre au milieu
, & comme , felon la
de Chantilly. 2455
Fable, on devoit facrifier
tous les ans à ce Montre
neuf jeunes enfans
d'Athenes , on trouve en
pluſieurs endroits dans :
des enfoncemens qui font
le long des routes du :
Labirinthe, des figures de
jeunes enfans affligez &-
épouvantez du danger
où ils font. En d'autres
enfoncemens pareils , on
trouve des bancs de :
Marbre avec des cartou
ches portez fur des pie--
"
Xiij
246
La Fefte..
deftaux . Sur chacun de
ces cartouches eft une
Enigme , de forte qu'en
mefme temps qu'on offre
à ceux qui font dans
le Labirinthe dequoy repofer
leur corps , on leur
prefente dequoy fatiguer
leur efprit par la curiofité
qui les porte à lire
ce qui fe prefente à leurs
yeux , & par l'envie naturelle
qu'on à de pene
trer ce qu'on n'entend
pas d'abord. Voicy les
de Chantilly. 247
Enigmes que l'on trou
ve en ce beau lieu.
I.མ
On ne m'entend pas dire un
A mot
( tre.
Auxyeux je ne fçaurois paroif-
Je fais connoifire & méconnoiftre
L'habile homme d'avec le fot
Mues , fouvent je perfuade ;
Je fuis propre pour un malade ,
Je fuis le jour, j'aime les nuits,
ne fçaurois pleurer ny rire,
Quifuis-je ? cecy doitfuffire.
ne fuis pas ce que je fuis
Si j'ay pouvoir de te le dire.
Fe
La
Fefte
II.
Tantoft beau, tantoft laid , je
plais , & je fais peur ,
Je ne fuis rien du tout , & je
fais toutes chofes
Rarement veritable & bien
fouvent trompeur,
Je fuis toujours fujet à des
Metamorphofes
Sans conleur" je fçay peindre,
je parle fans voix,
Je vais chez les Bergers , je vi
fite les Roys ,
1
Et je donne aux Amans d'heu
reuſes avantures,
Scavant Magicien j'inftruis les
curieux
de Chantilly. 249
Je prens en un moment cent
fortes de Figures ,
Mais on nepeut me voir qu'on
ne ferme les yeux..
230
La Fefte
HII.
Si tu fearvois de quel endroit
du monde,
On ne peut voir que trois aunes
des cieux,
Cel point de doctrine profonde
T'éleveroit au rangdes Dieux.
de
Chantilly. 231
IV.
D'un pere lumineux je fuis la
Fille obfcure,
Je méprife la terre, & je m'éleve
aux cieux
Où j'apaife fouvent la colere
des Dieux ,
Quand ils ont refolu de per
dre la
nature.
Ma prefence eft cruelle aux
yeux ,
Et toujours Hofteffe fafchenfe,
Je fais fuvent pleurer une
perfonne beureuse.
22
+19
252
La Fefte
V.
Je fais autant de manx que je
caufe de biens
Quand on me veut forcer jeſchape
à mes liens
Je voy fair devant moy, par
tout on me fait place,
Les Princes les Rois de moy
trop amoureux >
Avec des longs travaux me .
conduifent chez eux.
Mais poureux quelques fois je
fuis toute de glace.
塗塗
Tor
me
VI.
de Chantilly . 253
VI.
Tout le monde me craint , tout
le morde me fuit ,
Je mene dans le port, j'augmente
les orages
,
Je produis la clarté , je forme des
nuages ,
Le jour m'eft ennemy, je le fuis
de la nuit
Toujours en action , jamais je
ne m'arreste
Terrible aux criminels , charmant
dans une Fefte.
253
Y
234
La Fefte
VII.
Fe brouille les amis , & jé les
entretiens ,
Faccrois les revenus , je diffipe
les biens ,
Favance le trepas , je prolonge
la
vie ,
F'augmente
la temerité
,
Fe feme la difcorde , à la paix
je convie ,
Et les plus diffolus aiment ma
pureté.
de Chantilly.
255
VIII
2
Quel eft cet art ingenieux .
De peindre la parole, e deparler
aux yeux
Et qui fçait , par des traits de
figures tracées ,
Donner de la couleur du
corps aux pensées ?
Y ij
256 La Fefte
IX.
Des petits & des grands mon
fein eft le refuge
Faypar toute la terre un celebre
renom
Et tout feulje porte le nom
D'un Berger , d'un Prince &
d'un juge
de Chantilly. 257
X.
Amant infortuné d'une belle
Maiftreffe
Dont la grace est égale à la legereté
,
Je la cours en tous lieux ,je la
pourfuisfans ceffe
Pour contenter l'amour dontje
fuis tourmenté.
Elle , trop e flâmée , accorde à
mon e vie
Un baifer fatal à ma vie,.
Y iij
258 La Fefte
XI.
Effet inanimé d'une cauſe vi-
Vante
Je retire les Morts du tenebreux
Séjour.
Par moy le fort d'un fiecle eft
le plaifir d'un jour,
Et celuy qui m'a fait oufe cache,
oufe vante.
Fentretiens tout le monde ,
ne dis jamais mot ›
Pour eftre bien vétu je n'enfuis.
pas moins fot..
de Chantilly. 259
XII
Un bon vieux pere a douze
enfans ,
Ces douze en ont plus de trois
cens
Ces trois cens en ont plus de mille ..
Ceux- cy font blancs ,ceux- làfont.
noirs ,
Et par de mutuels deve´rs
Tous confervent l'accord à l'USnivers
utile.
260 La Feste
Outre les figures d'enfans
on en rencontre
beaucoup d'autres reprefentant
differens perſonnages
, comme des A-
19
fem
mours , de petits Jeux
qui femblent fe moquer,
& infulter ceux qui s'égarent.
Les piedeftaux , &
Lesfcabellons qui portent,
foit les Enfans , foit les
Cartouches , font de dif
ferent marbre tres-beau.
Parmy tant d'Enigmes ,
on n'a pas oublié celle
de Chantilly . 261
du Sphinx , qui eſt ſi faª
meufe. Le Sphinx y eft
luy- mefme , qui la prefente
en Latin & en
François . Monfeigneur
eftant entré dans le La-
T
1
byrinthe avec les Princes
& Princeffes , & tous les
Seigneurs de fa fuite ,
chacun prit des chemins
differens pour arriver
plûtoft au lieu où eftoit
la Colation , & ceux qui
fe promirent d'en trouver
bien- toft le centre ,
1
1
26.2 La Fefte
fe lafferent en faiſant plus
de chemin que les autres,
fans avoir plus d'avanta
ge fur eux. On peut dire
feulement qu'ils furent
les premiers trompez ,
tant ce Labirinthe
eft
difficile.Cependant Monfieur
le Prince , pour faciliter
le moyen d'en trouver
le milieu , y avoit fait
placer un Concert de
Hautbois . On marchoit
droit au lieu où ce Concert
eftoit entendu 2,. &
de Chantilly.
263
que dans
lors qu'on en eftoit tout
proche , & qu'on croyoit
ne devoir plus avancer
que pour y entrer , on
s'en éloignoit infenfiblement
; de forte
le temps où l'on eftcit
le plus perfuadé qu'on
n'avoit plus de chemin
à faire , on s'en trouvoit
encore auffi loin que lors
qu'on avoit commencé
à faire le premier pas .
Les agreables impatiences
que cela caufoit fer-
1
264
La Fefte
voient de divertiſſement
à ceux mefmes qui eftoient
les plus
trompez.
Enfin
Monfeigneur qui
s'eſtoit rendu , deſelperant
de trouver ce qu'il
cherchoit , & voulant
épargner aux Dames la
fatigue de marcher plus
longtemps , dit à Monfieur
le Prince qu'il falloit
les mettre dans le
bon
chemin ; ce que Son
Alteffe fit . Quand ils furent
dans la veritable
Ioute ,
de Chantilly . 265
route , ils arrriverent
bien- toft au centre de ce
..
Labirinthe , extremément
furpris de ce qu'ils y
trouverent , parce qu'il
ne s'eft encore jamais
rien vû de pareil . Il faut
vous dire pour vous le
bien faire
comprendre ,
que le milieu du Labirinthe
reprefente une
manière de grande Salle
découverte . Son plan eſt
quarré avec un enfoncementen
rond ſur chaque
Z
266 La Fefte
1
face . La table qui eftoit
dreffée dans le milieu de
cettte efpece de Salle fuivoit
le mefme plan . Le
deffus reprefentoit un
parterre
, dont les compartimens
eftoient for
mez par des corbeilles
d'argent , & tous les fentiers
qui feparoient les
corbeilles eftoient degazon
, de forte qu'il n'y
avoit point de nape. Les
devants & le tour de la
table eftoient de feuillade
Chantilly.
i
267
2
ges ornez de feftons de
fleurs , avec un cordon
pareillement
de fleurs qui
bordoit la table . Le milieu
en eftoit occupé par
un vaſe de filigrane d'argent
, d'où fortoit un
Oranger tout couvert de
fleurs & de fruits naturels
. Comme ce vafe étoit
plus étroit vers le pied ,
on avoit placé tout autour
huit autres vafes garnis
de fleurs . Ils eftoient
accompagnez
de huit cor-
1
1
Z ij
268 La Fefte
beilles qui en eftoient
auffi remplies , & ces corbeilles
eftoient portées
fur autant de niafques
d'or qui fervoient d'orces
vafes
nement au grand vafe.
De forte que les fleurs de
de toutes ces corbeilles
& de tous
faifoient enſemble un effet
tres - agreable , & qui
avoit quelque chofe de
delicieux. Les corbeilles
parterre
qui formoient
le
& qui eftoient en Dôme
de Chantilly. .269
joignant l'agrément
de
leurs figures au different
coloris d'une fi grande
quantité de fleurs , le tout
formoit un composé dont
la veuë eftoit rejouye , &
dont on ne pouvoit fe
laffer d'admirer l'agreable
& riante diverfité , &
ce qui la faifoit encore
paroiftre davantage, c'eft
que toutes les corbeilles
qui fe trouvoient d'une
mefme forme eftoient
garnies de fruits de mef-.
Z iij
270 La Fefte
me couleur , & qu'elles
eftoient difpofées de forte
qu'on croyoit voir un
parterre
veritable
. Outre
toutes ces corbeilles
, il
y en avoit encore beaucoup
d'autres
.
Il y avoit un Bufet
dans chacun des quatre
angles du lieu où eftoit
la table , & chaque bufet
avoit trois gradins. Ils
cftoient tous ornez de gazon
, de feüillée , & de
• feftons de fleurs fans nade
Chantilly . 271
pes , afin qu'ils euffent
du rapport
à la table qui
n'en avoit point . Tous
ces bufets eftoient
garnis
de vafes d'argent
& de
porcelaines
. Sur les coins.
de chaque
étage , & dans
le milieu
du troifiéme
gradin
eftoit un autre
vafe plus haut que les
autres . Aux deux coftez
de chaque
bufet , on
voyoit
deux focles de
gazon fur chacun
defquels
eftoit pofée une
272 La Fefte
caiffe. Ces caiffes étoient
au nombre
de
douze , & l'on voyoit
fortir de chacune un arbre
fruitier chargé de
tres- beau fruit , & qui
n'avoit pas moins dequoy
contenter le gouft
que la veuë . Outre ces
quatre bufets , il y en
avoit deux grands qui
eftoient en face de la table
, & qui fuivoient le
plan du lieu où ils étoient
dreffez . Ils avoient
de Chantilly.
273
deux gradins dont le premier
eftoit occupé par
une couche de Melons
naturels . Le fecond étoit
garny de vingt- quatre
couverts de porcelaines
fines . Le reſte eftoit
remply de gafteaux , &
d'affiettes de groffes truffes
derriere lefquelles étoient
de tres- belles porcelaines
garnies de fleurs .
Une maniere de doffier
formé par des confoles
où eftoient attachées des
274 La Fefte
guirlandes de fleurs faifoient
le fond de ces deux
bufets.
Lorfque Monfeigneur
entra dans le Labirinthe
il n'y trouva perſonne
ceux mefmes qui avoient
pris le foin du fervice s'en
eftant éloignez , & s'étant
cachez par l'ordre
de Monfieur le Prince ,
qui vouloit donner à cette
Fefte un air de liberté.
C'eſt un plaifir que les
Rois & les grands Princes
de Chantilly. 275
gouftent rarement , &
qu'il eft plus difficile de
leur donner que les Festes
les plus fuperbes & les
repas les plus magnifiques
, où ils vont moins
pour les recevoir , puifqu'il
n'y a rien d'extraor
dinaire pour eux , que
pour marquer
l'eftime
particuliere
qu'ils font de
ceux qu'ils veulent bien
honorer de leur preſence.
Monfeigneur & ceux qui
l'acompagnoient prirent.
276
La Fefte
beaucoup de plaifir dans
le Labirinthe . Ils exami- ,
nerent la table dont l'invention
leur parut toute
nouvelle , & tres-fingu
liere. Ils confiderent les
bufets & le tout enfemble
leur parut un Enchantement
d'autant plus
grand qu'ils n'eftoient
point incommodez
de la
foule & qu'ils pou
voient refpirer en liberté
l'air delicieux que tant de
fleurs avoient parfumé. i
L'apréf
de Chantilly. 277
L'apréfdinée , Monfeigneur
alla tirer , & trouva
un nouveau divertif
foment à fon retour. C
divertiſſement commença
à huit heures du foir.
Il eftoit donné par le
Dicu Pan , que le vilain
temps avoit empefché le
jour précedent de divertir
Monfeigneur dans le
Bois , où il y avoit une
grande Fefte preparée ,
& qui pour ne manquer
aucune occafion de le
A a
278 La Fefte
divertir , s'eftoit emparé
du Theatre, & avoit convié
toutes les Divinitez
des Bois , toutes les Nym·
phes de Chantilly , & les
Bergers & Bergeres du
mefme licu , à donner un
divertiffement au Fils du
plus grand Roy de la
Terre. Pan eftoit dans le
fond du Theatre , dont
la decoration repreſentoit
une Foreft . Ce Dieu
eftoit élevé fur une eſpece
de petit Trône de ga-
£ A
de
Chantilly
279
zon , & entouré de toutes
les Divinitez des Bois,
& de cinquante - quatre
Faunes , Satires , & Silvains
, qui estoient les
mefmes qui l'avoient accompagné
dans tous les
divertiffemens qu'il avoit
donnez à Monfeigneur
par tout où il avoit pû
rencontrer ce Prince, & ils
s'eftoient attachez depuis
fon arrivée à
Chantilly ,
à le chercher dans tous
les lieux où il leur eftoir
A a ij
280 La Fefte
permis d'aller , afin de
continuer
à le divertir.
Vingt - quatre Nymphes
magnifiquement
vêtuës
eftoient affifes fur le
devant du Theatre . On
voyoit enfuite quantité
de Bergers avec des habits
tres propres & con
venables
à leur caractere
, & derriere
ces Bergers
paroiffoient
les Satires ,
les Faunes , les Silvains ,
les Divinitez
des Bois , &
le Dieu Pan dans le fond
de Chantilly. 281
élevé de la
maniere que
je viens de vous marquer.
Ce grand nombre
de perfonnes
differemtment
habillées
formoit
une
nuance tres agrea
ble. On avoit place fur
le devant
celles qui ef
toient le plus
magnifiquement
vêtues , parce
-
qu'on les voyoit plus
facilement , & cette gra ,
dation avoit je ne fçay
quoy qui frapoit d'abord
, & qui plaifoit d'au-
A a iij
282 La Fefte
tant plus , qu'elle faifoit
diftinguer
fans peine le
rang des divers Perfonnages
dont tout le Theatre
eftoit remply , ce qui
ne ſe fait pas aifément
lors qu'ils paroiffent
d'abord
mêlez . Ils le furent
dans la fuite , mais d'une
maniere auffi agreable
que nouvelle , car aprés
qu'on eut joué l'ouverture
, tout ce grand divertiffement
ayant commencé
par un Paffepied ,
de Chantilly. 283
une Nymphe feleya feule
en danfant , une autre fe
leya derriere elle fans être
apperceue, &la fuivit,une
troifiéme fit la mefme
chofe, & les autres ayant
imité ces trois premieres
,
en formant toutes une
danfe en rond , le milieu
du Theatre qui eftoitvuide
avant que le divertiſſement
commençaſt
, ſe
trouva agreablement
remply , & mefme fans
qu'on fe fuft prefque
284
La Fefte
apperceu
de quelle maniere
ces Nymphes étoient
forties de leur
place. Il y en cut quelques-
unes qui chante
rent en danfant
, apres
quoy Pane & tous ceur
de fa fuite
fe mêlerent
avec les Nymphes , les Ber
gers & les Bergeres , &
ce mélange d'habits dif
ferens produifit une varieté
qui fut un grand
charme pour la veuë .
Ce divertiffement eftoit
de Chantilly. 285
meflé d'Airs Italiens &
François , & de Symphonie
. Tous ces Airs avoient
efté faits par M. Lorenzani
, pour un Opera
que M. le Duc de Nevers
donna au Roy à Fontaine-
bleau il y a quelques
années , & qui fut trous
vé tres-agreable , & tresbeau
par Sa Majefté & par
toute la Cour. Le genie
plein d'invention de ce
Duc eft connu de tout
le monde , & quand il
286 La Fefte
s'échappe à faire des Vers,
ce qui ne luy arrive pas
ordinairement
, on y remarquè
un certain tour
d'efprit naturel , & une
vivacité qui en feroient
fouventreconnoître l'Auteur
, s'ils eftoient meſlez
avec d'autres . Parmy
ces Airs , il y en avoit
quelques- uns que M. Lorenzani
avoit faits exprés
pour ce divertiffe-
5 parce que lors
qu'on ramaſſe ainſi quelment
de
Chantilly.
287
1
01
ques pieces enſemble
pour en faire une espece
de corps , il faut une maniere
de liaiſon quiene
fe trouve
ours ,
pas
à
moins qu'on ne faffe
quelque
chofe de nouveau
qui ferve à les joindre
, de forte qu'il fallut
& des Vers , & des Airs
ce qui fut
nouveaux
fait avec une
diligence
prefque
incroyable .
Tout ce qui
regardoit le
Balet qui fut meflé dans
288
7
La Fefte
ce fpectacle eftoit de M.
Pecour , & parut auſſi
bien imaginé qu'il fut
promptement & bien executé.
On ne chercha pas
à faire cet impromptu
,
parce qu'on manquoit de
divertiſſemens à Chantilly
, puis qu'au contraire
il y en a eu quelques-
uns qui n'ont pû
cftre donnez
, le temps ne
s'eftant
pas trouvé propre
pour les faire paroître
dans les lieux pour
lefquels
de Chantilly. 289
lefquels on les avoit deftinez
; mais Monfieur le
Prince qui ne vouloit pas
laiffer paffer un feul jour
fans que Monſeigneur
euft le plaifir de plufieurs
fortes de
divertiffemens ,
avoit fi bien difpofé toutes
chofes , & fi bien
choifi & preparé toutes
les perfonnes qu'il employoit
, qu'il eftoit ſeur
que lorfque le mauvais
temps feroit manquer un
divertiffement , il pour-
Bb
290 La Fefte
roit facilement &
en
"
fort peu d'heures luy en
faire fubftituer un autre ,
& mefme qui feroit du
gouft de Monfeigneur
fuivant les chofes qu'il
remarqueroit qui plai
roient à ce Prince . Celuy
que le Dieu- Pan & les
Divinitez des Bois donnerent
fur le theatre fut
de ce nombre . Il dura au
moins deux heures , & il
fut fi bien executé , &
avec tant dejufteffe qu'on
2
de Chantilly.
291
auroit pu aifément lefaire
paffer pour un de ceux qui
avoient été preparezavant
F'arrivée deMonfeigneur
.
Il femble qu'après tous
les divertiffemens qu'on
avoit déja eus , le Diman
che dont je vous parle ,
qui eftoit la huitiéme
journée , on n'en devoit
plus attendre d'autres , &
que cette journée en avoit
efté affez remplie.
Cependant il y en eut encore
deux des plus grands
Bb ij
292
La Fefte
& des plus confiderables
dont on ait oüy parler depuis
long-temps . Ce futun
Feu d'artifice & une Illumination
qui fuccederent
à ce qui venoit d'ê ,
tre veu fur le Theatre . Je
ne puis vous donner une
jufte idée de l'un & de
l'autre qu'en vous en faifant
la defcription
. Quelque
exacte qu'elle puiffe
eftre , elle fera toujours
beaucoup au deffous de
l'éclat de ces deux brillans
divertiſſemens .
de Chantilly. 293
Monfeigneur fortit de
la Salle de l'Opera à neuf
heures du foir par la Galerie
des Cerfs qui eſt au
bout de l'Orangerie . Il
monta dans une grande
Caleche avec toutes les
Dames , & entra dans le
Jardin où il fe
promena
quelque temps à la clarté
d'un grand nombre de
flambeaux dans une belle
allée qui fait face à cette
Galerie . Il eftoit conduit
par Monfieur le
Bb iij
294 La
Fefte
Prince .
Monfeigneur
و
ayant quitté cette proménade
alla au bord du canal
& en remontant
le long du bord comme
pour venir à fa teſte , on
fut extremement furpris
de le voir tout en feu *
& tout bordé de groffes
lumieres qui eftoient fi
proches les unes des autres
qu'elles paroiffoient
fe toucher. La croifée du
canal qui va droit au
grand eſcalier du Châde
Chantilly. 295
teau eftoit bordée de
Imefme . Lorsque Monfeigneur
arriva dans cet endroit
, d'où l'on peut dé-
- couvrir le Château , il
1 parut étonné ainfi que
toute fa Cour . Il avoit
fujet de l'eftre ; car on n'a
2.
jamais rien veu de fi fur
prenant
que l'Illumination
qui parut en face .
C'eftoit le grand Efcalier
, qui eftant illuminé
paroiffoit
comme s'il cuft
efté bafty de pierres pre296
La Fefte
cieuſes , éclairées par lc
Soleil . Pour vous faire
mieux comprendre la
beauté de cette Illumination
, je croy vous devoir
parler de l'architecture
de cet Efcalier & de
tout ce qui l'embellit ,
il eft eftimé de tous les
gens de bon goût , tant
pour fa
beauté que pour
fa grandeur. Ce font
deux façades que les paliers
& les marches feparent
en deux parties égade
Chantilly . 297
les , ornées de fix colomnes
qui font accouplées
deux a deux . Du cofté
des marches font deux
: grands Arcs rampans ,
qui dans leur enfoncement
forment chacun.
une grote . Ces colomnes:
foûtiennent une Coiniche
d'ordre Dorique , &
dans chacune dès Niches ,
il y a une FigurePedestre .
L'une reprefente Acis &
Galatée . Acis eft dans
a l'attitude d -un Amant
298 La Fefte
qui regardefa Maiftreffe,
& qui joue de la Flûte.
On fçait que ce fut
par là que la Nymphe
en fut charmée . Galatée
eft repreſentée d'une
maniere qui fait paroiftre
combien elle a
de plaifir à entendre les
fons que rend la Flûte
d'Acis . L'autre Figure
repreſente Alphée & Arethufe.
Alphée eſt un
jeune Fleuve qui devint
amoureux de cette Nym
de Chantilly. 299
phe , en la voyant fe
baigner dans fes eaux ,
& il eft dans l'attitude
d'un homme paſſionné ,
que l'amour oblige à la
pourfuivre. Arethufe eft
reprefentée comme une
perfonne faific d'effroy ,
qui ayant efté furpriſe
T par le Fleuve , prend fes
g habits , & s'enfuit en demandant
fecours à Diane.
Dans chaque Grote ,
tornée de rocailles , de
joncs marins & de ro300
La Fefte
feaux , eft une grande Figure
reprefentant un
Fleuve accoudé fur un
grand vaſe renverſé . Au
pied de cette Figure eft
un Dauphin qui porte
un petit enfant . De deffous
les pieds de ces quatre
Figures fortent trois
napes d'eau. Ces deux
vafes & ces Dauphins en
verfent une grande quantité
, laquelle eſtant receue
dans une auge , forme
autant de grandes napes
de
Chantilly. 301
pes qui tombent toutes
dans deux grands baſſins ,
d'où fortent trois lances
d'eau , & toutes ces eaux
jointes enſemble ſe dé-
,
chargent en caſcade dans
le grand foffé . Elles font
toutes des eaux de fource,
qui n'eftant élevées par
I aucune machine mais
coulant naturellement
,
& receuës feulement dans
les tuyaux, font aller ces
fontaines jour & nuit.
Toutes les parties de cet-
Cc
302
La Fefte
te Architecture jufqu'au
moindre filet des moulures
eftoient bordées de
lumieres qui fe touchoient
les unes les autres
. Les boffages meſme
des colomnes en eſtoient
marquez. Tous les de
dans des niches où font
les Fleuves & autres Statuës
, eftoient illumi nez
fans que l'on puſt remarquer
comment , & toutes
les eaux qui en fortent
& forment des napes ,
50
de Chantilly . 303
eftoient auffi éclairées.
Toutes les marches depuis
le bas de l'efcalier .
jufqu'au haut eftoient
auffi bordées de lumieres .
Il y avoit fur le haut un
grand piedeſtal de toute
la largeur de l'efcalier ,
portant une piramide ,
dont le fommet eftoit
- élevé à quarante pieds
de hauteur , & fur le haut
de laquelle on voyoit
une Fleur de Lys . Tous
les ornemens du piedeſtal
Cc ij
304
La Fefte
८
& de la piramide cftoient
formez par les lunieres.
• On remarquoit les Chi
fres de Monfeigneur
, enfermez
dans une Medaille.
Tout ce grand
efcalier , avec cette Piramide
, paroiffoit au deffus
, faifoit un des plus
>
agreables fpectacles que
l'on puiffe voir cet
Efcalier n'ayant aucune
partie qui ne fuft illuminée.
Les appuis qui bordoient
les foffez du Châde
Chantilly. 305
་་་
teau des deux coſtez de
l'Eſcalier, le grand baſſin
qui eft en face , où eft la
gerbe , les allées des parterres
qui font aux coſtez
du canal , les baffins qui
font dans les parterres
au
nombre de dix , tous les
piedeftaux & les marches
par où l'on defcend pour
C aller au canal , enfin tout
ce qui fe voyoit du canal
de cet endroit eftoit
auffi bordé de groffes lumieres
. Le mefme ſpecta-
Cc iij
306 La Fefte
cle continuoit dans ce
qu'on peut voir au delà
du canal où eft une Montagne
qui s'éleve en glacis
, & que l'on nomme
le Vertugadin , parce qu'il
en a la forme , tout y é
toit pareillement bordé
de plufieurs lumieres en
differens endroits , juf
qu'au fommet qui a prés
de quatre- vingt pieds de
haut . Monfeigneur eftoit
placé proche la gerbe ,
tellement qu'il pouvoit
de Chantilly. 307
voir l'Efcalier , & tout le
refte de l'Illumination
d'une feule veuë . Il paroiffoit
au deffus de cette
Montagne
un Soleil fi
haut qu'il furprit tous.
ceux qui le virent . L'on
fit partir un grand nombre
de fufées des plus.
belles qui fe foient encore
veuës. Il y en avoit
beaucoup de nouvelle invention
. On en remarequoit
dont les petites
fufées qu'elles jettent
308 La Fefte
{
d'ordinaire aprés s'eftre
élevées , en produifoient
encore plufieurs autres .
On en tira quantité en
forme de Girandoles ,
dont l'effet fut admirable;
ainfi l'air eftoit continuellement
éclairé, tant
par ces fufées que par les
pots à feu , trompes &
autres machines qui ne
difcontinuoient point.
Le dernier partement
d'une girade qui remplit
tout l'air de feu. L'arti
fut
de Chantilly. 309
fice qu'on tira fut en fi
grand nombre , que tous
les Spectateurs en furent
furpris ; auffi peut - on
dire qu'on en a peu veu
de femblable. Cette girande
ne fut pas plûtoft
finie , que l'on mit le
feu à une machine qui
tournoit fur deux fens
differens , & qui jettoit
des feux en l'air & fur
terre . On trouva cette
machine fort extraordinaire
. Ce qu'on vit paroi310
La Fefte
ftre enfuite tout proche
le baffin de la gerbe fut
un fpectacle qui meri
toit bien les regards
qu'il attira . C'eftoit une
gerbe de feu qui remplit
l'air d'artifice durant
un fort long- temps . Sitoft
qu'elle finit le feu
d'eau commença à tirer.
Je n'ay point de termes
pour vous exprimer la
beauté de cet artifice . Je
vous diray feulement que
l'air & l'eau furent toùde
Chantilly. 311 1
er
LITE
jours en feu , & qu'il s'y
formoit des combats par
les fufées qui fe pourfulvoient
, & qui quelquefois
s'enfonçoient dans
l'eau en la faifant boüillonner
, & qui aprés y
avoir fait plufieurs tourbillons
en fortoient pour
en faire autant en l'air
en fe pourſuivant ; ils
rentroient enfuite dans
l'eau , & en reffortoient
plufieurs fois . Il y avoit
d'autres artifices fur
312
La Fefte
l'eau . Ils eſtoient plus
tranquilles , éclairoient
beaucoup , & jettoicut
des feux fort élevez qui
en tombant fe cachoient
quelque temps dans l'eau
d'où ils reffortoient
enfuite
, & en produifoient
d'autres qui ferpentoient
fur la furface du baffin .
L'on peut dire qu'il eft
rare de voir tant de fortes
d'artifices & en fi
grande quantitépour une
feule Fefte , & dans un
auffi
de Chantilly. 313
DIC
0%
0
auffi beau lieu j car
c'eftoit dans le milieu
de toute l'illumination
dont je viens de vous
7 parler : Le tout enſemble
formoit le Spectacle le
plus agreable & le plus
brillant qu'on puiſſe s'imaginer,
Cette journée eftant
ainfi finie, chacun ayant
l'idée remplie de tout ce
qu'il avoit vû pendant lë
jour , retourna dans fon
appartement , fans pou-
Dd
314
La Fefte
voir s'entretenr d'autre
choſe. Les plaiſirs fur
lefquels rouloit l'entretien
eftoient en fi grand
nombre , qu'on en compta
fix dans la mefme
journée . , qui font la
Chaffe , le Difné à Silvie,
la Collation dans le Labirinthe
, le Divertiſſement
de Pan fur le Theatre
, l'Illumination , & le
Feu d'artifice . Tous ces
Divertiffemens eftoient
fi grands & fi étendus ,
de
Chantilly. 315
I
qu'une journée auroit
cfté bien remplie d'un
feul de ces plaifirs . Chacun
s'entretenoit de ce
luy qui convenoit le
plus à fon caractere , mais
on loüoit generalement
la galanterie , la magnificence
, & la grandeur
de tous ces Divertiffemens.
On difoit que
Chantilly eftoit un lieu
enchanté , où les plaifirs
naiffoient à chaque inftant
, & où l'on en trou-
Dd ij
: 316
La Fefte
voit de nouveaux à chaque
pas qu'on faifoit . Enfin
l'on s'alla coucher
,
l'efprit tout remply de
tant d'agreables
idées , &
je fuis perfuadé
qu'elles
firent le fujet des fonges
de la plupart
de ceux
qui rêverent
cette nuitlà
. On pouvoit
rêver à
fon aife , car Monfieur
le Prince avoit fi bien
donné fes ordres
2
2 que
chacun
eftoit
logé
fort commodement
. Le
len
de Chantilly. 317
demain matin Monfeigneur
qui prefere les nobles
exercices , quoy qu’-
un peu fatiguans , au re-
T pos du lit , alla courre le
1
Cerf dés le matin avec
les chiens de Monfieur
du Maine , revint diner
à Chantilly , & alla
l'apréfdinée aux toiles ,
où il y avoit une tresgrande
quantité de fam
gliers , biches , renards ,.
lievres & lapins . Cette
chaffe parut luy donner
Dd iij
318 La Fefte
beaucoup de plaifir . Enfin
aprés avoir fait à
Monfieur le Prince mille
honneftetez qu'on voyoit
bien qui partoient du
coeur , ce Prince prit le:
chemin de Verſailles . Il
avoit fujet d'eftre fatisfait
, non feulement des
divertiffemens qu'on luy
avoit donnezàChantilly,
qui quelques grands qu'
ils fuffent, n'étoient point
au deffus d'un Prince du
Sang de France, mais auffi
de
Chantilly..
319
Edu zele fincere avec lequel
Monfieur le Prince
l'avoit receu . M. Berrain
, dont le genic univerfel
eft tres -propre pour
toutes ces fortes de divertiffemens
, avoit efté
chargé du foin de toute
la Fefte , & Mrs le
Camus & Breaar l'avoient
efté de ce qui regardoit
les tables. Les
Princeffes écrivoient tous
les jours au Roy , & luy
rendoient compte des di
03207 La Fefte
.
vertiffemens de chaque
journée avec tant d'etprit
qu'on ne parloit à
la Cour que de leurs lettres
. Monfeigneur envoyoit
tous les jours
fçavoir des nouvelles de
la fanté du Roy & de
Madame la Dauphine ,
& on depefchoit tous les
jours à ce Prince des
Gentilshommes de leur
part. Je ne fçaurois trop
vous entretenir de Chantilly
, & pour vous en
de Chantilly. 321
dire encore un mot en
gros , il eft fitué dans un
valon au milieu de deux.
forefts , dont l'une eft
celle de Chantilly &
l'autre celle Dalatre . Les
:
jardins ont au moins
deux mille cinq cens toifes
de longueur jufques
à l'Etang de Gouvieux ,
& il y a autant de navigation
. Il ne faut pas
confiderer feulement
Chantilly par toutes ces
chofes , la pofterité le:
$22 La Fefte , &c.
doit toûjours regarder
comme un lieu fort confiderable
, quand il ne le
feroit que parce qu'un
grand Prince accablé du
poids de fes Lauriers a
donné fes foins à une
partie des embelliſſemens
qu'on y voit , & y a paffé
les dernieres années
d'une vie feconde en
Miracles , & dont tout
ce qu'il y aura d'Hiftoriens
parleront avec
Joge
.
MVSKVM
BRITAN
NICVM
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Résumé : LA FESTE DE CHANTILLY.
Le Prince de Condé organisa une fête somptueuse à Chantilly en l'honneur du Dauphin, fils du roi de France. Cette célébration soulignait l'amour et le respect des sujets envers les souverains français, reconnus pour leur accessibilité et leur communication directe. La fête comprenait divers divertissements, tels qu'une chasse et des danses exécutées par des groupes de danseurs représentant des satyres, accompagnés par des musiciens. Le Dauphin félicita l'organisation et l'inventivité des divertissements. Le château de Chantilly, en rénovation, abritait des tableaux illustrant les campagnes militaires du Prince de Condé, comme la Bataille de Rocroy et le siège de Dunkerque. Les jardins comprenaient un grand escalier, des parterres ornés de fontaines et de statues, ainsi qu'un opéra construit dans l'orangerie. La fête incluait des spectacles de statues animées et des oracles prédisant l'avenir. Les jardins offraient des pavillons, des cascades, des fontaines et des bassins. Des divertissements nautiques et des chasses étaient organisés, suivis de réceptions et de concerts. Le prince et les invités participèrent à diverses activités, comme la jouste sur l'eau et la chasse au cerf. Après le repas, Monseigneur fut invité à chercher le dessert dans un labyrinthe orné de statues de marbre représentant Thésée, Ariane et le Minotaure, ainsi que des figures d'enfants effrayés et des bancs de marbre avec des énigmes gravées. Le centre du labyrinthe abritait une salle découverte avec une table décorée de corbeilles d'argent et de fleurs. La fête comprenait également une partie de tir suivie d'un spectacle dirigé par le dieu Pan, représentant une forêt peuplée de nymphes, bergers, satyres, faunes et silvains. Le dimanche, des feux d'artifice et une illumination spectaculaire du grand escalier du château furent organisés, transformant celui-ci en une vision éclatante avec des colonnes, arcs rampants, statues mythologiques, fontaines et sculptures de fleuves et dauphins. Les fontaines, alimentées par des sources naturelles, formaient des cascades et des jets d'eau illuminés. La journée inclut une chasse, un dîner, une collation dans le labyrinthe et un spectacle de théâtre. Les feux d'artifice comportaient des fusées innovantes, des girandoles, une gerbe de feu suivie d'un feu d'eau, et des artifices sur l'eau simulant des combats entre les fusées et l'eau. La fête se conclut par des discussions sur la galanterie et la magnificence des divertissements. Le prince exprima sa satisfaction et participa à une chasse le lendemain.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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6
p. 198-211
Les Eaux de T....
Début :
Madame, Les eaux de ce pays ont cela de merveilleux [...]
Mots clefs :
Eaux , Guérir, Fontaine, Vapeurs, Magicien, Grande-Bretagne
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texteReconnaissance textuelle : Les Eaux de T....
Les Eaux de T.....
MADAME,
Les eaux de ce pays ont
cela de merveilleux qu'el-
GALANT. 199
les font également filutaires à ceux qui font malades , qui croyent l'eftre ,
ou qui veulent l'eſtre , ou
qui le feront un jour , ou
qui l'ont efté il y a longtemps : ferieuſement c'eft
un des plus charmants remedes qu'on puiffe prendre , fur tout pour guerir
de l'ennuy & du chagrin.
Charmantes eaux ceux qui les
prennent ,
Dans leurs infirmitez doucement s'entretiennent ,
Trouvant le remede fi bon
R iiij
200 MERCURE
Qu'une trop prompte guerifon
Les chagrineroit fort eux &
ceux qu'ils y menent.
On boit , on rit , on jafe , on
s'abftient de raiſon ,
Deferieux & de contrainte ,
Et d'inquietude & de crainte
Qui troubleroient des eaux
1 l'effet lenifiant ,
Tranquilifant, dulcifiant ;
Autour de la fontaine on voit
mainte Nayade ,
Qui dans fon negligé pare la
promenade
Et l'on trouveroit en ce lieu
Plus difficilement un visage
malade ,
GALANT. 201
Qu'un bon vifage à l'HoſtelDieu.
Comme j'estois furpris
devoir tous ces malades en
bonne fanté , je demandois
avecempreffement de quel
mal cette fontaine gueriffoit ; mais je n'en pus eftre
éclairci, car pour toute refponſe , les uns me hauf
foient les épaules , les autres merioient au nez ; &
j'en ferois revenu tresmalinformé, fans un honnefte homme , qui me connoiffant eftranger , me tira à l'écart , &me dit , vous
202 MERCURE
avez raiſon , Mr , de vous
eftonner de tout ce que
Vous voyez icy ; c'eft un
myſtere , & quand je vous
l'auray revelé vous en ferez voſtre profit fi vous
pouvez. Vous voyez dans
ce lieu , pourfuit- il,un refte
des enchantemens jadis fi
communs en ce pays ; c'eſt
en cet endroit qu'Amadis
& Oriane commencerent
autrefois leur mariage , &
pour conferver une memoire éternelle des plaifirs qu'ils prirent , l'Enchanteur qui les aimoit a
GALANT. 203
donne à ces eaux une vertu merveilleufe.
Ces eaux portent au cœur
fi douces vapeurs ,
Qu'une belle en beuvant , mefmefans qu'elle y penſe ;
Guerit en un moment de toutes
fes rigueurs,
Et le galant defafouffrance.
Vous voyez bien , Me,'
que fçachant cela , je n'avois garde de fouffrir que
Mademoiſelle de R....en
buft fans voftré ordonnance , n'y ayant là perfonne
qui puft luy faire raifon
par un contrat. C'est pour1
204 MERCURE
quoy nous la tiraſmes à
l'écart au plus viſte , car
pour dire le vray , outre le
charme de ces eaux dont
onnous avoit avertis , nous
jugeaſmes mefme
Acent petites bagatelles ,
Qu'on nepeut dire , &qu'on
voit mieux
Que l'air qu'on refpire en ces
lieux ,
Eft fort mal fain pour les
pucelles.
Nous la menerons au
premier jour à Wintfon ,
lieu charmant où le bon
Roy Lifvard tient main-
GALANT. 205
tenant Cour pleniere. Elle
prétend luy demander un
don , qui eft le reſtabliſſement de la Chevalerie
pour quelques jours. Elle
voudroit voir , mais feulement par repreſentation ,
comme à l'Opera , comment les Chevaliers des.
Courtois enlevoient les
Princeffes , & comment les
Amadis les délivroient.
Nous la menerons aujourd'huy voir un beau chaf
teau fait & embelli par
Fées , pour le fejour ordinaire des Graces`, & la
les
206 MERCURE
retraitte des plus tendres
amours ; plus beau fans
comparaison que la ...
de Niphée. Je ne vous diray rien des dehors qui
font faits , comme il plaiſt
à Dieu , qui en fçait bien
plus que le grand decorateur des jardins , qui vous
a donnéun deffein pour....
La nature en ce lieu de mille
"
attraits pourvenë,
Seprefente auxyeux toute nuë,
Et pour fe mieux faire ad- mirer ,
A negligé defe parer..
GALANT. 207
Le Ciel eft exempt de nuages ,
S'il enparoift ilsfont brillants ,
Et fervent à former des levants , des couchants ;
Ou pour plaire Apollon prend
tous les avantages ,
Un beau vert peint les prez ,
les , cofteaux , les bocages
Tout vous enchante , & l'art
humain
Refpectant de fi beaux où-vrages ,
N'ofe pas y mettre la main.
Il a fallu que Mademoifelle de R...fe contentaft
de ce fpectacle , car le bon
Roy Lifvart n'a rien fait
208 MERCURE
pour elle , & dans tout le
chemin que nous avons
fait nous n'avons pas encoretrouvéune feule aventure , pas un feul pont , ny
une feule barriere deffenduë ; point de torts à redreffer , ny de felons à punir ; enfin pas mefme le
le moindre Geant à combattre , mais bien un petit
Pigmée qu'on nomme Cupidon , & qui ne laiſſe pas
d'avoir une force gigantefque ; nous avons pourtant veu quelques Demoifelles en palefroi qu'on
rencontre
GALANT. 209
rencontre de temps en
temps à la chaffe , je n'aurois jamais creu eftre dans
le Royaume de la Grande
Bretagne , tant j'y trouve
tout changé depuis le regne du Roy Artus ; o
entend plus parler de Veuves ny d'Infantes enlevées.
Artus ; on n'y
Ce n'estpas qu'à l'amour moins
de belles s'addonnent :
Mais je ne fçais fi c'est que
l'on craint plus les loix ,
Ouft c'est qu'aprefent les Demoiselles donnent
Ce qu'on leur voloit autrefois.
May. 1712.
S
210 MERCURE
Quoyqu'il en foit nulle
ne fe plaint , & je les trouve mille fois plus honneftes que ces babillardes du
temps paffé qui crioient
comme des perduës , &
attiroient des quatre coins
du monde des Chevaliers
errans pour les venger des
gens qui leur avoient fait
plus d'honneur qu'elles ne
meritoient. Enfin , Madame, ce pays eft fi beau &
fi bon ,
que fi par hafard
quelque Magicien , felon
l'ancienne couftume , m'y
retient enchanté pendant
GALANT. 211
'deux ou trois mille ans
je vous prie de ne meplaindre point, & d'attendre patiemment mon retour , &
fans inquietude.
Cette Ville eft pour moy toute
pleine d'apas , and
Je n'y vois ny procez , ny luxe,
ny miferes
Onyfonne tres peu , l'on n'y
travaille guerel, onin
Et l'ony fait de longs repas.
MADAME,
Les eaux de ce pays ont
cela de merveilleux qu'el-
GALANT. 199
les font également filutaires à ceux qui font malades , qui croyent l'eftre ,
ou qui veulent l'eſtre , ou
qui le feront un jour , ou
qui l'ont efté il y a longtemps : ferieuſement c'eft
un des plus charmants remedes qu'on puiffe prendre , fur tout pour guerir
de l'ennuy & du chagrin.
Charmantes eaux ceux qui les
prennent ,
Dans leurs infirmitez doucement s'entretiennent ,
Trouvant le remede fi bon
R iiij
200 MERCURE
Qu'une trop prompte guerifon
Les chagrineroit fort eux &
ceux qu'ils y menent.
On boit , on rit , on jafe , on
s'abftient de raiſon ,
Deferieux & de contrainte ,
Et d'inquietude & de crainte
Qui troubleroient des eaux
1 l'effet lenifiant ,
Tranquilifant, dulcifiant ;
Autour de la fontaine on voit
mainte Nayade ,
Qui dans fon negligé pare la
promenade
Et l'on trouveroit en ce lieu
Plus difficilement un visage
malade ,
GALANT. 201
Qu'un bon vifage à l'HoſtelDieu.
Comme j'estois furpris
devoir tous ces malades en
bonne fanté , je demandois
avecempreffement de quel
mal cette fontaine gueriffoit ; mais je n'en pus eftre
éclairci, car pour toute refponſe , les uns me hauf
foient les épaules , les autres merioient au nez ; &
j'en ferois revenu tresmalinformé, fans un honnefte homme , qui me connoiffant eftranger , me tira à l'écart , &me dit , vous
202 MERCURE
avez raiſon , Mr , de vous
eftonner de tout ce que
Vous voyez icy ; c'eft un
myſtere , & quand je vous
l'auray revelé vous en ferez voſtre profit fi vous
pouvez. Vous voyez dans
ce lieu , pourfuit- il,un refte
des enchantemens jadis fi
communs en ce pays ; c'eſt
en cet endroit qu'Amadis
& Oriane commencerent
autrefois leur mariage , &
pour conferver une memoire éternelle des plaifirs qu'ils prirent , l'Enchanteur qui les aimoit a
GALANT. 203
donne à ces eaux une vertu merveilleufe.
Ces eaux portent au cœur
fi douces vapeurs ,
Qu'une belle en beuvant , mefmefans qu'elle y penſe ;
Guerit en un moment de toutes
fes rigueurs,
Et le galant defafouffrance.
Vous voyez bien , Me,'
que fçachant cela , je n'avois garde de fouffrir que
Mademoiſelle de R....en
buft fans voftré ordonnance , n'y ayant là perfonne
qui puft luy faire raifon
par un contrat. C'est pour1
204 MERCURE
quoy nous la tiraſmes à
l'écart au plus viſte , car
pour dire le vray , outre le
charme de ces eaux dont
onnous avoit avertis , nous
jugeaſmes mefme
Acent petites bagatelles ,
Qu'on nepeut dire , &qu'on
voit mieux
Que l'air qu'on refpire en ces
lieux ,
Eft fort mal fain pour les
pucelles.
Nous la menerons au
premier jour à Wintfon ,
lieu charmant où le bon
Roy Lifvard tient main-
GALANT. 205
tenant Cour pleniere. Elle
prétend luy demander un
don , qui eft le reſtabliſſement de la Chevalerie
pour quelques jours. Elle
voudroit voir , mais feulement par repreſentation ,
comme à l'Opera , comment les Chevaliers des.
Courtois enlevoient les
Princeffes , & comment les
Amadis les délivroient.
Nous la menerons aujourd'huy voir un beau chaf
teau fait & embelli par
Fées , pour le fejour ordinaire des Graces`, & la
les
206 MERCURE
retraitte des plus tendres
amours ; plus beau fans
comparaison que la ...
de Niphée. Je ne vous diray rien des dehors qui
font faits , comme il plaiſt
à Dieu , qui en fçait bien
plus que le grand decorateur des jardins , qui vous
a donnéun deffein pour....
La nature en ce lieu de mille
"
attraits pourvenë,
Seprefente auxyeux toute nuë,
Et pour fe mieux faire ad- mirer ,
A negligé defe parer..
GALANT. 207
Le Ciel eft exempt de nuages ,
S'il enparoift ilsfont brillants ,
Et fervent à former des levants , des couchants ;
Ou pour plaire Apollon prend
tous les avantages ,
Un beau vert peint les prez ,
les , cofteaux , les bocages
Tout vous enchante , & l'art
humain
Refpectant de fi beaux où-vrages ,
N'ofe pas y mettre la main.
Il a fallu que Mademoifelle de R...fe contentaft
de ce fpectacle , car le bon
Roy Lifvart n'a rien fait
208 MERCURE
pour elle , & dans tout le
chemin que nous avons
fait nous n'avons pas encoretrouvéune feule aventure , pas un feul pont , ny
une feule barriere deffenduë ; point de torts à redreffer , ny de felons à punir ; enfin pas mefme le
le moindre Geant à combattre , mais bien un petit
Pigmée qu'on nomme Cupidon , & qui ne laiſſe pas
d'avoir une force gigantefque ; nous avons pourtant veu quelques Demoifelles en palefroi qu'on
rencontre
GALANT. 209
rencontre de temps en
temps à la chaffe , je n'aurois jamais creu eftre dans
le Royaume de la Grande
Bretagne , tant j'y trouve
tout changé depuis le regne du Roy Artus ; o
entend plus parler de Veuves ny d'Infantes enlevées.
Artus ; on n'y
Ce n'estpas qu'à l'amour moins
de belles s'addonnent :
Mais je ne fçais fi c'est que
l'on craint plus les loix ,
Ouft c'est qu'aprefent les Demoiselles donnent
Ce qu'on leur voloit autrefois.
May. 1712.
S
210 MERCURE
Quoyqu'il en foit nulle
ne fe plaint , & je les trouve mille fois plus honneftes que ces babillardes du
temps paffé qui crioient
comme des perduës , &
attiroient des quatre coins
du monde des Chevaliers
errans pour les venger des
gens qui leur avoient fait
plus d'honneur qu'elles ne
meritoient. Enfin , Madame, ce pays eft fi beau &
fi bon ,
que fi par hafard
quelque Magicien , felon
l'ancienne couftume , m'y
retient enchanté pendant
GALANT. 211
'deux ou trois mille ans
je vous prie de ne meplaindre point, & d'attendre patiemment mon retour , &
fans inquietude.
Cette Ville eft pour moy toute
pleine d'apas , and
Je n'y vois ny procez , ny luxe,
ny miferes
Onyfonne tres peu , l'on n'y
travaille guerel, onin
Et l'ony fait de longs repas.
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Résumé : Les Eaux de T....
Le texte décrit les eaux miraculeuses d'un pays, célèbres pour leurs vertus thérapeutiques et leur capacité à apaiser l'ennui et le chagrin. Ces eaux ont un effet apaisant et doux, permettant aux malades de maintenir un état de santé modéré sans guérison trop rapide. Autour de la fontaine, l'atmosphère est joyeuse et détendue, avec des nymphes (Nayades) se promenant négligemment. Un homme explique à un étranger que ces eaux doivent leurs pouvoirs à un enchantement lié au mariage d'Amadis et Oriane, enchantement donné par un enchanteur. L'auteur mentionne qu'il a empêché Mademoiselle de R... de boire ces eaux sans ordonnance, craignant les effets charmants et les influences malvenues sur les jeunes filles. Ils décident de l'emmener à Wintfon, où le roi Lifvard tient cour, et ensuite à un château enchanté par les fées. Le paysage est décrit comme enchanteur, avec une nature luxuriante et un ciel clair. L'auteur note l'absence d'aventures chevaleresques et de dangers, contrairement aux récits anciens. Il observe que les mœurs ont changé, les jeunes filles ne se plaignant plus des enlèvements comme autrefois. L'auteur conclut en exprimant son désir de rester dans ce pays paisible et agréable, où il n'y a ni procès, ni luxe, ni misères, et où la vie est douce et sans tracas.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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7
p. 14-49
GRIMACE. CONTE.
Début :
J'avois resolu de vous donner à l'entrée de ce volume / Il y avoit une fois un Roy si beau, si beau, qu'il [...]
Mots clefs :
Grimace, Roi, Laideur, Amour, Princesse, Cabinet, Fées, Cour, Beauté, Palais, Esprit, Père, Fontaine, Yeux, Bonheur
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : GRIMACE. CONTE.
J'avois resolu de vous
donner à l'entrée de ce volume
une Histoire Angloise
: mais je viens de recevoir,
avec une lettre qui
me détermine, un Conte
des Fées qui me paroît aCsez
joliment écrit, & plein
d'une (i bonne morale, que
je change de resolution en
faveurdela nouveauté.
G K I MAC E.
CONTE. I Ly avoir une fois un
Roy si beau,sibeau, qu'il
n'y avoit rien de plus beau
xjue la Reine sonépouse. Il
voit étécoquet dans sa
jeunesse, & s'étaitjetté à
co ps perdu dans les bonnes
fortunes. C'etoit alors
le regne des Fées, regne
fameux parmi les gens de
facile' croyance. Elles se
servoient de leur pouvoir,
les unes bien, les autres
mal Ces capricieuses chimeres
avoient le coeur sensible.
Des Féessensibles!
cela paroîtra nouveau, &
ce n'est pas ainsi que les dé.
peint Madame la Comtesse
d'Aulnoy, qui les connoissoit
à fonds: mais que ne
risque point un conteur
pour
pvouer daonnuer rdaens 'la.n?ou- :Deux* des plus consido-
Fables d'entr'elles, nommées
Bonne & Maligne,
sentirentla puissance des
cchhaarmesduRRooyy ff~aanlsls*; ppaaiirr..
Dan$ IcsmgJcs de la galanterie
ordinaire les hommes
sontles premieres démarches
;.
il n'enest pas de
•flijcttifc parmi lés Fées, elles
font les avances. Bonne fut
plus vive ou plus heureuse
queMaligne
;
elle parla la
çrcttiiere, ôç fut bien reçûë.
Maligne au contraire fut
éconduite. Ce n'est pas que
Beau sans pair ne pût fournir
à.deux passions
,
il avoir
le coeur grand: mais Maligne
lui déplut, & comme
elle n'avoir point fait de
façons pour lui ,dire;quJelle
l'aimoit, iln'en fit point
aussipour lui répondre qu'il
ne l'aimoir pas, & qu'ilne
l'aimerait jamais. Cette réponse
mit Maligne en fureur,
elle lui promit de se
vanger, & lui tint parole.
Quelque remps après le
Roy se maria, & au bout
d'une année la Reine accoucha
d'une fille. Bonne,
& Maligne assisterent à sa
naissance. Bonne dit: Je. la
douë de beauté pour toûjours
;Maligne dit: Et moy
de mauvaise humeur. Un
an après la Reine accoucha
encore d'une fille; Maligne
arriva la premierc, & dit:
Je la douë de laideur, & je
la nomme Grimace. Bonne
survint qui dit: Et ffivy je
la douë dadrefle & de douceur
pour toûjours.
Tel futle partage de ces
deux Princesses
; elles devinrent
grandes, l'ai iee effacoit
toutes les beaucez de
la Cour du Roy son pere:
mais elle étoit si fiere & si
bizarre
,
qu'elle revoltoit
tout le monde. Elle épousa
un Prince de son caractere,
en sorte qu'ilsn'eurent pas
peu à souffrir de leur caprice.
réciproque. Nous les
laisserons se chagriner l'un
& l'autre, & n'en dirons
pas davanrage.
La cadette étoit laide,
ôc d'une laideur si choquante
d'abord
,
qu'on avoit
de la peine à la regarder.
Elle ne pouvoir ni rire
ni parler, qu'elle ne fît la»
grimace; ce quifutcause
qu'on lui en donna le noira
Cependant elle étoit si douce
& si spirituelle
,
qu'on
s'accoûtumoit à sa laideur,
& qu'elle avoir plus de partisans
que la Princesse si
soeur.
Dans ce temps- là il vint
un étranger dans la Cour
de Beau sans pair. C'étoit
un Marchand de bijoux. Il
avoir entr'autres choses des
miroirs dont on avoir trouvé
depuis peu l'invention
dans son pays. Il en vendit
un au Roy, à la Reine, aux
Princesses Se à toutes les
Dames, qui étaient charmées
de s'y voir, & de les
trouver aussî flateurs que
leurs amans. Que devint
Grimace, lors qu'elle se regarda?
Le miroir lui tomba
des mains, & se brisa
encent morceaux. Quand
on n'est laide qu'à un certain
point, on te flate, on
se console: mais quand on
l'est à l'exçés, on tombe
dans le desespoir. On a dit
tant de fois qu'une femme
se pardonne tout hors l'extreme
laideur, que je n'ose *
encore le dire ici.
Grimace se retira dans
sa chambre, & semità
pleurer amerement.Sa gouvernanteeutbeau
lui dire,
qu'à la verité elle n'écoit
pas sibelle que la Princesse
sa soeur, mais qu'elleavoit
d'ailleurs tant d'esprit &
des maniérés si graciéuses,
qu'elle n'étoit pas la plus
mal partagée, Grimace ino
consolable ne lui répondit
rien, & forma le dessein
deseretirer de la Cour, &
d'aller mourir dans quelque
desert.
",', Beau sans pair donna
une fête le lendemain. On
n'avoit point alors l'usage
dumasque, il faloit paroîtreàvisage
découvert. Grimace
eûtbien voulu nele
pointtrouver à l'aflcmblccx
cependant leRoy ayant souhaité
qu'elle y fût,elle feignit
de se rendre à sa votoncéy
& souffrit qu'onl'habillât
magnifiquement. La
fête fut galante,& chacun
étoit si occu pé de ses plaillrs.,
que Grimace eut le
temps des'esquiver,sans
qu'on s'apperçûtdesa fuites,
du
du moins on ne s'en apperçut
que bien avant dans la
nuit. Aussitôt on la fit chef-*
cher de tous côtez ; mais
elle se cacha si bien, qu'on
ne put la trouver; ou plûtôtBonnela
renditinvisible
à tousceux qui passerent
auprès d'elle. La Fée
avoit desdesseins sur Grimace
, qu'elle ne pouvoit
rxecucerque lors qu'elle ne
seroit plus dans le Palais du
Royson pere.
m Elle avoir emporté quelques
bonsbons dans un pe- titpanier,où il yavoitaussi
des aiguilles, des soyes de
toutes couleurs, & de petits
morceaux d'étoffes d'or
& d'argent.
Ellemarcha quelques
jours sans s'arrêter, & fit
autant de chemin que sa
delicatesse & son peu de
forces lui permirent d'en
faire. Elle le nourrissoit de
ses bonsbons qui ne diminuoient
point. Enfin elle
trouva un endroit si agreable,
qu'elle resolut d'y rcL
ter. C'étoit un petit cabinet
de myrrhes, où l'art sembloit
avoir fecondé la nature
3 tant il étoit rangé5.
Une fontaine enrourëed'un
gazon semé de fleurs, cc
loit autour de ce cabinet;
des oiseaux de toutes especes
venoient s y garantir
des rayons dusoleil, & s'y
desalterer. Ils étaient si familiers,
qu'ils se laissoient
prendre, & Grimace donnoit
à les caresser le temps
qu'elle ne donnoit point à
son travail. Quelques mois
se passerent de la sorte,
pendant lesquels elle fit une
boëte d'un travail si merveilleux,
qu'on n'avait jaoais
rien vu de semblable.
Mais Maligne fut jalouse
dC repos dont elle jouissoit
dans sa solitude, & elle eue
la cruauté de le troubler.
Deux rustres qui avoient
chassé tout le jour aux environs
de sa retraite, vinrent
sur le soir se rafraîchir
à la fontaine; ils y trouverent
Grimace, dont l'aspect
leur fit peur: mais frapez
de la magnificence & dela
richesse de ses habits,ils
resolurent de s'enemparer.
Cela ne leur fut pas difficile,
Grimace sedépouilla
sans murmurer. Il est vrajj,
leur dit elle, qu'ils sont [r.
beaux pour une infortunée
; je vousles donne de
bon coeur: mais du moins
laissez- moy, je vous prie,
mes soyes & mes aiguilles,
c'est peu de chose pour
vous, & c'est toute ma consolation.
Ils ne l'écouterent
point, ils lui prirent tout,
& la laisserent fondante en
larmes. Helas! disoit
-
elle
d'une voix qui eût attendri
les rochers, que vais je devenir?
de quoy vivrai-je }
à quoym'occuperai -je7
CruelleMaligne,c'est vous
qui me suscitez ce nouveau
malheur. Mourons,continua-
t-elle; la mort est le
seul parti qui me reste
,
mes maux sont sans exemple
& sans remede. Lorsque
Psyché se vit en butte
à la haine de Venus, l'Amour
l'aimoit; elle étoit
belle, quelle différence entr'elle
& moy ?
Nous avons dans le coeur
un certain amour pour la
vie, que les malheurs affoiblissent,
mais qu'ils n'éteignent
jamais tout à fait. Insensiblement
Grimace fo
consola ;
elle trouva
des
fruits, dont elle se nourrit,
& ses chers oiseaux lui tinrent
une fidclle compagnie.
-1
Les voleurs verdirent
ses habits; ils eneurent
tant d'argent, qu'ils ic virent
en état de faire belle
figure.L'un d'eux mourut
quelque temps aprés) &
l'autre se retira dans un
Royaumeétranger. Le premier
avoit un fils qui n'avoit
rien de rustre que la
naissance, & qui prometcoit
beaucoup. Quand ilse
viit riche, il eut l'ambition se produire à la Cour.
La boëte lui étoit restée;
il crut qu'elle meritoit d'ër
tre offerte au Roy, & lui en
fit present. Dés que le Roy
l' eut en sa possession il en
fut si charmé
,
qu'il devint
passionnément amoureux
de celle qui l'avoir faite. Il
demanda au jeune homme
de qui il voit eu cette boëte,
& de qui il la tenait.
Celui-ci ignorant la passion
du Roy, & menteur comme
le sont la plûpart des
courtisans, lui dit, que son
pere, peu de tempsavant
sa mort, l'avoit achetée d'une
fille qui passoit par leur
village,qui leur avoit dit
qu'elle étoit de sa façon, &
que tout ce qu'il sçavoit de
cette fille, qu'il n'avoit jamais
vûe depuis, cest qu'-
elle étoit horriblement laide
, & qu'elle faisait la grimace
à tout moment. Ce
recit déplut fort au. Roy,
qui se laissa néanmoins entraîner
à son penchant. Il
n'est pas le premier qui ait
aimé sans scavoir pour,
quoy, & même sans cotY.
noître & (ans avoir vu ce qu'ilaimoit.
L'amour est enfant du caprice,
Rien ne regle ses mouvemens;
Sans cette raison-là,Clarice
Trouveroit elle des amans?
Quoy qu'il en (oit, le
Roy ayant entendu dire
que son inconnuë faisoit la
grimace, il en donna le
nom à la boëte qu'elleavoir
faite, & voulut qu'on ap.
pellât ainsi toutes celles
qu'on feroit sur son modele
Sa volonté fut suivie, & ce
nom a passé jusqu'à nous,
& selon toutes les apparences,
il passera jusqu'aux
siecles les plus reculez. Il
s'en servit à serrer sa bourse,
ses bijoux; son cacher,
& tout ce qu'il avoit de
plus precieux.
Bonne qui sembloit avoir
oublié Grimace, vint la
voir, & lui apprit toutes
ces choses. Elle eut de la
peine à les croire: Quoy
disoitelle, laide , comme je
fuis, je ferois aimée par un"
grand Roy? Non, non, je
ne suis propre qu'à inspirer
de l'horreur. Cependant un
rayon d'esperance s'éleva
dans son coeur; & la Fée,
qui ne pouvoit rester avec
elle que quelques momens,
la quitta, persuadée quelle
ne seroit pas toûjours si
malheureuse.
Cependant l'amoureux
Saphirin, c'est ainsi que se
nommoit le Roy, ne dormoit
ninuit,ni jour; l'idée
de sa chere inconnue lui
revenoit sans cesse. Ingenieuxà
letromper
,
il se la
representoit moins laide:
Elle peut, disoit. il, avoir
quelque chose de disgracieux
dans le visage ;tmais
elle a peut-être de belles
dents,de beaux yeux, une
belle main: & promenant
son imagination surtout ce
qui pouvoit le flater, il et
peroit lui trouver le corps
d'une Venus qui le consoleroit
de la difformité du
rçfte.
Sa passion se fortifîa^de
.jour en jour, & le peu d'esperancede
fc rendre heureux
lechangea si fort, qu'il
devint mêconnoissable. Ses
courtisans s'apperçurent Ôc
se sentirent desamauvaise
humeur
- on ne faisoit rien àsafantaisie ; quelque
prompts que fussent ses domestiques
à executer ses
commandemens, ils ne le
servoient jamais ni assez
vîte, ni à son gré; il n'avoit
plus de plaisir que celui
d'être seul
;
il s'échapoit
souvent de son Palais,pour
aller rêverenliberté dans
quelque lieu solitaire.
Un jour il se livra si fort
à sa rêverie, qu'il ne s'apperçue
pas qu'il s'écartoit
trop ; ilse trouva dans un
bois percé de huit ou dix
venuë.Incertain du choix,
il prit justement celle qu'il
ne devoit point prendre:la
nuit vint, il fut obligé de
coucher au pied d'un arbre.
Quelles furent ses pensées
& ses réflexions ? Je ne
lesçai pas precisément:mais
jem'imagineque l'amour
& Grimace y eurent bonne
part. Le lendemain il marcha
encore jusqu'au soir
sans - trouver d'issuë.
Cela commençoit à Finquierer.
Il fit le même ma- nege que la veille; & dés
que l'aurore parut, il monta
à cheval, & continua de
marcher si long -temps,
qu'accablé de chaleur & de
lassitude, il fut contraint
de se reposer auprès d'une
fontaine qui s'offrit à sa
veuë. C'étoit celle où Grimace
avoit paffé prés de
deux ans. fclle étoit dans le
~caomet de myrthes,do
elle entrelassoit les branch
, & en composoit les
chiffres. Elle chantoit ces
paroles. Grir
Grimace infortunée,
A des maux éternels le;
Dieux t'ont condamnée.
Ah ! vous m'avez promis
qu'ils finiroient un
jour,
Vous qui me-faisiez voir
une amitié si tendre;
Que je fuis lasse de l'attendre
Ce moment marqué par
- l'amour.
Envain les échos d'alentour
Font retentir ma peine,
Mon esperance est vaine.
Rien ne paroît dans ce sejour.
Grimace inforcunée,
A des maux éternels les
Dieux t'ont condamnée.
Cela fut chanté d'un air
si touchant, que Saphirin
en fut êmû. Helas! s'écriat-
il tout transporté,queje
ferois heureux si c'étoit la
voix de mon inconnuë !
mon coeur n'en doute point,
c'estelle. Aussitôtilseleve,
& court precipitamment
au cabinet de myrthes.
Grimace sentit à son a.
bord ce qu'elle n'avoitja
mais senti
;
l'amour lui di
que c'était son libérateur
elle le crut. L'amour ne
trouve jamais d'incredule.
Elle avança quelques pas
au. devant du Roy: mais
lors qu'elle alloit lui parler,
elle remarqua tant de
trouble & de surprise dans
ses yeux, que se retraçant
toute sa laideur, elle courut
se cacher. Où fuyezvous,
Madame, lui dit le
passionné Saphirin ? Pardonnez
à l'erreur de mes
sens; mon coeur n'est point
coupable de leur injustice.
Il lui dit encore tant de
choses rendres, que Grimace
s'apprivoisa, & souffrit
qu'il lui baisât la main.
On conçoit aisément que
la conversation fut vive &
spirituelle. Grimace grimaça
mille jolies choses sur
sa laideur, & le Roy fit de
son mieux pour la lui faire
oublier.
Le Roy la fit consentir
à quitter son defert & à le
suivre illa mit en croupe.
L'amour qui l'avoir égaré
luifit retrouver son Palais.
Quelque respect qu'oncLiC
pour lui, Grimace [Cj V!t
l'objet de la raillerie de tous
les courdians. On sefforçoit
àl'envi de lui découvrir
quelque trait de laideur,
6c on n'avoit pas de
peine. Saphirin , malgré
leurs murmures, fitfaire
de magnifiques préparatifs
: pour laceremoniede ses
noces. Il avoit sçû par Grimace
qu'elle étoit fille de
Eeau sans pair; il la lui envoya
demander, en maria-
> ge: Beau sans pair lui accorda
de bonne grace, 6c
vint luimême au mariage.
Le jour venu ,
Lejourvenu, Saphirin menaça
de son indignation
tous ceux qui ne se trouveroient
pas à la fête. Grimace
parut encore plus
laide dans la parure superbe
où elle étoit. Enfin elle arriva
au Temple, au milieu
d'une foule de peuple, attiré
par sa laideur autant
que par la beauté du spectacle.
Déja la coupe sacrée
étoit entre les mains du
Roy, qui aprés en avoir
bû,l'offrit à la Princesse. A
peine l'approcha-t-elle de
les levres, que tout d'un
coup elle parut d'une beau
té ravissante. Quelle agreable
surprise pour son époux
& pour son pere!quel sujet
d'admiration ôc d'applaudissemens
pour toute l'assemblée!
Grimace elle-même
ne voulut point en croire
ses yeux, & si Bonne ne
fût venuë lui confirmer ion
bonheur) elle en eût douté
long-temps.
Lorsque Maligne l'avoit
doüée de laideur, elle n'avoit
point dit par bonheur
que ce feroit pour toûjours,
ôc Bonne avoit trouve Ire moyen de l'adoucir, &de
faire la paix de Grimace.
Ainsi Saphirin, qui avoit
preferél'esprit à la beauté,
trouva son épouseaussi accomplie
par les charmes
du corps que par les quali-
~tez de l'elprit»
Un amour rendre & genereux
Trouve toujours sa recompense
;
La beauté peut nous rendre
heureux,
Je sçai jusqu'où va sa puis
sance: Mais
Mais un bonheur durable
-
&sans retour,
L'esprit & la
-
douceur peu-r)
vent seuls le produire;
La beautés'efface en un
jour, i:
L'esprit est éternel, & ne,
peut se détruire.
donner à l'entrée de ce volume
une Histoire Angloise
: mais je viens de recevoir,
avec une lettre qui
me détermine, un Conte
des Fées qui me paroît aCsez
joliment écrit, & plein
d'une (i bonne morale, que
je change de resolution en
faveurdela nouveauté.
G K I MAC E.
CONTE. I Ly avoir une fois un
Roy si beau,sibeau, qu'il
n'y avoit rien de plus beau
xjue la Reine sonépouse. Il
voit étécoquet dans sa
jeunesse, & s'étaitjetté à
co ps perdu dans les bonnes
fortunes. C'etoit alors
le regne des Fées, regne
fameux parmi les gens de
facile' croyance. Elles se
servoient de leur pouvoir,
les unes bien, les autres
mal Ces capricieuses chimeres
avoient le coeur sensible.
Des Féessensibles!
cela paroîtra nouveau, &
ce n'est pas ainsi que les dé.
peint Madame la Comtesse
d'Aulnoy, qui les connoissoit
à fonds: mais que ne
risque point un conteur
pour
pvouer daonnuer rdaens 'la.n?ou- :Deux* des plus consido-
Fables d'entr'elles, nommées
Bonne & Maligne,
sentirentla puissance des
cchhaarmesduRRooyy ff~aanlsls*; ppaaiirr..
Dan$ IcsmgJcs de la galanterie
ordinaire les hommes
sontles premieres démarches
;.
il n'enest pas de
•flijcttifc parmi lés Fées, elles
font les avances. Bonne fut
plus vive ou plus heureuse
queMaligne
;
elle parla la
çrcttiiere, ôç fut bien reçûë.
Maligne au contraire fut
éconduite. Ce n'est pas que
Beau sans pair ne pût fournir
à.deux passions
,
il avoir
le coeur grand: mais Maligne
lui déplut, & comme
elle n'avoir point fait de
façons pour lui ,dire;quJelle
l'aimoit, iln'en fit point
aussipour lui répondre qu'il
ne l'aimoir pas, & qu'ilne
l'aimerait jamais. Cette réponse
mit Maligne en fureur,
elle lui promit de se
vanger, & lui tint parole.
Quelque remps après le
Roy se maria, & au bout
d'une année la Reine accoucha
d'une fille. Bonne,
& Maligne assisterent à sa
naissance. Bonne dit: Je. la
douë de beauté pour toûjours
;Maligne dit: Et moy
de mauvaise humeur. Un
an après la Reine accoucha
encore d'une fille; Maligne
arriva la premierc, & dit:
Je la douë de laideur, & je
la nomme Grimace. Bonne
survint qui dit: Et ffivy je
la douë dadrefle & de douceur
pour toûjours.
Tel futle partage de ces
deux Princesses
; elles devinrent
grandes, l'ai iee effacoit
toutes les beaucez de
la Cour du Roy son pere:
mais elle étoit si fiere & si
bizarre
,
qu'elle revoltoit
tout le monde. Elle épousa
un Prince de son caractere,
en sorte qu'ilsn'eurent pas
peu à souffrir de leur caprice.
réciproque. Nous les
laisserons se chagriner l'un
& l'autre, & n'en dirons
pas davanrage.
La cadette étoit laide,
ôc d'une laideur si choquante
d'abord
,
qu'on avoit
de la peine à la regarder.
Elle ne pouvoir ni rire
ni parler, qu'elle ne fît la»
grimace; ce quifutcause
qu'on lui en donna le noira
Cependant elle étoit si douce
& si spirituelle
,
qu'on
s'accoûtumoit à sa laideur,
& qu'elle avoir plus de partisans
que la Princesse si
soeur.
Dans ce temps- là il vint
un étranger dans la Cour
de Beau sans pair. C'étoit
un Marchand de bijoux. Il
avoir entr'autres choses des
miroirs dont on avoir trouvé
depuis peu l'invention
dans son pays. Il en vendit
un au Roy, à la Reine, aux
Princesses Se à toutes les
Dames, qui étaient charmées
de s'y voir, & de les
trouver aussî flateurs que
leurs amans. Que devint
Grimace, lors qu'elle se regarda?
Le miroir lui tomba
des mains, & se brisa
encent morceaux. Quand
on n'est laide qu'à un certain
point, on te flate, on
se console: mais quand on
l'est à l'exçés, on tombe
dans le desespoir. On a dit
tant de fois qu'une femme
se pardonne tout hors l'extreme
laideur, que je n'ose *
encore le dire ici.
Grimace se retira dans
sa chambre, & semità
pleurer amerement.Sa gouvernanteeutbeau
lui dire,
qu'à la verité elle n'écoit
pas sibelle que la Princesse
sa soeur, mais qu'elleavoit
d'ailleurs tant d'esprit &
des maniérés si graciéuses,
qu'elle n'étoit pas la plus
mal partagée, Grimace ino
consolable ne lui répondit
rien, & forma le dessein
deseretirer de la Cour, &
d'aller mourir dans quelque
desert.
",', Beau sans pair donna
une fête le lendemain. On
n'avoit point alors l'usage
dumasque, il faloit paroîtreàvisage
découvert. Grimace
eûtbien voulu nele
pointtrouver à l'aflcmblccx
cependant leRoy ayant souhaité
qu'elle y fût,elle feignit
de se rendre à sa votoncéy
& souffrit qu'onl'habillât
magnifiquement. La
fête fut galante,& chacun
étoit si occu pé de ses plaillrs.,
que Grimace eut le
temps des'esquiver,sans
qu'on s'apperçûtdesa fuites,
du
du moins on ne s'en apperçut
que bien avant dans la
nuit. Aussitôt on la fit chef-*
cher de tous côtez ; mais
elle se cacha si bien, qu'on
ne put la trouver; ou plûtôtBonnela
renditinvisible
à tousceux qui passerent
auprès d'elle. La Fée
avoit desdesseins sur Grimace
, qu'elle ne pouvoit
rxecucerque lors qu'elle ne
seroit plus dans le Palais du
Royson pere.
m Elle avoir emporté quelques
bonsbons dans un pe- titpanier,où il yavoitaussi
des aiguilles, des soyes de
toutes couleurs, & de petits
morceaux d'étoffes d'or
& d'argent.
Ellemarcha quelques
jours sans s'arrêter, & fit
autant de chemin que sa
delicatesse & son peu de
forces lui permirent d'en
faire. Elle le nourrissoit de
ses bonsbons qui ne diminuoient
point. Enfin elle
trouva un endroit si agreable,
qu'elle resolut d'y rcL
ter. C'étoit un petit cabinet
de myrrhes, où l'art sembloit
avoir fecondé la nature
3 tant il étoit rangé5.
Une fontaine enrourëed'un
gazon semé de fleurs, cc
loit autour de ce cabinet;
des oiseaux de toutes especes
venoient s y garantir
des rayons dusoleil, & s'y
desalterer. Ils étaient si familiers,
qu'ils se laissoient
prendre, & Grimace donnoit
à les caresser le temps
qu'elle ne donnoit point à
son travail. Quelques mois
se passerent de la sorte,
pendant lesquels elle fit une
boëte d'un travail si merveilleux,
qu'on n'avait jaoais
rien vu de semblable.
Mais Maligne fut jalouse
dC repos dont elle jouissoit
dans sa solitude, & elle eue
la cruauté de le troubler.
Deux rustres qui avoient
chassé tout le jour aux environs
de sa retraite, vinrent
sur le soir se rafraîchir
à la fontaine; ils y trouverent
Grimace, dont l'aspect
leur fit peur: mais frapez
de la magnificence & dela
richesse de ses habits,ils
resolurent de s'enemparer.
Cela ne leur fut pas difficile,
Grimace sedépouilla
sans murmurer. Il est vrajj,
leur dit elle, qu'ils sont [r.
beaux pour une infortunée
; je vousles donne de
bon coeur: mais du moins
laissez- moy, je vous prie,
mes soyes & mes aiguilles,
c'est peu de chose pour
vous, & c'est toute ma consolation.
Ils ne l'écouterent
point, ils lui prirent tout,
& la laisserent fondante en
larmes. Helas! disoit
-
elle
d'une voix qui eût attendri
les rochers, que vais je devenir?
de quoy vivrai-je }
à quoym'occuperai -je7
CruelleMaligne,c'est vous
qui me suscitez ce nouveau
malheur. Mourons,continua-
t-elle; la mort est le
seul parti qui me reste
,
mes maux sont sans exemple
& sans remede. Lorsque
Psyché se vit en butte
à la haine de Venus, l'Amour
l'aimoit; elle étoit
belle, quelle différence entr'elle
& moy ?
Nous avons dans le coeur
un certain amour pour la
vie, que les malheurs affoiblissent,
mais qu'ils n'éteignent
jamais tout à fait. Insensiblement
Grimace fo
consola ;
elle trouva
des
fruits, dont elle se nourrit,
& ses chers oiseaux lui tinrent
une fidclle compagnie.
-1
Les voleurs verdirent
ses habits; ils eneurent
tant d'argent, qu'ils ic virent
en état de faire belle
figure.L'un d'eux mourut
quelque temps aprés) &
l'autre se retira dans un
Royaumeétranger. Le premier
avoit un fils qui n'avoit
rien de rustre que la
naissance, & qui prometcoit
beaucoup. Quand ilse
viit riche, il eut l'ambition se produire à la Cour.
La boëte lui étoit restée;
il crut qu'elle meritoit d'ër
tre offerte au Roy, & lui en
fit present. Dés que le Roy
l' eut en sa possession il en
fut si charmé
,
qu'il devint
passionnément amoureux
de celle qui l'avoir faite. Il
demanda au jeune homme
de qui il voit eu cette boëte,
& de qui il la tenait.
Celui-ci ignorant la passion
du Roy, & menteur comme
le sont la plûpart des
courtisans, lui dit, que son
pere, peu de tempsavant
sa mort, l'avoit achetée d'une
fille qui passoit par leur
village,qui leur avoit dit
qu'elle étoit de sa façon, &
que tout ce qu'il sçavoit de
cette fille, qu'il n'avoit jamais
vûe depuis, cest qu'-
elle étoit horriblement laide
, & qu'elle faisait la grimace
à tout moment. Ce
recit déplut fort au. Roy,
qui se laissa néanmoins entraîner
à son penchant. Il
n'est pas le premier qui ait
aimé sans scavoir pour,
quoy, & même sans cotY.
noître & (ans avoir vu ce qu'ilaimoit.
L'amour est enfant du caprice,
Rien ne regle ses mouvemens;
Sans cette raison-là,Clarice
Trouveroit elle des amans?
Quoy qu'il en (oit, le
Roy ayant entendu dire
que son inconnuë faisoit la
grimace, il en donna le
nom à la boëte qu'elleavoir
faite, & voulut qu'on ap.
pellât ainsi toutes celles
qu'on feroit sur son modele
Sa volonté fut suivie, & ce
nom a passé jusqu'à nous,
& selon toutes les apparences,
il passera jusqu'aux
siecles les plus reculez. Il
s'en servit à serrer sa bourse,
ses bijoux; son cacher,
& tout ce qu'il avoit de
plus precieux.
Bonne qui sembloit avoir
oublié Grimace, vint la
voir, & lui apprit toutes
ces choses. Elle eut de la
peine à les croire: Quoy
disoitelle, laide , comme je
fuis, je ferois aimée par un"
grand Roy? Non, non, je
ne suis propre qu'à inspirer
de l'horreur. Cependant un
rayon d'esperance s'éleva
dans son coeur; & la Fée,
qui ne pouvoit rester avec
elle que quelques momens,
la quitta, persuadée quelle
ne seroit pas toûjours si
malheureuse.
Cependant l'amoureux
Saphirin, c'est ainsi que se
nommoit le Roy, ne dormoit
ninuit,ni jour; l'idée
de sa chere inconnue lui
revenoit sans cesse. Ingenieuxà
letromper
,
il se la
representoit moins laide:
Elle peut, disoit. il, avoir
quelque chose de disgracieux
dans le visage ;tmais
elle a peut-être de belles
dents,de beaux yeux, une
belle main: & promenant
son imagination surtout ce
qui pouvoit le flater, il et
peroit lui trouver le corps
d'une Venus qui le consoleroit
de la difformité du
rçfte.
Sa passion se fortifîa^de
.jour en jour, & le peu d'esperancede
fc rendre heureux
lechangea si fort, qu'il
devint mêconnoissable. Ses
courtisans s'apperçurent Ôc
se sentirent desamauvaise
humeur
- on ne faisoit rien àsafantaisie ; quelque
prompts que fussent ses domestiques
à executer ses
commandemens, ils ne le
servoient jamais ni assez
vîte, ni à son gré; il n'avoit
plus de plaisir que celui
d'être seul
;
il s'échapoit
souvent de son Palais,pour
aller rêverenliberté dans
quelque lieu solitaire.
Un jour il se livra si fort
à sa rêverie, qu'il ne s'apperçue
pas qu'il s'écartoit
trop ; ilse trouva dans un
bois percé de huit ou dix
venuë.Incertain du choix,
il prit justement celle qu'il
ne devoit point prendre:la
nuit vint, il fut obligé de
coucher au pied d'un arbre.
Quelles furent ses pensées
& ses réflexions ? Je ne
lesçai pas precisément:mais
jem'imagineque l'amour
& Grimace y eurent bonne
part. Le lendemain il marcha
encore jusqu'au soir
sans - trouver d'issuë.
Cela commençoit à Finquierer.
Il fit le même ma- nege que la veille; & dés
que l'aurore parut, il monta
à cheval, & continua de
marcher si long -temps,
qu'accablé de chaleur & de
lassitude, il fut contraint
de se reposer auprès d'une
fontaine qui s'offrit à sa
veuë. C'étoit celle où Grimace
avoit paffé prés de
deux ans. fclle étoit dans le
~caomet de myrthes,do
elle entrelassoit les branch
, & en composoit les
chiffres. Elle chantoit ces
paroles. Grir
Grimace infortunée,
A des maux éternels le;
Dieux t'ont condamnée.
Ah ! vous m'avez promis
qu'ils finiroient un
jour,
Vous qui me-faisiez voir
une amitié si tendre;
Que je fuis lasse de l'attendre
Ce moment marqué par
- l'amour.
Envain les échos d'alentour
Font retentir ma peine,
Mon esperance est vaine.
Rien ne paroît dans ce sejour.
Grimace inforcunée,
A des maux éternels les
Dieux t'ont condamnée.
Cela fut chanté d'un air
si touchant, que Saphirin
en fut êmû. Helas! s'écriat-
il tout transporté,queje
ferois heureux si c'étoit la
voix de mon inconnuë !
mon coeur n'en doute point,
c'estelle. Aussitôtilseleve,
& court precipitamment
au cabinet de myrthes.
Grimace sentit à son a.
bord ce qu'elle n'avoitja
mais senti
;
l'amour lui di
que c'était son libérateur
elle le crut. L'amour ne
trouve jamais d'incredule.
Elle avança quelques pas
au. devant du Roy: mais
lors qu'elle alloit lui parler,
elle remarqua tant de
trouble & de surprise dans
ses yeux, que se retraçant
toute sa laideur, elle courut
se cacher. Où fuyezvous,
Madame, lui dit le
passionné Saphirin ? Pardonnez
à l'erreur de mes
sens; mon coeur n'est point
coupable de leur injustice.
Il lui dit encore tant de
choses rendres, que Grimace
s'apprivoisa, & souffrit
qu'il lui baisât la main.
On conçoit aisément que
la conversation fut vive &
spirituelle. Grimace grimaça
mille jolies choses sur
sa laideur, & le Roy fit de
son mieux pour la lui faire
oublier.
Le Roy la fit consentir
à quitter son defert & à le
suivre illa mit en croupe.
L'amour qui l'avoir égaré
luifit retrouver son Palais.
Quelque respect qu'oncLiC
pour lui, Grimace [Cj V!t
l'objet de la raillerie de tous
les courdians. On sefforçoit
àl'envi de lui découvrir
quelque trait de laideur,
6c on n'avoit pas de
peine. Saphirin , malgré
leurs murmures, fitfaire
de magnifiques préparatifs
: pour laceremoniede ses
noces. Il avoit sçû par Grimace
qu'elle étoit fille de
Eeau sans pair; il la lui envoya
demander, en maria-
> ge: Beau sans pair lui accorda
de bonne grace, 6c
vint luimême au mariage.
Le jour venu ,
Lejourvenu, Saphirin menaça
de son indignation
tous ceux qui ne se trouveroient
pas à la fête. Grimace
parut encore plus
laide dans la parure superbe
où elle étoit. Enfin elle arriva
au Temple, au milieu
d'une foule de peuple, attiré
par sa laideur autant
que par la beauté du spectacle.
Déja la coupe sacrée
étoit entre les mains du
Roy, qui aprés en avoir
bû,l'offrit à la Princesse. A
peine l'approcha-t-elle de
les levres, que tout d'un
coup elle parut d'une beau
té ravissante. Quelle agreable
surprise pour son époux
& pour son pere!quel sujet
d'admiration ôc d'applaudissemens
pour toute l'assemblée!
Grimace elle-même
ne voulut point en croire
ses yeux, & si Bonne ne
fût venuë lui confirmer ion
bonheur) elle en eût douté
long-temps.
Lorsque Maligne l'avoit
doüée de laideur, elle n'avoit
point dit par bonheur
que ce feroit pour toûjours,
ôc Bonne avoit trouve Ire moyen de l'adoucir, &de
faire la paix de Grimace.
Ainsi Saphirin, qui avoit
preferél'esprit à la beauté,
trouva son épouseaussi accomplie
par les charmes
du corps que par les quali-
~tez de l'elprit»
Un amour rendre & genereux
Trouve toujours sa recompense
;
La beauté peut nous rendre
heureux,
Je sçai jusqu'où va sa puis
sance: Mais
Mais un bonheur durable
-
&sans retour,
L'esprit & la
-
douceur peu-r)
vent seuls le produire;
La beautés'efface en un
jour, i:
L'esprit est éternel, & ne,
peut se détruire.
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Résumé : GRIMACE. CONTE.
L'auteur avait initialement prévu de narrer une histoire anglaise, mais modifia son projet après avoir reçu un conte de fées bien rédigé et moralisateur. Ce conte relate l'histoire du roi Beau sans pair et de sa reine, tous deux extrêmement beaux. Deux fées, Bonne et Maligne, s'éprirent du roi. Bonne fut bien accueillie, tandis que Maligne, rejetée, promit de se venger. La reine mit au monde deux filles : Aimée, à qui Bonne offrit la beauté éternelle et Maligne une mauvaise humeur, et Grimace, à qui Maligne attribua la laideur et Bonne la douceur et le reflet. Aimée, malgré sa beauté, était orgueilleuse, alors que Grimace, bien que laide, était douce et spirituelle. Un jour, Grimace, désespérée par sa laideur, se retira dans un désert après avoir vu son reflet dans un miroir. Avec l'aide de la fée Bonne, elle s'échappa lors d'une fête et emporta des objets précieux. Dans le désert, elle créa une boîte magnifique. Maligne, jalouse, incita deux voleurs à dérober ses biens. Grimace trouva du réconfort dans la nature. Les voleurs connurent des sorts différents : l'un mourut, l'autre devint riche et offrit la boîte au roi. Le roi, charmé, tomba amoureux de la créatrice imaginaire de la boîte et la nomma 'Grimance'. Plus tard, le roi Saphirin découvrit Grimance près d'une fontaine et tomba amoureux d'elle malgré sa laideur. Ils se marièrent, et lors de la cérémonie, Grimance se transforma en une femme ravissante. Il fut révélé que la fée Bonne avait adouci la malédiction de Maligne, permettant à Grimance de retrouver sa beauté. Ainsi, Saphirin obtint une épouse belle et spirituelle. Le conte souligne que l'amour véritable et généreux trouve toujours sa récompense, et que l'esprit et la douceur sont essentiels pour un bonheur durable.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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8
p. 81-126
LES AMOURS PASTORALES de Daphnis & Chloé.
Début :
Les Amours Pastorales de Daphnis & Chloé dont on donne [...]
Mots clefs :
Daphnis, Chloé, Amour, Nymphes, Beauté, Bergère, Mariage, Coeur, Charmes, Amants, Enfants, Troupeau, Dieux, Ville, Vendanges, Caverne, Espérance, Secours, Vieillard, Argent, Pastorale, Chèvres, Curiosité, Fontaine, Merveilles, Fleurs, Confidences, Enseignes, Maison
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texteReconnaissance textuelle : LES AMOURS PASTORALES de Daphnis & Chloé.
LES AMOURS PASTORALES •
de Dephnis & Choć.
L
on
ES Amours Paftorales de
Daphnis & Chloé dont
donne icil'extrait , ſont devenuës
trop à la mode, pour ne pas fatisfaire
à la curiofité des perfonnes
qui ne les ont pas encore lûës .
On feroit même tenté par la
fuite , de préférer ces fortes
d'extraits aux Hiftorietes ordinaires
du Mercure ; à moins
qu'on ne les jugeât aflez interreffantes
par elle - mêmes . Le
goût du Public en tout genre ,
me fervira toûjours de regle fur
le choix des morceaux ; j'attends
qu'il en décide .
Je reviens à Longus , Auteur
de cette Hiftoire , il l'a écrite en
1
Fanvier 1717 .
82 LE NOUVEAU
Grec , elle a été traduite en
François par le célébre Amiot
& réimprimée nouvellement :
c'eft de cette édition que j'ai
tiré cet extrait .
On croit ce Roman pofterieur
à celui des Amours de Théagenes
& Chariclée , composé par
Heliodore ,qui vivoit fous l'Empire
de Théodofe & d'Arcadius
fur la fin du quatrième fiécle .
Le Sçavant M. Huet ancien
Evêque d'Avranche , dans fon
Traité de l'Origine des Romans ,
a jugé trés favorablement de ces
Paftorales. Le ftyle de Longus ,
felon ſon ſentiment , eft fimple,
aife , naturel & concis , fans
obfcurité ; fes expreßions font
MERCURE.
83
pleines de vivacité de feu :
ilproduit avec esprit , ilpeint
avec agrément , il difpofe fes
images avec adreffe : les caracteresfont
gardez exactement ,
les Epiſodes naiffent de l'argument
, les paßions & lesfentimensfont
traitez avec une délicareffe
affez convenable à la
fimplicité des Bergers.
Il auroit été à fouhaiter qu'il
nous en eût donné une nous
velle traduction , comme il avoit
eu deffein de le faire dans fa jeuneffe
à l'imitation de l'ancien
Evêque d'Auxerre ; il faut croire
qu'elle auroit été plus châtiée
de toutes les manieres.
I ij
84 LE NOUVEAU
La Preface eft une fiction que
l'Auteur a imaginée , pour donner
àfon Roman quelque air de
verité. Il y fuppofe , qu'étant
dans un Temple de l'Ile de
Metelin , ily remarqua un Tableau
qui lui plût extremement ;
& que n'en pouvant découvrir
le fujet , il s'en informa des gens
du Païs , qui lui racontérent
cette même Hiftoire , qu'il nous
donne fous le titre des Amours
Paftorales de Daphnis & Chloé.
LIVRE PREMIER .
N Citoyen de Mitilene ,
nommé Dionyfophanes UN
>
avoit auprés de la Ville une
Terre affez confiderable
. Lamon
MERCURE.
85
fon Fermier s'étant apperçu qu'
une de fes chevres abandonnoit
fon petit , & s'écartoit du troupeau
; la curiofité l'obligeant à la
fuivre , il la furprit donnant à
tetter à un enfant richement emmailloté
, enveloppé d'un manteau
, dont l'agraffe étoit d'or ,
ayant auprés de lui une petite
épée dorée , à manche d'yvoire .
Touché de compaffion , il le releva
& le remit à fa femme Myrtale
, qui n'ayant point d'héritiers
, l'éleva comme le fien propre
, fous le nom de Daphnis.
A deux ans de là , même
savanture arriva à Dryas , autre
Berger du même canton , qui
cherchant une Brebis égarée de
fon troupeau , la trouva allait-
I iij
86 LE NOUVEAU
tant une petite fille expofée dans
la Caverne des Nymphes , ayant
à fes côtez une coëffe tiffuë d'or ,
des patins dorez & des brodequins
brodez d'or : II la prit
entre fes bras avec ces marques
de
reconnoiffance
, & la portant
à fa femme Napé , elle la reçût
en vraie mere, & l'appella Chloé.
Ces deux enfans devinrent .
grands en peu de tems ; &montroient
bien à leur gentilleſſe &
beauté , qu'ils n'étoient point iffus
de gens de Village, nex de Payfans.
de
Daphnis ayant atteint l'âge
15 ans, & Chloé celui de 13 ,
Lamon & Dryas eurent même
MERCURE. 87
nuit , mêmefonge. Il leurfut
avis que les Nymphes dont les
ftarues étoient dans la caverne
ou' l'on avoit trouvé Chloé,
livroient Daphnis & Chloé
entre les mains d'un jeune
Garfonnet fort gentil & beau
à merveille , lequel avoit des
ailes aux e'paules , & portoit
de petites fléches avec un petit
are , que ce jeune Garfoner
les touchant tous deux d'une
même fléche , commanda à l'un
de paître delà en avant les chévres
, &à l'autre les brebis.
Les Pafteurs s'éveillerent ,
Liiij
88 LE NOUVEAU
confternés de voir leur nouri
riffons deſtinés à garder les troupeaux
; mais eftimans que le
parti le plus fage qu'ils pûſſent
prendre , étoit de le foumettre
à la volonté des Dieux . Ils les
envoyerent aux champs , aprés
avoir facrifié au jeune Garfonnet
ailé , dont ils ignoroient
le vérirable nom .
Daphnis & Chloé devenus
Bergers , prenoient tous les divertiffements
convenables à leur
âge & à leur états .
Ainfi comme ils étoient occupez
à tels jeux , Amour leur
dreffa à bon efcient une telle
embuche.
Daphnis courant rapidement
MERCURE. 89
pour
aprés une de fes chèvres , tomba
dans une foffe trés profonde ,
qu'on avoit couverte de ramées
& de mouffe fervir de
piége aux Loups . Heureuſement
Chloé n'étoit pas loin , & croyant
encore le danger plus
grand , elle y courut , & fit tant
par fes foins & par le fecours
d'un païfan du voifinage , qu'elle
retira le pauvre Berger : alors
tranſporté de reconnoiffance , il
ne pût fe refufer à fon premier
mouvement , qui le porta à l'embraffer
; mais que ce tranfport
leur couta cher à l'un & à
l'autre . Depuis ce moment , ils
ne cefférent de foûpirer , fe fentant
confumer d'une ardeur
qu'ils n'avoient point connue.
90 LE NOUVEAU
jufques aloes . Souvent Daphnis
alloit ainfi devifant &parlant
pareillement en lui-même.
Comment ? les Hirondeles
chantent , ma flute ne dit
mot. Comment ? les Chevraux
fautent je fuis asfis . Comment
toutesfleursfont en vigueur,
&je n'enfais point de
bouquets ni de chapelets ; la
violette & le muguet fleu
riffent , Daphnis fe fane ,
Dorcon à la fin deviendra plus
beau
que
moi.
Ce Dorcon étoit auffi éperdument
amoureux de Chloé ,
comme il étoit riche , il crût
MERCURE.
91
pouvoir l'obtenir deDrias,s'il la
lui demandoit en mariage ; mais
malgré fes préfens , elle lui fut refufée.
Se voyant fans efpérance
de ce côté , il eût recours à une
rufe bien digne de la groffiertédu
perfonnage : Il fe couvrir d'une
peau de loup,& alla fe tapir dans
un buiffon proche la fontaine , où
Chloé menoit boire fon troude
tems
peau . Elle y vint peu
aprés , mais les chiens ayant
éventés le miférable
Dorcon
,
fe jetterent deffus , & l'auroient
déchiré
, s'il n'avoit imploré
l'affiftance
de Daphnis
& de
Ch'oé , qui étant trop fimples,
pour pénétrer fa mauvaiſe intention
, le fecoururent
, & ne
lui fçûrent pas même, mauvais
92 LE NOUVEAU
gré de cette Avanture .
Leur paffion cependant augmentant
de jour en jour , & leur
fimplicité demeurant même ;
la folitude leur offroit mille occafions
favorables pour déveloper
leurs fentiments , fans bleffer
l'innocence de leurs moeurs.
Daphnis ayant un jour ſurpris
Chloé endormie , s'arrêta à la
confidérer , & plein d'admiration
, il fe difoit , 0 comment fes
beauxyeux dormentfoüevement?
Quefon bateine fent bon ? Les
pommiers ni les aubépines fleuries
n'ontpoint la fenteurfi douce.
Ces réflexions fûrent intérompues
par une Cygale , qui pourfuivie
d'une Hirondelle , fe refugia
dans le fein de la Bergere .
MERCURE.
93
•
Chloé s'éveillant en furfaut ,
la Cygale feprii à chanter , comme
fi avec son chant elle lui eut
voulu rendre graces de fonfalut,
à l'occafion de quoi Chloé , ne fçachant
ce que c'étoit , s'écria derechefbienfort,
& Daphnis fe prit
auffi dérechef à rire , lors àprofitant
defa peur tira la gentille
Cygale , qu'elle remit au même
endroit d'où il l'avoit tirée.
Ils vivoient ainfi heureux
lorfque des Corfaires de la Ville
de Tyr, firent une defcente dans
Alle de Metelin , pillants & enlevants
tout ce qui fe trouva
à leur paffage . Daphnis cut le
malheur de tomber entre leurs
mains , & malgré les cris , il
trouva des impitoyables , qui le ,
traînerent dans leur Vaiffeau .
94 LE NOUVEAU.
Happelloit encore ' Chloé à
fon fecours lorfqu'elle arriva ,
conduifant fes brebis , & lui apportant
une flute nouvelle. Elle
n'eut pas plûtôt vû le danger
où il étoit , qu'elle courut demander
du fecours à Dorcon ,
qui en avoit beſoin lui- même ;
car ces Bergers ayant voulu faire
réſiſtance à ces brigands , qui
emmenoient fes boeufs , ils l'a
voient bleffé dangereufement .
Tout ce qu'il pût faire dans cet
état , fut de lui remettre fa flute
avec laquelle il avoit coutume
de rappeller fon troupeau du
pâturage , lui confeillant de s'en
fervir pour le même deffein.
En effet Chloé étant retournée
promptement, il n'eut pas plûMERCURE.
95
*
tôt joué l'air ordinaire du rapel ,
que les boeufs qui étoient déja
embarquez , s'élancerent tous
en même tems de la barque , &
l'ayant renversée par leur poids ,
ils regagnerent le rivage . Il fut
facile à Daphnis habillé à la legere
, de fe fauver.
Pour les Corfaires qui étoient
armés péfament , ils furent tous
noyez. Le premier foin de ces
deux Amans après un tel bonheur
, fut de fe rendre dans la
caverne des Nymphes , pour leur
rendre graces de cette événement
, & couronner leurs ftatuës
de fleurs .
96 LE NOUVEAU
LIVRE SECOND.
,
Les Vendanges étant furvenuës
, Daphnis & Chloé ,
trop occupés pour mener paître
leurs Troupeaux n'avoient
plus la même liberté de ſe voir.
Ils étoient trop obfervés pour
s'entretenir auffi familierement,
qu'ils faifoient auparavant .
Les plus jolies Vendangeufes
jettoient toutes les yeux fur
Daphnis , & en le louant ,
difoient , qu'il étoit ausſi beau
que Bachus : Les Vendageurs
de leur côté , jettoient à Chloé
plufieurs paroles à la traverſe,
&
MERCURE. 97
& fautoient aprés elle , comme
feroient les Satyres autour de
Bachus ; difant qu'ils feroient
de devenir Moutons , contens
moyennant qu'une ausfi aimable
Bergere les menât aux
Champs.
Les Vendanges finies , il
leur fut permis de retourner à
leurs amuſemens ordinaires,
Ainfi qu'ils folatroient , comme
deux jeunes Levrons , furvint
en leurcompagnie unViellard
, vêtu d'une Peliffe de
peau de Chevre , des fabots en
fes pieds , un Biffac tout ufé
Fanvier i717.
K
98 LE NOUVEAU NOUVE
pendu à fon col ; lequel fe feant
auprés d'eux , fe prit à leur
dire : Mes enfans , je fuis le
Vieillard Philetas qui ai chantée
maintes chansons à l'honneur
de ces Nymphes, je viens
ici pour vous déclarer ce que
j'ai vú, & annoncer ce que j'ai
oui. I'ai un beau Verger , que
j'ai moi- même planté : environ
le midy , j'y ai apperçû unjeugarfonnet
deffous mes Grenadiers
, qui tenoit enfes mains
des pommes de Grenades ; il
étoit blanc comme lait , rouge
commefeu , poli & net comme
ne
MERCURE.
99
s'il ne venoit que d'être lavé :
Il étoit nud , il étoit feul , &fe
joüoit à cueillir de mes fruits ,
commefi le Verger eût étéfien.
Si m'en fuis courų vers lui ,
craignant
que ( comme il étoit
fretillant
& remuant
) il ne
rompit quelques branches de
mes Grenadiers : mais il m'eft
• échapé des mains , tantôtfe coulant
par entre les Rofiers , tantôtfe
cachant fous les Pavots ,
commeferoit un petit perdriau.
Enfin , las & recrú , en m'ap
puyant fur mon báton , &prenant
garde qu'il ne s'enfouit ,
$35006 `-
Kij
100 LE NOUVEAU
je lui ai demandé à qui il étoit
de nos voisins , & à quelle occafion
il venoit ainfi cueillir les
fruits du jardin d'autrui ? Il
ne m'a rien répondu ; mais s'approchant
de moi , s'eft pris à
rire fort délicatement , en me
jettant des grains de Grenades,
ce qui m'a je nefçai comment )
amolli attendri le coeur:
deforte queje n'ai plus fçû me
courroucer à lui, fil'ai prié de
s'en venir hardiment à moi fans
· rien craindre , jurant que je le
laifferois aller quand il voudroit
, avec des pommes & des
MERCURE. for
grenades , moyennant qu'il me
donnát un baiferfeulement. Et
adoncquesfeprenant à rire avec ·
une chere , gaye , & bonne &
gentille grace , m'a jetté une
voix fi aimable & fi douce ,
que ni l'Hirondelle, ni le Roẞignol,
ni le Cygne , fût-il außi
vieil que moi , n'en fçauroit
jetter de pareille , difant , quant
à moi , Philetas , ce ne me feroit
point de peine de te baifer;
mais garde que ce que tu me
demandes , ne foit un don mal
Seant , peu convenable à
ن و م
ton âge , pource que ta vieilleffe
Kiij
102 LE NOUVEAU
n'empêchera point que tu ne
brûles de défir de me fuivre ,
aprés que tu m'auras baife :
il n'y a Aigle ni Faucon , tant
ait-il l'aile vite légere , qui
pût me poursuivre. Ie ne fuis
point enfant , combien que j'en
aye l'apparence , ains fuis plus
le vieil Saturne , je
ancien que
te connois dés-lors qu'étant en
lafleur de ton âge , tu gardois`
ici prés un fi beau
Boeufs ,
troupeau de
étois auprés de toi,
quand tujouois deta flutefous
ces Hêtres , lorfque tu érois
amoureux dela belle Amarillis
MERCURE. 103
mais tu ne me voyois pas encore
, quoi queje fuffe continuellement
auprés de ton amie. Pour
le prefent , je gouverne außi
Daphnis & Chloé, & aprés
que je les ai mis enſemble , je
m'en viens en ton Verger , là
ou' je prens plaiſir aux arbres
& aux fleurs que tu y as plantez,
& me lave en ces fontaines,
qui eft la caufe que toutes les
plantes les fleurs de ton jardin
font fi belles à voir , pour
ce qu'elles font nourries & ar
rofées de l'eau où je mefuis lavé.
Si-tôt qu'il eut achevé ces
304 LE NOUVEAU
1
paroles , il s'en eft envolédeẞus
un arbre , ne plus ne moins que
feroit un petit Roẞignol , &
en fautelant de branche en
branche par entre les feuilles ,
eſt à la fin monté jusques à la
cime : j'ai vû fes petites ailes ,
fon petit arc & fes fléches en
echarpe fur fes épaules , aprés
quoi il a disparu . Mes enfans,
je vous affûre que vous êtes
tous deux dévouez & dédiez
à l'Amour , & qu'Amour à
Join de vous. Si lui demanderent
qu'est-ce que c'étoit que
l'Amour , fic'étoit un enfant ou
bien
MERCURE. 105
lien un oiseau , & quelle puifonce
il avoit. Adonc Philetas
Scommenca derechefà leur dire:
Amour est un Dieu , mais un
enfant jeune & beau , & qui
ades ailes , pour cette cauſe
prent-ilplaifir ahenter entre les
jeunes gens, il cherche les beautez
, & fait voler les coeurs
des hommes , ayant fi grand
pouvoir, que le grand Iupiter
n'en a point tant . Il domine
fur les élémens , fur les étoiles
fur ceux qui font Dieux
comme lui. Toutes les fleurs
font ouvrages d'Amour, tou-
Janvier 1717.
L
106 LE NOUVEAU
•
tes les plantes & tous les arbres
font de fa facture. Moimême
ai autrefois été , jeune
ai aimé Amarillide ; mais
lors , il ne me fouvenoit de
manger,ni de boire , ni ne prenois
aucun repos. Il n'y a médecine
, ni efpéce aucune de
charmes , qui puiffeguérir le
mal d'amour. ,lui feul eft capable
d'y apporter remede.
Philetas aprés leur avoir
conté ces merveilles , fe fèpara
d'eux . Alors ces deux jeunes
Amans demeurants feuls , &
n'ayans jamais auparavant
MERCURF. 107
oüiparler d'Amour ,fe trouverent
en plus grande d'étreſſe
PAque
paravant , pource que
mour commençoit à les toucher
au vif, retournés qu'ils furent
en leurs maifons,fe mirent chacun
à rapporter ce qu'ils fentoient
en leurs coeurs avec ce
qu'ils avoient oui raporter
au vieillard , fi difoient ainfi
part eux , les Amants font
douloureux , auffi le fommes
nous ils ne font compte
de boire ni de manger , ausfi
peu en faifons nous : ils ne
peuvent dormir , nous fomà
Lij
108 LE NOUVEAU
mes tous de même : il leur eft
avis qu'ils brûlent , je crois
que nous avons du feu dedans
le corps , ils défirent s'entrevoir
, & pour ce faire , nous
fouhaitons
que
la nuit ne dure
gueres, & que le jour revien
ne bien-tôt.
Doncques eft-ce laqu'on appelle
Amour , & nous nous
entr'aimons l'un & l'autre ,
fine le favions pas.
lorf-
Cette matiere faifoit fouvent
le fujet de leur entretien ,
qu'une nouvelle Avanture vint
traverfer leurs innocens plaifirs.
De jeunes gens de la Ville de
MERCURE. 109
>
Methymne étans venus fur les
côtes de l'Ile de Metelin pour
chaffer , attacherent leur bateau
au rivage avec un cordon d'ofier.
Les Chévres de Daphnis ayant
coupé cet ofier la barque
s'éloigna bien-tôt du rivage ; les
Chaffeurs s'en étant aperçû ,
s'en prirent à Daphnis , & l'auroient
tué , s'il n'avoit été fecouru
promptement par Chloé ,
qui à l'aide des voifins , le tira
des mains de ces furieux.
Ces jeunes gens retournez à
Methimne , firent affembler le
Confeil de la Ville , & fe plaignirent
du prétendu outrage
qu'ils avoient reçûs des Mithvleniens
. Sur leur rapport , on
ordonna à un Capitaine d'armer
Liij
110 LE NOUVEAU
dix Galeres
+
pour ravager laCôte
de Mithilene, ; il obéit , & le
lendemain y ayant fait une defcente,
il enleva une grande quan
tité de butins , le troupeau
de
Chloé & Chloé elle - même .
Sitôt que Daphnis fut inftruit de
cet enlèvement
, il courut fondant
en pleurs à la caverne des
Nymphes , fe profterner aux
pieds de leurs Statuës & de
celle de Pan pour leur redemander
fa chere Chloé : 11 fac
exaucé ; car dans le moment ,
la flote des Methimniens
fut af
faillie par une infinité de prodiges
; Pan apparu au Chef
nommé Briacxa ; le menaçant de
le faire périr avec tout équi
s'il ne rendoit Chloé page
>
MERCURE. TH
du
& tout ce qu'il avoit ravi aux
Mithileniens. Ce Capitaine
n'ofant résister à l'ordre
Dieu , ramena lui - même fa
proye, & dédommagea les Mithileniens
des défordres qu'il
avoit caufé fur leurs Terres .
Dans quel tranſports de joye
ne fe trouverent pas nos deux.
Amans , lorfqu'ils fe virent réünis
?
Comme ils étoient fort religieux
, ils s'emprefferent d'aller
facrifier aux Nymphes & à
Pan , pour remercier ces Divinitez
protectrices de toutes
les graces qu'ils en avoient reçues
, & fe jurerent dans leur
Temple un amour éternel .
Liiij
112 LE NOUVEAU
J
LIVRE TROISIE' ME.
Quelque tems aprés la femme
d'un Fermier nommé Licenium
, jeune & belle , voyant
paffer Daphnis tous les matins
devant fa maiſon , ne put
défendre fon coeur des charmes
de ce Berger , elle le fuivit
fans en être apperçûs , &
s'étant cachée derriere un buiffon
où Daphnis fe rencontroit
d'ordinaire avec Chloé , elle
entendit tout ce qu'ils fe dirent ;
& comme l'Amour eft ingé .
nieux , elle parut tout à coup en
prefence de ces deux Amans
contrefaifant parfaitement
bien la defolée : Helas ! mon
MERCURE 113
ami , dit - elle , je te prie, aidemoi.
Ie n'avois que vingt pauvres
oifons , & voilà un Aigle
qui vient de m'en ravir le
plus beau : Daphnis ne fe défiant
point de l'embuche ,ſe leva
incontinent ,prit fa houlètre , &
s'en alla aprés Lecenium qui
le mena fort loin de Chloé , &
fort avant dans le Bois , auprés
d'une fontaine , où elle fit affeoir
Daphnis .
Comme elle étoit auffi hardie ,
que Daphnis étoit fimple , elle
attaqua fon coeur par tout ce
qu'il y a de plus preffant : mais
elle ne put lui faire oublier
Chloé ; elle le renvoya encore
114 LE NOUVEAU
plus amoureux de fa Bergere
qu'auparavant.
Comme il n'étoit fait mention
que des charmes de Chloé
dans tout le canton , fa beauté
engagea plufieurs Bergers à la
demander en mariage à Dryas :
Ils en furent écoutés , & le bon
homme réfolut de lui en choifir
un pour Epoux aux vendanges
prochaines . Chloé allarmée.
de cette nouvelle , découvrit
à Daphnis l'intention de Dryas .
Aprés avoir pleuré l'un & l'autre ,
& s'être donné de nouvelles:
affùrances de mourir plû- ôt que
d'être infidéls . Daphnis prit
tout à coup le party de faire
confidence de fon amour à
Myrtale femme de Lamon fon
MERCURE. 115
pere nourricier ; elle approuva
ſa recherche , & en parla à fon
mari. Lamon confiderant que
Daphnis pouvoit être d'une
illuſtre naiſſance, appellaſafemme,
béte , de vouloir empêcher que
fon nouriçon fut marié avec la
fille d'un Berger , vû quepar les
enfeignes de connoiffances qu'il
avoit trouvez quant & lui, elle lui
promettoit bien plusgrand état.
Myrtale qui ne vouloit pas
defeſpérer cet amoureux Berger,
lui fit entendre que Lamon fon
pere étant fort pauvre en comparaifon
de Dryas pere de
Chloé , Elle croyoit qu'il étoit
plus fage de ne point s'expoſer.
à un refus ; mais que s'il arri-
Voit quelque événement qui lui
1 LE NOUVEAU.
fut favorable , elle lui donnoit
fon confentement. Daphnis
n'efperant rien par les voyes
ordinaires , addreffa fes voeux
aux Nymphes dans cette extrémité.
Elles lui apparurent la nuit
fuivante , & lui ordonnerent
d'aller fur le bord de la mer,
l'affûrant que l'endroit où il
verroit unDauphin mort, il trouveroit
une bourſe , qui le Met 、
troit en état d'être auffi riche
queDryas; mais ci- aprés tu leferas
bien davantage. Dahpnis s'éleva
tour réjoui , & aprés avoir rejoint
Chloé & invoqué les Nymphes
, il n'eut pas grande peine
à découvrir la bourfe : Il courut,
avec cet argent chez Dryas ,
qui lui promit Chloé .
MERCURE. 17
Mais Lamon ne fut point fi
facile ; il dit à Daphnis qu' qu'étant
efclave affibien que lui , il ne lui
étoit pas permis de difpofer de
la moindre chofe , fans en avoir
auparavant obtenu le confentement
de fon maître ; que Dionifophanes
devant fe rendre bientôt
à fa terre pour y faire vendanges
, il feroit tous les efforts
auprés de lui pour en avoir l'agrement.
Nos deux amants vivoient
dans cette douce attente , gardants
toûjours leurs troupeaux
enfemble. Un jour qu'ils s'amufoient
à chercher des fruits ,
Daphnis apperçut à la cime de la
plus haute branche d'un pommier
, une pomme pomme unique ,
118 LE NOUVEAU
qui étoit belle & groffe à merveille
, y étant monté alaigrement
malgré Chloé , il la cueillit
la lui préfentant, lui dit,
Chloé ma mie , le beau tems a
produit cette belle pomme
bel arbre la nourric , le beau
un
la bonne Soleil l'a meurie ,
fortune la contregardée pour
une belle Bergere.
Chloé la reçut avec une grace
qui paya trop le Berger
LIVRE QUATRIE' ME.
Cet Automne tant defiré par
Daphnis & Chloé , arriva enfin.
Ils attendoient avec impaMERCURE.
119
tience l'arrivée du maître de Lamon,
fe fit préceder par fon fils
Aftyle , accompagné d'un nomméGnathon
mauvais plaifanı &
grand gourmand. Celui- ci ayant
confideré Daphnis & l'ayant
trouvé à fon gré , conçût le deffein
de le demander à fon jeune
Maître dans l'efperance de le
vendre & d'en tirer une groffe
fommed'argent. Il en fit la
propotifionà
Aftylequi fatigué de les
importunités , lui promit d'employer
fon crédit auprés de fon
pere pour qu'il lui en fit prefent.
Dionifophanes fuivit de prés fon
fils à la campagne, & ayant trouvé
fes troupeaux & fes
vergers
en bon état, il loüa Lamon & fa
famille du foin qu'ils prenoient
120 LE NOUVEAU
de fa Terre , Daphnis lui ayant
été prefenté , & le bon homme
de Fermier ayant extremement
vanté les bonnes qualitez de ce
jeune Berger en prefence d'Aftyle
& de Gnathon , Aftyle en
prit occafion de le demander à
fon pere pour l'emmener à Mytilene
,fous prétexte que ce jeune
homme lui feroit encore plus utile
à la Ville qu'à la Campagne;
mais Lainon ayant découvert à
quoi on le refervoit, prit le parti
de s'aller jetter aux pieds de fon
Maiftre & de lui déclarer que ce
jeune Berger n'étoit point fon
fils comme on le croioit qu'il l'avoit
trouvé abandonné & allaité
par une de fes Chèvres avec des
joyaux qu'on lui avoit laiffez
le
MERÇURE. 12Î
pour reconnoître un jour , &
qu'il les gardoit encore. Dionifophanes
étonné de ces circonſtances
, ordonna fur le champ
qu'on lui aportât ces fignes de reconnoiffances.
Apeine eût- il jetté
les yeux fur le petit Mantelet
d'écarlate & la pet telépée à poignée
d'yvoire, qu'il s'écria , ô Jupiter
& appella avec empreſſement
fa femme qui l'accompagnoit
, & qui voyant ces marquos,
s'écria encoreplus fort, 0fa
tales Déeffes ? nefont ce pas ici les
joyaux que nous expofames avec.
notre enfant ce font eux -mêmes,
mon mary.Daphnis eit vôtre fils ,
&rgarde les Chèvres de fon pro-
11
* tatbit permis aux parents dans les anciens
temps de Gè & d. Rome , dịcxpofer
leurs enfans lorfqu'ils en avoient trop
122 LE NOUVEAU
•
pre pere. Dans le moment
ils
coururent
embraffer
ce cher en
fant , & pleurant de joie ils le
tinrent long - tems ferré, entre
leurs bras . Aftyle ayant recou
vré un frere dans un Berger , lui
donna toutes les marques
les
plus vives de tendreffe
. Ce fut
pour lors que Dionifophanes
adreffant
la parole à Aftyle , ne
foispasmari , lui dit ce bon pela
se, de ce que tu n'auras que
moitié de ma fucceffion
, il n'y a
heritage
au monde qui vaille un
bon frere , Je fouhaite donc que
Daphnis ait en fon partage cette
Terre ci & que Lamon & Myrtale
qui l'ont fi foigneufement
élévé ,foient à lui , afin qu'il puiffe
leurfaire tout le bien qu'ilmerite
.
Daphnis
cependant
avoit pei-
འ
1
MERCURE. 123
ne à revenir de fon étonnement,
& quoiqu'il fut fort agité par les
differens fentimens qui fe paffoient
au dedans de lui , fa chere
Chloé lui étoit continuellement
préfente , & ne trouvant
point de bonheur égal à celui de
la poffeder , il étoit prêt de faire
confidence à fon pere de la
paffion qu'il reffentoit pour elle,
lorfque Dryas inftruit de l'heureux
changement qui venoit
d'arriver dans la fortune de Daphnis
, fe préfenta tout à coup
avec l'aimable Chloé au milieu
de l'affemblée , dans l'efperance
qu'elle pourroit peut- être auſſi
retrouver les parents . Sa beaute
& fes graces naïves attirerent
les yeux de la compagnie . Pour
Mij
124 LE NOUVEAU
lors Dryas prenant la parole ,
Plût aux Dieux , dit - il , que cettejeune
fille fut affez favoriféedu
Deftin pour retrouver auffi fes
parents , & montrant en mêmetems
les enfeignes de reconnoiffances
, il eft aifé , ajoûta - t-il , de
voir que fes parens font des perfonnes
diftinguées & qu'elle est
fortable pour être la femme de
Daphnis.Dionifophanes prenant
garde dans le moment au vifage
de fon fils , apperçût qu'il changeoit
de couleur & le détournoit
pour pleurer ; il lui fut aifé
d'en déviner la caufe , & ce bon
pere fouhaita pour lors que les
Dieux revelaffent la naiffance de
cette Bergere , afin de pouvoir
l'unir avec Daphnis comme
MERCURE. 125
toute la maiſon ne refpiroit que
joïe , il donna le foir un grand .
repas , où il invita es meilleurs
amis & les plus apparents de la
Ville : à l'iffue du banquet , il fe
fit apporter dans un baffin d'argent
ces enfeignes ; un vieillard
nommé Megacles les ayant confiderez
, â Dieux que vois-je là !
mapauvre fille qu'eſt - tu dévenuë !
eft tu encore en vie ? · Je te prie
Dionifophanes de me dire d'où tu
les arecouvrées ; n'aye point d'enviequeje
retrouve ma fille comme
tu as recouvré ton fils. Dionifophanes
fe levant de table alla
chercher Chloé , & la remettant
entre les mains de Megacles lui
dit : Voici l'enfant que tu as fait
expoſer, prens-là avec ces enſei-
*
126 LE NOUVEAU
gnes , & la prenant , baille - la en
mariage à Daphnis .
La Cérémonie des Nôces fe
fit fur le champ au grand contentement
des parents , & encore
plus de nos deux Amans .
de Dephnis & Choć.
L
on
ES Amours Paftorales de
Daphnis & Chloé dont
donne icil'extrait , ſont devenuës
trop à la mode, pour ne pas fatisfaire
à la curiofité des perfonnes
qui ne les ont pas encore lûës .
On feroit même tenté par la
fuite , de préférer ces fortes
d'extraits aux Hiftorietes ordinaires
du Mercure ; à moins
qu'on ne les jugeât aflez interreffantes
par elle - mêmes . Le
goût du Public en tout genre ,
me fervira toûjours de regle fur
le choix des morceaux ; j'attends
qu'il en décide .
Je reviens à Longus , Auteur
de cette Hiftoire , il l'a écrite en
1
Fanvier 1717 .
82 LE NOUVEAU
Grec , elle a été traduite en
François par le célébre Amiot
& réimprimée nouvellement :
c'eft de cette édition que j'ai
tiré cet extrait .
On croit ce Roman pofterieur
à celui des Amours de Théagenes
& Chariclée , composé par
Heliodore ,qui vivoit fous l'Empire
de Théodofe & d'Arcadius
fur la fin du quatrième fiécle .
Le Sçavant M. Huet ancien
Evêque d'Avranche , dans fon
Traité de l'Origine des Romans ,
a jugé trés favorablement de ces
Paftorales. Le ftyle de Longus ,
felon ſon ſentiment , eft fimple,
aife , naturel & concis , fans
obfcurité ; fes expreßions font
MERCURE.
83
pleines de vivacité de feu :
ilproduit avec esprit , ilpeint
avec agrément , il difpofe fes
images avec adreffe : les caracteresfont
gardez exactement ,
les Epiſodes naiffent de l'argument
, les paßions & lesfentimensfont
traitez avec une délicareffe
affez convenable à la
fimplicité des Bergers.
Il auroit été à fouhaiter qu'il
nous en eût donné une nous
velle traduction , comme il avoit
eu deffein de le faire dans fa jeuneffe
à l'imitation de l'ancien
Evêque d'Auxerre ; il faut croire
qu'elle auroit été plus châtiée
de toutes les manieres.
I ij
84 LE NOUVEAU
La Preface eft une fiction que
l'Auteur a imaginée , pour donner
àfon Roman quelque air de
verité. Il y fuppofe , qu'étant
dans un Temple de l'Ile de
Metelin , ily remarqua un Tableau
qui lui plût extremement ;
& que n'en pouvant découvrir
le fujet , il s'en informa des gens
du Païs , qui lui racontérent
cette même Hiftoire , qu'il nous
donne fous le titre des Amours
Paftorales de Daphnis & Chloé.
LIVRE PREMIER .
N Citoyen de Mitilene ,
nommé Dionyfophanes UN
>
avoit auprés de la Ville une
Terre affez confiderable
. Lamon
MERCURE.
85
fon Fermier s'étant apperçu qu'
une de fes chevres abandonnoit
fon petit , & s'écartoit du troupeau
; la curiofité l'obligeant à la
fuivre , il la furprit donnant à
tetter à un enfant richement emmailloté
, enveloppé d'un manteau
, dont l'agraffe étoit d'or ,
ayant auprés de lui une petite
épée dorée , à manche d'yvoire .
Touché de compaffion , il le releva
& le remit à fa femme Myrtale
, qui n'ayant point d'héritiers
, l'éleva comme le fien propre
, fous le nom de Daphnis.
A deux ans de là , même
savanture arriva à Dryas , autre
Berger du même canton , qui
cherchant une Brebis égarée de
fon troupeau , la trouva allait-
I iij
86 LE NOUVEAU
tant une petite fille expofée dans
la Caverne des Nymphes , ayant
à fes côtez une coëffe tiffuë d'or ,
des patins dorez & des brodequins
brodez d'or : II la prit
entre fes bras avec ces marques
de
reconnoiffance
, & la portant
à fa femme Napé , elle la reçût
en vraie mere, & l'appella Chloé.
Ces deux enfans devinrent .
grands en peu de tems ; &montroient
bien à leur gentilleſſe &
beauté , qu'ils n'étoient point iffus
de gens de Village, nex de Payfans.
de
Daphnis ayant atteint l'âge
15 ans, & Chloé celui de 13 ,
Lamon & Dryas eurent même
MERCURE. 87
nuit , mêmefonge. Il leurfut
avis que les Nymphes dont les
ftarues étoient dans la caverne
ou' l'on avoit trouvé Chloé,
livroient Daphnis & Chloé
entre les mains d'un jeune
Garfonnet fort gentil & beau
à merveille , lequel avoit des
ailes aux e'paules , & portoit
de petites fléches avec un petit
are , que ce jeune Garfoner
les touchant tous deux d'une
même fléche , commanda à l'un
de paître delà en avant les chévres
, &à l'autre les brebis.
Les Pafteurs s'éveillerent ,
Liiij
88 LE NOUVEAU
confternés de voir leur nouri
riffons deſtinés à garder les troupeaux
; mais eftimans que le
parti le plus fage qu'ils pûſſent
prendre , étoit de le foumettre
à la volonté des Dieux . Ils les
envoyerent aux champs , aprés
avoir facrifié au jeune Garfonnet
ailé , dont ils ignoroient
le vérirable nom .
Daphnis & Chloé devenus
Bergers , prenoient tous les divertiffements
convenables à leur
âge & à leur états .
Ainfi comme ils étoient occupez
à tels jeux , Amour leur
dreffa à bon efcient une telle
embuche.
Daphnis courant rapidement
MERCURE. 89
pour
aprés une de fes chèvres , tomba
dans une foffe trés profonde ,
qu'on avoit couverte de ramées
& de mouffe fervir de
piége aux Loups . Heureuſement
Chloé n'étoit pas loin , & croyant
encore le danger plus
grand , elle y courut , & fit tant
par fes foins & par le fecours
d'un païfan du voifinage , qu'elle
retira le pauvre Berger : alors
tranſporté de reconnoiffance , il
ne pût fe refufer à fon premier
mouvement , qui le porta à l'embraffer
; mais que ce tranfport
leur couta cher à l'un & à
l'autre . Depuis ce moment , ils
ne cefférent de foûpirer , fe fentant
confumer d'une ardeur
qu'ils n'avoient point connue.
90 LE NOUVEAU
jufques aloes . Souvent Daphnis
alloit ainfi devifant &parlant
pareillement en lui-même.
Comment ? les Hirondeles
chantent , ma flute ne dit
mot. Comment ? les Chevraux
fautent je fuis asfis . Comment
toutesfleursfont en vigueur,
&je n'enfais point de
bouquets ni de chapelets ; la
violette & le muguet fleu
riffent , Daphnis fe fane ,
Dorcon à la fin deviendra plus
beau
que
moi.
Ce Dorcon étoit auffi éperdument
amoureux de Chloé ,
comme il étoit riche , il crût
MERCURE.
91
pouvoir l'obtenir deDrias,s'il la
lui demandoit en mariage ; mais
malgré fes préfens , elle lui fut refufée.
Se voyant fans efpérance
de ce côté , il eût recours à une
rufe bien digne de la groffiertédu
perfonnage : Il fe couvrir d'une
peau de loup,& alla fe tapir dans
un buiffon proche la fontaine , où
Chloé menoit boire fon troude
tems
peau . Elle y vint peu
aprés , mais les chiens ayant
éventés le miférable
Dorcon
,
fe jetterent deffus , & l'auroient
déchiré
, s'il n'avoit imploré
l'affiftance
de Daphnis
& de
Ch'oé , qui étant trop fimples,
pour pénétrer fa mauvaiſe intention
, le fecoururent
, & ne
lui fçûrent pas même, mauvais
92 LE NOUVEAU
gré de cette Avanture .
Leur paffion cependant augmentant
de jour en jour , & leur
fimplicité demeurant même ;
la folitude leur offroit mille occafions
favorables pour déveloper
leurs fentiments , fans bleffer
l'innocence de leurs moeurs.
Daphnis ayant un jour ſurpris
Chloé endormie , s'arrêta à la
confidérer , & plein d'admiration
, il fe difoit , 0 comment fes
beauxyeux dormentfoüevement?
Quefon bateine fent bon ? Les
pommiers ni les aubépines fleuries
n'ontpoint la fenteurfi douce.
Ces réflexions fûrent intérompues
par une Cygale , qui pourfuivie
d'une Hirondelle , fe refugia
dans le fein de la Bergere .
MERCURE.
93
•
Chloé s'éveillant en furfaut ,
la Cygale feprii à chanter , comme
fi avec son chant elle lui eut
voulu rendre graces de fonfalut,
à l'occafion de quoi Chloé , ne fçachant
ce que c'étoit , s'écria derechefbienfort,
& Daphnis fe prit
auffi dérechef à rire , lors àprofitant
defa peur tira la gentille
Cygale , qu'elle remit au même
endroit d'où il l'avoit tirée.
Ils vivoient ainfi heureux
lorfque des Corfaires de la Ville
de Tyr, firent une defcente dans
Alle de Metelin , pillants & enlevants
tout ce qui fe trouva
à leur paffage . Daphnis cut le
malheur de tomber entre leurs
mains , & malgré les cris , il
trouva des impitoyables , qui le ,
traînerent dans leur Vaiffeau .
94 LE NOUVEAU.
Happelloit encore ' Chloé à
fon fecours lorfqu'elle arriva ,
conduifant fes brebis , & lui apportant
une flute nouvelle. Elle
n'eut pas plûtôt vû le danger
où il étoit , qu'elle courut demander
du fecours à Dorcon ,
qui en avoit beſoin lui- même ;
car ces Bergers ayant voulu faire
réſiſtance à ces brigands , qui
emmenoient fes boeufs , ils l'a
voient bleffé dangereufement .
Tout ce qu'il pût faire dans cet
état , fut de lui remettre fa flute
avec laquelle il avoit coutume
de rappeller fon troupeau du
pâturage , lui confeillant de s'en
fervir pour le même deffein.
En effet Chloé étant retournée
promptement, il n'eut pas plûMERCURE.
95
*
tôt joué l'air ordinaire du rapel ,
que les boeufs qui étoient déja
embarquez , s'élancerent tous
en même tems de la barque , &
l'ayant renversée par leur poids ,
ils regagnerent le rivage . Il fut
facile à Daphnis habillé à la legere
, de fe fauver.
Pour les Corfaires qui étoient
armés péfament , ils furent tous
noyez. Le premier foin de ces
deux Amans après un tel bonheur
, fut de fe rendre dans la
caverne des Nymphes , pour leur
rendre graces de cette événement
, & couronner leurs ftatuës
de fleurs .
96 LE NOUVEAU
LIVRE SECOND.
,
Les Vendanges étant furvenuës
, Daphnis & Chloé ,
trop occupés pour mener paître
leurs Troupeaux n'avoient
plus la même liberté de ſe voir.
Ils étoient trop obfervés pour
s'entretenir auffi familierement,
qu'ils faifoient auparavant .
Les plus jolies Vendangeufes
jettoient toutes les yeux fur
Daphnis , & en le louant ,
difoient , qu'il étoit ausſi beau
que Bachus : Les Vendageurs
de leur côté , jettoient à Chloé
plufieurs paroles à la traverſe,
&
MERCURE. 97
& fautoient aprés elle , comme
feroient les Satyres autour de
Bachus ; difant qu'ils feroient
de devenir Moutons , contens
moyennant qu'une ausfi aimable
Bergere les menât aux
Champs.
Les Vendanges finies , il
leur fut permis de retourner à
leurs amuſemens ordinaires,
Ainfi qu'ils folatroient , comme
deux jeunes Levrons , furvint
en leurcompagnie unViellard
, vêtu d'une Peliffe de
peau de Chevre , des fabots en
fes pieds , un Biffac tout ufé
Fanvier i717.
K
98 LE NOUVEAU NOUVE
pendu à fon col ; lequel fe feant
auprés d'eux , fe prit à leur
dire : Mes enfans , je fuis le
Vieillard Philetas qui ai chantée
maintes chansons à l'honneur
de ces Nymphes, je viens
ici pour vous déclarer ce que
j'ai vú, & annoncer ce que j'ai
oui. I'ai un beau Verger , que
j'ai moi- même planté : environ
le midy , j'y ai apperçû unjeugarfonnet
deffous mes Grenadiers
, qui tenoit enfes mains
des pommes de Grenades ; il
étoit blanc comme lait , rouge
commefeu , poli & net comme
ne
MERCURE.
99
s'il ne venoit que d'être lavé :
Il étoit nud , il étoit feul , &fe
joüoit à cueillir de mes fruits ,
commefi le Verger eût étéfien.
Si m'en fuis courų vers lui ,
craignant
que ( comme il étoit
fretillant
& remuant
) il ne
rompit quelques branches de
mes Grenadiers : mais il m'eft
• échapé des mains , tantôtfe coulant
par entre les Rofiers , tantôtfe
cachant fous les Pavots ,
commeferoit un petit perdriau.
Enfin , las & recrú , en m'ap
puyant fur mon báton , &prenant
garde qu'il ne s'enfouit ,
$35006 `-
Kij
100 LE NOUVEAU
je lui ai demandé à qui il étoit
de nos voisins , & à quelle occafion
il venoit ainfi cueillir les
fruits du jardin d'autrui ? Il
ne m'a rien répondu ; mais s'approchant
de moi , s'eft pris à
rire fort délicatement , en me
jettant des grains de Grenades,
ce qui m'a je nefçai comment )
amolli attendri le coeur:
deforte queje n'ai plus fçû me
courroucer à lui, fil'ai prié de
s'en venir hardiment à moi fans
· rien craindre , jurant que je le
laifferois aller quand il voudroit
, avec des pommes & des
MERCURE. for
grenades , moyennant qu'il me
donnát un baiferfeulement. Et
adoncquesfeprenant à rire avec ·
une chere , gaye , & bonne &
gentille grace , m'a jetté une
voix fi aimable & fi douce ,
que ni l'Hirondelle, ni le Roẞignol,
ni le Cygne , fût-il außi
vieil que moi , n'en fçauroit
jetter de pareille , difant , quant
à moi , Philetas , ce ne me feroit
point de peine de te baifer;
mais garde que ce que tu me
demandes , ne foit un don mal
Seant , peu convenable à
ن و م
ton âge , pource que ta vieilleffe
Kiij
102 LE NOUVEAU
n'empêchera point que tu ne
brûles de défir de me fuivre ,
aprés que tu m'auras baife :
il n'y a Aigle ni Faucon , tant
ait-il l'aile vite légere , qui
pût me poursuivre. Ie ne fuis
point enfant , combien que j'en
aye l'apparence , ains fuis plus
le vieil Saturne , je
ancien que
te connois dés-lors qu'étant en
lafleur de ton âge , tu gardois`
ici prés un fi beau
Boeufs ,
troupeau de
étois auprés de toi,
quand tujouois deta flutefous
ces Hêtres , lorfque tu érois
amoureux dela belle Amarillis
MERCURE. 103
mais tu ne me voyois pas encore
, quoi queje fuffe continuellement
auprés de ton amie. Pour
le prefent , je gouverne außi
Daphnis & Chloé, & aprés
que je les ai mis enſemble , je
m'en viens en ton Verger , là
ou' je prens plaiſir aux arbres
& aux fleurs que tu y as plantez,
& me lave en ces fontaines,
qui eft la caufe que toutes les
plantes les fleurs de ton jardin
font fi belles à voir , pour
ce qu'elles font nourries & ar
rofées de l'eau où je mefuis lavé.
Si-tôt qu'il eut achevé ces
304 LE NOUVEAU
1
paroles , il s'en eft envolédeẞus
un arbre , ne plus ne moins que
feroit un petit Roẞignol , &
en fautelant de branche en
branche par entre les feuilles ,
eſt à la fin monté jusques à la
cime : j'ai vû fes petites ailes ,
fon petit arc & fes fléches en
echarpe fur fes épaules , aprés
quoi il a disparu . Mes enfans,
je vous affûre que vous êtes
tous deux dévouez & dédiez
à l'Amour , & qu'Amour à
Join de vous. Si lui demanderent
qu'est-ce que c'étoit que
l'Amour , fic'étoit un enfant ou
bien
MERCURE. 105
lien un oiseau , & quelle puifonce
il avoit. Adonc Philetas
Scommenca derechefà leur dire:
Amour est un Dieu , mais un
enfant jeune & beau , & qui
ades ailes , pour cette cauſe
prent-ilplaifir ahenter entre les
jeunes gens, il cherche les beautez
, & fait voler les coeurs
des hommes , ayant fi grand
pouvoir, que le grand Iupiter
n'en a point tant . Il domine
fur les élémens , fur les étoiles
fur ceux qui font Dieux
comme lui. Toutes les fleurs
font ouvrages d'Amour, tou-
Janvier 1717.
L
106 LE NOUVEAU
•
tes les plantes & tous les arbres
font de fa facture. Moimême
ai autrefois été , jeune
ai aimé Amarillide ; mais
lors , il ne me fouvenoit de
manger,ni de boire , ni ne prenois
aucun repos. Il n'y a médecine
, ni efpéce aucune de
charmes , qui puiffeguérir le
mal d'amour. ,lui feul eft capable
d'y apporter remede.
Philetas aprés leur avoir
conté ces merveilles , fe fèpara
d'eux . Alors ces deux jeunes
Amans demeurants feuls , &
n'ayans jamais auparavant
MERCURF. 107
oüiparler d'Amour ,fe trouverent
en plus grande d'étreſſe
PAque
paravant , pource que
mour commençoit à les toucher
au vif, retournés qu'ils furent
en leurs maifons,fe mirent chacun
à rapporter ce qu'ils fentoient
en leurs coeurs avec ce
qu'ils avoient oui raporter
au vieillard , fi difoient ainfi
part eux , les Amants font
douloureux , auffi le fommes
nous ils ne font compte
de boire ni de manger , ausfi
peu en faifons nous : ils ne
peuvent dormir , nous fomà
Lij
108 LE NOUVEAU
mes tous de même : il leur eft
avis qu'ils brûlent , je crois
que nous avons du feu dedans
le corps , ils défirent s'entrevoir
, & pour ce faire , nous
fouhaitons
que
la nuit ne dure
gueres, & que le jour revien
ne bien-tôt.
Doncques eft-ce laqu'on appelle
Amour , & nous nous
entr'aimons l'un & l'autre ,
fine le favions pas.
lorf-
Cette matiere faifoit fouvent
le fujet de leur entretien ,
qu'une nouvelle Avanture vint
traverfer leurs innocens plaifirs.
De jeunes gens de la Ville de
MERCURE. 109
>
Methymne étans venus fur les
côtes de l'Ile de Metelin pour
chaffer , attacherent leur bateau
au rivage avec un cordon d'ofier.
Les Chévres de Daphnis ayant
coupé cet ofier la barque
s'éloigna bien-tôt du rivage ; les
Chaffeurs s'en étant aperçû ,
s'en prirent à Daphnis , & l'auroient
tué , s'il n'avoit été fecouru
promptement par Chloé ,
qui à l'aide des voifins , le tira
des mains de ces furieux.
Ces jeunes gens retournez à
Methimne , firent affembler le
Confeil de la Ville , & fe plaignirent
du prétendu outrage
qu'ils avoient reçûs des Mithvleniens
. Sur leur rapport , on
ordonna à un Capitaine d'armer
Liij
110 LE NOUVEAU
dix Galeres
+
pour ravager laCôte
de Mithilene, ; il obéit , & le
lendemain y ayant fait une defcente,
il enleva une grande quan
tité de butins , le troupeau
de
Chloé & Chloé elle - même .
Sitôt que Daphnis fut inftruit de
cet enlèvement
, il courut fondant
en pleurs à la caverne des
Nymphes , fe profterner aux
pieds de leurs Statuës & de
celle de Pan pour leur redemander
fa chere Chloé : 11 fac
exaucé ; car dans le moment ,
la flote des Methimniens
fut af
faillie par une infinité de prodiges
; Pan apparu au Chef
nommé Briacxa ; le menaçant de
le faire périr avec tout équi
s'il ne rendoit Chloé page
>
MERCURE. TH
du
& tout ce qu'il avoit ravi aux
Mithileniens. Ce Capitaine
n'ofant résister à l'ordre
Dieu , ramena lui - même fa
proye, & dédommagea les Mithileniens
des défordres qu'il
avoit caufé fur leurs Terres .
Dans quel tranſports de joye
ne fe trouverent pas nos deux.
Amans , lorfqu'ils fe virent réünis
?
Comme ils étoient fort religieux
, ils s'emprefferent d'aller
facrifier aux Nymphes & à
Pan , pour remercier ces Divinitez
protectrices de toutes
les graces qu'ils en avoient reçues
, & fe jurerent dans leur
Temple un amour éternel .
Liiij
112 LE NOUVEAU
J
LIVRE TROISIE' ME.
Quelque tems aprés la femme
d'un Fermier nommé Licenium
, jeune & belle , voyant
paffer Daphnis tous les matins
devant fa maiſon , ne put
défendre fon coeur des charmes
de ce Berger , elle le fuivit
fans en être apperçûs , &
s'étant cachée derriere un buiffon
où Daphnis fe rencontroit
d'ordinaire avec Chloé , elle
entendit tout ce qu'ils fe dirent ;
& comme l'Amour eft ingé .
nieux , elle parut tout à coup en
prefence de ces deux Amans
contrefaifant parfaitement
bien la defolée : Helas ! mon
MERCURE 113
ami , dit - elle , je te prie, aidemoi.
Ie n'avois que vingt pauvres
oifons , & voilà un Aigle
qui vient de m'en ravir le
plus beau : Daphnis ne fe défiant
point de l'embuche ,ſe leva
incontinent ,prit fa houlètre , &
s'en alla aprés Lecenium qui
le mena fort loin de Chloé , &
fort avant dans le Bois , auprés
d'une fontaine , où elle fit affeoir
Daphnis .
Comme elle étoit auffi hardie ,
que Daphnis étoit fimple , elle
attaqua fon coeur par tout ce
qu'il y a de plus preffant : mais
elle ne put lui faire oublier
Chloé ; elle le renvoya encore
114 LE NOUVEAU
plus amoureux de fa Bergere
qu'auparavant.
Comme il n'étoit fait mention
que des charmes de Chloé
dans tout le canton , fa beauté
engagea plufieurs Bergers à la
demander en mariage à Dryas :
Ils en furent écoutés , & le bon
homme réfolut de lui en choifir
un pour Epoux aux vendanges
prochaines . Chloé allarmée.
de cette nouvelle , découvrit
à Daphnis l'intention de Dryas .
Aprés avoir pleuré l'un & l'autre ,
& s'être donné de nouvelles:
affùrances de mourir plû- ôt que
d'être infidéls . Daphnis prit
tout à coup le party de faire
confidence de fon amour à
Myrtale femme de Lamon fon
MERCURE. 115
pere nourricier ; elle approuva
ſa recherche , & en parla à fon
mari. Lamon confiderant que
Daphnis pouvoit être d'une
illuſtre naiſſance, appellaſafemme,
béte , de vouloir empêcher que
fon nouriçon fut marié avec la
fille d'un Berger , vû quepar les
enfeignes de connoiffances qu'il
avoit trouvez quant & lui, elle lui
promettoit bien plusgrand état.
Myrtale qui ne vouloit pas
defeſpérer cet amoureux Berger,
lui fit entendre que Lamon fon
pere étant fort pauvre en comparaifon
de Dryas pere de
Chloé , Elle croyoit qu'il étoit
plus fage de ne point s'expoſer.
à un refus ; mais que s'il arri-
Voit quelque événement qui lui
1 LE NOUVEAU.
fut favorable , elle lui donnoit
fon confentement. Daphnis
n'efperant rien par les voyes
ordinaires , addreffa fes voeux
aux Nymphes dans cette extrémité.
Elles lui apparurent la nuit
fuivante , & lui ordonnerent
d'aller fur le bord de la mer,
l'affûrant que l'endroit où il
verroit unDauphin mort, il trouveroit
une bourſe , qui le Met 、
troit en état d'être auffi riche
queDryas; mais ci- aprés tu leferas
bien davantage. Dahpnis s'éleva
tour réjoui , & aprés avoir rejoint
Chloé & invoqué les Nymphes
, il n'eut pas grande peine
à découvrir la bourfe : Il courut,
avec cet argent chez Dryas ,
qui lui promit Chloé .
MERCURE. 17
Mais Lamon ne fut point fi
facile ; il dit à Daphnis qu' qu'étant
efclave affibien que lui , il ne lui
étoit pas permis de difpofer de
la moindre chofe , fans en avoir
auparavant obtenu le confentement
de fon maître ; que Dionifophanes
devant fe rendre bientôt
à fa terre pour y faire vendanges
, il feroit tous les efforts
auprés de lui pour en avoir l'agrement.
Nos deux amants vivoient
dans cette douce attente , gardants
toûjours leurs troupeaux
enfemble. Un jour qu'ils s'amufoient
à chercher des fruits ,
Daphnis apperçut à la cime de la
plus haute branche d'un pommier
, une pomme pomme unique ,
118 LE NOUVEAU
qui étoit belle & groffe à merveille
, y étant monté alaigrement
malgré Chloé , il la cueillit
la lui préfentant, lui dit,
Chloé ma mie , le beau tems a
produit cette belle pomme
bel arbre la nourric , le beau
un
la bonne Soleil l'a meurie ,
fortune la contregardée pour
une belle Bergere.
Chloé la reçut avec une grace
qui paya trop le Berger
LIVRE QUATRIE' ME.
Cet Automne tant defiré par
Daphnis & Chloé , arriva enfin.
Ils attendoient avec impaMERCURE.
119
tience l'arrivée du maître de Lamon,
fe fit préceder par fon fils
Aftyle , accompagné d'un nomméGnathon
mauvais plaifanı &
grand gourmand. Celui- ci ayant
confideré Daphnis & l'ayant
trouvé à fon gré , conçût le deffein
de le demander à fon jeune
Maître dans l'efperance de le
vendre & d'en tirer une groffe
fommed'argent. Il en fit la
propotifionà
Aftylequi fatigué de les
importunités , lui promit d'employer
fon crédit auprés de fon
pere pour qu'il lui en fit prefent.
Dionifophanes fuivit de prés fon
fils à la campagne, & ayant trouvé
fes troupeaux & fes
vergers
en bon état, il loüa Lamon & fa
famille du foin qu'ils prenoient
120 LE NOUVEAU
de fa Terre , Daphnis lui ayant
été prefenté , & le bon homme
de Fermier ayant extremement
vanté les bonnes qualitez de ce
jeune Berger en prefence d'Aftyle
& de Gnathon , Aftyle en
prit occafion de le demander à
fon pere pour l'emmener à Mytilene
,fous prétexte que ce jeune
homme lui feroit encore plus utile
à la Ville qu'à la Campagne;
mais Lainon ayant découvert à
quoi on le refervoit, prit le parti
de s'aller jetter aux pieds de fon
Maiftre & de lui déclarer que ce
jeune Berger n'étoit point fon
fils comme on le croioit qu'il l'avoit
trouvé abandonné & allaité
par une de fes Chèvres avec des
joyaux qu'on lui avoit laiffez
le
MERÇURE. 12Î
pour reconnoître un jour , &
qu'il les gardoit encore. Dionifophanes
étonné de ces circonſtances
, ordonna fur le champ
qu'on lui aportât ces fignes de reconnoiffances.
Apeine eût- il jetté
les yeux fur le petit Mantelet
d'écarlate & la pet telépée à poignée
d'yvoire, qu'il s'écria , ô Jupiter
& appella avec empreſſement
fa femme qui l'accompagnoit
, & qui voyant ces marquos,
s'écria encoreplus fort, 0fa
tales Déeffes ? nefont ce pas ici les
joyaux que nous expofames avec.
notre enfant ce font eux -mêmes,
mon mary.Daphnis eit vôtre fils ,
&rgarde les Chèvres de fon pro-
11
* tatbit permis aux parents dans les anciens
temps de Gè & d. Rome , dịcxpofer
leurs enfans lorfqu'ils en avoient trop
122 LE NOUVEAU
•
pre pere. Dans le moment
ils
coururent
embraffer
ce cher en
fant , & pleurant de joie ils le
tinrent long - tems ferré, entre
leurs bras . Aftyle ayant recou
vré un frere dans un Berger , lui
donna toutes les marques
les
plus vives de tendreffe
. Ce fut
pour lors que Dionifophanes
adreffant
la parole à Aftyle , ne
foispasmari , lui dit ce bon pela
se, de ce que tu n'auras que
moitié de ma fucceffion
, il n'y a
heritage
au monde qui vaille un
bon frere , Je fouhaite donc que
Daphnis ait en fon partage cette
Terre ci & que Lamon & Myrtale
qui l'ont fi foigneufement
élévé ,foient à lui , afin qu'il puiffe
leurfaire tout le bien qu'ilmerite
.
Daphnis
cependant
avoit pei-
འ
1
MERCURE. 123
ne à revenir de fon étonnement,
& quoiqu'il fut fort agité par les
differens fentimens qui fe paffoient
au dedans de lui , fa chere
Chloé lui étoit continuellement
préfente , & ne trouvant
point de bonheur égal à celui de
la poffeder , il étoit prêt de faire
confidence à fon pere de la
paffion qu'il reffentoit pour elle,
lorfque Dryas inftruit de l'heureux
changement qui venoit
d'arriver dans la fortune de Daphnis
, fe préfenta tout à coup
avec l'aimable Chloé au milieu
de l'affemblée , dans l'efperance
qu'elle pourroit peut- être auſſi
retrouver les parents . Sa beaute
& fes graces naïves attirerent
les yeux de la compagnie . Pour
Mij
124 LE NOUVEAU
lors Dryas prenant la parole ,
Plût aux Dieux , dit - il , que cettejeune
fille fut affez favoriféedu
Deftin pour retrouver auffi fes
parents , & montrant en mêmetems
les enfeignes de reconnoiffances
, il eft aifé , ajoûta - t-il , de
voir que fes parens font des perfonnes
diftinguées & qu'elle est
fortable pour être la femme de
Daphnis.Dionifophanes prenant
garde dans le moment au vifage
de fon fils , apperçût qu'il changeoit
de couleur & le détournoit
pour pleurer ; il lui fut aifé
d'en déviner la caufe , & ce bon
pere fouhaita pour lors que les
Dieux revelaffent la naiffance de
cette Bergere , afin de pouvoir
l'unir avec Daphnis comme
MERCURE. 125
toute la maiſon ne refpiroit que
joïe , il donna le foir un grand .
repas , où il invita es meilleurs
amis & les plus apparents de la
Ville : à l'iffue du banquet , il fe
fit apporter dans un baffin d'argent
ces enfeignes ; un vieillard
nommé Megacles les ayant confiderez
, â Dieux que vois-je là !
mapauvre fille qu'eſt - tu dévenuë !
eft tu encore en vie ? · Je te prie
Dionifophanes de me dire d'où tu
les arecouvrées ; n'aye point d'enviequeje
retrouve ma fille comme
tu as recouvré ton fils. Dionifophanes
fe levant de table alla
chercher Chloé , & la remettant
entre les mains de Megacles lui
dit : Voici l'enfant que tu as fait
expoſer, prens-là avec ces enſei-
*
126 LE NOUVEAU
gnes , & la prenant , baille - la en
mariage à Daphnis .
La Cérémonie des Nôces fe
fit fur le champ au grand contentement
des parents , & encore
plus de nos deux Amans .
Fermer
9
p. 62-64
A MELLE DE M *** PAR MR A**
Début :
M .... par l'Amour adoptée, [...]
Mots clefs :
Amour, Coeur, Séducteur, Soeur, Raison, Amants, Fontaine, Chansons
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : A MELLE DE M *** PAR MR A**
si MELLE de+
PAR MR A*iC
M par l'Amour adoptée,
Digne du Coeur d'un dc;î;;-
Dieu,
Etpour dire encor plus,digned'être
chantce
Ou par Ferrand,oupar Chaulieu.
Minerve & l'Enfant de Cythere
Vous ornent à envi,d'uncharme
jcduéfcur:
Je vois brillerenvous l'esprit devôtre
mere Et la ,beauté de vôtre Soeur ;
C'cfl beaucoup pour une morltlle.
Je n'en dira.' pas plus,songezbien
Jealerte;-1
A vivre, s'il, se peut,heureuseautant
qn; belle
, l.>ibre des préjugez, que la r.::fbn
dînent.
Aux plaisirs où le 1flon:l.6 en foutu
Avobusoanpdpoelnlen, ez
Voj4j frtUtmtZr;;
ToltJ;rq des Amans, vous aiJJt'm",.
ee.:r(a'U-,5('"a1n.sI'tdYoï.u1.t1efO: lltmfei!1.[commune
DaLboei,autez,delaCou»fn>Jre
mableroute, VoMer,reprendrevotreFot.t,
Pourmoi levous loüerai, cesera
yiîG''ïemploi-
Je Ifai qtJ:c' Et est fowuent un partage quelaFontaine&Virgile
Jtscuetlloiem rarement le fruit de
leurs Chansons.
D'un inutileDieu malhûreuxNourrissons,
Nous
semonspourautrui,j'ose bien
nous le dire,
MonCoeurdelaDuclos,fut qlselque
temscharmé,
L'amouren sa faveuravoitformé
ma Lire,
ÏCchantoislaDuclos,D*.••erJf<rit
ICimé. Vij
C'étoit bienlapeined'écrire?
Je vous loüerai pourtant, ilmesera
trop doux
De vous chanter, C. même sans
vousplaire,
MesChansonsferont monsalaire
: N'est- ce rien de parler de
VOUS.
PAR MR A*iC
M par l'Amour adoptée,
Digne du Coeur d'un dc;î;;-
Dieu,
Etpour dire encor plus,digned'être
chantce
Ou par Ferrand,oupar Chaulieu.
Minerve & l'Enfant de Cythere
Vous ornent à envi,d'uncharme
jcduéfcur:
Je vois brillerenvous l'esprit devôtre
mere Et la ,beauté de vôtre Soeur ;
C'cfl beaucoup pour une morltlle.
Je n'en dira.' pas plus,songezbien
Jealerte;-1
A vivre, s'il, se peut,heureuseautant
qn; belle
, l.>ibre des préjugez, que la r.::fbn
dînent.
Aux plaisirs où le 1flon:l.6 en foutu
Avobusoanpdpoelnlen, ez
Voj4j frtUtmtZr;;
ToltJ;rq des Amans, vous aiJJt'm",.
ee.:r(a'U-,5('"a1n.sI'tdYoï.u1.t1efO: lltmfei!1.[commune
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mableroute, VoMer,reprendrevotreFot.t,
Pourmoi levous loüerai, cesera
yiîG''ïemploi-
Je Ifai qtJ:c' Et est fowuent un partage quelaFontaine&Virgile
Jtscuetlloiem rarement le fruit de
leurs Chansons.
D'un inutileDieu malhûreuxNourrissons,
Nous
semonspourautrui,j'ose bien
nous le dire,
MonCoeurdelaDuclos,fut qlselque
temscharmé,
L'amouren sa faveuravoitformé
ma Lire,
ÏCchantoislaDuclos,D*.••erJf<rit
ICimé. Vij
C'étoit bienlapeined'écrire?
Je vous loüerai pourtant, ilmesera
trop doux
De vous chanter, C. même sans
vousplaire,
MesChansonsferont monsalaire
: N'est- ce rien de parler de
VOUS.
Fermer
10
p. 86
PREMIERE ENIGME.
Début :
Je sers & la nuit, & le jour, [...]
Mots clefs :
Fontaine
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : PREMIERE ENIGME.
.PREMIERE ENIGME.
T E sers & la nuit , & le jour j
•J A chacun je fàis mes largesses ,
£t fans considerer pauvreté ni richesses ,
Je prodigue ï tous tour à tour.
SB
iDe moi l'on ne peut se passer ,
Et quoique le bien que je donne ,
Soit utile à toute personne ,
Peu de gens le viennent chercher.
Je cesse quelquefois de ne plus rien donner t
Voulez.vous en sçayoir h cause ?
Je ne puis vous dire autre chose >
Sinon qu'il faut loin de inoi la trouver.
T E sers & la nuit , & le jour j
•J A chacun je fàis mes largesses ,
£t fans considerer pauvreté ni richesses ,
Je prodigue ï tous tour à tour.
SB
iDe moi l'on ne peut se passer ,
Et quoique le bien que je donne ,
Soit utile à toute personne ,
Peu de gens le viennent chercher.
Je cesse quelquefois de ne plus rien donner t
Voulez.vous en sçayoir h cause ?
Je ne puis vous dire autre chose >
Sinon qu'il faut loin de inoi la trouver.
Fermer
11
p. 1541-1549
REMARQUES sur l'Histoire Naturelle, l'Histoire Civile & Ecclesiastique du Comté d'Eu. Par M. Capperon, Ancien Doyen de Saint Maxent, à M. A ... M ...
Début :
Après vous avoir entretenu longtems, Monsieur, sur les sels de l'air [...]
Mots clefs :
Comté d'Eu, Fontaine, Romains, César, Monument, Port, Vaisseaux, Nicolas Capperon
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : REMARQUES sur l'Histoire Naturelle, l'Histoire Civile & Ecclesiastique du Comté d'Eu. Par M. Capperon, Ancien Doyen de Saint Maxent, à M. A ... M ...
REMARQUES fur l'Hiftoire Naturelle
, l'Hiftoire Civile & Ecclefiaftique
du Comté d'Eu. Par M. Capperon , Ancien
Doyen de Saint Maxent , à M.
A ... M ...
A
Près vous avoir entretenu longtems
, Monfieur , fur les fels de l'air'
& fur d'autres matieres de Phyfique , je
croyois que vous me donneriez un peu
de relâche , & que vous ne m'expoferiez
pas à vous écrire fi - tôt fur des fujets contraires
à mes occupations préfentes ; mais
vous me faites bien voir que plus on fçait
& moins s'imagine - t - on fçavoir. Et
comme je n'ai rien tant à coeur que de
vous fatisfaire dans ce que vous me faites
l'honneur de me demander , je vais abandonner
pour un tems l'analyse des Plantes
que j'ai entrepriſe , & vous donner un
Extrait des chofes que j'ai crû les plus
fingulieres , contenues dans l'Hiftoire du
Comté d'Eu , à laquelle j'ai autrefois travaillé.
Je commencerai par l'Hiftoire naturefle
de ce Comté ; la premiere chofe qui m'y
paroît finguliere eft une Fontaine dont la
fource abondante jette en trois gros bouillons
1342
MERCURE DE FRANCE
•
lons affez d'eau pour former dès fon origine
une
médiocre
Riviere , fi elle étoit
fituée ailleurs ; car ce qui fait fa
fingularité
, c'eft que cette
Fontaine fort d'une
Roche qui eft fur le rivage de la mer
laquelle en eft fi proche , qu'elle en eft
couverte deux fois chaque jour , ce qui
n'empêche pas que l'eau n'en foit toûjours
parfaitement douce . Cette
fingularité
donna lieu
autrefois à un Poëte
Normand
de
comparer la Sainte Vierge à cette Fontaine
, qu'il nomme le Miracle de la Normandie.
Cette Vierge
immaculée étant ,
dit-il ,
demeurée pure & fans tache au
milieu de la
corruption de tout le genre
humain , comme l'eau de cette
Fontaine ,
fe
conferve douce au milieu des eaux falées
de la mer. C'eſt ce qui fe trouve exprimé
dans une belle Ode Latine , imprimée
à Rouen en 1644. dans le Recueil des
Piéces qui
avoient
remporté le Prix au
Palinode en cette même année . Cette Fontaine
eft proche d'un
Hameau nommé
Menival , diftant de la Ville d'Eu d'une
bonne lieuë.
La
feconde chofe
finguliere &
remarquable
dans ce Comté, eft le Puits qui eft
au Tréport dans une Maiſon
fituée au
deffus , & proche le Port où entrent les
Vaiffeaux , dans lequel l'eau
defcend
quand la Mer monte , & où elle monte
quand
JUILLET. 1730. 1543
quand la Mer deſcend . *
Il y a une autre fingularité qui fe rend
fenfible dans une partie de la Forêt de ce
même Comté ; fçavoir , dans celle qui est
fur la pente d'une Montagne qui eft du
côté oppofé aux Villages de Bouvaicourt
& de Beauchamp , où toutes les fois qu'il
fait un orage avec pluye pendant l'Eté ,
il s'éleve à trois ou quatre endroits diffe
rens, peu éloignés les uns des autres , une
groffe & épaiffe fumée femblable à celle
d'un four à chaux , & ' dont j'ai été témoin
moi même .
Enfin proche de la Ville d'Eu eft la
Montagne où font les lieux patibulaires,
Jaquelle est très abondante en diverfes
fortes de petrifications ; car c'eft où j'ai
trouvé quantité de coquillages foffiles ,
plufieurs gloffopetres , des cupules de
gland , des morceaux de prefle , de coraline
, des orties de mer & des champignons
, dits veffes de loup , parfaitement
pétrifiés. On trouve de même dans la
terre glaife qui fe tire fur cette Montagne
ce qu'on appelle des Geodes , qui eft une
efpece de pierre d'aigle , comme auffi un
fer imparfait , que ceux qui tirent la terre
* M. Capperon a donné une explication de ce
Phénomene dans le Mercure du mois de Janvier
1725
glaife
1544 MERCURE DE FRANCE
glaife appellent du Feroù. Ce fut fur cette
Montagne que les Bruyeres s'allumerent
d'elles mêmes en Septembre 1726. parce
qu'elle eft remplie de matieres fulphureufes
& métalliques.
Paffons maintenant à l'Hiftoire Civile
du Comté d'Eu . Je trouve deux anciens
Monumens des Romains confervez jufqu'à
nos jours , qui démontrent inconteftablement
que de leur temps la Ville
< d'Eu étoit une Ville importante. Le premier
eft un de leurs Chemins Militaires,
lequel conduit d'Amiens ( même , à ce
qu'on dit , de Soiffons ) directement à
cette Ville , & qui fe fait voir encore aujourd'hui
relevé en forme de Chauffée
dans les lieux où il paffe. L'autre Mo
nument eft une ancienne Porte de la Ville
prefentement murée , accompagnée de
deux groffes Tours , laquelle a toûjours
porté le nom de la Porte de l'Empire ',
comme la rue qui y conduit le porte encore
à prefent ; ayant toutes deux été
ainfi nommées à caufe de ce grand chemin
des Romains qui venoit s'y terminer.
On peut joindre à ces deux Monumens
un ancien Temple qui fubfifte encore dans
, la Ville & d'anciens Tombeaux découverts
dans un lieu peu éloigné de cette
Porte: (a)
(a) Voyez (ur ces anciens Tombeaux,le Mer
curede May 1712.
JUILLET . 1730. 1545
Ces anciens Monumens , & plus parti
culierement le Chemin Militaire , démontrent
fans réplique , que du temps des
Romains la Ville d'Eu & le Tréport , qui :
ne font prefque qu'une même chofe , à
caufe de leur proximité , étoient les lieux
les plus confiderables & le Port de Mer
le plus fameux qu'il y eût alors fur toutes
la Côte depuis Boulogne jufqu'à l'embouchure
de la Seine , & qu'ils regardoient
ce Port comme le plus convenable pour
y embarquer leurs Troupes toutes les fois
qu'ils voudroient les faire paffer en Ane :
gleterre.
1
7
C'étoit auffi ce qu'avoit fait Cefar , lorf
qu'il entreprit la conquête de cette Ifle ;
car il dit lui-même au quatrième Livre :
de fes Commentaires , qu'ayant fait embarquer
fon Infanterie au Port des Mo- :
rins , qui eft Boulogne , felon Samfon , il
envoya fa Cavalerie in ulteriorem portum ,
afin qu'elle s'y embarquât de même ; or
cet ulteriorportus , ce Port qui étoit le plus
éloigné , au fens de Cefar , étoit indubitablement
le Tréport ; car par rapport à
la Gaule Belgique , qui fe terminoit de ce
côté-cy à la Seine , c'étoit fans doute let
Port qui étoit le plus loin , même le der
nier, puifque depuis Boulogne jufqu'à la
Seine dans toute l'Antiquité , à l'excep .
tion du Tréport , on ne peut pas faire
voir
1546 MERCURE DE FRANCE
voir qu'il ait jamais eu aucun port confiderable
, Dieppe n'ayant commencé à
fe former qu'en 1c8o. & S. Vallery n'étant
encore qu'un Defert au VII . fiecle.
On ne peut pas douter , tout au contraire
, que du temps des Romains le
Tréport ne fût un Port très- confiderable,
dont ils faifoient autant d'eftime que de
Boulogne. Samfon nous en fournit la
preuve dans fes Remarques fur la Carte
de l'ancienne Gaule ; car comme il prétend
démontrer par les Chemins Militaires
des Romains qui aboutiffent à Boulogne
, qu'il falloit qu'ils eftimaffent beaucoup
ce Port , il s'enfuit par la même raifon
, qu'ayant également formé leurs Che
mins Militaires pour fe terminer au Tréport
, c'eft une marque certaine qu'ils l'ef
timoient autant que Boulogne , & qu'ils
regardoient ces deux Ports comme leur
étant également neceffaires.
Comme Cefar en fa langue , avoit donné
à ce Port le nom d'Ulterior portus , les :
Romains ne le nommerent plus autrement
: auffi eft- ce le nom Latin qui lui
eft toûjours resté depuis dans tous les Titres
; car pour les Gaulois ils lui en donnoient
un autre que Pontus Heuterus
nous fait connoître dans fon Livre Deuc
terum Belgio , Lib . 11. C. 8. où il dit qu'il·
y'a certainement une faute dans Ptolomée,
fçavoir
›
1
JUILLET. 1739. 1347
fçavoir , qu'au lieu de Gefforiacum navale ,
il faut lire Effuoriacum navale, c'eſt- à- dire
de Port des Euffiens , & voilà quel étoit
le nom que les Gaulois donnoient au Port
que les Romains nommerent depuis Ulterior
Portus , dont les François ont fait
enfuite le Tréport , comme pour dire
l'autre Port , c'eft-à - dire , le fecond Port
après celui des Morins.
Que le Comté d'Eu ait été ces Euffiens
ou ces Effui , dont parle Cefar , non feulement
c'eft le fentiment de Pontus Heterus
, mais c'est encore celui d'un grand:
nombre de Sçavans , tels que Divoens ,
Antiq. Belg. Cap . 11. de Pierre Heins
dans fon Miroir du Monde ; de Charles
Etienne , dans fon Dictionnaire Hiftoriq.
Geog. & de M. de Thou , dans fon Hiftoire
, qui ne donnent pas d'autre nom au
Comté d'Eu . Il s'enfuit donc de tout ce
que je viens de dire , que tous ceux qui
ont traduit les Commentaires de Cefar .
Le font certainement trompez , lorfqu'ils
ont pris l'Ulterior Portus pour un nom generique
, pendant que c'étoit le nom qui
étoit devenu propre depuis les Romains
au Port des Euffiens , autrement au Port.
du Comté d'Eu, lequel étoit alors auffi fameux
que celui des Morins , autrement
Boulogne.
}
Il ne faut pas croire que cet ancien Port :
des
1548 : MERCURE DE FRANCE
des Euffiens , ce Portus Ulterior des Romains
, en un mot , la Ville d'Eu faifant
comme une même chofe avec le Tréport,
ait perdu tout fon éclat , lorſque la puiffance
des Romains s'anéantit dans les
Gaules. Ce Port étoit encore des plus fameux
du temps du Roi Louis XI . puifque
Philippe de Commines , qui étoit de la
Cour de ce Prince ,fait voir combien ceux
de la Ville d'Eu étoient encore alors formidables
fur Mer , en rapportant dans fes
Memoires, Liv. I. Ch. 7. que des Armateurs
de la Ville d'Eu ayant enlevé en
1470. un Vaiffeau appartenant à des Flamans
, Sujets du Duc de Bourgogné , cela
fut caufe , en partie , de la guerre qui fut
déclarée entre le Roi Louis XI. & ce Duc,
cinq ans après , felon le même Auteur
ces Armateurs étoient fi hardis qu'ils alloient
enlever les Vaiffeaux du Roi d'Angleterre
, qui paffoient les Troupes à Calais
, pour venir attaquer la France .
>
Mais ce qui jufques - là avoit fait toute.
leur gloire & foutenu l'avantage qu'on
pouvoit tirer de leur Port , devint en quelque
façon la cauſe de leur malheur , & de
la ruine de leur Ville , car le Roi d'Angleterre
, dans le deffein de le ruiner , &
pour tromper Louis XI. fit courir le bruit
qu'il devoit faire une defcente en Nor
mandie , s'emparer de la Ville d'Eu , & y
paffer
JUILLET. 1730. 1549
1
paffer l'Hyver. Louis XI. tout rufé qu'il
étoit , ayant donné dans le panneau pour
lui en ôter l'envie , ne trouva pas de
moyen plus fur que de la faire lui -même
réduire en cendres , ce qui fut executé le
18. de Juillet 1475. par le Maréchal de
France Joachin Rohaut , Seigneur de Gamaches
, qui s'y rendit par ordre de la
Cour , avec quatre cens Lancés . Le feu
ayant été mis par tout à neuf heures du
matin , le Château & toute la Ville furent
confumez par les flâmes , à l'excep
tion des Eglifes qui furent confervées &
quelques maifons qui furent négligées . Ce
défaftre eft écrit dans les Archives de la
Ville , vol. I. p. 235. Les Villes de Dieppe,
S. Vallery & Abbeville , qui fubfiftoient
alors depuis long- temps , ayant
profité du debris de cette Ville , elle n'a
jamais pû s'en relever non-plus que fon
Port.
Nous donnerons la fuite de ces Remar
ques le mois prochain.
, l'Hiftoire Civile & Ecclefiaftique
du Comté d'Eu. Par M. Capperon , Ancien
Doyen de Saint Maxent , à M.
A ... M ...
A
Près vous avoir entretenu longtems
, Monfieur , fur les fels de l'air'
& fur d'autres matieres de Phyfique , je
croyois que vous me donneriez un peu
de relâche , & que vous ne m'expoferiez
pas à vous écrire fi - tôt fur des fujets contraires
à mes occupations préfentes ; mais
vous me faites bien voir que plus on fçait
& moins s'imagine - t - on fçavoir. Et
comme je n'ai rien tant à coeur que de
vous fatisfaire dans ce que vous me faites
l'honneur de me demander , je vais abandonner
pour un tems l'analyse des Plantes
que j'ai entrepriſe , & vous donner un
Extrait des chofes que j'ai crû les plus
fingulieres , contenues dans l'Hiftoire du
Comté d'Eu , à laquelle j'ai autrefois travaillé.
Je commencerai par l'Hiftoire naturefle
de ce Comté ; la premiere chofe qui m'y
paroît finguliere eft une Fontaine dont la
fource abondante jette en trois gros bouillons
1342
MERCURE DE FRANCE
•
lons affez d'eau pour former dès fon origine
une
médiocre
Riviere , fi elle étoit
fituée ailleurs ; car ce qui fait fa
fingularité
, c'eft que cette
Fontaine fort d'une
Roche qui eft fur le rivage de la mer
laquelle en eft fi proche , qu'elle en eft
couverte deux fois chaque jour , ce qui
n'empêche pas que l'eau n'en foit toûjours
parfaitement douce . Cette
fingularité
donna lieu
autrefois à un Poëte
Normand
de
comparer la Sainte Vierge à cette Fontaine
, qu'il nomme le Miracle de la Normandie.
Cette Vierge
immaculée étant ,
dit-il ,
demeurée pure & fans tache au
milieu de la
corruption de tout le genre
humain , comme l'eau de cette
Fontaine ,
fe
conferve douce au milieu des eaux falées
de la mer. C'eſt ce qui fe trouve exprimé
dans une belle Ode Latine , imprimée
à Rouen en 1644. dans le Recueil des
Piéces qui
avoient
remporté le Prix au
Palinode en cette même année . Cette Fontaine
eft proche d'un
Hameau nommé
Menival , diftant de la Ville d'Eu d'une
bonne lieuë.
La
feconde chofe
finguliere &
remarquable
dans ce Comté, eft le Puits qui eft
au Tréport dans une Maiſon
fituée au
deffus , & proche le Port où entrent les
Vaiffeaux , dans lequel l'eau
defcend
quand la Mer monte , & où elle monte
quand
JUILLET. 1730. 1543
quand la Mer deſcend . *
Il y a une autre fingularité qui fe rend
fenfible dans une partie de la Forêt de ce
même Comté ; fçavoir , dans celle qui est
fur la pente d'une Montagne qui eft du
côté oppofé aux Villages de Bouvaicourt
& de Beauchamp , où toutes les fois qu'il
fait un orage avec pluye pendant l'Eté ,
il s'éleve à trois ou quatre endroits diffe
rens, peu éloignés les uns des autres , une
groffe & épaiffe fumée femblable à celle
d'un four à chaux , & ' dont j'ai été témoin
moi même .
Enfin proche de la Ville d'Eu eft la
Montagne où font les lieux patibulaires,
Jaquelle est très abondante en diverfes
fortes de petrifications ; car c'eft où j'ai
trouvé quantité de coquillages foffiles ,
plufieurs gloffopetres , des cupules de
gland , des morceaux de prefle , de coraline
, des orties de mer & des champignons
, dits veffes de loup , parfaitement
pétrifiés. On trouve de même dans la
terre glaife qui fe tire fur cette Montagne
ce qu'on appelle des Geodes , qui eft une
efpece de pierre d'aigle , comme auffi un
fer imparfait , que ceux qui tirent la terre
* M. Capperon a donné une explication de ce
Phénomene dans le Mercure du mois de Janvier
1725
glaife
1544 MERCURE DE FRANCE
glaife appellent du Feroù. Ce fut fur cette
Montagne que les Bruyeres s'allumerent
d'elles mêmes en Septembre 1726. parce
qu'elle eft remplie de matieres fulphureufes
& métalliques.
Paffons maintenant à l'Hiftoire Civile
du Comté d'Eu . Je trouve deux anciens
Monumens des Romains confervez jufqu'à
nos jours , qui démontrent inconteftablement
que de leur temps la Ville
< d'Eu étoit une Ville importante. Le premier
eft un de leurs Chemins Militaires,
lequel conduit d'Amiens ( même , à ce
qu'on dit , de Soiffons ) directement à
cette Ville , & qui fe fait voir encore aujourd'hui
relevé en forme de Chauffée
dans les lieux où il paffe. L'autre Mo
nument eft une ancienne Porte de la Ville
prefentement murée , accompagnée de
deux groffes Tours , laquelle a toûjours
porté le nom de la Porte de l'Empire ',
comme la rue qui y conduit le porte encore
à prefent ; ayant toutes deux été
ainfi nommées à caufe de ce grand chemin
des Romains qui venoit s'y terminer.
On peut joindre à ces deux Monumens
un ancien Temple qui fubfifte encore dans
, la Ville & d'anciens Tombeaux découverts
dans un lieu peu éloigné de cette
Porte: (a)
(a) Voyez (ur ces anciens Tombeaux,le Mer
curede May 1712.
JUILLET . 1730. 1545
Ces anciens Monumens , & plus parti
culierement le Chemin Militaire , démontrent
fans réplique , que du temps des
Romains la Ville d'Eu & le Tréport , qui :
ne font prefque qu'une même chofe , à
caufe de leur proximité , étoient les lieux
les plus confiderables & le Port de Mer
le plus fameux qu'il y eût alors fur toutes
la Côte depuis Boulogne jufqu'à l'embouchure
de la Seine , & qu'ils regardoient
ce Port comme le plus convenable pour
y embarquer leurs Troupes toutes les fois
qu'ils voudroient les faire paffer en Ane :
gleterre.
1
7
C'étoit auffi ce qu'avoit fait Cefar , lorf
qu'il entreprit la conquête de cette Ifle ;
car il dit lui-même au quatrième Livre :
de fes Commentaires , qu'ayant fait embarquer
fon Infanterie au Port des Mo- :
rins , qui eft Boulogne , felon Samfon , il
envoya fa Cavalerie in ulteriorem portum ,
afin qu'elle s'y embarquât de même ; or
cet ulteriorportus , ce Port qui étoit le plus
éloigné , au fens de Cefar , étoit indubitablement
le Tréport ; car par rapport à
la Gaule Belgique , qui fe terminoit de ce
côté-cy à la Seine , c'étoit fans doute let
Port qui étoit le plus loin , même le der
nier, puifque depuis Boulogne jufqu'à la
Seine dans toute l'Antiquité , à l'excep .
tion du Tréport , on ne peut pas faire
voir
1546 MERCURE DE FRANCE
voir qu'il ait jamais eu aucun port confiderable
, Dieppe n'ayant commencé à
fe former qu'en 1c8o. & S. Vallery n'étant
encore qu'un Defert au VII . fiecle.
On ne peut pas douter , tout au contraire
, que du temps des Romains le
Tréport ne fût un Port très- confiderable,
dont ils faifoient autant d'eftime que de
Boulogne. Samfon nous en fournit la
preuve dans fes Remarques fur la Carte
de l'ancienne Gaule ; car comme il prétend
démontrer par les Chemins Militaires
des Romains qui aboutiffent à Boulogne
, qu'il falloit qu'ils eftimaffent beaucoup
ce Port , il s'enfuit par la même raifon
, qu'ayant également formé leurs Che
mins Militaires pour fe terminer au Tréport
, c'eft une marque certaine qu'ils l'ef
timoient autant que Boulogne , & qu'ils
regardoient ces deux Ports comme leur
étant également neceffaires.
Comme Cefar en fa langue , avoit donné
à ce Port le nom d'Ulterior portus , les :
Romains ne le nommerent plus autrement
: auffi eft- ce le nom Latin qui lui
eft toûjours resté depuis dans tous les Titres
; car pour les Gaulois ils lui en donnoient
un autre que Pontus Heuterus
nous fait connoître dans fon Livre Deuc
terum Belgio , Lib . 11. C. 8. où il dit qu'il·
y'a certainement une faute dans Ptolomée,
fçavoir
›
1
JUILLET. 1739. 1347
fçavoir , qu'au lieu de Gefforiacum navale ,
il faut lire Effuoriacum navale, c'eſt- à- dire
de Port des Euffiens , & voilà quel étoit
le nom que les Gaulois donnoient au Port
que les Romains nommerent depuis Ulterior
Portus , dont les François ont fait
enfuite le Tréport , comme pour dire
l'autre Port , c'eft-à - dire , le fecond Port
après celui des Morins.
Que le Comté d'Eu ait été ces Euffiens
ou ces Effui , dont parle Cefar , non feulement
c'eft le fentiment de Pontus Heterus
, mais c'est encore celui d'un grand:
nombre de Sçavans , tels que Divoens ,
Antiq. Belg. Cap . 11. de Pierre Heins
dans fon Miroir du Monde ; de Charles
Etienne , dans fon Dictionnaire Hiftoriq.
Geog. & de M. de Thou , dans fon Hiftoire
, qui ne donnent pas d'autre nom au
Comté d'Eu . Il s'enfuit donc de tout ce
que je viens de dire , que tous ceux qui
ont traduit les Commentaires de Cefar .
Le font certainement trompez , lorfqu'ils
ont pris l'Ulterior Portus pour un nom generique
, pendant que c'étoit le nom qui
étoit devenu propre depuis les Romains
au Port des Euffiens , autrement au Port.
du Comté d'Eu, lequel étoit alors auffi fameux
que celui des Morins , autrement
Boulogne.
}
Il ne faut pas croire que cet ancien Port :
des
1548 : MERCURE DE FRANCE
des Euffiens , ce Portus Ulterior des Romains
, en un mot , la Ville d'Eu faifant
comme une même chofe avec le Tréport,
ait perdu tout fon éclat , lorſque la puiffance
des Romains s'anéantit dans les
Gaules. Ce Port étoit encore des plus fameux
du temps du Roi Louis XI . puifque
Philippe de Commines , qui étoit de la
Cour de ce Prince ,fait voir combien ceux
de la Ville d'Eu étoient encore alors formidables
fur Mer , en rapportant dans fes
Memoires, Liv. I. Ch. 7. que des Armateurs
de la Ville d'Eu ayant enlevé en
1470. un Vaiffeau appartenant à des Flamans
, Sujets du Duc de Bourgogné , cela
fut caufe , en partie , de la guerre qui fut
déclarée entre le Roi Louis XI. & ce Duc,
cinq ans après , felon le même Auteur
ces Armateurs étoient fi hardis qu'ils alloient
enlever les Vaiffeaux du Roi d'Angleterre
, qui paffoient les Troupes à Calais
, pour venir attaquer la France .
>
Mais ce qui jufques - là avoit fait toute.
leur gloire & foutenu l'avantage qu'on
pouvoit tirer de leur Port , devint en quelque
façon la cauſe de leur malheur , & de
la ruine de leur Ville , car le Roi d'Angleterre
, dans le deffein de le ruiner , &
pour tromper Louis XI. fit courir le bruit
qu'il devoit faire une defcente en Nor
mandie , s'emparer de la Ville d'Eu , & y
paffer
JUILLET. 1730. 1549
1
paffer l'Hyver. Louis XI. tout rufé qu'il
étoit , ayant donné dans le panneau pour
lui en ôter l'envie , ne trouva pas de
moyen plus fur que de la faire lui -même
réduire en cendres , ce qui fut executé le
18. de Juillet 1475. par le Maréchal de
France Joachin Rohaut , Seigneur de Gamaches
, qui s'y rendit par ordre de la
Cour , avec quatre cens Lancés . Le feu
ayant été mis par tout à neuf heures du
matin , le Château & toute la Ville furent
confumez par les flâmes , à l'excep
tion des Eglifes qui furent confervées &
quelques maifons qui furent négligées . Ce
défaftre eft écrit dans les Archives de la
Ville , vol. I. p. 235. Les Villes de Dieppe,
S. Vallery & Abbeville , qui fubfiftoient
alors depuis long- temps , ayant
profité du debris de cette Ville , elle n'a
jamais pû s'en relever non-plus que fon
Port.
Nous donnerons la fuite de ces Remar
ques le mois prochain.
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Résumé : REMARQUES sur l'Histoire Naturelle, l'Histoire Civile & Ecclesiastique du Comté d'Eu. Par M. Capperon, Ancien Doyen de Saint Maxent, à M. A ... M ...
Dans une lettre adressée à M. A... M..., M. Capperon, ancien doyen de Saint Maxent, partage des informations sur l'histoire naturelle, civile et ecclésiastique du comté d'Eu. Capperon commence par décrire des phénomènes naturels singuliers du comté. Il mentionne une fontaine abondante située près de la mer, dont l'eau reste douce malgré les marées, et un puits au Tréport où le niveau de l'eau varie en fonction des marées. Il note également des fumées mystérieuses dans la forêt lors des orages d'été et des pétifications trouvées sur une montagne près d'Eu. Capperon aborde ensuite l'histoire civile du comté. Il souligne la présence de monuments romains, tels qu'un chemin militaire et une ancienne porte de la ville, qui témoignent de l'importance historique d'Eu et du Tréport. Il évoque des textes anciens, comme les Commentaires de César, qui confirment l'importance stratégique de ces ports. Capperon relate également la destruction de la ville d'Eu en 1475 par ordre du roi Louis XI pour empêcher une invasion anglaise, ce qui a conduit à la ruine de la ville et de son port.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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12
p. 1783-1786
LETTRE écrite d'Athis à M. B. sur les beautés du Pays & sur l'Inscription de la Fontaine de Juvisy &c.
Début :
Je suis bien fâché, Monsieur, que vos affaires ne vous ayent pas permis de [...]
Mots clefs :
Fontaine, Inscription, Juvisy-sur-Orge, Athis-Mons, Pont
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE écrite d'Athis à M. B. sur les beautés du Pays & sur l'Inscription de la Fontaine de Juvisy &c.
LETTRE écrite d'Athis à M. B. fur
les beautés du Pays & fur l'Infcription de
la Fontaine de Juvify & c.
J
E fuis bien fâché , Monfieur , que vos
affaires ne vous ayent pas permis de
m'accompagner dans ces beaux lieux d'Athis
& de Juvify; c'eſt le Païs le plus riant
qu'on puiffe voir ; tout y plaît , tout y eft
charmant les promenades font agréables ,
la vûë y eft magnifique , & difficilement
en trouveroit - on une plus belle. Athis ,
furtout , eft celebre par le féjour qui y a
fait Mlle de Scuderi , qui en a décrit les
agrémens &c.
;
Ces jours paffés notre Compagnie alla
fe promener fur le beau chemin que le
Roi a fait faire depuis peu fur la route de
Fontainebleau ; c'eft un Ouvrage confiderable
, & qui a couté des fommes immenfes
; mais pour en bien concevoir le travail
, il faudroit avoir vû la ſituation du
lieu avant que le chemin fut fait ; ce n'étoit
pour lors qu'une Montagne très -efcarpée
, fur laquelle perfonne ne fe feroit
imaginé qu'on dût jamais faire un chemin
& un chemin auffi aifé que celui que l'on
yoit maintenant. Les obftacles y ont été
fur1784
MERCURE DE FRANCE
furprenans ; car outre la grande quantité
de terre qu'il a fallu remuer & tranfporter
bien loin , on a trouvé deffous des roches
confiderables , dont la dureté étoit à
l'épreuve du fer le mieux trempé ; pendant
près de deux ans on a été contraint
de les miner ; fans cet expedient on n'eut
jamais pû en venir à bout.
;
Au pied de cette Montagne coule une
petite Riviere il s'agiffoit de faire paffer
Te nouveau chemin fur l'une & fur l'autre
, & c'eft là une des grandes entreprifes
de cet Ouvrage ; car il a fallu élever
un Pont , dont la hautenr vint répondre
au milieu de la defcente du chemin : de
tels Ouvrages étoient refevés pour le Regne
de Louis XV. Ce Pont n'a qu'une
feule Arche ; mais d'une hauteur prodi
gieufe , & affermie en dedans par fept autres
moyennes & par des éperons faits
exprès pour foutenir toute la force des
terres de la Montagne qui fe trouvent
appuyées contre ce Pont.
Mais ce qui eft encore plus remarquable
, ce font deux Trophées que l'on a
élevés, chacun fur fon Piédeftal , aux deux
côtés du Pont , à la gloire du Roi . D’ùn
côté eft un Groupe de plufieurs Amours
qui foutiennent un Globe où font les Armes
de la France , & de l'autre on voit
le Tems qui porte la Statue du Roi cou
ronnée
AO UST. 1730. 1785
ronnée par la Renommée. Au bas eft la
Figure d'une Femme vaincue & terraffée,
qui paroît reprefenter l'Herefie ou la Difcorde.
Au pied de chaque Trophée coùlent
dans des baffins deux belles Fontaines
; on découvrit la fource de ces Fon-
*taines au milieu des rochers vers les commencemens
de l'Ouvrage ; d'abord on ne
fçavoit que faire de cette eau , elle incommodoit
même, parce qu'elle fe trouvoit
au milieu du chemin . Quand l'Ou-.
vrage a été achevé , on a conftruit à côté
un Reſervoir , & par des Conduits fouterrains
, on en a fait venir les eaux fur
ce Pont , c'en eft un des plus beaux ornemens.
Nous admirions tous de fi beaux Ouvrages
, lorfqu'il me vint en penfée qu'une
Fontaine fi magnifique meriteroit bien
une Infcription ; je m'étonnai qu'on eut
été fi long- tems à en mettre une ; je fis
part de ma penſée à la Compagnie , qui
convint qu'elle étoit jufte , & que cela
étoit d'autant plus à propos , qu'il n'eft
guere de Fontaine confiderable qui n'ait
fon Infcription particuliere. Là- deffus ,
je me retirai un peu à l'écart , & je fis
ces quatre Vers Latins :
Olim Nympha levis durâ fub rupe latebat ;
Nunc fuper hos Pontes ambitiofa fuit: -
E
"
Talia
1786 MERCURE DE FRANCE
Talia quis fecit ? potuit quis ? difce Viator ;
Hæc fecit , LODOIX , folus enim potuit .
Au refte , Monfieur , je ne vous fais part
de ces Vers qu'afin de vous engager vous
& vos amis à en faire auffi fur ce même
fujet. Je fuis &c.
les beautés du Pays & fur l'Infcription de
la Fontaine de Juvify & c.
J
E fuis bien fâché , Monfieur , que vos
affaires ne vous ayent pas permis de
m'accompagner dans ces beaux lieux d'Athis
& de Juvify; c'eſt le Païs le plus riant
qu'on puiffe voir ; tout y plaît , tout y eft
charmant les promenades font agréables ,
la vûë y eft magnifique , & difficilement
en trouveroit - on une plus belle. Athis ,
furtout , eft celebre par le féjour qui y a
fait Mlle de Scuderi , qui en a décrit les
agrémens &c.
;
Ces jours paffés notre Compagnie alla
fe promener fur le beau chemin que le
Roi a fait faire depuis peu fur la route de
Fontainebleau ; c'eft un Ouvrage confiderable
, & qui a couté des fommes immenfes
; mais pour en bien concevoir le travail
, il faudroit avoir vû la ſituation du
lieu avant que le chemin fut fait ; ce n'étoit
pour lors qu'une Montagne très -efcarpée
, fur laquelle perfonne ne fe feroit
imaginé qu'on dût jamais faire un chemin
& un chemin auffi aifé que celui que l'on
yoit maintenant. Les obftacles y ont été
fur1784
MERCURE DE FRANCE
furprenans ; car outre la grande quantité
de terre qu'il a fallu remuer & tranfporter
bien loin , on a trouvé deffous des roches
confiderables , dont la dureté étoit à
l'épreuve du fer le mieux trempé ; pendant
près de deux ans on a été contraint
de les miner ; fans cet expedient on n'eut
jamais pû en venir à bout.
;
Au pied de cette Montagne coule une
petite Riviere il s'agiffoit de faire paffer
Te nouveau chemin fur l'une & fur l'autre
, & c'eft là une des grandes entreprifes
de cet Ouvrage ; car il a fallu élever
un Pont , dont la hautenr vint répondre
au milieu de la defcente du chemin : de
tels Ouvrages étoient refevés pour le Regne
de Louis XV. Ce Pont n'a qu'une
feule Arche ; mais d'une hauteur prodi
gieufe , & affermie en dedans par fept autres
moyennes & par des éperons faits
exprès pour foutenir toute la force des
terres de la Montagne qui fe trouvent
appuyées contre ce Pont.
Mais ce qui eft encore plus remarquable
, ce font deux Trophées que l'on a
élevés, chacun fur fon Piédeftal , aux deux
côtés du Pont , à la gloire du Roi . D’ùn
côté eft un Groupe de plufieurs Amours
qui foutiennent un Globe où font les Armes
de la France , & de l'autre on voit
le Tems qui porte la Statue du Roi cou
ronnée
AO UST. 1730. 1785
ronnée par la Renommée. Au bas eft la
Figure d'une Femme vaincue & terraffée,
qui paroît reprefenter l'Herefie ou la Difcorde.
Au pied de chaque Trophée coùlent
dans des baffins deux belles Fontaines
; on découvrit la fource de ces Fon-
*taines au milieu des rochers vers les commencemens
de l'Ouvrage ; d'abord on ne
fçavoit que faire de cette eau , elle incommodoit
même, parce qu'elle fe trouvoit
au milieu du chemin . Quand l'Ou-.
vrage a été achevé , on a conftruit à côté
un Reſervoir , & par des Conduits fouterrains
, on en a fait venir les eaux fur
ce Pont , c'en eft un des plus beaux ornemens.
Nous admirions tous de fi beaux Ouvrages
, lorfqu'il me vint en penfée qu'une
Fontaine fi magnifique meriteroit bien
une Infcription ; je m'étonnai qu'on eut
été fi long- tems à en mettre une ; je fis
part de ma penſée à la Compagnie , qui
convint qu'elle étoit jufte , & que cela
étoit d'autant plus à propos , qu'il n'eft
guere de Fontaine confiderable qui n'ait
fon Infcription particuliere. Là- deffus ,
je me retirai un peu à l'écart , & je fis
ces quatre Vers Latins :
Olim Nympha levis durâ fub rupe latebat ;
Nunc fuper hos Pontes ambitiofa fuit: -
E
"
Talia
1786 MERCURE DE FRANCE
Talia quis fecit ? potuit quis ? difce Viator ;
Hæc fecit , LODOIX , folus enim potuit .
Au refte , Monfieur , je ne vous fais part
de ces Vers qu'afin de vous engager vous
& vos amis à en faire auffi fur ce même
fujet. Je fuis &c.
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Résumé : LETTRE écrite d'Athis à M. B. sur les beautés du Pays & sur l'Inscription de la Fontaine de Juvisy &c.
La lettre, écrite d'Athis à M. B., regrette que les affaires de ce dernier n'aient pas permis de visiter les régions d'Athis et de Juvisy, décrites comme charmantes et agréables. Athis est célèbre pour le séjour de Mlle de Scudéry, qui en a vanté les agréments. L'auteur mentionne une promenade sur un nouveau chemin royal vers Fontainebleau, un ouvrage coûteux et impressionnant. La construction a nécessité de surmonter des roches dures et une montagne escarpée. Un pont à une arche, soutenu par sept arches et des éperons, traverse une rivière. Deux trophées glorifient le roi : l'un avec des amours soutenant un globe aux armes de la France, l'autre avec le Temps portant la statue du roi couronnée par la Renommée. Une femme vaincue symbolise l'hérésie ou la discorde. Des fontaines ornent le pont, leurs sources découvertes lors des travaux. L'auteur propose une inscription pour une fontaine et compose quatre vers latins à cet effet, invitant M. B. et ses amis à en écrire également.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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13
p. 1862-1864
ADIEUX AUX MUSES.
Début :
Double Mont où ma Lyre enfanta quelques sons, [...]
Mots clefs :
Lyre, Muses, Filles savantes, Rimeurs, Jeunesse, Fontaine, Asile champêtre
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texteReconnaissance textuelle : ADIEUX AUX MUSES.
ADIEUX AUX MUSES .
Ouble Mont où ma Lyre enfanta quelque
Double sons >
Je te quitte , Phébus , et vous filles sçavantes ,
Je ne puis suivre vos leçons ;
Il me faut un métier qui me fasse des rentes,
Un Cadet de famille , être au rang des Rimeurs
C'est d'un esprit leger la preuve non legere ;
SurA
O
UST. 1863 1731.
Sur tout quant au pauvret il ne manque qu'un
frere ,
Pour en avoir autant que vous êtes de soeurs,
Je vous ai consacrẻ ma premiere jeunesse ;
Le beau fruit que j'en tire est d'avoir fait des Versy
Que m'importe qu'ils soient au bout de l'Univers
Cette frivole gloire , est une sotte yvresse.
Rimer est un métier qui ne convient qu'à ceux
Dont l'esprit est né pour la rime.
Autrement on nous mésestime .
l'on parle de nous comme d'un cerveau creux)
On dit qu'il est une Fontaine ,
Dont l'eau miraculeuse a le vrai
gout
du vin i
S'il en étoit ainsi de l'eau de l'Hypocrêne ;
Si la gloire appaisoit la faim ;
M
Si sur ce Mont que j'abandonne ,
Une herbe salutaire et des arbres fruitiers ;
Croissoient comme les fleurs à l'ombre des Lat
riers ;
Enfin s'il y regnoit et Cerés et Pomone
Je
Bij
1864 MERCURE DE FRANCE
Je n'aurois , doctes Soeurs , aucune passion ,
Que celle de vous plaire , afin d'y toujours être.
Je cours à la fortune , et mon ambition ,
N'a pourtant d'autre objet qu'un azile champêtre.
D'Hautefeuille.
Ouble Mont où ma Lyre enfanta quelque
Double sons >
Je te quitte , Phébus , et vous filles sçavantes ,
Je ne puis suivre vos leçons ;
Il me faut un métier qui me fasse des rentes,
Un Cadet de famille , être au rang des Rimeurs
C'est d'un esprit leger la preuve non legere ;
SurA
O
UST. 1863 1731.
Sur tout quant au pauvret il ne manque qu'un
frere ,
Pour en avoir autant que vous êtes de soeurs,
Je vous ai consacrẻ ma premiere jeunesse ;
Le beau fruit que j'en tire est d'avoir fait des Versy
Que m'importe qu'ils soient au bout de l'Univers
Cette frivole gloire , est une sotte yvresse.
Rimer est un métier qui ne convient qu'à ceux
Dont l'esprit est né pour la rime.
Autrement on nous mésestime .
l'on parle de nous comme d'un cerveau creux)
On dit qu'il est une Fontaine ,
Dont l'eau miraculeuse a le vrai
gout
du vin i
S'il en étoit ainsi de l'eau de l'Hypocrêne ;
Si la gloire appaisoit la faim ;
M
Si sur ce Mont que j'abandonne ,
Une herbe salutaire et des arbres fruitiers ;
Croissoient comme les fleurs à l'ombre des Lat
riers ;
Enfin s'il y regnoit et Cerés et Pomone
Je
Bij
1864 MERCURE DE FRANCE
Je n'aurois , doctes Soeurs , aucune passion ,
Que celle de vous plaire , afin d'y toujours être.
Je cours à la fortune , et mon ambition ,
N'a pourtant d'autre objet qu'un azile champêtre.
D'Hautefeuille.
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Résumé : ADIEUX AUX MUSES.
Dans 'Adieux aux Muses', l'auteur exprime son intention de renoncer à la poésie pour des raisons pratiques. Il considère cette activité comme frivole et non rentable, inappropriée pour un cadet de famille devant subvenir à ses besoins. L'absence de frère pour partager les charges familiales le pousse à chercher un métier plus lucratif. Il critique la vanité de la gloire poétique, la comparant à une ivresse sotte. L'auteur mentionne la Fontaine de l'Hypocrène, dont l'eau inspire la poésie mais ne nourrit pas. Il souhaite plaire aux muses tout en aspirant à une vie champêtre et à la fortune, révélant ainsi son dilemme entre ambition poétique et nécessité économique.
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14
p. 416-417
EAUX MINERALES.
Début :
La Fontaine Minerale de S. Santin, en haute Normandie, est située à une [...]
Mots clefs :
Eaux minérales, Fontaine, Eaux , Saint-Santin
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : EAUX MINERALES.
EAUX MINERALES.
;
>
A Fontaine Minerale de S.Santin , en
haute Normandie , est située à une
petite lieuë de l'Aigle , et à pareille distance
de Rugles , autre petite Ville. Elle a
pris son nom de la Paroisse dans laquelle
elle a sa source. Le Curé de Maneval
dans son Histoire de Normandie, imprimée
en 1611.met cette Fontaine au nombre
de celles qui étoient en réputation.
de son temps , par le Minéral et la salubrité
de leurs Eaux. Il est même constant
par l'histoire , que celles - cy étoient tresconnues
plusieurs siècles avant du Moulin
, puisqu'on y voit que du temps que
nos Ducs possedoient l'Angleterre , la
Cour de Londres est venue prendre les
-Eaux minerales de S. Santin . Il est vrai
que par une fatalité assez commune aux
meil.
MARS 1734.
417
meilleures choses, ces Eaux avoient pendant
un temps assez considérable été négligées
au point , que la source n'en étoit
presque plus connuë ; mais quelques malades
ayant entendu parler des merveilleuses
propriétez de cette Fontaine ,` la
firent chercher avec soin , la découvrirent
et en firent une épreuve salutaire ; depuis
ce temps- là elle s'est remise en vogue
, mais non au point qu'elle devroit
être , vû les guérisons nombreuses qu'elle
opere. Celui qui communique ce petit
ouvrage au public , a fait usage de ces
Faux deux ans de suite ; non seulement .
il s'en est tres - bien trouvé , mais même
il a été témoin oculaire de plusieurs Cures
surprenantes. Cette Fontaine est souveraine,
sur tout contre le Flux hépatique ;
ses Eaux sont tres passantes et tres- stomacales.
Ce qui détermine depuis quel
ques années Mrs Danjou , Rongeard et
Pringault , Medecins celebres des envià
y envoyer plusieurs de leurs
Malades.
;
>
A Fontaine Minerale de S.Santin , en
haute Normandie , est située à une
petite lieuë de l'Aigle , et à pareille distance
de Rugles , autre petite Ville. Elle a
pris son nom de la Paroisse dans laquelle
elle a sa source. Le Curé de Maneval
dans son Histoire de Normandie, imprimée
en 1611.met cette Fontaine au nombre
de celles qui étoient en réputation.
de son temps , par le Minéral et la salubrité
de leurs Eaux. Il est même constant
par l'histoire , que celles - cy étoient tresconnues
plusieurs siècles avant du Moulin
, puisqu'on y voit que du temps que
nos Ducs possedoient l'Angleterre , la
Cour de Londres est venue prendre les
-Eaux minerales de S. Santin . Il est vrai
que par une fatalité assez commune aux
meil.
MARS 1734.
417
meilleures choses, ces Eaux avoient pendant
un temps assez considérable été négligées
au point , que la source n'en étoit
presque plus connuë ; mais quelques malades
ayant entendu parler des merveilleuses
propriétez de cette Fontaine ,` la
firent chercher avec soin , la découvrirent
et en firent une épreuve salutaire ; depuis
ce temps- là elle s'est remise en vogue
, mais non au point qu'elle devroit
être , vû les guérisons nombreuses qu'elle
opere. Celui qui communique ce petit
ouvrage au public , a fait usage de ces
Faux deux ans de suite ; non seulement .
il s'en est tres - bien trouvé , mais même
il a été témoin oculaire de plusieurs Cures
surprenantes. Cette Fontaine est souveraine,
sur tout contre le Flux hépatique ;
ses Eaux sont tres passantes et tres- stomacales.
Ce qui détermine depuis quel
ques années Mrs Danjou , Rongeard et
Pringault , Medecins celebres des envià
y envoyer plusieurs de leurs
Malades.
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Résumé : EAUX MINERALES.
La Fontaine Minérale de Saint-Santin, située en Haute-Normandie, est connue pour la qualité et la salubrité de ses eaux. Elle se trouve à proximité de l'Aigle et de Rugles et tire son nom de la paroisse où elle prend sa source. Le Curé de Maneval la mentionne dans son 'Histoire de Normandie' imprimée en 1611. Les eaux de Saint-Santin étaient déjà réputées plusieurs siècles auparavant, notamment à l'époque où les Ducs de Normandie possédaient l'Angleterre, la Cour de Londres s'y approvisionnant. Après une période de négligence, la fontaine a été redécouverte grâce aux témoignages de malades ayant constaté ses propriétés bénéfiques. Elle est de nouveau en vogue, bien que son usage reste limité malgré les nombreuses guérisons qu'elle permet. Les eaux de Saint-Santin sont particulièrement efficaces contre le flux hépatique et sont passantes et stomacales. Plusieurs médecins renommés, tels que Danjou, Rongeard et Pringault, y envoient leurs patients.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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15
p. 418-430
PLAINTES DE LA NAYADE, Qui préside aux Eaux minérales de la Fontaine de S. Santin, près l'Aigle en Normandie.
Début :
O Temps ! ô moeurs ! ô comble d'injustice ! [...]
Mots clefs :
Saint-Santin, Eaux minérales, Fontaine, Naïade, Soeur, Eaux , Gloire, Ingrats, Nymphe, Source, Oubli, Faveurs, Célimène, Buveurs, Maux
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texteReconnaissance textuelle : PLAINTES DE LA NAYADE, Qui préside aux Eaux minérales de la Fontaine de S. Santin, près l'Aigle en Normandie.
PLAINTES DE LA NAYAD E,
Qui préside aux Eaux minérales de la
Fontaine de S. Santin , près l'Aigle
en Normandie.
Temps moeurs ! & comble d'in-
O justice!
Arbitre Souverain de la Terre et des Cieux ,
Ne t'offenses- tu point que mes Flots préciceux ;
Des humains si long- temps éprouvent le caprice
?
Daigne sur moi jetter les yeux ;
Ou fais que ma source tarisse ,
Ou rends moi l'éclat glorieux
Qui des siécles passez m'attira tant de voeux .
Souviens -toi que Tethys autrefois te fut chere ,
Prens pitié de la fille en faveur de la Mere.
Tu sçais ce que j'ai fait pour les ingrats mortels,
Que mille et mille fois mon onde tutelaite ,
Féconde en prodiges réels ,
Les arracha des Griffes du Cerbere ;
Tant de graces , hélas ! méritoient des Autels .
Cependant , pauvre et solitaire ,
Dans mon hydeux Bassin , des Crapaux le repaire
,
Je vois croupir mes liquides trésors.
En
MARS. 1734.
419
En vain le Vitriol qui brille sur wes bords , '
Invite le Malade à venir faire usage
De ce vivifiant breuvage ,
Qui cent fois de la Parque éluda les efforts ;
L'espece humaine à sa perte obstinée ,
Malgré ces miracles divers
.:
Que chanta jadis l'Univers ,
Me laisse triste , abandonnée
Et je vois , Nymphe infortunée ,
Mes faveurs dans l'oubli , mes rivages déserts .
Lisez vos anciennes Croniques ,
Ouvrez vos Archives publiques ;
Vous y verrez, ingrats Normands ,
De mes bontez pour vous les preuves autentiques
.
Où sont , où sont ces heureux temps ,
Où sur mes bords fameux je voyois, tous les ans,
Descendre la Cour et la Ville ?
Que j'avois de plaisir à voir la longue file ,
De nos vieux et braves Gaulois ,
Se ranimer sur mes rives tranquiles !
Je les recevois aux abois ;
1
Je les renvoyois vifs , agiles ,
Reprendre l'Arc et le Pavois.
Oui , cette Nymphe qu'on méprise ,
Sur son Canal vit autrefois
Et nos Princesses , et nos Rois ;
Elle y vit nos Héros , et ceux de la Tamise .
A vj
L'His420
MERCURE DE FRANCE
L'Histoire en fait foy , qu'on la lise.
D'où vient donc cet aveuglement
Qui fait qu'aujourd'hui l'on m'oublie
François , aimez- vous moins la vic
Qu'on ne l'aimoit anciennement ?
Etes-vous plus sensez que ne l'étoient vos Peres
Sujets à moins de maux , de douleurs , de miseres
?
Plus chastes et plus sobres qu'eux ,
Vous sentez-vous plus forts , plus sains et plus
nerveux ?
Hélas ! dès la tendre jeunesse ,
Par des excès pernicieux ,
Presques inconnus à vos yeux ,
Vous accelerez la vieillesse..
Esclaves de la volupté ,
Vous prodiguez votre santé;
Et cette conduite peu sage ,
Souvent à la fleur de votre âge
Vous fait languir dans la caducité..
Ce n'est pas , après tout , qu'ennuyez de la vie ,
Vous voyez sans frayeur le Ciseau d'Atropos ;
Yous qui dans les plaisirs avez l'air de Héros ,
Votre audace est bien- tôt bannie
Par l'ombre de la maladie ;
C'est alors qu'aux soupirs on vous voit recourir
Vous ne sçavez enfin ni vivre ni mourir.
A la plus legere insomnie ,
Yous vous trouvez l'esprit aux champs ;
Profitant
MARS. 1734; 428
+
Profitant de votre manie •
On voit chez vous les Charlatans
Elever jusqu'aux Cieux leur Elixir de vie ,
Et leur Poudre de sympathie ,
Que vous payez à beaux Louis comptants.
Trop heureux mille fois si la drogue chérie ,
Dont l'Enchanteur bruyant vous vante l'energie,
Ne vous rend pas malades en effet ;
Et si ce merveilleux secret
Ne vous dépêche pas vers la sombre Patrie.
C'étoit peu des vieux Medecins ,>
Pour abreger le cours de votre vie
Il a fallu que la Chimie
Vous suscitât de plus fiers Assassins.
Volage Nation , dont l'inconstant génie ,
Veut en tout de la nouveauté ;
L'Art de conserver la santé ,
De la mode doit- il subir la tyrannie ?
Ah ! c'est cette legereté
Qui prolonge l'oubli de mon Eau Minerale ;
Malgré tous mes bienfaits j'apprens que chaque
Eré
On m'ose préferer quelqu'indigne Rivale ,
Dont le Public est bien- tôt dégouté.
Le moindre suppôt d'Hipocrate ,
En annonce dans son Terrain ;
Alors son Eloquence éclatte
Pour exalter leur pouvoir souverain.
Files
422 MERCURE DE FRANCE
Elles desopilent la rate ,
Calcinent les graviers , rafraichissent le rein ;
Il vante à tout venant leur force métallique ;
Mais , à dire le vrai , leur propre specifique ,
( Propre dont il ne parle pas. )
C'est qu'en redoublant sa pratique ,
Elles font vuider la boutique ,
Par tous les sots qui gobent cet appas.
La Nayade triste et critique ,
Se croyant alors sans témoin ,
Sans doute auroit poussé plus loin
Sa déclamation caustique ;
Car malgré l'immortalité , ´
Toute Nymphe est une femelle ,
Et quand ce sexe est irrité ,
Sa langue se fatigue - t'elle ,
Pour prolonger une querelle ?
Quelle ressource , ô Dieux ! quelle fécondité !
Rien ne peut égaler sa volubilité .
Elle alloit donc encor charger son invective ,
Lorsqu'une Dryade sans bruit ,
Ayant à ses discours eu l'oreille attentive ,
Apostrophant notre plaintive ,
Lui fit la harangue qui suit :
Habitante de ce Rivage ,
Les Dieux depuis long - temps m'ont donné pour
partage ,
Le soin de ces Chênes épais ,
Par
MAR S. 1734.
423
Par qui votre Source est au frais ,
Quand le chien de Prochris fait rage ;
Et que l'ardent Phébus altere les guerets;
Contente de cet apanage ,
Vous le sçavez , ma chere soeur ,
Avec combien d'égards , avec quelle douceur ,
J'ai ménagé votre heureux voisinage ;
Favorable à tous vos Buveurs ,
Je les comble de mes faveurs ;
Le Ciel s'obscurcit-il par d'horribles nuages ?
Ils peuvent sous mes toits sauvages ,
Affronter d'Orion les humides fureurs ;
Je ne prens point pour un outrage ,
Qu'ils s'avisent souvent de couper mes rameaux,
Et de m'arracher mon feüillage ,
Pour faire l'essai de vos Eaux.
Sensible à tout ce qui vous touche ,
Je souffre ces tourments sans en ouvrir la bouche.
Nimphe , tels sont pour vous mes tendres sentiments.
Ainsi
que notre sang , notre gloire est commune.
Quels que soient les Evenements ,
Je partage avec vous l'une et l'autre fortune .
Non , ma soeur , dans ces jours brillants ,
Où sur vos Rives secourables ,
Je voyois tant d'objets aimables ,
De Philosophes , de Vaillants ,
Former des cercles respectables ;
Je
424 MERCURE DE FRANCE
Je ne sentois pas moins que yous ,
L'enchantement
secret d'un Spectacle si doux.
Justes Dieux ! que j'étois charmée ,
Quand j'apprenois qu'à son retour
Cette belle et nombreuse Cour ,
Augmentoit de vos Eaux l'heureuse renommée ;
En publiant à haute voix ,
Son allegresse et vos Exploits.
Il est vrai que par un caprice ,
Que nous ne pouvions deviner ,
Ces ingrats eurent l'injustice
De nous tourner le dos , de nous abandonner.
Puis-je y penser , ma soeur
tendrisse ?
> sans que je m'at-
Sans que mon coeur, helas,de douleur en frémisse?
L'affreux oubli de vos faveurs ,
A duré près de cent années ;
Alors loin de blâmer vos pleurs ,
J'ai plaint vos tristes destinées ;
J'ai soupiré sur vos malheurs :
Mais puisqu'enfin le Ciel devient plus équitable.
Puisqu'il jette sur nous un regard favorable ,
En rappellant des Buveurs sur vos bords
Je ne puis approuver vos injustes transports;
Bannissons des allarmes vaines.
C'est le sort des choses humaines
De se voir plonger tour à tour
Dans la gloire et l'ignominie ;
Notre
MARS. 1734. 4: 5
Notre triste crise est finie ,
Et nos braves jours sont enfin de retour.
Daigne le juste Ciel accomplir ce présage ,
Répliqua la Nayade en poussant un soupir ;
Puisse- t'il , selon mon desir ,
Réparer le cuisant outrage
Qu'on fait depuis long-temps à ce divin breuvage!
Mais je le vois , ma chere Soeur ,
Par un frivole espoir vous vous laissez séduire ;
Notre esprit trop souvent duppe de notre coeur
Croit voir , hélas ! ce qu'il désire.
En effet , sur quoi fondez- vous
Un pronostic si flateur et si doux ?
Vingt ou trente Buveurs que je vois chaque année
M'annoncent- ils ces jours heureux ,
Où ma Source jadis de Lauriers couronnée ,
f
Se fit un nom si glorieux
En dépit de ses envieusx ?
Ce nombre peut charmer quelque Nimphe ba
tarde ,
Qu'Esculape aujourd'hui hazarde ,
Plus l'utilité de ses propres
pour
enfans ,
Que pour celle des languissants .
Mais moi , dont les Eaux merveilleuses ;
Des maux les plus pressants furent victorieuses ;
Et dont l'analise cent fois
Se fit en présence des Rois ;
Moi qui fus chere à tant de Princes ;
Moi
426 MERCURE DE FRANCE
Moi qui vis toutes nos Provinces ,
Par tant d'éloges me vanter ,
D'un si foible concours puis- je me contenter ?
Hé , quel bien après tout , ma Soeur , quel avantage
,
Me revient- il de ces Ingrats ,
Que mon régenerant breuvage ,
Ecarte tous les ans des portes du trépas ?
Quelqu'un d'eux jaloux de ma gloire ,
Fait- il en ma faveur Sonnets ou Madrigaux ?
De nouveau m'inscrit-on au Temple de Memoire,
En me préconisant aux Auteurs des Journaux ?
N'est-il pas dur que le Mercure ,
Ornant souvent d'une riche peinture
Mille Sujets qu'à coup sûr je vaux bien ,
Sur mon compte ne dise rien ?
Si ces Ecrits périodiques ,
Eussent eu cours dans ces temps véridiques
Où mon nom étoit si vanté ,
La venerable Antiquité ,
Par ses Eloges magnifiques ,
M'eût fait connoître à la Posterité.
L'Univers y liroit que vrayement minerale ,
Chaude , passante , esthomacale ,
Je sçais du Corps humain ranimer les esprits ,
Et d'un squelette usé réparer les débris.
Les Mortels y verroient que tout flux hépatique
A mon Empire est dévolu ;
Que j'exerce un droit absolu
Sur
MARS.
1734. 427
Sur toute espece de colique ,
Y comprise la néphrétique ;
Ils sçauroient enfin que mes Eaux ,
Détergant les divers canaux
Où coulent les Liqueurs nourrices de la vie ,
J'y sçais rétablir l'harmonie ,
Et fondant toute obstruction ,
Regler du sang la circulation ;
Prévenir le calcul , chasser l'Eresipelle ,
Extirper chancres , loups , caterres et gratelle ,
Qu'à mes Buveurs sans accident ,
Je donne un appétit strident ;
Que versant du sommeil les pavots favorables ,
Je connois en un mot peu
de maux incurables ;
Tous ces faits sont sans contredit ;
Chaque Eté j'en fournis des preuves éclatantes ,
Mais hélas ! je l'ai déja dit ,
De mille infirmitez mes Ondes triomphantes ,
N'en prennent pas plus de crédit.
On vient me voir , on boit , on se guérit,;
Et pas un mot dans les Gazettes
1
N'informe le Public de mes vertus secrettes.
Mes miracles se font sans bruit ;
Et pour ma gloire sont sans fruit.
Voyez ce Bassin sans murailles .
Bourbeux , exposé jour et nuit
Aux insultes de la canaille .
A tout moment quelqu'ignoble animal ,
D'un
428 MERCURE DE FRANCE
D'un pied profane et témeraire ,
S'en vient soüiller mon Sanctuaire ,
Et deshonorer mon Canal.
Ah ! c'en est trop , je quitte cette Source ,
Et dirigeant ailleurs ma course ,
Je vais chercher d'autres climats ,
Où les hommes soient moins ingrats.
Est-il bien vrai ce que je viens d'entendre ?
Répond sa Soeur , la larme aux yeux ?
Est-ce donc là le fruit du commerce si tendre
Qui depuis si long - temps nous unit en ces lieuxs
Ah ! Nimphe , devois je m'attendre
A ces insensibles adieux ?
Si votre indifference extrême
Vous porte à quitter sans regret
Une voisine qui vous aime ,
Et qui de vous servir fait son plus cher objet ;
Daignez pour l'amour de vous-même
Ne pas précipiter ce funeste projet ,
Vous cherchez un séjour où l'exacte justice
Soit la regle unique des moeurs !
Où le seul vrai mérite ait des adorateurs !
Où l'inconstance et le caprice ,
Le goût du nouveau , l'avarice ,
Ne tyranisent point les coeurs !
Détrompez- vous , ma Soeur , ces heureuses Contrées
Ne se trouvent point ici bas ;
Et ce n'est qu'au Pays des Fées
Qu'on
MAR S. 1734.
429
Qu'on ne rencontre point d'ingrats.
Ah ! ne quittez point la partie ;
Sans me piquer de prophetie ,
J'ose vous annoncer qu'un plus brillant destin
Va remettre en son jour votre gloire obscurcie
Et frayer à vos Eaux un triomphe certain.
Déja Rodentius , ce Docteur flegmatique ,
Ennemi déclaré du vin ,
Mais grave et profond Médecin ,
Roule , dit- on , sous sa calotte antique
Un éloquent Panégyrique ,
Moitié Grec et moitié Latin ,
Pour la Nimphe de saint Santin.
Son Emule , dont l'Epiglotte
Ne fut jamais celle d'un Hydropote ,
Mais qui quoique souvent abreuvé de Nectar ,
Parle sçavamment de son Art ,
Et sçait l'exercer avec gloire ,
Pringaltio préconise vos Eaux ;
Résolu de n'en jamais boire ;
Il les tient mordicus propres à bien des maux.
Danjovius enfin , que le fameux Centaure
Semble lui- même avoir instruit ;
Danjovius que le Dieu d'Epidaure
En tout temps éclaire et conduit ,
Ce Mortel consolant , toujours discret et sage ,
A votre Source rend hommage.
Par ses Arrêts justement respectez ,
Yos
430 MERCURE DE FRANCE
Vos Rivages bien - tôt seront plus fréquentez.
C'est lui qui cet Eté fit sur votre Fontaine
Briller l'aimable Célimene ....
Célimene ... ah ! ma Soeur , pour calmer mon
courroux ,
Que ce nom , dit la Nimphe , est charmant.
qu'il est doux !
N'en doutez pas , sa présence me flatte.
Sa douceur , son esprit , ses regards enchanteurs,
M'ont fait pour quelque temps oublier mes malheurs.
Mais malgré le beau feu qui dans ses yeux éclattes
Si peû sensible à mes faveurs ,
Cette Celimene est ingrate ;
Plus j'us de plaisir à la voir ,
Plus son cruel oubli croîtra mon désespoir ,
Cependant sensible à vos larmes ,
Ainsi qu'au pouvoir de ses charmes ,
Dryade , je me rends et vais garder mon cours;
Mais si cette saison prochaine
Je ne vois pas l'aimable Célimene ,
Sur mes Rives former un plus nombreux concours
>
Adieu vous dis , et pour toujours.
Qui préside aux Eaux minérales de la
Fontaine de S. Santin , près l'Aigle
en Normandie.
Temps moeurs ! & comble d'in-
O justice!
Arbitre Souverain de la Terre et des Cieux ,
Ne t'offenses- tu point que mes Flots préciceux ;
Des humains si long- temps éprouvent le caprice
?
Daigne sur moi jetter les yeux ;
Ou fais que ma source tarisse ,
Ou rends moi l'éclat glorieux
Qui des siécles passez m'attira tant de voeux .
Souviens -toi que Tethys autrefois te fut chere ,
Prens pitié de la fille en faveur de la Mere.
Tu sçais ce que j'ai fait pour les ingrats mortels,
Que mille et mille fois mon onde tutelaite ,
Féconde en prodiges réels ,
Les arracha des Griffes du Cerbere ;
Tant de graces , hélas ! méritoient des Autels .
Cependant , pauvre et solitaire ,
Dans mon hydeux Bassin , des Crapaux le repaire
,
Je vois croupir mes liquides trésors.
En
MARS. 1734.
419
En vain le Vitriol qui brille sur wes bords , '
Invite le Malade à venir faire usage
De ce vivifiant breuvage ,
Qui cent fois de la Parque éluda les efforts ;
L'espece humaine à sa perte obstinée ,
Malgré ces miracles divers
.:
Que chanta jadis l'Univers ,
Me laisse triste , abandonnée
Et je vois , Nymphe infortunée ,
Mes faveurs dans l'oubli , mes rivages déserts .
Lisez vos anciennes Croniques ,
Ouvrez vos Archives publiques ;
Vous y verrez, ingrats Normands ,
De mes bontez pour vous les preuves autentiques
.
Où sont , où sont ces heureux temps ,
Où sur mes bords fameux je voyois, tous les ans,
Descendre la Cour et la Ville ?
Que j'avois de plaisir à voir la longue file ,
De nos vieux et braves Gaulois ,
Se ranimer sur mes rives tranquiles !
Je les recevois aux abois ;
1
Je les renvoyois vifs , agiles ,
Reprendre l'Arc et le Pavois.
Oui , cette Nymphe qu'on méprise ,
Sur son Canal vit autrefois
Et nos Princesses , et nos Rois ;
Elle y vit nos Héros , et ceux de la Tamise .
A vj
L'His420
MERCURE DE FRANCE
L'Histoire en fait foy , qu'on la lise.
D'où vient donc cet aveuglement
Qui fait qu'aujourd'hui l'on m'oublie
François , aimez- vous moins la vic
Qu'on ne l'aimoit anciennement ?
Etes-vous plus sensez que ne l'étoient vos Peres
Sujets à moins de maux , de douleurs , de miseres
?
Plus chastes et plus sobres qu'eux ,
Vous sentez-vous plus forts , plus sains et plus
nerveux ?
Hélas ! dès la tendre jeunesse ,
Par des excès pernicieux ,
Presques inconnus à vos yeux ,
Vous accelerez la vieillesse..
Esclaves de la volupté ,
Vous prodiguez votre santé;
Et cette conduite peu sage ,
Souvent à la fleur de votre âge
Vous fait languir dans la caducité..
Ce n'est pas , après tout , qu'ennuyez de la vie ,
Vous voyez sans frayeur le Ciseau d'Atropos ;
Yous qui dans les plaisirs avez l'air de Héros ,
Votre audace est bien- tôt bannie
Par l'ombre de la maladie ;
C'est alors qu'aux soupirs on vous voit recourir
Vous ne sçavez enfin ni vivre ni mourir.
A la plus legere insomnie ,
Yous vous trouvez l'esprit aux champs ;
Profitant
MARS. 1734; 428
+
Profitant de votre manie •
On voit chez vous les Charlatans
Elever jusqu'aux Cieux leur Elixir de vie ,
Et leur Poudre de sympathie ,
Que vous payez à beaux Louis comptants.
Trop heureux mille fois si la drogue chérie ,
Dont l'Enchanteur bruyant vous vante l'energie,
Ne vous rend pas malades en effet ;
Et si ce merveilleux secret
Ne vous dépêche pas vers la sombre Patrie.
C'étoit peu des vieux Medecins ,>
Pour abreger le cours de votre vie
Il a fallu que la Chimie
Vous suscitât de plus fiers Assassins.
Volage Nation , dont l'inconstant génie ,
Veut en tout de la nouveauté ;
L'Art de conserver la santé ,
De la mode doit- il subir la tyrannie ?
Ah ! c'est cette legereté
Qui prolonge l'oubli de mon Eau Minerale ;
Malgré tous mes bienfaits j'apprens que chaque
Eré
On m'ose préferer quelqu'indigne Rivale ,
Dont le Public est bien- tôt dégouté.
Le moindre suppôt d'Hipocrate ,
En annonce dans son Terrain ;
Alors son Eloquence éclatte
Pour exalter leur pouvoir souverain.
Files
422 MERCURE DE FRANCE
Elles desopilent la rate ,
Calcinent les graviers , rafraichissent le rein ;
Il vante à tout venant leur force métallique ;
Mais , à dire le vrai , leur propre specifique ,
( Propre dont il ne parle pas. )
C'est qu'en redoublant sa pratique ,
Elles font vuider la boutique ,
Par tous les sots qui gobent cet appas.
La Nayade triste et critique ,
Se croyant alors sans témoin ,
Sans doute auroit poussé plus loin
Sa déclamation caustique ;
Car malgré l'immortalité , ´
Toute Nymphe est une femelle ,
Et quand ce sexe est irrité ,
Sa langue se fatigue - t'elle ,
Pour prolonger une querelle ?
Quelle ressource , ô Dieux ! quelle fécondité !
Rien ne peut égaler sa volubilité .
Elle alloit donc encor charger son invective ,
Lorsqu'une Dryade sans bruit ,
Ayant à ses discours eu l'oreille attentive ,
Apostrophant notre plaintive ,
Lui fit la harangue qui suit :
Habitante de ce Rivage ,
Les Dieux depuis long - temps m'ont donné pour
partage ,
Le soin de ces Chênes épais ,
Par
MAR S. 1734.
423
Par qui votre Source est au frais ,
Quand le chien de Prochris fait rage ;
Et que l'ardent Phébus altere les guerets;
Contente de cet apanage ,
Vous le sçavez , ma chere soeur ,
Avec combien d'égards , avec quelle douceur ,
J'ai ménagé votre heureux voisinage ;
Favorable à tous vos Buveurs ,
Je les comble de mes faveurs ;
Le Ciel s'obscurcit-il par d'horribles nuages ?
Ils peuvent sous mes toits sauvages ,
Affronter d'Orion les humides fureurs ;
Je ne prens point pour un outrage ,
Qu'ils s'avisent souvent de couper mes rameaux,
Et de m'arracher mon feüillage ,
Pour faire l'essai de vos Eaux.
Sensible à tout ce qui vous touche ,
Je souffre ces tourments sans en ouvrir la bouche.
Nimphe , tels sont pour vous mes tendres sentiments.
Ainsi
que notre sang , notre gloire est commune.
Quels que soient les Evenements ,
Je partage avec vous l'une et l'autre fortune .
Non , ma soeur , dans ces jours brillants ,
Où sur vos Rives secourables ,
Je voyois tant d'objets aimables ,
De Philosophes , de Vaillants ,
Former des cercles respectables ;
Je
424 MERCURE DE FRANCE
Je ne sentois pas moins que yous ,
L'enchantement
secret d'un Spectacle si doux.
Justes Dieux ! que j'étois charmée ,
Quand j'apprenois qu'à son retour
Cette belle et nombreuse Cour ,
Augmentoit de vos Eaux l'heureuse renommée ;
En publiant à haute voix ,
Son allegresse et vos Exploits.
Il est vrai que par un caprice ,
Que nous ne pouvions deviner ,
Ces ingrats eurent l'injustice
De nous tourner le dos , de nous abandonner.
Puis-je y penser , ma soeur
tendrisse ?
> sans que je m'at-
Sans que mon coeur, helas,de douleur en frémisse?
L'affreux oubli de vos faveurs ,
A duré près de cent années ;
Alors loin de blâmer vos pleurs ,
J'ai plaint vos tristes destinées ;
J'ai soupiré sur vos malheurs :
Mais puisqu'enfin le Ciel devient plus équitable.
Puisqu'il jette sur nous un regard favorable ,
En rappellant des Buveurs sur vos bords
Je ne puis approuver vos injustes transports;
Bannissons des allarmes vaines.
C'est le sort des choses humaines
De se voir plonger tour à tour
Dans la gloire et l'ignominie ;
Notre
MARS. 1734. 4: 5
Notre triste crise est finie ,
Et nos braves jours sont enfin de retour.
Daigne le juste Ciel accomplir ce présage ,
Répliqua la Nayade en poussant un soupir ;
Puisse- t'il , selon mon desir ,
Réparer le cuisant outrage
Qu'on fait depuis long-temps à ce divin breuvage!
Mais je le vois , ma chere Soeur ,
Par un frivole espoir vous vous laissez séduire ;
Notre esprit trop souvent duppe de notre coeur
Croit voir , hélas ! ce qu'il désire.
En effet , sur quoi fondez- vous
Un pronostic si flateur et si doux ?
Vingt ou trente Buveurs que je vois chaque année
M'annoncent- ils ces jours heureux ,
Où ma Source jadis de Lauriers couronnée ,
f
Se fit un nom si glorieux
En dépit de ses envieusx ?
Ce nombre peut charmer quelque Nimphe ba
tarde ,
Qu'Esculape aujourd'hui hazarde ,
Plus l'utilité de ses propres
pour
enfans ,
Que pour celle des languissants .
Mais moi , dont les Eaux merveilleuses ;
Des maux les plus pressants furent victorieuses ;
Et dont l'analise cent fois
Se fit en présence des Rois ;
Moi qui fus chere à tant de Princes ;
Moi
426 MERCURE DE FRANCE
Moi qui vis toutes nos Provinces ,
Par tant d'éloges me vanter ,
D'un si foible concours puis- je me contenter ?
Hé , quel bien après tout , ma Soeur , quel avantage
,
Me revient- il de ces Ingrats ,
Que mon régenerant breuvage ,
Ecarte tous les ans des portes du trépas ?
Quelqu'un d'eux jaloux de ma gloire ,
Fait- il en ma faveur Sonnets ou Madrigaux ?
De nouveau m'inscrit-on au Temple de Memoire,
En me préconisant aux Auteurs des Journaux ?
N'est-il pas dur que le Mercure ,
Ornant souvent d'une riche peinture
Mille Sujets qu'à coup sûr je vaux bien ,
Sur mon compte ne dise rien ?
Si ces Ecrits périodiques ,
Eussent eu cours dans ces temps véridiques
Où mon nom étoit si vanté ,
La venerable Antiquité ,
Par ses Eloges magnifiques ,
M'eût fait connoître à la Posterité.
L'Univers y liroit que vrayement minerale ,
Chaude , passante , esthomacale ,
Je sçais du Corps humain ranimer les esprits ,
Et d'un squelette usé réparer les débris.
Les Mortels y verroient que tout flux hépatique
A mon Empire est dévolu ;
Que j'exerce un droit absolu
Sur
MARS.
1734. 427
Sur toute espece de colique ,
Y comprise la néphrétique ;
Ils sçauroient enfin que mes Eaux ,
Détergant les divers canaux
Où coulent les Liqueurs nourrices de la vie ,
J'y sçais rétablir l'harmonie ,
Et fondant toute obstruction ,
Regler du sang la circulation ;
Prévenir le calcul , chasser l'Eresipelle ,
Extirper chancres , loups , caterres et gratelle ,
Qu'à mes Buveurs sans accident ,
Je donne un appétit strident ;
Que versant du sommeil les pavots favorables ,
Je connois en un mot peu
de maux incurables ;
Tous ces faits sont sans contredit ;
Chaque Eté j'en fournis des preuves éclatantes ,
Mais hélas ! je l'ai déja dit ,
De mille infirmitez mes Ondes triomphantes ,
N'en prennent pas plus de crédit.
On vient me voir , on boit , on se guérit,;
Et pas un mot dans les Gazettes
1
N'informe le Public de mes vertus secrettes.
Mes miracles se font sans bruit ;
Et pour ma gloire sont sans fruit.
Voyez ce Bassin sans murailles .
Bourbeux , exposé jour et nuit
Aux insultes de la canaille .
A tout moment quelqu'ignoble animal ,
D'un
428 MERCURE DE FRANCE
D'un pied profane et témeraire ,
S'en vient soüiller mon Sanctuaire ,
Et deshonorer mon Canal.
Ah ! c'en est trop , je quitte cette Source ,
Et dirigeant ailleurs ma course ,
Je vais chercher d'autres climats ,
Où les hommes soient moins ingrats.
Est-il bien vrai ce que je viens d'entendre ?
Répond sa Soeur , la larme aux yeux ?
Est-ce donc là le fruit du commerce si tendre
Qui depuis si long - temps nous unit en ces lieuxs
Ah ! Nimphe , devois je m'attendre
A ces insensibles adieux ?
Si votre indifference extrême
Vous porte à quitter sans regret
Une voisine qui vous aime ,
Et qui de vous servir fait son plus cher objet ;
Daignez pour l'amour de vous-même
Ne pas précipiter ce funeste projet ,
Vous cherchez un séjour où l'exacte justice
Soit la regle unique des moeurs !
Où le seul vrai mérite ait des adorateurs !
Où l'inconstance et le caprice ,
Le goût du nouveau , l'avarice ,
Ne tyranisent point les coeurs !
Détrompez- vous , ma Soeur , ces heureuses Contrées
Ne se trouvent point ici bas ;
Et ce n'est qu'au Pays des Fées
Qu'on
MAR S. 1734.
429
Qu'on ne rencontre point d'ingrats.
Ah ! ne quittez point la partie ;
Sans me piquer de prophetie ,
J'ose vous annoncer qu'un plus brillant destin
Va remettre en son jour votre gloire obscurcie
Et frayer à vos Eaux un triomphe certain.
Déja Rodentius , ce Docteur flegmatique ,
Ennemi déclaré du vin ,
Mais grave et profond Médecin ,
Roule , dit- on , sous sa calotte antique
Un éloquent Panégyrique ,
Moitié Grec et moitié Latin ,
Pour la Nimphe de saint Santin.
Son Emule , dont l'Epiglotte
Ne fut jamais celle d'un Hydropote ,
Mais qui quoique souvent abreuvé de Nectar ,
Parle sçavamment de son Art ,
Et sçait l'exercer avec gloire ,
Pringaltio préconise vos Eaux ;
Résolu de n'en jamais boire ;
Il les tient mordicus propres à bien des maux.
Danjovius enfin , que le fameux Centaure
Semble lui- même avoir instruit ;
Danjovius que le Dieu d'Epidaure
En tout temps éclaire et conduit ,
Ce Mortel consolant , toujours discret et sage ,
A votre Source rend hommage.
Par ses Arrêts justement respectez ,
Yos
430 MERCURE DE FRANCE
Vos Rivages bien - tôt seront plus fréquentez.
C'est lui qui cet Eté fit sur votre Fontaine
Briller l'aimable Célimene ....
Célimene ... ah ! ma Soeur , pour calmer mon
courroux ,
Que ce nom , dit la Nimphe , est charmant.
qu'il est doux !
N'en doutez pas , sa présence me flatte.
Sa douceur , son esprit , ses regards enchanteurs,
M'ont fait pour quelque temps oublier mes malheurs.
Mais malgré le beau feu qui dans ses yeux éclattes
Si peû sensible à mes faveurs ,
Cette Celimene est ingrate ;
Plus j'us de plaisir à la voir ,
Plus son cruel oubli croîtra mon désespoir ,
Cependant sensible à vos larmes ,
Ainsi qu'au pouvoir de ses charmes ,
Dryade , je me rends et vais garder mon cours;
Mais si cette saison prochaine
Je ne vois pas l'aimable Célimene ,
Sur mes Rives former un plus nombreux concours
>
Adieu vous dis , et pour toujours.
Fermer
Résumé : PLAINTES DE LA NAYADE, Qui préside aux Eaux minérales de la Fontaine de S. Santin, près l'Aigle en Normandie.
Le texte relate la plainte d'une Nayade, esprit des eaux, associée à la fontaine de Saint-Santin près de l'Aigle en Normandie. Elle déplore l'oubli dans lequel elle est tombée et regrette les temps anciens où ses eaux, reconnues pour leurs vertus thérapeutiques, étaient célèbres et fréquentées par la cour et la ville. La Nayade exprime son amertume face à la négligence actuelle, attribuée à de nouvelles modes et à des charlatans. Une Dryade, voisine de la Nayade, tente de la réconforter en rappelant les moments de gloire passés et en annonçant un retour prochain de la faveur grâce à des médecins influents qui préconisent à nouveau ses eaux. La Nayade, sceptique, évoque la présence de Célimène, une figure charmante mais ingrate. La Dryade insiste sur le caractère cyclique de la fortune et prédit un avenir meilleur pour la fontaine. Par ailleurs, un personnage, probablement une divinité ou une entité mythologique, exprime sa reddition et son intention de continuer à surveiller son domaine. Il pose une condition : si Célimène n'apparaît pas la saison suivante, il cessera de rassembler une foule sur ses rives. Le personnage conclut en disant adieu de manière définitive.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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17
p. 2310-2311
Te Deum chanté au Collége de Navarre, [titre d'après la table]
Début :
La Maison & le Collége Royal de Navarre ont crû devoir témoigner de leur reconnoissance [...]
Mots clefs :
Fête, Fontaine, Collège royal de Navarre, Te Deum, Claude-Henry Feydeau de Marville
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Te Deum chanté au Collége de Navarre, [titre d'après la table]
LaMaiſon & le Collége Royal de Navarre
ont crû devoir témoigner leur reconnoiſſance.
an Roi , leur ſecond Fondateur , en faiſant
éclater leur joye par la Fête qu'ils viennent
de donner au Public, à l'occaſion de la
convalefcence de S. M. Cette Fête commença
par le Te Deum , qui fut chanté le Jeudi
au foir 17 Septembre; il fut ſuivi d'une
grande illumination ; trois grands Porti
ques , élevés à chaque côté de la Fontaine
occupoient toute la largeur de la cour. Audeſſus
de la Fontaine étoit placé un grand
Soleil de lumiere , ſurmonté d'une corniche,
laquelle joignant les Portiques , formoit du
tout une Décoration ſelon la plus grande
préciſion de l'Architecture. Tous les Ornemens
que peut admettre cet Art , s'y trouvoient
formés par une quantité prodigieuſe
de Lampions & de Pots à feu. On fit tomber
des fenêtres une pluye , pour ainfi- dire ,
de pains, de viandes & de dragées , pendant
que le Principal fit couler une double Fontaine
de Vin. M. de Marville , Lieutenant
Général de Police , honora la Fête de ſa préfence,
OCTOBRE. 1744. 2317
fouce , & l'augmenta par ſes libéralités ; &
par cet exemple , il inſpira aux Supérieurs
&Membres de la Maiſon , une générofité
proportionnée à leur pouvoir.
Le Deffein de la Décoration étoit de M.
le Beſgue , Architecte du Collége.
ont crû devoir témoigner leur reconnoiſſance.
an Roi , leur ſecond Fondateur , en faiſant
éclater leur joye par la Fête qu'ils viennent
de donner au Public, à l'occaſion de la
convalefcence de S. M. Cette Fête commença
par le Te Deum , qui fut chanté le Jeudi
au foir 17 Septembre; il fut ſuivi d'une
grande illumination ; trois grands Porti
ques , élevés à chaque côté de la Fontaine
occupoient toute la largeur de la cour. Audeſſus
de la Fontaine étoit placé un grand
Soleil de lumiere , ſurmonté d'une corniche,
laquelle joignant les Portiques , formoit du
tout une Décoration ſelon la plus grande
préciſion de l'Architecture. Tous les Ornemens
que peut admettre cet Art , s'y trouvoient
formés par une quantité prodigieuſe
de Lampions & de Pots à feu. On fit tomber
des fenêtres une pluye , pour ainfi- dire ,
de pains, de viandes & de dragées , pendant
que le Principal fit couler une double Fontaine
de Vin. M. de Marville , Lieutenant
Général de Police , honora la Fête de ſa préfence,
OCTOBRE. 1744. 2317
fouce , & l'augmenta par ſes libéralités ; &
par cet exemple , il inſpira aux Supérieurs
&Membres de la Maiſon , une générofité
proportionnée à leur pouvoir.
Le Deffein de la Décoration étoit de M.
le Beſgue , Architecte du Collége.
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18
p. 105-108
Réjoüissances & illuminations à l'arrivée de Sa Majesté, [titre d'après la table]
Début :
La Ville, qui avoit été informée que le Roi ne se rendroit ici qu'au commencement [...]
Mots clefs :
Roi, Paris, Lumières, Barrière de Rambouillet, Porte Saint-Antoine, Demi-lune, Lustres, Girandoles, Cimetière Saint-Jean, Fontaine, Place du Carrousel, Canons
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Réjoüissances & illuminations à l'arrivée de Sa Majesté, [titre d'après la table]
La Ville , qui avoit été informée que le
Roi ne ſe rendroit ici qu'au commencementde
la nuit , avoit ordonné des illuminations
dans les principaux endroits où le
Roi devoit paffer. A la Barriere de Rambouillet
, étoient deux grands Luftres
dont chacun portoit plus de ſoixante lumieres
, & depuis cette Barriere juſqu'à la
ſeconde qui étoit ſur la route du Roi , regnoit
undouble cordon de terrines , des Ifs
&des Girandoles placées alternativement ,
les Girandoles poſées ſur des Piedeſtaux ,
106 MERCURE DE FRANCE.
1
formoient un cercle vis-à-vis de cette Barriere.
De là juſqu'à la demi Lune de la Porte
Saint Antoine , on voyoit à droite & à
gauche le long de la grande ruë du Fauxbourg
un rang de Luſtres. Les deux Fontaines
, dont l'une eſt en face de l'Abbaye
de S. Antoine , & l'autre au coin de la ruë
deCharonne, étoient illuminées . A côté de
chacune , on avoit élévé un Amphithéâtre
fur lequel on avoit placé des Muſiciens , &
une Fontaine de Vin couloit près de la
premiere.
La demi Lune de la Porte S. Antoine
étoit éclairée des deux côtés par des Luf
tres ,& par des Girandoles , & la Porte S.
Antoine l'étoit en dedans , & en dehors
par un nombre prodigieux de lumieres ,
dont la diſpoſition repréſentoit un Arc de
Triomphe.
Lorſque le Roi arriva à la demi Lune ,
on fit une Salve des canons de la Baſtille ,
& de ceux que la Ville avoit fait tranſporter
ſur le Baſtion du Rempart , près de la
Porte.
Ce fut là que le Corps de Ville, préſenté
par le Duc de Gefvres , & conduit par M.
Deſgranges , Maître des Cérémonies
eut l'honneur de complimenter Sa Majesté
fur fon heureuſe arrivée. M. de Bernage ,
Conſeiller d'Etat ordinaire & Prévôt des
Marchands, portoit la parole.
NOVEMBRE. 1744. 107
Le Roi , en continuant ſa route , trouva
par-tout les mêmes préparatifs ; on avoit eu
la précaution de ſauver l'irrégularité du
Marché S. Paul , par deux rangs de Poteaux
, d'où pendoient des Luſtres . Les Peres
Jéſuites de la Maiſon Profeſſe avoient
fait une fort belle illumination ; nous en
parlerons plus au long , lorſque nous décrirons
les autres illuminations.
Des Luftres portés ſur des Poteaux éclairoient
la Place Baudoiers , & le Cimetiere
5. Jean . Trois Fontaines de Vin couloient ,
l'une dans ce Cimetiere , une autre dans la
Place aux Chats au bout de la ruë de la
Ferronerie , & une troiſième à côté de la
Fontaine du Trahoir , que la Ville avoit
fait illuminer , & près de chaque Fontaine
étoit un Amphithéâtre , rempli d'Inſtrumens.
Toute la Place du Carouſel dans laquelle
le Roi entra par la ruë S. Nicaiſe , étoit
ornée d'Ifs & de Girandoles ; dans le milieu
de cette Place on avoit élevé une décoration
, qui portoit plus de trois mille
lumieres ; du haut de cette décoration fortoient
quatre Guirlandes , & l'on voyoit
une Couronne de Laurier ſuſpenduë au
point de leur réunion.
Les Salves des boëtes& des canons pla
cés en différens endroits , furent tellement
108 MERCURE DE FRANCE.
diſtribuées , qu'elles ne diſcontinuerent
pointpendant le tems que Sa Majefté traverſa
cette Ville. Le roi marcha fort lentement
, afin que les Habitans puſſent mieux
jouirdubonheur de le voir , & d'ailleurs ,
quand ſa bonté ne l'auroit pas porté naturellement
à leur donner cette marque de
fon affection , ſa marche auroit été néceſſairement
retardée par l'affluence ſurprenante
du Peuple , qui étoit accouru ſur ſon paffage.
د
Sa Majeſté trouva au Palais des Tuilleries
la Reine , Monſeigneur le Dauphin
&Meſdames de France , qui s'étoient renduës
ici de Verſailles le même jour. La
Reine à ſon arrivée avoit été complimentée
à la Porte S. Honoré par le Corps de
Ville , à la tête duquel étoit le Duc de Gefvres
, Gouverneur de Paris .
Roi ne ſe rendroit ici qu'au commencementde
la nuit , avoit ordonné des illuminations
dans les principaux endroits où le
Roi devoit paffer. A la Barriere de Rambouillet
, étoient deux grands Luftres
dont chacun portoit plus de ſoixante lumieres
, & depuis cette Barriere juſqu'à la
ſeconde qui étoit ſur la route du Roi , regnoit
undouble cordon de terrines , des Ifs
&des Girandoles placées alternativement ,
les Girandoles poſées ſur des Piedeſtaux ,
106 MERCURE DE FRANCE.
1
formoient un cercle vis-à-vis de cette Barriere.
De là juſqu'à la demi Lune de la Porte
Saint Antoine , on voyoit à droite & à
gauche le long de la grande ruë du Fauxbourg
un rang de Luſtres. Les deux Fontaines
, dont l'une eſt en face de l'Abbaye
de S. Antoine , & l'autre au coin de la ruë
deCharonne, étoient illuminées . A côté de
chacune , on avoit élévé un Amphithéâtre
fur lequel on avoit placé des Muſiciens , &
une Fontaine de Vin couloit près de la
premiere.
La demi Lune de la Porte S. Antoine
étoit éclairée des deux côtés par des Luf
tres ,& par des Girandoles , & la Porte S.
Antoine l'étoit en dedans , & en dehors
par un nombre prodigieux de lumieres ,
dont la diſpoſition repréſentoit un Arc de
Triomphe.
Lorſque le Roi arriva à la demi Lune ,
on fit une Salve des canons de la Baſtille ,
& de ceux que la Ville avoit fait tranſporter
ſur le Baſtion du Rempart , près de la
Porte.
Ce fut là que le Corps de Ville, préſenté
par le Duc de Gefvres , & conduit par M.
Deſgranges , Maître des Cérémonies
eut l'honneur de complimenter Sa Majesté
fur fon heureuſe arrivée. M. de Bernage ,
Conſeiller d'Etat ordinaire & Prévôt des
Marchands, portoit la parole.
NOVEMBRE. 1744. 107
Le Roi , en continuant ſa route , trouva
par-tout les mêmes préparatifs ; on avoit eu
la précaution de ſauver l'irrégularité du
Marché S. Paul , par deux rangs de Poteaux
, d'où pendoient des Luſtres . Les Peres
Jéſuites de la Maiſon Profeſſe avoient
fait une fort belle illumination ; nous en
parlerons plus au long , lorſque nous décrirons
les autres illuminations.
Des Luftres portés ſur des Poteaux éclairoient
la Place Baudoiers , & le Cimetiere
5. Jean . Trois Fontaines de Vin couloient ,
l'une dans ce Cimetiere , une autre dans la
Place aux Chats au bout de la ruë de la
Ferronerie , & une troiſième à côté de la
Fontaine du Trahoir , que la Ville avoit
fait illuminer , & près de chaque Fontaine
étoit un Amphithéâtre , rempli d'Inſtrumens.
Toute la Place du Carouſel dans laquelle
le Roi entra par la ruë S. Nicaiſe , étoit
ornée d'Ifs & de Girandoles ; dans le milieu
de cette Place on avoit élevé une décoration
, qui portoit plus de trois mille
lumieres ; du haut de cette décoration fortoient
quatre Guirlandes , & l'on voyoit
une Couronne de Laurier ſuſpenduë au
point de leur réunion.
Les Salves des boëtes& des canons pla
cés en différens endroits , furent tellement
108 MERCURE DE FRANCE.
diſtribuées , qu'elles ne diſcontinuerent
pointpendant le tems que Sa Majefté traverſa
cette Ville. Le roi marcha fort lentement
, afin que les Habitans puſſent mieux
jouirdubonheur de le voir , & d'ailleurs ,
quand ſa bonté ne l'auroit pas porté naturellement
à leur donner cette marque de
fon affection , ſa marche auroit été néceſſairement
retardée par l'affluence ſurprenante
du Peuple , qui étoit accouru ſur ſon paffage.
د
Sa Majeſté trouva au Palais des Tuilleries
la Reine , Monſeigneur le Dauphin
&Meſdames de France , qui s'étoient renduës
ici de Verſailles le même jour. La
Reine à ſon arrivée avoit été complimentée
à la Porte S. Honoré par le Corps de
Ville , à la tête duquel étoit le Duc de Gefvres
, Gouverneur de Paris .
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21
p. 159-160
LOGOGRYPHE.
Début :
Comme au sein des déserts, dans les palais des Rois, [...]
Mots clefs :
Fontaine